The Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie des
Romans historico-satiriques du XVIIe sicle, by Roger de Bussy-Rabutin

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Title: Histoire amoureuse des Gaules suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe sicle

Author: Roger de Bussy-Rabutin

Release Date: August 14, 2012 [EBook #40496]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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    Note de transcription:

    Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
    corriges. Quelques autres corrections ont t apportes, dont
    la liste est donne  la fin de ce volume. Les variations
    orthographiques de l'original (joie/joye, Mancini/Manchini,
    Duc de Sault/Saux, etc.) ont t respectes.

    Les notes de bas de page sont regroupes  la fin de chaque
    chapitre.




  HISTOIRE
  AMOUREUSE
  DES GAULES


  Paris.--Imprim par CHARLES JOUAUST, 338, rue S.-Honor,
  avec les caractres elzeviriens de P. JANNET.




  HISTOIRE

  AMOUREUSE

  DES GAULES

  PAR BUSSY RABUTIN

  revue et annote

  PAR M. PAUL BOITEAU

  _Suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe sicle_

  recueillis et annots

  PAR M. CH.-L. LIVET

  TOME III


  [Illustration: Globus]


  A PARIS
  Chez P. JANNET, Libraire

  MDCCCLVIII




[Bandeau]

PRFACE.


Ce troisime volume complte la publication des libelles contenus dans
les anciennes ditions, en quatre ou en cinq volumes, de l'_Histoire
amoureuse des Gaules_[1].

En dehors de ce Recueil, il est encore quelques pices du mme genre
et du mme intrt historique, qui ont t jusqu'ici publies
isolment: nous les runirons  cette collection dans une quatrime et
dernire partie,  laquelle nous joindrons un travail d'ensemble et
une table alphabtique des noms propres.

Nous esprons ainsi rendre  ces documents leur vritable caractre.
Le public contemporain de ces ouvrages les a lus avec cette sorte de
plaisir que la malignit attache toujours aux mdisances; mais ce
seroit aujourd'hui un singulier anachronisme que de feuilleter comme
des romans des rcits o l'historien seul, par ses vivifiantes tudes,
peut chercher l'intrt qu'on y trouvoit au temps o ils parurent. Aux
noms propres qui figurent  la fois ici et dans les Saint-Simon ou les
Dangeau, qu'on substitue des noms vulgaires, et ni l'homme d'tudes
n'en commencera la lecture, ni le public lger ne l'achvera, s'il
l'entreprend tromp par une rputation usurpe.

Voil pourquoi, dans ce volume comme dans le prcdent, nous nous
sommes si scrupuleusement attach  distinguer le scandale de
l'histoire: nous sommes donc toujours rest dans le systme
d'annotations que nous avions dj suivi. En un mot, nous avons vit
le travail facile d'un commentaire plus piquant et plus lger que nous
offroient tout fait les _sottisiers_ contemporains, le _Recueil de
Maurepas_, et tant d'autres; c'est dans les ouvrages rputs plus
srieux et dans des sources justement accrdites que nous avons
cherch le contrle svre des allgations produites.

CH.-L. L.


NOTE.

  [1] Une pice nouvelle, indite jusqu'ici, a mme t publie
  dans le volume prcdent: l'_Histoire des amours de Louis XIV
  et de Marie Mancini_.

[Cul-de-lampe]




  LE PASSE-TEMPS
  ROYAL
  OU
  LES AMOURS DE Mlle DE FONTANGES.




[Bandeau]

LE PASSE-TEMPS

ROYAL

OU

LES AMOURS DE Mlle DE FONTANGES.


Si l'emploi des armes est glorieux, il faut avouer que les prils en
sont grands, et qu'il est pardonnable  un hros de chercher son repos
dans les plaisirs aprs avoir expos sa vie dans les dangers. Ne
soyons donc point surpris de voir un Alexandre faire un mme sacrifice
 Mars et  l'Amour, et ne blmons point un Hercule de ce que, se
partageant galement entre ces deux Divinits, il n'a point trouv de
plus doux dlassements dans ses travaux qu'entre les bras du beau
sexe. Si cette passion amoureuse a t le caractre de ces Demi-Dieux,
elle le doit tre de ceux que la nature a forms sur leur modle; et,
comme il n'y en a point qui nous en reprsente une copie plus parfaite
que notre monarque, nous ne devons pas nous tonner de voir qu'il
a leur penchant et leur inclination.

Avant que de parler de la personne qui fait  prsent[2] ses plaisirs,
il est bon d'apprendre comment la place qu'elle occupe est devenue
vacante, et par quel accident le sceptre royal a chang de mains. Il
faut donc savoir que, madame de M. T. P.[3], que nous appellerons dans
la suite Astrie, tant une des plus belles et des plus spirituelles du
sexe, il ne faut pas tre surpris si elle a fait pendant un si long
temps l'unique attachement de son prince. En effet, on peut dire qu'elle
doit encore plus  son esprit qu' sa beaut le degr d'lvation o
elle s'est vue; elle l'a d'une trempe telle qu'il le faut pour la Cour,
et elle sait feindre et dissimuler; et les grandes correspondances
qu'elle a toujours eues, et qu'elle entretient encore  prsent avec les
personnes les plus spirituelles des autres royaumes, en sont des preuves
trop videntes pour tre contredites.

C'est avec ce gnie merveilleux qu'elle s'est rendue la matresse du
Roi et qu'elle a si bien su en mnager l'amour, qu'elle l'a possd
sans partage et a donn l'exclusive  celle qui avoit ses premires
inclinations. Elle ne s'est donc pas plus tt vue dans ce haut rang de
gloire, qu'elle s'est servie de toutes sortes d'artifices pour
s'y maintenir; elle a tout mis en usage, et sans doute elle y auroit
russi si la discorde, qui se mle presque de toutes choses, n'avoit
point troubl, par une aventure que vous apprendrez, une si parfaite
intelligence.

Bien qu'Astrie se ft tudie, pendant sa fortune,  ne se faire
aucuns ennemis qui pussent lui nuire, quelques paroles nanmoins
qu'elle ne souffrit pas comme elle devoit lui en firent natre de trs
considrables et du premier rang: elle connut bien les mauvaises
consquences de quelques traits de mdisance dont elle avoit fait le
rapport au Roi, comme pour lui en demander justice; elle et bien
voulu n'avoir pas t si sensible, mais il n'toit plus temps: le mal
devint sans remde, parce que la punition suivit de si prs le crime
prtendu, qu'elle se vit hors d'tat d'y apporter aucun soulagement.
Comme ses ennemis ne pouvoient pas lui nuire davantage qu'en tchant
de la mettre mal avec le Roi, ils firent leur possible de le persuader
qu'il y avoit une extrme diffrence entre l'amour excessif qu'il
avoit pour cette crature et le peu de retour qu'elle faisoit parotre
dans l'occasion. Cette corde toit bien dlicate  toucher; mais,
outre que les personnes qui la manioient avoient l'oreille du Prince,
ils s'y prenoient si adroitement que leur dessein ne pouvoit tre
dcouvert, ni leur ruse aucunement souponne. Pour faire mieux
russir leur entreprise, elles reprsentrent au Roi le peu de
dfrence qu'Astrie avoit eue en telle et telle rencontre, et ils
sembloient faire leur rapport avec tant de dsintressement, que le
Roi, tout clair qu'il est, eut bien de la peine  ne se pas
laisser emporter  ce torrent qui tchoit de l'entraner aprs soi.

Toutes ces paroles n'ayant fait qu'une lgre impression sur son
esprit, on crut qu'il toit ncessaire, pour le persuader, de lui
faire voir quelque chose de rel qui le dsabust de l'estime qu'il
avoit conue pour Astrie. La mauvaise foi d'une suivante leur en fit
natre le moyen. Cette fille, qui toit de leur cabale, leur mit un
billet d'Astrie entre les mains; mais, comme ils ne pouvoient pas en
faire un usage conforme  leur inclination s'ils l'avoient laiss dans
sa puret, ils le falsifirent, et eurent tant de bonheur dans leur
mauvais dessein que l'addition de peu de mots causa un quivoque fort
dsavantageux pour celle qui n'y avoit jamais pens. Le billet fut
donn au Roi comme une chose trouve par hasard; il en fit la lecture,
et ne put connotre la diffrence de l'criture, tant elle toit bien
contrefaite; le vritable sens de l'quivoque lui frappa d'abord les
yeux, et l'tonnement qu'il lui causa ne lui permit pas de tarder plus
longtemps sans en recevoir l'claircissement. Il alla donc aussitt 
l'appartement d'Astrie; il la trouva dans son cabinet, faisant la
lecture d'un nouveau roman. Eh quoi! madame, lui dit-il avec un air
un peu mprisant, vous arrtez-vous encore  ces bagatelles?--Il est
vrai, reprit-elle, que, dans le fond, il n'y a rien de solide; et
j'avoue que ce ne sont que les songes et les visions des autres qui
nous donnent de la joie ou nous causent de la tristesse; nanmoins, je
suis encore assez foible pour m'y laisser sduire, et je n'ai pu
voir l'infidlit d'une amante dont il parle, sans donner des larmes
aux dplaisirs de son berger.--Je m'tonne, dit le Roi, comme une
chose si ordinaire vous a mue, puisqu'il n'est rien de plus commun
que l'inconstance du sexe. Il continua l'entretien sur ce sujet, et
le poussa si loin qu'Astrie, qui ne savoit point o cela tendoit, lui
dit: Hlas! Sire, ce n'est pas une personne faite comme vous qui
doive rien craindre, quand mme elle auroit affaire  la plus volage
de nous autres, et ceux dont le mrite particulier est aussi clatant
que le vtre sont au-dessus de tous soupons.--Jusqu' prsent, reprit
le Roi, je m'en tois flatt; mais souvent on s'abuse, et ceux qui ne
jugent que des apparences sont fort sujets  tre tromps. Ces sortes
d'expressions dont le Roi se servoit causrent un embarras  Astrie
qui ne se peut exprimer: elle n'toit coupable que dans le stratagme
de ses ennemis, et, ne pouvant rien se reprocher dans le particulier,
elle ne rpondit  ces paroles que par des marques d'une tendresse
extraordinaire; elle mit en usage tout ce que l'amour le plus
passionn lui put inspirer, et les larmes qui accompagnrent tous ses
transports touchrent le coeur de cet amant irrit. Le Roi est bon
et sensible autant qu'il se peut aux dplaisirs de ce qu'il aime;
c'est pourquoi il ne put se rsoudre  prendre l'claircissement qu'il
souhaitoit: ce qu'il voyoit le persuadoit du contraire; il se contenta
de glisser adroitement le billet dans la poche d'Astrie, puis il se
retira.

A peine le Roi fut-il sorti qu'Astrie tirant son mouchoir pour
essuyer les larmes que l'amour lui avoit fait rpandre, elle vit
tomber  ses pieds la lettre funeste qui toit la cause de sa
peine sans qu'elle le st; elle la ramasse, elle l'ouvre, elle la lit,
et y aperoit aussitt l'artifice de ses ennemis. Comme il lui toit
de la dernire importance de dfaire au plus tt le Roi de ses
premires impressions, elle l'alla aussitt trouver, lui fit connotre
l'addition de quelques paroles, et lui fit avouer que c'toit l ce
qui avoit donn sujet  l'entretien prcdent. Il la consola et lui
promit de n'avoir dornavant aucun gard  tous les rapports qu'on
pourroit lui faire; que jamais on n'effaceroit de son me, par des
craintes ridicules et mal fondes, l'affection qu'il lui avoit jure,
et qu'elle pouvoit entirement se reposer de cela sur sa parole.--Ah!
Sire, lui dit-elle en pleurant, si Votre Majest souffre que la
mdisance aille si proche du trne, il est  craindre qu'elle
n'pargne pas mme dans la suite votre personne, quoique sacre, et
qu'elle ne viole ce qu'il y aura de plus saint.--Vivez en repos, dit
le Roi, j'y mettrai ordre.

On eut bien de la peine  dcouvrir qui toit l'auteur de la tragdie;
la lettre toit venue entre les mains du Roi par une personne hors de
soupon, et qui, en effet, n'toit point coupable. Les sentimens
toient entirement diviss: les uns attribuoient ce coup  La
Vallire[4], disant qu'au milieu de son clotre elle ne laissoit
pas d'tre sensible, et que, comme elle avoit toujours perdument aim
le Roi, la jalousie avoit pu lui suggrer ce dessein; d'autres, plus
aviss, rejetoient toute l'intrigue sur une des dames de la Reine,
qui, tant la confidente de sa matresse, avoit cru sans doute lui
rendre un bon service que de procurer, par cet artifice, l'loignement
de sa rivale. Quoi qu'il en soit, le Roi, apparemment, en jugea mieux
que tous les autres en disant que Lauzun avoit part dans cette
affaire; non pas qu'il crt qu'en effet ce ft lui, cela toit
moralement impossible, puisqu'il toit dj prisonnier, mais il
donnoit  connotre qu'il croyoit que les personnes qui se sont
toujours intresses pour lui y avoient tremp. Tout le monde ne
comprit pas la consquence de ces paroles; mais ceux qui savoient que
la disgrce du comte n'toit venue que pour avoir mal parl d'Astrie
la conurent aussitt[5].

Il sembloit qu'aprs les protestations qui suivirent l'claircissement
de nos amans, jamais on ne devoit plus parler de changement; mais la
suite des temps nous a bien fait connotre qu'il n'y a rien d'assur
dans ce monde, et qu' la Cour les places les plus hautes y sont
toujours les plus glissantes. L'indiffrence a insensiblement succd
 l'amour, et cette passion, qui toit si grande dans le Roi 
l'gard d'Astrie, peu  peu est devenue languissante, et enfin a
expir. On peut dire que jamais matresse n'a su si bien donner la vie
 un amour mourant comme celle-l; elle l'a accompagn jusqu'au
tombeau, et on peut dire que ce fut entre ses bras qu'il poussa son
dernier soupir. Aussitt qu'elle s'aperut qu'il falloit cder la
place, elle mdita sa retraite, mais une retraite glorieuse, et telle
qu'on pouvoit se l'imaginer d'une personne aussi sage et aussi
prudente qu'elle. Ceux qui ne jugent des choses que par elles-mmes,
sans en faire une juste application, crurent d'abord qu'elle iroit
augmenter le nombre des religieuses de Fontevrault[6]: il sembloit que
les frquents voyages qu'elle y avoit faits n'avoient t que pour
marquer sa place; mais on s'abusoit, et le dessein qu'elle avoit toit
bien plus conforme  la raison et au sens commun. Elle ne vit donc pas
plus tt le jeu fini et la partie perdue qu'elle se retira, mais d'une
manire  ne rien perdre que ce qu'elle n'avoit pas pu conserver. Bien
loin de se retirer de la Cour,  l'exemple de celle qui l'avoit
prcde, elle y est reste; elle voit le monde et a encore part 
toutes les intrigues du cabinet. Tous les sages ont trouv cet adieu
bien plus prudent que celui de La Vallire, et font fondement de croire
que, comme cette fille aimoit perdument le Roi, la retraite qu'elle fit
fut plutt un coup de dsespoir qu'un vritable mouvement de dvotion.
Quoi qu'il en soit, sa dmarche a t un peu prcipite; peut-tre que,
sans l'honneur qu'on se fait de tenir ferme dans ce qu'on a entrepris,
elle auroit corrig la faute qu'elle fit dans le temps qu'elle la
confirma par son engagement[7].

Voici donc le Roi sans matresse, c'est--dire dans un tat qui n'a
gure de rapport avec son humeur; mais ne croyez pas qu'il y reste
longtemps, puis qu'un homme fait comme lui, quand il n'auroit ni
sceptre ni couronne, ne laisseroit pas de faire des conqutes.
L'amour, qui se seroit fait un crime de laisser dans l'oisivet un
hros dont les moindres actions sont clatantes, lui marqua bientt
celle qu'il lui destinoit[8]. Ce fut mademoiselle de Fontange, fille
jeune, belle et aimable autant qu'il se peut, et dont les manires
sont si engageantes que, quelque indiffrente chose qu'elle puisse
dire, il semble toujours qu'elle demande le coeur. La premire
nouvelle qu'elle apprit du commencement de sa bonne fortune lui fut
porte par madame D. L. M.[9] C'est une personne qui a l'esprit
bien tourn et qui sait qu'il n'y a que de la gloire  se rendre
commode aux amours de son prince. Le prjug qu'elle eut des
affections du Roi toit fond sur ce que, dans un cercle des personnes
du premier rang o elle faisoit figure, il s'enquit avec une curiosit
extraordinaire du mrite particulier de mademoiselle de Fontange; il
prit un plaisir extrme d'en entendre dire du bien, et le coeur, qui
porte quelquefois les sentimens les plus cachs jusque sur les lvres,
lui fit lcher une parole qui fit connotre aux plus clairs ce qu'il
sentoit pour cette fille: Assurment, dit le Roi, une personne si
belle et si spirituelle est digne d'un attachement considrable, et je
ne suis point surpris qu'elle ait fait soupirer tant de monde.--Ah!
reprit M. D. L. M., elle a un dfaut: elle est fire et cruelle au
dernier point; on peut dire que tous ses amans ont perdu leur temps
auprs d'elle, et qu'ils tenoient plus  sa personne par leur passion
que par ses soins.--Il est du devoir, dit le Roi, d'une fille aussi
parfaite comme vous la dpeignez, de ne se rendre qu' bonnes
enseignes. La conversation finit, et le Roi se retira dans le dessein
de voir et de parler au plus tt  celle qui commenoit  faire son
inquitude.

Jamais nouvelle n'a caus tant de transports de joie comme celle qui
apprit  mademoiselle de Fontange les sentimens que le Roi avoit pour
sa personne; elle demeura prs d'un quart d'heure sans pouvoir
rpondre  madame D. L. M., qui lui en portoit la parole; tellement
que celle-ci, surprise de son silence, et le prenant pour une marque
d'indiffrence ou d'insensibilit, lui dit: H quoi! mademoiselle, le
Roi vous aime, et vous n'y tes pas sensible!--Ah! reprit
mademoiselle de Fontange, en poussant un soupir du fond du coeur, je
la suis, et plus que vous ne pouvez vous l'imaginer. En effet, la
suite en fit bien connotre la vrit: car, l'excs de sa joie tant
extraordinaire, elle tomba dans une foiblesse o, perdant l'usage de
la parole, elle ne rpondoit plus que par des regards languissans et
par des soupirs que l'amour le plus tendre tiroit de son coeur.
Aussitt qu'elle fut revenue de cette syncope, elle se fit instruire
particulirement de la manire que le Roi avoit parl. Madame D. L. M.
lui apprit jusqu'aux moindres circonstances, et lui dit comment il s'y
falloit prendre pour bien mnager ce commencement de bonne fortune.
Sachez, continua-t-elle, que tout dpend des premires dmarches que
vous ferez, et qu'il n'y a qu'elles seules qui puissent vous assurer
d'une russite avantageuse. L'exprience m'a donn un peu de
connoissance dans ces sortes d'affaires; c'est pourquoi, si vous me
croyez, quand vous serez avec le Roi, qui tudiera bien toutes vos
manires devant que de s'engager, accompagnez toutes vos paroles d'un
air sage et modeste, qui ne tienne rien de la libert des coquettes;
un peu de fiert mle avec de la douceur, si vous la mnagez bien, ne
pourra produire qu'un bon effet: car il faut que vous sachiez qu'il y
en a qui, pour s'tre rendues avec trop de facilit, ont perdu leur
fortune. Mademoiselle de Ludre[10], poursuivit-elle, peut vous servir
d'exemple: son bonheur fut si court qu'un jour le commena et le
suivant le finit; sa complaisance, un peu trop prompte, gta tout, et,
pour vouloir tre trop tt heureuse, elle devint malheureuse en un
moment.--Il est nanmoins bien difficile, dit madame de Fontange,
d'aimer avec ardeur sans pouvoir le dire, lorsque l'objet que nous
chrissons le requiert de nous avec empressement, et je me suis
toujours laiss dire que le Roi, en matire d'amour, est ennemi du
retardement; qu'il est impatient au dernier point, et que si, ds la
premire ouverture qu'il fait, on ne lui donne pas  connotre ce
qu'on ressent pour lui, il se lasse, il se rebute, et porte son
inclination d'un autre ct. Ce seroit beaucoup que de s'exposer  ce
malheur par sa conduite.--Vous avez raison, reprit madame D. L. M.,
et, pour s'assurer du succs d'une affaire, il faut toujours viter
les deux extrmits; il y a un certain milieu entre toutes choses,
dont on ne peut s'loigner sans prendre un mauvais chemin. C'est l
mon sentiment, et l'exemple que je vous ai propos vous doit servir de
rgle.

Cependant le Roi n'toit pas oisif: il ne pensoit qu' sa belle; le
dsir de la possder bientt lui fit chercher avec un soin
extraordinaire l'occasion de lui parler. Il fut deux jours sans
pouvoir la trouver assez favorable pour lui dire quelque chose de
particulier. Il la voyoit presque tous les jours, tantt chez la Reine
ou chez Madame, et, plus il la regardoit, plus il en devenoit
amoureux. Ces deux jours lui durrent un sicle[11], et l'impatience
o il toit lui fit consulter le duc de Saint-Aignan sur les
moyens de pouvoir entretenir seul  seul la personne pour qui il avoit
conu tant de tendresse. Le duc fut ravi de ce que le Roi lui faisoit
confidence de ses nouvelles inclinations, comme il avoit fait des
premires; il va, il cherche, et fait tant de perquisitions qu'il
apprend que madame de Fontange devoit se trouver le lendemain aux
Tuileries avec madame D. L. M.; il le dit au Roi, qui y alla, et
trouva l'occasion aussi favorable qu'il la pouvoit souhaiter. Il eut
une longue confrence avec cette belle, o ses regards lui en
apprirent plus que ses paroles, parce que, suivant le conseil qu'on
lui avoit donn, elle accompagna tous ses discours de tant de modestie
que le Roi ne put s'empcher de lui reprocher son peu de sensibilit.
Elle ne se dfendit de ce reproche que sur l'estime qu'elle avoit pour
Sa Majest. Ah! Dieu, reprit le Roi, l'estime est une chose qui ne me
satisfait point quand elle va toute seule; c'est  votre coeur que
j'en veux, et tant que vous m'en refuserez la tendresse, je me
tiendrai malheureux. Eh quoi! poursuivit-il, est-ce vous blesser que
de vous dire que votre mrite me force  ne plus vivre que pour vous,
et que, si vous voulez, vous trouverez en m'aimant toutes les douceurs
qu'on peut esprer de la plus sincre correspondance!--Ah! Sire, dit
mademoiselle de Fontange, ne pouvant perdre le souvenir de ce que vous
tes et de ce que je suis, permettez-moi de vous dire qu'il n'y a
gure apparence que Votre Majest parle srieusement.--Que faut-il
donc, reprit le Roi, pour vous justifier la sincrit de mes
intentions? Est-ce que ces paroles ne sont pas expressives: Je vous
aime!--Ah! elles ne le sont que trop pour faire souffrir un
coeur qui est sensible  l'amour! Elle dit cela avec un air si
embarrass que ce trouble acheva de charmer le Roi, et on peut dire
que sa pudeur lui fut pour lors d'un usage merveilleux, parce que, sa
rougeur donnant une nouvelle vivacit  son teint, elle parut aux yeux
du Roi la plus belle et la plus aimable qu'il et jamais vue[12]. Ils
se sparrent, et le Roi lui dit en la quittant: Je me suis bien
aperu, mademoiselle, que la pudeur a empch votre amour de dire tout
ce qu'il pensoit; je demande qu'il s'exprime avec plus de libert sur
le papier, et j'attends un billet de votre part. A la sortie des
Tuileries, M. de Louvois vint au devant de Sa Majest pour lui
communiquer quelques affaires; le Roi lui dit, en parlant de
mademoiselle de Fontange, qu'il n'avoit jamais vu une fille si fire
et dont la vertu ft plus difficile  branler. M. de Louvois, qui
savoit de qui le Roi parloit, lui dit: Eh quoi! Sire, une fille
peut-elle conserver de la fiert auprs de Votre Majest?--Sans doute,
reprit-il; mais aussi j'espre que, quand l'amour se sera une fois
rendu le matre de ce coeur, qui lui a si longtemps rsist, comme
il ne seroit pas assur d'y rentrer quand il voudroit, il
n'abandonnera pas facilement la place.

Cependant mademoiselle de Fontange fit un fidle rapport  madame de
D. L. M. C'est  prsent, lui dit-elle, qu'il faut agir: il y
auroit danger de tout perdre par le retardement, et il est temps de
vous dclarer; c'est pourquoi crivez au Roi une lettre telle que
l'amour vous l'inspirera. Elle la fit aussitt et la conut dans ces
termes:

    _Sire, bien que le peu de proportion qu'il y a entre un prince
    comme vous et une fille comme moi dt m'obliger  prendre plutt
    le discours de Votre Majest pour une galanterie que pour une
    sincre dclaration, nanmoins, s'il est vrai que les vritables
    amans connoissent en se voyant ce qui se passe de plus secret
    dans leur coeur, ce seroit en vain que je vous en voudrois plus
    longtemps cacher les sentimens. Oui, Sire, je vous l'avoue, le
    seul mrite de votre personne avoit dj dispos de moi-mme
    devant que Votre Majest m'et fait l'aveu de ses inclinations.
    Pardonnez-le-moi si j'ai combattu cette passion ds le moment de
    sa naissance: ce n'toit pas par aucune rpugnance que j'eusse 
    chrir ce qui me paroissoit si aimable, mais plutt par la
    crainte que j'avois que mes yeux ou mes actions ne vous fissent
    connotre,  l'insu de mon coeur, ce qu'il ressentoit pour vous.
    Jugez, Sire, de la disposition o je suis par une confession si
    ingnue de ma foiblesse._

Je ne vous dirai point par qui la lettre fut porte; quoi qu'il en
soit, le Roi la reut, il la lut, et il est difficile de trouver des
termes pour vous exprimer son ravissement; il rpta plusieurs fois
ces dernires paroles: Jugez de la disposition de mon coeur par une
confession si ingnue de ma foiblesse. En un mot il est charm,
il meurt pour sa belle et voudroit tre en lieu de pouvoir se jeter 
ses genoux pour la remercier comme il doit des tendres marques de son
amour. Le Roi toit dans ces transports de joie lorsque le duc de
Saint-Aignan entra. Tout autre que lui auroit t incommode dans ce
moment; le Roi fut bien aise de le voir; il ne l'entretint que des
qualits engageantes de mademoiselle de Fontange. Le duc, qui sait
faire sa cour autant qu'homme du monde, tmoigna au Roi qu'il ne
pouvoit pas mieux placer ses affections, que le choix qu'il avoit fait
ne pouvoit pas tre plus juste, et que dans toute sa Cour il n'y avoit
pas une fille dont le mrite ft plus clatant. Le Roi fut ravi de
voir qu'on approuvoit ainsi ses lections; il s'tendit sur les
louanges de son amante. Non, dit-il au duc, on ne peut pas voir une
taille mieux prise; elle a le plus bel oeil qu'on ait jamais vu; sa
bouche est petite et vermeille, et son teint et sa gorge sont
admirables; mais ce qui me charme davantage, c'est un certain air doux
et modeste qui n'a rien de farouche ni de trop libre. Le duc ne
manqua pas de relever encore tout ce que le Roi avoit dit, et il
poussa sa complaisance si loin qu'il et t difficile de rien ajouter
 un portrait si achev.

On ne faisoit donc plus de mystre de l'amour du Roi; il n'y avoit que
mademoiselle de Fontange qui souhaitoit que Sa Majest en tnt le
secret cach le plus qu'elle pourroit; mais c'toit demander une chose
inutile, et, dans un entretien particulier qu'il eut avec elle le jour
d'aprs celui qu'il reut la lettre, il leva toutes ses craintes et la
fit rsoudre  partir avec lui pour Versailles. Jamais il n'a
paru plus content qu'aprs avoir tir le consentement de sa Desse
pour son dpart. Ce fut dans ce tte--tte amoureux que nos amants se
jurrent une affection ternelle, et l'entretien de mademoiselle de
Fontange eut des charmes si doux pour le Roi, que, pendant qu'il dura,
il fut entirement attach  renouveler  cette aimable personne
toutes les protestations du plus tendre amour. Ils se sparrent; et,
cette belle disant  son amant un adieu tendre des yeux, elle le
laissa le plus amoureux de tous les hommes.

Le Roi, devant que de partir pour Versailles, envoya  mademoiselle de
Fontange un habit dont la richesse ne se peut priser, non plus que
l'clat de la garniture qui l'accompagnoit ne se peut trop admirer.
Elle le reut, et partit un peu aprs avec Sa Majest, qui donna tous
les divertissemens ordinaires  toutes les dames de la Cour, en
rservant un particulier pour son aimable matresse. Ce fut un jeudi
aprs midi que cette place d'importance, aprs avoir t reconnue, fut
attaque dans les formes: la tranche fut ouverte, on se saisit des
dehors, et enfin, aprs bien des sueurs, des fatigues et du sang
rpandu, le Roi y entra victorieux. On peut dire que jamais conqute
ne lui donna tant de peine. Pour moi, quoique je le croie fort
vaillant, je n'en suis point surpris, parce que, s'il nous est permis
de juger de la nature de la place par les dehors, l'entre n'en a pu
tre que trs difficile.

Quoi qu'il en soit, cette grande journe se passa au contentement de nos
deux amans; il y eut bien des pleurs et des larmes verses d'un ct, et
jamais une virginit mourante n'a pouss de plus doux soupirs. Cette
fte fut suivie pendant huit jours de toutes sortes de jeux et de
divertissements; la danse n'y fut pas oublie, et mademoiselle de
Fontange y parut merveilleusement, et se distingua parmi les
autres[13]. Le duc de Saint-Aignan s'tant trouv au lever du Roi le
lendemain de la noce, d'abord que le Roi l'aperut, il sourit, et, le
faisant approcher, il lui fit confidence du succs de ses amours. Il
l'assura que jamais il n'avoit plus aim, et il lui dit que, selon les
apparences, il ne changeroit jamais d'inclination. Le duc suivit le Roi
chez sa nouvelle matresse; ils la trouvrent qui considroit
attentivement les tapisseries faites d'aprs M. Lebrun, qui
reprsentoient les victoires de Sa Majest[14]: elles faisoient la
tenture de son appartement; le Roi lui-mme lui en expliqua plusieurs
circonstances, et, voyant, qu'elle y prenoit plaisir, il dit au duc de
faire un _impromptu_ sur ce sujet. La vivacit de l'esprit de M. le duc
de Saint-Aignan parut et se fit admirer, car dans un moment il crivit
sur ses tablettes les vers suivans:

    _Le hros des hros a part dans cette histoire.
    Mais quoi! je n'y vois point la dernire victoire.
    De tous les coups qu'a faits ce gnreux vainqueur,
    Soit pour prendre une ville ou pour gagner un coeur,
    Le plus beau, le plus grand et le plus difficile
    Fut la prise d'un coeur qui sans doute en vaut mille,
    Du coeur d'Iris enfin, qui mille et mille fois
    Avoit brav l'Amour et mpris ses lois._

Le Roi, impatient de voir ce que le duc crivoit, lui tira ses
tablettes devant mme qu'il et achev. Il fit la lecture des vers et
les trouva fort spirituels; il les fit voir  sa matresse, qui les
trouva fort bien tourns et fort galans. Le duc lui dit que la chose
toit imparfaite; mais il lui rpondit que, dans son imperfection
mme, il la trouvoit agrable, et qu'il lui demandoit un petit ouvrage
sur ce sujet[15]. Le duc fit un remercment  Sa Majest de l'honneur
qu'elle lui faisoit de lui commander de travailler sur une matire si
noble et si charmante. Aprs ce compliment, le duc se retira, et
laissa le Roi avec mademoiselle de Fontange. Il y passa presque toute
la journe; il ne mangea point en public, et la solitude eut pour lui
des charmes qu'il n'auroit pas rencontrs dans la grandeur de sa Cour.
De vous dire  quoi il employa tout le temps, ce seroit un peu trop
pntrer; nanmoins nous avons lieu de croire que l'amour fut mis
souvent sur le tapis, et quelquefois sur la couverture, parce que
le lendemain, qui toit destin  une partie de chasse, notre belle se
trouva un peu lasse et fatigue, et elle pria le Roi de la dispenser
de l'accompagner dans un si pnible exercice. Le Roi, qui ne pouvoit
l'abandonner, aima mieux en diffrer le divertissement que de le
donner aux autres dames sans qu'elle y et part. On remit la partie 
trois jours, et on passa cet intervalle de temps dans des jeux, des
bals et des festins, o l'adresse et la magnificence du Roi parurent
toujours avec clat. Ce fut dans une de ces ftes que le duc prsenta
au Roi les vers qu'il avoit faits par son ordre; le Roi en fit la
lecture aprs le bal fini, et, les ayant trouvs d'une justesse
merveilleuse, il en donna le plaisir  toute la Cour par la lecture
qu'on en fit publiquement pendant la collation. En voici une copie,
qui m'est tombe entre les mains:

TRIOMPHE DE L'AMOUR SUR LE COEUR D'IRIS.

        _L'Amour[16], cet aimable vainqueur,
      A qui tout cde et que rien ne surmonte,
    Etoit prs de jouir d'un extrme bonheur,
        Lorsqu'il se souvint,  sa honte,
        Que, bien que tout lui ft soumis,
        Il n'avoit point le coeur d'Iris.
    Il voyoit mille coeurs qui s'empressoient sans cesse
        De venir en foule  sa cour,
        Car les coeurs ont cette foiblesse
    Depuis que l'univers est soumis  l'Amour.

      Le coeur d'Iris ne pouvoit se contraindre;
    Il les regardoit tous avec quelque mpris.
        Il n'appartient qu'au coeur d'Iris
    De connotre l'Amour et de ne le pas craindre.
      Ce conqurant avoit droit de s'en plaindre;
        Que l'on ne soit donc pas surpris
        Si, rempli d'une noble audace,
    Il voulut attaquer cette invincible place;
          Il le voulut en effet,
        Et ce que l'Amour veut est fait.

    Avant que d'entreprendre une si juste guerre,
        Il fit assembler son conseil.
        Ce conseil n'a point de pareil
        Ni dans les cieux ni sur la terre;
          C'est un agrable amas
          De guerrires vigilantes,
        Qui sont toutes ses confidentes,
        Et qui toutes ont des appas.
        L'on y vit la Magnificence,
        L'Esprance, la Complaisance,
        La Tendresse, la Propret.
          L'on y vit la Flatterie,
      La Hardiesse et la Galanterie.
      L'Amour les aime avec galit;
      Car elles sont sous son obissance,
        Et le servent de tous cts,
        En rendant toutes les beauts
        Tributaires de sa puissance.

        Mais il n'est pas mal  propos
        De dire, en passant, quatre mots
        De tant de guerrires aimables.
        La Galanterie, aujourd'hui,
        Est une des plus agrables;
    Elle plat  l'Amour et ne va point sans lui,
    Toutes ses actions font voir sa bonne grce,
        Elle charme, quoi qu'elle fasse;
        Elle a de merveilleux talents;
        Elle se voit partout chrie,
        Et plus d'un coeur hait les galants
        Sans har la Galanterie.

        La Flatterie a l'air charmant;
    Elle parot d'abord douce, aimable et sincre,
        Mais,  parler ingnument,
    Quand elle dit du bien, ce n'est pas pour en faire,
        Ou du moins c'est trs rarement.

          L'on connot la Complaisance:
      Lorsqu'on dira que son pouvoir est grand;
        Qu'elle vient par sa patience
    Presque toujours  bout de ce qu'elle entreprend;
        Et l'on sait par exprience
          Qu'Amour, ce charmant vainqueur,
          Se dguise en Complaisance
    Pour faire moins de bruit ou pour surprendre un coeur.

        La Magnificence a des charmes,
    Quoique la vanit forme tous ses desseins,
        Et les richesses sont des armes
        Qui peuvent, dans de nobles mains,
          Vaincre les plus rebelles,
        Et gagner l'amiti des belles.

        La Propret[17] fait moins de bruit.
        Elle se plat d'tre bien mise,
        Et souvent en une entreprise
        Elle retire plus de fruit;
          On la voit toujours parotre
          Sans qu'elle ait rien d'affect:
    L'Amour a de la peine  se faire connotre
        Lorsqu'il est sans la Propret.

        L'Esprance est toujours confiante
        Et ne se rebute jamais;
        Quelquefois elle se contente
        Dans des desseins et des souhaits
        Qui passent souvent son attente;
        Mais, quoiqu'ils soient hors de saison,
        Elle croit faire avec raison.

        La Tendresse prtend qu'on l'aime
        Autant qu'elle prtend aimer,
        Et les coeurs se laissent charmer
        A sa dlicatesse extrme;
        A peine peut-on concevoir
        Et son adresse et son pouvoir:
        Chacun l'estime et la caresse,
        Et l'Amour avoue  son tour
          Que ds qu'il est sans tendresse,
        Il ne passe plus pour Amour.

        Je dirai que la Hardiesse
        Est incapable de foiblesse;
        Elle n'a jamais de langueur;
        Tout lui donne de l'assurance;
        Rien ne l'tonne, et sa vigueur
        S'augmente par la rsistance.
        Les amans les plus amoureux
        La consultent dans leurs affaires,
        Et souvent les plus tmraires
        Ne sont pas les plus malheureux.

        Parlons encor de trois guerrires,
        Moins aimables que les premires
        Dont j'ai dj fait les portraits.
        Commenons par la Jalousie,
        De qui les coups, de qui les traits
        Blessent toujours la fantaisie.
        Dieux! qu'elle est d'une trange humeur!
    Elle n'explique rien qu' son dsavantage,
            Et, sur le moindre ombrage,
    Elle se rompt la tte et se ronge le coeur.

        L'Inquitude est la seconde;
      Elle se plat  fatiguer l'Amour.
        Il n'est point d'endroit dans le monde
    Qui ne la divertisse et l'ennuie  son tour,
        On n'a point de mesure  prendre
        Pour l'arrter ou pour l'attendre.
        L'Amour s'en plaint  tout propos;
        Mais ce qu'il trouve de plus rude
    Est que presque toujours il chasse le Repos,
        Pour retenir l'Inquitude.

        La Ruse n'a que lchet
        Et que malice pour partage;
        Quand elle dit la vrit
        C'est qu'elle est  son avantage.
    L'Amour peut s'en servir  la prise d'un coeur,
        Quoique bien souvent il s'abuse,
        Car les services de la Ruse
          Ne lui font jamais de l'honneur.

        Or, ces guerrires se rendirent
    Dans le lieu du conseil le jour qu'on avoit pris.
        On y parla du coeur d'Iris,
        Et quelques unes, d'abord, dirent
        Qu'il toit honteux  l'Amour
        De laisser encor plus d'un jour
    Cette place en tat de pouvoir se dfendre;
    Qu'il falloit dsormais ou prir ou la prendre;
      Qu'en vain l'Amour avoit fait tant d'exploits
    Si ce coeur refusoit d'obir  ses lois.

        Quelques autres, plus retenues,
        Leur rpondirent hautement
    Que bien que ces raisons fussent assez connues,
        On devoit agir prudemment;
        Qu'on ne prenoit pas de la sorte
          Une place si forte,
          Et que le coeur d'Iris
          Pouvoit bien plus d'un jour
    Opposer ses remparts aux forces de l'Amour;
        Que la place toit bien garde,
    Que par la Vertu mme elle toit commande,
      Et que l'Amour avoit t battu
        Plus d'une fois par la Vertu.

        L'Amour avoit trop de courage
        Pour s'arrter  cet avis,
        Et, sans haranguer davantage,
    Il voulut que les siens fussent d'abord suivis.
        La Valeur lui faisoit entendre
        Qu'il est beau de tout entreprendre
        Pour possder le coeur d'Iris,
        Et tenoit pour indubitable
        Qu'il n'est point de coeur imprenable,
    Et qu'il doit prendre un jour tous ceux qu'il n'a pas pris.
    Rempli de ce dsir, ce conqurant s'apprte
        A cette importante conqute.
    Il veut mettre en effet ses gnreux projets,
    Et pour montrer  tous qu'il peut ce qu'il dsire,
    Il commande  l'instant qu'on arme ses sujets,
        Dans tous les lieux de son empire.

    La Vertu, qui voyoit un effort si puissant,
    Craignoit d'tre contrainte  cder la victoire;
    Et pour mettre remde  ce danger pressant,
        Elle fit avertir la Gloire.
    La Gloire[18] a de l'honneur et de la probit;
        Jamais le malheur ne l'tonne;
    Elle songe toujours  l'immortalit,
        Et ne fait que ce qui la donne.
    Elle aime la Vertu, mais c'est du fond du coeur;
    La Vertu l'aime aussi comme sa propre soeur;
        Elles sont deux et ne sont qu'une.
    Souvent l'une pour l'autre elles ont combattu,
    Et l'on a vu souvent la Gloire et la Vertu
            Faire tte  la Fortune.
          Si la Gloire aimoit les appas,
          La Vertu, cette guerrire aimable,
          Quand l'Amour toit raisonnable,
              Ne le hassoit pas.
    Il est vrai qu'autrefois ils avoient eu querelle:
    L'Amour l'ayant choque en cent occasions,
    La Gloire avoit aussi blm ses actions,
    L'ayant mme trait d'ingrat et d'infidle;
    Mais dans leur amiti sincre et mutuelle
      La Gloire avoit aussi servi l'Amour
        A gagner plus d'une victoire,
        Et l'Amour avoit  son tour
        Travaill souvent pour la Gloire.

    Mais cependant l'Amour, pour ne perdre le temps,
          Commande  la Renomme
        De faire venir son arme,
        Et dans deux jours se met aux champs,
    Et divise en trois corps ses troupes amoureuses.
        Il choisit les plus belliqueuses
        Pour les mnager prudemment;
        Il toit lui-mme  leur tte,
        Prt  combattre vaillamment
        Pour une si belle conqute.
            Il prtend  tout prix
          Soumettre le coeur d'Iris.
      Il se fondoit sur son exprience,
          Sur son adresse et sa vaillance.
            Ds qu'on met l'Amour en jeu,
              Il n'entend plus raillerie,
    Et ne dresse jamais aucune batterie
            Qu' dessein de faire grand feu.

            Dans sa marche il fit parotre
            Qu'il est toujours trs puissant,
            Car il conquit en passant
            Les coeurs qu'il put reconnotre;
    Il emporta d'assaut le coeur d'Amarillis[19],
    Il prit celui d'Aminthe[20] et celui de Philis[21],
    Il accepta les clefs de celui de Climne[22]
    Et celui de Cloris[23] le reconnut sans peine.
        Ces coeurs n'toient pas assez forts
    Pour soutenir un sige et pour se bien dfendre:
          Aussi l'Amour, pour les prendre,
          Ne fit pas de grands efforts.

        Enfin les troupes se rendirent
    Auprs du coeur d'Iris, qui ne les craignoit pas,
        Et par les formes l'investirent
    Aprs avoir donn quelques lgers combats.
    Le coeur d'Iris est fait sur un parfait modle;
    C'est une place forte, aimable, noble, belle,
    Qui va mme de pair avec les plus grands coeurs;
    Elle n'est en tat que depuis quatre lustres,
          Mais le sang de ses fondateurs
    Tient rang depuis long-temps parmi tous les illustres[24].
          Cette place a de beaux dehors
          Et cinq portes trs rgulires.

    La porte de la vue est une des premires,
    Et ne sauroit cder qu' de puissants efforts.
          C'est l que sans cesse se montrent
          Une troupe de doux regards,
            Qui, sans avoir nuls gards,
    Volent innocemment tous ceux qui s'y rencontrent.
      Cent fois l'Amour, ce conqurant rus,
          Aprs s'tre bien dguis,
          Voulut entrer par cette porte;
      Mais la Vertu, qu'on trompe rarement,
    Le reconnut toujours dguis de la sorte,
          Et le chassa honteusement.

    La porte de l'Oue est troite et petite;
      Il faut passer par cent jolis dtours,
        Et c'est en vain qu'on sollicite
        D'y pouvoir entrer tous les jours.
      On n'entre pas ds qu'on ose y parotre,
      Il faut parler et se faire connotre.

        Celle du Got a ses beauts,
        Et mille rgularits;
    La nature la fit avec un soin extrme,
        C'est un ouvrage sans gal,
    Et cette porte, enfin, d'ivoire et de corail,
      S'ouvre  propos et se ferme de mme.

    Celle de l'Odorat exhale des odeurs
        Plus douces que celles des fleurs.

    La porte du Toucher est extrmement forte;
    Mais tout le monde sait, sans en tre surpris,
        Que ce n'est point par cette porte
        Qu'on entre dans le coeur d'Iris.

        Enfin cette place fameuse
        Par son assiette avantageuse
        N'est pas difficile  garder,
        Et l'on a toujours pu connotre
        Qu'on n'y prtend souffrir qu'un matre,
    Et que la Vertu seule  droit d'y commander.
    C'est aussi la Vertu qui dfend cette place,
        Avec mille beaux sentiments.
        L'Amour sans cesse la menace,
      Mais elle rit de ses emportements.
        Cette personne incomparable,
        Parfaite en tout, partout aimable,
        Rejettoit tous ses favoris,
    Et le monde seroit dans une paix profonde,
        Si, comme dans le coeur d'Iris,
    La Vertu commandoit dans tous les coeurs du monde.

    Huit guerrires servoient, presque en toute saison,
        D'officiers dans la garnison.
    L'on y voyoit toujours la Force, la Prudence,
        La Justice, la Temprance,
      L'Indiffrence et la Tranquillit;
        L'on y trouvoit la Modestie,
      Et l'Amiti, qu'un peu de sympathie
    Rend semblable  l'Amour par bien plus d'un ct.

    L'Amour, pour les gagner, mettoit tout en usage;
    Mais il en connoissoit la vaillance et l'honneur.
        Ce n'est pas un petit ouvrage
        Que d'attaquer un noble coeur.
        Comme il a de l'exprience,
        Il distribua les quartiers,
    S'empara des hauteurs, des bois et des sentiers,
        Avec beaucoup de diligence.
    Tous ses retranchements n'avoient aucun dfaut.
    L'ennemi ne pouvoit lui dresser aucun pige,
    Car il toit alors aussi savant en sige
        Qu'il toit heureux en assaut.
    Son courage toit grand, son soin toit extrme;
        Il voyoit ses travaux lui-mme,
        Et ce conqurant,  son tour,
    Employoit son adresse  remuer la terre,
        Pour persuader que l'Amour
        Est infatigable  la guerre.

        Cependant, sur le prompt avis
    Que la Gloire[25] eut du sige et de la guerre ouverte,
    Elle se dpcha d'aller au coeur d'Iris,
        Pour empcher les deux partis
          De courir  leur perte.
        Depuis longtemps elle savoit
      Que la Vertu n'avoit point de foiblesse,
      Qu'elle coutoit tous ses conseils sans cesse,
      Et que l'Amour quelquefois les suivoit,
      Mais que l'Amour, tant opinitre,
        Ou battroit, ou se feroit battre.
        Elle et voulu que la Vertu
        Et trait l'Amour sans rudesse,
        Et que l'Amour et combattu
        Par le conseil de la Tendresse.
        Le plus grand de tous ses souhaits
        Etoit de presser une paix
    O tous les deux partis eussent de l'avantage:
    Le monde l'esproit, et l'on disoit partout
        Que la Gloire toit assez sage
        Pour en pouvoir venir  bout.

          L'Amour n'toit pas sans peine,
        Il redoutoit les assigs,
        Et ses gens toient affligs
        De voir son entreprise vaine.
        Il prtendoit tout hasarder,
      Il ne manquoit ni d'ardeur ni d'audace,
    Et vouloit par assaut emporter cette place,
    Croyant que la Vertu ne pourroit la garder.

    Il fut la reconnotre et rsolut ensuite
        De l'attaquer des deux cts:
        Il se fondoit sur sa conduite,
    Mais souvent il en manque et fait des nullits.
    La porte de l'oue et celle de la vue
        Lui parurent foibles d'abord;
      Mais sur ce point l'Amour se trompa fort,
        Car la place toit bien pourvue.

        Les assigs  tous momens
      L'incommodoient dans ses retranchemens;
      Et, quoiqu'il ft toutes choses possibles,
        Ils toient toujours invincibles;
      Ils regardoient avec indignit
        L'Esprance et la Propret;
        Ils se moquoient de la Tendresse[26],
        Ils repoussoient la Hardiesse,
        Et sans relche ils s'opposoient
        A ce que les autres faisoient.
        Encor que l'Amour soit habile,
    Et qu'il puisse achever tout ce qu'il entreprend,
        Il vit bien qu'il est difficile
      De prendre un coeur que la Vertu dfend.

    Ces guerrires pourtant, quoiqu'alors malheureuses,
        Faisoient leur devoir constamment;
        L'Inquitude seulement,
          Par faons sditieuses,
        Les troubloit indirectement;
        Son humeur toujours inconstante,
      A qui tout plat et que rien ne contente,
        Donnoit de la peine  l'Amour;
    De tout ce qu'on faisoit elle toit offense,
        Il ne se passoit point de jour
        Qu'elle ne changet de pense.
    Quant  la Jalousie, elle toit sans emploi,
        Quoique l'Amour l'et avec soi,
        Et quoiqu'elle en ft bien traite.
        La Ruse, qui veille toujours,
        Fit une mine en peu de jours,
        Mais la mine fut vente.
        L'Amour[27] toit au dsespoir
    De voir que la Vertu mprisoit son pouvoir;
        Mais une fortune contraire
        Changea le vainqueur en vaincu,
        Et fit connotre, en cette affaire,
    Que souvent la Fortune aide peu la Vertu;
        Car la Tendresse, tant suivie
        Des Soins, des Soupirs et des Pleurs,
        Malgr cent nobles dfenseurs,
        Gagna la porte de l'Oue.
        Les assigs crurent d'abord
        Que tout cdoit  cet effort,
        Et la surprise fut si grande
      Que leur courage en fut presque abattu;
        Mais rien n'branle la Vertu
        Lorsque c'est elle qui commande.

    Durant ces mouvemens, quelques lgers Soupirs,
        Courant au gr de leurs dsirs,
    Rapportent  l'Amour qu'on voit dans la campagne,
      Un gros de gens qui viennent sur leurs pas.
        L'Amour, que la peur accompagne,
        Se vit d'abord dans l'embarras;
      Il reprend coeur, il s'arme en diligence
        Pour voir qui sont ces ennemis,
        Et plus ce gros de gens s'avance
        Plus l'Amour demeure surpris.
        Mais il l'est plus qu'on ne peut croire
    Lorsqu'il voit que ce gros accompagne la Gloire,
    Et qu'elle s'en dtache afin de l'embrasser.
    Pour rpondre  ces soins il s'avance, il se presse,
        Et, chacun les laissant passer,
    Ils se rendent tous deux caresse pour caresse.

      Les complimens durrent tout le jour;
      Celui d'aprs, la Gloire vit l'Amour
    Et lui parla de paix ds cette confrence.
        L'Amour fit de la rsistance,
      Lui remontra qu'il toit en pouvoir
        De vaincre et de tout entreprendre,
        Et par des raisons lui fit voir
        Que la Place devoit se rendre;
        Mais la Gloire lui fit entendre
      Que bien souvent un noble dsespoir
    Fait faire des efforts qu'on ne sauroit comprendre.
    Il se laisse toucher  ce zle pressant,
        Et sans diffrer il consent
        Que la Gloire se satisfasse.
    On fait trois jours de trve, et la Gloire d'abord,
    Pour mettre enfin l'Amour et la Vertu d'accord,
        Se prsente devant la place.

        Mais quels plaisirs ne gote pas
        Un coeur que la Vertu possde,
        Quand la Gloire avec ses appas
        Se prsente et vient  son aide!
        La Vertu la reut avec empressement,
        Lui donna d'abord audience;
        Il est vrai que par biensance
        Tout se passa publiquement.
        Le monde sait que d'ordinaire
        La Vertu n'a point de secret,
        Et qu'elle auroit bien du regret
    Si chacun ne voyoit tout ce qu'elle veut faire.
        Pour persuader la Vertu,
        La Gloire mit tout en usage,
      Et lui fit voir qu'elle avoit combattu
        Jusqu'alors  son avantage;
        Qu'elle ne seroit pas moins sage[28]
        Pour tre bien avec l'Amour,
        Et que peut-tre  son dommage
        Il faudroit y venir un jour;
        Que ce n'toit pas une honte
        De cder  ce conqurant;
        Qu'elle mme toit son garant,
    Et que le coeur d'Iris y trouveroit son compte;
        Qu'il falloit cder au vainqueur
        De l'air, de l'onde et de la terre,
      Et que la paix, en matire de coeur,
        Valoit cent fois mieux que la guerre.
    Enfin la Gloire agit avec tant de douceur,
        Avec tant d'adresse et d'ardeur,
    Qu'on reut ses conseils comme de vrais oracles.
    La Vertu rpondit par des remercmens,
    Et prit un jour pour vaincre les obstacles
    Que pouvoient apporter ses nobles sentimens.
    Alors, la Gloire crut qu'il toit ncessaire
        Qu'Amour ft instruit de l'affaire.
    L'Amour lui rpondit qu'il tiendroit  bonheur
        Qu'elle voult lui rendre office:
        L'Amour acquiert bien de l'honneur,
    Lorsque la Gloire agit pour lui rendre service.
    Cependant le Conseil s'assemble au coeur d'Iris,
        Et la Vertu prend les avis
        Pour rendre rponse  la Gloire.
    On conclut  la paix, et ds le mme jour,
        Ce qu'on ne peut qu' peine croire,
        Le coeur d'Iris hait moins l'Amour.
      Ensuite on parle, on demande, on propose,
        Et pour ne perdre pas le temps,
        La Gloire rgle toute chose
      Et fait dresser les articles suivans._

I.

    _Que dans le coeur d'Iris, sans nulle dpendance,
    L'Amour et la Vertu vivroient d'intelligence,
        Et que tous les beaux sentimens
      Obiroient  leurs commandemens._

II.

    _Que la Gloire pourroit revenir  toute heure
              Y faire sa demeure,
    Soit dans un temps de guerre on dans un temps de paix,
      Sans que l'Amour le pt trouver mauvais._

III.

      _Que l'Amiti ne seroit point chasse,
        Et qu'elle seroit caresse._

IV.

        _Qu'on feroit sortir  l'instant,
        Balle en bouche et tambour battant,
          Les troupes d'Indiffrence,
      Et qu'elle iroit faire sa rsidence
        Dans quelque ingrat et froid sjour,
        Loin de l'empire de l'Amour._

V.

    _Que la Tranquillit pourroit aussi, par grce,
        Aller et venir dans la place,
      Mais que l'Amour lui pourroit ordonner
        De n'y pas toujours sjourner._

VI.

        _Que l'Amour, conduit par la Gloire,
        Pour triomphe de la Victoire,
        Entreroit dans le coeur d'Iris
      Avec les Jeux, les Appas et les Ris;
        Que ces troupes seroient suivies
        De quelques autres compagnies._

VII.

        _Qu'il seroit permis  l'Amour
          De retenir  sa cour,
        Quand il lui prendroit fantaisie,
      L'Inquitude avec la Jalousie,
            Mais que prsentement
      L'Amour consent  leur loignement._

VIII.

        _Que la Hardiesse et l'Audace
        N'entreroient jamais dans la place,
    Et que la Ruse aussi ne pourroit obtenir
        Nul passage pour y venir._

IX.

        _Que tous ces grands donneurs d'allarmes,
        Comme Chagrins, Soucis et Larmes,
        N'entreroient point au coeur d'Iris,
        Et que, s'ils osoient l'entreprendre,
        La Justice, les voyant pris,
        Les casseroit sans les entendre[29].

        Les articles furent signs.
        Tout se passa de bonne grce.
        Les otages tant donns,
    L'Amour incognito fut visiter la place.
    Les Festins, les Cadeaux, les Bals et les Concerts,
        Troupes aussi belles que fortes,
        Allrent se poster aux portes,
        Trouvant les passages ouverts.
      Leur prompt abord troubla la Modestie;
      Mais, la Vertu lui dfendant d'agir,
        Elle obit sans nulle repartie[30];
        Et se contenta d'en rougir.
      Enfin l'Amour, pompeux et magnifique,
        Fit son entre au coeur d'Iris[31].
        Les Plaisirs, les Jeux et les Ris
        Rendirent la fte publique.
    La Gloire et la Vertu marchoient  ses cts,
        Et, sous leur charmante conduite,
    Ces guerrires, qu'Amour a toujours  sa suite,
    Etaloient  l'envi mille et mille beauts.
    Tout le monde admiroit son superbe quipage,
            Et ds que la Vertu
      Le vit parotre avec tant d'avantage,
    Elle se repentit d'avoir tant combattu._

Comme j'ai cru que la lecture de cette pice du duc de Saint-Aignan ne
pourroit pas vous lasser, je l'ai place dans cet endroit, qui lui
seroit encore plus naturel si elle n'toit point si longue. Quoi qu'il
en soit, il faut avouer que, bien que ces vers ne soient qu'une
description nigmatique des amours de notre hrone, ils ont nanmoins
de la beaut, et ils doivent parotre fort spirituels  ceux qui en
pourront pntrer le sens. Ils furent lus du Roi et de la cour avec
bien de la satisfaction, et le contentement qu'on tmoigna doit passer
pour une marque assure de leur valeur. Le duc y russit
merveilleusement, et lorsqu'il travaille sur une matire qui a du
rapport avec son naturel fort galant, il ne fait rien qui ne soit
agrable. Le style en des endroits est un peu flatteur, mais aussi
ceux qui pourront voir clair dans l'obscurit de quelques mots
connotront que la satire n'en est pas entirement bannie. Mais
revenons  notre histoire, et suivons, s'il se peut, notre belle, qui
part avec son prince pour une partie de chasse qui lui donnera du
divertissement.

Elle toit vtue ce jour-l d'un justaucorps en broderie d'un prix
considrable, et la coiffure toit faite des plus belles plumes qu'on
et pu trouver. Il sembloit, tant elle avoit bon air avec cet
habillement, qu'elle ne pouvoit pas en porter un qui lui ft plus
avantageux. Le soir, comme on se retiroit, il se leva un petit vent
qui obligea mademoiselle de Fontange de quitter sa capeline; elle
fit attacher sa coiffure avec un ruban dont les noeuds tomboient sur
le front, et cet ajustement de tte plut si fort au Roi qu'il la pria
de ne se coiffer point autrement de tout ce soir; le lendemain toutes
les dames de la cour parurent coiffes de la mme manire. Voil
l'origine de ces grandes coiffures qu'on porte encore, et qui de la
cour de France ont pass dans presque toutes les cours de
l'Europe[32]. La crainte qu'avoit son amant qu'il n'arrivt quelque
accident dans la course  cette nouvelle chasseresse l'obligea 
rester toujours  ses cts; il ne l'abandonna point, et, aprs lui
avoir donn le plaisir de faire passer devant elle le cerf que l'on
couroit, il s'carta avec elle dans le lieu le plus couvert du bois,
pour lui faire prendre quelque rafrachissement. Comme l'on sait qu'il
est de certains momens o la solitude a plus de charmes pour nous que
toute la pompe de la cour, on laissa jouir paisiblement le Roi et sa
matresse du repos qu'ils cherchoient  l'cart, et on jugea fort bien
quand on crut qu'il prfroit ce dlassement  la gloire qu'il auroit
pu tirer de la chasse. Quoi qu'il en soit, la suite a fait connotre
que nos amans ne se retirrent ainsi tous deux que pour faire un
tiers. Mademoiselle de Fontange, depuis ce jour, a t fort incommode
de maux de coeur et de douleurs de tte, qui, tant les vritables
symptmes de la grossesse, nous pouvons croire, sans deviner, que la
course fut vigoureuse et que ces momens de retraite ne se
passrent pas tous dans l'oisivet. C'est ainsi que les Hros se
faisoient autrefois; les Dieux n'avoient point de lieu plus propre
pour l'exercice de leurs amours que la campagne, et nous avons sujet
de croire que le fruit qui natra de ce passe-temps n'en sera pas plus
sauvage pour avoir pris son commencement dans les bois.

Le jour qui suivit cette partie de divertissement ne fut pas galement
heureux pour toute la cour, puisque le Roi et sa matresse ne le
passrent que dans la tristesse: cette belle se ressentant des
fatigues de la chasse, ou, si vous voulez, des momens de la retraite,
souffrit des maux de coeur fort grands et des douleurs de tte fort
aigus. Bien que son amant connt que ces maux ne seroient pas de
dure, il y parut nanmoins aussi sensible que s'ils avoient t fort
dangereux; il ne la quitta point et agit toujours auprs d'elle en
amant, mais le plus passionn du monde: il court, il va, il revient et
semble mourir d'un mal qui ne le touche que dans ce qu'il aime. La
tristesse de sa matresse le mit dans un abattement extraordinaire;
mais ce qui lui tira presque les larmes des yeux, ce fut lorsqu'au
plus fort de la douleur mademoiselle de Fontange, attachant ses
regards sur lui, lui dit d'une manire tendre et languissante: Ah!
mon cher prince, faut-il que les douleurs suivent de si prs les
plaisirs les plus purs? Ah! il n'importe, poursuivit-elle, j'en chris
la cause et l'aimerai ternellement. A ces paroles le Roi l'embrassa
troitement; il toit sur son lit, et, la serrant le plus
amoureusement du monde, il lui jura que jamais il n'auroit d'autre
matresse qu'elle, et que de sa vie il n'avoit conu tant d'amour
pour une personne comme il en ressentoit pour elle.

L'aprs-dne, notre malade se porta mieux; elle reut plusieurs
visites, et jamais reste de journe n'a t si bien employ que le fut
celui-l: on y parla de nouvelles galantes et des pices d'esprit qui
toient les plus rcentes; et comme c'toit  qui contribueroit
davantage au divertissement de la belle, Mme D. A.[33], qui avoit
t de la chasse, tira un crit de sa poche et en fit la lecture assez
vite pour qu'aucun ne pt en pntrer le sens. C'toit une nigme
qu'elle dit qui lui toit tombe par hasard entre les mains; qu'elle
en ignoroit le mot, mais qu'elle croyoit qu'elle ne pouvoit tre que
noble et releve, puisqu'il y toit parl du Roi; la voici:

NIGME.

    _Tantt je suis ouvert, tantt je suis ferm,
    Selon qu'il plat au roy le plus puissant qu'on voie.
    Je ressens la douleur et je donne la joie.
    Je suis ou peu s'en faut de tout le monde aim.

    Mon frre fort souvent contre moi anim[34],
    Vient fouler sans respect mon corail et ma soie;
    Il me perce le sein, mais aussi je le noie,
    Et teins tous les feux dont il s'toit arm.

    Je suis petit de corps, mais je donne la vie;
    Plus je suis  couvert, plus je reois de pluie;
    J'ai la langue en ma bouche, et je ne parle point.

    Mon nom est trop cach pour le pouvoir connotre;
    Un ombrage  vos yeux m'empche de parotre:
    Ne vous rompez donc plus la tte sur ce point._

Devant que l'nigme passt de main en main, le Roi en voulut faire la
lecture. Bien qu'il ait de l'esprit infiniment, il ne l'eut pas pour
lors assez pntrant pour en dcouvrir le sens. Sa matresse fut plus
spirituelle et entra d'abord dans la pense de celui qui l'avoit
compose; mais, bien loin de la dclarer, elle dit, pour dgoter les
autres d'une recherche plus exacte, que cela ne mritoit pas qu'on s'y
appliqut davantage. Cela donna  penser  une de la compagnie, qui,
faisant une seconde lecture de l'ouvrage, y connut ce qui y toit
mystrieux; elle eut pour lors plus d'esprit que de jugement, car elle
ne put s'empcher de dire tout haut qu'on ne devoit pas tre surpris
si le vritable sens de l'nigme toit si difficile  trouver,
puisqu'il n'y avoit que le Roi qui en et la vritable clef. Cette
parole ne produisit pas un effet tel que celle qui l'avoit
imprudemment lche auroit souhait; le Roi et toutes celles qui
composoient le cercle devinrent facilement qui toit celle qui toit
sur jeu. On s'enquit de Mad. D. A. de qui elle avoit eu ces vers, on
fit toutes les perquisitions possibles pour en apprendre l'auteur;
mais Mad. D. A., qui toit innocente du stratagme, s'en excusa
facilement et dit qu'elle l'avoit trouve sur sa table  son lever,
sans savoir par qui ni comment elle y avoit t mise. Cela ne
satisfit pas le Roi, qui ne veut pas qu'on raille ce qu'il aime. La
compagnie prit cong de mademoiselle de Fontange, et plusieurs des
personnes qui la composoient se retirrent afin de rire  leur aise,
et se divertir de l'nigme dont la plaisanterie avoit choqu si
vivement cette belle. On souponna quelques amies d'Astrie[35]
d'avoir part  cet ouvrage; mais elle les justifia toutes auprs du
Roi, et fit voir que le hasard se mloit souvent de beaucoup de choses
qui sembloient tre excutes avec dessein. Pour confirmer ce qu'elle
disoit, elle apporta pour exemple la simplicit avec laquelle elle
avoit produit quelques annes auparavant un sonnet qui toit bien plus
satyrique. Je vais vous dire comment cela se passa. Vous saurez donc
que la ruelle d'Astrie a toujours t compose de tout ce qu'il y a
de plus spirituel et de plus clair  la cour parmi le sexe. Un jour
entre autres que la compagnie toit fort grande et que le Roi toit
prsent, aprs avoir parl des modes, qui est l'entretien le plus
ordinaire des dames, un jeune abb, qui ne cherchoit que l'occasion de
faire parotre son esprit, fit tomber la conversation sur les ouvrages
galans nouvellement imprims. On y parla de toutes sortes de sciences,
mais d'une manire qui n'avoit rien de pdantesque; la philosophie de
M. Descartes y fut agite; Gassendi eut ses partisans, et on peut dire
que les matres auroient eu de la peine  en parler plus savamment.
Astrie, qui toit pour la sceptique, envoya qurir dans son cabinet
un livre dont elle avoit besoin pour confirmer quelque chose
qu'elle avoit avanc. On l'apporta. Il avoit pour titre _la Recherche
de la Vrit_[36]. Elle l'ouvrit, et elle trouva dedans les vers
suivans, crits sur un papier volant:

SONNET.

    _Quatre animaux M. D. T. S.[37] sont matres de ton sort;
    Chacun voit son rival d'un oeil de jalousie
    Et veut gouverner seul, mais leur rage est unie
    Pour sucer tour  tour ton sang jusqu' la mort.

    Le lion[38] prend partout, sans pargner l'autel;
    Le timide mouton[39] opprime l'innocence;
    Le lzard[40] des rappins[41] dort dessus la finance;
    Mais du dernier de tous le poison est mortel[42].

    C'est ce funeste auteur de toutes nos misres
    Qui chassa du jardin le premier de nos pres,
    Et pour prix de sa foi lui promit un trsor.

    Ce serpent garde encor son ancienne malice;
    Il se couvre de fleurs, et tout son artifice
    Est de tromper son matre avec la pomme d'or._

Il n'est pas ncessaire de vous dire que la lecture de ce sonnet fit
changer l'entretien: on connut d'abord l'excs de la satyre, et chacun
voulut faire parotre son zle pour en rechercher l'auteur; mais ce
fut inutilement. On l'attribua  un Italien fort critique, qui
s'appeloit Gerolamo Pamphilio; quelques mcontentemens qu'il avoit
reus sans sujet d'un des ministres d'Etat donnrent fondement de
croire que c'toit lui qui avoit ainsi rpandu sa bile sur tous les
autres; il avoit dj t souponn d'tre l'auteur de cette
inscription qui fit tant de bruit et qui fut place dans un cartouche
au-dessus de la porte de la chambre d'Astrie, un jour que le roi lui
donnoit le divertissement de la musique. Comme je crois que personne
ne l'ignore, je ne la mets point ici, outre qu'elle ne fait rien au
sujet.

Revenons  mademoiselle de Fontange, que nous avons laisse avec le
Roi, bien fche de ce qu'elle avoit servi de divertissement  la
compagnie. Elle tmoigna que cette aventure la touchoit d'autant plus
vivement, qu'on l'attaquoit dans ce qu'elle avoit de plus sensible. Le
Roi n'en marqua pas moins de dplaisir, mais seulement  cause qu'il
en donnoit  sa matresse; car, pour lui, on peut dire qu'il se met
au-dessus de ces sortes de bagatelles. Il la consola et lui promit
d'en faire une si exacte recherche, qu'il dcouvriroit celui ou celle
qui auroient voulu se divertir  ses dpens. Cela la remit un peu, et,
aprs quelques rflexions, elle le pria de laisser le tout dans le
silence, sans y penser davantage. Elle fit prudemment, car c'toit
l'unique moyen d'touffer la raillerie et d'empcher le monde d'en
parler. Nos amans ne s'appliqurent donc plus qu' passer agrablement
le temps et  se donner tous les tmoignages les plus tendres de leur
amours. On peut dire que le Roi n'en a jamais marqu davantage que
pour mademoiselle de Fontange. Il ne peut pas tre plus ardent, et le
retour avec lequel cette belle tmoigna le sien ne peut pas tre plus
passionn. Elle le fit parotre particulirement lorsqu'tant  Paris,
elle apprit de Saint-Germain que le Roi, qui se fait souvent un de ces
plaisirs de vigueur, avoit couru grand danger dans la poursuite d'un
sanglier; que son cheval avoit t bless par cette bte, et que sans
une force et une adresse particulires, Sa Majest auroit eu de la
peine  se tirer du pril. Cette nouvelle lui fut communique par un
gentilhomme de madame la princesse d'Epinoi[43], qui toit elle-mme
de la partie. Mademoiselle de Fontange y fut presque aussi sensible
que si le mal toit effectivement arriv; elle tomba dans la plus
grande tristesse du monde, et envoya ds le mme jour ce billet au
Roi:

    _Je ne puis, mon cher Prince, vous exprimer l'inquitude o je
    suis. Puis-je apprendre de tous cts le peu de soin que vous
    apportez  votre conservation sans trembler? Au nom de Dieu,
    mnagez mieux une vie qui m'est plus chre que la mienne, si
    vous voulez me trouver  votre retour. Eh quoi! votre courage
    n'est-il pas assez connu, aussi bien que votre adresse, pour
    vous exposer ainsi  de nouveaux dangers? Pouvez-vous trouver le
    dlassement des fatigues de la guerre dans un exercice si
    pnible et si prilleux? Ah! j'en tremble de peur! Pardonnez,
    mon cher Prince, ces reproches,  l'ardeur de ma passion, et
    revenez si vous aimez et si vous voulez retirer de la crainte
    celle qui vous chrit si tendrement._

Il est ais  connotre que l'tude a moins de part  cette lettre que
le coeur; l'on dcouvre d'abord que c'est lui qui parle, et il
seroit difficile de le faire parler plus tendrement. Elle fut lue du
roi avec des transports de joie qu'il seroit mal ais d'exprimer; il
la baisa mille fois, et envoya aussitt un exprs  sa matresse, avec
cette rponse:

    _Non, ma chre enfant, ne craignez pas, le pril est pass, et
    je ne veux plus me conserver que pour vous seule. Je vous
    l'avoue, je ne suis pas excusable d'avoir cherch du plaisir
    dans des exercices que vous n'avez pas partags avec moi; mais
    pardonnez ces momens que j'ai donns aux dsirs de la gloire, et
    je pars pour passer les jours entiers  vous dire que je vous
    aime. Ah! qu'il est doux seulement d'y penser, lorsqu'on aime un
    enfant si aimable, et qu'on est certain d'en tre aim!_

Le Roi suivit de bien prs cette lettre, et partit de Versailles le
jour d'aprs celui qu'elle fut envoye, pour aller rassurer sa belle.
Ah! que je suis heureuse, mon cher Prince, lui dit-elle en l'abordant
avec un air engageant, de vous voir ainsi de retour! Ah! que
l'loignement de ce qu'on aime est une chose difficile 
supporter!--Je l'ai bien prouv, ma chre enfant, lui dit le Roi en
l'embrassant, et ce n'est que l'amour extrme que je vous porte qui
m'a si tt rappel et qui n'a pas pu me permettre de vivre un moment
sans vous. Cette entrevue fut accompagne d'autant de marques de joie
que si c'et t la premire: nos amans ne pouvoient assez se
regarder, et les plaisirs qui suivirent ces transports furent gots
de l'un et de l'autre dans toute leur tendue. Oui, on peut dire que
ce fut dans toute leur tendue, puisque la nuit qui suivit l'arrive
de Versailles fut trop courte pour Mars et pour Vnus; le jour d'aprs
partageoit une partie de leurs bats, et les dgots qui suivent de si
prs les plus purs contentemens n'osrent pas troubler le doux
passe-temps de notre monarque.

Ce fut dans ces doux momens que mademoiselle de Fontange obtint du roi
la grce de... qui lui avoit inutilement t demande par la bouche de
plus d'un prince. Il lui accorda une pension considrable en faveur
d'une demoiselle de ses amies; et l'abbaye de Chelles[44], dont
sa soeur a t pourvue, fut encore un effet de sa libralit. Tant
il est vrai que nous n'avons plus rien de cher, quand une fois nous
avons donn notre coeur. Cette nouvelle abbesse fut bnite avec une
pompe et une magnificence extraordinaires; c'toit assez qu'elle ft
la soeur de la matresse du Roi pour qu'il ne manqut rien  la
crmonie: aussi ft-elle honore d'un grand nombre d'vques; presque
toute la cour y assista, et mademoiselle de Fontange y parut avec un
si grand clat qu'elle attira autant de regards sur elle que celle qui
en faisoit le principal personnage.

Si toutes ces grces et ces faveurs dont nous venons de parler avoient
t accordes  des personnes qui ne fussent pas recommandables par leur
mrite particulier, elles pourroient tre sujettes aux changemens; mais
toutes les demandes de mademoiselle de Fontange sont faites avec tant de
choix et de discrtion, qu'il n'y a rien  craindre de ce ct-l. Si la
V. L. R. avoit autant apport de circonspection dans tout ce qu'elle a
exig du Roi[45], son oncle[46] ne seroit pas devenu d'vque
meunier; le proverbe est un peu commun, mais il ne convient pas mal au
sujet. On dit que c'est sur sa pure et simple dmission que M. de B. V.
U.[47] remplit dignement sa place; nous ne pouvons le croire
pieusement, sans ter  une vertu ce qui appartient  une autre et
donnera l'humilit de L. B. L. B.[48] ce qui a t un pur effet de son
obissance. Peut-tre que s'il et eu autant de bonheur qu'il eut de
zle pour apaiser quelques lgers troubles de son diocse, il ne seroit
pas si tt dchu de sa grandeur; mais le peu de russite qui suivit ses
empressemens ne causa pas seulement sa disgrce, mais contribua aussi 
celle de M. de Molac[49]. Le Roi lui en marqua son ressentiment par
une lettre, qu'il eut la simplicit de faire voir, o entre autres
termes il y avoit: _J'entends que votre Brviaire fasse toute votre
occupation_. Tant il est vrai que la cour ne juge de la nature d'une
entreprise que par le bon ou le mauvais succs, et que les bonnes
intentions ne produisent pas toujours de bons effets.

Comme l'air de la campagne donne souvent de l'assaisonnement  des
plaisirs que nous trouverions fades et insipides dans les plus grandes
villes, le Roi ne passa pas longtemps  Paris sans mditer son retour 
Versailles: il est vrai que c'est un lieu rempli d'enchantement, depuis
qu'on s'est appliqu  l'orner et  l'embellir. Toute la cour partit
donc pour ce lieu de plaisance, et le Roi y renouvela toutes les ftes
et tous les divertissements qui avoient t en quelque manire
interrompus par son dpart si prcipit: les parties de chasse y furent
assignes; les dames qui accompagnent d'ordinaire Sa Majest dans cet
exercice y parurent infatigables et y firent voir beaucoup de vigueur.
La sant de mademoiselle de Fontange toit trop chre au Roi pour qu'il
lui permt de s'engager, comme beaucoup d'autres dames, dans la course;
elle en eut le plaisir sans se mettre dans le hasard, et vit de son
carrosse tout ce qui pouvoit satisfaire sa curiosit. La chasse finie,
le Roi descendit de cheval, prit la place auprs d'elle et la conduisit
dans son appartement. Elle toit pour lors dans l'humeur la plus gaie du
monde, et elle dit mille plaisanteries  son amant sur le divertissement
qu'une de la troupe avoit donn en tombant de son cheval. Le Roi rioit
de tout son coeur, particulirement quand elle dit devant plusieurs
personnes que cette chute devoit tre d'autant plus sensible  cette
belle chasseresse, que les dames ne s'toient pas pourvues de caleons,
contre l'ordinaire. Cela donna occasion  mademoiselle de B...[50],
fille d'honneur de Madame[51], de dire qu'elle mourroit s'il lui toit
arriv un pareil accident. Je me rserve, continua-t-elle, pour des
divertissemens plus tranquilles, et je ne puis assez admirer celles qui
ne peuvent goter de plaisirs sans courir fortune de leur vie. Elle
lcha cette parole sans prendre garde que Madame, qui toit prsente,
est une des plus passionnes pour cet exercice. Aussi releva-t-elle
hautement ce qui avoit t dit. Je vois bien, reprit-elle en
s'adressant  celle qui et bien voulu retirer sa parole, je vois bien
que les plaisirs de la ruelle vous toucheroient plus vivement que ceux
qui se trouvent dans l'agitation: il faut des divertissemens paresseux
et sdentaires  celles dont la foiblesse ne leur permet pas d'en
prendre d'autres. Madame la Dauphine fit changer l'entretien en parlant
du bal que Sa Majest donnoit le lendemain. Ce fut un des plus beaux de
tous ceux qui ont paru auparavant; tout y toit pompeux et magnifique.
Le Roi y dansa avec son adresse ordinaire; mais ce qui surprit le plus,
ce fut qu'il prit jusques  deux fois une jeune demoiselle et lui dit
quelques galanteries fort obligeantes. Il fut le lendemain au lever de
sa matresse; mais il la trouva dans une tristesse et un abattement
extraordinaires. Il tmoigna bien du chagrin de la voir dans cet tat;
il lui demanda fort tendrement quel en toit le sujet. Ah! Sire, lui
dit-elle en le regardant avec un air fort touchant, si votre personne
toit moins aimable, on auroit moins de tristesse! Il connut que
c'toit la jalousie qui causoit ce dsordre; il n'en fut pas fch, car
quand il aime il veut tre aim, et il n'y a rien qui l'engage si
fortement que ces sortes de craintes, quand on les marque  propos. Il
apprit de sa belle que ce qui s'toit pass au bal l'avoit un peu
alarme, et que c'toit la seule cause de sa mauvaise humeur. Il lui fit
voir le peu de sujet qu'elle avoit eu de s'affliger, l'assura qu'il
n'aimeroit jamais qu'elle, et que le soupon qu'elle avoit eu toit le
plus mal fond du monde. Eh quoi! continua-t-il, est-il possible que
vous connoissiez si mal les sentimens de mon coeur? J'abandonne tout ce
que j'ai de plus cher dans la vie. Ah! c'est faire tort  mon amour que
d'en avoir seulement la pense, et vous ne le pouvez sans condamner mon
jugement dans le choix que j'ai fait de votre personne. Non, je vous le
dis encore une fois, ne jugez pas de l'amour que je vous porte par celui
que j'ai tmoign  d'autres par le pass; la diffrence vous en doit
tre connue si vous connoissez votre mrite. Croyez que, trouvant en
vous seule tout ce qu'il y a d'aimable dans toutes les autres, je ne
ferai rien contre mon intrt, ma parole et mon inclination.--Ah! Sire,
quel plaisir n'ai-je point got par votre discours! et qu'il est doux
d'entendre de la bouche d'un prince si aimable des paroles si tendres et
si obligeantes! Mais aussi qu'il est difficile d'aimer un prince comme
vous sans crainte et sans inquitude! Non, je ne puis possder un coeur
comme le vtre sans en apprhender la perte! C'est pourquoi excusez ma
tristesse passe, et profitez de la joie que vous m'avez rendue en me
confirmant dans la possession de votre coeur. Elle dit ces dernires
paroles en se jetant au cou du Roi, qui ne put rsister plus longtemps 
ses caresses; il la baisa, il l'embrassa, et aprs tout ce badinage,
ils font quelque chose qui n'est gure plus srieux.

[[52]Bien que les choses qui sont d'une ardeur si violente ne semblent
pas devoir tre de longue dure, nous avons nanmoins sujet de croire
que comme c'est la beaut, l'esprit et le mrite d'une personne toute
charmante, qui ont fait cet attachement, il subsistera tant qu'elle
conservera les mmes avantages.

Si nous faisons un juste parallle du mrite de notre hrone avec les
qualits de celles qui l'ont prcde dans son emploi, nous trouverons
que sans le secours de sa beaut elle les surpasse toutes. Ceux de la
Cour qui se piquent d'tre savants dans le discernement des esprits
disent que le sien ne peut tre plus accompli, qu'il a en mme temps les
lumires et le brillant de celui de La Vallire[53], et le fond et le
solide de celui d'Astrie. S'ils ne se trompent point dans le jugement
qu'ils en font, il est  croire que, ramassant de la sorte en soi toutes
les perfections qui peuvent rendre le Roi sensible, elle sera toujours
aime, et que tant qu'elle saura mnager sa fortune, il ne cherchera
point d'autre amusement. Madame de Fontange est bonne, fort spirituelle,
et sensible autant qu'il se peut  deux passions toutes diffrentes, 
l'amour et  la haine; ce qui fait que, si elle aime avec ardeur ce que
son coeur trouve agrable, elle ne hait pas avec moins d'excs ceux dont
elle croit tre mprise. Elle aime l'honneur et la gloire, et le titre
de duchesse ne lui dplat pas. Elle a un grand air de jeunesse, qui la
rend toute aimable. Elle parle agrablement. Mais pour faire son
portrait en deux paroles, il suffit de dire qu'elle est du got du plus
dlicat de tous les hommes en matire d'amour, et qu'elle a su engager
le plus grand et le plus fier de tous les coeurs[54].]


NOTES.

  [2] Ce mot  prsent montre assez que ce rcit a t crit
  avant la mort de mademoiselle de Fontanges. Comment donc expliquer
  la ngligence des diteurs modernes? Supprimant le passage par
  lequel se termine l'dition primitive, et qui s'accorde avec ce
  dbut, ils y ont substitu un extrait de _la France galante_ o
  est raconte la mort de la favorite.

  [3] Madame de Montespan.

  [4] Voici un passage de madame de Svign qui est bien de nature
   dtruire ce soupon: La Reine a t deux fois aux Carmlites
  avec _Quanto_ (madame de Montespan). Cette dernire causa fort
  avec soeur Louise de la Misricorde; elle lui demanda si tout de
  bon elle toit aussi aise qu'on le disoit.--Non, rpondit-elle;
  je ne suis point aise, mais je suis contente. _Quanto_ lui parla
  fort du frre de Monsieur, et si elle vouloit lui mander quelque
  chose, et ce qu'elle diroit pour elle. L'autre, d'un ton et d'un
  air tout aimables, et peut-tre pique de ce style: Tout ce que
  vous voudrez, Madame, tout ce que vous voudrez. Mettez dans tout
  cela toute la grce, tout l'esprit et toute la modestie que vous
  pourrez imaginer. (_Lettre_ du 29 avril 1676.)

  [5] Voyez t. II, p. 390 et suivantes.

  [6] Madame de Montespan auroit trouv  la clbre abbaye
  de Fontevrault sa soeur, la pieuse et savante
  Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouart, qui, aprs avoir t
  religieuse  l'Abbaye-au-Bois, avoit t nomme abbesse de
  Fontevrault, et chef et gnrale de l'ordre le 16 aot 1670.

  [7] Si le parti qu'avoit pris mademoiselle de La Vallire de
  quitter la cour lui et t si pnible, les instances du Roi
  l'auroient sans doute dcide  quitter le couvent la seconde fois
  comme la premire.

  [8] Ici se place, dans certaines ditions, un long passage
  dtach, on ne sait pourquoi, de _la France galante_, et qui ne
  figure dans les premires ditions ni de _la France galante_ ni de
  l'histoire de mademoiselle de Fontanges. Nous l'avons indiqu en
  son lieu. Voy. ci-dessus, t. 2, p. 454, 464, etc.--En revanche, le
  passage que nous donnons, et o, entre autres particularits, il
  est question de mademoiselle de Ludre, a t entirement supprim.

  [9] Nous n'osons interprter ces initiales, qui ne sont pas les
  mmes dans tous les textes. Certains manuscrits portent Mlle D. L.

  [10] Marie-Elisabeth de Ludres, chanoinesse de Poussay, tour 
  tour fille d'honneur de Madame Henriette, de la Reine et de la
  seconde MADAME.

  [11] Les ditions qui se sont cartes du texte primitif y
  rentrent pour un instant, depuis cette phrase. Voy. plus haut.

  [12] La princesse Palatine, mre du Rgent, reprsente Mlle de
  Fontanges comme charmante, mais sans esprit.--Elle toit
  dcidment rousse, mais belle comme un ange de la tte aux pieds.
  C'toit une femme furieusement romanesque.

  [13] Mademoiselle de Fontange ne se distingua pas toujours  la
  danse: On m'a dit de bon lieu qu'il y avoit eu un bal 
  Villers-Cotterets; il y eut des masques. Mademoiselle de Fontange
  y parut brillante et pare des mains de madame de Montespan. Cette
  dernire dansa trs-bien. Fontange voulut danser un menuet; il y
  avoit longtemps qu'elle n'avoit dans: il y parut; ses jambes
  n'arrivrent pas comme vous savez qu'il faut arriver. La courante
  n'alla pas mieux, et enfin elle ne fit plus qu'une rvrence.
  (_Lettre_ de Svign, du 6 mars 1680, jour du mercredi des
  cendres.)

  [14] Ces tapisseries, excutes aux Gobelins d'aprs les
  tableaux, existent encore au palais de Saint-Cloud. L'oeuvre du
  peintre est au Louvre.

  [15] Louis XIV restoit dans les traditions de Henri IV et de la
  plupart des seigneurs de son temps. On sait combien on trouve,
  dans les oeuvres des potes, de pices crites par eux  des dames
  au nom de leurs protecteurs.

  [16] Le Roi. La _clef_ de cette pice est donne par le texte.

  [17] La propret signifioit alors l'lgance, le luxe des habits.

  [18] Mad. L. D. M. _Sic_ dans le texte; mais voyez  la p. 11
  et  la p. 33.

  [19] Manchini.

  [20] La Vallire.

  [21] Montespan.

  [22] Du Lude. _Sic_ dans le texte. Il faut lire Mademoiselle de
  Ludres. Voyez p. 13.

  [23] La C. H. N. S.

  [24] Flatterie de M. D. S. (de M. de Saint-Aignan, auteur de la
  pice).

  [25] Les intrigues de M. D. L. M. (Voyez p. 11 et 28.)

  [26] Conduite de Madame de F. T.

  [27] Le Roi.

  [28] Conseil de M. D. L. M. (Voyez p. 11, 28 et 33.)

  [29] On appeloit cassation de soudrilles le licenciement des
  troupes.

  [30] Passe-temps royal.

  [31] Le doux moment.

  [32] On les appela dans la suite _des Fontanges_.

  [33] Madame la duchesse d'Arpajon. (_Note de l'dition_ de 1740.)

  [34] Les ditions modernes donnent seule cette variante, qui
  supprime l'hiatus:

              ...... de transport anim.

  [35] Madame de Montespan.

  [36] C'est le clbre ouvrage de Malebranche.

  [37] Ces lettres, initiales des mots: matres de ton sort,
  semblent mises ici pour drouter la recherche; mais, dans les
  notes qui suivent, nous croyons avoir donn le mot de l'nigme.

  [38] Le lion dsigne videmment M. de Lyonne, ministre et
  secrtaire d'Etat, dont voici les armes: il portoit cartel au
  premier et quatrime de gueules  la colonne d'argent mise en pal,
  au chef d'azur charg d'un _lion_ passant d'or, qui est de Lyonne;
  au deuxime et troisime, d'azur  trois bandes d'or, au chef
  aussi d'azur charg d'une tte de _lion_ arrache d'or, qui est
  Servien.

  [39] F. Sguier, chancelier de France, portoit d'azur au chevron
  d'or, accompagn de deux toiles en chef de mme, et d'un _mouton_
  passant d'argent en pointe.--C'toient des armes parlantes:
  _Segui_, en Auvergne, signifie _mouton_.

  [40] Michel Le Tellier, marquis de Louvois, ministre et
  secrtaire d'Etat, portoit d'azur  trois _lzards_ d'argent poss
  en pal, deux et un, au chef cousu de gueules, charg de trois
  toiles d'or.

  [41] Les textes imprims portent: _des jappins_. Un manuscrit
  nous a autoris  faire cette restitution.

  [42] Colbert portoit d'or  la _couleuvre_ ou guivre ondoyante
  d'azur.

  [43] Jeanne Pelagie de Chabot-Rohan, seconde femme d'Alexandre
  Guillaume de Melun, prince d'Espinoy. Elle se maria le 11 avril
  1668, devint veuve le 16 fvrier 1679, et mourut le 18 aot 1698.

  [44] Voy. t. 2, p. 469.

  [45] Ceci est en contradiction avec ce que l'on a vu ailleurs de
  sa rserve, qui toit qualifie d'gosme.

  [46] Guillaume de La Baume le Blanc de La Vallire, oncle de la
  duchesse de La Vallire, se dmit de l'vch de Nantes en 1677.

  [47] M. de Beauveau. Guillaume de La Baume le Blanc de La
  Vallire, vque de Nantes, eut pour successeur  ce sige Gilles
  de Beauveau, son neveu, fils de Franois de Beauveau et de Louise
  de La Baume le Blanc.

  [48] M. de La Baume le Blanc.--La premire dition seule donne
  ces initiales.

  [49] Sbastien de Rosmadec, quatrime du nom, marquis de Molac,
  qui avoit pous Catherine Gasparde de Scorraille, soeur de
  mademoiselle de Fontange. Voy. t. 2, p. 469.

  [50] J'avois une fille d'honneur nomme Beauvais, dit la
  princesse palatine, mre du rgent; c'toit une personne fort
  honneste. Louis XIV en devint trs amoureux; mais elle tint bon.
  Alors il se tourna vers sa compagne, la Fontange, qui toit
  charmante aussi, mais sans esprit.--L'initiale de notre texte a
  sans doute ici son explication.

  [51] Marie Anne-Christine-Victoire de Bavire, fille de
  Ferdinand-Marie, duc de Bavire, lecteur du Saint-Empire, et
  d'Adlade-Henriette de Savoie, pousa le 28 janvier 1680 Louis,
  dauphin de France, fils de Louis XIV.

  [52] Toute la fin de cette histoire, crite du vivant de
  mademoiselle de Fontange, a t change dans les ditions faites
  aprs sa mort. Nous avons suivi le texte le plus ancien. On a lu
  dans la _France galante_ tous les passages que les diteurs
  maladroits de 1754 en ont dtachs pour les recoudre  ce rcit,
  dont ils ont dnatur la rdaction primitive.

  [53] Madame de Svign a fait aussi la comparaison de
  mademoiselle de Fontange et de madame de La Vallire, mais tout 
  l'avantage de la seconde: _La belle beaut_, dit-elle
  (mademoiselle de Fontange) est si touche de sa grandeur qu'il
  faut l'imaginer prcisment le contraire de cette petite
  _violette_ (mademoiselle de La Vallire) qui se cachoit sous
  l'herbe, et qui toit honteuse d'tre matresse, d'tre mre,
  d'tre duchesse: jamais il n'y en aura sur ce moule. (_Lettre_ du
  1er septembre 1680.)

  [54] On a vu,  la fin du second volume, le rcit de la mort de
  mademoiselle de Fontange. Nous devons le complter ici par cette
  lettre, o Louis XIV, craignant peut-tre de trouver les preuves
  d'un empoisonnement, crit au duc de Noailles de ne laisser ouvrir
  le corps que si on ne pouvoit absolument l'empcher. Voici cette
  lettre, publie par la Socit de l'histoire de France,
  _Bulletin_, nov. 1852:

  _Ce samedy  dix heures._--Quoyque j'atandisse il y a longtemps
  la nouvelle que vous m'avs mende, elle n'a pas laiss de me
  surprendre et de me fascher. Je voy par vostre lettre que vous
  avs donn tous les ordres ncessaires pour faire excuter ce que
  je vous ay ordonn. Vous n'avs qu' continuer ce que vous avs
  commenc. Demeurs tant que vostre prsence sera ncessaire, et
  vens ensuitte me rendre compte de touttes choses. Vous ne me
  dittes rien du pre Bourdaloue. Sur ce que l'on dsire de faire
  ouvrir le corps, si on le peut esvister, je croy que c'est le
  meilleur party. Faites un compliment de ma part aux frres et aux
  soeurs, et les assurs que dans les occasions ils me trouveront
  toujours dispos  leur donner des marques de ma protection.

  LOUIS.




  SUITE
  DE
  LA FRANCE GALANTE
  OU
  LES DERNIERS DRGLEMENTS
  DE LA COUR.




[Bandeau]

  AVERTISSEMENT[55]
  DU LIBRAIRE AU LECTEUR[56].


_L'auteur de la suite de la France Galante a t si mal inform de ce
qui s'est pass sur le sujet de Madame de Maintenon, que l'on peut
dire que la plupart des choses, qu'il y a avances n'ont t que
pour grossir son historiette[57]. Il y a mme mis plusieurs choses
malhonntes et peu santes  un auteur, qui doit tre plus modeste, et
qui doit savoir que son ouvrage sera lu par l'un et l'autre sexe.
Aussi la plupart n'ont pas voulu le lire  cause des salets qu'ils y
ont trouves, mais surtout les dames, dont quelques-unes se sont
plaintes de ce que plusieurs auteurs, par leurs ordures[58], les
privoient de lire plusieurs petites histoires galantes de ce temps.
C'est donc pour y remdier et satisfaire  leur curiosit que j'ai
bien voulu, dans cette seconde dition, corriger toutes les priodes
sales et les faussets que j'ai remarques dans l'autre dition, pour
les accommoder au got de toutes sortes de personnes. C'est, dis-je,
pour leur faire plaisir que j'ai fait imprimer cette seconde
dition, dans laquelle je me suis tudi  leur plaire. Si l'auteur
de la premire a tir, comme il dit, de la cassette de madame de
Maintenon tout ce qu'il a insr dans son ouvrage, j'ose dire que
c'est une fort vilaine cassette. Ainsi l'on pourra lire cette dition
sans scrupule, et j'espre que l'on me saura bon gr de la peine que
j'ai prise  faire ce retranchement, comme je ferai encore  l'avenir,
en tout ce qui passera de tel par mes mains. Adieu._


NOTES.

  [55] Deux ditions de ce pamphlet ont paru: l'une reproduite par
  l'dition de 1754 et les ditions modernes, l'autre par
  l'dition de 1740. Toutes deux sont galement fausses, et,  ce
  titre, la plus courte nous a paru la meilleure. Toutefois, nous
  reproduisons en note les passages de la premire supprims dans
  la seconde.

  [56] _Var. I._

  AU LECTEUR.

  L'amour et la fortune ont des effets si bizarres et si surprenants
  que l'esprit de l'homme, qui s'accoutume  penser  toutes choses,
  n'y sauroit penser sans tonnement. On n'y voit pas seulement les
  plus viles et les plus abjectes cratures leves jusques au fate
  de la gloire et de la grandeur, mais encore les plus hautes et les
  plus agrables renverses par le caprice de ces brutales passions
  et de ces chimriques effets de l'imagination que les hommes
  encensent comme des divinits; et la nature n'a jamais tant eu de
  diversits dans ses productions que l'amour et la fortune en ont
  dans leurs adorateurs et dans leurs esclaves. L'histoire que nous
  entreprenons d'crire nous marquera cette vrit. Madame de
  Maintenon en sera l'hrone. Elle en est aussi la preuve la plus
  surprenante et la plus agrable, comme la suite le pourra faire
  voir; heureuse elle-mme, si dans la vie on peut rputer pour
  bonheur la prosprit dont elle jouit. Au reste, je veux bien
  avertir le lecteur que, quoique diverses personnes aient crit sur
  de semblables matires et n'aient fait que de purs romans, au
  moins ce que j'cris est une vrit essentielle, car les Mmoires
  d'o ceci est tir sont sortis de la cassette de madame de
  Maintenon. Ils sont en partie crits de sa propre main, et nous
  les avons recouvrs d'une demoiselle qui l'a servie pendant un
  assez long temps. C'est donc d'elle que nous tenons ce que nous
  allons vous exposer. Je souhaite qu'il vous satisfasse autant
  qu'il m'a satisfait dans la peine que j'ai prise  rassembler les
  Mmoires que je vous donne; et s'il y a quelque chose de ridicule,
  n'en accusez que les originaux, et non la copie. Adieu.

  [57] L'auteur de cette prface a voulu faire son texte meilleur
  qu'il n'est. A quelques suppressions prs, les deux textes sont,
  en gnral, galement errons.

  [58] Le libraire calomnie l'dition rivale pour assurer le dbit
  de la sienne. Ni dans l'une ni dans l'autre on ne trouve un
  style ordurier.

[Cul-de-lampe]




[Bandeau]

SUITE

DE

LA FRANCE GALANTE

OU

LES DERNIERS DRGLEMENTS

DE LA COUR.


Entre tous les effets que l'amour a produits[59], il ne s'en trouve
point de plus surprenant que celui qui joint le sceptre  la houlette,
et qui rend par ses effets les conditions les plus loignes tellement
unies ensemble que les deux parties en oublient ce qu'ils ont t et ce
qu'ils se doivent. Plusieurs exemples nous ont appris cette vrit; mais
nous n'en avons aucune qui nous en marque plus la nettet et qui soit
plus connue dans nos jours que celle que nous dcrivons.

Personne n'ignore[60] dans notre France que madame de Maintenon
naquit dans l'Amrique[61]; que son pre[62], qui se nommoit
d'Aubign, toit d'une famille noble et assez connue dans le royaume,
et surtout du temps de Henri IV. Il se sauva de France par une aventure
assez particulire: car, ayant eu quelques affaires, il fut arrt et
mis prisonnier en Guienne[63]; mais, aprs y avoir demeur quelque
temps, et ne voyant pas de jour d'en sortir, il s'avisa de cajoler la
fille du gelier, et lui promit de l'pouser si elle vouloit faciliter
son vasion[64]. Cette fille, plus amoureuse que fidle  son pre,
couta les propositions du galant prisonnier, et sut si bien prendre
son temps qu'un dimanche, pendant que ses parents toient  la messe,
elle se sauva avec lui, et ils trouvrent tous deux le moyen de
s'embarquer pour la Martinique[65], o d'Aubign lui tint parole et
l'pousa d'abord qu'ils y furent arrivs[66]. Pour tcher d'y pouvoir
subsister, il prit des terres pour un plantage, suivant la coutume de ce
pays-l; et de ce mariage naquit la dame de Maintenon, si connue dans le
monde, et qui fait aujourd'hui tant de bruit  la cour de France.
Cependant, soit qu'elle et perdu son pre et sa mre en bas ge, ou que
sa marraine[67], qui n'avoit pas d'enfants[68], la prt en amiti,
cette dame charitable[69] la retira chez elle  l'ge de trois ans et
en prit soin comme de sa fille; et, comme elle toit jolie et agrable,
elle l'leva chez elle, ensuite de quoi elle l'amena en France[70],
o, aprs un assez long et pnible voyage,  cause des mauvais temps de
la saison, ils arrivrent heureusement et vinrent dbarquer  la
Rochelle[71]; et aprs quelque sjour elles prirent leur route pour le
bas Poitou, o elles demeurrent quelque temps sans revers de
fortune[72]. Le premier[73] qui arriva  notre hrone fut la mort
inopine de sa marraine. En ce temps elle toit environ dans la
quinzime anne de son ge. Cette mort la toucha sensiblement, et elle
se souhaitoit cent fois dans l'Amrique; et il est  croire qu'elle en
et t inconsolable, si un villageois, voisin du lieu o elle
demeuroit, n'et tch par ses compliments de lui persuader qu'elle
pourroit trouver en lui ce qu'elle avoit perdu dans sa marraine[74].
Il avoit assez de bien pour un homme de sa qualit, mais il toit mal
bti et incapable de donner de l'amour  une jeune fille;  cela prs,
dis-je, on ne pouvoit trouver dans tout le village un homme qui le pt
surpasser. Il avoit autant d'esprit qu'il en faut pour le ngoce qu'il
faisoit.

Longtemps avant la mort de la marraine de notre hrone, il avoit un
certain penchant pour elle qui ne peut s'exprimer, car il sentoit un
petit je ne sais quoi qu'il n'osoit dcouvrir. Sans doute le respect de
madame de...[75], marraine de la Maintenon, l'en empchoit; mais, ds
qu'elle fut morte, il chercha tous les moyens du monde pour l'accoster;
il ne se chantoit point de grand'messe qu'il n'y ft, point d'assemble
dans le village qu'il n'y et part. Et s'il arrivoit une foire de
consquence, il n'y avoit aucune sorte de rubans qu'il n'achett pour
lui en faire prsent, pour par l tcher de gagner ses bonnes grces.
Mais il n'avanoit pas beaucoup dans ce langage muet, et on peut dire
que toutes ses assiduits eussent t de nul effet s'il n'et trouv
l'occasion de l'aborder un jour qu'elle puisoit de l'eau. Voulez-vous
que je vous aide? dit-il.--Hlas! reprit-elle, vous m'obligerez. Il se
mit en devoir, et par excs de civilit il porta ses cruches jusqu' sa
chambre, o, se trouvant seul avec elle, il lui dit: N'est-il pas vrai
que vous avez bien du chagrin de la mort de votre marraine? C'toit une
bonne femme, qui avoit bien du soin de vous, et qui n'auroit pas manqu
 vous donner quelque petite chose pour avoir un bon laboureur du
village; mais, poursuivit-il encore, quoiqu'elle ne vous ait rien
laiss, j'ai assez d'amiti pour vous donner la moiti de ce que j'ai si
vous voulez tre ma femme; vous serez matresse avec moi, et rien ne
vous manquera.--Donnez-moi, rpondit-elle, un peu de temps pour y
songer, et demain, auprs de notre grange, je vous rendrai rponse.
Notre Esope amoureux fut fort satisfait de cette visite, et aprs avoir
foltr quelque peu, il se retira, en attendant le jour suivant pour sa
rponse, lequel ne fut pas plus tt venu, et l'heure assigne, qu'il se
trouva au lieu. De si loin qu'il la vit: Eh bien! serez-vous ma femme?
dit-il.--Je ne sais, dit-elle; je n'aurois pas beaucoup de rpugnance 
l'tre, mais je n'ai pas encore grande amiti pour vous; il faut esprer
que le temps amnera toutes choses.--Ah! ma chre Guillemette[76],
dit-il, que je t'aime! Je te ferai tant de bien et de si beaux prsents
que tu seras comme force d'avoir de l'amour pour moi.

En effet, il n'alloit en aucun des marchs voisins qu'il ne lui apportt
quelques gteaux ou fouaces, des aiguilles, des pingles, des
jambettes[77], et quantit d'autres rarets de cette nature. Elle, qui
voyoit avec quel zle, quelle affection, il agissoit pour son service,
commena  avoir de l'amiti pour lui. Elle se voyoit sans pre, mre,
parents ni amis, dnue de biens, comme trangre dans un pays; et, d'un
autre ct, elle voyoit un bon laboureur qui la recherchoit et qui
l'aimoit. Il toit un peu mal fait, mais enfin ce n'auroit pas t le
premier mariage que la ncessit auroit fait: car, lorsqu'on se voit
tomber dans un prcipice, on s'attache  la premire chose qu'on
rencontre pour viter sa perte. Elle lui tmoigna donc beaucoup plus
d'amiti qu' l'ordinaire, et sans doute que leur mariage et russi si
une dame d'un chteau voisin n'et eu compassion de sa jeunesse et de
l'embarras o elle se mettoit en pousant ce villageois; et, ayant
trouv en elle un esprit capable d'tre amen  quelque chose, elle la
prit chez elle, o elle servit de fille de chambre. L, elle oublia tout
 fait son pauvre village, et commena  s'claircir un peu l'esprit 
la mode de la noblesse. Son pauvre amant fut au dsespoir de la perte
qu'il faisoit; il auroit bien t jusque dans le chteau pour la voir,
mais on l'avoit averti de n'en point approcher s'il ne vouloit en
remporter une charge de bois, si bien qu'il toit dans les plus grands
chagrins du monde. Nanmoins il avoit toujours quelque esprance de lui
parler, et, sachant qu'elle devoit,  quelques jours de l, aller seule
faire ses dvotions dans l'glise de la paroisse, il prit la rsolution
de lui parler; pour cet effet, il s'y rendit de grand matin, crainte de
la manquer. Lorsqu'elle voulut entrer dans l'glise, il s'avana pour
lui parler; mais elle, qui se sentoit le coeur relev par les habits
qu'elle portoit, et auxquels elle n'toit pas accoutume, le rebuta et
ne le voulut du tout point couter. Peu s'en fallut qu'il ne perdt tout
 fait le respect dans ce lieu saint et qu'il ne l'accablt d'injures;
mais, sa raison se trouvant plus forte que sa passion, il attendit  la
fin de l'office, et, lorsqu'elle sortit, il l'accabla, en la suivant,
des plus sanglantes injures; il lui reprocha mille fois jusqu' la
dernire bagatelle qu'il lui avoit donne; quelquefois il juroit,
d'autre part il la supplioit de n'oublier point l'amour ardent qu'il lui
avoit tmoign. Enfin il fit cent postures par lesquelles il n'avana
rien, car elle poursuivoit toujours son chemin sans le vouloir couter
ni mme le regarder, ce qui le pntra tellement de douleur qu'il fut
le jour mme saisi d'une grosse fivre qui en peu l'emporta du monde.
Elle ne laissa pas d'en avoir un peu de chagrin, mais si peu que deux
heures de temps le firent oublier pour jamais. Elle demeura bien quelque
temps dans cette manire de vivre mdiocre, et sans doute elle y et
pass sa vie si le marquis de Chevreuse[78] n'et trouv des charmes
en elle. Il la vit la premire fois avec cette dame, et, ayant su son
extraction, il mdita de s'en faire une conqute. Pour cet effet, il
l'attaqua par tous les endroits qu'il crut la pouvoir mieux vaincre,
mais inutilement: elle toit avec une personne vertueuse, qui avoit
incessamment l'oeil sur elle, et qui l'avoit instruite dans la voie
d'honneur, si elle y et voulu rester. M. de Chevreuse, qui avoit vu la
cour, ne s'tonnoit pas de ses refus; il continuoit toujours dans sa
poursuite, et ne dsespra point de venir  son but. Un jour que sa dame
toit  recevoir visite, et qu'elle toit, contre son ordinaire, seule
dans la chambre, il l'aborda avec de grandes civilits: Eh bien,
Mademoiselle, lui dit-il, avez-vous jur de m'tre toujours cruelle, et
ne voulez-vous point correspondre  la plus forte passion du monde? Je
vous aime, Mademoiselle, je vous l'ai dit diverses fois de bouche, et
mes yeux vous le disent  tous moments; cependant vous ne voulez pas me
souffrir, et il semble que toute votre tche n'est qu' me faire
souffrir mille martyres par le mpris que vous faites de mon amour et
par l'indiffrence avec laquelle vous recevez mes protestations.--Je
n'ai, Monsieur, lui rpondit-elle froidement, ni rigueurs ni douceurs 
votre gard; je me connois, et il me suffit d'avoir pour vous le respect
qui est d  votre rang, sans envisager autre chose. En finissant, elle
sortit brusquement de la chambre et se rangea avec ses compagnes, sans
qu'il pt l'obliger  rester, quelque prire qu'il ft. Nanmoins il ne
laissoit point passer d'occasion sans lui parler de son amour, et il
croyoit remarquer quelque avance dans ses affaires, lorsqu'il fut oblig
d'aller prendre possession d'une terre peu loigne, qu'une tante lui
venoit de laisser par sa mort. Avant de sortir de la province, il voulut
lui dire adieu; mais il ne la put trouver en particulier, parce qu'elle
toit occupe auprs de sa dame, qui se trouvoit mal; il rsolut
pourtant de lui crire, ce qu'il fit incontinent qu'il fut arriv au
lieu o il devoit tre, et, pour lui faire tenir sa lettre avec sret,
il fit partir un de ses gens pour visiter de sa part la dame chez qui
elle toit, avec ordre de lui rendre  elle-mme la lettre, ce qu'il
fit. D'abord qu'elle l'eut reue, elle ne savoit si elle la porteroit 
sa matresse ou si elle la liroit. Son esprit demeura ainsi quelque
temps en suspens; mais enfin la curiosit l'emporta, et elle l'ouvrit et
y lut ces mots:

    MADEMOISELLE,

    _Aprs vous avoir souventes fois dit de bouche que je vous aime
    plus que moi-mme, je prends la libert de vous en assurer plus
    certainement, et en mme temps vous protester que je vous
    aimerai toujours nonobstant votre indiffrence. J'ai un chagrin
    cuisant de n'avoir pas pu prendre cong de vous avant mon
    dpart; j'en ai cherch avec soin toutes les occasions; mais,
    cruelle, vos rigueurs et mon amour ne suffisoient pas pour me
    tourmenter, vous avez encore affect d'viter ma rencontre,
    parce que vous pouviez bien prjuger que par un moment de votre
    charmante conversation j'aurois adouci les maux que votre
    absence me cause. Quittez, Mademoiselle, toutes ces rigueurs, si
    contraires aux belles mes comme la vtre, et, en considerant la
    force de mon amour, agissez en gnreuse, et rendez coeur pour
    coeur. Le mien est vtre; il ne souffrira jamais d'autre image
    que celle de votre charmante personne, et jamais il ne sera
    partag. Donnez-moi donc une petite place dans le vtre; c'est
    l'unique chose que je demande au monde, et pour laquelle
    j'abandonnerois volontiers mes biens et mes dignits.
    Correspondez donc  mon amour, Mademoiselle, et ne soyez pas
    seulement matresse absolue de mon coeur, mais encore de mes
    biens. Le porteur prendra votre rponse; je vous supplie, ne me
    la deniez pas, non plus que ce que je vous demande, sans quoi
    vous rduirez au dsespoir un homme qui n'a de vie que pour vous
    aimer et de biens que pour vous servir._

    DE CHEVREUSE.

Elle demeura toute dconcerte  la lecture de cette lettre, et
ne savoit si elle y devoit rpondre ou non;  la fin, elle se
dtermina de ne point faire de rponse, et mme d'viter la rencontre
du messager, ce qu'elle fit en se rendant auprs de ses compagnes, o
elle fut jusqu' son dpart; aprs quoi elle fut se promener seule
auprs d'un petit bois joignant la maison, o elle ne fut pas plus tt
que la dmangeaison de revoir cette lettre la reprit. D'abord elle se
fit un peu de violence pour martyriser sa passion; mais la curiosit
annexe au sexe l'emporta: elle lut et relut la lettre. D'abord il lui
sembloit que ce n'toit que divertissement, et que cent lettres
n'auroient pas d'empire sur son coeur; aprs elle se plaisoit  la
lire et trouvoit un certain charme qui attachoit ses yeux comme par
violence, et enfin elle commena d'y faire rflexion; elle la lut avec
beaucoup d'attention et la trouvoit charmante. Quoi! disoit-elle, un
marquis amoureux de moi, mais amoureux passionn, qui m'offre son
coeur et ses biens, et je le ddaignerois! Non, je commence de voir
ma faute, je veux l'aimer; il me fera grande dame, et, au lieu que je
suis ici servante des autres, j'en aurai qui me serviront; je
relverai par-l l'obscurit de ma naissance. Mais, disoit-elle en se
reprenant elle-mme, tu connois qui tu es, et s'il t'aime ce n'est que
pour ravir ce que tu as de plus cher au monde, aprs quoi il ne voudra
pas te regarder; alors tu seras abandonne et sans appui. Non, ne
l'aimons point, et conservons notre honneur.

Flottant ainsi entre ces deux passions, elle laissa tomber sa lettre
et l'oublia sans s'en apercevoir. Elle poursuivit la promenade,
quand une vieille servante du logis avec qui elle toit intime arriva.
Elle marchoit si doucement que Guillemette ne la put voir que
lorsqu'elle toit dj contre elle, et aprs qu'elle eut amass la
lettre, laquelle elle cacha soigneusement, se doutant bien qu'il y
avoit quelque mystre de cach. Elle l'aborda donc et tcha de la
tirer de sa rverie. Je ne vous ai jamais vue de telle humeur, lui
dit-elle, et sans doute il y a quelque chose d'extraordinaire qui vous
la cause; ne me cachez rien de vos affaires, et, si je puis y apporter
du soulagement, soyez persuade que je n'y pargnerai rien. Elle lui
dit encore quantit de choses, mais le tout sans pouvoir tirer aucune
rponse positive. Elle ne l'importuna pas davantage, se doutant bien
qu'elle dcouvriroit quelque chose par la lettre. En effet, elles ne
furent pas plus tt  leur appartement que la vieille, fermant la
porte sur soi, en fit la lecture, par laquelle elle fut  plein
claircie de la cause du changement de Guillemette. Nanmoins elle eut
du chagrin de ne pouvoir savoir comment le marquis toit avec elle et
quel effet avoit produit cette lettre. Elle jugea bien que Guillemette
ne lui dcouvriroit pas ce secret; ainsi elle rsolut d'attendre le
retour de monsieur le marquis, afin d'en pouvoir savoir quelque chose
de lui; et, comme elle savoit par exprience que les amants sont
souvent libraux, elle ne se promit pas une petite fortune si elle
pouvoit lui tre utile dans ce commerce.

Dans ce temps, la pauvre Guillemette avoit l'esprit accabl de mille
diffrentes penses. Elle voulut relire encore cette lettre, et
la chercha pour cet effet dans sa poche. Rien ne sauroit dcrire son
tonnement lorsqu'elle ne la trouva pas. Elle courut d'abord au lieu
o elle l'avoit lue pour la seconde fois, mais elle ne s'y rencontra
point. Ce fut alors qu'elle ne douta plus d'tre entirement perdue
dans l'esprit de sa dame; mille penses diffrentes dchiroient son
me, et elle dchut en peu de jours de l'embonpoint o elle toit
auparavant. Sa dame, qui l'aimoit, en voulut savoir la raison; elle
lui supposa quelque incommodit, et ne lui dit jamais la vritable. Il
n'y avoit que notre vieille Agns qui en savoit la cause; elle voulut
aussi y apporter le remde, et, s'tant transporte dans la chambre de
la malade: Eh bien! Guillemette, lui dit-elle, vous ne m'avez pas
voulu dire l'autre jour, auprs du bois, le sujet de votre chagrin, et
je crois que jamais je ne l'eusse su si le hasard ne me l'et appris
en me faisant trouver cette lettre, qui m'a claircie de tout. Il n'y
a qu'elle qui cause votre chagrin, mais elle a t en de bonnes mains;
la voil que je vous remets; personne ne l'a vue que moi. Je vous ai
toujours t affectionne, et je vous la serai toujours; mais, pour
correspondre  mon amiti, il me faut faire votre confidente et ne me
rien cacher de vos intrigues. Guillemette prit cette lettre avec
joie, et elle ne contribua pas peu  la remettre, puisque son
changement ne provenoit que de l'apprhension que sa dame n'et vu la
lettre; ensuite elle remercia Agns et lui fit une entire confidence
de toutes choses. La vieille ne contredisoit  rien; au contraire,
elle tomboit entirement dans ses sentiments, pour aprs en faire
son profit, ainsi qu'elle se le proposoit.

Cependant M. de Chevreuse toit au dsespoir de n'avoir point de
rponse: il se rsolut de lui crire une deuxime fois, et, si sa lettre
ne faisoit pas plus d'effet, d'abandonner tout et d'aller lui-mme
travailler  cette conqute. Il prit donc la plume en main et traa ce
sonnet, qu'il enferma dans le billet suivant:

BILLET DE M. DE CHEVREUSE A GUILLEMETTE.

    _C'en est fait, Mademoiselle, et vous avez jur ma mort; vous
    serez bientt satisfaite: car, depuis que je suis absent de
    vous, mon adorable, je ne puis avoir un moment de relche  mes
    maux. Encore si tout au moins vous les allgiez par un mot de
    votre adorable main, j'aurois la consolation d'tre dans votre
    souvenir: faites-le donc, je vous supplie, et, si vous ne
    daignez pas rpondre  ma prose, du moins rpondez aux vers que
    vous envoie le plus passionn et le plus sincre de tous les
    amants,_

    DE CHEVREUSE.


SONNET A MON ADORABLE GUILLEMETTE.

    _Beaut dont les attraits ont captiv mon me,
    Beaux yeux qui m'ont perc d'un des traits de l'amour,
    Que je serai heureux si je puis voir le jour
    Auquel vous donnerez de l'espoir  ma flamme!

    Depuis que je vous vis je n'ai point de repos,
        Jour et nuit je souffre martyre;
    Au lieu que ci-devant je ne faisois que rire,
        J'ai peine  prononcer deux mots.

    Soulagez mon tourment, allgez mes douleurs,
    Faites par un aveu desscher tous mes pleurs,
    Et me rendez par l ma libert nouvelle.

    Donnez donc votre arrt en juge de mon sort,
    Et qu'un oui ou un non soit ma vie ou ma mort
    Et prononcez en douce, et non pas en cruelle._

Il donna ceci ensuite  un autre valet, esprant qu'il s'acquitteroit
mieux de sa commission que le prcdent. Il arriva  leur chteau, et,
aprs s'tre acquitt de quelques lgres commissions dont il toit
charg, il pia le temps de trouver Guillemette seule, et il eut le
bonheur de la rencontrer ainsi dans les parterres. Il s'en approcha,
et, d'abord l'ayant salue avec une apparence de profond respect, il
lui dit qu'il avoit ordre d'attendre la rponse. Elle connoissoit ses
livres, et ce fut ce qui lui fit penser si elle recevroit la lettre
ou non; mais le porteur la sut si adroitement persuader qu'il
l'obligea de la prendre. Toute la rponse nanmoins qu'il put tirer
d'elle fut qu'il n'en auroit point. Ainsi, lass d'attendre, il fut
oblig de se retirer et de s'en retourner auprs de son matre, qui ne
sut pas plus tt le succs de sa seconde lettre qu'il mit au plus tt
ordre aux plus pressantes de ses affaires, et se prpara pour partir
le lendemain de grand matin, comme en effet il partit, et arriva au
logis de cette dame.

D'abord il lui fut rendre ses devoirs, et n'y resta pas
longtemps, dans l'impatience o il toit de parler  sa chre
Guillemette, qui prenoit autant de peine  l'viter qu'il en prenoit 
la chercher. Elle russit pour cette fois, car elle fit toujours en
sorte d'tre auprs de sa dame. Le marquis en toit au dsespoir et
faisoit bien remarquer son impatience; nanmoins, pour la cacher le
plus qu'il lui toit possible, il visita toutes les filles de madame;
entre autres, en passant devant la chambre de la vieille Agns, il la
salua, et, comme ils se connoissoient de longue main, elle le pria
d'entrer; d'abord elle le fit seoir, et dbuta son discours ainsi: Je
ne sais, Monsieur, quelle mlancolie s'est depuis peu empare de votre
esprit. Je ne vous vois plus cette belle humeur toujours gaillarde que
vous aviez accoutum d'avoir; au contraire, on ne vous voit que
penser, soupirer, et toujours les yeux attachs sur terre. H! de
grce, d'o procde ce changement? , Monsieur le marquis, point de
dguisement: Guillemette vous en a donn. Ne cachez rien, et soyez
persuad que j'ai assez de compassion de votre tat et assez d'amiti
pour vous pour entreprendre quelque chose pour votre service;
dites-moi seulement les progrs que vous avez faits sur son coeur et
en quel tat vous tes.--Puisqu'il te faut donc tout dire, ma chre
Agns, rpondit-il, tu sauras qu'elle s'est jusqu' prsent moque de
moi, et qu'elle me fuit tout ainsi que si j'avois le mal
pestilentieux. Je ne t'en puis dire davantage; tche  me faire
contenter, et, outre une bonne rcompense que je te donnerai, voici
dix louis que je te prie d'accepter. Elle fit un peu de crmonie
pour les prendre; mais enfin elle se laissa vaincre et lui promit
de s'y employer d'une manire dont il auroit sujet de se louer.

Guillemette, d'ailleurs, qui ne se mfioit de rien, aprs avoir lu sa
lettre, chercha une occasion favorable pour la communiquer  sa
confidente Agns, suivant sa promesse. Elle la trouva qui venoit de
conduire le marquis. D'abord elle lui montra la lettre, et lui demanda
ce qu'elle en pensoit. En vrit, mon enfant, dit-elle, j'ai du
dplaisir de n'tre pas jeune, et propre  plaire: un amant si sincre
ne se tireroit pas de mes filets, et Dieu sait comme je mnagerois
cette fortune. Je te donne en amie le mme conseil; fais ton profit de
cette affaire, et ne le rebute point tant: car il pourroit s'attacher
 quelque autre, qui prendroit d'abord l'occasion aux cheveux. En un
mot, elle lui allgua tant de raisons, et la sut si bien persuader,
qu'elle promit  l'avenir de correspondre aux avances du marquis.
Notre vieille ne fut jamais plus aise; elle lui crivit d'abord l'tat
o toient les choses; ce qu'il n'eut pas plus tt appris qu'il se
prpara  donner une visite  sa malade,  laquelle ayant rendu ses
respects, il sortit pour se promener dans le jardin, o il rencontra
d'abord notre vieille Agns, qui lui fit un rcit fort ample de ce qui
s'toit pass, et lui apprit en mme temps qu'il pourroit voir
Guillemette, d'autant qu'elle toit seule dans sa chambre. Il y courut
d'abord, et la trouva en effet occupe  travailler  son linge.
Enfin, Mademoiselle, je me puis compter le plus heureux des hommes,
puisque j'ai, dit-il, un moment pour vous expliquer les vritables
sentiments de mon coeur: ils sont sincres et purs, Mademoiselle; je
vous aime, je vous adore; correspondez  mon amour. H quoi!
continuoit-il, vous ne me rpondez rien! Voulez-vous me rduire au
dsespoir? A tout cela elle ne rpondit que par des soupirs, qui
firent comprendre au marquis que les soins d'Agns avoient beaucoup
opr. Il ne se contenta nanmoins pas de ce langage muet; mais par
toutes sortes de raisons il la conjura, il la pria de se dclarer, et
fit tant enfin qu'il tira cet aveu de sa bouche, qu'il n'toit point
ha. Il en voulut tre assur par un baiser, mais elle ne voulut pas
le lui permettre si tt. En le lui refusant, elle ne lui toit
nanmoins pas l'esprance de l'obtenir  l'avenir; mais lui,
extrmement passionn, ne pouvant avoir ce petit soulagement  son
feu, pensa tomber en foiblesse, et il seroit sans doute tomb s'il n'y
et eu un fauteuil proche de lui qui le soutint. Il en fut quitte pour
une petite pmoison, de laquelle il ne fut pas plustt revenu que, la
regardant d'un oeil languissant, il lui adressa ce sonnet:

    _Ha mon Dieu! je me meurs! il ne faut plus attendre
    De remde  ma mort, si tout soudainement,
    Guillemette, je n'ai un baiser seulement,
    Un baiser, qui pourra de la mort me dfendre.

    Hlas! je n'en puis plus, mon coeur; je vais le prendre.
    Mais non, car je crains trop ton courroux vhment.
    H! me faudra-t-il donc mourir cruellement,
    Prs de la gurison, qu'un baiser me peut rendre?

    Hlas! je crains mon mal en pourchassant mon bien.
    Le dois-je prendre ou non? Hlas! je n'en sai rien!
    Mille dbats confus agitent ma pense.

    Si je retarde plus, j'avance mon trpas.
    Je le prendrai. Mais non, je ne le prendrai pas;
    Car j'aime mieux mourir que te voir courrouce._

Cette agitation et cette manire respectueuse du marquis achevrent de
faire brche au coeur de la pauvre Guillemette; elle ne lui en fit
pourtant rien remarquer, et ne lui donna que l'aveu qu'elle lui avoit
dj fait savoir, qu'il ne lui toit pas indiffrent.

Notre marquis fut rendre compte  Agns de l'issue de son voyage, et
visitoit sa Guillemette le plus qu'il lui toit possible. Il gagna
tant qu' la fin elle lui avoua qu'elle l'aimoit; il ne s'en voulut
pas tenir l, il la conjura de rpondre  son amour. Agns, d'autre
ct, la poussoit  ne se point mnager envers le marquis et  avoir
soin de sa fortune. Ils surent en un mot si bien la persuader l'un et
l'autre, qu'elle lui donna rendez-vous  la nuit prochaine dans sa
chambre, o ils parleroient de leurs affaires. Mais le malheur voulut
qu'une dame de qualit du voisinage ayant perdu par la mort deux de
ses filles de service, et sachant que dans la maison o toit
Guillemette il y en avoit plusieurs, elle envoya supplier la dame de
lui en envoyer une. Cette dame, qui avoit soupon de l'intelligence du
marquis avec Guillemette, eut de la joie d'avoir trouv cette occasion
pour s'en dfaire, et d'autant plus qu'elle savoit que, par une haine
invtre entre le marquis et cette maison, il n'oseroit y frquenter.
Elle ordonna donc  notre amante et  une autre de ses filles de
se prparer pour partir le lendemain, et commanda  Guillemette de
venir ce soir-l pour la dernire fois coucher dans sa chambre, et
qu'elle avoit des avis d'importance  lui donner sur sa conduite 
venir. Jamais un coup mortel ne causa plus d'tonnement; ces paroles
furent une foudre, ou comme la tte de Meduse, car elle en pensa tre
change en pierre. Sa dame, qui s'aperut du dsordre o elle toit,
en voulut savoir la cause. Elle n'eut pas de peine  lui inventer une
fourbe, la conjoncture prsente lui en fournissoit le moyen; et, pour
mieux donner la couleur  son jeu, elle rpandit quelques larmes,
aprs quoi elle lui parla en ces termes: Sans doute, Madame, que mon
dplaisir vous est bien connu; mais, puisque vous le voulez encore
savoir de ma bouche, je n'ai rien  y contredire. Ainsi, Madame, je
crois qu'il ne vous semblera pas trange qu'aprs avoir tant reu de
grces et de bienfaits de vos mains librales, je n'aie un sensible
regret de vous quitter, aprs la rsolution que j'avois faite de vous
servir toute ma vie et de correspondre par mes soins  toutes vos
bonts. Le seul dplaisir de m'en voir frustre occupe tellement mon
esprit, qu'il m'est impossible de songer  autre chose, et, bien que
vos commandements m'aient toujours servi de loi, cependant je
n'obirai  celui-ci que par une grande rpugnance. Si mes prires et
mes supplications vous pouvoient flchir  le rvoquer!--Je vous
loigne de moi pour votre bien, lui rpondit brusquement sa dame; cela
n'est pas pour toujours; suivant la manire dont vous agirez, je
saurai aussi agir. Allez seulement vous prparer  m'obir. Elle
sortit et courut d'abord avertir Agns de l'ordre fatal qu'elle avoit
reu, et lui enjoignit de dire au marquis qu'elle conserveroit
toujours pour lui la mme amiti, moyennant qu'il n'entreprt rien sur
leur chemin: car, disoit-elle, cela feroit grand bruit et
dcouvriroit toute l'affaire, laquelle je veux tenir autant secrte
qu'il m'est possible. Agns eut du regret de ce contre-coup, car elle
ne fondoit pas une petite esprance sur le succs de ses intrigues.
Nanmoins elle lui promit tout ce qu'elle voulut, et courut
promptement pour en avertir le marquis, qui dj gotoit mille
plaisirs en ide. Il tomba dans la plus grande consternation du monde.
Cependant il n'y avoit point de remde, et il s'en falloit consoler.
Comme la nuit approchoit, il ne jugea pas  propos de partir que le
lendemain, afin de ne point donner de soupon, et aussi pour trouver
le moyen de lui parler avant son dpart.

Guillemette, ayant fait son coffre, fut, suivant qu'elle en avoit reu
ordre, dans la chambre de sa dame. Cette bonne personne, qui, ayant
pass prs de soixante annes dans le monde, avoit beaucoup
d'exprience, prvoyant qu'un bon arbre se gte facilement s'il n'est
cultiv jeune, voulut, avant que de la faire partir, lui donner de
bonnes et solides instructions. Elle commena donc ainsi son discours:

Depuis qu'il a plu  Dieu de me retirer mon cher poux et mes
enfants, j'ai laiss l toutes ces folles vanits et ne me suis
attache qu'aux choses qui peuvent rendre ternellement heureux ceux
qui les suivent; et, comme vous allez tre spare de moi pour un
temps, j'ai lieu de craindre pour vous: dans l'ge o vous tes on
court bien des dangers, mais on acquiert beaucoup de gloire  les
surmonter. Je veux bien vous faire part de l'exprience que j'en ai,
et vous donner ici de petits avis pour votre conduite; et je vous puis
assurer que vous ne pouvez tre qu'heureuse si vous les suivez.

Premirement, soyez dvote, sans affectation, et vous donnez bien
garde de tomber dans l'hypocrisie, car par-l on s'attache directement
 la Divinit.

2. N'ayez point tant  coeur les plaisirs de la chair, car celui
qui prfre les plaisirs du corps au salut de son me fait ainsi que
ceux qui laissent noyer un homme pour courir aprs son vtement.

3. Ne prenez point trop de plaisirs dans la mondanit; abhorrez-la,
et que vos accoutrements soient modestes; ayez toujours plus de soin
de parer votre me que votre corps, sans quoi vous encensez  une
idole et abandonnez Dieu.

4. Ne commencez jamais rien sans y bien penser, et que d'un jugement
mr; car celui qui commence une affaire sans cela ne doit pas tre
surpris s'il ne russit pas.

5. N'entreprenez rien au-dessus de vos forces, car tout ce qui
s'entreprend ainsi ne sauroit produire des effets qu'au-dessous de
l'esprance qu'on en a conue.

6. Ne regardez jamais avec envie le bien d'autrui, car par-l vous
vous rendrez indigne de possder le vtre.

7. Fuyez avec soin ce qu'on appelle amour dans le monde; n'coutez
point les discours flatteurs de tout le monde: tel vous difie dans
ses discours, qui ne tend qu' vous rendre la plus misrable des
cratures. Bouchez donc,  l'imitation de l'aspic, vos oreilles  la
voix de ces enchanteurs, et soyez fortement persuade qu'il n'y a rien
qui soit si dommageable  la rputation, et que, de tout ce qui est
capable de gter notre jugement, l'amour est le plus fort et celui
dont on s'aperoit le moins: car il n'allume son feu que pour nous
aveugler, et nous troubler le cerveau et l'esprit. Et, pour nous en
faire avoir de l'horreur, il nous est dpeint nu, non-seulement pour
nous reprsenter son effronterie, mais encore pour nous apprendre
qu'ordinairement il met en chemise ceux qui le suivent.

8. Si vous soumettez votre jugement  vos plaisirs, vous vous
brlerez d'un flambeau qui avoit t donn pour vous conduire.

9. Fuyez autant qu'il vous sera possible le jeu, car qui l'aime avec
excs cherche  mourir dans la pauvret.

10. Pensez plus d'un moment  ce que vous voulez dire, et plus de
deux  ce que vous voulez promettre, crainte qu'il ne vous arrive
d'avoir du dplaisir de ce que vous aurez promis avec prcipitation.

11. Obissez en toute rvrence et avec joie  la personne  qui vous
servirez, tchant autant que vous pourrez  vous rendre utile; ne
point se laisser commander ce qu'on voit qui est ncessaire d'tre
fait, et considrer que le plus grand ressort qui fait agir la bont
des matres envers les serviteurs, c'est lorsqu'ils s'acquittent
bien de leur devoir; et, pour me servir du proverbe, _bon valet fait
bon matre_.

12. Soyez contente de votre condition, car qui ne se contente pas
d'une honnte fortune se donne souvent bien de la peine pour la rendre
moindre en tchant de l'agrandir.

13. Ne vous empressez pas  savoir le secret d'autrui; soyez fort
rserve  communiquer les vtres: vous n'en tes plus matresse ds
lors que vous en avez fait confidence  quelqu'un, et votre exemple
justifie l'infidlit qu'on pourroit vous faire en le communiquant 
un autre.

14. Encore une fois, dfiez-vous des cajoleurs et des flatteurs: les
uns et les autres visent par le vent de leurs paroles  tirer l'argent
de votre bourse et  vous ravir l'honneur. Enfin, l'infection de la
peste n'est pas tant  craindre pour le corps que le poison des
mauvaises compagnies, et qui se sert de discours trop tudis pour
nous persuader un crime emploie un poignard parfum pour nous percer
le coeur.

Voil, Guillemette, ce que j'avois  vous dire, et que je vous prie
de bien retenir dans votre coeur; et, crainte que vous ne
l'oubliiez, je l'ai succinctement rdig par crit: le voil, ayez-en
soin, et le lisez souvent.

Guillemette le lui promit, aprs quoi elles se reposrent jusques au
matin, que sa dame ne la voulut point quitter que pour se mettre dans
le carrosse. Ainsi, nos amants ne purent se dire d'autres adieux que
dans les termes gnraux. Et notre marquis, ayant demeur l quelque
temps, prit cong, et se retira  une de ses maisons, situe 
deux lieues de distance du nouvel appartement que prenoit sa
matresse, laquelle fut assez bien reue  son arrive; mais la suite
n'y rpondit pas. Elle avoit affaire  une dame que nous nommerons
Olympe, pour ne pas dcouvrir sa famille[79]. Elle toit imprieuse,
et traitoit mal ses gens, quelque diligence qu'ils apportassent 
faire leur devoir. Cette manire parut fort rude  notre Guillemette:
elle sortoit de chez une personne qui l'avoit toujours traite comme
son enfant; au lieu que l elle se voyoit comme dans un esclavage; ce
qui la dgota beaucoup, et servit  tablir d'autant plus le marquis
dans son coeur. Il toit au dsespoir, et il ne se passoit point de
jours qu'il ne passt par-l  cheval; mais jamais il ne put tre
aperu d'elle;  la fin il se servit d'une ruse qui lui russit. Il
gagna un paysan du village qui pourvoyoit le chteau de poisson, et
lui fit promettre de remettre une lettre  Guillemette: il lui dsigna
sa taille et sa figure, afin qu'il ne ft point de bvue. L'autre le
lui promit: en effet, il russit, et lui donna la lettre. Elle fut
d'abord un peu surprise de la manire avec laquelle elle la recevoit;
mais le paysan sut lui mettre l'esprit en repos, en l'assurant qu'il
toit tout dvou  son service. Elle lui promit que le lendemain elle
lui donneroit rponse. D'abord il en fut porter la nouvelle au
marquis, qui l'attendoit avec impatience. Dans ce temps Guillemette
ouvrit sa lettre, et y lut:

    MADEMOISELLE,

    _Je suis persuad que, si je ne vivois entirement pour vous, je
    n'aurois pu vous voir enlever  mes yeux sans mourir. Encore si
    j'eusse pu avoir l'honneur de prendre cong de vous, et de
    savoir vos sentiments, je m'en serois consol. Faites-moi donc
    la grce que je vous puisse parler en quelque lieu. Ha! qui
    l'auroit cru, si prs de nous voir, tre si cruellement separs!
    Il n'importe, et j'espre que votre bont rparera la perte que
    nous avons faite. Adieu, ma chre; faites-moi savoir de vos
    nouvelles, et vous fiez entirement au porteur, car il est de
    nos amis._

Elle ne balana point sur sa rponse. Il y avoit du temps qu'elle
souffroit de cette nouvelle matresse, et elle en vouloit sortir
absolument,  quelque prix que ce ft; ainsi elle fit la rponse
suivante, qu'elle glissa subtilement dans la poche du paysan:

    MONSIEUR,

    _Quoique je ne vous aye pas vu depuis mon dpart de.... je n'ai
    pourtant pas laiss teindre dans mon coeur la passion que vous
    y aviez allume; et pour preuve de cela, trouvez-vous demain 
    quatre heures, dguis en fille, au bord du bois qui joint au
    grand chemin: l j'aurai l'honneur de vous voir._

Jamais le marquis n'eut plus de joie que lorsqu'il apprit cette
nouvelle; il baisa cent fois cette lettre. Il se trouva au
rendez-vous  l'heure assigne, o il lui dit mille douceurs. Elle,
qui s'toit apprivoise avec lui, se plaignit de l'humeur hautaine de
madame Olympe et de la manire indigne dont elle la traitoit. Le
marquis s'offrit d'abord de la tirer de cet esclavage; mais elle n'y
vouloit point consentir dans le commencement, ne dsirant,
disoit-elle, faire autre chose que retourner chez son ancienne
matresse; mais il la sut si bien prendre, lui remontrant qu'elle
seroit toujours dans un pareil tat, au lieu qu'auprs de lui elle
seroit matresse absolue de son bien, qu'elle donna son consentement
pour le dimanche suivant, sur le soir, et s'abandonna entirement  sa
volont. Il la remercia le plus loquemment qu'il put, il l'embrassa
et la baisa tendrement,  quoi elle ne fit pas tant la rigoureuse
comme auparavant; et il est  croire que, s'ils eussent t dans un
autre endroit, elle n'en seroit pas sortie vierge. Quoi qu'il en soit,
il la baisa aux yeux,  la bouche, au sein, et o il voulut. Il en
toit tant extasi, qu'il ne disoit rien. Quand elle se rveilla: Il
me semble, lui dit-elle, que vous voil dans le mme tat que l'autre
jour que vous ftes cet impromptu de vers parce que je ne voulois pas
vous donner un baiser. Si le chagrin vous en fit lors composer si
promptement, il me semble que la joie que vous tmoignez vous en
devroit aussi dicter.--Vous avez raison, dit-il, Mademoiselle; et,
aprs avoir un peu rv, il rcita ceux qui suivent, en badinant avec
elle:

VERS SUR UN BAISER.

    _Fais que je vive,  ma seule Desse!
    Fais que je vive, et change ma tristesse
        En plaisirs gracieux.
    Change ma mort en immortelle vie,
    Et fais, cher coeur, que mon me ravie
        S'envole avec les Dieux.
    Fais que je vive, et fais qu'en la mme heure
    Que je te baise, entre tes bras je meure,
        Languissant doucement;
    Puis, qu'aussi-tt doucement je revive,
    Pour amortir la flamme ardente et vive
        Qui me va consumant.
    Fais que mon me  la tienne s'assemble;
    Range nos coeurs et nos esprits ensemble
        Sous une mme loi.
    Qu' mon dsir ton dsir se rapporte;
    Vis dedans moi, comme en la mme sorte
        Je vivrai dedans toi.
    Ne me dfens ni le sein, ni la bouche:
    Permets, mon coeur, qu' mon gr je les touche
        Et baise incessamment,
    Et ces yeux, o l'amour se retire;
    Car tu n'as rien qui tien se puisse dire,
        Ni moi pareillement.
    Mes yeux sont tiens; des tiens je suis le matre.
    Mon coeur est tien,  moi le tien doit tre,
        Amour l'entend ainsi.
    Tu es mon feu, je dois tre ta flamme;
    Tu dois encor, puisque je suis ton me,
        Etre la mienne aussi.
    Embrasse-moi d'une longue embrasse;
    Ma bouche soit de la tienne presse,
        Suant galement
    De nos amours les faveurs plus mignardes;
    Et qu'en ces jeux nos langues frtillardes
        S'treignent mollement.
    Au paradis de tes lvres closes
    Je vais cueillir de mille et mille roses
        Le miel dlicieux.
    Mon coeur s'y pat, sans qu'il s'y rassasie,
    De la liqueur d'une douce ambroisie,
        Passant celle des Dieux.
    Je n'en puis plus, mon me  demi fole
    En te baisant par ma bouche s'envole,
        Dedans toi s'assemblant.
    Mon coeur hallette  petites secousses;
    Bref, je me fonds en ces liesses douces,
        Soupirant et tremblant.
    Quand je te baise, un gracieux zphire,
    Un petit vent moite et doux, qui soupire,
        Va mon coeur ventant.
    Mais tant s'en faut qu'il teigne ma flamme,
    Que la chaleur qui dvore mon me
        S'en augmente d'autant.
    Ce ne sont point des baisers, ma mignonne,
    Ce ne sont point des baisers que tu donne,
        Ce sont de doux appas,
    Faits de Nectar, de Sucre et de Canelle,
    Afin de rendre une amour ternelle
        Vive aprs le trpas;
    Ce sont des fruits de l'Arabie heureuse,
    Ce sont parfums qui font l'me amoureuse
        S'jouir dans ces feux;
    C'est un doux air, un baume, des fleurettes,
    O comme oiseaux volent les amourettes,
        Les plaisirs et les jeux.
    Parmi les fleurs de ta bouche vermeille,
    On voit dessus voler comme une abeille
        Amour plein de rigueur;
    Il est jaloux des douceurs de ta bouche:
    Car aussi-tt qu' tes lvres je touche,
        Il me pique le coeur._

En finissant, il laissa aller un soupir, et dit: H bien! ma chre,
que vous en semble? y en a-t-il assez?--Oui, certes, dit-elle, et je
vous proteste que j'aime infiniment les vers; et si je pouvois avoir
pour vous plus d'amiti que je n'en ai, ce seroit le don que vous avez
de faire les vers si galamment qui pourroit y contribuer plus qu'autre
chose: car je vous avoue que j'ai une grande passion pour les potes,
et tous les gens d'esprit, ce me semble, en doivent avoir aussi.--J'ai
bien de la joie, ma chre, rpondit-il, d'avoir quelque chose dans mes
qualits intrieures qui vous plaise, et je vous assure que je m'y
attacherai avec plus de plaisir, puisque vous y en prenez, et qu'il ne
se passera rien de galant dont je ne vous fasse part en vers.--En
vrit, je vous serai fort oblige, lui rpliqua-t-elle.

Ils se dirent encore de tendres paroles, et se donnrent quelques
raisons, puis ils se sparrent avec promesse de ne point manquer 
l'assignation[80]. D'abord qu'elle fut de retour dans sa chambre, elle
se mit  faire rflexion sur cette affaire. Et comme par hasard, en
cherchant quelque chose dans son coffre, elle mit au mme temps la main
sur les instructions que lui avoit donnes son ancienne dame, elle les
lut avec quelque espce de chagrin, parce qu'elle y trouvoit son action
blme; mais qu'y faire? La parole est donne, et la chose est trop
avance pour s'en ddire. Mais d'autre ct les instructions ont raison,
elle va entreprendre une affaire dont elle se pourra repentir; que faire
 cela? Elle trouva une fin: c'est qu'elle sacrifia ces instructions au
feu, pour n'avoir rien qui lui pt reprocher son procd. Les voil donc
brles, et elle en repos.

Le dimanche cependant approchoit. Elle se hta de plier ses meilleures
nippes dans un petit paquet, et  l'heure assigne elle le prit sous son
bras et sortit du chteau sans tre aperue de personne;  deux cents
pas de l elle trouva son amant, qui l'attendoit avec un carrosse  six
chevaux, qui firent grande diligence lorsqu'ils furent dedans[81].
Ainsi, dans moins de deux heures ils furent rendus  sa maison, o il
lui avoit fait prparer un appartement magnifique, et o il coucha cette
nuit avec elle, et lui ravit ce qu'elle avoit de plus prcieux au monde.
On la trouva d'abord  dire au chteau, et on crut qu'elle s'en toit
retourne chez son ancienne dame; on y envoya voir, mais elle n'y toit
pas. La vieille dame s'en mit beaucoup en peine, et Olympe aussi de son
ct faisoit tous ses efforts pour savoir si elle n'auroit point t
assassine. Tout cela n'claircissoit rien, et je crois qu'on auroit t
longtemps sans en savoir de nouvelles, si un des serviteurs de la
vieille dame, qui alloit chez le marquis pour s'acquitter d'une
commission, ne l'et vue  la fentre. Il n'en fit pas parotre son
tonnement, et elle, qui l'avoit aperu, s'toit incontinent retire;
mais lorsqu'il fut de retour  son logis, il dclara le tout  la bonne
femme, qui du commencement en eut du chagrin, mais qui pourtant s'en
consola; nanmoins elle bannit le marquis de sa maison, et ne l'a pas
voulu voir depuis. Il ne laissoit pas pour cela de bien passer son temps
auprs de sa matresse. Et comme il se souvint qu'elle aimoit fort les
vers, et qu'il ne cherchoit qu' la divertir, il lui fit les suivants
sur la premire nuit qu'il l'avoit possde.

    _Or a, je te tiens, mon coeur,
    Guillemette mon bonheur,
    Guillemette ma rebelle,
    Ma charmante colombelle.
    Mon cher coeur, voici le temps,
    Qui nous doit rendre contens,
    Nous donnant la jouissance
    De notre longue esprance.
    Donc,  l'honneur de Cypris,
    Passons cette nuit en ris;
    Et dans ces douces malices,
    Nous trouverons nos dlices.

    Quoi! cruelle, qu'attens-tu?
    Las! que ne me permets-tu,
    Que ne permets-tu, farouche,
    Que je te baise la bouche?
    Las! Guillemette, dis-moi,
    Dis  mon me pourquoi,
    Cruelle, tu me dnie
    Ce que tu as tant d'envie?
    Tu ne demandes pas mieux,
    Mais je vois bien que tu veux
    D'un front masqu contrefaire
    La pudique et la svre.
    Ha! tu te veux dguiser,
    Et tu feins de mpriser
    Mes foltres gaillardises,
    Et mes douces mignardises!
    Mais par tes yeux clairans
    Comme deux astres naissans
    Dans la cleste voture,
    Par ton beau front je te jure,
    Et par cette bouche encor,
    Mon plus prcieux trsor,
    Par cette bouche rosine,
    Par tes lvres ambrosines;
    Par tes blonds cheveux pars,
    Dont l'or fin de toutes parts
    Au gr du vent par secousse
    Baise mille fois ta bouche;
    Par tes deux gentils tetons,
    Par ces deux gentils boutons
    Plus rouges que l'carlate
    Dont une cerise clate;
    Par ce beau sein potel,
    Dont je suis ensorcel:
    Ne permets pas, je te prie,
    Qu'ici je perde la vie.
    Hlas! dj je suis mort!
    A moins que d'un prompt effort,
    Ma chre me, tu n'appaise
    La chaude ardeur de ma braise.
    Vnus, prens-moi  merci,
    Et toi, Cupidon, aussi:
    Car d'une nouvelle rage
    Furieusement j'enrage,
    Rage qui me vient domter,
    Sans la pouvoir supporter.
    La priant en cette sorte,
    D'une faon demi morte,
    Mes soupirs eurent pouvoir
    A la fin de l'mouvoir:
    Ainsi elle fut vaincue
    Et sa colre abattue.
    Une charmante pleur
    Lui fit changer de couleur.
    Lors elle se prit  dire:
    Tu as ce que tu dsire,
    Guillemette est toute  toi.
    Et puis, s'approchant de moi,
    Sans contrainte elle me baise,
    Et coup sur coup me rebaise.
    Enfin, se laissant aller,
    Elle me vint accoler,
    Et entre mes bras pme,
    Elle demeura charme.
    Alors sur mon lit dor,
    Mignardement prpar,
    Dessus la foltre couche
    Nous dressons notre escarmouche.
    Je me dchargeai soudain
    De l'ardeur dont j'tois plein
    Et de cette ardente flamme
    Que je sentois dans mon me.
    Tout de mon long je me couche
    Entre ses bras bouche  bouche.
    Alors tout doucement j'entre
    L-bas, dans ce petit centre
    O Cypris fait son sjour,
    Dedans les vergers d'amour,
    Vergers qui toujours verdissent,
    Vergers qui toujours fleurissent.
    Mais pour cela je ne cesse
    De la rebaiser sans cesse,
    Et nos corps ensemble traints
    Sont sans contrainte contraints
    D'une mignardise trange
    Faire un amoureux change,
    Et doucement haletans,
    Nos mes vont se mlans;
    Nos languettes fretillardes
    Se font des guerres mignardes,
    Et sur le rempart des dents
    S'entre-choquent au dedans.

    Oh! combien de friandises!
    Oh! combien de paillardises
    Aperurent, cette nuit,
    Et le flambeau et le lit,
    Seuls tmoins de nos dlices.
    Seuls tmoins de nos malices,
    Lors qu'troitement presss,
    Nous nous tenions embrasss,
    Et qu'une chaleur fondue,
    Par nos veines pandue,
    Va d'une douce liqueur
    Attidissant sa langueur!
    Alors je me pris  dire:

    O Dieux! gardez votre empire,
    Et jouissez srement
    De ce haut gouvernement:
    Moyennant que je te tienne,
    Moyennant que tu sois mienne,
    Guillemette, n'aie peur
    Que j'envie leur grandeur;
    N'aie peur que je dsire,
    Ni leur ciel, ni leur empire.
    Ainsi je vais m'gayant,
    Ainsi je vais m'garant,
    Souvent hazardant ma vie
    Entre ses deux bras ravie.
    Puis en ses yeux affects
    Je noie les miens enchants.
    Tantt de sa chevelure
    Je fais une entortillure;
    Puis je baise ses mamelles
    Aussi charmantes et belles
    Que celles de la Cypris;
    Puis, de grand amour pris,
    Visant  place plus haute,
    Dessus son beau col je saute;
    Puis aprs, d'un coup de dent
    Je vais sa gorge mordant,
    Et d'une main fretillarde
    Par l'obscurit j'hasarde
    De tter les piliers nus
    Dont ses flancs, sont soutenus;
    Flancs o, sous garde fidelle,
    Amour fait sa sentinelle,
    Portier de ce lieu sacr
    A sa mre consacr.
    Enfin de mille manires,
    Dans ces amoureux mystres,
    Foltres, nous nous baisons,
    Et jouant contrefaisons
    Les amours des colombelles,
    Et celles des tourterelles;
    Et  l'envi furieux,
    Et  l'envi amoureux,
    Par nos bouches haletantes
    Nos deux mes languissantes
    D'un doux entrelacement
    Se rassemblant doucement,
    Et de leurs corps homicides
    Tour  tour les laissent vuides.
    Ainsi nous nous combattions,
    Comme vaillans champions,
    Non pas sans sueur et peine,
    Ne mme sans perdre haleine,
    Quand enfin, les nerfs lasss,
    Et les membres harasss,
    Lorsque, l'humeur dcoulante,
    Et ma vigueur dfaillante,
    Sans coeur, sans force et vertu,
    Enfin je fus abattu.
    A l'instant mon chef j'incline
    Sur sa douillette poitrine,
    O un sommeil gracieux
    Me ferma bien-tt les yeux.
    Lors, voyant que je repose
    D'une un peu trop longue pause,
    Elle me sait reveiller
    Sans me laisser sommeiller.
    Comment! me dit-elle alors,
    Comment donc, lche, tu dors!
    Comment donc, tu te reposes!
    Lors, les paupires closes,
    A ces mots me relevant
    Plus dispos qu'auparavant,
    Je me saisis de mes armes,
    Et d'abord donnai l'alarme,
    Et d'une grande furie
    Je perai sa batterie.
    Blesse d'un coup si doux,
    Elle redouble ses coups.
    Chacun de sa part s'efforce
    De faire valoir sa force,
    Et chacun, de son pouvoir,
    S'acquitta de son devoir:
    Par de petites secousses,
    Par rciproques repousses,
    Chacun mle de sa part
    Quelque petit tour paillard,
    Et de cent faons joue
    Vnus est contr'imite.

    Cent mille fois je t'honore,
    Nuit que je rvre encore,
    Nuit heureuse, dont les Dieux
    Doivent tre bien envieux,
    Nuit que Cypris immortelle
    Ne peut promettre plus belle!

    O claires obscurits!
    O tnbreuses clarts!
    Qu'entre tant de friandises,
    Qu'entre tant de faveurs prises,
    Tant de faveurs, tant d'bats,
    Tant de glorieux combats,
    Tant de soupirs, tant de crainte,
    Tant de baisers sans contrainte,
    Tant d'troites liaisons,
    Tant de douces pmoisons,
    Tant de baisers, tant d'injures,
    Tant de friandes morsures,
    Tant de plaisans dplaisirs,
    Tant d'agrables plaisirs,
    Tant de belles gayets,
    Tant de douces cruauts,
    Tant de foltres malices,
    Tant de paillardes dlices,
    Tant de copieux combats,
    Qu'entre tant de vifs trpas,
    Et tant de douceur sucre,
    O nuit, nous t'avons passe!_

Elle les trouva fort agrables, et eut de la joie de les lire; elle l'en
paya de la mme monnoie qu'elle payoit tous les bienfaits qu'elle avoit
reus de lui; et ainsi, selon toutes les apparences, ils passoient leur
temps assez agrablement. Cela dura un petit espace de temps assez
considrable, sans que ce cher couple songet  autre chose. Le marquis
fit un voyage en cour, aprs quoi il s'en revint plus amoureux
qu'auparavant. Sur ces entrefaites, le juge d'un des principaux villages
du marquis devint veuf. D'abord il songea  remplir cette place avec sa
Guillemette. C'toit un honnte homme, fort riche, et encore jeune; mais
la difficult toit de savoir si le juge voudroit bien prendre les
restes de son seigneur. Il esproit pourtant de le gagner. Il en
communiqua pour cet effet avec Guillemette, et lui reprsenta que
c'toit un parti fort avantageux pour elle, que cela rpareroit son
honneur, et ne nuiroit en rien  leur commerce. Car enfin, ma chre,
lui disoit-il, ce n'est que pour votre bien. Et ne croyez pas que je
vous abandonne: non, j'abandonnerois plutt tout mon bien, et trop
heureux encore de vous possder pour l'unique qui me resteroit; ce n'est
donc que pour votre fortune, et pour tenir nos intrigues plus  couvert.
Si vous le jugez ainsi pour votre bien, nous ferons nos efforts pour
l'attirer. Elle convint de la force de ses raisons, et le remercia de
ses bons soins, lui promettant de bien jouer son personnage pour attirer
ce pigeon  son pigeonnier; mais  bon chat bon rat.

Le marquis invitoit monsieur le juge souvent chez lui, il plaignoit
avec lui la perte de sa femme, il le faisoit manger  sa table, et lui
donnoit tout autant de marques d'amiti qu'on peut, sans que notre
pauvre juge en st la vritable cause. Guillemette l'entretenoit aussi
souvent en particulier, quand Monsieur toit empress  d'autres
compagnies. Jamais vestale ne marqua plus de prudence et de pit
qu'elle en faisoit clater dans ses discours et dans son maintien; et
qui ne l'auroit connue, l'auroit prise pour une seconde Lucrce.
Cependant le marquis sondoit peu  peu l'intention du juge sur un
second mariage, et lui touchoit toujours quelque petite chose en
passant,  quoi l'autre ne rpondoit que fort ambigement; mais un
jour notre marquis voulut s'en claircir plus  fond, et pour cet
effet, aprs tre sorti de table un jour qu'il y avoit dn, il le
mena promener dans un des parterres de son jardin, et lui dit: Vous
savez, monsieur le juge, l'estime que j'ai toujours faite de votre
personne; je vous ai distingu de tous les justiciers de mes
terres, pour vous placer comme vous tes; de plus, je trouve en vous
une certaine humeur civile, honnte et complaisante, qui me fait avoir
un grand penchant pour vous; c'est pourquoi je voudrois bien vous voir
plac avantageusement dans votre second mariage, et pour cela j'ai
envie de vous marier de ma main.

D'abord le juge le remercia des loges qu'il lui donnoit, de la bont
qu'il avoit pour lui, et de l'honneur qu'il recevoit journellement.
Mais, monsieur le marquis, dit-il, vous me parlez d'une chose 
laquelle je n'ai encore eu aucune pense depuis la mort de ma femme.
Je ne doute pas que, venant de votre main, ce ne soit une personne qui
ait infiniment de l'honneur et du mrite; mais, Monsieur, pourroit-on
savoir qui est cette personne?--C'est, lui rpondit le marquis, cette
demoiselle que vous avez souvent vue dans le chteau, qui m'a t
donne pour gouvernante, et pour la vertu de laquelle j'ai assurment
beaucoup d'estime. Elle a beaucoup d'esprit, et outre cela quatre
mille livres que je lui veux bien donner, outre la premire place
vacante au prsidial de Poitiers, que je m'offre de vous faire avoir.

Le juge n'toit pas ignorant, et ds lors qu'il entendit nommer
Guillemette, il s'aperut de l'appt, et prit rsolution qu'il n'en
feroit rien. Mais comme il toit de son intrt de mnager monsieur le
marquis, il ne voulut pas le rebuter d'abord par un refus, ne doutant
pas que l'autre, qui pioit tous ses gestes, ne se ft dout qu'il
avoit connoissance de leur dessein: c'est pourquoi il prit un
milieu  cela, et dit  monsieur le marquis, aprs l'avoir humblement
remerci de la bont qu'il avoit pour lui, qu'une affaire de
l'importance d'un mariage mritoit que l'on y songet; que dans la
quinzaine il feroit sa rponse par crit, ou du moins qu'il
dpeindroit son sentiment au cas qu'il ne pt accepter ce parti. Le
marquis le pressa de s'expliquer plus clairement sur cette affaire,
mais inutilement: il ne fit que ritrer la promesse prcdente, de
quoi le marquis fut oblig de se contenter, et en fut incontinent
porter la nouvelle  Guillemette, qui d'abord n'en prvit rien de bon;
nanmoins ils attendirent la rponse, qui ne manqua pas d'tre
apporte au bout du temps prcis. Ils eurent de la curiosit pour
savoir ce que le papier leur apprendroit, et, l'ayant ouvert, ils
trouvrent: Monsieur, aprs avoir bien fait de la rflexion sur les
malheurs et les incommodits qu'apporte le mariage, je me suis propos
de ne me point embarquer pour la seconde fois sur cette mer orageuse,
mais de jouir des dlices du port. Les plus fortes raisons qui m'ont
port  suivre cette rsolution est une lettre d'un pote de mes amis.
Je vous l'envoie, afin que vous ayez aussi la satisfaction de voir les
avis qu'il me donne, et comme il dclame contre le mariage. Cependant,
Monsieur, je ne cesserai jamais de vous rester oblig des bonts qu'il
vous a plu d'avoir pour moi, et j'ai un sincre dplaisir de ne
pouvoir forcer mon inclination, pour offrir mes voeux  cette
charmante personne. Il faut croire que je ne suis pas destin 
un si grand bonheur; mais je me rserve celui de me dire toujours,
Monsieur,

Votre, etc.


AVIS TOUCHANT LE MARIAGE.

    _La femme est une mer, et le mari nocher
    Qui va mille prils sur les ondes chercher,
    Et celui qui deux fois se plonge au mariage,
    Endure par deux fois le pril du naufrage;
    Cent temptes il doit  toute heure endurer,
    Dont n'y a que la mort qui l'en peut dlivrer.
    Sitt qu'en mariage une femme on a prise,
    On est si bien li, qu'on perd toute franchise:
    L'homme ne peut plus rien faire  sa volont.
    Le riche avec orgueil gne sa libert,
    Et le pauvre par l se rend plus misrable,
    Car pour un il lui faut en mettre deux  table.
    Qui d'une laide femme augmente sa maison
    N'a plaisir avec elle en aucune saison
    Et seule  son mari la belle ne peut tre:
    Les voisins comme lui tchent de la connotre.
    Elle passe le jour  se peindre et farder;
    Son occupation n'est qu' se regarder
    Au cristal d'un miroir, conseiller de sa grce.
    Elle enrage qu'une autre en beaut la surpasse.
    Semblable en leur beau teint  ces armes  feu
    Qui, n'tant point fourbis, se rouillent peu  peu,
    Si le pauvre mari leur manque de caresse,
    On l'accuse d'abord d'avoir d'autre matresse:
    La femme trouble un lit de cent mille dbats,
    Si son dsir ardent ne tente les combats,
    Et si l'homme souvent en son champ ne s'exerce,
    Labourant et semant d'une peine diverse.
    La mer, le feu, la femme avec ncessit,
    Sont les trois plus grands maux de ce monde habit.
    Le feu bientt s'teint; mais le feu de la femme
    La brle incessamment, et n'teint point sa flamme.
        Ainsi, crois-moi dessus ce point,
        Mon cher ami, n'y songe point._

Le marquis eut du chagrin que la chose n'avoit pas russi; cependant
ils s'en consolrent par la continuation de leurs amours.

    _Mais comme par rsistance
    On augmente le dsir,
    Ainsi dans la jouissance
    On perd bientt le plaisir._[82]

En effet, notre marquis perdit bientt le souvenir de ses
promesses[83], car il commenoit  la ngliger, et ne la voir qu'avec
une espce de chagrin. Elle fut encore assez heureuse de l'avoir possd
pendant prs de dix ans; aprs quoi, voyant qu'il ne l'estimoit pas
comme il avoit fait, qu'au contraire il la ngligeoit tout  fait, elle
prit une rsolution de se retirer. Elle lui demanda la permission.
D'abord il l'en voulut retenir par manire de bienveillance; mais il y
consentit enfin sans grands efforts. Elle eut, tant de ses pargnes que
de ce qu'il lui donna, une petite somme avec quoi elle s'achemina 
Paris. D'abord elle fit assez bonne chre, ne pouvant se dsaccoutumer
aux bons morceaux qu'elle mangeoit avec le marquis; mais comme  Paris
tout est cher, elle fut oblige de retrancher sa dpense et de songer 
se mettre en condition. Elle pria pour cet effet une vieille
entremetteuse de lui en procurer une; mais cette femme, la voyant jeune
et d'assez bonne mine, lui proposa un parti pour se retirer. Elle ne
s'en loigna pas beaucoup, et s'inquita de la personne et de sa
vacation;  quoi l'autre lui rpondit que c'toit monsieur Scarron, et
qu'il toit pote[84]. Ce nom de pote lui ravit d'abord l'me, et
elle demanda incontinent  le voir; mais la vieille, jugeant qu'il toit
 propos de la prparer  voir cette figure et de lui en faire d'avance
un petit portrait, afin que l'aspect ne lui en part pas si horrible,
lui dit: Ecoutez, Mademoiselle, je suis bien aise de vous dpeindre la
personne avant que vous la voyiez. Premirement, c'est un jeune homme
qui est d'une taille moyenne, mais incommod; ses jambes, sa tte et son
corps font, de la manire dont ils sont situs, la forme d'un Z[85].
Il a les yeux fort gros et enfoncs, le nez aquilin, les dents couleur
d'bne et fort mal ranges, les membres extrmement menus, j'entends
les visibles (car pour le reste je n'en parle point). Il a infiniment
de l'esprit au dessus du reste des hommes; de plus, il a de quoi vivre,
il a une pension de la Cour, et est fils d'un homme de robe. A prsent,
si vous voulez, nous l'irons voir. Elle s'y accorda, et elles y furent.
Scarron, qui avoit t averti de leur venue, s'toit fait ajuster comme
une poupe, et les attendoit dans sa chaise. A leur abord il les reut
avec toute la civilit possible;  quoi Guillemette tcha de
correspondre, mais non pas sans rire de voir cette plaisante figure.
Leur conversation ayant dur prs d'une bonne heure, elles prirent enfin
cong de lui, et la vieille l'engagea encore  y retourner avec elle.
Elles eurent,  la seconde visite qu'elles lui rendirent, un petit rgal
de collation, et, la vieille s'tant employe pour aller chercher
quelque chose qui leur manquoit, Scarron fit briller les charmes de son
esprit et tala sa passion aux yeux de Guillemette. Il lui dit qu'il
pouvoit bien conjecturer qu'une personne aussi bien faite comme elle
l'toit ne seroit pas bien aise de s'embarrasser d'un demi-monstre comme
lui: Mais pourtant, disoit-il, Mademoiselle, si j'osois me priser
moi-mme, je dirois que je n'ai que l'tui de mon me mal compos, et
possible y loge-t-il un esprit qui  peine se trouve dans ces personnes
dont la taille est si avantageusement pourvue par la nature. D'ailleurs,
une personne comme moi sera toujours oblige de rester dans un certain
respect, au cas qu'on et le bonheur de vous agrer. Je vous dclare
peut-tre trop nettement mon sentiment; mais, Mademoiselle, la longueur
n'est pas bonne dans de telles occasions. Comme elle alloit rpondre,
il entra une des soeurs de Scarron[86], qui lui fit retenir ce qu'elle
avoit  dire, tellement qu'elle ne s'en expliqua point pour cette fois;
mais  l'autre visite qu'elle lui rendit, la vieille la sut si
adroitement persuader qu'elle lui promit d'tre sa femme. Il en eut
toute la joie imaginable, et depuis cet heureux aveu il ne manquoit
journellement de lui crire des billets doux, qu'il dictoit
agrablement[87]; ce qui ne servit pas peu  la tenir toujours dans
le mme sentiment, o elle ne demeura pas longtemps, car il arriva entre
eux une petite rupture. Sa vieille se remit aux champs pour raccommoder
leur affaire; mais Guillemette demeura ferme dans sa rsolution, et jura
de ne le voir ni l'entendre jamais. Lorsque le pauvre Scarron sut cela,
il en fut au dsespoir, et encore plus de ce qu'elle avoit rebut toutes
ses lettres. Il toit presque  bout de son rle, aussi bien que sa
confidente; mais comme il avoit infiniment de l'esprit, il se souvint
qu'elle avoit marqu d'aimer fort les vers, et qu'elle avoit pris un
indicible plaisir  lui en entendre rciter: il voulut donc la tenter
par l, il lui crivit plusieurs billets de cette manire. D'abord elle
les rebuta comme les autres; aprs elle les lut, mais n'y vouloit point
faire de rponse. Nanmoins notre amant ne se lassa jamais de lui
envoyer ses billets doux: sa constance, ses soins respectueux,  quoi
joint les assiduits de la confidente, le firent rentrer dans ses bonnes
grces; et comme il avoit prouv l'inconstance du sexe, il ne crut pas
 propos de prolonger plus longtemps cette affaire: il la pressa donc,
et firent si bien que dans peu ils achevrent leur mariage[88], de
crainte de quelque autre dsastre, car le sieur Scarron avoit tout
sujet de se mfier de lui-mme, connoissant son tat et sa
foiblesse[89]. Mais au lieu de trouver son bonheur et son repos dans
le mariage, il y trouva tout le contraire; et n'ayant pas rencontr dans
sa nouvelle pouse la satisfaction et la pudeur qu'il s'attendoit, et
qu'un mari souhaite en telle occasion, il eut recours aux plaintes et
aux reproches. Mais la nouvelle marie, qui n'toit pas sotte, se
prvalant de la mauvaise constitution de son poux[90], le traita
d'abord du haut en bas, et, bien loin de dnier la chose, elle ne se mit
pas beaucoup en peine de l'vnement, car elle lui dit d'un ton
imprieux que ce n'toit pas  une posture[91] comme la sienne de
possder tout entire une femme comme elle, et qu'il devoit encore tre
trop heureux de ce qu'elle le souffroit. Ce discours, qu'il n'attendoit
pas, le rduisit au dernier des chagrins; et comme cela lui pesoit
extrmement sur le coeur, il s'en voulut dcharger entre les mains d'une
de ses soeurs, ne croyant pas qu'il pt tre mieux confi et qu'elle
voult elle-mme publier l'infamie de sa famille. Mais il se trompoit
beaucoup de faire fonds du secret sur un sexe autant fragile et
inconstant que celui-l. Il le lui dcouvrit donc enfin, aprs lui avoir
fortement exagr la consquence de la chose, et combien il leur
importoit que la chose demeurt secrte. Elle ne manqua pas de lui
promettre tout ce qu'il voulut, dans la dmangeaison o elle toit de
savoir l'affaire, qu'elle n'eut pas plutt sue, qu'elle en avoit une
plus grande de s'en dcharger. Ainsi, tous les jours, dans une
irrsolution fminine, elle se disoit la mme chose. Un jour entre
autres elle se disoit:

    _Je ne l'ai dit qu' moi, et si je me dfie
    Que moi-mme envers moi je ne sois ennemie,
    En disant un secret que j'ai pris sur ma foi,
    Je ne le dirai point. Mais pourrai-je le taire?
    Non, non, je le dirai. Mais se pourroit-il faire
    Que je pusse trahir ainsi mon frre et moi?
    Oui d, je le dirai; je m'imagine, et pense
    Que, ne le disant point, je perdrai patience.
      Si je le dis, j'en aurai grand regret;
    Si je ne le dis point, j'en serai bien en peine.
    Mais quoi! si je le dis, la chose est bien certaine
    Que je ne pourrai plus rapporter mon secret.
    Je ne le dis donc point, crainte de me ddire.
    Mais si je le disois,  quoi pourroit-il nuire?
    Je ne le dirai point, j'ai peur de m'en fcher.
    Je le dirai pourtant: qu'est-ce que j'en dois craindre?
    Oui, oui, je le dirai. A quoi bon de tant feindre?
    S'il lui importoit tant, il le devoit cacher._

Aprs tant d'irrsolutions et d'agitations si diffrentes, elle arrta
d'en faire confidence  une amie, celle-l  une autre, et en peu tout
le quartier en fut imbu et toute la conversation des compagnies ne
rouloit que l-dessus. Cependant, comme chaque chose a son temps, une
autre affaire fit vanouir celle-ci; mais cela ne modra nanmoins pas
le chagrin du pauvre Scarron: il s'y laissa emporter, et d'autant plus
que le tout venoit de lui et rejaillissoit sur lui. Il fut donc
tellement accabl des remords de sa propre faute qu'il en mena une vie
languissante et qui finalement l'ta du monde[92]. Sa femme n'en parut
afflige qu'autant que la biensance le requroit. Ce qu'elle hrita de
ses biens la fit subsister pendant quelque temps; mais comme cela ne
pouvoit pas toujours durer, elle se rsolut  poursuivre son premier
dessein, et de chercher condition chez quelque dame de qualit, et qui
ne ft pas, surtout, scrupuleuse sur la galanterie[93]. L'occasion ne
s'en toit jamais prsente plus belle, car elle avoit une de ses
compagnes du Poitou qui avoit eu le bonheur de parvenir jusqu' avoir
une place assez avantageuse chez madame de Montespan[94], et elle y
russit enfin, car elle lui en procura une de gouvernante dans une
maison de qualit; mais c'toit en Portugal, et il falloit s'y
transporter,  quoi elle consentit volontiers; et pendant que tout se
prparoit pour le voyage des personnes qui la devoient emmener, elle fut
par diverses fois chez madame de Montespan pour remercier sa cousine et
tcher d'avoir une audience auprs de cette favorite, ce qu'elle obtint
par sa faveur[95], et sut si bien prendre madame de Montespan qu'elle
voulut la voir une seconde fois. Elle lui plut tellement que, croyant
qu'elle pourroit lui tre utile  quelque chose, elle la retint[96],
et ayant fait rompre le voyage en Portugal, la garda auprs d'elle, o
elle s'insinua si bien qu'en peu elle fut sa confidente[97]. Rien ne
se faisoit pour lors auprs du Roi que par la faveur de la Montespan, et
rien auprs d'elle que par la Scarron. Elle sut si bien mnager sa
fortune que jamais elle n'en a souffert de revers; au contraire, sa
grande faveur lui attiroit journellement quantit de prsents, et
singulirement un d'assez grande importance pour en rapporter ici la
cause, et pour marquer son pouvoir dans ces commencements, lequel n'a
fait qu'augmenter depuis.

Le premier mdecin du Roi tant mort, Sa Majest rsolut de n'en
prendre plus par faveur, mais d'en choisir un de sa main, et pour
remplir cette place il avoit jet les yeux sur M. Vallot[98], et il
est  croire que, si la mort ne l'et ravi, il l'auroit possde. Sa
mort fit rveiller grand nombre de prtendants, qui n'avoient os
parotre de son vivant, et un chacun employa les brigues et les
prires de ses amis pour y parvenir; mais toutes les prires ne
servirent pas de grand'chose, et la prire sans don toit sans
efficace, ce qui fit bien voir  plusieurs qui toient mal en bourse
qu'ils n'avoient rien  y prtendre. Celui qui trouva le plus d'accs
fut M. d'Aquin[99], car il ne dbuta pas par de foibles et simples
oraisons, mais par une promesse  madame Scarron de lui compter vingt
mille cus incontinent qu'elle lui en auroit fait avoir le brevet.
L'offre toit trop belle pour tre refuse; ainsi, elle s'y employa de
tout son pouvoir auprs de la Montespan, avec toutes les voies dont
elle se put imaginer, et ne lui dguisa mme pas le gain qu'elle
feroit si son affaire russissoit. La Montespan, qui l'aimoit
beaucoup, ne fut pas fche de trouver l'occasion de lui faire gagner
cette somme, et elle employa pour cet effet toute sa faveur auprs du
Roi, en quoi elle russit, et donna ce beau gain  notre hrone. Pour
lui en faire parotre plus ses reconnoissances, elle redoubla
tellement ses soins auprs d'elle qu'il lui toit presque impossible
d'en souffrir une autre, car c'toit elle qui gardoit tous ses
secrets, et entre les mains de laquelle la Montespan ne faisoit point
de difficult de laisser les lettres que le Roi lui crivoit, et mme
souvent de se servir de sa main pour y rpondre. Elle en dicta une, un
jour, si charmante et si spirituelle, que le Roi, qui est fort
clair, connut bien ne sortir point du gnie de sa matresse; il
rsolut de s'claircir de quelle main elle partoit, et commena mme
d'avoir quelques soupons jaloux, dans la crainte de quelque chose de
funeste  son amour; et s'tant rendu chez madame de Montespan,
il lui dclara qu'il vouloit savoir quelles personnes avoient dict
cette lettre: Car pour vous, Madame, dit-il, il y a assez longtemps
que je vous connois pour savoir quel est votre style; point ici de
dguisement, dites-moi qui c'est.--Quand je vous l'aurai dit, Sire,
lui dit-elle, vous aurez peine  le croire; mais pour ne vous point
laisser l'esprit en suspens, c'est la Scarron qui me l'a dicte, et
moi je l'ai transcrite; et afin que Votre Majest n'en fasse aucun
doute, j'en vais rapporter l'original de sa main.

En effet, elle l'apporta et le lui prsenta. Le Roi fut satisfait de
cela et demanda  voir mademoiselle Scarron[100], qui pour lors ne se
trouva point. Mais un jour qu'elle toit auprs de la Montespan, le Roi
arriva. D'abord elle voulut se retirer, par respect; mais il n'y voulut
pas consentir, et lui dit mille louanges sur son beau gnie  crire des
lettres. Elle rpondit avec tant d'esprit  ce qu'il lui dit, qu'il l'en
admira de plus en plus, et qu'il commena de la distinguer des autres
domestiques; et en sortant il la recommanda  madame de Montespan, 
laquelle il crivoit beaucoup plus souvent qu' l'ordinaire, pour avoir
le plaisir de voir les rponses que la Scarron dictoit; et il les
trouvoit si agrables qu'il en redoubloit ses visites,  toutes
lesquelles il ne manquoit point d'entrer en conversation avec elle.
Cela ne plaisoit pas beaucoup  sa matresse[101], qui commena de
s'apercevoir qu' l'exemple de Madame, elle avoit fait connotre au Roi
une crature pour la supplanter. La Scarron, qui aussi s'apercevoit de
l'altration que sa faveur causoit  la Montespan, fit tout son possible
pour affermir son esprit et se rendoit toujours de plus en plus assidue
auprs d'elle, ce qui la remit un peu[102].

Le Roi prenoit un tel plaisir dans sa conversation qu'il sembloit
qu'il y avoit un peu d'amour; en effet, il s'aperut qu'il toit
touch de cette passion en sa faveur. Il ne se mit pas beaucoup en
peine d'y rsister, car il crut qu'elle s'vanouiroit aussitt comme
elle toit venue; mais il se trompa, car sa passion redoubla tellement
qu'il rsolut de lui parler de son amour. En effet, un jouir que la
Montespan avoit la fivre et qu'elle avoit besoin de repos, le Roi
passa dans la chambre de la Scarron. D'abord toutes les filles
sortirent, par respect, et le Roi se trouvant seul avec elle, il lui
dit: Il y a dj quelques jours, Mademoiselle, que je me sens pour
vous un je ne sais quoi plus fort que de la bienveillance. J'ai
cherch diverses fois les moyens de vous le dclarer et en mme temps
de vous prier d'y apporter du remde; mais le temps ne s'tant jamais
trouv si favorable qu' prsent, je vous conjure de m'accorder ma
demande, et de recevoir l'offre que je vous fais d'tre matresse
absolue de mon coeur et de mon royaume[103]. Ce discours donna 
notre hrone une trange motion, et, toute pntre de joie: Hlas!
Sire, lui rpondit-elle, que Votre Majest est ingnieuse  se railler
agrablement des gens! Quoi! n'est-ce pas assez de sujet que celui que
vous aviez sur ma manire d'crire, sans en trouver un nouveau? Je me
dois nanmoins estimer heureuse de pouvoir contribuer au plaisir du
plus grand monarque du monde.

--Non, non, Mademoiselle, lui rpliqua-t-il prcipitamment, ce ne sont
point des sujets de raillerie, et c'est la vrit toute pure que je
vous dis; je suis sincre, croyez-moi sur ma parole, et rpondez  mon
amour.--Seroit-il bien possible, Sire, poursuivit-elle, qu'un grand
Roi voult jeter les yeux si bas? Je ne suis pas digne d'un tel
honneur, Sire, et un nombre innombrable de beauts les plus rares du
monde, dont votre Cour est remplie, sont plus propres  engager
le coeur d'un si grand prince: on traiteroit Votre Majest d'aveugle
dans ce choix, et  moi on me donneroit un nom qui ne m'appartient
pas. Enfin, Sire, outre mon ge avanc et mon peu d'attraits, Votre
Majest ne peut ignorer que je suis veuve; ainsi, elle ne sauroit
faire un choix marqu de tant d'imperfections sans s'attirer le mpris
de tout le beau sexe.--Ah! Mademoiselle, reprit le Roi, il ne faut pas
tant chercher de dtours pour faire un refus: je vois bien que c'en
est un. Vous voulez donc que je mne une vie languissante? Eh bien! il
faudra vous contenter et vous faire voir que, bien que je sois
au-dessus du reste des hommes, j'ai pourtant un coeur susceptible
pour les belles choses: j'appelle belles choses cet esprit brillant
que l'on voit en vous, cette grandeur d'me que vous faites parotre
jusque dans les moindres choses, en un mot vos perfections, qui m'ont
charm.

Il n'en dit pas davantage pour lors, et en sortant il lui fit une
profonde rvrence, et lui dit: Songez, songez  ce que je vous ai
dit, Mademoiselle. Elle n'eut pas le temps d'y rpondre, parce que le
Roi entra chez la Montespan, o son chagrin ne lui permit pas de
demeurer longtemps.

Lorsqu'il fut parti, mademoiselle Scarron repassa toute sa
conversation dans son esprit: elle se reprsentoit la passion avec
laquelle le Roi s'toit exprim, et ne douta plus qu'elle ne ft
aime. Elle prit nanmoins la rsolution de dissimuler encore un peu,
afin que son peu de rsistance pt augmenter le dsir du Roi; en quoi
elle russit fort admirablement bien, car, ayant encore souffert
deux de ses visites sans vouloir se dclarer, elle le mit dans une
forte passion, et, rsolu de la vaincre, il lui crivit la lettre
suivante:

LETTRE DU ROI A MADEMOISELLE SCARRON.

    _Je dois avouer, Mademoiselle, que votre rsistance a lieu de
    m'tonner, moi qui suis accoutum qu'on me fasse des avances, et
     n'tre jamais refus. J'ai toujours cru qu'tant roi, il n'y
    avoit qu' donner une marque de dsir, pour obtenir; mais je
    vois dans vos rigueurs tout le contraire, et ce n'est que pour
    vous prier de les adoucir que je vous cris. Au nom de Dieu,
    aimez-moi, ma chre, ou du moins faites comme si vous m'aimiez.
    Je vous irai voir sur le soir; mais si vous ne m'tes pas plus
    favorable que dans mes prcdentes visites, vous rduirez au
    dernier dsespoir le plus passionn des amants._

Elle eut une joie incroyable de cette lettre, et rsolut de se rendre
ds ce mme soir  ses volonts, afin de ne le point aigrir par une
rsistance affecte. Madame de Montespan, qui s'aperut de cette
intrigue, en fut, comme l'on peut croire, au dsespoir; mais comme elle
a beaucoup de politique, elle dissimula son ressentiment et n'en fit
rien parotre. Cependant, le Roi arrivant dans sa chambre, elle tcha de
le retenir auprs d'elle par ses caresses; mais il avoit autre chose en
tte, il vouloit savoir l'effet qu'avoit fait sa lettre. Il la quitta
donc assez prcipitamment et courut  l'appartement de sa nouvelle
matresse. D'abord qu'elle l'aperut, elle se mit en devoir de pleurer.
Le Roi en voulut savoir la cause. Hlas! Sire, je pleure, dit-elle, ma
foiblesse, qui laisse vaincre mon devoir et mon honneur; car enfin il
m'est  prsent impossible de plus rsister  votre volont: vous tes
mon Roi, je vous dois tout...--Mais non, Mademoiselle, lui dit-il, je ne
veux pas que vous fassiez rien par un devoir forc. Je me dpouille
auprs de vous de ma qualit de souverain; dpouillez-vous de celle de
cruelle, et agissez par un amour rciproque en aimant celui qui vous
aime.

Il lui dit ensuite quantit de choses fort tendres, auxquelles elle se
laissa gagner, et ainsi le Roi vint dans ce moment  bout de son
dessein[104]; aprs diverses caresses ritres, ils se sparrent. A
quelques jours de l, le Roi lui fit meubler un magnifique appartement,
qu'il la pria d'accepter; et ne voulant pas qu'elle ft en rien moindre
que ses autres prcdentes matresses, il lui chercha un titre, et enfin
il lui donna celui de marquise de Maintenon[105]; mais comme ce
n'toit qu'un titre honoraire[106], le Roi lui acheta cette terre du
marquis de Maintenon[107], lequel la vendit volontiers, et eut, tant
de Sa Majest que d'elle, de grandes gratifications; car il a eu pendant
quatre ou cinq ans une frgate dans l'Amrique, dfraye par le Roi 
son profit, et encore la permission de pirater sur les Espagnols; et
s'il avoit eu du coeur et et su mnager sa fortune, lorsque les
flibustiers le prirent pour aller avec eux, sans contredit il seroit
l'homme de la France le plus puissant en argent; mais, bien loin
d'entreprendre rien, il a toujours eu assez de lchet pour se drober
de la flotte lorsqu'il a fallu en venir aux coups. Cependant, lors du
partage, il n'en faisoit pas de mme, car il aimoit bien d'avoir son
lot; mais on le chargeoit de confusion, et  prsent il est tellement
ha de ces gens-l qu'un parti d'entre eux l'ayant saisi dans l'anne
1685, qu'il venoit d'Europe  la Martinique, le voulut tuer, lui et sa
femme, aprs les avoir pills; nanmoins la compassion l'emporta et ils
lui laissrent la vie, et, lui ayant t son navire, ne lui laissrent
qu'une petite chaloupe pour se rendre  terre. Mais si jamais il est
rencontr une seconde fois, il ne le sera jamais  la troisime. Le Roi,
ayant donc fait cet achat, n'pargna rien pour le rendre un lieu
agrable[108].

Madame Scarron, que nous nommerons  prsent madame de Maintenon,
n'oublioit rien pour en marquer au Roi ses reconnoissances: elle toit
assidment deux heures le jour seule avec lui, et le Roi souvent lui
communiquoit des affaires d'importance et suivoit aussi quelquefois
ses avis, qu'il avoit trouvs bons en diverses occasions.

Cependant elle ne s'enorgueillissoit point auprs de madame de
Montespan, et agissoit toujours avec elle avec respect et modration, ce
qui les a tenues assez longtemps de bonne intelligence ensemble[109].

Les rvrends pres jsuites[110] n'eurent pas plutt aperu
cette lvation de la Maintenon qu'ils rsolurent de la gagner aussi
de leur ct. Ils lui rendirent toutes sortes de devoirs et de
soumissions, de quoi ils sont assez larges quand il s'agit de leur
profit. Ils ordonnrent aux rvrends pres La Chaise[111] et
Bourdaloue[112] d'en louer Sa Majest, et de lui insinuer qu'il ne
pouvoit faire un choix plus digne d'entretenir l'esprit d'un grand
prince que celui qu'il avoit fait en elle. Ils s'insinurent donc
tellement dans son esprit, qu'elle avoit de la joie de les voir chez
elle. Et pour tmoigner la confiance qu'elle avoit en leur ordre, elle
en choisit un pour le directeur[113] de sa conscience, se fit du
tiers ordre de la Socit[114], et voulut mme porter le nom de Fille
de la Socit[115].

Mais comme le changement que le Roi faisoit souvent de matresse
donnoit de la peine  la Socit, parce qu'il falloit  chaque fois
faire de nouvelles intrigues pour s'acqurir les bonnes grces de la
dame aime[116]; [et cette dernire, qui craignoit aussi, de son
ct, de tomber du pinacle o elle se voyoit leve, crut que pour
pouvoir s'y maintenir elle devoit s'acqurir les bonnes grces des
rvrends pres Jsuites, et en particulier l'amiti du confesseur du
Roi, ce qui ne fut pas fort difficile, parce que les rvrends pres
avoient un mme dsir. Il y eut pour ce sujet plusieurs assembles des
plus notables du corps au collge de Montaigu; mais enfin], ils ne
trouvrent pas de meilleur moyen pour fixer le Roi  madame de Maintenon
et l'attacher entirement  la Socit que de faire trouver bon  ce
grand monarque de faire avec elle un mariage de conscience, et de
l'pouser secrtement de la main gauche[117], puisque c'toit la seule
matresse qui lui toit reste et qui apparemment lui plaisoit le plus.
Cet avis ne fut pas rejet; au contraire, il fut gnralement approuv;
et comme il n'y avoit que le pre La Chaise, son confesseur, qui pt
disposer les affaires pour l'accomplissement de ce mariage, l'on trouva
bon, avant toutes choses, de le charger d'en dire quelques mots  cette
dame et de lui faire esprer cet honneur, pourvu qu'elle voult bien se
dvouer entirement  la Socit. Le pre Bourdaloue (qui avoit
l'avantage de lui plaire par ses prdications) fut aussi dput de son
ct pour faire les mmes propositions, et il est facile de se persuader
qu'elle les reut avec une grande joie et des tmoignages de
reconnoissance, et avec une entire soumission; non pas, dit-elle, pour
les honneurs, mais pour mettre ma conscience en repos. C'est, lui dirent
les rvrends Pres, le seul motif qui nous a pousss  travailler 
cette grande affaire. Cette bonne dame, pntre de joie, baisa
plusieurs fois la main du rvrend Pre La Chaise, qui portoit la
parole, et lui dit: Mon rvrend Pre, je remets entre vos mains mon
corps et mon me, aussi bien que le bonheur de ma vie. Aprs que leurs
Rvrences lui eurent donn la bndiction et quelques instructions sur
ce qu'elle devoit faire et comme elle se devoit comporter auprs du Roi,
ils lui recommandrent deux personnes et la prirent de les recevoir 
son service, ce qu'elle accepta avec empressement. Il toit ncessaire 
la Socit d'avoir chez elle des personnes affides, afin de pouvoir
tre informe de tout se qui se passeroit pendant qu'ils travailleroient
 disposer le Roi.

Madame de Maintenon, tout occupe de ses grandes esprances, ne manquoit
pas de caresser le Roi autant qu'il toit possible[118]. Elle ne lui
refusoit aucun plaisir, supploit en tout  sa foiblesse, et tchoit
mme de se rendre utile dans les incommodits dont ce prince est
atteint; enfin elle sut si bien gagner le coeur de ce monarque par ses
services et ses soumissions, qu'il avoit de la peine  se passer d'elle,
et ne pouvoit tre un jour sans la voir pour la consulter sur quelque
affaire. D'autre ct, le Pre La Chaise avoit dj donn son
consentement au choix que ce monarque avoit fait de madame de Maintenon,
et approuv le cong donn  la Montespan[119], tchant de persuader
Sa Majest de se tenir  ce dernier choix, parce que la pluralit toit
un beaucoup plus grand pch que non pas un attachement particulier 
une seule personne; que le mariage toit pourtant l'tat le plus parfait
pour une personne qui ne pouvoit demeurer dans le clibat; mais que ne
le pouvant pas, pour des raisons d'Etat, il toit ncessaire pour sa
conscience de ne s'attacher qu' une seule, ce que le Roi lui promit
pour l'avenir. Le Pre La Chaise, qui toit tout  fait content de
l'acquisition que la Socit venoit de faire de cette dvote, ne faisoit
plus de difficult de lui communiquer tout ce qui se passoit dans cette
affaire, afin qu'elle prt l-dessus ses mesures dans les conversations
qu'elle avoit journellement avec le Roi.

Mais il arriva un petit contretemps dans leur commerce galant: c'est que
le Roi, qui est d'une complexion amoureuse, a de la peine  voir une
belle sans concevoir d'abord de l'amour pour elle. Madame de
Soubize[120], qui a beaucoup de charmes et d'agrments, eut l'honneur
de plaire  Sa Majest; mais comme cette dame est d'une vertu
exemplaire, et avoit reconnu depuis quelque temps, au langage muet des
yeux de ce monarque, qu'il avoit pour elle plus que de l'estime, et que
le Roi cherchoit des moments de lui parler en particulier, elle fit son
possible pour l'viter, jusqu' ce que, finalement, aprs quelque
dclaration que le Roi lui avoit faite, elle pria son poux de la mener
 une de ses terres, pour y passer le reste de la belle saison et tcher
de rompre par son absence tous les desseins du Roi. Cependant ce petit
commerce avec madame de Soubize avoit en quelque faon altr la liaison
qu'il avoit avec madame de Maintenon. Elle s'en aperut d'abord, et ne
manqua pas d'en avertir le Pre La Chaise. Elle ne voyoit plus au Roi
cette assiduit qu'elle lui avoit remarque auparavant. Nanmoins elle
n'osoit en parler au Roi, de crainte de le chagriner, ou mme de le
perdre entirement, car ce prince ne veut pas tre contredit dans ses
volonts imprieuses.

Madame de Maintenon, qui ne manque pas d'adresse, et qui savoit
qu'autrefois elle avoit su lui plaire par le doux style de ses billets
amoureux, jugea que peut-tre elle pourroit encore russir par cet
endroit. Elle prit donc la rsolution de lui crire. Le Roi, qui
vouloit prendre conseil d'elle sur quelque affaire, l'alla trouver
dans son appartement, car il ne faisoit pas souvent de faon
d'aller secrtement chez elle comme pour la surprendre. Ce monarque la
trouva la plume  la main, et elle n'eut que le temps d'enfermer son
papier dans sa cassette. Le Roi, qui est naturellement curieux et
souponneux, voulut voir ce qu'elle crivoit. Elle s'en dfendit le
plus qu'il lui fut possible, mais elle lui avoua enfin qu'elle
crivoit une lettre. Le Roi, la voyant ainsi embarrasse: Est ce 
quelque amant? poursuivit-il. A ces paroles, elle rougit un peu, et
sa contenance obligea le Roi  la presser davantage; et enfin, ne
pouvant plus rsister, elle dit qu'il toit vrai qu'elle crivoit  un
galant, et que si Sa Majest vouloit voir la lettre, qu'elle la lui
feroit voir. Voyons-la, dit le Roi, puisque vous me voulez bien faire
confidence de vos secrets. Madame de Maintenon, sans hsiter plus
longtemps, ouvrit la cassette et donna au Roi sa lettre; mais il fut
un peu surpris, d'abord qu'il eut jet la vue sur le papier, de voir 
la tte de la lettre le mot de SIRE en gros caractre. Hlas! dit le
Roi en embrassant sa belle, pourquoi faire tant de faon pour me faire
voir une lettre qui m'appartient? Elle crut que le Roi se
contenteroit d'avoir vu ce mot: elle avana la main pour reprendre son
papier; mais il retira la sienne, et voulut avoir le plaisir de lire
le reste, dont voici le contenu:

    SIRE,

    _Un jour d'absence de Votre Majest m'est un sicle. Je suis
    persuade que, lorsque l'on aime, on ne peut vivre tranquillement
    sans voir la personne aime. Pour moi, Sire, qui fais consister
    tout mon bonheur et les plaisirs de ma vie  voir Votre Majest,
    qu'elle juge dans quelle inquitude et dans quelle peine je suis
    ds que je la perds de vue. Je puis vous assurer que votre absence
    me cotera la vie; car, aprs les honneurs que j'ai reus de Votre
    Majest, je ne sais encore quelle sera ma destine; mais je
    tremble et suis dans de continuelles motions en crivant ce
    billet  Votre Majest, et Dieu veuille que ce ne soit pas de
    pressentimens de ce que j'apprhende le plus au monde! La mort me
    seroit mille fois plus douce et plus agrable que la nouvelle
    de...._

Elle en toit l lorsque le Roi entra dans la chambre. Je ne m'tonne
pas, dit le Roi, de vous trouver dans l'embarras o je vous trouve,
car il y avoit sujet de l'tre. Je crois, poursuivit le Roi, que qui
vous auroit tt le pouls dans le moment que je suis entr l'auroit
trouv en grand dsordre.--Je l'avoue, Sire, rpondit madame de
Maintenon; mais votre prsence a remis le calme dans mon coeur
agit.

Le Roi, qui est savant dans le commerce d'amour, et qui comprend d'abord
le moindre mouvement que l'on y fait, connut fort bien ce que sa dame
apprhendoit. Il voulut aussi avoir la bont de la rassurer, et, en
l'embrassant tendrement, jura qu'il ne l'abandonneroit jamais, et qu'il
esproit mme qu'elle pourroit lui tre plus utile  l'avenir qu'elle
n'avoit t jusques alors; et en effet, l'on a vu qu'elle a toujours
prfrablement  tous autres assist Sa Majest dans toutes ses
incommodits, et qu'elle fut choisie,  l'exclusion de ceux de la
famille royale, pour tre prsente  la grande opration qu'on fit  ce
monarque, et elle s'offrit de prendre soin d'essuyer et bander une
petite fistule qui lui est reste[121]. Le Roi, pntr de
reconnoissance et d'amour de toutes les soumissions de sa Vnus, prit,
dans la Semaine Sainte, la rsolution de satisfaire au conseil pieux du
Pre La Chaise, et d'en faire sa Junon, esprant par l de mettre en
quelque manire sa conscience en repos. Mais comme Jupiter ne laissa pas
d'avoir des concubines, ce grand hros Dieu-Donn ne prtendoit pas
aussi se priver du doux plaisir de l'amour; c'est pourquoi, lorsqu'il en
fit la dclaration  la dame, il lui dit en mme temps qu'il souhaitoit
deux choses d'elle: la premire, qu'elle renont pour toujours aux
honneurs du diadme, et qu'elle seroit pouse de la main gauche; mais
ensuite le Roi lui dit, soit en se divertissant ou autrement, qu'il
prtendoit qu'elle ne deviendroit jamais jalouse, comme ordinairement
les femmes peu commodes le sont. Il ne faut pas douter qu'elle ne donnt
fort agrablement les mains, et de bon coeur,  tout ce que Sa Majest
demanda d'elle: c'est pour ce sujet que, dans la crainte qu'tant
devenue vieille, le Roi, qui a une longue jeunesse, ne se dgott
d'elle comme de plusieurs autres, elle fut assez fine et industrieuse
pour riger la congrgation des jeunes demoiselles de Saint-Cyr[122],
afin de pouvoir en tout temps divertir le Roi et lui fournir de nouveaux
objets qui pussent lui plaire. L'on peut dire  la louange de madame de
Maintenon qu'elle n'a jamais t de ces matresses importunes, ni de ces
femmes fcheuses et goulues qui n'en veulent que pour elles. Je sais
bien que les critiques traitent cette maison de srail[123], mais ils
ont tort, car plusieurs demoiselles en sortent aussi pucelles qu'elles y
sont entres. Cependant madame de Maintenon a cru par l de se rendre la
matresse des petits plaisirs du Roi, et d'avoir trouv un moyen de se
maintenir en tout ge dans les bonnes grces de Sa Majest, qui, en
matire d'amourettes, a toujours aim les plus commodes. Je ne
m'tudierai pas ici  rapporter tout ce qui se passe en particulier dans
cette belle maison, o tout le monde n'a pas permission d'entrer; mais
je sais trs bien, sur de trs bons rapports, que ds aussitt que le
Roi a jet les yeux sur quelque Nymphe, que madame de Maintenon prend un
grand soin de la catchiser et de l'instruire de la manire qu'elle doit
recevoir l'honneur que le Roi lui fait. Ce qu'il y a de bon dans cette
illustre cole, c'est que le secret y rgne, car chacun est bien aise de
sauver les apparences pour se pouvoir marier  quelque officier. Et si
un domestique, qui ne juge souvent des choses que par l'corce, avoit
divulgu ce qui se passe dans la maison, il seroit mis entre quatre
murailles pour tout le reste de sa vie. L'on dit,  l'honneur de la
fondatrice, qu'elle prend soin de couvrir promptement et adroitement les
petits accidents qui arrivent dans cette socit, par des mariages
qu'elle faisoit russir. C'est sur ces mariages qu'on a fait cette
chanson, que l'on chantoit dans les rues de Paris.

    _En France il n'y a pas de mari,
    Quoique bien fait et bien joli,
      Qui n'ait pour sa devise,
            H bien,
      Les armes de Mose[124],
        Vous m'entendez bien._

Ces esprits mdisants sont la cause que plusieurs de ces jolies
demoiselles n'ont pas encore got les douceurs de l'hymen; mais elles
ne doivent pas en savoir mauvais gr  madame de Maintenon, car elle
n'pargne ni ses soins ni son crdit auprs du Roi pour les faire
russir, puisque nous avons vu qu'elle a fait donner des compagnies et
des majorits[125] d'infanterie  quelques-uns des galants de ces
demoiselles, pour faire avancer leur mariage. Quoi qu'il en soit,
c'est une commodit pour le Roi, qui peut se satisfaire et se
divertir sans grand'peine, et  petits frais, dans ce temps de guerre,
o l'argent est si ncessaire pour l'entretien des armes de notre
hros[126].

Mais laissons Jupiter prparer des foudres contre ses ennemis, pour
nous attacher  une matire plus conforme  notre sujet que la guerre,
qui est ennemie dclare de la galanterie et la meurtrire de l'amour.


NOTES.

  [59] _Var. II._ La premire dition a fait prcder ce dbut du
  passage qui suit:

  On a dit depuis longtemps, et l'exprience de tous les jours le
  confirme, qu'en matire d'amour les apprentis en savent plus que
  les matres. C'est pour cela peut-tre que les potes le
  reprsentent toujours comme un enfant et jamais comme un
  vieillard. On peut dire que ses coups d'essai sont toujours des
  coups de matre, et des coups mme qui surpassent tous les autres
  qu'il peut faire dans la suite. J'en prends  tmoin tous ceux qui
  sont entrs la premire fois dans la cit d'amour, et mme tous
  nos jeunes maris. C'est ordinairement la premire nuit des noces
  qu'ils se montrent de vaillants champions, aprs quoi ils vont
  toujours en empirant. Enfin, il en est de l'amour tout le
  contraire des autres choses: le forgeron, dit-on, se fait en
  forgeant; un avocat doit avoir plaid plusieurs fois ayant que de
  se rendre habile dans sa profession; un mdecin ne devient expert
  qu'aprs avoir fait l'essai de ses remdes sur le corps d'un grand
  nombre de malades qu'il a envoys en l'autre monde; et le mtier
  pnible de la guerre ne se peut apprendre qu'aprs une longue
  suite de campagnes. Il en est de mme de toutes les autres choses,
   la rserve des mystres d'amour: ceux qui y sont initis savent
  qu'on prfre toujours un novice  un vieux routier. Mais il faut
  excepter Louis-le-Grand de cette rgle gnrale. Ce prince, qui
  depuis l'ge de quinze ans a fait de l'amour ses plus chres
  dlices, y trouve tous les jours de nouveaux raffinements, et fait
  goter  ses dernires matresses des douceurs qui avoient t
  inconnues  toutes les autres. Madame de Maintenon, qui est celle
  qui va faire le sujet de cette histoire, et qui occupe aujourd'hui
  la place que les La Vallire, les Montespan et les Fontange
  avoient si dignement remplie, pourroit nous en dire des nouvelles.
  Aussi l'on dit que la premire fois que le Roi la vit pour lui
  offrir son coeur, il s'y prit d'une manire qui surprit
  agrablement cette dame, et qui confirme la vrit de ce que je
  viens d'annoncer  la gloire de ce monarque. Comme il savoit que
  la Maintenon avoit elle seule autant d'esprit que toutes les
  femmes ensemble, et un got exquis sur toutes choses qui la met
  au-dessus des esprits du premier ordre, il crut qu'il devoit
  rappeler tous ses feux et tout ce qu'une longue exprience lui
  avoit appris en amour, pour en faire un sacrifice  sa nouvelle
  matresse, et lui fit la dclaration suivante:

        _Iris, je vous prsente un coeur
      Qui connot de l'amour et le fin et le tendre,
        Et qui s'est souvent laiss prendre,
        Dans l'unique dessein d'apprendre
        Et de vous faire plus d'honneur.
      Pour savoir de l'amour les tours et les souplesses,
        Les raffinements, les tendresses,
        Il en a senti tous les coups.
      Il a fait dans cet art un long apprentissage,
      Pour tre plus savant, plus discret et plus sage,
        En un mot, plus digne de vous.
        Il veut,  prsent qu'il est matre,
      Aimer le seul objet qui mrite de l'tre.
        Iris, ne le refusez pas:
        Vous pouvez l'accepter sans honte,
        Puisqu'en amour il n'a point fait de pas
      Que vous ne puissiez bien mettre sur votre compte._

  Mais avant que de venir  l'histoire de leurs amours, il faut
  prendre les choses dans leur source et parler premirement de la
  naissance de madame de Maintenon, de son ducation et de ses
  premires aventures, qui l'ont conduite, comme par degrs,  ce
  rang minent qu'elle tient aujourd'hui  la Cour de France.

  [60] _Var. III_: Madame de Maintenon s'appelle Franoise
  d'Aubign; elle est demoiselle, et M. d'Aubign, son grand-pre,
  toit homme de mrite et de considration. Il toit de la religion
  protestante, et son corps est enterr dans l'glise de
  Saint-Pierre  Genve. Le pre de notre hrone toit fils de cet
  illustre d'Aubign. Dans sa jeunesse il eut le malheur de tomber
  entre les mains de la justice, et il en auroit prouv les
  rigueurs si la fille du concierge, touche de son mrite et de son
  malheur, ne se ft dtermine  lui procurer la libert. Cette
  fille toit fort aimable et fort gnreuse. M. d'Aubign, qui
  connoissoit son bon coeur et le besoin qu'il avoit de la mnager,
  prenoit grand soin de lui plaire; et quand il crut pouvoir compter
  sur sa tendresse, il lui offrit une vie qu'il ne pouvoit conserver
  que par son moyen, et lui jura que c'toit l'esprance de la
  passer avec elle qui la lui faisoit souhaiter. La belle, attendrie
  par un discours si obligeant, s'assura par des serments de la
  parole qu'il venoit de lui donner, et lui promit de le faire
  sortir de prison, d'en sortir avec lui et de le suivre partout,
  pourvu qu' la premire occasion il l'poust en bonne forme.
  Etant ainsi convenus de leurs faits, ils ne songrent plus qu'
  leur libert. M. d'Aubign s'en remit aux soins de sa matresse,
  qui prit des mesures si justes que peu de jours aprs elle
  l'avertit de se tenir prt pour la nuit suivante. Elle en avoit
  choisi un fort obscur pour favoriser son dessein; et, aprs avoir
  fait passer son amant  ttons par des lieux ou l'amour lui servit
  de guide, enfin elle le mena dans une rue o ils trouvrent des
  chevaux et un homme de confiance qui les conduisit, avec toute la
  diligence possible, en un lieu de sret. L M. d'Aubign, qui
  avoit les sentiments d'un homme de bien, s'acquitta de la promesse
  qu'il avoit faite  sa matresse et l'pousa publiquement.

  Leur fuite fit grand bruit. On courut aprs eux; mais voyant qu'il
  n'y avoit pas moyen de les rattraper, il n'en fut plus parl, et
  M. d'Aubign et sa nouvelle pouse jouissoient dans leur asile des
  douceurs de la libert. Elle avoit pli la toilette de sa mre et
  pris ce qu'elle avoit pu chez elle. Ils firent argent de tout;
  tant qu'il dura, nos nouveaux maris se trouvrent les plus
  heureux du monde. Mais ces fonds n'tant pas fort considrables,
  ils furent aussi bientt puiss; et comme on ne vit pas de
  tendresse, M. d'Aubign se trouva  la veille de mourir de faim.
  Toute sa douleur toit de voir que sa chre femme y toit expose,
  avec une petite crature qui toit le fruit de leurs amours et qui
  sembloit destine  perdre le jour avant de l'avoir vu. Dans cette
  dure extrmit M. d'Aubign forma un dessein bien dangereux; mais
  il n'y avoit de risque que pour lui seul; il l'excuta sans
  consulter sa femme, et revint en France pour tcher de ramasser
  quelques effets et de trouver les moyens de la faire subsister,
  comptant, ds qu'il auroit pu faire une petite somme, de la venir
  retrouver. Il croyoit mme, comme on ne pensoit plus  lui dans le
  pays, qu'il pourroit, par le moyen de quelques amis, y demeurer
  incognito. Mais tout cela lui russit trs mal, puisqu'il tomba
  entre les mains de gens qui le trahirent et le livrrent de
  nouveau  la justice. M. d'Aubign n'ayant point pris cong de sa
  femme, elle n'avoit su son dessein que par une lettre qu'il lui
  crivit de la premire couche.

  Cette nouvelle la fit trembler pour la vie d'un poux qui lui
  toit fort cher, et elle fut dans des inquitudes terribles quand
  elle apprit que son mari avoit t remis en prison. Mais elle
  s'arma de constance; et ne pouvant se flatter de le tirer une
  seconde fois du pril o il toit, elle rsolut du moins de le
  partager avec lui.

  Quelque risque qu'il y et  se mettre en chemin dans une
  grossesse avance, elle ne voulut rien mnager, et partit en
  diligence pour se rendre auprs de son mari, et se remit
  volontairement prisonnire avec lui. Ce fut l qu'elle accoucha de
  cette fameuse fille dont la fortune fait l'tonnement du sicle.

  Les parents de M. d'Aubign, mcontents de sa conduite et de son
  mariage, l'avoient abandonn, et madame de Villette sa soeur fut
  la seule qui le vint visiter. Elle fut touche de l'tat o elle
  le trouva, manquant des choses les plus ncessaires; mais ce qu'il
  y avoit de plus triste, c'toit de voir cette pauvre petite
  enfant, couverte de mchants haillons, expose aux horreurs de la
  faim, et qui par ses cris languissants, auroit attendri les mes
  les plus dures. La misre et les chagrins avoient entirement t
  le lait  madame d'Aubign, qui, n'ayant pas le moyen de donner
  autre chose  sa fille, s'attendoit  tous moments  la voir
  expirer de faim entre ses bras. Madame de Villette avoit une
  petite fille, qui a t ensuite madame de Saint-Hermine, et comme
  sa nourrice avoit beaucoup de lait, elle emporta la petite
  d'Aubign chez elle, et la nourrice de sa fille les nourrit toutes
  deux. Madame de Villette envoya aussi  son frre du linge pour
  lui et pour sa femme; et quelque temps aprs M. d'Aubign trouva
  le moyen de sortir de prison, en abjurant sa religion, et il en
  fut quitte pour sortir du royaume. Comme il ne comptoit pas y
  revenir de ses jours, il tcha de ramasser de quoi faire un long
  voyage et s'embarqua avec sa famille pour l'Amrique, o il a vcu
  en repos avec sa femme, donnant tous leurs soins  l'ducation de
  leurs enfants. Ils ont beaucoup mieux russi dans ceux qu'ils ont
  pris pour la fille, qui est assurment un prodige d'esprit. Le
  fils, qu'on appelle  prsent le comte d'Aubign, n'en manque pas;
  mais on peut dire avec vrit que le mrite est tomb en
  quenouille dans cette famille. M. et madame d'Aubign moururent
  dans leur exil, et laissrent leurs enfants assez jeunes. La
  fille, qui toit l'ane, presse du dsir commun  tous les
  hommes de revoir leur patrie, chercha les moyens de revenir en
  France, et trouvant un vaisseau prt  prendre cette route, elle
  s'y mit et vint dbarquer  La Rochelle. De l elle prit le chemin
  du Poitou et fut trouver sa marraine, chez qui elle demeura sans
  revers de fortune.

  [61] Madame de Maintenon est ne dans la prison de Niort, le 27
  novembre 1635, selon les uns; selon le P. Laguille, qui invoque,
  sans le citer textuellement, un extrait baptistaire, le 20 mars
  1636. (_Varits histor. et litt._ de la _Bibl. elzev._, t. 8, p.
  59).

  [62] Constant d'Aubign, baron de Surineau, toit le fils indigne
  du clbre Agrippa d'Aubign, l'auteur des _Tragiques_, et de
  Suzanne de Lezay. Son pre le fait ainsi connotre dans ses
  _Mmoires_ (dit. Lud. Lalanne, p. 151): Constant, fils esn et
  unique d'Aubign, fut nourry par son pre avec tout le soin et
  despence qu'on eust pu employer au fils d'un prince. Ce miserable,
  premierement debauch  Cedam ( l'Universit protestante de
  Sedan) par les yvrogneries et les jeux, et puis s'estant destraqu
  des lettres, s'acheva de perdre dans les jeux dans la Hollande.
  Peu aprs, en l'absence de son pre, se maria  La Rochelle  une
  malheureuse femme (Anne Marchand, veuve du baron de Chatelaillon),
  que despuis il a tue (l'ayant surprise avec un amant). Devenu
  veuf comme on vient de le voir, perdu de dbauches, emprisonn 
  Paris le 7 juin 1611 pour dettes, et retenu pour rbellion envers
  le sergent charg de l'arrter, il pousa ensuite, en 1627, Jeanne
  de Cadillac (et non Cardillac), fille de Pierre de Cadillac,
  seigneur de Lalanne, lieutenant du duc d'Epernon, gouverneur de
  Chteau-Trompette, et propritaire du chteau de Cadillac, qui
  existe encore. Pierre de Cadillac avoit pour femme Louise de
  Montalembert.

  [63] Les vrais motifs de la nouvelle incarcration de Constant
  d'Aubign sont fort controverss. Les uns attribuent son
  emprisonnement  ses dettes, d'autres  ses opinions religieuses,
  d'autres enfin  des satires contre le duc d'Epernon.--Ses dettes
  l'ont fait emprisonner, comme on l'a vu plus haut, en 1611; mais
  ds le lendemain il avoit satisfait, et son crancier, Samuel de
  Bechilon, sieur d'Erlaut, et le sergent Mathieu Goujon, et il
  toit relax (8 juin). Quant  ses opinions religieuses, coutons
  son pre: Rien ne pouvant satisfaire  l'insolence d'un esprit
  perdu, il se jeta  la cour, o il perdit au jeu vingt fois ce
  qu'il avoit vaillant, et  cela ne trouve remde que de renoncer
  sa religion. Le pre, adverty de sa grand frequentation avec les
  jesuistes, luy deffendist par lettres telle compaignie. Il
  respondit qu' la verit il entretenoit le pre Arnou et Dumets.
  Le vieillard rpliqua que ces deux noms lui faisoient peur...
  Constant se trouva en peu de temps en exsecration  tous les
  siens, et en horreur et mespris  ceux qui le servoient... Il fit
  parler  son pere de reconciliation. Il vint  Genesve, se
  presenta au ministre, fit l, en Poictou et  Paris, toutes les
  reconnoissances qui lui furent enjointes, obtint une pension et de
  l'argent...--Enfin, quant  ses satires, on voit aussi par les
  mmoires de son pre que du vivant de celui-ci il escrivit en
  prose et en vers furieusement contre la papaut. (_Mmoires_, d.
  Lud. Lalanne, p. 152 et suiv.) De plus, le P. Laguille (_Varits
  histor. et littr._, t. 8, _initio_) affirme que Constant
  d'Aubign, se melant de posie, composa une satire contre le duc
  d'Epernon, gouverneur de Bordeaux, qui avoit refus de
  l'employer. La pice ou la nouvelle en ayant t porte au duc,
  celui-ci fit enlever d'Aubign et ordonna qu'on le conduist dans
  son chteau de Cadillac.

  [64] Ce fait est confirm par le P. Laguille. La note 62, p. 70,
  montre que le prtendu gelier de Constant d'Aubign n'toit autre
  qu'un gentilhomme d'une bonne noblesse, et noblement alli,
  lieutenant du gouverneur de la province.--Le mariage auroit t
  clbr en 1627. Cette date est assez peu probable, puisque
  Agrippa d'Aubign, dans son testament, qui est du 24 avril 1630,
  ne parle pas de cette seconde femme de son fils et ne fait aucune
  allusion  son mariage.

  [65] Le P. Laguille rapporte le motif de la fuite de Constant
  d'Aubign, fuite qui fut prcde d'une dernire incarcration,
  pour vol et fausse monnoie. C'est dans la prison de Niort, o
  madame d'Aubign suivit son mari, que naquit Franoise d'Aubign.
  Sorti de prison en 1639, Constant d'Aubign partit d'abord pour la
  Martinique. Il mourut sans doute dans l'le de la Grenade en 1646,
  et alors sa veuve revint  la Martinique, d'o elle passa  la
  Guadeloupe, puis  Saint-Christophe, o elle s'embarqua pour la
  France, selon les uns, o elle mourut, au dire du P. Laguille.
  Selon ce dernier, ce seroit une demoiselle Rossignol qui auroit
  fait passer en France les deux enfants orphelins de Constant
  d'Aubign. Une troisime version, c'est que madame d'Aubign
  auroit fait elle-mme un voyage en France avec ses enfants, les y
  auroit laisss, et seroit retourne en Amrique, o elle seroit
  morte. (Voy. _Varits histor. et littr._, t. 8, p. 60.)

  [66] D'Aubign toit mari avant son dpart pour l'Amrique.

  [67] Franoise d'Aubign avoit t tenue sur les fonts de baptme
  par le duc de La Rochefoucauld, gouverneur de Poitou, et par
  Franoise Tiraqueau, comtesse de Neuillant, dont le mari toit
  gouverneur de Niort. Elle fut baptise par un prtre catholique.

  [68] Sa marraine eut une fille que plusieurs potes du temps,
  Bois-Robert et Scarron entre autres, ont connue et ont fait
  connotre par leurs vers.

  [69] On s'accorde  reconnotre la duret de madame de Neuillant
  pour sa pupille.

  [70] Voy. plus haut la note 65, p. 72.

  [71] Saint-Simon dit aussi que la premire aborde de madame de
  Maintenon fut  La Rochelle.--Etant arrivs  La Rochelle, dit le
  P. Laguille (_loco citato_), ils y demeurrent pendant quelques
  mois logs par charit, obligs de vivre d'aumnes, jusque-l
  qu'ils obtinrent par grce que de deux jours l'un on voult bien
  leur donner, au collge des jsuites de cette ville, du potage et
  de la viande, que tantt le frre, tantt la soeur, venoient
  chercher  la porte. C'est ainsi que l'a racont le P. Duverger,
  jsuite, doyen  Xaintes, mort en 1703, ce pre ayant t
  non-seulement tmoin de ce fait, mais leur ayant lui-mme donn
  leur petite pitance, tant rgent de troisime. (Voy. aussi
  _Madame de Maintenon peinte par elle-mme_, 1 vol. in-8, 1810, p.
  136.) Madame Suard, l'auteur anonyme, rapporte qu'un prtre se
  prsenta  madame de Maintenon au temps de sa plus grande
  puissance et lui remit en mmoire ces dtails qui rappellent le P.
  Duverger.

  [72] Elle auroit t recueillie d'abord par M. de Montabert, dit
  le P. Laguille, mais nous croyons plutt qu'il faut lire
  Montalembert, l'aeule maternelle de Franoise d'Aubign tant une
  Montalembert; de l elle auroit t reue tour  tour chez M. de
  Miossens et M. d'Alens, et enfin chez madame de Villette-Muray,
  soeur de son pre et femme d'un petit chef d'escadre de la flotte
  du Poitou. Il est difficile de croire  toutes ces prgrinations
  de madame de Maintenon quand on songe aux tantes, soeurs de son
  pre, qu'elle avoit, et aux nombreux amis que le nom seul
  d'Agrippa d'Aubign devoit lui assurer.

  [73] Les deux textes redeviennent identiques.

  [74] Le premier adorateur de la jeune Franoise d'Aubign semble
  avoir t le chevalier de Mr, bien connu dans la littrature. On
  a conserv quelques lettres qu'il lui crivit. (Voy. _Madame de
  Maintenon peinte par elle-mme_, p. 8 et 10-11; _Mmoires sur
  madame de Svign_, par Walckenar, t. 1, p. 74.) Le chevalier de
  Mr lui avoit mme propos de l'pouser (_OEuvres_, Amst., 1692,
  lettre 43): Je ne sache point, lui disoit-il, de galant homme
  aussi digne de vous que moi. Nous n'avons pas  dire que le
  chevalier de Mr ne peut gure tre pris pour ce villageois mal
  bti dont il est question ici, et qui ne semble gure avoir exist
  que dans l'imagination des romanciers.

  [75] L'dition qui a prcd celle que nous suivons nomme en
  toutes lettres madame de Villette; mais celle-ci, tante de madame
  de Maintenon, n'toit pas sa marraine. V. note 67, p. 72.

  [76] Pourquoi ce nom de Guillemette? Nous n'avons pas
  d'explication  donner de ce caprice de l'auteur.

  [77] Mot particulier  l'Anjou et au Poitou.--La _jambette_ est,
  en Anjou, un petit couteau dont le bout est arrondi.

  [78] Nous ne voyons aucun fondement  ce conte ridicule, et il est
  difficile de dire  laquelle des familles de ce nom appartenoit ce
  marquis de Chevreuse.

  [79] Autre erreur de l'auteur. Cette nouvelle position de sa
  _Guillemette_ est encore une calomnie.

  [80] Rendez-vous.

  [81] Nouvelle calomnie, si contraire  toutes les traditions que
  nous n'avons pas mme  la discuter.

  [82] _Var._: Ici la 1re dition intercale un long passage ml
  de prose et de vers. Le voici:

  Ce fut environ vers ce temps-l qu'un jeune homme, venu depuis
  peu des Universits, et qui ne savoit pas l'intrigue du marquis
  avec Guillemette, en devint effectivement amoureux, et l'auroit
  infailliblement pouse sans un accident qui arriva et qui ne lui
  permit pas de douter de la bonne intelligence qui toit entre sa
  matresse et le marquis de Chevreuse. Cet accident fut une
  certaine enflure de ventre cause  la pauvre Guillemette par un
  commerce trop frquent avec son marquis. Elle ne s'en fut pas plus
  tt aperue qu'elle l'avoua d'abord  celui qui en toit l'auteur.
  Et cependant, pour tromper le jeune bachelier, dont elle esproit
  de faire un mari, elle feignit d'tre malade d'une hydropisie. Son
  amant le crut quelque temps, mais enfin on lui dessilla les yeux.
  Certaines manires libres qu'il avoit remarques entre Guillemette
  et le marquis le firent entrer dans de grands soupons, et une
  confidente affide qui toit dans la maison du marquis lui
  dcouvrit le pot aux roses et la vritable cause de cette
  hydropisie prtendue. Elle en gurit au bout de neuf mois; et
  quoique la chose ft assez secrte et que le jeune homme qui la
  recherchoit se soit content de la laisser, sans la diffamer, il
  ne put s'empcher pourtant, avant de la quitter, de lui faire
  connotre la cause de sa froideur; et, comme il toit pote et
  qu'il aimoit sa patrie, il fit des vers sur cette aventure, qu'il
  lui envoya tout cachets en forme de lettre. Comme elle en avoit
  reu grand nombre de sa faon o il lui parloit de son amour, elle
  crut que c'toient des vers du mme style; mais elle fut bien
  surprise quand elle lut ces paroles, qui toient une raillerie
  sanglante du malheur qui lui toit arriv:

  STANCES.

      _Vous faisiez  l'amour un trop pnible outrage
      De dguiser un mal dont lui-mme est l'auteur.
      Iris, ne cachez plus un si parfait ouvrage,
      Qui fait de deux amants le souverain bonheur.

      En vain pour nous tromper vous usiez d'artifice,
      Couvrant de son mal feint un chef-d'oeuvre si beau,
      Puisque l'illustre enfant de la desse Erice
      A daign l'clairer de son divin flambeau.

      Qu'aucun regret pourtant ne saisisse votre me,
      Et ne rougissez pas du fruit de votre amour;
      Ce sont les doux effets d'une fconde flamme,
      Qui s'alloient amortir s'ils n'eussent vu le jour.

      Peut-tre que ces jeux, ces bats, ces caresses,
      Dont vous payez les feux de votre cher amant,
      Et que ces doux baisers, ces aimables tendresses,
      N'toient,  votre avis, qu'un simple jeu d'enfant.

      Sachez pourtant, Iris, que l'Amour, ce fier matre,
      A qui l'on donne  tort un loge si bas,
      N'est pas toujours enfant, puisqu'il en fait tant natre,
      Et que mme il se plat dans les sanglants combats.

      S'il revt quelquefois une forme si tendre,
      C'est pour nous abuser, c'est pour tromper un coeur;
      Mais aprs qu' ses traits on s'est laiss surprendre,
      Il prend d'un homme fait la force et la vigueur.

      Que le triste regret de vous tre due
      N'apporte aucun obstacle  des plaisirs si doux;
      S'il ne vous et frappe, Iris, que dans la vue,
      Vous ne sauriez pas bien ce que peuvent ses coups.

      Savante  vos dpens, vous avez cette gloire
      Qu'il a, pour vous soumettre, employ tous ses traits,
      Et, pour tre plus sr de gagner la victoire,
      Sans doute qu'il voulut vous frapper de plus prs.

      Cessez donc de pleurer un sort digne d'envie,
      Et ne regrettez pas la plus belle des fleurs;
      Si ne la garder pas c'est faire une folie,
      On gote en la perdant mille et mille douceurs._

  Ces vers piqurent un peu celle pour qui ils avoient t faits;
  mais comme elle toit au-dessus de ces petits reproches et qu'elle
  s'toit familiarise avec son marquis, elle ne s'en mit pas fort
  en peine, et, rsolue dsormais de laisser parler le monde, elle
  ne songea qu' goter les douceurs de la vie et  y chercher de
  nouveaux raffinements,  quoi elle russit mieux que femme du
  monde, comme nous l'allons apprendre dans la suite de cette
  histoire.

  [83] Ici les deux textes recommencent  se confondre.

  [84] D'aprs le P. Laguille, mademoiselle d'Aubign auroit
  demeur, quand elle accompagna  Paris, soit madame de Neuillan,
  comme l'assure Tallemant (in-8, t. 9, p. 126), soit madame de
  Villette, soit madame de Navailles, fille de madame de Neuillan,
  dans le mme quartier o logeoit le fameux Scarron. Segrais,
  cit par M. Ed. Fournier dans une note sur ce passage (_Var. hist.
  et littr._, VIII, 65), dit aussi que l'intimit s'tablit par le
  voisinage. Scarron demeuroit rue des Saints-Pres,  l'_Htel de
  Troie_. D'aprs le P. Laguille, ce seroit madame de Navailles qui
  auroit propos  Scarron son mariage.

  [85] Scarron nous a laiss de lui un portrait qui est la meilleure
  preuve de la fidlit de celui-ci.

  [86] Le pote avoit deux soeurs, dont l'une pousa, dit-on,
  secrtement, le duc de Tresmes, pre du marquis de Gesvres, ou
  plutt fut sa matresse. Scarron disoit de ses deux soeurs que
  l'une aimoit le vin et l'autre aimoit les hommes. On savoit qu'il
  n'avoit que ces deux soeurs et qu'elles n'toient point maries.
  (_Segraisiana_, p. 58.)

  [87] On a deux lettres de Scarron  mademoiselle d'Aubign: dans
  l'une elle est nomme; dans l'autre, adresse  ***, on la
  reconnot facilement; enfin, dans une troisime, adresse  M. de
  Villette, Scarron parle de mademoiselle d'Aubign devenue sa
  femme, et donne quelques dtails prcieux qui ne semblent pas
  avoir t relevs. La premire est connue: Mademoiselle, lui dit
  le pauvre estropi, je m'tois toujours bien dout que cette
  petite fille que je vis entrer il y a six mois dans ma chambre
  avec une robe trop courte, et qui se mit  pleurer, je ne say pas
  bien pourquoy, estoit aussi spirituelle qu'elle en avoit la mine.
  La lettre que vous avez crite  madame de Saint-Hermine est si
  pleine d'esprit que je suis mal content du mien de ne m'avoir pas
  fait connotre assez tout le mrite du vtre. Pour vous dire vray,
  je n'eusse jamais cru que dans les les de l'Amrique ou chez les
  religieuses de Niort on apprt  faire de belles lettres.
  (_Dernires oeuvres de M. Scarron_, t. I, p 11.) Dans la seconde,
  nous remarquons les passages suivants: Vous tes devenue malade
  de la fivre tierce; si elle se tourne en quarte, nous en aurons
  pour tout notre hiver, car vous ne devez point douter qu'elle ne
  me fasse autant de mal qu' vous... Je me fie bien  mes forces,
  accabl de maux comme je suis, de prendre tant de part dans les
  vtres. Je ne say si je n'aurois point mieux fait de me dfier de
  vous la premire fois que je vous vis. Je le devois,  en juger
  par l'vnement. Mais aussi, quelle apparence y avoit-il qu'une
  jeune fille dt troubler l'esprit d'un vieil garon?...

      Tandis que, la cuisse tendue,
          Dans un lit toute nue
      Vous reposez votre corps blanc et gras
          Entre deux sales draps,
          Moy, malheureux pauvre homme,
          Sans pouvoir faire un somme
      Entre mes draps, qui sont sales aussy,
          Je veille en grand soucy.

  Tout cela pour vous aimer plus que je ne pensois. La male peste!
  que je vous aime! et que c'est une sottise que d'aimer tant!
  Comment, vertu de ma vie!  tout moment il me prend envie d'aller
  en Poitou, et par le froid qu'il fait! N'est-ce pas une
  forcenerie! (_Dernires oeuvres_, t. 1, p. 23.) La troisime est
  date du 12 novembre 1659. Scarron crit  M. de Villette: Madame
  Scarron est bien malheureuse de n'avoir pas assez de bien et
  d'quipage pour aller o elle voudroit, quand un si grand bonheur
  lui est offert que celuy d'estre souhaite  Brouage par une
  mademoiselle de Mancini... J'espre qu'elle se r'acquittera d'une
  si grande perte quand la cour sera retourne  Paris... Paris est
  dsert autant que votre Brouage est remply. Je ne m'en apperois
  point dans nostre petite maison. On fait dire tous les jours aux
  princes, ducs et officiers de la couronne qu'on ne voit personne,
  et l'ambition d'tre admis dans notre petite socit commence 
  tre grande et  s'chauffer furieusement dans la cour et dans la
  ville...

  [88] La date du mariage de Scarron s'est trouve, pour des
  crivains superficiels, dans ce passage de Segrais: Scarron se
  maria en 1650, et cette anne plusieurs personnes d'esprit se
  marirent aussi comme lui... Cela fit dire  madame de Rambouillet
  qu'elle craignoit que l'envie ne lui prt aussi de se marier.
  (_Segraisiana_, p. 100.) Or, premirement madame de Rambouillet
  n'toit pas encore veuve  ce moment, et la plaisanterie ne
  s'expliqueroit pas de sa part tant marie; ensuite Segrais dit,
  en parlant du projet qu'avoit form Scarron d'aller en Amrique,
  que, cette anne, il demanda la main de mademoiselle d'Aubign et
  que le mariage se fit deux ans aprs. Ce sont l de purs
  commrages. Loret est bien mieux renseign. Dans sa _Gazette_ du
  31 dcembre 1651, il dit:

      Monsieur Scarron, dit-on, se pique
      De transporter en Amrique
      Son corps meigret, foible et menu.

  Il ajoute que sa soeur, Cleste Scarron, doit l'accompagner, et ne
  dit mot de sa femme, dont il n'et pu manquer de parler si Scarron
  et t mari.--Dans sa lettre du 14 juin il crit que Scarron
  vient de perdre un procs important contre la seconde femme de son
  pre,

      Dont il se plaint mal  propos,
      Car enfin, ledit personnage
      Ayant contract mariage
      Avec une epouze ou moiti
      Qu'il a prise par amiti,

  il doit plutt se fliciter de voir finir, avec son procs, ses
  embarras. Scarron, qui n'toit pas mari le 31 dcembre 1651, est
  donc mari le 14 juin 1652. Mais depuis quand? La _Lettre_ du 9
  novembre suivant nous l'apprend  peu prs. Loret rappelle ce
  qu'il a dit dans ses lettres du 14 juin et du 5 octobre, et il
  ajoute:

      Or j'ay maintenant  vous dire
      Que cet autheur  faire rire,
      Nonobstant son corps maladif,
      Est devenu generatif;
      Car un sien amy tient sans feinte
      Que sadite espouse est enceinte
      De trois ou quatre mois et plus;
      Et puis, dites qu'il est perclus!

  Le fait rapport par Loret toit une grossire plaisanterie. Mais
  une grossesse de trois ou quatre mois supposoit bien alors que le
  mariage s'toit fait vers le mois de juin, au temps mme o Loret
  en a parl pour la premire fois.--Le P. Laguille s'est galement
  tromp en donnant pour date 1649 ou 1650.

  [89] Malgr le bruit qui courut et que nous avons rappel dans la
  note prcdente, madame Scarron ne fut jamais marie que de nom.
  C'est ce qu'elle dit elle-mme dans une lettre  son frre: Vous
  savez bien que je n'ai jamais t marie.--Elle est vefve sans
  avoir t femme, dit Somaize. (_Dict. des Prcieuses_, t. 1, p.
  221.)

  [90] _Var._: Aprs ces mots: ils achevrent leur mariage, et
  avant ceux-ci: le traita d'abord du haut en bas, on trouve
  cette variante dans l'autre dition:

  Mais il se trouva du, car ce qu'il avoit cru tre son bonheur
  ne fut que le contraire: il trouva la brche toute faite, et qu'un
  autre ou plusieurs avoient mont  l'assaut. Il s'en plaignit 
  elle, qui le traita d'abord du haut en bas...

  [91] On a, dans certaines ditions, remplac par le mot _figure_
  le mot _posture_ qui se trouve ici. Appliqu  Scarron, _posture_
  toit bien le mot propre, dans le sens qu'il avoit alors. On
  connot le ballet des _Postures_. On disoit: _les postures_ de
  l'Artin, etc.

  [92] Madame Scarron eut toujours pour son mari les soins les plus
  dvous, et, si Scarron ne parloit d'elle qu'avec reconnoissance
  et respect, elle-mme, dit Segrais, plus croyable quand il
  rapporte des faits que quand il donne des dates, tmoigna toujours
   lui et  tous ses amis les plus grands gards; elle conserva
  toujours pour lui ce sentiment de piti qui lui avoit fait verser
  des larmes quand elle le vit la premire fois. Scarron en parle
  sans cesse dans ses lettres  Pellisson.

  [93] A la mort de Scarron, sa veuve hrita, sans nul doute, de son
  mobilier, qui toit assez lgant, dit Segrais, et valoit bien
  cinq  six mille livres. Elle le vendit, et Segrais rapporte mme
  qu'il vit emporter cette chaise particulire sur laquelle les
  portraits de Scarron le reprsentent huch, avec son cou tordu et
  sa tte forcment baisse. Madame Fouquet lui obtint ensuite, dit
  M. Walckenar (_Mm. sur madame de Svign_), une pension de 1,600
  livres. Enfin, la reine Anne d'Autriche lui continua une pension
  de 2,000 livres que touchoit son mari,  la demande, selon le P.
  Laguille, du marquis de Puiguilhem (Lauzun), qui dit  la reine
  qu'il avoit vu excuter les meubles d'une jeune dame qui lui
  avoit fait piti; et, selon madame de Caylus,  la prire de M.
  de La Garde.

  [94] Rduite  la misre par la mort de son mari, parce que la
  pension que lui faisoit la Reine cessa bientt de lui tre paye,
  madame Scarron se retira dans un couvent,  la Charit des
  femmes, dit Tallemant, vers la place Royale, par le crdit de la
  marchale d'Aumont, qui y a une chambre meuble, qu'elle lui
  prta. M. de Monmerqu rectifie Tallemant, et nomme la marchale
  d'Albret au lieu de la marchale d'Aumont. (Voy., pour plus de
  dtails, Ed. Fournier, notes sur le Mmoire du P. Laguille, dans
  les _Varits histor. et littr._, t. 8, p. 30.)

  [95] C'est par madame de Thianges, sa soeur, que madame de
  Montespan connut madame Scarron. Elle lui obtint d'abord du Roi le
  rtablissement de sa pension, que Louis XIV lui rendit, avec ces
  paroles: Madame, je vous ai fait attendre bien longtemps. J'ai
  t jaloux de vos amis, et j'ai voulu avoir ce mrite auprs de
  vous. (Voy. Walckenar, _Mmoires sur madame de Svign_, t. 3.
  p. 95-97, et t. 5, ch. 11 et les notes. Cf. Somaize, _Dict. des
  Prcieuses_, t. 1, p. 221.)

  [96] Madame Scarron devoit accompagner la princesse de Nemours,
  qui alloit faire en Portugal ce mariage qui fut cass pour fait
  d'impuissance de la part de son mari, et madame Scarron auroit t
  sous les ordres de la dame d'honneur de la princesse. (Voy. les
  _Mm. de madem. de Montpensier_.)

  [97] On sait que madame de Montespan s'attacha madame Scarron pour
  faire la premire ducation des enfants qu'elle avoit eus du Roi.
  (Cf. _Mm. du P. Laguille_ et les notes de M. Ed. Fournier.)

  [98] Le fait rapport ici semble inexact. En effet, dj en 1669
  nous trouvons sur l'Etat de la France M. Vallot, premier mdecin,
  aux gages de 3,000 livres. Des huit mdecins servant par quartier
  qui l'assistoient, aux gages de 1,200 livres, le premier nomm est
  le sieur Daquin, et son fils en survivance. M. Daquin sembloit
  donc tre naturellement dsign pour remplacer M. Vallot, et
  celui-ci, qui, au dire du pamphltaire, seroit mort avant d'avoir
  obtenu la place, l'exera rellement.

  [99] Voy. la note prcdente.

  [100] Mademoiselle Scarron. Il faudroit dire: madame Scarron,
  puisque son mari toit noble et qu'elle-mme toit noble aussi. Le
  titre de _mademoiselle_ se donnoit aux filles nobles ou aux femmes
  qui n'toient pas nobles.

  [101] Pendant deux ans il y eut entre madame Scarron et madame de
  Montespan une lutte cache qu'elles tenoient l'une et l'autre 
  laisser ignorer sinon du Roi, qui intervint souvent, mais du
  monde. Le secret ne commena gure  percer parmi les courtisans
  que lors du voyage de madame de Maintenon et du duc du Maine 
  Barges. Madame de Svign ne manqua pas, ds qu'elle le connut,
  d'en instruire sa fille. (Voy. _Mmoires sur mad. de Svign_, t.
  5, ch. XI.)

  [102] _Var._: Ici l'dition 1754 intercale le passage suivant:

  Le Roi ne se contenta pas de recommander  madame de Montespan de
  la distinguer, il la distingua si bien lui-mme qu'il donna ordre
   un gnalogiste de la faire descendre de Jeanne d'Albret, reine
  de Navarre, qui, aprs la mort du Roi son poux, se maria en
  secret avec un de ses gentilshommes, qui fut,  ce qu'on prtend,
  le pre de M. d'Aubign, grand-pre de madame de Maintenon. Aprs
  cela, le Roi prenoit un tel plaisir...

  [103] Il est fort peu probable que Louis XIV ait offert ainsi son
  royaume  une femme qu'il pouvoit  peine souffrir dans les
  premiers temps des rapports de madame de Montespan avec elle. Tout
  le monde sait quelle antipathie madame Scarron inspiroit d'abord
  au Roi.

  [104] Rien ne le prouve, au contraire, et ce passage d'une lettre
  souvent cite de madame de Maintenon est assez clair: Je le
  renvoie souvent triste, mais jamais dsespr.

  [105] Il est vrai que le Roi m'a appele madame de Maintenon, et
  que je ferois bien autre chose pour lui que de changer de nom. A
  en croire Saint-Simon, ce titre ne fut obtenu du Roi qu' la suite
  de ngociations o le Roi auroit parl de madame Scarron en des
  termes fort opposs  l'estime qu'il avoit pour elle.

  [106] On lit dans _Madame de Maintenon peinte par elle-mme_:
  C'toit  une rponse bien naturelle du duc du Maine que madame
  de Maintenon avoit d le premier bienfait de Louis XIV. Le Roi,
  dit madame de Maintenon, causant et jouant avec cet enfant, lui
  dit qu'il le trouvoit bien raisonnable.--Comment ne le serois-je
  pas? dit ce jeune prince, je suis lev par la raison
  mme.--Allez, lui dit le Roi, allez lui dire que je lui donne cent
  mille francs pour vos drages. Sa pension de gouvernante n'toit
  alors que de deux mille francs; le Roi la porta  deux mille
  cus.

  [107] Le marquis de Maintenon toit de la famille d'Angennes, d'o
  sont sortis les Rambouillet, les Montlouet, les du Fargis, etc.
  Charles-Franois d'Angennes, marquis de Maintenon, qui vendit son
  marquisat  la veuve de Scarron, toit fils de Louis d'Angennes de
  Rochefort de Salvert, marquis de Maintenon, baron de Meslay, etc.,
  qui avoit pous en 1640 Marie Leclerc du Tremblay, nice du
  fameux P. Joseph et fille du gouverneur de la Bastille. Louis de
  Maintenon toit mort en 1658. Charles son fils fut nomm
  gouverneur de Marie-Galande en 1679 et conserva son emploi
  jusqu'au 1er janvier 1685. Il pousa Catherine Giraud, fille d'un
  capitaine de la milice de l'le Saint-Christophe, et c'est par son
  fils que se continua, au 18e sicle, cette dernire branche, qui
  survcut  toutes les autres de la famille d'Angennes.

  [108] _Var._: L'dition de 1754 intercale encore ici quelques
  lignes. Aprs avoir dit: Le roi... n'pargna rien pour le rendre
  agrable _ sa vieille_, le romancier ajoute:

  Il y fit des dpenses innombrables et prodigieuses; il y fit
  aller des eaux, que, pour y faire rendre, il a fallu faire monter
  les montagnes et les traverser; il joignit, pour cet effet, les
  montagnes ensemble, par des travaux si pnibles  son pauvre
  peuple, qu'il en cota la vie  plus de soixante mille mes, et
  tout cela pour assouvir l'insatiable passion qui l'a toujours
  possd.

  [109] Voy. note 101 ci-dessus, p. 130.

  [110] Le parti religieux eut,  n'en pas douter, une trs grande
  part dans l'lvation, assez peu rapide d'ailleurs, de madame de
  Maintenon. Ce parti toit trs contraire  madame de Montespan,
  mais mnageoit encore la favorite en la combattant. C'est
  seulement lorsque le crdit de madame de Maintenon fut tabli
  d'une manire inbranlable que le refus d'absolution oppos 
  Louis XIV par son confesseur (carme de 1675, du 27 fvrier au 14
  avril) amena une sparation entre les deux amants. Madame de
  Maintenon toit alors  Barges. Le dissentiment qui existoit
  entre elle et madame de Montespan clata alors, et alors aussi
  furent crites par madame de Svign  sa fille les lettres que
  nous avons rappeles (note 101 ci-dessus, p. 130).

  [111] Le P. de La Chaise ne succda au P. Ferrier dans l'emploi de
  confesseur du Roi qu'en 1675. C'est assez dire qu'il n'arriva 
  l'oreille du Roi que quand madame de Maintenon toit dj en
  grande faveur. Les lettres de madame de Maintenon montrent de sa
  part fort peu de got pour le rvrend Pre.

  [112] Le P. Bourdaloue parot avoir eu peu d'influence sur
  l'lvation de madame de Maintenon, si ce n'est par les sermons
  qu'il prcha  la cour pendant plusieurs carmes de suite  partir
  de 1669.

  [113] Il est faux que madame de Maintenon ait pris pour directeur
  un jsuite. Son directeur est bien connu: c'est l'abb Gobelin,
  aprs la mort duquel elle prit les conseils de Godet-Desmarets,
  vque de Chartres. Elle avoit bien choisi, comme le remarque M.
  Walckenaer; ni l'un ni l'autre n'ambitionnoient ni la gloire de
  l'loquence, ni les hautes dignits de l'Eglise; ni l'un ni
  l'autre n'appartenoient  l'ordre trop puissant des Jsuites.
  (_Mm. sur mad. de Svign_, 5, p. 430, notes.)

  [114] Nous ne savons trop ce que veut dire l'auteur quand il parle
  du tiers-ordre des jsuites, o se seroit fait admettre madame de
  Maintenon. Il y a en effet trois ordres de jsuites, et le
  troisime comprend ceux qu'on appelle _les coliers_; ils
  conservent la jouissance et l'administration de leurs biens, et
  peuvent mme, en France, rclamer le partage des hritages de leur
  famille. Mais nous ne sachons pas qu'on y ait admis des femmes.

  [115] _Var._: Nous reproduisons encore ici tous les dveloppements
  donns  cette ridicule calomnie par l'dition de 1754:

  Cela n'toit encore pas assez au got des Jsuites, qui, ayant su
  de son confesseur (car dans de telles occasions ces gens-l ne
  gardent jamais le secret, parce qu'il y va de l'utilit de
  l'Ordre) qu'elle toit fort attache aux plaisirs de la chair et
  qu'elle entretenoit un commerce amoureux avec un de ses
  domestiques, ils le prirent unanimement, dans une assemble
  qu'ils eurent au collge de Montaigu, de travailler  faire pour
  lui-mme cette conqute, afin de l'avoir plus fermement dans leurs
  rets. Il leur promit de faire tout son possible pour l'avancement
  de la sainte socit, et en effet il ne s'y pargna pas. Pour
  mieux y parvenir, il s'attacha  mieux dcouvrir les replis de sa
  conscience; et, bien loin de la blmer de son pch favori, il
  l'assura qu'il n'toit point punissable, d'autant qu'elle toit
  oblige de s'entretenir dans les leons amoureuses afin de pouvoir
  se rendre plus utile au fils an de l'Eglise. Les pcheurs aiment
  ordinairement  tre flatts dans leurs crimes et  trouver moyen
  de se damner avec plaisir. C'est l le chemin que tous les
  nouveaux casuistes font suivre  leurs pnitents, et ils ne se
  servent de ce sacr tribunal, qui doit tre un instrument  sauver
  les hommes, que pour les damner. Il ne faut donc pas s'tonner si
  la Maintenon s'abandonnoit  eux, puisqu'ils ont un si rare
  secret. Mais elle n'eut pas plus tt got les douceurs et les
  bonts du pre La Chaise dans la confession, qu'elle n'en voulut
  plus d'autre; en effet, elle s'en est toujours depuis servie.
  Cependant il avoit promis de se faire pour lui-mme une conqute
  d'amour; et, pour en venir  bout, il s'toit dfait, pour des
  raisons de conscience, de tous les domestiques qu'il avoit vus
  dans sa maison n'tre pas attachs  la Socit; et, comme un sage
  directeur, il employa de ses cratures, et, entre autres, deux
  soeurs dolentes de la Socit, qui avoient l'esprit insinuant, et
  qui, en peu de temps, eurent gagn les bonnes grces et les
  confidences de la Maintenon, qui se servoit aussi, en revanche,
  d'elles, pour ses affaires amoureuses. Par leur moyen, le pre La
  Chaise toit clair de tout et prenoit ses mesures l-dessus. Un
  jour le domestique dont elle se servoit dans son exercice amoureux
  fut pour deux jours  la campagne, avec sa permission; mais soit
  qu'il y rencontrt quelqu'un de connoissance ou qu'il voult
  gagner de nouvelles forces, il y demeura beaucoup plus; et il y
  avoit dj six jours qu'il toit absent quand madame de Maintenon,
  qui n'toit pas accoutume  un si long jene, lui crivit un
  billet et le donna  sa fille confidente pour le lui faire tenir.

  D'abord cette fille le porta au rvrend pre La Chaise; ils se
  renfermrent tous deux dans sa chambre, et, aprs l'avoir ouvert,
  ils y lurent:

    _En vrit, mon coeur, tu n'as gure d'amour pour moi, et si tu
    mesurois ton impatience  la mienne, tu serois retourn ds le
    premier jour. Pour moi, je t'avoue que je suis au dsespoir de
    t'avoir donn cong, et encore plus de ce que tu ne viens point.
    Il faut ou que tu ne m'aimes pas, ou que tu sois mort, de rester
    si longtemps. Reviens donc, mon cher, et ne me laisse pas seule
    auprs du Roi, que je n'aime pas la dixime partie tant que toi;
    et si tu ne veux pas me trouver bien mal, ou morte, viens 
    minuit, droit dans ma chambre; je donnerai ordre que la porte
    soit ouverte pour te laisser entrer. Adieu, ma vie._

  Eh bien! dit le Pre, que vous en semble?--Moi, lui dit-elle,
  je ne sais, sinon que vous me la rendiez pour la lui faire
  tenir.--Non, dit-il, pas cela, mais il s'agit ici de me rendre
  un service. Elle n'eut pas de peine  le lui promettre. C'est,
  continua-t-il, que je m'en vais lui en crire une sous un nom
  suppos, afin qu'il ne vienne pas de sitt, et je me rendrai
  moi-mme dans votre antichambre  l'heure qu'elle marque, d'o
  vous m'introduirez dans son lit. Je suis de sa taille et je mets
  sur moi les vnements de l'affaire.

  La chose ainsi rsolue, il se hta d'crire la lettre, qu'il
  donna pour faire tenir en place de l'autre. Elle toit conue en
  ces termes:

    _Monsieur, j'ai un regret sensible de vous apprendre une
    mchante nouvelle. Votre pre est  l'article de la mort. Je
    l'ai aujourd'hui confess et lui ai donn le saint viatique. Il
    m'a pri par trois ou quatre fois de vous crire qu'il a quelque
    chose  vous communiquer avant sa mort; partez donc pour vous
    rendre ici incontinent la prsente reue, parce qu'il est encore
    en son bon sens, et si vous ne perdez point de temps, selon que
    nous pouvons juger par les apparences, vous en aurez encore pour
    lui parler. Je suis, etc._

    COCHONNET, _cur de Lasine_.

  Il (le valet) n'eut pas plutt reu cette lettre qu'il crut
  effectivement que la chose toit ainsi. Il avoit infiniment
  d'amiti pour son pre, et monta incontinent  cheval pour s'y
  rendre; mais il le trouva en bonne sant, ce qui le rjouit.
  Cependant ils ne purent trouver le secret de cette lettre; il ne
  se douta jamais de la vrit, ce qui fit qu'il resta quelques
  jours auprs de ses parents.

  L'heure approchant, le rvrend Pre se rendit dans
  l'antichambre, o il trouva la fille qui l'attendoit. Il s'y
  dshabilla et prit la robe de chambre et le bonnet qui servoient 
  l'autre dans ses expditions; aprs quoi il fut introduit jusqu'au
  lit, o il entra doucement et sans parler. Il commena de monter 
  l'assaut. Quoiqu'elle ft endormie, elle le sentit bien,
  nonobstant l'avis de certaines femelles; et croyant que ce fust
  son taureau de coutume, elle l'embrassa avec des treintes si
  amoureuses que le pauvre Pre pensa expirer dans ce charmant
  exercice. Le jeu leur toit trop doux pour y prfrer la
  conversation; aussi ils recommencrent  diverses fois sans se
  parler, et auroient peut-tre pass la nuit ainsi si le pre La
  Chaise n'eut rompu le silence par un rhume incommode et qui le fit
  tousser hors de saison. Madame de Maintenon fit un cri et voulut
  se jeter hors du lit; mais il la retint, il lui fit ses excuses,
  et, aprs qu'il eut calm son esprit, il lui reprsenta que la
  chose toit sans remde et qu'elle devoit considrer que c'toit
  la force de sa passion qui l'avoit oblig  le faire, et ne lui
  dcouvrit pas nanmoins le vritable sujet. Quoi qu'il en soit,
  mes Mmoires portent qu'ils se raccommodrent et poursuivirent le
  reste de la nuit, et ont toujours poursuivi depuis, et
  poursuivront encore tant qu'ils auront des forces, si nous en
  croyons les apparences; car s'il est vrai qu'elle est la mule du
  Roi, elle est tout autant la cavale de La Chaise et la haquene de
  son valet, qui ne fut pas plus tt de retour qu'il s'excusa de sa
  longue absence sur la lettre suppose. Mais elle, qui avoit su
  toute l'affaire du pre La Chaise, ne voulut pas approfondir les
  choses et le reprit en grce; depuis, elle s'en sert toujours avec
  beaucoup de satisfaction. Tout cela ne l'empchoit pas de recevoir
  l'ordinaire du Roi tant qu'il fut en sant; mais il lui arriva une
  maladie qui ne provenoit que de l'excs du dduit. Madame de
  Maintenon en fit beaucoup l'afflige et le fit parotre en public
  le plus qu'elle pouvoit; enfin, le mal venant  augmenter, on
  rsolut d'y mettre des empltres. Cette sainte fille de la
  Socit, sachant bien dans sa conscience qu'elle avoit caus une
  partie du mal, voulut aussi assister au remde, et, par une espce
  d'oeuvre de charit dont elle a t fort loue, elle voulut mettre
  le premier empltre sur ce fils de Priape. Elle le mit en effet,
  et a diverses fois continu, jusqu' l'entire gurison du Roi.
  Quand elle le vit en sant, elle voulut le divertir; et comme elle
  n'a point de cet amour dlicat qui ne souffre point de partage,
  elle lui chercha une des plus belles filles de France. Ce fut la
  F... qu'elle lui prsenta. Le Roi l'estima au double de ce qu'elle
  faisoit comme un sacrifice d'elle et chrit aussi beaucoup la F...
  Madame de Maintenon cependant a toujours occup son esprit; et,
  quelque autre attache qu'il ait eue, elle n'a jamais t si forte
  que la sienne. Depuis la F... il a eu encore un prsent d'elle;
  mais cette nouvelle matresse mourut en couches, tellement que,
  bien que depuis elle ait voulu lui en donner d'autres, il ne les a
  point voulu accepter, et il se tint toujours attach  elle, qui,
  de son ct, n'en est pas beaucoup tourmente, puisque depuis un
  assez long espace de temps il n'est pas capable de connotre une
  femme charnellement; mais aussi elle ne s'en soucie pas, et sa
  faveur lui est plus chre que son amour, puisqu'elle en a d'autres
  pour assouvir ses infmes passions, et surtout le rvrend Pre La
  Chaise.

  Cependant, lorsque le Roi se porta mieux, elle ne manqua pas de
  profiter d'un si long temps et de mettre la sant du monarque  de
  nouvelles preuves. Et il faut avouer que jamais femme n'a mieux
  su qu'elle tirer parti de l'amour et mnager les occasions. Elle
  disoit un jour, en plaisantant,  une de ses amies: Que les
  amants vulgaires cherchent tant qu'il leur plaira ce qu'on appelle
  l'heure du berger; pour moi, je cherche l'heure du Roi. Quand elle
  se prsente, je vous assure que je ne la laisse pas chapper.
  Elle avoit raison de parler ainsi: elle a su profiter du fort et
  du foible de Louis-le-Grand. Aussi ce monarque, qui aime
  naturellement la gloire et les plaisirs, a t charm de trouver
  une matresse qui a su si bien flatter son ambition et son amour,
  qui l'instruit en le divertissant, et qui, dans ses conversations
  les plus amoureuses, sait mler les maximes de la fine et de la
  plus haute politique.

  Un jour qu'elle toit seule avec le Roi et qu'elle avoit reu de
  nouvelles preuves de son amour, elle dit, pour flatter
  agrablement ce monarque, qu'un prince comme lui ne devoit pas
  aimer comme les autres hommes; que, comme il toit n pour rgner,
  il falloit qu'il pratiqut comme il faisoit cet art glorieux au
  mtier mme des plaisirs. Votre Majest, ajouta-t-elle, brille
  partout, vous ne la sauriez cacher; amant, ami, en guerre, en
  paix,  l'arme, au lit,  la table, vous faites tout en roi, et
  l'on ne peut jamais vous mconnotre; plus grand en cela que le
  Jupiter des paens, qui quittoit sa grandeur et sa majest et
  prenoit les formes les plus chtives pour assouvir son amour; au
  lieu que Louis-le-Grand ne diminue rien de sa grandeur, quoiqu'il
  s'abaisse jusqu' nous.

  Voil de quelle manire elle entretient le Roi; et comme la
  passion de ce prince pour madame de Maintenon est fonde sur
  l'esprit plutt que sur la beaut de cette nouvelle marquise, il y
  a de l'apparence que cette passion durera autant que sa vie.

  [116] Le passage compris entre ces deux crochets a t intercal
  plus haut dans la premire dition, et on l'a dj vu en note.

  [117] Le Roi l'pousa, dit Saint-Simon, au milieu de l'hiver qui
  suivit la mort de la Reine (morte en 1683).--La satit des
  noces, toujours si fatale, continue le mme crivain, et des noces
  de cette espce, ne fit que confirmer la faveur de madame de
  Maintenon. Bientt aprs, elle clata par l'appartement qui lui
  fut donn  Versailles, au haut du grand escalier, vis--vis de
  celui du Roi, et de plain-pied. Notons que madame de Maintenon,
  de trois ans plus ge que le Roi, avoit alors de quarante-huit 
  quarante-neuf ans. Nous retrouvons ici le P. de La Chaise. Ce fut
  lui qui offrit, de la part du Roi, un mariage dont madame de
  Maintenon garda le secret plus fidlement que le Roi lui-mme.

  [118] M. Walckenaer s'explique en termes navement chastes sur les
  relations de Louis XIV et de madame de Maintenon. Nous donnons son
  texte, en renvoyant aux notes o il cite ses autorits: Elle
  toit du nombre de celles qui, trs sensibles aux caresses que les
  femmes aiment  se prodiguer entre elles (je comprends peu) en
  tmoignage de leur mutuelle tendresse, et qu'avec plus de rserve
  elles changent avec l'autre sexe, ont une rpugnance instinctive
   se soumettre  ce qu'exige d'elles l'amour conjugal pour devenir
  mres, moins par la persistance d'une primitive pudeur que par
  l'effet d'une nature qui leur a refus ce qu'elle a accord  tant
  d'autres avec trop de libralit. Franoise d'Aubign eut souvent
  besoin d'tre rassure par son confesseur sur les scrupules que
  lui firent natre ses complaisances aux contrariantes importunits
  de son royal poux,  un ge o elle ne pouvoit plus esprer
  d'engendrer de postrit. Sur ce point dlicat, nous aimons 
  nous abriter derrire M. Walckenaer. Nous n'aurions os esprer de
  dire les choses avec une plus respectable rserve. Voyez surtout
  les passages auxquels il renvoie. Un de ceux-ci, extrait d'une
  lettre de l'vque de Chartres, cite par La Baumelle, prouve
  clairement le mariage, s'il pouvoit y avoir quelque doute  ce
  sujet: C'est une grande puret, lui dit-il, de prserver celui
  qui vous est confi des impurets et des scandales o il pourroit
  tomber. C'est en mme temps un acte de soumission, de patience et
  de charit... Malgr votre inclination, il faut rentrer dans la
  sujtion que votre vocation vous a prescrite... Il faut servir
  d'asile  une me qui se perdroit sans cela. Quelle grce que
  d'tre l'instrument des conseils de Dieu, et de faire par pure
  vertu ce que tant d'autres font sans mrite ou par passion!
  Ailleurs il lui crit: Aprs ma mort, vous choisirez un directeur
  auquel vous donnerez vos redditions. Vous lui montrerez les crits
  qu'on vous a donns pour votre conduite. _Vous lui direz vos
  liens._ (Walckenaer, _Mmoires sur madame de Svign_, 5, p. 216
  et 436.)

  [119] Le dernier enfant de madame de Montespan et de Louis XIV fut
  le comte de Toulouse, n le 6 juin 1678. Depuis, madame de
  Montespan fut supplante par mademoiselle de Fontanges,  la mort
  de laquelle, dirent les pamphlets, elle n'auroit pas t
  trangre. Le Roi continua  recevoir madame de Montespan, mme
  aprs son mariage avec madame de Maintenon; il ne lui donna donc
  pas ce cong absolu dont il est ici parl.

  [120] Madame de Soubise toit Anne de Rohan Chabot, fille de ce
  Henri Chabot qui devint duc de Rohan, et dont le mariage avec
  Marguerite de Rohan avoit fait si grand bruit. Ne en 1648, elle
  pousa Franois de Rohan, qui fit la branche des princes de
  Soubise, second fils d'Hercule, duc de Montbazon, et de Marie de
  Bretagne. Elle mourut le 4 fvrier 1709, ge de soixante et un
  ans.

  On lit dans les notes de Saint-Simon sur le _Journal de Dangeau_:

  La beaut de madame de Soubise, dont le roi fut touch, fit la
  fortune de sa famille. M. de Soubise avoit eu une premire femme
  qui n'avoit jamais prtendu au tabouret. La beaut de sa deuxime
  femme le lui valut, et, par degrs, le rang de princesse  la
  maison de Rohan... (_Journal de Dangeau_, avril 1684, t. 1, p.
  5.--Cf. _ibid._, p. 112.)

  [121] Louis XIV eut en effet  souffrir l'opration de la fistule.
  Madame de Maintenon y assista. Seule avec M. de Louvois, le P. de
  La Chaise et les mdecins Fagon et Flix, elle avoit t informe
  de la rsolution prise par le Roi. Pour les dtails, nous
  renvoyons au _Journal de Dangeau_ et aux ouvrages que citent en
  note les diteurs (_Anne 1686, 18 novembre_, t. 1, p. 417). Voyez
  notamment l'extrait d'un manuscrit intitul: _Remarques gnrales
  sur le temprament et la sant du roi Louis XIV, par les mdecins
  Fagon_, etc.,  la suite des Mmoires de Choisy, coll. Michaud et
  Poujoulat, dit. Didier, p. 675-677.

  [122] Voy. l'histoire de cette maison par M. Thophile Lavalle.

  [123] Nous n'avons pas  rfuter cette infamie autrement qu'en
  la faisant remarquer.

  [124] On connot les deux rayons symboliques que la peinture et
  la sculpture placent sur le front de Mose.

  [125] Des charges de capitaines et de majors. Le mot _majorit_
  se trouve dans Furetire avec le sens qu'il a ici.

  [126] M. Walckenaer (_Mm. sur mad. de Svign_) a rappel deux
  lettres de Louis XIV o le Roi, honteux des exigences de madame de
  Montespan, dissimule avec Colbert, son ministre, mais n'accorde
  pas moins  la favorite ce qu'elle demande. Les guerres terribles
  qu'on eut  soutenir sur la fin du rgne rendirent les conomies
  de plus en plus ncessaires; mais qui pourroit croire que le Roi
  les faisoit porter sur ses amours?

[Cul-de-lampe]




  LE
  DIVORCE ROYAL
  OU
  GUERRE CIVILE
  DANS LA FAMILLE DU GRAND ALCANDRE.




[Bandeau]

LE

DIVORCE ROYAL

OU

GUERRE CIVILE

DANS LA FAMILLE DU GRAND ALCANDRE.


Depuis que le grand Alcandre a commenc  travailler avec tant de zle
et d'application  runir les deux religions qui partageoient son
royaume[127], quoique ce dessein ft l'entreprise d'un grand prince
dont l'unique gloire toit de laisser  la postrit une oeuvre
digne de sa grandeur, cependant le succs n'a pas rpondu  ses
attentes, et, au lieu de procurer  son royaume une paix perptuelle
par cette runion, elle a plutt mis le feu aux quatre coins de
la France, qui a ressembl  une maison embrase, de laquelle se sauve
qui peut[128]. Grand nombre de personnes, ne voulant pas tre forces,
aimrent mieux tout quitter et se sauver que de s'accommoder  la
religion du Roi; plusieurs tombrent dans les filets que l'on leur
avoit tendus aux frontires pour les empcher de dserter, ce qui fit
que d'autres aimrent mieux rester que de se commettre  un chtiment
trs rude en cas qu'ils fussent pris. Cependant, sous main chacun
employoit son crdit, ses amis et son argent proche des catholiques
qui avoient quelque pouvoir, pour tcher d'obtenir des passeports.
Mademoiselle M. D. fut une de celles qui, craignant les mauvaises
suites du couvent, ne voulurent pas se hasarder  partir sans
passeport. Elle eut assez d'adresse et d'amis pour s'introduire chez
madame de Montespan, o elle sut si bien faire, qu'elle la persuada 
s'employer pour elle, cette dame tant bien aise de s'attirer par l
l'estime d'un grand nombre de personnes de la religion prtendue
rforme, et leur faire connotre, par ce petit service, qu'elle
n'avoit aucune part  toutes les violences qui se commettoient dans
les provinces, ni aux excs dont on accuse les dragons: _Poco di bene,
e poco di male._ Madame de Montespan ayant donc pris rsolution de
s'employer tout de bon pour cette demoiselle, elle rva assez
longtemps comme elle s'y prendroit pour en venir  bout, connoissant
la conscience tendre de Sa Majest et sa dlicatesse sur ce sujet,
lequel croit qu'autant de personnes  qui il donne cong, ce sont
autant d'mes qu'il laisse chapper du paradis. Aussi ne fait-il rien
sur semblables affaires qu'il n'ait consult son conseil de
conscience, qui ne l'abandonne que fort peu[129]. Madame de Montespan
crut donc qu'il falloit en prvenir le R. P. La Chaise[130], qui est
considr prsentement en cour comme le lieutenant de saint Pierre; et
c'est presque lui seul qui ouvre et ferme le paradis du ct de
France. Pour ce faire, cette bonne dame crut qu'elle ne pouvoit mieux
s'adresser qu' madame de Maintenon, laquelle, par humilit, se dit
fille indigne de la vnrable socit[131]; et comme elle avoit
autrefois t sous elle et mang de son pain, elle crut aussi qu'elle
ne refuseroit pas de s'employer avec chaleur pour son ancienne
matresse, qui avoit t la cause premire de la fortune dont elle
jouit prsentement. Mais elle se trouva trompe, car, comme dit le
proverbe, _Honores mutant mores_[132]; elle ne rpondit pas 
l'attente de son ancienne patronne, comme nous verrons dans la suite
dans une conversation qu'elles eurent ensemble, que je mettrai ici au
long pour la satisfaction du lecteur curieux qui sera bien aise d'tre
inform de ces petits dmls, que souvent l'on n'ose pas mettre au
jour. Je ne veux pas vous promettre de pouvoir vous rapporter ici mot
pour mot tout ce qu'elles se dirent l'une  l'autre dans cette visite,
mais bien de vous en rapporter le plus essentiel et les principales
circonstances.

Madame de Montespan prit un prtexte pour aller voir madame de
Maintenon, qui toit un peu incommode et gardoit la chambre ce
jour-l. Voici ce qui s'y passa:

Madame de Maintenon fit l'ouverture, et demanda quelles bonnes
affaires lui procuroient l'avantage de sa prsence;  quoi madame de
Montespan rpondit qu'un motif de charit l'avoit oblige  la venir
prier en faveur d'une pauvre demoiselle huguenotte, qui souhaiteroit
de s'aller retirer en Suisse, proche de ses parents; et comme elle
n'osoit se hasarder de sortir du royaume sans la permission du Roi,
elle dsiroit de pouvoir obtenir un passeport; mais comme elle savoit
fort bien que Sa Majest toit dlicat sur ces sortes d'affaires, et
qu'il n'en feroit rien sans consulter son conseil de conscience, avant
de lui en parler, qu'elle souhaiteroit que madame de Maintenon lui fit
la faveur d'en dire un mot au Pre La Chaise, afin de le prvenir
avant que le Roi lui en parlt. Madame de Maintenon lui rpliqua
qu'elle avoit raison de croire que le Roi toit dlicat sur ce
chapitre-l, et je ne crois pas mme, lui dit-elle, que vous feriez
bien de lui en parler, puisque c'est vous commettre  un refus dont
vous pourriez avoir de la mortification dans la suite.

Cette espce de conseil ne plut pas  madame de Montespan, qui lui
rpondit d'un ton assez fier qu'elle ne venoit pas l pour demander
conseil, parce qu'elle se croyoit assez capable et assez grande pour
le prendre d'elle-mme; mais, poursuivit-elle, je viens pour vous
prier d'en dire un mot au Pre La Chaise, afin qu'il y donne les
mains.

Madame de Maintenon, qui se sentit pique de cette brusque repartie,
lui demanda pourquoi elle vouloit qu'elle parlt au Pre La Chaise
plutt qu'elle, puisqu'elle le connoissoit aussi particulirement
qu'elle, et le pourroit faire elle-mme. La raison, dit madame de
Montespan, en est aise  donner: c'est, dit-elle, que je vous crois
mieux dans son esprit que moi, et qu'au dire du Pre, vous tes une
sainte, et moi une grande pcheresse, comme je l'avoue aussi.

Madame de Maintenon, qui a de l'esprit, et qui voyoit bien o tout
ceci alloit, et qui auroit t bien aise de finir la conversation, lui
dit: A quoi bon, madame, tout ce dtail de saintet?--A vous faire
connotre, continua madame de Montespan, que je sais fort bien ce que
vous pouvez, et qu'tant fille de la socit, il y a toujours plus de
grce pour une enfant sage et obdiente[133], comme je crois que
vous tes, que pour une trangre.--Puis, dit madame de Maintenon, que
vous me croyez sage et obdiente, je vous dirai que le Pre m'a
dfendu de lui parler jamais de ces sortes d'affaires.--Je comprends
bien, dit madame de Montespan, par vos discours, que vous n'en voulez
rien faire; vous feriez mieux, continua-t-elle, de me parler
catgoriquement, oui ou non.

--Je n'ai pas d'autre rponse  vous donner, lui dit madame de
Maintenon, sinon que vous auriez pu vous viter la peine que vous vous
tes donne, en m'envoyant seulement faire ce message par l'une de vos
domestiques.

--Vous m'en dites assez, dit madame de Montespan, pour me faire
connotre que vous n'en voulez rien faire. Je n'ai pas jug  propos,
poursuivit-elle, d'envoyer personne de ma part, mais de venir moi-mme
pour avoir le plaisir de recevoir le refus de votre bouche propre, et
de voir quelle mine vous tiendriez en le donnant  celle qui vous a
command pendant plusieurs annes.

--Il est vrai, lui dit madame de Maintenon, que j'ai t sous vous, je
ne le nie pas, mais j'estime qu'il m'est plus glorieux d'avoir t ce
que j'ai t, que d'tre ce que vous tes. Ce discours piqua madame
de Montespan au vif, qui ne put retenir son ressentiment et
[s'empcher] de la traiter de petite femme de Scarron.

Sur cet intervalle, une femme de chambre vint dire  madame de
Maintenon que madame la princesse de Conti[134] venoit lui rendre
visite; laquelle se leva aussitt, et aprs lui avoir fait donner un
fauteuil, chacune reprit sa place. Cette visite fut cause en suite
d'une collation que monseigneur le dauphin[135] avoit donne les jours
prcdents  madame de Conti, o, aprs quelque raillerie, madame de
Conti porta  monseigneur la sant _de la bonne vieille sa
belle-mre_. Le Dauphin, en faisant raison, porta la sant _du
bon-homme_. [Mais comme il y a toujours des esprits qui tchent de
faire leur fortune aux dpens d'autrui, cette petite galanterie ne
manqua pas d'tre rapporte ds le mme jour  madame de Maintenon,
qui de mme suite le dit au Roi. Quelques jours aprs, Monseigneur
tant  table, le Roi ayant un plat devant lui d'un ragot que le
Dauphin aimoit, le Roi le lui fit mettre devant. Monseigneur en ayant
mang d'un grand apptit, le Roi dit: Vous en avez assez mang
pour boire, et lui porta la sant _du bon-homme_.][136]

Le Dauphin ne rpondit que par une profonde rvrence, faisant
semblant de ne le pas comprendre; mais au sortir de table il ne manqua
pas d'en avertir aussitt madame la princesse de Conti, et lui
conseilla d'aller voir la bonne vieille madame de Maintenon; et c'est
ce qui fut la cause de cette prsente visite. Madame de Conti fit
rouler la conversation sur le plaisir innocent que souvent l'on avoit
dans la compagnie d'une amie, o l'on avoit la libert de dire
quelquefois une parole en libert, sans dessein pourtant d'offenser
personne. La Maintenon applaudissant  ce que madame de Conti disoit,
aprs avoir bien tourn, la princesse dit que ces jours passs,
pendant la collation que Monseigneur lui donna, ils s'entretinrent
pendant une heure de toute la Cour et de madame de Maintenon mme,
sans dessein pourtant de choquer personne; et comme elle ne doutoit
pas que ces innocents divertissements sont souvent rapports avec
emphase, qu'elle ne savoit pas si l'on le lui avoit dit, mais qu'en
tout cas elle n'avoit eu aucun dessein de l'offenser. La Maintenon,
qui faisoit la dissimule, auroit t bien aise de savoir de la bouche
de madame de Conti ce qui s'toit pass; mais la princesse, qui
ignoroit jusqu'o elle en toit informe, n'osa se dcouvrir
davantage, de peur d'en trop dire.

Ainsi finit sa visite, et elle dit en sortant: Si vous m'aimez
toujours autant que vous l'avez protest, permettez-moi que je vous
baise. L-dessus la Maintenon, fine et subtile, lui dit: _Madame,
l'on ne baise pas des vieilles._

Alors madame de Conti connut assez que la mine toit vente, et,
quelque protestation qu'elle ft, il n'y eut pas moyen de la
rconcilier, et ainsi elles se quittrent fort froidement.

Madame de Conti en eut de la mortification, et, dans le chagrin o
elle toit, tant de retour chez elle, elle crivit ce billet au
Dauphin:

    MONSEIGNEUR,

    _Suivant votre conseil, je viens de rendre visite  la dame de
    Maintenon; mais je ne puis vous exprimer la froideur avec
    laquelle nous nous sommes spares: son ddain et manque de
    respect m'obligent  vous dire que, si je n'avois des
    considrations pour le R.., je puis vous assurer que je lui
    donnerois des marques de mon ressentiment. Celle qui vous
    remettra ce billet vous dira le reste. Adieu._

Aprs le dpart de la princesse, et que l'esprit de la Maintenon (
laquelle cette visite avoit caus quelque motion) fut un peu remis,
madame de Montespan prit la parole, lui disant: Quand je considre
bien ce que je viens de voir et d'entendre, je me reprsente la fable
de l'ne qui portoit une idole dessus son dos, pour laquelle les
peuples avoient beaucoup de vnration, et se mettoient  genoux
lorsqu'elle passoit par les rues. L'ne crut que c'toit  lui que cet
honneur se rendoit, lequel en devint si orgueilleux, qu'il marchoit
d'une grande fiert et d'un pas grave, se carrant comme si c'toit 
son mrite que l'on rendoit cet hommage. Mais l'idole lui tant te,
et tant question de retourner  son gte, croyant de marcher avec la
mme gravit, il fut bien surpris que son matre lui lcha quelques
coups pour l'obliger  marcher plus vite, et il connut alors sa
mprise, et qu'au lieu de lui faire honneur comme auparavant, chacun
crioit: Frappe, frappe. Ainsi, Madame, ne croyez pas que c'est pour
votre mrite que l'on vous fait la cour. Je laisse  vous-mme de
faire l'application du reste.

Madame de Maintenon, qui entendoit fort bien ce qu'elle vouloit dire,
ne voulut pas s'en fcher, parce qu'elle prtendoit lui rendre le
change. Elle lui dit: Sur ce que vous dites, Madame, il n'y a pas de
commentaire  faire: vous dites les choses si nettement et avec tant
de circonstances, qu'il faudroit tre bien stupide pour ne le pas
comprendre; mais, de grce, permettez-moi que je vous en entretienne
aussi d'une  mon tour.

Un chien s'tant donn pour sa vie durant  un bon bourgeois pour le
servir et garder la maison, comme il toit trop  son aise, il ne put
plus supporter la graisse, et se promenoit un jour  la campagne; un
autre sien camarade l'aborda, et l'ayant oblig de lui faire le rcit
de sa fortune, aprs l'avoir entendue, il lui conseilla de quitter son
matre et de venir demeurer avec lui chez un grand seigneur, l
o, lui dit le chien, nous n'avons rien  faire qu' fournir au
plaisir de notre matre, et o nous avons bonne table et bon lit, et
sommes considrs comme domestiques d'un grand seigneur, de sorte que
personne n'oseroit vous tirer les oreilles; et si par bonne fortune le
seigneur prend amiti pour toi, tu coucheras sur son lit  ses pieds.
Le chien bourgeois, attir par les belles promesses que lui fit
l'autre, quitta son premier matre pour se donner  ce seigneur; et
comme pour l'ordinaire toutes choses nouvelles plaisent, il fut assez
heureux d'tre caress pendant un temps. Mais qu'arriva-t-il  la
pauvre bte? L'ge dcrpit commena  parotre, il devint puant par
sa vieillesse; ce seigneur s'en dgota et mit affection  un autre,
et chassa le vieux puant chien de sa cour, qui, ne sachant o se
retirer, s'en alla retrouver son premier matre et le pria de le
recevoir en grce. Mais il n'y fut pas trop bien reu. Ce matre, le
voyant, lui dit: Malheureuse et mchante bte, ne t'tois-tu pas
donne  moi, et ne m'avois-tu pas promis de me servir toute ta vie et
de m'tre fidle? Cependant, dans le temps o j'avois le plus de
besoin de toi, tu m'as quitt sans sujet:  prsent, rapporte ta
vieillesse puante l o tu as laiss ta jeunesse riante. Ainsi le
pauvre chien, ne sachant o se retirer, fut oblig d'aller mourir sur
un fumier.

Je vous laisse, dit madame de Maintenon, la peine d'en tirer la
morale et de l'appliquer o vous le jugerez  propos, et l o elle
conviendra le mieux.

Dans ce moment un valet de chambre vint de la part du Dauphin pour
parler  madame de Maintenon. Elle qui croyoit que c'toit pour la
prier de quelque affaire ou de parler au Roi, elle fut bien aise, pour
faire voir  madame de Montespan la considration que l'on avoit pour
elle, de le faire entrer, o tant, il s'adressa  elle et lui dit:

    MADAME,

    _Monseigneur a t extrmement surpris d'apprendre le mchant
    accueil que vous avez fait  madame la princesse de Conti, et il
    m'a command de vous venir voir et assurer de sa part de son
    ressentiment, et vous dire que si,  l'avenir, vous n'en usez
    plus honntement que vous n'avez fait par le pass, il passera
    par-dessus toute considration et vous donnera lieu de vous en
    repentir._

Ce compliment surprit extrmement la Maintenon, qui se trouva
dcontenance de ce qu'il avoit t fait en prsence de la Montespan;
mais pourtant elle eut assez de prsence d'esprit pour lui repartir:
_Que Monseigneur toit le matre aprs le Roi._

Tout ceci causa une secrte joie  la dame de Montespan, qui ne
vouloit pas pourtant la faire clater qu'avec ses amis et amies. Ce
valet de chambre tant sorti, elle reprit le fil du discours que l'on
venoit de quitter.

Je viens, dit madame de Montespan, d'entendre le rcit que vous avez
fait avant la venue du valet de chambre de Monseigneur; je le trouve
spirituel, mais n'ai pas assez d'esprit pour en pouvoir tirer une morale
fine, comme vous le souhaiteriez; je n'ai rien de meilleur que la
mmoire: je me ressouviens de votre mariage avec le bonhomme Scarron,
cul de jatte. Vous m'avouerez, dit la Montespan, qu'il faut l'avoir
heureuse pour se ressouvenir depuis si longtemps; c'est aussi tout ce
que je puis faire. S'il pouvoit retourner et qu'il vous vt au suprme
degr o vous tes prsentement, je crois que sa veine ne seroit pas
assez forte pour exprimer sa surprise par quelques vers burlesques, car
c'toit l son fort. En effet, bien d'autres que lui le seroient de
trouver la femme du pote Scarron,  l'ge de soixante ans[137], tre
la mignonne du plus grand roi du monde. Il y a de quoi s'tonner que les
RR. PP. jsuites ont pu porter l'affaire  un tel degr; et  ne pas
vous flatter, continua la Montespan, il y a bien des gens qui croient,
et vous ne leur teriez pas de la tte, qu'il ne leur ait fallu un aide
surnaturel pour en venir  bout. Si l'on en croit les huguenots, et ils
le disent ouvertement, leur perte a t le prix de votre reconnoissance;
et vous aviez promis au Pre La Chaise que, s'il vous introduisoit dans
les bonnes grces du Roi, toute votre tude seroit de prner au Roi la
saintet et le mrite de la Socit, et qu'ensuite unanimement vous
travailleriez  la destruction de la religion huguenote; que pour cet
effet vous ftes un voeu au grand saint Ignace entre les mains du pre
La Chaise, et que sans vous le Roi n'auroit jamais song  fausser sa
foi ni rvoquer ses dits et ceux de ses anctres[138]. Sur cette
parole, madame de Maintenon crut qu'elle en avoit assez dit pour avoir
prise sur elle. Ha! que dites-vous l, Madame? je suis bien aise
d'entendre de semblables discours de votre bouche.

Madame de Montespan, qui comprit bien ce qu'elle vouloit faire, qui
toit sans doute d'en faire le rapport au Roi, lui rpliqua: Je ne
vous dis pas que c'est moi qui le dis; coutez-moi bien, et ne faisons
pas de _qui pro quo_ d'apothicaire[139]. Je ne vous dis pas non plus
que cela soit vrai, mais que les huguenots le disent: allez leur
empcher d'en parler o ils sont prsentement pars par toute la
terre; et pour ne vous pas flatter, continua madame de Montespan, je
crois que, s'ils vous tenoient  Genve, ils ne vous traiteroient pas
beaucoup mieux que les Anglois firent la Pucelle d'Orlans, qu'ils
accusrent d'tre sorcire, et firent brler.

Madame de Maintenon, qui cherchoit une chappatoire pour se tirer du
mchant pas o elle se trouvoit, sauta du coq  l'ne[140], et changea
le discours sur monsieur Scarron, duquel elle dit qu'elle ne croyoit pas
que les huguenots en diroient du mal, d'autant que la plupart de ces
messieurs toient de ses amis, jusqu'aux ministres mmes, qui le
venoient souvent visiter[141].

C'est ce qui fournit matire  madame de Montespan de pousser sa
pointe, et de dire  la Maintenon que c'toit ce qui la faisoit encore
plus har, qu'elle rendoit de si mchants offices aux bons amis de feu
son mari: Et je suis, continua-t-elle, de l'opinion qu'ils toient
des amis du dfunt, et qu'il se confioit  eux. Car,  ce qu'ils
disent, il leur a souvent fait confidence de beaucoup de petites
particularits de votre mariage: ils m'ont cont que, comme M. Scarron
eut pris rsolution de se marier, il le leur communiqua, et qu'ils ne
manqurent pas aussitt de lui reprsenter son misrable tat et la
foiblesse de son corps, dans lequel ils ne voyoient pas grande
apparence de pouvoir contenter une femme, qui ressembloit  une terre,
laquelle veut tre cultive, et que, quand nous ne le faisons pas
nous-mmes, souvent notre voisin le fait pour nous; et qu'ainsi, sans
songer, il pourroit s'enrler dans la nombreuse famille d'Acton; que
l-dessus le bonhomme Scarron rpondit que ce n'toit pas cela qui le
mettoit le plus en peine, et qu'afin qu'on ne puisse lui rien
reprocher sur ce chef-l, il vouloit prendre de la chasse blesse, et
qu'alors l'ayant su, l'on ne pouvoit le railler l-dessus. Ce rcit
dconcerta extrmement madame de Maintenon, qui ne savoit comment se
retirer de la presse, et dans le chagrin o elle toit, elle dit  la
Montespan: Vous pourriez dans un besoin, Madame, fournir des mmoires
pour l'histoire de la vie de feu monsieur Scarron. Je vous enverrai
les personnes qui en auront besoin. Mais madame de Montespan, qui
avoit entrepris de la pousser  bout pour se venger de bien des
affaires que je ne rapporterai point ici, ne s'arrta pas en si beau
chemin, et lui dit que jusques  prsent cela ne la regardoit pas
personnellement, et que Scarron n'avoit parl encore que dans le
gnral; qu'il n'y avoit rien qui la pt fcher. Mais finalement, lui
dit-elle, pour le bonheur de monsieur Scarron, le sort chut sur
votre personne, et il vous pousa en face de sainte mre Eglise.
N'est-il pas vrai? Madame de Maintenon, qui ne cherchoit que
d'esquiver, lui dit: Que trouvez-vous  critiquer l-dessus? Je ne
crois pas, dit-elle, que votre mariage ft plus ferme ni plus assur
que le ntre, puisqu'il n'a pas t de longue dure: on n'a pas eu
besoin de vous dlier l'guillette; vous l'avez fort bien su faire
vous-mme. Si vous tiez en Suisse ou  Genve, comme vous m'avez dit
il y a un moment, je crois que l'on vous feroit passer un heure de
mchant temps, et qu'un vent d'acier couronneroit votre infidlit.
Madame de Maintenon crut se venger par cette petite gratignure; mais
la Montespan, qui avoit encore le plus sensible  dbiter, lui dit:
De grce, Madame, achevons votre histoire; nous voici arrives au
plus bel endroit de l'affaire. Je n'ai plus que trois mots  dire,
puis je finis. Comme donc les amis de feu votre mari le vinrent
fliciter sur son mariage: Parbleu, leur dit-il, Messieurs, l'on ne
me reprochera pas que ma foiblesse est cause que ma femme sera
coquette et qu'elle me trompe, car je l'ai prise P...., et si bien,
qu'elle a dj fait une fille (que vous lui porttes dans le mariage
pour tout douaire)[142]. Il leur dit encore que vous aviez voulu
mettre dans votre contrat de mariage que vous ne seriez oblige de
rester avec lui que depuis six heures du matin, qu'il se levoit,
jusques  dix heures du soir, qu'il se couchoit; mais que depuis
ces mmes dix heures jusqu'au lendemain six, vous tiez votre propre
matresse et qu'il vous abandonnoit  votre sage conduite, sans
relever pour ce temps-l que de vous-mme. Madame de Maintenon, qui
toit outre jusques  l'me de tous ces discours, lui dit: Ne me
sauriez-vous pas dire aussi chez quel notaire ce contrat fut
pass?--Il y aura moyen, lui repartit la Montespan, d'en trouver la
note dans la posie de feu monsieur Scarron. Mais  propos de cette
fille, que nous appelions, ce me semble, Babb, elle avoit de l'esprit
comme un petit ange, elle ressembloit en cela  son pre adoptif. Si
elle vit encore, vous auriez bien le moyen de la marier prsentement
fort richement sous le nom de nice, non elle seule, mais quand vous
en auriez autant qu'en avoit feu le cardinal Mazarin. Mais ce n'est
pas  moi  vous donner conseil, puis que c'est vous qui en donnez aux
autres; pourtant je veux bien vous dire que, si le bonhomme Scarron
pouvoit ressusciter, ce seroit une diable d'affaire en France; car,
outre sa surprise, il feroit sans doute un procs au Roi, ce qui
embarrasseroit fort la Cour du Parlement, qui ne pourroit pas lui
refuser justice, et de vous condamner  quitter les honneurs royaux,
avec le nom de Maintenon, pour vous rejoindre avec votre premier mari
et reprendre vos anciens titre et place, sous peine d'tre punie comme
d'un crime de malicieuse dsertion. Cela arrivant, j'en serois au
dsespoir pour l'amour de vous, continua la Montespan, car vous tes
encore utile  la Cour, puisque vous rendez service  bien des
personnes,  ce que je puis remarquer. Si cela pouvoit arriver,
je vous assure que je ne parlerois jamais que vous avez t ma femme
de chambre, pour ne pas causer du bruit dans votre mnage.--Je vous
suis, repartit la Maintenon, fort oblige de toutes vos bonts et de
toutes vos considrations; je ne manquerai pas aussi de mon ct, lui
dit-elle, aussitt que je verrai monsieur le marquis de Montespan, de
vous recommander, et l'assurer qu' l'avenir vous voulez vivre d'une
vie plus rgle que par le pass, et de l'exhorter  vouloir retirer
une Madeleine repentante, lui faisant comprendre que mal aisment vous
avez pu vous dfendre des charmes du Prince, et je me garderai bien de
l'instruire de tout ce qui se passe. Je vous ferai prsent de quelque
coussinet de senteur que j'apportai de Montpellier, pour cacher vos
imperfections[143]. Je ne lui dirai pas aussi dans quel chagrin la
Reine dfunte est morte pour l'amour de vous; je tcherai, s'il m'est
possible, de le dsabuser des accusations dont l'on vous a charge au
sujet de la mort tragique de la pauvre mademoiselle de Fontange[144],
que vous avez sacrifie  vos passions; et je ne doute pas aprs
cela, continua-t-elle, que si vous voulez lui rendre les soumissions
que doit une femme repentante, qu'il ne vous pardonne, car il est bon
homme. Voil, lui dit la Maintenon, tout ce que je puis faire pour
vous.

--En voil aussi, repartit madame de Montespan, plus que je ne vous en
demande: l'on appelle cela des oeuvres de superrogation. Si vous
savez si bien prner ces jeunes demoiselles que vous avez sous votre
direction, elles sont dans une bonne cole, et je crois que sous une
si bonne matresse elles ne sont pas oisives, et que vous leur faites
faire souvent l'exercice.--Elles le feroient encore mieux, repartit la
Maintenon, si elles toient  votre mange, car, comme vous avez
souvent pass par les piques, je crois que vous ne les exerceriez pas
mal.

Comme cette conversation alloit dans l'excs, et que les parties
commenoient  s'chauffer, les domestiques qui toient dans la
chambre voisine, voyant bien que les suites n'en pouvoient tre que
fcheuses, s'avisrent d'en aller avertir le capitaine qui avoit ce
jour-l la garde chez le Roi[145], qui ne manqua pas de le faire
savoir aussitt  Sa Majest, lequel commanda que le sieur de
Serignan[146], aide-major, iroit porter les ordres de sa part  ces
dames de se sparer, ce que ledit sieur fit sur-le-champ. Mais les
ayant trouves tout en feu et prs d'en venir aux mains, il eut de la
peine  les faire obir, chacune voulant conter son affaire et faire
sa cause bonne, suivant la coutume des femmes. Cette querelle donna
lieu  toute la Cour, aux uns de s'en divertir, et aux autres de
prendre parti.

Cette querelle, comme j'ai dit, ne fut pas borne  ces deux amazones:
presque toute la maison royale se divisa pour l'une ou l'autre de ces
championnes. Ce fut une petite guerre civile dans le domestique, et,
sur la sollicitation des uns et des autres, le Roi avoit de la peine 
terminer ce diffrend au gr des parties. Il n'y eut pas jusqu' la
Socit des Jsuites et  celle des Carmes qui ne s'en mlassent, les
uns pour madame de Maintenon, et les autres pour madame de Montespan.
Peu s'en fallut que cette affaire ne caust un divorce dans l'Eglise
aussi bien que dans la famille royale, ce qui obligea le Roi de la
terminer promptement, et, par un jugement judicieux, leur dfendre de
se visiter jamais, crire ni parler l'une de l'autre, sur peine de son
indignation, ce qui fut approuv par toute la Cour. Le Roi ne laissa
pas de faire quelque rprimande  monseigneur le Dauphin, ce qui ne
servit qu' augmenter sa colre contre la Maintenon, et il jura que
lorsqu'il seroit roi il la feroit enfermer entre quatre murailles; que
ni le Pre La Chaise, ni Scarron mme, s'il ressuscitoit, ne
l'empcheroient pas de la faire repentir de sa tmrit et de l'abus
qu'elle faisoit de l'autorit que la facilit du Roi lui a mise en
main.

Je me persuade que cette guerre dureroit encore, si elle n'avoit pas t
dissipe par une assez plaisante aventure qui arriva  monseigneur le
Dauphin, qui divertit la Cour pendant quelques jours et tira le Roi de
l'humeur chagrine o tous ces divorces l'avoient jet; la voici:
Monseigneur ayant fait une partie de chasse pour le loup[147], il s'en
alla  dix ou douze lieues de Versailles, accompagn de monsieur le
Grand Prieur[148] et de diverses autres personnes de qualit, et des
chasseurs; ensuite Monseigneur, accompagn seulement du Grand Prieur,
s'carta dans un bois de sa compagnie, seul avec le Grand Prieur, soit 
dessein ou par mgarde. La nuit les ayant surpris sans y songer, ils
rsolurent de la passer  la premire maison qu'ils rencontreroient. Le
sort voulut que ce ft une glise avec une maisonnette de cur d'un
village,  un quart de lieue de l, o ayant heurt, le prtre ouvre,
croyant que l'on le venoit appeler pour quelque malade. Il fut tonn de
voir deux personnes  cheval, lui demandant  loger pour cette nuit-l.
Comme il n'y avoit plus moyen de reculer, le cur, sans les connotre,
leur offrit honntement ce qu'il avoit. Etant entrs et ayant mis leurs
chevaux  couvert le mieux qui leur fut possible, comme la faim pressoit
ces nouveaux htes, il leur offrit un membre de mouton qu'il avoit, par
bonne fortune, gard pour le lendemain, le mit  la broche, et lui 
tourner. Cependant les htes ayant demand du vin, Monsieur le cur
protesta qu'il n'en avoit pas  la maison, mais que, si quelqu'un
vouloit prendre sa place, il iroit au prochain village pour en acheter
une bouteille:  quoi nos chasseurs furent de ncessit d'acquiescer,
et, n'ayant pas de valet avec eux, le Grand Prieur se mit  faire son
apprentissage de marmiton et  tourner la broche. Pendant que le cur
toit all au village, nos deux htes s'entretenoient proche du feu.
Monseigneur se ressouvint de leurs chevaux, qui n'avoient rien  manger,
et dit au Grand Prieur qu'il falloit chercher un peu de foin ou de la
paille au grenier pour donner  ces pauvres btes. Ma foi, lui dit le
Grand Prieur, je ne puis faire la fonction de palefrenier et de
cuisinier tout  la fois; choisissez, Monseigneur, l'un des deux, et moi
je ferai l'autre. Mais comme le Dauphin avoit ses grosses bottes et
qu'il falloit grimper au grenier par une chelle, il aima mieux se
mettre  la place du Grand Prieur, jugeant qu'il n'y avoit pas tant de
risque et ne pouvant de l tomber de fort haut. Ainsi le Grand Prieur,
ayant quitt le mtier de marmiton et pris celui de palefrenier, monta
au grenier, o il trouva quelque peu de foin et de paille pour
satisfaire  la pressante faim de leurs chevaux, qui avoient couru tout
le jour sans dbrider. Dans cet intervalle, Monsieur le cur arriva avec
la provision et tcha de les rgaler le mieux qu'il put, n'ayant pour
tout dessert qu'un peu de vieilles noix et un morceau de fromage vieux
au pied de messager. Mais tout est bon quand on a faim, la meilleure
sauce que l'on puisse faire ne la valant pas. Aprs souper, Monsieur le
cur, qui n'avoit pour tout ornement de chambre qu'un lit, le leur cda
agrablement et alla coucher au prochain village, d'o il toit venu,
chez quelque paysan de ses amis, dans l'esprance de revoir ses htes le
lendemain au matin. Mais,  la pointe du jour, la suite de monseigneur
le Dauphin, qui le cherchoit partout, tant venue prs de cette maison,
donnrent du cor, ce qui obligea le Grand Prieur de se faire voir  la
fentre, et la compagnie ayant environn la maison, qui n'toit pas
assez grande pour en contenir la moiti, le Dauphin fut bientt lev, et
encore plus tt habill, sans aide d'aucun valet de chambre, et
Monseigneur confessa n'avoir jamais t si promptement habill,
puisqu'ils couchrent tout botts. Ils ne tardrent pas de monter 
cheval et de s'en retourner  Versailles. Mais partant de la
maisonnette, comme les grands seigneurs ne sont pas accoutums de fermer
les portes chez eux, ils partirent sans fermer celle du cur, qui arriva
un peu aprs avec quelques bouteilles de vin pour faire djeuner ses
htes; mais ne trouvant personne et les portes ouvertes, il crut avoir
log des larrons, qui n'auront pas manqu, disoit il  un paysan qu'il
avoit amen, de prendre tous les ornements de l'glise qui toient dans
la sacristie au ct de sa maison. Cela l'alarma tellement que quelques
passants s'arrtrent et obligrent le cur de voir ce qui lui manquoit;
mais aprs la recherche faite, trouvant que tout y toit, il se prit 
dire que, s'ils toient des larrons, ils n'toient pas des plus
mchants, puisqu'ils ne lui avoient rien pris, et qu'il en avoit t
quitte pour un gigot de mouton. Il est vrai, dit le paysan, aussi il
n'y avoit rien  craindre, car les bohmes, qui sont les plus grands
larrons, ont cette politique de ne drober jamais o ils couchent,
autrement personne ne les voudroit plus loger. Aussitt que Monseigneur
fut de retour  la Cour, il y conta son aventure, et il fut curieux de
faire informer de ce qui s'toit pass lorsque Monsieur le cur revint 
la maison, dont il avoit trouv ses htes partis. L'ayant appris par un
homme qu'il envoya sur le lieu, le Roi le sut, qui fut bien aise de s'en
divertir avec toute sa Cour. Il envoya dire au cur de lui venir parler,
ce qu'il fit le lendemain. Comme il n'toit pas accoutum de parotre
devant de si grands seigneurs, c'toit une espce d'amende honorable
pour lui. Le Roi lui dit qu'ayant entendu parler de sa probit et de sa
pit, il toit tonn qu'tant pasteur, il donnoit retraite la nuit 
des larrons. Il protesta au Roi qu'il ne les connoissoit pas, et que
quand il les avoit retirs il ne les avoit pas crus tels; mais que du
moins ils ne lui avoient rien pris. Le Roi lui demanda s'il les
reconnotroit bien en cas qu'il les vt; il rpondit qu'il croyoit
qu'oui. Le Roi donna ordre tout bas d'appeler Monseigneur et le Grand
Prieur, et comme ce dernier vint un peu le premier, le cur,
l'apercevant, se mit  crier: Sire, en voil un! Et le Dauphin venant
ensuite, il s'cria derechef: Sire, voil l'autre! Le Roi lui dit: Je
vous ferai faire bonne justice, ne vous mettez pas en peine. Mais comme
le cur vit que toute la Cour portoit un grand respect  Monseigneur,
qu'il n'avoit jamais vu et ne connoissoit que par ou dire, ne s'tant
jamais boug de son village, il revint  lui, et, connoissant sa
mprise, il demanda pardon de sa faute. Le Roi, qui est naturellement
fort gnreux, lui fit donner une pension de cinq cents cus par an pour
passer sa vie  son aise et se ressouvenir d'avoir log le Dauphin de
France. Allez, dit le Roi, logez toujours dans votre maison de tels
larrons, et ressouvenez-vous de moi dans vos prires. Je laisse  juger
avec quelle joie monsieur le cur s'en retourna chez lui. Et cette
aventure fut l'entretien de la Cour pendant un temps.


NOTES.

  [127] La rvocation de l'dit de Nantes n'est point, en effet, un
  acte isol, mais le couronnement d'une srie de mesures que l'on
  voit se succder d'anne en anne, avec des rigueurs de plus en
  plus arbitraires, et dont l'acte de rvocation n'est gure que le
  rsum. Ajoutons que la date des premiers dits est de beaucoup
  antrieure  l'poque o madame de Maintenon commena  exercer
  son influence sur le monarque.

  [128] Entre autres documents intressants sur la question des
  rfugis protestants, nous signalerons, sans parler des histoires
  spciales des rfugis, les nombreuses pices insres dans les
  divers volumes du _Bulletin de la Socit de l'histoire du
  protestantisme franais_; de plus, dans _la France protestante_ de
  MM. Haag, t. 7, part. 1re, le Relev gnral des perscutions
  exerces contre les protestants de France, depuis la rvocation de
  l'dit de Nantes jusqu' la rvolution franaise; et enfin,  la
  Bibliothque impriale, deux manuscrits: 1 Abjurations de
  l'hrsie faites en l'glise de Saint-Eloi de Paris, 1668
  (_Barnab._ 4); et 2 Registre de plus de mille cinq cents
  hrtiques convertis  Paris de 1675  1679, prsent au Roi par
  le P. Alexandre de Saint-Charles, n 6995.

  [129] Le conseil de conscience examinoit et traitoit toutes les
  affaires qui, avant qu'il ft cr, toient portes devant le
  secrtaire d'Etat pour les affaires ecclsiastiques ou le
  confesseur du Roi.

  [130] Voy. ci-dessus, p. 137.

  [131] Voy. ci-dessus, p. 138.

  [132] Les honneurs changent les moeurs.

  [133] _Obdiente_, terme form sur le mot _obdience_. On
  appeloit obdience, chez les jsuites, auxquels on suppose ici
  que madame de Maintenon toit affilie, les ordres mans d'un
  suprieur, et mme les permissions qu'il accordoit.

  [134] La princesse de Conti, Marie-Anne de Bourbon, toit la fille
  lgitime de Louis XIV et de mademoiselle de La Vallire. Ne en
  octobre 1666 (voy. t. 2, p. 46), elle pousa, en 1680,
  Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, fils d'Armand, prince de
  Conti, et d'Anne-Marie Martinozzi. Madame de Conti perdit son mari
  le 9 novembre 1685. Celui-ci toit mort en disgrce, et madame de
  Conti elle-mme toit mal vue de Louis XIV,  cause, dit Dangeau,
  d'une lettre qu'elle avoit crite en l'absence de son mari
  (_Journal_, t. I, p. 221).

  [135] Il s'agit ici du fils de Louis XIV et de Marie-Thrse; le
  fils de ce premier dauphin porta ensuite le mme titre. Sur ce
  titre de _monseigneur_ appliqu au dauphin, voyez le commentaire
  de Saint-Simon sur le _Journal de Dangeau_, t. 1, p. 431; et sur
  l'anecdote elle-mme, voyez Saint-Simon.

  [136] Le passage compris entre crochets, ncessaire au sens,
  manque dans l'dition de 1754.

  [137] Madame de Maintenon avoit alors cinquante ans, et non
  soixante.

  [138] Voy. ci-dessus la note 127 de la page 157. Une Revue qui
  n'est pas suspecte d'tre partiale en faveur de madame de
  Maintenon, le _Bulletin de l'histoire du protestantisme franois_,
  te  la marquise toute participation  la rvocation de l'dit de
  Nantes et justifie presque Louis XIV lui-mme. Il est impossible,
  lit-on  la page 259 du Bulletin, 4e anne, de chercher dans le
  fanatisme du Roi et de son entourage l'explication de l'acte de ce
  rgne qui devoit avoir les plus longues et les plus dplorables
  consquences. Madame de Maintenon n'y eut aucune part. C'est alors
  que le Roi n'a que vingt-quatre ans, en 1662, que commence la
  srie des lois oppressives contre les protestants; c'est en 1669,
  six ans avant que madame de Maintenon ait des relations suivies
  avec Louis XIV, qu'une loi drisoire veut bien dfendre qu'on
  enlve les enfants de la R. P. R., et qu'on les induise  faire
  aucune dclaration de changement de religion avant l'ge de
  quatorze ans accomplis pour les _mles_, et de douze ans pour les
  _femelles_. Tout ce que l'on peut reprocher  madame de Maintenon
  sur ce triste sujet, c'est d'avoir partag l'erreur commune et
  d'avoir cru qu'une mesure de violence pouvoit tre utile  la
  cause du christianisme. (_Ibid._, p. 265-267.)

  [139] Ce mot _quiproquo_ s'est dit d'abord exclusivement des
  erreurs des apothicaires, puis de celles des notaires; enfin ce
  mot est devenu un terme gnral qui s'applique  toutes sortes de
  mprises.

  [140] On dit encore un _coq--l'ne_ pour un _propos interrompu_
  et sans suite ni liaison.

  [141] Les huguenots et les catholiques vivant alors dans une
  parfaite galit, et, en ce qui touche les gens de lettres, tant
  galement admis  l'Acadmie franoise, toute fonde qu'elle avoit
  t par un cardinal, y a-t-il donc lieu d'tre surpris que Scarron
  ft visit par des protestants? Entre ses amis, Conrart,
  protestant zl, comptoit Godeau, l'vque de Grasse, et Arnault,
  vque d'Angers, ce dernier d'une famille o l'on n'est pas
  suspect de relchement et de tideur en matire de foi.

  [142] On ne trouve nulle trace ailleurs de ces sortes de
  calomnies.

  [143] Les parfums de Montpellier avoient alors la vogue. Dans le
  Trait des parfums publi en 1693 par Simon Barbe (1 vol. in-12),
  sous ce titre: Le Parfumeur franois, qui enseigne toutes les
  manires de tirer les odeurs des fleurs et  faire toutes sortes
  de parfums, on trouve, p. 11, la manire de parfumer la poudre
  de cypre comme  Montpellier, et, p. 85, la recette pour les
  toilettes de senteur de Montpellier.

  [144] Nous avons cit plus haut, p. 58, une lettre o Louis XIV
  dfend de faire des recherches qui auroient pu confirmer les
  bruits, dj rpandus, au sujet de la mort de mademoiselle de
  Fontanges.

[145] Le capitaine des gardes du corps. Il y avoit quatre
compagnies, commandes chacune par un capitaine. Le capitaine des
gardes est toujours proche de la personne du Roy, quelque part
qu'il aille,  table,  cheval, en carrosse, et partout ailleurs,
sans que qui que ce soit doive se mettre ni passer entre lui et le
Roy, afin que rien ne l'empche d'avoir toujours sa vue sur la
personne de Sa Majest... Le capitaine des gardes qui est en
quartier est toujours log au Louvre et assez proche de la chambre
du Roy. (_Etats de la France._)

  [146] M. de Serignan, aide-major des gardes du corps, fut nomm
  depuis, en mars 1693, brigadier de cavalerie.

  [147] _Monseigneur_ toit passionn pour la chasse, et surtout
  pour la chasse au loup. Le Journal de Dangeau,  la date du 15
  juin 1686 (tome 1, page 349), nous fournit  ce sujet une
  particularit curieuse: Monseigneur ordonna que tous les gens qui
  le voudroient suivre  la chasse du loup fussent vtus de la mme
  manire; il veut qu'ils aient tous des habits de drap vert avec du
  galon d'or. Et les diteurs ajoutent cette note, que nous croyons
  devoir reproduire: Ce galon prit le nom de galon du loup. Les uns
  ont mis sur leurs habits un passe-poil d'un petit galon lger en
  double, ou bien un galon tout plat fort lger, qui est fait d'un
  cordonnet d'argent avec deux lames au bord. On l'a nomm d'abord
  _galon de paille_, puis _galon du loup_,  cause qu'on en voyoit
  sur les habits de ceux qui alloient  cette sorte de chasse avec
  monseigneur le Dauphin. Il est devenu si commun qu'il a t
  ordonn  tous ceux qui ont l'honneur de l'accompagner quand il va
  prendre ce divertissement de mettre ce galon sur du drap de
  Hollande vert, de sorte que ce prince y a dj t plusieurs fois
   la tte de trente personnes vtues de ce justaucorps. (Cf.
  _Mercure_ de juin 1686.)

  [148] L'ordre de Malte toit divis en huit langues, dont la
  France avoit les trois premires: Provence, Auvergne et France. La
  langue de Provence avoit deux grands prieurs, la langue d'Auvergne
  un seul, et la langue de France trois, dont l'un toit
  particulirement appel le grand prieur de France. Cette dignit
  toit alors occupe par Philippe de Vendme.




  LES AMOURS
  DE
  MONSEIGNEUR LE DAUPHIN
  AVEC
  LA COMTESSE DU ROURE.


[Bandeau]

LES AMOURS

DE

MONSEIGNEUR LE DAUPHIN

AVEC

LA COMTESSE DU ROURE.


Chacun sait que plus un feu est resserr, plus il clate lorsqu'il vient
 sortir. Ce qu'il y a d'tonnant, c'est que le Roi, qui a toujours t
si galant, et qui s'est continuellement diverti avec les dames, mme
pendant son mariage, nonobstant la pit et les larmes de la Reine, n'a
jamais voulu permettre  monseigneur le Dauphin de galantiser  son
tour, ni d'avoir  son imitation une matresse particulire[149]. Le Roi
l'a toujours fait observer par des domestiques, qu'il mettoit auprs de
lui, et qui venoient ensuite faire rapport  Sa Majest de tout ce qui
se passoit chez ce jeune prince: ainsi, s'il prenoit quelque plaisir, il
falloit que ce ft en cachette; mme il a t oblig de garder les mmes
mesures depuis la mort de madame la Dauphine. Par l il est facile 
conjecturer dans quel chagrin est le plus souvent ce jeune prince, qui,
 l'exemple du Roi son pre, aime le beau sexe. Mais pour dissiper son
ennui, son recours a toujours t la chasse au loup, pour laquelle
Monseigneur a un attachement tout particulier[150]. Quoi qu'il en soit,
il y a longtemps que l'on sait qu'il a beaucoup d'estime pour madame la
comtesse du Roure[151], et mme ds le temps qu'elle toit fille
d'honneur chez madame la Dauphine. C'est une dame belle et bien prise
dans sa taille, qui ne peut passer pourtant que pour mdiocre; elle a de
beaux yeux vifs et amoureux, la bouche petite et les lvres vermeilles;
elle a le teint beau et frais, et des bras comme de cire. Je ne dirai
rien de son extraction, parce qu'elle appartient  une famille
considrable, qui n'aime pas d'tre nomme, ni que l'on sache ses
aventures. Elle[152] fit rompre par arrt son premier mariage avec un
marquis, pour pouser un duc, dont l'histoire est assez connue  Paris,
et que je tairai ici, puisque cela ne fait rien  notre sujet: il suffit
que cette aimable dame a eu l'adresse de savoir plaire  notre Dauphin,
pendant mme qu'elle toit fille; ce qui obligea madame la Dauphine, qui
n'aimoit pas de partager son lit, de s'en dfaire le plus tt qu'il lui
fut possible, par un mariage avec monsieur le comte du Roure. Cette
prcaution nanmoins n'teignit pas le feu de Monseigneur; au contraire,
il se prvalut du manteau de l'hymne pour se mieux divertir; et la
mort, qui fauche dans le palais des rois de mme que dans les cabanes
des bergers, ayant enlev de la terre ceux qui toient les plus
contraires  la comtesse, qui furent madame la Dauphine[153] et le mme
comte du Roure[154], nos jeunes amants se virent tous deux en libert,
et se renouvelrent leurs amours, et de grandes promesses de fidlit
l'un  l'autre. Ah! mon ange, lui dit Monseigneur  la premire visite,
le ciel nous a mis tous deux en libert pour jouir sans empchement des
doux plaisirs de l'amour. Le Roi, qui savoit tout, et qui toit averti
de ce petit commerce galant, ne manqua pas de le traverser  la veille
d'une clbre dvotion[155], et il prit ce temps-l pour envoyer 
Monseigneur deux des principaux prlats de la Cour[156], pour l'exhorter
 quitter la comtesse du Roure. Il est facile  juger comme ce message
fut reu de ce jeune prince, qui est passionn pour sa matresse;
nanmoins il eut assez de modration pour ne pas sortir du respect d 
leur caractre, tournant la chose en raillerie avec l'archevque de
Paris[157], qui toit accus, comme tout Paris sait, de la plus fine
galanterie pendant sa jeunesse, et d'avoir un grand attachement pour
madame la duchesse de Lesdiguires[158]. Mais Monseigneur reprenant son
srieux: J'ai de la peine  croire, leur dit-il, que ce conseil que
vous m'apportez vienne du Roi seul, car il est homme et susceptible
d'amour comme les autres; mais assurment ceci vient plutt de madame de
Maintenon, qui, aprs s'tre bien divertie, et devenue vieille, ne peut
pas souffrir que les autres se divertissent  leur tour. Elle s'ingre
le plus souvent d'affaires o elle n'a rien  dire. Son plus grand
plaisir seroit sans doute que je prisse une matresse de sa main 
Saint-Cyr; ce qui n'arrivera jamais, et j'aimerois mieux la voir crever
que de lui donner cette satisfaction. Ainsi dites-lui qu'elle ne s'y
attende pas; et si le Roi veut prendre soin de ma conscience, pourquoi
ne me donne-t-il pas une femme, ou de l'emploi pour pouvoir m'occuper?
Ses fils naturels en ont eu de fixes au sortir du ventre de leur
mre[159], et moi l'on me fait courir comme un volontaire d'une arme 
l'autre, sans avoir aucune autorit, ayant toujours t oblig de me
conformer aux avis des gnraux. J'ai souffert sans murmurer les
mortifications que j'ai reues en Flandres du duc de Luxembourg[160],
qui s'excusoit continuellement de n'avoir pas ordre de la Cour de faire
ce que je trouvois le plus utile pour le bien et l'avantage de la
France[161]. Cependant, Messieurs, continua le Dauphin, je vous remercie
de la peine que vous vous tes donne, et de votre charitable conseil,
et vous pouvez rapporter au Roi que je lui suis fort oblig; que d'abord
que Sa Majest m'aura fait donner de l'argent pour satisfaire  ce que
je dois  madame la comtesse du Roure, j'y aviserai. Ensuite ce prince
les congdia fort civilement, et avec l'honneur d  leur caractre.
Mais ces remontrances hors de temps ne firent aucun effet sur son
esprit; au contraire, elles lui inspirrent l'envie de s'en divertir
avec la comtesse. Il ne douta pas qu'elle ne ft avertie de cette
visite, mais il voulut bien la lui faire savoir lui-mme, et lui envoya
cette lettre par un valet affid.

    MON ANGE,

    _Vous serez sans doute un peu surprise en apprenant la visite
    que je viens de recevoir, sur votre sujet, de l'archevque de
    Paris et de l'vque de Meaux. Il seroit trop long de vous en
    marquer dans une lettre le dtail; mais nous nous en divertirons
     notre premire entrevue, qui sera, comme je l'espre, demain
    sans faute. Cependant, ma chre mignonne, divertissez-vous
    autant qu'il vous sera possible en mon absence. Soyez persuade
    que rien ne sera capable de me dtacher de votre aimable
    personne, et que toute la svrit du Roi et les machinations de
    la Vieille[162] ne feront qu'augmenter l'amour que j'ai pour
    vous; toute l'loquence de nos faux dvots ne me fera, dis-je,
    jamais dsister de la rsolution que j'ai prise de vous aimer
    toute ma vie. Vous savez, mon cher coeur, que je fais gloire de
    tenir ma parole, et ainsi vous pouvez compter sur ce que je vous
    ai promis. Vivez donc en repos  mon gard, sans rien
    apprhender que ma mort, et me croyez toujours votre, etc._

Madame la comtesse du Roure, ayant reu cette lettre, la baisa
plusieurs fois avant que de l'ouvrir, et fut combattue par un
mouvement de crainte et d'esprance. Elle avoit dj appris la visite
des deux prlats, et elle se doutoit bien que ce ne pouvoit tre que
sur son sujet; mais enfin ses belles mains toutes tremblantes se
hasardrent d'ouvrir la lettre. En la lisant elle changea plusieurs
fois de couleur, comme une marque du plaisir qu'elle y prenoit, et,
dans la satisfaction et la joie o elle toit, elle voulut y faire
rponse, quoique le porteur l'assurt que Monseigneur ne l'avoit pas
charg d'en rapporter. N'importe, dit la comtesse, je suis assure
qu'il n'en sera pas fch, je m'en charge. Et tant entre dans son
cabinet, elle crivit fort promptement la lettre suivante:

     MON AIMABLE PRINCE,

    _Je n'tois pas sans raison travaille de grandes inquitudes.
    Votre lettre, que j'ai reue avec tout le respect que je vous
    dois, m'apprend que mes pressentiments toient justes. En
    vrit, mon ange, je suis continuellement en allarme, soit que
    vous soyez  la tte de vos armes, ou  la Cour: j'ai raison de
    craindre galement vos ennemis et les miens, et j'ose vous dire
    que toutes les armes des allis ensemble ne me font pas plus
    de peur que les ennemis cachs et domestiques. Il n'y a que
    votre seule prsence qui soit capable de me rassurer et de
    ramener le calme dans mon coeur; accordez-la moi, mon Prince,
    cette douce prsence, le plus tt et le plus souvent qu'il vous
    sera possible, si vous voulez conserver ma vie et me dlivrer
    des mortelles douleurs et des cruelles craintes que votre
    absence me cause. Vous avez, mon aimable Prince, ma vie et mon
    sort entre vos mains, aussi bien que mon coeur; mais toute ma
    consolation est que je suis plus que persuade que vous tes
    jaloux de votre parole, et que rien au monde ne sera jamais
    capable de vous faire manquer de foi  mon gard, puisque je ne
    respire plus que pour vous aimer et pour vous plaire. Adieu, mon
    aimable ange. Ne diffrez pas de venir, si vous voulez conserver
    la vie de_

    LA COMTESSE DU ROURE.

Cette lettre fut rendue  Monseigneur dans le moment qu'il toit 
jouer avec la princesse douairire de Conti[163] et quelques autres
dames. Le Dauphin se doutant bien, par le retour du porteur, de qui
elle venoit, il la mit dans la poche sans rien dire. La princesse, qui
est naturellement curieuse, et qui se plat aussi  la galanterie,
regardant fixement le Dauphin, qui changea un peu de couleur dans le
moment qu'il reut le paquet, connut bien d'abord que cette lettre ne
venoit pas d'une personne indiffrente. La curiosit ou la
jalousie, qui est assez naturelle aux femmes, la poussa  railler
Monseigneur, qui s'en dfendit le mieux qu'il put. La princesse le
pria que, si cette lettre n'toit pas de quelque belle, il lui permt
seulement de voir le dessus; mais le Dauphin, qui connoissoit par
exprience que la princesse ne pouvoit rien tenir de cach au Roi, de
qui elle est toujours fort aime[164], n'eut garde de lui accorder sa
demande, et aima mieux la laisser juger par conjecture que de la
confirmer par la vue de la suscription et du cachet. La princesse ne
put donc se satisfaire par cette voie, car, quoique Monseigneur ait le
renom de parler beaucoup, nanmoins il est fort secret en amour. De
plus, il sait aussi par exprience que, sur le moindre vent que le Roi
en a, il est sr d'tre travers et chagrin d'une manire ou d'autre;
c'est pourquoi il faut que le Dauphin soit secret, malgr qu'il en
ait. Mais comme la princesse de Conti ne put rien obtenir par sa
raillerie et ses prires, elle s'avisa d'un autre stratagme. Je gage
tout ce qu'il vous plaira, dit-elle au Dauphin, que je devine de qui
est cette lettre.--Madame, je ne vous conseille pas de gager, lui
rpondit Monseigneur, car vous pourriez perdre, parce qu'elle vient
d'une personne qui n'a pas l'honneur d'tre connue de vous. Mais
elle, adroite et fine: Si je la nomme, continua-t-elle, me
l'avouerez-vous? Le Dauphin, qui tchoit de changer de discours,
parla d'autres choses, sans rpondre  la demande de la
princesse, qui connut bien que Monseigneur tchoit de se sauver de
l'embarras o il toit. Elle fit aussi semblant de changer de propos,
et lui dit: N'avez-vous pas Monseigneur, su l'histoire au juste des
amours du feu prince de Turenne[165] avec la comtesse du Roure, du
temps que ce prince pousa mademoiselle de Ventadour[166]?--Non, dit
le Dauphin, car il m'importe fort peu de la savoir. Je sais bien que
le pauvre prince fut tu  la bataille de Steinkerque[167].--Il est
vrai, poursuivit la princesse de Conti, et ce fut le coup qui dlivra
la princesse de Turenne de tous ses chagrins, aussi bien que de son
mari, car elle n'attendoit que son retour pour se sparer de lui,  la
seule occasion des amourettes qu'il avoit avec madame du Roure; et
l'on dit mme que, tout bless qu'il toit, il se souvint plutt
d'crire  sa matresse qu' sa femme.--Laissons reposer les cendres
des morts, dit le Dauphin.--Ce que j'en dis, poursuivit la princesse,
n'est pas pour les troubler, car il est mort au lit d'honneur pour le
service de sa patrie: ainsi, au lieu d'insulter sa mmoire, il mrite
que l'on jette des fleurs sur son tombeau; mais, ce que j'en dis,
continua-t-elle, ce n'est que pour prouver que le comte du Roure
n'a pas eu l'avantage d'en cueillir la premire fleur, ni ceux qui
l'aiment aujourd'hui.--Ne savez-vous pas, rpondit Monseigneur, qu'
la Cour il n'y a pas de charge plus difficile  exercer que celle de
fille d'honneur? Vous seriez bien embarrasse au choix, et je ne sais
si en pareil cas vous pourriez rpondre de vous-mme. Croyez-moi,
madame, il y a toujours de l'embarras quand on veut se mler des
affaires d'autrui; que celle qui se croit nette ou exempte de soupon,
jette la premire pierre contre elle.

La princesse connut bien que le Dauphin n'toit pas satisfait de cette
conversation, qui le regardoit en partie; elle prit donc cong sur le
prtexte de vouloir se trouver  une symphonie de voix et
d'instruments qui devoit se donner chez madame de Maintenon, o elle
avoit t invite, et o Monseigneur ne voulut pas la suivre, ne
pouvant supporter la Maintenon; et l'on peut dire que l'adversion que
ce prince a pour elle va jusqu' la haine, et que, s'il la mnage en
quelque sorte, ce n'est qu' la considration du Roi, mais que, s'il
toit le matre, il l'enfermeroit ds le premier jour aux
Madelonnettes[168].

Le Dauphin ne manqua pas d'aller visiter la comtesse du Roure, comme
il le lui avoit promis par sa lettre, et de l'entretenir de ce
qui s'toit pass dans la conversation de nos deux prlats et de
madame la princesse de Conti. La comtesse, quoique fort courageuse, ne
laissa pas de jeter des larmes, et, embrassant fort tendrement son
amant, lui dit mille douceurs qui attendrirent si fort le coeur de
ce prince qu'il ne put s'empcher de mler ses larmes avec les
siennes, et lui promit avec serment qu'il ne l'abandonneroit jamais,
et qu'elle en verroit des preuves ds aussitt qu'il seroit le matre
absolu de sa personne. Oui, lui dit le Dauphin en l'embrassant, si
j'avois la mme libert qu'un particulier, je ferois de ma matresse
ma femme, pour faire enrager vos ennemis, et soyez assure que votre
bonheur augmentera  proportion de leur envie. A ces paroles, la
comtesse, qui se figuroit tre dj sur les premiers degrs du trne,
s'cria, pme de joye: Ah! mon ange! mon cher coeur! quel plaisir
et quel bonheur seroit le mien de pouvoir possder un jour sans aucun
trouble ni interruption le plus cher et le plus aimable de tous les
princes du monde! Du moins, mon cher ange, poursuivit-elle tout en
transport, ton choix seroit plus honorable que celui du Roi, puisqu'il
y a une grande diffrence entre moi et la vieille Maintenon.--Il est
vrai, rpondit le Dauphin; mais ne savez-vous pas, madame, que les
gots sont diffrents? L'un aime la brune et l'autre la blonde, et par
ce moyen chacun trouve  se loger.

Je ne vous dirai pas tout ce qui se passa ensuite entre ces deux amants,
parce qu'ils toient seuls quand ils gotrent les doux plaisirs que
l'amour inspire; mais au sortir de cette conversation, madame la
comtesse parut fort contente et satisfaite de son amant, ses larmes
toient changes en ris et son chagrin en joie. Ils se donnrent
rendez-vous  leur ordinaire  la belle maison de Choisi[169], que
mademoiselle de Montpensier avoit donne en propre  Monseigneur, et o
ce prince va souvent se divertir avec monsieur le duc de Vendme[170],
et quelquefois avec le comte de Sainte-Maure[171]; c'est l o nos
amants cueillent souvent le doux plaisir de leurs amours. Cependant,
comme le Roi ne manque pas d'espions, Monseigneur ne peut faire ses
affaires si secrtement que Sa Majest ne soit avertie de temps en temps
de tout ce qui se passe; et afin de satisfaire aux pressantes
remontrances de madame de Maintenon, qui est une ennemie de la comtesse,
le Roi dit un jour  Monseigneur, pendant qu'il toit  table, qu'il
falloit que Choisi ft un agrable sjour, puisqu'il s'y plaisoit si
fort et s'y alloit divertir si souvent. Le Dauphin, qui toit bien
inform que ce n'toit pas pour lui faire plaisir que le Roi le disoit,
ne rpondit que par une profonde rvrence; mais cela n'empcha pas que
Sa Majest ne continut son discours sur Choisi et dit qu'il seroit
bien aise de s'y aller divertir quelquefois, et que, pour cet effet,
Monseigneur prt le soin de lui faire meubler un appartement, ce qui fut
fait le mme jour avec des meubles que l'on prit  Marly. Ce n'toit pas
tant par la curiosit que le Roi avoit de voir Choisi que pour traverser
les amours du Dauphin: car il toit trs bien inform que la comtesse du
Roure s'y trouvoit souvent, et qu'elle ne le feroit plus qu'avec crainte
lorsqu'elle sauroit que Sa Majest auroit un appartement et qu'il
pourroit venir quelquefois pendant qu'elle y seroit. Pour ce sujet, le
Roi fit une partie avec les dames de la Cour. Monseigneur y reut le Roi
avec toute la magnificence qui lui fut possible, et le Roi voulut bien y
prendre le divertissement de la chasse. Monseigneur n'oublia rien pour
rgaler les dames; mais, celle qui possde son coeur n'y tant pas, ce
n'toit pas un grand divertissement pour lui. Pour surcrot de chagrin,
c'est que, sur le dpart du Roi, madame la princesse de Conti, la
duchesse du Maine[172], les princesses de Lislebonne[173] et
d'Epinoy[174], et plusieurs autres dames, prirent Sa Majest de
vouloir leur accorder la permission de rester encore deux jours 
Choisi. Le Roi, qui toit bien aise d'en loigner la comtesse du Roure,
le leur permit fort agrablement, pourvu, ajouta ce monarque, que cela
n'incommode pas Monseigneur;  quoi le Dauphin ne rpondit que par une
profonde rvrence. Ainsi il eut encore pendant deux jours les
princesses pour htesses. D'autre ct, il est facile  juger dans quels
chagrins toit la comtesse du Roure de n'avoir pas pu voir de quatre 
cinq jours son cher amant. Je crois qu'elle souhaitoit mille fois que la
foudre tombt sur une partie de Choisi, pour les obliger  dloger
promptement; mais enfin toutes ses penses et ses souhaits ne faisoient
qu'augmenter son chagrin, car elle se figuroit  tout moment qu'on lui
enlevoit son aimable Dauphin, et elle ne put se remettre de sa peur
jusqu' ce qu'elle en et reu une lettre, que Monseigneur ne manqua pas
de lui crire ds qu'il fut seul. Voici le contenu de son billet:

    _Ce n'est, mon cher coeur, que pour vous ter de l'inquitude o
    je m'imagine que vous tes, que je vous cris ce petit billet,
    et pour vous assurer que je suis toujours le mme. Soyez
    contente, mon me, et aimez-moi toujours, si vous voulez me
    rendre heureux. Adieu, ma belle, jusques  demain._

Je ne vous ferai pas ici un dtail de toutes les visites que ce prince
fait  la comtesse, car il y en auroit pour remplir un gros volume,
puisqu'il ne perd pas d'occasion de la voir et que toutes les
parties d'Opra et de chasse qu'il fait ne sont que des prtextes pour
se drober de la Cour, et pour aller voir sa chre comtesse, laquelle
sait si adroitement le tenir dans ses filets, que ce prince en est si
charm et si obsd, que, sans la crainte qu'il a de dplaire au Roi,
il ne bougeroit nuit et jour de sa ruelle. Mais quelque prcaution que
le Dauphin prenne, le Roi est averti de toutes les visites qu'il rend
 sa belle; car, quoique le Roi n'en dise rien, il ne laisse pas que
d'tre inform de tout ce qui se passe  la Cour, et principalement
dans sa famille. L'on remarque que Sa Majest, depuis un temps, entre
dans une grande dfiance, et que, pour se satisfaire, il s'informe de
tout. Il a des espions partout, et sa curiosit va jusqu' savoir tout
ce qui se passe dans les parties de plaisir et dans les assembles qui
se font entre les jeunes princes et princesses, seigneurs et dames de
la Cour, et mme ce qui se passe hors de la Cour. Louis XI, sur la fin
de ses jours, se retira dans un chteau[175] qu'il fit griller de fer
de tous cts, et fit venir d'Italie un religieux, Franois de Paule,
surnomm le bonhomme, natif de Calabre, et qui, depuis sa mort, a t
canonis. Comme ce bonhomme avoit le bruit de vivre en odeur de
saintet, Louis XI fut bien aise de l'avoir prs de sa personne pour
le rassurer contre toutes les visions, les craintes et les frayeurs;
et en reconnoissance de ses consolations, le Roi lui permit de fonder
en France divers couvents de Minimes, que l'on nomme encore les
Bons-Hommes. L'on croit que toutes les craintes et dfiances du
Roi rgnant ne viennent pas seulement des foiblesses du corps, mais
que l'esprit y a beaucoup de part; c'est pourquoi on lui voit souvent
jeter de l'eau bnite dans sa chambre, et ce grand monarque ne se
coucheroit pas qu'il ne s'en soit jet quelques gouttes sur le visage
en faisant dvotement le signe de la croix, et il en arrose mme son
lit. Mais retournons  nos amants.

La comtesse du Roure, qui avoit t cinq ou six jours sans voir le
Dauphin, qui ne put venir le jour qu'il avoit marqu par son billet,
lui crivit cette lettre:

    _Mon prince, si je vous savois  l'Arme, ou dans un voyage, je
    me consolerois dans l'attente de votre retour; mais vous sachant
    chez vous au milieu d'une Cour o j'ai mille et mille ennemis,
    je ne puis me consoler d'une si longue absence, puis qu'il n'y a
    que vous qui puisse soulager ma peine, et me dlivrer du chagrin
    o je suis. Ne me laissez donc pas, mon cher coeur, longtemps
    dans la crainte que j'ai que quelque nouvel attachement ne vous
    fasse oublier ce que je vous suis et ce que vous m'avez promis.
    Mon indisposition ne me permet pas de vous en dire davantage. Je
    vous conjure, mon prince, d'aimer toujours une personne qui ne
    vit plus que pour vous plaire, et qui vous aimera jusqu'au
    dernier soupir de sa vie._

    LA COMTESSE DU ROURE.

En effet, son indisposition n'toit pas suppose, car l'aimable
comtesse en eut pour neuf mois. Dans le commencement de sa
grossesse, un reste de pudeur l'obligea  garder la chambre; elle ne
faisoit plus de visite ni n'en recevoit que de Monseigneur. Ce petit
accident acheva de faire connotre au public ce que l'on souponnoit
depuis longtemps, savoir, qu'elle toit la matresse du Dauphin.
Depuis ce temps-l elle ne s'en cache plus, et elle se tient la
plupart du temps  sa belle maison, que Monseigneur lui a achete au
faubourg Saint-Honor. L'on peut dire que l'art et l'industrie n'y ont
rien oubli pour rendre ce lieu agrable  la comtesse. Cependant
toute la magnificence du btiment, ni la beaut et la richesse des
meubles, n'empchent pas que souvent le chagrin et la crainte ne
pntrent jusque dans le cabinet de cette desse pour y attaquer son
pauvre coeur, agit de mille penses, et qui est expos  l'envie
des plus grands de la Cour. Mais le plus cuisant et le plus sensible
de tous les dplaisirs qu'elle reut de sa vie, ce fut la lettre de
cachet que le Roi lui envoya pendant que le Dauphin toit  la tte de
l'arme en Flandre, portant ordre de se retirer dans 24 heures de la
Cour, et de se relguer en Normandie, chez le marquis de
Courtaumer[176], son oncle. La comtesse, qui ne sentoit pas d'autre
crime que celui d'avoir vol le coeur de monseigneur le Dauphin, et
sachant trs-bien que l'on ne fait mourir personne pour aimer,
n'alla pas plus loin que sa belle maison du faubourg Saint-Honor,
pour y attendre le retour de son amant, sous prtexte que ses
incommodits ne lui permettoient pas de passer plus avant sans
hasarder sa vie. Le Roi, quoique imprieux dans ses volonts, et qui
veut tre obi, fit semblant de n'en savoir rien, de crainte que,
poussant cette affaire  bout, cela n'augmentt le mcontentement que
Monseigneur en a dj, et l'on n'en parla plus  la Cour. Depuis, la
comtesse accoucha d'un fils, que le Dauphin reconnot pour sien; mais
il n'a encore pu le faire naturaliser, et peut-tre ne le pourra-t-il
faire pendant la vie du Roi. La naissance de ce jeune seigneur a
modr le Roi dans les traverses qu'il suggroit pour dtourner le
Dauphin de voir la comtesse; et l'on peut dire que, nonobstant tous
les chagrins que ce prince a reus au sujet de la comtesse, il l'a
toujours aime constamment, et tmoign son amour au milieu de la plus
grande perscution que le Roi lui faisoit, le Pre La Chaise, ni la
princesse de Conti, que le Roi faisoit agir, n'ayant pu le dtacher de
sa matresse. Aussi y avoit-il beaucoup d'apparence que la jalousie
avoit la meilleure part dans les traverses de la princesse de Conti, y
ayant toujours eu entre elle et le Dauphin une amiti sincre.

Ainsi le Roi ni personne n'ayant pu en venir  bout, Monseigneur vit
prsentement avec plus de tranquillit chez la comtesse du Roure. L'on
n'en fait plus un mystre  la Cour, et les amours continueront de
cette manire entre nos deux amants jusqu' ce qu'il ait plu  Dieu de
mettre le Dauphin sur le trne, et le rendre matre absolu de ses
volonts. C'est pour lors qu'on verra un grand changement  la Cour,
que le vieux srail sera ferm et la vieille sultane relgue; les
jeunes nymphes auront leur tour, et l'amour reprendra de nouvelles
forces.


NOTES.

  [149] Madame de Caylus ne s'exprime pas autrement: Le Roi,
  dit-elle, instruit par sa propre exprience, et voulant prvenir
  les dsordres que l'amour et l'exemple de Monseigneur causeroient
  infailliblement dans la chambre des filles, prit la rsolution de
  la marier (il s'agit de mademoiselle de Rambures, aime de
  Monseigneur). (_Souvenirs_, coll. Michaud et Poujoulat; Paris,
  Didier, p. 497.)

  [150] Voy. ci-dessus, note 147, p. 178.

  [151] Madame du Roure toit Marie-Anne-Louise de Caumont La Force,
  fille de Jacques-Nompar de Caumont, duc de La Force, et de Marie
  de Saint-Simon-Courtaumer. Elle avoit t fille d'honneur de
  madame la Dauphine. Elle pousa, le 8 mars 1688, Louis-Scipion III
  de Grimoard de Beauvoir, chevalier, comte du Roure, marquis de
  Grisac, capitaine de chevau-lgers, lieutenant gnral pour le Roi
  en Languedoc. La mre de celui-ci toit cette mme mademoiselle
  d'Artigny que nous avons vue auprs de mademoiselle de La
  Vallire.

  [152] _Elle_; il faut lire: _sa mre_. En effet, marie d'abord
  avec le marquis de Langey (ou plutt Langeais), elle se spara
  de ce premier mari  la suite d'un scandaleux procs que nous
  avons rappel ci-dessus, tome II, p. 436.

  [153] Madame la Dauphine mourut le 20 avril 1690.

  [154] Le comte du Roure fut tu  la bataille de Fleurus, le 1er
  juillet 1690.

  [155] Voy. Saint-Simon.

  [156] Bossuet, vque de Meaux, et M. de Harlay, archevque de
  Paris.

  [157] L'archevque de Paris toit Franois de Harlay-Champvalier,
  de l'Acadmie franoise, clbre par sa beaut, son esprit et ses
  galanteries. Il encourut, sur la fin de sa vie, la disgrce du
  Roi, auprs duquel le Pre La Chaise le desservoit pour
  s'attribuer quelques-unes des prrogatives qu'exeroit
  l'archevque.

  [158] Madame de Lesdiguires toit Paule-Marguerite-Franoise de
  Gondi de Retz, marie le 12 mars 1675 avec Franois-Emmanuel de
  Bonne de Crqui, duc de Lesdiguires. Reste veuve en 1691, elle
  mourut le 21 janvier 1716,  soixante et un ans.

  [159] En effet, le comte de Vermandois fut amiral de France; le
  duc du Maine, grand matre de l'artillerie, lieutenant gnral
  des armes, colonel gnral des Suisses et Grisons et gouverneur
  du Languedoc; le comte de Vesin, abb de Saint-Denis et de
  Saint-Germain-des-Prs; le comte de Toulouse, pair, amiral et
  grand veneur de France, gouverneur de Bretagne.

  [160] Franois-Henri de Montmorency, duc de Luxembourg, pair et
  marchal de France, fut en effet charg, en 1690, du commandement
  en chef de l'arme de Flandre; vainqueur  Fleurus des Espagnols,
  des Hollandois et de leurs allis, commands par le comte de
  Waldeck, il continua pendant quatre campagnes  remporter des
  victoires non moins glorieuses, et mourut le 4 janvier 1695, 
  Versailles, d'une pleursie.

  [161] Sur la position faite au dauphin par Louis XIV, voyez
  Saint-Simon.

  [162] Madame de Maintenon.

  [163] Marie-Anne, lgitime de France, fille de Louis XIV, veuve
  depuis le 9 novembre 1685 de Louis-Armand de Bourbon. Celui-ci
  toit fils d'Armand de Bourbon et d'Anne-Marie Martinozzi; il
  mourut sans enfants, et son frre, Franois-Louis de Bourbon, duc
  de La Roche-sur-Yon, prit ensuite le nom de prince de Conti.

  [164] Malgr la haine qu'elle portoit  madame de Maintenon.
  (Voy. ci-dessus, p. 163.)

  [165] Louis-Charles de La Tour, de Bouillon, dit _le prince de
  Turenne_, toit fils de Godefroi-Maurice de La Tour, duc de
  Bouillon, et de la clbre nice de Mazarin Marie-Anne Mancini.
  Il se remaria le 16 fvrier 1691. (Voy. la note suivante.)

  [166] Le prince de Turenne pousa Anne-Genevive de Levis,
  fille de Louis-Charles de Lewis, duc de Ventadour, et de
  Charlotte-Elonore-Madelaine de La Mothe-Houdancourt. La veuve
  du prince de Turenne pousa ensuite, en fvrier 1694, le prince
  de Rohan.

  [167] La bataille de Steinkerque eut lieu le 5 aot 1692.

  [168] La clbre maison des Madelonnettes toit situe rue des
  Fontaines, dans le quartier Saint-Martin. Dirige d'abord par les
  Visitandines, puis par les Ursulines, elle fut ensuite gouverne
  par les religieuses de Saint-Michel, qui seules obtinrent quelques
  succs dans la conduite des filles repenties.

  [169] Voy. ci-dessus, t. 2, p. 472.--Aprs la mort de Mademoiselle,
  Choisy devint la proprit du Dauphin. Celui-ci l'changea ensuite
  avec madame de Louvois,  qui il donna 400,000 livres de retour,
  contre Meudon. Depuis, Choisy appartint successivement  la
  princesse de Conti, au duc de La Vallire et au roi Louis XV.

  [170] Louis-Joseph, duc de Vendme, fils de Louis de Vendme et
  de Laure Mancini. N le 30 juillet 1654, il mourut en Espagne le
  11 juin 1712 et fut enterr  l'Escurial.

  [171] Honor, comte de Sainte-Maure, toit le second fils de
  Claude de Sainte-Maure, seigneur de Fougerai, cousin-germain du
  duc de Montausier. D'abord menin du Dauphin, il devint premier
  cuyer de la grande curie du Roi.

  [172] Louise-Bndictine de Bourbon, fille du prince de Cond,
  Henri-Jules, et d'Anne de Bavire. Elle pousa, le 19 mars 1692,
  Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, fils naturel de Louis XIV.

  [173] Anne, lgitime de Lorraine, fille de Charles IV, duc de
  Lorraine, et de madame de Cantecroix; elle fut la seconde femme de
  Franois-Marie de Lorraine, comte de Lillebonne. De ce mariage
  naquirent plusieurs enfants, entre autres une fille qui, bru de
  madame d'Espinoi, dont il s'agit ici, porta le mme nom aprs
  elle. (Voy. la note suivante.)

  [174] V. ci-dessus, page 49.

  [175] Le chteau du Plessis-ls-Tours.

  [176] Claude-Antoine de Saint-Simon, marquis de Courtaumer,
  toit frre de Marie de Saint-Simon, qui fut marie  Jacques
  Nompar de Caumont, duc de La Force. De ce mariage toient ns
  plusieurs enfants, entre autres madame du Roure et Jeanne de
  Caumont, sa soeur ane, qui pousa le marquis de Courtaumer.

[Cul-de-lampe]




  LES VIEILLES
  AMOUREUSES




[Bandeau]

  AVIS
  DU LIBRAIRE AU LECTEUR.


_Cette histoire s'tant trouve dans un cabinet longtemps aprs
qu'elle a t compose, je n'ai pas jug  propos d'y toucher, pour la
laisser dans son naturel. Ainsi, le lecteur n'attribuera pas 
l'auteur qu'il a eu peu de connoissance des choses du monde, lorsqu'il
parle de certaines gens qui sont morts comme s'ils toient encore
vivants. Madame de Coeuvres[177] est de celles-l; et il faudroit
qu'il ne st gure ce qui se passe, s'il ne savoit qu'elle est morte
peu de temps aprs son malheur. Quand il fait dire au duc de Sault
qu'on va btir les Invalides, c'est encore une marque que cette
histoire n'est pas crite depuis peu. Cependant il semble par la mme
raison qu'il ne devoit point appeler ce seigneur que comte, puisqu'il
n'a t fait duc que quelques annes devant que de mourir. Ce n'est
pas qu'il ne le ft de naissance, puisqu'il toit fils an d'un pre
qui l'toit; on sait aussi qu'il ne lui fallut pas attendre aprs
sa mort pour le devenir, et que le Roi fit cela pour lui afin de lui
donner un rang qu'il mritoit mieux que beaucoup d'autres. Quoi qu'il
en soit, ce que j'en dis ici n'est que pour excuser l'auteur envers
ceux qui ne feroient pas toutes ces rflexions. Le lecteur saura donc
que, quand on l'appelle duc avant le temps, c'est moi qui ai rform
le manuscrit en cela, afin qu'on ne crt pas que ce ft d'un autre duc
de Sault dont on ft mention, que du dernier mort._


NOTE.

  [177] V. les notes du texte.

[Cul-de-lampe]




[Bandeau]

LES VIEILLES

AMOUREUSES.


Sous le rgne du grand Alcandre[178], la plupart des femmes, qui
toient naturellement coquettes, l'tant encore devenues davantage par
la fortune o elles voyoient monter celles qui avoient le bonheur de
lui plaire, il n'y en eut point qui ne tcht de lui donner dans la
vue; mais comme, quelques belles parties qui fussent en lui, il lui
toit impossible de satisfaire toutes celles qui lui en vouloient, il
y en eut beaucoup qui lui chapprent, non pas manque d'apptit, mais
peut-tre de puissance.

Celles qui ne furent pas du nombre des lues ne s'en dsesprrent
pas, surtout celles qui recherchoient le plaisir de la chair, et qui
avoient moyen de prendre parti ailleurs: car elles considroient
qu'except leur ambition, qu'elles ne pourroient contenter, elles
trouveroient peut-tre mieux leur compte avec un autre, et qu' bien
examiner toutes choses, un roi valoit quelquefois moins sur l'article
qu'une personne de la plus basse condition; que, d'ailleurs, elles
auroient le plaisir de changer, si elles ne se trouvoient pas bien, ce
qui ne leur auroit pas t permis si leur destine les et appeles 
l'amour de ce monarque.

Entre celles-l, il n'y en eut point qui en furent plus tt consoles
que la marchale de la Fert[179] et madame de Lionne[180]. Elles
toient dj assez vieilles toutes deux pour renoncer aux vanits du
monde; mais comme il y en a que le pch n'abandonne point, elles
voulurent, aprs avoir eu des penses si releves, faire voir qu'elles
valoient encore quelque chose: ainsi, sans songer  ce qu'on en
pourroit dire, elles se mirent sur les rangs, et il ne tint pas 
elles qu'elles ne fissent des conqutes.

De Fiesque[181] toit amant aim de madame de Lionne il y avoit
longtemps, et, pour les plaisirs qu'il lui donnoit, elle le secouroit
dans sa pauvret; de sorte que par son moyen elle tchoit de se soutenir
comme les autres. Il n'auroit pas t fch qu'elle et eu le dsir de
plaire au Roi, et il auroit t encore plus aise qu'elle y et russi;
mais, voyant que, sans songer qu'il lui rendoit service depuis sa
jeunesse, elle vouloit se pourvoir ailleurs, il lui dit franchement
qu'elle songet bien  ce qu'elle alloit faire; qu'il toit dj assez
rebut d'avoir les restes de son mari, pour ne pas vouloir avoir ceux
d'un autre; que, s'il avoit donn les mains  l'amour du Roi, elle
savoit bien que ce n'toit que sous promesse que ce monarque ne
partageroit que les plaisirs du corps, sans partager son affection; que
ce qu'elle faisoit tous les jours lui montroit assez qu'elle cherchoit
quelque nouveau ragot; que ce procd ne lui plaisoit pas, et qu'en un
mot, si elle ne rformoit sa conduite, elle pouvoit s'attendre  tout le
ressentiment qu'un amant outrag est capable de faire clater en
pareille occasion.

Ces reproches ne plurent point  la dame; et comme elle croyoit qu'en
le payant comme elle avoit toujours fait, il seroit encore trs
heureux de lui rendre service, elle lui dit qu'il toit fort plaisant
de lui parler de la sorte; que ce seroit tout ce que son mari pourroit
faire; mais qu'elle voyoit bien d'o lui venoit cette hardiesse; que
les bonts qu'elle avoit pour lui lui faisoient prsumer qu'elle
ne pouvoit jamais se retirer de ses mains; qu'elle lui feroit bien
voir le contraire devant qu'il ft peu, et qu'elle y alloit
travailler. De Fiesque se moqua de ses menaces, et comme le commerce
qu'il avoit avec elle depuis si longtemps lui avoit fait croire qu'il
ne l'aimoit pas davantage qu'un mari fait sa femme, il crut qu'
l'intrt prs il se consoleroit facilement de sa perte. Mais il
prouva un retour de tendresse surprenant; il ne fut pas plutt sorti
de chez elle qu'il souhaita d'y retourner, et, si un reste de fiert
ne l'et retenu, il lui auroit t demander pardon  l'heure mme.
Cependant il ne se put empcher de lui crire, et il le fit en ces
termes:

LETTRE DE M. DE FIESQUE A Mme DE LIONNE.

    _Si j'eusse pu souffrir votre procd sans tre jaloux, ce
    seroit une marque que je ne vous aurois gure aime. Mais aussi
    tout doit tre de saison, et ce seroit outrer les choses que de
    demeurer plus longtemps en colre. Je vous avoue que je ne puis
    cesser de vous aimer, toute coquette que vous tes. Cependant,
    faites rflexion que, si je vous pardonne si aisment, ce n'est
    que parce que je me flatte que j'ai pu me tromper; mais sachez
    aussi qu'il n'en seroit pas de mme si vous aviez ajout les
    effets  l'intention._

Soit que madame de Lionne trouvt quelque nouvelle offense dans cette
lettre, ou, comme il est plus vraisemblable, qu'elle et trop bon
apptit pour se contenter du comte de Fiesque, qui avoit la
rputation d'tre plus gentil que vigoureux, elle jeta sa lettre dans
le feu, et dit  celui qui la lui avoit apporte qu'elle n'avoit point
de rponse  y faire. Ce fut un redoublement d'amour pour cet amant.
Il s'en fut en mme temps chez elle, et lui dit qu'il venoit mourir 
ses pieds si elle ne lui pardonnoit; qu'aprs tout il ne l'avoit point
tant offense, qu'il ne dt y avoir un retour  la misricorde; que la
femme de son notaire, nomm Le Vasseur, venoit bien de pardonner  son
mari, qui l'avoit fait dclarer P... par arrt du Parlement, et qui,
outre cela, l'avoit tenue longtemps enferme dans les Madelonnettes;
que son crime n'toit pas de la nature de celui de ce mari; que les
maris, quoi qu'ils pussent voir, doivent garder le silence, que
c'toit un article de leur contrat de mariage; mais que pour les
amants, il ne se trouvoit point de loi qui les assujettit  cette
contrainte; qu'au contraire, la plainte en avoit toujours t permise,
et que de la leur ter, ce seroit entreprendre sur leurs droits.

Quoique toute la diffrence qu'il y et entre madame de Lionne et la
femme de Le Vasseur, c'est que l'une toit femme d'un notaire, et
l'autre d'un ministre d'Etat, que celle-l d'ailleurs toit dclare
P..., comme je viens de dire, par arrt du Parlement, au lieu que
celle-ci ne l'toit encore que par la voix de Dieu, cependant la
comparaison ne lui plut pas. Elle dit  de Fiesque qu'il toit bien
effront de la mettre en parallle avec une femme perdue. De Fiesque
lui auroit bien pu dire l dessus tout ce qu'il savoit de sa vertu;
mais, tant parti de chez lui dans le dessein de se raccommoder,
 quoi il toit peut-tre port par l'utilit qu'il en retiroit, il
continua sur le mme ton qu'il avoit commenc, ce qui nanmoins ne lui
servit de rien: car madame de Lionne, qui ne vouloit pas tre gne,
et qui, aprs avoir fait banqueroute  la vertu, ne se soucioit plus
de garder les apparences, lui dit que pour le faire enrager elle
feroit un amant  sa barbe, et que plus elle verroit qu'il y prendroit
de part plus elle y prendroit de plaisir. De Fiesque, aprs une
rponse si rude, fut tellement outr de douleur qu'il prit un luth qui
toit dans sa chambre, avec quoi il avoit coutume de la divertir, et
le cassa en mille pices. Il lui dit que, puisqu'elle lui plongeoit
ainsi le poignard dans le sein, il vouloit s'en venger sur cet
instrument, qui lui avoit donn autrefois tant de plaisir; que comme
il se pourroit faire qu'elle choisiroit peut-tre quelqu'un qui le
toucht aussi bien que lui, du moins il toit bien aise que tout ce
qui lui avoit servi ne servt pas  un autre. Mais  peine et-il
lch la parole qu'elle lui rpondit, que celui qu'elle choisiroit
n'auroit pas besoin, comme lui, de s'animer par ces prludes; qu'elle
avoit feint plusieurs fois de prendre plaisir  ce jeu, parce qu'elle
savoit que sans cela il n'y avoit rien  esprer avec lui, mais
qu'elle n'en avoit pas moins pens pour cela; qu'il avoit bien fait de
casser ce luth, parce qu'en le voyant elle n'auroit pu s'empcher de
se ressouvenir de sa foiblesse; que maintenant que cet objet n'y toit
plus, rien ne pouvoit rappeler une ide si dsagrable; et qu'enfin il
n'avoit fait en cela que prvenir le dessein qu'elle en avoit.

Comme un reproche en attire un autre, cette conversation, quelque
dsagrable qu'elle pt tre, n'auroit pas fini si tt, si le duc de
Sault[182] ne ft entr. Il aperut d'abord les dbris du luth, ce qui
lui fit juger qu'il y avoit quelque querelle sur le tapis. Son soupon
se convertit en certitude ds qu'il eut jet ses yeux sur ces amants; et
comme il toit libre de lui-mme et qu'il se plaisoit  rire aux dpens
d'autrui: Madame, dit-il  madame de Lionne,  ce que je vois l'on
n'est pas toujours bien ensemble, et l'un de vous deux s'est veng sur
ce pauvre luth, qui n'en pouvoit mais. Si c'est vous qui l'avez fait,
continua-t-il, peut-tre en avez-vous eu vos raisons, et je ne veux pas
vous en blmer; mais si c'est notre ami, il a eu tous les torts du
monde, et il n'a pas vcu jusqu'aujourd'hui sans savoir qu'on amuse
souvent une femme avec peu de chose; il devoit savoir, dis-je, que cela
nous donne le temps de nous prparer  leur rendre service.

Ce discours toit assez intelligible pour offenser une femme dlicate,
ou mme une qui ne l'auroit t que mdiocrement. Mais madame de Lionne,
qui trouvoit le duc de Sault  son gr, ne songea qu' lui persuader
qu'elle rompoit pour jamais avec le comte de Fiesque, afin que, si le
coeur lui en disoit, comme elle et bien dsir, il ne perdt point de
temps. C'est pourquoi, sans prendre garde qu'elle alloit se dshonorer
elle-mme, et que d'ailleurs un amant dlicat aimoit mieux se douter de
quelque intrigue de sa matresse que d'en tre clairci, et encore par
elle-mme: Que voulez-vous, Monsieur? lui dit-elle; les engagements ne
peuvent pas toujours durer. Je ne me dfends pas d'avoir eu de la
considration pour monsieur le comte de Fiesque; mais c'est assez que
nous soyons lies pour toute notre vie  nos maris, sans l'tre encore 
nos amants: autrement ce seroit tre encore plus malheureuses que nous
ne sommes. L'on ne prend un amant que pour s'en servir tant qu'il est
agrable; et cela seroit trange qu'il nous fallt le garder quand il
commence  nous dplaire.--Ajoutez, Madame, dit le duc de Sault, quand
il commence  ne plus vous rendre de service. C'est pour cela uniquement
que vous autres femmes les choisissez; et quelle tyrannie seroit-ce que
d'apprter  parler au monde sans en recevoir l'utilit pour laquelle on
se rsout de sacrifier sa rputation! Pour moi, continua-t-il,
j'approuverois fort que, selon la coutume des Turcs, l'on ft btir des
srails; non pas  la vrit pour y renfermer, comme ils le font, les
femmes invalides, car ils me permettront de croire, avec tout le respect
que je leur dois, que, quelque ge qu'elles aient, elles ont encore
meilleur apptit que moi, qui crois en avoir beaucoup, mais pour servir
de retraite aux pauvres amants qui se font tellement user au service de
leurs matresses qu'ils sont incapables de leur en rendre davantage. Si
cela toit, et que j'eusse quelque part  cette direction, je vous
assure que je donnerois ds  prsent ma voix  notre ami pour y loger.
Qu'en dites-vous, Madame? cela ne lui est-il pas bien d? et dans les
Invalides qu'on dit que le Roi va faire btir[183], n'y entrera-t-il pas
tous les jours des personnes qui se porteront bien mieux que lui?--Que
vous tes fou! monsieur le duc, rpondit aussitt madame de Lionne; et
si l'on ne savoit que vous n'entendez pas malice  ce que vous dites,
qui est-ce qui ne rougiroit pas des discours que vous tenez? Elle mit
aussitt un ventail devant son visage, pour lui faire accroire qu'elle
toit encore capable d'avoir de la confusion; mais le duc de Sault, qui
savoit combien il y avoit de temps qu'elle toit dpayse, se moqua en
lui-mme de ses faons, sans se soucier de la pousser davantage.

Le comte de Fiesque avoit cout tout cela sans prendre part  la
conversation, et il prouvoit qu'une longue attache est presque comme un
mariage, dont on ne ressent jamais la tendresse que quand les liens sont
prs de se rompre. Il rvoit, il soupiroit, et la prsence du duc de
Sault n'toit pas capable de le jeter dans le contraire: car, comme ils
toient bons amis, ils s'toient dit mille fois leurs affaires, et il
n'y avoit pas deux jours que ce duc l'avoit mme pri de le servir
auprs de la marquise de Coeuvres, fille de madame de Lionne[184]. Ce
fut pour cela qu'il rsolut de s'en aller  l'heure mme, esprant que
le duc de Sault parleroit plus srieusement en son absence. Mais lui, 
qui ce caractre ne convenoit pas avec les femmes, ne se mit pas en
peine des intrts de son ami; au contraire, il voulut voir jusques o
pourroit aller la folie de madame de Lionne. Elle lui donna beau jeu,
sitt qu'elle vit le comte de Fiesque sorti; elle lui dit cent choses
qui tendoient  lui dcouvrir sa passion, non pas  la vrit en termes
formels, mais qui toient assez intelligibles pour tre entendus d'un
homme qui auroit eu moins d'esprit que lui. Aussi, si le duc de Saux
n'et pas apprhend qu'en la contentant elle et mis obstacle  l'amour
qu'il avoit pour la marquise de Coeuvres, il n'toit ni assez cruel ni
assez scrupuleux pour la faire languir davantage; mais, craignant
qu'aprs cela cette jeune marquise, qui n'avoit pas encore l'me si dure
que sa mre, ne se ft un scrupule de l'couter, il fit la sourde
oreille, et aima mieux passer pour avoir l'esprit bouch que de se faire
une affaire avec sa matresse.

Il trouva, en sortant, le comte de Fiesque qui l'attendoit au coin d'une
rue et qui lui demanda s'il n'avoit rien fait pour lui. Non, mon pauvre
comte, lui dit-il, car je ne te crois pas assez fou pour prendre tant
d'intrt  une vieille p...... Mais maintenant que je connois ton
foible, je te dirai en deux mots que, si tu ne me sers auprs de la
marquise de Coeuvres, je te desservirai si bien auprs d'elle qu'il n'y
aura plus de retour pour toi. Ecoute, entre nous, je crois que mon gras
de jambe et mes paules larges commencent  lui plaire davantage que ton
air dgag et ta taille mince, et si elle en gote une fois, c'est  toi
 juger ce que tu deviendras. Le comte de Fiesque le pria de parler
srieusement; le duc de Saux lui dit qu'il le prt comme il le voudroit,
mais qu'il lui disoit la vrit. L'autre tant oblig de le croire,
aprs plusieurs serments qu'il lui en fit, il le conjura de ne pas
courir sur son march, lui avouant ingnuement qu'il l'aimoit par
plusieurs raisons, c'est  dire parce qu'elle lui donnoit de l'argent et
du plaisir. Si le comte de Fiesque et fait cet aveu  un autre, il
auroit couru risque d'exciter en lui des dsirs plutt que de les
amortir, toute la jeunesse de la Cour s'tant mise sur le pied
d'escroquer les dames; mais le duc de Sault, qui toit le plus gnreux
de tous les hommes, lui dit en mme temps de dormir en repos sur
l'article; qu'il ne vouloit ni du corps ni de l'argent de madame de
Lionne, et qu'except le plaisir qu'il pouvoit avoir de faire un
ministre d'Etat cocu, il trouvoit que, quelque rcompense qu'on lui pt
donner, on le payoit encore moins qu'il le mritoit; cependant, qu'il ne
s'assurt pas tellement sur cette promesse qu'il ngliget le service
qu'il attendoit de lui; qu'on faisoit quelquefois par vengeance ce qu'on
ne faisoit pas par amour; qu'en un mot, s'il ne lui aidoit  le bien
mettre avec la marquise de Coeuvres, il se mettroit bien avec la mre,
et qu'aprs cela il lui seroit difficile, comme il lui avoit dit, de
redevenir le patron.

Quoique tout cela ft dit en riant, il ne laissa pas de faire
impression sur l'esprit du comte de Fiesque; mais comme il lui toit
impossible de vivre sans savoir si sa matresse toit infidle, il lui
crivit ces paroles comme si c'et t le duc de Sault. Ainsi il fut
oblig d'emprunter une autre main que la sienne, qui toit trop connue
de madame de Lionne pour pouvoir s'en servir:

    _Vous aurez fait un bien mchant jugement de moi, de la manire
    que j'ai reu toutes les honntets que vous m'avez faites. Mais
    en vrit, Madame, quand on est entre les mains des chirurgiens,
    ne fait-on pas mieux de ne pas faire semblant d'entendre, que
    d'exposer une dame  des repentirs qui font, avec juste raison,
    succder la haine  l'amour? Si l'on me dit vrai, je serai hors
    d'affaire dans huit jours; c'est bien du temps pour un homme qui
    a quelque chose de plus que de la reconnoissance dans le coeur.
    Mais souffrez que j'interrompe cet entretien: il excite en moi
    des mouvements qu'on veut qui me soient contraires jusqu' une
    entire gurison. Je souhaite que ce soit bientt, et
    souvenez-vous que je suis encore plus  plaindre que vous ne
    sauriez l'imaginer, puisque ce qui seroit un signe de sant pour
    les autres est pour moi un signe de maladie, ou du moins que
    cela aggrave la mienne._

Il est impossible de dire si,  la vue de cette lettre, madame de
Lionne eut plus de tristesse que de joie: car, si, d'un ct, elle
toit bien aise des esprances qu'on lui donnoit, d'un autre,
elle fut fche de l'accident qui l'obligeoit d'attendre. Ainsi
partage entre l'un et l'autre, elle fut un peu de temps sans savoir
si elle feroit rponse; mais celui qui lui avoit apport la lettre la
pressant de se dterminer, son temprament l'emporta sur toutes
choses, et, croyant de bonne foi avoir affaire au duc de Sault, elle
prit de l'encre et du papier et lui crivit ces paroles:

LETTRE DE Mme DE LIONNE AU DUC DE SAULT.

    _Je croyois, il n'y a qu'un moment, que le plus grand de tous
    les maux toit d'avoir affaire  une bte; mais,  ce que je
    puis voir, celui d'avoir affaire  un dbauch est encore autre
    chose. Si vous n'tiez que bte, j'aurois pu esprer, en vous
    parlant franois encore mieux que je n'avois fait, vous faire
    entendre mon intention; mais que me sert maintenant que vous
    l'entendiez, si vous n'y sauriez rpondre? Je suis au dsespoir
    de cet accident; et qui m'assurera qu'on puisse jamais prendre
    confiance en vous? Il y a tant de charlatans  Paris! Et si par
    malheur vous tes tomb entre leurs mains,  quelle extrmit
    rduiriez-vous celles qui tomberont ci-aprs entre les vtres?
    Si la biensance vouloit que je vous envoyasse mon chirurgien,
    c'est un habile homme et qui vous tireroit bientt d'affaire.
    Mandez-moi ce que vous en pensez; car, puisque je vous pardonne
    dj une faute comme la vtre, je sens bien que je ne me pourrai
    jamais dfendre de faire tout ce que vous voudrez._

Oh! la folle! oh! l'emporte! oh! la gueuse! s'cria le comte de
Fiesque ds le moment qu'il eut vu cette lettre; et ne faudroit-il pas
que j'eusse le coeur aussi lche qu'elle si je la pouvois jamais
aimer aprs cela?--S'imaginant que c'toit l son vritable
sentiment, il mit cette lettre dans sa poche et s'en fut chez elle, o
tant entr avec un visage compos et contraint: Comme j'ai t
longtemps de vos amis, Madame, lui dit-il, il m'est impossible de
renoncer si tt  vos intrts; je viens vous en donner des marques en
vous offrant un homme qui est  moi et qui est incomparable sur de
certaines choses. Je veux parler de mon chirurgien; vous ne le devez
pas refuser, et vous en aurez affaire sans doute avant qu'il soit peu,
prenant le chemin que vous prenez.

Ce discours embarrassa fort madame de Lionne; elle se douta au mme
temps de quelque surprise. Mais le comte de Fiesque,  qui la couleur
toit monte au visage, et qui n'toit pas si tranquille qu'il le
croyoit: Infme! continua-t-il en tirant sa lettre et la lui
montrant, voil donc les preuves que vous me deviez donner toute votre
vie de votre amiti! Qui est la femme, quelque perdue qu'elle ft, qui
voult crire en ces termes? Il faut que M. de Lionne le sache, et
c'est une vengeance que je me dois. Il m'en fera raison, puisque je ne
puis me la faire moi-mme; et s'il a la lchet de le souffrir,
j'aurai le plaisir du moins de le dire  tant de monde, que je vous
ferai connotre pour ce que vous tes  tout Paris.

Il lui fit bien d'autres reproches, qu'elle souffrit avec une patience
admirable: car, comme elle toit convaincue et qu'elle se voyoit entre
ses mains, elle avoit peur encore de l'irriter. Elle eut recours
aux pleurs; mais il y parut insensible, de sorte qu'il sortit tout
furieux. Ses larmes, qui n'toient qu'un artifice, furent bientt
essuyes; elle envoya qurir en mme temps le duc de Sault, qu'elle
conjura de la sortir de cette affaire, lui disant que, comme on la lui
avoit faite en se servant de son nom, il y toit engag plus qu'il ne
pensoit. Pour l'obliger  ne lui pas refuser son secours, elle lui
promit le sien auprs de sa fille, et lui tint parole en femme
d'honneur: car, aprs avoir su du duc de Sault les termes o il en
toit avec elle, elle acheva de disposer son esprit, qui toit dj
prvenu en sa faveur.

Cependant elle stipula avec lui que cette intrigue se feroit sans
prjudicier  ses droits; et, pour s'assurer contre l'avenir, elle lui
demanda des arrhes de ses promesses. Le duc de Sault avoit pass la nuit
avec Louison d'Arquien[185], fameuse courtisane, et n'toit gure en
tat de lui en donner; mais, croyant qu'un homme de son ge avoit de
grandes ressources, il lui demanda si elle vouloit de l'argent comptant
ou remettre le paiement  la nuit suivante. Madame de Lionne, qui savoit
que tout le monde est mortel, crut que l'argent comptant toit
prfrable  toutes choses; elle lui dit pourtant que, s'il n'avoit pas
toute la somme sur lui, elle lui feroit crdit du reste jusqu'au temps
qu'il lui demandoit.

Le duc de Sault entendit bien ce que cela vouloit dire. On prit une pile
de carreaux pour faire une table o compter l'argent; mais lorsqu'il
vint  tirer sa bourse, elle se trouva vide, au grand tonnement de
l'un et  la grande confusion de l'autre. Elle se droba de ses bras
avec un dpit plus ais  comprendre qu' reprsenter; et comme il
faisoit quelques efforts pour la retenir et qu'il lui donnoit encore des
baisers languissants: Que voulez-vous faire, Monsieur? lui dit-elle, et
cherchez-vous  me donner de plus grandes marques de votre
impuissance!--Je cherche  mourir, Madame, lui rpondit le duc de Sault,
ou  rparer mon honneur; et il faut que l'un ou l'autre m'arrive dans
un moment.--Est-ce d'une mort violente que vous prtendez mourir? lui
dit-elle en se moquant de lui. Si cela est, vous avez besoin d'une
corde, car il ne faut pas croire que votre pe suffise pour cela. Et de
fait, aprs n'avoir pas trouv une seule goutte de sang sur vous lorsque
vous en aviez tant besoin,  plus forte raison n'en trouveriez-vous pas
davantage lorsque vous vous porteriez  une action si contraire  la
nature. Elle fut se jeter sur une autre pile de carreaux en achevant
ces paroles, et, pour cacher son dpit, elle prit entre ses mains un
cran qui se trouva par hasard auprs d'elle. Le hasard voulut encore
justement que ce ft un de ceux o les barbouilleurs qui travaillent 
ces sortes de choses avoient peint l'histoire du marquis de
Langey[186], qui avoit t dmari  cause de son impuissance. Le
congrs ordonn par le Parlement y toit marqu comme le reste, et
madame de Lionne y ayant jet les yeux: Vous voici dpeint, lui
dit-elle, on ne peut pas mieux, et si vous vous souvenez de ce que vous
nous disiez l'autre jour en parlant de vos forces, vous trouverez que,
sans avoir demand le congrs, comme l'homme que voici, vous avez aussi
bien opr l'un que l'autre. Vous n'avez plus qu' vous marier aprs
cela: c'est le moyen d'tendre votre rputation bien loin, et je ne
dsespre pas de vous voir aussi bien que lui sur ma chemine.

--Vous ayez raison, Madame, lui dit le duc de Sault, de m'insulter
comme vous faites, et mon offense est d'une nature  ne me la jamais
pardonner. Pour moi, je ne me connois plus, et aprs avoir bien rv 
mon malheur, je ne puis l'attribuer qu' une chose. Vous connoissez,
continua-t-il, la poudre de Polville? j'en ai mis ce matin partout.
Que maudit soit La Vienne[187], qui m'a donn cette belle invention,
et qui, pour me faire sentir bon, me fait devenir insensible! Mais,
Madame, le charme ne durera que jusqu' ce que je me sois baign.
Donnez moi ce temps-l, je vous conjure, et si j'ai manqu  vous
satisfaire quand j'y tois oblig, j'en payerai plutt l'intrt.
Souvenez-vous cependant que je ne suis pas le seul que La Vienne ait
engag dans cette malheureuse affaire: il en est arriv autant au
comte de S. Pol[188]; et, pour marque que je vous dis vrai, c'est que
l'autre jour il demeura court, comme moi, auprs d'une belle fille.
J'avois trait cela de bagatelle; mais aprs l'avoir prouv moi-mme,
 mon grand regret, ce seroit une hrsie que de ne le pas croire.
Ces paroles consolrent madame de Lionne; elle avoit ou parler de
l'aventure du comte de S. Pol, et, en ayant demand les particularits
au duc de Sault, il lui dit ce qu'il en savoit. Cependant, pour lui
donner encore plus d'impression de la vrit, il lui chanta un couplet
de chanson qui avoit t fait sur cette aventure. C'toit sur un air
du ballet de Psych[189]. En voici les paroles:

    _Qui l'et cru qu' vingt et deux ans,
    Le plus vigoureux des amants
    Ft tomb aux pieds d'une fille
    Sans vigueur et sans mouvement?
      Foin du Polville,
    Quand on a poudr son devant!_

Elle lui laissa achever ce couplet sans l'interrompre, car elle vouloit
entendre tout au long l'effet, non pas de cette admirable poudre, mais
de cette poudre qu'elle jugeoit bien plus digne du feu que les ouvrages
de Petit, qui avoient t condamns, nanmoins, par arrt du
Parlement[190]. Cependant, quand il voulut poursuivre la chanson, qui
avoit un autre couplet: Halte-l, lui dit-elle, monsieur le duc;
quoique vous ayez une des qualits les plus ncessaires  un musicien,
toutes les autres vous manquent, hors celle-l. Ainsi l'on peut dire que
vous tes de ceux  qui l'on donneroit une pistole pour chanter et dix
pour se taire. Le duc de Sault lui fit rponse qu'il n'avoit rien 
dire contre ses reproches; qu'aprs ce qu'il avoit fait elle ne le
maltraitoit pas encore assez. Cependant, comme il s'humilioit si fort,
il sentit une partie en lui qui commenoit  le vouloir ddire, et,
croyant que sans attendre le bain il pourroit rtablir sa rputation, il
vint aux approches, qui lui donnrent encore l'esprance d'un heureux
succs. Madame de Lionne fut extrmement surprise et grandement aise en
mme temps d'un changement si inopin. Nanmoins, se dfiant de son
bonheur, elle voulut mettre la main dessus pour n'en plus douter; mais,
comme il est difficile de la tromper sur l'article, elle n'eut pas
plutt touch qu'elle connut bien que ce seroit se repatre de chimres
que de se flatter d'une meilleure fortune. Le duc de Saux en jugea de
mme, voyant que cette partie commenoit  pleurer lorsqu'il s'attendoit
 lui voir prendre une figure plus dcente. Il s'en alla dans un
dsespoir o il ne s'toit jamais vu, et peu s'en fallut qu'il n'en
donnt de tristes marques.

Madame de Lionne ne le voulut pas laisser sortir sans lui faire une
nouvelle raillerie: Au moins, lui dit-elle, ne croyez pas que pour ce
qui vient d'arriver je ne veuille pas tre de vos amies. Une marque de
cela, c'est que je vous mnagerai auprs de ma fille; bien loin de lui
dire que vous l'aimez, je ferai en sorte que vous ne vous trouviez
jamais tte  tte avec elle. Ce sera le moyen de conserver votre
rputation et d'entretenir la bonne opinion qu'elle peut avoir de
vous. Je crois, continua-t-elle, que c'est le meilleur service que je
vous puisse rendre en l'tat o vous tes, et je prtends bien aussi
que vous m'en ayez obligation.

Le duc de Sault ne jugea pas  propos de lui rpondre, et s'en tant
all du mme pas chez La Vienne: Tu me viens de perdre de rputation,
lui dit-il, avec ton maudit Polville, et je brlerai la maison, et toi
dedans tout le premier, si tu ne promets de jeter dans l'eau tout ce
qui t'en reste. La Vienne, qui le voyoit en colre, ne savoit ce que
cela vouloit dire; mais le duc de Sault lui ayant cont son malheur,
sans lui dire nanmoins le nom de la personne: Ma foi, lui dit La
Vienne, vous nous la donnez belle avec votre Polville; demeurez ici
seulement trois ou quatre jours sans voir Louison d'Arquien, le comte
de Tallard[191] ni personne qui leur ressemble, et vous verrez si
c'est ma poudre qui vous empche de faire votre devoir. C'est une
excuse, ajouta-t-il, qu'inventa assez adroitement le comte de S. Pol
pour se disculper envers la Mignard, qu'il pressoit depuis longtemps
de lui accorder un rendez-vous, mais qui, aprs avoir promis monts et
merveilles  cette pauvre fille, ne put jamais faire la troisime
partie de ce que je ferois, moi qui ai deux fois plus d'ge que lui.
Je ne lui veux pas de mal de s'tre tir d'affaire comme il a pu; mais
je lui aurois t plus oblig de ne le pas faire  mes dpens. J'ai
pour dix mille cus de Polville chez moi, et vous n'avez qu' dbiter
comme lui vos rveries pour m'envoyer  l'hpital.

La Vienne toit sur le point, de longue main, de dire  ces
messieurs-l toutes leurs petites vrits, tellement que le duc de
Sault ne se fcha point de s'entendre dire les siennes. Il lui dit au
contraire qu'il vouloit prouver s'il avoit plus de raison que lui, et
que, pour cela, il ne vouloit pas sortir de sa maison de quatre jours;
qu'il seroit tmoin lui-mme qu'il s'abstiendroit de voir le comte de
Tallard et Louison d'Arquien, et qu'il et soin seulement de faire
tirer en bouteilles une pice de vin de Champagne que ses gens avoient
dcouverte dans le cimetire Saint-Jean, aux Deux Torches[192]; que
pour ne la lui pas laisser boire tout seul, il allt avertir le
marquis de Sabl[193] et deux ou trois autres de ses amis qu'il leur
donneroit  manger chez lui; qu'ils y pouvoient amener madame Du
Mesnil, s'ils toient assez habiles pour dtourner la bte de
l'enceinte de son vieux marchal[194], qui se vantoit d'avoir une
partie sur son corps aussi dure que sa jambe de bois; que s'il
demandoit cette femme, ce n'toit pas pour faire la dbauche avec
elle; que les restes du marchal de Grancey n'toient bons que pour le
marquis de Sabl, et non pas pour lui, qui aimeroit mieux coucher avec
une femme mdiocrement belle, et qui et un galant bien fait, qu'avec
une qui seroit toute charmante et qui se produiroit comme elle  un
aussi vilain homme qu'toit ce marchal.

La Vienne lui dit qu'il faisoit bien d'tre si dlicat, et qu'il le
donnoit assez  connotre en couchant tous les jours avec Louison
d'Arquien, qui toit le reste de toute la terre; qu'au reste, comme ce
n'toient pas ses affaires, il n'avoit garde d'en parler; mais
qu' l'gard de la Du Mesnil, il toit bien aise de l'avertir de bonne
heure de ne la pas faire venir chez lui pour faire de sa maison une
maison de scandale et de dbauche; qu'ils y boiroient et mangeroient
tout leur saoul, mais, pour le reste, il n'avoit que faire de s'y
attendre.

Il s'en fut aprs cela o le duc de Sault lui avoit dit; et les
convis n'ayant pas manqu de s'y rendre avec la Du Mesnil, on fit si
bonne chre que le duc de Sault sentit ds ce jour-l que le charme du
Polville ne dureroit pas longtemps. Sur la fin du repas, c'est--dire
entre la poire et le fromage, on leur vint dire qu'un homme demandoit
le marquis de Sabl. On lui fit dire d'entrer s'il vouloit; et l'on
fut tout surpris de voir un garde de messieurs les marchaux de
France[195]. Il dit au marquis de Sabl qu'il avoit ordre de le mener
au Fort-l'Evque[196], ce qui effraya la compagnie, qui ne savoit pas
qu'il lui ft arriv aucune affaire. Pour lui, il n'en fit que rire;
et comme on s'apprtoit de lui en demander le sujet: Va, va, retourne
t'en, dit-il  ce garde, dire  ton vieux fou de marchal que nous
allons boire  sa sant, qu'aprs cela nous baiserons sa
matresse, et que, s'il en veut avoir sa part, il faut qu'il nous
vienne trouver. Qu'on lui donne  boire, dit-il en mme temps,
s'adressant au buffet; voil tout ce qu'il a la mine d'avoir de sa
course.

Chacun connut bien,  ce qu'avoit dit ce marquis, que le compliment
venoit du marchal de Grancey; et devant que le garde et le temps de
boire son coup, l'on en fit tant de railleries que, quoiqu'il ft un
des fieffs ivrognes qu'il y et dans toute la conntablie, il laissa
la moiti de son verre pour dire  ces messieurs qu'ils prissent garde
 ne pas manquer de respect envers monseigneur le marchal. Chacun lui
rit au nez  ce discours, et le duc de Sault, qui toit le plus prs
du buffet, se leva, sous prtexte de lui faire boire le reste de son
vin; mais il le lui rpandit malicieusement sur ses habits et sur son
linge. Le garde voulut se fcher, mais le marquis de Sabl le rapaisa
en lui prsentant une autre rasade et le priant de la boire  la sant
de monsieur le marchal. On lui en donna une autre aprs celle-l, et
enfin, dans un moment, on l'enivra si bien qu'il toit le premier 
mdire de celui qui l'avoit envoy. Quand ils l'eurent mis de si belle
humeur, ils le renvoyrent; et comme le marchal de Grancey, impatient
de savoir quel succs auroit eu sa dputation, l'avoit conduit
lui-mme jusqu' cent pas de la porte, il ne le vit pas plus tt
revenir qu'il se jeta hors de la portire de son carrosse pour lui
demander d'o venoit qu'il avoit t si longtemps. Il reconnut  la
premire parole que lui dit le garde qu'il toit saoul, et, se
mettant dans une colre non pareille, il demanda s'il n'y avoit pas de
canne dans son carrosse. Ne s'en tant point trouv, il dit  un de
ses domestiques, nomm Gendarme, qui lui servoit de valet de chambre
et de secrtaire, quoiqu'il ne st ni lire ni crire, qu'il lui dfit
sa jambe de bois et qu'elle lui serviroit de bton. Mais Gendarme lui
ayant dit que cela ne se pouvoit pas, il se jeta sur sa perruque et
dchargea sa colre sur lui. Gendarme se vengea en lui cartant la
drage; et comme il toit aussi grand parleur que son matre, il eut
le plaisir de lui disputer le terrain  coups de langue. Le marchal,
tant saoul de le battre, fit approcher le garde, qui s'toit cart,
et, l'ayant interrog de nouveau, sa colre fut bien plus grande quand
il apprit que la Du Mesnil toit de la dbauche; car jusque-l, tout
ce qui l'avoit fch toit de savoir qu'elle et vu le marquis de
Sabl en particulier, et il n'avoit point eu d'autre sujet de vouloir
l'envoyer en prison.

Sitt que le garde eut lch la parole, il s'cria qu'il toit perdu, et
tenant la main  Gendarme: , lui dit-il, oublions le pass, et
dis-moi si je ne suis pas bien malheureux. Que ferons-nous, mon ami? Et
surtout ne va pas dire cela  ma femme: car tu sais qu'elle ne cesse de
me dire que cette carogne ne vaut rien. Gendarme n'et pas voulu, pour
les coups qu'il avoit reus, que cela ne lui ft arriv. Il se prit 
rire dans sa barbe, et ne lui vouloit point rpondre. Le marchal le
conjura encore une fois de mettre toute sorte de rancune  bas, et, pour
l'obliger  tre de belle humeur, il lui promit l'habit qu'il portoit
ce jour-l. Gendarme se radoucit  cette promesse; nanmoins, tant bien
aise de le mortifier: Ne vous l'avois-je pas bien dit, lui dit-il,
aussi bien que madame la marchale[197], que ce n'toit qu'une p....!
Si j'tois  votre place, je chasserois, ds que je serois au logis, ce
coquin de btard qui ne vous appartient pas et que vous nourrissez
cependant de la meilleure foi du monde, pendant que vous avez des filles
qui, faute d'avoir de quoi, peut-tre autant que par inclination.....;
mais il ne s'agit pas de cela maintenant, c'est pourquoi.....--Ah
tratre! interrompit le marchal, tu raisonneras donc toujours? Quoi!
mon fils[198] n'est pas  moi? il ne me ressemble pas comme deux
gouttes d'eau? il n'a pas les oreilles de Grancey[199], marque
indubitable qu'il est de la maison? Je te ferai pendre, et, aprs
t'avoir sauv de la corde  Thionville, il faut que je te renvoie  ta
premire destine.

Gendarme ne put s'empcher de rpondre  ces invectives, quand mme il
et su qu'il l'et d encore plus maltraiter qu'il n'avoit fait.
Voil qui est beau, vraiment, lui dit-il, de prendre le parti d'un
btard et d'abandonner celui de ses filles. Je croyois que toute cette
colre ne venoit que de ce que j'avois dit d'elles; mais,  ce que je
vois, c'est de quoi vous vous souciez le moins. Il est vrai, il a
vos grandes oreilles, mais est-ce une marque si indubitable qu'il vous
appartient, comme vous croyez? Combien de femmes mettent d'enfans au
monde qui ont quelque chose de particulier, parce que les mres se
sont arrtes  quelque objet dsagrable? Votre m... ne peut-elle pas
avoir regard..... Il vouloit dire un ne, mais il n'osa lcher la
parole et se mit  bredouiller entre ses dents. Comme cela lui toit
naturel, le marchal n'y prit pas garde, et s'tant radouci, parce
qu'il lui avoit accord les oreilles: Eh bien! que ferons-nous donc?
lui dit-il; et laisserai-je entre les mains de ces sclrats une
enfant qu'ils ont sans doute enleve par force? Gendarme, qui les
savoit en dbauche et qui avoit soif  force d'avoir parl et crach,
crut qu'il pourroit gagner quelques verres de vin au buffet, s'il
pouvoit obliger le marchal  les aller trouver; c'est pourquoi, aprs
avoir fait semblant de rver en lui-mme, pour faire l'homme
d'importance: Ma foi, si vous me croyez, lui dit-il, nous irons de ce
pas o ils sont; cela servira  deux fins: l'une, que vous ramnerez
madame Du Mesnil chez elle; l'autre, que vous empcherez peut-tre
qu'il n'arrive quelque chose qui ne vous plairoit pas: car, que
sait-on? il y en a quelquefois qui ont le vin paillard et qui font
rage dans ces sortes d'occasions.--Mais n'est-ce point trop me
compromettre? lui rpondit le Marchal.--La belle dlicatesse que
voil! lui dit Gendarme; et vous qui allez tous les jours o vous
savez, ne pouvez-vous pas entrer chez La Vienne, o vont tous les
gens de qualit?

Ces raisons suffirent pour rsoudre le marchal; mais, tant bien aise
de se faire accompagner d'un garde, il voulut que celui qui toit venu
avec lui le suivt. Cependant il ne se trouva point, et il toit all se
reposer sur une boutique, o il toit si bien enseveli dans le sommeil,
que lorsqu'on l'eut trouv, il fut impossible de le rveiller. Le
marchal toit d'avis que Gendarme endosst son harnois; mais celui-ci,
qui ne vouloit point tre oblig de faire aucun compliment fcheux  des
gens dont il n'toit assur ni de la discrtion ni du respect, le fit
ressouvenir qu'il toit trop connu de la compagnie pour se revtir d'une
autre figure. Le marchal s'tant rendu  ses raisons, il laissa cuver
le vin  ce garde, sans interrompre son sommeil.

Etant arriv chez La Vienne, il monta aussitt en la chambre o toient
ces messieurs, sans qu'on et le temps de les avertir de sa venue. Ils
furent extrmement surpris de le voir; mais celle qui le fut le plus fut
madame Du Mesnil, et elle crut bien qu'aprs cela il ne fourniroit plus
 l'appointement. Le duc de Sault, comme le plus considrable, prit la
parole le premier et dit au Marchal, qu'ayant voulu faire dbauche, il
avoit t prendre ceux qu'il voyoit, et que de l ils avoient t
enlever madame Du Mesnil, laquelle s'toit extrmement dfendue; que
cela les avoit obligs de la porter sur leurs bras jusque dans le
carrosse; mais qu'on voyoit bien que leur compagnie ne lui plaisoit
pas; qu'elle n'avoit ni bu ni mang, et qu'une autre fois ils
n'amneroient jamais personne par force.

Le marchal goba ce discours, et, tant bien aise de le faire
remarquer  Gendarme, qu'il croit derrire lui, mais qui toit dj au
buffet  trousser un verre de vin, il donna un coup sur le bras d'un
laquais qui apportoit un ragot pour le faire boire, et le fit tomber.
Cela interrompit le discours qui toit sur le tapis, et il se crut
oblig de s'excuser de ce qu'il avoit fait. Ils lui dirent tous que ce
n'toit rien, et qu'ils avoient fait si grande chre, qu'il y en avoit
encore assez pour lui et pour eux. Au mme temps le duc de Sault le
prit par le bras et l'obligea de s'asseoir entre madame Du Mesnil et
lui, si bien qu'on recommena  manger de plus belle et  boire de
mme. La Du Mesnil, qui en avoit jusqu' la gorge, affecta une grande
sobrit et une grande mlancolie; en quoi elle se contraignoit plus
en l'un qu'en l'autre. Chacun lui disoit qu'elle devoit manger
maintenant qu'elle avoit ce qu'elle aimoit auprs d'elle; mais, comme
le marchal ne lui en parloit point, et qu'elle voulut que ce ft lui,
elle se dfendoit avec un air languissant, ce qui donnoit sujet de
rire  tous ceux qui savoient comment elle s'en toit acquitte avant
qu'il entrt. Le marchal, qui mouroit de faim, ne songeoit qu'
remplir sa panse, et lchoit bien quelquefois quelque parole pour
l'obliger  en faire de mme, mais elle vouloit qu'il l'en presst
davantage. Enfin, aprs qu'il eut rassasi sa grosse faim, il fut plus
galant et eut plus soin d'elle. Elle fit mine de se rendre  ce
qu'il vouloit, et quoique cela ft capable de lui faire mal, elle
recommena  manger.

Chacun se rcria l-dessus, et dit qu'on voyoit bien ceux qui avoient du
pouvoir sur elle. Cela faisoit rire sous cape le marchal, et il donna
si bien dans le panneau, qu'il ne fit que marcher sur les pieds de sa
dame, en signe d'amiti. On poussa la dbauche jusqu' l'excs, et,
aprs avoir mdit de tout le genre humain, ils mdirent d'eux-mmes. Le
marchal dit au duc de Sault qu'il ne falloit pas s'tonner s'il toit
si gros et si gras, et le marquis de Ragni[200], son frre, si mince
et si maigre; qu'il avoit t fait entre deux portes, au lieu que
l'autre avoit t fait dans un lit; que les coups fourrs toient
toujours mieux fournis que les autres, et qu'il l'avertissoit, s'il ne
le savoit pas, qu'il toit oblig de porter respect au duc de
Roquelaure[201], comme  son propre pre. Le duc de Sault, pour lui
rendre le change, lui dit qu'il ne pouvoit pas lui parler si prcisment
du sien, parce que sa mre[202] avoit eu tant de galans, qu'il toit
impossible de dire auquel il devoit sa naissance; que c'toit dommage
que les filles du marchal de Grancey n'eussent t leves de la main
d'une si habile femme; qu'elles ne seroient pas si glorieuses; que
cependant il n'y avoit point de diffrence entre leur temprament et
celui de leur grand'mre, sinon qu'elles avoient deux princes pour
galans, au lieu qu'elle avoit toujours le premier venu; que cependant le
bruit toit qu'elles n'avoient pas eu toujours le coeur si relev; que,
si l'on en croyoit la mdisance, elles n'avoient pas ha un de leurs
domestiques; qu'il n'en falloit pas parler de peur de leur faire tort,
et que mme il toit prt de signer, pour leur faire plaisir, que ce
n'toit qu'un conte invent par quelque mdisant.

Le marchal de Grancey jura que c'toit une fausset; qu'il toit bien
vrai que ce domestique leur toit plus agrable que les autres, parce
qu'il toit bien fait de sa personne, qu'il se mettoit bien et qu'il
avoit de l'esprit; mais que, voyant qu'on en parloit dans le monde, il
l'avoit chass pour couper racine  toutes ces mdisances. Pour
autoriser ce qu'il venoit de dire, il demanda du vin, et dit qu'il
vouloit boire encore quatre coups d'une main et autant de l'autre;
qu'aprs cela il jureroit la mme chose, et que c'toit une preuve
qu'il n'avoit rien dit contre la vrit, puisqu'on savoit bien que les
ivrognes n'avoient pas l'esprit de la dguiser. On n'eut garde de lui
contester une chose si authentique, et l'on se retrancha sur l'amour
de Monsieur[203], pour mademoiselle de Grancey, et sur celui de
monsieur le Duc[204] pour la comtesse de Mar sa soeur[205].
Cela donna lieu  un de la compagnie de faire cette chanson, qu'il
chanta  l'heure mme, sur l'air d'un Nol:

      _Laissez baiser vos filles,
    Illustre maison de Grancey,
      Laissez baiser vos filles,
      Leur coeur est bien plac;
    Leur bonheur n'eut jamais d'gal,
    C'est lui qui fait par leur canal
    Couler chez vous le sang royal.
      Ces deux beauts si tendres
    Pouvoient-elles, dans leur saison,
      Vous procurer deux gendres
      De meilleure maison[206]?_

Le marchal toit tellement en pointe, qu'il voulut apprendre la
chanson, et la chanta avec les autres. Ils firent _chorus_ longtemps
sur le mme air, aprs quoi chacun prit le parti de s'en retourner
chez soi. Le duc de Sault, sans se souvenir de ce qu'il avoit promis 
La Vienne, monta en carrosse, rsolu d'aller coucher avec la Du
Mesnil, si le marchal de Grancey, qui l'avoit fait entrer dans le
sien, la pouvoit laisser en libert. Pour cet effet il commanda  un
de ses laquais de les suivre et de lui en venir dire la rponse  un
endroit qu'il lui marqua. Le laquais ne tarda gure  revenir, et lui
ayant appris que le marchal, aprs l'avoir ramene chez elle, s'en
toit retourn chez lui, il s'y fit mener et y passa la nuit.

Comme il y avoit du vin sur le jeu, et qu'il n'toit pas sur le pied
de se beaucoup contraindre, il ne s'aperut pas si le charme du
Polville toit rompu, et remit toutes choses au lendemain. Mais il
toit encore endormi lorsque Gendarme vint  la porte; et comme
c'toit de la part du patron et qu'on ne pouvoit pas la lui refuser,
la Du Mesnil n'eut le temps que de l'veiller et de le prier de se
cacher derrire le rideau. Gendarme, qui, pour faire enrager son
matre, remarquoit jusqu'aux moindres choses, aperut, en lui faisant
son compliment, qu'il y avoit une autre place que la sienne qui toit
foule; et, impatient de l'aller redire au vieillard, il courut plus
vite qu' l'ordinaire, si bien que, quand il arriva  l'htel de
Grancey, il toit tout hors d'haleine.

Le marchal lui demanda pourquoi il toit si chauff? Pour vous
dire, rpondit-il, que vous tes la plus grande dupe qu'il y eut
jamais; que pendant que vous dormez ici tranquillement on vous fait de
belles affaires; que tous les enfants que vous pensez  vous ont
d'autres pres malgr leurs belles oreilles, et qu'en un mot, vous
tes cocu. Levez-vous seulement, continua-t-il, et vous verrez
encore la bte au gte, ou tout du moins le gte si bien marqu qu'il
sera ais de la suivre  la piste. Le marchal, qui savoit le plaisir
qu'il prenoit  lui donner des soupons, lui dit qu'il prt garde  ce
qu'il disoit, qu'il y alloit de sa vie et qu'il ne le lui pardonneroit
plus. Cependant il demandoit sa jambe, son caleon et ses habits; et
il toit si press de se lever, Gendarme si press de lui montrer ce
qu'il avoit promis, que l'un oublia de lui demander son brayer, et
l'autre de lui mettre.

Le branle du carrosse fit que le marchal s'aperut le premier de la
bvue; il fallut retourner au logis pour le qurir, et pendant ce
temps-l le duc de Sault s'habilla et sortit. La Du Mesnil, qui savoit
que Gendarme ne l'aimoit pas, fit refaire son lit en mme temps et se
coucha tout au beau milieu. Ce fut un opra que d'accommoder le brayer
dans le carrosse. Gendarme juroit comme un charretier que le marchal
l'avoit fait exprs pour donner le temps  l'oiseau de prendre
l'essor; le marchal, au contraire, que cela venoit de lui pour avoir
une excuse; enfin c'toit quelque chose de fort divertissant que de
voir leur dispute, et ils parloient si haut que le monde s'amassoit
dj autour du carrosse. Les laquais, qui toient accoutums  ce
mange, ayant fait retirer ceux qui vouloient s'arrter, le marchal
tira ses rideaux pour ne pas faire voir son infirmit  ceux qui ne la
savoient pas.

La chose s'tant acheve avec grand'peine, ils continurent leur
chemin, et tant arrivs chez la Du Mesnil, Gendarme fut fort tonn
de ne voir qu'une place foule au lieu de deux qu'il avoit
remarques. Le marchal, qui s'aperut de sa surprise, eut peur qu'il
ne voult enfiler la porte, et, pour le prvenir, y courut avec
prcipitation; mais, n'ayant pas la jambe sre, il tomba et se fit
beaucoup de mal. Gendarme, qui vit bien que, quoiqu'il n'et pas tort,
tout alloit tomber sur lui, prit ce temps-l pour s'chapper; ce qui
mit le marchal dans une furieuse colre. Il jura qu'il le feroit
pendre, ce qui rassura la Du Mesnil, qui avoit eu peur d'abord qu'il
n'et plus de crance en lui qu'en elle.

Elle lui donna la main pour se relever, et quand il eut repris haleine
il lui avoua franchement ce qui s'toit pass et lui demanda pardon de
son soupon. Comme elle le vit en si beau chemin, elle lui fit une
forte rprimande, lui demanda si c'toit l la rcompense de ce
qu'elle faisoit tous les jours pour lui, et n'oublia rien de ce qui
pouvoit lui prouver son innocence et engendrer en lui un extrme
repentir.

Il lui en donna toutes les marques qu'elle pouvoit souhaiter; mais
rien ne la persuada tant qu'un cierge d'une livre qu'il envoya qurir
 l'heure mme pour le porter aux Quinze-Vingts, en reconnoissance,
disoit-il, de ce que Dieu avoit permis qu'il et dcouvert la
mchancet de Gendarme; car, quoi qu'il ft tous les jours une
offrande de mme nature  cette glise, comme celle-ci toit plus
forte de moiti que les autres, elle jugea qu'il toit vritablement
touch.

Pendant que le marchal se reposoit tranquillement  l'ombre de sa
bonne fortune, le duc de Sault songeoit  rtablir sa rputation
auprs de madame de Lionne. Cependant, quelque confiance qu'il
et en son temprament et en sa jeunesse, non seulement il s'abstint
de voir le comte de Tallard et Louison, mais il mangea encore de tout
ce qui pouvoit contribuer  une vigoureuse sant. Ne doutant plus
alors qu'il ne ft en tat de combattre, il s'en fut sur le champ de
bataille; mais il y trouva un autre combattant. Le comte de Fiesque
toit revenu plus amoureux que jamais; et quoique ce qu'il avoit fait
lui dt donner un grand mpris pour madame de Lionne, et que madame de
Lionne, de son ct, ne dt pas souhaiter de le revoir, ils ne
s'toient pas plutt vus qu'ils s'toient raccommods. Il n'eut pas
lieu d'en douter en arrivant. Comme on savoit qu'il toit des amis de
la maison, on le laissa entrer sans annoncer sa venue, et, ne trouvant
personne dans la chambre, il s'avisa de regarder au travers de la
serrure du cabinet. Il vit l qu'ils toient aux prises, ce qui ne
l'auroit pas tonn s'il n'et su leur querelle. Cependant, quoiqu'il
vnt pour la mme chose et qu'il ne dt pas tre content de voir la
place prise, il s'assit tranquillement dans un fauteuil, se doutant
bien que, comme le comte de Fiesque n'toit pas un rude joueur, il
auroit bientt achev sa partie. En effet, elle ne fut pas plutt
faite qu'ils vinrent tous deux dans la chambre, et leur surprise fut
grande de voir un homme qu'ils n'attendoient pas et qu'ils n'avoient
eu garde de demander.

Le duc de Sault, qui savoit que le silence augmenteroit encore leur
confusion, voulut les tirer de celle o il les voyoit en le rompant;
et comme il n'y avoit que de la dbauche  son fait, il avoit pris son
parti  l'heure mme, si bien qu'il se trouvoit une certaine
libert d'esprit, qu'il n'et eu garde d'avoir si son coeur et pris
le moindre intrt  son aventure. Je vous croyois de mes amis tous
deux, leur dit-il. Sur ce pied-l je m'attendois que vous ne feriez
point de rjouissance sans moi. Vous savez qu'un raccommodement vaut
une noce, et cependant vous venez de vous donner les joies du paradis
sans m'y avoir appel. Je n'ai jamais t curieux qu'aujourd'hui; mais
j'en suis rebut pour toute ma vie. La sotte chose, de voir le plaisir
des autres par le trou d'une serrure! Et je crois que, si j'eusse t
encore au collge, il m'en auroit cot un pch mortel. Que ne
laissez-vous du moins, Madame, dit-il en s'adressant  madame de
Lionne, quelque femme de chambre ici? On s'amuseroit  peloter en
attendant partie. C'est un conseil que je vous donne, et dont vous
vous trouverez fort bien. Cela tera du moins la curiosit qu'on peut
avoir, et vos affaires pourroient tomber entre les mains d'un homme
qui n'en usera pas aussi bien que moi.

Quelque banqueroute qu'on ait faite  la vertu, il reste toujours une
certaine confusion ds que nos affaires sont dcouvertes, surtout 
une femme, qui a la pudeur en partage. Le duc de Sault put remarquer
cette vrit en madame de Lionne: elle fut encore plus confuse
qu'auparavant, et, quand 'auroit t son mari qui lui et parl, je
ne sais si elle auroit fait une autre figure; elle avoit les yeux
baisss, et, si elle les levoit quelquefois, ce n'toit que pour
regarder le comte de Fiesque, qu'elle sembloit exciter  prendre sa
dfense; mais il toit encore plus sot qu'elle; tellement que
voyant qu'il n'avoit pas l'esprit de la tirer de ce mauvais pas:
Voil de quoi vos folies sont cause, dit-elle  ce comte. Vous avez
ferm la porte contre ma volont, et monsieur le duc aura vu sans
doute que vous vous tes mancip  quelque bagatelle.--Pardonnez-moi,
Madame, en vrit, lui rpondit le duc de Sault, ce n'est point une
bagatelle que ce que j'ai vu,  moins que vous n'appeliez de ce nom-l
ce que nous appelons, nous autres, bonne fortune. Mais n'en rougissez
pas: le comte de Fiesque en vaut bien la peine, et avouez-moi
seulement que le plaisir en est tout autre quand on a eu quelque
petite brouillerie.

Madame de Coeuvres entra sur ces entrefaites, et tira sa mre d'un
grand embarras: car le duc de Sault, qui se sentoit pour elle, non pas
une grande passion, mais du moins assez d'attachement pour prendre
plaisir  l'entretenir, la tira dans la ruelle et donna moyen  ces
amants de se remettre de leur trouble. Madame de Lionne, qui avoit le
coeur grand, c'est--dire  qui un seul amant ne suffisoit pas, ne
fut pas plutt sortie d'une inquitude qu'elle entra dans une autre.
En effet, quoiqu'elle et promis secours au duc, il lui sembla que sa
fille coutoit trop attentivement ses raisons, et  chaque parole
qu'il lui disoit, elle prtoit l'oreille pour voir si elle ne se
trompoit point.

Le comte de Fiesque remarqua sa distraction, et lui en fit la guerre;
mais il lui fut impossible de la dtourner de son dessein. Enfin elle
s'aperut effectivement, comme elle se l'toit imagin, que sa fille
toit tout attendrie, et elle n'en douta plus, principalement
quand elle vit que sans se faire aucune violence, elle lui donnoit sa
main  baiser. Le duc de Sault sortit dans le mme temps, ce qui lui
fit prsumer que leurs affaires toient bien avances et que c'toit
sans doute des arrhes d'une plus grande promesse. Elle se rsolut, si
cela toit, de traverser ces amants de tout son pouvoir, et, s'tant
dfaite du comte de Fiesque, elle envoya qurir une chaise  porteurs
et fit semblant d'avoir affaire ce jour-l  des emplettes. Cependant
elle ne sortit point qu'elle ne vt les chevaux au carrosse de sa
fille, et, s'tant mise dans sa chaise, elle se dfit de ses laquais,
sous prtexte de quelque commission. Cette affaire faite, elle fit
arrter les porteurs au coin de la rue, et leur commanda de suivre le
carrosse quand il sortiroit. Elle ne fut pas longtemps en embuscade:
le carrosse fut aux Tuileries, du ct des curies du Roi[207], et
elle y fut presque aussitt que sa fille.

Comme elle s'toit dguise, elle espra qu'elle ne la reconnotroit
pas. Nanmoins, se dfiant de sa taille et de son air coquet, qui la
faisoient remarquer entre mille autres, elle fit la boiteuse et la
suivit. La marquise de Coeuvres fit deux tours d'alle, pour
dpayser quelques personnes qu'elle avoit reconnues en entrant; mais
aprs cela elle prit le chemin de la porte du Pont Rouge[208], ce qui
obligea sa mre de doubler ses pas. Comme elle avoit laiss
quelque distance entre deux, il lui fut impossible d'y arriver sitt
qu'elle et voulu, tellement que quand elle vint  la porte, sa fille
toit dj disparue. Elle jeta les yeux de tous cts, pour voir si
elle n'en reconnotroit point du moins les vestiges; mais tout ce
qu'elle vit fut un carrosse sans armes et sans couleurs, qui s'loigna
si fort dans un moment, qu'elle l'eut bientt perdue de vue. Elle fut
fort fche de n'avoir pas une voiture toute prte pour le suivre, et
elle rsolut de n'y tre pas attrape la premire fois, se doutant
bien que, si ses soupons toient vritables, ces amants n'en
demeureroient pas  cette entrevue.

Mais elle n'avoit garde de se tromper, elle toit trop habile sur
cette matire, et c'toit justement dans ce carrosse qu'toient entrs
la marquise et le duc. Il la mena  Auteuil, dans une maison que le
marchal de Grancey avoit loue  la Du Mesnil, et dont elle lui
permettoit de disposer quand il vouloit.

Ils n'y furent pas plutt arrivs, qu'il voulut voir s'il toit encore
ensorcel. Mais il trouva que deux ou trois jours de repos aux hommes
de son ge toient un remde merveilleux contre toutes sortes de
charmes. Aprs l'avoir caresse deux fois, il fut bien aise de
l'entretenir de quelque chose de divertissant, et il crut que rien ne
le pouvoit tre davantage que ce qui lui toit arriv avec sa mre. La
marquise de Coeuvres lui dit que cela ne se pouvoit pas, et que sa
mre toit trop attache au comte de Fiesque pour avoir voulu essayer
ses forces. Mais comme l'histoire n'toit pas trop  son avantage, et
qu'il n'y avoit point de serments qu'il ne fit pour la lui assurer,
elle fut oblige d'y ajouter foi, et l'empcha par l de jurer
davantage.

Cependant elle eut encore d'autres marques que c'toit la vrit, mais
dont elle se seroit bien passe. Je veux dire que, le duc de Sault
ayant voulu recommencer  la caresser, le charme se renouvela sur
toutes les parties de son corps, de sorte qu'il devint perclus de ses
membres. La marquise de Coeuvres, qui toit une des plus jolies
femmes de Paris, crut que c'toit lui faire affront et s'en sentit
touche. Elle ne se contenta pas de lui en faire parotre quelque
chose sur son visage, mais elle lui tmoigna encore son ressentiment
en ces termes: Je n'ai jamais t gourmande sur l'article, et si vous
saviez ce que monsieur de Coeuvres dit de moi l-dessus, vous
verriez bien que ce n'est pas ce qui me fait parler. Aussi ai-je de la
peine quelquefois  le souffrir, et cela lui fait dire souvent que je
ne suis pas fille de ma mre et qu'il faut qu'on m'ait change en
nourrice. Cependant, quoique ma froideur le doive rebuter, il ne m'a
jamais fait l'affront que vous me faites; je ne l'ai jamais vu
demeurer en chemin, et il me souvient que la premire nuit de mes
noces.... Mais je n'ai garde de vous le dire, je vous ferois trop de
honte; cependant c'est un mari, et vous tes un amant. Mais quel
amant! un amant qui n'a pris ce nom-l que pour m'abuser, et qui, ds
la premire entrevue, me fait voir quelle confiance je dois avoir en
lui. Mais encore vaut-il mieux que je n'aie pas t trompe plus
longtemps; il y a remde partout, et je sais le parti que je dois
prendre. Le duc de Sault n'toit gure honteux de lui-mme, toutefois
il le fut  ces reproches, et pria madame de Coeuvres de se laisser
voir  dcouvert, lui assurant que cela rtabliroit toutes ses forces.

C'toit quelque chose qu'une promesse comme celle-l, et il y en
auroit eu  sa place qui n'auroient pas hsit  lui accorder ce qu'il
demandoit; mais, soit qu'elle se dfit de ses beauts caches, ou
qu'elle crt cela fort inutile, elle n'en voulut rien faire: de sorte
que ds cette premire entrevue ils commencrent  tre mcontents
l'un de l'autre.

S'tant spars de la sorte, ils ne prirent pas d'autre rendez-vous
sitt; ce qui dsespra madame de Lionne, qui toit tellement alerte sur
ce qui les regardoit, que le marquis de Coeuvres n'et su l'tre
davantage. Cependant, comme ce qu'elle avoit vu ne lui permettoit pas de
douter de leur intelligence, elle crut qu'ils toient encore plus fins
qu'elle, et prit un trange parti l-dessus: ce fut de faire avertir le
marquis de Coeuvres de prendre garde  la conduite de sa femme. C'toit
un si pauvre homme que ce marquis, qu'on rsolut d'assembler sa famille
sur cette affaire. Tout y fut mand, jusqu'au grand-pre le
marchal[209]; et comme son rang et son ge lui acquroient sans
contestation la premire place dans le conseil, il couta attentivement
tout ce qu'on disoit, sans dcouvrir la moindre chose de son sentiment.
La plupart furent d'avis qu'il falloit mettre la marquise en religion,
et dirent que c'toit l ce qu'on devoit attendre d'un mariage si mal
assorti; qu'il ne falloit jamais s'encanailler[210], et que, si leur
parent avoit pous une personne de sa condition, il ne seroit pas
rduit, comme il toit maintenant,  demander justice. Quelques-uns
renchrirent encore l-dessus, et dirent qu'un mchant arbre ne portoit
jamais que de mchants fruits; que, la mre ayant fait profession toute
sa vie de galanterie, il falloit bien s'attendre que sa fille lui
ressembleroit; qu'il y avoit dj assez de p...... dans leur race, sans
y mettre encore celle-l; qu'il falloit non-seulement la mettre en
religion, mais encore lui empcher de porter jamais le nom de la maison.

Le bonhomme le marchal avoit rougi pendant ce discours, et tout ce
qu'il y avoit de gens dans la compagnie, qui l'avoient remarqu,
avoient cru que c'toient  cause du ressentiment qu'il en avoit ou de
quelque mal inopin qui lui toit venu. Mais on vit bien, lorsqu'on
eut cess de parler, que ce n'toit rien moins que cela, et l'on
n'en put plus douter sitt qu'on lui eut ou tenir ce discours:
J'enrage, corbleu! quand je vous entends parler de la sorte. Vous
faites bien les dlicats, vous qui ne seriez pas ici, non plus que
moi[211], si nos mres n'avoient forlign. Nous savons ce que nous
savons, mais sachez que le plus beau de notre nez ne vient que
d'emprunt, et nous en avons en ligne directe, aussi bien qu'en
collatrale, tant de sujet de nous louer des habiles femmes que nous
avons dans notre maison, que je m'tonne que vous en vouliez bannir
celles qui leur ressemblent. Quand j'ai mari mon petit-fils de
Coeuvres avec mademoiselle de Lionne, croyez-vous que j'aie
considr, ni qu'elle toit fille d'un ministre d'Etat, ni qu'elle
avoit du bien, ni qu'elle avoit du crdit? Ce sont des vues trop
bornes pour un homme de mon ge et de mon exprience; et toute ma
pense a t qu'tant belle comme elle toit, elle pourroit faire
revivre la grandeur de notre maison, laquelle, comme vous savez, tire
sa considration, non pas du ct des mles, mais du ct des
femelles. Si je me suis tromp, ce n'est pas ma faute; mon intention a
t bonne en cela, aussi bien que dans mon mariage avec mademoiselle
de Manicamp[212]. En effet, ma femme toit assez belle pour faire
notre fortune  tous; mais la rputation de son frre[213] lui a
beaucoup prjudici. Devant que je l'eusse pouse, je sais qu'on lui
fit une proposition qui ne lui fut pas agrable, parce qu'elle a
l'esprit tourn du bon ct, et non pas comme son frre. Depuis cela,
il lui est encore arriv la mme chose; mais elle aimeroit mieux
mourir que ne se pas conformer aux sentiments de la maison o elle est
entre. La maison d'Estres, pour tre voisine de Villers-Coterets, ne
s'accommode pas  son usage; nous allons droit  Saint-Germain, et si
la marquise de Coeuvres a fait autrement, c'est en cela que je me
dclare son ennemi capital. A-t-elle commerce avec le chevalier de
Lorraine[214]? qu'on la brle! A-t-elle commerce avec le chevalier de
Chtillon[215]? qu'on la noye! A-t-elle commerce avec le duc de
Luxembourg[216]? qu'on la pende! Et enfin, si c'est de cela qu'on la
veut accuser, on n'a que faire de chercher d'autre bourreau. Mais si
ce n'est que d'avoir recherch les plaisirs que la nature nous permet,
je me dclare son protecteur. Que tout cela cependant se passe entre
nous, sans que la Cour en soit abreuve; les plus courtes folies sont
les meilleures, et nous n'avons que faire que tout le monde rie  nos
dpens.

Le commencement de ce discours avoit scandalis toute la compagnie,
mais elle trouva tant de bon sens dans la fin, qu'elle rsolut de s'y
conformer. On n'eut pas le temps nanmoins de recueillir les voix,
car, un laquais tant venu dire au marchal que Less, du Bail[217],
et deux ou trois autres fameux joueurs de trois dez, l'attendoient, il
tira la rvrence, en disant qu'il cassoit tout ce qu'ils feroient au
prjudice de sa dclaration.

L'vque de Laon[218] demeura le prsident du conseil de guerre, aprs
que son pre fut sorti; et comme il toit tout politique, et qu'il
prtendoit que la faveur de monsieur de Lionne ne lui nuiroit pas
 lui faire obtenir le chapeau de cardinal, qu'il a eu depuis, il dit
qu'il s'tonnoit extrmement de deux choses: l'une, qu'on ft le
procs  sa nice sur un simple soupon; l'autre, qu'on mdt de sa
famille; que pour l'un, il falloit que les choses fussent claires
comme le jour, avant que d'en venir l; que pour l'autre, l'on savoit
bien que la maison de Lionne s'toit toujours distingue parmi les
autres maisons de noblesse de la province du Dauphin; que la malice
qu'on avoit de nier une chose si avre toit une preuve assez
authentique du peu de foi qu'il falloit ajouter  tout ce qui se
disoit d'ailleurs; que, tant qu'il avoit t  Paris, il lui avoit
tenu assez bonne compagnie, pour remarquer s'il y et eu quelque
drglement dans sa conduite, mais qu'il ne lui avoit jamais reconnu
que des sentiments dont toute sa famille devoit tre contente; qu'il y
alloit prendre garde encore de plus prs, et que, tant que les
ngociations o il toit appel lui permettroient de demeurer auprs
d'elle, il s'y attacheroit tellement qu'il en pourroit rpondre mieux
que personne.

Le marquis de Coeuvres se crut oblig de le remercier de la peine
qu'il vouloit bien se donner, et en lui faisant son compliment il lui
dit qu'on voyoit bien peu d'oncles prendre les choses si fort 
coeur qu'il faisoit. Mais il fut le seul de la compagnie qui ne
pntrt pas son dessein. Le bon prlat toit devenu amoureux de sa
nice, et, comme il n'avoit pas le temps de filer le parfait amour, il
avoit rsolu de lui faire valoir ce service et d'en demander une
prompte rcompense. En effet, l'assemble ne fut pas plutt
rompue, qu'il fut trouver la marquise, et la prvenant par un regard
qui dcouvroit assez quelle en toit la source, pour peu qu'elle y et
pris garde: Je ne sais, Madame, lui dit-il, si vous ne vous tes
point dj aperue de l'extrme passion que j'ai pour vous. Si je vous
en avois parl ds le moment que je l'ai sentie, 'auroit t ds le
premier jour que je vous ai vue; mais ces sortes de dclarations
n'appartiennent qu' des tourdis, et j'ai toujours cru, pour moi,
qu'avant que d'en venir l, il falloit avoir prvenu la personne par
quelque service considrable. Si vous avez bien remarqu mon procd,
je n'ai gure laiss passer d'occasion sans le faire; cependant 'a
toujours t si peu de chose, en comparaison de ce que j'aurois voulu,
que je n'ai pas eu la hardiesse de me dcouvrir jusqu'ici. Aujourd'hui
les choses changent de face: je viens de rduire dans le devoir une
famille qui se dchanoit contre vous et qui ne parloit pas moins que
de vous envoyer en religion. Je sais bien, madame, qu'on ne vous
rendoit pas justice; mais enfin c'en toit fait, si je n'eusse pris
votre parti. Cela mriteroit quelque rcompense pour un autre; mais
pour moi, je serai toujours trop satisfait si vous me permettez
seulement de vous voir et de vous aimer.

La marquise de Coeuvres avoit t tellement tonne de sa dclaration,
qu'elle avoit eu peine  croire ce qu'elle entendoit. Mais comme elle
toit sur le point de lui tmoigner son ressentiment, ce qu'il lui
venoit de dire d'ailleurs la surprit si fort, qu'elle oublia tout le
reste pour lui demander ce qu'elle avoit fait pour tre si maltraite.
Je ne vous le puis dire, Madame, lui rpondit l'vque, si ce n'est que
votre mari est jaloux. Il ne spcifie rien cependant de particulier, et
tout ce que je puis comprendre, c'est que vous avez quelqu'un qui vous
veut du mal et qui vous a desservie auprs de lui. Mais n'apprhendez
rien, il se repose maintenant sur tout ce que je lui dirai de votre
conduite, et je me suis charg de vous clairer de si prs, que rien
n'chappera  ma pntration. L-dessus il lui fit le dtail de tout ce
qui s'toit pass dans l'assemble,  la rserve nanmoins de ce
qu'avoit dit le bonhomme le marchal; car il vouloit que ce ft  lui
seul qu'elle et de l'obligation de l'avoir tire d'affaire.

La marquise fut ravie qu'on n'et rien dcouvert de son intrigue;
c'est pourquoi, se tenant bien forte: Je suis bien malheureuse,
Monsieur, dit-elle, de me voir accuse injustement, et, quoique je ne
veuille pas nier que je ne vous sois oblige, vous me permettrez
nanmoins de vous dire que vous effacez bientt cette obligation par
votre procd. Vous devriez vous ressouvenir de votre caractre et de
ce que je dois  mon mari. Mais je vois bien ce que c'est: les contes
qu'on a faits de moi vous ont donn cette audace, et j'aurois encore
lieu de vous estimer, si vous n'aviez cru qu'ayant dj quelque
penchant au crime, j'aurois moins d'horreur pour celui que vous me
proposez.--Je ne vous propose rien de criminel, rpondit aussitt
l'vque, et vous avez tort de m'en accuser.--Mais que demandez-vous
donc? lui dit madame de Coeuvres.--Que vous souffriez seulement que
je vous adore, rpliqua l'vque, et que je cherche toutes les
occasions de vous rendre service.--Quoi donc! lui rpondit-elle, vous
traitez de bagatelles qu'un vque aime une femme marie, et qu'un
oncle tche de sduire sa nice? Croyez-moi, si j'ai quelque cas 
consulter, vous ne serez jamais mon casuiste. Cependant obligez-moi,
non pas de ne me voir jamais, puisqu'il n'est pas en mon pouvoir de
l'empcher, mais de ne me tenir jamais de tels discours; car je
n'aurois peut-tre pas assez de discrtion pour le cacher  monsieur
de Coeuvres.

Ces paroles furent un coup de foudre pour cet vque, et, quelque
esprit qu'il et, il demeura si court qu'il ne put dire un seul mot.
Un pauvre malheureux prestolet, qui sollicitoit un dmissoire depuis
longtemps, s'tant prsent  lui un moment aprs, essuya tout son
chagrin: il lui dit mille choses fcheuses; et ses gens, qui ne
l'avoient jamais vu de si mchante humeur, ne surent  quoi attribuer
un si grand changement. Cependant ils eurent eux-mmes  souffrir de
ce qui lui toit arriv. Quand il fut  table, il trouva tout si
mauvais, qu'il demanda si on le vouloit empoisonner. Enfin, s'il et
os, il auroit battu tout le monde.

Son amour ne s'teignit pas pour cela; au contraire, il augmenta par
la difficult; mais, n'osant plus rien dire  la marquise, de la
manire qu'il en avoit t reu, il rsolut de veiller de si prs  sa
conduite, qu'il fit faire par crainte ce qu'il n'avoit pu lui faire
faire par amour.

Cet argus, malgr tous ses yeux, ne put rien dcouvrir de quelques
jours; et, quoique le duc de Sault vnt  toute heure dans la maison,
comme on le croyoit bien avec madame de Lionne, et qu'il la demandoit le
plus souvent, il prit si bien le change, que ce fut celui qu'il
souponna le moins. Cependant, comme il est difficile de tromper
longtemps un amant, l'vque s'imagina bientt que madame de Lionne ne
servoit que de prtexte, et que la marquise recevoit les offrandes. Le
duc de Sault, qui n'avoit pas encore trouv moyen de se raccommoder avec
elle, en cherchoit toutes les occasions. C'toit pour cela qu'il venoit
si souvent voir la mre, et comme il connoissoit le caractre de son
esprit, et les ncessits de son temprament: Madame, lui dit-il ds la
premire fois qu'il la revit, voici un criminel qui se vient justifier
devant vous, et, quoique j'aye  mon tour  vous accuser, comme c'est
moi qui ai fait la premire faute, il est bien juste que je calme votre
ressentiment pour rendre le mien lgitime.--De quoi vous plaignez-vous?
Monsieur, lui rpondit-elle; est-ce de m'avoir trouve avec monsieur de
Fiesque? Quel intrt y prenez-vous, et, aprs ce que j'ai vu,
voulez-vous encore vous moquer de moi? Le duc de Sault, croyant qu'elle
vouloit lui reprocher son impuissance: Je n'ai rien  dire, Madame, lui
dit-il, et je vous ai dj avou que j'tois le plus criminel de tous
les hommes. Mais  tout pch misricorde, et me voici tout prt 
rparer ma faute. A ces mots il se mit en tat de faire ce qu'il
disoit; mais, quoique madame de Lionne n'et jamais refus personne sur
l'article, elle lui dit d'un air mprisant qu'il se mprenoit et qu'elle
n'toit pas madame de Coeuvres. Que voulez-vous dire, Madame, rpondit
le duc de Saux en s'arrtant, et pourquoi citer ici une femme qui ne
songe pas  nous et  qui nous ne devrions pas songer aussi?--Me
prenez-vous pour une bte, lui dit madame de Lionne, et ne la vis-je pas
entrer moi-mme l'autre jour avec vous, quoique le carrosse ft masqu
aussi bien que vos laquais? Ne la suivis-je pas jusqu' la porte des
Tuileries, et cela m'empcha-t-il de dmler toute l'intrigue?--Vous
l'avez vue, Madame? lui dit le duc de Saux d'un air rsolu.--Oui,
Monsieur, rpondit madame de Lionne d'un mme air, et de mes propres
yeux.--Eh bien! Madame, lui dit-il d'un grand srieux en lui tendant la
main, frappez l: nous n'avons rien  nous reprocher l'un et l'autre, et
j'ai vu aussi bien que vous des choses dont il n'est pas besoin de
rappeler la mmoire. Ne vous souvenez plus de l'aventure du carrosse,
j'oublierai celle du cabinet. Qu'en dites-vous, et n'est-ce pas l se
mettre  la raison?

Cet entretien parut trop cavalier  la dame pour lui accorder aucune
faveur, et, continuant de se picoter l'un l'autre, ils se sparrent
si chagrins, qu'ils crurent tous deux n'avoir jamais rien  se
demander. Le duc de Sault, s'en tant retourn chez lui, n'y fut pas
un quart d'heure, qu'il reut ce billet de la marquise de Coeuvres.

LETTRE DE Mme DE COEUVRES AU DUC DE SAUX.

    _J'avois dessein, il n'y a qu'une heure ou deux, d'envoyer
    savoir comment vous vous portiez de votre paralysie; mais je
    vous ai vu monter si gaiement dans votre carrosse, en sortant de
    chez madame de Lionne, que j'ai cru qu'il seroit inutile de vous
    envoyer faire mon compliment. Une autre que moi s'tonneroit
    qu'elle et fait ce miracle, aprs avoir essay inutilement d'en
    venir  bout; mais je vois bien ce que c'est: je n'ai pas
    l'exprience qu'elle a en beaucoup de choses; outre qu'il faut
    avoir beaucoup d'accs auprs des saints, de quoi je ne me vante
    pas. Mandez-moi si elle a dcouvert la chsse pour cela, et si
    vous avez eu beaucoup de dvotion pour les reliques._

Le duc de Sault ne fut point surpris de la guerre qu'elle lui faisoit.
Cependant, comme le comte de Tallard toit  la campagne depuis
quelques jours, que Louison d'Arquien toit malade pour avoir t trop
dvote, et qu'enfin il se sentoit d'humeur  ne pas demeurer plus
longtemps sans compagnie, il lui fit cette rponse:

LETTRE DU DUC DE SAUX A Mme DE COEUVRES.

    _Si j'ai t chez madame de Lionne, ce n'toit que pour vous y
    voir; mais les personnes comme vous ne se mettent pas  tous les
    jours, et il suffit qu'elles sachent qu'on meurt pour elles,
    pour prendre plaisir  la mort d'un malheureux. Je vous cherche
    depuis mon malheur pour vous dire qu'il n'y a que vous qui me
    puissiez gurir; si vous en voulez faire l'exprience sur les
    deux heures aprs minuit, je sais un secret infaillible de me
    rendre  la porte de votre appartement. Vous savez que vous ne
    risquez rien, votre poux ne devant revenir de Versailles que
    demain au soir. Pour peu que vous aimiez ma sant, vous
    accepterez le parti; vous savez qu'un vieux mal est dangereux,
    et si vous laissez davantage enraciner le mien, prenez garde
    qu'il ne devienne incurable._

Madame de Coeuvres n'toit pas si fche, qu'une offre comme
celle-l n'apaist sa colre. C'est pourquoi elle dit  celui qui lui
avoit donn cette lettre, qu'il n'avoit qu' venir. Cependant
celui-ci, s'en tant retourn  l'htel de Lesdiguires[219], ne prit
pas garde que l'vque de Laon toit entr dans le cabinet du duc de
Sault, o il crivoit une lettre, et lui cria ds la porte: Bonne
nouvelle! bonne nouvelle! Le duc de Sault lui fit signe des yeux de
ne rien dire; mais c'en toit assez pour cet vque, qui toit alerte,
et qui redoubla ses soupons quand il vit que celui qui avoit parl
toit l'agent d'amour du duc. Il ne put pourtant asseoir aucun
jugement; mais, comme il se doutoit que c'toit quelque rendez-vous
pour la nuit suivante, il rsolut de faire si bonne garde qu'il pt
reconnotre si sa nice n'y avoit point de part: car, comme j'ai
dit ci-devant, il s'toit dj dout de la vrit, et cela parce que
ce duc, qui toit l'indiscrtion mme, avoit lch des paroles devant
lui qui lui faisoient connotre qu'il n'avoit pas assez d'estime pour
madame de Lionne pour lui rendre tant de visites. Ayant quitt le duc,
il eut beaucoup d'impatience que la nuit ft venue; et, quoique le
plus grand dplaisir qui lui pt arriver ft de voir ce qu'il
cherchoit, toutefois son unique esprance fut qu'il dcouvriroit
bientt tout le mystre. L'heure qu'il souhaitoit tant enfin arrive,
il fit le pied de grue autour de l'htel de Lionne, et, pour ne se
point tromper, ds qu'il passoit quelqu'un, il l'alloit regarder sous
le nez. Cela n'toit pas trop beau pour un vque, et encore pour lui
qui faisoit tant le srieux; mais il avoit eu soin d'en ter le
scandale, s'tant dfait de sa croix et ayant couvert sa couronne
d'une perruque, tellement que, comme il avoit l'pe au ct, on l'et
pris pour un cavalier d'importance.

Voil de quoi l'amour toit cause. Mais ce n'toit pas dans sa tte
seulement qu'il rouloit, et le bonhomme monsieur de Lionne, malgr
toutes ses occupations et son ge, qui toit dj avanc, n'en toit
pas plus exempt que les autres. Soit qu'il soit impossible  un homme
de se passer de femme, ou qu'il crt faire enrager la sienne en
faisant une matresse, il en avoit une qui toit la femme d'un bon
bourgeois; et pendant qu'il avoit donn  son mari un emploi qui
l'loignoit de sa maison, il se dlassoit avec elle des grandes
affaires dont le Roi se reposoit sur lui. Il arriva que ce soir
mme il venoit de la quitter, et, comme il s'en revenoit tout seul 
pied avec un valet de chambre de qui il se servoit dans son amour,
l'vque, qui croyoit que tout le monde dt tre le duc de Sault, s'en
fut  lui pour le regarder sous le nez, et le valet de chambre de
monsieur de Lionne, qui craignoit que ce fut un voleur, lui appuya en
mme temps sur le ventre un pistolet qu'il tenoit sous son manteau.
L'vque, dont le mtier n'toit pas d'tre brave, dit  ce valet de
chambre, qu'il prit de son ct pour un voleur, de ne le pas tuer, et
que, s'il ne falloit que lui donner la bourse, il toit prt  le
faire. Comme il toit tous les jours chez monsieur de Lionne, sa voix
fut aussitt reconnue du matre et du valet; si bien que ce dernier,
tout surpris, lui rpondit aussitt qu'il n'avoit rien  craindre, et
que c'toit monsieur de Lionne. Monsieur de Lionne, qui vouloit se
cacher, fut fch que son valet de chambre l'et dcouvert par son
imprudence; mais, comme la chose toit faite et qu'il avoit aussi
reconnu la voix de l'vque, il prit la parole et lui demanda par
quelle aventure il s'toit dguis comme il toit. Le bon prlat fut
au dsespoir de cette rencontre, et, quoiqu'il passt pour avoir
l'esprit prsent en toutes choses, il fut fort embarrass. S'il et pu
s'esquiver, il l'auroit fait volontiers; mais monsieur de Lionne et
son valet de chambre avoient reconnu son visage aussi bien que sa
voix, malgr le dguisement; et le dernier lui demandoit dj pardon
de lui avoir prsent le pistolet, lui disant qu'il n'toit pas si
criminel, personne ne pouvant le reconnotre en l'tat qu'il
toit.

Ces excuses donnrent le temps au bon prlat de prendre son parti, et
ayant avou une partie de la vrit  monsieur de Lionne, c'est--dire
qu'il toit l pour prendre garde si le duc de Sault ne viendroit
point, qu'il souponnoit de vouloir dbaucher la marquise de
Coeuvres, il lui tut l'autre, qui toit pourtant la vritable cause
de la peine qu'il se donnoit. Monsieur de Lionne, qui connoissoit la
foiblesse humaine, et qui par consquent croyoit sa fille capable de
tout, loua son zle et s'offrit de faire pied de grue avec lui.
Cependant il envoya toujours devant son valet de chambre,  qui
l'vque n'avoit pas jug  propos de dcouvrir son secret, ayant
parl exprs tout bas  l'oreille de son matre. Ils se sparrent
tous deux pour mieux dcouvrir les allants et les venants; mais leurs
peines auroient t inutiles, si le valet de chambre, qui toit
curieux de son naturel, n'et veill de son ct pour voir ce que tout
cela vouloit dire.

Comme il avoit les yeux alertes de toutes parts, il vit qu'un homme
escaladoit les murailles du jardin, ce que les sentinelles ne purent
voir pour estre d'un autre ct; de l il le vit entrer par une
fentre qui rpondoit sur le parterre, qu'on lui tenoit ouverte; aprs
quoi ayant disparu, ce lui fut un sujet d'une profonde mditation. En
effet, comme il se doutoit bien qu'il falloit qu'il y et de l'amour
sur le jeu, et qu'il ne pouvoit l'appliquer qu' sa matresse ou  la
fille du logis, il toit incertain s'il en devoit aller avertir
son matre,  qui il ne savoit si son avis seroit agrable ou non.
Pendant qu'il raisonnoit en lui-mme sur ce qu'il devoit faire, le duc
de Sault, qui toit entr, tchoit de se couler dans l'appartement de
la marquise de Coeuvres, qui n'toit pas loign de l; mais il se
sentit tout d'un coup arrt par le bras, et celle qui l'arrtoit
toit madame de Lionne, qui avoit donn rendez-vous au comte de
Fiesque et qui croyoit que c'toit lui. Est-ce toi, lui dit-elle en
mme temps, mon cher comte! H que tu as tard  venir!

Le duc de Sault, qui reconnoissoit bien la voix de madame de Lionne,
garda le silence; ce qui la surprit, craignant qu'elle ne se ft
mprise. Pour s'en claircir, elle lui jeta ses bras au col, et ayant
senti qu'il toit plus gros et plus gras que son ami, elle fit un
grand cri, qui auroit rveill toute la maison, si chacun,  la
rserve du valet de chambre, n'et t enseveli dans un profond
sommeil. Le duc de Sault, qui avoit peur que son imprudence ne leur
ft des affaires  tous deux, prit alors le parti de rompre le
silence, ce qu'il fit en ces termes, mais le plus bas qu'il lui fut
possible: A quoi pensez-vous, Madame, lui dit-il, et n'avez-vous pas
le jugement de voir que vous nous allez perdre? S'il n'y avoit que mon
intrt qui me ft parler, je ne dirois rien, et me tirerois d'affaire
comme je pourrois; mais que dira votre mari, et, quelque excuse que
vous puissiez chercher, ne croira-t-il pas que c'est vous qui m'avez
fait venir?

Ces paroles, cette voix, qu'il lui fut facile de reconnotre, firent
faire rflexion  madame de Lionne qu'il avoit raison. Quoi!
c'est donc vous, monsieur le duc? lui dit-elle; et que venez-vous
chercher ici?--Je ne vous mentirai point, Madame, lui dit-il: je ne
vous cherchois, non plus que ce n'toit pas moi que vous cherchiez;
c'est pourquoi, si vous m'en croyez, vous me laisserez continuer mon
aventure, de peur que je n'interrompe la vtre; et voil comme, entre
gens comme nous, il faut vivre dans le sicle o nous sommes. La
proposition toit fort honnte et fort raisonnable, comme il est ais
de juger; mais, soit qu'il y et dj longtemps qu'elle et envie de
tter de lui, ou que, le temps du rendez-vous du comte de Fiesque
tant pass, il lui ft insupportable de passer la nuit toute seule,
pendant que sa fille la passeroit en compagnie: Non, non, monsieur le
duc, disoit-elle, cela n'ira pas comme vous le pensez. Je sais que
c'est  ma fille que vous en voulez; mais, ne lui en dplaise, ni 
vous, je profiterai de l'occasion, puisqu'elle s'offre sans que j'y
pense. Apparemment le charme du Polville est pass, et il faut que
vous m'en donniez des marques tout  l'heure.

A ces mots, qui se disoient le plus bas qu'elle pouvoit, de peur que
quelqu'un ne l'coutt, elle voulut l'amener dans sa chambre; mais
lui, qui ne pouvoit consentir au change: Ah! Madame, lui dit-il en se
faisant tirer de force, j'ai promis  madame de Coeuvres que je
l'irois trouver, je ne puis lui manquer de parole, et permettez du
moins que je m'aille dgager d'avec elle, aprs quoi je vous promets
de vous donner toute sorte de contentement. La dame ne fut pas si
crdule qu'elle se voult fier  lui; comme elle avoit prouv
ses forces et qu'elle savoit qu'elles n'toient pas suffisantes pour
toutes deux, elle ne voulut jamais souffrir qu'il la quittt. Mais
lui, de son ct, s'tant obstin  n'en rien dmordre, elle proposa
un milieu  cela, qui fut d'aller qurir elle-mme sa fille. Il
accepta sa proposition, ne se pouvant tirer autrement de ses mains.
Mais, avant qu'elle y allt, elle le conduisit dans sa chambre, o
elle l'obligea de se mettre au lit, lui disant qu'elle alloit amener
sa fille, et qu'il coucheroit entre deux. Si le scrupule et t grand
chez le duc de Sault, une pareille proposition toit capable de
l'effrayer; mais, les gens de Cour n'ayant peur de rien, il lui fit
rponse qu'il les attendoit de pied ferme, et qu'il y avoit longtemps
qu'il n'avoit mis du Polville. La dame toit si presse de ses
ncessits, qu'elle et vu volontiers  l'heure mme s'il lui disoit
vrai ou non; mais, lui n'en tant pas d'accord, il lui fallut aller
qurir sa fille, qui attendoit le duc en bonne dvotion. Ainsi elle ne
fut point surprise d'entendre marcher dans son antichambre; mais,
quand au lieu de lui elle vit sa mre, elle le fut beaucoup. Si madame
de Lionne n'et pas craint de perdre le temps, elle lui auroit demand
volontiers pourquoi elle veilloit si tard, et si c'toit son mari
qu'elle attendoit; mais, [le temps] lui tant extrmement cher, elle
ne lui fit point de questions inutiles. En effet, tout son compliment
aboutit qu'elle vnt dans sa chambre, et qu'elle avoit quelque chose
de consquence  lui apprendre.

Quoique ce compliment ft positif, madame de Coeuvres, qui
apprhendoit de manquer son rendez-vous, chercha  s'en excuser; mais
sa mre lui ayant dit encore une fois la mme chose, et mme y
ayant ajout que c'toit pour son bien, elle se conforma  sa volont.
Ce ne fut pas cependant sans une crainte extraordinaire, ne pouvant
s'imaginer autre chose sinon que ses affaires toient dcouvertes, et
que c'toit sans doute quelque avis qu'elle avoit  lui donner
touchant sa conduite. Cette pense, joint  cela l'heure indue qu'il
toit, l'ayant fait marcher sans dire une seule parole, elles
arrivrent dans la chambre, o la marquise de Coeuvres fut
grandement surprise de trouver le duc de Sault au lit. Cependant elle
entra en mme temps dans une furieuse colre contre lui, croyant qu'il
l'avoit sacrifie, et elle alloit un peu dcharger sa bile, quand
madame de Lionne, qui voyoit que la nuit s'avanoit, et qui n'en
vouloit pas perdre les restes inutilement, lui dit, le plus
succinctement qu'il lui fut possible, comme elle avoit trouv le duc,
et de quoi ils toient convenus ensemble. Cela apaisa un peu la colre
de la jeune dame, et, quoiqu'elle ft fche d'tre oblige de faire
part  sa mre d'une chose  quoi elle s'toit attendue toute seule,
elle l'aima nanmoins encore mieux que si le duc lui et fait une
infidlit. Cependant elle fit beaucoup de faons devant que de se
rsoudre  accepter le parti qu'on lui proposoit. Mais madame de
Lionne, qui voyoit que cela lui faisoit perdre du temps, l'ayant
menace de la perdre si elle n'obissoit, et le duc de Sault l'en
conjurant d'un autre ct, elle se dshabilla, moiti par obissance,
moiti parce qu'elle et dj voulu tre au lit. Madame de Lionne en
fit autant de son ct, et, comme elles savoient bien toutes deux
qu'il leur devoit arriver cette nuit-l une bonne fortune, elles
s'toient munies d'un habit fort ais  ter, tellement que cela fut
bientt fait; on et dit mme qu'on auroit promis quelque grande
rcompense  celle qui seroit dshabille la premire, tant elles
paroissoient presses.

Pendant que cela se passoit, l'vque et monsieur de Lionne faisoient
toujours le pied de grue, mais beaucoup plus inquiets l'un que
l'autre: car, quoique monsieur de Lionne ft homme d'honneur, et que
l'infamie dont l'vque l'avoit averti lui donnt quelques alarmes, ce
n'toit rien toutefois en comparaison de celle que celui-ci ressentoit
par sa jalousie. Toutes les penses qu'il avoit rouloient sur sa
vengeance, et, s'il et t aussi bien homme d'pe qu'homme d'glise,
le duc de Sault ne seroit jamais mort que de sa main. Comme monsieur
de Lionne se tenoit loin de lui, par les raisons que j'ai dites
ci-devant, cela lui donnoit moyen de s'entretenir dans ses penses,
qui le flattoient tantt, et tantt le dsesproient; mais comme il y
toit plong le plus avant, monsieur de Lionne, qui venoit d'tre
averti par son valet de chambre de ce qu'il avoit vu, le releva de
sentinelle, lui disant que ses soupons toient bien fonds, et qu'un
homme toit entr dans sa maison. Mor....! lui dit en mme temps
l'vque, en jurant; quoi! vous demeurez si tranquille aprs un tel
avis, comme si l'affront ne vous regardoit pas aussi bien que moi? Ce
fut l la rponse qu'il fit  monsieur de Lionne, aprs quoi il
demanda au valet de chambre ce qu'il avoit vu. Celui-ci l'ayant
instruit de la plus grande partie de ce que je viens de dire, il
demanda pour une seconde fois  monsieur de Lionne s'il
laisseroit une injure comme celle-l impunie. J'en suis d'avis, lui
rpondit froidement monsieur de Lionne; il faut que ce soit ma femme
ou ma fille, et le moindre clat que je ferois nous perdroit tous de
rputation. Il vaut mieux que la chose demeure entre nous trois: je
connois la discrtion de mon valet de chambre, et je rponds de son
secret. Monsieur de Lionne ne pouvoit prendre dans le fond un
meilleur parti; mais l'vque, qui prenoit feu  chaque parole:
Mor....! lui dit-il, jurant encore une fois comme un charretier, vous
n'avez que ce que vous mritez, puisque vous voyez si tranquillement
votre infamie. Mais pour moi, il ne sera pas dit que je la souffre
sans me remuer; et comme je crois que la chose regarde ma nice aussi
bien que votre femme, vous trouverez bon que je n'aie pas la mme
tranquillit. A ces mots, il dit au valet de chambre, qui, pour les
intrigues amoureuses de son matre, avoit une clef d'une fausse porte,
de la lui venir ouvrir; et monsieur de Lionne, se sentant piqu
d'honneur, le suivit par complaisance plutt que par inclination.

Comme le valet de chambre, aprs avoir vu monter le duc de Sault par
dessus la muraille, avoit pi ce qu'il toit devenu, il avoit
remarqu le mange des deux dames, et, sachant dans quelle chambre
elles toient positivement, il y mena son matre et l'vque, aprs
que monsieur de Lionne, qui avoit une double clef de tous ses
appartements, l'et ouverte. Le duc de Sault et nos deux dames toient
si bien occups de leurs affaires, qu'ils n'entendirent pas ouvrir la
porte, tellement qu'ils se trouvrent pris, pour ainsi dire,
comme dans un bl. Madame de Lionne se jeta aux pieds de son mari et
le conjura de lui pardonner, lui faisant mille belles promesses de n'y
retourner de sa vie. La marquise de Coeuvres, qui n'toit pas moins
confuse, ne savoit que dire de son ct; nanmoins, s'tant approche
de l'oreille de l'vque, qui vouloit que l'on tut tout: Ne me
perdez pas de rputation, lui dit-elle, et, pourvu que vous apaisiez
mon pre et que vous cachiez la chose  mon mari, je vous promets de
n'en tre pas ingrate. Monsieur de Lionne toit si tonn par la
nouveaut du fait, qu'il ne disoit pas une seule parole. Il avoit bien
cru tre cocu, mais d'avoir trouv un homme couch entre la mre et la
fille, c'toit quelque chose de si trange pour lui, qu'il n'auroit
pas t plus tonn quand les cornes lui fussent venues  la tte.
Tout ce qu'il put dire fut ce peu de paroles: Malheureuse femme!
malheureuse fille! A quoi elles n'eurent garde de rpondre.

Cependant l'vque s'toit grandement apais par les promesses qui lui
avoient t faites, et comme il dsiroit d'en voir l'effet  l'heure
mme: Je crois que vous aviez raison, dit-il froidement  monsieur de
Lionne, quand vous vouliez que nous n'approfondissions pas davantage
notre infamie. Le moins de bruit qu'on peut faire dans ces sortes de
choses est toujours le meilleur, comme vous me disiez fort bien; et si
vous m'en croyez, nous en demeurerons l. Il nous doit suffire de
savoir ce que nous savons, sans en abreuver le public. Cet avis,
tant du got de monsieur de Lionne, fut suivi tellement qu'ils
congdirent le duc de Sault, qui, tout brave qu'il toit, fut ravi de
se voir hors de leurs mains. Aprs cela l'vque, sous prtexte
d'aller faire une correction  sa nice, la mena dans la chambre, o,
l'ayant somme de lui tenir parole, elle ne l'osa refuser, de peur
qu'il ne la perdt auprs de son mari et de toute sa famille. En ayant
obtenu ce qu'il dsiroit, comme il ne pouvoit ignorer qu'elle ne
l'avoit fait que par crainte, il eut peur qu'elle ne retournt  ses
premires affections; si bien que, pour la dpayser, il fit en sorte
que son mari l'envoyt dans ses terres, qui toient voisines de son
vch. Cela produisit un bon effet, car il fit une rsidence plus
exacte qu'il n'avoit fait encore dans son diocse. Ce petit commerce
dura un an ou deux; mais des intrigues d'Etat l'ayant appel hors du
royaume[220], l'ambition prit la place de l'amour, et finit un inceste
 quoi la marquise ne s'toit abandonne qu' son corps dfendant.

Pour ce qui est de madame de Lionne, son mari; ne la pouvant plus
souffrir devant ses yeux, la mit en religion; ce qui donna lieu de
causer au public, qui ne douta point nanmoins que ce ne ft pour
quelque amourette: car la dame avoit la rputation d'tre fragile, en
quoi certes l'on ne se trompoit pas. Cependant, comme chacun toit en
peine de savoir au vrai tous les tenants et tous les aboutissants, le
duc de Sault prit soin de les apprendre. Il publia lui-mme son
aventure, et, quoiqu'il crt bien que cela ne lui donneroit pas
bonne rputation, il aima mieux passer pour indiscret que de se priver
du plaisir de parler. Le bruit s'en tant rpandu dans Paris, on
trouva cette aventure si rare, que ce fut le sujet de tout l'entretien
pendant quelques jours; et cela donna lieu  un homme de la Cour de
faire ces deux couplets de chanson, sur le mme air qu'toient faits
ceux touchant le Polville.

    _Un jour, de Lionne, dit-on,
    Trouva de Sault en caleon,
    Qui portoit son sac et ses quilles,
    Sans apprhender le hola.
      Pour du Polville,
    Il n'en avoit point ce jour-l.

    D'abord il voulut faire gille[221];_ (bis)
    _Mais, l'arrtant en courroux,
    Lui dit: Pourquoi fuyez-vous?
    Si vous cherchez ma fille,
    Profitons du rendez-vous;
    Mais accordons-nous:
    Faisons cocu mon poux,
    Et puis je la laisse  vous;
    Mais accordons-nous,
    Je suis mre facile,
    Profitons du rendez-vous._

Ainsi finit l'intrigue du duc de Sault et de madame de Lionne et de sa
fille. Pour ce qui est de monsieur de Lionne, il mit sa femme en
religion, et conut tant de regret de ce qu'il avoit vu, qu'il en mourut
bientt aprs[222]. Elle ne fut pas fche de sa mort; mais elle est
devenue si vieille et si couperose, qu'elle est oblige maintenant de
se contenter du comte de Fiesque, que la ncessit oblige de son ct de
passer par dessus beaucoup de choses qui n'accommoderoient pas un amant
plus dlicat. Pour ce qui est de sa fille, soit que son mari ait eu
quelque avis secret de son intrigue, ou qu'il soit inconstant de son
naturel, il ne parot pas beaucoup s'en soucier, si bien qu'elle est
presque toujours  la campagne[223].


NOTES.

  [178] V. tome II, p. 361.

  [179] V. tome I, p. 5, et tome II, p. 403.

  [180] Paule Payen, femme de Hugues de Lionne (voy. ce vol., p. 47),
  ministre d'Etat, lequel mourut le 1er septembre 1671. Madame de
  Lionne, ne en 1630, s'toit marie  l'ge de quinze ans. Elle
  mourut fort ge, en 1704.

  [181] Le comte de Fiesque toit fort jeune encore. N en 1647,
  il avoit  peine vingt-trois au temps o se passe cette
  histoire. Il toit fils de Charles-Lon, comte de Fiesque, et de
  madame de Fiesque, bien connue dans la socit des prcieuses
  sous le nom de la reine Gillette. Elle toit Gilonne d'Harcourt,
  veuve du marquis de Piennes. La gne o toit le jeune comte
  Jean-Louis de Fiesque s'explique par le dsordre o la
  ngligence de ses parents avoit mis leur fortune. Louis XIV lui
  fit payer par les Gnois une somme de 300,000 livres, en change
  du comt de Lavagne, qui avoit t confisqu sur ses anctres
  par la rpublique gnoise. (Voy. t. I, p. 52.)

  [182] Emmanuel-Franois de Bonne de Crqui, duc de Lesdiguires;
  petit-fils du marchal de Crqui, il toit fils de Charles de
  Bonne de Crqui, gouverneur du Dauphin, et de sa seconde femme
  Anne de La Magdelaine de Ragny. Le duc Emmanuel-Franois, connu
  sous le nom de comte de Sault jusqu' la mort de son pre,
  pousa, le 12 mars 1675, Paule-Franoise-Marguerite de Gondi de
  Retz, nice du cardinal de Retz, et mourut en 1681.

  [183] Les premiers fondements de l'Htel des Invalides furent
  jets le 30 novembre 1691, sur les dessins de l'architecte
  Libral Bruant.

  [184] Madelaine de Lionne, fille de Hugues de Lionne, secrtaire
  d'Etat, et de Paule Payen, pousa, le 10 fvrier 1670,
  Franois-Annibal d'Estres, troisime du nom, marquis de Coeuvres,
  petit-fils du marchal et fils de ce marquis de Coeuvres dont le
  premier volume de l'_Histoire amoureuse_ a dj parl. (Voy. I,
  244.) Madame de Coeuvres mourut le 18 septembre 1684, laissant un
  garon et quatre filles. (Voy. II, 405.)

  [185] Voy. ci-dessus, t. II, p. 431.

  [186] Voy. ci-dessus, t. II, p. 436.

  [187] La Vienne toit barbier-tuviste. On ne prenoit pas
  seulement des bains chez lui, comme chez ses autres confrres
  moins connus, on y logeoit (voy. Furetire, Dict., v _Baigneur_),
  etc. L'on y recevoit tous les soins de toilette: La Vienne rasoit,
  frisoit, parfumoit, coiffoit; il partageoit, comme baigneur, la
  rputation de Prud'homme; comme coiffeur, celle de Champagne.
  (Voy. madame de Svign, _Lettre_ du 4 avril 1671.) La Vienne
  avoit un emploi  la cour. Il toit un des huit barbiers du Roi,
  servant par quartier, aux gages de six cents livres; il faisoit
  son service dans le trimestre d'avril. Au-dessus de lui toit un
  barbier ordinaire aux gages de 800 livres: c'toit Prud'homme.

  [188] Sur le comte de Saint-Paul, voy. II, 197, 402, 403.

  [189] Le ballet de Psych, paroles de Benserade, fut dans par le
  Roi en 1656. Une autre pice de Psych, paroles de Quinault, de
  Molire et de Corneille, fut joue aux Tuileries, dans la salle
  des machines, pendant le carnaval de 1670.

  [190] Claude Petit, condamn au feu par le Parlement,  cause de
  couplets impies qu'il avoit publis, fut brl en Grve. (Voy.
  _Mmoires_ de Jean Rou, publis par la Socit de l'histoire du
  protestantisme franois, t. 2.)

  [191] Camille d'Hostun, duc de Haston, marquis de La Beaune,
  comte, et, en janvier 1703, marchal de Tallard, toit fils de
  Roger d'Hostun, comte de Tallard, et de Catherine de Bonne. N en
  1652, le comte de Tallard avoit  peine dix-sept ou dix-huit ans 
  l'poque qui nous occupe. Nous le retrouverons dans _La France
  devenue italienne_.

  [192] Le cimetire Saint-Jean toit situ au bout de la rue de la
  Verrerie, dans le quartier Sainte-Avoie. Malgr son nom, qu'il
  conservoit toujours, le cimetire Saint-Jean toit devenu un
  march ds l'anne 1391, et il toit entour de nombreux cabarets.
  (Voy. l'_Histoire des htelleries et cabarets_, par M. Ed.
  Fournier, et les _Varits historiques et littraires_ de la
  Bibliothque elzevirienne publies par lui, _passim_.)

  [193] Le marquisat de Sabl toit alors pass de la maison de
  Laval  la maison de Servien. Abel Servien, oncle de M. de Lionne,
  dont il est parl ici, toit marquis de Sabl. C'est de son fils
  qu'il est ici question. Celui-ci, n en 1644, mourut sans alliance
  en 1710; il fut, aprs son pre, snchal d'Anjou.

  [194] Jacques Rouxel de Grancey, marchal de France, gouverneur de
  Thionville, n en 1602, toit fils de Pierre de Grancey et d'une
  fille du marchal de Fervaques. Mari une premire fois 
  Catherine de Mouchy, soeur du marchal d'Hocquincourt, il pousa
  en secondes noces Charlotte de Mornay, fille de P. de Villarceaux.
  Il ne laissa pas moins de dix-neuf enfants, dont sept du premier
  lit, douze du second. Le marchal de Grancey mourut le 20 novembre
  1680.

  [195] Voy. t. 2, p. 443.

  [196] Le fort l'Evque toit surtout une prison pour dettes. Il
  toit situ au milieu de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois.
  Antrieurement, c'toit le sige de la juridiction piscopale;
  mais, dit Hurtaut, comme il y avoit dans Paris dix-neuf
  juridictions de seigneurs, l'incertitude de leurs limites causoit
  souvent des conflits. Par dit de fvrier 1674, toutes ces
  juridictions furent runies  celle du Chtelet. On conserva
  seulement les justices d'Enclos, comme celles de l'archevch,
  etc. A l'poque qui nous occupe, il semble qu'il reut les
  gentilshommes punis par le tribunal d'honneur des marchaux de
  France.

  [197] Il s'agit ici de la seconde femme du marchal, Charlotte
  de Mornai. (Voy. l'avant-dernire note. Cf. I, 113.)

  [198] Nous avons dit dans une note prcdente (voy. ci-dessus, p.
  230) que le Marchal de Grancey avoit eu dix-neuf enfants. Il nous
  seroit difficile de dire de quelles filles et de quel fils entend
  parler l'auteur.

  [199] De grandes oreilles plates. (_Note du texte._)

  [200] Charles-Nicolas de Bonne de Lesdiguires, marquis de
  Ragny, par sa mre, Anne de la Madelaine de Ragny, seconde femme
  de son pre.

  [201] Sur Gaston, marquis, puis duc de Roquelaure, fils du
  marchal, voyez une longue et savante note de M. P. Boiteau, t. 1,
  p. 163.

  [202] La mre du marchal de Grancey toit Charlotte de Hautemer,
  comtesse de Grancey, fille de Guillaume, seigneur de Fervaques,
  marchal de France.

  [203] Monsieur, duc d'Anjou, frre de Louis XIV.

  [204] M. le duc, fils du grand Cond.

  [205] La comtesse de Mar toit Marie-Louise Rouxel de Grancey,
  marie le 11 novembre 1665  Joseph Rouxel, fils de Guillaume
  Rouxel, lequel toit frre du marchal. A l'poque o nous sommes
  arrivs, madame de Mar toit veuve depuis 1668, anne o son mari
  fut tu,  Candie. Aprs la mort de sa mre, madame de Mar fut
  gouvernante de mademoiselle d'Orlans, depuis duchesse de
  Lorraine, puis des princesses filles de Philippe, duc d'Orlans,
  rgent.

  [206] Cette chanson se trouve partout. C'est une longue suite de
  couplets o parot  plusieurs reprises madame de Mar, et,  ct
  d'elle, madame de Grignan, madame d'Alluye, madame de Fiesque,
  madame de Lamothe, madame de Belin, etc., etc. On attribue  cette
  pice la date de 1670.

  [207] La grande curie du Roi toit situe derrire le grand
  pavillon du chteau des Tuileries, du ct de la rue Saint-Honor,
  entre cette rue et le logement du grand cuyer. Quant  la petite
  curie, elle toit entre la rue d'Enghien et la rue de la
  Michodire. C'est de la grande curie qu'il est ici question.

  [208] Le Pont-Rouge, autrefois, toit le pont qui relioit la cit
  et l'le Notre-Dame. Depuis, et au temps qui nous occupe, on
  appeloit Pont-Rouge, aprs l'avoir appel pont Barbier et pont
  Sainte-Anne, le pont que nous appelons maintenant pont des
  Tuileries. Ce pont fut longtemps, et encore  la fin du
  dix-huitime sicle, le seul qui traverst la Seine dans toute sa
  largeur. Jusqu'en 1685, qu'il fut emport et remplac par un pont
  de pierre, ce pont resta construit en bois peint en rouge, et de
  l son nom.

  [209] Voy. t. 1, p. 244.--Le vieux marchal tant mort le 5 mai
  1670, cette date aide  fixer l'poque o fut compos ce pamphlet,
  qui ne peut tre antrieur  1669.

  [210] Le mot _s'encanailler_ est signal dans le Dictionnaire des
  Prcieuses comme ayant t invent par la comtesse de Maulny.

  [211] La mre du marchal d'Estres toit Franoise Babou de la
  Bourdaisire, et il toit frre de Gabrielle, marquise de
  Monceaux, duchesse de Beaufort, matresse de Henri IV.

  [212] Le marchal d'Estres eut trois femmes. Il pousa d'abord
  Marie de Bthune-Charost, morte en 1628; puis Anne-Hubert de
  Montmort, veuve de Charles de Thmines, morte le 25 juillet 1661;
  et enfin Gabrielle de Longueval, fille d'Achille, seigneur de
  Manicamp, qui mourut le 11 fvrier 1687, dix-sept ans aprs lui.
  Mademoiselle de Longueval toit soeur de Bernard de Longueval,
  marquis de Manicamp.

  [213] Sur Bernard de Longueval, marquis de Manicamp, voy. une
  longue note, t. 1, p. 68.

  [214] Le chevalier de Lorraine, trop connu par sa liaison avec
  Monsieur, frre de Louis XIV (voy. t. 1, p. 8), toit second fils
  de Henri de Lorraine, chef de la maison d'Armagnac, et de
  Marguerite de Cambout, veuve du duc de Puylaurens. N l'an 1643,
  le chevalier de Lorraine mourut le 8 dcembre 1702. Il portoit le
  titre de chevalier, comme chevalier de Malte. Nous le retrouverons
  dans plusieurs pamphlets. (V. I, 113, etc.)

  [215] Le chevalier de Chastillon n'appartenoit pas  la famille de
  Coligny, dont faisoit partie une branche de Chastillon qui
  s'teignit pendant la Fronde, mais  la famille de Chastillon,
  tronc non moins illustre d'o sortirent aussi plusieurs branches.
  Le chevalier de Chastillon dont il est parl ici toit Claude
  Elzar, fils de Franois de Chastillon, seigneur de Bois-Rogues.
  Claude Elzar fut premier gentilhomme de la chambre de Philippe de
  France, duc d'Orlans.

  [216] Franois-Henri de Montmorency, comte de Bouteville, duc de
  Piney-Luxembourg par suite de son mariage avec Catherine de
  Clermont-Tallard, hritire du Luxembourg. Il toit fils de ce
  malheureux comte de Boutteville qui fut puni de mort  la suite de
  son duel avec le comte des Chapelles, et pre de la belle duchesse
  de Chastillon.

  [217] La seigneurie de Lessai toit dans la famille de Brionnet.
  Nous ne saurions dire duquel des Lessai il est ici question;
  seulement, par exclusion, nous pouvons carter deux personnages de
  ce nom dont l'un fut matre d'htel du Roi beaucoup plus tt, et
  l'autre enseigne des gardes du corps beaucoup plus tard. (M.
  Dubail nous est inconnu.)

  [218] Csar d'Estres, alors vque et duc de Laon, fut nomm
  cardinal en 1671.

  [219] L'htel de Lesdiguires toit cette superbe maison qu'avoit
  fait construire Sbastien Zamet dans la rue de la Cerisaie.
  Franois de Bonne, premier duc de Lesdiguires, l'avoit achete de
  lui.

  [220] Le cardinal d'Estres fit, en effet, plusieurs voyages 
  Rome, postrieurement  l'poque qui nous occupe.

  [221] Faire gilles, s'enfuir.

  [222] M. de Lionne mourut le 1er septembre 1671,  l'ge de
  soixante ans.

  [223] L'dition de 1754 ajoute: avec Monseigneur.

[Cul-de-lampe]




  HISTOIRE
  DE LA MARCHALE
  DE LA FERT.




[Bandeau]

HISTOIRE

DE LA MARCHALE

DE LA FERT.


Ce que je viens de dire de madame de Lionne est une trange chute pour
une femme qui avoit aspir au coeur du Roi. Cependant ce n'est rien
en comparaison de ce que j'ai  conter de la marchale de La
Fert[224], qui est mon autre hrone, mais une hrone illustre, et
dont on auroit peine  trouver la pareille quand on chercheroit dans
tout Paris, qui cependant est un lieu merveilleux pour ces sortes de
dcouvertes. Quoi qu'il en soit, elle ne se vit pas plustt dchue des
esprances dont j'ai parl ci-dessus, qu'elle chercha  s'en consoler;
ce qui ne lui fut pas bien difficile, puisque celui qui lui fit perdre
une si belle ide fut un homme qui n'en valoit gure la peine. Elle
toit de bonne race, et le marchal de La Fert[225], en
l'pousant, avoit t plus hardi que dans toutes les entreprises de
guerre qu'il avoit jamais faites: car il falloit, ou qu'elle et t
change en nourrice, ou qu'elle ressemblt  toutes ses parentes, qui
avoient t du mtier; en quoi on voyoit un bel exemple dans sa
soeur la comtesse d'Olonne, que Bussy a tch autant qu'il a pu de
rendre fameuse, mais o il n'a perdu que ses peines, la copie qu'il en
a faite n'approchant en rien de l'original. Cette femme, quoique d'une
beaut fort mdiocre, et beaucoup au-dessous de celle de sa soeur,
prsumoit nanmoins tant d'elle-mme, qu'elle croyoit que tout le monde
dt tre enchant de son mrite. Son mari, le plus brutal homme qui fut
jamais, se doutant bien qu'il avoit beaucoup risqu en l'pousant, lui
avoit fait un compliment fort cavalier le lendemain de ses noces:
Corbleu, Madame, lui avoit-il dit, vous voil donc ma femme, et vous ne
doutez pas que ce ne vous soit un grand honneur; mais je vous avertis de
bonne heure que si vous vous avisez de ressembler  votre soeur, et 
une infinit de vos parentes qui ne valent rien, vous y trouverez votre
perte. La dame, qui avoit pris sa brutalit de la nuit pour un excs
d'amour, fut dtrompe par ces paroles, et comme il passoit dans le
monde pour n'y avoir point de raillerie  faire avec lui, elle se
contint quelque temps, mais non pas sans faire grande violence  son
temprament.

Les emplois qu'il avoit  la guerre, et qui l'loignoient d'elle une
grande partie de l'anne, lui donnoient cependant beau jeu pour le
tromper; mais il y avoit pourvu en laissant des gens auprs
d'elle qui l'observoient si exactement qu'elle ne pouvoit faire un pas
sans qu'il en ft averti. Il lui avoit dfendu, en partant, de voir la
comtesse d'Olonne, craignant qu'une si mchante compagnie, joint 
cela son temprament, dont il avoit reconnu les ncessits dans le
particulier, n'aidt beaucoup  la corrompre. La comtesse, qui savoit
cette dfense, lui en vouloit un mal  mourir, prtendant que cela la
dcrioit plus dans le monde que sa conduite. Et, comme la vengeance
est ordinairement le pch mignon des dames, elle n'eut point de repos
qu'elle ne l'et rendu semblable  son mari, c'est--dire qu'elle ne
lui et fait porter des cornes. Pour cet effet, s'tant ouverte au
marquis de Beuvron, qui l'aimoit, elle l'excita  lui rendre ce
service, esprant que, comme il toit bien fait et qu'il avoit de
l'esprit, il lui seroit facile de supplanter un jaloux, et qui n'avoit
pu plaire  sa soeur que parce qu'il avoit fait sa fortune.

Le marquis de Beuvron[226] ressembloit au duc de Sault, et il n'toit
pas assez scrupuleux pour apprhender l'inceste qui lui toit propos,
suppos que la dame lui et plu; mais, s'imaginant que la proposition
qui lui toit faite n'toit  autre fin que de l'loigner et donner
beau jeu au duc de Candale, dont il commenoit  devenir jaloux, il la
traita si mal, que la comtesse d'Olonne vit bien qu'il falloit qu'elle
s'adresst  un autre, si elle vouloit russir dans son projet.

De se fier  un inconnu dans une affaire si dlicate, c'est--dire 
un homme sur qui elle ne pt pas compter absolument, c'toit
risquer beaucoup, puisque c'toit mettre son honneur en compromis et
faire dire des choses qui n'auroient pas t fort agrables.
Cependant, comme elle ne s'toit pas encore abandonne  ce nombre
infini de gens comme elle a fait depuis, elle fut fort embarrasse sur
qui faire tomber son choix. Enfin, aprs y avoir pens, ce fut sur son
mari, en qui elle crut avoir remarqu autrefois quelques regards pour
sa soeur qui n'toient pas tout  fait indiffrents, et  qui,
d'ailleurs, elle se croyoit oblige en bonne politique de donner de
l'occupation, afin qu'il ne prt pas garde de si prs  ses affaires.
Elle ne se trompoit pas dans ce qu'elle avoit cru connotre de ses
sentiments: il l'auroit volontiers change pour la marchale, en quoi
nanmoins il n'auroit pas beaucoup gagn. Mais, comme ce n'toit pas
un gnie, ni un homme fait comme il falloit pour cette conqute, ce
fut en vain qu'elle l'anima, et le pauvre sot n'eut pas l'esprit d'en
avoir les gants, quoique la dfense du marchal ne ft pas pour lui
comme elle toit pour sa femme, ce qui lui donnoit moyen de la voir 
toute heure. La comtesse, qui savoit tout ce que faisoit son mari par
le moyen du marquis de Beuvron, qui avoit trouv le secret de se
mettre aussi bien auprs de lui qu'il toit auprs d'elle, ayant
appris combien ses affaires toient peu avances, vit bien qu'il
falloit encore changer de batterie: de sorte qu'aprs avoir roul
diverses choses dans son esprit, elle s'arrta sur une o elle crut
mieux trouver son compte. Elle avoit remarqu, pendant qu'elle voyoit
sa soeur, qu'elle avoit un valet de chambre parfaitement bien
fait, qui mme sentoit son bien; ainsi, croyant que, si elle lui
pouvoit inspirer le dessein d'aimer sa matresse,  quoi son ge et
l'occasion qu'il avoit d'en devenir amoureux vouloient qu'il prtt
l'oreille facilement, ce lui seroit un moyen de signaler sa vengeance.

S'tant mis cette affaire en tte, elle envoya qurir un matin ce
valet de chambre, et fut fort contente de son esprit, qui toit la
pice la plus ncessaire pour faire russir son dessein. Ce qui lui
plut encore beaucoup, c'est que ce garon, qui toit d'une honnte
famille, et que la ncessit avoit oblig  se mettre en condition, ne
lui voulut rien dire de sa naissance; sur quoi elle inventa une chose
fort adroite et qui ne lui servit pas peu. Ce fut de faire insinuer 
sa soeur, par le marquis de Beuvron, que c'toit une personne de
qualit, et qu'il falloit absolument qu'il ft amoureux d'elle pour
s'tre dguis de la sorte. La marchale, qui n'avoit peut-tre point
fait de rflexion jusque-l sur sa bonne mine, eut plus d'attention
aprs cela  le regarder, et comme elle le trouva parfaitement bien
fait, et qu'on se met facilement en tte ce que l'on souhaite, elle
prit pour une vrit la fable qu'on lui avoit dbite. Pour en tre
plus sre, elle l'interrogea elle-mme sur son pays et sur sa
naissance; mais les mmes raisons qui l'avoient oblig de cacher l'un
et l'autre  la comtesse d'Olonne subsistant toujours pour lui, il eut
les mmes rserves avec elle, tellement qu'elle expliqua son silence 
son avantage.

Le marquis de Beuvron, qui ne l'alloit voir que pour dcouvrir ses
sentiments, la trouva fort rserve sur l'article; car elle avoit
fait rflexion qu'il lui faudroit chasser ce valet de chambre si elle
tmoignoit tre persuade que ce ft un homme de qualit. Ainsi elle
tourna la chose en raillerie; mais, comme elle avoit affaire  un fin
Normand, il dcouvrit sa ruse, et, malgr tous ses artifices, il s'en
retourna dire  la comtesse qu'elle avoit donn dans le panneau. Cet
avis fit que, pour rendre la pice parfaite, la comtesse envoya qurir
pour une seconde fois ce garon,  qui elle dit qu'elle avoit
dcouvert que sa soeur ne le hassoit pas, mais qu'il y alloit de sa
vie  se conduire si bien que personne n'en pt rien remarquer;
qu'elle ne lui disoit point de faire retraite, parce que, si le
temprament de sa matresse toit de faire l'amour, il valoit mieux
qu'elle se servt de lui que d'une personne dont l'intrigue ft plus
d'clat; qu'il prt soin cependant de se conduire en toutes choses
avec respect, et surtout de ne pas dtromper sa soeur d'une pense
qui lui toit venue, qu'il toit tout autre qu'il ne paroissoit.

Si le commencement de ce discours avoit tonn ce garon, la suite le
rassura, et les questions que la marchale lui avoit faites lui faisant
prsumer qu'on ne lui disoit rien que de vrai, il s'abandonna  des
penses de vanit qui lui toient bien pardonnables. En effet, ce
n'toit pas une petite fortune pour lui que ce qu'on venoit de lui
apprendre; car, sans considrer la qualit de sa matresse, elle toit
tout  fait charmante dans une mdiocre beaut, si bien qu'il y en avoit
mille autres qui toient plus belles, et qui cependant n'toient pas si
agrables. Pour se rendre plus digne d'en tre aim, il mit tout ce
qu'il avoit pour tre propre[227], et, cela joint  l'assiduit qu'il
avoit auprs d'elle, la marchale prsuma bientt que tout ce qu'elle
pensoit de lui toit vrai. Enfin l'occasion qu'il avoit de la voir
habiller et dshabiller,  quoi elle l'employoit encore plus volontiers
que les autres, le rendit si amoureux, qu'il fut ais de voir que
l'amour n'est pas toujours un effet de la destine.

La marchale s'aperut bientt que tout ce qu'il faisoit pour elle
partoit d'une cause plus noble que celle qui fait agir ordinairement
les valets: et comme elle se confirmoit tous les jours de plus en plus
qu'il toit bien loign d'une naissance si obscure, elle ne fut pas
ingrate aux tmoignages secrets qu'il lui donna de son amiti.
Cependant, pour n'avoir point de reproche  se faire, elle s'effora
de lui faire dire ce qu'il toit, tellement que celui-ci, voyant qu'il
n'y avoit plus que cela qui ft obstacle  sa bonne fortune, prit le
nom d'un gentilhomme de son pays, ce que la marchale crut aisment,
parce qu'elle le dsiroit. Il ne s'toit pas tromp dans la pense
qu'il avoit eue que cela avanceroit ses affaires. La dame, qui ne
voyoit plus de honte  aimer un homme si bien fait, rpondit si bien 
sa passion qu'il et t impossible de dire lequel aimoit le plus des
deux. Cependant, manque de hardiesse, il la fit languir encore deux
mois, si bien que, pour ne pas se voir consumer davantage, elle
rsolut de la lui donner si belle, qu' moins que d'tre tout  fait
bte, il ne pt plus douter du bonheur o il toit appel.

Elle avoit remarqu qu'il aimoit passionnment les cheveux; et comme
elle toit bien aise de rendre sa passion plus forte, elle avoit
souffert qu'il l'et peigne deux ou trois fois, quoique ce ft aux
dpens de sa tte, qu'il n'entendoit pas  manier. Mais le feu qu'elle
lui voyoit briller dans les yeux avoit t cause qu'elle n'avoit pas
pris garde au mal qu'il lui avoit fait, et, croyant que cela seroit
encore capable de l'animer, elle le fit appeler un jour qu'elle toit
 sa toilette, sous prtexte de lui faire crire quelques lettres.
Etant venu, elle fit retirer ses gens, comme si elle et eu quelque
chose de particulier  lui dicter; mais, lui prsentant ses peignes au
lieu d'une plume elle le mit si bien en humeur,  force de lui dire
des choses obligeantes, qu'il devint rouge comme du feu. C'en et t
plus qu'il n'en falloit  un homme du monde; mais lui, qui avoit peur
de manquer de respect et de faire quelque chose qui le ft chasser,
auroit encore t assez bte pour ne pas profiter de l'occasion, si
elle, qui voyoit sa sottise, ne l'et attir sur ses genoux, o elle
lui fit tant d'avances, qu'il ne put plus douter de sa bonne fortune.
Ce lui fut donc un signal auquel il se rendit, et, le lit n'tant pas
encore fait, il en usa si bien en une demi-heure de temps qu'il
demeura avec elle, qu'elle conut une grande estime de son mrite.
Elle auroit bien voulu n'avoir point de mesures  garder, pour
profiter encore une heure ou deux de son entretien; mais, ayant peur
que ses gens n'en jugeassent mal, elle lui dit de fermer deux ou trois
feuilles de papier blanc comme si c'toient des lettres, et aprs
qu'elle se fut remise d'un certain dsordre invitable dans ces
sortes de rencontres, elle fit venir une bougie, comme s'il et t
besoin de cacheter ces lettres.

Personne ne se douta de cette intrigue, et si le ressentiment que la
comtesse d'Olonne avoit contre le marchal lui et pu permettre d'tre
un peu moins mchante, elle auroit dur longtemps sans que personne
s'en ft aperu. Mais ayant pris  tche de le faire enrager, elle les
fit si bien observer l'un et l'autre qu'elle ne douta point que ses
desseins n'eussent russi. Chaque jour elle se confirma dans cette
opinion par les diffrents rapports que lui firent ceux qu'elle avoit
mis en campagne. Ainsi, tenant la chose aussi sre qu'un article de
foi, elle ne sut pas plustt que le marchal devoit revenir de l'arme
qu'elle emprunta une main pour lui faire part d'une nouvelle si
charmante. Il reut cette lettre comme il toit sur le point de son
dpart, et, la voyant sans signature et d'un caractre inconnu, sa
premire pense fut qu'on lui vouloit faire pice. Cependant, comme il
toit jaloux naturellement, il rsolut de profiter de l'avis et
d'examiner si bien la conduite de l'un et de l'autre que rien ne pt
chapper  sa pntration.

Il arriva  Paris dans ces sentiments, et la dissimulation lui tant
ncessaire, il traita sa femme avec tant d'amiti qu'il et fallu
qu'elle et t devine pour savoir ce qui se passoit dans son me. Le
croyant si loign de soupon, elle n'eut garde de ne pas traiter son
favori comme elle avoit fait avant sa venue, et, le pauvre cocu
n'ayant pas t longtemps sans s'en apercevoir, il fut plus politique
qu'on n'auroit cru de lui: car, quoiqu'il ft la brutalit mme,
il prit le parti, pour assurer sa vengeance, de ne rien tmoigner; ce
qui trompa si bien sa femme, qu'elle lui fit voir plusieurs fois, sans
qu'il en pt plus douter, qu'il toit de la grande confrrie. Son
ressentiment ne fut pas moins grand pour en tre cach; au contraire,
il ne lui laissoit repos ni jour ni nuit; ce qui donna beaucoup de
joie  la comtesse d'Olonne, qui toit trop clairvoyante pour ne pas
voir au travers de tous ses dguisements qu'il avoit tout ce qu'elle
pouvoit dsirer: car elle sut qu'il tenoit des gens en campagne pour
observer la marchale, et que mme il avoit fait march avec eux pour
assassiner le valet de chambre.

En effet, ce fut d'abord son premier dessein; mais ayant fait
rflexion que ces sortes de gens, tant sujets  beaucoup d'aventures,
pourroient un jour l'accuser, il le rompit pour prendre des mesures
plus justes. La comtesse d'Olonne, qui dcouvroit tous les jours de
plus en plus son inquitude, triomphoit cependant, faisant voir par l
qu'une femme peut tre touche en mme temps de deux grandes passions,
puisqu'on voyoit en elle, dans un mme degr, et le dsir de vengeance
et le soin de faire l'amour.

Le marquis de Beuvron toit toujours son tenant; mais, comme il lui
falloit partager sa bonne fortune avec un nombre infini de gens de
toutes sortes de conditions, le chagrin lui prit, et, pour se venger,
il fut dire  la marchale la pice que sa soeur lui avoit faite. Il
est ais de comprendre l'embarras et la colre o elle se trouva 
cette nouvelle, et l'on en peut juger par la rsolution qu'elle prit.
Quoique l'amour qu'elle avoit pour son favori ft grand, aussi
bien que le penchant  la dbauche, nanmoins le soin de sa propre vie
allant encore beaucoup au del, elle rompit toute sorte de commerce
avec lui, si bien qu'elle voulut qu'il sortt de sa maison. Plusieurs
pourparlers prcdrent une dclaration si surprenante, afin de lui
faire trouver la chose moins fcheuse. Elle lui fit part mme de
l'avis qu'elle avoit reu, pour lui faire voir qu'il n'y avoit que la
ncessit qui l'y obliget; mais, soit qu'il crt que tout cela
n'toit qu'un prtexte, ou que sa destine l'entrant dans le
prcipice o il tomba bientt, il lui demanda huit jours pour se
rsoudre; ce que ne lui ayant pu refuser, il divulgua pendant ce
temps-l sa sortie, dont le marchal ayant t averti, il le fit
passer du service de sa femme au sien, de peur que sa retraite ne le
mt  couvert de la vengeance qu'il mditoit.

La pense que ce valet de chambre eut que sa prsence rveilleroit des
feux qui lui avoient t si agrables lui fit accepter le parti sans
en avertir la marchale. Ce qui tant venu  sa connoissance, elle en
pensa mourir de douleur, car elle croyoit teindre le souvenir de ce
qui s'toit pass, par sa retraite, supposant que, son mari n'en tant
pas instruit  fond, il se dferoit peu  peu des soupons qu'il
auroit pu concevoir. Le marchal, pour mieux assurer son ressentiment,
fit meilleure mine  ce nouveau venu qu'il ne faisoit  ses anciens
domestiques, et, se servant de lui prfrablement  tous les autres,
il le conduisit insensiblement dans le prcipice o il le fit tomber:
car, s'en tant all quelque temps aprs dans son gouvernement de
Lorraine[228], il l'assassina lui-mme, afin que personne ne pt dire
ce qu'il toit devenu. La chose se passa de cette manire: il fit
semblant d'avoir fait une amourette, et y alla deux ou trois fois, ne
menant avec lui que ce valet de chambre; ce qui donnoit de la jalousie
aux autres, croyant qu'il n'y avoit plus que lui qui et l'oreille de
leur matre. Mais un jour, lui ayant dit de mettre pied  terre pour
raccommoder quelque chose  son trier, il lui tira un coup de
pistolet dans la tte, dont il tomba roide mort sur la place. Cette
belle action tant faite, il s'en revint de sang-froid  Nancy, o,
feignant d'tre en peine tout le premier de ce qu'toit devenu ce
malheureux, qu'il disoit avoir envoy quelque part, enfin sa destine
se dcouvrit, ayant t reconnu par quelques troupes. Comme la
garnison de Luxembourg couroit, on lui attribua ce meurtre, dont le
marchal feignant d'tre fort en colre, il envoya brler un village
de ce duch, quoiqu'il payt contribution.

Comme personne ne savoit le sujet qu'il avoit de vouloir du mal  ce
malheureux, on n'eut garde de lui imputer une si mchante action, et
mme sa femme crut que tout ce qu'on contoit de sa mort toit
vritable. Elle l'avoit presque oubli depuis qu'il toit parti; ainsi
elle fut ravie d'en tre dfaite. Cependant sa joye ne fut pas de
longue dure: le marquis de Beuvron, qui, comme j'ai dj dit, toit
un fin Normand, ayant pris soin de s'informer de toutes les
circonstances de ce meurtre, et n'ayant eu garde de prendre le change,
dit  madame d'Olonne, avec qui il s'toit raccommod, que sa soeur
toit en grand pril, et que, s'ils faisoient bien, ils devoient l'en
avertir. Madame d'Olonne, ayant fait rflexion  la chose, ne douta
point qu'il n'et raison, et l'ayant charg de l'aller trouver, il s'y
en fut, et la rencontra fort pare: car, comme elle croyoit n'avoir
plus rien  craindre, elle ne songeoit plus qu' faire un nouvel
amant.

Le marquis de Beuvron, ayant cette mchante nouvelle  lui apprendre,
avoit compos son visage selon l'tat qu'il croyoit le plus
convenable; ce que la marchale ayant remarqu, elle le prvint, lui
disant avec un air gai qu'on voyoit bien qu'il toit amoureux, et que
cela paroissoit sur son visage.--Cela peut tre, Madame, lui rpliqua
Beuvron, et je n'ai garde de m'en dfendre; mais je vous assure que ce
qui y parot maintenant ne vient point de l, et que c'est plutt un
effet de l'amiti, car enfin, quoique ce ne soit pas tre fort galant
que de vous dire que je n'ai pas d'amour pour vous, je vous assure que
je n'ai pas moins d'inquitude pour ce qui vous regarde. Il lui
apprit l-dessus tout ce qui s'toit pass  l'arme. A quoi la
marchale s'tant voulu opposer, par la forte prvention o elle toit
que les choses alloient autrement, il la dsabusa si bien qu'il la
jeta dans une forte inquitude. Si elle et su que tout ce mal lui ft
venu de sa soeur, elle ne lui auroit jamais pardonn; mais
tant bien loigne d'en avoir la pense, elle dit  Beuvron qu'elle
ne savoit comment faire dans une rencontre comme celle-l, si ce n'est
de prendre son conseil, lui qu'elle savoit dans les intrts de sa
maison, et qu'elle croyoit tre bien aise de l'obliger.

Les compliments toient plus aiss  faire en cette occasion que de
donner un bon conseil; nanmoins Beuvron, pour lui faire voir qu'il
toit homme d'esprit, lui proposa diverses choses, et elle s'arrta
sur une, qui toit d'avoir une conduite si retenue dans l'absence de
son mari, que, quand mme il seroit alarm, il pt croire qu'elle
auroit dessein de changer de vie. Cela l'obligea  carter une troupe
de jeunesse qui commenoit  se grossir auprs d'elle, attire par un
certain air coquet dont elle avoit peine  se dfaire. Il ne resta
donc que quelques barbons, et entre autres le comte d'Olonne, qui,
encourag, comme j'ai dit, par sa femme, commenoit  devenir si
amoureux qu'il n'en dormoit ni jour ni nuit.

Cependant l'entretien particulier que le marquis de Beuvron avoit eu
avec elle lui ayant dcouvert de certaines beauts qu'il n'avoit point
vues tant qu'il avoit t amoureux de sa soeur, il commena  la
voir par attachement plutt que par ncessit. Et comme l'exprience
du monde lui avoit appris que c'toit autant de temps perdu que celui
qu'on passoit sans faire connotre ses sentiments: Madame, lui dit-il
un jour, j'ai tch jusqu'ici de vous rendre service sans en esprer
de rcompense, et cela parce que, n'ayant pas l'honneur de vous voir
souvent, je n'avois qu'une lgre connoissance de votre mrite;
mais aujourd'hui que, pour quelques pourparlers que j'ai eus avec
vous, j'ai eu moyen de voir des choses qui ne se dcouvrent pas
facilement  personne, je vous avoue que je mentirois si je vous
disois que je ne vous aime pas. Je sais bien, Madame, continua-t-il,
que vous me pourrez dire que j'aime madame d'Olonne: cela est vrai,
cela a t autrefois, mais cela n'est plus  l'heure que je vous
parle, sans que je puisse encourir le blme d'tre inconstant. Elle
m'a donn assez de sujet de me dgager par ses infidlits, outre
qu'une personne comme vous est une excuse lgitime pour quelque
infidlit que ce puisse tre.

Ce compliment ne dplut point  la dame, quoique celui qui le lui
faisoit lui et donn peu de jours auparavant un conseil qui y toit
tout oppos: car, outre qu'on fait toujours plaisir  une femme de lui
apprendre qu'on l'aime, elle avoit une secrte jalousie contre sa
soeur, qui avoit plusieurs fois fait du mpris de sa beaut. Ainsi
elle ne pouvoit mieux lui faire voir qu'elle avoit eu tort de la
mpriser, qu'en lui ravissant un homme qui l'aimoit depuis longtemps,
et qui, pour ainsi dire, lui tenoit lieu d'un second mari.

Ces deux raisons, jointes  quelques autres que je passerai sous
silence, lui firent faire une rponse aussi douce que Beuvron la
pouvoit souhaiter, puisque sans feindre seulement qu'elle ne croyoit
pas ce qu'il lui disoit, elle ne se retrancha que sur la peine qu'il
auroit d'oublier sa soeur, et sur la crainte qu'elle devoit avoir de
son mari. A l'gard de l'un, il lui rpondit que le marchal
seroit moins jaloux de lui que d'un autre; qu'il le croyoit perdu
d'amour, aussi bien que tout le monde, pour la comtesse d'Olonne; de
sorte que, quand mme son attachement parviendroit jusqu' ses
oreilles, il seroit le dernier  le vouloir croire. A l'gard de
l'autre, qu'elle l'estimoit pour un homme de bien peu de coeur, ou
pour bien aveugl, pour s'imaginer qu'aprs la conduite qu'avoit la
comtesse d'Olonne, il pt continuer de l'aimer; qu'il toit confiant
naturellement, mais qu'il n'toit pas insensible; qu'il lui avouoit de
bonne foi que c'toit le dpit qui avoit commenc  le dgager, mais
que l'amour qu'il avoit pour elle avoit achev le reste; qu'elle
n'avoit pas  la vrit les traits aussi rguliers que sa soeur,
mais qu'en rcompense la moindre de ses qualits effaoit toutes les
siennes.

C'en toit dire beaucoup pour tre cru: car la comtesse d'Olonne toit
sans contredit une des plus belles femmes de France. Mais le marquis
de Beuvron ajoutant  son discours quelques actions qui prouvoient
qu'il toit vritablement touch, il n'en fallut pas davantage pour le
faire croire  la dame, qui, comme nous avons dj dit, avoit fort
bonne opinion d'elle-mme. Ainsi, comme elle ne manquoit pas
d'apptit, et qu'il lui sembloit assez bien fait pour prendre la place
du valet de chambre, elle ne fit plus autrement de faon pour
tmoigner qu'elle doutoit de son discours. Au contraire, elle lui
parla fort de l'obligation qu'elle lui avoit des bons avis qu'il lui
avoit donns, afin que, si elle venoit  avoir de la foiblesse, il
l'attribut  sa reconnoissance. Le marquis de Beuvron, qui
savoit vivre, entendit bien ce que cela vouloit dire, et, sans laisser
traner la chose plus longtemps, il eut toute sorte de contentement.

La dame trouva qu'il toit un bon acteur dans la comdie qu'ils
avoient joue ensemble, et elle ne l'auroit jamais cru,  voir sa
taille mince et son air dgag. Mais son poil[229] supploit  tout
cela, outre que la dame lui paroissoit assez bien faite pour faire
quelque chose d'extraordinaire pour elle. Elle lui demanda, dans le
plaisir, laquelle lui en donnoit davantage, ou d'elle ou de sa
soeur; et comme son intrigue avec elle toit si publique qu'il n'y
avoit personne qui n'en ft abreuv, il crut que de se retrancher sur
la ngative n'toit plus de saison; si bien que, sans faire le
discret, il lui dit franchement que c'toit elle. Elle feignit de ne
pas le croire, sous prtexte que ses transports ne lui avoient pas
paru assez violents; mais ce qu'elle en disoit n'toit que pour lui
donner lieu de recommencer; ce que Beuvron ayant bien reconnu, il
s'acquitta si bien de son devoir, qu'elle fut oblige d'avouer que,
s'il ne l'aimoit pas, du moins la traitoit-il comme s'il l'et aime.

Les choses s'tant passes de la sorte, il est ais de juger qu'ils se
sparrent bons amis, et avec intention de se revoir bientt. En effet,
il se fit diverses entrevues entre eux, dont personne ne jugea mal, tant
on le croyoit attach  sa soeur. Cependant le comte d'Olonne ne s'y
trompa pas, et ce fut merveilles, lui qui ne passoit pas pour tre
grand sorcier. Ce pauvre cocu, pour n'tre pas tout seul de son
caractre, avoit entrepris de se mettre bien avec la marchale; et comme
les jaloux ont des yeux qui percent tout, lui qui ne faisoit encore que
de se dfier que sa femme lui ft infidle, en fut si sr de la part de
sa matresse, qu'il rsolut de quereller le marquis de Beuvron. On ne
l'auroit jamais cru capable d'une rsolution si prilleuse, lui qui
avoit pour maxime que qui tiroit l'pe prissoit par l'pe; aussi
n'avoit-il jamais voulu tter du mtier de la guerre, et quoique son
pre, qui toit riche, lui et achet une charge considrable, comme
elle l'engageoit  monter  cheval pour le service du Roi, il avoit jug
 propos de s'en dfaire bientt. Son rival toit  peu prs de mme
humeur: c'est pourquoi il avoit brigu un gouvernement[230] qui
n'toit pas plus prilleux en temps de guerre qu'en temps de paix;
cependant tous deux des meilleures maisons de France, et qui avoient
produit autrefois de braves gens.

D'Olonne, sachant donc que celui  qui il avoit affaire n'toit pas
plus mchant que lui, le querella plus volontiers, et ce fut d'une
manire qu'on crut qu'ils se couperoient la gorge. En effet, il y
avoit de quoi  d'autres pour ne se le jamais pardonner; mais le bruit
de leur querelle s'tant rpandu par tout Paris, leurs amis communs
s'entremirent de les accommoder, et n'en purent jamais venir  bout.
Ils se firent tenir  quatre pour faire les mchants; de quoi ceux
qui se mloient de l'accommodement s'tant aperus, ils les
laissrent faire, se doutant bien qu'ils ne se feroient point de mal.
Et ils ne se tromprent pas dans leur pense: car, voyant tous deux
qu'ils avoient la bride sur le cou, ils commencrent  connotre
qu'ils avoient eu tort de ne pas croire le conseil de ceux qui
vouloient qu'ils s'accommodassent. Commenant donc  se repentir de ne
les avoir pas crus, il fut ais  madame d'Olonne, qui avoit peur de
perdre Beuvron, de conseiller  son mari de ne se pas commettre si
lgrement, et, sans entrer dans le dtail de ce qui causoit leur
querelle, elle lui fit promettre qu'ils s'embrasseroient l'un l'autre.
Pour cet effet, elle lui dit qu'elle vouloit leur donner  souper 
tous deux dans son appartement,  quoi d'Olonne consentit, esprant
qu'il laveroit bien la tte  Beuvron en sa prsence, lui que depuis
peu de temps il commenoit  reconnotre assidu auprs d'elle, si bien
qu'il et fallu qu'il et t tout  fait aveugle pour ne pas voir
qu'il y avoit du particulier entre eux.

Tous ceux qui savoient leur querelle crurent que la comtesse en toit
le sujet, et qu' la fin les yeux de son mari s'toient ouverts sur
elle; mais quand ils virent qu'elle faisoit pour eux le marchal de
France[231], ce fut  eux  dcompter, et ils ne surent plus qu'en
dire. Beuvron s'tant trouv au rendez-vous, d'Olonne expliqua  sa
femme le noeud de leur querelle, se servant du prtexte qu'il
n'avoit pu voir qu'il attentt  l'honneur de sa soeur sans s'en
ressentir. C'toit sans doute une grande dlicatesse pour un
homme qui n'avoit pas la rputation d'en avoir beaucoup sur ce qui le
regardoit lui-mme; aussi n'en crut-elle que ce qu'il en falloit
croire, c'est--dire qu'elle s'imagina justement, comme c'toit la
vrit, qu'il toit amoureux de sa soeur, et que la jalousie lui
avoit fait faire cet effort de faire semblant de se battre. Cela ne
plut pas  son mari, qui vouloit qu'elle se gendarmt contre Beuvron
de ce qu'il lui toit infidle, et qu'elle en ft aussi jalouse qu'un
autre; mais elle croyoit que son mari avoit pris l'alarme mal 
propos, et ce qui la confirmoit dans cette opinion, c'est qu'elle
avoit donn ordre elle-mme  Beuvron, comme nous avons dit, de voir
sa soeur en particulier, ce qu'elle croyoit tre cause de tout ce
dsordre.

Tout cela se passa dans la grande jeunesse du Roi, et il n'avoit encore
paru que peu de chose de ses belles qualits, et pour l'amour, et pour
la guerre. Cependant, comme il avoit toutes les inclinations d'un grand
prince, ces deux soeurs furent celles de sa cour qu'il estima le moins,
et il ne put s'empcher de dire un jour, en parlant de la comtesse
d'Olonne, qu'elle faisoit honte  son sexe, et que sa soeur prenoit le
chemin de ne valoir pas mieux. En effet, ayant trouv son mari beaucoup
plus traitable  son retour qu'elle n'esproit, elle ne s'en tint pas au
marquis de Beuvron, et lui associa bientt plusieurs camarades de toutes
sortes de qualits. L'glise, la robe et l'pe furent galement bien
reues chez elle, et, non contente de trois Etats, il y en eut encore un
quatrime qui fut encore son favori. Les gens de finance lui plurent
extraordinairement; et comme elle aimoit le jeu, il y en eut beaucoup
qui crurent que ce qu'elle en faisoit n'toit que par intrt.

Le marquis de Beuvron, se croyant encore assez bien fait pour mriter
une bonne fortune, ne se contenta pas du reste de tant de gens; et,
madame d'Olonne ne lui tant pas plus fidle, non-seulement il rsolut
de ne les plus voir ni l'une ni l'autre, mais encore de les perdre de
rputation dans le monde. Comme il n'osoit se vanter hautement d'avoir
couch avec les deux soeurs, il fit entendre que cela lui toit
arriv avec une, et qu'il n'avoit tenu qu' lui que cela ne lui ft
arriv avec l'autre. Ceux qui les connoissoient toutes deux n'eurent
pas de peine  le croire; mais il y en eut aussi qui s'imaginrent
qu'il n'y avoit que le dpit qui le faisoit parler de la sorte; si
bien qu'au lieu de leur faire le tort qu'il croyoit, il y en eut
beaucoup qui furent excits  les voir seulement par curiosit.

Il n'toit pas tonnant que le comte d'Olonne s'accoutumt ainsi  voir
sa femme recevant tant de visites, puisque depuis qu'il toit mari sa
maison n'avoit point dsempli de toutes sortes de gens. Mais pour le
marchal de la Fert, c'est ce qu'on ne pouvoit comprendre, lui qui
avoit fait  sa femme le compliment que j'ai remarqu ci-dessus, la
premire nuit de ses noces, et qui, sur un simple soupon, s'toit
rsolu d'assassiner lui-mme son valet de chambre. Il est encore
tonnant comment, aprs un coup comme celui-l, il lui avoit pardonn;
mais c'est par une raison que le monde ne sait pas, et que je vais
maintenant rapporter. Le marchal, tout brutal qu'il toit, devenoit
quelquefois amoureux, et pour le mettre de bonne humeur quand il
revenoit de Lorraine, le marquis de Beuvron, dont l'intrigue duroit
encore, avoit eu soin de dtourner une des plus belles filles qu'il y
et dans tout Paris, laquelle il avoit t prendre dans un lieu public,
afin qu'elle suivt ponctuellement ses volonts. Il l'avoit mise auprs
de la marchale, et les ayant bien embouches toutes deux, le marchal
ne fut pas plutt de retour, que cette fille s'effora de lui donner
dans la vue. C'toit une personne si belle et si bien faite, qu'il ne
faut pas s'tonner s'il tomba dans les filets. Il lui donna d'abord tous
ses regards; et, la croyant aussi vertueuse qu'elle affectoit de le
parotre, il ne fut pas longtemps sans lui faire offre de son coeur.
Elle n'eut garde de l'accepter dans le moment, et, l'ayant rendu encore
plus amoureux par ses refus, enfin il en fut tellement enchant, qu'il
la poursuivoit devant tout le monde. Sa femme, pour pousser sa ruse 
bout, fit mine de s'en scandaliser; mais il n'en fut ni plus ni moins
pour tout cela: de quoi elle ne se soucioit gure, puisque ce qu'elle en
faisoit n'toit que pour lui faire accroire qu'il ne lui toit pas
indiffrent.

Quand la vestale eut fait toutes les mines qu'elle jugea  propos de
faire pour lui donner meilleure opinion de sa personne, elle se rendit
 ses dsirs. Cependant, quoique la fortune du marchal ne ft pas
trop rare, il en fut si charm qu'il ne pouvoit plus vivre sans elle.
Elle fit fort bien son devoir auprs de lui, c'est--dire, qu'en
consquence des conseils qu'on lui avoit donns, elle eut grand soin
de l'entretenir de la marchale, prenant pour prtexte qu'ayant une
femme si recommandable en toutes choses, la passion qu'il avoit pour
elle s'teindroit bientt. Le dessein de Beuvron et de la marchale
n'toit pas qu'elle pousst les choses si loin, et ils lui avoient
recommand d'tre sage; mais voyant qu'ils avoient eu tort de compter
sur une personne comme elle, ils ne virent pas plus tt qu'elle avoit
pass leur commandement, qu'ils eurent peur qu'au lieu d'en tirer le
service qu'ils avoient prtendu, elle ne rendt leurs affaires pires
en dclarant leur secret. Pour prvenir donc ce qui en pouvoit
arriver, Beuvron la fit enlever un jour, et, de l, conduire  Rouen,
d'o il la fit passer  l'Amrique[232].

Le marchal fit grand bruit de son enlvement, et l'attribua  la
jalousie de sa femme, dont elle ne se dfendit point. Cela les
brouilla pendant quelque temps; mais la fantaisie du marchal tant
passe, il se raccommoda avec elle, et l'amiti qu'il lui tmoigna fut
d'autant plus sincre qu'il croyoit qu'une femme qui toit capable
d'une si grande jalousie ne l'toit pas de lui tre infidle. Par ce
moyen elle regagna sa confiance, ce qui fit connotre au public, qui
n'toit pas aussi ais  abuser que le marchal, qu'une femme est
capable d'apprivoiser les animaux les plus froces. En effet, il
souffrit non-seulement qu'elle vt le monde sous prtexte du jeu
qu'elle avoit introduit chez elle; mais il lui donna encore tout
l'argent qu'elle voulut, pendant que mille gens  Paris crioient aprs
lui pour tre pays de ce qu'il leur devoit.

Aprs que sa femme eut ainsi permission de voir compagnie, elle s'en
donna  coeur joye; toute la jeunesse de la Cour lui passa par les
mains, pendant que la comtesse d'Olonne, vieille et mprise, fut
oblige de se retrancher  Fervaques[233], qui n'avoit pour toutes
belles qualits que celle d'tre riche, et de porter le nom d'un homme
qui avoit t marchal de France. Il toit de bonne maison du ct de sa
mre, mais du ct de son pre c'toit quelque chose de moins que rien;
de sorte qu'elle le traitoit du haut en bas, tout de mme que si le
reste de toute la terre et encore t trop pour lui. En effet, comme si
elle et eu honte de cet attachement, elle, qui n'avoit jamais pris de
mesures pour toutes ses dbauches, fit courir le bruit que, si elle le
voyoit, ce n'toit que pour tcher de le marier  mademoiselle de La
Fert[234], sa nice, afin que, comme elle n'avoit point de bien, elle
pt rencontrer un homme qui la tirt de la ncessit. Pour tromper
encore mieux le monde, elle lui fit acheter le gouvernement de la
province du Maine[235], publiant que ce n'toit qu'afin que sa nice et
un mari qui et quelque rang. Mais tant lasss bien tt de toutes ces
finesses, ils logrent ensemble, si bien que les parens de lui eurent
peur qu'il ne ft la folie de l'pouser si son mari venoit jamais 
mourir; surtout madame de Bonnelle[236], sa mre, en fut dans de grandes
allarmes, disant  toute la terre qu'elle ne s'en consoleroit jamais si
cela arrivoit. On fut dire cela  madame d'Olonne, qui, sans considrer
que Fervaques en toit innocent, fit tomber son ressentiment sur lui.
Elle lui demanda si c'toit lui qui faisoit courir ces faux bruits, et
s'il seroit bien assez vain de croire qu'elle l'pouseroit, si elle
devenoit jamais veuve. Fervaques se trouva piqu de ce mpris, et, lui
ayant fait une rponse qui ne lui plut pas, elle prit les pincettes du
feu et lui en donna par le visage. Elle l'avoit mis sur un tel pied de
respect avec elle, qu'il lui demanda ce qu'elle faisoit, et si elle y
avoit bien pens. Une si sotte demande mritoit une nouvelle punition;
ainsi, ayant reconnu qu'il toit encore plus sot qu'elle ne pensoit,
elle continua  le maltraiter, si bien qu'il en fut tellement dfigur
qu'il n'osa sortir de huit jours.

Madame de Bonnelle, ayant su cette aventure je ne sais comment, en
pensa enrager; et si le bien ft venu de son ct, elle l'auroit tout
donn  Bullion, son autre fils[237]. Cependant elle crut  propos de
faire ressouvenir Fervaques de son honneur, et comme elle ne le voyoit
plus depuis qu'il logeoit avec elle, elle lui envoya sa femme de
chambre pour lui parler. Madame d'Olonne sortit par hasard comme elle
entroit; madame de Bonnelle lui ayant dit de ne pas faire semblant de
la voir, en cas qu'elle la rencontrt, elle passa devant elle sans la
saluer. La comtesse, qui la connoissoit, se doutant bien que ce
qu'elle en faisoit n'toit que par commandement: Voil, dit-elle tout
haut, comme les canailles instruisent leurs valets; et si je faisois
bien, je te ferois donner les trivires. La femme de chambre
entendit bien ce qu'elle disoit, si bien que, n'tant pas autrement
assure de sa discrtion, elle eut regret d'avoir excut le
commandement de sa matresse au pied de la lettre. Mais madame
d'Olonne ayant pass son chemin sans rien dire davantage, elle
continua le sien, et s'acquitta de son message. Elle trouva Fervaques
qui avoit la tte bande, car la comtesse d'Olonne lui avoit pens
jeter un oeil hors de la tte, et il avoit encore le visage tout
noir de coups. Et comme c'toit une ancienne domestique qui avoit
coutume de lui parler nettement, elle lui demanda s'il n'avoit point
de honte, et s'il pouvoit songer  l'tat o il toit sans
rougir. Il voulut faire le dissimul, croyant que son affaire n'avoit
pas clat dans le monde; mais la femme de chambre lui ayant dit qu'on
la savoit depuis un bout jusqu' l'autre, il en eut une grande
confusion. Cependant il ne voulut pas suivre le conseil qu'elle lui
donnoit, qui toit de quitter madame d'Olonne, et de donner ce
contentement  sa mre, qui s'en mouroit de douleur.

C'toit une assez grande fortune  une vieille comme elle que d'avoir
ainsi un amant jeune et riche. Cependant elle n'approchoit pas de
celle de sa soeur, qui, aprs avoir tt, comme j'ai dit, de toute
la Cour, et mme du comte d'Olonne, son beau-frre, mit enfin au
nombre de ses conqutes un jeune prince qui avoit infiniment de
mrite. Ce fut le duc de Longueville, neveu du prince de Cond[238].
Il n'avoit pas encore vingt ans; mais, comme il toit bien fait, et
d'une taille  promettre de grands plaisirs, il n'y eut point de femme
 la Cour qui ne ft quelque entreprise sur son coeur. La marchale,
qui depuis quelques annes avoit fait l'amour, s'il faut ainsi dire,
tambour battant, se doutant bien que sa rputation n'toit pas trop
bonne, et se dfiant, par consquent, de son bonheur, soupiroit en
secret de se voir chapper des mains une aussi belle conqute. De
Fiesque[239] toit de ses amis, mais non pas de ceux qui avoient
aspir  la possder; ainsi, croyant qu'elle lui pouvoit ouvrir son
coeur sans qu'il en et de la jalousie: C'est une trange chose,
lui dit-elle un jour, que j'entende dire tant de bien du duc de
Longueville, et que je ne le connoisse pas! Je le vois partout, hors
chez moi, et il y a des femmes bien plus heureuses les unes que les
autres: j'en connois mille chez qui il va, qui ne me valent pas, sans
vanit; et  vous dire vrai, mon cher comte, j'enrage de le voir avec
elles, ou aux Tuileries, ou aux autres promenades, pendant que je n'en
ai qu'un coup de chapeau.

De Fiesque, qui toit la complaisance mme, lui dit qu'elle avoit
raison, et qu'elle en devoit tre bien mortifie; mais aprs lui avoir
dit beaucoup de choses  l'avantage de sa beaut et de son esprit,
pour lui faire accroire que c'toit  bon droit qu'elle prtendoit 
cette conqute: Que voulez-vous que je vous dise? continua-t-il; vous
pchez quelquefois contre la conduite; et si vous voulez que je vous
parle sincrement, chacun ne s'accommode pas de votre humeur. Je suis
des amis du duc de Longueville, et mme des plus intimes; si bien
qu'il n'a pas feint de m'ouvrir son coeur, et que, si je
n'avois peur que cela ne vous ft dsagrable, je vous dirois tout ce
qu'il m'en a dit.--La marchale rougit  ces paroles; mais l'envie
qu'elle avoit de conduire cette intrigue  une bonne fin la faisant
passer par dessus toutes choses, elle ne se soucia point de s'entendre
dire quelques vrits, pourvu que cela lui pt tre utile. Elle le
conjura donc de ne lui rien cler, disant que, bien loin de le trouver
mauvais, elle lui vouloit beaucoup de mal de ne l'en avoir pas avertie
plus tt; que cette rserve n'toit pas d'un bon ami, comme elle
l'avoit toujours estim, et que, s'il ne rparoit cette faute 
l'heure mme, elle ne la lui pardonneroit jamais.

De Fiesque, reconnoissant  son empressement qu'il lui feroit plaisir
de lui parler sans fard, lui dit que le duc de Longueville trouvoit 
redire qu'elle vt tant de monde; qu'il lui avoit avou plusieurs fois
qu'il la trouvoit belle, et que mme elle ne pouvoit tre plus  son
gr; mais que toute cette cohue qu'elle voyoit lui faisoit peur;
surtout qu'il ne pouvoit penser qu'elle aimt le comte d'Olonne, comme
on le disoit dans le monde, sans perdre beaucoup de l'estime qu'il
avoit pour elle; qu'il disoit, entre autres choses, que d'aimer ainsi
un aussi vilain homme, et qui toit son beau-frre, c'toit une marque
de la dbauche la plus acheve qui fut jamais; que, si elle avoit
quelque dessein sur lui, il falloit commencer par rformer sa
conduite; que pour lui rendre service il ne manqueroit pas de lui
apprendre que c'toit pour l'amour de lui qu'elle le faisoit;
qu'ainsi, se dfaisant peu  peu des mchantes impressions qu'il
s'toit pu former, il reprendroit son estime, ce qui ne
manqueroit pas de produire tout ce qu'elle pouvoit esprer.

Le duc de Longueville tenoit trop au coeur de la marchale pour ne
pas accepter ce parti. Elle remercia le comte de Fiesque des bons avis
qu'il lui donnoit, et sans se mettre aucunement en peine de lui
persuader que tout cela n'toit que mdisance, elle ne fit parotre
d'inquitude que pour savoir si, en chassant ainsi tout le monde, elle
pouvoit esprer que cela pt contenter son ami. Le comte de Fiesque
lui dit qu'elle ne le devoit pas mettre en doute, et qu'il alloit
prendre soin, de son ct, de lui faire voir qu'une femme qui, sans le
connotre, toit capable de tant faire pour lui, le seroit de toutes
choses quand il auroit quelque reconnoissance.

C'est ainsi que la marchale renversoit les lois de la nature, par les
ncessits de son temprament, ou, pour mieux dire, par une
paillardise[240] qui n'avoit point de pareille: car, sans considrer
que c'est aux femmes  attendre que les hommes les prient, il est tout
vident que ce qu'elle faisoit toit prier le duc de Longueville. Le
comte de Fiesque, qui croyoit la connotre, c'est--dire qui pensoit
qu'elle auroit de la peine  se dfaire de plusieurs favoris pour n'en
avoir plus qu'un seul, ne dit rien d'abord de cette conversation au
duc de Longueville; mais, quand il vit que, pour commencer  effectuer
de bonne foi ce qu'elle lui avoit promis, elle avoit donn cong au
comte d'Olonne, au marquis d'Effiat[241], et  une infinit
d'autres qui seroient trop longs  nommer, il se crut dans
l'obligation de lui tenir parole. Le duc de Longueville lui dit,
sachant ce qui se passoit, qu'il toit ravi qu'elle et pris ce
parti-l, puisque sans cela il lui auroit t impossible de l'aimer
jamais; que maintenant qu'il n'y avoit plus d'obstacle, il consentoit
 l'aller voir; qu'il lui dt de sa part que c'toit ds
l'aprs-diner, et qu'il vouloit qu'il ft tmoin de leur premire
conversation. Le comte de Fiesque fit ce qu'il put pour s'en excuser,
lui remontrant qu'un tiers faisoit un mchant personnage dans ces
sortes de rencontres; mais le duc de Longueville le vouloit ainsi, par
plus d'une raison: la premire, parce qu'il vouloit convenir avec elle
en prsence d'un ami commun sous quelles conditions il l'aimeroit; la
seconde, parce que, n'tant pas en tat de s'acquitter des promesses
qu'il lui pourroit faire, il toit bien aise d'en reculer le payement
jusques  un temps plus favorable.

En effet, il toit malade pour avoir eu trop de sant, et, s'tant
abandonn  la conduite de quelques dbauchs de la Cour, il avoit eu
besoin de se mettre entre les mains des chirurgiens. De Fiesque,
voyant qu'il ne se relchoit point de sa volont, fut oblig d'y
condescendre, et ayant annonc cette visite  la marchale, elle se
para extraordinairement pour le recevoir. Le duc de Longueville,
au contraire, y fut en gros habit de drap gris de fer; mais, quelque
nglig qu'il ft, il n'en parut pas moins charmant  la dame. Ainsi,
comme elle toit presse de contenter sa passion, elle trouva  redire
qu'il se ft fait accompagner par le comte de Fiesque, jugeant de l
qu'il falloit que son empressement ne ft pas gal au sien. Le duc de
Longueville, aprs les premiers compliments, lui dit qu'ayant appris
par son ami les obligations qu'il lui avoit, il venoit, non-seulement
pour l'en remercier, mais encore pour lui promettre une amiti
ternelle; qu'il ne tiendroit qu' elle qu'ils ne s'aimassent toute
leur vie; que pour cet effet il avoit amen le comte de Fiesque, afin
qu'il lui pt reprocher un jour, s'il manquoit jamais  ce qu'il lui
alloit promettre; qu'il ne verroit plus mademoiselle de Fiennes[242],
pour qui on vouloit qu'il et de l'amiti, et qu'il la laissoit au
chevalier de Lorraine, qui toit son vritable tenant; qu'il en
useroit de mme  l'gard de toutes les dames qui lui pourroient tre
suspectes, si bien qu'elle n'auroit qu' l'en avertir quand elle
voudroit qu'il ne les vt plus; mais qu'il vouloit qu' son tour
elle lui promt la mme chose touchant ceux qui lui pouvoient donner
de la jalousie, ajoutant qu'il toit si dlicat qu'il ne pouvoit rien
voir de cette nature sans se brouiller avec elle.

Le comte de Fiesque, qui servoit de mdiateur en cette occasion, dit
que cela toit juste, et la marchale toit trop raisonnable pour s'y
opposer. En effet, bien loin d'y trouver  redire, elle renchrit
encore par-dessus, disant qu'il la faudroit noyer si elle n'toit pas
contente de la possession d'un coeur aussi illustre que le sien. Le
march tant ainsi conclu, sans y faire davantage de faons, il lui
baisa la main en signe d'amiti; mais elle, qui ne croyoit pas que de
telles arrhes fussent suffisantes, lui jeta les bras au cou et le
baisa fort amoureusement. Si le pauvre prince n'et pas t malade, il
toit d'une complexion trop reconnoissante pour n'y pas rpondre comme
il falloit; mais sachant que ce n'est pas en cette occasion qu'il faut
reprendre le poil de la bte pour se gurir, il rompit les chiens le
plus tt qu'il lui fut possible, sous promesse de la revenir voir tout
seul le lendemain. Mais comme il lui et t impossible de lui faire
sa cour dans toutes les formes, ou du moins qu'ils eussent eu lieu
tous deux de s'en repentir, il trouva une maladie de commande, qui lui
donna le temps de se prparer au combat qu'elle lui demandoit.

La visite qu'il lui avoit rendue alarma les amants qui avoient eu leur
cong, et il n'y en eut point qui ne crt qu'il lui avoit t
sacrifi. Cependant, comme cette visite fut quelque temps sans
avoir de suites, cela remit, en quelque faon, leur esprit; j'entends
 son gard, car tant toujours galement maltraits, ils ne s'en
estimoient pas moins malheureux. En effet, leur jalousie, ayant chang
d'objet, leur fournit encore assez de matire de chagrin. D'Olonne, 
qui il en avoit cot beaucoup d'argent pour avoir ses bonnes grces,
ou y ayant regret, ou au plaisir dont il se voyoit priv, en accusa le
marquis d'Effiat, et dit tout haut dans le monde qu'il lui feroit
pice; mme, pour faire voir qu'il avoit dessein de faire ce qu'il
disoit, il se fit accompagner de quelques braves, et, prenant des
armes  feu, il rda autour de l'htel de la Fert[243], jurant que
s'il y venoit il n'en ressortiroit pas comme il y seroit entr.
D'Effiat, quoique plus jeune de beaucoup, se montra plus sage que lui:
il dit  ceux qui lui parlrent de ces extravagances qu'il ne vouloit
point de querelle avec un vieux cocu; que tout ce qui le pouvoit
mettre en colre, c'est s'il le souponnoit de lui voler le coeur de
sa matresse; mais qu'il n'avoit pas si mchante opinion d'elle
que de la croire capable de se laisser mtiner par un si malhonnte
homme, pendant qu'elle en avoit  sa dvotion mille qui toient plus
honntes gens que lui.

Je ne sais si ce discours fut rapport au comte d'Olonne, mais enfin
tout son ressentiment se borna  chanter pouille  la marchale,  qui
il reprocha, l'ayant trouve chez une de ses amies, qu'elle ne l'avoit
pas toujours trait si indiffremment.

La marchale, qui et t bien aise que son amie et pris le change,
lui rpondit, avec une grande prsence d'esprit: Il n'y a pas
beaucoup de quoi s'tonner, Monsieur: je vous ai trait comme mon
beau-frre tant que vous en avez bien us avec ma soeur; mais
maintenant que vous en usez mal avec elle, je n'aurois gure de
sentiment si je vous voyois du mme oeil que je vous ai vu. Ces
paroles se pouvoient attribuer sur ce qu'enfin il s'toit spar de sa
femme, et qu'il toit le premier  en faire mdisance; et le dessein
de la marchale toit que la dame leur donnt cette explication. Mais
enfin d'Olonne toit piqu trop au vif pour la mnager, et afin que
l'autre ne s'y trompt pas: Non, non, Madame, lui dit-il, trve de
vos finesses, elles sont trop grossires pour que Madame donne dedans.
Je ne parle pas de votre soeur, mais de vous-mme,  qui j'ai donn
plus de dix mille cus, croyant que vous me seriez fidle; mais et
comme amant, et comme mari, je ne suis pas plus heureux; et cela parce
que ma destine a voulu que je me sois adress  votre famille.

Ces paroles, qui furent suivies de beaucoup d'autres reproches,
donnrent de la confusion  la marchale; et, croyant que ses pleurs
persuaderoient son amie de son innocence, comme elle les faisoit venir
sans peine quand elle en avoit besoin, elle en rpandit assez pour
faire piti  ceux qui n'auroient pas su qu'elle toit une admirable
comdienne quand elle vouloit. Cependant, son amie feignant d'tre
persuade que ce n'toit qu'une mdisance, elle blma le comte
d'Olonne, qui, croyant que ce qu'elle en disoit toit de bonne foi, se
mit  lui faire mille serments qu'il ne lui disoit rien que de
vritable. Elle lui rpondit qu'elle ne le croyoit pas; mais que,
quand cela seroit, il avoit tort de se vanter d'une chose comme
celle-l.

D'Olonne, ayant encore vapor sa bile, se retira; et quand il fut
sorti, la marchale jura qu'elle en avertiroit son mari. Mais elle
n'avoit garde: il toit dans le lit  crier les gouttes, et, comme il
y avoit dj longtemps que ce mal lui tenoit, il ignoroit la belle vie
qu'elle avoit mene et qu'elle menoit actuellement.

Son incommodit fut cause que, le duc de Longueville tant guri, il
ne put voir pareillement l'amour qu'il avoit pour elle et celle
qu'elle avoit pour lui, ce qui lui auroit t facile sans cela: car,
non-seulement elle bannit tous les autres pour l'amour de lui, mais
elle se priva encore du jeu, qui toit sa seconde passion. La raison
fut qu'elle eut peur que, comme cela ouvroit indiffremment la porte 
tout le monde, ce ne lui ft un sujet de jalousie. Leurs premires
entrevues se firent  l'htel de La Fert, o le duc de
Longueville lui ayant donn des marques d'une parfaite convalescence,
il lui devint si cher qu'elle n'eut point de repos qu'elle ne passt
une nuit avec lui. Elle lui dit, pour l'y obliger, que, son mari tant
accabl comme il toit des gouttes, c'toit tout de mme que s'il
n'toit pas au logis; qu'il ne pouvoit se remuer; qu'ainsi sa sret
toit tout entire, si bien qu'il n'y avoit rien  risquer pour lui.
Le duc de Longueville,  qui la possession avoit amorti les grands
feux, lui dit qu'elle avoit raison, mais que nanmoins il n'toit pas
de bon sens de se hasarder sans qu'il en ft besoin; qu'il convenoit
bien que le marchal ne pouvoit bouger de son lit; mais qu'aprs tre
entr dans sa maison on pourroit prendre garde qu'il n'en seroit pas
sorti, ce qui lui feroit des affaires; qu'il valoit mieux se voir
ailleurs, et que du jour on en pouvoit faire une nuit, c'est--dire
coucher tout nus ensemble, ce qui toit apparemment ce qu'elle
dsiroit. Ils toient trop familiers pour qu'elle ft finesse avec
lui; elle lui avoua que c'toit l la vrit, et elle lui fit
plusieurs caresses afin qu'il lui donnt ce contentement. Il lui
promit que ce seroit bientt, et, pour lui tenir parole, il pria de
Fiesque de louer une maison sous son nom. De Fiesque la choisit hors
de la porte Saint-Antoine, et la marchale faisant semblant de s'aller
promener, tantt  l'Arsenal et tantt  Vincennes[244], elle passa
plusieurs fois par une fausse porte pour se rendre dans cette
maison. Elle devint grosse dans ces entrevues, et, sachant que
l'incommodit qu'elle commenoit  sentir lui dureroit neuf mois
entiers, elle ne fut pas sans embarras. Nanmoins, faisant parotre
qu'elle mprisoit le ressentiment de son mari, pour mieux prouver 
son amant la violence de son amour, elle trouva moyen de cacher sa
grossesse, et accoucha dans sa chambre et dans son lit[245].

Le duc de Longueville ne s'y voulut pas trouver, mais il y envoya le
comte de Fiesque  sa place, qui, envelopp dans un gros manteau, y
cacha l'enfant d'abord qu'il et t emmaillott. Comme il traversoit
la cour pour entrer dans son carrosse, l'enfant, qui toit un garon,
se mit  crier, et, comme il avoit peur d'tre dcouvert, il lui mit
la main sur la bouche, et peu s'en fallut qu'il ne l'toufft. Il le
porta au duc de Longueville, qui l'attendoit dans une maison, au
faubourg Saint-Germain, o il y avoit une nourrice toute prte. Les
couches de la mre se passrent fort heureusement, et elle ne manqua
pas de prtextes pour garder le lit; ce qui fut cause que personne ne
se douta de l'affaire, pas mme le marchal, qui toit dans un autre
lit  jurer Dieu en toutes sortes de rencontres: car il falloit qu'il
passt le chagrin qu'il avoit d'tre malade sur ceux qui avoient
affaire  lui, et c'toit souvent sur des gens qui valoient beaucoup
mieux qu'il n'avoit jamais valu de sa vie. En effet, il avoit
fait dans son temps mille cruauts et autant d'exactions, sans compter
le bien d'autrui dont il s'toit empar, moiti de force, moiti par
adresse.

Je ne dis pas ceci sans raison, et cela a plus de rapport  mon sujet
que l'on ne pense; de quoi je ne crains point de faire tout le monde
juge, aprs que j'aurai rapport ce que je vais dire. Sa femme avoit
une terre auprs d'Orlans, nomme la Loupe[246], et lui ayant pris
envie d'y faire btir et de l'agrandir, il acheta tout le bien
d'alentour, ne se souciant pas de ce qu'on le lui vendoit, parce qu'il
ne le payoit pas. Il avoit eu ainsi le bien d'un gentilhomme, qui
s'toit dfendu quelque temps de passer contrat avec lui, sachant
qu'il est dangereux d'avoir affaire  un plus grand seigneur que soi;
mais n'ayant pu rsister  une force majeure, qui toit en usage en ce
temps-l, il y avoit plus de vingt ans qu'il toit dpouill de son
bien, sans avoir jamais touch un sou, ni du principal, ni des
arrrages. Rduit  la dernire ncessit, il se jeta  genoux devant
le Roi, et, le Roi s'tant arrt pour lui demander ce qu'il avoit, il
lui prsenta un placet o son affaire toit dduite en peu de mots. Le
Roi, qui aimoit la justice, envoya dire en mme temps au marchal
qu'il et  satisfaire ce gentilhomme, et qu'il ne lui donnoit que
huit jours pour cela. Ce commandement lui fut fait justement dans le
temps des couches dont je viens de parler, et il est ais de juger si
ceux qui avoient des affaires devant lui n'eurent pas  souffrir
de sa mchante humeur. Mais pour l'achever de peindre, il lui arriva
le lendemain une autre aventure qui n'toit pas moins chagrinante. Un
gentilhomme qu'il avoit maltrait, et qui toit ami intime du comte de
Fiesque, s'en tant plaint  lui confidemment, le comte lui rpondit
que c'toit un vieux cocu, qui en usoit ainsi avec tout le monde, si
bien qu'il ne falloit pas s'en tonner; mais que sa femme l'en
vengeoit assez, de mme que tous ceux qui, comme lui, avoient sujet de
lui vouloir du mal. Soit qu'on se plaise  entendre mdire de ceux qui
nous ont offens, ou qu'on le fasse seulement par le penchant que nous
avons au mal, ce gentilhomme n'eut pas plutt ou ces paroles qu'il
demanda au comte de Fiesque, qu'il voyoit tre bien instruit de toutes
choses, de lui spcifier quelques particularits; et le comte ayant eu
l'imprudence de le contenter, et mme de lui dire que la marchale
toit actuellement en couche, l'autre s'en alla fort satisfait. Comme
son dessein toit de ne pas laisser tomber cette affaire  terre, il
prit de l'encre et du papier, et sa main n'tant pas connue du
marchal, il lui fit part de cet avis, qu'il croyoit bien ne lui
devoir pas tre fort agrable.

Cette lettre arriva au marchal par la poste, ce gentilhomme tant
all lui-mme  Etampes par la mme voie, pour la pouvoir mettre dans
la bote. Le marchal l'ayant ouverte, il fut fort surpris de voir les
nouvelles qu'on lui mandoit, qu'il crut fort vraisemblables, y ayant
dj quelque temps que sa femme faisoit la malade sans que son mal
prtendu augmentt ou diminut. On lui mandoit d'ailleurs que,
s'il toit incrdule, il toit encore temps de s'en claircir, et
qu'il n'avoit qu' demander  voir pour juger qu'on ne lui en vouloit
point imposer. Il est ais de juger de l'effet qu'un pareil avis
produisit dans l'me d'un homme si violent. S'il et pu se lever, la
marchale n'avoit qu' se bien tenir; mais, par bonheur pour elle,
comme il toit arrt par les pieds, cela lui donna le temps de faire
rflexion. Ainsi, outre qu'il crut que le moins d'clat qu'il pourroit
faire seroit le meilleur pour lui, il rva qu'il avoit affaire d'elle
pour l'affaire du premier gentilhomme dont j'ai parl ci-dessus,
c'est--dire de celui auquel il devoit de l'argent, car c'est la
coutume  Paris de ne gure donner d'argent si les femmes ne
s'obligent; encore, quelque prcaution que l'on y prenne, y est-on
souvent attrap.

Ces deux circonstances ayant donc, non pas apais son ressentiment,
mais empch qu'il n'et des suites aussi fcheuses que celles qu'il
mditoit d'abord, il n'eut garde de demander  voir, comme on lui
conseilloit, sachant bien qu'aprs cela il ne se pourroit empcher de
faire le mchant. Il n'en crut pas moins toutefois; ce qui augmenta
encore son soupon fut que le temps des couches tant coul, la
maladie de sa femme s'vanouit, et elle vint dans sa chambre comme si
de rien n'et t. D'abord qu'il la vit, il se mit  crier, comme s'il
et t press d'une forte douleur, et la marchale lui ayant demand
ce qu'il avoit: Eh! Madame, lui dit-il, quand vous avez cri, il n'y
a pas longtemps, plus fort que moi, je ne vous ai pas t demander ce
que vous aviez, et je vous prie de me laisser en repos.

Ces paroles, qui disoient beaucoup de choses, sans nanmoins expliquer
rien de positif, donnrent bien  penser  la marchale. Cependant,
pour ne lui rien donner  connotre de ce qui se passoit dans son me,
elle se retira en mme temps, et le duc de Longueville l'tant venu
voir une heure aprs, elle lui conta ce qui lui toit arriv: ce qui
ne les empcha pas, ni l'un ni l'autre, de recommencer sur nouveaux
frais. Le nom du pre de l'enfant toit bien expliqu dans la lettre
que le marchal avoit reue; ainsi la visite du duc lui fut suspecte,
et dornavant il s'informa,  tous les carrosses qu'il entendoit
entrer, qui c'toit. On lui dit chaque jour que ce duc toit du nombre
de ceux qui visitoient sa femme, et cette assiduit ne lui persuada
que trop qu'on lui avoit mand la vrit.

Cependant, le Roi ayant entrepris de faire la guerre aux
Hollandois[247], tout ce qu'il y avoit de gens de qualit songea 
suivre un si grand prince, et le duc de Longueville entre autres, qui
avoit un rgiment de cavalerie. La marchale le vit partir avec moins
de chagrin qu'on n'auroit cru, car il y avoit quelques jours qu'ils
s'toient brouills,  cause de la comtesse de Nogent[248], qu'on lui
avoit dit qu'il aimoit. Il n'y avoit pas beaucoup d'apparence que cela
ft, et cette comtesse, qui toit soeur du comte de Lauzun, n'avoit
ni sa taille, ni son air, ni sa beaut; mais, rien n'tant capable de
gurir un esprit attaqu de jalousie, elle s'imprima si bien ce
soupon, qu'il passa chez elle pour une vrit. Et  dire vrai,
si le tout n'toit pas vritable, il y en avoit du moins une partie,
car il est constant que cette dame aimoit ce jeune prince perdument,
de quoi elle ne s'toit pu empcher de donner des marques en plusieurs
rencontres.

Quoi qu'il en soit, le Roi ayant fix le jour de son dpart, le duc de
Longueville ne se mit pas beaucoup en peine de dsabuser la marchale,
et partit sans vouloir un grand claircissement avec elle: car il
toit devenu jaloux, de son ct, de ce qu'elle voyoit Bechameil[249],
personnage de la lie du peuple, mais qui toit plus riche que beaucoup
de personnes de condition, qualit fort charmante pour elle, surtout
quand on toit libral. Cependant, quoique le petit bourgeois ft fort
passionn, elle n'avoit pas encore rpondu  son amour, craignant
d'irriter le duc, qui s'toit si fort dclar de ne vouloir point de
compagnon, qu'elle n'osoit faire voir  l'autre la complaisance
qu'elle avoit pour ses richesses.

S'tant spars de la sorte, ils n'eurent pas grand soin de s'crire:
dont Bechameil profitant, il trouva moyen de se rendre agrable  la
marchale par les offres qu'il lui fit de sa bourse en mme temps que
de son coeur. Elle refusa nanmoins l'un et l'autre d'abord,
craignant que le duc de Longueville n'et laiss quelqu'un  Paris
pour prendre garde  sa conduite; mais ce prince ayant t tu six
semaines aprs son dpart, au passage du Rhin[250], elle eut
regret d'avoir refus un homme qui lui pouvoit tre utile de plus
d'une manire, aprs la perte qu'elle avoit faite. Tous ceux qui
savoient son intrigue avec ce prince trouvrent trange qu'elle ret
si indiffremment la nouvelle de sa mort, car elle fut aux Tuileries
un jour aprs, et on l'y vit rire  gorge dploye. La comtesse de
Nogent n'en usa pas de mme, elle en pensa mourir de douleur[251];
mais comme elle avoit perdu son mari dans la mme occasion, ce lui fut
un prtexte pour pleurer tout  son aise et sans qu'on y pt trouver 
redire.

Bechameil, tant dfait d'un rival si dangereux, trouva des facilits
 son dessein plus grandes qu'il n'auroit os esprer: car la
marchale, craignant qu'il ne se ft rebut par ses refus, le prvint
par une lettre fort obligeante. Elle toit conue en ces termes:

LETTRE DE LA MARCHALE DE LA FERT A M. DE BECHAMEIL, SECRTAIRE DU
CONSEIL.

    _Tout le monde veut que j'aye beaucoup perdu en perdant le duc
    de Longueville, et qu'il m'aimoit assez pour le devoir
    regretter. C'est une trange chose qu'on veuille tre plus
    savant dans mes affaires que moi-mme, comme si je ne savois pas
    mieux que personne ce qui me regarde. Il est vrai, j'ai fait une
    grande perte, mais ce n'est pas celle-l; et si vous voulez que
    je vous parle franchement, c'est de ne vous plus voir depuis
    quelques jours. Je ne sais  quoi l'attribuer, si ce n'est que
    je n'ai pas top  tout ce que vous vouliez; mais enfin, est-il
    honnte qu'on se rende sitt? et, parce que je suis de la cour,
    faut-il que vous me traitiez comme les autres femmes de la cour,
    qui sont bien aises de commencer une intrigue par la conclusion?
    Je ne suis point de celles-l, et quand vous ne devriez point
    tre de mes amis, je ne me repens point de ne leur point
    ressembler._

Bechameil toit trop intelligent pour ne pas expliquer ce billet comme
il faut; et, en prenant le bon et laissant le mauvais, il s'arma d'une
bourse o il y avoit quatre cents pistoles, parce que, comme le temps
lui toit cher, il ne le vouloit pas perdre en paroles inutiles. Il
s'en fut  l'htel de La Fert avec un bon secours, et, pour abrger
toutes choses: Madame, dit-il  la marchale, je viens d'apprendre
que vous perdtes hier quatre cents pistoles sur votre parole, et
comme les personnes de qualit n'ont pas toujours de l'argent, je vous
les apporte, afin que vous ne soyez pas en peine o les chercher. La
marchale entendit bien ce que cela vouloit dire, mais, trouvant que
ce seroit se donner  trop bon march  un petit bourgeois comme lui:
Je ne sais pas, Monsieur, lui rpondit-elle, qui vous a pu dire cela;
mais il ne vous a dit que la moiti de mon malheur: j'en perdis huit
cents, et si vous pouviez me les prter, vous m'obligeriez.--Huit
cents pistoles, Madame! rpliqua-t-il; c'est une somme considrable
dans le sicle o nous sommes; mais n'importe, c'est un effort qu'il
faut faire pour vous; prenez toujours ce que je vous offre, et je vous
ferai mon billet du reste, si vous ne vous fiez pas  ma parole.

Il dit cela de si bonne grce, que la marchale jugea  propos de lui
faire crdit jusqu'au lendemain, et lui ayant dit fort honntement que
tout toit  son service, il commena, pour l'en remercier,  lui
baiser la main. Elle lui offrit ensuite le visage, et le bonhomme s'y
arrtant un peu plus que de raison: Eh quoi! monsieur, lui dit-elle,
est-ce que vous n'osez rien faire davantage jusqu' ce que vous m'ayez
paye? Que cela ne vous arrte pas; votre parole, comme je vous l'ai
dit, est de l'argent comptant pour moi, et je voudrois bien que vous
me dussiez davantage.

Apparemment elle parloit de la sorte craignant que le bonhomme ne se
ravist, et que, faute de prendre sa marchandise, il ne se crt pas
oblig de la payer: car elle n'toit pas si affame de la sienne que
ce ft par le dsir d'en tter qu'elle vouloit hter la conclusion.
Quoi qu'il en soit, Bechameil, sans tre surpris de ce discours, qui
en auroit peut-tre surpris un autre: Patience, Madame, lui dit-il,
toutes choses viennent en leur temps, et Paris n'a pas t fait en un
jour. J'ai cinquante-cinq ans passs, et  mon ge on ne court pas la
poste quand on veut. Ces raisons toient trop belles et trop bonnes
pour y trouver  redire, et, lui ayant donn tout le temps qu'il
dsiroit, il arriva o il vouloit aller par les formes. La dame, qui
ne vouloit pas qu'il s'en allt mcontent, lui dit que les gens de son
ge toient admirables; qu'il n'y avoit que de la brutalit dans la
jeunesse, et qu'en vrit elle vouloit qu'il lui donnt, le plus
souvent qu'il pourroit, une heure ou deux de son temps. Le bonhomme,
qui aimoit le plaisir, pourvu qu'il ne ft pas nuisible  sa sant,
croyant qu'elle lui demandoit un rendez-vous pour le lendemain,
s'excusa sur quelques affaires qu'il avoit au Conseil, mais il lui
envoya les quatre cents pistoles restantes, et pour remercment
desquelles elle jugea  propos de lui adresser la lettre suivante:

LETTRE DE LA MARCHALE DE LA FERT A BECHAMEIL.

    _Quoiqu'il y ait beaucoup de plaisir  voir les louis d'or au
    soleil[252] que vous m'avez envoys, vous croirez ce que vous
    voudrez, mais ils me toucheroient encore davantage si je les
    avois reus de votre main. Quoi qu'il en soit, mon dplaisir est
    qu'il faut que je m'en dfasse et que je ne les puisse garder,
    pour vous montrer que je fais cas de tout ce qui vient de vous.
    J'en mourrois de douleur, si ce n'est que j'espre que je ne
    serai pas toujours malheureuse, et que, de votre ct, vous
    renouvellerez souvent ces mmes marques d'amiti, qui me seront
    toujours fort chres. Vous auriez tort d'en douter, puisqu'
    l'ge que vous avez vous n'tes pas  savoir qu'on fait toujours
    cas de ce qui vient de la personne aime._

Comment, morbleu! s'cria Bechameil en recevant cette lettre,
a-t-elle envie de me ruiner, et est-ce  cause que je suis vieux
qu'elle veut que je la paye si grassement? Cette rflexion, joint 
cela que ses ncessits n'toient pas trop pressantes, firent durer
les affaires qu'il avoit au Conseil trois jours plus qu'elles
n'auroient fait sans cela. Mais ce temps-l tant expir, il voulut
aller voir si l'argent qu'il avoit donn ne lui vaudroit pas du moins
une seconde visite. La premire parole que lui dit la marchale, en le
voyant, fut celle-ci: Ah! monsieur, je suis ne pour tre toujours
malheureuse, je perdis hier encore cinq cents pistoles! Par bonheur
pour elle, elle toit si belle ce jour-l que, quoique le compliment
ne lui plt pas, il ne laissa pas de lui faire cette rponse: Eh
bien! Madame, il ne s'en faut pas dsesprer, et vous avez encore des
amis qui ne vous abandonneront pas pour si peu de chose. La
marchale, ne doutant point que cela ne voult dire qu'il les lui
alloit donner  l'heure mme, ou du moins qu'il les lui enverroit une
heure aprs, lui donna toutes les marques de reconnoissance dont elle
se put aviser; cependant, tant survenu compagnie, elle rompit les
mesures qu'elle auroit pu prendre avec lui pour son payement, de sorte
que, s'en tant all avec les autres, pour quelques affaires qu'il
avoit, ou peut-tre de dessein prmdit, il oublia ce qu'il avoit
promis. Il y eut un peu de malice  lui en faisant cela, et il
commenoit  se lasser d'acheter ses bonnes grces si cher; mais,
comme ce n'toit pas son compte, elle lui crivit un nouveau billet
par lequel elle le faisoit ressouvenir de sa promesse. Il lui envoya
son argent, mais il l'accompagna de cette rponse:

LETTRE DE BECHAMEIL A LA MARCHALE DE LA FERT.

    _On ne fait le bail des fermes que de neuf ans en neuf ans, et
    le payement s'en fait de quartier en quartier, par avance. Je
    vous en parle comme savant, y ayant bonne part, dont je ne me
    repens point, parce que cela m'a appris  vivre. Comme je suis
    donc un homme d'ordre, je vous dirai qu'il n'y auroit pas moyen
    d'avoir commerce avec vous, si je ne savois comment il nous faut
    vivre ensemble. Je ferai un bail de votre ferme quand il vous
    plaira, j'en fixerai le prix et le temps du payement; mais aprs
    cela, n'ayez rien  me demander: autrement il n'y auroit pas
    moyen d'y subvenir, et vous m'enverriez bientt  l'hpital._

Cette lettre ne plut point  la marchale, qui s'attendoit qu'elle
pourroit fouiller dans sa bourse toutes et quantes fois qu'elle
voudroit; et comme si la marchandise qu'elle lui donnoit et valu son
argent, peu s'en fallut qu'elle ne lui crivt des reproches. Elle
laissa passer quelques jours sans rien dire, pour voir s'il ne
reviendroit point; mais enfin, craignant de le perdre, elle lui
crivit ces paroles:

LETTRE DE LA MARCHALE DE LA FERT A BECHAMEIL.

    _Je m'tonne que vous vous plaigniez de moi, puisque je ne vous
    ai encore rien dit ni fait qui vous puisse dsobliger. Si nous
    avons des affaires ensemble, il faut se voir pour les rgler, et
    vous ne trouverez pas que je rsiste  tout ce qui sera
    raisonnable. Mais il y a des annes entires qu'on ne vous a vu,
    et c'est ainsi qu'on en use quand on veut faire une querelle
    d'Allemand  une personne._

Quelle querelle d'Allemand! s'cria Bechameil quand il eut lu cette
lettre; et ce n'est donc rien,  son compte, que quatorze mille trois
cents livres en huit jours de temps? Si cela duroit il n'y auroit pas
moyen d'y fournir, et j'aurois beau pressurer le peuple, jamais je ne
me pourrois rcompenser d'une telle perte. Il dit encore plusieurs
choses sur le mme ton; aprs quoi, prenant son manteau[253] et ses
gants, il s'en vint chez elle tout en colre. Cependant, ayant eu le
temps de s'apaiser un peu en chemin: Madame, lui dit-il en arrivant,
je viens voir si nous conviendrons de prix, et je vous mettrai ma
hausse[254] tout d'un coup. Je vous donnerai dix mille cus tous les
ans, et c'est  vous  voir si vous vous en voulez contenter.--C'est
bien peu de chose pour moi, lui rpondit la marchale, et j'en joue
quelquefois autant en un jour; que ferai-je donc le reste du
temps?--Quoi! Madame, s'cria Bechameil, ne sauriez-vous vivre sans
jouer?--Non, Monsieur, lui rpondit-elle, cela m'est impossible. Elle
auroit pu ajouter: aussi bien que de faire l'amour; mais elle jugea
plus  propos de le laisser penser que de le dire elle-mme.

Bechameil, tout amoureux qu'il toit, toit encore plus intress:
ainsi, cette rponse ne lui ayant pas plu, il hocha la tte, ce dont
la marchale s'tant aperue, elle fit ce qu'elle put pour le
radoucir, n'ayant point d'envie du tout de le perdre. Elle lui dit
donc qu'afin que tout le monde vct, il lui donnt vingt mille cus:
mais, s'tant rcri  cette proposition, il dit tout rsolment qu'il
ne passeroit pas d'un denier les dix mille qu'il avoit offerts, et que
c'toit  elle  se rsoudre. La marchale, le voyant si obstin, fut
oblige de s'en contenter; mais elle voulut un pot-de-vin, disant
qu'on ne faisoit jamais de march de consquence qu'il n'y en et un.
Bechameil n'eut rien  dire  cela, et, tant convenu d'en donner un
de deux mille cus, il fallut qu'il comptt le lendemain douze mille
cinq cents livres: car elle voulut avoir un quartier d'avance, disant
qu'il avoit si bien reconnu lui-mme que c'toit la coutume, qu'il en
avoit fait mention dans sa lettre. Il eut bien de la peine  se
dfaire tout d'un coup de cette somme, principalement en ayant donn
deux autres assez considrables il n'y a pas longtemps; mais, faisant
rflexion qu'il auroit trois mois devant lui sans qu'elle lui pt rien
demander, il fit cet effort sur son inclination, ce qui n'toit pas
une des moindres marques qu'il lui pouvoit donner de son amour.

Ces trois sommes lui servirent pour jouir du corps de cette dame, car,
pour le coeur, il toit en ce temps-l au comte de Tallard[255], qui
ne le garda gure nanmoins, son talent tant de plaire plutt aux
hommes qu'aux dames. Je ne saurois dire qui prit sa place, car il y en
eut tant qu'elle traita comme si elle les et aims, que je me
pourrois mprendre si je disois qu'elle et un favori.

Cependant, le vieux marchal restoit toujours au lit  crier les
gouttes. Il avoit rendu grces au ciel de ce qu'il l'avoit dfait du
duc de Longueville, esprant que, selon le proverbe italien qui dit:
_Morte la bte, mort le venin_, on ne songeroit plus dans le monde 
ce qui s'toit pass. Il sembloit mme qu'il en avoit perdu le
souvenir; car, quand elle alloit dans sa chambre, il ne l'appeloit
plus que m'amour et mon coeur, au lieu que ce n'toit pas toujours
auparavant le nom qu'il lui avoit donn. Mais, pour lui donner une
nouvelle mortification, on lui vint dire que le duc de Longueville
avoit laiss un btard et que le Roi le faisoit lgitimer[256]. Il
n'osa demander qui en toit la mre; mais celui qui lui disoit
cette nouvelle le tira de peine, ou, pour mieux dire, le jeta dans une
plus grande, en apprenant qu'on ne la nommoit point, et qu'il falloit
par consquent que ce ft quelque femme marie.

La marchale tant venue quelque temps aprs dans sa chambre, il ne
lui dit plus de douceurs, et au contraire il la salua d'un Corbleu!
qui toit l'ornement ordinaire de son discours. Elle en fut quitte
pour lui laisser passer tout seul sa mchante humeur, et fut s'en
consoler avec Bechameil, qui lui apportoit un quartier de sa pension.
C'toit merveilles comme cet homme, qui toit glorieux comme le sont
ordinairement les gens de rien, s'accoutumoit  lui voir faire mille
coquetteries en sa prsence; car enfin il faut savoir qu'il alloit
mille gens chez elle, et que tous les jours devant lui elle faisoit
mille choses qui lui devoient faire connotre ce qu'elle toit.
Mais enfin, le plaisir qu'il avoit de s'entendre dire que sa matresse
toit la femme d'un marchal de France lui faisoit passer par-dessus
beaucoup de choses. D'ailleurs, elle lui faisoit accroire que, s'il y
avoit quelque apparence contre elle, son fond ne laissoit pas d'tre
rserv pour lui. Mais enfin, aprs avoir pris plusieurs fois ces
excuses pour argent comptant, il s'aperut qu'elle le donnoit 
d'autres pour le faire valoir, ce qui le mit en si grande colre,
qu'il lui crivit cette lettre:

LETTRE DE BECHAMEIL A LA MARCHALE DE LA FERT.

    _Je romps le bail que j'avois fait avec vous, parce que vous
    manquez aux clauses et conditions que nous y avons apposes.
    Vous vous tiez oblige de ne donner votre coeur qu' moi, et
    cependant il faut que je partage avec un nombre infini de gens
    dont vous vous encanaillez tous les jours. Ainsi, n'y pouvant
    trouver l'molument que je m'tois promis, je me dessaisis de la
    part que j'y avois, au profit de qui il vous plaira, ou, pour
    mieux dire, du premier venu. Quoi faisant, j'appliquerai
    dornavant mes dix mille cus  une terre que je labourerai tout
    seul._

Cette lettre chagrina fort la marchale. Une somme si considrable lui
toit fort utile, joint  cela qu'elle trouvoit moyen, de temps en
temps, d'arracher encore quelques prsents de lui. Et,  la vrit, elle
avoit lieu d'avoir du chagrin, car les affaires de son mari commenoient
 aller si mal, que lui, qu'on avoit estim le plus riche de Paris, ne
subsistoit plus que par le moyen des bienfaits qu'il tiroit de la cour,
et des lettres d'Etat[257] qu'il toit oblig de prendre. Elle fit
donc ce qu'elle put pour le faire revenir: mais, soit qu'il vt bien
qu'il ne devoit pas se fier  sa parole qu'elle lui donnoit d'en mieux
user dornavant avec lui, ou qu'il comment  s'en dgoter, il ne
voulut jamais rentrer en commerce.

Comme, de tous ceux qu'elle voyoit, il n'y en avoit point qui ft
assez dupe pour fournir  l'appointement, ce fut  elle aprs cela 
retrancher sa dpense, ce qui lui fit bien mal au coeur. Son mari
tant venu  mourir[258] peu de temps aprs, ce fut encore tout autre
chose, et les pensions qu'il avoit ne venant plus, il fallut qu'elle
se rduist au petit pied. Pour rendre sa fortune meilleure, elle
s'avisa alors, non pas de jouer, car elle n'en avoit plus le moyen,
mais de donner  jouer chez elle au lansquenet, afin que, par le moyen
d'une certaine rtribution qu'elle en tiroit, cela la pt consoler de
tant de pertes survenues en si peu de temps. Comme tout le monde
y toit bien venu pour son argent, les fripons y furent comme les
honntes gens; et un nomm Du Pr, qui toit du premier rang, lui
ayant insinu qu'il n'y avoit que manire en ce monde de se tirer
d'affaire, on n'y joua pas plus srement que dans tous les autres
endroits de Paris, o c'est autant de coupe-gorge. Cela ayant t
reconnu de la plupart de ceux qui n'toient pas du calibre de Du Pr,
on cessa d'y aller, et, l'avantage qui lui en revenoit ayant cess par
consquent, elle fit venir dans sa maison un certain nombre de femmes
choisies, afin que les jeunes gens, attirs par le bruit de leur
beaut ou de leur esprit, fussent induits  la venir voir. Cependant
elle y tablit un jeu pouvantable, o toutes sortes de friponneries
furent mises en usage, pour lui donner de quoi subsister. Ses parties
furent dresses particulirement contre les trangers de qualit, qui,
n'ayant pas encore pris langue, se croyoient trop heureux de se venir
ruiner chez elle. Une de ses plus confidentes parmi toutes ces dames
fut la marquise de Royan[259], et il est inconcevable combien elles en
firent avaler toutes deux  toutes sortes de gens. Cependant un
officier suisse qui y avoit perdu le fonds et le trfonds, et qui
avoit remarqu quelque chose, en fit grand bruit; mais comme il
avoit affaire  des gens de qualit, et que ses amis l'avertirent
qu'il y alloit encore pour lui de la bastonnade s'il s'amusoit  faire
les contes qu'il faisoit, il prit un autre parti, qui fut de faire
imprimer des placards, et de les afficher aux portes de Paris, par
lesquels il donnoit avis  tous ceux qui arrivoient en cette grande
ville de se donner de garde de cette maison.

Pour faire connotre cette marquise de Royan  ceux qui pourroient
peut-tre n'en avoir jamais ou parler, il faut savoir qu'elle est fille
du feu duc de Noirmoutier, lequel, ayant mang son bien, laissa sa
famille dans une si grande pauvret, qu'elle toit sans doute digne de
commisration. Cette fille, n'ayant donc rien pour tre marie, se
voyoit rduite  entrer dans un couvent, ce qui n'toit gure selon son
inclination, quand le comte d'Olonne, qui toit de mme maison qu'elle,
en devint amoureux. Il essaya pendant quelque temps de s'en faire aimer;
mais n'tant pas assez agrable pour y russir, il s'avisa de lui
proposer le mariage du chevalier de Royan son frre[260], si elle
vouloit s'humaniser davantage. Or, ce chevalier toit tout ce qu'il y
avoit de plus horrible dans la nature, et pour le corps et pour
l'esprit; car, quoiqu'il ne ft ni bossu ni tortu, il avoit plutt l'air
d'un boeuf que d'un homme. D'ailleurs, il toit tellement plong dans
toutes sortes de dbauches, que les honntes gens ne le vouloient pas
hanter. Mais quelque dsagrable qu'il pt tre, un couvent l'tant
encore plus  cette fille, elle se rsolut non seulement de l'pouser,
mais encore d'avoir de la reconnoissance pour le comte d'Olonne. Par ce
moyen, ce comte parvint  ce qu'il dsiroit, et qui plus est, avant que
de signer une donation qu'elle faisoit  son frre de tout son bien en
faveur de ce mariage, il voulut qu'elle lui accordt ce qu'elle lui
avoit promis: ce qui fut fait en tout bien et en tout honneur.

Voil comment le comte d'Olonne, ayant peur qu'il ne cesst d'y avoir
des cocus dans sa race, y donna ordre lui-mme. Cependant, cette dame,
aprs avoir si bien commenc dans le chemin de la vertu, s'y
perfectionnoit tous les jours de toutes faons, de sorte que pour le
jeu et pour la galanterie elle ne le cdoit  personne, quoiqu'elle
et t leve sous l'aile d'une mre qui lui avoit donn d'autres
leons[261]. Le comte d'Olonne, qui avoit eu affaire de sa femme pour
ce mariage, s'toit raccommod avec elle et avec toute sa famille, et
cela avoit t cause que la marquise de Royan avoit fait une coterie
si particulire avec la marchale de La Fert, qu'on ne les voyoit
plus l'une sans l'autre. Du Pr, dont j'ai parl ci-dessus, leur
voyant  toutes deux de si bonnes inclinations, leur servit de
pdagogue pour leur apprendre  filer les cartes et tous les autres
tours de souplesse, dans lesquels il toit extrmement savant.
Cependant ce mtier-l n'tant pas le meilleur du monde, parce
qu'il y a trop de gens qui s'en mlent et que chacun commence  s'en
dfier, la marchale, qui n'avoit plus personne qui l'empcht de voir
sa soeur, se servit de l'occasion qu'elle en avoit pour tcher de
lui drober Fervaques.

Il est impossible de dire tout ce qu'elle fit pour cela; non pas,
comme il est  croire, qu'elle et envie de sa personne, car elle
n'est pas trop ragotante, mais pour avoir part  sa fortune. En
effet, il lui faisoit mal au coeur de voir que sa soeur, qui toit
plus ge qu'elle de plusieurs annes, et qui n'avoit pas meilleure
rputation, et une bourse comme la sienne  son commandement, pendant
qu'elle manquoit de toutes choses: car il faut savoir que Fervaques,
par un excs de passion, ou pour mieux dire de folie, lui avoit fait
plusieurs prsents considrables, et entre autres d'une belle maison
qu'il avoit dans la rue Coq-Hron. On eut peine  croire qu'il et t
assez fou pour cela, quoique le bruit en court par tout Paris; mais
la comtesse d'Olonne se faisant honneur de ce prsent, qui toit
cependant une marque de la continuation de sa bonne vie, elle ne
voulut pas que personne en doutt davantage. C'est pourquoi, la maison
tant  louer, elle fit mettre  l'criteau que c'toit  elle qu'on
devoit venir pour convenir du prix.

La chose tant rapporte  madame de Bonnelle, qui ne l'aimoit dj
pas trop, elle envoya en plein jour arracher cet criteau; mais la
comtesse d'Olonne en fit remettre un autre, et voil tout le bruit
qu'elle en fit. Elle n'en usa pas si modrment avec sa soeur, qui,
comme j'ai dit, lui vouloit enlever Fervaques: car elles se
prirent si bien de paroles, qu'elles se dirent toutes leurs vrits.
On trouva cela fort vilain pour des femmes de qualit, et encore pour
deux soeurs. Cependant cela n'toit pas extraordinaire, et il toit
arriv la mme chose  quelques autres que je nommerois bien si cela
toit de mon sujet. Quoi qu'il en soit, la marchale fut bientt sur
le pied de s'entendre dire de pareilles pauvrets, et le duc de La
Fert, son fils[262], homme adonn, s'il en fut jamais,  toutes
sortes de dbauches, fut lui-mme de ceux qui ne la mnagrent pas.
Elle avoit quelque chose  dmler avec lui pour quelques intrts;
aussi lui, qui n'avoit pas trop de bien pour fournir  ses dsordres,
ne pouvant souffrir qu'elle lui demandt un douaire et des
conventions, commena ses litanies par lui dire si, aprs avoir ruin
son pre, elle vouloit encore lui ter ce qui lui restoit. La
marchale, n'tant pas demeure court, comme de raison,  ces
reproches, lui dit que c'toit bien  lui de parler, lui qui toit
non-seulement le mpris de toute la cour, mais encore de toute la
ville. C'toit la pure vrit; mais comme toutes sortes de vrits ne
sont pas bonnes  dire, il ne put souffrir celle-l, et lui
rpliqua que si ce n'toit pas  lui  parler, c'toit encore moins 
elle, qui toit une vieille p...... L-dessus, il lui dit le nom de
tous ceux qui avoient eu affaire  elle, et il en nomma jusqu'
soixante-douze, chose incroyable, si tout ce qu'il y a de gens  Paris
ne savoient que je ne rapporte rien que de vrai. La marchale lui dit
d'abord de parler de sa femme[263], et qu'il y avoit plus  reprendre
sur elle que sur qui que ce soit; mais le duc de la Fert lui ferma la
bouche en lui disant qu'il savoit bien qu'il toit cocu, mais que cela
n'empchoit pas que son pre ne l'et t en herbe, en gerbe et aprs
sa mort.

Ce furent ses propres termes, qui dsolrent tellement la marchale,
qu'elle se prit  pleurer. Mais elle avoit affaire  un homme si
tendre, qu'au lieu d'en tre touch, il n'en fit que rire. Cette
comdie s'tant passe de la sorte, la marchale alla se plaindre au
comte d'Olonne, chez qui elle savoit qu'il alloit souvent. Vous
n'avez que ce que vous mritez, lui rpondit alors le comte; et aprs
avoir voulu tter, comme vous avez fait, du sceptre jusqu' la
houlette, comment voulez-vous que vos affaires ne soient pas
publiques? Il lui fit ce reproche parce qu'il se ressentoit du pass;
mais, aprs s'tre donn ce petit contentement, il lui promit que cela
n'empcheroit pas qu'il ne ft correction  son fils. En effet,
l'ayant vu une heure aprs, il lui dit qu'il avoit tous les torts du
monde d'avoir parl  sa mre comme il avoit fait; qu' son ge,
il n'toit pas  savoir que rien ne le pouvoit dispenser du respect
qu'il lui devoit; qu'aussi croyoit-il que cela ne lui toit arriv
qu'aprs tre sol, autrement qu'il ne sauroit qu'en dire.

Il y avoit apparence que le duc de La Fert alloit chercher quelque
excuse pour colorer une si grande faute, et mme qu'en ayant la
dernire confusion, il prendroit le parti de la nier; mais, sans s'en
s'tonner aucunement: Il est vrai, lui rpondit-il, j'tois sol, et
c'est de quoi elle a t fort heureuse, car sans cela je lui aurois
bien dit d'autres vrits... J'ai une liste fidle de tous les tours
qu'elle a faits; et, jusqu'au collier de perles qu'elle a fait
escroquer  monsieur de Dreux[264], conseiller au grand Conseil, par
le chevalier de Lignerac[265], rien ne m'est inconnu. Le comte lui
demanda s'il n'avoit point de honte de parler comme cela de sa mre;
mais, quelque rprimande qu'il lui ft, il lui fut impossible de lui
faire entendre raison.

Comme il ne se passe gure de choses dans le royaume que le Roi ne
sache, on lui donna bientt le divertissement de cette comdie, qui
lui inspira un si grand mpris pour cette maison, qu'il ne se put
empcher de le montrer. Mais le duc de La Fert, qui savoit bien qu'il
toit dj perdu de rputation auprs de lui, ne s'en mit gure en
peine, non plus que la marchale, laquelle continue toujours  mener
la mme vie; de sorte que je pourrai une autre fois vous
apprendre la suite de son histoire, aussi bien que celle de madame de
Lionne: suppos nanmoins qu'elles trouvent toujours des gens qui
veuillent d'elles, ou qu'elles ne se convertissent pas.


NOTES.

  [224] Voy. tome 1, pp. 5, 83, et t. 2, p. 403.

  [225] Voy. le tome 1, pp. 5, 83, et le t. 2, p. 403.

  [226] Voy. le tome 1, p. 5, 7, 36.

  [227] C'est--dire Il dpensa tout ce qu'il avoit pour acheter
  des habits lgants.

  [228] Le marchal de La Fert n'toit pas gouverneur de la
  Lorraine; mais il avoit, en Lorraine, les gouvernements des pays
  et vchs de Metz et de Verdun, puis des villes et citadelles de
  Metz et de Moyenvic.

  [229] Il est noir. (_Note du texte._)

  [230] Le marquis de Beuvron toit lieutenant gnral de
  Normandie et gouverneur du vieux palais de Rouen.

  [231] _Conf._ t. 2, p. 443.

  [232] A chaque instant, sous le moindre prtexte, on faisoit
  partir pour l'Amrique les femmes publiques. (Voy. t. 2 pp. 123
  et 136.)

  [233] Fils de Nol de Bullion, seigneur de Bonnelle, et de
  mademoiselle de Prie, Charlotte de Toussy. (Voy. t. 1, p. 82-83.)

  [234] Mademoiselle de La Fert, Catherine-Henriette de
  Senneterre (Saint-Nectaire), se maria en effet dans la maison de
  Bullion,  laquelle appartenoit le marquis de Fervaques. Elle
  pousa Franois de Bullion, marquis de Longchne, cousin-germain
  de Fervaques, qui mourut sans alliance. Mademoiselle de La Fert,
  ne en 1662, toit bien jeune, on le voit, au temps o madame
  d'Olonne avoit si fort  coeur de la marier.

  [235] Alphonse Nol, marquis de Fervaques, fut en effet gouverneur
  des pays et comts du Maine, Laval et Perche, mais aprs 1669,
  poque o le duc de Tresme occupoit encore cette charge. Il fut
  aussi capitaine lieutenant des chevau-lgers de la Reine.

  [236] Voy. tome 1, p. 82, 265.

  [237] Charles-Denys de Bullion devoit, en effet, aprs la mort
  de son frre, qui ne laissa pas de postrit, hriter de tous les
  biens de la famille. Il fut prvt de Paris et gouverneur du Maine.

  [238] Voy. t. 2, p. 402-403. Le duc de Longueville tant n en
  1649, il semble que nous soyons  peine arrivs  l'anne 1669; il
  y a ici une contradiction avec ce qui est dit deux pages plus
  haut, o l'on montre M. de Fervaques gouverneur du Maine.

  [239] Jean-Louis de Fiesque, comte de Lavagne, fils de
  Charles-Lon, comte d'Harcourt, et de Gilonne d'Harcourt, veuve du
  marquis de Piennes. C'est  lui que Louis XIV fit donner par les
  Gnois une somme de 300,000 fr. pour le ddommager de la
  confiscation faite, au XVe sicle, du comt de Lavagne.

  [240] _Var._: Edit. 1754: effronterie.

  [241] Antoine Ruz, marquis d'Effiat, chevalier des ordres du Roi,
  premier cuyer de Philippe, duc d'Orlans. Il fit partie du
  conseil de rgence pendant la minorit de Louis XV. N en 1638, il
  mourut en 1719, sans laisser de postrit. Cf. t. 2, p. 406.

  [242] Mademoiselle de Fiennes toit fille d'un fils de la nourrice
  de la reine d'Angleterre, lequel avoit pous,  vingt-deux ans,
  une dame d'atours de cette reine. Madame de Fiennes avoit quarante
  ans au moment o elle se maria ainsi par amour; et mademoiselle de
  Montpensier, qui avoit tant de raisons pour n'tre pas svre, lui
  reproche cette folie qui l'a faite belle-fille de madame la
  nourrice, belle-soeur de toutes ses femmes de chambre, et femme
  d'un jeune homme de vingt-deux ans, sans bien, sans charge, parce
  qu'il est beau et bien fait. Elle la blme ensuite de n'avoir
  dclar son mariage que quand elle toit prte d'accoucher de
  cette fille dont il est ici question.

  [243] L'htel de La Fert faisoit l'admiration de Paris. Isol,
  entour de quatre rues, il toit le seul  Paris qui ft de cette
  manire, dit Sauval. Sa grande galerie, sa chapelle, la plus
  grande de toutes celles qui toient dans des palais ou des htels
  particuliers, sa grande basse-cour, son curie, vote, soutenue
  par deux rangs de colonnes et assez grande pour recevoir
  quatre-vingts chevaux, sa grande serre d'orangers, faisoient qu'on
  disoit  Paris: Senneterre-la-Grande. Non-seulement, dit encore
  Sauval, toutes ces pices sont grandes, mais encore il n'y a point
  de maison  Paris o on les rencontre toutes ensemble d'une
  grandeur si considrable. Sa galerie est borde de tableaux o
  Perrier, Mignard, Hyacinthe et Evrard ont peint une partie de
  l'histoire d'Aminthe. Le marchal de La Feuillade acheta dans la
  suite cet htel, et c'est sur l'emplacement qu'il occupoit que fut
  construite la place des Victoires.

  [244] La promenade du Cours-la-Reine avoit perdu en partie sa
  vogue, et le beau monde alloit alors beaucoup du ct de la porte
  Saint-Antoine: les alles de Vincennes, d'un ct, et, d'un autre,
  un boulevard qui commenoit  s'ouvrir et qui devoit plus tard
  s'tendre jusqu' la porte Saint-Honor, en passant par les portes
  Saint-Martin et Saint-Denis, attiroient la foule en t.

  [245] Voy. le texte des pages 409 et suivantes, et la note, p.
  411, t. 2.

  [246] La terre de la Loupe donnoit son nom  la branche de la
  famille d'Angennes  laquelle appartenoient et madame d'Olonne et
  madame de la Fert.

  [247] En 1672.

  [248] Soeur de Lauzun. Voy. t. 2, _passim_, et ci-dessous, p.
  322.

  [249] Louis de Bechameil, marquis de Nointel, n vers 1617, toit
  alors conseiller au Parlement et secrtaire du Conseil; il devint
  plus tard, en 1674, matre des requtes ordinaires de l'htel du
  Roi. Il fut aussi intendant de Bretagne.

  [250] Voy. ci-dessus t. 2, p. 412.

  [251] Madame de Nogent, soeur de Lauzun, n'toit pas la seule des
  femmes qui formoient une sorte de cour auprs du jeune duc de
  Longueville. Madame de Thianges, madame d'Uxelles et beaucoup
  d'autres, dit Mademoiselle de Montpensier, toient fort de ses
  amies. (Voy. ci-dessus t. 2, p. 412-413, note.)--Diane-Charlotte
  de Caumont-Lauzun, ne en 1632, toit marie depuis neuf ans
  environ (28 avril 1663)  Arnauld de Bautru, comte de Nogent. Elle
  avoit quarante ans  l'poque du voyage de Flandre. Elle vcut
  jusqu'en 1720, atteignant ainsi sa quatre-vingt-huitime anne.

  [252] Les louis, les cus au soleil, toient des pices de monnoie
  d'or marques d'un soleil. On connot le vers de Rgnier:

      Je fis, dans un escu, reluire le soleil.

  [253] Le manteau toit une des parties obliges du costume. On le
  portoit en t, dit Furetire, par ornement, comme en hiver pour
  se garantir du froid et de la pluie. Les gens de robe, comme
  Bechameil, et les gens d'glise, portoient le manteau long.

  [254] Terme de partisan, pour dire enchre. (_Note du texte._)

  [255] Voy. ci-dessus, p. 228.

  [256] Voy. ci-dessus, t. 2, p. 411, note 340. Le Roi fut heureux
  de l'occasion qui se prsenta de lgitimer un enfant sans nommer
  la mre. Ce fut pour lui un prcdent dont il devoit s'autoriser.
  Mademoiselle de Montpensier n'en fait pas mystre: Pendant que
  j'tois sur le chapitre de M. de Longueville, dit-elle (dit de
  Mastricht, t. 6, p. 360), j'ai oubli de dire qu'il dclara un
  btard qu'il avoit au Parlement, afin de le rendre capable de
  possder le bien qu'il lui voudroit donner: on ne nomma pas la
  mre. Comme il faut pour cela des lettres patentes du Roi, elles
  furent accordes sans peine. On dclara alors M. du Maine et
  mademoiselle de Nantes; je ne me souviens pas si M. le comte de
  Vexin et mademoiselle de Tours le furent en mme temps. La mre du
  chevalier de Longueville toit une femme de qualit dont le mari
  toit vivant. Il disoit  tout le monde, dans ce temps-l: Ne
  savez-vous point qui est la mre du chevalier de Longueville?
  Personne ne lui rpondoit, quoique tout le monde le st.

  [257] Les lettres d'Etat toient celles que le Roi donnoit aux
  ambassadeurs, aux officiers de guerre et  tous ceux qui sont
  absents pour le service de l'Etat. Elles portoient sursance de
  toutes les poursuites qu'on pouvoit faire en justice contre eux.
  Elles ne s'accordoient que pour dix mois; mais, dit Furetire, qui
  fait d'une dfinition une satire politique, on les renouvelle tant
  que le prtexte dure.

  [258] Le pamphlet marche, on le voit, assez vite. La mort du duc
  de Longueville, dont nous ne sommes pas encore bien loigns, est
  de 1672. Nous sommes maintenant amens  la mort du marchal de La
  Fert. Le marchal mourut le 27 septembre 1681, g de
  quatre-vingt-un ans.

  [259] Yolande-Julie, fille de Louis II de La Trmouille, premier
  duc de Noirmoutier, et de Rene-Julie Aubery, qu'il avoit pouse
  en 1640, pousa, le 31 dcembre 1675, Franois de la Trmouille,
  marquis de Royan, grand snchal de Poitou et gouverneur de
  Poitiers. Celui-ci toit fils de Philippe de La Trmouille, et,
  par consquent, frre de ce Louis de La Trmouille, comte
  d'Olonne, qui avoit pous la soeur de la marchale de La Fert.

  [260] Voy. la note prcdente.

  [261] La mre de madame de Royan toit Rene-Julie Aubery,  qui
  les chansons n'ont gure reproch que d'avoir dsir l'honneur du
  tabouret chez la Reine, c'est--dire le titre de duchesse. Elle
  mourut en 1679, quatre ans aprs le mariage de sa fille. (Cf.
  _Dictionnaire des Prcieuses_, t. 2, p. 139.)

  [262] Henri-Franois de Saint-Nectaire, n le 23 janvier 1657,
  duc par la dmission de son pre, agre par le Roi le 8 janvier
  1678. Colonel d'un rgiment d'infanterie, puis brigadier, puis
  marchal de camp et enfin lieutenant gnral; il fut aussi
  gouverneur de Metz et pays Messin, ville et vch de Verdun, Vic
  et Moyenvic, aussi par la dmission du marchal son pre. Le duc
  de La Fert, qui avoit pous, le 18 mars 1675, Marie-Isabelle de
  La Mothe-Houdancourt, fille du marchal de ce nom, mourut le 1er
  aot 1703, g seulement de quarante-six ans.--Cf. t. 2, p. 424.

  [263] Voy. la note prcdente.

  [264] Joachim de Dreux toit conseiller au Grand Conseil depuis
  l'anne 1681. Il toit docteur de Sorbonne et avoit t chanoine
  de l'Eglise de Paris.

  [265] Voy. ci-dessus, et t. 2, p. 420.

[Cul-de-lampe]




  LA FRANCE
  DEVENUE
  ITALIENNE
  AVEC LES AUTRES DSORDRES
  DE LA COUR.




[Bandeau]

LA FRANCE

DEVENUE

ITALIENNE

AVEC LES AUTRES DSORDRES

DE LA COUR[266].


La facilit de toutes les dames avoit rendu leurs charmes si mprisables
 la jeunesse, qu'on ne savoit presque plus  la cour ce que c'toit que
de les regarder; la dbauche y rgnoit plus qu'en lieu du monde, et
quoique le Roi et tmoign plusieurs fois une horreur inconcevable pour
ces sortes de plaisirs, il n'y avoit qu'en cela qu'il ne pouvoit tre
obi. Le vin et ce que je n'ose dire toient si fort  la mode qu'on ne
regardoit presque plus ceux qui recherchoient  passer leur temps plus
agrablement[267]; et quelque penchant qu'ils eussent  vivre selon
l'ordre de la nature, comme le nombre toit plus grand de ceux qui
vivoient dans le dsordre[268], leur exemple les pervertissoit tellement
qu'ils ne demeuroient pas longtemps dans les mmes sentiments.

La plupart des gens de qualit toient non-seulement de ce caractre,
mais il y avoit encore des princes, ce qui fchoit extraordinairement
le Roi. Ils se cachoient cependant autant qu'ils pouvoient pour ne lui
pas dplaire, et cela les obligeoit  courir toute la nuit, esprant
que les tnbres leur seroient favorables. Mais le Roi (qui toit
averti de tout) sut qu'un jour aprs son coucher ils toient venus 
Paris[269], o ils avoient fait une telle dbauche, qu'il y en avoit
beaucoup qui s'en toient retourns sols dans leurs carrosses. Et
comme cela s'toit pass dans le cabaret[270] (car ils ne prenoient
pas plus de prcaution pour cacher leurs dsordres), il prit
sujet de l d'en faire une grande mercuriale  un jeune prince qui s'y
toit trouv, en qui il prenoit intrt. Il lui dit que du moins, s'il
toit assez malheureux pour tre adonn au vin, il bt chez lui tout
son sol, et non pas dans un endroit comme celui-l, qui toit de
toutes faons si indigne pour une personne de sa naissance.

Le reste de la cabale n'essuya pas les mmes reproches, parce qu'il
n'y en avoit pas un qui toucht le Roi de si prs; mais, en
rcompense, il leur tmoigna un si grand mpris qu'ils furent bien
mortifis[271]. Et,  la vrit, ils furent quelque temps sans oser
rien faire qu'en cachette; mais comme leur caractre ne leur
permettoit pas de se contraindre longtemps, ils en revinrent bientt 
leur inclination, qui les portoit  faire les choses avec plus
d'clat.

Pour ne pas s'attirer nanmoins la colre du Roi, ils jugrent  propos
de faire serment, et de le faire faire  tous ceux qui entreroient dans
leur confrrie, de renoncer  toutes les femmes: car ils accusoient un
d'entre eux d'avoir rvl leurs mystres  une dame avec qui il toit
bien, et ils croyoient que c'toit par l que le Roi apprenoit tout ce
qu'ils faisoient. Ils rsolurent mme de ne le plus admettre dans leur
compagnie; mais s'tant prsent pour y tre reu, et ayant jur de ne
plus voir cette femme, on lui fit grce pour cette fois,  condition
que s'il y retournoit il n'y auroit plus de misricorde. Ce fut l la
premire rgle de leur confrrie; mais la plupart ayant dit que leur
ordre allant devenir bientt aussi grand que celui de Saint-Franois, il
toit ncessaire d'en tablir de solides, et auxquelles on seroit oblig
de se tenir, le reste approuva cette rsolution, et il ne fut plus
question que de choisir celui qui travailleroit  ce formulaire. Les
avis furent partags l-dessus, et comme on voyoit bien que c'toit
proprement dclarer chef de l'ordre celui  qui l'on donneroit ce soin,
chacun brigua les voix et fit parotre de l'mulation pour un si bel
emploi. Manicamp[272], le duc de Grammont[273] et le chevalier de
Tilladet[274] toient ceux qui faisoient le plus de bruit dans le
chapitre, et qui prtendoient s'attribuer cet honneur,  l'exclusion
l'un de l'autre: Manicamp, parce qu'il avoit plus d'exprience qu'aucun
dans le mtier; le duc de Grammont, parce qu'il toit duc et pair, et
qu'il ne manquoit pas aussi d'acquit; pour ce qui est du chevalier de
Tilladet, il fondoit ses prtentions sur ce qu'tant chevalier de Malte,
c'toit une qualit si essentielle pour tre parfaitement dbauch, que
quelque avantage qu'eussent les autres, comme ils n'avoient pas
celui-l, il toit sr qu'il les surpasseroit de beaucoup dans la
pratique des vertus.

Comme ils avoient tous trois du crdit dans le chapitre, on eut de la
peine  s'accorder sur le choix; et quelqu'un ayant t d'opinion
qu'ils devoient donner des reproches les uns contre les autres, afin
que l'on choist aprs cela celui qui seroit le plus parfait, chacun
approuva cette mthode. Et le chevalier de Tilladet, prenant la parole
en mme temps, dit qu'il toit ravi qu'on et pris cette voie, et
qu'elle alloit lui faire obtenir ce qu'il dsiroit; que Manicamp
auroit pu autrefois entrer en concurrence avec lui, et qu'il ne
l'auroit pas trouv trange, parce que le bruit toit qu'il avoit eu
de grandes qualits; mais qu'aujourd'hui que ses forces toient
nerves, c'toit un abus que de le vouloir constituer en charge, 
moins qu'on ne dclart que ce qu'on en feroit ne tireroit  aucune
consquence pour l'avenir; qu'en effet, il n'avoit plus rien de bon
que la langue, et que toutes les autres parties de son corps toient
mortes en lui.

Manicamp ne put souffrir qu'on lui ft ainsi son procs en si bonne
compagnie, et ayant peur qu'aprs cela personne ne le voult plus
approcher, il dit qu'il n'toit pas encore si infirme qu'il n'et
rendu quelque service  la marchale d'Estres, sa soeur[275];
qu'elle en avoit t assez contente pour ne pas chercher parti
ailleurs; que ceux qui la connoissoient savoient pourtant bien qu'elle
ne se satisfaisoit pas de si peu de chose, et que puisqu'elle ne
s'toit pas plainte, c'toit une marque qu'il valoit mieux qu'on ne
disoit.

Il y en eut qui voulurent dire que cette raison n'toit
pas convaincante, et qu'une femme qui avoit pris un mari 
quatre-vingt-quinze ou seize ans n'toit pas partie capable d'en
juger; mais ceux qui connoissoient son temprament leur imposrent
silence et soutinrent qu'elle s'y connoissoit mieux que personne.

Le chevalier de Tilladet fut un peu dmont par cette rponse;
nanmoins il dit encore beaucoup de choses pour soutenir son droit,
et, entre autres, qu'il avoit eu affaire  Manicamp, et qu'il n'avoit
pas prouv cette grande vigueur dont il faisoit tant de parade. On
fut oblig de l'en croire sur sa parole, et il s'leva un murmure dans
la compagnie qui fit juger  Manicamp que son affaire n'iroit pas
bien. Quand ce murmure fut apais, le chevalier de Tilladet reprit la
parole, et dit qu' l'gard du duc de Grammont, il y avoit un pch
originel qui l'excluoit de ses prtentions: qu'il aimoit trop sa
femme[276], et que, comme cela toit incompatible avec la chose
dont il s'agissoit, il n'avoit point d'autres reproches  faire contre
lui.

Le duc de Grammont, qui ne s'attendoit pas  cette insulte, ne balana
point un moment sur la rponse qu'il avoit  faire; et comme il savoit
qu'il n'y a rien tel que de dire la vrit, il avoua de bonne foi que
cela avoit t autrefois, mais que cela n'toit plus. La raison qu'il
en rapporta fut qu'il s'toit mpris  son temprament; qu'il avoit
attribu les faveurs qu'il en avoit obtenues avant son mariage au
penchant qu'elle avoit pour lui; mais que, celles qu'elle avoit
donnes depuis  son valet de chambre lui ayant fait connotre qu'il
toit impossible de rpondre d'une femme, il lui avoit si bien t son
amiti qu'il lui avoit fait succder le mpris; que c'toit pour cela
qu'il avoit renonc  l'amour du beau sexe, lequel avoit eu autrefois
son toile, et qui l'auroit peut-tre encore si l'on y pouvoit prendre
quelque confiance; que, quoi qu'il ft fils d'un pre[277] et cadet
d'un frre[278] qui avoient eu tous deux de grandes parties pour
obtenir les premires dignits de l'ordre, il toit cependant moins
redevable de son mrite  ce qu'il avoit hrit d'eux[279] qu' son
dpit; que Dieu se servoit de toutes choses pour attirer  la
perfection; qu'ainsi, bien loin de murmurer contre sa providence
pour les sujets de chagrin qu'il lui envoyoit, il avouoit tous les
jours qu'il lui en toit bien redevable.

Le chevalier de Tilladet n'eut rien  rpondre  cela, et chacun crut
que l'humilit du duc de Grammont, jointe  une si grande sincrit,
feroit faire rflexion aux avantages qu'il avoit par dessus les
autres, soit pour les charmes de sa personne ou pour le rang qu'il
tenoit. En effet, il alloit obtenir tout d'une voix la chose pour
laquelle on toit alors assembl, si le comte de Tallard[280] ne se
ft avis de dire que l'ordre alloit devenir trop fameux pour n'avoir
qu'un grand matre; que tous trois toient dignes de cette charge, et
qu' l'exemple de celui de Saint-Lazare[281], o l'on venoit d'tablir
plusieurs grands-prieurs, on ne pouvoit manquer de les choisir tous
trois.

Chacun, qui prtendoit  son tour de parvenir  cette dignit,
approuva cette opinion; mais comme on fit rflexion que dans quelque
tablissement que ce soit, c'est dans les commencements o l'on a
particulirement besoin d'esprit, on rsolut de faire choix d'un
quatrime, parce que les trois autres n'toient pas souponns de
pouvoir jamais faire une hrsie nouvelle. Le choix tomba sur le
marquis de Biran[282], homme qui avoit plus d'esprit qu'il n'toit
gros; mais dont la trop grande jeunesse l'et exclus de cet honneur
sans le besoin qu'on en avoit. D'abord que l'lection fut faite, on
les pria de travailler tous quatre aux rgles de l'ordre, dont le
principal but consistoit de bannir les femmes de leur compagnie. Pour
pouvoir vaquer  une chose si sainte, ils quittrent non-seulement la
cour, mais encore la ville de Paris, o ils craignoient de recevoir
quelque distraction, et, tant enferms dans une maison de campagne,
ils donnrent rendez-vous aux autres deux jours aprs, leur promettant
qu'il ne leur en falloit pas davantage pour tre inspirs. En effet,
chacun les tant all trouver au bout de ce temps-l, on trouva qu'ils
avoient rdig ces rgles par crit, dont voici les articles:

I.

    _Qu'on ne recevroit plus dornavant dans l'ordre des personnes
    qui ne fussent visites par les grands matres, pour voir si
    toutes les parties de leur corps toient saines, afin qu'elles
    pussent supporter les austrits._

II.

    _Qu'ils feroient voeu d'obissance et de chastet  l'gard des
    femmes, et que si aucun y contrevenoit, il seroit chass de la
    compagnie, sans pouvoir y rentrer sous quelque prtexte que ce
    ft._

III.

    _Que chacun seroit admis indiffremment dans l'ordre, sans
    distinction de qualit, laquelle n'empcheroit point qu'on ne se
    soumt aux rigueurs du noviciat, qui dureroit jusqu' ce que la
    barbe ft venue au menton._

IV.

    _Que si aucun des frres se marioit, il seroit oblig de
    dclarer que ce n'toit que pour le bien de ses affaires, ou
    parce que ses parents l'y obligeoient, ou parce qu'il falloit
    laisser un hritier. Qu'il feroit serment en mme temps de ne
    jamais aimer sa femme, de ne coucher avec elle que jusqu' ce
    qu'il en et un; et que cependant il en demanderoit permission,
    laquelle ne lui pourroit tre accorde que pour un jour de la
    semaine._

V.

    _Qu'on diviseroit les frres en quatre classes, afin que chaque
    grand prieur en et autant l'un que l'autre. Et qu' l'gard de
    ceux qui se prsenteroient pour entrer dans l'ordre, les quatre
    grands prieurs les auroient  tour de rle afin que la jalousie
    ne pt donner atteinte  leur union._

VI.

    _Qu'on se diroit les uns aux autres tout ce qui se seroit pass
    en particulier, afin que quand il viendroit une charge  vaquer,
    elle ne s'accordt qu'au mrite, lequel seroit reconnu par ce
    moyen._

VII.

    _Qu' l'gard des personnes indiffrentes, il ne seroit pas
    permis de leur rvler les mystres, et que quiconque le feroit
    en seroit priv lui-mme pendant huit jours, et mme davantage
    si le grand-matre dont il dpendroit le jugeoit  propos._

VIII.

    _Que nanmoins l'on pourroit s'ouvrir  ceux qu'on auroit
    esprance d'attirer dans l'ordre; mais qu'il faudroit que ce ft
    avec tant de discrtion, que l'on ft sr du succs avant que de
    faire cette dmarche._

IX.

    _Que ceux qui amneroient des frres au couvent jouiroient des
    mmes prrogatives, pendant deux jours, dont les grands-matres
    jouissoient; bien entendu nanmoins qu'ils laisseroient passer
    les grands-matres devant, et se contenteroient d'avoir ce qu'on
    auroit desservi de dessus leur table._

C'est ainsi que les rgles de l'ordre furent dresses; et, ayant
t lues en prsence de tout le monde, elles furent approuves
gnralement,  la rserve que quelques-uns furent d'avis qu'on
apportt quelque temprament  l'gard des femmes, crime qu'ils
vouloient n'tre pas trait  la dernire rigueur, mais pour lequel
ils souhaitoient qu'on pt obtenir grce, aprs nanmoins qu'on
l'auroit demand en plein chapitre et observ quelque forme de
pnitence. Mais tous les grands-matres se trouvrent si zls que
ceux qui avoient ouvert cette opinion pensrent tre chasss
sur-le-champ; et s'ils n'avoient tmoign un grand repentir, on ne
leur auroit jamais pardonn leur faute.

On clbra dans cette maison de campagne de grandes rjouissances pour
tre venu  bout si facilement d'une si grande entreprise; et aprs
bien des choses qui se passrent, et qu'il est bon de taire, on
convint que les chevaliers porteroient une croix entre la chemise et
le justaucorps, o il y auroit lev en bosse un homme qui fouleroit
une femme aux pieds,  l'exemple des croix de saint Michel[283], o
l'on voit que ce saint foule aux pieds le dmon.

Aprs qu'on eut accompli ces saints mystres, chacun s'en revint 
Paris, et quelqu'un n'ayant pas gard le secret, il se rpandit
bientt un bruit de tout ce qui s'toit pass dans cette maison de
campagne, de sorte que les uns excits par leur inclination, les
autres par la nouveaut du fait, s'empressrent d'entrer dans l'ordre.

Un prince, dont il ne m'est pas permis de rvler le nom, ayant eu ce
dsir, fut prsent au chapitre par le marquis de Biran, et ayant
demand  tre relev des crmonies, on lui fit rponse que cela ne
se pouvoit et qu'il falloit qu'il montrt exemple aux autres. Tout ce
qu'on fit pour lui, c'est qu'on lui accorda qu'il choisiroit celui des
grands-matres qui lui plairoit le plus; et il choisit celui qui
l'avoit prsent, ce qui fit grand dpit aux autres, qui le voyoient
beau, jeune et bien fait.

Cette grce fut encore suivie d'une autre qu'on lui accorda, savoir:
qu'il pourroit choisir de tous les frres celui qui lui seroit le plus
agrable, dont nanmoins la plupart commencrent  murmurer, disant
que, puisqu'on violoit sitt les rgles, tout seroit bientt perverti.
Mais on leur fit rponse que ces rgles, quelque troites qu'elles
pussent tre, pouvoient souffrir quelque modration  l'gard d'une
personne de si grande qualit; que, quoiqu'on et dit qu'elles
seroient gales pour tout le monde, c'est qu'on n'avoit pas cru qu'il
se dt prsenter un prince d'un si haut rang; que comme  Malte les
princes de maison souveraine toient naturellement chevaliers
grand'-croix, il toit bien juste qu'ils eussent pareillement quelque
privilge dans leur ordre; autrement qu'ils n'y entreroient pas, ce
qui ne leur apporteroit pas grand honneur.

On n'eut garde de ne se pas rendre  de si bonnes raisons, et, chacun
ayant calm sa colre, on complimenta le prince sur l'avantage qui
revenoit  l'ordre d'avoir une personne de sa naissance, et il n'y en
eut point qui ne s'offrt  lui donner toute sorte de contentement. Il
se montra fort civil envers tout le monde et promit qu'on verroit dans
peu qu'il ne seroit pas le moins zl des chevaliers. En effet, il n'eut
pas plustt rvl les mystres  ses amis, que chacun se fit un mrite
d'entrer dans l'ordre, de sorte qu'il fut bientt rempli de toute sorte
d'honntes gens.

Mais comme le trop grand zle est nuisible en toutes choses, le Roi
fut bientt averti de ce qui se passoit, et que mme on avoit sduit
un autre prince, en qui il prenoit encore plus d'intrt qu'en celui
dont je viens de parler. Le Roi, qui hassoit  la mort ces sortes de
dbauches, voulut beaucoup de mal  tous ceux qui en toient accuss;
mais eux, qui ne croyoient pas qu'on les en pt convaincre, se
prsentrent devant lui comme auparavant, jusqu' ce que, s'tant
inform plus particulirement de la chose, il en relgua quelques-uns
dans des villes loignes de la cour, fit donner le fouet  un de ces
princes en sa prsence, envoya l'autre  Chantilly[284], et enfin
tmoigna une si grande aversion pour tous ceux qui y avoient tremp
que personne n'osa parler pour eux.

Le chevalier de Tilladet, qui toit cousin germain du marquis de
Louvois[285], se servit de la faveur de ce ministre pour obtenir sa
grce, et lui protesta si bien qu'il toit innocent qu'il en fut parler
 l'heure mme  Sa Majest. Mais Elle, qui ne croyoit pas lgrement,
ne s'en voulut pas rapporter  ce qu'il lui disoit, et remit  lui faire
rponse quand il en seroit instruit plus particulirement. Pour cet
effet, il fit appeler le jeune prince qui avoit eu le fouet, et lui
ayant command, en prsence du marquis de Louvois, de lui dire la
vrit, le marquis de Louvois fut si fch d'entendre que le chevalier
de Tilladet lui avoit menti, qu'il s'en fut du mme pas lui dire tout ce
que la rage et le dpit toient capables de lui inspirer.

Il n'y eut que le duc de Grammont  qui le Roi ne parla de rien, comme
s'il n'et pas t du nombre; ce qui donna lieu de murmurer aux
parents des exils, qui toient fchs de le voir rester  Paris
pendant que les autres s'en alloient dans le fond des provinces. Mais
le Roi, sachant leur mcontentement, dit qu'ils ne devoient pas s'en
tonner; qu'il y avoit longtemps que le duc de Grammont lui toit
devenu si mprisable, que tout ce qu'il pouvoit faire lui toit
indiffrent, de sorte que ce seroit lui faire trop d'honneur que
d'avoir quelque ressentiment contre lui. La cour toit trop peste[286]
pour cacher au duc une rponse comme celle-l; et au lieu qu'il tiroit
vanit auparavant d'avoir t oubli, il eut tant de sujet de s'en
affliger que tout autre que lui en seroit mort de douleur.

La cabale fut dissipe par ce moyen; mais, quelque pouvoir qu'eut le
Roi, il lui fut impossible d'arracher de l'esprit de la jeunesse
la semence de dbauche, qui y toit trop fortement enracine pour tre
sitt teinte. Cependant les dames firent de grandes rjouissances de
ce qui venoit d'arriver, et, quelques-unes des croix de ces chevaliers
tant tombes entre leurs mains, elles les jugrent dignes du feu,
quoique ce ft une foible vengeance pour elles. Aprs cela, elles
crurent que cette jeunesse seroit oblige de revenir  elles; mais
elle se jeta dans le vin, de sorte que tous les jours on ne faisoit
qu'entendre parler de ses excs.

Cependant, quelque dbauche qu'elle ft[287], pas une n'approcha de
celle qui fut faite dans un honnte lieu o, aprs avoir trait  la
mode d'Italie celles des courtisanes qui lui parurent les plus belles,
elle en prit une par force, lui attacha les bras et les jambes aux
quenouilles du lit, puis lui ayant mis une fuse dans un endroit que la
biensance ne me permet pas de nommer, elle y mit le feu
impitoyablement, sans tre touche des cris de cette misrable, qui se
dsesproit. Aprs une action si enrage, elle poussa sa brutalit
jusqu'au dernier excs: elle courut les rues toute la nuit, brisant un
nombre infini de lanternes[288] et ne s'arrtant que sur le pont de bois
qui aboutit dans l'le[289], o, pour comble de fureur, ou pour mieux
dire d'impit, elle arracha le crucifix qui toit au milieu; de quoi
n'tant pas encore contente, elle tcha de mettre le feu au pont, dont
elle ne put venir  bout.

Un excs si abominable fit grand bruit dans Paris; on l'attribua  des
laquais, ne croyant pas que des gens de qualit fussent capables d'une
chose si pouvantable; mais la femme chez qui ils avoient fait la
dbauche tant venue trouver M. Colbert le lendemain, sous prtexte de
lui prsenter un placet, lui dit que, s'il ne lui faisoit justice de
son fils le chevalier[290], qui toit fourr des plus avant, elle
alloit se jeter aux pieds du Roi et lui apprendre que ceux-l qui
avoient servi de bourreaux  la fille toient les mmes qui avoient
arrach le crucifix; elle ajouta qu'elle les avoit suivis  la piste,
dans le dessein de les faire arrter par le guet[291], mais que
malheureusement il s'toit dj retir.

M. Colbert n'eut pas de peine  croire cela de son fils, qui lui avoit
dj fait d'autres pices de cette nature; et comme il apprhendoit sur
toutes choses que cela ne vnt aux oreilles du Roi, non-seulement il
prit soin de la fille, mais il empcha encore sous main qu'on ne ft une
perquisition exacte de ce qui toit arriv la nuit. Mais quelque
prcaution qu'il et, la chose pensa clater lorsqu'il y pensoit le
moins. Un laquais de ces dbauchs fut pris, deux ou trois mois aprs,
pour vol; et tant menac par Deffita[292], lieutenant criminel, d'tre
appliqu  la question s'il ne rvloit tous les crimes qu'il pouvoit
avoir commis, il avoua de bonne foi que pas un ne lui faisoit tant de
peine que d'avoir aid au chevalier Colbert  arracher le crucifix dont
nous avons parl; qu'il en demandoit pardon  Dieu, et qu'il croyoit que
c'toit pour cela qu'il le punissoit. Mais il en arriva tout autrement,
et ce fut au contraire la cause de son salut; car Deffita, qui toit
homme  faire sa cour au prjudice de sa conscience, s'en fut trouver au
mme temps M. Colbert, et lui demanda ce qu'il vouloit qu'il ft du
prisonnier, aprs lui avoir insinu toutefois, auparavant, qu'il toit
dangereux qu'il ne parlt si on le faisoit mourir. M. Colbert le
remercia du soin qu'il avoit de sa famille, et, l'ayant pri de sauver
ce misrable, il le rendit blanc comme neige, quoiqu'il mritt mille
fois d'tre rou.

Le duc de Roquelaure[293], pre du marquis de Biran, toit au
dsespoir de voir son fils ml dans toutes ces dbauches; et comme il
croyoit qu'un mariage toit capable de le retirer, il jeta les yeux
sur quelque naissance, quelque bien et beaucoup de faveur: car, comme
il n'toit que duc  brevet[294], et que son fils aprs sa mort ne
devoit pas tenir le mme rang[295], il vouloit tcher, par le moyen de
la femme qu'il pouseroit, de lui procurer une si grande marque de
distinction. Il trouva tout cela dans la fille du duc d'Aumont[296],
qui toit nice de M. de Louvois du ct maternel, et, en ayant parl
 son fils, il le trouva si peu dispos  lui obir, qu'il se mit dans
une furieuse colre contre lui. Cependant il le menaa de le
dshriter, s'il ne se conformoit  ses volonts; et le marquis de
Biran lui ayant demand quinze jours pour s'y rsoudre, il
employa ce temps-l  voir ses amis, qui toient revenus de leur exil.

Il se plaignit  eux de la duret de son pre, qui le contraignoit de
faire une chose si loigne de son inclination. Il leur demanda s'il
ne perdroit point par l leur amiti; mais l'ayant assur que non,
pourvu qu'il en ust si sobrement avec son pouse qu'ils n'en fussent
pas tout  fait oublis, cette rponse le satisfit tellement qu'il
s'en fut trouver  l'heure mme M. de Roquelaure,  qui il dit qu'il
pouvoit parler d'affaires quand il voudroit, et qu'il toit tout
dispos  lui obir. M. de Roquelaure, ayant le consentement de son
fils, fut trouver M. le chancelier[297], grand-pre de mademoiselle
d'Aumont,  qui il proposa le mariage. M. le chancelier (dont la
coutume toit de recevoir favorablement tout le monde) n'eut garde de
se dmentir en cette occasion, quoique dans le fond la proposition ne
lui plt pas. Mais comme il toit sr que les obstacles qui se
rencontreroient dans la suite fourniroient assez de matire pour ne
pas passer plus avant, il embrassa M. de Roquelaure, lui dit qu'il
seroit au comble de la joie si, ayant toujours t amis, leur union
devenoit encore plus troite par l'alliance de leurs maisons; et,
aprs lui avoir fait mille autres compliments de cette nature, il lui
dit qu'il n'avoit qu' en parler au duc d'Aumont, lequel seroit aussi
sensible que lui  l'honneur qu'il leur faisoit.

M. de Roquelaure, tout raffin courtisan qu'il toit, crut la chose
faite aprs un accueil si favorable. Mais M. le chancelier toit trop
sage pour donner sa petite-fille  un homme aussi dbauch qu'toit le
marquis de Biran, et, ayant peur que le duc d'Aumont ne se laisst
surprendre par les grands biens qui sembloient ne lui pouvoir manquer,
il lui envoya dire la conversation qu'il avoit eue avec le duc de
Roquelaure, et qu'il insistt  ce que son fils ft duc avant que de
rien conclure. Le duc de Roquelaure tant all voir le duc d'Aumont,
fut fort surpris de cette difficult, qu'il lui mit d'abord en avant.
Toutefois, esprant que M. le chancelier l'y serviroit, il s'en fut le
trouver, et lui dit qu'il attendoit ce service de son amiti; mais M.
le chancelier, traitant la chose de bagatelle, lui dit qu'il n'avoit
qu' en parler lui-mme au Roi, qu'il la lui accorderoit en mme
temps; que s'il s'excusoit de le faire, ce n'toit qu' cause de
toutes les grces qu'il lui faisoit, et de peur de parotre
insatiable, si, aprs toutes celles qu'il avoit reues, il lui en
demandoit encore de nouvelles.

C'est ainsi que le chancelier renvoya adroitement l'teuf au duc de
Roquelaure, lequel, pour un Gascon, donna si grossirement dans le
panneau, qu'il s'en fut ds le lendemain au lever du Roi. Mais ce
prince, qui avoit mille sujets de ne pas vouloir de bien au marquis de
Biran, lui dit, d'abord qu'il eut ouvert la bouche, qu'il toit fch
de ne lui pouvoir accorder ce qu'il demandoit; que la conduite de son
fils en toit cause; que, s'il avoit de l'esprit, il ne l'employoit
qu' faire du mal; et qu'en un mot ce n'toit pas pour ces sortes
de gens-l qu'une dignit si considrable toit rserve.

Le duc de Roquelaure vit bien qu'il toit pris pour dupe; mais la
faveur o toit le chancelier et toute sa famille l'obligeant 
dissimuler, il fit mme semblant de croire tout ce qu'il lui dit
encore d'honnte sur ce sujet, et songea  pourvoir son fils d'un
autre ct. Le marquis de Biran, qui ne faisoit gure de diffrence
entre le mariage et l'esclavage, fut ravi de se voir dlivr d'un
fardeau si pesant, et ayant assembl ses amis pour leur faire part de
sa joie, ils firent une dbauche o rien ne manqua que les femmes. Ils
s'en toient bien passs plusieurs fois, ce qui devoit faire croire
qu'ils s'en passeroient bien encore celle-l; mais l'inconstance de la
nation leur ayant fait faire rflexion qu'on n'toit jamais heureux si
on ne gotoit de toutes choses, ils se dirent, entre la poire et le
fromage, qu'il falloit qu'ils devinssent amoureux, ou du moins qu'ils
feignissent de l'tre. Le marquis de Biran dit que, pour lui, il
vouloit aimer madame d'Aumont[298], pour se venger de son mari, et
que, n'ayant pu coucher avec sa fille, il coucheroit peut-tre avec
elle. Les autres se choisirent des matresses  leur gr; mais le
chevalier de Tilladet et le comte de Roussi[299] dirent au marquis de
Biran qu'tant autant de ses amis qu'ils en toient, ils
vouloient aimer le mme sang qu'il aimeroit; que la duchesse d'Aumont
avoit deux soeurs, que c'toit  elles qu'ils alloient donner leurs
soins; et, mettant en mme temps dans un chapeau deux billets o le
nom de ces deux dames toit crit, ils tirrent au sort laquelle ils
serviroient.

La duchesse de la Fert[300], cadette des trois, chut au chevalier de
Tilladet, et la duchesse de Vantadour[301] au comte de Roussi; tellement
que la fortune prit plaisir  assembler les humeurs qui pouvoient
convenir ensemble, car, si la duchesse de Vantadour ft tombe au
chevalier de Tilladet, il toit trop brusque pour se donner le temps de
se mettre bien dans son esprit, outre qu'elle et peut-tre fait
scrupule d'en faire son ami aprs avoir t l'amie de son frre[302].
De mme la duchesse de la Fert, qui se peut dire folle  l'excs,
auroit peut-tre aussi dplu au comte de Roussi, dont l'inclination est
porte  la sagesse, quoiqu'on lui ait vu faire le fou quelquefois comme
les autres.

Ces trois dames sont filles de la marchale de la Mothe[303],
gouvernante des enfants de France. Leur pre[304] n'toit qu'un simple
gentilhomme de Picardie; mais, s'tant lev par son mrite  la plus
haute qualit o l'on puisse monter, les ducs d'Aumont, de Vantadour
et de la Fert n'ont pas ddaign d'pouser ses filles, et elles sont
toutes trois duchesses, quoiqu'elles n'aient pas eu grand'chose en
mariage. Leur mre, qui est demeure veuve  un ge peu avanc[305] et
qui a t belle femme, a fait tout son possible pour les lever dans
la vertu, sachant bien que quelque soin qu'on puisse prendre, le vice
ne se glisse que trop facilement dans l'esprit. Mais elles sont venues
dans un sicle trop corrompu pour profiter longtemps de ses
leons, et, quoiqu'elles aient mille dfauts dans la taille, comme
elles ont beaucoup d'agrment dans le visage, elles ont trouv bientt
des gens qui ont cherch  les corrompre. En effet, on peut dire
qu'elles sont bossues, et, quoique cela ne paroisse pas aux yeux de
tout le monde, il est pourtant vrai que, sans un corps de fer[306] 
quoi elles sont accoutumes ds leur jeunesse, il n'y auroit personne
qui ne s'en apert. La duchesse d'Aumont, qui est l'ane, est sans
doute la plus belle, et, quoiqu'elle ne soit pas d'une taille si
avantageuse que ses soeurs, elle ne parut pas plus tt  la cour que
mille gens se firent une affaire agrable de lui en conter. Mais la
marchale sa mre, qui ne songeoit qu' lui donner un mari, carta si
bien cette foule qui l'importunoit, que mme ceux  qui l'envie auroit
pu prendre de l'pouser se retirrent comme les autres. Cela ne plut
pas  la duchesse d'Aumont, qu'on appeloit en ce temps-l mademoiselle
de Toussi, et, comme elle commenoit  se sentir, elle eut des besoins
qui lui firent juger que, si sa mre tardoit encore longtemps  lui
chercher un mari, elle pourroit bien en prendre un elle-mme.

Elle n'osa pas cependant lui dire ses ncessits, la connoissant trop
svre; mais, comme elle ne pouvoit rsister  la tentation, elle
devint amoureuse du chevalier d'Hervieux[307], cuyer de sa mre,
homme d'environ quarante ans, laid de visage, assez bien fait de
taille, mais  qui c'toit un grand agrment de pouvoir entrer 
toute heure dans sa chambre. Elle prit un soin extrme de lui parotre
le plus agrable qu'il lui fut possible. Pour cet effet, ayant ou
dire plusieurs fois qu'elle n'toit jamais si belle que quand elle
avoit les cheveux pars, elle prit plaisir  demeurer longtemps  sa
toilette, le faisant approcher, et, sous prtexte de l'entretenir des
voyages qu'il avoit faits au Levant, elle tcha de lui donner autant
d'amour qu'elle s'en sentoit pour lui.

Il falloit tre corsaire en matire d'amour pour regarder tant de
charmes sans en tre touch; mais, soit qu'il et contract une
certaine insensibilit dans le sjour qu'il avoit fait chez les
barbares, ou qu'il se ft une rgle de son devoir, il demeura dans le
respect; tellement que, la belle voyant qu'elle perdoit son temps,
elle fut sur le point mille fois de lui dclarer sa passion,  quoi
elle auroit succomb indubitablement si elle n'et apprhend que
d'Hervieux, qui toit un homme sage, n'en et averti sa mre.

Comme le peu de progrs qu'elle faisoit dans sa passion lui faisoit
passer de mauvaises heures, elle cherchoit autant qu'elle pouvoit le
moyen de charmer sa mlancolie, et, sa mre lui permettant d'aller
chez madame de Bonnelle[308], qui toit sa tante, o tout Paris
alloit jouer, elle vit plusieurs gens qui ne manqurent pas de lui
conter fleurette, entre autres le duc de Caderousse[309], homme de
qualit du comtat d'Avignon, qui avoit pous la fille de M. du
Plessis-Gunegaud[310], secrtaire d'Etat. Quoique cette qualit
d'homme mari dt tre fatale aux desseins de Caderousse, il avoit
nanmoins le bonheur de s'insinuer par l dans le coeur de toutes les
dames. En effet, c'toit ce qui lui avoit acquis la rputation
d'honnte homme, et cela parce que, ayant pous une femme extrmement
dlicate, il s'empchoit de coucher avec elle, quoiqu'il part l'aimer
extrmement. En effet, les mdecins avoient dit qu'elle mourroit si
elle mettoit jamais d'enfant au monde, et c'toit pour cela qu'il ne
l'approchoit point. Elles concluoient de l que son amiti toit d'une
autre nature que celle de la plupart des hommes, qui n'aiment les
femmes que pour le plaisir qu'elles leur donnent, et qui sans cela ne
les aimeroient point.

Il joignoit encore  cette bonne qualit celle d'tre extrmement
discret; ainsi, plaisant  tout le monde par tant d'endroits, il plut
encore  mademoiselle de Toussi, qui n'toit pas moins susceptible
d'amour que les autres. Cette nouvelle flamme n'teignit pas celle
qu'elle avoit pour d'Hervieux, et, tant expose  le voir  tout
moment, elle se sentit un si grand coeur, qu'elle se crut capable de
les aimer tous deux  la fois. Ainsi, continuant de vivre toujours
avec d'Hervieux comme elle avoit commenc, elle en fit tant  la fin,
qu'il se douta qu'il toit plus heureux qu'il ne pensoit. Toutes
choses le confirmrent dans ses soupons; cependant, bien loin de
songer  en profiter, il en fut plus retenu, de sorte qu'il falloit
qu'elle l'envoyt qurir par plusieurs fois devant qu'il vnt dans sa
chambre. Elle se plaignoit alors  lui du peu de considration qu'il
avoit pour elle (car elle n'osoit pas dire amiti); mais d'Hervieux
faisoit comme s'il et t sourd, et ne lui rpondoit que par de
profondes rvrences, qui la faisoient enrager.

Il n'toit pas nanmoins insensible, et, sentant que la nature
rsistoit  tant de sagesse, il fit rsolution de quitter plutt la
marchale que de s'exposer davantage  une occasion si prilleuse.
Pour cet effet, il chercha sous main une maison o il pt entrer en
sortant de la sienne; mais, comme cela ne se rencontre pas en un jour,
il arriva que la marchale s'aperut de la folle passion de sa fille,
 quoi elle mit ordre incontinent. Un jour donc que sa fille avoit
envoy qurir d'Hervieux, aprs les minauderies ordinaires, elle lui
dit que, comme il toit habile en tout, elle le prioit de lui vouloir
aller chercher au Palais[311] une paire de jarretires pareille 
celles qu'elle portoit. En mme temps elle le fit approcher pour lui
montrer les siennes; mais, levant ses jupes jusqu'au-dessus du genou,
elle lui fit voir des choses bien plus belles que tout ce que je
pourrois dire, et il en fut si touch qu'il pensa oublier toutes les
rsolutions qu'il avoit faites.

Nanmoins, comme il se reprsenta dans le mme moment tout ce qui
pouvoit arriver s'il suivoit ses premiers mouvements; il touffa tout
ce que le plaisir lui pouvoit promettre de plus charmant, et feignant
de n'avoir pas pris garde  ce qu'elle avoit fait, il sortit pour
aller  son emplette. Etant revenu du Palais, il prit son temps de lui
donner ce qu'il avoit achet en prsence de sa mre, afin de n'tre
pas oblig d'entrer davantage dans sa chambre. Et, quoiqu'elle
l'envoyt encore qurir tous les jours, il supposa des affaires  tout
moment, qui lui firent viter le pril qu'on lui prparoit: car,
quoiqu'on ne puisse pas dire positivement quel toit le dessein de
mademoiselle de Toussi, aprs ce qui venoit d'arriver, nanmoins il
est  prsumer que, sa folle passion durant toujours, elle l'et
porte  d'tranges extrmits. Le refus que d'Hervieux faisoit de
venir dans sa chambre l'outra extraordinairement contre lui. Cependant
tout cela n'tant pas capable de la gurir de sa passion; elle
continua ses importunits, et garda si peu de mesures que sa mre
s'aperut  la fin qu'il y avoit de l'empressement  elle de le
chercher. Elle en devina la cause aussitt; mais, tant bien aise de
convertir ses soupons en une assurance certaine, elle fit cacher dans
la chambre de sa fille une femme en qui elle se confioit comme en
elle-mme, puis envoya d'Hervieux la trouver sous prtexte de lui dire
quelque chose de sa part. D'Hervieux fut fch de ce commandement;
mais, ne pouvant se dispenser d'obir, il y fut, et auroit essuy de
mademoiselle de Toussi tous les reproches qu'une fille prvenue
de passion comme elle toit capable de faire si, voyant qu'elle ne
demeuroit plus dans le silence, il ne l'et interrompue en lui disant
qu'il croyoit que ce qu'elle en faisoit n'toit que pour tenter sa
fidlit; que cependant, quoi qu'il en pt tre, il alloit demander
son cong  madame la marchale; qu'aprs cela elle chercheroit sur
qui rejetter ses railleries, mais que pour lui il n'en vouloit plus
tre le sujet.

Cette conversation ayant t rapporte mot  mot  la marchale par
celle qui toit en embuscade, elle vit bien que ses soupons n'toient
pas mal fonds; et d'Hervieux lui ayant demand un moment aprs
permission de se retirer, sous prtexte de quelques affaires qu'il
avoit en son pays: Oui, lui dit-elle, je vous l'accorde volontiers,
mais  condition que je reconnotrai auparavant, non pas comme je
voudrois, mais du moins comme je pourrai, les services que vous m'avez
rendus. A ces mots, elle lui fit connotre qu'elle savoit la cause de
sa retraite, et le pria de vouloir tre toujours aussi secret qu'il
avoit t fidle.

D'Hervieux fit le surpris  cette ouverture, et ne voulut jamais rien
lui avouer, ce qui lui donna encore plus d'estime pour lui. Cependant
elle lui procura le consulat de Tunis, avec une pension de mille
francs sur un vch[312], et fit recevoir sa soeur femme de
chambre d'une des filles de France.

La marchale, jugeant, aprs ce qui venoit de se passer, que la garde
d'une telle fille toit dangereuse, songea  s'en dfaire au plus tt;
de sorte que, s'il ft venu quelqu'un dans ce moment, elle n'auroit
pas pris garde s'il et eu toutes les qualits qu'elle dsiroit
auparavant dans un gendre. Il y avoit peu de jours que le duc de
Caderousse s'toit offert  mademoiselle de Toussi lorsque tout cela
arriva: elle avoit fait d'abord la rserve, et s'toit plainte de ce
qu'tant mari il osoit songer  elle. Enfin, pour parotre ce qu'elle
n'toit pas, elle s'toit prive pendant quelque temps d'aller chez
madame de Bonnelle. Mais, comme elle enrageoit plus que lui, elle y
retourna bientt, et lui dit que, s'il la voyoit, ce n'toit que pour
savoir si ses sentiments toient raisonnables; qu'elle avoit fait
rflexion qu'on n'toit pas le matre de son coeur, mais que du
moins elle vouloit apprendre si sa passion n'avoit pour but que de
l'pouser en cas que sa femme vnt  mourir.

Caderousse,  qui c'toit un grand mrite, comme j'ai dj dit, de
parotre affectionn pour cette moribonde, lui rpondit sans hsiter
qu'il aimoit une matresse parce qu'elle lui paroissoit aimable, mais
qu' Dieu ne plt qu'il en souhaitt la mort de sa femme; que, si cela
arrivoit, il ne pouvoit pas rpondre de ce qu'il feroit; mais que
toujours savoit-il bien qu'il en seroit au dsespoir.

Mademoiselle de Toussi fut fort surprise de cette rponse: elle crut
que, pour parotre sage, il falloit du moins faire mine de s'en
fcher; mais, faisant rflexion qu'il toit difficile de faire ddire
un homme qui toit en rputation d'aimer sa femme, et qui parloit de
bonne foi, elle tourna les choses d'une autre manire et lui dit
qu'elle toit ravie de le voir dans ces sentiments; que, comme elle
savoit que sa femme ne pouvoit pas vivre encore longtemps, elle
esproit lui donner lieu, par sa conduite, de dsirer qu'elle devnt
la sienne; et que, si cela pouvoit arriver, il l'aimeroit bien autant
du moins qu'il avoit fait l'autre.

Caderousse la pria de cesser une conversation qu'il disoit
l'embarrasser, et, se trouvant plus heureux qu'il n'avoit espr, il
tcha de profiter de sa bonne fortune. Mademoiselle de Toussi avoit
pour le moins autant d'impatience que lui de le satisfaire, mais elle
avoit les raisons du tablier, qui est un obstacle terrible pour les
amants, c'est--dire qu'elle apprhendoit de devenir grosse. Hors de
cela, elle lui accorda, aprs deux ou trois conversations, tout ce
qu'une fille peut accorder honntement  un homme, et il fut matre de
ce que nous appelons en France la petite oie. Elle lui promit en outre
que, d'abord qu'elle seroit en tat de faire davantage pour lui, elle
s'en acquitteroit avec la plus grande joie du monde, et elle lui tint
parole si exactement qu'il n'eut pas sujet de s'en plaindre. Quoique
ce qu'elle faisoit pour lui ne ft pas contentement pour un amant fort
passionn, nanmoins il vit et toucha des choses qui toient capables
de faire mourir de joie: un visage fait au tour, une bouche charmante,
des dents de mme, des cheveux admirables, longs et en quantit,
une gorge faite pour les amours, une peau dlicate et blanche, et
par-dessus tout cela un corps qui contenoit en raccourci tout ce qu'il
y a de plus aimable. Il chercha plusieurs fois l'accomplissement de
ses dsirs dans ce qui lui toit dfendu; mais, quoiqu'elle le
souhaitt tout aussi passionnment que lui, non-seulement elle fut la
matresse de sa passion, mais elle lui fit encore de grands reproches
de ce qu'il ne l'aimoit pas tant que sa femme. Elle lui dit que, pour
une crainte qui toit peut-tre mal fonde, il s'empchoit volontiers
de prendre son plaisir avec elle, au lieu qu'il le cherchoit
maintenant au prjudice de son repos et de sa rputation.

Caderousse, qui, en l'tat qu'il en toit avec elle, croyoit pouvoir
lui faire confidence de ce qu'il avoit de plus particulier sur le
coeur, lui dit que, s'il y avoit quelque diffrence entre elle et sa
femme, elle toit tout  son avantage; qu'il lui toit ais de se
passer de l'une, qu'il n'aimoit pas, mais qu'il n'en toit pas de mme
de l'autre, qu'il adoroit; que, comme tout ce qui se passoit dans le
monde ne consistoit qu'en grimaces, il lui avoit t ais de faire
accroire que ce qu'il en faisoit n'toit que par la considration
qu'il avoit pour sa femme; mais qu'enfin il ne pouvoit s'empcher de
lui dire qu'il seroit ravi d'en tre dfait.

Elle lui sauta au cou aprs cette dclaration, et, quoiqu'ils ne
fissent pas tout ce qu'il falloit faire pour goter une joie parfaite,
ils ne laissrent pas de se pmer sur un lit de repos o ils s'toient
jets l'un et l'autre.

Comme l'on n'est pas heureux en toutes choses, Caderousse, qui toit
grand joueur, perdit  quelques jours de l beaucoup d'argent contre
le Roi, et, ne l'ayant pas tout comptant, il donna ce qu'il avoit et
demanda du temps pour le reste. Le Roi, qui toit ponctuel en toutes
choses et qui vouloit apprendre aux autres  le devenir, lui fit
rponse que cela toit bien vilain de jouer sans avoir de l'argent.
C'en fut assez pour le faire rsoudre  prendre la poste pour aller
tout vendre chez lui; mais auparavant il voulut prendre cong de
mademoiselle de Toussi, et la conjurer de ne le pas oublier dans son
absence.

Elle fut au dsespoir quand elle sut un dpart si prcipit; elle lui
offrit ses bagues et ses pierreries pour rompre ce voyage, et mme de
voler celles de sa mre si les siennes ne suffisoient pas. Mais
Caderousse, qui prvoyoit que cela feroit trop de bruit dans le monde,
et qui d'ailleurs de son naturel n'toit pas si escroc que la plupart
des gens de la cour, la remercia de ses offres. Ils se sparrent
ainsi fort satisfaits l'un de l'autre, ou, pour mieux dire, fort
contents des tmoignages rciproques qu'ils s'toient donns de leur
amiti. Il promit de revenir bientt, et elle n'en douta point,
sachant le sujet qui le faisoit partir. Mais elle eut la dlicatesse
de lui dire qu'elle toit fche de n'avoir point un peu de part dans
son retour, et que le Roi l'et tout entire. Il lui rpondit
l-dessus ce que devoit dire un homme qui avoit de l'esprit et qui
toit amoureux, et elle eut lieu de s'en contenter. Comme l'argent est
extrmement rare dans les provinces, il eut de la peine  trouver
celui qu'il lui falloit, et, ayant demeur plus longtemps qu'il
n'avoit cru, il arriva cependant que le duc d'Aumont se prsenta pour
pouser mademoiselle de Toussi.

C'toit un homme non-seulement d'une ancienne maison, mais qui toit
encore distingu par un gouvernement de province et par une grande
charge. Il toit premier gentilhomme de la chambre, gouverneur du
Boulonnois, et duc et pair; si bien que c'et t un parti extrmement
avantageux, s'il n'et eu un fils de son premier lit, avec quelques
filles[313]. Il avoit pous en premires noces, comme nous avons dit,
la soeur du marquis de Louvois[314], qui toit morte bien
misrablement, ce qui faisoit prsumer qu'il ne se chargeroit jamais
de femme. Cette dame,  qui rien ne manquoit du ct de la
magnificence, avoit un chapelet de diamants de grand prix, et un jour
qu'il y avoit chez elle beaucoup de personnes de qualit, on le lui
prit sur une table. Ce chapelet se trouvant perdu, elle ne sut sur qui
faire tomber son soupon; et comme elle avoit une curiosit
inconcevable de savoir qui l'avoit drob, elle couta volontiers
quelques propositions qu'on lui fit d'aller au devin[315]. Elle y fut
donc, et le devin la renvoya  un prtre de la paroisse de
Saint-Severin, qui nourrissoit des pigeons au haut de sa maison, qu'il
fit parler devant elle, aprs qu'elle eut fait un pacte avec lui par
lequel elle lui promit, dit-on, d'tranges choses. Ces pigeons lui
dirent qu'elle retrouveroit son chapelet  son retour; mais elle
n'toit gure en tat de se rjouir de leurs promesses: elle avoit t
tellement saisie de frayeur qu'elle se mit au lit en arrivant, et,
soit que Dieu la voult punir de sa curiosit, ou que le mal d'enfant
lui prt, comme on le publia dans le monde pour empcher qu'on ne
glost sur son aventure, elle expira dans des douleurs plus aises 
concevoir qu' dcrire.

Une catastrophe si extraordinaire fut l'entretien de tout Paris
pendant quelques semaines; mais, comme il renat  tout moment dans
cette grande ville des choses qui font oublier celles qui se sont
passes peu auparavant, on ne s'en ressouvint plus que dans sa
famille,  qui ce malheureux accident devoit avoir fait aussi plus
d'impression. Son mari, entre autres, en fut si touch, qu'on crut
qu'il alloit renoncer au monde; mais, comme c'toit un grand pas 
faire  un homme de sa condition, il se contenta de vivre d'une autre
manire qu'il n'avoit fait, et ce fut si exemplairement, que chacun en
fut difi. Cela fit prsumer, comme j'ai dit ci-devant, qu'il ne
songeroit point  un autre mariage, et en effet il auroit pari
lui-mme qu'il n'y auroit jamais song, principalement ayant un fils
pour soutenir sa maison; mais  peine eut-il vu mademoiselle de Toussi
que ses rsolutions s'en allrent en fume. Il la fit demander en
mariage aussitt, et la marchale de La Mothe la lui accorda
volontiers, parce que la garde d'une telle marchandise est toujours
dangereuse.

Ce ne fut pas pourtant par les avantages qu'elle y trouva, car,
quoiqu'il et toutes les charges dont nous avons parl ci-dessus,
elles ne regardoient que son fils an, et point du tout ceux qui
pouvoient venir de sa fille. Mademoiselle de Toussi ne fit aucun
effort pour s'opposer  ce mariage, quoiqu'elle aimt Caderousse et
qu'elle se ft jusque-l flatte de l'pouser si sa femme venoit 
mourir. Cependant, pour lui montrer que, toute prte  changer de
condition, elle ne changeoit point de sentiment, elle lui crivit de
se hter de venir s'il vouloit recueillir le fruit de ses promesses.

Caderousse, qui avoit fait son argent, prit la poste aussitt avec ses
lettres de change dans sa poche; il trouva que le mariage n'toit pas
encore achev, et la premire chose qu'il fit fut de voir sa
matresse,  qui il tcha de persuader de lui donner la prfrence
par-dessus le duc d'Aumont, c'est--dire qu'il pt passer devant lui
quand ce viendroit le moment de la possder. Mais, soit qu'elle et
peur que, les vestiges tant encore si rcents, le duc d'Aumont ne
vnt  s'en apercevoir, ou qu'elle ft conscience de lui ter en mme
temps et le coeur et ce que les maris sont bien aises de trouver,
elle le blma de sa dlicatesse, et lui dit qu'il devoit tre plus que
content de ce qu'elle faisoit. Caderousse ne demeura pas sans rplique
pour lui prouver que ces morceaux toient des ragots d'un amant, et
point du tout d'un poux; mais tout ce qu'il put dire ne fut pas
capable de la persuader, et  deux jours de l le duc d'Aumont
l'pousa[316].

Le Roi leur fit l'honneur non-seulement de signer  leur contrat de
mariage, en faveur duquel il fit un prsent considrable  la marie,
mais assista encore  la bndiction nuptiale. Cependant, quoique la
dame et t affame d'homme, elle ne trouva pas avec son mari les
mmes plaisirs qu'elle avoit gots, quoique imparfaitement, avec
Caderousse, ni mme ceux qu'elle s'toit figurs de goter avec
d'Hervieux. C'est pourquoi elle ne se vit pas plutt en libert,
qu'elle crivit un billet  son amant pour voir la diffrence qu'il y
avoit de l'un  l'autre. Mais ce fut l'embarras de trouver quelqu'un 
qui se pouvoir fier pour le lui remettre entre les mains. Aprs y
avoir bien song, elle s'avisa d'crire  Catherine, femme de chambre
de madame de Bonnelle, et lui manda qu'elle devoit de l'argent du jeu
 M. de Caderousse, et qu'elle la prioit de lui donner en main propre
la lettre qu'elle trouveroit dans la sienne, par laquelle elle lui
faisoit excuse si elle ne le payoit pas sitt.

Elle envoya ces deux lettres par un de ses laquais; et Catherine,
croyant de bonne foi que celle qu'elle devoit rendre ne contenoit
autre chose que ce qu'elle lui mandoit, elle la donna  Caderousse,
qui ne manquoit pas de venir jouer toutes les aprs-dnes chez madame
de Bonnelle. Il fut fort surpris d'abord, ne pouvant comprendre
comment la duchesse se servoit d'une personne si suspecte; mais, ayant
vu ce que la lettre contenoit, il changea son tonnement en
admiration, et jugea qu'une femme qui avoit l'esprit si prsent dans
les commencements seroit admirable si elle pouvoit jamais joindre  un
si grand naturel une exprience de quelques annes. Cependant, comme
cette lettre toit conue en termes fort amoureux, il est bon que le
lecteur n'en soit pas priv.

LETTRE DE LA DUCHESSE D'AUMONT AU DUC DE CADEROUSSE.

    _Ne vous tonnez pas si je me sers de Catherine pour vous faire
    savoir de mes nouvelles. Elle croit ne vous rendre qu'une lettre
    de compliment sur une affaire que je lui ai invente  plaisir,
    au lieu qu'elle vous en rendra une o je vous ouvre tout mon
    coeur. Bon Dieu, la pauvre chose qu'un mari qu'on n'aime point,
    et qu'il y a de diffrence entre un homme et un homme! Mais
    n'est-ce point que je m'abuse, et que ce plaisir est plus grand
    en imagination qu'en effet? Car enfin, j'en ai plus seulement 
    me souvenir de vos folies, que de toutes les caresses qu'on a
    tch de me faire depuis deux jours. Si cela est, ne m'approchez
    jamais de plus prs que vous avez fait; mais si vous tes assur
    du contraire, dguisez-vous ce soir, comme l'amour vous
    l'inspirera; mon mari sera  Versailles, et c'est un temps trop
    favorable pour vous et pour moi pour ne le pas employer comme il
    faut._

Caderousse n'eut garde de manquer au rendez-vous. Il ne se dguisa pas
autrement, sinon qu'il prit un habit fort commun, et, montant  cheval
comme s'il ft revenu de Versailles, il s'en vint  l'htel
d'Aumont[317] et dit au suisse[318] que c'toit un des vingt-cinq
violons du Roi, qui venoit de sa part trouver le duc pour quelque
bagatelle qui regardoit l'Opra. Or, c'toit une chose assez ordinaire
que ces sortes de commissions, car le duc,  cause de sa charge de
premier gentilhomme de la chambre, avoit la surintendance sur tous les
divertissements[319]. Le suisse lui rpondit que son matre toit all 
Versailles. De quoi feignant n'tre pas content, il demanda  parler 
la duchesse. On le fit monter, sans qu'on se doutt de rien, et il lui
parla  l'oreille, comme s'il avoit eu quelque chose de particulier 
lui dire. Aprs cela, il feignit de s'en retourner; mais, au lieu de
traverser la cour, il entra dans une salle basse, o il se mit  un coin
jusqu' ce que la duchesse se ft dfaite adroitement de ses laquais,
sous prtexte de message. Etant alors remonte en haut, elle le cacha
dans un cabinet, o elle lui donna du pain et des confitures, de peur
qu'il ne mourt de faim. Cependant on avoit emmen par son ordre le
cheval sur lequel il toit venu; et le suisse, qui alloit et venoit dans
la cour, s'imagina que le matre toit sorti sans qu'il s'en ft aperu.
La duchesse eut grande impatience que la nuit ft venue pour contenter
ses dsirs amoureux, et encore plus le pauvre prisonnier, qui n'osoit
presque se remuer. Elle arriva enfin, au grand contentement de l'un et
de l'autre, et aprs que la duchesse fut au lit et que ses femmes se
furent retires, elle se releva pour lui aller ouvrir la porte. A peine
lui donna-t-il le temps de se recoucher pour en venir aux prises; ce qui
lui plut extrmement, tant persuade que c'toit l la plus grande
marque d'amiti qu'un homme puisse donner  une femme.

Comme il vit que le jeu lui plaisoit, il fit tout son possible pour la
contenter. Mais sur les quatre  cinq heures du matin, c'est--dire
lorsqu'ils commenoient d'avoir envie de dormir tous deux, ils
entendirent un carrosse  six chevaux s'arrter  la porte, et l'on
commena  heurter comme il faut. Elle jugea incontinent que c'toit
son mari et se crut perdue. Elle n'eut le temps que de faire
rentrer Caderousse dans le cabinet, qui se crut pareillement en grand
pril. Mais leur inquitude ne fut pas de longue dure: comme elle
s'toit jete en bas du lit pour voir ce que c'toit au travers des
vitres, elle vit aussitt que c'toit un ami de son mari qui venoit
pour le prendre, le duc lui ayant dit qu'il n'iroit  Versailles que
ce jour-l. Sa crainte s'tant vanouie par ce moyen, elle fut tirer
une seconde fois son amant de prison, et le trouva tremblant d'autre
chose que de froid. Il lui fallut plus de temps qu' elle pour se
rassurer, et, quoiqu'elle ft tout son possible pour le rchauffer
entre ses bras, sa chaleur naturelle toit si bien teinte qu'elle ne
put la rallumer.

Cependant comme il faisoit dj grand jour, il fallut songer  le
faire sortir; mais ce fut la difficult, et ils trouvrent que ce
seroit hasarder beaucoup, de sorte qu'ils aimrent mieux attendre
jusqu' la brune. Mais le duc d'Aumont revint de Versailles une
demi-heure auparavant et rompit leurs mesures. Je laisse  penser si
son arrive eut de quoi augmenter le froid du pauvre amoureux transi.
Le duc d'Aumont voulut se faire un grand mrite auprs de sa femme
d'tre revenu sitt, et ne manqua pas de lui dire que ce n'toit que
pour l'amour d'elle. Mais elle lui auroit bien rpondu, si elle et
os, qu'elle lui et t bien plus oblige s'il et demeur o il
toit. Cependant, comme il n'y avoit que peu de jours qu'ils toient
maris et qu'il toit d'un bon temprament, il se mit  la caresser;
ce qui fut un surcrot d'accablement pour le pauvre prisonnier, qui
toit justement au chevet du lit. Mais ce qui le toucha le plus,
fut que la duchesse ne put s'empcher de soupirer amoureusement dans
le temps qu'il toit aux prises avec elle; ce qui lui fit dire en
lui-mme que toutes les femmes toient des carognes, et que, quelque
mine qu'elles fassent, tout leur est bon, soit d'un mari ou d'un
amant. Le duc d'Aumont, qui savoit ce que c'toit que de vivre, ne
jugea pas  propos de s'enivrer de son vin, et, s'tant couch de
bonne heure, il laissa sa femme en repos toute la nuit, pendant que
Caderousse faisoit le pied de grue dans le cabinet, roulant dans sa
tte mille imaginations que la jalousie lui inspiroit aussi bien que
la peur; car enfin, comme il toit amoureux, ce qu'il avoit entendu
lui revenoit  tout moment  la pense, et toute la consolation qu'il
avoit, c'est qu'il prparoit des reproches  la duchesse sur le peu de
caresses que son mari lui faisoit, et o elle avoit nanmoins paru si
sensible. Mais, quelque forte que ft sa passion, tout son sang se
glaoit quand il venoit  faire rflexion o il toit, et le peu de
chose qu'il falloit pour le perdre.

Il est ais de concevoir que la nuit lui dura mille ans dans de si
funestes penses; cependant, quoiqu'il n'et mang que des confitures
et bu un doigt de vin, la faim toit ce qui lui faisoit le moins de
peine, tant il est vrai que le corps ne songe gure  ses fonctions
quand l'me se trouve abattue. Pour comble de malheur, le jour tant
venu, le duc d'Aumont ne songea ni  se lever, ni  sortir, tellement
que toute son esprance fut remise aprs dner; mais il survint
compagnie qui arrta le duc jusqu'au soir, et s'tant amus
ensuite  causer avec sa femme, qui n'avoit gure nanmoins l'esprit
libre pour lui rpondre, le temps se passa insensiblement, de sorte
qu'il entendit qu'on demandoit  souper. Je ne sais si cela le fit
ressouvenir qu'il y avoit deux jours qu'il faisoit une grande
abstinence, mais enfin la faim commena  le presser si fort, qu'il
sentit une grande foiblesse; il lui fallut nanmoins essuyer
non-seulement tout ce temps-l, mais encore tout le lendemain, le duc
n'tant sorti que sur le soir pour s'en retourner  Versailles.

D'abord la duchesse vint pour se jeter  son cou; mais il la repoussa
avec un air de mpris, dont tant tout tonne, elle lui demanda d'o
venoit ce traitement, et si c'toit la rcompense de ce qu'elle
faisoit pour lui. Vous ne faites rien pour moi, rpondit froidement
Caderousse, que vous ne fassiez pour votre mari, qui cependant ne vous
a pas donn trop de marques de son amiti. Je vous ai entendu
soupirer, perfide que vous tes, et vous n'en avez pas fait davantage
lorsque je vous ai tmoign tout ce que je sentois pour vous; mais je
suis assez veng du peu de cas qu'il faisoit de vos caresses; et
n'avez-vous point de honte d'aimer dj qui vous aime si peu? La
duchesse fut surprise de ces reproches, et voulut lui nier ce qu'il
avoit entendu; mais il sut bien qu'en juger, et, aprs en avoir t
tmoin lui-mme, il n'eut pas la complaisance de vouloir lui accorder
ce qu'elle disoit.

Cette petite querelle fit qu'il ne voulut ni boire ni manger, quoi
qu'elle lui pt dire; et, voulant s'en aller, il se laissa tomber au
milieu de la chambre, soit de foiblesse, ou qu'il et trouv
quelque chose sous les pieds qui en ft cause. Cependant, il n'auroit
peut-tre jamais eu la force de se relever si la duchesse ne ft
accourue  son secours; mais, s'tant jete  son cou, elle lui
demanda si, aprs toutes les alarmes qu'elle venoit d'avoir, il toit
encore rsolu de la dsesprer. C'est vous qui me dsesprez, Madame,
rpondit Caderousse, et je croyois que, vous ayant donn mon coeur,
je ne devois pas partager le vtre avec un mari qui, comme je vous ai
dj dit, vous aime si peu, qu'il y a deux jours tout entiers qu'il
est avec vous, et cependant.... Elle ne lui donna pas le temps
d'achever, et, s'tant emporte  des caresses tout  fait touchantes,
non-seulement elle le fit relever, mais elle lui fit sentir encore
qu'il n'toit pas tout  fait mort. Il voulut lui en donner des
marques  l'heure mme,  quoi s'opposant foiblement, sous prtexte
qu'il n'toit pas en tat de cela aprs un si long jene, il la jeta
sur un lit, o elle n'eut jamais tant de plaisir. Elle fit un grand
nombre de soupirs, dont ce pauvre amant fut si charm qu'il oublia
ceux qu'elle avoit faits avec le duc.

Un si doux moment pensa tre cependant le dernier de sa vie; la
foiblesse o il toit le fit vanouir lorsqu'il ne pensoit tre que
pm, et la duchesse s'apercevant que cela duroit trop longtemps pour
tre naturel, elle se dbarrassa le mieux qu'elle put pour courir au
secours. Elle fut promptement chercher une bouteille d'eau de Hongrie,
et lui en ayant frott le creux des mains, les tempes et les narines,
il revint enfin  lui, mais si foible qu'il avoit de la peine  se
soutenir. Quoiqu'elle l'et dj voulu voir dehors, elle ne le
voulut pas laisser sortir nanmoins qu'il n'et pris quelque chose; et
ce qui venoit de se passer l'ayant rendu plus traitable qu'auparavant,
il prit un bouillon, qui lui fit beaucoup de bien. Il mangea outre
cela tout au moins pour quatre sous de pain[320], un grand pot de
confitures, une douzaine de noix confites, et but une bouteille de
vin. Avec ce secours il prit des forces pour pouvoir s'en aller; mais,
de peur que le suisse ne l'apert, il fit une station dans la salle
en bas, comme il avoit fait en arrivant, pendant laquelle la duchesse
d'Aumont fit monter le suisse, sous prtexte de lui dire ceux qu'elle
vouloit qu'il laisst entrer et ceux qu'elle ne vouloit pas qui
entrassent.

L'embarras o ils s'toient trouvs fut cause qu'ils ne songrent pas
 prendre des mesures pour se revoir sitt. Mais la maison de madame
de Bonnelle tant un lieu propre  se donner rendez-vous,
quoiqu'elle ne le crt pas, ils s'imaginrent tous deux qu'y pouvant
aller quand ils voudroient, il leur seroit ais de se parler et de se
dire tout ce qu'ils auroient sur le coeur. Cependant la femme de
Caderousse, qui n'avoit point eu de ses nouvelles depuis trois jours,
en tant en peine, envoya partout o il avoit coutume d'aller pour
voir si on ne lui en apprendroit point; et n'en pouvant savoir d'aucun
endroit, le bruit courut  la cour et  la ville qu'il falloit qu'il
se ft all battre. S'il avoit eu la moindre affaire, c'en toit assez
pour le perdre, les ordonnances ne pouvant tre plus rigoureuses
qu'elles l'toient  cet gard[321]. Mais comme on savoit qu'il toit
sage, ce bruit s'vanouit bientt pour faire place  un autre, qui fut
qu'il falloit qu'il se ft engag au jeu. Le changement qui parut sur
son visage, lorsqu'il fut revenu chez lui, donna encore plus de
couleur  ce faux bruit.

On s'imagina donc qu'il avoit fait quelque perte considrable, et sa
femme n'osoit presque lui demander d'o il venoit, de peur de
l'affliger. Elle lui lcha pourtant quelques paroles qui firent voir
son soupon, et cela fournit un prtexte  Caderousse, qui ne savoit
presque o en trouver aprs une si longue absence. Il parut ds le
lendemain chez madame de Bonnelle, o l'on fut surpris de le voir si
chang. La marquise de Rambures[322], qui, avec la passion du
jeu, avoit encore celle de l'amour jusqu' l'excs, entendant dire 
tout le monde qu'il falloit qu'il et t bien piqu pour jouer trois
jours entiers, sans que ses amis l'eussent pu voir: C'est, dit-elle,
qu'il n'avoit que faire de tmoins au jeu qu'il jouoit. Chacun se
prit  rire de cette saillie; mais Caderousse en rougit, ce qui fut
remarqu particulirement du marquis de Fervaques[323], fils de madame
de Bonnelle.

Ce n'toit pas nanmoins un homme qui ft sorcier; au contraire, il
avoit extrmement  se plaindre de la nature, qui lui avoit donn un
fort grand corps, mais un fort petit esprit. Sur ces entrefaites, la
duchesse d'Aumont entra, et aprs que celles qui ne l'avoient pas
encore t voir lui eurent fait compliment sur son mariage, Fervaques
se mit auprs d'elle, lui demanda si ce n'toit point elle qu'on
devoit accuser de la disparition de Caderousse? Comme il n'y a rien
qui soit  l'preuve de la vrit, elle ne se put empcher de rougir,
et, pour peu d'esprit qu'il et eu, il et bientt reconnu qu'il
l'avoit touche sensiblement; mais il avoit dit cela  tout hasard,
tellement que, ne faisant point de rflexion  l'intrt qu'elle y
prenoit, il se contenta de lui dire que, quelque mrite qu'eut
Caderousse, il seroit trop heureux si une pareille fortune lui
arrivoit; que, comme il n'y avoit personne qui en connt le prix
si bien que lui, cela l'obligeoit  ne la dsirer que pour lui-mme;
qu'il y avoit dj plus de deux ans qu'il en toit amoureux, sans lui
en avoir jamais os parler; mais que venant d'pouser un homme qui
avoit beaucoup plus d'ge qu'elle, il avoit cru que, s'il manquoit ce
temps-l, il manqueroit une occasion qui ne se rencontreroit peut-tre
jamais si favorable. La duchesse d'Aumont avoit toujours cru son
cousin[324] un peu fou; mais, comme elle ne le croyoit ni assez hardi
ni assez spirituel pour lui oser faire jamais une dclaration comme
celle-l, elle en fut toute surprise, et lui demanda s'il avoit appris
ce qu'il lui venoit de dire depuis qu'il voyoit la comtesse
d'Olonne[325]. Fervaques rougit  ce discours et se trouva bien
embarrass, car il toit vrai qu'il sacrifioit depuis plusieurs mois 
cette vieille mdaille. Nanmoins, quoique la chose ft publique, il
prit le parti d'abord de la nier; mais, voyant que la duchesse toit
trop bien instruite pour prendre le change, il crut avancer grandement
ses affaires en lui sacrifiant deux ou trois de ses lettres qu'il
avoit dans sa poche. C'est pourquoi, ne se retranchant plus sur la
ngative, mais sur ce qu'il n'avoit aucun dessein en la voyant, il les
lui montra aussitt, et voulut l'obliger  les lire malgr elle. La
duchesse, qui ne prenoit aucun intrt  cette vieille idole, s'en
dfendit; mais Fervaques, ne cessant de l'importuner, lui en
prsenta une tout ouverte, o elle ne se put empcher de lire ces
paroles:

LETTRE DE MADAME D'OLONNE AU MARQUIS DE FERVAQUES.

    _Il y a si longtemps que je suis spare du commerce du monde,
    que je vaux bien une fille de ce temps-ci. Vous m'en pouvez
    croire sur ma parole, moi qui ai assez d'exprience pour juger
    de toutes choses. Cependant il ne tiendra qu' vous de vous en
    claircir, et vous me dites hier trop de douceurs, jusqu'
    m'offrir votre bourse, pour ne pas faire tous les pas qui me
    peuvent faire parotre reconnoissante. Ne jugez pas que ce que
    j'en fais soit pour avoir lieu d'accepter vos offres. Quoique
    vous soyez plus riche que moi, j'ai encore mille pistoles 
    votre service; mais il me semble qu'entre gens comme nous on se
    doit aimer but  but, et qu' moins que d'tre dans le besoin,
    on ne doit jamais faire des dmarches, ni l'un ni l'autre, qui
    puissent faire croire qu'on soit plus intress qu'amoureux._

La duchesse d'Aumont avoit voulu d'abord rendre la lettre, ne croyant
pas qu'aprs ce qu'elle contenoit  l'ouverture, une honnte femme pt
la lire sans s'attirer quelque reproche. Mais enfin la curiosit l'avoit
emport par-dessus toute sorte de considration, de sorte qu'elle ne
rebuta point la seconde que Fervaques lui prsenta, et qui toit du
mme style. Voici ce qu'elle contenoit:

LETTRE DE MADAME D'OLONNE AU MARQUIS DE FERVAQUES.

    _Pour un homme qui va  la guerre, et qui est mme capitaine
    dans la gendarmerie, vous avez bien peu de hardiesse.
    Attendez-vous que je vous aille prier, et pour vous avoir dit
    que j'avois des mesures  garder dans le monde, est-ce vous dire
    que vous n'avez rien  esprer? J'enrage que vous m'obligiez
    malgr moi  faire un personnage que j'ai toujours ha,
    c'est--dire  vous morigner comme un jeune homme. Venez
    pourtant tout prsentement, l'on vous apprendra  vivre, puisque
    vous ne le savez pas; mais apportez du moins plus de courage que
    vous n'en aviez hier au soir._

Ah! la folle! dit en mme temps la duchesse d'Aumont; et quand
prtend-elle devenir sage, si ce n'est  l'ge qu'elle a?--Elle n'est
point encore si ge, ma cousine, dit Fervaques, et elle n'a pas plus
de trente-cinq ans.--J'en suis bien ravie, mon cousin, lui rpondit la
duchesse, et que vous la trouviez  votre gr.--Moi? point du tout,
rpliqua Fervaques, qui s'avisa, mais un peu tard, qu'il venoit de
dire une sottise; et pour lui prouver qu'il la voyoit sans
attachement, il lui fit confidence qu'elle le vouloit marier avec
mademoiselle de la Fert, sa nice,  qui elle donneroit tout son
bien[326]. Cette conversation interrompit celle qu'il avoit commence;
mais, comme il y vouloit revenir  toute heure, la duchesse lui
dit qu'on voyoit bien qu'il avoit beaucoup profit sous une si bonne
matresse, et qu'il n'toit plus besoin de l'accuser de timidit.

Cependant Caderousse s'toit mis au jeu; mais, voyant que leur
conversation duroit si longtemps, il toit sur les pines, et faisoit
mille fautes qu'il n'avoit pas accoutum de faire. La marquise de
Rambures, qui toit auprs de lui, y prit garde, et que de temps en
temps il jetoit des oeillades  l'endroit o toit la duchesse.
Quand elle eut remarqu cela deux ou trois fois: Voulez-vous parier,
lui dit-elle  l'oreille, que je vous dis maintenant pourquoi nous ne
vous avons point vu depuis trois jours, et pourquoi vous ne prenez pas
garde  votre jeu? Il ne fit que sourire  ce discours, comme s'il
et voulu dire qu'elle y seroit bien empche; mais elle se rapprocha
en mme temps de lui, et lui dit que la duchesse d'Aumont en toit
cause. Cela le dconcerta encore plus qu'auparavant; il ne sut que lui
rpondre, et c'en fut assez  cette dame, qui toit habile dans le
mtier, pour lui faire juger que ce qu'elle en pensoit toit
vritable. Vous voyez, lui dit-elle en mme temps, que je suis mieux
informe que vous ne pensez; mais que cela ne vous alarme pas; j'en
userai bien, et je veux commencer  vous rendre service. En mme
temps, elle dit  la duchesse d'Aumont que cela toit bien vilain de
quitter la compagnie pour tre si longtemps tte  tte avec un homme;
qu'elle s'en scandalisoit toute la premire, et que, si elle ne venoit
auprs d'elle, elle ne lui pardonneroit jamais.

Cela dfraya la conversation quelques moments, et la duchesse ne
pouvant plus demeurer auprs de Fervaques aprs ce reproche, elle se
vint mettre  ct d'elle, c'est--dire auprs de Caderousse. S'il et
os, il lui et dit de n'en rien faire aprs ce qui venoit de se
passer; mais, comme c'et t donner trop de marques de leur
intelligence, il se contenta de garder un certain srieux, qui fit
encore juger  la marquise de Rambures que leurs affaires toient en
meilleur tat qu'elle ne croyoit. La duchesse d'Aumont, qui ne savoit
point ce qui s'toit dit tout bas, fut surprise du peu d'accueil que
lui faisoit Caderousse, et s'en trouva si pique, qu'elle s'en alla
beaucoup plus tt qu'elle n'auroit fait. Cependant, elle avoit trop de
choses sur le coeur pour en rien tmoigner, de sorte qu'elle lui
crivit un billet. Mais, faisant rflexion que si elle se servoit
encore de Catherine, elle pourroit se douter  la fin de la vrit,
elle le mit dans sa poche, rsolue de le mettre elle-mme le lendemain
dans celle de son amant, quand elle le trouveroit chez sa tante. En
effet, elle le fit si adroitement que personne ne s'en seroit aperu,
si la marquise de Rambures, qui avoit quelque dessein sur Caderousse,
ne les et observs de si prs, qu'il toit impossible que rien lui
chappt. Elle vit donc tout ce mange; mais, devant que Caderousse
sut ce qui toit arriv, elle fouilla dans sa poche sous prtexte de
prendre son peigne, et prit la lettre qu'elle cherchoit. Par malheur
pour la duchesse, elle toit alors dans un coin avec Fervaques, qui
lui contoit des folies et ne put prendre garde  ce qui se passoit.
Elle affectoit mme de ne pas regarder de ce ct-l, et d'tre
fort attache  la conversation, pour se venger de Caderousse, qui, en
effet, s'en dsesproit. Enfin, le jeu tant fini, chacun prit de son
ct, et Caderousse s'tant offert  ramener les dames, elles le
prirent au mot, si bien que la marquise de Rambures, qui ne s'en toit
pas encore alle de peur que ces deux amants ne se parlassent, n'ayant
plus rien qui l'arrtt, monta promptement en carrosse, et ne fut pas
plus tt arrive chez elle qu'elle ouvrit sa lettre. Elle toit conue
en ces termes:

LETTRE DE LA DUCHESSE D'AUMONT AU DUC DE CADEROUSSE.

    _Je ne croyois pas tre si dgotante qu'on se dt rebuter de
    moi ds la premire fois; mais je sais ce que j'en dois croire
    aprs votre procd, et me fuir comme vous me fuyez est assez
    m'en dire pour me repentir toute ma vie d'avoir t folle, et
    pour me rendre sage  l'avenir. Dans le dpit o je suis, je
    croirois que je ne vous aime plus, si je n'avois un peu trop de
    penchant  la vengeance. Je n'ai jamais tant souhait d'tre
    aimable que je le fais maintenant, pour vous donner un peu de
    jalousie. Mais, hlas! que je suis simple! on n'est jaloux que
    de ce qu'on aime, et, si je ne m'abuse, vous me verriez entre
    les bras de toute la terre sans en avoir aucun chagrin._

Cette lettre parloit trop bon franois pour laisser aucun lieu de
douter de la vrit. Ainsi, la marquise de Rambures, voyant tout ce
qui en toit, conut fort peu d'esprance de son dessein, ayant 
brouiller des gens qui toient si bien ensemble; nanmoins, comme elle
toit malicieuse jusqu' tre mchante, elle rsolut d'y faire tout de
son mieux, quand mme elle n'en devroit pas profiter. Pour cet effet,
elle fit crire une lettre comme si c'et t Caderousse, et, ayant
travesti un de ses laquais, qu'elle employoit dans ses affaires les
plus secrtes, elle l'envoya  l'htel d'Aumont, avec ordre de rendre
cette lettre en main propre  la duchesse. Le laquais s'acquitta fort
bien de sa commission, et la duchesse, qui n'avoit jamais vu de
l'criture de Caderousse, s'tant mprise aisment au caractre, elle
y lut ces paroles, qui l'accablrent de dsespoir:

LETTRE DU DUC DE CADEROUSSE A LA DUCHESSE D'AUMONT.

    _Je vous ai aime parce que j'ai eu de l'estime pour vous; mais
    je ne vous aime plus maintenant parce que je cesse de vous
    estimer. Cela ne vous doit pas surprendre dans le procd que
    vous tenez aujourd'hui. Tout vous est bon, jusqu' votre cousin
    Fervaques, et il vous importe peu que vous trouviez de l'esprit,
    pourvu que vous trouviez un corps qui vous rende service. Prenez
    garde nanmoins  vous mprendre, quoique ce soit parler contre
    moi que de vous parler contre les gens de grande taille: la
    sienne ne promet pas qu'il puisse durer longtemps; d'ailleurs,
    c'est avoir trop d'affaires que d'tre oblig de contenter en
    mme temps la comtesse d'Olonne et une femme de votre apptit._

Il est ais de concevoir quel fut le dsespoir de la duchesse  la
lecture d'une lettre si crue, et, ne doutant point qu'elle ne vnt de
Caderousse, non-seulement elle le hat mortellement, mais, si elle en
et cru sa passion, elle auroit t encore de ce pas lui arracher le
coeur. Elle n'eut garde, avec des sentiments si envenims, de se
trouver  son ordinaire chez madame de Bonnelle; et Caderousse, n'y
voyant point Fervaques, s'imagina qu'ils toient ensemble, ce qui le
jeta dans une jalousie inconcevable. Pour achever son dsespoir, il
arriva que le duc d'Aumont, qui toit revenu de la cour, voyant sa
femme dans une mlancolie surprenante, crut la divertir en la menant
lui-mme  l'Opra[327], et, le hasard ayant voulu que Fervaques s'y
ft trouv, il se mit dans sa loge, o il lui dit mille pauvrets.
Tout cela fut rapport le soir mme  Caderousse, ce qui fut suffisant
pour lui persuader que ces soupons n'toient que trop vritables.
Epris de dpit et de jalousie, il la chercha partout pour lui pouvoir
dire ce qu'il avoit sur le coeur; mais, comme elle le fuyoit avec
beaucoup de prcaution, il lui fut difficile de trouver ce qu'il
cherchoit; il la rencontra nanmoins un jour chez la Reine, et se
prparoit  lui faire tous les reproches qu'il croyoit tre en droit
de lui faire, quand la duchesse, le regardant avec un mpris et une
colre qui toient capables de glacer l'homme du monde le plus
amoureux: Ne m'approchez jamais, lui dit-elle, si vous ne voulez que
je vous dvisage. Elle s'esquiva au mme temps, et il ne la put
jamais joindre, parce qu'elle avoit pris tout exprs la duchesse de
Crqui[328] par-dessous le bras, avec qui elle s'en alloit.

Un traitement si extraordinaire eut de quoi le surprendre, lui qui
croyoit que tous les sujets de plainte toient de son ct. Cependant
la marquise de Rambures, aprs avoir si bien russi dans le projet
qu'elle avoit fait de les brouiller ensemble, fit son possible pour
venir  bout du reste: c'est pourquoi elle le pria de venir chez elle,
o on devoit jouer, et, afin qu'il y ft attir par la bonne
compagnie, elle dit la mme chose  tous les gens de la cour.
L'assemble fut bientt des plus nombreuses, mais non pas des mieux
choisies. La marquise de Rambures, qui s'encanailloit aisment, y
souffrit de certaines gens qui n'avoient point d'autre caractre que
celui de joueurs, et  qui l'on imputoit mme de savoir jouer avec
adresse. Cela rebuta bien d'honntes gens d'y aller, et  plus forte
raison d'avoir quelque pense pour elle: car, d'ailleurs, bien loin
d'avoir quelques charmes, on pouvoit dire qu'elle toit des plus
laides; avec toutes ces mchantes qualits, elle avoit encore celle
d'tre dj vieille[329], ce qui n'toit pas un ragot pour un
homme qui venoit tter d'une jolie femme comme toit la duchesse
d'Aumont. Aussi Caderousse toit bien loign de songer  ce qu'elle
songeoit, et si ce n'est que madame de Bonnelle s'en toit alle en
Normandie aprs avoir perdu tout son argent, et qu'il n'y avoit point
d'autre endroit o l'on jout  Paris, il n'auroit pas seulement mis
le pied chez elle.

Comme il n'en venoit point  ce qu'elle vouloit, qu'elle toit
impatiente de son naturel, elle lui dit un soir, comme il venoit de
quitter le jeu, qu'il vnt dner le lendemain avec elle et qu'elle
avoit quelque chose  lui dire. Il le lui promit, ne se doutant point
de la vrit, et il trouva qu'elle s'toit pare extraordinairement,
ce qui l'obligea  lui demander si c'est qu'elle se marioit ce
jour-l. Je n'en sais rien, lui dit-elle. Je ne suis pas une si
mchante fortune que vous croyez: j'ai eu quatre cent mille francs en
mariage, j'ai un bon douaire, et, quelque dgot que vous soyez, il y
en a bien qui voudroient m'avoir qui ne m'auront pas. Je ne dis pas
cela pour vous, continua-t-elle, en faisant encore plus de minauderies
qu'elle n'en avoit fait auparavant. Je voudrois avoir dix millions;
ils seroient  votre service, aussi bien que tout ce que j'ai. Et se
jetant  son cou en mme temps, pour lui montrer qu'elle toit de
bonne foi, elle le surprit assez pour tre quelques moments sans lui
rien dire.

Cependant, comme il n'toit pas un de ces hros de roman qui se font
un scrupule de regarder seulement une autre personne que leur
matresse, il reut ses caresses avec dessein d'y rpondre; mais,
ayant  l'heure mme repass en son esprit qu'il n'alloit avoir
que les restes d'une infinit de monde, les forces qu'il sentoit un
moment auparavant commencrent  l'abandonner. Il fit ce qu'il put
pour rappeler sa vigueur; mais, quoiqu'il se dt qu'il y alloit de son
honneur  ne pas demeurer en si beau chemin, tout ce qu'il se put dire
fut inutile. Il se crut oblig, dans un si grand abandonnement de la
nature, de faire des excuses proportionnes  la faute qu'il
commettoit malgr lui; mais, ne sachant par o s'y prendre, il se fut
jeter de dsespoir sur un lit de repos. La marquise de Rambures, qui,
bien loin de se dfier de son malheur, croyoit toucher au doux moment
qu'elle dsiroit depuis si longtemps, s'y en fut en mme temps avec
lui, et, le prenant entre ses bras, elle lui fit connotre qu'elle ne
vouloit rien lui refuser; mais, comme elle vit qu'il ne rpondoit que
par des baisers languissants  l'ardeur qui la consumoit, le coeur
lui dit qu'elle toit encore loigne de ses esprances, et, pour en
tre plus sre, elle chercha  s'en claircir par un attouchement qui
lui ft sensible. D'abord qu'elle eut port la main o elle vouloit,
elle se repentit d'avoir t si curieuse, et n'y trouvant rien qui ne
lui fit connotre son malheur: A quoi dois-je attribuer ce que je
vois? lui dit-elle, et tes-vous insensible pour moi, pendant que vous
tes si sensible pour les autres? Ne sortez-vous point d'avec la
duchesse d'Aumont, et faut-il qu'elle vous rduise au pitoyable tat
o vous tes? Ce discours le surprit, lui qui ne savoit pas qu'elle
ft si bien instruite de ses affaires. Aussi, tant bien loign de
croire qu'elle en pt parler si affirmativement: Vous avez tort,
lui dit-il, de m'accuser de penser  d'autres qu' vous. Si la
duchesse d'Aumont a quelque intrigue, ce n'est pas moi, et tout ce que
je vous puis dire, c'est que, si vous me voyez en l'tat o je suis,
c'est vous qui en tes cause, et qui... Elle ne lui laissa pas le
temps d'achever, et reprenant la parole avec vhmence, et mme avec
quelque sorte d'aigreur: Quoi donc! lui dit-elle, ce n'est pas assez
de l'outrage que vous me faites si vous n'y joignez le plus sanglant
reproche qui se puisse faire  une femme? Enfin, c'est donc manque de
charmes que vous vous trouvez aujourd'hui impuissant, et vous avez si
peu de considration pour moi que de me l'oser dire  moi-mme?--C'est
mal expliquer ma pense, rpondit Caderousse, et ce que j'ai voulu
dire n'est pas ce que vous dites. C'est la jalousie qui fait l'effet
que vous voyez, et vous n'auriez pas  l'heure qu'il est  me
reprocher mon impuissance, si, lorsque je me sentois prt  vous
donner des marques d'un assez bon temprament, je ne me fusse
ressouvenu d'une certaine robe de chambre qu'on m'a montre  l'arme,
et que le prince de Courtenay[330] m'a fait voir comme venant de
vous.--Que voulez-vous dire par l? interrompit la marquise de
Rambures.--Qu'en amour comme en ambition, rpondit Caderousse, on ne
souffre pas volontiers de concurrent. Vous ne lui avez fait prsent de
cette robe de chambre que parce que vous l'aimiez; et le moyen de
croire que vous l'ayez oubli, lui qui a de si belles parties
pour les dames? Gros, large, robuste, bien fait; au lieu que je suis
menu, effil, foible, et enfin n'ayant aucune de ses belles et bonnes
qualits. Il ne voulut pas encore conter mille histoires qu'il savoit
bien, de peur que le grand nombre ne lui ft connotre qu'on ne
pouvoit estimer une femme qui en avoit tant. Cependant, la marquise ne
voulant pas tomber d'accord de cette vrit, elle lui nia tout ce
qu'il disoit; mais lui n'en voulut rien rabattre. Elle fut oblige de
lui dire que quand mme cela seroit, qu'est-ce que cela concluoit si
fort contre elle? qu' l'ge qu'elle avoit, et ayant toujours t du
monde, ce n'toit pas une chose extraordinaire qu'elle et t aime
d'un honnte homme et d'un homme de qualit: que le prince de
Courtenay toit tel, et que, quand elle auroit eu quelque
reconnoissance pour lui, c'toit une chose trop vieille pour en garder
encore le souvenir; que, si cette intrigue se passoit de son temps,
elle ne trouveroit pas  redire  sa dlicatesse; mais que, ne le
connoissant pas seulement dans le temps dont il vouloit parler,
c'toit proprement lui vouloir faire une querelle d'Allemand.

La raison toit fort bonne, et tout ce qu'il eut  dire fut qu'il en
convenoit, mais que, comme on n'toit pas matre de ses rflexions, ce
n'toit pas sa faute si elles avoient produit un accident si funeste.
Au mme temps, pour lui faire connotre qu'il ne tenoit pas  lui que
les choses n'allassent mieux, il se remit  la caresser; ce qui
faisant croire  la marquise qu'il falloit qu'il se sentt, elle
oublia la querelle, pour ne pas perdre une si bonne occasion.
Mais, quelque aide qu'elle lui donnt, elle ne put jamais faire passer
une partie de sa vigueur dans le corps de ce pauvre paralytique.
Cependant, le voyant de bonne volont, elle chercha  l'encourager,
lui disant qu'il ne falloit pas chercher  forcer la nature; que
toutes choses avoient leurs temps; qu'il se porteroit peut-tre mieux
aprs dner, et pour le rchauffer elle fut chercher des truffes, dont
son cabinet toit toujours rempli, quoiqu'elle en et moins besoin que
personne du monde. Il en mangea plutt par complaisance que pour
croire qu'elles pussent produire l'effet qu'elle esproit.

Cependant, la marquise ayant ou dire que d'agrables ides
rappeloient souvent un homme de mort  vie, elle lui parla des charmes
de la duchesse d'Aumont, lui disant qu'elle avoit cru qu'il en avoit
t touch. Il s'en dfendit comme de beau meurtre;  quoi elle ne
voulut pas contredire, quoiqu'elle en ft si bien instruite. Ainsi
elle ne continua cette conversation qu'en tant qu'elle lui pouvoit
tre utile; elle lui fit donc un dtail de tout ce que cette aimable
personne avoit de beau, et s'arrta longtemps sur sa gorge et sur le
reste de son corps, qu'elle disoit avoir vu plusieurs fois 
dcouvert. Cette conversation ne manqua pas de ressusciter le pauvre
dfunt, de quoi il ne se fut pas plus tt aperu qu'il s'approcha
d'elle pour tcher de rparer sa rputation. Quoiqu'il n'y et rien de
plus outrageant que cela pour la marquise, elle rsolut nanmoins de
n'y pas prendre garde de si prs, et, pour se faire faire
l'application du mrite de la duchesse, elle embrassa de nouveau
ce pauvre convalescent; mais, son imagination n'tant pas assez forte
pour soutenir  la ralit d'un squelette l'ide du plus beau corps du
monde, son feu s'teignit en mme temps, et, quoiqu'elle y mt la main
pour le rattiser, les cendres toient dj si froides, qu'on et dit
qu'il n'y en avoit point eu depuis huit jours. Si elle n'avoit espr
quelque changement aprs le dner, elle avoit assez de sujet de se
mettre en colre pour lui dire bien des choses; mais, ne voulant rien
prcipiter, elle rsolut de se donner patience jusque-l.

Cependant l'on servit  manger, et elle prit soin de lui mettre sur
son assiette tout ce qu'il y avoit de meilleur. Elle eut soin aussi de
ne l'entretenir que de choses agrables, ne sachant nanmoins si tout
cela seroit capable de produire un bon effet. Et,  la vrit,
quoiqu'il part rjoui de la conversation, et que d'ailleurs il mt
quantit de bons morceaux dans son ventre, il n'y avoit que lui qui
s'enflt, et le reste toit toujours si languissant que c'toit
grand'piti.

Comme on toit prs d'apporter le dessert, et qu'il toit plus
embarrass que jamais par la conclusion du repas qui s'approchoit, un
de ses laquais entra, qui lui dit que sa femme toit extrmement mal,
et que, s'il la vouloit voir encore avant de mourir, il se devoit
hter de venir au logis. Quoique cette nouvelle l'affliget, comme
elle le tiroit d'un grand embarras, il n'y fut pas si sensible qu'il
l'auroit t le matin. Il se leva en mme temps, et, priant la
marquise de l'excuser s'il la quittoit si brusquement, il monta
en carrosse et s'en fut chez lui, o il trouva que les choses
n'toient pas tout  fait si dsespres que le laquais les avoit
faites. Sa femme, qui avoit eu une grande foiblesse, en toit revenue,
et son mal, qui toit  proprement parler une certaine langueur, que
les mdecins appellent phthisie, donnant lieu de croire que son heure
n'toit pas encore si proche, il eut de quoi se consoler. Je ne
saurois dire au vrai s'il en rendit grces au Ciel; mais toujours le
remercia-t-il de ce que cet accident avoit servi  le tirer d'affaire.
Cependant, comme il se doutoit bien que la marquise ne manqueroit pas
d'envoyer savoir des nouvelles de sa femme, il donna ordre
non-seulement qu'on dt  ceux qui viendroient de sa part qu'elle
toit toujours bien malade, mais qu'il l'toit aussi lui-mme. Pour
cet effet, il s'empcha de sortir de quelques jours, pendant lesquels
elle l'envoya visiter, et elle y seroit encore venue elle-mme si elle
n'et craint d'apprter un peu trop  parler dans le monde.

Un contre-temps si fcheux donna beaucoup de chagrin  cette dame, qui
toit pleine de vivacit, comme je crois dj l'avoir dit, et qui de
plus n'avoit point de repos jusqu' ce qu'elle et excut le dessein
qu'elle pouvoit avoir conu une fois. Elle se dit nanmoins, pour se
consoler, que l'abattement o elle avoit vu Caderousse toit un
commencement de la maladie qui venoit de le saisir, et cela servit 
lui ter quelque soupon qu'elle avoit eu que c'toit peut-tre par
quelque dgot qu'il avoit pris pour sa personne.

Tels toient les sentiments de l'un et de l'autre, lorsque la maladie
de la duchesse de Caderousse, empirant tout d'un coup, fit songer
srieusement  son mari qu'il en seroit dlivr avant deux jours. En
effet, elle rendit l'esprit vingt-quatre heures aprs[331], entre ses
bras, le priant, s'il l'avoit jamais aime, d'avoir soin de leurs
enfants[332], et de ne se jamais remarier. Il le lui promit, rsolu de
lui tenir parole, et il fut mme bien aise qu'elle et exig cela de
lui, prvoyant que la marquise de Rambures, se fondant sur son bien
plutt que sur son mrite, pourroit le solliciter de l'pouser.

D'abord que le grand deuil fut pass, ou, pour mieux dire, qu'il se
fut coul quelques jours, pendant lesquels c'est la coutume de
contrefaire l'afflig d'une chose dont on a souvent beaucoup de joie,
il parut dans le monde comme auparavant, et tcha d'avoir quelque
conversation avec la duchesse d'Aumont, pour savoir d'o venoit sa
colre. Mais elle eut encore plus de soin de le fuir qu'il n'en eut de
la chercher, tellement que ses peines furent inutiles. Il retourna
aussi chez madame de Rambures, qui le reut plus froidement qu'
l'ordinaire; de quoi il ne s'tonna pas grandement, parce qu'il la
savoit bizarre et fantasque. Il alla donc toujours son chemin,
c'est--dire que, se sentant plus homme qu'il n'avoit fait
l'autre fois, il voulut lui en donner des marques  l'heure mme.
C'toit quelque chose de bien touchant pour une femme de son humeur,
et peut-tre qu'elle ne s'toit jamais fait violence que cette fois-l
sur l'article; mais, s'tant mise en tte de l'pouser, elle lui dit
que ce n'toit plus le temps; que la force de l'amiti qu'elle avoit
pour lui lui avoit fait passer autrefois par-dessus toute sorte de
considration; mais que, si ses feux toient aussi ardents qu'il le
vouloit faire parotre, il en pouvoit chercher l'accomplissement par
des dsirs lgitimes, et non pas par o il en vouloit venir. Ce
retour auroit eu de quoi l'affliger, s'il et t fort amoureux; mais,
y ayant plus de dbauche  son fait que de passion, il prit la chose
en raillerie, et lui dit qu'il toit sr que ce qu'elle en faisoit
n'toit que pour l'prouver; qu'elle savoit  quoi sa femme l'avoit
oblig en mourant, et qu'elle vouloit voir, sans doute, s'il seroit
homme de parole. A quoi vous a-t-elle donc oblig, Monsieur? lui
rpliqua-t-elle.--A ne me jamais remarier, Madame, lui rpondit-il, et
vous ne voudriez pas que je faussasse mon serment. Je ne sais si elle
avoit connoissance ou non de cette circonstance; quoi qu'il en soit,
elle traita cela de bagatelle, et, pour lui rendre le change, elle lui
dit que M. de Rambures l'avoit prie de mme, en mourant, d'tre sage;
que son exemple la remettoit dans le bon chemin, dont elle n'toit
sortie que pour l'amour de lui, et qu'elle lui en auroit obligation
toute sa vie.

Elle disoit tout cela d'un si grand sang-froid, que son air valoit
encore mieux que ses paroles; cependant Caderousse ne la pressa
qu'autant qu'il se crut oblig de le faire pour son honneur, et il fut
mme ravi de son refus quand il fit rflexion que cela l'et mis en
concurrence avec plusieurs gens d'pe, un conseiller, deux hommes de
finance, et mme quelques bourgeois. La marquise, qui avoit coutume de
succomber  la premire tentation, se fit un grand mrite en elle-mme
de sa rsistance; elle crut que cela lui feroit faire rflexion  ce
qu'il auroit  faire, et que vingt-cinq mille livres de rente, jointes
 une si grande vertu, toient capables de le rembarquer, quelque
rpugnance qu'il et  un second mariage. Sur ce pied-l, elle alla
tte leve partout, et, pour commencer  faire la rforme, elle se
mit  mdire de tout le monde.

Cependant l'on continuoit toujours  jouer chez elle, et Caderousse ne
laissoit pas d'y venir; mais il ne lui disoit plus rien, ce qui la
faisoit enrager. Elle n'toit pas plus heureuse au jeu qu'en amour,
et, si elle gagnoit une fois, elle en perdoit quatre, ce qui la
dsesproit pareillement. Tous ces sujets de chagrin la rendoient plus
bizarre qu' l'ordinaire, et par consquent encore plus dsagrable;
tellement que, bien loin que Caderousse songet  se mettre bien avec
elle, tout son but ne fut que de lui gagner son argent. Le jeu de la
bassette[333] toit alors extrmement en vogue  Paris; les
femmes voloient leurs maris pour y jouer, les enfants leur pre, et
jusques aux valets: ils venoient regarder par-dessus l'paule des
joueurs, et les prioient de mettre une anne de leurs gages sur une
carte. Madame de Rambures y toit encore plus chaude que tous les
autres, et, quoiqu'on lui vnt donner tous les matins des leons pour
savoir la suite des cartes, ou elle ne l'avoit pas bien retenue
jusque-l, ou son malheur toit plus grand que sa science.

Un jour donc que Caderousse toit venu de meilleure heure que les
autres, comme la saison n'toit plus de parler d'amour, elle lui parla
de jouer, et, en tant tomb d'accord, elle se mit  tailler tte 
tte. D'abord elle gagna quelque chose; mais, la fortune changeant
tout  coup, il lui fit un nombre infini d'_Alpiou_ et de _Va-tout_,
tellement qu'en moins de rien il lui gagna non-seulement tout l'argent
comptant qu'elle avoit, mais encore trois mille pistoles sur sa
parole. Une si grosse perte lui ta le mot pour rire, qu'elle avoit au
commencement du jeu; et, entendant venir du monde, elle n'eut le
temps que de dire  Caderousse qu'elle le paieroit le lendemain, et
qu'elle le prioit seulement de n'en point parler.

La compagnie tant entre, et tous les joueurs tant venus les uns
aprs les autres, on demanda des cartes; mais la marquise, qui n'avoit
plus d'argent, s'excusa de jouer sur un grand mal de tte. Le
chevalier Cabre[334], petit homme de Marseille, qu'on avoit vu arriver
 Paris sans chausses et sans souliers, mais qui par son savoir-faire
toit alors plus opulent que les autres, s'offrit de tailler  sa
place. Chacun le prit au mot, et, ayant choisi des croupiers,
l'aprs-dne se passa dans l'exercice ordinaire.

Comme Caderousse sortoit, la marquise l'arrta et lui dit qu'il
trouveroit le lendemain son argent prt, mais qu'il vnt de bonne
heure, parce qu'elle vouloit avoir sa revanche. Il lui rpondit que la
chose ne pressoit pas, et qu'elle ne devoit pas s'incommoder; mais
elle lui fit promettre qu'il viendroit  deux heures, et, pour lui
tenir parole, elle sortit ds huit heures du matin et fut mettre des
pierreries et de la vaisselle d'argent en gage chez Alvars[335],
fameux joaillier, pour quatre mille pistoles. Caderousse ne
manqua pas au rendez-vous, et fut pay d'abord; aprs quoi elle se fit
apporter des cartes, et mit les mille pistoles qui lui restoient dans
la banque. Elles ne lui durrent pas longtemps: la fortune ayant
continu de favoriser Caderousse, il les lui gagna en deux ou trois
tailles; et, lui demandant  jouer sur sa parole, elle perdit encore
vingt mille cus.

Ce fut alors qu'elle commena  faire rflexion sur sa folie, et, les
cartes lui tombant des mains, elle s'assit, se mit  pleurer, et enfin
 faire toutes les grimaces qu'une femme extrmement afflige est
capable de faire. Caderousse la regardoit de tous ses yeux, pour voir
 quoi cela aboutiroit, car, enfin, il prtendoit n'avoir pas jou
pour rien; aussi, aprs avoir serr l'argent qu'il avoit dj touch:
Au moins, Madame, lui dit-il, il vous souviendra, s'il vous plat,
que vous me devez vingt mille cus.--Je le sais bien, Monsieur, lui
rpondit-elle, mais je ne suis pas en tat de vous les payer de sitt.
L'argent que vous emportez vient de ma vaisselle d'argent et de mes
pierreries; et,  moins que nous ne nous accommodions, je ne sais que
devenir. Quoi! Madame, lui repartit Caderousse, est-ce que vous
prtendez quelque diminution?--Ce n'est pas ce  quoi je pense,
rpliqua la marquise: entre gens comme nous, cela n'est gure en
usage; mais, si vous vouliez couter une proposition, j'ai ma fille
ane[336], qui sera un bon parti: je me lierai les mains, et
vous y trouverez bien autant votre compte qu' vous faire payer de ce
que je vous dois. Caderousse, qui ne se souvenoit de ce qu'il avoit
promis  sa femme qu' l'gard de madame de Rambures, c'est--dire qu'
l'gard de sa personne, qui toit perdue de rputation, tant bien
loign d'tre dans les mmes sentiments pour sa fille, qui n'avoit pas
encore t en tat de se laisser corrompre, lui rpondit que c'toit une
chose  quoi il falloit qu'elle penst plus srieusement, et  quoi il
devoit penser aussi lui-mme; que la nuit leur porteroit conseil  l'un
et  l'autre, et qu'il la verroit le lendemain. Elle eut de la peine 
le laisser aller, ou plutt  lui laisser emporter son argent.

Aussi lui dit-elle que, s'il se rsolvoit d'accepter la proposition,
il se donnt bien de garde d'en faire un mchant usage; qu'elle
s'attendoit qu'il le lui rendt, et qu' moins que de cela il n'y
auroit rien  faire.--Caderousse lui dit qu'elle dormt en repos
l-dessus, et, faisant rflexion  la chose, il la trouva si
avantageuse, qu'il fut ds le lendemain matin dire  madame de
Rambures que, si elle avoit parl de bonne foi, il toit prt de
passer le contrat.

Madame de Rambures, qui n'avoit pas dormi de toute la nuit, de crainte
qu'il ne la rebattt encore de la dernire volont de sa femme, fut
ravie de se voir  la veille de ravoir son argent, et, envoyant
qurir  l'heure mme son notaire, le contrat fut dress sans y
appeler aucuns parents. En effet, il n'y avoit gure d'apparence
qu'ils eussent consenti  une chose si dsavantageuse pour
mademoiselle de Rambures, laquelle toit une grosse hritire et d'une
des meilleures maisons de Picardie.

La chose tant arrte de la sorte, madame de Rambures lui dit que
c'toit au moins  condition qu'il seroit fidle  sa fille, et qu'il
ne reverroit plus la duchesse d'Aumont. Et comme il vouloit toujours
lui nier qu'il et jamais t bien avec elle, elle lui dit qu'elle ne
parloit point sans savoir; que, sans rappeler le pass, elle avoit
pris assez d'intrt en lui pour s'claircir de leur intrigue; et
l-dessus, lui contant tout ce que nous avons rapport ci-devant, elle
le mit dans un si grand tonnement qu'il eut peine  croire ce qu'il
entendoit.

Il falloit qu'elle prt ce temps-l pour lui faire un tel aveu, car
dans un autre il ne lui auroit jamais pardonn cette tromperie.
Cependant il lui demanda si elle avoit encore la lettre de la
duchesse, et, ayant su que oui, il la pria de la lui rendre, lui
promettant, moyennant cela, et moyennant aussi qu'elle gardt le
secret, de ne lui en jamais rien tmoigner.

La marquise lui promit l'un et l'autre, et, lui ayant rendu la lettre,
il s'en fut trouver la duchesse d'Aumont,  qui, aprs avoir fait un
rcit sincre de tout ce qui s'toit pass, il dit qu'il toit sur le
point d'pouser mademoiselle de Rambures, qui toit un mariage
avantageux; que nanmoins le procd de la mre toit si cruel,
qu'il romproit toutes choses, si cela la satisfaisoit; qu'elle venoit
de lui rendre sa lettre, qu'il lui rapportoit avec protestation qu'il
n'avoit jamais t homme  lui faire une rponse pareille  celle
qu'elle avoit reue, que, bien loin de l, il l'avoit toujours autant
aime et autant estime que quand elle avoit eu de la bont pour lui;
qu'il ne disoit point cela par intrt, tant  la veille d'pouser
une femme avec laquelle il s'efforceroit de bien vivre, mais pour lui
faire seulement connotre la vrit. Madame d'Aumont trouva ce procd
fort sincre, mais fort peu galant. Faisant mine nanmoins d'en tre
la plus contente du monde, elle lui rpondit qu'elle seroit au
dsespoir de s'opposer  son bonheur; qu'elle souhaitoit qu'il et
toute sorte de contentement dans son mariage; qu'elle le prioit
seulement d'pargner la rputation de celles qui avoient eu de la
considration pour lui.

Madame d'Aumont toit en l'tat que nous venons de dire quand le
marquis de Biran fit dessein de l'aimer. Son entreprise n'toit pas
difficile dans le fond, puisqu'elle avoit dj t sensible;
cependant,  bien examiner toutes choses, elle l'toit plus qu'on ne
pensoit: car, soit que cette dame et du chagrin de l'affaire de
Caderousse, ou qu'elle voult plaire  son mari, qui continuoit dans
sa dvotion, elle s'y toit jete elle-mme, ou du moins elle en
faisoit semblant; de sorte que les dames de la Cour la citoient 
leurs filles, les maris  leurs femmes, comme un exemple de vertu.
Biran, qui avoit eu plusieurs commerces qui lui avoient appris qu'il
n'y avoit rien si de trompeur que les apparences, ne s'tonna
point des discours qu'elle lui tint  la premire entrevue, non plus
que de lui voir un habit  grandes manches[337], tel qu'en portent
toutes les femmes qui sont bien aises de faire accroire qu'elles sont
dvotes. Elle lui dit qu'elle ne savoit si elle le devoit voir, lui
qui toit perdu de rputation dans le monde; qu'il aimoit galement le
vin et les femmes, et que, pour un homme de condition, il menoit une
vie si dborde, qu'il n'y en avoit point de pareille; qu'elle avoit
ou faire mille histoires de lui, mais toutes si dsavantageuses,
qu'elle ne pouvoit s'en ressouvenir sans horreur; que c'toit dommage
qu'il employt si mal son esprit, lui qui en avoit tant, et qui auroit
pu se procurer quelque bonne fortune; que toutes les dames le devoient
fuir comme la peste, lui qui n'en voyoit pas une qu'il n'allt dire
aussitt tout ce qu'il savoit et tout ce qu'il ne savoit pas; que
l'indiscrtion toit la plus mchante qualit qu'un homme pt avoir,
et que tous ceux, comme lui, qui en toient entachs, n'toient bons
qu' pendre.

Biran la laissa dire tout ce qu'elle voulut; mais, aprs qu'elle eut
dcharg son petit coeur, il lui dit qu'il ne s'tonnoit pas que la
mdisance l'et si peu pargn; qu'il ne vouloit pas nier qu'il et
fait de petits tours de jeunesse; mais que ce qui les avoit fait
clater, c'est qu'il toit en compagnie de gens qui faisoient trophe
de leurs dbauches; que, s'ils l'eussent voulu croire, elles
n'auroient pas pass les murailles o elles avoient t faites; mais
que, pour son malheur, ils ne s'toient pas trouvs de son sentiment;
qu'il vouloit dornavant se sparer d'eux, et mener une vie plus
conforme  son inclination; qu'il lui avouoit que son penchant toit
pour les dames, et mme pour la pluralit; mais qu'il ne vouloit plus
avoir d'attache que pour une seule personne, c'est pourquoi il la
choisiroit telle qu'elle en vaudroit la peine.

Biran crut en avoir assez dit de ce premier coup, et, la retournant
voir fort souvent, il l'accoutuma peu  peu  la laideur de son
visage: car, pour tre fils d'une femme qui avoit pass en son temps
pour une fort belle personne[338], et d'un pre qui avoit eu bonne
mine, il avoit un nez si pouvantable, qu'un chien de Boulogne[339]
qui en auroit un pareil seroit regard avec admiration. Quoi
qu'il en soit, son esprit suppla bientt  ce dfaut[340]. La
duchesse, qui se faisoit un plaisir merveilleux de ses saillies,
oublia dans un moment sa dvotion, et, quoiqu'elle se ft fait un
grand mrite auprs de son mari de courre souvent les glises, elle
n'eut plus de soin de lui donner ce contentement. Comme Biran toit
homme  dcouvrir bientt les sentiments d'une femme, il s'aperut
dans un moment de ce qui se passoit dans son coeur, et, ne voulant
pas tre longtemps sans voir ce qu'il avoit  esprer de ses services,
il lui crivit cette lettre:

LETTRE DU MARQUIS DE BIRAN A LA DUCHESSE D'AUMONT.

    _Il vous doit tre bien glorieux d'avoir rduit un dbauch  la
    raison. Je n'avois jamais aim que je n'en eusse fait une
    dclaration  la mme heure: l'on avoit beau me dire que cela
    marquoit peu d'amiti, je ne suivois que mon penchant, et je le
    suivrois peut-tre encore, si je n'tois tomb entre vos mains.
    Cependant, quelque considration qu'on ait pour les gens, on
    n'est point oblig  un silence perptuel. Il y a un mois que je
    vous vois sans vous l'avoir os dire: et vous devez tre si
    contente de ce triomphe, que vous n'en devez pas exiger un plus
    grand._

La duchesse d'Aumont, malgr toute sa dvotion, avoit bien reconnu que
Biran n'toit pas insensible. Pour faire la prude, elle s'toit
demand plusieurs fois  elle-mme comment elle en useroit quand
il viendroit  se dcouvrir; mais, quoiqu'elle et fait rsolution de
l'prouver longtemps devant que de lui faire connotre la moindre
chose, elle ne se put empcher de lui faire cette rponse:

RPONSE DE LA DUCHESSE D'AUMONT AU MARQUIS DE BIRAN.

    _Je ne sais  quoi attribuer les sentiments que j'ai pour vous.
    Je sais bien que je ne vous aime pas assez pour dire que votre
    dclaration me plat; mais aussi je ne vous hais pas assez pour
    m'en offenser. Aprs m'tre bien examine, je ne puis croire
    autre chose sinon qu'il entre un peu de vanit dans mon fait. Je
    sens que je serois ravie de faire dire que vous seriez devenu
    honnte homme auprs de moi. C'est donc  vous  voir si vous
    voulez changer de vie, car sans cela je ne saurois me rsoudre 
    vous voir, et je vous dirois franchement que vous pouvez prendre
    parti ailleurs._

C'en toit assez dire  un homme intelligent pour lui faire voir qu'il
toit heureux. Aussi Biran ne manqua pas de lui aller assurer 
l'heure mme qu'il ne vouloit plus vivre que de la manire qu'elle lui
ordonneroit. Cependant, comme il toit jeune, et qu'auprs d'une belle
femme son temprament le rendoit toujours amoureux, il s'exprima avec
tant d'agrment, qu'aprs qu'elle eut tir promesse qu'il seroit plus
discret qu'il n'avoit t avec les autres, elle lui permit d'esprer.
Biran lui baisa la main en signe de remerciement; mais elle
s'approcha si prs de lui, pour voir peut-tre s'il ne puoit
point[341], qu'elle lui donna si belle, qu'il la baisa. Elle y trouva
tant de plaisir, qu'elle ne se souvint pas que, pour soutenir son
caractre de prude, il falloit faire semblant, du moins, de se
retirer; et Biran, de son ct, ayant trouv une haleine admirable, se
sentit transporter: de sorte, en un instant, que la force de son
temprament lui fit faire une chose qui arrive assez souvent aux
jeunes gens. Quand la duchesse n'auroit pas t assez habile pour s'en
apercevoir, sa jupe, qui toit toute gte, ne lui permettoit pas d'en
douter. Elle ne sut dans ce moment quel parti prendre, ou de la
svrit, ou de la douceur: car, si, d'un ct, elle n'toit pas
fche de le voir si sensible, elle n'toit pas bien aise, de l'autre,
que cet accident l'et remis dans un tat plus modr, et qui lui
donnoit moins de plaisir. Ainsi, comme, toute dvote qu'elle vouloit
parotre, elle toit personne  se laisser matriser par ses sens,
elle se fcha de ce qui venoit d'arriver, et lui dit qu'elle toit
ravie qu'il n'et pas tard plus longtemps  se faire connotre; qu'il
toit sans faon du moins, s'il toit peu respectueux, mais que cela
suffisoit pour la rendre sage.

Biran, qui avoit peur qu'elle ne prt l'autre parti pour n'tre pas en
tat de lui rendre service si tt, lui rpondit qu'il s'tonneroit de
se voir quereller, s'il ne savoit que toutes les dames toient
injustes; que c'toit  lui  se plaindre de ce qu'elle l'obligeoit 
tant de respect; qu'il se voyoit contraint de prendre des plaisirs
qu'elle auroit pu rendre plus grands si elle avoit voulu; qu'il ne
pouvoit que faire si la jupe toit gte; qu'elle savoit comment cela
arrivoit; qu'il n'y avoit qu' en avoir une autre, et que, si elle en
vouloit une toute semblable, il n'y avoit pas si longtemps qu'elle
l'avoit achete que le marchand n'en et encore de quoi en faire une 
la pice. Cette petite dispute se termina bientt: Biran, qui avoit de
grandes ressources, fut dans un moment ressuscit, et, voulant faire
un meilleur usage de ses forces qu'il n'avoit fait l'autre fois, il
chercha  faire sa paix par des caresses. La dame, qui n'avoit pas vu
renatre les plaisirs si promptement, ni avec Caderousse, ni avec son
mari, fut touche d'un si grand tmoignage d'amour; et, comme elle
toit encore chauffe de ses premiers mouvements, elle ne fit qu'une
rsistance si mdiocre, que Biran la jeta sur un lit. Elle prouva l
que ceux qui ont dit qu'il ne falloit jamais mesurer un homme  la
taille ont raison: car, quoique Biran ne ft qu'un demi-homme en
comparaison des deux dont elle avoit tt, il en fit autant lui seul
qu'ils en faisoient tous deux ensemble. Comme elle le vit si emport,
elle le pria de se modrer un peu, lui faisant entendre que les choses
violentes n'toient pas de longue dure. Mais il lui dit qu'elle
verroit encore tout autre chose quand il seroit en haleine; ce qui
l'auroit beaucoup rjouie, si elle n'et su qu'il toit Gascon.

Ils avoient pris tous deux tant de got au mtier, qu'ils ne s'toient
pas aperus qu'il y avoit un juste-au-corps[342] du duc d'Aumont sur
le lit, que les valets de chambre avoient oubli par mgarde. Aprs le
premier acte, Biran le remarqua et dit  la duchesse qu'il le falloit
ter. Mais elle, pour lui faire voir le mpris qu'elle avoit pour son
poux, lui dit qu'elle voudroit qu'il y ft aussi, et qu'elle le
feroit servir lui-mme de matelas. Cette rponse ne plut pas  Biran,
tout dbauch qu'il toit, et il crut qu'une femme qui toit capable
de dire une chose comme celle-l l'toit encore de tout faire sans
rougir. Nanmoins elle lui recommanda le secret, s'il vouloit que leur
commerce durt longtemps. Cependant, pour faire accroire au monde que
sa dvotion n'toit pas ralentie, elle fut le mme jour 
l'Htel-Dieu, o, de la mme main dont elle avoit touch ce que je
n'ose dire, elle ensevelit un mort.

Cette entrevue fut suivie de beaucoup d'autres, mais de moindre
rapport pour la dame que n'avoit t celle-l; ce qui lui fit dire 
Biran qu'elle ne s'toit pas mprise quand elle avoit dit qu'il toit
Gascon. Le duc ne s'aperut nullement de ce commerce, et fut au
contraire si infatu de sa femme, qu'il commena  prner
lui-mme sa vertu. Cependant les trois amis se demandoient souvent des
nouvelles de leurs matresses; en quoi il n'y eut que le chevalier de
Tilladet qui fut de bonne foi: car il dit tout d'un coup, sans se
laisser donner la gne, que la duchesse de la Fert toit la meilleure
femme du monde et de la meilleure composition; que cependant il ne
croyoit pas qu'elle l'obliget  tre constant; qu'elle toit d'un
apptit dsordonn, et qu'il faudroit avoir d'autres forces que les
siennes pour ne pas tomber sur les dents. Biran et Roussi lui
rpondirent que c'toit peut-tre sa faute; que, quand on s'attachoit
auprs des dames, il falloit renoncer  tous ses amis, et qu'il
n'avoit peut-tre pas encore quitt le comte de Tallard. Il leur avoua
qu'il le voyoit bien quelquefois, mais que, depuis que Tallard s'toit
mis en tte de faire monsieur le duc cocu, j'entends  l'gard de la
comtesse de Mar[343], sa matresse, il n'avoit plus de considration
pour lui; qu'il s'tonnoit comment le plaisir d'avoir le reste d'un
prince du sang toit si grand qu'il en ft oublier d'autres o l'on
avoit paru si sensible; que pour lui, bien loin d'en tre de mme, il
toit tout prt  retourner  ses anciennes inclinations; qu'il y
trouvoit quelque chose de plus solide et de plus touchant qu'avec les
femmes; qu'elles avoient toutes des dfauts dont il ne se pouvoit
accommoder, et qu'en un mot il n'en avoit point trouv, depuis qu'il
toit au monde, qui ne fussent comme si elles venoient d'accoucher;
que, petites et grandes, elles toient toutes de mme taille  un
certain endroit de leur corps; que pour lui la nature lui avoit t
assez ingrate pour ne pas avoir sujet de s'en louer; qu'une des plus
belles qualits toit de se connotre, et que, grce  Dieu, celle-l
ne lui manquoit pas.

Biran et Roussi trouvrent qu'il avoit raison en beaucoup de choses,
et peu s'en fallut qu'il ne les dgott de leurs matresses.
Cependant, comme elles rcompensoient ces dfauts par quelque chose
d'assez engageant, ils ne voulurent pas tout  fait se rgler sur lui.
On demanda  Roussi en quels termes il en toit avec la sienne,  quoi
il rpondit qu'il toit assez malheureux pour en tre mal trait. Le
chevalier de Tilladet s'cria, l-dessus, que cela toit impossible,
qu'elle toit de trop bonne race, et qu'il leur vouloit donner le
change. En effet, la dame n'toit pas si cruelle qu'il le vouloit
faire accroire, et, quoiqu'il n'en et pas encore tir les dernires
faveurs, elle lui avoit fait comprendre qu'il ne tenoit pas  elle, et
qu'elle ne manqueroit pas ds qu'elle le pourroit.

Cette dame, qui toit de belle taille, au corps de fer prs, qu'elle
portoit comme ses deux soeurs, et dont le visage toit d'ailleurs
extrmement agrable, avoit un mari le plus contrefait de tous les
hommes. Esope, qu'on nous reprsente comme un magot, toit un ange
auprs de lui; car il toit de la taille d'un nain, avoit le nez et
les lvres horribles, et, pour achever de le peindre, il lui sortoit
de l'un une cume perptuelle, pendant qu'il couloit de l'autre une
matire dont on reprend souvent les petits enfants. Si l'on examine le
reste, c'est encore pis, si cela peut se dire: il est bossu
devant et derrire, a les bras plus courts l'un que l'autre, et,
jusqu'aux jambes, on ne voit rien qui ne fasse peur. Cependant, ayant
tant sujet de se plaindre de la nature, elle l'a rcompens d'une
belle qualit: il a de grands talents pour les dames; et si sa figure
ne rendoit tout ce qui vient de lui dsagrable, il pourroit suffire 
toutes celles qui en voudroient tter. Cela est cause qu'il se rabat
sur la premire venue, et il en a souvent des faveurs qui l'obligent
d'avoir recours au chirurgien.

Une aventure comme celle-l l'avoit brouill avec sa femme,  qui il
avoit dj fait le mme prsent plusieurs fois. Ainsi, comme elle ne
couchoit plus avec lui, elle fit entendre au comte de Roussi qu'elle
avoit assez d'estime pour lui accorder toutes choses, mais que la
conjoncture demandoit qu'il se donnt patience. Cependant, pour
entretenir chalandise, elle lui dit qu'il pouvoit toujours prendre
d'avance ce qu'elle lui pouvoit accorder, et il se trouva si heureux
de ces accessoires qu'il jugea que sa fortune n'auroit point de
pareille s'il en pouvoit jamais venir plus avant.

La querelle du duc et de la duchesse avoit fait grand bruit dans le
monde, et, comme le duc avoit rcidiv plusieurs fois et que la
duchesse avoit jur qu'elle ne le lui pardonneroit plus, on n'osoit
presque s'entremettre de les rconcilier. Si le comte de Roussi se ft
dclar auparavant, il auroit empch cet clat, et l'envie qu'elle
auroit eue de tter de l'amant lui auroit fait souffrir le mari avec
tous ses dfauts. Mais par malheur il n'toit venu qu'aprs la
querelle, si bien qu'il eut le temps de s'ennuyer. Pour ce qui
est de la duchesse, quoiqu'elle ne manqut pas d'apptit, elle prenoit
son mal en patience, d'autant plus qu'elle voyoit son amant devenir
tous les jours de plus en plus amoureux. Elle croyoit donc le lier par
des chanes si fortes qu'elle les rendroit ternelles; et, comme elle
esproit que le temps amneroit toutes choses, elle vivoit, comme on
dit, d'esprance.

La duchesse de La Fert toit la plus mcontente des trois. Le
chevalier de Tilladet tchoit  faire comprendre  Tallard que la
comtesse de Mar ne lui donneroit jamais les plaisirs qu'ils avoient
eus ensemble, et sur ce pied-l il prtendoit le rchauffer. Mais lui,
qui se faisoit un plaisir de dbusquer le fils du premier prince du
sang, bien loin de l'couter, persistoit dans son entreprise, o il
eut un si heureux succs que le duc d'Enghien[344], jaloux de se voir
en concurrence avec lui, rsolut de quitter la comtesse.

Comme, selon ce qu'en dit Bussy, qui est un excellent auteur en ces
sortes de choses, le nombre touche beaucoup une femme, celle-ci fit ce
qu'elle put pour le retenir; mais le duc d'Enghien, sachant qu'elle
avoit envoy la nuit mme un courrier  Tallard,  qui elle mandoit
des choses extrmement tendres, il s'en fut chez elle, o, ajoutant 
l'air chagrin qu'il a naturellement celui qu'il avoit par accident, il
lui dit qu'elle toit indigne de l'amour d'un prince comme lui;
qu'elle savoit que, depuis qu'il l'aimoit, il avoit eu autant de
complaisance pour elle que si c'et t une reine; qu'il s'en toit
brouill avec la duchesse[345], qui toit la meilleure femme du monde;
que Monsieur le prince son pre[346] n'en avoit pas t plus content;
qu'il lui avoit prdit plusieurs fois ce qui lui arrivoit aujourd'hui,
mais qu'il avoit toujours t si aveugl qu'il n'en avoit voulu rien
croire; qu'elle verroit si Tallard feroit pour elle ce qu'il avoit
fait; que ce n'toit pas pour lui reprocher, mais que les marques de
son amour avoient paru si clatantes que Corneille le jeune avoit pris
sujet de l de faire la pice de _l'Inconnu_. En effet, c'toit ce duc
qui lui avoit fourni une partie de sa matire, par les ftes qu'il lui
avoit donnes, et il n'y avoit ajout qu'un peu d'intrigue[347].

La comtesse nia fortement le commerce qu'elle avoit avec Tallard, et,
prenant le parti de la dissimulation, parti assez ordinaire aux
femmes, elle lui dit que c'toit comme cela qu'en usoient ceux
qui vouloient se dgager; que les prtextes ne manquoient jamais, mais
que la difficult toit de justifier ce qu'on disoit. Elle en alloit
dire bien davantage, si le duc d'Enghien, perdant patience, n'et tir
une lettre de sa poche, que ses bienfaits lui avoient fait recouvrer
des mains de ceux qu'elle employoit dans ses amours, et, la lui
faisant voir, il lui demanda, tout en colre, si c'toit l un
prtexte ou une vrit. Il est ais de juger de sa confusion  cette
vue: elle demeura un quart-d'heure comme s'il lui et coup la langue,
pendant quoi le duc ne discontinua point ses reproches. Enfin, tant
las de tant parler, il passa aux effets, qui fut de casser des
porcelaines dont il lui avoit fait prsent. Elle se jeta sur lui pour
l'empcher de faire un plus grand dsordre, ce qui l'irrita encore
davantage. En effet, il fit rflexion, dans ce moment, qu'une femme
qui avoit t si insensible  tout ce qu'il lui avoit dit, et qui
l'toit si fort  une perte de si petite consquence, ne l'avoit
jamais aim que par intrt.

Ainsi il recommena  se venger sur ce qu'il lui avoit donn, et ce
fut un si grand fracas qu'on n'en avoit jamais vu de pareil. La
comtesse, voyant tant d'emportement, lui dit qu'elle s'en plaindroit
au Roi, et qu'il n'entendoit pas qu'on traitt de la sorte une femme
de sa qualit. Mais lui, qui toit fier au del de l'imagination, lui
fit rponse qu'il ne savoit  quoi il tenoit qu'il ne lui ft couper
la jupe. Si elle et eu autant de force que de courage, elle l'auroit
dvisag aprs ces paroles. Aussi se jeta-t-elle sur lui toute
furieuse, et le duc fut oblig de lui donner un soufflet pour se
dgager de ses mains.

Il sortit ensuite, pour n'tre pas oblig de recommencer un combat si
indcent. Mais  peine fut-il hors de sa chambre, que, presque aussi
tranquille que si de rien n'et t, elle ne songea qu' faire tirer
les meubles d'un logis au cul-de-sac de Saint-Thomas du Louvre qu'il
lui avoit meubl, et o ils se voyoient souvent. Elle monta donc
promptement en carrosse; mais le duc, aprs s'en tre all  l'htel
de Cond, ayant fait rflexion qu'elle aimoit assez son profit pour se
les vouloir approprier, s'y en fut lui-mme et la trouva dj qui
dmnageoit. Ce fut un sujet de nouvelle querelle, mais elle ne dura
pas tout  fait tant que l'autre, car la comtesse, ne se tenant pas si
forte en cet endroit qu'elle faisoit chez le marchal son pre[348],
fut oblige de filer doux, bien fche nanmoins qu'une si bonne proie
lui chappt.

Ce fut ainsi que finit l'intrigue du duc d'Enghien et de la comtesse
de Mar: ce qui obligea le marchal de Grancey de retrancher une
partie de ses domestiques, pour l'entretien desquels le duc
fournissoit  l'appointement; car ce bonhomme, qui n'avoit pas
l'esprit trop bien timbr, s'toit mis en tte que le duc
d'Orlans[349], qui aimoit sa cadette[350], l'pouseroit, et que le
duc d'Enghien feroit la mme chose s'il pouvoit devenir veuf. Sur
ce pied-l, c'toit quelque chose  voir que sa maison: rien n'y
manquoit, que d'avoir des officiers par quartier[351]; et, hors de
cela, l'on y faisoit tout aussi bonne chre qu'on pouvoit faire chez
le Roi.

Quoi qu'il en soit, cette affaire s'tant termine de la sorte,
Tallard prit la place du duc d'Enghien, ce qui fit perdre esprance au
chevalier de Tilladet de le possder entirement. La duchesse de La
Fert, qui savoit que c'toit l la raison pour laquelle il n'en usoit
pas avec elle comme elle l'y croyoit oblig, fut ravie de cet
obstacle; et, comme elle toit plus emporte que sa soeur de
Vantadour, elle lui continua ses faveurs, quoiqu'elle et autant de
lieu qu'elle de les lui refuser. En effet, elle s'toit brouille avec
son mari, qui toit un bon ivrogne, et qui, sans prendre garde qu'il
ne pouvoit rien dire contre elle qui ne rejaillt sur lui, toit le
premier  en faire des mdisances.

Tilladet, faute de mieux, entretint cette intrigue pendant quelque
temps, et, le hasard ayant voulu qu'elle devnt grosse de son
fait, ce fut une trange alarme. Comme Tilladet n'avoit pas pour elle
cet amour dlicat qui fait qu'on craint pour la personne aime, il lui
dit, quand elle lui fit confidence de cet accident, qu'elle avoit tort
de s'en mettre en peine; que son mari n'toit pas plus  craindre pour
elle que le marchal[352] son pre ne l'avoit t pour sa femme;
qu'elle avoit eu un enfant du duc de Longueville dans le temps qu'elle
ne couchoit point avec lui; qu'elle ne s'en portoit point plus mal
pour cela, ni qu'elle n'en alloit pas moins la tte leve.

Ces raisons ne satisfirent point la duchesse de La Fert; au
contraire, elle se scandalisa de lui voir des sentiments si
indiffrents, et, ayant pleur et gmi pendant une heure, elle trouva
moyen de l'attendrir, ce qui toit une chose fort extraordinaire pour
lui. Cependant, comme il n'toit pas un homme de grand expdient, il
lui avoua franchement qu'il ne savoit quel empltre y mettre; mais
que, si elle vouloit, il avoit des amis qui toient assez veills
pour l'assister au besoin. D'abord que la duchesse l'entendit parler
de la sorte, elle fit encore plus de cris qu'elle n'avoit fait
auparavant; elle lui demanda s'il toit fou de vouloir dire ces sortes
de choses  personne, et si ce n'toit pas proprement la vouloir
perdre.

Tilladet, pour lui faire quitter tout d'un coup ces vaines frayeurs,
crut qu'il n'toit pas besoin de finesses avec elle, et, lui avouant
ingnuement que son amour n'toit point un coup de l'toile, mais
une chose prmdite entre Biran, Roussi et lui, il la fit trembler
quand elle vint  faire rflexion que son secret toit entre les mains
de gens accoutums  ne cler que ce qu'ils ne savoient pas. Elle en
fit de grands reproches  Tilladet, qui, bien loin de lui dire quelque
chose pour la consoler, lui soutint que le seul moyen de la tirer
d'affaire toit de leur faire part encore de ce qui se passoit. Enfin,
aprs bien des paroles de part et d'autre, la duchesse, qui ne pouvoit
tre dans un pire tat que celui o elle se trouvoit, consentit 
tout; si bien que Tilladet dit  Biran et  Roussi dans quel embarras
ils se trouvoient.

Toute l'affaire roula sur Biran, qui toit plus intrigant que l'autre.
Aussi Tilladet ne lui eut pas plutt fait son rapport, qu'il lui dit
qu'il y trouveroit bientt remde. Celui qu'il y trouva fut de faire
une partie de dbauche avec le duc de La Fert, qui toit de ses amis;
c'est--dire ami de cour, car je ne prtends pas que ce mot signifie
ce qu'il devroit signifier. La Fert, qui toit toujours prt pour ces
sortes de choses, accepta le rendez-vous, qui toit  l'Alliance[353],
dans la rue des Fosss, au faubourg Saint-Germain. Roussi fut de la
dbauche avec le duc de Ventadour et Biran, qui alloit  ses fins et
qui en auroit jou une douzaine comme eux; il leur dit, quand il les
vit en pointe de vin, que leur exemple ne lui donnoit point
d'envie de se marier; que leurs femmes portoient le haut de chausse,
et qu'il ne leur toit pas permis de coucher avec elles quand ils
vouloient.

Ventadour, cumant de la bouche comme un cheval qui se joue de son
mors, se trouva choqu de ces paroles, et lui rpliqua que, s'il ne
couchoit pas avec sa femme, c'toit parce qu'il en avoit de plus
belles. Mais Biran lui contredisant tout exprs, il le mit tellement
en colre, qu'il jura qu'il ne seroit pas plutt chez lui qu'il lui
passeroit son pe au travers du corps, ou qu'elle lui obiroit. Pour
ce qui est du duc de La Fert, il n'avoit pas t si longtemps sans
faire parotre son extravagance; il avoit dj tir tout ce qu'il
portoit, et, l'ayant montr  la compagnie, il dit qu'il vouloit qu'on
le lui coupt s'il ne faisoit son devoir ds qu'il seroit arriv  sa
maison. C'toit un plaisir de voir la passion de ces deux hommes, qui
toient aussi fous l'un que l'autre; mais ce qui toit encore plus
plaisant, c'est que Biran et Roussi faisoient mine de n'en vouloir
rien croire. En quoi celui-ci jouoit d'autant mieux son personnage
qu'il esproit qu'une pareille action l'alloit mettre au comble de la
joie.

Ils quittrent ces deux ducs en leur faisant ainsi la guerre, de quoi
ceux-ci tant encore tout remplis en arrivant chez eux, ils montrent
d'abord dans la chambre de leurs femmes, o ils dbutrent par des
juremens. La duchesse de La Fert, qui, en consquence des avis que
Biran avoit donns  Tilladet, avoit t avertie par lui de tout le
mange, fit semblant de trembler  sa voix, et, quoique son ordinaire
ft de parler plus haut que lui, elle ne sonna mot en cette
occasion. La Fert, qui se faisoit un point d'honneur de tenir parole
 Biran et  Roussi, la voyant si souple, se coucha auprs d'elle, o
il tcha de se mettre en tat de la caresser. La duchesse, qui savoit
jouer son rle, fit la pleureuse, se plaignit qu'il ne la recherchoit
que lorsqu'il revenoit de dbauche, et par de petites rsistances elle
l'anima tellement, qu'elle crut qu'il pourroit accomplir l'oeuvre
dont il n'avoit auparavant que la volont. En effet, toutes choses se
passrent selon son dsir; aprs quoi, son mari ne demandant qu'
dormir, il passa toute la nuit d'une pice, pendant que de son ct
elle eut sujet d'avoir plus de repos. Quand La Fert eut cuv son vin,
elle voulut le lendemain matin le faire retourner  l'ouvrage, soit
que le mtier lui plt ou qu'elle et peur qu'il ne se ressouvint pas
de ce qui s'toit pass; mais il se trouva si pesant, qu'aprs avoir
essay d'en venir  bout, il fut oblig de faire retraite.

Cependant Roussi toit aux coutes pour savoir ce qu'il avoit 
esprer de ses petits soins; mais il avoit manqu  une chose, qui
toit d'avertir sa matresse; tellement que, le duc de Ventandour s'y
tant pris aussi brutalement avec elle que La Fert avoit pu faire
avec sa femme, elle ne voulut jamais le souffrir. Le petit bossu jura
et pesta de bonne sorte; mais, s'tant aguerrie  tout cela depuis
qu'elle toit avec lui, elle le laissa dire et ne fit que ce qu'elle
voulut.

Roussi, sachant de quelle manire la chose s'toit passe, lui en sut
non-seulement mauvais gr, mais pensa encore se brouiller avec elle.
Il lui reprocha que c'toit le considrer bien peu que d'avoir
trouv une si belle occasion et ne s'en tre pas servie. Elle ne put
disconvenir de l'un, mais nia l'autre fortement, rejetant sur lui
toute la faute, dans laquelle elle lui assura qu'elle ne seroit jamais
tombe s'il lui et fait part de ce qui se passoit. Il fallut bien
qu'il s'en contentt, et de la petite oie, qu'elle lui continua en
attendant mieux. Cependant, quoi que ce ft quelque chose de beau que
ce qu'elle lui donnoit, y ayant peu de corps semblables au sien, si ce
n'est celui de la duchesse d'Aumont sa soeur, comme l'apptit crot
en mangeant, il se sentoit excit tous les jours de plus en plus  la
consommation du plaisir entier. La duchesse de mme ne pouvoit sentir
de telles amorces sans dsirer la mme chose. Ainsi leurs dsirs tant
communs, ils s'manciprent  de petites liberts qui les firent
tomber insensiblement dans le prcipice qu'ils avoient vit depuis si
longtemps. La duchesse, qui avoit peur des suites, n'eut pas plutt
commis la faute qu'elle s'en repentit. Elle s'en prit  ses yeux; mais
Roussi, lui remontrant qu'elle retrouveroit l'occasion qu'elle avoit
perdue avec son mari, la consola tellement, qu'elle se rsolut de
s'abandonner  la Providence. Il eut donc tout ce qu'il souhaita ce
jour-l, et quelques autres suivans. Mais le duc de Ventadour, qui
avoit pass sa fantaisie ailleurs, ne lui ayant rien dit, la crainte
du tablier fit qu'elle se priva d'un plaisir o elle toit encore plus
sensible qu'une autre.

Ce fut de grandes alarmes jusqu'au temps qu'elle put avoir des marques
de sa strilit. Mais enfin, ayant vu ce qu'elle dsiroit de
voir, tout se calma,  la rserve de son amour. En effet, comme elle
avoit prouv des forces qui n'toient pas ordinaires, la privation
d'un tel plaisir lui fit tant de peine, que pour avoir une couverture,
elle tmoigna  tout le monde que, puisque Dieu lui avoit donn un
mari, elle seroit bien aise de vivre dornavant avec lui en meilleure
intelligence. Quoiqu'on ait toujours du penchant  juger mal de son
prochain, on crut qu'une si grande rsignation toit l'effet des
conversations frquentes qu'elle avoit avec la duchesse d'Aumont, car
celle-ci toit toujours regarde comme une bate[354], et Biran, qui
avoit accoutum d'tre indiscret, avoit t si sage  son gard, que
personne ne se doutoit de leur intrigue. En effet, il et t
difficile de la souponner sans passer pour mdisant; car elle ne se
contentoit plus d'ensevelir les morts, elle alloit encore les mettre
en terre: ce qui lui donnoit une si grande rputation, que, si elle
ft morte dans ce moment, on l'auroit sans doute canonise.

L'Avocat, dont il a t parl dans la premire partie de cet
ouvrage[355], sachant que la duchesse de Ventadour faisoit tant
d'avances pour se raccommoder avec son mari, voulut en avoir le
mrite. Il les vit sparment l'un et l'autre, et, leur ayant fait
trouver bon qu'il leur donnt  manger, il emprunta une maison  un
village au-dessous de Montmartre, o il leur fit bonne chre.
Plusieurs autres personnes s'y trouvrent aussi et le lourent fort de
son repas, qui avoit t mieux apprt qu'il ne fut pay; car au bout
de six mois le traiteur fut oblig de lui faire donner assignation,
et, s'il ne l'et menac de lui faire arrter son carrosse[356], il ne
l'auroit pas content sitt.

La suite de ce repas eut le succs pour lequel il avoit t fait. Le
duc et la duchesse couchrent ensemble, ensuite de quoi elle songea 
faire venir son amant, avec qui il lui toit permis maintenant de se
divertir tout  son aise. Par malheur pour elle il toit all  la
Fert-sur-Joire, terre qu'a son pre aux environs de la ville de
Meaux[357]. Ainsi elle fut oblige de presser son retour par une
lettre dont voici la copie:

LETTRE DE LA DUCHESSE DE VENTADOUR AU COMTE DE ROUSSI.

    _Vous ne me direz plus que je ne vous aime pas. Je me viens de
    raccommoder avec mon magot pour l'amour de vous, et, comme je
    crois tre entre les bras d'un singe quand je suis oblige de le
    souffrir, je crains  tous moments qu'il ne m'touffe. Jugez
    s'il est sacrifice plus sanglant que le mien. Cependant vous
    m'abandonnez lorsque j'ai le plus besoin de consolation, et de
    plus vous m'abandonnez sans me le dire; si vous ne revenez
    bientt, je vais mourir. Mais qu'importe? aussi bien n'ai-je
    plus gure  vivre, et je sens bien que, si je ne meurs de
    tristesse, je mourrai du moins de joie quand je vous tiendrai
    entre mes bras._

La fin de cette lettre toit trop touchante pour ne pas monter
promptement  cheval. Roussi prit la poste, et trouva la dame si
affame qu'il lui fut impossible de la contenter. Enfin, en tant
sorti le mieux qu'il put, elle ne lui donna point de repos qu'il ne
lui et accord une nouvelle entrevue, et, celle-ci tant suivie de
plusieurs autres, elle le mit si bien sur les dents, qu'il fut oblig
d'avouer que l'excs nuit en toutes choses.

Les affaires de ces trois amans toient en cet tat quand Biran se
brouilla avec la duchesse d'Aumont. Comme il avoit un rgiment de
cavalerie, et qu'en temps de paix comme en temps de guerre, le Roi
n'exemptoit personne de son devoir, il fut oblig d'aller faire un
tour  la garnison, o ayant vu la femme de La Grange, intendant des
troupes[358], il en devint amoureux, ou, pour mieux dire, il chercha 
passer son temps avec elle. Cette petite femme,  qui mille
officiers avoient inspir la vanit, ne se vit pas plutt un amant de
la trempe de Biran, qu'elle mprisa tous les autres; et, ayant peur
qu'un homme de la cour ne se rebutt si elle le faisoit languir, elle
ne le fit attendre que jusqu' ce qu'il lui demandt quelques faveurs.

La duchesse d'Aumont, qui avoit admir plusieurs fois la constance
qu'il avoit eue pour elle, n'en toit pas si bien assure qu'elle
n'et pris des mesures pour tre avertie s'il retournoit  son
penchant. Ainsi, ayant su peu de jours aprs ce qui se passoit, elle
entra dans une jalousie qui ne lui laissa plus de repos. Elle lui
crivit donc en des termes qui tmoignoient son ressentiment; mais,
quoique Biran l'aimt, elle avoit tort d'tre absente, et, toute
charmante qu'elle toit, il se contenta de lui donner de belles
paroles, pendant qu'il continua avec l'autre son petit commerce, qui
dura tant qu'il fut oblig d'tre  la garnison.

Ainsi, n'ayant point chang de conduite, il outra tellement la
duchesse que, quand il fut de retour, elle ne le voulut plus voir. Ce
fut alors qu'il reconnut le tort qu'il avoit eu de prfrer une petite
bourgeoise, plus laide que belle,  une femme de qualit toute
charmante. Cependant son repentir ne fut pas capable de lui faire
obtenir sa grce, si bien qu'il lui prit fantaisie de retourner  la
garnison pour insulter celle qui toit cause de son malheur. Voil
sans doute une rsolution bien bizarre pour un homme d'esprit, et qui
venoit de tmoigner tant de tendresse  une femme; mais, ne croyant
que ce moyen-l pour regagner la confidence de l'autre, il arriva
auprs de la petite La Grange,  qui pour premier compliment il dbuta
que, ne pouvant pas tre toujours  son rgiment et tant oblig d'en
laisser le soin au lieutenant de sa compagnie, il prtendoit qu'il
veillt aussi bien sur sa conduite que sur celle de ses cavaliers; que
pour l'engager  le faire avec plus d'affection il vouloit qu'il
partaget ses faveurs avec lui; que, du temprament dont il la
connoissoit, il savoit qu'elle ne se pouvoit passer d'homme, et qu'il
aimoit mieux lui en donner un de sa main que de s'en rapporter  son
choix.

Il est ais de juger l'effet que fit ce compliment sur une personne
qui se ressouvenoit d'avoir t traite, il n'y avoit pas encore
longtemps, comme si elle et t aime. Elle s'en trouva si surprise
qu'elle auroit cru que c'et t un songe, si Biran, pour ne lui
laisser aucun lieu de douter de la vrit, n'et lch en mme temps
son lieutenant aprs elle. Comme ce procd toit extrmement
choquant, elle voulut prendre son srieux; mais Biran, prenant le
sien, lui dit qu'il n'y avoit point d'autre parti  prendre, sinon
qu'il rvleroit  son mari tout ce qui s'toit pass entre eux. Ce
fut bien pour la faire tomber de fivre en chaud mal, s'il m'est
permis de parler de la sorte. Elle lui demanda s'il toit fou ou ivre;
mais, voyant qu'il n'toit ni l'un ni l'autre, et qu'il continuoit
toujours sur le mme ton, elle eut recours aux pleurs, qui ne le
touchrent gure. Cependant, comme il crut que c'toit vouloir exiger
trop d'elle tout en un moment, il se relcha  lui accorder un dlai
de vingt-quatre heures, pendant lesquelles il dit au lieutenant
de faire ses affaires.

Jamais on n'avoit ou parler d'une conduite comme celle-l, et c'toit
ce qui dsesproit la petite La Grange; mais, se voyant entre ses
mains, la crainte qu'il n'excutt ses menaces la fit rsoudre, non
pas  faire ce qu'il disoit, mais  tcher de gagner le lieutenant,
afin qu'il lui ft accroire tout ce qu'elle voudroit. Elle lui promit
pour cela non-seulement la protection de son mari, mais encore une
assez bonne somme. Mais celui-ci, qui toit pitoyable comme un homme
de guerre, lui fit rponse qu'elle se trompoit si elle le croyoit
capable de mentir  son colonel; et, comme il avoit pris ses manires
depuis le temps qu'il le hantoit, il ajouta qu'elle avoit tort de
faire la rserve; qu'elle avoit peut-tre accord des faveurs  gens
qui ne le valoient pas, et qu'il lui conseilloit d'en user plus
honntement, si elle vouloit qu'on en ust bien avec elle.

S'il est vrai ce que la mdisance rapporte, il faut croire qu'elle fit
rflexion  un discours si pressant. Quoi qu'il en soit, le lieutenant
se vanta, aprs tre sorti d'avec elle, qu'elle s'toit rendue  la
raison; et on y ajouta d'autant plus de foi qu'il dit de certaines
circonstances de ses beauts caches dont on ne pouvoit parler si
assurment  moins que de les avoir vues. Elle crut aprs cela qu'elle
toit en repos du ct de son mari; mais Biran poussant les choses
jusqu' l'extrmit, il lui envoya un homme exprs  un endroit o il
toit all, pour l'avertir que, s'il vouloit sauver l'honneur de
sa femme, il falloit qu'il revnt en diligence; autrement qu'il alloit
faire naufrage dans un rendez-vous qu'elle avoit donn. La Grange
quitta les affaires du Roi pour les siennes, mais ce fut pour essuyer
mille railleries piquantes qu'il lui fit; de sorte que, comme il
n'toit pas d'ailleurs trop prvenu de la vertu de sa moiti, il
commena  faire mchant mnage avec elle, et la renvoya peu de temps
aprs chez ses parens ou dans une religion.

Biran, ayant fait cette belle manoeuvre, s'en retourna en poste 
Paris, o il prouva  la duchesse d'Aumont la violence de son amour
par le tour sclrat qu'il venoit de faire. La duchesse, qui n'toit
pas diffrente de la plupart des femmes, qui aiment le sacrifice, fut
ravie de celui-ci, et, aprs s'tre fait prier quelques moments, elle
le remit enfin dans ses bonnes grces.

En ce temps-l l'on continuoit toujours  jouer chez la marquise de
Rambures, o le chevalier Cabre s'toit si bien introduit qu'il toit
devenu le tenant. Caderousse, qui connoissoit le temprament de la
dame, en toit au dsespoir, par l'intrt qu'il toit oblig de
prendre  sa conduite, aprs tre entr dans sa famille. Cependant il
n'y pouvoit que faire, la marquise tant d'un ge  faire plutt des
rprimandes aux autres qu' souffrir qu'on lui en ft. En effet, elle
n'toit pas  ignorer qu'un commerce si honteux la ruinoit de
rputation; mais sa folie, qui alloit jusqu' l'excs, fut enfin
au-del de toute sorte d'imagination. Elle devint jalouse de ce petit
homme, qui voyoit une certaine madame Sall[359], femme d'un
matre des comptes, et encore quelques autres femmes. Elle s'emporta
extraordinairement contre lui, lui reprocha sa naissance et l'honneur
qu'elle lui faisoit. Mais lui, qui, depuis qu'il avoit de l'argent,
commenoit  se donner des airs de qualit, la traitant mal  son
tour, lui dit qu'un homme tel qu'il toit, quand il avoit de
l'honneur, valoit mille fois mieux qu'une femme de qualit qui n'en
avoit point; qu'il ne s'toit pas lou  elle pour faire le mtier de
porteur de chaise; qu'il ne l'avoit que trop caresse et qu'il toit
temps qu'il en caresst d'autres qui lui fissent moins de peine.

C'en toit assez dire pour faire mourir de douleur une femme
amoureuse. Aussi le prit-elle  coeur tellement qu'elle devint sche
comme un bton, et, le chagrin rongeant tous les jours son esprit de
plus en plus, enfin elle acheva ses jours, qu'elle ne pouvoit plus
passer aussi bien dans le monde avec honneur. Quand elle se vit 
l'extrmit, elle envoya chercher Cabre, et, sachant qu'il refusoit de
venir, elle y renvoya une seconde fois, le priant de ne lui pas
refuser cette grce. La petite Sall, qui ne l'aimoit que parce qu'il
se laissoit voler quand il tailloit  la bassette, lui dit que cela
toit vilain de refuser une femme en l'tat o elle toit, et, l'ayant
oblig  monter en carrosse, elle y entra avec lui, rsolue de
l'attendre  la porte.

Caderousse toit dans la maison, et, le voyant venir, il crut que son
dessein toit d'achever de la piller;  quoi il n'avoit pas perdu de
temps pendant qu'il l'avoit vue, si l'on en croit la renomme. Quoi
qu'il en soit, comme l'intrt rend tout le monde ardent, lui qui
n'aimoit point  dgainer fit le brave, et, se postant sur une porte,
lui demanda  qui il en vouloit. Cabre lui dit nettement: A madame de
Rambures. A quoi l'autre ayant rpondu un peu en colre qu'il ne
l'avoit que trop vue, et que ce n'toit plus le temps, le discours
s'chauffa de sorte que, s'il ne ft survenu des valets, ils auroient
peut-tre tir l'pe. Cabre jugea  propos de ne pas avoir affaire 
cette populace; mais, quelque sage que ft ce conseil, on le
poursuivit jusques  son carrosse, o la vue de madame Sall, qui
toit connue pour ce qu'elle toit, excita plutt les injures que de
les apaiser.

Pendant que cela se passoit, le duc de Roquelaure vint  mourir de
chagrin[360], et l'on voulut que ce ft pour avoir fait une mchante
affaire en achetant le comt d'Astarac, qui appartenoit  la maison
d'Epernon, et pour avoir perdu cinquante mille cus au jeu. Comme
nanmoins il toit gouverneur de Guyenne, et que ce gouvernement lui
avoit beaucoup valu, ses affaires se trouvrent encore en assez bon
tat pour faire dsirer  plusieurs filles des plus huppes de la cour
de pouvoir pouser le marquis de Biran. Mais c'toit au roi  le
marier, et il ne sut pas plus tt la mort de son pre qu'il lui fit
proposer que, s'il vouloit songer  mademoiselle de Laval[361], fille
d'honneur de madame la Dauphine, il lui donneroit deux cent mille
francs et le brevet de duc. Ces offres toient trop avantageuses pour
les refuser. La demoiselle toit d'une des premires maisons de
France, aimable de sa personne, ayant de l'esprit infiniment, et enfin
revtue de toutes les bonnes qualits que l'on pouvoit dsirer. Aussi
le duc du Lude[362], oncle de Biran, et qui lui tenoit lieu de pre,
remercia d'abord le roi des bonts qu'il avoit pour lui, et, sans le
consulter, l'assura qu'il seroit dispos  lui obir; mais, l'ayant
trouv, il fut surpris de ne lui pas voir pour cette affaire toute la
chaleur qu'il dt avoir, et lui en ayant demand la raison: Parce,
lui rpondit Biran, que le Roi prend trop de soin de mademoiselle de
Laval. Ce peu de paroles fit comprendre au duc du Lude qu'il falloit
qu'il et ou quelque chose de certains discours qui s'toient faits 
la cour sur ce sujet; mais, comme ce duc ne voyoit rien d'gal au
brevet qui toit propos par ce mariage, il fit ce qu'il put pour lui
insinuer l'ambition qui le tourmentoit lui-mme. Biran voulut encore
lui contredire; mais lui, se fchant aussitt, lui rpliqua qu'il ne
falloit point couvrir d'un prtexte comme celui-l un refus qui ne
procdoit que d'une autre passion; qu'il toit averti de bonne
part qu'il voyoit mademoiselle de Bois-franc[363] avec assiduit; s'il
n'avoit point de honte de songer  entrer dans la famille d'un homme
qui ne devoit son bien qu' ses rapines et  ses usures; qu'il ne le
vouloit plus voir aprs cela, et que, s'il ne venoit avec lui tout de
ce pas remercier le Roi, il n'avoit que faire de compter jamais ni sur
son amiti ni sur sa succession[364].

Ce qu'avoit dit le duc du Lude de mademoiselle de Bois-franc toit vrai;
Biran l'aimoit depuis un mois ou deux. La duchesse d'Aumont en avoit t
si jalouse qu'elle n'avoit pas craint d'clater. Cependant Biran, se
voyant press de la sorte par son oncle, rsolut de se faire un mrite
auprs de la duchesse du mariage qu'on lui proposoit. C'est pourquoi,
comme ce qu'il avoit dit du Roi n'toit pas capable de l'arrter, il
prit le parti de contenter son oncle, et s'en fut avec lui remercier ce
prince. Il se retira ensuite dans sa chambre, o s'tant fait donner du
papier et de l'encre, il crivit en ces termes  la duchesse:

LETTRE DU MARQUIS DE BIRAN A LA DUCHESSE D'AUMONT.

    _Je viens de remercier le Roi de ce qu'il m'a choisi pour
    pouser une demoiselle qu'il n'a pas hae. C'est vous en dire
    assez pour vous apprendre que je ne l'aimerai jamais, et que
    vous serez toujours matresse de mon coeur. Si vous vous tonnez
    que je fasse un pas comme celui-l, prenez-vous en  vous-mme,
    et non pas  moi, qui ne crois pas manquer d'honneur pour cela.
    Je veux vous tmoigner que, bien loin d'aimer mademoiselle de
    Bois-Franc, comme vous vous tes imagine, je ne me marie que
    parce qu'on le veut, ou plutt parce que j'pouse une personne
    qui ne pourra jamais vous donner de jalousie._

La duchesse d'Aumont trouva dans cette lettre des consolations
merveilleuses. Ah! le pauvre garon! s'cria-t-elle aussitt, qui et
cru qu'il et t de si bonne foi que de vouloir tre cocu pour
l'amour de moi! Et, aprs plusieurs exclamations de cette sorte, elle
eut la malice de lui demander un rendez-vous pour le lendemain,
sachant que le jour d'aprs il devoit tre mari. Biran, que je
nommerai dornavant le duc de Roquelaure, puisqu'il devoit tre
dclar tel par le Roi, n'eut garde de refuser le cartel, et, pour lui
faire voir qu'il ne vouloit vivre que pour elle, il se mnagea si peu
que jamais il n'avoit fait parotre tant de courage. La paix s'tant
faite aisment de cette manire, elle lui dit qu'au moins il se
ressouvnt qu'il n'alloit avoir que les restes d'un autre, et qu'il
songet  se conserver. Il le lui promit formellement, et, comme elle
avoit pris toutes ses prcautions l-dessus, elle crut qu'il lui
garderoit parole. Nanmoins, comme c'toit du fruit nouveau pour lui,
et que les jeunes gens ne font pas toujours ce qu'ils promettent, il
n'eut pas plutt mademoiselle de Laval entre ses bras, qu'il la
traita, non pas comme sa femme, mais comme une matresse. Si elle et
voulu dire tout ce qu'elle savoit, peut-tre eut-elle avou que ce
n'est pas toujours les plus grands hommes qui sont les plus vigoureux;
mais, comme elle avoit plus d'un jour  vivre avec lui, et qu'elle ne
vouloit pas en user si franchement avant que de le connotre, elle fit
toutes les grimaces que ses parents lui avoient dit de faire, pour lui
faire accroire qu'il en avoit eu les gants.

Biran toit trop habile pour s'y mprendre; nanmoins, comme il toit
aussi bien instruit qu'elle qu'il falloit garder le secret, il feignit
d'en tre le plus content du monde, principalement aux gens qui
venoient lui faire compliment sur son mariage[365].

En effet, pour insinuer mieux qu'il avoit l'esprit libre, il se fit
coiffer avec des cornettes et des fontanges, et, tenant la place de sa
femme, il reut les dames qui la venoient voir. Si bien que,
comme il n'y avoit pas grande clart dans la chambre, elles s'en
seroient retournes sans prendre garde  la supercherie, s'il ne les
et dsabuses par un attouchement qui leur toit sensible.

Ces folies ne pouvant pas toujours durer, sa femme, qui n'toit pas
d'humeur  se passer de la cour, le fit ressouvenir qu'il y avoit
quatre jours qu'il n'y avoit t. Il fut ravi que cela vnt d'elle,
pour plus d'une raison: car, outre qu'il n'toit pas toujours en tat
de lui rendre service, il toit bien aise de se conserver pour la
duchesse d'Aumont, avec qui il avoit rsolu d'entretenir commerce. Il
trouva qu'il y avoit bal ce jour-l  Saint-Germain; mais la plupart
de ceux qui y dansoient ayant oubli  sa vue qu'ils toient obligs
de se mnager, ils l'amenrent boire  une lieue de l, si bien qu'ils
n'toient pas encore revenus quand le Roi dit qu'il toit temps de
commencer. On fut chercher les danseurs, et, ceux qui y toient alls
leur ayant annonc la volont du Roi, ce fut la chose du monde la plus
pitoyable quand ils vinrent  parotre devant lui. Le Roi, voyant ce
qui en toit cause, s'en alla plus tt que de coutume, et Biran n'osa
parotre, de peur qu'il ne l'accust d'avoir t l'auteur de la
dbauche. D'ailleurs il n'toit pas plus en tat de se montrer que les
autres, principalement devant un prince qui, tant extrmement sage de
lui-mme, s'apercevoit aussitt des moindres excs. La nuit ayant
dissip toutes les exhalaisons vineuses qu'il pouvoit avoir, il se
trouva le matin au lever du Roi, qui lui demanda fort obligeamment de
ses nouvelles et de celles de sa femme. Il lui rpondit, en
goguenardant, qu'il faudroit bien d'autres fatigues  l'un et 
l'autre pour les faire mourir. Cependant ce qu'il avoit dit au Roi
n'toit rien en comparaison de ce qu'il dit  sa femme. Etant revenu 
Paris, elle lui demanda quel accueil il avoit reu; sur quoi prenant
un grand srieux, il lui rpondit qu'il avoit tout lieu imaginable de
se louer de Sa Majest; qu'elle ne l'avoit pas plus tt vu qu'elle lui
avoit dit fort obligeamment qu'elle ne vouloit plus se ressouvenir de
ce qu'avoit fait monsieur de Biran, et que ce ne seroit plus que de ce
que feroit monsieur de Roquelaure.

La dame fut ravie de ce qu'il paroissoit si content, et, ne se doutant
en aucune faon pourquoi il avoit dit ces paroles, elle lui exagra la
bont du Roi, lui demanda si l'on pouvoit dire les choses avec plus
d'esprit et plus de bont. Biran avoua que cela toit impossible, et,
aprs avoir encore renchri par dessus, il lui dit qu'il trouvoit
cette pense si juste qu'il vouloit s'en servir  son gard; qu'il lui
promettoit donc qu'il avoit oubli tout ce qu'avoit fait mademoiselle
de Laval, et qu'il ne se mettroit jamais en peine que de ce que feroit
madame de Roquelaure. Si la duchesse avoit pu retenir sa langue aprs
ce reproche, elle l'et fait sans doute aux dpens d'une partie de son
sang; mais, n'y ayant plus de remde, elle tcha de cacher la
confusion o elle toit.

Le commerce qu'il avoit avec madame d'Aumont dura encore quelque
temps; mais, ayant une jeune femme tous les jours auprs de lui,
quelque abstinence qu'il pt faire, la duchesse s'aperut devant peu
qu'une femme toit plutt capable de servir  trente hommes qu'un
homme  deux femmes. Comme elle toit gourmande sur l'article, elle
chercha quelqu'un qui la pt consoler de la perte qu'elle avoit faite,
et, comme l'archevque de Reims[366], frre du marquis de Louvois, se
radoucissoit auprs d'elle depuis quelque temps, elle fit un jugement
avantageux de mille apparences heureuses qui se trouvoient en lui. En
effet, il toit marqu  la marque que Caderousse estimoit si
essentielle pour tre habile homme en amour, et qu'il avoit spcifie
quand il avoit parl du prince de Courtenay  la marquise de Rambures.
Ce prlat aussi ne faisoit aucune abstinence qui pt diminuer son
embonpoint, et, s'il avoit  craindre quelque maladie, ce n'toit que
parce qu'il en usoit quelquefois en homme qui croyoit que rien ne
pouvoit nuire  sa sant.

Cet endroit toit fort touchant pour la duchesse, qui aimoit l'excs
en beaucoup de choses; nanmoins, il avoit encore une autre qualit
qui servit autant  la gagner: ce fut qu'tant homme d'glise et elle
dvote, elle crut qu'on leur verroit tout faire, s'il faut parler de
la sorte, sans qu'on y trouvt  redire. Elle toit en cette
pense quand l'archevque, qui croyoit qu'une lettre faisoit autant
d'effet que la parole, lui envoya celle-ci:

LETTRE DE L'ARCHEVQUE DE REIMS A LA DUCHESSE D'AUMONT.

    _Je vois bien des femmes, mais je n'en vois point qui me
    plaisent tant que vous. J'enrage que je ne sois du monde pour
    vous le pouvoir dire ouvertement: l'on me verroit  vos pieds
    sans me soucier ni de l'alliance que j'ai avec votre mari, ni
    des jaloux que je pourrois faire; mais il faut dfrer quelque
    chose au rang que je tiens, qui n'empchera point pourtant que
    je m'y rende si vous l'avez agrable. Songez, cependant, que
    l'intrt que les gens comme moi ont d'tre discrets assure la
    rputation d'une femme, laquelle court grand risque avec les
    galants de profession._

La duchesse n'toit pas fche que l'archevque l'aimt, mais elle
trouva cette dclaration trop cavalire, et elle et voulu que, comme
elle faisoit profession de pit, il lui en et fait quelque mention,
c'est--dire qu'il lui et tmoign moins de confiance dans son
entreprise. C'est ainsi qu'elle cherchoit les apparences de vertu
quand elle y avoit renonc absolument. Mais l'archevque n'toit pas
un homme  s'amuser  ces bagatelles, lui qui alloit droit au fait et
dont la coutume toit de ne mnager personne; aussi, voyant qu'il
n'avoit point de rponse de son billet, il s'en fut chez elle, o, le
visage rouge comme un chrubin: Vous me jugez donc bien indigne,
Madame, lui dit-il, de votre amiti, puisque vous ne daignez pas
seulement m'apprendre quelque chose de ma destine?--Moi, je ne sais
que vous rpondre, lui dit la duchesse; cependant, vous devriez bien
vous dire vous mme que qui se plat  crire des choses qui ne sont
point, mrite bien qu'on ne lui fasse point de rponse.

L'archevque, qui s'toit attendu  un traitement plus rigoureux, fut
ravi qu'elle ne le payt que d'incrdulit. En effet, il sentoit des
choses qui lui permettoient de croire qu'il ne seroit pas longtemps
sans la convaincre. Ainsi, tout rempli d'esprance: Madame, lui
dit-il, je ne sais  quoi servent toutes ces faons entre gens comme
nous, qui ne manquent pas d'exprience. Pourquoi vous dirois-je que je
vous aime, si je ne vous aimois pas? Dois-je souhaiter de perdre mon
temps dans le sicle o nous sommes, o on peut si bien l'employer, et
ne le devrois-je pas compter pour perdu si je recherchois des faveurs
o je me trouverois peu sensible? Je vous aime, premirement, parce
que vous tes tout aimable; mais j'ajouterai  cela que vous tes
belle sans tre coquette, ce qui me plat encore plus que tout le
reste. Je vous dirai aussi que c'est parce que vous tes vertueuse, et
que toutes les autres ne le sont pas; mais prenez garde de ne pas
interprter ce mot au pied de la lettre: la vertu ne consiste pas 
tre farouche, mais  savoir goter les plaisirs sans que les
apparences nous dcouvrent. Pour vous, vous pouvez avoir cette qualit
au suprme degr quand il vous plaira, et l'on vous verroit faire
toutes choses, qu'on n'en auroit pas seulement le moindre soupon.

La duchesse pensa se fcher, lui entendant dire que les apparences
toient belles en elle; elle crut que c'toit l'accuser tacitement de
galanterie, et, comme le soupon rgne toujours parmi le crime, elle
le pria, mais d'un ton qui marquoit quelque ressentiment, de vouloir
s'expliquer mieux. Il lui accorda volontiers sa demande, et lui dit
qu'il ne doutoit point qu'elle n'et t vertueuse, mais qu'il seroit
fort fch qu'elle la ft toujours; qu'il n'toit pas homme  aimer
sans esprance, et que, comme un feu s'teint faute de matire, de
mme un homme se retiroit bientt d'auprs d'une femme quand il voyoit
qu'il n'y avoit rien  faire.

Il lui expliqua ainsi les mystres amoureux, en quoi il avoit
meilleure grce que dans la chaire; aussi y toit-il entr plusieurs
fois sans sentir ce qu'il disoit, au lieu qu'alors il toit si mu
qu'il ne l'avoit jamais t davantage. Aussi voulut-il voir tout d'un
coup ce qu'il avoit  esprer: c'est pourquoi il se mit  vouloir
caresser la dame, qui se dfendit quelque temps; mais, feignant de ne
pouvoir rsister  un homme de sa force, elle se laissa enfin coucher
sur un lit, o la trop grande ardeur de l'archevque fut cause qu'elle
ne prit point de part au plaisir qu'il avoit got. Comme il toit
homme  retourner toutes choses  son avantage, il lui dit que, pour
avoir quarante ans passs, c'toit encore tre assez prt  rendre
service aux dames; que devant qu'il ft un moment il n'y auroit rien
de perdu pour elle, et qu'il se mconnotroit bien s'il demeuroit
court dans l'affaire dont il s'agissoit. En effet, il se sentit
bientt une nouvelle vigueur, et, se mettant  la caresser, il fut
fort surpris de voir qu'elle tchoit de se drober de dessous lui. Il
crut d'abord que c'toit des faons; mais, les efforts qu'elle faisoit
continuellement ne le tenant pas incertain davantage de la vrit, il
ne voulut pas faire davantage le coup de poing avec elle, et lui
demanda froidement d'o venoit tant de changement? Comment! lui
dit-elle tout en colre, vraiment vous m'alliez faire de belles
affaires! j'allois commettre un inceste, si je n'y eusse fait
rflexion: vous tes parent de mon mari, et il auroit fallu que
j'eusse t  Rome.

Il fut impossible  l'archevque de s'empcher de rire  ce discours.
Il lui dit cependant qu'elle toit bien simple de dire ce qu'elle
disoit; qu'il n'toit nullement parent du duc d'Aumont, et qu'une
marque de cela, c'est que, si lui, qui parloit, toit  marier, et que
le duc et une soeur, rien ne l'empcheroit de l'pouser. La
duchesse n'avoit pas la conception prompte en matire de cas de
conscience; ainsi il lui fallut expliquer celui-l plus au long, et
c'toit quelque chose sans doute de plaisant de voir qu'une femme qui
venoit de faire un adultre voult faire la scrupuleuse. Aussi tout
cela n'toit que pure grimace; mais comme, depuis qu'elle toit
dvote, elle s'toit accoutume  en faire beaucoup, elle ne prit pas
garde qu'il y avoit des rencontres o elles n'toient nullement de
saison.

L'archevque apprhendoit aprs cela qu'elle ne lui ft quelque
difficult sur son caractre; mais l'exemple de tant d'vques qui
avoient des matresses avoit tellement frapp l'esprit de cette dame,
qu'elle ne pensa pas seulement  lui en parler. Ainsi les choses
allrent le mieux du monde, et dans peu il prit dans son coeur la
place que Roquelaure y avoit tenue. La raison en toit plausible:
c'est qu'il n'avoit point de femme avec qui il coucht tous les jours,
raison qui, comme nous avons dit ci-devant, avoit arrach l'autre de
son coeur. Roquelaure avoit trop d'esprit pour tre longtemps sans
s'apercevoir de ce commerce, et, comme la chose lui tenoit au coeur,
il fut chez la duchesse, qu'il accabla de reproches. Elle se retrancha
sur la ngative, l'appela mille fois impertinent; mais, toutes ces
injures ne lui ayant pu faire prendre le change, il sortit outr, la
menaant de la perdre.

La duchesse en avertit aussitt l'archevque, qui, ne voulant pas donner
le temps  Roquelaure de faire quelque folie, le fut trouver, et lui dit
qu'ayant toujours t de ses amis, il esproit qu'il lui accorderoit une
prire; qu'il ne s'amuseroit donc point  finasser avec lui, qu'il lui
avouoit de bonne foi qu'il toit bien avec madame d'Aumont, laquelle il
savoit l'avoir aim; qu'il ne falloit prendre des femmes que ce qu'elles
vouloient, et non pas prtendre les retenir par force; qu' ce qu'il
pouvoit connotre, il toit cause lui-mme de ce changement; qu'il ne
devoit pas se marier; qu'une belle femme comme madame d'Aumont n'aimoit
pas  partager les caresses d'un homme avec une autre; qu'enfin, il ne
lui diroit autre chose sinon qu'il lui auroit une obligation infinie de
se faire un peu de violence pour l'amour de lui, et qu'en revanche il
pouvoit compter sur ses services et sur son amiti.

Biran toit des amis de l'archevque; mais, ayant peine  digrer un
morceau comme celui-l, il lui fit rponse qu'il s'tonnoit qu'il lui
demandt d'avoir quelque gard pour une femme qu'il avoit tant de
sujet de har, surtout aprs la dclaration qu'il venoit de lui faire
lui-mme; qu'il falloit du moins le laisser dans l'incertitude, et non
pas l'accabler par un aveu si choquant; qu'il tomboit d'accord que les
dames n'toient pas obliges d'aimer toujours, mais que, si elles
vouloient qu'on en ust honntement avec elles, il falloit que de leur
ct elles en usassent bien aussi avec ceux  qui elles avoient donn
leur amiti; que, si la duchesse d'Aumont vouloit rompre avec lui,
elle devoit du moins l'en avertir auparavant; mais de n'apprendre les
choses, comme il venoit de faire, que quand elles toient faites,
c'toit le pousser un peu trop pour qu'il pt rpondre de sa
discrtion.

C'toit quelque chose de surprenant que de voir deux rivaux raisonner
ainsi ensemble sur leur bonne fortune; mais la diffrence de
profession de l'un et de l'autre faisoit qu'il n'y avoit rien 
craindre; outre que l'archevque toit en possession,  cause du
crdit de son frre, de se faire porter respect. En effet, cela fut
cause que Roquelaure se modra plus qu'il n'auroit fait avec un autre.
Cependant il ne lui voulut rien promettre, et, l'archevque tant
all rendre compte de son message  la duchesse, elle fut extrmement
en peine.

L'archevque rsolut d'y retourner une seconde fois, et, deux visites si
prs l'une de l'autre ayant donn quelque curiosit  la duchesse de
Roquelaure, elle en demanda le sujet  son mari, qui n'avoit pas donn
au prlat plus de contentement qu'il n'avoit fait l'autre fois. Comme il
toit encore tout bouffi de colre et qu'il ne cherchoit qu' dcharger
son coeur: C'est, Madame, lui dit-il, qu'il me vient parler pour sa
matresse, qui a t la mienne, et il dsire que je n'en dise point de
mal, ce que je n'ai garde de lui promettre.--Pourquoi donc, Monsieur?
lui rpondit la duchesse. C'est une chose  quoi la considration vous
engage; outre qu'il est toujours honnte  un homme d'en bien user avec
une femme qu'il a aime. Mais ne sauroit-on savoir qui c'est? et
vaut-elle assez la peine de vous mettre dans l'inquitude o je vous
vois?--Non, Madame, elle ne le mrite pas. C'est la duchesse d'Aumont,
puisque vous le voulez savoir, et elle ne vaut pas mieux que ses soeurs,
qui s'en font donner par Roussi et par le chevalier de Tilladet.--Ah!
Monsieur, s'cria en mme temps la duchesse, trve de raillerie, et ne
m'pargnerez-vous pas plus que les autres? La duchesse d'Aumont! un
exemple de vertu et de saintet, et  qui il seroit  dsirer que toutes
les femmes ressemblassent.--Dites, Madame, plutt un exemple de
tromperie et de perfidie: je la ferai connotre devant qu'il soit peu,
et, puisque l'archevque de Reims en use si mal avec moi, je ne vois
pas que je sois oblig d'en user mieux avec lui.

Roquelaure, tout spirituel qu'il toit, lcha ces paroles un peu
lgrement: car, quoiqu'il ne se soucit pas de faire connotre  sa
femme qu'il avoit t bien avec la duchesse, c'toit nanmoins lui faire
voir que sa passion duroit encore; ce qu'il toit oblig de cacher.
Aussi la duchesse ne doutant point de la chose, elle se prit  pleurer,
et lui dit que, s'il ne l'aimoit pas, du moins devoit-il avoir la
discrtion de ne la pas prendre pour confidente de ses amours; qu'elle
avouoit qu'elle n'avoit ni la beaut ni le mrite de la duchesse
d'Aumont, mais que c'toit moins sa faute que la sienne de ne l'avoir
pas choisie plus  son gr. Roquelaure, qui toit meilleur mari qu'on
n'avoit cru et qu'il n'auroit cru lui-mme, voyant cette nouvelle
querelle, fut oblig de ne plus songer  l'autre, pour apaiser celle-ci.
Il lui en cota quelques caresses, et, n'y ayant rien qui aide plus 
remettre une femme de belle humeur, elle voulut s'enqurir encore plus
particulirement qu'elle n'avoit fait des circonstances de son intrigue.
Il lui en avoit trop dit pour ne pas achever; ainsi il lui apprit en peu
de mots tout ce qu'elle vouloit savoir, lui promettant nanmoins qu'il
lui seroit si fidle qu'elle n'auroit point sujet de s'en alarmer. La
duchesse, qui aimoit la cour et tout ce qui toit de la faveur, lui dit
alors que, s'il parloit de bonne foi, il ne lui refuseroit pas une grce
qu'elle avoit  lui demander, qu'elle le prioit pour l'amour d'elle que
la chose n'allt pas plus avant avec l'archevque de Reims;
qu'autrement ce seroit lui faire voir qu'elle lui tenoit encore au
coeur; ce qu'elle ne vouloit pas croire de lui, aprs tous les
tmoignages qu'il venoit de lui donner de son amiti. Roquelaure se crut
oblig de le lui promettre, et la dame, toute ravie de sa victoire,
crivit en mme temps un billet de sa main  l'archevque de Reims pour
l'avertir qu'elle avoit obtenu ce que son mari lui avoit refus. Voici
ce qu'il contenoit:

LETTRE DE LA DUCHESSE DE ROQUELAURE A L'ARCHEVQUE DE REIMS.

    _Le soin que je prends de la rputation de mon mari et de celle
    de madame d'Aumont m'a fait le tant prier de ne pas couter son
    ressentiment, qu'il m'a accord ce que je lui demandois. Comme
    je sais que vous prenez part  la dame, vous pouvez l'en
    avertir, et mme lui montrer ce que je vous mande. Elle sera
    peut-tre fche que j'aie tant de connoissance de ses affaires;
    mais les miennes m'obligent  lui faire voir que je sais tout,
    afin qu'elle en use bien avec moi. Belle et aimable comme elle
    est, je craindrois toujours que mon mari ne l'aimt; et je suis
    oblige, tant si loigne d'avoir tant de mrite, de lui faire
    connotre que, quoique je ne sois pas mchante naturellement, il
    est dangereux nanmoins d'offenser une personne qui a son secret
    entre les mains._

Cette lettre, qui avoit t crite sans la participation du duc de
Roquelaure, ayant t envoye pareillement sans qu'il en et
connoissance, rjouit extrmement l'archevque. Il n'toit pas besoin
nanmoins de lui mander de la montrer: il n'y auroit pas manqu, quand
mme on ne lui en et pas donn l'ordre. En effet, il prtendoit que
cela achveroit de chasser Roquelaure du coeur de la duchesse, dont
il auroit par consquent l'entire possession. Aussi lui dit-il, en
lui faisant voir qu'elle alloit connotre le peu de fonds qu'il y
avoit  faire sur la discrtion de ces sortes de gens, qu'il falloit
tre folle pour s'y confier, et qu'il ne comprenoit pas comment il y
avoit tant de femmes qui y faisoient si peu de rflexion. La duchesse,
tant si bien prvenue, n'eut garde de ne pas sentir quelque
ressentiment  la lecture de cette lettre; cependant elle fut plus
sensible  la joie de savoir que Roquelaure s'toit radouci qu' la
crainte de se voir  la discrtion de sa femme. L'archevque, qui
alloit  ses fins, fut fch de lui voir tant de tranquillit
l-dessus; et ils alloient peut-tre commencer dj  se quereller, si
elle ne lui et fait connotre que l'tat o elle toit ne procdoit
que des assurances que la duchesse de Roquelaure sembloit donner
qu'elle en useroit toujours bien tant qu'elle n'attireroit point son
mari; que, son dessein tant de ne le jamais voir, il toit donc
inutile de se faire des craintes mal  propos.

Roquelaure, n'ayant plus tant de sujet de se louer de l'amour, chercha 
s'en consoler dans une autre sorte de plaisir qui toit toujours  la
mode, je veux parler du vin,  quoi tous les jeunes gens qui venoient 
la cour toient obligs de s'adonner, s'ils vouloient faire coterie
avec ceux qui s'appellent petits-matres[367]. Et ce qui rendoit ce
dsordre plus commun, c'est que, quelque rprimande qu'en et faite le
Roi, il n'avoit pas t  son pouvoir de se faire obir. Cependant on
auroit eu lieu d'esprer que l'ge les auroit fait rentrer en eux-mmes,
si l'on n'et vu que les barbons comme les autres commenoient  s'en
mler. Entre ceux-l il n'y en avoit point qui les mt plus en humeur
que le marquis de Termes[368], homme dans un dsordre pouvantable, et
qui avoit quitt sa femme pour vivre avec la marquise de Castelnau[369],
laquelle avoit si bien renonc  la pudeur, que, quoique son mari, qui
lui avoit servi un temps de couverture, ft mort, elle ne laissoit pas
de parotre publiquement le ventre plein. Ils toient ordinairement dans
une maison en Brie, appele Fontenay, et il ne venoit  la cour qu' la
drobe; mais il y faisoit toujours parler de lui. Au reste le dsordre
o il vivoit lui avoit attir plusieurs affaires, et une entre autres o
personne n'avoit jamais pu voir clair. Comme il toit un soir dans cette
maison, il vint descendre un homme dans une htellerie du village,
lequel pria qu'on le ment au chteau. Or, c'toit la coutume que, tant
que le marquis de Termes y toit, le pont-levis toit lev, ce qui
faisoit dire qu'il travailloit  la fausse monnoie[370]. Mais, celui-ci
s'tant fait connotre  un signal, on l'abaissa incontinent, et il lui
fit fort bonne chre. Le lendemain matin cet homme s'en retourna  son
htellerie, o il trouva huit cavaliers qui toient aussi arrivs la
veille, et, montant  cheval avec eux, ils s'en vinrent tous de
compagnie du ct du chteau, dont le marquis de Termes toit sorti avec
un gentilhomme de ses amis et avec tous ses domestiques,  qui il avoit
fait prendre les armes. Ce marquis rangea tout cela en un gros, et, les
autres s'tant rangs de mme, l'on commena  combattre de part et
d'autre  bons coups de mousqueton et de fusil. Il y en eut quatre ou
cinq d'estropis, et, aprs que le combat eut dur prs d'un demi-quart
d'heure, tout d'un coup quatre cavaliers de ces trangers se dtachrent
des autres et vinrent embrasser le marquis de Termes, qui les mena dans
le chteau, o il y avoit un grand djeuner.

Cette affaire fit grand bruit  la cour, et le Roi donna ordre qu'il
ft arrt; mais madame de Montespan, qui,  cause de son mari[371],
toit de ses proches parentes, et qui toit encore alors fort bien
auprs du Roi, empcha qu'il ne ret cet affront. Cependant on lui
fit demander ce que tout cela vouloit dire, car ce n'toit ni duel, ni
assassinat, puisque c'toit de l'infanterie contre de la cavalerie, et
que les choses s'toient passes ainsi que je les viens de rapporter;
mais n'en ayant pas voulu dire la vrit, on crivit au prsident
Robert[372], qui a une maison dans le voisinage, o il toit alors, de
mander ce qu'il en savoit. Ce prsident, pour satisfaire aux ordres de
la cour, fit ce qu'il put pour claircir ce mystre; mais, aprs bien
des perquisitions, il ne put mander autre chose que ce que je viens de
dire, dont le Roi fut oblig de se contenter.

Aprs cette affaire, il lui en arriva bientt une autre, pour laquelle
le Roi n'auroit eu garde d'couter madame de Montespan, quand mme
elle auroit eu si peu d'esprit que de vouloir s'entremettre en sa
faveur. Il fut souponn de poison, crime alors fort en usage en
France[373], et qui avoit envoy en l'autre monde beaucoup de
gens qui se portoient bien. Ce qui le fit souponner fut qu'une femme
qui avoit t condamne  la mort pour le mme sujet l'accusa d'tre
venu chez elle sous prtexte de se faire dire sa bonne aventure, et
chargea en mme temps un homme qui avoit t son cuyer de lui tre
venu demander du poison. Or, on craignoit qu'il n'et envie de faire un
grand crime, car il y avoit longtemps qu'il toit mcontent, d'autant
que le Roi avoit pris tout le bien de sa femme, qui toit fille d'un
partisan; et comme on ne pouvoit avoir trop de prcaution l-dessus, on
jugea  propos de s'assurer de sa personne. Il est difficile de dire au
vrai s'il toit coupable ou non, car on tcha autant qu'on put de
drober au public la connoissance de son affaire. On dit mme qu'on fit
passer son cuyer par les oubliettes, d'autres disent qu'il fut
empoisonn. Quoi qu'il en soit, cet homme n'ayant pu dposer contre lui,
il revint  la Cour, o, trouvant la jeunesse si dispose, comme nous
avons dit,  faire la dbauche, il se mit non-seulement de la partie,
mais devint encore un des chefs.

Le duc de La Fert, qui s'toit spar tout  fait d'avec sa femme,
fit grande amiti avec lui par la sympathie qu'ils avoient  cet
gard. Roquelaure, quoiqu'il ft un peu le sage depuis qu'il toit
mari, ne put refuser nanmoins  ses anciens amis de se trouver 
leurs parties de plaisir; si bien que, s'y fourrant encore avec
un grand nombre d'autres dbauchs, ce fut de quoi donner matire 
bien des nouveauts. On n'eut garde d'pargner l le prochain, et,
aprs avoir mdit de tous les gens de la cour, de Termes dit que,
comme Nol approchoit, il falloit faire des paroles qu'on pt chanter
au lieu de nols. On trouva sa pense fort juste; et, comme l'on
savoit qu'il se mloit de faire des vers, on lui donna de l'encre, du
papier et une plume, pour voir comme il s'en acquitteroit. Son dessein
toit de travailler sur eux-mmes, sur leurs femmes et sur toutes
celles qui faisoient parler d'elles. Mais restant encore un peu de
jugement  Roquelaure, il lui dit qu'il n'toit pas de bon sens
d'apprter aux autres matire de rire  leurs dpens, et que
d'ailleurs il alloit entreprendre une chose impossible, le nombre en
tant trop grand. Il se rendit  de si bonnes raisons, et, changeant
ainsi de pense, il rsolut de faire quelque chose sur la maison
royale. Roquelaure, sachant son dessein, l'approuva, moyennant que son
style ne ft pas trop peste[374]: car il le fit ressouvenir que le Roi
n'aimoit pas les railleurs, et qu'il toit bien aise de ne se point
faire d'affaire. Cela fut cause que de Termes, qui avoit dj fort
bien dbut, raya ce qu'il avoit crit, et il mit  la place les nols
que voici:

NOELS NOUVEAUX.

    _O messager fidle
    Qui reviens de la cour,
    Apprends-nous des nouvelles;
    Qu'y fait-on chaque jour?
    Chacun  l'ordinaire
    Y passe mal son temps;
    Les gens du ministre
    Y sont les seuls contens.

    Que fait le grand Alcandre
    Au milieu de la paix?
    N'a-t-il plus le coeur tendre?
    N'aimera-t-il jamais?
    L'on ne sait plus qu'en dire,
    Ou l'on n'ose en parler;
    Si ce grand coeur soupire,
    Il sait dissimuler.

    Est-il vrai qu'il s'ennuie
    Partout, hors en un lieu[375];
    Qu'il y passe la vie
    Sans chercher le milieu?
    Si nous en voulons croire
    Au moins ce qu'on en dit,
    Il y fait son histoire;
    Mais sa plume est son v...

    Sa superbe matresse[376]
    En est-elle d'accord?
    Voit-elle avec tristesse
    La rigueur de son sort?
    L'on dit qu'elle en murmure
    Et que, sans ses enfans,
    Elle feroit figure
    Avec les mcontens.

    Que fait dans son bel ge,
    Monseigneur le Dauphin?
    Est-il toujours si sage?
    Va-t-il son mme train?
    Il n'aime que la chasse,
    Cela lui cote peu;
    Quand ce plaisir le lasse
    Il revient  son feu.

    Madame la Dauphine
    A-t-elle du pouvoir,
    Comme l'on s'imagine
    Qu'elle en devroit avoir?
    Son pouvoir se publie;
    Mais l'on s'aperoit bien
    Que sans la comdie
    Elle ne pourroit rien.

    La divine princesse,
    La charmante Conti,
    A-t-elle la tendresse
    Toujours de son parti?
    Elle en a de son pre
    Et peu de son poux;
    Mais pour monsieur son frre,
    Il en a pour eux tous.

    La princesse de Nante[377]
    Fait-elle du fracas?
    Est-elle bien contente
    De ses tendres appas?
    Elle a sujet de l'tre,
    Si le duc de Bourbon[378],
    Qui commence  parotre,
    Lui fait changer de nom.

    Du colonel des Suisses[379]
    Ne nous direz-vous rien?
    Fait-il ses exercices,
    Y russit-il bien?
    Il a beaucoup d'adresse,
    Grand esprit et grand coeur,
    Fiert, beaut, jeunesse,
    Et de la belle humeur.

    Que fait-on chez les dames[380]
    Dans ce charmant sjour?
    Le commerce des flammes
    Y rgne-t-il toujours?
    Les amans sans ressource
    Font voir, pour leur malheur,
    Peu d'argent dans leur bourse,
    Peu d'amour dans leur coeur.

    Des dames renommes[381]
    Ne dit-on que cela?
    Sont-elles rformes?
    Ont-elles dit hol?
    Chez les aventurires
    L'amour rgne toujours:
    Ainsi que les rivires
    Celles-l vont leur cours.

    En est-il d'assez fires
    Pour se faire prier?
    D'autres assez svres
    Pour ne rien octroyer?
    Dans toutes les ruelles
    De diffrens tats,
    L'on a vu les plus belles
    Faire le premier pas.

    Comment font les coquettes
    Qui n'ont point d'agrment.
    Et qui comme allumettes
    Brlent pour un amant?
    Dans le sicle o nous sommes,
    Chacun est indigent:
    Elles trouvent des hommes
    Quand elles ont de l'argent._

De Termes ayant fait ce que vous venez de lire, il y en eut qui le
trouvrent bien, d'autres mal, disant que cela toit trop srieux. Il
rpondit qu'on ne s'en prt pas  lui, mais  Roquelaure, qui avoit
voulu, comme ils savoient, qu'il ft quelque chose de moins libre que ce
qu'il avoit envie de faire. La Fert dit que Roquelaure toit un sot;
dont tout le monde convint, et lui-mme tout le premier, quoique ce ne
ft que sous cape. C'est pourquoi il jura qu'il ne chanteroit que les
couplets de la princesse de Conti et de madame de Maintenon. Chacun
savoit aussi bien que lui que c'toient les meilleurs; mais, comme on
commena  entonner depuis le premier jusqu'au dernier, il fut oblig de
faire comme les autres. On eut bientt appris par coeur ces nols
nouveaux, et ils coururent bientt dans les meilleures compagnies. Le
prince de Cond, qui, contre son ordinaire, avoit quitt sa maison de
Chantilly pour venir passer une partie de l'hiver  Paris, tant curieux
de toutes sortes de nouveauts, on le rgala de celle-ci, dont on avoit
supprim nanmoins l'article de la princesse de Conti[382]. Il demanda 
celui qui lui faisoit ce prsent d'o vient que le duc d'Orlans, lui,
son fils[383], le prince de Conti[384] et le prince de La
Roche-sur-Yon[385] n'y toient pas. A quoi l'autre ayant rpondu que
l'auteur n'avoit voulu parler que du Roi et de ses enfans: Donnez-moi
donc, lui dit-il, celui de la princesse de Conti, car elle est aussi
bien sa fille que mademoiselle de Nantes. L'autre se trouva embarrass
de cette rponse et vouloit chercher quelque dtour; mais le prince de
Cond lui commanda de lui obir. Ainsi il vit celui qu'on vouloit
cacher; de quoi ayant averti le prince de Conti, son neveu, il lui
conseilla de se venger de l'auteur, qui n'toit pas encore connu.
Cependant on ne manqua pas d'attribuer cela  la cabale, comme tant
capable de toutes sortes de sottises; et, s'y trouvant un faux frre, de
Termes fut dcel et abandonn au ressentiment du prince de Conti, qui,
sans attendre le conseil du prince de Cond, s'toit dj dtermin, sur
la connoissance qu'il en avoit eue,  le rcompenser de ses peines. En
effet, il lui fit donner des coups de bton, et le duc de La Fert en
auroit eu sa part, pour l'approbation qu'il avoit donne  ce couplet,
s'il ne se ft all jeter  ses pieds et lui demander pardon[386].
Quoique la punition ft un peu rude pour de Termes, personne ne le
plaignit, et l'on trouva qu'il la mritoit bien, puisqu' l'ge qu'il
avoit il toit assez fou pour oser mdire d'une fille qui appartenoit de
si prs au Roi, et qui d'ailleurs toit marie  un prince du sang.

Si les nols toient devenus publics en peu de temps, l'affront
qu'avoit reu l'auteur ne fut pas davantage  se publier. Ainsi, comme
les hommes ont coutume d'estimer une personne selon le bien ou le mal
qui lui arrive, on vit que le marquis de Termes devint bientt le
mpris de tous les honntes gens. Ses amis lui conseillrent de s'en
retourner  Fontenay; mais, par malheur pour lui, sa femme,  qui
appartenoit cette terre, l'avoit oblig d'en sortir, tellement qu'
moins que d'aller dans le fond de la Gascogne il n'avoit point de
retraite. Il ne laissoit pas cependant de se montrer encore  la cour,
et le prince de Conti, voulant se moquer de lui, lui dit un jour, en
prsence de tout le monde, qu'il falloit qu'il et des ennemis; qu'on
faisoit courir le bruit qu'il lui avoit fait donner des coups de
bton; que cela n'toit pas vrai, et qu'il l'appeloit  tmoin si ce
n'toit pas une imposture.

Cette aventure dfraya la conversation pendant quelques jours; mais,
comme tout s'oublie avec le temps, on n'en parla plus au bout de trois
semaines, et il n'y eut que ceux qui y prenoient intrt qui s'en
ressouvinssent. Cependant il toit arriv du changement dans les amours
du comte de Roussi et du chevalier de Tilladet, aussi bien que dans
celles du marquis de Biran. Roussi s'toit rebut de sa matresse pour
un mchant prsent qu'elle lui avoit fait, et, quoiqu'elle l'et reu
de son mari, il ne voulut pas s'exposer davantage  acheter ses faveurs
 un tel prix. La duchesse de Vantadour, qui avoit fil doux sur la
dbauche de son mari pour la couverture qu'elle en avoit, n'en ayant
plus de besoin, se mit  pester contre lui et ses parens lui
conseillrent de suivre l'exemple de la duchesse de La Fert, sa soeur,
qui s'toit spare du sien[387]. Mais elle n'en voulut rien faire,
esprant que Roussi reviendroit  elle, et qu'ainsi elle en auroit
encore besoin. Elle fit valoir ce refus au petit bossu, qui n'en usa pas
plus honntement. Au contraire, continuant toujours dans ses dbauches,
non seulement il entretint la rputation o il toit d'tre parfaitement
dbauch, mais il eut encore bientt celle de grand fripon. Le chemin
pris pour y parvenir fut de se transformer dans le sentiment des p......
qu'il voyoit, et, tant tomb entre les mains d'une, qui joignoit  son
mtier celui de savoir filouter, il lui aida  tromper de pauvres dupes,
qui toient assez fous pour attribuer le tout au hasard[388]. Cependant,
comme il est difficile qu'en continuant toujours le mme mtier l'on ne
soit  la fin reconnu, il arriva qu'un homme d'Angers perdit mille cus,
ce qui fit que toutes choses furent dcouvertes. Cela se passa de cette
manire: Cet homme, qui toit riche, aimoit les femmes, et un filou,
ayant reconnu son inclination, le mena en voir une  petit couvent au
faubourg Saint-Jacques, qui sert ordinairement de retraite  toutes les
filles qui ont eu quelque affaire et  toutes les femmes qui sont mal
avec leurs maris pour quelque galanterie. Il lui fit accroire que
c'toit une femme de qualit, et celui-ci, qui ne connoissoit pas encore
Paris, la trouva si  son gr que, pendant un mois entier, il ne fut
point de jour sans lui rendre visite.

La dame ne manqua pas de lui tmoigner de la reconnoissance, et, cela
l'ayant rendu encore plus amoureux, il la pria de vouloir sortir de ce
couvent, o il ne la pouvoit voir si commodment qu'il vouloit. La
dame, le voyant tout  fait engag, feignit de se rendre  ses
raisons, et, tant alle chez une de ses amies, qui ne valoit pas
mieux qu'elle, elle lui fit valoir pour une grande grce la permission
qu'elle lui donnoit de l'y venir visiter. Ds la seconde fois il y
trouva le duc de Vantadour et deux ou trois autres dames, l'une
desquelles ayant propos de jouer  la bte[389] en attendant qu'il
ft heure d'aller  la comdie, on fit si bien qu'on l'y engagea.
Cependant, pour lui faire croire que ce n'toit que pour passer
le temps, on ne fit valoir les marques que fort peu de chose; mais le
duc, deux de ces dames, qui toient du jeu, faisant bte sur bte, et
les mettant toujours l'une sur l'autre, enfin il se trouva mille cus
sur le jeu, et ce fut alors qu'avec des cartes apprtes tout exprs
on donna si beau jeu  cette pauvre dupe qu'il crut que la fortune le
favorisoit. Il fit donc jouer, mais ce fut pareillement pour faire la
bte, tellement qu'il fallut mettre tout ce qu'il avoit d'argent
devant lui et faire bon du reste. On ne joua plus gure aprs cela; on
donna avec de pareilles cartes la vole au duc, et il demanda  cet homme
de lui faire un billet de ce qu'il lui devoit. Il fallut qu'il en passt
par l, quelque soupon qu'il et que cela n'toit pas arriv
naturellement; mais, aprs tre sorti (car il n'toit plus question de
comdie), il s'informa plus particulirement qui toient ces femmes, et,
sans qu'il lui ft besoin de faire de grandes enqutes, il en apprit
tout autant qu'il en vouloit savoir.

Il fut au conseil aprs cela, et, les avocats lui ayant dit de faire
informer contre la matresse de la maison, sans dsigner le duc
autrement que sous le nom d'une personne de qualit, il obtint dcret
de prise de corps contre elle. Cet homme crut qu'il falloit le lui
faire savoir devant que de l'excuter, afin que, si elle vouloit lui
faire rendre son billet d'amiti, on ne lui ft point cet affront. Cet
avis lui donna l'alarme: elle en fut parler au duc de Vantadour; mais
le petit bossu lui dit de ne point avoir de peur, et qu'il la
garantiroit de tout. L'homme dont il toit question, n'ayant pas
reu une rponse conforme  sa demande, mit les archers en campagne,
et, la dame ne voulant pas toujours demeurer cache, elle envoya dire
au duc qu'elle alloit tout dire s'il ne la sortoit d'affaire
promptement. C'en fut assez pour le mettre en colre, lui qui s'y
mettoit de peu de chose. Il s'en fut dans la maison, la maltraita de
paroles et de la main, et la menaa de lui faire donner les trivires
par ses laquais. Il se trouva par hasard que cette femme toit
demoiselle[390], et, quelqu'un lui ayant conseill de le faire venir
devant les marchaux de France[391], elle en obtint l'ordre au grand
tonnement du duc. Cette affaire ne pouvoit qu'elle ne ft grand
bruit, l'homme qui avoit t dup la contoit  tout le monde; ainsi
chacun en tant abreuv, ses amis lui dirent que, pour l'assoupir
entirement, il falloit qu'il rendt le billet. Il cuma
extraordinairement  cette proposition; mais L'Avocat, qui se mloit
de tout, comme nous croyons dj l'avoir dit, lui disant d'un ton
de juge qu'il n'en falloit point appeler, il en convint, pourvu qu'on
lui donnt soixante pistoles. Ainsi un homme qui avoit deux cent mille
livres de rente en fonds de terre faisoit des bassesses inconcevables
pour si peu de chose.

Il est ais de juger qu'une conduite si misrable n'toit gure
agrable pour la duchesse sa femme, laquelle, tant dj de mchante
humeur pour la perte de son amant, ne se pouvoit consoler de sa
destine. Cependant il lui fut force de prendre patience. Le petit
homme n'toit pas d'humeur  prendre un autre train de vie, et en
effet, quinze jours aprs ou environ, il lui arriva encore une autre
affaire, non pas si vilaine  la vrit, mais qui toit toujours fort
honteuse pour un duc et pair. Etant entr dans un honnte lieu, au
faubourg Saint-Germain, dans la rue des Boucheries, il vint des
sergents qui saisirent son carrosse[392]  la requte d'un marchand
qu'il ne vouloit point payer. Il descendit aussitt pour en tuer
quelqu'un; mais, les sergents tant dj bien loin avec le carrosse,
il entra dans la boutique d'un chirurgien qui toit devant, o on lui
avoit dit qu'un de ces sergents s'toit sauv. Il le demanda au matre
de la maison, qui, ne voulant point qu'il arrivt de meurtre chez lui,
lui dit qu'il n'y avoit personne, de quoi il se mit si fort en colre
qu'il cassa toutes les vitres de la boutique; puis, tant mont en
haut, il donna vingt coups d'pe dans les matelas, et fit ainsi
plusieurs actions extravagantes.

L'Avocat, non celui dont je viens de parler, mais le matre des
requtes dont on a fait mention si honorablement dans la premire
histoire contenue en ce volume[393], ayant su ce qui lui toit arriv,
vint le voir aussitt. Il lui dit qu'il et  se consoler, et qu'il
feroit mettre le sergent en prison; qu'il tenoit l'ordonnance entre
les mains, par laquelle il toit dfendu de saisir les meubles et les
carrosses des officiers de la couronne, et que pour une pareille chose
il y en avoit eu un qui avoit t trois mois dans le cachot. Le duc,
l'ayant remerci, le pria de songer  cela, et il n'eut garde d'y
manquer, quoiqu'il et bien mieux fait de juger de pauvres parties
dont il y avoit deux ans que le procs lui toit distribu. Mais
c'toit le caractre de l'homme d'tre le solliciteur banal de tout le
monde, pendant qu'il ne pouvoit pas faire une panse d'a touchant ce
qui le regardoit. Aussi ses affaires toient en si bon tat qu'il y
avoit dj deux ou trois ans que ses gages toient saisis, et lui qui
parloit de faire donner main-leve aux autres laissoit crier tout le
monde aprs lui, sans se remuer non plus qu'une pierre.

Il avoit t de mme le solliciteur touchant la sparation de la
duchesse de La Fert, laquelle, ayant employ sous main le crdit que
son galant avoit auprs du ministre, avoit si bien accommod son mari,
qu'elle l'avoit dpouill de tout son bien. Cependant le chevalier de
Tilladet n'avoit pas laiss de la voir encore quelque temps;
mais, tant devenu amoureux d'une petite bourgeoise, laquelle toit
bien autrement tourne, il la quitta brusquement et sans garder
aucunes mesures. Elle en eut tant de chagrin qu'elle demeura six mois
sans vouloir couter personne; de quoi tout le monde s'tonna, croyant
qu'elle toit d'un temprament  ne s'en pouvoir passer un jour
seulement. Madame de Bonnelle, qui toit la meilleure femme du monde,
et qui avoit port impatiemment tous les contes qu'elle avoit entendu
faire d'elle, la loua beaucoup du parti qu'elle prenoit. Cette pauvre
femme se tuoit de dire qu'on voyoit bien que tout ce qu'on avoit dit
toit mdisance, ce qu'elle assure encore aujourd'hui, se fondant sur
ce qu'une femme qui a t fconde pendant son mariage le seroit encore
s'il toit vrai qu'elle et tant de penchant  la galanterie. Quoi
qu'il en soit, il n'y avoit plus des trois soeurs que la duchesse
d'Aumont qui et encore son compte, et l'archevque s'en acquittoit si
bien qu'elle avouoit qu'il n'y a rien de tel que les gens d'glise
pour faire les choses comme il faut. Son mari, qui toit toujours  la
cour, et qui d'ailleurs n'avoit garde de se dfier d'une femme qui
continuoit de porter de grandes manches et de visiter les hpitaux,
disoit aussi  tout le monde qu'il avoit sujet de se louer de son
choix; que dans le sicle o l'on toit il n'y avoit rien de plus rare
que d'avoir une femme vertueuse, et que c'toit une grce dont il
avoit  rendre grces au ciel particulirement. Personne n'avoit garde
de lui contredire; la duchesse avoit si bien jou son rle
qu'elle toit encore regarde comme une sainte; mais, lorsqu'elle y
pensoit le moins, il arriva un accident qui fit tout dcouvrir, et ce
qui la dsespra davantage, c'est que ce malheur arriva par son
beau-fils.

Le duc d'Aumont en avoit un, comme nous avons dit, de son premier lit;
et comme il toit dj assez grand, il l'avoit envoy en Italie, afin
que les pays trangers pussent aider  le rendre encore plus honnte
homme. Au retour de son voyage, ce jeune homme, qui toit vigoureux et
plein de sant, trouvant chez sa belle-mre une femme de chambre fort
jolie, en devint amoureux; ayant trouv moyen de la sduire, il
commena avec elle le mtier qui est si fort en usage  la cour. Cette
fille trouva cela le meilleur du monde; et, quoiqu'elle ft plus ge
que lui, et qu'elle dt par consquent prendre plus de prcaution pour
cacher ses affaires, nanmoins, comme c'est le propre de l'amour
d'ter la raison, ils en manqurent tellement l'un et l'autre que la
duchesse s'aperut bientt de ce petit commerce. Elle prit le parti
ordinaire des dvots et des dvotes, qui est de faire grand bruit des
dfauts de son prochain. Peu s'en fallut mme qu'elle ne mt la main
sur cette fille; mais enfin, faisant rflexion que cela ne seroit pas
bien  une femme de qualit, elle se contenta, aprs lui avoir dit
mille injures, de lui faire commandement de sortir de sa maison. Il
est ais de juger de l'affliction de la fille  un commandement si
funeste  son amour; elle se fondit toute en larmes, et le marquis de
Villequier, c'est ainsi que s'appelle le fils an du duc
d'Aumont, l'ayant trouve en cet tat, se mit aussi  pleurer, voyant
qu'il alloit tre priv de sa prsence. La fille se sentit en quelque
faon console de voir qu'il prenoit tant de part dans son affliction,
et le regardant tendrement: Madame a grand tort, lui dit-elle, d'en
user avec tant de rigueur; elle n'est pas plus sage que les autres, et
si M. le duc savoit ce que je sais, il n'auroit garde d'en tre si
content. C'en toit assez dire  un jeune homme, et surtout  un
beau-fils, qui a toujours la haine dans le coeur pour une
belle-mre. Pour contenter sa curiosit, il lui demanda avec
empressement ce qu'elle vouloit dire, et, voyant que la crainte de
s'exposer  quelque traitement fcheux la rendoit plus retenue, il lui
protesta non seulement qu'il ne prenoit point de part  ce qu'elle lui
diroit, mais mme qu'il en seroit ravi. Avec de telles assurances,
elle ne balana plus  lui ouvrir son coeur; elle lui dit que le duc
de Roquelaure avoit t bien avec la duchesse, mais que, depuis son
mariage, leur commerce s'tant beaucoup ralenti, l'archevque de Reims
avoit pris sa place. Quoi! mon oncle! s'cria en mme temps le
marquis de Villequier, tout tonn; ah! j'ai peine  le croire, et tu
n'es assurment qu'une mdisante--Il faut vous le faire voir, lui
dit-elle, puisque vous tes incrdule, et ce sera aussitt que
monsieur le duc ira  Versailles. Le marquis de Villequier n'eut rien
 dire aprs des offres si raisonnables, et, l'ayant voulu
questionner, elle lui rpondit que, puisque tout ce qu'elle lui
pouvoit dire toit inutile, il falloit qu'il se donnt patience.
Cependant, comme elle craignoit que la duchesse ne l'obliget 
sortir devant que l'occasion s'en prsentt, elle lui fit demander
pour toute grce qu'elle voult bien qu'elle demeurt encore deux
jours seulement dans la maison.

Si la duchesse et su pourquoi, elle se seroit bien donn de garde de
le lui permettre; mais, ne se dfiant de rien, elle ne voulut pas
pousser  bout une fille qui pouvoit avoir quelque connoissance de ses
affaires. En effet, quoiqu'elle en et us en habile femme,
c'est--dire qu'elle et conduit ses intrigues sans le secours d'une
confidente, nanmoins elle se souvenoit que cette fille avoit trouv
une fois le duc de Roquelaure qui sortoit de sa chambre  une heure
indue; et, comme elle savoit qu'elle ne manquoit pas d'esprit, elle
eut peur qu'elle n'et t personne  vouloir savoir ce qu'il y venoit
faire si souvent. Elle ne se mprenoit pas  son calcul. Cette fille,
qui toit curieuse comme le sont toutes celles de son sexe, n'avoit
pas voulu en demeurer au soupon aprs cette circonstance, elle avoit
cherch  s'claircir. Elle avoit remarqu d'ailleurs que souvent il y
avoit eu deux places de foules dans le lit, tellement qu'elle s'toit
mise en embuscade. Elle n'y avoit pas t longtemps inutilement. Elle
avoit vu entrer et sortir le duc de Roquelaure, et, voyant qu'il
n'toit plus en grce, elle avoit fait la mme chose  l'gard de
l'archevque de Reims, dont les frquentes visites lui avoient t
suspectes. Ce prlat avoit cru conduire ses affaires si habilement,
qu'il ne s'imaginoit pas que personne les et pu dcouvrir. Il avoit
gagn un nomm du Plessis, qui a t valet de chambre du duc, et
qui occupe le petit htel d'Aumont, sous promesse de lui faire
continuer toute sa vie la permission qu'il a de donner  jouer. De ce
petit htel il y a communication au grand, et ce bon prlat y entroit
toutes les nuits en gros manteau, ds qu'il savoit que le duc toit 
Versailles. Cette fille toit trop claire pour ne pas guetter de
tous cts, d'autant plus qu'elle trouvoit toujours le lit en l'tat
qu'il devoit tre quand le duc avoit couch chez lui; c'est--dire, en
bon franois, qu'il paroissoit que la dame n'avoit pas couch toute
seule. Elle croyoit nanmoins que c'toit le duc de Roquelaure qui
toit toujours l'heureux; mais enfin le prlat lui apparut un jour
avec une lanterne sourde  la main, et le nez dans son manteau, ce qui
servit  la dtromper. Depuis cela elle le vit encore assez souvent
faire le mme personnage, de sorte qu'elle crut qu'il n'y avoit qu'
poster le marquis de Villequier ds que son pre seroit parti. Et en
effet, tant all le mme jour  Versailles, il vit entrer
l'archevque en habit dcent, ce qui ne lui permit plus de douter de
ce qu'on lui avoit dit.

Ce jeune homme n'toit pas d'un autre caractre que la plupart des
gens de la cour, quoiqu'il n'y et pas longtemps qu'il y part. Les
autres l'avoient form sur leur modle, et il toit si fou qu'il y en
avoit aux Petites-Maisons qui ne l'toient pas tant. Il en auroit
donn des marques dans le mme moment, sans la nuit qui l'empcha de
sortir, et lui ayant dur mille ans, tant il avoit d'impatience de
faire une sottise, le matin ne fut pas plus tt venu qu'il s'en
fut  Versailles, o ayant assembl un tas de fous comme lui, il leur
conta tout ce qu'il avoit vu et comment cela s'toit fait. En mme
temps cette grande nouvelle se rpandit bientt par toute la cour. Le
marquis de Louvois ne voulut jamais croire qu'elle vnt de son neveu;
mais, n'en pouvant plus douter aprs le tmoignage de tant de
personnes diffrentes, il lui lava la tte autant que son imprudence
le mritoit. Le Roi toit trop sage de mme pour approuver tant
d'indiscrtion; ainsi, sachant qu'il ne laissoit pas que de vouloir se
prsenter devant lui, il lui fit dire qu'il ne ft pas si hardi, et
qu'il ne le vouloit jamais voir.

Le marquis de Villequier n'avoit jamais cru que les choses se
passeroient de cette manire; au contraire, il s'toit mis en tte que
ses parents, devant ne pas aimer davantage sa belle-mre que lui, le
fliciteroient de sa dcouverte; mais voyant combien il toit loin de
ses esprances, il prit le parti de s'en revenir  Paris. Cependant,
quand il vint  demander son carrosse, on lui dit qu'il n'y en avoit
plus pour lui, et que son pre l'abandonnoit. Chacun en fit de mme,
de peur de dplaire  son oncle, qui s'toit dclar contre lui, et il
se vit contraint  s'en revenir  pied jusques auprs de Saint-Cloud,
o quelqu'un le reconnoissant et en ayant piti, on le voitura jusques
 Paris[394].

Ce fut une grande joie pour toutes les dames galantes que cette
gorge-chaude, et elles se virent dlivres par-l de cent reproches
qu'on leur faisoit tous les jours, qu'elles devoient ressembler  la
duchesse. Cependant la jeunesse, ne se souciant gure que le Roi et le
ministre se fussent dclars contre le marquis de Villequier, fut en
foule chez lui pour lui offrir service. Le prince de Turenne[395], fils
an du duc de Bouillon[396], se montra des plus chauffs; et, comme
c'toit un jeune tourdi qui s'toit dj fait mille affaires,
non-seulement il rsolut de le voir contre vent et mare, mais il lui
applaudit encore partout, soutenant qu'il avoit eu raison. Le Roi,
l'ayant su, lui fit fort mauvaise mine; mais, cela ne l'ayant pas
empch de se prsenter toujours devant lui, le Roi prit son temps pour
lui faire une mercuriale. Un jour qu'il lui donnoit sa chemise, en
qualit de grand chambellan, dont il avoit la survivance[397], il
toucha, de la frange qu'il avoit  des gants, le visage de ce
prince[398]; et Sa Majest, perdant le sang-froid qui est si admirable
en lui, qu'on ne l'a jamais vu se mettre en colre, lui dit d'un ton
furieux qu'il devoit prendre garde un peu mieux  ce qu'il faisoit;
qu'il sembloit, quand il toit auprs de lui, qu'il ft toutes choses
par nonchalance; qu'il apprt que c'toit le plus grand honneur qui lui
pt arriver, et que sans la considration de son pre et de son
oncle[399] dont il portoit le nom et dont il rvroit la mmoire, il le
rendroit si petit gentilhomme, qu'il y en auroit mille en France qui le
vaudroient bien.

Ce fut une grande mortification pour ce jeune seigneur. Il voulut
s'excuser; mais, le Roi lui avant tourn le dos, il fut oblig d'aller
chercher ailleurs de la consolation; et ce fut dans la dbauche qu'il
fut faire avec le comte de Briosne[400], fils du comte d'Armagnac[401],
grand cuyer de France, avec le prince de Tingry[402], fils du duc de
Luxembourg, et avec quelques autres seigneurs de son ge. Comme ils
avoient, si j'ose parler de la sorte, le diable dans le corps, ils
voulurent fumer aprs tre saouls, non pas pour le plaisir qu'ils y
prenoient, mais parce qu'ils savoient que cela dplaisoit au Roi. Ils
furent de l prendre des courtisanes chez une appareilleuse, et, les
ayant fait masquer, ils s'en furent courre le bal[403], o ils firent
mille dsordres. Tout cela fut rapport au Roi, qui avoit dans Paris des
gens exprs pour l'avertir de tout ce qui se passoit; et il est ais de
juger combien cela augmenta l'estime qu'il avoit pour eux. Nanmoins,
comme il aimoit M. le Grand[404], il lui dit qu'il veillt un peu mieux
 la conduite de son fils; qu'il seroit fch, pour l'amour de lui,
qu'il continut dans ses dbauches. Mais, quoi que pt faire M. le
Grand, c'toit vouloir s'opposer au cours de la rivire, que de
prtendre le retenir[405].

Les dames toient alors bien inutiles: non-seulement nos trois
soeurs voyoient leurs intrigues dcousues, mais les autres n'toient
pas plus heureuses qu'elles, toute cette jeunesse naissante faisant
gloire de les mpriser. Cependant il lui arriva un petit dsordre:
tant all dans un honnte lieu, il y vint des mousquetaires qui lui
firent quitter la partie; et, comme elle n'avoit que de petits
couteaux  son ct, il fallut filer doux. Le lendemain chacun prit
une grande pe, et le Roi fut tout tonn de voir un si grand
changement. Il en demanda la raison, et il ne la sut que trop tt pour
sa satisfaction. Ils retournrent le lendemain dans le mme lieu,
mais les mousquetaires, qui avoient su qui ils toient, ne s'y
trouvrent pas; en quoi ils se montrrent plus sages qu'ils n'avoient
jamais t: car c'toit encore une autre jeunesse qui ne faisoit pas
moins de folies, et, si l'on n'en parloit pas tant que de l'autre,
c'est qu'elle n'toit ni de son sang, ni de sa qualit.

Les[406] dames, se voyant alors  louer, prirent le parti de se divertir
entre elles; mais comme, sans les chapeaux, les coffes passent mal leur
temps, leurs plaisirs furent si fades qu'elles s'en ennuyrent bientt.
Ce qui toit cause qu'on les abandonnoit ainsi, c'est que M. le Dauphin
n'avoit nulle inclination pour le beau sexe; il n'aimoit que la chasse,
comme le disoit fort bien de Termes[407], et tous les jeunes gens se
rgloient sur lui. Toutes les dames qui prtendoient en beaut toient
fches de n'avoir pas t du temps du pre, ou qu'il ne lui ressemblt
pas[408]. [Ce n'est pas que le roi n'aimt encore son plaisir, mais
l'ge avoit tempr ces grands feux de jeunesse, de sorte qu'il ne lui
en falloit plus tant.[409]] Enfin[410], comme elles toient prtes de se
dsesprer, M. le Dauphin[411] s'vertua, et, ayant trouv une certaine
femme de chambre de madame la Dauphine  son gr, il se leva fort
honntement d'auprs de sa femme pour aller coucher avec elle, lui ayant
fait dire auparavant par un valet de chambre les sentiments qu'il avoit
pour elle. La dame toit trop sensible  l'honneur qu'il lui faisoit
pour le refuser. Elle tta du beau prince dans la chambre mme de madame
la Dauphine, o elle toit couche; mais Joyeuse, valet de chambre, qui
y couchoit pareillement, s'tant aperu du commerce, et fch que
Monseigneur y et employ un autre que lui, en avertit le Roi, si bien
que la femme de chambre fut chasse. Quoique toutes les dames fussent
fches que cela et si peu dur, comme elles croyoient qu'un si bon
exemple alloit ramener pour elles le sicle d'or, elles se consolrent
bientt. Madame la Dauphine ne le fut pas sitt de cette aventure; elle
en eut quelques paroles avec Monseigneur, et cela donna lieu  un
couplet de chanson qu'on fit sur l'air d'un vaudeville qui a couru sur
le milieu de l'hiver, et qui court mme encore prsentement. Voici donc
quel est ce couplet:

    _Notre Dauphine est en courroux
    Contre monseigneur son poux,
      Qui commence de faire,
            Eh bien,
      Comme le roi son pre,
      Vous m'entendez bien._

Les dames ne s'toient point flattes mal  propos. L'exemple de
Monseigneur fit des merveilles pour elles. Chacun crut qu'elles
alloient devenir  la mode, et on s'empressa de leur tmoigner de la
passion. Elles n'eurent garde de faire les cruelles: car, comme elles
avoient t quelque temps  louer, elles voulurent profiter du bon
temps. Cependant Monseigneur s'tant mis en rut par ce que je viens de
dire, il regarda des mmes yeux qu'il venoit de faire la femme de
chambre une des filles d'honneur de madame la Dauphine, qui toit
soeur de la duchesse de Caderousse[412]. Ce n'toit pas pourtant une
de ces beauts qui engagent malgr que l'on en ait, au contraire elle
toit plus laide que belle; mais, la facilit qu'il avoit  la voir
tous les jours l'enflammant tout de mme que si c'et t le plus bel
objet du monde, il ne la trouva point qu'il ne lui dt quelques
douceurs en passant. Il s'y seroit arrt bien davantage, sans la
crainte qu'il eut que cela ne vnt aux oreilles du Roi. C'est
pourquoi, pour se drober  la contrainte o il toit oblig de
vivre, il jeta les yeux sur un confident qui pt dire non-seulement 
la demoiselle le mal dont il toit atteint, mais qui pt encore par
lui-mme insinuer au public qu'il en toit amoureux. Le marquis de
Crqui[413] lui sembla tout propre pour cela. C'toit le gentilhomme
le mieux fait de la cour, et il n'y avoit qu'une seule difficult qui
paroissoit, savoir que, comme il toit mari nouvellement[414], cela
ne portt prjudice  la rputation de la demoiselle. Il en dit son
sentiment  ce marquis, en mme temps qu'il lui fit confidence de son
amour; mais lui, qui mouroit d'envie de rendre service au jeune
prince, lui dit que cette difficult ne devoit point arrter, puisque,
s'il ne considroit que le _qu'en dira-t-on_, on parloit tout aussi
bien d'une fille qui avoit un galant qui n'toit pas mari comme quand
elle en avoit un qui l'toit; du reste, qu'on sauroit tt ou tard dans
le monde que si elle l'avoit cout, ce n'toit qu'en faveur du plus
beau prince de l'Europe; ce qui lui rendroit sa rputation, quand mme
elle l'auroit perdue. Ces raisons n'toient pas trop convaincantes,
puisqu'il est sr que, cette intrigue tant mise entre les mains
d'un homme qui n'et pas t mari, on et pu croire  la cour qu'il
auroit eu dessein pour elle; mais le jeune prince ayant pass par
dessus toute sorte de considration, il chargea le marquis de dire 
la belle tout ce qu'il se sentoit pour elle de pressant.

Comme on vit  la cour dans une grande libert, il ne lui fallut point
prendre de grands dtours pour s'acquitter de sa commission: il vit la
demoiselle ds le mme jour, et, lui ayant cont quelques douceurs
sans lui dire de quelle part elles venoient, il en fut cout si
favorablement que, quand c'et t pour lui qu'il et parl, il n'en
auroit pu concevoir de plus grandes esprances. Cependant, ne jugeant
pas  propos de lui faire un secret davantage de ce qui se passoit:
Je vous viens de dire bien des choses, Mademoiselle, lui dit-il,
qu'il est impossible de ne pas sentir quand on vous voit; mais que
direz-vous quand je vous apprendrai qu'il me faut cependant touffer
tout cela en faveur d'un prince qui me charge de la plus difficile
commission qui fut jamais, puisqu'il devroit savoir qu'on n'est pas
plus insensible que lui?

La demoiselle, qui se douta dans ce moment que le prince dont il
vouloit parler toit monseigneur le Dauphin, se consola du changement,
dont elle ne se seroit pas console facilement si c'et t pour un
autre. Elle lui demanda en mme temps qui toit ce prince, et, ayant
su que c'toit celui qu'elle souponnoit, elle lui dit sans faire
beaucoup de faons qu'elle s'toit dj aperue qu'il ne la hassoit
pas; mais qu'il lui paroissoit dangereux de s'embarquer avec lui,
parce que madame la Dauphine ne seroit pas d'humeur  le
souffrir, ni le Roi non plus, qui avoit assez tmoign, de la manire
qu'il avoit pris l'affaire de la femme de chambre, qu'il ne vouloit
pas que ce prince et des matresses. Le marquis rpondit  cela que,
si le Roi avoit t un peu rigoureux dans l'affaire dont il
s'agissoit, ce n'toit qu' cause que l'objet n'en valoit pas la
peine; qu'il ne falloit pas qu'un grand prince aimt une femme de
rien; qu'il y en avoit assez de condition dans le royaume sans s'aller
ainsi encanailler, tellement que quand le Roi le verroit dans les
sentiments o il devoit tre, il ne falloit pas croire qu'il y trouvt
 redire, lui qui avoit prouv tant de fois combien il est difficile
de se savoir commander.

La demoiselle, qui ne demandoit pas mieux que d'aider  se tromper
elle-mme, se paya de ces raisons; elle fit une rponse aussi
favorable que monsieur le Dauphin la pouvoit dsirer, et ce jeune
prince en tant devenu encore plus amoureux, il chercha quelque
occasion pour lui parler autrement que par procureur. Il lui fut assez
difficile de la trouver; on l'clairoit[415] de prs depuis l'affaire
de la femme de chambre, et le marquis de Crqui lui fit accroire qu'on
l'clairoit encore davantage, afin de se rendre plus ncessaire. Tout
le secret fut donc dpos entre ses mains pendant quelque temps, et il
y eut beaucoup de gens qui crurent que c'toit lui qui en toit
amoureux.

Il avoit pous une des filles du duc d'Aumont, du premier lit.
C'toit une jeune dame qui, dans une mdiocre beaut, avoit beaucoup
d'agrment. Elle aimoit son mari, et il lui et t fcheux
d'apprendre cette nouvelle; mais l'archevque de Reims, qui n'avoit
plus os retourner chez la duchesse d'Aumont depuis l'clat qu'avoit
fait le marquis de Villequier, l'ayant trouve  son gr, il rsolut
de s'tablir auprs d'elle sur les ruines de son mari.

La facilit qu'il avoit de la voir en qualit d'oncle ayant encore
augment son amour, il chercha  s'insinuer dans l'esprit du marquis,
sous les plus beaux prtextes du monde. Il lui fit beaucoup de bien,
et non content de l'avoir gagn par-l, il lui fit esprer que ce
seroit lui qu'il feroit son hritier. Cependant, pour pouvoir voir la
marquise  toute heure, il loua l'htel de Longueville[416], dont le
derrire rpondoit  l'htel de Crqui[417], et, ayant fait faire une
porte de communication, le bon prlat toit auprs d'elle depuis le
matin jusques au soir. Il prit son temps pour lui apprendre que son
mari toit amoureux ailleurs, et ayant jet le trouble dans son esprit
par cette nouvelle: Que vous tes folle, Madame, lui dit-il, de
vous en fcher, comme si vous n'aviez pas  lui rendre le change! S'il
a fait une matresse, vous n'avez qu' faire un galant, l'un vaudra
bien l'autre; et je crois que c'est l le meilleur conseil qu'on
puisse vous donner.

La marquise ne topa pas  la chose; au contraire, elle fut fort
surprise de le voir dans ces sentiments, lui qui devoit l'en dtourner
si elle et t de cet avis-l. Ainsi n'ayant pas trouv son compte
avec elle, il prit le parti de s'expliquer mieux, ce qu'il fit en
termes si intelligibles qu'elle ne douta point qu'il ne voult tre de
moiti de la vengeance. Elle trouva cela horrible pour un archevque
et pour un oncle; cependant, comme elle en recevoit du bien et qu'elle
en esproit encore davantage  l'avenir, elle ne jugea pas  propos de
le mortifier, comme elle auroit fait sans cette considration. Cela le
rendit encore plus amoureux, s'imaginant qu'il y avoit de l'esprance
pour lui; et, pour boucher les yeux tout  fait au mari, il parla de
le dfrayer, lui et toute sa maison.

Le marquis, qui rapportoit toutes ces bonts  la qualit d'oncle, et
non  celle d'amant, en fut si touch qu'il en tmoigna partout sa
reconnoissance; mais le marchal son pre[418], qui n'toit pas tout 
fait si dupe que lui, approfondissant les choses un peu mieux, il
reconnut bientt d'o partoient toutes ces libralits. Il toit
assez fier pour en parler lui-mme  l'archevque, et pour lui faire
honte de sa turpitude; mais, considrant qu'il avoit affaire  un
homme qui ne se payoit pas de raison, il en parla au marquis de
Louvois, et lui demanda justice. Ce ministre lui dit qu'il toit bien
fch de ne pouvoir rien faire l-dessus; que son frre n'coutoit que
sa passion; c'est pourquoi, d'abord qu'il lui en parleroit, il croyoit
en tre quitte pour nier toutes choses; qu'il le feroit cependant;
mais que, s'il ne pouvoit rien gagner sur lui, comme il y avoit
beaucoup d'apparence, il lui conseilloit de s'en plaindre au Roi.

Le marchal trouva qu'il parloit de bon sens; cependant, lui ayant
fait connotre que toute la famille avoit intrt que la chose ne se
rpandt pas dans le monde, il le conjura non-seulement de faire tous
ses efforts pour le faire rentrer en lui-mme, mais encore d'y
travailler promptement. Le marquis de Louvois le fut trouver aussitt;
mais d'abord qu'il eut ouvert la bouche, l'archevque lui reprocha que
ce qu'il en faisoit n'toit que par jalousie, et que, tout riche qu'il
toit, il toit encore assez intress pour craindre que sa succession
ne lui chappt. Le marquis de Louvois, sachant que tout ce qu'il lui
pourroit rpliquer seroit inutile, le laissa l, et fut redire au
marchal la conversation qu'il avoit eue avec lui. Il toit cependant
si outr que, sans considrer le tort qu'il lui feroit, il consentit
que le marchal en parlt au Roi. Cela fut fait  l'heure mme. Le
marchal ayant demand un moment d'audience  ce prince, il se jeta 
ses pieds et le pria de ne pas souffrir que l'archevque dshonort
sa famille. Le Roi, qui n'avoit pas dit tout ce qu'il pensoit de
l'intrigue du prlat avec la duchesse d'Aumont, fut fort fch qu'il
ft encore des siennes. Il fit appeler le marquis de Louvois, et, lui
ayant demand si son frre vouloit toujours ainsi donner du scandale,
il lui commanda d'aller  l'heure mme lui dire de sa part qu'il et 
s'en aller dans son archevch. Le marquis lui rpliqua qu'il toit
tout prt d'obir; mais, comme il avoit affaire  un homme difficile 
mener, il le supplioit d'en faire expdier l'ordre en bonne forme. Le
Roi y consentit, et, une lettre de cachet ayant t faite
sur-le-champ, le marquis fut trouver l'archevque, et le salua d'abord
de quelques plaintes bien fondes, l'accusant que pour l'amour de lui
il falloit que le Roi se mt en colre; mais, l'archevque croyant
qu'il avanoit cela de son cr, il se mit de son ct  lui reprocher
ce qu'il avoit fait dans sa jeunesse; tellement que c'et t une
affaire  ne pas finir si tt, si le marquis de Louvois, tout en
colre, n'et coup court  toutes choses en lui montrant la lettre de
cachet[419]. Il fut fort surpris, et, n'ayant plus alors le mot 
dire, il promit d'obir. Le marquis de Louvois, ravi de l'avoir si
bien mortifi, sortit aprs cela; et le prlat, prenant le temps qu'on
accommodoit toutes choses pour son dpart, fut dire adieu  la
marquise, qu'il conjura de se souvenir que c'toit pour l'amour
d'elle qu'il alloit souffrir l'exil.

Le marquis de Crqui fut dlivr de cette manire des cornes que le
bon prlat lui prparoit. Cependant, sans songer qu'il avoit peut-tre
t menac de ce malheur  cause de l'intrigue dont il se mloit
lui-mme, il la continua et mnagea quelques entrevues secrtes entre
monseigneur et mademoiselle de Rambures. Comme toutes choses se savent
 la longue, quelqu'un s'en aperut, et, pour faire sa cour au Roi, il
lui fit part de sa dcouverte. Le Roi, pour prvenir toutes les
suites, rsolut de la marier. Le marquis de Polignac[420], gentilhomme
riche et distingu entre la noblesse d'Auvergne, lui faisoit les doux
yeux: l'on sut l'engager adroitement  l'pouser, de sorte qu'il se
dclara, au grand regret de madame sa mre, qui prtendoit le marier
plus avantageusement. Elle lui en parla et fit tous ses efforts pour
l'en dtourner; mais la cour, qui redoubloit les siens  mesure
qu'elle en avoit plus de besoin, prvalut enfin dans son esprit.
Mademoiselle de Rambures qui, nonobstant qu'un si grand prince lui en
cott, toit bien aise d'tre marie, donna les mains sans l'en
consulter; et monseigneur le Dauphin, ayant appris cette nouvelle, en
fut si touch, qu'il dit au marquis de Crqui qu'il ne la vouloit plus
voir.--Pourquoi donc? lui rpliqua-t-il. Est-ce que vous tes fch
qu'avec le plaisir que vous aurez d'tre bien avec elle, vous ayez
encore celui de faire un mari cocu? Je ne sais pas, mon prince,
ajouta-t-il, de quelle manire vous tes fait; mais, pour moi, j'y
trouve tant de ragot, que je prfrerois toujours les bonnes grces
d'une femme mdiocrement belle  celles d'une fille tout  fait
accomplie de corps et d'esprit.

Il dit mille choses pour prouver son dire, et le prince se rendit 
ses raisons,  condition toutefois qu'il feroit des reproches de sa
part  mademoiselle de Rambures de ce qu'elle s'toit engage sans lui
en parler. Elle s'excusa sur ce que le Roi le lui avoit command, et,
pour abrger matire, le mariage se fit et fut consomm chez la
princesse de Montauban[421], la tante, femme de grand apptit et digne
soeur de madame de Rambures. Elle avoit pous en premires
noces le marquis de Rannes[422], fort honnte homme de sa personne, et
qui avoit t tu en Allemagne, o il toit lieutenant-gnral. Elle
lui en avoit fait porter durant sa vie; et, ds le lendemain de sa
mort, elle avoit jug  propos de ne pas demeurer veuve longtemps,
parce qu'elle apprhendoit que, parmi les plaisirs dont elle ne se
pouvoit passer, il ne lui arrivt quelque accident qui la
scandalist[423] dans le monde. Enfin, aprs s'tre offerte au tiers
et au quart sans que pas un n'en voult, le prince de Montauban[424],
cadet du prince de Guimen[425] et fils du duc de Montbazon[426], ce
fameux fou que l'on auroit enferm dans les Petites-Maisons, si ce
n'est qu'on n'a pas voulu dshonorer le nom de Rohan, dont il est le
chef, se prsenta.

Devant que de parler du bonheur qu'il eut d'emporter sa femme[427], je
veux dire un mot de son pre,  qui il ressemble tout  fait par
la tte. Ce duc, aprs la mort du bonhomme le prince de Guimen[428],
n'ayant pu avoir la charge de grand veneur qu'il avoit, et qui fut
donne au chevalier de Rohan, son frre[429], eut encore le dgot que
le Roi ne le voulut pas faire recevoir duc et pair, ce qui lui
appartenoit pourtant comme an d'une maison qui jouissoit de cette
prrogative. Le refus du Roi toit fond sur sa folie; mais lui, ne se
rendant point de justice, il dit au Roi cent pauvrets qui dans la
bouche d'un autre auroient t fort outrageantes; mais le Roi ayant
pris le tout de la part d'o cela venoit, il se contenta d'envoyer
qurir la princesse de Guimen, sa mre[430], avec qui il convint de
le faire enfermer  la Bastille. Au bout de quelque temps sa prison
ayant t change en un ordre de s'en aller  une de ses terres, il se
sauva en Flandres. Les Espagnols, qui connoissoient mieux son nom que
sa tte, lui donnrent de l'emploi avec une pension considrable.
Cependant la campagne de Lille survint, et, le Roi s'tant
approch d'Andermonde, les Espagnols lchrent les cluses et
l'obligrent de se retirer[431]. Le duc toit dedans, et, voyant la
retraite de notre arme, il se mit sur le rempart et cria  gorge
dploye: _Le Roi boit!_ Beaucoup d'autres folies jointes  celles-l
obligrent les Espagnols de le congdier. Il se retira je ne sais o,
jusqu' ce que ses parents l'eussent fait enfermer.

Voil quel est le pre du prince de Montauban, et  qui ressemblant
l'on ne peut pas mieux, l'on tcha d'en dtourner la marquise de
Rannes. On lui dit tout ce qu'on pouvoit dire l-dessus,  quoi l'on
ajouta beaucoup de choses de sa gueuserie; mais l'envie qu'elle avoit
d'tre appele princesse et d'avoir le tabouret fit qu'elle aima mieux
tre la femme d'un rejeton de fou et d'un gueux, que de ne le pas
prendre.

Si c'toit ici son histoire que j'crivisse, je ferois voir comment
elle n'a pas t longtemps sans s'en repentir; mais, n'en voulant plus
parler qu'en tant qu'elle a du rapport avec le sujet que je traite,
l'on saura que le lendemain des noces elle demanda  sa nice si le
marquis de Polignac valoit autant que Monseigneur le Dauphin. Elle fut
scandalise de cette demande, et, tout en colre, elle lui fit rponse
qu'elle lui rendroit raison l-dessus volontiers, pourvu que de son
ct elle lui voult dire si le prince de Montauban valoit mieux
que mille autres  qui elle avoit eu affaire. Elles se brouillrent
ainsi toutes deux, et la princesse de Montauban eut tellement la
vengeance en tte, qu'elle fut avertir le marquis de Polignac qu'il
devoit envoyer sa femme  la campagne. Cela lui donna lieu d'observer
sa conduite, et il reconnut bientt qu'il avoit un rival du premier
rang.

Le Roi s'en aperut de mme, aussi bien que madame la Dauphine; et,
sachant tous deux que la marquise de Polignac ne s'loigneroit point
de la cour sans un ordre exprs, il lui fut envoy en forme. Elle en
fut inconsolable, aussi bien que monseigneur le Dauphin; et s'tant
vus, elle lui demanda s'il ne vouloit point agir auprs du Roi pour
dtourner un coup si fatal  l'un et  l'autre. Monseigneur le Dauphin
parut mou, et, la marquise s'en tant plainte au marquis de Crqui, il
lui promit qu'il alloit faire de son mieux pour lui donner du courage.
Et de fait, il lui dit qu'il toit bien simple d'en user comme il
faisoit; que le marchal de Crqui toit tout aussi fier que le
pouvoit tre le Roi,  la rserve qu'il n'avoit pas la souveraine
puissance entre ses mains; cependant qu'il l'avoit mis sur le bon
pied; qu'il suivt son exemple, et qu'il s'en trouveroit mieux devant
qu'il ft peu de temps. Cette conversation n'ayant rien fait sur
l'esprit de ce jeune prince[432], la marquise de Polignac lui renvoya
les prsens qu'elle en avoit reus, et il les donna au marquis de
Crqui. Elle s'en alla ainsi en exil, et le marquis de Crqui eut le
mme sort, le Roi ayant su par monseigneur le Dauphin les conseils
qu'il lui avoit donns[433]. L'archevque de Reims, ayant appris cette
nouvelle, en fut au dsespoir, parce qu'il vit bien que cela alloit
justifier ce marquis dans l'esprit de sa femme,  qui il avoit tch
d'insinuer que c'toit pour son compte qu'il toit si souvent auprs
de la marquise de Polignac[434].


NOTES.

  [266] Ce pamphlet embrasse une priode de plusieurs annes, de
  1670  1686 environ. On en verra diverses preuves dans les notes
  que nous joindrons aux rcits de l'auteur.

  [267] _Var._ 1754: innocemment.

  [268] _Var._ 1754: le dsordre le plus infme.

  [269] La cour se tenoit alors tantt  Fontainebleau, tantt 
  Saint-Germain, tantt  Versailles.

  [270] La faute toit d'autant plus grande qu'ils toient entrs la
  nuit dans un cabaret. Or, par un rglement de 1666, les cabarets
  devoient tre ferms  six heures depuis le 1er novembre jusqu'
  Pques, et  neuf heures dans les autres temps. Plus tard on
  tolra que les cabarets fussent ouverts, du 1er avril au 1er
  novembre, jusqu' dix heures, et, dans les autres temps, jusqu'
  huit heures seulement. En 1700, une ordonnance rendue par M.
  d'Argenson, lieutenant gnral de police, parle d'un cabaretier
  chez qui furent saisis six jeunes gens mangeant de la viande en
  carme,  dix heures du soir. Procs-verbal fut dress de ce
  dlit. Mais le commissaire ne prit pas les noms des jeunes gens,
  et le cabaretier s'excusa en disant qu'il n'avoit pas fourni la
  viande, ajoutant que, ces six jeunes gens, qu'il n'a voulu
  nommer, tant des personnes de considration, il n'a pas os leur
  rsister. Ainsi, quand des personnes de considration toient
  surprises, mme en faute, dans des cabarets, la police fermoit
  volontiers les yeux pour ne pas les connotre et ne pressoit pas
  trop les cabaretiers de rvler leurs noms.

  [271] Cf. t. 2, p. 425.

  [272] Voy. t. 1, p. 68.

  [273] Le duc de Grammont, fils du marchal et frre du comte de
  Guiche, dont il a t plusieurs fois parl dans ces volumes, ne
  reut le titre de duc de Grammont qu'aprs la mort de son pre,
  qui mourut en 1678, six ans aprs la mort de son fils an, tu au
  passage du Rhin. Le duc dont il est parl ici, connu auparavant
  sous le nom de comte de Louvigny, avoit pous, le 15 mai 1668,
  Marie-Charlotte de Castelnau, fille du marchal de ce nom.

  [274] Une soeur du chancelier fut marie avec le marquis de
  Tilladet, qui fut chass de la cour aprs le supplice de
  Cinq-Mars: celui-ci eut plusieurs enfants, entr'autres Gabriel de
  Cassagnet, dit le chevalier de Tilladet, chevalier de Malte en
  1646, lieutenant-gnral des armes du Roi comme l'avoit t son
  pre et comme le fut un de ses frres, et gouverneur d'Aire, etc.
  Il mourut le 11 juillet 1702.

  [275] Gabrielle de Longueval, soeur du marquis de Manicamp, toit
  la troisime femme du marchal d'Estres; elle avoit pous, en
  1663, le vieux duc, qui mourut en 1670, g de
  quatre-vingt-dix-huit ans. (Voy. madame de Svign, _Lettre_ du 24
  avril 1672.--Voy. aussi ce volume, p. 252.)

  [276] Marie-Charlotte de Castelnau, fille du marchal de ce nom,
  toit ne en 1648. Marie en 1668, elle mourut le 29 janvier 1694.

  [277] Sur le marchal de Grammont, voyez ci-dessus _passim_, et
  surtout t. 1, p. 135.

  [278] Sur le comte de Guiche, voyez ci-dessus _passim_, et
  surtout t. 1, p. 65.

  [279] Le marquis de Louvigny hrita de son pre en 1678; le
  comte de Guiche, nous l'avons vu plus haut, toit mort depuis
  1672.

  [280] Voy. ci-dessus, p. 228.

  [281] Le marquis de Nrestang, restaurateur de l'ordre presque
  teint de Saint-Lazare, se dcida, en 1666,  user d'un droit qui
  lui toit accord par les bulles des papes Pie V et Paul V: il
  nomma des titulaires aux cinq grands-prieurs de l'ordre. A la
  date du 4 juin de cette anne, il fit: 1 grand-prieur, bailli et
  son vicaire gnral, tant par terre que par mer, dans la langue
  d'Aquitaine, le chevalier Csar Brossin, marquis de Mr; 2
  grand-prieur et bailli des provinces de Dauphin et de Lyonnois,
  le commandeur Loras de Chamanieu; 3 grand-prieur et bailli de la
  langue des Belges, le chevalier Le Picard, marquis de Svigny; 4
  grand-prieur et bailli de la langue de France, le commandeur
  Franois de Bernires; 5 grand-prieur et bailli du Languedoc, le
  chevalier de Solas, prsident  la Chambre des comptes et Cour des
  aides de Montpellier; tous avec le titre de vicaire gnral du
  grand-matre dans leur grand-prieur. (Gautier de Sibert, _Hist.
  de l'ordre de Saint-Lazare_, 1772, 2 vol. in-12, t. 2, p. 103.)

  [282] Sur le marquis de Biran, plus tard duc de Roquelaure, voyez
  ci-dessus _passim_, et surtout t. 1, p. 165, la fin de la note
  consacre  son pre, et t. 2, p. 423.

  [283] L'ordre de Saint-Michel fut institu par Louis XI, 
  Amboise, le 1er aot 1469. Les chevaliers portoient un collier
  d'or fait  coquilles laces l'une avec l'autre, et poses sur une
  chanette d'or d'o pendoit une mdaille de l'archange saint
  Michel. Tous les chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit prenoient
  l'ordre de Saint-Michel la veille du jour o ils recevoient
  l'ordre du Saint-Esprit, et c'est pour ce motif que leurs armes
  toient entoures d'un double collier et qu'on les appeloit
  chevaliers des ordres du Roi.

  [284] Chantilly appartenoit au prince de Cond.

  [285] Voy. plus haut la filiation, note 274, p. 348.

  [286] Peste, mot du temps, quivalent de mauvaise langue. Dj
  Tallemant l'employoit dans ce sens.

  [287] Que ft cette jeunesse.

  [288] Ces dsordres toient dans l'esprit du temps. (Voy.
  Edouard Fournier, _Les Lanternes_, histoire de l'clairage de
  Paris.)

  [289] Ce pont de bois toit celui qui servoit de communication
  entre la cit et l'le Notre-Dame. Il fut commenc en 1614 par le
  sieur Marie. On l'appeloit Pont-Rouge,  cause de la couleur dont
  il toit peint, et Pont-Marie, du nom de l'entrepreneur charg de
  le construire.

  [290] Voy. t. 2, p. 426.

  [291] Le guet toit compos de cent archers  pied, trente-neuf 
  cheval, quatre lieutenants, un guidon, huit exempts, un greffier,
  un contrleur et un trsorier, sous le commandement d'un chevalier
  du guet. La charge de chevalier du guet constituoit  celui qui
  l'exeroit quelques privilges utiles, comme d'avoir le droit de
  _committimus_, l'exemption de gens de guerre, etc.;--ou flatteurs:
  tel le droit d'entrer chez le Roi  toute heure, et mme en
  bottes. Le chevalier du guet, aprs la suppression de l'ordre de
  l'Etoile, sous Charles VIII, continua  en porter les insignes.

  Le guet prenoit son service  la nuit et le quittoit  la pointe
  du jour.

  Au dix-huitime sicle, d'autres compagnies se formrent, sous
  d'autres noms et avec diffrents uniformes, pour la sret de
  Paris. C'est de l qu'est sortie la garde municipale, garde de
  Paris, etc.

  [292] Le lieutenant criminel prsidoit  tous les jugements
  criminels, et c'toit  lui d'en faire l'instruction. Le
  lieutenant criminel Tardieu, si connu par les satires de
  Boileau, qui le dsigne sans le nommer, toit prdcesseur de
  M. Deffita.--M. Deffita, ds son entre en charge, se montra d'une
  rigueur inoue; sa justice toit toujours fort sommaire. Voy.
  Guy Patin, _Lettres_, _passim_.

  [293] Voy. t. 1, p. 163 et suiv.

  [294] Le duc  brevet jouissoit de presque toutes les prrogatives
  dont jouissoient les autres gentilshommes chez lesquels ce titre
  toit hrditaire, mais il n'en jouissoit que par une faveur toute
  personnelle, et qui ne se pouvoit transmettre que par suite d'un
  nouveau brevet.

  [295] Le marquis de Biran devint duc de Roquelaure et fut mme
  fait marchal de France. Le crdit de sa femme, mademoiselle de
  Laval, lui servit.

  [296] Louis-Marie d'Aumont de Rochebaron, duc et pair de France,
  toit chef du nom et des armes depuis le 14 fvrier 1669. Le 12
  mars 1669, il cda au marquis de Rochefort sa charge de capitaine
  des gardes du corps et prta serment de premier gentilhomme de la
  chambre. Il avoit pous Madelaine-Fare Le Tellier, qu'il perdit
  le 22 juin 1668. Plus tard il sera parl de son second mariage.

  La fille du duc d'Aumont, Magdelaine-Elisabeth-Fare, ne fut marie
  qu'en 1677. Du reste, avant le second mariage de son pre (1669),
  elle toit bien jeune encore, puisque le duc avoit pous la soeur
  du marquis de Louvois en 1660, quand elle avoit  peine quatorze
  ans.

  [297] Le chancelier Le Tellier, pre du marquis de Louvois et de
  la premire femme du duc d'Aumont.

  [298] La seconde femme du duc d'Aumont, qu'il pousa le 28 novembre
  1669, toit Franoise-Anglique de la Mothe, fille du marchal de
  la Mothe-Houdancourt et de Louise de Prie, gouvernante des enfants
  de France.

  [299] Franois de Roye de la Rochefoucauld, deuxime du nom,
  comte de Roucy, n en 1658, mort en novembre 1721  l'ge de
  soixante-trois ans, toit fils de Frdric-Charles de la
  Rochefoucauld-Roucy et d'Isabelle de Duras. Il fut lieutenant
  gnral des armes du Roi, capitaine lieutenant des gendarmes
  cossois, et, aprs M. de Pradel, gouverneur de Bapaume. Il se
  maria le 8 fvrier 1689, avec mademoiselle d'Arpajon.

  Cette branche des La Rochefoucauld avoit pris le nom de Roucy
  par suite du mariage de Franois III de la Rochefoucauld avec la
  dernire hritire des comtes de Roucy, famille clbre o l'on
  connot surtout ces deux frres jumeaux, mnechmes identiques,
  dont Pasquier a racont l'histoire (_Recherches_, liv. VI).

  [300] Voy. ci-dessus, _passim_. Henri de Senneterre, duc
  de la Fert, fils du marchal, pousa, le 13 mars 1675,
  Marie-Isabelle-Gabrielle-Anglique de la Mothe-Houdancourt.

  [301] Louis-Charles de Lvis, duc de Ventadour, pousa, le 14
  mars 1671, Charlotte-Elonore de la Mothe-Houdancourt.

  [302] Le frre du chevalier de Tilladet dont il est question
  ici, toit Jean-Baptiste de Cassagnet, marquis de Tilladet, mort
  le 22 aot 1692, des suites des blessures qu'il reut  la
  bataille de Steinkerque.

  [303] Louise de Prie, duchesse de Cardonne, gouvernante du
  dauphin. Elle toit veuve alors du marchal de la Mothe et
  recevoit de la cour une pension de 3,600 livres. Fille pune et
  hritire de Louis de Prie, marquis de Toussy, et de Franoise
  de Saint-Gelais-Lusignan, elle avoit t, avant son mariage,
  fille d'honneur de la Reine. Voy. ci-dessus, t. 2, p. 422.

  [304] La famille du marchal de la Mothe fut en effet fort peu
  illustre avant lui, fort peu illustre aprs lui.

  [305] Louise de Prie pousa, le 21 novembre 1650, le marchal de
  la Mothe. Ne en 1614, elle avoit alors trente-six ans, soit
  quarante-trois en 1657, date de la mort de son mari.

  [306] Un corset de fer.

  [307] Guy Patin, dans une lettre du 8 mars 1670, parle d'un
  jeune homme de ce nom, qu'il soignoit.

  [308] Voy. ci-dessus, _passim_.

  [309] Le duc de Caderousse n'appartenoit pas  la noblesse
  franoise; il toit du comtat d'Avignon.

  [310] Claire-Bndictine du Plessis-Gunegaud toit fille de
  Henri du Plessis-Gunegaud, secrtaire d'Etat, et d'Isabelle de
  Choiseul-Praslin. Ne en 1646, marie en 1665, la duchesse de
  Caderousse mourut en dcembre 1675.

  [311] On a mille descriptions de cette galerie du Palais, o se
  trouvoient tant de libraires, de merciers, d'orfvres, de
  promeneurs, d'acheteurs; une des plus curieuses est assurment
  celle de Corneille, dans une de ses premires pices, _La
  Galerie du Palais_.

  [312] Les pensions toient accordes par le Roi, qui les faisoit
  assigner tantt sur un revenu, tantt sur un autre. Nous avons
  vu des pensions assises sur des fermes, sur l'pargne, sur des
  prieurs, des vchs, etc.

  [313] Le duc d'Aumont, outre la fille dont nous avons parl, qui
  fut marie au marquis de Beringhen, eut une autre fille,
  Anne-Charlotte d'Aumont, qui, ne en 1666, pousa, le 4 fvrier
  1683, le marquis de Crqui; le fils du duc d'Aumont, marquis de
  Villequier, fut reu premier gentilhomme de la chambre en
  survivance, et prta serment le 7 avril 1683 en cette qualit.

  [314] Voy. ci-dessus note 296, p. 363.

  [315] La croyance aux devins et aux sorciers toit gnrale au
  XVIIe sicle, et il n'est pas rare de voir des crivains srieux
  trahir la crainte qu'ils ont des sorciers.

  [316] Ce second mariage eut lieu le 28 novembre 1669.

  [317] L'htel d'Aumont toit situ dans la rue de Jouy. Il avoit
  t bti sur les dessins de Mansart, et l'on admiroit surtout les
  belles proportions de la faade sur le jardin. Le Brun avoit peint
  sur l'un des plafonds l'apothose de Romulus.

  [318] Les cent-Suisses faisoient le service des chteaux royaux;
  dix d'entre eux toient dtachs chez la Reine et un chez le
  chancelier. Mais dans un temps o, comme dit La Fontaine, tout
  marquis vouloit avoir des pages, tout grand seigneur voulut avoir
  son Suisse. A dfaut de vrais Suisses, on se contenta, comme chez
  Chicaneau, de _Petit-Jean_ venus de toutes les parties de la
  France:

      On m'avoit fait venir d'Amiens pour tre Suisse.

  Cet usage est consacr par Furetire, qui, au mot _portier_,
  donne cet exemple: Les Suisses sont les portiers des grands
  seigneurs.

  [319] Il y avoit quatre premiers gentilshommes de la chambre, et
  ils servoient chacun pendant une anne. Ils toient logs au
  Louvre et entroient dans le carrosse du Roi. C'est aux premiers
  gentilshommes de la chambre, dit l'_Etat de la France_,  faire
  faire tous les habits de deuil, tous les habits de masques et
  comdies, et pour les autres divertissements de Sa Majest.

  [320] L'auteur nous donne, pour ainsi dire, la mesure de l'apptit
  du duc de Caderousse aprs son jene prolong. Quelques annes
  aprs l'poque qui nous occupe, le pain continuoit  tre divis
  en deux catgories: le gros pain et le petit pain.

  Quand le bl toit vendu vingt livres le septier, ce qui toit
  un prix moyen, le gros pain blanc valoit deux sous six deniers
  la livre; le pain bis-blanc ou bourgeois, deux sous deux
  deniers; le pain bis, un sou six deniers.

  Le petit pain toit alors vendu un sou ou deux sous: le prix ne
  varioit pas, mais le poids varioit selon le prix du bl. Quand le
  bl valoit vingt livres le septier, le pain faon de Gonesse de
  deux sous pesoit neuf onces, ou, d'un sou, quatre onces et demie;
  le pain de chapitre d'un sou pesoit quatre onces et demie; le pain
  mollet, le pain  la reine, le pain  la sigovie, le pain  la
  mode et le pain cornu ne pesoient que trois onces et demie.

  [321] Les ordonnances et dits sur les duels toient toujours
  observs avec une grande rigueur. Pour les empcher mme, Louis
  XIV avoit eu la pense, au dire de Guy Patin, de retirer l'pe
  aux gentilshommes et de leur faire porter au cou une mdaille
  comme marque de leur qualit.

  [322] Marie Bautru, fille de Nicolas Bautru, comte de Nogent et
  de Marie Coulon, toit soeur du comte de Nogent, qui avoit
  pous la soeur de Lauzun. Elle pousa,  la date du 5 avril
  1656, Ren de Rambures, qu'elle perdit le 11 mai 1671. Elle-mme
  mourut en mars 1683.

  [323] Voy. ci-dessus, _passim_.

  [324] Madame d'Aumont toit en effet cousine de Fervaques, par
  sa mre, Charlotte de Prie, qui avoit pous Nol de Bullion,
  seigneur de Bonnelles, par contrat du 24 fvrier 1639. Charlotte
  de Prie, madame de Bonnelles, toit soeur de Louise de Prie,
  marchale de la Mothe-Houdancourt.

  [325] Voy. ci-dessus, p. 302.

  [326] Voy. ci-dessus, p. 302.

  [327] Les opras en vogue  cette poque toient: _Alceste_, de
  1674; _Thse_, de 1675; puis vint _Atys_ en 1676.

  [328] La duchesse de Crqui toit Armande de Saint-Gelais-Lusignan
  de Lansac; son pre toit oncle de la marchale de La Mothe. La
  duchesse de Crqui toit donc cousine-germaine de la marchale de
  La Mothe, tante,  la mode de Bretagne, de la duchesse d'Aumont.
  (Cf. ci-dessus, note 303.)

  [329] Nous ne saurions prciser l'ge de madame de Rambures; mais,
  marie en 1656, mre seulement en 1661 d'un fils, an de la
  famille, qui mourut en 1679, elle ne pouvoit gure avoir moins de
  trente-six  trente-sept ans  l'poque qui nous occupe.

  [330] Voy. t. 2, p. 88.

  [331] Sur la premire femme du duc de Caderousse, voy. ci-dessus,
  p. 371.

  [332] De son premier mariage le duc de Caderousse eut un seul
  fils, Jacques-Louis d'Ancezune de Cadart de Tournon, duc de
  Caderousse, qui pousa, avant 1700, Madeleine, fille du marquis
  d'Oraison.

  [333] La _bassette_ toit un jeu de cartes, un jeu de hasard,
  comme le _hoc_ ou _hocca_ et le lansquenet. L'abus de ces jeux
  devint tel que de nombreux arrts du Parlement, plusieurs dits
  du Roi et ordonnances de police essayrent de le combattre.

  En 1661, le Parlement porte deux arrts contre le jeu du hocca; en
  1663, contre les acadmies de jeux en gnral; en 1666, le Roi
  lance un dit dans le mme but; en 1680, la bassette, introduite
  en 1674 ou 1675 par l'ambassadeur de Venise Justiniani, est mise
  en cause pour la premire fois devant le Parlement. L'arrt, dat
  du 16 septembre, porte: Comme, outre tous ces jeux de hazard
  cy-devant dfendus, on en a introduit un depuis quelque temps,
  appel la bassette, o l'on assure que ceux qui le tiennent ont
  une certitude entire de gagner avec le temps, et que les pertes
  faites audit jeu par plusieurs enfants de famille les ont engagez
  emprunter de l'argent  tel denier que lesdits particuliers
  accusez d'usure ont voulu exiger d'eux, ledit procureur gnral
  estime estre oblig d'avoir recours  l'autorit de la cour pour
  faire renouveler les dfenses gnrales prononces contre tous les
  jeux de hazard, et encore plus grandes contre ceux qui donneront 
  jouer chez eux audit jeu de la bassette, et contre ceux qui y
  joueront.

  D'anne en anne les mmes mesures sont renouveles. Enfin, le 5
  janvier 1685, _Sa Majest, estant en son conseil_, a dfendu et
  dfend trs expressment  tous ses sujets, de quelque qualit et
  condition qu'ils soient, de plus continuer  jouer audit jeu de la
  bassette, soit s assembles publiques, _dans leurs maisons en
  particulier_, et sous quelque nom et prtexte que ce soit,  peine
  de trois mille livres d'amende, au payement de laquelle Sa Majest
  veut que les contrevenants soient contraints par toutes voies,
  mesme par saisie et excution de leurs biens, meubles, chevaux et
  carrosses.

  On changea le nom du jeu. Le _hocca_ s'appela _pharaon_ ou
  _barbacolle_; la _bassette_ devint le _pour et contre_. Sous ces
  nouveaux noms les poursuites vinrent encore chercher les joueurs.

  En 1679, le _Journal des Savants_ produisit une thorie de
  probabilit pour le jeu de la bassette: on y voit clairement
  combien de chances toient rserves  la friponnerie.

  Disons maintenant comment se jouoit le jeu de la bassette: nous
  expliquerons ainsi diffrents mots qu'on lira plus loin. Celui
  qui taille, lit-on dans le Dictionnaire de Trvoux, se nomme
  _banquier_ ou _tailleur_. Il a en main cinquante-deux cartes; ceux
  qui jouent contre lui ont chacun treize cartes d'une couleur: on
  les appelle le livre. Aprs que le tailleur a battu ses cartes,
  les joueurs dcouvrent devant eux telles cartes de leur livre
  qu'ils veulent, sur lesquelles ils couchent de l'argent 
  discrtion; ensuite le tailleur tourne son jeu de cartes, en sorte
  qu'il voit la premire qui toit dessous. Aprs cela, il tire ses
  cartes deux  deux jusqu' la fin du jeu: la premire de chaque
  couple ou main est toujours pour lui, et la seconde ordinairement
  pour le joueur; de sorte que, si la premire est, par exemple, un
  roi, le banquier gagne tout ce qui a t couch sur les rois; mais
  si la seconde est un roi, le banquier donne aux joueurs autant
  qu'ils ont couch sur les rois.

  L'alpiou (de l'italien _al pi_) toit, dit M. Fr. Michel, dans
  son _Dict. d'argot_, la marque que l'on faisoit  sa carte pour
  indiquer qu'on doubloit son jeu aprs avoir gagn.

  On connot le petit livret publi  cette poque sous le titre de:
  _Les dsordres de la bassette_.

  [334] Le chevalier Louis de Cabre, qui fut chambellan du duc
  d'Orlans, rgent, toit fils de Louis de Cabre et de Marie
  d'Antoine. Il mourut sans alliance. Il appartenoit  une famille
  consulaire de Marseille dont les diffrentes branches furent
  maintenues dans leur noblesse par les commissaires vrificateurs
  en 1667.

  [335] On lit dans le _Livre commode des adresses_, par le sieur
  de Pradel, astrologue lyonnois, 1691, in-8, p. 26: Les garnitures
  de perles et de pierres fines sont commerces par les sieurs
  Alvarez et Maon, rue Thibault-aux-Dez.

  [336] La fille ane de madame de Rambures, Marie-Rene de
  Rambures, soeur du marquis de Rambures qui fut tu en 1679, en
  Alsace, par accident, toit alors un parti considrable; elle
  n'avoit pas d'autre frre, et, de ses deux soeurs, l'une fut
  religieuse, l'autre pousa, en 1686, le marquis de
  Polignac.--Marie-Rene de Rambures fut en effet la seconde femme
  du duc de Caderousse.

  [337] Les robes des femmes avoient habituellement des _manches
  d'ange_, et ces manches ne passoient gure le coude. Les
  ecclsiastiques et les personnes en deuil portoient des bouts de
  manches, sortes de manchettes qui se cousoient au bout des manches
  du pourpoint. Pour les femmes mmes, la manche longue devint ainsi
  une marque de pit ou de deuil.

  [338] La mre du marquis de Biran toit Charlotte-Marie de Daillon,
  fille de Timolon de Daillon, comte du Lude. Elle mourut  vingt
  et un ans, le 15 dcembre 1657. (Voy. ci-dessus, t. 2, p. 425.)

  [339] Les chiens de Boulogne, comme les chiens d'Artois, les
  bichons, les barbets, les chiens de Barbarie, toient des chiens
  de chambre ou de manchon. Le _chien de Boulogne_ venoit d'Italie,
  de Bologne, que l'on prononoit Boulogne, comme Tolose se
  prononoit Toulouse; Rome, Roume; homme, houme, etc. A Bologne,
  dit-on, on les empchoit de crotre en les frottant, pendant les
  jours qui suivoient leur naissance,  toutes les jointures du
  corps, avec de l'esprit de vin. La vogue des chiens de Bologne
  avoit succd  la mode des doguins, qui avoient, de mme, le nez
  camus.

  [340] C'est ce marquis de Biran, devenu duc de Roquelaure, qui
  est le hros du _Momus franois_, recueil de contes et de mots
  d'un got plus ou moins quivoque, publi en 1718, in-12.

  [341] On se rappelle les reproches faits  Louis XIV par madame de
  Montespan. Louis XIII, dit Tallemant, pensant faire le bon
  compagnon, disoit: Je tiens de mon pre, moi; je sens le
  gousset. Et quant  Henri IV, madame de Verneuil ne craignit pas
  de lui dire un jour que bien lui prenoit d'tre roi; que sans cela
  on ne le pourroit souffrir, et qu'il puoit comme charogne. A ce
  compte-l, le baron de Fneste toit noble comme le Roi.

  [342] Le juste-au-corps toit une partie de l'habillement, sorte
  de veste qui tomboit jusqu'aux genoux, serrant le corps et
  montrant la taille. Le juste-au-corps, autrefois uniquement
  rserv aux gens de guerre, toit alors  la mode dans toutes
  les classes, et on le portoit en drap, en velours, etc.

  [343] Voy. ci-dessus, t. 3, p. 240.

  [344] Le duc d'Enghien, fils du grand Cond, connu sous le nom
  de M. le prince Henri-Jules, toit n le 29 juillet 1643.

  [345] Le prince Henri-Jules pousa, le 11 dcembre 1663, Anne de
  Bavire, fille d'Edouard de Bavire, prince palatin du Rhin, et
  d'Anne de Gonzague, laquelle toit soeur de la reine de Pologne
  et fut adopte par le Roi son beau-frre.

  [346] Voy., sur le grand Cond, une note importante de M. Boiteau
  dans cet ouvrage, t. 1, p. 198.

  [347] La comdie de _l'Inconnu_, par Thomas Corneille, est de
  l'anne 1675. Le titre porte qu'elle est mle d'ornements et de
  musique. Dans son Avis au lecteur, l'auteur dit: Dans le sujet
  de _l'Inconnu_ vous ne trouverez point ces grandes intrigues qui
  ont accoutum de faire le noeud des comdies de cette nature,
  parce que _les ornements qu'on m'a prts_, demandant beaucoup de
  temps, n'ont pu souffrir que j'aie pouss ce sujet dans toute son
  tendue.--D'aprs l'indication fournie par le pamphlet que nous
  annotons, le marquis de la pice, toujours occup  faire de
  galantes surprises  la comtesse, ne seroit autre que le duc
  d'Enghien.

  [348] Le marchal de Grancey.

  [349] Philippe de France, duc d'Orlans, frre de Louis XIV, n le
  22 septembre 1640. Il toit veuf alors de madame Henriette, dont
  il a t tant parl dans le second volume de cet ouvrage. (Voy.
  ci-dessus, p. 239, et lisez duc d'Orlans, et non duc d'Anjou.)

  [350] Elisabeth de Grancey, dame d'atours de Marie-Louise
  d'Orlans, reine d'Espagne. Elle mourut en 1711 (26 novembre), 
  l'ge de cinquante-huit ans, sans avoir t marie. Toute la
  famille de Grancey avoit une grande influence chez le duc
  d'Orlans, et l'illusion que se faisoit le marchal avoit bien son
  excuse. Ainsi Hardouin de Grancey, docteur de Sorbonne, abb de
  Rebec, de Beaugency, de Reuilly et de Saint-Benot sur Loire, fut
  premier aumnier de Monsieur; et la comtesse de Mar fut, aprs la
  mort de sa mre, gouvernante de Mademoiselle, depuis duchesse de
  Lorraine, et des princesses filles du duc d'Orlans.

  [351] Les charges toient trs multiplies chez le Roi et chez
  le duc d'Orlans, et nombre d'officiers y servoient par
  quartier, c'est--dire par trimestre.

  [352] Voy. dans ce volume, p. 230 et 234.

  [353] C'est--dire:  l'enseigne de l'Alliance. Avant l'usage de
  numroter les maisons, on les dsignoit et on les reconnoissoit
  par leurs enseignes, enseignes parlantes gnralement, formes de
  sujets allgoriques ou autres, taills dans la pierre, incrusts
  dans la faade des maisons, ou peints et formant tableaux.

  [354] Le bat, c'est le saint qui n'est pas encore canonis.

  [355] Voy. t. 2, p. 429.

  [356] Il n'toit pas rare qu'un crancier ft arrter le carrosse
  mme d'un grand seigneur. Segrais raconte, entre autres
  vicissitudes du comte d'Elbne, qu'un crancier tant parvenu 
  l'attirer jusque dans la rue  la suite d'une visite qu'il lui
  avoit faite, osa, de son autorit prive, le faire saisir par
  quatre hommes, jeter dans un carrosse de louage, et conduire, de
  son chef, dans une prison, o le comte resta trois jours.

  [357] Nous crivons autrement le nom de cette ville, appele
  aujourd'hui La Fert-sous-Jouarre.

  [358] L'intendant des troupes toit charg de veiller 
  l'approvisionnement des objets ncessaires  l'arme. Dangeau
  (_Journal_, t. 1, p. 314,  la date du 22 mars 1686) parle de M.
  de La Grange, intendant d'Alsace.

  [359] M. Jacques Sall, prcdemment auditeur des comptes, fut
  nomm matre des comptes en 1674. Il servoit, comme M. Ladvocat,
  non le matre des requtes, mais le matre des comptes, pendant
  le semestre d'hiver.

  [360] Le duc de Roquelaure mourut le 11 mars 1683. Cf. t. 1,
  p. 163.

  [361] Voy. t. 2, p. 426, 448.

  [362] Le duc du Lude toit, comme Roquelaure, un duc  brevet.
  Ses lettres de duch-pairie furent commandes le 31 juillet 1675.
  Il mourut en septembre 1685.

  [363] L'Etat de la France pour 1669 indique comme trsorier
  gnral des maison et finances de Monsieur, duc d'Orlans, aux
  gages de 4,800 livres par an, M. Joachim Seiglire, sieur de
  Boisfranc. Sa fille, Marie-Magdeleine-Louise de Seiglire de
  Boisfranc, ne en 1664, pousa, le 15 juin 1690, Bernard-Franois
  Potier, duc de Gvres, et mourut le 3 avril 1702.--Madame de
  Caylus, dans ses _Souvenirs_, assure que M. de Roquelaure avoit
  pens  l'pouser elle-mme. (Edit. _Michaud_, Paris, Didier, p.
  494.)

  [364] La succession du duc du Lude devoit en effet revenir 
  Roquelaure, puisque le duc n'avoit eu d'enfants ni de sa premire
  femme, Elonore de Bouill, ni de la seconde, Marguerite-Louise de
  Bthune, veuve du comte de Guiche.

  [365] Dans les claircissements dont il a fait suivre le second
  volume de ses _Mmoires sur madame de Svign_, M. Walckenar a
  donn, sur l'usage qu'on avoit de visiter les jeunes maris le
  lendemain de leurs noces, une longue et trs curieuse note, 
  laquelle nous renvoyons le lecteur. (Voy. son ouvrage, t. 2, p.
  390-392.)

  [366] Charles-Maurice Le Tellier, archevque et duc de Reims,
  matre de la chapelle de musique du Roi, intermdiaire de Sa
  Majest vis--vis des gens de lettres et des artistes depuis la
  mort de Colbert, toit frre du marquis de Louvois. N en 1642, il
  mourut le 22 fvrier 1710. (Voy., dans cette collection, les notes
  de M. Ed. Fournier sur un pamphlet, _le Cochon mitr_, qui attaque
  le galant archevque.--_Varits historiques_, t. 6, p. 209.)

  [367] On prtend que ce nom de _petits-matres_ commena 
  s'tablir en France lorsque le duc de Mazarin, fils du marchal de
  La Meilleraie, fut reu grand-matre de l'artillerie en survivance
  de son pre: on appela petits-matres les jeunes seigneurs de son
  ge. On donna ensuite ce nom aux jeunes gens qui prtendoient
  briller plus que les autres; et Saint-Evremont nous montre dj
  cette qualification tombe dans le discrdit parce qu'on
  l'appliquoit  la bourgeoisie.

  [368] M. De Termes toit de la mme maison que M. de Montespan
  et n'avoit de noble que de la naissance et de la valeur. Il toit
  pauvre, et si bas qu'il fit l'impossible pour tre premier valet
  de chambre du Roi. (Saint-Simon, _Comment. sur le Journal de
  Dangeau_, t. 1, p. 81.)--M. de Montespan ne tenoit  l'illustre
  maison de Saint-Lary, d'o le duc de Bellegarde et son frre le
  marquis de Termes, que par les femmes. La soeur du duc de
  Bellegarde avoit en effet pous le bisaeul du marquis de
  Montespan, dont la femme fut aime de Louis XIV, et l'aeul du
  marquis pousa aussi une Saint-Lary.

  [369] Louise Marie Foucault, fille du marchal de ce nom, toit
  veuve, depuis le 2 dc. 1672, de Michel II de Castelnau, fils
  lui-mme d'un marchal de France. La marquise avoit aim,
  parot-il, le duc de Longueville, qui se moquoit d'elle. Quand
  il mourut, madame de Castelnau apprit vite les vrais sentiments
  du duc, et, le 8 juillet 1672, madame de Svign crivoit: La
  Castelnau est console.

  [370] Nombre de gentilshommes en province se mloient de fabriquer
  de la monnoie: on a vu que le pre de madame de Maintenon avoit
  t accus de ce crime. Les Grands jours d'Auvergne, par Flchier,
  donnent des renseignements curieux sur ce sujet.

  [371] Voy. la note 368 ci-dessus, p. 465.

  [372] Louis Robert, prsident en la Cour des Comptes depuis 1679.
  Il avoit t d'abord intendant en Flandres.

  [373] Les mmoires de la Fare ne parlent pas autrement: Ce qui
  donna l'ide de ce crime, _qui toit alors fort commun en France_,
  fut l'affaire de madame de Brinvilliers, fille du lieutenant-civil
  d'Aubray. Nous ne rappellerons pas les scandaleuses affaires de
  ce temps, portes  la trop fameuse chambre des poisons, etc.

  [374] Nous avons dj vu ce mot employ plus haut.

  [375] Maintenon. (_Note du texte._)

  [376] Montespan. (_Id._)

  [377] Fille de madame de Montespan et du Roi. (_Ibid._)--Elle
  pousa le duc de Bourbon.

  [378] Petit-fils du prince de Cond. (_Ibid._)

  [379] C'toit le duc du Maine.

  [380] Sur les dames en gnral. (_Ibid._)

  [381] D'Olonne, Meklebourg, de Fiesque. (_Ibid._)

  [382] Marie Anne de Bourbon, fille de Louis XIV et de mademoiselle
  de La Vallire, marie, le 16 janvier 1680,  Louis Armand de
  Bourbon, prince de Conti. Voy. ci-dessous.

  [383] Le prince Henri-Jules, fils du grand Cond. Nous avons dj
  rencontr son nom.

  [384] Louis Armand de Bourbon, prince de Conti, n le 4 avril
  1661, fils d'Armand de Bourbon, prince de Conti, et d'Anne Marie
  Martinozzi.--Il mourut le 9 nov. 1685.--Voy. la note 382,
  ci-dessus.

  [385] Franois-Louis de Bourbon, prince de la Roche sur Yon, frre
  d'Armand de Bourbon, prince de Conti, naquit le 30 avril 1664. Il
  devint lui-mme prince de Conti, en nov. 1685, aprs la mort de
  son an, et pousa sa cousine, fille du prince Henri-Jules et
  petite-fille du grand Cond.

  Le prince de Conti et le prince de la Roche sur Yon firent en 1685
  la campagne de Hongrie. On connot les emportements du Roi  leur
  gard.

  [386] Le bton n'toit pas seulement l'arme des vengeances quand
  il s'agissoit de chtier un pote ou quelque bourgeois. Les
  gentilshommes ne se l'pargnoient pas. Ainsi le cardinal de
  Sourdis fut btonn par le duc d'Epernon, et il eut l'honneur, dit
  Tallemant, d'tre le prlat le plus battu de France. Le comte de
  Bautru passa aussi par le bois, ce qui fournit un bon mot  sa
  verve intarissable.--Dans la hirarchie des offenses dont
  connoissoit le tribunal des marchaux de France, la bastonnade
  venoit entre le dmenti et le soufflet.--Le traitement dont fut
  l'objet le marquis de Termes n'a donc rien d'tonnant. Dangeau, 
  la date du 17 dc., assez prs de Nol, comme on voit, 1686,
  confirme le rapport de notre texte, et Saint-Simon, dans son
  commentaire, entre, sur ce fait, dans d'assez longs dtails.
  (_Journal de Dangeau_, I, 81.)

  [387] Le _Journal de Dangeau_, et surtout le commentaire de
  Saint-Simon, font bien connotre le mnage du duc de Ventadour:
  Madame de Ventadour toit fort belle et fort agrable, son mari
  trs laid et trs contrefait. Ils toient trs mal ensemble, et
  les choses toient alles souvent fort loin... On se soucioit peu
  du mari, dont la dbauche et une absence continuelle de la cour ne
  lui donnoient pas grande considration..... (_Journal de
  Dangeau_, t. 23.)

  [388] La dmoralisation mme des classes leves toit alors
  arrive  un point que les pamphlets ne sont pas seuls  signaler.
  Le jeu, dont la mode, ou plutt la fureur, avoit t apporte
  d'Italie, toit une des principales causes de cette corruption
  incroyable. On,--je dis les gens qui sembloient devoir tre le
  moins susceptibles de succomber  la tentation,--on ne se faisoit
  aucun scrupule d'aider un peu ou de corriger la fortune. L'abus ne
  cessa pas entre Mazarin et la marquise de Parolignac, un des
  personnages de _Candide_.

  [389] Le jeu de la bte ou de l'homme toit un jeu o le perdant
  payoit, non sa mise, mais celle de tous les joueurs.

  [390] Nous rappelons que la demoiselle toit la bourgeoise marie
  ou la fille noble.--Une des premires rgles du tribunal des
  marchaux de France toit celle-ci: Il ne suffit pas que l'une
  des parties soit justiciable du tribunal pour le rendre comptent:
  elles doivent l'tre toutes les deux. Or, le tribunal ne jugeoit
  que les nobles. Les femmes ou les veuves des gentilshommes, des
  militaires ou des nobles, ont toujours eu le droit de recourir 
  la justice de MM. les marchaux de France pour obtenir des
  rparations. (De Beaufort, _Recueil concernant le tribunal de
  Nosseigneurs les marchaux de France_. Paris, 1785, 2 vol. in-8,
  t. I, p. 72 et p. 73.).

  [391] Les marchaux de France toient comptents dans les affaires
  relatives aux billets ou promesses stipules d'honneur, lorsque
  les deux parties sont gentilshommes, militaires ou nobles.
  (_Ibid._ p. 80.) Ce dbat toit d'autant plus fcheux pour le duc
  de Ventadour qu'il y avoit eu dj une affaire entre le duc
  d'Aumont et lui devant le tribunal des marchaux.

  [392] Voy. ci-dessus, p. 440, note 356.

  [393] Voy. t. 2, p. 429.

  [394] Le duc d'Aumont, sa femme, son fils et l'archevque de Reims
  se trouvent face  face dans ce curieux passage de Dangeau: M. de
  Villequier obtint de M. le duc d'Aumont, son pre, la permission
  de le voir, et on le prsenta ensuite  la duchesse d'Aumont, sa
  belle-mre. Il avoit t raccommod quelques jours auparavant avec
  son oncle l'archevque de Reims, et ce fut lui qui le prsenta 
  M. et madame d'Aumont.--En rapportant et rapprochant toutes ces
  circonstances, Dangeau donne une singulire porte  ces lignes
  qui paroissent d'abord si inoffensives.

  [395] Le prince de Turenne, dont madame de Svign disoit:
  Comment vous fait ce nom? et: C'est pour dgrader ce nom que je
  ne dis pas monsieur de Turenne tout court. (Lett. du 21 dc. 1689
  et du 8 janv. 1690.)--Le prince de Turenne toit fils du duc de
  Bouillon et de Marie Anne Mancini. Mari, le 21 fv. 1691, avec
  Anne Genevive de Lvis-Ventadour, fille du duc de Ventadour et de
  sa femme, trop connue par ce pamphlet, le prince de Turenne
  mourut, le 5 aot 1692, des suites d'une blessure reue 
  Steinkerque.--Voy. ci-dessus, p. 194.

  [396] Godefroy-Maurice de La Tour, duc de Bouillon, neveu du grand
  Turenne.

  [397] De tous les grands officiers de la maison du Roi, le grand
  chambellan est celui qui approchoit le plus de S. M.--Dans les
  lits de justice, le grand chambellan avoit sa place aux pieds du
  Roi, sur un carreau de velours violet, sem de fleurs de lys d'or;
  aux audiences des ambassadeurs, il avoit sa place derrire le
  fauteuil du Roi, entre le premier gentilhomme de la chambre et le
  matre de la garde-robe; le jour du sacre, il recevoit des mains
  de l'abb de Saint-Denis les bottines du Roi et les lui chaussoit;
  il lui vtoit la dalmatique bleue et le manteau royal. Quand le
  roy s'habille, il luy donne sa chemise, et ne cde cet honneur
  qu'aux enfants de France et au premier prince du sang. Lorsque le
  Roy djeune ou qu'il mange dans sa chambre, c'est  luy ou aux
  premiers gentilshommes de la chambre  qui il appartient de le
  servir et luy donner la serviette. Le garon de la chambre ou le
  porte-chaise porte aussi au sermon un sige de la chambre du Roi
  pour le grand chambellan. (_Etat de la France._)

  [398] Ce fait, rapport par Dangeau, est confirm par
  Saint-Simon.--Dangeau: Jeudi 30 nov. 1684... Aprs le
  petit coucher, le Roi appela M. de Turenne et lui fit
  une forte rprimande sur ce qu'il le servoit peu
  respectueusement.--Saint-Simon: M. de Turenne, fils an de M.
  de Bouillon et grand chambellan en survivance, profita mal de
  cette correction et se fit enfin exiler. Un matin, en donnant la
  chemise au Roi, il ne se donna pas la peine d'ter des gants 
  frange, de laquelle il donna par le nez au Roi fort rudement, qui
  le trouva aussi mauvais qu'il est possible de le
  croire.--_Journal de Dangeau_, t. I, p. 75.

  [399] Son pre toit le duc de Bouillon; Turenne toit l'oncle
  de celui-ci, grand-oncle par consquent du jeune prince.

  [400] Henri de Lorraine, comte de Briosne, fils de Louis de
  Lorraine, comte d'Armagnac, et de Catherine de Neufville, fille
  du marchal de Villeroi, n le 15 nov. 1661, grand cuyer en
  survivance depuis le 25 fv. 1677.

  [401] Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, gouverneur de la
  province d'Anjou et des chteaux d'Angers et des Ponts-de-C,
  toit n en 1641. De son mariage avec mademoiselle de Villeroy
  il eut neuf enfants, une fille, entre autres, marie au duc de
  Cadaval, Portugais, et une autre marie au duc de Valentinois.

  [402] Charles Franois Frdric de Montmorency-Luxembourg, prince
  de Tingry, n le 28 fvrier 1662, toit fils de Franois Henri de
  Montmorency et de Madeleine Claire de Clermont-Luxembourg. Le
  prince de Tingry pousa le 28 aot 1686 Marie Thrse d'Albert,
  fille ane du duc de Chevreuse. Il mourut jeune, et son plus
  jeune frre, connu jusque-l sous le nom de chevalier de
  Luxembourg, et n en 1675, prit le titre de prince de Tingry,
  bien que son an eut laiss un fils.

  [403] On voit  chaque instant de ces sortes de parties de plaisir
  improvises. Tantt des jeunes gens apprennent qu'un bal se donne
  quelque part, et ils entrent en passant, sans frais de toilette;
  tantt, surtout en temps de carnaval, on se masque, on se dguise,
  et l'on va, par bandes, sans y tre invits, dans toutes les
  maisons o l'on sait qu'il y a bal.

  [404] M. le Grand, c'est le grand cuyer; on disoit de mme M. le
  Premier pour le premier cuyer de la petite curie.

  [405] Ici, dans certaines ditions, est intercal un long passage
  que nous avons donn nous-mme, d'aprs les textes les plus
  anciens, dans notre second volume, p. 421-454.

  [406] Ici commence, dans l'dition de 1754, un nouveau pamphlet,
  sous le titre de: _Amours de monseigneur le Dauphin avec la
  comtesse du Roure_.--Nous en avons donn un autre texte (p. 185).

  [407] Dans le nol cit plus haut.--Cf. ci-dessus le pamphlet des
  _Amours du Dauphin_.

  [408] L'dition de 1754 intercale ici un passage qui fait le dbut
  de notre texte.

  [409] La phrase qui prcde ne se trouve que dans cette dition.

  [410] Ici recommence, dans l'dition de 1754, le texte des _Amours
  du Dauphin_, diffrent de celui que nous avons donn ci-dessus.

  [411] Sur ces premiers amours du Dauphin, voyez les souvenirs de
  madame de Caylus, dit. Michaud (Paris, Didier), p. 496;--_Journal
  de Dangeau_, texte et notes, pp. 327, 336, 428, 437, etc., etc.

  [412] Entre les divers passages de Dangeau, comment par
  Saint-Simon, que nous venons de citer, celui-ci nous a paru d'un
  intrt particulier pour le pamphlet que nous annotons:
  Monseigneur toit amoureux de madame de Polignac, et cela avoit
  ht son mariage. Elle toit mademoiselle de Rambures, fille de
  madame la Dauphine, robine plaisante, bien de l'esprit et point du
  tout bonne. Cela dura toujours avec Monseigneur, jusqu' ce qu'il
  dcouvrt que le marquis de Crqui, qui toit dans cette intrigue,
  toit pour le moins aussi bien trait que lui; c'est ce qui fit
  l'clat. Ils furent chasss, et madame de Polignac n'est pas
  revenue  la Cour depuis, seulement  la fin de sa vie, des
  moments, se montrer une fois ou deux l'anne. Elle n'en fut pas
  moins galante, sans que son mari le trouvt mauvais. Elle joua
  tant qu'elle se ruina, et s'en alla en Auvergne, o elle mourut
  assez trangement, ce dit-on, et fort lasse de vivre. (_Comment.
  de_ Saint-Simon sur le Journal de Dangeau. T. I, p. 428.)

  [413] Franois Joseph, marquis de Crqui, toit fils du marchal
  de Crqui et de Catherine de Roug, laquelle toit fille de ce Du
  Plessis Bellire dont la femme, Suzanne de Bruc, fut si compromise
  dans l'affaire de Fouquet; n en 1662, le marquis de Crqui fut
  tu au combat de Luzzara, en Italie, le 13 aot 1702. Il ne laissa
  que des filles, qui moururent sans avoir t maries.

  [414] Le marquis de Crqui pousa,  la date du 4 fvrier 1683,
  Anne Charlotte d'Aumont, fille du duc d'Aumont et de sa premire
  femme.--Voy. ci-dessus.

  [415] Epier, surveiller secrtement. Furetire donne comme exemple
  du mot _clairer_ dans ce sens: Les princes sont plus esclairez
  que les autres hommes.

  [416] L'htel de Longueville, voisin de l'htel de Rambouillet et
  de l'enclos des Quinze-Vingts, toit situ dans la rue
  Saint-Thomas du Louvre. Il avoit port successivement, d'aprs ses
  propritaires, les noms d'htel de la Vieuville, de Luynes, de
  Chevreuse, et enfin d'Epernon. Bti par Metezeau, dcor par
  Mignard, l'htel de Longueville finit par devenir, en 1749, un
  magasin de tabacs.

  [417] L'htel de Crqui toit dans la rue des Poulies. Il fut bti
  pour Charles de Crqui, l'anne o celui-ci fut fait marchal de
  France, en 1622.

  [418] Franois de Crqui, marchal de France, arrire-petit-fils
  du premier marchal de Crqui, nomm dans la note prcdente.
  Franois, marchal de Crqui, mourut le 4 fv. 1687.

  [419] On lit  ce sujet dans le Journal de Dangeau, sous la date
  du mercredi 22 mai 1686: Je sus que M. l'archevesque de Reims
  avoit fait sortir de chez lui le marquis et la marquise de Crqui,
  sa nice, qu'il y avoit fait loger avec tous leurs domestiques et
  leurs chevaux, qu'il nourrissoit. La marquise s'est retire chez
  le marchal de Crqui, qui l'a trs bien reue, et qui l'emmnera
   Nancy. (T. I, p. 338.)

  [420] Voy. la note prcdente.--Dangeau,  la date du 1er mars
  1686, parle ainsi de ces mariages: Madame de Polignac, qui avoit
  un dcret de prise de corps contre elle depuis long temps, avoit
  cru pouvoir demeurer  Paris en sret et qu'on ne songeoit plus 
  ces affaires-l. Elle y est donc venue, et a fait proposer des
  mariages pour son fils; d'un ct elle a fait parler au comte de
  Grammont pour sa fille ane, et de l'autre aux parents de
  mademoiselle de Rambures. Il y a eu des pourparlers sur tout cela,
  qui ont fait savoir au Roi que madame de Polignac toit dans
  Paris, et on lui a envoy ordre d'en sortir et de se retirer chez
  elle.--On voit que notre pamphlet, qui parle de la rpugnance
  qu'avoit la marquise de Polignac  marier son fils avec
  mademoiselle de Rambures, est dans l'erreur, puisque madame de
  Polignac fit elle-mme toutes les dmarches ncessaires au
  mariage.

  [421] Charlotte Bautru, fille de Nicolas Bautru, comte de Nogent,
  et de Marie Coulon, fille d'un conseiller au Parlement. Marie
  d'abord au marquis de Rannes, et devenue veuve, elle pousa Jean
  Baptiste Armand de Rohan, prince de Montauban, deuxime fils de
  Charles de Rohan, duc de Montbazon, comte de Rochefort et de
  Montauban, et de Jeanne Armande de Schomberg.

  [422] Nicolas d'Argouges, marquis de Rannes, colonel-gnral des
  dragons et lieutenant gnral des armes du Roi.

  [423] Scandalise, c'est--dire donne en scandale, dchire,
  perdue de rputation.

  [424] Charles de Rohan, prince de Gumn, duc de Montbazon, dit
  le prince de Montauban, toit fils an de Charles de Rohan, duc
  de Montbazon, et de Jeanne Armande de Schomberg. Son fils,
  archevque-duc de Reims, eut l'honneur de sacrer le Roi Louis XV.

  [425] Le duc de Montbazon, pre du prince de Gumn et du prince
  de Montauban, dont nous avons parl dans les notes prcdentes,
  toit fils de Louis de Rohan VII, prince de Gumn, grand veneur
  de France, mort le 19 fv. 1667, et de sa cousine germaine, Anne
  de Rohan, princesse de Gumn. Le duc de Montbazon mourut fou et
  enferm,  Lige. (Saint-Simon, _Comment. sur Dangeau_, t. I, p.
  136.)

  [426] Voy. la note prcdente.

  [427] _Var._, dit. 1754: Avant que de parler du bonheur qu'il
  eut d'avoir sa femme.

  [428] Voy. les notes 424 et 425,  la page prcdente.

  [429] Louis, chevalier de Rohan, frre du duc de Montbazon le fou,
  avoit t reu en 1656 grand veneur, en survivance de son pre;
  celui-ci tant mort en 1667, le chevalier de Rohan exera sa
  charge jusqu'en 1670, qu'il s'en dmit en faveur de Maximilien de
  Belleforire, marquis de Soyecourt. On connot sa trahison: il fut
  dcapit le 27 nov. 1674.

  [430] Journal de Dangeau: Mercredi, 14 mars 1685: Madame la
  princesse de Gumn mourut  Rochefort; elle laisse 200,000 liv.
  de rentes en fonds de terre; elle est morte  80 ans passs.
  Saint-Simon ajoute: Cette princesse est la belle-soeur de la
  clbre madame de Chevreuse... Elle avoit beaucoup d'esprit, de
  beaut et d'agrment, dont tout usage lui toit bon ( son mari)
  pourvu qu'il y trouvt profit, considration et grandeur.
  (_Journal de Dangeau_, t. I, p. 135-136.)

  [431] Cette campagne, qui est de 1667, concide avec la date de la
  mort du prince de Gumn, le grand veneur, dont le duc de
  Montbazon se montra si mcontent de n'avoir pas la survivance.

  [432] Vendredi 13 dc. 1686: On croit que le marquis de Crqui
  ira voyager, et que la Cour a conseill  son pre de lui faire
  prendre ce parti-l. On dit aussi que madame de Polignac ne
  paratra pas sitt  la Cour. Monseigneur lui a fait dire par....
  qu'il ne vouloit plus avoir de commerce avec elle. (_Journal de
  Dangeau_, I, 428.).

  [433] Voy. la note prcdente, et ajoutez ce qui suit: Le Roi dit
  au duc d'Aumont que son gendre, le marquis de Crqui, avoit envie
  de lui dplaire, puisqu'il demeuroit toujours ici, quoiqu'il lui
  et fait conseiller par sa famille de s'absenter. Ainsi,
  apparemment, il partira demain. (_Journal de Dangeau_, t. I, p.
  437.)--Les _Mmoires_ du Marquis de Sourches ajoutent quelques
  dtails: Le Roi fit voir  Monseigneur les lettres qu'on avoit
  trouves dans la cassette, dans lesquelles le marquis de Crqui et
  cette dame (madame de Polignac) ne le traitoient pas avec tout le
  respect qu'ils devoient, ce qui ayant achev d'aliner son esprit
  contre cette dame, il consentit sans peine que le Roi exilt le
  marquis hors du royaume..... Le marchal de Crqui fit tous ses
  efforts pour obtenir le pardon de son fils, mais le Roi demeura
  ferme dans sa rsolution, et toute la grce qu'il lui accorda fut
  de trouver bon que le marquis vnt prendre cong de lui
  publiquement, comme pour s'en aller voyager en Italie. (Mmoires,
  t. II, pp. 229-233.)

  [434] L'dition de 1754 continue ce pamphlet, sous le titre de:
  _Amours de Monseigneur le Dauphin avec la comtesse Du Roure_, et
  son texte, presque entirement diffrent de celui que nous avons
  donn, tantt supprime, tantt y ajoute de longs passages.


FIN DU TROISIME VOLUME.




[Bandeau]

TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.

                                                                Pages.

    Prface.                                                         v

    Le Passe-Temps royal
      ou les Amours de Mlle de Fontanges.                            3

    Suite de la France galante
      ou Les derniers drglements de la Cour.

          Avertissement du Libraire au Lecteur.                     61

          Suite de la France galante
            ou Les derniers drglements de la Cour                 65

    Le Divorce royal
      ou Guerre civile dans la famille du grand Alcandre.          157

    Les Amours de Monseigneur le Dauphin avec la comtesse
      du Roure.                                                    185

    Les vieilles Amoureuses.

          Avis du Libraire au Lecteur.                             207

          Les vieilles Amoureuses.                                 209

    Histoire de la marchale de La Fert.                          279

    La France devenue italienne
       avec les autres dsordres de la Cour.                       345


FIN DE LA TABLE.

[Cul-de-lampe]




    Corrections:

    Note   8: p. 454         modifi en: t. 2, p. 454
    Note 116: dj vu lu note        en: dj vu en note
    Note 160: 4 janvier 1655         en: 4 janvier 1695
    Note 255: t. 2, p. 228           en: p. 288
    Note 328: note 28                en: note 303 (conjecture)
    Note 393: Voy. t. 1, p. 429      en: Voy. t. 2, p. 429
    Note 406: t. 2, p. 185           en: p. 185
    Page 429: rsolut la quitter     en: rsolut de quitter





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie
des Romans historico-satiriques du XVIIe sicle, by Roger de Bussy-Rabutin

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and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

