The Project Gutenberg EBook of Le Suicide, by Emile Durkheim

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Title: Le Suicide
       Etude de Sociologie

Author: Emile Durkheim

Release Date: August 12, 2012 [EBook #40489]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE SUICIDE

TUDE DE SOCIOLOGIE

PAR

mile DURKHEIM

Professeur de Sociologie  la Facult des Lettres de l'Universit de
Bordeaux

PARIS

FLIX ALCAN, DITEUR

1897




PRFACE


Depuis quelque temps, la sociologie est  la mode. Le mot, peu connu et
presque dcri il y a une dizaine d'annes, est aujourd'hui d'un usage
courant. Les vocations se multiplient et il y a dans le public comme un
prjug favorable  la nouvelle science. On en attend beaucoup. Il faut
pourtant bien avouer que les rsultats obtenus ne sont pas tout  fait
en rapport avec le nombre des travaux publis ni avec l'intrt qu'on
met  les suivre. Les progrs d'une science se reconnaissent  ce signe
que les questions dont elle traite ne restent pas stationnaires. On dit
qu'elle avance quand des lois sont dcouvertes qui, jusque-l, taient
ignores, ou, tout au moins, quand des faits nouveaux, sans imposer
encore une solution qui puisse tre regarde comme dfinitive, viennent
modifier la manire dont se posaient les problmes. Or, il y a
malheureusement une bonne raison pour que la sociologie ne nous donne
pas ce spectacle; c'est que, le plus souvent, elle ne se pose pas de
problmes dtermins. Elle n'a pas encore dpass l're des
constructions et des synthses philosophiques. Au lieu de se donner pour
tche de porter la lumire sur une portion restreinte du champ social,
elle recherche de prfrence les brillantes gnralits o toutes les
questions sont passes en revue, sans qu'aucune soit expressment
traite. Cette mthode permet bien de tromper un peu la curiosit du
public en lui donnant, comme on dit, des clarts sur toutes sortes de
sujets; elle ne saurait aboutir  rien d'objectif. Ce n'est pas avec des
examens sommaires et  coup d'intuitions rapides qu'on peut arriver 
dcouvrir les lois d'une ralit aussi complexe. Surtout, des
gnralisations,  la fois aussi vastes et aussi htives, ne sont
susceptibles d'aucune sorte de preuve. Tout ce qu'on peut faire, c'est
de citer,  l'occasion, quelques exemples favorables qui illustrent
l'hypothse propose; mais une illustration ne constitue pas une
dmonstration. D'ailleurs, quand on touche  tant de choses diverses, on
n'est comptent pour aucune et l'on ne peut gure employer que des
renseignements de rencontre, sans qu'on ait mme les moyens d'en faire
la critique. Aussi les livres de pure sociologie ne sont-ils gure
utilisables pour quiconque s'est fait une rgle de n'aborder que des
questions dfinies; car la plupart d'entre eux ne rentrent dans aucun
cadre particulier de recherches et, de plus, ils sont trop pauvres en
documents de quelque autorit.

Ceux qui croient  l'avenir de notre science doivent avoir  coeur de
mettre fin  cet tat de choses. S'il durait, la sociologie retomberait
vite dans son ancien discrdit et, seuls, les ennemis de la raison
pourraient s'en rjouir. Car ce serait pour l'esprit humain un
dplorable chec si cette partie du rel, la seule qui lui ait jusqu'
prsent rsist, la seule aussi qu'on lui dispute avec passion, venait 
lui chapper, ne ft-ce que pour un temps. L'indcision des rsultats
obtenus n'a rien qui doive dcourager. C'est une raison pour faire de
nouveaux efforts, non pour abdiquer. Une science, ne d'hier, a le droit
d'errer et de ttonner, pourvu qu'elle prenne conscience de ses erreurs
et de ses ttonnements de manire  en prvenir le retour. La sociologie
ne doit donc renoncer  aucune de ses ambitions; mais, d'un autre ct,
si elle veut rpondre aux esprances qu'on a mises en elle, il faut
qu'elle aspire  devenir autre chose qu'une forme originale de la
littrature philosophique. Que le sociologue, au lieu de se complaire en
mditations mtaphysiques  propos des choses sociales, prenne pour
objets de ses recherches des groupes de faits nettement circonscrits,
qui puissent tre, en quelque sorte, montrs du doigt, dont on puisse
dire o ils commencent et o ils finissent, et qu'il s'y attache
fermement! Qu'il interroge avec soin les disciplines auxiliaires,
histoire, ethnographie, statistique, sans lesquelles la sociologie ne
peut rien! S'il a quelque chose  craindre, c'est que, malgr tout, ses
informations ne soient jamais en rapport avec la matire qu'il essaie
d'embrasser; car, quelque soin qu'il mette  la dlimiter, elle est si
riche et si diverse qu'elle contient comme des rserves inpuisables
d'imprvu. Mais il n'importe. S'il procde ainsi, alors mme que ses
inventaires de faits seront incomplets et ses formules trop troites, il
aura, nanmoins, fait un travail utile que l'avenir continuera. Car des
conceptions qui ont quelque base objective ne tiennent pas troitement 
la personnalit de leur auteur. Elles ont quelque chose d'impersonnel
qui fait que d'autres peuvent les reprendre et les poursuivre; elles
sont susceptibles de transmission. Une certaine suite est ainsi rendue
possible dans le travail scientifique et cette continuit est la
condition du progrs.

C'est dans cet esprit qu'a t conu l'ouvrage qu'on va lire. Si, parmi
les diffrents sujets que nous avons eu l'occasion d'tudier au cours de
notre enseignement, nous avons choisi le suicide pour la prsente
publication, c'est que, comme il en est peu de plus facilement
dterminables, il nous a paru tre d'un exemple particulirement
opportun; encore un travail pralable a-t-il t ncessaire pour en bien
marquer les contours. Mais aussi, par compensation, quand on se
concentre ainsi, on arrive  trouver de vritables lois qui prouvent
mieux que n'importe quelle argumentation dialectique la possibilit de
la sociologie. On verra celles que nous esprons avoir dmontres.
Assurment, il a d nous arriver plus d'une fois de nous tromper, de
dpasser dans nos inductions les faits observs. Mais du moins, chaque
proposition est accompagne de ses preuves, que nous nous sommes efforc
de multiplier autant que possible. Surtout, nous nous sommes appliqus 
bien sparer chaque fois tout ce qui est raisonnement et interprtation,
des faits interprts. Le lecteur est ainsi mis en mesure d'apprcier ce
qu'il y a de fond dans les explications qui lui sont soumises, sans que
rien trouble son jugement.

Il s'en faut, d'ailleurs, qu'en restreignant ainsi la recherche, on
s'interdise ncessairement les vues d'ensemble et les aperus gnraux.
Tout au contraire, nous pensons tre parvenu  tablir un certain nombre
de propositions, concernant le mariage, le veuvage, la famille, la
socit religieuse, etc., qui, si nous ne nous abusons, en apprennent
plus que les thories ordinaires des moralistes sur la nature de ces
conditions ou de ces institutions. Il se dgagera mme de notre tude
quelques indications sur les causes du malaise gnral dont souffrent
actuellement les socits europennes et sur les remdes qui peuvent
l'attnuer. Car il ne faut pas croire qu'un tat gnral ne puisse tre
expliqu qu' l'aide de gnralits. Il peut tenir  des causes
dfinies, qui ne sauraient tre atteintes si on ne prend soin de les
tudier  travers les manifestations, non moins dfinies, qui les
expriment. Or, le suicide, dans l'tat o il est aujourd'hui, se trouve
justement tre une des formes par lesquelles se traduit l'affection
collective dont nous souffrons; c'est pourquoi il nous aidera  la
comprendre.

Enfin, on retrouvera dans le cours de cet ouvrage, mais sous une forme
concrte et applique, les principaux problmes de mthodologie que nous
avons poss et examins plus spcialement ailleurs[1]. Mme, parmi ces
questions, il en est une  laquelle ce qui suit apporte une contribution
trop importante pour que nous ne la signalions pas tout de suite 
l'attention du lecteur.

La mthode sociologique, telle que nous la pratiquons, repose tout
entire sur ce principe fondamental que les faits sociaux doivent tre
tudis comme des choses, c'est--dire comme des ralits extrieures 
l'individu. Il n'est pas de prcepte qui nous ait t plus contest; il
n'en est pas, cependant, de plus fondamental. Car enfin, pour que la
sociologie soit possible, il faut avant tout qu'elle ait un objet et qui
ne soit qu' elle. Il faut qu'elle ait  connatre d'une ralit et qui
ne ressortisse pas  d'autres sciences. Mais s'il n'y a rien de rel en
dehors des consciences particulires, elle s'vanouit faute de matire
qui lui soit propre. Le seul objet auquel puisse dsormais s'appliquer
l'observation, ce sont les tats mentaux de l'individu puisqu'il
n'existe rien d'autre; or c'est affaire  la psychologie d'en traiter.
De ce point de vue, en effet, tout ce qu'il y a de substantiel dans le
mariage, par exemple, ou dans la famille, ou dans la religion, ce sont
les besoins individuels auxquels sont censes rpondre ces institutions:
c'est l'amour paternel, l'amour filial, le penchant sexuel, ce qu'on a
appel l'instinct religieux, etc. Quant aux institutions elles-mmes,
avec leurs formes historiques, si varies et si complexes, elles
deviennent ngligeables et de peu d'intrt. Expression superficielle et
contingente des proprits gnrales de la nature individuelle, elles ne
sont qu'un aspect de cette dernire et ne rclament pas une
investigation spciale. Sans doute, il peut tre curieux,  l'occasion,
de chercher comment ces sentiments ternels de l'humanit se sont
traduits extrieurement aux diffrentes poques de l'histoire; mais
comme toutes ces traductions sont imparfaites, on ne peut pas y attacher
beaucoup d'importance. Mme,  certains gards, il convient de les
carter pour pouvoir mieux atteindre ce texte original d'o leur vient
tout leur sens et qu'elles dnaturent. C'est ainsi que, sous prtexte
d'tablir la science sur des assises plus solides en la fondant dans la
constitution psychologique de l'individu, on la dtourne du seul objet
qui lui revienne. _On ne s'aperoit pas qu'il ne peut y avoir de
sociologie s'il n'existe pas de socits, et qu'il n'existe pas de
socits s'il n'y a que des individus._ Cette conception, d'ailleurs,
n'est pas la moindre des causes qui entretiennent en sociologie le got
des vagues gnralits. Comment se proccuperait-on d'exprimer les
formes concrtes de la vie sociale quand on ne leur reconnat qu'une
existence d'emprunt?

Or il nous semble difficile que, de chaque page de ce livre, pour ainsi
dire, ne se dgage pas, au contraire, l'impression que l'individu est
domin par une ralit morale qui le dpasse: c'est la ralit
collective. Quand on verra que chaque peuple a un taux de suicides qui
lui est personnel, que ce taux est plus constant que celui de la
mortalit gnrale, que, s'il volue, c'est suivant un coefficient
d'acclration qui est propre  chaque socit, que les variations par
lesquelles il passe aux diffrents moments du jour, du mois, de l'anne,
ne font que reproduire le rythme de la vie sociale; quand on constatera
que le mariage, le divorce, la famille, la socit religieuse, l'arme
etc., l'affectent d'aprs des lois dfinies dont quelques-unes peuvent
mme tre exprimes sous forme numrique, on renoncera  voir dans ces
tats et dans ces institutions je ne sais quels arrangements
idologiques sans vertu et sans efficacit. Mais on sentira que ce sont
des forces relles, vivantes et agissantes, qui, par la manire dont
elles dterminent l'individu, tmoignent assez qu'elles ne dpendent pas
de lui; du moins, s'il entre comme lment dans la combinaison d'o
elles rsultent, elles s'imposent  lui  mesure qu'elles se forment.
Dans ces conditions, on comprendra mieux comment la sociologie peut et
doit tre objective, puisqu'elle a en face d'elle des ralits aussi
dfinies et aussi rsistantes que celles dont traitent le psychologue ou
le biologiste[2].

       *       *       *       *       *

Il nous reste  acquitter une dette de reconnaissance en adressant ici
nos remerciements  nos deux anciens lves, M. Ferrand, professeur 
l'cole primaire suprieure de Bordeaux, et M. Marcel Mauss, agrg de
philosophie, pour le dvouement avec lequel ils nous ont second et pour
les services qu'ils nous ont rendus. C'est le premier qui a dress
toutes les cartes contenues dans ce livre; c'est grce au second qu'il
nous a t possible de runir les lments ncessaires  rtablissement
des tableaux XXI et XXII dont on apprciera plus loin l'importance. Il a
fallu pour cela dpouiller les dossiers de 26.000 suicids environ en
vue de relever sparment l'ge, le sexe, l'tat civil, la prsence ou
l'absence d'enfants. C'est M. Mauss qui a fait seul ce travail
considrable.

Ces tableaux ont t tablis  l'aide de documents que possde le
Ministre de la Justice, mais qui ne paraissent pas dans les
comptes-rendus annuels. Ils ont t mis  notre disposition avec la plus
grande complaisance par M. Tarde, chef du service de la statistique
judiciaire. Nous lui en exprimons toute notre gratitude.




LE SUICIDE


INTRODUCTION


I.


Comme le mot de suicide revient sans cesse dans le cours de la
conversation, on pourrait croire que le sens en est connu de tout le
monde et qu'il est superflu de le dfinir. Mais, en ralit, les mots de
la langue usuelle, comme les concepts qu'ils expriment, sont toujours
ambigus et le savant qui les emploierait tels qu'il les reoit de
l'usage et sans leur faire subir d'autre laboration s'exposerait aux
plus graves confusions. Non seulement la comprhension en est si peu
circonscrite qu'elle varie d'un cas  l'autre suivant les besoins du
discours, mais encore, comme la classification dont ils sont le produit
ne procde pas d'une analyse mthodique, mais ne fait que traduire les
impressions confuses de la foule, il arrive sans cesse que des
catgories de faits trs disparates sont runies indistinctement sous
une mme rubrique, ou que des ralits de mme nature sont appeles de
noms diffrents. Si donc on se laisse guider par l'acception reue, on
risque de distinguer ce qui doit tre confondu ou de confondre ce qui
doit tre distingu, de mconnatre ainsi la vritable parent des
choses et, par suite, de se mprendre sur leur nature. On n'explique
qu'en comparant. Une investigation scientifique ne peut donc arriver 
sa fin que si elle porte sur des faits comparables et elle a d'autant
plus de chances de russir qu'elle est plus assure d'avoir runi tous
ceux qui peuvent tre utilement compars. Mais ces affinits naturelles
des tres ne sauraient tre atteintes avec quelque sret par un examen
superficiel comme celui d'o est rsulte la terminologie vulgaire; par
consquent, le savant ne peut prendre pour objets de ses recherches les
groupes de faits tout constitus auxquels correspondent les mots de la
langue courante. Mais il est oblig de constituer lui-mme les groupes
qu'il veut tudier, afin de leur donner l'homognit et la spcificit
qui leur sont ncessaires pour pouvoir tre traits scientifiquement.
C'est ainsi que le botaniste, quand il parle de fleurs ou de fruits, le
zoologiste, quand il parle de poissons ou d'insectes, prennent ces
diffrents termes dans des sens qu'ils ont d pralablement fixer.

Notre premire tche doit donc tre de dterminer l'ordre de faits que
nous nous proposons d'tudier sous le nom de suicides. Pour cela, nous
allons chercher si, parmi les diffrentes sortes de morts, il en est qui
ont en commun des caractres assez objectifs pour pouvoir tre reconnus
de tout observateur de bonne foi, assez spciaux pour ne pas se
rencontrer ailleurs, mais, en mme temps, assez voisins de ceux que l'on
met gnralement sous le nom de suicides pour que nous puissions, sans
faire violence  l'usage, conserver cette mme expression. S'il s'en
rencontre, nous runirons sous cette dnomination tous les faits, sans
exception, qui prsenteront ces caractres distinctifs, et cela sans
nous inquiter si la classe ainsi forme ne comprend pas tous les cas
qu'on appelle d'ordinaire ainsi ou, au contraire, en comprend qu'on est
habitu  appeler autrement. Car ce qui importe, ce n'est pas d'exprimer
avec un peu de prcision la notion que la moyenne des intelligences
s'est faite du suicide, mais c'est de constituer une catgorie d'objets
qui, tout en pouvant tre, sans inconvnient, tiquette sous cette
rubrique, soit fonde objectivement, c'est--dire corresponde  une
nature dtermine de choses.

Or, parmi les diverses espces de morts, il en est qui prsentent ce
trait particulier qu'elles sont le fait de la victime elle-mme,
qu'elles rsultent d'un acte dont le patient est l'auteur; et, d'autre
part, il est certain que ce mme caractre se retrouve  la base mme de
l'ide qu'on se fait communment du suicide. Peu importe, d'ailleurs, la
nature intrinsque des actes qui produisent ce rsultat. Quoique, en
gnral, on se reprsente le suicide comme une action positive et
violente qui implique un certain dploiement de force musculaire, il
peut se faire qu'une attitude purement ngative ou une simple abstention
aient la mme consquence. On se tue tout aussi bien en refusant de se
nourrir qu'en se dtruisant par le fer ou le feu. Il n'est mme pas
ncessaire que l'acte man du patient ait t l'antcdent immdiat de
la mort pour qu'elle en puisse tre regarde comme l'effet; le rapport
de causalit peut tre indirect, le phnomne ne change pas, pour cela,
de nature. L'iconoclaste qui, pour conqurir les palmes du martyre,
commet un crime de lse-majest qu'il sait tre capital, et qui meurt de
la main du bourreau, est tout aussi bien l'auteur de sa propre fin que
s'il s'tait port lui-mme le coup mortel; du moins, il n'y a pas lieu
de classer dans des genres diffrents ces deux varits de morts
volontaires, puisqu'il n'y a de diffrences entre elles que dans les
dtails matriels de l'excution. Nous arrivons donc  cette premire
formule: On appelle suicide toute mort qui rsulte mdiatement ou
immdiatement d'un acte positif ou ngatif, accompli par la victime
elle-mme.

Mais cette dfinition est incomplte; elle ne distingue pas entre deux
sortes de morts trs diffrentes. On ne saurait ranger dans la mme
classe et traiter de la mme manire la mort de l'hallucin qui se
prcipite d'une fentre leve parce qu'il la croit de plain-pied avec
le sol, et celle de l'homme, sain d'esprit, qui se frappe en sachant ce
qu'il fait. Mme, en un sens, il y a bien peu de dnouements mortels qui
ne soient la consquence ou prochaine ou lointaine de quelque dmarche
du patient. Les causes de mort sont situes hors de nous beaucoup plus
qu'en nous et elles ne nous atteignent que si nous nous aventurons dans
leur sphre d'action.

Dirons-nous qu'il n'y a suicide que si l'acte d'o la mort rsulte a t
accompli par la victime en vue de ce rsultat? Que celui-l seul se tue
vritablement qui a voulu se tuer et que le suicide est un homicide
intentionnel de soi-mme? Mais d'abord, ce serait dfinir le suicide par
un caractre qui, quels qu'en puissent tre l'intrt et l'importance,
aurait, tout au moins, le tort de n'tre pas facilement reconnaissable
parce qu'il n'est pas facile  observer. Comment savoir quel mobile a
dtermin l'agent et si, quand il a pris sa rsolution, c'est la mort
mme qu'il voulait ou s'il avait quelque autre but? L'intention est
chose trop intime pour pouvoir tre atteinte du dehors autrement que par
de grossires approximations. Elle se drobe mme  l'observation
intrieure. Que de fois nous nous mprenons sur les raisons vritables
qui nous font agir! Sans cesse, nous expliquons par des passions
gnreuses ou des considrations leves des dmarches que nous ont
inspires de petits sentiments ou une aveugle routine.

D'ailleurs, d'une manire gnrale, un acte ne peut tre dfini par la
fin que poursuit l'agent, car un mme systme de mouvements, sans
changer de nature, peut-tre ajust  trop de fins diffrentes. Et en
effet, s'il n'y avait suicide que l o il y a intention de se tuer, il
faudrait refuser cette dnomination  des faits qui, malgr des
dissemblances apparentes, sont, au fond, identiques  ceux que tout le
monde appelle ainsi, et qu'on ne peut appeler autrement  moins de
laisser le terme sans emploi. Le soldat qui court au devant d'une mort
certaine pour sauver son rgiment ne veut pas mourir, et pourtant
n'est-il pas l'auteur de sa propre mort au mme titre que l'industriel
ou le commerant qui se tuent pour chapper aux hontes de la faillite?
On en peut dire autant du martyr qui meurt pour sa foi, de la mre qui
se sacrifie pour son enfant, etc. Que la mort soit simplement accepte
comme une condition regrettable, mais invitable, du but o l'on tend,
ou bien qu'elle soit expressment voulue et recherche pour elle-mme,
le sujet, dans un cas comme dans l'autre, renonce  l'existence, et les
diffrentes manires d'y renoncer ne peuvent tre que des varits
d'une mme classe. Il y a entre elles trop de ressemblances
fondamentales pour qu'on ne les runisse pas sous la mme expression
gnrique, sauf  distinguer ensuite des espces dans le genre ainsi
constitu. Sans doute, vulgairement, le suicide est, avant tout, l'acte
de dsespoir d'un homme qui ne tient plus  vivre. Mais, en ralit,
parce qu'on est encore attach  la vie au moment o on la quitte, on ne
laisse pas d'en faire l'abandon; et, entre tous les actes par lesquels
un tre vivant abandonne ainsi celui de tous ses biens qui passe pour le
plus prcieux, il y a des traits communs qui sont videmment essentiels.
Au contraire, la diversit des mobiles qui peuvent avoir dict ces
rsolutions ne saurait donner naissance qu' des diffrences
secondaires. Quand donc le dvouement va jusqu'au sacrifice certain de
la vie, c'est scientifiquement un suicide; nous verrons plus tard de
quelle sorte.

Ce qui est commun  toutes les formes possibles de ce renoncement
suprme, c'est que l'acte qui le consacre est accompli en connaissance
de cause; c'est que la victime, au moment d'agir, sait ce qui doit
rsulter de sa conduite, quelque raison d'ailleurs qui l'ait amene  se
conduire ainsi. Tous les faits de mort qui prsentent cette
particularit caractristique se distinguent nettement de tous les
autres o le patient ou bien n'est pas l'agent de son propre dcs, ou
bien n'en est que l'agent inconscient. Ils s'en distinguent par un
caractre facile  reconnatre, car ce n'est pas un problme insoluble
que de savoir si l'individu connaissait ou non par avance les suites
naturelles de son action. Ils forment donc un groupe dfini, homogne,
discernable de tout autre et qui, par consquent, doit tre dsign par
un mot spcial. Celui de suicide lui convient et il n'y a pas lieu d'en
crer un autre; car la trs grande gnralit des faits qu'on appelle
quotidiennement ainsi en fait partie. Nous disons donc dfinitivement:
_On appelle suicide tout cas de mort qui rsulte directement ou
indirectement d'un acte positif ou ngatif, accompli par la victime
elle-mme et qu'elle savait devoir produire ce rsultat._ La tentative,
c'est l'acte ainsi dfini, mais arrt avant que la mort en soit
rsulte.

Cette dfinition suffit  exclure de notre recherche tout ce qui
concerne les suicides d'animaux. En effet, ce que nous savons de
l'intelligence animale ne nous permet pas d'attribuer aux btes une
reprsentation anticipe de leur mort, ni surtout des moyens capables de
la produire. On en voit, il est vrai, qui refusent de pntrer dans un
local o d'autres ont t tues; on dirait qu'elles pressentent leur
sort. Mais, en ralit, l'odeur du sang suffit  dterminer ce mouvement
instinctif de recul. Tous les cas un peu authentiques que l'on cite et
o l'on veut voir des suicides proprement dits peuvent s'expliquer tout
autrement. Si le scorpion irrit se perce lui-mme de son dard (ce qui,
d'ailleurs, n'est pas certain), c'est probablement en vertu d'une
raction automatique et irrflchie. L'nergie motrice, souleve par son
tat d'irritation, se dcharge au hasard, comme elle peut; il se trouve
que l'animal en est la victime, sans qu'on puisse dire qu'il se soit
reprsent par avance la consquence de son mouvement. Inversement, s'il
est des chiens qui refusent de se nourrir quand ils ont perdu leur
matre, c'est que la tristesse, dans laquelle ils taient plongs, a
supprim mcaniquement l'apptit; la mort en est rsulte, mais sans
qu'elle ait t prvue. Ni le jene dans ce cas, ni la blessure dans
l'autre n'ont t employs comme des moyens dont l'effet tait connu.
Les caractres distinctifs du suicide, tels que nous l'avons dfini,
font donc dfaut. C'est pourquoi, dans ce qui suivra, nous n'aurons 
nous occuper que du suicide humain[3].

Mais cette dfinition n'a pas seulement l'avantage de prvenir les
rapprochements trompeurs ou les exclusions arbitraires; elle nous donne
ds maintenant une ide de la place que les suicides occupent dans
l'ensemble de la vie morale. Elle nous montre, en effet, qu'ils ne
constituent pas, comme on pourrait le croire, un groupe tout  fait 
part, une classe isole de phnomnes monstrueux, sans rapport avec les
autres modes de la conduite, mais, au contraire, qu'ils s'y relient par
une srie continue d'intermdiaires. Ils ne sont que la forme exagre
de pratiques usuelles. En effet, il y a, disons-nous, suicide quand la
victime, au moment o elle commet l'acte qui doit mettre fin  ses
jours, sait de toute certitude ce qui doit normalement en rsulter. Mais
cette certitude peut tre plus ou moins forte. Nuancez-la de quelques
doutes, et vous aurez un fait nouveau, qui n'est plus le suicide, mais
qui en est proche parent puisqu'il n'existe entre eux que des
diffrences de degrs. Un homme qui s'expose sciemment pour autrui, mais
sans qu'un dnouement mortel soit certain, n'est pas, sans doute, un
suicid, mme s'il arrive qu'il succombe, non puis que l'imprudent qui
joue de parti pris avec la mort tout en cherchant  l'viter, ou que
l'apathique qui, ne tenant vivement  rien, ne se donne pas la peine de
soigner sa sant et la compromet par sa ngligence. Et pourtant, ces
diffrentes manires d'agir ne se distinguent pas radicalement des
suicides proprement dits. Elles procdent d'tats d'esprit analogues,
puisqu'elles entranent galement des risques mortels qui ne sont pas
ignors de l'agent, et que la perspective de ces risques ne l'arrte
pas; toute la diffrence, c'est que les chances de mort sont moindres.
Aussi n'est-ce pas sans quelque fondement qu'on dit couramment du savant
qui s'est puis en veilles, qu'il s'est tu lui-mme. Tous ces faits
constituent donc des sortes de suicides embryonnaires, et, s'il n'est
pas d'une bonne mthode de les confondre avec le suicide complet et
dvelopp, il ne faut pas davantage perdre de vue les rapports de
parent qu'ils soutiennent avec ce dernier. Car il apparat sous un tout
autre aspect, une fois qu'on a reconnu qu'il se rattache sans solution
de continuit aux actes de courage et de dvouement, d'une part, et, de
l'autre, aux actes d'imprudence et de simple ngligence. On verra mieux
dans la suite ce que ces rapprochements ont d'instructif.




II.


Mais le fait ainsi dfini intresse-t-il le sociologue? Puisque le
suicide est un acte de l'individu qui n'affecte que l'individu, il
semble qu'il doive exclusivement dpendre de facteurs individuels et
qu'il ressortisse, par consquent,  la seule psychologie. En fait,
n'est-ce pas par le temprament du suicid, par son caractre, par ses
antcdents, par les vnements de son histoire prive que l'on explique
d'ordinaire sa rsolution?

Nous n'avons pas  rechercher pour l'instant dans quelle mesure et sous
quelles conditions il est lgitime d'tudier ainsi les suicides, mais ce
qui est certain, c'est qu'ils peuvent tre envisags sous un tout autre
aspect. En effet, si, au lieu de n'y voir que des vnements
particuliers, isols les uns des autres et qui demandent  tre examins
chacun  part, on considre l'ensemble des suicides commis dans une
socit donne pendant une unit de temps donne, on constate que le
total ainsi obtenu n'est pas une simple somme d'units indpendantes, un
tout de collection, mais qu'il constitue par lui-mme un fait nouveau et
_sui generis_, qui a son unit et son individualit, sa nature propre
par consquent, et que, de plus, cette nature est minemment sociale. En
effet, pour une mme socit, tant que l'observation ne porte pas sur
une priode trop tendue, ce chiffre est  peu prs invariable, comme le
prouve le tableau I (V. ci-dessous). C'est que, d'une anne  la
suivante, les circonstances au milieu desquelles se dveloppe la vie des
peuples restent sensiblement les mmes. Il se produit bien parfois des
variations plus importantes; mais elles sont tout  fait l'exception. On
peut voir, d'ailleurs, qu'elles sont toujours contemporaines de quelque
crise qui affecte passagrement l'tat social[4].

/*
TABLEAU I

_Constance du suicide dans les principaux pays d'Europe (Chiffres absolus)._

+--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+
|        |         |         |        |       |          |           |
| ANNES.| FRANCE. | PRUSSE. | ANGLE- | SAXE. | BAVIRE. | DANEMARK. |
|        |         |         | TERRE  |       |          |           |
+--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+
|        |         |         |        |       |          |           |
|  1841  |  2.814  |  1.630  |        |  290  |          |    337    |
|  1842  |  2.866  |  1.598  |        |  318  |          |    317    |
|  1843  |  3.020  |  1.720  |        |  420  |          |    301    |
|  1844  |  2.973  |  1.575  |        |  335  |   244    |    285    |
|  1845  |  3.082  |  1.700  |        |  338  |   250    |    290    |
|  1846  |  3.102  |  1.707  |        |  373  |   220    |    376    |
|  1847  | (3.647) | (1.852) |        |  377  |   217    |    345    |
|  1848  | (3.301) | (1.649) |        |  398  |   215    |   (305)   |
|  1849  |  3.583  | (1.527) |        | (328) |  (189)   |    337    |
|  1850  |  3.596  |  1.736  |        |  390  |   250    |    340    |
|  1851  |  3.598  |  1.809  |        |  402  |   260    |    401    |
|  1852  |  3.676  |  2.073  |        |  530  |   226    |    426    |
|  1853  |  3.415  |  1.942  |        |  431  |   263    |    419    |
|  1854  |  3.700  |  2.198  |        |  547  |   318    |    363    |
|  1855  |  3.810  |  2.351  |        |  568  |   307    |    399    |
|  1856  |  4.189  |  2.377  |        |  550  |   318    |    426    |
|  1857  |  3.967  |  2.038  | 1.349  |  485  |   286    |    427    |
|  1858  |  3.903  |  2.126  | 1.275  |  491  |   329    |    457    |
|  1859  |  3.899  |  2.146  | 1.248  |  507  |   387    |    451    |
|  1860  |  4.050  |  2.105  | 1.365  |  548  |   339    |    468    |
|  1861  |  4.454  |  2.185  | 1.347  | (643) |          |           |
|  1862  |  4.770  |  2.112  | 1.317  |  557  |          |           |
|  1863  |  4.613  |  2.374  | 1.315  |  643  |          |           |
|  1864  |  4.521  |  2.203  | 1.340  | (545) |          |    411    |
|  1865  |  4.946  |  2.361  | 1.392  |  619  |          |    451    |
|  1866  |  5.119  |  2.485  | 1.329  |  704  |   410    |    443    |
|  1867  |  5.011  |  3.625  | 1.316  |  752  |   471    |    469    |
|  1868  | (5.547) |  3.658  | 1.508  |  800  |   453    |     498   |
|  1869  |  5.114  |  3.544  | 1.588  |  710  |   425    |     462   |
|  1870  |         |  3.270  | 1.554  |       |          |     486   |
|  1871  |         |  3.135  | 1.495  |       |          |           |
|  1872  |         |  3.467  | 1.514  |       |          |           |
|        |         |         |        |       |          |           |
+--------------------------------------------------------------------+
*/

C'est ainsi qu'en 1848 une baisse brusque a eu lieu dans tous les tats
europens.

Si l'on considre un plus long intervalle de temps, on constate des
changements plus graves. Mais alors ils deviennent chroniques; ils
tmoignent donc simplement que les caractres constitutionnels de la
socit ont subi, au mme moment, de profondes modifications. Il est
intressant de remarquer qu'ils ne se produisent pas avec l'extrme
lenteur que leur ont attribue un assez grand nombre d'observateurs;
mais ils sont  la fois brusques et progressifs. Tout  coup, aprs une
srie d'annes o les chiffres ont oscill entre des limites trs
rapproches, une hausse se manifeste qui, aprs des hsitations en sens
contraires, s'affirme, s'accentue et enfin se fixe. C'est que toute
rupture de l'quilibre social, si elle clate soudainement, met toujours
du temps  produire toutes ses consquences. L'volution du suicide est
ainsi compose d'ondes de mouvement, distinctes et successives, qui ont
lieu par pousses, se dveloppent pendant un temps, puis s'arrtent pour
recommencer ensuite. On peut voir sur le tableau prcdent qu'une de ces
ondes s'est forme presque dans toute l'Europe au lendemain des
vnements de 1848, c'est--dire vers les annes 1850-1853 selon les
pays; une autre a commenc en Allemagne aprs la guerre de 1866, en
France un peu plus tt, vers 1860,  l'poque qui marque l'apoge du
gouvernement imprial, en Angleterre vers 1868, c'est--dire aprs la
rvolution commerciale que dterminrent alors les traits de commerce.
Peut-tre est-ce  la mme cause qu'est due la nouvelle recrudescence
que l'on constate chez nous vers 1865. Enfin, aprs la guerre de 1870 un
nouveau mouvement en avant a commenc qui dure encore et qui est  peu
prs gnral en Europe[5].

Chaque socit a donc,  chaque moment de son histoire, une aptitude
dfinie pour le suicide. On mesure l'intensit relative de cette
aptitude en prenant le rapport entre le chiffre global des morts
volontaires et la population de tout ge et de tout sexe. Nous
appellerons cette donne numrique _taux de la mortalit-suicide propre
 la socit considre_. On le calcule gnralement par rapport  un
million ou  cent mille habitants.

Non seulement ce taux est constant pendant de longues priodes de temps,
mais l'invariabilit en est mme plus grande que celle des principaux
phnomnes dmographiques. La mortalit gnrale, notamment, varie
beaucoup plus souvent d'une anne  l'autre et les variations par
lesquelles elle passe sont beaucoup plus importantes. Pour s'en assurer,
il suffit de comparer, pendant plusieurs priodes, la manire dont
voluent l'un et l'autre phnomne. C'est ce que nous avons fait au
tableau II (V. ci-dessous). Pour faciliter le rapprochement, nous avons,
tant pour les dcs que pour les suicides, exprim le taux de chaque
anne en fonction du taux moyen de la priode, ramen  100. Les carts
d'une anne  l'autre ou par rapport au taux moyen sont ainsi rendus
comparables dans les deux colonnes. Or, il rsulte de cette comparaison
qu' chaque priode l'ampleur des variations est beaucoup plus
considrable du ct de la mortalit gnrale que du ct des suicides;
elle est, en moyenne, deux fois plus grande. Seul, l'cart _minimum_
entre deux annes conscutives est sensiblement de mme importance de
part et d'autre pendant les deux dernires priodes. Seulement, ce
_minimum_ est une exception dans la colonne des dcs, alors qu'au
contraire les variations annuelles des suicides ne s'en cartent
qu'exceptionnellement. On s'en aperoit en comparant les carts
moyens[6].

Tableau II

_Variations compares du taux de la mortalit-suicide et du taux de la
mortalit gnrale._

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|                      A.--Chiffres absolus.                         |
+--------------------------------------------------------------------+
|PRIODE|SUICIDES|DCS|PRIODE|SUICIDES|DCS|PRIODE|SUICIDES|DCS|
|1841-46|par     |par  |1849-55|par     |par  |1856-60|par     |par  |
|       |100.000 |1.000|       |100.000 |1.000|       |100.000 |1.000|
|       |hab.    |hab. |       |hab.    |hab. |       |hab.    |hab. |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1841  |    8,2 | 23,2| 1849  |   10,0 | 27,3| 1856  | 11,6   | 23,1|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1842  |    8,3 | 24,0| 1850  |   10,1 | 21,4| 1857  | 10,9   | 23,7|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1843  |    8,7 | 23,1| 1851  |   10,0 | 22,3| 1858  | 10,7   | 24,1|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1844  |    8,5 | 22,1| 1852  |   10,5 | 22,5| 1859  | 11,1   | 26,8|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1845  |    8,8 | 21,2| 1853  |    9,4 | 22,0| 1860  | 11,9   | 21,4|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1846  |    8,7 | 23,2| 1854  |   10,2 | 27,4|       |        |     |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
|       |        |     | 1855  |   10,5 | 25,9|       |        |     |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| Moy.  |    8,5 | 22,8| Moy.  |   10,1 | 24,1| Moy.  | 11,2   | 23,8|
+--------------------------------------------------------------------+
|     B.--Taux de chaque anne exprim en fonction de la moyenne     |
|                         ramene  100.                             |
+--------------------------------------------------------------------+
| 1841  |     96 |101,7| 1849  |   98,9 |113,2| 1856  |  103,5 | 97  |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1842  |     97 |105,2| 1850  |    100 | 88,7| 1857  |   97,3 | 99,3|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1843  |    102 |101,3| 1851  |   98,9 | 92,5| 1858  |   95,5 |101,2|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1844  |    100 | 96,9| 1852  |  103,8 | 93,3| 1859  |   99,1 |112,6|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1845  |  103,5 | 92,9| 1853  |     93 | 91,2| 1860  |  106,0 | 89,9|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1846  |  102,3 |101,7| 1854  |  100,9 |113,6|       |        |     |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
|       |        |     | 1855  |    103 |107,4|       |        |     |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| Moy.  |    100 |100  | Moy.  |    100 |  100| Moy.  |    100 |100  |
+--------------------------------------------------------------------+
|                    C.--Grandeur de l'cart.                        |
+--------------------------------------------------------------------+
|                  |    ENTRE DEUX ANNES   |AU-DESSUS et au-dessous |
|                  |       conscutives.    |     de la moyenne.     |
+--------------------------------------------------------------------+
|                  |Ecart  |Ecart  |Ecart   | Maximum    | Maximum   |
|                  |maximum|minimum|moyen   | au-dessous.| au-dessus.|
+--------------------------------------------------------------------+
|                       PRIODE 1841-46.                             |
+--------------------------------------------------------------------+
|Mortalit gnrale|   8,8 |   2,5 |   4,9  |        7,1 |       4,0 |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|Taux des suicides |   5,0 |   1   |   2,5  |        4   |       2,8 |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|                       PRIODE 1849-55.                             |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|Mortalit gnrale|  24,5 |   0,8 |  10,6  |       13,6 |      11,3 |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|Taux des suicides |  10,8 |   1,1 |   4,48 |        3,8 |       7,0 |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|                       PRIODE 1856-60.                             |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|Mortalit gnrale|  22,7 |   1,9 |   9,57 |       12,6 |      10,1 |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|Taux des suicides |   6,9 |   1,8 |   4,82 |        6,0 |       4,5 |
+--------------------------------------------------------------------+
*/

Il est vrai que, si l'on compare, non plus les annes successives d'une
mme priode, mais les moyennes de priodes diffrentes, les variations
que l'on observe dans le taux de la mortalit deviennent presque
insignifiantes. Les changements en sens contraires qui ont lieu d'une
anne  l'autre et qui sont dus  l'action de causes passagres et
accidentelles, se neutralisent mutuellement quand on prend pour base du
calcul une unit de temps plus tendue; ils disparaissent donc du
chiffre moyen qui, par suite de cette limination, prsente une assez
grande invariabilit. Ainsi, en France, de 1841  1870, il a t
successivement pour chaque priode dcennale, 23,18; 23,72; 22,87. Mais
d'abord, c'est dj un fait remarquable que le suicide ait, d'une anne
 la suivante, un degr de constance au moins gal, sinon suprieur, 
celui que la mortalit gnrale ne manifeste que de priode  priode.
De plus, le taux moyen de la mortalit n'atteint  cette rgularit
qu'en devenant quelque chose de gnral et d'impersonnel qui ne peut
servir que trs imparfaitement  caractriser une socit dtermine. En
effet, il est sensiblement le mme pour tous les peuples qui sont
parvenus  peu prs  la mme civilisation; du moins, les diffrences
sont trs faibles. Ainsi, en France, comme nous venons de le voir, il
oscille, de 1841  1870, autour de 23 dcs pour 1.000 habitants;
pendant le mme temps, il a t successivement en Belgique de 23,93, de
22,5, de 24,04; en Angleterre de 22,32, de 22,21, de 22,68; en Danemark
de 22,65 (1845-49), de 20,44 (1855-59), de 20,4 (1861-68). Si l'on fait
abstraction de la Russie qui n'est encore europenne que
gographiquement, les seuls grands pays d'Europe o la dme mortuaire
s'carte d'une manire un peu marque des chiffres prcdents sont
l'Italie o elle s'levait encore de 1861  1867 jusqu' 30,6 et
l'Autriche o elle tait plus considrable encore (32,52)[7]. Au
contraire le taux des suicides, en mme temps qu'il n'accuse que de
faibles changements annuels, varie suivant les socits du simple au
double, au triple, au quadruple et mme davantage (V. Tableau III,
ci-dessous). Il est donc,  un bien plus haut degr que le taux de la
mortalit, personnel  chaque groupe social dont il peut tre regard
comme un indice caractristique. Il est mme si troitement li  ce
qu'il y a de plus profondment constitutionnel dans chaque temprament
national, que l'ordre dans lequel se classent, sous ce rapport, les
diffrentes socits reste presque rigoureusement le mme  des poques
trs diffrentes. C'est ce que prouve l'examen de ce mme tableau. Au
cours des trois priodes qui y sont compares, le suicide s'est partout
accru; mais, dans cette marche en avant, les divers peuples ont gard
leurs distances respectives. Chacun a son coefficient d'acclration qui
lui est propre.

Tableau III

_Taux des suicides par million d'habitants dans les diffrents pays
d'Europe_.

/*
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|                 |PRIODE|1871-75|1874-78|NUMROS D'ORDRE  LA      |
|                 |1866-70|       |       |1e pr. |2e pr. |3e pr. |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Italie           |    30 |    35 |    38 |      1 |      1 |      1 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Belgique         |    66 |    69 |    78 |      2 |      3 |      4 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Angleterre       |    67 |    66 |    69 |      3 |      2 |      2 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Norwge          |    76 |    73 |    71 |      4 |      4 |      3 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Autriche         |    78 |    94 |   130 |      5 |      7 |      7 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Sude            |    85 |    81 |    91 |      6 |      5 |      5 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Bavire          |    90 |    91 |   100 |      7 |      6 |      6 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|France           |   135 |   150 |   160 |      8 |      9 |      9 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Prusse           |   142 |   134 |   152 |      9 |      8 |      8 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Danemark         |   277 |    258|   255 |     10 |     10 |     10 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Saxe             |   293 |   267 |   334 |     11 |     11 |     11 |
+--------------------------------------------------------------------+
*/

Le taux des suicides constitue donc un ordre de faits un et dtermin;
c'est ce que dmontrent,  la fois, sa permanence et sa variabilit. Car
cette permanence serait inexplicable s'il ne tenait pas  un ensemble de
caractres distinctifs, solidaires les uns des autres, qui, malgr la
diversit des circonstances ambiantes, s'affirment simultanment; et
cette variabilit tmoigne de la nature individuelle et concrte de ces
mmes caractres, puisqu'ils varient comme l'individualit sociale
elle-mme. En somme, ce qu'expriment ces donnes statistiques, c'est la
tendance au suicide dont chaque socit est collectivement afflige.
Nous n'avons pas  dire actuellement en quoi consiste cette tendance, si
elle est un tat _sui generis_ de l'me collective[8], ayant sa ralit
propre, ou si elle ne reprsente qu'une somme d'tats individuels. Bien
que les considrations qui prcdent soient difficilement conciliables
avec cette dernire hypothse, nous rservons le problme qui sera
trait au cours de cet ouvrage[9]. Quoi qu'on pense  ce sujet, toujours
est-il que cette tendance existe soit  un titre soit  l'autre. Chaque
socit est prdispose  fournir un contingent dtermin de morts
volontaires. Cette prdisposition peut donc tre l'objet d'une tude
spciale et qui ressortit  la sociologie. C'est cette tude que nous
allons entreprendre.

Notre intention n'est donc pas de faire un inventaire aussi complet que
possible de toutes les conditions qui peuvent entrer dans la gense des
suicides particuliers, mais seulement de rechercher celles dont dpend
ce fait dfini que nous avons appel le taux social des suicides. On
conoit que les deux questions sont trs distinctes, quelque rapport
qu'il puisse, par ailleurs, y avoir entre elles. En effet, parmi les
conditions individuelles, il y en a certainement beaucoup qui ne sont
pas assez gnrales pour affecter le rapport entre le nombre total des
morts volontaires et la population. Elles peuvent faire, peut-tre, que
tel ou tel individu isol se tue, non que la socit _in globo_ ait pour
le suicide un penchant plus ou moins intense. De mme qu'elles ne
tiennent pas  un certain tat de l'organisation sociale, elles n'ont
pas de contre-coups sociaux. Par suite, elles intressent le
psychologue, non le sociologue. Ce que recherche ce dernier, ce sont les
causes par l'intermdiaire desquelles il est possible d'agir, non sur
les individus isolment, mais sur le groupe. Par consquent, parmi les
facteurs des suicides, les seuls qui le concernent sont ceux qui font
sentir leur action sur l'ensemble de la socit. Le taux des suicides
est le produit de ces facteurs. C'est pourquoi nous devons nous y tenir.

Tel est l'objet du prsent travail qui comprendra trois parties.

Le phnomne qu'il s'agit d'expliquer ne peut tre d qu' des causes
extra-sociales d'une grande gnralit ou  des causes proprement
sociales. Nous nous demanderons d'abord quelle est l'influence des
premires et nous verrons qu'elle est nulle ou trs restreinte.

Nous dterminerons ensuite la nature des causes sociales, la manire
dont elles produisent leurs effets, et leurs relations avec les tats
individuels qui accompagnent les diffrentes sortes de suicides.

Cela fait, nous serons mieux en tat de prciser en quoi consiste
l'lment social du suicide, c'est--dire cette tendance collective dont
nous venons de parler, quels sont ses rapports avec les autres faits
sociaux et par quels moyens il est possible d'agir sur elle[10].






LIVRE PREMIER

LES FACTEURS EXTRA-SOCIAUX




CHAPITRE I

Le suicide et les tats psychopathiques[11].


Il y a deux sortes de causes extra-sociales auxquelles on peut _a
priori_ attribuer une influence sur le taux des suicides: ce sont les
dispositions organico-psychiques et la nature du milieu physique. Il
pourrait se faire que, dans la constitution individuelle ou, tout au
moins, dans la constitution d'une classe importante d'individus, il y
et un penchant, d'intensit variable selon les pays, et qui entrant
directement l'homme au suicide; d'un autre ct, le climat, la
temprature, etc., pourraient, par la manire dont ils agissent sur
l'organisme, avoir indirectement les mmes effets. L'hypothse, en tout
cas, ne peut pas tre carte sans discussion. Nous allons donc
examiner successivement ces deux ordres de facteurs et chercher s'ils
ont, en effet, une part dans le phnomne que nous tudions et quelle
elle est.


I.

Il est des maladies dont le taux annuel est relativement constant pour
une socit donne, en mme temps qu'il varie assez sensiblement suivant
les peuples. Telle est la folie. Si donc on avait quelque raison de voir
dans toute mort volontaire une manifestation vsanique, le problme que
nous nous sommes pos serait rsolu; le suicide ne serait qu'une
affection individuelle[12].

C'est la thse soutenue par d'assez nombreux alinistes. Suivant
Esquirol: Le suicide offre tous les caractres des alinations
mentales[13].--L'homme n'attente  ses jours que lorsqu'il est dans le
dlire et les suicids sont alins[14]. Partant de ce principe, il
concluait que le suicide, tant involontaire, ne devait pas tre puni
par la loi. Falret[15] et Moreau de Tours s'expriment dans des termes
presque identiques. Il est vrai que ce dernier, dans le passage mme o
il nonce la doctrine  laquelle il adhre, fait une remarque qui suffit
 la rendre suspecte: Le suicide, dit-il, doit-il tre regard dans
tous les cas comme le rsultat d'une alination mentale? Sans vouloir
ici trancher cette difficile question, disons en thse gnrale
qu'instinctivement on penche d'autant plus vers l'affirmative que l'on a
fait de la folie une tude plus approfondie, que l'on a acquis plus
d'exprience et qu'enfin on a vu plus d'alins[16]. En 1845, le
docteur Bourdin, dans une brochure qui, lors de son apparition, fit
quelque bruit dans le monde mdical, avait, avec moins de mesure encore,
soutenu la mme opinion.

Cette thorie peut tre et a t dfendue de deux manires diffrentes.
Ou bien on dit que, par lui-mme, le suicide constitue une entit
morbide _sui generis_, une folie spciale; ou bien, sans en faire une
espce distincte, on y voit simplement un pisode d'une ou de plusieurs
sortes de folies, mais qui ne se rencontre pas chez les sujets sains
d'esprit. La premire thse est celle de Bourdin; Esquirol, au
contraire, est le reprsentant le plus autoris de l'autre conception.
D'aprs ce qui prcde, dit-il, on entrevoit dj que le suicide n'est
pour nous qu'un phnomne conscutif  un grand nombre de causes
diverses, qu'il se montre avec des caractres trs diffrents; que ce
phnomne ne peut caractriser une maladie. C'est pour avoir fait du
suicide une maladie _sui generis_ qu'on a tabli des propositions
gnrales dmenties par l'exprience[17].

De ces deux faons de dmontrer le caractre vsanique du suicide, la
seconde est la moins rigoureuse et la moins probante en vertu de ce
principe qu'il ne peut y avoir d'expriences ngatives. Il est
impossible, en effet, de procder  un inventaire complet de tous les
cas de suicides et de faire voir dans chacun d'eux l'influence de
l'alination mentale. On ne peut que citer des exemples particuliers
qui, si nombreux qu'ils soient, ne peuvent servir de base  une
gnralisation scientifique; quand mme des exemples contraires ne
seraient pas allgus, il y en aurait toujours de possibles. Mais
l'autre preuve, si elle peut tre administre, serait concluante. Si
l'on parvient  tablir que le suicide est une folie qui a ses
caractres propres et son volution distincte, la question est tranche;
tout suicid est un fou.

Mais existe-t-il une folie-suicide?




II.

La tendance au suicide tant, par nature, spciale et dfinie, si elle
constitue une varit de la folie, ce ne peut tre qu'une folie
partielle et limite  un seul acte. Pour qu'elle puisse caractriser un
dlire, il faut qu'il porte uniquement sur ce seul objet; car s'il en
avait de multiples, il n'y aurait pas de raison pour le dfinir par l'un
d'eux plutt que par les autres. Dans la terminologie traditionnelle de
la pathologie mentale, on appelle monomanies ces dlires restreints. Le
monomane est un malade dont la conscience est parfaitement saine, sauf
en un point; il ne prsente qu'une tare et nettement localise. Par
exemple, il a par moments une envie irraisonne et absurde de boire ou
de voler ou d'injurier; mais tous ses autres actes comme toutes ses
autres penses sont d'une rigoureuse correction. Si donc il y a une
folie-suicide, elle ne peut tre qu'une monomanie et c'est bien ainsi
qu'on l'a le plus souvent qualifie[18].

Inversement, on s'explique que, si l'on admet ce genre particulier de
maladies appeles monomanies, on ait t facilement induit  y faire
rentrer le suicide. Ce qui caractrise, en effet, ces sortes
d'affections, d'aprs la dfinition mme que nous venons de rappeler,
c'est qu'elles n'impliquent pas de troubles essentiels dans le
fonctionnement intellectuel. Le fond de la vie mentale est le mme chez
le monomane et chez l'homme sain d'esprit; seulement, chez le premier,
un tat psychique dtermin se dtache de ce fond commun par un relief
exceptionnel. La monomanie, en effet, c'est simplement, dans l'ordre des
tendances, une passion exagre et, dans l'ordre des reprsentations,
une ide fausse, mais d'une telle intensit qu'elle obsde l'esprit et
lui enlve toute libert. Par exemple, de normale, l'ambition devient
maladive et se change en monomanie des grandeurs quand elle prend des
proportions telles que toutes les autres fonctions crbrales en sont
comme paralyses. Il suffit donc qu'un mouvement un peu violent de la
sensibilit vienne troubler l'quilibre mental pour que la monomanie
apparaisse. Or, il semble bien que les suicides sont gnralement placs
sous l'influence de quelque passion anormale, que celle-ci puise son
nergie d'un seul coup ou ne la dveloppe qu' la longue; on peut mme
croire avec une apparence de raison qu'il faut toujours quelque force de
ce genre pour neutraliser l'instinct, si fondamental, de conservation.
D'autre part, beaucoup de suicids, en dehors de l'acte spcial par
lequel ils mettent fin  leurs jours, ne se singularisent aucunement des
autres hommes; il n'y a, par consquent, pas de raison pour leur imputer
un dlire gnral. Voil comment, sous le couvert de la monomanie, le
suicide a t mis au rang des vsanies.

Seulement, y a-t-il des monomanies? Pendant longtemps, leur existence
n'a pas t mise en doute; l'unanimit des alinistes admettait, sans
discussion, la thorie des dlires partiels. Non seulement on la croyait
dmontre par l'observation clinique, mais on la prsentait comme un
corollaire des enseignements de la psychologie. On professait alors que
l'esprit humain est form de facults distinctes et de forces spares
qui cooprent d'ordinaire, mais sont susceptibles d'agir isolment; il
semblait donc naturel qu'elles pussent tre sparment touches par la
maladie. Puisque l'homme peut manifester de l'intelligence sans volont
et de la sensibilit sans intelligence, pourquoi ne pourrait-il pas y
avoir des maladies de l'intelligence ou de la volont sans troubles de
la sensibilit et _vice versa_? En appliquant le mme principe aux
formes plus spciales de ces facults, on en arrivait  admettre que la
lsion pouvait porter exclusivement sur une tendance, sur une action ou
sur une ide isole.

Mais, aujourd'hui, cette opinion est universellement abandonne.
Assurment, on ne peut pas directement dmontrer par l'observation
qu'il n'y a pas de monomanies; mais il est tabli qu'on n'en peut pas
citer un seul exemple incontest. Jamais l'exprience clinique n'a pu
atteindre une tendance maladive de l'esprit dans un tat de vritable
isolement; toutes les fois qu'une facult est lse, les autres le sont
en mme temps et, si les partisans de la monomanie n'ont pas aperu ces
lsions concomitantes, c'est qu'ils ont mal dirig leurs observations.
Prenons pour exemple, dit Falret, un alin proccup d'ides
religieuses et que l'on classerait parmi les monomanes religieux. Il se
dit inspir de Dieu; charg d'une mission divine, il apporte au monde
une nouvelle religion... Cette ide, direz-vous, est tout  fait folle,
mais, en dehors de cette srie d'ides religieuses, il raisonne comme
les autres hommes. Eh bien! interrogez-le avec plus de soin et vous ne
tarderez pas  dcouvrir chez lui d'autres ides maladives; vous
trouverez, par exemple, paralllement aux ides religieuses, une
tendance orgueilleuse. Il ne se croira pas seulement appel  rformer
la religion, mais  rformer la socit; peut-tre aussi
s'imaginera-t-il tre rserv  la plus haute destine... Admettons
qu'aprs avoir recherch chez ce malade des tendances orgueilleuses,
vous ne les ayez pas dcouvertes, alors vous constaterez des ides
d'humilit ou des tendances craintives. Le malade, proccup d'ides
religieuses, se croira perdu, destin  prir, etc.[19]. Sans doute,
tous ces dlires ne se rencontrent pas habituellement runis chez un
mme sujet, mais ce sont ceux que l'on trouve le plus souvent ensemble;
ou bien, s'ils ne coexistent pas  un seul et mme moment de la maladie,
on les voit se succder  des phases plus ou moins rapproches.

Enfin, indpendamment de ces manifestations particulires, il y a
toujours chez les prtendus monomanes un tat gnral de toute la vie
mentale qui est le fond mme de la maladie et dont ces ides dlirantes
ne sont que l'expression superficielle et temporaire. Ce qui le
constitue, c'est une exaltation excessive ou une dpression extrme, ou
une perversion gnrale. Il y a surtout absence d'quilibre et de
coordination dans la pense comme dans l'action. Le malade raisonne, et
cependant ses ides ne s'enchanent pas sans lacunes; il ne se conduit
pas d'une manire absurde, mais sa conduite manque de suite. Il n'est
donc pas exact de dire que la folie puisse se faire sa part, et une part
restreinte; ds qu'elle pntre l'entendement, elle l'envahit tout
entier.

D'ailleurs, le principe sur lequel on appuyait l'hypothse des
monomanies est en contradiction avec les donnes actuelles de la
science. L'ancienne thorie des facults ne compte plus gure de
dfenseurs. On ne voit plus dans les diffrents modes de l'activit
consciente des forces spares qui ne se rejoignent et ne retrouvent
leur unit qu'au sein d'une substance mtaphysique, mais des fonctions
solidaires; il est donc impossible que l'une soit lse sans que cette
lsion retentisse sur les autres. Cette pntration est mme plus intime
dans la vie crbrale que dans le reste de l'organisme: car les
fonctions psychiques n'ont pas des organes assez distincts les uns des
autres pour que l'un puisse tre atteint sans que les autres le soient.
Leur rpartition entre les diffrentes rgions de l'encphale n'a rien
de bien dfini, comme le prouve la facilit avec laquelle les
diffrentes parties du cerveau se remplacent mutuellement, si l'une
d'elles se trouve empche de remplir sa tche. Leur enchevtrement est
donc trop complet pour que la folie puisse frapper les unes en laissant
les autres intactes.  plus forte raison, est-il tout  fait impossible
qu'elle puisse altrer une ide ou un sentiment particulier sans que la
vie psychique soit altre dans sa racine. Car les reprsentations et
les tendances n'ont pas d'existence propre; elles ne sont pas autant de
petites substances, d'atomes spirituels qui, en s'agrgeant, forment
l'esprit. Mais elles ne font que manifester extrieurement l'tat
gnral des centres conscients; elles en drivent et elles l'expriment.
Par consquent, elles ne peuvent avoir de caractre morbide sans que cet
tat soit lui-mme vici.

Mais si les tares mentales ne sont pas susceptibles de se localiser, il
n'y a pas, il ne peut pas y avoir de monomanies proprement dites. Les
troubles, en apparence locaux, que l'on a appels de ce nom rsultent
toujours d'une perturbation plus tendue; ils sont, non des maladies,
mais des accidents particuliers et secondaires de maladies plus
gnrales. Si donc il n'y a pas de monomanies, il ne saurait y avoir une
monomanie-suicide et, par consquent, le suicide n'est pas une folie
distincte.




III.


Mais il reste possible qu'il n'ait lieu qu' l'tat de folie. Si, par
lui-mme, il n'est pas une vsanie spciale, il n'est pas de forme de la
vsanie o il ne puisse apparatre. Ce n'en est qu'un syndrome
pisodique, mais qui est frquent. Peut-on conclure de cette frquence
qu'il ne se produit jamais  l'tat de sant et qu'il est un indice
certain d'alination mentale?

La conclusion serait prcipite. Car si, parmi les actes des alins, il
en est qui leur sont propres, et qui peuvent servir  caractriser la
folie, d'autres, au contraire, leur sont communs avec les hommes sains,
tout en revtant chez les fous une forme spciale. _A priori_, il n'y a
pas de raison pour classer le suicide dans la premire de ces deux
catgories. Sans doute, les alinistes affirment que la plupart des
suicids qu'ils ont connus prsentaient tous les signes de l'alination
mentale, mais ce tmoignage ne saurait suffire  rsoudre la question;
car de pareilles revues sont beaucoup trop sommaires. D'ailleurs, d'une
exprience aussi troitement spciale, on ne saurait induire aucune loi
gnrale. Des suicids qu'ils ont connus et qui, naturellement, taient
des alins, on ne peut conclure  ceux qu'ils n'ont pas observs et
qui, pourtant, sont les plus nombreux.

La seule manire de procder mthodiquement consiste  classer, d'aprs
leurs proprits essentielles, les suicides commis par les fous, de
constituer ainsi les types principaux de suicides vsaniques et de
chercher si tous les cas de morts volontaires rentrent dans ces cadres
nosologiques. En d'autres termes, pour savoir si le suicide est un acte
spcial aux alins, il faut dterminer les formes qu'il prend dans
l'alination mentale et voir ensuite si ce sont les seules qu'il
affecte.

Les spcialistes se sont peu attachs, en gnral,  classer les
suicides d'alins. On peut cependant considrer que les quatre types
suivants renferment les espces les plus importantes. Les traits
essentiels de cette classification sont emprunts  Jousset et  Moreau
de Tours[20].

I. _Suicide maniaque._--Il est d soit  des hallucinations, soit  des
conceptions dlirantes. Le malade se tue pour chapper  un danger ou 
une honte imaginaires, ou pour obir  un ordre mystrieux qu'il a reu
d'en haut, etc.[21]. Mais les motifs de ce suicide et son mode
d'volution refltent les caractres gnraux de la maladie dont il
drive,  savoir la manie. Ce qui distingue cette affection, c'est son
extrme mobilit. Les ides, les sentiments les plus divers et mme les
plus contradictoires se succdent avec une extraordinaire vitesse dans
l'esprit des maniaques. C'est un perptuel tourbillon.  peine un tat
de conscience est-il n qu'il est remplac par un autre. Il en est de
mme des mobiles qui dterminent le suicide maniaque: ils naissent,
disparaissent ou se transforment avec une tonnante rapidit. Tout 
coup, l'hallucination ou le dlire qui dcident le sujet  se dtruire
apparaissent; la tentative de suicide en rsulte; puis, en un instant,
la scne change et, si l'essai avorte, il n'est pas repris, du moins
pour le moment. S'il se reproduit plus tard, ce sera pour un autre
motif. L'incident le plus insignifiant peut amener de ces brusques
transformations. Un malade de ce genre, voulant mettre fin  ses jours,
s'tait jet dans une rivire gnralement peu profonde. Il tait 
chercher un endroit o la submersion ft possible, lorsqu'un douanier,
souponnant son dessein, le couche en joue et menace de faire feu de son
fusil s'il ne sort pas de l'eau. Aussitt, notre homme s'en retourne
paisiblement chez lui, ne songeant plus  se tuer[22].

II. _Suicide mlancolique._--Il est li  un tat gnral d'extrme
dpression, de tristesse exagre qui fait que le malade n'apprcie plus
sainement les rapports qu'ont avec lui les personnes et les choses qui
l'entourent. Les plaisirs n'ont pour lui aucun attrait; il voit tout en
noir. La vie lui semble ennuyeuse ou douloureuse. Comme ces dispositions
sont constantes, il en est de mme des ides de suicide; elles sont
doues d'une grande fixit et les motifs gnraux qui les dterminent
sont toujours sensiblement les mmes. Une jeune fille, ne de parents
sains, aprs avoir pass son enfance  la campagne, est oblige de s'en
loigner vers l'ge de quatorze ans pour complter son ducation. Ds ce
moment, elle conoit un ennui inexprimable, un got prononc pour la
solitude, bientt un dsir de mourir que rien ne peut dissiper. Elle
reste, pendant des heures entires, immobile, les yeux fixs sur la
terre, la poitrine oppresse et dans l'tat d'une personne qui redoute
un vnement sinistre. Dans la ferme rsolution de se prcipiter dans la
rivire, elle recherche les lieux les plus carts afin que personne ne
puisse venir  son secours[23]. Cependant, comprenant mieux que l'acte
qu'elle mdite est un crime, elle y renonce pour un temps. Mais, au bout
d'un an, le penchant au suicide revient avec plus de force et les
tentatives se rptent  peu de distance l'une de l'autre.

Souvent, sur ce dsespoir gnral, viennent se greffer des
hallucinations et des ides dlirantes qui mnent directement au
suicide. Seulement, elles ne sont pas mobiles comme celles que nous
observions tout  l'heure chez les maniaques. Elles sont fixes, au
contraire, comme l'tat gnral dont elles drivent. Les craintes qui
hantent le sujet, les reproches qu'il se fait, les chagrins qu'il
ressent sont toujours les mmes. Si donc ce suicide est dtermin par
des raisons imaginaires tout comme le prcdent, il s'en distingue par
son caractre chronique. Aussi est-il trs tenace. Les malades de cette
catgorie prparent avec calme leurs moyens d'excution; ils dploient
mme dans la poursuite de leur but une persvrance et, parfois, une
astuce incroyables. Rien ne ressemble moins  cet esprit de suite que la
perptuelle instabilit du maniaque. Chez l'un, il n'y a que des
bouffes passagres, sans causes durables, tandis que, chez l'autre, il
y a un tat constant qui est li au caractre gnral du sujet.

III. _Suicide obsessif._--Dans ce cas, le suicide n'est caus par aucun
motif, ni rel ni imaginaire, mais seulement par l'ide fixe de la mort
qui, sans raison reprsentable, s'est empare souverainement de l'esprit
du malade. Celui-ci est obsd par le dsir de se tuer, quoiqu'il sache
parfaitement qu'il n'a aucun motif raisonnable de le faire. C'est un
besoin instinctif sur lequel la rflexion et le raisonnement n'ont pas
d'empire, analogue  ces besoins de voler, de tuer, d'incendier dont on
a voulu faire autant de monomanies. Comme le sujet se rend compte du
caractre absurde de son envie, il essaie d'abord de lutter. Mais tout
le temps que dure cette rsistance, il est triste, oppress et ressent
au creux pigastrique une anxit qui augmente chaque jour. Pour cette
raison, on a quelquefois donn  ce genre de suicide le nom de _suicide
anxieux_. Voici la confession qu'un malade vint faire un jour  Brierre
de Boismont et o cet tat est parfaitement dcrit: Employ dans une
maison de commerce, je m'acquitte convenablement des devoirs de ma
profession, mais j'agis comme un automate et, lorsqu'on m'adresse la
parole, elle me semble rsonner dans le vide. Mon plus grand tourment
provient de la pense du suicide dont il m'est impossible de
m'affranchir un instant. Il y a un an que je suis en butte  cette
impulsion; elle tait d'abord peu prononce; depuis deux mois environ,
elle, me poursuit en tous lieux, _je n'ai cependant aucun motif de me
donner la mort_... Ma sant est bonne; personne dans ma famille n'a eu
d'affection semblable; je n'ai pas fait de pertes, mes appointements me
suffisent et me permettent les plaisirs de mon ge[24]. Mais ds que le
malade a pris le parti de renoncer  la lutte, ds qu'il est rsolu  se
tuer, cette anxit cesse et le calme revient. Si la tentative avorte,
elle suffit parfois, quoique manque,  apaiser pour un temps ce dsir
maladif. On dirait que le sujet a pass son envie.

IV. _Suicide impulsif ou automatique._--Il n'est pas plus motiv que le
prcdent; il n'a aucune raison d'tre ni dans la ralit ni dans
l'imagination du malade. Seulement, au lieu d'tre produit par une ide
fixe qui poursuit l'esprit pendant un temps plus ou moins long et qui ne
s'empare que progressivement de la volont, il rsulte d'une impulsion
brusque et immdiatement irrsistible. En un clin d'oeil, elle surgit
toute dveloppe et suscite l'acte ou, tout au moins, un commencement
d'excution. Cette soudainet rappelle ce que nous avons observ plus
haut dans la manie; seulement le suicide maniaque a toujours quelque
raison, quoique draisonnable. Il tient aux conceptions dlirantes du
sujet. Ici, au contraire, le penchant au suicide clate et produit ses
effets avec un vritable automatisme sans tre prcd par aucun
antcdent intellectuel. La vue d'un couteau, la promenade sur le bord
d'un prcipice etc., font natre instantanment l'ide du suicide et
l'acte suit avec une telle rapidit que, souvent, les malades n'ont pas
conscience de ce qui s'est pass. Un homme cause tranquillement avec
ses amis; tout  coup, il s'lance, franchit un parapet et tombe dans
l'eau. Retir aussitt, on lui demande les motifs de sa conduite; il
n'en sait rien, il a cd  une force qui l'a entran malgr lui[25].
Ce qu'il y a de singulier, dit un autre, c'est qu'il m'est impossible
de me rappeler la manire dont j'ai escalad la croise et quelle tait
l'ide qui me dominait alors; car je n'avais nullement l'ide de me
donner la mort ou, du moins, je n'ai pas aujourd'hui le souvenir d'une
telle pense[26].  un moindre degr, les malades sentent l'impulsion
natre et ils russissent  chapper  la fascination qu'exerce sur eux
l'instrument de mort, en le fuyant immdiatement.

En rsum, tous les suicides vsaniques ou sont dnus de tout motif, ou
sont dtermins par des motifs purement imaginaires. Or, un grand nombre
de morts volontaires ne rentrent ni dans l'une ni dans l'autre
catgorie; la plupart d'entre elles ont des motifs et qui ne sont pas
sans fondement dans la ralit. On ne saurait donc, sans abuser des
mots, voir un fou dans tout suicid. De tous les suicides que nous
venons de caractriser, celui qui peut sembler le plus difficilement
discernable de ceux que l'on observe chez les hommes sains d'esprit,
c'est le suicide mlancolique; car, trs souvent, l'homme normal qui se
tue se trouve lui aussi dans un tat d'abattement et de dpression, tout
comme l'alin. Mais il y a toujours entre eux cette diffrence
essentielle que l'tat du premier et l'acte qui en rsulte ne sont pas
sans cause objective, tandis que, chez le second, ils sont sans aucun
rapport avec les circonstances extrieures. En somme, les suicides
vsaniques se distinguent des autres comme les illusions et les
hallucinations des perceptions normales et comme les impulsions
automatiques des actes dlibrs. Il reste vrai qu'on passe des uns aux
autres sans solution de continuit; mais si c'tait une raison pour les
identifier, il faudrait galement confondre, d'une manire gnrale, la
sant avec la maladie, puisque celle-ci n'est qu'une varit de
celle-l. Quand mme on aurait tabli que les sujets moyens ne se tuent
jamais et que ceux-l seuls se dtruisent qui prsentent quelques
anomalies, on n'aurait pas encore le droit de considrer la folie comme
une condition ncessaire du suicide; car un alin n'est pas simplement
un homme qui pense ou qui agit un peu autrement que la moyenne.

Aussi n'a-t-on pu rattacher aussi troitement le suicide  la folie
qu'en restreignant arbitrairement le sens des mots. Il n'est point
homicide de lui-mme, s'crie Esquirol, celui qui, n'coutant que des
sentiments nobles et gnreux, se jette dans un pril certain, s'expose
 une mort invitable et sacrifie volontiers sa vie pour obir aux lois,
pour garder la foi jure, pour le salut de son pays[27]. Et il cite
l'exemple de Dcius, de d'Assas, etc. Falret, de mme, refuse de
considrer Curtius, Codrus, Aristodme comme des suicids[28]. Bourdin
tend la mme exception  toutes les morts volontaires qui sont
inspires, non seulement par la foi religieuse ou par les croyances
politiques, mais mme par des sentiments de tendresse exalte. Mais nous
savons que la nature des mobiles qui dterminent immdiatement le
suicide, ne peuvent servir  le dfinir ni, par consquent,  le
distinguer de ce qui n'est pas lui. Tous les cas de mort qui rsultent
d'un acte accompli par le patient lui-mme avec la pleine connaissance
des effets qui en devaient rsulter, prsentent, quel qu'en ait t le
but, des ressemblances trop essentielles pour pouvoir tre rpartis en
des genres spars. Ils ne peuvent, en tout tat de cause, constituer
que des espces d'un mme genre; et encore, pour procder  ces
distinctions, faudrait-il d'autre critre que la fin, plus ou moins
problmatique, poursuivie par la victime. Voil donc au moins un groupe
de suicides d'o la folie est absente. Or, une fois qu'on a ouvert la
porte aux exceptions, il est bien difficile de la fermer. Car entre ces
morts inspires par des passions particulirement gnreuses et celles
que dterminent des mobiles moins relevs il n'y a pas de solution de
continuit. On passe des unes aux autres par une dgradation insensible.
Si donc les premires sont des suicides, on n'a aucune raison de ne pas
donner aux secondes la mme qualification.

Ainsi, il y a des suicides, et en grand nombre, qui ne sont pas
vsaniques. On les reconnat  ce double signe qu'ils sont dlibrs et
que les reprsentations qui entrent dans cette dlibration ne sont pas
purement hallucinatoires. On voit que cette question, tant de fois
agite, est soluble sans qu'il soit ncessaire de soulever le problme
de la libert. Pour savoir si tous les suicids sont des fous, nous ne
nous sommes pas demand s'ils agissent librement ou non; nous nous
sommes uniquement fond sur les caractres empiriques que prsentent 
l'observation les diffrentes sortes de morts volontaires.




IV.


Puisque les suicides d'alins ne sont pas tout le genre, mais n'en
reprsentent qu'une varit, les tats psychopathiques qui constituent
l'alination mentale ne peuvent rendre compte du penchant collectif au
suicide, dans sa gnralit. Mais, entre l'alination mentale proprement
dite et le parfait quilibre de l'intelligence, il existe toute une
srie d'intermdiaires: ce sont les anomalies diverses que l'on runit
d'ordinaire sous le nom commun de neurasthnie. Il y a donc lieu de
rechercher si,  dfaut de la folie, elles ne jouent pas un rle
important dans la gense du phnomne qui nous occupe.

C'est l'existence mme du suicide vsanique qui pose la question. En
effet, si une perversion profonde du systme nerveux suffit  crer de
toutes pices le suicide, une perversion moindre doit,  un moindre
degr, exercer la mme influence. La neurasthnie est une sorte de folie
rudimentaire; elle doit donc avoir, en partie, les mmes effets. Or elle
est un tat beaucoup plus rpandu que la vsanie; elle va mme de plus
en plus en se gnralisant. Il peut donc se faire que l'ensemble
d'anomalies qu'on appelle ainsi soit l'un des facteurs en fonction
desquels varie le taux des suicides.

On comprend, d'ailleurs, que la neurasthnie puisse prdisposer au
suicide; car les neurasthniques sont, par leur temprament, comme
prdestins  la souffrance. On sait, en effet, que la douleur, en
gnral, rsulte d'un branlement trop fort du systme nerveux; une
onde nerveuse trop intense est le plus souvent douloureuse. Mais cette
intensit _maxima_ au del de laquelle commence la douleur varie suivant
les individus; elle est plus leve chez ceux dont les nerfs sont plus
rsistants, moindre chez les autres. Par consquent, chez ces derniers,
la zone de la douleur commence plus tt. Pour le nvropathe, toute
impression est une cause de malaise, tout mouvement est une fatigue; ses
nerfs, comme  fleur de peau, sont froisss au moindre contact;
l'accomplissement des fonctions physiologiques, qui sont d'ordinaire le
plus silencieuses, est pour lui une source de sensations gnralement
pnibles. Il est vrai que, en revanche, la zone des plaisirs commence,
elle aussi, plus bas; car cette pntrabilit excessive d'un systme
nerveux affaibli le rend accessible  des excitations qui ne
parviendraient pas  branler un organisme normal. C'est ainsi que des
vnements insignifiants peuvent tre pour un pareil sujet l'occasion de
plaisirs dmesurs. Il semble donc qu'il doive regagner d'un ct ce
qu'il perd de l'autre et que, grce  cette compensation, il ne soit pas
plus mal arm que d'autres pour soutenir la lutte. Il n'en est rien
cependant et son infriorit est relle; car les impressions courantes,
les sensations dont les conditions de l'existence moyenne amnent le
plus frquemment le retour sont toujours d'une certaine force. Pour lui,
par consquent, la vie risque de n'tre pas assez tempre. Sans doute,
quand il peut s'en retirer, se crer un milieu spcial o le bruit du
dehors ne lui arrive qu'assourdi, il parvient  vivre sans trop
souffrir; c'est pourquoi nous le voyons quelquefois fuir le monde qui
lui fait mal et rechercher la solitude. Mais s'il est oblig de
descendre dans la mle, s'il ne peut pas abriter soigneusement contre
les chocs extrieurs sa dlicatesse maladive, il a bien des chances
d'prouver plus de douleurs que de plaisirs. De tels organismes sont
donc pour l'ide du suicide un terrain de prdilection.

Cette raison n'est mme pas la seule qui rende l'existence difficile au
nvropathe. Par suite de cette extrme sensibilit de son systme
nerveux, ses ides et ses sentiments sont toujours en quilibre
instable. Parce que les impressions les plus lgres ont chez lui un
retentissement anormal, son organisation mentale est,  chaque instant,
bouleverse de fond en comble et, sous le coup de ces secousses
ininterrompues, elle ne peut pas se fixer sous une forme dtermine.
Elle est toujours en voie de devenir. Pour qu'elle pt se consolider, il
faudrait que les expriences passes eussent des effets durables, alors
qu'ils sont sans cesse dtruits et emports par les brusques rvolutions
qui surviennent. Or la vie, dans un milieu fixe et constant, n'est
possible que si les fonctions du vivant ont un gal degr de constance
et de fixit. Car vivre, c'est rpondre aux excitations extrieures
d'une manire approprie et cette correspondance harmonique ne peut
s'tablir qu' l'aide du temps et de l'habitude. Elle est un produit de
ttonnements, rpts parfois pendant des gnrations, dont les
rsultats sont en partie devenus hrditaires et qui ne peuvent tre
recommencs  nouveaux frais toutes les fois qu'il faut agir. Si, au
contraire, tout est  refaire, pour ainsi dire, au moment de l'action,
il est impossible qu'elle soit tout ce qu'elle doit tre. Cette
stabilit ne nous est pas seulement ncessaire dans nos rapports avec le
milieu physique, mais encore avec le milieu social. Dans une socit,
dont l'organisation est dfinie, l'individu ne peut se maintenir qu'
condition d'avoir une constitution mentale et morale galement dfinie.
Or, c'est ce qui manque au nvropathe. L'tat d'branlement o il se
trouve fait que les circonstances le prennent sans cesse  l'improviste.
Comme il n'est pas prpar pour y rpondre, il est oblig d'inventer des
formes originales de conduite; de l vient son got bien connu pour les
nouveauts. Mais quand il s'agit de s'adapter  des situations
traditionnelles, des combinaisons improvises ne sauraient prvaloir
contre celles qu'a consacres l'exprience; elles chouent donc le plus
souvent. C'est ainsi que, plus le systme social a de fixit, plus un
sujet aussi mobile a de mal  y vivre.

Il est donc trs vraisemblable que ce type psychologique est celui qui
se rencontre le plus gnralement chez les suicids. Reste  savoir
quelle part cette condition tout individuelle a dans la production des
morts volontaires. Suffit-elle  les susciter pour peu qu'elle y soit
aide par les circonstances, ou bien n'a-t-elle d'autre effet que de
rendre les individus plus accessibles  l'action de forces qui leur sont
extrieures et qui seules constituent les causes dterminantes du
phnomne?

Pour pouvoir rsoudre directement la question, il faudrait pouvoir
comparer les variations du suicide  celles de la neurasthnie.
Malheureusement, celle-ci n'est pas atteinte par la statistique. Mais un
biais va nous fournir les moyens de tourner la difficult. Puisque la
folie n'est que la forme amplifie de la dgnrescence nerveuse, on
peut admettre, sans srieux risques d'erreur, que le nombre des
dgnrs varie comme celui des fous et substituer, par consquent, la
considration des seconds  celle des premiers. Ce procd aura, de
plus, cet avantage qu'il nous permettra d'tablir d'une manire gnrale
le rapport que soutient le taux des suicides avec l'ensemble des
anomalies mentales de toute sorte.

Un premier fait pourrait leur faire attribuer une influence qu'elles
n'ont pas; c'est que le suicide, comme la folie, est plus rpandu dans
les villes que dans les campagnes. Il semble donc crotre et dcrotre
comme elle; ce qui pourrait faire croire qu'il en dpend. Mais ce
paralllisme n'exprime pas ncessairement un rapport de cause  effet;
il peut trs bien tre le produit d'une simple rencontre. L'hypothse
est d'autant plus permise que les causes sociales dont dpend le suicide
sont elles-mmes, comme nous le verrons, troitement lies  la
civilisation urbaine et que c'est dans les grands centres qu'elles sont
le plus intenses. Pour mesurer l'action que les tats psychopathiques
peuvent avoir sur le suicide, il faut donc liminer les cas o ils
varient comme les conditions sociales du mme phnomne; car quand ces
deux facteurs agissent dans le mme sens, il est impossible de
dissocier, dans le rsultat total, la part qui revient  chacun. Il faut
les considrer exclusivement l o ils sont en raison inverse l'un de
l'autre; c'est seulement quand il s'tablit entre eux une sorte de
conflit, qu'on peut arriver  savoir lequel est dterminant. Si les
dsordres mentaux jouent le rle essentiel qu'on leur a parfois prt,
ils doivent rvler leur prsence par des effets caractristiques, alors
mme que les conditions sociales tendent  les neutraliser; et
inversement, celles-ci doivent tre empches de se manifester quand les
conditions individuelles agissent en sens inverse. Or les faits suivants
dmontrent que c'est le contraire qui est la rgle:

1 Toutes les statistiques tablissent que, dans les asiles d'alins,
la population fminine est lgrement suprieure  la population
masculine. Le rapport varie selon les pays, mais, comme le montre le
tableau suivant, il est, en gnral, de 54 ou 55 femmes pour 46 ou 43
hommes:

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|           |Annes|   SUR 100   |              |Annes|   SUR 100   |
|           |      |   ALINS   |              |      |   ALINS   |
|           |      |  combien d' |              |      |  combien d' |
|           |      |             |              |      |             |
|           |      |Hommes|Femmes|              |      |Hommes|Femmes|
+--------------------------------------------------------------------+
| Silsie   | 1858 |  49  |  51  | New-York     | 1855 |  44  |  56  |
+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
| Saxe      | 1861 |  48  |  52  | Massachussets| 1854 |  46  |  54  |
+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
| Wurtemberg| 1853 |  45  |  55  | Maryland     | 1850 |  46  |  54  |
+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
| Danemark  | 1847 |  45  |  55  | France       | 1890 |  47  |  53  |
+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
| Norwge   | 1855 |  45  |  56  |   "          | 1891 |  48  |  52  |
+--------------------------------------------------------------------+
*/

Koch a runi les rsultats du recensement effectu dans onze tats
diffrents sur l'ensemble de la population aline. Sur 166.675 fous des
deux sexes, il a trouv 78.584 hommes et 88.091 femmes, soit 1,18
alins pour 1.000 habitants du sexe masculin et 1,30 pour 1.000
habitants de l'autre sexe[29]. Mayr de son ct a trouv des chiffres
analogues.

Tableau IV[30]

_Part de chaque sexe dans le chiffre total des suicides._

/*
+-------------------------------+-----------------+------------------+
|                               | NOMBRES ABSOLUS | SUR 100 SUICIDES |
+-------------------------------+-----------------+------------------+
|                               |  des suicides.  |    combien d'    |
|                               |                 |                  |
|                               | Hommes.| Femmes.| Hommes.| Femmes. |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Autriche (1873-77).            | 11.429 |  2.478 |  82,1  |   17,9  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Prusse (1831-40).              | 11.435 |  2.534 |  81,9  |   18,1  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|  "    (1871-76).              | 16.425 |  3.724 |   81,5 |   18,5  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Italie (1872-77).              |  4.770 |  1.195 |   80   |   20    |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Saxe (1851-60).                |  4.004 |  1.055 |   79,1 |   20,9  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|  "  (1871-76).                |  3.625 |    870 |   80,7 |   19,3  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|France (1836-40).              |  9.561 |  3.307 |   74,3 |   25,7  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|  "  (1851-55).                | 13.596 |  4.601 |   74,8 |   25,2  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|  "  (1871-76).                | 25.341 |  6.839 |   78,7 |   21,3  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Danemark (1845-56).            |  3.324 |  1.106 |   75,0 |   25,0  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|  "    (1870-76).              |  2.485 |    748 |   76,9 |   23,1  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Angleterre (1863-67).          |  4.905 |  1.791 |   73,3 |   26,7  |
+--------------------------------------------------------------------+
*/

On s'est, demand, il est vrai, si cet excdent de femmes ne venait pas
simplement de ce que la mortalit des fous est suprieure  celle des
folles. En fait, il est certain que, en France, sur 100 alins qui
meurent dans les asiles, il y a environ 55 hommes. Le nombre plus
considrable de sujets fminins recenss  un moment donn ne prouverait
donc pas que la femme a une plus forte tendance  la folie, mais
seulement que, dans cette condition comme d'ailleurs dans toutes les
autres, elle survit mieux que l'homme. Mais il n'en reste pas moins
acquis que la population existante d'alins compte plus de femmes que
d'hommes; si donc, comme il semble lgitime, on conclut des fous aux
nerveux, on doit admettre qu'il existe  chaque moment plus de
neurasthniques dans le sexe fminin que dans l'autre. Par consquent,
s'il y avait entre le taux des suicides et la neurasthnie un rapport de
cause  effet, les femmes devraient se tuer plus que les hommes. Tout au
moins devraient-elles se tuer autant. Car mme en tenant compte de leur
moindre mortalit et en corrigeant en consquence les indications des
recensements, tout ce qu'on en pourrait conclure, c'est qu'elles ont
pour la folie une prdisposition sensiblement gale  celle de l'homme;
leur plus faible dme mortuaire et la supriorit numrique qu'elles
accusent dans tous les dnombrements d'alins se compensent, en effet,
 peu prs exactement. Or, bien loin que leur aptitude  la mort
volontaire soit ou suprieure on quivalente  celle de l'homme, il se
trouve que le suicide est une manifestation essentiellement masculine.
Pour une femme qui se tue, il y a, en moyenne, 4 hommes qui se donnent
la mort (V. Tableau IV, ci-dessus). Chaque sexe a donc pour le suicide
un penchant dfini, qui est mme constant pour chaque milieu social.
Mais l'intensit de cette tendance ne varie aucunement comme le facteur
psychopathique, qu'on value ce dernier d'aprs le nombre des cas
nouveaux enregistrs chaque anne ou d'aprs celui des sujets recenss
au mme moment.

2 Le tableau V permet de comparer l'intensit de la tendance  la folie
dans les diffrents cultes.

Tableau V[31]

_Tendance  la folie dans les diffrentes confessions religieuses._

/*
+-----------------------------+--------------------------------------+
|                             |  NOMBRE DE FOUS SUR 1.000 HABITANTS  |
|                             |            de chaque culte           |
|                             +--------------+--------------+--------+
|                             | Protestants. | Catholiques. | Juifs. |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Silsie (1858).             |      0,74    |     0,79     |  1,55  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Mecklembourg (1862).        |      1,36    |     2,0      |  5,33  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Duch de Bade (1863).       |      1,34    |     1,41     |  2,24  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
|      "        (1873).       |      0,95    |     1,19     |  1,44  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Bavire (1871).             |      0,92    |     0,96     |  2,86  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Prusse (1871).              |      0,80    |     0,87     |  1,42  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Wurtemberg (1832).          |      0,65    |     0,68     |  1,77  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
|     "      (1853).          |      1,06    |     1,06     |  1,49  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
|     "      (1875).          |      2,18    |     1,86     |  3,96  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Grand-Duch de Hesse (1864).|      0,63    |     0,59     |  1,42  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Oldenbourg (1871).          |      2,12    |     1,76     |  3,37  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Canton de Berne (1871).     |      2,64    |     1,82     |        |
+--------------------------------------------------------------------+
*/


On voit que la folie est beaucoup plus frquente chez les juifs que dans
les autres confessions religieuses; il y a donc tout lieu de croire que
les autres affections du systme nerveux y sont galement dans les
mmes proportions. Or, tout au contraire, le penchant au suicide y est
trs faible. Nous montrerons mme plus loin que c'est la religion o il
a le moins de force[32]. _Par consquent, dans ce cas, le suicide varie
en raison inverse des tats psychopathiques_, bien loin d'en tre le
prolongement. Sans doute, il ne faudrait pas conclure de ce fait que les
tares nerveuses et crbrales pussent jamais servir de prservatifs
contre le suicide; mais il faut qu'elles aient bien peu d'efficacit
pour le dterminer, puisqu'il peut s'abaisser  ce point au moment mme
o elles atteignent leur plus grand dveloppement.

Si l'on compare seulement les catholiques aux protestants, l'inversion
n'est pas aussi gnrale; cependant elle est trs frquente. La tendance
des catholiques  la folie n'est infrieure  celle des protestants que
4 fois sur 12 et encore l'cart entre eux est-il trs faible. Nous
verrons, au contraire, au tableau XVIII[33] que, partout, sans aucune
exception, les premiers se tuent beaucoup moins que les seconds.

3 Il sera tabli plus loin[34] que, dans tous les pays, la tendance au
suicide crot rgulirement depuis l'enfance jusqu' la vieillesse la
plus avance. Si, parfois, elle rgresse aprs 70 ou 80 ans, le recul
est trs lger; elle reste toujours  cette priode de la vie deux et
trois fois plus forte qu' l'poque de la maturit. Inversement, c'est
pendant la maturit que la folie clate avec le plus de frquence. C'est
vers la trentaine que le danger est le plus grand; au del il diminue,
et c'est pendant la vieillesse qu'il est, et de beaucoup, le plus
faible[35]. Un tel antagonisme serait inexplicable si les causes qui
font varier le suicide et celles qui dterminent les troubles mentaux
n'taient pas de nature diffrente.

Si l'on compare ltaux des suicides  chaque ge, non plus avec la
frquence relative des cas nouveaux de folie qui se produisent  la mme
priode, mais avec l'effectif proportionnel de la population aline,
l'absence de tout paralllisme n'est pas moins vidente. C'est vers 35
ans que les fous sont le plus nombreux relativement  l'ensemble de la
population. La proportion reste  peu prs la mme jusque vers 60 ans;
au del elle diminue rapidement. Elle est donc _minima_ quand le taux
des suicides est _maximum_ et, auparavant, il est impossible
d'apercevoir aucune relation rgulire entre les variations qui se
produisent de part et d'autre[36].

4 Si l'on compare les diffrentes socits au double point de vue du
suicide et de la folie, on ne trouve pas davantage de rapport entre les
variations de ces deux phnomnes. Il est vrai que la statistique de
l'alination mentale n'est pas faite avec assez de prcision pour que
ces comparaisons internationales puissent tre d'une exactitude trs
rigoureuse. Il est cependant remarquable que les deux tableaux suivants,
que nous empruntons  deux auteurs diffrents, donnent des rsultats
sensiblement concordants.

Tableau VI

_Rapports du suicide et de la folie dans les diffrents pays d'Europe._

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|                                                                    |
|                                A.                                  |
|                                                                    |
+--------------------------------------------------------------------+
|               |  NOMBRE DE FOUS |NOMBRE DE SUICIDES|NUMRO D'ORDRE |
|               |    par 100.000  |   par million    | des pays pour |
|               |     habitants   |   d'habitants    |      |        |
|               |                 |                  |  La  |   Le   |
|               |                 |                  |folie.|suicide.|
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Norwge       |    180 (1855)   |  107  (1851-55)  |  1   |   4    |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| cosse        |    164 (1855)   |   34 (1856-60)   |  2   |   8    |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Danemark      |    125 (1847)   |  258 (1846-50)   |  3   |   1    |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Hanovre       |    103 (1856)   |   13 (1856-60)   |  4   |   9    |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| France        |     99 (1856)   |  100 (1851-55)   |  5   |   5    |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Belgique      |     92 (1858)   |   50 (1855-60)   |  6   |   7    |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Wurtemberg    |     92 (1853)   |  108  (1846-56)  |  7   |   3    |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Saxe          |     67 (1861)   |  245 (1856-60)   |  8   |   2    |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Bavire       |     57 (1858)   |   73 (1846-56)   |  9   |   6    |
+--------------------------------------------------------------------+
|                                                                    |
|                                 B.[37]                             |
|                                                                    |
+--------------------------------------------------------------------+
|               |   NOMBRE DE FOUS   |NOMBRE DE SUICIDES| Moyenne des|
|               |     par 100.000    |   par million    |   suicides |
|               |      habitants     |   d'habitants    |            |
+---------------+--------------------+------------------+------------+
| Wurtemberg.   |     215 (1875)     |  180 (1875)      |            |
+---------------+--------------------+------------------+     107    |
| cosse.       |     202 (1871)     |   35             |            |
+---------------+--------------------+------------------+------------+
| Norwge.      |     185 (1865)     |   85 (1866-70)   |            |
+---------------+--------------------+------------------+            |
| Irlande.      |     180 (1871)     |   14             |            |
+---------------+--------------------+------------------+      63    |
| Sude.        |     177 (1870)     |   85  (1866-70)  |            |
+---------------+--------------------+------------------+            |
| Angleterre    |                    |                  |            |
| et Galles.    |     175 (1871)     |   70 (1870)      |            |
+---------------+--------------------+------------------+------------+
| France.       |     146 (1872)     |  150 (1871-75)   |            |
+---------------+--------------------+------------------+            |
| Danemark.     |     137 (1870)     |  277 (1866-70)   |     164    |
+---------------+--------------------+------------------+            |
| Belgique.     |     134 (1868)     |   66 (1866-70)   |            |
+---------------+--------------------+------------------+------------+
| Bavire.      |      98 (1871)     |   86 (1871)      |            |
+---------------+--------------------+------------------+            |
| Autriche Cisl.|      95 (1873)     |  122 (1873-77)   |            |
+---------------+--------------------+------------------+            |
| Prusse.       |      86 (1871)     |  133 (1871-75)   |     153    |
+---------------+--------------------+------------------+            |
| Saxe.         |      84 (1875)     |  272 (1875)      |            |
+--------------------------------------------------------------------+
*/


Ainsi les pays o il y a le moins de fous sont ceux o il y a le plus de
suicides; le cas de la Saxe est particulirement frappant. Dj, dans sa
trs bonne tude sur le suicide en Seine-et-Marne, le docteur Leroy
avait fait une observation analogue. Le plus souvent, dit-il, les
localits o l'on rencontre une proportion notable de maladies mentales
en ont galement une de suicides. Cependant les deux _maxima_ peuvent
tre compltement spars. Je serais mme dispos  croire qu' ct de
pays assez heureux... pour n'avoir ni maladies mentales ni suicides...
il en est o les maladies mentales ont seules fait leur apparition.
Dans d'autres localits c'est l'inverse qui se produit[38].

Morselli, il est vrai, est arriv  des rsultats un peu diffrents[39].
Mais c'est d'abord qu'il a confondu sous le titre commun d'alins les
fous proprement dits et les idiots[40]. Or, ces deux affections sont
trs diffrentes, surtout au point de vue de l'action qu'elles peuvent
tre souponnes d'avoir sur le suicide. Loin d'y prdisposer, l'idiotie
parat plutt en tre un prservatif; car les idiots sont, dans les
campagnes, beaucoup plus nombreux que dans les villes, tandis que les
suicides y sont beaucoup plus rares. Il importe donc de distinguer deux
tats aussi contraires quand on cherche  dterminer la part des
diffrents troubles nvropathiques dans le taux des morts volontaires.
Mais, mme en les confondant, on n'arrive pas  tablir un paralllisme
rgulier entre le dveloppement de l'alination mentale et celui du
suicide. Si, en effet, prenant comme incontests les chiffres de
Morselli, on classe les principaux pays d'Europe en cinq groupes d'aprs
l'importance de leur population aline (idiots et fous tant runis
sous la mme rubrique), et si l'on cherche ensuite quelle est dans
chacun de ces groupes la moyenne des suicides, on obtient le tableau
suivant:

/*
+--------------------------+------------------+----------------------+
|                          |     Alins      |       Suicides       |
|                          |       par        |         par          |
|                          |100.000 habitants.|millions d'habitants. |
+--------------------------+------------------+----------------------+
|1er Groupe (3 pays)       |  De 340  280    |         157          |
+--------------------------+------------------+----------------------+
|2e      --      --        |  -- 261  245    |         195          |
+--------------------------+------------------+----------------------+
|3e      --      --        |  -- 185  164    |          65          |
+--------------------------+------------------+----------------------+
|4e      --      --        |  -- 150  116    |          61          |
+--------------------------+------------------+----------------------+
|5e      --      --        |  -- 110  100    |          68          |
+--------------------------------------------------------------------+
*/

On peut bien dire qu'en gros, l o il y a beaucoup de fous et d'idiots,
il y a aussi beaucoup de suicides et inversement. Mais il n'y a pas
entre les deux chelles une correspondance suivie qui manifeste
l'existence d'un lien causal dtermin entre les deux ordres de
phnomnes. Le second groupe qui devrait compter moins de suicides que
le premier en a davantage; le cinquime qui, au mme point de vue,
devrait tre infrieur  tous les autres est, au contraire, suprieur au
quatrime et mme au troisime. Si enfin,  la statistique de
l'alination mentale que rapporte Morselli, on substitue celle de Koch
qui est beaucoup plus complte et,  ce qu'il semble, plus rigoureuse,
l'absence de paralllisme est encore beaucoup plus accuse. Voici, en
effet, ce que l'on trouve[41].


/*
+---------------------------+------------------+---------------------+
|                           |  Fous et idiots  | Moyenne de suicides |
|                           |       par        |         par         |
|                           |100.000 habitants.|millions d'habitants.|
+---------------------------+------------------+---------------------+
| 1er Groupe (3 pays)       |   De 422  305   |          76         |
+---------------------------+------------------+---------------------+
| 2e      --      --        |   -- 305  291   |         123         |
+---------------------------+------------------+---------------------+
| 3e      --      --        |   -- 268  244   |         130         |
+---------------------------+------------------+---------------------+
| 4e      --      --        |   -- 223  218   |         227         |
+---------------------------+------------------+---------------------+
| 5e      --   (4 pays)     |   -- 216  146   |          77         |
+---------------------------+------------------+---------------------+
*/


Une autre comparaison faite par Morselli entre les diffrentes provinces
d'Italie est, de son propre aveu, peu dmonstrative[42].

5 Enfin, comme la folie passe pour crotre rgulirement depuis un
sicle[43] et qu'il en est de mme du suicide, on pourrait tre tent de
voir dans ce fait une preuve de leur solidarit. Mais ce qui lui te
toute valeur dmonstrative, c'est que, dans les socits infrieures, o
la folie est trs rare, le suicide, au contraire, est parfois trs
frquent, comme nous l'tablirons plus loin[44].

Le taux social des suicides ne soutient donc aucune relation dfinie
avec la tendance  la folie, ni, par voie d'induction, avec la tendance
aux diffrentes formes de la neurasthnie.

Et en effet, si, comme nous l'avons montr, la neurasthnie peut
prdisposer au suicide, elle n'a pas ncessairement cette consquence.
Sans doute, le neurasthnique est presque invitablement vou  la
souffrance s'il est ml de trop prs  la vie active; mais il ne lui
est pas impossible de s'en retirer pour mener une existence plus
spcialement contemplative. Or, si les conflits d'intrts et de
passions sont trop tumultueux et trop violents pour un organisme aussi
dlicat, en revanche, il est fait pour goter dans leur plnitude les
joies plus douces de la pense. Sa dbilit musculaire, sa sensibilit
excessive, qui le rendent impropre  l'action, le dsignent, au
contraire, pour les fonctions intellectuelles qui, elles aussi,
rclament des organes appropris. De mme, si un milieu social trop
immuable ne peut que froisser ses instincts naturels, dans la mesure o
la socit elle-mme est mobile et ne peut se maintenir qu' condition
de progresser, il a un rle utile  jouer; car il est, par excellence,
l'instrument du progrs. Prcisment parce qu'il est rfractaire  la
tradition et au joug de l'habitude, il est une source minemment fconde
de nouveauts. Et comme les socits les plus cultives sont aussi
celles o les fonctions reprsentatives sont le plus ncessaires et le
plus dveloppes, et qu'en mme temps,  cause de leur trs grande
complexit, un changement presque incessant est une condition de leur
existence, c'est au moment prcis o les neurasthniques sont le plus
nombreux, qu'ils ont aussi le plus de raisons d'tre. Ce ne sont donc
pas des tres essentiellement insociaux, qui s'liminent d'eux-mmes
parce qu'ils ne sont pas ns pour vivre dans le milieu o ils sont
placs. Mais il faut que d'autres causes viennent se surajouter  l'tat
organique qui leur est propre pour lui imprimer cette tournure et le
dvelopper dans ce sens. Par elle-mme, la neurasthnie est une
prdisposition trs gnrale qui n'entrane ncessairement  aucun acte
dtermin, mais peut, suivant les circonstances, prendre les formes les
plus varies. C'est un terrain sur lequel des tendances trs diffrentes
peuvent prendre naissance selon la manire dont il est fcond par les
causes sociales. Chez un peuple vieilli et dsorient, le dgot de la
vie, une mlancolie inerte, avec les funestes consquences qu'elle
implique, y germeront facilement; au contraire, dans une socit jeune,
c'est un idalisme ardent, un proslytisme gnreux, un dvouement
actif qui s'y dvelopperont de prfrence. Si l'on voit les dgnrs se
multiplier aux poques de dcadence, c'est par eux aussi que les tats
se fondent; c'est parmi eux que se recrutent tous les grands
rnovateurs. Une puissance aussi ambigu[45] ne saurait donc suffire 
rendre compte d'un fait social aussi dfini que le taux des suicides.


V.

Mais il est un tat psychopathique particulier, auquel on a, depuis
quelque temps, l'habitude d'imputer  peu prs tous les maux de notre
civilisation. C'est l'alcoolisme. Dj on lui attribue,  tort ou 
raison, les progrs de la folie, du pauprisme, de la criminalit.
Aurait-il quelque influence sur la marche du suicide? _A priori_,
l'hypothse parat peu vraisemblable. Car c'est dans les classes les
plus cultives et les plus aises que le suicide fait le plus de
victimes et ce n'est pas dans ces milieux que l'alcoolisme a ses clients
les plus nombreux. Mais rien ne saurait prvaloir contre les faits.
Examinons-les.

Si l'on compare la carte franaise des suicides avec celle des
poursuites pour abus de boissons[46], on n'aperoit entre {~--- UTF-8 BOM ---~}elles
presque aucun rapport. Ce qui caractrise la premire, c'est l'existence
de deux grands foyers de contamination dont l'un est situ dans
l'le-de-France et s'tend de l vers l'Est, tandis que l'autre occupe
la cte mditerranenne, de Marseille  Nice. Tout autre est la
distribution des taches claires et des taches sombres sur la carte de
l'alcoolisme. Ici, l'on trouve trois centres principaux, l'un en
Normandie et plus particulirement dans la Seine-Infrieure, l'autre
dans le Finistre et les dpartements bretons en gnral, le troisime
enfin dans le Rhne et la rgion voisine. Au contraire, au point de vue
du suicide, le Rhne n'est pas au-dessus de la moyenne, la plupart des
dpartements normands sont au-dessous, la Bretagne est presque indemne.
La gographie des deux phnomnes est donc trop diffrente pour qu'on
puisse imputer  l'un une part importante dans la production de l'autre.

On arrive au mme rsultat, si l'on compare le suicide non plus aux
dlits d'ivresse, mais aux maladies nerveuses ou mentales causes par
l'alcoolisme. Aprs avoir group les dpartements franais en huit
classes d'aprs l'importance de leur contingent en suicides, nous avons
cherch quel tait, dans chacune, le nombre moyen des cas de folie de
cause alcoolique, d'aprs les chiffres que donne le docteur Lunier[47];
nous avons obtenu le rsultat suivant:

/*
+-----------------------------+-----------------+--------------------+
|                             |  Suicides par   |  Folies de cause   |
|                             |100.000 habitants| alcoolique sur 100 |
|                             |    (1872-76).   |     admissions     |
|                             |                 |(1867-69 et 1874-76)|
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 1er Groupe (5 dpartements) |Au-dessous de 50 |       11,45        |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 2e    ---- (18   ----     ) |   De 51  75    |       12,07        |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 3e    ---- (15   ----     ) |   -- 76  100   |       11,92        |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 4e    ---- (20   ----     ) |   -- 101  150  |       13,42        |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 5e    ---- (10   ----     ) |   -- 151  200  |       14,57        |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 6e    ---- (9    ----     ) |   -- 201  250  |       13,26        |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 7e    ---- (4    ----     ) |   -- 251  300  |       16,32        |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 8e    ---- (5    ----     ) |   Au del       |       13,47        |
+--------------------------------------------------------------------+
*/

Les deux colonnes ne correspondent pas entre elles. Tandis que les
suicides passent du simple au sextuple et au del, la proportion des
folies alcooliques augmente  peine de quelques units et
l'accroissement n'est pas rgulier; la deuxime classe l'emporte sur la
troisime, la cinquime sur la sixime, la septime sur la huitime.
Pourtant, si l'alcoolisme agit sur le suicide en tant qu'tat
psychopathique, ce ne peut tre que par les troubles mentaux qu'il
dtermine. La comparaison des deux cartes confirme celle des
moyennes[48].

[Illustration:

Planche I. SUICIDES ET ALCOOLISME.

Suicides (1878-1887)

Dlits d'ivresse (1875-1887) ]

[Illustration:

Planche I. SUICIDES ET ALCOOLISME.

Folies alcooliques (1867-1876)

Consommation de l'alcool (1873) ]

Au premier abord, un rapport plus troit parat exister entre la
quantit d'alcool consomm et la tendance au suicide, au moins pour ce
qui regarde notre pays. En effet, c'est dans les dpartements
septentrionaux qu'on boit le plus d'alcool et c'est aussi sur cette mme
rgion que le suicide svit avec le plus de violence. Mais d'abord, les
deux taches n'ont pas du tout, sur les deux cartes, la mme
configuration. L'une a son _maximum_ de relief en Normandie et dans le
Nord et elle se dgrade  mesure qu'elle descend vers Paris; c'est celle
de la consommation alcoolique. L'autre, au contraire, a sa plus grande
intensit dans la Seine et les dpartements voisins; elle est dj moins
sombre en Normandie et n'atteint pas le Nord. La premire se dveloppe
vers l'Ouest et va jusqu'au littoral de l'Ocan; la seconde a une
orientation inverse. Elle est trs vite arrte dans la direction de
l'Ouest par une limite qu'elle ne franchit pas; elle ne dpasse pas
l'Eure et l'Eure-et-Loir tandis qu'elle tend fortement vers l'Est. De
plus, la masse sombre forme au Midi par le Var et les Bouches-du-Rhne
sur la carte des suicides ne se retrouve plus du tout sur celle de
l'alcoolisme[49].

Enfin, mme dans la mesure o il y a concidence, elle n'a rien de
dmonstratif, car elle est fortuite. En effet, si l'on sort de France en
s'levant toujours vers le Nord, la consommation de l'alcool va presque
rgulirement en croissant sans que le suicide se dveloppe. Tandis
qu'en France, en 1873, il n'tait consomm en moyenne que 2 litres 84
d'alcool par tte d'habitant, en Belgique, ce chiffre s'levait  8
litres 56 pour 1870, en Angleterre  9 litres 07 (1870-71), en Hollande
 4 litres (1870), en Sude  10 litres 34 (1870), en Russie  10 litres
69 (1866) et mme  Saint-Ptersbourg jusqu' 20 litres (1855). Et
cependant, tandis que, aux poques correspondantes, la France comptait
150 suicides par million d'habitants, la Belgique n'en avait que 68, la
Grande-Bretagne 70, la Sude 85, la Russie trs peu. Mme 
Saint-Ptersbourg, de 1864  1868, le taux moyen annuel n'a t que de
68,8. Le Danemark est le seul pays du Nord o il y ait  la fois
beaucoup de suicides et une grande consommation d'alcool (16 litres 51
en 1845)[50]. Si donc nos dpartements septentrionaux se font remarquer
 la fois par leur penchant au suicide et leur got pour les boissons
spiritueuses, ce n'est pas que le premier drive du second et y trouve
son explication. La rencontre est accidentelle. Dans le Nord, en
gnral, on boit beaucoup d'alcool parce que le vin y est rare et
cher[51], que, peut-tre, une alimentation spciale, de nature 
maintenir leve la temprature de l'organisme, y est plus ncessaire
qu'ailleurs; et, d'un autre ct, il se trouve que les causes
gnratrices du suicide sont spcialement accumules dans cette mme
rgion de notre pays.

La comparaison des diffrents pays d'Allemagne confirme cette
conclusion. Si, en effet, on les classe au double point de vue du
suicide et de la consommation alcoolique[52] (Voir tableau suivant), on
constate que le groupe o l'on se suicide le plus (le 3e) est un de ceux
o l'on consomme le moins d'alcool. Dans le dtail on trouve mme de
vritables contrastes: la province de Posen est presque de tout l'Empire
le pays le moins prouv par le suicide (96,4 cas pour un million
d'habitants), c'est celui o l'on s'alcoolise le plus (13 litres par
tte); en Saxe o l'on se tue presque quatre fois plus (348 pour un
million), on boit deux fois moins. Enfin, on remarquera que le quatrime
groupe, o la consommation de l'alcool est le plus faible, est compos
presque uniquement des tats mridionaux. D'un autre ct, si l'on s'y
tue moins que dans le reste de l'Allemagne, c'est que la population y
est catholique ou contient de fortes minorits catholiques[53].

_Alcoolisme et suicide en Allemagne._

/*
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
|          |Consommation  | Moyenne des   |          Pays            |
|          |de l'alcool   | suicides dans |                          |
|          |  (1884-86).  | le groupe.    |                          |
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
|          |13 lit.      |   206,1 p.    | Posnanie, Silsie,       |
|1er Groupe|10,8 par tte.| million d'hab.| Brandebourg, Pomranie.  |
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
|          |              |               | Prusse orientale et      |
| 2e ----- |9,2 lit.  7,2|   208,4 ---   | occidentale, Hanovre,    |
|          |              |               | province de Saxe,        |
|          |              |               | Thuringe, Westphalie.    |
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
|          |              |               | Mecklembourg,            |
|          |              |               | royaume de Saxe,         |
| 3e ----- |6,4 lit.  4,5|   208,4 ---   | Schleswig-Holstein,      |
|          |              |               | Alsace, province et      |
|          |              |               | grand-duch de Hesse.    |
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
| 4e ----- | 4 lit. et    |               | Provinces du Rhin, Bade, |
|          | au-dessous.  |   147,9 ---   |  Bavire, Wurtemberg.    |
+--------------------------------------------------------------------+
*/



Ainsi, il n'est aucun tat psychopathique qui soutienne avec le suicide
une relation rgulire et incontestable. Ce n'est pas parce qu'une
socit contient plus ou moins de nvropathes ou d'alcooliques, qu'elle
a plus ou moins de suicids. Quoique la dgnrescence, sous ses
diffrentes formes, constitue un terrain psychologique minemment propre
 l'action des causes qui peuvent dterminer l'homme  se tuer, elle
n'est pas elle-mme une de ces causes. On peut admettre que, dans des
circonstances identiques, le dgnr se tue plus facilement que le
sujet sain; mais il ne se tue pas ncessairement en vertu de son tat.
La virtualit qui est en lui ne peut entrer en acte que sous l'action
d'autres facteurs qu'il nous faut rechercher.




CHAPITRE II


Le suicide et les tats psychologiques normaux. La race. L'hrdit.


Mais il pourrait se faire que le penchant au suicide ft fond dans la
constitution de l'individu, sans dpendre spcialement des tats
anormaux que nous venons de passer en revue. Il pourrait consister en
phnomnes purement psychiques, sans tre ncessairement li  quelque
perversion du systme nerveux. Pourquoi n'y aurait-il pas chez les
hommes une tendance  se dfaire de l'existence qui ne serait ni une
monomanie, ni une forme de l'alination mentale ou de la neurasthnie?
La proposition pourrait mme tre regarde comme tablie, si, comme
l'ont admis plusieurs suicidographes[54], chaque race avait un taux de
suicides qui lui ft propre. Car une race ne se dfinit et ne se
diffrencie des autres que par des caractres organico-psychiques. Si
donc le suicide variait rellement avec les races, il faudrait
reconnatre qu'il y a quelque disposition organique dont il est
troitement solidaire.

Mais ce rapport existe-t-il?



I.


Et d'abord, qu'est-ce qu'une race? Il est d'autant plus ncessaire d'en
donner une dfinition que, non seulement le vulgaire, mais les
anthropologistes eux-mmes emploient le mot dans des sens assez
divergents. Cependant, dans les diffrentes formules qui en ont t
proposes, on retrouve gnralement deux notions fondamentales: celle
de ressemblance et celle de filiation. Mais, suivant les coles, c'est
l'une ou l'autre de ces ides qui tient la premire place.

Tantt, on a entendu par race un agrgat d'individus qui, sans doute,
prsentent des traits communs, mais qui, de plus, doivent cette
communaut de caractres  ce fait qu'ils sont tous drivs d'une mme
souche. Quand, sans l'influence d'une cause quelconque, il se produit
chez un ou plusieurs sujets d'une mme gnration sexuelle une variation
qui les distingue du reste de l'espce et que cette variation, au lieu
de disparatre  la gnration suivante, se fixe progressivement dans
l'organisme par l'effet de l'hrdit, elle donne naissance  une race.
C'est dans cet esprit que M. de Quatrefages a pu dfinir la race
l'ensemble des individus semblables appartenant  une mme espce et
transmettant par voie de gnration sexuelle les caractres d'une
varit primitive[55]. Ainsi entendue, elle se distinguerait de
l'espce en ce que les couples initiaux d'o seraient sorties les
diffrentes races d'une mme espce seraient,  leur tour, tous issus
d'un couple unique. Le concept en serait donc nettement circonscrit et
c'est par le procd spcial de filiation qui lui a donn naissance
qu'elle se dfinirait.

Malheureusement, si l'on s'en tient  cette formule, l'existence et le
domaine d'une race ne peuvent tre tablis qu' l'aide de recherches,
historiques et ethnographiques, dont les rsultats sont toujours
douteux; car, sur ces questions d'origine, on ne peut jamais arriver
qu' des vraisemblances trs incertaines. De plus, il n'est pas sr
qu'il y ait aujourd'hui des races humaines qui rpondent  cette
dfinition; car, par suite des croisements qui ont eu lieu dans tous les
sens, chacune des varits existantes de notre espce drive d'origines
trs diverses. Si donc on ne nous donne pas d'autre critre, il sera
bien difficile de savoir quels rapports les diffrentes races
soutiennent avec le suicide, car on ne saurait dire avec prcision o
elles commencent et o elles finissent. D'ailleurs, la conception de M.
de Quatrefages a le tort de prjuger la solution d'un problme que la
science est loin d'avoir rsolu. Elle suppose; en effet, que les
qualits caractristiques de la race se sont formes au cours de
l'volution, qu'elles ne se sont fixes dans l'organisme que sous
l'influence de l'hrdit. Or c'est ce que conteste toute une cole
d'anthropologistes qui ont pris le nom de polygnistes. Suivant eux,
l'humanit, au lieu de descendre tout entire d'un seul et mme couple,
comme le veut la tradition biblique, serait apparue, soit simultanment
soit successivement, sur des points distincts du globe. Comme ces
souches primitives se seraient formes indpendamment les unes des
autres et dans des milieux diffrents, elles se seraient diffrencies
ds le dbut; par consquent, chacune d'elles aurait t une race. Les
principales races ne se seraient donc pas constitues grce  la
fixation progressive de variations acquises, mais ds le principe et
d'emble.

Puisque ce grand dbat est toujours ouvert, il n'est pas mthodique de
faire entrer l'ide de filiation ou de parent dans la notion de la
race. Il vaut mieux la dfinir par ses attributs immdiats, tels que
l'observateur peut directement les atteindre, et ajourner toute question
d'origine. Il ne reste alors que deux caractres qui la singularisent.
En premier lieu, c'est un groupe d'individus qui prsentent des
ressemblances; mais il en est ainsi des membres d'une mme confession ou
d'une mme profession. Ce qui achve de la caractriser, c'est que ces
ressemblances sont hrditaires. C'est un type qui, de quelque manire
qu'il se soit form  l'origine, est actuellement transmissible par
l'hrdit. C'est dans ce sens que Prichard disait: Sous le nom de
race, on comprend toute collection d'individus prsentant plus ou moins
de caractres communs transmissibles par hrdit, l'origine de ces
caractres tant mise de ct et rserve. M. Broca s'exprime  peu
prs dans les mmes termes: Quant aux varits du genre humain, dit-il,
elles ont reu le nom de races, qui fait natre l'ide d'une filiation
plus ou moins directe entre les individus de la mme varit, mais ne
rsout ni affirmativement, ni ngativement, la question de parent
entre individus de varits diffrentes[56].

Ainsi pos, le problme de la constitution des races devient soluble;
seulement, le mot est pris alors dans une acception tellement tendue,
qu'il en devient indtermin. Il ne dsigne plus seulement les
embranchements les plus gnraux de l'espce, les divisions naturelles
et relativement immuables de l'humanit, mais des types de toute sorte.
De ce point, de vue, en effet, chaque groupe de nations dont les
membres, par suite des relations intimes qui les ont unis pendant des
sicles, prsentent des similitudes en partie hrditaires,
constituerait une race. C'est ainsi qu'on parle parfois d'une race
latine, d'une race anglo-saxonne, etc. Mme, c'est seulement sous cette
forme que les races peuvent tre encore regardes comme des facteurs
concrets et vivants du dveloppement historique. Dans la mle des
peuples, dans le creuset de l'histoire, les grandes races, primitives et
fondamentales, ont fini par se confondre tellement les unes dans les
autres qu'elles ont  peu prs perdu toute individualit. Si elles ne se
sont pas totalement vanouies, du moins, on n'en retrouve plus que de
vagues linaments, des traits pars qui ne se rejoignent
qu'imparfaitement les uns les autres et ne forment pas de physionomies
caractrises. Un type humain que l'on constitue uniquement  l'aide de
quelques renseignements, souvent indcis, sur la grandeur de la taille
et sur la forme du crne, n'a pas assez de consistance ni de
dtermination pour qu'on puisse lui attribuer une grande influence sur
la marche des phnomnes sociaux. Les types plus spciaux et de moindre
tendue qu'on appelle des races au sens large du mot ont un relief plus
marqu, et ils ont ncessairement un rle historique, puisqu'ils sont
des produits de l'histoire beaucoup plus que de la nature. Mais il s'en
faut qu'ils soient objectivement dfinis. Nous savons bien mal, par
exemple,  quels signes exacts la race latine se distingue de la race
saxonne. Chacun en parle un peu  sa manire sans grande rigueur
scientifique.

Ces observations prliminaires nous avertissent que le sociologue ne
saurait tre trop circonspect quand il entreprend de chercher
l'influence des races sur un phnomne social quel qu'il soit. Car, pour
pouvoir rsoudre de tels problmes, encore faudrait-il savoir quelles
sont les diffrentes races et comment elles se reconnaissent les unes
des autres. Cette rserve est d'autant plus ncessaire que cette
incertitude de l'anthropologie pourrait bien tre due  ce fait que le
mot de race ne correspond plus actuellement  rien de dfini. D'une
part, en effet, les races originelles n'ont plus gure qu'un intrt
palontologique et, de l'autre, ces groupements plus restreints que l'on
qualifie aujourd'hui de ce nom, semblent n'tre que des peuples ou des
socits de peuples, frres par la civilisation plus que par le sang. La
race ainsi conue finit presque par se confondre avec la nationalit.




II.


Accordons, cependant, qu'il existe en Europe quelques grands types dont
on aperoit en gros les caractres les plus gnraux et entre lesquels
se rpartissent les peuples et convenons de leur donner le nom de races.
Morselli en distingue quatre: _le type germanique_, qui comprend, comme
varits, l'allemand, le scandinave, l'anglo-saxon, le flamand; _le type
celto-romain_ (belges, franais, italiens, espagnols); _le type slave_
et _le type ouralo-altaque_. Nous ne mentionnons ce dernier que pour
mmoire, car il compte trop peu de reprsentants en Europe pour qu'on
puisse dterminer quels rapports il a avec le suicide. Il n'y a, en
effet, que les Hongrois, les Finlandais et quelques provinces russes qui
y puissent tre rattachs. Les trois autres races se classeraient de la
manire suivante selon l'ordre dcroissant de leur aptitude au suicide:
d'abord les peuples germaniques, puis les celto-romains, enfin les
slaves[57].

Mais ces diffrences peuvent-elles tre rellement imputes  l'action
de la race?

L'hypothse serait plausible si chaque groupe de peuples runis ainsi
sous un mme vocable avait pour le suicide une tendance d'intensit 
peu prs gale. Mais il existe entre nations de mme race les plus
extrmes divergences. Tandis que les Slaves, en gnral, sont peu
enclins  se tuer, la Bohme et la Moravie font exception. La premire
compte 158 suicides par million d'habitants et la seconde 136, alors que
la Carniole n'en a que 46, la Croatie 30, la Dalmatie 14. De mme, de
tous les peuples celto-romains, la France se distingue par l'importance
de son apport, 150 suicides par million, tandis que l'Italie,  la mme
poque, n'en donnait qu'une trentaine et l'Espagne moins encore. Il est
bien difficile d'admettre, comme le veut Morselli, qu'un cart aussi
considrable puisse s'expliquer par ce fait que les lments germaniques
sont plus nombreux en France que dans les autres pays latins. tant
donn surtout que les peuples qui se sparent ainsi de leurs congnres
sont aussi les plus civiliss, on est en droit de se demander si ce qui
diffrencie les socits et les groupes soi-disant ethniques, ce n'est
pas plutt l'ingal dveloppement de leur civilisation.

Entre les peuples germaniques, la diversit est encore plus grande. Des
quatre groupes qu'on rattache  cette souche, il en est trois qui sont
beaucoup moins enclins au suicide que les Slaves et que les Latins. Ce
sont les Flamands qui ne comptent que 50 suicides (par million), les
Anglo-saxons qui n'en ont que 70[58]; quant aux Scandinaves, le
Danemark, il est vrai, prsente Le chiffre lev de 268 suicides, mais
la Norwge n'en a que 74,5 et la Sude que 84. Il est donc impossible
d'attribuer le taux des suicides danois  la race, puisque, dans les
deux pays o cette race est le plus pure, elle produit des effets
contraires. En somme, de tous les peuples germaniques, il n'y a que les
Allemands qui soient, d'une manire gnrale, fortement ports au
suicide. Si donc nous prenions les termes dans un sens rigoureux, il ne
pourrait plus tre ici question de race, mais de nationalit. Cependant,
comme il n'est pas dmontr qu'il n'y ait pas un type allemand qui soit,
en partie, hrditaire, on peut convenir d'tendre jusqu' cette extrme
limite le sens du mot et dire que, chez les peuples de race allemande,
le suicide est plus dvelopp que dans la plupart des socits
celto-romaines, slaves ou mme anglo-saxonnes et scandinaves. Mais c'est
tout ce qu'on peut conclure des chiffres qui prcdent. En tout tat de
cause, ce cas est le seul o une certaine influence des caractres
ethniques pourrait tre,  la rigueur, souponne. Encore allons-nous
voir que, en ralit, la race n'y est pour rien.

En effet, pour pouvoir attribuer  cette cause le penchant des Allemands
pour le suicide, il ne suffit pas de constater qu'il est gnral en
Allemagne; car cette gnralit pourrait tre due  la nature propre de
la civilisation allemande. Mais il faudrait avoir dmontr que ce
penchant est li  un tat hrditaire de l'organisme allemand, que
c'est un trait permanent du type, qui subsiste alors mme que le milieu
social est chang. C'est  cette seule condition que nous pourrons y
voir un produit de la race. Cherchons donc si, en dehors de l'Allemagne,
alors qu'il est associ  la vie d'autres peuples et acclimat  des
civilisations diffrentes, l'Allemand garde sa triste primaut.

L'Autriche nous offre, pour rpondre  la question, une exprience toute
faite. Les Allemands y sont mls, dans des proportions trs diffrentes
selon les provinces,  une population dont les origines ethniques sont
tout autres. Voyons donc si leur prsence a pour effet de faire hausser
le chiffre des suicides. Le tableau VII (V. ci-dessous) indique pour
chaque province, en mme temps que le taux moyen des suicides pendant la
priode quinquennale 1872-77, l'importance numrique des lments
allemands. C'est d'aprs la nature des idiomes employs qu'on a fait la
part des diffrentes races; quoique ce critre ne soit pas d'une
exactitude absolue, c'est pourtant le plus sr dont on puisse se servir.


Tableau VII

_Comparaison des provinces autrichiennes au point de vue du suicide et
de la race._

/*
+--------------------------------+------------+----------------------+
|                                |  SUR 100   |  TAUX DES SUICIDES   |
|                                | habitants  |      par million.    |
|                                |  combien   |                      |
|                                |d'Allemands.|                      |
+-----------+--------------------+------------+---+------------------+
|           |Autriche infrieure.|   95,90    |254|                  |
| Provinces +--------------------+------------+---+                  |
|           |Autriche suprieure.|    100     |110| Moyenne          |
| purement  +--------------------+------------+---+                  |
|           |     Salzbourg      |    100     |120|   106.           |
|allemandes.+--------------------+------------+---+                  |
|           |  Tyrol transalpin  |    100     |88 |                  |
+-----------+--------------------+------------+---+------------------+
|           |     Carinthie      |   71,40    |92 |                  |
|En majorit+--------------------+------------+---+ Moyenne          |
|           |       Styrie       |   62,45    |94 |                  |
|allemandes.+--------------------+------------+---+   125.           |
|           |      Silsie       |   53,37    |190|                  |
+-----------+--------------------+------------+---+--------+---------+
| minorit |       Bohme       |   37,64    |158|        |         |
|           +--------------------+------------+---+ Moyenne|         |
| allemande |      Moravie       |   26,33    |136|        |         |
|           +--------------------+------------+---+   140. |         |
|importante.|      Bukovine      |    9,06    |128|        |Moyennes |
+-----------+--------------------+------------+---+--------+         |
|           |      Galicie       |    2,72    |82 |        |  des    |
|           +--------------------+------------+---+        |         |
| minorit |   Tyrol cisalpin   |    190     |88 |        |2 groupes|
|           +--------------------+------------+---+        |         |
| allemande |      Littoral      |    1,62    |38 |        |   86.   |
|           +--------------------+------------+---+        |         |
|  faible.  |      Carniole      |    6,20    |46 |        |         |
|           +--------------------+------------+---+        |         |
|           |      Dalmatie      |   -----    |14 |        |         |
+--------------------------------------------------------------------+
*/

Il nous est impossible d'apercevoir dans ce tableau, que nous empruntons
 Morselli lui-mme, la moindre trace de l'influence allemande. La
Bohme, la Moravie et la Bukovine qui comprennent seulement de 37  9 %
d'Allemands ont une moyenne de suicides (140) suprieure  celle de la
Styrie, de la Carinthie et de la Silsie (125) o les Allemands sont
pourtant en grande majorit. De mme, ces derniers pays, o se trouve
pourtant une importante minorit de Slaves, dpassent, pour ce qui
regarde le suicide, les trois seules provinces o la population est tout
entire allemande, la Haute-Autriche, le Salzbourg et le Tyrol
transalpin. Il est vrai que l'Autriche infrieure donne beaucoup plus de
suicides que les autres rgions; mais l'avance qu'elle a sur ce point ne
saurait tre attribue  la prsence d'lments allemands, puisque
ceux-ci sont plus nombreux dans la Haute-Autriche, le Salzbourg et le
Tyrol transalpin o l'on se tue deux ou trois fois moins. La vraie cause
de ce chiffre lev, c'est que l'Autriche infrieure a pour chef-lieu
Vienne qui, comme toutes les capitales, compte tous les ans un nombre
norme de suicides; en 1876, il s'en commettait 320 par million
d'habitants. Il faut donc se garder d'attribuer  la race ce qui
provient de la grande ville. Inversement, si le Littoral, la Carniole et
la Dalmatie ont si peu de suicides, ce n'est pas l'absence d'Allemands
qui en est cause; car, dans le Tyrol cisalpin, en Galicie, o pourtant
il n'y a pas plus d'Allemands, il y a de deux  cinq fois plus de morts
volontaires. Si mme on calcule le taux moyen des suicides pour
l'ensemble des huit provinces  minorit allemande, on arrive au chiffre
de 86, c'est--dire autant que dans le Tyrol transalpin, o il n'y a que
des Allemands, et plus que dans la Carinthie et dans la Styrie o ils
sont en trs grand nombre. Ainsi, quand l'Allemand et le Slave vivent
dans le mme milieu social, leur tendance au suicide est sensiblement la
mme. Par consquent, la diffrence qu'on observe entre eux quand les
circonstances sont autres, ne tient pas  la race.

Il en est de mme de celle que nous avons signale entre l'Allemand et
le Latin. En Suisse, nous trouvons ces deux races en prsence. Quinze
cantons sont allemands soit en totalit, soit en partie. La moyenne des
suicides y est de _186_ (anne 1876). Cinq sont en majorit franais
(Valais, Fribourg, Neufchtel, Genve, Vaud). La moyenne des suicides y
est de _255_. Celui de ces cantons o il s'en commet le moins, le Valais
(10 pour 1 million) se trouve tre justement celui o il y a le plus
d'Allemands (319 sur 1,000 habitants); au contraire, Neufchtel, Genve
et Vaud, o la population est presque tout entire latine, ont
respectivement 486, 321, 371 suicides.

Pour permettre au facteur ethnique de mieux manifester son influence si
elle existe, nous avons cherch  liminer le facteur religieux qui
pourrait la masquer. Pour cela, nous avons compar les cantons allemands
aux cantons franais de mme confession. Les rsultats de ce calcul
n'ont fait que confirmer les prcdents:

_Cantons suisses._

/*
+---------------------+-----------+---------------------+------------+
|Catholiques allemands|87 suicides|Protestants allemands|293 suicides|
+---------------------+-----------+---------------------+------------+
| ----       franais |83  ----   | ----       franais |456  ------ |
+---------------------+-----------+---------------------+------------+
*/

D'un ct, il n'y a pas d'cart sensible entre les deux races; de
l'autre, ce sont les Franais qui ont la supriorit.

Les faits concordent donc  dmontrer que, si les Allemands se tuent
plus, que les autres peuples, la cause n'en, est pas au sang qui coule
dans leurs veines, mais  la civilisation au sein de laquelle ils sont
levs. Cependant, parmi les preuves qu'a donnes Morselli pour tablir
l'influence de la race, il en est une qui, au premier abord, pourrait
passer pour plus concluante. Le peuple franais rsulte du mlange de
deux races principales, les Celtes et les Kymris, qui, ds l'origine, se
distinguaient l'une de l'autre par la taille. Ds l'poque de Jules
Csar, les Kymris taient connus pour leur haute stature. Aussi est-ce
d'aprs la taille des habitants que Broca a pu dterminer de quelle
manire ces deux races sont actuellement distribues sur la surface de
notre territoire, et il a trouv que les populations d'origine celtique
sont prpondrantes au sud de la Loire, celles d'origine kymrique au
nord. Cette carte ethnographique offre donc une certaine ressemblance
avec celle des suicides; car nous savons que ceux-ci sont cantonns dans
la partie septentrionale du pays et sont, au contraire,  leur _minimum_
dans le Centre et dans le Midi. Mais Morselli est all plus loin. Il a
cru pouvoir tablir que les suicides franais variaient rgulirement
selon le mode de distribution des lments ethniques. Pour procder 
cette dmonstration, il constitua six groupes de dpartements, calcula
pour chacun d'eux la moyenne des suicides et aussi celle des conscrits
exempts pour dfaut de taille; ce qui est une manire indirecte, de
mesurer la taille moyenne de la population correspondante, car elle
s'lve dans la mesure o le nombre des exempts diminue. Or il se
trouve que ces deux sries de moyennes varient en raison inverse l'une
de l'autre; il y a d'autant plus de suicides qu'il y a moins d'exempts
pour taille insuffisante, c'est--dire que la taille moyenne est plus
haute[59].

Une correspondance aussi exacte, si elle tait tablie, ne pourrait
gure tre explique que par l'action de la race. Mais la manire dont
Morselli est arriv  ce rsultat ne permet pas de le considrer comme
acquis. Il a pris, en effet, comme base de sa comparaison, les six
groupes ethniques distingus par Broca[60] suivant le degr suppos de
puret des deux races celtiques ou kymriques. Or, quelle que soit
l'autorit de ce savant, ces questions ethnographiques sont beaucoup
trop complexes et laissent encore trop de place  la diversit des
interprtations et des hypothses contradictoires pour qu'on puisse
regarder comme certaine la classification qu'il a propose. Il n'y a
qu' voir de combien de conjectures historiques, plus ou moins
invrifiables, il a d l'appuyer, et, s'il ressort avec vidence de ces
recherches qu'il y a en France deux types anthropologiques nettement
distincts, la ralit des types intermdiaires et diversement nuancs
qu'il a cru reconnatre est bien plus douteuse[61]. Si donc, laissant de
ct ce tableau systmatique, mais peut-tre trop ingnieux, on se
contente de classer les dpartements d'aprs la taille moyenne qui est
propre  chacun d'eux (c'est--dire d'aprs le nombre moyen des
conscrits exempts pour dfaut de taille) et si, en regard de chacune de
ces moyennes, on met celle des suicides, on trouve les rsultats
suivants qui diffrent sensiblement de ceux qu'a obtenus Morselli:

Tableau VIII

/*
+----------------------------------+---------------------------------+
|   DPARTEMENTS  HAUTE TAILLE.   |   DPARTEMENTS  PETITE TAILLE. |
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
|              |  Nombre  |  Taux  |             |  Nombre  |  Taux  |
|              |    des   |  moyen |             |    des   |  moyen |
|              | exempts |   des  |             | exempts |   des  |
|              |          |suicides|             |          |suicides|
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
|              |Au-dessous|        |             |De 60    | 115    |
| 1er groupe (9|de 40 pour|  180   |1er groupe   |80 pour   |(sans la|
| dpart.)     |mille     |        |(22 dpart.).|mille     |Seine   |
|              |examins. |        |             |examins  | 101).  |
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
| 2e groupe (8 |          |        |2e groupe (12|De 80     |        |
|   dpart.)   |De 40  50|  249   | dpart.)... | 100.    |  88    |
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
| 3e groupe (17|          |        |3e groupe (14|          |        |
| dpart.)     |De 50  60|  170   |   dpart.). |Au-dessus |  90    |
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
|              |Au-dessous|        |             |Au-dessus | 103    |
|Moyenne       |de 60 pour|  191   |Moyenne      |de 60     |(avec la|
|gnrale      |mille     |        |gnrale.    |pour mille|Seine). |
|              |examins. |        |             |examins. |93 (sans|
|              |          |        |             |          |la      |
|              |          |        |             |          |Seine). |
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
*/

Le taux des suicides ne crot pas, d'une manire rgulire,
proportionnellement  l'importance relative des lments kymriques ou
supposs tels; car le premier groupe, o les tailles sont le plus
hautes, compte moins de suicides que le second, et pas sensiblement
plus que le troisime; de mme, les trois derniers sont  peu prs au
mme niveau[62], quelqu'ingaux qu'ils soient sous le rapport de la
taille. Tout ce qui ressort de ces chiffres, c'est que, au point de vue
des suicides comme  celui de la taille, la France est partage en deux
moitis, l'une septentrionale o les suicides sont nombreux et les
tailles leves, l'autre centrale o les tailles sont moindres et o
l'on se tue moins, sans que, pourtant, ces deux progressions soient
exactement parallles. En d'autres termes, les deux grandes masses
rgionales que nous avons aperues sur la carte ethnographique se
retrouvent sur celle des suicides; mais la concidence n'est vraie qu'en
gros et d'une manire gnrale. Elle ne se retrouve pas dans le dtail
des variations que prsentent les deux phnomnes compars.

Une fois qu'on l'a ainsi ramene  ses proportions vritables, elle ne
constitue plus une preuve dcisive en faveur des lments ethniques; car
elle n'est plus qu'un fait curieux, qui ne suffit pas  dmontrer une
loi. Elle peut trs bien n'tre due qu' la simple rencontre de facteurs
indpendants. Tout au moins, pour qu'on pt l'attribuer  l'action des
races, il faudrait que cette hypothse ft confirme et mme rclame,
par d'autres faits. Or, tout au contraire, elle est contredite par ceux
qui suivent:

1 Il serait trange qu'un type collectif comme celui des Allemands,
dont la ralit est incontestable et qui a pour le suicide une si
puissante affinit, cesst de la manifester ds que les circonstances
sociales se modifient, et qu'un type  demi problmatique comme celui
des Celtes ou des anciens Belges, dont il ne reste que de rares
vestiges, et encore aujourd'hui sur cette mme tendance une action
efficace. Il y a trop d'cart entre l'extrme gnralit des caractres
qui en perptuent le souvenir et la spcialit complexe d'un tel
penchant.

2 Nous verrons plus loin que le suicide tait frquent chez les anciens
Celtes[63]. Si donc, aujourd'hui, il est rare dans les populations qu'on
suppose tre d'origine celtique, ce ne peut tre en vertu d'une
proprit congnitale de la race, mais de circonstances extrieures qui
ont chang.

3 Celtes et Kymris ne constituent pas des races primitives et pures;
ils taient affilis par le sang, comme par le langage et les
croyances[64]. Les uns et les autres ne sont que des varits de cette
race d'hommes blonds et  haute stature qui, soit par invasions en
masse, soit par essaims successifs, se sont peu  peu rpandus dans
toute l'Europe. Toute la diffrence qu'il y a entre eux au point de vue
ethnographique, c'est que les Celtes, en se croisant avec les races
brunes et petites du Midi, se sont carts davantage du type commun. Par
consquent, si la plus grande aptitude des Kymris pour le suicide a des
causes ethniques, elle viendrait de ce que, chez eux, la race primitive,
s'est moins altre. Mais alors, on devrait voir, mme en dehors de la
France, le suicide crotre d'autant plus que les caractres distinctifs
de cette race sont plus accuss. Or il n'en est rien. C'est en Norwge
que se trouvent les plus hautes tailles de l'Europe (1 m. 72) et,
d'ailleurs, c'est vraisemblablement du Nord, en particulier des bords de
la Baltique, que ce type est originaire; c'est aussi l qu'il passe pour
s'tre le mieux maintenu. Pourtant, dans la presqu'le Scandinave, le
taux des suicides n'est pas lev. La mme race, dit-on, a mieux
conserv sa puret en Hollande, en Belgique et en Angleterre qu'en
France[65], et cependant ce dernier pays est beaucoup plus fcond en
suicides que les trois autres.

Du reste, cette distribution gographique des suicides franais peut
s'expliquer sans qu'il soit ncessaire de faire intervenir les
puissances obscures de la race. On sait que notre pays est divis,
moralement aussi bien qu'ethnologiquement, en deux parties qui ne se
sont pas encore compltement pntres. Les populations du Centre et du
Midi ont gard leur humeur, un genre de vie qui leur est propre et,
pour cette raison, rsistent aux ides et aux moeurs du Nord. Or, c'est
au Nord que se trouve le foyer de la civilisation franaise; elle est
donc reste chose essentiellement septentrionale. D'autre part, comme
elle contient, ainsi qu'on le verra plus loin, les principales causes
qui poussent les Franais  se tuer, les limites gographiques de sa
sphre d'action sont aussi celles de la zone la plus fertile en
suicides. Si donc les gens du Nord se tuent plus que ceux du Midi, ce
n'est pas qu'ils y soient plus prdisposs en vertu de leur temprament
ethnique; c'est simplement que les causes sociales du suicide sont plus
particulirement accumules au nord de la Loire qu'au sud.

Quant  savoir comment cette dualit morale de notre pays s'est produite
et maintenue, c'est une question d'histoire que des considrations
ethnographiques ne sauraient suffire  rsoudre. Ce n'est pas ou, en
tout cas, ce n'est pas seulement la diffrence des races qui a pu eu
tre cause; car des races trs diverses sont susceptibles de se mler et
de se perdre les unes dans les autres. Il n'y a pas entre le type
septentrional et le type mridional un tel antagonisme que des sicles
de vie commune n'aient pu en triompher. Le Lorrain ne diffrait pas
moins du Normand que le Provenal de l'habitant de l'Ile-de-France. Mais
c'est que, pour des raisons historiques, l'esprit provincial, le
traditionnalisme local sont rests beaucoup plus forts dans le Midi,
tandis qu'au Nord la ncessit de faire face  des ennemis communs, une
plus troite solidarit d'intrts, des contacts plus frquents ont
rapproch plus tt les peuples et confondu leur histoire. Et c'est
prcisment ce nivellement moral qui, en rendant plus active la
circulation des hommes, des ides et des choses, a fait de cette
dernire rgion le lieu d'origine d'une civilisation intense[66].




III.


La thorie qui fait de la race un facteur important du penchant au
suicide admet, d'ailleurs, implicitement qu'il est hrditaire: car il
ne peut constituer un caractre ethnique qu' cette condition. Mais
l'hrdit du suicide est-elle dmontre? La question mrite d'autant
plus d'tre examine que, en dehors des rapports qu'elle soutient avec
la prcdente, elle a par elle-mme son intrt propre. Si, en effet, il
tait tabli que la tendance au suicide se transmet par la gnration,
il faudrait reconnatre qu'elle dpend troitement d'un tat organique
dtermin.

Mais il importe d'abord de prciser le sens des mots. Quand on dit du
suicide qu'il est hrditaire, entend-on simplement que les enfants des
suicids, ayant hrit de l'humeur de leurs parents, sont enclins  se
conduire comme eux dans les mmes circonstances? Dans ces termes, la
proposition est incontestable, mais sans porte, car ce n'est pas alors
le suicide qui est hrditaire; ce qui se transmet, c'est simplement un
certain temprament gnral qui peut, le cas chant, y prdisposer les
sujets, mais sans les ncessiter, et qui, par consquent, n'est pas une
explication suffisante de leur dtermination. Nous avons vu, en effet,
comment la constitution individuelle qui en favorise le plus l'closion,
 savoir la neurasthnie sous ses diffrentes formes, ne rend aucunement
compte des variations que prsente le taux des suicides. Mais c'est dans
un tout autre sens que les psychologues ont trs souvent parl
d'hrdit. Ce serait la tendance  se tuer qui passerait directement et
intgralement des parents aux enfants et qui, une fois transmise,
donnerait naissance au suicide avec un vritable automatisme. Elle
consisterait alors en une sorte de mcanisme psychologique, dou d'une
certaine autonomie, qui ne serait pas trs diffrent d'une monomanie et
auquel, selon toute vraisemblance, correspondrait un mcanisme
physiologique non moins dfini. Par suite, elle dpendrait
essentiellement de causes individuelles.

L'observation dmontre-t-elle l'existence d'une telle hrdit?
Assurment, on voit parfois le suicide se reproduire dans une mme
famille avec une dplorable rgularit. Un des exemples les plus
frappants est celui que cite Gall: Un sieur G..., propritaire, laisse
sept enfants avec une fortune de deux millions, six enfants restent 
Paris ou dans les environs, conservent leur portion de la fortune
paternelle; quelques-uns mme l'augmentent. Aucun n'prouve de malheurs;
tous jouissent d'une bonne sant... Tous les sept frres, dans l'espace
de quarante ans, se sont suicids[67]. Esquirol a connu un ngociant,
pre de six enfants, sur lesquels il y en eut quatre qui se turent; un
cinquime fit des tentatives rptes[68]. Ailleurs, on voit
successivement les parents, les enfants et les petits-enfants succomber
 la mme impulsion. Mais l'exemple des physiologistes doit nous
apprendre  ne pas conclure prmaturment en ces questions d'hrdit
qui demandent  tre traites avec beaucoup de circonspection. Ainsi,
les cas sont certainement nombreux o la phtisie frappe des gnrations
successives, et cependant, les savants hsitent encore  admettre
qu'elle est hrditaire. La solution contraire semble mme prvaloir.
Cette rptition de la maladie au sein d'une mme famille peut tre due,
en effet, non  l'hrdit de la phtisie elle-mme, mais  celle d'un
temprament gnral, propre  recevoir et  fconder,  l'occasion, le
bacille gnrateur du mal. Dans ce cas, ce qui se transmettrait, ce ne
serait pas l'affection elle-mme, mais seulement un terrain de nature 
en favoriser le dveloppement. Pour avoir le droit de rejeter
catgoriquement cette dernire explication, il faudrait avoir au moins
tabli que le bacille de Koch se rencontre souvent dans le foetus; tant
que cette dmonstration n'est pas faite, le doute s'impose. La mme
rserve est de rigueur dans le problme qui nous occupe. Il ne suffit
donc pas, pour le rsoudre, de citer certains faits favorables  la
thse de l'hrdit. Mais il faudrait encore que ces faits fussent en
nombre suffisant pour ne pas pouvoir tre attribus  des rencontres
accidentelles--qu'ils ne comportassent pas d'autre explication--qu'ils
ne fussent contredits par aucun autre fait. Satisfont-ils  cette triple
condition?

Ils passent, il est vrai, pour n'tre pas rares. Mais pour qu'on puisse
en conclure qu'il est dans la nature du suicide d'tre hrditaire, ce
n'est pas assez qu'ils soient plus ou moins frquents. Il faudrait, de
plus, pouvoir dterminer quelle en est la proportion par rapport 
l'ensemble des morts volontaires. Si, pour une fraction relativement
leve du chiffre total des suicides, l'existence d'antcdents
hrditaires tait dmontre, on serait fond  admettre qu'il y a entre
ces deux faits un rapport de causalit, que le suicide a une tendance 
se transmettre hrditairement. Mais tant que cette preuve manque, on
peut toujours se demander si les cas que l'on cite ne sont pas dus  des
combinaisons fortuites de causes diffrentes. Or, les observations et
les comparaisons qui, seules, permettraient de trancher cette question
n'ont jamais t faites d'une manire tendue. On se contente presque
toujours de rapporter un certain nombre d'anecdotes intressantes. Les
quelques renseignements que nous avons sur ce point particulier n'ont
rien de dmonstratif dans aucun sens; ils sont mme un peu
contradictoires. Sur 39 alins avec penchant plus ou moins prononc au
suicide que le docteur Luys a eu l'occasion d'observer dans son
tablissement et sur lesquels il a pu runir des informations assez
compltes, il n'a trouv qu'un seul cas o la mme tendance se ft dj
rencontre dans la famille du malade[69]. Sur 265 alins, Brierre de
Boismont en a rencontr seulement 11, soit 4 %, dont les parents
s'taient suicids[70]. La proportion que donne Cazauvieilh est beaucoup
plus leve; chez 13 sujets sur 60, il aurait constat des antcdents
hrditaires; ce qui ferait 28 %[71]. D'aprs la statistique bavaroise,
la seule qui enregistre l'influence de l'hrdit, celle-ci, pendant les
annes 1857-66, se serait fait sentir environ 13 fois sur 100[72].

Quelque peu dcisifs que fussent ces faits, si l'on ne pouvait en rendre
compte qu'en admettant une hrdit spciale du suicide, cette hypothse
recevrait une certaine autorit de l'impossibilit mme o l'on serait
de trouver une autre explication. Mais il y a au moins deux autres
causes qui peuvent produire le mme effet, surtout par leur concours.

En premier lieu, presque toutes ces observations ont t faites par des
alinistes et, par consquent, sur des alins. Or l'alination mentale
est, peut-tre, de toutes les maladies celle qui se transmet le plus
frquemment. On peut donc se demander si c'est le penchant au suicide
qui est hrditaire, ou si ce n'est pas plutt l'alination mentale dont
il est un symptme frquent, mais pourtant accidentel. Le doute est
d'autant plus fond que, de l'aveu de tous les observateurs, c'est
surtout, sinon exclusivement, chez les alins suicids que se
rencontrent les cas favorables  l'hypothse de l'hrdit[73]. Sans
doute, mme dans ces conditions, celle-ci joue un rle important; mais
ce n'est plus l'hrdit du suicide. Ce qui est transmis, c'est
l'affection mentale dans sa gnralit, c'est la tare nerveuse dont le
meurtre de soi-mme est une consquence contingente, quoique toujours 
redouter. Dans ce cas, l'hrdit ne porte pas plus sur le penchant au
suicide, qu'elle ne porte sur l'hmoptysie dans les cas de phtisie
hrditaire. Si le malheureux, qui compte  la fois dans sa famille des
fous et des suicids se tue, ce n'est pas parce que ses parents
s'taient tus, c'est parce qu'ils taient fous. Aussi, comme les
dsordres mentaux se transforment en se transmettant, comme, par
exemple, la mlancolie des ascendants devient le dlire chronique ou la
folie instinctive chez les descendants, il peut se faire que plusieurs
membres d'une mme famille se donnent la mort et que tous ces suicides,
ressortissant  des folies diffrentes, appartiennent, par consquent, 
des types diffrents.

Cependant, cette premire cause ne suffit pas  expliquer tous les
faits. Car, d'une part, il n'est pas prouv que le suicide ne se rpte
jamais que dans les familles d'alins; de l'autre, il reste toujours
cette particularit remarquable que, dans certaines de ces familles, le
suicide parat tre  l'tat endmique, quoique l'alination mentale
n'implique pas ncessairement une telle consquence. Tout fou n'est pas
port  se tuer. D'o vient donc qu'il y ait des souches de fous qui
semblent prdestines  se dtruire? Ce concours de cas semblables
suppose videmment un facteur autre que le prcdent. Mais on peut en
rendre compte sans l'attribuera l'hrdit. La puissance contagieuse de
l'exemple suffit  le produire.

Nous verrons, en effet, dans un prochain chapitre que le suicide est
minemment contagieux. Cette contagiosit se fait surtout sentir chez
les individus que leur constitution rend plus facilement accessibles 
toutes les suggestions en gnral et aux ides de suicide en
particulier; car non seulement ils sont ports  reproduire tout ce qui
les frappe, mais ils sont surtout enclins  rpter un acte pour lequel
ils ont dj quelque penchant. Or, cette double condition est ralise
chez les sujets alins ou simplement neurasthniques, dont les parents
se sont suicids. Car leur faiblesse nerveuse les rend hypnotisables, en
mme temps qu'elle les prdispose  accueillir facilement l'ide de se
donner la mort. Il n'est donc pas tonnant que le souvenir ou le
spectacle de la fin tragique de leurs proches devienne pour eux la
source d'une obsession ou d'une impulsion irrsistible.

Non seulement cette explication est tout aussi satisfaisante que celle
qui fait appel  l'hrdit, mais il y a des faits qu'elle seule fait
comprendre. Il arrive souvent que, dans les familles o s'observent des
faits rpts de suicide, ceux-ci se reproduisent presque identiquement
les uns les autres. Non seulement ils ont lieu au mme ge, mais encore
ils s'excutent de la mme manire. Ici, c'est la pendaison qui est en
honneur, ailleurs c'est l'asphyxie ou la chute d'un lieu lev. Dans un
cas souvent cit, la ressemblance est encore pousse plus loin; c'est
une mme arme qui a servi  toute une famille, et cela  plusieurs
annes de distance[74]. On a voulu voir dans ces similitudes une preuve
de plus en faveur de l'hrdit. Cependant, s'il y a de bonnes raisons
pour ne pas faire du suicide une entit psychologique distincte, combien
il est plus difficile d'admettre qu'il existe une tendance au suicide
par la pendaison ou par le pistolet! Ces faits ne dmontrent-ils pas
plutt combien grande est l'influence contagieuse qu'exercent sur
l'esprit des survivants les suicides qui ont ensanglant dj l'histoire
de leur famille? Car il faut que ces souvenirs les obsdent et les
perscutent pour les dterminer  reproduire, avec une aussi exacte
fidlit, l'acte de leurs devanciers.

Ce qui donne  cette explication encore plus de vraisemblance, c'est que
de nombreux cas o il ne peut tre question d'hrdit et o la
contagion est l'unique cause du mal, prsentent le mme caractre. Dans
les pidmies dont il sera reparl plus loin, il arrive presque toujours
que les diffrents suicides se ressemblent avec la plus tonnante
uniformit. On dirait qu'ils sont la copie les uns des autres. Tout le
monde connat l'histoire de ces quinze invalides qui, en 1772, se
pendirent successivement et en peu de temps  un mme crochet, sous un
passage obscur de l'htel. Le crochet enlev, l'pidmie prit fin. De
mme au camp de Boulogne, un soldat se fait sauter la cervelle dans une
gurite; en peu de jours, il a des imitateurs dans la mme gurite;
mais, ds que celle-ci fut brle, la contagion s'arrta. Dans tous ces
faits, l'influence prpondrante de l'obsession est vidente puisqu'ils
cessent aussitt qu'a disparu l'objet matriel qui en voquait l'ide.
Quand donc des suicides, manifestement issus les uns des autres,
semblent tous reproduire un mme modle, il est lgitime de les
attribuer  cette mme cause, d'autant plus qu'elle doit avoir son
_maximum_ d'action dans ces familles o tout concourt  en accrotre la
puissance.

Bien des sujets ont, d'ailleurs, le sentiment qu'en faisant comme leurs
parents, ils cdent au prestige de l'exemple. C'est le cas d'une famille
observe par Esquirol: Le plus jeune (frre) g de 26  27 ans devient
mlancolique et se prcipite du toit de sa maison; un second frre, qui
lui donnait des soins, se reproche sa mort, fait plusieurs tentatives de
suicide et meurt un an aprs des suites d'une abstinence prolonge et
rpte... Un quatrime frre, mdecin, qui, deux ans avant, m'avait
rpt avec un dsespoir effrayant qu'il n'chapperait pas  son sort,
se tue[75]. Moreau cite le fait suivant. Un alin, dont le frre et
l'oncle paternel s'taient tus, tait affect de penchant au suicide.
Un frre qui venait lui rendre visite  Charenton tait dsespr des
ides horribles qu'il en rapportait et ne pouvait se dfendre de la
conviction que lui aussi finirait par succomber[76]. Un malade vient
faire  Brierre de Boismont la confession suivante: Jusqu' 53 ans, je
me suis bien port; je n'avais aucun chagrin, mon caractre tait assez
gai lorsque, il y a trois ans, j'ai commenc  avoir des ides noires...
Depuis trois mois, elles ne me laissent plus de repos et,  chaque
instant, je suis pouss  me donner la mort. Je ne vous cacherai pas que
mon frre s'est tu  60 ans; jamais je ne m'en tais proccup d'une
manire srieuse, mais en atteignant ma cinquante-sixime anne, ce
souvenir s'est prsent avec plus de vivacit  mon esprit et,
maintenant, il est toujours prsent. Mais un des faits les plus
probants est celui que rapporte Falret. Une jeune fille de 19 ans
apprend qu'un oncle du ct paternel s'tait volontairement donn la
mort. Cette nouvelle l'affligea beaucoup: elle avait ou-dire que la
folie tait hrditaire, l'ide qu'elle pourrait un jour tomber dans ce
triste tat usurpa bientt son attention... Elle tait dans cette triste
position lorsque son pre mit volontairement un terme  son existence.
Ds lors, (elle) se croit tout  fait voue  une mort violente. Elle
ne s'occupe plus que de sa fin prochaine et mille fois elle rpte: Je
dois prir comme mon pre et comme mon oncle! mon sang est donc
corrompu! Et elle commet une tentative. Or, l'homme qu'elle croyait
tre son pre ne l'tait rellement pas. Pour la dbarrasser de ses
craintes, sa mre lui avoue la vrit et lui mnage une entrevue avec
son pre vritable. La ressemblance physique tait si grande que la
malade vit tous ses doutes se dissiper  l'instant mme. Ds lors, elle
renonce  toute ide de suicide; sa gaiet revient progressivement et sa
sant se rtablit[77].

Ainsi, d'une part, les cas les plus favorables  l'hrdit du suicide
ne suffisent pas  en dmontrer l'existence, de l'autre, ils se prtent
sans peine  une autre explication. Mais il y a plus. Certains faits de
statistique, dont l'importance semble avoir chapp aux psychologues,
sont inconciliables avec l'hypothse d'une transmission hrditaire
proprement dite. Ce sont les suivants:

1 S'il existe un dterminisme organico-psychique, d'origine
hrditaire, qui prdestine les hommes  se tuer, il doit svir  peu
prs galement sur les deux sexes. Car, comme le suicide n'a, par
soi-mme, rien de sexuel, il n'y a pas de raison pour que la gnration
grve les garons plutt que les filles. Or, en fait, nous savons que
les suicides fminins sont en trs petit nombre et ne reprsentent
qu'une faible fraction des suicides masculins. Il n'en serait pas ainsi
si l'hrdit avait la puissance qu'on lui attribue.

Dira-t-on que les femmes hritent, tout comme les hommes, du penchant au
suicide, mais qu'il est neutralis, la plupart du temps, par les
conditions sociales qui sont propres au sexe fminin? Mais que faut-il
penser d'une hrdit qui, dans la majeure partie des cas, reste
latente, sinon qu'elle consiste en une bien vague virtualit dont rien
n'tablit l'existence?

2 Parlant de l'hrdit de la phtisie, M. Grancher s'exprime en ces
termes: Que l'on admette l'hrdit dans un cas de ce genre (il s'agit
d'une phtisie dclare chez un enfant de trois mois), tout nous y
autorise... Il est dj moins certain que la tuberculose date de la vie
intra-utrine, quand elle clate quinze ou vingt mois aprs la
naissance, alors que rien ne pouvait faire souponner l'existence d'une
tuberculose latente... Que dirons-nous maintenant des tuberculoses qui
apparaissent quinze, vingt ou trente ans aprs la naissance? En
supposant mme qu'une lsion aurait exist au commencement de la vie,
cette lsion au bout d'un temps si long, n'aurait-elle pas perdu sa
virulence? Est-il naturel d'accuser de tout le mal ces microbes fossiles
plutt que les bacilles bien vivants... que le sujet est expos 
rencontrer sur son chemin[78]. En effet, pour avoir le droit de
soutenir qu'une affection est hrditaire,  dfaut de la preuve
premptoire qui consiste  en faire voir le germe dans le foetus ou dans
le nouveau-n,  tout le moins faudrait-il tablir qu'elle se produit
frquemment chez les jeunes enfants. Voil pourquoi on a fait de
l'hrdit la cause fondamentale de cette folie spciale qui se
manifeste ds la premire enfance et que l'on a appele, pour cette
raison, folie hrditaire. Koch a mme montr que, dans les cas o la
folie, sans tre cre de toutes pices par l'hrdit, ne laisse pas
d'en subir l'influence, elle a une tendance beaucoup plus marque  la
prcocit que l o il n'y a pas d'antcdents connus[79].

On cite, il est vrai, des caractres qui sont regards comme
hrditaires et qui, pourtant, ne se montrent qu' un ge plus ou moins
avanc: tels la barbe, les cornes, etc. Mais ce retard n'est explicable
dans l'hypothse de l'hrdit que s'ils dpendent d'un tat organique
qui ne peut lui-mme se constituer qu'au cours de l'volution
individuelle; par exemple, pour tout ce qui concerne les fonctions
sexuelles, l'hrdit ne peut videmment produire d'effets ostensibles
qu' la pubert. Mais si la proprit transmise est possible  tout
ge, elle devrait se manifester d'emble. Par consquent, plus elle met
de temps  apparatre, plus aussi on doit admettre qu'elle ne tient de
l'hrdit qu'une faible incitation  tre. Or, on ne voit pas pourquoi
la tendance au suicide serait solidaire de telle phase du dveloppement
organique plutt que de telle autre. Si elle constitue un mcanisme
dfini, qui peut se transmettre tout organis, il devrait donc entrer en
jeu ds les premires annes.

Mais, en fait, c'est le contraire qui se passe. Le suicide est
extrmement rare chez les enfants. En France, d'aprs Legoyt, sur 1
million d'enfants au-dessous de 16 ans, il y avait, pendant la priode
1861-75, 4,3 suicides de garons, 1,8 suicides de filles. En Italie,
d'aprs Morselli, les chiffres sont encore plus faibles: ils ne
s'lvent pas au-dessus de 1,25 pour un sexe et de 0,33 pour l'autre
(priode 1866-75), et la proportion est sensiblement la mme dans tous
les pays. Les suicides les plus jeunes se commettent  cinq ans et ils
sont tout  fait exceptionnels. Encore n'est-il pas prouv que ces faits
extraordinaires doivent tre attribus  l'hrdit. Il ne faut pas
oublier, en effet, que l'enfant, lui aussi, est plac sous l'action des
causes sociales et qu'elles peuvent suffire  le dterminer au suicide.
Ce qui dmontre leur influence mme dans ce cas, c'est que les suicides
d'enfants varient selon le milieu social. Ils ne sont nulle part aussi
nombreux que dans les grandes villes[80]. C'est que, nulle part aussi,
la vie sociale ne commence aussitt pour l'enfant, comme le prouve la
prcocit qui distingue le petit citadin. Initi plus tt et plus
compltement au mouvement de la civilisation, il en subit plus tt et
plus compltement les effets. C'est aussi ce qui fait que, dans les pays
cultivs, le nombre des suicides infantiles s'accrot avec une
dplorable rgularit[81].

Il y a plus. Non seulement le suicide est trs rare pendant l'enfance,
mais c'est seulement avec la vieillesse qu'il arrive  son apoge et,
dans l'intervalle, il crot rgulirement d'ge en ge.

TABLEAU IX[82]

_Suicides aux diffrents ges (pour un million de sujets de chaque
ge)._

/*
+-------------+----------+-----------+---------+----------+----------+
|             |  FRANCE  |  PRUSSE   |  SAXE   |  ITALIE  | DANEMARK |
|             | (1835-44)| (1873-75) |(1847-58)| (1872-76)| (1845-56)|
|             +----------+-----------+---------+----------+----------+
|             |  H. | F. |  H. | F.  | H. | F. |  H. | F. |  H. & F. |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
|Au-dessous de|     |    |     |     |    |    |     |    |          |
|16 ans       |  2,2| 1,2| 10,5|  3,2| 9,6| 2,4| 3,2 | 1,0|   113    |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
|De 16  20   | 56,5|31,7|122,0| 50,3| 210| 85 | 32,3|12,2|   272    |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
|De 20  30   |130,5|44,5|231,1| 60,8| 396| 108| 77,0|18,9|   307    |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
|De 30  40   |155,6|44,0|235,1| 55,6|    |    | 72,3|19,6|   426    |
+-------------+-----+----+-----+-----+ 551| 126+-----+----+----------+
|De 40  50   |204,7|64,7|347,0| 61,6|    |    |102,3|26,0|   576    |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
|De 50  60   |217,9|74,8|     |     |    |    |140,0|32,0|   702    |
+-------------+-----+----+     |     | 906| 207+-----+----+----------+
|De 60  70   |317,3|83,7|     |     |    |    |147,8|34,5|          |
+-------------+-----+----+529,0|113,9+----+----+-----+----+   783    |
|De 70  80   |317,3|91,8|     |     |    |    |124,3|29,1|          |
+-------------+-----+----+     |     | 917| 297+-----+----+----------+
|Au-dessus    |345,1|81,4|     |     |    |    |103,8|33,8|   642    |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
*/

Avec quelques nuances, ces rapports sont les mmes dans tous les pays.
La Sude est la seule socit o le maximum tombe entre 40 et 50 ans.
Partout ailleurs, il ne se produit qu' la dernire ou 
l'avant-dernire priode de la vie et, partout galement,  de trs
lgres exceptions prs qui sont peut-tre dues  des erreurs de
recensement[83], l'accroissement jusqu' cette limite extrme est
continu. La dcroissance que l'on observe au del de 80 ans n'est pas
absolument gnrale et, en tout cas, elle est trs faible. Le
contingent de cet ge est un peu au-dessous de celui que fournissent les
septuagnaires, mais il reste suprieur aux autres ou, tout au moins, 
la plupart des autres. Comment, ds lors, attribuer  l'hrdit une
tendance qui n'apparat que chez l'adulte _et qui,  partir de ce
moment, prend toujours plus de force  mesure que l'homme avance dans
l'existence?_ Comment qualifier de congnitale une affection qui, nulle
ou trs faible pendant l'enfance, va de plus en plus en se dveloppant
et n'atteint son maximum d'intensit que chez les vieillards?

La loi de l'hrdit homochrone ne saurait tre invoque en l'espce.
Elle nonce, en effet, que, dans certaines circonstances, le caractre
hrit apparat chez les descendants  peu prs au mme ge que chez les
parents. Mais ce n'est pas le cas du suicide qui, au del de 10 ou de 15
ans, est de tous les ges sans distinction. Ce qu'il a de
caractristique, ce n'est pas qu'il se manifeste  un moment dtermin
de la vie, c'est qu'il progresse sans interruption d'ge en ge. Cette
progression ininterrompue dmontre que la cause dont il dpend se
dveloppe elle-mme  mesure que l'homme vieillit. Or l'hrdit ne
remplit pas cette condition; car elle est, par dfinition, tout ce
qu'elle doit et peut tre ds que la fcondation est accomplie.
Dira-t-on que le penchant au suicide existe  l'tat latent ds la
naissance, mais qu'il ne devient apparent que sous l'action d'autres
forces dont l'apparition est tardive et le dveloppement progressif?
Mais c'est reconnatre que l'influence hrditaire se rduit tout au
plus  une prdisposition trs gnrale et indtermine; car, si le
concours d'un autre facteur lui est tellement indispensable qu'elle fait
seulement sentir son action quand il est donn et dans la mesure o il
est donn, c'est lui qui doit tre regard comme la cause vritable.

Enfin, la faon dont le suicide varie selon les ges prouve que, de
toute manire, un tat organico-psychique n'en saurait tre la cause
dterminante. Car tout ce qui tient  l'organisme, tant soumis au
rythme de la vie, passe successivement par une phase de croissance, puis
de stationnement et, enfin, de rgression. Il n'y a pas de caractre
biologique ou psychologique qui progresse sans terme; mais tous, aprs
tre arrivs  un moment d'apoge, entrent en dcadence. Au contraire,
le suicide ne parvient  son point culminant qu'aux dernires limites de
la carrire humaine. Mme le recul que l'on constate assez souvent vers
80 ans, outre qu'il est lger et n'est pas absolument gnral, n'est que
relatif, puisque les nonagnaires se tuent encore autant ou plus que les
sexagnaires, plus surtout que les hommes en pleine maturit. Ne
reconnat-on pas  ce signe que la cause qui fait varier le suicide ne
saurait consister en une impulsion congnitale et immuable, mais dans
l'action progressive de la vie sociale? De mme qu'il apparat plus ou
moins tt, selon l'ge auquel les hommes dbutent dans la socit, il
crot  mesure qu'ils y sont plus compltement engags.

Nous voici donc ramens  la conclusion du chapitre prcdent. Sans
doute, le suicide n'est possible que si la constitution des individus ne
s'y refuse pas. Mais l'tat individuel qui lui est le plus favorable
consiste, non en une tendance dfinie et automatique (sauf le cas des
alins), mais en une aptitude gnrale et vague, susceptible de prendre
des formes diverses selon les circonstances, qui permet le suicide, mais
ne l'implique pas ncessairement et, par consquent, n'en donne pas
l'explication.




CHAPITRE III


Le suicide et les facteurs cosmiques[84].


Mais si,  elles seules, les prdispositions individuelles ne sont pas
des causes dterminantes du suicide, elles ont peut-tre plus d'action
quand elles se combinent avec certains facteurs cosmiques. De mme que
le milieu matriel fait parfois clore des maladies qui, sans lui,
resteraient  l'tat de germe, il pourrait se faire qu'il et le pouvoir
de faire passer  l'acte les aptitudes gnrales et purement virtuelles
dont certains individus seraient naturellement dous pour le suicide.
Dans ce cas, il n'y aurait pas lieu de voir dans le taux des suicides un
phnomne social; d au concours de certaines causes physiques et d'un
tat organico-psychique, il relverait tout entier ou principalement de
la psychologie morbide. Peut-tre, il est vrai, aurait-on du mal 
expliquer comment, dans ces conditions, il peut tre si troitement
personnel  chaque groupe social: car, d'un pays  l'autre, le milieu
cosmique ne diffre pas trs sensiblement. Pourtant, un fait important
ne laisserait pas d'tre acquis: c'est qu'on pourrait rendre compte de
certaines, tout au moins, des variations que prsente ce phnomne, sans
faire intervenir de causes sociales.

Parmi les facteurs de cette espce, il en est deux seulement auxquels on
a attribu une influence suicidogne; c'est le climat et la temprature
saisonnire.

I.

Voici comment les suicides se distribuent sur la carte d'Europe, selon
les diffrents degrs de latitude:

/*
+-------------------------------+------------------------------------+
|Du 36e au 43e degr de latitude| 21,1 suicides par million d'hab.   |
+-------------------------------+------------------------------------+
|Du 43e au 50e  ---       ---   | 93,3   ---           ---           |
+-------------------------------+------------------------------------+
|Du 50e au 55e  ---       ---   |172,5   ---           ---           |
+-------------------------------+------------------------------------+
|Au del.                       | 88,1   ---           ---           |
+-------------------------------+------------------------------------+
*/

C'est donc dans le sud et au nord de l'Europe que le suicide est
_minimum_; c'est au centre qu'il est le plus dvelopp: avec plus de
prcision, Morselli a pu dire que l'espace compris entre le 47e et le
57e degr de latitude, d'une part, et le 20e et le 40e degr de
longitude, de l'autre, tait le lieu de prdilection du suicide. Cette
zone concide assez bien avec la rgion la plus tempre de l'Europe.
Faut-il voir dans cette concidence un effet des influences
climatriques?

C'est la thse qu'a soutenue Morselli, non toutefois sans quelque
hsitation. On ne voit pas bien, en effet, quel rapport il peut y avoir
entre le climat tempr et la tendance au suicide; il faudrait donc que
les faits fussent singulirement concordants pour imposer une telle
hypothse. Or, bien loin qu'il y ait un rapport entre le suicide et tel
ou tel climat, il est constant qu'il a fleuri sous tous les climats.
Aujourd'hui, l'Italie en est relativement exempte; mais il y fut trs
frquent au temps de l'Empire, alors que Rome tait la capitale de
l'Europe civilise. De mme, sous le ciel brlant de l'Inde, il a t, 
certaines poques, trs dvelopp[85].

La configuration mme de cette zone montre bien que le climat n'est pas
la cause des nombreux suicides qui s'y commettent. La tache qu'elle
forme sur la carte n'est pas constitue par une seule bande,  peu prs
gale et homogne, qui comprendrait tous les pays soumis au mme climat,
mais par deux taches distinctes: l'une qui a pour centre
l'le-de-France et les dpartements circonvoisins, l'autre la Saxe et la
Prusse. Elles concident donc, non avec une rgion climatrique
nettement dfinie, mais avec les deux principaux foyers de la
civilisation europenne. C'est, par consquent dans la nature de cette
civilisation, dans la manire dont elle se distribue entre les
diffrents pays, et non dans les vertus mystrieuses du climat, qu'il
faut aller chercher la cause qui fait l'ingal penchant des peuples pour
le suicide.

On peut expliquer de mme un autre fait que Guerry avait dj signal,
que Morselli confirme par des observations nouvelles et qui, s'il n'est
pas sans exceptions, est pourtant assez gnral. Dans les pays qui ne
font pas partie de la zone centrale, les rgions qui en sont le plus
rapproches, soit au Nord soit au Sud, sont aussi les plus prouves par
le suicide. C'est ainsi qu'en Italie il est surtout dvelopp au Nord,
tandis qu'en Angleterre et en Belgique il l'est davantage au Midi. Mais
on n'a aucune raison d'imputer ces faits  la proximit du climat
tempr. N'est-il pas plus naturel d'admettre que les ides, les
sentiments, en un mot, les courants sociaux qui poussent avec tant de
force au suicide les habitants de la France septentrionale et de
l'Allemagne du Nord, se retrouvent dans les pays voisins qui vivent un
peu de la mme vie, mais avec une moindre intensit? Voici, d'ailleurs,
qui montre combien est grande l'influence des causes sociales sur cette
rpartition du suicide. En Italie, jusqu'en 1870, ce sont les provinces
du Nord qui comptaient le plus de suicides, le Centre venait ensuite et
le Sud en troisime lieu. Mais peu  peu, la distance entre le Nord et
le Centre a diminu et les rangs respectifs ont fini par tre
intervertis (Voir tableau X, ci-dessus). Le climat des diffrentes
rgions est cependant rest le mme. Ce qu'il y a eu de chang, c'est
que, par suite de la conqute de Rome en 1870, la capitale de l'Italie a
t transporte au centre du pays. Le mouvement scientifique,
artistique, conomique s'est dplac dans le mme sens. Les suicides ont
suivi.

Tableau X

_Distribution rgionale du suicide en Italie._

/*
+--------------+-------------------------+---------------------------+
|              |  SUICIDES PAR MILLION   |LE TAUX DE CHAQUE RGION   |
|              |                         |                           |
|              |        d'habitants.     |   exprim en fonction     |
|              |                         |                           |
|              |                         |de celui du Nord reprsent|
|              |                         |                           |
|              |                         |       par 100.            |
+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
|              |PRIODE |        |       |         |        |        |
|              |1866-67.|1864-76.|1884-86|1866-67. |1864-76.|1884-86.|
+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
|Nord          |  33,8  |  43,6  |   63  |  100    |  100   |  100   |
+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
|Centre        |  25,6  |  40,8  |   88  |   75    |   93   |  139   |
+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
|Sud           |  8,3   |  16,5  |   21  |   24    |   37   |   33   |
+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
*/



Il n'y a donc pas lieu d'insister davantage sur une hypothse que rien
ne prouve et que tant de faits infirment.


II.

L'influence de la temprature saisonnire parat mieux tablie. Les
faits peuvent tre diversement interprts, mais ils sont constants.

Si, au lieu de les observer, on essayait de prvoir par le raisonnement
quelle doit tre la saison la plus favorable au suicide, on croirait
volontiers que c'est celle o le ciel est le plus sombre, o la
temprature est la plus basse ou la plus humide. L'aspect dsol que
prend alors la nature n'a-t-il pas pour effet de disposer  la rverie,
d'veiller les passions tristes, de provoquer  la mlancolie?
D'ailleurs, c'est aussi l'poque o la vie est le plus rude, parce qu'il
nous faut une alimentation plus riche pour suppler  l'insuffisance de
la chaleur naturelle et qu'il est plus difficile de se la procurer.
C'est dj pour cette raison que Montesquieu considrait les pays
brumeux et froids comme particulirement favorables au dveloppement du
suicide et, pendant longtemps, cette opinion fit loi. En l'appliquant
aux saisons, on en arriva  croire que c'est  l'automne que devait se
trouver l'apoge du suicide. Quoique Esquirol et dj mis des doutes
sur l'exactitude de cette thorie, Falret en acceptait encore le
principe[86]. La statistique l'a aujourd'hui dfinitivement rfute. Ce
n'est ni en hiver, ni en automne que le suicide atteint son _maximum_;,
mais pendant la belle saison, alors que la nature est le plus riante et
la temprature le plus douce. L'homme quitte de prfrence la vie au
moment o elle est le plus facile. Si, en effet, on divise l'anne en
deux semestres, l'un qui comprend les six mois les plus chauds (de mars
 aot inclusivement), l'autre les six mois les plus froids, c'est
toujours le premier qui compte le plus de suicides. _Il n'est pas un
pays qui fasse exception  cette loi._ La proportion,  quelques units
prs, est la mme partout. Sur 1.000 suicides annuels, il y en a de 590
 600 qui sont commis pendant la belle saison et 400 seulement pendant
le reste de l'anne.

Le rapport entre le suicide et les variations de la temprature peut
mme tre dtermin avec plus de prcision.

Si l'on convient d'appeler hiver le trimestre qui va de dcembre 
fvrier inclus, printemps celui qui s'tend de mars  mai, t celui qui
commence en juin pour finir en aot, et automne les trois mois suivants,
et si l'on classe ces quatre saisons suivant l'importance de leur
mortalit-suicide, on trouve que presque partout l't tient la premire
place. Morselli a pu comparer  ce point de vue 34 priodes diffrentes
appartenant  18 tats europens, et il a constat que dans 30 cas,
c'est--dire 88 fois sur cent, le maximum des suicides tombait pendant
la priode estivale, trois fois seulement au printemps, une seule fois
en automne. Cette dernire irrgularit que l'on a observe dans le seul
grand-duch de Bade et  un seul moment de son histoire est sans valeur,
car elle rsulte d'un calcul qui porte sur une priode de temps trop
courte; d'ailleurs, elle ne s'est pas reproduite aux priodes
ultrieures. Les trois autres exceptions ne sont gure plus
significatives. Elles se rapportent  la Hollande,  l'Irlande,  la
Sude. Pour ce qui est des deux premiers pays, les chiffres effectifs
qui ont servi de base  l'tablissement des moyennes saisonnires sont
trop faibles pour qu'on en puisse rien conclure avec certitude; il n'y a
que 387 cas pour la Hollande et 755 pour l'Irlande. Du reste, la
statistique de ces deux peuples n'a pas toute l'autorit dsirable.
Enfin, pour la Sude, c'est seulement pendant la priode 1835-51 que le
fait a t constat. Si donc on s'en tient aux tats sur lesquels nous
sommes authentiquement renseigns, on peut dire que la loi est absolue
et universelle.

L'poque o a lieu le minimum n'est pas moins rgulire: 30 fois sur 34,
c'est--dire 88 fois sur cent, il arrive en hiver; les quatre autres
fois en automne. Les quatre pays qui s'cartent de la rgle sont
l'Irlande et la Hollande (comme dans le cas prcdent) le canton de
Berne et la Norwge. Nous savons quelle est la porte des deux premires
anomalies; la troisime en a moins encore, car elle n'a t observe que
sur un ensemble de 97 suicides. En rsum 26 fois sur 34, soit 76 fois
sur cent, les saisons se rangent dans l'ordre suivant: t, printemps,
automne, hiver. Ce rapport est vrai sans aucune exception du Danemark,
de la Belgique, de la France, de la Prusse, de la Saxe, de la Bavire,
du Wurtemberg, de l'Autriche, de la Suisse, de l'Italie et de l'Espagne.

Non seulement les saisons se classent de la mme manire, mais la part
proportionnelle de chacune diffre  peine d'un pays  l'autre. Pour
rendre cette invariabilit plus sensible, nous avons, dans le tableau XI
(V. ci-dessous), exprim le contingent de chaque saison dans les
principaux tats europens en fonction du total annuel ramen  mille.
On voit que les mmes sries de nombres reviennent presque identiquement
dans chaque colonne.

Tableau XI

_Part proportionnelle de chaque saison dans le total annuel des suicides
de chaque pays._

/*
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
|         |DANEMARK|BELGIQUE| FRANCE|  SAXE |BAVIRE|AUTRICHE|PRUSSE |
|         |1858-65 |1841-49 |1835-43|1847-58|1858-65|1858-59 |1869-72|
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
| t     |   312  |   301  |   306 |   307 |   308 |   315  |   290 |
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
|Printemps|   284  |   275  |   283 |   281 |   282 |   281  |   284 |
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
| Automne |   227  |   229  |   210 |   217 |   218 |   219  |   227 |
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
| Hiver   |   177  |   195  |   201 |   195 |   192 |   185  |   199 |
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
|         | 1.000  | 1.000  | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000  | 1.000 |
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
*/

De ces faits incontestables Ferri et Morselli ont conclu que la
temprature avait sur la tendance au suicide une influence directe; que
la chaleur, par l'action mcanique qu'elle exerce sur les fonctions
crbrales, entranait l'homme  se tuer. Ferri a mme essay
d'expliquer de quelle manire elle produisait cet effet. D'une part,
dit-il, la chaleur augmente l'excitabilit du systme nerveux; de
l'autre, comme, avec la saison chaude, l'organisme n'a pas besoin de
consommer autant de matriaux pour entretenir sa propre temprature au
degr voulu, il en rsulte une accumulation de forces disponibles qui
tendent naturellement  trouver leur emploi. Pour cette double raison,
il y a, pendant l't, un surcrot d'activit, une plthore de vie qui
demande  se dpenser et ne peut gure se manifester que sous forme
d'actes violents. Le suicide est une de ces manifestations, l'homicide
en est une autre, et voil pourquoi les morts volontaires se multiplient
pendant cette saison en mme temps que les crimes de sang. D'ailleurs,
l'alination mentale, sous toutes ses formes, passe pour se dvelopper 
cette poque; il est donc naturel, a-t-on dit, que le suicide, par suite
des rapports qu'il soutient avec la folie, volue de la mme manire.

Cette thorie, sduisante par sa simplicit, parat, au premier abord,
concorder avec les faits. Il semble mme qu'elle n'en soit que
l'expression immdiate. En ralit, elle est loin d'en rendre compte.




III.


En premier lieu, elle implique une conception trs contestable du
suicide. Elle suppose, en effet, qu'il a toujours pour antcdent
psychologique un tat de surexcitation, qu'il consiste en un acte
violent et n'est possible que par un grand dploiement de force. Or, au
contraire, il rsulte trs souvent d'une extrme dpression. Si le
suicide exalt ou exaspr se rencontre, le suicide morne n'est pas
moins frquent; nous aurons l'occasion de l'tablir. Mais il est
impossible que la chaleur agisse de la mme manire sur l'un et sur
l'autre; si elle stimule le premier, elle doit rendre le second plus
rare. L'influence aggravante qu'elle pourrait avoir sur certains sujets
serait neutralise et comme annule par l'action modratrice qu'elle
exercerait sur les autres; par consquent, elle ne pourrait pas se
manifester, surtout d'une faon aussi sensible,  travers les donnes de
la statistique. Les variations qu'elles prsentent selon les saisons
doivent donc avoir une autre cause. Quant  y voir un simple contre-coup
des variations similaires que subirait, au mme moment, l'alination
mentale, il faudrait, pour pouvoir accepter cette explication, admettre
entre le suicide et la folie une relation plus immdiate et plus troite
que celle qui existe. D'ailleurs, il n'est mme pas prouv que les
saisons agissent de la mme manire sur ces deux phnomnes[87], et,
quand mme ce paralllisme serait incontestable, il resterait encore 
savoir si ce sont les changements de la temprature saisonnire qui font
monter et descendre la courbe de l'alination mentale. Il n'est pas sr
que des causes d'une tout autre nature ne puissent produire ou
contribuer  produire ce rsultat.

Mais, de quelque manire qu'on explique cette influence attribue  la
chaleur, voyons si elle est relle.

Il semble bien rsulter de quelques observations que les chaleurs trop
violentes excitent l'homme  se tuer. Pendant l'expdition d'gypte, le
nombre des suicides augmenta, parat-il, dans l'arme franaise et on
imputa cet accroissement  l'lvation de la temprature. Sous les
tropiques, il n'est pas rare de voir des hommes se prcipiter
brusquement  la mer quand le soleil darde verticalement ses rayons. Le
docteur Dietrich raconte que, dans un voyage autour du monde accompli de
1844  1847 par le comte Charles de Gortz, il remarqua une impulsion
irrsistible, qu'il nomme _the horrors_, chez les marins de l'quipage
et qu'il dcrit ainsi: Le mal, dit-il, se manifeste gnralement dans
la saison d'hiver lorsque, aprs une longue traverse, les marins ayant
mis pied  terre, se placent sans prcautions autour d'un pole ardent
et se livrent, suivant l'usage, aux excs de tout genre. C'est en
rentrant  bord que se dclarent les symptmes du terrible _horrors_.
Ceux que l'affection atteint sont pousss par une puissance irrsistible
 se jeter dans la mer, soit que le vertige les saisisse au milieu de
leurs travaux, au sommet des mts, soit qu'il survienne durant le
sommeil dont les malades sortent violemment en poussant des hurlements
affreux. On a galement observ que le _sirocco_, qui ne peut souffler
sans rendre la chaleur touffante, a sur le suicide une influence
analogue[88].

Mais elle n'est pas spciale  la chaleur; le froid violent agit de
mme. C'est ainsi que, pendant la retraite de Moscou, notre arme,
dit-on, fut prouve par de nombreux suicides. On ne saurait donc
invoquer ces faits pour expliquer comment il se fait que, rgulirement,
les morts volontaires sont plus nombreuses en t qu'en automne, et en
automne qu'en hiver; car tout ce qu'on en peut conclure, c'est que les
tempratures extrmes, quelles qu'elles soient, favorisent le
dveloppement du suicide. On comprend, du reste, que les excs de tout
genre, les changements brusques et violents survenus dans le milieu
physique, troublent l'organisme, dconcertent le jeu normal des
fonctions et dterminent ainsi des sortes de dlires au cours desquels
l'ide du suicide peut surgir et se raliser, si rien ne la contient.
Mais il n'y a aucune analogie entre ces perturbations exceptionnelles et
anormales et les variations gradues par lesquelles passe la temprature
dans le cours de chaque anne. La question reste donc entire. C'est 
l'analyse des donnes statistiques qu'il faut en demander la solution.

Si la temprature tait la cause fondamentale des oscillations que nous
avons constates, le suicide devrait rgulirement varier comme elle. Or
il n'en est rien. On se tue beaucoup plus au printemps qu'en automne,
quoiqu'il fasse alors un peu plus froid:

/*
+---------+-----------------------------+----------------------------+
|         |           FRANCE            |          ITALIE            |
+---------+----------------+------------+----------------+-----------+
|         |    Sur 1.000   |            |   Sur 1.000    |           |
|         |     suicides   | Temprature|    suicides    |Temprature|
|         | annuels combien|  moyenne   | annuels combien| moyenne   |
|         |  chaque saison| des saisons|  chaque saison|des saisons|
+---------+----------------+------------+----------------+-----------+
|Printemps|       284      |   10,2    |       297      |   12,9   |
+---------+----------------+------------+----------------+-----------+
|Automne  |       227      |   11,1    |       196      |   13,1   |
+---------+----------------+------------+----------------+-----------+
*/

Ainsi, tandis que le thermomtre monte de 0,9 en France, et de 0,2 en
Italie, le chiffre des suicides diminue de 21 % dans le premier de ces
pays et de 35 % dans l'autre. De mme, la temprature de l'hiver est, en
Italie, beaucoup plus basse que celle de l'automne (2,3 au lieu de 13,
1), et pourtant, la mortalit-suicide est  peu prs la mme dans les
deux saisons (196 cas d'un ct, 194 de l'autre). Partout, la diffrence
entre le printemps et l't est trs faible pour les suicides, tandis
qu'elle est trs leve pour la temprature. En France, l'cart est de
78 % pour l'une et seulement de 8 % pour l'autre; en Prusse, il est
respectivement de 121 % et de 4 %.

Cette indpendance par rapport  la temprature est encore plus sensible
si l'on observe le mouvement des suicides, non plus par saisons, mais
par mois. Ces variations mensuelles sont, en effet, soumises  la loi
suivante qui s'applique  tous les pays d'Europe: _ partir du mois de
janvier inclus la marche du suicide est rgulirement ascendante de mois
en mois jusque vers juin et rgulirement rgressive  partir de ce
moment jusqu' la fin de l'anne._ Le plus gnralement, 62 fois sur
cent, le maximum tombe en juin, 25 fois en mai et 12 fois en juillet. Le
minimum a eu lieu 60 fois sur cent en dcembre, 22 fois en janvier, 15
fois en novembre et 3 fois en octobre. D'ailleurs, les irrgularits les
plus marques sont donnes, pour la plupart, par des sries trop petites
pour avoir une grande signification. L o l'on peut suivre le
dveloppement du suicide sur un long espace de temps, comme en France,
on le voit crotre jusqu'en juin, dcrotre ensuite jusqu'en janvier et
la distance entre les extrmes n'est pas infrieure  90 ou 100 % en
moyenne. Le suicide n'arrive donc pas  son apoge aux mois les plus
chauds qui sont aot ou juillet; au contraire,  partir d'aot, il
commence  baisser et trs sensiblement. De mme dans la majeure partie
des cas, il ne descend pas  son point le plus bas en janvier qui est le
mois le plus froid, mais en dcembre. Le tableau XII (V. ci-dessous)
montre pour chaque mois que la correspondance entre les mouvements du
thermomtre et ceux du suicide n'a rien de rgulier ni de constant.

Tableau XII[89]

/*
+---------+-----------------+----------------------+-----------------+
|         |FRANCE (1866-70) |  ITALIE (1883-88)    |PRUSSE (1876-78, |
|         |                 |                      |  80-82, 85-89)  |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|         |       | Combien |            | Combien |       | Combien |
|         |       |   de    |            |   de    |       |   de    |
|         | Temp. |suicides |   Temp.    | suicides| Temp. | suicides|
|         |moyenne| chaque  |  moyenne   |  chaque |moyenne|  chaque |
|         |       |mois sur |            | mois sur|(1848  | mois sur|
|         |       | 1.000   |Rome |Naples|  1.000  |- 1877)|  1.000  |
|         |       |suicides |            | suicides|       | suicides|
|         |       |annuels. |            | annuels.|       | annuels.|
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Janvier  |  2,4 |    68   | 6,8| 8,4 |    69   | 0,28 |    61   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Fvrier  |  4   |    80   | 8,2| 9,3 |    80   | 0,73 |    67   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Mars     |  6,4 |    86   |10,4|10,7 |    81   | 2,74 |    78   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Avril    | 10,1 |   102   |13,5|14,  |    98   | 6,79 |    99   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Mai      | 14,2 |   105   |18,0|17,9 |   103   |10,47 |   104   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Juin     | 17,2 |   107   |21,9|21,5 |   105   |14,05 |   105   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Juillet  | 18,9 |   100   |24,9|24,3 |   102   |15,22 |    99   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Aot     | 18,5 |    82   |24,3|24,2 |    93   |14,60 |    90   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Septembre| 15,7 |    74   |21,2|21,05|    73   |11,60 |    83   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Octobre  | 11,3 |    70   |16,3|17,1 |    65   | 7,79 |    78   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Novembre |  6,5 |    66   |10,9|12,2 |    63   | 2,93 |    70   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Dcembre |  3,7 |    61   | 7,9| 9,5 |    61   | 0,60 |    61   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
*/

Dans un mme pays, des mois dont la temprature est sensiblement la mme
produisent un nombre proportionnel de suicides trs diffrent (par
exemple, mai et septembre, avril et octobre en France, juin et
septembre, en Italie, etc.). L'inverse n'est pas moins frquent; janvier
et octobre, fvrier et aot, en France, comptent autant de suicides
malgr des diffrences normes de temprature, et il en est de mme
d'avril et de juillet en Italie et en Prusse. De plus, les chiffres
proportionnels sont presque rigoureusement les mmes pour chaque mois
dans ces diffrents pays, quoique la temprature mensuelle soit trs
ingale d'un pays  l'autre. Ainsi, mai dont la temprature est de
10,47 en Prusse, de 14,2 en France et de 18 en Italie, donne dans la
premire 104 suicides, 105 dans la seconde et 103 dans la troisime[90].
On peut faire la mme remarque pour presque tous les autres mois. Le cas
de dcembre est particulirement significatif. Sa part dans le total
annuel des suicides est rigoureusement la mme pour les trois socits
compares (61 suicides pour mille); et pourtant le thermomtre  cette
poque de l'anne, marque en moyenne 7,9  Rome, 9,5  Naples, tandis
qu'en Prusse il ne s'lve pas au-dessus de 0,67. Non seulement les
tempratures mensuelles ne sont pas les mmes, mais elles voluent
suivant des lois diffrentes dans les diffrentes contres; ainsi, en
France, le thermomtre monte plus de janvier  avril que d'avril  juin,
tandis que c'est l'inverse en Italie. Les variations thermomtriques et
celles du suicide sont donc sans aucun rapport.

Si, d'ailleurs, la temprature avait l'influence qu'on suppose, celle-ci
devrait se faire sentir galement dans la distribution gographique des
suicides. Les pays les plus chauds devraient tre les plus prouvs. La
dduction s'impose avec une telle vidence que l'cole italienne y
recourt elle-mme, quand elle entreprend de dmontrer que la tendance
homicide, elle aussi, s'accrot avec la chaleur. Lombroso, Ferri, se
sont attachs  tablir que, comme les meurtres sont plus frquents en
t qu'en hiver, ils sont aussi plus nombreux au Sud qu'au Nord.
Malheureusement, quand il s'agit du suicide, la preuve se retourne
contre les criminologistes italiens: car c'est dans les pays mridionaux
de l'Europe qu'il est le moins dvelopp. L'Italie en compte cinq fois
moins que la France; l'Espagne et le Portugal sont presque indemnes. Sur
la carte franaise des suicides, la seule tache blanche qui ait quelque
tendue est forme par les dpartements situs au sud de la Loire. Sans
doute, nous n'entendons pas dire que cette situation soit rellement un
effet de la temprature; mais, quelle qu'en soit la raison, elle
constitue un fait inconciliable avec la thorie qui fait de la chaleur
un stimulant du suicide[91].

Le sentiment de ces difficults et de ces contradictions a amen
Lombroso et Ferri  modifier lgrement la doctrine de l'cole, mais
sans en abandonner le principe. Suivant Lombroso, dont Morselli
reproduit l'opinion, ce ne serait pas tant l'intensit de la chaleur qui
provoquerait au suicide que l'arrive des premires chaleurs, que le
contraste entre le froid qui s'en va et la saison chaude qui commence.
Celle-ci surprendrait l'organisme au moment o il n'est pas encore
habitu  cette temprature nouvelle. Mais il suffit de jeter un coup
d'oeil sur le tableau XII pour s'assurer que cette explication est dnue
de tout fondement. Si elle tait exacte, on devrait voir la courbe qui
figure les mouvements mensuels du suicide rester horizontale pendant
l'automne et l'hiver, puis monter tout  coup  l'instant prcis o
arrivent ces premires chaleurs, source de tout le mal, pour redescendre
non moins brusquement une fois que l'organisme a eu le temps de s'y
acclimater. Or, tout au contraire, la marche en est parfaitement
rgulire: la monte, tant qu'elle dure, est  peu prs la mme d'un
mois  l'autre. Elle s'lve de dcembre  janvier, de janvier 
fvrier, de fvrier  mars, c'est--dire pendant les mois o les
premires chaleurs sont encore loin et elle redescend progressivement de
septembre  dcembre, alors qu'elles sont depuis si longtemps termines
qu'on ne saurait attribuer cette dcroissance  leur disparition.
D'ailleurs  quel moment se montrent-elles? On s'entend gnralement
pour les faire commencer en avril. En effet, de mars  avril, le
thermomtre monte de 6,4  10,1; l'augmentation est donc de 57 %,
tandis qu'elle n'est plus que de 40 % d'avril  mai, de 21 % de mai 
juin. On devrait donc constater en avril une pousse exceptionnelle de
suicides. En ralit, l'accroissement qui se produit alors n'est pas
suprieur  celui qu'on observe de janvier  fvrier (18 %). Enfin,
comme cet accroissement non seulement se maintient, mais encore se
poursuit, quoiqu'avec plus de lenteur, jusqu'en juin et mme jusqu'en
juillet, il parat bien difficile de l'imputer  l'action du printemps,
 moins de prolonger cette saison jusqu' la fin de l't et de n'en
exclure que le seul mois d'aot.

D'ailleurs, si les premires chaleurs taient  ce point funestes, les
premiers froids devraient avoir la mme action. Eux aussi surprennent
l'organisme qui en a perdu l'habitude et troublent les fonctions vitales
jusqu' ce que la radaptation soit un fait accompli. Cependant, il ne
se produit en automne aucune ascension qui ressemble mme de loin 
celle que l'on observe au printemps. Aussi ne comprenons-nous pas
comment Morselli, aprs avoir reconnu que, d'aprs sa thorie, le
passage du chaud au froid doit avoir les mmes effets que la transition
inverse, a pu ajouter: Cette action des premiers froids peut se
vrifier soit dans nos tableaux statistiques, soit, mieux encore, dans
la seconde lvation que prsentent toutes nos courbes en automne, aux
mois d'octobre et de novembre, c'est--dire quand le passage de la
saison chaude  la saison froide est le plus vivement ressenti par
l'organisme humain et spcialement par le systme nerveux[92]. On n'a
qu' se reporter au tableau XII pour voir que cette assertion est
absolument contraire aux faits. Des chiffres mmes donns par Morselli,
il rsulte que, d'octobre  novembre, le nombre des suicides n'augmente
presque dans aucun pays, mais, au contraire, diminue. Il n'y a
d'exceptions que pour le Danemark, l'Irlande, une priode de l'Autriche
(1851-54) et l'augmentation est minime dans les trois cas[93]. En
Danemark, ils passent de 68 pour mille  71, en Irlande de 62  66, en
Autriche de 65  68. De mme, en octobre, il ne se produit
d'accroissement que dans huit cas sur trente et une observations, 
savoir pendant une priode de la Norwge, une de la Sude, une de la
Saxe, une de la Bavire, de l'Autriche, du duch de Bade et deux du
Wurtemberg. Toutes les autres fois il y a baisse ou tat stationnaire.
En rsum, vingt et une fois sur trente et une, ou 67 fois sur cent, il
y a diminution rgulire de septembre  dcembre.

La continuit parfaite de la courbe, tant dans sa phase progressive que
dans la phase inverse, prouve donc que les variations mensuelles du
suicide ne peuvent rsulter d'une crise passagre de l'organisme, se
produisant une fois ou deux dans l'anne,  la suite d'une rupture
d'quilibre brusque et temporaire. Mais elles ne peuvent dpendre que de
causes qui varient, elles aussi, avec la mme continuit.


IV.

Il n'est pas impossible d'apercevoir ds maintenant de quelle nature
sont ces causes.

Si l'on compare la part proportionnelle de chaque mois dans le total des
suicides annuels  la longueur moyenne de la journe au mme moment de
l'anne, les deux sries de nombres que l'on obtient ainsi varient
exactement de la mme manire (V. Tableau XIII).

Tableau XIII

_Comparaison des variations mensuelles des suicides avec la longueur
moyenne des journes en France._

/*
+---------+-------------+--------------+-------------------------------+
|         |             |              |  COMBIEN    |                 |
|         |  LONGUEUR   |ACCROISSEMENT | de suicides |  ACCROISSEMENT  |
|         |des jours[94]|     et       |  par mois   |       et        |
|         |             |  diminution  |  sur 1.000  |   diminution    |
|         |             |              |  suicides   |                 |
|         |             |              |  annuels    |                 |
|         |             |--------------+-------------+-----------------+
|         |             |Accroissement.|             |  Accroissement. |
+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
|Janvier  |  9 h. 19'   |              |     68      |                 |
+---------+-------------+              +-------------+                 +
|Fvrier  | 10 h. 56'   |De janvier   |     80      |  De janvier    |
+---------+-------------+              +-------------+                 |
|Mars     | 12 h. 47'   | avril 55 %.  |     86      |   avril 50 %.   |
+---------+-------------+              +-------------+                 |
|Avril    | 14 h. 29'   |              |    102      |                 |
+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
|Mai      | 15 h. 48'   |D'avril  juin|    105      |  D'avril  juin |
+---------+-------------+              +-------------+                 |
|Juin     | 16 h. 3'    |     10 %.    |    107      |      5 %.       |
+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
|         |             | Diminution.  |             |    Diminution.  |
+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
|Juillet  | 15 h. 4'    |De juin  aot|    100      |  De juin  aot |
+---------+-------------+              +-------------+                 |
|Aot     | 13 h. 25'   |     17 %.    |     82      |      24 %.      |
+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
|Septembre| 11 h. 39'   |  D'aot     |     74      | D'aot  octobre|
+---------+-------------+   octobre    +-------------+                 |
|Octobre  |  9 h. 51'   |     27 %.    |     70      |      27 %.      |
+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
|Novembre |  8 h. 31'   | D'octobre   |     66      |  D'octobre     |
+---------+-------------+   dcembre   +-------------+    dcembre     |
|Dcembre |  8 h. 11'   |     17 %.    |     61      |      13 %.      |
+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
*/

Le paralllisme est parfait. Le maximum est, de part et d'autre,
atteint au mme moment et le minimum de mme; dans l'intervalle, les
deux ordres de faits marchent _pari passu_. Quand les jours s'allongent
vite, les suicides augmentent beaucoup (janvier  avril); quand
l'accroissement des uns se ralentit, celui des autres fait de mme
(avril  juin). La mme correspondance se retrouve dans la priode de
dcroissance. Mme les mois diffrents o le jour est  peu prs de mme
dure ont  peu prs le mme nombre de suicides (juillet et mai, aot et
avril).

Une correspondance aussi rgulire et aussi prcise ne peut tre
fortuite. Il doit donc y avoir une relation entre la marche du jour et
celle du suicide. Outre que cette hypothse rsulte immdiatement du
tableau XIII, elle permet d'expliquer un fait que nous avons signal
prcdemment. Nous avons vu que, dans les principales socits
europennes, les suicides se rpartissent rigoureusement de la mme
manire entre les diffrentes parties de l'anne, saisons ou mois[95].
Les thories de Ferri et de Lombroso ne pouvaient rendre aucunement
compte de cette curieuse uniformit, car la temprature est trs
diffrente dans les diffrentes contres de l'Europe et elle y volue
diversement. Au contraire, la longueur de la journe est sensiblement la
mme pour tous les pays europens que nous avons compars.

Mais ce qui achve de dmontrer la ralit de ce rapport, c'est ce fait
que, en toute saison, la majeure partie des suicides a lieu de jour.
Brierre de Boismont a pu dpouiller les dossiers de 4.595 suicides
accomplis  Paris de 1834  1843. Sur 3.518 cas dont le moment a pu tre
dtermin, 2.094 avaient t commis le jour, 766 le soir et 658 la nuit.
Les suicides du jour et du soir reprsentent donc les quatre cinquimes
de la somme totale et les premiers,  eux seuls, en sont dj les trois
cinquimes.

La statistique prussienne a recueilli sur ce point des documents plus
nombreux. Ils se rapportent  11.822 cas qui se sont produits pendant
les annes 1869-72. Ils ne font que confirmer les conclusions de
Brierre de Boismont. Comme les rapports sont sensiblement les mmes
chaque anne, nous ne donnons pour abrger que ceux de 1871 et 1872:

Tableau XIV

/*
+----------------------------+---------------------------------------+
|                            |          COMBIEN DE SUICIDES          |
|                            | chaque moment de la journe sur 1.000|
|                            |         suicides journaliers.         |
|                            +------------------+--------------------+
|                            |       1871.      |        1872.       |
+----------------------------+-----------+------+---------+----------+
|Premire matine[96]        |    35,9   |      |   35,9  |          |
+----------------------------+-----------+      +---------+          |
|Deuxime  ---               |   158,3   |      |  159,7  |          |
+----------------------------+-----------+  375 +---------+   391,9  |
|Milieu du jour              |    73,1   |      |   71,5  |          |
+----------------------------+-----------+      +---------+          |
|Aprs-midi                  |   143,6   |      |  160,7  |          |
+----------------------------+-----------+------+---------+----------+
|Le soir                     |    53,5          |   61,0             |
+----------------------------+------------------+--------------------+
|La nuit                     |   212,6          |  219,3             |
+----------------------------+------------------+--------------------+
|Heure inconnue              |   322            |  291,9             |
+----------------------------+------------------+--------------------+
|                            | 1.000            | 1.000              |
+----------------------------+------------------+--------------------+
*/

La prpondrance des suicides diurnes est vidente. Si donc le jour est
plus fcond en suicides que la nuit, il est naturel que ceux-ci
deviennent plus nombreux  mesure qu'il devient plus long.

Mais d'o vient cette influence du jour?

Certainement, on ne saurait invoquer, pour en rendre compte, l'action du
soleil et de la temprature. En effet, les suicides commis au milieu de
la journe, c'est--dire au moment de la plus grande chaleur, sont
beaucoup moins nombreux que ceux du soir ou de la seconde matine. On
verra mme plus bas qu'en plein midi il se produit un abaissement
sensible. Cette explication carte, il n'en reste plus qu'une de
possible, c'est que le jour favorise le suicide parce que c'est le
moment o les affaires sont le plus actives, o les relations humaines
se croisent et s'entrecroisent, o la vie sociale est le plus intense.

Les quelques renseignements que nous avons sur la manire dont le
suicide se rpartit entre les diffrentes heures de la journe ou entre
les diffrents jours de la semaine confirment cette interprtation.
Voici d'aprs 1.993 cas observs par Brierre de Boismont  Paris et 548
cas, relatifs  l'ensemble de la France et runis par Guerry, quelles
seraient les principales oscillations du suicide dans les 24 heures:

/*
+----------------------------------+---------------------------------+
|             PARIS.               |           FRANCE.               |
+-----------------------+----------+----------------------+----------+
|                       |Nombre des|                      |Nombre des|
|                       | suicides |                      | suicides |
|                       |par heure |                      |par heure |
+-----------------------+----------+----------------------+----------+
|De minuit  6 heures   |    55    |De minuit  6 heures  |   30     |
+-----------------------+----------+----------------------+----------+
|De 6 heures  11 heures|   108    |De 6 heures  midi    |   61     |
+-----------------------+----------+----------------------+----------+
|De 11 heures  midi    |    81    |De midi  2 heures    |   32     |
+-----------------------+----------+----------------------+----------+
|De midi  4 heures     |   105    |De 2 heures  6 heures|   47     |
+-----------------------+----------+----------------------+----------+
|De 4 heures  8 heures |    81    |De 6 heures  minuit  |   38     |
+-----------------------+----------+----------------------+----------+
|De 8 heures  minuit   |    61    |                      |          |
+-----------------------+----------+----------------------+----------+
*/

On voit qu'il y a deux moments o le suicide bat son plein; ce sont ceux
o le mouvement des affaires est le plus rapide, le matin et
l'aprs-midi. Entre ces deux priodes, il en est une de repos o
l'activit gnrale est momentanment suspendue; le suicide s'arrte un
instant. C'est vers onze heures  Paris et vers midi en province que se
produit cette accalmie. Elle est plus prononce et plus prolonge dans
les dpartements que dans la capitale, par cela seul que c'est l'heure
o les provinciaux prennent leur principal repas; aussi le stationnement
du suicide y est-il plus marqu et de plus de dure. Les donnes de la
statistique prussienne, que nous avons rapportes un peu plus haut,
pourraient fournir l'occasion de remarques analogues[97].

D'autre part, Guerry, ayant dtermin pour 6.587 cas le jour de la
semaine o ils avaient t commis, a obtenu l'chelle que nous
reproduisons au Tableau XV (V. ci-dessous). Il en ressort que le suicide
diminue  la fin de la semaine  partir du vendredi. Or, on sait que
les prjugs relatifs au vendredi ont pour effet de ralentir la vie
publique. La circulation sur les chemins

TABLEAU XV

/*
+---------------------+------------------+---------------------------+
|                     |       PART       |   PART PROPORTIONNELLE    |
|                     |de chaque jour sur|      de chaque sexe.      |
|                     |  1.000 suicides  |               |           |
|                     |  hebdomadaires.  |    Hommes.    |  Femmes.  |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Lundi                |      15,20       |      69 %     |   31 %    |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Mardi                |      15,71       |      68       |   32      |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Mercredi             |      14,90       |      68       |   32      |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Jeudi                |      15,68       |      67       |   33      |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Vendredi             |      13,74       |      67       |   33      |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Samedi               |      11,19       |      69       |   31      |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Dimanche             |      13,57       |      64       |   36      |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
*/


de fer est, ce jour, beaucoup moins active que les autres. On hsite 
nouer des relations et  entreprendre des affaires en cette journe de
mauvais augure. Le samedi, ds l'aprs-midi, un commencement de dtente
commence  se produire; dans certains pays, le chmage est assez tendu;
peut-tre aussi la perspective du lendemain exerce-t-elle par avance une
influence calmante sur les esprits. Enfin, le dimanche, l'activit
conomique cesse compltement. Si des manifestations d'un autre genre ne
remplaaient alors celles qui disparaissent, si les lieux de plaisir ne
se remplissaient au moment o les ateliers, les bureaux et les magasins
se vident, on peut penser que l'abaissement du suicide, le dimanche,
serait encore plus accentu. On remarquera que ce mme jour est celui o
la part relative de la femme est le plus leve; or c'est aussi en ce
jour qu'elle sort le plus de cet intrieur o elle est comme retire le
reste de la semaine et qu'elle vient se mler un peu  la vie
commune[98].

Tout concourt donc  prouver que si le jour est le moment de la journe
qui favorise le plus le suicide, c'est que c'est aussi celui o la vie
sociale est dans toute son effervescence. Mais alors nous tenons une
raison qui nous explique comment le nombre des suicides s'lve  mesure
que le soleil reste plus longtemps au-dessus de l'horizon. C'est que le
seul allongement des jours ouvre, en quelque sorte, une carrire plus
vaste  la vie collective. Le temps du repos commence pour elle plus
tard et finit plus tt. Elle a plus d'espace pour se dvelopper. Il est
donc ncessaire que les effets qu'elle implique se dveloppent au mme
moment et, puisque le suicide est l'un d'eux, qu'il s'accroisse.

Mais cette premire cause n'est pas la seule. Si l'activit publique est
plus intense en t qu'au printemps et au printemps qu'en automne et
qu'en hiver, ce n'est pas seulement parce que le cadre extrieur, dans
lequel elle se droule, s'largit  mesure qu'on avance dans l'anne;
c'est qu'elle est directement excite pour d'autres raisons.

L'hiver est pour la campagne une poque de repos qui va jusqu' la
stagnation. Toute la vie est comme arrte; les relations sont rares et
 cause de l'tat de l'atmosphre et parce que le ralentissement des
affaires leur enlve leur raison d'tre. Les habitants sont plongs dans
un vritable sommeil. Mais, ds le printemps, tout commence  se
rveiller: les occupations reprennent, les rapports se nouent, les
changes se multiplient, il se produit de vritables mouvements de
population pour satisfaire aux besoins du travail agricole. Or, ces
conditions particulires de la vie rurale ne peuvent manquer d'avoir une
grande influence sur la distribution mensuelle des suicides, puisque la
campagne fournit plus de la moiti du chiffre total des morts
volontaires; en France, de 1873  1878, elle avait  son compte 18.470
cas sur un ensemble de 36.365. Il est donc naturel qu'ils deviennent
plus nombreux  mesure qu'on s'loigne de la mauvaise saison. Ils
atteignent leur _maximum_ en juin ou en juillet, c'est--dire  l'poque
o la campagne est en pleine activit. En aot, tout commence 
s'apaiser, les suicides diminuent. La diminution n'est rapide qu'
partir d'octobre et surtout de novembre; c'est peut-tre parce que
plusieurs rcoltes n'ont lieu qu'en automne.

Les mmes causes agissent, d'ailleurs, quoiqu' un moindre degr, sur
l'ensemble du territoire. La vie urbaine est, elle aussi, plus active
pendant la belle saison. Parce-que les communications sont alors plus
faciles, on se dplace plus volontiers et les rapports intersociaux
deviennent plus nombreux. Voici, en effet, comment se rpartissent par
saisons les recettes de nos grandes lignes, pour la grande vitesse
seulement (anne 1887)[99]:

/*
+--------------------------------------+-----------------------------+
| Hiver                                |   71,9 millions de francs   |
+--------------------------------------+-----------------------------+
| Printemps                            |   86,7    ---       ---     |
+--------------------------------------+-----------------------------+
| t                                  |  105,1    ---       ---     |
+--------------------------------------+-----------------------------+
| Automne                              |   98,1    ---       ---     |
+--------------------------------------+-----------------------------+
*/

Le mouvement intrieur de chaque ville passe par les mmes phases.
Pendant cette mme anne 1887, le nombre des voyageurs transports d'un
point de Paris  l'autre a cr rgulirement de janvier (655.791
voyageurs)  juin (848.831) pour dcrotre  partir de cette poque
jusqu'en dcembre (659.960) avec la mme continuit[100].

Une dernire exprience va confirmer cette interprtation des faits. Si,
pour les raisons qui viennent d'tre indiques, la vie urbaine doit tre
plus intense en t et au printemps que dans le reste de l'anne,
cependant, l'cart entre les diffrentes saisons y doit tre moins
marqu que dans les campagnes. Car les affaires commerciales et
industrielles, les travaux artistiques et scientifiques, les rapports
mondains ne sont pas suspendus en hiver au mme degr que l'exploitation
agricole. Les occupations des citadins peuvent se poursuivre  peu prs
galement toute l'anne. La plus ou moins longue dure des jours doit
avoir surtout peu d'influence dans les grands centres, parce que
l'clairage artificiel y restreint plus qu'ailleurs la priode
d'obscurit. Si donc les variations mensuelles ou saisonnires du
suicide dpendent de l'ingale intensit de la vie collective, elles
doivent tre moins prononces dans les grandes villes que dans
l'ensemble du pays. Or les faits sont rigoureusement conformes  notre
dduction. Le tableau XVI (V. ci-dessous) montre, en effet, que si en
France, en Prusse, en Autriche, en Danemark il y a entre le minimum et
le maximum un accroissement de 52, 45, et mme 68 %,  Paris,  Berlin,
 Hambourg, etc., cet cart est en moyenne de 20  25 % et descend mme
jusqu' 12 % (Francfort).

On voit de plus que, dans les grandes villes, contrairement  ce qui se
passe dans le reste de la socit, c'est gnralement au printemps qu'a
lieu le maximum. Alors mme que le printemps est dpass par l't
(Paris et Francfort), l'avance de cette dernire saison est lgre.
C'est que, dans les centres importants, il se produit pendant la belle
saison un vritable exode des principaux agents de la vie publique qui,
par suite, manifeste une lgre tendance au ralentissement[101].

Tableau XVI

_Variations saisonnires du suicide dans quelques grandes villes
compares  celles du pays tout entier._

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|        CHIFFRES PROPORTIONNELS POUR 1.000 SUICIDES ANNUELS.        |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|       |PARIS|BERLIN|HAM- |VIENNE|FRANC|GENVE|FRAN-|PRUSSE|AUTRICHE|
|       |     |      |BOURG|      |FORT |      |CE   |      |        |
|       |(1888|(1882-|(1887|(1871 |(1867|(1838 |(1835|(1869 |(1858   |
|       |-92).|85-87 |-91).|-72). |-75).|-47,  |-43).|-72). |-59).   |
|       |     |89-90)|     |      |     |52-54)|     |      |        |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|Hiver  | 218 |  231 | 239 | 234  | 239 | 232  | 201 | 199  |  185   |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|Print. | 262 |  287 | 289 | 302  | 245 | 288  | 283 | 284  |  281   |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|t    | 277 |  248 | 232 | 211  | 278 | 253  | 306 | 290  |  315   |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|Automne| 241 |  232 | 258 | 253  | 238 | 227  | 210 | 227  |  219   |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|    CHIFFRES PROPORTIONNELS DE CHAQUE SAISON EXPRIMS EN FONCTION   |
|                   DE CELUI DE L'HIVER RAMEN  100.                |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|       |PARIS|BERLIN|HAM- |VIENNE|FRANC|GENVE|FRAN-|PRUSSE|AUTRICHE|
|       |     |      |BOURG|      |FORT |      |CE   |      |        |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|Hiver  | 100 | 100  | 100 | 100  | 100 | 100  | 100 | 100  |  100   |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|Print. | 120 | 124  | 120 | 129  | 102 | 124  | 140 | 142  |  151   |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|t    | 127 | 107  | 107 | 90   | 112 | 109  | 152 | 145  |  168   |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|Automne| 100 | 100,3| 103 | 108  |  99 |  97  | 104 | 114  |  118   |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
*/


En rsum, nous avons commenc par tablir que l'action directe des
facteurs cosmiques ne pouvait expliquer les variations mensuelles ou
saisonnires du suicide. Nous voyons maintenant de quelle nature en sont
les causes vritables, dans quelle direction elles doivent tre
cherches et ce rsultat positif confirme les conclusions de notre
examen critique. Si les morts volontaires deviennent plus nombreuses de
janvier  juillet, ce n'est pas parce que la chaleur exerce une
influence perturbatrice sur les organismes, c'est parce que la vie
sociale est plus intense. Sans doute, si elle acquiert cette intensit,
c'est que la position du soleil sur l'cliptique, l'tat de
l'atmosphre, etc., lui permettent de se dvelopper plus  l'aise que
pendant l'hiver. Mais ce n'est pas le milieu physique qui la stimule
directement; surtout ce n'est pas lui qui affecte la marche des
suicides. Celle-ci dpend de conditions sociales.

Il est vrai que nous ignorons encore comment la vie collective peut
avoir cette action. Mais on comprend ds  prsent que, si elle renferme
les causes qui font varier le taux des suicides, celui-ci doit crotre
ou dcrotre selon qu'elle est plus ou moins active. Quant  dterminer
plus prcisment quelles sont ces causes, ce sera l'objet du livre
prochain.




CHAPITRE IV

L'imitation[102].


Mais, avant de rechercher les causes sociales du suicide, il est un
dernier facteur psychologique dont il nous faut dterminer l'influence 
cause de l'extrme importance qui lui a t attribue dans la gense des
faits sociaux en gnral et du suicide en particulier. C'est
l'imitation.

Que l'imitation soit un phnomne purement psychologique, c'est ce qui
ressort avec vidence de ce fait qu'elle peut avoir lieu entre individus
que n'unit aucun lien social. Un homme peut en imiter un autre sans
qu'ils soient solidaires l'un de l'autre ou d'un mme groupe dont ils
dpendent galement, et la propagation imitative n'a pas,  elle seule,
le pouvoir de les solidariser. Un ternuement, un mouvement choriforme,
une impulsion homicide peuvent se transfrer d'un sujet  un autre sans
qu'il y ait entre eux autre chose qu'un rapprochement fortuit et
passager. Il n'est ncessaire ni qu'il y ait entre eux aucune communaut
intellectuelle ou morale, ni qu'ils changent des services, ni mme
qu'ils parlent une mme langue, et ils ne se trouvent pas plus lis
aprs le transfert qu'avant. En somme, le procd par lequel nous
imitons nos semblables est aussi celui qui nous sert  reproduire les
bruits de la nature, les formes des choses, les mouvements des tres.
Puisqu'il n'a rien de social dans le second cas, il en est de mme du
premier. Il a son origine dans certaines proprits de notre vie
reprsentative, qui ne rsultent d'aucune influence collective. Si donc
il tait tabli qu'il contribue  dterminer le taux des suicides, il
en rsulterait que ce dernier dpend directement, soit en totalit soit
en partie, de causes individuelles.


I.

Mais, avant d'examiner les faits, il convient de fixer le sens du mot.
Les sociologues sont tellement habitus  employer les termes sans les
dfinir, c'est--dire  ne pas dterminer ni circonscrire mthodiquement
l'ordre de choses dont ils entendent parler, qu'il leur arrive sans
cesse de laisser une mme expression s'tendre,  leur insu, du concept
qu'elle visait primitivement ou paraissait viser,  d'autres notions
plus ou moins voisines. Dans ces conditions, l'ide finit par devenir
d'une ambigut qui dfie la discussion. Car, n'ayant pas de contours
dfinis, elle peut se transformer presque  volont selon les besoins de
la cause et sans qu'il soit possible  la critique de prvoir par avance
tous les aspects divers qu'elle est susceptible de prendre. C'est
notamment le cas de ce qu'on a appel l'instinct d'imitation.

Ce mot est couramment employ pour dsigner  la fois les trois groupes
de faits qui suivent:

1 Il arrive que, au sein d'un mme groupe social dont tous les lments
sont soumis  l'action d'une mme cause ou d'un faisceau de causes
semblables, il se produit entre les diffrentes consciences une sorte de
nivellement, en vertu duquel tout le monde pense ou sent  l'unisson.
Or, on a trs souvent donn le nom d'imitation  l'ensemble d'oprations
d'o rsulte cet accord. Le mot dsigne alors la proprit qu'ont les
tats de conscience, prouvs simultanment par un certain nombre de
sujets diffrents, d'agir les uns sur les autres et de se combiner entre
eux de manire  donner naissance  un tat nouveau. En employant le mot
dans ce sens, on entend dire que cette combinaison est due  une
imitation rciproque de chacun par tous et de tous par chacun[103].
C'est, a-t-on dit, dans les assembles tumultueuses de nos villes, dans
les grandes scnes de nos rvolutions[104] que l'imitation ainsi conue
manifesterait le mieux sa nature. C'est l qu'on verrait le mieux
comment des hommes runis peuvent, par l'action qu'ils exercent les uns
sur les autres, se transformer mutuellement.

2 On a donn le mme nom au besoin qui nous pousse  nous mettre en
harmonie avec la socit dont nous faisons partie et, dans ce but, 
adopter les manires de penser ou de faire qui sont gnrales autour de
nous. C'est ainsi que nous suivons les modes, les usages, et, comme les
pratiques juridiques et morales ne sont que des usages prciss et
particulirement invtrs, c'est ainsi que nous agissons le plus
souvent quand nous agissons moralement. Toutes les fois que nous ne
voyons pas les raisons de la maxime morale  laquelle nous obissons,
nous nous y conformons uniquement parce qu'elle a pour elle l'autorit
sociale. Dans ce sens, on a distingu l'imitation des modes de celle des
coutumes, selon que nous prenons pour modles nos anctres ou nos
contemporains.

3 Enfin, il peut se faire que nous reproduisions un acte qui s'est
pass devant nous ou  notre connaissance, uniquement parce qu'il s'est
pass devant nous ou que nous en avons entendu parler. En lui-mme, il
n'a pas de caractre intrinsque qui soit pour nous une raison de le
rditer. Nous ne le copions ni parce que nous le jugeons utile, ni pour
nous mettre d'accord avec notre modle, mais simplement pour le copier.
La reprsentation que nous nous en faisons dtermine automatiquement les
mouvements qui le ralisent  nouveau. C'est ainsi que nous billons,
que nous rions, que nous pleurons, parce que nous voyons quelqu'un
biller, rire, pleurer. C'est ainsi encore que l'ide homicide passe
d'une conscience dans l'autre. C'est la singerie pour elle-mme.

Or, ces trois sortes de faits sont trs diffrentes les unes des autres.

Et d'abord, _la premire ne saurait tre confondue avec les suivantes,
car elle ne comprend aucun fait de reproduction proprement dite_, mais
des synthses _sui generis_ d'tats diffrents ou, tout au moins,
d'origines diffrentes. Le mot d'imitation ne saurait donc servir  la
dsignera moins de perdre toute acception distincte.

Analysons, en effet, le phnomne. Un certain nombre d'hommes assembls
sont affects de la mme manire par une mme circonstance et ils
s'aperoivent de cette unanimit, au moins partielle,  l'identit des
signes par lesquels se manifeste chaque sentiment particulier.
Qu'arrive-t-il alors? Chacun se reprsente confusment l'tat dans
lequel on se trouve autour de lui. Des images qui expriment les
diffrentes manifestations manes des divers points de la foule avec
leurs nuances diverses se forment dans les esprits. Jusqu'ici, il ne
s'est encore rien produit qui puisse tre appel du nom d'imitation; il
y a eu simplement impressions sensibles, puis sensations, identiques de
tous points  celles que dterminent en nous les corps extrieurs[105].
Que se passe-t-il ensuite? Une fois veilles dans ma conscience, ces
reprsentations varies viennent s'y combiner les unes avec les autres
et avec celle qui constitue mon sentiment propre. Ainsi se forme un tat
nouveau qui n'est plus mien au mme degr que le prcdent, qui est
moins entach de particularisme et qu'une srie d'laborations rptes,
mais analogues  la prcdente, va de plus en plus dbarrasser de ce
qu'il peut encore avoir de trop particulier. De telles combinaisons ne
sauraient tre davantage qualifies faits d'imitation,  moins qu'on ne
convienne d'appeler ainsi toute opration intellectuelle par laquelle
deux ou plusieurs tats de conscience similaires s'appellent les uns les
autres par suite de leurs ressemblances, puis fusionnent et se
confondent en une rsultante qui les absorbe et qui en diffre. Sans
doute, toutes les dfinitions de mots sont permises. Mais il faut
reconnatre que celle-l serait particulirement arbitraire et, par
suite, ne pourrait tre qu'une source de confusion, car elle ne laisse
au mot rien de son acception usuelle. Au lieu d'imitation, c'est bien
plutt cration qu'il faudrait dire, puisque de cette composition de
forces rsulte quelque chose de nouveau. Ce procd est mme le seul par
lequel l'esprit ait le pouvoir de crer.

On dira peut-tre que cette cration se rduit  accrotre l'intensit
de l'tat initial. Mais d'abord, un changement quantitatif ne laisse pas
d'tre une nouveaut. De plus, la quantit des choses ne peut changer
sans que la qualit en soit altre; un sentiment, en devenant deux ou
trois fois plus violent, change compltement de nature. En fait, il est
constant que la manire dont les hommes assembls s'affectent
mutuellement peut transformer une runion de bourgeois inoffensifs en un
monstre redoutable. Singulire imitation que celle qui produit de
semblables mtamorphoses! Si l'on a pu se servir d'un terme aussi
impropre pour dsigner ce phnomne, c'est, sans doute, qu'on a
vaguement imagin chaque sentiment individuel comme se modelant sur ceux
d'autrui. Mais, en ralit, il n'y a l ni modles ni copies. Il y a
pntration, fusion d'un certain nombre d'tats au sein d'un autre qui
s'en distingue: c'est l'tat collectif.

Il n'y aurait, il est vrai, aucune improprit  appeler imitation la
cause d'o cet tat rsulte, si l'on admettait que, toujours, il a t
inspir  la foule par un meneur. Mais, outre que cette assertion n'a
jamais reu mme un commencement de preuve et se trouve contredite par
une multitude de faits o le chef est manifestement le produit de la
foule au lieu d'en tre la cause informatrice, en tout cas, dans la
mesure o cette action directrice est relle, elle n'a aucun rapport
avec ce qu'on a appel l'imitation rciproque, puisqu'elle est
unilatrale; par consquent, nous n'avons pas  en parler pour
l'instant. Il faut, avant tout, nous garder avec soin des confusions qui
ont tant obscurci la question. De mme, si l'on disait qu'il y a
toujours dans une assemble des individus qui adhrent  l'opinion
commune, non d'un mouvement spontan, mais parce qu'elle s'impose  eux,
on noncerait une incontestable vrit. Nous croyons mme qu'il n'y a
jamais, en pareil cas, de conscience individuelle qui ne subisse plus ou
moins cette contrainte. Mais, puisque celle-ci a pour origine la force
_sui generis_ dont sont investies les pratiques ou les croyances
communes quand elles sont constitues, elle ressortit  la seconde des
catgories de faits que nous avons distingues. Examinons donc cette
dernire et voyons dans quel sens elle mrite d'tre appele du nom
d'imitation.

Elle diffre tout au moins de la prcdente en ce qu'elle implique une
reproduction. Quand on suit une mode ou qu'on observe une coutume, on
fait ce que d'autres ont fait et font tous les jours. Seulement, il suit
de la dfinition mme que cette rptition n'est pas due  ce qu'on a
appel l'instinct d'imitation, mais, d'une part,  la sympathie qui nous
pousse  ne pas froisser le sentiment de nos compagnons pour pouvoir
mieux jouir de leur commerce, de l'autre, au respect que nous inspirent
les manires d'agir ou de penser collectives et  la pression directe ou
indirecte que la collectivit exerce sur nous pour prvenir les
dissidences et entretenir en nous ce sentiment de respect. L'acte n'est
pas reproduit parce qu'il a eu lieu en notre prsence ou  notre
connaissance et que nous aimons la reproduction en elle-mme et pour
elle-mme, mais parce qu'il nous apparat comme obligatoire et, dans une
certaine mesure, comme utile. Nous l'accomplissons, non parce qu'il a
t accompli purement et simplement, mais parce qu'il porte l'estampille
sociale et que nous avons pour celle-ci une dfrence  laquelle,
d'ailleurs, nous ne pouvons manquer sans de srieux inconvnients. En un
mot, _agir par respect ou par crainte de l'opinion, ce n'est pas agir
par imitation_. De tels actes ne se distinguent pas essentiellement de
ceux que nous concertons toutes les fois que nous innovons. Ils ont
lieu, en effet, en vertu d'un caractre qui leur est inhrent et qui
nous les fait considrer comme devant tre faits. Mais quand nous nous
insurgeons contre les usages au lieu de les suivre, nous ne sommes pas
dtermins d'une autre manire; si nous adoptons une ide neuve, une
pratique originale, c'est qu'elle a des qualits intrinsques qui nous
la font apparatre comme devant tre adopte. Assurment, les motifs qui
nous dterminent ne sont pas de mme nature dans les deux cas; mais le
mcanisme psychologique est identiquement le mme. De part et d'autre,
entre la reprsentation de l'acte et l'excution s'intercale une
opration intellectuelle qui consiste dans une apprhension, claire ou
confuse, rapide ou lente, du caractre dterminant, quel qu'il soit. La
manire dont nous nous conformons aux moeurs ou aux modes de notre pays
n'a donc rien de commun[106] avec la singerie machinale qui nous fait
reproduire les mouvements dont nous sommes les tmoins. Il y a entre ces
deux faons d'agir toute la distance qui spare la conduite raisonnable
et dlibre du rflexe automatique. La premire a ses raisons alors
mme qu'elles ne sont pas exprimes sous forme de jugements explicites.
La seconde n'en a pas; elle rsulte immdiatement de la seule vue de
l'acte, sans aucun autre intermdiaire mental.

On conoit ds lors  quelles erreurs on s'expose quand on runit sous
un seul et mme nom deux ordres de faits aussi diffrents. Qu'on y
prenne garde, en effet; quand on parle d'imitation, on sous-entend
phnomne de contagion et l'on passe, non sans raison d'ailleurs, de la
premire de ces ides  la seconde avec la plus extrme facilit. Mais
qu'y a-t-il de contagieux dans le fait d'accomplir un prcepte de
morale, de dfrer  l'autorit de la tradition ou de l'opinion
publique? Il se trouve ainsi que, au moment o l'on croit avoir rduit
deux ralits l'une  l'autre, on n'a fait que confondre des notions
trs distinctes. On dit en pathologie biologique qu'une maladie est
contagieuse, quand elle est due tout entire ou  peu prs au
dveloppement d'un germe qui s'est, du dehors, introduit dans
l'organisme. Mais inversement, dans la mesure o ce germe n'a pu se
dvelopper que grce au concours actif du terrain sur lequel il s'est
fix, le mot de contagion devient impropre. De mme, pour qu'un acte
puisse tre attribu  une contagion morale, il ne suffit pas que l'ide
nous en ait t inspire par un acte similaire. Il faut, de plus, qu'une
fois entre dans l'esprit elle, se soit d'elle-mme et automatiquement
transforme en mouvement. Alors il y a rellement contagion, puisque
c'est l'acte extrieur qui, pntrant en nous sous forme de
reprsentation, se reproduit de lui-mme. Il y a galement imitation,
puisque l'acte nouveau est tout ce qu'il est par la vertu du modle dont
il est la copie. Mais si l'impression que ce dernier suscite en nous ne
peut produire ses effets que grce  notre consentement et avec notre
participation, il ne peut plus tre question de contagion que par
figure, et la figure est inexacte. Car ce sont les raisons qui nous ont
fait consentir qui sont les causes dterminantes de notre action, non
l'exemple que nous avons eu sous les yeux. C'est nous qui en sommes les
auteurs, alors mme que nous ne l'avons pas invente[107]. Par suite,
toutes ces expressions, tant de fois rptes, de propagation imitative,
d'expansion contagieuse ne sont pas de mise et doivent tre rejetes.
Elles dnaturent les faits au lieu d'en rendre compte; elles voilent la
question au lieu de l'lucider.

En rsum, si l'on tient  s'entendre soi-mme, on ne peut pas dsigner
par un mme nom le _processus_ en vertu duquel, au sein d'une runion
d'hommes, un sentiment collectif s'labore, celui d'o rsulte notre
adhsion aux rgles communes ou traditionnelles de la conduite, enfin
celui qui dtermine les moutons de Panurge  se jeter  l'eau parce que
l'un d'eux a commenc. Autre chose est sentir en commun, autre chose
s'incliner devant l'autorit de l'opinion, autre chose, enfin, rpter
automatiquement ce que d'autres ont fait. Du premier ordre de faits,
toute reproduction est absente; dans le second, elle n'est que la
consquence d'oprations logiques[108], de jugements et de
raisonnements, implicites ou formels, qui sont l'lment essentiel du
phnomne; elle ne peut donc servir  le dfinir. Elle n'en devient le
tout que dans le troisime cas. L, elle tient toute la place: l'acte
nouveau n'est que l'cho de l'acte initial. Non seulement il le rdite,
mais cette rdition n'a pas de raison d'tre en dehors d'elle-mme, ni
d'autre cause que l'ensemble de proprits qui fait de nous, dans
certaines circonstances, des tres imitatifs. C'est donc aux faits de
cette catgorie qu'il faut exclusivement rserver le nom d'imitation, si
l'on veut qu'il ait une signification dfinie, et nous dirons: _Il y a
imitation quand un acte a pour antcdent immdiat la reprsentation
d'un acte semblable, antrieurement accompli par autrui, sans que, entre
cette reprsentation et l'excution, n'intercale aucune opration
intellectuelle, explicite ou implicite, portant sur les caractres
intrinsques de l'acte reproduit._

Quand donc on se demande quelle est l'influence de l'imitation sur le
taux des suicides, c'est dans cette acception qu'il faut employer le
mot[109]. Si l'on n'en dtermine pas ainsi le sens, on s'expose 
prendre une expression purement verbale pour une explication. En effet,
quand on dit d'une manire d'agir ou de penser qu'elle est un fait
d'imitation, on entend que l'imitation en rend compte, et c'est pourquoi
l'on croit avoir tout dit quand on a prononc ce mot prestigieux. Or, il
n'a cette proprit que dans les cas de reproduction automatique. L, il
peut constituer par lui-mme une explication satisfaisante[110], car
tout ce qui s'y passe est un produit de la contagion imitative. Mais
quand nous suivons une coutume, quand nous nous conformons  une
pratique morale, c'est dans la nature de cette pratique, dans les
caractres propres de cette coutume, dans les sentiments qu'elles nous
inspirent que se trouvent les raisons de notre docilit. Quand donc, 
propos de cette sorte d'actes, on parle d'imitation, on ne nous fait, en
ralit, rien comprendre; on nous apprend seulement que le fait
reproduit par nous n'est pas nouveau, c'est--dire qu'il est reproduit,
mais sans nous expliquer aucunement pourquoi il s'est produit ni
pourquoi nous le reproduisons. Encore bien moins ce mot peut-il
remplacer l'analyse du _processus_ si complexe d'o rsultent les
sentiments collectifs et dont nous n'avons pu donner plus haut qu'une
description conjecturale et approximative[111]. Voil comment l'emploi
impropre de ce terme peut faire croire qu'on a rsolu ou avanc les
questions, alors qu'on a seulement russi  se les dissimuler 
soi-mme.

C'est aussi  condition de dfinir ainsi l'imitation qu'on aura
ventuellement le droit de la considrer comme un facteur psychologique
du suicide. En effet, ce qu'on a appel l'imitation rciproque est un
phnomne minemment social: car c'est l'laboration en commun d'un
sentiment commun. De mme, la reproduction des usages, des traditions,
est un effet de causes sociales, car elle est due au caractre
obligatoire, au prestige spcial dont sont investies les croyances et
les pratiques collectives par cela seul qu'elles sont collectives. Par
consquent, dans la mesure o l'on pourrait admettre que le suicide se
rpand par l'une ou l'autre de ces voies, c'est de causes sociales et
non de conditions individuelles qu'il se trouverait dpendre.

Les termes du problme tant ainsi dfinis, examinons les faits.




II.


Il n'est pas douteux que l'ide du suicide ne se communique
contagieusement. Nous avons dj parl de ce couloir o quinze invalides
vinrent successivement se pendre et de cette fameuse gurite du camp de
Boulogne qui fut, en peu de temps, le thtre de plusieurs suicides. Des
faits de ce genre ont t trs frquemment observs dans l'arme: dans
le 4e chasseurs  Provins en 1862, dans le 15e de ligne en 1864, au 41e
d'abord  Montpellier, puis  Nmes, en 1868, etc. En 1813, dans le
petit village de Saint-Pierre-Monjau, une femme se pend  un arbre,
plusieurs autres viennent s'y pendre  courte distance. Pinel raconte
qu'un prtre se pendit dans le voisinage d'Etampes; quelques jours
aprs, deux autres se tuaient et plusieurs laques les imitaient[112].
Quand Lord Castlereagh se jeta dans le Vsuve, plusieurs de ses
compagnons suivirent son exemple. L'arbre de Timon le Misanthrope est
rest historique. La frquence de ces cas de contagion dans les
tablissements de dtention est galement affirme par de nombreux
observateurs[113].

Toutefois, il est d'usage de rapporter  ce sujet et d'attribuer 
l'imitation un certain nombre de faits qui nous paraissent avoir une
autre origine. C'est le cas notamment de ce qu'on a parfois appel les
suicides obsidionaux. Dans son _Histoire de la guerre des Juifs contre
les Romains_[114], Josphe raconte que, pendant l'assaut de Jrusalem,
un certain nombre d'assigs se turent de leurs propres mains. En
particulier, quarante Juifs, rfugis dans un souterrain, dcidrent de
se donner la mort et ils s'entreturent. Les Xanthiens, rapporte
Montaigne, assigs par Brutus se prcipitrent ple-mle, hommes,
femmes et enfants  un si furieux apptit de mourir, qu'on ne faict rien
pour fuir la mort que ceuls-ci ne fassent pour fuir la vie: de manire
qu' peine Brutus peut en sauver un bien petit nombre[115]. Il ne
semble pas que ces _suicides en masse_ aient pour origine un ou deux cas
individuels dont ils ne seraient que la rptition. Ils paraissent
rsulter d'une rsolution collective, d'un vritable _consensus_ social
plutt que d'une simple propagation contagieuse. L'ide ne nat pas chez
un sujet en particulier pour se rpandre de l chez les autres; mais
elle est labore par l'ensemble du groupe qui, plac tout entier dans
une situation dsespre, se dvoue collectivement  la mort. Les choses
ne se passent pas autrement toutes les fois qu'un corps social, quel
qu'il soit, ragit en commun sous l'action d'une mme circonstance.
L'entente ne change pas de nature parce qu'elle s'tablit dans un lan
de passion: elle ne serait pas essentiellement autre, si elle tait plus
mthodique et plus rflchie. Il y a donc improprit  parler
d'imitation.

Nous pourrions en dire autant de plusieurs autres faits du mme genre.
Tel celui que rapporte Esquirol: Les historiens, dit-il, assurent que
les Pruviens et les Mexicains, dsesprs de la, destruction de leur
culte..., se turent en si grand nombre qu'il en prit plus de leurs
propres mains que par le fer et le feu de leurs barbares conqurants.
Plus gnralement, pour pouvoir incriminer l'imitation, il ne suffit pas
de constater que des suicides assez nombreux se produisent au mme
moment dans un mme lieu. Car ils peuvent tre dus  un tat gnral du
milieu social, d'o rsulte une disposition collective du groupe qui se
traduit sous forme de suicides multiples. En dfinitive, il y aurait
peut-tre intrt, pour prciser la terminologie,  distinguer les
pidmies morales des contagions morales; ces deux mots qui sont
indiffremment employs l'un pour l'autre dsignent en ralit deux
sortes de choses trs diffrentes. L'pidmie est un fait social,
produit de causes sociales; la contagion ne consiste jamais qu'en
ricochets, plus ou moins rpts, de faits individuels[116].

Cette distinction, une fois admise, aurait certainement pour effet de
diminuer la liste des suicides imputables  l'imitation; nanmoins, il
est incontestable qu'ils sont trs nombreux. Il n'y a peut-tre pas de
phnomne qui soit plus facilement contagieux. L'impulsion homicide
elle-mme n'a pas autant d'aptitude  se rpandre. Les cas o elle se
propage automatiquement sont moins frquents et, surtout, le rle de
l'imitation y est, en gnral, moins prpondrant; on dirait que,
contrairement  l'opinion commune, l'instinct de conservation est moins
fortement enracin dans les consciences que les sentiments fondamentaux
de la moralit, puisqu'il rsiste moins bien  l'action des mmes
causes. Mais, ces faits reconnus, la question que nous nous sommes pose
au dbut de ce chapitre reste entire. De ce que le suicide peut se
communiquer d'individu  individu, il ne suit pas _a priori_ que cette
contagiosit produise des effets sociaux, c'est--dire affecte le taux
social des suicides, seul phnomne que nous tudions. Si incontestable
qu'elle soit, il peut trs bien se faire qu'elle n'ait que des
consquences individuelles et sporadiques. Les observations qui
prcdent ne rsolvent donc pas le problme; mais elles en montrent
mieux la porte. Si, en effet, l'imitation est, comme on l'a dit, une
source originale et particulirement fconde de phnomnes sociaux,
c'est surtout  propos du suicide qu'elle doit tmoigner de son pouvoir,
puisqu'il n'est pas de fait sur lequel elle ait plus d'empire. Ainsi, le
suicide va nous offrir un moyen de vrifier par une exprience dcisive
la ralit de cette vertu merveilleuse que l'on prte  l'imitation.




III.


Si cette influence existe, c'est surtout dans la rpartition
gographique des suicides qu'elle doit tre sensible. On doit voir, dans
certains cas, le taux caractristique d'un pays ou d'une localit se
communiquer pour ainsi dire aux localits voisines. C'est donc la carte
qu'il faut consulter. Mais il faut l'interroger avec mthode.

Certains auteurs ont cru pouvoir faire intervenir l'imitation toutes les
fois que deux ou plusieurs dpartements limitrophes manifestent pour le
suicide un penchant de mme intensit. Cependant, cette diffusion 
l'intrieur d'une mme rgion peut trs bien tenir  ce que certaines
causes, favorables au dveloppement du suicide, y sont, elles aussi,
galement rpandues,  ce que le milieu social y est partout le mme.
Pour pouvoir tre assur qu'une tendance ou une ide se rpand par
imitation, il faut qu'on la voie sortir des milieux o elle est ne pour
en envahir d'autres qui, par eux-mmes, n'taient pas de nature  la
susciter. Car, ainsi que nous l'avons montr, il n'y a propagation
imitative que dans la mesure o le fait imit et lui seul, sans le
concours d'autres facteurs, dtermine automatiquement les faits qui le
reproduisent. Il faut donc, pour dterminer la part de l'imitation dans
le phnomne qui nous occupe, un critre moins simple que celui dont on
s'est si souvent content.

Avant tout, il ne saurait y avoir imitation s'il n'existe un modle 
imiter; il n'y a pas de contagion sans un foyer d'o elle mane et o
elle a, par suite, son maximum d'intensit. De mme, on ne sera fond 
admettre que le penchant au suicide se communique d'une partie  l'autre
de la socit que si l'observation rvle l'existence de certains
centres de rayonnement. Mais  quels signes les reconnatra-t-on?

D'abord, ils doivent se distinguer de tous les points environnants par
une plus grande aptitude au suicide; on doit les voir se dtacher sur la
carte par une teinte plus prononce que les contres ambiantes. En
effet, comme, naturellement, l'imitation y agit aussi, en mme temps que
les causes vraiment productrices du suicide, les cas ne peuvent manquer
d'y tre plus nombreux. En second lieu, pour que ces centres puissent
jouer le rle qu'on leur prte et, par consquent, pour qu'on soit en
droit de rapporter  leur influence les faits qui se produisent autour
d'eux, il faut que chacun d'eux soit en quelque sorte le point de mire
des pays voisins. Il est clair qu'il ne peut tre imit s'il n'est en
vue. Si les regards sont ailleurs, les suicides auront beau y tre
nombreux, ils seront comme s'ils n'taient pas parce qu'ils seront
ignors; par suite, ils ne se reproduiront pas. Or, les populations ne
peuvent avoir les yeux ainsi fixs que sur un point qui occupe dans la
vie rgionale une place importante. Autrement dit, c'est autour des
capitales et des grandes villes que les phnomnes de contagion doivent
tre le plus marqus. On peut mme d'autant mieux s'attendre  les y
observer que, dans ce cas, l'action propagatrice de l'imitation est
aide et renforce par d'autres facteurs,  savoir par l'autorit morale
des grands centres qui communique parfois  leurs manires de faire une
si grande puissance d'expansion. C'est donc l que l'imitation doit
avoir des effets sociaux; si elle en produit quelque part. Enfin, comme,
de l'aveu de tout le monde, l'influence de l'exemple, toutes choses
gales, s'affaiblit avec la distance, les rgions limitrophes devront
tre d'autant plus pargnes qu'elles seront plus distantes du foyer
principal, et inversement. Telles sont les trois conditions auxquelles
doit au moins satisfaire la carte des suicides pour qu'on puisse
attribuer, mme partiellement, la forme qu'elle affecte,  l'imitation.
Encore y aura-t-il toujours lieu de rechercher si cette disposition
gographique n'est pas due  la disposition parallle des conditions
d'existence dont dpend le suicide.

Ces rgles poses, faisons-en l'application.

Les cartes usuelles o, pour ce qui concerne la France, le taux des
suicides n'est exprim que par dpartements, ne sauraient suffire pour
cette recherche. En effet, elles ne permettent pas d'observer les effets
possibles de l'imitation l o ils doivent tre le plus sensibles, 
savoir entre les diffrentes parties d'un mme dpartement. De plus, la
prsence d'un arrondissement trs ou trs peu productif de suicides peut
lever ou abaisser artificiellement la moyenne dpartementale et crer
ainsi une discontinuit apparente entre les autres arrondissements et
ceux des dpartements voisins, ou bien, au contraire, masquer une
discontinuit relle. Enfin, l'action des grandes villes est ainsi trop
noye pour pouvoir tre facilement aperue. Nous avons donc construit,
spcialement pour l'tude de cette question, une carte par
arrondissements; elle se rapporte  la priode quinquennale 1887-1891.
La lecture nous en a donn les rsultats les plus inattendus[117].

Ce qui y frappe tout d'abord, c'est, vers le Nord, l'existence d'une
grande tache dont la partie principale occupe l'emplacement de
l'ancienne Ile-de-France, mais qui entame assez profondment la
Champagne et s'tend jusqu'en Lorraine. Si elle tait due  l'imitation,
le foyer en devrait tre  Paris qui est le seul centre en vue de toute
cette contre. En fait, c'est  l'influence de Paris qu'on l'impute
d'ordinaire; Guerry disait mme que, si l'on part d'un point quelconque
de la priphrie du pays (Marseille except) en se dirigeant vers la
capitale, on voit les suicides se multiplier de plus en plus  mesure
qu'on s'en rapproche. Mais si la carte par dpartements pouvait donner
une apparence de raison  cette interprtation, la carte par
arrondissements lui te tout fondement. Il se trouve, en effet, que la
Seine a un taux de suicides moindre que tous les arrondissements
circonvoisins. Elle en compte seulement 471 par million d'habitants,
tandis que Coulommiers en a 500, Versailles 514, Melun 518, Meaux 525,
Corbeil, 559, Pontoise 561, Provins 562. Mme les arrondissements
champenois dpassent de beaucoup ceux qui touchent le plus  la Seine:
Reims a 501 suicides, Epernay 537, Arcis-sur-Aube 548, Chteau-Thierry
623. Dj dans son tude sur _Le suicide en Seine-et-Marne_, le docteur
Leroy signalait avec tonnement ce fait que l'arrondissement de Meaux
comptait relativement plus de suicides que la Seine[118]. Voici les
chiffres qu'il nous donne:

/*
+-----------------+-------------------------+------------------------+
|                 |     _Priode 1851-63._  |     _Priode 1865-66._ |
+-----------------+-------------------------+------------------------+
|Arrond. de Meaux.| 1 suicide sur 2.418 hab.|1 suicide sur 2.547 hab.|
+-----------------+-------------------------+------------------------+
|Seine.           | "  ----   sur 2.750 --- |"  ----   sur 2.822 --- |
+-----------------+-------------------------+------------------------+
*/

[Illustration:

Planche II

SUICIDES EN FRANCE, PAR ARRONDISSEMENTS (1887-91). ]

Et l'arrondissement de Meaux n'tait pas seul dans ce cas. _Le mme
auteur nous fait connatre les noms de 166 communes du mme dpartement
o l'on se tuait  cette poque plus qu' Paris._ Singulier foyer qui
serait  ce point infrieur aux foyers secondaires qu'il est cens
alimenter! Pourtant, la Seine mise de ct, il est impossible
d'apercevoir un autre centre de rayonnement. Car il est encore plus
difficile de faire graviter Paris autour de Corbeil ou de Pontoise.

Un peu plus au Nord, on aperoit une autre tache, moins gale, mais
d'une nuance encore trs fonce; elle correspond  la Normandie. Si donc
elle tait due  un mouvement d'expansion contagieuse, c'est de Rouen,
capitale de la province et ville particulirement importante, qu'elle
devrait partir. Or les deux points de cette rgion o le suicide svit
le plus sont l'arrondissement de Neufchtel (509 suicides) et celui de
Pont-Audemer (537 par million d'habitants); et ils ne sont mme pas
contigus. Pourtant, ce n'est certainement pas  leur influence que peut
tre due la constitution morale de la province.

Tout  fait au Sud-Est, le long des ctes de la Mditerrane, nous
trouvons une bande de territoire qui va des limites extrmes des
Bouches-du-Rhne jusqu' la frontire italienne et o les suicides sont
galement trs nombreux. Il s'y trouve une vritable mtropole,
Marseille et,  l'autre extrmit, un grand centre de vie mondaine,
Nice. Or les arrondissements les plus prouvs sont ceux de Toulon et de
Forcalquier. Personne ne dira pourtant que Marseille soit  leur
remorque. De mme, sur la cte ouest, Rochefort est seul  se dtacher
par une couleur assez sombre de la masse continue que forment les deux
Charentes et o se trouve cependant une ville beaucoup plus
considrable, Angoulme. Plus gnralement, il y a un trs grand nombre
de dpartements o ce n'est pas l'arrondissement chef-lieu qui tient la
tte. Dans les Vosges, c'est Remiremont et non pinal; dans la
Haute-Sane c'est Gray, ville morte ou en train de mourir, et non
Vesoul; dans Je Doubs, c'est Dle et Poligny, non Besanon; dans la
Gironde, ce n'est pas Bordeaux, mais La Role et Bazas; dans le
Maine-et-Loire, c'est Saumur au lieu d'Angers; dans la Sarthe,
Saint-Calais au lieu de Le Mans; dans le Nord, Avesnes, au lieu de
Lille, etc. Pourtant, dans aucun de ces cas, l'arrondissement qui prend
ainsi le pas sur le chef-lieu, ne renferme la ville la plus importante
du dpartement.

On voudrait pouvoir poursuivre cette comparaison, non seulement
d'arrondissement  arrondissement, mais de commune  commune.
Malheureusement, une carte communale des suicides est impossible 
construire pour toute l'tendue du pays. Mais, dans son intressante
monographie, le Dr Leroy a fait ce travail pour le dpartement de
Seine-et-Marne. Or, aprs avoir class toutes les communes de ce
dpartement d'aprs leur taux de suicides, en commenant par celles o
il est le plus lev, il a trouv les rsultats suivants: La
Fert-sous-Jouarre (4.482 h.), la premire ville importante de la liste,
est au n 124; Meaux (10.762 h.), vient au n 130; Provins (7.547 h.),
au n 135; Coulommiers (4.628 h.), au n 438. Le rapprochement des
numros d'ordre de ces villes est mme curieux en ce qu'il laisse
supposer une influence rgnant la mme sur toutes[119]. Lagny (3.468 h.)
et si prs de Paris ne vient qu'au n 219; Montereau-Faut-Yonne (6.247
h.), au n 245; Fontainebleau (11.939 h.), au n 247... Enfin Melun
(11.170 h.), chef-lieu du dpartement ne vient qu'au 279e rang. Par
contre, si l'on examine les 25 communes qui occupent la tte de la
liste, on verra qu' l'exception de 2, ce sont des communes ayant une
population peu considrable[120].

Si nous sortons de France, nous pourrons faire des constatations
identiques. La partie de l'Europe o l'on se tue le plus est celle qui
comprend le Danemark et l'Allemagne centrale. Or, dans cette vaste zone,
le pays qui, de beaucoup, l'emporte sur tous les autres, c'est la
Saxe-Royale; elle a 311 suicides par million d'habitants. Le duch de
Saxe-Altenbourg vient immdiatement aprs (303 suicides) tandis que le
Brandebourg n'en a que 204. Il s'en faut pourtant que l'Allemagne ait
les yeux fixs sur ces deux petits tats. Ce n'est ni Dresde ni
Altenbourg qui donnent le ton  Hambourg et  Berlin. De mme, de toutes
les provinces italiennes, c'est Bologne et Livourne qui ont
proportionnellement le plus de suicides (88 et 84); Milan, Gnes, Turin
et Rome, d'aprs les moyennes tablies par Morselli pour les annes
1864-1876, ne viennent que beaucoup plus loin.

En dfinitive, ce que nous montrent toutes les cartes, c'est que le
suicide, loin de se disposer plus ou moins concentriquement autour de
certains foyers  partir desquels il irait en se dgradant
progressivement, se prsente, au contraire, par grandes masses  peu
prs homognes (mais  peu prs seulement) et dpourvues de tout noyau
central. Une telle configuration n'a donc rien qui dcle l'influence de
l'imitation. Elle indique seulement que le suicide ne tient pas  des
circonstances locales, variables d'une ville  l'autre, mais que les
conditions qui le dterminent sont toujours d'une certaine gnralit.
Il n'y a ici ni imitateurs ni imits, mais identit relative dans les
effets due  une identit relative dans les causes. Et on s'explique
aisment qu'il en soit ainsi si, comme tout ce qui prcde le fait dj
prvoir, le suicide dpend essentiellement de certains tats du milieu
social. Car ce dernier garde gnralement la mme constitution sur
d'assez larges tendues de territoire. Il est donc naturel que, partout
o il est le mme, il ait les mmes consquences sans que la contagion y
soit pour rien. C'est pourquoi il arrive le plus souvent que, dans une
mme rgion, le taux des suicides se soutient  peu prs au mme niveau.
Mais d'un autre ct, comme jamais les causes qui le produisent n'y
peuvent tre rparties avec une parfaite homognit, il est invitable
que, d'un point  l'autre, d'un arrondissement  l'arrondissement
voisin, il prsente parfois des variations plus ou moins importantes,
comme celles que nous avons constates.

Ce qui prouve que cette explication est fonde, c'est qu'on le voit se
modifier brusquement et du tout au tout chaque fois que le milieu social
change brusquement. Jamais celui-ci n'tend son action au del de ses
limites naturelles. Jamais un pays que des conditions particulires
prdisposent spcialement au suicide n'impose, par le seul prestige de
l'exemple, son penchant aux pays voisins, si ces mmes conditions ou
d'autres semblables ne s'y trouvent pas au mme degr. Ainsi, le suicide
est  l'tat endmique en Allemagne et l'on a pu voir dj avec quelle
violence il y svit; nous montrerons plus loin que le protestantisme est
la cause principale de cette aptitude exceptionnelle. Cependant, trois
rgions font exception  la rgle gnrale; ce sont les provinces
rhnanes avec la Westphalie, la Bavire et surtout la Souabe bavaroise,
enfin la Posnanie. Ce sont les seules de toute l'Allemagne qui comptent
moins de 100 suicides par million d'habitants. Sur la carte[121], elles
apparaissent comme trois lots perdus et les taches claires qui les
reprsentent contrastent avec les teintes fonces qui les environnent.
C'est qu'elles sont toutes trois catholiques. Ainsi, le courant
suicidogne si intense qui circule autour d'elles ne parvient pas  les
entamer; il s'arrte  leurs frontires par cela seul qu'il ne trouve
pas au del les conditions favorables  son dveloppement. De mme, en
Suisse, le Sud est tout entier catholique; tous les lments protestants
sont au Nord. Or,  voir comme ces deux pays s'opposent l'un  l'autre
sur la carte des suicides[122], on pourrait croire qu'ils assortissent 
des socits diffrentes. Quoiqu'ils se touchent de tous les cts,
qu'ils soient en relations constantes, chacun conserve au point de vue
du suicide son individualit. La moyenne est aussi basse d'un ct
qu'leve de l'autre. De mme,  l'intrieur de la Suisse
septentrionale, Lucerne, Uri, Unterwald, Schwyz et Zug, cantons
catholiques, comptent au plus 100 suicides par million, quoiqu'ils
soient entours de cantons protestants qui en ont bien davantage.

[Illustration:

Planche III.

SUICIDES DANS L'EUROPE CENTRALE

(d'aprs Morselli). ]

Une autre exprience pourrait tre tente qui confirmerait,
pensons-nous, les preuves qui prcdent. Un phnomne de contagion
morale ne peut gure se produire que de deux manires: ou le fait qui
sert de modle se rpand de bouche en bouche par l'intermdiaire de ce
qu'on appelle la voix publique, ou ce sont les journaux qui le
propagent. Gnralement, on s'en prend surtout  ces derniers; il n'est
pas douteux, en effet, qu'ils ne constituent un puissant instrument de
diffusion. Si donc l'imitation est pour quelque chose dans le
dveloppement des suicides, on doit les voir varier suivant la place que
les journaux occupent dans l'attention publique.

Malheureusement, cette place est assez difficile  dterminer. Ce n'est
pas le nombre des priodiques, mais celui de leurs lecteurs, qui seul
peut permettre de mesurer l'tendue de leur action. Or, dans un pays peu
centralis, comme la Suisse, les journaux peuvent tre nombreux parce
que chaque localit a le sien, et pourtant, comme chacun d'eux est peu
lu, leur puissance de propagation est mdiocre. Au contraire, un seul
journal comme le _Times_, le _New-York Herald_, le _Petit Journal_,
etc., agit sur un immense public. Mme, il semble que la presse ne
puisse gure avoir l'influence dont on l'accuse sans une certaine
centralisation. Car, l o chaque rgion a sa vie propre, on s'intresse
moins  ce qui se passe au del du petit horizon o l'on borne sa vue;
les faits lointains passent davantage inaperus et, pour cette raison
mme, sont recueillis avec moins de soin. Il y a ainsi moins d'exemples
qui sollicitent l'imitation. Il en est tout autrement l o le
nivellement des milieux locaux ouvre  la sympathie et  la curiosit un
champ d'action plus tendu, et o, rpondant  ces besoins, de grands
organes concentrent chaque jour tous les vnements importants du pays
ou des pays voisins pour en renvoyer ensuite la nouvelle dans toutes les
directions. Alors les exemples, s'accumulant, se renforcent
mutuellement. Mais on comprend qu'il est  peu prs impossible de
comparer la clientle des diffrents journaux d'Europe et surtout
d'apprcier le caractre plus ou moins local de leurs informations.
Cependant, sans que nous puissions donner de notre affirmation une
preuve rgulire, il nous parat difficile que, sur ces deux points, la
France et l'Angleterre soient infrieures au Danemark,  la Saxe et mme
aux diffrents pays d'Allemagne. Pourtant, on s'y tue beaucoup moins. De
mme, sans sortir de France, rien n'autorise  supposer qu'on lise
sensiblement moins de journaux au sud de la Loire qu'au nord; or on sait
quel contraste il y a entre ces deux rgions sous le rapport du suicide.
Sans vouloir attacher plus d'importance qu'il ne convient  un argument
que nous ne pouvons tablir sur des faits bien dfinis, nous croyons
cependant qu'il repose sur d'assez fortes vraisemblances pour mriter
quelque attention.




IV.


En rsum, s'il est certain que le suicide est contagieux d'individu 
individu, jamais on ne voit l'imitation le propager de manire 
affecter le taux social des suicides. Elle peut bien donner naissance 
des cas individuels plus ou moins nombreux, mais elle ne contribue pas 
dterminer le penchant ingal qui entrane les diffrentes socits, et
 l'intrieur de chaque socit les groupes sociaux plus particuliers,
au meurtre de soi-mme. Le rayonnement qui en rsulte est toujours trs
limit; il est, de plus, intermittent. Quand il atteint un certain degr
d'intensit, ce n'est jamais que pour un temps trs court.

Mais il y a une raison plus gnrale qui explique comment les effets de
l'imitation ne sont pas apprciables  travers les chiffres de la
statistique. C'est que, rduite  ses seules forces, l'imitation ne peut
rien sur le suicide. Chez l'adulte, sauf dans les cas trs rares de
monodisme plus ou moins absolu, l'ide d'un acte ne suffit pas 
engendrer un acte similaire,  moins qu'elle ne tombe sur un sujet qui,
de lui-mme, y est particulirement enclin. J'ai toujours remarqu,
crit Morel, que l'imitation, si puissante que soit son influence, et
que l'impression cause par le rcit ou la lecture d'un crime
exceptionnel ne suffisaient pas pour provoquer des actes similaires chez
des individus qui auraient t parfaitement sains d'esprit[123]. De
mme, le Dr Paul Moreau de Tours a cru pouvoir tablir, d'aprs ses
observations personnelles, que le suicide contagieux ne se rencontre
jamais que chez des individus fortement prdisposs[124].

Il est vrai que, comme cette prdisposition lui paraissait dpendre
essentiellement de causes organiques, il lui tait assez difficile
d'expliquer certains cas qu'on ne peut rapporter  cette origine, 
moins d'admettre des combinaisons de causes tout  fait improbables et
vraiment miraculeuses. Comment croire que les 15 invalides dont nous
avons parl se soient justement trouvs tous atteints de dgnrescence
nerveuse? Et l'on en peut dire autant des faits de contagion si
frquemment observs dans l'arme ou dans les prisons. Mais ces faits
sont facilement explicables une fois qu'on a reconnu que le penchant au
suicide pouvait tre cr par le milieu social. Car, alors, on est en
droit de les attribuer, non  un hasard inintelligible qui, des points
les plus divers de l'horizon, aurait assembl dans une mme caserne ou
dans un mme tablissement pnitentiaire un nombre relativement
considrable d'individus atteints tous d'une mme tare mentale, mais 
l'action du milieu commun au sein duquel ils vivent. Nous verrons, en
effet, que, dans les prisons et dans les rgiments, il existe un tat
collectif qui incline au suicide les soldats et les dtenus aussi
directement que peut le faire la plus violente des nvroses. L'exemple
est la cause occasionnelle qui fait clater l'impulsion; mais ce n'est
pas lui qui la cre et, si elle n'existait pas, il serait inoffensif.

On peut donc dire que, sauf dans de trs rares exceptions, l'imitation
n'est pas un facteur original du suicide. Elle ne fait que rendre
apparent un tat qui est la vraie cause gnratrice de l'acte et qui,
vraisemblablement, et toujours trouv moyen de produire son effet
naturel, alors mme qu'elle ne serait pas intervenue; car il faut que la
prdisposition soit particulirement forte pour qu'il suffise de si peu
de chose pour la faire passer  l'acte. Il n'est donc pas tonnant que
les faits ne portent pas la marque de l'imitation, puisqu'elle n'a pas
d'action en propre et que celle mme qu'elle exerce est trs restreinte.

Une remarque d'un intrt pratique peut servir de corollaire  cette
conclusion.

Certains auteurs, attribuant  l'imitation un pouvoir qu'elle n'a pas,
ont demand que la reproduction des suicides et des crimes ft interdite
aux journaux[125]. Il est possible que cette prohibition russisse 
allger de quelques units le montant annuel de ces diffrents actes.
Mais il est trs douteux qu'elle puisse en modifier le taux social.
L'intensit du penchant collectif resterait la mme, car l'tat moral
des groupes ne serait pas chang pour cela. Si donc on met en regard des
problmatiques et trs faibles avantages que pourrait avoir cette
mesure, les graves inconvnients qu'entranerait la suppression de toute
publicit judiciaire, on conoit que le lgislateur mette quelque
hsitation  suivre le conseil des spcialistes. En ralit, ce qui peut
contribuer au dveloppement du suicide ou du meurtre, ce n'est pas le
fait d'en parler, c'est la manire dont on en parle. L o ces pratiques
sont abhorres, les sentiments qu'elles soulvent se traduisent 
travers les rcits qui en sont faits et, par suite, neutralisent plus
qu'elles n'excitent les prdispositions individuelles. Mais inversement,
quand la socit est moralement dsempare, l'tat d'incertitude o elle
est lui inspire pour les actes immoraux une sorte d'indulgence qui
s'exprime involontairement toutes les fois qu'on en parle et qui en rend
moins sensible l'immoralit. Alors l'exemple devient vraiment
redoutable, non parce qu'il est l'exemple, mais parce que la tolrance
ou l'indiffrence sociale diminuent l'loignement qu'il devrait
inspirer.

Mais ce que montre surtout ce chapitre, c'est combien est peu fonde la
thorie qui fait de l'imitation la source minente de toute vie
collective. Il n'est pas de fait aussi facilement transmissible par voie
de contagion que le suicide, et pourtant nous venons de voir que cette
contagiosit ne produit pas d'effets sociaux. Si, dans ce cas,
l'imitation est  ce point dpourvue d'influence sociale, elle n'en
saurait avoir davantage dans les autres; les vertus qu'on lui attribue
sont donc imaginaires. Elle peut bien, dans un cercle restreint,
dterminer quelques rditions d'une mme pense ou d'une mme action,
mais jamais elle n'a de rpercussions assez tendues ni assez profondes
pour atteindre et modifier l'me de la socit. Les tats collectifs,
grce  l'adhsion  peu prs unanime et gnralement sculaire dont
ils sont l'objet, sont beaucoup trop rsistants pour qu'une innovation
prive puisse en venir  bout. Comment un individu, qui n'est rien de
plus qu'un individu[126], pourrait-il avoir la force suffisante pour
faonner la socit  son image? Si nous n'en tions encore  nous
reprsenter le monde social presque aussi grossirement que le primitif
fait pour le monde physique, si, contrairement  toutes les inductions
de la science, nous n'en tions encore  admettre, au moins tacitement
et sans nous en rendre compte, que les phnomnes sociaux ne sont pas
proportionnels  leurs causes, nous ne nous arrterions mme pas  une
conception qui, si elle est d'une simplicit biblique, est en mme temps
en contradiction flagrante avec les principes fondamentaux de la pense.
On ne croit plus aujourd'hui que les espces zoologiques ne soient que
des variations individuelles propages par l'hrdit[127]; il n'est pas
plus admissible que le fait social ne soit qu'un fait individuel qui
s'est gnralis. Mais ce qui est surtout insoutenable, c'est que cette
gnralisation puisse tre due  je ne sais quelle aveugle contagion. On
est mme en droit de s'tonner qu'il soit encore ncessaire de discuter
une hypothse qui, outre les graves objections qu'elle soulve, n'a
jamais reu mme un commencement de dmonstration exprimentale. Car on
n'a jamais montr  propos d'un ordre dfini de faits sociaux que
l'imitation pouvait en rendre compte, et moins encore, qu'elle seule
pouvait en rendre compte. On s'est content d'noncer la proposition
sous forme d'aphorisme, en l'appuyant sur des considrations vaguement
mtaphysiques. Pourtant, la sociologie ne pourra prtendre  tre
considre comme une science que quand il ne sera plus permis  ceux qui
la cultivent de dogmatiser ainsi, en se drobant aussi manifestement aux
obligations rgulires de la preuve.




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LIVRE II


CAUSES SOCIALES ET TYPES SOCIAUX

CHAPITRE PREMIER

Mthode pour les dterminer.


Les rsultats du livre prcdent ne sont pas purement ngatifs. Nous y
avons tabli, en effet, qu'il existe pour chaque groupe social une
tendance spcifique au suicide que n'expliquent ni la constitution
organico-psychique des individus ni la nature du milieu physique. Il en
rsulte, par limination, qu'elle doit ncessairement dpendre de causes
sociales et constituer par elle-mme un phnomne collectif; mme
certains des faits que nous avons examins, notamment les variations
gographiques et saisonnires du suicide, nous avaient expressment
amen  cette conclusion. C'est cette tendance qu'il nous faut
maintenant tudier de plus prs.




I.


Pour y parvenir, le mieux serait,  ce qu'il semble, de rechercher
d'abord si elle est simple et indcomposable, ou si elle ne consisterait
pas plutt en une pluralit de tendances diffrentes que l'analyse peut
isoler et qu'il conviendrait d'tudier sparment. Dans ce cas, voici
comment on devrait procder. Comme, unique ou non, elle n'est
observable qu' travers les suicides individuels qui la manifestent,
c'est de ces derniers qu'il faudrait partir. On en observerait donc le
plus grand nombre possible, en dehors, bien entendu, de ceux qui
relvent de l'alination mentale, et on les dcrirait. S'ils se
trouvaient tous avoir les mmes caractres essentiels, on les
confondrait en une seule et mme classe; dans l'hypothse contraire, qui
est de beaucoup la plus vraisemblable--car ils sont trop divers pour ne
pas comprendre, plusieurs varits--on constituerait un certain nombre
d'espces d'aprs leurs ressemblances et leurs diffrences. Autant on
aurait reconnu de types distincts, autant on admettrait de courants
suicidognes dont on chercherait ensuite  dterminer les causes et
l'importance respective. C'est  peu prs la mthode que nous avons
suivie dans notre examen sommaire du suicide vsanique.

Malheureusement, une classification des suicides raisonnables d'aprs
leurs formes ou caractres morphologiques est impraticable, parce que
les documents ncessaires font presque totalement dfaut. En effet, pour
pouvoir la tenter, il faudrait avoir de bonnes descriptions d'un grand
nombre de cas particuliers. Il faudrait savoir dans quel tat psychique
se trouvait le suicid au moment o il a pris sa rsolution, comment il
en a prpar l'accomplissement, comment il l'a finalement excute, s'il
tait agit ou dprim, calme ou enthousiaste, anxieux ou irrit, etc.
Or, nous n'avons gure de renseignements de ce genre que pour quelques
cas de suicides vsaniques, et c'est justement grce aux observations et
aux descriptions ainsi recueillies par les alinistes qu'il a t
possible de constituer les principaux types de suicide dont la folie est
la cause dterminante. Pour les autres, nous sommes  peu prs privs de
toute information. Seul, Brierre de Boismont a essay de faire ce
travail descriptif pour 1328 cas o le suicid avait laiss des lettres
ou des crits que l'auteur a rsums dans son livre. Mais d'abord, ce
rsum est beaucoup trop bref. Puis, les confidences que le sujet
lui-mme nous fait sur son tat sont le plus souvent insuffisantes,
quand elles ne sont pas suspectes. Il n'est que trop port  se tromper
sur lui-mme et sur la nature de ses dispositions; par exemple, il
s'imagine agir avec sang-froid, alors qu'il est au comble de la
surexcitation. Enfin, outre qu'elles ne sont pas assez objectives, ces
observations portent sur un trop petit nombre de faits pour qu'on en
puisse tirer des conclusions prcises. On entrevoit bien quelques lignes
trs vagues de dmarcation et nous saurons mettre  profit les
indications qui s'en dgagent; mais elles sont trop peu dfinies pour
servir de base  une classification rgulire. Au reste, tant donne la
manire dont s'accomplissent la plupart des suicides, des observations
comme il faudrait en avoir sont  peu prs impossibles.

Mais nous pouvons arriver  notre but par une autre voie. Il suffira de
renverser l'ordre de nos recherches. En effet, il ne peut y avoir des
types diffrents de suicides qu'autant que les causes dont ils dpendent
sont elles-mmes diffrentes. Pour que chacun d'eux ait une nature qui
lui soit propre, il faut qu'il ait aussi des conditions d'existence qui
lui soient spciales. Un mme antcdent ou un mme groupe d'antcdents
ne peut produire tantt une consquence et tantt une autre, car, alors,
la diffrence qui distingue le second du premier serait elle-mme sans
cause; ce qui serait la ngation du principe de causalit. Toute
distinction spcifique constate entre les causes implique donc une
distinction semblable entre les effets. Ds lors, nous pouvons
constituer les types sociaux du suicide, non en les classant directement
d'aprs leurs caractres pralablement dcrits, mais en classant les
causes qui les produisent. Sans nous proccuper de savoir pourquoi ils
se diffrencient les uns des autres, nous chercherons tout de suite
quelles sont les conditions sociales dont ils dpendent; puis nous
grouperons ces conditions suivant leurs ressemblances et leurs
diffrences en un certain nombre de classes spares, et nous pourrons
tre certains qu' chacune de ces classes correspondra un type dtermin
de suicide. En un mot, notre classification, au lieu d'tre
morphologique, sera, d'emble, tiologique. Ce n'est pas, d'ailleurs,
une infriorit, car on pntre beaucoup mieux la nature d'un phnomne
quand on en sait la cause que quand on en connat seulement les
caractres, mme essentiels.

Cette mthode, il est vrai, a le dfaut de postuler la diversit des
types sans les atteindre directement. Elle peut en tablir l'existence,
le nombre, non les caractres distinctifs. Mais il est possible d'obvier
 cet inconvnient, au moins dans une certaine mesure. Une fois que la
nature des causes sera connue, nous pourrons essayer d'en dduire la
nature des effets, qui se trouveront ainsi caractriss et classs du
mme coup par cela seul qu'ils seront rattachs  leurs souches
respectives. Il est vrai que, si cette dduction n'tait aucunement
guide par les faits, elle risquerait de se perdre en combinaisons de
pure fantaisie. Mais nous pourrons l'clairer  l'aide des quelques
renseignements dont nous disposons sur la morphologie des suicides. Ces
informations,  elles seules, sont trop incompltes et trop incertaines
pour pouvoir nous donner un principe de classification; mais elles
pourront tre utilises, une fois que les cadres de cette classification
seront tablis. Elles nous montreront dans quel sens la dduction devra
tre dirige et, par les exemples qu'elles nous fourniront, nous serons
assurs que les espces ainsi constitues dductivement ne sont pas
imaginaires. Ainsi, des causes nous redescendrons aux effets et notre
classification tiologique se compltera par une classification
morphologique qui pourra servir  vrifier la premire, et
rciproquement.

 tous gards, cette mthode renverse est la seule qui convienne au
problme spcial que nous nous sommes pos. Il ne faut pas perdre de
vue, en effet, que ce que nous tudions c'est le taux social des
suicides. Les seuls types qui doivent nous intresser sont donc ceux qui
contribuent  le former et en fonction desquels il varie. Or, il n'est
pas prouv que toutes les modalits individuelles de la mort volontaire
aient cette proprit. Il en est qui, tout en ayant un certain degr de
gnralit, ne sont pas ou ne sont pas assez lies au temprament moral
de la socit pour entrer, en qualit d'lment caractristique, dans la
physionomie spciale que chaque peuple prsente sous le rapport du
suicide. Ainsi, nous avons vu que l'alcoolisme n'est pas un facteur dont
dpende l'aptitude personnelle de chaque socit; et cependant, il y a
videmment des suicides alcooliques et en assez grand nombre. Ce n'est
donc pas une description, mme bien faite, des cas particuliers qui
pourra jamais nous apprendre quels sont ceux qui ont un caractre
sociologique. Si l'on veut savoir de quels confluents divers rsulte le
suicide considr comme phnomne collectif, c'est sous sa forme
collective, c'est--dire  travers les donnes statistiques, qu'il faut,
ds l'abord, l'envisager. C'est le taux social qu'il faut directement
prendre pour objet d'analyse; il faut aller du tout aux parties. Mais il
est clair qu'il ne peut tre analys que par rapport aux causes
diffrentes dont il dpend; car, en elles-mmes, les units par
l'addition desquelles il est form sont homognes et ne se distinguent
pas qualitativement. C'est donc  la dtermination des causes qu'il faut
nous attacher sans retard, quitte  chercher ensuite comment elles se
rpercutent chez les individus.


II.

Mais ces causes, comment les atteindre?

Dans les constatations judiciaires qui ont lieu toutes les fois qu'un
suicide est commis, on note le mobile (chagrin de famille, douleur
physique ou autre, remords ou ivrognerie, etc.), qui parat en avoir t
la cause dterminante et, dans les comptes rendus statistiques de
presque tous les pays, on trouve un tableau spcial o les rsultats de
ces enqutes sont consigns sous ce titre: _Motifs prsums des
suicides_. Il semble donc naturel de mettre  profit ce travail tout
fait et de commencer notre recherche par la comparaison de ces
documents. Ils nous indiquent, en effet,  ce qu'il semble, les
antcdents immdiats des diffrents suicides; or n'est-il pas de bonne
mthode, pour comprendre le phnomne que nous tudions, de remonter
d'abord  ses causes les plus prochaines, sauf  s'lever ensuite plus
haut dans la srie des phnomnes, si la ncessit s'en fait sentir.

Mais, comme le disait dj Wagner il y a longtemps, ce qu'on appelle
statistique des motifs de suicides, c'est, en ralit, une statistique
des opinions que se font de ces motifs les agents, souvent subalternes,
chargs de ce service d'informations. On sait, malheureusement, que les
constatations officielles sont trop souvent dfectueuses, alors mme
qu'elles portent sur des faits matriels et ostensibles que tout
observateur consciencieux peut saisir et qui ne laissent aucune place 
l'apprciation. Mais combien elles doivent tre tenues en suspicion
quand elles ont pour objet, non d'enregistrer simplement un vnement
accompli, mais de l'interprter et de l'expliquer! C'est toujours un
problme difficile que de prciser la cause d'un phnomne. Il faut au
savant toute sorte d'observations et d'expriences pour rsoudre une
seule de ces questions. Or, de tous les phnomnes, les volitions
humaines sont les plus complexes. On conoit, ds lors, ce que peuvent
valoir ces jugements improviss qui, d'aprs quelques renseignements
htivement recueillis, prtendent assigner une origine dfinie  chaque
cas particulier. Aussitt qu'on croit avoir dcouvert parmi les
antcdents de la victime quelques-uns de ces faits qui passent
communment pour mener au dsespoir, on juge inutile de chercher
davantage et, suivant que le sujet est rput avoir rcemment subi des
pertes d'argent ou prouv des chagrins de famille ou avoir quelque got
pour la boisson, on incrimine ou son ivrognerie ou ses douleurs
domestiques ou ses dceptions conomiques. On ne saurait donner comme
base  une explication des suicides des informations aussi suspectes.

Il y a plus, alors mme qu'elles seraient plus dignes de foi, elles ne
pourraient pas nous rendre de grands services, car les mobiles qui sont
ainsi,  tort ou  raison, attribus aux suicides, n'en sont pas les
causes vritables. Ce qui le prouve, c'est que les nombres
proportionnels de cas, imputs par les statistiques  chacune de ces
causes prsumes, restent presque identiquement les mmes, alors que les
nombres absolus prsentent, au contraire, les variations les plus
considrables. En France, de 1856  1878, le suicide augmente de 40 %
environ, et de plus de 100 % en Saxe pendant la priode 1854-1880 (1.171
cas au lieu de 547). Or, dans les deux pays, chaque catgorie de motifs
conserve d'une poque  l'autre la mme importance respective. C'est ce
que montre le tableau XVII (Voir ci-dessous).

Si l'on considre que les chiffres qui y sont rapports ne sont et ne
peuvent tre que de grossires approximations, et si, par consquent, on
n'attache pas trop d'importance  de lgres diffrences, on reconnatra
qu'ils restent sensiblement constants. Mais pour que la part
contributive de chaque raison prsume reste proportionnellement la mme
alors que le suicide est deux fois plus dvelopp, il faut admettre que
chacune d'elles a acquis une efficacit double. Or ce ne peut tre par
suite d'une rencontre fortuite qu'elles deviennent toutes en mme temps,
deux fois plus meurtrires. On en vient donc forcment  conclure
qu'elles sont toutes places sous la dpendance d'un tat plus gnral,
dont elles sont tout au plus des reflets plus ou moins fidles. C'est
lui qui fait qu'elles sont plus ou moins productives de suicides et qui,
par consquent, est la vraie cause dterminante de ces derniers. C'est
donc cet tat qu'il nous faut atteindre, sans nous attarder aux
contre-coups loigns qu'il peut avoir dans les consciences
particulires.

Tableau XVII

France[128].

_Part de chaque catgorie de motifs sur 100 suicides annuels de chaque
sexe._

/*
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|                                |     HOMMES.     |      FEMMES.    |
|                                +-----------------+-----------------+
|                                |1856-60.|1874-78.|1856-60.|1874-78.|
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Misre   et   revers   de       |        |        |        |        |
|fortune.                        | 13,30  | 11,79  |  5,38  |  5,77  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Chagrin de famille.             | 11,68  | 12,53  | 12,79  | 16,00  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Amour, jalousie, dbauche,      |        |        |        |        |
|inconduite.                     | 15,48  | 16,98  | 13,16  | 12,20  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Chagrins divers.                | 11,68  | 12,53  | 12,79  | 16,00  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Maladies mentales.              | 25,67  | 27,09  | 45,75  | 41,81  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Remords, crainte de             |        |        |        |        |
|condamnation  la               |        |        |        |        |
|suite de crime.                 |  0,84  |  ---   |  0,19  |  ---   |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Autres causes et causes         |        |        |        |        |
|inconnues.                      |  9,33  |  8,18  |  5,51  |   4    |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|TOTAL                           | 100,00 | 100,00 | 100,00 | 100,00 |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|                                |              SAXE[129].           |
|                                +-----------------+-----------------+
|                                |     HOMMES.     |     FEMMES.     |
|                                +-----------------+-----------------+
|                                |1854-78.| 1880.  |1854-78.| 1880.  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Douleurs physiques.             |  5,64  |  5,86  |  7,43  |  7,98  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Chagrins domestiques.           |  2,39  |  3,30  |  3,18  |  1,72  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Revers de fortune et            |        |        |        |        |
|misre.                         |  9,52  | 11,28  |  2,80  |  4,42  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Dbauche, jeu.                  | 11,15  | 10,74  |  1,59  |  0,44  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Remords, crainte de             |        |        |        |        |
|poursuites, etc.                | 10,41  |  8,51  | 10,44  |  6,21  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Amour malheureux.               |  1,79  |  1,50  |  3,74  |  6,20  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Troubles mentaux, folie         |        |        |        |        |
|religieuse.                     | 27,94  | 30,27  | 50,64  | 54,43  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Colre.                         |  2,00  |  3,29  |  3,04  |  3,09  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Dgot de la vie.               |  9,58  |  6,67  |  5,37  |  5,76  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Causes inconnues.               | 19,58  | 18,58  | 11,77  |  9,75  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|TOTAL                           | 100,00 | 100,00 | 100,00 | 100,00 |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
*/

Un autre fait, que nous empruntons  Legoyt[130], montre mieux encore 
quoi se rduit l'action causale de ces diffrents mobiles. Il n'est pas
de professions plus diffrentes l'une de l'autre que l'agriculture et
les fonctions librales. La vie d'un artiste, d'un savant, d'un avocat,
d'un officier, d'un magistrat ne ressemble en rien  celle d'un
agriculteur. On peut donc regarder comme certain que les causes sociales
du suicide ne sont pas les mmes pour les uns et pour les autres. Or,
non seulement c'est aux mmes raisons que sont attribus les suicides de
ces deux catgories de sujets, mais encore l'importance respective de
ces diffrentes raisons serait presque rigoureusement la mme dans l'une
et dans l'autre. Voici, en effet, quels ont t en France, pendant les
annes 1874-78, les rapports centsimaux des principaux mobiles de
suicide dans ces deux professions:

/*
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|                                           |AGRICULTURE.|PROFESSIONS|
|                                           |            |librales. |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Perte d'emploi, revers de fortune,  misre.|    8,15    |   8,87    |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Chagrins de famille.                       |   14,45    |   13,14   |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Amour contrari et jalousie.               |    1,48    |   2,01    |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Ivresse et ivrognerie.                     |   13,23    |   6,41    |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Suicides d'auteurs de crimes ou dlits.    |    4,09    |   4,73    |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Souffrances physiques.                     |   15,91    |   19,89   |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Maladies mentales.                         |   35,80    |   34,04   |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Dgot de la vie, contrarits diverses.   |    2,93    |   4,94    |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Causes inconnues.                          |    3,96    |    597    |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|                                           |   100,00   |  100,00   |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
*/

Sauf pour l'ivresse et l'ivrognerie, les chiffres, surtout ceux qui ont
le plus d'importance numrique, diffrent bien peu d'une colonne 
l'autre. Ainsi,  s'en tenir  la seule considration des mobiles, on
pourrait croire que les causes suicidognes sont, non sans doute de mme
intensit, mais de mme nature dans les deux cas. Et pourtant, en
ralit, ce sont des forces trs diffrentes qui poussent au suicide le
laboureur et le raffin des villes. C'est donc que ces raisons que l'on
donne au suicide ou que le suicid se donne  lui-mme pour s'expliquer
son acte, n'en sont, le plus gnralement, que les causes apparentes.
Non seulement elles ne sont que les rpercussions individuelles d'un
tat gnral, mais elles l'expriment trs infidlement, puisqu'elles
sont les mmes alors qu'il est tout autre. Elles marquent, peut-on dire,
les points faibles de l'individu, ceux par o le courant, qui vient du
dehors l'inciter  se dtruire, s'insinue le plus facilement en lui.
Mais elles ne font pas partie de ce courant lui-mme et ne peuvent, par
consquent, nous aider  le comprendre.

Nous voyons donc sans regret certains pays comme l'Angleterre et
l'Autriche renoncer  recueillir ces prtendues causes de suicide. C'est
d'un tout autre ct que doivent se porter les efforts de la
statistique. Au lieu de chercher  rsoudre ces insolubles problmes de
casuistique morale, qu'elle s'attache  noter avec plus de soin les
concomitants sociaux du suicide. En tout cas, pour nous, nous nous
faisons une rgle de ne pas faire intervenir dans nos recherches des
renseignements aussi douteux que faiblement instructifs; en fait, les
suicidographes n'ont jamais russi  en tirer aucune loi intressante.
Nous n'y recourrons donc qu'accidentellement, quand ils nous paratront
avoir une signification spciale et prsenter des garanties
particulires. Sans nous proccuper de savoir sous quelles formes
peuvent se traduire chez les sujets particuliers les causes productrices
du suicide, nous allons directement, tcher de dterminer ces dernires.
Pour cela, laissant de ct, pour ainsi dire, l'individu en tant
qu'individu, ses mobiles et ses ides, nous nous demanderons
immdiatement quels sont les tats des diffrents milieux sociaux
(confessions religieuses, famille, socit politique, groupes
professionnels, etc.), en fonction desquels varie le suicide. C'est
seulement ensuite que, revenant aux individus, nous chercherons comment
ces causes gnrales s'individualisent pour produire les effets
homicides qu'elles impliquent.




CHAPITRE II

Le suicide goste.


Observons d'abord la manire dont les diffrentes confessions
religieuses agissent sur le suicide.


I.

Si l'on jette un coup d'oeil sur la carte des suicides europens, on
reconnat  premire vue que dans les pays purement catholiques, comme
l'Espagne, le Portugal, l'Italie, le suicide est trs peu dvelopp,
tandis qu'il est  son maximum dans les pays protestants, en Prusse, en
Saxe, en Danemark. Les moyennes suivantes, calcules par Morselli,
confirment ce premier rsultat:

/*
+----------------------------------------+---------------------------+
|                                        |   Moyenne des suicides    |
|                                        |pour 1 million d'habitants.|
+----------------------------------------+---------------------------+
| tats protestants                      |           190             |
+----------------------------------------+---------------------------+
| --- mixtes (protestants et catholiques)|            96             |
+----------------------------------------+---------------------------+
| --- catholiques                        |            96             |
+----------------------------------------+---------------------------+
| --- catholiques grecs                  |            40             |
+----------------------------------------+---------------------------+
*/

Toutefois, l'infriorit des catholiques grecs ne peut tre srement
attribue  la religion; car, comme leur civilisation est trs
diffrente de celle des autres nations europennes, cette ingalit de
culture peut tre la cause de cette moindre aptitude. Mais il n'en est
pas de mme de la plupart des socits catholiques et protestantes. Sans
doute, elles ne sont pas toutes au mme niveau intellectuel et moral;
pourtant, les ressemblances sont assez essentielles pour qu'on ait
quelque droit d'attribuer  la diffrence des cultes le contraste si
marqu qu'elles prsentent au point de vue du suicide.

Nanmoins, cette premire comparaison est encore trop sommaire. Malgr
d'incontestables similitudes, les milieux sociaux dans lesquels vivent
les habitants de ces diffrents pays ne sont pas identiquement les
mmes. La civilisation de l'Espagne et celle du Portugal sont bien
au-dessous de celle de l'Allemagne; il peut donc se faire que cette
infriorit soit la raison de celle que nous venons de constater dans le
dveloppement du suicide. Si l'on veut chapper  cette cause d'erreur
et dterminer avec plus de prcision l'influence du catholicisme et
celle du protestantisme sur la tendance au suicide, il faut comparer les
deux religions au sein d'une mme socit.


_Provinces bavaroises (1867-75)_[131].

/*
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|PROVINCES |SUICIDES   |PROVINCES |SUICIDES   |PROVINCES |SUICIDES   |
| minorit|par million| majorit|par million|o il y a |par million|
|catholique|d'habitants|catholique|d'habitants|+ de 90%  |d'habitants|
|(- de 50%)|           |(50  90%)|           |de cathol.|           |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|Palatinat |   167     |Basse     |   157     |Haut-     |    64     |
|du Rhin.  |           |Franconie.|           |Palatinat.|           |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|Franconie |   207     |Souabe.   |   118     |Haute-    |   114     |
|centrale. |           |          |           |Bavire.  |           |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|Haute     |   204     |          |           |Basse-    |    49     |
|Franconie.|           |          |           |Bavire.  |           |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|Moyenne.  |   192     |Moyenne.  |   135     |Moyenne.  |    75     |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
*/

De tous les grands tats de l'Allemagne, c'est la Bavire qui compte, et
de beaucoup, le moins de suicides. Il n'y en a gure, annuellement que
90 par million d'habitants depuis 1874, tandis que la Prusse en a 133
(1871-75), le duch de Bade 156, le Wurtemberg 162, la Saxe 300. Or,
c'est aussi l que les catholiques sont le plus nombreux; il y en a
713,2 sur 1000 habitants. Si, d'autre part, on compare les diffrentes
provinces de ce royaume, on trouve que les suicides y sont en raison
directe du nombre des protestants, en raison inverse de celui des
catholiques (V. Tableau prcdent, ci-dessus). Ce ne sont pas seulement
les rapports des moyennes qui confirment la loi; mais tous les nombres
de la premire colonne sont suprieurs  ceux de la seconde et ceux de
la seconde  ceux de la troisime sans qu'il y ait aucune irrgularit.

Il en est de mme en Prusse:

_Provinces de Prusse (1883-90)._

/*
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| PROVINCES        |  SUICIDES     | PROVINCES       |  SUICIDES     |
| o il y a plus   |  par million  | o il y a de    |  par million  |
| de 90% de        |  d'habitants  | 89  68 % de    |  d'habitants  |
| protestants      |               | protestants     |               |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| Saxe.            |   309,4       | Hanovre.        |   212,3       |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| Schleswig.       |   312,9       | Hesse.          |   200,3       |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| Pomranie.       |   171,5       | Brandebourg et  |   296,3       |
|                  |               |    Berlin.      |               |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| Moyenne.         |   264,6       | Moyenne.        |   220,0       |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| PROVINCES        |  SUICIDES     | PROVINCES       |  SUICIDES     |
| o il y a plus   |  par million  | o il y a de    |  par million  |
| de 40%  50% de  |  d'habitants  | de 32  28 % de |  d'habitants  |
| protestants      |               | protestants     |               |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| Prusse           |   123,9       | Posen.          |   96,4        |
| occidentale.     |               |                 |               |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| Silsie.         |   260,2       | Pays du Rhin.   |  100,3        |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| Westphalie.      |   107,5       | Hohenzollern.   |   90,1        |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| Moyenne.         |   163,6       | Moyenne.        |   95,6        |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
*/

Dans le dtail, sur les 14 provinces ainsi compares, il n'y a que deux
lgres irrgularits: la Silsie qui, par le nombre relativement
important de ses suicides, devrait appartenir  la seconde catgorie, se
trouve seulement dans la troisime, tandis qu'au contraire la Pomranie
serait mieux  sa place dans la seconde colonne que dans la premire.

La Suisse est intressante  tudier  ce mme point de vue. Car, comme
on y rencontre des populations franaises et allemandes, on y peut
observer sparment l'influence du culte sur chacune de ces deux races.
Or elle est la mme sur l'une et sur l'autre. Les cantons catholiques
donnent quatre et cinq fois moins de suicides que les cantons
protestants, quelle que soit leur nationalit.

/*
+-----------------------+-----------------------+--------------------+
|  CANTONS FRANAIS     |  CANTONS ALLEMANDS    |ENSEMBLE DES CANTONS|
|                       |                       |de toutes           |
|                       |                       |nationalits        |
+-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
|Catholiques|83 suicides|Catholiques|87 suicides|Catholiques|86,7    |
|           |par million|           |suicide    |           |suicides|
|           |d'habitants|           |           |           |        |
+-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
|Protestants|453        |Protestants|293        |Mixtes     |212,0   |
|           |suicides   |           |suicides   |           |suicides|
|           |par million|           |           |           |        |
|           |d'habitants|           |           |           |        |
+-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
|           |           |           |           |Protestants|326,3   |
|           |           |           |           |           |suicides|
+-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
*/

L'action du culte est donc si puissante qu'elle domine toutes les
autres.

D'ailleurs, on a pu, dans un assez grand nombre de cas, dterminer
directement le nombre des suicides par million d'habitants de chaque
population confessionnelle. Voici les chiffres trouvs par diffrents
observateurs:

Tableau XVIII.

_Suicides, dans les diffrents pays, pour un million de sujets de chaque
confession._

/*
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|                    |PROTESTANTS|CATHOLIQUES|JUIFS|      NOMS       |
|                    |           |           |     |des observateurs.|
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|Autriche (1852-59). |    79,5   |   51,3    | 20,7|     Wagner.     |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|Prusse (1849-55).   |   159,9   |   49,6    | 46,4|       Id.       |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|----   (1869-72).   |   187     |   69      | 96  |    Morselli.    |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|----   (1860).      |   240     |  100      |180  |    Prinzing.    |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|Bade (1852-62).     |   139     |  117      | 87  |     Legoyt.     |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|---  (1870-74).     |   171     |  136,7    |124  |    Morselli.    |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|---  (1878-88).     |   242     |  170      |210  |    Prinzing.    |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|Bavire (1844-56).  |   135,4   |   49,1    |105,9|    Morselli.    |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|  ---   (1884-91).  |   224     |   94      |193  |    Prinzing     |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|Wrtemberg (1846-60)|   113,5   |   77,9    | 65,6|     Wagner.     |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|   ----    (1873-76)|   190     |  120      | 60  |   Nous-mme.    |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|   ----    (1881-90)|   170     |  119      |142  |       Id.       |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
*/

Ainsi, partout, sans aucune exception[132], les protestants fournissent
beaucoup de suicides que les fidles des autres cultes. L'cart oscille
entre un _minimum_ de 20  30 % et un _maximum_ de 300 %. Contre une
pareille unanimit de faits concordants, il est vain d'invoquer, comme
le fait Mayr[133], le cas unique de la Norwge et de la Sude qui,
quoique protestantes, n'ont qu'un chiffre moyen de suicides. D'abord,
ainsi que nous en faisions la remarque au dbut de ce chapitre, ces
comparaisons internationales ne sont pas dmonstratives,  moins
qu'elles ne portent sur un assez grand nombre de pays, et, mme dans ce
cas, elles ne sont pas concluantes. Il y a d'assez grandes diffrences
entre les populations de la presqu'le scandinave et celles de l'Europe
centrale pour qu'on puisse comprendre que le protestantisme ne produise
pas exactement les mmes effets sur les unes et sur les autres. Mais de
plus, si, pris en lui-mme, le taux des suicides n'est pas trs
considrable dans ces deux pays, il apparat relativement lev si l'on
tient compte du rang modeste qu'ils occupent parmi les peuples civiliss
d'Europe. Il n'y a pas de raison de croire qu'ils soient parvenus  un
niveau intellectuel suprieur  celui de l'Italie, il s'en faut, et
pourtant on s'y tue de deux  trois fois plus (90  100 suicides par
million d'habitants au lieu de 40). Le protestantisme ne serait-il pas
la cause de cette aggravation relative? Ainsi, non seulement le fait
n'infirme pas la loi qui vient d'tre tablie sur un si grand nombre
d'observations, mais il tend plutt  la confirmer[134].

Pour ce qui est des juifs, leur aptitude au suicide est toujours moindre
que celle des protestants; trs gnralement, elle est aussi infrieure,
quoique dans une moindre proportion,  celle des catholiques. Cependant,
il arrive que ce dernier rapport est renvers; c'est surtout dans les
temps rcents que ces cas d'inversion se rencontrent. Jusqu'au milieu du
sicle, les juifs se tuent moins que les catholiques dans tous les pays,
sauf en Bavire[135]; c'est seulement vers 1870 qu'ils commencent 
perdre de leur ancien privilge. Encore est-il trs rare qu'ils
dpassent de beaucoup le taux des catholiques. D'ailleurs, il ne faut
pas perdre de vue que les juifs vivent, plus exclusivement que les
autres groupes confessionnels, dans les villes et de professions
intellectuelles.  ce titre, ils sont plus fortement enclins au suicide
que les membres des autres cultes, et cela pour des raisons trangres 
la religion qu'ils pratiquent. Si donc, malgr cette influence
aggravante, le taux du judasme est si faible, on peut croire que, 
situation gale, c'est de toutes les religions celle o l'on se tue le
moins.

Les faits ainsi tablis, comment les expliquer?


II.

Si l'on songe que, partout, les juifs sont en nombre infime et que, dans
la plupart des socits o ont t faites les observations prcdentes,
les catholiques sont en minorit, on sera tent de voir dans ce fait la
cause qui explique la raret relative des morts volontaires dans ces
deux cultes[136]. On conoit, en effet, que les confessions les moins
nombreuses, ayant  lutter contre l'hostilit des populations ambiantes,
soient obliges, pour se maintenir, d'exercer sur elles-mmes un
contrle svre et de s'astreindre  une discipline particulirement
rigoureuse. Pour justifier la tolrance, toujours prcaire, qui leur est
accorde, elles sont tenues  plus de moralit. En dehors de ces
considrations, certains faits semblent rellement impliquer que ce
facteur spcial n'est pas sans quelque influence. En Prusse, l'tat de
minorit o se trouvent les catholiques est trs accus; car ils ne
reprsentent que le tiers de la population totale. Aussi se tuent-ils
trois fois moins que les protestants. L'cart diminue en Bavire o les
deux tiers des habitants sont catholiques; les morts volontaires de ces
derniers ne sont plus  celles des protestants que comme 100 est  275
ou mme comme 100 est  238, selon les priodes. Enfin, dans l'empire
d'Autriche, qui est presque tout entier catholique, il n'y a plus que
155 suicides protestants pour 100 catholiques. Il semblerait donc que,
quand le protestantisme devient minorit, sa tendance au suicide
diminue.

Mais d'abord, le suicide est l'objet d'une trop grande indulgence pour
que la crainte du blme, si lger, qui le frappe, puisse agir avec une
telle puissance, mme sur des minorits que leur situation oblige  se
proccuper particulirement du sentiment public. Comme c'est un acte qui
ne lse personne, on n'en fait pas un grand grief aux groupes qui y sont
plus enclins que d'autres et il ne risque pas d'accrotre beaucoup
l'loignement qu'ils inspirent, comme ferait certainement une frquence
plus grande des crimes et des dlits. D'ailleurs, l'intolrance
religieuse, quand elle est trs forte, produit souvent un effet oppos.
Au lieu d'exciter les dissidents  respecter davantage l'opinion, elle
les habitue  s'en dsintresser. Quand on se sent en butte  une
hostilit irrmdiable, on renonce  la dsarmer et on ne s'obstine que
plus opinitrement dans les moeurs les plus rprouves. C'est ce qui est
arriv frquemment aux juifs et, par consquent, il est douteux que leur
exceptionnelle immunit n'ait pas d'autre cause.

Mais, en tout cas, cette explication ne saurait suffire  rendre compte
de la situation respective des protestants et des catholiques. Car si,
en Autriche et en Bavire, o le catholicisme a la majorit, l'influence
prservatrice qu'il exerce est moindre, elle est encore trs
considrable. Ce n'est donc pas seulement  son tat de minorit qu'il
la doit. Plus gnralement, quelle que soit la part proportionnelle de
ces deux cultes dans l'ensemble de la population, partout o l'on a pu
les comparer au point de vue du suicide, on a constat que les
protestants se tuent beaucoup plus que les catholiques. Il y a mme des
pays comme le Haut-Palatinat, la Haute-Bavire, o la population est
presque tout entire catholique (92 et 96 %) et o, cependant, il y a
300 et 423 suicides protestants pour 100 catholiques. Le rapport mme
s'lve jusqu' 528 % dans la Basse-Bavire o la religion rforme ne
compte pas tout  fait un fidle sur 100 habitants. Donc, quand mme la
prudence obligatoire des minorits serait pour quelque chose dans
l'cart si considrable que prsentent ces deux religions, la plus
grande part en est certainement due  d'autres causes.

C'est dans la nature de ces deux systmes religieux que nous les
trouverons. Cependant, ils prohibent tous les deux le suicide avec la
mme nettet; non seulement ils le frappent de peines morales d'une
extrme svrit, mais l'un et l'autre enseignent galement qu'au del
du tombeau commence une vie nouvelle o les hommes seront punis de leurs
mauvaises actions, et le protestantisme met le suicide au nombre de ces
dernires, tout aussi bien que le catholicisme. Enfin, dans l'un et dans
l'autre culte, ces prohibitions ont un caractre divin; elles ne sont
pas prsentes comme la conclusion logique d'un raisonnement bien fait,
mais leur autorit est celle de Dieu lui-mme. Si donc le protestantisme
favorise le dveloppement du suicide, ce n'est pas qu'il le traite
autrement que ne fait le catholicisme. Mais alors, si, sur ce point
particulier, les deux religions ont les mmes prceptes, leur ingale
action sur le suicide doit avoir pour cause quelqu'un des caractres
plus gnraux par lesquels elles se diffrencient.

Or, la seule diffrence essentielle qu'il y ait entre le catholicisme et
le protestantisme, c'est que le second admet le libre examen dans une
bien plus large proportion que le premier. Sans doute, le catholicisme,
par cela seul qu'il est une religion idaliste, fait dj  la pense et
 la rflexion une bien plus grande place que le polythisme grco-latin
ou que le monothisme juif. Il ne se contente plus de manoeuvres
machinales, mais c'est sur les consciences qu'il aspire  rgner. C'est
donc  elles qu'il s'adresse et, alors mme qu'il demande  la raison
une aveugle soumission, c'est en lui parlant le langage de la raison. Il
n'en est pas moins vrai que le catholique reoit sa foi toute faite,
sans examen. Il ne peut mme pas la soumettre  un contrle historique,
puisque les textes originaux sur lesquels on l'appuie lui sont
interdits. Tout un systme hirarchique d'autorits est organis, et
avec un art merveilleux, pour rendre la tradition invariable. Tout ce
qui est variation est en horreur  la pense catholique. Le protestant
est davantage l'auteur de sa croyance. La Bible est mise entre ses mains
et nulle interprtation ne lui en est impose. La structure mme du
culte rform rend sensible cet tat d'individualisme religieux. Nulle
part, sauf en Angleterre, le clerg protestant n'est hirarchis; le
prtre ne relve que de lui-mme et de sa conscience, comme le fidle.
C'est un guide plus instruit que le commun des croyants, mais sans
autorit spciale pour fixer le dogme. Mais ce qui atteste le mieux que
cette libert d'examen, proclame par les fondateurs de la rforme,
n'est pas reste  l'tat d'affirmation platonique, c'est cette
multiplicit croissante de sectes de toute sorte qui contraste si
nergiquement avec l'unit indivisible de l'glise catholique.

Nous arrivons donc  ce premier rsultat que le penchant du
protestantisme pour le suicide doit tre en rapport avec l'esprit de
libre examen dont est anime cette religion. Attachons-nous  bien
comprendre ce rapport. Le libre examen n'est lui-mme que l'effet d'une
autre cause. Quand il fait son apparition, quand les hommes, aprs
avoir, pendant longtemps, reu leur foi toute faite de la tradition,
rclament le droit de se la faire eux-mmes, ce n'est pas  cause des
attraits intrinsques de la libre recherche, car elle apporte avec elle
autant de douleurs que de joies. Mais c'est qu'ils ont dsormais besoin
de cette libert. Or, ce besoin lui-mme ne peut avoir qu'une seule
cause: c'est l'branlement des croyances traditionnelles. Si elles
s'imposaient toujours avec la mme nergie, on ne penserait mme pas 
en faire la critique. Si elles avaient toujours la mme autorit, on ne
demanderait pas  vrifier la source de cette autorit. La rflexion ne
se dveloppe que si elle est ncessite  se dvelopper, c'est--dire si
un certain nombre d'ides et de sentiments irrflchis qui, jusque-l,
suffisaient  diriger la conduite, se trouvent avoir perdu leur
efficacit. Alors, elle intervient pour combler le vide qui s'est fait,
mais qu'elle n'a pas fait. De mme qu'elle s'teint  mesure que la
pense et l'action se prennent sous forme d'habitudes automatiques, elle
ne se rveille qu' mesure que les habitudes toutes faites se
dsorganisent. Elle ne revendique ses droits contre l'opinion commune
que si celle-ci n'a plus la mme force, c'est--dire si elle n'est plus
au mme degr commune. Si donc ces revendications ne se produisent pas
seulement pendant un temps et sous forme de crise passagre, si elles
deviennent chroniques, si les consciences individuelles affirment d'une
manire constante leur autonomie, c'est qu'elles continuent  tre
tirailles dans des sens divergents, c'est qu'une nouvelle opinion ne
s'est pas reforme pour remplacer celle qui n'est plus. Si un nouveau
systme de croyances s'tait reconstitu, qui part  tout le monde
aussi indiscutable que l'ancien, on ne songerait pas davantage  le
discuter. Il ne serait mme pas permis de le mettre en discussion; car
des ides que partage toute une socit tirent de cet assentiment une
autorit qui les rend sacro-saintes et les met au-dessus de toute
contestation. Pour qu'elles soient plus tolrantes, il faut qu'elles
soient dj devenues l'objet d'une adhsion moins gnrale et moins
complte, qu'elles aient t affaiblies par des controverses pralables.

Ainsi, s'il est vrai de dire que le libre examen, une fois qu'il est
proclam, multiplie les schismes, il faut ajouter qu'il les suppose et
qu'il en drive, car il n'est rclam et institu comme un principe que
pour permettre  des schismes latents ou  demi dclars de se
dvelopper plus librement. Par consquent, si le protestantisme fait 
la pense individuelle une plus grande part que le catholicisme, c'est
qu'il compte moins de croyances et de pratiques communes. Or, une
socit religieuse n'existe pas sans un _credo_ collectif et elle est
d'autant plus une et d'autant plus forte que ce _credo_ est plus tendu.
Car elle n'unit pas les hommes par l'change et la rciprocit des
services, lien temporel qui comporte et suppose mme des diffrences,
mais qu'elle est impuissante  nouer. Elle ne les socialise qu'en les
attachant tous  un mme corps de doctrines et elle les socialise
d'autant mieux que ce corps de doctrines est plus vaste et plus
solidement constitu. Plus il y a de manires d'agir et de penser,
marques d'un caractre religieux, soustraites, par consquent, au libre
examen, plus aussi l'ide de Dieu est prsente  tous les dtails de
l'existence et fait converger vers un seul et mme but les volonts
individuelles. Inversement, plus un groupe confessionnel abandonne au
jugement des particuliers, plus il est absent de leur vie, moins il a de
cohsion et de vitalit. Nous arrivons donc  cette conclusion, que la
supriorit du protestantisme au point de vue du suicide vient de ce
qu'il est une glise moins fortement intgre que l'glise catholique.

Du mme coup, la situation du judasme se trouve explique. En effet, la
rprobation dont le christianisme les a pendant longtemps poursuivis, a
cr entre les juifs des sentiments de solidarit d'une particulire
nergie. La ncessit de lutter contre une animosit gnrale,
l'impossibilit mme de communiquer librement avec le reste de la
population les a obligs  se tenir troitement serrs les uns contre
les autres. Par suite, chaque communaut devint une petite socit,
compacte et cohrente, qui avait d'elle-mme et de son unit un trs vif
sentiment. Tout le monde y pensait et y vivait de la mme manire; les
divergences individuelles y taient rendues  peu prs impossibles 
cause de la communaut de l'existence et de l'troite et incessante
surveillance exerce par tous sur chacun. L'glise juive s'est ainsi
trouve tre plus fortement concentre qu'aucune autre, rejete qu'elle
tait sur elle-mme par l'intolrance dont elle tait l'objet. Par
consquent, par analogie avec ce que nous venons d'observer  propos du
protestantisme, c'est  cette mme cause que doit s'attribuer le faible
penchant des juifs pour le suicide, en dpit des circonstances de toute
sorte qui devraient, au contraire, les y incliner. Sans doute, en un
sens, c'est  l'hostilit qui les entoure qu'ils doivent ce privilge.
Mais si elle a cette influence, ce n'est pas qu'elle leur impose une
moralit plus haute; c'est qu'elle les oblige  vivre troitement unis.
C'est parce que la socit religieuse  laquelle ils appartiennent est
solidement cimente qu'ils sont  ce point prservs. D'ailleurs,
l'ostracisme qui les frappe n'est que l'une des causes qui produisent ce
rsultat; la nature mme des croyances juives y doit contribuer pour une
large part. Le judasme, en effet, comme toutes les religions
infrieures, consiste essentiellement en un corps de pratiques qui
rglementent minutieusement tous les dtails de l'existence et ne
laissent que peu de place au jugement individuel.


III.

Plusieurs faits viennent confirmer cette explication.

En premier lieu, de tous les grands pays protestants, l'Angleterre est
celui o le suicide est le plus faiblement dvelopp. On n'y compte, en
effet, que 80 suicides environ par million d'habitants, alors que les
socits rformes d'Allemagne en ont de 140  400; et cependant, le
mouvement gnral des ides et des affaires ne parat pas y tre moins
intense qu'ailleurs[137]. Or il se trouve que, en mme temps, l'glise
anglicane est bien plus fortement intgre que les autres glises
protestantes. On a pris, il est vrai, l'habitude de voir dans
l'Angleterre la terre classique de la libert individuelle; mais, en
ralit, bien des faits montrent que le nombre des croyances ou des
pratiques communes et obligatoires, soustraites, par suite, au libre
examen des individus, y est plus considrable qu'en Allemagne. D'abord,
la loi y sanctionne encore beaucoup de prescriptions religieuses: telles
sont la loi sur l'observation du dimanche, celle qui dfend de mettre en
scne des personnages quelconques des Saintes-critures, celle qui,
rcemment encore, exigeait de tout dput une sorte d'acte de foi
religieux, etc. Ensuite, on sait combien le respect des traditions est
gnral et fort en Angleterre: il est impossible qu'il ne se soit pas
tendu aux choses de la religion comme aux autres. Or le
traditionnalisme trs dvelopp exclut toujours plus ou moins les
mouvements propres de l'individu. Enfin, de tous les clergs
protestants, le clerg anglican est le seul qui soit hirarchis. Cette
organisation extrieure traduit videmment une unit interne qui n'est
pas compatible avec un individualisme religieux trs prononc.

D'ailleurs, l'Angleterre est aussi le pays protestant o les cadres du
clerg sont le plus riches. On y comptait, en 1876, 908 fidles en
moyenne pour chaque ministre du culte, au lieu de 932 en Hongrie, 1.100
en Hollande, 1.300 en Danemark, 1.440 en Suisse et 1.600 en
Allemagne[138]. Or, le nombre des prtres n'est pas un dtail
insignifiant et un caractre superficiel sans rapport avec la nature
intrinsque des religions. La preuve, c'est que, partout, le clerg
catholique est beaucoup plus considrable que le clerg rform. En
Italie, il y a un prtre pour 267 catholiques, pour 419 en Espagne, pour
536 en Portugal, pour 540 en Suisse, pour 823 en France, pour 1.050 en
Belgique. C'est que le prtre est l'organe naturel de la foi et de la
tradition et que, ici comme ailleurs, l'organe se dveloppe
ncessairement dans la mme mesure que la fonction. Plus la vie
religieuse est intense, plus il faut d'hommes pour la diriger. Plus il y
a de dogmes et de prceptes dont l'interprtation n'est pas abandonne
aux consciences particulires, plus il faut d'autorits comptentes pour
en dire le sens; d'un autre ct, plus ces autorits sont nombreuses,
plus elles encadrent de prs l'individu et mieux elles le contiennent.
Ainsi le cas de l'Angleterre, loin d'infirmer notre thorie, en est une
vrification. Si le protestantisme n'y produit pas les mmes effets que
sur le continent, c'est que la socit religieuse y est bien plus
fortement constitue et, par l, se rapproche de l'glise catholique.

Mais voici une preuve confirmative d'une plus grande gnralit.

Le got du libre examen ne peut pas s'veiller sans tre accompagn du
got de l'instruction. La science, en effet, est le seul moyen dont la
libre rflexion dispose pour arriver  ses fins. Quand les croyances ou
les pratiques irraisonnes ont perdu leur autorit, il faut bien, pour
en trouver d'autres, faire appel  la conscience claire dont la
science n'est que la forme la plus haute. Au fond, ces deux penchants
n'en font qu'un et ils rsultent de la mme cause. En gnral, les
hommes n'aspirent  s'instruire que dans la mesure o ils sont
affranchis du joug de la tradition; car tant que celle-ci est matresse
des intelligences, elle suffit  tout et ne tolre pas facilement de
puissance rivale. Mais inversement, on recherche la lumire ds que la
coutume obscure ne rpond plus aux ncessits nouvelles. Voil pourquoi
la philosophie, cette forme premire et synthtique de la science,
apparat ds que la religion a perdu de son empire, mais  ce moment-l
seulement; et on la voit ensuite donner progressivement naissance  la
multitude des sciences particulires,  mesure que le besoin qui l'a
suscite va lui-mme en se dveloppant. Si donc nous ne nous sommes pas
mpris, si l'affaiblissement progressif des prjugs collectifs et
coutumiers incline au suicide et si c'est de l que vient la
prdisposition spciale du protestantisme, on doit pouvoir constater les
deux faits suivants: 1 le got de l'instruction doit tre plus vif chez
les protestants que chez les catholiques; 2 en tant qu'il dnote un
branlement des croyances communes, il doit, d'une manire gnrale,
varier comme le suicide. Les faits confirment-ils cette double
hypothse?

Si l'on rapproche la France catholique de la protestante Allemagne par
les sommets seulement, c'est--dire, si l'on compare uniquement les
classes les plus leves des deux nations, il semble que nous soyons en
tat de soutenir la comparaison. Dans les grands centres de notre pays,
la science n'est ni moins en honneur ni moins rpandue que chez nos
voisins; il est mme certain que,  ce point de vue, nous l'emportons
sur plusieurs pays protestants. Mais si, dans les parties minentes des
deux socits, le besoin de s'instruire est galement ressenti, il n'en
est pas de mme dans les couches profondes et, s'il atteint  peu prs
dans les deux pays la mme intensit _maxima_, l'intensit moyenne est
moindre chez nous. On en peut dire autant de l'ensemble des nations
catholiques compares aux nations protestantes.  supposer que, pour la
trs haute culture, les premires ne le cdent pas aux secondes, il en
est tout autrement pour ce qui regarde l'instruction populaire. Tandis
que, chez les peuples protestants (Saxe, Norwge, Sude, Bade, Danemark
et Prusse), sur 1.000 enfants en ge scolaire, c'est--dire de 6  12
ans, il y en avait, en moyenne, 957 qui frquentaient l'cole pendant
les annes 1877-1878, les peuples catholiques (France, Autriche-Hongrie,
Espagne et Italie), n'en comptaient que 667 soit 31 % en moins. Les
rapports sont les mmes pour les priodes 1874-75 et 1860-61[139]. Le
pays protestant o ce chiffre est le moins lev, la Prusse, est encore
bien au-dessus de la France qui tient la tte des pays catholiques; la
premire compte 897 lves sur 1.000 enfants, la seconde 766
seulement[140]. De toute l'Allemagne, c'est la Bavire qui comprend le
plus de catholiques; c'est elle aussi qui comprend le plus d'illettrs.
De toutes les provinces de Bavire, la Haut-Palatinat est une des plus
foncirement catholiques, c'est aussi celle o l'on rencontre le plus de
conscrits qui ne savent ni lire ni crire (15 % en 1871). Mme
concidence en Prusse pour le duch de Posen et la province de
Prusse[141]. Enfin, dans l'ensemble du royaume, en 1871, on comptait 66
illettrs sur 1.000 protestants et 152 sur 1.000 catholiques. Le rapport
est le mme pour les femmes des deux cultes[142].

On objectera peut-tre que l'instruction primaire ne peut servir 
mesurer l'tat de l'instruction gnrale. Ce n'est pas, a-t-on dit
souvent, parce qu'un peuple compte plus ou moins d'illettrs qu'il est
plus ou moins instruit. Acceptons cette rserve, quoique,  vrai dire,
les divers degrs de l'instruction soient peut-tre plus solidaires
qu'il ne semble et qu'il soit difficile  l'un d'eux de se dvelopper
sans que les autres se dveloppent en mme temps[143]. En tout cas, si
le niveau de la culture primaire ne reflte qu'imparfaitement celui de
la culture scientifique, il indique avec une certaine exactitude dans
quelle mesure un peuple, pris dans son ensemble, prouve le besoin du
savoir. Il faut qu'il en sente au plus haut point la ncessit pour
s'efforcer d'en rpandre les lments jusque dans les dernires classes.
Pour mettre ainsi  la porte de tout le monde les moyens de
s'instruire, pour aller mme jusqu' proscrire lgalement l'ignorance,
il faut qu'il trouve indispensable  sa propre existence d'tendre et
d'clairer les consciences. En fait, si les nations protestantes ont
attach tant d'importance  l'instruction lmentaire, c'est qu'elles
ont jug ncessaire que chaque individu ft capable d'interprter la
Bible. Or ce que nous voulons atteindre en ce moment, c'est l'intensit
moyenne de ce besoin, c'est le prix que chaque peuple reconnat  la
science, non la valeur de ses savants et de leurs dcouvertes.  ce
point de vue spcial, l'tat du haut enseignement et de la production
proprement scientifique serait un mauvais critre; car il nous
rvlerait seulement ce qui se passe dans une portion restreinte de la
socit. L'enseignement populaire et gnral est un indice plus sr.

Notre premire proposition ainsi dmontre, reste  prouver la seconde.
Est-il vrai que le besoin de l'instruction, dans la mesure o il
correspond  un affaiblissement de la foi commune, se dveloppe comme le
suicide? Dj le fait que les protestants sont plus instruits que les
catholiques et se tuent davantage est une premire prsomption. Mais la
loi ne se vrifie pas seulement quand on compare un de ces cultes 
l'autre. Elle s'observe galement  l'intrieur de chaque confession
religieuse.

L'Italie est tout entire catholique. Or, l'instruction populaire et le
suicide y sont distribus exactement de la mme manire (V. tableau
XIX).

TABLEAU XIX[144].

_Provinces italiennes compares sous le rapport du suicide et de
l'instruction._

/*
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|1er GROUPE   |           NOMBRE             |        SUICIDES       |
|de           |        de contrats %         |          par          |
|provinces.   |  o les 2 poux sont lettrs.|  million d'habitants. |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Pimont.     |           53,09              |           35,6        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Lombardie.   |           44,29              |           40,4        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Ligurie.     |           41,15              |           47,3        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Rome.        |           32,61              |           41,7        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Toscane.     |           24,33              |           40,6        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Moyennes.    |           39,09              |           41,1        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|2e GROUPE    |           NOMBRE             |        SUICIDES       |
|de           |        de contrats %         |          par          |
|provinces.   |  o les 2 poux sont lettrs.|  million d'habitants. |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Venise.      |           19,56              |           32,0        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|milie.      |           19,31              |           62,9        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Ombrie.      |           15,46              |           30,7        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Marche.      |           14,46              |           34,6        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Campanie.    |           12,45              |           21,6        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Sardaigne.   |           10,14              |           13,3        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Moyennes.    |           15,23              |           32,5        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|3e GROUPE    |           NOMBRE             |        SUICIDES       |
|de           |        de contrats %         |          par          |
|provinces.   |  o les 2 poux sont lettrs.|  million d'habitants. |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Sicile.      |            8,98              |           18,5        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Abbruzes.    |            6,35              |           15,7        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Pouille.     |            6,81              |           16,3        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Calabre.     |            4,67              |            8,1        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Basilicate.  |            4,35              |           15,0        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Moyennes.    |            6,23              |           14,7        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
*/

Non seulement les moyennes correspondent exactement, mais la concordance
se retrouve dans le dtail. Il n'y a qu'une exception; c'est l'milie
o, sous l'influence de causes locales, les suicides sont sans rapport
avec le degr de l'instruction. On peut faire les mmes observations en
France. Les dpartements o il y a le plus d'poux illettrs (au-dessus
de 20 %) sont la Corrze, la Corse, les Ctes-du-Nord, la Dordogne, le
Finistre, les Landes, le Morbihan, la Haute-Vienne; tous sont
relativement indemnes de suicides. Plus gnralement, parmi les
dpartements o il y a plus de 10 % d'poux ne sachant ni lire ni
crire, il n'en est pas un seul qui appartienne  cette rgion du
Nord-Est qui est la terre classique des suicides franais[145].

Si l'on compare les pays protestants entre eux, on retrouve le mme
paralllisme. On se tue plus en Saxe qu'en Prusse; la Prusse a plus
d'illettrs que la Saxe (5,52 % au lieu de 1,3 en 1865). La Saxe
prsente mme cette particularit que la population des coles y est
suprieure au chiffre lgalement obligatoire. Pour 1.000 enfants en ge
scolaire, on en comptait, en 1877-78, 1.031 qui frquentaient les
classes: c'est--dire que beaucoup continuaient leurs tudes aprs le
temps prescrit. Le fait ne se rencontre dans aucun autre pays[146].
Enfin, de tous les pays protestants, l'Angleterre est, nous le savons,
celui o l'on se tue le moins; c'est aussi celui qui, pour
l'instruction, se rapproche le plus des pays catholiques. En 1865, il y
avait encore 23 % des soldats de l'arme de mer qui ne savaient pas
lire et 27 % qui ne savaient pas crire.

D'autres faits peuvent encore tre rapprochs des prcdents et servir 
les confirmer.

Les professions librales et, plus gnralement les classes aises sont
certainement celles o le got de la science est le plus vivement
ressenti et o l'on vit le plus d'une vie intellectuelle. Or, quoique la
statistique du suicide par professions et par classes ne puisse pas tre
toujours tablie avec une suffisante prcision, il est incontestable
qu'il est exceptionnellement frquent dans les classes les plus leves
de la socit. En France, de 1826  1880, ce sont les professions
librales qui tiennent la tte; elles fournissent 550 suicides par
million de sujets du mme groupe professionnel, tandis que les
domestiques, qui viennent immdiatement aprs, n'en ont que 290[147]. En
Italie, Morselli a pu isoler les carrires qui sont exclusivement voues
 l'tude et il a trouv qu'elles dpassaient de beaucoup toutes les
autres par l'importance de leur apport. Il l'estime, en effet, pour la
priode 1868-76,  482,6 par million d'habitants de la mme profession;
l'arme ne vient qu'ensuite avec 404,1 et la moyenne gnrale du pays
n'est que de 32. En Prusse (annes 1883-90), le corps des fonctionnaires
publics, qui est recrut avec grand soin et qui constitue une lite
intellectuelle, l'emporte sur toutes les autres professions avec 832
suicides; les services sanitaires et l'enseignement, tout en venant
beaucoup plus bas, ont encore des chiffres fort levs (439 et 301). Il
en est de mme en Bavire. Si on laisse de ct l'arme dont la
situation au point de vue du suicide est exceptionnelle pour des raisons
qui seront exposes plus loin, les fonctionnaires publics sont au second
rang, avec 454 suicides, et touchent presque au premier; car ils ne
sont dpasss que de bien peu par le commerce dont le taux est de 465;
les arts, la littrature et la presse suivent de prs avec 416[148]. Il
est vrai qu'en Belgique et en Wurtemberg les classes instruites
paraissent moins spcialement prouves; mais la nomenclature
professionnelle y est trop peu prcise pour qu'on puisse attribuer
beaucoup d'importance  ces deux irrgularits.

En second lieu, nous avons vu que, dans tous les pays du monde, la femme
se suicide beaucoup moins que l'homme. Or elle est aussi beaucoup moins
instruite. Essentiellement traditionnaliste, elle rgle sa conduite
d'aprs les croyances tablies et n'a pas de grands besoins
intellectuels. En Italie, pendant les annes 1878-79, sur 10.000 poux,
il y en avait 4.808 qui ne pouvaient pas signer leur contrat de mariage;
sur 10,000 pouses, il y en avait 7,029[149]. En France, le rapport
tait en 1879 de 199 poux et de 310 pouses pour 1.000 mariages. En
Prusse, on retrouve le mme cart entre les deux sexes, tant chez les
protestants que chez les catholiques[150]. En Angleterre, il est bien
moindre que dans les autres pays d'Europe. En 1879, on comptait 138
poux illettrs pour mille contre 185 pouses et, depuis 1851, la
proportion est sensiblement la mme[151]. Mais l'Angleterre est aussi le
pays o la femme se rapproche le plus de l'homme pour le suicide. Pour
1.000 suicides fminins, on comptait 2.546 suicides masculins en
1858-60, 2.745 en 1863-67, 2.861 en 1872-76, alors que, partout
ailleurs[152], la femme se tue quatre, cinq ou six fois moins que
l'homme. Enfin, aux tats-Unis, les conditions de l'exprience sont
presque renverses; ce qui la rend particulirement instructive. Les
femmes ngres ont, parat-il, une instruction gale et mme suprieure 
celle de leurs maris. Or, plusieurs observateurs rapportent[153]
qu'elles ont aussi une trs forte prdisposition au suicide qui irait
mme parfois jusqu' dpasser celle des femmes blanches. La proportion
serait, dans certains endroits, de 350 %.

Il y a cependant un cas o il pourrait sembler que notre loi ne se
vrifie pas.

De toutes les confessions religieuses, le judasme est celle o l'on se
tue le moins; et pourtant, il n'en est pas o l'instruction soit plus
rpandue. Dj sous le rapport des connaissances lmentaires, les juifs
sont pour le moins au mme niveau que les protestants. En effet, en
Prusse (1871), sur 1.000 juifs de chaque sexe, il y avait 66 hommes
illettrs et 125 femmes; du ct des protestants, les nombres taient
presque identiquement les mmes, 66 d'une part et 114 de l'autre. Mais
c'est surtout  l'enseignement secondaire et suprieur que les juifs
participent proportionnellement plus que les membres des autres cultes;
c'est ce que prouvent les chiffres suivants que nous empruntons  la
statistique prussienne (annes 1875-76)[154].

/*
+-----------------------------------+------------+------------+------+
|                                   |CATHOLIQUES.|PROTESTANTS.|JUIFS.|
+-----------------------------------+------------+------------+------+
|Part de chaque culte sur 100       |    33,8    |    64,9    | 1,3  |
|habitants en gnral.              |            |            |      |
+-----------------------------------+------------+------------+------+
|Part de chaque culte sur 100 lves|    17,3    |    73,1    | 9,6  |
|de l'enseignement secondaire.      |            |            |      |
+-----------------------------------+------------+------------+------+
*/

En tenant compte des diffrences de population, les juifs frquentent
les Gymnases, _Realschulen_, etc., environ 44 fois plus que les
catholiques et 7 fois plus que les protestants. Il en est de mme dans
l'enseignement suprieur. Sur 1.000 jeunes catholiques qui frquentent
les tablissements scolaires de tout degr, il y en a seulement 1,3 
l'Universit; sur 1.000 protestants, il y en a 2,5; pour les juifs, la
proportion s'lve  16[155].

Mais si le juif trouve le moyen d'tre  la fois trs instruit et trs
faiblement enclin au suicide, c'est que la curiosit dont il fait preuve
a une origine toute spciale. C'est une loi gnrale que les minorits
religieuses, pour pouvoir se maintenir plus srement contre les haines
dont elles sont l'objet ou simplement par suite d'une sorte d'mulation,
s'efforcent d'tre suprieures en savoir aux populations qui les
entourent. C'est ainsi que les protestants eux-mmes montrent d'autant
plus dgot pour la science qu'ils sont une moindre partie de la
population gnrale[156]. Le juif cherche donc  s'instruire, non pour
remplacer par des notions rflchies ses prjugs collectifs, mais
simplement pour tre mieux arm dans la lutte. C'est pour lui un moyen
de compenser la situation dsavantageuse que lui fait l'opinion et,
quelquefois, la loi. Et comme, par elle-mme, la science ne peut rien
sur la tradition qui a gard toute sa vigueur, il superpose cette vie
intellectuelle  son activit coutumire sans que la premire entame la
seconde. Voil d'o vient la complexit de sa physionomie. Primitif par
certains cts, c'est, par d'autres, un crbral et un raffin. Il joint
ainsi les avantages de la forte discipline qui caractrise les petits
groupements d'autrefois aux bienfaits de la culture intense dont nos
grandes socits actuelles ont le privilge. Il a toute l'intelligence
des modernes sans partager leur dsesprance.

Si donc, dans ce cas, le dveloppement intellectuel n'est pas en rapport
avec le nombre des morts volontaires, c'est qu'il n'a pas la mme
origine ni la mme signification que d'ordinaire. Ainsi, l'exception
n'est qu'apparente; elle ne fait mme que confirmer la loi. Elle prouve,
en effet, que si, dans les milieux instruits, le penchant au suicide est
aggrav, cette aggravation est bien due, comme nous l'avons dit, 
l'affaiblissement des croyances traditionnelles et  l'tat
d'individualisme moral qui en rsulte; car elle disparat quand
l'instruction a une autre cause et rponde d'autres besoins.




IV.


De ce chapitre se dgagent deux conclusions importantes.

En premier lieu, nous y voyons pourquoi, en gnral, le suicide
progresse avec la science. Ce n'est pas elle qui dtermine ce progrs.
Elle est innocente et rien n'est plus injuste que de l'accuser;
l'exemple du juif est sur ce point dmonstratif. Mais ces deux faits
sont des produits simultans d'un mme tat gnral qu'ils traduisent
sous des formes diffrentes. L'homme cherche  s'instruire et il se tue
parce que la socit religieuse dont il fait partie a perdu de sa
cohsion; mais il ne se tue pas parce qu'il s'instruit. Ce n'est mme
pas l'instruction qu'il acquiert qui dsorganise la religion; mais c'est
parce que la religion se dsorganise que le besoin de l'instruction
s'veille. Celle-ci n'est pas recherche comme un moyen pour dtruire
les opinions reues, mais parce que la destruction en est commence.
Sans doute, une fois que la science existe, elle peut combattre en son
nom et pour son compte et se poser en antagoniste des sentiments
traditionnels. Mais ses attaques seraient sans effet si ces sentiments
taient encore vivaces; ou plutt, elles ne pourraient mme pas se
produire. Ce n'est pas avec des dmonstrations dialectiques qu'on
dracine la foi; il faut qu'elle soit dj profondment branle par
d'autres causes pour ne pouvoir rsister au choc des arguments.

Bien loin que la science soit la source du mal, elle est le remde et le
seul dont nous disposions. Une fois que les croyances tablies ont t
emportes par le cours des choses, on ne peut pas les rtablir
artificiellement; mais il n'y a plus que la rflexion qui puisse nous
aider  nous conduire dans la vie. Une fois que l'instinct social est
mouss, l'intelligence est le seul guide qui nous reste et c'est par
elle qu'il faut nous refaire une conscience. Si prilleuse que soit
l'entreprise, l'hsitation n'est pas permise, car nous n'avons pas le
choix. Que ceux-l donc qui n'assistent pas sans inquitude et sans
tristesse  la ruine des vieilles croyances, qui sentent toutes les
difficults de ces priodes critiques, ne s'en prennent pas  la science
d'un mal dont elle n'est pas la cause, mais qu'elle cherche, au
contraire,  gurir! Qu'ils se gardent de la traiter en ennemie! Elle
n'a pas l'influence dissolvante qu'on lui prte, mais elle est la seule
arme qui nous permette de lutter contre la dissolution dont elle rsulte
elle-mme. La proscrire n'est pas une solution. Ce n'est pas en lui
imposant silence qu'on rendra jamais leur autorit aux traditions
disparues; on ne fera que nous rendre plus impuissants  les remplacer.
Il est vrai qu'il faut se dfendre avec le mme soin de voir dans
l'instruction un but qui se suffit  soi-mme, alors qu'elle n'est qu'un
moyen. Si ce n'est pas en enchanant artificiellement les esprits qu'on
pourra leur faire dsapprendre le got de l'indpendance, ce n'est pas
assez de les librer pour leur rendre l'quilibre. Encore faut-il qu'ils
emploient cette libert comme il convient.

En second lieu, nous voyons pourquoi, d'une manire gnrale, la
religion a sur le suicide une action prophylactique. Ce n'est pas, comme
on l'a dit parfois, parce qu'elle le condamne avec moins d'hsitation
que la morale laque, ni parce que l'ide de Dieu communique  ses
prceptes une autorit exceptionnelle et qui fait plier les volonts, ni
parce que la perspective d'une vie future et des peines terribles qui y
attendent les coupables donnent  ses prohibitions une sanction plus
efficace que celles dont disposent les lgislations humaines. Le
protestant ne croit pas moins en Dieu et en l'immortalit de l'me que
le catholique. Il y a plus, la religion qui a le moindre penchant pour
le suicide,  savoir le judasme, est prcisment la seule qui ne le
proscrive pas formellement, et c'est aussi celle o l'ide d'immortalit
joue le moindre rle. La Bible, en effet, ne contient aucune disposition
qui dfende  l'homme de se tuer[157] et, d'un autre ct, les croyances
relatives  une autre vie y sont trs indcises. Sans doute, sur l'un et
sur l'autre point, l'enseignement rabbinique a peu  peu combl les
lacunes du livre sacr; mais il n'en a pas l'autorit. Ce n'est donc
pas  la nature spciale des conceptions religieuses qu'est due
l'influence bienfaisante de la religion. Si elle protge l'homme contre
le dsir de se dtruire, ce n'est pas parce qu'elle lui prche, avec des
arguments _sui generis_, le respect de sa personne; c'est parce qu'elle
est une socit. Ce qui constitue cette socit, c'est l'existence d'un
certain nombre de croyances et de pratiques communes  tous les fidles,
traditionnelles et, par suite, obligatoires. Plus ces tats collectifs
sont nombreux et forts, plus la communaut religieuse est fortement
intgre; plus aussi elle a de vertu prservatrice. Le dtail des dogmes
et des rites est secondaire. L'essentiel, c'est qu'ils soient de nature
 alimenter une vie collective d'une suffisante intensit. Et c'est
parce que l'glise protestante n'a pas le mme degr de consistance que
les autres, qu'elle n'a pas sur le suicide la mme action modratrice.




CHAPITRE III

Le suicide goste (Suite).


Mais si la religion ne prserve du suicide que parce qu'elle est et dans
la mesure o elle est une socit, il est probable que d'autres socits
produisent le mme effet. Observons donc  ce point de vue la famille et
la socit politique.


I.

Si l'on ne consulte que les chiffres absolus, les clibataires
paraissent se tuer moins que les gens maris. Ainsi, en France, pendant
la priode 1873-78, il y a eu 16.264 suicides de gens maris, tandis que
les clibataires n'en ont donn que 14.709. Le premier de ces nombres
est au second comme 100 est  132. Comme la mme proportion s'observe
aux autres priodes et dans d'autres pays, certains auteurs avaient
autrefois enseign que le mariage et la vie de famille multiplient les
chances de suicide. Il est certain que si, suivant la conception
courante, on voit avant tout dans le suicide un acte de dsespoir
dtermin par les difficults de l'existence, cette opinion a pour elle
toutes les vraisemblances. Le clibataire, en effet, a la vie plus
facile que l'homme mari. Le mariage n'apporte-t-il pas avec lui toute
sorte de charges et de responsabilits? Ne faut-il pas, pour assurer le
prsent et l'avenir d'une famille, s'imposer plus de privations et de
peines que pour subvenir aux besoins d'un homme isol[158]? Cependant,
si vident qu'il paraisse, ce raisonnement _a priori_ est entirement
faux et les faits ne lui donnent une apparence de raison que pour avoir
t mal analyss. C'est ce que Bertillon pre a t le premier  tablir
par un ingnieux calcul que nous allons reproduire[159].

En effet, pour bien apprcier les chiffres prcdemment cits, il faut
tenir compte de ce qu'un trs grand nombre de clibataires ont moins de
16 ans, tandis que tous les gens maris sont plus gs. Or, jusqu' 16
ans, la tendance au suicide est trs faible par le seul fait de l'ge.
En France, on ne compte  cette priode de la vie qu'un ou deux suicides
par million d'habitants;  la priode qui suit, il y en a dj vingt
fois plus. La prsence d'un trs grand nombre d'enfants au-dessous de 16
ans parmi les clibataires abaisse donc indment l'aptitude moyenne de
ces derniers, car cette attnuation est due  l'ge et non au clibat.
S'ils fournissent, en apparence, un moindre contingent au suicide, ce
n'est pas parce qu'ils ne sont pas maris, mais parce que beaucoup
d'entre eux ne sont pas encore sortis de l'enfance. Si donc on veut
comparer ces deux populations de manire  dgager quelle est
l'influence de l'tat civil et celle-l seulement, il faut se
dbarrasser de cet lment perturbateur et ne rapprocher des gens
maris que les clibataires au-dessus de 16 ans en liminant les autres.
Cette soustraction faite, on trouve que, pendant les annes 1863-68, il
y a eu, en moyenne, pour un million de clibataires au-dessus de 16 ans,
173 suicides, et pour un million de maris 154,5. Le premier de ces
nombres est au second comme 112 est  100.

Il y a donc une aggravation qui tient au clibat. Mais elle est beaucoup
plus considrable que ne l'indiquent les chiffres prcdents. En effet,
nous avons raisonn comme si tous les clibataires au-dessus de 16 ans
et tous les poux avaient le mme ge moyen. Or, il n'en est rien. En
France, la majorit des garons, exactement les 58 centimes, est
comprise entre 15 et 20 ans, la majorit des filles, exactement les 57
centimes, a moins de 25 ans. L'ge moyen des premiers est de 26,8, des
secondes, de 28,4. Au contraire, l'ge moyen des poux se trouve entre
40 et 45 ans. D'un autre ct, voici comment le suicide progresse
suivant l'ge pour les deux sexes runis:

/*
+--------------------------+-----------------------------------------+
|  De 16  21 ans.         |  45,9 suicides par million d'habitants. |
+--------------------------+-----------------------------------------+
|  De 21  30 ans.         |  97,9       -                       -   |
+--------------------------+-----------------------------------------+
|  De 31  40 ans.         | 114,5       -                       -   |
+--------------------------+-----------------------------------------+
|  De 41  50 ans.         | 164,4       -                       -   |
+--------------------------+-----------------------------------------+
*/

Ces chiffres se rapportent aux annes 1848-57. Si donc l'ge agissait
seul, l'aptitude des clibataires au suicide ne pourrait tre suprieure
 97,9 et celle des gens maris serait comprise entre 114,5 et 164,4,
c'est--dire d'environ 140. Les suicides des poux seraient  ceux des
clibataires comme 100 est  69. Les seconds ne reprsenteraient que les
deux tiers des premiers; or, nous savons que, en fait, ils leur sont
suprieurs. La vie de famille a ainsi pour rsultat de renverser le
rapport. Tandis que, si l'association familiale ne faisait pas sentir
son influence, les gens maris devraient, en vertu de leur ge, se tuer
moiti plus que les clibataires, ils se tuent sensiblement moins. On
peut dire, par consquent, que l'tat de mariage diminue de moiti
environ le danger du suicide; ou, pour parler avec plus de prcision, il
rsulte du clibat une aggravation qui est exprime par le rapport
112/69 = 1,6. Si donc, l'on convient de reprsenter par l'unit la
tendance des poux pour le suicide, il faudra figurer par 1,6 celle des
clibataires du mme ge moyen.

Les rapports sont sensiblement les mmes en Italie. Par suite de leur
ge, les poux (annes 1873-77) devraient donner 102 suicides pour 1
million et les clibataires au-dessus de 16 ans, 77 seulement; le
premier de ces nombres est au second comme 100 est  75[160]. Mais, en
fait, ce sont les gens maris qui se tuent le moins; ils ne produisent
que 71 cas pour 86 que fournissent les clibataires, soit 100 pour 121.
L'aptitude des clibataires est donc  celle des poux dans le rapport
de 121  75, soit 1,6, comme en France. On pourrait faire des
constatations analogues dans les diffrents pays. Partout, le taux des
gens maris est plus ou moins infrieur  celui des clibataires[161],
alors que, en vertu de l'ge, il devrait tre plus lev. En Wurtemberg,
de 1846  1860, ces deux nombres taient entre eux comme 100 est  143,
en Prusse de 1873  1875 comme 100 est  111.

Mais si, dans l'tat actuel des informations, cette mthode de calcul
est, dans presque tous les cas, la seule qui soit applicable, si, par
consquent, il est ncessaire de l'employer pour tablir la gnralit
du fait, les rsultats qu'elle donne ne peuvent tre qu'assez
grossirement approximatifs. Elle suffit, sans doute,  montrer que le
clibat aggrave la tendance au suicide; mais elle ne donne de
l'importance de cette aggravation qu'une ide imparfaitement exacte. En
effet, pour sparer l'influence de l'ge et celle de l'tat civil, nous
avons pris pour point de repre le rapport entre le taux des suicides de
30 ans et celui de 45 ans. Malheureusement, l'influence de l'tat civil
a dj marqu ce rapport lui-mme de son empreinte; car le contingent
propre  chacun de ces deux ges a t calcul pour les clibataires et
les maris pris ensemble. Sans doute, si la proportion des poux et des
garons tait la mme aux deux priodes, ainsi que celle des filles et
des femmes, il y aurait compensation et l'action de l'ge ressortirait
seule. Mais il en va tout autrement. Tandis que,  30 ans, les garons
sont un peu plus nombreux que les poux (746.111 d'un ct, 714.278 de
l'autre, d'aprs le dnombrement de 1891),  45 ans, au contraire, ils
ne sont plus qu'une petite minorit (333.033 contre 1.864.401 maris);
il en est de mme dans l'autre sexe. Par suite de cette ingale
distribution, leur grande aptitude au suicide ne produit pas les mmes
effets dans les deux cas. Elle lve beaucoup plus le premier taux que
le second. Celui-ci est donc relativement trop faible et la quantit
dont il devrait dpasser l'autre, si l'ge agissait seul, est
artificiellement diminue. Autrement dit, l'cart qu'il y a, sous le
rapport du suicide, _et par le fait seul de l'ge_, entre la population
de 25  30 ans et celle de 40  45 est certainement plus grand que ne le
montre cette manire de le calculer. Or, c'est cet cart dont l'conomie
constitue presque toute l'immunit dont bnficient les gens maris.
Celle-ci apparat donc moindre qu'elle n'est en ralit.

Cette mthode a mme donn lieu  de plus graves erreurs. Ainsi, pour
dterminer l'influence du veuvage sur le suicide, on s'est quelquefois
content de comparer le taux propre aux veufs  celui des gens de tout
tat civil qui ont le mme ge moyen, soit 65 ans environ. Or, un
million de veufs, en 1863-68, produisait 628 suicides; un million
d'hommes de 65 ans (tout tat civil runi) environ 461. On pouvait donc
conclure de ces chiffres que, mme  ge gal, les veufs se tuent
sensiblement plus qu'aucune autre classe de la population. C'est ainsi
que s'est accrdit le prjug qui fait du veuvage la plus disgracie de
toutes les conditions au point de vue du suicide[162]. En ralit, si la
population de 65 ans ne donne pas plus de suicides, c'est qu'elle est
presque tout entire compose de maris (997.198 contre 134.238
clibataires). Si donc ce rapprochement suffit  prouver que les veufs
se tuent plus que les maris du mme ge, on n'en peut rien infrer en
ce qui concerne leur tendance au suicide compare  celle des
clibataires.

Enfin, quand on ne compare que des moyennes, on ne peut apercevoir qu'en
gros les faits et leurs rapports. Ainsi, il peut trs bien arriver que,
en gnral, les maris se tuent moins que les clibataires et que,
pourtant,  certains ges, ce rapport soit exceptionnellement renvers;
nous verrons qu'en effet le cas se rencontre. Or ces exceptions, qui
peuvent tre instructives pour l'explication du phnomne, ne sauraient
tre manifestes par la mthode prcdente. Il peut y avoir aussi, d'un
ge  l'autre, des changements qui, sans aller jusqu' l'inversion
complte ont, cependant leur importance et qu'il est, par consquent,
utile de faire apparatre.

Le seul moyen d'chapper  ces inconvnients est de dterminer le taux
de chaque groupe, pris  part, pour chaque ge de la vie. Dans ces
conditions, on pourra comparer, par exemple, les clibataires de 25  30
ans aux poux et aux veufs du mme ge, et de mme pour les autres
priodes; l'influence de l'tat civil sera ainsi dgage de toute autre
et les variations de toute sorte par lesquelles elle peut passer seront
rendues apparentes. C'est, d'ailleurs, la mthode que Bertillon a, le
premier, applique  la mortalit et  la nuptialit. Malheureusement,
les publications officielles ne nous fournissent pas les lments
ncessaires pour cette comparaison[163]. Elles nous font connatre, en
effet, l'ge des suicids indpendamment de leur tat civil. La seule
qui,  notre connaissance, ait suivi une autre pratique est celle du
grand-duch d'Oldenbourg (y compris les principauts de Lubeck et de
Birkenfeld)[164]. Pour les annes 1871-85, elle nous donne la
distribution des suicides par ge, pour chaque catgorie d'tat civil
considre isolment. Mais ce petit tat n'a compt pendant ces quinze
annes que 1.369 suicides. Comme d'un aussi petit nombre de cas on ne
peut rien conclure avec certitude, nous avons entrepris de faire
nous-mme ce travail pour notre pays  l'aide de documents indits que
possde le Ministre de la Justice. Notre recherche a port sur les
annes 1889, 1890 et 1891. Nous avons class ainsi environ 25.000
suicides. Outre que, par lui-mme, un tel chiffre est assez important
pour servir de base  une induction, nous nous sommes assur qu'il
n'tait pas ncessaire d'tendre nos observations  une plus longue
priode. En effet, d'une anne  l'autre, le contingent de chaque ge
reste, dans chaque groupe, trs sensiblement le mme. Il n'y a donc pas
lieu d'tablir les moyennes d'aprs un plus grand nombre d'annes.

Les tableaux XX et XXI (V. pp. 182 et 183) contiennent ces diffrents
rsultats. Pour en rendre la signification plus sensible, nous avons mis
pour chaque ge,  ct du chiffre qui exprime le taux des veufs et
celui des poux, ce que nous appelons _le coefficient de prservation_
soit des seconds par rapport aux premiers soit des uns et des autres par
rapport aux clibataires. Par ce mot, nous dsignons le nombre qui
indique combien, dans un groupe, on se tue de fois moins que dans un
autre considr au mme ge. Quand donc nous dirons que le coefficient
de prservation des poux de 25 ans par rapport aux garons est 3, il
faudra entendre que, si l'on reprsente par 1 la tendance au suicide des
poux  ce moment de la vie, il faudra reprsenter par 3 celle des
clibataires  la mme priode. Naturellement, quand le coefficient de
prservation descend au-dessous de l'unit, il se transforme, en
ralit, en un coefficient d'aggravation.

TABLEAU XX

GRAND-DUCH d'OLDENBOURG.

_Suicides commis dans chaque sexe par 10.000 habitants de chaque groupe
d'ge et d'tat civil pendant l'ensemble de la priode 1871-85[165]._

/*
+---------+------------+-----+-----+---------------------------------+
|AGES.    |CLIBATAIRES|POUX|VEUFS| COEFFICIENTS DE PRSERVATION DES|
|         |            |     |     |--------------------+------------+
|         |            |     |     |       POUX        |    VEUFS   |
|         |            |     |     |------------+-------+------------+
|         |            |     |     |par rapport |par    |par rapport |
|         |            |     |     |aux         |rapport|aux         |
|         |            |     |     |clibataires|aux    |clibataires|
|         |            |     |     |            |veufs  |            |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|                             HOMMES.                                |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|DE 0  20|    7,2     |769,2|  "  |    0,09    |   "   |    "       |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  20  30|   70,6     | 49,0|285,7|    1,40    |  5,8  |   0,24     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  30  40|  130,4     | 73,6| 76,9|    1,77    |  1,04 |   1,69     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  40  50|  188,8     | 95,0|285,7|    1,97    |  3,01 |   0,66     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  50  60|  263,6     |137,8|271,4|    1,90    |  1,90 |   0,97     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  60  70|  242,8     |148,3|304,7|    1,63    |  2,05 |   0,79     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|Au del. |  266,6     |114,2|259,0|    2,30    |  2,26 |   1,02     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|                             FEMMES.                                |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|   0  20|    3,9     | 95,2|  "  |    0,04    |   "   |    "       |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  20  30|   39,0     | 17,4|  "  |    2,24    |   "   |    "       |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  30  40|   32,3     | 16,8| 30,0|    1,92    |  1,78 |   1,07     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  40  50|   52,9     | 18,6| 68,1|    2,85    |  3,66 |   0,77     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  50  60|   66,6     | 31,1| 50,0|    2,14    |  1,60 |   1,33     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  60  70|   62,5     | 37,2| 55,8|    1,68    |  1,50 |   1,12     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|Au del  |    "       |120  | 91,4|     "      |  1,31 |    "       |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
*/

Les lois qui se dgagent de ces tableaux peuvent se formuler ainsi:

1 _Les mariages trop prcoces ont une influence aggravante sur le
suicide, surtout en ce qui concerne les hommes._ Il est vrai que ce
rsultat, tant calcul d'aprs un trs petit nombre de cas, aurait
besoin d'tre confirm; en France, de 15  20 ans, il ne se commet
gure, anne moyenne, qu'un suicide d'poux, exactement 1,33. Cependant,
comme le fait s'observe galement dans le grand-duch d'Oldenbourg, et
mme pour les femmes, il est peu vraisemblable qu'il soit fortuit. Mme
la statistique sudoise, que nous avons rapporte plus haut[166],
manifeste la mme aggravation, du moins pour le sexe masculin.

TABLEAU XXI

France (1889-1891).

_Suicides commis par 1.000.000 d'habitants de chaque groupe d'ge et
d'tat civil, anne moyenne._

/*
+-------+-------------+------+-----+---------------------------------+
|AGES.  |CLIBATAIRES.|POUX.|VEUFS| COEFFICIENTS DE PRSERVATION DES|
|       |             |      |     |      POUX         |   VEUFS    |
|       |             |      |     |    par     |  par  |    par     |
|       |             |      |     |  rapport   |rapport| rapport    |
|       |             |      |     |    aux     |  aux  |   aux      |
|       |             |      |     |clibataires|veufs  |clibataires|
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|                             HOMMES.                                |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|15-20. |     113     | 500  |  "  |    0,22    |   "   |     "      |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|20-25. |     237     |  97  | 142 |    2,40    |  1,45 |   1,66     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|25-30. |     394     | 122  | 412 |    3,20    |  3,37 |   0,95     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|30-40  |     627     | 226  | 560 |    2,77    |  2,47 |   1,12     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|40-50  |     975     | 340  | 721 |    2,86    |  2,12 |   1,35     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|50-60  |    1434     | 520  | 979 |    2,75    |  1,88 |   1,46     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|60-70  |    1768     | 635  | 1166|    2,78    |  1,83 |   1,51     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|70-80. |    1983     | 704  | 1288|    2,81    |  1,82 |   1,54     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|Au del|    1571     | 770  | 1154|    2,04    |  1,49 |   1,36     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|                             FEMMES.                                |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|15-20. |    79,4     |  33  | 333 |    2,39    | 10    |   0,23     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|20-25. |     106     |  53  |  66 |    2,00    |  1,05 |   1,60     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|25-30. |     151     |  68  | 178 |    2,22    |  2,61 |   0,84     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|30-40. |     126     |  82  | 205 |    1,53    |  2,50 |   0,61     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|40-50. |     171     | 106  | 168 |    1,61    |  1,58 |   1,01     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|50-60  |     204     | 151  | 199 |    1,35    |  1,31 |   1,02     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|70-80. |     206     | 209  | 248 |    0,98    |  1,18 |   0,83     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|Au del|     176     | 110  | 240 |    1,60    |  2,18 |   0,79     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
*/

Or, si, pour les raisons que nous avons exposes, nous croyons cette
statistique inexacte pour les ges avancs, nous n'avons aucun motif de
la rvoquer en doute pour les premires priodes de l'existence, alors
qu'il n'y a pas encore de veufs. On sait, d'ailleurs, que la mortalit
des poux et des pouses trop jeunes dpasse trs sensiblement celle des
garons et des filles du mme ge. Mille clibataires hommes entre 15 et
20 ans donnent chaque anne 8,9 dcs, mille hommes maris du mme ge
51, soit 473 % en plus. L'cart est moindre pour l'autre sexe, 9,9 pour
les pouses, 8,3 pour les filles; le premier de ces nombres est
seulement au second comme 119 est  100[167]. Cette plus grande
mortalit des jeunes mnages, est videmment due  des raisons sociales;
car si elle avait principalement pour cause l'insuffisante maturit de
l'organisme, c'est dans le sexe fminin qu'elle serait le plus marque,
par suite des dangers propres  la parturition. Tout tend donc  prouver
que les mariages prmaturs dterminent un tat moral dont l'action est
nocive, surtout sur les hommes.

2 _ partir de 20 ans, les maris des deux sexes bnficient d'un
coefficient de prservation par rapport aux clibataires._ Il est
suprieur  celui qu'avait calcul Bertillon. Le chiffre de 1,6, indiqu
par cet observateur, est plutt un minimum qu'une moyenne[168].

Ce coefficient volue suivant l'ge. Il arrive rapidement  un maximum
qui a lieu entre 25 et 30 ans en France, entre 30 et 40  Oldenbourg; 
partir de ce moment, il dcrot jusqu' la dernire priode de la vie o
se produit parfois un lger relvement.

3 _Le coefficient de prservation des maris par rapport aux
clibataires varie avec les sexes._ En France, ce sont les hommes qui
sont favoriss et l'cart entre les deux sexes est considrable; pour
les poux, la moyenne est de 2,73, tandis que, pour les pouses, elle
n'est que de 1,56, soit 43 % en moins. Mais  Oldenbourg, c'est
l'inverse qui a lieu; la moyenne est pour les femmes de 2,16 et pour les
hommes de 1,83 seulement. Il est  noter que, en mme temps, la
disproportion est moindre; le second de ces nombres n'est infrieur au
premier que de 16 %. Nous dirons donc que _le sexe le plus favoris 
l'tat de mariage varie suivant les socits et que la grandeur de
l'cart entre le taux des deux sexes varie elle-mme selon la nature du
sexe le plus favoris_. Nous rencontrerons, chemin faisant, des faits
qui confirmeront cette loi.

4 _Le veuvage diminue le coefficient des poux des deux sexes, mais, le
plus souvent, il ne le supprime pas compltement._ Les veufs se tuent
plus que les gens maris, mais, en gnral, moins que les clibataires.
Leur coefficient s'lve mme dans certains cas jusqu' 1,60 et 1,66.
Comme celui des poux, il change avec l'ge, mais suivant une volution
irrgulire et dont il est impossible d'apercevoir la loi.

Tout comme pour les poux, _le coefficient de prservation des veufs par
rapport aux clibataires varie avec les sexes._ En France, ce sont les
hommes qui sont favoriss; leur coefficient moyen est de 1,32 tandis
que, pour les veuves, il descend au-dessous de l'unit, 0,84, soit 37 %
en moins. Mais  Oldenbourg, ce sont les femmes qui ont l'avantage comme
pour le mariage; elles ont un coefficient moyen de 1,07, tandis que
celui des veufs est au-dessous de l'unit 0,89, soit 17 % en moins.
Comme  l'tat de mariage, quand c'est la femme qui est le plus
prserve, l'cart entre les sexes est moindre que l o l'homme a
l'avantage. Nous pouvons donc dire dans les mmes termes que _le sexe le
plus favoris  l'tat de veuvage varie selon les socits et que la
grandeur de l'cart entre le taux des deux sexes varie elle-mme selon
la nature du sexe le plus favoris._

Les faits tant ainsi tablis, il nous faut chercher  les expliquer.




II.

L'immunit dont jouissent les gens maris ne peut tre attribue qu'
l'une des deux causes suivantes:

Ou bien elle est due  l'influence du milieu domestique. Ce serait alors
la famille qui, par son action, neutraliserait le penchant au suicide ou
l'empcherait d'clore.

Ou bien elle est due  ce qu'on peut appeler la slection matrimoniale.
Le mariage, en effet, opre mcaniquement dans l'ensemble de la
population une sorte de triage. Ne se marie pas qui veut; on a peu de
chances de russir  fonder une famille si l'on ne runit certaines
qualits de sant, de fortune et de moralit. Ceux qui ne les ont pas, 
moins d'un concours exceptionnel de circonstances favorables, sont donc,
bon gr mal gr, rejets dans la classe des clibataires qui se trouve
ainsi comprendre tout le dchet humain du pays. C'est l que se
rencontrent les infirmes, les incurables, les gens trop pauvres ou
notoirement tars. Ds lors, si cette partie de la population est  ce
point infrieure  l'autre, il est naturel qu'elle tmoigne de son
infriorit par une mortalit plus leve, par une criminalit plus
considrable, enfin par une plus grande aptitude au suicide. Dans cette
hypothse, ce ne serait donc pas la famille qui prserverait du suicide,
du crime ou de la maladie; le privilge des poux leur viendrait
simplement de ce que ceux-l seuls sont admis  la vie de famille qui
offrent dj de srieuses garanties de sant physique et morale.

Bertillon parat avoir hsit entre ces deux explications et les avoir
admises concurremment. Depuis, M. Letourneau, dans son _volution du
mariage et de la famille_[169], a catgoriquement opt pour la seconde.
Il se refuse  voir dans la supriorit incontestable de la population
marie une consquence et une preuve de la supriorit de l'tat de
mariage. Il aurait moins prcipit son jugement s'il n'avait pas aussi
sommairement observ les faits.

Sans doute, il est assez vraisemblable que les gens maris ont, en
gnral, une constitution physique et morale plutt meilleure que les
clibataires. Il s'en faut, cependant, que la slection matrimoniale ne
laisse arriver au mariage que l'lite de la population. Il est surtout
douteux que les gens sans fortune et sans position se marient
sensiblement moins que les autres. Ainsi qu'on l'a fait remarquer[170],
ils ont gnralement plus d'enfants qu'on n'en a dans les classes
aises. Si donc l'esprit de prvoyance ne met pas obstacle  ce qu'ils
accroissent leur famille au del de toute prudence, pourquoi les
empcherait-il d'en fonder une? D'ailleurs, des faits rpts prouveront
dans la suite que la misre n'est pas un des facteurs dont dpend le
taux social des suicides. Pour ce qui concerne les infirmes, outre que
bien des raisons font souvent passer sur leurs infirmits, il n'est pas
du tout prouv que ce soit dans leurs rangs que se recrutent de
prfrence les suicids. Le temprament organico-psychique qui
prdispose le plus l'homme  se tuer est la neurasthnie sous toutes ses
formes. Or, aujourd'hui, la neurasthnie passe plutt pour une marque de
distinction que pour une tare. Dans nos socits raffines, prises des
choses de l'intelligence, les nerveux constituent presque une noblesse.
Seuls, les fous caractriss sont exposs  se voir refuser l'accs du
mariage. Cette limination restreinte ne suffit pas  expliquer
l'importante immunit des gens maris[171].

En dehors de ces considrations un peu _a priori_, des faits nombreux
dmontrent que la situation respective des maris et des clibataires
est due  de tout autres causes.

Si elle tait un effet de la slection matrimoniale, on devrait la voir
s'accuser ds que cette slection commence  oprer, c'est--dire 
partir de l'ge o garons et filles commencent  se marier.  ce
moment, on devrait constater un premier cart, qui irait ensuite en
croissant peu  peu  mesure que le triage s'effectue, c'est--dire 
mesure que les gens mariables se marient et cessent ainsi d'tre
confondus avec cette tourbe qui est prdestine par sa nature  former
la classe des clibataires irrductibles. Enfin, le maximum devrait tre
atteint  l'ge o le bon grain est compltement spar de l'ivraie, o
toute la population admissible au mariage y a t rellement admise, o
il n'y a plus parmi les clibataires que ceux qui sont irrmdiablement
vous  cette condition par leur infriorit physique ou morale. C'est
entre 30 et 40 ans que ce moment doit tre plac; au del on ne se marie
plus gure.

Or, en fait, le coefficient de prservation volue selon une tout autre
loi. Au point de dpart, il est trs souvent remplac par un coefficient
d'aggravation. Les tout jeunes poux sont plus enclins au suicide que
les clibataires; il n'en serait pas ainsi s'ils portaient en eux-mmes
et de naissance leur immunit. En second lieu, le maximum est ralis
presque d'emble. Ds le premier ge o la condition privilgie des
gens maris commence  s'affirmer (entre 20 et 25 ans), le coefficient
atteint un chiffre qu'il ne dpasse plus gure dans la suite. Or, 
cette priode, il n'y a[172] que 148.000 poux contre 1.430.000 garons,
et 626.000 pouses contre 1.049.000 filles (nombres ronds). Les
clibataires comprennent donc alors au milieu d'eux la majeure partie de
cette lite que l'on dit tre appele par ses qualits congnitales 
former plus tard l'aristocratie des poux; l'cart entre les deux
classes au point de vue du suicide devrait par consquent tre faible,
alors qu'il est dj considrable. De mme,  l'ge suivant (entre 25 et
30 ans), sur les 2 millions d'poux qui doivent apparatre entre 30 et
40 ans, il y en a plus d'un million qui ne sont pas encore maris; et
pourtant, bien loin que le clibat bnficie de leur prsence dans ses
rangs, c'est alors qu'il fait la plus mauvaise figure. Jamais, pour ce
qui est du suicide, ces deux parties de la population ne sont aussi
distantes l'une de l'autre. Au contraire, entre 30 et 40 ans, alors que
la sparation est acheve, que la classe des poux a ses cadres  peu
prs complets, le coefficient de prservation, au lieu d'arriver  son
apoge et d'exprimer ainsi que la slection conjugale est elle-mme
parvenue  son terme, subit une chute brusque et importante. Il passe,
pour les hommes, de 3,20  2,77; pour les femmes, la rgression est
encore plus accentue, 4,53 au lieu de 2,22, soit une diminution de 32
%.

D'autre part, ce triage, de quelque faon qu'il s'effectue, doit se
faire galement pour les filles et pour les garons; car les pouses ne
se recrutent pas d'une autre manire que les poux. Si donc la
supriorit morale des gens maris est simplement un produit de la
slection, elle doit tre gale pour les deux sexes et, par suite, il en
doit tre de mme de l'immunit contre le suicide. Or, en ralit, les
poux sont en France sensiblement plus protgs que les pouses. Pour
les premiers, le coefficient de prservation s'lve jusqu' 3,20, ne
descend qu'une seule fois au-dessous de 2,04 et oscille gnralement
autour de 2,80, tandis que, pour les secondes, le _maximum_ ne dpasse
pas 2,22 (ou, au plus, 2,39[173]) et que le minimum est infrieur 
l'unit (0,98). Aussi est-ce  l'tat de mariage que, chez nous, la
femme se rapproche le plus de l'homme pour le suicide. Voici, en effet,
quelle tait, pendant les annes 1887-91, la part de chaque sexe aux
suicides de chaque catgorie d'tat civil:

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|               |                 PART DE CHAQUE SEXE                |
+               +-------------------------+--------------------------+
|               |     sur 100 suicides    |     sur 100 suicides     |
|               |     de clibataires     |        de maris         |
|               |     de chaque ge.      |      de chaque ge.      |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 20  25 ans.| 70 hommes. | 30 femmes. | 65 hommes.| 35 femmes.   |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 25  30  "  | 73   "     |  27  "     |  65  "    | 35  "        |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 30  40  "  | 84   "     |  16  "     |  74  "    | 26  "        |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 40  50  "  | 86   "     |  14  "     |  77  "    | 23  "        |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 50  60  "  | 88   "     |  12  "     |  78  "    | 22  "        |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 60  70  "  | 91   "     |   9  "     |  81  "    | 19  "        |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 70  80  "  | 91   "     |   9  "     |  78  "    | 22  "        |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|Au del.       | 90   "     |  10  "     |  88  "    | 12  "        |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
*/

Ainsi,  chaque ge[174] la part des pouses aux suicides des maris est
de beaucoup suprieure  la part des filles aux suicides des
clibataires. Ce n'est pas, assurment, que l'pouse soit plus expose
que la fille; les tableaux XX et XXI prouvent le contraire. Seulement,
si elle ne perd pas  se marier, elle y gagne moins que l'poux. Mais
alors, si l'immunit est  ce point ingale, c'est que la vie de famille
affecte diffremment la constitution morale des deux sexes. Ce qui
prouve mme premptoirement que cette ingalit n'a pas d'autre origine,
c'est qu'on la voit natre et grandir sous l'action du milieu
domestique. Le tableau XXI montre, en effet, qu'au point de dpart le
coefficient de prservation est  peine diffrent pour les deux sexes
(2,93 ou 2 d'un ct, 2,40 de l'autre). Puis, peu  peu, la diffrence
s'accentue, d'abord parce que le coefficient des pouses crot moins
que celui des poux jusqu' l'ge du maximum, et ensuite parce que la
dcroissance en est plus rapide et plus importante[175]. Si donc il
volue ainsi  mesure que l'influence de la famille se prolonge, c'est
qu'il en dpend.

Ce qui est plus dmonstratif encore, c'est que la situation relative des
sexes quant au degr de prservation dont jouissent les gens maris
n'est pas la mme dans tous les pays. Dans le grand-duch d'Oldenbourg,
ce sont les femmes qui sont favorises et nous trouverons plus loin un
autre cas de la mme inversion. Cependant, en gros, la slection
conjugale se fait partout de la mme manire. Il est donc impossible
qu'elle soit le facteur essentiel de l'immunit matrimoniale; car alors
comment produirait-elle des rsultats opposs dans les diffrents pays?
Au contraire, il est trs possible que la famille soit, dans deux
socits diffrentes, constitue de manire  agir diffremment sur les
sexes. C'est donc dans la constitution du groupe familial que doit se
trouver la cause principale du phnomne que nous tudions.

Mais, si intressant que soit ce rsultat, il a besoin d'tre prcis;
car le milieu domestique est form d'lments diffrents. Pour chaque
poux, la famille comprend: 1 l'autre poux; 2 les enfants. Est-ce au
premier ou aux seconds qu'est due l'action salutaire qu'elle exerce sur
le penchant au suicide? En d'autres termes, elle est compose de deux
associations diffrentes: il y a le groupe conjugal d'une part, de
l'autre, le groupe familial proprement dit. Ces deux socits n'ont ni
les mmes origines, ni la mme nature, ni, par consquent, selon toute
vraisemblance, les mmes effets. L'une drive d'un contrat et
d'affinits lectives, l'autre d'un phnomne naturel, la consanguinit;
la premire lie entre eux deux membres d'une mme gnration, la
seconde, une gnration  la suivante; celle-ci est aussi vieille que
l'humanit, celle-l ne s'est organise qu' une poque relativement
tardive. Puisqu'elles diffrent  ce point, il n'est pas certain _a
priori_ qu'elles concourent toutes deux  produire le fait que nous
cherchons  comprendre. En tout cas, si l'une et l'autre y contribuent,
ce ne saurait tre ni de la mme manire ni, probablement, dans la mme
mesure. Il importe donc de chercher si l'une et l'autre y ont part et,
en cas d'affirmative, quelle est la part de chacune.

On a dj une preuve de la mdiocre efficacit du mariage dans ce fait
que la nuptialit a peu chang depuis le commencement du sicle, alors
que le suicide a tripl. De 1821  1830, il y avait 7,8 mariages annuels
par 1.000 habitants, 8 de 1831  1850, 7,9 en 1851-60, 7,8 de 1861 
1870, 8 de 1871  1880. Pendant ce temps, le taux des suicides par
million d'habitants passait de 54  180. De 1880  1888, la nuptialit a
lgrement flchi (7,4 au lieu de 8), mais cette dcroissance est sans
rapport avec l'norme accroissement des suicides qui, de 1880  1887,
ont augment de plus de 16 %[176]. D'ailleurs, pendant la priode
1865-88, la nuptialit moyenne de la France (7,7) est presque gale 
celle du Danemark (7,8) et de l'Italie (7,6); pourtant ces pays sont
aussi dissemblables que possible sous le rapport du suicide[177].

Mais nous avons un moyen beaucoup plus dcisif de mesurer exactement
l'influence propre de l'association conjugale sur le suicide; c'est de
l'observer l o elle est rduite  ses seules forces, c'est--dire,
dans les mnages sans enfants.

Pendant les annes 1887-1891, un million d'poux sans enfants a donn
annuellement _644_ suicides[178]. Pour savoir dans quelle mesure l'tat
de mariage,  lui seul et abstraction faite de la famille, prserve du
suicide, il n'y a qu' comparer ce chiffre  celui que donnent les
clibataires du mme ge moyen. C'est cette comparaison que notre
tableau XXI va nous permettre de faire, et ce n'est pas un des moindres
services qu'il nous rendra. L'ge moyen des hommes maris tait alors,
comme aujourd'hui, de 46 ans 8 mois 1/3. Un million de clibataires de
cet ge produit environ _975_ suicides. Or, 644 est  975 comme 100 est
 150, c'est--dire que les poux striles ont un coefficient de
prservation de _1,5_ seulement; ils ne se tuent qu'un tiers de fois
moins que les clibataires du mme ge. Il en est tout autrement quand
il existe des enfants. Un million d'poux avec enfants produisait
annuellement pendant cette mme priode _336_ suicides seulement. Ce
nombre est  _975_ comme 100 est  290; c'est--dire que, quand le
mariage est fcond, le coefficient de prservation est presque doubl
(_2,90_ au lieu de _1,5_).

La socit conjugale n'est donc que pour une faible part dans l'immunit
des hommes maris. Encore, dans le calcul prcdent, avons-nous fait
cette part un peu plus grande qu'elle n'est en ralit. Nous avons
suppos, en effet, que les poux sans enfants ont le mme ge moyen que
les poux en gnral, alors qu'ils sont certainement moins gs. Car ils
comptent dans leurs rangs tous les poux les plus jeunes, qui n'ont pas
d'enfants, non parce qu'ils sont irrmdiablement striles, mais parce
que, maris trop rcemment, ils n'ont pas encore eu le temps d'en avoir.
En moyenne, c'est seulement  34 ans que l'homme a son premier
enfant[179], et pourtant c'est vers 28 ou 29 ans qu'il se marie, La
partie de la population marie qui a de 28  34 ans se trouve donc
presque tout entire comprise dans la catgorie des poux sans enfants,
ce qui abaisse l'ge moyen de ces derniers; par suite, en l'estimant 
46 ans, nous l'avons certainement exagr. Mais alors, les clibataires
auxquels il et fallu les comparer ne sont pas ceux de 46 ans, mais de
plus jeunes qui, par consquent, se tuent moins que les prcdents. Le
coefficient de 1,5 doit donc tre un peu trop lev; si nous
connaissions exactement l'ge moyen des maris sans enfants, on verrait
que leur aptitude au suicide se rapproche de celle des clibataires plus
encore que ne l'indiquent les chiffres prcdents.

Ce qui montre bien, d'ailleurs, l'influence restreinte du mariage, c'est
que les veufs avec enfants sont encore dans une meilleure situation que
les poux sans enfants. Les premiers, en effet, donnent 937 suicides par
million. Or ils ont un ge moyen de 61 ans 8 mois et 1/3. Le taux des
clibataires du mme ge (V. tableau XXI) est compris entre 1.434 et
1.768, soit environ 1.504. Ce nombre est  937, comme 160 est  100. Les
veufs, quand ils ont des enfants, ont donc un coefficient de
prservation d'au moins 1,6, suprieur par consquent  celui des poux
sans enfants. Et encore, en le calculant ainsi, l'avons-nous plutt
attnu qu'exagr. Car les veufs qui ont de la famille ont certainement
un ge plus lev que les veufs en gnral. En effet, parmi ces
derniers, sont compris tous ceux dont le mariage n'est rest strile que
pour avoir t prmaturment rompu, c'est--dire les plus jeunes. C'est
donc  des clibataires au-dessus de 62 ans (qui, en vertu de leur ge,
ont une plus forte tendance au suicide), que les veufs avec enfants
devraient tre compars. Il est clair que, de cette comparaison, leur
immunit ne pourrait ressortir que renforce[180].

Il est vrai que ce coefficient de 1,6 est sensiblement infrieur  celui
des poux avec enfants, 2,9; la diffrence en moins est de 45 %. On
pourrait donc croire que,  elle seule, la socit matrimoniale a plus
d'action que nous ne lui en avons reconnue, puisque, quand elle prend
fin, l'immunit de l'poux survivant est  ce point diminue. Mais cette
perte n'est imputable que pour une faible part  la dissolution du
mariage. La preuve en est que, l o il n'y a pas d'enfants, le veuvage
produit de bien moindres effets. Un million de veufs sans enfants donne
1.258 suicides, nombre qui est  1.504, contingent des clibataires de
62 ans, comme 100 est  119. Le coefficient de prservation est donc
encore de 1,2 environ, peu au-dessous par consquent de celui des poux
galement sans enfants 1,5. Le premier de ces nombres n'est infrieur
au second que de 20 %. Ainsi, quand la mort d'un poux n'a d'autre
rsultat que de rompre le lien conjugal, elle n'a pas sur la tendance au
suicide du veuf de bien fortes rpercussions. Il faut donc que le
mariage, tant qu'il existe, ne contribue que faiblement  contenir cette
tendance, puisqu'elle ne s'accrot pas davantage quand il cesse d'tre.

Quant  la cause qui rend le veuvage relativement plus malfaisant quand
le mnage a t fcond, c'est dans la prsence des enfants qu'il faut
aller la chercher. Sans doute, en un sens, les enfants rattachent le
veuf  la vie, mais, en mme temps, ils rendent plus aigu la crise
qu'il traverse. Car les relations conjugales ne sont plus seules
atteintes; mais, prcisment parce qu'il existe cette fois une socit
domestique, le fonctionnement en est entrav. Un rouage essentiel fait
dfaut et tout le mcanisme en est dconcert. Pour rtablir l'quilibre
troubl, il faudrait que l'homme remplt une double tche et s'acquittt
de fonctions pour lesquelles il n'est pas fait. Voil pourquoi il perd
tant des avantages dont il jouissait pendant la dure du mariage. Ce
n'est pas parce qu'il n'est plus mari, c'est parce que la famille dont
il est le chef est dsorganise. Ce n'est pas la disparition de
l'pouse, mais de la mre qui cause ce dsarroi.

Mais c'est surtout  propos de la femme que se manifeste avec clat la
faible efficacit du mariage, quand il ne trouve pas dans les enfants
son complment naturel. Un million d'pouses sans enfants donne _221_
suicides; un million de filles du mme ge (entre 42 et 43 ans) _150_
seulement. Le premier de ces nombres est au second comme 100 est  67;
le coefficient de prservation tombe donc au-dessous de l'unit, il est
gal  _0,67_, c'est--dire qu'il y a, en ralit, aggravation. _Ainsi,
en France, les femmes maries sans enfants se tuent moiti plus que les
clibataires du mme sexe et du mme ge._ Dj, nous avions constat
que, d'une manire gnrale, l'pouse profite moins de la vie de famille
que l'poux. Nous voyons maintenant quelle en est la cause; c'est que,
par elle-mme, la socit conjugale nuit  la femme et aggrave sa
tendance au suicide.

Si, nanmoins, la gnralit des pouses nous a paru jouir d'un
coefficient de prservation, c'est que les mnages striles sont
l'exception et que, par consquent, dans la majorit des cas, la
prsence des enfants corrige et attnue la mauvaise action du mariage.
Encore celle-ci n'est-elle qu'attnue. Un million de femmes avec
enfants donne _79_ suicides; si l'on rapproche ce chiffre de celui qui
exprime le taux des filles de 42 ans, soit _150_, on trouve que
l'pouse, alors mme qu'elle est aussi mre, ne bnficie que d'un
coefficient de prservation de _1,89_, infrieur par consquent de 35 %
 celui des poux qui sont dans la mme condition[181]. On ne saurait
donc, pour ce qui est du suicide, souscrire  cette proposition de
Bertillon: Quand la femme entre sous la raison conjugale, elle gagne
plus que l'homme  cette association; mais elle dchoit ncessairement
plus que l'homme quand elle en sort[182].


III.

Ainsi l'immunit que prsentent les gens maris en gnral est due, tout
entire pour un sexe et en majeure partie pour l'autre,  l'action, non
de la socit conjugale, mais de la socit familiale. Cependant, nous
avons vu que, mme s'il n'y a pas d'enfants, les hommes tout au moins
sont protgs dans le rapport de 1  1,5. Une conomie de 50 suicides
sur 150 ou de 33 %, si elle est bien au-dessous de celle qui se produit
quand la famille est complte, n'est cependant pas une quantit
ngligeable et il importe de comprendre quelle en est la cause. Est-elle
due aux bienfaits spciaux que le mariage rendrait au sexe masculin, ou
bien n'est-elle pas plutt un effet de la slection matrimoniale? Car si
nous avons pu dmontrer que cette dernire ne joue pas le rle capital
qu'on lui a attribu, il n'est pas prouv qu'elle soit sans aucune
influence.

Un fait parat mme, au premier abord, devoir imposer cette hypothse.
Nous savons que le coefficient de prservation des poux sans enfants
survit en partie au mariage; il tombe seulement de 1,5  1,2. Or, cette
immunit des veufs sans enfants ne saurait videmment tre attribue au
veuvage qui, par lui-mme, n'est pas de nature  diminuer le penchant au
suicide, mais ne peut, au contraire, que le renforcer. Elle rsulte donc
d'une cause antrieure et qui, pourtant, ne parat pas devoir tre le
mariage puisqu'elle continue  agir alors mme qu'il est dissous par la
mort de la femme. Mais alors, ne consisterait-elle pas dans quelque
qualit native des poux que la slection conjugale ferait apparatre,
mais ne crerait pas? Comme elle existerait avant le mariage et en
serait indpendante, il serait tout naturel qu'elle durt plus que lui.
Si la population des maris est une lite, il en est ncessairement de
mme de celle des veufs. Il est vrai que cette supriorit congnitale a
de moindres effets chez ces derniers puisqu'ils sont protgs contre le
suicide  un moindre degr. Mais on conoit que la secousse produite par
le veuvage puisse neutraliser en partie cette influence prventive et
l'empcher de produire tous ses rsultats.

Mais, pour que cette explication pt tre accepte, il faudrait qu'elle
ft applicable aux deux sexes. On devrait donc trouver aussi chez les
femmes maries quelques traces au moins de cette prdisposition
naturelle qui, toutes choses gales, les prserverait du suicide plus
que les clibataires. Or dj, le fait que, en l'absence d'enfants,
elles se tuent plus que les filles du mme ge, est assez peu
conciliable avec l'hypothse qui les suppose dotes, ds la naissance,
d'un coefficient personnel de prservation. Cependant, on pourrait
encore admettre que ce coefficient existe pour la femme comme pour
l'homme, mais qu'il est totalement annul pendant la dure du mariage
par l'action funeste que ce dernier exerce sur la constitution morale de
l'pouse. Mais, si les effets n'en taient que contenus et masqus par
l'espce de dchance morale que subit la femme en entrant dans la
socit conjugale, ils devraient rapparatre quand cette socit se
dissout, c'est--dire au veuvage. On devrait voir alors la femme,
dbarrasse du joug matrimonial qui la dprimait, ressaisir tous ses
avantages et affirmer enfin sa supriorit native sur celles de ses
congnres qui n'ont pu se faire admettre au mariage. En d'autres
termes, la veuve sans enfants devrait avoir, par rapport aux
clibataires, un coefficient de prservation qui se rapproche tout au
moins de celui dont jouit le veuf sans enfants. Or il n'en est rien. Un
million de veuves sans enfants fournit annuellement _322_ suicides; un
million de filles de 60 ans (ge moyen des veuves) en produit un nombre
compris entre 189 et 204, soit environ 196. Le premier de ces nombres
est au second comme 100 est  60. Les veuves sans enfants ont donc un
coefficient au-dessous de l'unit, c'est--dire un coefficient
d'aggravation; il est gal  _0,60_, infrieur mme lgrement  celui
des pouses sans enfants (0,67). Par consquent, ce n'est pas le mariage
qui empche ces dernires de manifester pour le suicide l'loignement
naturel qu'on leur attribue.

On rpondra peut-tre que ce qui empche le complet rtablissement de
ces heureuses qualits dont le mariage aurait suspendu les
manifestations, c'est que le veuvage est pour la femme un tat pire
encore. C'est, en effet, une ide trs rpandue que la veuve est dans
une situation plus critique que le veuf. On insiste sur les difficults
conomiques et morales contre lesquelles il lui faut lutter quand elle
est oblige de subvenir elle-mme  son existence et, surtout, aux
besoins de toute une famille. On a mme cru que cette opinion tait
dmontre par les faits. Suivant Morselli[183], la statistique
tablirait que la femme dans le veuvage serait moins loigne de l'homme
pour l'aptitude au suicide que pendant le mariage; et comme, marie,
elle est dj plus rapproche  cet gard du sexe masculin que quand
elle est clibataire, il en rsulterait qu'il n'y a pas pour elle de
plus dtestable condition.  l'appui de cette thse, Morselli cite les
chiffres suivants qui ne se rapportent qu' la France, mais qui, avec de
lgres variantes, peuvent s'observer chez tous les peuples d'Europe:

/*
+---------+-----------------------------+----------------------------+
|         |    PART DE  CHAQUE SEXE     |    PART DE CHAQUE SEXE     |
|         | sur 100 suicides de maris. | sur 100 suicides de veufs. |
+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
| ANNES. | Hommes. |      Femmes.      | Hommes. |     Femmes.      |
+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
| 1871.   |  79 %   |       21 %        |  71 %   |      29 %        |
+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
| 1872.   |  78  "  |       22  "       |  68  "  |      32  "       |
+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
| 1873.   |  79  "  |       21  "       |  69  "  |      31  "       |
+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
| 1874.   |  74  "  |       26  "       |  57  "  |      43  "       |
+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
| 1875    |  81  "  |       19  "       |  77  "  |      23  "       |
+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
| 1876.   |  82  "  |       18  "       |  78  "  |      22  "       |
+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
*/

La part de la femme dans les suicides commis par les deux sexes  l'tat
de veuvage semble tre, en effet, beaucoup plus considrable que dans
les suicides de maris. N'est-ce pas la preuve que le veuvage lui est
beaucoup plus pnible que ne lui tait le mariage? S'il en est ainsi, il
n'y a rien d'tonnant  ce que, mme une fois veuve, les bons effets de
son naturel soient, encore plus qu'avant, empchs de se manifester.

Malheureusement, cette prtendue loi repose sur une erreur de fait.
Morselli a oubli qu'il y avait partout deux fois plus de veuves que de
veufs. En France, en nombres ronds, il y a deux millions des premires
pour un million seulement des seconds. En Prusse, d'aprs le recensement
de 1890, on trouve 450.000 pour les uns et 1.319.000 pour les autres; en
Italie, 571.000 d'une part et 1.322.000 de l'autre. Dans ces conditions,
il est tout naturel que la contribution des veuves soit plus leve que
celle des pouses qui, elles, sont videmment en nombre gal aux poux.
Si l'on veut que la comparaison comporte quelque enseignement, il faut
ramener  l'galit les deux populations. Mais si l'on prend cette
prcaution, on obtient des rsultats contraires  ceux qu'a trouvs
Morselli.  l'ge moyen des veufs, c'est--dire  60 ans, un million
d'pouses donne 154 suicides et un million d'poux 577. La part des
femmes est donc de _21_ %. Elle diminue sensiblement dans le veuvage. En
effet, un million de veuves donne 210 cas, un million de veufs 1.017;
d'o il suit que, sur 100 suicides de veufs des deux sexes, les femmes
n'en comptent que 17. Au contraire, la part des hommes s'lve de 79 
83 %. Ainsi, en passant du mariage au veuvage, l'homme perd plus que la
femme, puisqu'il ne conserve pas certains des avantages qu'il devait 
l'tat conjugal. Il n'y a donc aucune raison de supposer que ce
changement de situation soit moins laborieux et moins troublant pour lui
que pour elle; c'est l'inverse qui est la vrit. On sait, d'ailleurs,
que la mortalit des veufs dpasse de beaucoup celle des veuves; il en
est de mme de leur nuptialit. Celle des premiers est,  chaque ge,
trois ou quatre fois plus forte que celle des garons, tandis que celle
des secondes n'est que lgrement suprieure  celle des filles. La
femme met donc autant de froideur  convoler en secondes noces que
l'homme y met d'ardeur[184]. Il en serait autrement si sa condition de
veuf lui tait  ce point lgre et si la femme, au contraire, avait 
la supporter autant de mal qu'on a dit[185].

Mais s'il n'y a rien dans le veuvage qui paralyse spcialement les dons
naturels qu'aurait la femme par cela seul qu'elle est une lue du
mariage, et s'ils ne tmoignent alors de leur prsence par aucun signe
apprciable, tout motif manque pour supposer qu'ils existent.
L'hypothse de la slection matrimoniale ne s'applique donc pas du tout
au sexe fminin. Rien n'autorise  penser que la femme appele au
mariage possde une constitution privilgie qui la prmunisse dans une
certaine mesure, contre le suicide. Par consquent, la mme supposition
est tout aussi peu fonde en ce qui concerne l'homme. Ce coefficient de
1,5 dont jouissent les poux sans enfants ne vient pas de ce qu'ils sont
recruts dans les parties les plus saines de la population; ce ne peut
donc tre qu'un effet du mariage. Il faut admettre que la socit
conjugale, si dsastreuse pour la femme, est, au contraire, mme en
l'absence d'enfants, bienfaisante  l'homme. Ceux qui y entrent ne
constituent pas une aristocratie de naissance; ils n'apportent pas tout
fait, dans le mariage, un temprament qui les dtourne du suicide, mais
ils acquirent ce temprament en vivant de la vie conjugale. Du moins,
s'ils ont quelques prrogatives naturelles, elles ne peuvent tre que
trs vagues et indtermines; car elles restent sans effet, jusqu' ce
que certaines autres conditions soient donnes. Tant il est vrai que le
suicide dpend principalement, non des qualits congnitales des
individus, mais de causes qui leur sont extrieures et qui les dominent!

Cependant, une dernire difficult reste  rsoudre. Si ce coefficient
de 1,5, indpendant de la famille, est d au mariage, d'o vient qu'il
lui survit et se retrouve au moins sous une forme attnue (1,2) chez le
veuf sans enfants? Si l'on rejette la thorie de la slection
matrimoniale qui rendait compte de cette survivance, comment la
remplacer?

Il suffit de supposer que les habitudes, les gots, les tendances
contractes pendant le mariage ne disparaissent pas une fois qu'il est
dissous et rien n'est plus naturel que cette hypothse. Si donc l'homme
mari, alors mme qu'il n'a pas d'enfants, prouve pour le suicide un
loignement relatif, il est invitable qu'il garde quelque chose de ce
sentiment quand il se trouve veuf. Seulement, comme le veuvage ne va pas
sans un certain branlement moral et que, comme nous le montrerons plus
loin, toute rupture d'quilibre pousse au suicide, ces dispositions ne
se maintiennent qu'affaiblies. Inversement, mais pour la mme raison,
puisque l'pouse strile se tue plus que si elle tait reste fille,
elle conserve, une fois veuve, cette plus forte inclination, mme un peu
renforce  cause du trouble et de la dsadaptation qu'apporte toujours
avec lui le veuvage. Seulement, comme les mauvais effets que le mariage
avait pour elle lui rendent ce changement d'tat plus facile, cette
aggravation est trs lgre. Le coefficient s'abaisse seulement de
quelques centimes (0,60 au lieu de 0,67)[186].

Cette explication est confirme par ce fait qu'elle n'est qu'un cas
particulier d'une proposition plus gnrale qui peut se formuler ainsi:
_Dans une mme socit, la tendance au suicide,  l'tat de veuvage,
est, pour chaque sexe, fonction de la tendance, au suicide qu'a le mme
sexe  l'tat de mariage._ Si l'poux est fortement prserv, le veuf
l'est aussi, quoique, bien entendu, dans une moindre mesure; si le
premier n'est que faiblement dtourn du suicide, le second ne l'est pas
ou ne l'est que trs peu. Pour s'assurer de l'exactitude de ce thorme,
il suffit de se reporter aux tableaux XX et XXI et aux conclusions qui
en ont t dduites. Nous y avons vu qu'un sexe est toujours plus
favoris que l'autre dans le mariage comme dans le veuvage. Or, celui
des deux qui est privilgi par rapport  l'autre dans la premire de
ces conditions conserve son privilge dans la seconde. En France, les
poux ont un plus fort coefficient de prservation que les pouses;
celui des veufs est galement plus lev que celui des veuves. 
Oldenbourg, c'est l'inverse qui a lieu parmi les gens maris: la femme
jouit d'une immunit plus importante que l'homme. La mme inversion se
reproduit entre veufs et veuves.

Mais comme ces deux seuls cas pourraient justement passer pour une
preuve insuffisante et que, d'autre part, les publications statistiques
ne nous donnent pas les lments ncessaires pour vrifier notre
proposition dans d'autres pays, nous avons eu recours au procd suivant
afin d'tendre le champ de nos comparaisons: nous avons calcul
sparment le taux des suicides, pour chaque groupe d'ge et d'tat
civil, dans le dpartement de la Seine d'une part, dans le reste des
dpartements runis ensemble, de l'autre. Les deux groupes sociaux,
ainsi isols l'un de l'autre, sont assez diffrents pour qu'il y ait
lieu de s'attendre  ce que la comparaison en soit instructive. Et en
effet, la vie de famille y agit trs diffremment sur le suicide (V.
tableau XXII).

Tableau XXII

_Comparaison du taux des suicides par million d'habitants de chaque
groupe d'ge et d'tat civil dans la Seine et en province (1889-1891)._

/*
+--------------------------------------+-----------------------------+
|          HOMMES (Province).          |          COEFFICIENTS       |
|                                      | de prservation par rapport |
|                                      |      aux clibataires.      |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Ages.   |Clibataires.| poux.| Veufs.|      des      |     des     |
|        |             |       |       |    poux.     |   veufs.    |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|15-20.  |     100     |  400  |       |     0,25      |             |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|20-25   |     214     |   95  |   153 |     2,25      |    1,39     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|25-30   |     365     |  103  |   373 |     3,54      |    0,97     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|30-40   |     590     |  202  |   511 |     2,92      |    1,15     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|40-50   |     976     |  295  |   633 |     3,30      |    1,54     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|50-60   |   1.445     |  470  |   852 |     3,07      |    1,69     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|60-70   |   1.790     |  582  | 1.047 |     3,07      |    1,70     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|70-80   |   2.000     |  664  | 1.252 |     3,01      |    1,59     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Au del.|   1,458     |  762  | 1.129 |     1,91      |    1,29     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Moyennes des coeff. de prservation.  |     2,88      |    1,45     |
+--------------------------------------+-----------------------------+
|          FEMMES (Province).          |                             |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Ages.   |Clibataires.|pouses|Veuves.|     des       |    des      |
|        |             |       |       |   pouses.    |  veuves.    |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|15-20.  |      67     |   36  |   375 |     1,86      |    0,17     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|20-25   |      95     |   52  |    76 |     1,82      |    1,25     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|25-30   |     122     |   64  |   156 |     1,90      |    0,78     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|30-40   |     101     |   74  |   174 |     1,36      |    0,58     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|40-50   |     147     |   95  |   149 |     1,54      |    0,98     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|50-60   |     178     |  136  |   174 |     1,30      |    1,02     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|60-70   |     163     |  142  |   221 |     1,14      |    0,73     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|70-80   |     200     |  191  |   233 |     1,04      |    0,85     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Au del.|     160     |  108  |   221 |     1,48      |    0,72     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Moyennes des coeff. de prservation.  |     1,49      |    0,78     |
+--------------------------------------+---------------+-------------+
|            HOMMES (Seine).           |                             |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|15-20.  |     280     |2.000  |       |     0,14      |             |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|20-25.  |     487     |  128  |       |     3,80      |             |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|25-30.  |     599     |  298  |   714 |     2,01      |    0,83     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|30-40   |     869     |  436  |   912 |     1,99      |    0,95     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|40-50   |     985     |  808  | 1.459 |     1,21      |    0,67     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|50-60   |   1.367     |1.152  | 2.321 |     1,18      |    0,58     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|60-70   |   1.500     |1.559  | 2.902 |     0,96      |    0,51     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|70-80   |   1.783     |1.741  | 2.082 |     1,02      |    0,85     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Au del.|   1.923     |1.111  | 2.089 |     1,73      |    0,92     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Moyennes des coeff. de  prservation. |     1,56      |    0,75     |
+--------------------------------------+---------------+-------------+
|            FEMMES (Seine).           |                             |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|15-20.  |     224     |       |       |               |             |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|20-25.  |     196     |   64  |       |     3,06      |             |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|25-30.  |     328     |  103  |   296 |     3,18      |    1,10     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|30-40   |     281     |  156  |   373 |     1,80      |    0,75     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|40-50   |     357     |  217  |   289 |     1,64      |    1,23     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|50-60   |     456     |  353  |   410 |     1,29      |    1,11     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|60-70   |     515     |  471  |   637 |     1,09      |    0,80     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|70-80   |     326     |  677  |   464 |     0,48      |    0,70     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Au del.|     508     |  277  |   591 |     1,83      |    0,85     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Moyennes des coeff. de  prservation. |     1,79      |    0,93     |
+------------------------------------------------------+-------------+
*/

Dans les dpartements, l'poux est beaucoup plus prserv que l'pouse.
Le coefficient du premier ne descend que quatre fois au-dessous de
3[187], tandis que celui de la femme n'atteint jamais 2; la moyenne est,
dans un cas, de 2,88, dans l'autre, de 1,49. Dans la Seine, c'est
l'inverse; le coefficient est en moyenne pour les poux de 1,56
seulement, tandis qu'il est pour les pouses de 1,79[188]. Or on
retrouve exactement la mme inversion entre veufs et veuves. En
province, le coefficient moyen des veufs est lev (1,45), celui des
veuves est bien infrieur (0,78). Dans la Seine, au contraire, c'est le
second qui l'emporte, il s'lve  0,93, tout prs de l'unit, tandis
que l'autre tombe  0,75. _Ainsi, quel que soit le sexe favoris, le
veuvage suit rgulirement le mariage._

Il y a plus, si Ton cherche selon quel rapport le coefficient des poux
varie d'un groupe social  l'autre et si l'on fait ensuite la mme
recherche pour les veufs, on trouve les surprenants rsultats qui
suivent:

/*
Coefficient des poux de province           2,88
---------------------------------------- =  ---- = 1,84
Coefficient des poux de la Seine           1,56

Coefficient des veufs de province           1,43
---------------------------------------- =  ---- = 1,93
Coefficient des veufs de la Seine           0,75
*/

et pour les femmes:

/*
Coefficient des pouses de la Seine         1,79
---------------------------------------- =  ---- = 1,20
Coefficient des pouses de province         1,49

Coefficient des veuves de la Seine          0,93
---------------------------------------- =  ---- = 1,19
Coefficient des veuves de province          0,78
*/

Les rapports numriques sont, pour chaque sexe, gaux  quelques
centimes d'unit prs; pour les femmes, l'galit est mme presque
absolue. Ainsi, non seulement quand le coefficient des poux s'lve ou
s'abaisse, celui des veufs fait de mme, mais encore il crot ou dcrot
exactement dans la mme mesure. Ces relations peuvent mme tre
exprimes sous une forme plus dmonstrative encore de la loi que nous
avons nonce. Elles impliquent, en effet, que, partout, quel que soit
le sexe, le veuvage diminue l'immunit des poux suivant un rapport
constant:

/*
poux de province     2,88          poux de la Seine      1,56
------------------- = ---- = 1,98   ------------------- = ---- = 2,0
Veufs de province     1,45          Veufs de la Seine      0,75

pouses de province   1,49          pouses de la Seine   1,79
------------------- = ---- = 1,91   ------------------- = ---- = 1,92
Veuves de province    0,78          Veuves de la Seine    0,93
*/

Le coefficient des veufs est environ la moiti de celui des poux. Il
n'y a donc aucune exagration  dire que l'aptitude des veufs pour le
suicide est fonction de l'aptitude correspondante des gens maris; en
d'autres termes, la premire est, en partie, une consquence de la
seconde. Mais alors, puisque le mariage, mme en l'absence d'enfants,
prserve le mari, il n'est pas surprenant que le veuf garde quelque
chose de cette heureuse disposition.

En mme temps qu'il rsout la question que nous nous tions pose, ce
rsultat jette quelque lumire sur la nature du veuvage. Il nous
apprend, en effet, que le veuvage n'est pas par lui-mme une condition
irrmdiablement mauvaise. Il arrive trs souvent qu'il vaut mieux que
le clibat. La vrit, c'est que la constitution morale des veufs et des
veuves n'a rien de spcifique, mais dpend de celle des gens maris du
mme sexe et dans le mme pays. Elle n'en est que le prolongement.
Dites-moi comment, dans une socit donne, le mariage et la vie de
famille affectent hommes et femmes, je vous dirai ce qu'est le veuvage
pour les uns et pour les autres. Il se trouve donc, par une heureuse
compensation, que si, l o le mariage et la socit domestique sont en
bon tat, la crise qu'ouvre le veuvage est plus douloureuse, on est
mieux arm pour y faire face; inversement, elle est moins grave quand la
constitution matrimoniale et familiale laisse davantage  dsirer, mais,
en revanche, on est moins bien tremp pour y rsister. Ainsi, dans les
socits o l'homme profite de la famille plus que la femme, il souffre
plus qu'elle quand il reste seul, mais, en mme temps, il est mieux en
tat de supporter cette souffrance, parce que les salutaires influences
qu'il a subies l'ont rendu plus rfractaire aux rsolutions dsespres.

IV.

Le tableau suivant rsume les faits qui viennent d'tre tablis[189].

_Influence de la famille sur le suicide dans chaque sexe._

/*
+-----------------------+-------------+-----------------+
|                            HOMMES                     |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|                       |    TAUX     |   COEFFICIENT   |
|                       |des suicides.| de prservation |
|                       |             |   par rapport   |
|                       |             |aux clibataires.|
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Clibataires de 45 ans.|     975     |                 |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|poux avec enfants.    |     336     |       2,9       |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|poux sans enfants.    |     644     |       1,5       |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|                       |             |                 |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Clibataires de 60 ans.|    1.504    |                 |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Veufs avec enfants.    |     937     |       1,6       |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Veufs sans enfants     |    1,258    |       1,2       |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|                           FEMMES                      |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|                       |    TAUX     |   COEFFICIENT   |
|                       |des suicides.| de prservation |
|                       |             |   par rapport   |
|                       |             |aux clibataires.|
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Filles de 42 ans.      |     150     |                 |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|pouses avec enfants.  |     79      |      1,89       |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|pouses sans enfants.  |     221     |      0,67       |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|                       |             |                 |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Filles de 60 ans.      |     196     |                 |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Veuves avec enfants.   |     186     |      1,06       |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Veuves sans enfants.   |     322     |      0,60       |
+-----------------------+-------------+-----------------+
*/

Il ressort de ce tableau et des remarques qui prcdent que le mariage a
bien sur le suicide une action prservatrice qui lui est propre. Mais
elle est trs restreinte et, de plus, elle ne s'exerce qu'au profit d'un
seul sexe. Quelque utile qu'il ait t d'en tablir l'existence--et on
comprendra mieux cette utilit dans un prochain chapitre[190]--il reste
que le facteur essentiel de l'immunit des gens maris est la famille,
c'est--dire le groupe complet form par les parents et les enfants.
Sans doute, comme les poux en sont membres, ils contribuent eux aussi,
pour leur part,  produire ce rsultat, seulement ce n'est pas comme
mari ou comme femme, mais comme pre ou comme mre, comme fonctionnaires
de l'association familiale. Si la disparition de l'un d'eux accrot les
chances que l'autre a de se tuer, ce n'est pas parce que les liens qui
les unissaient personnellement l'un  l'autre sont rompus, mais parce
qu'il en rsulte un bouleversement de la famille dont le survivant subit
le contrecoup. Nous rservant d'tudier plus loin l'action spciale du
mariage, nous dirons donc que la socit domestique, tout comme la
socit religieuse, est un puissant prservatif contre le suicide.

Cette prservation est mme d'autant plus complte que la famille est
plus dense, c'est--dire comprend un plus grand nombre d'lments.

Cette proposition a t dj nonce et dmontre par nous dans un
article de la _Revue philosophique_ paru en novembre 1888. Mais
l'insuffisance des donnes statistiques qui taient alors  notre
disposition ne nous permit pas d'en faire la preuve avec toute la
rigueur que nous eussions souhaite. En effet, nous ignorions quel tait
l'effectif moyen des mnages de famille, tant dans la France en gnral
que dans chaque dpartement. Nous avions donc d supposer que la densit
familiale dpendait uniquement du nombre des enfants, et encore, ce
nombre lui-mme n'tant pas indiqu par le recensement, il nous fallut
l'estimer d'une manire indirecte en nous servant de ce qu'on appelle en
dmographie le crot physiologique, c'est--dire l'excdent annuel des
naissances sur mille dcs. Sans doute, cette substitution n'tait pas
irrationnelle, car, l o le crot est lev, les familles, en gnral,
ne peuvent gure manquer d'tre denses. Cependant, la consquence n'est
pas ncessaire et, souvent, elle ne se produit pas. L o les enfants
ont l'habitude de quitter leurs parents tt, soit pour migrer, soit
pour aller fonder des tablissements  part, soit pour tout autre cause,
la densit de la famille n'est pas en rapport avec leur nombre. En fait,
la maison peut tre dserte, quelque fcond qu'ait t le mnage. C'est
ce qui arrive et dans les milieux cultivs, o l'enfant est envoy trs
jeune au dehors pour faire ou pour achever son ducation, et dans les
rgions misrables, o une dispersion prmature est rendue ncessaire
par les difficults de l'existence. Inversement, malgr une natalit
mdiocre, la famille peut comprendre un nombre suffisant ou mme lev
d'lments, si les clibataires adultes ou mme les enfants maris
continuent  vivre avec leurs parents et  former une seule et mme
socit domestique. Pour toutes ces raisons, on ne peut mesurer avec
quelque exactitude la densit relative des groupes familiaux que si l'on
sait quelle en est la composition effective.

Le dnombrement de 1886, dont les rsultats n'ont t publis qu' la
fin de 1888, nous l'a fait connatre. Si donc, d'aprs les indications
que nous y trouvons, on recherche quel rapport il y a, dans les
diffrents dpartements franais, entre le suicide et l'effectif moyen
des familles, on trouve les rsultats suivants:

/*
+--------------------------------+---------------+-------------------+
|                                |  SUICIDES     |   EFFECTIF MOYEN  |
|                                | par million   |    des mnages    |
|                                | d'habitants   |    de famille     |
|                                | (1878-1887).  |  pour 100 mnages |
|                                |               |       (1886).     |
+--------------------------------+---------------+-------------------+
|1er groupe (11 dpartements).   | De 430  380. |       347         |
+--------------------------------+---------------+-------------------+
|2e     ---   (6 dpartements).  | De 300  240  |       360         |
+--------------------------------+---------------+-------------------+
|3e     ---   (15 dpartements). | De 230  180  |       376         |
+--------------------------------+---------------+-------------------+
|4e     ---   (18 dpartements). | De 170  130  |       393         |
+--------------------------------+---------------+-------------------+
|5e     ---   (26 dpartements). | De 120  80   |       418         |
+--------------------------------+---------------+-------------------+
|6e     ---   (10 dpartements). | De 70  30    |       434         |
+--------------------------------+---------------+-------------------+
*/

 mesure que les suicides diminuent, la densit familiale s'accrot
rgulirement.

Si, au lieu de comparer des moyennes, nous analysons le contenu de
chaque groupe, nous ne trouvons rien qui ne confirme cette conclusion.
En effet, pour la France entire, l'effectif moyen est de 39 personnes
par 10 familles. Si donc, nous cherchons combien il y a de dpartements
au-dessus ou au-dessous de la moyenne dans chacune de ces 6 classes,
nous trouverons qu'elles sont ainsi composes:

/*
+-------------------+------------------------------------------------+
|                   |            DANS CHAQUE GROUPE COMBIEN          |
|                   |             de dpartements % sont             |
+-------------------+------------------------+-----------------------+
|                   |Au-dessous de l'effectif|Au-dessus de l'effectif|
|                   |         moyen.         |        moyen.         |
+-------------------+------------------------+-----------------------+
|1er groupe.        |          100 %         |         0 %           |
+-------------------+------------------------+-----------------------+
|2e     --- .       |         84   "         |         16  "         |
+-------------------+------------------------+-----------------------+
|3e     --- .       |         60   "         |         30  "         |
+-------------------+------------------------+-----------------------+
|4e     --- .       |         33   "         |         63  "         |
+-------------------+------------------------+-----------------------+
|5e     --- .       |         19   "         |         81  "         |
+-------------------+------------------------+-----------------------+
|6e     --- .       |         0    "         |         100 "         |
+-------------------+------------------------+-----------------------+
*/

Le groupe qui compte le plus de suicides ne comprend que des
dpartements o l'effectif de la famille est au-dessous de la moyenne.
Peu  peu, de la manire la plus rgulire, le rapport se renverse
jusqu' ce que l'inversion devienne complte. Dans la dernire classe,
o les suicides sont rares, tous les dpartements ont une densit
familiale suprieure  la moyenne.

Les deux cartes (V. ci-dessous) ont, d'ailleurs, la mme configuration
gnrale. La rgion o les familles ont la moindre densit a
sensiblement les mmes limites que la zone suicidogne. Elle occupe,
elle aussi, le Nord et l'Est et s'tend jusqu' la Bretagne d'un ct,
jusqu' la Loire de l'autre. Au contraire, dans l'Ouest et dans le Sud,
o les suicides sont peu nombreux, la famille a gnralement un effectif
lev. Ce rapport se retrouve mme dans certains dtails. Dans la
rgion septentrionale, on remarque deux dpartements qui se
singularisent par leur mdiocre aptitude au suicide, c'est le Nord et le
Pas-de-Calais, et le fait est d'autant plus surprenant que le Nord est
trs industriel et que la grande industrie favorise le suicide. Or la
mme particularit se retrouve sur l'autre carte. Dans ces deux
dpartements, la densit familiale est leve, tandis qu'elle est trs
basse dans tous les dpartements voisins. Au Sud, nous retrouvons sur
les deux cartes la mme tache sombre forme par les Bouches-du-Rhne, le
Var et les Alpes-Maritimes, et,  l'Ouest, la mme tache claire forme
par la Bretagne. Les irrgularits sont l'exception et elles ne sont
jamais bien sensibles; tant donne la multitude de facteurs qui peuvent
affecter un phnomne de cette complexit, une concidence aussi
gnrale est significative.

[Illustration:

PLANCHE IV.

SUICIDES ET DENSIT FAMILIALE. ]

La mme relation inverse se retrouve dans la manire dont ces deux
phnomnes ont volu dans le temps. Depuis 1826, le suicide ne cesse de
s'accrotre et la natalit de diminuer. De 1821  1830, elle tait
encore de 308 naissances par 10.000 habitants; elle n'tait plus que de
240 pendant la priode 1881-88 et, dans l'intervalle, la dcroissance a
t ininterrompue. En mme temps, on constate une tendance de la famille
 se fragmenter et  se morceler de plus en plus. De 1856  1886, le
nombre des mnages s'est accru de 2 millions en chiffres ronds; il est
pass, par une progression rgulire et continue, de 8.796.276 
10.662.423. Et pourtant, pendant le mme intervalle de temps, la
population n'a augment que de deux millions d'individus. C'est donc que
chaque famille compte un plus petit nombre de membres[191].

Ainsi, les faits sont loin de confirmer la conception courante, d'aprs
laquelle le suicide serait d surtout aux charges de la vie, puisqu'il
diminue, au contraire,  mesure que ces charges augmentent. Voil une
consquence du malthusianisme que ne prvoyait pas son inventeur. Quand
il recommandait de restreindre l'tendue des familles, c'tait dans la
pense que cette restriction tait, au moins dans certains cas,
ncessaire au bien-tre gnral. Or, en ralit, c'est si bien une
source de mal-tre, qu'elle diminue chez l'homme le dsir de vivre. Loin
que les familles denses soient une sorte de luxe dont on peut se passer
et que le riche seul doive s'offrir, c'est, au contraire, le pain
quotidien sans lequel on ne peut subsister. Si pauvre qu'on soit, et
mme au seul point de vue de l'intrt personnel, c'est le pire des
placements que celui qui consiste  transformer en capitaux une partie
de sa descendance.

Ce rsultat concorde avec celui auquel nous tions prcdemment arrivs.
D'o vient, en effet, que la densit de la famille ait sur le suicide
cette influence? On ne saurait, pour rpondre  la question, faire
intervenir le facteur organique; car si la strilit absolue est surtout
un produit de causes physiologiques, il n'en est pas de mme de la
fcondit insuffisante qui est le plus souvent volontaire et qui tient 
un certain tat de l'opinion. De plus, la densit familiale, telle que
nous l'avons value, ne dpend pas exclusivement de la natalit; nous
avons vu que, l o les enfants sont peu nombreux, d'autres lments
peuvent en tenir lieu et, inversement, que leur nombre peut rester sans
effet s'ils ne participent pas effectivement et avec suite  la vie du
groupe. Aussi n'est-ce pas davantage aux sentiments _sui generis_ des
parents pour leurs descendants immdiats qu'il faut attribuer cette
vertu prservatrice. Du reste, ces sentiments eux-mmes, pour tre
efficaces, supposent un certain tat de la socit domestique. Ils ne
peuvent tre puissants si la famille est dsintgre. C'est donc parce
que la manire dont elle fonctionne varie suivant qu'elle est plus ou
moins dense, que le nombre des lments dont elle est compose affecte
le penchant au suicide.

C'est que, en effet, la densit d'un groupe ne peut pas s'abaisser sans
que sa vitalit diminue. Si les sentiments collectifs ont une nergie
particulire, c'est que la force avec laquelle chaque conscience
individuelle les prouve retentit dans toutes les autres et
rciproquement. L'intensit  laquelle ils atteignent dpend donc du
nombre des consciences qui les ressentent en commun. Voil pourquoi,
plus une foule est grande, plus les passions qui s'y dchanent sont
susceptibles d'tre violentes. Par consquent, au sein d'une famille peu
nombreuse, les sentiments, les souvenirs communs ne peuvent pas tre
trs intenses; car il n'y a pas assez de consciences pour se les
reprsenter et les renforcer en les partageant. Il ne saurait s'y former
de ces fortes traditions qui servent de liens entre les membres d'un
mme groupe, qui leur survivent mme et rattachent les unes aux autres
les gnrations successives. D'ailleurs, de petites familles sont
ncessairement phmres; et, sans dure, il n'y a pas de socit qui
puisse tre consistante. Non seulement les tats collectifs y sont
faibles, mais ils ne peuvent tre nombreux; car leur nombre dpend de
l'activit avec laquelle les vues et les impressions s'changent,
circulent d'un sujet  l'autre, et, d'autre part, cet change lui-mme
est d'autant plus rapide qu'il y a plus de gens pour y participer. Dans
une socit suffisamment dense, cette circulation est ininterrompue; car
il y a toujours des units sociales en contact, tandis que, si elles
sont rares, leurs relations ne peuvent tre qu'intermittentes et il y a
des moments o la vie commune est suspendue. De mme, quand la famille
est peu tendue, il y a toujours peu de parents ensemble; la vie
domestique est donc languissante et il y a des moments o le foyer est
dsert.

Mais dire d'un groupe qu'il a une moindre vie commune qu'un autre, c'est
dire aussi qu'il est moins fortement intgr; car l'tat d'intgration
d'un agrgat social ne fait que reflter l'intensit de la vie
collective qui y circule. Il est d'autant plus un et d'autant plus
rsistant que le commerce entre ses membres est plus actif et plus
continu. La conclusion  laquelle nous tions arriv peut donc tre
complte ainsi: de mme que la famille est un puissant prservatif du
suicide, elle en prserve d'autant mieux qu'elle est plus fortement
constitue[192].




V.


Si les statistiques n'taient pas aussi rcentes, il serait facile de
dmontrer  l'aide de la mme mthode que cette loi s'applique aux
socits politiques. L'histoire nous apprend, en effet, que le suicide,
qui est gnralement rare dans les socits jeunes[193], en voie
d'volution et de concentration, se multiplie au contraire  mesure
qu'elles se dsintgrent. En Grce,  Rome, il apparat ds que la
vieille organisation de la cit est branle et les progrs qu'il y a
faits marquent les tapes successives de la dcadence. On signale le
mme fait dans l'empire ottoman. En France,  la veille de la
Rvolution, le trouble dont tait travaille la socit par suite de la
dcomposition de l'ancien systme social se traduisit par une brusque
pousse de suicides dont nous parlent les auteurs du temps[194].

Mais, en dehors de ces renseignements historiques, la statistique du
suicide, quoiqu'elle ne remonte gure au del des soixante-dix dernires
annes, nous fournit de cette proposition quelques preuves qui ont sur
les prcdentes l'avantage d'une plus grande prcision.

On a parfois crit que les grandes commotions politiques multipliaient
les suicides. Mais Morselli a bien montr que les faits contredisent
cette opinion. Toutes les rvolutions qui ont eu lieu en France au cours
de ce sicle ont diminu le nombre des suicides au moment o elles se
sont produites. En 1830, le total des cas tombe de 1904, en 1829, 
1756, soit une diminution brusque de prs de 10 %. En 1848, la
rgression n'est pas moins importante; le montant annuel passe de 3.647
 3.301. Puis, pendant les annes 1848-49, la crise qui vient d'agiter
la France fait le tour de l'Europe; partout, les suicides baissent, et
la baisse est d'autant plus sensible que la crise a t plus grave et
plus longue. C'est ce que montre le tableau suivant:

/*
+---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
|         | DANEMARK. | PRUSSE. | BAVIRE. |   SAXE  |   AUTRICHE.   |
|         |           |         |          | ROYALE. |               |
+---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
|  1847.  |    345    |  1.852  |   217    |         | 611 (en 1846) |
+---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
|  1848.  |    305    |  1.649  |   215    |   398   |               |
+---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
|  1849.  |    337    |  1.527  |   189    |   328   |      452      |
+---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
*/



En Allemagne, l'motion a t beaucoup plus vive qu'en Danemark et la
lutte plus longue mme qu'en France o, sur-le-champ, un gouvernement
nouveau se constitua; aussi la diminution, dans les tats allemands, se
prolonge-t-elle jusqu'en 1849. Elle est, par rapport  cette dernire
anne de 13 % en Bavire, de 18 % en Prusse; en Saxe, en une seule
anne, de 1848  1849, elle est de 18 % galement.

En 1851, le mme phnomne ne se reproduit pas en France, non plus qu'en
1852. Les suicides restent stationnaires. Mais,  Paris, le coup d'tat
produit son effet accoutum; quoiqu'il ait t accompli en dcembre, le
chiffre des suicides tombe de 483 en 1851  446 en 1852 (-8 %) et, en
1853, ils restent encore  463[195]. Ce fait tendrait  prouver que
cette rvolution gouvernementale a beaucoup plus mu Paris que la
province, qu'elle semble avoir laisse presque indiffrente. D'ailleurs,
d'une manire gnrale, l'influence de ces crises est toujours plus
sensible dans la capitale que dans les dpartements. En 1830,  Paris,
la dcroissance a t de 13 % (269 cas au lieu de 307 l'anne prcdente
et de 359 l'anne suivante); en 1848, de 32 % (481 cas au lieu de
698)[196].

De simples crises lectorales, pour peu qu'elles aient d'intensit, ont
parfois le mme rsultat. C'est ainsi que, en France, le calendrier des
suicides porte la trace visible du coup d'tat parlementaire du 16 mai
1877 et de l'effervescence qui en est rsulte, ainsi que des lections
qui, en 1889, mirent fin  l'agitation boulangiste. Pour en avoir la
preuve, il suffit de comparer la distribution mensuelle des suicides
pendant ces deux annes  celle des annes les plus voisines.

/*
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|          | 1876. | 1877. | 1878. | 1888. | 1889. | 1890. |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|Mai.      |  604  |  649  |  717  |  924  |  919  |  819  |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|Juin.     |  662  |  692  |  682  |  851  |  829  |  822  |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|Juillet.  |  625  |  540  |  693  |  825  |  818  |  888  |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|Aot.     |  482  |  496  |  547  |  786  |  694  |  734  |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|Septembre.|  394  |  378  |  512  |  673  |  597  |  720  |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|Octobre.  |  464  |  423  |  468  |  603  |  648  |  675  |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|Novembre. |  400  |  413  |  415  |  589  |  618  |  571  |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|Dcembre. |  389  |  386  |  335  |  574  |  482  |  475  |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
*/

Pendant les premiers mois de 1877, les suicides sont suprieurs  ceux
de 1876 (1.945 cas de janvier  avril au lieu de 1.784) et la hausse
persiste en mai et en juin. C'est seulement  la fin de ce dernier mois
que les Chambres sont dissoutes, la priode lectorale ouverte en fait,
sinon en droit; c'est mme vraisemblablement le moment o les passions
politiques furent le plus surexcites, car elles durent se calmer un peu
dans la suite par l'effet du temps et de la fatigue. Aussi, en juillet,
les suicides, au lieu de continuer  dpasser ceux de l'anne
prcdente, leur sont-ils infrieurs de 14 %. Sauf un lger arrt en
aot, la baisse continue, quoique  un moindre degr, jusqu'en octobre.
C'est l'poque o la crise prend fin. Aussitt qu'elle est termine, le
mouvement ascensionnel, un instant suspendu, recommence. En 1889, le
phnomne est encore plus marqu. C'est au commencement d'aot que la
Chambre se spare; l'agitation lectorale commence aussitt et dure
jusqu' la fin de septembre; c'est alors qu'eurent lieu les lections.
Or, en aot, il se produit, par rapport au mois correspondant de 1888,
une brusque diminution de 12 %, qui se maintient en septembre, mais
cesse non moins soudainement en octobre, c'est--dire ds que la lutte
est close.

Les grandes guerres nationales ont la mme influence que les troubles
politiques. En 1866 clate la guerre entre l'Autriche et l'Italie, les
suicides diminuent de 14 % dans l'un et dans l'autre pays.

/*
+---------------------------+------------+-----------+---------------+
|                           |    1865.   |    1866.  |    1867.      |
+---------------------------+------------+-----------+---------------+
| Italie                    |     678    |     588   |     657       |
+---------------------------+------------+-----------+---------------+
| Autriche                  |   1.464    |   1.265   |   1.407       |
+---------------------------+------------+-----------+---------------+
*/

En 1864, 'avait t le tour du Danemark et de la Saxe. Dans ce dernier
tat, les suicides qui taient  643 en 1863, tombent  545 en 1864 (-16
%) pour revenir  619 en 1865. Pour ce qui est du Danemark, comme nous
n'avons pas le nombre des suicides en 1863, nous ne pouvons pas lui
comparer celui de 1864; mais nous savons que le montant de cette
dernire anne (411) est le plus bas qui ait t atteint depuis 1852. Et
comme en 1865 il s'lve  451, il est bien probable que ce chiffre de
411 tmoigne d'une baisse srieuse.

La guerre de 1870-71 eut les mmes consquences en France et en
Allemagne:

/*
+-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
|                   |    1869.  |   1870. |    1871.  |      1872.   |
+-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
| Prusse            |   3.186   |  2.963  |   2.723   |     2.950    |
+-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
| Saxe              |     710   |    657  |     653   |       687    |
+-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
| France            |   5.114   |  4.157  |   4.490   |     5.275    |
+-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
*/

On pourrait peut-tre croire que cette diminution est due  ce que, en
temps de guerre, une partie de la population civile est enrgimente et
que, dans une arme en campagne, il est bien difficile de tenir compte
des suicides. Mais les femmes contribuent tout comme les hommes  cette
diminution. En Italie, les suicides fminins passent de 130 en 1864 
117 en 1866; en Saxe, de 133 en 1863  120 en 1864 et 114 en 1865 (-15
%). Dans le mme pays, en 1870, la chute n'est pas moins sensible; de
130 en 1869, ils descendent  114 en 1870 et restent  ce mme niveau en
1871; la diminution est de 13 %, suprieure  celle que subissaient les
suicides masculins au mme moment. En Prusse, tandis que 616 femmes
s'taient tues en 1869, il n'y en eut plus que 540 en 1871 (-13 %). On
sait, d'ailleurs, que les jeunes gens en tat de porter les armes ne
fournissent qu'un faible contingent au suicide. Six mois seulement de
1870 ont t pris par la guerre;  cette poque et en temps de paix, un
million de franais de 25  30 ans eussent donn tout au plus une
centaine de suicides[197], tandis qu'entre 1870 et 1869 la diffrence en
moins est de 1.057 cas.

On s'est aussi demand si ce recul momentan en temps de crise ne
viendrait pas de ce que, l'action de l'autorit administrative tant
alors paralyse, la constatation des suicides se fait avec moins
d'exactitude. Mais de nombreux faits dmontrent que cette cause
accidentelle ne suffit pas  rendre compte du phnomne. En premier
lieu, il y a sa trs grande gnralit. Il se produit chez les
vainqueurs, comme chez les vaincus, chez les envahisseurs comme chez les
envahis. De plus, quand la secousse a t trs forte, les effets s'en
font sentir mme assez longtemps aprs qu'elle est passe. Les suicides
ne se relvent que lentement; quelques annes s'coulent avant qu'ils
ne soient revenus  leur point de dpart; il en est ainsi mme dans des
pays o, en temps normal, ils s'accroissent rgulirement chaque anne.
Quoique des omissions partielles soient, d'ailleurs, possibles et mme
probables  ces moments de perturbation, la diminution accuse par les
statistiques a trop de constance pour qu'on puisse l'attribuer  une
distraction passagre de l'administration comme  sa cause principale.

Mais la meilleure preuve que nous sommes en prsence, non d'une erreur
de comptabilit, mais d'un phnomne de psychologie sociale, c'est que
toutes les crises politiques ou nationales n'ont pas cette influence.
Celles-l seulement agissent qui excitent les passions. Dj nous avons
remarqu que nos rvolutions ont toujours plus affect les suicides de
Paris que ceux des dpartements; et cependant, la perturbation
administrative tait la mme en province et dans la capitale. Seulement,
ces sortes d'vnements ont toujours beaucoup moins intress les
provinciaux que les Parisiens dont ils taient l'oeuvre et qui y
assistaient de plus prs. De mme, tandis que les grandes guerres
nationales, comme celle de 1870-71, ont eu, tant en France qu'en
Allemagne, une puissante action sur la marche des suicides, des guerres
purement dynastiques comme celles de Crime ou d'Italie, qui n'ont pas
fortement mu les masses, sont restes sans effet apprciable. Mme, en
1854, il se produisit une hausse importante (3.700 cas au lieu de 3.415
en 1853). On observe le mme fait en Prusse lors des guerres de 1864 et
de 1866. Les chiffres restent stationnaires en 1864 et montent un peu en
1866. C'est que ces guerres taient dues tout entires  l'initiative
des politiciens et n'avaient pas soulev les passions populaires comme
celle de 1870.

De ce mme point de vue, il est intressant de remarquer que, en
Bavire, l'anne 1870 n'a pas produit les mmes effets que sur les
autres pays de l'Allemagne, surtout de l'Allemagne du Nord. On y a
compt plus de suicides en 1870 qu'en 1869 (452 au lieu de 425). C'est
seulement en 1871 qu'une lgre diminution se produit; elle s'accentue
un peu en 1872 o il n'y a plus que 412 cas, ce qui ne fait, d'ailleurs,
qu'une baisse de 9 % par rapport  1869 et de 4 % par rapport  1870.
Cependant, la Bavire a pris aux vnements militaires la mme part
matrielle que la Prusse; elle a galement mobilis toute son arme et
il n'y a pas de raison pour que le dsarroi administratif y ait t
moindre. Seulement, elle n'a pas pris aux vnements la mme part
morale. On sait, en effet, que la catholique Bavire est, de toute
l'Allemagne, le pays qui a toujours le plus vcu de sa vie propre et
s'est montr le plus jaloux de son autonomie. Il a particip  la guerre
par la volont de son roi, mais sans entrain. Il a donc rsist beaucoup
plus que les autres peuples allis au grand mouvement social qui agitait
alors l'Allemagne; c'est pourquoi le contre-coup ne s'y est fait sentir
que plus tard et plus faiblement. L'enthousiasme ne vint qu'aprs et il
fut modr. Il fallut le vent de gloire qui s'leva sur l'Allemagne au
lendemain des succs de 1870 pour chauffer un peu la Bavire, jusque-l
froide et rcalcitrante[198].

De ce fait, on peut rapprocher le suivant qui a la mme signification.
En France, pendant les annes 1870-71, c'est seulement dans les villes
que le suicide a diminu:

/*
+--------+-------------------+-------------------+
|        | SUICIDES POUR UN MILLION D'HABITANTS  |
|        |                 DE LA                 |
+--------+-------------------+-------------------+
|        |Population urbaine.|Population rurale. |
+--------+-------------------+-------------------+
|1866-69.|        202        |        104        |
+--------+-------------------+-------------------+
|1870-72 |        161        |        110        |
+--------+-------------------+-------------------+
*/

Les constatations devaient pourtant tre encore plus difficiles dans les
campagnes que dans les villes. La vraie raison de cette diffrence est
donc ailleurs. C'est que la guerre n'a produit toute son action morale
que sur la population urbaine, plus sensible, plus impressionnable et,
aussi, mieux au courant des vnements que la population rurale.

Ces faits ne comportent donc qu'une explication. C'est que les grandes
commotions sociales comme les grandes guerres populaires avivent les
sentiments collectifs, stimulent l'esprit de parti comme le patriotisme,
la foi politique comme la foi nationale et, concentrant les activits
vers un mme but, dterminent, au moins pour un temps, une intgration
plus forte de la socit. Ce n'est pas  la crise qu'est due la
salutaire influence dont nous venons d'tablir l'existence, mais aux
luttes dont cette crise est la cause. Comme elles obligent les hommes 
se rapprocher pour faire face au danger commun, l'individu pense moins 
soi et davantage  la chose commune. On comprend, d'ailleurs, que cette
intgration puisse n'tre pas purement momentane, mais survive parfois
aux causes qui l'ont immdiatement suscite, surtout quand elle est
intense.


VI.

Nous avons donc tabli successivement les trois propositions suivantes:

/*
+---------------------------------------+----------------------------+
|Le suicide varie en raison inverse     |                            |
|du degr d'intgration                 |   de la socit religieuse.|
+---------------------------------------+----------------------------+
|   --           --              --     |                 domestique.|
+---------------------------------------+----------------------------+
|   --           --              --     |                 politique. |
+---------------------------------------+----------------------------+
*/


Ce rapprochement dmontre que, si ces diffrentes socits ont sur le
suicide une influence modratrice, ce n'est pas par suite de caractres
particuliers  chacune d'elles, mais en vertu d'une cause qui leur est
commune  toutes. Ce n'est pas  la nature spciale des sentiments
religieux que la religion doit son efficacit, puisque les socits
domestiques et les socits politiques, quand elles sont fortement
intgres, produisent les mmes effets; c'est, d'ailleurs, ce que nous
avons dj prouv en tudiant directement la manire dont les
diffrentes religions agissent sur le suicide[199]. Inversement, ce
n'est pas ce qu'ont de spcifique le lien domestique ou le lien
politique qui peut expliquer l'immunit qu'ils confrent; car la socit
religieuse a le mme privilge. La cause ne peut s'en trouver que dans
une mme proprit que tous ces groupes sociaux possdent, quoique,
peut-tre,  des degrs diffrents. Or, la seule qui satisfasse  cette
condition, c'est qu'ils sont tous des groupes sociaux, fortement
intgrs. Nous arrivons donc  cette conclusion gnrale: Le suicide
varie en raison inverse du degr d'intgration des groupes sociaux dont
fait partie l'individu.

Mais la socit ne peut se dsintgrer sans que, dans la mme mesure,
l'individu ne soit dgag de la vie sociale, sans que ses fins propres
ne deviennent prpondrantes sur les fins communes, sans que sa
personnalit, en un mot, ne tende  se mettre au-dessus de la
personnalit collective. Plus les groupes auxquels il appartient sont
affaiblis, moins il en dpend, plus, par suite, il ne relve que de
lui-mme pour ne reconnatre d'autres rgles de conduite que celles qui
sont fondes dans ses intrts privs. Si donc on convient d'appeler
gosme cet tat o le moi individuel s'affirme avec excs en face du
moi social et aux dpens de ce dernier, nous pourrons donner le nom
d'goste au type particulier de suicide qui rsulte d'une individuation
dmesure.

Mais comment le suicide peut-il avoir une telle origine?

Tout d'abord, on pourrait faire remarquer que, la force collective tant
un des obstacles qui peuvent le mieux le contenir, elle ne peut
s'affaiblir sans qu'il se dveloppe. Quand la socit est fortement
intgre, elle tient les individus sous sa dpendance, considre qu'ils
sont  son service et, par consquent, ne leur permet pas de disposer
d'eux-mmes  leur fantaisie. Elle s'oppose donc  ce qu'ils se drobent
par la mort aux devoirs qu'ils ont envers elle. Mais, quand ils refusent
d'accepter comme lgitime cette subordination, comment pourrait-elle
leur imposer sa suprmatie? Elle n'a plus alors l'autorit ncessaire
pour les retenir  leur poste, s'ils veulent le dserter, et, consciente
de sa faiblesse, elle va jusqu' leur reconnatre le droit de faire
librement, ce qu'elle ne peut plus empcher. Dans la mesure o il est
admis qu'ils sont les matres de leurs destines, il leur appartient
d'en marquer le terme. De leur ct, une raison leur manque pour
supporter avec patience les misres de l'existence. Car, quand ils sont
solidaires d'un groupe qu'ils aiment, pour ne pas manquer  des intrts
devant lesquels ils sont habitus  incliner les leurs, ils mettent 
vivre plus d'obstination. Le lien qui les attache  la cause commune les
rattache  la vie et, d'ailleurs, le but lev sur lequel ils ont les
yeux fixs les empche de sentir aussi vivement les contrarits
prives. Enfin, dans une socit cohrente et vivace, il y a de tous 
chacun et de chacun  tous un continuel change d'ides et de sentiments
et comme une mutuelle assistance morale, qui fait que l'individu, au
lieu d'tre rduit  ses seules forces, participe  l'nergie collective
et vient y rconforter la sienne quand elle est  bout.

Mais ces raisons ne sont que secondaires. L'individualisme excessif n'a
pas seulement pour rsultat de favoriser l'action des causes
suicidognes, il est, par lui-mme, une cause de ce genre. Non seulement
il dbarrasse d'un obstacle utilement gnant le penchant qui pousse les
hommes  se tuer, mais il cre ce penchant de toutes pices et donne
ainsi naissance  un suicide spcial qu'il marque de son empreinte.
C'est ce qu'il importe de bien comprendre, car c'est cela qui fait la
nature propre du type de suicide qui vient d'tre distingu et c'est
par l que se justifie le nom que nous lui avons donn. Qu'y a-t-il donc
dans l'individualisme qui puisse expliquer ce rsultat?

On a dit quelquefois que, en vertu de sa constitution psychologique,
l'homme ne peut vivre s'il ne s'attache  un objet qui le dpasse et qui
lui survive, et on a donn pour raison de cette ncessit un besoin que
nous aurions de ne pas prir tout entiers. La vie, dit-on, n'est
tolrable que si on lui aperoit quelque raison d'tre, que si elle a un
but et qui en vaille la peine. Or l'individu,  lui seul, n'est pas une
fin suffisante pour son activit. Il est trop peu de chose. Il n'est pas
seulement born dans l'espace, il est troitement limit dans le temps.
Quand donc nous n'avons pas d'autre objectif que nous-mmes, nous ne
pouvons pas chapper  cette ide que nos efforts sont finalement
destins  se perdre dans le nant, puisque nous y devons rentrer. Mais
l'anantissement nous fait horreur. Dans ces conditions, on ne saurait
avoir de courage  vivre, c'est--dire  agir et  lutter, puisque, de
toute cette peine qu'on se donne, il ne doit rien rester. En un mot,
l'tat d'gosme serait en contradiction avec la nature humaine, et, par
suite, trop prcaire pour avoir des chances de durer.

Mais, sous cette forme absolue, la proposition est trs contestable. Si,
vraiment, l'ide que notre tre doit finir nous tait tellement odieuse,
nous ne pourrions consentir  vivre qu' condition de nous aveugler
nous-mmes et de parti pris sur la valeur de la vie. Car s'il est
possible de nous masquer, dans une certaine mesure, la vue du nant,
nous ne pouvons pas l'empcher d'tre; quoique nous fassions, il est
invitable. Nous pouvons bien reculer la limite de quelques gnrations,
faire en sorte que notre nom dure quelques annes ou quelques sicles de
plus que notre corps; un moment vient toujours, trs tt pour le commun
des hommes, o il n'en restera plus rien. Car les groupes auxquels nous
nous attachons ainsi afin de pouvoir, par leur intermdiaire, prolonger
notre existence, sont eux-mmes mortels; ils sont, eux aussi, destins 
se dissoudre, emportant avec eux tout ce que nous y aurons mis de
nous-mmes. Ils sont infiniment rares ceux dont le souvenir est assez
troitement li  l'histoire mme de l'humanit pour tre assur de
durer autant qu'elle. Si donc nous avions rellement une telle soif
d'immortalit, ce ne sont pas des perspectives aussi courtes qui
pourraient jamais servir  l'apaiser. D'ailleurs, qu'est-ce qui subsiste
ainsi de nous? Un mot, un son, une trace imperceptible et, le plus
souvent, anonyme[200], rien, par consquent qui soit en rapport avec
l'intensit de nos efforts et qui puisse les justifier  nos yeux. En
fait, quoique l'enfant soit naturellement goste, qu'il n'prouve pas
le moindre besoin de se survivre, et que le vieillard,  cet gard comme
 tant d'autres, soit trs souvent un enfant, l'un et l'autre ne
laissent pas de tenir  l'existence autant et mme plus que l'adulte;
nous avons vu, en effet, que le suicide est trs rare pendant les quinze
premires annes et qu'il tend  dcrotre pendant l'extrme priode de
la vie. Il en est de mme de l'animal dont la constitution psychologique
ne diffre pourtant qu'en degrs de celle de l'homme. Il est donc faux
que la vie ne soit jamais possible qu' condition d'avoir en dehors
d'elle-mme sa raison d'tre.

Et en effet, il y a tout un ordre de fonctions qui n'intressent que
l'individu; ce sont celles qui sont ncessaires  l'entretien de la vie
physique. Puisqu'elles sont faites uniquement pour ce but, elles, sont
tout ce qu'elles doivent tre quand il est atteint. Par consquent, dans
tout ce qui les concerne, l'homme peut agir raisonnablement sans avoir 
se proposer de fins qui le dpassent. Elles servent  quelque chose par
cela seul qu'elles lui servent. C'est pourquoi, dans la mesure o il n'a
pas d'autres besoins, il se suffit  lui-mme et peut vivre heureux sans
avoir d'autre objectif que de vivre. Seulement, ce n'est pas le cas du
civilis qui est parvenu  l'ge adulte. Chez lui, il y a une multitude
d'ides, de sentiments, de pratiques qui sont sans aucun rapport avec
les ncessits organiques. L'art, la morale, la religion, la foi
politique, la science elle-mme n'ont pas pour rle de rparer l'usure
des organes ni d'en entretenir le bon fonctionnement. Ce n'est pas sur
les sollicitations du milieu cosmique que toute cette vie supra-physique
s'est veille et dveloppe, mais sur celle du milieu social. C'est
l'action de la socit qui a suscit en nous ces sentiments de sympathie
et de solidarit qui nous inclinent vers autrui; c'est elle qui, nous
faonnant  son image, nous a pntrs de ces croyances religieuses,
politiques, morales qui gouvernent notre conduite; c'est pour pouvoir
jouer notre rle social que nous avons travaill  tendre notre
intelligence et c'est encore la socit qui, en nous transmettant la
science dont elle a le dpt, nous a fourni les instruments de ce
dveloppement.

Par cela mme que ces formes suprieures de l'activit humaine ont une
origine collective, elles ont une fin de mme nature. Comme c'est de la
socit qu'elles drivent, c'est  elle aussi qu'elles se rapportent; ou
plutt elles sont la socit elle-mme incarne et individualise en
chacun de nous. Mais alors, pour qu'elles aient une raison d'tre  nos
yeux, il faut que l'objet qu'elles visent ne nous soit pas indiffrent.
Nous ne pouvons donc tenir aux unes que dans la mesure o nous tenons 
l'autre, c'est--dire  la socit. Au contraire, plus nous nous sentons
dtachs de cette dernire, plus aussi nous nous dtachons de cette vie
dont elle est  la fois la source et le but. Pourquoi ces rgles de la
morale, ces prceptes du droit qui nous astreignent  toutes sortes de
sacrifices, ces dogmes qui nous gnent, s'il n'y a pas en dehors de nous
quelque tre  qui ils servent et dont nous soyons solidaires? Pourquoi
la science elle-mme? Si elle n'a pas d'autre utilit que d'accrotre
nos chances de survie, elle ne vaut pas la peine qu'elle cote.
L'instinct s'acquitte mieux encore de ce rle; les animaux en sont la
preuve. Qu'tait-il donc besoin de lui substituer une rflexion plus
hsitante et plus sujette  l'erreur? Mais pourquoi surtout la
souffrance? Mal positif pour l'individu, si c'est par rapport  lui seul
que doit s'estimer la valeur des choses, elle est sans compensation et
devient inintelligible. Pour le fidle fermement attach  sa foi, pour
l'homme fortement engag dans les liens d'une socit familiale ou
politique, le problme n'existe pas. D'eux-mmes et sans rflchir, ils
rapportent ce qu'ils sont et ce qu'ils font, l'un  son glise ou  son
Dieu, symbole vivant de cette mme glise, l'autre  sa famille, l'autre
 sa patrie ou  son parti. Dans leurs souffrances mmes, ils ne voient
que des moyens de servir  la glorification du groupe auquel ils
appartiennent et ils lui en font hommage. C'est ainsi que le chrtien en
arrive  aimer et  rechercher la douleur pour mieux tmoigner de son
mpris de la chair et se rapprocher davantage de son divin modle. Mais,
dans la mesure o le croyant doute, c'est--dire se sent moins solidaire
de la confession religieuse dont il fait partie et s'en mancipe, dans
la mesure o famille et cit deviennent trangres  l'individu, il
devient pour lui-mme un mystre, et alors il ne peut chapper 
l'irritante et angoissante question:  quoi bon?

En d'autres termes, si, comme on l'a dit souvent, l'homme est double,
c'est qu' l'homme physique se surajoute l'homme social. Or ce dernier
suppose ncessairement une socit qu'il exprime et qu'il serve. Qu'elle
vienne, au contraire,  se dsagrger, que nous ne la sentions plus
vivante et agissante autour et au-dessus de nous, et ce qu'il y a de
social en nous se trouve dpourvu de tout fondement objectif. Ce n'est
plus qu'une combinaison artificielle d'images illusoires, une
fantasmagorie qu'un peu de rflexion suffit  faire vanouir; rien, par
consquent, qui puisse servir de fin  nos actes. Et pourtant cet homme
social est le tout de l'homme civilis; c'est lui qui fait le prix de
l'existence. Il en rsulte que les raisons de vivre nous manquent; car
la seule vie  laquelle nous puissions tenir ne rpond plus  rien dans
la ralit, et la seule qui soit encore fonde dans le rel ne rpond
plus  nos besoins. Parce que nous avons t initis  une existence
plus releve, celle dont se contentent l'enfant et l'animal ne peut plus
nous satisfaire et voil que la premire elle-mme nous chappe et nous
laisse dsempars. Il n'y a donc plus rien  quoi puissent se prendre
nos efforts, et nous avons la sensation qu'ils se perdent dans le vide.
Voil en quel sens il est vrai de dire qu'il faut  notre activit un
objet qui la dpasse. Ce n'est pas qu'il nous soit ncessaire pour nous
entretenir dans l'illusion d'une immortalit impossible; c'est qu'il est
impliqu dans notre constitution morale et qu'il ne peut se drober,
mme en partie, sans que, dans la mme mesure, elle perde ses raisons
d'tre. Il n'est pas besoin de montrer que, dans un tel tat
d'branlement, les moindres causes de dcouragement peuvent aisment
donner naissance aux rsolutions dsespres. Si la vie ne vaut pas la
peine qu'on la vive, tout devient prtexte  s'en dbarrasser.

Mais ce n'est pas tout. Ce dtachement ne se produit pas seulement chez
les individus isols. Un des lments constitutifs de tout temprament
national consiste dans une certaine faon d'estimer la valeur de
l'existence. Il y a une humeur collective, comme il y a une humeur
individuelle, qui incline les peuples  la tristesse ou  la gaiet, qui
leur fait voir les choses sous des couleurs riantes ou sombres. Mme, la
socit est seule en tat de porter sur ce que vaut la vie humaine un
jugement d'ensemble pour lequel l'individu n'est pas comptent. Car il
ne connat que lui-mme et son petit horizon; son exprience est donc
trop restreinte pour pouvoir servir de base  une apprciation,
gnrale. Il peut bien juger que sa vie n'a pas de but; il ne peut rien
dire qui s'applique aux autres. La socit, au contraire, peut, sans
sophisme, gnraliser le sentiment qu'elle a d'elle-mme, de son tat de
sant et de maladie. Car les individus participent trop troitement  sa
vie pour qu'elle puisse tre malade sans qu'ils soient atteints. Sa
souffrance devient ncessairement leur souffrance. Parce qu'elle est le
tout, le mal qu'elle ressent se communique aux parties dont elle est
faite. Mais alors, elle ne peut se dsintgrer sans avoir conscience que
les conditions rgulires de la vie gnrale sont troubles dans la mme
mesure. Parce qu'elle est la fin  laquelle est suspendue la meilleure
partie de nous-mmes, elle ne peut pas sentir que nous lui chappons
sans se rendre compte en mme temps que notre activit reste sans but.
Puisque nous sommes son oeuvre, elle ne peut pas avoir le sentiment de sa
dchance sans prouver que, dsormais, cette oeuvre ne sert plus  rien.
Ainsi se forment des courants de dpression et de dsenchantement qui
n'manent d'aucun individu en particulier, mais qui expriment l'tat de
dsagrgation o se trouve la socit. Ce qu'ils traduisent, c'est le
relchement des liens sociaux, c'est une sorte d'asthnie collective, de
malaise social comme la tristesse individuelle, quand elle est
chronique, traduit  sa faon le mauvais tat organique de l'individu.
Alors apparaissent ces systmes mtaphysiques et religieux qui,
rduisant en formules ces sentiments obscurs, entreprennent de dmontrer
aux hommes que la vie n'a pas de sens et que c'est se tromper soi-mme
que de lui en attribuer. Alors se constituent des morales nouvelles qui,
rigeant le fait en droit, recommandent le suicide ou, tout au moins y
acheminent, en recommandant de vivre le moins possible. Au moment o
elles se produisent, il semble qu'elles aient t inventes de toutes
pices par leurs auteurs et on s'en prend parfois  ces derniers du
dcouragement qu'ils prchent. En ralit, elles sont un effet plutt
qu'une cause; elles ne font que symboliser, en un langage abstrait et
sous une forme systmatique, la misre physiologique du corps
social[201]. Et comme ces courants sont collectifs, ils ont, par suite
de cette origine, une autorit qui fait qu'ils s'imposent  l'individu
et le poussent avec plus de force encore dans le sens o l'incline dj
l'tat de dsemparement moral qu'a suscit directement en lui la
dsintgration de la socit. Ainsi, au moment mme o il s'affranchit
avec excs du milieu social, il en subit encore l'influence. Si
individualis que chacun soit, il y a toujours quelque chose qui reste
collectif, c'est la dpression et la mlancolie qui rsultent de cette
individuation exagre. On communie dans la tristesse, quand on n'a plus
rien d'autre  mettre en commun.

Ce type de suicide mrite donc bien le nom que nous lui avons donn.
L'gosme n'en est pas un facteur simplement auxiliaire; c'en est la
cause gnratrice. Si, dans ce cas, le lien qui rattache l'homme  la
vie se relche, c'est que le lien qui le rattache  la socit s'est
lui-mme dtendu. Quant aux incidents de l'existence prive, qui
paraissent inspirer immdiatement le suicide et qui passent pour en tre
les conditions dterminantes, ce ne sont en ralit que des causes
occasionnelles. Si l'individu cde au moindre choc des circonstances,
c'est que l'tat o se trouve la socit en a fait une proie toute prte
pour le suicide.

Plusieurs faits confirment cette explication. Nous savons que le suicide
est exceptionnel chez l'enfant et qu'il diminue chez le vieillard
parvenu aux dernires limites de la vie; c'est que, chez l'un et chez
l'autre, l'homme physique tend  redevenir tout l'homme. La socit est
encore absente du premier qu'elle n'a pas eu le temps de former  son
image; elle commence  se retirer du second ou, ce qui revient au mme,
il se retire d'elle. Par suite, ils se suffisent davantage. Ayant moins
besoin de se complter par autre chose qu'eux-mmes, ils sont aussi
moins exposs  manquer de ce qui est ncessaire pour vivre. L'immunit
de l'animal n'a pas d'autres causes. De mme, nous verrons dans le
prochain chapitre que, si les socits infrieures pratiquent un suicide
qui leur est propre, celui dont nous venons de parler est plus ou moins
compltement ignor d'elles. C'est que, la vie sociale y tant trs
simple, les penchants sociaux des individus ont le mme caractre et,
par consquent, il leur faut peu de chose pour tre satisfaits. Ils
trouvent aisment au dehors un objectif auquel ils puissent s'attacher.
Partout o il va, le primitif, s'il peut emporter avec lui ses dieux et
sa famille, a tout ce que rclame sa nature sociale.

Voil enfin pourquoi il se fait que la femme peut, plus facilement que
l'homme, vivre isole. Quand, on voit la veuve supporter sa condition
beaucoup mieux que le veuf et rechercher le mariage avec une moindre
passion, on est port  croire que cette aptitude  se passer de la
famille est une marque de supriorit; on dit que les facults
affectives de la femme, tant trs intenses, trouvent aisment leur
emploi en dehors du cercle domestique, tandis que son dvouement nous
est indispensable pour nous aider  supporter la vie. En ralit, si
elle a ce privilge, c'est que sa sensibilit est plutt rudimentaire
que trs dveloppe. Comme elle vit plus que l'homme en dehors de la vie
commune, la vie commune la pntre moins: la socit lui est moins
ncessaire parce qu'elle est moins imprgne de sociabilit. Elle n'a
que peu de besoins qui soient tourns de ce ct, et elle les contente 
peu de frais. Avec quelques pratiques de dvotion, quelques animaux 
soigner, la vieille fille a sa vie remplie. Si elle reste si fidlement
attache aux traditions religieuses et si, par suite, elle y trouve
contre le suicide un utile abri, c'est que ces formes sociales trs
simples suffisent  toutes ses exigences. L'homme, au contraire, y est
maintenant  l'troit. Sa pense et son activit,  mesure qu'elles se
dveloppent, dbordent de plus en plus ces cadres archaques. Mais
alors, il lui en faut d'autres. Parce qu'il est un tre social plus
complexe, il ne peut se maintenir en quilibre que s'il trouve au dehors
plus de points d'appui, et c'est parce que son assiette morale dpend de
plus de conditions qu'elle se trouble aussi plus facilement.






{~--- UTF-8 BOM ---~} CHAPITRE IV

Le suicide altruiste[202].


Dans l'ordre de la vie, rien n'est bon sans mesure. Un caractre
biologique ne peut remplir les fins auxquelles il doit servir qu'
condition de ne pas dpasser certaines limites. Il en est ainsi des
phnomnes sociaux. Si, comme nous venons de le voir, une individuation
excessive conduit au suicide, une individuation insuffisante produit les
mmes effets. Quand l'homme est dtach de la socit, il se tue
facilement, il se tue aussi quand il y est trop fortement intgr.


I.

On a dit quelquefois[203] que le suicide tait inconnu des socits
infrieures. En ces termes, l'assertion est inexacte. Il est vrai que le
suicide goste, tel que nous venons de le constituer, ne parat pas y
tre frquent. Mais il en est un autre qui s'y trouve  l'tat
endmique.

Bartholin, dans son livre _De causis contemptae mortis a Danis_,
rapporte que les guerriers danois regardaient comme une honte de mourir
dans leur lit, de vieillesse ou de maladie, et se suicidaient pour
chapper  cette ignominie. Les Goths croyaient de mme que ceux qui
meurent de mort naturelle sont destins  croupir ternellement dans des
antres remplis d'animaux venimeux[204]. Sur les limites des terres des
Wisigoths, il y avait un rocher lev, dit _La Roche des Aeux_, du haut
duquel les vieillards se prcipitaient quand ils taient las de la vie.
On retrouve la mme coutume chez les Thraces, les Hrules, etc. Silvius
Italicus dit des Celtes Espagnols: C'est une nation prodigue de son
sang et trs porte  hter la mort. Ds que le Celte a franchi les
annes de la force florissante, il supporte impatiemment le cours du
temps et ddaigne de connatre la vieillesse; le terme de son destin est
dans sa main[205]. Aussi assignaient-ils un sjour de dlices  ceux
qui se donnaient la mort et un souterrain affreux  ceux qui mouraient
de maladie ou de dcrpitude. Le mme usage s'est longtemps maintenu
dans l'Inde. Peut-tre cette complaisance pour le suicide n'tait-elle
pas dans les Vdas, mais elle tait certainement trs ancienne.  propos
du suicide du brahmane Calanus, Plutarque dit: Il se sacrifia lui-mme
ainsi que le portait la coutume des sages du pays[206]; et
Quinte-Curce: Il existe parmi eux une espce d'hommes sauvages et
grossiers auxquels on donne le nom de sages.  leurs yeux, c'est une
gloire de prvenir le jour de la mort, et ils se font brler vivants ds
que la longueur de l'ge ou de la maladie commence  les tourmenter. La
mort, quand on l'attend, est, selon eux, le dshonneur de la vie; aussi
ne rendent-ils aucun honneur aux corps qu'a dtruits la vieillesse. Le
feu serait souill s'il ne recevait l'homme respirant encore[207]. Des
faits semblables sont signals  Fidji[208], aux Nouvelles-Hbrides, 
Manga, etc.[209].  Cos, les hommes qui avaient dpass un certain ge
se runissaient en un festin solennel o, la tte couronne de fleurs,
ils buvaient joyeusement la cigu[210]. Mmes pratiques chez les
Troglodytes[211] et chez les Sres, renomms pourtant pour leur
moralit[212].

En dehors des vieillards, on sait que, chez ces mmes peuples, les
veuves sont souvent tenues de se tuer  la mort de leurs maris. Cette
pratique barbare est tellement invtre dans les moeurs indoues qu'elle
persiste malgr les efforts des Anglais. En 1817, 706 veuves se
suicidrent dans la seule province de Bengale et, en 1821, on en compta
2.366 dans l'Inde entire. Ailleurs, quand un prince ou un chef meurt,
ses serviteurs sont obligs de ne pas lui survivre. C'tait le cas en
Gaule. Les funrailles des chefs, dit Henri Martin, taient de
sanglantes hcatombes, on y brlait solennellement leurs habits, leurs
armes, leurs chevaux, leurs esclaves favoris, auxquels se joignaient les
dvous qui n'taient pas morts au dernier combat[213]. Jamais un dvou
ne devait survivre  son chef. Chez les Achantis,  la mort du roi,
c'est une obligation pour ses officiers de mourir[214]. Des observateurs
ont rencontr le mme usage  Hawa[215].

Le suicide est donc certainement trs frquent chez les peuples
primitifs. Mais il y prsente des caractres trs particuliers. Tous les
faits qui viennent d'tre rapports rentrent, en effet, dans l'une des
trois catgories suivantes:

1 Suicides d'hommes arrivs au seuil de la vieillesse ou atteints de
maladie.

2 Suicides de femmes  la mort de leur mari.

3 Suicides de clients ou de serviteurs  la mort de leurs chefs.

Or, dans tous ces cas, si l'homme se tue, ce n'est pas parce qu'il s'en
arroge le droit, mais, ce qui est bien diffrent, _parce qu'il en a le
devoir_. S'il manque  cette obligation, il est puni par le dshonneur
et aussi, le plus souvent, par des chtiments religieux. Sans doute,
quand on nous parle de vieillards qui se donnent la mort, nous sommes,
au premier abord, ports  croire que la cause en est dans la lassitude
ou dans les souffrances ordinaires  cet ge. Mais si, vraiment, ces
suicides n'avaient pas d'autre origine, si l'individu se tuait
uniquement pour se dbarrasser d'une vie insupportable, il ne serait pas
tenu de le faire; on n'est jamais oblig de jouir d'un privilge. Or,
nous avons vu que, s'il persiste  vivre, l'estime publique se retire de
lui: ici, les honneurs ordinaires des funrailles lui sont refuss, l,
une vie affreuse est cense l'attendre au del du tombeau. La socit
pse donc sur lui pour l'amener  se dtruire. Sans doute, elle
intervient aussi dans le suicide goste; mais son intervention ne se
fait pas de la mme manire dans les deux cas. Dans l'un, elle se
contente de tenir  l'homme un langage qui le dtache de l'existence;
dans l'autre, elle lui prescrit formellement d'en sortir. L, elle
suggre ou conseille tout au plus; ici, elle oblige et c'est par elle
que sont dtermines les conditions et les circonstances qui rendent
exigible cette obligation.

Aussi, est-ce en vue de fins sociales qu'elle impose ce sacrifice. Si le
client ne doit pas survivre  son chef ou le serviteur  son prince,
c'est que la constitution de la socit implique entre les dvous et
leur patron, entre les officiers et le roi une dpendance tellement
troite qu'elle exclut toute ide de sparation. Il faut que la destine
de l'un soit celle des autres. Les sujets doivent suivre leur matre
partout o il va, mme au del du tombeau, aussi bien que ses vtements
et que ses armes; si l'on pouvait concevoir qu'il en ft autrement, la
subordination sociale ne serait pas tout ce qu'elle doit tre[216]. Il
en est de mme de la femme par rapport au mari. Quant aux vieillards,
s'ils sont obligs de ne pas attendre la mort, c'est vraisemblablement,
au moins dans un trs grand nombre de cas, pour des raisons religieuses.
En effet, c'est dans le chef de la famille qu'est cens rsider l'esprit
qui la protge. D'autre part, il est admis qu'un Dieu qui habite un
corps tranger participe  la vie de ce dernier, passe par les mmes
phases de sant et de maladie et vieillit en mme temps. L'ge ne peut
donc diminuer les forces de l'un sans que l'autre soit affaibli du mme
coup, sans que le groupe, par suite, soit menac dans son existence
puisqu'il ne serait plus protg que par une divinit sans vigueur.
Voil pourquoi, dans l'intrt commun, le pre est tenu de ne pas
attendre l'extrme limite de la vie pour transmettre  ses successeurs
le dpt prcieux dont il a la garde[217].

Cette description suffit  dterminer de quoi dpendent ces suicides.
Pour que la socit puisse ainsi contraindre certains de ses membres 
se tuer, il faut que la personnalit individuelle compte alors pour bien
peu de chose. Car, ds qu'elle commence  se constituer, le droit de
vivre est le premier qui lui soit reconnu; du moins, il n'est suspendu
que dans des circonstances trs exceptionnelles, comme la guerre. Mais
cette faible individuation ne peut elle-mme avoir qu'une seule cause.
Pour que l'individu tienne si peu de place dans la vie collective, il
faut qu'il soit presque totalement absorb dans le groupe et, par
consquent, que celui-ci soit trs fortement intgr. Pour que les
parties aient aussi peu d'existence propre, il faut que le tout forme
une masse compacte et continue. Et en effet, nous avons montr ailleurs
que cette cohsion massive est bien celle des socits o s'observent
les pratiques prcdentes[218]. Comme elles ne comprennent qu'un petit
nombre d'lments, tout le monde y vit de la mme vie; tout est commun 
tous, ides, sentiments, occupations. En mme temps, toujours parce que
le groupe est petit, il est proche de chacun et peut ainsi ne perdre
personne de vue; il en rsulte que la surveillance collective est de
tous les instants, qu'elle s'tend  tout et prvient plus facilement
les divergences. Les moyens manquent donc  l'individu pour se faire un
milieu spcial,  l'abri duquel il puisse dvelopper sa nature et se
faire une physionomie qui ne soit qu' lui. Indistinct de ses
compagnons, pour ainsi dire, il n'est qu'une partie _aliquot_ du tout,
sans valeur par lui-mme. Sa personne a si peu de prix que les attentats
dirigs contre elle par les particuliers ne sont l'objet que d'une
rpression relativement indulgente. Il est ds lors naturel qu'il soit
encore moins protg contre les exigences collectives et que la socit,
pour la moindre raison, n'hsite pas  lui demander de mettre fin  une
vie qu'elle estime pour si peu de chose.

Nous sommes donc en prsence d'un type de suicide qui se distingue du
prcdent par des caractres tranchs. Tandis que celui-ci est d  un
excs d'individuation, celui-l a pour cause une individuation trop
rudimentaire. L'un vient de ce que la socit, dsagrge sur certains
points ou mme dans son ensemble, laisse l'individu lui chapper;
l'autre, de ce qu'elle le tient trop troitement sous sa dpendance.
Puisque nous avons appel _gosme_ l'tat o se trouve le moi quand il
vit de sa vie personnelle et n'obit qu' lui-mme, le mot d'_altruisme_
exprime assez bien l'tat contraire, celui o le moi ne s'appartient
pas, o il se confond avec autre chose que lui-mme, o le ple de sa
conduite est situ en dehors de lui,  savoir dans un des groupes dont
il fait partie. C'est pourquoi nous appellerons _suicide altruiste_
celui qui rsulte d'un altruisme intense. Mais puisqu'il prsente en
outre ce caractre qu'il est accompli comme un devoir, il importe que la
terminologie adopte exprime cette particularit. Nous donnerons donc le
nom de _suicide altruiste obligatoire_ au type ainsi constitu.

La runion de ces deux adjectifs est ncessaire pour le dfinir; car
tout suicide altruiste n'est pas ncessairement obligatoire. Il en est
qui ne sont pas aussi expressment imposs par la socit, mais qui ont
un caractre plus facultatif. Autrement dit, le suicide altruiste est
une espce qui comprend plusieurs varits. Nous venons d'en dterminer
une; voyons les autres.

Dans ces mmes socits dont nous venons de parler ou dans d'autres du
mme genre, on observe frquemment des suicides dont le mobile immdiat
et apparent est des plus futiles. Tite-Live, Csar, Valre-Maxime nous
parlent, non sans un tonnement ml d'admiration, de la tranquillit
avec laquelle les barbares de la Gaule et de la Germanie se donnaient la
mort[219]. Il y avait des Celtes qui s'engageaient  se laisser tuer
pour du vin ou de l'argent[220]. D'autres affectaient de ne se retirer
ni devant les flammes de l'incendie ni devant les flots de la mer[221].
Les voyageurs modernes ont observ des pratiques semblables dans une
multitude de socits infrieures. En Polynsie, une lgre offense
suffit trs souvent  dterminer un homme au suicide[222]. Il en est de
mme chez les Indiens de l'Amrique du Nord; c'est assez d'une querelle
conjugale ou d'un mouvement de jalousie pour qu'un homme ou une femme se
tuent[223]. Chez les Dacotahs, chez les Creeks, le moindre
dsappointement entrane souvent aux rsolutions dsespres[224]. On
connat la facilit avec laquelle les Japonais s'ouvrent le ventre pour
la raison la plus insignifiante. On rapporte mme qu'il s'y pratique une
sorte de duel trange o les adversaires luttent, non d'habilet 
s'atteindre mutuellement, mais de dextrit  s'ouvrir le ventre de
leurs propres mains[225]. On signale des faits analogues en Chine, en
Cochinchine, au Thibet et dans le royaume de Siam.

Dans tous ces cas, l'homme se tue sans tre expressment tenu de se
tuer. Cependant, ces suicides ne sont pas d'une autre nature que le
suicide obligatoire. Si l'opinion ne les impose pas formellement, elle
ne laisse pas de leur tre favorable. Comme c'est alors une vertu, et
mme la vertu par excellence, que de ne pas tenir  l'existence, on loue
celui qui y renonce  la moindre sollicitation des circonstances ou mme
par simple bravade. Une prime sociale est ainsi attache au suicide qui
est par cela mme encourag, et le refus de cette rcompense a, quoiqu'
un moindre degr, les mmes effets qu'un chtiment proprement dit. Ce
qu'on fait dans un cas pour chapper  une fltrissure, on le fait dans
l'autre pour conqurir plus d'estime. Quand on est habitu ds l'enfance
 ne pas faire cas de la vie et  mpriser ceux qui y tiennent avec
excs, il est invitable qu'on s'en dfasse pour le plus lger prtexte.
On se dcide sans peine  un sacrifice qui cote si peu. Ces pratiques
se rattachent donc, tout comme le suicide obligatoire,  ce qu'il y a de
plus fondamental dans la morale des socits infrieures. Parce qu'elles
ne peuvent se maintenir que si l'individu n'a pas d'intrts propres, il
faut qu'il soit dress au renoncement et  une abngation sans partage;
de l viennent ces suicides, en partie spontans. Tout comme ceux que la
socit prescrit plus explicitement, ils sont dus  cet tat
d'impersonnalit ou, comme nous avons dit, d'altruisme, qui peut tre
regard comme la caractristique morale du primitif. C'est pourquoi nous
leur donnerons galement le nom d'altruistes, et si, pour mieux mettre
en relief ce qu'ils ont de spcial, on doit ajouter qu'ils sont
_facultatifs_, il faut simplement entendre par ce mot qu'ils sont moins
expressment exigs par la socit que quand ils sont strictement
obligatoires. Ces deux varits sont mme si troitement parentes qu'il
est impossible de marquer le point o l'une commence et o l'autre
finit.

Il est, enfin, d'autres cas o l'altruisme entrane au suicide plus
directement et avec plus de violence. Dans les exemples qui prcdent,
il ne dterminait l'homme  se tuer qu'avec le concours des
circonstances. Il fallait que la mort ft impose par la socit comme
un devoir ou que quelque point d'honneur ft en jeu ou, tout au moins,
que quelque vnement dsagrable et achev de dprcier l'existence
aux yeux de la victime. Mais il arrive mme que l'individu se sacrifie
uniquement pour la joie du sacrifice, parce que le renoncement, en soi
et sans raison particulire, est considr comme louable.

L'Inde est la terre classique de ces sortes de suicides. Dj sous
l'influence du brahmanisme, l'Hindou se tuait facilement. Les lois de
Manou ne recommandent, il est vrai, le suicide que sous certaines
rserves. Il faut que l'homme soit dj arriv  un certain ge, qu'il
ait laiss au moins un fils. Mais, ces conditions remplies, il n'a que
faire de la vie. Le Brahmane, qui s'est dgag de son corps par l'une
des pratiques mises en usage par les grands saints, exempt de chagrin et
de crainte, est admis avec honneur dans le sjour de Brahma[226].
Quoiqu'on ait souvent accus le bouddhisme d'avoir pouss ce principe
jusqu' ses plus extrmes consquences et rig le suicide en pratique
religieuse, en ralit, il l'a plutt condamn. Sans doute, il
enseignait que le suprme dsirable tait de s'anantir dans le Nirvana;
mais cette suspension de l'tre peut et doit tre obtenue ds cette vie
et il n'est pas besoin de manoeuvres violentes pour la raliser.
Toutefois, l'ide que l'homme doit fuir l'existence est si bien dans
l'esprit de la doctrine et si conforme aux aspirations de l'esprit
hindou, qu'on la retrouve sous des formes diffrentes dans les
principales sectes qui sont nes du bouddhisme ou se sont constitues en
mme temps que lui. C'est le cas du janisme. Quoiqu'un des livres
canons de la religion janiste rprouve le suicide, lui reprochant
d'accrotre la vie, des inscriptions recueillies dans un trs grand
nombre de sanctuaires dmontrent que, surtout chez les Janas du Sud, le
suicide religieux a t d'une pratique trs frquente[227]. Le fidle se
laissait mourir de faim[228]. Dans l'Hindouisme, l'usage de chercher la
mort dans les eaux du Gange ou d'autres rivires sacres tait trs
rpandu. Les inscriptions nous montrent des rois et des ministres qui se
prparent  finir ainsi leurs jours[229], et on assure qu'au
commencement du sicle ces superstitions n'avaient pas compltement
disparu[230]. Chez les Bhils, il y avait un rocher du haut duquel on se
prcipitait par pit, afin de se dvouer  Siva[231]; en 1822, un
officier a encore assist  l'un de ces sacrifices. Quant  l'histoire
de ces fanatiques qui se font craser en foule sous les roues de l'idole
de Jaggarnat, elle est devenue classique[232]. Charlevoix avait dj
observ des rites du mme genre au Japon: Rien n'est plus commun,
dit-il, que de voir, le long des ctes de la mer, des barques remplies
de ces fanatiques qui se prcipitent dans l'eau chargs de pierres, ou
qui percent leurs barques et se laissent submerger peu  peu en chantant
les louanges de leurs idoles. Un grand nombre de spectateurs les suivent
des yeux et exaltent jusqu'au ciel leur valeur et leur demandent, avant
qu'ils disparaissent, leur bndiction. Les sectateurs d'Amida se font
enfermer et murer dans des cavernes o ils ont  peine assez d'espace
pour y demeurer assis et o ils ne peuvent respirer que par un
soupirail. L, ils se laissent tranquillement mourir de faim. D'autres
montent au sommet de rochers trs levs, au-dessus desquels il y a des
mines de soufre d'o il sort de temps en temps des flammes. Ils ne
cessent d'invoquer leurs dieux; ils les prient d'accepter le sacrifice
de leur vie et ils demandent qu'il s'lve quelques-unes de ces flammes.
Ds qu'il en parat une, ils la regardent comme un indice du
consentement des dieux et ils se jettent la tte la premire au fond des
abmes... La mmoire de ces prtendus martyrs est en grande
vnration[233].

Il n'est pas de suicides dont le caractre altruiste soit plus marqu.
Dans tous ces cas, en effet, nous voyons l'individu aspirer  se
dpouiller de son tre personnel pour s'abmer dans cette autre chose
qu'il regarde comme sa vritable essence. Peu importe le nom dont il la
nomme, c'est en elle et en elle seulement qu'il croit exister, et c'est
pour tre qu'il tend si nergiquement  se confondre avec elle. C'est
donc qu'il se considre comme n'ayant pas d'existence propre.
L'impersonnalit est ici porte  son maximum; l'altruisme est  l'tat
aigu. Mais, dira-t-on, ces suicides ne viennent-ils pas simplement de ce
que l'homme trouve la vie triste? Il est clair que, quand on se tue avec
cette spontanit, on ne tient pas beaucoup  l'existence dont on se
fait, par consquent, une reprsentation plus ou moins mlancolique.
Mais,  cet gard, tous les suicides se ressemblent. Ce serait pourtant
une grave erreur que de ne faire entre eux aucune distinction; car cette
reprsentation n'a pas toujours la mme cause et, par consquent, malgr
les apparences, n'est pas la mme dans les diffrents cas. Tandis que
l'goste est triste parce qu'il ne voit rien de rel au monde que
l'individu, la tristesse de l'altruiste intemprant vient, au contraire,
de ce que l'individu lui semble destitu de toute ralit. L'un est
dtach de la vie parce que, n'apercevant aucun but auquel il puisse se
prendre, il se sent inutile et sans raison d'tre, l'autre, parce qu'il
a un but, mais situ en dehors de cette vie, qui lui apparat ds lors
comme un obstacle. Aussi la diffrence des causes se retrouve-t-elle
dans les effets et la mlancolie de l'un est-elle d'une tout autre
nature que celle de l'autre. Celle du premier est faite d'un sentiment
de lassitude incurable et de morne abattement, elle exprime un
affaissement complet de l'activit qui, ne pouvant s'employer utilement,
s'effondre sur elle-mme. Celle du second, au contraire, est faite
d'espoir; car elle tient justement  ce que, au del de cette vie, de
plus belles perspectives sont entrevues. Elle implique mme
l'enthousiasme et les lans d'une foi impatiente de se satisfaire et qui
s'affirme par des actes d'une grande nergie.

Du reste,  elle seule, la manire plus ou moins sombre dont un peuple
conoit l'existence ne suffit pas  expliquer l'intensit, de son
penchant au suicide. Le chrtien ne se reprsente pas son sjour sur
cette terre sous un aspect plus riant que le sectateur de Jina. Il n'y
voit qu'un temps d'preuves douloureuses; lui aussi juge que sa vraie
patrie n'est pas de ce monde, et pourtant on sait quelle aversion le
christianisme professe et inspire pour le suicide. C'est que les
socits chrtiennes font  l'individu une bien plus grande place que
les socits antrieures. Elles lui assignent des devoirs personnels 
remplir auxquels il lui est interdit de se drober; c'est seulement
d'aprs la manire dont il s'est acquitt du rle qui lui incombe
ici-bas qu'il est admis ou non aux joies de l'au-del, et ces joies
elles-mmes sont personnelles comme les oeuvres qui y donnent droit.
Ainsi, l'individualisme modr qui est dans l'esprit du christianisme
l'a empch de favoriser le suicide, en dpit de ses thories sur
l'homme et sur sa destine.

Les systmes mtaphysiques et religieux qui servent comme de cadre
logique  ces pratiques morales achvent de prouver que telle en est
bien l'origine et la signification. Depuis longtemps en effet, on a
remarqu qu'elles coexistent gnralement avec des croyances
panthistes. Sans doute le janisme, comme le bouddhisme, est athe;
mais le panthisme n'est pas ncessairement thiste. Ce qui le
caractrise essentiellement, c'est cette ide que ce qu'il y a de rel
dans l'individu est tranger  sa nature, que l'me qui l'anime n'est
pas son me et que, par consquent, il n'a pas d'existence personnelle.
Or, ce dogme est  la base des doctrines hindoues; on le trouve dj
dans le brahmanisme. Inversement, l o le principe des tres ne se
confond pas avec eux, mais est conu lui-mme sous une forme
individuelle, c'est--dire chez les peuples monothistes comme les
juifs, les chrtiens, les mahomtans, ou polythistes comme les Grecs et
les Latins, cette forme du suicide est exceptionnelle. Jamais on ne l'y
rencontre  l'tat de pratique rituelle. C'est donc qu'entre elle et le
panthisme il y a vraisemblablement un rapport. Quel est-il?

On ne peut admettre que ce soit le panthisme qui ait produit le
suicide. Ce ne sont pas des ides abstraites qui conduisent les hommes
et on ne saurait expliquer le dveloppement de l'histoire par le jeu de
purs concepts mtaphysiques. Chez les peuples comme chez les individus,
les reprsentations ont avant tout pour fonction d'exprimer une ralit
qu'elles ne font pas; elles en viennent au contraire, et si elles
peuvent servir ensuite  la modifier, ce n'est jamais que dans une
mesure restreinte. Les conceptions religieuses sont des produits du
milieu social bien loin qu'elles le produisent, et si, une fois formes,
elles ragissent sur les causes qui les ont engendres, cette raction
ne saurait tre trs profonde. Si donc ce qui constitue le panthisme,
c'est une ngation plus ou moins radicale de toute individualit, une
telle religion ne peut se former qu'au sein d'une socit o, en fait,
l'individu compte pour rien, c'est--dire est presque totalement perdu
dans le groupe. Car les hommes ne peuvent se reprsenter le monde qu'
l'image du petit monde social o ils vivent. Le panthisme religieux
n'est donc qu'une consquence et comme un reflet de l'organisation
panthistique de la socit. Par consquent, c'est aussi dans cette
dernire que se trouve la cause de ce suicide particulier qui se
prsente partout en connexion avec le panthisme.

Voil donc constitu un second type de suicide qui comprend lui-mme
trois varits: le suicide altruiste obligatoire, le suicide altruiste
facultatif, le suicide altruiste aigu dont le suicide mystique est le
parfait modle. Sous ces diffrentes formes, il contraste de la manire
la plus frappante avec le suicide goste. L'un est li  cette rude
morale qui estime pour rien ce qui n'intresse que l'individu; l'autre
est solidaire de cette thique raffine qui met si haut la personnalit
humaine qu'elle ne peut plus se subordonner  rien. Il y a donc entre
eux toute la distance qui spare les peuples primitifs des nations les
plus cultives.

Cependant, si les socits infrieures sont, par excellence, le terrain
du suicide altruiste, il se rencontre aussi dans des civilisations plus
rcentes. On peut notamment classer sous cette rubrique la mort d'un
certain nombre de martyrs chrtiens. Ce sont, en effet, des suicids que
tous ces nophytes qui, s'ils ne se tuaient pas eux-mmes, se faisaient
volontairement tuer. S'ils ne se donnaient pas eux-mmes la mort, ils la
cherchaient de toute leur force et se conduisaient de manire  la
rendre invitable. Or, pour qu'il y ait suicide, il suffit que l'acte,
d'o la mort doit ncessairement rsulter, ait t accompli par la
victime en connaissance de cause. D'autre part, la passion enthousiaste
avec laquelle les fidles de la nouvelle religion allaient au devant du
dernier supplice montre que,  ce moment, ils avaient compltement
alin leur personnalit au profit de l'ide dont ils s'taient faits
les serviteurs. Il est probable que les pidmies de suicide qui, 
plusieurs reprises, dsolrent les monastres pendant le moyen ge et
qui paraissent avoir t dtermines par des excs de ferveur
religieuse, taient de mme nature[234].

Dans nos socits contemporaines, comme la personnalit individuelle est
de plus en plus affranchie de la personnalit collective, de pareils
suicides ne sauraient tre trs rpandus. On peut bien dire, sans doute,
soit des soldats qui prfrent la mort  l'humiliation de la dfaite,
comme le commandant Beaurepaire et l'amiral Villeneuve, soit des
malheureux qui se tuent pour viter une honte  leur famille, qu'ils
cdent  des mobiles altruistes. Car si les uns et les autres renoncent
 la vie, c'est qu'il y a quelque chose qu'ils aiment mieux
qu'eux-mmes. Mais ce sont des cas isols qui ne se produisent
qu'exceptionnellement[235]. Cependant, aujourd'hui encore, il existe
parmi nous un milieu spcial o le suicide altruiste est  l'tat
chronique: c'est l'arme.




II.


C'est un fait gnral dans tous les pays d'Europe que l'aptitude des
militaires au suicide est trs suprieure  celle de la population
civile du mme ge. La diffrence en plus varie entre 25 et 900 % (V.
tableau XXIII).

TABLEAU XXIII

_Comparaison des suicides militaires et des suicides civils dans les
principaux pays d'Europe._

/*
+--------------------+-----------------------------+-----------------+
|                    |                             |  COEFFICIENT    |
|                    |        SUICIDES POUR        | d'aggravation   |
|                    |                             |  des soldats    |
+--------------------+-----------------------------+  par rapport    |
|                    |1 million |   1 million de   |   aux civils    |
|                    |de soldats|civils du mme ge|                 |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Autriche (1876-90)  |   1.253  |        122       |        10       |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|tats-Unis (1870-84)|    680   |        80        |        8,5      |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Italie (1876-90)    |    407   |        77        |        5,2      |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Angleterre (1876-90)|    209   |        79        |        2,6      |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Wurtemberg (1846-58)|    320   |        170       |       1,92      |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Saxe (1847-58)      |    640   |        369       |       1,77      |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Prusse (1876-90)    |    607   |        394       |       1,50      |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|France (1876-90)    |    333   |        265       |       1,25      |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
*/

Le Danemark est le seul pays o le contingent des deux populations est
sensiblement le mme, 388 pour un million de civils et 382 pour un
million de soldats pendant les annes 1845-56. Encore les suicides
d'officiers ne sont-ils pas compris dans ce chiffre[236].

Ce fait surprend d'autant plus au premier abord que bien des causes
sembleraient devoir prserver l'arme du suicide. D'abord, les individus
qui la composent reprsentent, au point de vue physique, la fleur du
pays. Tris avec soin, ils n'ont pas de tares organiques qui soient
graves[237]. De plus, l'esprit de corps, la vie en commun devrait avoir
ici l'influence prophylactique qu'elle exerce ailleurs. D'o vient donc
une aussi considrable aggravation?

Les simples soldats n'tant jamais maris, on a incrimin le clibat.
Mais d'abord, le clibat ne devrait pas avoir  l'arme d'aussi funestes
consquences que dans la vie civile; car, comme nous venons de le dire,
le soldat n'est pas un isol. Il est membre d'une socit trs fortement
constitue et qui est de nature  remplacer en partie la famille. Mais
quoiqu'il en soit de cette hypothse, il y a un moyen d'isoler ce
facteur. Il suffit de comparer les suicides des soldats  ceux des
clibataires du mme ge; le tableau XXI, dont on voit de nouveau
l'importance, nous permet cette comparaison. Pendant les annes 1888-91,
on a compt, en France, 380 suicides pour un million de l'effectif; au
mme moment, les garons de 20  25 ans n'en donnaient que 237. Pour 100
suicides de clibataires civils, il y avait donc 160 suicides
militaires; ce qui fait un coefficient d'aggravation, gal  1,6, tout 
fait indpendant du clibat.

Si l'on compte  part les suicides de sous-officiers, ce coefficient est
encore plus lev. Pendant la priode 1867-74, un million de
sous-officiers donnait une moyenne annuelle de 993 suicides. D'aprs un
recensement fait en 1866, ils avaient un ge moyen d'un peu plus de 31
ans. Nous ignorons, il est vrai,  quel chiffre montaient alors les
suicides clibataires de 30 ans; les tableaux que nous avons dresss se
rapportent  une poque beaucoup plus rcente (1889-91) et ce sont les
seuls qui existent: mais en prenant pour points de repre les chiffres
qu'ils nous donnent, l'erreur que nous commettrons ne pourra avoir
d'autre effet que d'abaisser le coefficient d'aggravation des
sous-officiers au-dessous de ce qu'il tait vritablement. En effet, le
nombre des suicides ayant presque doubl de l'une de ces priodes 
l'autre, le taux des clibataires de l'ge considr a certainement
augment. Par consquent, en comparant les suicides des sous-officiers
de 1867-74  ceux des garons de 1889-91, nous pourrons bien attnuer,
mais non pas empirer la mauvaise influence de la profession militaire.
Si donc, malgr cette erreur, nous trouvons nanmoins un coefficient
d'aggravation, nous pourrons tre assurs non seulement qu'il est rel,
mais qu'il est sensiblement plus important qu'il n'apparatra d'aprs le
calcul. Or, en 1889-91, un million de clibataires de 31 ans donnait un
chiffre de suicides compris entre 394 et 627, soit environ 510. Ce
nombre est  993 comme 100 est  194; ce qui implique un coefficient
d'aggravation de 1,94 que l'on peut presque porter  4 sans craindre de
dpasser la ralit[238].

Enfin, le corps des officiers a donn en moyenne, de 1862  1878, 430
suicides par million de sujets. Leur ge moyen, qui n'a pas d varier
beaucoup, tait en 1866 de 37 ans 9 mois. Comme beaucoup d'entre eux
sont maris, ce n'est pas aux clibataires de cet ge qu'il faut les
comparer, mais  l'ensemble de la population masculine, garons et poux
runis. Or,  37 ans, en 1863-68, un million d'hommes de tout tat civil
ne donnait qu'un peu plus de 200 suicides. Ce nombre est  430, comme
100 est  215, ce qui fait un coefficient d'aggravation de 2,15 qui ne
dpend en rien du mariage ni de la vie de famille.

Ce coefficient qui, suivant les diffrents degrs de la hirarchie,
varie de 1,6  prs de 4, ne peut videmment s'expliquer que par des
causes propres  l'tat militaire. Il est vrai que nous n'en avons
directement tabli l'existence que pour la France; pour les autres pays,
les donnes ncessaires pour isoler l'influence du clibat nous font
dfaut. Mais, comme l'arme franaise se trouve justement tre la moins
prouve par le suicide qui soit en Europe,  l'exception du seul
Danemark, on peut tre certain que le rsultat prcdent est gnral et
mme qu'il doit tre encore plus marqu dans les autres tats europens.
 quelle cause l'attribuer?

On a song  l'alcoolisme qui, dit-on, svit avec plus de violence dans
l'arme que dans la population civile. Mais d'abord, si, comme nous
l'avons montr, l'alcoolisme n'a pas d'influence dfinie sur le taux des
suicides en gnral, il ne saurait en avoir davantage sur le taux des
suicides militaires en particulier. Ensuite, les quelques annes que
dure le service, trois ans en France et deux ans et demi en Prusse, ne
sauraient suffire  faire un assez grand nombre d'alcooliques invtrs
pour que l'norme contingent que l'arme fournit au suicide put
s'expliquer ainsi. Enfin, mme d'aprs les observateurs qui attribuent
le plus d'influence  l'alcoolisme, un dixime seulement des cas lui
serait imputable. Par consquent, quand mme les suicides alcooliques
seraient deux et mme trois fois plus nombreux chez les soldats que chez
les civils du mme ge, ce qui n'est pas dmontr, il resterait toujours
un excdent considrable de suicides militaires auxquels il faudrait
chercher une autre origine.

La cause que l'on a le plus frquemment invoque est le dgot du
service. Cette explication concorde avec la conception courante qui
attribue le suicide aux difficults de l'existence; car les rigueurs de
la discipline, l'absence de libert, la privation de tout confortable
font que l'on est enclin  regarder la vie de caserne comme
particulirement intolrable.  vrai dire, il semble bien qu'il y ait
beaucoup d'autres professions plus rudes et qui, pourtant, ne
renforcent pas le penchant au suicide. Du moins, le soldat est toujours
assur d'avoir un gte et une nourriture suffisante. Mais, quoi que
vaillent ces considrations, les faits suivants dmontrent
l'insuffisance de cette explication simpliste:

1 Il est logique d'admettre que le dgot du mtier doit tre beaucoup
plus prononc pendant les premires annes de service et aller en
diminuant  mesure que le soldat prend l'habitude de la vie de caserne.
Au bout d'un certain temps, il doit se produire un acclimatement, soit
par l'effet de l'accoutumance, soit que les sujets les plus rfractaires
aient dsert ou se soient tus; et cet acclimatement doit devenir
d'autant plus complet que le sjour sous les drapeaux se prolonge
davantage. Si donc c'tait le changement d'habitudes et l'impossibilit
de se faire  leur nouvelle existence qui dterminaient l'aptitude
spciale des soldats pour le suicide, on devrait voir le coefficient
d'aggravation diminuer  mesure qu'ils sont depuis plus longtemps sous
les armes. Or il n'en est rien, comme le prouve le tableau qui suit:

/*
+----------------------------------+---------------------------------+
|         ARME  FRANAISE         |          ARME ANGLAISE         |
+------------------+---------------+----------+----------------------+
|                  |Sous-officiers | ge.     |   Suicides par       |
|                  |  et soldats.  |          |  100.000 sujets.     |
|                  |   Suicides    |          |                      |
|                  | annuels pour  |          |                      |
|                  |100.000 sujets |          |                      |
|                  |  (1862-69).   |          |                      |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
|Ayant moins d'un  |               |          |    Dans    |  Dans   |
|an de service.    |      28       |          |la mtropole| l'Inde. |
|                  |               +----------+------------+---------+
|                  |               |20-25 ans.|     20     |   13    |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
|De 1 an  3.      |      27       |25-30 --- |     39     |   39    |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
|De 3 ans  5      |      40       |30-35 --- |     51     |   84    |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
|De 5 ans  7.     |      48       |35-40 --- |     71     |  103    |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
|De 7 ans  10.    |      76       |          |            |         |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
*/

En France, en moins de 10 ans de service, le taux des suicides a presque
tripl, tandis que, pour les clibataires civils, il passe seulement
pendant ce mme temps de 237  394. Dans les armes anglaises de l'Inde,
il devient, en 20 ans, huit fois plus lev; jamais le taux des civils
ne progresse aussi vite. C'est la preuve que l'aggravation propre 
l'arme n'est pas localise dans les premires annes.

Il semble bien qu'il en est de mme en Italie. Nous n'avons pas, il est
vrai, les chiffres proportionnels rapports  l'effectif de chaque
contingent. Mais les chiffres bruts sont sensiblement les mmes pour
chacune des trois annes de service, 15,1 pour la premire, 14,8 pour la
seconde, 14,3 pour la troisime. Or, il est bien certain que l'effectif
diminue d'anne en anne, par suite des morts, des rformes, des mises
en cong, etc. Les chiffres absolus n'ont donc pu se maintenir au mme
niveau que si les chiffres proportionnels se sont sensiblement accrus.
Il n'est pourtant pas invraisemblable que, dans quelques pays, il y ait
au dbut du service un certain nombre de suicides qui soient rellement
dus au changement d'existence. On rapporte, en effet, qu'en Prusse les
suicides sont exceptionnellement nombreux pendant les six premiers mois.
De mme en Autriche, sur 1.000 suicides, il y en a 156 accomplis pendant
les trois premiers mois[239], ce qui est certainement un chiffre trs
considrable. Mais ces faits n'ont rien d'inconciliable avec ceux qui
prcdent. Car il est trs possible que, en dehors de l'aggravation
temporaire qui se produit pendant cette priode de perturbation, il y en
ait une autre qui tienne  de tout autres causes et qui aille en
croissant d'aprs une loi analogue  celle que nous avons observe en
France et en Angleterre. Du reste, en France mme, le taux de la seconde
et de la troisime anne est lgrement infrieur  celui de la
premire; ce qui, pourtant, n'empche pas la progression
ultrieure[240].

2 La vie militaire est beaucoup moins pnible, la discipline moins rude
pour les officiers et les sous-officiers, que pour les simples soldats.
Le coefficient d'aggravation des deux premires catgories devrait donc
tre infrieur  celui de la troisime. Or, c'est le contraire qui a
lieu: nous l'avons tabli dj pour la France; le mme fait se rencontre
dans les autres pays. En Italie, les officiers prsentaient pendant les
annes 1871-75 une moyenne annuelle de 565 cas pour un million tandis
que la troupe n'en comptait que 230 (Morselli). Pour les sous-officiers,
le taux est encore plus norme, il dpasse 1.000 pour un million. En
Prusse, tandis que les simples soldats ne donnent que 560 suicides pour
un million, les sous-officiers en fournissent 1.140. En Autriche, il y a
un suicide d'officier pour neuf suicides de simples soldats, alors qu'il
y a videmment beaucoup plus de neuf hommes de troupe par officier. De
mme, quoiqu'il n'y ait pas un sous-officier pour deux soldats, il y a
un suicide des premiers pour 2,5 des seconds.

3 Le dgot de la vie militaire devrait tre moindre chez ceux qui la
choisissent librement et par vocation. Les engags volontaires et les
rengags devraient donc prsenter une moindre aptitude au suicide. Tout
au contraire, elle est exceptionnellement forte.

/*
+-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
|       |           |    TAUX    |  AGE   |  TAUX des  | COEFFICIENT |
|       |           |des suicides| moyen  |clibataires|d'aggravation|
|       |           |    pour    |probable| civils du  |             |
|       |           | 1 million. |        |  mme ge  |             |
|       |           |            |        | (1889-91). |             |
+-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
|Annes |Engags    |     670    | 25 ans.|   Entre    |    2,12     |
|1875-78|volontaires|            |        | 237 et 394,|             |
|       |           |            |        | soit 315.  |             |
+-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
|       |Rengags.  |   1.300    | 30 ans.|   Entre    |    2,54     |
|       |           |            |        | 394 et 627,|             |
|       |           |            |        |  soit 510. |             |
+-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
*/

Pour les raisons que nous avons donnes, ces coefficients, calculs par
rapport aux clibataires de 1889-91, sont certainement au-dessous de la
ralit. L'intensit du penchant que manifestent les rengags est
surtout remarquable, puisqu'ils restent  l'arme aprs avoir fait
l'exprience de la vie militaire.

Ainsi, les membres de l'arme qui sont le plus prouvs par le suicide
sont aussi ceux qui ont le plus la vocation de cette carrire, qui sont
le mieux faits  ses exigences et le plus  l'abri des ennuis et des
inconvnients qu'elle peut avoir. C'est donc que le coefficient
d'aggravation qui est spcial  cette profession a pour cause, non la
rpugnance qu'elle inspire, mais, au contraire, l'ensemble d'tats,
habitudes acquises ou prdispositions naturelles, qui constituent
l'esprit militaire. Or, la premire qualit du soldat est une sorte
d'impersonnalit que l'on ne rencontre nulle part, au mme degr, dans
la vie civile. Il faut qu'il soit exerc  faire peu de cas de sa
personne, puisqu'il doit tre prt  en faire le sacrifice ds qu'il en
a reu l'ordre. Mme en dehors de ces circonstances exceptionnelles, en
temps de paix et dans la pratique quotidienne du mtier, la discipline
exige qu'il obisse sans discuter et mme, parfois, sans comprendre.
Mais pour cela, une abngation intellectuelle est ncessaire qui n'est
gure compatible avec l'individualisme. Il faut ne tenir que faiblement
 son individualit pour se conformer aussi docilement  des impulsions
extrieures. En un mot, le soldat a le principe de sa conduite en dehors
de lui-mme; ce qui est la caractristique de l'tat d'altruisme. De
toutes les parties dont sont faites nos socits modernes, l'arme est,
d'ailleurs, celle qui rappelle le mieux la structure des socits
infrieures. Elle aussi consiste en un groupe massif et compact qui
encadre fortement l'individu et l'empche de se mouvoir d'un mouvement
propre. Puisque donc cette constitution morale est le terrain naturel du
suicide altruiste, il y a tout lieu de supposer que le suicide militaire
a ce mme caractre et provient de la mme origine.

On s'expliquerait ainsi d'o vient que le coefficient d'aggravation
augmente avec la dure du service; c'est que cette aptitude au
renoncement, ce got de l'impersonnalit se dveloppe par suite d'un
dressage plus prolong. De mme, comme l'esprit militaire est
ncessairement plus fort chez les rengags et chez les grads que chez
les simples soldats, il est naturel que les premiers soient plus
spcialement enclins au suicide que les seconds. Cette hypothse permet
mme de comprendre la singulire supriorit que les sous-officiers ont,
 cet gard, sur les officiers. S'ils se tuent davantage, c'est qu'il
n'est pas de fonction qui exige au mme degr l'habitude de la
soumission et de la passivit. Quelque disciplin que soit l'officier,
il doit tre, dans une certaine mesure, capable d'initiative; il a un
champ d'action plus tendu, par suite, une individualit plus
dveloppe. Les conditions favorables au suicide altruiste sont donc
moins compltement ralises chez lui que chez le sous-officier; ayant
un plus vif sentiment de ce que vaut sa vie, il est moins port  s'en
dfaire.

Non seulement cette explication rend compte des faits qui ont t
antrieurement exposs, mais elle est, en outre, confirme par ceux qui
suivent.

4 Il ressort du tableau XXIII que le coefficient d'aggravation
militaire est d'autant plus lev que l'ensemble de la population civile
a un moindre penchant au suicide, et inversement, Le Danemark est la
terre classique du suicide, les soldats ne s'y tuent pas plus que le
reste des habitants. Les tats les plus fconds en suicides sont ensuite
la Saxe, la Prusse et la France; l'arme n'y est pas trs prouve, le
coefficient d'aggravation y varie entre 1,25 et 1,77. Il est, au
contraire, trs considrable pour l'Autriche, l'Italie, les tats-Unis
et l'Angleterre, pays o les civils se tuent trs peu. Rosenfeld, dans
l'article dj cit, ayant procd  un classement des principaux pays
d'Europe au point de vue du suicide militaire, sans songer d'ailleurs 
tirer de ce classement aucune conclusion thorique, est arriv aux mmes
rsultats. Voici, en effet, dans quel ordre il range les diffrents
tats avec les coefficients calculs par lui:

/*
+-----------+----------------------------------+---------------------+
|           |    COEFFICIENT D'AGGRAVATION     |TAUX DE LA POPULATION|
|           |des soldats par rapport aux civils| civile par million. |
|           |          de 20-30 ans.           |                     |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
|France.    |               1,3                |    150 (1871-75)    |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
|Prusse.    |               1,8                |    133 (1871-75)    |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
|Angleterre.|               2,2                |      73 (1876)      |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
|Italie.    |           entre 3 et 4           |    37 (1874-77)     |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
|Autriche.  |                8                 |    72 (1864-72)     |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
*/

Sauf que l'Autriche devrait venir avant l'Italie, l'inversion est
absolument rgulire[241].

Elle s'observe d'une manire encore plus frappante  l'intrieur de
l'empire austro-hongrois. Les corps d'arme qui ont le coefficient
d'aggravation le plus lev sont ceux qui tiennent garnison dans les
rgions o les civils jouissent de la plus forte immunit, et
inversement:

/*
+------------------+-----------------------------+-------------------+
|   TERRITOIRES    | COEFFICIENT D'AGGRAVATION   |     SUICIDES      |
|   MILITAIRES.    |    des soldats par          |     des civils    |
|                  |    rapport aux civils       | au del de 20 ans |
|                  |                             |  pour 1 million.  |
+------------------+-----------------------------+-------------------+
|Vienne (Autriche  |           1,42              |       660         |
|infrieure et     |                             |                   |
|suprieure.       |                             |                   |
|Salzbourg).       |                             |                   |
+------------------+---------------+-------------+--------+----------+
|Bruno (Moravie    |     2,41      |             |  580   |          |
|et Silsie).      |               |             |        |          |
+------------------+---------------+             +--------+          |
|Prague (Bohme).  |     2,58      |   Moyenne   |  620   |  Moyenne |
+------------------+---------------+             +--------+          |
|Innsbruck (Tyrol, |     2,41      |    2,46     |  240   |   480    |
| Vorarlberg).     |               |             |        |          |
+------------------+---------------+-------------+--------+----------+
|Zara (Dalmatie).  |     3,48      |             |  250   |          |
+------------------+---------------+             +--------+          |
|Graz (Steiermarck,|               |   Moyenne   |        |  Moyenne |
|Carinthie,        |     3,58      |             |  290   |          |
|Carniole).        |               |    3,82     |        |   283    |
+------------------+---------------+             +--------+          |
|Cracovie (Galicie |     4,41      |             |  310   |          |
|et Bukovine).     |               |             |        |          |
+------------------+-----------------------------+-------------------+
*/

Il n'y a qu'une exception, c'est celle du territoire d'Innsbruck o le
taux des civils est faible et o le coefficient d'aggravation n'est que
moyen.

De mme, en Italie, Bologne est de tous les districts militaires celui
o les soldats se tuent le moins (180 suicides pour 1.000.000); c'est
aussi celui o les civils se tuent le plus (89,5). Les Pouilles et les
Abbruzzes, au contraire, comptent beaucoup de suicides militaires (370
et 400 pour un million) et seulement 15 ou 16 suicides civils. On peut
faire en France des remarques analogues. Le gouvernement militaire de
Paris avec 260 suicides pour un million est bien au-dessous du corps
d'arme de Bretagne qui en a 440. Mme,  Paris, le coefficient
d'aggravation doit tre insignifiant puisque, dans la Seine, un million
de clibataires de 20  25 ans donne 214 suicides.

Ces faits prouvent que les causes du suicide militaire sont, non
seulement diffrentes, mais en raison inverse de celles qui contribuent
le plus  dterminer les suicides civils. Or, dans les grandes socits
europennes, ces derniers sont surtout dus  cette individuation
excessive qui accompagne la civilisation. Les suicides militaires
doivent donc dpendre de la disposition contraire,  savoir d'une
individuation faible ou de ce que nous avons appel l'tat d'altruisme.
En fait, les peuples o l'arme est le plus porte au suicide, sont
aussi ceux qui sont le moins avancs et dont les moeurs se rapprochent le
plus de celles qu'on observe dans les socits infrieures. Le
traditionnalisme, cet antagoniste par excellence de l'esprit
individualiste, est beaucoup plus dvelopp en Italie, en Autriche et
mme en Angleterre qu'en Saxe, en Prusse et en France. Il est plus
intense  Zara,  Cracovie, qu' Graz et qu' Vienne, dans les Pouilles
qu' Rome ou  Bologne, dans la Bretagne que dans la Seine. Comme il
prserve du suicide goste, on comprend sans peine que, l o il est
encore puissant, la population civile compte peu de suicides. Seulement,
il n'a cette influence prophylactique que s'il reste modr. S'il
dpasse un certain degr d'intensit, il devient lui-mme une source
originale de suicides. Mais l'arme, comme nous le savons, tend
ncessairement  l'exagrer, et elle est d'autant plus expose  excder
la mesure que son action propre est davantage aide et renforce par
celle du milieu ambiant. L'ducation qu'elle donne a des effets d'autant
plus violents qu'elle se trouve tre plus conforme aux ides et aux
sentiments de la population civile elle-mme; car, alors, elle n'est
plus contenue par rien. Au contraire, l o l'esprit militaire est sans
cesse et nergiquement contredit par la morale publique, il ne saurait
tre aussi fort que l o tout concourt  incliner le jeune soldat dans
la mme direction. On s'explique donc que, dans les pays o l'tat
d'altruisme est suffisant pour protger dans une certaine mesure
l'ensemble de la population, l'arme le porte facilement  un tel point
qu'il y devient la cause d'une notable aggravation[242].

2 Dans toutes les armes, les troupes d'lite sont celles o le
coefficient d'aggravation est le plus lev.


/*
+---------------+-----------+--------------+-------------------------+
|               |AGE MOYEN  |SUICIDES      |     COEFFICIENT         |
|               |rel ou    |pour 1        |    D'AGGRAVATION.       |
|               |probable.  |million.      |                         |
+---------------+-----------+--------------+-------------------------+
|               |           |              |      |Par rapport  la  |
|Corps spciaux |De 30  35.|570 (1862-78).| 2,45 |population civile |
|de Paris.      |           |              |      |masculine, de 35  |
+---------------+-----------+--------------+------|ans, tout tat    |
|Gendarmerie.   |    --     |570 (1873).   | 2,45 |civil runi[243]. |
+---------------+-----------+--------------+-------------------------+
|Vtrans       |           |              |      |Par rapport aux   |
|(supprims     |De 45  55.|2.860         |2,37  |clibataires du   |
|en 1872).      |           |              |      |mme ge, des     |
|               |           |              |      |annes 1889-91.   |
+---------------+-----------+--------------+-------------------------+
*/


Ce dernier chiffre, ayant t calcul par rapport aux clibataires de
1889-91, est beaucoup trop faible, et pourtant il est bien suprieur 
celui des troupes ordinaires. De mme, dans l'arme d'Algrie, qui passe
pour tre l'cole des vertus militaires, le suicide a donn pendant la
priode 1872-78 une mortalit double de celle qu'ont fournie, au mme
moment, les troupes stationnes en France (570 suicides pour 1 million
au lieu de 280). Au contraire, les armes les moins prouves sont les
pontonniers, le gnie, les infirmiers, les ouvriers d'administration,
c'est--dire celles dont le caractre militaire est le moins accus. De
mme, en Italie, tandis que l'arme, en gnral, pendant les annes
1878-81 donnait seulement 430 cas pour un million, les bersagliers en
avaient 580, les carabiniers 800, les coles militaires et les
bataillons d'instruction 1.010.

Or, ce qui distingue les troupes d'lite, c'est le degr intense auquel
y atteint l'esprit d'abngation et de renoncement militaire. Le suicide
dans l'arme varie donc comme cet tat moral.

3 Une dernire preuve de cette loi, c'est que le suicide militaire est
partout en dcadence. En France, en 1862, il y avait 630 cas pour un
million; en 1890 il n'y en a plus que 280. On a prtendu que cette
dcroissance tait due aux lois qui ont rduit la dure du service. Mais
ce mouvement de rgression est bien, antrieur  la nouvelle loi sur le
recrutement. Il est continu depuis 1862, sauf un relvement assez
important de 1882  1888[244]. On le retrouve d'ailleurs partout. Les
suicides militaires sont passs, en Prusse, de 716 pour un million, en
1877,  457 en 1893; dans l'ensemble de l'Allemagne, de 707 en 1877, 
550 en 1890; en Belgique, de 391 en 1885,  185 en 1891; en Italie, de
431 en 1876,  389 en 1892. En Autriche et en Angleterre la diminution
est peu sensible, mais il n'y a pas accroissement (1.209, en 1892, dans
le premier de ces pays, et 210 dans le second en 1890, au lieu de 1.277
et 217 en 1876).

Or, si notre explication est fonde, c'est bien ainsi que les choses
devaient se passer. En effet, il est constant que, pendant le mme
temps, il s'est produit dans tous ces pays un recul du vieil esprit
militaire.  tort ou  raison, ces habitudes d'obissance passive, de
soumission absolue, en un mot d'impersonnalisme, si l'on veut nous
permettre ce barbarisme, se sont trouves de plus en plus en
contradiction avec les exigences de la conscience publique. Elles ont,
par consquent, perdu du terrain. Pour donner satisfaction aux
aspirations nouvelles, la discipline est devenue moins rigide, moins
compressive de l'individu[245]. Il est d'ailleurs remarquable que, dans
ces mmes socits et pendant le mme temps, les suicides civils n'ont
fait qu'augmenter. C'est une nouvelle preuve que la cause dont ils
dpendent est de nature contraire  celle qui fait le plus gnralement
l'aptitude spcifique des soldats.

Tout prouve donc que le suicide militaire n'est qu'une forme du suicide
altruiste. Assurment, nous n'entendons pas dire que tous les cas
particuliers qui se produisent dans les rgiments ont ce caractre et
cette origine. Le soldat, en revtant l'uniforme, ne devient pas un
homme entirement nouveau; les effets de l'ducation qu'il a reue, de
l'existence qu'il a mene jusque-l ne disparaissent pas comme par
enchantement; et d'ailleurs, il n'est pas tellement spar du reste de
la socit qu'il ne participe pas  la vie commune. Il peut donc se
faire que le suicide qu'il commet soit quelquefois civil par ses causes
et par sa nature. Mais une fois qu'on a limin ces cas pars, sans
liens entre eux, il reste un groupe compact et homogne, qui comprend la
plupart des suicides dont l'arme est le thtre et qui dpend de cet
tat d'altruisme sans lequel il n'y a pas d'esprit militaire. C'est le
suicide des socits infrieures qui survit parmi nous parce que la
morale militaire est elle-mme, par certains cts, une survivance de la
morale primitive[246]. Sous l'influence de cette prdisposition, le
soldat se tue pour la moindre contrarit, pour les raisons les plus
futiles, pour un refus de permission, pour une rprimande, pour une
punition injuste, pour un arrt dans l'avancement, pour une question de
point d'honneur, pour un accs de jalousie passagre ou mme, tout
simplement, parce que d'autres suicides ont eu lieu sous ses yeux ou 
sa connaissance. Voil, en effet, d'o proviennent ces phnomnes de
contagion que l'on a souvent observs dans les armes et dont nous
avons, plus haut, rapport des exemples. Ils sont inexplicables si le
suicide dpend essentiellement de causes individuelles. On ne peut
admettre que le hasard ait justement runi dans tel rgiment, sur tel
point du territoire, un aussi grand nombre d'individus prdisposs 
l'homicide de soi-mme par leur constitution organique. D'autre part, il
est encore plus inadmissible qu'une telle propagation imitative puisse
avoir lieu en dehors de toute prdisposition. Mais tout s'explique
aisment quand on a reconnu que la carrire des armes dveloppe une
constitution morale qui incline puissamment l'homme  se dfaire de
l'existence. Car il est naturel que cette constitution se trouve,  des
degrs divers, chez la plupart de ceux qui sont ou qui ont pass sous
les drapeaux, et, comme elle est pour les suicides un terrain minemment
favorable, il faut peu de chose pour faire passer  l'acte le penchant 
se tuer qu'elle recle; l'exemple suffit pour cela. C'est pourquoi il se
rpand comme une trane de poudre chez des sujets ainsi prpars  le
suivre.




III.


On peut mieux comprendre maintenant quel intrt il y avait  donner une
dfinition objective du suicide et  y rester fidle.

Parce que le suicide altruiste, tout en prsentant les traits
caractristiques du suicide, se rapproche, surtout dans ses
manifestations les plus frappantes, de certaines catgories d'actes que
nous sommes habitus  honorer de notre estime et mme de notre
admiration, on a souvent refus de le considrer comme un homicide de
soi-mme. On se rappelle que, pour Esquirol et Falret, la mort de Caton
et celle des Girondins n'taient pas des suicides. Mais alors, si les
suicides qui ont pour cause visible et immdiate l'esprit de renoncement
et d'abngation ne mritent pas cette qualification, elle ne saurait
davantage convenir  ceux qui procdent de la mme disposition morale,
quoique d'une manire moins apparente; car les seconds ne diffrent des
premiers que par quelques nuances. Si l'habitant des les Canaries qui
se prcipite dans un gouffre pour honorer son Dieu n'est pas un
suicid, comment donner ce nom au sectateur de Jina qui se tue pour
rentrer dans le nant; au primitif qui, sous l'influence du mme tat
mental, renonce  l'existence pour une lgre offense qu'il a subie ou
simplement pour manifester son mpris de la vie, au failli qui aime
mieux ne pas survivre  son dshonneur, enfin  ces nombreux soldats qui
viennent tous les ans grossir le contingent des morts volontaires? Car
tous ces cas ont pour racine ce mme tat d'altruisme qui est galement
la cause de ce qu'on pourrait appeler le suicide hroque. Les
mettra-t-on seuls au rang des suicides et n'exclura-t-on que ceux dont
le mobile est particulirement pur? Mais d'abord, d'aprs quel critrium
fera-t-on le partage? Quand un motif cesse-t-il d'tre assez louable
pour que l'acte qu'il dtermine puisse tre qualifi de suicide? Puis,
en sparant radicalement l'une de l'autre ces deux catgories de faits,
on se condamne  en mconnatre la nature. Car c'est dans le suicide
altruiste obligatoire que les caractres essentiels du type sont le
mieux marqus. Les autres varits n'en sont que des formes drives.
Ainsi, ou bien on tiendra comme non avenu un groupe considrable de
phnomnes instructifs, ou bien, si on ne les rejette pas tous, outre
que l'on ne pourra faire entre eux qu'un choix arbitraire, on se mettra
dans l'impossibilit d'apercevoir la souche commune  laquelle se
rattachent ceux que l'on aura retenus. Tels sont les dangers auxquels on
s'expose quand on fait dpendre la dfinition du suicide des sentiments
subjectifs qu'il inspire.

D'ailleurs, mme les raisons de sentiment par lesquelles on croit
justifier cette exclusion, ne sont pas fondes. On s'appuie sur ce fait
que les mobiles dont procdent certains suicides altruistes se
retrouvent, sous une forme  peine diffrente,  la base d'actes que
tout le monde regarde comme moraux. Mais en est-il autrement du suicide
goste? Le sentiment de l'autonomie individuelle n'a-t-il pas sa
moralit comme le sentiment contraire? Si celui-ci est la condition d'un
certain courage, s'il affermit les coeurs et va mme jusqu' les
endurcir, l'autre les attendrit et les ouvre  la piti. Si, l o rgne
le suicide altruiste, l'homme est toujours prt  donner sa vie, en
revanche, il ne fait pas plus de cas de celle d'autrui. Au contraire, l
o il met tellement haut la personnalit individuelle qu'il n'aperoit
plus aucune fin qui la dpasse, il la respecte chez les autres. Le culte
qu'il a pour elle fait qu'il souffre de tout ce qui peut la diminuer
mme chez ses semblables. Une plus large sympathie pour la souffrance
humaine succde aux dvouements fanatiques des temps primitifs. Chaque
sorte de suicide n'est donc que la forme exagre ou dvie d'une vertu.
Mais alors la manire dont ils affectent la conscience morale ne les
diffrencie pas assez pour qu'on ait le droit d'en faire autant de
genres spars.




CHAPITRE V

Le suicide anomique.


Mais la socit n'est pas seulement un objet qui attire  soi, avec une
intensit ingale, les sentiments et l'activit des individus. Elle est
aussi un pouvoir qui les rgle. Entre la manire dont s'exerce cette
action rgulatrice et le taux social des suicides il existe un rapport.

I.

C'est un fait connu que les crises conomiques ont sur le penchant au
suicide une influence aggravante.

 Vienne, en 1873, clate une crise financire qui atteint son maximum
en 1874; aussitt le nombre des suicides s'lve. De 141 en 1872, ils
montent  153 en 1873 et  216 en 1874, avec une augmentation de 51 %
par rapport  1872 et de 41 % par rapport  1873. Ce qui prouve bien que
cette catastrophe est la seule cause de cet accroissement, c'est qu'il
est surtout sensible au moment o la crise a t  l'tat aigu,
c'est--dire pendant les quatre premiers mois de 1874. Du 1er janvier au
30 avril on avait compt 48 suicides en 1871, 44 en 1872, 43 en 1873; il
y en eut 73 en 1874. L'augmentation est de 70 %. La mme crise ayant
clat  la mme poque  Francfort-sur-le-Mein y a produit les mmes
effets. Dans les annes qui prcdent 1874, il s'y commettait en moyenne
22 suicides par an; en 1874, il y en eut 32, soit 45 % en plus.

On n'a pas oubli le fameux krach qui se produisit  la Bourse de Paris
pendant l'hiver de 1882. Les consquences s'en firent sentir non
seulement  Paris, mais dans toute la France. De 1874  1886,
l'accroissement moyen annuel n'est que de 2 %; en 1882, il est de 7 %.
De plus, il n'est pas galement rparti entre les diffrents moments de
l'anne, mais il a lieu surtout pendant les trois premiers mois,
c'est--dire  l'instant prcis o le krach s'est produit.  ce seul
trimestre reviennent les 59 centimes de l'augmentation totale. Cette
lvation est si bien le fait de circonstances exceptionnelles que, non
seulement on ne la rencontre pas en 1881, mais qu'elle a disparu en
1883, quoique cette dernire anne ait, dans l'ensemble, un peu plus de
suicides que la prcdente:

/*
+-----------------+---------+-------------------+--------------------+
|                 |  1881.  |      1882.        |      1883.         |
+-----------------+---------+-------------------+--------------------+
|Anne totale     |  6.741  |  7.213 (+  7 %)   |      7.267         |
+-----------------+---------+-------------------+--------------------+
|Premier trimestre|  1.589  |  1.770 (+ 11 %)   |      1.604         |
+-----------------+---------+-------------------+--------------------+
*/

Ce rapport ne se constate pas seulement dans quelques cas exceptionnels;
il est la loi. Le chiffre des faillites est un baromtre qui reflte
avec une suffisante sensibilit les variations par lesquelles passe la
vie conomique. Quand, d'une anne  l'autre, elles deviennent
brusquement plus nombreuses, on peut tre assur qu'il s'est produit
quelque grave perturbation. De 1845  1869, il y a eu,  trois reprises,
de ces lvations soudaines, symptmes de crises. Tandis que, pendant
cette priode, l'accroissement annuel du nombre des faillites est de 3,2
%, il est de 26 % en 1847, de 37 % en 1854, et de 20 % en 1861. Or, 
ces trois moments, on constate galement une ascension
exceptionnellement rapide dans le chiffre des suicides. Tandis que,
pendant ces 24 annes, l'augmentation moyenne annuelle est seulement de
2 %, elle est de 17 % en 1847, de 8 % en 1854, de 9 % en 1861.

Mais  quoi ces crises doivent-elles leur influence? Est-ce parce que,
en faisant flchir la fortune publique, elles augmentent la misre?
Est-ce parce que la vie devient plus difficile qu'on y renonce plus
volontiers? L'explication sduit par sa simplicit; elle est d'ailleurs
conforme  la conception courante du suicide. Mais elle est contredite
par les faits.

En effet, si les morts volontaires augmentaient parce que la vie devient
plus rude, elles devraient diminuer sensiblement quand l'aisance devient
plus grande. Or si, quand le prix des aliments de premire ncessit
s'lve avec excs, les suicides font gnralement de mme, on ne
constate pas qu'ils s'abaissent au-dessous de la moyenne dans le cas
contraire. En Prusse, en 1850, le cours du bl descend au point le plus
bas qu'il ait atteint pendant toute la priode 1848-81; il tait  6
marcs 91 les 50 kilogrammes; cependant,  ce moment mme, les suicides
passent de 1.527, o ils taient en 1849,  1.736, soit une augmentation
de 13 %, et ils continuent  s'accrotre pendant les annes 1851, 1852,
1853 quoique le bon march persiste. En 1858-59, un nouvel avilissement
se produit; nanmoins les suicides s'lvent de 2.038 en 1857  2.126 en
1858,  2.146 en 1859. De 1863  1866, les prix qui avaient atteint 11
marcs 04 en 1861 tombent progressivement jusqu' 7 marcs 95 en 1864 et
restent trs modrs, pendant toute la priode; les suicides, pendant ce
mme temps, augmentent de 17 % (2.112 en 1862, 2.485 en 1866)[247]. On
observe en Bavire des faits analogues. D'aprs une courbe construite
par Mayr[248] pour la priode 1835-61, c'est pendant les annes 1857-58
et 1858-59 que le prix du seigle a t le plus bas; or, les suicides
qui, en 1857, n'taient qu'au nombre de 286 montent  329 en 1858, puis
 387 en 1859. Le mme phnomne s'tait dj produit pendant les
annes 1848-50: le bl,  ce moment, avait t trs bon march comme
dans toute l'Europe. Et cependant, malgr une diminution lgre et
provisoire, due aux vnements politiques et dont nous avons parl, les
suicides se maintinrent au mme niveau. On en comptait 217 en 1847, il
y en avait encore 215 en 1848 et si, en 1849, ils descendirent un
instant  189, ds 1850, ils remontrent et s'levrent jusqu' 250.

C'est si peu l'accroissement de la misre qui fait l'accroissement des
suicides que mme des crises heureuses, dont l'effet est d'accrotre
brusquement la prosprit d'un pays, agissent sur le suicide tout comme
des dsastres conomiques.

La conqute de Rome par Victor-Emmanuel en 1870, en fondant
dfinitivement l'unit de l'Italie, a t pour ce pays le point de
dpart d'un mouvement de rnovation qui est en train d'en faire une des
grandes puissances de l'Europe. Le commerce et l'industrie en reurent
une vive impulsion et des transformations s'y produisirent avec une
extraordinaire rapidit. Tandis qu'en 1876, 4.459 chaudires  vapeur,
d'une force totale de 54.000 chevaux, suffisaient aux besoins
industriels, en 1887 le nombre des machines tait de 9.983 et leur
puissance, porte  167.000 chevaux-vapeur, tait triple.
Naturellement, la quantit des produits augmenta pendant le mme temps
selon la mme proportion[249]. Les changes suivirent la progression;
non seulement la marine marchande, les voies de communication et de
transport se dvelopprent, mais le nombre des choses et des gens
transports doubla[250]. Comme cette suractivit gnrale amena une
lvation des salaires (on estime  35 % l'augmentation de 1873  1889),
la situation matrielle des travailleurs s'amliora, d'autant plus que,
au mme moment, le prix du pain alla en baissant[251]. Enfin, d'aprs
les calculs de Bodio, la richesse prive serait passe de 45 milliards
et demi, en moyenne, pendant la priode 1875-80,  51 milliards pendant
les annes 1880-85 et 54 milliards et demi en 1885-90[252].

Or, paralllement  cette renaissance collective, on constate un
accroissement exceptionnel dans le nombre des suicides. De 1866  1870,
ils taient  peu prs rests constants; de 1871  1877 ils augmentent
de 36 %. Il y avait en

/*
+--------+--------------------------+-----+--------------------------+
|1864-70.|29 suicides pour 1 million|1874.|37 suicides pour 1 million|
+--------+--------------------------+-----+--------------------------+
|1871    |31  --    --     --       |1875.|34    --    --     --     |
+--------+--------------------------+-----+--------------------------+
|1872    |33  --    --     --       |1876.|36,5  --    --     --     |
+--------+--------------------------+-----+--------------------------+
|1873    |36  --    --     --       |1877.|40,6  --    --     --     |
+--------+--------------------------+-----+--------------------------+
*/


Et depuis, le mouvement a continu. Le chiffre total qui tait de 1.139
en 1877 est pass  1.463 en 1889, soit une nouvelle augmentation de 28
%.

En Prusse, le mme phnomne s'est produite deux reprises. En 1866, ce
royaume reoit un premier accroissement. Il s'annexe plusieurs provinces
importantes en mme temps qu'il devient le chef de la confdration du
Nord. Ce gain de gloire et de puissance est aussitt accompagn d'une
brusque pousse de suicides. Pendant la priode 1856-60, il y avait eu,
anne moyenne, 123 suicides pour 1 million, et 122 seulement pendant les
annes 1861-65. Dans le quinquennium 1866-70, malgr la baisse qui se
produisit en 1870, la moyenne s'lve  133. L'anne 1867, celle qui
suivit immdiatement la victoire, est celle o le suicide atteignit le
plus haut point auquel il ft parvenu depuis 1816 (1 suicide par 5.432
habitants tandis que, en 1864, il n'y avait qu'un cas sur 8.739).

Au lendemain de la guerre de 1870, une nouvelle transformation heureuse
se produit. L'Allemagne est unifie et place tout entire sous
l'hgmonie de la Prusse. Une norme indemnit de guerre vient grossir
la fortune publique; le commerce et l'industrie prennent leur essor.
Jamais le dveloppement du suicide n'a t aussi rapide. De 1875  1886
il augmente de 90 %, passant de 3.278 cas  6.212.

Les Expositions universelles, quand elles russissent, sont considres
comme un vnement heureux dans la vie d'une socit. Elles stimulent
les affaires, amnent plus d'argent dans le pays et passent pour
augmenter la prosprit publique, surtout dans la ville mme o elles
ont lieu. Et cependant, il n'est pas impossible que, finalement, elles
se soldent par une lvation considrable du chiffre des suicides. C'est
ce qui parat surtout avoir eu lieu pour l'Exposition de 1878.
L'augmentation a t, cette anne, la plus leve qui se ft produite de
1874  1886. Elle fut de 8 %, par consquent suprieure  celle qu'a
dtermine le krach de 1882. Et ce qui ne permet gure de supposer que
cette recrudescence ait une autre cause que l'Exposition, c'est que les
86 centimes de cet accroissement ont eu lieu juste pendant les six mois
qu'elle a dur.

En 1889, le mme fait ne s'est pas reproduit pour l'ensemble de la
France. Mais il est possible que la crise boulangiste, par l'influence
dpressive qu'elle a exerc sur la marche des suicides, ait neutralis
les effets contraires de l'Exposition. Ce qui est certain, c'est qu'
Paris, et quoique les passions politiques dchanes aient d avoir la
mme action que dans le reste du pays, les choses se passrent comme en
1878. Pendant les 7 mois de l'Exposition, les suicides augmentrent de
prs de 10 %, exactement 9,66, tandis que, dans le reste de l'anne, ils
restrent au-dessous de ce qu'ils avaient t en 1888 et de ce qu'ils
furent ensuite en 1890.

/*
+-----------------------------------------------+------+------+------+
|                                               | 1888 | 1889 | 1890 |
+-----------------------------------------------+------+------+------+
|Les sept mois qui correspondent  l'Exposition.| 517  | 567  | 540  |
+-----------------------------------------------+------+------+------+
|Les cinq autres mois.                          | 319  | 311  | 356  |
+-----------------------------------------------+------+------+------+
*/

On peut se demander si, sans le boulangisme, la hausse n'aurait pas t
plus prononce.

Mais ce qui dmontre mieux encore que la dtresse conomique n'a pas
l'influence aggravante qu'on lui a souvent attribue, c'est qu'elle
produit plutt l'effet contraire. En Irlande, o le paysan mne une vie
si pnible, on se tue trs peu. La misrable Calabre ne compte, pour
ainsi dire, pas de suicides; l'Espagne en a dix fois moins que la
France. On peut mme dire que la misre protge. Dans les diffrents
dpartements franais, les suicides sont d'autant plus nombreux qu'il y
a plus de gens qui vivent de leurs revenus.

[Illustration: Planche V.

SUICIDE ET RICHESSE.]

/*
+-------------------------------------+------------------------------+
|Dpartements o il se commet         |Nombre moyen des personnes    |
|par 100.000 habitants                |vivant de leurs revenus par   |
|(1878-1887).                         |1.000 habitants, dans chaque  |
|                                     |groupe de dpartements (1886).|
+-------------------------------------+------------------------------+
|De 48  43 suicides ( 5 dpartements)|          127                 |
+-------------------------------------+------------------------------+
|De 38  31    --    ( 6   --        )|           73                 |
+-------------------------------------+------------------------------+
|De 30  24    --    ( 6   --        )|           69                 |
+-------------------------------------+------------------------------+
|De 23  18    --    (15   --        )|           59                 |
+-------------------------------------+------------------------------+
|De 17  13    --    (18   --        )|           49                 |
+-------------------------------------+------------------------------+
|De 12  8     --    (26   --        )|           49                 |
+-------------------------------------+------------------------------+
|De  7  3     --    (10   --        )|           42                 |
+-------------------------------------+------------------------------+
*/


La comparaison des cartes confirme celle des moyennes (V. Planche V,
ci-dessus).

Si donc les crises industrielles ou financires augmentent les suicides,
ce n'est pas parce qu'elles appauvrissent, puisque des crises de
prosprit ont le mme rsultat; c'est parce qu'elles sont des crises,
c'est--dire des perturbations de l'ordre collectif[253]. Toute rupture
d'quilibre, alors mme qu'il en rsulte une plus grande aisance et un
rehaussement de la vitalit gnrale, pousse  la mort volontaire.
Toutes les fois que de graves rarrangements se produisent dans le corps
social, qu'ils soient dus  un soudain mouvement de croissance ou  un
cataclysme inattendu, l'homme se tue plus facilement. Comment est-ce
possible? Comment ce qui passe gnralement pour amliorer l'existence
peut-il en dtacher?

Pour rpondre  cette question, quelques considrations prjudicielles
sont ncessaires.




II.

Un vivant quelconque ne peut tre heureux et mme ne peut vivre que si
ses besoins sont suffisamment en rapport avec ses moyens. Autrement,
s'ils exigent plus qu'il ne peut leur tre accord ou simplement autre
chose, ils seront froisss sans cesse et ne pourront fonctionner sans
douleur. Or, un mouvement qui ne peut se produire sans souffrance tend 
ne pas se reproduire. Des tendances qui ne sont pas satisfaites
s'atrophient et, comme la tendance  vivre n'est que la rsultante de
toutes les autres, elle ne peut pas ne pas s'affaiblir si les autres se
relchent.

Chez l'animal, du moins  l'tat normal, cet quilibre s'tablit avec
une spontanit automatique parce qu'il dpend de conditions purement
matrielles. Tout ce que rclame l'organisme, c'est que les quantits de
substance et d'nergie, employes sans cesse  vivre, soient
priodiquement remplaces par des quantits quivalentes; c'est que la
rparation soit gale  l'usure. Quand le vide que la vie a creus dans
ses propres ressources est combl, l'animal est satisfait et ne demande
rien de plus. Sa rflexion n'est pas assez dveloppe pour imaginer
d'autres fins que celles qui sont impliques dans sa nature physique.
D'un autre ct, comme le travail exig de chaque organe dpend lui-mme
de l'tat gnral des forces vitales et des ncessits de l'quilibre
organique, l'usure,  son tour, se rgle sur la rparation et la balance
se ralise d'elle-mme. Les limites de l'une sont aussi celles de
l'autre; elles sont galement inscrites dans la constitution mme du
vivant qui n'a pas le moyen de les dpasser.

Mais il n'en est pas de mme de l'homme, parce que la plupart de ses
besoins ne sont pas, ou ne sont pas au mme degr, sous la dpendance du
corps.  la rigueur, on peut encore considrer comme dterminable la
quantit d'aliments matriels ncessaires  l'entretien physique d'une
vie humaine, quoique la dtermination soit dj moins troite que dans
le cas prcdent et la marge plus largement ouverte aux libres
combinaisons du dsir; car, au del du minimum indispensable, dont la
nature est prte  se contenter quand elle procde instinctivement, la
rflexion, plus veille, fait entrevoir des conditions meilleures, qui
apparaissent comme des fins dsirables et qui sollicitent l'activit.
Nanmoins, on peut admettre que les apptits de ce genre rencontrent tt
ou tard une borne qu'ils ne peuvent franchir. Mais comment fixer la
quantit de bien-tre, de confortable, de luxe que peut lgitimement
rechercher un tre humain? Ni dans la constitution organique, ni dans la
constitution psychologique de l'homme, on ne trouve rien qui marque un
terme  de semblables penchants. Le fonctionnement de la vie
individuelle n'exige pas qu'ils s'arrtent ici plutt que l; la preuve,
c'est qu'ils n'ont fait que se dvelopper depuis le commencement de
l'histoire, que des satisfactions toujours plus compltes leur ont t
apportes et que, pourtant, la sant moyenne n'est pas alle en
s'affaiblissant. Surtout, comment tablir la manire dont ils doivent
varier selon les conditions, les professions, l'importance relative des
services, etc.? Il n'est pas de socit o ils soient galement
satisfaits aux diffrents degrs de la hirarchie sociale. Cependant,
dans ses traits essentiels, la nature humaine est sensiblement la mme
chez tous les citoyens. Ce n'est donc pas elle qui peut assigner aux
besoins cette limite variable qui leur serait ncessaire. Par
consquent, en tant qu'ils dpendent de l'individu seul, ils sont
illimits. Par elle-mme, abstraction faite de tout pouvoir extrieur
qui la rgle, notre sensibilit est un abme sans fond que rien ne peut
combler.

Mais alors, si rien ne vient la contenir du dehors, elle ne peut tre
pour elle-mme qu'une source de tourments. Car des dsirs illimits sont
insatiables par dfinition et ce n'est pas sans raison que
l'insatiabilit est regarde comme un signe de morbidit. Puisque rien
ne les borne, ils dpassent toujours et infiniment les moyens dont ils
disposent; rien donc ne saurait les calmer. Une soif inextinguible est
un supplice perptuellement renouvel. On a dit, il est vrai, que c'est
le propre de l'activit humaine de se dployer sans terme assignable et
de se proposer des fins qu'elle ne peut pas atteindre. Mais il est
impossible d'apercevoir comment un tel tat d'indtermination se
concilie plutt avec les conditions de la vie mentale qu'avec les
exigences de la vie physique. Quelque plaisir que l'homme prouve 
agir,  se mouvoir,  faire effort, encore faut-il qu'il sente que ses
efforts ne sont pas vains et qu'en marchant il avance. Or, on n'avance
pas quand on ne marche vers aucun but ou, ce qui revient au mme, quand
le but vers lequel on marche est  l'infini. La distance  laquelle on
en reste loign tant toujours la mme quelque chemin qu'on ait fait,
tout se passe comme si l'on s'tait strilement agit sur place. Mme
les regards jets derrire soi et le sentiment de fiert que l'on peut
prouver en apercevant l'espace dj parcouru ne sauraient causer qu'une
bien illusoire satisfaction, puisque l'espace  parcourir n'est pas
diminu pour autant. Poursuivre une fin inaccessible par hypothse,
c'est donc se condamner  un perptuel tat de mcontentement. Sans
doute, il arrive  l'homme d'esprer contre toute raison et, mme
draisonnable, l'esprance a ses joies. Il peut donc se faire qu'elle le
soutienne quelque temps; mais elle ne saurait survivre indfiniment aux
dceptions rptes de l'exprience. Or, qu'est-ce que l'avenir peut
donner de plus que le pass, puisqu'il est  jamais impossible de
parvenir  un tat o l'on puisse se tenir et qu'on ne peut mme se
rapprocher de l'idal entrevu? Ainsi, plus on aura et plus on voudra
avoir, les satisfactions reues ne faisant que stimuler les besoins au
lieu de les apaiser. Dira-t-on que, par elle-mme, l'action est
agrable? Mais d'abord, c'est  condition qu'on s'aveugle assez pour
n'en pas sentir l'inutilit. Puis, pour que ce plaisir soit ressenti et
vienne temprer et voiler  demi l'inquitude douloureuse qu'il
accompagne, il faut tout au moins que ce mouvement sans fin se dploie
toujours  l'aise et sans tre gn par rien. Mais qu'il vienne  tre
entrav, et l'inquitude reste seule avec le malaise qu'elle apporte
avec elle. Or ce serait un miracle s'il ne surgissait jamais quelque
infranchissable obstacle. Dans ces conditions, on ne tient  la vie que
par un fil bien tnu et qui,  chaque instant, peut tre rompu.

Pour qu'il en soit autrement, il faut donc avant tout que les passions
soient limites. Alors seulement, elles pourront tre mises en harmonie
avec les facults et, par suite, satisfaites. Mais puisqu'il n'y a rien
dans l'individu qui puisse leur fixer une limite, celle-ci doit
ncessairement leur venir de quelque force extrieure  l'individu. Il
faut qu'une puissance rgulatrice joue pour les besoins moraux le mme
rle que l'organisme pour les besoins physiques. C'est dire que cette
puissance ne peut tre que morale. C'est rveil de la conscience qui est
venu rompre l'tat d'quilibre dans lequel sommeillait l'animal; seule
donc la conscience peut fournir les moyens de le rtablir. La contrainte
matrielle serait ici sans effet; ce n'est pas avec des forces
physico-chimiques qu'on peut modifier les coeurs. Dans la mesure o les
apptits ne sont pas automatiquement contenus par des mcanismes
physiologiques, ils ne peuvent s'arrter que devant une limite qu'ils
reconnaissent comme juste. Les hommes ne consentiraient pas  borner
leurs dsirs s'ils se croyaient fonds  dpasser la borne qui leur est
assigne. Seulement, cette loi de justice, ils ne sauraient se la dicter
 eux-mmes pour les raisons que nous avons dites. Ils doivent donc la
recevoir d'une autorit qu'ils respectent et devant laquelle ils
s'inclinent spontanment. Seule, la socit, soit directement et dans
son ensemble, soit par l'intermdiaire d'un de ses organes, est en tat
de jouer ce rle modrateur; car elle est le seul pouvoir moral
suprieur  l'individu, et dont celui-ci accepte la supriorit. Seule,
elle a l'autorit ncessaire pour dire le droit et marquer aux passions
le point au del duquel elles ne doivent pas aller. Seule aussi, elle
peut apprcier quelle prime doit tre offerte en perspective  chaque
ordre de fonctionnaires, au mieux de l'intrt commun.

Et en effet,  chaque moment de l'histoire, il y a dans la conscience
morale des socits un sentiment obscur de ce que valent respectivement
les diffrents services sociaux, de la rmunration relative qui est due
 chacun d'eux et, par consquent, de la mesure de confortable qui
convient  la moyenne des travailleurs de chaque profession. Les
diffrentes fonctions sont comme hirarchises dans l'opinion et un
certain coefficient de bien-tre est attribu  chacune selon la place
qu'elle occupe dans la hirarchie. D'aprs les ides reues, il y a, par
exemple, une certaine manire de vivre qui est regarde comme la limite
suprieure que puisse se proposer l'ouvrier dans les efforts qu'il fait
pour amliorer son existence, et une limite infrieure au-dessous de
laquelle on tolre difficilement qu'il descende, s'il n'a pas gravement
dmrit. L'une et l'autre sont diffrentes pour l'ouvrier de la ville
et celui de la campagne, pour le domestique et pour le journalier, pour
l'employ de commerce et pour le fonctionnaire, etc., etc. De mme
encore, on blme le riche qui vit en pauvre, mais on le blme aussi s'il
recherche avec excs les raffinements du luxe. En vain les conomistes
protestent; ce sera toujours un scandale pour le sentiment public qu'un
particulier puisse employer en consommations absolument superflues une
trop grande quantit de richesses et il semble mme que cette
intolrance ne se relche qu'aux poques de perturbation morale[254]. Il
y a donc une vritable rglementation qui, pour n'avoir pas toujours une
forme juridique, ne laisse pas de fixer, avec une prcision relative, le
maximum d'aisance que chaque classe de la socit peut lgitimement
chercher  atteindre. Du reste, l'chelle ainsi dresse, n'a rien
d'immuable. Elle change, selon que le revenu collectif crot ou dcrot
et selon les changements qui se font dans les ides morales de la
socit. C'est ainsi que ce qui a le caractre du luxe pour une poque,
ne l'a plus pour une autre; que le bien-tre, qui, pendant longtemps,
n'tait octroy  une classe qu' titre exceptionnel et surrogatoire,
finit par apparatre comme rigoureusement ncessaire et de stricte
quit.

Sous cette pression, chacun, dans sa sphre, se rend vaguement compte du
point extrme jusqu'o peuvent aller ses ambitions et n'aspire  rien au
del. Si, du moins, il est respectueux de la rgle et docile 
l'autorit collective, c'est--dire s'il a une saine constitution
morale, il sent qu'il n'est pas bien d'exiger davantage. Un but et un
terme sont ainsi marqus aux passions. Sans doute, cette dtermination
n'a rien de rigide ni d'absolu. L'idal conomique assign  chaque
catgorie de citoyens, est compris lui-mme entre de certaines limites 
l'intrieur desquelles les dsirs peuvent se mouvoir avec libert. Mais
il n'est pas illimit. C'est cette limitation relative et la modration
qui en rsulte qui font les hommes contents de leur sort tout en les
stimulant avec mesure  le rendre meilleur; et c'est ce contentement
moyen qui donne naissance  ce sentiment de joie calme et active,  ce
plaisir d'tre et de vivre qui, pour les socits comme pour les
individus, est la caractristique de la sant. Chacun, du moins en
gnral, est alors en harmonie avec sa condition et ne dsire que ce
qu'il peut lgitimement esprer comme prix normal de son activit.
D'ailleurs, l'homme n'est pas pour cela condamn  une sorte
d'immobilit. Il peut chercher  embellir son existence; mais les
tentatives qu'il fait dans ce sens peuvent ne pas russir sans le
laisser dsespr. Car, comme il aime ce qu'il a et ne met pas toute sa
passion  rechercher ce qu'il n'a pas, les nouveauts auxquelles il lui
arrive d'aspirer peuvent manquer  ses dsirs et  ses esprances sans
que tout lui manque  la fois. L'essentiel lui reste. L'quilibre de son
bonheur est stable parce qu'il est dfini et il ne suffit pas de
quelques mcomptes pour le bouleverser.

Toutefois, il ne servirait  rien que chacun considrt comme juste la
hirarchie des fonctions telle qu'elle est dresse par l'opinion, si, en
mme temps, on ne considrait comme galement juste la faon dont ces
fonctions se recrutent. Le travailleur n'est pas en harmonie avec sa
situation sociale, s'il n'est pas convaincu qu'il a bien celle qu'il
doit avoir. S'il se croit fond  en occuper une autre, ce qu'il a ne
saurait le satisfaire. Il ne suffit donc pas que le niveau moyen des
besoins soit, pour chaque condition, rgl par le sentiment public, il
faut encore qu'une autre rglementation, plus prcise, fixe la manire
dont les diffrentes conditions doivent tre ouvertes aux particuliers.
Et en effet, il n'est pas de socit o cette rglementation n'existe.
Elle varie selon les temps et les lieux. Jadis elle faisait de la
naissance le principe presque exclusif de la classification sociale;
aujourd'hui, elle ne maintient d'autre ingalit native que celle qui
rsulte de la fortune hrditaire et du mrite. Mais, sous ces formes
diverses, elle a partout le mme objet. Partout aussi, elle n'est
possible que si elle est impose aux individus par une autorit qui les
dpasse, c'est--dire par l'autorit collective. Car elle ne peut
s'tablir sans demander aux uns ou aux autres et, plus gnralement aux
uns et aux autres, des sacrifices et des concessions, au nom de
l'intrt public.

Certains, il est vrai, ont pens que cette pression morale deviendrait
inutile du jour o la situation conomique cesserait d'tre transmise
hrditairement. Si, a-t-on dit, l'hritage tant aboli, chacun entre
dans la vie avec les mmes ressources, si la lutte entre les
comptiteurs s'engage dans des conditions de parfaite galit, nul n'en
pourra trouver les rsultats injustes. Tout le monde sentira
spontanment que les choses sont comme elles doivent tre.

Il n'est effectivement pas douteux que, plus on se rapprochera de cette
galit idale, moins aussi la contrainte sociale sera ncessaire. Mais
ce n'est qu'une question de degr. Car il y aura toujours une hrdit
qui subsistera, c'est celle des dons naturels. L'intelligence, le got,
la valeur scientifique, artistique, littraire, industrielle, le
courage, l'habilet manuelle sont des forces que chacun de nous reoit
en naissant, comme le propritaire-n reoit son capital, comme le
noble, autrefois, recevait son titre et sa fonction. Il faudra donc
encore une discipline morale pour faire accepter de ceux que la nature a
le moins favoriss la moindre situation qu'ils doivent au hasard de leur
naissance. Ira-t-on jusqu' rclamer que le partage soit gal pour tous
et qu'aucun avantage ne soit fait aux plus utiles et aux plus mritants?
Mais alors, il faudrait une discipline bien autrement nergique pour
faire accepter de ces derniers un traitement simplement gal  celui des
mdiocres et des impuissants.

Seulement cette discipline, tout comme la prcdente, ne peut tre
utile, que si elle est considre comme juste par les peuples qui y sont
soumis. Quand elle ne se maintient plus que par habitude et de force, la
paix et l'harmonie ne subsistent plus qu'en apparence; l'esprit
d'inquitude et le mcontentement sont latents; les apptits,
superficiellement contenus, ne tardent pas  se dchaner. C'est ce qui
est arriv  Rome et en Grce quand les croyances sur lesquelles
reposait la vieille organisation du patriciat et de la plbe furent
branles, dans nos socits modernes quand les prjugs aristocratiques
commencrent  perdre leur ancien ascendant. Mais cet tat
d'branlement est exceptionnel; il n'a lieu que quand la socit
traverse quelque crise maladive. Normalement, l'ordre collectif est
reconnu comme quitable par la grande gnralit des sujets. Quand donc
nous disons qu'une autorit est ncessaire pour l'imposer aux
particuliers, nous n'entendons nullement que la violence soit le seul
moyen de l'tablir. Parce que cette rglementation est destine 
contenir les passions individuelles, il faut qu'elle mane d'un pouvoir
qui domine les individus; mais il faut galement que ce pouvoir soit
obi par respect et non par crainte.

Ainsi, il n'est pas vrai que l'activit humaine puisse tre affranchie
de tout frein. Il n'est rien au monde qui puisse jouir d'un tel
privilge. Car tout tre, tant partie de l'univers, est relatif au
reste de l'univers; sa nature et la manire dont il la manifeste ne
dpendent donc pas seulement de lui-mme, mais des autres tres qui, par
suite, le contiennent et le rglent.  cet gard, il n'y a que des
diffrences de degrs et de formes entre le minral et le sujet pensant.
Ce que l'homme a de caractristique, c'est que le frein auquel il est
soumis n'est pas physique, mais moral, c'est--dire social. Il reoit sa
loi non d'un milieu matriel qui s'impose brutalement  lui, mais d'une
conscience suprieure  la sienne et dont il sent la supriorit. Parce
que la majeure et la meilleure partie de sa vie dpasse le corps, il
chappe au joug du corps, mais il subit celui de la socit.

Seulement, quand la socit est trouble, que ce soit par une crise
douloureuse ou par d'heureuses mais trop soudaines transformations, elle
est provisoirement incapable d'exercer cette action; et voil d'o
viennent ces brusques ascensions de la courbe des suicides dont nous
avons, plus haut, tabli l'existence.

En effet, dans les cas de dsastres conomiques, il se produit comme un
dclassement qui rejette brusquement certains individus dans une
situation infrieure  celle qu'ils occupaient jusqu'alors. Il faut donc
qu'ils abaissent leurs exigences, qu'ils restreignent leurs besoins,
qu'ils apprennent  se contenir davantage. Tous les fruits de l'action
sociale sont perdus en ce qui les concerne; leur ducation morale est 
refaire. Or, ce n'est pas en un instant que la socit peut les plier 
cette vie nouvelle et leur apprendre  exercer sur eux ce surcrot de
contention auquel ils ne sont pas accoutums. Il en rsulte qu'ils ne
sont pas ajusts  la condition qui leur est faite et que la perspective
mme leur en est intolrable; de l des souffrances qui les dtachent
d'une existence diminue avant mme qu'ils en aient fait l'exprience.

Mais il n'en est pas autrement si la crise a pour origine un brusque
accroissement de puissance et de fortune. Alors, en effet, comme les
conditions de la vie sont changes, l'chelle d'aprs laquelle se
rglaient les besoins ne peut plus rester la mme; car elle varie avec
les ressources sociales, puisqu'elle dtermine en gros la part qui doit
revenir  chaque catgorie de producteurs. La graduation en est
bouleverse; mais d'autre part, une graduation nouvelle ne saurait tre
improvise. Il faut du temps pour qu'hommes et choses soient  nouveau
classs par la conscience publique. Tant que les forces sociales, ainsi
mises en libert, n'ont pas retrouv l'quilibre, leur valeur respective
reste indtermine et, par consquent, toute rglementation fait dfaut
pour un temps. On ne sait plus ce qui est possible et ce qui ne l'est
pas, ce qui est juste et ce qui est injuste, quelles sont les
revendications et les esprances lgitimes, quelles sont celles qui
passent la mesure. Par suite, il n'est rien  quoi on ne prtende. Pour
peu que cet branlement soit profond, il atteint mme les principes qui
prsident  la rpartition des citoyens entre les diffrents emplois.
Car comme les rapports entre les diverses parties de la socit sont
ncessairement modifis, les ides qui expriment ces rapports ne peuvent
plus rester les mmes. Telle classe, que la crise a plus spcialement
favorise, n'est plus dispose  la mme rsignation, et, par
contrecoup, le spectacle de sa fortune plus grande veille autour et
au-dessous d'elle toute sorte de convoitises. Ainsi, les apptits,
n'tant plus contenus par une opinion dsoriente, ne savent plus o
sont les bornes devant lesquelles ils doivent s'arrter. D'ailleurs, 
ce mme moment, ils sont dans un tat d'rthisme naturel par cela seul
que la vitalit gnrale est plus intense. Parce que la prosprit
s'est accrue, les dsirs sont exalts. La proie plus riche qui leur est
offerte les stimule, les rend plus exigeants, plus impatients de toute
rgle, alors justement que les rgles traditionnelles ont perdu de leur
autorit. L'tat de drglement ou d'_anomie_ est donc encore renforc
par ce fait que les passions sont moins disciplines au moment mme o
elles auraient besoin d'une plus forte discipline.

Mais alors leurs exigences mmes font qu'il est impossible de les
satisfaire. Les ambitions surexcites vont toujours au del des
rsultats obtenus, quels qu'ils soient; car elles ne sont pas averties
qu'elles ne doivent pas aller plus loin. Rien donc ne les contente et
toute cette agitation s'entretient perptuellement elle-mme sans
aboutir  aucun apaisement. Surtout, comme cette course vers un but
insaisissable ne peut procurer d'autre plaisir que celui de la course
elle-mme, si toutefois c'en est un, qu'elle vienne  tre entrave, et
l'on reste les mains entirement vides. Or, il se trouve qu'en mme
temps la lutte devient plus violente et plus douloureuse,  la fois
parce qu'elle est moins rgle et que les comptitions sont plus
ardentes. Toutes les classes sont aux prises parce qu'il n'y a plus de
classement tabli. L'effort est donc plus considrable au moment o il
devient plus improductif. Comment, dans ces conditions, la volont de
vivre ne faiblirait-elle pas?

Cette explication est confirme par la singulire immunit dont
jouissent les pays pauvres. Si la pauvret protge contre le suicide,
c'est que, par elle-mme, elle est un frein. Quoiqu'on fasse, les
dsirs, dans une certaine mesure, sont obligs de compter avec les
moyens; ce qu'on a sert en partie de point de repre pour dterminer ce
qu'on voudrait avoir. Par consquent, moins on possde, et moins on est
port  tendre sans limites le cercle de ses besoins. L'impuissance, en
nous astreignant  la modration, nous y habitue, outre que, l o la
mdiocrit est gnrale, rien ne vient exciter l'envie. La richesse, au
contraire, par les pouvoirs qu'elle confre, nous donne l'illusion que
nous ne relevons que de nous-mmes. En diminuant la rsistance que nous
opposent les choses, elle nous induit  croire qu'elles peuvent tre
indfiniment vaincues. Or, moins on se sent limit, plus toute
limitation parat insupportable. Ce n'est donc pas sans raison que tant
de religions ont clbr les bienfaits et la valeur morale de la
pauvret. C'est qu'elle est, en effet, la meilleure des coles pour
apprendre  l'homme  se contenir. En nous obligeant  exercer sur nous
une constante discipline, elle nous prpare  accepter docilement la
discipline collective, tandis que la richesse, en exaltant l'individu,
risque toujours d'veiller cet esprit de rbellion qui est la source
mme de l'immoralit. Sans doute, ce n'est pas une raison pour empcher
l'humanit d'amliorer sa condition matrielle. Mais si le danger moral
qu'entrane tout accroissement de l'aisance n'est pas sans remde,
encore faut-il ne pas le perdre de vue.

III.

Si, comme dans les cas prcdents, l'anomie ne se produisait jamais que
par accs intermittents et sous forme de crises aigus, elle pourrait
bien faire de temps en temps varier le taux social des suicides; elle
n'en serait pas un facteur rgulier et constant. Mais il y a une sphre
de la vie sociale o elle est actuellement  l'tat chronique, c'est le
monde du commerce et de l'industrie.

Depuis un sicle, en effet, le progrs conomique a principalement
consist  affranchir les relations industrielles de toute
rglementation. Jusqu' des temps rcents, tout un systme de pouvoirs
moraux avait pour fonction de les discipliner. Il y avait d'abord la
religion dont l'influence se faisait sentir galement sur les ouvriers
et sur les matres, sur les pauvres et sur les riches. Elle consolait
les premiers et leur apprenait  se contenter de leur sort en leur
enseignant que l'ordre social est providentiel, que la pari de chaque
classe a t fixe par Dieu lui-mme, et en leur faisant esprer d'un
monde  venir de justes compensations aux ingalits de celui-ci. Elle
modrait les seconds en leur rappelant que les intrts terrestres ne
sont pas le tout de l'homme, qu'ils doivent tre subordonns  d'autres,
plus levs, et, par consquent, qu'ils ne mritent pas d'tre
poursuivis sans rgle ni sans mesure. Le pouvoir temporel, de son ct,
par la suprmatie qu'il exerait sur les fonctions conomiques, par
l'tat relativement subalterne o il les maintenait, en contenait
l'essor. Enfin, au sein mme du monde des affaires, les corps de
mtiers, en rglementant les salaires, le prix des produits et la
production elle-mme, fixaient indirectement le niveau moyen des revenus
sur lequel, par la force des choses, se rglent en partie les besoins.
En dcrivant cette organisation, nous, n'entendons pas, au reste, la
proposer comme un modle. Il est clair que, sans de profondes
transformations, elle ne saurait convenir aux socits actuelles. Tout
ce que nous constatons, c'est qu'elle existait, qu'elle avait des effets
utiles et qu'aujourd'hui rien n'en tient lieu.

En effet, la religion a perdu la plus grande partie de son empire. Le
pouvoir gouvernemental, au lieu d'tre le rgulateur de la vie
conomique, en est devenu l'instrument et le serviteur. Les coles les
plus contraires, conomistes orthodoxes et socialistes extrmes,
s'entendent pour le rduire au rle d'intermdiaire, plus ou moins
passif, entre les diffrentes fonctions sociales. Les uns veulent en
faire simplement le gardien des contrats individuels; les autres lui
laissent pour tche le soin de tenir la comptabilit collective,
c'est--dire d'enregistrer les demandes des consommateurs, de les
transmettre aux producteurs, d'inventorier le revenu total et de le
rpartir d'aprs une formule tablie. Mais les uns et les autres lui
refusent toute qualit pour se subordonner le reste des organes sociaux
et les faire converger vers un but qui les domine. De part et d'autre,
on dclare que les nations doivent avoir pour seul ou principal objectif
de prosprer industriellement; c'est ce qu'implique le dogme du
matrialisme conomique qui sert galement de base  ces systmes, en
apparence opposs. Et comme ces thories ne font qu'exprimer l'tat de
l'opinion, l'industrie, au lieu de continuer  tre regarde comme un
moyen en vue d'une fin qui la dpasse, est devenue la fin suprme des
individus et des socits. Mais alors il est arriv que les apptits
qu'elle met en jeu se sont trouvs affranchis de toute autorit qui les
limitt. Cette apothose du bien-tre, en les sanctifiant, pour ainsi
dire, les a mis au-dessus de toute loi humaine. Il semble qu'il y ait
une sorte de sacrilge  les endiguer. C'est pourquoi, mme la
rglementation purement utilitaire que le monde industriel lui-mme
exerait sur eux, par l'intermdiaire des corporations, n'a pas russi 
se maintenir. Enfin, ce dchanement des dsirs a encore t aggrav par
le dveloppement mme de l'industrie et l'extension presque indfinie du
march. Tant que le producteur ne pouvait couler ses produits que dans
le voisinage immdiat, la modicit du gain possible ne pouvait pas
surexciter beaucoup l'ambition. Mais maintenant qu'il peut presque
prtendre  avoir pour client le monde entier, comment, devant ces
perspectives sans bornes, les passions accepteraient-elles encore qu'on
les bornt comme autrefois?

Voil d'o vient l'effervescence qui rgne dans cette partie de la
socit, mais qui, de l, s'est tendue au reste. C'est que l'tat de
crise et d'anomie y est constant et, pour ainsi dire, normal. Du haut en
bas de l'chelle, les convoitises sont souleves sans qu'elles sachent
o se poser dfinitivement. Rien ne saurait les calmer, puisque le but
o elles tendent est infiniment au del de tout ce qu'elles peuvent
atteindre. Le rel parat sans valeur au prix de ce qu'entrevoient comme
possible les imaginations enfivres; on s'en dtache donc, mais pour se
dtacher ensuite du possible quand,  son tour, il devient rel. On a
soif de choses nouvelles, de jouissances ignores, de sensations
innommes, mais qui perdent toute leur saveur ds qu'elles sont connues.
Ds lors, que le moindre revers survienne et l'on est sans forces pour
le supporter. Toute cette fivre tombe et l'on s'aperoit combien ce
tumulte tait strile et que toutes ces sensations nouvelles,
indfiniment accumules, n'ont pas russi  constituer un solide capital
de bonheur sur lequel on pt vivre aux jours d'preuves. Le sage, qui
sait jouir des rsultats acquis sans prouver perptuellement le besoin
de les remplacer par d'autres, y trouve de quoi se retenir  la vie
quand l'heure des contrarits a sonn. Mais l'homme qui a toujours tout
attendu de l'avenir, qui a vcu les yeux fixs sur le futur, n'a rien
dans son pass qui le rconforte contre les amertumes du prsent; car le
pass n'a t pour lui qu'une srie d'tapes impatiemment traverses. Ce
qui lui permettait de s'aveugler sur lui-mme, c'est qu'il comptait
toujours trouver plus loin le bonheur qu'il n'avait pas encore rencontr
jusque-l. Mais voici qu'il est arrt dans sa marche; ds lors, il n'a
plus rien ni derrire lui ni devant lui sur quoi il puisse reposer son
regard. La fatigue, du reste, suffit,  elle seule, pour produire le
dsenchantement, car il est difficile de ne pas sentir,  la longue,
l'inutilit d'une poursuite sans terme.

On peut mme se demander si ce n'est pas surtout cet tat moral qui rend
aujourd'hui si fcondes en suicides les catastrophes conomiques. Dans
les socits o il est soumis  une saine discipline, l'homme se soumet
aussi plus facilement aux coups du sort. Habitu  se gner et  se
contenir, l'effort ncessaire pour s'imposer un peu plus de gne lui
cote relativement peu. Mais quand, par elle-mme, toute limite est
odieuse, comment une limitation plus troite ne paratrait-elle pas
insupportable? L'impatience fivreuse dans laquelle on vit n'incline
gure  la rsignation. Quand on n'a pas d'autre but que de dpasser
sans cesse le point o l'on est parvenu, combien il est douloureux
d'tre rejet en arrire! Or, cette mme inorganisation qui caractrise
notre tat conomique ouvre la porte  toutes les aventures. Comme les
imaginations sont avides de nouveauts et que rien ne les rgle, elles
ttonnent au hasard. Ncessairement, les checs croissent avec les
risques et, ainsi, les crises se multiplient au moment mme o elles
deviennent plus meurtrires.

Tableau XXIV

_Suicides pour 1 million de sujets de chaque profession._

/*
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|               |COMMERCE|TRANSPORTS|INDUSTRIE|AGRICULTURE|CARRIRES |
|               |        |          |         |           |librales |
|               |        |          |         |           |[255].    |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|France         |   440  |          |   340   |   240     |   300    |
|(1878-87)[256].|        |          |         |           |          |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Suisse (1876). |   664  |   1514   |   577   |   304     |   558    |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Italie         |   277  |  152,6   |   80,4  |   26,7    | 618[257] |
|(1866-76).     |        |          |         |           |          |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Prusse         |   754  |          |   456   |   315     |   832    |
|(1883-90).     |        |          |         |           |          |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Bavire        |   465  |          |   369   |   153     |   454    |
|(1884-91).     |        |          |         |           |          |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Belgique       |   421  |          |   160   |   160     |   100    |
|(1886-90).     |        |          |         |           |          |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Wurtemberg     |   273  |          |   190   |   206     |          |
|(1873-78).     |        |          |         |           |          |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Saxe (1878).   |            341,59           |   71,17   |          |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
*/

Et cependant, ces dispositions sont tellement invtres que la socit
s'y est faite et s'est accoutume  les regarder comme normales. On
rpte sans cesse qu'il est dans la nature de l'homme d'tre un ternel
mcontent, d'aller toujours en avant sans trve et sans repos, vers une
fin indtermine. La passion de l'infini est journellement prsente
comme une marque de distinction morale, alors qu'elle ne peut se
produire qu'au sein de consciences drgles et qui rigent en rgle le
drglement dont elles souffrent. La doctrine du progrs quand mme et
le plus rapide possible est devenue un article de foi. Mais aussi,
paralllement  ces thories qui clbrent les bienfaits de
l'instabilit, on en voit apparatre d'autres qui, gnralisant la
situation d'o elles drivent, dclarent la vie mauvaise, l'accusent
d'tre plus fertile en douleurs qu'en plaisirs et de ne sduire l'homme
que par des attraits trompeurs. Et comme c'est dans le monde conomique
que ce dsarroi est  son apoge, c'est l aussi qu'il fait le plus de
victimes.

Les fonctions industrielles et commerciales sont, en effet, parmi les
professions qui fournissent le plus au suicide (V. Tableau XXIV,
ci-dessus). Elles sont presque au niveau des carrires librales,
parfois mme elles le dpassent; surtout, elles sont sensiblement plus
prouves que l'agriculture. C'est que l'industrie agricole est celle o
les anciens pouvoirs rgulateurs font encore le mieux sentir leur
influence et o la fivre des affaires a le moins pntr. C'est elle
qui rappelle le mieux ce qu'tait autrefois la constitution gnrale de
l'ordre conomique. Et encore l'cart serait-il plus marqu si, parmi
les suicids de l'industrie, on distinguait les patrons des ouvriers,
car ce sont probablement les premiers qui sont le plus atteints par
l'tat d'_anomie_. Le taux norme de la population rentire (720 pour un
million) montre assez que ce sont les plus fortuns qui souffrent le
plus. C'est que tout ce qui oblige  la subordination attnue les effets
de cet tat. Les classes infrieures ont du moins leur horizon limit
par celles qui leur sont superposes et, par cela mme, leurs dsirs
sont plus dfinis. Mais ceux qui n'ont plus que le vide au-dessus d'eux,
sont presque ncessits  s'y perdre, s'il n'est pas de force qui les
retienne en arrire.

L'anomie est donc, dans nos socits modernes, un facteur rgulier et
spcifique de suicides; elle est une des sources auxquelles s'alimente
le contingent annuel. Nous sommes, par consquent, en prsence d'un
nouveau type qui doit tre distingu des autres. Il en diffre en ce
qu'il dpend, non de la manire dont les individus sont attachs  la
socit, mais de la faon dont elle les rglemente. Le suicide goste
vient de ce que les hommes n'aperoivent plus de raison d'tre  la vie;
le suicide altruiste de ce que cette raison leur parat tre en dehors
de la vie elle-mme; la troisime sorte de suicide, dont nous venons de
constater l'existence, de ce que leur activit est drgle et de ce
qu'ils en souffrent. En raison de son origine, nous donnerons  cette
dernire espce le nom de _suicide anomique_.

Assurment, ce suicide et le suicide goste ne sont pas sans rapports
de parent. L'un et l'autre viennent de ce que la socit n'est pas
suffisamment prsente aux individus. Mais la sphre d'o elle est
absente n'est pas la mme dans les deux cas. Dans le suicide goste,
c'est  l'activit proprement collective qu'elle fait dfaut, la
laissant ainsi dpourvue d'objet et de signification. Dans le suicide
anomique, c'est aux passions proprement individuelles qu'elle manque,
les laissant ainsi sans frein qui les rgle. Il en rsulte que, malgr
leurs relations, ces deux types restent indpendants l'un de l'autre.
Nous pouvons rapporter  la socit tout ce qu'il y a de social en nous,
et ne pas savoir borner nos dsirs; sans tre un goste, on peut vivre
 l'tat d'anomie, et inversement. Aussi n'est-ce pas dans les mmes
milieux sociaux que ces deux sortes de suicides recrutent leur
principale clientle; l'un a pour terrain d'lection les carrires
intellectuelles, le monde o l'on pense, l'autre le monde industriel ou
commercial.




IV.

Mais l'anomie conomique n'est pas la seule qui puisse engendrer le
suicide.

TABLEAU XXV

_Comparaison des tats europens au double point de vue du divorce et du
suicide._

/*
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|                     |  DIVORCES ANNUELS  |         SUICIDES        |
|                     |pour 1.000 mariages.| par million d'habitants.|
+---------------------+--------------------+-------------------------+
| I.---PAYS O LES  DIVORCES ET LES SPARATIONS DE CORPS SONT RARES. |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Norwge.             |   0,54 (1875-80)   |            73           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Russie.              |   1,6 (1871-77)    |            30           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Angleterre et Galles.|   1,3 (1871-79)    |            68           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|cosse.              |   2,1 (1871-81)    |                         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Italie.              |   3,05 (1871-73)   |            31           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Finlande.            |   3,9 (1875-79)    |            30,8         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Moyennes.            |   2,07             |            46,5         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|   II.---PAYS O LES DIVORCES ET LES SPARATIONS  DE CORPS          |
|                    ONT UNE FRQUENCE MOYENNE.                      |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Bavire.             |   5,0 (1881)       |            90,5         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Belgique             |   5,1 (1871-80)    |            68,5         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Pays-Bas.            |   6,0 (1871-80)    |            35,5         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Sude.               |   6,4 (1871-80)    |            81           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Bade.                |   6,5 (1874-79)    |           156,6         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|France.              |   7,5 (1871-79)    |           150           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Wurtemberg.          |   8,4 (1876-78)    |           162,4         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Prusse.              |                    |           133           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Moyennes.            |   6,4              |           109,6         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|  III.---PAYS O LES DIVORCES ET LES SPARATIONS SONT FRQUENTS.    |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Saxe-Royale.         |  26,9 (1876-80)    |           299           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Danemark.            |  38 (1871-80)      |           258           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Suisse.              |  47 (1876-80)      |           216           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Moyennes.            |  37,3              |           257           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
*/

Les suicides qui ont lieu quand s'ouvre la crise du veuvage et dont nous
avons dj parl[258], sont dus, en effet,  l'anomie domestique qui
rsulte de la mort d'un des poux. Il se produit alors un bouleversement
de la famille dont le survivant subit l'influence. Il n'est pas adapt 
la situation nouvelle qui lui est faite et c'est pourquoi il se tue plus
facilement.

Mais il est une autre varit du suicide anomique qui doit nous arrter
davantage,  la fois parce qu'elle est plus chronique et qu'elle va nous
servir  mettre en lumire la nature et les fonctions du mariage.

Dans les _Annales de dmographie internationale_ (septembre 1882), M.
Bertillon a publi un remarquable travail sur le divorce, au cours
duquel il a tabli la proposition suivante: dans toute l'Europe, le
nombre des suicides varie comme celui des divorces et des sparations de
corps.

Si l'on compare les diffrents pays  ce double point de vue, on
constate dj ce paralllisme (V. Tableau XXV, ci-dessus). Non seulement
le rapport entre les moyennes est vident, mais la seule irrgularit de
dtail un peu marque est celle des Pays-Bas o les suicides ne sont pas
 la hauteur des divorces.

La loi se vrifie avec plus de rigueur encore si l'on compare, non des
pays diffrents, mais des provinces diffrentes d'un mme pays. En
Suisse, notamment, la concidence entre ces deux ordres de phnomnes
est frappante (V. Tableau XXVI, ci-dessous). Ce sont les cantons
protestants qui comptent le plus de divorces, ce sont eux aussi qui
comptent le plus de suicides. Les cantons mixtes viennent aprs,  l'un
et  l'autre point de vue, et ensuite seulement les cantons catholiques.
 l'intrieur de chaque groupe, on note les mmes concordances. Parmi
les cantons catholiques, Soleure et Appenzell intrieur se distinguent
par le nombre lev de leurs divorces; ils se distinguent galement par
le chiffre de leurs suicides. Fribourg, quoique catholique et franais,
a passablement de divorces, il a passablement de suicides. Parmi les
cantons protestants allemands, il n'en est pas qui aient autant de
divorces que Schaffouse; Schaffouse tient aussi la tte pour les
suicides. Enfin les cantons mixtes,  la seule exception d'Argovie, se
classent exactement de la mme manire sous l'un et sous l'autre
rapport.

TABLEAU XXVI

_Comparaison des cantons suisses au point de vue des divorces et des
suicides._

/*
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|           |DIVORCES et|SUICIDES |            |DIVORCES et|SUICIDES |
|           |sparations|   par   |            |sparations|   par   |
|           | sur 1.000 |1 million|            | sur 1.000 |1 million|
|           | mariages. |         |            | mariages. |         |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|                                                                    |
|                       I---CANTONS CATHOLIQUES                      |
|                                                                    |
+--------------------------------------------------------------------+
|                       _Franais et Italiens._                      |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Tessin     |    7,6    |   57    |Fribourg    |    15,9   |   119   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Valais     |    4,0    |   47    |            |           |         |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Moyennes   |    5,8    |   50    |Moyennes    |    15,9   |   119   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|                           _Allemands._                             |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Uri        |     "     |   60    |Soleure     |    37,7   |   205   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Unterwalden|    4,9    |   20    |Appenzellint|    18,9   |   158   |
|-le-Haut   |           |         |            |           |         |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Unterwalden|    5,2    |    1    |Zug         |    14,8   |   87    |
|-le-Bas    |           |         |            |           |         |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Schwytz    |    5,6    |   70    |Lucerne     |    13,0   |   100   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Moyennes   |    3,9    |   37,7  |Moyennes    |    21,1   |   137,5 |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|                                                                    |
|                       II.---CANTONS PROTESTANTS.                   |
|                                                                    |
+--------------------------------------------------------------------+
|                            _Franais_.                             |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Neufchtel |   42,4    |  560    |Vaud        |    43,5   |   352   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|                           _Allemands._                             |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Berne      |   47,2    |  229    |Schaffouse  |   106,0   |   602   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Ble-ville |   34,5    |  323    |Appenzellext|   100,7   |   213   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Ble       |   33,0    |  288    |Zurich      |    80,0   |   288   |
|-campagne  |           |         |            |           |   288   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Moyennes   |   38,2    |  280    |Moyennes    |    92,4   |   307   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|                                                                    |
|                III.---CANTONS MIXTES QUANT  LA RELIGION.          |
|                                                                    |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Argovie    |   40,0    |  195    |Genve      |    70,5   |   360   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Grisons    |   30,9    |  116    |Saint-Gall  |    57,6   |   179   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Moyennes   |   36,9    |  155    |Moyennes    |    64,0   |   269   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
*/

La mme comparaison faite entre les dpartements franais donne le mme
rsultat. Les ayant classs en huit catgories d'aprs l'importance de
leur mortalit-suicide, nous avons constat que les groupes, ainsi
forms, se rangeaient dans le mme ordre que sous le rapport des
divorces et des sparations de corps:

/*
+------------------------------+----------------+--------------------+
|                              |    SUICIDES    |MOYENNE DES DIVORCES|
|                              |pour 1 million. |   et sparations   |
|                              |                |pour 1.000 mariages.|
+------------------------------+----------------+--------------------+
|1er groupe ( 5 dpartements). |Au-dessous de 50|        2,6         |
+------------------------------+----------------+--------------------+
|2e     --- (18     ---     ). |   De 51  75   |        2,9         |
+------------------------------+----------------+--------------------+
|3e     --- (15     ---     ). |     76  100   |        5,0         |
+------------------------------+----------------+--------------------+
|4e     --- (19     ---     ). |     101  150  |        5,4         |
+------------------------------+----------------+--------------------+
|5e     --- (10     ---     ). |     151  200  |        7,5         |
+------------------------------+----------------+--------------------+
|6e     --- ( 9     ---     ). |     201  250  |        8,2         |
+------------------------------+----------------+--------------------+
|7e     --- ( 4     ---     ). |     251  300  |        10,0        |
+------------------------------+----------------+--------------------+
|8e     --- ( 5     ---     ). |    Au-dessus.  |        12,4        |
+------------------------------+----------------+--------------------+
*/

Ce rapport tabli, cherchons  l'expliquer.

Nous ne mentionnerons que pour mmoire l'explication qu'en a
sommairement propose M. Bertillon. D'aprs cet auteur, le nombre des
suicides et celui des divorces varient paralllement parce qu'ils
dpendent l'un et l'autre d'un mme facteur: la frquence plus ou moins
grande des gens mal quilibrs. En effet, dit-il, il y a d'autant plus
de divorces dans un pays qu'il y a plus d'poux insupportables. Or, ces
derniers se recrutent surtout parmi les irrguliers, les individus au
caractre mal fait et mal pondr, que ce mme temprament prdispose
galement au suicide. Le paralllisme ne viendrait donc pas de ce que
l'institution du divorce a, par elle-mme, une influence sur le suicide,
mais de ce que ces deux ordres de faits drivent d'une mme cause qu'ils
expriment diffremment. Mais c'est arbitrairement et sans preuves qu'on
rattache ainsi le divorce  certaines tares psychopathiques. Il n'y a
aucune raison de supposer qu'il y a, en Suisse, 15 fois plus de
dsquilibrs qu'en Italie et de 6  7 fois plus qu'en France, et
cependant les divorces sont, dans le premier de ces pays, 15 fois plus
frquents que dans le second et 7 fois environ plus que dans le
troisime. De plus, pour ce qui est du suicide, nous savons combien les
conditions purement individuelles sont loin de pouvoir en rendre compte.
Tout ce qui suit achvera, d'ailleurs, de dmontrer l'insuffisance de
cette thorie.

Ce n'est pas dans les prdispositions organiques des sujets, mais dans
la nature intrinsque du divorce qu'il faut aller chercher la cause de
cette remarquable relation. Sur ce point, une premire proposition peut
tre tablie: dans tous les pays pour lesquels nous avons les
informations ncessaires, les suicides de divorcs sont incomparablement
suprieurs en nombre  ceux que fournissent les autres parties de la
population.

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|            |              SUICIDES SUR UN MILLION DE               |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|            | Clibataires|   Maris.   |    Veufs.   |  Divorces.  |
|            |   au del   |             |             |             |
|            |  de 15 ans. |             |             |             |
+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
|            |Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|
+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
|Prusse      | 360  | 120  | 430  |  90  | 1.471| 215  | 1.875| 290  |
|(1887-1889) |      |      |      |      |      |      |      |      |
+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
|Prusse      | 388  | 129  | 498  | 100  | 1.552| 194  | 1.952| 328  |
|(1883-1890) |      |      |      |      |      |      |      |      |
+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
|Bade        | 458  |  93  | 460  |  85  | 1.172| 171  | 1.328|      |
|(1885-1893) |      |      |      |      |      |      |      |      |
+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
|Saxe        |      |      | 481  | 120  | 1.242| 240  | 3.102| 312  |
|(1847-1858) |      |      |      |      |      |      |      |      |
+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
|Saxe        |   555,18    | 821  | 146  |      |      | 3.252| 389  |
|(1876)      |             |      |      |      |      |      |      |
+------------+-------------+------+------+------+------+------+------+
|Wurtemberg  |             | 226  |  52  |   530|  97  | 1.298| 281  |
|(1846-1860) |             |      |      |      |      |      |      |
+------------+-------------+------+------+------+------+------+------+
|Wurtemberg  |   251       |     218     |     405     |     796     |
|(1873-1892) |             |             |             |             |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
*/



Ainsi, les divorcs des deux sexes se tuent entre trois et quatre fois
plus que les gens maris, quoiqu'ils soient plus jeunes (40 ans, en
France, au lieu de 46 ans), et sensiblement plus que les veufs malgr
l'aggravation qui rsulte pour ces derniers de leur grand ge. Comment
cela se fait-il? il n'est pas douteux que le changement de rgime moral
et matriel, qui est la consquence du divorce, doit tre pour quelque
chose dans ce rsultat. Mais il ne suffit pas  l'expliquer. En effet,
le veuvage est un trouble non moins complet de l'existence; il a mme,
en gnral, des suites beaucoup plus douloureuses puisqu'il n'tait pas
dsir par les poux, tandis que, le plus souvent, le divorce est pour
eux une dlivrance. Et pourtant, les divorcs qui, en raison de leur
ge, devraient se tuer deux fois moins que les veufs, se tuent partout
davantage, et jusqu' deux fois plus dans certains pays. Cette
aggravation, qui peut tre reprsente par un coefficient compris entre
2,5 et 4, ne dpend aucunement de leur changement d'tat.

Pour en trouver les causes, reportons-nous  l'une des propositions que
nous avons prcdemment tablies. Nous avons vu au chapitre troisime de
ce mme livre que, pour une mme socit, la tendance des veufs pour le
suicide tait fonction de la tendance correspondante des gens maris. Si
les seconds sont fortement protgs, les premiers jouissent d'une
immunit moindre, sans doute, mais encore importante, et le sexe que le
mariage prserve le mieux est aussi celui qui est le mieux prserv 
l'tat de veuvage. En un mot, quand la socit conjugale est dissoute
par le dcs de l'un des poux, les effets qu'elle avait par rapport au
suicide continuent  se faire sentir en partie sur le survivant[259].
Mais alors n'est-il pas lgitime de supposer que le mme phnomne se
produit quand le mariage est rompu, non par la mort, mais par un acte
juridique et que l'aggravation dont souffrent les divorcs est une
consquence, non du divorce, mais du mariage auquel il a mis fin? Elle
doit tenir  une certaine constitution matrimoniale dont les poux
continuent  subir l'influence, alors mme qu'ils sont spars. S'ils
ont un si violent penchant au suicide, c'est qu'ils y taient dj
fortement enclins alors qu'ils vivaient ensemble et par le fait mme de
leur vie commune.

TABLEAU XXVII

_Influence du divorce sur l'immunit des poux._

/*
+-------------------------------+--------------------+---------------+
|                               |SUICIDES PAR MILLION| COEFFICIENTS  |
|                               |    de sujets.      |de prservation|
|                               |                    | des poux par |
|           PAYS                |                    | rapport aux   |
|                               |                    | garons.      |
|                               +--------------------+               |
|                               |  Garons  | poux. |               |
|                               | au-dessus |        |               |
|                               | de 15 ans.|        |               |
+-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
|             |Italie (1884-88).|    145    |   88   |     1,64      |
|O le divorce+-----------------+-----------+--------+---------------+
|n'existe pas.|France (1863-68).|    273    |  245,7 |     1,11      |
|             |[260]            |           |        |               |
+-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
|             |Bade (1885-93).  |    458    |  460   |     0,99      |
|O le divorce+-----------------+-----------+--------+---------------+
|est largement|Prusse (1883-90).|    388    |  498   |     0,77      |
|pratiqu.    +-----------------+-----------+--------+---------------+
|             |Prusse (1887-89).|    364    |  431   |     0,83      |
+-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
|             |                 | Sur 100 suicides de|               |
|             |                 |   tout tat civil, |               |
|             |                 +-----------+--------+               |
|             |                 |  Garons. | poux  |               |
|             |                 +-----------+--------+               |
|O le divorce|                 |    27,5   |   52,5 |               |
|est trs     |Saxe (1879-80).  +-----------+--------+               |
|frquent.    |                 | Sur 100 habitants  |     0,63      |
|[261]        |                 | mles de tout tat |               |
|             |                 | civil,             |               |
|             |                 +-----------+--------+               |
|             |                 |  Garons. | poux  |               |
|             |                 +-----------+--------+               |
|             |                 |   42,10   |  52,47 |               |
+-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
*/

Cette proposition admise, la correspondance des divorces et des suicides
devient explicable. En effet, chez les peuples o le divorce est
frquent, cette constitution _sui generis_ du mariage dont il est
solidaire doit tre ncessairement trs rpandue; car elle n'est pas
spciale aux mnages qui sont prdestins  une dissolution lgale. Si
elle atteint chez eux son maximum, d'intensit, elle doit se retrouver
chez les autres ou la plupart des autres, quoiqu' un moindre degr.
Car, de mme que l o il y a beaucoup de suicides il y a beaucoup de
tentatives de suicides, et que la mortalit ne peut crotre sans que la
morbidit augmente en mme temps, il doit y avoir beaucoup de mnages
plus ou moins proches du divorce l o il y a beaucoup de divorces
effectifs. Le nombre de ces derniers ne peut donc s'lever, sans que se
dveloppe et se gnralise dans la mme mesure cet tat de la famille
qui prdispose au suicide et, par consquent, il est naturel que les
deux phnomnes varient dans le mme sens.

Outre que cette hypothse est conforme  tout ce qui a t
antrieurement dmontr, elle est susceptible d'une preuve directe. En
effet, si elle est fonde, les gens maris doivent avoir, dans les pays
o les divorces sont nombreux, une moindre immunit contre le suicide
que l o le mariage est indissoluble. C'est effectivement ce qui
rsulte des faits, du moins _en ce qui concerne les poux_, comme le
montre le Tableau XXVII (ci-dessus). L'Italie, pays catholique o le
divorce est inconnu, est aussi celui o le coefficient de prservation
des poux est le plus lev; il est moindre en France o les sparations
de corps ont toujours t plus frquentes, et on le voit dcrotre 
mesure qu'on passe  des socits o le divorce est plus largement
pratiqu[262].

Nous n'avons pu nous procurer le chiffre des divorces dans le
grand-duch d'Oldenbourg. Cependant, tant donn que c'est un pays
protestant, on peut croire qu'ils y sont frquents, sans l'tre pourtant
avec excs; car la minorit catholique est assez importante. Il doit
donc,  ce point de vue, tre  peu prs au mme rang que Bade et que la
Prusse. Or il se classe aussi au mme rang au point de vue de l'immunit
dont y jouissent les poux; 100.000 clibataires au del de 15 ans
donnent annuellement 52 suicides, 100.000 poux en commettent 66. Le
coefficient de prservation pour ces derniers est donc de 0,79, trs
diffrent, par consquent, de celui que l'on observe dans les pays
catholiques o le divorce est rare ou inconnu.

La France nous fournit l'occasion de faire une observation qui confirme
les prcdentes, d'autant mieux qu'elle a plus de rigueur encore. Les
divorces sont beaucoup plus frquents dans la Seine que dans le reste du
pays. En 1885, le nombre des divorces prononcs y tait de 23,99 pour
10.000 mnages rguliers alors que, pour toute la France, la moyenne
n'tait que de 5,65. Or, il suffit de se reporter au tableau XXII pour
constater que le coefficient de prservation des poux est sensiblement
moindre dans la Seine qu'en province. Il n'y atteint, en effet, 3
qu'une seule fois, c'est pour la priode de 20  25 ans; et encore
l'exactitude du chiffre est-elle douteuse, car il est calcul d'aprs un
trop petit nombre de cas, attendu qu'il n'y a gure annuellement qu'un
suicide d'poux  cet ge.  partir de 30 ans, le coefficient ne dpasse
pas 2, il est le plus souvent au-dessous et il devient mme infrieur 
l'unit entre 60 et 70 ans. En moyenne, il est de 1,73. Dans les
dpartements, au contraire, il est 5 fois sur 8 suprieur  3; en
moyenne, il est de 2,88, c'est--dire 1,66 fois plus fort que dans la
Seine.

Voil une preuve de plus que le nombre lev des suicides dans les pays
o le divorce est rpandu ne tient pas  quelque prdisposition
organique, notamment  la frquence des sujets dsquilibrs. Car si
telle tait la vritable cause, elle devrait faire sentir ses effets
aussi bien sur les clibataires que sur les maris. Or, en fait, ce sont
ces derniers qui sont le plus atteints. C'est donc que l'origine du mal
se trouve bien, comme nous l'avons suppos, dans quelque particularit
soit du mariage, soit de la famille. Reste  choisir entre ces deux
dernires hypothses. Cette moindre immunit des poux est-elle due 
l'tat de la socit domestique ou  l'tat de la socit matrimoniale?
Est-ce l'esprit familial qui est moins bon ou le lien conjugal qui n'est
pas tout ce qu'il doit tre?

Un premier fait qui rend improbable la premire explication, c'est que,
chez les peuples o le divorce est le plus frquent, la natalit est
trs bonne, par suite, la densit du groupe domestique trs leve. Or
nous savons que l o la famille est dense, l'esprit de famille est
gnralement fort. Il y a donc tout lieu de croire que c'est dans la
nature du mariage que se trouve la cause du phnomne.

Et en effet, si c'tait  la constitution de la famille qu'il tait
imputable, les pouses, elles aussi, devraient tre moins prserves du
suicide dans les pays o le divorce est d'un usage courant que l o il
est peu pratiqu; car elles sont aussi bien atteintes que l'poux par le
mauvais tat des relations domestiques. Or c'est exactement l'inverse
qui a lieu. Le coefficient de prservation des femmes maries s'lve 
mesure que celui des poux s'abaisse, c'est--dire  mesure que les
divorces sont plus frquents, et inversement. Plus le lien conjugal se
rompt souvent et facilement, plus la femme est favorise par rapport au
mari (V. Tableau XXVIII, ci-dessous).

TABLEAU XXVIII

_Influence du divorce sur l'immunit des pouses[263]._

/*
+---------+-----------------+--------------+------------+------------+
|         |    SUICIDES     |COEFFICIENT de|COMBIEN le  |COMBIEN le  |
|         |    sur 1        |prservation  |coefficient |coefficient |
|         |    million de   |des           |des poux   |des pouses |
|         |Filles   |pouses|pouses|poux |dpasse-t-il|dpasse-t-il|
|         |au-dessus|       |       |      |de fois     |de fois     |
|         |de 16 ans|       |       |      |celui des   |celui des   |
|         |         |       |       |      |pouses?    |poux?      |
+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
|Italie   |   21    |  22   | 0,95  | 1,64 |    1,72    |            |
+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
|France   |   59    |  62,5 | 0,96  | 1,11 |    1,15    |            |
+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
|Bade     |   93    |  85   | 1,09  | 0,99 |            |    1,10    |
+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
|Prusse   |  129    | 100   | 1,29  | 0,77 |            |    1,67    |
+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
|Prusse   |         |       |       |      |            |            |
|(1887-89)|  120    |  90   |  1,33 | 0,83 |            |    1,60    |
+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
|         |Sur 100 suicides |       |      |            |            |
|         |de tout tat     |       |      |            |            |
|         |civil,           |       |      |            |            |
|         +---------+-------+-------+------+------------+------------+
|Saxe     |Filles   |pouses|       |      |            |            |
|         | 35,3    | 42,6  |       |      |            |            |
|         +---------+-------+-------+------+------------+------------+
|         |Sur 100          |       |      |            |            |
|         |habitantes de    |       |      |            |            |
|         |tout tat civil, |       |      |            |            |
|         +---------+-------+-------+------+------------+------------+
|         | Filles  |pouses|       |      |            |            |
|         | 37,97   | 49,74 |  1,19 | 0,63 |            |    1,73    |
+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
*/

L'inversion entre les deux sries de coefficients est remarquable. Dans
les pays o le divorce n'existe pas, la femme est moins prserve que
son mari; mais son infriorit est plus grande en Italie qu'en France o
le lien matrimonial a toujours t plus fragile. Au contraire, ds que
le divorce est pratiqu (Bade), le mari est moins prserv que l'pouse
et l'avantage de celle-ci crot rgulirement  mesure que les divorces
se dveloppent.

De mme que prcdemment, le grand-duch d'Oldenbourg se comporte  ce
point de vue comme les autres pays d'Allemagne o le divorce est d'une
frquence moyenne. Un million de filles donnent 203 suicides, un million
de femmes maries 156; celles-ci ont donc un coefficient de prservation
gal  1,3 bien suprieur  celui des poux qui n'tait que de 0,79. Le
premier est 1,64 fois plus fort que le second,  peu prs comme en
Prusse.

La comparaison de la Seine avec les autres dpartements franais
confirme cette loi d'une manire clatante. En province, o l'on divorce
moins, le coefficient moyen des femmes maries n'est que de 1,49; il ne
reprsente donc que la moiti du coefficient moyen des poux qui est de
2,88. Dans la Seine, le rapport est renvers. L'immunit des hommes
n'est que de 1,56 et mme de 1,44 si on laisse de ct les chiffres
douteux qui se rapportent  la priode de 20  25 ans; l'immunit des
femmes est de 1,79. La situation de la femme par rapport au mari y est
donc plus de deux fois meilleure que dans les dpartements.

On peut faire la mme constatation, si l'on compare les diffrentes
provinces de Prusse:

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|           _Provinces o il y a par 100.000 maris:_                |
+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
| De 810  |COEFFICIENTS| De 371  |COEFFICIENTS| De 229  |COEFFICIENTS|
|   405  |     de     |   324  |     de     |  116   |     de     |
|divorcs.|prservation|divorcs.|prservation|divorcs.|prservation|
|         |des pouses.|         |des pouses.|         |des pouses.|
+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
|Berlin   |    1,72    |Pomranie|     1      | Posen   |     1      |
+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
|Brande-  |    1,75    | Silsie |     1,18   | Hesse   |    1,44    |
|bourg    |            |         |            |         |            |
+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
|Prusse   |    1,50    |Prusse   |     1      | Hanovre |    0,90    |
|orientale|            |occid.   |            |         |            |
+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
|Saxe     |    2,08    |Schleswig|    1,20    | Pays    |    1,25    |
|         |            |         |            | Rhnan  |            |
+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
|         |            |         |            |Westpha- |   0,80     |
|         |            |         |            |lie      |            |
+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
*/

Tous les coefficients du premier groupe sont sensiblement suprieurs 
ceux du second, et c'est dans le troisime que se trouvent les plus
faibles. La seule anomalie est celle de la Hesse o, pour des raisons
inconnues, les femmes maries jouissent d'une immunit assez importante,
quoique les divorcs y soient peu nombreux[264].

TABLEAU XXIX

_Part proportionnelle de chaque sexe aux suicides de chaque catgorie
d'tat civil dans diffrents pays d'Europe._

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|       |                  |                  |       EXCDENT       |
|       |                  |                  |    moyen, par pays   |
|       |                  |                  |    de la part des    |
|       |                  |                  +----------+-----------+
|       | SUR 100 SUICIDES | SUR 100 SUICIDES | pouses  |  Filles   |
|       | de clibataires, |    de maris,    |sur celle |sur celle  |
|       |     il y a       |      il y a      |des filles|des pouses|
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
|Italie | 87 garons       | 79 poux         |          |           |
| 1871  | 13 filles        | 21 pouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+          |           |
|Italie | 82 garons       | 78 poux         |          |           |
| 1872  | 18 filles        | 22 pouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+   6,2    |           |
|Italie | 86 garons       | 79 poux         |          |           |
| 1873  | 14 filles        | 21 pouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+          |           |
|Italie | 85 garons       | 79 poux         |          |           |
|1884-88| 15 filles        | 21 pouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
|France | 84 garons       | 78 poux         |          |           |
|1863-66| 16 filles        | 22 pouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+          |           |
|France | 84 garons       | 79 poux         |   3,6    |           |
|1867-71| 16 filles        | 21 pouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+          |           |
|France | 81 garons       | 81 poux         |          |           |
|1888-91| 19 filles        | 19 pouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
|Bade   | 84 garons       | 85 poux         |          |           |
|1869-73| 16 filles        | 15 pouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+          |     1     |
|Bade   | 84 garons       | 85 poux         |          |           |
|1885-93| 16 filles        | 15 pouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
|Prusse | 78 garons       | 83 poux         |          |           |
|1873-75| 22 filles        | 17 pouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+          |     5     |
|Prusse | 77 garons       | 83 poux         |          |           |
|1887-89| 23 filles        | 17 pouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
|Saxe   | 77 garons       | 84 poux         |          |           |
|1866-70| 23 filles        | 16 pouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+          |     7     |
|Saxe   | 80 garons       | 86 poux         |          |           |
|1879-90| 22 filles        | 14 pouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
*/

Malgr cette concordance des preuves, soumettons cette loi  une
dernire vrification. Au lieu de comparer l'immunit des poux  celle
des pouses, cherchons de quelle manire, diffrente selon les pays, le
mariage modifie la situation respective des sexes quant au suicide.
C'est cette comparaison qui fait l'objet du tableau XXIX. On y voit que,
dans les pays o le divorce n'existe pas ou n'est tabli que depuis peu,
la femme participe en plus forte proportion aux suicides des maris
qu'aux suicides des clibataires. C'est dire que le mariage y favorise
l'poux plus que l'pouse, et la situation dfavorable de cette dernire
est plus accuse en Italie qu'en France. L'excdent moyen de la part
proportionnelle des femmes maries sur celle des filles est, en effet,
deux fois plus lev dans le premier de ces deux pays que dans le
second. Ds qu'on passe aux peuples o l'institution du divorce
fonctionne largement, le phnomne inverse se produit. C'est la femme
qui gagne du terrain par le fait du mariage et l'homme qui en perd; et
le profit qu'elle en tire est plus considrable en Prusse qu' Bade et
en Saxe qu'en Prusse. Il atteint son maximum dans le pays o les
divorces, de leur ct, ont leur frquence maxima.

On peut donc considrer comme au-dessus de toute contestation la loi
suivante: _Le mariage favorise d'autant plus la femme au point de vue du
suicide que le divorce est plus pratiqu, et inversement._

De cette proposition sortent deux consquences.

La premire, c'est que les poux contribuent seuls  cette lvation du
taux des suicides que l'on observe dans les socits o les divorces
sont frquents, les pouses, au contraire, s'y tuant moins qu'ailleurs.
Si donc le divorce ne peut se dvelopper sans que la situation morale de
la femme s'amliore, il est inadmissible qu'il soit li  un mauvais
tat de la socit domestique de nature  aggraver le penchant au
suicide; car cette aggravation devrait se produire chez la femme comme
chez le mari. Un affaiblissement de l'esprit de famille ne peut avoir
des effets aussi opposs sur les deux sexes: il ne peut pas favoriser la
mre et atteindre aussi gravement le pre. Par consquent, c'est dans
l'tat du mariage et non dans la constitution de la famille que se
trouve la cause du phnomne que nous tudions. Et en effet, il est trs
possible que le mariage agisse en sens inverse sur le mari et sur la
femme. Car si, en tant que parents, ils ont le mme objectif, en tant
que conjoints, leurs intrts sont diffrents et souvent antagonistes.
Il peut donc trs bien se faire que, dans certaines socits, telle
particularit de l'institution matrimoniale profite  l'un et nuise 
l'autre. Tout ce qui prcde tend  prouver que c'est prcisment le cas
du divorce.

En second lieu, la mme raison nous oblige  rejeter l'hypothse d'aprs
laquelle ce mauvais tat du mariage, dont divorces et suicides sont
solidaires, consisterait simplement en une plus grande frquence des
discussions domestiques; car, pas plus que le relchement du lien
familial, une telle cause ne saurait avoir pour rsultat d'accrotre
l'immunit de la femme. Si le chiffre des suicides, l o le divorce est
usit, tenait rellement au nombre des querelles conjugales, l'pouse
devrait en souffrir tout comme l'poux. Il n'y a rien l qui soit de
nature  la prserver exceptionnellement. Une telle hypothse est
d'autant moins soutenable que, la plupart du temps, le divorce est
demand par la femme contre le mari (en France, 60 % pour les divorces
et 83 % pour les sparations de corps[265]). C'est donc que les troubles
du mnage sont, dans la majeure partie des cas, imputables  l'homme.
Mais alors il serait inintelligible que, dans les pays o l'on divorce
beaucoup, l'homme se tut plus parce qu'il fait plus souffrir sa femme,
et que la femme, au contraire, s'y tut moins parce que son mari la fait
souffrir davantage. D'ailleurs, il n'est pas prouv que le nombre des
dissentiments conjugaux croisse comme celui des divorces[266].

Cette hypothse carte, il n'en reste plus qu'une de possible. Il faut
que l'institution mme du divorce, par l'action qu'elle exerce sur le
mariage, dtermine au suicide.

Et en effet, qu'est-ce que le mariage? Une rglementation des rapports
des sexes, qui s'tend non seulement aux instincts physiques que ce
commerce met en jeu, mais encore aux sentiments de toute sorte que la
civilisation a peu  peu greffs sur la base des apptits matriels. Car
l'amour est, chez nous, un fait beaucoup plus mental qu'organique. Ce
que l'homme cherche chez la femme, ce n'est pas simplement la
satisfaction du dsir gnsique. Si ce penchant naturel a t le germe
de toute l'volution sexuelle, il s'est progressivement compliqu de
sentiments esthtiques et moraux, nombreux et varis, et il n'est plus
aujourd'hui que le moindre lment du _processus_ total et touffu auquel
il a donn naissance. Au contact de ces lments intellectuels, il s'est
lui-mme partiellement affranchi du corps et comme intellectualis. Ce
sont des raisons morales qui le suscitent autant que des sollicitations
physiques. Aussi n'a-t-il plus la priodicit rgulire et automatique
qu'il prsente chez l'animal. Une excitation psychique peut en tout
temps l'veiller: il est de toutes les saisons. Mais prcisment parce
que ces diverses inclinations, ainsi transformes, ne sont pas
directement places sous la dpendance de ncessits organiques, une
rglementation sociale leur est indispensable. Puisqu'il n'y a rien dans
l'organisme qui les contienne, il faut qu'elles soient contenues par la
socit. Telle est la fonction du mariage. Il rgle toute cette vie
passionnelle, et le mariage monogamique plus troitement que tout autre.
Car, en obligeant l'homme  ne s'attacher qu' une seule femme, toujours
la mme, il assigne au besoin d'aimer un objet rigoureusement dfini, et
ferme l'horizon.

C'est cette dtermination qui fait l'tat d'quilibre moral dont
bnficie l'poux. Parce qu'il ne peut, sans manquer  ses devoirs,
chercher d'autres satisfactions que celles qui lui sont ainsi permises,
il y borne ses dsirs. La salutaire discipline  laquelle il est soumis
lui fait un devoir de trouver son bonheur dans sa condition et, par cela
mme, lui en fournit les moyens. D'ailleurs, si sa passion est tenue de
ne pas varier, l'objet auquel elle est fixe est tenu de ne pas lui
manquer: car l'obligation est rciproque. Si ses jouissances sont
dfinies, elles sont assures, et cette certitude consolide son assiette
mentale. Tout autre est la situation du clibataire. Comme il peut
lgitimement s'attacher  ce qui lui plat, il aspire  tout et rien ne
le contente. Ce mal de l'infini, que l'anomie apporte partout avec elle,
peut tout aussi bien atteindre cette partie de notre conscience que
toute autre; il prend trs souvent une forme sexuelle que Musset a
dcrite[267]. Du moment qu'on n'est arrt par rien, on ne saurait
s'arrter soi-mme. Au del des plaisirs dont on a fait l'exprience, on
en imagine et on en veut d'autres; s'il arrive qu'on ait  peu prs
parcouru tout le cercle du possible, on rve  l'impossible; on a soif
de ce qui n'est pas[268]. Comment la sensibilit ne s'exasprerait-elle
pas dans cette poursuite qui ne peut pas aboutir? Pour qu'elle en vienne
 ce point, il n'est mme pas ncessaire qu'on ait multipli  l'infini
les expriences amoureuses et vcu en Don Juan. L'existence mdiocre du
clibataire vulgaire suffit pour cela. Ce sont sans cesse des esprances
nouvelles qui s'veillent et qui sont dues, laissant derrire elles
une impression de fatigue et de dsenchantement. Comment, d'ailleurs, le
dsir pourrait-il se fixer, puisqu'il n'est pas sr de pouvoir garder ce
qui l'attire; car l'anomie est double. De mme que le sujet ne se donne
pas dfinitivement, il ne possde rien  titre dfinitif. L'incertitude
de l'avenir, jointe  sa propre indtermination, le condamne donc  une
perptuelle mobilit. De tout cela rsulte un tat de trouble,
d'agitation et de mcontentement qui accrot ncessairement les chances
de suicide.

Or, le divorce implique un affaiblissement de la rglementation
matrimoniale. L o il est tabli, l surtout o le droit et les moeurs
en facilitent avec excs la pratique, le mariage n'est plus qu'une forme
affaiblie de lui-mme; c'est un moindre mariage. Il ne saurait donc, au
mme degr, produire ses effets utiles. La borne qu'il mettait au dsir
n'a plus la mme fixit; pouvant, tre plus aisment branle et
dplace, elle contient moins nergiquement la passion et celle-ci, par
suite, tend davantage  se rpandre au del. Elle se rsigne moins
aisment  la condition qui lui est faite. Le calme, la tranquillit
morale qui faisait la force de l'poux est donc moindre; elle fait
place, en quelque mesure,  un tat d'inquitude qui empche l'homme de
se tenir  ce qu'il a. Il est, d'ailleurs, d'autant moins port 
s'attacher au prsent, que la jouissance ne lui en est pas compltement
assure: l'avenir est moins garanti. On ne peut pas tre fortement
retenu par un lien qui peut tre,  chaque instant, bris soit d'un ct
soit de l'autre. On ne peut pas ne pas porter ses regards au del du
point o l'on est, quand on ne sent pas le sol ferme sous ses pas. Pour
ces raisons, dans les pays o le mariage est fortement tempr par le
divorce, il est invitable que l'immunit de l'homme mari soit plus
faible. Comme, sous un tel rgime, il se rapproche du clibataire, il ne
peut pas ne pas perdre quelques-uns de ses avantages. Par consquent, le
nombre total des suicides s'lve[269].

Mais cette consquence du divorce est spciale  l'homme; elle n'atteint
pas l'pouse. En effet, les besoins sexuels de la femme ont un caractre
moins mental, parce que, d'une manire gnrale, sa vie mentale est
moins dveloppe. Ils sont plus immdiatement en rapport avec les
exigences de l'organisme, les suivent plus qu'ils ne les devancent et y
trouvent par consquent un frein efficace. Parce que la femme est un
tre plus instinctif que l'homme, pour trouver le calme et la paix, elle
n'a qu' suivre ses instincts. Une rglementation sociale aussi troite
que celle du mariage et, surtout, du mariage monogamique ne lui est donc
pas ncessaire. Or une telle discipline, l mme o elle est utile, ne
va pas sans inconvnients. En fixant pour jamais la condition conjugale,
elle empche d'en sortir quoiqu'il puisse arriver. En bornant l'horizon,
elle ferme les issues et interdit toutes les esprances, mme lgitimes.
L'homme lui-mme n'est pas sans souffrir de cette immutabilit; mais le
mal est pour lui largement compens par les bienfaits qu'il en retire
d'autre part. D'ailleurs, les moeurs lui accordent certains privilges
qui lui permettent d'attnuer, dans une certaine mesure, la rigueur du
rgime. Pour la femme, au contraire, il n'y a ni compensation ni
attnuation. Pour elle, la monogamie est d'obligation stricte, sans
tempraments d'aucune sorte, et, d'un autre ct, le mariage ne lui est
pas utile, au moins au mme degr, pour borner ses dsirs qui sont
naturellement borns et lui apprendre  se contenter de son sort; mais
il l'empche d'en changer s'il devient intolrable. La rgle est donc
pour elle une gne sans grands avantages. Par suite, tout ce qui
l'assouplit et l'allge ne peut qu'amliorer la situation de l'pouse.
Voil pourquoi le divorce la protge, pourquoi aussi elle y recourt
volontiers.

C'est donc l'tat d'anomie conjugale, produit par l'institution du
divorce, qui explique le dveloppement parallle des divorces et des
suicides. Par consquent, ces suicides d'poux qui, dans les pays o il
y a beaucoup de divorces, lvent le nombre des morts volontaires,
constituent une varit du suicide anomique. Ils ne viennent pas de ce
que, dans ces, socits, il y a plus de mauvais poux ou plus de
mauvaises femmes, partant, plus de mnages malheureux. Ils rsultent,
d'une constitution morale _sui generis_ qui a elle-mme pour cause, un
affaiblissement de la rglementation matrimoniale; c'est cette
constitution, acquise pendant le mariage, qui, en lui survivant, produit
l'exceptionnelle tendance au suicide que manifestent les divorcs. Du
reste, nous n'entendons pas dire que cet nervement de la rgle soit
cr de toutes pices par l'tablissement lgal du divorce. Le divorce
n'est jamais proclam que pour consacrer un tat des moeurs qui lui tait
antrieur. Si la conscience publique n'tait arrive peu  peu  juger
que l'indissolubilit du lien conjugal est sans raison, le lgislateur
n'aurait mme pas song  en accrotre la fragilit. L'anomie
matrimoniale peut donc exister dans l'opinion sans tre encore inscrite
dans la loi. Mais, d'un autre ct, c'est seulement quand elle a pris
une forme lgale, qu'elle peut produire toutes ses consquences. Tant
que le droit matrimonial n'est pas modifi, il sert tout au moins 
contenir matriellement les passions; surtout, il s'oppose  ce que le
got de l'anomie gagne du terrain, par cela seul qu'il la rprouve.
C'est pourquoi elle n'a d'effets caractriss et facilement observables
que l o elle est devenue une institution juridique.

En mme temps que cette explication rend compte et du paralllisme
observ entre les divorces et les suicides[270] et des variations
inverses que prsente l'immunit des poux et celle des pouses, elle
est confirme par plusieurs autres faits:

1 C'est seulement sous le rgime du divorce qu'il peut y avoir une
vritable instabilit matrimoniale; car seul il rompt compltement le
mariage tandis que la sparation de corps ne fait qu'en suspendre
partiellement certains effets, sans rendre aux poux leur libert. Si
donc cette anomie spciale aggrave rellement le penchant au suicide,
les divorcs doivent avoir une aptitude bien suprieure  celle des
spars. C'est, en effet, ce qui ressort du seul document que nous
connaissions sur ce point. D'aprs un calcul de Legoyt[271], en Saxe,
pendant la priode 1847-1856, un million de divorcs aurait donn en
moyenne par an 1.400 suicides et un million de spars 176 seulement. Ce
dernier taux est mme infrieur  celui des poux(318).

2 Si la tendance si forte des clibataires tient en partie  l'anomie
sexuelle dans laquelle ils vivent d'une manire chronique, c'est surtout
au moment o le sentiment sexuel est le plus en effervescence que
l'aggravation dont ils souffrent doit tre le plus sensible. Et en
effet, de 20  45 ans, le taux des suicides de clibataires crot
beaucoup plus vite qu'ensuite; dans le cours de cette priode, il
quadruple tandis que de 45 ans  l'ge du maximum (aprs 80 ans) il ne
fait que doubler. Mais, du ct des femmes, la mme acclration ne se
retrouve pas; de 20  45 ans, le taux des filles ne devient mme pas
double, il passe seulement de 106  171 (V. Tableau XXI). La priode
sexuelle n'affecte donc pas la marche des suicides fminins. C'est bien
ce qui doit se passer si, comme nous l'avons admis, la femme n'est pas
trs sensible  cette forme d'anomie.

3 Enfin, plusieurs des faits tablis au chapitre III de ce mme livre
trouvent une explication dans la thorie qui vient d'tre expose et,
par cela mme, peuvent servir  la vrifier.

Nous avons vu alors que, par lui-mme et indpendamment de la famille,
le mariage, en France, confrait  l'homme un coefficient de
prservation gal  1,3. Nous savons maintenant  quoi ce coefficient
correspond. Il reprsente les avantages que l'homme retire de
l'influence rgulatrice qu'exerce sur lui le mariage, de la modration
qu'il impose  ses penchants et du bien-tre moral qui en rsulte. Mais
nous avons en mme temps constat que, dans ce mme pays, la condition
de la femme marie tait, au contraire, aggrave tant que la prsence
d'enfants ne venait pas corriger les mauvais effets qu'a, pour elle, le
mariage. Nous venons d'en dire la raison. Ce n'est pas que l'homme soit,
par nature, un tre goste et mchant dont le rle dans le mnage
serait de faire souffrir sa compagne. C'est qu'en France o, jusqu' des
temps rcents, le mariage n'tait pas affaibli par le divorce, la rgle
inflexible qu'il imposait  la femme tait pour elle un joug trs lourd
et sans profit. Plus gnralement, voil  quelle cause est d cet
antagonisme des sexes qui fait que le mariage ne peut pas les favoriser
galement[272]: c'est que leurs intrts sont contraires; l'un a besoin
de contrainte et l'autre de libert.

Il semble bien, d'ailleurs, que l'homme,  un certain moment de sa vie,
soit affect par le mariage de la mme manire que la femme, quoique
pour d'autres raisons. Si, comme nous l'avons montr, les trop jeunes
poux se tuent beaucoup plus que les clibataires du mme ge, c'est
sans doute que leurs passions sont alors trop tumultueuses et trop
confiantes en elles-mmes pour pouvoir se soumettre  une rgle aussi
svre. Celle-ci leur apparat donc comme un obstacle insupportable
auquel leurs dsirs viennent se heurter et se briser. C'est pourquoi il
est probable que le mariage ne produit tous ses effets bienfaisants que
quand l'ge est venu un peu apaiser l'homme et lui faire sentir la
ncessit d'une discipline[273].

Enfin, nous avons vu dans ce mme chapitre III que, l o le mariage
favorise l'pouse de prfrence  l'poux, l'cart entre les deux sexes
est toujours moindre que l o l'inverse a lieu[274]. C'est la preuve
que, mme dans les socits o l'tat matrimonial est tout  l'avantage
de la femme, il lui rend moins de services qu'il n'en rend  l'homme,
quand c'est ce dernier qui en profite le plus. Elle peut en souffrir
s'il lui est contraire, plus qu'elle ne peut en bnficier s'il est
conforme  ses intrts. C'est donc qu'elle en a un moindre besoin. Or
c'est ce que suppose la thorie qui vient d'tre expose. Les rsultats
que nous avons prcdemment obtenus et ceux qui dcoulent du prsent
chapitre se rejoignent donc et se contrlent mutuellement.

Nous arrivons ainsi  une conclusion assez loigne de l'ide qu'on se
fait couramment du mariage et de son rle. Il passe pour avoir t
institu en vue de l'pouse et pour protger sa faiblesse contre les
caprices masculins. La monogamie, en particulier, est trs souvent
prsente comme un sacrifice que l'homme aurait fait de ses instincts
polygames pour relever et amliorer la condition de la femme dans le
mariage. En ralit, quelles que soient les causes historiques qui l'ont
dtermin  s'imposer cette restriction, c'est  lui qu'elle profite le
plus. La libert  laquelle il a ainsi renonc ne pouvait tre pour lui
qu'une source de tourments. La femme n'avait pas les mmes raisons d'en
faire l'abandon et,  cet gard, on peut dire que, en se soumettant  la
mme rgle, c'est elle qui a fait un sacrifice[275].




CHAPITRE VI

Formes individuelles des diffrents types de suicides.


Un rsultat se dgage ds  prsent de notre recherche: c'est qu'il n'y
a pas un suicide, mais des suicides. Sans doute, le suicide est toujours
le fait d'un homme qui prfre la mort  la vie. Mais les causes qui le
dterminent ne sont pas de mme nature dans tous les cas: elles sont
mme, parfois, opposes entre elles. Or, il est impossible que la
diffrence des causes ne se retrouve pas dans les effets. On peut donc
tre certain qu'il y a plusieurs sortes de suicides qualitativement
distinctes les unes des autres. Mais ce n'est pas assez d'avoir dmontr
que ces diffrences doivent exister; on voudrait pouvoir les saisir
directement par l'observation et savoir en quoi elles consistent. On
voudrait voir les caractres des suicides particuliers se grouper
eux-mmes en classes distinctes, correspondant aux types qui viennent
d'tre distingus. De cette faon, on suivrait la diversit des courants
suicidognes depuis leurs origines sociales jusqu' leurs manifestations
individuelles.

Cette classification morphologique, qui n'tait gure possible au dbut
de cette tude, peut tre tente maintenant qu'une classification
tiologique en fournit la base. Nous n'avons, en effet, qu' prendre
pour points de repre les trois sortes de facteurs que nous venons
d'assigner au suicide et  chercher si les proprits distinctives qu'il
revt en se ralisant chez les individus peuvent en tre drives et de
quelle manire. Sans doute, on ne peut dduire ainsi toutes les
particularits qu'il est susceptible de prsenter; car il doit y en
avoir qui dpendent de la nature propre du sujet. Chaque suicid donne 
son acte une empreinte personnelle qui exprime son temprament, les
conditions spciales o il se trouve et qui, par consquent, ne peut
tre explique par les causes sociales et gnrales du phnomne. Mais
celles-ci,  leur tour, doivent imprimer aux suicides qu'elles
dterminent une tonalit _sui generis_, une marque spciale qui les
exprime. C'est cette marque collective qu'il s'agit de retrouver.

Il est certain, d'ailleurs, que cette opration ne peut tre faite
qu'avec une exactitude approximative. Nous ne sommes pas en tat de
faire une description mthodique de tous les suicides qui sont
journellement accomplis par les hommes ou qui ont t commis au cours de
l'histoire. Nous ne pouvons que relever les caractres les plus gnraux
et les plus frappants sans que nous ayons mme de critre objectif pour
effectuer cette slection. De plus, pour les rattacher aux causes
respectives dont ils paraissent driver, nous ne pourrons procder que
dductivement. Tout ce qui nous sera possible, ce sera de montrer qu'ils
y sont logiquement impliqus, sans que le raisonnement puisse toujours
recevoir une confirmation exprimentale. Or nous ne nous dissimulons pas
qu'une dduction est toujours suspecte quand aucune exprience ne la
contrle. Cependant, mme sous ces rserves, cette recherche est loin
d'tre sans utilit. Quand mme on n'y verrait qu'un moyen d'illustrer
par des exemples les rsultats qui prcdent, elle aurait encore
l'avantage de leur donner un caractre plus concret, en les reliant plus
troitement aux donnes de l'observation sensible et aux dtails de
l'exprience journalire. De plus, elle permettra d'introduire un peu de
distinction dans cette masse de faits que l'on confond d'ordinaire comme
s'ils n'taient spars que par des nuances, alors qu'il existe entre
eux des diffrences tranches. Il en est du suicide comme de
l'alination mentale. Celle-ci consiste pour le vulgaire dans un tat
unique, toujours le mme, susceptible seulement de se diversifier
extrieurement selon les circonstances. Pour l'aliniste, le mot
dsigne, au contraire, une pluralit de types nosologiques. De mme, on
se reprsente d'ordinaire tout suicid comme un mlancolique  qui
l'existence est  charge. En ralit, les actes par lesquels un homme
renonce  la vie, se rangent en espces diffrentes dont la
signification morale et sociale n'est pas du tout la mme.

I.

Il est une premire forme de suicide que l'antiquit a certainement
connue, mais qui s'est surtout dveloppe de nos jours; le Raphal de
Lamartine nous en offre le type idal. Ce qui la caractrise, c'est un
tat de langueur mlancolique qui dtend les ressorts de l'action. Les
affaires, les fonctions publiques, le travail utile, mme les devoirs
domestiques n'inspirent au sujet qu'indiffrence et qu'loignement. Il
rpugne  sortir de lui-mme. En revanche, la pense et la vie
intrieure gagnent tout ce que perd l'activit. En se dtournant de ce
qui l'entoure, la conscience se replie sur elle-mme, se prend elle-mme
comme son propre et unique objet et se donne pour principale tche de
s'observer et de s'analyser. Mais, par cette extrme concentration, elle
ne fait que rendre plus profond le foss qui la spare du reste de
l'univers. Du moment que l'individu s'prend  ce point de soi-mme, il
ne peut que se dtacher davantage de tout ce qui n'est pas lui et
consacrer, en le renforant, l'isolement dans lequel il vit. Ce n'est
pas en ne regardant que soi, qu'on peut trouver des raisons de
s'attacher  autre chose que soi. Tout mouvement, en un sens, est
altruiste, car il est centrifuge et rpand l'tre hors de lui-mme. La
rflexion, au contraire, a quelque chose de personnel et d'goste; car
elle n'est possible que dans la mesure o le sujet se dgage de l'objet
et s'en loigne pour revenir sur soi-mme, et elle est d'autant plus
intense que ce retour sur soi est plus complet. On ne peut agir qu'en se
mlant au monde; pour le penser, au contraire, il faut cesser d'tre
confondu avec lui, de manire  pouvoir le contempler du dehors;  plus
forte raison, est-ce ncessaire pour se penser soi-mme. Celui donc dont
toute l'activit se tourne en pense intrieure, devient insensible 
tout ce qui l'entoure. S'il aime; ce n'est pas pour se donner, pour
s'unir, dans une union fconde,  un autre tre que lui; c'est pour
mditer sur son amour. Ses passions ne sont qu'apparentes; car elles
sont striles. Elles se dissipent en vaines combinaisons d'images, sans
rien produire qui leur soit extrieur.

Mais d'un autre ct, toute vie intrieure tire du dehors sa matire
premire. Nous ne pouvons penser que des objets ou la manire dont nous
les pensons. Nous ne pouvons pas rflchir notre conscience dans un tat
d'indtermination pure; sous cette forme, elle est impensable. Or, elle
ne se dtermine qu'affecte par autre chose qu'elle-mme. Si donc elle
s'individualise au del d'un certain point, si elle se spare trop
radicalement des autres tres, hommes ou choses, elle se trouve ne plus
communiquer avec les sources mmes auxquelles elle devrait normalement
s'alimenter et n'a plus rien  quoi elle puisse s'appliquer. En faisant
le vide autour d'elle, elle a fait le vide en elle et il ne lui reste
plus rien  rflchir que sa propre misre. Elle n'a plus pour objet de
mditation que le nant qui est en elle et la tristesse qui en est la
consquence. Elle s'y complat, s'y abandonne avec une sorte de joie
maladive que Lamartine, qui la connaissait, a merveilleusement dcrite
par la bouche de son hros: La langueur de toutes choses autour de moi
tait, dit-il, une merveilleuse consonance avec ma propre langueur. Elle
l'accroissait en la charmant. Je me plongeais dans des abmes de
tristesse. Mais cette tristesse tait vivante, assez pleine de penses,
d'impressions, de communications avec l'infini, de clair-obscur dans mon
me pour que je ne dsirasse pas m'y soustraire. Maladie de l'homme,
mais maladie dont le sentiment mme est un attrait au lieu d'tre une
douleur, et o la mort ressemble  un voluptueux vanouissement dans
l'infini. J'tais rsolu  m'y livrer dsormais tout entier,  me
squestrer de toute socit qui pouvait m'en distraire, et 
m'envelopper de silence, de solitude et de froideur, au milieu du monde
que je rencontrerais l; mon isolement d'esprit tait un linceul 
travers lequel je ne voulais plus voir les hommes, mais seulement la
nature et Dieu[276].

Mais on ne peut rester ainsi en contemplation devant le vide, sans y
tre progressivement attir. On a beau le dcorer du nom d'infini, il ne
change pas pour cela de nature. Quand on prouve tant de plaisir 
n'tre pas, on ne peut satisfaire compltement son penchant qu'en
renonant compltement  tre. Voil ce qu'il y a d'exact dans le
paralllisme que Hartmann croit observer entre le dveloppement de la
conscience et l'affaiblissement du vouloir vivre. C'est que l'ide et le
mouvement sont, en effet, deux forces antagonistes qui progressent en
sens inverse l'une de l'autre, et que le mouvement, c'est la vie.
Penser, a-t-on dit, c'est se retenir d'agir; c'est donc, dans la mme
mesure, se retenir de vivre. C'est pourquoi le rgne absolu de l'ide ne
peut s'tablir ni surtout se maintenir: car c'est la mort. Mais ce n'est
pas  dire que, comme le croit Hartmann, la ralit soit, par elle-mme,
intolrable,  moins d'tre voile par l'illusion. La tristesse n'est
pas inhrente aux choses; elle ne nous vient pas du monde et par cela
seul que nous le pensons. Elle est un produit de notre propre pense.
C'est nous qui la crons de toutes pices; mais il faut pour cela que
notre pense soit anormale. Si la conscience fait parfois le malheur de
l'homme, c'est seulement quand elle atteint un dveloppement maladif,
quand, s'insurgeant contre sa propre nature, elle se pose comme un
absolu et cherche en elle-mme sa propre fin. Il s'agit si peu d'une
dcouverte tardive, de la conqute ultime de la science, que nous
aurions pu tout aussi bien emprunter  l'tat d'esprit stocien les
principaux lments de notre description. Le stocisme lui aussi
enseigne que l'homme doit se dtacher de tout ce qui lui est extrieur
pour vivre de lui-mme et par lui-mme. Seulement, comme la vie se
trouve alors sans raison, la doctrine conclut au suicide.

Ces mmes caractres se retrouvent dans l'acte final qui est la
consquence logique de cet tat moral. Le dnouement n'a rien de violent
ni de prcipit. Le patient choisit son heure et mdite son plan
longtemps  l'avance. Mme les moyens lents ne lui rpugnent pas. Une
mlancolie calme et qui, parfois, n'est pas sans douceur, marque ses
derniers moments. Il s'analyse jusqu'au bout. Tel est le cas de ce
ngociant, dont parle Falret[277], qui se retire dans une fort peu
frquente et s'y laisse mourir de faim. Pendant une agonie qui avait
dur prs de trois semaines, il avait rgulirement tenu de ses
impressions un journal qui nous a t conserv. Un autre s'asphyxie en
soufflant avec la bouche le charbon qui doit lui donner la mort et note
au fur et  mesure ses observations: Je ne prtends pas, crit-il,
montrer plus de courage ou de lchet; je veux seulement employer le peu
d'instants qui me restent  dcrire les sensations qu'on prouve en
s'asphyxiant et la dure des souffrances[278]. Un autre, avant de se
laisser aller  ce qu'il appelle l'enivrante perspective du repos,
construit un appareil compliqu, destin  consommer sa fin sans que le
sang puisse se rpandre sur le plancher[279].

On aperoit aisment comment ces particularits diverses se rattachent
au suicide goste. Il n'est gure douteux qu'elles n'en soient la
consquence et l'expression individuelle. Cette paresse  l'action, ce
dtachement mlancolique rsultent de cet tat d'individuation exagre
par lequel nous avons dfini ce type de suicide. Si l'individu s'isole,
c'est que les liens qui l'unissaient aux autres tres sont dtendus ou
briss, c'est que la socit, sur les points o il est en contact avec
elle, n'est pas assez fortement intgre. Ces vides qui sparent les
consciences et les rendent trangres les unes aux autres viennent
prcisment du relchement du tissu social. Enfin, le caractre
intellectuel et mditatif de ces sortes de suicides s'explique sans
peine, si l'on se rappelle que le suicide goste a pour accompagnement
ncessaire un grand dveloppement de la science et de l'intelligence
rflchie. Il est vident, en effet, que, dans une socit o la
conscience est normalement ncessite  tendre son champ d'action, elle
est aussi beaucoup plus expose  excder ces limites normales qu'elle
ne peut dpasser sans se dtruire elle-mme. Une pense qui met tout en
question, si elle n'est pas assez ferme pour porter le poids de son
ignorance, risque de se mettre elle-mme en question et de s'abmer dans
le doute. Car, si elle ne parvient pas  dcouvrir les titres que
peuvent avoir  l'existence les choses sur lesquelles elle
s'interroge,--et ce serait merveille si elle trouvait moyen de percer si
vite tant de mystres--elle leur dniera toute ralit, mme le seul
fait qu'elle se pose le problme implique dj qu'elle penche aux
solutions ngatives. Mais, du mme coup, elle se videra de tout contenu
positif et, ne trouvant plus rien devant elle qui lui rsiste, ne pourra
plus que se perdre dans le vide des rveries intrieures.

Mais cette forme leve du suicide goste n'est pas la seule; il en est
une autre, plus vulgaire. Le sujet, au lieu de mditer tristement sur
son tat, en prend allgrement son parti. Il a conscience de son gosme
et des consquences qui en dcoulent logiquement; mais il les accepte
par avance et entreprend de vivre comme l'enfant ou l'animal, avec cette
seule diffrence qu'il se rend compte de ce qu'il fait. Il se donne donc
comme tche unique de satisfaire ses besoins personnels, les simplifiant
mme pour en rendre la satisfaction plus assure. Sachant qu'il ne peut
rien esprer d'autre, il ne demande rien de plus, tout dispos, s'il est
empch d'atteindre cette unique fin,  se dfaire d'une existence
dsormais sans raison. C'est le suicide picurien. Car picure
n'ordonnait pas  ses disciples de hter la mort, il leur conseillait,
au contraire, de vivre tant qu'ils y trouvaient quelque intrt.
Seulement, comme il sentait bien que, si l'on n'a pas d'autre but, on
est  chaque instant expos  n'en plus avoir aucun, et que le plaisir
sensible est un lien bien fragile pour rattacher l'homme  la vie, il
les exhortait  se tenir toujours prts  en sortir, au moindre appel
des circonstances. Ici donc, la mlancolie philosophique et rveuse est
remplace par un sang-froid sceptique et dsabus qui est
particulirement sensible  l'heure du dnouement. Le patient se frappe
sans haine, sans colre, mais aussi sans cette satisfaction morbide avec
laquelle l'intellectuel savoure son suicide. Il est, encore plus que ce
dernier, sans passion. Il n'est pas surpris de l'issue  laquelle il
aboutit; c'est un vnement qu'il prvoyait comme plus ou moins
prochain. Aussi ne s'ingnie-t-il pas en de longs prparatifs; d'accord
avec sa vie antrieure, il cherche seulement  diminuer la douleur. Tel
est notamment le cas de ces viveurs qui, quand le moment invitable est
arriv o ils ne peuvent plus continuer leur existence facile, se tuent
avec une tranquillit ironique et une sorte de simplicit[280].

       *       *       *       *       *

Quand nous avons constitu le suicide altruiste, nous avons assez
multipli les exemples pour n'avoir pas besoin de dcrire longuement les
formes psychologiques qui le caractrisent. Elles s'opposent  celles
que revt le suicide goste, comme l'altruisme lui-mme  son
contraire. Ce qui distingue l'goste qui se tue, c'est une dpression
gnrale qui se manifeste soit par une langueur mlancolique, soit par
l'indiffrence picurienne. Au contraire, le suicide altruiste, parce
qu'il a pour origine un sentiment violent, ne va pas sans un certain
dploiement d'nergie. Dans le cas du suicide obligatoire, cette nergie
est mise au service de la raison et de la volont. Le sujet se tue parce
que sa conscience le lui ordonne; il se soumet  un impratif. Aussi son
acte a-t-il pour note dominante cette fermet sereine que donne le
sentiment du devoir accompli; la mort de Caton, celle du commandant
Beaurepaire en sont les types historiques. Ailleurs, quand l'altruisme
est  l'tat aigu, le mouvement a quelque chose de plus passionnel et de
plus irrflchi. C'est un lan de foi et d'enthousiasme qui prcipite
l'homme dans la mort. Cet enthousiasme lui-mme est tantt joyeux et
tantt sombre, selon que la mort est conue comme un moyen de s'unir 
une divinit bien-aime ou comme un sacrifice expiatoire, destin 
apaiser une puissance redoutable et qu'on croit hostile. La ferveur
religieuse du fanatique qui se fait craser avec batitude sous le char
de son idole ne ressemble pas  celle du moine atteint d'_acedia_ ou aux
remords du criminel qui met fin  ses jours pour expier son forfait.
Mais, sous ces nuances diverses, les traits essentiels du phnomne
restent les mmes. C'est un suicide actif, qui contraste, par
consquent, avec le suicide dprim dont il a t plus haut question.

Ce caractre se retrouve mme dans ces suicides plus simples du primitif
ou du soldat qui se tuent soit parce qu'une lgre offense a terni leur
honneur, soit pour prouver leur courage. La facilit avec laquelle ils
sont accomplis ne doit pas tre confondue avec le sang-froid dsabus de
l'picurien. La disposition  faire le sacrifice de sa vie ne laisse pas
d'tre une tendance active, alors mme qu'elle est assez profondment
enracine pour agir avec l'aisance et la spontanit de l'instinct. Un
cas, qui peut tre regard comme le modle de ce genre, nous est
rapport par Leroy. Il s'agit d'un officier qui, aprs avoir, une
premire fois et sans succs, tent de se pendre, se prpare 
recommencer, mais prend soin, au pralable, de consigner par crit ses
dernires impressions: trange destine que la mienne, dit-il! Je viens
de me pendre, j'avais perdu connaissance, la corde a cass, je suis
tomb sur le bras gauche... Les nouveaux prparatifs sont termins, je
vais bientt recommencer, mais je vais fumer encore une dernire pipe;
ce sera la dernire, j'espre. Je n'ai pas fait de difficults la
premire fois, a s'est assez bien pass; j'espre que la seconde ira de
mme. Je suis aussi calme que si je prenais une goutte le matin. C'est
assez extraordinaire, j'en conviens, mais c'est pourtant comme cela.
Tout est vrai. Je vais mourir une seconde fois avec une conscience
tranquille[281]. Il n'y a sous cette tranquillit ni ironie, ni
scepticisme, ni cette espce de crispation involontaire que le viveur
qui se tue ne russit jamais  dissimuler compltement. Le calme est
parfait; aucune trace d'efforts, l'acte coule de source parce que tous
les penchants actifs du sujet lui prparaient les voies.

Enfin, il est une troisime sorte de suicids qui s'opposent et aux
premiers en ce que leur acte est essentiellement passionnel, et aux
seconds en ce que la passion qui les inspire et qui domine la scne
finale est d'une tout autre nature. Ce n'est pas l'enthousiasme, la foi
religieuse, morale ou politique, ni aucune des vertus militaires; c'est
la colre et tout ce qui d'ordinaire accompagne la dception. Brierre de
Boismont, qui a analys les crits laisss par 1.507 suicids, a
constat qu'un trs grand nombre exprimaient avant tout un tat
d'irritation et de lassitude exaspre. Ce sont tantt des blasphmes,
des rcriminations violentes contre la vie en gnral, et tantt des
menaces et des plaintes contre une personne en particulier  laquelle le
sujet impute la responsabilit de ses malheurs.  ce mme groupe se
rattachent videmment les suicides qui sont comme le complment d'un
homicide pralable: l'homme se tue aprs avoir tu celui qu'il accuse
d'avoir empoisonn sa vie. Nulle part, l'exaspration du suicid n'est
plus manifeste puisqu'elle s'affirme, non seulement par des paroles,
mais par des actes. L'goste qui se tue ne se laisse jamais aller  de
pareilles violences. Sans doute, il arrive que lui aussi se plaint de
la vie, mais d'une manire dolente. Elle l'oppresse, mais ne l'irrite
pas par des froissements aigus. Il la trouve vide plutt que
douloureuse. Elle ne l'intresse pas, mais elle ne lui inflige pas de
souffrances positives. L'tat de dpression o il se trouve ne lui
permet mme pas les emportements. Quant  ceux de l'altruiste, ils ont
un tout autre sens. Par dfinition, en quelque sorte, c'est de lui qu'il
fait le sacrifice, non de ses semblables. Nous sommes donc en prsence
d'une forme psychologique distincte des prcdentes.

Or elle parat bien tre implique dans la nature du suicide anomique.
En effet, des mouvements qui ne sont pas rgls ne sont ajusts ni les
uns aux autres ni aux conditions auxquelles ils doivent rpondre; ils ne
peuvent donc manquer de s'entrechoquer douloureusement. Qu'elle soit
progressive ou rgressive, l'anomie, en affranchissant les besoins de la
mesure qui convient, ouvre la porte aux illusions et, par suite, aux
dceptions. Un homme qui est brusquement rejet au-dessous de la
condition  laquelle il tait accoutum, ne peut pas ne pas s'exasprer
en sentant lui chapper une situation dont il se croyait matre, et son
exaspration se tourne naturellement contre la cause, quelle qu'elle
soit, relle ou imaginaire,  laquelle il attribue sa ruine. S'il se
reconnat lui-mme comme l'auteur responsable de la catastrophe, c'est 
lui qu'il en voudra; sinon ce sera  autrui. Dans le premier cas, il n'y
aura que suicide; dans le second, le suicide pourra tre prcd d'un
homicide ou de quelque autre manifestation violente. Mais le sentiment
est le mme dans les deux cas; seul le point d'application varie. C'est
toujours dans un accs de colre que le sujet se frappe, qu'il ait ou
non frapp antrieurement quelqu'un de ses semblables. Ce bouleversement
de toutes ses habitudes produit chez lui un tat de surexcitation aigu
qui tend ncessairement  se soulager par des actes destructifs. L'objet
sur lequel se dchargent les forces passionnelles qui sont ainsi
souleves est, en somme, secondaire. C'est le hasard des circonstances
qui dtermine le sens dans lequel elles se dirigent.

Il n'en est pas autrement toutes les fois que, loin de dchoir
au-dessous de lui-mme, l'individu est entran, au contraire, mais sans
rgle et sans mesure,  se dpasser perptuellement soi-mme. Tantt, en
effet, il manque le but qu'il se croyait capable d'atteindre, mais qui,
en ralit, excdait ses forces; c'est le suicide des incompris, si
frquent aux poques o il n'y a plus de classement reconnu. Tantt,
aprs avoir russi pendant un temps  satisfaire tous ses dsirs et son
got du changement, il vient se heurter tout  coup  une rsistance
qu'il ne peut vaincre, et il se dfait avec impatience d'une existence
o il se trouve dsormais  l'troit. C'est le cas de Werther, ce coeur
turbulent, comme il s'appelle lui-mme, pris d'infini, qui se tue pour
un amour contrari, et de tous ces artistes qui, aprs avoir t combls
de succs, se suicident pour un coup de sifflet entendu, pour une
critique un peu svre, ou parce que leur vogue cesse de
s'accrotre[282].

Il en est d'autres encore qui, sans avoir  se plaindre des hommes ni
des circonstances, en viennent d'eux-mmes  se lasser d'une poursuite
sans issue possible, o leurs dsirs s'irritent au lieu de s'apaiser.
Ils s'en prennent alors  la vie en gnral et l'accusent de les avoir
tromps. Seulement, la vaine agitation  laquelle ils se sont livrs
laisse derrire elle une sorte d'puisement qui empche les passions
dues de se manifester avec la mme violence que dans les cas
prcdents: Elles se sont comme fatigues  la longue et sont ainsi
devenues moins capables de ragir avec nergie. Le sujet tombe donc dans
une sorte de mlancolie qui, par certains cts, rappelle celle de
l'goste intellectuel, mais n'en a pas le charme langoureux. Ce qui y
domine, c'est un dgot plus ou moins irrit de l'existence. C'est dj
cet tat d'me que Snque observait chez ses contemporains en mme
temps que le suicide qui en rsulte. Le mal qui nous travaille, dit-il,
n'est pas dans les lieux o nous sommes, il est en nous. Nous sommes
sans forces pour supporter quoi que ce soit, incapables de souffrir la
douleur, impuissants  jouir du plaisir, impatients de tout. Combien de
gens appellent la mort, lorsqu'aprs avoir essay de tous les
changements, ils se trouvent revenir aux mmes sensations, sans pouvoir
rien prouver de nouveau[283]. De nos jours, un des types o s'est
peut-tre le mieux incarn ce genre d'esprit, c'est le Ren de
Chateaubriand. Tandis que Raphal est un mditatif qui s'abme en
lui-mme, Ren est un inassouvi. On m'accuse, s'crie-t-il
douloureusement, d'avoir des gots inconstants, de ne pouvoir jouir
longtemps de la mme chimre, d'tre la proie d'une imagination qui se
hte d'arriver au fond de mes plaisirs comme si elle tait accable de
leur dure; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre:
hlas! je cherche seulement un bien inconnu dont l'instinct me poursuit.
_Est-ce ma faute si je trouve partout les bornes, si ce qui est fini n'a
pour moi aucune valeur_[284]?

Cette description achve de montrer les rapports et les diffrences du
suicide goste et du suicide anomique, que notre analyse sociologique
nous avait dj permis d'apercevoir[285]. Les suicids de l'un et de
l'autre type souffrent de ce qu'on a appel le mal de l'infini. Mais ce
mal ne prend pas la mme forme dans les deux cas. L, c'est
l'intelligence rflchie qui est atteinte et qui s'hypertrophie outre
mesure; ici, c'est la sensibilit qui se surexcite et se drgle. Chez
l'un, la pense,  force de se replier sur elle-mme, n'a plus d'objet;
chez l'autre, la passion, ne reconnaissant plus de bornes, n'a plus de
but. Le premier se perd dans l'infini du rve, le second, dans l'infini
du dsir.

       *       *       *       *       *

Ainsi, mme la formule psychologique du suicid n'a pas la simplicit
qu'on croit vulgairement. On ne l'a pas dfini quand on a dit de lui
qu'il est lass de l'existence, dgot de la vie, etc. En ralit, il y
a des sortes trs diffrentes de suicids et ces diffrences sont
sensibles dans la manire dont le suicide s'accomplit. On peut ainsi
classer actes et agents en un certain nombre d'espces: or ces espces
correspondent, dans leurs traits essentiels, aux types de suicides que
nous avons antrieurement constitus d'aprs la nature des causes
sociales dont ils dpendent. Elles en sont comme le prolongement 
l'intrieur des individus.

Il convient toutefois d'ajouter qu'elles ne se prsentent pas toujours
dans l'exprience  l'tat d'isolement et de puret. Mais il arrive trs
souvent qu'elles se combinent entre elles de manire  donner naissance
 des espces composes; des caractres appartenant  plusieurs d'entre
elles se retrouvent conjointement dans un mme suicide. La raison en est
que les diffrentes causes sociales du suicide peuvent elles-mmes agir
simultanment sur un mme individu et mler en lui leurs effets. C'est
ainsi que des malades sont en proie  des dlires de nature diffrente,
qui s'enchevtrent les uns dans les autres, mais qui, convergeant tous
dans un mme sens malgr la diversit de leurs origines, tendent 
dterminer un mme acte. Ils se renforcent mutuellement. De mme encore,
on voit des fivres trs diverses coexister chez un mme sujet et
contribuer, chacune pour sa part et  sa faon,  lever la temprature
du corps.

Il est notamment deux facteurs du suicide qui ont l'un pour l'autre une
affinit spciale, c'est l'gosme et l'anomie. Nous savons, en effet,
qu'ils ne sont gnralement que deux aspects diffrents d'un mme tat
social; il n'est donc pas tonnant qu'ils se rencontrent chez un mme
individu. Il est mme presque invitable que l'goste ait quelque
aptitude au drglement; car, comme il est dtach de la socit, elle
n'a pas assez de prise sur lui pour le rgler. Si, nanmoins, ses dsirs
ne s'exasprent pas d'ordinaire, c'est que la vie passionnelle est, chez
lui, languissante, parce qu'il est tout entier tourn sur lui-mme et
que le monde extrieur ne l'attire pas. Mais il peut se faire qu'il ne
soit ni un goste complet ni un pur agit. On le voit alors jouer
concurremment les deux personnages. Pour combler le vide qu'il sent en
lui, il recherche des sensations nouvelles; il y met, il est vrai, moins
de fougue que le passionn proprement dit, mais aussi il se lasse plus
vite et cette lassitude le rejette  nouveau sur lui-mme et renforce sa
mlancolie premire. Inversement, le drglement ne va pas sans un germe
d'gosme; car on ne serait pas rebelle  tout frein social, si l'on
tait fortement socialis. Seulement, l o l'action de l'anomie est
prpondrante, ce germe ne peut se dvelopper; car en jetant l'homme
hors de lui, elle l'empche de s'isoler en lui. Mais, si elle est moins
intense, elle peut laisser l'gosme produire quelques-uns de ses
effets. Par exemple, la borne  laquelle vient se heurter l'inassouvi
peut l'amener  se replier sur soi et  chercher dans la vie intrieure
un drivatif  ses passions dues. Mais comme il n'y trouve rien  quoi
il puisse s'attacher, la tristesse que lui cause ce spectacle ne peut
que le dterminer  se fuir de nouveau et accrot, par consquent, son
inquitude et son mcontentement. Ainsi se produisent des suicides
mixtes o l'abattement alterne avec l'agitation, le rve avec l'action,
les emportements du dsir avec les mditations du mlancolique.

L'anomie peut galement s'associer  l'altruisme. Une mme crise peut
bouleverser l'existence d'un individu, rompre l'quilibre entre lui et
son milieu et, en mme temps, mettre ses dispositions altruistes dans un
tat qui l'incite au suicide. C'est notamment le cas de ce que nous
avons appel les suicides obsidionaux. Si les Juifs, par exemple, se
turent en masse au moment de la prise de Jrusalem, c'est  la fois
parce que la victoire des Romains, en faisant d'eux des sujets et des
tributaires de Rome, menaaient de transformer le genre de vie auquel
ils taient faits, et parce qu'ils aimaient trop leur ville et leur
culte pour survivre  l'anantissement probable de l'un et de l'autre.
De mme, il arrive souvent qu'un homme ruin se tue autant parce qu'il
ne veut pas vivre avec une situation amoindrie que pour pargner  son
nom et  sa famille la honte de la faillite. Si officiers et
sous-officiers se suicident facilement au moment o ils sont obligs de
prendre leur retraite, c'est aussi bien  cause du changement soudain
qui va se faire dans leur manire de vivre qu' cause de leur
prdisposition gnrale  compter leur vie pour rien. Les deux causes
agissent dans la mme direction. Il en rsulte des suicides o soit
l'exaltation passionnelle soit la fermet courageuse du suicide
altruiste s'allient  l'affolement exaspr que produit l'anomie.

Enfin, l'gosme et l'altruisme eux-mmes, ces deux contraires, peuvent
unir leur action.  certaines poques, o la socit dsagrge ne peut
plus servir d'objectif aux activits individuelles, il se rencontre
pourtant des individus ou des groupes d'individus qui, tout en subissant
l'influence de cet tat gnral d'gosme, aspirent  autre chose. Mais
sentant bien que c'est un mauvais moyen de se fuir soi-mme que d'aller
sans fin de plaisirs gostes en plaisirs gostes, et que des
jouissances fugitives, mme si elles sont incessamment renouveles, ne
sauraient jamais calmer leur inquitude, ils cherchent un objet durable
auquel ils puissent s'attacher avec constance et qui donne un sens 
leur vie. Seulement, comme il n'y a rien de rel  quoi ils tiennent,
ils ne peuvent se satisfaire qu'en construisant de toutes pices une
ralit idale qui puisse jouer ce rle. Ils crent donc par la pense
un tre imaginaire dont ils se font les serviteurs et auquel ils se
donnent d'une manire d'autant plus exclusive qu'ils sont dpris de tout
le reste, voire d'eux-mmes. C'est en lui qu'ils mettent toutes les
raisons d'tre qu'ils s'attribuent, puisque rien d'autre n'a de prix 
leurs yeux. Ils vivent ainsi d'une existence double et contradictoire:
individualistes pour tout ce qui regarde le monde rel, ils sont d'un
altruisme immodr pour tout ce qui concerne cet objet idal. Or l'une
et l'autre disposition mnent au suicide.

Telles sont les origines et telle est la nature du suicide stocien.
Tout  l'heure, nous montrions comment il reproduit certains traits
essentiels du suicide goste; mais il peut tre considr sous un tout
autre aspect. Si le stocien professe une absolue indiffrence pour tout
ce qui dpasse l'enceinte de la personnalit individuelle, s'il exhorte
l'individu  se suffire  lui-mme, en mme temps, il le place dans un
tat d'troite dpendance vis--vis de la raison universelle et le
rduit mme  n'tre que l'instrument par lequel elle se ralise. Il
combine donc ces deux conceptions antagonistes: l'individualisme moral
le plus radical et un panthisme intemprant. Aussi, le suicide qu'il
pratique est-il  la fois apathique comme celui de l'goste et
accompli comme un devoir ainsi que celui de l'altruiste[286]. On y
retrouve et la mlancolie de l'un et l'nergie active de l'autre;
l'gosme s'y mle au mysticisme. C'est d'ailleurs cet alliage qui
distingue le mysticisme propre aux poques de dcadence, si diffrent,
malgr les apparences, de celui que l'on observe chez les peuples jeunes
et en voie de formation. Celui-ci rsulte de l'lan collectif qui
entrane dans un mme sens les volonts particulires, de l'abngation
avec laquelle les citoyens s'oublient pour collaborer  l'oeuvre commune;
l'autre n'est qu'un gosme conscient de soi-mme et de son nant, qui
s'efforce de se dpasser, mais n'y parvient qu'en apparence et
artificiellement.




II

_A priori_, on pourrait croire qu'il existe quelque rapport entre la
nature du suicide et le genre de mort choisi par le suicid. Il parat,
en effet, assez naturel que les moyens qu'il emploie pour excuter sa
rsolution dpendent des sentiments qui l'animent, et, par consquent,
les expriment. Par suite, on pourrait tre tent d'utiliser les
renseignements que nous fournissent sur ce point les statistiques pour
caractriser avec plus de prcision, d'aprs leurs formes extrieures,
les diffrentes sortes de suicides. Mais les recherches que nous avons
entreprises sur ce point ne nous ont donn que des rsultats ngatifs.

Pourtant, ce sont certainement des causes sociales qui dterminent ces
choix; car la frquence relative des diffrents modes de suicide reste
pendant trs longtemps invariable pour une mme socit, tandis qu'elle
varie trs sensiblement d'une socit  l'autre, comme le montre le
tableau suivant:

Tableau XXX

_Proportion des diffrents genres de mort sur 1.000 suicides (les deux
sexes runis)._

/*
+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
|PAYS ET|STRANGULATION|SUBMERSION|ARMES|PRCIPITATION|POISON|ASPHYXIE|
|ANNES |et pendaison |          |     |    d'un     |      |        |
|       |             |          |     | lieu lev  |      |        |
+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
|France |             |          |     |             |      |        |
|  1872.|     426     |    269   | 103 |       28    |  20  |   69   |
|  1873.|     430     |    298   | 106 |       30    |  21  |   67   |
|  1874.|     440     |    269   | 122 |       28    |  23  |   72   |
|  1875.|     446     |    294   | 107 |       31    |  19  |   63   |
+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
|Prusse |             |          |     |             |      |        |
|  1872.|     610     |    197   | 102 |        6,9  |  25  |    3   |
|  1873.|     597     |    217   |  95 |        8,4  |  25  |    4,6 |
|  1874.|     610     |    162   | 126 |        9,1  |  28  |    6,5 |
|  1875.|     615     |    170   | 105 |        9,5  |  35  |    7,7 |
+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
|Anglet.|             |          |     |             |      |        |
|  1872.|     374     |    221   |  38 |       30    |  91  |   --   |
|  1873.|     366     |    218   |  44 |       20    |  97  |   --   |
|  1874.|     374     |    176   |  58 |       20    |  94  |   --   |
|  1875.|     362     |    208   |  45 |       --    |  97  |   --   |
+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
|Italie |             |          |     |             |      |        |
|  1874.|     174     |    305   | 236 |      106    |  60  |   13,7 |
|  1875.|     173     |    273   | 251 |      104    |  62  |   31,4 |
|  1876.|     125     |    246   | 285 |      113    |  69  |   29   |
|  1877.|     176     |    299   | 238 |      111    |  55  |   22   |
+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
*/

Ainsi, chaque peuple a son genre de mort, prfr et l'ordre de ses
prfrences ne change que trs difficilement. Il est mme plus constant
que le chiffre total des suicides; les vnements qui, parfois,
modifient passagrement le second n'affectent pas toujours le premier.
Il y a plus: les causes sociales sont tellement prpondrantes que
l'influence des facteurs cosmiques ne parat pas apprciable. C'est
ainsi que les suicides par submersion, contrairement  toutes les
prsomptions, ne varient pas d'une saison  l'autre d'aprs une loi
spciale. Voici, en effet, quelle tait en France, pendant la priode
1872-78, leur distribution mensuelle compare  celle des suicides en
gnral:

_Part de chaque mois sur 1.000 suicides annuels:_

/*
+----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
|                |JANVIER.|FVRIER.|MARS.|AVRIL.|MAI. |JUIN.|JUILLET.|
+----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
|De toute espce |  75,8  |  66,5  |84,8 | 97,3 |103,1|109,9|  103,5 |
+----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
|Par submersion  |  73,5  |  67,0  |81,9 | 94,4 |106,4|117,3|  107,7 |
+----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
+----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
|                | AOUT. | SEPTEMBRE.| OCTOBRE.| NOVEMBRE.| DCEMBRE.|
+----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
|De toute espce.| 86,3  |   74,3    |   71,4  |    65,2  |   59,2   |
+----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
|Par submersion. | 91,2  |   71,0    |   74,3  |    61,0  |   54,2   |
+----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
*/

C'est  peine si, pendant la belle saison, les suicides par submersion
augmentent un peu plus que les autres; la diffrence est insignifiante.
Cependant, l't semblerait devoir les favoriser exceptionnellement. On
a dit, il est vrai, que la submersion tait moins employe dans le Nord
que dans le Midi et on a attribu ce fait au climat[287]. Mais, 
Copenhague, pendant la priode 1845-56, ce mode de suicide n'tait pas
moins frquent qu'en Italie, (281 cas 0%0 au lieu de 300). 
Saint-Ptersbourg, durant les annes 1873-74, il n'en tait pas de plus
pratiqu. La temprature ne met donc pas obstacle  ce genre de mort.

Seulement, les causes sociales dont dpendent les suicides en gnral
diffrent de celles qui dterminent la faon dont ils s'accomplissent;
car on ne peut tablir aucune relation entre les types de suicides que
nous avons distingus et les modes d'excution les plus rpandus.
L'Italie est un pays foncirement catholique o la culture scientifique
tait, jusqu' des temps rcents, assez peu dveloppe. Il est donc trs
probable que les suicides altruistes y sont plus frquents qu'en France
et qu'en Allemagne, puisqu'ils sont un peu en raison inverse du
dveloppement intellectuel; plusieurs raisons qu'on trouvera dans la
suite de cet ouvrage confirmeront cette hypothse. Par consquent, comme
le suicide par les armes  feu y est beaucoup plus frquent que dans les
pays du centre de l'Europe, on pourrait croire qu'il n'est pas sans
rapports avec l'tat d'altruisme. On pourrait mme faire encore
remarquer,  l'appui de cette supposition, que c'est aussi le genre de
suicide prfr par les soldats. Malheureusement, il se trouve qu'en
France ce sont les classes les plus intellectuelles, crivains,
artistes, fonctionnaires, qui se tuent le plus de cette manire[288]. De
mme, il pourrait sembler que le suicide mlancolique trouve dans la
pendaison son expression naturelle. Or, en fait, c'est dans les
campagnes qu'on y a le plus recours, et pourtant la mlancolie est un
tat d'esprit plus spcialement urbain.

Les causes qui poussent l'homme  se tuer ne sont donc pas celles qui le
dcident  se tuer de telle manire plutt que de telle autre. Les
mobiles qui fixent son choix sont d'une tout autre nature. C'est,
d'abord, l'ensemble d'usages et d'arrangements de toute sorte qui
mettent  sa porte tel instrument de mort plutt que tel autre. Suivant
toujours la ligne de la moindre rsistance tant qu'un facteur contraire
n'intervient pas, il tend  employer le moyen de destruction qu'il a le
plus immdiatement sous la main et qu'une pratique journalire lui a
rendu familier. Voil pourquoi, par exemple, dans les grandes villes, on
se tue plus que dans les campagnes en se jetant du haut d'un lieu lev:
c'est que les maisons sont plus hautes. De mme,  mesure que le sol se
couvre de chemins de fer, l'habitude de chercher la mort en se faisant
craser sous un train se gnralise. Le tableau qui figure la part
relative des diffrents modes de suicide dans l'ensemble des morts
volontaires traduit donc en partie l'tat de la technique industrielle,
de l'architecture la plus rpandue, des connaissances scientifiques,
etc.  mesure que l'emploi de l'lectricit se vulgarisera, les suicides
 l'aide de procds lectriques deviendront aussi plus frquents.

Mais la cause peut-tre la plus efficace, c'est la dignit relative que
chaque peuple et,  l'intrieur de chaque peuple, chaque groupe social
attribue aux diffrents genres de mort. Il s'en faut, en effet, qu'ils
soient tous mis sur le mme plan. Il en est qui passent pour plus
nobles, d'autres qui rpugnent comme vulgaires et avilissants; et la
manire dont ils sont classs par l'opinion change avec les communauts.
 l'arme, la dcapitation est considre comme une mort infamante;
ailleurs, ce sera la pendaison. Voil comment il se fait que le suicide
par strangulation est beaucoup plus rpandu dans les campagnes que dans
les villes et dans les petites villes que dans les grandes. C'est qu'il
a quelque chose de violent et de grossier qui froisse la douceur des
moeurs urbaines et le culte que les classes cultives ont pour la
personne humaine. Peut-tre aussi cette rpulsion tient-elle au
caractre dshonorant que des causes historiques ont attach  ce genre
de mort et que les affins des villes sentent avec une vivacit que la
sensibilit plus simple du rural ne comporte pas.

La mort choisie par le suicid est donc un phnomne tout  fait
tranger  la nature mme du suicide. Si intimement que semblent
rapprochs ces deux lments d'un mme acte, ils sont, en ralit,
indpendants l'un de l'autre. Du moins, il n'y a entre eux que des
rapports extrieurs de juxtaposition. Car, s'ils dpendent tous deux de
causes sociales, les tats sociaux qu'ils expriment sont trs
diffrents. Le premier n'a rien  nous apprendre sur le second; il
ressortit  une tout autre tude. C'est pourquoi, bien qu'il soit
d'usage d'en traiter assez longuement  propos du suicide, nous ne nous
y arrterons pas davantage. Il ne saurait rien ajouter aux rsultats
qu'ont donns les recherches prcdentes et que rsume le tableau
suivant:

_Classification tiologique et morphologique des types sociaux du
suicide._

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|               FORMES INDIVIDUELLES QU'ILS REVTENT                 |
+---------------------------------------+----------------------------+
|      Caractre fondamental            |    Varits secondaires    |
+------------+------------+-------------+----------------------------+
|            |Suicide     | Apathie     | Mlancolie paresseuse avec |
|            |goste     |             | complaisance pour elle-mme|
|            |            |             |                            |
|            |            |             | Sang-froid dsabus du     |
|            |            |             | sceptique                  |
|            +------------+-------------+----------------------------+
|            |Suicide     |nergie      | Avec sentiment calme du    |
|Types       |altruiste   |passionnelle | devoir                     |
|lmentaires|            |ou volontaire| Avec enthousiasme mystique |
|            |            |             | Avec courage paisible      |
|            +------------+-------------+----------------------------+
|            |Suicide     |Irritation,  | Rcriminations violentes   |
|            |anomique    |dgot.      | contre la vie en gnral   |
|            |            |             |                            |
|            |            |             | Rcriminations violentes   |
|            |            |             | contre une personne en     |
|            |            |             | particulier                |
|            |            |             | (homicide-suicide)         |
+------------+------------+-------------+----------------------------+
|            |                          | Mlange d'agitation et     |
|            |Suicide ego-anomique      | d'apathie, d'action et de  |
|            |                          | rverie                    |
|Types mixtes+--------------------------+----------------------------+
|            |Suicide anomique-altruiste| Effervescence exaspre    |
|            +--------------------------+----------------------------+
|            |Suicide ego-altruiste     | Mlancolie tempre par une|
|            |                          | certaine fermet morale    |
+------------+--------------------------+----------------------------+
*/


Tels sont les caractres gnraux du suicide, c'est--dire ceux qui
rsultent immdiatement de causes sociales. En s'individualisant dans
les cas particuliers, ils se compliquent de nuances varies selon le
temprament personnel de la victime et les circonstances spciales dans
lesquelles elle est place, Mais, sous la diversit des combinaisons qui
se produisent ainsi, on peut toujours retrouver ces formes
fondamentales.




LIVRE III

DU SUICIDE COMME PHNOMNE SOCIAL EN GENERAL





CHAPITRE I

L'lment social du suicide.


Maintenant que nous connaissons les facteurs en fonction desquels varie
le taux social des suicides, nous pouvons prciser la nature de la
ralit  laquelle il correspond et qu'il exprime numriquement.

I.

Les conditions individuelles dont on pourrait, _a priori_, supposer que
le suicide dpend, sont de deux sortes.

Il y a d'abord la situation extrieure dans laquelle se trouve plac
l'agent. Tantt les hommes qui se tuent ont prouv des chagrins de
famille ou des dceptions d'amour-propre, tantt ils ont eu  souffrir
de la misre ou de la maladie, tantt encore ils ont  se reprocher
quelque faute morale, etc., etc. Mais nous avons vu que ces
particularits individuelles ne sauraient expliquer le taux social des
suicides; car il varie dans des proportions considrables, alors que les
diverses combinaisons de circonstances, qui servent ainsi d'antcdents
immdiats aux suicides particuliers, gardent  peu prs la mme
frquence relative. C'est donc qu'elles ne sont pas les causes
dterminantes de l'acte qu'elles prcdent. Le rle important qu'elles
jouent parfois dans la dlibration n'est pas une preuve de leur
efficacit. On sait, en effet, que les dlibrations humaines, telles
que les atteint la conscience rflchie, ne sont souvent que de pure
forme et n'ont d'autre objet que de corroborer une rsolution dj prise
pour des raisons que la conscience ne connat pas.

D'ailleurs, les circonstances qui passent pour causer le suicide parce
qu'elles l'accompagnent assez frquemment, sont en nombre presque
infini. L'un se tue dans l'aisance, et l'autre dans la pauvret; l'un
tait malheureux en mnage et l'autre venait de rompre par le divorce un
mariage qui le rendait malheureux, ici, un soldat renonce  la vie aprs
avoir t puni pour une faute qu'il n'a pas commise; l, un criminel se
frappe dont le crime est rest impuni. Les vnements de la vie les plus
divers et mme les plus contradictoires peuvent galement servir de
prtextes au suicide. C'est donc qu'aucun d'eux n'en est la cause
spcifique. Pourrons-nous du moins attribuer cette causalit aux
caractres qui leur sont communs  tous? Mais en est-il? Tout au plus
peut-on dire qu'ils consistent gnralement en contrarits, en
chagrins, mais sans qu'il soit possible de dterminer quelle intensit
la douleur doit atteindre pour avoir cette tragique consquence. Il
n'est pas de mcompte dans la vie, si insignifiant soit-il, dont on
puisse dire par avance qu'il ne saurait, en aucun cas, rendre
l'existence intolrable; il n'en est pas davantage qui ait cet effet
ncessairement. Nous voyons des hommes rsister  d'pouvantables
malheurs, tandis que d'autres se suicident aprs de lgers ennuis. Et
d'ailleurs, nous avons montr que les sujets qui peinent le plus ne sont
pas ceux qui se tuent le plus. C'est plutt la trop grande aisance qui
arme l'homme contre lui-mme. C'est aux poques et dans les classes o
la vie est le moins rude qu'on s'en dfait le plus facilement. Du moins,
si vraiment il arrive que la situation personnelle de la victime soit la
cause efficiente de sa rsolution, ces cas sont certainement trs rares
et, par consquent, on ne saurait expliquer ainsi le taux social des
suicides.

Aussi ceux-l mmes qui ont attribu le plus d'influence aux conditions
individuelles les ont-ils moins cherches dans ces incidents extrieurs
que dans la nature intrinsque du sujet, c'est--dire dans sa
constitution biologique et parmi les concomitants physiques dont elle
dpend. Le suicide a t ainsi prsent comme le produit d'un certain
temprament, comme un pisode de la neurasthnie, soumis  l'action des
mmes facteurs qu'elle. Mais nous n'avons dcouvert aucun rapport
immdiat et rgulier entre la neurasthnie et le taux social des
suicides. Il arrive mme que ces deux faits varient en raison inverse
l'un de l'autre et que l'un est  son minimum au mme moment et dans les
mmes lieux o l'autre est  son apoge. Nous n'avons pas trouv
davantage de relations dfinies entre le mouvement des suicides et les
tats du milieu physique qui passent pour avoir sur le systme nerveux
le plus d'action, comme la race, le climat, la temprature. C'est que,
si le nvropathe peut, dans de certaines conditions, manifester quelque
disposition pour le suicide, il n'est pas prdestin  se tuer
ncessairement; et l'action des facteurs cosmiques ne suffit pas 
dterminer dans ce sens prcis les tendances trs gnrales de sa
nature.

Tout autres sont les rsultats que nous avons obtenus quand, laissant de
ct l'individu, nous avons cherch dans la nature des socits
elles-mmes les causes de l'aptitude que chacune d'elles a pour le
suicide. Autant les rapports du suicide avec les faits de l'ordre
biologique et de l'ordre physique taient quivoques et douteux, autant
ils sont immdiats et constants avec certains tats du milieu social.
Cette fois, nous nous sommes enfin trouv en prsence de lois
vritables, qui nous ont permis d'essayer une classification mthodique
des types de suicides, les causes sociologiques que nous avons ainsi
dtermines nous ont mme expliqu ces concordances diverses que l'on a
souvent attribues  l'influence de causes matrielles, et o l'on a
voulu voir une preuve de cette influence. Si la femme se tue beaucoup
moins que l'homme, c'est qu'elle est beaucoup moins engage que lui dans
la vie collective; elle en sent donc moins fortement l'action bonne ou
mauvaise. Il en est de mme du vieillard et de l'enfant, quoique pour
d'autres raisons. Enfin, si le suicide crot de janvier  juin pour
dcrotre ensuite, c'est que l'activit sociale passe par les mmes
variations saisonnires. Il est donc naturel que les diffrents effets
qu'elle produit soient soumis au mme rythme et, par suite, soient plus
marqus pendant la premire de ces deux priodes: or, le suicide est
l'un d'eux.

De tous ces faits il rsulte que le taux social des suicides ne
s'explique que sociologiquement. C'est la constitution morale de la
socit qui fixe  chaque instant le contingent des morts volontaires.
Il existe donc pour chaque peuple une force collective, d'une nergie
dtermine, qui pousse les hommes  se tuer. Les mouvements que le
patient accomplit et qui, au premier abord, paraissent n'exprimer que
son temprament personnel, sont, en ralit, la suite et le prolongement
d'un tat social qu'ils manifestent extrieurement.

Ainsi se trouve rsolue la question que nous nous sommes pose au dbut
de ce travail. Ce n'est pas par mtaphore qu'on dit de chaque socit
humaine qu'elle a pour le suicide une aptitude plus ou moins prononce:
l'expression est fonde dans la nature des choses. Chaque groupe social
a rellement pour cet acte un penchant collectif qui lui est propre et
dont les penchants individuels drivent, loin qu'il procde de ces
derniers. Ce qui le constitue, ce sont ces courants d'gosme,
d'altruisme ou d'anomie qui travaillent la socit considre, avec les
tendances  la mlancolie langoureuse ou au renoncement actif ou  la
lassitude exaspre qui en sont les consquences. Ce sont ces tendances
de la collectivit qui, en pntrant les individus, les dterminent  se
tuer. Quant aux vnements privs qui passent gnralement pour tre les
causes prochaines du suicide, ils n'ont d'autre action que celle que
leur prtent les dispositions morales de la victime, cho de l'tat
moral de la socit. Pour s'expliquer son dtachement de l'existence, le
sujet s'en prend aux circonstances qui l'entourent le plus
immdiatement; il trouve la vie triste parce qu'il est triste. Sans
doute, en un sens, sa tristesse lui vient du dehors, mais ce n'est pas
de tel ou tel incident de sa carrire, c'est du groupe dont il fait
partie. Voil pourquoi il n'est rien qui ne puisse servir de cause
occasionnelle au suicide. Tout dpend de l'intensit avec laquelle les
causes suicidognes ont agi sur l'individu.

II.

D'ailleurs,  elle seule, la constance du taux social des suicides
suffirait  dmontrer l'exactitude de cette conclusion. Si, par mthode,
nous avons cru devoir rserver jusqu' prsent le problme, en fait, il
ne comporte pas d'autre solution.

Quand Qutelet signala  l'attention des philosophes[289] la surprenante
rgularit avec laquelle certains phnomnes sociaux se rptent pendant
des priodes de temps identiques, il crut pouvoir en rendre compte par
sa thorie de l'homme moyen, qui est reste, d'ailleurs, la seule
explication systmatique de cette remarquable proprit. Suivant lui, il
y a dans chaque socit un type dtermin, que la gnralit des
individus reproduit plus ou moins exactement, et dont la minorit seule
tend  s'carter sous l'influence de causes perturbatrices. Il y a, par
exemple, un ensemble de caractres physiques et moraux que prsentent la
plupart des Franais, mais qui ne se retrouvent pas au mme degr ni de
la mme manire chez les Italiens ou chez les Allemands, et
rciproquement. Comme, par dfinition, ces caractres sont de beaucoup
les plus rpandus, les actes qui en drivent sont aussi de beaucoup les
plus nombreux; ce sont eux qui forment les gros bataillons. Ceux, au
contraire, qui sont dtermins par des proprits divergentes sont
relativement rares comme ces proprits elles-mmes. D'un autre ct,
sans tre absolument immuable, ce type gnral varie pourtant avec
beaucoup plus de lenteur qu'un type individuel; car il est bien plus
difficile  une socit de changer en masse qu' un ou  quelques
individus en particulier. Cette constance se communique naturellement
aux actes qui dcoulent des attributs caractristiques de ce type; les
premiers restent les mmes en grandeur et en qualit tant que les
seconds ne changent pas, et, comme ces mmes manires d'agir sont aussi
les plus usites, il est invitable que la constance soit la loi
gnrale des manifestations de l'activit humaine qu'atteint la
statistique. Le statisticien, en effet, fait le compte de tous les faits
de mme espce qui se passent au sein d'une socit donne. Puisque donc
la plupart d'entre eux restent invariables tant que le type gnral de
la socit ne change pas, et puisque, d'autre part, il change
malaisment, les rsultats des recensements statistiques doivent
ncessairement rester les mmes pendant d'assez longues sries d'annes
conscutives. Quant aux faits qui drivent des caractres particuliers
et des accidents individuels, ils ne sont pas tenus, il est vrai,  la
mme rgularit; c'est pourquoi la constance n'est jamais absolue. Mais
ils sont l'exception; c'est pourquoi l'invariabilit est la rgle,
tandis que le changement est exceptionnel.

 ce type gnral, Qutelet a donn le nom de _type moyen_, parce qu'on
l'obtient presque exactement en prenant la moyenne arithmtique des
types individuels. Par exemple, si, aprs avoir dtermin toutes les
tailles dans une socit donne, on en fait la somme et si on la divise
par le nombre des individus mesurs, le rsultat auquel on arrive
exprime, avec un degr d'approximation trs suffisant, la taille la plus
gnrale. Car on peut admettre que les carts en plus et les carts en
moins, les nains et les gants, sont en nombre  peu prs gal. Ils se
compensent donc les uns les autres, s'annulent mutuellement et, par
consquent, n'affectent pas le quotient.

La thorie semble trs simple. Mais d'abord, elle ne peut tre
considre comme une explication que si elle permet de comprendre d'o
vient que le type moyen se ralise dans la gnralit des individus.
Pour qu'il reste identique  lui-mme alors qu'ils changent, il faut
que, en un sens, il soit indpendant d'eux; et pourtant, il faut aussi
qu'il y ait quelque voie par o il puisse s'insinuer en eux. La
question, il est vrai, cesse d'en tre une si l'on admet qu'il se
confond avec le type ethnique. Car les lments constitutifs de la race,
ayant leurs origines en dehors de l'individu, ne sont pas soumis aux
mmes variations que lui; et nanmoins, c'est en lui et en lui seul
qu'ils se ralisent. On conoit donc trs bien qu'ils pntrent les
lments proprement individuels et mme leur servent de base. Seulement,
pour que cette explication pt convenir au suicide, il faudrait que la
tendance qui entrane l'homme  se tuer, dpendt troitement de la
race; or nous savons que les faits sont contraires  cette hypothse.
Dira-t-on que l'tat gnral du milieu social, tant le mme pour la
plupart des particuliers, les affecte  peu prs tous de la mme manire
et, par suite, leur imprime en partie une mme-physionomie? Mais le
milieu social est essentiellement fait d'ides, de croyances,
d'habitudes, de tendances communes. Pour qu'elles puissent imprgner
ainsi les individus, il faut donc bien qu'elles existent en quelque
manire indpendamment d'eux; et alors on se rapproche de la solution
que nous avons propose. Car on admet implicitement qu'il existe, une
tendance collective au suicide dont les tendances individuelles
procdent, et tout le problme est de savoir en quoi elle consiste et
comment elle agit.

Mais il y a plus; de quelque faon qu'on explique la gnralit de
l'homme moyen, cette conception ne saurait en aucun cas rendre compte de
la rgularit avec laquelle se reproduit le taux social des suicides. En
effet, par dfinition, les seuls caractres que ce type puisse
comprendre sont ceux qui se retrouvent dans la majeure partie de la
population. Or, le suicide est le fait d'une minorit. Dans les pays o
il est le plus dvelopp, on compte tout au plus 300 ou 400 cas sur un
million d'habitants. L'nergie que l'instinct de conservation garde chez
la moyenne des hommes l'exclut radicalement; l'homme moyen ne se tue
pas. Mais alors, si le penchant  se tuer est une raret et une
anomalie, il est compltement tranger au type moyen et, par consquent,
une connaissance mme approfondie de ce dernier, bien loin de nous aider
 comprendre comment il se fait que le nombre des suicides est constant
pour une mme socit, ne saurait mme pas expliquer d'o vient qu'il y
a des suicides. La thorie de Qutelet repose, en dfinitive, sur une
remarque inexacte. Il considrait comme tabli que la constance ne
s'observe que dans les manifestations les plus gnrales de l'activit
humaine; or elle se retrouve, et au mme degr, dans les manifestations
sporadiques qui n'ont lieu que sur des points isols et rares du champ
social. Il croyait avoir rpondu  tous les _desiderata_ en faisant voir
comment,  la rigueur, on pouvait rendre intelligible l'invariabilit de
ce qui n'est pas exceptionnel; mais l'exception elle-mme a son
invariabilit et qui n'est infrieure  aucune autre. Tout le monde
meurt; tout organisme vivant est constitu de telle sorte qu'il ne peut
pas ne pas se dissoudre. Au contraire, il y a trs peu de gens qui se
tuent; dans l'immense majorit des hommes, il n'y a rien qui les incline
au suicide. Et cependant, le taux des suicides est encore plus constant
que celui de la mortalit gnrale. C'est donc qu'il n'y a pas entre la
diffusion d'un caractre et sa permanence l'troite solidarit
qu'admettait Qutelet.

D'ailleurs, les rsultats auxquels conduit sa propre mthode confirment
cette conclusion. En vertu de son principe, pour calculer l'intensit
d'un caractre quelconque du type moyen, il faudrait diviser la somme
des faits qui le manifestent au sein de la socit considre par le
nombre des individus aptes  les produire. Ainsi, dans un pays comme la
France, o pendant longtemps il n'y a pas eu plus de 150 suicides par
million d'habitants, l'intensit moyenne de la tendance au suicide
serait exprime par le rapport 150/1.000.000 = 0,00015; et en
Angleterre, o il n'y a que 80 cas pour la mme population, ce rapport
ne serait que de 0,00008. Il y aurait donc chez l'individu moyen un
penchant  se tuer de cette grandeur. Mais de tels chiffres sont
pratiquement gaux  zro. Une inclination aussi faible est tellement
loigne de l'acte qu'elle peut tre regarde comme nulle. Elle n'a pas
une force suffisante pour pouvoir,  elle seule, dterminer un suicide.
Ce n'est donc pas la gnralit d'une telle tendance qui peut faire
comprendre pourquoi tant de suicides sont annuellement commis dans l'une
ou l'autre de ces socits.

Et encore cette valuation est-elle infiniment exagre. Qutelet n'y
est arriv qu'en prtant arbitrairement  la moyenne des hommes une
certaine affinit pour le suicide et en estimant l'nergie de cette
affinit d'aprs des manifestations qui ne s'observent pas chez l'homme
moyen, mais seulement chez un petit nombre de sujets exceptionnels.
L'anormal a t ainsi employ  dterminer le normal. Qutelet croyait,
il est vrai, chapper  l'objection en faisant observer que les cas
anormaux, ayant lieu tantt dans un sens et tantt dans le sens
contraire, se compensent et s'effacent mutuellement. Mais cette
compensation ne se ralise que pour des caractres qui,  des degrs
divers, se retrouvent chez tout le monde, comme la taille par exemple.
On peut croire, en effet, que les sujets exceptionnellement grands et
exceptionnellement petits sont  peu prs aussi nombreux les uns que les
autres. La moyenne de ces tailles exagres doit donc tre sensiblement
gale  la taille la plus ordinaire: par consquent, celle-ci est seule
 ressortir du calcul. Mais c'est le contraire qui a lieu, s'il s'agit
d'un fait qui est exceptionnel par nature, comme la tendance au suicide;
dans ce cas, le procd de Qutelet ne peut qu'introduire
artificiellement dans le type moyen un lment qui est en dehors de la
moyenne. Sans doute, comme nous venons de le voir, il ne s'y trouve que
dans un tat d'extrme dilution, prcisment parce que le nombre des
individus entre lesquels il est fractionn est bien suprieur  ce qu'il
devrait tre. Mais si l'erreur est pratiquement peu importante, elle ne
laisse pas d'exister.

En ralit, ce qu'exprime le rapport calcul par Qutelet, c'est
simplement la probabilit qu'il y a pour qu'un homme, appartenant  un
groupe social dtermin, se tue dans le cours de l'anne. Si, sur une
population de 100.000 mes, il y a annuellement 45 suicides, on peut
bien en conclure qu'il y a 15 chances sur 100.000 pour qu'un sujet
quelconque se suicide pendant cette mme unit de temps. Mais cette
probabilit ne nous donne aucunement la mesure de la tendance moyenne au
suicide ni ne peut servir  prouver que cette tendance existe. Le fait
que tant d'individus sur cent se donnent la mort n'implique pas que les
autres, y soient exposs  un degr quelconque et ne peut rien nous
apprendre relativement  la nature et  l'intensit des causes qui
dterminent au suicide[290].

Ainsi, la thorie de l'homme moyen ne rsout pas le problme.
Reprenons-le donc et voyons bien comme il se pose. Les suicids sont une
infime minorit disperse aux quatre coins de l'horizon; chacun d'eux
accomplit son acte sparment, sans savoir que d'autres en font autant
de leur ct; et pourtant, tant que la socit ne change pas, le nombre
des suicids est le mme. Il faut donc bien que toutes ces
manifestations individuelles, si indpendantes qu'elles paraissent tre
les unes des autres, soient en ralit le produit d'une mme cause ou
d'un mme groupe de causes qui dominent les individus. Car autrement,
comment expliquer que, chaque anne, toutes ces volonts particulires,
qui s'ignorent mutuellement, viennent, en mme nombre, aboutir au mme
but. Elles n'agissent pas, au moins en gnral, les unes sur les autres;
il n'y a entre elles, aucun concert; et cependant, tout se passe comme
si elles excutaient un mme mot d'ordre. C'est donc que, dans le milieu
commun qui les enveloppe, il existe quelque force qui les incline toutes
dans ce mme sens et dont l'intensit plus ou moins grande fait le
nombre plus ou moins lev des suicides particuliers. Or, les effets par
lesquels cette force se rvle ne varient pas selon les milieux
organiques et cosmiques, mais exclusivement selon l'tat du milieu
social. C'est donc qu'elle est collective. Autrement dit, chaque peuple
a collectivement pour le suicide une tendance qui lui est propre et de
laquelle dpend l'importance du tribut qu'il paie  la mort volontaire.

De ce point de vue, l'invariabilit du taux des suicides n'a plus rien
de mystrieux, non plus que son individualit. Car, comme chaque socit
a son temprament dont elle ne saurait changer du jour au lendemain, et
comme cette tendance au suicide a sa source dans la constitution morale
des groupes, il est invitable et qu'elle diffre d'un groupe  l'autre
et que, dans chacun d'eux, elle reste, pendant de longues annes,
sensiblement gale  elle-mme. Elle est un des lments essentiels de
la cnesthsie sociale; or, chez les tres collectifs comme chez les
individus, l'tat cnesthsique est ce qu'il y a de plus personnel et de
plus immuable, parce qu'il n'est rien de plus fondamental. Mais alors,
les effets qui en rsultent doivent avoir et la mme personnalit et la
mme stabilit. Il est mme naturel qu'ils aient une constance
suprieure  celle de la mortalit gnrale. Car la temprature, les
influences climatriques, gologiques, en un mot, les conditions
diverses dont dpend la sant publique, changent beaucoup plus
facilement d'une anne  l'autre que l'humeur des nations.

Il est, cependant, une hypothse, diffrente en apparence de la
prcdente, qui pourrait tenter quelques esprits. Pour rsoudre la
difficult, ne suffirait-il pas de supposer que les divers incidents de
la vie prive qui passent pour tre, par excellence, les causes
dterminantes du suicide, reviennent rgulirement chaque anne dans les
mmes proportions? Tous les ans, dirait-on[291], il y a  peu prs
autant de mariages malheureux, de faillites, d'ambitions dues, de
misre, etc. Il est donc naturel que, placs en mme nombre dans des
situations analogues, les individus soient aussi en mme nombre pour
prendre la rsolution qui dcoule de leur situation. Il n'est pas
ncessaire d'imaginer qu'ils cdent  une force qui les domine; il
suffit de supposer que, en face des mmes circonstances, ils raisonnent
en gnral de la mme manire.

Mais nous savons que ces vnements individuels, s'ils prcdent assez
gnralement les suicides, n'en sont pas rellement les causes. Encore
une fois, il n'y a pas de malheurs dans la vie qui dterminent
ncessairement l'homme  se tuer, s'il n'y est pas enclin d'une autre
manire. La rgularit avec laquelle peuvent se reproduire ces diverses
circonstances ne saurait donc expliquer celle du suicide. De plus,
quelque influence qu'on leur attribue, une telle solution ne ferait, en
tout cas, que dplacer le problme sans le trancher. Car il reste 
faire comprendre pourquoi ces situations dsespres se rptent
identiquement chaque anne suivant une loi propre  chaque pays. Comment
se fait-il que, pour une mme socit, suppose stationnaire, il y ait
toujours autant de familles dsunies, autant de ruines conomiques,
etc.? Ce retour rgulier des mmes vnements selon des proportions
constantes pour un mme peuple, mais trs diverses d'un peuple 
l'autre, serait inexplicable, s'il n'y avait dans chaque socit des
courants dfinis qui entranent les habitants avec une force dtermine
aux aventures commerciales et industrielles, aux pratiques de toute
sorte qui sont de nature  troubler les familles, etc. Or c'est revenir,
sous une forme  peine diffrente,  l'hypothse mme qu'on croyait
avoir carte[292].




III.

Mais attachons-nous  bien comprendre le sens et la porte des termes
qui viennent d'tre employs.

D'ordinaire, quand on parle de tendances ou de passions collectives, on
est enclin  ne voir dans ces expressions que des mtaphores et des
manires de parler, qui ne dsignent rien de rel sauf une sorte de
moyenne entre un certain nombre d'tats individuels. On se refuse  les
regarder comme des choses, comme des forces _sui generis_ qui dominent
les consciences particulires. Telle est pourtant leur nature et c'est
ce que la statistique du suicide dmontre avec clat[293]. Les individus
qui composent une socit changent d'une anne  l'autre; et cependant,
le nombre des suicids est le mme tant que la socit elle-mme ne
change pas. La population de Paris se renouvelle avec une extrme
rapidit; pourtant, la part de Paris dans l'ensemble des suicides
franais reste sensiblement constante. Quoique quelques annes suffisent
pour que l'effectif de l'arme soit entirement transform, le taux des
suicides militaires ne varie, pour une mme nation, qu'avec la plus
extrme lenteur. Dans tous les pays, la vie collective volue selon le
mme rythme au cours de l'anne; elle crot de janvier  juillet environ
pour dcrotre ensuite. Aussi, quoique les membres des diverses socits
europennes ressortissent  des types moyens trs diffrents les uns des
autres, les variations saisonnires et mme mensuelles des suicides ont
lieu partout suivant la mme loi. De mme, quelle que soit la diversit
des humeurs individuelles, le rapport entre l'aptitude des gens maris
pour le suicide et celle des veufs et des veuves est identiquement le
mme dans les groupes sociaux les plus diffrents, par cela seul que
l'tat moral du veuvage soutient partout avec la constitution morale qui
est propre au mariage la mme relation. Les causes qui fixent ainsi le
contingent des morts volontaires pour une socit ou une partie de
socit dtermine doivent donc tre indpendantes des individus,
puisqu'elles gardent la mme intensit quels que soient les sujets
particuliers sur lesquels s'exerce leur action. On dira que c'est le
genre de vie qui, toujours le mme, produit toujours les mmes effets.
Sans doute, mais un genre de vie, c'est quelque chose et dont la
constance a besoin d'tre explique. S'il se maintient invariable alors
que des changements se produisent sans cesse dans les rangs de ceux qui
le pratiquent, il est impossible qu'il tienne d'eux toute sa ralit.

On a cru pouvoir chapper  cette consquence en faisant remarquer que
cette continuit elle-mme tait l'oeuvre des individus et que, par
consquent, pour en rendre compte, il n'tait pas ncessaire de prter
aux phnomnes sociaux une sorte de transcendance par rapport  la vie
individuelle. En effet, a-t-on dit, une chose sociale quelconque, un
mot d'une langue, un rite d'une religion, un secret de mtier, un
procd d'art, un article de loi, une maxime de morale se transmet et
passe d'un individu parent, matre, ami, voisin, camarade,  un autre
individu[294].

Sans doute, s'il ne s'agissait que de faire comprendre comment, d'une
manire gnrale, une ide ou un sentiment passe d'une gnration 
l'autre, comment le souvenir ne s'en perd pas, cette explication
pourrait,  la rigueur, tre regarde comme suffisante[295]. Mais la
transmission de faits comme le suicide et, plus gnralement, comme les
actes de toute sorte sur lesquels nous renseigne la statistique morale,
prsente un caractre trs particulier dont on ne peut pas rendre compte
 si peu de frais. Elle porte, en effet, non pas seulement en gros sur
une certaine manire de faire, _mais sur le nombre des cas o cette
manire de faire est employe_. Non seulement il y a des suicides chaque
anne, mais, en rgle gnrale, il y en a chaque anne autant que la
prcdente. L'tat d'esprit qui dtermine les hommes  se tuer n'est pas
transmis purement et simplement, mais, ce qui est beaucoup plus
remarquable, il est transmis  un gal nombre de sujets placs tous
dans les conditions ncessaires pour qu'il passe  l'acte. Comment
est-ce possible s'il n'y a que des individus en prsence? En lui-mme,
le nombre ne peut tre l'objet d'aucune transmission directe. La
population d'aujourd'hui n'a pas appris de celle d'hier quel est le
montant de l'impt qu'elle doit payer au suicide; et pourtant, c'est
exactement le mme qu'elle acquittera, si les circonstances ne changent
pas.

Faudra-t-il donc imaginer que chaque suicid a eu pour initiateur et
pour matre, en quelque sorte, l'une des victimes de l'anne prcdente
et qu'il en est comme l'hritier moral?  cette condition seule il est
possible de concevoir que le taux social des suicides puisse se
perptuer par voie de traditions inter-individuelles. Car si le chiffre
total ne peut tre transmis en bloc, il faut bien que les units dont il
est form se transmettent une par une. Chaque suicid devrait donc avoir
reu sa tendance de quelqu'un de ses devanciers et chaque suicide serait
comme l'cho d'un suicide antrieur. Mais il n'est pas un fait qui
autorise  admettre cette sorte de filiation personnelle entre chacun,
des vnements moraux que la statistique enregistre cette anne, par
exemple, et un vnement similaire de l'anne prcdente. Il est tout 
fait exceptionnel, comme nous l'avons montr plus haut, qu'un acte soit
ainsi suscit par un autre acte de mme nature. Pourquoi, d'ailleurs,
ces ricochets auraient-ils rgulirement lieu d'une anne  l'autre?
Pourquoi le fait gnrateur mettrait-il un an  produire son semblable?
Pourquoi enfin ne se susciterait-il qu'une seule et unique copie? Car il
faut bien que, en moyenne, chaque modle ne soit reproduit qu'une fois:
autrement, le total ne serait pas constant. On nous dispensera de
discuter plus longuement une hypothse aussi arbitraire
qu'irreprsentable. Mais, si on l'carte, si l'galit numrique des
contingents annuels ne vient pas de ce que chaque cas particulier
engendre son semblable  la priode qui suit, elle ne peut tre due qu'
l'action permanente de quelque cause impersonnelle qui plane au-dessus
de tous les cas particuliers.

Il faut donc prendre les termes  la rigueur. Les tendances collectives
ont une existence qui leur est propre; ce sont des forces aussi relles
que les forces cosmiques, bien qu'elles soient d'une autre nature; elles
agissent galement sur l'individu du dehors, bien que ce soit par
d'autres voies. Ce qui permet d'affirmer que la ralit des premires
n'est pas infrieure  celle des secondes, c'est qu'elle se prouve de la
mme manire,  savoir par la constance de leurs effets. Quand nous
constatons que le nombre des dcs varie trs peu d'une anne  l'autre,
nous expliquons cette rgularit en disant que la mortalit dpend du
climat, de la temprature, de la nature du sol, en un mot d'un certain
nombre de forces matrielles qui, tant indpendantes des individus,
restent constantes alors que les gnrations changent. Par consquent,
puisque des actes moraux comme le suicide se reproduisent avec une
uniformit, non pas seulement gale, mais suprieure, nous devons de
mme admettre qu'ils dpendent de forces extrieures aux individus.
Seulement, comme ces forces ne peuvent tre que morales et que, en
dehors de l'homme individuel, il n'y a pas dans le monde d'autre tre
moral que la socit, il faut bien qu'elles soient sociales. Mais, de
quelque nom qu'on les appelle, ce qui importe, c'est de reconnatre leur
ralit et de les concevoir comme un ensemble d'nergies qui nous
dterminent  agir du dehors, ainsi que font les nergies
physico-chimiques dont nous subissons l'action. Elles sont si bien des
choses _sui generis_, et non des entits verbales, qu'on peut les
mesurer, comparer leur grandeur relative, comme on fait pour l'intensit
de courants lectriques ou de foyers lumineux. Ainsi, cette proposition
fondamentale que les faits sociaux sont objectifs, proposition que nous
avons eu l'occasion d'tablir dans un autre ouvrage[296] et que nous
considrons comme le principe de la mthode sociologique, trouve dans
la statistique morale et surtout dans celle du suicide une preuve
nouvelle et particulirement dmonstrative. Sans doute, elle froisse le
sens commun. Mais toutes les fois que la science est venue rvler aux
hommes l'existence d'une force ignore, elle a rencontr l'incrdulit.
Comme il faut modifier le systme des ides reues pour faire place au
nouvel ordre de choses et construire des concepts nouveaux, les esprits
rsistent paresseusement. Cependant, il faut s'entendre. Si la
sociologie existe, elle ne peut tre que l'tude d'un monde encore
inconnu, diffrent de ceux qu'explorent les autres sciences. Or ce monde
n'est rien s'il n'est pas un systme de ralits.

Mais, prcisment parce qu'elle se heurte  des prjugs traditionnels,
cette conception a soulev des objections auxquelles il nous faut
rpondre.

En premier lieu, elle implique que les tendances comme les penses
collectives sont d'une autre nature que les tendances et les penses
individuelles, que les premires ont des caractres que n'ont pas les
secondes. Or, dit-on, comment est-ce possible puisqu'il n'y a dans la
socit que des individus? Mais,  ce compte, il faudrait dire qu'il n'y
a rien de plus dans la nature vivante que dans la matire brute, puisque
la cellule est exclusivement faite d'atomes qui ne vivent pas. De mme,
il est bien vrai que la socit ne comprend pas d'autres forces
agissantes que celles des individus; seulement les individus, en
s'unissant, forment un tre psychique d'une espce nouvelle qui, par
consquent, a sa manire propre de penser et de sentir. Sans doute, les
proprits lmentaires d'o rsulte le fait social, sont contenues en
germe dans les esprits particuliers. Mais le fait social n'en sort que
quand elles ont t transformes par l'association, puisque c'est
seulement  ce moment qu'il apparat. L'association est, elle aussi, un
facteur actif qui produit des effets spciaux. Or, elle est par
elle-mme quelque chose de nouveau. Quand des consciences, au lieu de
rester isoles les unes des autres, se groupent et se combinent, il y a
quelque chose de chang dans le monde. Par suite, il est naturel que ce
changement en produise d'autres, que cette nouveaut engendre d'autres
nouveauts, que des phnomnes apparaissent dont les proprits
caractristiques ne se retrouvent pas dans les lments dont ils sont
composs.

Le seul moyen de contester cette proposition serait d'admettre qu'un
tout est qualitativement identique  la somme de ses parties, qu'un
effet est qualitativement rductible  la somme des causes qui l'ont
engendr; ce qui reviendrait ou  nier tout changement ou  le rendre
inexplicable. On est pourtant all jusqu' soutenir cette thse extrme,
mais on n'a trouv pour la dfendre que deux raisons vraiment
extraordinaires. On a dit 1 que, en sociologie, nous avons, par un
privilge singulier, la connaissance intime de l'lment qui est notre
conscience individuelle aussi bien que du compos qui est l'assemble
des consciences, 2 que, par cette double introspection nous
constatons clairement que, l'individuel cart, le social n'est
rien[297].

La premire assertion est une ngation hardie de toute la psychologie
contemporaine. On s'entend aujourd'hui pour reconnatre que la vie
psychique, loin de pouvoir tre connue d'une vue immdiate, a, au
contraire, des dessous profonds o le sens intime ne pntre pas et que
nous n'atteignons que peu  peu par des procds dtourns et complexes,
analogues  ceux qu'emploient les sciences du monde extrieur. Il s'en
faut donc que la nature de la conscience soit dsormais sans mystre.
Quant  la seconde proposition, elle est purement arbitraire. L'auteur
peut bien affirmer que, suivant son impression personnelle, il n'y a
rien de rel dans la socit que ce qui vient de l'individu, mais, 
l'appui de cette affirmation, les preuves font dfaut et la discussion,
par suite, est impossible. Il serait si facile d'opposer  ce sentiment
le sentiment contraire d'un grand nombre de sujets qui se reprsentent
la socit, non comme la forme que prend spontanment la nature
individuelle en s'panouissant au dehors, mais comme une force
antagoniste qui les limite et contre laquelle ils font effort! Que dire,
du reste, de cette intuition par laquelle nous connatrions directement
et sans intermdiaire, non seulement l'lment, c'est--dire l'individu,
mais encore le compos, c'est--dire la socit? Si, vraiment, il
suffisait d'ouvrir les yeux et de bien regarder pour apercevoir aussitt
les lois du monde social, la sociologie serait inutile ou, du moins,
serait trs simple. Malheureusement, les faits ne montrent que trop
combien la conscience est incomptente en la matire. Jamais elle ne ft
arrive d'elle-mme  souponner cette ncessit qui ramne tous les
ans, en mme nombre, les phnomnes dmographiques, si elle n'en avait
t avertie du dehors.  plus forte raison, est-elle incapable, rduite
 ses seules forces, d'en dcouvrir les causes.

Mais, en sparant ainsi la vie sociale de la vie individuelle, nous
n'entendons nullement dire qu'elle n'a rien de psychique. Il est
vident, au contraire, qu'elle est essentiellement faite de
reprsentations. Seulement, les reprsentations collectives sont d'une
tout autre nature que celles de l'individu. Nous ne voyons aucun
inconvnient  ce qu'on dise de la sociologie qu'elle est une
psychologie, si l'on prend soin d'ajouter que la psychologie sociale a
ses lois propres, qui ne sont pas celles de la psychologie individuelle.
Un exemple achvera de faire comprendre notre pense. D'ordinaire, on
donne comme origine  la religion les impressions de crainte ou de
dfrence qu'inspirent aux sujets conscients des tres mystrieux et
redouts; de ce point de vue, elle apparat comme le simple
dveloppement d'tats individuels et de sentiments privs. Mais cette
explication simpliste est sans rapport avec les faits. Il suffit de
remarquer que, dans le rgne animal, o la vie sociale n'est jamais que
trs rudimentaire, l'institution religieuse est inconnue, qu'elle ne
s'observe jamais que l o il existe une organisation collective,
qu'elle change selon la nature des socits, pour qu'on soit fond 
conclure que, seuls, les hommes en groupe pensent religieusement. Jamais
l'individu ne se serait lev  l'ide de forces qui le dpassent aussi
infiniment, lui et tout ce qui l'entoure, s'il n'avait connu que
lui-mme et l'univers physique. Mme les grandes forces naturelles avec
lesquelles il est en relations n'auraient pas pu lui en suggrer la
notion; car,  l'origine, il est loin de savoir, comme aujourd'hui, 
quel point elles le dominent; il croit, au contraire, pouvoir, dans de
certaines conditions, en disposer  son gr[298]. C'est la science qui
lui a appris de combien il leur est infrieur. La puissance qui s'est
ainsi impose  son respect et qui est devenue l'objet de son adoration,
c'est la socit, dont les Dieux ne furent que la forme hypostasie. La
religion, c'est, en dfinitive, le systme de symboles par lesquels la
socit prend conscience d'elle-mme; c'est la manire de penser propre
 l'tre collectif. Voil donc un vaste ensemble d'tats mentaux qui ne
se seraient pas produits si les consciences particulires ne s'taient
pas unies, qui rsultent de cette union et se sont surajouts  ceux qui
drivent des natures individuelles. On aura beau analyser ces dernires
aussi minutieusement que possible, jamais on n'y dcouvrira rien qui
explique comment se sont fondes et dveloppes ces croyances et ces
pratiques singulires d'o est n le totmisme, comment le naturisme en
est sorti, comment le naturisme lui-mme est devenu, ici la religion
abstraite de Iahv, l le polythisme des Grecs et des Romains, etc. Or,
tout ce que nous voulons dire quand nous affirmons l'htrognit du
social et de l'individuel, c'est que les observations prcdentes
s'appliquent, non seulement  la religion, mais au droit,  la morale,
aux modes, aux institutions politiques, aux pratiques pdagogiques,
etc., en un mot  toutes les formes de la vie collective[299].

Mais une autre objection nous a t faite qui peut paratre plus grave
au premier abord. Nous n'avons pas seulement admis que les tats sociaux
diffrent qualitativement des tats individuels, mais encore qu'ils
sont, en un certain sens, extrieurs aux individus. Mme nous n'avons
pas craint de comparer cette extriorit  celle des forces physiques.
Mais, a-t-on dit, puisqu'il n'y a rien dans la socit que des
individus, comment pourrait-il y avoir quelque chose en dehors d'eux?

Si l'objection tait fonde, nous serions en prsence d'une antinomie.
Car il ne faut pas perdre de vue ce qui a t prcdemment tabli.
Puisque la poigne de gens qui se tuent chaque anne ne forme pas un
groupe naturel, qu'ils ne sont pas en communication les uns avec les
autres, le nombre constant des suicides ne peut tre d qu' l'action
d'une mme cause qui domine les individus et qui leur survit. La force
qui fait l'unit du faisceau form par la multitude des cas
particuliers, pars sur la surface du territoire, doit ncessairement
tre en dehors de chacun d'eux. Si donc il tait rellement impossible
qu'elle leur ft extrieure, le problme serait insoluble. Mais
l'impossibilit n'est qu'apparente.

Et d'abord, il n'est pas vrai que la socit ne soit compose que
d'individus; elle comprend aussi des choses matrielles et qui jouent un
rle essentiel dans la vie commune. Le fait social se matrialise
parfois jusqu' devenir un lment du monde extrieur. Par exemple, un
type dtermin d'architecture est un phnomne social; or il est incarn
en partie dans des maisons, dans des difices de toute sorte qui, une
fois construits, deviennent des ralits autonomes, indpendantes des
individus. Il en est ainsi des voies de communication et de transport,
des instruments et des machines employs dans l'industrie ou dans la
vie prive et qui expriment l'tat de la technique  chaque moment de
l'histoire, du langage crit, etc. La vie sociale, qui s'est ainsi comme
cristallise et fixe sur des supports matriels, se trouve donc par
cela mme extriorise, et c'est du dehors qu'elle agit sur nous. Les
voies de communication qui ont t construites avant nous impriment  la
marche de nos affaires une direction dtermine, suivant qu'elles nous
mettent en relations avec tels ou tels pays. L'enfant forme son got en
entrant en contact avec les monuments du got national, legs des
gnrations antrieures. Parfois mme, on voit de ces monuments
disparatre pendant des sicles dans l'oubli, puis, un jour, alors que
les nations qui les avaient levs sont depuis longtemps teintes,
rapparatre  la lumire et recommencer au sein de socits nouvelles
une nouvelle existence. C'est ce qui caractrise ce phnomne trs
particulier qu'on appelle les Renaissances. Une Renaissance, c'est de la
vie sociale qui, aprs s'tre comme dpose dans des choses et y tre
reste longtemps latente, se rveille tout  coup et vient changer
l'orientation intellectuelle et morale de peuples qui n'avaient pas
concouru  l'laborer. Sans doute, elle ne pourrait pas se ranimer si
des consciences vivantes ne se trouvaient l pour recevoir son action;
mais, d'un autre ct, ces consciences auraient pens et senti tout
autrement si cette action ne s'tait pas produite.

La mme remarque s'applique  ces formules dfinies o se condensent
soit les dogmes de la foi, soit les prceptes du droit, quand ils se
fixent extrieurement sous une forme consacre. Assurment, si bien
rdiges qu'elles pussent tre, elles resteraient lettre morte s'il n'y
avait personne pour se les reprsenter et les mettre en pratique. Mais,
si elles ne se suffisent pas, elles ne laissent pas d'tre des facteurs
_sui generis_ de l'activit sociale. Car elles ont un mode d'action qui
leur est propre. Les relations juridiques ne sont pas du tout les mmes
selon que le droit est crit ou non. L o il existe un code constitu,
la jurisprudence est plus rgulire, mais moins souple, la lgislation
plus uniforme, mais aussi plus immuable. Elle sait moins bien
s'approprier  la diversit des cas particuliers et elle oppose plus de
rsistance aux entreprises des novateurs. Les formes matrielles qu'elle
revt ne sont donc pas de simples combinaisons verbales sans efficacit,
mais des ralits agissantes, puisqu'il en sort des effets qui
n'auraient pas lieu si elles n'taient pas. Or, non seulement elles sont
extrieures aux consciences individuelles, mais c'est cette extriorit
qui fait leurs caractres spcifiques. C'est parce qu'elles sont moins 
la porte des individus que ceux-ci peuvent plus difficilement les
accommoder aux circonstances, et c'est la mme cause qui les rend plus
rfractaires aux changements.

Toutefois, il est incontestable que toute la conscience sociale n'arrive
pas  s'extrioriser et  se matrialiser ainsi. Toute l'esthtique
nationale n'est pas dans les oeuvres qu'elle inspire; toute la morale ne
se formule pas en prceptes dfinis. La majeure partie en reste diffuse.
Il y a toute une vie collective qui est en libert; toutes sortes de
courants vont, viennent, circulent dans toutes les directions, se
croisent et se mlent de mille manires diffrentes et, prcisment
parce qu'ils sont dans un perptuel tat de mobilit, ils ne parviennent
pas  se prendre sous une forme objective. Aujourd'hui, c'est un vent de
tristesse et de dcouragement qui s'est abattu sur la socit; demain,
au contraire, un souffle de joyeuse confiance viendra soulever les
coeurs. Pendant un temps, tout le groupe est entran vers
l'individualisme; une autre priode vient, et ce sont les aspirations
sociales et philanthropiques qui deviennent prpondrantes. Hier, on
tait tout au cosmopolitisme, aujourd'hui, c'est le patriotisme qui
l'emporte. Et tous ces remous, tous ces flux et tous ces reflux ont
lieu, sans que les prceptes cardinaux du droit et de la morale,
immobiliss par leurs formes hiratiques, soient seulement modifis.
D'ailleurs, ces prceptes eux-mmes ne font qu'exprimer toute une vie
sous-jacente dont ils font partie; ils en rsultent, mais ne la
suppriment pas.  la base de toutes ces maximes, il y a des sentiments
actuels et vivants que ces formules rsument, mais dont elles ne sont
que l'enveloppe superficielle. Elles n'veilleraient aucun cho, si
elles ne correspondaient pas  des motions et  des impressions
concrtes, parses dans la socit. Si donc nous leur attribuons une
ralit, nous ne songeons pas  en faire le tout de la ralit morale.
Ce serait prendre le signe pour la chose signifie. Un signe est
assurment quelque chose; ce n'est pas une sorte d'piphnomne
surrogatoire; on sait aujourd'hui le rle qu'il joue dans le
dveloppement intellectuel. Mais enfin ce n'est qu'un signe[300].

Mais parce que cette vie n'a pas un suffisant degr de consistance pour
se fixer, elle ne laisse pas d'avoir le mme caractre que ces prceptes
formuls dont nous parlions tout  l'heure. _Elle est extrieure 
chaque individu moyen pris  part._ Voici, par exemple, qu'un grand
danger public dtermine une pousse du sentiment patriotique. Il en
rsulte un lan collectif en vertu duquel la socit, dans son ensemble,
pose comme un axiome que les intrts particuliers, mme ceux qui
passent d'ordinaire pour les plus respectables, doivent s'effacer
compltement devant l'intrt commun. Et le principe n'est pas seulement
nonc comme une sorte de _desideratum_; au besoin, il est appliqu  la
lettre. Observez au mme moment la moyenne des individus! Vous
retrouverez bien chez un grand nombre d'entre eux quelque chose de cet
tat moral, mais infiniment attnu. Ils sont rares, ceux qui, mme en
temps de guerre, sont prts  faire spontanment une aussi entire
abdication d'eux-mmes. _Donc, de toutes les consciences particulires
qui composent la grande masse de la nation, il n'en est aucune par
rapport  laquelle le courant collectif ne soit extrieur presque en
totalit, puisque chacune d'elles n'en contient qu'une parcelle._

On peut faire la mme observation mme  propos des sentiments moraux
les plus stables et les plus fondamentaux. Par exemple, toute socit a
pour la vie de l'homme en gnral un respect dont l'intensit est
dtermine et peut se mesurer d'aprs la gravit relative[301] des
peines attaches  l'homicide. D'un autre ct, l'homme moyen n'est pas
sans avoir en lui quelque chose de ce mme sentiment, mais  un bien
moindre degr et d'une tout autre manire que la socit. Pour se rendre
compte de cet cart, il suffit de comparer l'motion que peut nous
causer individuellement la vue du meurtrier ou le spectacle mme du
meurtre, et celle qui saisit, dans les mmes circonstances, les foules
assembles. On sait  quelles extrmits elles se laissent entraner si
rien ne leur rsiste. C'est que, dans ce cas, la colre est collective.
Or, la mme diffrence se retrouve  chaque instant entre la manire
dont la socit ressent ces attentats et la faon dont ils affectent les
individus; par consquent, entre la forme individuelle et la forme
sociale du sentiment qu'ils offensent. L'indignation sociale est d'une
telle nergie qu'elle n'est trs souvent satisfaite que par l'expiation
suprme. Pour nous, si la victime est un inconnu ou un indiffrent, si
l'auteur du crime ne vit pas dans notre entourage et, par suite, ne
constitue pas pour nous une menace personnelle, tout en trouvant juste
que l'acte soit puni, nous n'en sommes pas assez mus pour prouver un
besoin vritable d'en tirer vengeance. Nous ne ferons pas un pas pour
dcouvrir le coupable; nous rpugnerons mme  le livrer. La chose ne
change d'aspect que si l'opinion publique, comme on dit, s'est saisie de
l'affaire. Alors, nous devenons plus exigeants et plus actifs. Mais
c'est l'opinion qui parle par notre bouche; c'est sous la pression de la
collectivit que nous agissons, non en tant qu'individus.

Le plus souvent mme, la distance entre l'tat social et ses
rpercussions individuelles est encore plus considrable. Dans le cas
prcdent, le sentiment collectif, en s'individualisant, gardait du
moins, chez la plupart des sujets, assez de force pour s'opposer aux
actes qui l'offensent; l'horreur du sang humain est aujourd'hui assez
profondment enracine dans la gnralit des consciences pour prvenir
l'closion d'ides homicides. Mais le simple dtournement, la fraude
silencieuse et sans violence sont loin de nous inspirer la mme
rpulsion. Ils ne sont pas trs nombreux ceux qui ont des droits
d'autrui un respect suffisant pour touffer dans son germe tout dsir de
s'enrichir injustement. Ce n'est pas que l'ducation ne dveloppe un
certain loignement pour tout acte contraire  l'quit. Mais quelle
distance entre ce sentiment vague, hsitant, toujours prt aux
compromis, et la fltrissure catgorique, sans rserve et sans
rticence, dont la socit frappe le vol sous toutes ses formes! Et que
dirons-nous de tant d'autres devoirs qui ont encore moins de racines
chez l'homme ordinaire, comme celui qui nous ordonne de contribuer pour
notre juste part aux dpenses publiques, de ne pas frauder le fisc, de
ne pas chercher  viter habilement le service militaire, d'excuter
loyalement nos contrats, etc., etc. Si, sur tous ces points, la moralit
n'tait assure que par les sentiments vacillants que contiennent les
consciences moyennes, elle serait singulirement prcaire.

C'est donc une erreur fondamentale que de confondre, comme on l'a fait
tant de fois, le type collectif d'une socit avec le type moyen des
individus qui la composent. L'homme moyen est d'une trs mdiocre
moralit. Seules, les maximes les plus essentielles de l'thique sont
graves en lui avec quelque force, et encore sont-elles loin d'y avoir
la prcision et l'autorit qu'elles ont dans le type collectif,
c'est--dire dans l'ensemble de la socit. Cette confusion, que
Qutelet a prcisment commise, fait de la gense de la morale un
problme incomprhensible. Car, puisque l'individu est en gnral d'une
telle mdiocrit, comment une morale a-t-elle pu se constituer qui le
dpasse  ce point, si elle n'exprime que la moyenne des tempraments
individuels? Le plus ne saurait, sans miracle, natre du moins. Si la
conscience commune n'est autre chose que la conscience la plus gnrale,
elle ne peut s'lever au-dessus du niveau vulgaire. Mais alors, d'o
viennent ces prceptes levs et nettement impratifs que la socit
s'efforce d'inculquer  ses enfants et dont elle impose le respect  ses
membres? Ce n'est pas sans raison que les religions et,  leur suite,
tant de philosophies considrent la morale comme ne pouvant avoir toute
sa ralit qu'en Dieu. C'est que la ple et trs incomplte esquisse
qu'en contiennent les consciences individuelles n'en peut tre regarde
comme le type original. Elle fait plutt l'effet d'une reproduction
infidle et grossire dont le modle, par suite, doit exister quelque
part en dehors des individus. C'est pourquoi, avec son simplisme
ordinaire, l'imagination populaire le ralise en Dieu. La science, sans
doute, ne saurait s'arrter  cette conception dont elle n'a mme pas 
connatre[302]. Seulement, si on l'carte, il ne reste plus d'autre
alternative que de laisser la morale en l'air et inexplique, ou d'en
faire un systme d'tats collectifs. Ou elle ne vient de rien qui soit
donn dans le monde de l'exprience, ou elle vient de la socit. Elle
ne peut exister que dans une conscience; si ce n'est pas dans celle de
l'individu, c'est donc dans celle du groupe. Mais alors il faut admettre
que la seconde, loin de se confondre avec la conscience moyenne, la
dborde de toutes parts.

L'observation confirme donc l'hypothse. D'un ct, la rgularit des
donnes statistiques implique qu'il existe des tendances collectives,
extrieures aux individus; de l'autre, dans un nombre considrable de
cas importants, nous pouvons directement constater cette extriorit.
Elle n'a, d'ailleurs, rien de surprenant pour quiconque a reconnu
l'htrognit des tats individuels et des tats sociaux. En effet,
par dfinition, les seconds ne peuvent venir  chacun de nous que du
dehors, puisqu'ils ne dcoulent pas de nos prdispositions personnelles;
tant faits d'lments qui nous sont trangers[303], ils expriment autre
chose que nous-mmes. Sans doute, dans la mesure o nous ne faisons
qu'un avec le groupe et o nous vivons de sa vie, nous sommes ouverts 
leur influence; mais inversement, en tant que nous avons une
personnalit distincte de la sienne, nous leur sommes rfractaires et
nous cherchons  leur chapper. Et comme il n'est personne qui ne mne
concurremment cette double existence, chacun de nous est anim  la fois
d'un double mouvement. Nous sommes entrans dans le sens social et nous
tendons  suivre la pente de notre nature. Le reste de la socit pse
donc sur nous pour contenir nos tendances centrifuges, et nous
concourons pour notre part  peser sur autrui afin de neutraliser les
siennes. Nous subissons nous-mmes la pression que nous, contribuons 
exercer sur les autres. Deux forces antagonistes sont en prsence. L'une
vient de la collectivit et cherche  s'emparer de l'individu; l'autre
vient de l'individu et repousse la prcdente. La premire est, il est
vrai, bien suprieure  la seconde, puisqu'elle est due  une
combinaison de toutes les forces particulires; mais, comme elle
rencontre aussi autant de rsistances qu'il y a de sujets particuliers,
elle s'use en partie dans ces luttes multiplies et ne nous pntre que
dfigure et affaiblie. Quand elle est trs intense, quand les
circonstances qui la mettent en action reviennent frquemment, elle peut
encore marquer assez fortement les constitutions individuelles; elle y
suscite des tats d'une certaine vivacit et qui, une fois organiss,
fonctionnent avec la spontanit de l'instinct; c'est ce qui arrive pour
les ides morales les plus essentielles. Mais la plupart des courants
sociaux ou sont trop faibles ou ne sont en contact avec nous que d'une
manire trop intermittente pour qu'ils puissent pousser en nous de
profondes racines; leur action est superficielle. Par consquent, ils
restent presque totalement externes. Ainsi, le moyen de calculer un
lment quelconque du type collectif n'est pas de mesurer la grandeur
qu'il a dans les consciences individuelles et de prendre la moyenne
entre toutes ces mesures; c'est plutt la somme qu'il faudrait faire.
Encore ce procd d'valuation serait-il bien au-dessous de la ralit;
car on n'obtiendrait ainsi que le sentiment social diminu de tout ce
qu'il a perdu en s'individualisant.

Ce n'est donc pas sans quelque lgret qu'on a pu taxer notre
conception de scolastique et lui reprocher de donner pour fondement aux
phnomnes sociaux je ne sais quel principe vital d'un genre nouveau. Si
nous refusons d'admettre qu'ils aient pour substrat la conscience de
l'individu, nous leur en assignons un autre; c'est celui que forment, en
s'unissant et en se combinant, toutes les consciences individuelles. Ce
substrat n'a rien de substantiel ni d'ontologique, puisqu'il n'est rien
autre chose qu'un tout compos de parties. Mais il ne laisse pas d'tre
aussi rel que les lments qui le composent; car ils ne sont pas
constitus d'une autre manire. Eux aussi sont composs. En effet, on
sait aujourd'hui que le moi est la rsultante d'une multitude de
consciences sans moi; que chacune de ces consciences lmentaires est, 
son tour, le produit d'units vitales sans conscience, de mme que
chaque unit vitale est elle-mme due  une association de particules
inanimes. Si donc le psychologue et le biologiste regardent avec raison
comme bien fonds les phnomnes qu'ils tudient, par cela seul qu'ils
sont rattachs  une combinaison d'lments de l'ordre immdiatement
infrieur, pourquoi en serait-il autrement en sociologie? Ceux-l seuls
pourraient juger une telle base insuffisante, qui n'ont pas renonc 
l'hypothse d'une force vitale et d'une me substantielle. Ainsi, rien
n'est moins trange que cette proposition dont on a cru devoir se
scandaliser[304]: Une croyance ou une pratique sociale est susceptible
d'exister indpendamment de ses expressions individuelles. Par l, nous
ne songions videmment pas  dire que la socit est possible sans
individus, absurdit manifeste dont on aurait pu nous pargner le
soupon. Mais nous entendions: 1 que le groupe form par les individus
associs est une ralit d'une autre sorte que chaque individu pris 
part; 2 que les tats collectifs existent dans le groupe de la nature
duquel ils drivent, avant d'affecter l'individu en tant que tel et de
s'organiser en lui, sous une forme nouvelle, une existence purement
intrieure.

Cette faon de comprendre les rapports de l'individu avec la socit
rappelle, d'ailleurs, l'ide que les zoologistes contemporains tendent 
se faire des rapports qu'il soutient galement avec l'espce ou la
race. La thorie trs simple, d'aprs laquelle l'espce ne serait qu'un
individu perptu dans le temps et gnralis dans l'espace, est de plus
en plus abandonne. Elle vient, en effet, se heurter  ce fait que les
variations qui se produisent chez un sujet isol ne deviennent
spcifiques que dans des cas trs rares et, peut-tre, douteux[305]. Les
caractres distinctifs de la race ne changent chez l'individu que s'ils
changent dans la race en gnral. Celle-ci aurait donc quelque ralit,
d'o procderaient les formes diverses qu'elle prend chez les tres
particuliers, loin d'tre une gnralisation de ces dernires. Sans
doute, nous ne pouvons regarder ces doctrines comme dfinitivement
dmontres. Mais il nous suffit de faire voir que nos conceptions
sociologiques, sans tre empruntes  un autre ordre de recherches, ne
sont cependant pas sans analogues dans les sciences les plus positives.

IV.

Appliquons ces ides  la question du suicide; la solution que nous en
avons donne au dbut de ce chapitre prendra plus de prcision.

Il n'y a pas d'idal moral qui ne combine, en des proportions variables
selon les socits, l'gosme, l'altruisme et une certaine anomie. Car
la vie sociale suppose  la fois que l'individu a une certaine
personnalit, qu'il est prt, si la communaut l'exige,  en faire
l'abandon, enfin qu'il est ouvert, dans une certaine mesure, aux ides
de progrs. C'est pourquoi il n'y a pas de peuple o ne coexistent ces
trois courants d'opinion, qui inclinent l'homme dans trois directions
divergentes et mme contradictoires. L o ils se temprent
mutuellement, l'agent moral est dans un tat d'quilibre qui le met 
l'abri contre toute ide de suicide. Mais que l'un d'eux vienne 
dpasser un certain degr d'intensit au dtriment des autres, et, pour
les raisons exposes, il devient suicidogne en s'individualisant.

Naturellement, plus il est fort, et plus il y a de sujets qu'il
contamine assez profondment pour les dterminer au suicide, et
inversement. Mais cette intensit elle-mme ne peut dpendre que des
trois sortes de causes suivantes: 1 la nature des individus qui
composent la socit; 2 la manire dont ils sont associs, c'est--dire
la nature de l'organisation sociale; 3 les vnements passagers qui
troublent le fonctionnement de la vie collective sans en altrer la
constitution anatomique, comme les crises nationales, conomiques, etc.
Pour ce qui est des proprits individuelles, celles-l seules peuvent
jouer un rle qui se retrouvent chez tous. Car celles qui sont
strictement personnelles ou qui n'appartiennent qu' de petites
minorits sont noyes dans la masse des autres; de plus, comme elles
diffrent entre elles, elles se neutralisent et s'effacent mutuellement
au cours de l'laboration d'o rsulte le phnomne collectif. Il n'y a
donc que les caractres gnraux de l'humanit qui peuvent tre de
quelque effet. Or, ils sont  peu prs immuables; du moins, pour qu'ils
puissent changer, ce n'est pas assez des quelques sicles que peut durer
une nation. Par consquent, les conditions sociales dont dpend le
nombre des suicides sont les seules en fonction desquelles il puisse
varier; car ce sont les seules qui soient variables. Voil pourquoi il
reste constant tant que la socit ne change pas. Cette constance ne
vient pas de ce que l'tat d'esprit, gnrateur du suicide, se trouve,
on ne sait par quel hasard, rsider dans un nombre dtermin de
particuliers qui le transmettent, on ne sait davantage pour quelle
raison,  un mme nombre d'imitateurs. Mais c'est que les causes
impersonnelles, qui lui ont donn naissance et qui l'entretiennent, sont
les mmes. C'est que rien n'est venu modifier ni la manire dont les
units sociales sont groupes, ni la nature de leur consensus. Les
actions et les ractions qu'elles changent restent donc identiques; par
suite, les ides et les sentiments qui s'en dgagent ne sauraient
varier.

Toutefois, il est trs rare, sinon impossible, qu'un de ces courants
parvienne  exercer une telle prpondrance sur tous les points de la
socit. C'est toujours au sein de milieux restreints, o il trouve des
conditions particulirement favorables  son dveloppement, qu'il
atteint ce degr d'nergie. C'est telle condition sociale, telle
profession, telle confession religieuse qui le stimulent plus
spcialement. Ainsi s'explique le double caractre du suicide. Quand on
le considre dans ses manifestations extrieures, on est tent de n'y
voir qu'une srie d'vnements indpendants les uns des autres; car il
se produit sur des points spars, sans rapports visibles entre eux. Et
cependant, la somme forme par tous les cas particuliers runis a son
unit et son individualit, puisque le taux social des suicides est un
trait distinctif de chaque personnalit collective. C'est que, si ces
milieux particuliers, o il se produit de prfrence, sont distincts les
uns des autres, fragments de mille manires sur toute l'tendue du
territoire, pourtant, ils sont troitement lis entre eux; car ils sont
des parties d'un mme tout et comme des organes d'un mme organisme.
L'tat o se trouve chacun d'eux dpend donc de l'tat gnral de la
socit; il y a une intime solidarit entre le degr de virulence qu'y
atteint telle ou telle tendance et l'intensit qu'elle a dans l'ensemble
du corps social. L'altruisme est plus ou moins violent  l'arme suivant
ce qu'il est dans la population civile[306]; l'individualisme
intellectuel est d'autant plus dvelopp et d'autant plus fcond en
suicides dans les milieux protestants qu'il est dj plus prononc dans
le reste de la nation, etc. Tout se tient.

Mais si, en dehors de la vsanie, il n'y a pas d'tat individuel qui
puisse tre regard comme un facteur dterminant du suicide, cependant,
il semble bien qu'un sentiment collectif ne puisse pntrer les
individus quand ils y sont absolument rfractaires. On pourrait donc
croire incomplte l'explication prcdente, tant que nous n'aurons pas
montr comment, au moment et dans les milieux prcis o les courants
suicidognes se dveloppent, ils trouvent devant eux un nombre suffisant
de sujets accessibles  leur influence.

Mais,  supposer que, vraiment, ce concours soit toujours ncessaire et
qu'une tendance collective ne puisse pas s'imposer de haute lutte aux
particuliers indpendamment de toute prdisposition pralable, cette
harmonie se ralise d'elle-mme; car les causes qui dterminent le
courant social agissent en mme temps sur les individus et les mettent
dans les dispositions convenables pour qu'ils se prtent  l'action
collective, il y a entre ces deux ordres de facteurs une parent
naturelle, par cela mme qu'ils dpendent d'une mme cause et qu'ils
l'expriment: c'est pourquoi ils se combinent et s'adaptent mutuellement.
L'hypercivilisation qui donne naissance  la tendance anomique et  la
tendance goste a aussi pour effet d'affiner les systmes nerveux, de
les rendre dlicats  l'excs; par cela mme, ils sont moins capables de
s'attacher avec constance  un objet dfini, plus impatients de toute
discipline, plus accessibles  l'irritation violente comme  la
dpression exagre. Inversement, la culture grossire et rude,
qu'implique l'altruisme excessif des primitifs, dveloppe une
insensibilit qui facilite le renoncement. En un mot, comme la socit
fait en grande partie l'individu, elle le fait, dans la mme mesure, 
son image. La matire dont elle a besoin ne saurait donc lui manquer,
car elle se l'est, pour ainsi dire, prpare de ses propres mains.

On peut se reprsenter maintenant avec plus de prcision quel est le
rle des facteurs individuels dans la gense du suicide. Si, dans un
mme milieu moral, par exemple dans une mme confession ou dans un mme
corps de troupes ou dans une mme profession, tels individus sont
atteints et non tels autres, c'est sans doute, au moins en gnral,
parce que la constitution mentale des premiers, telle que l'ont faite la
nature et les vnements, offre moins de rsistance au courant
suicidogne. Mais si ces conditions peuvent contribuer  dterminer les
sujets particuliers en qui ce courant s'incarne, ce n'est pas d'elles
que dpendent ses caractres distinctifs ni son intensit. Ce n'est pas
parce qu'il y a tant de nvropathes dans un groupe social qu'on y compte
annuellement tant de suicids. La nvropathie fait seulement que ceux-ci
succombent de prfrence  ceux-l. Voil d'o vient la grande
diffrence qui spare le point de vue du clinicien et celui du
sociologue. Le premier ne se trouve jamais en face que de cas
particuliers, isols les uns des autres. Or, il constate que, trs
souvent, la victime tait ou un nerveux ou un alcoolique et il explique
par l'un ou l'autre de ces tats psychopathiques l'acte accompli. Il a
raison en un sens; car, si le sujet s'est tu plutt que ses voisins,
c'est frquemment pour ce motif. Mais ce n'est pas pour ce motif que,
d'une manire gnrale, il y a des gens qui se tuent, _ni surtout qu'il
s'en tue, dans chaque socit, un nombre dfini par priode de temps
dtermine_. La cause productrice du phnomne chappe ncessairement 
qui n'observe que des individus; car elle est en dehors des individus.
Pour la dcouvrir, il faut s'lever au-dessus des suicides particuliers
et apercevoir ce qui fait leur unit. On objectera que, s'il n'y avait
pas de neurasthniques en suffisance, les causes sociales ne pourraient
produire tous leurs effets. Mais il n'est pas de socit o les
diffrentes formes de la dgnrescence nerveuse ne fournissent au
suicide plus de candidats qu'il n'est ncessaire. Certains seulement
sont appels, si l'on peut parler ainsi. Ce sont ceux qui, par suite des
circonstances, se sont trouvs plus  proximit des courants pessimistes
et ont, par suite, subi plus compltement leur action.

Mais une dernire question reste  rsoudre. Puisque chaque anne compte
un nombre gal de suicids, c'est que le courant ne frappe pas d'un coup
tous ceux qu'il peut et doit frapper. Les sujets qu'il atteindra l'an
prochain existent ds maintenant; ds maintenant aussi, ils sont, pour
la plupart, mls  la vie collective et, par consquent, soumis  son
influence. D'o vient qu'il les pargne provisoirement? Sans doute, on
comprend qu'un an lui soit ncessaire pour produire la totalit de son
action; car, comme les conditions de l'activit sociale ne sont pas les
mmes suivant les saisons, il change lui aussi, aux diffrents moments
de l'anne, et d'intensit et de direction. C'est seulement quand la
rvolution annuelle est accomplie que toutes les combinaisons de
circonstances, en fonction desquelles il est susceptible de varier, ont
eu lieu. Mais puisque l'anne suivante ne fait, par hypothse, que
rpter celle qui prcde et que ramener les mmes combinaisons,
pourquoi la premire n'a-t-elle pas suffi? Pourquoi, pour reprendre
l'expression consacre, la socit ne paie-t-elle sa redevance que par
chances successives?

Ce qui explique, croyons-nous, cette temporisation, c'est la manire
dont le temps agit sur la tendance au suicide. Il en est un facteur
auxiliaire, mais important. Nous savons, en effet, qu'elle crot sans
interruption de la jeunesse  la maturit[307], et qu'elle est souvent
dix fois plus forte  la fin de la vie qu'au dbut. C'est donc que la
force collective qui pousse l'homme  se tuer ne le pntre que peu 
peu. Toutes choses gales, c'est  mesure qu'il avance en ge qu'il y
devient plus accessible, sans doute parce qu'il faut des expriences
rptes pour l'amener  sentir tout le vide d'une existence goste ou
toute la vanit des ambitions sans terme. Voil pourquoi les suicids ne
remplissent leur destine que par couches successives de
gnrations[308].





CHAPITRE II

Rapports du suicide avec les autres phnomnes sociaux.


Puisque le suicide est, par son lment essentiel, un phnomne social,
il convient de rechercher quelle place il occupe au milieu des autres
phnomnes sociaux.

La premire et la plus importante question qui se pose  ce sujet est de
savoir s'il doit tre class parmi les actes que la morale permet ou
parmi ceux qu'elle proscrit. Faut-il y voir,  un degr quelconque, un
fait criminologique? On sait combien la question a t discute de tout
temps. D'ordinaire, pour la rsoudre, on commence par formuler une
certaine conception de l'idal moral et on cherche ensuite si le suicide
y est ou non logiquement contraire. Pour des raisons que nous avons
exposes ailleurs[309], cette mthode ne saurait tre la ntre. Une
dduction sans contrle est toujours suspecte et, de plus, en l'espce,
elle a pour point de dpart un pur postulat de la sensibilit
individuelle; car chacun conoit  sa faon cet idal moral qu'on pose
comme un axiome. Au lieu de procder ainsi, nous allons rechercher
d'abord dans l'histoire comment, en fait, les peuples ont apprci
moralement le suicide; nous tcherons ensuite de dterminer quelles ont
t les raisons de cette apprciation. Nous n'aurons plus alors qu'
voir si et dans quelle mesure ces raisons sont fondes dans la nature de
nos socits actuelles[310].


I.

Aussitt que les socits chrtiennes furent constitues, le suicide y
fut formellement proscrit. Ds 452, le concile d'Arles dclara que le
suicide tait un crime et ne pouvait tre reflet que d'une fureur
diabolique. Mais c'est seulement au sicle suivant, en 563, au concile
de Prague, que cette prescription reut une sanction pnale. Il y fut
dcid que les suicids ne seraient honors d'aucune commmoration dans
le saint sacrifice de la messe, et que le chant des psaumes
n'accompagnerait pas leur corps au tombeau. La lgislation civile
s'inspira du droit canon, en ajoutant aux peines religieuses des peines
matrielles. Un chapitre des tablissements de saint Louis rglemente
spcialement la matire; un procs tait fait au cadavre du suicid par
devant les autorits qui eussent t comptentes pour le cas d'homicide
d'autrui; les biens du dcd chappaient aux hritiers ordinaires et
revenaient au baron. Un grand nombre de coutumes ne se contentaient pas
de la confiscation, mais prescrivaient en outre diffrents supplices. 
Bordeaux, le cadavre tait pendu par les pieds;  Abbeville, on le
tranait sur une claie par les rues;  Lille, si c'tait un homme, le
cadavre, tran aux fourches, tait pendu; si c'tait une femme,
brl[311]. La folie n'tait mme pas toujours considre comme une
excuse. L'ordonnance criminelle, publie par Louis XIV en 1670, codifia
ces usages sans beaucoup les attnuer. Une condamnation rgulire tait
prononce _ad perpetuam rei memoriam_; le corps, tran sur une claie,
face contre terre, par les rues et les carrefours, tait ensuite pendu
ou jet  la voirie. Les biens taient confisqus. Les nobles
encouraient la dchance et taient dclars roturiers; on coupait leurs
bois, on dmolissait leur chteau, on brisait leurs armoiries. Nous
avons encore un arrt du Parlement de Paris, rendu le 31 janvier 1749,
conformment  cette lgislation.

Par une brusque raction, la rvolution de 1789 abolit toutes ces
mesures rpressives et raya le suicide de la liste des crimes lgaux.
Mais toutes les religions auxquelles appartiennent les Franais
continuent  le prohiber; et  le punir, et la morale commune le
rprouve. Il inspire encore  la conscience populaire un loignement qui
s'tend aux lieux o le suicid a accompli sa rsolution et  toutes les
personnes qui lui touchent de prs. Il constitue une tare morale,
quoique l'opinion semble avoir une tendance  devenir sur ce point plus
indulgente qu'autrefois. Il n'est pas, d'ailleurs, sans avoir conserv
quelque chose de son ancien caractre criminologique. D'aprs la
jurisprudence la plus gnrale, le complice du suicide est poursuivi
comme homicide. Il n'en serait pas ainsi si le suicide tait considr
comme un acte moralement indiffrent.

On retrouve cette mme lgislation chez tous les peuples chrtiens et
elle est reste presque partout plus svre qu'en France. En Angleterre,
ds le Xe sicle, le roi Edgard, dans un des Canons publis par lui,
assimilait les suicids aux voleurs, aux assassins, aux criminels de
tout genre. Jusqu'en 1823, ce fut l'usage de traner le corps du suicid
dans les rues avec un bton pass au travers et de l'enterrer sur un
grand chemin, sans aucune crmonie. Aujourd'hui encore,
l'ensevelissement a lieu  part. Le suicid tait dclar flon (_felo
de se_) et ses biens taient acquis  la Couronne. C'est seulement en
1870 que cette disposition fut abolie, en mme temps que toutes les
confiscations pour cause de flonie. Il est vrai que l'exagration de la
peine l'avait, depuis longtemps, rendue inapplicable; le jury tournait
la loi en dclarant le plus souvent que le suicid avait agi dans un
moment de folie et, par consquent, tait irresponsable. Mais l'acte
reste qualifi crime; il est, chaque fois qu'il est commis, l'objet
d'une instruction rgulire et d'un jugement et, en principe, la
tentative est punie. D'aprs Ferri[312], il y aurait encore eu, en 1889,
106 procdures intentes pour ce dlit et 84 condamnations, dans la
seule Angleterre.  plus forte raison, en est-il ainsi de la complicit.

 Zurich, raconte Michelet, le cadavre tait autrefois soumis  un
pouvantable traitement. Si l'homme s'tait poignard, on lui enfonait
prs de la tte un morceau de bois dans lequel on plantait le couteau;
s'il s'tait noy, on l'enterrait  cinq pieds de l'eau, dans le
sable[313]. En Prusse, jusqu'au Code pnal de 1871, l'ensevelissement
devait avoir lieu sans pompe aucune et sans crmonies religieuses. Le
nouveau Code pnal allemand punit encore la complicit de trois annes
d'emprisonnement (art. 216). En Autriche, les anciennes prescriptions
canoniques sont maintenues presque intgralement.

Le droit russe est plus svre. Si le suicid ne parat pas avoir agi
sous l'influence d'un trouble mental, chronique ou passager, son
testament est considr comme nul ainsi que toutes les dispositions
qu'il a pu prendre pour cause de mort. La spulture chrtienne lui est
refuse. La simple tentative est punie d'une amende que l'autorit
ecclsiastique est charge de fixer. Enfin, quiconque excite autrui  se
tuer ou l'aide d'une manire quelconque  excuter sa rsolution, par
exemple en lui fournissant les instruments ncessaires, est trait comme
complice d'homicide prmdit[314]. Le Code espagnol, outre les peines
religieuses et morales, prescrit la confiscation des biens et punit
toute complicit[315].

Enfin, le Code pnal de l'tat de New-York, qui pourtant est de date
rcente (1881), qualifie crime le suicide. Il est vrai que, malgr cette
qualification, on a renonc  le punir pour des raisons pratiques, la
peine ne pouvant atteindre utilement le coupable. Mais la tentative peut
entraner une condamnation soit  un emprisonnement qui peut durer
jusqu' 2 ans, soit  une amende qui peut monter jusqu' 200 dollars,
soit  l'une et  l'autre peine  la fois. Le seul fait de conseiller le
suicide ou d'en favoriser l'accomplissement est assimil  la complicit
de meurtre[316].

Les socits mahomtanes ne prohibent pas moins nergiquement le
suicide. L'homme, dit Mahomet, ne meurt que par la volont de Dieu
d'aprs le livre qui fixe le terme de sa vie[317].--Lorsque le terme
sera arriv, ils ne sauront ni le retarder ni l'avancer d'un seul
instant[318].--Nous avons arrt que la mort vous frappe tour  tour
et nul ne saurait prendre le pas sur nous[319].--Rien, en effet, n'est
plus contraire que le suicide  l'esprit gnral de la civilisation
mahomtane; car la vertu qui est mise au-dessus de toutes les autres,
c'est la soumission absolue  la volont divine, la rsignation docile
qui fait supporter tout avec patience[320]. Acte d'insubordination et
de rvolte, le suicide ne pouvait donc tre regard que comme un
manquement grave au devoir fondamental.

       *       *       *       *       *

Si, des socits modernes, nous passons  celles qui les ont prcdes
dans l'histoire, c'est--dire aux cits grco-latines, nous y trouvons
galement une lgislation du suicide, mais qui ne repose pas tout  fait
sur le mme principe. Le suicide n'tait regard comme illgitime que
s'il n'tait pas autoris par l'tat. Ainsi,  Athnes, l'homme qui
s'tait tu tait frapp d'[Grec: {~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH PSILI~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}] comme ayant commis une
injustice  l'gard de la cit[321]; les honneurs de la spulture
rgulire lui taient refuss; de plus, la main du cadavre tait coupe
et enterre  part[322]. Avec des variantes de dtail, il en tait de
mme  Thbes,  Chypre[323].  Sparte, la rgle tait si formelle
qu'Aristodme la subit pour la manire dont il chercha et trouva la mort
 la bataille de Plate. Mais ces peines ne s'appliquaient qu'au cas o
l'individu se tuait sans avoir, au pralable, demand la permission aux
autorits comptentes.  Athnes, si, avant de se frapper, il demandait
au Snat de l'y autoriser, en faisant valoir les raisons qui lui
rendaient la vie intolrable, et si sa demande lui tait rgulirement
accorde, le suicide tait considr comme un acte lgitime.
Libanius[324] nous rapporte sur ce sujet quelques prceptes dont il ne
nous dit pas l'poque, mais qui furent rellement en vigueur,  Athnes;
il fait, d'ailleurs, le plus grand loge de ces lois et assure qu'elles
ont eu les plus heureux effets. Elles s'exprimaient dans les termes
suivants: Que celui qui ne veut plus vivre plus longtemps expose ses
raisons au Snat et, aprs en avoir obtenu cong, quitte la vie. Si
l'existence t'est odieuse, meurs; si tu es accabl par la fortune, bois
la cigu. Si tu es courb sous la douleur, abandonne la vie. Que le
malheureux raconte son infortune, que le magistrat lui fournisse le
remde et sa misre prendra fin. On trouve la mme loi  Cos[325].
Elle fut transporte  Marseille par les colons grecs qui fondrent
cette ville. Les magistrats tenaient en rserve du poison et ils en
fournissaient la quantit ncessaire  tous ceux qui, aprs avoir soumis
au conseil des Six-Cents les raisons qu'ils croyaient avoir de se tuer,
obtenaient son autorisation[326].

Nous sommes moins bien renseigns sur les dispositions du droit romain
primitif: les fragments de la loi des XII Tables qui nous sont parvenus
ne nous parlent pas du suicide. Cependant, comme ce Code tait fortement
inspir de la lgislation grecque, il est vraisemblable qu'il contenait
des prescriptions analogues. En tout cas, Servius, dans son commentaire
sur l'Enide[327], nous apprend que, d'aprs les livres des pontifes,
quiconque s'tait pendu tait priv de spulture. Les statuts d'une
confrrie religieuse de Lanuvium dictaient la mme pnalit[328].
D'aprs l'annaliste Cassius Hermina, cit par Servius, Tarquin le
Superbe, pour combattre une pidmie de suicides, aurait ordonn de
mettre en croix les cadavres des supplicis et de les abandonner en
proie aux oiseaux et aux animaux sauvages[329]. L'usage de ne pas faire
de funrailles aux suicids semble avoir persist, au moins en principe,
car on lit au Digeste: _Non solent autem lugeri suspendiosi nec qui
manus sibi intulerunt, non tdio vit, sed mala conscientia_[330].

Mais, d'aprs un texte de Quintilien[331], il y aurait eu  Rome,
jusqu' une poque assez tardive, une institution analogue  celle que
nous venons d'observer en Grce et destine  temprer les rigueurs des
dispositions prcdentes. Le citoyen qui voulait se tuer devait
soumettre ses raisons au Snat qui dcidait si elles taient acceptables
et qui dterminait mme le genre de mort. Ce qui permet de croire qu'une
pratique de ce genre a rellement exist  Rome, c'est que, jusque sous
les empereurs, il en survcut quelque chose  l'arme. Le soldat qui
tentait de se tuer pour chapper au service tait puni de mort; mais
s'il pouvait tablir qu'il avait t dtermin par quelque mobile
excusable, il tait seulement renvoy de l'arme[332]. Si, enfin, son
acte tait d aux remords que lui causait une faute militaire, son
testament tait annul et ses biens revenaient au fisc[333]. Il n'est
pas douteux du reste que,  Rome, la considration des motifs qui
avaient inspir le suicide a jou de tout temps un rle prpondrant
dans l'apprciation morale ou juridique qui en tait faite. De l le
prcepte: _Et merito, si sine causa sibi manus intulit, puniendus est:
qui enim sibi non pepercit, multo minus aliis parcet_[334]. La
conscience publique, tout en le blmant en rgle gnrale, se rservait
le droit de l'autoriser dans certains cas. Un tel principe est proche
parent de celui qui sert de base  l'institution dont parle Quintilien;
et il tait tellement fondamental dans la lgislation romaine du suicide
qu'il se maintint jusque sous les empereurs. Seulement, avec le temps,
la liste des excuses lgitimes s'allongea.  la fin, il n'y eut plus
gure qu'une seule _causa injusta_: le dsir d'chapper aux suites d'une
condamnation criminelle. Encore y eut-il un moment o la loi qui
l'excluait des bnfices de la tolrance semble tre reste sans
application[335].

Si, de la cit, on descend jusqu' ces peuples primitifs o fleurit le
suicide altruiste, il est difficile de rien affirmer de prcis sur la
lgislation qui peut y tre en usage. Cependant, la complaisance avec
laquelle le suicide y est considr permet de croire qu'il n'y est pas
formellement prohib. Encore est-il possible qu'il ne soit pas
absolument tolr dans tous les cas. Mais quoi qu'il en soit de ce
point, il reste que, de toutes les socits qui ont dpass ce stade
infrieur, il n'en est pas de connues o le droit de se tuer ait t
accord sans rserves  l'individu. Il est vrai que, en Grce comme en
Italie, il y eut une priode o les anciennes prescriptions relatives au
suicide tombrent presque totalement en dsutude. Mais ce fut seulement
 l'poque o le rgime de la cit entra lui-mme en dcadence. Cette
tolrance tardive ne saurait donc tre invoque comme un exemple 
imiter: car elle est videmment solidaire de la grave perturbation que
subissaient alors ces socits. C'est le symptme d'un tat morbide.

Une pareille gnralit dans la rprobation, si l'on fait abstraction de
ces cas de rgression, est dj par elle-mme un fait instructif et qui
devrait suffire  rendre hsitants les moralistes trop enclins 
l'indulgence. Il faut qu'un auteur ait une singulire confiance dans la
puissance de sa logique pour oser, au nom d'un systme, s'insurger  ce
point contre la conscience morale de l'humanit; ou bien si, jugeant
cette prohibition fonde dans le pass, il n'en rclame l'abrogation que
pour le prsent immdiat, il lui faudrait, au pralable, prouver que,
depuis des temps rcents, quelque transformation profonde s'est produite
dans les conditions fondamentales de la vie collective.

Mais une conclusion plus significative, et qui ne permet gure de croire
que cette preuve soit possible, ressort de cet expos. Si on laisse de
ct les diffrences de dtail que prsentent les mesures rpressives
adoptes par les diffrents peuples, on voit que la lgislation du
suicide a pass par deux phases principales. Dans la premire, il est
interdit  l'individu de se dtruire de sa propre autorit; mais l'tat
peut l'autoriser  le faire. L'acte n'est immoral que quand il est tout
entier le fait des particuliers et que les organes de la vie collective
n'y ont pas collabor. Dans des circonstances dtermines, la socit se
laisse dsarmer, en quelque sorte, et consent  absoudre ce qu'elle
rprouve en principe. Dans la seconde priode, la condamnation est
absolue et sans aucune exception. La facult de disposer d'une existence
humaine, sauf quand la mort est le chtiment d'un crime[336], est
retire non plus seulement au sujet intress, mais mme  la socit.
C'est un droit soustrait dsormais  l'arbitraire collectif aussi bien
que priv. Le suicide est regard comme immoral, en lui-mme, pour
lui-mme, quels que soient ceux qui y participent. Ainsi,  mesure qu'on
avance dans l'histoire, la prohibition, au lieu de se relcher, ne fait
que devenir plus radicale. Si donc, aujourd'hui, la conscience publique
parat moins ferme dans son jugement sur ce point, cet tat
d'branlement doit provenir de causes accidentelles et passagres; car
il est contraire  toute vraisemblance que l'volution morale, aprs
s'tre poursuivie dans le mme sens pendant des sicles, revienne  ce
point en arrire.

Et en effet, les ides qui lui ont imprim cette direction sont toujours
actuelles. On a dit quelquefois que, si le suicide est et mrite d'tre
prohib, c'est parce que, en se tuant, l'homme se drobe  ses
obligations envers la socit. Mais si nous n'tions mus que par cette
considration, nous devrions, comme en Grce, laisser la socit libre
de lever  sa guise une dfense qui n'aurait t tablie qu' son
profit. Si nous lui refusons cette facult, c'est donc que nous ne
voyons pas simplement dans le suicid un mauvais dbiteur dont elle
serait crancire. Car un crancier peut toujours remettre la dette dont
il est bnficiaire. D'ailleurs, si la rprobation dont le suicide est
l'objet n'avait pas d'autre origine, elle devrait tre d'autant plus
formelle que l'individu est plus troitement subordonn  l'tat; par
consquent, c'est dans les socits infrieures qu'elle atteindrait son
apoge. Or, tout au contraire, elle prend plus de force  mesure que les
droits de l'individu se dveloppent en face de ceux de l'tat. Si donc
elle est devenue si formelle et si svre dans les socits chrtiennes,
la cause de ce changement doit se trouver, non dans la notion que ces
peuples ont de l'tat, mais dans la conception nouvelle qu'ils se sont
faite de la personne humaine. Elle est devenue  leurs yeux une chose
sacre et mme la chose sacre par excellence, sur laquelle nul ne peut
porter les mains. Sans doute, sous le rgime de la cit, l'individu
n'avait dj plus une existence aussi efface que dans les peuplades
primitives. On lui reconnaissait ds lors une valeur sociale; mais on
considrait que cette valeur appartenait toute  l'tat. La cit pouvait
donc disposer librement de lui sans qu'il et sur lui-mme les mmes
droits. Mais aujourd'hui, il a acquis une sorte de dignit qui le met
au-dessus et de lui-mme et de la socit. Tant qu'il n'a pas dmrit
et perdu par sa conduite ses titres d'homme, il nous parat participer
en quelque manire  cette nature _sui generis_ que toute religion prte
 ses dieux et qui les rend intangibles  tout ce qui est mortel. Il
s'est empreint de religiosit; l'homme est devenu un dieu pour les
hommes. C'est pourquoi tout attentat dirig contre lui nous fait l'effet
d'un sacrilge. Or le suicide est l'un de ces attentats. Peu importe de
quelles mains vient le coup; il nous scandalise par cela seul qu'il
viole ce caractre sacro-saint qui est en nous, et que nous devons
respecter chez nous comme chez autrui.

Le suicide est donc rprouv parce qu'il droge  ce culte pour la
personne humaine sur lequel repose toute notre morale. Ce qui confirme
cette explication, c'est que nous le considrons tout autrement que ne
faisaient les nations de l'antiquit. Jadis, on n'y voyait qu'un simple
tort civil commis envers l'tat; la religion s'en dsintressait plus ou
moins[337]. Au contraire, il est devenu un acte essentiellement
religieux. Ce sont les conciles qui l'ont condamn, et les pouvoirs
laques, en le punissant, n'ont fait que suivre et qu'imiter l'autorit
ecclsiastique. C'est parce que nous avons en nous une me immortelle,
parcelle de la divinit, que nous devons nous tre sacrs  nous-mmes.
C'est parce que nous sommes quelque chose de Dieu que nous n'appartenons
compltement  aucun tre temporel.

Mais si telle est la raison qui a fait ranger le suicide parmi les actes
illicites, ne faut-il pas conclure que cette condamnation est dsormais
sans fondement? Il semble, en effet, que la critique scientifique ne
saurait accorder la moindre valeur  ces conceptions mystiques ni
admettre qu'il y et dans l'homme quelque chose de surhumain. C'est en
raisonnant ainsi que Ferri, dans son _Omicidio-suicidio_, a cru pouvoir
prsenter toute prohibition du suicide comme une survivance du pass,
destine  disparatre. Considrant comme absurde au point de vue
rationaliste que l'individu puisse avoir une fin en dehors de lui-mme,
il en dduit que nous restons toujours libres de renoncer aux avantages
de la vie commune en renonant  l'existence. Le droit de vivre lui
parat impliquer logiquement le droit de mourir.

Mais cette argumentation conclut prmaturment de la forme au fond, de
l'expression verbale par laquelle nous traduisons notre sentiment  ce
sentiment lui-mme. Sans doute, pris en eux-mmes et dans l'abstrait,
les symboles religieux, par lesquels nous nous expliquons le respect que
nous inspire la personne humaine, ne sont pas adquats au rel, et il
est ais de le prouver; mais il ne s'ensuit pas que ce respect lui-mme
soit sans raison. Le fait qu'il joue un rle prpondrant dans notre
droit et dans notre morale doit, au contraire, nous prmunir contre une
semblable interprtation. Au lieu donc de nous en prendre  la lettre de
cette conception, examinons-la en elle-mme, cherchons comment elle
s'est forme et nous verrons que, si la formule courante en est
grossire, elle ne laisse pas d'avoir une valeur objective.

En effet, cette sorte de transcendance que nous prtons  la personne
humaine n'est pas un caractre qui lui soit spcial. On le rencontre
ailleurs. C'est simplement la marque que laissent sur les objets
auxquels ils se rapportent tous les sentiments collectifs de quelque
intensit. Prcisment parce qu'ils manent de la collectivit, les fins
vers lesquelles ils tournent nos activits ne peuvent tre que
collectives. Or la socit a ses besoins qui ne sont pas les ntres. Les
actes qu'ils nous inspirent ne sont donc pas selon le sens de nos
inclinations individuelles; ils n'ont pas pour but notre intrt propre,
mais consistent plutt en sacrifices et en privations. Quand je jene,
que je me mortifie pour plaire  la Divinit, quand, par respect pour
une tradition dont j'ignore le plus souvent le sens et la porte, je
m'impose quelque gne, quand je paie mes impts, quand je donne ma peine
ou ma vie  l'tat, je renonce  quelque chose de moi-mme; et  la
rsistance que notre gosme oppose  ces renoncements, nous nous
apercevons aisment qu'ils sont exigs de nous par une puissance 
laquelle nous sommes soumis. Alors mme que nous dfrons joyeusement 
ses ordres, nous avons conscience que notre conduite est dtermine par
un sentiment de dfrence pour quelque chose de plus grand que nous.
Avec quelque spontanit que nous obissions  la voix qui nous dicte
cette abngation, nous sentons bien qu'elle nous parle sur un ton
impratif qui n'est pas celui de l'instinct. C'est pourquoi, quoiqu'elle
se fasse entendre  l'intrieur de nos consciences, nous ne pouvons sans
contradiction la regarder comme ntre. Mais nous l'alinons, comme nous
faisons pour nos sensations; nous la projetons au dehors, nous la
rapportons  un tre que nous concevons comme extrieur et suprieur 
nous, puisqu'il nous commande et que nous nous conformons  ses
injonctions. Naturellement, tout ce qui nous parat venir de la mme
origine participe au mme caractre. C'est ainsi que nous avons t
ncessits  imaginer un monde au-dessus de celui-ci et  le peupler de
ralits d'une autre nature.

Telle est l'origine de toutes ces ides de transcendance qui sont  la
base des religions et des morales; car l'obligation morale est
inexplicable autrement. Assurment, la forme concrte dont nous revtons
d'ordinaire ces ides est scientifiquement sans valeur. Que nous leur
donnions comme fondement un tre personnel d'une nature spciale ou
quelque force abstraite que nous hypostasions confusment sous le nom
d'idal moral, ce sont toujours reprsentations mtaphoriques qui
n'expriment pas adquatement les faits. Mais le _processus_ qu'elles
symbolisent ne laisse pas d'tre rel. Il reste vrai que, dans tous ces
cas, nous sommes provoqus  agir par une autorit qui nous dpasse, 
savoir la socit, et que les fins auxquelles elle nous attache ainsi
jouissent d'une vritable suprmatie morale. S'il en est ainsi, toutes
les objections que l'on pourra faire aux conceptions usuelles par
lesquelles les hommes ont essay de se reprsenter cette suprmatie
qu'ils sentaient, ne sauraient en diminuer la ralit. Cette critique
est superficielle et n'atteint pas le fond des choses. Si donc on peut
tablir que l'exaltation de la personne humaine est une des fins que
poursuivent et doivent poursuivre les socits modernes, toute la
rglementation morale qui drive de ce principe sera par cela mme
justifie, quoique puisse valoir la faon dont on la justifie
d'ordinaire. Si les raisons dont se contente le vulgaire sont
critiquables, il suffira de les transposer en un autre langage pour leur
donner toute leur porte.

Or, non seulement, en fait, ce but est bien un de ceux que poursuivent
les socits modernes, mais c'est une loi de l'histoire que les peuples
tendent de plus en plus  se dprendre de tout autre objectif. 
l'origine, la socit est tout, l'individu n'est rien. Par suite, les
sentiments sociaux les plus intenses sont ceux qui attachent l'individu
 la collectivit: elle est  elle-mme sa propre fin. L'homme n'est
considr que comme un instrument entre ses mains; c'est d'elle qu'il
parat tenir tous ses droits et il n'a pas de prrogative contre elle
parce qu'il n'y a rien au-dessus d'elle. Mais, peu  peu, les choses
changent.  mesure que les socits deviennent plus volumineuses et plus
denses, elles deviennent plus complexes, le travail se divise, les
diffrences individuelles se multiplient[338], et l'on voit approcher le
moment o il n'y aura plus rien de commun entre tous les membres d'un
mme groupe humain, si ce n'est que ce sont tous des hommes. Dans ces
conditions, il est invitable que la sensibilit collective s'attache de
toutes ses forces  cet unique objet qui lui reste et qu'elle lui
communique par cela mme une valeur incomparable. Puisque la personne
humaine est la seule chose qui touche unanimement tous les coeurs,
puisque sa glorification est le seul but qui puisse tre collectivement
poursuivi, elle ne peut pas ne pas acqurir  tous les yeux une
importance exceptionnelle. Elle s'lve ainsi bien au-dessus de toutes
les fins humaines et prend un caractre religieux.

Ce culte de l'homme est donc tout autre chose que cet individualisme
goste dont il a t prcdemment parl et qui conduit au suicide. Loin
de dtacher les individus de la socit et de tout but qui les dpasse,
il les unit dans une mme pense et en fait les serviteurs d'une mme
oeuvre. Car l'homme qui est ainsi propos  l'amour et au respect
collectifs n'est pas l'individu sensible, empirique, qu'est chacun de
nous; c'est l'homme en gnral, l'humanit idale, telle que la conoit
chaque peuple  chaque moment de son histoire. Or, nul de nous ne
l'incarne compltement, si nul de nous n'y est totalement tranger. Il
s'agit donc, non de concentrer chaque sujet particulier sur lui-mme et
sur ses intrts propres, mais de le subordonner aux intrts gnraux
du genre humain. Une telle fin le tire hors de lui-mme; impersonnelle
et dsintresse, elle plane au-dessus de toutes les personnalits
individuelles; comme tout idal, elle ne peut tre conue que comme
suprieure au rel et le dominant. Elle domine mme les socits,
puisqu'elle est le but auquel est suspendue toute l'activit sociale. Et
c'est pourquoi il ne leur appartient plus d'en disposer. En
reconnaissant qu'elles y ont, elles aussi, leur raison d'tre, elles se
sont mises sous sa dpendance et ont perdu le droit d'y manquer;  plus
forte raison, d'autoriser les hommes  y manquer eux-mmes. Notre
dignit d'tre moral a donc cess d'tre la chose de la cit; mais elle
n'est pas, pour cela, devenue notre chose et nous n'avons pas acquis le
droit d'en faire ce que nous voulons. D'o nous viendrait-il, en effet,
si la socit elle-mme, cet tre suprieur  nous, ne l'a pas?

Dans ces conditions, il est ncessaire que le suicide soit class au
nombre des actes immoraux; car il nie, dans son principe essentiel,
cette religion de l'humanit. L'homme qui se tue ne fait, dit-on, de
tort qu' soi-mme et la socit n'a pas  intervenir, en vertu du vieil
axiome _Volenti non fit injuria_. C'est une erreur. La socit est
lse; parce que le sentiment sur lequel reposent aujourd'hui ses
maximes morales les plus respectes, et qui sert presque d'unique lien
entre ses membres, est offens, et qu'il s'nerverait si cette offense
pouvait se produire en toute libert. Comment pourrait-il garder la
moindre autorit si, quand il est viol, la conscience morale ne
protestait pas? Du moment que la personne humaine est et doit tre
considre comme une chose sacre, dont ni l'individu ni le groupe n'ont
la libre disposition, tout attentat contre elle doit tre proscrit. Peu
importe que le coupable et la victime ne fassent qu'un seul et mme
sujet: le mal social qui rsulte de l'acte ne disparat pas, par cela
seul que celui qui en est l'auteur se trouve lui-mme en souffrir. Si,
en soi et d'une manire gnrale, le fait de dtruire violemment une vie
d'homme nous rvolte comme un sacrilge, nous ne saurions le tolrer en
aucun cas. Un sentiment collectif qui s'abandonnerait  ce point serait
bientt sans force.

Ce n'est pas  dire, toutefois, qu'il faille revenir aux peines froces
dont tait frapp le suicide pendant les derniers sicles. Elles furent
institues  une poque o, sous l'influence de circonstances
passagres, tout le systme rpressif fut renforc avec une svrit
outre. Mais il faut maintenir le principe,  savoir que l'homicide de
soi-mme doit tre rprouv. Reste  chercher par quels signes
extrieurs cette rprobation doit se manifester. Des sanctions morales
suffisent-elles ou en faut-il de juridiques, et lesquelles? C'est une
question d'application qui sera traite au chapitre suivant.

II.

Mais auparavant, afin de mieux dterminer quel est le degr d'immoralit
du suicide, recherchons quels rapports il soutient avec les autres actes
immoraux, notamment avec les crimes et les dlits.

D'aprs M. Lacassagne, il y aurait une relation rgulirement inverse
entre le mouvement des suicides et celui des crimes contre la proprit
(vols qualifis, incendies, banqueroutes frauduleuses, etc.). Cette
thse a t soutenue en son nom par un de ses lves, le docteur
Chaussinand, dans sa _Contribution  l'tude de la statistique
criminelle_[339]. Mais les preuves pour la dmontrer font totalement
dfaut. D'aprs cet auteur, il suffirait de comparer les deux courbes
pour constater qu'elles varient en sens contraire l'une de l'autre. En
ralit, il est impossible d'apercevoir entre elles aucune espce de
rapport ni direct ni inverse. Sans doute,  partir de 1854, on voit les
crimes-proprit diminuer tandis que les suicides augmentent. Mais cette
baisse est, en partie, fictive; elle vient simplement de ce que, vers
cette date, les tribunaux ont pris l'habitude de correctionnaliser
certains crimes afin de les soustraire  la juridiction des cours
d'assises, dont ils taient jusqu'alors justiciables, pour les dfrer
aux tribunaux correctionnels. Un certain nombre de mfaits ont donc, 
partir de ce moment, disparu de la colonne des crimes, mais c'est pour
reparatre  celle des dlits; et ce sont les crimes contre la proprit
qui ont le plus bnfici de cette jurisprudence qui est aujourd'hui
consacre. Si donc la statistique en accuse un moindre nombre, il est 
craindre que cette diminution soit exclusivement due  un artifice de
comptabilit.

Mais cette baisse ft-elle relle, on n'en pourrait rien conclure; car
si,  partir de 1854, les deux courbes vont en sens inverse, de 1826 
1854 celle des crimes-proprit ou monte en mme temps que celle des
suicides, quoique moins vite, ou reste stationnaire. De 1831  1835, on
comptait annuellement, en moyenne, 5.095 accuss; ce nombre s'levait 
5.732 pendant la priode suivante, il tait encore de 4.918 en 1841-45,
de 4.992 de 1846  1850, en baisse seulement de 2 % sur 1830.
D'ailleurs, la configuration gnrale des deux courbes exclut toute ide
de rapprochement. Celle des crimes-proprit est trs accidente; on la
voit, d'une anne  l'autre, faire de brusques sauts; son volution,
capricieuse en apparence, dpend videmment d'une multitude de
circonstances accidentelles. Au contraire, celle des suicides monte
rgulirement d'un mouvement uniforme; il n'y a, sauf de rares
exceptions, ni pousses brusques ni chutes soudaines. L'ascension est
continue et progressive. Entre deux phnomnes dont le dveloppement est
aussi peu comparable il ne saurait exister de lien d'aucune sorte.

M. Lacassagne parat, du reste, tre rest isol dans son opinion. Mais
il n'en est pas de mme d'une autre thorie d'aprs laquelle ce serait
avec les crimes contre les personnes et, plus spcialement avec
l'homicide, que le suicide serait en rapport. Elle compte de nombreux
dfenseurs et mrite un srieux examen[340].

Ds 1833, Guerry faisait remarquer que les crimes contre les personnes
sont deux fois plus nombreux dans les dpartements du Sud que dans ceux
du Nord, alors que c'est l'inverse pour le suicide. Plus tard, Despine
calcula que, dans les 14 dpartements o les crimes de sang sont le plus
frquents, il y avait 30 suicides seulement pour un million d'habitants,
tandis qu'on en trouvait 82 dans 14 autres dpartements o ces mmes
crimes taient beaucoup plus rares. Le mme auteur ajoute que, dans la
Seine, sur 100 accusations, on compte seulement 17 crimes-personnes et
une moyenne de 427 suicides pour un million, tandis qu'en Corse la
proportion des premiers est de 83 %, celle des seconds de 18 seulement
pour un million d'habitants.

Cependant, ces remarques taient restes isoles, quand l'cole
italienne de criminologie s'en empara. Ferri et Morselli, en
particulier, en firent la base de toute une doctrine.

D'aprs eux, l'antagonisme du suicide et de l'homicide serait une loi
absolument gnrale. Qu'il s'agisse de leur distribution gographique ou
de leur volution dans le temps, partout on les verrait se dvelopper en
sens inverse l'un de l'autre. Mais cet antagonisme, une fois admis, peut
s'expliquer de deux manires. Ou bien l'homicide et le suicide forment
deux courants contraires et tellement opposs que l'un ne peut gagner du
terrain sans que l'autre en perde; ou bien ce sont deux canaux
diffrents d'un seul et mme courant aliment par une mme source et
qui, par consquent, ne peut pas se porter dans une direction sans se
retirer de l'autre dans la mme mesure. De ces deux explications, les
criminologistes italiens adoptent la seconde. Ils voient dans le suicide
et l'homicide deux manifestations d'un mme tat, deux effets d'une mme
cause qui s'exprimerait tantt sous une forme et tantt sous l'autre,
sans pouvoir revtir l'une et l'autre  la fois.

Ce qui les a dtermins  choisir cette interprtation, c'est que,
suivant eux, l'inversion que prsentent  certains gards ces deux
phnomnes n'exclut pas tout paralllisme. S'il est des conditions en
fonction desquelles ils varient inversement, il en est d'autres qui les
affectent de la mme manire. Ainsi, dit Morselli, la temprature a la
mme action sur tous les deux; ils arrivent  leur maximum au mme
moment de l'anne,  l'approche de la saison chaude; tous deux sont plus
frquents chez l'homme que chez la femme; tous deux enfin, d'aprs
Ferri, s'accroissent avec l'ge. C'est donc que, tout en s'opposant par
certains cts, ils sont en partie de mme nature. Or, les facteurs,
sous l'influence desquels ils ragissent semblablement, sont tous
individuels; car ou ils consistent directement en certains tats
organiques (ge, sexe), ou ils appartiennent au milieu cosmique, qui ne
peut agir sur l'individu moral que par l'intermdiaire de l'individu
physique. Ce serait donc parleurs conditions individuelles que le
suicide et l'homicide se confondraient. La constitution psychologique
qui prdisposerait  l'un et  l'autre serait la mme: les deux
penchants ne feraient qu'un. Ferri et Morselli,  la suite de Lombroso,
ont mme essay de dfinir ce temprament. Il serait caractris par une
dchance de l'organisme qui mettrait l'homme dans des conditions
dfavorables pour soutenir la lutte. Le meurtrier et le suicid seraient
tous deux des dgnrs et des impuissants. galement incapables de
jouer un rle utile dans la socit, ils seraient, par suite, destins 
tre vaincus.

Seulement, cette prdisposition unique qui, par elle-mme, n'incline pas
dans un sens plutt que dans l'autre, prendrait de prfrence, selon la
nature du milieu social, ou la forme de l'homicide ou celle du suicide;
et ainsi se produiraient ces phnomnes de contraste qui, tout en tant
rels, ne laisseraient pas de masquer une identit fondamentale. L o
les moeurs gnrales sont douces et pacifiques, o l'on a horreur de
verser le sang humain, le vaincu se rsignera, il confessera son
impuissance, et, devanant les effets de la slection naturelle, il se
retirera de la lutte en se retirant de la vie. L, au contraire, o la
morale moyenne a un caractre plus rude, o l'existence humaine est
moins respecte, il se rvoltera, dclarera la guerre  la socit,
tuera au lieu de se tuer. En un mot, le meurtre de soi et le meurtre
d'autrui sont deux actes violents. Mais tantt la violence d'o ils
drivent, ne rencontrant pas de rsistance dans le milieu social, s'y
rpand, et alors, elle devient homicide; tantt, empche de se produire
au dehors par la pression qu'exerce sur elle la conscience publique,
elle remonte vers sa source, et c'est le sujet mme d'o elle provient
qui en est la victime.

Le suicide serait donc un homicide transform et attnu.  ce titre, il
apparat presque comme bienfaisant; car, si ce n'est pas un bien, c'est,
du moins, un moindre mal et qui nous en pargne un pire. Il semble mme
qu'on ne doive pas chercher  en contenir l'essor par des mesures
prohibitives; car, du mme coup, on lcherait la bride  l'homicide.
C'est une soupape de sret qu'il est utile de laisser ouverte. En
dfinitive, le suicide aurait ce trs grand avantage de nous
dbarrasser, sans intervention sociale et, par suite, le plus simplement
et le plus conomiquement possible, d'un certain nombre de sujets
inutiles ou nuisibles. Ne vaut-il pas mieux les laisser s'liminer
d'eux-mmes et en douceur que d'obliger la socit  les rejeter
violemment de son sein?

Cette thse ingnieuse est-elle fonde? La question est double et chaque
partie en doit tre examine  part. Les conditions psychologiques du
crime et du suicide sont-elles identiques? Y a-t-il antagonisme entre
les conditions sociales dont ils dpendent?

III.

Trois faits ont t allgus pour tablir l'unit psychologique des deux
phnomnes.

Il y a d'abord l'influence semblable que le sexe exercerait sur le
suicide et sur l'homicide.  parler exactement, cette influence du sexe
est beaucoup plus un effet de causes sociales que de causes organiques.
Ce n'est pas parce que la femme diffre physiologiquement de l'homme
qu'elle se tue moins ou qu'elle tue moins; c'est qu'elle ne participe
pas de la mme manire  la vie collective. Mais de plus, il s'en faut
que la femme ait le mme loignement pour ces deux formes de
l'immoralit. On oublie, en effet, qu'il y a des meurtres dont elle a le
monopole; ce sont les infanticides, les avortements et les
empoisonnements. Toutes les fois que l'homicide est  sa porte, elle le
commet aussi ou plus frquemment que l'homme. D'aprs Oettingen[341], la
moiti des meurtres domestiques lui serait imputable. Rien n'autorise
donc  supposer qu'elle ait, en vertu de sa constitution congnitale, un
plus grand respect pour la vie d'autrui; ce sont seulement les occasions
qui lui manquent, parce qu'elle est moins fortement engage dans la
mle de la vie. Les causes qui poussent aux crimes de sang agissent
moins sur elle que sur l'homme, parce qu'elle se tient davantage en
dehors de leur sphre d'influence. C'est pour la mme raison qu'elle
est moins expose aux morts accidentelles; sur 100 dcs de ce genre, 20
seulement sont fminins.

D'ailleurs, mme si l'on runit sous une seule rubrique tous les
homicides intentionnels, meurtres, assassinats, parricides,
infanticides, empoisonnements, la part de la femme dans l'ensemble est
encore trs leve. En France, sur 100 de ces crimes, il y en a 38 ou 39
qui sont commis par des femmes, et mme 42 si l'on tient compte des
avortements. La proportion est de 51 % en Allemagne, de 52 % en
Autriche. Il est vrai qu'on laisse alors de ct les homicides
involontaires; mais c'est seulement quand il est voulu que l'homicide
est vraiment lui-mme. D'autre part, les meurtres spciaux  la femme,
infanticides, avortements, meurtres domestiques, sont, par leur nature,
difficiles  dcouvrir. Il s'en commet donc un grand nombre qui
chappent  la justice et, par consquent,  la statistique. Si l'on
songe que, trs vraisemblablement, la femme doit dj profiter 
l'instruction de la mme indulgence dont elle bnficie certainement au
jugement, o elle est bien plus souvent acquitte que l'homme, on verra
qu'en dfinitive l'aptitude  l'homicide ne doit pas tre trs
diffrente dans les deux sexes. On sait, au contraire, combien est
grande l'immunit de la femme contre le suicide.

L'influence de l'ge sur l'un et l'autre phnomne ne rvle pas de
moindres diffrences. Suivant Ferri, l'homicide comme le suicide
deviendrait plus frquent  mesure que l'homme avance dans la vie. Il
est vrai que Morselli a exprim le sentiment contraire[342]. La vrit
est qu'il n'y a ni inversion ni concordance. Tandis que le suicide crot
rgulirement jusqu' la vieillesse, le meurtre et l'assassinat arrivent
 leur apoge ds la maturit, vers 30 ou 35 ans, pour dcrotre
ensuite. C'est ce que montre le tableau XXXI. Il est impossible d'y
apercevoir la moindre preuve ni d'une identit de nature ni d'un
antagonisme entre le suicide et les crimes de sang.



Tableau XXXI

_volution compare des meurtres, des assassinats et des suicides aux
diffrents ges, en France_ (1887).

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|               |SUR 100,000 HABITANTS|    SUR 100,000 INDIVIDUS     |
|               |   de chaque ge     |de chaque sexe et de chaque   |
|               |   combien de        |  ge combien de suicides.    |
|               +--------+------------+--------------+---------------+
|               |Meurtres|Assassinats |  Hommes.     |    Femmes.    |
|               +--------+------------+--------------+---------------+
|De 16  21[343]|   6,2  |     8      |    14        |       9       |
|  21  25      |   9,7  |    14,9    |    23        |       9       |
|  25  30      |  15,4  |    15,4    |    30        |       9       |
|  30  40      |  11    |    15,9    |    33        |       9       |
|  40  50      |   6,9  |    11      |    50        |      12       |
|  50  60      |   2    |     6,5    |    69        |      17       |
|Au del        |   2,3  |     2,5    |    91        |      20       |
+---------------+--------+------------+--------------+---------------+
*/

Reste l'action de la temprature. Si l'on runit ensemble tous les
crimes contre les personnes, la courbe que l'on obtient ainsi semble
confirmer la thorie de l'cole italienne. Elle monte jusqu'en juin et
descend rgulirement jusqu'en dcembre, comme celle des suicides. Mais
ce rsultat vient simplement de ce que, sous cette expression commune de
crimes contre la personne, on compte, outre les homicides, les attentais
 la pudeur et les viols. Comme ces crimes ont leur maximum en juin et
qu'ils sont beaucoup plus nombreux que les attentats contre la vie, ce
sont eux qui donnent  la courbe sa configuration. Mais ils n'ont aucune
parent avec l'homicide; si donc on veut savoir comment ce dernier varie
aux diffrents moments de l'anne, il faut l'isoler des autres. Or, si
l'on procde  cette opration et surtout si l'on prend soin de
distinguer les unes des autres les diffrentes formes de la criminalit
homicide, on ne dcouvre plus aucune trace du paralllisme annonc (V.
Tableau XXXII).

En effet, tandis que l'accroissement du suicide est continu et rgulier
de janvier  juin environ, ainsi que sa dcroissance pendant l'autre
partie de l'anne, le meurtre, l'assassinat, l'infanticide oscillent
d'un mois  l'autre de la manire la plus capricieuse. Non seulement la
marche gnrale n'est pas la mme, mais ni les _maxima_ ni les _minima_
ne concident. Les meurtres ont deux _maxima_, l'un en fvrier et
l'autre en aot; les assassinats deux aussi, mais en partie diffrents,
l'un en fvrier et l'autre en novembre. Pour les infanticides, c'est en
mai; pour les coups mortels, c'est en aot et septembre. Si l'on calcule
les variations, non plus mensuelles, mais saisonnires, les divergences
ne sont pas moins marques. L'automne compte  peu prs autant de
meurtres que l't (1.968 au lieu de 1.974) et l'hiver en a plus que le
printemps. Pour l'assassinat, c'est l'hiver qui tient la tte (2.621),
l'automne suit (2.596), puis l't (2.478) et enfin le printemps
(2.287). Pour l'infanticide, c'est le printemps qui dpasse les autres
saisons (2.111) et il est suivi de l'hiver (_1.939_). Pour les coups et
blessures, l't et l'automne sont au mme niveau (2.854 pour l'un et
2.845 pour l'autre); puis vient le printemps (2.690) et,  peu de
distance, l'hiver (2.653). Tout autre est, nous l'avons vu, la
distribution du suicide.

Tableau XXXII

_Variations mensuelles des diffrentes formes de la criminalit
homicide_[344] (1827-1870).

/*
+----------+-----------+--------------+---------------+--------------+
|          |           |              |               | COUPS        |
|          | MEURTRES. | ASSASSINATS. | INFANTICIDES. | et blessures |
|          |           |              |               | mortels.     |
+----------+-----------+--------------+---------------+--------------+
| Janvier  |    560    |      829     |      647      |      830     |
| Fvrier  |    664    |      926     |      750      |      937     |
| Mars     |    600    |      766     |      783      |      840     |
| Avril    |    574    |      712     |      662      |      867     |
| Mai      |    587    |      809     |      666      |      983     |
| Juin     |    644    |      853     |      552      |      938     |
| Juillet  |    614    |      776     |      491      |      919     |
| Aot     |    716    |      849     |      501      |      997     |
| Septembre|    665    |      839     |      495      |      993     |
| Octobre  |    653    |      815     |      478      |      892     |
| Novembre |    650    |      942     |      497      |      960     |
| Dcembre |    591    |      866     |      542      |      886     |
+----------+-----------+--------------+---------------+--------------+
*/

D'ailleurs, si le penchant au suicide n'tait qu'un penchant au meurtre
refoul, on devrait voir les meurtriers et les assassins, une fois
qu'ils sont arrts et que leurs instincts violents ne peuvent plus se
manifester au dehors, en devenir eux-mmes les victimes. La tendance
homicide devrait donc, sous l'influence de l'emprisonnement, se
transformer en tendance au suicide. Or, du tmoignage de plusieurs
observateurs, il rsulte au contraire que les grands criminels se tuent
rarement. Cazauvieilh a recueilli auprs des mdecins de nos diffrents
bagnes des renseignements sur l'intensit du suicide chez les
forats[345].  Rochefort, en trente ans, on n'avait observ qu'un seul
cas; aucun  Toulon, o la population tait ordinairement de 3  4.000
individus (1818-1834).  Brest, les rsultats taient un peu diffrents;
en dix-sept ans, sur une population moyenne d'environ 3.000 individus,
il s'tait commis 13 suicides, ce qui fait un taux annuel de 21 pour
100.000; quoique plus lev que les prcdents, ce chiffre n'a rien
d'exagr, puisqu'il se rapporte  une population principalement
masculine et adulte. D'aprs le docteur Lisle, sur 9.320 dcs
constats dans les bagnes de 1816  1837 inclusivement, on n'a compt
que 6 suicides[346]. D'une enqute faite par le docteur Ferrus il
rsulte qu'il y a eu seulement 30 suicides en sept ans dans les
diffrentes maisons centrales, sur une population moyenne de 15.111
prisonniers. Mais la proportion a t encore plus faible dans les
bagnes o l'on n'a constat que 5 suicides de 1838  1845 sur une
population moyenne de 7.041 individus[347]. Brierre de Boismont confirme
ce dernier fait et il ajoute: Les assassins de profession, les grands
coupables ont plus rarement recours  ce moyen violent pour se
soustraire  l'expiation pnale que les dtenus d'une perversit moins
profonde[348]. Le docteur Leroy remarque galement que les coquins de
profession, les habitus des bagnes attentent rarement  leurs
jours[349].

Deux statistiques, cites l'une par Morselli[350] et l'autre par
Lombroso[351], tendent, il est vrai,  tablir que les dtenus, en
gnral, sont exceptionnellement enclins au suicide. Mais, comme ces
documents ne distinguent pas les meurtriers et les assassins des autres
criminels, on n'en saurait rien conclure relativement  la question qui
nous occupe. Ils paraissent mme plutt confirmer les observations
prcdentes. En effet, ils prouvent que, par elle-mme, la dtention
dveloppe une trs forte inclination au suicide. Mme si l'on ne tient
pas compte des individus qui se tuent aussitt arrts et avant leur
condamnation, il reste un nombre considrable de suicides qui ne peuvent
tre attribus qu' l'influence exerce par la vie de la prison[352].
Mais alors, le meurtrier incarcr devrait avoir pour la mort volontaire
un penchant d'une extrme violence, si l'aggravation qui rsulte dj de
son incarcration tait encore renforce par les prdispositions
congnitales qu'on lui prte. Le fait qu'il est,  ce point de vue,
plutt au-dessous de la moyenne qu'au-dessus n'est donc gure favorable
 l'hypothse d'aprs laquelle il aurait, par la seule vertu de son
temprament, une affinit naturelle pour le suicide, toute prte  se
manifester ds que les circonstances en favorisent le dveloppement.
D'ailleurs, nous n'entendons pas soutenir qu'il jouisse d'une vritable
immunit; les renseignements dont nous disposons ne sont pas suffisants
pour trancher la question. Il est possible que, dans certaines
conditions, les grands criminels fassent assez bon march de leur vie et
y renoncent sans trop de peine. Mais,  tout le moins, le fait n'a-t-il
pas la gnralit et la ncessit qui sont logiquement impliques dans
la thse italienne. C'est ce qu'il nous suffisait d'tablir[353].




IV.

Mais la seconde proposition de l'cole reste  discuter. tant donn que
l'homicide et le suicide ne drivent pas d'un mme tat psychologique,
il nous faut rechercher s'il y a un rel antagonisme entre les
conditions sociales dont ils dpendent.

La question est plus complexe que ne l'ont cru les auteurs italiens et
plusieurs de leurs adversaires. Il est certain que, dans nombre de cas,
la loi d'inversion ne se vrifie pas. Assez souvent, les deux
phnomnes, au lieu de se repousser et de s'exclure, se dveloppent
paralllement. Ainsi, en France, depuis le lendemain de la guerre de
1870, les meurtres ont manifest une certaine tendance  crotre. On en
comptait, par anne moyenne, 105 seulement pendant les annes 1861-65;
ils s'levaient  163 de 1871  1876 et les assassinats, pendant le mme
temps, passaient de 175  201. Or, au mme moment, les suicides
augmentaient dans des proportions considrables. Le mme phnomne
s'tait produit pendant les annes 1840-50. En Prusse, les suicides qui,
de 1865  1870, n'avaient pas dpass 3 658, atteignaient 4 459 en 1876,
5 042 en 1878, en augmentation de 36%. Les meurtres et les assassinats
suivaient la mme marche; de 151 en 1869, ils passaient successivement 
166 en 1874,  221 en 1875,  253 en 1878, en augmentation de 67%[354].
Mme phnomne en Saxe. Avant 1870, les suicides oscillaient entre 600
et 700; une seule fois, en 1868, il y en eut 800.  partir de 1876, ils
montent  981, puis  1 114,  1 126, enfin, en 1880, ils taient  1
171[355]. Paralllement, les attentats contre la vie d'autrui passaient
de 637 en 1873  2 232 en 1878[356]. En Irlande, de 1865  1880, le
suicide crot de 29%, l'homicide crot aussi et presque dans la mme
mesure (23%)[357].

En Belgique, de 1841  1885, les homicides sont passs de 47  139 et
les suicides de 240  670; ce qui fait un accroissement de 195 % pour
les premiers et de 178 % pour les seconds. Ces chiffres sont si peu
conformes  la loi que Ferri en est rduit  mettre en doute
l'exactitude de la statistique belge. Mais mme en s'en tenant aux
annes les plus rcentes et sur lesquelles les donnes sont le moins
suspectes, on arrive au mme rsultat. De 1874  1885, l'augmentation
est, pour les homicides de 51 % (139 cas au lieu de 92) et, pour les
suicides de 79 % (670 cas au lieu de 374).

La distribution gographique des deux phnomnes donne lieu  des
observations analogues. Les dpartements franais o l'on compte le plus
de suicides sont: la Seine, la Seine-et-Marne, la Seine-et-Oise, la
Marne. Or, s'ils ne tiennent pas galement la tte pour l'homicide, ils
ne laissent pas d'occuper un rang assez lev, la Seine est au 26e pour
les meurtres et au 17e pour les assassinats, la Seine-et-Marne au 33e et
au 14e, la Seine-et-Oise au 15e et au 24e, la Marne au 27e et au 21e. Le
Var qui est le 10e pour les suicides, est le 5e pour les assassinats et
le 6e pour les meurtres. Dans les Bouches-du-Rhne, o l'on se tue
beaucoup, on tue galement beaucoup; elles sont au 5e rang pour les
meurtres et au 6e pour les assassinats[358]. Sur la carte du suicide,
comme sur celle de l'homicide, l'le-de-France est reprsente par une
tache sombre, ainsi que la bande forme par les dpartements
mditerranens, avec cette seule diffrence que la premire rgion est
d'une teinte moins fonce sur la carte de l'homicide que sur celle du
suicide et que c'est l'inverse pour la seconde. De mme, en Italie, Rome
qui est le troisime district judiciaire pour les morts volontaires est
encore le quatrime pour les homicides qualifis. Enfin, nous avons vu
que dans les socits infrieures, o la vie est peu respecte, les
suicides sont souvent trs nombreux.

Mais, si incontestables que soient ces faits et quelque intrt qu'il y
ait  ne pas les perdre de vue, il en est de contraires qui ne sont pas
moins constants et qui sont mme beaucoup plus nombreux. Si, dans
certains cas, les deux phnomnes concordent, au moins partiellement,
dans d'autres, ils sont manifestement en antagonisme:

1 Si,  de certains moments du sicle, ils progressent dans le mme
sens, les deux courbes, prises dans leur ensemble, l du moins o on
peut les suivre pendant un temps assez long, contrastent trs nettement.
En France, de 1826  1880, le suicide crot rgulirement, ainsi que
nous l'avons vu; l'homicide, au contraire, tend  dcrotre, quoique
moins rapidement. En 1826-30, il y avait annuellement 279 accuss de
meurtre en moyenne, il n'y en avait plus que 160 en 1876-80 et, dans
l'intervalle, leur nombre tait mme tomb  121 en 1861-65 et  119 en
1856-60.  deux poques, vers 1845 et au lendemain de la guerre, il y a
eu tendance au relvement; mais si l'on fait abstraction de ces
oscillations secondaires, le mouvement gnral de dcroissance est
vident. La diminution est de 43%, d'autant plus sensible que la
population s'est, en mme temps, accrue de 16%.

La rgression est moins marque pour les assassinats. Il y avait 258
accuss en 1826-30, il y en avait encore 239 en 1876-80. Le recul n'est
sensible que si l'on tient compte de l'accroissement de la population.
Cette diffrence dans l'volution de l'assassinat n'a rien qui doive
surprendre. C'est, en effet, un crime mixte qui a des caractres communs
avec le meurtre, mais en a aussi de diffrents; il ressortit, en partie,
 d'autres causes. Tantt, ce n'est qu'un meurtre plus rflchi et plus
voulu, tantt, ce n'est que l'accompagnement d'un crime contre la
proprit.  ce dernier titre, il est plac sous la dpendance d'autres
facteurs que l'homicide. Ce qui le dtermine, ce n'est pas l'ensemble
des tendances de toutes sortes qui poussent  l'effusion du sang, mais
les mobiles trs diffrents qui sont  la racine du vol. La dualit de
ces deux crimes tait dj sensible dans le tableau de leurs variations
mensuelles et saisonnires. L'assassinat atteint son point culminant en
hiver et plus spcialement en novembre, tout comme les attentats contre
les choses. Ce n'est donc pas  travers les variations par lesquelles il
passe qu'on peut le mieux observer l'volution du courant homicide; la
courbe du meurtre en traduit mieux l'orientation gnrale.

Le mme phnomne s'observe en Prusse. En 1834, il y avait 368
instructions ouvertes pour meurtres ou coups mortels, soit une pour
29.000 habitants; en 1851, il n'y en avait plus que 257, ou une pour
53.000 habitants. Le mouvement s'est continu ensuite, quoique avec un
peu plus de lenteur. En 1852, il y avait encore une instruction pour
76.000 habitants; en 1873, une seulement pour 109.000[359]. En Italie,
de 1875  1890, la diminution pour les homicides simples et qualifis a
t de 18% (2.660 au lieu de 3.280) tandis que les suicides augmentaient
de 80%[360]. L o l'homicide ne perd pas de terrain, il reste tout au
moins stationnaire. En Angleterre, de 1860  1865, on en comptait
annuellement 359 cas, il n'y en a plus que 329 en 1881-85; en Autriche,
il y en avait 528 en 1866-70, il n'y en a plus que 510 en 1881-85[361],
et il est probable que si, dans ces diffrents pays, on isolait
l'homicide de l'assassinat, la rgression serait plus marque. Pendant
le mme temps, le suicide augmentait dans tous ces tats.

M. Tarde a cependant entrepris de dmontrer que cette diminution de
l'homicide en France n'tait qu'apparente[362]. Elle serait simplement
due  ce qu'on a omis de joindre aux affaires juges par les cours
d'assises celles qui ont t classes sans suites par les parquets ou
qui ont abouti  des ordonnances de non-lieu. D'aprs cet auteur, le
nombre des meurtres qui restent ainsi impoursuivis et qui, pour cette
raison, n'entrent pas en ligne de compte dans les totaux de la
statistique judiciaire, n'aurait cess de grandir; en les ajoutant aux
crimes de mme espce qui ont t l'objet d'un jugement, on aurait une
progression continue au lieu de la rgression annonce. Malheureusement,
la preuve qu'il donne de cette assertion est due  un trop ingnieux
arrangement des chiffres. Il se contente de comparer le nombre des
meurtres et des assassinats qui n'ont pas t dfrs aux cours
d'assises pendant le lustre 1861-65  celui des annes 1876-80 et
1880-85, et de montrer que le second et surtout le troisime sont
suprieurs au premier. Mais il se trouve que la priode 1861-63 est, de
tout le sicle, celle o il y a eu, et de beaucoup, le moins d'affaires
ainsi arrtes avant le jugement; le nombre en est exceptionnellement
infime, nous ne savons pour quelles causes. Elle constituait donc un
terme de comparaison aussi impropre que possible. Ce n'est pas,
d'ailleurs, en comparant deux ou trois chiffres que l'on peut induire
une loi. Si, au lieu de choisir ainsi son point de repre, M. Tarde
avait observ pendant plus longtemps les variations qu'a subies le
nombre de ces affaires, il ft arriv  une tout autre conclusion.
Voici, en effet, le rsultat que donne ce travail.

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|           _Nombre des affaires impoursuivies_[363].                |
+-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
|           |1835-38.|1839-40. |1846-50. |1861-65 |1876-80. |1880-85.|
+-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
|Meurtres   |  442   |  503    |  408    |  223   |   322   |  322   |
+-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
|Assassinats|  313   |  320    |  333    |  217   |   231   |  252   |
+-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+

*/

Les chiffres ne varient pas d'une manire trs rgulire; mais, de 1835
 1885, ils ont sensiblement dcru, malgr le relvement qui s'est
produit vers 1876. La diminution est de 37% pour les meurtres et de 24%
pour les assassinats. Il n'y a donc rien l qui permette de conclure 
un accroissement de la criminalit correspondante[364].

2 S'il est des pays qui cumulent le suicide et l'homicide, c'est
toujours en proportions ingales; jamais ces deux manifestations
n'atteignent leur maximum d'intensit sur le mme point. Mme c'est une
rgle gnrale que, _l o l'homicide est trs dvelopp, il confre une
sorte d'immunit contre le suicide_.

L'Espagne, l'Irlande et l'Italie sont les trois pays d'Europe o l'on
se tue le moins; le premier compte 17 cas pour un million d'habitants,
le second 21 et le troisime 37. Inversement, il n'en est pas o l'on
tue autant. Ce sont les seules contres o le nombre des meurtres
dpasse celui des morts volontaires; l'Espagne a trois fois plus des uns
que des autres (1.484 homicides en moyenne pendant les annes 1883-89 et
514 suicides seulement), l'Irlande le double (225 d'un ct et 116 de
l'autre), l'Italie une fois et demi autant (2.322 contre 1.437). Au
contraire, la France et la Prusse sont trs fcondes en suicides (160 et
260 cas pour un million); les homicides y sont dix fois moins nombreux:
la France n'en compte que 734 cas et la Prusse 459, par anne moyenne de
la priode 1882-88.

Les mmes rapports s'observent  l'intrieur de chaque pays. En Italie,
sur la carte des suicides, tout le Nord est fonc, tout le Sud
absolument clair; c'est exactement l'inverse sur la carte des homicides.
Si, d'ailleurs, on rpartit les provinces italiennes en deux classes
selon le taux des suicides et si l'on cherche quel est, dans chacune, le
taux moyen des homicides, l'antagonisme apparat de la manire la plus
accuse:

/*
1re classe.
De  4,1 suicides  30 pour 1 million. 271,9 homicides pour 1 million.
2e classe.
De 30      -       88      -           95,2     -          -
*/

La province o l'on tue le plus est la Calabre, 69 homicides qualifis
pour 1 million; il n'en est pas o le suicide soit aussi rare.

En France, les dpartements o l'on commet le plus de meurtres sont la
Corse, les Pyrnes-Orientales, la Lozre et l'Ardche. Or, sous le
rapport des suicides, la Corse tombe du 1er rang au 85e, les
Pyrnes-Orientales au 63e, la Lozre au 83e est enfin l'Ardche au
68e[365].

En Autriche, c'est dans l'Autriche infrieure, en Bohme et en Moravie
que le suicide est  son maximum, tandis qu'il est peu dvelopp dans la
Carniole et la Dalmatie. Au contraire, la Dalmatie compte 79 homicides
pour un million d'habitants et la Carniole 57,4, tandis que l'Autriche
infrieure, n'en a que 14, la Bohme 11 et la Moravie 15.

3 Nous avons tabli que les guerres ont sur la marche du suicide une
influence dprimante. Elles produisent le mme effet sur les vols, les
escroqueries les abus de confiance, etc. Mais il est un crime qui fait
exception. C'est l'homicide. En France, en 1870, les meurtres qui
taient en moyenne de 119 pendant les annes 1866-69, passent
brusquement  133 puis  224 en 1871, en augmentation de 88 %[366], pour
retomber  162 en 1872. Cet accroissement apparatra plus important
encore, si l'on songe que l'ge o l'on tue le plus est situ vers la
trentaine, et que toute la jeunesse tait alors sous les drapeaux. Les
crimes qu'elle aurait commis en temps de paix ne sont donc pas entrs
dans les calculs de la statistique. De plus, il n'est pas douteux que le
dsarroi de l'administration judiciaire ait d empcher plus d'un crime,
d'tre connu ou plus d'une instruction d'aboutir  des poursuites. Si,
malgr ces deux causes de diminution, le nombre des homicides s'est
accru, on conoit combien l'augmentation relle a d tre srieuse.

De mme, en Prusse, lorsqu'clate la guerre contre le Danemark, en 1864,
les homicides passent de 137  169, niveau qu'ils n'avaient pas atteint
depuis 1854; en 1865, ils tombent  153, mais ils se relvent en 1866
(159), bien que l'arme prussienne ait t mobilise. En 1870, on
constate par rapport  1869 une baisse lgre (151 cas au lieu de 185)
qui s'accentue encore en 1871 (136 cas), mais combien moindre que pour
les autres crimes! Au mme moment, les vols qualifis crimes baissaient
de moiti, 4.599 en 1870 au lieu de 8.676 en 1869. De plus, dans ces
chiffres, meurtres et assassinats sont confondus; or ces deux crimes
n'ont pas la mme signification et nous savons que, en France aussi, les
premiers seuls augmentent en temps de guerre. Si donc la diminution
totale des homicides de toutes sortes n'est pas plus considrable, on
peut croire que les meurtres, une fois isols des assassinats,
manifesteraient une hausse importante. D'ailleurs, si l'on pouvait
rintgrer tous les cas qui ont d tre omis pour les deux causes
signales plus haut, cette rgression apparente serait elle-mme rduite
 peu de chose. Enfin, il est trs remarquable que les meurtres
involontaires se sont alors levs trs sensiblement, de 268 en 1869 
303 en 1870 et  310 en 1871[367]. N'est-ce pas la preuve que,  ce
moment, on faisait moins de cas de la vie humaine qu'en temps de paix?

Les crises politiques ont le mme effet. En France, tandis que, de 1840
 1846, la courbe des meurtres tait reste stationnaire, en 1848, elle
remonte brusquement, pour atteindre son maximum en 1849 avec 240[368].
Le mme phnomne s'tait dj produit pendant les premires annes du
rgne de Louis-Philippe. Les comptitions des partis politiques y furent
d'une extrme violence. Aussi est-ce  ce moment que les meurtres
atteignent le plus haut point o ils soient parvenus pendant toute la
dure du sicle. De 204 en 1830, ils s'lvent  264 en 1831, chiffre
qui ne fut jamais dpass; en 1832, ils sont encore  253 et  257 en
1833. En 1834, une baisse brusque se produit qui s'affirme de plus en
plus; en 1838, il n'y a plus que 145 cas, soit une diminution de 44 %.
Pendant ce temps, le suicide voluait en sens inverse. En 1833 il est au
mme niveau qu'en 1829 (1.973 cas d'un ct, 1.904 de l'autre); puis en
1834, un mouvement ascensionnel commence qui est trs rapide. En 1838,
l'augmentation est de 30 %.

4 Le suicide est beaucoup plus urbain que rural. C'est le contraire
pour l'homicide. En additionnant ensemble les meurtres, parricides et
infanticides, on trouve que, dans les campagnes, en 1887, il s'est
commis 11,1 crimes de ce genre et 8,6 seulement dans les villes. En
1880, les chiffres sont  peu prs les mmes; ils sont respectivement de
11,0 et de 9,3.

5 Nous avons vu que le catholicisme diminue la tendance au suicide
tandis que le protestantisme l'accrot. Inversement, les homicides sont
beaucoup plus frquents dans les pays catholiques que chez les peuples
protestants:

/*
+-------------+---------------------------+--------------------------+
| PAYS        | HOMICIDES simples         | ASSASSINATS              |
| catholiques | pour 1 million d'habitants|pour 1 million d'habitants|
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Italie.      |            70             |          23,1            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Espagne.     |            64,9           |           8,2            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Hongrie.     |            56,2           |           8,2            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Autriche.    |            10,2           |           8,7            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Irlande.     |             8,1           |           2,3            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Belgique.    |             8,5           |           4,2            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|France.      |             6,4           |           5,6            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Moyennes.    |            32,1           |           9,1            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
| PAYS        | HOMICIDES simples         | ASSASSINATS              |
| protestants | pour 1 million d'habitants|pour 1 million d'habitants|
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Allemagne.   |             3,4           |           3,3            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Angleterre.  |             3,9           |           1,7            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Danemark.    |             4,6           |           3,7            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Hollande.    |             3,1           |           2,5            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|cosse.      |             4,4           |           0,70           |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Moyennes.    |             3,8           |           2,3            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
*/

Surtout pour ce qui est de l'homicide simple, l'opposition entre ces
deux groupes de socits est frappante.

Le mme contraste s'observe  l'intrieur de l'Allemagne. Les districts
qui s'lvent le plus au-dessus de la moyenne sont tous catholiques; ce
sont Posen (18,2 meurtres et assassinats par million d'habitants), Donau
(16,7), Bromberg (14,8), la Haute et la Basse-Bavire (13,0). De mme
encore,  l'intrieur de la Bavire, les provinces sont d'autant plus
fcondes en homicides qu'elles comptent moins de protestants:

_Provinces._

/*
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
| MINORIT|MEURTRES et| MAJORIT|MEURTRES et|O IL Y A |MEURTRES et|
|catholique|assassinats|catholique|assassinats|PLUS de   |assassinats|
|          |pour un    |          |pour un    |90% de    |pour un    |
|          |million    |          |million    |cathol.   |million    |
|          |d'habitants|          |d'habitants|          |d'habitants|
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|Palatinat |           |Franconie |           |Haut-     |           |
|du Rhin   |    2,8    |infrieure|    9      |Palatinat |   4,3     |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|Franconie |           | Souabe   |           |Haute-    |           |
|centrale  |    6,9    |          |    9,2    |Bavire   |  13,0     |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|Haute-    |           |          |           |Basse-    |           |
|Franconie |    6,9    |          |           |Bavire   |  13,0     |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|Moyenne   |    5,5    |  Moyenne |    9,1    | Moyenne  |  10,1     |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
*/

Seul, le Haut-Palatinat fait exception  la loi. Il n'y a d'ailleurs
qu' comparer le tableau prcdent avec celui nomme _Provinces
bavaroises (1867-75)_ pour que l'inversion entre la rpartition du
suicide et celle de l'homicide apparaisse avec vidence.

6 Enfin, tandis que la vie de famille a sur le suicide une action
modratrice, elle stimule plutt le meurtre. Pendant les annes 1884-87,
un million d'poux donnait, en moyenne, par an, 5,07 meurtres; un
million de clibataires au-dessus de 15 ans, 12,7. Les premiers
paraissent donc jouir, par rapport aux seconds, d'un coefficient de
prservation gal  environ 2,3. Seulement, il faut tenir compte de ce
fait que ces deux catgories de sujets n'ont pas le mme ge et que
l'intensit du penchant homicide varie aux diffrents moments de la vie.
Les clibataires ont en moyenne de 25  30 ans, les poux environ 45. Or
c'est entre 25 et 30 ans que la tendance au meurtre est _maxima_; un
million d'individus de cet ge produit annuellement 15,4 meurtres,
tandis qu' 45 ans le taux n'est plus que de 6,9. Le rapport entre le
premier de ces nombres et le second est gal  2,2. Ainsi, par le seul
fait de leur ge plus avanc, les gens maris devraient commettre 2 fois
moins de meurtres que les clibataires. Leur situation, privilgie en
apparence, ne vient donc pas de ce qu'ils sont maris, mais de ce qu'ils
sont plus gs. La vie domestique ne leur confre aucune immunit.

Non seulement elle ne prserve pas de l'homicide, mais on peut plutt
supposer qu'elle y excite. En effet, il est trs vraisemblable que la
population marie jouit, en principe, d'une plus haute moralit que la
population clibataire. Elle doit cette supriorit non pas tant,
croyons-nous,  la slection matrimoniale, dont les effets, pourtant, ne
sont pas ngligeables, qu' l'action mme exerce par la famille sur
chacun de ses membres. Il n'est gure douteux qu'un sujet soit moins
bien tremp au moral quand il est isol et abandonn  lui-mme, que
quand il subit  chaque instant la bienfaisante discipline du milieu
familial. Si donc, pour ce qui est de l'homicide, les poux ne sont pas
en meilleure situation que les clibataires, c'est que l'influence
moralisatrice dont ils bnficient, et qui devrait les dtourner de
toutes les sortes de crimes, est neutralise partiellement par une
influence aggravante qui les pousse au meurtre et qui doit tenir  la
vie de famille[369].

En rsum donc, tantt le suicide coexiste avec l'homicide, tantt ils
s'excluent mutuellement; tantt ils ragissent de la mme manire sous
l'influence des mmes conditions, tantt ils ragissent en sens
contraire et les cas d'antagonisme sont les plus nombreux. Comment
expliquer ces faits, en apparence contradictoires?

La seule manire de les concilier est d'admettre qu'il y a des espces
diffrentes de suicides, dont les unes ont une certaine parent avec
l'homicide, tandis que les autres le repoussent. Car il n'est pas
possible qu'un seul et mme phnomne se comporte aussi diffremment
dans les mmes circonstances. Le suicide qui varie comme le meurtre et
celui qui varie en sens inverse ne sauraient tre de mme nature.

Et en effet, nous avons montr qu'il y a des types diffrents de
suicides, dont les proprits caractristiques ne sont pas du tout les
mmes. La conclusion du livre prcdent se trouve ainsi confirme, en
mme temps qu'elle sert  expliquer les faits qui viennent d'tre
exposs.  eux seuls, ils eussent dj suffi  conjecturer la diversit
interne du suicide; mais l'hypothse cesse d'en tre une, rapproche des
rsultats antrieurement obtenus, outre que ceux-ci reoivent de ce
rapprochement comme un supplment de preuve. Mme, maintenant que nous
savons quelles sont les diffrentes sortes de suicides et en quoi elles
consistent, nous pouvons aisment apercevoir quelles sont celles qui
sont incompatibles avec l'homicide, celles, au contraire, qui dpendent
en partie des mmes causes, et d'o vient que l'incompatibilit est le
fait le plus gnral.

Le type de suicide qui est actuellement le plus rpandu et qui contribue
le plus  lever le chiffre annuel des morts volontaires, c'est le
suicide goste. Ce qui le caractrise, c'est un tat de dpression et
d'apathie produit par une individuation exagre. L'individu ne tient
plus  tre, parce qu'il ne tient plus assez au seul intermdiaire qui
le rattache au rel, je veux dire  la socit. Ayant de lui-mme et de
sa propre valeur un trop vif sentiment, il veut tre  lui-mme sa
propre fin et, comme un tel objectif ne saurait lui suffire, il trane
dans la langueur et l'ennui une existence qui lui apparat ds lors
comme dpourvue de sens. L'homicide dpend de conditions opposes. C'est
un acte violent qui ne va pas sans passions. Or, l o la socit est
intgre de telle sorte que l'individuation des parties y est peu
prononce, l'intensit des tats collectifs lve le niveau gnral de
la vie passionnelle; mme, le terrain n'est nulle part aussi favorable
au dveloppement des passions spcialement homicides. L o l'esprit
domestique a gard son ancienne force, les offenses diriges contre la
famille sont considres comme des sacrilges qui ne sauraient tre trop
cruellement vengs et dont la vengeance ne peut tre abandonne  des
tiers. C'est de l qu'est venue la pratique de la _vendetta_ qui
ensanglante encore notre Corse et certains pays mridionaux. L o la
foi religieuse est trs vive, elle est souvent inspiratrice de meurtres
et il n'en est pas autrement de la foi politique.

De plus et surtout, le courant homicide, d'une manire gnrale, est
d'autant plus violent qu'il est moins contenu par la conscience
publique, c'est--dire que les attentats contre la vie sont jugs plus
vniels; et, comme il leur est attribu d'autant moins de gravit que la
morale commune attache moins de prix  l'individu et  ce qui
l'intresse, une individuation faible ou, pour reprendre notre
expression, un tat d'altruisme excessif pousse aux homicides. Voil
pourquoi, dans les socits infrieures, ils sont  la fois nombreux et
peu rprims. Cette frquence et l'indulgence relative dont ils
bnficient drivent d'une seule et mme cause. Le moindre respect dont
les personnalits individuelles sont l'objet les expose davantage aux
violences, en mme temps qu'il fait paratre ces violences moins
criminelles. Le suicide goste et l'homicide ressortissent donc  des
causes antagonistes et, par consquent, il est impossible que l'un
puisse se dvelopper  l'aise l o l'autre est florissant. L o les
passions sociales sont vives, l'homme est beaucoup moins enclin soit aux
rveries striles soit aux froids calculs de l'picurien. Quand il est
habitu  compter pour peu de chose les destines particulires, il
n'est pas port  s'interroger anxieusement sur sa propre destine.
Quand il fait peu de cas de la douleur humaine, le poids de ses
souffrances personnelles lui est plus lger.

Au contraire, et pour les mmes causes, le suicide altruiste et
l'homicide peuvent trs bien marcher paralllement; car ils dpendent de
conditions qui ne diffrent qu'en degrs: Quand on est dress  mpriser
sa propre existence, on ne peut pas estimer beaucoup celle d'autrui.
C'est pour cette raison qu'homicides et morts volontaires sont galement
 l'tat endmique chez certains peuples primitifs. Mais il n'est pas
vraisemblable qu'on puisse attribuer  la mme origine les cas de
paralllisme que nous avons rencontrs chez les nations civilises. Ce
n'est pas un tat d'altruisme exagr qui peut avoir produit ces
suicides que nous avons vus parfois, dans les milieux les plus cultivs,
coexister en grand nombre avec les meurtres. Car, pour pousser au
suicide, il faut que l'altruisme soit exceptionnellement intense, plus
intense mme que pour pousser  l'homicide. En effet, quelque faible
valeur que je prte  l'existence de l'individu en gnral, celle de
l'individu que je suis en aura toujours plus  mes yeux que celle
d'autrui. Toutes choses gales, l'homme moyen est plus enclin 
respecter la personne humaine en lui-mme qu'en ses semblables; par
consquent, il faut une cause plus nergique pour abolir ce sentiment de
respect dans le premier cas que dans le second. Or, aujourd'hui, en
dehors de quelques milieux spciaux et peu nombreux comme l'arme, le
got de l'impersonnalit et du renoncement est trop peu prononc et les
sentiments contraires sont trop gnraux et trop forts pour rendre  ce
point facile l'immolation de soi-mme. Il doit donc y avoir une autre
forme, plus moderne, du suicide, susceptible galement de se combiner
avec l'homicide.

C'est le suicide anomique. L'anomie, en effet, donne naissance  un tat
d'exaspration et de lassitude irrite qui peut, selon les
circonstances, se tourner contre le sujet lui-mme ou contre autrui;
dans le premier cas, il y a suicide, dans le second, homicide. Quant aux
causes qui dterminent la direction que suivent les forces ainsi
surexcites, elles tiennent vraisemblablement  la constitution morale
de l'agent. Selon qu'elle est plus ou moins rsistante, elle plie dans
un sens ou dans l'autre. Un homme de moralit mdiocre tue plutt qu'il
ne se tue. Nous avons mme vu que, parfois, ces deux manifestations se
produisent l'une  la suite de l'autre et ne sont que deux faces d'un
seul et mme acte; ce qui dmontre leur troite parent. L'tat
d'exacerbation o se trouve alors l'individu est tel que, pour se
soulager, il lui faut deux victimes.

Voil pourquoi, aujourd'hui, un certain paralllisme entre le
dveloppement de l'homicide et celui du suicide se rencontre surtout
dans les grands centres et dans les rgions de civilisation intense.
C'est que l'anomie y est  l'tat aigu. La mme cause empche les
meurtres de dcrotre aussi vite que s'accroissent les suicides. En
effet, si les progrs de l'individualisme tarissent une des sources de
l'homicide, l'anomie, qui accompagne le dveloppement conomique, en
ouvre une autre. Notamment, on peut croire que si, en France et surtout
en Prusse, homicides de soi-mme et homicides d'autrui ont augment
simultanment depuis la guerre, la raison en est dans l'instabilit
morale qui, pour des causes diffrentes, est devenue plus grande dans
ces deux pays. Enfin, on peut ainsi s'expliquer comment, malgr ces
concordances partielles, l'antagonisme est le fait le plus gnral.
C'est que le suicide anomique n'a lieu en masse que sur des points
spciaux, l o l'activit industrielle et commerciale a pris un grand
essor. Le suicide goste est, vraisemblablement, le plus rpandu; or il
exclut les crimes de sang.

Nous arrivons donc  la conclusion suivante. Si le suicide et l'homicide
varient frquemment en raison inverse l'un de l'autre, ce n'est pas
parce qu'ils sont deux faces diffrentes d'un seul et mme phnomne;
c'est parce qu'ils constituent,  certains gards, deux courants sociaux
contraires. Ils s'excluent alors comme le jour exclut la nuit, comme les
maladies de l'extrme scheresse excluent celles de l'extrme humidit.
Si, nanmoins, cette opposition gnrale n'empche pas toute harmonie,
c'est que certains types de suicides, au lieu de dpendre de causes
antagonistes  celles dont drivent les homicides, expriment, au
contraire, le mme tat social et se dveloppent au sein du mme milieu
moral. On peut, d'ailleurs, prvoir que les homicides qui coexistent
avec le suicide anomique et ceux qui se concilient avec le suicide
altruiste ne doivent pas tre de mme nature; que l'homicide, par
consquent, tout comme le suicide, n'est pas une entit criminologique
une et indivisible, mais doit comprendre une pluralit d'espces trs
diffrentes les unes des autres. Mais ce n'est pas le lieu d'insister
sur cette importante proposition de criminologie.

Il n'est donc pas exact que le suicide ait d'heureux contrecoups qui en
diminuent l'immoralit et qu'il puisse, par consquent, y avoir intrt
 n'en pas gner le dveloppement. Ce n'est pas un drivatif de
l'homicide. Sans doute, la constitution morale dont dpend le suicide
goste et celle qui fait rgresser le meurtre chez les peuples les plus
civiliss sont solidaires. Mais le suicid de cette catgorie, loin
d'tre un meurtrier avort, n'a rien de ce qui fait le meurtrier. C'est
un triste et un dprim. On peut donc condamner son acte sans
transformer en assassins ceux qui sont sur la mme voie que lui.
Dira-t-on que blmer le suicide, c'est, du mme coup, blmer et, par
suite, affaiblir l'tat d'esprit d'o il procde,  savoir cette sorte
d'hyperesthsie pour tout ce qui concerne l'individu? que, par l, on
risque de renforcer le got de l'impersonnalit et l'homicide qui en
drive? Mais l'individualisme, pour pouvoir contenir le penchant au
meurtre, n'a pas besoin d'atteindre ce degr d'intensit excessive qui
en fait une source de suicides. Pour que l'individu rpugne  verser le
sang de ses semblables, il n'est pas ncessaire qu'il ne tienne  rien
qu' lui-mme. Il suffit qu'il aime et qu'il respecte la personne
humaine en gnral. La tendance  l'individuation peut donc tre
contenue dans de justes limites, sans que la tendance  l'homicide soit,
pour cela, renforce.

Quant  l'anomie, comme elle produit aussi bien l'homicide que le
suicide, tout ce qui peut la rfrner rfrne l'un et l'autre. Il n'y a
mme pas  craindre que, une fois empche de se manifester sous forme
de suicides, elle ne se traduise en meurtres plus nombreux; car l'homme
assez sensible  la discipline morale pour renoncer  se tuer par
respect pour la conscience publique et ses prohibitions, sera encore
beaucoup plus rfractaire  l'homicide qui est plus svrement fltri et
rprim. Du reste, nous avons vu que ce sont les meilleurs qui se tuent
en pareil cas; il n'y a donc aucune raison de favoriser une slection
qui se ferait  rebours.

       *       *       *       *       *

Ce chapitre peut servir  lucider un problme souvent dbattu.

On sait  quelles discussions a donn lieu la question de savoir si les
sentiments que nous avons pour nos semblables ne sont qu'une extension
des sentiments gostes ou bien, au contraire, en sont indpendants. Or
nous venons de voir que ni l'une ni l'autre hypothse n'est fonde.
Assurment la piti pour autrui et la piti pour nous-mmes ne sont pas
trangres l'une  l'autre, puisqu'elles progressent ou reculent
paralllement; mais l'une ne vient pas de l'autre. S'il existe entre
elles un lien de parent, c'est qu'elles drivent toutes deux d'un mme
tat de la conscience collective dont elles ne sont que des aspects
diffrents. Ce qu'elles expriment, c'est la manire dont l'opinion
apprcie la valeur morale de l'individu en gnral. S'il compte pour
beaucoup dans l'estime publique, nous appliquons ce jugement social aux
autres en mme temps qu' nous-mmes; leur personne, comme la ntre,
prend plus de prix  nos yeux et nous devenons plus sensibles  ce qui
touche individuellement chacun d'eux comme  ce qui nous touche en
particulier. Leurs douleurs, comme nos douleurs, nous sont plus
facilement intolrables. La sympathie que nous avons pour eux n'est donc
pas un simple prolongement de celle que nous avons pour nous-mmes. Mais
l'une et l'autre sont des effets d'une mme cause; elles sont
constitues par un mme tat moral. Sans doute, il se diversifie selon
qu'il s'applique  nous-mmes ou  autrui; nos instincts gostes le
renforcent dans le premier cas, l'affaiblissent dans le second. Mais il
est prsent et agissant dans l'un comme dans l'autre. Tant il est vrai
que mme les sentiments qui semblent le plus tenir  la complexion
personnelle de l'individu dpendent de causes qui le dpassent! Notre
gosme lui-mme est, en grande partie, un produit de la socit.

PLANCHE VI[370]

_Suicides par ge des maris et des veufs suivant qu'ils ont ou n'ont
pas d'enfants (Dpartements franais moins la Seine)._

NOMBRES ABSOLUS (ANNES 1889-91).

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|                               HOMMES.                              |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|AGE.        |   MARIS    |   MARIS    |    VEUF     |    VEUFS    |
|            |sans enfants.|avec enfants.|sans enfants.|avec enfants.|
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|De 0  15.  |     1,3     |     0,3     |     0,3     |      "      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  15  20.  |     0,3     |     0,6     |      "      |      "      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  20  25.  |     6,6     |     6,6     |     0,6     |      "      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  25  30.  |     33      |     34      |     2,6     |     3       |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  30  40.  |     109     |     246     |    11,6     |    20,6     |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  40  50.  |     137     |     367     |     28      |    48       |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  50  60.  |     190     |     457     |     48      |   108       |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  60  70.  |     164     |     385     |     90      |   173       |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  70  80.  |     74      |     187     |     86      |   212       |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  80 et     |      9      |     36      |     25      |    71       |
|  au del.  |             |             |             |             |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|                                FEMMES.                             |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|AGE.        |   MARIES   |   MARIES   |   VEUVES    |   VEUVES    |
|            |sans enfants.|avec enfants.|sans enfants.|avec enfants.|
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|DE 0  15.  |      "      |      "      |      "      |      "      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  15  20.  |     2,3     |     0,3     |     0,3     |      "      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  20  25.  |     15      |     15      |     0,6     |     0,3     |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  25  30.  |     23      |     31      |     2,6     |     2,3     |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  30  40.  |     46      |     84      |      9      |    12,6     |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  40  50.  |     55      |     98      |     17      |     19      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  50  60.  |     57      |     106     |     26      |     40      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  60  70.  |     35      |     67      |     47      |     65      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  70  80.  |     15      |     32      |     30      |     68      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  80 et     |     1,3     |     2,6     |     12      |     19      |
|  au del.  |     1,3     |     2,6     |     12      |     19      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
*/




CHAPITRE III

Consquences pratiques.


Maintenant que nous savons ce qu'est le suicide, quelles en sont les
espces et les lois principales, il nous faut rechercher quelle
attitude les socits actuelles doivent adopter  son gard.

Mais cette question elle-mme en suppose une autre. L'tat prsent du
suicide chez les peuples civiliss doit-il tre considr comme normal
ou anormal? En effet, selon la solution  laquelle on se rangera, on
trouvera ou que des rformes sont ncessaires et possibles en vue de le
rfrner, ou bien, au contraire, qu'il convient de l'accepter tel qu'il
est, tout en le blmant.

I.

On s'tonnera peut-tre que la question puisse tre pose.

Nous sommes, en effet, habitus  regarder comme anormal tout ce qui est
immoral. Si donc, comme nous l'avons tabli, le suicide froisse la
conscience morale, il semble impossible de n'y pas voir un phnomne de
pathologie sociale. Mais nous avons fait voir ailleurs[371] que mme la
forme minente de l'immoralit,  savoir le crime, ne devait pas tre
ncessairement classe au rang des manifestations morbides. Cette
affirmation a, il est vrai, dconcert certains esprits et il a pu
paratre  un examen superficiel qu'elle branlait les fondements de la
morale. Elle n'a, pourtant, rien de subversif. Il suffit, pour s'en
convaincre, de se reporter  l'argumentation sur laquelle elle repose et
qui peut se rsumer ainsi.

Ou bien le mot de maladie ne signifie rien, ou bien il dsigne quelque
chose d'vitable. Sans doute, tout ce qui est vitable n'est pas
morbide, mais tout ce qui est morbide peut tre vit, au moins par la
gnralit des sujets. Si l'on ne veut pas renoncer  toute distinction
dans les ides comme dans les termes, il est impossible d'appeler ainsi
un tat ou un caractre que les tres d'une espce ne peuvent pas ne pas
avoir, qui est impliqu ncessairement dans leur constitution. D'un
autre ct, nous n'avons qu'un signe objectif, empiriquement
dterminable et susceptible d'tre contrl par autrui, auquel nous
puissions reconnatre l'existence de cette ncessit; c'est
l'universalit. Quand, toujours et partout, deux faits se sont
rencontrs en connexion, sans qu'une seule exception soit cite, il est
contraire  toute mthode de supposer qu'ils puissent tre spars. Ce
n'est pas que l'un soit toujours la cause de l'autre. Le lien qui est
entre eux peut tre mdiat[372], mais il ne laisse pas d'tre et d'tre
ncessaire.

Or, il n'y a pas de socit connue o, sous des formes diffrentes, ne
s'observe une criminalit plus ou moins dveloppe. Il n'est pas de
peuple dont la morale ne soit quotidiennement viole. Nous devons donc
dire que le crime est ncessaire, qu'il ne peut pas ne pas tre, que les
conditions fondamentales de l'organisation sociale, telles qu'elles sont
connues, l'impliquent logiquement. Par suite, il est normal. Il est vain
d'invoquer ici les imperfections invitables de la nature humaine et de
soutenir que le mal, quoiqu'il ne puisse pas tre empch, ne cesse pas
d'tre le mal; c'est langage de prdicateur, non de savant. Une
imperfection ncessaire n'est pas une maladie; autrement, il faudrait
mettre la maladie partout, parce que l'imperfection est partout. Il
n'est pas de fonction de l'organisme, pas de forme anatomique  propos
desquelles on ne puisse rver quelque perfectionnement. On a dit parfois
qu'un opticien rougirait d'avoir fabriqu un instrument de vision aussi
grossier que l'oeil humain. Mais on n'en a pas conclu et on ne pouvait
pas en conclure que la structure de cet organe est anormale. Il y a
plus; il est impossible que ce qui est ncessaire n'ait pas en soi
quelque perfection, pour employer le langage un peu thologique de nos
adversaires. _Ce qui est condition indispensable de la vie ne peut pas
n'tre pas utile,  moins que la vie ne soit pas utile._ On ne sortira
pas de l. Et en effet, nous avons montr comment le crime peut servir.
Seulement, il ne sert que s'il est rprouv et rprim. On a cru  tort
que le seul fait de le cataloguer parmi les phnomnes de sociologie
normale en impliquait l'absolution. S'il est normal qu'il y ait des
crimes, il est normal qu'ils soient punis. La peine et le crime sont les
deux termes d'un couple insparable. L'un ne peut pas plus faire dfaut
que l'autre. Tout relchement anormal du systme rpressif a pour effet
de stimuler la criminalit et de lui donner un degr d'intensit
anormal.

Appliquons ces ides au suicide.

Nous n'avons pas, il est vrai, d'informations suffisantes pour pouvoir
assurer qu'il n'y a pas de socit o le suicide ne se rencontre. Il n'y
a qu'un petit nombre de peuples pour lesquels la statistique nous
renseigne sur ce point. Quant aux autres, l'existence d'un suicide
chronique ne peut tre atteste que par les traces qu'il laisse dans la
lgislation. Or nous ne savons pas avec certitude si le suicide a t
partout l'objet d'une rglementation juridique. Mais on peut affirmer
que c'est le cas le plus gnral. Tantt il est prescrit, tantt il est
rprouv; tantt l'interdiction dont il est frapp est formelle, tantt
elle comporte des rserves et des exceptions. Mais toutes les analogies
permettent de croire qu'il n'a jamais d rester indiffrent au droit et
 la morale; c'est--dire qu'il a toujours eu assez d'importance pour
attirer sur lui le regard de la conscience publique. En tout cas, il est
certain que des courants suicidognes, plus ou moins intenses selon les
poques, ont exist de tout temps chez les peuples europens; la
statistique nous en fournit la preuve ds le sicle dernier et les
monuments juridiques pour les poques antrieures. Le suicide est donc
un lment de leur constitution normale et mme, vraisemblablement, de
toute constitution sociale.

Il n'est, d'ailleurs, pas impossible d'apercevoir comment il y est li.

C'est surtout vident du suicide altruiste par rapport aux socits
infrieures. Prcisment parce que l'troite subordination de l'individu
au groupe est le principe sur lequel elles reposent, le suicide
altruiste y est, pour ainsi dire, un procd indispensable de la
discipline collective. Si l'homme n'estimait pas alors sa vie pour peu
de chose, il ne serait pas ce qu'il doit tre et, du moment qu'il en
fait peu de cas, il est invitable que tout lui devienne prtexte pour
s'en dbarrasser. Il y a donc un lien troit entre la pratique de ce
suicide et l'organisation morale de ces socits. Il en est de mme
aujourd'hui dans ces milieux particuliers o l'abngation et
l'impersonnalit sont de rigueur. Maintenant encore, l'esprit militaire
ne peut tre fort que si l'individu est dtach de lui-mme, et un tel
dtachement ouvre ncessairement la voie au suicide.

Pour des raisons contraires, dans les socits et dans les milieux o la
dignit de la personne est la fin suprme de la conduite, o l'homme est
un Dieu pour l'homme, l'individu est facilement enclin  prendre pour
Dieu l'homme qui est en lui,  s'riger lui-mme en objet de son propre
culte. Quand la morale s'attache avant tout  lui donner de lui-mme une
trs haute ide, il suffit de certaines combinaisons de circonstances
pour qu'il devienne incapable de rien apercevoir qui soit au-dessus de
lui. L'individualisme, sans doute, n'est pas ncessairement l'gosme,
mais il en rapproche; on ne peut stimuler l'un sans rpandre davantage
l'autre. Ainsi se produit le suicide goste. Enfin, chez les peuples o
le progrs est et doit tre rapide, les rgles qui contiennent les
individus doivent tre suffisamment flexibles et mallables; si elles
gardaient la rigidit immuable qu'elles ont dans les socits
primitives, l'volution entrave ne pourrait pas se faire assez
promptement. Mais alors il est invitable que les dsirs et les
ambitions, tant moins fortement contenus, dbordent sur certains points
tumultueusement. Du moment qu'on inculque aux hommes ce prcepte, que
c'est pour eux un devoir de progresser, il est plus difficile d'en faire
des rsigns; par suite, le nombre des mcontents et des inquiets ne
peut manquer d'augmenter. Toute morale de progrs et de perfectionnement
est donc insparable d'un certain degr d'anomie. Ainsi, une
constitution morale dtermine correspond  chaque type de suicide et en
est solidaire. L'une ne peut tre sans l'autre; car le suicide est
simplement la forme que prend ncessairement chacune d'elles dans de
certaines conditions particulires, mais qui ne peuvent pas ne pas se
produire.

Mais, dira-t-on, ces divers courants ne dterminent le suicide que s'ils
s'exagrent; serait-il donc impossible qu'ils eussent partout la mme
intensit modre?--C'est vouloir que les conditions de la vie soient
partout les mmes: ce qui n'est ni possible ni dsirable. Dans toute
socit, il y a des milieux particuliers o les tats collectifs ne
pntrent qu'en se modifiant; ils y sont, suivant les cas, ou renforcs
ou affaiblis. Pour qu'un courant ait dans l'ensemble du pays une
certaine intensit, il faut donc que, sur certains points, il la dpasse
ou ne l'atteigne pas.

Mais ces excs, soit en plus soit en moins, ne sont pas seulement
ncessaires; ils ont leur utilit. Car, si l'tat le plus gnral est
aussi celui qui convient le mieux dans les circonstances les plus
gnrales de la vie sociale, il ne peut tre en rapport avec les autres;
et pourtant la socit doit pouvoir s'adapter aux unes comme aux autres.
Un homme chez qui le got de l'activit ne dpasserait jamais le niveau
moyen, ne pourrait se maintenir dans les situations qui exigent un
effort exceptionnel. De mme, une socit o l'individualisme
intellectuel ne pourrait pas s'exagrer, serait incapable de secouer le
joug des traditions et de renouveler ses croyances, alors mme que ce
serait ncessaire. Inversement, l o ce mme tat d'esprit ne pourrait,
 l'occasion, diminuer assez pour permettre au courant contraire de se
dvelopper, que deviendrait-on en temps de guerre, alors que
l'obissance passive est le premier des devoirs? Mais, pour que ces
formes d'activit puissent se produire quand elles sont utiles, il faut
que la socit ne les ait pas totalement dsapprises. Il est donc
indispensable qu'elles aient une place dans l'existence commune; qu'il y
ait des sphres o s'entretienne un got intransigeant de critique et de
libre examen, d'autres, comme l'arme, o se garde  peu prs intacte la
vieille religion de l'autorit. Sans doute, il faut que, en temps
ordinaire, l'action de ces foyers spciaux ne s'tende pas au del de
certaines limites; comme les sentiments qui s'y laborent correspondent
 des circonstances particulires, il est essentiel qu'ils ne se
gnralisent pas. Mais s'il importe qu'ils restent localiss, il importe
galement qu'ils soient. Cette ncessit paratra plus vidente encore
si l'on songe que les socits, non seulement sont tenues de faire face
 des situations diverses au cours d'une mme priode, mais encore ne
peuvent se maintenir sans se transformer. Les proportions normales
d'individualisme et d'altruisme, qui conviennent aux peuples modernes,
ne seront plus les mmes dans un sicle. Or, l'avenir ne serait pas
possible, si les germes n'en taient donns dans le prsent. Pour qu'une
tendance collective puisse s'affaiblir ou s'intensifier en voluant,
encore faut-il qu'elle ne se fixe pas une fois pour toutes sous une
forme unique dont elle ne pourrait plus se dfaire ensuite; elle ne
saurait varier dans le temps si elle ne prsentait aucune varit dans
l'espace[373].

Les diffrents courants de tristesse collective, qui drivent de ces
trois tats moraux, ne sont pas eux-mmes sans raisons d'tre, pourvu
qu'ils ne soient pas excessifs. C'est, en effet, une erreur de croire
que la joie sans mlange soit l'tat normal de la sensibilit. L'homme
ne pourrait pas vivre s'il tait entirement rfractaire  la tristesse.
Il y a bien des douleurs auxquelles on ne peut s'adapter qu'en les
aimant, et le plaisir qu'on y trouve a ncessairement quelque chose de
mlancolique. La mlancolie n'est donc morbide que quand elle tient trop
de place dans la vie; mais il n'est pas moins morbide qu'elle en soit
totalement exclue. Il faut que le got de l'expansion joyeuse soit
modr par le got contraire; c'est  cette seule condition qu'il
gardera la mesure et sera en harmonie avec les choses. Il en est des
socits comme des individus. Une morale trop riante est une morale
relche; elle ne convient qu'aux peuples en dcadence et c'est chez eux
seulement qu'elle se rencontre. La vie est souvent rude, souvent
dcevante ou vide. Il faut donc que la sensibilit collective reflte ce
ct de l'existence. C'est pourquoi,  ct du courant optimiste qui
pousse les hommes  envisager le monde avec confiance, il est ncessaire
qu'il y ait un courant oppos, moins intense, sans doute, et moins
gnral que le prcdent, en tat toutefois de le contenir
partiellement; car une tendance ne se limite pas elle-mme, elle ne peut
jamais tre limite que par une autre tendance. Mme il semble, d'aprs
certains indices, que le penchant  une certaine mlancolie aille plutt
en se dveloppant  mesure qu'on s'lve dans l'chelle des types
sociaux. Ainsi que nous l'avons dj dit dans un autre ouvrage[374],
c'est un fait tout au moins remarquable que les grandes religions des
peuples les plus civiliss soient plus profondment imprgnes de
tristesse que les croyances plus simples des socits antrieures. Ce
n'est pas assurment que le courant pessimiste doive dfinitivement
submerger l'autre, mais c'est une preuve qu'il ne perd pas de terrain et
ne parat pas destin  disparatre. Or, pour qu'il puisse exister et se
maintenir, il faut qu'il y ait dans la socit un organe spcial qui lui
serve de substrat. Il faut qu'il y ait des groupes d'individus qui
reprsentent plus spcialement cette disposition de l'humeur collective.
Mais la partie de la population qui joue ce rle est ncessairement
celle o les ides de suicide germent facilement.

Mais de ce qu'un courant suicidogne d'une certaine intensit doive tre
considr comme un phnomne de sociologie normale, il ne suit pas que
tout courant du mme genre ait ncessairement le mme caractre. Si
l'esprit de renoncement, l'amour du progrs, le got de l'individuation
ont leur place dans toute espce de socit et s'ils ne peuvent pas
exister sans devenir, sur certains points, gnrateurs de suicides,
encore faut-il qu'ils n'aient cette proprit que dans une certaine
mesure, variable selon les peuples. Elle n'est fonde que si elle ne
dpasse pas certaines limites. De mme, le penchant collectif  la
tristesse n'est sain qu' condition de n'tre pas prpondrant. Par
consquent, la question de savoir si l'tat prsent du suicide chez les
nations civilises est normal ou non, n'est pas tranche par ce qui
prcde. Il reste  rechercher si l'aggravation norme qui s'est
produite depuis un sicle n'est pas d'origine pathologique.

On a dit qu'elle tait la ranon de la civilisation. Il est certain
qu'elle est gnrale en Europe et d'autant plus prononce que les
nations sont parvenues  une plus haute culture. Elle a t, en effet,
de 411 % en Prusse de 1826  1890, de 385 % en France de 1826  1888, de
318 % dans l'Autriche allemande de 1841-45  1877, de 238 % en Saxe de
1841  1875, de 212 % en Belgique de 1841  4889, de 72 % seulement en
Sude de 1841  1871-75, de 35 % en Danemark pendant la mme priode.
L'Italie, depuis 1870, c'est--dire depuis le moment o elle est devenue
l'un des agents de la civilisation europenne, a vu l'effectif de ses
suicides passer de 788 cas  1.653, soit une augmentation de 109 % en
vingt ans. De plus, partout, c'est dans les rgions les plus cultives
que le suicide est le plus rpandu. On a donc pu croire qu'il y avait un
lien entre le progrs des lumires et celui des suicides, que l'un ne
pouvait pas aller sans l'autre[375]; c'est une thse analogue  celle de
ce criminologiste italien, d'aprs lequel l'accroissement des dlits
aurait pour cause et pour compensation l'accroissement parallle des
transactions conomiques[376]. Si elle tait admise, on devrait conclure
que la constitution propre aux socits suprieures implique une
stimulation exceptionnelle des courants suicidognes; par consquent,
l'extrme violence qu'ils ont actuellement, tant ncessaire, serait
normale, et il n'y aurait pas  prendre contre elle de mesures
spciales,  moins qu'on n'en prenne en mme temps contre la
civilisation[377].

Mais un premier fait doit nous mettre en garde contre ce raisonnement. 
Rome, au moment o l'empire atteignit son apoge, on vit galement se
produire une vritable hcatombe de morts volontaires. On aurait donc pu
soutenir alors, comme maintenant, que c'tait le prix du dveloppement
intellectuel auquel on tait parvenu et que c'est une loi des peuples
cultivs de fournir au suicide un plus grand nombre de victimes. Mais la
suite de l'histoire a montr combien une telle induction et t peu
fonde; car cette pidmie de suicides ne dura qu'un temps, tandis que
la culture romaine a survcu. Non seulement les socits chrtiennes
s'en assimilrent les fruits les meilleurs, mais, ds le XVIe sicle,
aprs les dcouvertes de l'imprimerie, aprs la Renaissance et la
Rforme, elles avaient dpass, et de beaucoup,, le niveau le plus lev
auquel fussent jamais arrives les socits anciennes. Et pourtant,
jusqu'au XVIIIe sicle, le suicide ne fut que faiblement dvelopp. Il
n'tait donc pas ncessaire que le progrs ft couler tant de sang,
puisque les rsultats en ont pu tre conservs et mme dpasss sans
qu'il continut  avoir les mmes effets homicides. Mais alors n'est-il
pas probable qu'il en est de mme aujourd'hui, que la marche de notre
civilisation et celle du suicide ne s'impliquent pas logiquement, et que
celle-ci, par consquent, peut tre enraye sans que l'autre s'arrte du
mme coup? Nous avons vu, d'ailleurs, que le suicide se rencontre ds
les premires tapes de l'volution et que mme il y est parfois de la
dernire virulence. Si donc il existe au sein des peuplades les plus
grossires, il n'y a aucune raison de penser qu'il soit li par un
rapport ncessaire  l'extrme raffinement des moeurs. Sans doute, les
types que l'on observe  ces poques lointaines ont, en partie, disparu;
mais justement, cette disparition devrait allger un peu notre tribut
annuel et il est d'autant plus surprenant qu'il devienne toujours plus
lourd.

Il y a donc lieu de croire que cette aggravation est due, non  la
nature intrinsque du progrs, mais aux conditions particulires dans
lesquelles il s'effectue de nos jours, et rien ne nous assure qu'elles
soient normales. Car il ne faut pas se laisser blouir par le brillant
dveloppement des sciences, des arts et de l'industrie dont nous sommes
les tmoins; il est trop certain qu'il s'accomplit au milieu d'une
effervescence maladive dont chacun de nous ressent les contre-coups
douloureux. Il est donc trs possible, et mme vraisemblable, que le
mouvement ascensionnel des suicides ait pour origine un tat
pathologique qui accompagne prsentement la marche de la civilisation,
mais sans en tre la condition ncessaire.

La rapidit avec laquelle ils se sont accrus ne permet mme pas d'autre
hypothse. En effet, en moins de cinquante ans, ils ont tripl,
quadrupl, quintupl mme selon les pays. D'un autre ct, nous savons
qu'ils tiennent  ce qu'il y a de plus invtr dans la constitution des
socits, puisqu'ils en expriment l'humeur, et que l'humeur des peuples,
comme celle des individus, reflte l'tat de l'organisme dans ce qu'il a
de plus fondamental. Il faut donc que notre organisation sociale se soit
profondment altre dans le cours de ce sicle pour avoir pu dterminer
un tel accroissement dans le taux des suicides. Or, il est impossible
qu'une altration,  la fois aussi grave et aussi rapide, ne soit pas
morbide; car une socit ne peut changer de structure avec cette
soudainet. Ce n'est que par une suite de modifications lentes et
presque insensibles qu'elle arrive  revtir d'autres caractres. Encore
les transformations qui sont ainsi possibles sont-elles restreintes. Une
fois qu'un type social est fix, il n'est plus indfiniment plastique;
une limite est vite atteinte qui ne saurait tre dpasse. Les
changements que suppose la statistique des suicides contemporains ne
peuvent donc pas tre normaux. Sans mme savoir avec prcision en quoi
ils consistent, on peut affirmer par avance qu'ils rsultent, non d'une
volution rgulire, mais d'un branlement maladif qui a bien pu
draciner les institutions du pass, mais sans rien mettre  la place;
car ce n'est pas en quelques annes que peut se refaire l'oeuvre des
sicles. Mais alors, si la cause est anormale, il n'en peut tre
autrement de l'effet. Ce qu'atteste, par consquent, la mare montante
des morts volontaires, ce n'est pas l'clat croissant de notre
civilisation, mais un tat de crise et de perturbation qui ne peut se
prolonger sans danger.

 ces diffrentes raisons, une dernire peut tre ajoute. S'il est vrai
que, normalement, la tristesse collective ait un rle  jouer dans la
vie des socits, d'ordinaire, elle n'est ni assez gnrale ni assez
intense pour pntrer jusqu'aux centres suprieurs du corps social. Elle
reste  l'tat de courant sous-jacent, que le sujet collectif sent
obscurment, dont il subit par consquent l'action, mais sans qu'il s'en
rende clairement compte. Tout au moins, si ces vagues dispositions
arrivent  affecter la conscience commune, ce n'est que par pousses
partielles et intermittentes. Aussi, gnralement, ne s'expriment-elles
que sous forme de jugements fragmentaires, de maximes isoles, qui ne se
relient pas les unes aux autres, qui ne visent  exprimer, en dpit de
leur air absolu, qu'un aspect de la ralit, et que des maximes
contraires corrigent et compltent. C'est de l que viennent ces
aphorismes mlancoliques, ces boutades proverbiales contre la vie dans
lesquelles se complat parfois la sagesse des nations, mais qui ne sont
pas plus nombreuses que les prceptes opposs. Elles traduisent
videmment des impressions passagres qui n'ont fait que traverser la
conscience sans mme l'occuper entirement. C'est seulement quand ces
sentiments acquirent une force exceptionnelle qu'ils absorbent assez
l'attention publique pour pouvoir tre aperus dans leur ensemble,
coordonns et systmatiss, et qu'ils deviennent alors la base de
doctrines compltes de la vie. En fait,  Rome et en Grce, c'est quand
la socit se sentit gravement atteinte qu'apparurent les thories
dcourageantes d'picure et de Znon. La formation de ces grands
systmes est donc l'indice que le courant pessimiste est parvenu  un
degr d'intensit anormal, d  quelque perturbation de l'organisme
social. Or, on sait comme ils se sont multiplis de nos jours. Pour se
faire une juste ide de leur nombre et de leur importance, il ne suffit
pas de considrer les philosophies qui ont officiellement ce caractre,
comme celles de Schopenhauer, de Hartmann, etc. Il faut encore tenir
compte de toutes celles qui, sous des noms diffrents, procdent du mme
esprit. L'anarchiste, l'esthte, le mystique, le socialiste
rvolutionnaire, s'ils ne dsesprent pas de l'avenir, s'entendent du
moins avec le pessimiste dans un mme sentiment de haine ou de dgot
pour ce qui est, dans un mme besoin de dtruire le rel ou d'y
chapper. La mlancolie collective n'aurait pas  ce point envahi la
conscience si elle n'avait pas pris un dveloppement morbide, et, par
consquent, le dveloppement du suicide, qui en rsulte, est de mme
nature[378].

Toutes les preuves se runissent donc pour nous faire regarder l'norme
accroissement qui s'est produit depuis un sicle dans le nombre des
morts volontaires comme un phnomne pathologique qui devient tous les
jours plus menaant.  quels moyens recourir pour le conjurer?




II.

Quelques auteurs ont prconis le rtablissement des peines
comminatoires qui taient autrefois en usage[379].

Nous croyons volontiers que notre indulgence actuelle pour le suicide
est, en effet, excessive. Puisqu'il offense la morale, il devrait tre
repouss avec plus d'nergie et de prcision et cette rprobation
devrait s'exprimer par des signes extrieurs et dfinis, c'est--dire
par des peines. Le relchement de notre systme rpressif sur ce point
est, par lui-mme, un phnomne anormal. Seulement, des peines un peu
svres sont impossibles: elles ne seraient pas tolres par la
conscience publique. Car le suicide est, comme on l'a vu, proche parent
de vritables vertus dont il n'est que l'exagration. L'opinion est donc
facilement partage dans les jugements qu'elle porte sur lui. Comme il
procde, jusqu' un certain point, de sentiments qu'elle estime, elle ne
le blme pas sans rserve ni sans hsitation. C'est de l que viennent
les controverses perptuellement renouveles entre les thoriciens sur
la question de savoir s'il est ou non contraire  la morale. Comme il se
rattache par une srie continue d'intermdiaires gradus  des actes que
la morale approuve ou tolre, il n'est pas extraordinaire qu'on l'ait
cru parfois de mme nature que ces derniers et qu'on ait voulu le faire
bnficier de la mme tolrance. Un pareil doute ne s'est que bien plus
rarement lev pour l'homicide et pour le vol, parce qu'ici la ligne de
dmarcation est plus nettement tranche[380]. Dplus, le seul fait de la
mort que s'est inflige la victime inspire, malgr tout, trop de piti
pour que le blme puisse tre inexorable.

Pour toutes ces raisons, on ne pourrait donc dicter que des peines
morales. Tout ce qui serait possible, ce serait de refuser au suicid
les honneurs d'une spulture rgulire, de retirer  l'auteur de la
tentative certains droits civiques, politiques ou de famille, par
exemple certains attributs du pouvoir paternel et l'ligibilit aux
fonctions publiques. L'opinion accepterait, croyons-nous, sans peine,
que quiconque a tent de se drober  ses devoirs fondamentaux, ft
frapp dans ses droits correspondants. Mais quelque lgitimes que
fussent ces mesures, elles ne sauraient jamais avoir qu'une influence
trs secondaire; il est puril de supposer qu'elles puissent suffire 
enrayer un courant d'une telle violence.

D'ailleurs,  elles seules, elles n'atteindraient pas le mal  sa
source. En effet, si nous avons renonc  prohiber lgalement le
suicide, c'est que nous en sentons trop faiblement l'immoralit. Nous le
laissons se dvelopper en libert parce qu'il ne nous rvolte plus au
mme degr qu'autrefois. Mais ce n'est pas par des dispositions
lgislatives que l'on pourra jamais rveiller notre sensibilit morale.
Il ne dpend pas du lgislateur qu'un fait nous apparaisse ou non comme
moralement hassable. Quand la loi rprime des actes que le sentiment
public juge inoffensifs, c'est elle qui nous indigne, non l'acte qu'elle
punit. Notre excessive tolrance  l'endroit du suicide vient de ce que,
comme l'tat d'esprit d'o il drive s'est gnralis, nous ne pouvons
le condamner sans nous condamner nous-mmes; nous en sommes trop
imprgns pour ne pas l'excuser en partie. Mais alors, le seul moyen de
nous rendre plus svres est d'agir directement sur le courant
pessimiste, de le ramener dans son lit normal et de l'y contenir, de
soustraire  son action la gnralit des consciences et de les
raffermir. Une fois qu'elles auront retrouv leur assiette morale, elles
ragiront comme il convient contre tout ce qui les offense. Il ne sera
plus ncessaire d'imaginer de toutes pices un systme rpressif; il
s'instituera de lui-mme sous la pression des besoins. Jusque-l, il
serait artificiel et, par consquent, sans grande utilit.

L'ducation ne serait-elle pas le plus sr moyen d'obtenir ce rsultat?
Comme elle permet d'agir sur les caractres, ne suffirait-il pas qu'on
les formt de manire  les rendre plus vaillants et, ainsi, moins
indulgents pour les volonts qui s'abandonnent? C'est ce qu'a pens
Morselli. Pour lui, le traitement prophylactique du suicide tient tout
entier dans le prcepte suivant[381]: Dvelopper chez l'homme le
pouvoir de coordonner ses ides et ses sentiments, afin qu'il soit en
tat de poursuivre un but dtermin dans la vie; en un mot, donner au
caractre moral force et nergie. Un penseur d'une tout autre cole
aboutit  la mme conclusion: Comment, dit M. Franck, atteindre le
suicide dans sa cause? En amliorant la grande oeuvre de l'ducation, en
travaillant  dvelopper non seulement les intelligences, mais les
caractres, non seulement les ides, mais les convictions[382].

Mais c'est prter  l'ducation un pouvoir qu'elle n'a pas. Elle n'est
que l'image et le reflet de la socit. Elle l'imite et la reproduit en
raccourci; elle ne la cre pas. L'ducation est saine quand les peuples
eux-mmes sont  l'tat de sant; mais elle se corrompt avec eux, sans
pouvoir se modifier d'elle-mme. Si le milieu moral est vici, comme les
matres eux-mmes y vivent, ils ne peuvent pas n'en tre pas pntrs;
comment alors imprimeraient-ils  ceux qu'ils forment une orientation
diffrente de celle qu'ils ont reue? Chaque gnration nouvelle est
leve par sa devancire, il faut donc que celle-ci s'amende pour
amender celle qui la suit. On tourne dans un cercle. Il peut bien se
faire que, de loin en loin, quelqu'un surgisse, dont les ides et les
aspirations dpassent celles de ses contemporains; mais ce n'est pas
avec des individualits isoles qu'on refait la constitution morale des
peuples. Sans doute, il nous plat de croire qu'une voix loquente peut
suffire  transformer comme par enchantement la matire sociale; mais,
ici comme ailleurs, rien ne vient de rien. Les volonts les plus
nergiques ne peuvent pas tirer du nant des forces qui ne sont pas et
les checs de l'exprience viennent toujours dissiper ces faciles
illusions. D'ailleurs, quand mme, par un miracle inintelligible, un
systme pdagogique parviendrait  se constituer en antagonisme avec le
systme social, il serait sans effet par suite de cet antagonisme mme.
Si l'organisation collective, d'o rsulte l'tat moral que l'on veut
combattre, est maintenue, l'enfant,  partir du moment o il entre en
contact avec elle, ne peut pas n'en pas subir l'influence. Le milieu
artificiel de l'cole ne peut le prserver que pour un temps et
faiblement.  mesure que la vie relle le prendra davantage, elle
viendra dtruire l'oeuvre de l'ducateur. L'ducation ne peut donc se
rformer que si la socit se rforme elle-mme. Pour cela, il faut
atteindre dans ses causes le mal dont elle souffre.

       *       *       *       *       *

Or, ces causes, nous les connaissons. Nous les avons dtermines quand
nous avons fait voir de quelles sources dcoulent les principaux
courants suicidognes. Cependant, il en est un qui n'est certainement
pour rien dans le progrs actuel du suicide; c'est le courant altruiste.
Aujourd'hui, en effet, il perd du terrain beaucoup plus qu'il n'en
gagne; c'est dans les socits infrieures qu'il s'observe de
prfrence. S'il se maintient dans l'arme, il ne semble pas qu'il y ait
une intensit anormale; car il est ncessaire, dans une certaine mesure,
 l'entretien de l'esprit militaire. Et d'ailleurs, l mme, il va de
plus en plus en dclinant. Le suicide goste et le suicide anomique
sont donc les seuls dont le dveloppement puisse tre regard comme
morbide, et c'est d'eux seuls, par consquent, que nous avons  nous
occuper.

Le suicide goste vient de ce que la socit n'a pas sur tous les
points une intgration suffisante pour maintenir tous ses membres sous
sa dpendance. Si donc il se multiplie outre mesure, c'est que cet tat
dont il dpend s'est lui-mme rpandu  l'excs; c'est que la socit,
trouble et affaiblie, laisse chapper trop compltement  son action un
trop grand nombre de sujets. Par consquent, la seule faon de remdier
au mal, est de rendre aux groupes sociaux assez de consistance pour
qu'ils tiennent plus fermement l'individu et que lui-mme tienne  eux.
Il faut qu'il se sente davantage solidaire d'un tre collectif qui l'ait
prcd dans le temps, qui lui survive et qui le dborde de tous les
cts.  cette condition, il cessera de chercher en soi-mme l'unique
objectif de sa conduite et, comprenant qu'il est l'instrument d'une fin
qui le dpasse, il s'apercevra qu'il sert  quelque chose. La vie
reprendra un sens  ses yeux parce qu'elle retrouvera son but et son
orientation naturels. Mais quels sont les groupes les plus aptes 
rappeler perptuellement l'homme  ce salutaire sentiment de
solidarit?

Ce n'est pas la socit politique. Aujourd'hui surtout, dans nos grands
tats modernes, elle est trop loin de l'individu pour agir efficacement
sur lui avec assez de continuit. Quelques liens qu'il y ait entre notre
tche quotidienne et l'ensemble de la vie publique, ils sont trop
indirects pour que nous en ayons un sentiment vif et ininterrompu. C'est
seulement quand de graves intrts sont en jeu que nous sentons
fortement notre tat de dpendance vis--vis du corps politique. Sans
doute, chez les sujets qui constituent l'lite morale de la population,
il est rare que l'ide de la patrie soit compltement absente; mais, en
temps ordinaire, elle reste dans la pnombre,  l'tat de reprsentation
sourde, et il arrive mme qu'elle s'clipse entirement. Il faut des
circonstances exceptionnelles, comme une grande crise nationale ou
politique, pour qu'elle passe au premier plan, envahisse les consciences
et devienne le mobile directeur de la conduite. Or ce n'est pas une
action aussi intermittente qui peut rfrner d'une manire rgulire le
penchant au suicide. Il est ncessaire que, non seulement de loin en
loin, mais  chaque instant de sa vie, l'individu puisse se rendre
compte que ce qu'il fait va vers un but. Pour que son existence ne lui
paraisse pas vaine, il faut qu'il la voie, d'une faon constante, servir
 une fin qui le touche immdiatement. Mais cela n'est possible que si
un milieu social, plus simple et moins tendu, l'enveloppe de plus prs
et offre un terme plus prochain  son activit.

La socit religieuse n'est pas moins impropre  cette fonction. Ce
n'est pas, sans doute, qu'elle n'ait pu, dans des conditions donnes,
exercer une bienfaisante influence; mais c'est que les conditions
ncessaires  cette influence ne sont plus actuellement donnes. En
effet, elle ne prserve du suicide que si elle est assez puissamment
constitue pour enserrer troitement l'individu. C'est parce que la
religion catholique impose  ses fidles un vaste systme de dogmes et
de pratiques et pntre ainsi tous les dtails de leur existence mme
temporelle, qu'elle les y attache avec plus de force que ne fait le
protestantisme. Le catholique est beaucoup moins expos  perdre de vue
les liens qui l'unissent au groupe confessionnel dont il fait partie,
parce que ce groupe se rappelle  chaque instant  lui sous la forme de
prceptes impratifs qui s'appliquent aux diffrentes circonstances de
la vie. Il n'a pas  se demander anxieusement o tendent ses dmarches;
il les rapporte toutes  Dieu parce qu'elles sont, pour la plupart,
rgles par Dieu, c'est--dire par l'glise qui en est le corps visible.
Mais aussi, parce que ces commandements sont censs maner d'une
autorit surhumaine, la rflexion humaine n'a pas le droit de s'y
appliquer. Il y aurait une vritable contradiction  leur attribuer une
semblable origine et  en permettre la libre critique. La religion ne
modre donc le penchant au suicide que dans la mesure o elle empche
l'homme de penser librement. Or, cette main-mise sur l'intelligence
individuelle est, ds  prsent, difficile et elle le deviendra toujours
davantage. Elle froisse nos sentiments les plus chers. Nous nous
refusons de plus en plus  admettre qu'on puisse marquer des limites 
la raison et lui dire: Tu n'iras pas plus loin. Et ce mouvement ne date
pas d'hier; l'histoire de l'esprit humain, c'est l'histoire mme des
progrs de la libre-pense. Il est donc puril de vouloir enrayer un
courant que tout prouve irrsistible.  moins que les grandes socits
actuelles ne se dcomposent irrmdiablement et que nous ne revenions
aux petits groupements sociaux d'autrefois[383], c'est--dire,  moins
que l'humanit ne retourne  son point de dpart, les religions ne
pourront plus exercer d'empire trs tendu ni trs profond sur les
consciences. Ce n'est pas  dire qu'il ne s'en fondera pas de nouvelles.
Mais les seules viables seront celles qui feront au droit d'examen, 
l'initiative individuelle, plus de place encore que les sectes mme les
plus librales du protestantisme. Elles ne sauraient donc avoir sur
leurs membres la forte action qui serait indispensable pour mettre
obstacle au suicide.

Si d'assez nombreux crivains ont vu dans la religion l'unique remde au
mal, c'est qu'ils se sont mpris sur les origines de son pouvoir. Ils la
font tenir presque tout entire dans un certain nombre de hautes penses
et de nobles maximes dont le rationalisme, en somme, pourrait
s'accommoder et qu'il suffirait, pensent-ils, de fixer dans le coeur et
dans l'esprit des hommes pour prvenir les dfaillances. Mais c'est se
tromper et sur ce qui fait l'essence de la religion et surtout sur les
causes de l'immunit qu'elle a parfois confre contre le suicide. Ce
privilge, en effet, ne lui venait pas de ce qu'elle entretenait chez
l'homme je ne sais quel vague sentiment d'un au del plus ou moins
mystrieux, mais de la forte et minutieuse discipline  laquelle elle
soumettait la conduite et la pense. Quand elle n'est plus qu'un
idalisme symbolique, qu'une philosophie traditionnelle, mais,
discutable et plus ou moins trangre  nos occupations quotidiennes, il
est difficile qu'elle ait sur nous beaucoup d'influence. Un Dieu que sa
majest relgue hors de l'univers et de tout ce qui est temporel, ne
saurait servir de but  notre activit temporelle qui se trouve ainsi
sans objectif. Il y a ds lors trop de choses qui sont sans rapports
avec lui, pour qu'il suffise  donner un sens  la vie. En nous
abandonnant le monde, comme indigne de lui, il nous laisse, du mme
coup, abandonns  nous-* mmes pour tout ce qui regarde la vie du
monde. Ce n'est pas avec des mditations sur les mystres qui nous
entourent, ce n'est mme pas avec la croyance en un tre tout-puissant,
mais infiniment loign de nous et auquel nous n'aurons de comptes 
rendre que dans un avenir indtermin, qu'on peut empcher les hommes de
se dprendre de l'existence. En un mot, nous ne sommes prservs du
suicide goste que dans la mesure o nous sommes socialiss; mais les
religions ne peuvent nous socialiser que dans la mesure o elles nous
retirent le droit au libre examen. Or, elles n'ont plus et, selon toute
vraisemblance, n'auront plus jamais sur nous assez d'autorit pour
obtenir de nous un tel sacrifice. Ce n'est donc pas sur elles que l'on
peut compter pour endiguer le suicide. Si, d'ailleurs, ceux qui voient
dans une restauration religieuse l'unique moyen de nous gurir taient
consquents avec eux-mmes, c'est des religions les plus archaques
qu'ils devraient rclamer le rtablissement. Car le judasme prserve
mieux du suicide que le catholicisme et le catholicisme que le
protestantisme. Et pourtant, c'est la religion protestante qui est la
plus dgage des pratiques matrielles, la plus idaliste par
consquent. Le judasme, au contraire, malgr son grand rle historique,
tient encore par bien des cts aux formes religieuses les plus
primitives. Tant il est vrai que la supriorit morale et intellectuelle
du dogme n'est pour rien dans l'action qu'il peut avoir sur le suicide!

Reste la famille dont la vertu prophylactique n'est pas douteuse. Mais
ce serait une illusion de croire qu'il suffira de diminuer le nombre des
clibataires pour arrter le dveloppement du suicide. Car, si les poux
ont une moindre tendance  se tuer, cette tendance elle-mme va en
augmentant avec la mme rgularit et selon les mmes proportions que
celle des clibataires. De 1880  1887, les suicides d'poux ont cr de
35 % (3.706 cas au lieu de 2.735); les suicides de clibataires de 13 %
seulement (2.894 cas au lieu de 2.554). En 1863-68, d'aprs les calculs
de Bertillon, le taux des premiers tait de 154 pour un million; il
tait de 242 en 1887, avec une augmentation de 57 %. Pendant le mme
temps, le taux des clibataires ne s'levait pas beaucoup plus; il
passait de 173  289, avec un accroissement de 67 %. _L'aggravation qui
s'est produite au cours du sicle est donc indpendante de l'tat
civil._

C'est que, en effet, il s'est produit dans la constitution de la famille
des changements qui ne lui permettent plus d'avoir la mme influence
prservatrice qu'autrefois. Tandis que, jadis, elle maintenait la
plupart de ses membres dans son orbite depuis leur naissance jusqu'
leur mort et formait une masse compacte, indivisible, doue d'une sorte
de prennit, elle n'a plus aujourd'hui qu'une dure phmre.  peine
est-elle constitue qu'elle se disperse. Ds que les enfants sont
matriellement levs, ils vont trs souvent poursuivre leur ducation
au dehors; surtout, ds qu'ils sont adultes, c'est presque une rgle
qu'ils s'tablissent loin de leurs parents, et le foyer reste vide. On
peut donc dire que, pendant la majeure partie du temps, la famille se
rduit maintenant au seul couple conjugal et nous savons qu'il agit
faiblement sur le suicide. Par suite, tenant moins de place dans la vie,
elle ne lui suffit plus comme but. Ce n'est certainement pas que nous
chrissions moins nos enfants; mais c'est qu'ils sont mls d'une
manire moins troite et moins continue  notre existence qui, par
consquent, a besoin de quelque autre raison d'tre. Parce qu'il nous
faut vivre sans eux, il nous faut bien aussi attacher nos penses et nos
actions  d'autres objets.

Mais surtout, c'est la famille comme tre collectif que cette dispersion
priodique rduit  rien. Autrefois, la socit domestique n'tait pas
seulement un assemblage d'individus, unis entre eux par des liens
d'affection mutuelle; mais c'tait aussi le groupe lui-mme, dans son
unit abstraite et impersonnelle. C'tait le nom hrditaire avec tous
les souvenirs qu'il rappelait, la maison familiale, le champ des aeux,
la situation et la rputation traditionnelles, etc. Tout cela tend 
disparatre. Une socit qui se dissout  chaque instant pour se
reformer sur d'autres points, mais dans des conditions toutes nouvelles
et avec de tout autres lments, n'a pas assez de continuit pour se
faire une physionomie personnelle, une histoire qui lui soit propre et 
laquelle puissent s'attacher ses membres. Si donc les hommes ne
remplacent pas cet ancien objectif de leur activit  mesure qu'il se
drobe  eux, il est impossible qu'il ne se produise pas un grand vide
dans l'existence.

Cette cause ne multiplie pas seulement les suicides d'poux, mais aussi
ceux des clibataires. Car cet tat de la famille oblige les jeunes gens
 quitter leur famille natale avant qu'ils ne soient en tat d'en fonder
une; c'est en partie pour cette raison que les mnages d'une seule
personne deviennent toujours plus nombreux et nous avons vu que cet
isolement renforce la tendance au suicide. Et pourtant, rien ne saurait
arrter ce mouvement. Autrefois, quand chaque milieu local tait plus ou
moins ferm aux autres par les usages, les traditions, par la raret
des voies de communication, chaque gnration tait forcment retenue
dans son lieu d'origine ou, tout au moins, ne pouvait pas s'en loigner
beaucoup. Mais,  mesure que ces barrires s'abaissent, que ces milieux
particuliers se nivellent et se perdent les uns dans les autres, il est
invitable que les individus se rpandent, au gr de leurs ambitions et
au mieux de leurs intrts, dans les espaces plus vastes qui leur sont
ouverts. Aucun artifice ne saurait donc mettre obstacle  cet essaimage
ncessaire et rendre  la famille l'indivisibilit qui faisait sa force.

III.

Le mal serait-il donc incurable? On pourrait le croire au premier abord
puisque, de toutes les socits dont nous avons tabli prcdemment
l'heureuse influence, il n'en est aucune qui nous paraisse en tat d'y
apporter un vritable remde. Mais nous avons montr que si la religion,
la famille, la patrie prservent du suicide goste, la cause n'en doit
pas tre cherche dans la nature spciale des sentiments que chacune met
en jeu. Mais elles doivent toutes cette vertu  ce fait gnral qu'elles
sont des socits et elles ne l'ont que dans la mesure o elles sont des
socits bien intgres, c'est--dire sans excs ni dans un sens ni dans
l'autre. Un tout autre groupe peut donc avoir la mme action, pourvu
qu'il ait la mme cohsion. Or, en dehors de la socit confessionnelle,
familiale, politique, il en est une autre dont il n'a pas t jusqu'
prsent question; c'est celle que forment, par leur association, tous
les travailleurs du mme ordre, tous les cooprateurs de la mme
fonction, c'est le groupe professionnel ou la corporation.

Qu'elle soit apte  jouer ce rle, c'est ce qui ressort de sa
dfinition. Puisqu'elle est compose d'individus qui se livrent aux
mmes travaux et dont les intrts sont solidaires ou mme confondus, il
n'est pas de terrain plus propice  la formation d'ides et de
sentiments sociaux. L'identit d'origine, de culture, d'occupations fait
de l'activit professionnelle la plus riche matire pour une vie
commune. Du reste, la corporation a tmoign dans le pass qu'elle tait
susceptible d'tre une personnalit collective, jalouse, mme 
l'excs, de son autonomie et de son autorit sur ses membres; il n'est
donc pas douteux qu'elle ne puisse tre pour eux un milieu moral. Il n'y
a pas de raison pour que l'intrt corporatif n'acquire pas aux yeux
des travailleurs ce caractre respectable et cette suprmatie que
l'intrt social a toujours par rapport aux intrts privs dans une
socit bien constitue. D'un autre ct, le groupe professionnel a sur
tous les autres ce triple avantage qu'il est de tous les instants, de
tous les lieux et que l'empire qu'il exerce s'tend  la plus grande
partie de l'existence. Il n'agit pas sur les individus d'une manire
intermittente comme la socit politique, mais il est toujours en
contact avec eux par cela seul que la fonction dont il est l'organe et 
laquelle ils collaborent est toujours en exercice. Il suit les
travailleurs partout o ils se transportent; ce que ne peut faire la
famille. En quelque point qu'ils soient, ils le retrouvent qui les
entoure, les rappelle  leurs devoirs, les soutient  l'occasion. Enfin,
comme la vie professionnelle, c'est presque toute la vie, l'action
corporative se fait sentir sur tout le dtail de nos occupations qui
sont ainsi orientes dans un sens collectif. La corporation a donc tout
ce qu'il faut pour encadrer l'individu, pour le tirer de son tat
d'isolement moral et, tant donne l'insuffisance actuelle des autres
groupes, elle est seule  pouvoir remplir cet indispensable office.

Mais, pour qu'elle ait cette influence, il faut qu'elle soit organise
sur de tout autres bases qu'aujourd'hui. D'abord, il est essentiel que,
au lieu de rester un groupe priv que la loi permet, mais que l'tat
ignore, elle devienne un organe dfini et reconnu de notre vie publique.
Par l, nous n'entendons pas dire qu'il faille ncessairement la rendre
obligatoire; mais ce qui importe, c'est qu'elle soit constitue de
manire  pouvoir jouer un rle social, au lieu de n'exprimer que des
combinaisons diverses d'intrts particuliers. Ce n'est pas tout. Pour
que ce cadre ne reste pas vide, il faut y dposer tous les germes de vie
qui sont de nature  s'y dvelopper. Pour que ce groupement ne soit pas
une pure tiquette, il faut lui attribuer des fonctions dtermines, et
il y en a qu'il est, mieux que tout autre, en tat de remplir.

Actuellement, les socits europennes sont places dans cette
alternative ou de laisser irrglemente la vie professionnelle ou de la
rglementer par l'intermdiaire de l'tat, car il n'est pas d'autre
organe constitu qui puisse jouer ce rle modrateur. Mais l'tat est
trop loin de ces manifestations complexes pour trouver la forme spciale
qui convient  chacune d'elles. C'est une lourde machine qui n'est faite
que pour des besognes gnrales et simples. Son action, toujours
uniforme, ne peut pas se plier et s'ajuster  l'infinie diversit des
circonstances particulires. Il en rsulte qu'elle est forcment
compressive et niveleuse. Mais, d'un autre ct, nous sentons bien qu'il
est impossible de laisser  l'tat inorganis toute la vie qui s'est
ainsi dgage. Voil comment, par une srie d'oscillations sans terme,
nous passons alternativement d'une rglementation autoritaire, que son
excs de rigidit rend impuissante,  une abstention systmatique, qui
ne peut durer  cause de l'anarchie qu'elle provoque. Qu'il s'agisse de
la dure du travail ou de l'hygine, ou des salaires, ou des oeuvres de
prvoyance et d'assistance, partout les bonnes volonts viennent se
heurter  la mme difficult. Ds qu'on essaie d'instituer quelques
rgles, elles se trouvent tre inapplicables  l'exprience, parce
qu'elles manquent de souplesse; ou, du moins, elles ne s'appliquent  la
matire pour laquelle elles sont faites qu'en lui faisant violence.

La seule manire de rsoudre cette antinomie est de constituer en dehors
de l'tat, quoique soumis  son action, un faisceau de forces
collectives dont l'influence rgulatrice puisse s'exercer avec plus de
varit. Or, non seulement les corporations reconstitues satisfont 
cette condition, mais on ne voit pas quels autres groupes pourraient y
satisfaire. Car elles sont assez voisines des faits, assez directement
et assez constamment en contact avec eux pour en sentir toutes les
nuances, et elles devraient tre assez autonomes pour pouvoir en
respecter la diversit. C'est donc  elles qu'il appartient de prsider
 ces caisses d'assurance, d'assistance, de retraite dont tant de bons
esprits sentent le besoin, mais que l'on hsite, non sans raison, 
remettre entre les mains dj si puissantes et si malhabiles de l'tat;
 elles, galement, de rgler les conflits qui s'lvent sans cesse
entre les branches d'une mme profession, de fixer, mais d'une manire
diffrente selon les diffrentes sortes d'entreprises, les conditions
auxquelles doivent se soumettre les contrats pour tre justes,
d'empcher, au nom de l'intrt commun, les forts d'exploiter
abusivement les faibles, etc.  mesure que le travail se divise, le
droit et la morale, tout en reposant partout sur les mmes principes
gnraux, prennent, dans chaque fonction particulire, une forme
diffrente. Outre les droits et les devoirs qui sont communs  tous les
hommes, il y en a qui dpendent des caractres propres  chaque
profession et le nombre en augmente ainsi que l'importance  mesure que
l'activit professionnelle se dveloppe et se diversifie davantage. 
chacune de ces disciplines spciales, il faut un organe galement
spcial pour l'appliquer et la maintenir. De quoi peut-il tre fait,
sinon des travailleurs qui concourent  la mme fonction?

Voil,  grands traits, ce que devraient tre les corporations pour
qu'elles pussent rendre les services qu'on est en droit d'en attendre.
Sans doute, quand on considre l'tat o elles sont actuellement, on a
quelque mal  se reprsenter qu'elles puissent jamais tre leves  la
dignit de pouvoirs moraux. Elles sont, en effet, formes d'individus
que rien ne rattache les uns aux autres, qui n'ont entre eux que des
relations superficielles et intermittentes, qui sont mme disposs  se
traiter plutt en rivaux et en ennemis qu'en cooprateurs. Mais du jour
o ils auraient tant de choses en commun, o les rapports entre eux et
le groupe dont ils font partie seraient  ce point troits et continus,
des sentiments de solidarit natraient qui sont encore presque inconnus
et la temprature morale de ce milieu professionnel, aujourd'hui si
froid et si extrieur  ses membres, s'lverait ncessairement. Et ces
changements ne se produiraient pas seulement, comme les exemples
prcdents pourraient le faire croire, chez les agents de la vie
conomique. Il n'est pas de profession dans la socit qui ne rclame
cette organisation et qui ne soit susceptible de la recevoir. Ainsi le
tissu social, dont les mailles sont si dangereusement relches, se
resserrerait et s'affermirait dans toute son tendue.

Cette restauration, dont le besoin se fait universellement sentir, a
malheureusement contre elle le mauvais renom qu'ont laiss dans
l'histoire les corporations de l'ancien rgime. Cependant, le fait
qu'elles ont dur, non seulement depuis le moyen ge, mais depuis
l'antiquit grco-latine[384], n'a-t-il pas, pour tablir qu'elles sont
indispensables, plus de force probante que leur rcente abrogation n'en
peut avoir pour prouver leur inutilit. Si, sauf pendant un sicle,
partout o l'activit professionnelle a pris quelque dveloppement, elle
s'est organise corporativement, n'est-il pas hautement vraisemblable
que cette organisation est ncessaire et que si, il y a cent ans, elle
ne s'est plus trouve  la hauteur de son rle, le remde tait de la
redresser et de l'amliorer, non de la supprimer radicalement? Il est
certain qu'elle avait fini par devenir un obstacle aux progrs les plus
urgents. La vieille corporation, troitement locale, ferme  toute
influence du dehors, tait devenue un non-sens dans une nation
moralement et politiquement unifie; l'autonomie excessive dont elle
jouissait et qui en faisait un tat dans l'tat, ne pouvait se
maintenir, alors que l'organe gouvernemental, tendant dans tous les
sens ses ramifications, se subordonnait de plus en plus tous les organes
secondaires de la socit. Il fallait donc largir la base sur laquelle
reposait l'institution et la rattacher  l'ensemble de la vie nationale.
Mais si, au lieu de rester isoles, les corporations similaires des
diffrentes localits avaient t relies les unes aux autres de manire
 former un mme systme, si tous ces systmes avaient t soumis 
l'action gnrale de l'tat et entretenus ainsi dans un perptuel
sentiment de leur solidarit, le despotisme de la routine et l'gosme
professionnel se seraient renferms dans de justes limites. La
tradition, en effet, ne se maintient pas aussi facilement invariable
dans une vaste association, rpandue sur un immense territoire, que dans
une petite coterie qui ne dpasse pas l'enceinte d'une ville[385]; en
mme temps, chaque groupe particulier est moins enclin  ne voir et  ne
poursuivre que son intrt propre, une fois qu'il est en rapports suivis
avec le centre directeur de la vie publique. C'est mme  cette seule
condition que la pense de la chose commune pourrait tre tenue en veil
dans les consciences avec une suffisante continuit. Car, comme les
communications seraient alors ininterrompues entre chaque organe
particulier et le pouvoir charg de reprsenter les intrts gnraux,
la socit ne se rappellerait plus seulement aux individus d'une manire
intermittente ou vague; nous la sentirions prsente dans tout le cours
de notre vie quotidienne. Mais en renversant ce qui existait sans rien
mettre  la place, on n'a fait que substituer,  l'gosme corporatif,
l'gosme individuel qui est plus dissolvant encore. Voil pourquoi, de
toutes les destructions qui se sont accomplies  cette poque, celle-l
est la seule qu'il faille regretter. En dispersant les seuls groupes qui
pussent rallier avec constance les volonts individuelles, nous avons
bris de nos propres mains l'instrument dsign de notre rorganisation
morale.

Mais ce n'est pas seulement le suicide goste qui serait combattu de
cette manire. Proche parent du prcdent, le suicide anomique est
justiciable du mme traitement. L'anomie vient, en effet, de ce que, sur
certains points de la socit, il y a manque de forces collectives,
c'est--dire dgroupes constitus pour rglementer la vie sociale. Elle
rsulte donc en partie de ce mme tat de dsagrgation d'o provient
aussi le courant goste. Seulement, cette mme cause produit des effets
diffrents selon son point d'incidence, suivant qu'elle agit sur les
fonctions actives et pratiques ou sur les fonctions reprsentatives.
Elle enfivre et elle exaspre les premires; elle dsoriente et elle
dconcerte les secondes. Le remde est donc le mme dans l'un et l'autre
cas. Et en effet, on a pu voir que le principal rle des corporations
serait, dans l'avenir comme dans le pass, de rgler les fonctions
sociales et, plus spcialement, les fonctions conomiques, de les tirer,
par consquent, de l'tat d'inorganisation o elles sont maintenant.
Toutes les fois que les convoitises excites tendraient  ne plus
reconnatre de bornes, ce serait  la corporation qu'il appartiendrait
de fixer la part qui doit quitablement revenir  chaque ordre de
cooprateurs. Suprieure  ses membres, elle aurait toute l'autorit
ncessaire pour rclamer d'eux les sacrifices et les concessions
indispensables et leur imposer une rgle. En obligeant les plus forts 
n'user de leur force qu'avec mesure, en empchant les plus faibles
d'tendre sans fin leurs revendications, en rappelant les uns et les
autres au sentiment de leurs devoirs rciproques et de l'intrt
gnral, en rglant, dans certains cas, la production de manire 
empcher qu'elle ne dgnre en une fivre maladive, elle modrerait les
passions les unes par les autres et, leur assignant des limites, en
permettrait l'apaisement. Ainsi s'tablirait une discipline morale, d'un
genre nouveau, sans laquelle toutes les dcouvertes de la science et
tous les progrs du bien-tre ne pourront jamais faire que des
mcontents.

On ne voit pas dans quel autre milieu cette loi de justice distributive,
si urgente, pourrait s'laborer ni par quel autre organe elle pourrait
s'appliquer. La religion qui, jadis, s'tait, en partie, acquitte de ce
rle, y serait maintenant impropre. Car le principe ncessaire de la
seule rglementation  laquelle elle puisse soumettre la vie conomique,
c'est le mpris de la richesse. Si elle exhorte les fidles  se
contenter de leur sort, c'est en vertu de cette ide que notre condition
terrestre est indiffrente  notre salut. Si elle enseigne que notre
devoir est d'accepter docilement notre destine telle que les
circonstances l'ont faite, c'est afin de nous attacher tout entiers 
des fins plus dignes de nos efforts; et c'est pour cette mme raison
que, d'une manire gnrale, elle recommande la modration dans les
dsirs. Mais cette rsignation passive est inconciliable avec la place
que les intrts temporels ont maintenant prise dans l'existence
collective. La discipline dont ils ont besoin doit avoir pour objet, non
de les relguer au second plan et de les rduire autant que possible,
mais de leur donner une organisation qui soit en rapport avec leur
importance. Le problme est devenu plus complexe, et si ce n'est pas un
remde que de lcher la bride aux apptits, pour les contenir, il ne
suffit plus de les comprimer. Si les derniers dfenseurs des vieilles
thories conomiques ont le tort de mconnatre qu'une rgle est
ncessaire aujourd'hui comme autrefois, les apologistes de l'institution
religieuse ont le tort de croire que la rgle d'autrefois puisse tre
efficace aujourd'hui. C'est mme son inefficacit actuelle qui est la
cause du mal.

Ces solutions faciles sont sans rapport avec les difficults de la
situation. Sans doute, il n'y a qu'une puissance morale qui puisse faire
la loi aux hommes; mais encore faut-il qu'elle soit assez mle aux
choses de ce monde pour pouvoir les estimer  leur vritable valeur. Le
groupe professionnel prsente ce double caractre. Parce qu'il est un
groupe, il domine d'assez haut les individus pour mettre des bornes 
leurs convoitises; mais il vit trop de leur vie pour ne pas sympathiser
avec leurs besoins. Il reste vrai, d'ailleurs, que l'tat a, lui aussi,
des fonctions importantes  remplir. Lui seul peut opposer au
particularisme de chaque corporation le sentiment de l'utilit gnrale
et les ncessits de l'quilibre organique. Mais nous savons que son
action ne peut s'exercer utilement que s'il existe tout un systme
d'organes secondaires qui la diversifient. C'est donc eux qu'il faut,
avant tout, susciter.

       *       *       *       *       *

Il y a cependant un suicide qui ne saurait tre arrt par ce procd;
c'est celui qui rsulte de l'anomie conjugale. Ici, il semble que nous
soyons en prsence d'une insoluble antinomie.

Il a pour cause, avons-nous dit, l'institution du divorce avec
l'ensemble d'ides et de moeurs dont cette institution rsulte et qu'elle
ne fait que consacrer. S'ensuit-il qu'il faille l'abroger l o elle
existe? C'est une question trop complexe pour pouvoir tre traite ici;
elle ne peut tre aborde utilement qu' la fin d'une tude sur le
mariage et sur son volution. Pour l'instant, nous n'avons  nous
occuper que des rapports du divorce et du suicide.  ce point de vue,
nous dirons: Le seul moyen de diminuer le nombre des suicides dus 
l'anomie conjugale est de rendre le mariage plus indissoluble.

Mais ce qui rend le problme singulirement troublant et lui donne
presque un intrt dramatique, c'est que l'on ne peut diminuer ainsi les
suicides d'poux sans augmenter ceux des pouses. Faut-il donc sacrifier
ncessairement l'un des deux sexes et la solution se rduit-elle 
choisir, entre ces deux maux, le moins grave? On ne voit pas quelle
autre serait possible, tant que les intrts des poux dans le mariage
seront aussi manifestement contraires. Tant que les uns auront, avant
tout, besoin de libert et les autres de discipline, l'institution
matrimoniale ne pourra profiter galement aux uns et aux autres. Mais
cet antagonisme, qui rend actuellement la solution sans issue, n'est pas
irrmdiable et on peut esprer qu'il est destin  disparatre.

Il vient, en effet, de ce que les deux sexes ne participent pas
galement  la vie sociale. L'homme y est activement ml tandis que la
femme ne fait gure qu'y assister  distance. Il en rsulte qu'il est
socialis  un bien plus haut degr qu'elle. Ses gots, ses aspirations,
son humeur ont, en grande partie, une origine collective, tandis que
ceux de sa compagne sont plus immdiatement placs sous l'influence de
l'organisme. Il a donc de tout autres besoins qu'elle et, par
consquent, il est impossible qu'une institution, destine  rgler leur
vie commune, puisse tre quitable et satisfaire simultanment des
exigences aussi opposes. Elle ne peut pas convenir  la fois  deux
tres dont l'un est, presque tout entier, un produit de la socit,
tandis que l'autre est rest bien davantage tel que l'avait fait la
nature. Mais il n'est pas du tout prouv que cette opposition doive
ncessairement se maintenir. Sans doute, en un sens, elle tait moins
marque aux origines qu'elle ne l'est aujourd'hui; mais on n'en peut pas
conclure qu'elle soit destine  se dvelopper sans fin. Car les tats
sociaux les plus primitifs se reproduisent souvent aux stades les plus
levs de l'volution, mais sous des formes diffrentes et presque
contraires  celles qu'elles avaient dans le principe. Assurment, il
n'y a pas lieu de supposer que, jamais, la femme soit en tat de remplir
dans la socit les mmes fonctions que l'homme; mais elle pourra y
avoir un rle qui, tout en lui appartenant en propre, soit pourtant plus
actif et plus important que celui d'aujourd'hui. Le sexe fminin ne
redeviendra pas plus semblable au sexe masculin; au contraire, on peut
prvoir qu'il s'en distinguera davantage. Seulement ces diffrences
seront, plus que dans le pass, utilises socialement. Pourquoi, par
exemple,  mesure que l'homme, absorb de plus en plus par les fonctions
utilitaires, est oblig de renoncer aux fonctions esthtiques, celles-ci
ne reviendraient-elles pas  la femme? Les deux sexes se rapprocheraient
ainsi tout en se diffrenciant. Ils se socialiseraient galement, mais
de manires diffrentes[386]. Et c'est bien dans ce sens que parat se
faire l'volution. Dans les villes, la femme diffre de l'homme beaucoup
plus que dans les campagnes; et cependant, c'est l que sa constitution
intellectuelle et morale est le plus imprgne de vie sociale.

En tout cas, c'est le seul moyen d'attnuer le triste conflit moral qui
divise actuellement les sexes et dont la statistique des suicides nous a
fourni une preuve dfinie. C'est seulement quand l'cart sera moindre
entre les deux poux que le mariage ne sera pas tenu, pour ainsi dire,
de favoriser ncessairement l'un au dtriment de l'autre. Quant  ceux
qui rclament, ds aujourd'hui, pour la femme des droits gaux  ceux de
l'homme, ils oublient trop que l'oeuvre des sicles ne peut pas tre
abolie en un instant; que, d'ailleurs, cette galit juridique ne peut
tre lgitime tant que l'ingalit psychologique est aussi flagrante.
C'est donc  diminuer cette dernire qu'il faut employer nos efforts.
Pour que l'homme et la femme puissent tre galement protgs par la
mme institution, il faut, avant tout, qu'ils soient des tres de mme
nature. Alors seulement, l'indissolubilit du lien conjugal ne pourra
plus tre accuse de ne servir qu' l'une des deux parties en prsence.

IV.

En rsum, de mme que le suicide ne vient pas des difficults que
l'homme peut avoir  vivre, le moyen d'en arrter les progrs n'est pas
de rendre la lutte moins rude et la vie plus aise. Si l'on se tue
aujourd'hui plus qu'autrefois, ce n'est pas qu'il nous faille faire,
pour nous maintenir, de plus douloureux efforts ni que nos besoins
lgitimes soient moins satisfaits; mais c'est que nous ne savons plus o
s'arrtent les besoins lgitimes et que nous n'apercevons plus le sens
de nos efforts. Sans doute, la concurrence devient tous les jours plus
vive parce que la facilit plus grande des communications met aux prises
un nombre de concurrents qui va toujours croissant. Mais, d'un autre
ct, une division du travail plus perfectionne et la coopration plus
complexe qui l'accompagne, en multipliant et en variant  l'infini les
emplois o l'homme peut se rendre utile aux hommes, multiplient les
moyens d'existence et les mettent  la porte d'une plus grande varit
de sujets. Mme les aptitudes les plus infrieures peuvent y trouver une
place. En mme temps, la production plus intense qui rsulte de cette
coopration plus savante, en augmentant le capital de ressources dont
dispose l'humanit, assure  chaque travailleur une rmunration plus
riche et maintient ainsi l'quilibre entre l'usure plus grande des
forces vitales et leur rparation. Il est certain, en effet, que,  tous
les degrs de la hirarchie sociale, le bien-tre moyen s'est accru,
quoique cet accroissement n'ait peut-tre pas toujours eu lieu selon les
proportions les plus quitables. Le malaise dont nous souffrons ne vient
donc pas de ce que les causes objectives de souffrances ont augment en
nombre ou en intensit; il atteste, non pas une plus grande misre
conomique, mais une alarmante misre morale.

Seulement, il ne faut pas se mprendre sur le sens du mot. Quand on dit
d'une affection individuelle ou sociale qu'elle est toute morale, on
entend d'ordinaire qu'elle ne relve d'aucun traitement effectif, mais
ne peut tre gurie qu' l'aide d'exhortations rptes, d'objurgations
mthodiques, en un mot, par une action verbale. On raisonne comme si un
systme d'ides ne tenait pas au reste de l'univers, comme si, par
suite, pour le dfaire ou pour le refaire, il suffisait de prononcer
d'une certaine manire des formules dtermines. On ne voit pas que
c'est appliquer aux choses de l'esprit les croyances et les mthodes que
le primitif applique aux choses du monde physique. De mme qu'il croit 
l'existence de mots magiques qui ont le pouvoir de transmuter un tre en
un autre, nous admettons implicitement, sans apercevoir la grossiret
de la conception, qu'avec des mots appropris on peut transformer les
intelligences et les caractres. Comme le sauvage qui, en affirmant
nergiquement sa volont de voir se produire tel phnomne cosmique,
s'imagine en dterminer la ralisation par les vertus de la magie
sympathique, nous pensons que, si nous nonons avec chaleur notre dsir
de voir s'accomplir telle ou telle rvolution, elle s'oprera
spontanment. Mais, en ralit, le systme mental d'un peuple est un
systme de forces dfinies qu'on ne peut ni dranger ni rarranger par
voie de simples injonctions. Il tient, en effet,  la manire dont les
lments sociaux sont groups et organiss. tant donn un peuple, form
d'un certain nombre d'individus disposs d'une certaine faon, il en
rsulte un ensemble dtermin d'ides et de pratiques collectives, qui
restent constantes tant que les conditions dont elles dpendent sont
elles-mmes identiques. En effet, selon que les parties dont il est
compos sont plus ou moins nombreuses et ordonnes d'aprs tel ou tel
plan, la nature de l'tre collectif varie ncessairement et, par suite,
ses manires de penser et d'agir; mais on ne peut changer ces dernires
qu'en le changeant lui-mme et on ne peut le changer sans modifier sa
constitution anatomique. Il s'en faut donc qu'en qualifiant de moral le
mal dont le progrs anormal des suicides est le symptme, nous voulions
le rduire  je ne sais quelle affection superficielle que l'on pourrait
endormir avec de bonnes paroles. Tout au contraire, l'altration du
temprament moral qui nous est ainsi rvle atteste une altration
profonde de notre structure sociale. Pour gurir l'une, il est donc
ncessaire de rformer l'autre.

Nous avons dit en quoi, selon nous, doit consister cette rforme. Mais
ce qui achve d'en dmontrer l'urgence, c'est qu'elle est rendue
ncessaire, non pas seulement par l'tat actuel du suicide, mais par
tout l'ensemble de notre dveloppement historique.

En effet, ce qu'il a de caractristique, c'est qu'il a successivement
fait table rase de tous les anciens cadres sociaux. Les uns aprs les
autres, ils ont t emports soit par l'usure lente du temps, soit par
de grandes commotions, mais sans que rien les ait remplacs. 
l'origine, la socit est organise sur la base de la famille; elle est
forme par la runion d'un certain nombre de socits plus petites, les
clans, dont tous les membres sont ou se considrent comme parents. Cette
organisation ne parat pas tre reste trs longtemps  l'tat de
puret. Assez tt, la famille cesse d'tre une division politique pour
devenir le centre de la vie prive.  l'ancien groupement domestique se
substitue alors le groupement territorial. Les individus qui occupent un
mme territoire se font  la longue, indpendamment de toute
consanguinit, des ides et des moeurs qui leur sont communes, mais qui
ne sont pas, au mme degr, celles de leurs voisins plus loigns. Il se
constitue ainsi de petits agrgats qui n'ont pas d'autre base matrielle
que le voisinage et les relations qui en rsultent, mais dont chacun a
sa physionomie distincte; c'est le village et, mieux encore, la cit
avec ses dpendances. Sans doute, il leur arrive le plus gnralement,
de ne pas s'enfermer dans un isolement sauvage. Ils se confdrent entre
eux, se combinent sous des formes varies et forment ainsi des socits
plus complexes, mais o ils n'entrent qu'en gardant leur personnalit.
Ils restent le segment lmentaire dont la socit totale n'est que la
reproduction agrandie. Mais, peu  peu,  mesure que ces confdrations
deviennent plus troites, les circonscriptions territoriales se
confondent les unes dans les autres et perdent leur ancienne
individualit morale. D'une ville  l'autre, d'un district  l'autre les
diffrences vont en diminuant[387]. Le grand changement qu'a accompli la
Rvolution franaise a t prcisment de porter ce nivellement  un
point qui n'tait pas connu jusqu'alors. Ce n'est pas qu'elle l'ait
improvis; il avait t longuement prpar par cette centralisation
progressive  laquelle avait procd l'ancien rgime. Mais la
suppression lgale des anciennes provinces, la cration de nouvelles
divisions, purement artificielles et nominales, l'a consacr
dfinitivement. Depuis, le dveloppement des voies de communication, en
mlangeant les populations, a effac presque jusqu'aux dernires traces
de l'ancien tat de choses. Et comme, au mme moment, ce qui existait de
l'organisation professionnelle fut violemment dtruit, tous les organes
secondaires de la vie sociale se trouvrent anantis.

Une seule force collective survcut  la tourmente: c'est l'tat. Il
tendit donc, par la force des choses,  absorber en lui toutes les
formes d'activit qui pouvaient prsenter un caractre social, et il n'y
eut plus en face de lui qu'une poussire inconsistante d'individus. Mais
alors, il fut par cela mme ncessit  se surcharger de fonctions
auxquelles il tait impropre et dont il n'a pas pu s'acquitter
utilement. Car c'est une remarque souvent faite qu'il est aussi
envahissant qu'impuissant. Il fait un effort maladif pour s'tendre 
toutes sortes de choses qui lui chappent ou dont il ne se saisit qu'en
les violentant. De l ce gaspillage de forces qu'on lui reproche et qui
est, en effet, sans rapport avec les rsultats obtenus. D'un autre ct,
les particuliers ne sont plus soumis  d'autre action collective que la
sienne, puisqu'il est la seule collectivit organise. C'est seulement
par son intermdiaire qu'ils sentent la socit et la dpendance o ils
sont vis--vis d'elle. Mais, comme l'tat est loin d'eux, il ne peut
avoir sur eux qu'une action lointaine et discontinue; c'est pourquoi ce
sentiment ne leur est prsent ni avec la suite ni avec l'nergie
ncessaires. Pendant la plus grande partie de leur existence, il n'y a
rien autour d'eux qui les tire hors d'eux-mmes et leur impose un frein.
Dans ces conditions, il est invitable qu'ils sombrent dans l'gosme ou
dans le drglement. L'homme ne peut s'attacher  des fins qui lui
soient suprieures et se soumettre  une rgle, s'il n'aperoit
au-dessus de lui rien dont il soit solidaire. Le librer de toute
pression sociale, c'est l'abandonner  lui-mme et le dmoraliser. Tels
sont, en effet, les deux caractristiques de notre situation morale.
Tandis que l'tat s'enfle et s'hypertrophie pour arriver  enserrer
assez fortement les individus, mais sans y parvenir, ceux-ci, sans
liens entre eux, roulent les uns sur les autres comme autant de
molcules liquides, sans rencontrer aucun centre de forces qui les
retienne, les fixe et les organise.

De temps en temps, pour remdier au mal, on propose de restituer aux
groupements locaux quelque chose de leur ancienne autonomie; c'est ce
qu'on appelle dcentraliser. Mais la seule dcentralisation vraiment
utile est celle qui produirait en mme temps une plus grande
concentration des forces sociales. Il faut, sans dtendre les liens qui
rattachent chaque partie de la socit  l'tat, crer des pouvoirs
moraux qui aient sur la multitude des individus une action que l'tat ne
peut avoir. Or, aujourd'hui, ni la commune, ni le dpartement, ni la
province n'ont assez d'ascendant sur nous pour pouvoir exercer cette
influence; nous n'y voyons plus que des tiquettes conventionnelles,
dpourvues de toute signification. Sans doute, toutes choses gales, on
aime gnralement mieux vivre dans les lieux o l'on est n et o l'on a
t lev. Mais il n'y a plus de patries locales et il ne peut plus y en
avoir. La vie gnrale du pays, dfinitivement unifie, est rfractaire
 toute dispersion de ce genre. On peut regretter ce qui n'est plus;
mais ces regrets sont vains. Il est impossible de ressusciter
artificiellement un esprit particulariste qui n'a plus de fondement. Ds
lors, on pourra bien,  l'aide de quelques combinaisons ingnieuses,
allger un peu le fonctionnement de la machine gouvernementale; mais ce
n'est pas ainsi qu'on pourra jamais modifier l'assiette morale de la
socit. On russira par ce moyen  dcharger les ministres encombrs,
on fournira un peu plus de matire  l'activit des autorits
rgionales; mais on ne fera pas pour cela des diffrentes rgions autant
de milieux moraux. Car, outre que des mesures administratives ne
sauraient suffire pour atteindre un tel rsultat, pris en lui-mme, il
n'est ni possible ni souhaitable.

La seule dcentralisation qui, sans briser l'unit nationale,
permettrait de multiplier les centres de la vie commune, c'est ce qu'on
pourrait appeler _la dcentralisation professionnelle_. Car, comme
chacun de ces centres ne serait le foyer que d'une activit spciale et
restreinte, ils seraient insparables les uns des autres et l'individu
pourrait, par consquent, s'y attacher sans devenir moins solidaire du
tout. La vie sociale ne peut se diviser, tout en restant une, que si
chacune de ces divisions reprsente une fonction. C'est ce qu'ont
compris les crivains et les hommes d'tat, toujours plus nombreux[388],
qui voudraient faire du groupe professionnel la base de notre
organisation politique, c'est--dire diviser le collge lectoral, non
par circonscriptions territoriales, mais par corporations. Seulement,
pour cela, il faut commencer par organiser la corporation. Il faut
qu'elle soit autre chose qu'un assemblage d'individus qui se rencontrent
au jour du vote sans avoir rien de commun entre eux. Elle ne pourra
remplir le rle qu'on lui destine que si, au lieu de rester un tre de
convention, elle devient une institution dfinie, une personnalit
collective, ayant ses moeurs et ses traditions, ses droits et ses
devoirs, son unit. La grande difficult n'est pas de dcider par dcret
que les reprsentants seront nomms par profession et combien chacune en
aura, mais de faire en sorte que chaque corporation devienne une
individualit morale. Autrement, on ne fera qu'ajouter un cadre
extrieur et factice  ceux qui existent et que l'on veut remplacer.

Ainsi, une monographie du suicide a une porte qui dpasse l'ordre
particulier de faits qu'elle vise spcialement. Les questions qu'elle
soulve sont solidaires des plus graves problmes pratiques qui se
posent  l'heure prsente. Les progrs anormaux du suicide et le malaise
gnral dont sont atteintes les socits contemporaines drivent des
mmes causes. Ce que prouve ce nombre exceptionnellement lev de morts
volontaires, c'est l'tat de perturbation profonde dont souffrent les
socits civilises et il en atteste la gravit. On peut mme dire qu'il
en donne la mesure. Quand, ces souffrances s'expriment par la bouche
d'un thoricien, on peut croire qu'elles sont exagres et infidlement
traduites. Mais ici, dans la statistique des suicides, elles viennent
comme s'enregistrer d'elles-mmes, sans laisser de place 
l'apprciation personnelle. On ne peut donc enrayer ce courant de
tristesse collective qu'en attnuant, tout au moins, la maladie
collective dont il est la rsultante et le signe. Nous avons montr que,
pour atteindre ce but, il n'tait ncessaire ni de restaurer
artificiellement des formes sociales surannes et auxquelles on ne
pourrait communiquer qu'une apparence de vie, ni d'inventer de toutes
pices des formes entirement neuves et sans analogies dans l'histoire.
Ce qu'il faut, c'est chercher dans le pass des germes de vie nouvelle
qu'il contenait et en presser le dveloppement.

Quant  dterminer avec plus d'exactitude sous quelles formes
particulires ces germes sont appels  se dvelopper dans l'avenir,
c'est--dire ce que devra tre, dans le dtail, l'organisation
professionnelle dont nous avons besoin, c'est ce que nous ne pouvions
tenter au cours de cet ouvrage. C'est seulement  la suite d'une tude
spciale sur le rgime corporatif et les lois de son volution, qu'il
serait possible de prciser davantage les conclusions qui prcdent.
Encore ne faut-il pas s'exagrer l'intrt de ces programmes trop
dfinis dans lesquels se sont gnralement complu les philosophes de la
politique. Ce sont jeux d'imagination, toujours trop loigns de la
complexit des faits pour pouvoir beaucoup servir  la pratique; la
ralit sociale n'est pas assez simple et elle est encore trop mal
connue pour pouvoir tre anticipe dans le dtail. Seul, le contact
direct des choses peut donner aux enseignements de la science la
dtermination qui leur manque. Une fois qu'on a tabli l'existence du
mal, en quoi il consiste et de quoi il dpend, quand on sait, par
consquent, les caractres gnraux du remde et le point auquel il doit
tre appliqu, l'essentiel n'est pas d'arrter par avance un plan qui
prvoie tout; c'est de se mettre rsolument  l'oeuvre.




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TABLE DES MATIRES

PRFACE p. V  XII


INTRODUCTION



I.--Ncessit de constituer, par une dfinition objective, l'objet de la
recherche. Dfinition objective du suicide. Comment elle prvient les
exclusions arbitraires et les rapprochements trompeurs: limination des
suicides d'animaux. Comment elle marque les rapports du suicide avec les
formes ordinaires de la conduite.

II.--Diffrence entre le suicide considr chez les individus et le
suicide comme phnomne collectif. Le taux social des suicides; sa
dfinition. Sa constance et sa spcificit suprieures  celles de la
mortalit gnrale.

Le taux social des suicides est donc un phnomne _sui generis;_ c'est
lui qui constitue l'objet de la prsente tude. Divisions de l'ouvrage.

Bibliographie gnrale.

LIVRE I

LES FACTEURS EXTRA-SOCIAUX

CHAPITRE I

LE SUICIDE ET LES TATS PSYCHOPATHIQUES


Principaux facteurs extra-sociaux susceptibles d'avoir une influence sur
le taux social des suicides: tendances individuelles d'une suffisante
gnralit, tats du milieu physique.

I.--Thorie d'aprs laquelle le suicide ne serait qu'une suite de la
folie. Deux manires de la dmontrer: 1 le suicide est une monomanie
_sui generis_; 2 c'est un syndrome de la folie, qui ne se rencontre
pas ailleurs.

II.--Le suicide est-il une monomanie? L'existence de monomanies n'est
plus admise. Raisons cliniques et psychologiques contraires  cette
hypothse.

III.--Le suicide est-il un pisode spcifique de la folie? Rduction de
tous les suicides vsaniques  quatre types. Existence de suicides
raisonnables qui ne rentrent pas dans ces cadres.

IV.--Mais le suicide, sans tre un produit de la folie, dpendrait-il
troitement de la neurasthnie? Raisons de croire que le neurasthnique
est le type psychologique le plus gnral chez les suicids. Reste 
dterminer l'influence de cette condition individuelle sur le taux des
suicides. Mthode pour la dterminer: chercher si le taux des suicides
varie comme le taux de la folie. Absence de tout rapport dans la manire
dont ces deux phnomnes varient avec les sexes, les cultes, l'ge, les
pays, le degr de civilisation. Ce qui explique cette absence de
rapports: indtermination des effets qu'implique la neurasthnie.

V.--Y aurait-il des rapports plus directs avec le taux de l'alcoolisme?
Comparaison avec la distribution gographique des dlits d'ivresse, des
folies alcooliques, de la consommation de l'alcool. Rsultats ngatifs
de cette comparaison.

CHAPITRE II

LE SUICIDE ET LES TATS PSYCHOLOGIQUES NORMAUX

LA RACE. L'HRDIT


I.--Ncessit de dfinir la race. Ne peut tre dfinie que comme un type
hrditaire; mais alors le mot prend un sens indtermin. D'o ncessit
d'une grande rserve.

II.--Trois grandes races distingues par Morselli. Trs grande diversit
de l'aptitude au suicide chez les Slaves, les Celto-Romains, les nations
germaniques. Seuls, les Allemands ont un penchant gnralement intense,
mais ils le perdent en dehors de l'Allemagne.

De la prtendue relation entre le suicide et la hauteur de la taille:
rsultat d'une concidence.

III.--La race ne peut tre un facteur du suicide que s'il est
essentiellement hrditaire; insuffisance des preuves favorables  cette
hrdit: 1 La frquence relative des cas imputables  l'hrdit est
inconnue; 2 Possibilit d'une autre explication; influence de la folie
et de l'imitation. Raisons contraires  cette hrdit spciale:

1 Pourquoi le suicide se transmettrait-il moins  la femme? 2 La
manire dont le suicide volue avec l'ge est inconciliable avec cette
hypothse.

CHAPITRE III

LE SUICIDE ET LES FACTEURS COSMIQUES


I.--Le climat n'a aucune influence.

II.--La temprature. Variations saisonnires du suicide; leur
gnralit. Comment l'cole italienne les explique par la temprature.

III.--Conception contestable du suicide qui est  la base de cette
thorie. Examen des faits: l'influence des chaleurs anormales ou des
froids anormaux ne prouve rien; absence de rapports entre le taux des
suicides et la temprature saisonnire ou mensuelle; le suicide rare
dans un grand nombre de pays chauds.

Hypothse d'aprs laquelle ce seraient les premires chaleurs qui
seraient nocives. Inconciliable: 1 avec la continuit de la courbe des
suicides  la monte et  la descente: 2 avec ce fait que les premiers
froids, qui devraient avoir le mme effet, sont inoffensifs.

IV.--Nature des causes dont dpendent ces variations. Paralllisme
parfait entre les variations mensuelles du suicide et celles de la
longueur des jours; confirm par ce fait que les suicides ont surtout
lieu de jour. Raison de ce paralllisme: c'est que, pendant le jour, la
vie sociale est en pleine activit. Explication confirme par ce fait
que le suicide est maximum aux jours et heures o l'activit sociale est
_maxima_. Comment elle rend compte des variations saisonnires du
suicide; preuves confirmatives diverses.

Les variations mensuelles du suicide dpendent donc de causes sociales.

CHAPITRE IV

L'IMITATION


L'imitation est un phnomne de psychologie individuelle. Utilit qu'il
y a  chercher si elle a quelque influence sur le taux social des
suicides.

I.--Diffrence entre l'imitation et plusieurs autres phnomnes avec
lesquels elle a t confondue. Dfinition de l'imitation.

II.--Cas nombreux o les suicides se communiquent contagieusement
d'individu  individu; distinction entre les faits de contagion et les
pidmies. Comment le problme de l'influence possible de l'imitation
sur le taux des suicides reste entier.

III.--Cette influence doit tre tudie  travers la distribution
gographique des suicides. Critres d'aprs lesquels elle peut tre
reconnue. Application de cette mthode  la carte des suicides franais
par arrondissements,  la carte par communes de Seine-et-Marne,  la
carte d'Europe en gnral. Nulle trace visible de l'imitation dans la
rpartition gographique.

Exprience  essayer: le suicide crot-il avec le nombre des lecteurs de
journaux? Raisons qui inclinent  l'opinion contraire.

IV.--Raison qui fait que l'imitation n'a pas d'effets apprciables sur
le taux des suicides: c'est qu'elle n'est pas un facteur original, mais
ne fait que renforcer l'action des autres facteurs.

Consquence pratique de cette discussion: qu'il n'y a pas lieu
d'interdire la publicit judiciaire.

Consquence thorique: l'imitation n'a pas l'efficacit sociale qu'on
lui a prte.

LIVRE II

CAUSES SOCIALES ET TYPES SOCIAUX

CHAPITRE I

MTHODE POUR LES DTERMINER


I.--Utilit qu'il y aurait  classer morphologiquement les types de
suicide pour remonter ensuite  leurs causes; impossibilit de cette
classification. La seule mthode praticable consiste  classer les
suicides par leurs causes. Pourquoi elle convient mieux que toute autre
 une tude sociologique du suicide.

II.--Comment atteindre ces causes? Les renseignements donns par les
statistiques sur les raisons prsumes des suicides 1 sont suspects; 2
ne font pas connatre les vraies causes. La seule mthode efficace est
de chercher comment le taux des suicides varie en fonction des divers
concomitants sociaux.

CHAPITRE II

LE SUICIDE GOSTE

I.--Le suicide et les religions. Aggravation gnrale due au
protestantisme; immunit des catholiques et surtout des juifs.

II.--L'immunit des catholiques ne tient pas  leur tat de minorit
dans les pays protestants, mais  leur moindre individualisme religieux,
par suite  la plus forte intgration de l'glise catholique. Comment
cette explication s'applique aux juifs.

III.--Vrification de cette explication: 1 l'immunit relative de
l'Angleterre, par rapport aux autres pays protestants, lie  la plus
forte intgration de l'glise anglicane; 2 l'individualisme religieux
varie comme le got du savoir; or, _a_) le got du savoir est plus
prononc chez les peuples protestants que chez les catholiques, _b_) le
got du savoir varie comme le suicide toutes les fois qu'il correspond 
un progrs de l'individualisme religieux. Comment l'exception des juifs
confirme la loi.

IV.--Consquences de ce chapitre: 1 la science est le remde au mal que
symptomatise le progrs des suicides, mais n'en est pas la cause; 2 si
la socit religieuse prserve du suicide, c'est simplement parce
qu'elle est une socit fortement intgre.

CHAPITRE III

LE SUICIDE GOSTE (suite)


I.--Immunit gnrale des maris telle que l'a calcule Bertillon.
Inconvnients de la mthode qu'il a d suivre. Ncessit de sparer plus
compltement l'influence de l'ge et celle de l'tat civil. Tableaux o
cette sparation est effectue. Lois qui s'en dgagent.

II.--Explication de ces lois. Le coefficient de prservation des poux
ne tient pas  la slection matrimoniale. Preuves: 1 raisons _a
priori_; 2 raisons de fait tires: _a_) des variations du coefficient
aux divers ges; _b_) de l'ingale immunit dont jouissent les poux des
deux sexes.

Cette immunit est-elle due au mariage ou  la famille? Raisons
contraires  la premire hypothse: 1 contraste entre l'tat
stationnaire de la nuptialit et les progrs du suicide; 2 faible
immunit des poux sans enfants; 3 aggravation chez les pouses sans
enfants.

III.--L'immunit lgre dont jouissent les hommes maris sans enfants
est-elle due  la slection conjugale? Preuve contraire tire de
l'aggravation des pouses sans enfants. Comment la persistance partielle
de ce coefficient chez le veuf sans enfants s'explique sans qu'on fasse
intervenir la slection conjugale. Thorie gnrale du veuvage.

IV.--Tableau rcapitulatif des rsultats prcdents. C'est  l'action
de la famille qu'est due presque toute l'immunit des poux et toute
celle des pouses. Elle crot avec la densit de la famille,
c'est--dire avec son degr d'intgration.

V.--Le suicide et les crises politiques, nationales. Que la rgression
qu'il subit alors est relle et gnrale. Elle est due  ce que le
groupe acquiert dans ces crises une plus forte intgration.

VI.--Conclusion gnrale du chapitre. Rapport direct entre le suicide et
le degr d'intgration des groupes sociaux, quels qu'ils soient. Cause
de ce rapport; pourquoi et dans quelles conditions la socit est
ncessaire  l'individu. Comment, quand elle lui fait dfaut, le suicide
se dveloppe. Preuves confirmatives de cette explication. Constitution
du suicide goste.

CHAPITRE IV

LE SUICIDE ALTRUISTE


I.--Le suicide dans les socits infrieures: caractres qui le
distinguent, opposs  ceux du suicide goste. Constitution du suicide
altruiste obligatoire. Autres formes de ce type.

II.--Le suicide dans les armes europennes; gnralit de l'aggravation
qui rsulte du service militaire. Elle est indpendante du clibat; de
l'alcoolisme. Elle n'est pas due au dgot du service. Preuves: 1 elle
crot avec la dure du service; 2 elle est plus forte chez les
volontaires et les rengags; 3 chez les officiers et les sous-officiers
que chez les simples soldats. Elle est due  l'esprit militaire et 
l'tat d'altruisme qu'il implique. Preuves confirmatives: 1 elle est
d'autant plus forte que les peuples ont un moindre penchant pour le
suicide goste; 2 elle est _maxima_ dans les troupes d'lite; 3 elle
dcrot  mesure que le suicide goste se dveloppe.

III.--Comment les rsultats obtenus justifient la mthode suivie.

CHAPITRE V

LE SUICIDE ANOMIQUE


I.--Le suicide crot avec les crises conomiques. Cette progression se
maintient dans les crises de prosprit: exemples de la Prusse, de
l'Italie. Les expositions universelles. Le suicide et la richesse.

II.--Explication de ce rapport. L'homme ne peut vivre que si ses besoins
sont en harmonie avec ses moyens; ce qui implique une limitation de ces
derniers. C'est la socit qui les limite; comment cette influence
modratrice s'exerce normalement. Comment elle est empche par les
crises; d'o drglement, anomie, suicides. Confirmation tire des
rapports du suicide et de la richesse.

III.--L'anomie est actuellement  l'tat chronique dans le monde
conomique. Suicides qui en rsultent. Constitution du suicide anomique.

IV.--Suicides dus  l'anomie conjugale. Le veuvage. Le divorce.
Paralllisme des divorces et des suicides. Il est d  une constitution
matrimoniale qui agit en sens contraire sur les poux et sur les
pouses; preuves  l'appui. En quoi consiste cette constitution
matrimoniale. L'affaiblissement de la discipline matrimoniale
qu'implique le divorce aggrave la tendance au suicide des hommes,
diminue celle des femmes. Raison de cet antagonisme. Preuves
confirmatives de cette explication.

Conception du mariage qui se dgage de ce chapitre.

CHAPITRE VI

FORMES INDIVIDUELLES DES DIFFRENTS TYPES DE SUICIDES


Utilit et possibilit de complter la classification tiologique qui
prcde par une classification morphologique.

I.--Formes fondamentales que prennent les trois courants suicidognes en
s'incarnant chez les individus. Formes mixtes qui rsultent de la
combinaison de ces formes fondamentales.

II.--Faut-il faire intervenir dans cette classification l'instrument de
mort choisi? Que ce choix dpend de causes sociales. Mais ces causes
sont indpendantes de celles qui dterminent le suicide. Elles ne
ressortissent donc pas  la prsente recherche.

Tableau synoptique des diffrents types de suicides.

LIVRE III

DU SUICIDE COMME PHNOMNE SOCIAL EN GNRAL

CHAPITRE I

L'LMENT SOCIAL DU SUICIDE


I.--Rsultats de ce qui prcde. Absence de relations entre le taux des
suicides et les phnomnes cosmiques ou biologiques. Rapports dfinis
avec les faits sociaux. Le taux social correspond donc  un penchant
collectif de la socit.

II.--La constance et l'individualit de ce taux ne peut pas s'expliquer
autrement. Thorie de Qutelet pour en rendre compte: l'homme moyen.
Rfutation: la rgularit des donnes statistiques se retrouve mme dans
des faits qui sont en dehors de la moyenne. Ncessit d'admettre une
force ou un groupe de forces collectives dont le taux social des
suicides exprime l'intensit.

III.--Ce qu'il faut entendre par cette force collective: c'est une
ralit extrieure et suprieure  l'individu. Expos et examen des
objections faites  cette conception:

1 Objection d'aprs laquelle un fait social ne peut se transmettre que
par traditions inter-individuelles. Rponse: le taux des suicides ne
peut se transmettre ainsi.

2 Objection diaprs laquelle l'individu est tout le rel de la socit.
Rponse: _a_) Comment des choses matrielles, extrieures aux individus,
sont riges en faits sociaux et jouent en cette qualit un rle _sui
generis;_ _b_) Les faits sociaux qui ne s'objectivent pas sous cette
forme dbordent chaque conscience individuelle. Ils ont pour substrat
l'agrgat form par les consciences individuelles runies en socit.
Que cette conception n'a rien d'ontologique.

IV.--Application de ces ides au suicide.

CHAPITRE II

RAPPORTS DU SUICIDE AVEC LES AUTRES PHNOMNES SOCIAUX


Mthode pour dterminer si le suicide doit tre class parmi les faits
moraux ou immoraux.

I.--Expos historique des dispositions juridiques ou morales en usage
dans les diffrentes socits relativement au suicide. Progrs continu
de la rprobation dont il est l'objet, sauf aux poques de dcadence.
Raison d'tre de cette rprobation; qu'elle est plus que jamais fonde
dans la constitution normale des socits modernes.

II.--Rapports du suicide avec les autres formes de l'immoralit. Le
suicide et les attentats contre la proprit; absence de tout rapport.
Le suicide et l'homicide; thorie d'aprs laquelle ils consisteraient
tous deux en un mme tat organico-psychique, mais dpendraient de
conditions sociales antagonistes.

III.--Discussion de la premire partie de la proposition. Que le sexe,
l'ge, la temprature n'agissent pas de la mme manire sur les deux
phnomnes.

IV.--Discussion de la deuxime partie. Cas o l'antagonisme ne se
vrifie pas. Cas, plus nombreux, o il se vrifie. Explication de ces
contradictions apparentes: existence de types diffrents de suicides
dont les uns excluent l'homicide tandis que les autres dpendent des
mmes conditions sociales. Nature de ces types; pourquoi les premiers
sont actuellement plus nombreux que les seconds.

Comment ce qui prcde claire la question des rapports historiques de
l'gosme et de l'altruisme.

CHAPITRE III

CONSQUENCES PRATIQUES


I.--La solution du problme pratique varie selon qu'on attribue  l'tat
prsent du suicide un caractre normal ou anormal. Comment la question
se pose malgr la nature immorale du suicide. Raisons de croire que
l'existence d'un taux modr de suicides n'a rien de morbide. Mais
raisons de croire que le taux actuel chez les peuples europens est
l'indice d'un tat pathologique.

II.--Moyens proposs pour conjurer le mal: 1 mesures rpressives.
Quelles sont celles qui seraient possibles. Pourquoi elles ne sauraient
avoir qu'une efficacit restreinte; 2 l'ducation. Elle ne peut
rformer l'tat moral de la socit parce qu'elle n'en est que le
reflet. Ncessit d'atteindre en elles-mmes les causes des courants
suicidognes; qu'on peut toutefois ngliger le suicide altruiste dont
l'tat n'a rien d'anormal.

Le remde contre le suicide goste: rendre plus consistants les groupes
qui encadrent l'individu. Lesquels sont le plus propres  ce rle? Ce
n'est ni la socit politique qui est trop loin de l'individu--ni la
socit religieuse qui ne le socialise qu'en lui retirant la libert de
penser--ni la famille qui tend  se rduire au couple conjugal. Les
suicides des poux progressent comme ceux des clibataires.

III.--Du groupe professionnel. Pourquoi il est seul en tat de remplir
cette fonction. Ce qu'il doit devenir pour cela. Comment il peut
constituer un milieu moral.--Comment il peut contenir aussi le suicide
anomique.--Cas de l'anomie conjugale. Position antinomique du problme:
l'antagonisme des sexes. Moyens d'y remdier.

IV.--Conclusion. L'tat prsent du suicide est l'indice d'une misre
morale. Ce qu'il faut entendre par une affection morale de la socit.
Comment la rforme propose est rclame par l'ensemble de notre
volution historique. Disparition de tous les groupes sociaux
intermdiaires entre l'individu et l'tat; ncessit de les
reconstituer. La dcentralisation professionnelle oppose  la
dcentralisation territoriale; comment elle est la base ncessaire de
l'organisation sociale.

Importance de la question du suicide; sa solidarit avec les plus grands
problmes pratiques de l'heure actuelle. {~--- UTF-8 BOM ---~} PLANCHES

I.--Suicides et alcoolisme en France (4 cartes)

II.--Suicides en France par arrondissements

III.--Suicides dans l'Europe Centrale

IV.--Suicides et densit familiale en France

V.--Suicides et richesse en France

VI.--Tableau des suicides des poux et des veufs des deux sexes, selon
qu'ils ont ou n'ont pas d'enfants. Nombres absolus.

NOTES:

[1: _Les rgles de la Mthode sociologique_, Paris, F. Alcan, 1895.]

[2: Et pourtant, nous montrerons (p. 368, note) que cette manire de
voir, loin d'exclure toute libert, apparat comme le seul moyen de la
concilier avec le dterminisme que rvlent les donnes de la
statistique.]

[3: Reste un trs petit nombre de cas qui ne sauraient s'expliquer
ainsi, mais qui sont plus que suspects. Telle l'observation, rapporte
par Aristote, d'un cheval qui, en dcouvrant qu'on lui avait fait
saillir sa mre, sans qu'il s'en apert et aprs qu'il s'y tait
plusieurs fois refus, se serait intentionnellement prcipit du haut
d'un rocher (_Hist. des anim._, IX, 47). Les leveurs assurent que le
cheval n'est aucunement rfractaire  l'inceste. Voir sur toute cette
question, Westcott, _Suicide_, p. 174-179.]

[4: Nous avons mis entre parenthses les nombres qui se rapportent  ces
annes exceptionnelles.]

[5: Dans le tableau, nous avons reprsent alternativement par des
chiffres ordinaires ou par des chiffres gras les sries de nombres qui
reprsentent ces diffrentes ondes de mouvement, afin de rendre
matriellement sensible l'individualit de chacune d'elles.]

[6: Wagner avait dj compar de cette manire la mortalit et la
nuptialit (_Die Gesetzmassigkeit,_ etc., p. 87).]

[7: D'aprs Bertillon, article _Mortalit_ du _Dictionnaire
Encyclopdique des sciences mdicales_, t. LXI, p. 738.]

[8: Bien entendu, en nous servant de cette expression nous n'entendons
pas du tout hypostasier la conscience collective. Nous n'admettons pas
plus d'me substantielle dans la socit que dans l'individu. Nous
reviendrons, d'ailleurs, sur ce point.]

[9: V. L. III, ch. I.]

[10: On trouvera en tte de chaque chapitre, quand il y a lieu, la
bibliographie spciale des questions particulires qui y sont traites.
Voici les indications relatives  la bibliographie gnrale du suicide.

I.--_Publications statistiques officielles dont nous nous sommes
principalement servi:_

Oesterreischische Statistik (Statistik des Sanittswesens).--Annuaire
statistique de la Belgique.--Zeitschrift des Koeniglisch Bayerischen
statistischen bureau.--Preussische Statistik (Sterblichkeit nach
Todesursachen und Altersclassen der gestorbenen).--Wrtembrgische
Iahrbcher fr Statistik und Landeskunde.--Badische Statistik.--Tenth
Census of the United States. Report on the Mortality and vital statistic
of the United States 1880, 11e partie.--Annuario statistico
Italiano.--Statistica delle cause delle Morti in tutti i communi del
Regno.--Relazione medico-statistica sulle conditione sanitarie
dell'Exercito Italiano.--Statistische Nachrichten des Grossherzogthums
Oldenburg.--Compte-rendu gnral de l'administration de la justice
criminelle en France.

Statistisches Iahrbuch der Stadt Berlin.--Statistik der Stadt
Wien.--Statistisches Handbuch fr den Hamburgischen Staat.--Jahrbuch fr
die amtliche Statistik der Bremischen Staaten.--Annuaire statistique de
la ville de Paris.

On trouvera en outre des renseignements utiles dans les articles
suivants: Platter, _Ueber die Selbstmorde in Oesterreich in den Iahren
1819-1872_. In _Statist. Monatsch._, 1876.--Brattassvic, _Die
Selbstmorde in Oesterreich in den Iahren 1873-77_, In _Stat. Monatsch._,
1878, p. 429.--Ogle, _Suicides in England and Wales in relation to Age,
Sexe, Season and Occupation_. In _Journal of the statistical Society_,
1886.--Rossi, _Il Suicidio nella Spagna nel 1884_. _Arch. di
psychiatria_, Turin, 1886.

II.--_tudes sur le suicide en gnral_.

De Guerry, _Statistique morale de la France_, Paris, 1835, et
_Statistique morale compare de la France et de l'Angleterre_, Paris,
1864.--Tissot, _De la manie du suicide et de l'esprit de rvolte, de
leurs causes et de leurs remdes_, Paris, 1841.--Etoc-Demazy,
_Recherches statistiques sur le suicide_, Paris, 1844.--Lisle, _Du
suicide_, Paris, 1856.--Wappus, _Allgemeine Bevlkerungsstatistik_,
Leipzig, 1861.--Wagner, _Die Gesetzmssigkeit in den scheinbar
willkrlichen menschlichen Handlungen_, Hambourg, 1864, 2e
partie.--Brierre de Boismont, _Du suicide et de la folie-suicide_,
Paris, Germer Baillire, 1865.--Douay, _Le suicide ou la mort
volontaire_, Paris, 1870.--Leroy, _tude sur le suicide et les maladies
mentales dans le dpartement de Seine-et-Marne_, Paris,
1870.--Oettingen, _Die Moralstatistik_, 3e Auflage, Erlangen, 1882, p.
786-832 et tableaux annexes 103-120.--Du mme, _Ueber acuten und
chronischen Selbstmord_, Dorpat, 1881.--Morselli, _Il suicidio_, Milan,
1879.--Legoyt, _Le suicide ancien et moderne_, Paris, 1881.--Masaryk,
_Der Selbstmord als sociale Massenerscheinung_, Vienne, 1881.--Westcott,
_Suicide, its history, litterature_, etc., Londres, 1885.--Motta,
_Bibliografia del Suicidio_, Bellinzona, 1890.--_Corre, Crime et
suicide_, Paris, 1891.--Bonomelli, _Il Suicidio_, Milan, 1892.--Mayr,
_Selbstmordstatistik_, In _Handwrterbuch der Staatswissenschaften,
herausgegeben von Conrad, Erster Supplementband_, Iena, 1895.]

[11: _Bibliographie_.--Falret, _De l'hypocondrie et du suicide_, Paris,
1822.--Esquirol, _Des maladies mentales_, Paris, 1838 (t. I, p. 526-676)
et article _Suicide_, in _Dictionnaire de mdecine_, en 60
vol.--Cazauvieilh, _Du suicide et de l'alination mentale_, Paris,
1840.--Etoc Demazy, _De la folie dans la production du suicide_, in
_Annales mdico-psych._, 1844.--Bourdin, _Du suicide considr comme
maladie_, Paris, 1845.--Dechambre, _De la monomanie homicide-suicide_,
in _Gazette mdic._, 1852.--Jousset, _Du suicide, et de la monomanie
suicide_, 1858.--Brierre de Boismont, _op. cit._--Leroy, _op.
cit._--Art. _Suicide_, du _Dictionnaire de mdecine et de chirurgie,
pratique_, t. XXXIV, p. 117.--Strahan, Suicide and Insanity, Londres,
1824.

Lunier, _De la production et de la consommation des boissons alcooliques
en France_, Paris, 1877.--Du mme, art. in _Annales mdico-psych._,
1872; _Journal de la Soc. de stat._, 1878.--Prinzing, _Trunksucht und
Selbstmord_, Leipzig, 1895.]

[12: Dans la mesure o la folie est elle-mme purement individuelle. En
ralit, elle est, en partie, un phnomne social. Nous reviendrons sur
ce point.]

[13: _Maladies mentales_, t. I, p. 639.]

[14: _Ibid._, t. I, p. 665.]

[15: _Du suicide_, etc., p. 137.]

[16: In _Annales mdico-psych._, t. VII, p. 287.]

[17: _Maladies mentales_, t. I, p. 528.]

[18: V. Brierre de Boismont, p. 140.]

[19: _Maladies mentales_, 437.]

[20: V. article _Suicide_ du _Dictionnaire de mdecine et de chirurgie
pratique_.]

[21: Il ne faut pas confondre ces hallucinations avec celles qui
auraient pour effet de faire mconnatre au malade les risques qu'il
court, par exemple, de lui faire prendre une fentre pour une porte.
Dans ce cas, il n'y a pas de suicide d'aprs la dfinition prcdemment
donne, mais mort accidentelle.]

[22: Bourdin, _op. cit._, p. 43.]

[23: Falret, _Hypochondrie et suicide_, p. 299-307.]

[24: _Suicide et folie-suicide_, p. 397.]

[25: Brierre, _op. cit._, p. 574.]

[26: _Ibid._, p. 314.]

[27: _Maladies mentales_, t. I, p. 529.]

[28: _Hypochondrie et suicide_, p. 3.]

[29: Koch, _Zur Statistik der Geisteskrankheiten_. Stuttgart, 1878, p.
73.]

[30: D'aprs Morselli.]

[31: D'aprs Koch, _op. cit._, p. 108-119.]

[32: V. plus bas, liv. I, ch. II, p. I.]

[33: V. plus bas, liv. I, ch. II, p. I.]

[34: V. Tableau IX, ci-dessous.]

[35: Koch, _op. cit._, p. 139-146.]

[36: Koch, _op. cit._, p. 81.]

[37: La premire partie du tableau est emprunte  l'article _Alination
mentale_, dans le _Dictionnaire_ de Dechambre (t. III, p. 34); la
seconde  Oettingen, _Moralstatistik_, tableau annexe 97.]

[38: _Op. cit._, p. 238.]

[39: _Op. cit._, p. 404.]

[40: Morselli ne le dclare pas expressment, mais cela ressort des
chiffres mmes qu'il donne. Ils sont trop levs pour reprsenter les
seuls cas de folie. Cf. le tableau donn dans le _Dictionnaire_ de
Dechambre et o la distinction est faite. On y voit clairement que
Morselli a totalis les fous et les idiots.]

[41: Des pays d'Europe sur lesquels Koch nous renseigne nous avons
laiss seulement de ct la Hollande, les informations que l'on possde
sur l'intensit qu'y a la tendance au suicide ne paraissant pas
suffisantes.]

[42: _Op. cit._, p. 403.]

[43: La preuve, il est vrai, n'en a jamais t faite d'une manire tout
 fait dmonstrative. En tout cas, s'il y a progrs, nous ignorons le
coefficient d'acclration.]

[44: V. Liv. II, chap. IV.]

[45: On a un exemple frappant de cette ambigut dans les ressemblances
et les contrastes que la littrature franaise prsente avec la
littrature russe. La sympathie avec laquelle nous avons accueilli la
seconde dmontre qu'elle n'est pas sans affinits avec la ntre. Et en
effet, on sent chez les crivains des deux nations une dlicatesse
maladive du systme nerveux, une certaine absence d'quilibre mental et
moral. Mais comme ce mme tat, biologique et psychologique  la fois,
produit des consquences sociales diffrentes! Tandis que la littrature
russe est idaliste  l'excs, tandis que la mlancolie dont elle est
empreinte, ayant pour origine une compassion active pour la douleur
humaine, est une de ces tristesses saines qui excitent la foi et
provoquent  l'action, la ntre se pique de ne plus exprimer que des
sentiments de morne dsespoir et reflte un inquitant tat de
dpression. Voil comment un mme tat organique peut servir  des fins
sociales presque opposes.]

[46: D'aprs le _Compte gnral de l'administration de la justice
criminelle_, anne 1887.--V. planche I, p. 48.]

[47: _De la production et de la consommation des boissons alcooliques en
France_, p. 174-175.]

[48: V. planche I, ci-dessus.]

[49: _Ibid._]

[50: D'aprs Lunier, _op. cit._, p. 180 et suiv. On trouvera des
chiffres analogues, se rapportant  d'autres annes, dans Prinzing, _op.
cit._, p. 58.]

[51: Pour ce qui est de la consommation du vin, elle varie plutt en
raison inverse du suicide. C'est dans le Midi qu'on boit le plus de vin,
c'est l que les suicides sont le moins nombreux. On n'en conclut pas
pourtant que le vin garantit contre le suicide.]

[52: D'aprs Prinzing, _op. cit._, p. 75.]

[53: On a quelquefois allgu, pour dmontrer l'influence de l'alcool,
l'exemple de la Norwge o la consommation des boissons alcooliques et
le suicide ont diminu paralllement depuis 1830. Mais, en Sude,
l'alcoolisme a galement diminu et dans les mmes proportions, alors
que le suicide n'a cess d'augmenter (115 cas pour un million en
1886-88, au lieu de 63 en 1821-1830). Il en est de mme en Russie.

Afin que le lecteur ait en mains tous les lments de la question, nous
devons ajouter que la proportion des suicides que la statistique
franaise attribue soit  des accs d'ivrognerie soit  l'ivrognerie
habituelle, est passe de 6,69 % en 1849  13,41 % en 1876. Mais
d'abord, il s'en faut que tous ces cas soient imputables  l'alcoolisme
proprement dit qu'il ne faut pas confondre avec la simple ivresse ou la
frquentation du cabaret. Ensuite, ces chiffres, quelle qu'en soit la
signification exacte, ne prouvent pas que l'abus des boissons
spiritueuses ait une bien grande part dans le taux des suicides. Enfin,
nous verrons plus loin pourquoi on ne saurait accorder une grande valeur
aux renseignements que nous fournit ainsi la statistique sur les causes
prsumes des suicides.]

[54: Notamment Wagner, _Gesetzmssigkeit_, etc., p. 165 et suiv.;
Morselli, p. 158; Oettingen, _Moralstatistik_, p. 760.]

[55: _L'espce humaine_, p. 28. Paris, Flix Alcan.]

[56: Article _Anthropologie_, dans le _Dictionnaire_ de Dechambre, t.
V.]

[57: Nous ne parlons pas des classifications proposes par Wagner et par
Oettingen; Morselli lui-mme en a fait la critique d'une manire
dcisive (p. 160).]

[58: Pour expliquer ces faits, Morselli suppose, sans donner de preuves
 l'appui, qu'il y a de nombreux lments celtiques en Angleterre et,
pour les Flamands, il invoque l'influence du climat.]

[59: Morselli, _op. cit._, p. 189.]

[60: _Mmoires d'anthropologie_, t. I, p. 320.]

[61: L'existence de deux grandes masses rgionales, l'une forme de 15
dpartements septentrionaux o prdominent les hautes tailles (39
exempts seulement pour mille conscrits), l'autre compose de 24
dpartements du Centre et de l'Ouest, et o les petites tailles sont
gnrales (de 98  130 exemptions pour mille), parat incontestable.
Cette diffrence est-elle un produit de la race? C'est dj une question
beaucoup plus difficile  rsoudre. Si l'on songe qu'en trente ans la
taille moyenne en France a sensiblement chang, que le nombre des
exempts pour cette cause est pass de 92,80 en 1831  59,40 pour mille
en 1860, on sera en droit de se demander si un caractre aussi mobile
est un bien sr critre pour reconnatre l'existence de ces types
relativement immuables qu'on appelle des races. Mais, en tout cas, la
manire dont les groupes intermdiaires, intercals par Broca entre ces
deux types extrmes, sont constitus, dnomms et rattachs soit  la
souche kymrique soit  l'autre, nous parat laisser place  bien plus de
doute encore. Les raisons d'ordre morphologique sont ici impossibles.
L'anthropologie peut bien tablir quelle est la taille moyenne dans une
rgion donne, non de quels croisements cette moyenne rsulte. Or les
tailles intermdiaires peuvent tre aussi bien dues  ce que des Celtes
se sont croiss avec des races de plus haute stature, qu' ce que des
Kymris se sont allis  des hommes plus petits qu'eux. La distribution
gographique ne peut pas davantage tre invoque, car il se trouve que
ces groupes mixtes se rencontrent un peu partout, au Nord-Ouest (la
Normandie et la Basse-Loire), au Sud-Ouest (l'Aquitaine), au Sud (la
Province romaine),  l'Est (la Lorraine) etc. Restent donc les argumenta
historiques qui ne peuvent tre que trs conjecturaux. L'histoire sait
mal comment, quand, dans quelles conditions et proportions les
diffrentes invasions et infiltrations de peuples ont eu lieu.  plus
forte raison, ne peut-elle nous aider  dterminer l'influence qu'elles
ont eue sur la constitution organique des peuples.]

[62: Surtout si l'on dfalque la Seine qui,  cause des conditions
exceptionnelles dans lesquelles elle se trouve, n'est pas exactement
comparable aux autres dpartements.]

[63: V. plus bas, liv. II, ch. IV,  I.]

[64: Broca, _op. cit._, t. I, p. 394.]

[65: V. Topinard, _Anthropologie_, p. 464.]

[66: La mme remarque s'applique  l'Italie. L aussi, les suicides sont
plus nombreux au Nord qu'au Midi et, d'un autre ct, la taille moyenne
des populations septentrionales est suprieure lgrement  celle des
rgions mridionales. Mais c'est que la civilisation actuelle de
l'Italie est d'origine pimontaise et que, d'un autre ct, les
Pimontais se trouvent tre un peu plus grands que les gens du Sud.
L'cart est, du reste, faible. Le _maximum_ qui s'observe en Toscane et
en Vntie, est de 1 m. 65, le _minimum_, en Calabre, est de 1 m. 60, du
moins pour ce qui regarde le continent italien. En Sardaigne, la taille
s'abaisse  1 m. 58.]

[67: _Sur les fonctions du cerveau_, Paris, 1825.]

[68: _2 Maladies mentales_, t. I, p. 582.]

[69: _Suicide_, p. 197.]

[70: Cit par Legoyt, p. 242.]

[71: _Suicide_, p. 17-19.]

[72: D'aprs Morselli, p. 410.]

[73: Brierre de Boismont, _op. cit._, p. 59; Cazauvieilh, _op. cit._, p.
19.]

[74: Ribot, _L'hrdit_, p. 145. Paris, Flix Alcan.]

[75: Lisle, _op. cit._, p. 195.]

[76: Brierre, _op. cit._, p. 57.]

[77: Luys, _op. cit._, p. 201.]

[78: _Dictionnaire encyclopdique des sciences md._, art. _Phtisie_, t.
LXXVI p. 542.]

[79: _Op. cit._, p. 170-172.]

[80: V. Morselli, p. 329 et suiv.]

[81: V. Legoyt, p. 158 et suiv. Paris, Flix Alcan.]

[82: Les lments de ce tableau sont emprunts  Morselli.]

[83: Pour les hommes, nous n'en connaissons qu'un cas, c'est celui de
l'Italie o il se produit un stationnement entre 30 et 40 ans. Pour les
femmes, il y a au mme ge un mouvement d'arrt qui est gnral et qui,
par consquent, doit tre rel. Il marque une tape dans la vie
fminine. Comme il est spcial aux clibataires, il correspond sans
doute  cette priode intermdiaire o les dceptions et les
froissements causs par le clibat commencent  tre moins sensibles, et
o l'isolement moral qui se produit  un ge plus avanc, quand la
vieille fille reste seule, ne produit pas encore tous ses effets.]

[84: _Bibliographie_.--Lombroso, _Pensiero e Meteore_; Ferri,
_Variations thermomtriques et criminalit_. In _Archives d'Anth.
criminelle_, 1887; Corre, _Le dlit et le suicide  Brest_. In _Arch.
d'Anth. crim._, 1890, p. 109 et suiv., 259 et suiv.; Du mme, _Crime et
suicide_, p. 605-639; Morselli, p. 103-157.]

[85: V. plus bas, liv. II, ch. IV,  I.]

[86: _De l'hypochondrie_, etc., p. 28.]

[87: On ne peut juger de la manire dont les cas de folie se
rpartissent entre les saisons que par le nombre des entres dans les
asiles. Or, un tel critre est trs insuffisant; car les familles ne
font pas interner les malades au moment prcis o la maladie clate,
mais plus tard. De plus, en prenant ces renseignements tels que nous les
avons, ils sont loin de montrer une concordance parfaite entre les
variations saisonnires de la folie et celles du suicide. D'aprs une
statistique de Cazauvieilh, sur 1.000 entres annuelles  Charenton, la
part de chaque saison serait la suivante: hiver, 222; printemps, 283;
t, 261; automne 231. Le mme calcul fait pour l'ensemble des alins
admis dans les asiles de la Seine donne des rsultats analogues: hiver,
234; printemps, 266; t, 249; automne, 248. On voit: 1 que le maximum
tombe au printemps et non en t; encore faut-il tenir compte de ce fait
que, pour les raisons indiques, le maximum rel doit tre antrieur; 2
que les carts entre les diffrentes saisons sont trs faibles. Ils sont
autrement marqus pour ce qui concerne les suicides.]

[88: Nous rapportons ces faits d'aprs Brierre de Boismont, _op. cit._,
p. 60-62.]

[89: Tous les mois dans ce tableau, ont t ramens  30 jours.--Les
chiffres relatifs aux tempratures sont emprunts pour la France 
l'_Annuaire du bureau des longitudes_, et, pour l'Italie, aux _Annali
dell'Ufficio centrale de Meteorologia._]

[90: On ne saurait trop remarquer cette constance des chiffres
proportionnels sur la signification de laquelle nous reviendrons (liv.
III, ch. I).]

[91: Il est, vrai que, suivant ces auteurs, le suicide ne serait qu'une
varit de l'homicide. L'absence de suicides dans les pays mridionaux
ne serait donc qu'apparente, car elle serait compense par un excdent
d'homicides. Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de cette
identification. Mais, ds maintenant, comment ne pas voir que cet
argument se retourne contre ses auteurs? Si l'excs d'homicides qu'on
observe dans les pays chauds compense le manque de suicides, comment
cette mme compensation ne s'tablirait-elle pas aussi pendant la saison
chaude? D'o vient que cette dernire est  la fois fertile en homicides
de soi-mme et en homicides d'autrui?]

[92: _Op. cit._, p. 148.]

[93: Nous laissons de ct les chiffres qui concernent la Suisse. Ils ne
sont calculs que sur une seule anne (1876) et, par consquent, on n'en
peut rien conclure. D'ailleurs la hausse d'octobre  novembre est bien
faible. Les suicides passent de 83 pour mille  90.]

[94: La longueur indique est celle du dernier jour du mois.]

[95: Cette uniformit nous dispense de compliquer le tableau XIII. Il
n'est pas ncessaire de comparer les variations mensuelles de la journe
et celles du suicide dans d'autres pays que la France, puisque les unes
et les autres sont sensiblement les mmes partout, pourvu qu'on ne
compare pas des pays de latitudes trop diffrentes.]

[96: Ce terme dsigne la partie du jour qui suit immdiatement le lever
du soleil.]

[97: On a une autre preuve du rythme de repos et d'activit par lequel
passe la vie sociale aux diffrents moments de la journe dans la
manire dont les accidents varient selon les heures. Voici comment,
d'aprs le bureau de statistique prussienne, ils se rpartiraient:

/*
+-------------------------+------------------------------------------+
| De 6 heures  midi      |   1.011  accidents en moyenne par heure. |
+-------------------------+------------------------------------------+
| De midi  2 heures      |     686     ---         ---      ---     |
+-------------------------+------------------------------------------+
| De 2 heures  6 h.      |   1.191     ---         ---      ---     |
+-------------------------+------------------------------------------+
| De 6 heures  7 h.      |     979     ---         ---      ---     |
+-------------------------+------------------------------------------+
*/

]

[98: Il est remarquable que ce contraste entre la premire et la seconde
moiti de la semaine se retrouve dans le mois. Voici, en effet, d'aprs
Brierre de Boismont, _op. cit._, p. 424, comment 4.595 suicide
parisiens se rpartiraient:

/*
+-------------------------------------------------------+------------+
|Pendant les dix premiers jours du mois                 |    1.727   |
+-------------------------------------------------------+------------+
|Pendant les dix suivants                               |    1.488   |
+-------------------------------------------------------+------------+
|Pendant les dix derniers                               |    1.380   |
+-------------------------------------------------------+------------+
*/

L'infriorit numrique de la dernire dcade est encore plus grande
qu'il ne ressort de ces chiffres; car  cause du 31e jour, elle renferme
souvent 11 jours au lieu de 10. On dirait que le rythme de la vie
sociale reproduit les divisions du calendrier; qu'il y a comme un
renouveau d'activit toutes les fois qu'on entre dans une priode
nouvelle et une sorte d'alanguissement  mesure qu'elle tend vers sa
fin.]

[99: D'aprs le _Bulletin du ministre des travaux publics_.]

[100: _Ibid._  tous ces faits qui tendent  dmontrer l'accroissement
de l'activit sociale pendant l't on peut ajouter le suivant: c'est
que les accidents sont plus nombreux pendant la belle saison que pendant
les autres. Voici comme ils se rpartissent en Italie:

/*
+--------------------------------------+---------+---------+---------+
|                                      |  1886.  |  1887.  |  1888.  |
+--------------------------------------+---------+---------+---------+
|Printemps                             |  1.370  |  2.582  |  2.457  |
+--------------------------------------+---------+---------+---------+
|t                                   |  1.823  |  3.290  |  3.085  |
+--------------------------------------+---------+---------+---------+
|Automne                               |  1.474  |  2.560  |  2.780  |
+--------------------------------------+---------+---------+---------+
|Hiver                                 |  1.190  |  2.748  |  3.032  |
+--------------------------------------+---------+---------+---------+
*/

Si,  ce point de vue, l'hiver vient quelquefois aprs l't, c'est
uniquement parce que les chutes y sont plus nombreuses  cause de la
glace et que le froid, par lui-mme, produit des accidents spciaux. Si
l'on fait abstraction de ceux qui ont cette origine, les saisons se
rangent dans le mme ordre que pour le suicide.]

[101: On remarquera de plus que les chiffres proportionnels des
diffrentes saisons sont sensiblement les mmes dans les grandes villes
compares, tout en diffrant de ceux qui se rapportent aux pays auxquels
ces villes appartiennent. Ainsi nous retrouvons partout cette constance
du taux des suicides dans les milieux sociaux identiques. Le courant
suicidogne varie de la mme manire aux diffrents moments de l'anne 
Berlin,  Vienne,  Genve,  Paris, etc. On pressent ds lors tout ce
qu'il a de ralit.]

[102: _Bibliographie_.--Lucas, _De l'imitation contagieuse_, Paris,
1833.--Despine, _De la contagion morale_, 1870. _De l'imitation_,
1871.--Moreau de Tours (Paul), _De la contagion du suicide_, Paris,
1875.--Aubry, _Contagion du meurtre_, Paris, 1888.--Tarde, _Les lois de
l'imitation_ (_passim_). _Philosophie pnale_, p. 319 et suiv. Paris, F.
Alcan.--Corre, _Crime et suicide_, p. 207 et suiv.]

[103: Bordier, _Vie des socits_, Paris, 1887, p. 77.--Tarde,
_Philosophie pnale_, p. 321.]

[104: Tarde, _ibid._, p. 319-320.]

[105: En attribuant ces images  un _processus_ d'imitation, voudrait-on
dire qu'elles sont de simples copies des tats qu'elles expriment? Mais
d'abord, ce serait une mtaphore singulirement grossire, emprunte 
la vieille et inadmissible thorie des espces sensibles. De plus, si
l'on prend le mot d'imitation dans ce sens, il faut l'tendre  toutes
nos sensations et  toutes nos ides indistinctement; car il n'en est
pas dont on ne puisse dire, en vertu de la mme mtaphore, qu'elles
reproduisent l'objet auquel elles se rapportent. Ds lors, toute la vie
intellectuelle devient un produit de l'imitation.]

[106: Il peut se faire, sans doute, dans des cas particuliers, qu'une
mode ou une tradition soit reproduite par pure singerie; mais alors elle
n'est pas reproduite en tant que mode ou que tradition.]

[107: Il est vrai qu'on a parfois appel imitation tout ce qui n'est pas
invention originale.  ce compte, il est clair que presque tous les
actes humains sont des faits d'imitation; car les inventions proprement
dites sont bien rares. Mais, prcisment parce que, alors, le mot
d'imitation dsigne  peu prs tout, il ne dsigne plus rien de
dtermin. Une pareille terminologie ne peut tre qu'une source de
confusions.]

[108: Il est vrai qu'on a parl d'une imitation logique (V. Tarde, _Lois
de l'imitation_, 1re d., p. 158); c'est celle qui consiste  reproduire
un acte parce qu'il sert  une fin dtermine. Mais une telle imitation
n'a manifestement rien de commun avec le penchant imitatif; les faits
qui drivent de l'une doivent donc tre soigneusement distingus de ceux
qui sont dus  l'autre. Ils ne s'expliquent pas du tout de la mme
manire. D'un autre ct, comme nous venons de le faire voir,
l'imitation-mode, l'imitation-coutume sont aussi logiques que les
autres, quoiqu'elles aient  certains gards leur logique spciale.]

[109: Les faits imits  cause du prestige moral ou intellectuel du
sujet, individuel ou collectif, qui sert de modle, rentrent plutt dans
la seconde catgorie. Car cette imitation n'a rien d'automatique. Elle
implique un raisonnement: on agit comme la personne  laquelle on a
donn sa confiance, parce que la supriorit qu'on lui reconnat
garantit la convenance de ses actes. On a pour la suivre les raisons
qu'on a pour la respecter. Aussi n'a-t-on rien fait pour expliquer de
tels actes quand on a simplement dit qu'ils taient imits. Ce qui
importe, c'est de savoir les causes de la confiance ou du respect qui
ont dtermin cette soumission.]

[110: Et encore, comme nous le verrons plus bas, l'imitation,  elle
seule, n'est-elle une explication suffisante que bien rarement.]

[111: Car il faut bien se dire que nous ne savons que vaguement en quoi
il consiste. Comment, au juste, se produisent les combinaisons d'o
rsulte l'tat collectif, quels sont les lments qui y entrent, comment
se dgage l'tat dominant, toutes ces questions sont beaucoup trop
complexes pour pouvoir tre rsolues par la seule introspection. Toute
sorte d'expriences et d'observations seraient ncessaires qui ne sont
pas faites. Nous savons encore bien mal comment et d'aprs quelles lois
mme les tats mentaux de l'individu isol se combinent entre eux; 
plus forte raison, sommes-nous loin de connatre le mcanisme des
combinaisons beaucoup plus compliques qui rsultent de la vie en
groupe. Nos explications ne sont trop souvent que des mtaphores. Nous
ne songeons donc pas  considrer ce que nous en avons dit plus haut
comme une expression exacte du phnomne; nous nous sommes seulement
propos de faire voir qu'il y avait l tout autre chose que de
l'imitation.]

[112: V. le dtail des faits dans Legoyt, _op. cit._, p. 227 et suiv.]

[113: V. des faits semblables dans Ebrard, _op. cit._, p. 376.]

[114: III, 26.]

[115: _Essais_, II, 3.]

[116: On verra plus loin que, dans toute socit, il y a de tout temps
et normalement une disposition collective qui se traduit sous forme de
suicides. Cette disposition diffre de ce que nous proposons d'appeler
pidmie, en ce qu'elle est chronique, qu'elle constitue un lment
normal du temprament moral de la socit. L'pidmie est, elle aussi,
une disposition collective, mais qui clate exceptionnellement, qui
rsulte de causes anormales et, le plus souvent, passagres.]

[117: V. planche II, ci-dessous.]

[118: _Op. cit._, p. 213.--D'aprs le mme auteur, mme les dpartements
complets de Marne et de Seine-et-Marne auraient, en 1865-66, dpass la
Seine. La Marne aurait alors compt 1 suicide sur 2.791 habitants; la
Seine-et-Marne, 1 sur 2.768; la Seine, 1 sur 2.822.]

[119: Bien entendu, il ne saurait tre question d'une influence
contagieuse. Ce sont trois chefs-lieux d'arrondissement, d'importance 
peu prs gale, et spars par une multitude de communes dont les taux
sont trs diffrents. Tout ce que prouve, au contraire, ce
rapprochement, c'est que les groupes sociaux de mme dimension et placs
dans des conditions d'existence suffisamment analogues, ont un mme taux
de suicides, sans qu'il soit pour cela ncessaire qu'ils agissent les
uns sur les autres.]

[120: _Op. cit._, p. 193-194. La trs petite commune qui tient la tte
(Lesche) compte 1 suicide sur 630 habitants, soit 1.587 suicides pour un
million, de quatre  cinq fois plus que Paris. Et ce ne sont pas l des
cas particuliers  la Seine-et-Marne. Nous devons  l'obligeance du Dr
Legoupils, de Trouville, des renseignements sur trois communes
minuscules de l'arrondissement de Pont-l'vque, Villerville (978 h.),
Cricqueboeuf (150 h.) et Pennedepie (333 h.). Le taux des suicides
calcul pour des priodes qui varient entre 14 et 25 ans, y est
respectivement de 429, de 800 et de 1081 pour 1 million d'habitants.

Sans doute, il reste vrai, en gnral, que les grandes villes comptent
plus de suicides que les petites ou que les campagnes. Mais la
proposition n'est vraie qu'en gros et comporte bien des exceptions. Il y
a, d'ailleurs, une manire de la concilier avec les faits qui prcdent
et qui paraissent la contredire. Il suffit d'admettre que les grandes
villes se forment et se dveloppent sous l'influence des mmes causes
qui dterminent le dveloppement du suicide, plus qu'elles ne
contribuent  le dterminer elles-mmes. Dans ces conditions, il est
naturel qu'elles soient nombreuses dans les rgions fcondes en
suicides, mais sans qu'elles aient le monopole des morts volontaires;
rares, au contraire, l o l'on se tue peu, sans que le petit nombre des
suicides soit d  leur absence. Ainsi leur taux moyen serait en gnral
suprieur  celui des campagnes tout en pouvant lui tre infrieur dans
certains cas.]

[121: Voir planche III, ci-dessous.]

[122: Voir mme planche et, pour le dtail des chiffres par canton, liv.
II, ch. V, tableau XXVI.]

[123: _Trait des maladies mentales_, p. 243.]

[124: _De la contagion du suicide_, p. 42.]

[125: V. notamment Aubry, _Contagion du meurtre_, 1re dit., p. 87.]

[126: Nous entendons par l l'individu, abstraction faite de tout ce que
la confiance ou l'admiration collective peuvent lui ajouter de pouvoir.
Il est clair, en effet, qu'un fonctionnaire ou un homme populaire, outre
les forces individuelles qu'ils tiennent de la naissance, incarnent des
forces sociales qu'ils doivent aux sentiments collectifs dont ils sont
l'objet et qui leur permettent d'avoir une action sur la marche de la
socit. Mais ils n'ont cette influence qu'autant qu'ils sont autre
chose que des individus.]

[127: V. Delage, _La structure du protoplasme et les thories de
l'hrdit_, Paris, 1895, p. 813 et suiv.]

[128: 1 D'aprs Legoyt, p. 342.]

[129: D'aprs Oettingen, _Moralstatistik_, tables annexes, p. 110.]

[130: _Op. cit._, p. 358.]

[131: La population au-dessous de 15 ans a t dfalque.]

[132: Nous n'avons pas de renseignements sur l'influence des cultes en
France. Voici pourtant ce que dit Leroy dans son tude sur la
Seine-et-Marne: dans les communes de Quincy, Nanteuil-les-Meaux,
Mareuil, les protestants donnent un suicide sur 310 habitants, les
catholiques 1 sur 678 (_op. cit._, p. 203).]

[133: _Handwoerterbuch der Staatswissenschaften_, Supplment, t. I, p.
702.]

[134: Reste le cas de l'Angleterre, pays non catholique o l'on ne se
tue pas beaucoup. Il sera expliqu plus bas.]

[135: La Bavire est encore la seule exception: les juifs s'y tuent deux
fois plus que les catholiques. La situation du judasme dans ce pays
a-t-elle quelque chose d'exceptionnel? Nous ne saurions le dire.]

[136: Legoyt, _op. cit._, p. 205; Oettingen, _Moralstatistik_, p. 654.]

[137: Il est vrai que la statistique des suicides anglais n'est pas
d'une grande exactitude.  cause des pnalits attaches au suicide,
beaucoup de cas sont ports comme morts accidentelles. Cependant, ces
inexactitudes ne suffisent pas  expliquer l'cart si considrable entre
ce pays et l'Allemagne.]

[138: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 626.]

[139: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 586.]

[140: Dans une de ces priodes (1877-78) la Bavire dpasse lgrement
la Prusse; mais le fait ne se produit que cette seule fois.]

[141: Oettingen, _ibid._, p. 582.]

[142: Morselli, _op. cit._, p. 223.]

[143: D'ailleurs, on verra plus loin, que renseignement secondaire et
suprieur sont galement plus dvelopps chez les protestants que chez
les catholiques.]

[144: Les chiffres relatifs aux poux lettrs sont emprunts 
Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableau 85; ils se rapportent aux
annes 1872-78, les suicides  la priode 1864-76.]

[145: V. _Annuaire statistique de la France_, 1892-94, p. 50 et 51.]

[146: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 586.]

[147: Compte gnral de la justice criminelle de 1882, p. CXV.]

[148: V. Prinzing, _op. cit._, p. 28-31.--Il est curieux qu'en Prusse la
presse et les arts donnent un chiffre assez ordinaire (279 suicides).]

[149: Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableau 83.]

[150: Morselli, p. 223.]

[151: Oettingen, _ibid._, p. 577.]

[152:  l'exception de l'Espagne. Mais, outre que l'exactitude de la
statistique espagnole nous laisse sceptique, l'Espagne n'est pas
comparable aux grandes nations de l'Europe centrale et septentrionale.]

[153: Baly et Boudin. Nous citons d'aprs Morselli, p. 225.]

[154: D'aprs Alwin Petersilie, _Zur Statistik der hheren Lehranstalten
in Preussen._ In Zeitschr. d. preus. stt. Bureau, 1877, p. 109 et
suiv.]

[155: _Zeitschr. d. pr. stat. Bureau_, 1889, p. XX.]

[156: Voici, en effet, de quelle manire trs ingale les protestants
frquentent les tablissements d'enseignement secondaire dans les
diffrentes provinces de Prusse:

/*
+----------+--------------------------------+-----------+------------+
|          |   RAPPORT DE LA POPULATION     |  RAPPORT  | DIFFRENCE |
|          |          protestante           | moyen des |  entre le  |
|          |      la population totale     | lves    | deuxime   |
|          |                                |protestants| rapport et |
|          |                                |  au total | le premier |
|          |                                |des lves |            |
+----------+--------------------------------+-----------+------------+
|1er groupe| De 98,7  87,2 %--Moyenne 94,6 |    90,8   |  -  3,8    |
+----------+--------------------------------+-----------+------------+
|2e   ---- |   De 80  50 % --  --- 70,3.   |    75,3   |  +  5      |
+----------+--------------------------------+-----------+------------+
|3e   ---- |   De 50  40 % --  --- 46,4.   |    56,0   |  + 10,4    |
+----------+--------------------------------+-----------+------------+
|4e   ---- |    Au-dessous. --  --- 29,2.   |    61,0   |  + 31,8    |
+----------+--------------------------------+-----------+------------+
*/

Ainsi, l o le protestantisme est en grande majorit, sa population
scolaire n'est pas en rapport avec sa population gnrale. Ds que la
minorit catholique s'accrot, la diffrence entre les deux populations,
de ngative, devient positive et cette diffrence positive devient plus
grande  mesure que les protestants deviennent moins nombreux. Le culte
catholique, lui aussi, montre plus de curiosit intellectuelle l o il
est en minorit (V. Oettingen, _Moralstatistik_, p. 650).]

[157: La seule prescription pnale que nous connaissions est celle dont
nous parle Flavius Josphe, dans son _Histoire de la guerre des Juifs
contre les Romains_ (III, 25), et il y est simplement dit que les corps
de ceux qui se donnent volontairement la mort demeurent sans spulture
jusqu'aprs le coucher du soleil, quoiqu'il soit permis d'enterrer
auparavant ceux qui ont t tus  la guerre. On peut mme se demander
si c'est l une mesure pnale.]

[158: V. Wagner, _Die Gesetzmssigkeit_, etc., p. 177.]

[159: V. article _Mariage_, in _Dictionnaire encyclopdique des sciences
mdicales_, 2e srie. V. p. 50 et suiv.--Cf., sur cette question, J.
Bertillon fils, _Les clibataires, les veufs et les divorcs au point de
vue du mariage_, in _Revue scientifique_, fvrier 1879.--Du mme, un
article dans le _Bulletin de la socit d'anthropologie_, 1880, p. 280
et suiv.--Durkheim, _Suicide et natalit_, in _Revue philosophique_,
novembre 1888.]

[160: Nous supposons que l'ge moyen des groupes est le mme qu'en
France. L'erreur qui peut rsulter de cette supposition est trs
lgre.]

[161:  condition de considrer les deux sexes runis. On verra plus
tard l'importance de cette remarque (livre II, ch. V,  3).]

[162: V. Bertillon, art., _Mariage_, in _Dict. Encycl._, 2e srie. V. p.
52.--Morselli, p. 348.--_Corre, Crime et suicide_, p. 472.]

[163: Et pourtant le travail  faire pour runir ces informations,
considrable quand il est entrepris par un particulier, pourrait tre
effectu sans grande peine par les bureaux officiels de statistique. On
nous donne toute sorte de renseignements sans intrt et on nous tait le
seul qui nous permettrait d'apprcier, comme on le verra plus loin,
l'tat o se trouve la famille dans les diffrentes socits d'Europe.]

[164: Il y a bien aussi une statistique sudoise, reproduite dans le
_Bulletin de dmographie internationale_, anne 1878, p. 195, qui donne
les mmes renseignements. Mais elle est inutilisable. D'abord, les veufs
y sont confondus avec les clibataires, ce qui rend la comparaison peu
significative, car des conditions aussi diffrentes demandent  tre
distingues. Mais de plus, nous la croyons errone. Voici en effet quels
chiffres on y trouve:

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|          _Suicides pour 100.000 habitants de chaque sexe,          |
|                  du mme tat civil et du mme ge._               |
+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
|             |16   |26   |36   |46   |56   |66   |  AU del   |
|             |25 ans|35 ans|45 ans|55 ans|65 ans|75 ans|            |
+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
|             |              HOMMES                                  |
+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
|Maris       |10,51 |10,58 |18,77 |24,08 | 26,29| 20,76|    9,48    |
+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
|Non-maris   | 5,69 |25,73 |66,95 |90,72 |150,08|229,27|  333,35    |
|(veufs et    |      |      |      |      |      |      |            |
|clibataires)|      |      |      |      |      |      |            |
+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
|             |              FEMMES                                  |
+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
|Maries      | 2,63 | 2,76 | 4,15 | 5,55 |  7,09|  4,67|    7,64    |
+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
|Non-maries  | 2,99 | 6,14 |13,23 |17,05 | 25,98| 51,93|   34,69    |
+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
|  _Combien les non-maris se tuent-ils de fois plus que les maris  |
|                     du mme sexe et du mme ge?_                  |
+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
|Hommes       | 0,5  | 2,4  | 3,5  | 3,7  |  5,7 | 11   |   37       |
+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
|Femmes       | 1,13 | 2,22 | 3,18 | 3,04 |  3,66| 11,12|    4,5     |
+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
*/

Ces rsultats nous ont, ds le premier abord, paru suspects en ce qui
concerne l'norme degr de prservation dont jouiraient les maris des
ges avancs, tant ils s'cartent de tous les faits que nous
connaissons. Pour procder  une vrification que nous jugions
indispensable, nous avons recherch les nombres absolus de suicides
commis par chaque groupe d'ge dans le mme pays et pendant la mme
priode. Ce sont les suivants pour le sexe masculin:

/*
+---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+
|                     |16-25|26-35|36-45|46-55|56-65|66-75|AU-DESSUS.|
|                     |ans. |ans. |ans. |ans. |ans. |ans. |          |
+---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+
|Maris.              | 16  | 220 | 567 | 640 | 383 | 140 |    15    |
+---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+
|Non-maris.          | 283 | 519 | 410 | 269 | 217 | 156 |    56    |
+---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+
*/

En rapprochant ces chiffres des nombres proportionnels donns ci-dessus
on peut se convaincre qu'une erreur a t commise. En effet, de 66  75
ans, les maris et les non-maris donnent presque le mme nombre absolu
de suicides, alors que, par 100.000 habitants, les premiers se tueraient
11 fois moins que les seconds. Pour cela, il faudrait qu' cet ge il y
et environ 10 fois (exactement 9,2 fois) plus d'poux que de
non-maris, c'est--dire que de veufs et clibataires runis. Pour la
mme raison, au-dessus de 75 ans, la population marie devrait tre
exactement 10 fois plus considrable que l'autre. Or cela est
impossible.  ces ges avancs, les veufs sont trs nombreux et, joints
aux clibataires, ils sont ou gaux ou mme suprieurs en nombre aux
poux. On pressent par l quelle erreur a probablement t commise. On a
d additionner ensemble les suicides des clibataires et des veufs et ne
diviser le total ainsi obtenu que par le chiffre reprsentant la
population clibataire seule, tandis que les suicides des poux ont t
diviss par un chiffre reprsentant la population veuve et la population
marie runies. Ce qui tend  faire croire qu'on a d procder ainsi,
c'est que le degr de prservation dont jouiraient les poux n'est
extraordinaire que vers les ges avancs, c'est--dire quand le nombre
des veufs devient assez important pour fausser gravement les rsultats
du calcul. Et l'invraisemblance est  son maximum aprs 75 ans,
c'est--dire quand les veufs sont trs nombreux.]

[165: Les chiffres se rapportent donc, non  l'anne moyenne, mais au
total des suicides commis pendant ces quinze annes.]

[166: V. plus haut liv. II, ch. III, p. I.--On pourrait croire, il est
vrai, que cette situation dfavorable des poux de 15  20 ans vient de
ce que leur ge moyen est suprieur  celui des clibataires de la mme
priode. Mais ce qui prouve qu'il y a relle aggravation, c'est que le
taux des poux de l'ge suivant (20  25 ans) est cinq fois moindre.]

[167: V. Bertillon, art. _Mariage_, p. 43 et suiv.]

[168: Il n'y a qu'une exception; ce sont les femmes de 70  80 ans dont
le coefficient descend lgrement au-dessous de l'unit. Ce qui
dtermine ce flchissement, c'est l'action du dpartement de la Seine.
Dans les autres dpartements (V. Tableau XXII, ci-dessous) le
coefficient des femmes de cet ge est suprieur  l'unit; cependant, il
est  remarquer que, mme en province, il est infrieur  celui des
autres ges.]

[169: Paris, 1888, p. 436.]

[170: J. Bertillon fils, article cit de la _Revue scientifique_.]

[171: Pour rejeter l'hypothse d'aprs laquelle la situation privilgie
des maris serait due  la slection matrimoniale, on a quelquefois
allgu la prtendue aggravation qui rsulterait du veuvage. Mais nous
venons de voir que cette aggravation n'existe pas par rapport aux
clibataires. Les veufs se tuent plutt moins que les individus non
maris. L'argument ne porte donc pas.]

[172: Ces chiffres se rapportent  la France et au dnombrement de
1891.]

[173: Nous faisons cette rserve parce que ce coefficient de 2,39 se
rapporte  la priode de 15  20 ans et que, comme les suicides
d'pouses sont trs rares  cet ge, le petit nombre de cas qui a servi
de base au calcul en rend l'exactitude un peu douteuse.]

[174: Le plus souvent, quand on compare ainsi la situation respective
des sexes dans deux conditions d'tat civil diffrentes, on ne prend pas
soin d'liminer l'influence de l'ge; mais on obtient alors des
rsultats inexacts. Ainsi, d'aprs la mthode ordinaire, on trouverait
qu'en 1887-91 il y a eu 21 suicides de femmes maries pour 79 d'poux et
19 suicides de filles sur 100 suicides de clibataires de tout ge. Ces
chiffres donneraient une ide fausse de la situation. Le tableau
ci-dessus montre que la diffrence entre la part de l'pouse et celle de
la fille est,  tout ge, beaucoup plus grande. La raison en est que
l'cart entre les sexes varie avec l'ge dans les deux conditions. Entre
70 et 80 ans il est environ le double de ce qu'il tait  20 ans. Or, la
population clibataire est presque tout entire compose de sujets
au-dessous de 30 ans. Si donc on ne tient pas compte de l'ge, l'cart
que l'on obtient est, en ralit, celui qui spare garons et filles
vers la trentaine. Mais alors, en le comparant  celui qui spare les
poux sans distinction d'ge, comme ces derniers sont en moyenne gs de
50 ans, c'est par rapport aux poux de cet ge que se fait la
comparaison. Celle-ci se trouve ainsi fausse, et l'erreur est encore
aggrave par ce fait que la distance entre les sexes ne varie pas de la
mme manire dans les deux groupes sous l'action de l'ge. Elle crot
plus chez les clibataires que chez les gens maris.]

[175: De mme, on peut voir au tableau prcdent que la part
proportionnelle des pouses aux suicides des gens maris dpasse de plus
en plus la part des filles aux suicides des clibataires,  mesure qu'on
avance en ge.]

[176: Legoyt (_op. cit._, p. 175) et Corre (_Crime et suicide_, p. 475)
ont, cependant, cru pouvoir tablir un rapport entre le mouvement des
suicides et celui de la nuptialit. Mais leur erreur vient d'abord de ce
qu'ils n'ont considr qu'une trop courte priode, puis de ce qu'ils ont
compar les annes les plus rcentes  une anne anormale, 1872, o la
nuptialit franaise a atteint un chiffre exceptionnel, inconnu depuis
1813, parce qu'il tait ncessaire de combler les vides causs par la
guerre de 1870 dans les cadres de la population marie; ce n'est pas par
rapport  un pareil point de repre qu'on peut mesurer les mouvements de
la nuptialit. La mme observation s'applique  l'Allemagne et mme ,
presque tous les pays d'Europe. Il semble qu' cette poque la
nuptialit ait subi comme un coup de fouet. Nous notons une hausse
importante et brusque, qui se continue parfois jusqu'en 1873, en Italie,
en Suisse, en Belgique, en Angleterre, en Hollande. On dirait que toute
l'Europe a t mise  contribution pour rparer les pertes des deux pays
prouvs par la guerre. Il en est rsult naturellement au bout d'un
temps une baisse norme qui n'a pas la signification qu'on lui donne (V.
Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableaux 1, 2 et 3).]

[177: D'aprs Levasseur, _Population franaise_, t. II, p. 208.]

[178: D'aprs le recensement de 1886, p. 123 du _Dnombrement_.]

[179: V. _Annuaire statistique de la France_, 15e vol., p. 43.]

[180: Pour la mme raison, l'ge des poux avec enfants est suprieur 
celui des poux en gnral et, par consquent, le coefficient de
prservation 2,9 doit tre plutt regard comme au-dessous de la
ralit.]

[181: Un cart analogue se retrouve entre le coefficient des poux sans
enfants et celui des pouses sans enfants; il est toutefois beaucoup
plus considrable. Le second (0,67) est infrieur au premier (1,5) de 66
%. La prsence des enfants fait donc regagner  la femme la moiti du
terrain qu'elle perd en se mariant. C'est dire que, si elle bnficie
moins que l'homme du mariage, elle profite, au contraire, plus que lui
de la famille, c'est--dire des enfants. Elle est plus sensible que lui
 leur heureuse influence.]

[182: Article _Mariage_, _Dict. Encycl._, 2e srie, t. V, p. 36.]

[183: _Op. cit._, p. 342.]

[184: V. Bertillon, _Les clibataires, les veufs, etc._, _Rev. scient._,
1879.]

[185: Morselli invoque galement  l'appui de sa thse qu'au lendemain
des guerres les suicides de veuves subissent une hausse beaucoup plus
considrable que ceux de filles ou d'pouses. Mais c'est tout simplement
qu' ce moment la population des veuves s'accrot dans des proportions
exceptionnelles; il est donc naturel qu'elle produise plus de suicides
et que cette lvation persiste jusqu' ce que l'quilibre se soit
rtabli et que les diffrentes catgories d'tat civil soient revenues 
leur niveau normal.]

[186: Quand il y a des enfants, la baisse que subissent les deux sexes
par le fait du veuvage est presque la mme. Le coefficient des maris
avec enfants est de 2,9; il devient de 1,6. Celui des femmes, dans les
mmes conditions, passe de 1,89  1,06. La diminution est de 45 % pour
les premiers, de 44 % pour les secondes. C'est que, comme nous l'avons
dj dit, le veuvage produit deux sortes d'effets; il trouble: 1 la
socit conjugale, 2 la socit familiale. Le premier trouble est
beaucoup moins senti par la femme que par l'homme, prcisment parce
qu'elle profite moins du mariage. Mais, en revanche, le second l'est
davantage; car il lui est souvent plus difficile de se substituer 
l'poux dans la direction de la famille qu' lui de la remplacer dans
ses fonctions domestiques. Quand donc il y a des enfants, il se produit
une sorte de compensation qui fait que la tendance au suicide des deux
sexes varie, par l'effet du veuvage, dans les mmes proportions. Ainsi
c'est surtout quand il n'y a pas d'enfants, que la femme veuve regagne
une part du terrain qu'elle avait perdu  l'tat de mariage.]

[187: On peut voir sur le tableau XXII qu' Paris, comme en province, le
coefficient des poux au-dessous de 20 ans est au-dessous de l'unit;
c'est--dire qu'il y a pour eux aggravation. C'est une confirmation de
la loi prcdemment nonce.]

[188: On voit que, quand le sexe fminin est le plus favoris par le
mariage, la disproportion entre les sexes est bien moindre que quand
c'est l'poux qui a l'avantage; nouvelle confirmation d'une remarque
faite plus haut.]

[189: M. Bertillon (article cit de la _Revue scientifique_), avait dj
donn le taux des suicides pour les diffrentes catgories d'tat civil,
suivant qu'il y avait des enfants ou non. Voici les rsultats qu'il a
trouvs:

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|poux   avec enf.| 205 suicides par million| Veufs  avec enf.|   526|
| ---    sans enf.| 478   ---          ---  |   --   sans enf.| 1.004|
|pouses avec enf.|  45   ---          ---  | Veuves avec enf.|   104|
| ---    sans enf.| 158   ---          ---  |   --   sans enf.|   238|
+--------------------------------------------------------------------+
*/

Ces chiffres se rapportent aux annes 1861-68. tant donn
l'accroissement gnral des suicides, ils confirment ceux que nous avons
trouvs. Mais comme l'absence d'un tableau analogue  notre tableau XXI
ne permettait pas de comparer poux et veufs aux clibataires du mme
ge, on n'en pouvait tirer aucune conclusion prcise relativement aux
coefficients de prservation. Nous nous demandons d'autre part s'ils se
rfrent au pays tout entier. On nous assure, en effet, au bureau de la
statistique de France, que la distinction entre poux sans enfants et
poux avec enfants n'a jamais t faite avant 1886 dans les
dnombrements, sauf en 1855 pour les dpartements, moins la Seine.]

[190: V. livre II, chap. V,  3.]

[191: V. _Dnombrement de 1886_, p. 106.]

[192: Nous venons d'employer le mot de densit dans un sens un peu
diffrent de celui que nous lui donnons d'ordinaire en sociologie.
Gnralement, nous dfinissons la densit d'un groupe en fonction, non
du nombre absolu des individus associs (c'est plutt ce que nous
appelons le volume), mais du nombre des individus qui,  volume gal,
sont effectivement en relations (V. _Rgles de la Mth. sociol._, p,
139). Mais dans le cas de la famille, la distinction entre le volume et
la densit est sans intrt, parce que,  cause des petites dimensions
du groupe, tous les individus associs sont en relations effectives.]

[193: Ne pas confondre les socits jeunes, appeles  un dveloppement,
avec les socits infrieures; dans ces dernires, au contraire, les
suicides sont trs frquents, comme on le verra au chapitre suivant.]

[194: Voici ce qu'crivait Helvtius en 1781: Le dsordre des finances
et le changement de la constitution de l'tat rpandirent une
consternation gnrale. De nombreux suicides dans la capitale en sont la
triste preuve. Nous citons d'aprs Legoyt, p. 30. Mercier, dans son
_Tableau de Paris_ (1782), dit qu'en 25 ans le nombre des suicides a
tripl  Paris.]

[195: D'aprs Legoyt, p. 252.]

[196: D'aprs Masaryck, _Der Selbstmord_, p. 137.]

[197: En effet, en 1889-91, le taux annuel,  cet ge, tait seulement
de 396; le taux semestriel de 200 environ. Or, de 1870  1890, le nombre
des suicides  chaque ge a doubl.]

[198: Et encore n'est-il pas bien sr que cette diminution de 1872 ait
eu pour cause les vnements de 1870. En effet, en dehors de la Prusse,
la dpression des suicides ne s'est gure fait sentir au del de la
priode mme de la guerre. En Saxe, la baisse de 1870, qui n'est,
d'ailleurs, que de 8 %, ne s'accentue pas en 1871 et cesse en 1872
presque compltement. Dans le duch de Bade la diminution est limite 
1870; 1871, avec 244 cas, dpasse 1869 de 10 %. Il semble donc que la
Prusse ait t seule atteinte d'une sorte d'euphorie collective au
lendemain de la victoire. Les autres tats furent moins sensibles au
gain de gloire et de puissance qui rsulta de la guerre et, une fois la
grande angoisse nationale passe, les passions sociales rentrrent dans
le repos.]

[199: V. plus haut, liv. II ch. II, p. IV.]

[200: Nous ne parlons pas du prolongement idal d'existence qu'apporte
avec elle la croyance  l'immortalit de l'me, car 1 ce n'est pas l
ce qui peut expliquer pourquoi la famille ou l'attachement  la socit
politique nous prservent du suicide; 2 ce n'est mme pas cette
croyance qui fait l'influence prophylactique de la religion; nous
l'avons montr plus haut.]

[201: Et voil pourquoi il est injuste d'accuser ces thoriciens de la
tristesse de gnraliser des impressions personnelles. Ils sont l'cho
d'un tat gnral.]

[202: _Bibliographie_.--Steinmetz, _Suicide among primitive Peoples_, in
_American Anthropologist_, janvier 1894.--Waitz, _Anthropologie der
Naturvoelker, passim_.--_Suicides dans les Armes_, in _Journal de la
socit de statistique_, 1874, p. 250.--Millar, _Statistic of military
suicide_, in _Journal of the statistical society_, Londres, juin
1874.--Mesnier, _Du suicide dans l'Arme_, Paris 1881.--Bournet,
_Criminalit en France et en Italie_, p. 83 et suiv.--Roth, _Die
Selbstmorde in der K. u. K. Armee, in den Jahren 1873-80_, in
_Statistische Monatschrift_, 1892.--Rosenfeld, _Die Selbstmorde in der
Preussischen Armee_, in _Militarwochenblatt_, 1894, 3es Beiheft.--Du
mme, _Der Selbstmord in der K. u. K. oesterreischischen Heere_, in
_Deutsche Worte_, 1893.--Antony, _Suicide dans l'arme allemande_, in
_Arch. de med. et de phar. militaire_, Paris, 1895.]

[203: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 762.]

[204: Cit d'aprs Brierre de Boismont, p. 23.]

[205: _Punica_, I, 225 et suiv.]

[206: _Vie d'Alexandre_, CXIII.]

[207: VIII, 9.]

[208: V. Wyatt Gill, _Myths and songs of the South Pacific_, p. 163.]

[209: Frazer, _Golden Bough_, t. I, p. 216 et suiv.]

[210: Strabon,  486.--Elien, V. H. 337.]

[211: Diodore de Sicile, III, 33,  5 et 6.]

[212: Pomponius Mela; III, 7.]

[213: _Histoire de France_, I, 81. Cf. Csar, _De Bello Gallico_, VI,
19.]

[214: V. Spencer, _Sociologie_, t. II, p. 146.]

[215: V. Jarves, _History of the Sandwich Islands_, 1843, p. 108.]

[216: Il est probable qu'il y a aussi au fond de ces pratiques la
proccupation d'empcher l'esprit du mort de revenir sur la terre
chercher les choses et les tres qui lui tiennent de prs. Mais cette
proccupation mme implique que serviteurs et clients sont troitement
subordonns au matre, qu'ils en sont insparables et que, de plus, pour
viter les malheurs qui rsulteraient de la persistance de l'Esprit sur
cette terre, ils doivent se sacrifier dans l'intrt commun.]

[217: V. Frazer, _Golden Bough loc. cit._ et _passim_.]

[218: V. _Division du travail social_, _passim_.]

[219: Csar, _Guerre des Gaules_, VI, 14.--Valre-Maxime, VI, 11 et
12.--Pline, _Hist. nat._, IV, 12.]

[220: Posidonius, XXIII, ap. Athen. Deipno, IV, 154.]

[221: Elien, XII, 23.]

[222: Waitz, _Anthropologie der Naturvoelker_, t. VI, p. 115.]

[223: _Ibid._, t. III, 1e Hlfte, p. 102.]

[224: Mary Eastman, _Dacotah_, p. 89, 169.--Lombroso, _L'Uomo
delinquente_, 1884, p. 51.]

[225: Lisle, _op. cit._, p. 333.]

[226: _Lois de Manou_, VI, 32 (trad. Loiseleur).]

[227: Barth, _The religions of India_, Londres, 1891, p. 146.]

[228: Bhler, _Uber die Indische Secte der Jana_, Vienne, 1887, p. 10,
19 et 37.]

[229: Barth, _op. cit._, p. 279.]

[230: Heber, _Narrative of a Journey through the Upper Provinces of
India_, 1824-25, ch. XII.]

[231: Forsyth, _The Highlands of Central India_, Londres, 1871, p.
172-175.]

[232: V, Burnell, _Glossary_, 1886, au mot, _Jagarnnath_. La pratique a
 peu prs disparu; cependant, on en a encore observ de nos jours des
cas isols. V. Stirling, _Asiat. Resch._, t. XV, p. 324.]

[233: _Histoire du Japon_, t. II.]

[234: On a appel _acedia_ l'tat moral qui dterminait ces suicides. V.
Bourquelot, _Recherches sur les opinions et la lgislation en matire de
mort volontaire pendant le moyen ge_.]

[235: Il est vraisemblable que les suicides si frquents chez les hommes
de la Rvolution taient dus, au moins en partie,  un tat d'esprit
altruiste. En ces temps de luttes intrieures, d'enthousiasme collectif,
la personnalit individuelle avait perdu de sa valeur. Les intrts de
la patrie ou du parti primaient tout. La multiplicit des excutions
capitales provient, sans doute, de la mme cause. On tuait aussi
facilement qu'on se tuait.]

[236: Les chiffres relatifs aux suicides militaires sont emprunts soit
aux documents officiels, soit  Wagner (_op. cit._, p. 229 et suiv.);
les chiffres relatifs aux suicides civils, aux documents officiels, aux
indications de Wagner ou  Morselli. Pour les tats-Unis, nous avons
suppos que l'ge moyen,  l'arme, tait, comme en Europe, de 20  30
ans.]

[237: Preuve nouvelle de l'inefficacit du facteur organique en gnral
et de la slection matrimoniale en particulier.]

[238: Pendant les annes 1867-74 le taux des suicides est d'environ 140;
en 1889-91, il est de 210  220, soit une augmentation de prs de 60 %.
Si le taux des clibataires a cr dans la mme mesure, et il n'y a pas
de raison pour qu'il en soit autrement, il n'aurait t pendant la
premire de ces priodes que de 319, ce qui lverait  3,11 le
coefficient d'aggravation des sous-officiers. Si nous ne parlons pas des
sous-officiers aprs 1874, c'est que,  partir de ce moment, il y eut de
moins en moins de sous-officiers de carrire.]

[239: V. l'article de Roth, dans la _Stat. Monatschrift_, 1892, p. 200.]

[240: Pour la Prusse et l'Autriche, nous n'avons pas l'effectif par
anne de service, c'est ce qui nous empche d'tablir les nombres
proportionnels. En France, on a prtendu que si, au lendemain de la
guerre, les suicides militaires avaient diminu, c'tait parce que le
service tait devenu moins long. (5 ans au lieu de 7). Mais cette
diminution ne s'est pas maintenue et,  partir de 1882, les chiffres se
sont sensiblement relevs. De 1882  1889, ils sont revenus  ce qu'ils
taient avant la guerre, oscillant entre 322 et 424 par million, et
cela, quoique le service ait subi une nouvelle rduction, 3 ans au lieu
de 5.]

[241: On peut se demander si l'normit du coefficient d'aggravation
militaire en Autriche ne vient pas de ce que les suicides de l'arme
sont plus exactement recenss que ceux de la population civile.]

[242: On remarquera que l'tat d'altruisme est inhrent  la rgion. Le
corps d'arme de Bretagne n'est pas compos exclusivement de Bretons,
mais il subit l'influence de l'tat moral ambiant.]

[243: Parce que les gendarmes et les gardes municipaux sont souvent
maries.]

[244: Ce relvement est trop important pour tre accidentel. Si l'on
remarque qu'il s'est produit exactement au moment o commenait la
priode des entreprises coloniales, on est fond  se demander si les
guerres auxquelles elles ont donn lieu n'ont pas dtermin un rveil de
l'esprit militaire.]

[245: Nous ne voulons pas dire que les individus souffraient de cette
compression et se tuaient parce qu'ils en souffraient. Ils se tuaient
davantage parce qu'ils taient moins individualiss.]

[246: Ce qui ne veut pas dire qu'elle doive, ds  prsent, disparatre.
Ces survivances ont leurs raisons d'tre et il est naturel qu'une partie
du pass subsiste au sein du prsent. La vie est faite de ces
contradictions.]

[247: V. Starck, _Verbrechen und Vergehen in Preussen_, Berlin, 1884, p.
55.]

[248: _Die Gesetzmssigkeit in Gesellchaftsleben_, p. 345.]

[249: V. Fornasari di Verce, _La criminalita e le vicende economiche
d'Italia_, Turin, 1894, p. 77-83.]

[250: _Ibid._, p. 108-117.]

[251: _Ibid._, p. 86-104.]

[252: L'accroissement est moindre dans la priode 1885-90 par suite
d'une crise financire.]

[253: Pour prouver que l'amlioration du bien-tre diminue les suicides,
on a essay parfois d'tablir que, quand l'migration, cette soupape de
sret de la misre, est largement pratique, les suicides baissent (V.
Legoyt, p. 257-259). Mais les cas o, au lieu d'une inversion, on
constate un paralllisme entre ces deux phnomnes, sont nombreux. En
Italie, de 1876  1890, le nombre des migrants est pass de 76 pour
100.000 habitants  335, chiffre qui a mme t dpass de 1887  1889.
En mme temps les suicides n'ont cess de crotre.]

[254: Cette rprobation est, actuellement, toute morale et ne parat
gure susceptible d'tre sanctionne juridiquement. Nous ne pensons pas
qu'un rtablissement quelconque de lois somptuaires soit dsirable ou
simplement possible.]

[255: Quand la statistique distingue plusieurs sortes de carrires
librales, nous indiquons, comme point de repre celle o le taux des
suicides est le plus lev.]

[256: De 1826  1880, les fonctions conomiques paraissent moins
prouves (V. _Compte-rendu_ de 1880); mais la statistique des
professions tait-elle bien exacte?]

[257: Ce chiffre n'est atteint que par les gens de lettres.]

[258: Voir plus haut, liv. II, ch. III, p. II.]

[259: V. plus haut, liv. II, chap. III, p. III.]

[260: Nous prenons cette priode loigne parce que le divorce
n'existait pas du tout alors. La loi de 1884 qui l'a rtabli ne parat
pas d'ailleurs avoir produit jusqu' prsent d'effets sensibles sur les
suicides d'poux; leur coefficient de prservation n'avait pas
sensiblement vari en 1888-92; une institution ne produit pas ses effets
en si peu de temps.]

[261: Pour la Saxe, nous n'avons que les nombres relatifs ci-dessus,
emprunts  Oettingen; ils suffisent  notre objet. On trouvera dans
Legoyt (p. 171) d'autres documents qui prouvent galement que, en Saxe,
les poux ont un taux plus lev que les clibataires. Legoyt lui-mme
en fait la remarque avec surprise.]

[262: Si nous ne comparons  ce point de vue que ces quelques pays,
c'est que, pour les autres, les statistiques confondent les suicides
d'poux avec ceux des pouses et on verra plus bas combien il est
ncessaire de les distinguer.

Maie il ne faudrait pas conclure de ce tableau qu'en Prusse,  Bade et
en Saxe, les poux se tuent rellement plus que les garons. Il ne faut
pas perdre de vue que ces coefficients ont t tablis indpendamment de
l'ge et de son influence sur le suicide. Or, comme les hommes de 25 
30 ans, ge moyen des garons, se tuent deux fois moins environ que les
hommes de 40  45 ans, ge moyen des poux, ceux-ci jouissent d'une
immunit mme dans les pays o le divorce est frquent; mais elle y est
plus faible qu'ailleurs. Pour qu'on pt dire qu'elle y est nulle, il
faudrait que le taux des maris, abstraction faite de l'ge, ft deux
fois plus fort que celui des clibataires; ce qui n'est pas le cas.
Cette omission n'atteint, d'ailleurs, en rien la conclusion  laquelle
nous sommes arrivs. Car l'ge moyen des poux varie peu d'un pays 
l'autre, de deux ou trois ans seulement, et, d'un autre ct, la loi
selon laquelle l'ge agit sur le suicide est partout la mme. Par
consquent, en ngligeant l'action de ce facteur, nous avons bien
diminu la valeur absolue des coefficients de prservation, mais, comme
nous les avons partout diminus selon la mme proportion, nous n'avons
pas altr leur valeur relative qui, seule, nous importe. Car nous ne
cherchons pas  estimer en valeur absolue l'immunit des poux dans
chaque pays, mais  classer les diffrents pays au point de vue de cette
immunit. Quant aux raisons qui nous ont dtermins  cette
simplification, c'est d'abord pour ne pas compliquer le problme
inutilement, mais c'est aussi parce que nous n'avons pas dans tous les
cas les lments ncessaires pour calculer exactement l'action de
l'ge.]

[263: Les priodes sont les mmes qu'au tableau XXVII.]

[264: Nous avons d classer ces provinces d'aprs le nombre des divorcs
recenss, n'ayant pas trouv le nombre des divorces annuels.]

[265: Levasseur, _Population franaise_, t. II, p. 92. Cf. Bertillon,
_Annales de Dem. Inter._, 1880, p. 460.--En Saxe, les demandes intentes
par les hommes sont presque aussi nombreuses que celles qui manent des
femmes.]

[266: Bertillon, _Annales, etc._, 1882, p. 275 et suiv.]

[267: V. _Rolla_ et dans _Namouna_ le portrait de Don Juan.]

[268: V. le monologue de Faust dans la pice de Goethe.]

[269: Mais, dira-t-on, est-ce que, l o le divorce ne tempre pas le
mariage, l'obligation troitement monogamique ne risque pas d'entraner
le dgot? Oui, sans doute, ce rsultat se produira ncessairement, si
le caractre moral de l'obligation n'est plus senti. Ce qui importe, en
effet, ce n'est pas seulement que la rglementation existe, mais qu'elle
soit accepte par les consciences. Autrement, si elle n'a plus
d'autorit morale et ne se maintient plus que par la force d'inertie,
elle ne peut plus jouer de rle utile. Elle gne sans beaucoup servir.]

[270: Puisque, l o l'immunit de l'poux est moindre, celle de la
femme est plus leve, on se demandera peut-tre comment il ne s'tablit
pas de compensation. Mais c'est que la part de la femme tant trs
faible dans le nombre total des suicides, la diminution des suicides
fminins n'est pas sensible dans l'ensemble et ne compense pas
l'augmentation des suicides masculins. Voil pourquoi le divorce est
accompagn finalement d'une lvation du chiffre gnral des suicides.]

[271: _Op. cit._, p. 171.]

[272: V. plus haut, liv. II, ch. III, p. II.]

[273: Il est mme probable que le mariage,  lui seul, ne commence 
produire des effets prophylactiques que plus tard, aprs trente ans. En
effet, jusque-l, les maris sans enfants donnent annuellement, en
chiffres absolus, autant de suicides que les maris avec enfants, 
savoir 6,6 de 20  25 ans pour les uns et les autres, 33 d'un ct et 34
de l'autre de 25  30 ans. Il est clair cependant que les mnages
fconds sont, mme  cette priode, beaucoup plus nombreux que les
mnages striles. La tendance au suicide de ces derniers doit donc tre
plusieurs fois plus forte que celle des poux avec enfants; par
consquent, elle doit tre trs voisine, comme intensit, de celle des
clibataires. Nous ne pouvons malheureusement faire sur ce point que des
hypothses; car comme le dnombrement ne donne pas pour chaque ge la
population des poux sans enfants, distingue des poux avec enfants, il
nous est impossible de calculer sparment le taux des uns et celui des
autres pour chaque priode de la vie. Nous ne pouvons que donner les
chiffres absolus, tels que nous les avons relevs au Ministre de la
Justice pour les annes 1889-91. Nous les reproduisons en un tableau
spcial qu'on trouvera  la fin de l'ouvrage. Cette lacune du
recensement est des plus regrettables.]

[274: V. plus haut liv. II, ch. III, p. I et III.]

[275: On voit par les considrations qui prcdent qu'il existe un type
de suicide qui s'oppose au suicide anomique, comme le suicide goste et
le suicide altruiste s'opposent entre eux. C'est celui qui rsulte d'un
excs de rglementation; celui que commettent les sujets dont l'avenir
est impitoyablement mur, dont les passions sont violemment comprimes
par une discipline oppressive. C'est le suicide des poux trop jeunes,
de la femme marie sans enfant. Pour tre complet, nous devrions donc
constituer un quatrime type de suicide. Mais il est de si peu
d'importance aujourd'hui et, en dehors des cas que nous venons de citer,
il est si difficile d'en trouver des exemples, qu'il nous parat inutile
de nous y arrter. Cependant, il pourrait se faire qu'il et un intrt
historique. N'est-ce pas  ce type que se rattachent les suicides
d'esclaves que l'on dit tre frquents dans de certaines conditions (V.
Corre, _Le crime en pays croles_, p. 48), tous ceux, en un mot, qui
peuvent tre attribus aux intemprances du despotisme matriel ou
moral? Pour rendre sensible ce caractre inluctable et inflexible de la
rgle sur laquelle on ne peut rien, et par opposition  cette expression
d'anomie que nous venons d'employer, on pourrait l'appeler le _suicide
fataliste_.]

[276: _Raphal_, dit. Hachette, p. 6.]

[277: _Hypochondrie et suicide_, p. 316.]

[278: Brierre de Boismont, _Du suicide_, p. 198.]

[279: _Ibid._, p. 194.]

[280: On trouvera des exemples dans Brierre de Boismont, p. 494 et 506.]

[281: Leroy, _op. cit._, p. 241.]

[282: V. des cas dans Brierre de Boismont, p. 187-189.]

[283: _De tranquillitate animi_, II, _sub fine_. Cf. Lettre XXIV.]

[284: _Ren_, dition Vialat, Paris, 1849, p. 112.]

[285: V. plus haut, liv. II, ch. III, p. III.]

[286: Snque clbre le suicide de Caton comme le triomphe de la
volont humaine sur les choses (V. _De Prov._, 2, 9 et _Ep._, 71, 16).]

[287: Morselli, p. 445-446.]

[288: V. Lisle, _op. cit._, p. 94.]

[289: Notamment dans ses deux ouvrages _Sur l'homme et le dveloppement
de ses facults ou Essai de physique sociale_, 2 vol., Paris 1835, et
_Du systme social et des lois qui le rgissent_, Paris 1848. Si
Qutelet est le premier qui ait essay d'expliquer scientifiquement
cette rgularit, il n'est pas le premier qui l'ait observe. Le
vritable fondateur de la statistique morale est le pasteur Sssmilch,
dans son ouvrage, _Die Gttliche Ordnung in den Vernderungen des
menschlichen Geschlechts, aus der Geburt, dem Tode und der Fortpflanzung
desselben erwiesen_, 3 vol., 1742.

V. sur cette mme question: Wagner, _Die Gesetzmssigkeit_, etc.,
premire partie; Drobisch, _Die Moralische Statistik und die menschliche
Willensfreiheit_, Leipzig, 1867 (surtout p. 1-58); Mayr, _Die
Gesetzmssigheit im Gesellschaftsleben_, Munich, 1877; Oettingen,
_Moralstatistik_, p. 90 et suiv.]

[290: Ces considrations fournissent une preuve de plus que la race ne
peut rendre compte du taux social des suicides. Le type ethnique, en
effet, est lui aussi un type gnrique; il ne comprend que des
caractres communs  une masse considrable d'individus. Le suicide, au
contraire, est un fait exceptionnel. La race n'a donc rien qui puisse
suffire  dterminer le suicide; autrement, il aurait une gnralit
que, en fait, il n'a pas. Dira-t-on que si, en effet, aucun des lments
qui constituent la race ne saurait tre regard comme une cause
suffisante du suicide, cependant, elle peut, selon ce qu'elle est,
rendre, les hommes plus ou moins accessibles  l'action des causes
suicidognes? Mais, quand mme les faits vrifieraient cette hypothse,
ce qui n'est pas, il faudrait tout au moins reconnatre que le type
ethnique est un facteur de bien mdiocre efficacit, puisque son
influence suppose serait empche de se manifester dans la presque
totalit des cas et ne serait sensible que trs exceptionnellement. En
un mot, la race ne peut expliquer comment, sur un million de sujets qui
tous appartiennent galement  cette race, il y en a tout au plus 100 ou
200 qui se tuent chaque anne.]

[291: C'est, au fond, l'opinion expose par Drobisch, dans son livre
cit plus haut.]

[292: Cette argumentation n'est pas seulement vraie du suicide,
quoiqu'elle soit, en ce cas, plus particulirement frappante qu'en tout
autre. Elle s'applique identiquement au crime sous ses diffrentes
formes. Le criminel, en effet, est un tre exceptionnel tout comme le
suicid et, par consquent, ce n'est pas la nature du type moyen qui
peut expliquer les mouvements de la criminalit. Mais il n'en est pas
autrement du mariage, quoique la tendance  contracter mariage soit plus
gnrale que le penchant  tuer ou  se tuer.  chaque priode de la
vie, le nombre des gens qui se marient ne reprsente qu'une petite
minorit par rapport  la population clibataire du mme ge. Ainsi, en
France, de 25  30 ans, c'est--dire  l'poque o la nuptialit est
_maxima_, il n'y a par an que 176 hommes et 135 femmes qui se marient
sur 1.000 clibataires de chaque sexe (priode 1877-81). Si donc la
tendance au mariage, qu'il ne faut pas confondre avec le got du
commerce sexuel, n'a que chez un petit, nombre de sujets une force
suffisante pour se satisfaire, ce n'est pas l'nergie qu'elle a dans le
type moyen qui peut expliquer l'tat de la nuptialit  un moment donn.
La vrit, c'est qu'ici, comme quand il s'agit du suicide, les chiffres
de la statistique expriment, non l'intensit moyenne des dispositions
individuelles, mais celle de la force collective qui pousse au mariage.]

[293: Elle n'est pas d'ailleurs la seule; tous les faits de statistique
morale, comme le montre la note prcdente, impliquent cette
conclusion.]

[294: Tarde, _La sociologie lmentaire_, in _Annales de l'Institut
international de sociologie_, p. 213.]

[295: Nous disons  la rigueur, car ce qu'il y a d'essentiel dans le
problme ne saurait tre rsolu de cette manire. En effet, ce qui
importe si l'on veut expliquer cette continuit, c'est de faire voir,
non pas simplement comment les pratiques usites  une priode ne
s'oublient pas  la priode qui suit, mais comment elles gardent leur
autorit et continuent  fonctionner. De ce que les gnrations
nouvelles peuvent savoir par des transmissions purement
inter-individuelles ce que faisaient leurs anes, il ne suit pas
qu'elles soient ncessites  agir de mme. Qu'est-ce donc qui les y
oblige? Le respect de la coutume, l'autorit des anciens? Mais alors la
cause de la continuit, ce ne sont plus les individus qui servent de
vhicules aux ides ou aux pratiques, c'est cet tat d'esprit minemment
collectif qui fait que, chez tel peuple, les anctres sont l'objet d'un
respect particulier. Et cet tat d'esprit s'impose aux individus. Mme,
tout comme la tendance au suicide, il a pour une mme socit une
intensit dfinie selon le degr de laquelle les individus se conforment
plus ou moins  la tradition.]

[296: V. _Rgles de la mthode sociologique_, ch. II.]

[297: Tarde, _op. cit._, in _Annales de l'Institut de sociol._, p. 222.]

[298: V. Frazer, _Golden Bough_, p. 9 et suiv.]

[299: Ajoutons, pour prvenir toute interprtation inexacte, que nous
n'admettons pas pour cela qu'il y ait un point prcis o finisse
l'individuel et o commence le rgne social. L'association ne s'tablit
pas d'un seul coup et ne produit pas d'un seul coup ses effets; il lui
faut du temps pour cela et il y a, par consquent, des moments o la
ralit est indcise. Ainsi, on passe sans hiatus d'un ordre de faits 
l'autre; mais ce n'est pas une raison pour ne pas les distinguer.
Autrement, il n'y aurait rien de distinct dans le monde, si du moins on
pense qu'il n'y a pas de genres spars et que l'volution est
continue.]

[300: Nous pensons qu'aprs cette explication on ne nous reprochera plus
de vouloir, en sociologie, substituer le dehors au dedans. Nous partons
du dehors parce qu'il est seul immdiatement donn, mais c'est pour
atteindre le dedans. Le procd est, sans doute, compliqu; mais il n'en
est pas d'autre, si l'on ne veut pas s'exposer  faire porter la
recherche, non sur l'ordre de faits que l'on veut tudier, mais sur le
sentiment personnel qu'on en a.]

[301: Pour savoir si ce sentiment de respect est plus fort dans une
socit que dans l'autre, il ne faut pas considrer seulement la
violence intrinsque des mesures qui constituent la rpression, mais la
place occupe par la peine dans l'chelle pnale. L'assassinat n'est
puni que de mort aujourd'hui comme aux sicles derniers. Mais
aujourd'hui, la peine de mort simple a une gravit relative plus grande;
car elle constitue le chtiment suprme, tandis qu'autrefois elle
pouvait tre aggrave. Et puisque ces aggravations ne s'appliquaient pas
alors  l'assassinat ordinaire, il en rsulte que celui-ci tait l'objet
d'une moindre rprobation.]

[302: De mme que la science de la physique n'a pas  discuter la
croyance en Dieu, crateur du monde physique, la science de la morale
n'a pas  connatre de la doctrine qui voit en Dieu le crateur de la
morale. La question n'est pas de notre ressort; nous n'avons  nous
prononcer pour aucune solution. Les causes secondes sont les seules dont
nous ayons  nous occuper.]

[303: V. plus haut, liv. III, ch. I, p. III.]

[304: V. Tarde, _op. cit._, p. 212.]

[305: V. Delage, _Structure du protoplasme, passim_; Weissmann,
_L'hrdit_ et toutes les thories qui se rapprochent de celle de
Weissmann.]

[306: V. plus haut, liv. II, ch. IV, p. II.]

[307: Notons toutefois que cette progression n'a t tablie que pour
les socits europennes o le suicide altruiste est relativement rare.
Peut-tre n'est-elle pas vraie de ce dernier. Il est possible qu'il
atteigne son apoge plutt vers l'poque de la maturit, au moment o
l'homme est le plus ardemment ml  la vie sociale. Les rapports que ce
suicide soutient avec l'homicide, et dont il sera parl dans le chapitre
suivant, confirment cette hypothse.]

[308: Sans vouloir soulever une question de mtaphysique que nous
n'avons pas  traiter, nous tenons  faire remarquer que cette thorie
de la statistique n'oblige pas  refuser  l'homme toute espce de
libert. Elle laisse, au contraire, la question du libre arbitre
beaucoup plus entire que si l'on fait de l'individu la source des
phnomnes sociaux. En effet, quelles que soient les causes auxquelles
est due la rgularit des manifestations collectives, elles ne peuvent
pas ne pas produire leurs effets l o elles sont: car, autrement, on
verrait ces effets varier capricieusement alors qu'ils sont uniformes.
Si donc elles sont inhrentes aux individus, elles ne peuvent pas ne pas
dterminer ncessairement ceux; en qui elles rsident. Par consquent,
dans cette hypothse, on ne voit pas le moyen d'chapper au dterminisme
le plus rigoureux. Mais il n'en est plus de mme si cette constance des
donnes dmographiques provient d'une force extrieure aux individus.
Car celle-ci ne dtermine pas tels sujets plutt que tels autres. Elle
rclame certains actes en nombre dfini, non que ces actes viennent de
celui-ci ou de celui-l. On peut admettre que certains lui rsistent et
qu'elle se satisfasse sur d'autres. En dfinitive, notre conception n'a
d'autre effet que d'ajouter aux forces physiques, chimiques,
biologiques, psychologiques des forces sociales qui agissent sur l'homme
du dehors tout comme les premires. Si donc celles-ci n'excluent pas la
libert humaine, il n'y a pas de raison pour qu'il en soit autrement de
celles-l. La question se pose dans les mmes termes pour les unes et
pour les autres. Quand un foyer d'pidmie se dclare, son intensit
prdtermine l'importance de la mortalit qui en rsultera; mais ceux
qui doivent tre atteints ne sont pas dsigns pour cela. La situation
des suicids n'est pas autre par rapport aux courants suicidognes.]

[309: V. _Division du travail social_, Introduction.]

[310: Bibliographie de la question. Appiano Buonafede, _Histoire
critique et philosophique du suicide_, 1762, trad. fr., Paris,
1843.--Bourquelot, _Recherches sur les opinions de la lgislation en
matire de morts volontaires_, in _Bibliothque de l'cole des Chartes_,
1842 et 1843.--Guernesey, _Suicide, history of the penal laws_,
New-York, 1883.--Garrison, _Le suicide en droit romain et en droit
franais_, Toulouse, 1883.--ynn Wescott, _Suicide_, Londres, 1885, p.
43-58.--Geiger, _Der Selbstmord im klassischen Altertum_, Augsbourg,
1888.]

[311: Garrison, op. cit., p. 77.]

[312: _Omicidio-suicidio_, p. 61-62.]

[313: _Origines du droit franais_, p. 371.]

[314: Ferri, _op. cit._, p. 62.]

[315: Garrison, _op. cit._, p. 144, 145.]

[316: Ferri, _op. cit._, p. 63, 64.]

[317: _Coran_, III, v. 139.]

[318: _Ibid._, XVI, v. 63.]

[319: _Ibid._, LVI, v. 60.]

[320: _Ibid._, XXXIII, v. 33.]

[321: Aristote, _Eth. Nic._, V, 11, 3.]

[322: Eschine, C. Ctsiphon, p. 244--Platon, _Lois_, IX, 12, p. 873.]

[323: Dion Chrysostome, _Or._, 4, 14 (d. Teubner, V, 2, p. 207).]

[324: _Melet_. Edition Reiske, Altenburg, 1797, p. 198 et suiv.]

[325: Valre-Maxime, 2, 6, 8.]

[326: Valre-Maxime, 2, 6, 7.]

[327: XII, 603.]

[328: V. Lasaulx, _Ueber die Bcher des Koenigs Numa_, dans ses _Etudes
d'antiquit classique_. Nous citons d'aprs Geiger, p. 63.]

[329: Servius, _loc. cit._--Pline, _Hist. nat._ XXXVI, 24.]

[330: III, tit. II, liv. II,  3.]

[331: _Inst. orat._, VII, 4, 39.--_Declam_. 337.]

[332: _Digeste_, liv. XLIX, tit. XVI, loi 6,  7.]

[333: _Ibid._, liv. XXVIII, tit. III, loi 6,  7.]

[334: _Digeste_, liv. XLVIII, tit. XXI, loi 3,  6.]

[335: Vers la fin de la Rpublique et le commencement de l'Empire, voir
Geiger, p. 69.]

[336: Et encore ce droit commence-t-il  tre, mme dans ce cas,
contest  la socit.]

[337: V. Geiger, _op. cit._, p. 58-59.]

[338: V. notre _Division du travail social_, liv. II.]

[339: Lyon, 1881. Au Congrs de criminologie tenu  Rome en 1887, M.
Lacassagne a, d'ailleurs, revendiqu la paternit de cette thorie.]

[340: _Bibliographie._--Guerry, _Essai sur la statistique morale de la
France_.--Cazauvieilh, _Du suicide, de l'alination mentale et des
crimes contre les personnes, compars dans leurs rapports rciproques_,
2 vol. 1840.--Despine, _Psychologie natur._, p. 111.--Manry, _Du
mouvement moral des socits_, in _Revue des Deux-Mondes_,
1860.--Morselli, _Il suicidio_, p. 243 et suiv.--_Actes du premier
congrs international d'Anthropologie criminelle_, Turin, 1886-87, p.
202 et suiv.--Tarde, _Criminalit compare_, p. 152 et suiv.--Ferri,
_Omicidio-suicidio_, 4e dit., Turin, 1895, p. 253 et suiv.]

[341: _Moralstatistik_, p. 526.]

[342: _Op. cit._, p. 333.--Dans les _Actes du congrs de Rome_, p. 205,
le mme auteur met pourtant des doutes sur la ralit de cet
antagonisme.]

[343: Les chiffres relatifs aux deux premires priodes ne sont pas,
pour l'homicide, d'une rigoureuse exactitude, parce que la statistique
criminelle fait commencer sa premire priode  16 ans et la fait aller
jusqu' 21, tandis que le dnombrement donne le chiffre global de la
population de 15  20. Mais cette lgre inexactitude n'altre en rien
les rsultats gnraux qui se dgagent du tableau. Pour l'infanticide,
le maximum est atteint plus tt, vers 25 ans, et la dcroissance
beaucoup plus rapide. On comprend aisment pourquoi.]

[344: D'aprs Chaussinand.]

[345: _Op. cit._, p. 310 et suiv.]

[346: _Op. cit._, p. 67.]

[347: _Des prisonniers, de l'emprisonnement et des prisons_, Paris,
1850, p. 133.]

[348: _Op. cit._, p. 95.]

[349: _Le suicide dans le dpartement de Seine-et-Marne._]

[350: _Op. cit._, p. 377.]

[351: _L'homme criminel_, trad. fr., p. 338.]

[352: En quoi consiste cette influence? Une part semble bien en devoir
tre attribue au rgime cellulaire. Mais nous ne serions pas tonns
que la vie commune de la prison ft de nature  produire les mmes
effets. On sait que la socit des malfaiteurs et des dtenus est trs
cohrente; l'individu y est compltement effac et la discipline de la
prison agit dans le mme sens. Il pourrait donc s'y passer quelque chose
d'analogue  ce que nous avons observ dans l'arme. Ce qui confirme
cette hypothse, c'est que les pidmies de suicides sont frquentes
dans les prisons comme dans les casernes.]

[353: Une statistique rapporte par Ferri (_Omicidio_, p. 373) n'est pas
plus probante. De 1866  1876, il y aurait eu, dans les bagnes italiens,
17 suicides commis par des forats condamns pour des crimes contre les
personnes, et seulement 5 commis par des auteurs de crimes-proprit.
Mais, au bagne, les premiers sont beaucoup plus nombreux que les
seconds. Ces chiffres n'ont donc rien de concluant. Nous ignorons,
d'ailleurs,  quelle source l'auteur de cette statistique a puis les
lments dont il s'est servi.]

[354: D'aprs Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, table 61.]

[355: _Ibid._, table 109.]

[356: _Ibid._, table 65.]

[357: D'aprs les tables mmes dresses par Ferri.]

[358: Cette classification des dpartements est emprunte  Bournet, _De
la criminalit en France et en Italie_, Paris, 1884, p. 41 et 51.]

[359: Starke, _Verbrechen und Verbrecher in Preussen_, Berlin, 1884, p.
144 et suiv.]

[360: D'aprs les tables de Ferri.]

[361: V. Bosco, _Gli Omicidii in alcuni Stati d'Europa_, Rome, 1889.]

[362: _Philosophie pnale_, p. 347-48.]

[363: Certaines de ces affaires ne sont pas poursuivies parce qu'elles
ne constituent ni crimes ni dlits. Il y aurait donc lieu de les
dfalquer. Pourtant, nous ne l'avons pas fait afin de suivre notre
auteur sur son propre terrain; d'ailleurs, cette dfalcation, nous nous
en sommes assur, ne changerait rien au rsultat qui se dgage des
chiffres ci-dessus.]

[364: Une considration secondaire, prsente par le mme auteur 
l'appui de sa thse, n'est pas plus probante. D'aprs lui, il faudrait
aussi tenir compte des homicides classs par erreur parmi les morts
volontaires ou accidentelles. Or, comme le nombre des unes et des autres
a augment depuis le dbut du sicle, il en conclut que le chiffre des
homicides placs sous l'une ou l'autre de ces deux tiquettes a d
crotre galement. Voil donc encore, dit-il, une augmentation srieuse
dont il faut tenir compte, si l'on veut apprcier exactement la marche
de l'homicide.--Mais le raisonnement repose sur une confusion. De ce que
le chiffre des morts accidentelles et volontaires a cr, il ne suit pas
qu'il en soit de mme des homicides rangs  tort sous cette rubrique.
De ce qu'il y a plus de suicides et plus d'accidents, il ne rsulte pas
qu'il y ait aussi plus de faux suicides et de faux accidents. Pour
qu'une pareille hypothse et quelque vraisemblance, il faudrait tablir
que les enqutes administratives ou judiciaires, dans les cas douteux,
se font plus mal qu'autrefois; supposition  laquelle nous ne
connaissons aucun fondement. M, Tarde, il est vrai, s'tonne qu'il y ait
aujourd'hui plus de morts par submersion que jadis et il est dispos 
voir, sous cet accroissement, un accroissement dissimul d'homicides.
Mais le nombre des morts par la foudre a encore beaucoup plus augment;
il a doubl. La malveillance criminelle n'y est pourtant pour rien. La
vrit, c'est d'abord que les recensements statistiques se font plus
exactement et, pour les cas de submersion, que les bains de mer plus
frquents, les ports plus actifs, les bateaux plus nombreux sur nos
rivires donnent lieu  plus d'accidents.]

[365: Pour l'assassinat, l'inversion est moins prononce; ce qui
confirme ce qui a t dit plus haut sur le caractre mixte de ce crime.]

[366: Les assassinats, au contraire, qui taient  200 en 1869,  215 en
1868, tombent  162 en 1870. On voit combien ces deux sortes de crimes
doivent tre distingues.]

[367: D'aprs Starke, _op. cit._, p. 133.]

[368: Les assassinats restent  peu prs stationnaires.]

[369: Ces remarques sont, d'ailleurs, plutt destines  poser la
question qu' la trancher. Elle ne pourra tre rsolue que quand on aura
isol l'action de l'ge et celle de l'tat civil, comme nous avons fait
pour le suicide.]

[370: Ce tableau a t tabli avec les documents indits du Ministre de
la Justice. Nous n'avons pas pu nous en servir beaucoup, parce que le
dnombrement de la population ne fait pas connatre,  chaque ge, le
nombre des poux et des veufs sans enfants. Nous publions pourtant les
rsultats de notre travail, dans l'esprance qu'il sera utilis plus
tard, quand cette lacune du dnombrement sera comble.]

[371: V. _Rgles de la Mthode sociologique_, chap. III.]

[372: Et mme tout lien logique n'est-il pas mdiat? Si rapprochs que
soient les deux termes qu'il relie, ils sont toujours distincts et, par
consquent, il y a toujours entre eux un cart, un intervalle logique.]

[373: Ce qui a contribu  obscurcir cette question, c'est qu'on ne
remarque pas assez combien ces ides de sant et de maladie sont
relatives. Ce qui est normal aujourd'hui ne le sera plus demain, et
inversement. Les intestins volumineux du primitif sont normaux par
rapport  son milieu, mais ne le seraient plus aujourd'hui. Ce qui est
morbide pour les individus peut tre normal pour la socit. La
neurasthnie est une maladie au point de vue de la physiologie
individuelle; que serait une socit sans neurasthniques? Ils ont
actuellement un rle social  jouer. Quand on dit d'un tat qu'il est
normal ou anormal, il faut ajouter par rapport  quoi il est ainsi
qualifi; sinon, on ne s'entend pas.]

[374: _Division du travail social_, p. 266.]

[375: Oettingen, _Ueber acuten und chronischen Selbstmord_, p. 28-32 et
_Moralstatistik_, p. 761.]

[376: M. Poletti; nous ne connaissons d'ailleurs sa thorie que par
l'expos qu'en a donn M. Tarde, dans sa _Criminalit compare_, p. 72.]

[377: On dit, il est vrai (Oettingen), pour chapper  cette conclusion,
que le suicide est seulement un des mauvais cts de la civilisation
(_Schattenseite_) et qu'il est possible de le rduire sans la combattre.
Mais c'est se payer de mots. S'il drive des causes mmes dont dpend la
culture, on ne peut diminuer l'un sans amoindrir l'autre; car le seul
moyen de l'atteindre efficacement est d'agir sur ses causes.]

[378: Cet argument est expos  une objection. Le Bouddhisme, le
Janisme sont des doctrines systmatiquement pessimistes de la vie;
faut-il y voir l'indice d'un tat morbide des peuples qui les ont
pratiques? Nous les connaissons trop mal pour oser trancher la
question. Qu'on ne considre notre raisonnement que comme s'appliquant
aux peuples europens et mme aux socits du type de la cit. Dans ces
limites, nous le croyons difficilement discutable. Il reste possible que
l'esprit de renoncement propre  certaines autres socits puisse, sans
anomalie, se formuler en systme.]

[379: Entre autres Lisle, _op. cit._, p. 437 et suiv.]

[380: Ce n'est pas que, mme dans ces cas, la sparation entre les actes
moraux et les actes immoraux soit absolue. L'opposition du bien et du
mal n'a pas le caractre radical que lui prte la conscience vulgaire.
On passe toujours de l'un  l'autre par une dgradation insensible et
les frontires sont souvent indcises. Seulement, quand il s'agit de
crimes avrs, la distance est grande et le rapport entre les extrmes
moins apparent que pour le suicide.]

[381: _Op. cit._, p. 499.]

[382: Art. _Suicide_, in _Diction. Philos._]

[383: Qu'on ne se mprenne pas sur notre pense. Sans doute, un jour
viendra o les socits actuelles mourront; elles se dcomposeront donc
en groupes plus petits. Seulement, si l'on induit l'avenir d'aprs le
pass, cet tat ne sera que provisoire, ces groupes partiels seront la
matire de socits nouvelles, beaucoup plus vastes que celles
d'aujourd'hui. Encore peut-on prvoir qu'ils seront eux-mmes beaucoup
plus vastes que ceux dont la runion a form les socits actuelles.]

[384: Les premiers collges d'artisans remontent  la Rome royale. V.
Marquardt, _Privat Leben der Roemer_, II, p. 4.]

[385: Voir les raisons dans notre _Division du travail social_, L. II,
ch. III, notamment, p. 335 et suiv.]

[386: Cette diffrenciation, on peut le prvoir, n'aurait probablement
plus le caractre strictement rglementaire qu'elle a aujourd'hui. La
femme ne serait pas, d'office, exclue de certaines fonctions et relgue
dans d'autres. Elle pourrait plus librement choisir, mais son choix,
tant dtermin par ses aptitudes, se porterait en gnral sur un mme
ordre d'occupations. Il serait sensiblement uniforme, sans tre
obligatoire.]

[387: Bien entendu, nous ne pouvons indiquer que les principales tapes
de cette volution. Nous n'entendons pas dire que les socits modernes
aient succd  la cit; nous laissons de ct les intermdiaires.]

[388: V. sur ce point, Benoist, _L'organization du suffrage universel_,
in _Revue des Deux-Mondes_, 1886.]






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*** START: FULL LICENSE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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