The Project Gutenberg EBook of L'anarchie, by lise Reclus

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Title: L'anarchie

Author: lise Reclus

Release Date: August 8, 2012 [EBook #40456]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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lise Reclus

L'ANARCHIE

PARIS

Au Bureau des  TEMPS NOUVEAUX 
140, RUE MOUFFETARD, 140

1896

NOTICE PRLIMINAIRE

Les paroles qui suivent furent prononces en 1894 dans la loge
maonnique des _Amis Philanthropes_ de Bruxelles, quoique depuis
trente-six annes l'orateur, simple  apprenti , n'et jamais, par
principe, collabor en quoi que ce soit  l'uvre de la socit
ferme des Francs-Maons. D'autant plus doit-il remercier les
 Frres  qui, ce jour-l, invitrent le  Profane   venir
exposer ses ides.

Ce discours a t reproduit dans les livraisons 3, 4 et 5 de la
premire anne des _Temps Nouveaux_ (mai et juin 1895).

L'ANARCHIE

L'anarchie n'est point une thorie nouvelle. Le mot lui-mme pris
dans l'acception d'  absence de gouvernement , de  socit sans
chefs , est d'origine ancienne et fut employ bien avant Proudhon.

D'ailleurs qu'importent les mots? Il y eut des  acrates  avant
les anarchistes, et les acrates n'avaient pas encore imagin leur nom
de formation savante que d'innombrables gnrations s'taient
succd. De tous temps il y eut des hommes libres, des contempteurs
de la loi, des hommes vivant sans matres, de par le droit primordial
de leur existence et de leur pense. Mme aux premiers ges nous
retrouvons partout des tribus composes d'hommes se grant  leur
guise, sans loi imposes, n'ayant d'autre rgle de conduite que leur
 vouloir et franc arbitre , pour parler avec Rabelais, et pousss
mme par leur dsir de fonder la  foi profonde  comme les
 chevaliers tant preux  et les  dames tant mignonnes  qui
s'taient runis dans l'abbaye de Thlme.

Mais si l'anarchie est aussi ancienne que l'humanit, du moins ceux
qui la reprsentent apportent-ils quelque chose de nouveau dans le
monde. Ils ont la conscience prcise du but poursuivi et, d'une
extrmit de la terre  l'autre, s'accordent dans leur idal pour
repousser toute forme de gouvernement. Le rve de libert mondiale a
cess d'tre une pure utopie philosophique et littraire, comme il
l'tait pour les fondateurs des cits du Soleil ou de Jrusalem
nouvelles; il est devenu le but pratique, activement recherch, pour
des multitudes d'hommes unis, qui collaborent rsolument  la
naissance d'une socit dans laquelle il n'y aurait plus de matres,
plus de conservateurs officiels de la morale publique, plus de
geliers ni de bourreaux, plus de riches ni de pauvres, mais des
frres ayant tous leur part quotidienne de pain, des gaux en droit,
et se maintenant en paix et en cordiale union, non par l'obissance 
des lois, qu'accompagnent toujours des menaces redoutables, mais par
le respect mutuel des intrts et l'observation scientifique des lois
naturelles.

Sans doute, cet idal semble chimrique  plusieurs d'entre vous,
mais je suis sr aussi qu'il parat dsirable  la plupart et que
vous apercevez au loin l'image thre d'une socit pacifique o
les hommes dsormais rconcilis laisseront rouiller leurs pes,
refondront leurs canons et dsarmeront leurs vaisseaux. D'ailleurs
n'tes-vous pas de ceux qui depuis longtemps, depuis des milliers
d'annes, dites-vous, travaillent  construire le temple de
l'galit? Vous tes  maons ,  seule fin de  maonner  un
difice de proportions parfaites, o n'entrent que des hommes libres,
gaux et frres, travaillant sans cesse  leur perfectionnement et
renaissant par la force de l'amour  une vie nouvelle de justice et
de bont. C'est bien cela, n'est-ce pas, et vous n'tes pas seuls?
Vous ne prtendez point au monopole d'un esprit de progrs et de
renouvellement. Vous ne commettez pas mme l'injustice d'oublier
vos adversaires spciaux, ceux qui vous maudissent et vous
excommunient, les catholiques ardents qui vouent  l'enfer les
ennemis de la Sainte glise, mais qui n'en prophtisent pas moins
la venue d'un ge de paix dfinitive. Franois d'Assise, Catherine de
Sienne, Thrse d'Avila et tant d'autres encore parmi les fidles
d'une foi qui n'est point la vtre, aimrent certainement l'humanit
de l'amour le plus sincre et nous devons les compter au nombre de
ceux qui vivaient pour un idal de bonheur universel. Et maintenant,
les millions et les millions de socialistes,  quelque cole qu'ils
appartiennent, luttent aussi pour un avenir o la puissance du
capital sera brise et o les hommes pourront enfin se dire
 gaux  sans ironie.

Le but des anarchistes leur est donc commun avec beaucoup d'hommes
gnreux, appartenant aux religions, aux sectes, aux partis les plus
divers, mais ils se distinguent nettement par les moyens, ainsi que
leur nom l'indique de la manire la moins douteuse. La conqute du
pouvoir fut presque toujours la grande proccupation des
rvolutionnaires, mmes des mieux intentionns. L'ducation reue ne
leur permettrait pas de s'imaginer une socit libre fonctionnant
sans gouvernement rgulier, et, ds qu'ils avaient renvers des
matres has, ils s'empressaient de les remplacer par d'autres
matres, destins suivant la formule consacre,   faire le bonheur
de leur peuples . D'ordinaire on ne se permettait mme pas de
prparer un changement de prince ou de dynastie sans avoir fait
hommage de son obissance  quelque souverain futur:  Le roi est
tu! Vive le roi!  s'criaient les sujets toujours fidles mme
dans leur rvolte. Pendant des sicles et des sicles tel fut
immanquablement le cours de l'histoire.  Comment pourrait-on vivre
sans matres?  disaient les esclaves, les pouses, les enfants, les
travailleurs des villes et des campagnes, et, de propos dlibr, ils
se plaaient la tte sous le joug comme le fait le buf qui trane la
charrue. On se rappelle les insurgs de 1830 rclamant  la
meilleure des Rpubliques  dans la personne d'un nouveau roi, et
les rpublicains de 1848 se retirant discrtement dans leur taudis
aprs avoir mis  trois mois de misre au service du gouvernement
provisoire . A la mme poque, une rvolution clatait en
Allemagne, et un parlement populaire se runissait  Francfort:
 L'ancienne autorit est un cadavre!  clamait un des reprsentants.
 Oui, rpliquait le prsident, mais nous allons le ressusciter.
Nous appellerons des hommes nouveaux qui sauront reconqurir pour le
pouvoir la puissance de la nation.  N'est-ce pas ici le cas de
rpter le vers de Victor Hugo:

Un vieil instinct humain mne  la turpitude?

Contre cet instinct, l'anarchie reprsente vraiment un esprit
nouveau. On ne peut point reprocher aux libertaires qu'ils cherchent
 se dbarrasser d'un gouvernement pour se substituer  lui:
 Ote-toi de l que je m'y mette!  est une parole qu'ils auraient
horreur de prononcer, et, d'avance, ils vouent  la honte et au
mpris, ou du moins  la piti, celui d'entre eux qui, piqu de la
tarentule du pouvoir, se laisserait aller  briguer quelque place
sous prtexte de faire, lui aussi, le  bonheur de ses
concitoyens . Les anarchistes professent en s'appuyant sur
l'observation, que l'Etat et tout ce qui s'y rattache n'est pas une
pure entit ou bien quelque formule philosophique, mais un ensemble
d'individus placs dans un milieu spcial et en subissant
l'influence. Ceux-ci, levs en dignit, en pouvoir, en traitement
au-dessus de leurs concitoyens, sont par cela mme forcs, pour ainsi
dire, de se croire suprieurs aux gens du commun, et cependant les
tentations de toute sorte qui les assigent les font choir presque
fatalement au-dessous du niveau gnral.

C'est l ce que nous rptons sans cesse  nos frres, -- parfois des
frres ennemis -- les socialistes d'Etat:  Prenez garde  vos
chefs et mandataires! Comme vous certainement ils sont anims des
plus pures intentions; ils veulent ardemment la suppression de la
proprit prive et de l'Etat tyrannique; mais les relations, les
occasions nouvelles les modifient peu  peu; leur morale change
avec leurs intrts, et, se croyant toujours fidles  la cause de
leurs mandants, ils deviennent forcment infidles. Eux aussi,
dtenteurs du pouvoir, devront se servir des instruments du pouvoir:
arme, moralistes, magistrats, policiers et mouchards. Depuis plus de
trois mille ans, le pote hindou du _Mah Bhrata_ a formul sur ce
sujet l'exprience des sicles:  L'homme qui roule dans un char ne
sera jamais l'ami de l'homme qui marche  pied! 

***

Ainsi les anarchistes ont  cet gard les principes les plus
arrts: d'aprs eux, la conqute du pouvoir ne peut servir qu' en
prolonger la dure avec celle de l'esclavage correspondant. Ce n'est
donc pas sans raison que le nom d'  anarchistes  qui, aprs tout,
n'a qu'une signification ngative, reste celui par lequel nous sommes
universellement dsigns. On pourrait nous dire  libertaires ,
ainsi que plusieurs d'entre nous se qualifient volontiers, ou bien
 harmonistes   cause de l'accord libre des vouloirs qui, d'aprs
nous, constituera la socit future; mais ces appellations ne nous
diffrencient pas assez des socialistes. C'est bien la lutte contre
tout pouvoir officiel qui nous distingue essentiellement; chaque
individualit nous parat tre le centre de l'univers, et chacune a
les mmes droits  son dveloppement intgral, sans intervention d'un
pouvoir qui la dirige, la morigne ou la chtie.

***

Vous connaissez notre idal. Maintenant la premire question qui se
pose est celle-ci:  Cet idal est-il vraiment noble et mrite-t-il
le sacrifice des hommes dvous, les risques terribles que toutes les
rvolutions entranent aprs elles? La morale anarchiste est-elle
pure, et dans la socit libertaire, si elle se constitue, l'homme
sera-t-il meilleur que dans une socit reposant sur la crainte du
pouvoir ou des lois?  Je rponds en toute assurance et j'espre que
bientt vous rpondrez avec moi:  Oui, la morale anarchiste est
celle qui correspond le mieux  la conception moderne de la justice
et de la bont. 

Le fondement de l'ancienne morale, vous le savez, n'tait autre que
l'effroi, le  tremblement , comme dit la Bible et comme maints
prceptes vous l'ont appris dans votre jeune temps.  La crainte de
Dieu est le commencement de la sagesse , tel fut nagure le point
de dpart de toute ducation: la socit dans son ensemble reposait
sur la terreur. Les hommes n'taient pas des citoyens, mais des
sujets ou des ouailles; les pouses taient des servantes, les
enfants des esclaves, sur lesquels les parents avaient un reste de
l'ancien droit de vie et de mort. Partout, dans toutes les relations
sociales, se montraient les rapports de supriorit et de
subordination; enfin, de nos jours encore, le principe mme de
l'Etat et de tous les Etats partiels qui le constituent, est la
hirarchie, ou l'archie  sainte , l'autorit  sacre , --
c'est le vrai sens du mot. -- Et cette domination sacro-sainte
comporte toute une succession de classes superposes dont les plus
hautes ont toutes le droit de commander, et les infrieures toutes le
devoir d'obir. La morale officielle consiste  s'incliner devant
le suprieur,  se redresser firement devant le subordonn. Chaque
homme doit avoir deux visages, comme Janus, deux sourires, l'un
flatteur, empress, parfois servile, l'autre superbe et d'une
noble condescendance. Le principe d'autorit -- c'est ainsi que
cette chose-l se nomme -- exige que le suprieur n'ait jamais
l'air d'avoir tort, et que, dans tout change de paroles, il ait le
dernier mot. Mais surtout il faut que ses ordres soient observs.
Cela simplifie tout: plus besoin de raisonnements, d'explications,
d'hsitations, de dbats, de scrupules. Les affaires marchent alors
toutes seules, mal ou bien. Et, quand un matre n'est pas l pour
commander, n'a-t-on pas des formules toutes faites, des ordres,
dcrets ou lois, dicts aussi par des matres absolus ou des
lgislateurs  plusieurs degrs? Ces formules remplacent les
ordres immdiats et on les observe sans avoir  chercher si elles
sont conformes  la voix intrieure de la conscience.

Entre gaux, l'uvre est plus difficile, mais elle est plus haute:
il faut chercher prement la vrit, trouver le devoir personnel,
apprendre  se connatre soi-mme, faire continuellement sa propre
ducation, se conduire en respectant les droits et les intrts des
camarades. Alors seulement on devient un tre rellement moral, on
nat au sentiment de sa responsabilit. La morale n'est pas un ordre
auquel on se soumet, une parole que l'on rpte, une chose purement
extrieure  l'individu; elle devient une partie de l'tre, un
produit mme de la vie. C'est ainsi que nous comprenons la morale,
nous, anarchistes. N'avons-nous pas le droit de la comparer avec
satisfaction  celle que nous ont lgue les anctres?

Peut-tre me donnerez-vous raison? Mais encore ici, plusieurs
d'entre vous prononceront le mot de  chimre . Heureux dj, que
vous y voyiez du moins une noble chimre, je vais plus loin, et
j'affirme que notre idal, notre conception de la morale est tout 
fait dans la logique de l'histoire, amene naturellement par
l'volution de l'humanit.

Poursuivis jadis par la terreur de l'inconnu aussi bien que par le
sentiment de leur impuissance dans la recherche des causes, les
hommes avaient cr par l'intensit de leur dsir, une ou plusieurs
divinits secourables qui reprsentaient  la fois leur idal informe
et le point d'appui de tout ce monde mystrieux visible, et
invisible, des choses environnantes. Ces fantmes de l'imagination,
revtus de la toute-puissance, devinrent aussi aux yeux des hommes le
principe de toute justice et de toute autorit: matres du ciel,
ils eurent naturellement leurs interprtes sur la terre, magiciens,
conseillers, chefs de guerre, devant lesquels on apprit  se
prosterner comme devant les reprsentants d'en haut. C'tait logique,
mais l'homme dure plus que ses uvres, et ces dieux qu'il
cra n'ont cess de changer comme des ombres projetes sur l'infini.
Visibles d'abord, anims de passions humaines, violents et
redoutables, ils reculrent peu  peu dans un immense lointain; ils
finirent par devenir des abstractions, des ides sublimes, auxquelles
on ne donnait mme plus de nom, puis ils arrivrent  se confondre
avec les lois naturelles du monde; ils rentrrent dans cet univers
qu'ils taient censs avoir fait jaillir du nant, et maintenant
l'homme se retrouve seul sur la terre, au-dessus de laquelle il
avait dress l'image colossale de Dieu.

Toute la conception des choses change donc en mme temps. Si Dieu
s'vanouit, ceux qui tiraient de lui leurs titres  l'obissance
voient aussi se ternir leur clat emprunt: eux aussi doivent
rentrer graduellement dans les rangs, s'accommoder de leur mieux 
l'tat des choses. On ne trouverait plus aujourd'hui de Tamerlan qui
commandt  ses quarante courtisans de se jeter du haut d'une
tour, sr que, dans un clin d'il, il verrait des crneaux les
quarante cadavres sanglants et briss. La libert de penser  fait de
tous les hommes des anarchistes sans le savoir. Qui ne se rserve
maintenant un petit coin de cerveau pour rflchir? Or, c'est l
prcisment le crime des crimes, le pch par excellence, symbolis
par le fruit de l'arbre qui rvla aux hommes la connaissance du
bien et du mal. De l la haine de la science que professa toujours
l'glise. De l cette fureur que Napolon, un Tamerlan moderne, eut
toujours pour les  idologues .

Mais les idologues sont venus. Ils ont souffl sur les illusions
d'autrefois comme sur une bue, recommenant  nouveau tout le
travail scientifique par l'observation et l'exprience. Un d'eux
mme, nihiliste avant nos Ages, anarchiste s'il en fut, du moins
en paroles, dbuta par faire  table rase  de tout ce qu'il avait
appris. Il n'est maintenant gure de savant, gure de littrateur,
qui ne professe d'tre lui-mme son propre matre et modle, le
penseur original de sa pense, le moraliste de sa morale.  Si tu
veux surgir, surgis de toi-mme!  disait Goethe. Et les artistes ne
cherchent-ils pas  rendre la nature telle qu'ils la voient, telle
qu'ils la sentent et la comprennent? C'est l d'ordinaire, il est
vrai, ce qu'on pourrait appeler une  anarchie aristocratique , ne
revendiquant la libert que pour le peuple choisi des Musagtes, que
pour les gravisseurs du Parnasse. Chacun d'eux veut penser librement,
chercher  son gr son idal dans l'infini, mais tout en disant qu'il
faut  une religion pour le peuple!   Il veut vivre en homme
indpendant, mais  l'obissance est faite pour les femmes ; il
veut crer des uvres originales, mais  la foule d'en bas  doit
rester asservie comme une machine  l'ignoble fonctionnement de la
division du travail! Toutefois, ces aristocrates du got et de la
pense n'ont plus la force de fermer la grande cluse par laquelle
se dverse le flot. Si la science, la littrature et l'art sont
devenus anarchistes, si tout progrs, toute nouvelle forme de la
beaut sont dus  l'panouissement de la pense libre, cette pense
travaille aussi dans les profondeurs de la socit et maintenant il
n'est plus possible de la contenir. Il est trop tard pour arrter le
dluge.

La diminution du respect n'est-elle pas le phnomne par excellence
de la socit contemporaine? j'ai vu jadis en Angleterre des foules
se ruer par milliers pour contempler l'quipage vide d'un grand
seigneur. Je ne le verrais plus maintenant. En Inde, les parias
s'arrtaient dvotement aux cent quinze pas rglementaires qui
les sparaient de l'orgueilleux brahmane: depuis que l'on se presse
dans les gares, il n'y a plus entre eux que la paroi de clture d'une
salle d'attente. Les exemples de bassesse, de reptation vile ne
manquent pas dans le monde, mais pourtant il y a progrs dans le sens
de l'galit. Avant de tmoigner son respect, on se demande
quelquefois si l'homme ou l'institution sont vraiment respectables.
On tudie la valeur des individus, l'importance des uvres. La foi
dans la grandeur a disparu; or, l o la foi n'existe plus, les
institutions disparaissent  leur tour. La suppression de l'Etat est
naturellement implique dans l'extinction du respect.

L'uvre de critique frondeuse  laquelle est soumis l'tat s'exerce
galement contre toutes les institutions sociales. Le peuple ne croit
plus  l'origine sainte de la proprit prive, produite, nous
disaient les conomistes, -- on n'ose plus le rpter maintenant --
par le travail personnel des propritaires; il n'ignore point que le
labeur individuel ne cre jamais des millions ajouts  des millions,
et que cet enrichissement monstrueux est toujours la consquence d'un
faux tat social, attribuant  l'un le produit du travail de milliers
d'autres; il respectera toujours le pain que le travailleur a
durement gagn, la cabane qu'il a btie de ses mains, le jardin qu'il
a plant, mais il perdra certainement le respect des mille proprits
fictives que reprsentent les papiers de toutes espces contenus dans
les banques. Le jour viendra, je n'en doute point, o il reprendra
tranquillement possession de tous les produits du labeur commun,
mines et domaines, usines et chteaux, chemins de fer, navires et
cargaisons. Quand la multitude, cette multitude  vile  par son
ignorance et la lchet qui en est la consquence fatale, aura cess
de mriter le qualificatif dont on l'insulta, quand elle saura, en
toute certitude que l'accaparement de cet immense avoir repose
uniquement sur une fiction chirographique, sur la foi en des
paperasses bleues, l'tat social actuel sera bien menac! En prsence
de ces volutions profondes, irrsistibles, qui se font dans toutes
les cervelles humaines, combien niaises, combien dpourvues de sens
paratront  nos descendants ces clameurs forcenes qu'on lance
contre les novateurs! Qu'importent les mots orduriers dverss par
une presse oblige de payer ses subsides en bonne prose, qu'importent
mme les insultes honntement profres contre nous, par ces dvotes
 saintes mais simples  qui portaient du bois au bcher de Jean
Huss! Le mouvement qui nous emporte n'est pas le fait de simples
nergumnes, ou de pauvres rveurs, il est celui de la socit dans
son ensemble. Il est ncessit par la marche de la pense, devenue
maintenant fatale, inluctable, comme le roulement de la terre et des
cieux.

Pourtant un doute pourrait subsister dans les esprits si l'anarchie
n'avait jamais t qu'un idal, qu'un exercice intellectuel, un
lment de dialectique, si jamais elle n'avait eu de ralisation
concrte, si jamais un organisme spontan n'avait surgi, mettant
en action les forces libres de camarades travaillent en commun,
sans matre pour les commander. Mais ce doute peut tre facilement
cart. Oui des organismes libertaires ont exist de tout temps; oui,
il s'en forme incessamment de nouveaux, et chaque anne plus
nombreux, suivant les progrs de l'initiative individuelle. Je
pourrais citer en premier lieu diverses peuplades dites sauvages, qui
mme de nos jours vivent en parfaite harmonie sociale sans avoir
besoin de chefs ni de lois, ni d'enclos, ni de force publique; mais
je n'insiste pas sur ces exemples, qui ont pourtant leur importance:
je craindrais qu'on ne m'objectt le peu de complexit de ces
socits primitives, compares  notre monde moderne, organisme
immense o s'entremlent tant d'autres organismes avec une
complication infinie. Laissons donc de ct ces tribus primitives
pour nous occuper seulement des nations dj constitues, ayant tout
un appareil politique et social.

Sans doute, je ne pourrais vous en montrer aucune dans le cours de
l'histoire qui se soit constitue en socit purement anarchique,
car toutes se trouvaient alors dans leur priode de lutte entre des
lments divers non encore associs; mais ce qu'il sera facile de
constater, c'est que chacune de ces socits partielles, quoique
non fondues en un ensemble harmonique, fut d'autant plus prospre,
d'autant plus cratice qu'elle tait plus libre, que la valeur
personnelle de l'individu y tait le mieux reconnue. Depuis les
ges prhistoriques, o nos socits naquirent aux arts, aux
sciences,  l'industrie, sans que des annales crites aient pu nous
en apporter la mmoire, toutes les grandes priodes de la vie des
nations ont t celles o les hommes, agits par les rvolutions,
eurent le moins  souffrir de la longue et pesante treinte d'un
gouvernement rgulier. Les deux grandes priodes de l'humanit, par
le mouvement des dcouvertes, par l'efflorescence de la pense, par
la beaut de l'art, furent des poques troubles, des ges de
 prilleuse libert . L'ordre rgnait dans l'immense empire
des Mdes et des Perses, mais rien de grand n'en sortit, tandis que
la Grce rpublicaine, sans cesse agite, branle par de
continuelles secousses, a fait natre les initiateurs de tout ce que
nous avons de haut et de noble dans la civilisation moderne:
il nous est impossible de penser, d'laborer une uvre quelconque
sans que notre esprit ne se reporte vers ces Hellnes libres qui
furent nos devanciers et qui sont encore nos modles. Deux mille
annes plus tard, aprs des tyrannies, aprs des temps sombres
d'oppression, qui ne semblaient devoir jamais finir, l'Italie,
les Flandres, l'Allemagne, toute l'Europe des communiers s'essaya de
nouveau  reprendre haleine; des rvolutions innombrables secourent
le monde. Ferrari ne compta pas moins de sept mille secousses locales
pour la seule Italie; mais aussi le feu de la pense libre se mit 
flamber et l'humanit  refleurir: avec les Raphal, les Vinci,
les Michel-Ange, elle se sentit jeune pour la deuxime fois.

Puis vint le grand sicle de l'Encyclopdie avec les rvolutions
mondiales qui s'ensuivirent et la proclamation des Droits de l'Homme.
Or essayez, si vous le pouvez, d'numrer tous les progrs qui
se sont accomplis depuis cette grande secousse de l'humanit. On se
demande si pendant ce dernier sicle ne s'est pas concentre plus de
la moiti de l'histoire. Le nombre des hommes s'est accru de plus
d'un demi-milliard; le commerce a plus que dcupl, l'industrie
s'est comme transfigure, et l'art de modifier les produits naturels
s'est merveilleusement enrichi; des sciences nouvelles ont fait leur
apparition, et, quoi qu'on en dise, une troisime priode de l'art a
commenc; le socialisme conscient et mondial est n dans son
ampleur. Au moins se sent-on vivre dans le sicle des grands
problmes et des grandes luttes. Remplacez par la pense les cent
annes issues de la philosophie du dix-huitime sicle, remplacez-les
par une priode sans histoire o quatre cents millions de pacifiques
Chinois eussent vcu sous la tutelle d'un  Pre du peuple , d'un
tribunal des rites et de mandarins munis de leurs diplmes. Loin de
vivre avec lan comme nous l'avons fait, nous nous serions
graduellement rapprochs de l'inertie et de la mort. Si Galile,
encore tenu dans les prisons de l'Inquisition, ne put que murmurer
sourdement:  Pourtant elle se meut!  nous pouvons maintenant,
grce aux rvolutions, grce aux violences de la pense libre, nous
pouvons le crier sur les toits ou sur les places publiques:  Le
monde se meut et il continuera de se mouvoir! 

En dehors de ce grand mouvement qui transforme graduellement la
socit tout entire dans le sens de la pense libre, de la morale
libre, de l'action libre, c'est--dire de l'anarchie dans son
essence, il existe ainsi un travail d'expriences directes qui se
manifeste par la fondation de colonies libertaires et communistes:
ce sont autant de petites tentatives que l'on peut comparer aux
expriences de laboratoire que font les chimistes et les ingnieurs.
Ces essais de communes modles ont toutes le dfaut capital d'tre
faits en dehors des conditions ordinaires de la vie, c'est--dire
loin des cits o se brassent les hommes, o surgissent les ides,
o se renouvellent les intelligences. Et pourtant on peut citer
nombre de ces entreprises qui ont pleinement russi, entre autres
celle de la  Jeune Icarie , transformation de la colonie de
Cabet, fonde il y a bientt un demi-sicle sur les principes d'un
communisme autoritaire: de migration en migration, le groupe des
communiers devenu purement anarchiste, vit maintenant d'une existence
modeste dans une campagne de l'Iowa, prs de la rivire Desmoines.

Mais l o la pratique anarchiste triomphe, c'est dans le cours
ordinaire de la vie, parmi les gens du populaire, qui certainement ne
pourraient soutenir la terrible lutte de l'existence s'ils ne
s'entr'aidaient spontanment, ignorant les diffrences et les
rivalits des intrts. Quand l'un d'entre eux tombe malade, d'autres
pauvres prennent ses enfants chez eux: on le nourrit, on partage la
maigre pitance de la semaine, on tche de faire sa besogne, en
doublant les heures. Entre les voisins une sorte de communisme
s'tablit par le prt, le va-et-vient constant de tous les ustensiles
de mnage et des provisions. La misre unit les malheureux en une
ligue fraternelle: ensemble ils ont faim, ensemble ils se
rassasient. La morale et la pratique anarchistes sont la rgle mme
dans les runions bourgeoises d'o, au premier abord, elles nous
semblent compltement absentes. Que l'on s'imagine une fte de
campagne o quelqu'un, soit l'hte, soit l'un des invits, affecte
des airs de matre, se permettant de commander ou de faire prvaloir
indiscrtement son caprice! N'est-ce pas la mort de toute joie, la
fin de tout plaisir? Il n'est de gaiet qu'entre gaux et libres,
entre gens qui peuvent s'amuser comme il leur convient, par groupes
distincts, si cela leur plat, mais rapprochs les uns des autres et
s'entremlant  leur guise, parce que les heures passes ainsi leur
semblent plus douces.

Ici je me permettrais de vous narrer un souvenir personnel. Nous
voguions sur un de ces beaux navires modernes qui fendent les flots
superbement avec la vitesse de 15 ou 20 nuds  l'heure, et qui
tracent une ligne droite de continent  continent malgr vent et
mare. L'air tait calme, le soir tait doux et les toiles
s'allumaient une  une dans le ciel noir. On causait  la dunette, et
de quoi pouvait-on causer si ce n'est de cette ternelle question
sociale, qui nous treint, qui nous saisit  la gorge comme la
sphynge d'Oedipe. Le ractionnaire du groupe tait vivement press
par ses interlocuteurs, tous plus ou moins socialistes. Il se
retourna soudain vers le capitaine, le chef, le matre, esprant
trouver en lui un dfenseur n des bons principes:  Vous commandez
ici! Votre pouvoir n'est-il pas sacr, que deviendrait le navire s'il
n'tait dirig par votre volont constante?  --  Homme naf que
vous tes, rpondit le capitaine. Entre nous, je puis vous dire que
d'ordinaire je ne sers absolument  rien. L'homme  la barre
maintient le navire dans sa ligne droite; dans quelques minutes un
autre pilote lui succdera, puis d'autres encore, et nous suivrons
rgulirement, sans mon intervention, la route accoutume. En bas les
chauffeurs et les mcaniciens travaillent sans mon aide, sans mon
avis, et mieux que si je m'ingrais  leur donner conseil. Et tous
ces gabiers, ces matelots savent aussi quelle besogne ils ont 
faire, et,  l'occasion je n'ai qu' faire concorder ma petite part
de travail avec la leur, plus pnible quoique moins rtribue que la
mienne. Sans doute, je suis cens guider le navire. Mais ne
voyez-vous pas que c'est l une simple fiction? Les cartes sont l et
ce n'est pas moi qui les ai dresses. La boussole nous dirige et ce
n'est pas moi qui l'inventai. On a creus pour nous le chenal du port
d'o nous venons, celui du port dans lequel nous entrerons. Et le
navire superbe, se plaignant  peine dans ses membrures sous la
pression des vagues, se balanant avec majest dans la houle,
cinglant puissamment sous la vapeur, ce n'est pas moi qui l'ai
construit. Que suis-je ici en prsence des grands morts, des
inventeurs et des savants, nos devanciers, qui nous apprirent 
traverser les mers? Nous sommes tous leurs associs, nous, et les
matelots mes camarades, et vous aussi les passagers, car c'est pour
vous que nous chevauchons les vagues, et, en cas de pril, nous
comptons sur vous pour nous aider fraternellement. Notre uvre
est commune, et nous sommes solidaires les uns des autres!  Tous se
turent et je recueillis prcieusement dans le trsor de ma mmoire
les paroles de ce capitaine comme on n'en voit gure.

Ainsi ce navire, ce monde flottant o, d'ailleurs les punitions sont
inconnues, porte une rpublique modle  travers l'Ocan malgr les
chinoiseries hirarchiques. Et ce n'est point l un exemple isol.
Chacun de vous connat du moins par ou-dire, des coles o le
professeur, en dpit des svrits du rglement, toujours
inappliques, a tous les lves pour amis et collaborateurs heureux.
Tout est prvu par l'autorit comptente pour mater les petits
sclrats, mais leur grand ami n'a pas besoin de tout cet attirail de
rpression; il traite les enfants comme des hommes faisant
constamment appel  leur bonne volont,  leur comprhension des
choses,  leur sens de la justice, et tous rpondent avec joie. Une
minuscule socit anarchique, vraiment humaine, se trouve ainsi
constitue, quoique tout semble ligu dans le monde ambiant pour
en empcher l'closion: lois, rglements, mauvais exemples,
immoralit publique.

Des groupes anarchistes surgissent donc sans cesse, malgr les vieux
prjugs et le poids mort des murs anciennes. Notre monde nouveau
pointe autour de nous, comme germerait une flore nouvelle sous le
dtritus des ges. Non seulement il n'est pas chimrique, comme on le
rpte sans cesse, mais il se montre dj sous mille formes; aveugle
est l'homme qui ne sait pas l'observer. En revanche, s'il est une
socit chimrique, impossible, c'est bien le pandmonium dans lequel
nous vivons. Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas abus de
la critique, pourtant si facile  l'gard du monde actuel, tel que
l'ont constitu le soi-disant principe d'autorit et la lutte froce
pour l'existence. Mais enfin, s'il est vrai que, d'aprs la
dfinition mme, une socit est un groupement d'individus qui se
rapprochent et se concertent pour le bien-tre commun, on ne peut
dire sans absurdit que la masse chaotique ambiante constitue une
socit. D'aprs ses avocats, -- car toute mauvaise cause a les
siens -- elle aurait pour but l'ordre parfait par la satisfaction des
intrts de tous. Or n'est-ce pas une rise que de voir une socit
ordonne dans ce monde de la civilisation europenne, avec la suite
continue de ses drames intestins, meurtres et suicides, violences et
fusillades, dprissements et famines, vols, dols et tromperies de
toute espce, faillites, effondrements et ruines. Qui de nous, en
sortant d'ici, ne verra se dresser  ct de lui les spectres du
vice et de la faim? Dans notre Europe, il y a cinq millions
d'hommes n'attendant qu'un signe pour tuer d'autres hommes, pour
brler les maisons et les rcoltes; dix autres millions d'hommes
en rserve hors des casernes sont tenus dans la pense d'avoir 
accomplir la mme uvre de destruction; cinq millions de malheureux
vivent ou, du moins, vgtent dans les prisons, condamns  des
peines diverses, dix millions meurent par an de morts anticipes, et
sur 370 millions d'hommes, 350, pour ne pas dire tous, frmissent
dans l'inquitude justifie du lendemain: malgr l'immensit des
richesses sociales, qui de nous peut affirmer qu'un revirement
brusque du sort ne lui enlvera pas son avoir? Ce sont l des faits
que nul ne peut contester, et qui devraient, ce me semble, nous
inspirer  tous la ferme rsolution de changer cet tat de choses,
gros de rvolutions incessantes.

J'avais un jour l'occasion de m'entretenir avec un haut
fonctionnaire, entran par la routine de la vie dans le monde de
ceux qui dictent des lois et des peines:   Mais dfendez donc
votre socit! lui disais-je. -- Comment voulez vous que je la
dfende, me rpondit-il, elle n'est pas dfendable!  Elle se dfend
pourtant, mais par des arguments qui ne sont pas des raisons, par la
schlague, le cachot et l'chafaud.

D'autre part, ceux qui l'attaquent peuvent le faire dans toute la
srnit de leur conscience. Sans doute le mouvement de
transformation entranera des violences et des rvolutions, mais dj
le monde ambiant est-il autre chose que violence continue et
rvolution permanente? Et dans les alternatives de la guerre sociale,
quels seront les hommes responsables? Ceux qui proclament une re de
justice et d'galit pour tous, sans distinction de classes ni
d'individus, ou ceux qui veulent maintenir les sparations et par
consquent les haines de castes, ceux qui ajoutent lois rpressives
 lois rpressives, et qui ne savent rsoudre les questions que par
l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie! L'histoire nous permet
d'affirmer en toute certitude que la politique de haine engendre
toujours la haine, aggravant fatalement la situation gnrale, ou
mme entranant une ruine dfinitive. Que de nations prirent ainsi,
oppresseurs aussi bien qu'opprims! Prirons-nous  notre tour?

J'espre que non, grce  la pense anarchiste qui se fait jour de
plus en plus, renouvelant l'initiative humaine. Vous-mmes
n'tes-vous pas, sinon anarchistes, du moins fortement nuancs
d'anarchisme? Qui de vous, dans son me et conscience, se dira le
suprieur de son voisin, et ne reconnatra pas en lui son frre et
son gal? La morale qui ft tant de fois proclame ici en paroles
plus ou moins symboliques deviendra certainement une ralit. Car
nous, anarchistes, nous savons que cette morale de justice parfaite,
de libert et d'galit, est bien la vraie, et nous la vivons de tout
cur, tandis que nos adversaires sont incertains. Ils ne sont pas
srs d'avoir raison; au fond, ils sont mme convaincus d'tre dans
leur tort, et, d'avance, ils nous livrent le monde.





End of the Project Gutenberg EBook of L'anarchie, by lise Reclus

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