The Project Gutenberg EBook of Lamarck et son OEuvre, by Emile Corra

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Title: Lamarck et son OEuvre

Author: Emile Corra

Release Date: September 19, 2012 [EBook #40778]

Language: French

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  LAMARCK

  ET

  SON OEUVRE

  PAR

  MILE CORRA

  (_Extrait de la_ REVUE POSITIVISTE INTERNATIONALE)

  [Illustration]

  PARIS

  Au Sige de la Socit Positiviste Internationale

  2, rue Antoine-Dubois, 2

  Prs l'cole de Mdecine.

  1908




LAMARCK

ET SON OEUVRE


Le Musum d'histoire naturelle de Paris inaugurera, dans le mois de
novembre prochain, le monument lev, par souscription universelle, 
la mmoire de Lamarck, sur l'initiative de M. Edmond Perrier,
l'illustre directeur de cet tablissement, un de ses plus fervents
disciples actuels.

L'une des premires, la _Socit positiviste internationale_ a
souscrit  ce monument; elle ne manquera pas de se faire reprsenter 
son rection; mais elle tmoignerait bien faiblement son admiration
pour le grand homme qui en est l'objet et dont les ides gniales
exercent une si fconde influence sur tous les aspects de la pense
contemporaine, en se bornant  la manifester sous la double forme que
je viens d'indiquer.

C'est pourquoi j'ai le dessein d'associer plus catgoriquement le
Positivisme  la glorification tardive de Lamarck, en consacrant  son
oeuvre grandiose une tude spciale,  laquelle je prluderai en
donnant, sur sa personne et sur sa vie, quelques renseignements
indispensables.




I
La Vie de Lamarck.

Lamarck naquit en Picardie,  Bazentin, prs de Pronne, en aot 1744.
C'tait le onzime enfant d'un gentilhomme campagnard, fort embarrass
d'assurer une carrire honorable  chacun des membres de sa nombreuse
ligne, et qui fit lever celui-ci chez les Jsuites d'Amiens, dans
l'espoir qu'il consentirait  embrasser l'tat ecclsiastique,
dernire ressource de tous les cadets de famille de cette poque; mais
Lamarck n'avait aucun got pour la clricature. Son pre tant mort,
en 1760, il s'affranchit sur-le-champ du collge, et, sans autre
viatique qu'une lettre de recommandation pour le colonel du rgiment
de Beaujolais, que lui avait remise une chtelaine, voisine de la
seigneurie de Bazentin, il rejoignit, en Hanovre, l'arme du marchal
de Broglie, qui oprait alors, dans ce pays, contre le roi de Prusse,
Frdric II.

Le colonel du rgiment de Beaujolais hsitait beaucoup, parat-il, 
incorporer cet enfant de seize ans, d'une constitution chtive qui lui
donnait une apparence plus juvnile encore; mais, dans une bataille,
conscutive  l'arrive de Lamarck  l'arme, le 16 juillet 1761, ce
soldat volontaire se conduisit avec une bravoure et une fermet telles
qu'on le promut immdiatement officier.

Lamarck tait, en effet, dou de qualits de caractre
exceptionnelles; celles dont il fit preuve, en cette occurrence, le
distingurent pendant toute la dure de sa vie; elles ne
l'abandonnrent mme pas dans la plus extrme vieillesse, et ne furent
pas trangres aux rsultats de ses longues et difficiles tudes
scientifiques.

Quand la guerre de sept ans fut termine, Lamarck, devenu lieutenant,
alla tenir garnison  Toulon, puis  Monaco. La vgtation spciale de
la contre excita vivement sa curiosit scientifique, naissante; des
ides nouvelles s'veillrent dans son esprit et il ne tarda pas 
reconnatre qu'il avait, pour l'tat militaire, aussi peu de vocation
relle que pour les fonctions ecclsiastiques.

Aussi, souffrant d'une adnite cervicale et forc de venir  Paris, o
il fut opr avec succs par Tenon, l'une des clbrits
chirurgicales de l'poque, renona-t-il, sans regrets,  la carrire
des armes, bien que cette dcision le rduist  une pension
alimentaire de 400 livres pour toutes ressources annuelles.

Il pourvut  ses besoins matriels les plus imprieux en acceptant un
emploi chez un banquier et, log dans une mansarde, beaucoup plus
haut qu'il n'aurait voulu, disait-il, il donna, ds lors, libre
cours  ses gots scientifiques, en faisant des observations
mtorologiques, en lisant, avec avidit, les travaux de Buffon, en
visitant les collections du Jardin du Roi, en suivant les
herborisations et les cours de Bernard de Jussieu, en tudiant la
mdecine.

Cet ensemble de premiers travaux eut pour fruits un mmoire sur les
vapeurs de l'atmosphre, favorablement accueilli par l'Acadmie des
Sciences, et _La Flore franaise, description succincte de toutes les
plantes qui croissent naturellement en France, dispose suivant une
nouvelle mthode d'analyse_, que Lamarck composa, en six mois, aprs
dix ans d'observations attentives et de mditations prolonges.

Cet important ouvrage, publi en 1778, sortit brusquement Lamarck de
l'obscurit et lui ouvrit, l'anne suivante, les portes de la section
de botanique  l'Acadmie des Sciences.

En effet, non seulement _La Flore franaise_ provoqua l'enthousiasme
de Buffon, au point qu'il en fit imprimer les trois volumes, aux frais
de l'tat,  l'Imprimerie Royale, et remettre l'dition entire 
l'auteur; non seulement, comme le remarquait Duhamel, en demandant 
l'Acadmie des Sciences de la reconnatre digne de son approbation,
cette _Flore_ rvlait, chez son auteur, beaucoup de connaissances en
botanique, un esprit d'ordre, d'analyse et de prcision, et
constituait vraiment le premier essor du gnie gnralisateur et
coordinateur de Lamarck; elle rpondait encore  un vritable besoin
public.

Car les nombreux systmes de distribution des plantes, par classes,
familles et genres, alors en honneur, n'taient au fond, selon
l'expression de Lamarck, qu'un aveu de faiblesse dguis sous un
appareil imposant et scientifique; ils dtournaient de la botanique
plutt qu'ils ne facilitaient son tude. Or, les ouvrages de J.-J.
Rousseau avaient prcisment mis cette tude en grande faveur; en la
rendant plus simple, plus facile et plus propre  la connaissance des
plantes, en instituant un systme d'analyse tel que chacun pt, sans
prparation pour ainsi dire, parvenir, seul,  dterminer les
caractres et le nom des plantes qu'il rcoltait, Lamarck ne provoqua
pas seulement l'estime des savants; il s'attira, par surcrot, la
reconnaissance de tous les amateurs de botanique, alors trs rpandus,
et fit une oeuvre de vulgarisation scientifique, d'autant mieux
accueillie que, suivant l'exemple, tout nouveau, de son matre Buffon,
il rpudia le latin et rdigea sa _Flore_ en franais.

Dans tous les cas,  partir de ce moment, la destine de Lamarck est
nettement trace et suivie par lui sans la moindre dfaillance; il
s'attache aux sciences naturelles, et, jusqu' la fin de sa longue
vie, il ne cesse de les faire progresser, d'une manire vigoureuse.

Grce  la protection de Buffon, qui lui fit dcerner le titre de
botaniste du roi et le donna pour prcepteur  son fils, il parcourut
la Hollande, la Prusse, la Hongrie, l'Allemagne, de 1780  1782, avec
mission de visiter les jardins et cabinets trangers et d'tablir des
correspondances avec le Jardin des Plantes de Paris.

Il s'leva, de la sorte, au premier rang des botanistes franais, sur
lesquels il acquit enfin une prpondrance et une autorit
incontestables, en crivant quatre volumes de botanique pour
l'_Encyclopdie mthodique_ et en publiant un mme nombre de tomes de
l'_Illustration des genres_.

Nanmoins, en 1788 seulement, aprs la mort de Buffon, il obtint de
prendre place parmi les administrateurs du Jardin des Plantes, comme
adjoint  Daubenton, pour la garde des herbiers du roi, et demeura
dans cette situation prcaire, qui lui fut mme prement dispute, aux
appointements de 1.800 livres, avec une femme et six enfants, jusqu'au
dcret de la Convention, en date du 10 juin 1793, qui transforma
l'tablissement en Musum d'histoire naturelle.

Ce dcret instituait, pour l'tude de toute la zoologie, deux chaires
seulement: l'une affecte  l'histoire naturelle des quadrupdes, des
ctacs, des reptiles et des poissons; l'autre,  celle des insectes,
des vers et des animaux microscopiques.

La premire fut attribue  tienne Geoffroy-Saint-Hilaire, qui
n'avait que vingt et un ans; la seconde, dont personne ne se souciait,
parce que, selon l'expression de Michelet, elle avait pour objet
l'inconnu, fut offerte  Lamarck; il l'accepta, bien qu'il ft g de
quarante-neuf ans, qu'il se ft, jusque-l, principalement occup de
botanique, et qu'il n'et d'autres titres  faire valoir, qu'une
collection de coquilles, qu'il avait soigneusement forme en
participant aux recherches de Bruguires; il est vrai que cette
collection tait fort rare, qu'elle tait le produit de longues
tudes, et que le gouvernement, instruit de sa valeur scientifique, en
fit, ultrieurement, l'acquisition au prix de 5.000 livres.

La loi de 1793, dit tienne Geoffroy-Saint-Hilaire, avait prescrit
que toutes les parties des sciences naturelles seraient galement
enseignes. Les insectes, les coquilles et une infinit d'tres,
portion encore presque inconnue de la cration, restaient  prendre.
De la condescendance  l'gard de ses collgues, membres de
l'administration, et, sans doute aussi, la conscience de sa force
dterminrent M. de Lamarck: ce lot si considrable et qui doit
entraner dans des recherches sans nombre, ce lot dlaiss, il
l'accepta; rsolution courageuse qui nous a valu d'immenses travaux et
d'importants ouvrages[1].

  [1] Discours prononc aux funrailles de Lamarck.

En effet, la portion du monde animal, dont l'tude chut  Lamarck,
constituait la masse immense, confuse et tnbreuse, de ce qu'on
nommait, vicieusement, depuis Linn, les animaux  sang blanc, et
Lamarck, le premier, introduisit l'ordre et la lumire dans cette
multitude inexplore, en oprant des dcouvertes mmorables que je
prciserai plus opportunment, lorsque j'apprcierai ses travaux
biotaxiques.

Je noterai simplement ici que, dou d'une prodigieuse activit, il
ouvrit son cours, en 1794, aprs dix mois de prparation, et que,
d'anne en anne, il tablit graduellement la classification des
invertbrs sur des bases que la postrit s'est borne 
perfectionner, sans jamais les branler; car le monument scientifique
qu'il a, de la sorte, difi, est fait comme le disait Cuvier, pour
durer autant que les objets sur lesquels il repose.

Pour aboutir  ce grand rsultat, Lamarck manipula, dissqua, compara
une prodigieuse quantit d'tres divers; leur contemplation familire
fit surgir en lui des ides gnrales relatives  leur commune origine
et  leur gnalogie, autant qu' leur similitude.

Il consigna le fruit de ses premires mditations sur ce difficile
problme philosophique:

1 Dans le discours d'ouverture de son cours, prononc le 21 Floral
an VIII, et publi en 1801, avec la premire dition du _Systme des
animaux sans vertbres_;

2Dans un ouvrage de 1802, intitul: _Recherches sur_ _l'organisation
des corps vivants, et particulirement sur son origine, sur la cause
de ses dveloppements et des progrs de sa composition_, o il
esquisse un tableau du rgne animal, destin  montrer la dgradation
progressive des organes spciaux jusqu' leur anantissement.

Ces conceptions philosophiques, initiales de Lamarck, dont
l'exposition, de plus en plus perfectionne, fut renouvele tous les
ans,  l'ouverture de son cours, furent corrobores par la
dtermination qu'il fit des espces d'invertbrs fossiles des
environs de Paris, avec la mme sagacit qu'il avait apporte dans la
dtermination des espces vivantes.

Ds lors, sa proccupation dominante, sa passion de savant, son
ambition suprme furent de dmontrer la solidarit du monde animal, la
variabilit continue des espces, et de constituer l'chelle des
animaux, c'est--dire de les classer et de les superposer en srie,
suivant une graduation naturelle rvlant les liens qui unissent entre
elles, tout au moins, les masses principales de leurs reprsentants[2].

C'est  ce persvrant et puissant effort de la pense de Lamarck
qu'est due son oeuvre la plus gniale: =La Philosophie zoologique= _ou
exposition des considrations relatives  l'histoire naturelle des
animaux,  la diversit de leur organisation, et des facults qu'ils
en obtiennent; aux causes physiques qui maintiennent en eux la vie et
donnent lieu aux mouvements qu'ils excutent; enfin  celles qui
produisent, les unes le sentiment, les autres l'intelligence de ceux
qui en sont dous_.

Cet ouvrage imprissable vit le jour en 1809; il frappa mdiocrement
l'attention des savants, et les philosophes contemporains
l'ignorrent. Comme Lamarck y soutient, parfois, ses convictions, 
l'aide d'arguments tmraires, et comme certaines pages renferment
plutt des noncs d'hypothses que des observations de faits, les
esprits malicieux exploitrent mme ces parties faibles de la
_Philosophie Zoologique_, pour faire  son immortel auteur une
rputation d'crivain chimrique et pour ridiculiser son gnie.

  [2] Discours d'ouverture prononc le 27 Floral an X. _Recherches
  sur l'organisation des corps vivants_; p. 39.

Lamarck rpondit  ces critiques superficiels en publiant les pices
justificatives et le catalogue dtaill de tous les matriaux
objectifs qui avaient servi d'aliment  ses mditations et de
substratum  ses thories. Cet inventaire, en sept volumes, parus de
1815  1822, forme l'dition dfinitive de l'=Histoire naturelle des
animaux sans vertbres=, _prsentant les caractres gnraux et
particuliers de ces animaux, leur distribution, leurs classes, leurs
familles, leurs genres et la citation des principales espces qui s'y
rapportent_. C'est une oeuvre colossale que prcde une _Introduction
offrant la dtermination des caractres essentiels de l'animal, sa
distinction du vgtal et des autres corps naturels, enfin
l'exposition des principes fondamentaux de la zoologie_.

En ralit, cette introduction,  laquelle prs de 400 pages sont
consacres, rdite, en les accentuant et en les appuyant sur des
arguments nouveaux, les thories exposes par Lamarck dans tous ses
cours et qui prsentent leur premier degr de condensation, dans la
_Philosophie zoologique_.

L'_Histoire naturelle des animaux sans vertbres_ fut, immdiatement,
et du consentement unanime, mise au rang des monuments de la zoologie;
mais son introduction n'eut pas un meilleur sort que la _Philosophie
zoologique_ qu'elle compltait.

Lamarck l'avait prvu, d'ailleurs, puisqu'il disait, attestant ainsi
qu'il tait aussi profond observateur de l'volution des ides que de
celle des organismes: Les hommes qui s'efforcent, par leurs travaux,
de reculer les limites des connaissances humaines, savent assez qu'il
ne leur suffit pas de dcouvrir et de montrer une vrit utile qu'on
ignorait, et qu'il faut encore pouvoir la rpandre et la faire
reconnatre.--Or, _la raison individuelle_ et _la raison publique_,
qui se trouvent dans le cas d'en prouver quelque drangement, y
mettent, en gnral, un obstacle tel qu'il est souvent plus difficile
de faire reconnatre une vrit que de la dcouvrir.--Je laisse ce
sujet sans dveloppement, parce que je sais que mes lecteurs y
suppleront suffisamment, pour peu qu'ils aient d'exprience dans
l'observation des causes qui dterminent les actions des hommes[3].

  [3] _Philosophie zoologique_: dition Martins, vol. II, p. 411.

Malheureusement, pendant la rdaction de l'_Histoire des animaux sans
vertbres_, la vue de Lamarck, depuis longtemps affaiblie par les
longues et multiples observations qu'il n'avait cess de faire  la
loupe et au microscope, sur les plantes et sur les animaux, s'teignit
entirement.

Une partie du VIe, et tout le VIIe volume de cet ouvrage, furent
rdigs, par sa fille ane, d'aprs ses cahiers.

Cependant, cette catastrophe n'abattit pas Lamarck, chez qui
l'nergie, nous l'avons dit, tait  la hauteur du gnie scientifique;
en 1820,  l'ge de 76 ans, il eut encore assez de vigueur d'esprit et
de srnit pour dicter son testament philosophique qui parut, la mme
anne, sous le titre de SYSTME ANALYTIQUE DES CONNAISSANCES POSITIVES
DE L'HOMME, RESTREINTES A CELLES QUI PROVIENNENT DIRECTEMENT OU
INDIRECTEMENT DE L'OBSERVATION.

Ses dernires annes, seules, furent assombries par la mlancolie, que
des soucis matriels, causs par la perte du trs modeste patrimoine
qu'il avait pargn, aggravrent encore.

La fortune ne sourit donc jamais  cet infatigable travailleur, dont
le gnie pourtant ne cessa de suivre une marche ascendante, comme
l'atteste, notamment, la comparaison de la _Philosophie zoologique_
(1809), et de la magistrale introduction de l'_Histoire naturelle des
animaux sans vertbres_ (1815).

Lamarck, dit Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire, pour arriver  la
dmonstration du principe vrai de la variabilit des formes chez les
tres organiss, produisit trop souvent des preuves surabondantes,
exagres et pour la plupart errones, que ses adversaires, habiles 
saisir le ct faiblissant de ses talents, s'empressrent de relever
et de mettre en lumire. Attaqu de tous cts, injuri mme par
d'odieuses plaisanteries, Lamarck, trop indign pour rpondre  de
sanglantes pigrammes, en subit l'preuve avec une douloureuse
patience. Je me garderai d'insister sur ces souvenirs; j'aurais trop
d'accusations  porter. Lamarck vcut longtemps pauvre et dlaiss,
non de moi; je l'aimai et le vnrai toujours. Sa fille, nouvelle
Antigone, voue aux soins les plus gnreux de la tendresse filiale,
soutenait son courage et consolait sa misre par ces seuls mots: La
postrit vous honorera, vous vengera.

Et Cuvier lui-mme traduit en ces termes le respect profond que le
beau caractre de Lamarck imposait  tous: Sa vie retire, suite des
habitudes de sa jeunesse, sa persistance dans des systmes peu
d'accord avec les ides qui dominaient dans les sciences, n'avaient
pas d lui concilier la faveur des dispensateurs de grces; et lorsque
les infirmits sans nombre, amenes par la vieillesse, eurent accru
ses besoins, toute son existence se trouva  peu prs rduite au
modique traitement de sa chaire. Les amis des sciences, attirs par la
haute rputation que lui avaient value ses ouvrages de botanique et
de zoologie, voyaient ce dlaissement avec surprise; il leur semblait
qu'un gouvernement protecteur des sciences aurait d mettre un peu
plus de soin  s'informer de la position d'un homme clbre; mais leur
estime redoublait  la vue du courage avec lequel ce vieillard
illustre supportait les atteintes de la fortune et celles de la
nature; ils admiraient surtout le dvouement qu'il avait su inspirer 
ceux de ses enfants qui taient demeurs auprs de lui: sa fille
ane, entirement consacre aux devoirs de l'amour filial pendant des
annes entires, ne l'a pas quitt un instant, n'a pas cess de se
prter  toutes les tudes qui pouvaient suppler au dfaut de la vue,
d'crire, sous sa dicte, une partie de ses derniers ouvrages, de
l'accompagner, de le soutenir, tant qu'il a pu faire encore quelque
exercice, et ces sacrifices sont alls au-del de tout ce que l'on
pourrait exprimer: depuis que le pre ne quittait plus la chambre, la
fille ne quittait plus la maison;  sa premire sortie, elle fut
incommode par l'air libre dont elle avait perdu l'usage. S'il est
rare de porter  ce point la vertu, il ne l'est pas moins de
l'inspirer  ce degr et c'est avoir ajout  l'loge de M. de Lamarck
que d'avoir racont ce qu'ont fait pour lui ses enfants[4].

  [4] loge de Lamarck.

Lamarck mourut en 1829,  l'ge de 85 ans; il laissait sans ressources
ses deux filles et collaboratrices, qu'une tendre affection avait
rendues plus clairvoyantes que tous les savants contemporains, 
l'gard du gnie de leur pre.

J'ai vu moi-mme en 1832, dit M. Martins, auteur d'une rdition de
la _Philosophie zoologique_[5], Mademoiselle Cornlie de Lamarck
attacher, pour un mince salaire, sur des feuilles de papier blanc, les
plantes de l'herbier du Musum, o son pre avait t professeur.
Souvent, des espces, nommes et dcrites par lui, ont d passer sous
ses yeux, et ce souvenir ajoutait sans doute  l'amertume de ses
regrets. Fille d'un ministre ou d'un gnral, les deux soeurs eussent
t pensionnes par l'tat; mais leur pre n'tait qu'un grand
naturaliste honorant son pays dans le prsent et dans l'avenir, elles
devaient tre oublies et le furent en effet.

  [5] Paris, 1873, Savy, dit.

D'autre part, si l'on excepte le discours mu, mais trs bref,
qu'tienne Geoffroy-Saint-Hilaire pronona au cimetire
Montparnasse[6], le 20 dcembre 1829, le seul hommage vritable qu'on
rendit  la grandeur de l'oeuvre de Lamarck,  l'poque de sa
disparition, fut de ddoubler la chaire dont il tait titulaire au
Musum. L'entomologie fut attribue  Latreille et la conchyologie 
de Blainville, parce que le dveloppement immense que le fondateur
avait donn  l'objet primitif de cette chaire tait dsormais hors de
proportion avec la capacit d'un professeur unique.

  [6] L'emplacement, seul, de la tombe de Lamarck peut tre,
  aujourd'hui, dtermin; le terrain dans lequel il fut dpos ne
  fut probablement l'objet que d'une concession temporaire et il a
  depuis reu de nouveaux occupants.

En effet, on ne peut, aujourd'hui, dcemment considrer, comme une
justice rendue  Lamarck, l'loge que Cuvier, l'irrconciliable
champion de la thorie de la fixit des espces, avait prpar et qui
fut lu, aprs sa mort, par le baron Sylvestre,  la sance de
l'Institut du 26 novembre 1832[7].

  [7] Publi dans les _Mmoires de l'Acadmie des Sciences_, 2e
  srie, tome XIII, 1835.

Cet loge, dont la lecture publique ne fut, du reste, possible que
grce  la suppression pralable de plusieurs passages trop
acrimonieux, ne s'adresse qu'au naturaliste descriptif et au
classificateur; il ne parle du philosophe qu'avec une impertinence
acadmique, en l'assimilant  ces hommes qui croient pouvoir devancer
l'exprience et le calcul et construisent laborieusement de vastes
difices sur des bases imaginaires, semblables  ces palais enchants
de nos vieux romans que l'on faisait vanouir en brisant le talisman
dont dpendait leur existence.

En ralit, parmi les penseurs de la premire moiti du XIXe sicle,
Auguste Comte est le seul qui reconnut la puissante originalit de
Lamarck et qui signala toute l'importance philosophique que ses
thories prsentaient pour l'entreprise et la direction des travaux
biologiques ultrieurs.

Auguste Comte prouvait la plus vive admiration pour Lamarck; il
parle, frquemment, avec une sorte d'enthousiasme, de la hardiesse de
son beau gnie philosophique; il oppose la noble persistance de ce
penseur, octognaire et aveugle,  la rtrogradation de Blainville,
en politique et mme en science; il donne une large place 
l'apprciation de sa tentative de constitution de l'chelle animale,
dans ses considrations gnrales sur la philosophie biotaxique[8];
il le proclame fondateur de la thorie des milieux et de la
modificabilit[9]; enfin, il a fait figurer la _Philosophie
zoologique_ parmi les monuments de la pense humaine, dont la
postrit doit ternellement s'inspirer, et il inscrivit le nom de
Lamarck dans son calendrier des grands hommes, dans le mois consacr 
la commmoration des divers procrateurs de la science moderne, et
dans la semaine rserve aux biologistes.

  [8] 42e leon du cours de _Philosophie positive_, crite en 1836,
  vol. III de ce cours; pp. 388-398.

  [9] _Ibidem_; p. 397.

Proccup de l'amlioration organique des vgtaux, des animaux et de
l'homme, Auguste Comte a mme propos d'appliquer d'une manire, au
moins curieuse, les thories de Lamarck; sous la double influence de
l'exercice individuel et de la transmission hrditaire, la vraie
providence (c'est--dire la providence humaine), lui semblait pouvoir
tendre la variation normale des espces jusqu' la transformation
complte des herbivores en carnivores[10], dans le but de
perfectionner l'intelligence de nos auxiliaires et spcialement celle
du cheval.

  [10] _Politique positive_, I, p. 666.

D'autre part, le principe irrcusable de Lamarck sur l'influence
ncessaire d'un exercice homogne et continu, pour produire dans tout
organisme animal, et surtout chez l'homme, un perfectionnement
organique, susceptible d'tre graduellement fix dans la race, aprs
une persistance suffisamment prolonge, lui parat propre  expliquer
 la fois, la plus grande aptitude naturelle aux combinaisons
d'esprit que prsentent les peuples trs civiliss, indpendamment de
toute culture quelconque, et la prpondrance croissante, chez ces
mmes peuples, des plus nobles penchants de notre nature[11].

  [11] _Philosophie positive_, IV, pp. 276 et suivantes.

Nanmoins, Auguste Comte ne rendit  Lamarck qu'une justice partielle,
parce qu'il professait qu'on ne saurait se refuser d'admettre, comme
une grande loi naturelle, la tendance essentielle des espces vivantes
 se perptuer indfiniment avec les mmes caractres principaux,
malgr la variation du systme extrieur de leurs conditions
d'existence[12].

  [12] _Ibidem_, III, p. 396.

C'est pourquoi, tout en reconnaissant, selon sa propre mthode,
qu'aucun problme n'est jamais nettement formul, tant qu'on n'en
fournit pas une premire solution approximative, et que Lamarck eut
le mrite de poser, sous cette forme, le problme de l'influence
exerce par les milieux sur les tres vivants, Auguste Comte
considre, comme purement subjectives et mme comme naves, les
ides de Lamarck sur l'volution continue des espces.

Finalement, les conceptions magistrales de Lamarck semblaient devoir
rester enfouies, avec lui, dans les tnbres de la tombe, lorsque
parut, en 1859, le livre de Darwin sur l'_Origine des Espces_.

Ce livre fut le point de dpart d'un branlement scientifique et
philosophique, universel, relativement aux questions qui avaient fait
l'objet incessant des mditations du grand naturaliste dont nous
venons de retracer l'existence laborieuse.

La _Philosophie zoologique_ et son complment, l'introduction de
l'_Histoire naturelle des animaux sans vertbres_, furent alors
exhums, et le gnie de Lamarck resplendit enfin dans tout son clat;
on peut mme, sans exagration, dire qu' plusieurs gards il clipse,
aujourd'hui, celui de Darwin, non seulement  cause de son
antriorit, mais en raison de l'ampleur et de l'importance
suprieures des sujets sur lesquels il s'est exerc.

C'est du moins ce qui ressortira, je l'espre, de l'apprciation des
principales thories biologiques de Lamarck,  laquelle je vais
maintenant procder, en dgageant pralablement les ides directrices
et la philosophie qui les inspirrent; car elles jettent une vive
lumire sur l'ensemble de son oeuvre, dont toutes les parties
s'enchanent, et permettent d'en mieux scruter les profondeurs.




II

La philosophie gnrale de Lamarck.

Lamarck tait imbu de la philosophie du XVIIIe sicle; son esprit
offre ce curieux mlange de mtaphysique et de positivit, qui
caractrisait la plupart de ses contemporains et qu'Auguste Comte, le
premier, a dfinitivement dissoci; il invoque souvent, dans ses
explications, l'auteur suprme de toutes choses, et la nature;
toutefois, il ne considre pas celle-ci comme un pouvoir arbitraire et
sa proccupation incessante est de dcouvrir les lois qui la
constituent et la gouvernent, en dehors de toute influence
surnaturelle.

C'est ainsi qu'il consacre toute la VIe partie de l'introduction de
l'_Histoire naturelle des animaux sans vertbres_  l'tude de la
nature, ou de la puissance, en quelque sorte _mcanique_, qui a donn
l'existence aux animaux et qui les a faits ncessairement ce qu'ils
sont.

Et, d'autre part, il dit: la nature, ce mot si souvent prononc comme
s'il s'agissait d'un tre particulier, ne doit tre  nos yeux que
_l'ensemble d'objets_ qui comprend:

1 tous les corps physiques qui existent;

2 les lois gnrales et particulires qui rgissent les changements
d'tat et de situation que ces corps peuvent prouver;

3 enfin, le mouvement diversement rpandu parmi eux, perptuellement
entretenu ou renaissant dans sa source, infiniment vari dans ses
produits, et d'o rsulte l'ordre admirable de choses que cet ensemble
nous prsente[13].

  [13] _Philosophie zoologique_, vol. I; p. 349. dition Martins.


Car, ajoute-t-il, ailleurs:

Je dirai, sans crainte de me tromper, que la nature ne nous offre
d'observable que des _corps_; que du mouvement entre des _corps_ ou
leurs parties; que des changements dans les _corps_ ou parmi eux; que
les proprits des _corps_; que des phnomnes oprs par les _corps_
et surtout par certains d'entre eux; enfin, que des lois immuables,
qui rgissent partout les mouvements, les changements et les
phnomnes que nous prsentent les corps[14].

  [14] _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_, vol. I,
  Introduction; p. 260.

Sa thorie mme des causes premires de la vie et des gnrations
spontanes constituait un rigoureux effort, pour arracher  la
thologie l'explication de l'origine des tres organiss et tenter de
prouver que la vie rsulta, primitivement, d'une manire directe, des
milieux matriels.

En ralit, malgr quelques dviations furtives, qui n'altrent ni sa
mthode gnrale, ni l'ensemble de ses dcouvertes, Lamarck subordonne
toujours l'imagination  l'observation; c'est dans l'observation
seule, qu'il puise ses ides les plus lumineuses et ses arguments les
plus premptoires.

Quant  moi, dit-il, convaincu que les seules connaissances positives
que nous puissions avoir, ne sont autres que celles que l'on peut
acqurir par l'observation, sachant d'ailleurs que, hors de la nature,
hors des objets qui sont de son domaine, et des phnomnes que nous
offrent ces objets, nous ne pouvons rien observer, je me suis impos
pour rgle,  l'gard de l'tude de la nature, de ne m'arrter dans
mes recherches, que lorsque les moyens me manqueraient entirement[15].

  [15] _Ibidem_; pp. 165, 213 et suiv.

Et, dans son testament philosophique, dans son _Systme des
connaissances positives de l'homme, restreintes  celles qui
proviennent directement ou indirectement de l'observation_, que j'ai
signal plus haut, il crit encore:

Je me suis livr constamment  l'observation des faits et me suis
ensuite efforc de rassembler tous ceux qui avaient t constats par
d'autres observateurs. Alors, faisant provisoirement abstraction de
mes penses et de toute opinion admise  l'gard des sujets que je
considrais, j'ai longtemps examin tous les faits parvenus  ma
connaissance, j'en ai tir des consquences, les unes gnrales, les
autres plus particulires et progressivement dpendantes, et j'en ai
form une thorie dont je prsente ici les principes qui la
fondent.....

       *       *       *       *       *

Ayant une longue habitude de mditer sur les faits observs, ces
principes ont obtenu toute ma confiance et ont dirig toutes les
considrations parses dans mes divers ouvrages[16].

  [16] _Discours prliminaire_; p. 2.

Aussi dclare-t-il, dans le mme ouvrage, que le premier de ses
principes est le suivant:

_Premier principe_: Toute connaissance qui n'est pas le produit rel
de l'observation ou des consquences tires de l'observation, est tout
 fait sans fondement et vritablement illusoire[17].

  [17] _Ibidem_; p. 84.

Lamarck n'avait donc plus foi que dans l'esprit positif. C'est pour
cela qu'il estime que l'essor de l'intelligence humaine est
circonscrit par ce qu'il nomme: le champ des ralits[18]; mais,
parmi toutes les ralits observables, il en est une qui, par sa
nature propre, par son intrt, par son importance, lui semble
infiniment suprieure  toutes les autres: c'est l'homme.

  [18] _Ibidem_; p. 78.

Et, domin par cette conception matresse, il assigne, comme but
suprme  toutes les tudes, une connaissance plus complte de
l'homme, de son organisation, de ses besoins, de ses sentiments, de
ses ides, de leurs rsultats, des lois naturelles qui rgissent
l'volution de son espce, et par suite de ses devoirs. L'homme,
dit-il, est forc de reconnatre que l'histoire naturelle est
assurment la plus grande et la plus importante de toutes les
sciences dont il puisse s'occuper, et qu'il a le plus grand intrt 
la connatre et  l'tudier, afin de ne point se mettre en
contradiction, par ses actions, avec un ordre et une force de choses
auxquels il est entirement assujetti[19].

  [19] _Discours prliminaire_; p. 82.

C'est pourquoi Lamarck est rsolument hostile  la dispersion
scientifique; il en pressent le danger; il s'indigne de l'tendue
croissante des spcialits qu'il nomme le _faux-savoir_ par lequel la
philosophie des sciences perd de plus en plus la simplicit qui lui
est si essentielle; ses connexions intimes avec les lois de la nature
disparaissent insensiblement et les thories de ces mmes sciences,
encombres par une immensit de dtails dans lesquels elles continuent
de s'enfoncer, obscurcies par les fausses vues dont elles sont
remplies, deviennent de jour en jour plus dfectueuses[20].

  [20] _Ibidem_; p. 87.

En outre, non seulement Lamarck ne perd jamais de vue que la science a
la philosophie pour couronnement, mais encore la morale et l'intrt
public lui servent aussi de rgulateurs. Il n'est pas de ces
dilettantes de la science, reclus dans leur laboratoire, qui demeurent
indiffrents  tout ce qui se passe au dehors.

Le second et le troisime des principes fondamentaux qui ont dirig sa
vie sont ainsi formuls par lui:

_Second principe_: dans les relations qui existent, soit entre les
individus, soit envers les diverses socits que forment ces
individus, soit encore entre les peuples et leurs gouvernements, la
_concordance_ entre les intrts rciproques est le principe du bien,
comme la _discordance_ entre ces mmes intrts est celui du mal.

_Troisime principe_: relativement aux affections de l'homme social,
outre celle que lui donne la nature pour sa famille, pour les objets
qui l'ont entour ou qui ont eu des rapports avec lui dans sa
jeunesse, et quelles que soient celles qu'il ait pour tout autre
objet, ces affections ne doivent jamais tre en opposition avec
l'intrt public, en un mot, avec celui de la nation dont il fait
partie[21].

  [21] _Discours prliminaire_; p. 85.

Bref, aprs avoir fait, avec une scrupuleuse sincrit, l'examen de
toute sa conscience philosophique, Lamarck conclut lui-mme:

1 que, pour l'homme, la plus utile des connaissances est celle de la
_nature_, considre sous tous ses rapports;

2 que, consquemment, la plus importante de ses tudes est celle qui
a pour but l'acquisition entire de cette connaissance; que cette
tude ne doit pas se borner  l'art de distinguer et de classer les
productions de la nature, mais qu'elle doit conduire  reconnatre ce
qu'est la nature elle-mme, quel est son pouvoir, quelles sont ses
lois dans tout ce qu'elle fait, dans tous les changements qu'elle
excute et quelle est la marche constante qu'elle suit, dans tout ce
qu'elle opre;

3 que, parmi les sujets de cette grande tude, celle des lois de la
_nature_ qui rgissent les faits et les phnomnes de l'organisation
de l'homme, son sentiment intrieur, ses penchants, etc..... et celles
aussi auxquelles sont soumis les agents extrieurs qui l'affectent, ou
ceux qui peuvent compromettre tout ce qui l'intresse directement,
doivent attirer son attention et inciter ses recherches avant les
autres;

4 qu' l'aide des connaissances qu'il peut obtenir par ses tudes,
il se conformera plus aisment aux lois de la _nature_ dans toutes ses
actions; il pourra se soustraire  des maux de tout genre; enfin il en
retirera les plus grands avantages[22].

  [22] _Discours prliminaire_; p. 95.

Avec Lamarck, nous sommes donc, bien manifestement, en prsence d'un
gnie minemment philosophique, et social, vou  l'tude positive et
simultane du monde, de l'homme et de la socit, dont la pense s'est
rapidement leve et familirement maintenue sur les plus hauts
sommets.

Pour toutes ces raisons, ce grand homme est digne de la plus profonde
vnration des positivistes.

Je vais, du moins, m'efforcer de mettre cette affirmation hors de tout
dbat contradictoire, en effectuant une analyse plus spciale des
principales oeuvres de Lamarck.




III

Apprciation des principaux travaux de Lamarck.


I

TRAVAUX COSMOLOGIQUES

L'activit studieuse, vraiment extraordinaire, de Lamarck, s'est
exerce dans tous les domaines des sciences physiques et naturelles
avec une grande fcondit, et, bien que sa gloire drive surtout de
ses dcouvertes biologiques, il n'en a pas moins mis, en cosmologie,
quelques thories ingnieuses dont la conception suffirait  l'honneur
d'un savant ordinaire; car,  cet gard mme, il a souvent devanc son
poque[23].

  [23] L'numration dtaille de tous les ouvrages de Lamarck se
  trouve dans un index bibliographique, publi dans le livre le
  plus complet qui existe, jusqu'ici, sur Lamarck: _Lamarck, the
  founder of evolution, his life and work, with translations of his
  writings on organic volution, by Alphens S. Packard, Longman,
  green, and Co, New-York, 1901._

En minralogie, par exemple, il a mis en lumire les caractres
fondamentaux qui distinguent les corps organiques des corps vivants,
et propos de classer les premiers en sries, en prenant pour base
initiale, soit l'anciennet de leur origine, soit l'loignement qui
existe entre la structure de chacun d'eux et celle des tres
organiss.

En gologie, il soutenait,  juste titre, que la surface terrestre est
dans un tat permanent de transformation et que l'intelligence des
phnomnes anciens est subordonne  l'tude pralable des phnomnes
actuels.

On lui doit sur ce sujet tout un ouvrage intitul: _Hydrogologie ou
recherches sur l'influence qu'ont les eaux sur la surface du globe
terrestre; sur les causes de l'existence du bassin des mers, de son
dplacement et de son transport successif sur les diffrents points de
la surface du globe; enfin sur les changements que les corps vivants
exercent sur la nature et l'tat de cette surface_ (An X).

Certes, ce livre contient des hypothses que les observations
scientifiques, postrieures, ont ruines; mais son auteur n'en est pas
moins au premier rang de ceux qui ont conu la doctrine, aujourd'hui
triomphante, de la lenteur et de la continuit des grandes rvolutions
du globe, et qui se sont efforcs de la substituer  la thorie des
cataclysmes, universels et successifs.

De plus, Lamarck a dvoil le rle norme des protozoaires et des
zoophytes, dans la constitution des couches calcaires de la crote
terrestre et c'est  lui qu'on doit l'attribution exclusive, aux
restes des anciens tres organiss, du nom de fossiles, qui,
primitivement, tait donn, d'une manire vague,  tous les objets de
curiosit trouvs dans la terre.

C'est  ces dpouilles encore reconnaissables des corps organiss,
dit-il, qu'on trouve dans le sein de la terre et  sa surface, que
j'ai donn particulirement le nom de _fossiles_[24].

  [24] _Hydrogologie_; p. 55.

Ces fossiles sont des _monuments_ extrmement prcieux pour l'tude
des rvolutions qu'ont subies les diffrents points de la surface du
globe et des changements que les tres vivants y ont eux-mmes
successivement prouvs[25].

  [25] _Sur les fossiles_; appendice au _Systme des animaux sans
  vertbres_, 1801; p. 408.

S'appuyant sur cet ensemble de matriaux et de faits, Lamarck
liminait les traditions bibliques relatives au dluge et  l'origine
rcente de la terre; scrutant l'immensit des temps que reprsentent
les modifications que notre plante a subies, il crivait:

Combien cette antiquit du globe terrestre s'agrandira encore aux
yeux de l'homme, lorsqu'il se sera form une juste ide de l'origine
des corps vivants, ainsi que des causes du dveloppement et du
perfectionnement graduels de l'organisation de ces corps et surtout
lorsqu'il concevra que le temps et les circonstances ayant t
ncessaires pour donner l'existence  toutes les espces vivantes
telles que nous les voyons actuellement, il est lui-mme le rsultat
et le _maximum_ actuel de ce perfectionnement, dont le terme, s'il en
existe, ne peut tre connu[26].

  [26] _Hydrogologie_, p. 89, et _Mmoires sur les fossiles des
  environs de Paris_, 1823; Introduction.

Passionn pour l'histoire de notre globe, il avait mme conu le
projet de ne publier ses travaux biologiques qu'aprs ses observations
sur la mtorologie, qui devaient servir de premire partie  une
_Physique terrestre_, dans laquelle il aurait tudi tout ce qui se
passe et tout ce qu'on observe  la surface et dans la crote externe
de la terre.

Effectivement, il publia plusieurs mmoires sur la mtorologie, et,
pendant onze ans conscutifs, de 1800  1810, un annuaire
mtorologique.

Arago, dans l'_Histoire de sa jeunesse_, raconte,  ce sujet, une
anecdote difiante, datant de 1809; il venait d'entrer  l'Acadmie
des Sciences et il assistait  une sance solennelle dans laquelle
les membres de cette Acadmie devaient prsenter  Napolon leurs
dernires oeuvres.

Lamarck lui ayant offert un livre, Napolon s'cria:

--Qu'est-ce que cela? C'est votre absurde mtorologie! C'est cet
ouvrage dans lequel vous faites concurrence  Mathieu Lnsberg, cet
annuaire qui dshonore vos vieux jours; faites de l'histoire naturelle
et je recevrai vos productions avec plaisir.--Ce volume, je ne le
prends que par considration pour vos cheveux blancs. Tenez..... et il
passa le livre  un aide de camp, sans l'examiner.

Vainement Lamarck insista pour faire remarquer qu'il y avait confusion
et que le livre qu'il offrait tait un ouvrage d'histoire naturelle;
le despote insolent ne l'couta pas et reut la _Philosophie
zoologique_, qu'en ralit l'auteur lui prsentait, comme un annuaire
de mtorologie.

Le vieux philosophe naturaliste, afflig de cette brutale
mconnaissance, versa des larmes, ajoute Arago.

L'injure gratuite, qui lui fut faite en cette circonstance, dut, en
effet, lui tre d'autant plus sensible qu'elle attestait que Bonaparte
n'tait pas moins ignorant du but que Lamarck poursuivait avec son
annuaire mtorologique, qu'incapable d'apprcier la _Philosophie
zoologique_; car Lamarck s'est toujours dfendu, dans toutes les
prfaces de cet annuaire, de faire des _prdictions_; il n'a jamais
voulu donner que des _probabilits_, rsultant de l'observation des
phnomnes correspondants des annes prcdentes; il proclamait bien
haut et sans cesse, que l'objet de son annuaire mtorologique tait
de publier annuellement toutes les observations des physiciens
mtorologistes qu'il aurait pu recueillir, pendant l'anne, ou au
moins leurs principaux rsultats, d'y exposer les siennes, et
d'employer ces faits, sous les yeux mme du public,  la recherche
d'un ordre quelconque dans les principales variations de l'atmosphre
en nos climats[27].

  [27] _Annuaire mtorologique pour l'an X_; p. 1.

En un mot, Lamarck voulait introduire la mthode scientifique dans les
tudes mtorologiques.

Il demanda et obtint qu'on tablt, en diffrents points de la France,
une correspondance d'observations mtorologiques dtailles et
rgulires, faites au moins trois fois par jour, dans chacun de ces
points, et ensuite toutes ramenes  un point central pour y tre
mises en comparaison les unes avec les autres et en regard, avec les
causes qui ont pu occasionner les faits que ces observations
concernent, afin d'en pouvoir obtenir des rsultats[28].

  [28] _Ibidem_; p. 7.

Lamarck fut, un moment, charg, par le ministre de l'Intrieur, de
diriger cette correspondance et il eut ainsi, le premier, la
conception de notre bureau central mtorologique actuel et des
observatoires rgionaux qui lui sont rattachs.

Il a, de plus, mis l'ide des mares atmosphriques et du peuplement
de l'air par des germes microscopiques, qui, croyait-il, donnaient
naissance  des animalcules.

Enfin, en chimie gnrale, Lamarck s'est efforc de prouver que tous
les actes chimiques dpendent des atomes, qui entrent dans la
composition des corps, et que ces atomes, par leur nature, leur forme
et leur disposition, dterminent la diffrence des corps composs.

Au surplus, je ne signale que pour mmoire toutes ces vues
cosmologiques, originales, de Lamarck, dont quelques-unes, plus
approfondies, ont cependant fait fortune ultrieurement; car
l'influence, exerce par ce grand homme sur la science et sur
l'volution de l'esprit humain, est exclusivement inhrente  ses
travaux biologiques.


II

TRAVAUX BIOLOGIQUES

Les travaux biologiques de Lamarck sont innombrables et gigantesques.
Ils ont,  vrai dire, pour objet, tous les aspects de la biologie,
puisqu'ils concernent: la biologie gnrale, l'anatomie gnrale et
descriptive, l'histoire naturelle, la biotaxie, la physiologie
gnrale, la physiologie spciale du systme nerveux priphrique, la
physiologie crbrale, la thorie des milieux, la thorie de la
modificabilit, la gnalogie des animaux et de l'homme.

Nous allons successivement passer en revue tous ces travaux qui se
distinguent par le gnie philosophique et synthtique. Ils sont
condenss dans: les _Considrations sur l'organisation des corps
vivants_, la _Philosophie zoologique_ et l'_Histoire naturelle des
animaux sans vertbres_, pices justificatives et supplment de la
_Philosophie zoologique_, fruit de quarante ans d'tudes
ininterrompues[29].

  [29] _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_:
  Avertissement; pp. ij; vj; xiij.

_Biologie gnrale._

Spculant, comme Buffon, comme Bichat, comme tous les penseurs de son
temps, sur la nature des phnomnes que prsentent tous les tres
organiss, sans distinction, Lamarck s'est continuellement proccup
de formuler une thorie gnrale de la vie, aussi positive que
possible.

Il ne mconnat nullement les proprits spciales, qui font que les
corps inorganiques forment,  nos yeux, une catgorie distincte des
corps vivants; il dmontre que les premiers ont une constitution
essentiellement molculaire, qu'ils sont homognes, solides, liquides
ou gazeux, que leur forme est inconstante, que leurs molcules sont
indpendantes, qu'ils sont dans un tat apparent de repos et perdent
leur forme, leur consistance et mme leur nature, sous l'influence du
mouvement et de certains changements extrieurs, que leur croissance
n'est pas limite et s'opre par juxtaposition, enfin qu'ils sont
forms de parties sparables, qu'ils ne sont pas soumis  l'obligation
de se nourrir et n'ont,  proprement parler, ni naissance, ni mort;
tandis que, tout au contraire, les corps vivants sont individualiss;
ils sont htrognes; ils runissent en eux, au moins deux tats de la
matire; ils ont une forme spciale; leurs molcules dpendent les
unes des autres et concourent  une mme fin; ils subissent de
perptuels changements d'tat, sans changer de nature; ils sont
continuellement en voie de destruction et de rnovation matrielle;
leur dveloppement est born et s'opre par intussusception; enfin ils
sont astreints  la nutrition; ils proviennent d'un germe originel;
ils n'ont qu'une existence limite durant laquelle ils voluent; ils
naissent, se dveloppent et meurent[30].

  [30] _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_, 1re partie,
  chap. I et II.

Les caractres des corps inorganiques, mis en opposition avec ceux
des corps vivants, nous font connatre, dit Lamarck, l'existence d'un
hiatus, en quelque sorte immense, entre les uns et les autres, hiatus
constitu par l'impossibilit des uns de donner lieu au phnomne de
la vie, tandis que l'excution de ce phnomne est possible et
toujours effectif dans les autres[31].

  [31] _Ibidem_; p. 37.

Mais, d'autre part, Lamarck s'attache avec persvrance  dmontrer:
que la vie ne nous parat miraculeuse que parce que nous la
connaissons et l'tudions mal; qu'elle n'est pas un phnomne
surnaturel, soustrait  nos investigations; que les anciens
philosophes ont,  tort, imagin qu'elle pouvait exister
indpendamment et hors des corps dans lesquels elle se manifeste; que
les phnomnes biologiques sont imprieusement subordonns aux
phnomnes physico-chimiques.

Donc, c'est dans l'observation de la nature, seule, qu'il cherche le
secret de la vie.

Hors de la nature, dit-il, tout n'est qu'garement et mensonge[32];
et il rattache troitement la vie  l'ensemble de la matire, au moyen
des principes suivants qu'il formule comme principes fondamentaux:

_1er Principe_: Tout fait ou phnomne que l'observation peut faire
connatre, est essentiellement physique et ne doit son existence ou sa
production qu' des corps, ou qu' des relations entre des corps.

_2e Principe_: Tout mouvement ou changement, toute force agissante et
tout effet quelconque, observs dans un corps, tiennent ncessairement
 des causes mcaniques rgies par des lois.

_3e Principe_: Tout fait ou phnomne observ dans un corps vivant
est  la fois un fait ou phnomne physique et un produit de
l'organisation.

_4e Principe_: Il n'y a, dans la nature, aucune matire qui ait en
propre la facult de _vivre_. Tout corps, en qui la vie se manifeste,
offre, dans le produit de l'organisation qu'il possde, et dans celui
d'une suite de mouvements excits dans ses parties, le phnomne
physique et organique que la _vie_ constitue, phnomne qui s'excute
et se maintient dans ce corps, tant que les conditions essentielles 
sa production subsistent.

_5e Principe_: Il n'y a, dans la nature, aucune matire qui ait en
propre la facult d'avoir ou de se former des ides, en un mot, de
_penser_. L o de pareils phnomnes se montrent (et l'on n'en
observe de cette sorte que dans les animaux les plus parfaits), l'on
trouve toujours un systme d'organes particulier, propre  les
produire, systme dont l'tendue et l'intgrit sont constamment en
rapports avec le degr d'minence et l'tat des phnomnes dont il
s'agit.

_6e Principe_: Enfin, il n'y a, dans la nature, aucune matire qui
ait en propre la facult de sentir; aussi, l o cette facult peut
tre constate, l seulement se trouve, dans le corps vivant qui en
est dou, un systme d'organes particulier, capable de donner lieu au
phnomne physique, mcanique et organique, qui, seul, constitue la
_sensation_[33].

  [32] _Philosophie zoologique_, dit. Martins: II; p. 3.

  [33] _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_, I; p. 11.

Il ressort clairement de ces principes, dans lesquels le gnie
abstrait et gnralisateur de Lamarck clate si manifestement, que,
pour lui, la vie n'est autre que le phnomne ou l'ensemble de
phnomnes prsent par un organisme en fonction et que la sensation,
les facults morales et les facults intellectuelles ont, comme elle,
un substratum matriel.

Entran par son dsir de tout expliquer scientifiquement, il a mme
l'audace de soutenir que la nature,  l'aide de la chaleur, de la
lumire, de l'lectricit et de l'humidit, forme des gnrations
spontanes ou directes,  l'extrmit de chaque rgne des corps
vivants, o se trouvent les plus simples de ces corps[34], et il
dclare qu'il ne doute nullement que les eaux soient le berceau du
rgne animal tout entier[35].

  [34] _Philosophie zoologique_, II; p. 75.

  [35] _Ibidem_, II; p. 418.

Dans tous les cas, si la vie est, intgralement, un phnomne naturel,
il en est de mme, bien entendu, de sa manifestation ultime, de la
mort, et de la putrfaction conscutive qui libre, pour une nouvelle
activit, les matriaux constitutifs des corps vivants et les fait
rentrer dans le circulus universel.

L'organisation et la vie, dit Lamarck, ne sont que des phnomnes
naturels et leur destruction dans l'individu qui les possde n'est
encore qu'un phnomne naturel, suite ncessaire de l'existence des
premiers.

Les corps sont, sans cesse, assujettis  des mutations d'tat, de
combinaison et de nature, au milieu desquelles les uns passent
continuellement, de l'tat de corps inerte ou passif,  celui qui
permet en eux la vie, tandis que les autres repassent de l'tat vivant
 celui de corps brut et sans vie. Ces passages de la vie  la mort et
de la mort  la vie font videmment partie du cercle de toutes les
sortes de changements auxquels, pendant le cours des temps, tous les
corps physiques sont soumis[36].

  [36] _Philosophie zoologique_, vol. II; p. 57.

Et ailleurs:

La mort de tout corps vivant est un phnomne naturel qui rsulte
ncessairement des suites de la vie dans ce corps, si quelque cause
accidentelle ne le produit pas avant que les causes naturelles
l'amnent; ce phnomne n'est autre chose que la cessation complte
des mouvements vitaux  la suite d'un drangement quelconque dans
l'ordre et l'tat des choses ncessaire pour l'excution de ces
mouvements; et dans les animaux  organisation trs compose, les
principaux systmes d'organes possdant, en quelque sorte, une vie
particulire, quoique troitement lie  la vie gnrale de
l'individu, la mort de l'animal s'excute graduellement et comme par
parties, de manire que la vie s'teint successivement dans ses
principaux organes et dans un ordre constamment le mme, et l'instant
o le dernier organe cesse de vivre est celui qui complte la mort de
l'individu[37].

  [37] _Philosophie zoologique_, II; p. 153.

Prenant ainsi position sur les plus hauts sommets des sciences
naturelles, Lamarck a toujours, de prfrence, dans toutes ses tudes,
fix son attention sur les facults communes  tous les corps vivants
qui sont, disait-il:

1 de se _nourrir_  l'aide de matires alimentaires incorpores;

2 de composer leur corps, c'est--dire de former eux-mmes les
substances propres qui le constituent, avec des matriaux qui en
contiennent seulement les principes et que les matires alimentaires
leur fournissent particulirement;

3 de se dvelopper et de s'accrotre jusqu' un certain terme,
particulier  chacun d'eux, sans que leur accroissement rsulte de
l'apposition  l'extrieur des matires qui se runissent  leur
corps;

4 de se rgnrer eux-mmes, c'est--dire de produire d'autres corps
qui leur soient en tout semblables;

5 de perdre la vie qu'ils possdaient par une cause qui est en
eux-mmes[38].

  [38] _Ibidem_, chap. VIII. Les facults communes  tous les corps
  vivants; spcialement, p. 106 et 116.

Finalement, par ses mditations constantes sur les phnomnes communs
 tous les tres organiss dont la totalit peut tre regarde comme
un laboratoire immense et toujours actif, Lamarck fut conduit  la
conception d'une science gnrale de la vie, qu'il exposa dans les
termes suivants:

La vie que les corps vivants possdent, ainsi que les facults qu'ils
en obtiennent, les distinguent essentiellement des autres corps de la
nature. Ils offrent en eux, et dans les phnomnes divers qu'ils
prsentent, les matriaux d'une science particulire qui n'est pas
encore fonde, qui n'a pas mme de nom, dont j'ai propos quelques
bases dans ma _Philosophie zoologique_, et  laquelle je donnerai le
nom de _Biologie_.

On conoit que tout ce qui est gnralement commun aux vgtaux et
aux animaux, comme toutes les facults qui sont propres  chacun de
ces tres sans exception, doit constituer l'unique et vaste objet de
la _Biologie_; car les deux sortes d'tres que je viens de citer sont
tous essentiellement des corps vivants et ce sont les seuls tres de
cette nature qui existent sur notre globe.

Les considrations qui appartiennent  la _Biologie_ sont donc tout 
fait indpendantes des diffrences que les vgtaux et les animaux
peuvent offrir dans leur nature, leur tat, et les facults qui
peuvent tre particulires  certains d'entre eux[39].

  [39] _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_, vol. Ier;
  p. 49.

Les voeux de Lamarck sont aujourd'hui raliss. Non seulement, la
_Biologie_ s'est constitue avec le caractre de haute gnralit
qu'il dsirait; mais encore elle a conserv le nom de baptme qu'il
lui a donn.

_Anatomie gnrale.--Anatomie descriptive.--Histoire naturelle._

En anatomie gnrale, universalisant la notion que le gnie de Bichat
avait seulement tendue  la considration de l'ensemble de
l'organisme humain qui lui tait plus familire, Lamarck a montr que
le tissu cellulaire doit tre regard comme la gangue dans laquelle
tout organisme a t form.[40]

  [40] _Philosophie zoologique_, II, chap. V.

Le tissu cellulaire, dit-il, est la matrice gnrale de tout
organisme, et, sans ce tissu, aucun corps vivant ne pourrait exister
et n'aurait pu se former.

De plus, observant que les divers tissus des vgtaux cotyldons ne
sont que du tissu cellulaire modifi, il soutient que tous les organes
se forment au milieu et aux dpens de ce tissu.

En anatomie descriptive, on doit  Lamarck la connaissance de la
structure d'innombrables espces de plantes, et, surtout,
d'Invertbrs vivants et fossiles.

Enfin, on lui doit l'histoire naturelle de la plus grande partie de la
multitude de ces derniers tres, c'est--dire l'tude minutieuse de
leur nature propre, de leur mode de nutrition, de reproduction,
d'habitat, et du rang qu'il convient d'assigner  chacune de leurs
classes dans la srie animale.

C'est Lamarck, en effet, qui a reconnu les caractres diffrentiels
des animaux sans vertbres et substitu le nom d'_Invertbrs_  celui
d'animaux  sang blanc, sous lequel on les dsignait, par erreur,
antrieurement, et c'est lui qui a mis en ordre mthodiquement, aprs
avoir dtermin leurs caractres spcifiques: les Mollusques, en 1795;
les chinodermes et les Crustacs en 1799; les Arachnides, en 1800;
les Annlides et les Radiaires, en 1802; les Infusoires, en 1807; les
Ascidiens, en 1815.

Ds 1801, dans le _Systme des animaux sans vertbres_, Lamarck
partage ces animaux en sept classes distinctes, savoir: 1 les
Mollusques; 2 les Crustacs; 3 les Arachnides; 4 les Insectes; 5
les Vers; 6 les Radiaires; 7 les Polypes[41].

  [41] P. 35.

Il porte le nombre de ces classes  10, en 1807, par l'adjonction des
Cirrhipdes, des Annlides et des Infusoires[42], et  13, en 1815,
par celle des Ascidiens, des Acphales, et des pizoaires[43].

  [42] _Philosophie zoologique_, I; p. 138.

  [43] _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_, I; pp.
  455-57.

Toutes ces dcouvertes de Lamarck, qui n'ont reu que des
perfectionnements ultrieurs, ne lui ont jamais t srieusement
contestes, bien que leur valeur relle n'ait t que plus tardivement
apprcie.

Ce qui lui appartient, ce qui demeurera fondamental dans toutes les
recherches ultrieures, dit Cuvier, ce sont ses observations sur les
coquilles et sur les polypiers, soit pierreux, soit flexibles; la
sagacit avec laquelle il en a circonscrit et caractris les genres,
d'aprs des circonstances de forme, de proportion, de surface et de
structure, choisies avec jugement et apprciables avec facilit, la
persvrance avec laquelle il en a compt les espces, en a fix la
synonymie, leur a donn des descriptions dtailles et claires, ont
fait successivement de chacun de ces ouvrages, le rgulateur de cette
partie de l'histoire naturelle[44].

  [44] loge lu  l'Acadmie des Sciences, le 26 novembre 1832, par
  le baron Sylvestre.

_Biotaxie._

Mais, malgr ses aptitudes exceptionnelles aux observations les plus
prcises, Lamarck n'tait pas de ces naturalistes, au champ visuel
rtrci, qui se confinent dans les dtails et se contentent de
connatre tous les ddales de leur taupinire scientifique; c'tait un
philosophe et toutes ses recherches avaient les ides gnrales pour
point de dpart ou pour destination.

Fort de l'exprience que lui avait donne l'tude approfondie des
Invertbrs, il entreprit de soustraire l'art gnral des
classifications zoologiques  l'arbitraire et de le soumettre  une
lgislation rigoureuse[45]. Se conformant strictement  la mthode
naturelle, il institua des rgles pour former les embranchements, les
classes, les ordres, les familles, les genres, les nomenclatures, et
s'effora de ranger tous les animaux en srie gradue, autrement dit,
de constituer une chelle animale, en prenant l'homme comme terme de
comparaison, comme zoomtre, en s'levant jusqu' lui, suivant une
marche progressive conduisant de l'organisation la plus simple  la
plus compose, et en accordant aux organes eux-mmes un ordre
d'importance fix par le tableau ci-dessous[46]:

  Organes de la digestion;
         de la respiration;
         du mouvement;
         de la gnration;
         du sentiment;
         de la circulation.

  [45] _Philosophie zoologique_, chap. V; _Histoire naturelle des
  animaux sans vertbres_, VIIe partie.

  [46] _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_, I; p. 360.

Cette prminence, accorde par Lamarck, dans la hirarchie animale,
aux organes de la vie vgtative, reprsentait le ct dfectueux de
sa mthode; car il est bien manifeste que la supriorit relative des
animaux rsulte surtout de ce qui caractrise le mieux l'animalit,
c'est--dire du dveloppement de leurs facults intellectuelles et
morales et de locomotion, ou, plus exactement, de leur systme
nerveux.

D'ailleurs, infidle lui-mme, en certains points,  sa propre
mthode, Lamarck proposa finalement de disposer, hirarchiquement, les
trois groupes qu'il reconnaissait dans le rgne animal, en
considrant l'exclusion ou la possession des facults les plus
minentes dont la nature animale puisse tre doue, savoir le
sentiment et l'intelligence, et il dressa pour la srie animale
l'chelle que voici[47]:

DISTRIBUTION GNRALE ET DIVISIONS PRIMAIRES DES ANIMAUX

    =Animaux sans vertbres=

    I. Animaux apathiques.      Ils ne sentent point, et ne se meuvent
                                que par leur irritabilit excite.


      =1. Les Infusoires.=
      =2. Les Polypes.=         _Caract._ Point de cerveau, ni de masse
      =3. Les Radiaires.=       mdullaire allonge; point de sens;
      =4. Les Vers.=            formes varies; rarement des articulations.
         (pizoaires).

   II. Animaux sensibles.       Ils sentent, mais n'obtiennent de
                                leurs sensations que des _perceptions_
      =5. Les Insectes.=        des objets, espces d'ides
      =6. Les Arachnides.=      simples qu'ils ne peuvent combiner
      =7. Les Crustacs.=       entr'elles pour en obtenir de
      =8. Les Annlides.=       complexes.
      =9. Les Cirrhipdes.=
      =10. Les Mollusques.=     _Caract._ Point de colonne vertbrale;
                                un cerveau et le plus souvent une
                                masse mdullaire allonge; quelques
                                sens distincts; les organes du
                                mouvement attachs sous la peau;
                                forme symtrique par des parties
                                paires.

    =Animaux vertbrs.=

  III. Animaux intelligents.    Ils sentent; acquirent des ides
                                conservables; excutent des oprations
     =11. Les Poissons.=        entre ces ides, qui leur en fournissent
     =12. Les Reptiles.=        d'autres; et sont intelligents
     =13. Les Oiseaux.=         dans diffrents degrs.
     =14. Les Mammifres.=
                                _Caract._ Une colonne vertbrale; un
                                cerveau et une moelle pinire;
                                des sens distincts; les organes du
                                mouvement fixs sur les parties
                                d'un squelette intrieur; forme
                                symtrique par des parties paires.

  [47] _Ibidem_; p. 381.

Cette chelle animale, sur laquelle Lamarck donne, ailleurs, des
dtails scientifiques beaucoup plus explicites[48] et qui ne cessa
jamais de faire l'objet de ses mditations, avait principalement, dans
sa pense, une valeur didactique; il la considrait comme un artifice
logique, comme un grand instrument pdagogique, comme une sorte de
tableau synoptique, dont on devait faire usage dans les ouvrages et
dans les cours, pour caractriser, distinguer et faire connatre les
animaux observs, et pour rsumer, dans une intense condensation, les
connaissances acquises sur la progression des diffrentes
organisations animales, considres chacune dans l'ensemble de leurs
parties, en s'aidant des prceptes qu'il avait proposs[49].

  [48] _Philosophie zoologique_, chap. VI: Dgradation et
  simplification de l'organisation d'une extrmit  l'autre de la
  chane animale, en procdant du plus compos vers le plus simple.

  [49] _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_, I; p. 461.

Mais, simultanment, comme nous le montrerons ensuite, Lamarck se
proposa de dresser une chelle des animaux, conformment  leur ordre
prsum de formation[50], persuad qu'il tait que la nature
n'oprant rien que graduellement, et, par cela mme, n'ayant pu
produire les animaux que successivement, a, videmment, procd, dans
cette production, du plus simple vers le plus compos.

Cette tentative tait prmature  une poque o la palontologie
naissait  peine; nanmoins, jointe  ses autres travaux biotaxiques,
elle contribue  faire de Lamarck le continuateur immdiat d'Aristote
et de Linn et l'instituteur dfinitif de la srie animale, dont la
notion et l'usage ont si puissamment second les recherches et les
dcouvertes biologiques du XIXe sicle.

  [50] _Philosophie zoologique_, 1re partie, chap. VIII, et
  _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_, I; pp. 370 et
  457.

_Physiologie gnrale._

Lamarck n'a pas illumin le domaine de la physiologie moins
profondment que celui de la philosophie anatomique.

En physiologie gnrale, mieux inspir que ses contemporains qui
plaaient le principal foyer de la chaleur animale dans l'appareil
respiratoire et la faisaient rsulter de la combinaison de l'air avec
le sang dans les poumons, il considrait que la vritable source de ce
phnomne devait tre recherche dans les combustions opres dans
l'intimit des tissus[51]; en outre, il distinguait, judicieusement,
comme Haller, la contractilit de la sensibilit[52]; de plus, en
suivant, dans ses _Considrations sur l'organisation des corps
vivants_, la dgradation progressive des organes spciaux jusqu' leur
anantissement, et en tudiant ensuite, dans sa _Philosophie
zoologique_[53], les fonctions des appareils et des organes, dans
l'ensemble de la srie, il a montr comment on peut dterminer
rigoureusement,  l'aide de l'anatomie et de la physiologie compares,
les caractres fondamentaux de chaque appareil organique et de chaque
fonction.

  [51] _Philosophie zoologique_, II; p. 30.

  [52] _Ibidem_, p. 40 et _Histoire naturelle des animaux sans
  vertbres_; pp. 90 et suiv.; 229 et suiv.

  [53] _Philosophie zoologique_, II; pp. 117 et suiv.

Enfin, Lamarck a dcouvert et dmontr cette grande loi naturelle, qui
projette, sur la sociologie et sur la morale, autant de lumire que
sur la biologie,  savoir: _il n'y a pas de fonction sans organe_.

Les facults particulires, dit-il, sont chacune le produit d'un
organe ou d'un systme d'organes spcial qui les leur procure, en
sorte que tout animal, en qui cet organe ou ce systme d'organes
n'existe pas, ne peut nullement possder la facult qu'il donne  ceux
qui en sont munis.

Partout o un organe spcial n'existe plus, la facult  laquelle il
donnait lieu cesse aussi d'exister, et,  mesure qu'un organe se
dgrade et s'appauvrit, la facult qui en rsultait devient
proportionnellement plus obscure et plus imparfaite[54].

  [54] _Philosophie zoologique_, vol. I; pp. 217 et 218.

Enfin Lamarck tablit que la fonction cre et dveloppe l'organe, ou
que sa dsutude est suivie d'atrophie, et que les modifications, qui
se produisent chez l'individu, sont transmises et conserves par
l'hrdit.

En consquence, il formule les deux lois suivantes:

_Premire loi_: Dans tout animal qui n'a pas dpass le terme de ses
dveloppements, l'emploi plus frquent et soutenu d'un organe
quelconque, fortifie peu  peu cet organe, le dveloppe, l'agrandit et
lui donne une puissance proportionne  la dure de cet emploi; tandis
que le dfaut constant d'usage de tel organe, l'affaiblit
insensiblement, le dtriore, diminue progressivement ses facults et
finit par le faire disparatre.

_Deuxime loi_: Tout ce que la nature a fait acqurir ou perdre aux
individus, par l'influence des circonstances o leur vie se trouve
depuis longtemps expose, et, par consquent, par l'influence de
l'emploi prdominant d'un organe ou par celle d'un dfaut constant
d'usage de telle partie, elle le conserve, par la gnration, aux
nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements
acquis soient communs aux deux sexes ou  ceux qui ont produit ces
nouveaux individus[55].

  [55] _Ibidem_, p. 235 et _Histoire naturelle des animaux sans
  vertbres_, I; pp. 181 et suiv.

Lamarck attachait, avec un lgitime orgueil, un prix tout particulier
 la dcouverte de ces lois; il disait de la premire:

   En considrant l'importance de cette loi et les lumires
   qu'elle rpand sur les causes qui ont amen l'tonnante
   diversit des animaux, je tiens plus  l'avoir reconnue et
   dtermine le premier, qu' la satisfaction d'avoir form des
   classes, des ordres, beaucoup de genres et quantit d'espces,
   en m'occupant de l'art des distinctions, art qui fait presque
   l'unique objet des tudes des autres zoologistes[56].

  [56] _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_, I; p. 191.

_Physiologie spciale du systme nerveux priphrique et du systme
nerveux central._

Dans cette rgion suprieure, dlicate et complexe, de la biologie,
dont l'exploration scientifique commenait  peine au temps o vivait
Lamarck, aucune dcouverte essentielle n'est propre  ce grand homme.
Cependant il n'est pas impossible qu'il en ait inspir et prpar
quelques-unes, par les hypothses magistrales qu'il mit.

En effet, convaincu qu'il n'y a pas de fonction sans organe et se
basant sur une analyse trs sagace des faits physiologiques, il eut le
pressentiment des fonctions du grand sympathique[57]; il distingua
formellement les nerfs moteurs des nerfs sensitifs, avant que la
vrification anatomique de cette distinction ft faite[58].

  [57] _Ibidem_, I; pp. 228 et 230.

  [58] _Philosophie zoologique_, 1809, II; pp. 185, 188 et 240. La
  publication des mmorables travaux de Charles Bell, sur le mme
  sujet, ne date rellement que de 1826.

Qu'importe, disait-il, que les diffrents systmes de nerfs
particuliers, que je viens de citer, ne soient pas susceptibles d'tre
distingus les uns des autres anatomiquement, si les rsultats de
leurs fonctions les distinguent constamment et constatent leur
indpendance[59].

  [59] _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_, I; pp. 209
  et 223.

Il souponna le rle que joue la moelle pinire, comme centre de
coordination des actes rflexes[60] et fut persuad que, suivant la
pittoresque expression de Pierre Laffitte, le cerveau est un grand
seigneur qui ne donne pas audience  tout le monde.

  [60] _Philosophie zoologique_, II; p. 181.

En rsum, il professait--ce qui n'tait pas commun de son temps, mme
parmi les naturalistes--que les fonctions du systme nerveux sont:

1 De provoquer l'action des muscles;

2 de donner lieu au sentiment, c'est--dire aux sensations qui le
constituent;

3 de produire les motions du sentiment intrieur;

4 enfin d'effectuer la formation des ides, des jugements, des
penses, de l'imagination, de la mmoire, etc.[61].

  [61] _Philosophie zoologique_, II; p. 184.

Avec Cabanis, Lamarck admettait, en effet, que les deux grandes
modifications de notre existence, qu'on nomme le physique et le moral,
et qui offrent deux ordres de phnomnes, si spars en apparence, ont
leur base commune dans l'organisation[62].

  [62] _Ibidem_, I; p. 353, et _Histoire naturelle des animaux sans
  vertbres_; p. 222.

Pour lui, le physique et le moral ont une source commune; les ides,
la pense, l'imagination mme ne sont que des phnomnes de la nature,
et consquemment que de vritables faits d'organisation[63].

  [63] _Philosophie zoologique_, II; p. 162.

On ne saurait douter, maintenant, que les actes d'intelligence ne
soient uniquement des faits d'organisation, puisque, dans l'homme mme
qui tient de si prs aux animaux par la sienne, il est reconnu que des
drangements dans les organes qui produisent ces actes, en entranent
dans la production des actes dont il s'agit et dans la nature mme de
leurs rsultats[64].

  [64] _Ibidem_; p. 162.

Lamarck niait donc qu'il y et, dans la source originelle des
facults intellectuelles et morales quelque chose de mtaphysique,
quelque chose qui soit tranger  la matire[65].

  [65] _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_, I; p. 222.

Quel est, demandait-il, cet tre particulier qu'on nomme esprit et
qui est, dit-on, en rapport avec les actes du cerveau, de manire que
les fonctions de cet organe sont d'un autre ordre que celles des
autres organes de l'individu?

Je ne vois, dans cet tre factice, dont la nature ne m'offre aucun
modle, qu'un moyen imagin pour rsoudre des difficults que l'on
n'avait pu lever, faute d'avoir tudi suffisamment les lois de la
nature[66].

  [66] _Philosophie zoologique_, II; p. 158.

Bref, Lamarck soutenait, avec Gall: que les facults, intellectuelles
et morales ont un sige organique; que ce sige est le cerveau; que le
dveloppement de ces facults correspond  celui de l'appareil dans
lequel elles rsident[67]; que cet appareil n'est pas simple et que
ces facults elles-mmes sont multiples[68].

  [67] _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_, I; pp. 208,
  211, 225, 237.

  [68] _Ibidem_, pp. 224, 230, 236.

Enfin, comme le grand biologiste, dont je viens de rappeler le nom et
dont le gnie fut aussi d'abord mconnu, Lamarck entreprit l'analyse
des facults intellectuelles et morales; il les a dcomposes en trois
grands groupes distincts: le sentiment, l'intelligence, la volont,
et, procdant  une tude plus approfondie du premier, attendu que,
dans le domaine du moraliste, une part importante revient au
naturaliste[69], il montrait que, du penchant fondamental  la
conservation, drivent, naturellement: le penchant  la reproduction;
la tendance vers le bien-tre; l'amour de soi-mme; le penchant 
dominer[70], et que la diversit des hommes provient surtout des
diffrences qui existent entre eux, sous le rapport de la naissance,
de la constitution physique, de l'ge, de l'ducation, des habitudes,
des occupations, de la fortune, de la situation sociale[71].

  [69] _Ibidem_; p. 281.

  [70] _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_, I; p. 270
  et suiv.

  [71] _Ibidem_; p. 298.

Avec une admirable clairvoyance, Lamarck a mme nettement aperu le
danger que prsente le dveloppement intellectuel,  l'exclusion du
dveloppement moral:

Plus l'intelligence est dveloppe dans un individu, disait-il, plus
il en obtient de moyens, et plus, en gnral, il en profite pour se
livrer avec succs  ses penchants.... Sous certains rapports,
l'intelligence trs dveloppe fournit  ceux qui la possdent de
grands moyens pour abuser, dominer, matriser, et, trop souvent, pour
opprimer les autres, ce qui semble rendre cette facult plus nuisible
qu'utile au bonheur gnral de toute socit[72].

  [72] _Ibidem_; p. 300.

       *       *       *       *       *

Donc, dans toutes les branches de la physiologie, aussi bien que dans
l'anatomie, Lamarck a laiss des traces de sa rare supriorit.

Pourtant, toutes ces belles tudes, toutes ces grandes dcouvertes de
philosophie biologique, que nous avons passes en revue dans les pages
prcdentes, ne sont pas celles qui ont contribu le plus  la gloire
de Lamarck; ce ne sont pas celles qui lui assureront le mieux
l'immortalit. Son gnie devait s'lever plus haut encore; car dans un
audacieux effort, il embrassa la nature vivante, dans l'immense
tendue des temps couls, et pntra le secret de son infinie
diversit, de ses modifications incessantes et de son dveloppement
continu.

_Thorie des milieux et de la modificabilit._

_Gnalogie des animaux et de l'homme._

Depuis que la vie est objectivement tudie,  l'aide de l'observation
et de l'exprience, personne ne doute plus que ce phnomne soit,
d'une manire gnrale, rigoureusement subordonn au milieu dans
lequel les tres qui le prsentent se trouvent placs et que les
fonctions les plus essentielles de ceux-ci soient l'expression d'un
mode particulier de relation de leur organisme avec le monde
extrieur.

Mais ce grand fait biologique tait beaucoup moins incontest du temps
de Lamarck, o la mtaphysique, dont cet observateur de gnie n'avait
pas, lui-mme, compltement secou le joug, tait encore triomphante
et troublait toujours les conceptions les plus claires.

En dmontrant, avec insistance, que la connaissance de la constitution
propre des tres vivants ne suffit pas pour l'intelligence de leur
nature, et qu'il faut, de plus, tenir grand compte de l'influence
qu'exercent sur eux la temprature, l'humidit, la lumire,
l'lectricit, le climat, l'altitude, la composition chimique de
l'atmosphre, la nourriture, les habitudes, le genre de vie qui leur
est impos, c'est--dire l'ensemble des circonstances dans lesquelles
ils naissent et se dveloppent, Lamarck eut donc le rare mrite de
complter la biologie, en lui assignant comme nouvel objet de
recherches, aprs l'anatomie et la physiologie, l'tude des milieux;
il est, en ralit, l'instituteur dfinitif de cet important problme.

L'tude des milieux prsente mme,  ses yeux, un intrt majeur; car
il la pousse jusqu' concevoir que les conditions physico-chimiques
ont suffi pour dterminer dans le sein des eaux, la formation de
masses de matire d'une consistance glatineuse ou mucilagineuse, dans
lesquelles la vie a trouv ses premiers lments d'organisation[73] et
que la nature,  l'aide de la chaleur, de la lumire, de
l'lectricit et de l'humidit, forme des gnrations spontanes ou
directes,  l'extrmit de chaque rgne des corps vivants, o se
trouvent les plus simples de ces corps[74].

  [73] _Philosophie zoologique_, II; p. 79.

  [74] _Ibidem_, p. 75.

S'appuyant sur ce que l'incubation des oeufs, la germination et la
vgtation des plantes, la vie de certains animaux, peuvent tre
suspendues, puis rveilles, par des modifications circonscrites  la
temprature ambiante, Lamarck attribue, en outre,  la chaleur et 
l'lectricit combines, le privilge d'exciter, d'une manire toute
spciale, les phnomnes vitaux[75].

  [75] _Ibidem._, IIe partie; chap. III. _De la cause excitatrice
  des mouvements organiques._

Certes, ce rle de _stimulus_, qu'il attribue  l'lectricit,
constituait en 1809 et a constitu jusqu'au dbut du XXe sicle, une
affirmation sans preuves; mais il n'en est plus absolument de mme
aujourd'hui, depuis que M. Delage a entrepris ses curieuses recherches
sur la parthognse exprimentale et depuis qu'il a obtenu des larves,
parfaitement viables, en soumettant des oeufs d'oursins, non fconds,
uniquement  des charges lectriques mthodiques.

       *       *       *       *       *

Quoi qu'il en soit, s'appropriant, dveloppant, gnralisant et
systmatisant les ides mises dj par Hippocrate dans le trait _Des
airs, des eaux et des lieux_, par son matre Buffon dans l'_Histoire
naturelle des animaux_, par Montesquieu dans l'_Esprit des Lois_, par
Cabanis dans _Les Rapports du physique et du moral de l'homme_[76],
Lamarck aboutit  cette thorie capitale:

   1 que tout changement un peu considrable et ensuite
   maintenu, dans les circonstances o se trouve chaque race
   d'animaux, opre en elle un changement rel dans leurs besoins;

   2 que tout changement dans les besoins des animaux ncessite
   pour eux d'autres actions pour satisfaire aux nouveaux besoins
   et, par suite, d'autres habitudes;

   3 que tout nouveau besoin, ncessitant de nouvelles actions
   pour y satisfaire, exige de l'animal qui l'prouve, soit
   l'emploi plus frquent de telle de ses parties dont auparavant
   il faisait moins d'usage et qui la dveloppe et l'agrandit
   considrablement, soit l'emploi de nouvelles parties que les
   besoins font natre insensiblement en lui par des efforts de
   son sentiment intrieur[77];

   enfin que les rsultats, acquis dans l'un et l'autre cas, sont
   fixs, dans la race, par l'hrdit.

  [76] A ce dernier point de vue, le docteur Georges Herv,
  professeur  l'cole d'anthropologie de Paris, a publi, sous le
  titre: _Un transformiste oubli: Cabanis_, une trs remarquable
  tude, dans le _Bulletin scientifique de la France et de la
  Belgique_ du 25 juillet 1905.

  [77] _Philosophie zoologique_, I, p. 234, et _Histoire naturelle
  des animaux sans vertbres_, I, p. 181.

Bref, Lamarck traa, d'une main magistrale, le plan de toute la
thorie de l'volution des tres organiss que ses prdcesseurs
avaient simplement bauch, d'une manire incidente.

Ds 1801, dans l'appendice _sur les fossiles_, joint au _Systme des
animaux sans vertbres_, il en nonce clairement et avec concision la
conception gnrale, en disant:

Tout,  la surface de la terre, change de situation, de forme et
d'aspect.

Or si, comme j'essaierai de le faire voir ailleurs, la diversit des
circonstances amne, pour les tres vivants, une diversit
d'habitudes, un mode diffrent d'exister, et, par suite, des
modifications ou des dveloppements dans leurs organes et dans la
forme de leurs parties, on doit sentir qu'insensiblement tout tre
vivant quelconque doit varier dans son organisation et dans ses
formes. On doit encore sentir que toutes les modifications qu'il
prouvera dans son organisation et dans ses formes, par suite des
circonstances qui auront influ sur cet tre, se propageront par la
gnration, et qu'aprs une longue suite de sicles, non seulement il
aura pu se former de nouvelles espces, de nouveaux genres et mme de
nouveaux ordres, mais que chaque espce aura mme vari ncessairement
dans son organisation et dans ses formes[78].

  [78] P. 409.

L'volution organique, telle que la conoit Lamarck, rsulte donc de
l'influence combine des variations du milieu, de la loi de l'exercice
et du perfectionnement des organes, et de la loi de l'hrdit; il en
formule la thorie dfinitive dans la _Philosophie zoologique_,
notamment dans le chapitre VII de la premire partie de cet ouvrage,
qu'il consacre  l'tude de l'_influence des circonstances sur les
actions et les habitudes des animaux, et de celle des actions et des
habitudes de ces corps vivants, comme causes qui modifient leur
organisation et leurs parties_, chapitre qui contient non seulement la
thorie des milieux et de la modificabilit, mais aussi les germes de
la thorie de la concurrence vitale[79] et de la slection naturelle.

  [79] Voir en outre: _Ante_, chap. IV; p. 113, et seconde partie,
  chap. II; pp. 341 et suivantes.

Il y prcise le sens qu'il attache  ces expressions:

   _Les circonstances influent sur la forme de l'organisation des
   animaux_; c'est--dire qu'en devenant trs diffrentes, elles
   changent, avec le temps, et cette forme et l'organisation
   elle-mme par des modifications proportionnes.

   Assurment, dit-il, si l'on prenait ces expressions  la
   lettre, on m'attribuerait une erreur; car, quelles que puissent
   tre les circonstances, elles n'oprent directement sur la
   forme et sur l'organisation des animaux aucune modification
   quelconque.

   Mais de grands changements dans les circonstances amnent pour
   les animaux de grands changements dans leurs besoins et de
   pareils changements dans les besoins en amnent ncessairement
   dans les actions. Or, si les nouveaux besoins deviennent
   constants ou trs durables, les animaux prennent alors de
   nouvelles habitudes, qui sont aussi durables que les besoins
   qui les ont fait natre. Voil ce qu'il est facile de dmontrer
   et mme ce qui n'exige aucune explication pour tre senti[80].

  [80] Vol. I; p. 223.

De grands changements de circonstances produisent de mme de grandes
diffrences chez les vgtaux et finissent aussi par les rendre
mconnaissables.

Le froment cultiv, les plantes potagres sont des tres qu'on
chercherait vainement dans la nature, de mme que l'infinie varit de
pigeons, de poules, de chiens et d'autres animaux, que l'homme a
produits,  l'aide d'une longue domesticit[81].

  [81] _Ibidem_, p. 228.


Pour toutes ces raisons, Lamarck aboutit a cette conclusion:

   Le fait est que les divers animaux ont chacun, suivant leur
   genre et leur espce, des habitudes particulires et toujours
   une organisation qui se trouve parfaitement en rapport avec ces
   habitudes.

   De la considration de ce fait, il semble qu'on soit libre
   d'admettre, soit l'une, soit l'autre des deux conclusions
   suivantes et qu'aucune d'elles ne puisse tre prouve.

   _Conclusion admise jusqu' ce jour_: la nature (ou son
   Auteur), en crant les animaux, a prvu toutes les sortes
   possibles de circonstances dans lesquelles ils auraient 
   vivre, et a donn  chaque espce une organisation constante,
   ainsi qu'une forme dtermine et invariable dans ses parties,
   qui forcent chaque espce  vivre dans les lieux et les climats
   o on la trouve et  y conserver les habitudes qu'on lui
   connat.

   Ma _conclusion particulire_: la nature, en produisant
   successivement toutes les espces d'animaux et commenant par
   les plus imparfaits ou les plus simples, pour terminer son
   ouvrage par les plus parfaits, a compliqu graduellement leur
   organisation, et ces animaux, se rpandant gnralement dans
   toutes les rgions habitables du globe, chaque espce a reu de
   l'influence des circonstances dans lesquelles elle s'est
   rencontre, les habitudes que nous lui connaissons et les
   modifications dans ses parties que l'observation nous montre en
   elle.

   La premire de ces deux conclusions est celle qu'on a tire
   jusqu' prsent, c'est--dire que c'est  peu prs celle de
   tout le monde: elle suppose, dans chaque animal, une
   organisation constante et des parties qui n'ont jamais vari et
   qui ne varient jamais; elle suppose encore que les
   circonstances des lieux qu'habite chaque espce d'animal ne
   varient jamais dans ces lieux; car, si elles variaient, les
   mmes animaux n'y pourraient plus vivre et la possibilit d'en
   retrouver ailleurs de semblables et de s'y transporter pourrait
   leur tre interdite.

   La seconde conclusion est la mienne propre: elle suppose que,
   par l'influence des circonstances sur les habitudes et
   qu'ensuite par celle des habitudes sur l'tat des parties et
   mme sur celui de l'organisation, chaque animal peut recevoir
   dans ses parties et son organisation des modifications
   susceptibles de devenir trs considrables et d'avoir donn
   lieu  l'tat o nous trouvons tous les animaux.

   Pour tablir que cette seconde conclusion est sans fondement,
   il faut d'abord prouver que chaque point de la surface du globe
   ne varie jamais dans sa nature, son exposition, sa situation
   leve ou enfonce, son climat, etc, etc...; et prouver ensuite
   qu'aucune partie des animaux ne subit, mme  la suite de
   beaucoup de temps, aucune modification par le changement des
   circonstances et par la ncessit qui les contraint  un autre
   genre de vie et d'action que celui qui leur tait habituel.

   Or, si un seul fait constate qu'un animal depuis longtemps en
   domesticit diffre de l'espce sauvage dont il est provenu, et
   si, parmi telle espce en domesticit, l'on trouve une grande
   diffrence de conformation entre les individus que l'on a
   soumis  telle habitude et ceux que l'on a contraints  des
   habitudes diffrentes, alors il sera certain que la premire
   conclusion n'est point conforme aux lois de la nature et qu'au
   contraire la seconde est parfaitement d'accord avec elles.

   Tout concourt donc  prouver mon assertion: que ce n'est point
   la forme, soit du corps, soit de ses parties, qui donne lieu
   aux habitudes et  la manire de vivre des animaux, mais que
   ce sont, au contraire, les habitudes, la manire de vivre, et
   toutes les autres circonstances influentes qui ont, avec le
   temps, constitu la forme du corps et des parties des animaux.
   Avec de nouvelles formes, de nouvelles facults ont t
   acquises, et, peu  peu, la nature est parvenue  former les
   animaux tels que nous les voyons actuellement[82].

  [82] _Philosophie zoologique_: I; pp. 263 et suiv.

       *       *       *       *       *

En rsum, les variations du milieu, les modifications qu'elles
provoquent dans les besoins et dans les organes des tres vivants,
l'hrdit qui fixe et accumule graduellement dans les gnrations qui
se succdent, sous un mme rgime, les changements que subissent les
individus, le temps enfin, tels sont les arguments invoqus par
Lamarck pour affirmer et expliquer l'volution organique.

En ce qui concerne le dernier de ces facteurs convergents, il pressent
l'immense dure des temps gologiques, que la science a dvoile,
ultrieurement, car il met le sceau  sa _Philosophie zoologique_ en
crivant:

   Parmi les changements que la nature excute sans cesse dans
   toutes ses parties, sans exception, son ensemble et ses lois
   restant toujours les mmes, ceux de ces changements qui, pour
   s'oprer, n'exigent pas beaucoup plus de temps que la dure de
   la vie humaine, sont facilement reconnus de l'homme qui les
   observe; mais il ne saurait s'apercevoir de ceux qui ne
   s'excutent qu' la suite d'un temps considrable.

   Que l'on me permette la supposition suivante pour me faire
   entendre.

   Si la dure de la vie humaine ne s'tendait qu' la dure
   d'une seconde, et s'il existait une de nos pendules actuelles,
   monte et en mouvement, chaque individu de notre espce qui
   considrerait l'aiguille des heures de cette pendule ne la
   verrait jamais changer de place dans le cours de sa vie,
   quoique cette aiguille ne soit rellement pas stationnaire.

   Les observations de trente gnrations n'apprendraient rien
   de bien vident sur le dplacement de cette aiguille, car son
   mouvement n'tant que celui qui s'opre pendant une
   demi-minute, serait trop peu de chose pour tre bien saisi; et
   si des observations beaucoup plus anciennes apprenaient que
   cette mme aiguille a rellement chang de place, ceux qui en
   verraient l'nonc n'y croiraient pas et supposeraient quelque
   erreur, chacun ayant toujours vu l'aiguille sur le mme point
   du cadran[83].

  [83] _Philosophie zoologique_: vol. II; p. 425.

Sous l'empire de toutes ces ides, continuel objet de ses mditations
et de ses travaux scientifiques, Lamarck se spare rsolument des
partisans de la fixit des espces; il se dclare trs convaincu que
les races, auxquelles on a donn le nom d'espces, n'ont, dans leurs
caractres, qu'une constance borne ou temporaire, et qu'il n'y a
aucune espce qui soit d'une constance absolue[84].

  [84] _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_:
  Introduction, p. 197.

       *       *       *       *       *

C'est pourquoi Lamarck s'effora de dbrouiller l'inextricable
cheveau des liens gnalogiques, plus ou moins loigns, qui
rattachent, les uns aux autres, les espces actuelles, en partant de
ce principe, maintes fois nonc par lui, que l'ordre de la formation
successive des diffrents animaux ne saurait tre maintenant
contest[85], et que les animaux drivent les uns des autres,
principe qu'il rigea, d'une manire dfinitive, en axime
zoologique, dans les termes ci-dessous:

  [85] _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_, I; p. 454.

La nature, dans toutes ses oprations, ne pouvant procder que
graduellement, n'a pu produire tous les animaux  la fois; elle n'a
d'abord form que les plus simples; et, passant de ceux-ci jusques aux
plus composs, elle a tabli successivement en eux diffrents systmes
d'organes particuliers, les a multiplis, en a augment de plus en
plus l'nergie, et, les cumulant dans les plus parfaits, elle a fait
exister tous les animaux connus avec l'organisation et les facults
que nous leur observons[86].

  [86] _Ibidem_, p. 123 et _ante_, pp. 193, 304 et suiv.

Lamarck fut, de la sorte, logiquement conduit  rechercher l'ordre de
production des animaux et  les classer suivant cet ordre suppos, en
constituant une srie distincte de la srie didactique que nous avons
prcdemment signale, en rappelant ses travaux biotaxiques.

Cet ordre, dit-il, est loin d'tre simple; il est rameux et parat
mme compos de plusieurs sries distinctes[87], prsentant
elles-mmes des rameaux latraux[88].

  [87] _Ibidem_, I; p. 452.

  [88] _Ibidem_, p. 454, et _Philosophie zoologique_, I; p. 76.

Dans tous les cas, Lamarck admit au moins deux sries particulires,
et, conformment  cette vue, il dressa l'arbre gnalogique des
animaux, une premire fois, dans sa _Philosophie zoologique_[89], et
en dernier lieu, dans son _Histoire naturelle des animaux sans
vertbres_, dont le premier volume est complt par un _Supplment 
la distribution gnrale des animaux, concernant l'ordre rel de
formation relatif  ces tres_[90], expose dans l'introduction de
cet ouvrage. C'est ce dernier tableau que je reproduis ici.


  Ordre prsum de la formation des animaux offrant
  deux sries spares, subrameuses.

  =Animaux apathiques.=

   _Srie des animaux inarticuls._        _Srie des animaux articuls._
  /---------------/\---------------\      /--------------/\--------------\
              Infusoires.                                |
  /---------------/\---------------\                     |
    Polypes.                                             |
  /---------------/\---------------\                     |
       |              Radiaires.                         |
   Ascidiens.                                          Vers.
       |                                  /--------------/\--------------\
                                                 |           pizoaires.
                                                           /-----/\-----\
                                                                 |

  =Animaux sensibles.=

              Acphales.                             Insectes.
  /---------------/\---------------\      /--------------/\--------------\
    Mollusques.                                          |
            |                               Annlides        Arachnides.
            Cphalopodes.                                Crustacs.
                                                       /-----/\-----\
                                                        Cirrhipdes.

  =Animaux intelligents.=

      Poissons.
      Reptiles.
      Oiseaux.
      Mammifres.

  [89] Vol. II; p. 424.

  [90] Pp. 450 et suiv.

Lamarck ne se faisait pas d'illusion sur l'insuffisance, les lacunes,
les erreurs mme de ce tableau dans lequel il se borne  condenser les
vues mises, dans ses ouvrages, sur la filiation gnrale des animaux;
il reconnaissait que, faute d'observations, de nombreux lments de
transition lui manquaient et que, sans doute, ces problmes
resteraient encore longtemps sans solution.

L'aspect matriel, sous lequel l'arbre gnalogique se prsentait, ne
le satisfaisait mme pas; il considrait qu'il dfigurait lgrement
l'ide qu'il avait voulu rendre[91] et regrettait que les convenances
typographiques ne lui eussent pas permis d'employer la forme ramifie,
maintenant usite dans tous les ouvrages de ce genre; il et prfr
donner une direction oblique aux lignes indicatrices des branches
latrales des sries.

  [91] _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_; p. 460.

Nanmoins, il proclamait que tous ces dfauts n'altraient nullement
le principe de la production successive des diffrents animaux, et,
tirant de ce principe toutes les consquences qu'il comporte, il posa
nettement, malgr quelques rserves dnues de conviction, le problme
de l'origine, purement animale et simienne, de l'homme[92], en
montrant, par hypothse, comment une race d'anthropodes pourrait
progressivement acqurir tous les caractres d'organisation qui
distinguent, aujourd'hui, l'homme des quadrumanes.

  [92] _Philosophie zoologique_, I, pp. 339 et suiv. _Quelques
  observations relatives  l'homme._

       *       *       *       *       *

Toutes les grandes questions de philosophie biologique qui passionnent
encore l'esprit des savants progressistes, ou que la science a,
depuis, lucides, ont donc t rsolument abordes par Lamarck. C'est
 juste titre que la postrit le considre comme le vritable
fondateur de la doctrine gnrale de l'volution,  laquelle on a,
tout d'abord, improprement donn le nom de transformisme.




IV

Apprciation des thories philosophiques de Lamarck.


Ainsi que je l'ai signal dans la partie de cette tude consacre  la
biographie de Lamarck, sa vaste thorie des milieux biologiques et de
leur influence modificatrice, permanente, ne fut pas favorablement
accueillie, de son vivant; il et mme le chagrin de la voir plutt
dnigre que discute.

La cause d'un pareil chec ne doit pas tre seulement attribue  la
rsistance aveugle des esprits indolents et vulgaires  toutes les
dcouvertes originales qui les obligent  modifier la manire de
penser  laquelle ils sont accoutums; elle doit encore tre
recherche dans la forme mme adopte par Lamarck pour l'exposition de
ses conceptions gniales.

Trop souvent, ces conceptions ont un vtement mtaphysique; elles sont
formules comme des affirmations arbitraires; elles semblent maner
d'une inspiration personnelle et sont parfois mme appuyes par des
explications fantaisistes. Bref, elles n'ont pas la rigueur des
dmonstrations scientifiques, dont les preuves et la conclusion
s'imposent  tous les hommes de bonne foi.

Cependant, les ides de Lamarck n'avaient pas des racines imaginaires;
elles reposaient, extrieurement, sur une immense collection de
matriaux concrets, accumuls par lui, et, dans sa tte mme, sur une
multitude prodigieuse d'observations prcises et minutieuses, faites
et frquemment renouveles, dans le cours de sa longue carrire de
naturaliste.

Ceux qui ont beaucoup observ, crivait-il, et qui ont consult les
grandes collections, ont pu se convaincre que si les circonstances
d'habitation, d'exposition, de climat, de nourriture, d'habitude de
vivre, etc.... viennent  changer, les caractres de taille, de forme,
de proportion entre les parties, de couleur, de consistance, d'agilit
et d'industrie, pour les animaux, changent proportionnellement[93].

Et plus tard:

Que l'on veuille se reprsenter qu'ayant rassembl sur l'important
sujet, dont je m'occupe depuis quarante ans, les faits les plus
nombreux et surtout les plus essentiels, il est rsult pour moi, de
leur considration, cette _force des choses_ qui m'a conduit 
dcouvrir et  coordonner peu  peu la thorie que je prsente
actuellement, thorie que je n'eusse assurment pu imaginer sans les
causes qui m'ont amen  la saisir[94].

  [93] _Philosophie zoologique_, I; p. 227.

  [94] _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_, vol. I,
  avertissement; p. VI.

La conviction de Lamarck rsultait donc d'une immense induction; elle
lui fut pour ainsi dire impose par la nature de ses tudes, par ses
travaux de dtermination, de classification, de nomenclature, qui lui
rvlrent les inconvnients et l'irrationnalit de la multiplication
des genres, inconvnients devenus tels que, disait-il, le plus bel
effort de l'homme pour tablir les moyens de reconnatre et distinguer
tout ce que la nature offre,  son observation, et  son usage, est
chang en un ddale immense dans lequel on tremble avec raison de
s'enfoncer[95].

  [95] _Philosophie zoologique_, I; pp. 56, 73, 75.

Toutefois, l'ide de la modificabilit lui avait surtout t inspire
par l'tude des Invertbrs:

   1 parce que les espces de ces animaux sont beaucoup plus
   nombreuses que celles des animaux vertbrs;

   2 parce qu'tant plus nombreuses, elles sont ncessairement
   plus varies;

   3 parce que les variations de leur organisation sont beaucoup
   plus grandes, plus tranches et plus singulires;

   4 parce que leur tude est beaucoup plus propre  nous faire
   apercevoir l'origine mme de l'organisation, ainsi que la cause
   de sa composition et de ses dveloppements[96].

  [96] _Philosophie zoologique_, I; p. 30.

Nanmoins, ce qui paraissait vident pour les yeux de Lamarck,
familiariss avec la contemplation de riches collections de matriaux
conformes  ses conceptions, ne l'tait pas, au mme degr, pour les
lecteurs de la partie philosophique de ses livres qui prsente surtout
le fruit de ses mditations gnrales sur les causes gnratrices des
nuances, souvent imperceptibles, qui distinguent certaines espces
d'animaux les unes des autres.

De l, l'opposition rencontre par les thories de Lamarck, lors de
leur apparition. La lgitimit primitive de cette apparition ne
saurait tre conteste, puisqu'elle a trouv des organes tels que
Cuvier et Auguste Comte.

       *       *       *       *       *

En raison de la nature de son esprit et de ses tudes, Cuvier ne
pouvait tre convaincu que par des preuves anatomiques et nous venons
de voir que ces dernires faisaient ordinairement dfaut, dans les
oeuvres philosophiques de Lamarck.

Quant  Comte, proccup de maintenir strictement toutes les sciences
sur le roc des faits dmontrables et de chasser de leur domaine toutes
les hypothses invrifiables, il ne pouvait, pour des raisons
analogues, adopter que partiellement la doctrine de Lamarck.

Il admit comme incontestables les deux principes fondamentaux de
Lamarck:

   1 l'aptitude essentielle d'un organisme quelconque et surtout
   d'un organisme animal,  se modifier conformment aux
   circonstances extrieures o il est plac et qui sollicitent
   l'exercice prdominant de tel organe spcial, correspondant 
   telle facult devenue plus ncessaire;

   2 la tendance, non moins certaine,  fixer dans les races,
   par la seule transmission hrditaire, les modifications
   d'abord directes et individuelles, de manire  les augmenter
   graduellement,  chaque gnration nouvelle, si l'action du
   milieu ambiant persvre identiquement[97].

  [97] _Philosophie Positive_, vol. III; p. 391.

Il considra que Lamarck avait rendu un service minent au progrs
gnral de la saine philosophie biologique en posant le problme de la
modificabilit: Un tel ordre de recherches, dit-il, quoique fort
nglig, constitue, sans doute, l'un des plus beaux sujets que l'tat
prsent de cette philosophie puisse offrir  l'activit de toutes les
hautes intelligences. Il devrait, ce me semble, inspirer d'autant plus
d'intrt, que les lois gnrales de ce genre de phnomnes seraient,
par leur nature, immdiatement applicables  la vraie thorie du
perfectionnement systmatique des espces vivantes, y compris mme
l'espce humaine[98].

  [98] _Ibidem_, p. 397 et 430.

Mais, malgr l'imposante autorit de Lamarck[99], il resta convaincu
que l'aptitude incontestable de tout organisme  se modifier, d'aprs
la constitution spciale du milieu correspondant, tait circonscrite
dans d'troites limites[100] et que non seulement les familles et les
genres, mais les espces elles-mmes demeurent essentiellement
fixes,  travers toutes les variations extrieures compatibles avec
leur existence[101].

  [99] _Ibidem_, p. 394.

  [100] _Ibidem_, p. 394.

  [101] _Philosophie Positive_, vol. III; p. 394.

Les raisons dterminantes d'Auguste Comte furent celles qu'invoquait
Cuvier dans le clbre _Discours sur les rvolutions du globe_, dont
il trouvait l'argumentation lumineuse; elles se rduisent  la
permanence des espces les plus anciennement observes, constates par
la comparaison des momies de crocodiles, d'oiseaux et de carnassiers
de l'ancienne gypte, avec les espces vivantes et la rsistance des
espces actuelles aux plus grandes forces modificatrices[102].

  [102] _Ibidem_, p. 395, et CUVIER: _Discours sur les rvolutions
  du globe_: les espces perdues ne sont pas des varits des
  espces vivantes.

Pendant longtemps, ces deux puissants champions de la fixit des
espces rallirent,  leur manire de voir, l'un comme savant, l'autre
comme philosophe, un trs grand nombre de bons esprits qui, suivant
l'usage, exagrrent mme la rsistance de leurs matres, en opposant
imprudemment leur opinion  des faits qu'ils n'avaient pas connus.

Cependant, ce furent Cuvier et Auguste Comte qui fournirent les armes
les mieux trempes pour dfendre la doctrine de Lamarck et pour
l'arracher, victorieuse,  la mle des controverses: le premier, en
crant la palontologie; le second, en systmatisant la mthode
scientifique, en astreignant l'esprit positif  toujours subordonner
l'imagination  l'observation et  faire toujours l'hypothse la plus
simple en rapport avec les renseignements obtenus, en dmontrant que,
dans tous les domaines, le progrs n'est jamais que le dveloppement
de l'ordre, en introduisant enfin, avec Turgot et Condorcet, l'ide
d'volution dans l'tude de la succession des phnomnes historiques.

Sous cette double impulsion, les conditions du problme, pos par
Lamarck, se sont modifies, d'autant plus profondment que ce problme
fut simultanment ou successivement clair par les observations: de
Goethe sur la thorie vertbrale du crne, les mtamorphoses des
plantes et l'assimilation des fleurs des vgtaux  leurs feuilles;
d'tienne Geoffroy Saint-Hilaire, sur l'unit de plan de composition,
sur l'embryologie et sur les organes rudimentaires; des savants divers
auxquels Darwin rend personnellement hommage, dans la notice
historique place au frontispice de son livre sur _L'Origine des
Espces_; de Darwin enfin, sur la variation des espces  l'tat
domestique et  l'tat de nature, sur la concurrence vitale et la
slection naturelle.

Depuis les travaux de ce dernier auteur et les innombrables recherches
concordantes qu'ils ont suscites, la stabilit des espces a
rellement cess d'tre l'hypothse la plus conforme  l'ensemble des
observations recueillies, et la grande construction de Lamarck, dont
l'audacieuse architecture semblait d'abord si frle et si menace,
apparat, aujourd'hui, comme un monument scientifique d'une rare
solidit; car elle est taye par les faits palontologiques, par
l'embryologie et par l'anatomie compare.

_Confirmation des thories de Lamarck par les faits palontologiques._

En premier lieu, la palontologie, dans l'tat de dveloppement
qu'elle a maintenant atteint, dmontre, comme Lamarck l'avait
pressenti, que les espces organises ont fait leur apparition sur la
terre, successivement, dans un ordre de complication croissante.

videmment, la palontologie ne nous renseigne pas sur les origines
mmes de la vie, sur notre globe. Le terrain _cristallophyllien_, dont
la formation sdimentaire n'est plus conteste et qui provient des
premiers dpts vaseux, sablonneux et calcaires, effectus au sein des
Ocans, ne renferme aucune trace d'tres organiss, tandis que les
fossiles, qu'on trouve dans les terrains postrieurs qui lui sont
immdiatement contigus, rvlent une faune, dj riche et varie, dont
l'organisation est souvent trs loigne de celle des tres primitifs.

Toutefois, cette anomalie n'est pas surprenante. Sous la pression
colossale et toujours croissante des autres terrains, auxquels ils
servent de support, les terrains Archens se sont graduellement
affaisss et de plus en plus rapprochs de la partie de la crote
terrestre qui conserve une trs haute temprature; au voisinage de ce
foyer, ils se sont transforms, mtamorphoss en roches cristallines,
trs semblables aux roches d'origine igne, et tous les fossiles
qu'ils pouvaient contenir ont t, de la sorte, anantis.

Mais lorsque, quittant cet tage strilis, on s'lve, par degrs,
jusqu' la superficie actuelle de la terre, au travers des couches de
plusieurs kilomtres d'paisseur qui se sont, tour  tour, superposes
 lui, dans la longue suite des ges, on assiste, pour ainsi dire, 
l'panouissement successif de tout ce qui devait constituer,  la fin,
la multitude contemporaine du monde vivant, vgtal et animal.

C'est ainsi que le terrain Cambrien renferme des reprsentants de la
plupart des groupes d'Invertbrs. On y trouve des Foraminifres, des
Spongiaires, des Polypiers, des chinodermes, des traces de Vers, des
Mollusques, mme des Crustacs, voisins du genre d'animaux que
reprsentent aujourd'hui les Limules et auxquels on a donn le nom
significatif de Paradoxides; mais aucun Vertbr n'a t dcouvert,
jusqu'ici, dans les archives palontologiques des temps Cambriens.

Ce dernier grand embranchement du rgne animal dbute, seulement,
dans le terrain Silurien, conscutif au Cambrien, sous la forme de
Poissons cartilagineux et cuirasss, dont certains types prsentent
quelques analogies avec les Crustacs de l'poque antrieure.

Cette classe d'animaux se multiplie et commence  se diffrencier,
durant les temps o le terrain Dvonien se dpose; mais, alors, elle
reste toujours seule pour reprsenter les Vertbrs et les tres qui
la forment sont bien diffrents des Poissons d'aujourd'hui; leur
colonne vertbrale n'est pas ossifie; elle est molle, comme dans
l'embryon des Vertbrs actuels, et leur corps est extrieurement
recouvert de fortes cailles mailles; ces Poissons sont notocordaux
et ganodes.

A l'poque permo-carbonifre, au contraire, les Poissons offrent des
caractres qui rvlent leur tendance  se rapprocher des poissons
actuels, et les Reptiles apparaissent; mais ces reptiles sont
ganocphales; leurs vertbres, incompltement ossifies, sont
composes de plusieurs pices et ils appartiennent surtout  une
classe intermdiaire entre les Reptiles vritables et les Poissons; ce
sont des Amphibiens, qui constituent la souche primitive des
Batraciens.

D'autre part,  la mme poque, les Insectes, qui ne font leur
apparition que dans le Dvonien, ont atteint de grandes dimensions et
le dveloppement d'une vgtation luxuriante est attest par une flore
gigantesque bien que tous ses lments appartiennent, exclusivement,
au groupe des Cryptogames vasculaires.

Pendant l're secondaire, qui succde  l're primaire, dont nous
venons de traverser les principales poques, aucune classe nouvelle
d'Invertbrs n'a pris naissance; mais l'essor des Vertbrs s'est
effectu, d'une manire prodigieuse.

Les Poissons, librs de l'armure des ganodes qui disparurent
progressivement, dous d'une colonne vertbrale parfaitement ossifie
et recouverts d'cailles souples, sont devenus les tres, agiles et
varis, que nous connaissons.

Les Reptiles ont conquis l'empire des mers, de la terre et des airs,
avec leurs lgions de formes adaptes  chacun de ces trois milieux;
quelques-uns, parmi les reptiles terrestres, en particulier, avaient
des dimensions phnomnales, qu'on ne peut rellement se figurer, si
l'on n'a pas contempl les squelettes mmes de quelques
_Ichtyosaures_, du _Mosasaurus_, de l'_Iguanodon_ et du _Diplodocus_.

En outre, une classe nouvelle de Vertbrs, la classe des Oiseaux,
a surgi vers le milieu des temps secondaires. Cette classe tait
alors manifestement apparente  celle des Reptiles, puisque
l'_Archoptryx_, qui en est le premier type, a les mchoires garnies
de dents coniques, une longue queue vertbre et penne, les ailes
termines par des doigts spars, pourvus de griffes, et que
l'_Hesperornis_ et l'_Ichtyornis_, contemporains de la fin des temps
secondaires, ont encore, quoique beaucoup plus rapprochs de nos
oiseaux actuels, les mandibules armes de dents.

Enfin, vers la mme poque, des petits tres rares et chtifs,
prsentant les caractres des Monotrmes, puis ceux des Marsupiaux,
annoncrent la formation de la dernire classe des Vertbrs, celle
des Mammifres.

D'ailleurs, la physionomie de la flore terrestre s'est aussi modifie
et complte, durant l're secondaire. D'abord les plantes
Gymnospermes sont venues s'ajouter aux vgtaux vasculaires, dans le
temps o se dposaient les couches du Trias; puis les Monocotyldones
apparurent, au dbut des temps Jurassiques; enfin, pendant la priode
Crtace, les plantes Dicotyldones angiospermes et  feuilles
caduques, se rpandirent et leur prsence prouve que l'alternance des
saisons se substitua ds lors  l'antrieure uniformit de la
temprature tropicale.

Lorsque l're tertiaire s'ouvre, tous les grands groupes de plantes
sont donc forms; les familles qui les composent ont, seulement, une
rpartition gographique diffrente de celle d'aujourd'hui. Les
palmiers, les lauriers, les pandanes sont mlangs aux peupliers, aux
htres et aux chtaigniers, dans le nord de la plante, et la flore de
la Baltique est identique  celle de la Mditerrane; mais la
temprature moyenne s'abaisse insensiblement et les hivers se font
sentir, tandis que les gramines et les diverses familles des plantes
phanrogames, aptales, polyptales et gamoptales, prennent un
dveloppement considrable et se diversifient.

Ce qui distingue surtout la palontologie de l're tertiaire de celle
de la prcdente, c'est la disparition des grands Sauriens qui
caractrisaient celle-ci et l'apparition des Mammifres placentaires
qui deviennent,  leur tour, les matres de la surface plantaire.

Au commencement, pendant l'poque ocne, ils ne sont reprsents que
par des btes massives et stupides, de l'ordre des Pachydermes; mais,
au temps du Miocne, les Ruminants forment des troupeaux; les
Proboscidiens majestueux se rpandent; les Carnassiers se
perfectionnent; l'ordre des Primates surgit avec les singes, avec les
premiers anthropodes, et, finalement, avec le Pithcanthrope, dont
les restes ont t retrouvs dans le terrain pliocne de Java; de
telle sorte qu' la fin de l're tertiaire, l'apoge du monde animal
est atteint; tous les genres actuels de Mammifres existent et la
terre est peuple des diverses sortes d'animaux qui l'habitent
aujourd'hui.

En effet, les genres, seuls, se diversifient, pendant l're
quaternaire, o se constituent, puis disparaissent, dans les rgions
septentrionales, le Mammouth, le Rhinocros velu, l'Aurochs, l'Hyne,
l'Ours et le Lion des cavernes, et pendant laquelle la scne
changeante du monde, dont les dcors et les personnages principaux se
sont tant de fois renouvels, est enfin occupe par l'homme,
primitivement reprsent par les races de Nanderthal et de Spy, trs
voisines du Pithcanthrope, auxquelles succdent les races de
Cro-Magnon et des Eysies, que les plus ddaigneux de nos contemporains
ne peuvent renier comme des anctres authentiques.

       *       *       *       *       *

Il rsulte donc, bien manifestement, de l'tude des documents
palontologiques que l'apparition et la complication des tres
organiss, vgtaux et animaux, se sont opres graduellement.
L'chelle palontologique, vgtale et animale, concorde exactement
avec les chelles didactiques que les naturalistes avaient auparavant
dresses, pour rsumer leurs classifications et dans lesquelles on
passe des tres les plus simples aux plus complexes, quand on les
parcourt de la base au sommet:

Par consquent, c'est  juste titre qu'on divise la palontologie en
quatre poques principales:

L'poque _palozoque_, ou des animaux anciens, correspondant  l're
primaire;

L'poque _msozoque_, ou des animaux intermdiaires, synchronique
avec l're secondaire;

L'poque _canozoque_, ou des animaux nouveaux, qui n'est autre que
l're tertiaire;

Et l'poque _anthropozoque_, contemporaine de l'homme.

Mais ces renseignements indiscutables ne sont pas les seules lumires
que la palontologie nous fournisse sur le pass des tres organiss;
elle nous dvoile, en outre, l'immense dure du temps que reprsente
leur histoire, dure que d'aucuns, comme Haeckel, valuent, d'aprs
l'paisseur des terrains sdimentaires,  cent millions d'annes,
rpartis de la manire suivantes[103]:

  poque archozoque   : 52   millions d'ans;
        palozoque    : 34          
        msozoque     : 11          
        canozoque    :  3          
        anthropozoque :  0,1        

  [103] HAECKEL: _L'origine de l'homme._ Schleicher frres, dit.;
  p. 67.

Enfin, la palontologie nous autorise  supposer qu'il existe, entre
les tres les plus rcents et les plus anciens, une liaison continue
et que ceux-ci drivent de ceux-l.

Car,  de trs rares exceptions prs, ces tres ont vari
perptuellement, et bien que leurs variations se soient, gnralement,
produites avec une extrme lenteur, leurs diverses espces connues
sont, ds maintenant, innombrables; de plus, les dcouvertes les
multiplient sans cesse, et nous ne pouvons nous flatter de les
possder toutes.

Pour nier la filiation qui existe entre ces lgions d'espces, il
faudrait admettre qu'elles ont t successivement cres, dans leur
intgrit respective. C'est ce que Cuvier a plus ou moins nettement
formul, lorsque, grce  lui, la palontologie prenait naissance; il
supposait alors que trois crations successives, spares les unes des
autres par des catastrophes, suffisaient pour rendre compte des
changements de spectacle que la nature vivante a prsents.

En 1849, d'Orbigny portait dj leur nombre  vingt-sept. Mais, dans
l'tat nouveau de nos connaissances, il faudrait invoquer plusieurs
centaines de ces crations et le problme de l'origine des espces ne
serait pas davantage rsolu, parce que ses crations incessantes
n'expliqueraient nullement:

  < pourquoi des types de transition existent entre des classes
   dtermines; pourquoi, par exemple, les Poissons notocordaux sont
   antrieurs aux Poissons osseux, les Batraciens aux Reptiles, les
   Oiseaux,  caractres reptiliens, aux Oiseaux vritables, les
   Mammifres didelphes aux Mammifres placentaires;

   pourquoi, dans l'histoire de chaque classe, on trouve, d'abord, des
   formes confuses, synthtiques, et pourquoi les formes diffrencies,
   parmi lesquelles les plus spciales sont les plus rcentes,
   n'apparaissent que postrieurement et successivement;

   pourquoi des types intermdiaires existent dans tous les gisements;

   pourquoi les plus anciens tres humains ont des caractres
   d'anthropodes;

   pourquoi des analogies subsistent, entre des espces teintes, sans
   reprsentants actuels, et des espces encore vivantes;

   enfin, pourquoi la loi, gnrale et rigoureuse, qui gouverne
   aujourd'hui les origines de la vie, _omne vivum ex vivo_, et par suite
   de laquelle tout tre vivant provient d'un autre tre vivant,
   semblable  lui, n'aurait exerc son empire que par intermittence.

Concluons donc avec Edmond Perrier:

  Deux faits incontestables, et d'ailleurs incontests, dominent
  toute la discussion, et il n'est permis  personne de les
  oublier:

  1 Les formes vgtales et animales d'une priode gologique
  ne sont nullement identiques  celles de la priode suivante,
  bien qu'aucun cataclysme ne spare ces priodes les unes des
  autres;

  2 Toute forme vivante est issue d'une forme vivante
  antrieure,  laquelle elle ressemble d'ordinaire presque
  exactement, bien qu'elle en puisse diffrer dans une certaine
  mesure.

  Les faits constats, sans qu'on puisse citer une drogation
  quelconque  cette rgle, sans que rien puisse autoriser 
  croire qu' un moment quelconque de la dure des temps
  palontologiques une exception se soit produite, les faits
  constats s'opposent  ce que l'on puisse admettre un seul
  instant, sans faire une hypothse gratuite, que la chane des
  gnrations ait t interrompue, que les formes de vgtaux et
  d'animaux de la priode actuelle ne drivent pas, en
  consquence, de ceux des priodes antrieures; or, comme ces
  animaux ne se ressemblent pas, la variabilit des espces est
  par cela mme scientifiquement dmontre, sans que rien puisse
  tre oppos  cette conclusion,  moins que l'on n'entre dans
  le domaine des hypothses.

  Il y a plus. Quand on suit attentivement la srie des formes
  analogues, qui se succdent pendant la dure de longues
  priodes palontologiques, et jusqu' la priode actuelle, on
  constate que les diffrences qui existent entre ces formes ne
  dpassent nullement les limites de celles qu'on observe
  aujourd'hui entre les races d'une mme espce.

  C'est, en particulier, ce qui rsulte invinciblement des
  belles recherches de M. Albert Gaudry et de M. Filhel, sur les
  mammifres tertiaires. _Les faits constats_ n'autorisent donc
  pas  admettre dans la science une autre doctrine que celle du
  transformisme, que celle de Lamarck[104].

  [104] _Lamarck et le transformisme actuel_, in _le Centenaire de
  la fondation du Musum d'Histoire naturelle_: 1893; p. 516.

A vrai dire, ces notions scientifiques doivent, dsormais, faire
partie des connaissances lmentaires de tout homme clair; elles
sont indispensables pour apprcier sainement la nature humaine; et,
comme le dit Haeckel, pour familiariser l'esprit avec l'infini de la
dure, de mme que la contemplation du ciel toil le familiarise
avec l'infini de l'espace. On ne saurait donc trop fliciter le
gouvernement de la Rpublique franaise d'avoir reconnu leur valeur
ducative gnrale, en introduisant leur enseignement, dans les
programmes de l'instruction secondaire, sous forme de confrences de
Palontologie.

_Confirmation des thories de Lamarck par l'embryologie._

Les thories de Lamarck, concernant l'volution des tres organiss,
n'ont pas t seulement confirmes par les faits palontologiques:
elles trouvent encore un point d'appui solide, dans les faits
embryologiques.

Rapprochant ces deux ordres de faits et frapps par le paralllisme
existant entre le dveloppement embryologique et le dveloppement
palontologique, quelques savants se sont mme crus autoriss 
conclure que, dans chaque espce, l'volution embryonnaire de
l'individu n'est que la rptition rapide et raccourcie de l'volution
palontologique de tout le rameau dont son espce est la terminaison.

C'est d'aprs ces donnes qu'Haeckel a formul ce qu'il a nomm _la
loi fondamentale biogntique_.

L'ontologie, dit-il, ou l'histoire du dveloppement de l'individu,
est simplement une rcapitulation courte, rapide, conforme aux lois de
l'hrdit et de l'adaptation, de la _phylognie_, c'est--dire de
l'volution palontologique de toute la tribu organique ou _phylum_ 
laquelle appartient l'individu considr.

Faisant application de cette loi gnrale au cas particulier de
l'homme, Haeckel a soutenu que les diverses phases de son volution
intra-utrine correspondent  vingt-deux stades palontologiques,
conscutifs, qu'il s'est efforc de prciser.

Les documents palontologiques n'ont pas, jusqu'ici, fourni toutes les
preuves rigoureuses qu'une thorie aussi formelle exigerait; mais il
est indniable que chaque individu, dans son volution propre,
repasse, graduellement, par les principaux degrs de la srie animale,
placs au-dessous de celui qu'il doit atteindre.

Les Invertbrs et les Vertbrs ne se distinguent pas, les uns des
autres, durant la premire phase de l'volution intra-ovulaire, et
l'embryon des Vertbrs, selon les remarques d'Haeckel, se prsente:
d'abord, sous la forme d'une simple cellule; puis, comme un amas
cellulaire, provenant de la segmentation de la cellule primitive;
ensuite, comme un sac,  ouverture unique, essentiellement constitu
par un feuillet externe, ou pidermique, et un feuillet interne ou
intestinal, invagin; plus tard, comme un tube  deux ouvertures,
semblable aux Vers; enfin, comme un de ces Vertbrs acrniens, dont
l'Amphioxus, qui n'a qu'un squelette rudimentaire, constitu par une
corde dorsale, est le dernier reprsentant vivant.

A ce moment, nul ne peut dire, avec certitude, si cet embryon de
vertbr deviendra poisson, reptile, oiseau ou mammifre, et le
crateur de l'embryologie, de Baer, traduisait la perplexit dans
laquelle les savants se trouvent,  cet gard, en disant que s'il
omettait d'tiqueter les bocaux, dans lesquels il renfermait les
trs jeunes embryons de Vertbrs qu'il recevait, il ne pouvait
ensuite distinguer la classe  laquelle chacun d'eux appartenait.

Les embryons de l'homme, du chien, de la tortue, et l'embryon du
poulet, au quatrime jour de l'incubation, diffrent si peu l'un de
l'autre, qu'on ne saurait les distinguer: c'est seulement au bout de
six ou huit semaines, pour les trois premiers, au bout de sept jours,
pour le dernier, que les traits distinctifs apparaissent et
s'accentuent,  mesure que l'animal se dveloppe[105].

  [105] MATHIAS DUVAL: _Le Darwinisme_; p. 48.

Cette succession d'tats transitoires, images fugitives de
constitutions demeures permanentes pour les tres infrieurs des
temps palontologiques ou prsents, ne s'observe pas seulement dans la
morphologie et l'organisation gnrale de l'embryon des Invertbrs
suprieurs et des Vertbrs; la formation de chacun des organes de cet
embryon, qui voluent tous, aussi, tandis qu'il se dveloppe, est
subordonne  la mme loi naturelle.

Par exemple, chez l'homme, le tube digestif ne prsente d'abord aucune
dmarcation; l'estomac et le gros intestin ne se diffrencient du
canal intestinal qu'ultrieurement. Les cavits buccale et nasale sont
confondues. Le foie dbute par des tubes cylindriques qui rappellent
le foie des insectes.

Les reins sont primitivement rduits  un uretre; puis cet organe
rudimentaire se complique de tubes rectilignes, pourvus d'un
glomrule, comme chez les Poissons cyclostomes et le rein se divise en
lobes, comme chez les Reptiles et les Oiseaux. Ce sont ces lobes qui
se fusionnent pour former le rein humain.

L'appareil respiratoire prend naissance, sous forme de bourgeons de la
cavit pharyngienne, comme celui des Poissons; puis il consiste,
momentanment, en poches peu ramifies, analogues aux poumons des
Reptiles.

Les organes sexuels n'ont, originellement, qu'une forme indiffrente,
et, mme aprs avoir volu nettement vers leur destination
dfinitive, les organes mles restent longtemps inclus dans l'abdomen,
comme ceux des Oiseaux, tandis que l'utrus du sexe fminin traverse
une phase d'utrus  cornes, qui l'assimile aux oviductes des animaux
ovipares.

Le coeur n'est, d'abord, qu'un _punctum saliens_ qui rappelle
l'appareil circulatoire des Vers; puis il prsente les deux dilations
qui persistent chez les Mollusques; enfin, avec le trou de Botal, il
reste, jusqu' la naissance et  la respiration arienne,  l'tat de
coeur  trois cavits; il reproduit ainsi le coeur des Reptiles,
auxquels nous assimilent encore les arcs aortiques qui entrent
primitivement dans la composition de notre appareil circulatoire
priphrique.

Les mmes analogies, avec les animaux infrieurs, se produisent,
passagrement, durant l'volution embryonnaire, dans les appareils de
la vie de relation.

Le systme nerveux est, au dbut, rduit  la moelle pinire, forme
par l'adossement de cordons distincts, comme chez les Invertbrs, et
la moelle rachidienne descend trs bas, dans la gouttire qui la
renferme, comme chez les Poissons et les Oiseaux. L'encphale apparat
sous la forme des vsicules crbrales qui restent stationnaires dans
les Poissons. Le cerveau, lorsqu'il commence  se spcialiser, est
dpourvu de circonvolutions; celles-ci ne se dessinent que vers le
milieu de la vie embryonnaire.

Enfin, l'apparition du systme osseux est postrieure aux autres; elle
dbute par une corde dorsale et la formation des vertbres crniennes,
de mme que celle des corps vertbraux, d'abord cartilagineux, est
inaugure par une dissociation des diverses parties de ces os, qui
reproduit l'tat squelettique des Vertbrs primaires.

Loin de contredire l'volution palontologique, l'embryologie tend
donc  corroborer sa doctrine; elle met en relief de nombreux traits
de ressemblance entre les tres suprieurs et rcents et les tres les
plus infrieurs et les plus anciens, et, comme ces traits ne peuvent
provenir que de l'hrdit, l'embryologie fortifie l'hypothse de la
filiation de tous les tres organiss.

_Confirmation des thories de Lamarck par l'anatomie compare._

D'ailleurs, ce n'est pas seulement au dbut de leur vie que les
animaux Invertbrs et Vertbrs passent par l'tat cellulaire,
rduction de l'organisation biologique  sa plus simple expression; 
vrai dire, ils ne sont jamais qu'une agrgation d'lments
anatomiques, microscopiques.

Tout tre vivant, quelque peu compliqu, n'est qu'une accumulation
d'lments dont chacun est exactement comparable, pour sa
constitution, ses proprits physiologiques, et souvent mme les
dtails de sa forme, aux tres vivants les plus simples que nous
connaissons. Ces tres vivants les plus simples forment la grande
division des Protozoaires. Nous pouvons donc dire brivement
aujourd'hui ce que Lamarck ne pouvait deviner: Tout tre vivant,
d'organisation tant soit peu complique, n'est qu'une association de
protozoaires[106].

  [106] PERRIER: _loco citato_; p. 495.

Or, les protozoaires sont des tres aquatiques; il en est de mme de
tous les lments anatomiques des animaux suprieurs, qui sont soumis
 la loi de constance du milieu des Ocans primitifs, dcouverte par
Quinton, soit que les animaux qu'ils constituent sjournent dans le
milieu marin, soit qu'ils vivent dans l'eau douce ou dans l'air.

Ainsi se trouve confirme la vue de Lamarck, relative  l'origine
Ocanique de la vie.

D'autre part, l'anatomie compare a dcouvert, et dcouvre tous les
jours, des liens nombreux qui rattachent les espces, actuellement
existantes,  des espces teintes, et qui rattachent celles-ci, les
unes aux autres, au travers de l'immensit des temps gologiques.
Grce  elle, des enchanements sont maintenant tablis entre des
animaux d'espces diffrentes, de genre diffrents, de familles
diffrentes, d'ordres diffrents[107], et des sries de formes qui se
prolongent pendant plusieurs poques ont pu tre reconstitues dans
quelques ordres d'Invertbrs et de la classe des Mammifres, des
Reptiles et des Poissons[108].

  [107] V. ALBERT GAUDRY: _Les enchanements du monde animal dans
  les temps gologiques_, III; rsum.

  [108] CHARLES DPRET: _Les transformations du monde animal_; pp.
  160 et suiv.

A dfaut de ces formes, l'anatomie compare peut invoquer _les organes
rudimentaires_, ou plus exactement atrophis, correspondant, dans
certaines catgories d'animaux,  des organes qui sont trs
fonctionnels chez d'autres.

Ces organes se remarquent dans tous les groupes du rgne animal, chez
les Spongiaires, les chinodermes, les Mollusques, les Arthropodes,
les Insectes, les Poissons, les Reptiles, les Oiseaux, les Ctacs,
les Ruminants, les Solipdes, les Carnassiers et l'Homme; ils
attestent un mme type d'organisation dans les groupes auxquels
appartiennent les animaux qui les prsentent et ils sont absolument
inexplicables, sans le secours de la thorie de la modificabilit[109].

  [109] V. WIEDERSHEIM: _La structure de l'homme, tmoignage de son
  pass._

A plus forte raison en est-il ainsi des _anomalies rgressives_ qui se
traduisent par la rapparition fortuite, chez un individu, d'organes
ou de rudiments d'organes, disparus dans les types normaux de son
espce, mais ayant fait partie de l'organisation d'espces
antrieures. Tels sont: les germes de dents dans la mchoire de
quelques jeunes oiseaux; les stylets, ou doigts latraux, que
possdent certains chevaux; et, chez l'homme: la cloison
interstomacale qui spare quelquefois le grand cul-de-sac du petit
cul-de-sac de l'estomac; la mobilit du pavillon auriculaire; un
appendice caudal; et le _stermalis brutorum_, dont j'ai,
personnellement, pu voir, en 1879, un spcimen, sur un sujet, au
laboratoire de la Socit d'Anthropologie de Paris, lorsque je suivais
les cours si remarquables du professeur Broca, sur l'anatomie compare
de l'homme et des animaux suprieurs.

       *       *       *       *       *

En rsum, la philosophie palontologique, la philosophie anatomique,
convergent vers un mme but: la dmonstration de l'volution des tres
organiss.

En prsence de la multiplicit de ces faits concordants, cette
hypothse s'impose. Quelles que soient les difficults, les lacunes et
les nigmes que sa vrification prsente encore, c'est la plus
conforme  l'ensemble des renseignements obtenus; il est de plus en
plus irrationnel de la repousser. Tous les savants, dignes de ce nom,
l'ont adopte et ses adversaires ont perdu toute autorit. Ce n'est
certainement pas dans les rangs des vritables philosophes
positivistes que ces adversaires trouveront leur dernier refuge.

_Tentatives d'explication de la modificabilit. Supriorit des
raisons invoques par Lamarck._

Le fait et le principe de la modificabilit des espces tant mis hors
de contestation, la science se trouve en face d'un nouveau problme.

Quelles sont les causes dterminantes de ce phnomne?

Cet autre aspect de la question n'a pas chapp  la perspicacit de
Lamarck; il l'a, le premier, scientifiquement envisag.

Considrant l'organisme comme actif dans son volution, il mit
l'hypothse que les changements de milieu et de circonstances
provoquent de nouveaux besoins physiologiques, de nouvelles habitudes,
et que, par suite des efforts continus que ces changements suscitent,
les organes subissent des modifications que l'hrdit fixe, de telle
manire que, progressivement, l'organisme se transforme pour s'adapter
aux nouvelles conditions d'existence qui lui sont imposes.

J'ai, plus haut, expos sa thse,  ce sujet; je me borne, en
consquence,  la rappeler ici.

Ce ne sont pas les organes, dit-il, c'est--dire la nature et la
forme des parties du corps d'un animal qui ont donn lieu  ses
habitudes et  ses facults particulires; mais ce sont, au contraire,
ses habitudes, sa manire de vivre et les circonstances dans
lesquelles se sont rencontrs les individus dont il provient, qui ont,
avec le temps, constitu la forme de son corps, le nombre et l'tat de
ses organes, enfin les facults dont il jouit[110].

  [110] _Philosophie zoologique_, I; p. 237.

Isidore Geoffroy Saint-Hilaire considrait, au contraire, l'organisme
comme passivement soumis  l'action du milieu ambiant.

Darwin enfin a soutenu que la lutte perptuelle, pour l'existence et
pour la reproduction,  laquelle les animaux se livrent, a pour
rsultats une slection qui aboutit  la survivance des mieux
organiss et  la conservation des formes qui sont le plus en harmonie
avec les conditions du milieu.

Mais les influences, signales par Darwin, si relles qu'elles soient,
ne s'exercent que dans des limites trs circonscrites; elles
contribuent  l'intelligence des varits qui se produisent dans des
espces dj formes; elles ne rendent pas compte de l'origine des
formes nouvelles. La survivance du plus apte, comme dit Cope, n'est
pas l'origine du plus apte.

D'autre part, les raisons de Darwin n'expliquent pas davantage
l'extinction de certaines espces, merveilleusement doues au point de
vue de la concurrence vitale, et, de plus, trs dissmines. Or, la
palontologie nous apprend qu' diverses poques gologiques, et dans
des classes trs diffrentes, des espces de ce genre ont prcisment
disparu brusquement, et cd la place  des espces chtives: tel est
le cas des Trilobites,  la fin des temps Primaires; des Ammonites et
des Dinosauriens,  la fin des temps Secondaires; des Mammifres
colossaux de la fin de l'poque Tertiaire et du dbut du Quaternaire.

Il semble donc que la concurrence vitale n'a jamais eu qu'une
efficacit modificatrice secondaire et restreinte.

L'influence des milieux est, au contraire, gnrale et permanente, et
la nature, l'industrie humaine nous rendent, chaque jour, tmoins des
effets que leurs variations produisent sur les plantes et sur les
animaux.

Les plantes d'une mme espce sont trs diffrentes, selon qu'elles
vivent dans un sol humide ou sec, dans les rgions tempres ou
quatoriales, dans les plaines ou sur les altitudes. Il en est de mme
des animaux.

La vie s'teint sous les ples; elle jaillit de toutes parts, avec une
irrsistible intensit, sous les tropiques.

Or, nous sommes assurs que les milieux ont maintes fois chang, dans
le cours des ges gologiques.

La composition et la temprature de l'atmosphre, celles des Ocans se
sont modifies.

La terre fut, d'abord, tout entire recouverte par les eaux et le
climat tropical tait universel, puisqu'on retrouve, sous les ples,
des fossiles appartenant  des espces qui ne vivent plus que dans des
rgions chaudes.

En outre, il n'y a que des restes fossiles d'animaux aquatiques dans
les terrains Cambrien, Silurien et Devonien.

La flore et la faune continentales n'apparaissent qu' l'poque
Permo-carbonifre, o les vgtaux commencent  purger l'atmosphre
sature d'acide carbonique et d'humidit.

La priode secondaire est caractrise par une stabilit relative,
rvle par l'absence de roches volcaniques; mais il n'en est pas de
mme de l'poque tertiaire o, plus particulirement, l'mersion des
grandes chanes de montagnes, des les et des continents, a cr des
bassins maritimes et des compartiments terrestres divers, dans
lesquels les tres vivants ont t soumis  des rgimes spciaux.

C'est pendant cette dernire poque encore que les saisons se sont
diversifies et que les gramines ont couvert le sol de prairies
luxuriantes et de steppes immenses. Cette circonstance sans doute a
favoris le dveloppement des Mammifres herbivores, qui a lui-mme
prcd celui des Carnassiers de la mme classe.

Enfin l're glaciaire, pendant les temps Quaternaires, fut
contemporaine de grands Mammifres, parfaitement adapts  sa nature,
et qui ne lui ont pas survcu.

Pour toutes ces raisons, les naturalistes inclinent  considrer,
comme prpondrantes, les raisons invoques par Lamarck pour justifier
la mutabilit des espces.

Nanmoins, il convient de maintenir une distinction entre le fait mme
de l'volution des tres organiss et l'explication de ce fait.

Le fait repose sur une multiplicit d'observations convergentes qui,
toutes, fortifient la doctrine de la modificabilit. Les causes
gnratrices de ce fait restent obscures et problmatiques jusqu'ici;
mais cette situation ne peut nullement branler l'autorit que les
faits eux-mmes ont acquise.




V

Conclusion.


En rsum:

Lamarck a conu la biologie gnrale et cr sa dnomination;

Il a produit d'normes travaux d'histoire naturelle, en botanique et
en zoologie;

Il a, le premier, introduit l'ordre dans la multitude, jusque-l
chaotique, des Invertbrs;

Il a jet les bases de la thorie des classifications;

Il a, le premier, entrepris, d'une manire vraiment scientifique, la
construction de la srie animale;

Il est le promoteur de la physiologie gnrale; il a fortement
consolid ce principe philosophique qu'il n'y a pas de fonction sans
organe; il a gnralis la loi de l'exercice et du perfectionnement;
il a mis en relief l'importance universelle des lois de l'hrdit;

Enfin, il est le fondateur de la thorie des milieux, de la thorie de
la modificabilit, et, le premier, il a tent d'arracher aux tnbres
du pass le secret des origines et de l'volution des tres vivants.

Sous ce dernier aspect, l'oeuvre de Lamarck dfie maintenant tous les
assauts de la critique.

Edmond Perrier, qui a repris, une  une, toutes les propositions
essentielles que cette oeuvre renferme, et consciencieusement cherch
ce que la science moderne doit penser d'elles, a montr que, le plus
souvent, la thorie positive n'a fait que mettre des faits observs 
la place o Lamarck avait mis des suppositions; elle s'est borne 
remplacer, dans l'difice demeur debout, une pierre altre par une
autre, d'apparence plus solide[111].

  [111] _Lamarck et le transformisme actuel_, in _le Centenaire du
  Musum_; p. 498.

Rien de semblable n'avait jamais t tent, dit le mme savant.
Personne, soit par respect des textes hbraques, soit par un
sentiment exagr de l'impuissance de l'homme, n'avait os demander 
la seule science l'explication de la vie, l'explication de la
naissance des tres vivants, celle de leurs transformations, affirmes
pour la premire fois, avec cette nergie, par un homme vraiment
familier avec toutes les productions naturelles; on peut dire qu'au
temps o vivait Lamarck, avec les faits dont il disposait, il tait
difficile d'aller au-del du terme qu'il atteignit du premier coup. Sa
thorie avait d'ailleurs une porte bien plus grande que celles qui
ont t proposes depuis et notamment que la fameuse thorie de
Darwin. Lamarck, en effet, ne laisse derrire lui aucun _postulatum_;
il essaye d'abord d'expliquer l'origine des tres vivants que d'autres
supposeront tout crs, avec des formes seulement diffrentes de
celles qui florissent aujourd'hui; il recherche ensuite comment les
formes simples, spontanment engendres, se sont graduellement
compliques, perfectionnes, adaptes aux circonstances dans
lesquelles elles vivent, de manire  constituer ces formes qui se
transmettent longtemps, sans altration sensible, et qu'on nomme les
_espces_. Ces espces, pour lui, ne sont que des abstractions;
l'hrdit suffit pour expliquer leur permanence, et Lamarck,
cherchant surtout  relier les espces actuelles aux espces fossiles,
n'a pas trop  se proccuper des hiatus qui existent actuellement
entre elles[112].

  [112] _Ibid._; p. 490.

En outre, les conceptions de Lamarck sont doues d'une inpuisable
fcondit; toutes les tudes de philosophie biologique et mme
sociologique, sont maintenant inspires par elles.

Bref, Lamarck joue, en biologie, le rle qu'ont jou Descartes en
philosophie gnrale, Newton en mathmatiques et en mcanique cleste,
Lavoisier en chimie, Auguste Comte en sociologie; il a dvoil de
nouveaux horizons aux yeux de l'Humanit; il a livr de nouveaux
domaines  ses investigations; il mrite d'tre glorifi comme l'un
des rnovateurs de la pense et des mthodes scientifiques.




TABLE DES MATIRES


         Pages.

  =La vie de Lamarck.=                                               3

  =La philosophie gnrale de Lamarck.=                             18

  =Apprciation des principaux travaux de Lamarck.=                 24
    I. TRAVAUX COSMOLOGIQUES                                        24
    II. TRAVAUX BIOLOGIQUES                                         29
      Biologie gnrale.                                            29
      Anatomie gnrale.--Anatomie descriptive.--Histoire
        naturelle.                                                  35
      Biotaxie.                                                     37
      Physiologie gnrale.                                         41
      Physiologie spciale du systme nerveux priphrique et du
        systme nerveux central.                                    43
      Thorie des milieux et de la modificabilit.--Gnalogie des
        animaux et de l'homme.                                      47

  =Apprciation des thories philosophiques de Lamarck.=            59
      Confirmation des thories de Lamarck par les faits
        palontologiques.                                           64
      Confirmation des thories de Lamarck par l'embryologie.       73
      Confirmation des thories de Lamarck par l'anatomie
        compare.                                                   77
      Tentatives d'explication de la modificabilit.--Supriorit
        des raisons invoques par Lamarck.                          79

  =Conclusion.=                                                     83


  CHATEAUDUN
  IMPRIMERIE DE LA SOCIT TYPOGRAPHIQUE
  3, rue de Blois





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