The Project Gutenberg EBook of Voyages loin de ma chambre t.2, by
Nomie Dondel Du Faoudic

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Title: Voyages loin de ma chambre t.2

Author: Nomie Dondel Du Faoudic

Release Date: August 4, 2012 [EBook #40422]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES LOIN DE MA CHAMBRE T.2 ***




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[Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et
n'a pas t harmonise.]

_Mme Dondel du Faoudic_

[Illustration]

VOYAGES

LOIN DE MA CHAMBRE

TOME II

     REDON              PARIS
  =AUG. BOUTELOUP=     =TQUI=
    Imp.-Editeur     Libraire-Editeur
 _rue Victor-Hugo_   _rue de Tournon_

[Illustration]

1898




VOYAGES

LOIN DE MA CHAMBRE

OUVRAGES DE Mme DONDEL DU FAOUDIC

VOYAGES LOIN DE MA CHAMBRE

2 vol. in-12, 4 fr.

A TRAVERS LA PROVENCE ET L'ITALIE

1 vol. in-8, 3 fr. 50

IMPRESSIONS D'UN TOURISTE SUR SAUMUR
ET SES ENVIRONS

1 vol. in-12, 1 fr. 25

LE LIVRE DE GRAND'MRE

Histoires dtaches
Ouvrage rcompens d'une Mdaille d'honneur
par la Socit Nationale d'Encouragement au Bien
(dcrte d'utilit publique)
en sa sance solennelle du 19 mai 1895

2 volumes in-12, le vol. 2 fr.; les 2 vol. 3 fr. 50

BAGATELLES

Ouvrage plusieurs fois couronn
Mdaille de 1re classe an grand Concours de l'Acadmie du Maine 1896

1 vol. in-12, 2 fr.

MENUE MONNAIE

1 vol. in-12, 2 fr.

BRIMBORIONS

1 vol. in-12, 2 fr.

LE GUIDE DE L'EXCURSIONNISTE
(REDON et ses environs)

1 vol. avec gravures.




MADAME N. DONDEL DU FAOUDIC

VOYAGES
LOIN DE MA CHAMBRE

    Le causeur dit tout ce qu'il sait,
    L'tourdi ce qu'il ne sait gure,
    Les vieux disent ce qu'ils ont fait,
    Les jeunes... ce qu'ils voudraient faire.

REDON

AUGUSTE BOUTELOUP, LIBRAIRE-DITEUR

Rue Victor-Hugo

1898


T 1887

TRSORS ARCHOLOGIQUES

Amboise, Blois, Chaumont,

Chambord,

Azay-le-Rideau, Chenonceaux

_Autres Chteaux historiques_,

_L'Abbaye de Marmoutiers_, _Savonnire_,

_Les Jardins Mame_,

_Le Parc de Beaujardin_, _La Colonie de Mettray_,

_Coup d'oeil sur la ville de Tours_




_A mon fils Henri._


L't est venu, le soleil visite la terre, et pendant que tes pas
nonchalants tracent un sillon dor sur le sable des plages, pendant que
ta rverie plane sur la vague ternelle et que ta pense s'gare dans
l'infini, je parcours le _Paradis terrestre de la Touraine_, pour me
servir de l'expression d'un Tourangeau[1], et je rpte avec nos pres:
La France est un beau royaume.

Je t'envoie quelques descriptions doubles de mes impressions. Tu les
liras  l'ombre d'une roche sauvage, tapisse de varech, fleurie de
perce-pierre.

Ces souvenirs, cho d'un pass plein des agitations de la vie et des
oeuvres humaines viendront te chercher dans la suave solitude des grves,
au milieu des beauts grandioses de la nature en face de ces immenses
plaines azures qui se nomment la mer et le ciel.




AMBOISE


Amboise, dont les armes sont: Paill d'or et de gueules de six pices,
s'lve aux bords de la Loire. La situation de cette petite ville est
charmante. Le regard suit avec dlice le fleuve puissant qui chemine
sous le beau ciel de la Touraine,  travers des coteaux boiss, des
plaines verdoyantes, des rives fleuries. Son histoire lie  celle de
toute la province, dont elle tait autrefois la capitale, offre de
l'intrt. Le chteau a grand air de loin et de prs.

Cent ans avant Jsus-Christ, Csar avait dj un fort bti sur la
montagne, dans l'emplacement mme o se trouve le chteau. Les empereurs
Diocltien, Constantin, Gratien, le possdrent tour  tour. Il passa
ensuite en bien des mains, soutint des siges, fut pris et repris, et
tout cela ne favorisait gure le dveloppement de la ville, mais alors
on passait la vie...  se battre.

Le fort n'existe plus depuis des sicles, mais un quartier de la ville
actuelle porte encore le nom de _vieille Rome_, et la domination romaine
a laiss l un souvenir fort curieux, et qui fixe l'attention des
touristes. Il s'agit de vastes souterrains ouverts dans le roc de la
montagne, sous le chteau. On appelle ces souterrains creuss de main
d'hommes, et bien ciments, _greniers de Csar_. Ils ont chacun quatre
tages. Au milieu se trouve un escalier en pierre, de cent vingt
marches, communiquant  chaque tage.

Ce n'est gure que sous Charles VII, Louis XI et Charles VIII, que la
ville d'Amboise parvint au point o nous la retrouvons aujourd'hui. Mal
perce, mal btie, son petit cachet vieillot n'est pas dplaisant; au
contraire, il contraste avec le mouvement qui l'anime. La Loire favorise
son commerce et son activit.

Le chteau la domine de sa majestueuse grandeur. Quels larges remparts
et quelles grosses tours! Elles sont l deux jumelles, l'une au nord,
l'autre au midi, ayant trente mtres de haut et cinq mtres de diamtre.
Le plus curieux, c'est qu'elles ont  l'intrieur une route carrossable.
On pouvait autrefois arriver en voiture jusqu'au fate, qui se trouve au
niveau de la cour intrieure, d'o la vue est splendide. J'admire le
grand balcon en fer forg. Un cruel souvenir s'y rattache cependant. Au
dire de notre cicrone, c'est  ce grand balcon, que furent pendus les
pauvres Huguenots, qui avaient conspir contre Henri II et la terrible
Catherine de Mdicis.

Involontairement, je me suis baisse, en passant  la petite porte o
Charles VIII, se rendant en courant au Jeu de Paume, se frappa si
durement le front qu'il en mourut quelques heures aprs, bien jeune, 
vingt-huit ans.

Nous avons admir la chapelle ogivale, ddie  Saint Hubert, et
regarde comme un vritable bijou d'architecture gothique.

C'est principalement  partir du XVe sicle que la ville d'Amboise
s'agrandit et que le chteau devient le tmoin d'vnements qui forment
quelques pages intressantes de l'histoire de France.

En 1469, Louis XI y institua l'Ordre de Saint Michel.

Charles VIII y naquit en 1470.

Saint Vincent de Paul, quittant la Calabre, mand par Louis XI, sjourna
au chteau d'Amboise.

Louis XII vint rarement  Amboise, c'est cependant lui qui fit forger le
grand balcon, dont je viens de parler.

Franois Ier passa une grande partie de sa jeunesse au chteau
d'Amboise, avec sa mre; mais devenu roi, il trouva cette demeure trop
petite. Ce fut dans ce chteau que, clbrant en 1515, la premire anne
de son rgne, les noces de Rene de Montpensier avec le duc de Lorraine,
il pera de son pe un sanglier furieux, qui, s'chappant de la cour
royale, o on l'avait enferm, s'tait lanc dans un escalier qu'il
avait gravi jusqu'aux appartements de la reine.

Trois ans plus tard, en 1519, mourait  Amboise, o ses cendres
reposent, Lonard de Vinci, le grand artiste, tout  la fois peintre,
pote, crivain et architecte, que Franois Ier, par sa munificence
et son got clair pour les arts, retenait prs de lui.

Au mois de dcembre 1539, Franois Ier arrivant de Loches avec
Charles-Quint montait au chteau par l'escalier de la grosse tour,
lorsque le feu prit aux tapisseries qui dcoraient les rampes; les deux
monarques faillirent tre brls.

Henri II fit son entre solennelle  Amboise, le 16 avril 1554; Franois
II et Marie Stuart y arrivrent le 29 novembre 1559.

A la fin de 1562, Charles IX fit paratre  Amboise un dit de
pacification entre les catholiques et les protestants.

Henri III y fonda un collge en 1574.

La Fontaine dit en parlant du chteau d'Amboise: Il fut un temps o on
le faisait servir de berceau  nos rois, et vritablement, c'tait un
berceau d'une matire assez solide et qui n'tait pas pour se renverser
facilement.

Non, ce berceau n'tait pas pour se renverser facilement, car il tait
aussi l'une des quatre places fortes: Amboise, Tours, Loches et Chinon,
que possdait encore le pauvre roi de Bourges, Charles VII, avant que
l'_Envoye_ des Cieux ne ft venue relever la couronne de France et
raffermir le trne.

Cependant, ds la fin du XVe sicle, la Cour ne vint plus sjourner 
Amboise. Les rois de France prfrrent habiter leur capitale et les
chteaux voisins, tels que Fontainebleau, Versailles, Compigne et
autres demeures royales plus rapproches de Paris.

On ne l'a pas oubli, c'est dans le chteau d'Amboise qu'Abd-el-Kader,
prisonnier de guerre, fut dtenu avec toute sa famille pendant cinq ans,
depuis 1847, jusqu'en octobre 1852, date de sa mise en libert.




LE CHATEAU DE BLOIS


Ce beau chteau qui fut le sjour favori des Valois est rempli de
souvenirs, au point de vue de l'art et de l'histoire. Comme l'a crit M.
de la Saussaye: si le style c'est l'homme, ne peut-on pas dire aussi que
l'art c'est l'poque, car dans les monuments qu'il nous a laisss, on
retrouve comme un reflet de l'esprit et du caractre des moeurs et des
habitudes du temps.

Le chteau de Blois, compos d'difices de diffrents styles, se partage
en quatre parties distinctes.

La premire remonte  la plus haute antiquit: ce fut d'abord une
forteresse,  laquelle se rattache, pendant plusieurs sicles,
l'histoire des comtes de Blois, issus de Hugues Capet.

Cette premire partie renferme la Grande Salle des Etats, ou Halle des
Comtes de Blois. Cette salle, destine aux assembles populaires ou
seigneuriales, tait alors une partie aussi intgrante d'un difice du
moyen-ge, que la tour du donjon dans un chteau fodal.

Au temps de la bataille d'Azincourt (XVe sicle) le chteau de Blois
tait une place formidable. La chapelle et le corps de btiments dans
lequel s'ouvre la porte principale ont t construits par Louis XII,
dans le style architectural qui prcde la Renaissance. La faade du
nord est due  Franois Ier, qui avait la manie de la truelle. La
faade ouest,  Gaston d'Orlans, d'aprs les plans de Mansard. Cette
partie serait superbe et digne du clbre architecte, si elle ne se
trouvait pas si voisine des chefs-d'oeuvre de Louis XII et de Franois
Ier. Bref, tout ce qui reste de ces immenses constructions est
magnifique. Ah! quelle brillante poque que celle de la Renaissance,
avec toutes ses richesses d'ornementations, avec cette profusion de
dtails exquis qui la caractrise. Tout est orn, brod, enjoliv,
jusqu'aux tuyaux de chemines. C'est un amas de gigantesques gargouilles
en pierres, de pilastres cannels, d'arcades ogivales, de colonnettes
lances, de dlicieuses arabesques. L'art s'est montr prodigue. Voici
le porc-pic de Louis XII et la salamandre de Franois Ier. Ce n'est
pas non plus sans un petit frmissement de satisfaction, que j'ai
retrouv les armes d'Anne de Bretagne, tantt encadres de la
Cordelire, tantt soutenues par des anges. On sait combien ce sujet a
t potiquement trait par les sculpteurs du moyen-ge, que l'on
appelait alors avec raison _Les mastres de pierres vives_.

Malheureusement, les pierres vives du chteau de Blois, ont encore plus
souffert de l'injure des hommes que de celle du temps.

C'est la faade nord qui m'a le plus sduite. Ce fut celle-l aussi qui
convint davantage au bon La Fontaine, lorsqu'il visita Blois, en 1663.
Ce qu'a fait faire Franois Ier, dit-il,  le regarder au dehors, me
contenta plus que tout le reste; il y a force petites galeries, petites
fentres, petits balcons, petits ornements sans rgularit et sans
ordre, et c'est justement cela, qui fait quelque chose de grand, qui
plat.

La Fontaine avait raison, sauf qu'il a un peu trop prodigu l'adjectif
petit.

L'ensemble de cette partie est pleine d'lgance et de majest. Ici,
comme  Chambord, c'est le grand escalier  jour, magnifique de pense
et d'excution, qui est la pice capitale.

Et l'esprit, soudain se reprsente cet admirable escalier, revtu de
tout le luxe de sa dcoration primitive; il revoit ses balcons avec
leurs balustres, les salamandres et les F couronnes, dans les caissons
des rampes; les sculptures des niches et des entablements, les chiffres
gigantesques de Franois Ier et de Claude de France, les hermines et
les fleurs de lys sans nombre, et les arabesques qui treignaient les
contreforts comme les rameaux entrelacs d'un lierre. Puis, il croit
voir passer le roi Franois Ier montant les degrs, entour de sa
cour brillante; les femmes aux chaperons de velours tincelants de
pierreries, aux troits corsages et aux robes tranantes; les hommes 
la toque orne d'une longue plume, au justaucorps noir,  crevs couleur
de feu, au manteau court et  la large dague: ou bien encore, le roi
Henri III, descendant de ses appartements  la nuit, suivi de ses pages
et de ses mignons, entour de ses quarante-cinq, et allant aux
flambeaux, entendre  Saint-Sauveur, la messe de Nol...

Ce magnifique escalier conduit aux appartements du premier tage,
occups jadis par Catherine de Mdicis. Voil son oratoire, sa chambre 
coucher o elle mourut en 1589, son cabinet de toilette, son cabinet de
travail, dont les ravissantes boiseries sculptes ne comptent pas moins
de deux cent quarante-huit sujets d'ornementation, tous diffrents les
uns des autres, nous dit notre guide. Toutes ces pices sont
compltement vides, il ne reste que quelques peintures murales, des
boiseries et de magnifiques chemines sculptes. De ce cabinet de
travail si lgant, on passe dans la tour du moulin ou des oubliettes et
l'on entre dans une affreuse prison ferme de portes de fer, un noir
cachot qui se trouve ainsi de plain-pied avec les appartements royaux.
Ce sont ces mmes appartements qu'habita Marie de Mdicis, lorsqu'elle
tait sinon prisonnire, du moins exile au chteau de Blois. C'est de
l, qu'elle s'chappa, en descendant de la fentre de l'oratoire, par
une chelle de corde et avec l'aide du duc d'Epernon. Au second tage se
trouvent les appartements de Henri III, distribus exactement comme
ceux de sa mre. Nous avons gravi le petit escalier de pierre, enfoui
dans la muraille, par lequel il descendit chez elle aprs le meurtre du
duc de Guise.

Voil le cabinet de travail du roi, o il se tint pendant la sanglante
tragdie. Voil son cabinet de toilette, o deux moines en prire
demandaient  Dieu le succs d'une expdition entreprise pour le repos
du royaume. Voici le couloir, sorte d'arrire-cabinet, avec sa porte
biaise, prs de laquelle Guise reut les premiers coups. Voici enfin la
chambre  coucher du roi, dans laquelle Guise vint mourir!

Comme tous les vieux chteaux, le chteau de Blois, qui aurait si bien
pu se contenter de l'Histoire, a ses lgendes, des lgendes terribles,
bien entendu. On parla longtemps avec mystre des _oubliettes_, au pied
desquelles, dans un souterrain, gisaient les ossements des victimes. Des
travaux entrepris par le gnie militaire ont permis d'examiner ces
lieux, jadis inaccessibles. Ce souterrain troit et profond renfermait
effectivement quantit d'ossements, mais ils avaient tous appartenu 
des animaux domestiques, et il y a lieu de penser que c'tait l qu'on
jetait les dbris des cuisines situes suivant l'usage dans les dessous
du chteau.

La chapelle, d'un style lgant, fut construite par Louis XII, sur
l'emplacement d'une autre chapelle trs ancienne, dont il tait dj
question au IXe sicle.

Les fins dtails d'architecture sont bien conservs, mais il ne reste
plus rien de la tribune en bois sculpt, d'un travail prcieux, dans
laquelle le roi assistait  l'office divin; disparus aussi, les beaux
tableaux donns par Louis XII et ses successeurs, parmi lesquels on
remarquait une vierge du Prugin. Je me suis accoude au balcon de la
chambre  coucher de Louis XII. C'tait de ce balcon qu'il se plaisait 
causer avec son premier ministre et ami le cardinal d'Amboise, qui se
plaait  la fentre d'une petite construction en bois, leve au-dessus
de la porte d'un htel que l'on voit tout proche du chteau.

Beaucoup d'vnements importants se sont drouls au chteau de Blois.
Bien des questions militaires et politiques s'y sont agites. Nombre de
pages de l'Histoire de France sont l inscrites sur ses pierres. En
remontant la chane des ges, le touriste mu, pntr de son sujet,
revient par la pense, vers un pass de plusieurs sicles, et le
reconstitue tout entier. En prcisant ses souvenirs, il voque les
grands personnages qui habitrent le chteau de Blois, il les voit, il
les coute, il revit avec eux les jours vanouis et il retrouve comme en
un rve superbe, les grandes figures de Louis XII, Anne de Bretagne,
Charles IX, Catherine de Mdicis, Henri III, Marguerite de Valois, la
Marguerite des marguerites, Jeanne d'Arc, Dunois, le premier homme de
guerre de son poque, les Guises, Franois Ier, qui n'habita gure le
chteau de Blois qu'au commencement de son rgne, pendant qu'il faisait
construire la partie qui porte son nom. Chambord ensuite fit tort 
Blois.

Il voit encore dfiler Charles-Quint qui sjourna quelques jours  Blois
en allant  Chambord, Jeanne d'Albret, Isabelle de France, Marie Stuart,
Coligny, Mademoiselle de Montpensier, la grande Mademoiselle, Charles
II, le prtendant  la couronne d'Angleterre, Louis XIV, qui s'y arrta
quelques jours en se rendant  Saint-Jean-de-Luz, pour pouser l'infante
d'Espagne. C'est l qu'il vit pour la premire fois Mademoiselle de La
Vallire.

Voil la chambre o Valentine de Milan (dont l'histoire a enregistr la
tendresse conjugale) vint avec ses enfants, pleurer son poux, assassin
en 1407. C'est l, dans ce vieux chteau de Blois, qu'elle prit pour
emblme, une _chantepleure_ (arrosoir), entre deux S, initiales de
_soupir_ et de _soucy_, avec la mlancolique devise reste clbre:
Plus ne m'est rien, rien ne m'est plus que l'on voyait rpte sur
toutes les tentures noires qui garnissaient sa chambre. C'est en vain
qu'elle demanda justice. Elle ne put survivre  sa douleur et au
triomphe de son ennemi, et mourut  Blois,  l'ge de trente-huit ans,
aprs avoir donn l'exemple de la plus chaste vertu, au milieu de la
cour licencieuse d'Isabeau de Bavire. Le quatrime jour de dcembre,
dit Juvnal des Ursins, mourut de courroux et de deuil, la duchesse
d'Orlans.

C'est encore dans l'enceinte fortifie du chteau de Blois que Jeanne
d'Arc (avril 1429), fit son entre aux acclamations de la multitude.
Elle y sjourna plusieurs jours, en attendant les renforts promis par le
roi. Pendant ce temps l, Jeanne priait et coutait ses voix, sainte
Catherine et sainte Marguerite qui lui dirent: _Prends l'tendard de
par le Roi du Ciel et fait qurir l'pe de Charles-Martel_.

C'est donc  Blois et non  Poitiers comme l'ont prtendu quelques
crivains, que Jeanne fit faire l'tendard qui devait la conduire au
triomphe.

Quant  l'pe, voici son histoire.

On croit que l'glise primitive de la paroisse Sainte-Catherine, dans
l'arrondissement de Chinon, fut fonde par Charles Martel, en 732, aprs
la bataille gagne sur Abdrame et  l'endroit o l'on avait cess de
poursuivre les Sarrazins. Il y dposa l'pe dont il s'tait servi
durant le combat, et ce fut cette mme pe que Jeanne d'Arc envoya
chercher (1429) comme un signe de victoire.

La coeur s'meut au souvenir de ces preux hroques, de ces fiers
chevaliers qui, conduits par Jeanne, guerroyaient pour le roi et
sauvaient la patrie!...

C'est encore au chteau de Blois, dans l'un de ces appartements
majestueux, que Charles d'Orlans, le prince le plus accompli de son
temps, charm des beauts de la nature, en un jour de printemps, crivit
ce charmant rondel, qui le place en tte des potes du XVe sicle:

    Le temps a laissi son manteau
    De vent, de froidure et de pluye,
    Et s'est vestu de broderye,
    De soleil raiant[2] cler et beau.

    Il n'y a beste, ne oiseau
    Qui en son jargon ne chante ou crye:
    Le temps a laissi son manteau
    De vent, de froidure et de pluye.

    Rivire, fontaine et ruisseau
    Portent, en livre jolie,
    Gouttes d'argent, d'orfvrerie;
    Chacun s'abille de nouveau,
    Le temps a laissi son manteau
    De vent, de froidure et de pluye.

En 1462, le 27 juin, Louis XII, fils de Charles d'Orlans et de Marie de
Clves, naquit au chteau de Blois. Louis XI fut son parrain et lui
donna son nom. Il eut  cette occasion de _grandes chres_  merveille,
dit saint Gelais, trop longues _ mettre par escrit_. Ce qui nous prive
encore une fois de tous ces dtails intimes de la vie au moyen-ge, dont
nous sommes si friands aujourd'hui. C'est au chteau de Blois que le
filleul de Louis XI apprit, dans la nuit du 7 avril 1498, l'vnement
qui le faisait roi, c'est--dire la mort imprvue de Charles VIII au
chteau d'Amboise. C'est aussi dans ce mme chteau que Louis XII,
parlant  la Trmolle, pronona ces paroles mmorables: Ce n'est pas
au Roi de France,  venger les injures du duc d'Orlans.

Le clbre Machiavel fit deux sjours au chteau de Blois, en 1501 et en
1510, pour prendre part  des confrences diplomatiques, comme
ambassadeur de la rpublique florentine, allie de Louis XII.

C'est au chteau de Blois, que naquit le 25 octobre 1510, la seconde
fille de Louis XII et de Anne de Bretagne. Elle reut le nom de Rene,
qu'elle devait illustrer un jour, dit Dom Lobineau, par son savoir et
par la protection qu'elle accorda aux lettres.

C'est encore ici que Jeanne d'Albret entoure d'une brillante escorte,
vint prparer le mariage de son fils avec Marguerite de Valois.

Sans les chroniqueurs du temps, il serait impossible de se faire une
ide du somptueux intrieur des chteaux royaux et princiers du
moyen-ge; des plaisirs varis: tournois, comdies, musique, bals et
festins qu'on y donnait, avec grande ordonnance et grand souci du
crmonial et du dcorum qui rgnait dj parmi les dames et les
demoiselles d'honneur, les pages, les chevaliers. On le voit, de tous
temps, M. Protocole et Mme Etiquette ont fait des leurs.

Le chteau de Blois eut donc ses jours de ftes et ses jours de deuil.
Joies et douleurs, sourires et larmes, n'est-ce pas la vie?

Anne de Bretagne mourut au chteau de Blois le 9 janvier 1514. Louis
XII, dit Seyssel, qui l'avait si tant aime, qu'il avait dpos en elle
tous ses plaisirs et toutes ses dlices, la pleura amrement. Il voulut
porter le deuil en noir, contre l'usage, et resta trois jours enferm
dans son cabinet, sans vouloir voir personne. Il serait difficile aussi
de peindre le chagrin de ses dames d'honneur et de ses chevaliers
bretons; car c'est  tort qu'on a attribu  Franois Ier
l'introduction des dames d'honneur  la cour, c'est  la reine de
France, Anne de Bretagne, qu'on doit cette institution.

La reine Anne habita souvent le chteau de Blois aprs son second
mariage, avec Louis XII, qui avait une prdilection marque pour ce
chteau.

La cour de la reine Anne, dit Brantme, tait une fort belle cole pour
les dames et les demoiselles qui, pouvant se faonner sur le modle de
la reine, restaient sages et vertueuses.

Anne est la premire reine de France qui ait eu ses gardes particuliers;
usant de ses prrogatives de duchesse de Bretagne, elle avait en plus
des gentilhommes ordinaires de la cour, cent chevaliers, tous bretons,
qui l'accompagnaient aux offices et dans ses promenades. Si ses
chevaliers appartenaient aux premires familles de la Bretagne, ses
dames et demoiselles d'honneur portaient les plus beaux noms de France:
Charlotte d'Aragon, Anne de Bourbon, Catherine et Germaine de Foix,
Blanche de Montgazon, Jeanne de Rohan-Gumene, Catherine de Barres,
Louise de Bourdeille, tante de Brantme, et bien d'autres. Ces dames se
runissaient autour de la reine pour travailler ensemble  des ornements
d'glise. On garde  Blois le souvenir d'une chape, ruisselante de
perles et d'or, destine au Pape. Les bonnes moeurs, l'esprit et la
grce, qui rgnaient alors  la cour de France, taient en grande
rputation dans toute l'Europe.

Mais je m'oublie, il en est toujours ainsi quand je parle de notre bonne
duchesse, quand je me rappelle sa vie si courte par les annes, si
longue par ses oeuvres et ses bienfaits.

Ce fut aussi au chteau de Blois, que la princesse Claude de France, sa
fille, trpassa  vingt-cinq ans, le 20 juillet 1524. Fatale anne pour
la France, dit un historien, car elle perdit le duch de Milan, deux
armes et sa reine.

C'est dans le chteau de Blois, que l'on runit les sommes ncessaires 
la ranon de celui qui pouvait crire aprs la dfaite de Pavie: Tout
est perdu fors l'honneur.

Franois Ier prfrait  Blois, Chambord; et plus tard  Chambord,
Fontainebleau, qui devint sa demeure favorite, ce qui lui faisait dire
quand il y allait: _Je m'en vais chez moi_. C'est Franois Ier qui
fit transporter au chteau de Fontainebleau la belle bibliothque du
chteau de Blois, forme par Louis XII. Elle se composait alors
d'environ mille neuf cent volumes, dont cent neuf seulement taient
imprims. Au dire des savants, cette bibliothque, l'orgueil de la
France, faisait l'admiration de l'Europe.

Parmi tant de manuscrits prcieux, on remarquait au premier rang les
heures d'Anne de Bretagne, qui sont encore aujourd'hui l'un des plus
riches trsors de la bibliothque nationale.

Toutes les marges de ce prcieux volume sont ornes d'une fleur, d'une
plante peinte d'aprs nature, avec son nom en latin et en franais. On
en compte trois cents, excutes avec une telle perfection, qu'on ne
ferait pas mieux  prsent, et que cet ouvrage est regard comme le type
le plus parfait de l'art  cette poque.

C'est  Blois,  la fin de l'anne 1565, que Charles IX trama avec une
patience et une dissimulation extraordinaires, l'odieuse, l'abominable
St-Barthelmy.

Blois, qui fut le premier tmoin de la popularit et de la domination
des Guises, devait devenir plus tard le tmoin de leur ruine, et leur
tombeau.

Henri III, malgr cette noblesse de parole et cette bienveillance de
langage, qui lui taient habituelles, sentait grandir chaque jour son
excitation contre les Guises. Son coeur tait plein, il allait dborder.

Le chteau traverse alors une re d'horreurs et de crimes. La reine
Catherine, trs branle par tous ces vnements, ne tarda pas elle-mme
 mourir. Je viens de voir la chambre o elle rendit le dernier soupir.

A l'avnement de la Maison de Bourbon, l'importance historique du
chteau de Blois commence  dcrotre. En 1635, Gaston d'Orlans lui
rend quelque prestige; retir  son chteau de Blois, il le restaure, il
entreprend mme une reconstruction gnrale. Ses jardins, o il
entretient des collections de plantes les plus rares, sont compars aux
clbres vergers d'Alcinos, et les terrasses, aux jardins suspendus de
Babylone.

Le duc d'Orlans ne recherche pas la gloire ardente des conqurants: ses
plaisirs sont plus doux, et il cultive toutes les plantes utiles  la
sant et les fait distribuer aux pauvres de Blois.

Que l'on cesse dsormais d'admirer les parterres de Pestum, o la rose
fleurit deux fois l'anne, et les pommes des Hesprides, confies  la
garde du Dragon toujours veill! S'il tait permis de comparer quelque
chose aux champs de l'Eden, ce serait Blois, le merveilleux ouvrage de
Gaston. Dans l'troit espace d'un jardin, il a rassembl et fait crotre
toutes les plantes que la terre fconde nourrit dans son sein, les plus
humbles comme les plus superbes. Le fils de Bersabe avait appris 
connatre tous les vgtaux, depuis l'herbe des gazons jusqu'au cdre du
Liban; Gaston les cultiva tous et sut leur assigner le terrain propre 
chacun d'eux, plaant sur un sol aride les plantes des montagnes, et
confiant  une terre humide, celles des valles, afin que toutes se
montrassent pares de leurs ornements naturels, et que l'tude en ft
rendue plus facile.

Voil pour l'extrieur. L'intrieur s'enrichit d'un riche mdailler,
d'estampes et de pierres graves, de collections d'oiseaux et
d'insectes. Gaston d'Orlans n'tait tranger, selon l'expression du
temps,  aucun genre de curiosit.

Une remarque trs particulire, c'est que les trois collections
artistiques les plus prcieuses, possdes par la France: la
Bibliothque des manuscrits, le Cabinet des mdailles et le Musum
d'Histoire naturelle doivent leur origine ou leur accroissement aux
richesses accumules dans le chteau de Blois.

Pendant les rgnes de Louis XV et de Louis XVI, le chteau de Blois fut
confi  des gouverneurs qui ne daignrent mme pas l'habiter.

La Rvolution le mutila horriblement pour en faire une caserne.

Plus tard, avec cet esprit qui dtruit les choses sous prtexte de les
utiliser, on songea  y installer la Prfecture. Il fut question de
jeter bas _les masures_ de Louis XII pour y substituer une belle grille
de fer.

Une Commission rclama en vain les jardins du Roi pour y tablir un
jardin botanique, ils furent vendus en dtail. L'Administration civile
et militaire semblait ne pas comprendre la valeur de ces chefs-d'oeuvre,
et se complaire  leur destruction.

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Il en est ainsi fort
heureusement des gnrations et des gots.

En 1841, la Comission des monuments historiques vint enfin classer et
sauver le chteau de Blois des mains, quelque peu vandales, qui le
mutilaient depuis trop d'annes.

C'est avec soin maintenant que l'on entretient cet admirable chteau, ce
superbe diamant, parmi les joyaux du beau royaume de France.

A chaque instant, je consultais l'excellent ouvrage de M. de la
Saussaye, sur le chteau de Blois.

Rien n'est plus saisissant que de lire les grandes pages de l'histoire,
sur le lieu mme o elles se droulrent. C'est ce que je faisais de
temps en temps,  la grande contrarit du guide, qui voulait tout
expliquer  sa manire.

Nous avons visit le Muse, au premier tage de l'aile de Louis XII. Les
tableaux offrent sans doute de l'intrt, mais tout l'ensemble m'a paru
trop moderne.

Une dernire salle attend les touristes; elle est remplie de
photographies plus ou moins russies, de bibelots plus ou moins
artistiques, reprsentant sur papier, sur bois, sur porcelaine, le
chteau sous tous ses aspects.

Notre guide en jupon, c'est une justice  lui rendre, ne s'est pas
montre plus aimable comme marchande que comme cicrone; et je l'avoue
tout bas, cette dernire salle m'a fait compltement descendre des
hauteurs de l'histoire, pour rentrer dans les mesquines ralits de la
vie.

La vieille ville de Blois a beaucoup de cachet; elle fut entirement
dvalise par les Prussiens en 1870.

C'est gal, l'ennemi qui sut lui voler tant de choses, n'a pu lui
enlever son grand air d'autrefois.

Les vieux htels habits jadis par les seigneurs de la Cour intressent
par leur architecture et les souvenirs qu'ils rappellent. Je citerai les
htels d'Amboise, d'Epernon, de Cheverny ou petit Louvre, de Guise,
d'Alluye, de la Chancellerie et... il y en a d'autres.

J'ai encore vu avec intrt la belle vieille fontaine Louis XII, la
Halle au bl, style moyen-ge.

Le plus bel difice moderne de Blois, est l'vch. Les jardins
s'tendent en terrasses rgulires, et de la plus leve, le panorama
est dlicieux.

C'est aussi  Blois que se trouve l'glise Saint-Nicolas, la plus belle
de tout le dpartement, aprs celle de Vendme.

Blois a de jolies promenades. Quelle ville, d'ailleurs, n'a pas son
Mail! La promenade des _Alles_ est une belle arrive sous bois, elle a
plus d'une demi-lieue et aboutit  une fort. De la butte des Capucins,
chante par Victor Hugo, la vue n'a d'autres bornes que la limite d'un
horizon sans fin. Les trois forts qui entourent Blois taient
extrmement considrables au moyen-ge. Depuis trois sicles, elles ont
la mme tendue, et comprennent environ dix mille hectares, rapportant
annuellement un million.

En 1814, l'Impratrice Marie-Louise se retira  Blois; c'est de l que
sont dats ses derniers actes.

Autour de Blois sont encore de bien beaux chteaux. J'ai visit Chaumont
et Chambord, le roi des chteaux.

Les autres, hlas, je ne les ai vus... que dans mon guide qui signale
particulirement Cheverny, dont l'architecture extrieure et le mobilier
intrieur, sont dignes l'un de l'autre; le chteau de Beauregard,
monument historique fort remarquable et les imposantes ruines du chteau
de Bury.




CHAUMONT


Chaumont, rebti par l'amiral Charles de Chaumont, neveu du cardinal
Georges d'Amboise, prsente le type imposant du chteau fodal dans
toute sa svre grandeur.

Ponts-levis et fosss, chemin de ronde couvert sur les machicoulis,
tours et tourelles, hautes chemines et toits pointus, rien ne manque 
cette antique demeure qui garde son aspect formidable. Un pont-levis
donne accs au porche, au-dessus duquel se dtache un mdaillon sculpt
aux armes de Louis XII et d'Anne de Bretagne. La lettre L est pose sur
un semis de fleurs de lys, et l'A au milieu des hermines de Bretagne;
d'autres armoiries sont incrustes  la hauteur de ce mdaillon sur les
deux grosses tours qui gardent le porche:  droite les armes de Georges
d'Amboise, d'illustre mmoire, surmontes du chapeau de cardinal; 
gauche, celles de son neveu Charles de Chaumont, amiral et grand matre
de France;  l'entre, sur les crneaux de la tour de droite, se voient
aussi les signes cabalistiques de Catherine de Mdicis.

De la cour intrieure, formant terrasse, s'ouvre une perspective
admirable sur la valle de la Loire et les forts qui teintent l'horizon
de leurs masses fonces. On pourrait presque dire, comme devant l'Ocan,
qu'on a la vue de l'infini. C'est une mer de feuillage que la brise fait
onduler en leur donnant l'agitation et le bruissement des vagues.

Le fleuve complte le tableau. Quelle belle nappe argente et miroitante
que la Loire  cet endroit! Le pont qui la traverse semble pos l pour
l'agrment du dcor. Du reste, j'admire tous les ponts jets sur la
Loire, soit par l'Etat, soit par l'administration des chemins de fer; ce
sont des oeuvres de conception hardie et de grandiose excution. L'un
d'eux, assis sur cinquante-neuf arches de vingt-et-un mtres de hauteur
a sept cent cinquante-et-un mtres de longueur.

Le voyageur qui parcourt la belle leve de Tours aperoit constamment
Chaumont pendant plus de six lieues sous des aspects aussi varis
qu'enchanteurs.

Il faut croire qu'il n'en tait pas ainsi autrefois, car on assure que
ce vieux donjon, accroch au flanc d'un coteau bois, tait si bien
cach dans la verdure, qu'il put chapper ainsi au sac rvolutionnaire
de 1793. Cela explique sa conservation et celle de tous les objets
prcieux qu'il renferme.

Les salons, sobrement meubls dans le style Renaissance, sont tendus de
magnifiques tapisseries de Beauvais et des Gobelins, fraches comme si
elles dataient d'hier. C'est avec le plus grand intrt que j'ai visit
les appartements historiques: la chambre de Diane de Poitiers, la
chambre de Catherine de Mdicis, la salle du Conseil, la salle des
Gardes, la grande galerie qui rappelle celle de Louis XII au chteau de
Blois; la chapelle avec son rtable et ses siges en chne sculpt, et
ses beaux vitraux, le chapeau du cardinal d'Amboise y tient une place
d'honneur. La chambre _authentique_ de Catherine de Mdicis m'a
particulirement frappe. Voil le lit  colonnes tendu de soie 
ramages plie par le temps, o cette reine imprieuse cherchait le
sommeil et o l'insomnie dut tenir plus d'une fois sa paupire ouverte.
Ces siges  hauts dossiers, tourments par l'habile ciseau d'un artiste
inconnu, durent aussi bien souvent reposer ses membres fatigus.

Voil le prie-Dieu brod aux armes de France, sur lequel elle
s'agenouilla. Le missel est encore ouvert sur l'accoudoir, ses feuilles
sont jaunes et semblent garder la trace, l'usure des doigts, de celle
qui les tournait souvent, et distraitement, sans doute, quand son esprit
s'occupait plus de la terre que du ciel. Voil la table de toilette,
l'aiguire, les flacons, les coupes, les botes  poudre et  mouches
dont l'lgante florentine se servait pour rparer du temps
l'irrparable outrage. Voici galement les chandeliers  deux branches,
en cuivre massif, garnis de grosses chandelles du temps en cire jaune.
Tout en allant d'un meuble  l'autre, du bureau de travail qui contint
plus d'un secret d'Etat, aux coffres sculpts qui servaient  ramasser
le linge et les effets personnels, je me demandais si vraiment toutes
ces choses avaient appartenu et servi  Catherine de Mdicis et je me
disais qu'en tout cas: _si non  vero_...

Cette chambre ouvre directement sur la tribune de la chapelle, dont elle
n'est spare que par un lourd rideau d'toffe fonce. A droite de cette
tenture, une petite porte conduit  la chambre qu'occupait Ruggieri,
l'astrologue aux almanachs, et aux horoscopes, comme l'appelait le
peuple; le confident, le conseil de la reine, qui l'accompagnait dans
tous ses voyages. Il tait charg, comme chacun sait, de prdire suivant
la marche et les diffrents reflets des toiles, les destines du
royaume.

Les personnes qui aiment  lire dans l'avenir consultent encore Cosme
Ruggieri, cherchant  appliquer ses prdictions au temps prsent, et 
tirer des oracles de ses phrases embrouilles sujettes  diffrentes
interprtations ou de ses paraboles savantes, auxquelles chacun peut
donner le sens qui lui plat; langage obscur et mystrieux qui constitue
la vritable science des sorciers du pass et des voyants de l'avenir.

Sa chambre aux sombres boiseries, est fort modeste. Elle ne contient
plus que son coffre-fort en fer. Son norme clef, presque effrayante 
voir, doit rappeler celles que portaient  cette poque, les guichetiers
de la Bastille et autres lieux du mme genre. Voil pour le pass. Quant
aux communs rcemment construits, ils ont mis  contribution tout ce que
l'lgance et le confort modernes ont de plus perfectionn. C'est dans
l'emplacement de ces servitudes qu'au XVIIIme sicle, l'italien Nini
tablit une fabrique de poterie, dont quelques spcimens sont conservs
sous vitrine, dans l'une des salles du chteau.

Le parc est beau, certaines parties sont fort pittoresques, entr'autres,
la valle ombreuse d'un petit ruisseau qui coule au bas de pentes
rapides et boises, sur lequel on a jet deux ponts rustiques du plus
charmant effet. Ces deux ponts solidement charpents, et pour lesquels
on semble ne pas avoir mnag le bois, sont cependant d'un genre
nouveau.

Au bout du premier pont, on aperoit le fate d'un gigantesque tronc
creux; on pense que cet arbre antique est contemporain du chteau. C'est
un vieux chne min par le temps, corce rugueuse et crevasse, branches
sans feuillage, tordues et brises. Vous pntrez dans ce tronc, dont
l'intrieur est encore plus large que celui du chne lgendaire de la
Prvalaye, prs Rennes, et vous avez la surprise d'y rencontrer un
escalier en spirale, qui dgringole dans toute la hauteur du tronc.

En bas, nouveau pont rustique franchissant la petite valle. Le curieux
de tout ceci, et pourquoi je me suis tendue sur cette description,
c'est que les deux ponts, aux massives rondelles de bois,  peine
quarri, taill  coups de hache, ainsi que le gigantesque chne, tout
cela d'une imitation parfaite, est en ciment.

On a conserv et entretenu d'aprs les premiers plans, le _Mail_ de la
Reine, orn l't, de grands orangers, peut-tre contemporains de ceux
de Versailles, et la _Motte_, sa promenade favorite, pleine d'ombre et
de fracheur. Ah! si ces vieux arbres pouvaient parler, si ces tmoins
muets d'un autre ge pouvaient raconter l'histoire intressante de leur
poque, que de choses nouvelles, que de rvlations piquantes
n'entendrait-on pas!

En 1559, Diane de Poitiers,  son grand dplaisir, se vit contrainte par
Catherine de Mdicis, d'changer son cher Chenonceaux contre Chaumont.
Il passa ensuite entre les mains de la duchesse de Bouillon, qui pousa
Henri de la Tour, pre de Turenne. Madame de Stal y sjourna pendant
son exil. Benjamin Constant l'a galement habit. Il est aujourd'hui la
proprit de la Princesse de Broglie.




CHAMBORD


C'est en silence et muette d'admiration que j'ai contempl Chambord,
cette cration splendide, le plus beau des chteaux de la valle de la
Loire. La merveille des merveilles du style renaissance enfoui comme un
trsor dans le pays le plus triste et le plus malsain de la France, la
Sologne.

Voil donc Chambord, le don national de la France au duc de Bordeaux qui
toute sa vie en porta le nom et ne l'habita jamais.

Depuis le jour o il lui fut offert, que de changements, que d'illusions
tombes, que de rves vanouis! L, dans ces vastes appartements si
longtemps clairs du pur rayon de l'esprance, et qu'aujourd'hui le
vide et la solitude envahissent de plus en plus; l, dans cette belle
demeure si dserte et que personne ne semble plus devoir faire revivre,
l'esprit s'emplit de souvenirs et l'me de tristesse. Ah! dans ce grand
chteau franais, que de chteaux en Espagne furent btis jadis par tous
les royalistes qui vinrent le visiter; alors on comptait voir le roi
reprendre non seulement possession de son chteau, mais aussi de sa
couronne. L'enfant de la Providence en est devenu le vieillard, sans
qu'il lui ait t donn de reprendre le chemin de sa patrie et le trne
de ses anctres. La mort est venue briser les derniers espoirs fonds
sur ce prince religieux et chevaleresque, grandi encore par l'exil et
qui, de l'aveu mme des ennemis les plus acharns de la royaut, restera
dans l'histoire l'une des plus nobles figures du XIXe sicle.

Le chteau de Chambord forme un carr long de cent cinquante-six mtres
sur cent dix-sept, flanqu aux angles de grosses tours rondes. Ce
systme de construction en enveloppe un second, soutenu galement par de
massives tours circulaires  pignons pointus. Les deux faades se
confondent au nord en une immense ligne partage en trois sections par
les tours qui s'y rencontrent. Ce qui caractrise surtout le chteau de
Chambord  l'extrieur, c'est le nombre et la varit de ses ornements.

Chambord, monument ferique, fort de campaniles, de tours, de
chemines, de lucarnes, de dmes et de tourelles, est un blouissement
pour l'archologue et mme pour le simple touriste; principalement dans
la partie suprieure que dcorent d'innombrables sculptures, salamandres
gigantesques, flches aigus, clochetons lgants, terrasses 
balustres.

Le joyau de l'intrieur de Chambord est l'escalier central en spirale, 
double rampe superpose, tout en appartenant au mme noyau; la
disposition est telle que deux personnes peuvent en mme temps monter et
descendre sans se rencontrer. Au-dessus des votes des quatre salles,
divises en trois tages, et au niveau des terrasses qui les recouvrent,
s'arrte la double rampe et commence le couronnement de forme pyramidale
ayant trente-deux mtres de hauteur, surmont d'une fleur de lys en
pierre, d'au moins deux mtres; il produit le plus grand effet.

La chapelle, acheve par Henri II, est en parfait tat de conservation.
On compte  Chambord treize grands escaliers, sans parler des petits,
cachs dans l'paisseur des murs; quatre cent quarante pices: chambres,
salles, salons, galeries. Je n'ai point essay de parcourir ce ddale
d'appartements o il n'y a rien  voir: ce beau chteau n'est pas
meubl; quelques tableaux de matres, des portraits, ornent
particulirement le grand salon et la chambre du marchal de Saxe. On y
voit Louis XIV, Mme de Maintenon, Anne d'Autriche, Mme de la
Fayette, etc. La statue d'Henri V, d'une grande puret de lignes et
d'une vrit d'expression remarquable, dcore le grand salon de
rception.

L'enceinte du parc forme la limite d'une commune qui y est contenue tout
entire; il compte trente-cinq kilomtres de tour, et comprend de
magnifiques futaies et d'immenses taillis peupls de toute espce de
gibier.

La fort de Chambord n'approche certainement pas de celle de
Fontainebleau qui compte prs de dix-neuf mille hectares, mais elle est
plus grande que la fort de Chantilly qui n'a que deux mille quatre cent
cinquante hectares; le parc de Chambord compte cinq mille cinq cents
hectares, dont quatre mille cinq cents de bois, cinq fermes et quatorze
tangs.

Il est travers par une rivire, le Cosson. On y arrive par six portes
et avenues, avec pavillons de garde. Ds l'an 1090, il est question de
Chambord, maison de plaisance et de chasse des comtes de Blois.

Plus tard, il fut acquis avec le comt de Blois par Louis d'Orlans,
frre de Charles VI, et runi  la couronne par l'lvation au trne de
Louis XII. Pendant bien longtemps, on attribua cette admirable
construction  des artistes italiens.

On nommait le Primatice et le Rosso, mais des recherches plus modernes
permettent d'en attribuer la construction  Pierre Nepveu, dit
Trinqueau, architecte natif d'Amboise.

Le domaine appartenait depuis longtemps  la couronne, quand Franois
Ier fit commencer les travaux. Pendant douze ans, dix-huit cents
ouvriers, dit-on, y travaillrent sans relche, et en 1519,
Charles-Quint, visitant Chambord, l'appelait dj _un abrg des
merveilles que peut enfanter l'industrie humaine_. Pendant la plus
grande partie de sa vie, Franois Ier habita Chambord, devenu son
oeuvre et sa rsidence favorite. Il avait deux bonnes raisons pour cela,
son got pour la chasse, et son amour pour la comtesse de Toury qui
habitait un chteau voisin. D'aprs les archives du trsor royal,
Franois Ier dpensa  construire Chambord quatre cent
quarante-quatre mille cinq cent soixante-dix livres, ce qui reprsente
aujourd'hui plus de cinq millions, et mourut sans que son oeuvre fut
compltement termine.

Henri II continua les travaux inachevs par son pre. Aprs lui, la Cour
habita Chambord, mais sans l'embellir. Louis XIII s'y plaisait. Louis
XIV, qui portait partout son amour du faste et des grandeurs, y donna
des ftes brillantes et pour y loger sa suite fit excuter divers
remaniements. C'est  Chambord qu'eurent lieu les premires
reprsentations de _Pourceaugnac_ 1669, et du _Bourgeois gentilhomme_
1670. Louis XV donna Chambord  son beau-pre, le roi Stanislas de
Pologne, qui l'habita huit annes, et combla les fosss. Le marchal de
Saxe, auquel il avait t donn en 1748, loin de l'embellir n'y fit rien
de bien, au contraire. La famille de Polignac en obtint la jouissance du
roi Louis XVI en 1777. Pendant la rvolution, le gouvernement y tablit
un dpt de remonte.

Napolon Ier y installa la quinzime cohorte de la Lgion d'Honneur,
mais c'est au Camp de Boulogne en 1804 que furent distribues les
premires dcorations. L'Empereur prsida  cette imposante crmonie,
assis dans l'antique fauteuil du roi Dagobert expressment transport de
Paris  Boulogne, avec les casques de Bayard et de Duguesclin.

C'est sur cet antique fauteuil que s'asseyaient les rois francs de la
premire race pour recevoir, lorsqu'ils prenaient le commandement, les
hommages et serments des grands du royaume; il est de bronze, dor par
places, fondu et cisel avec des ttes de panthres pour ornements.

Ce sige, tout _ce qu'il y a de plus authentique_, fut conserv pendant
plusieurs sicles dans le trsor de l'Abbaye de Saint-Denis. Aprs la
suppression des monastres, il passa au Palais-Royal, o il fut conserv
avec tout le soin que mritait un meuble aussi prcieux, plus tard il
fut dpos au cabinet des mdailles.

Il fit encore un long sjour au Muse des Souverains, install dans le
beau chteau de Saint-Germain. Aujourd'hui il habite la bibliothque
nationale o on peut le voir au Cabinet des Antiques.

Aprs la bataille de Wagram l'empereur rigea Chambord en principaut et
en fit don au marchal Bertier  la condition de terminer le chteau.
Aprs la mort du prince de Wagram, sa veuve ne pouvant l'achever ni mme
l'entretenir, obtint l'autorisation, aprs en avoir coup tous les bois,
de le vendre.

C'est alors qu'une souscription nationale, propose par le Comte Adrien
de Calonne, combattue par Paul-Louis Courier, racheta le domaine de
Chambord au prix de un million cinq cent quarante deux mille francs,
pour l'offrir au duc de Bordeaux qui venait de natre.

Avant de partir et pendant que mes yeux s'absorbaient une dernire fois,
dans la contemplation de cette splendide demeure, mon esprit voyageait
grand train et droulant les vnements d'un demi-sicle, je rvais
mlancoliquement au pass qu'tait alors l'avenir, lequel n'a rien tenu
de ce qu'on attendait de lui. Cette terre essentiellement franaise, cet
ancien domaine de nos rois, ce chteau qui aurait d rester l'apanage
des princes lgitimes du pays, appartient maintenant  un tranger,  un
prince italien, peut-tre hostile, en tout cas, indiffrent, qui se
contentera dsormais de palper les revenus et d'entretenir tout juste la
toiture des btiments pour qu'ils ne tombent pas tout  fait en ruine!

Je suis partie navre.

Vraiment les choses de ce monde n'ont de stable que leur instabilit
mme!




AZAY-LE-RIDEAU


Encore une demeure attrayante, un vrai rgal pour les yeux. C'est avec
une satisfaction sans cesse renouvele que l'archologue et le touriste
visitent tant de purs chefs-d'oeuvre du style renaissance. Tous ces
chteaux m'merveillent, je finis par devenir un peu enfant. C'est
toujours le dernier visit qui me parat le plus beau. Donc je retrouve
ici mme grce dans les lignes, mme profusion dans les sculptures,
pilastres et colonnes, balustres et clochetons, niches et bas-reliefs.
L, j'admire la salamandre au milieu des flammes avec la devise du roi
chevalier: _Nutriseo et exstinguo_. Ailleurs, je remarque les armes de
Claude sa femme, l'hermine bretonne, et je lis cette autre devise: _Ung
seul dsir_, et tout cela suprieurement fouill, cisel, si je puis
m'exprimer ainsi.

Azay-le-Rideau est bti sur pilotis, flanqu de tourelles qui forment,
avec les deux principaux corps de btiment, un ensemble plein de
grandeur et de suprme lgance. Le portail d'entre prsente une des
plus belles faades de l'difice, orn de colonnes recouvertes
d'arabesques du meilleur got, il se termine par un fronton armori, et
renferme  l'intrieur un escalier des plus curieux.

Les appartements sont un vrai muse, remplis de meubles rares de toutes
les poques et de magnifiques tableaux, portraits historiques des
meilleurs matres: Charles VIII, Louis XI, Charles IX, Louis XIII, Louis
XV enfant, Anne de Bretagne, Anne d'Autriche, Anne de Montmoreny,
Rabelais, Michel Cervants, Catherine de Mdicis, Ambroise Par,
Henriette d'Entragues, le marchal d'Ancre, Mademoiselle de La Vallire,
Madame de la Sablire, Marie-Thrse d'Autriche, Marie Leczinska, la
duchesse de Chateauroux, etc., etc.

La principale chambre garde son titre de chambre du Roi, parce que Louis
XIV y coucha. Le parc est ravissant. L'Indre, droulant sans entraves
ses capricieux anneaux, dessine des lots verdoyants, dcoupe et
festonne les pelouses au gr de sa fantaisie. Rien de charmant comme les
gracieux mandres de ce ruban d'argent, baignant au nord et au midi les
assises du chteau, puis se faufilant dans les prairies, ray de temps
en temps par de lgers ponts qui le traversent; tout au fond la rivire
s'chappe de l'enclos par une belle chte d'eau.

Azay-le-Rideau est un chef-lieu de canton qui passerait certainement
inaperu sans son magnifique chteau.

Cette bourgade avait autrefois le titre de chtellenie. Son nom lui
vient de l'un de ses seigneurs, Hugues de Ridel ou de Rideau, chevalier
banneret sous Philippe-Auguste, 1213. Le chteau actuel bti au
commencement du XVIe sicle par Gilles Berthelot, appartient
aujourd'hui au marquis de Biencourt qui n'est point  court de bien,
tant s'en faut, puisque le chteau et ses collections, contenant et
contenu, sont estims sept millions.

Je termine par une jolie page de la vie du marquis de Biencourt.

C'tait pendant l'anne terrible, le prince Frdric-Charles et son
tat-major taient installs au chteau d'Azay-le-Rideau. On y faisait
bombance. Un jour un officier demande  parler au marquis de Biencourt
de la part du prince Frdric-Charles.

Il y a ici, monsieur le marquis, cinq voitures qui vous appartiennent.

--Cinq, en effet.

--Son Altesse dsirerait s'en servir et je suis charg de vous en
demander l'autorisation.

--Je ne prte pas mes voitures.

--Alors, son Altesse se verra,  son grand regret...

--Faites ce que vous voudrez, ce sera un vol de plus, voil tout.

--Oh! on vous les rendra.

Maintenant, pourquoi ces messieurs avaient-ils besoin des voitures du
marquis de Biencourt?

Tout simplement pour s'y promener en compagnie d'une douzaine de
drlesses qu'ils avaient fait venir pendant l'armistice. La petite fte
termine, les voitures furent rendues  leur propritaire.

Le lendemain, Frdric-Charles passait une revue en face du chteau.

Tout  coup au milieu de la revue, on vit une grande flamme devant la
porte principale. C'taient les cinq voitures qui brlaient; monsieur le
marquis de Biencourt ne voulant plus s'en servir aprs ceux qui les
avaient souilles, avait ordonn d'y mettre le feu.

Voil un trait bien franais et qui mrite d'tre conserv.

C'est toujours ce mme esprit chevaleresque qui dictait un jour cette
noble parole d'un gentilhomme  Charles-Quint. Celui-ci le sollicitait
de recevoir le Conntable de Bourbon, c'tait aprs la bataille de
Pavie. Le gentilhomme rpondit: J'obirai, Sire, mais je vous prviens
que le jour mme o le tratre aura quitt ma demeure, j'y mettrai le
feu de mes propres mains, car jamais, ni moi ni les miens ne resterons
dans le logis d'un tratre.




CHENONCEAUX


Chenonceaux, situ au dire de nos rois de France en un beau et plaisant
pays, est un chteau d'un aspect trs particulier, et me semble unique
en son genre.

Nous y sommes alls par bateau  vapeur. Lorsqu'on a le temps, et qu'on
veut bien voir, le bateau est infiniment plus agrable que la locomotive
qui passe trop rapidement.

Nous arrivons donc au quai d'embarquement au coup de huit heures, heure
annonce pour le dpart. Le bateau n'est pas beau, c'est un petit
_patouillard_ qui se repose tout l'hiver, et ne se met en route qu'une
ou deux fois par semaine l't, lorsqu'il trouve un nombre suffisant
d'excursionnistes  promener. Un seul homme est  bord, faisant le
service et cumulant les emplois. Il est mcanicien, chauffeur,
serviteur, etc. Son costume se ressent de son mtier. Il porte un vieux
pantalon de velours rap, et une chemise qui semble n'avoir jamais eu de
dmls avec la blanchisseuse.

La vapeur mugit, un long panache de fume se droule dans l'air, le
bateau semble prt  dmarrer, et cependant nous ne partons pas. Huit
heures et demie viennent de sonner  toutes les horloges. Le mcanicien,
 plusieurs reprises, a jet des regards anxieux du ct de la ville.
Evidemment il attend quelqu'un. En effet nous apercevons dans le
lointain une dame et une petite fille de cinq  six ans, qui accourent
de toutes leurs jambes vers le bateau. Enfin! dit le mcanicien, et il
s'empresse de donner le signal du dpart. J'examine les nouvelles
voyageuses.

La dame, en robe de laine noire, me parat trop simplement mise pour
tre la mre de l'enfant en ravissante toilette de cachemire blanc,
orne de dentelles crmes avec capote assortie d'une rare lgance, et
mignons souliers de cuir blanc  boufettes de satin, et je me dis en
moi-mme: la dame, c'est une gouvernante, et la petite fille est sans
doute l'heureuse hritire de quelque beau chteau que nous allons
rencontrer sur notre route. Bientt la dame ouvre un panier, en tire des
poires et du pain qu'elle dpose sur une sorte de table pliante et la
petite fille se met  manger. Cela m'tonne un peu... Soudain l'homme du
bord, noir comme un cyclope, le cou et les bras nus, la barbe et les
cheveux en broussailles, sort de la soute au charbon et s'approche de
ces dames. Mon sentiment est qu'il ne se gne pas; mais, comment peindre
ma surprise quand je l'entends tutoyer la petite fille: As-tu fini de
manger? Puis il ajoute (je n'en croyais pas mes oreilles): Allons,
embrasse papa maintenant! A ces mots l'enfant devient maussade. Elle
jette un rapide coup d'oeil sur son pre d'abord, sur sa belle toilette
ensuite, et rpond en s'enfuyant: non, non tu es trop sale!... C'tait
le cri du coeur, et la mre avait l'air d'approuver sa fille! Le pre
sans se fcher, trop fier d'ailleurs de sa progniture, s'en fut
chercher le balai pour nettoyer les miettes de pain et les pelures de
poires.

Il y a des gens qui sont en avant sur leur sicle, moi je suis en
retard; j'tais aussi indigne contre les parents que contre l'enfant.
Quelle rponse! mais aussi quelle ducation! Quoi! ce sont les parents
eux-mmes de cette fillette, qui ds sa plus tendre enfance, commencent
 en faire une dclasse!

Comment tournera la jeune fille dont on aura dvelopp des gots trop
au-dessus de sa condition. Il faudrait une bien forte dose de raison et
de vertu pour rsister  la tentation. Il est  craindre qu' dix-huit
ans, elle ne mprise tout  fait son pre et ne cherche des gens de
bonne volont pour lui payer des toilettes.

J'ai fait part de mes rflexions. Mes amies m'ont traite d'arrire, de
rfractaire au progrs... L'une d'elles s'est cri: La soie est  qui
la paie et les parents ont bien le droit de mettre leurs enfants comme
ils veulent. L'autre a dit: Si cela les amuse de les habiller comme
des gravures de mode, c'est leur affaire; d'ailleurs l'toffe de laine
blanche n'est pas plus chre que l'toffe de laine noire. L'argument m'a
paru triomphant, je n'ai pas cherch  le combattre, j'ai laiss les
personnes pour revenir aux choses, pour revenir aux beauts de la nature
qui dfilaient sous mes yeux.

Les rivires se montrent parfois jalouses des fleuves dont elles sont
tributaires. C'est le cas pour le Cher dont les rives, sur un moindre
espace sans doute, sont belles  l'gal de celles de la Loire. Quel
dlicieux paysage, calme, repos, plein de fracheur! Ah! les jolis
bosquets feuillus et les jolies prairies d'herbe lisse et moire! Le
Cher tout ensoleill se droule comme un collier d'or dans un crin de
velours vert.

Il me semblait humer la brise d'antan, et j'avais plaisir  me repatre
de tant de souvenirs historiques enfouis sous les feuilles.

Rien d'original et de grandiose comme l'aspect de Chenonceaux, de ce
chteau en partie assis sur un pont, bti lui-mme sur les piles normes
d'un ancien moulin. Ses arches massives, profondes, barrent entirement
la rivire; vous passez en bateau sous le chteau avant d'y entrer; une
superbe galerie, surmonte d'un second tage, s'tend sur toute la
longueur du pont. Les premires arches sont creuses et renferment les
caves, les cuisines, les pices de service et de dgagement.

Chenonceaux remonte trs loin dans l'histoire, puisqu'on assure que les
Romains, sduits par son site enchanteur, y avaient construit une
ravissante villa; on fouille le pass de Chenonceaux sans effroi, sans
arrire pense, la politique n'est pas venue l ourdir ses trames, le
sang n'a pas rougi ses pierres, on n'voque aucun fantme de victime ou
d'assassin; la beaut, l'amour, le plaisir, les arts, l'ont tour  tour
habit. J'ai trouv dlicieuse cette journe passe dans cette royale
demeure, o j'ai pu laisser ma pense errer au milieu des plus charmants
souvenirs. Diane de Poitiers y apporta l'clat de sa beaut; Marie
Stuart y passa calme et souriante le plus heureux temps de sa vie;
Catherine de Mdicis qui acheva cette merveille et y entassa les
chefs-d'oeuvre de sa patrie, vint s'y reposer et oublier les intrigues de
la Cour; la reine Marguerite s'y amusa; Louise de Lorraine vint y cacher
sa douleur aprs l'assassinat de son mari par Jacques Clment, et
pleurer sous les ombrages mystrieux et profonds qui nous abritent
encore. Elle ne sortait de sa retraite que le samedi pour aller entendre
la messe  l'glise de Francueil, toujours habille de blanc, suivant
l'tiquette du deuil des reines, ce qui l'avait fait surnommer par le
peuple qui la voyait passer, _la Reine blanche_.

Plus tard, Gabrielle d'Estre fredonna  Chenonceaux les chansons
amoureuses que le bon roi Henri composait pour elle. Marie de Luxembourg
et Franoise de Lorraine appellent Chenonceaux leur sjour favori. Laure
Mancini accompagne de son oncle le cardinal Mazarin, vint 
Chenonceaux dans le but de plaire  Vendme et de l'pouser. La potique
La Vallire y rva  son tour.

En 1730, Monsieur Dupin, ancien fermier gnral, l'achte, le restaure,
l'habite et y reoit l'lite de la socit franaise du XVIIIe
sicle. Madame Dupin clbre par son esprit et ses relations avec J.-J.
Rousseau et les autres philosophes du dernier sicle, y mourut en 1779,
 l'ge de quatre-vingt-treize ans. C'est grce aux relations de cette
dame avec tous les hommes politiques de la Rvolution, que le chteau de
Chenonceaux passa, sans tre inquit, les annes dsastreuses de la
Terreur, et il appartint ensuite au comte Ren de Villeneuve, son
petit-fils. Aprs lui, le domaine mis en vente aux enchres publiques,
devint en 1863 la proprit de Monsieur Pelouze, chimiste.

L'ancienne salle des gardes, un peu sombre aujourd'hui, dont l'extrmit
s'ouvrait autrefois sur un balcon, est meuble en chne et noyer
sculpts; des panoplies d'armes et d'armures remontant  Franois
Ier, Henri II et Henri III, dcorent les murailles. La plupart des
appartements sont tendus en toiles peintes d'un genre particulier, on
peut mme dire unique, trs apprci des amateurs.[3]

On nous a montr la chambre de la belle Diane, avec sa toilette et son
lit tendu de satin blanc; la chambre est vaste, de la fentre, un peu
petite cependant, on dcouvre toute la valle du Cher.

On peut dire que Diane de Poitiers fut l'enchanteresse de son poque;
les arts et la littrature doivent la bnir, elle encouragea tous les
artistes, les crivains, les potes, sauf Marot cependant; mais
l'histoire doit se montrer plus svre, et la morale la condamne
absolument.

Diane de Poitiers qui avait des gots artistiques trs dvelopps et
trs purs s'attacha  Chenonceaux qu'elle embellit  ravir. C'est elle
qui fit lever l'admirable faade du levant, ainsi que la magnifique
galerie des ftes btie sur le pont, et qui s'ouvre comme je viens de le
dire  gauche et  droite sur les deux rives du Cher. Cet difice
grandiose est vraiment la ralisation d'un rve royal. Cette aile qui
s'asseoit tranquillement sur la rivire et prend toute la largeur, est
une conception tout  la fois trange et captivante; la galerie du
rez-de-chausse est une sorte de muse renfermant de nombreux objets de
prix. Cette mme galerie qui se retrouve au deuxime tage doit devenir
un muse de tableaux. On visite aussi le salon vert entirement tendu et
meubl de la couleur de l'esprance. La bibliothque de Catherine de
Mdicis, sombre, peu claire serait d'un bien haut intrt si on avait
le loisir de l'tudier, elle renferme les archives de Chenonceaux,
commenant au XIIIe sicle et comprend cinq mille pices contenues en
cent quarante registres soigneusement relis.

L'escalier qui est souvent un cueil pour les architectes est ici conu
avec un rare bonheur.

L'architecte a abandonn la vis de Saint-Gilles et adopt une
innovation italienne, c'est--dire l'escalier  traves parallles
runies par des paliers; cet escalier, appliqu au milieu de la faade
du couchant, n'en drange point l'ordonnance. L'escalier de Chenonceaux
et celui d'Azay-le-Rideau sont, sinon les plus anciens, au moins les
plus somptueux modles de cette disposition importe d'Italie; car
l'escalier de Chambord, malgr la conception magistrale de sa double
vis, reste encore fidle aux antiques traditions de l'art franais.

La chapelle, due  Franois Ier, intelligemment rpare, a conserv
son cachet primitif, c'est un charmant spcimen du style gothique
Renaissance; de sveltes colonnettes en faisceaux supportent des tribunes
et une vote  pendentifs sculpts et dcoups  jour; l'autel n'est
qu'une simple table de pierre soutenue aux angles par des colonnettes
trs lgantes;  ct de la crdence on remarque une troite ouverture
en oeil-de-boeuf oblique, qui communiquait avec l'oratoire de la Reine
Louise. Une loge s'ouvre  droite, dans l'paisseur de la muraille:
c'est la place d'honneur rserve aux chtelains. Un caveau spulcral
est tabli sous la chapelle.

Les vitraux peints, fort remarquables, sortent certainement de cette
admirable Ecole de Tours qui a produit tant de chefs-d'oeuvre; ils sont
au nombre de six, reprsentant Notre Seigneur Jsus-Christ, saint
Michel, saint Pierre, saint Thomas et saint Gatien; sur trois verrires
modernes, on voit sainte Marguerite, sainte Catherine et saint
Guillaume.

La conscration de cette chapelle fut faite en 1518, par Antoine Bohier,
Cardinal-Archevque de Bourges, et frre de Thomas Bohier, premier
propritaire, et on peut dire fondateur du chteau.

Les chroniqueurs du XVIe sicle ont dcrit les ftes somptueuses qui
se donnrent  Chenonceaux.

Ils nous racontent les superbes _triomphes_ que Catherine de Mdicis fit
organiser  l'intention de Franois II et de Marie Stuart. L'entre
solennelle des jeunes princes eut lieu le dimanche, dernier jour de mars
1560. Les artistes, les dcorateurs, les potes frotts d'un peu de
mythologie, firent des merveilles empreintes d'un cachet exceptionnel de
grandeur et de nouveaut.

Les arcs de triomphe, les oblisques, les colonnes, les statues, les
fontaines jaillissantes, les autels antiques, taient chargs
d'emblmes et d'inscriptions empruntes aux grands potes de Rome, de la
Grce et de l'Italie moderne. Les feux artificiels y mlrent leurs
surprises: dont tout le monde, les yeux ouverts et les bouches bantes,
non seulement fut esbahy mais estonn de joie et grande admiration pour
n'avoir est auparavant ce jour jamais veu chose semblable; enfin,
trente canons, rangs en bataille sur la terrasse de la rivire, y
ajoutrent par leurs salves rptes, quelque chose d'imposant. Peu
d'annes aprs la reine-mre reut son fils Charles IX  Chenonceaux et
le fta pendant quatre jours mais les dtails manquent sur cette
rception. En 1577 Catherine offre  ses deux fils, Henri III et le duc
d'Alenon, la plus fameuse de toutes ses ftes. Le 2 mai, le duc
d'Alenon avait repris sur les protestants la ville de la Charit et ce
succs mritait d'tre clbr.

Le 15 du mme mois, le roi donna un grand festin  son frre au
Plessis-lez-Tours, et le sombre chteau de Louis XI vit une de ces ftes
orientales auxquelles son fondateur ne l'avait gure habitu. Les dames
y parurent en habits d'hommes, vtues de vert (c'tait la couleur des
fous) et firent le service  la place des officiers de la Cour. Tous les
assistants furent aussi habills de vert, et la dpense de ces vtements
ne s'leva pas  moins de soixante mille livres.

Le dimanche suivant, Catherine de Mdicis fta  son tour le jeune
triomphateur et ses compagnons de guerre. Elle reut la cour 
Chenonceaux et lui offrit un banquet dont le faste licencieux devait
clipser celui du Plessis.

Les traits principaux de ces plaisirs fantastiques nous ont t transmis
par Pierre de l'Estoile, dans le _Journal de Henri III_.

Le festin eut lieu dans le jardin, derrire la grosse tour, prs de la
fontaine du Rocher. Le roi y figura habill en femme, comme il le
faisait quelquefois dans les ftes, il portait un collier de perles et
trois collets de toile, dont deux  fraise et un rabattu, tels que les
portaient les dames de la cour.

    Si qu'au premier abois chascun estait en peine
    S'il voyoit un roy-femme, ou lui un homme-reyne

Au dessous du roy s'assirent ses mignons, tous fards, peints, pommads
comme leur matre avec de grandes fraises empeses larges d'un
demi-pied, de faon dit l'Estoile qu' voir leurs testes dessus leurs
fraises, il sembloit que ce fust le chef de saint Jean en un plat. Les
trois reines assistaient au festin, Catherine, Marguerite sa fille et
Louise de Lorraine sa bru, les Reines taient entoures de leurs Dames
d'honneur, et de tout l'escadron volant des jeunes filles; l'Estoile
ajoute qu'en cette fte qui cota cent mille livres, c'est--dire un
million et demi de notre monnaie actuelle tout estait parfait et en bel
ordre. Franchement c'et t malheureux qu'aprs une pareille dpense,
les choses n'eussent pas russi.

Si j'tais architecte je ferais avec les expressions techniques une
description savante de Chenonceaux, cette merveille de la Renaissance,
cela m'est impossible, je ne sais qu'admirer cet ensemble incomparable:
ici la grande cour d'honneur, le pont levis, le donjon superbe qui sort
des douves profondes, remplies des eaux du Cher; l les sveltes
tourelles, les hautes chemines, et les fentres sculptes qui se
dtachent des toits pointus.

La faade orientale, vue du parterre de Diane aux bords de la rivire,
est admirable; le dcorateur de l'Opra comique s'en est inspir dans le
dcor du second acte des Huguenots.

J'ai prouv la mme admiration pour le parc. Le jardin franais, tel
que le tailla Le Ntre avec ses belles ordonnances, ses terrasses 
balustre, ses bassins, ses cascades, ses statues et ses rocailles, ses
charmilles, ses labyrinthes, ses vastes boulingrins, ses grandes lignes
rgulires qui s'allongent dans l'espace, me semble plus grandiose que
le jardin anglais proprement dit. Celui-ci primitivement a d tre
invent pour dissimuler son peu d'tendue et son irrgularit. Le regard
sans cesse arrt soit par une alle tournante qui souvent se replie sur
elle-mme, soit par un massif pais qui barre l'horizon, le regard,
dis-je, ne peut rellement se rendre compte de l'importance du terrain,
ceci n'est point une critique. Si le jardin franais s'aperoit d'un
coup d'oeil, le jardin anglais sait mnager les surprises et l'imprvu,
et je reconnais tout le parti que le parc anglais permet de tirer d'un
emplacement ingrat, o il eut t impossible de dessiner le vrai jardin
franais avec ses majestueuses ordonnances, jardin en dfinitive
beaucoup plus coteux que des pelouses ou prairies semes  et l de
grands arbres, de massifs, d'arbustes et de quelques corbeilles de
fleurs.

La cration de jardins et de parterres dignes des constructions, occupa
longuement la reine Catherine et la favorite Diane. Des jardiniers
italiens et franais, Le Ntre et mme le clbre potier Bernard
Palissy, donnrent des plans et des dessins.

Sous l'influence des artistes italiens, l'horticulture prit un grand
essor. Les jardins du XVIe sicle reprsentaient des figures de
toutes sortes. Les unes gomtriques, les autres de pure fantaisie et
dessinaient de capricieuses arabesques et d'lgantes broderies, de
fleurs odorifrantes principalement. On prfrait alors l'arme  la
beaut. Les bordures taient de buis ou de romarin, avec des avenues de
grands arbres, des palissades de coudriers et de charmes, et des haies
d'aubpines. De longs berceaux de charpente, couverts de treilles et
flanqus de cabinets ombreux, entouraient le parterre ou le divisaient
en plusieurs jardins particuliers. Les arbres et les arbustes taient
taills en figures bizarres et peuplaient les parcs d'un monde d'tres
fantastiques. Des bassins et des jets d'eau compltaient la dcoration
froide et trop symtrique des jardins italiens, o tout semblait
subordonn  une loi unique: la fracheur, l'ombre et le mystre.

C'est dans ce got tranger que Diane de Poitiers entreprit les jardins
de Chenonceaux; elle employa pour la prparation des terrains seulement,
quatorze mille journes d'ouvriers, et la dpense s'leva  plus de
trois mille livres, somme norme pour le temps. L'argent tait rare 
cette poque, et nous voyons, d'aprs les comptes mme de l'intendant de
Chenonceaux, qu'un matre maon gagnait quatre sols par jour, un simple
ouvrier, deux sols six deniers, une journalire vingt deniers; mais
aussi le froment ne valait en 1547, que quinze  dix-sept sols
l'hectolitre, et le vin, trois livres le poinon soit, deux cent
cinquante litres.

Diane fit venir un fontainier de Tours pour diriger les sources et en
tirer parti. Elle fit ouvrir des alles avec des cabinets de verdure;
elle fit un jeu de paume et un jeu de bague et enfin un magnifique
_dedalus_, labyrinthe inextricable o l'on pouvait errer longtemps dans
les isoloirs sans trouver d'issue. Bernard Palissy exposa lui-mme ses
ides dans son _Dessein d'un jardin dlectable_, crit spcialement pour
Chenonceaux et ddi  la reine-mre. Il emprunte au style italien la
division du jardin en compartiments symtriques, les alles  angle
droit, les avenues d'ormeaux, les tourelles et les cabinets de verdure.
Mais ce qui est entirement propre  Palissy, ce qui est nouveau, c'est
le got de la nature qu'il introduit dans le jardin, c'est l'ide de
marier le jardin avec le paysage environnant, avec le coteau, la prairie
et la rivire; ce sont ces grottes rustiques, ces rochers ruisselants
d'eau, ces fontaines, ces ruisseaux aux mandres capricieux avec des
les et des ponts, ces mouvements de terrain unissant la colline  la
plaine. Palissy eut trouv le jardin moderne s'il n'et t trop
proccup des travaux de son art de terre et de ses figures mailles.

On nous a montr le chne de Jean-Jacques, la fontaine de Henri III,
mais nous n'avons pas vu le fameux chne plant jadis par Diane et dont
j'avais entendu raconter l'histoire. Ce chne avait commenc par une
promenade de cent mtres qu'on lui fit faire pour s'en aller des bords
du Cher qu'il habitait, au beau milieu du parc. Ce changement de demeure
n'avait point nui  sa vigoureuse sant il s'acclimata fort bien,
l'opration tait pourtant difficile. Tous les boeufs du pays n'avaient
pas eu les cornes assez fortes pour branler le chne et la masse de
terre qui lui servait de pidestal, il fallut tablir des machines et
d'normes cabestans pour en venir  bout.

Cela cota cinquante mille francs. Et, pendant un an, un jardinier n'eut
pas d'autre ouvrage que d'arroser le chne en t et de le rchauffer
en hiver par de fortes fumures. Aprs tout, ce chne est peut-tre
celui qu'affectionnait Jean-Jacques qui lui aura donn son nom.

C'est avec un plaisir extrme que nous avons promen notre rverie dans
les lieux enchanteurs o s'garaient autrefois les beaux pages et les
gentes damoiselles de la Cour; et nous avons rpt avec le chantre de
l'alle de Sylvie:

    Qu' m'garer dans ces bocages
    Mon coeur gote de volupts!
    Que je me plais sous les ombrages,
    Que j'aime ces flots argents.

On dit que Madame Pelouze a dj dpens un million et demi  la
restauration de Chenonceaux; mais il faudra encore beaucoup d'argent
pour rendre  ce fier chteau et  ces beaux jardins leur clat
primitif. Ainsi le grand parterre entour de balustres avec sa fontaine
monumentale au centre est dans un lamentable tat de dlabrement.

J'ai eu quelques dceptions, il n'y a point de mdailles sans revers.
J'avais entendu parler du cocher grand style de Madame Pelouze.
N'oubliez pas, m'avait-on dit, de visiter les curies qui contiennent
trente magnifiques chevaux. Le cocher grand style vous numrera avec
complaisance les qualits des nobles coursiers dont vous verrez les noms
inscrits en lettres d'or au-dessus de chaque _box_. Quand vous serez
arriv aux remarquables purs-sang envoys par l'empereur du Maroc  M.
Grvy, qui s'tait empress de les expdier chez sa soeur, vous verrez
avec quel superbe ddain le cocher grand style vous glissera cette
petite phrase: en effet ces chevaux sont d'admirables btes, c'est un
joli cadeau, l'empereur du Maroc a fait de son mieux, mais qu'est-ce
qu'un sultan  ct du prsident de la Rpublique Franaise!... Nous
avons donc demand  voir les chevaux. Je ne sais trop, je vais
m'informer, a murmur le valet pris par d'autres visiteurs et que dj
nous avions d attendre assez longtemps.

Cette fois il n'a pas tard  revenir suivi d'un domestique grisonnant,
fort modeste celui-l, qui nous a humblement avou qu'il venait
d'expdier tous les chevaux  Paris pour y tre vendus. Il ne reste
qu'une vieille jument, en ce moment  la prairie, a-t-il ajout, je puis
aller la chercher. Non, non me suis-je crie un peu tourdiment, c'est
inutile ne la drangez pas.

La pluie d'ailleurs commenait  tomber, une de ces petites pluies fines
qui n'ont l'air de rien et qui mouillent beaucoup. Nous avions plusieurs
fois crois la dame et la petite fille qui visitaient, comme nous,
Chenonceaux.

Revenue sur le bateau j'ai eu ma revanche du matin. La toilette de la
petite fille tait fort abme, sa capote n'avait plus son idale
blancheur, les dentelles mouilles pendaient piteusement sur la robe
dfrachie, les souliers semblaient dforms et compltement salis, et
je n'ai pu m'empcher de faire remarquer que, si la petite fille avait
port une simple robe en grisaille de laine ou un costume en toile de
Vichy, la toilette n'eut point t perdue. Un coup de savon des mains
maternelles lui et rendu son premier lustre; mes amies ont eu le bon
got de se rendre  l'vidence et de me donner raison.

Si j'insiste sur ces petits dtails c'est que je leur crois plus
d'importance qu'il ne paraissent en avoir. Ils sont le signe vident des
tendances fcheuses et des aspirations malsaines qui se dveloppent
outre mesure depuis quelque temps; ils sont l'indice en cette fin de
sicle d'un dclassement qui nous mnera loin, je le crains.

Il a fait mauvais jusqu'au soir, quand le ciel pleure, la terre est
moins gaie, mais je rapportais une si belle provision de souvenirs et
tant d'enchantements dans les yeux que j'ai pardonn au temps les
maussaderies du retour[4].




Autres chteaux historiques,

L'abbaye de Marmoutier, Savonnires

Les Jardins Mame

Le Parc de Beaujardin, La Colonie de Mettray

Coup d'oeil sur la ville de Tours


Comme tu le vois, mon cher Henri, tantt c'est l'extrieur qui tale
d'admirables beauts, tantt c'est l'intrieur somptueusement dcor,
parfois ce sont les deux qui brillent d'un clat incomparable.

Ici, le parc l'emporte sur le chteau par le pittoresque de sa
situation: vue tendue et varie, sites enchanteurs, eaux vives,
cascades tapageuses, pelouses veloutes, drapes de grandes corbeilles
de fleurs ou incrustes de mosa-culture d'une rgularit parfaite. L,
le chteau qui se dtache sur l'meraude des vastes prairies, se mire
dans la transparence des eaux ou s'abrite sous l'ombre paisse des bois
et domine par son aspect fodal et princier, par son architecture
remarquable.

C'est aussi de la dentelle de pierre, pierre blanche plus facile 
travailler, plus agrable  l'oeil; mais qui ne vaut pas quand mme celle
des antiques clochers  jours et des vieux chteaux-forts de Bretagne,
faonns dans le granit. L'intrieur arrive  son tour avec ses meubles
rares, ses collections prcieuses, ses bibelots artistiques, ses
tableaux de matres. Cependant je consignerai ici mon intime pense.
Plusieurs de ces beaux chteaux sont un peu le palais de la Belle au
bois dormant, j'ai ressenti ce sentiment d'une manire trs vive 
Chenonceaux, ils ne sont point habits. Pas de matres et pas beaucoup
plus de domestiques. Un portier qui reste dans sa loge, il faut bien
quelqu'un pour rpondre, et cependant il me souvient d'avoir un certain
dimanche parcouru dans tous les sens un joli parc entourant un joli
chteau auquel nous sonnmes en vain, sans rencontrer me qui vive. Le
gardien, cette aprs-midi l, avait sans doute pris la clef des champs.

Lorsque vous tes entr, un valet de chambre se prsente pour vous faire
visiter. En gnral les matres sont en voyage, c'est la phrase
strotype sur les lvres des serviteurs; ils voyagent ou vivent
ailleurs plus simplement que ne le comporterait leur proprit. Il est
certain que pour mener le train considrable qu'exigent de pareils
chteaux, il faudrait une fortune norme, que tous leurs propritaires
n'ont pas.

Leurs chteaux sont des muses qu'ils respectent des trsors dont ils
sont fiers  juste titre et qu'ils gardent prcieusement, mais dont ils
ne peuvent se servir.

Les magnifiques chteaux dont je viens de te parler en dtail sont les
gros diamants dont la Touraine est en partie l'crin; mais que de perles
prcieuses, que de ravissants joyaux, ce bel crin renferme encore! Dans
ce fortun pays, on peut dire que chaque bourgade, ville ou village, a
son chteau qui le prserve de l'oubli par ses souvenirs historiques, ou
l'embellit de sa propre beaut.

Je citerai: Beaumont-la-Ronce, ancien chteau seigneurial; le chteau de
la Tourballire, tous les deux rigs en marquisat, le premier en 1757,
le second en 1656.

Le chteau de Beugny qui s'enfonce dans la fort de Chinon. Boussay qui
dtache son profil gothique au milieu des eaux. Dans ce chteau sont
nes quatre illustrations de la famille de Merou: Jean, chambellan du
roi (1363), Pierre, amiral de France (1416); Philippe, chambellan du roi
Louis XI (1461); Jacques-Franois, prsident de l'Assemble Nationale
(1789), gnral de division, mort en 1810.

Le chteau de Brizay, qui appartenait jadis  la famille de Maill, et
fut alors le thtre d'un vnement douloureux: tous ses habitants
furent un jour ensevelis sous les plafonds qui s'croulrent  la fois.
Simon de Maill, archevque de Tours, qui se trouvait dans une partie
trs leve du chteau, survit seul  dsastre.

Le trs beau chteau de Commaire, construction moderne, appartenant au
marquis de Lussac.

Le chteau de Grillemont, possd par le fameux Tristan, et habit par
Louis XI.

L'ancien chteau de Plessis-Rideau, que Gdon Tallemant des Raux
acheta vers 1650, au prix de cent quinze livres, et auquel il donna le
nom de chteau Raux.

Le chteau de la Guerche, construit sous Charles VI, est fort curieux;
situ sur les bords de la Creuse, il prsente du ct de la rivire qui
le baigne, une lvation de plus de cent pieds. On y voit six rangs de
votes superposes. Les greniers sont au rez-de-chausse du ct de la
cour, et se composent de vastes pices votes bien sches, bien ares,
quoiqu'au niveau de la Creuse. Les murs  leur base ont cinq mtres
d'paisseur.

Le beau chteau de Chavigny, bti dans le got de la Renaissance. Le
chteau d'Epigny, o naquit en 1717, le chevalier Pierre de
Fontenailles, qui a laiss diverses posies.

Le chteau de Montbazon situ sur une haute colline, construit au
commencement du XIe sicle par Foulques Nerra. En 1459, Charles VII,
tenant sa Cour dans le chteau de Montbazon, y reut de Franois II
l'hommage du duch de Bretagne.

Le chteau de la Bourdaisire o naquit Gabrielle d'Estres en 1565.

Le chteau de la Vallire, d'o la famille de Baume-Le-Blanc avait pris
son nom et qui rappelle tout  la fois la pieuse carmlite et les jours
ensoleills d'amour du grand roi.

Le vieux manoir de la Mothe-Sonzay, qui veille l'attention des
archologues, fut construit par Henri II pour Diane de Poitiers.

Le chteau de Rochecotte, ancienne habitation et lieu de naissance du
fameux chef venden Guillon, marquis de Rochecotte, condamn et fusill
en 1798,  la plaine de Grenelle,  Paris,  l'ge de vingt-neuf ans.

Un peu plus loin on remarque le chteau moderne de Saint-Patrice,
appartenant  Monsieur le comte de Chabrol. Son parc renferme une pine
miraculeuse qui commence sa floraison dans le mois de dcembre et
s'panouit mme sous la neige. La tradition populaire attribue ce
phnomne vgtal  saint Patrice qui jadis, aprs avoir travers la
Loire, planta son bton en ce lieu. Ce bton prit racine, devint buisson
et se couvrit de fleurs. Depuis cette lointaine poque, le buisson qui
repousse toujours, rappelle fidlement chaque anne le passage en ces
lieux du patron de l'Irlande. Aussi les Irlandais qui visitent la
Touraine ne manquent-ils jamais de faire ici un pieux plerinage.

Le majestueux chteau d'Uss, qui, de son cadre de grands bois, domine
le vaste bassin de la Loire. Ce chteau date de la premire moiti du
XVIe sicle. Il fut en partie construit par Vauban qui l'habita. Sa
chapelle gothique est tout  fait charmante.

J'oublie certainement quelques vieux chteaux sems  et l par Charles
VII. Mais voici la Herpinire, une de ses maisons de plaisance, et
Bonaventure, un pavillon lgant qu'il aimait et qu'il avait fait
construire pour Agns Sorel. Il venait souvent avec elle prendre le
plaisir de la chasse  l'oiseau, dans les environs.

Le chteau de la Roche-Racan m'a fort intresse. C'est l que naquit en
1589 et que mourut en 1670, g de quatre-vingt-un ans, le clbre pote
Honorat de Breuil, marquis de Racan, d'une des plus anciennes familles
de Touraine. Le chteau de la Roche bti  mi-cte et dont les murs ont
quatre mtres d'paisseur  la base, est remarquable aussi par une tour
octogone d'o la vue s'tend sur une superbe valle. Je comprends qu'en
prsence de cette belle campagne calme et recueillie, l'me rveuse du
pote ait cherch dans la contemplation des beauts de la nature qui
conduisent  Dieu, ses meilleures inspirations. Son esprit berc, dans
un rve infini, a produit des odes sacres tires des psaumes et des
posies pastorales qui, si elles manquent de force, ont cependant donn
 la langue potique une harmonie et une grce naturelles qu'on ne
connaissait pas jusque l.

J'numrerai encore, entrevus  vol d'oiseau:

Le vieux chteau-fort de Montrsor, autrefois flanqu de tours et
entour de douves profondes.

Le chteau de Cand qui appartient  la famille Drake del Castillo.

Le chteau d'Armilly. Le chteau des Hrissaudires. L'ancien chteau
fortifi de Noisay,  la physionomie svre.

Le chteau de Brou, bti au XVe sicle par le marchal de Boucicaut.

Le chteau des Etangs qui tait autrefois une des principales
forteresses du pays. Les Ligueurs y avaient un corps de troupes qui
ravageaient les environs.

Le chteau de Bouffret construit en style gothique.

Le chteau de Corcou, style Renaissance.

Les vieux chteaux de Sach et de Marcilly-sur-Maulne.

Le beau chteau de la Ferrire avec sa grande fort du mme nom.

Gizeux, demeure du XIIe sicle.

Le chteau de Vantourneux,  Madame la comtesse de Montesquiou.

Le chteau de Bossay avec son antique donjon du XIIIe sicle.

Le chteau de la Chenardire qui appartint aux familles de Montmorency,
de Laval, de Maill. Les chteaux de Sennevires, de Sazilly, du
Coudray-Montpensier, de Valesne, de Courcelles, de Sonnay, de la
Gurinire, de Montgoger, de Rouvray, de Coulaines, de Custire, de la
Branchoire, de Valmer, de Poill, d'Alette, des Recordires, des Ports,
des Bordes, de la Brche, de Saint-Ouen, etc., etc.

J'en passe sans doute beaucoup et peut-tre des plus beaux, mais quand
on voyage rapidement, on ne peut tout voir, et encore moins tout
retenir.

Cette faon prompte de parcourir le pays ne manque pas d'attraits. Ce
qu'on voit se prsente sous son meilleur aspect, on n'a pas le temps
d'envisager l'envers des choses ni d'examiner leur mauvais ct.




LANGEAIS


J'ai vivement regrett de ne pouvoir visiter le vieux chteau de
Langeais, en mmoire de notre bonne duchesse. En effet, n'est-ce pas
dans la grande salle de ce chteau qu'eut lieu en 1491 le mariage de
Charles VIII avec Anne de Bretagne. Oui, l'lgante Touraine est remplie
de souvenirs de notre fire Bretagne, qui semble avoir pos sa griffe de
granit sur tout ce qu'elle a touch.

Des trangers ont, parat-il, achet ce chteau qui reste ferm aux
visiteurs, mais il n'y a pas bien longtemps encore on pouvait lire sur
une pierre pose dans l'escalier, l'inscription suivante: La pierre
phyllozofalle, c'est estre content de ses biens; qui n'a souffisance,
n'a rien; 1520.

Le donjon du chteau de Langeais est le doyen des difices de ce genre,
il fut construit vers 992 par le duc d'Anjou, Foulques Nerra. Plus tard
le chteau devint la proprit de Pierre de Brosse, barbier de Louis IX.
Il passa ensuite aux mains de Jean Bourr, ministre et favori de
Philippe le Hardi qui le reconstruisit entirement. C'est  Langeais que
se passait autrefois une coutume trange, un devoir fodal des plus
singuliers. Quand un roi de France arrivait dans cette bourgade pour la
premire fois, ses habitants taient obligs d'aller  sa rencontre 
une demi-lieue, tenant chacun en main une petite botte de paille. Hein!
les habitants ne se mettaient pas en frais pour recevoir leur roi! Cette
bienvenue extraordinaire dont on n'a pu me donner l'explication, eut
lieu le 14 novembre 1565, lorsque Charles IX vint au chteau de
Langeais, o il passa la nuit.

J'ai entrevu le chteau de Plessis-ls-Tours. Ce chteau construit en
1463 par Louis XI, fut sa demeure favorite. C'est l qu'il mourut en
1484, assist par saint Vincent de Paul et cinq autres religieux que le
roi avait prs de lui depuis un an. C'est  Plessis-les-Tours que le
tratre La Balue fut d'abord emprisonn. Son cachot tait la tour qui
contient l'escalier; voil  peu prs tout ce qui reste de ce chteau.
Ah! ce n'est plus une demeure royale, ce n'est mme plus une belle ruine
que l'on conserve respectueusement. Dcadence des choses humaines: ses
pieds baignent dans la fange et ses jardins sont devenus un rceptacle
de fumiers et servent de dpotoir  la ville!

Le chteau de Richelieu n'a pas t plus heureux. Il fut bti en 1637,
par le clbre cardinal, dans un petit village auquel il donna son nom,
et dont il essaya de faire une ville; mais les villes ne s'improvisent
pas, elles sont l'oeuvre patiente du temps. Et Richelieu n'est
aujourd'hui qu'un chef-lieu de canton de deux mille trois cent dix-huit
habitants.

C'tait un splendide chteau. Richelieu avait dploy l toute sa
magnificence. A l'extrieur, architecture admirablement ornemente; 
l'intrieur, marbres, sculptures et peintures des grands matres
remplissaient les appartements.

Quelques-uns des tableaux sont  Tours, quelques autres  Paris, ainsi
que la fameuse table de marbre dont il a t parl si souvent et qu'on
voit aujourd'hui au Louvre.

Quant au chteau, l'un des plus beaux de France, comme je viens de le
dire, et peut-tre le plus rgulirement bti, il n'en reste pas trace.
Il a t dmoli du fate  la base, sans qu'on en retrouve une seule
pierre.

Le mme sort attendait le chteau de Chanteloup, habitation vraiment
royale que le duc de Choiseul, ministre sous Louis XV, avait achet en
1760. C'est pendant son exil dans ce chteau, exil qui lui valut tant de
sympathies, qu'il fit difier cette lgante pyramide de quarante mtres
de haut, compose de sept tages, qui vont toujours en se rtrcissant,
qu'on appelle La Pagode. Elle existe encore et on la voit de loin
s'levant au milieu des bois.

Une table de marbre, place au rez-de-chausse, portait le registre de
maroquin rouge, o l'on inscrivait le nom des personnages minents qui
venaient visiter le duc pendant sa disgrce.

Le chteau de Champigny habit par des princes du sang et jadis par
Charles IX, n'est plus lui aussi qu'un souvenir. Richelieu en tant
devenu propritaire le fit compltement dmolir.

Il existe cependant la Sainte-Chapelle dont les vitraux, reprsentant la
vie de saint Louis, sont trs remarquables.

Le bourg de Champigny est la patrie de Lambert, grand musicien sous
Louis XIV. Sa fille pousa Lulli.

Du chteau de Marmande il ne reste plus qu'une tour de cent dix pieds de
haut, qu'on nomme la Flche de Marmande, et un gros pavillon qu'on
appelle la Tour carre.

Sainte Radegonde dont le nom vient de la pieuse reine de France
Radegonde, qui l'habita longtemps, est un joli village tout prs de
Tours.

On y remarque les ruines de l'ancienne et trs clbre abbaye de
Marmoutier.




L'ABBAYE DE MARMOUTIER


C'est au IVe sicle que saint Martin, vque de Tours, fonda cette
clbre abbaye, dont la renomme devait s'accrotre de sicle en sicle.
Elle tait aussi riche des dons du ciel que de ceux de la terre. D'un
ct, les vertus austres de ses saints moines qui inspiraient la plus
grande vnration; de l'autre, les immenses biens, dus  la pit des
peuples et des rois qu'elle possdait. Ce fut avec la sainte ampoule de
Marmoutier qu'Henri IV fut sacr.

L'glise et les anciens btiments rendus en 1797 ont t dmolis. Il ne
reste que le vieux portique qui servait d'entre principale au sud. Le
superbe escalier qui avait chapp aux fureurs rvolutionnaires a t
vendu depuis et emport en Angleterre. On en voit une reproduction trs
exacte au muse de Tours. Marmoutier appartient aujourd'hui aux Dames du
Sacr-Coeur, qui ont fond dans l'enceinte mme de l'abbaye un trs beau
pensionnat.




SAVONNIRES


Les grottes de Savonnires d'une longueur de cent dix mtres et divises
en plusieurs compartiments qu'on appelle ici caves gouttires, sont
curieuses  visiter.

Elles ont beaucoup d'analogie avec les fameuses grottes d'Arcy dans
l'Yonne. Elles sont si sombres qu'on ne peut y entrer qu'avec de la
lumire. L'eau qui suinte des votes forme  la longue de petits
ruisseaux qui ont le don de ptrifier tout ce qu'on y dpose. Mais il
faut beaucoup de temps pour que l'objet, fruit, lgume, nid devienne
pierre. Il faut aussi plusieurs mois, pour que ces eaux, qui tombent
goutte  goutte se soient solidifies, dans les moules gnralement en
mtal qui les reoivent; on fait ainsi de fort jolis cames qui ont
toute l'apparence d'une pierre finement sculpte.

Le dpt de ces eaux, blanches et diaphanes, charges de sels calcaires,
forme encore avec le temps des cristallisations remarquables: des
stalactites bizarres qui ont la transparence et le poli de l'albtre
descendent des votes.

Les eaux de Savonnires ne sont pas les seules du dpartement 
fabriquer des ptrifications, les eaux de l'tang de Saint-Genault dans
les environs de Loches agissent ainsi sur le bois auquel elles donnent
la pesanteur de la pierre tout en le nuanant de diverses couleurs, sans
lui enlever son caractre primitif; d'autres eaux ont la proprit de
rougir les pierres blanches qui y sjournent, de former des
incrustations brillantes sur les mousses qu'elles baignent.

Non loin des grottes ptrifiantes de Savonnires se trouve le chteau de
Villandry, une belle demeure ombreuse et fleurie, son beau parc se
distingue par ses pelouses toutes brodes de mosaculture, cela devient
un art vritable  l'aide de ces feuillages aussi rguliers de formes
que varis de tons, on arrive  tracer les plus charmants dessins,
lgants festons, capricieuses arabesques, encadrent les initiales
enlaces des propritaires, parfois mme, ce sont leurs armoiries qui se
dtachent sur les tapis d'herbes fines.




JARDINS MAME


L'histoire des jardins clbres de l'antiquit est parvenue jusqu'
nous.

On crira aussi celle de quelques-uns de nos jardins modernes 
commencer par celui de Monsieur Mame, qui se nomme les Touches et se
trouve  Ballan  dix kilomtres de Tours. Les serres de ce beau jardin
renferment les plantes les plus curieuses et les plus rares venues de
tous les continents, de merveilleuses orchides, des roses
incomparables, des camlias superbes, quel clatant fouillis de corolles
et de calices, quelle abondance de parfums exquis, quelle lgance de
formes, quelle richesse de coloris; mais aussi quel entretien
mticuleux, que de soins dlicats et constants! Chaque mois le plus beau
de ces palais de verre se remplit d'une collection choisie des fleurs du
moment, c'est la collection des azales, aux millions de fleurs varies,
que nous avons vue dans tout son panouissement. Je suis sortie
absolument blouie. Ce serait  vous donner envie d'tre fleur et
d'habiter ces serres l.

Je n'avais que le temps de visiter l'une ou l'autre des proprits de
Monsieur Mame.

En ces jours de chaleur j'ai prfr la campagne  la ville. Les
produits de la nature l'ont emport sur ceux de l'industrie, et
cependant la belle imprimerie Mame fonde au commencement du sicle, et
qui occupe plus de douze cents ouvriers, mrite bien qu'on la visite.

La faade de cet tablissement est un modle de grce, de convenance,
d'harmonie, avec lequel rien de moderne ne saurait rivaliser  Tours.

L'intrieur de ce grand tablissement est aussi parfait que possible,
tant au point de vue des machines, de la perfection du travail, que du
bien-tre des travailleurs.

On peut dire que Monsieur Mame est le pre de ses douze cents ouvriers
avant d'en tre le matre, c'est le plus bel loge qu'on puisse lui
adresser.

En fait d'enclos, on visite encore dans un faubourg de Tours le chteau
Beau Jardin, une jolie demeure plante au milieu d'un parc, sorte de
jardin zoologique haut mur. Tous les animaux non froces de la cration
auraient le droit si on pouvait les y amener, d'y vivre en libert.

Les emplums trs nombreux et de races varies picorent o bon leur
semble; les quadrupdes jouissent des mmes privilges; de belles vaches
blanches vous voient passer sans perdre un coup de dent; les chevreuils
bondissent prs de vous, les gazelles viennent vous regarder de leurs
grands yeux doux; une jolie chvre de Mongolie suit vos pas; de graves
lamas sont assis tranquillement sur les marches du perron et ne se
drangent pour personne.

On comprend qu'ils sont chez eux; tout ce monde vit  sa guise dans cet
heureux paradis terrestre, pendant quelque temps du moins, car
l'existence de ces nombreux htes n'est pas longue, parat-il, malgr
leur libert relative et les soins dont ils sont l'objet. Une
consolation, c'est de penser que ces pauvres victimes de la civilisation
sont encore utiliss aprs dcs; leur propritaire les envoie
gnreusement enrichir le musum d'histoire naturelle de Tours[5].

Le temps qui ne replie jamais son aile, m'a entrane dans son vol
incertain et je n'ai pu visiter la magnifique poudrerie du Ripault
(d'ailleurs cela et t fort difficile), qui produit en moyenne cinq
cent mille kilos de poudre par an, ni la colonie de Mettray fort
intressante.

Mettray est le type des colonies pnitentiaires agricoles en France et 
l'tranger.

Ce passage d'une notice de Monsieur Augustin Cochin sur Mettray, suffit
pour faire connatre et apprcier cette belle fondation.

Pratique de la religion, amour du travail, esprit de famille,
mulation de l'exemple, culte de l'honneur, habitude de la discipline,
bon usage de la libert; tout le systme pnitentiaire, toute
l'influence moralisatrice de Mettray sont dans ces grandes et simples
ides.

Une autre institution non moins importante que la premire a t fonde
dans la commune de Mettray sous le titre de _Maison paternelle_. Cet
tablissement n'est par le fait qu'un collge de rpression o l'on
reoit les lves indisciplins des maisons d'ducation, et  la faveur
duquel on vite le renvoi, parti extrme, qui compromettrait l'avenir de
l'enfant, sans remdier au mal.

Grce  ces deux institutions, l'enfance pauvre dlinquante, et
l'enfance riche insubordonne, se trouvent dsormais soumises  une
influence vraiment moralisatrice.

Honneur aux fondateurs de ces excellentes institutions.

Tours, dont la fondation remonte fort loin, dont l'histoire est longue
et complique, est actuellement une belle ville qui produit un trs
grand effet avec ses magnifiques ponts, ses nombreuses promenades, ses
boulevards, ses avenues, celle de Grand-Mont particulirement, ses rues
larges aux maisons lgantes, aux magasins superbes.

Sa situation est charmante au milieu d'une plaine fertile qui s'tend
entre la Loire et le Cher. La plupart des monuments qui l'embellissent
sont modernes. Il ne reste de l'admirable basilique de Saint Martin,
que deux clochers dont l'un porte le nom de Tour de l'horloge, et
l'autre celui de Tour Charlemagne.

Le palais archipiscopal est trs remarquable aussi, la cathdrale l'est
galement. Saint Martin fut son fondateur. Dtruite par un incendie en
561, Grgoire de Tours la reconstruisit en lui donnant de plus vastes
proportions. Un second incendie la consuma  la fin du XIIe sicle.
Cette fois sa rdification se poursuivit avec lenteur, elle ne fut
acheve qu'en 1550. Le portail accompagn de deux tours fort leves est
orn au milieu d'une rosace de toute beaut. En fait d'objets d'art,
elle ne contient gure que le tombeau des enfants de Charles VIII, en
marbre blanc.

Elle prsente cette particularit, que l'on rencontre dans beaucoup
d'glises, principalement dans celles qui affectent la forme de la croix
latine et qui consiste en une inclinaison trs apparente du chevet vers
la gauche, reprsentation symbolique de l'inclinaison de la tte de
Notre-Seigneur Jsus-Christ sur la croix.

Ce soir mme, je reprends le chemin de Bretagne, mes prgrinations sont
finies et... mes descriptions aussi; mais peut-tre encourageront-elles
mon cher fils  venir  son tour visiter le Jardin de la France, cette
terre riche et souriante, cette belle Touraine, constelle de
souvenirs... capitonne de chteaux.




T 1889

JOURNAL D'UNE CAMPAGNARDE

 PARIS

PENDANT L'EXPOSITION

RIGHT
_A mon fils Bertrand._


Je m'intresse vivement  ton beau voyage  travers l'Algrie, la perle
de nos colonies franaises. Tu as visit Alger, la superbe, la reine de
ces lieux; Oran, la ville maritime; Constantine, la ville forte par
excellence; Bne, l'lgante, la coquette, et qui remplace aujourd'hui
l'antique Hippone de saint Augustin; Bougie, la marraine de toutes les
chandelles de cire ou de starine; Blidah, la patrie potique des roses
parfumes et des oranges exquises. Tu veux maintenant connatre cette
campagne algrienne si nouvelle pour toi; t'enfoncer dans la brousse et
traverser les plaines d'Alfa; gravir les pentes escarpes de l'Atlas,
ctoyer les sinuosits sablonneuses du dsert, courir le long des grves
rocheuses qui festonnent la mer bleue. Les beauts grandioses de la
nature sauvage t'attirent et te retiennent, et pendant que tu les
admires, moi je rponds  l'appel de la civilisation qui convie le monde
entier  ses ftes,  ce spectacle unique: l'Exposition!

Puissent ces pages, faible cho de mes impressions t'intresser  leur
tour, te donner une ide de ces grandes jotes pacifiques du progrs; un
aperu de toutes les merveilles que renferme aujourd'hui Paris qu'on
pourrait appeler en ce moment le salon de l'univers.




ARRIVE A PARIS


RIGHT
_Lundi soir, 16 Septembre 1889._

Depuis quelques heures je suis  Paris... Dans ce grand Paris entrevu si
souvent dans mes rves, et que je vais trouver ou plus beau ou peut-tre
moins beau qu'eux. Le rve est une ferie sans limites, la ralit a
toujours des bornes. Ah! que je suis impatiente de connatre toutes ces
belles choses qui caressent ma pense depuis tantt cinq mois! Demain,
ds que l'horloge aura sonn neuf coups, l'heure rglementaire de
l'ouverture de l'Exposition, j'en aurai franchi le seuil.

Nos plans sont dresss. Quatre jours par semaine nous irons 
l'Exposition, les autres jours nous visiterons Paris; nous nous
reposerons aussi de temps en temps, on ne peut pas tout voir  la fois,
et pour bien classer ses souvenirs, il faut que la mmoire puisse
s'assimiler les choses et les mettre en place, autrement ce serait le
chaos.

Je suis arrive par la belle gare Saint-Lazare: un monde dj  elle
toute seule. J'ai pris une voiture et fouette cocher! Plus heureuse que
cette grande dame du sicle de Louis XIV, qui aurait tant voulu se voir
passer en carrosse, moi j'ai eu cet agrment, rien qu'en jetant un coup
d'oeil rapide sur toutes les grandes glaces qui ornent la devanture des
magasins.

Quelle animation, quel mouvement, quel tapage! Ah! que je suis loin du
calme des champs! Ce soir je vais m'endormir au bruit de mille rumeurs
confuses qui me rappelleront la voix du vent dans les bois. Cette nuit
je me croirai berce par la rafale bourdonnante de nos plages
bretonnes... Ce sera le doux songe des paupires closes et du pays
natal, en attendant le grand rve des yeux ouverts: Paris et
l'Exposition!...




RIGHT
_Mardi, 17 Septembre 1889._

Premire impression


Entres  l'Exposition aujourd'hui, cent soixante-deux mille huit cents
personnes.

Je suis merveille, enthousiasme!... Quelle ferie pour les yeux et la
pense que cette Exposition! et quelle haute ide elle donne de
l'intelligence humaine. C'est un amoncellement de splendeurs  donner le
vertige.

Nous sommes arrives par le Trocadro, cette entre grandiose entre
toutes (il y en a vingt-trois) permet d'embrasser d'un coup d'oeil
l'aspect gnral de l'Exposition. De l'avenue de Suffren au quai
d'Orsay, cette premire impression est inoubliable.

L'intrt et la curiosit s'veillent au plus haut point. Tous les ges
et tous les gots peuvent se trouver ici dans leur lment.

Cette joute pacifique, cette grande exhibition ne renferme-t-elle pas
une incomparable leon de choses? Tout ce que l'esprit humain a invent,
dans le domaine de l'art et de l'industrie, de la science et de
l'imagination, se trouve l. C'est aussi l'histoire palpable, vivante,
de tous les produits naturels et si varis du globe. C'est le monde
entier parlant au yeux et  l'imagination.

Le terre  terre des choses pratiques et usuelles les plus minimes
coudoie l'idal des choses artistiques et les plus vastes conceptions;
la matire marche de front avec les productions les plus thres de
l'esprit, et tout cela savamment class, group, accumul, dans le cadre
le plus magistral qui se puisse rver; et l'on reste stupfait de tant
de merveilles; tout ce qu'on voit parat extraordinaire, c'est une
contemplation sans fin.

Voil un stock formidable de souvenirs qu'il serait bien difficile
d'emmagasiner dans le cerveau; mais dont la mmoire retiendra ce qui
l'aura frappe davantage.

L'Exposition de 1889 est la septime des Expositions universelles et la
quinzime des Expositions nationales.

La premire qui se tint au Champ de Mars en 1798, au sortir de la
tourmente rvolutionnaire comptait cent dix exposants; celle
d'aujourd'hui en compte trente-huit mille.

Elle couvre une surface totale de soixante-dix hectares. Le visiteur
intrpide qui voudrait tout parcourir en un jour aurait fait  la fin de
ses tapes quarante kilomtres.[6]

La tour Eiffel est le clou, elle vous saute aux yeux avant mme qu'on
soit  Paris: mais, au dire des ingnieurs, le Dme Central et la
Galerie des Machines ne sont pas moins remarquables. C'est une trilogie
de merveilles.

Sans compter tous les pavillons, les faades, les innombrables
constructions qui reprsentent les cinq parties du monde, il y a sept
palais principaux: Le beau palais du Trocadro, le palais des Arts
libraux, o l'on voit dans tout son dveloppement l'histoire du travail
 travers les ges; le palais des Beaux-arts, encombr de chefs-d'oeuvre:
sculptures, peintures, gravures, dessins; le palais des Industries
diverses, aussi magnifique, aussi resplendissant dans son genre; le
palais des Machines, o l'esprit reste ptrifi d'tonnement et
d'admiration; le palais du Ptrole, mais oui, cette huile minrale,
dcouverte du XIXe sicle a son palais o sont reprsents les
appareils servant  son extraction; en un mot tout le matriel
ncessaire  cette immense exploitation, ainsi que des chantillons de
ptrole et de naphte. Cela intresse les gens de la partie. Quant aux
simples visiteurs, ils s'amusent un instant  regarder les grandes vues
panoramiques qui dcorent les murs intrieurs et qui reprsentent les
ouvriers au travail sous le ciel d'Asie, d'Amrique et mme d'Europe, au
Caucase. Ces vues sont bien faites, et l'on comprend tout de suite que
ces ouvriers ne sont pas de mme race. Enfin le palais de
l'Alimentation, le palais tentateur.

Et maintenant que j'ai effleur toutes ces belles choses, voici mon
opinion.

Il est impossible, mme  l'imagination la plus fconde, de se faire de
loin une ide de l'Exposition. Quant  ceux qui l'ont visite, ils sont
quand mme dans l'impossibilit de la bien faire comprendre  ceux qui
ne l'ont pas vue. Sans doute ces derniers pourront se rendre un compte
exact de bien des choses prises sparment; ils pourront lire tous les
livres traitant ce sujet aussi vaste qu'intressant; ils pourront se
reprsenter un palais, une galerie, un atelier, une usine; on pourra
leur donner des dtails, beaucoup de dtails; mais cet ensemble
incomparable, comment l'exprimer!


RIGHT
_Mercredi, 18 Septembre 1889._

Le Jardin, le Muse et le Palais du Luxembourg

Buffalo-Bill


Temps dlicieux, chaud le jour, tide le soir; journe bien remplie,
comme le seront, j'espre, toutes celles qui doivent suivre.

Nous avons pass la matine en France, au Luxembourg, et l'aprs-midi au
Mexique,  Buffalo-Bill.

Quel admirable jardin, que ce jardin du Luxembourg! il vous conduit
jusqu' la belle fontaine de l'Observatoire, au milieu de pelouses
parfumes,  travers des bois ombreux qui vous donnent l'illusion d'une
vraie campagne; ici on peut s'isoler, se croire aux champs et rver 
l'ombre des futaies, que l'automne d'un coup de son pinceau fantaisiste
va rougir d'abord et bientt effeuiller, hlas!

Ces belles statues, ces balustres lgants, ces bassins limpides
voquent les souvenirs d'antan. Il me semble que j'entrevois dans les
alles, l'ombre de Marie de Mdicis. Je crois entendre sous les
charmilles chuchoter les grandes dames de la Cour.

En descendant ainsi les ges, j'arrive  des souvenirs plus cruels et
plus rcents. C'est dans le Jardin du Luxembourg qu'un grand nombre de
fdrs furent enterrs, pendant la Commune; et ce mot si vrai d'un
penseur me revenait en mmoire: Tant que le peuple fera de la politique
il ne sera pas heureux! Toute horreur appelle une autre horreur, et
c'est comme cela que les reprsailles engendrent les haines ternelles.

Pour chasser cette triste vocation, je me suis amuse  suivre la
flottille en miniature que les enfants lancent sur le grand bassin, 
voir les canards s'battre dans les ruisseaux et les hardis moineaux
qumander familirement les miettes de pain qu'un public, amant de la
belle nature, ne leur marchande point.

J'ai admir les orangers sculaires qui ont leurs parchemins comme ceux
de Versailles. Ce ne sont plus des arbustes mais des arbres vivant dans
des caisses, vritables petites maisons roulantes.

Les nombreuses statues qui ornent ce magnifique jardin et principalement
les deux cts de la grande terrasse sont pour la plupart des oeuvres
importantes au point de vue de l'art. J'y ai remarqu Sainte Genevive,
la patronne de Paris, Vellda la prophtesse des Gaules, des reines et
des princesses.

Trs belle la fontaine de Mdicis, oeuvre de Jacques Debrosse; charmants
aussi les quatre groupes reprsentant plus loin l'Aurore, Le Jour, Le
Crpuscule et la Nuit. Je regrette qu'une plaquette aux pieds de chaque
statue n'indique pas et son nom et celui de l'auteur, mme rflexion
pour les Muses o il faut avoir un livret, consulter le catalogue,
chercher le numro; la plaquette simplifierait bien les choses et le nom
de l'auteur se fixerait avec l'oeuvre mme dans le souvenir.

Le Muse du Luxembourg qui a quitt le Palais pour s'installer dans les
serres restaures ad hoc, n'a rien perdu au change. Il est dans de
bonnes proportions pour tre bien vu, il est tranquille, recueilli et
l'on regarde  l'aise, ce qui est un grand agrment, les sculptures et
les peintures qu'il renferme. La sculpture est contenue dans une salle
unique de quatre cent trente-deux mtres carrs. La peinture qui occupe
deux salles prsente les oeuvres les plus remarquables des artistes
vivants. C'est comme l'antichambre du Louvre, o l'on n'est pas press
d'entrer. On s'attarde d'autant plus volontiers dans l'antichambre,
qu'il n'y a que les morts qui puissent entrer au Louvre. C'est l
seulement qu'ils reoivent la conscration suprme de leur talent, le
couronnement de leur gloire.

Aprs le Muse, j'ai pu visiter le Palais.

C'est Marie de Mdicis, qui prenant pour modle le Palais Pitti 
Florence posa en 1615 les fondations du Palais du Luxembourg. Il
renferme de superbes appartements; la salle o le Snat tient ses
sances est l'ancienne salle de thtre.

Trs belles aussi, la galerie des bustes, la salle du trne, la chambre
de Marie de Mdicis;  remarquer encore le grand escalier aux
monumentales proportions et la chapelle un peu nglige aujourd'hui,
puisque depuis 1875, on n'y a pas dit la messe une seule fois.

Nous sommes rentres, l'apptit bien aiguis. Le fait est qu' Paris on
se dpense tant, qu'on a besoin de renouveler confortablement ses
provisions de forces et de sant, pour garder son quilibre. Deux heures
viennent de sonner, en route pour le Mexique!

Nous voici donc en pleine tribu de Peaux-Rouges.

C'est un vrai village, non bti, mais compos d'un grand nombre de
tentes en toile blanche, meubles sommairement de quelques tapis, de
quelques peaux, dont s'enveloppent ces exotiques pour dormir. Les tentes
des chefs sont un peu plus hautes et plus confortables, on y aperoit
quelques meubles, des siges, une table, un divan; de plus elles sont
barioles de dessins grossiers aux couleurs vives, qui dnotent que chez
ces amateurs de chevelures, l'art n'est pas encore sorti de ses langes.
Cependant cette promenade  travers ce campement pittoresque, o l'on
entrevoit de grands gaillards cuivrs qui ressemblent  des bandits, ne
manque pas d'originalit, et me parat l'une des principales attractions
du spectacle qu'on va chercher  Buffalo-Bill.

Un vaste cirque solidement construit, le plus grand du monde, dit le
programme, permet  plusieurs milliers de personnes de prendre place 
la fois; le fond du cirque est tendu d'immenses toiles peintes,
reprsentant un coin de la terre mexicaine; ce dcor, ce trompe l'oeil
est d'un bel effet et prte  l'illusion. On rve un instant pampas,
savanes et forts vierges.

Le personnel est fort nombreux: deux cents chevaux, poneys et buffles
sauvages, deux cent cinquante Indiens, pionniers, trappeurs, cow-boys,
chasseurs, cavaliers; ces derniers sur leurs chevaux, sans selle,
excutent des fantasias endiables. Assez curieuses la danse de la
_Guerre_ et de la _Plume_, la chasse au lazo des chevaux fuyant et
galopant en libert.

L'attaque d'un convoi par les Peaux-Rouges manque un peu de prestige; on
sent trop que ce n'est pas vrai. Un antique carrosse, dans lequel on
fait monter quelques-unes des personnes de marque venues  la
reprsentation, apparat et parcourt la piste, ce qui simule le voyage;
puis soudain retentissent des cris terribles et des coups de feu, le
carrosse est entour de sauvages, il y a lutte, combat, mais enfin tout
se termine heureusement, comme dans les contes moraux: la horde sauvage
est repousse avec perte et les honntes voyageurs continuent
tranquillement leur route.

Ce qu'il y a de trs remarquable, c'est l'adresse des tireurs, hommes et
femmes, Miss Oakley particulirement, elle brise avec une rapidit et
une prcision extraordinaires des boules de verre lances dans l'espace,
sans prendre  peine le temps de les viser.

Nous avons vu travailler les deux bronchos ramens d'Amrique par le
grand peintre Rosa Bonheur, celui-ci n'ayant trouv personne pour les
dresser les a offerts au colonel Cody qui avec ses Mexicains et ses
cow-boys est venu  bout de les dompter.

En somme grand bruit  ces reprsentations, beaucoup de cris et de coups
de fusils, beaucoup de chiens, de buffles, de chevaux et de sauvages,
n'en dplaise au colonel Cody, un des hros (de thtre) du moment, et
que Paris qui est vraiment la meilleure ville du monde invite  ses
ftes et acclame comme s'il tait un vrai hros. Tous ces gens l sont
bien d'une autre race que la ntre et voil sans doute pourquoi on les
accueille si bien. On aime le changement.

Buffalo est amusant  voir une fois: foule norme comme partout; on nous
a montr de loin M. Loyson, ex-Pre Hyacinthe, et M. Lincoln, ministre
des Etats-Unis.

Pendant les entr'actes on vend une sorte de gteau mexicain rond comme
une ballotte, compos de graines de mas rouges, ptries dans une espce
de pte sucre, le tout envelopp d'un papier de soie et d'une faveur
rose ou bleue. C'est tout  fait joli, tout  fait allchant, mais a
n'est bon... que pour les yeux, au got c'est dtestable.


RIGHT
_Jeudi, 19 Septembre 1889._

Exposition.--Palais et Jardin du Trocadro


Hier  six heures du matin, le thermomtre marquait quatre degrs au
dessus de zro, au pied de la Tour Eiffel, et sept degrs  son sommet.
Il y avait donc une temprature plus chaude en haut qu'en bas, il parat
que cette diffrence a dj t signale cet hiver et qu'on pourra la
constater  peu prs chaque matin.

C'est au Palais du Trocadro[7], qui fut le palais dominant de
l'Exposition de 1878 et  ses dlicieux jardins que nous avons consacr
notre journe. Le Palais est dpass aujourd'hui, mais c'est gal, il
est toujours superbe avec ses galeries extrieures ornes de statues,
ses cascades, ses tours quadrangulaires de 70 mtres de haut; sa salle
des ftes qui peut contenir six mille personnes. La galerie intrieure
de droite contient des objets anciens qui sont de purs chefs-d'oeuvre en
bijouterie.

Tous ces trsors chapps aux rvolutions,  la guerre, au pillage,  la
fonte, racontent magnifiquement l'histoire de l'orfvrerie franaise
depuis saint Louis jusqu' nos jours. Nous avons l sous les yeux les
trsors les plus clbres des anciennes abbayes de France, et ceux des
grandes cathdrales. Voil des crdences, des maux byzantins, des
crosses splendides, des patnes, des ostensoirs, des mtres, des
encensoirs, des reliquaires superbes et mme des chsses aux prcieuses
reliques. Voici une croix de l'vch d'Avignon, trois plaques
d'vangliaires, un calice en or massif du huitime sicle (glise de
Saint-Gozlin,  Nancy), un reliquaire pour la Sainte-Epine (soeurs
Augustines d'Arras), une nef en nacre de perles monte sur argent dor,
un Christ sortant du tombeau (don de Henri II  une glise).

Admirons aussi les spcimens de l'orfvrerie profane: le lit d'Antoine,
duc de Lorraine et de Rene de Bourbon, sa femme (1515); une collection
de coffrets, des bustes en terre cuite de Philippe le Beau et Jeanne la
Folle, etc., etc.

Toutes ces pices rarissimes aujourd'hui, sont l'oeuvre de ces fameux
_orfvres du Roi_ qui furent des matres.

L'ensemble de ces objets est valu modestement  quarante millions.

La galerie de gauche est un muse d'architecture. On y voit la
reproduction dans leur grandeur naturelle des principales parties de nos
monuments historiques, chaires en dentelle de pierre, jubs  jour,
statues colossales, tombeaux, portiques, rosaces, portails des plus
belles cathdrales tel que celui de Chartres, clotre de Saint-Trophyme;
tout cela est reprsent avec la fidlit de dtail et le fini
d'excution de l'original mme. Aprs un examen attentif de tous ces
fragments colossaux, on connat le pass architectural de son pays, du
moyen-ge, de la Renaissance, car aujourd'hui, l'clectisme le plus
absolu rgne dans nos monuments modernes. Les architectes actuels
empruntent  chacun des cinq ordres ce qui leur convient le mieux, sans
s'occuper le moins du monde de rester classique. Ils sont les fondateurs
d'un sixime ordre, _l'Ordre du Mlange_.

Et la suite de cette visite rtrospective et un peu svre, on prouve
une vritable satisfaction  promener dans les jardins du Trocadro et 
se retrouver au milieu des fleurs qui toujours jeunes et belles sont de
tous les temps.

On dirait qu'elles sont les Benjamines de la Nature qui les chrit tout
particulirement et aime  renouveler sans cesse leur fugitive beaut.

C'est d'elles qu'on peut surtout dire: les fleurs sont mortes, vivent
les fleurs! Chaque saison, que dis-je! chaque semaine presque apporte
une flore diffrente et c'est ainsi que nous voyons se succder les
camlias, les azales, les cynraires, les penses, les jacinthes, les
tulipes, les geraniums, les roses, les oeillets, les marguerites, les
dalhias, les chrysantmes la dernire fleur d'automne et peut-tre la
plus belle parce qu'elle trne seule, toutes ses autres soeurs, les
frileuses ont dsert la place. Ah! oui les fleurs sont sans rivales,
dans l'art de charmer, de ravir.

Quel enchantement pour les yeux, quel rgal pour l'odorat! Si j'osais je
dirais que toutes les fleurs de pourpre et de flamme d'azur et d'or
tincelantes au soleil semblent tirer un vritable feu d'artifice sous
les regards blouis des promeneurs.

Le Trocadro est non seulement rempli de fleurs mais aussi de fruits et
de lgumes, charmant trio qui unit l'agrable  l'utile.

Deux mille cinq cents espces comprenant quatre mille cinq cents rosiers
ouvrent ici leurs cassolettes depuis le commencement de l't.

Des serres lgantes talent leurs curieuses collections au nombre
desquelles les orchides brillent par leur varit. Les fruits et les
lgumes rangs par espce sont groups avec un art qui rehausse encore
leur clat.

Ces arbres fruitiers affectent en gnral la forme des figures
gomtriques cnes et pyramides mais il y en a de plus bizarres o le
fil de fer et la taille jouent un grand rle.

Question d'amour propre et de parade car les fruits n'en sont pas
meilleurs.

On est aussi arriv  cultiver les arbres fruitiers en pot. Ils sont
tout  fait gentils et pimpants dans leur petite taille. Voil une
mthode parfaite qui permettra aux raffins de servir tout un verger sur
leur table et de cueillir au moment du dessert le fruit tout frais 
l'arbre mme.

Tous les arbres verts de la cration ont ici de nobles reprsentants en
tte desquels marchent le Sciadopitys, l'Araucaria Imbricata et le
Wellingtonia gigantea qui sont les trois gants vgtaux de la Chine, du
Chili et de l'Amrique du Nord.

Par exemple une exposition dont je rve encore et qui n'offre gure de
gants, c'est celle du Japon. Ce jardin, orn de vases japonais blancs
et bleus, paliss de bambous, garde une saveur locale trs prononce.

Presque tous ses conifres sont _nanifis_. Ces plantes l sont bien
celles que nous voyons taler par les artistes japonais sur leurs
paravents, leurs potiches, leurs meubles; plantes invraisemblables qui
paraissent plutt l'oeuvre d'une imagination fantaisiste que celle de la
nature.

Ces arbres qui en libert atteindraient une hauteur norme, ici, vivent
en pots. Voil un rable de cinquante ans qui n'a pas plus de cinquante
centimtres de haut.

Voil des sapins, des tuyas lilliputiens, aux troncs tourments, bossus,
biscornus, qui ont cent et cent cinquante ans d'existence. On les a
traits comme on traite le pied des Chinoises en entravant leur crue,
mais quels soins il a fallu pour les empcher de mourir, ces pauvres
arbres, ainsi livrs  la torture. C'est plus curieux que beau, il faut
que ces Japonais soient de fameux arboriculteurs pour russir de pareils
monstres.

Le Pavillon des forts m'a sduite par son lgance et son originalit.

Qu'on se figure une construction toute en bois dont la faade, la
galerie extrieure, les panneaux sont obtenus par la juxtaposition et
l'assemblage de bois de toutes les couleurs, les colonnes sont des
arbres sculaires non corcs.

L'intrieur renferme des chantillons de tous les arbres existant sur la
terre. Ce sont des rondelles paisses, parfois d'une largeur
phnomnale, scies dans le tronc; cette collection est unique dans son
genre.

Nous avons pass la soire  la maison, dans l'intimit de quelques bons
amis que ma cousine avait convis  son dner hebdomadaire. Un convive
retardataire, un jeune homme habitu de la maison, entre au salon en
gasconnant comme un riverain de la Garonne. Ciel! quel langage!

Qu'avez-vous, s'crie-t-on en choeur? Eh! _bienne_, mais _rienne_,
seulement _ze_ ne veux pas avoir l'air d'un _tranz_ dans ma ville
natale, puisqu'on ne parle plus franais  Paris, mais toutes les
langues et tous les idiomes du globe, _ze_ fais comme les autres.

Il est de fait que la multitude est innombrable partout. Paris ne
s'appartient plus; envahissement gnral des trains, des omnibus, des
bateaux, des tramways, des fiacres, des htels et des thtres. Les
propritaires et les directeurs sont dans l'allgresse; ils ont beau
augmenter le prix des chambres et des places, il n'y en a jamais assez.
Quel succs que cette Exposition! Elle mourra debout, battant son plein,
aussi suivie, aussi admire et mme plus que les premiers jours.

Cependant comme il est impossible de contenter tout le monde, bon nombre
de Parisiens sont furieux. On a pris leur Paris, ils ne sont plus chez
eux, et ils envoient  tous les diables la province et l'tranger.

Le jeune homme s'tant assis a continu: D'ailleurs Paris n'a jamais
t aux Parisiens... En temps ordinaire, le nombre des trangers est
huit pour cent de la population; celui des Franais ns dans les
dpartements et habitant Paris est cinquante-huit pour cent; les
Parisiens de Paris y sont trente-huit pour cent, juste le tiers. Les
savants nous apprennent que sous l'Empereur Julien (qui habitait Paris
et l'appelait ses dlices) la population tait de huit mille habitants.
Il n'y avait pas d'exposition alors!

Sous Clovis, il y avait  Paris trente mille habitants. Sous Louis VII
en 1220, cent vingt mille habitants. En 1590, le recensement indiqua
deux cent mille mes.

La progression s'augmenta chaque anne et nous voyons qu'en 1876, Paris
avait prs de deux millions d'habitants. Actuellement on donne comme
chiffre sr: deux millions six cent mille.

Notre jeune homme ne se ft peut-tre pas arrt l sans la phrase
traditionnelle: Madame est servie.

Ce n'tait plus le temps de discourir; mais d'offrir son bras, ce qu'il
a fait en s'avanant vers moi.

Rassurez-vous, lui ai-je dit en souriant, votre Paris vous sera bientt
rendu.


RIGHT
_Vendredi, 20 Septembre 1899._

Le Jardin des Plantes, l'Eldorado


Longue promenade au Jardin des Plantes, magnifique parc d'une contenance
d'environ trente hectares et comprenant le jardin botanique et les
galeries zoologiques; le labyrinthe et la valle suisse qui renferme la
mnagerie.

Le jardin des Plantes est divis dans sa longueur en deux parties bien
distinctes symtriquement dessines: l'une se compose des carrs de
l'cole botanique, des bosquets de printemps, d't, d'automne, d'hiver,
et des deux belles alles de tilleuls plants par Buffon. La fosse aux
ours, les serres et les ppinires la sparent de l'autre partie, qui se
subdivise en valle suisse et jardin anglais, lequel ne forme en
dfinitive qu'un grand et un petit labyrinthe.

C'est sur le grand labyrinthe que s'lve le majestueux cdre du Liban
rapport tout petit de Keew prs Londres par Bernard de Jussieu, non
dans son chapeau, comme le dit la lgende, mais simplement dans un pot 
fleur. Il n'y a pas de Suisse sans chalets, ceux-ci sont tous habits et
forment le jardin zoologique  proprement parler.

J'ai fait comme les enfants et achet les petits pains traditionnels
qui doivent rgaler les habitants de ce lieu de dlices si apprci du
peuple parisien surtout. Nous avons donc fait la connaissance de Mignon,
un jeune tigre, de mademoiselle _du Cap_, une superbe hyne, de la
_Cochinchinoise_, une panthre solennelle et de son poux _Gaston_; de
deux lions _Jean-Bart_ et la _belle Fathma_, du tigre _Nron_ et de la
tigresse _Josphine_, de _Dora_ une ourse du Tonkin; ce qu'il y a de
plus extraordinaire, c'est que tous ces animaux arrivent  l'appel de
leur nom, assurent leurs gardiens. Malgr les soins qu'on leur prodigue,
ils semblent malheureux, tiols, dans leurs cages grilles de quelques
pieds, ces pauvres exotiques qui avant la captivit ne connaissaient que
l'immensit des forts ou des dserts. En revanche les ours n'ont point
l'air d'engendrer mlancolie dans leurs fosses profondes; ils font les
beaux, marchent debout, tendent les bras vers le public; celui-ci leur
jette des morceaux de pain, qu'ils reoivent trs adroitement dans leur
gueule ouverte.

Nous avons salu _Rousset_, _Henriot_, _Tonkinois_, _Mathieu_ un ours
brun, _Matelot_ un ours cocotier, _Firmin_ un ours bien lch,
_l'Africain_, un ours terrible et le _Petit-Vieux_, doyen vnr des
ours du jardin, une belle assistance comme on voit.

Les zbres sont galement trs voraces; leur grande mchoire constamment
dilate est une cible que les enfants criblent de balles de mie de pain.
Trs bien duqus aussi les lphants: ce sont d'amusants escamoteurs
d'une adresse charmante; leur trompe passe au-dessus de plusieurs
personnes, pour venir prendre fort dlicatement le morceau de gteau que
vous tenez en main.

De coquettes volires logent confortablement la gent emplume. La belle
collection des oiseaux doux et inoffensifs m'a charme. Oiseaux
aquatiques, oiseaux des montagnes, oiseaux des plaines, quelle varit
de formes et de plumages! Comme les flamants sont donc jolis dans leur
toilette rose! Tous ces cosmopolites ont leur cachet particulier; mais
nos oiseaux franais ont aussi leur mrite. Fauvettes, pinsons,
msanges, pierrots se donnent des airs d'coliers en vacances qui font
plaisir  voir.

Les serres, parfaitement entretenues, renferment d'innombrables
spcimens de plantes exotiques; les deux plus grandes sont, dit-on, les
plus belles serres de France, de vritables palais de cristal.

Tous les animaux volant, rampant, marchant, nageant se sont donns
rendez-vous dans les vastes salles d'histoire naturelle. Trs
intressante la collection des cureuils, je n'aurais jamais cru qu'il y
avait tant de varits chez ces charmants rongeurs.

Pas si agrables  voir les serpents, on les regarde avec dgot, et
mme avec effroi en se rappelant l'histoire de ce savant, mort de la
piqure d'un serpent, empaill depuis vingt ans. C'est l'exacte vrit.
L'empailleur avait laiss  cet ophidien d'une espce trs dangereuse
ses crochets, des tubes pleins de venin; le savant l'ignorait, on avait
oubli ce dtail, tout en tudiant son serpent sans y prendre garde, il
fait jouer la mchoire qui se referme sur sa main; les crochets
fonctionnent et le venin, presque foudroyant, qui n'avait rien perdu de
sa force, au contraire, s'inoculait en quelques minutes dans le sang du
malheureux, nouvelle victime  ajouter au long martyrologe de la
science.

La salle des fruits me parat unique dans son genre. C'est une sduction
pour l'odorat. Tous les fruits des cinq parties du monde sont l, au
naturel, conservs dans l'esprit de vin. Ils rpandent un parfum de
fruits  l'eau-de-vie tout  fait allchant.

Bref, le musum avec ses jardins, ses serres, ses herbiers (_hortos
sicos_, _jardins secs_), sa mnagerie, ses amphithtres et ses
laboratoires, ses galeries de zoologie, de botanique, de gographie, de
minralogie, en un mot avec toutes ses collections est un grand
tablissement national, d'une haute importance, marchant en tte des
autres tablissements de ce genre en Europe destin tout  la fois 
l'enseignement suprieur et  la vulgarisation des sciences naturelles.

Nous sommes rentres par une brise frisquette comme disent les marins,
le temps est toujours beau mais les nuages s'amoncellent  l'horizon, le
soleil par instant reste voil.

Aussitt aprs dner, nous nous sommes diriges vers les thtres de
notre voisinage. Quelle audace de songer  y entrer sans places retenues
d'avance. L'Odon tait comble, Cluny aussi, au Chatelet mme dveine;
le Prince Soleil, qu'on y joue, est un souverain auquel il faut avoir
demand audience depuis plusieurs jours pour tre reu. Longue queue 
l'Opra-Comique, nous entrons dans le flot, au bout d'une demi-heure
d'attente nous allons enfin franchir le seuil sacr. Soudain un gardien
de la paix, de planton  la porte nous glisse  l'oreille: Mesdames,
quelles places avez-vous donc? Aucune. A la bonne heure, car il n'y
en a plus, ce flot vous conduit aux combles dans les places  vingt
sous. Horreur!

De guerre lasse nous allons nous chouer  l'Eldorado, juste  temps
pour prendre les deux derniers fauteuils.

On nous sert les traditionnelles trois prunes  l'eau-de-vie, une
oprette et beaucoup de chansonnettes dont quelques unes d'un got
douteux. Je constate avec regret que cet esprit, sel attique dont nos
pres savaient si bien se servir n'existe plus. Notre gnration ne
demande point de sel fin, le gros sel de cuisine lui suffit. J'ai achet
la Tour Eiffel, la meilleure chansonnette du rpertoire.

Nous sortons  minuit. Brrr... Ae! Il pleut  verse, surprise
dsagrable. On court, on s'agite, on hle les cochers, qui rpondent ou
ne rpondent pas;  cette heure l ils sont les matres. Quelques
parapluies s'ouvrent. Heureux ceux qui ont eu la prcaution d'en
apporter! Hlas! pour nous prserver nous ne pourrions ouvrir que nos
ventails...... Enfin nous saisissons au passage un automdon libre et
de bonne volont; sauves, mon Dieu! Nous sommes loin de nos pnates,
mais qu'importe... en route, et fouette cocher!


RIGHT
_Samedi, 21 Septembre 1889._

Entres  l'Exposition, quatre-vingt-dix-sept mille neuf cent seize.
Hier, elles avaient t de cent onze mille sept cent cinquante.

Intermittence de pluie et de soleil, un temps d'intrieur.

Nous nous sommes consacres aux Beaux-Arts, exposition merveilleuse de
peintures et de sculptures  laquelle toutes les nations civilises ont
pris part. Tout cela est impossible  dcrire; on a calcul que si tous
les tableaux franais et trangers qui sont ici, taient poss  la file
les uns des autres, ils se dvelopperaient sur une longueur d'une lieue
un quart environ. Cela donne une ide des productions artistiques de
notre poque.

Je ne suis point assez connaisseur pour me permettre aucun jugement ni
en sculpture ni en peinture. Cependant les paysages finlandais m'ont
absolument sduite. Ils sont ravissants; quelle suavit de couleurs!
c'est leur ciel sans doute qui donne  la campagne ces teintes rveuses
et potiques, que je ne retrouve nulle part.

La sculpture est splendidement reprsente, le gnie franais, disent
les connaisseurs, s'y affirme d'une faon plus triomphante encore que
dans la peinture. J'admire l'Ecole franaise, mais j'avoue modestement
mon faible pour la sculpture italienne. Elle s'attache particulirement
aux enfants, dont elle excelle  rendre les poses, l'attitude,
l'expression. Tous ces petit tres qui rient, qui pleurent, qui
s'amusent, qui effeuillent une rose ou rchauffent un oiseau ont t
pris sur le vif et, si ce n'tait la pleur du marbre, sembleraient
vivants.

Les Italiens habillent avec une entente parfaite leurs modles. Leurs
toffes sont si souples, leurs broderies si dlicates, les gazes si
lgres, qu'elles laissent deviner les formes sans rien accentuer.

La sculpture franaise a plus de force et de grandeur. Elle s'inspire de
sujets d'un ordre plus lev; aussi ses statues, en gnral plus grandes
que nature, ne peuvent prendre place que dans des muses ou des palais.
La sculpture italienne a plus de grce et de douceur. Par ses
proportions et les sujets qu'elle choisit, elle peut entrer dans tous
les salons, c'est la sculpture de la famille et de l'intimit.

Cependant je ne suis jamais passe dans la magnifique galerie Rapp,
consacre  l'Ecole franaise, sans m'arrter devant une jeune mre qui
coupe du pain pour ses deux marmots lesquels, accrochs  ses jupes, se
lvent sur la pointe de leurs petits pieds pour atteindre plus vite la
tartine convoite. Leur mine veille et le charmant sourire de la mre
qui les couve du regard, tout cela vous retient. C'est un chef-d'oeuvre
inspir par la vie relle; c'est tout un pome, le pome mouvant de la
famille. De temps en temps on rencontre ainsi quelques dlicieux sujets.

A mon humble avis, l'ensemble offre encore trop de nudits. Ce sont,
j'en suis persuade, des sujets d'tudes remarquables, de grandes
difficults vaincues; mais pour les curieux, les profanes qui
n'entendent rien aux difficults de l'art, pour tous ceux qui passent et
ne retiennent que l'impression du moment, ces proportions colossales,
ces statues dans des postures fatigantes, aux muscles tendus, aux nerfs
cords, aux expressions de visages tourments, semblent voulues,
cherches, et ne rendent nullement les ralits de la vie.

Ah! que ces garonnets et ces fillettes occups aux choses familires de
l'existence, qui pchent assis sur un rocher, qui lisent ou cueillent
des fleurs, que ces enfants nus de la tte aux pieds doivent donc avoir
froid!

On les regarde sans illusion. Ce sont des statues superbes, j'en
conviens; mais cela reste du marbre. Chez les Italiens, les enfants sont
d'une grce et d'une vrit qui les rendent vivants.

Ciel! j'entends d'ici les vrais artistes m'craser. Oser mettre une
telle opinion. Quel crime! Puisque justement on reproche sans cesse 
l'Italie la mivrerie de ses compositions et la mollesse de son ciseau.

Les dcouvertes scientifiques du XIXe sicle sont renversantes. La
science semble  son apoge; l'art se maintient  un niveau
satisfaisant; cependant il est  craindre que s'grenant, s'parpillant
sur tant d'individus, il ne finisse par s'amoindrir. Le talent n'est
que la menue monnaie du gnie.

Dans le pass, le gnie n'eut que de trs rares reprsentants;
actuellement, tout le monde s'en croit un petit brin. Jadis, il naissait
par sicle un ou deux gnies sublimes qui s'appelaient Michel-Ange chez
les sculpteurs, Raphal chez les peintres, Dante chez les potes, Mozart
chez les musiciens. Chacun de ces lus arrivait dans son genre  la plus
haute expression de l'art et devenait un gnie national.

Le sentiment artistique est de tous les ges; mais l'explosion gniale,
qui  elle seule illumine parfois toute une poque, est toute
personnelle. Il y a des moments ou l'art reste stationnaire et mme
semble dcliner, quand il cherche une autre voie.

A l'heure prsente, la musique par exemple subit certainement une crise.
Elle a banni de ses compositions savantes et mathmatiques la douce
mlodie; la pauvrette ne peut plus chanter dans les mes et prendre son
vol, on lui a coup les ailes et pourvu que nos compositeurs modernes
possdent  fond le code de l'harmonie cela suffit. Et pourtant la
mlodie c'tait le gnie, l'harmonie c'est le talent.

Quel dvergondage de notes, quelle orgie de cuivres  prsent dans
certains opras. L'orchestre n'a plus pour mission d'accompagner et de
soutenir les chants, il a sa partie distincte qu'il tient aussi  faire
valoir, et l'audition de cet imbroglio musical devient pour les simples
mortels qui l'coutent attentivement, un vritable travail. Mme de
Svign, en parlant de la musique de Lulli, disait: Il n'y en aura pas
de plus belle au Paradis.

Eh! bien, je ne ferai pas entendre ce cri d'admiration pour la musique
actuelle. Non, bien sr, cette musique-ci n'est pas celle du Paradis.
Les mlodies clestes sont autre chose que cela. Elles savent parler 
l'me un ineffable langage dont la musique du jour, dans un grimoire
savant et compliqu, embrouill et obscur, ne peut donner aucune ide.

C'est la musique de l'avenir; on dit que nos oreilles s'y feront, tant
mieux. La musique est donc arrive  une poque de transition, mais il
ne s'ensuit pas que cette nouvelle musique, pas plus que la nouvelle
littrature, soit suprieure  celle du pass. Au contraire.

Pour la science, c'est tout diffrent: la science est un capital qui va
toujours en s'augmentant. Chaque gnration nouvelle tire profit de
l'hritage lgu par sa devancire. Voil l'explication des progrs
incessants et indfinis de la science, qui ne recule jamais, comme cela
peut arriver  l'Art.




Les lections.--L'Exposition.--Les ftes

RIGHT
_Dimanche, 22 Septembre 1889._


Grand jour des lections!

Les afficheurs sont aujourd'hui les matres de Paris.

Ils ont mis leur colle et leurs affiches partout, sur les plus beaux
monuments, sur les statues mme, sans respect pour les illustres
qu'elles reprsentent.

Nous sommes en septembre, et comme autrefois  Rome,  cette poque, ils
usent et abusent de ce que l'on appelait _septembri libertas_.

C'est une vritable dbauche, une frnsie, une fureur.

Et les philosophes s'en vont rptant le mot connu: colle dessous,
colle dessus, colle partout!

On voit des affiches de toutes les couleurs, jaunes, vertes, rouges,
bleues, violettes, etc.

On calcule qu'il est dpens six cent mille kilogrammes de papier 
affiches pendant la priode lectorale  Paris seulement. Un joli
chiffre comme on voit.

Il pleut  verse. Puisse cette douche calmante rafrachir les cerveaux
surexcits par la politique.

On dit que chaque peuple n'a que le gouvernement qu'il mrite; eh!
bien, il faut croire que nous ne valons pas grand chose  en juger par
nos gouvernants.

Le _Pilori_ a publi dernirement cette jolie chansonnette qui peint la
situation:

    GRANDES MANOEUVRES LECTORALES

    (_Air de_: LA BOITEUSE.)

    Au ministre, en ce moment,
    Il y a tout un chambardement:
    On prpar', pour les lections,
    De grandes mobilisations,
    Chaque jour arriv'nt par paquets
    Des prfets et des sous-prfets,
    Des mat' d'col', des percepteurs,
    Que c'est comme un bouquet de fleurs!

               REFRAIN:

        Il faut les voir tous ces Parlementaires,
    Pots-d'vins par devant, pots-d'vins par derrire,
        Il faut les voir, disant d'un air confit
    A l'lecteur: Mon p'tit! mon p'tit! mon p'tit!
          Pendant que l'cho leur rpond:
          Fripons! fripons! fripons!
        --Ah! dit le peuple, tas d'coquins,
        Vous tes fins, mais cett'fois j'vous tiens,
              Oui, je vous tiens!

        De tous cts on en fait v'nir
        Des milliers par les trains d'plaisirs;
        En guise de prparation,
        On les mn' voir l'Exposition,
        Et, quand, levant leurs nez au ciel,

    Ils ont bien vu la tour Eiffel,
    Leur cornac les pri' poliment
    D'crier: Vive le Gouvernement!

            _Au refrain._

    Puis on les conduit chez Carnot,
    Qui, toujours raid' comme un poteau
    Et souriant d'un air serein,
    Leur donne  tous un' poign' de main.
    Aprs, Rouvier et Thvenet
    Les prennent en leur cabinet;
    Enfin, vient le tour de Constans
    Qui leur tient le discours suivant:

            _Au refrain._

    Faut que chacun dans vot' rgion,
    Vous m' fassiez un' bonne lection,
    Sinon--retenez c' que j' vous dis--
    J'vous fauch'rai tous comm' des pis!
    Au contrair' si a marche bien,
    Avec vous je n' serai pas chien,
    J' vous promets mm', cr nom de nom,
    Un tout p'tit bout d'mon saucisson!

            _Au refrain._

    Ces deux mots  peine entendus,
    Chacun reoit un' pil' d'cus,
    C' qui fait que le plus attidi
    Parat tout d' suite ragaillardi.
    Bientt, i' r'prenent, gais et contents,
    Le ch'min de leurs arrondiss'ments,
    Emportant d' merveilleux engins
    Pour la grande pche aux bull'tins!

            _Au refrain._

    Electeurs, vous t's avertis
    Qu' les v'l lchs sur le pays;
    Ils vont mentir, d'ici ququ'temps.
    Pis que des arracheurs de dents,
    Ce qu'ils diront n'est pas dang'reux,
    Mais ne les quittez pas des yeux;
    Mprisez tous leurs sots caquets,
    Et prenez garde aux pickpockets!

            _Au refrain._

Dimanche soir, le soleil un peu pli a daign paratre. Cette aprs-midi
il nous a envoy quelques sourires que nous eussions trouvs charmants
s'ils avaient t moins mlancoliques; c'est dj l'automne, et
l'automne fait penser  l'hiver. Foule norme partout, fort gaie, fort
rjouie. On ne s'imaginerait jamais que les destines du pays sont en
jeu, sauf cependant qu' l'Exposition comme ailleurs, le beau sexe
domine; ce vingtime dimanche de l'Exposition, pourrait tre appel la
journe des dames. C'est  peine si l'on aperoit quelques timides
pantalons, quelques jaquettes isoles dans ce flot de jupes et de
chapeaux coquets. Dcidment la politique est bien plus absorbante en
province qu' Paris. La province,  dfaut de tous les plaisirs qui
encombrent la capitale et attirent ses habitants, la province en est
rduite  faire de la politique une occupation. Je n'ose pas dire une
distraction.

Ici les ftes succdent aux ftes et ne se comptent plus; promenades de
tous les exotiques de l'Exposition, illuminations, retraites aux
flambeaux, lunchs et punchs, vins d'honneur, et les banquets donc! ils
pleuvent depuis celui du 14 juillet, d'homrique mmoire. On parle
maintenant d'organiser, au Palais de l'Industrie une fte monstre pour
les victimes de la catastrophe d'Anvers. Je crois qu'il n'y a plus rien
 inventer, et cependant, pour la solennit des rcompenses, ce mme
Palais de l'Industrie, recevra pour la vingt-cinquime fois, depuis le
commencement de l'Exposition, une nouvelle dcoration. Ah! il faut tre
inventif pour trouver ainsi toujours du nouveau, mais il parat que
l'imagination parisienne n'est jamais  bout.




A l'Exposition.--Histoire de l'habitation et du travail

RIGHT
_Lundi, 23 Septembre 1889._


Entres  l'Exposition, cent trente-huit mille six cent cinquante-sept.

Vent sec, beau temps sans pluie ni boue, extrmement agrable pour
marcher.

Toute la nuit il y a eu foule et encombrement dans les principaux
quartiers o les journaux affichaient sur des transparents les rsultats
des lections au fur et  mesure qu'ils arrivaient. Les agents sur pied
ont fait quelques arrestations, il y a toujours des turbulents. Dans
notre quartier, beaucoup de criailleries dont Boulanger tait en
principe le prtexte, et quelques chansons que criaient  tue-tte les
bandes qui montaient et descendaient le _Boul'miche_ (lisez: Boulevard
St-Michel). En somme, Paris est rest sage pendant le dpouillement du
scrutin.

Un peu attraps les bons Anglais qui abondent en ce moment; au spectacle
de l'Exposition, ils avaient rv d'ajouter celui des lections. Une
petite meute agrmente de boxe, de savate, avec quelques coups de
fusils, ne leur aurait pas dplu. Toujours les mmes, les Anglais.
Ceux-ci font penser  leurs compatriotes, qui impassibles, la lorgnette
en main, regardaient brler Paris en 1871.

La Rpublique est victorieuse, c'est le triomphe du nombre... et puis
l'immense succs de l'Exposition lui apporte un fameux appoint. Monsieur
Carnot, trs correct, rlve la Rpublique que le grigou de Grvy
rapetissait  sa mesure.

Les feuilles gouvernementales exultent, comme le disait l'une d'elles ce
matin: Qui donc voulait l'trangler cette excellente personne, cette
rpublique adorable, cette mre modle qui protge galement tous ses
enfants. Tous les peuples pour l'aimer, pour la mieux comprendre,
devraient la demander en mariage. Ils reviendraient  l'ge d'or et
trouveraient le bonheur parfait.

Nous avons donc pass notre journe  l'Exposition, o nous nous sommes
croises plusieurs fois avec l'ambassade marocaine.

El Cad, El Hadj, et leur suite, sont de beaux hommes, ayant grand air,
beaucoup de dignit dans la dmarche et portant avec lgance le hak
blanc et le fez rouge.

Nous nous sommes consacres aujourd'hui  l'histoire de l'habitation et
 l'histoire du travail au Palais des Arts libraux.

_L'histoire de l'habitation_, en quarante-trois spcimens, par
l'ingnieur M. Charles Garnier, est fort attachante. Reconstituer les
premires demeures de l'homme, rendre les diverses phases par lesquelles
il passe pour sortir de la barbarie, les transformations successives
qu'il opre petit  petit autour de lui, c'est faire comprendre la
longue bataille qu'il dut livrer non seulement aux animaux froces, mais
encore aux lments dchans contre lui; c'est raconter d'une manire
saisissante cette marche triomphale, qui,  travers les sicles, doit le
mener  la civilisation.

Cette srie commence par la caverne d'un Troglodyte, sombre grotte
creuse par la nature, et que l'homme n'a pas mme essay d'amliorer.
Puis viennent des huttes en terre, des cabanes de roseaux de l'poque
lacustre, des paillotes, des tentes, demeures des peuples nomades. Nous
nous arrtons devant les chaumires de nos anctres les Gaulois,
plantes, comme celles des Germains,  l'ombre des chnes. Ces grands
arbres font penser aux Druides dont voici en effet, tout prs, les
pierres nigmatiques, dolmens et menhirs.

Puis enfin la terre et le bois prennent une forme, la pierre s'y ajoute
et la maison est btie.

La srie se continue avec les spcimens de l'architecture romane,
gothique et de la renaissance. Nous arrivons aux plus belles priodes de
notre art national qui, en toute quit, arrive bon premier, dans ce
handicap d'un nouveau genre.

Des habitations Phniciennes et Assyriennes apparaissent  notre vue.
L'Egypte est toute pimpante avec ses colonnettes et ses couleurs vives.

Entrons chez les Hbreux, et admirons-y une riche collection
d'antiquits juives. Mmes curiosits en Etrurie; c'est une htellerie
du temps qui vous offre les meubles, tables, lits, escabeaux, amphores,
ustensiles de ces poques lointaines.

Arrtons-nous devant ces deux maisons gallo-romaine et grecque, que l'on
dit d'une fidlit de reproduction tonnante.

Voil les maisonnettes de bois naturel de la Norvge, et celles en bois
ouvrag de la Russie. Voici l'antre des Lapons et des Esquimaux, ces
demeures primitives des neiges et des glaces ternelles ctoient les
demeures du Soudan et de l'Arabie, o le soleil est du feu, et c'est
vraiment charmant de parcourir chaque hmisphre, sans ressentir ni
froid ni chaud. Les constructions chinoises et japonaises sont pleines
de fantaisie et de lgret, avec leurs toits clochetonns et brillants,
leurs cloisons de bambous, leurs fentres de papier multicolore.

Nous arrivons aux derniers spcimens de la barbarie existant de nos
jours, les cabanes informes des tribus de l'Afrique centrale, et les
tentes des Peaux-rouges. Ces tentes pointues sont soutenues  l'aide de
longues perches ou branches d'arbres runies au sommet. Au centre, une
excavation dans la terre sert de chemine; au-dessus, un trou dans la
toile permet  la fume de s'chapper tant bien que mal. Elles sont l,
debout ces tentes primitives, auprs des maisons des Astques et des
Incas, suprmes vestiges d'une tonnante civilisation dtruite 
jamais.

Et nous voil devant la tour Eiffel, le contraste est grand, mais
qu'importe! Il ne rend que plus saisissante la comparaison entre le
pass plein d'essais et de ttonnements, et le prsent qui rsume sous
nos yeux, les progrs constants et les rsultats admirables de la
civilisation moderne.

_L'histoire du travail_, au Palais des Arts libraux, semble au premier
abord un ddale effrayant. Il faut prendre son temps pour examiner la
plus vaste encyclopdie d'objets, grands et petits, de choses
htrognes, de machines simples ou compliques, longue chane qui se
rive aux grossiers ustensiles de premire ncessit, pour aboutir aux
conceptions du luxe le plus raffin.

C'est une exhibition incomparable, qui attire l'oeil autant qu'elle
tonne l'esprit. Tous les spcialistes se trouvent donc en prsence de
ce qui concerne leur partie. C'est une tude complte de ce qui fut,
par la comparaison de ce qui est.

On a group en suivant l'ordre chronologique, tous les produits du
travail humain, depuis les temps les plus reculs jusqu' nos jours. Des
personnages de grandeur naturelle, compltent l'illusion. Ici, devant
cette caverne, voil un homme primitif, habill de sa longue chevelure,
qui travaille une pierre, un silex, dont il doit faire plus tard une
arme tranchante.

L, devant cette hutte en terre, une femme que la coquetterie n'a point
encore conseille, ptrissant la terre, s'essaie  confectionner des
poteries informes.

C'est ainsi que dans toutes les branches d'industrie, on trouve le
commencement pour arriver en descendant les ges,  l'outillage
perfectionn des Arts et Mtiers, aux ateliers gigantesques du Creusot,
aux machines formidables des chemins de fer avec leurs trains luxueux. A
cette section se trouve le premier wagon-salon construit pour le duc de
Wellington.

Un jour, peut-tre, nos machines actuelles que nous trouvons si
perfectionnes, prendront place  leur tour comme ce wagon-salon, au
nombre des souvenirs rtrospectifs. L'lectricit est appele 
rvolutionner le monde. Que de surprises elle mnage  l'avenir!

Je me suis vivement intresse  l'histoire de la musique, c'est--dire
 la reconstitution de tous les instruments depuis la flte en roseau
des premiers pasteurs, la harpe gyptienne conserve au Louvre, le Rbec
copi sur une statue du muse de Chartres, jusqu'aux pianos, dont
quelques modles ont des panneaux de verre qui permettent en jouant de
se rendre compte du mcanisme, jusqu' l'orgue colossal, effrayant.
Instruments  cordes et instruments  vent; quelle nombreuse famille ils
forment, aussi bien chez les anciens que chez les modernes.

L'histoire du thtre: costumes, affiches, programmes, portraits des
virtuoses, architecture des salles, machinerie, cette machinerie si
simple autrefois, si complique aujourd'hui qu'il faut tre de la
partie pour y comprendre quelque chose. Cette histoire du thtre m'a
paru trs complte aussi.

Les travaux de sculpture et de peinture sont absolument remarquables. On
suit l, pas  pas tous les efforts faits par l'homme, depuis le premier
coup de pinceau et la premire pierre taille, pour progresser et
perfectionner ses oeuvres.

Trs intressante la reproduction avec personnages de grandeur naturelle
des ateliers de cramique et de cloisonns chinois  toutes les phases
du travail. De loin on croirait ces ouvriers vivants.

L'arostation a aussi ses reprsentants personnifis par la timide
Montgolfire et l'audacieux ballon.

Des plans de ponts, de barrages, de phares; des cartes de cosmographie
et de gographie se dveloppent sur un espace immense.

Quel est l'irrvrencieux qui s'tait permis au sicle dernier de faire
cette rponse en parlant des savants? Un savant c'est un monsieur
dcor qui ne sait pas la gographie. Nous n'en sommes plus l, si tant
est que cette pigramme ait jamais t vraie. Et combien de Franais,
savants ou hardis voyageurs, s'en vont aujourd'hui dans les pays les
plus lointains  travers les glaces et les dserts, tudier la
gographie sur place.

Saluons dans tous ces charmants spcimens, le daguerrotype, principe de
tant d'inventions prcieuses.

Je n'ai fait que passer dans la section d'anthropologie, sans doute
c'est l'histoire de l'homme, mais c'est aussi celle de ses difformits,
de ses maladies, de ses souffrances physiques. Ces corps corchs, ces
chairs qui semblent palpiter encore, tout cela m'a paru trop vrai.
Parcourus aussi rapidement les instruments de chirurgie. Ils sont
innombrables. Toutes ces scies, ces ciseaux, ces lames, ces pinces aux
mille formes, en bel acier poli, brillant, me faisaient frissonner. Je
croyais les voir et les entendre fonctionner dans la chair vive et le
sang chaud.

Ah! ciel, si le destin m'avait fait natre du ct fort, je n'aurais
jamais pu tre chirurgien.




RIGHT
_Mardi, 24 Septembre 1889._

Montmartre.--Le Muse de Cluny


Journe encore bien remplie: le matin  Montmartre, l'aprs-midi 
Cluny, le soir au thtre.

Le nombre des curieux et des plerins qu'attire l'glise du Sacr-Coeur
est considrable. Cette construction grandiose, dans le style bysantin,
de cent mtres de long, et dont la flche aura quatre-vingts mtres de
haut, s'lve sur une minence qui a elle-mme cent vingt-huit mtres
d'altitude. C'est de ce site exceptionnel qu'il faut voir Paris et tous
ses monuments. La vue de cette grande capitale, se dveloppant aux pieds
de la magnifique basilique qui la domine et semble la protger, est
indescriptible. C'est de l qu'il faut contempler la tour Eiffel, pour
comprendre sa prodigieuse hauteur.

En ce moment on ne peut juger la basilique du Sacr-Coeur, enfouie comme
elle l'est dans les chafaudages. De loin, on ne peut pas non plus se
rendre compte des fondations caches dans le sol. Ces fondations sont
dj une premire glise souterraine, qui  elle seule cote plus de
quatre millions. Quoi qu'il en soit, je crains que l'ensemble ne
paraisse toujours un peu lourd, un peu cras.

Jusqu' prsent, vingt-deux millions ont t dpenss, mais les
recettes sont suprieures  ce chiffre, l'argent ne manquera pas. Le
devis gnral s'lve  quarante millions.

Actuellement quatre clochetons dgags de tout chafaudage, se dtachent
de la maonnerie. Au milieu, s'lve la niche monumentale dans laquelle
sera place plus tard la statue du Sacr-Coeur. On n'a point encore
commenc la grande coupole tout en pierre (c'est un des caractres
distinctif de cet difice colossal, qu'il n'y entre ni fer, ni bois, ni
ardoises), devant tre place  l'intersection de la nef et du transept:
elle sera dans le style de Saint-Pierre de Rome. L'chafaudage pour la
construction de cette coupole ne sera pas une petite affaire.

La deuxime plate-forme atteindra juste  la hauteur de la colonne
Vendme. Sur cette plate-forme on dressera deux sapines de vingt mtres
de hauteur chacune, et qui seront relies par des croisillons. On se
trouvera alors  la hauteur de cinquante-trois mtres, et ce ne sera pas
fini. Sur ces sapines mmes, il faudra lever une norme charpente de
dix-huit mtres, laquelle atteindra la naissance de la flche, en sorte
que le sommet de l'chafaudage se trouvera  soixante-douze mtres
au-dessus du sol. Ainsi construit, cet chafaudage aura cot cent
cinquante mille franc.

Aprs cela on songera au campanile qui ne mesurera pas moins de
quatre-vingts mtres de haut. Il y aura encore l'installation de
l'clairage lectrique dans toute la basilique, et l'organisation des
combles sur lesquels on pourra se promener. Plusieurs centaines de
personnes pourront aller et venir, comme en plein boulevard, sur les
toitures tout en pierre de l'difice, d'o on jouira d'un splendide
panorama, la vue s'tendant sur un espace de prs de soixante kilomtres
autour de Paris.

Un escalier intrieur, trs bien clair par des prises de jour
pratiques dans l'paisseur des murs, conduira sur ces toitures, d'un
travail jusqu'ici inconnu.

C'est dire qu'il faudra encore plusieurs annes pour que ce plan
gigantesque soit entirement achev. La mosaque sera l'ornementation
intrieure des murs. Cette dcoration des basiliques primitives
s'harmonisera d'ailleurs mieux que toute autre avec le style byzantin.

Toutes les chapelles sont affectes aux grandes corporations modernes,
Chapelles de la Marine, de l'Arme, de la Justice sous le vocable de
Saint-Louis, des Arts, de l'Industrie, du Commerce. Les chasseurs auront
aussi la leur due  l'initiative de Monsieur le Comte de Chabot et c'est
la duchesse d'Uzs qui sculpte, m'a-t-on dit, la grande statue de
Saint-Hubert qui en sera le principal ornement. Le croirait-on, la
corporation qui passe pour la plus athe, la plus irrligieuse, y est
aussi reprsente, les mdecins auront leur chapelle.

On est admis  faire figurer son nom parmi les fondateurs de l'Eglise
sur des pierres qui cotent cent vingt et trois cents francs, suivant
qu'elles sont plus ou moins en vue. Treize mille trois cent
quatre-vingt-trois pierres  cent vingt francs et deux mille sept cent
douze  trois cents francs sont dj retenues, il faut y ajouter la
demande de cent quatre-vingt-dix-huit claveaux et de trente-trois
pierres de bandeaux.

C'est  Annecy que se fera le moulage de l'norme cloche _La Savoyarde_,
qui sera la reine des bourdons de France, offerte par la Savoie, son nom
l'indique.

Ce bourdon, du poids de prs vingt mille kilogrammes, de quatre mtres
de haut, de dix mtres de circonfrence, donnera comme son, le contre
ut, et s'entendra  quarante kilomtres.

Le battant en fer forg sera du poids de huit cent trente-cinq kilos;
l'anneau qui le fixera au cerveau de la cloche,  lui seul psera
quatre-vingt-quatorze kilos.

Le mouton de bois qui supportera la Savoyarde doit-tre taill en plein
coeur de chne, dans un arbre superbe, un des rois des forts du
Limousin, offert par le comte de Montbron.

La Savoyarde ne sera pas encore la plus pesante des cloches fondues
jusqu' ce jour.

On sait, en effet, que la fameuse cloche de Moscou, la _Gante_, tait
si lourde qu'il fallait vingt-cinq hommes pour la mettre en branle. Son
poids tait de trois cent mille livres.

En Chine, notamment  Pkin, on en voit plusieurs qui psent soixante
mille kilos.

A Marseille, le bourdon de Notre-Dame-de-la-Garde est d'un poids
d'environ dix-huit mille kilos.

Quant  la clbre cloche de la Libert,  Philadelphie, elle pse
cent cinquante mille livres, et il faut douze hommes pour la mouvoir.

En ce moment les dames catholiques parisiennes et provinciales
travaillent avec zle au tapis splendide qui ornera le choeur.

Le dessin de ce tapis reprsente Paris et Montmartre, qui se trouvent au
centre. Les armes de Paris, soutenues par deux grandes chimres, sont
places dans la partie infrieure et accostes  droite et  gauche par
deux blasons rappelant que Henri IV et Jeanne d'Arc ont camp l'un et
l'autre  Montmartre avec leurs soldats.

Au-dessus de Paris, sur la premire marche de l'autel, l'abbaye de
Montmartre reprsente par ses trois cus successifs. Celui du milieu
est la croix de Lorraine. Deux motifs de style roman, enguirlands de
banderoles, portant le nom des nobles ouvrires, sont placs sur les
cts; enfin, dominant tout l'ensemble, les armoiries des deux
archevques constructeurs de la basilique. Ce tapis reviendra  cent
mille francs.

Chacun sait que c'est  Poitiers en 1871, pendant nos dsastres que le
voeu national prit naissance. Approuv par les vques, bni par sa
Saintet Pie IX, adopt par des milliers d'adhrents, reconnu d'utilit
publique par l'assemble lgislative, on peut dire qu'il est devenu
moralement grand et vraiment national.

Durant ma visite de ce matin, c'est du fond du coeur que j'ai demand 
Dieu qu'il rpande ses meilleures bndictions sur ma chre patrie.

Le muse de Cluny ou Palais des Thermes oblige  faire un peu
d'histoire. Le palais primitif entour de magnifiques jardins fut
l'oeuvre des Romains. A partir du IVe sicle, les rois Francs
l'habitrent jusqu'au Xe; puis il fut abandonn et les Normands
achevrent en partie sa ruine. Au XIVe sicle, il fut achet par
Pierre de Chalus, abb de Cluny, et resta, jusqu' la rvolution, la
proprit des moines qui d'ailleurs possdaient dj, auprs de la
Sorbonne, un collge ayant une grande rputation. En 1790, il devint
proprit nationale, fut vendu et passa en plusieurs mains.

M. du Sommerard l'achte en 1833 pour y installer des curiosits
archologiques, des meubles rares, des objets d'art qu'il a pass la
plus grande partie de sa vie  runir. Ce vieux palais n'est-il pas un
cadre  souhait pour y collectionner des antiquits? Hautes murailles
crneles, fentres  meneaux, balustrades ajoures, portes avec arc
surbaiss, clochetons, gargouilles, frises enguirlandes d'animaux et de
feuillages finement fouills dans la pierre. La chapelle est un bijou
d'lgance  mettre dans un crin, comme le Campanile de Florence que
Charles-Quint trouvait si beau qu'il aurait voulu le conserver dans un
tui.

M. du Sommerard qui avait consenti  cder ses collections  la ville de
Paris pour la somme de cinq cent quatre-vingt dix mille francs, et  la
condition d'en rester le conservateur, mourut en 1842.

La ville de Paris ayant alors pris possession effective de l'htel et
des collections, les rtrocda  l'Etat l'anne suivante, avec les
ruines romaines des Thermes de Julien, limitrophes de l'htel de Cluny.

Ces ruines, seuls vestiges de l'occupation de Lutce par les Romains,
servaient autrefois de caves  un tonnelier, et les votes, couvertes de
terre vgtale, soutenaient un jardin o le brave homme cultivait des
lgumes, et mme aussi des arbres fruitiers. Louis XVIII fit abattre, en
1820, les maisons qui obstruaient ces ruines curieuses, fit enlever les
terres qui les crasaient, et restituer la forme des btiments enfouis,
par un travail de restauration intelligente; des fouilles habilement
menes amenrent de nouvelles dcouvertes intressantes.

La partie la mieux conserve est la grande salle, dont la vote s'lve
 quarante pieds de hauteur, d'une architecture tonnante par le
grandiose des proportions. On croit que ce hall immense constituait la
piscine froide des bains romains.

Le muse rtrospectif de Cluny est un amas, une profusion de richesses
qu'il faut aller voir et revoir, Voil des meubles incomparables de tous
les pays, des tapisseries merveilleuses, des tombeaux, des bas-reliefs,
des autels, des chaires, un lutrin gothique, des chemines superbes, des
mdailles, des maux, des ivoires, d'admirables dentelles, des objets de
serrurerie et de ferronnerie, des panoplies encombres d'armes de toutes
les poques, des marbres, des bronzes, des tableaux, des vitraux, des
statues, des vases prcieux, des bijoux anciens, des instruments de
musique extraordinaires, des voitures de galla, des chaises  porteurs
d'une lgance hors-ligne, des traneaux sculpts en forme de cygne; les
carrosses sont magnifiques et vraiment beurrs d'or, suivant
l'expression pittoresque d'un gardien.

La collection cramique m'a paru trs remarquable par ses nombreux
spcimens de tous les temps et de toutes les coles: faences
hollandaises, italiennes, mauresques, arabes, chinoises, japonaises et
franaises comprenant les plus beaux modles de Bernard Palissy.

La collection de chaussures m'a galement intresse. La chaussure,
comme la numismatique, raconte l'histoire des peuples d'une faon plus
fragile, sans doute, que le bronze ou l'argent, mais la forme des
souliers a vari sous chaque rgne, et cela est tout  fait amusant 
constater. Anciennement, n'tait pas cordonnier qui voulait, ce n'tait
pas une mince corporation que celle de la chaussure. Au XIVe sicle
Paris avait une rue qui s'appelait: la rue _Aux Petits Solers de
Bazenne_, et ce nom lui venait des _cavetonniers_ ou fabricants de
petits _solers_, qui s'y trouvaient en grand nombre. On peut voir  la
bibliothque nationale une ordonnance du roi Jean date du 30 Janvier
1350, dans laquelle sont indiqus les prix des diverses chaussures
depuis huit deniers jusqu' quatre sols. Au XIIe sicle, les souliers
sont pointus; puis viennent les souliers  la poulaine, mode invente
par un comte d'Anjou qui avait une difformit aux pieds. On finit par
allonger si dmesurment cette pointe recourbe, qu'on nomme poulaine,
que l'Eglise s'en mle et la dfend aux clers et aux moines. Charles V 
son tour fait paratre un dit qui proscrit la poulaine sous des peines
svres. Il parat qu'avant nous les Grecs et les Romains avaient donn
l'exemple en portant d'extravagantes chaussures. Nous en avons comme
preuve ces sages paroles de Cicron: Si vous me donniez, dit-il, des
souliers sicyoniens, je ne m'en servirais pas: c'est une chaussure trop
effmine, j'en aimerais peut-tre la commodit; mais  cause de son
indcence, je ne m'en permettrais pas l'usage.

La poulaine cde le pas  la chaussure large, trs large, et donne lieu
 la phrase proverbiale que nous prenons maintenant au figur: _Etre sur
un grand pied_. Du reste, ds le VIIIe sicle, nous voyons les
souliers accentuer fortement la forme du pied droit et la forme du pied
gauche pour mettre  l'aise les cors qui font souffrir les natures
sensibles.

Le soulier se prsente sous Louis XIV avec un talon rouge modrment
haut pour les hommes, ridiculement lev pour les femmes, voici
pourquoi: la Reine Marie-Thrse d'Autriche est de petite taille, elle
ne trouve d'autre moyen de corriger ce dfaut naturel qu'en portant des
talons pyramidaux. Le peuple, les religieux et les religieuses gardent
des souliers plats, et ce soulier plat fut pour Mme de la Vallire,
lorsqu'elle entra aux Carmlites, un assujetissement des plus pnibles 
cause de sa claudication. La cour enjoliva ses talons de peintures
charmantes reprsentant des amours, des fleurs, des bergres signes
Watteau. Sur les talons de Louis XIV taient peintes des batailles
signes Joseph Sarrocel.

Sous Louis XV, les dames portent des mules avec escarboucles, et la
Camargo inaugure  l'Opra un soulier qui fait fortune. La Pompadour
revient aux souliers pointus avec une rosette et une boucle, cette mode
passe  la chaussure des hommes et Louis XVI largit si bien la boucle
de ses souliers qu'elle effleure le parquet des deux cts. Aprs la
Terreur, nous voyons paratre timidement la bottine pour dame et la
botte hessoise et Souvaroff pour homme.

Je ne sais si l'on collectionnera nos chaussures actuelles; mais en tout
temps le soulier ne devrait avoir qu'une devise: commodit.

Le temps passe..., avant de partir je veux donner un coup d'oeil aux
dentelles. Il y a l des points  l'aiguille et de vieilles guipures
sortis bien certainement de la main des fes. O sont-elles les
lgantes, les reines de la mode ou les vraies reines, peut-tre, dont
elles faisaient jadis ressortir la beaut?

    Quoique j'aye assez de beaut
    Pour asseurer sans vanit
    Qu'il n'est point de femme plus belle
    Il semble pourtant  mes yeux
    Qu'avec de l'or, de la dentelle
    Je m'ajuste encore bien mieux!

La beaut des choses a t plus durable que celle des personnes.

Je reviendrai certainement passer quelques heures encore dans ce muse
qui est une vocation saisissante des richesses et des splendeurs du
pass.




RIGHT
_Mercredi, 25 Septembre 1889._

"Le Prince Soleil" au Chtelet.

Le Dme Central.

L'Exposition de nos manufactures nationales.


C'est hier soir que nous tions au Chtelet. Ah! quelle ferie que _Le
Prince Soleil_! C'est un rve vcu dont il est impossible de rendre
compte. Vingt-deux tableaux se succdent, tous plus extraordinaires,
plus fantastiques les uns que les autres. Le ballet est un fouillis de
maillots roses et de jupes de gaze. La _danseuse toile_ et la _Mouche
d'or_ font des merveilles; la danse des ventails est pleine
d'originalit, o vous voyez cent cinquante personnes accompagnent en
s'ventant, les plus jolis airs. Il y a un naufrage pouvantable o
personne ne se noie. A la bonne heure, voil comment je comprends les
accidents en mer.

On voit la Sude, le Portugal, Gibraltar, l'Ocan Indien, le Japon, le
royaume du soleil; on assiste  des ftes populaires et  des rceptions
royales, dont tous les personnages, vtus de soie, de pierreries et
d'or, se meuvent dans des dcors tincelants. Bref, de huit heures du
soir  minuit, on voyage en plein conte de fes. C'est une fascination,
un blouissement  vous donner le vertige. Ah! sultane Schehrazade, o
tes-vous? Vos rcits deviennent ternes comme un coucher de lune
compar aux clatants rayons du _Prince Soleil_.

Quand vous arrivez de l'Exposition, on vous demande tout de suite:
Avez-vous vu la Tour, le Dme central, le Palais des Machines? Le fait
est que cette trinit titanesque est bien faite pour vous troubler. On
le serait  moins. Aprs cela vous percevez deux sentiments trs
distincts et diamtralement opposs: d'un ct, votre extrme petitesse
personnelle; de l'autre, la prodigieuse grandeur de l'humanit!

Le Dme Central est une oeuvre superbe, pondre de lignes, harmonieuse
de formes d'une circonfrence de trente-deux mtres de diamtre, et
dont la coupole atteint une hauteur de cinquante-cinq mtres au-dessus
du sol. Son ornementation est fort belle; quatre cartouches symboliques
reprsentent les quatre forces principales de la nature appliques 
l'industrie: la vapeur, l'lectricit, l'air et l'eau. Entre ces
cartouches sont inscrits les noms des quatre arts que leur nature met en
contact avec l'industrie: l'architecture, la sculpture, la peinture et
la musique.

Tout en haut une peinture d'un grand effet, imitation de mosaque,
reprsente la caravane des peuples du globe dans leur costume national
et pittoresque, marchant  ce rendez-vous gnral qu'on nomme
l'Exposition.

Ce magnifique dme renferme de magnifiques choses; contenant et contenu
sont dignes l'un de l'autre.

Nos quatre grandes manufactures nationales s'panouissent ici: Svres,
Beauvais, les Gobelins et les mosaques de l'Ecole du Louvre. Celles-ci,
dj remarquables quoique ne datant que d'hier. Quant aux tapisseries
des Gobelins, malgr les produits admirables des Orientaux, elles
restent sans rivales. Ces panneaux sont de vritables peintures o les
nuances sont aussi fondues, aussi adoucies que celles d'un pinceau. Les
porcelaines de Svres sont bien belles aussi: ptes irrprochables,
dures ou tendres, ainsi que cette porcelaine nouvelle, faite d'une pte
ni dure ni molle et qui rappelle celle de Chine, dont les Clestes
gardent toujours le secret; peintures d'une finesse exquise, dessins
d'une correction parfaite, mais point de nouveauts de genre ni de
forme. Si j'osais hasarder une critique, je dirais que ce genre
compass, un peu raide et rgulier, parat presque dmod, si on le
compare  l'imprvu des dcorations, au caprice et  l'lgance de
formes des autres expositions. La fantaisie qui se niche partout n'a
point encore os franchir le seuil de Svres qui reste le temple austre
de l'art classique. Aprs cela, on entre dans un torrent de merveilles
qui vous entrane  l'infini, et l'on rapporte, de cette vision
ferique, un fouillis inextricable de souvenirs...

Me voici donc devant une feuille blanche et un encrier noir, essayant
de ressaisir, de rattraper tout ce que j'ai vu, mais c'est impossible;
je ne puis me rappeler que ce qui m'a frappe davantage et d'ailleurs je
suis encore si blouie, toutes ces merveilles dansent ensemble une si
jolie farandole dans mon imagination, que je sens bien que je ne pourrai
jamais mettre d'ordre dans ma mmoire. Mais tous les livres ne sont-ils
pas l pour vous promener mthodiquement et remettre les choses en
place.




RIGHT
_Jeudi, 26 Septembre 1889._

L'Htel de Ville.


De la fentre de ma chambre, je plonge sur plusieurs cours intrieures,
sombres, troites, sales! J'entrevois le rduit noir d'un charbonnier,
le ptrin d'un boulanger, le four d'un ptissier, le laboratoire d'un
charcutier. Ah! ce dessous de Paris est bien  l'antipode du dessus, et
je n'aurais jamais cru que le beau ct pouvait avoir un si vilain
envers. De quels antres sortent cette charcuterie apptissante, ces
affriolants gteaux, ces excellents petits pains frais, croissants d'un
sou, croissants de deux sous, qui tiennent une si grande importance dans
la boulangerie parisienne. Certaines maisons en vendent jusqu' dix
mille par jour. Le pain de Paris, au dire des trangers, des
provinciaux, et je suis de ce nombre, est du vrai gteau. Le pain de
luxe se divise en deux grandes varits: le pain franais et le pain
viennois. Celui-ci est plus agrable au got; mais ne se conserve pas.
Dtail plein d'enseignement: le pain viennois, aujourd'hui le pain de
consommation courante  Paris, ruina celui qui en inaugura la vente. Le
comte Zang, secrtaire de l'ambassade d'Autriche, fonda, en 1840, la
premire boulangerie qui se servit des procds de fabrication
communment employs  Vienne. Le comte Zang avait install sa
boulangerie rue Richelieu. Ds le matin, on faisait queue pour acheter
ses petits pains et ses croissants. Le comte Zang, gris par le succs,
voulut faire grand et se ruina en frais d'installation. Il dut quitter
Paris aprs les vnements de 1848.

Mais le pain viennois est rest  la mode. C'est celui qu'on vous
prsente, fluet et  gerures, en tire-bouchon, rond, et cinq fois
fendu; celui-ci a nom: l'Empereur; il y a aussi le petit mirliton
Richelieu et le brahoura ou nonette.

Cependant le pain franais est d'une vente plus considrable que le pain
viennois.

Le plus apprci des pains de luxe franais est le pain de gruau. Puis
viennent le pain de gluten, le pain de seigle, le pain noir, ce qui ne
laisse pas que d'tonner fort nos paysans bas-bretons, qui s'crient
d'un ton de suprme ddain: a du pain de luxe, jamais! Fi donc!

De mon lit, j'entends le refrain monotone d'un frileux grillon attir
par la chaleur du four. Il chante toute la nuit. Cette petite voix
infatigable, qui domine toutes les rumeurs de la ville, me fait rver.
Il m'apporte comme un cho du pays: le grillon chante aussi  nos foyers
bretons.

J'ai dpens ma matine  l'Htel de Ville et au bazar qui porte son
nom. Ah! ce bazar, quelle cohue! quelle bousculade! Ce doit tre un lieu
de prdilection pour les pickpockets. Du reste nous voyons chaque jour
aux fait-divers que ces honorables industriels ne savent pas rsister 
la tentation.

L'Htel de Ville est bti sur l'emplacement mme du magnifique Htel de
Ville ptrol, incendi par les communards de 1871, celui-ci avait cot
quinze millions. Celui-l atteindra le chiffre de vingt-cinq millions
quand toutes les dcorations intrieures seront termines.

Voil donc le monument qui remplace aujourd'hui la modeste maison _aux
Piliers_ de 1529.

Dans ce temps-l les chevins royalistes taient logs comme de simples
bourgeois, aujourd'hui nos diles socialistes sont logs comme des rois.

Il y a beaucoup de gens ainsi: autocrates pour tout ce qui est
au-dessous d'eux, galitaires pour tout ce qui est au-dessus. J'ai connu
un matre de maison, imbu de ces bons principes qui n'a jamais permis
que ses domestiques mangeassent du poulet.

Revenons  l'Htel de Ville actuel, l'un des plus beaux et des plus
vastes monuments de Paris. Il prsente un quadrilatre de cent cinquante
mtres sur quatre-vingt-dix, et recouvre une surface de treize mille
mtres carrs.

Trs belle la cour d'honneur, dite cour Louis XIV, entoure d'une
galerie vitre. Encore plus belle la galerie vestibule du
rez-de-chausse, avec son plafond cintr en pierre et ses douze colonnes
de six mtres de hauteur en granit de la Cte-d'Or, aussi beau que du
marbre.

La partie centrale est prcde d'un parvis entour de balustres de
marbre et orne de deux superbes bronzes: _l'Art et la Science_.
Beaucoup de statues, ce qui donne grand air. Sur le fronton deux statues
soutenant les Armes de la Ville, au-dessus une troisime statue assise
personnifiant la Cit. Mme dcoration des deux cts du cadran de
l'horloge: un homme et deux enfants reprsentant le Travail et l'Etude.

Les quatre faades logent dans cent dix niches principales, les
clbrits parisiennes: Jean Goujon, Franois Muiron, de Harley,
l'Estoile, etc.... Enfin des statues partout, mme sur les toits.

J'ai visit les superbes appartements du prfet, non habits. Le conseil
municipal, qui est un petit tat dans le grand, a mis son veto. Il
n'entend pas que le prfet s'installe chez lui, que dis-je, _chez eux_,
et le prfet cde.

J'ai remarqu dans cette enfilade grandiose la salle des Prvts o sont
gravs, sur des plaques de marbre, les noms des Magistrats municipaux de
la Ville de Paris. Cette salle est partage en trois nefs, spares par
deux rangs de belles colonnes en pierre, la magnifique salle Saint-Jean
de quarante-sept mtres de long sur dix-sept mtres de large, formant
nef avec traves latrales.

C'est dans cette salle qu'a lieu le tirage au sort; chaque
arrondissement occupe une trave, et c'est ainsi qu'elle peut contenir
tous les conscrits de Paris  la fois. La Salle des Ftes est
au-dessus, un double escalier orn de statues de marbre y conduit.
Cette salle est splendide, tout y est beau, sauf pourtant le plafond
bien froid, bien nu et qui attend, faute d'argent probablement, les
peintures de matres qui doivent l'embellir et l'harmoniser avec un
ensemble qui ne laisse rien  dsirer.

C'est gal, quand cette salle est remplie de belles toilettes, de
fleurs, de musique, de lumire, le coup d'oeil doit tre ferique.

Cette aprs-midi nous avons fait quelques visites. J'ai t heureuse de
voir enfin la Vicomtesse de Renneville, la fondatrice de la _Gazette
Rose_ qui fut longtemps le code very select du hight life, et avec
laquelle j'tais en correspondance depuis plusieurs annes sans la
connatre.

On gratte en ce moment toutes les affiches des lections, ce travail qui
ne semble rien ne cotera pas moins de trente mille francs  la Ville de
Paris.

Tous ces murs sont bariols, c'est une dbauche de couleurs et de noms,
une vritable orgie de nuances, avec calembour. Quelques candidats, M.
Herv du _Soleil_, entr'autres, avaient eu recours  un procd plus
nouveau:  l'aide de je ne sais quel moyen, il a fait imprimer son nom
sur l'asphalte des trottoirs. Les mauvais plaisants prtendent que c'est
trop se mettre sous les pieds des lecteurs. Sous leurs yeux, passe
encore; mais sous leurs pieds......

Les lections de dimanche ont port le coup fatal et final  Boulanger
et au boulangisme.

Les collectionneurs vont avoir beau jeu. Collectionner est pour
certaines gens une fivre non intermittente. On collectionne tout depuis
les boutons de culotte... jusqu'aux affiches lectorales. Ces dernires
font le bonheur des chiffonniers qui les vendent bien, et comme rien ne
se perd, leurs dbris servent  fabriquer des poupes, des bourres de
fusils, et surtout des boutons de bottines.

Ces affiches, transformes en feuilles de carton de l'paisseur d'un
bouton, sont alors coupes en bandes, puis prsentes  une machine qui
dcoupe le bouton et fixe la tige qui formera la queue.

Les boutons sont durcis dans des tuves chauffes  cent cinquante
degrs, puis vernis et schs.

Une seule usine fabrique cinq millions de ces boutons par jour.

Grandeur et dcadence des professions de foi!

Ce soir, dner en ville chez des Parisiens pur-sang fort aimables, fort
spirituels, mais qui ne comprennent pas qu'on puisse vivre ailleurs que
dans leur Paris.




RIGHT
_Vendredi, 27 Septembre 1889._

Le Panthon.--Les Grands Magasins.

L'Htel des Ventes.

La Famille Benoton  l'Odon.


Temps dlicieux, tout m'a paru charmant sous le soleil d'or et le ciel
bleu. Le soleil est l'missaire de la gat. C'est incroyable
l'influence qu'il exerce sur l'esprit; s'il se montre, tout sourit, s'il
se cache tout devient triste.

Le Panthon, chef-d'oeuvre de l'architecte Soufflot, est bti en forme de
croix. L'entre reprsente un temple grec; mais la coupole rappelle
celle de Saint-Pierre de Rome. Louis XV en posa la premire pierre en
1764. Cette glise construite pour remplacer la vieille glise
Sainte-Genevive qui tombait en ruines n'a pris le nom de Panthon que
sous la premire Rvolution, le 4 Avril 1791,  l'occasion de la mort de
Mirabeau. Un instant, l'ignoble Marat reposa au Panthon, mais bientt
le peuple justicier jeta ses restes  l'gout de Montmartre. Jusqu'en
1822, le Panthon resta temple. A cette poque, il fut rendu au culte
catholique. En 1832, il redevint temple; vingt ans aprs, il redevint
glise catholique. Enfin aprs la chute du second empire, il cessa
d'tre glise pour devenir dfinitivement le temple de la gloire. Ces
transformations sont absurdes; les athes auront beau faire, ils ne
pourront jamais substituer le culte des grands hommes au culte du vrai
Dieu. Enfin ils ont dcrt que l'glise souterraine contiendrait
dsormais les cendres de nos grands hommes. Victor Hugo y a pris place.

Ce temple, d'une architecture grandiose, est imposant, mais l'intrieur
est bien froid. Si ce n'taient les admirables fresques encore
inacheves qui le dcorent, il serait fort triste dans sa nudit rigide.
Le long de ses hautes murailles se droulent heureusement de belles
peintures nous racontant l'histoire de sainte Genevive, de saint Louis,
la bataille de Tolbiac, le baptme de Clovis, le couronnement, par le
pape, de Charlemagne, empereur d'Occident, le martyre de saint Denis. Et
ces peintures sont signes: Puvis de Chavannes, Delaunay, Meissonnier.
Ce sont l de grands souvenirs qui obligent ce temple  rester chrtien,
malgr ses destines profanes; d'ailleurs la croix domine toujours la
coupole du Panthon. On voudrait bien la faire disparatre, cette croix
qui gne les libres-penseurs du Conseil municipal; mais c'est difficile.
Des architectes comptents ont dclar qu'il serait  peu prs
impossible de la desceller sans enlever en grande partie la calotte de
la lanterne, dans laquelle elle est fixe, et ce petit travail ne
coterait pas moins de trente  quarante mille francs. On songe  la
scier, ce serait moins cher; mais comme on le voit, il en cote de
dtruire presque autant que d'difier.

L'aprs-midi nous sommes alles nous promener, c'est le mot, au Louvre,
au Bon-March, au Printemps, au Gagne-Petit qui gagne gros sans
sacrifier  la rclame,  Pygmalion,  la Samaritaine. Mon Dieu, oui,
nous avons t faire un tour de magasins comme on fait un tour de place.
Nous avons vu partout des talages _mirobolants_, sduisants,
provoquants et des choses pour rien.

Si j'avais t seule, je ne me serais pas plus facilement dbrouille au
milieu de ces galeries immenses qui se croisent dans tous les sens,
montent  tous les tages, que dans un labyrinthe inconnu. Ah! quelle
lanterne magique que ces immenses magasins, o passent sans cesse, du
matin au soir, des milliers de personnes. C'est trs amusant  voir
quand on n'a pas besoin d'acheter; car j'aime mille fois mieux faire mes
emplettes tranquillement, chez moi, le catalogue en main, examinant et
comparant les chantillons dont les magasins sont prodigues. Comme cela,
 cent lieues du magasin on fait son choix; dans le magasin c'est
impossible. Ces jours derniers, une de mes amies tenant  utiliser son
voyage  Paris, s'achte une toilette toute faite. Les essayeuses lui
assurent qu'elle lui va divinement. C'est une toilette chre mais
qu'importe, mon amie a presque fait le voyage de Paris pour l'acheter.
Elle revient enchante, puis, voil que dans le calme de sa chambre 
coucher, en face de sa psyche, elle s'aperoit que la fameuse robe ne
lui va pas... divinement... mais indignement. Elle en a t quitte pour
la retourner. Elle dclare  qui veut l'entendre, qu'on ne l'y reprendra
plus.

Bouscul  perptuit,  peine si l'on peut parler aux commis qui ne
savent  qui entendre. Ce n'est peut-tre pas toujours de mme, il doit
y avoir de temps en temps quelques jours de morte saison.

En rentrant pour dner, nous avons t tmoins sur les boulevards, d'un
phnomne qui n'a t que plaisant, mais qui aurait pu tre fort
dangereux. Les cbles pour l'clairage  l'lectricit passent sous les
rues. A la hauteur du caf Napolitain, un courant par drivation s'est,
parat-il, produit sous la chausse, et une dperdition d'lectricit se
faisait  travers le pavage en bois (le pavage en bois, encore une
innovation qui ne me plat gure; chevaux et voitures sont prs de vous
avant que vous ne les ayez entendus); si bien que les chevaux, en
arrivant  cet endroit, taient tout  coup pris d'une danse folle; au
moment mme o leur sabot garni de fer touchait un certain point de la
chausse, les pauvres quadrupdes subitement lectriss faisaient des
bonds dsordonns, peu en rapport avec leur allure fatigue
gnralement. Il y a eu bien vite rassemblement, c'tait un spectacle
inusit qui a dur jusqu'au moment o les gardiens sont venus
interrompre la circulation, car on craignait de graves accidents. On
est all chercher des ouvriers lectriciens pour couper les fils; mais
on pense que tout cela va prendre du temps et que les boulevards courent
risque d'tre plongs dans une obscurit complte.

L'Htel des Ventes de la rue Drouot est un endroit bien parisien. Tout
le monde y est entr au moins une fois dans sa vie pour voir ce que
c'est, et j'ai voulu faire comme tout le monde. C'est l'htel du bric 
brac, le trs beau coudoie le trs laid; et parfois de belles antiquits
sont clipses par le moderne tapageur qui saute aux yeux. Je suis de
l'avis de ce monsieur qui ne faisait collection que de porcelaines
modernes. Collectionner du nouveau, c'est insens, lui disait un
amateur qui n'aimait que le vieux. Pardon, quand j'achte du moderne,
je suis sr de ne pas tre tromp, on ne me vendra jamais de vieilles
porcelaines pour des modernes, tandis que vous, collectionneur de pices
authentiques, vous risquez tous les jours d'acheter du neuf pour du
vieux.

C'est  l'Htel des Ventes qu'on peut philosopher et rflchir aux
vicissitudes humaines. Le mobilier de plus d'un personnage clbre est
venu s'chouer l. Ce dispersement des objets familiers qui lui furent
chers est comme l'miettement de sa vie. Que de souvenirs personnels
jets ainsi aux quatre vents de l'indiffrence!...

L'Htel des Ventes est aussi un htel o la misre vient souvent
frapper... Que de chose luxueuses vendues hier, pour acheter le pain de
demain!... Douloureuse tape pour la fortune devenue infortune. C'est
ici que les coeurs sensibles peuvent venir s'attrister, les nafs se
faire voler, les malins trouver des occasions et les brocanteurs
s'enrichir!

_La famille Benoton_, avec Mademoiselle Rjane, une grande artiste,
nous a fait passer une bien agrable soire. Quoiqu'elle soit vieille
d'un quart de sicle, cette pice n'a pas vieilli. En effet, si j'ai
bonne mmoire, c'est le 4 novembre 1865, qu'elle vit le jour, ou plutt
la lumire, sur la scne de l'ancien Vaudeville. Elle reste jeune, parce
qu'elle est vraie et que Sardou a su peindre des caractres. Je pense
cependant que ces caractres sont l'exception, et j'espre que les
trangers ne s'imaginent pas que toute la socit parisienne ressemble
au tableau qu'en a peint M. Sardou.

C'est une satire un peu exagre de nos moeurs. Si les individus passent,
l'humanit reste avec ses mmes dfauts et ses mmes qualits, et  ct
de tant de familles dignes et respectables, il y aura toujours des
familles Benoton. Des mres cerveles et sans cesse sorties, des
jeunes femmes imprudentes, des jeunes filles lgres et parlant argot,
des pres uniquement occups d'argent; en un mot, il y aura toujours des
intrieurs dont la devise sera: luxe et plaisir.

Le thtre de l'Odon est le second thtre franais, c'est--dire qu'on
y joue suprieurement, puisque tous ses artistes vont ensuite  la
Maison de Molire chercher la conscration de leur talent. Comme au
Thtre Franais la diction est donc parfaite, le style excellent, le
naturel complet. On souligne le mot, juste ce qu'il faut pour qu'il ne
soit pas trop accentu. On s'imagine qu' la fin de la reprsentation
tous les artistes doivent tre bien fatigus. Ils se sont dpenss sans
compter; identifis  leur personnage, pntrs de leur rle, on pense
que les motions qui ont gagn tout l'auditoire, et qu'ils ont si bien
rendues, ont d les puiser. Il parat que non. Le talent doit tre
avant tout le fruit de l'tude, de l'effet cherch et voulu, pour chaque
phrase, on pourrait dire pour chaque mot. C'tait du reste un principe
de Talma, que pour faire beaucoup d'effet, il ne faut plus que le rle
vous en fasse  vous-mme, autrement qu'arrive-t-il? on joue suivant les
dispositions du moment, on se laisse guider par les situations,
entraner par la passion et comme cela on est un jour bon et le
lendemain mauvais. Le jeu ne peut tre gal que si l'on est avant tout
parfaitement matre de soi.

On raconte que Talma apprenant la mort de sa fille jeta une exclamation
douloureuse. C'tait le cri du pre, mais presque aussitt l'artiste
reprit le dessus et il murmura: Ah! si je pouvais retrouver ce cri-l
sur la scne! Si cela est vrai, la recherche de l'effet pourrait donc
chez certains acteurs dominer tous les sentiments.




RIGHT
_Samedi, 28 Septembre 1889._

Le Palais des Machines


Ah! ce Palais, il confond l'esprit, saisit l'imagination, blouit les
yeux, assourdit les oreilles. C'est un ensemble absolument
indescriptible, c'est l'apothose du mtal; c'est la plus haute
expression des arts mcaniques arrivs  leur apoge, sauf pour
l'lectricit, qui n'a pas dit son dernier mot et qui, jouant un rle
aussi important quoique plus nouveau que la vapeur, pourrait bien la
dtrner un jour.

Les lectriciens, a ne doute de rien; ils assurent que l'lectricit
arrivera  tout faire,  clairer la maison,  cuire le rti,  faire
rouler les voitures, etc., etc. La voil dj en Amrique qui remplace
la corde et le couperet. D'un seul coup de baguette, c'est--dire d'une
simple dcharge, elle envoie de vie  trpas les condamns, sans qu'ils
s'en aperoivent. Allons, encore quelques perfectionnements et elle sera
capable de ressusciter les morts!

Ce colossal palais des machines est dans son genre d'une conception
aussi audacieuse, aussi gigantesque que la Tour Eiffel. C'est une
merveille d'quilibre et de hardiesse, de force et de lgret. Le
Palais des Machines a cent quinze mtres de largeur, sur quatre cent
vingt mtres de longueur, sa hauteur est de quarante-huit mtres. L'Arc
de Triomphe de l'Etoile pourrait s'y loger, aussi bien que la colonne
Vendme, qui n'atteindrait pas son sommet. En totalisant les espaces
qu'offrent ce Palais et ses galeries, on arrive au chiffre tonnant de
quatre-vingt mille quatre cents mtres carrs--huit hectares! Une arme
de trente mille hommes pourrait y dormir  l'aise, chaque homme
disposant de plus de deux mtres carrs, et les dgagements restant
libres, quinze mille chevaux pourraient y tre installs, pendant que
leurs cavaliers coucheraient dans les galeries du premier tage. Voil
ses proportions!

Dans cet immense hall pas un coin n'est inoccup. Partout le travail et
le mouvement sans arrt; partout des reprsentants des oeuvres les unes
gantes, les autres minuscules.

Il y a l des merveilles de mcanique. La mtallurgie, la fonderie, ont
fait d'immenses progrs. Nous revenons  l'ge de fer du monde civilis;
ce mtal devient le roi des constructions et prend la place du bois et
mme de la pierre, il se plie  tous les besoins, gardant sous un petit
volume une force norme. Cet amoncellement fantastique de fer, de fonte,
de bronze, de cuivre, donne bien cette impression de _vacarme ptrifi_
dont parle Victor Hugo. Il y a des choses qui frappent mme les moins
comptents. Une scie sans fin, en acier, d'une longueur de trente-cinq
mtres cinquante, des blindages extravagants, il y en a qui psent
vingt-huit mille kilos; effrayant aussi le _facsimile_ d'un lingot
d'acier de cent mille kilos.

Il y a des machines charmantes qui font les plus jolies et les
meilleures choses du monde. On dirait que les inventeurs de ces machines
leur ont communiqu leur intelligence. Elles font tout ce qu'on veut:
des drages, des bonbons, des fleurs, des rubans et des dentelles; elles
fabriquent des chaudires et tricotent des bas; elles ravaudent le linge
et tissent merveilleusement le coton, la laine, la soie.

Ce sont des ouvrires incomparables!

Aprs les machines aimables, il y a les machines effrayantes qui
hachent, coupent, brisent, broient tout et qui fabriquent de tels engins
de destruction qu'elles finiront, j'espre, par rendre la guerre
impossible.

A la hauteur de sept mtres, deux grands ponts roulants  l'lectricit,
marchent constamment d'un bout  l'autre de cette titanesque Galerie des
Machines, ce qui permet aux visiteurs qu'ils promnent, d'embrasser d'un
coup d'oeil cet ensemble colossal, et l'on passe bloui, fascin de
section en section, de galerie en galerie, de palais en palais, on
admire, on admire encore, on admire toujours!... mais l'on ne peut
retenir que ce qui frappe davantage.




RIGHT
_Dimanche, 29 Septembre 1889._

Grand'messe  Saint-Sulpice.--Exposition

Fontaines lumineuses

Embrasement de la Tour


C'est donc aujourd'hui le grand jour des rcompenses: jour de joie pour
les uns, jour de dception pour les autres.

La matine est belle, le soleil luit sur les ttes et l'esprance dans
les coeurs. Ce soir il y aura moins d'heureux.

Notre programme est arrt: grand'messe  Saint-Sulpice; aprs le
djeuner, un tour aux Champs-Elyses, pour voir dfiler le cortge se
rendant au Palais de l'Industrie; dner  l'Exposition, afin d'assister
le soir aux jeux des fontaines lumineuses et  l'embrasement de la tour.
Il faut nous hter, les soires deviennent de plus en plus fraches.

Aprs la grand'messe officie solennellement, j'ai parcouru cette belle
glise de Saint-Sulpice, dont le portail est de Servandoni. La chaire
remarquable fut donne par le cardinal de Richelieu, les bnitiers
forms de deux gigantesques conques marines, par Franois Ier. J'ai
surtout admir les belles peintures de la chapelle des Anges, la lutte
de Jacob; Hliodore, chass du temple, saint Michel terrassant le
dmon, qui sont d'Eugne Delacroix. Ces peintures commences en 1840
furent payes vingt mille francs au grand artiste. Deux autres glises
seulement Saint-Denis du Saint-Sacrement et Saint-Paul-Saint-Louis,
possdent deux toiles de ce matre: _La dposition de la Croix_,
peinture murale paye six mille francs, en 1843, et _Jsus au Jardin des
Oliviers_, paye deux mille quatre cents francs, en 1827. Ces peintures
sont aujourd'hui d'une valeur inestimable. L'glise Saint-Sulpice fut
ferme pendant la Rvolution. Le gouvernement l'accorda ensuite aux
Thophilantropes, qui l'appelrent le Temple de la Victoire. Le 5
novembre 1799, il y fut donn un grand banquet au gnral Bonaparte.

L'glise Saint-Sulpice, au dire des connaisseurs, n'est point un modle
d'architecture, peu m'importe. Avec ses tours, ses grandes baies, ses
colonnes, son vaste perron, je lui trouve fort grand air et elle me
plat ainsi. La belle fontaine qui la prcde semble faire partie de son
ornementation, c'est ainsi que l'a compris son auteur Visconti,
puisqu'elle abrite dans ses niches quatre matres de l'loquence sacre:
Bossuet, Massillon, Fnelon et Flchier.

Ds une heure, une foule compacte envahit les Champs-Elyses. C'est un
enchevtrement de pitons et de voitures, qui donne le frisson. On
n'avance qu' tour de roues, les moyeux se touchent et nous sentons sur
nos paules les naseaux du cheval tranant la voiture qui nous suit.
Nous regardons de trs loin le nombreux dfil qui escorte le carosse
prsidentiel. Aprs avoir entrevu le visage glacial de Monsieur Carnot,
nous nous sauvons  l'Exposition.

Dans de pareilles foules, on peut dire qu'on ne se rend compte de rien,
c'est en lisant le programme que l'on _voit_ mieux la fte. Le voici:

La crmonie des rcompenses aura lieu au Palais de l'Industrie.

Vu l'exiguit de la nef, les rcompenss ne seront admis que depuis les
mdailles d'argent jusqu'aux grandes mdailles d'honneur. Les
rcompenses plus modestes seront remises ultrieurement; d'ailleurs on
n'aurait pas le temps de tout distribuer en un jour.

Cinq mille hommes de troupes en grande tenue, cavalerie, infanterie et
artillerie, occuperont une partie des Champs-Elyses, de la place de la
Concorde et du Cours-la-Reine.

Sur le passage du Prsident de la Rpublique, les musiques joueront, les
tambours, les clairons, les trompettes battront, sonneront aux champs.

A l'intrieur ce sera la mme chose, l'loquence et la musique
complteront cette fte superbe. On jouera la _Marche hroque_ de
Saint-Sans comme ouverture; _La Marseillaise_,  l'arrive du Chef de
l'Etat; pendant le dfil des groupes franais et trangers, le choeur
des Soldats, de _Faust_, l'Apothose de la _Symphonie triomphale_ de
Berlioz et le cortge du premier acte d'_Hamlet_; entre les deux
discours officiels. _Lux_, paroles de Victor Hugo, musique de B. Godard.

La proclamation des rcompenses sera divise en trois parties, annonces
chacune par des _Fanfares_ crites spcialement pour la circonstance par
M. Lo Delibes. Enfin, la crmonie sera termine par la finale du
deuxime acte du _Roi de Lahore_, de M. Massenet, suivi d'une reprise de
la _Marseillaise_. L'orchestre et les choeurs, composs des artistes de
la Socit des concerts, de l'Opra, et de l'Opra-Comique, auxquels
seront adjointes les deux musiques de la garde rpublicaine et de
l'cole d'artillerie de Vincennes, formeront un total de huit cents
excutants, sous la direction de M. Jules Gracin, chef d'orchestre du
Conservatoire.

Le dfil sera compos ainsi:

Les comits trangers, classs par ordre alphabtique, ayant  leur
tte, autour du drapeau, les gardiens de leur section ou de leur
pavillon; un peloton de soldats franais; les neuf comits franais de
groupe prcds de bannires; enfin, les commissariats de l'Algrie, de
la Tunisie, des colonies et des pays de protectorat.

Il descendra par le grand escalier, traversera la salle dans sa partie
centrale et dans toute sa longueur, puis faisant un crochet  droite,
passera au pied de la tribune prsidentielle en faisant doucement
flotter les drapeaux et les tendards.

Ensuite, il pntrera par une porte latrale sur la scne, o il prendra
place.

Au moment de l'entre du public, le rideau sera baiss. Il ne sera lev
que lorsque l'orchestre aura attaqu son premier morceau. A ce moment,
la scne sera dj occupe par les gardiens franais de classes portant
leurs bannires. Ceux-ci ne prendront pas part au dfil.

Quand le cortge sera arriv et plac, les groupes seront disposs sur
la scne de la faon suivante:

Sur l'avant-scne, deux cent vingt-cinq places auront t rserves aux
membres du jury. De chaque ct, quatre porteurs de bannire de groupes
franais prendront place. La neuvime bannire se tiendra au centre,
derrire le jury. Sur les degrs qui conduisaient  l'autel de la
Patrie, pour l'_Ode triomphale_, seront groups les trangers, ayant
tout autour d'eux les gardiens franais de classe. Au fond de la scne,
figureront les colonies.

On le voit, rien n'a t nglig pour donner  cette crmonie le plus
d'apparat possible.

Le richissime M. Osiris offre un prix de cent mille francs. Ce prix est
destin  l'auteur de l'oeuvre la plus utile figurant  l'Exposition.

Le comit a examin successivement toutes les candidatures possibles,
les inventeurs, les philantropes et mme les gastronomes. Tout en
rendant hommage aux architectes des autres constructions de
l'Exposition, la majorit des membres du syndicat s'est accorde pour
dcerner le prix Osiris  tous les constructeurs de la Galerie des
Machines. Ils ont jug que leur oeuvre, aussi imposante que la tour
Eiffel et aussi saisissante par ses vastes dimensions, avait ralis un
immense progrs dans l'art des constructions utiles.

Le commissariat de la section des colonies franaises publiera, en mme
temps que le palmars officiel, un palmars spcial des rcompenses
accordes  nos exposants d'outre-mer.

Ces rcompenses, au nombre de mille deux cent dix-sept, sont ainsi
rparties:

Quinze grands prix,

Cent soixante-deux mdailles d'or,

Trois cent vingt-et-une mdailles d'argent,

Trois cent vingt-six mdailles de bronze,

Trois cent quatre-vingt-treize mentions honorables.

En 1878, les exposants des colonies franaises n'avaient obtenu que sept
cent soixante-cinq rcompenses.

Plus on va  l'Exposition, plus on a envie d'y aller. Je dclare, en
conscience, qu'il faudrait largement les six mois qu'elle durera pour
tout voir, et encore... Aujourd'hui, cependant, nous n'avons fait que
flner. Nous nous sommes amuses  regarder passer les passants... qui
passaient. Le spectacle des visiteurs eux-mmes constitue la plus vaste
section de l'Exposition; que de physionomies particulires, de types
exotiques, de toilettes fantaisistes. Nous sommes alles prendre une
glace ici, un bock l. Nous nous sommes assises pour couter les
musiques de toutes sortes qui se font entendre un peu partout. La
musique trange et pittoresque des Tziganes dans leurs costumes
flamboyants m'a surtout frappe. C'est vraiment merveilleux de voir avec
quelle volubilit et en mme temps quelle perfection ces virtuoses, qui
sont surtout musiciens d'instinct et n'ont fait aucune tude srieuse,
font rsonner le violon, la flte de Pan et leurs instruments nationaux.
Leur chef, Mihesi Nestulescou, un nom qui n'est pas facile  retenir,
est un violoniste hors ligne; ses solos, pleins de couleur et
d'originalit, admirablement soutenus par l'orchestre, m'ont paru
dlicieux. En revanche, le _Cheval dans les Steppes_, solo de musique
imitative avec la flte de Pan, m'a plus tonne que charme: c'est un
peu trop roumain pour moi; mais c'est gal, un concert comme celui-l de
temps en temps ferait plaisir. Nous avons aussi entendu le Xilophone et
l'Ocarina: celui-ci est un petit instrument en terre, une petite poterie
troue et l'autre un instrument en bois, un petit clavier sur lequel on
frappe avec deux baguettes de fer. Les artistes qui manient ces
instruments, de la main ou des lvres, en tirent des sons d'une douceur
infinie et d'une justesse extrme. Orphe avait le don d'animer les
pierres; ici c'est la terre et le bois qui parlent. On peut encore
entendre la musique caractristique du tambourin, du galoubet, du
biniou, de la cornemuse, de la vielle, de la mandoline, de la guitare,
sans oublier les instruments pittoresques propres  chaque peuple et les
grandes auditions: concours, festivals et concerts.

Nous sommes alles dner aux Bouillons Duval. Il y avait foule pour y
arriver. Nous avons d serpenter prs d'une heure et nous armer de
patience. Nous nous sommes mises  table  sept heures et demie; mais je
pense que les derniers n'auront pas dn avant neuf heures.

Puis, nous sommes alles prendre nos places aux Fontaines lumineuses.
C'est un spectacle magique, difficile  dcrire. Comment peindre la
transparence, la limpidit de ces cascades ariennes, s'irradiant de
toutes les couleurs du prisme, de ces gerbes lumineuses s'lanant dans
la nue, semblables  des flocons de neige argente,  des nappes d'or en
fusion. Comment dpeindre et l'embrasement de la tour qui fait plir les
toiles et parat tout en feu dans la nuit sombre, et ses projections
lectriques. De son phare, se dtache un fil mince et lumineux qui,
traversant l'espace vient envelopper d'une clart cleste les groupes
sculpturaux des jardins, ou couronner d'un nimbe vaporeux le gnie
triomphant.

Ces projections lectriques s'tendent, par les nuits claires, jusqu'
dix kilomtres. Leur puissance lumineuse peut atteindre l'intensit de
seize millions de becs Carcel. Les savants expliquent trs bien tout
cela et le jeu de ces fontaines multicolores et les projections
lumineuses; moi, je me contente de les regarder sans chercher les
explications, et c'est le conseil que je donne  tous les curieux: Venez
et admirez.

Nouvelle de la dernire heure: on annonce la prochaine arrive  Paris
de cinq cents highlanders, qu'un de leurs compatriotes, le colonel
cossais David White, conduit en corps visiter l'Exposition.

Voil qui nous promet une triomphale exhibition de mollets!




RIGHT
_Lundi, 30 Septembre 1889._

Les Ruines du Palais de la Cour des Comptes.

Promenade en voiture dans Paris.


Ce matin, nous sommes alles visiter, au quai d'Orsay, les ruines du
Palais de la Cour des Comptes et du Conseil d'Etat. J'avais envie de
voir de prs ces amas de pierres calcines et de fers tordus qu'on
aperoit continuellement en se promenant dans Paris. Une vgtation
luxuriante les entoure maintenant. Des gerbes de fleurs tapissent les
murs, des fuses de feuillages s'lancent des fentres, des lianes
flexibles enguirlandent les colonnes: on dirait que la nature
rparatrice cherche  cacher le mal fait par la fureur des hommes. Ces
ruines ont un portier. Pourquoi faire? Est-ce pour ouvrir la fentre aux
oiseaux et fermer la porte aux souris! Les fentres sont bantes et les
portes brises...

Ces ruines sont peut-tre aujourd'hui le seul souvenir attristant,
encore debout, lgu par la Commune.

Jadis, il n'tait pas beau ce palais, me disait hier un critique d'art,
 prsent je le trouve superbe dvor de verdure tel qu'il est; tantt,
il me donne les illusions d'une substruction romaine; tantt, j'y vois
une fantaisie boblique ou une eau-forte de Sranse. J'y trouve encore
une fort vierge en miniature o le vent et les oiseaux ont sem, disent
les botanistes, cent cinquante-deux espces de plantes, le feu a t
l'artiste capricieux de cette architecture, bien banale, quand elle
tait crue, et qui est devenue admirable maintenant qu'elle est cuite.

Les gens, amateurs de vues pittoresques, qui trouveraient que Paris
manque de ruines--amour du contraste--pourront demander leur
conservation, d'autres voudront les garder  un tout autre point de vue,
comme l'enseignement perptuel des gnrations futures. N'est-ce pas
l'histoire raconte aux yeux; l'image vraie des horreurs que peut
enfanter la guerre civile. On viendra l, dans ce joli dcor de fleurs
nouvelles, mditer sur le nant des choses de ce monde, dont les plus
merveilleux monuments sont tous appels  faire un jour des ruines.

C'est dans un linceul de flammes et de sang que la Commune voulait
ensevelir Paris. Elle alluma de terribles incendies. Celui-ci fut
pouvantable, et les dbris de toutes les archives qui brlaient et
s'envolaient, emportes par le vent, vinrent tomber en pluie de petits
papiers  plus de trente lieues. Louis Esnault, dans son _Paris brl
par la Commune_, raconte qu'on en trouva jusqu'en Normandie, dans un
jardin d'Evreux.

Quand, le mardi 23 mai 1871, les insurgs, serrs de prs par les
troupes de Versailles, se virent contraints d'abandonner la rue de
Lille, l'un de leurs quartiers gnraux, ils voulurent lever un rempart
de flammes entre eux et leurs adversaires. Ce furent les premiers
incendies allums.

Prcds d'un spahi du plus beau noir, enchant de faire payer aux
Franais de Paris la profanation des mosques algriennes, les
rvolutionnaires se rendent d'abord  la Cour des Comptes. Toutes les
grilles sont fermes; le concierge appel ne rpond pas.

Une porte s'ouvre sur la rue de Belle-chasse, donnant accs dans les
btiments du Conseil d'Etat; un baril de poudre est roul dans la salle
des sances, on y dfonce un tonneau de ptrole; l'huile minrale se
rpand sur le parquet des salons, sur les marches des escaliers.

En franchissant la galerie extrieure, on gagne vivement la Cour des
Comptes.--_Taeb!_ (bien!) grogne le spahi. Des hommes qui viennent de
trouver un stock de mdailles de Sainte-Hlne et qui en ont leurs
tabliers remplis, lancent les glorieux insignes  la vole dans les
cours; des femmes, armes de seaux et de pinceaux d'afficheur,
badigeonnent les boiseries de liquide inflammable.

Il est six heures: la nuit approche; une sonnerie de clairon retentit;
un officier des fdrs lche  bout portant un coup de revolver sur le
ruisseau o coule le ptrole, qui flambe instantanment.

Le Conseil d'tat, la Cour des Comptes et des archives, la Caserne du
quai d'Orsay, la Caisse des Dpts et Consignations s'allument en mme
temps.

La parure la plus belle de cet difice moderne qui ne comptait que
quatre-vingts ans tait la double srie d'arcades superposes, entourant
la cour intrieure. Une perte bien regrettable aussi est celle des
peintures qui ornaient les salles et qui taient signes: Isabey,
Flandrin, Delaroche.

Nous projetons une nouvelle promenade champtre au Parc Monceau, aux
Buttes Chaumont, au Parc Montsouris.

Quand il fait beau, le lundi est le jour qu'on doit choisir pour se
promener.

C'est le jour hebdomadaire du nettoyage des tablissements publics. Les
thtres font relche, point de matines et les muses sont ferms.

Nous avons donc fait l'aprs-midi une longue promenade en voiture,
parcouru les principaux quartiers, salu les monuments au passage, enfin
admir tout cet ensemble grandiose et lgant qui donne tant de
physionomie  notre capitale.

Ah! que Paris est grand! et dire cependant que c'est une ville qui ne
s'achvera jamais, grce  ses rparations, constructions,
embellissements et changements.--Le mieux est souvent l'ennemi du
bien.--Il parat qu'on se fatigue mme du beau. Le dsir du changement
appartient  la nature humaine en gnral et  l'esprit franais en
particulier. Et voil pourquoi on a boulevers de fond en comble et l'on
modifie encore sans cesse la vieille cit de Clovis, la capitale des
Rois de France.

La place de la Concorde par ses proportions grandioses, sa magnifique
ordonnance, ses fontaines monumentales, ses colonnes et ses statues qui
personnifient les principales villes de France, est l'une des plus
belles places que l'on puisse voir.

L'oblisque de Luxor couvert d'hiroglyphes contribue aussi  son
ornementation.

Ce pauvre enfant du dsert, comme l'appellent les uns, cette aiguille de
Cloptre, comme l'appellent les autres, ce remarquable monolithe de
vingt-trois mtres de haut d'un marbre rose qui brave les sicles,
apparat comme l'admirable spcimen d'une civilisation disparue et
peut-tre suprieure  la ntre......

Que restera-t-il de nos palais somptueux, de nos monuments si
orgueilleux, quand ils auront l'ge des monuments d'Egypte?

Peu de chose sans doute; mais prsentement Paris est bien beau avec ses
Palais: Louvre, Luxembourg, Palais-Royal, Palais-Bourbon, Palais de
Justice; avec ses Htels des Invalides, de la Lgion d'Honneur, de la
Monnaie et son admirable Htel de Ville, et _Tutti Quanti_; avec ses
Arcs de Triomphe de l'Etoile et du Carrousel; ses portes Saint-Denis et
Saint-Martin; ses belles rues, ses quais, ses magnifiques boulevards,
ses vingt-huit ponts sur la Seine, ses fontaines monumentales, ses
thtres, ses colonnes et ses statues colossales, ornant ses places, ses
squares et ses jardins.

La colonne Vendme,  la gloire de Napolon, fondue avec le bronze de
douze cents canons pris  l'ennemi, est une imitation de la colonne
Trajane de Rome.

La colonne de Juillet garde le souvenir d'une autre dynastie; le lion
qui orne son pidestal, du sculpteur Barye est, dit-on, une oeuvre d'art
de la plus rare beaut.

Paris est rput pour l'une des plus belles villes du monde; c'est aussi
mon avis et j'en suis fire.

Cette promenade le jour dans notre capitale m'a paru si agrable que
j'ai voulu la continuer aprs dner. Paris, le soir, avec ses
interminables cordons de lumires qui brillent le long des rues, des
quais, des boulevards, se prsente avec plus de prestige encore; quand
la lune s'en mle, c'est un vritable enchantement.

Les monuments de l'ancienne cit se dressant dans l'ombre vaporeuse et
grandissante forment un dcor grandiose, magnifique; l'imagination est
sduite au plus haut point. Notre-Dame, le Palais de Justice, la
Sainte-Chapelle, la Tour Saint-Jacques, toutes ces merveilles de l'art
gothique vous ramnent  trois sicles en arrire, et pendant cette
minute de rve et d'oubli du prsent, on se demande si les archers sont
encore l montant le gut au sommet des tours.

Les descriptions que Victor Hugo a faites du vieux Paris dans son
ouvrage _Notre-Dame de Paris_, sont d'une rigoureuse exactitude. Je le
constate avec plaisir.




RIGHT
_Mardi, 1er Octobre 1889._

Ascension  la Tour.


Ah! cette tour, c'est la neuvime merveille du monde, puisque Mme de
Svign a dj dclar que le Mont Saint-Michel est la huitime. Et
l'Exposition, c'est aussi une merveille. Le prsent surpasse
l'antiquit. Enfoncs les Jardins suspendus de Babylone, les Pyramides
d'Egypte, le Phare d'Alexandrie, le Colosse de Rhodes! Enfoncs le
Temple de Diane, la Statue du Matre des Dieux, le Tombeau de Mausole.
Le pass est une belle chose dont nous gardons un souvenir respectueux;
mais vivent les temps modernes dont nous admirons les splendeurs
infinies!

Je faisais mon ascension seule; ma cousine, un peu fatigue de la vie
tourdissante que nous menons tait reste chez elle.

Partie  une heure, j'avais promis d'tre de retour  sept heures pour
dner. Et bien! je suis rentre  huit heures un quart! Ma cousine tait
dans une inquitude extrme. Depuis une heure la femme de chambre,
debout au balcon, interrogeait du regard toutes les passantes, cherchant
 me reconnatre. L'attente rend le temps long et toutes les deux, loin
de se calmer, de s'exhorter  la patience, s'exhaltaient de plus en
plus.

Ma cousine aura eu un accident de voiture, disait la matresse du
logis, et la femme de chambre reprenait en sourdine: Elle se sera fait
craser par un omnibus.

--A moins que pour changer de locomotion elle n'ait voulu revenir par
les bateaux-mouches et qu'elle se soit ensuite trompe de rues pour
rentrer  la maison.

--Peut-tre s'est-elle en effet gare? Vous avez raison, cette pense
me tranquillise. Mon Dieu! pourvu qu'elle ne soit pas tombe aux mains
d'un bandit qui, lui donnant de fausses indications, l'aura entrane...

--Taisez-vous, Anne-Marie, vous me fates peur...!

--Si Madame n'est pas rentre  neuf heures, je courrai  la police.

Ma cousine avait la tte  l'envers.

--Il faudra que j'crive  sa famille, a-t-elle murmur.

--Et que j'aille  la morgue demain, a continu Anne-Marie, une si bonne
dame, quel malheur! que devant Dieu soit son me! Et Anne-Marie a pouss
un gros soupir.

J'ai entendu son hlas et la fin de sa phrase en ouvrant la porte du
vestibule. J'arrivais juste  temps pour dire _Amen_  mon oraison
funbre. Ma cousine s'est jete dans mes bras: Que t'est-il donc
arriv?

--Mais rien, du moins une chose bien simple, j'ai t arrte par
l'enterrement du gnral Faidherbe et j'ai, non pas perdu, mais dpens
deux heures  voir le dfil, de sorte qu'au lieu d'arriver  la Tour
avant deux heures, j'y suis arrive vers quatre, et j'y suis reste
jusqu' la nuit et mme un peu plus, pour la voir  la clart des
lumires aprs l'avoir vue  la clart du jour. Je reviens enchante
sans avoir prouv le moindre incident, sans parler d'accident.

Nous nous sommes mises  table, ma cousine n'a pas mang, ses doubles
motions de crainte et de joie lui avaient ferm l'estomac, en revanche,
comme le mien battait le rappel depuis longtemps, je me suis montre
fort belle fourchette en faisant honneur aux sauces fines de la
cuisinire et mme fort belle cuiller en savourant jusqu' trois
reprises une crme aux fruits absolument dlicieuse.




RIGHT
_Mercredi, 2 Octobre au matin._


L'enterrement du gnral Faidherbe a t une imposante crmonie que je
suis bien aise d'avoir vue. Dans ce diable de Paris, il y a toujours de
l'imprvu dont les trangers profitent. L'affluence tait norme sur
tout le passage du cortge, c'est  grand'peine que les agents chargs
d'assurer le service d'ordre parvenaient  faire faire place; chacun se
huche comme il peut; on loue une petite table pour monter dessus deux
francs, un barreau d'chelle cinquante centimes.

A midi prcis, une batterie place sur le quai d'Orsay a tir plusieurs
salves et le cortge s'est mis en marche.

En tte le 23e de ligne, le 1er rgiment du gnie et les
Sngalais de l'Esplanade des Invalides portaient une couronne de
lauriers, immdiatement aprs les troupes, venait le char funbre attel
de quatre chevaux tenus en mains par des piqueurs; aux quatre coins du
corbillard, des faisceaux de drapeaux; la bire tait recouverte par un
drapeau tricolore. Les cordons du pole taient tenus par MM. de
Freycinet, ministre de la Guerre, l'amiral Duperr, M. Testelin,
snateur du Nord, les gnraux Lecointe, Bressonnet et M. Barbier de
Meynard, membre de l'Institut.

Autour du char se tiennent des tirailleurs sngalais. Les sapeurs du
gnie, en deux files, marchent le long du cortge, l'arme renverse.

La musique est lugubre, _la Marche funbre_ de Chopin produit un grand
effet.

Les dlgations qui sont venues apporter des couronnes sont trs
nombreuses; il y en a des quatre coins de la France; il y en a mme de
l'Algrie et du Sngal. Les plus remarques sont celles-ci:

_A Faidherbe, la colonie du Sngal._--_Au prsident d'honneur de la
Socit amicale des anciens lves de l'Ecole polytechnique._--_La ville
de Saint-Quentin au gnral Faidherbe._--_Au Grand-Chancelier, les gens
de service de la Lgion d'honneur._--_A son illustre enfant, la ville de
Lille._--_La marine au gnral Faidherbe, ancien gouverneur du
Sngal._--_Maison de la Lgion d'honneur, Saint-Denis._--_Maison de la
Lgion d'honneur, Les Loges._--_Au gnral Faidherbe, les Enfants du
Sngal et du Soudan. Reconnaissance._--_Les anciens lves de l'Ecole
polytechnique_, _etc._

Derrire les couronnes, vient M. Gaston Faidherbe, fils du gnral,
entour des officiers d'ordonnance du dfunt. Puis les pensionnaires des
maisons de la Lgion d'honneur, conduites par leurs directrices portant
en sautoir le cordon rouge sur la robe noire. M. le gnral Brugre,
reprsentant M. le prsident de la Rpublique.

L'amiral Krantz, les gnraux Saussier et Billot, suivis de nombreux
officiers reprsentant l'arme. Viennent encore: MM. Tirard, Rouvier,
Faye, Thvenet, Yves Guyot, suivis de nombreux snateurs dputs,
conseillers municipaux et de dlgations de tous les corps constitus.

Parmi ces dlgations, on remarquait particulirement le roi ngre
Oussman-Gassi, entour de Sngalais, ainsi que les spahis et les
tirailleurs sngalais, dont plusieurs portent la croix d'honneur et la
mdaille militaire.

Comme Mme veuve Malbrough, je suis monte si haut que j'ai pu
monter au fate de la clbre tour et de l j'ai contempl par un temps
 souhait un panorama inoubliable, indescriptiblement beau, car le
spectacle change  chaque tage. De la premire plate-forme le regard
charm contemple l'ensemble de l'Exposition, qui lui apparat comme une
ville enchante dont toutes les rues sont des jardins et toutes les
maisons des palais. On ne voit que dmes, minarets, tours, villas,
chalets, chteaux, pagodes, kiosques, chaumires, pavillons, palais,
velums, colonnades, galeries, statues, fontaines; et, couronnant toutes
ces constructions bizarres, lgantes, chatoyantes, le Dme central et
le Palais des Machines, c'est blouissant...

J'ai trs bien vu de l l'orme colossal qui se trouve dans la cour de
l'Institution des Sourds-Muets. Il a six mtres de circonfrence  sa
base et mesure plus de quarante-cinq mtres de hauteur de la base au
fate.

Son origine remonte  l'an 1600. Il parat que c'est un des ormes que
Sully, sur l'ordre de Henri IV, fit planter  la porte de chaque glise
de Paris.

La tradition lui a confr le nom d'_Orme de Sully_.

De la deuxime plate-forme, on a la vue splendide de Paris dans sa vaste
enceinte. Voil ses monuments, ses flches, ses dmes, ses places, ses
avenues; le regard domine tout, et Montmartre et le Mont-Valrien, dont
la silhouette parat si haute. Plus loin, on aperoit Versailles
s'abritant dans la verdure; ce filet blanc qui serpente, c'est la Seine;
ces fines aiguilles, ce sont des clochers; ces petits sentiers, ce sont
des boulevards; ces points noirs, ce sont des hommes.

De la troisime et dernire plate-forme, la vue n'est plus qu'un immense
lointain trop confus pour tre dcrit. Le point le plus loign que l'on
puisse apercevoir est un sommet de fort,  quatre-vingt-dix kilomtres.
A cette hauteur, il n'y a plus ni mouvement, ni bruit, cette ville
morne, ces campagnes silencieuses ne sont-elles qu'un dcor, une
peinture? la vie n'est-elle plus l? Instinctivement, on lve les yeux
au ciel dont l'ampleur est infinie, cette impression, trs saisissante,
est pleine de grandeur.

La Tour Eiffel, qui n'a rien d'une tour, qu'on se reprsente
gnralement ronde, massive, btie en pierres, me fait l'effet d'une
norme colonne carre se retrcissant par le haut, perce  jours et
toute btie en fer. En effet, elle se compose uniquement de treillis de
fer trs rsistants, trs lastiques et trs lgers assembls par des
goussets en fer rivs.

Cette conception est gigantesque et l'excution ne l'est pas moins. La
Tour Eiffel dont chaque ct a cent vingt-neuf mtres de large occupe
une superficie de plus de seize mille mtres carrs, plus d'un hectare
et demi. C'est le monument le plus haut, non seulement de Paris, mais du
globe. L'arc de Triomphe de l'Etoile a quarante-neuf mtres, le
Panthon, quatre-vingt-trois, le Dme des Invalides, cent cinq,
Saint-Pierre de Rome, cent trente-deux, la cathdrale de Strasbourg,
cent quarante-deux, la grande pyramide d'Egypte, cent quarante-six, la
cathdrale de Rouen, cent cinquante, la cathdrale de Cologne, cent
cinquante-neuf, le monument de Washington,  Philadelphie, cent
soixante-neuf; dans le plan, il devait avoir six cents pieds, mais ds
le quarante-sixime mtre il s'inclinait d'une faon si inquitante,
qu'on suspendit les travaux; on les reprit, mais en rduisant la hauteur
assigne de plus de deux cents pieds.

L'ide de construire une tour colossale n'est pas nouvelle; les
descendants de No l'avaient dj eue. En 1832, l'ingnieur anglais
Trevithick proposa de btir un monument de mille pieds (trois cent
quatre mtres quatre-vingts). Les Amricains caressrent plusieurs
projets de ce genre mais ils ne furent jamais excuts.

Que de science, que d'tudes, que de savantes recherches, que de
combinaisons multiples pour mener  bien le chef-d'oeuvre que j'ai sous
les yeux! Que de calculs, depuis la base assise dans le sol, qu'il a
fallu tudier lui-mme, jusqu'au fate, jusqu' cette lanterne de trois
cents mtres de hauteur. C'est aprs avoir construit dans le Cantal,
pour la ligne du chemin de fer, le viaduc de Garraby, que monsieur
Eiffel eut l'ide de sa tour. Le viaduc est situ  cent vingt-quatre
mtres au-dessus du niveau de la rivire, l'arche centrale qui sert
d'appui  la mme hauteur et mesure cent soixante-cinq mtres
d'ouverture; le tablier mtallique a quatre cent quarante-huit mtres de
long et la longueur totale est de plus d'un demi-kilomtre. Cet ouvrage
audacieux tait alors considr comme l'oeuvre la plus colossale du
monde. Monsieur Eiffel pensa que ces armatures de fer qu'il avait
places horizontalement pour relier les deux collines de Marjevols,
pourraient aussi bien tre poses verticalement et s'lever jusqu'
trois cents mtres de haut. Et il l'a fait comme il l'avait dit.

Le poids total de la tour Eiffel est valu  neuf millions de kilos; le
nombre des pices mtalliques qui s'entrecroisent en tous sens est de
douze mille; chacune d'elles, en raison de sa forme sans cesse varie, a
ncessit un dessin spcial; tous ces dessins ont t prpars au bureau
des tudes de l'usine Eiffel  Levallois-Perret.

C'est d'une double montagne de fer travaill et de papiers dessins
qu'est sortie cette merveilleuse colonne; et dans tout cela, les
rapports l'ont constat, il n'y a pas eu une seule erreur de calcul, une
seule incertitude d'excution. La dpense totale a t de six millions
et demi.

La tour Eiffel prsente un grand avantage sur toutes les constructions
maonnes, elle est amovible. L'Etat auquel elle appartient pourrait
la transporter ailleurs si cela lui convenait, l'opration ne serait pas
difficile et la dpense relativement minime: un demi-million.

Nous sommes loin de la protestation qui se produisit lorsque le
programme officiel annona l'rection d'une tour de trois cents mtres.
Cette protestation fut adresse en fvrier 1887, sous forme de lettre 
Monsieur Alphand et signe de noms clbres: Messonnier, Gounod, Ch.
Garinier, Grme, Bonal, Bougreau, Sully-Prudhomme, Robert Fleury,
Victorien Sardou, Pailleron, Leconte de Lisle, Guy de Maupassant, etc.,
etc. Ces messieurs affirmaient que cette tour serait le dshonneur de
Paris et que cette chemine d'usine craserait de sa masse barbare tous
nos monuments humilis, toutes nos architectures rapetisses. Sur la
ville entire frmissante encore du gnie de tant de sicles, on verrait
s'allonger, comme une tache d'encre, l'ombre odieuse de cette odieuse
colonne de tle.

Presque tous ont fait amende honorable et reconnaissent volontiers que
la tour Eiffel est le clou de l'Exposition; ils rendent hommage au gnie
qui l'a construite. Le succs est une puissance qui s'impose.

Il y a seize guichets dlivrant les billets d'entre, pour aller au
premier tage on paye deux francs, pour aller au second un franc, pour
atteindre le sommet deux francs. En somme, l'ascension cote cinq
francs, sans compter tous les bibelots qu'on y achte; il est impossible
de ne pas rapporter au pays un souvenir de cette ascension qui fait
rver, de cette ascension  neuf cents pieds du sol et qui s'accomplit
si aisment; on pourrait presque dire sans qu'on s'en aperoive, grce
aux ascenseurs dont le plus rapide s'lve de deux mtres par seconde.
On peut aussi monter par les escaliers, il y en a deux qui servent 
gravir la tour jusqu' la deuxime plate-forme et les deux autres  la
descendre. On monte trois cent cinquante marches pour arriver au premier
tage; sa galerie promenoir est vraiment superbe; on en fait le tour, on
s'oriente, puis on achte quelques souvenirs aux nombreuses boutiques
qui en ont pris possession. Au centre se trouvent quatre restaurants
pouvant contenir chacun cinq  six cents personnes: Bar flamand,
Restaurant russe, Bar anglo-amricain, Restaurant franais. On peut dire
que le monde entier a pass dans les salons de ces luxueux
tablissements. C'est  cette premire plate-forme que l'on trouve la
mdaille de bronze  l'effigie de la tour; au second se vend la
mdaille d'argent, au troisime celle de vermeil. Il faut ensuite monter
trois cent quatre-vingts marches pour arriver  la seconde plate-forme.
C'est l qu'il faut visiter la curieuse installation du _Figaro_, avec
son imprimerie spciale, sa rdaction, sa composition.

Le _Figaro_ connat le monde, il s'est dit que les quatre cinquimes des
visiteurs seraient flatts de voir leur nom dans un journal, il a donc
tabli un registre o chacun peut crire son nom et son adresse,
lesquels sont imprims le lendemain dans le journal dit _Le Figaro de la
Tour Eiffel_. Les demandes pleuvent, l'argent aussi; ce journal fait
flors et vit, en ce moment, de la vanit humaine. L'incommensurable
vanit!

De cette plate-forme au sommet il y a cent soixante mtres, l'escalier
qui y conduit a mille soixante-deux marches, c'est un simple escalier de
service dont le public ne peut profiter, il faut prendre les ascenseurs.
Bref, il y a en tout mille sept cent quatre-vingt-douze marches, avis
aux gens malades du coeur ou que l'obsit oppresse.

Cette troisime plate-forme est  deux cent soixante-seize mtres;
au-dessus,  trois cents mtres, se trouvent des salles rserves  des
expriences scientifiques, mtorologiques, biologiques, micrographiques
de l'air, etc., et un petit appartement particulier que Monsieur Eiffel
habite quelquefois; c'est l que se trouve le livre d'or o les
personnages de marque apposent leur griffe. Le phare de la tour a une
puissance gale  celle des feux de premire classe tablis sur nos
ctes; il est fixe mais entour de plaques de verres tournantes,
blanches, bleues, rouges qui promnent ainsi chaque nuit nos couleurs
nationales sur l'horizon sans bornes.

Un drapeau de trente-six mtres carrs flotte  l'extrme pointe. On
assure que des Anglais ayant pu pntrer jusque l ont coup dans ce
drapeau de petits morceaux d'toffe qu'ils ont emports en souvenir de
leur ascension. O il y a de la gne, il n'y a pas de plaisir; toujours
les mmes! ces braves Anglais...

Moi, j'ai eu quelque peine lorsque j'ai voulu crire la fameuse carte
postale date de la tour et portant son effigie, qu'il est du devoir de
tout bon visiteur d'envoyer  sa famille. On m'avait prvenu que tous
les encriers sont assigs et qu'on ne peut mettre la main sur un
porte-plume qu'aprs une longue attente. J'avais alors fait ce judicieux
raisonnement: on peut toujours tremper le bec d'une plume dans un
encrier, mais sans la plume on ne peut rien, et j'avais gliss dans ma
poche un porte-plume muni d'une belle plume neuve. J'ai pris place au
coin d'une table entre un Chinois jaune et une Flamande rousse, haute
comme un tambour-major. Tous les porte-plumes fonctionnaient
fivreusement autour de moi. J'ai pris le mien et aprs l'avoir plong
dans l'encre j'ai crit:

C'est entre ciel et terre, du haut de cette tour titanesque, devant
cette exposition incomparable o sont venues aboutir, sous les formes
les plus varies, et dans leur dveloppement le plus parfait, toutes les
conceptions du gnie humain que ma pense s'envole vers vous. A mes
pieds, les hommes s'agitent comme des fourmis, Paris et ses monuments
ont les dimensions de jouets d'enfants; au loin, la campagne encore
feuille ressemble  un immense tapis vert, capitonn de points blancs
qui s'appellent villages et chteaux. Voil le tableau, voil mes
impressions sur le vif.

Mais  travers cette ferie, je revois ma douce Bretagne, ma famille
chrie, et ce petit mot d'affection que je lui envoie est une preuve
nouvelle que le coeur sait faire valoir ses droits en face des plus
grandes merveilles de l'intelligence, des plus hautes conceptions de
l'esprit et qu'il garde quand mme et toujours l'image de ceux qu'il
aime! Oui, au milieu de l'une des plus grandes foules humaines qui se
soient jamais rencontres devant cette Exposition qui tient du miracle,
c'est le souvenir qui m'a empoigne, et pendant que ma pense voguait
dans le ciel pur de la science et des beaux-arts, habitant l'idal le
plus lev qui se puisse atteindre: soudain, la vision de la famille et
du pays se prsentait  moi et je souriais en mme temps  cet autre et
si dlicieux idal du coeur.

Quand j'ai quitt la table o j'crivais, six ou huit personnes
m'entouraient, attendant que je leur fisse place, mon premier mouvement
a t de remettre mon porte-plume dans ma poche, mais dj les mains se
tendaient pour le saisir. J'ai hsit un instant. Ah! si j'avais tent
de le garder, que serait-il arriv? les gens qui le reluquaient auraient
dit que je prenais un porte-plume ne m'appartenant pas, que j'emportais
le mobilier de la tour. On se serait ameut, on aurait sans doute cri:
au voleur, les plus calmes m'eussent traite de vulgaire pick-pocket,
les exalts auraient fini par jurer que je voulais escamoter la tour. On
serait peut-tre all jusqu' dire que je voulais la fourrer dans ma
poche.

J'ai remis mon porte-plume dans la dextre d'un mridional qui
gesticulait fort et parlait haut, tout en regrettant un peu les
cinquante centimes qu'il m'avait cot, et beaucoup la jolie tour en
miniature qu'il reprsentait.

Ah! si j'avais le temps! je ne ferais peut-tre pas quatre ascensions
comme le comte de Flandres, mais je reviendrais certainement jouir de ce
spectacle sans pareil, et dont on ne se lasse pas.


Mot de la Fin

M. Eiffel--comme une dame bien connue--monte  sa tour: il est
accompagn de son ingnieur. A une certaine hauteur, il veut prendre des
points de repre, mais ni lui ni son compagnon n'ont apport, pour
cette opration, la chose essentielle... un mtre.

L'ingnieur descend immdiatement pour se munir de l'instrument
indispensable.

On demande  quelle hauteur ils taient monts l'un et l'autre?

A... _deux sans mtre_.

Savez-vous o M. Eiffel se trouvait lorsque son ingnieur l'a rejoint?

--???

_Assis sans mtre._




RIGHT
_Mercredi 2 octobre 1889._

Parc Monceau.--Buttes Chaumont

Parc Montsouris.


Nous avons fait aujourd'hui la visite projete au parc Monceau, aux
Buttes Chaumont et au parc Montsouris. Promenades charmantes, oasis
dlicieuses, dans cet infernal Paris o l'on ne connat ni le calme ni
la scurit. Les enfants et les vieillards qui ont si grand besoin d'air
pur et de soleil les trouvent ici dans l'espace et le repos, le pote et
le savant peuvent galement lire, rver, promener dans une quitude
parfaite loin de ces rues tumultueuses o l'on craint sans cesse d'tre
bouscul, vol, cras; o l'on va, vient, s'agite dans un perptuel
qui-vive.

Pages, laquais, voleurs de nuit, carrosses, chevaux et grand bruit,
voil Paris. C'est Scarron qui disait cela de son temps. Ciel! que
dirait-il du ntre! J'avoue humblement mon incapacit  me tirer
d'affaire. Je ne suis point _dbrouillarde_. Je me sens toute ahurie par
le bruit et trs effarouche de tant de voitures et de pitons.

Le parc Monceau est l'oeuvre de Philippe d'Orlans. Louis-Philippe
l'affectionnait aussi beaucoup. Une cascade, des statues de marbre et de
bronze l'embellissent encore. Son principal ornement est ce qu'on
appelle la _Naumachie_, colonnade de style corinthien, imitant une belle
ruine debout au bord d'une pice d'eau. Le parc des Buttes Chaumont,
trois fois plus grand au moins que le parc Monceau, est trs accident,
trs pittoresque: ces mouvements de terrain s'expliquent lorsqu'on sait
que ces grands espaces sont de vieilles carrires de pltre abandonnes,
converties en jardin. Les Buttes Chaumont ont aussi elles une grotte,
des cascades, un lac d'o s'lance un immense rocher de cent mtres de
hauteur, surmont d'un temple, et un joli pont qui surplombe le lac;
c'est dans ce lieu si fleuri et si charmant que se trouvait autrefois le
gibet de Montfaucon. Antithses et contrastes, la vie en est faite, le
monde en est plein!

Il faut aller chercher fort loin aussi, derrire l'Observatoire, le parc
de Montsouris. Grandes pelouses verdoyantes, ombrages pais, alles
unies, sables et larges comme des grandes routes, vaste pice d'eau o
s'battent des familles de canards, de cygnes, d'oies, tel est son
ensemble. Ses principaux ornements sont une pyramide leve  la mmoire
de la mission Flatters, massacre par les Touaregs en 1881, et la
reproduction du Bardo, palais du bey de Tunis, qui figura  l'Exposition
universelle de 1867, et qui sert d'observatoire mtorologique.

Peu de statues, l'une pourtant m'a frappe par son extrme laideur. J'ai
demand quel tait ce personnage aussi affreux qu'illustre, aprs bien
des informations, j'ai appris que c'tait l'ami du peuple, Marat! Mon
Dieu oui, voil les grands hommes qu'on glorifie aujourd'hui et qu'on
offre du mme coup  l'admiration et  l'imitation des gnrations
nouvelles. C'est un choix heureux, mes flicitations aux diles
parisiens, comme  l'artiste Baffier qui a su s'inspirer d'un tre aussi
hideux au physique qu'au moral. J'aimerais  voir  ct de lui
Charlotte Corday l'ange de l'assassinat, suivant l'expression de
Lamartine dans _les Girondins_, mais il est l, tout seul... avec son
dshonneur. Il parat que c'est en 1883 que le conseil municipal
commanda cette oeuvre d'art, d'un placement difficile, on ne savait o
l'riger. On a trouv charmant de l'utiliser au parc Montsouris. Cette
statue ne passe pas inaperue, mais le public qui se promne ignore bien
certainement son nom.

La statuomanie est  son comble; est-ce donc pour honorer le crime et le
vice qu'on lve des statues? C'est l'athisme qui invente tout cela.
Ayant dcrt que Dieu l-haut n'existe pas, il difie l'homme pour le
faire Dieu ici-bas; et tous les petits pigmes rvent d'avoir une grande
statue. C'est ainsi qu'agissaient les Athniens de la dcadence; ils
s'envoyaient leurs bustes commands par douzaines, comme nous nous
envoyons nos photographies. Et voil pourquoi le sol de la Grce est
pav de statues. M. Paul de Cassagnac a racont des choses charmantes 
ce sujet.

Souvenez-vous, dit-il, de l'histoire difiante de Dmtrius de
Phalres, qui, vers ce temps-l, consacrait son talent, sa vertu, son
gnie  relever sa patrie ruine, abaisse par la domination
Macdonienne.

Les Athniens, reconnaissants et enthousiasms, lui levrent de son
vivant, sous ses yeux, trois cents statues de bronze, pas une de plus,
pas une de moins.

Mais peu de jours aprs, le fils d'Antigone, celui qui fut surnomm
Poliorcte, le preneur de villes, s'empara d'Athnes, chassant
Dmtrius, et sance tenante les Athniens, oublieux des services
fraichement rendus, brisrent les trois cents statues de bronze, et
levrent  Poliorcte autant de statues en or.

Puis,  quelque temps de l, Poliorcte tait battu prs d'Ipsus, et un
Athnien avis, plein d'exprience et d'conomie, proposa de ne plus
renverser, en entier, les statues leves aux hommes qu'avait trahis la
fortune, et de se contenter de changer les ttes, les corps pouvant
continuer de servir pour tout le monde, indistinctement et
successivement.

Voil une ingnieuse ide que les Franais pourront mettre un jour en
pratique, pour moi, je ne verrais aucun inconvnient  mettre la tte
d'un honnte homme sur les paules de Marat.




RIGHT
_Jeudi, 3 Octobre 1889._

Repos complet.--Les Voitures  Paris.


J'ai mis un peu d'ordre dans mon journal pendant que ma cousine recevait
des visites, le jeudi est son jour.

Le soir je suis reste au salon; nos soires, mme lorsque nous ne
sortons pas, sont toujours bien employes. Coup par la causerie, la
musique et les cartes, le temps passe vite. D'ailleurs, les Parisiens ne
trouvent jamais qu'ils veillent trop tard. Le whist est parat-il un jeu
empoignant, mais il me semble que c'est aussi un jeu o l'on s'empoigne.
Autrefois il se jouait avec quatre personnes puis on s'est rduit 
trois. Aujourd'hui  l'aide de combinaisons savantes on peut le jouer 
deux. Quand on aura invent le moyen de le jouer seul, je me mettrai 
l'apprendre, car je le rpte, ce jeu ne me parat pas fait pour adoucir
les caractres.

Pendant que les robs se succdaient sans interruption, j'ai caus avec
un vieux savant qui ne se prodigue pas et passe gnralement ses soires
dans son cabinet de travail en tte--tte avec lui-mme. Mais non, que
dis-je! il n'est jamais seul il l'affirme du moins: la science est sa
matresse favorite et les livres ses meilleurs amis. Il m'a fort
intresse. A un moment, comme je me plaignais du brouhaha de Paris:

Que vous avez donc raison, m'a-t-il rpondu, et que nous sommes loin du
temps--c'tait sous Franois Ier--o il n'y avait  Paris que deux
carrosses: celui de la Reine et celui de la belle Diane.

Sous Henri IV, il n'y en avait mme plus qu'un, le Roi s'en privait
quand la Reine en avait besoin. Les rois voyageaient  cheval, les
princesses allaient en litire et les dames en trousse derrire leurs
cavaliers. C'tait charmant: pas d'crass et jamais de rclamations.
Une des clauses insres au bail que passait aux fermiers de sa terre,
prs Paris, Gilles Lematre, premier prsident du Parlement sous Henri
II, tait qu'aux grandes ftes de l'anne et au temps des vendanges, les
fermiers lui amneraient une charrette couverte et de la paille frache
dedans pour y asseoir sa femme et sa fille, et encore qu'ils lui
amneraient un non ou une nesse pour servir de monture  leur
chambrire. Ce fut fini ces idylles quand un individu s'avisa d'inventer
les voitures de place.

Ce serviteur de la civilisation portait un nom de circonstance: il
s'appelait Sauvage, il demeurait rue Saint-Martin,  l'htel
Saint-Fiacre. Le premier carrosse de louage, le carrosse  cinq sous,
n'tait pas trs confortable. Le fameux dominicain Labat l'a vu et
dcrit. Il pouvait contenir six personnes; il tait dlabr et tran
par de pauvres btes tiques. Au XVIIe sicle, on ne comptait que
trois ou quatre cents carrosses dans la capitale, mais la vogue en prit
et Paris cessa d'tre habitable.

Ecoutez cette apprciation d'un contemporain:

Les carrosses sont confortables, mais que dire des autres voitures,
vinaigrettes, diables, cabriolets, que dire sur la route de Versailles
des carrosses appels pots-de-chambre, ouverts  tous les vents, o
l'on brle en t, o l'on gle en hiver? que la poussire vous y
touffe ou que la pluie vous y transperce; le majestueux Carabas est
encore pis avec ses six chevaux qui font quatre petites lieues en cinq
longues heures.

On connut les accidents. Pour les prvenir on inventa les petites
lanternes, ce qui ne servit  rien, les pitons taient crass quand
mme. Un seigneur tranger traversait avec rapidit,  l'entre de la
nuit une rue troite, sa voiture lgre heurta une borne et se brisa en
clats. Pour comble de malheur, un carrosse qui la suivait, ddaigna de
s'arrter et ses roues passrent sur le corps d'un cheval de grand prix
attel  la voiture fracasse. Le seigneur s'lana sur le cocher, lui
demandant avec fureur pourquoi il ne s'tait pas arrt en voyant un
cheval par terre: Pardonnez-moi, Monseigneur, rpondit ce cocher
modle, mais il fait nuit et je l'ai pris pour un homme!

--Ah! monsieur!...

--Madame, c'est l'exacte vrit et d'ailleurs, c'est cette tradition
que les cochers suivent toujours. Non, non. j'admire leur adresse et je
m'tonne qu'avec tant de chevaux et de voitures en circulation il n'y
ait pas plus d'accidents...

--Quel est le nombre de voitures  Paris, le savez-vous?

--Comment, Madame, vous voulez de la statistique? cela n'intresse que
ceux qui la font...

--Si, cela instruit en passant. Tout le monde n'est pas  mme de faire
de la statistique et je suis sre qu'ici, dans ce salon, personne que
vous ne pourrait me donner ce renseignement.

--Vous le voulez, soit, mais je parlerai bas, car on se moquerait de
moi.

En 1818, il n'y avait  Paris que deux mille neuf cent quarante-huit
voitures publiques, n'ayant pour la plupart qu'une place  ct du
cocher.

En 1828, les omnibus firent leur premire apparition. Il y eut bien vite
toutes sortes de concurrences. Mais en 1866, le monopole abusif vint
mettre son hol et depuis la population parisienne se plaint sans
pouvoir rien changer  cet tat de choses.

En 1873, on vit les premiers tramways. Leur dveloppement fut assez
lent; mais, aujourd'hui, ils ne comptent pas moins de trois cents
kilomtres sur lesquels la traction est varie: chevaux, lectricit,
vapeur, air comprim.

Actuellement, il y a  Paris mille quatre cent cinquante-six omnibus,
quatorze mille deux cent soixante-sept voitures de place et treize
mille voitures bourgeoises; seize mille voitures pour le transport des
marchandises; total, quarante-quatre mille voitures.

Et j'ai t trs contente de ma conversation avec ce vnrable
septuagnaire au crne dnud, comme il convient  tout savant qui se
respecte.

Dcidment, je suis comme le jeune Anacharsis, je m'instruis en
voyageant.




RIGHT
_Vendredi, 4 Octobre 1889._

La France.--Entres  l'Exposition.


Depuis l'ouverture de l'Exposition jusqu'au 30 septembre, plus de
vingt-et-un millions de tikets ont t dlivrs aux guichets. Septembre
a t le mois des Anglais, cent mille ont travers la Manche pendant ce
mois, mais il en est venu un nombre bien plus considrable. Ces voisins
qui ne veulent pas tre nos amis sont cependant dbarqus en foule chez
nous; on en a compt un demi-million. Preuve vidente que si l'Anglais
n'aime pas les habitants il apprcie fort le pays.

Nous entreprenons aujourd'hui notre Tour du Monde. Ici ce n'est plus le
Tour du Monde en quatre-vingts jours, mais en quatre-vingts heures si
l'on veut et mme moins. Cela est fort amusant de s'en aller ainsi de
pays en pays, de ville en ville,  travers les cinq parties du monde,
sans fatigue ni danger, sans guide ni interprte.

A tout seigneur, tout honneur: nous commenons par la France qui, dans
toutes les sections, affirme sa supriorit. Elle est chez elle, et il
est toujours plus facile de s'installer chez soi que chez les autres.
Que de choses  voir et  admirer, cependant je ne saurais parler que de
ce qui m'a frappe davantage.

L'exposition somptueuse du mobilier m'a plu excessivement.

Ces bnistes, ces ornementistes, ces sculpteurs sur bois, ces
dessinateurs qui ont su crer tant de formes charmantes et varies, sont
de vritables artistes.

L'industrie franaise est incomparable dans cette branche de la
production nationale.

Depuis la _chayre_ de chne aux fines dentelures gothiques et la
_caquetoire_ dont Henry Estienne disait si plaisamment  propos des
Parisiennes de son temps: Il n'y a pas d'apparence qu'elles aient le
bec gel, pour le moins j'en rponds, puisqu'elles ne se sont pu tenir
d'appeler des _caquetoires_, leurs siges.

Les meubles modernes ne le cdent en rien aux meubles anciens; quels
ravissants bonheurs du jour, couverts d'incrustations de marqueterie
d'une finesse exquise, ce sont des mosaques des bois les plus rares et
les plus prcieux.

L'art du tapissier est galement pouss aux extrmes limites. C'est
l'essence mme du got parisien que nous retrouvons ici. Il sait tirer
un parti merveilleux des toffes et tissus de tous genres. Tout ce que
la soie, la laine, le fil et le coton peuvent produire, se montre sous
les aspects les plus sduisants. Le tapissier parisien drape  ravir,
non seulement les lampas, les satins, les damas, mais les plus simples
cretonnes, ces tentures si harmonieuses de couleurs, si varies de
formes sont tout un pome, le pome sduisant du confort intrieur.

Mme succs pour les papiers  tapisser; en entrant on se croit d'abord
 une exposition de soieries, velours de Gnes, brocards de Lyon,
verdures de Flandres. Ces magnifiques papiers peints jouent si bien
l'tofle qu'il faut les toucher pour faire tomber l'illusion, celle-ci
disparat, mais l'admiration reste.

Aujourd'hui, on est arriv  reproduire jusqu'en vingt-six couleurs les
dessins les plus compliqus. L'exposition des cristalleries de Baccarat,
de St-Louis, de Choisy-le-Roi m'a vivement intresse.

Mais celle des glaces de St-Gobain m'a plonge dans la stupfaction. Je
ne me figurais pas qu'on pt arriver  de pareilles dimensions. Il faut
voir cela pour y croire.

L'industrie des glaces normes, comme on les fait maintenant, est toute
moderne, mais les miroirs taient connus des Egyptiens, des Grecs et des
Romains, quoiqu'on dise que l'antiquit ne fabriquait que des miroirs en
mtal poli, le muse de Turin possde des miroirs en verre, trouvs dans
des tombeaux gyptiens. Aristote crit: Si les mtaux et les cailloux
doivent tre polis pour servir de miroir, le verre et le cristal ont
besoin d'tre doubls d'une feuille de mtal pour reproduire l'image
qu'on leur prsente.

A son tour, Pline parle des miroirs dans son Histoire naturelle. Aprs
avoir proclam la renomme immense dont jouit la ville de Sidon en
Phnicie, pour les verreries, il ajoute que ce fut dans ce pays que
furent invents les miroirs de verre.

Pendant mille ans, on perd la trace de cette invention. Au Xme
sicle, Venise fabrique des miroirs, mais ce n'est qu'au XVIme sicle
que cette invention prend de l'importance, et Venise garde si
jalousement le monopole de ces glaces limpides, blanches, d'une puret
et d'un clat incomparable qu'elle dcrte qu'elle punira de mort tout
ouvrier qui transportera son art dans une ville trangre.

L'industrie des glaces commena en France l'an 1660, sous Louis XIV,
grce  l'habilet de Colbert qui parvint  dterminer dix ouvriers
vnitiens  venir  Paris; ils n'y restrent pas longtemps et on peut
dire que ce fut un Franais, Richard de Nhon, trs habile verrier de
Tour-la-Ville, prs Cherbourg, qui tablit la premire manufacture de
glaces en France. En 1691, son neveu, Louis de Nhon, accomplit une
vritable rvolution dans cette industrie.

Jusque-l, on fabriquait les glaces comme les vitres, c'est--dire par
le procd du soufflage, et ce procd imposait une limite fort
restreinte aux dimensions des glaces. Louis de Nhon parvint  obtenir
des glaces par la difficile et grandiose opration du coulage, et 
partir de ce moment on put fabriquer des plaques de verre de dimensions
considrables et d'une paisseur rgulire.

L'exposition de Saint-Gobain n'a pas son gale. Elle tient la premire
place, non seulement en France, mais dans le monde entier.

La glace principale qu'elle expose et qui bien entendu, ne laisse rien 
dsirer comme puret, comme poli, est la plus considrable qui ait t
coule jusqu' ce jour, elle mesure six mtres de hauteur et quatre
mtres onze centimtres de largeur; cela fait une superficie de
vingt-six mtres cinquante. Bref, c'est partout l'effort suprme du
travail. Chaque spcialiste a envoy les spcimens les plus
perfectionns de son art, c'est inou.

Le regard s'arrte stupfait, croyant toujours que ce qu'il vient de
voir est le suprme du genre et quelques pas plus loin il s'aperoit
qu'il s'est tromp et qu'il y a mieux encore.

Les toffes de soie sont une des supriorits de la France. Lyon et
Saint-Etienne s'avancent majestueusement en tte.

Loin de l'amoindrir, les sicles passent en amliorant cette industrie,
il y aura bientt cinq sicles que le premier mtier  tisser la soie
fut mont  Lyon. Il y a dix ans, Lyon comptait douze mille mtiers,
aujourd'hui il y en a cent vingt-cinq mille et la valeur des toffes
tisses dpasse quatre cents millions de francs.

Dans le domaine fminin mme gloire pour la rubanerie et les fleurs
artificielles. La rubanerie de Saint-Etienne depuis six sicles conserve
son monopole sur les autres nations. Tous ces jolis rubans, aux nuances
si tendres, aux fleurs si fraches sortent du noir pays du charbon et
rapportent peut-tre plus que lui: cent millions par an.

Les fleurs artificielles sont extraordinaires de vrit. Les femmes se
penchent instinctivement vers elles, comme pour les respirer. Je suis
sre que si on les exposait dehors, les papillons, amants de toutes les
fleurs et les scarabes d'or, amoureux de la rose, voltigeraient autour
d'elles.

Les petites ouvrires parisiennes ont des mains de fes et je leur
trouve beaucoup d'esprit au bout des doigts. Toutes ces fleurs sont
d'une fracheur, d'une lgance, d'une fidlit de dtails et d'une
finesse de coloris qui dnotent un vritable talent.

C'est  Paris, qui tiendra toujours le sceptre de l'lgance et du bon
got, que toutes les grandes modistes des pays civiliss viennent faire
leurs emplettes.

Aprs nos dsastres, le jour de la signature du trat de Francfort, le
gnral Grant recevait  la Maison-Blanche. L'indemnit de cinq
milliards, impose par l'Allemagne  la France tait le sujet de la
conversation. Les Franais ne pourront jamais la payer! disait-on. Le
Prsident des tats-Unis seul se taisait. On lui demanda son opinion.
Les cinq milliards, rpondit-il, mais c'est nous qui les paierons. Il
suffira  la France de nous envoyer quelques bateaux chargs de rubans
et de fleurs.

Et les bijoux. Quel rve, quelle fascination, c'est un ruissellement de
pierreries inoubliable. C'est le pays d'Omphir. Les fleurs qu'on voit
ici sont en rubis, saphir, topaze, leurs feuillages, en meraude, les
rochers qui les abritent, en agate et les rivires qui les baignent, en
diamant. Dans ma jeunesse, cette blouissante vision m'et empche de
dormir. Il y a l pour cinquante millions de joyaux et de pierreries;
jamais exposition n'a prsent une telle profusion de richesses et
d'oeuvres d'art.

Que de fortunes dorment l dans leurs crins de velours et de satin. Au
centre, une vitrine contient l'un des plus gros diamants qui existent,
il pse cent quatre-vingts carats. Seuls, quatre diamants historiques le
dpassent en dimension: le diamant du _Rajah de Matan_, le _Grand
Mongol_, le _Ko-hi-Noor_ et _l'Orloff_. Comme pendant  ce diamant, on
peut voir une perle invraisemblable de cent soixante-deux grains.

C'est gal, quelle fascination que cet amoncellement de pierres et de
perles, il n'y en a pas que l; ce sont des monceaux de diamants qu'on
voit dans les tailleries, et aux articles pche et chasse se trouve une
toute petite collection de perles brutes estime trois millions. On
aperoit se balanant au bout d'un fil une seule perle de
soixante-quinze mille francs.

Une autre exposition pleine de charme et d'enchantement encore, c'est
celle de la dentelle. La mcanique est arrive  des prodiges
d'imitation. C'est  ne plus savoir discerner comme pour les diamants
le _vrai_ du _faux_, et c'est  vous dgoter du vrai, puisque le faux
est aussi beau et dix fois moins cher. Cependant les vraies, les belles
dentelles sont celles faites  la main, soit avec l'aiguille, soit sur
le carreau, ou pour mieux dire la pelote o s'enchevtrent les
btonnets. Dans cet ordre suprieur, les dentelles du Puy, de Mirecourt,
de Bayeux et d'Alenon faites  la main, ces dernires, analogues au
vieux Chantilly, sont bien les plus belles. Alenon est rest fidle au
point de France cr sous Colbert; il marche avec le point  l'aiguille
en tte de toutes les dentelles et peut rivaliser avec les guipures de
Venise, les Malines de Belgique et les points d'Angleterre. Ces
dentelles sans doute sont de genre diffrent, mais immuable chacune dans
leur beaut et leur perfection. Deux cent mille ouvrires vivent en
France de cette industrie.

Il faut aussi rendre hommage aux brodeuses plus nombreuses encore que
les dentellires.

Comme les dentelles, les broderies  la main l'emporteront toujours sur
les broderies  la mcanique qui cre cependant des merveilles. Une
machine  broder fait plus de cinq cent mille points par jour et
remplace ainsi cinquante brodeuses. Elle fait la broderie blanche au
plumetis et au crochet, les broderies de couleurs, d'or et d'argent, des
ornements d'glise, mais elle s'incline devant la tapisserie faite  la
main, elle ne peut l'galer.

La passementerie fait ses preuves depuis longtemps. C'est l'une des
industries franaises les plus anciennes; Etienne Boileau a donn une
place importante aux _Crpiniers_ ou passementiers dans son livre _des
Mestiers du XIIIe Sicle_. La pelleterie nous convie aussi  une
exposition superbe. La France lutte presque victorieusement avec
l'Allemagne et la Russie. Quelles belles fourrures! Quels beaux manteaux
elle expose! Cela fait penser  l'hiver, mais non, que dis-je! Le froid
ne peut se faire sentir  travers ces poils pais, longs et soyeux; ils
sont faits pour vous raccommoder avec les frimas en les loignant de
vous.

L'exposition des jouets est une ferie bien sduisante pour les enfants
et mme pour les grandes personnes. Certainement, l'esprit s'est mis 
la torture pour inventer tant de choses nouvelles et amusantes.

Je pense que les jeux mcaniques sont  leur apoge; je ne vois pas ce
qu'on pourrait inventer de plus. Les bateaux marchent tout seuls, les
locomotives courent sur les rails, les quilibristes font du trapze,
les jongleurs escamotent leurs muscades, le petit soldat franais,
toujours guilleret, bat du tambour, Pierrot et Arlequin se battent pour
Colombine.

Il y a de beaux thtres avec dcors nombreux et personnages costums;
des mnageries, des arches de No contenant tous les animaux de la
cration.

Ah! que de jolis rles remplissent tous ces animaux, il y a des ours
qui dansent, des chvres qui jouent du tambourin, des chats qui
miaulent, des poules qui gloussent, des vaches qui donnent du lait, des
chiens qui tournent aprs leur queue, des chevaux qui galoppent, il y a
des grenouilles qui sautent, des souris qui trottent, des serpents
articuls qui font fuir, il y a des singes savants qui jouent du violon
en battant la mesure avec la tte, il y a des lions majestueux, des
tigres aux crocs froces, des dromadaires et des lphants, voire mme
une girafe.

Le nombre des poupes est infini; quelques-unes grandes comme des
enfants et dont la toilette doit coter plus que celle de beaucoup de
bbs. Du reste on peut les mettre dans leurs meubles et leur acheter
une maison complte, chambres, salons, cuisines avec fourneaux
conomiques, c'est insens! Voici un salon Louis XV du plus pur style,
canap, chaises, fauteuils, garniture de chemine. Une jeune poupe, en
dlicieuse robe Pompadour, tient une harpe;  ct d'elle, son
professeur, chevelure poudre, culottes courtes, bas de soie, souliers 
boucles d'argent, bat la mesure. Ce jouet, puisqu'il faut l'appeler par
son nom, est un modeste bibelot de cinq cents francs et il y en a encore
d'un prix plus lev. En somme, c'est trop beau et c'est trop cher.
C'est trop beau, puisque le sort des jeux est d'tre briss, c'est trop
cher, puisque ces coteuses fantaisies ne sont que des amusements
enfantins; ces jeux-l se payent avec des billets de banque et
n'amusent pas plus que ceux qui se payent avec des sous.

Envisage au point de vue commercial, cette exposition est une preuve
incontestable que la fabrication des jouets est devenue une branche
d'industrie artistique et des plus importantes.

Les armes de chasse et les engins de pche se prsentent dans un cadre
original tendu d'normes filets et de peaux de btes, entours d'aigles,
de vautours, de chamois, de chevreuils qui se regardent aussi
tranquillement que le grand ours blanc polaire toise le lion de l'Atlas
qui lui fait vis  vis.




RIGHT
_Samedi, 5 Octobre 1889._

La France


Hier, c'tait le triomphe du bois et des toffes, des bijoux et des
dentelles, du cristal et du verre, des fleurs et des joujoux,
aujourd'hui c'est le triomphe du fer, du bronze et du cuivre manis par
des ouvriers d'une habilet rare. Je ne puis me lasser de regarder
l'autel en cuivre dor de onze mtres cinquante de haut sur six mtres
de large, du style gothique le plus pur, command pour l'glise
Saint-Ouen de Rouen. Voil des groupes et des statues admirablement
couls, voici des pendules, des urnes, des lampes gigantesques, celle-ci
est une copie trs exacte de la tour Eiffel et comme modle de lampe
c'est tout--fait russi, mes compliments  l'auteur de l'ide.

La fonte parat  son tour et fait une rude concurrence au bronze, en
imitant ses plus beaux sujets artistiques en les rendant accessibles 
toutes les bourses. Le domaine du cuivre est non moins tourdissant
depuis l'humble bougeoir, la pelle, le landier, en remontant toute la
gamme des ustensiles de mnage, jusqu'aux foyers des locomotives. Au
dire des connaisseurs, les lamineurs et les fondeurs ont fait de
vritables tours de force. Du reste, le matriel des chemins de fer est
tout simplement prodigieux. Cette locomotive est admirable, aussi
perfectionne que possible il me semble et dj l'on parle de la
remplacer par la locomotive lectrique! L'humanit est insatiable!

Les cyclopes tant vants ne seraient ici que des pygmes et comme ils
admireraient l'exploitation actuelle des mines reprsentes avec toutes
les apparences de la vrit! Appareils  monter et descendre, machines
d'extraction, de ventilation, wagonnets, cages, biennes, puits dont on
voit l'orifice bant. Dans la ralit, certains de ces puits de mine
atteignent un demi-kilomtre de profondeur et dire qu'il y a des gens
effrays de monter tout en haut de la tour Eiffel! Dans l'air, la
lumire, le ciel bleu! Que serait-ce donc si on les invitait  descendre
au milieu des tnbres,  cinq cent trente mtres dans les entrailles
noires de la terre!...

Anzin expose les modles de ses habitations,  cent ans de distance. Les
baraques de 1789, sont devenues en 1889 d'lgants pavillons. Entre ce
chaume et ces briques, il y a un sicle d'efforts constants et de
progrs soutenus.

Le Creusot, l'une de nos gloires industrielles, est la plus considrable
de nos usines franaises.

En 1837, le Creusot n'tait qu'un tablissement de peu d'importance;
aujourd'hui c'est une ville mtallurgique de vingt mille mes, ne
laissant rien  dsirer au point de vue du bien-tre de ses habitants.
C'est le modle par excellence des cits ouvrires, qu'on en juge.

Non seulement le salaire des ouvriers n'est pas infrieur au salaire que
l'on donne dans les autres tablissements industriels, mais de plus ils
ont droit, par exemple,  la chauffe, c'est--dire  la fourniture
gratuite du charbon pour leur usage personnel. Les frais mdicaux et
pharmaceutiques leur sont assurs gratuitement.

Tout ouvrier malade ou bless peroit un tiers de son salaire pendant
son chmage; de mme quand il accomplit une priode militaire de
vingt-huit ou de treize jours il touche le tiers du prix de sa journe.
Une somme de soixante francs par an et par enfant est alloue aux pres
de famille qui ont plus de cinq enfants.

L'administration verse, sans aucune retenue sur les salaires, un tant
pour cent  une caisse de retraite cre par Monsieur Schneider.
D'ailleurs, les fondateurs du Creusot ont multipli autour de leurs
ouvriers les oeuvres d'assistance et de bienfaisance.

Au Creusot, il existe plusieurs coles primaires, une cole
professionnelle et un hpital entretenus aux frais de Monsieur
Schneider. Les ouvriers bien nots peuvent habiter dans les confortables
cits et cela moyennant un modique loyer qui ne dpasse pas huit francs
par mois. Chaque logement est compos de trois, quatre ou cinq pices
avec un petit jardin. De plus, Monsieur Schneider a encourag, facilit
le dveloppement des Socits coopratives qui fournissent, presque aux
prix cotants, aux ouvriers, les aliments, vtements et objets de
mnage dont ils ont besoin.

On calcule que les oeuvres institues par ce philanthrope et richissime
propritaire, dpassent annuellement la somme de deux millions. Les
services de retraites et de secours atteignent la somme d'environ sept
cent mille francs, les allocations aux rservistes et aux pres de
famille ayant plus de cinq enfants se montent  prs de huit cent mille
francs.

L'horlogerie nous accueille plus bruyamment. Elle sonne sans cesse, dans
tous les tons, mlant  des voix claires et vibrantes le chant monotone
du coucou et le trille enchanteur du rossignol. On peut ici tudier tous
les systmes depuis le modeste rveil-matin jusqu'aux carillons les plus
clbres, depuis la simple cloche que manie le choriste jusqu'au gros
bourdon qui branle les cathdrales.

Ce n'est pas sans fiert que nous voyons figurer le gnie franais civil
et militaire.

Voil des spcimens de tous les matriaux de construction. Les pierres,
le bois, le fer, le plomb, les chaux, les mortiers, les ciments, les
briques, les tuiles, les carreaux, les ardoises, les cartons bitums
pour toiture, etc., etc. A l'aide de ces matriaux nous voyons
l'ingnieur qui conoit et l'ouvrier qui excute, accomplir de nos jours
sans hsitation, sans ttonnement, les travaux les plus gigantesques
dans la mer comme sur la terre.

Le gnie militaire se prsente avec son contingent de produits
effrayants, formidables. Dans ce pavillon ou plutt ce Palais de la
Guerre on marche si serrs les uns contre les autres qu'une pingle ne
tomberait pas  terre, comme on dit vulgairement.

Les pices d'artillerie sont, parat-il, trs remarquables, pour moi, la
vue de toutes ces choses effrayantes m'a donn le frisson. On ne pourra
plus rsister  de tels engins. A force de trouver de pareilles machines
 tueries on n'osera plus s'en servir. C'est ma consolation en voyant
cet amoncellement de canons, d'obus, de projectiles de toutes sortes qui
vomissent avec le fer et le feu, la mort!

Nous quittons le ct de la destruction pour entrer dans celui de la
rparation, le service des ambulances si parfaitement organis. Auprs
des choses de premire ncessit, que d'objets ingnieux pour soigner
dlicatement les malades, les blesss, les soulager d'abord et ensuite
les gurir. Cependant, le coeur ne se dtend pas encore, il voque la
vision des souffrances qui tortureront tant de malheureux, il voit les
membres briss, les oprations douloureuses, les fivres terribles, il
entend les plaintes dsespres, le rle des mourants...

J'aime  croire qu'il y avait plus de patriotisme que de curiosit dans
cette foule nombreuse inspectant les provisions de guerre de la France.
Elle venait puiser confiance et foi... dans ses armements puissants de
terre et de mer. Cette force dans la paix, c'est la scurit de
l'avenir. Du reste, aucun peuple ne songe  la guerre en ce moment, mais
dans trois ou quatre ans, ce sera peut-tre diffrent.

Le trait de commerce de Francfort, impos pour vingt ans, par un ennemi
qui nous guette comme le chat guette la souris, ce trait qui nous ruine
prendra fin. Nous ne voudrons pas le renouveler, et qu'adviendra-t-il
alors?

Le Palais de la Guerre contient aussi d'immenses cartes en relief fort
remarquables et qui font parfaitement comprendre la topographie de la
France et de ses colonies.




RIGHT
_Dimanche, 6 Octobre 1889._

Cent cinquante-quatrime journe et vingt-deuxime dimanche de
l'Exposition.--Grand'Messe  Notre-Dame.--Promenade au Bois de Boulogne.


Notre-Dame est la reine des glises de Paris, qui compte soixante-sept
glises paroissiales et un nombre infini de chapelles.

Avant la ralisation du projet de Maurice de Sully, deux glises,
Saint-Etienne et Sainte-Marie, couvraient  peu prs l'emplacement de la
cathdrale actuelle. Notre-Dame fut commence en 1163 et termine sous
Philippe-Auguste en 1223. Mais le monument de Maurice de Sully subit
depuis de sensibles modifications. Il reste un chef-d'oeuvre de
l'architecture gothique du XIIIe sicle, et excite l'enthousiasme de
tous les connaisseurs. Notre-Dame a t le thtre de plusieurs
vnements historiques.

Philippe de Valois, aprs la victoire de Cassel y entra  cheval entour
de ses barons. Raymond VII y vint nu-pieds, en chemise abjurer son
hrsie. Henri VI, roi d'Angleterre, y fut couronn roi de France en
1431. Cinq ans plus tard on y clbrait par un _Te Deum_ solennel le
dpart des Anglais. Pendant la domination des Seize, sous la ligue,
Notre-Dame servit de caserne aux troupes fidles. Au sicle dernier la
desse Raison y fut clbre. Les Thophilanthropes y prchrent.
Notre-Dame fut rendue au culte en 1802, Napolon s'y fit sacrer en 1804.
Autour de Notre-Dame restrent longtemps groupes plusieurs petites
glises qui en dpendaient: St-Jean-le-Rond, la chapelle de
l'Htel-Dieu, Saint-Denis-du-Pas, Sainte-Genevive-des-Ardents. Plus
loin se trouvait le _Clotre_, runion de petites maisons avec jardins,
habites par les chanoines du Chapitre.

Le Palais de l'archevch, dmoli en 1838, tait contigu  la
cathdrale. Jadis on voyait sur la Place du Parvis, devant le portail
principal, une chelle patibulaire, marque de la haute justice de
l'vque. En 1767 cette chelle fut remplace par un carcan, qui
lui-mme disparut en 1792. C'est de ce poteau que partaient les
distances itinraires de la France.

Notre-Dame, btie sur pilotis, a cent trente-trois mtres de long et
quarante-huit de large. La nef principale mesure trente-cinq mtres de
haut et les tours soixante-six mtres.

Autrefois on y entrait par un perron de treize marches, ce qui lui
donnait un aspect plus imposant; il a disparu  la suite de remblais
faits pour la prserver d'inondations. La faade, avec son admirable
rosace de quinze mtres de diamtre, ses galeries ogivales, ses trois
grandes portes merveilleusement fouilles, ses vingt-huit niches
contenant les statues de nos rois, depuis Childebert jusqu'
Philippe-Auguste (ces statues sont modernes les anciennes ayant t
brises en 1793), est du plus grand effet. Trois cent soixante-huit
marches conduisent  la plate-forme des tours. C'est dans la tour sud
que se trouve le gros bourdon. Sa grande voix domine tout Paris. La
couverture est en plomb ainsi que la flche de quarante-cinq mtres de
hauteur.

L'intrieur est aussi grandiose; ce vaste temple contient outre les
trois nefs, deux cent quatre-vingt-dix-sept colonnes et
soixante-dix-huit stalles en chne sculpt; la lumire qui l'claire est
tamise par cent treize vitraux peints. Plusieurs vques et archevques
dorment  l'ombre de cette magnifique cathdrale, construite par la
pit  la gloire du christianisme et o s'identifient en mme temps
l'art franais et la foi chrtienne. Voici les tombeaux des Archevques
Affre, Sibour, Darboy, de Quleu, des cardinaux Morlot du Belloy, de
Noailles, de Beaumont, du marquis de Juign et du marchal de Gubriant.
On remarque aussi les statues de Louis XIII et de Louis XIV et des
plaques de marbre noir o sont inscrits les noms des otages fusills
sous la Commune.

L'orgue est d'une incomparable puissance, il comprend quatre-vingt-six
jeux et six mille tuyaux. Quelle belle musique, comme elle lve
l'me!... Si j'habitais Paris, j'irais tous les dimanches entendre la
grand'messe  Notre-Dame. Tout tait fini et je croyais encore que la
crmonie venait  peine de commencer. Ah! je ne m'attirerais pas la
rponse de cet vque  une lgante qui se plaignait de la longueur de
la messe.

--Ce n'est pas la messe, madame, rpondit finement le prlat, qui est
trop longue, c'est votre dvotion qui est trop courte.

Je n'ai pu visiter le Trsor ouvert toute la semaine except le
dimanche.

En sortant, j'ai donn un coup d'oeil au rseau des petites rues
dsertes, noires, silencieuses, troites, qui serpentent autour de
Notre-Dame et semblent dormir du sommeil profond des ncropoles. Je suis
dans la Lutce d'autrefois et la rue Massillon me semble aux antipodes
des rues enfivres du Paris moderne.

Nous avons hsit entre l'Exposition et le Bois de Boulogne, mais il
faisait si beau que nous avons choisi ce dernier et bien nous en a pris.
La foule a parat-il t effrayante  l'Exposition. Ce vingt-deuxime
dimanche a t une des plus belles journes qu'on ait vue depuis son
ouverture.

Ds midi une foule compacte a commenc  affluer dans toutes les parties
de l'Exposition. A une heure et demie une queue interminable se pressait
 la porte des affaires trangres; il est vrai que la direction des
finances, dont les chefs n'ont sans doute jamais mis les pieds dans
cette partie de l'Exposition, avait encore une fois jug  propos de
n'ouvrir que trois guichets sur six.

A trois heures, les deux passerelles qui joignent le pont d'Ina au
Trocadro se sont trouves encombres comme elles ne l'avaient jamais
t; du ct du Trocadro, plus de deux mille personnes attendaient leur
tour pour passer.

A partir de ce moment jusqu' six heures, les visiteurs se sont ports
en si grand nombre vers les galeries de l'alimentation,  l'extrmit de
l'avenue de La Bourdonnais, qu'il tait impossible de voir le moindre
vide dans la foule; plusieurs dames se sont trouves mal. Les entres
ont atteint le chiffre incroyable de trois cent trente-cinq mille neuf
cent six personnes, le temps marche, on sait qu'on n'a plus que quelques
jours  jouir de ce spectacle unique: et on se hte... on peut donc dire
qu'en ce moment, l'Exposition est le salon de l'univers!

Nous avons pris une voiture pour aller au Bois de Boulogne, mais nous
n'avons pu suivre le proverbe qui dit: Si vous voulez aller vite, prenez
un cocher jeune. Nous n'avions pas le choix. Trouver en tous temps et
particulirement en temps d'Exposition, un bon cocher, complaisant et
poli, c'est trouver l'oiseau rare, le merle blanc, comme on disait
jadis. Notre cocher tait vieux, fatigu, et son cheval le paraissait
encore davantage; nous avons admir  l'aise les beaux sites du Bois de
Boulogne, cela nous a dpens plus de temps et d'argent, je ne le
regrette pas. Nous avons travers la belle place de la Concorde, remont
les Champs-Elyses, qui justifient leur nom, salu l'Arc de Triomphe de
l'Etoile, lev  la gloire de l'arme franaise, et fait notre entre
au Bois de Boulogne par le Ranelagh ou la Muette, qui n'est  proprement
parler, qu'une immense pelouse entoure d'alles ombreuses et orne de
statues. C'est un fort beau vestibule que le Bois de Boulogne s'est
donn l. Cette entre a grand air et prpare agrablement  toutes les
beauts qu'il renferme. Le Bois de Boulogne a t dessin en pleine
fort de Rouvray (rouvre-chne). Sa contenance est d'environ huit cent
cinquante hectares.

Le nom de Boulogne lui vient d'une glise construite en 1319 _au Menu
Saint-Cloud_,  l'imitation d'une glise renomme de Boulogne-sur-Mer.
Paysages enchanteurs, grands lacs et petites les, cascades bondissantes
et ruisselets langoureux, kiosques et chlets, cafs et restaurants,
larges avenues et sentiers solitaires, grands arbres de haute futaie et
massifs d'arbustes, en un mot promenade ravissante. Voil ce qu'on va
chercher au Bois de Boulogne et ce que nous avons trouv.

Le chteau de Bagatelle, bti en 1773, est un pur bijou style Louis XVI,
enclav dans le Bois de Boulogne.

On rapporte qu'il fut bti en trente jours par le Comte d'Artois, (il
avait donc une baguette de fes), pour rpondre  un dsir de
Marie-Antoinette, d'avoir un pied  terre entre Paris et Versailles; il
aurait cot six cent mille louis, c'est--dire douze millions. En ce
temps-l, le jardin de Bagatelle tait public. Sous la Rvolution on y
donna des ftes champtres. Napolon et Josphine s'y arrtaient
souvent. Le duc de Bordeaux l'habita avant 1830. A cette poque le
gouvernement le vendit  un Anglais, lord Wallace, qui refusa plus tard
de le cder  l'Impratrice pour le prince Imprial; lord Wallace en fit
un muse; il fut question aprs sa mort de le lotir; de l l'ide de
l'acheter et d'y faire l'Auberge des Rois, car Saint-Cloud et les
Tuileries sont en cendres et le Palais d'Orsay est ncessaire au
ministre des Affaires trangres.

A noter encore le pr Catelan, les ruines pittoresques du chteau de
Madrid et le Moulin de Longchamp. Le pr Catelan est un den, le plus
dlicieux jardin qu'on puisse rver. Son nom lui vient du troubadour
Alfred Catelan, qui fut tu l. Non loin se trouve un oblisque lev 
sa mmoire.

Le chteau de Madrid fut bti par Franois Ier et dmoli par Louis
XIV. Le Moulin de Longchamps qui voque tant de souvenirs mrite une
mention particulire. Il est le seul vestige qui rappelle maintenant la
fameuse abbaye de Longchamps fonde par Isabelle de France, soeur de
Louis IX, et dote par celui-ci de quarante arpents dans la fort de
Rouvray. Le Mont Valrien en formait un calvaire naturel et vnr.
L'abbaye fut d'abord l'objet de pieux plerinages. Elle devint surtout
clbre par les concerts spirituels qui s'y donnaient le Mercredi, le
Jeudi et le Vendredi-Saints. Tout le Paris lgant s'y retrouvait, et
voil l'origine du rendez-vous annuel des Parisiens et surtout des
Parisiennes qui s'en vont encore, les trois jours saints, se promener
aux Champs-Elyses et sur la route de Longchamp. Il ne s'agit plus d'un
plerinage pieux, c'est maintenant un plerinage mondain, un concours de
mode, o les lgantes du _hight-life_, et les lanceuses de magasins,
vont donner le ton et exhiber les nouvelles toilettes de printemps dont
la vogue durera... une saison.




RIGHT
_Lundi, 7 Octobre 1889._

Exposition.--Palais des produits alimentaires

Exposition de l'agriculture


Que dire du Palais alimentaire? Qu'il est vraiment le temple du Dieu
Boyau et que Gargantua lui-mme en resterait stupfait.

Pyramides de Liebig dans leurs pots de grs, de conserves dans leur
botes mtalliques, montagnes de jambons, colonnes remplies de ptes
varies, meules de fromages, gteaux secs, flots de drages et de
fondants, torrents de fruits confits, avalanches de confitures,
bibliothque de bouteilles de vin, etc., etc. Ah! quel consommateur que
l'homme et quelle est sa puissance d'assimilation, de pouvoir ainsi
absorber une si grande varit d'aliments.

Voil les nouveaux appareils qui torrfient le caf et les puissantes
machines qui broient le chocolat. La boulangerie est fort instructive.
C'est l qu'il faut aller pour se rendre compte du travail qu'a cot la
bouche de pain qu'on mange ou qu'on miette si inconsciemment. On voit
toutes les fillires par lesquelles elle passe avant d'arriver aux
lvres des consommateurs. Ces dtails sont pleins d'intrt. Ici se
tiennent rangs en bataille les fts et les foudres, les barriques et
les tonneaux.

Quel colosse que celui d'Epernay, d'une contenance de quinze mille
hectolitres, amen  grand peine sur un chariot tran par vingt-quatre
boeufs, avant de le remplir de champagne. C'est un monument, on en ferait
une jolie maison, du reste, on a inaugur ce tonneau titanesque par un
festin o dix-huit convives se trouvaient fort  l'aise.

L'exposition des vins et spiritueux est joliment affriolante pour les
gourmets. Les bouteilles se prsentent groupes de cent manires et
dcrivent les plus jolies figures gomtriques. La salle de dgustation,
faite pour titiller le palais des amateurs, ne dsemplit pas. Elle est
sans cesse prise d'assaut, c'est un nouveau sige, le sige des buveurs.

Un monument obliscal, catapultueux, hypnotisant est le monument en
tablettes de chocolat, qu'expose la maison Menier. Ce bloc immense qui
atteint presque la hauteur du Palais, ne reprsente que la fabrication
d'un jour! soit deux cent cinquante mille tablettes pesant cinquante
mille kilos, d'une valeur de deux cent mille francs. Une faade
dcorative donne l'ide de l'usine clbre de Noisiel. Derrire cette
faade, des machines travaillent et  l'arrire des machines, un diorama
reproduit en grandeur naturelle, un des ateliers de broyage. Cette vue
fait illusion.

M. Menier possde une plantation considrable de cacao, au Nicaragua,
avec une flotte spciale pour les transports, une sucrerie  Roye et sa
chocolaterie de Noisiel. Le personnel de ces trois tablissements
dpasse trois mille ouvriers.

Chaque anne les droits pays  l'Etat s'lvent  treize millions, les
transports de chemin de fer  un million et la provision de papier
d'tain pour envelopper le chocolat  six cent mille francs. Six cent
mille francs de ces minces feuilles de papier d'argent, cela fait rver.
On comprend facilement par ces chiffres que la chocolaterie de Noisiel
est la plus considrable du monde entier.

L'Agriculture est largement reprsente. Tout le monde rend hommage 
cette vaillante, qui offre aux campagnards des centaines de machines les
plus varies et les plus perfectionnes.

Aprs l'agriculture, la pisciculture. La terre et la mer ne sont-elles
pas les deux grandes nourricires du genre humain. On fait donc
maintenant l'levage du poisson comme on fait celui du btail. Seulement
cet levage rcent me parat plus difficile, et je pense qu'il lui
faudra encore bien des perfectionnements, avant qu'il puisse entrer dans
le domaine des choses usuelles et pratiques.

L'aquarium du Trocadro est donc fort intressant  visiter. Il vous
initie aux secrets de la vie cache au fond des eaux. Vous pouvez suivre
son dveloppement complet depuis l'incubation artificielle des oeufs, la
naissance, l'levage, jusqu'au jour o le petit poisson devenu grand,
viendra s'chouer sur votre table.

On songe  repeupler les rivires d'espces suprieures, comme la truite
et le saumon.

Les chambres de commerce maritimes de France se sont fait construire un
joli pavillon, non loin du Palais de l'alimentation. Elles exposent des
cartes, des plans, des vues panoramiques des villes et ports, en un mot,
beaucoup de choses intressantes, et particulirement une rduction des
ateliers du grand port marseillais, avec toutes les machines en
mouvement.

Le Trocadro est toujours encombr de fleurs, que le ciel s'est charg
d'arroser aujourd'hui.

On en est au dixime concours d'horticulture, le onzime et dernier
avant la clture de l'Exposition, aura lieu du 18 au 23. Charmantes
fleurs. Ce sont elles qui joueront la premire mesure de la valse des
adieux, qui se continuera jusqu'au point d'orgue final, qui marquera la
fin de l'Exposition.


RIGHT
_Mardi, 8 Octobre 1889._

La Tour en diamants.--Le chne antdiluvien "La Fille du Tambour-major"
 la Gat.

J'espre que nous aurons meilleur temps aujourd'hui. Il ne faisait pas
beau hier  l'Exposition, la pluie avait dtremp toutes les alles et
les visiteurs portaient de la boue partout. Le soir, c'est devenu un
vrai dsastre, au moment o les fontaines lumineuses allaient
s'embraser, la pluie a redoubl avec une telle intensit que les plus
intrpides ont fui.

Nous avons visit ce jour deux curiosits, l'une toute naturelle,
l'autre trs artistique.

Un chne antdiluvien, une tour en diamants.

Cette tour expose dans la Galerie Georges Petit, 8, rue de Sze, est
une reproduction fidle de la fameuse tour du Champ de Mars, dont M.
Eiffel lui-mme a bien voulu donner les plans. Elle mesure un mtre de
hauteur et comprend quarante mille diamants du poids de trois mille
carats. Sa carcasse est en or recouvert d'argent, dans lequel sont
serties les pierres.

L'exactitude de cette reproduction est absolue; rien n'y manque, ni les
escaliers intrieurs en or, ni les pilastres _en pierres fines_, ni les
restaurants, ni les ascenseurs, ni les colonnades, ni mme les becs de
gaz. Enfin, au sommet, il y a le fameux phare lectrique et tournant
comme l'autre.

M. Martin Posno est l'artiste de grand mrite qui a dirig la
construction de cette pice unique en joaillerie et vraiment franaise,
qu'on estime plus de 200.000 francs et  laquelle 20 ouvriers ont
travaill 13500 heures. Pourquoi n'est-ce pas  l'Exposition qu'on va
admirer ce chef-d'oeuvre dont la place tait marque parmi les plus
belles choses? Je l'ignore et personne n'a pu m'en dire la raison.

Ici il n'est vu que d'un petit nombre et saura-t-on plus tard qui s'est
pay ce joyau?

Le chne antdiluvien que nous avons t voir dans un bateau ad hoc a
t dcouvert prs de Lyon dans le Rhne. Ce mastodonte de l'espce
vgtale d'un noir d'bne pse 5500 kilogr. mesure 31 mtres de haut et
9 mtres de circonfrence  sa base. Il tait  ct de deux arbres plus
colossaux encore, mais qu'il a t impossible d'extraire de leur lit de
vase et d'eau[8].

Nous avons rencontr quantit de petites charrettes  bras remplies de
meubles. Le 8 octobre est un jour de dmnagement pour les modestes
loyers. C'est l un de ces tableaux, tableaux qu'on n'oublie pas le
dmnagement des petits termes. Il donne  Paris une physionomie toute
particulire ce jour-l. On voit la charrette tire par le mari, pousse
par la femme, suivie par les enfants qui portent, l'un, un oiseau dans
sa cage ou un pot de fleurs; l'autre, un objet fragile, le globe d'une
pendule antique ou le simple coucou. Les petits portent gnralement le
balai sur leurs paules aussi firement que s'ils portaient un fusil.

Ajoutons  cela l'arrive des Hirondelles d'hiver, c'est ainsi qu'on
appelle les petits ramoneurs, et celle des marrons grills, marrons de
Lyon, chtaignes de Redon, qui s'tablissent aux carrefours des rues
populeuses, hlas! ce sont dj les avant-coureurs de la froide
saison...

La _Fille du Tambour-Major_ est une pice charmante, pleine d'entrain
et de patriotisme. L'entre des troupes franaises  Milan transporte la
salle. C'est un dfil saisissant de soldats  pieds, d'artilleurs aux
canons, de cavaliers sur leurs chevaux, tout ce monde passe vainqueur,
superbe. Uniformes chatoyants, pompons, plumets, galons, panaches; c'est
indescriptible. On se sent empoign, on applaudit, on crie hurra comme
si vraiment on se trouvait en prsence de la ralit. Le Franais
s'emballe facilement pour l'arme; les uns appellent cela du
chauvinisme, les autres du patriotisme, en tout cas c'est une des bonnes
fibres du coeur qu'il est toujours bon de faire vibrer.

Nous irons demain de bonne heure  l'Exposition car outre notre voyage
autour du monde que nous voulons continuer, nous avons des billets pour
assister  une sance d'orgue au Palais du Trocadro.


RIGHT
_Mercredi, 9 Octobre 1889._

L'Exposition.--Europe, Angleterre et Russie.

Nous commenons par la Grande-Bretagne, la reine des mers que l'on
pourrait aussi appeler, aprs la France toutefois, la reine de
l'Exposition.

On la retrouve partout, elle nous montre ses colonies dans des pavillons
et des palais spciaux et les exposants se prsentent au nombre
respectable de 1600, chiffre que n'a atteint aucun pays. Comme on le
voit, les Anglais ce peuple amphibie qui gouverne la terre par la mer,
ont tenu  prendre une large part  notre Exposition que les uns
appellent la plus magnifique foire de l'univers et les autres les
marchs aux ides nouvelles.

L'Angleterre expose donc une infinit de choses: Ses faences, ses
porcelaines et son argenterie sont remarquables; galement superbes les
fourrures qui lui viennent de ses colonies. On voit encore beaucoup de
vtements, des toffes de laine chaudes et molleuses, des meubles, tout
ce qui fait partie du confort anglais.

Le ct alimentaire n'a pas t nglig par les fils d'Albion qui
pourraient s'intituler les pantagruels des temps modernes. J'ai remarqu
une statue noire, c'tait une Vnus en chocolat, non loin d'un buste
d'une blancheur blouissante; le buste en starine de la reine Victoria.
L'Angleterre expose aussi une meunerie modle qui occupe un btiment de
deux tages. Toutes les oprations se font automatiquement depuis le
broyage du grain, jusqu' la mise en sac de la plus pure farine. La
laiterie qu'elle expose est galement bien organise. De jolies vaches
d'Ecosse, d'Islande, du Wilhshire offrent aux visiteurs leur blanche
liqueur chaude et mousseuse.

Les Indes anglaises se sont bti un palais des plus brillants; colonnes,
galeries, fentres jumeles, coupoles, tout cela doit appartenir au
style hindou. Il rappelle, dit-on, le type de la tour Outab de Delhi.

Tous les exposants sont de rels Indiens,  commencer par le Maharajah
de Mysore.

Pas brillant le Canada, les Canadiens "au coeur franais" auraient-ils
donc oubli la mre patrie? C'est le cas de rpter le mot d'o lui
vient son nom  canada (ici rien). On raconte qu'au commencement du
XVIe sicle les Espagnols n'ayant trouv aucune trace de mines d'or
ou d'argent sur les ctes de ce froid pays se retirrent en rptant a
canada (ici rien). C'est ce mot qui rpt plus tard par les indignes
fut pris par les Franais pour le nom vritable de cette contre; qui
l'a gard depuis.

La Nouvelle Zlande a orn son Exposition de grandes peintures murales
rsumant les trois principales occupations de cette colonie; les
vendanges, la chasse aux animaux et la chasse...  l'or, au milieu une
immense carte. La chose la plus curieuse de cette exposition est un
portique trs dcoratif en briques dores dont le volume reprsente tout
son or extrait jusqu'ici!

L'le de Ceylan ne m'a rien dit, on y vend  boire; la colonie de
Victoria non plus, on y peut dguster  son aise tous les vins
australiens dont on fait l'loge... Mais cela ne m'intresse pas. Toute
diffrente pour moi l'exposition du cap de Bonne-Esprance.

On ne s'arrte gure  regarder l'architecture de son pavillon, c'est
l'intrieur qui vous blouit, il est rempli de diamants, c'est
inimaginable. L vous avez l'illusion complte d'une visite aux mines de
diamant. Nous sommes arrives juste  temps pour assister au lavage de
la terre diamantifre qui a lieu tous les jours de 3  5 heures avec
explications, nous avons vu le triage, la taille et le polissage.

Un immense coffre-fort transparent qu'un ingnieux mcanisme permet
d'clairer le soir  la lumire lectrique contient pour plusieurs
millions de pierres brutes. Au milieu de cette collection brille le plus
gros diamant du monde, on l'a trouv il y a quelques mois  peine dans
les mines de Beers, il pse 482 carats.

J'ai trouv fort agrable l'audition d'orgue  laquelle nous avons
assist, grande et belle musique, morceaux de savante facture.

Voici le programme:

L'orgue est un instrument magnifique d'une puissance de sons
extraordinaire surtout quand il est mani par des matres qui
s'appellent Charles Widor, Thodore Dubois, Alexandre Guilmant. On
n'entend pas seulement de la musique au palais du Trocadro, on y entend
aussi beaucoup de discours et de confrences. Il est _phylloxr_ de
congrs: congrs godsique, congrs de l'hypnotisme, du magntisme
humain appliqu  la gurison des maladies, congrs de physiologie,
congrs des poids et mesures, congrs du repos dominical, congrs des
chemins de fer, etc., etc.

Aprs la reine des Mers, le colosse du Nord; cinq cents exposants le
reprsentent ici. La faade de la section russe est magnifique,
l'architecte a eu l'heureuse ide de reproduire les plus beaux monuments
du style byzantin de Moscou, le mur du Kremlin, les fentres du palais
de Tehrem, les tours de la cathdrale de Wassili-Lajenij, le clocher
d'Ivan le Terrible, la tour Soukareff. L'intrieur a un aspect gai orn
de couleurs vives o le rouge et le bleu dominent. Au fond un norme
cusson reprsente Saint Georges terrassant le dragon. La Russie est
encore une nation neuve, mais son dveloppement commercial et industriel
prend depuis quelques annes des proportions colossales--les arts
suivent la mme marche ascendante et la Russie devient un grand peuple,
comme elle est dj un grand pays. A moins d'avoir un calepin en main et
de prendre des notes, il est impossible d'numrer tout ce qu'elle
expose.

Les fourrures par leur nombre et leur beaut tiennent une place
considrable; elles font rver aux belles lgantes enfouies l'hiver
dans leurs manteaux de zibeline, aux riches boyards qui s'achtent
couramment une pelisse en renard bleu dans les prix de vingt  trente
mille francs.

L'orfvrerie est remarquable particulirement les bijoux de style
byzantin les objets nickels et filigrans; trs jolies aussi les
broderies au point russe qui est tout simplement notre point de marque,
point facile qui va certainement se gnraliser et devenir  la mode.

Voil encore des dentelles, des costumes, des tapis en soie de chvres,
des toffes en duvet de cygne, des tableaux religieux en vritables
pierres prcieuses des Monts Ourals, de la vaisselle en bois verni
inaltrable  l'usage, etc.


RIGHT
_Jeudi 10 Octobre 1889._

Famosa Corrida  la gran plaza (cirque) di Toros, rue Pergolse.

Eh bien, l, franchement, les combats o plutt les courses de taureaux
ne sauraient m'amuser longtemps une fois suffit comme pour Buffalo et
puis pas bon march ce spectacle vingt francs les bonnes places. Les
gens qui se passionnent pour ce genre d'exercice vont sans doute y
chercher les motions fortes que donne la lutte quand il y a aussi
danger pour l'homme et que le taureau doit tre mis  mort; mais ici
rien de cela, c'est un simulacre, cheval et cavalier peuvent quelquefois
recevoir un coup de corne, mais c'est rare.

L'arne est entoure d'une palissade tout le long de laquelle rgne une
saillie en bois, une espce de marche, qui sert  l'homme poursuivi, de
point d'appui pour franchir la palissade et se sauver dans l'troit
corridor qui spare l'arne des gradins.

Je ne puis m'empcher de reproduire ici le passage d'un article de
journal qui traduit parfaitement ma pense.

Tous ces personnages se prennent au srieux et finissent par se croire
le Cid en personne, ainsi que le faisait si bien remarquer un de mes
confrres qui n'est pas plus que moi partisan de cette sorte de
distraction, tout cela fait piti et il faut n'y voir qu'une exhibition
du cabotinage pouss  ses extrmes limites.

On objecte que le torador joue sa vie. Qu'importe! autant il est
mritoire et hroque de la risquer pour porter secours  son semblable
dans un incendie ou dans un naufrage, autant il est bte et blmable de
la risquer inutilement en affrontant les cornes d'un taureau qui, en se
dfendant, essaiera de crever le ventre soit du cheval, soit du
torador.

En Espagne, les assistants sont pris de dlire lorsque le sang coule.
Comme cela est beau, en effet de voir un taureau tu d'un coup d'pe,
ou un cheval ventr laissant tomber ses entrailles dans l'arne. De
tels spectacles sont faits pour ces peuplades sauvages de l'Afrique, ou
des roitelets s'amusent  jouer avec des ttes, avec le mme sang-froid
que nous jouons avec des quilles.

Et cependant, il y a des gens parfaitement civiliss, de moeurs douces et
dous d'une grande intelligence qui se sont pms devant des courses de
taureaux. Il faut citer Alexandre Dumas et Thophile Gautier, qui les
ont dcrites avec un enthousiasme galant celui qu'ils prouvaient  la
Comdie-Franaise en coutant les chefs-d'oeuvre du grand rpertoire.

Je reviens  la reprsentation: Tout a parfaitement march, l'orchestre,
les quadrilles, le dfil superbe o l'on voit paratre dans leur
costume chatoyant les torreros, les caballeros, les picadores qui
combattent  cheval arms de leurs longues lances et les _chulos_ 
pied.

Nous avons vu figurer sur le programme les pes les plus clbres, les
prima spadas d'Espagne. Ces jeunes toradors jouent avec les taureaux
comme avec des moutons. On suit aussi les passes du manteau, la pose des
bandrilles, mais le plus beau moment c'est lorsqu'arms de la muletta
ils amnent la bte o ils veulent et feignent de la mettre  mort
puisque cela n'est pas permis en France.

Les chulos harcellent le taureau en agitant leur grand manteau d'toffe
pourpre, banderillos, caballeros, picadores lancent sans piti sur le
pauvre animal des banderolles multicolores qui munies d'une pointe de
fer se piquent et s'enfoncent dans la peau, rien de plus original que de
voir le taureau courant, mugissant, combattant avec sa douzaine de
banderolles sur le dos, du reste le combat est bien ingal, le taureau
les cornes emboules pour attnuer les coups qu'il peut porter reoit
l'attaque de ses adversaires qui eux ne mnagent pas leurs coups.

S'ils se sentent poursuivis de trop prs, les picadores ont plusieurs
moyens d'chapper au danger, d'abord les chulos qui sont l pour faire
diversion, drouter le taureau, le dfiler  leur tour en lui jetant le
gant ou plutt le manteau.

Si le taureau indiffrent  leur provocation continue de poursuivre le
picadore, celui-ci prend le parti hroque de s'lancer vers la
palissade qu'il franchit d'un bond abandonnant comme Joseph de biblique
mmoire son manteau qu'il jette au nez de son ennemi, celui-ci s'arrte
surpris et s'acharne sur cette masse de plis flottants, qu'il dchire du
sabot et des cornes, pendant que le picadore  l'abri regarde
tranquillement passer sa colre. Chaque taureau parat  son tour et
combat seul. On l'agace, on l'excite, on le blesse parfois, enfin il
entre en fureur et alors on l'applaudit: bravo toro; mais s'il est de
trop bonne composition que rien ne l'irrite et qu'il s'accule dans un
coin le regard vague, ennuy, rvant peut-tre  sa libert dans les
plaines herbaces, oh! alors le public s'impatiente et crie:  bas! 
bas!  mort! comme si l'animal pouvait comprendre l'injure.

La semaine dernire un taureau s'tait montr magnifique d'emportement,
joutant rudement contre les hommes et les chevaux, le torador stimul 
son tour se montrait d'une tmrit inoue. Un jeune Madrilne qui
assistait  la reprsentation, saisit d'enthousiasme, a failli jeter au
hros de cette lutte toute sa toilette.

Son chapeau, ses jumelles, son jonc  pomme d'or, son mouchoir parfum,
ses gants, son habit et son gilet auquel pendait un magnifique
chronomtre, jonchaient l'arne.

On a craint un instant que ce fanatique se jett lui-mme en signe de
satisfaction. On a dit que ses vtements lui avaient t rendus.
J'espre que le chronomtre est rest dans la poche du gilet.

Trs originale la manire dont le taureau s'en va; libre et furieux, il
serait difficile  prendre, comment s'en dbarrasser?

On voit paratre six, huit, dix boeufs qui ont t habitus  faire
plusieurs fois de suite le tour de la piste, bientt le taureau se mle
 cette bande, la suit et disparat avec elle.

Cette course de boeufs, dresss  chercher leur congnre pour le ramener
au toril est fort amusante. On regarde cela tranquille sans
apprhension.

C'est un moment d'accalmie pour tout le monde, btes et gens.

La course  laquelle nous avons assist a t des plus mouvante, un peu
trop pour mon got, dix mille personnes y assistaient. Les taureaux trs
braves ont culbut plusieurs fois chevaux et picadores. L'motion du
public tait  son comble.

On attend encore d'Espagne une cinquantaine de taureaux de combat,
curieux train de chemin de fer que celui qui transporte ces animaux
voyageant isol chacun dans son petit appartement, une immense et solide
bote.

Il y a des jours o la recette dpasse ici cent mille francs; voil un
chiffre qui fait rver et qui me semble un fcheux pronostic pour
l'avenir, car il est  craindre qu'aprs le simulacre qui obtient tant
de succs, on arrive au vrai combat plein d'imprvu et souvent
d'accidents. Esprons que les Franais ne se passionneront pas pour les
exercices tauromachiques et que ce spectacle, voir ventrer des chevaux
et daguer des taureaux qui se sont d'abord rus sur les hommes, restera
l'amusement favori et national des Espagnols.

Nous sommes sorties du cirque par une pluie diluvienne, ce qui a
contribu encore  refroidir mon enthousiasme, toutes les voitures
prises, tous les omnibus envahis; attendre! attendre! Patience! c'est le
grand mot  Paris et nous avons attendu une heure. Nous tions parties
gament, mais comme l'a crit un profond philosophe:

    On rit aux arrives
    Et l'on pleure aux dparts.


RIGHT
_Vendredi, 11 Octobre 1889._

Exposition l'Autriche-Hongrie, la Belgique, la Hollande.

La section Austro-Hongroise est orne  l'intrieur, de cartouches
portant le nom des principales villes de ce royaume trs civilis et
riche en industries de tous genres.

Son exposition de bijoux m'a frappe; l'Autriche possde sans doute des
mines de grenat car elle prsente des vitrines entires de bijoux qui ne
sont absolument composs que de cette pierre taille et monte de toutes
les faons; l'Autriche se fait donc remarquer par ses bijoux de grenat
qui ont leur cachet propre comme les coraux, les cames et les mosaques
d'Italie.

On voit aussi quantit de bibelots varis en porcelaine, les plus drles
sont la srie des bonshommes branlant la tte au moindre frlement, mais
je crois que ce genre est redevenu jeune  force d'tre vieux.

Je me souviens avoir vu dans mon enfance des magots de ce genre l, qui
remuaient leur chef  perptuit et mme vous tiraient la langue.

Par exemple ce qui est vraiment beau c'est la cristallerie de Bohme
qui ne craint aucune concurrence.

La petite Belgique peut marcher de pair avec les plus grandes nations,
elle expose dans toutes les classes.

Les dentelles, la verrerie, les faences, la draperie, les tapisseries
sont les principales spcialits qui font la rputation de l'industrie
belge.

La dentelle en est sans contredit la plus ancienne.

Tous les genres de dentelles vritables s'y fabriquent aujourd'hui;
telles sont les dentelles connues sous le nom de Valenciennes, Malines,
Flandres, application de Bruxelles, Duchesse, torchons, points gaze,
Burano, Venise et autres points qui se font  l'aiguille et celles qui
s'excutent  l'aide de fuseaux. Les dentelles aux fuseaux se fabriquent
gnralement dans les Flandres, sur un petit mtier portatif; quant  la
dentelle  l'aiguille, elle se fait au moyen d'une simple aiguille et
d'un morceau de parchemin retraant le dessin.

Depuis 1878, les fabricants belges ont fait de grands progrs dans leurs
dessins et beaucoup de leurs produits ont un caractre trs artistique;
on peut, en effet, voir cette fois des panneaux et de petits tableaux
excuts comme en peinture par des dentellires qui n'ont  leur
disposition pour produire les ombres et les effets que la diffrence de
grosseur de leur fil ou de leur soie.

La pice principale de l'Exposition de dentelles est un grand voile de
marie Louis XVI, en point  l'aiguille, de trois mtres de long sur
deux mtres de large. Des fleurs en forment le motif; ce voile se
compose de trois cent cinquante morceaux et il a fallu plus de deux ans
pour l'excuter. Son prix est de neuf mille francs.

Dans le mme genre, il convient de citer des robes, des nappes d'autel,
des mouchoirs et des ventails qui font l'admiration des visiteuses.

Charmantes les dentellires flamandes travaillant sous les yeux du
public.

L'loge de la verrerie de Charleroi n'est plus  faire. Dans son
exposition remarquable, elle expose des glaces magnifiques qui peuvent
rivaliser avec celles de Saint-Gobain. Mmes compliments aux
porcelainiers et faenciers, tout ce qu'ils exposent est ravissant.

La manufacture royale de tapisseries de Malines nous montre quatre
panneaux qui peuvent soutenir la comparaison avec les plus beaux
produits des Gobelins. L'une de ces tapisseries appartient au Snat
belge; en voici la lgende:

Le 3 avril 1566 les gentilshommes confdrs remettent  Marguerite de
Parme, au palais de Bruxelles, une requte par laquelle ils rclament la
libert de conscience.

Les bnistes belges sont galement des artistes, tous leurs meubles
sont frapps au bon coin de l'originalit.

Une chose fort curieuse encore c'est le plan complet du port d'Anvers;
cette miniature permet de comprendre d'un coup d'oeil l'importance de ce
port gigantesque.

La Hollande tient un bon rang. Ce petit pays qui n'a pas quatre millions
d'habitants, mais qui en compte vingt avec ses colonies, est fort
intressant  tudier. Sa faade construite dans le style de la
Renaissance nerlandaise, se compose d'une large porte et de quatre
baies symtriques en plein cintre, ornes de draperies.

La Hollande est une nation active, industrieuse, intelligente. Ses
toiles incomparables, ses velours d'Utrech, ses faences de Delft
justifient leur vieille renomme.

Trs belle l'exposition de la manufacture royale d'Eventer dont certains
tapis ont jusqu' dix centimtres d'paisseur.

Les Hollandais "ces rouliers des mers" comme on les appelait jadis
taient alors renomms dans le monde entier comme constructeurs de
navires. A remarquer aussi les cartes, plans, dessins techniques de
ports, de digues, de ponts, de canaux, ces canaux qui servent de rues
dans les villes et de routes dans les campagnes, et qui prouvent que les
Hollandais sont des ingnieurs hors ligne.

Leur pays est une conqute, un empitement fait sur la mer. Ils ont
accompli des travaux prodigieux pour faire une terre riche, fertile de
ce pays de _polders_ (marais, aux ctes semes d'lots). Amsterdam
seulement, cette Venise du Nord, compte quatre-vingt-dix lots relis
par trois cents ponts; elle est entirement btie sur pilotis--en sorte
que si l'on pouvait retourner cette cit, elle prsenterait l'tonnant
spectacle d'une immense fort dpouille de feuillages.--Oui, ce pays
entirement plat, quelquefois au-dessous du niveau de la mer, n'est
dfendu contre les inondations de l'Ocan que par un ensemble admirable
de digues et un systme de canalisation qui donne aux eaux leur libre
cours. On peut donc dire que les Hollandais sont en lutte perptuelle
avec l'lment liquide. L'Ocan est leur ennemi intime en temps de paix,
mais en temps de guerre il devient leur meilleur ami. Les habitants
ouvrent les digues et submergent les envahisseurs. Cependant un jour il
advint que grce  la glace la cavalerie franaise y fit une prouesse
dont le souvenir reste dans l'histoire.

La Hollande prsente aussi une taillerie de diamants value  deux
millions.

Voil la table o les pierres sont d'abord coupes, puis tailles
grossirement; la taille s'achve  l'aide de meules disposes autour
des tables, ces meules sont mues par un moteur  gaz. Une meule ancienne
qui marchait  l'aide du pied permet de juger des perfectionnements mis
au service du lapidaire.

Rcemment encore, Amsterdam tait la seule ville du monde o se fit la
taille rgulire du diamant: elle a maintenant Paris pour rivale en
cette industrie trs spciale; mais les ouvriers hollandais, tailleurs
de diamants, d'origine portugaise, sont rests les matres de cet art
dlicat o il faut autant de tour de main que de probit.

Les colonies hollandaises font honneur  la mre patrie: toffes
indiennes de tous genres, trophes d'armes et d'instruments de musique,
objets richement incrusts, vases en matire prcieuse.

Le vaste empire batave est l tout entier.

Autre curiosit trs pittoresque et trs couleur locale: c'est le
village javanais (Kampong). Soixante personnes de la peuplade des
Prangers sont l, nous initiant  la vie que mnent vingt millions
d'tres humains. Toutes les cabanes,  commencer par celle du chef, sont
en bambou, leves sur pilotis pour protger les habitants contre les
attaques des fauves. Ici, ce sont des chapeliers tressant d'immenses
chapeaux en bambous, l, une vieille Javanaise fait la cuisine au riz.
Les femmes trs peu vtues ont les cheveux huils et les joues fardes;
tout cela est d'une couleur locale et d'un pittoresque saisissant.

Le thtre achve de nous transporter dans un autre monde: l'orchestre,
compos d'un violoncelle primitif, de xilophones et de jeux de cloches,
de gongs de diffrents calibres fait danser des bayadres, des almes
trs authentiques et qu'on a eu mille peines  obtenir du Prince de
Pranger qui ne voulait pas les laisser partir de son harem. Elles
apparaissent vtues de bijoux et d'toffes superbes, un carquois sur
l'paule et une aurole de plumes autour de la tte. Leurs poses sont
langoureuses, leurs danses ont beaucoup de charmes. Elles tournent
lentement et longtemps. C'est un spectacle trange pendant lequel on se
croit bien loin de Paris.

Nous songeons  aller demain samedi et le mardi suivant 
l'Opra-Comique voir _Carmen_ et _Sigurd_, deux opras que je tiens 
entendre pendant mon sjour; nos places sont retenues: deux fauteuils
d'orchestre au premier rang.


RIGHT
_Samedi, 12 Octobre 1889._

L'Exposition.--Europe.--La Grce.--L'Espagne.--Le Portugal.--La Suisse

Le Palais grec construit dans l'ancien style du pays, ne s'lance point
en dme, campanile, clochetons; il reste droit, svre, rgulier. Sur
les deux murs qui s'tendent  droite et  gauche de l'entre
principale, on aperoit de grandes peintures qui reprsentent la Grce
ancienne et la Grce moderne. D'un ct l'Acropole, de l'autre les
usines du Laurium.

La mme ide se poursuit  l'intrieur. D'un ct, on a inscrit le nom
des quatre villes les plus importantes de la Grce antique: Athnes,
Corinthe, Sparte et Thbes, de l'autre les premires villes de la Grce
moderne: Le Pire, Syracuse, Corfou et Patras.

Les tissus de soie faits  la main par les femmes d'Athnes et de
Corinthe, les broderies soie sur soie et les tapis galement tisss  la
main, sont d'une perfection hors-ligne.

Les chantillons de marbre sont nombreux et magnifiques, les verts sont
de toute beaut, les colonnes de Sainte-Sophie  Constantinople, ont t
tailles dans des marbres pareils. On remarque beaucoup un morceau de
marbre inconnu jusqu'ici, rouge vein de bleu et noir, il a t ramass
dans l'le de Chio. Une suite de photographies du plus haut intrt
reproduisent les statues trouves dans ce pays ptri par les arts et
dont plusieurs sont antrieures  Pricls.

On retrouve l'Espagne dans les salons de peinture o ses artistes
exposent de superbes tableaux qui font le plus grand honneur  son cole
moderne, au Palais des Industries diverses o elle prend un salon, et au
Palais des Arts libraux o elle occupe une grande galerie, ce qui ne
l'empche pas d'avoir en outre plusieurs pavillons et kiosques pour
l'exposition de ses colonies et la dgustation de ses excellents vins.

Le grand pavillon espagnol des produits alimentaires rappelle les
monuments historiques de style muzarabe que l'on voit en Espagne
principalement  Tolde. Trs beau aussi le Pavillon des colonies
espagnoles tout rempli des richesses de ces terres fortunes. On
pourrait dire que Cuba est le sucrier du monde et quel est le fumeur qui
ne recherche pas les cigares de la Havane?

Le Pavillon du Portugal avec sa tour de trente-six mtres de hauteur
fait grand effet. Le style gnral de ce pavillon est le Louis XV
portugais avec des ornements copis sur les monuments de Blem notamment
du clotre. Les vins portugais sont parat-il comme les vins espagnols
rputs chez les gourmets: j'ai mieux aim m'arrter aux faences
mailles et terres cuites genre Bernard Palissy qui m'ont paru trs
dcoratives.


La Suisse

La Suisse est une vaillante nation, son exposition le dmontre. Trs
remarquables les soieries de Zurich et les broderies d'Appenzell;
excellent le chocolat Suchard et le fromage de gruyre. La Suisse est la
patrie des fromages comme l'Italie est la patrie des ptes. Aprs cela
le grand triomphe de la Suisse c'est l'horlogerie. Cette branche si
remarquable occupe  elle seule deux cent cinquante mtres avec cent
soixante exposants. On y voit tous les modles connus de montres,
pendules, horloges et mme des modles inconnus. Je suis reste en
extase devant une montre de vingt-cinq mille francs.

Je viens de consulter une petite personne qui ne me quitte gure, mais
cependant se montre  ses heures capricieuse  l'gal d'une jolie femme.
Elle est brillante, pimpante, lgante, comme une beaut  la mode. Elle
ne marche qu'avec des rubis, des joyaux, s'il vous plat comme une
raffine du jour. Elle fait entendre incessamment son petit babil et
trahit parfois des mouvements d'une regrettable indpendance. Il lui
arrive mme de bouder.

Quoique trs matresse d'elle-mme comme vous le voyez, elle porte une
chane comme un prisonnier ou un esclave.

Je dis que c'est une petite personne trs libre dans ses mouvements,
car sortant presque toujours avec moi il arrive qu'elle marche encore
lorsque je m'arrte ou qu'elle s'arrte lorsque je marche. Cette
organisation dlicate, fantasque, difficile  discipliner qui subit les
influences de la gele et de la chaleur, comme une sensitive lady, vous
l'avez dj devin, n'est-ce pas? C'est Mademoiselle ma montre.

Voil comment Leo Lesps parlait jadis si spirituellement de la sienne.
Alors les montres cotaient cher, parce qu'elles taient bonnes et on
les soignait en consquence, aujourd'hui qu'elles sont pour rien on n'y
fait plus attention, et cependant cette gentille personne est ni plus ni
moins qu'une merveille.

Je l'ai bien compris aprs les renseignements curieux qui m'ont t
donns sur le degr de perfection atteint par ces mcanismes minuscules
aussi remarquables que ceux de n'importe quelle machine. Quelques
chiffres sont ncessaires.

Le ressort moteur entrane le barillet; son mouvement est transmis par
trois roues  l'chappement dont la roue frappe l'ancre ou le cylindre
du balancier,  raison d'une moyenne de huit mille coups par heure (avec
des diffrences de trois mille  quatre mille suivant les systmes); en
chemin, un autre engrenage ralentit dans le rapport de douze  un le
mouvement qui est transmis  l'aiguille des heures. Tous les mouvements
de la montre sont discontinus, et s'excutent par petits sauts gaux
dont le nombre dpasse deux cent millions par an pour certaines montres.

Les personnes soucieuses de conserver leur montre la font nettoyer tous
les deux ans, c'est--dire aprs trois cent  quatre cent millions de
chocs. Au bout d'une vingtaine d'annes, une montre bien faite et qui
n'a pas t dtruite prmaturment, doit subir le changement de quelques
pignons; mais c'est aprs plusieurs milliards de ces petits sauts dont
nous parlons, et aprs que la roue d'chappement a excut des dizaines
de millions de tours.

Si l'on ajoute  cela des complications telles que chronographe,
quantimes, rptitions  minutes, on reste merveill de leur
possibilit. Quant au chemin dcrit  l'extrieur par le balancier, il
est si inattendu qu'on ne peut admettre le rsultat qu'aprs avoir
refait le calcul. Le balancier d'une montre dix-neuf lignes mesure, en
moyenne, dix-sept millimtres de diamtre sur les vis de rglage; il
fait par seconde cinq oscillations d'un tour et demi, soit trois cent
quatre-vingt-quinze millimtres de chemin parcouru par seconde,
trente-quatre kilomtres par jour, douze mille cinq cents kilomtres par
an en nombres ronds; or, les montres  quantime perptuel, portent une
roue qui excute un tour en quatre ans; pendant ce temps, le balancier
aurait fait le tour du monde.

Dsormais, je ne toucherai plus  ma montre qu'avec un certain respect
et mille prcautions.


RIGHT
_Dimanche, 13 Octobre 1889_

"L'Ode triomphale" d'Augusta Holms.--"Excelsior"

_L'Ode triomphale_ d'Augusta Holms, qui difie la Rpublique, a eu lieu
 deux heures de l'aprs-midi, ce qui a permis de faire l'conomie de
l'clairage, soit huit mille francs; c'est bien quelque chose.

On a beaucoup parl de cette fte des ftes, excute aux frais de
l'Etat et de la Ville de Paris, qui dpensent trois cent mille francs
pour cette reprsentation, et l'on dira encore que la Rpublique n'est
pas prodigue! Elle a sans doute pens que pour consacrer sa gloire elle
ne dpenserait jamais trop d'argent. L'ensemble est des plus grandiose!

La scne a soixante mtres de long sur trente de large. Au fond de la
scne s'tale une peinture panoramique reprsentant des villes et des
campagnes, montagnes, forts, rivires, cela reprsente la France. Au
centre de la scne se dresse un autel trs lev et de forme ancienne
ombrag d'un voile d'or. Au pied de l'autel brlent quatre trpieds
remplis de parfums; devant l'autel un large escalier orn de trophes
d'armes, de drapeaux et de fleurs; au-dessous, une vaste plate-forme
sur laquelle dfile le cortge en costume symbolique.

Les Arts prcds par le Gnie.

Les Sciences prcdes par la Raison.

Les corps de Mtiers prcds par le Travail et l'Industrie. Les
vignerons suivent le Vin que reprsente un pavois couvert de pampres
verts et de grappes vermeilles. Les moissonneurs suivent la Rcolte
reprsente par des gerbes de bl enguirlandes de fleurs des champs.
Ils chantent:

    Forts et rnovs,
    Mangez et buvez,
    Fils du rire et de la vaillance,
    Le pain et le vin,
    Sans quoi tout est vain
    La chaire et le sang de la France.

Quand ils ont fini, ils vont se ranger en haut de la vaste scne, o
iront successivement s'tager les autres choeurs. Les soldats suivent la
Guerre que reprsente un amoncellement de boucliers entours de
palmiers, de lauriers, et de colonnes charges de trophes.

Les marins suivent la Mer, que reprsente des monceaux de coraux et de
plantes marines. Ils chantent la France. Les soldats disent:

    Nous voulons mourir en l'aimant
    Car c'est vivre immortellement
    Que de mourir pour la Patrie.

A quoi les marins rpondent:

    A toi la conqute fconde,
    A toi l'or et la perle ronde,
    Qu'importe les morts
    Si par nos efforts
    La France obtient les richesses du Monde!

Puis viennent les jeunes gens prcds par l'Amour, et les jeunes filles
par la Jeunesse. Les jeunes filles offrent des fleurs et les jeunes gens
des palmes de myrte. Leurs chants sont potiques et harmonieux. Les
enfants terminent le dfil. Ils apparaissent sur un char tran par des
btes froces. Ils chantent aussi des vers symboliques et parfois trs
beaux.

Cette premire partie de l'oeuvre de Mme Holms est d'une grande
puissance et d'une haute inspiration.

A ce moment la scne s'obscursit, l'orchestre fait entendre des
roulements sinistres. Il entame une marche funbre. Soudain surgit une
femme voile de noir, charge de chanes, aux longs cheveux blonds
pars. Elle se dirige vers l'autel les bras tendus.. L'Amour et la
Jeunesse se sont spars pour la laisser passer. Cette figure
douloureuse, c'est la France blesse qui a perdu ses provinces.

Le peuple va la secourir en appelant la Rpublique  son aide.

C'est une sorte de litanie avec le rponse

    Apparais, desse, apparais.

Alors des plis du drapeau dploy sur l'autel surgit la terrible,
clmente, triomphante et fire Rpublique qui se prsente ainsi:

    O peuple me voici, du haut de l'Empyre
    O je rgle  jamais tes destins glorieux,
    Je viens  ton appel, et de flammes entoure
    J'apparais  tes yeux.
    Venez  moi vous qui souffrez pour la Justice
    Pauvres, dshrits, martyrs suivez ma loi,
    Il faut que le clairon terrible retentisse!
    La Justice, c'est moi!

On est empoign... Quelle belle rpublique ce serait. Malheureusement...
celle que nous avons, hlas, ne lui ressemble gure...

Cette reprsentation comprend douze cents acteurs. M. Colonne, de son
bton de mastro, dirigeait trois cents instrumentistes et neuf cents
choristes; tout a march  ravir, l'ensemble a t magnifique, mais trop
paen, digne des temps mythologiques. C'est ainsi que se faisaient
autrefois les ftes de l'tre suprme, chres  Robespierre et les
grotesques crmonies prsides par la desse Raison. La Troisime
Rpublique voudrait-elle, comme sa grand'mre, substituer le culte paen
au culte chrtien?

Croyances pour croyances, j'aime mieux les anciennes. Autel pour autel,
je prfre celui devant lequel priaient nos aeux, avant d'aller mourir
pour la Patrie, pour Dieu et le Roi.

Aprs dner, nous sommes alles  l'Eden-Thtre, voir _Excelsior_, une
ferie d'un autre genre.

En un jour, c'est beaucoup, mais nous avions des billets. _Excelsior_
est un ballet monstre en six parties et douze tableaux. Six cents
personnes en costume _ad hoc_ dansent, dfilent, s'agitent sur la scne
aux sons d'un orchestre bien nourri, de cent musiciens. Tout cela
brille, ruisselle, tincelle, et se retrace bien mieux sous les yeux que
sous la plume.


RIGHT
_Lundi, 14 Octobre 1889._

Les Bouquinistes

Nous avons fln aujourd'hui, admir les beaux talages et bouquin du
Pont-Royal au Pont St-Michel. C'est l le march des volumes en plein
vent. Les marchands talent sur les parapets les botes o sont jets
ple-mle les vieux livres, et cela m'a beaucoup amuse de fureter dans
toutes ces botes. Ces modestes talages sont une tentation permanente
pour bien des gens.

On jette un coup d'oeil en passant sur cette bibliothque au grand air.

Un titre plat, on prend le livre, on le feuillette, on en lit des
passages, cela n'engage  rien, s'il convient on l'achte, s'il ne
convient pas on le remet  sa place et l'on poursuit son chemin. La
clientle est trs varie: savants, prtres, tudiants, petites
ouvrires, artistes, stationnent devant ces talages que le propritaire
laisse complaisamment prendre en main, regarder et lire, dans
l'esprance d'une vente  _bref dlai_.

Autrefois, plus d'un collectionneur trouva l des occasions
merveilleuses, mais ces heureuses trouvailles sont rares maintenant. Les
bouquinistes ne se laissent plus attraper, ils connaissent gnralement
aujourd'hui la valeur de leur marchandise. Sans doute, ils achtent des
lots de livres  l'htel des ventes, mais tous les livres de prix ont
t pralablement enlevs par les libraires et les collectionneurs, et
cette _chasse_ au livre rare si pleine d'imprvus, de surprises
agrables autrefois, n'existe plus, cependant le bouquiniste ne vend pas
moins, puisque tout le monde achte des livres. On ne trouve plus la
qualit, mais on trouve la quantit. Jadis, le roi des bouquinistes
tait M. Achaintre, un savant, un grand latiniste tomb dans la misre,
et qui plus d'une fois donna son avis  des littrateurs sur un passage
de Virgile ou un vers d'Horace. Sans doute il y a des collectionneurs
raisonnables, respectueux du bien d'autrui, mais il y en a d'envieux,
avides de possder seuls le trsor convoit, et pour lesquels tous les
moyens sont bons, mme les plus mauvais.

On connat l'histoire de ce bibliophile, riche de science, mais pauvre
d'argent, tous les jours  l'talage il reluquait un livre rarissime de
grand prix; d'abord il l'avait regard, puis il l'avait feuillet, enfin
il s'tait mis  en lire des passages, et chaque fois la tentation plus
forte faisait son oeuvre, et une ide diabolique hantait son cerveau.

Le marchand, qui ne se doutait de rien, le laissait faire, rvant au
contraire une vente avantageuse et prochaine. Un jour en effet le savant
se dcide. Vous demandez cent francs de cet ouvrage, dit-il?

C'est le minimum que je puisse le vendre, rpond le marchand.

Vous assurez qu'il est complet?

Je l'assure, et je ne diminuerai pas un liard sur ce prix.

Le savant se mit pour la centime fois peut-tre  feuilleter le livre.

Soudain il s'arrte, son regard brille d'une joie immense: Marchand,
s'crie-t-il, vous me trompiez, il manque deux pages, voyez-vous-mme,
de la page 113 on passe  la page 116.

Le marchand reste atterr, son livre a perdu la moiti de sa valeur, et
cependant il tait sr, oh! mais bien sr qu'il tait complet. Bref,
aprs une heure de marchandage, le savant triomphe et obtient pour
quarante francs l'ouvrage si longtemps dsir. Huit jours aprs, le
savant runissait ses amis, pour leur montrer le rarissime ouvrage trs
complet qu'il venait d'acheter, le feuillet manquant avait t
habilement recoll  sa place.

C'tait l'astucieux bibliophile lui-mme qui l'avait subtilis un jour
que le marchand entour d'acheteurs lui tournait le dos.

Les mes lastiques se rassurent en se disant: aprs tout, les choses
d'art n'ont qu'une valeur de convention.

Les mes honntes appellent cet acte indlicat, voler, et elles sont dans
le vrai. Je connais une dame qui a fini par se monter une jolie
bibliothque avec les volumes qu'on lui a prts; de mme qu'il y a
diffrentes catgories d'emprunteurs, il y a aussi diffrentes
catgories de prteurs. Il y a ceux qui ne tiennent gure aux livres
qu'ils ont et les prtent volontiers; ceux qui oublient  qui ils les
ont prts, ceux enfin qui n'osent pas les rclamer. Ces gens-l sont
tout ce qu'il y a de plus commode  dvaliser. Aux personnes d'ordre qui
rclamaient leur bien, la digne dame rpondait: Patientez un peu, je
n'ai pas fini la lecture intressante de vos ouvrages, ou, ils sont si
jolis que je les ai prts moi-mme, mais soyez sans inquitude, on ne
tardera pas  me les rendre. Et le temps passait, et si plus tard le
propritaire hasardait une nouvelle rclamation, la dame prenait un air
des plus surpris et s'criait: Vous faites erreur, je vous les ai
rendus dans le temps, vous les aurez prts  d'autres. Mon Dieu, elle
tait peut-tre de bonne foi, et  force d'emprunter des livres et de
les mler aux siens, elle finissait par ne plus s'y reconnatre...
Concluons qu'il est plus facile de retenir les livres que ce qu'il y a
dedans. C'est ce que disait dj Helvtius, il y a cent ans. Je compte
visiter les catacombes, je suis en instance pour cela.




RIGHT
_Mardi, 15 Octobre 1889._

Muse de Minralogie et Gologie.--Muse du Louvre--Dner en famille
avec une nouvelle arrive.


Temps froid, avec soleil et ciel bleu; d'ailleurs on peut aller par
n'importe quel temps  l'Exposition, ses palais, ses galeries, ses
arcades et ses vlums sont l pour vous protger.

Nous avons visit ce matin un muse o ma cousine et moi nous nous
sommes trouves seules! Cela m'a paru tout  fait drle, puisque partout
il y a foule compacte. Provinciaux des villes et mme des campagnes
continuent de donner avec un entrain qui stupfie les Parisiens. Cela
prouve qu'il n'y a pas qu'eux  savoir se dbrouiller.

Oui, nous avons visit  Paris, en temps d'Exposition, d'immenses salles
ouvertes au public... o il n'y avait personne!

Nous tions boulevard Saint-Michel,  l'Ecole des Mines, qui contient le
Muse de minralogie et de gologie.

Des peintures murales reprsentent les lieux minralogiques les plus
remarquables. Au premier tage sont les collections minralogiques et
gologiques groupes pour la France par dpartements. Nous ne sommes
point montes au second tage qui contient une collection
palontologique de grande valeur et dont tous les spcimens sont
tiquets. Ce sanctuaire d'une science qui n'est pas  la porte de tout
le monde ne peut intresser que des savants.

Nous avons donc vu au premier des pierres de toutes sortes, mais nous ne
nous sommes arrtes que devant les pierres prcieuses et nous avons
galement admir les oeuvres de la nature et celles du travail humain.
Les diamants fabriqus ont la puret et la duret des diamants naturels,
malheureusement, ils sont trs petits, on n'est pas encore arriv 
produire de gros diamants, les autres pierres prcieuses, saphirs,
rubis, meraudes, sont aussi des poussires compares  la grosseur des
pierres naturelles, les meraudes surtout qu'on trouve aux Monts Ourals
en blocs normes.

J'ai t blouie par toutes les merveilleuses peintures et sculptures
que renferme le Muse du Louvre. Mais il faudrait y passer des semaines,
le catalogue en main pour le voir et l'admirer  son aise. Je n'ai donc
fait que passer de galerie en galerie, de trave en trave, de salle en
salle: salle ronde, salle carre, salle des Sept Mtres, etc., etc.

C'est une incomparable runion de chefs-d'oeuvre dans un cadre digne du
tableau. En effet, le Louvre, par ses magnifiques proportions, la beaut
de son style antique s'unissant  celui de la Renaissance l'extrme
lgance de sa dcoration, est considr comme le plus beau Palais de
l'Europe, et ses collections artistiques en sont les plus riches et les
plus prcieuses.

Mais les muses restent, l'Exposition passe, donc il faut consacrer son
temps  cette dernire.

Ce soir aprs dner, Mathilde, la jeune parente de ma cousine nous a
racont ses dconvenues depuis trois jours. Ses lamentations nous ont
fort diverties,  noirceur du coeur humain. Voici sa navrante odysse:

Je n'ai pas de chance, nous a-t-elle dit.

En 1867, j'tais toute jeune fille, un de mes oncles, vieux clibataire,
m'offre un voyage  Paris, je n'avais garde de refuser. J'tais joyeuse
comme un oiseau le matin du dpart, nous arrivons dans les meilleures
dispositions et nous voil, du matin au soir, visitant tous les deux
Paris et surtout l'Exposition. Malheureusement, nous n'avions nullement
les mmes gots. Mon oncle s'attardait devant tous les produits
gastronomiques, les vins vnrables, les eaux-de-vie de la Comte, les
foies-gras de Strasbourg; les armes et les machines l'intressaient
aussi beaucoup. Moi, je n'aurais voulu m'arrter que devant les beaux
meubles, les bijoux, les dentelles et les soieries. Celles de Lyon
taient blouissantes. Il y avait entr'autre une robe de soie blanche
sur la trane de laquelle s'panouissait, tisse dans l'toffe, la queue
d'un paon faisant la roue. Cette robe destine  une souveraine, me
fascinait; mais mon oncle n'entendait pas qu'on s'arrtt  ces
babioles.

Nous passions rapidement, ne stationnant que devant les vitrines
favorites de mon oncle. Je dplorais, tout bas, ma jeunesse et ma
dpendance. Etre libre quand on a quinze ans, quel rve!

Les annes ont pass... je suis marie et je viens  Paris avec mon mari
et mes deux enfants: Yvan, sept ans, Anne, cinq ans, pour voir cette
incomparable merveille, dont les oreilles me tintent depuis tantt six
mois. J'espre cette fois la voir  ma guise; mais la femme propose et
le mari et les enfants disposent.

Nous arrivons le soir fort tard  l'htel, trs fatigus d'un long
voyage et nous nous couchons vers dix heures ayant vraiment besoin de
repos.

Avant minuit nous sommes rveills par ce cri sinistre: au feu! au feu!
Yvan, les yeux hagards, s'est dj jet hors de son lit. Des lueurs
blafardes passent devant notre fentre, les cris d'angoisse redoublent,
ils sortent de la chambre contigu  la ntre. A peine vtus, ma fille
dans mes bras, mon fils tenant la main de son pre, nous descendons
l'escalier affols et nous faisons irruption dans la salle--manger de
l'htel, o plusieurs voyageurs se trouvaient dj. Les pompiers avaient
t prvenus. Voici ce qui tait arriv. Une vieille demoiselle, notre
voisine de chambre, avait l'habitude de se faire enfermer et sa
domestique qui logeait aux mansardes emportait la cl. Cette demoiselle
en frisant ses papillotes, avait mis le feu aux rideaux et l'on juge de
son angoisse, ne pouvant sortir. Voil ce qui avait rendu ses cris si
dchirants et effray toute la maison. Les pompiers en quelques jets
d'eau, eurent bientt teint l'incendie et chacun, vers deux heures du
matin, put regagner ses appartements; mais comment dormir aprs de
telles motions?

Nous nous levons tard et sortons aussitt le djeuner pour faire
quelques commissions; place Saint-Michel nous nous trouvons au milieu
d'un encombrement de voitures, Yvan tirait  droite, Anne tirait 
gauche, et peu s'en est fallu que nous ne fussions tous les quatre
crass. J'tais toute frissonnante de peur et mon mari trs ple. Ma
chre amie, me dit-il, nous ne sommes pas ici dans nos rues tranquilles
de province, il est impossible de se tirer d'affaire avec des enfants de
cet ge-l, prenons une voiture. Nous leur avons promis depuis longtemps
une visite au Jardin d'Acclimatation, voil le moment venu. Oui, oui, me
suis-je crie, sauvons-nous  la campagne. Mon mari a souri, comment, 
peine arrive  Paris le but de tous tes dsirs, tu songerais  le
quitter!

Les enfants ont vite oubli le danger, ravis de rouler en voiture, en
attendant la promenade en palanquin sur le dos d'un lphant.

Le fiacre est  peine arrt devant l'entre du Bois de Boulogne que les
deux bambins sont  terre, je me prcipite pour les suivre et mon mari
aussi. Cinq minutes aprs nous nous apercevons que leurs manteaux et nos
deux parapluies sont rests dans le fiacre qui tait reparti de suite,
et comme en nafs provinciaux que nous sommes, nous n'avions pas song 
prendre le numro, nos manteaux et parapluies ne se retrouveront jamais.
Nous ne sommes pas les seuls  oublier ces objets, la statistique assure
qu'il est perdu environ cinq mille parapluies chaque anne  Paris. Nous
avons donc bien des compagnons d'infortune, mais ce n'est pas une
consolation.

Cette fois, nous rentrons satisfaits de notre promenade, et nous
promettant bien de passer le lendemain, qui tait hier, une dlicieuse
journe  l'Exposition. De bonne heure, nous nous y rendons tous les
quatre avec les deux soeurs de ma mre qui, vous le savez, habitent Paris
depuis longtemps.

Je m'intresse  beaucoup de choses que mon mari ne regarde mme pas.

J'avoue que je suis un peu bouriffe de tout ce que je vois, on le
serait  moins, nous marchons, trottons, circulons et finalement mon
mari qui s'arrtait d'un ct, moi et mes tantes d'un autre, nous
finissons par nous perdre, et nous voil nous cherchant mutuellement et
perdant une grande heure  cet agrable exercice. Yvan adore son pre,
et le voil tout en larmes. Papa est perdu! Papa est perdu!

--Mais non, mon chri, calme-toi, nous allons le retrouver.

Anne trs fatigue commenait dj  faire la grimace; son chagrin
clate  son tour, mais il ne s'agit que d'elle.

--Maman, je suis lasse...

--Ma petite fille, nous cherchons ton papa, tout  l'heure tu vas te
reposer.

--C'est maintenant que je veux me dlasser; je veux m'asseoir.

Et nous prenons des chaises, qu'entre parenthse on nous fait payer deux
fois. On ne peut pas discuter pour quelques centimes.

Au bout d'un quart d'heure, Anne en avait assez et Yvan pleurait
toujours. Anne n'tait plus lasse, elle avait faim.

--Je voudrais un gteau.

--Mais, ma petite, il n'y en a pas ici, nous irons en chercher plus
tard.

--Je veux un gteau, j'ai faim...

Nous nous dirigeons vers une ptisserie.--Allons, Yvan, ne pleure plus,
veux-tu un bonbon?

--C'est pas un gteau que je veux, c'est papa.

Les enfants mangent des brioches, et j'espre avoir enfin la paix.

Mais gnralement quand on a eu faim, on a galement soif, et quand on a
mang, il faut boire, et nous voil  la recherche d'un bock, mais c'est
bien une autre affaire, Anne ne veut ni bire ni vin, elle veut de l'eau
et c'est justement ce que les limonadiers n'aiment pas  vendre. Yvan
refuse nergiquement de boire. Je ne veux pas boire, je veux papa.

Anne a donc bu et mang consciencieusement, elle prouve un troisime
besoin sur lequel je n'appuie pas, et nous voil courant jusqu'au diable
vert pour trouver le dit pavillon..., et Yvan pleurait toujours. Tout
cela avait pris beaucoup de temps, et nous tions vritablement tous
trs fatigus.

J'ajouterai mme que mes bonnes tantes qui n'ont jamais eu d'enfants
taient positivement atterres. Nous retrouvons mon mari maussade et de
mauvaise humeur, me reprochant de l'avoir perdu, et moi  mon tour me
rvoltant d'tre reste seule  subir la corve des enfants.

Nous prenons le petit decauville qui nous conduit au pied de la clbre
tour. Je n'aurais pas mieux demand que de me promener, de voir,
d'admirer mais j'avais mes deux terribles boulets, non aux pieds, mais
aux mains et cela paralysait mon enthousiasme.

Nous dnons  l'Exposition pour prendre les premiers nos places aux
fontaines lumineuses. Anne ballait et Yvan avait fini par dormir sur
les genoux de son pre. Nous sommes rentrs vers onze heures, harasss.
C'tait  se demander si nous avions fait vingt-cinq lieues  pied.

Nous nous couchons, mais mon fils trs fatigu est pris de fivre, et
nous avons pass la nuit dans l'inquitude mon mari et moi. De grand
matin nous avons fait venir un mdecin qui nous a compltement
rassurs. Ce n'est que de la fatigue et de l'motion. C'est pourquoi
vous me voyez seule aujourd'hui.

Je viens vous embrasser en courant, dit-elle  ma cousine, et vais
relever mon mari qui, assurment, en venant  l'Exposition, ne
s'attendait pas  remplir le rle de garde-malade.

Esprons que notre voyage s'achvera mieux qu'il n'a commenc.

C'est la grce que je te souhaite, a murmur ma cousine en l'embrassant.


MORALIT

    Laissons la tendre fleur qui pousse,
    La rose  l'abri du buisson,
    Les oiseaux dans leurs nids de mousse,
    Et les enfants  la maison.




RIGHT
_Mercredi, 16 Octobre 1889._

Le Jardin d'Acclimatation


Le Jardin d'Acclimatation, tabli dans le Bois de Boulogne, est un parc
dlicieux de vingt hectares.

L'arrive est charmante sous bois, dans des voitures dcouvertes courant
sur rails  travers les alles. On se croirait assis sur un banc de
jardin qui soudain se met en marche entran par un cheval endiabl!

Oui, le Jardin d'Acclimatation m'est apparu comme une miniature du
Paradis terrestre. Tout le monde doit l'envisager ainsi. Paradis des
grands, soit que ceux-ci s'garent dans les parties ombreuses et
solitaires, soit qu'ils aillent rver des tropiques dans la grande serre
centrale ou regarder les caravanes exotiques.

Toutes les races humaines ont camp sous le ciel du Bois de Boulogne:
Nubiens, Esquimaux, Fugiens, Galibis, Cynghalais, Araucaniens,
Kalmoucks, Peaux-Rouges, Achantis, Hottentots, Circassiens, Lapons
norwgiens et _tutti quanti_.

Paradis des petits, qui s'en vont chevaucher sur les dromadaires, se
faire traner en voiture par une autruche ou les petits zbus (boeufs
trotteurs) monter dans le palanquin de l'lphant, assister au repas
des phoques. Du reste, il n'y a pas que les enfants  monter en
palanquin. Le samedi, jour o on se marie le plus  Paris, on y voit les
pouses d'un certain monde dans leurs blanches toilettes. Cette
promenade est, parat-il, la distraction favorite inscrite au programme
des noces ouvrires.

Les serres avec ruisselets tranquilles et grottes mystrieuses sont des
palais de fleurs, o toutes les plantes frileuses de la cration se
donnent rendez-vous: il en est de mme des animaux remarquables. Ils ont
ici leurs reprsentants: tapirs, sangliers, zbres domestiques, rennes,
chamois, isards, antilopes, daims, cerfs, sans oublier le cerf nain de
la Chine, qui pse environ douze livres. Comme antithse, je citerai
Juliette (Romo est mort en 1886), l'lphant offert par le feu roi
Victor-Emmanuel. Juliette et Romo avaient succd  Castor et Pollux,
vendus vingt-sept mille francs  la boucherie parisienne pendant le
sige; du reste ils ne furent pas les seuls animaux du Jardin
d'Acclimatation que les Parisiens dvorrent. On mangea alors des
ctelettes d'antilopes, des biftecks d'ours, des rtis d'lphants, des
filets d'hippopotames.

A la suite de tous ces dsastres, la ville de Paris dut dpenser cent
quatre-vingt mille francs pour remplacer les victimes et repeupler le
Jardin d'Acclimatation. Ces beaux animaux doivent tre heureux, ils ont
tout  souhait, sauf l libert, et pour ceux qui l'aiment, c'est
peut-tre manquer de tout.

Les singes ont un palais revtu  l'extrieur comme  l'intrieur de
plaques de faences pour empcher les murs de s'imprgner de mauvaises
odeurs, les ouistitis sont charmants ainsi que les cureuils gris, ces
jolis cureuils qui fournissent la fourrure dite petit-gris ou vair.

Il y a des moutons et des chvres de tous les pays: de Russie, d'Egypte,
de Chine, d'Afrique; la petite chvre naine de ce dernier pays est un
vrai joujou vivant, moins grande que la plupart de celles qu'on achte
chez les marchands de jouets.

Je me suis arrte longtemps devant le palais des kanguroos: peu
gracieux, mais trs drles ces animaux, avec leur grande poche sous le
ventre pour lever leurs petits. Ils ont les membres postrieurs trs
dvelopps, et en s'aidant de leur queue qui leur sert tour  tour de
point d'appui dans le repos, de tremplin au dpart, de balancier pour la
course, ils franchissent d'un seul bond des distances normes. Les
espces de kanguroos sont trs nombreuses, et presque toutes
reprsentes ici.

Trs intressant encore les lamas qui sont les chameaux du Nouveau-Monde
et fournissent ces riches toisons dont on fait de si beaux tissus et
mme de la dentelle maintenant. La vacherie possde les meilleures
laitires et pas mal de petites vaches bretonnes. J'en ai t toute
fire. La laiterie est auprs, et pour les Parisiens c'est une rgalade
de pouvoir boire une tasse de lait tout chaud, tout cumeux, il y a des
jours o il s'en dbite mille tasses.

Les varits infinies de la race canine se retrouvent en offrant aux
regards charms des amateurs les types les plus purs. Voil des sujets
qui ont toutes les qualits requises pour satisfaire les plus
difficiles, le rude chasseur ou la petite matresse.

On peut en dire autant des chevaux dont la collection est des plus
compltes, depuis le percheron pur-sang, le cheval de trait breton
jusqu'au cheval d'Arabie.

Et les poneys! en voil de tous les pays: de Java, de Siam, de
Cochinchine, d'Ecosse, d'Islande, de Russie, de Corse, des Landes, de
Navarre, de l'Ile d'Yeu, de Pologne, de Finlande. Ils ont de jolies
robes, des formes lgantes, ce sont de mignons petits chevaux, mais en
gnral ils n'ont pas l'air commode.

J'ai admir en face des curies le _sequoa gigantea_, le sapin gant de
la Californie, qui ne crot naturellement que sur un seul point, dans la
valle de Calaveras, donn il y a vingt ans par Monsieur Leroy d'Angers.

Il est autrement beau que celui que je possde  la campagne, mais cela
n'est pas tonnant, le mien a t la victime d'une aventure
extraordinaire, il commence une seconde vie... Donc cet arbre, dj fort
beau pour ses quinze ans, vivait tranquille et solitaire sur le bord
d'une alle qu'il fallait largir. Je regrettais bien le sacrifice,
c'tait devenu ncessaire: l'arrt fatal fut prononc. Le squoia est
arrach, sci au bas du tronc, et les racines qui formaient un gros
bloc, jetes sur un tas de bois  brler. Ceci se passait au printemps.
Tout l't la pauvre souche resta expose au grand soleil. Plusieurs
fois, je dis  mon cordon bleu: Mais brlez donc cette souche, c'est
une bche toute faite pour chemine de cuisine.

Au fond cela m'agaait de voir en l'air les racines de mon pauvre
squoia, de mon unique. Et chaque fois la cuisinire me rpondait: Il
n'est pas sec.

--Par exemple!

--Il lui pousse sans cesse de petites branches vertes tout autour, que
Madame vienne voir.

Je fus voir et la souche du pauvre arbre mutil se montrait toujours
verdoyante. J'en eus piti. La racine fut remise en terre et les petites
branches se mirent  pousser vigoureusement. La premire anne, nos
voisins, des agriculteurs entendus, me disaient: C'est impossible que
cet arbre reprenne vie... C'est un peu de sve reste dans la souche qui
fait son dernier jet. Je le craignais, mais non, depuis trois ans mon
cher squoia continue de les dmentir. On dirait mme qu'il veut
rattraper le temps perdu et dpasser ses congnres qui poussent d'un
mtre par an et qui atteignent jusqu' cent dix mtres, deux fois la
hauteur des tours Notre-Dame.[9]

Mais revenons au Jardin d'Acclimatation.

Les gallinaces sont un monde o se retrouvent les espces les plus
rares comme les plus communes. Impossible de les numrer, je dirais
cependant que les petites ngres blanches soie, les padoues dores et
les campines proprettes, plus que les grosses espces qui leur sont
comme rendement trs suprieures, m'ont sduite. Les faisans sont aussi
lgion. Ah! les beaux et sduisants plumages, que de reflets, que de
bigarrures, d'tincellements, dans ces couleurs plus chatoyantes et plus
varies que celles du prisme. Quant aux pigeons, il faut venir ici pour
en voir la plus complte collection qui ait t jamais runie. Le
colombier est merveilleusement install. C'est une lgante construction
en briques et fer formant une tour de trente mtres de hauteur sur six
mtres de diamtre, divise en quatre tages; quatre cents couples de
pigeons peuvent nicher l. Tout le service se fait  l'aide d'un
ascenseur, ce qui simplifie les choses. Les combles de la toiture, en
forme de champignon, abrite la nuit les pigeons en libert. Parfois le
vol d'une troupe nombreuse tournoyant autour du colombier produit un
sifflement sonore, ce bruit trange provient de gros sifflets en courge
ou bambou attachs sur les plumes de la queue et qui sont d'un usage
gnral en Chine pour effrayer les oiseaux de proie. Nous avons salu
au passage les pigeons-voyageurs dont on n'a pas oubli les hauts faits
pendant le sige de Paris. Il en est qui franchirent  plusieurs
reprises les lignes prussiennes porteurs de ces dpches microscopiques
photographies sur des feuilles de collodion si lgres, que les cent
quinze mille dpches reues pendant le sige, ne dpassrent pas 
elles toutes le poids d'un gramme, c'est du moins ce qui nous a t dit.

Voil deux pavillons trs bien habits, celui-ci par les grands-ducs qui
appartenaient  Gustave Dor, celui-l par un harfang de Norwge ou
chouette des neiges, cet oiseau trs rare remplace celui qui fut tu
mchamment en 1884 par un Anglais, lequel poursuivi devant le tribunal
correctionnel fut svrement condamn, comme il le mritait d'ailleurs.

Trs intressant le parc des chassiers, hrons, cigognes, flamands,
ibis communs et celui des grues qui viennent de tous les points du
globe. Trs beaux les casoars et les autruches, ravissants les ibis
d'espces rares, roses et rouges, quel magnifique plumage; on dirait des
bouquets de roses ou de flammes qui marchent. Cette beaut qui parle aux
yeux explique le culte que certains peuples avaient autrefois pour
l'ibis, dont ils avaient fait l'oiseau sacr. Les Egyptiens le
vnraient comme une divinit bienfaisante, son apparition concidait
avec les inondations du Nil. Lorsque les ibis entretenus dans les
temples mouraient, on ne les empaillait pas, mais on les embaumait et
on les enfermait ensuite dans des ncropoles dont Hermopolis tait la
principale.

Excessivement curieuse, la pche qu'on fait faire aux cormorans tous les
jours et  heure fixe. Le cou de ces pcheurs emplums est entour d'un
anneau qui les empche d'largir leur gorge et de pouvoir avaler le
poisson qu'ils sont alls capturer au fond de l'eau.

La pche du cormoran tait un sport fort apprci des anciens rois de
France. Pendant longtemps abandonn, on ne le pratiquait plus qu'en
Chine. Aujourd'hui il reprend faveur en France et particulirement chez
les Anglais, grands amateurs de tous les genres de sports. Ces animaux
peuvent arriver  un dressage parfait. Oui, ces oiseaux pcheurs de
poissons lchs en libert s'en vont plonger au loin puis reviennent 
tire d'aile vers leur matre dposer entre ses mains le butin conquis et
recevoir ensuite la rcompense mrite par leurs efforts.

Nous avons pu assister au repas des phoques et des _otaries_, ou lions
de mer des glaces polaires. Ces animaux connaissent trs bien l'heure du
repas, on les voit alors s'agiter, nager vivement, se dresser hors de
l'eau, comme pour dire que l'heure de la rfection est arrive. Les
otaries, par leurs formes tranges font penser aux grands animaux
antdiluviens, ils n'ont que des nageoires dont ils se servent comme les
quadrupdes de leurs membres et leur agilit contraste avec la marche
lente des phoques qui se tranent sur le ventre.

Les otaries sont d'une docilit extraordinaire; au commandement de leur
gardien, ils montent en quelques bonds au sommet du rocher qui surplombe
leur grand bassin et se jettent dedans la tte la premire. Ils
ressemblent alors  des sirnes, bondissent comme des poissons volants
et dcrivent les courbes les plus gracieuses au milieu de la blanche
cume qu'ils font jaillir autour d'eux.

Les oiseaux de volires, parleurs et chanteurs, ramagent dans tous les
tons. C'est un concert un peu bruyant, mais on leur pardonne, ils sont
si jolis, depuis le perroquet vert, le cacatois hupp, jusqu'aux
bengalis, jusqu'aux dlicieux oiseaux-mouches. Ah! si les ibis ont l'air
de bouquets qui marchent, les colibris ressemblent  des pierres
prcieuses qui voltigent. Les oiseaux d'eau habitent la rivire qui
traverse tout le jardin. Ah le joli lieu pour s'battre, se baigner et
vivre dans la plus douce quitude. Nous avons admir les canards de
toutes les espces, des cygnes majestueux et un grand plican qui
heureusement

    Ne se perait pas le flanc
    Pour nourrir de son sang
    Ses petits enfants
      Blancs.

L'aquarium est encore un palais, le palais d'Amphitrite, aurait dit ma
grand'mre.

Cet aquarium m'a remis en mmoire la petite aventure arrive  un de
mes voisins, le plus honnte homme de la terre, mais campagnard
jusqu'aux moelles, c'est--dire un peu naf, souvent tonn et pas
dbrouillard du tout. Paris a toujours t l'objectif des gens qui ne
voyagent gure; aller  Paris, c'est le rve des jeunes fiancs qui
projettent d'y passer le premier quartier de leur lune de miel. C'est ce
que fit mon voisin aprs son mariage, il vint visiter la capitale
plaant au nombre de ses principales curiosits le Jardin
d'Acclimatation, de cration rcente alors, et l'aquarium.

Il le visita dans ses plus grands dtails, s'intressa  tout, s'extasia
devant les plantes et les animaux, puisa tous les termes admiratifs du
vocabulaire et quand il fut sorti glissa tout bas  l'oreille de sa
jeune pouse: Eh bien l, franchement, j'ai tout vu, sauf la chose que
je tenais le plus  voir.

--Et quoi donc?

--Mais la _croix Riome_, et mon voisin fulmina ainsi son mcontentement,
la croix si admirable du dnomm _Riome_. Est-ce un savant, un
explorateur, un martyr de la science, qu'est-ce qui l'a rendu clbre,
on ne nous l'a seulement pas dit?.

L'aquarium compte dix grands bassins d'eau de mer et quatre d'eau douce.
Ces bassins ou bacs, sortes de caisse en ardoise, ont une paroi garnie
d'une glace mesurant un mtre quatre-vingts sur quatre-vingts
centimtres, ils reoivent la lumire seulement par en haut, de telle
sorte que le visiteur tant dans un demi-jour, voit trs bien les objets
placs dans l'eau derrire la glace. Ce systme trs simple, est partout
adopt aujourd'hui.

Chacun des bacs est un petit ocan o s'agitent les tres les plus
tranges: les pieuvres promnent en tous sens leurs huit tentacules et
fixent le visiteur de leur oeil vitreux, les crevettes voltigent comme
des papillons sur le devant des bacs et se poursuivent en bondissant sur
le sable, formant des ballets fantastiques, auxquels leurs corps
transparents donnent une apparence spectrale. Les Bernard l'Ermite sont
des Diognes sybarites vivant dans un tonneau parfaitement appropri 
leur taille, c'est--dire dans une coquille dont ils ont remplac le
lgitime propritaire. L'anmone parasite se fixe sur la coquille
habite par le Bernard l'Ermite, comme le vieillard de la mer sur les
paules de Simbad, dans les contes des mille et une nuits.

Des hippocampes ou chevaux marins peuplent un des bassins et l'on
distingue facilement les mles  la poche abdominale o ils recueillent
les oeufs pondus par les femelles et abritent leurs petits comme les
kanguroos. On peut voir les spinachis ou les pinoches construire leur
nid d'algues et de vase, tandis que les macropodes ou les poissons
arc-en-ciel de la Chine tablissent  la surface d'un bac plein d'eau
douce un plafond de bulles d'air au centre duquel ils dposent leurs
oeufs comme dans un radeau d'cume et dont ils empchent les jeunes de
s'loigner pendant les premiers jours. Si on examine le sol sablonneux
de certains compartiments, on est surpris de le voir constell d'yeux
qui regardent en tous sens; les soles, les plies, les turbots sont l,
ensevelis sous une lgre couche de sable, juste assez pour cacher le
corps en laissant l'oeil dpasser.

Plusieurs poissons s'apprivoisent d'une faon tonnante et connaissent
leurs gardiens; telles sont particulirement les anguilles de mer et les
trigles, qui viennent manger dans la main du gardien et le reconnaissent
quand il passe.

Derrire l'aquarium existe le pavillon de la pisciculture dans lequel se
trouve runie une collection trs complte des poissons d'eau douce et
les appareils de pisciculture les plus perfectionns. Les visiteurs
peuvent suivre les oprations de fcondation artificielle et d'levage
qui se font sous leurs yeux.

Si on ajoute  toutes ces choses si curieuses et si intressantes
l'excellent buffet-restaurant, le cabinet de lecture avec bibliothque
et le kiosque de la musique, o se fait entendre un orchestre parfait,
on conviendra que le Jardin d'Acclimatation est pour les Parisiens
l'oasis dlicieuse o ils peuvent venir se reposer et oublier les
exigences de leur vie enfivre.

Nous sommes revenues perches sur l'un de ces matadors d'omnibus qui
contiennent quarante personnes. Rien de plus amusant entre six et sept
heures du soir que cette promenade sur les grands boulevards noirs de
monde et de voitures; simples fiacres, coups de matres, colosses
d'omnibus, camions, fardiers s'enlacent et serpentent dans tous les
sens, s'enchevtrent et se dsenchevtrent avec une adresse
extraordinaire.

L'impriale d'un omnibus, disait Victor Hugo, c'est un balcon ambulant,
et en effet, de ce balcon on dcouvre mille choses nouvelles dans cette
immense ville o tout est un sujet d'observation.




RIGHT
_Jeudi, 17 Octobre 1889._

La Messe rouge.--La Sainte-Chapelle.

Le Palais de Justice.

2me Visite au Muse de Cluny.--Carmen, Sigurd.


Nous avons pu assister  la messe solennelle de rentre des Cours. Nous
autres, provinciaux, nous disons la Messe rouge,  cause des grandes
robes rouges fourres d'hermine que portent la plupart des magistrats.
C'est l'abb de Beuvron, chanoine de Notre-Dame, qui clbrait la messe.
La crmonie est fort belle, le dfil trs imposant. Le garde-meuble
prte pour la circonstance de belles vieilles tapisseries pour orner les
corridors et l'entre. La Sainte-Chapelle est un peu petite ce jour l,
mais quelle admirable perle de l'art gothique. Je regrette bien que ce
dlicieux joyaux soit dans un vilain crin, une cour du Palais de
Justice o il est trop cach. Les hommes ont besoin d'air et les
monuments aussi, il leur faut l'horizon et l'espace. La Sainte-Chapelle
btie par saint Louis en 1242, comprend une chapelle basse et une
chapelle haute. On remarque dans la chapelle basse ses quarante
colonnes, ses clefs de vote en bois de chne sculpt et la grande rose
du pignon. Dans la chapelle haute on remarque les magnifiques vitraux de
seize mtres d'lvation et ses statues des douze aptres, l'autel et
le baldaquin ogival en bois sculpt. La chapelle haute tait autrefois
rserve au roi et  la reine; on y voit la place o se tenait Saint
Louis,  gauche et en face la place de Blanche de Castille. Louis XII y
avait une petite logette o sans tre vu il pouvait surveiller
l'officiant. En 1630, un incendie dtruisit la charpente des combles. La
flche en tombant effondra la vote de l'escalier d  Louis XII. C'est
sur cet escalier en ruine, que Boileau a transport le thtre de son
lutrin. Pendant la Rvolution, la Sainte-Chapelle fut profane et
transforme en club et en magasin. Ce n'est qu'en 1837 qu'on commena 
la restaurer. Les travaux ont dur trente ans.

Nous nous sommes promenes dans la salle des pas perdus du Palais de
Justice. C'est dans cette salle que les clercs de la Basoche jouaient
les mystres de la Passion, des _farces_, des _moralits_, des
_sotties_, c'tait l'enfance du thtre.

Nous avons visit quelques pices seulement, descendu des escaliers
magnifiques dans la partie rcemment construite qu'occupe la Cour de
Cassation. Ce palais est tout un monde et que de souvenirs il renferme!

Le Palais de Justice est le plus ancien monument de la Cit; il a
soutenu deux siges contre les Normands. Robert le Pieux en fit son
chteau. Saint Louis son palais. Philippe le Bel l'agrandit, Louis XII
le restaura, Louis le Gros y mourut et Philippe Auguste s'y maria.
Quand le Palais de Justice cessa d'tre la rsidence officielle des rois
de France, elle devint celle du Parlement. Quatre tours couronnent ce
beau monument. La tour carre de l'horloge, la tour sinistre des
Oubliettes, la tour d'Argent o le roi renfermait ses trsors et la tour
crnele de Csar, leve dit-on sur l'emplacement d'un fort construit
par cet empereur.

La Cour d'honneur forme un cadre digne du tableau. Ce que j'ai visit
avec le plus d'intrt c'est la _Conciergerie_, non loin des anciennes
cuisines de saint Louis qui servent de prison. Cette conciergerie est
devenue tristement clbre depuis; elle rappelle les massacres de
septembre, Marie-Antoinette, sa belle-soeur Elisabeth, Madame Rolland
quittrent la Conciergerie pour monter  l'chafaud. Les girondins
Danton, Robespierre, Saint-Just, Camille-Desmoulins et tant d'autres
sclrats rvolutionnaires passrent de la Conciergerie  la guillotine,
juste retour des choses d'ici-bas.

L'aprs-midi, pendant que ma cousine recevait ses visites, je suis
retourne au Muse de Cluny, comme je le dsirais depuis ma premire
station au plus exquis des muses franais.

Oui, ce joyau d'architecture du XVme sicle est un chef-d'oeuvre et
peut-tre le monument le plus complet de la transition de l'art ogival 
l'art de la Renaissance.

Originairement construit vers 1360, il avait t compltement rdifi,
vers 1492, par Jacques d'Amboise, frre du ministre de Louis XII. Les
abbs de Cluny l'habitrent rarement, ils y donnrent le plus souvent
l'hospitalit  de hauts personnages. Marie d'Angleterre, veuve de Louis
XII, l'occupa et aussi Jacques d'Ecosse, le cardinal de Lorraine, le
lgat du pape.

Lorsque le muse s'ouvrit au public, il comprenait deux mille objets
catalogus, aujourd'hui le nombre s'augmentant d'acquisitions nouvelles
et de dons gnreux a plus que doubl. Sauf le muse de Naples, unique
aussi dans son genre, aucun muse, fut-ce celui de Munich et la maison
Plantin d'Anvers, ne peuvent lui tre compars; il y a l des objets
sans prix, aussi bien comme valeur intrinsque que comme valeur
artistique ou historique, d'une indniable authenticit. Telle
l'blouissante collection d'ivoires du IIIe au XVIIe sicle, que
j'tais avide de revoir; tels l'admirable jeu d'checs de saint Louis,
en cristal de roche, enrichi de pierreries, le lit de Franois Ier,
dont le dme est support par des guerriers en chne sculpt, plus
grands que nature; le prie-Dieu de la reine Blanche, et le miroir de
Venise, que les Mdicis apportrent  la cour de France; l'pe
damasquine de Lahire, le vaillant capitaine. Voici plus loin la
colossale armure de Franois Ier, et les gants normes qu'il avait,
dit-on,  Marignan, le jour mme o Bayard eut l'honneur de lui donner
l'accolade et de le faire chevalier. Quelle prison pour les mains que
ces gants, et comment les doigts pouvaient-ils s'y mouvoir. Mais la
main enferme l devenait une arme terrible, et d'un seul coup, le
guerrier ainsi gant pouvait terrasser ou mme occire net son ennemi.
Cet objet pointu n'est pas une arme, ceci est une fourchette, la
premire qui ait paru sur une table royale, et datant de Henri III.

Et sous les vitrines, quelles merveilles de bijouterie et d'orfvrerie,
sans compter les petites vierges de plomb que Louis XI priait si
dvotement, par prcaution, avant de commettre un crime, ou par
repentir, aprs l'avoir commis.

Mon Dieu! que de choses, que de belles choses!

En sortant j'ai remarqu dans la cour deux normes pierres datant du
XIVe sicle, l'une reprsente, grave en creux, l'effigie de Jehan de
Sarthenay, provincial de la collgiale de Cluny; l'autre celle de Simon
de Gillans, abb de Cluny en 1394.

Puis j'ai donn un dernier regard au jardin servant de cadre au muse de
Cluny et aux Thermes de Julien, oasis fleurie, ombrageant la ruine
romaine et le vieil htel franais.

J'ai donc entendu _Carmen_ samedi et _Sigurd_ hier. Je suis revenue
ravie de _Carmen_, mais ce n'est pas  une premire audition qu'on peut
juger cette musique trs difficile, trange, brillante, originale,
pleine de contraste, de douceur et de feu. _Carmen_ est le chef-d'oeuvre
de Georges Bizet, la preuve, c'est que cette pice, donne pour la
premire fois au mois de mars 1875, en tait arrive  sa quatre
centime reprsentation le mois dernier.

_Sigurd_ a de fort beaux passages, c'est une musique savante et
complique qui vous surprend d'abord, aussi me faudrait-il l'entendre
plusieurs fois avant de me permettre de l'apprcier.

Je fais une simple rflexion: autrefois quand on venait d'entendre la
_Favorite_, _Lucie_, la _Dame blanche_, le _Comte Ory_, _Guillaume Tell_
et tous les chefs-d'oeuvre des matres de cette poque, on fredonnait en
quittant le thtre, les jolis airs dont ils sont remplis, aujourd'hui
il serait bien difficile en sortant de fredonner quoi que ce soit, on ne
peut rien retenir.

_Sigurd_, pour lequel les Parisiens se pment  prsent, a dormi vingt
longues annes avant de voir le jour au thtre de la Monnaie, 
Bruxelles. Notre vie est un vrai tourbillon, nous sommes toujours en
l'air, toujours en mouvement, sous le sceptre du Plaisir agitant ses
grelots. Ah! si cet aimable fou nous rencontrait dans les rues, il nous
saluerait certainement comme tant de sa famille.




RIGHT
_Vendredi, 18 Octobre 1889._


Je suis trs contente de ma visite aux Catacombes. Aprs avoir vu le
dessus de Paris qui est tout ce qu'il y a de plus brillant, j'ai pris
intrt  voir son dessous. Les Catacombes de Paris ne remontent point 
une haute antiquit, ce sont tout simplement les carrires de pierres et
de pltre qui ont servi  btir en partie la capitale. Plus tard, par
mesure sanitaire, l'administration ayant fait disparatre les cimetires
qui entouraient les glises, on rsolut de dposer tous ces ossements
dans les excavations du sous-sol.

On commena par le cimetire des Innocents supprim en 1786.

La bndiction de cette ncropole eut lieu la mme anne. En 1787, les
ossements des cimetires Saint-Eustache et Saint-Etienne-des-Grs y
furent galement transports. Sous l're rvolutionnaire, on y dposa
les corps des individus tus pendant les troubles; ces carrires
contiennent actuellement les restes de plus de six millions de
personnes. Au sicle dernier, des affaissements s'tant produits 
diffrentes reprises, on dt en 1776 procder  un examen minutieux de
ces immenses excavations, le pril tait redoutable et le travail de
consolidation offrait de grandes difficults. Un groupe d'ingnieurs
s'en chargea. On cra des galeries, correspondant aux rues du dessus et
portant le numro de chaque maison. Malgr ces travaux considrables de
soutnement, on est tent de se demander comment Paris tient debout. On
estime  cent trente kilomtres le dveloppement des galeries de
circulation, soit maonnes, soit conserves dans les remblais. Les
catacombes demandent une grande surveillance; la solidit du dessus
dpend beaucoup de l'entretien du dessous.

Il y a une quarantaine d'annes on visitait facilement les catacombes,
mais plusieurs accidents s'tant produits, l'administration en a
interdit l'entre permanente; il faut une autorisation.

Le principal escalier par lequel on descend est situ dans le pavillon
ouest de l'ancienne barrire d'Enfer et avant de franchir le seuil de sa
lourde porte on aperoit les premires marches sombres et troites.
Chaque visiteur reoit une bougie allume qu'il devra tenir en main
pendant toute l'exploration. Le gardien compte ses visiteurs, si quelque
tmraire allait s'garer... Cette entre dans les catacombes n'a rien
de rjouissant. Il faut descendre, descendre encore jusqu' vingt mtres
dans le sol, l on s'engage dans une galerie vote et maonne des deux
cts. Cette galerie est trs longue, trs troite, on n'y peut marcher
deux personnes de front. Elle se dirige vers la plaine de Montsouris et
mne  un caveau qui renferme tous les ossements. C'est un long chemin
dans lequel on rencontre parfois un ouvrier solitaire et silencieux qui
ressemblerait  une ombre qui passe, si ce n'tait la lueur vacillante
de la petite lanterne qui l'claire.

Les ossements sont rangs symtriquement dans plusieurs galeries dont
ils tapissent tous les murs. Les tibias et autres gros os alternent avec
des cordons de crnes. Cela rappelle avec moins de fantaisie le
cimetire des capucins  Rome. Tout cet ensemble est d'un lugubre
achev, l'air humide qu'on respire vous oppresse et la vue de ces choses
sinistres vous angoisse. Je n'ai point prouv cette impression pnible
aux catacombes de Rome.

L il semblait que l'aurole clatante de ces saints, de ces martyrs
rayonnait jusque sur leurs ossements. On sent que cette terre est bnie
et qu'il s'en chappe les plus nobles souvenirs et les plus grands
enseignements.

Les principales curiosits rencontres dans cette excursion macabre
sont: la Fontaine de la Samaritaine, le tombeau de Gilbert, les Cloches
de Fontis.

La Seine et la Bivre divisent les carrires de Paris en trois groupes
distincts et n'ayant aucune communication entre eux. Les carrires de
Chaillot occupent une tendue de quatre cent vingt-deux mille mtres
carrs, celles du faubourg Saint-Marceau cinq cent quatre-vingt-dix
mille mtres carrs. Sous les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Germain
elles forment un polygone trs irrgulier de trois millions quatre cent
sept mille mtres carrs ou un peu plus de trois cent quarante hectares.
Les catacombes m'ont suffi; je n'ai pas demand  visiter les gouts,
presque tous de date rcente; les plus anciens remontent  1750. Au
commencement du sicle leur dveloppement atteignait vingt-cinq
kilomtres. C'est l'ingnieur Belgrand qui conut en 1854 le rseau
d'gouts collecteurs auquel Paris doit en partie ses conditions de
salubrit. Sur les sept mille huit cents hectares que renferme
l'enceinte de Paris, six mille huit cent soixante-dix sont desservis par
ce rseau.

Paris renferme des lgions de rats. Je ne parle pas des rats  deux
pattes qui grignottent si gentiment les fortunes les plus solides, mais
simplement des rats  quatre pattes. Ah! j'en ai appris de belles sur
leur compte!

Les gouts sont leurs demeures favorites et les halles leur quartier
gnral d'approvisionnements.

Le rat parisien, descendant du surmulot ou rat d'Asie est souvent gros
comme un chat et d'une force peu commune. Des escouades de chiens sont
dresses  leur faire la chasse. Ce sont des combats homriques o
vainqueurs et vaincus se dchirent  belles dents. Parfois les
assaillants succombent sous le nombre toujours croissant de leurs
redoutables adversaires.

Pline dans son livre VIII raconte l'histoire de cits entires
dtruites par les rats! Ce triste sort serait-il rserv  notre
capitale. La nature n'a point attach aux rats leur microbe destructeur.
Ils pullulent... et bien des gens assurent sans rire qu'ils dvoreront
Paris, c'est effrayant, mais comme ce sont les pessimistes seuls qui le
disent, il est toujours permis de croire le contraire.

J'aime autant cela.




RIGHT
_Samedi, 19 Octobre 1889._

A l'Exposition.--L'Europe: Norwge.--Sude.
Danemark.--Finlande.--Italie.


La Norwge.

Le bois sous toutes ses formes est la grande attraction de son
exposition. On suit toutes les transformations de l'arbre, depuis le
tronc brut qui sort de la fort jusqu' la sculpture dlicate, la
dentelle lgre qui orne les meubles les plus charmants, l'art de
travailler le bois est pouss si loin qu'on voit ici des maisons
compltes, des chalets considrables, entirement en bois, si bien
combins, si bien agencs, que chaque pice numrote se monte et se
dmonte  volont. On vous expdie la plus coquette maison du monde par
morceaux que vous n'avez plus qu' dballer et  remettre en place. Le
pavillon dans lequel nous sommes est arriv ainsi.

Voici d'ailleurs deux modles remarquables de ce genre de construction,
l'un en bois verni, luisant et sculpt, d'une grande lgance, l'autre
plus rustique en bois naturel avec escalier extrieur.

La Norwge se distingue ensuite par sa pelleterie et sa clouterie qui
est un art chez elle. On voit des soleils, des arabesques fleuries, des
lettres, des tableaux mme, entirement composs de clous de
diffrentes grandeurs.

Au centre, un beau groupe en bronze reprsente un marchal en train de
ferrer un cheval.

La section maritime est aussi trs importante, elle offre des types
particuliers de bateaux marchands et de baleinires avec leurs agrs.

Les Norwgiens ont toujours prfr la mer aux champs. Ce sont des
pcheurs hors ligne. Pendant de longues annes la pche  la baleine fut
une de leurs principales sources de richesse, leur marine marchande
vient au troisime rang aprs celle de la France et de l'Allemagne,
l'Angleterre excepte bien entendu.

En dfinitive, l'ensemble de leur exposition est fort intressant et je
suis bien aise de l'avoir vue en dtail.


La Sude

La Sude galement a son chalet en sapin verni, construit l-bas et
remont ici pice  pice, mais son exposition est minime, son
gouvernement n'ayant accord aucune subvention pour cela; cependant ce
chalet contient de belles fourrures entourant une colossale tte d'lan
et des chantillons de coutellerie remarquables. Les aciers de Sude
sont renomms dans le monde entier.

La vieille orfvrerie sudoise est ouvrage et ornemente d'une faon
trs originale. Quatre ouvriers orfvres dans leur chambre d'artisan
fidlement copie, vieux siges en bois, peintures naves, travaillent
devant les visiteurs qui les regardent curieusement.


Le Danemark

Le Danemark a mieux fait les choses que la Sude, il est reprsent par
cent cinquante exposants.

La dcoration de cette section est due au pinceau de Monsieur Lornd, le
premier peintre dcorateur danois, il y a reprsent les chteaux royaux
de Danemark.

Les pices d'orfvrerie o l'or, le vermeil et l'argent se mlangent
d'une faon spciale, sont d'une parfaite distinction.

Les menuisiers et serruriers danois exposent des choses trs
artistiques, des objets en fer forg remarquables et de ravissants
meubles incrusts. Il faut aussi admirer les broderies, souvent imites,
des Gobelins, elles sont exquises. On remarque particulirement un
panneau de fleurs d'aprs nature brodes par une femme du monde Madame
Ida Hauten; ce panneau est tout simplement une merveille. On est tent
de cueillir et de respirer ces fleurs l.

La ganterie tient aussi une place importante, car c'est le Danemark qui
fabrique les gants de Sude.


La Finlande

Le pavillon de la Finlande est bti d'aprs les principes de
l'architecture scandinave, en bois verni; fentres pointues et troites,
toiture trs paisse et sans ouvertures, laissant  cette construction
son cachet de vrit. En effet, cette toiture ne doit-elle pas supporter
la chute des neiges pendant six mois. C'est toujours ici, comme en
Norwge et en Sude, le rgne du bois souverain; l'industrie finlandaise
le plie  toutes les formes et l'emploie  tous les usages, tout se fait
donc en bois, depuis le papier jusqu'aux maisons.

Les pierres de ce pays sont d'un aspect tout particulier. Voil des
portiques d'un granit  reflets d'opale qui ne se voit nulle part qu'en
Finlande. Toute cette contre prsente un cachet bien trange. Tout s'y
empreigne d'un charme mlancolique, d'une douceur idale. Les peintres
la caractrisent merveilleusement dans leurs tableaux, o ils vous
montrent des ciels d'une posie et d'une srnit incomparables. J'en ai
t bien frappe au Palais des Beaux-Arts.

Malgr les neiges qui chaque anne semblent les sparer du monde entier,
les Finlandais sont instruits. Ils s'occupent des arts avec succs et
recherchent avidement toutes les nouvelles dcouvertes que la science, 
pas de gants, fait chaque jour.

Et maintenant quittons Madame la Neige et retournons chez Monsieur le
Soleil, l'Italie nous ouvre ses portes.

La faade de la construction qu'elle reprsente est tout marbre et
mosaque; elle produit un grand effet.

L'intrieur est pittoresquement dcor, le rouge domine et donne
beaucoup de relief aux objets exposs. La verrerie et les cristaux
occupent une place importante. La fabrique de perles et les mosaques de
Murano marchent en tte avec les verres de Venise et les belles
cramiques de Florence. Ah! les jolis miroirs de toutes les grandeurs
encadrs de fleurs, d'oiseaux, de papillons ayant leurs formes et leurs
couleurs naturelles. Ah! les belles statuettes! Ah! les beaux vases de
toutes les dimensions depuis dix centimtres de haut jusqu' un mtre et
plus; girandoles, candlabres, consoles mme, tout cela en porcelaines
et faences artistement peintes. Certains de ces objets sont d'une
dlicatesse et d'une lgance exquises, mais d'une fragilit effrayante
et ce qu'il y a de moins pratique  mon avis.

Les verroteries si charmantes  regarder sont de vrais nids  poussire;
et quel ennui quand il faut nettoyer ces girandoles que le plumeau peut
briser, ces consoles qu'un coup de balai peut fendre et que devant ces
dbris votre domestique vous rponde comme cette femme de chambre qui
venait de casser un vase de prix: Dame, c'est comme a que a s'use!.

Je n'achterai pas davantage cames et coraux napolitains, ils sont
toujours les mmes et voil longtemps qu'on en est rabattu. Comme bijou,
c'est tout  fait vieux jeu.

J'achterais plus volontiers une sculpture, les belles statuettes, les
jolis groupes, les charmants enfants; comme ils sont gracieux et
souriants, les formes sont peut-tre un peu effmines, les contours un
peu mous, le ciseau qui les a taills a sans doute au point de vue de
l'art strict, plus de douceur que de force, mais qu'importe, ce qui me
plat me parat toujours bien fait, et je ne suis pas la seule. Voil un
ravissant marmot qui a sduit bien des gens, je n'en veux pour preuve
que le long ruban enroul autour de son cou et qui porte le nom des cent
cinquante-trois personnes qui jusqu'ici en ont demand une reproduction.

On retrouve encore l'Italie dans les quatre maisons qui figurent 
l'Histoire de l'Habitation, maison trusque et maison plasge qui
servent de bars; la maison pompienne qui vend des reproductions trs
fidles des objets retrouvs  Pompi, et enfin la maison Renaissance o
l'on a tabli un four et o l'on fabrique des perles et des verroteries
de Venise. Pour cinquante centimes, chacun peut emporter un souvenir, ou
l'objet fabriqu devant lui.




RIGHT
_Dimanche 20 Octobre 1889._

Grand'messe  Ste-Clotilde.

La grande pantomime de Skobeleff et le lion cavalier.


Vilaine journe grise et humide  rester chez soi, ou  s'enfermer
ailleurs;  l'glise le matin, au cirque l'aprs-midi, c'est ce que nous
avons fait.

L'glise Sainte-Clotilde est une construction toute moderne, dans le
style ogival du XIVe sicle. La faade est trs belle avec ses trois
portails  frontons aigus et ses deux hautes tours. L'intrieur est des
plus lgants: peintures, sculptures, riche matre-autel, stalles ornes
de pierreries; tout cela est d au ciseau, au burin,  la palette
d'artistes en renom.

Les pompes du catholicisme sont toujours belles et touchantes, respect
des choses saintes, dignit des officiants, chants suaves de la
matrise, harmonie puissante et religieuse des orgues, tout cela vous
arrache aux ralits de l'existence, et pendant cette heure bnie, l'me
toute rayonnante d'amour et d'esprance soulve sans effroi les voiles
mystrieux de l'au-del.

La grande pantomime de Skobeleff intresse vivement par sa couleur
locale, par le caractre altier de ces personnages en grand costume et
dont l'ensemble est imposant. Skobeleff, ce guerrier des temps modernes
est dj un hros lgendaire.

Tous les peuples ont des penchants romanesques et ne peuvent se
reprsenter leurs favoris qu' travers la lgende qui est le prisme
enchanteur de l'histoire.

Bien des envieux disaient que Skobeleff ne devait qu' la protection sa
carrire phnomnale: en dix-sept ans il tait devenu, de simple
porte-enseigne, gnral en chef.

Non, il le devait  sa bravoure et  ses qualits guerrires, aux
circonstances qui l'ont toujours servi. Sans vouloir raconter son
histoire, voici un pisode qui en est une nouvelle preuve.

Skobeleff a servi longtemps sous les ordres du gnral Kaufmann, le
gouverneur gnral bien connu du Turkestan. Dans l'origine, il ne
jouissait ni de son affection, ni de sa protection. A une expdition
contre les Boukhares, Skobeleff commandait l'avant-garde. Il avait
l'ordre de garder l'expectative jusqu' l'approche des forces
principales commandes par Kaufmann lui-mme. Mais en se voyant en face
d'un ennemi quinze fois plus fort que lui, et son petit dtachement
pouvant tre facilement cern par la cavalerie ennemie, Skobeleff ne put
se conformer  ses instructions et se vit oblig, aprs une
reconnaissance faite pendant la nuit, d'attaquer les Boukhares, qu'il
mit en fuite aprs leur avoir fait subir des pertes normes.

Le messager envoy au gnral Kaufmann rapporta l'ordre de laisser le
champ de bataille intact jusqu' l'arrive du commandant en chef.
Celui-ci ne tarda pas  paratre. Il se rendit droit au champ de
bataille et contrla le rapport de son subordonn. Il ne lui fut pas
difficile de constater la vracit absolue de celui-ci. Alors, en
prsence des troupes, il tendit la main  Skobeleff et lui dit:
Colonel, je ne vous ai jamais aim, je ne vous aime pas et je ne vous
aimerai jamais, mais vous tes un brave et je vous utiliserai. Et
Kaufmann tint parole.

Le lion cavalier est vraiment fort extraordinaire, et l'on se demande
lequel admirer le plus: de ce lion en libert qui galope sur un cheval
ou du cheval qui se laisse monter par un lion.--Pour moi, la palme est 
celui qu'on ne voit pas, c'est--dire au dompteur. Quelle dose de
patience et d'habilet il a fallu pour arriver  un pareil rsultat.

Un grand chien l'air tranquille et rassur court  ct du cheval et
gambade autour de la piste; tous trois, le chien, le cheval et le lion
semblent les meilleurs amis du monde.

Les clowns sont trs amusants, les quilibristes d'une force rare; l'un
marche au plafond la tte en bas, un autre, en vlocipde, dvale 
toute vitesse un escalier. On applaudit, mais le grand succs est celui
du lion, le roi des animaux l'emporte aujourd'hui sur celui de la
cration.

Une sance de tableaux vivants termine dans un calme agrable ce
spectacle parfois un peu trop motionnant.




RIGHT
_Lundi 21 Octobre 1889._

L'EXPOSITION

San-Marino.--Monaco.--La Serbie.--La Roumanie.--Grand-duch de
Luxembourg.


San-Marino

San-Marino, avec ses soixante-deux kilomtres de superficie et ses huit
mille habitants, doit son origine  un tailleur de pierre dalmate nomm
Marin; au VIe sicle, celui-ci se retira dans cet endroit dsert et
btit un petit ermitage pour prier et servir Dieu loin du monde. Sa
rputation de saintet appela bientt, autour de lui, un grand nombre de
fidles et l'ermitage devint une ville. De tous temps l'indpendance des
habitants a t respecte, sauf par Csar Borgia qui leur imposa un
gouverneur et Alberoni qui envahit leur territoire en 1739. Il fallut
cder  la force, mais leur soumission ne fut que passagre.

En 1797, Bonaparte leur offrit d'agrandir leur minuscule tat; ils
refusrent, ne demandant qu'une chose, c'est qu'on les laisst
tranquilles possesseurs de ce qu'ils avaient depuis quinze cents ans.
Enclavs dans l'Italie, ils ont trouv, jusqu'ici, le moyen d'viter
toute annexion. La rpublique aristocratique (elle tient beaucoup  cet
adjectif) de San-Marino a donc voulu, elle aussi, prendre part dans le
bon combat de la paix et de l'industrie. Elle s'annonce par une faade
monumentale orne de son blason: d'azur aux trois monts de sinople
supportant trois tours d'argent couronnes de panaches de mme; des
armes superbes, on en conviendra. Une ville qui se trouve btie  738
mtres d'altitude peut bien mettre quelques monts dans ses armoiries.
Son pass est reprsent par des armes anciennes, des mosaques du
IIIe sicle et de vieilles tapisseries; le prsent par une
reproduction en relief de San-Marino et des environs--ce travail est
trs remarquable--et par une trs belle chemine sculpte. La sculpture
est l'industrie nationale de San-Marino; il y a des familles entires o
l'on manie le ciseau de pre en fils depuis 1500 ans.

Parmi les produits du sol, les racines d'iris tiennent une grande place;
c'est au mont Titan qu'on cueille en abondance ces racines odorantes qui
parfument le linge d'une si douce senteur.

La principaut de Monaco peut marcher de pair avec la minuscule
rpublique de San-Marino quant  la grandeur de son territoire et au
nombre de ses habitants.

Monaco, cette terre bnie qui garde un reflet du paradis terrestre,
Monaco, cette perle de la Cte d'azur, au dire de ses admirateurs,
Monaco s'est bti un trs lgant pavillon dans le style italien avec
peintures extrieures blanches et rouges qui rayonnent au soleil, cet
ensemble est des plus riants; des palmiers, des grenadiers, des
orangers, des alos, toute la flore du midi compltent l'illusion.
L'intrieur offre des spcimens fort remarquables de poteries
mongastes.

C'est aussi le palais des parfums, les fleurs les plus embaumes sont
ici chez elles sous la forme d'essences dlicates et de senteurs
exquises; les poteries mongastes sont aussi trs remarquables, mais le
clou, c'est l'exposition particulire du prince hrditaire de Monaco.
Le Prince Albert est un savant, c'est lui qui a su fixer la route
parcourue par le gulf-stream, et un explorateur des plus distingus. Sa
collection comprend des plantes sous-marines qu'il est all lui-mme
cueillir dans l'abme; des poissons extraordinaires, des crevettes d'un
mtre de long par exemple, et enfin tous les engins qui ont servi 
faire ses recherches au fond des mers. Les naturalistes doivent tre ici
dans leur lment.


La Serbie.

La construction serbe est de style serbo-byzantin, le plus parfait, le
marbre et les mosaques lui donnent un aspect excessivement riche, mais
ce qu'il y a de plus curieux et de tout  fait particulier, c'est que
cette architecture, celle de l'ancienne Serbie ne se retrouve plus et
que nous voyons ici ce qu'on ne pourrait voir dans le pays mme,
l'occupation turque ayant dtruit jadis tous les beaux monuments de ce
genre. La Serbie expose beaucoup d'toffes, des tapis superbes et bon
march, des broderies genre turc et des objets en filigrane d'un cachet
spcial.

La Serbie expose encore beaucoup de prunes sches (elle en fait un grand
commerce et les expdie jusqu'en Amrique), puis,  ct de ses prunes
sches et pour qu'elles ne s'arrtent pas dans le gosier, des bires
excellentes trs apprcies dans toute la rgion du bas Danube.

La Roumanie, comme les autres pays en gnral, prsente une construction
gardant trs fidlement, dit-on, le type national.

On a tenu  reproduire le mme caractre  l'intrieur. La faade, les
portes, les pavillons latraux, les vitrines mme, sont copis sur des
motifs emprunts aux glises de la Roumanie. La plus grande de ces
vitrines, celle du centre, est une reproduction du dme de la fameuse
cathdrale d'Ardgesch.

Comme dans tous les pays semi-orientaux, les broderies prennent une
grande place. Ces broderies de toute beaut sont faites  la main par
des ouvrires souvent mal outilles, sans modle, n'ayant  leur
disposition que des mtiers fort dfectueux.

Parmi ces broderies, il faut citer celles de Madame de Lucesco, qui lui
ont pris sept annes de travail; il est bon d'ajouter qu'elle a tout
fait, mme tiss l'toffe sur laquelle elle a brod.

Du reste, les tapis et les toffes sont aussi des oeuvres fminines qui
dfient le temps, ces toffes-l sont d'une solidit  user plusieurs
gnrations. Ceux qui les achtent n'en voient pas la fin, ce sont elles
qui voient passer les familles.

Les costumes roumains qui sont semblables  ceux que portaient leurs
anctres font trs bon effet, c'est autrement joli pour les hommes et
les femmes que la mode actuelle qui, chez nous, a tendu son monotone et
galitaire niveau sur presque toutes nos provinces. Le costume national
a vcu en France et s'en est all comme tant de bonnes choses... du bon
vieux temps. L-bas, il n'en est pas ainsi et la reine elle-mme tient
beaucoup  voir conserver dans ses tats le costume national et si
pittoresque de la Roumanie. La Roumanie expose encore des armes
perfectionnes et des objets de cramique  ct d'un oblisque de sel,
l'une des richesses du sol roumain. Il produit encore des bois
magnifiques, et j'ai admir une rondelle de noyer de deux mtres de
diamtre.

Je termine par l'exposition de confiserie bien allchante, j'en rponds,
de Monsieur Capsa qui s'intitule lve de Boissier, c'est de la
modestie, il aurait pu mettre mule. Voil qui est trs bien, cela
prouve que les Roumains aiment la France.

Le chalet-restaurant roumain dans le prolongement de la rue du Caire est
plein de couleur locale, c'est la vraie maison de campagne de ce
pays-l, avec son pignon, sa tour et son toit saillant. On y entend des
tziganes roumains, des vrais, beaucoup plus purs que les tziganes
hongrois, un peu mlangs par les voyages. On est servi par des
roumaines authentiques dans leurs costumes pittoresques et comme elles
ne savent pas un mot de franais, on voit bien qu'elles ne sont pas nes
 Nanterre ou dans le faubourg de Montmartre. La cuisine est 
l'avenant. On dit que la _fleica_, beefteak et les _frigarui_, filets de
boeuf sont excellents ainsi que la _tzuica_, eau-de-vie de prunes et de
tamaosa, sorte de vin muscat. Il y a encore bien d'autres mets
indignes; c'est ici l'exotisme culinaire en pleine floraison. Nous
terminons notre promenade  travers l'Europe par le Grand-Duch de
Luxembourg qui est fort petit, ce qui ne l'empche pas de tenir ferme
son drapeau dans la voie du progrs: chartres anciennes, parchemins
authentiques, mdailles prcieuses racontent l'histoire de son pass.

Des plans, des cartes, beaucoup de dessins modernes nous parlent de son
prsent et les nombreux chantillons de ses productions industrielles
nous montrent les progrs accomplis depuis cent ans par ce vaillant
petit pays qui pourrait prendre pour devise: En avant!




RIGHT
_Mardi 22 Octobre 1889._

Entres payantes ce jour  l'Exposition: 123.284

La Chine et le Japon.--La Perse.

Le Siam.--Le Maroc.

L'Egypte et la Rue du Caire.


Nous avons parcouru l'Europe, visitons aujourd'hui quelques pays de
l'Asie et de l'Afrique. Demain nous nous occuperons des possessions
franaises. Aprs cela l'Amrique et l'Ocanie auront leur tour.


Chine et Japon.

Sauf le th qui tale ses nombreuses espces dans des sacs de
diffrentes tailles, le pavillon du Cleste-Empire n'est encombr que
d'objets artistiques: broderies tincelantes, vrais chefs-d'oeuvre de
souplesse et de molleux. Pour obtenir cette souplesse tonnante, le
procd est bien simple, ces belles soies sont battues longtemps avec de
lourds marteaux avant d'tre envoyes  la teinture. Puis viennent les
sculptures sur ivoire d'une finesse exquise, les incrustations superbes
de nacre et d'ivoire sur bois dur, sandal, bne, etc., les peintures
capricieuses et fantaisistes au suprme degr. Tous ces trsors sont
accompagns d'une arme de bibelots hors ligne comme originalit et
excution. Il n'y a que les Chinois pour russir de semblables
merveilles de patience et d'art. Quant  leur exposition de porcelaines,
c'est un blouissement.

Le Japon a fait les choses plus magnifiquement que la Chine. Il a
dpens six cent cinquante mille francs  s'organiser et il a envoy en
chiffre exact cinq cent quatre-vingt-seize exposants.

Tous les matriaux de ses constructions sont venus directement du Japon,
ici ce n'est donc pas une imitation mme parfaite, c'est la ralit:
toitures, bois, pierres, portes, panneaux, cadres, laques, tout cela a
t prpar dans le pays et mis en place par des ouvriers japonais. La
porte d'entre qui date du XVIme sicle, en bois sculpt, de Klyaki,
est un chef-d'oeuvre. Son exposition de porcelaines, de meubles
incrusts, de cloisonns, de bronzes incomparables est un rve. C'est
pour les yeux le rgal suprme que viennent savourer les friands de
japonisme quintessenci. Oui, tous ces vendeurs japonais et chinois sont
bien authentiques, avec leurs robes  grands ramages, leur teint jaune,
leurs yeux obliques et leur longue natte de cheveux qui pend comme un
cordon de sonnette. On a une envie folle de tirer dessus quand ils ne
rpondent pas de suite  votre appel.


La Perse.

La Perse a sa mosque des plus lgantes o s'talent,  ct des
produits naturels du pays, des sabres effrayants, des tapis d'un
molleux et d'un coloris remarquables, des chles d'une telle finesse
que plis ils passeraient dans le cercle d'un bracelet. Puis,  ct de
ces produits modernes, des objets anciens, vieilles toffes, vieilles
faences, vieux cuivres, aussi beaux que curieux.

Je regrette seulement que le Shah n'ait pas laiss quelques unes de ses
tiares qui ont tant bloui les Parisiens pendant son sjour.
L'exposition eut t complte.


Le Siam.

Le Pavillon du Siam encombr de mille choses est construit dans le style
le plus pur du pays. Le roi seul a fait tous les frais de cette
exposition. Il a envoy des palanquins, des instruments de musique
profane et sacre, des vtements de soie couverts de broderies d'or et
d'argent, des dfenses d'lphants, des fleurs conserves, des bois
merveilleusement sculpts. Tout cela nous initie  des moeurs bien
diffrentes des ntres et  des travaux que nos artistes ignorent.

A propos de Siam, voici les noms et prnoms du souverain de ce royaume:

Pra-Bat-Samdath-Pra-Paramadis-Maha-Tschulas-Loucorn-Pra-Tschula-Tchau-Reao-Tchau-Yu-Hua!


Il parat que, l-bas, cela se prononce sans respirer[10].


Le Maroc

Le Maroc nous prsente avec son pavillon imprial une tente marocaine,
un grand bazar et un caf-restaurant. L'architecture marocaine ou plutt
celle des Maures d'Espagne se retrouve l moins pure cependant que dans
l'Alcazar et la Merquitta de Cordoue qui restent le type de la
perfection, mais c'est toujours une profusion de colonnes d'ouvertures
ogivales, de nefs surbaisses et de cintres rtrcis  la base en forme
de croissant.

Le pavillon imprial est rempli de belles choses qui ne sont point 
vendre; heureusement que le grand bazar est l pour satisfaire l'envie
des visiteurs qui retrouvent  peu prs les mmes objets: armes
damasquines, plats de cuivre cisels, toffes de laine et de soie,
sparterie en corce, en paille, en jonc, en feuilles; broderies d'or et
d'argent, et enfin des maroquins bien authentiques du pays mme o le
maroquin a pris naissance, d'o son nom. On voit ici en exemplaires de
premier choix tout ce que comporte l'industrie des pays orientaux.

Le restaurant vous sert sa cuisine et sa musique marocaines, ce n'est ni
trs bon  manger ni trs agrable  entendre, mais on retrouve l une
saveur toute particulire, celle de la couleur locale au plus haut
degr.


L'Egypte et la rue du Caire

Cette pittoresque rue, comme il s'en trouvait tant autrefois dans la
vieille ville gyptienne, cette rue qui apporte  Paris en plein XIXe
sicle un spcimen de l'art arabe des khalifes est tout ce qu'on peut
voir de plus curieux et de plus intressant. A elle seule, elle
personnifie pour moi toute l'Egypte. Ses nombreux bazars sont remplis de
tous les produits orientaux les plus connus, tapis, toffes voyantes,
bibelots de toutes sortes et bijoux assez remarquables en filigrane.

On voit donc dans cette rue unique, beaucoup de boutiques, beaucoup de
marchands, beaucoup de promeneurs et les plus drles sont ceux qui
circulent sur de petits nes conduits par des guides indignes.

Tout cet ensemble forme un spectacle qui vaut bien la peine d'tre
regard.

C'est  Monsieur Delort de Glon, premier dput de la nation franaise
au Caire que revient l'honneur de cette cration saisissante au plus
haut point. Son but tait de donner  Paris un spcimen de l'art arabe
des khalifes, si lgant et si diffrent de l'art brutal de l'Algrie et
de la Tunisie et aussi de l'art surcharg d'ornements et de dentelles
que les Maures ont import en Espagne; il fallait surtout tre sincre
et faire vrai.

C'est le problme qui a t rsolu, les murs ont l'aspect brut des
crpissages du Caire, toutes les boiseries sont authentiques et
proviennent des anciennes maisons des sicles passs. Les
_Moucharabis_, ces ingnieux grillages en bois qui s'avancent en balcon
sur la rue, permettant aux femmes de voir sans tre vues, ont t
collectionns dans les quartiers dmolis; les portes ont de 200  300
ans.

La rue du Caire du Champ de Mars n'est donc point tout  fait une
restitution exacte des rues actuelles; il n'y a plus au Caire, ni dans
aucune autre ville gyptienne, de rues qui soient aussi vierges de toute
construction moderne; la pluie, les tremblements de terre, le temps
surtout ont eu raison des anciennes maisons. Quand on parcourt un vieux
quartier du Caire, on trouve la plupart des faades boules et
raccommodes tant bien que mal. Si le quartier est commerant, elles
sont rebties  la franque, c'est--dire dans le plus mauvais got.

Ici, nous avons une rue ancienne absolument complte, ayant conserv
tout son caractre. La monotonie des maisons est rompue par des motifs
d'architecture: deux mosques, une cole qui sert de commissariat, un
minaret, trois portes. Comme je l'ai dit plus haut, ces portes sont
authentiques et datent des XVe, XVIe et XVIIe sicles. Quant au
Minaret, c'est une reproduction d'une parfaite exactitude, car il eut
t impossible de transporter un Minaret authentique du Caire  Paris,
celui-ci est le frre cadet du clbre Minaret de Kad-Bey.

La maison situe  ct et qui sert de caf est du XVIIIe sicle. Le
Louis XV arabe, c'est bien moins lgant que le Henri II du minaret.
L'influence turque s'est fait sentir, mais l'exactitude commandait le
mlange des styles tel qu'il existe rellement.

Tous les ornements plaqus sur les murailles: les crocodiles, les
sphinx, les enseignes, ont t apports d'Egypte, de mme que les
faences anciennes. Ces faences, arraches du cylindre d'une coupole et
que l'indolence orientale n'a pas eu le courage de replacer, ont t
recueillies et utilises. C'est presque un muse de cramique
gyptienne.

Comme population, on a fait venir cent soixante Arabes, pas des Arabes
des Batignoles, des vrais Arabes, arrivs avec les matriaux gyptiens.
Ils parlent fort peu franais, mais c'est leur affaire, leur baragouin
ne fait que corser la couleur locale. Il faut qu'en entrant dans la rue
du Caire, on soit bien au Caire et non pas dans une Egypte
d'opra-comique.

Ces habitants sont diviss en trois catgories: les ouvriers, les
marchands et les niers. Ouvriers orfvres, tisserands, potiers,
tourneurs, incrusteurs, ciseleurs, confiseurs, etc., marchands de
bibelots, de soieries, de vieilles broderies... il y a mme un
fripier,--on a song aux peintres, qui probablement, seront trs
heureux de se procurer des costumes vritables--un caf avec musique
arabe, des dbitants de ptisserie, de nougats et de confitures, de
roatloukoum, retenez bien le mot pour avoir l'air de comprendre dj la
langue du pays.

Le seul moyen de transport qu'on connaisse au Caire, ce sont les nes,
de petits nes blancs qui trottent comme des pur-sang. M. Delort en a
fait venir cent, avec leurs niers et tout le personnel d'ouvriers qui
en dcoule, tondeurs, marchaux-ferrants, selliers, bourreliers, etc...
Ces nes font le bonheur des enfants, car la promenade n'occasionne
aucun danger, l'nier ne quitte jamais la bte qu'il conduit, il court 
ct d'elle, rglant son pas sur le sien et guettant sans cesse le
cavalier novice: si celui-ci perd l'quilibre, le conducteur est l pour
le recevoir dans ses bras.

Donc, pour le visiteur, l'illusion est complte; sur les portes, les
marchands indignes talent leurs produits, les ouvriers travaillent, le
forgeron bat le fer sur son enclume, le potier tourne avec le pied la
roue qui fait mouvoir l'argile qu'il modle sans autre outil que ses
mains, le tisserand est attel  son mtier antique, qu' aucun prix il
n'a voulu changer depuis des sicles. Au fond du caf, les guzlas, les
tambourins et les tarboucks retentissent, du haut du minaret le muezzin
appelle  la prire. Avec un peu de bonne volont, on peut se figurer
que derrire les moucharabis, les femmes du srail vous observent.




RIGHT
_Mercredi 23 Octobre 1889._

Possessions franaises


Nos colonies font honneur  la mre patrie. En premire ligne l'Algrie
et la Tunisie, la Cochinchine, l'Annam, le Tonkin, prsentent chacune
leur palais. Celui de l'Algrie avec son dme, son minaret, ses dcors
de faence franche et brillante, sa grande galerie orne de vitraux est
des plus sduisants;  l'intrieur, trois grandes salles reprsentent
les trois dpartements d'Alger, d'Oran et de Constantine. Le jardin qui
entoure le palais contient les plus belles plantes d'Algrie et quantit
de bazars tenus par des indignes. Tous les ouvriers sont l 
l'ouvrage, travaillant chacun selon son mtier; en voil qui tournent,
d'autres qui brodent, d'autres qui travaillent les mtaux; voil des
bibelots de toute espce et des bijoux sans fin; les colliers de sequins
sont fort lgants.

Il y a foule dans la rue d'Alger, c'est un mouvement, un va-et-vient
tout  fait rjouissant, distrayant. Les uns vont au caf Maure pour
prendre cet excellent caf o l'on trouve tout  la fois  boire et 
manger et pour voir les belles danseuses mauresques. Les autres vont 
la maison Kabyle admirer les mharis pur sang, chameaux coureurs; ces
vaisseaux (ship) du dsert, suivant l'expression pittoresque des
Anglais. Le dsert lui-mme n'a pas t oubli, une grande toile peinte
nous donne l'illusion de ces espaces infinis, arides et dsols: au
centre, jaillit un puits bouillonnant avec une oasis qui se dtache
agrablement sur le sable ternellement jaune et le ciel ternellement
bleu.

Le palais tunisien a copi ses faades, dme, vranda, mosque sur les
meilleurs modles des Palais de Tunisie et de la cit sainte de Krouan;
tout cet ensemble est plein de caractre et de couleur. Sous notre ciel
un peu terne rayonne l'orient lumineux. Voici un intrieur arabe qui
semble trs anim; ce ne sont cependant que des mannequins, hommes et
femmes revtus des riches costumes du pays.

Le souk ou bazar dans ses vingt-six boutiques offre un spcimen de
toutes les industries de Tunis; ici le fabricant de _chchias_, plus
loin les brodeurs en or et argent, le bijoutier, le parfumeur, le
barbier, le peintre sur poterie, le damasquineur, le menuisier, le
cafetier, le confiseur, le tourneur, le tisserand, le sculpteur
d'arabesques, l'crivain; ils sont l, travaillant sous de belles votes
blanches, soutenues par des colonnes barioles de rouge, couleur
favorite de tout bon musulman. Ah! le beau tapis de Krouan et les
belles soies de Tunis, les beaux burnous de Djeriet et les belles
couvertures de Djerba.

La Tunisie a, comme l'Algrie, des forts de chnes-lige, des chnes,
des eucalyptus et des dattiers dont on compte deux cent cinquante
varits.

Nous voyons encore figurer ici le Sngal, le Gabon, le Congo, l'le de
la Runion, Madagascar, Mayotte, les Comores, l'Inde franaise,
Pondichry, Chandernagor, Mah, la Nouvelle-Caldonie, les les du
Pacifique, la Guyane franaise, le Cambodge; chaque peuple, chaque
contre a envoy ses meilleurs produits, et l'on dit que les Franais ne
sont pas colonisateurs! Allons donc! toutes ces possessions prouvent le
contraire. Nous avons un vaste empire colonial et c'est dans le palais
central qu'on peut s'en rendre compte du haut des galeries
surtout.--Voyage facile qu'on fait en s'accoudant aux balustrades.

Que d'admirables choses, dont l'numration est impossible, dues  la
nature d'abord, au travail patient, au gnie inventif de l'homme. Je
citerai cependant la pyramide des dieux soudiens, une pyramide de ces
dieux Bouddha comme les gravures nous les reprsentent depuis des
sicles et que l'Asie adore toujours, ils s'abritent sous un bouquet
d'normes bambous et cet ensemble frappe vivement par son tranget.
Devant le palais central se trouve une jolie pice d'eau avec son pont
cintr tonkinois et ses sampans ou barques anamites, et maintenant
parcourons les villages indignes; voici les grandes cases Onolof de
St-Louis, habitations des gens qui n'ont pas le moyen d'avoir des
maisons. Les cases de bois cotent de cinq  six cents francs et
finissent gnralement par un incendie; il y a des cases encore plus
modestes, celles des pcheurs de St-Louis, elles ne cotent que deux
cents francs, celles-l flambent un peu plus vite, voil tout.

Mais en voil bien d'autres, celles des _Toucouleurs_ aux murailles et
au mobilier en terre sche.

Case bambara copie aux environs de Batrel, case du _Cayor_, maison de
chef Gourbi de Souls (pasteurs), habitation rudimentaire de nomades,
tente de Maure Trarza, tente d'homme de qualit, enfin tente des captifs
en vieille cotonnade bleue o vivent les esclaves des Maures.

Examinons le _Bambal Soulouron_, haut fourneau primitif des forgerons du
Fouta-Djallon, pays riche en minerais. Le Sak ou grenier  miel et le
poste du gardien du Lougan, espce de mirador d'o le garde agite un
pouvantail pour chasser les oiseaux qui viennent picoter les semailles.

Toutes ces choses qui nous rvlent des pays lointains, inconnus sont
bien curieuses et trs attachantes. Pendant quelques instants, on oublie
les civilisations outres de la vieille Europe pour ne voir que les
primitifs auxiliaires des peuples  demi sauvages.

La tour de Sald est un modle remarquable des postes construits par le
gnral Faidherbe au Sngal.

Ce genre de forteresse est imprenable par un ennemi non muni de canon;
c'est ainsi que la tour de Mdine avec son commandant et 25 hommes a
soutenu quatre mois le sige de vingt mille noirs. En vis--vis se
trouve le _Tata de Kedougou_ (Soudan franais), la fortification des
noirs, de l aussi ils dfendent et tuent les blancs; toujours la guerre
on la retrouve partout en permanence.

Donnons un coup d'oeil au pavillon de Madagascar,  l'habitation
malgache, et sans transition passons au restaurant anamite o Dieu merci
on ne mange pas du poisson pourri, d'oeufs couvs et des ctelettes de
chien domestique.

Les thtres anamites  coups de tam-tam appellent les spectateurs;
j'aime autant me reposer dans les serres coloniales. Ah! les beaux
palmiers, les normes fougres, les incomparables orchides! Dcidment,
c'est bien le pays du soleil que nous visitons. Quelle magie, quel
rayonnement dans les couleurs. Je crois l'avoir dj dit, n'est-ce pas
charmant de voir sans cesse le Nord et le Midi se tenir par la main? Les
quatre points cardinaux voisinent ensemble et fraternisent dans la plus
touchante intimit.

Voil le pavillon de la Guadeloupe avec son joli modle d'usine  sucre
et  rhum.

Ceci c'est une factorerie franaise du Gabon absolument exacte; cette
case est celle d'un colon concessionnaire de la Guyane franaise, ces
colons-l en gnral sont les forats.

Nous nous arrtons volontiers dans le village cochinchinois; mais nous
traversons htivement le village canaque, ces indignes-l, c'est comme
le bloc enfarin de la Fontaine, ils ne nous disent rien qui vaille, les
avons-nous vraiment corrigs de leur anthropophagie et ont-ils bien
perdu l'habitude de festoyer d'un blanc? chassez le naturel...

Le palais de la Cochinchine est du plus pur style annamite c'est--dire
d'architecture chinoise, le bois y joue un grand rle. La Cochinchine
possde d'immenses forts de bois durs trs rsistant  l'humidit comme
aux insectes; les charpenteries et menuiseries de ce palais authentique
ont t excutes  Sagon par 300 ouvriers annamites et chinois.

La porte d'entre supporte par 4 colonnes finement sculptes donne
accs dans une cour intrieure, orne de vases en porcelaine et de
dragons en faence. Cette cour est le complment oblig de toute demeure
anamite; cela m'a rappel l'atrium des maisons de Pomp avec leur
bassin comme ici.

Le palais de l'Annam et du Tonkin est construit sur une place carre
avec une cour centrale en partie occupe par un riche baldaquin abritant
un magnifique Bouddha, celui d'Hano, une oeuvre capitale de fondeurs
indo-chinois.

Ce palais est trs remarquable, beau bois sculpt, faences, peintures
l'embellissent  l'envie, ainsi que deux grandes terrasses dcores
d'cran  jour de balustres de vases contenant des arbustes rares. Ces
terrasses font partie des riches maisons tonkinoises et font grand
effet.

Ici, comme dans le palais de la Cochinchine on voit des bateaux, des
armes, des instruments, des laques, des incrustations de nacre, des
bronzes, des soieries, des nattes, des porcelaines, des statues, le
bambou dans toutes ses applications industrielles, des meubles
admirables, des coffrets, des cercueils; ce meuble essentiel dont
personne ne peut se passer et que les fils en signe d'affection
s'empressent d'offrir  leurs parents. Les Annamites sont d'industrieux
ouvriers, mais mon Dieu qu'ils sont donc laids avec leur petite taille,
leur face glabre, leurs dents noircies et ronges par le btel et leur
posture accroupie, c'est leur manire de s'asseoir--pas lgante il faut
en convenir.

L'exposition cambodgienne a rassembl ses envois dans la fameuse pagode
d'Angkor-Wt, le nom de pagode d'Angkor-Wt n'est pas juste en ce sens
que l'trange construction que nous avons-l sous les yeux n'est qu'une
des portes d'angle de ce temple fameux extraordinaire, un des monuments
les mieux conservs de ceux laisss par les Khmers ce grand peuple
disparu d'o les Cambodgiens prtendent descendre.

La rgion d'Angkor renferme des constructions absolument merveilleuses,
des ruines respectes des ges et dcouvertes au XVIe sicle par des
missionnaires franais.

Qu'taient les Khmers? ce peuple d'une haute culture intellectuelle, ces
incomparables architectes dont quelques monuments remontent au IIIe
ou IIe sicle avant J.-C.?

Bien des civilisations et vingt races ont disparu depuis et l'esprit se
suspend en point d'interrogation devant cette architecture d'une beaut
inoue et d'un luxe extravagant.

Le vritable sanctuaire d'Angkor-Wt occupait une surface de prs de
6000 mtres. Le foss qui l'entourait avait 200 mtres de largeur et le
rectangle qu'il englobait ne mesurait pas moins de 827 mtres de
largeur, la tour centrale avait 80 mtres. Voil quel tait ce monument
unique--ce que nous voyons ici n'en est donc qu'un diminutif bien
amoindri; le principal motif de sa faade est la tour partage en
nombreux tages simulant une accumulation de parasols, abritant la
partie occupe par l'image de la divinit. Sur chaque face, des frontons
forms d'un encadrement reprsentant un serpent  cent ttes, dcorent
les tages. Les 40 mtres de cette tour extraordinaire sont orns de la
sorte et n'ont rien de lourd ni d'inexact tout en rappelant un monument,
qui, reconstitu tel qu'il tait dans les temps anciens, couvrirait 
lui seul le champ de Mars tout entier sans souffrir de l'crasant
voisinage de la colonne Eiffel.

Le visiteur n'a pas le temps de philosopher et de mditer sur ce pass
plein de grandeur.

D'autres merveilles l'appellent encore et il marche, marche toujours
comme Isaac Laquedem.




RIGHT
_Jeudi 24 Octobre 1889._

Repos et Repas


Quand je dis repos, c'est une manire de parler. Oui, repos l'aprs-midi
dans le salon de ma cousine, mais le matin j'ai joliment trott  faire
des commissions.

Ce n'est dj pas amusant pour soi, mais pour les autres c'est tout ce
qu'il y a de plus ennuyeux!

On craint de se tromper, de ne pas bien faire la chose, on se donne une
peine infinie et l'on ne contente pas toujours cette clientle
improvise.

Vous allez  Paris, achetez-moi donc ceci, rapportez-moi cela. Comme
vous seriez aimable si vous pouviez me rassortir cette toffe, il m'en
faut 3 mtres, je l'avais prise au Bon-March.

--Mais, chre amie, c'tait l'hiver dernier, la pice doit tre puise
depuis longtemps.

--Peut-tre que non, informez-vous; vous me rendrez service.

En passant au Louvre, prenez un bret pour mon petit garon. Ils sont
pour rien ces brets et charmants, je les ai vus dans le catalogue.

Madame si j'osais... je vous chargerais aussi d'une commission, d'une
seule.

--Laquelle?

--Permettez-moi de vous demander d'aller place Louvois chez M.
Feuardent, le grand numismate, et de lui remettre la note suivante, il
vous confiera quelques mdailles que vous aurez la complaisance de me
rapporter.

Ah! provinciaux mes amis, faites donc vous mmes vos commissions. Plume
en main, demandez ce qu'il vous faut, la poste et les catalogues ne sont
pas faits pour les chiens, comme disait Voltaire en parlant des
hpitaux.--Servez-vous en et cessez de recourir  des personnes que vous
embarrassez beaucoup et auxquelles vous prenez le plus bnvolement du
monde leur temps et... leur argent. Sans doute vous les rembourserez au
retour, mais c'est  Paris qu'on a besoin pour soi de son porte-monnaie
et qu'il n'est pas agrable de le vider pour les autres.

Aprs ce prambule mettons-nous en route.

Je vais au Bon-March chercher la fameuse toffe, j'avais un
chantillon. Le commis me regarde avec des yeux tout ronds comme si
j'tais un phnomne. Ce lainage de fantaisie est de l'an dernier,
c'est pass de mode. Ce mot, il l'avait prononc d'un ton de suprme
ddain, on aurait dit que je lui demandais une toffe du rgne de
Louis-Philippe, et je reprends timidement: Si vous vouliez avoir la
complaisance de chercher quelque chose s'assortissant... Bien entendu on
ne trouve rien, j'avais perdu une bonne demi-heure. En sortant, je me
trouve face  face avec une ancienne amie devenue parisienne, nous
causons.

Ah! me dit-elle, vous faites des commissions pour les autres? grand
bien vous fasse. Il y a belle lurette que je n'en fais plus pour
personne.

--Et pourquoi, vous que j'ai connue si empresse?

--Pourquoi? je vais vous conter cela, vous pouvez bien me donner
quelques instants, allons-nous asseoir dans le square du Bon-March.

Au commencement de mon mariage, une mienne cousine bretonne bretonnante
me pria d'aller au Printemps le jour de l'Exposition lui acheter un
chle en dentelle espagnole article d'exposition offert  50% de rabais,
ce jour-l seulement. J'avais une visite  faire rue du Havre; je
m'habille en consquence enchante de pouvoir faire en mme temps visite
et commission. J'entre au Printemps, c'tait une cohue pouvantable, une
bousculade indescriptible. C'est un flot humain qui vous porte et qu'il
faut suivre. J'y entre bravement, j'achte la dentelle, aprs un quart
d'heure de remous je parviens  m'esquiver. Je vais faire ma visite, la
dame est chez elle; elle me complimente sur ma toilette, sur ma jolie
broche. Je conviens qu'elle est aussi fort de mon got et j'ajoute: J'ai
le bracelet pareil, c'est ma parure de noce, et je tends mon bras droit
pour le montrer--rien--je crois m'tre trompe, je regarde mon bras
gauche--rien! plus de bracelet!!! une cruelle inquitude me traverse
l'esprit. Je me lve nous inspectons le salon, le vestibule,
l'escalier. Ou j'avais perdu mon bracelet, ou on me l'avait vol. Je
retourne au Printemps, je cours au bureau des rclamations. On me
rpond: Madame vous venez de formuler la 43e rclamation de la
journe, mouchoirs de poche, en-cas, porte-monnaie. Il y a mme une dame
qui a perdu son soulier et une autre son enfant...

--Et vous n'avez jamais retrouv votre bracelet?

--Jamais! ce petit service o j'conomisais six francs pour ma cousine
m'a cot cher; mon bracelet, perte sche de 800 francs, 2 courses de
voiture, plus une scne de mon mari furieux, suivie d'une bouderie de
plusieurs jours.

--Voil qui n'est pas encourageant, ai-je murmur.

--Non, aussi personne, entendez-vous bien, fut-ce le grand Turc lui-mme
ou le Czar de toutes les Russies, personne ne me rattrapera  faire des
commissions.

Du Bon-March je me suis prcipite au Louvre pour chercher le bret, l
a marchera tout seul, pensai-je.

J'ai t reue par de jeunes factrices, ddaigneuses, mises comme des
gravures de mode, ces petites plbiennes jouant  la grande Dame et se
prenant au srieux m'ont paru cocasses.

Nous n'avons pas ce bret, et l'on m'a renvoye  2 ou 3 comptoirs.

--Je suis certaine que vous avez ce bret bleu marine dans vos
catalogues.

Il fallait le dire tout de suite, nous ne nous occupons pas ici des
articles de province, crivez pour le demander.

Hein! crivez pour le demander. ce n'tait donc pas la peine de me
dranger pour venir le prendre.

Et puis allez donc raconter cela  la maman qui attend le bret, elle ne
vous croira pas et se plaindra bien-haut que vous n'avez mme pas voulu
entrer au Louvre pour lui faire cette petite commission. Je vais  la
Belle-Jardinire, au Pont-Neuf,  la Samaritaine, impossible de trouver
un bret conforme  celui dont j'ai la description. J'ai dj une heure
et demie de voiture, il est bientt 10 heures, je me fais conduire place
Louvois et je congdie mon cocher, je prendrai l'omnibus pour revenir.

Place Louvois je monte au premier tage et je me trouve devant une porte
hermtiquement close.

Je sonne, un grand flandrin de domestique vient m'ouvrir--M. Feuardent?

--M. Feuardent n'est pas encore arriv.

Ah! il est cependant 10 heures.

--Oui, mais Monsieur ne vient gnralement qu'aprs son djeuner, vers
11 heures 1/2.

Alors j'attendrai, et je fais un pas pour franchir la porte.

--Pardon, Madame, on n'entre pas.

--Comment, on ne peut pas attendre l dans ce vestibule?

--Personne ne peut entrer ici avant l'arrive de mon matre, cette
mesure a t prise  la suite d'une tentative de vol commise justement
par un individu qui, pendant une demi-heure qu'il avait attendu M.
Feuardent avait eu le temps de prendre l'empreinte de plusieurs
serrures.

Fallait-il attendre ou m'en retourner? j'hsitai un instant; revenir me
prendrait encore plus de temps.

Je n'avais plus qu' m'asseoir sur une marche de l'escalier ou  faire
les cent pas dans la rue.

Je descends, en face de moi, rue Richelieu, je vois crit en gros
caractre: Bibliothque Nationale.

Voil mon affaire pensai-je aussitt, je vais pouvoir lire pendant une
heure et calmer mon impatience; plusieurs personnes entraient en ce
moment je les suis et je m'engage avec elles dans un long corridor.
Soudain j'entends une grosse voix qui crie: H! l-bas, avez-vous votre
carte? Je ne devine pas tout d'abord que cette demande s'adresse  moi
et la grosse voix devenue plus rogue reprend: Avez-vous votre carte,
rpondez-donc, Madame, c'est  vous que je parle.

--Je croyais qu'une bibliothque nationale c'tait comme un muse
national et qu'on pouvait y entrer sans formalits.

--C'est ce qui vous trompe. Il faut une carte personnelle. Que diable,
on doit se conformer aux rglements.

Je cours encore.--De guerre lasse, je suis alle m'asseoir dans le joli
square Louvois o j'ai contempl tout  mon aise la belle fontaine d'un
got si pur de Visconti. Les quatre figures en bronze qui l'ornent sont
de Klagmann. Elles reprsentent la Seine, la Loire, la Sane et la
Garonne. Tout en regardant mlancoliquement l'eau tomber je pensais que
ce joli square si plein de calme, de verdure et de fracheur occupe
l'emplacement de la salle d'opra, o fut assassin le duc de Berry, le
13 fvrier 1820. Tout change et se transforme, seul le souvenir et
l'esprance subsistent. Le Souvenir qui est le pass et l'Esprance qui
est l'avenir.--C'est donc avec le Souvenir que se ptrit l'histoire.

A onze heures et demie je sonnais de nouveau chez M. Feuardent auquel je
remettais la lettre de mon digne ami. Les mdailles demandes
obligeaient M. Feuardent  quelques recherches, les dsirait-on en or ou
en argent...? encore une question  laquelle je ne pouvais rpondre
qu'aprs avoir crit au pays. Je vis avec effroi que les choses ici ne
marcheraient ni plus vite, ni plus facilement[11].

Il tait midi pass quand je suis sortie. Aprs l'angelus le mouvement
des omnibus se ralentit. Entre midi et une heure les cochers dnent,
c'est un moment de repos. Bref, je n'ai pu revenir que par l'omnibus
d'une heure pour le djeuner de midi.

Voil qui est dcid je n'accepterai plus de commissions pour personne 
moins de les faire comme le cur de mon village les faisait il y a 40
ans. A cette poque il fut oblig d'aller  Paris; il ne fit pas son
testament avant de partir, comme cela se pratiquait au commencement du
sicle alors qu'on mettait 8 jours pour aller de Nantes  Paris, mais
enfin il songea  son voyage plus d'un mois  l'avance, en parla, et ses
paroissiens, mis au courant de ses projets, arrivrent en foule pour le
charger de leurs petites commissions--des commissions ridicules.--Que
rpondre, comment refuser  ses chres ouailles de rapporter aux unes
des aiguilles perfectionnes, des flanelles _irrtrcissables_; aux
autres une lampe carcel dernier genre, un pot de la fameuse pommade du
Lion qui ferait pousser des cheveux sur un caillou, une marmite
_otoclave_ qui cuit la soupe toute seule, etc., etc., et chacun
d'ajouter: Je ne sais pas trop ce que cela cote, je vous rembourserai
au retour.--Le cur partit le porte-feuille plus bourr d'adresses que
de billets de banque.

Deux personnes seulement avaient eu la dlicatesse d'envelopper dans
leur liste de commissions l'argent ncessaire pour les faire.

Le cur revient au bout de quelques jours; tous les intresss se
prcipitent  la cure. Le pasteur a pris un air solennel. Mes chers
paroissiens, dit-il, je n'ai pu faire vos commissions sauf deux pourtant
(les figures s'allongent), et j'en suis bien marri. Il faisait trs
chaud; en arrivant  l'htel, j'ai ouvert la fentre de ma chambre,
devant cette fentre se trouvait une table, j'y ai pos, pour les
classer, tous les petits papiers ou vous aviez inscrit vos commissions,
un coup de vent a pass soudain et toutes vos feuilles lgres se sont
envoles par la fentre, sauf, comme je vous l'ai dit, celles qui
contenaient de l'argent.

La seconde partie de la journe a t plus agrable, le jeudi est donc
le jour hebdomadaire o ma cousine reoit des visites l'aprs-midi et le
soir ses amis  dner.

Causeries trs animes--mais vraiment ces Parisiens m'amusent: Ils sont
extrmement fiers de leur Paris, extrmement fiers de l'habiter et les
3/4 le connaissent moins bien que les provinciaux.

L'ayant sans cesse sous la main ils pensent qu'ils auront le temps de le
visiter quand ils voudront. Ils attendent les occasions qui ne viennent
pas toujours, parat-il. Les Parisiens ne sont donc pas curieux, moi qui
les croyaient mme badauds. J'ai connu jadis une dame qui refusa d'aller
passer la Semaine Sainte  Rome, alors que les ftes de Pques avaient
tant de solennit dans la capitale chrtienne, parce que c'tait
l'poque de sa grande lessive bi-annuelle, et qu'on dise aprs cela que
les femmes sont frivoles et qu'elles ne savent pas s'occuper de leur
maison. Cette dame est le modle parfait de la femme de mnage et je la
cite en exemple aux gnrations futures. Je connais  l'heure actuelle
une autre dame qui a vcu 16 ans  Paris, deux expositions ont eu lieu
pendant ce laps de temps. Et elle n'a mme pas pris la peine d'y
aller.--Et qu'on dise aprs cela que les femmes sont curieuses! On me
demande mes impressions, on me questionne aimablement: Vous avez t 
Montmartre? Oui: Vous avez visit l'htel de Ville? Oui: Vous vous tes
promene dans les catacombes? Certainement et permettez que je vous le
dise, il y a vraiment des gens qui ne sont pas dignes d'habiter Paris,
puisqu'ils ne cherchent mme pas  le connatre.

Ah! mais je compte bien quelque jour visiter l'Htel de Ville et
l'glise du Sacr-Coeur, quand elle sera plus avance, quant  visiter
les catacombes, j'en serais bien fche.

--C'est une des curiosits de votre capitale.

--Je le sais, mais si l'on pensait souvent  ce qu'il y a sous Paris on
ne vivrait plus tranquille dessus.

--C'est un sol machin.

--Oui  croire qu'il va s'effondrer--on ne marche que sur des abmes,
coutez cela: Il y a donc d'abord les catacombes, excavations, immenses
de plus de mille hectares, puis les gouts dont les principaux sont
larges comme des rivires--les conduits d'eau propre qui alimentent les
fontaines--les tuyaux du gaz, les fils du tlgraphe et ceux du
tlphone, les tubes pour les lettres. Maintenant on songe  creuser la
voie des cbles lectriques qui doivent fournir la lumire. Le gaz
devient rococo et l'lectricit s'apprte  user envers lui des procds
qu'il eut jadis pour l'huile.

--Vous discertez loquemment..., et mon interlocutrice a continu d'un
air srieux et d'un ton grave:

--Je me demande ce que Paris deviendrait entre tous ces fluides, si ceux
du ciel attirs par leurs semblables de la terre, essayaient de les
rejoindre! Voyez-vous des nuages pleins de foudre crevant sur la grande
ville, et atteignant ses foyers d'lectricits! quelle commotion, quel
cataclysme! et j'ajouterai que les lectriciens, si srs cependant de
leurs succs, n'aiment pas qu'on les questionne l-dessus. Est-ce que
cela ne vous effraie pas, moi j'ai froid jusqu'au fond des molles.

--Je prends les choses moins au tragique, ai-je rpondu, et je dois mme
vous prvenir que votre beau discours n'aurait rien chang  mes
projets.




RIGHT
_Vendredi 25 Octobre 1889._

Le Mexique, la Rpublique Argentine, le Brsil, le Nicaragua, le
Guatemala.--Rpubliques de l'Equateur, Dominicaine, du Salvador, la
Bolivie, le royaume d'Hawa.


Le petit chemin de fer Decauville qui parcourt environ une lieue de
l'Esplanade des Invalides au palais des Machines est peut-tre
actuellement la ligne la plus frquente du monde entier puisqu'il
transporte toute la journe dix mille voyageurs par heure.

Je commence  me reconnatre  l'Exposition et  en comprendre
l'organisation. Le ticket donne certainement le droit d'entrer, mais il
faut quand mme avoir souvent la main  la poche pour pouvoir circuler
partout. On paie pour voir l'Exposition des aquarellistes, celle des
pastellistes, celle du globe terrestre. On paie pour voir le Pavillon de
la mer, le panorama du Tout-Paris, l'exposition de la Compagnie
Transatlantique, etc., etc.; enfin l'ascension complte de la fameuse
tour cote au minimum 5 francs chaque fois.

Ajoutons que lorsqu'on est fatigu les _pousse-pousse_ tentateurs vous
prennent encore quelques francs, les thtres et les restaurants
aussi... et les souvenirs donc! On augmente chaque jour sa liste
d'acquisitions.

Il ne faut pas oublier la famille, les amis, les serviteurs, tous ceux
qui n'ont pu visiter cette grande exhibition universelle.

Je rapporte un stock de tours Eiffel sous toutes les formes.

On croirait que l'on doit trouver sous la main tous les moyens de
rfection et qu'on ne doit manquer de rien, pas du tout les restaurants
exotiques, les bouillons Duval, les comptoirs de dgustation, de
ptisserie, les bars, les brasseries, les cafs etc., sont assigs il
faut attendre et pour cela s'armer d'une robuste patience.

L'Exposition est vraiment une ville unique ayant des bureaux pour la
poste, le tlgraphe, le tlphone. Un service mdical avec salle de
secours pour les blesss et les indisposs; des cabinets de toilette et
autres. Des salons de lecture et correspondance, des bureaux de change
pour l'argent, des bureaux de police pour les rclamations, des bureaux
de tabac, et le bureau des interprtes parlant toutes les langues.


Le Mexique

Le Mexique aussi a fait grandement les choses. Il s'est construit un
magnifique palais dans le style ancien du pays, avant sa dcouverte par
les Europens; le palais est l'un des plus beaux. Au centre de cette
construction, reluit le Temple du Soleil, symbole des croyances
primitives. Produits naturels et industriels se groupent autour de
l'astre Roi on pourrait mme dire de l'astre dieu. Si l'on me demandait
ce qui m'a frappe dans l'exposition mexicaine, je rpondrais sans
hsiter, les chapeaux masculins--Ah! quels monuments et comme ils
doivent tre lourds  porter--rien que de les voir me donne mal  la
tte. Ces chapeaux trs orns, trs artistement faits, cotent fort
cher. Si j'avais eu 150 francs  perdre, j'aurais achet un de ces
chapeaux l pour l'offrir au muse de ma ville natale. Dans le pays,
c'est bien une autre affaire cela devient un luxe insens. Certains
Mexicains ont leurs chapeaux garnis de pierres prcieuses, de diamants.
C'est toute une fortune que ce couvre-chef, l'adroit filou qui
parviendrait  le drober sans tre pris pourrait ensuite vivre de ses
rentes. Voil des chapeaux bien tentants mais il parat qu'au Mexique
les indignes sont tents par tout ce qu'ils voient. L'Evangile dit tout
homme est n menteur et voleur, ce dernier qualificatif convient
surtout aux Mexicains. On est oblig dans les glises d'enchaner aux
marches de l'autel la sonnette dont se sert le choriste qui rpond la
messe, sans cela il l'emporterait... par mgarde.

Au repas, que donnait jadis l'infortun empereur Maximilien,
l'argenterie subissait un rude assaut. Au moment o les convives se
levaient de table les serviteurs rejetaient promptement les pans de la
nappe sur le couvert qui se trouvait ainsi cach autrement les invits
eussent gliss l'argenterie dans leurs poches... par distraction.

Honneur aux deux palais de La Rpublique Argentine et du Brsil,
celui-ci avec sa tour de dix mtres, ses galeries, sa terrasse, son
jardin et sa serre vous retient longtemps. La serre est orne de
merveilleuses fleurs toujours panouies, et le jardin renferme un
chantillon des arbustes et des plantes remarquables du Brsil. On y
rencontre les orchides les plus rares et les plus extraordinaires; il y
a l pour quatre cent mille francs de fleurs et de plantes valeur
marchande.

Le bassin dont l'eau est chauffe  trente degrs de chaleur contient la
_Victoria regia_ de l'Amazone. Cette magnifique plante atteint des
proportions incroyables. Elle peut facilement porter un petit enfant sur
une seule de ses larges feuilles blanches auxquelles les indignes
donnent le nom de Bancs des Uanaps, et  propos de l'Amazone une
mention  son palais remarquable, aussi avec ses urnes et ses vases
anciens dignes reprsentants de l'art primitif, des potiers de
l'Amazone, c'est--dire de l'Ile de Marajo, une le grande comme le
Portugal et qui se trouve  l'embouchure de ce fleuve gigantesque.

Le palais de la Rpublique Argentine, avec ses cinq coupoles, sa large
galerie promenoir du premier tage cote modestement un million deux
cent mille francs! C'est dire le luxe qu'on y a dploy. Il est tout en
fer et fonte, et construit de manire  pouvoir tre remont 
Buenos-Ayres. Un grand soleil couronne cet difice majestueux. On
l'aperoit de trs loin.

Est-ce comme rpublique, comme civilisation, ou comme richesse que ce
pays se compare au soleil? _That is the question._ En tout cas c'est
une rpublique qui fait les choses princirement.

L'intrieur du palais est orn d'un millier de cabochons de verre qui
s'illuminent  la lumire lectrique et lui donnent un aspect
positivement ferique. Son exposition se compose principalement de
produits naturels comme nous en avons dj vu beaucoup et auxquels nous
n'avons jet qu'un coup d'oeil en passant.


Nicaragua

Le Nicaragua se distingue par ses productions naturelles. Il nous
prsente particulirement des collections de plantes rares et d'oiseaux
superbes. Ah! ces oiseaux des tropiques, de quel merveilleux plumage ils
sont vtus; que de grce dans leur dlicate structure, quel clat dans
leur tincelant coloris, c'est  se demander si ce sont des oiseaux ou
des papillons. Leur plumage a le chtoiement des pierres prcieuses et
quelle varit depuis le colibri, un saphir volant jusqu'au quetzal dont
le plumage dpasse en beaut celui de l'oiseau de paradis.

Charmant, le pavillon du Guatmala; le rez-de-chausse renferme une
collection trs complte d'oiseaux et d'insectes du pays. Cette
collection appartient  un Franais. Au 1er tage, une grande
peinture panoramique reprsente des animaux qu'on ne serait pas rassur
de rencontrer,--serpents, tigres, chacals, tapirs sont plus agrables 
voir en image qu'en ralit.

Le pavillon de la rpublique de l'Equateur ne se rencontrerait pas
partout aujourd'hui. C'est la reproduction aussi fidle que possible de
l'un des temples que les Incas consacraient au Soleil. Le mobilier d'une
grande richesse, cristal et or, se dtache sur des tentures pourpre d'un
grand effet. Dans son exposition figurent principalement les
industries extractives telles que celle du caf, du sucre, du coton,
des plantes mdicinales: quinquina, cochenille, ivoire vgtal ou noix
de Corozo, cristal de roche; puis enfin des tissus de laine, de fil et
de coton, des broderies et des dentelles.

La petite rpublique Dominicaine brille aussi par ses produits naturels,
ses bois des les et ses minerais, son caf, son cacao, son sucre, son
tabac et sa cire, puis elle prsente quelques produits fabriqus, tels
que savons, rhums, alcools. Mme genre d'exposition dans le pavillon du
Salvador, une heureuse rpublique dont les finances sont si prospres
qu'elle n'a pas de dettes. Ce pavillon est original. Son style o se
mlange agrablement l'architecture arabe et espagnole doit donner une
ide assez exacte des belles constructions du pays.


La Bolivie

Le pavillon de la Bolivie est fort joli avec ses quatre tours et son
architecture bizarre. C'est un bon spcimen des constructions modernes
de Bolivie. Il est rempli des principales productions du pays, parmi
lesquelles figurent au 1er rang les minerais d'argent et de cuivre
qui s'extraient parat-il de mines inpuisables.

L'Exposition du royaume d'Hawa ou des les Sandwich occupe aussi un
coquet pavillon, rempli des produits naturels du pays, caf, sucre,
tabac, riz. Les Hawaens font d'assez jolis meubles mosaques; des
nattes et ce qui leur est tout  fait propre, des manteaux de plumes
d'oiseaux, plumes de coq principalement; avec ces plumes multicolores et
brillantes on forme des dessins superbes. Mais mon Dieu, a-t-il fallu en
tuer de ces pauvres gallinacs pour faire de leurs plumes des vtements
entiers.

Le Chili, le Paraguay, l'Uruguay, le Vnzuela ont aussi leurs palais.
Ah! si l'on voulait tout voir, tout approfondir, les six mois que dure
l'exposition ne suffiraient pas et la voil qui touche  sa fin; bientt
je vais lui dire adieu.




RIGHT
_Samedi, 26 Octobre 1889._


Je me suis dlasse toute la journe en savourant mes souvenirs, en
rangeant mes bibelots et en commenant l'emballage de toutes ces jolies
choses. Ma caisse ne suffit plus, j'aurai de l'excdent. Depuis six
semaines que je marche comme le juif-errant, voil franchement un repos
bien gagn. Je ne suis plus la diligente mre Jeanne, debout la premire
pour veiller  la maison. Il y a longtemps que mon rveil-matin
habituel, que le roi de ma basse-cour a lanc aux chos sa fanfare
guerrire, lorsque je me lve  prsent. Mon Dieu oui, je fais la grasse
matine comme une petite matresse; d'ailleurs, on se couche si tard
ici, que minuit est encore plus anim  Paris que midi chez nous.

Aprs dner, nous sommes alles au Muse Grvin; un muse d'un nouveau
genre rempli de personnages... en cire; c'est la ressemblance tonnante,
la reproduction parfaite du modle, dit-on. Nous avons vu la reine
d'Angleterre fort laide, l'empereur d'Allemagne et son jeune fils,
Bismark, nos gouvernants actuels, trs ressemblants, Carnot que chacun
reconnat, tous ces personnages fort bien groups, les uns debout
semblant marcher, les autres assis semblant causer. Quelques personnes,
bien vivantes celles-l, s'amusent  garder une immobilit complte, si
bien qu' la fin on ne sait plus quels sont les gens vrais ou faux. Tout
en allant demander un renseignement  quelque joli mannequin, on crase
le pied d'une lgante personne que l'on prenait pour une statue.

Puis on descend un sombre escalier qui conduit  des sous-sols
faiblement clairs; l on a la vision de scnes lugubres entrevues dans
une demi obscurit. Tout cela prend alors un air de vrit qui saisit
vivement. Nous assistons aux touchants adieux de Louis XVI  sa famille,
 l'arrestation douloureuse de Marie-Antoinette, la voil dans sa
chambre  la Conciergerie. Donnons aussi un coup d'oeil  Lafayette, 
Bailly,  Rouget de l'Isle, avant ou aprs la _Marseillaise_, peu
importe.

Si ce n'tait les employs de l'tablissement qui crient de temps 
autre: Mfiez-vous des voleurs, il y a des pick-pockets ici, et qui
vous rappellent que ce spectacle n'est qu'une fiction on serait joliment
impressionn.

Voici la srie des clbres criminels, expressions mauvaises, visages
ignobles pour la plupart. Cette triste exhibition se termine par
l'excution d'un condamn  mort. Voil les bois de justice, le
bourreau, le condamn couch sur la fatale machine. Dame! j'ai ferm les
yeux; ce n'tait qu'une image, mais j'en avais assez.

On est bien aise de remonter  la lumire et d'entendre la musique des
dames hongroises. Le soir entre onze heures et minuit nous sommes
revenues sur l'un de ces grands omnibus qui atteignent la hauteur des
entre-sols.

Tout en roulant  la lueur du gaz et des toiles mon esprit philosophait
un peu en pensant au philosophe Pascal qui le premier eut l'ide
d'installer des voitures au service du public avec itinraire trac
d'avance. Son ami le marquis de Roanne s'empara de son ide et obtint en
1672 le droit de faire circuler les dits vhicules qui furent d'abord de
vieux carrosses dfrachis vendus par leurs propritaires. On payait 5
sols la place. Mais ce ne fut qu'en 1819 que parut le premier omnibus.

J'ai trouv ce petit voyage assez pittoresque, mais je n'aimerais pas 
le recommencer souvent il y a toujours un peu de cohue pour monter et
descendre et les accidents sont si vite arrivs.

Si, du fond de la Bretagne, ma famille, plonge dans le sommeil, m'avait
vue perche, ainsi passer en rve, je crois qu'elle se serait mise  se
frotter les yeux et que ce rve l'aurait tout--fait rveille.




RIGHT
_Dimanche, 27 Octobre 1889._

Grand'messe  la Madeleine.--L'aprs-midi promenade aux jardins des
Tuileries, et du palais Royal.


L'Eglise de la Madeleine fut commence sous Louis XIV. C'est
Mademoiselle de Montpensier qui en posa la premire pierre.

Sous Napolon Ier, elle n'tait point encore acheve et ce grand
conqurant rva d'en faire un temple  sa gloire et  celle des armes
franaises. Des tables d'or devaient former les pages des annales de
l'Empire... Mais les conqurants passent vite parfois et la Restauration
fit mieux en rendant ce bel difice  sa premire destination: Au culte
de Dieu.

Le perron a 28 marches et le pristyle 52 colonnes avec 34 statues dans
des niches carres.

Les portes de bronze ont de superbes bas-reliefs. Le fronton, oeuvre de
Lemaire, reprsente le Jugement dernier.

La Madeleine a le style d'un temple grec, c'est fort beau, mais quand il
s'agit des glises, je prfre bien le style gothique avec ses fentres
ogivales, dont les vitraux de couleurs rpandent de si douces et
mystrieuses clarts.

L'intrieur est somptueux, on y officie comme dans toutes les grandes
glises de Paris avec beaucoup de solennit.

Le jardin des Tuileries voque bien des souvenirs plus tristes que gais.
O est-il ce beau palais commenc sous Catherine de Mdicis et qui
depuis Louis XV fut la rsidence habituelle de nos rois. Ils se plurent
 l'embellir, Napolon III particulirement. Le peuple devait en avoir
raison et le dtruire un jour, du reste, dans tous les temps d'meutes
et de rvolutions, c'est toujours le palais des Tuileries que le peuple
attaque d'abord: en 1792, il s'en empare et massacre les Suisses
fidles, mme scne en 1830, et en 1848, il en est le matre; en 1871 le
peuple a progress il ne se contente plus du pillage et du vol, la
torche incendiaire de la Commune passe partout et le rduit en cendres.

Quelle honte! quelle tache incruste au front de Paris, que ces
ruines... aussi s'est-on empress de les faire disparatre et de
remplacer les beauts de l'art par celles de la nature.

On a donc cr un nouveau jardin qui cache sous ses arbustes et ses
fleurs l'emplacement mme du palais des Tuileries.

Sous Louis XIV, le jardin primitif renfermait une vaste volire, un
tang, une mnagerie, une orangerie.

En 1665, Le Ntre dessina un nouveau plan avec les deux belles terrasses
que l'on admire encore aujourd'hui: la terrasse du Bord de l'eau
donnant sur la Seine et la terrasse des Feuillants dont le monastre
avoisinait les Tuileries.

Sur l'emplacement mme du mange des Tuileries on leva en 1790 une
salle o l'Assemble constituante termina sa session, o l'Assemble
lgislative tint la sienne et o la Convention dlibra jusqu'en 1793.
Le Conseil des Cinq Cents y sigea aussi jusqu'en 1798.--Rien ne manque
aujourd'hui  la dcoration de ce vaste jardin de 30 hectares, grands
arbres ombreux, massifs d'arbustes, parterres de fleurs, bassins d'eau
vive, terrasses de l'Orangerie et du Jeu de Paume, pelouses verdoyantes.
Ajoutons que toutes ces dlicieuses choses de la nature sont encore
embellies par de nombreuses statues et des groupes de marbre et de
bronze ds  nos meilleurs matres franais.

Nous avons promen au jardin des Tuileries avec une dame, amie de ma
cousine qui nous a racont un fait bien touchant arriv dernirement
devant elle  la gare de l'Est.

Deux femmes et une petite fille guettaient anxieusement l'arrive du
train de Strasbourg. La grand'mre attendait son mari qui venait aussi
lui voir l'Exposition.

Grand-mre, disait l'enfant, va-t-il bientt arriver.

--Oui, chrie, prends patience, rpondait l'aeule.

Soudain le sifflement aigu de la locomotive se fait entendre, une porte
s'ouvre, le flot des voyageurs s'coule par cette grande baie un
instant trop troite.

--Le voil, le voil! crie la petite fille.

Un petit vieux, sec, cass, simplement mais proprement vtu apparat.
D'une main, il s'appuie sur un parapluie et de l'autre, il brandit un
bouquet de fleurs et avant d'avoir embrass sa femme, sa fille et sa
petite-fille, il leur a tendu le bouquet.

Cela vient de l-bas...., dit-il simplement. La petite fille sourit,
mais en contemplant ces fleurs qui avaient pouss sur la terre arrache
 la France, l'aeule et la mre fondirent en larmes: Ce souvenir si
vibrant encore aprs dix-neuf annes prouve au plus haut degr la force
et la dure des sentiments inspirs par l'amour de la patrie. Le jardin
du Palais Royal est fort attrayant avec ses grands arbres, son bassin,
ses parterres, ses statues. Ce beau jardin ne fut pas toujours ce lieu
tranquille o les promeneurs viennent entendre de la musique. Sa longue
existence a connu des priodes agites. Beaucoup plus vaste d'abord
qu'il ne l'est aujourd'hui, il s'y tenait une foire permanente.

Sous la rvolution il devint le club en plein vent o proraient les
exalts. Au centre se trouvait alors un cirque, amusement de ceux qui ne
faisaient pas de politique. Le feu dtruisit ce cirque en 1798.

Ma cousine m'a fait remarquer dans l'un des parterres le canon que le
soleil fait partir  midi prcis.

Ces superbes jardins, au centre mme de Paris sont fort apprcis de ses
habitants, aussi y a-t-il toujours beaucoup de promeneurs. C'est le lieu
favori des bonnes d'enfants.... et des militaires.

Aprs cette charmante flnerie, au milieu de la verdure et des fleurs,
il m'est arriv une petite aventure qui aurait pu mal finir; elle s'est
termine d'une manire aussi heureuse qu'inattendue.

Vers 5 heures, je devais me rendre seule, ma cousine prfrant rentrer,
 une matine musicale donne par un grand professeur de piano.

En sortant ma cousine m'avait dit: Aujourd'hui dimanche tu ne feras
aucune acquisition, ne prends pas ta bourse, c'est toujours plus sr,
j'ai la mienne pour payer l'omnibus. A 5 heures moins un quart nous
entrions au bureau de l'omnibus que nous venions d'apercevoir dans le
lointain. Hlas, il tait bond, un monsieur d'un certain ge et un
jeune Saint-Cyrien venaient d'y monter; il ne restait plus qu'une place
 prendre. Vite, dpche-toi, me crie ma cousine, a m'est gal
d'attendre, mais toi, tu arriverais trop tard. Je me prcipite et je me
trouve assise au fond de la voiture, le monsieur  ma droite et le jeune
homme en face de moi. Au moment o l'omnibus s'branlait, je me
souviens, pense terrible, que je n'ai pas d'argent. Un ah! involontaire
s'chappe presque de mes lvres, je me sens rougir jusqu' la racine des
cheveux. Quel ennui, quelle humiliation! L'employ a ouvert sa saccoche
et reoit les places, il s'avance... c'est le quart d'heure ou plutt
la minute de Rabelais. Que dire! Que faire! on va me laisser l, c'est
certain. Depuis quelques semaines les compagnies sont devenues
intraitables sous ce rapport, ayant depuis le commencement de
l'exposition perdu plus de 20.000 fr. de places non payes. Aujourd'hui
pas d'argent... pas de place et il faut obir  cet imprieux
commandement: descendez. Que vais-je devenir dans ces quartiers qui me
sont compltement inconnus? j'en frissonne. L'employ est arriv devant
le vieux monsieur: Vos places!

--Nous vous les avons payes en montant, rappelez-vous. C'est mon fils
qui vous a donn l'argent.

--Oui, oui, c'est vrai! et l'employ tourne sur ses talons et va sur
l'impriale faire sa collecte.

Pendant ce colloque j'avais pris un air de belle indiffrence.
J'coutais impassible..., j'tais sauve. L'employ m'avait sans doute
prise pour la femme et la mre de ces messieurs.

Le lendemain je suis alle au bureau des omnibus de l'Odon pour payer
ma place. L'employ m'a rpondu franchement:

Cette restitution nous causerait plus d'ennuis que cela ne vaut, ne vous
en proccupez pas; c'est le roulement; et j'ai dpos dans le tronc
d'une glise le montant de ma place. J'ajouterai mme que je l'ai tripl
pour remercier la Providence de m'avoir tire si gentiment de ce mauvais
pas.

A sept heures et demie je suis rentre charme de la bonne musique que
je venais d'entendre et des jolies compositions de Chaminade,
parfaitement interprtes. J'ai chang de robe  la hte, car ma cousine
runissait ses amis en mon honneur.

C'tait mon dner d'adieu. Parmi ses invits figurait une trs lgante
jeune femme qui habite aux Champs-Elyses, dame! avoir une villa
dlirante ou un htel somptueux aux Champs-Elyses c'est un rve.
Beaucoup de personnes se contentent des rues adjacentes, mais cela
s'appelle quand mme habiter les Champs-Elyses; et a vous pose tout de
suite.

Les Parisiens sont bouriffs de la vie que mnent  Paris les
Provinciaux, avides de tout voir et de tout connatre.

Deux choses sont absolument ncessaires pour visiter notre belle
capitale, de la patience et de l'argent et mme en bien des
circonstances, la premire l'emporte sur l'autre, l'argent ne peut
remplacer la patience.

Je regrette beaucoup de n'avoir pu aller au Thtre Franais. Sans doute
le grand Opra est une belle chose, mais j'aime  comprendre ce que
j'entends, et ceux qui n'y vont pas souvent en reviennent plus
qu'tonns, ils en reviennent ahuris, abasourdis. C'est une srie de
roulades, de vocalises, de trilles, et de ha!  perte de vue et
d'haleine, on chante indfiniment sur deux mots par exemple: Partons,
htons-nous, remplissent presque un choeur. Ce dpart se chante pendant
plus d'un quart d'heure et le public ne peut s'empcher de se dire que
pour des gens presss, ils y mettent le temps. Bref le public est bon
enfant, il coute sans s'impatienter il y aurait de quoi cependant. Je
ne pousse pas le ddain de l'Opra au point de ce vieux provincial y
allant pour la premire fois. C'tait beau, n'est-ce pas, lui
dit-on?--Beau! ils m'ont assourdi les oreilles; la moiti des
personnages jouaient et chantaient en mme temps, sans doute pour gagner
plus vite leur salaire, quant  ceux qui chantaient seuls, que vous
dirais-je! j'en fais autant tous les matins quand je me gargarise.

Parlez-moi du Thtre Franais, on y comprend tout ce qui s'y dit. Le
gnie si clair, si harmonieux de notre belle langue s'y dveloppe dans
toute sa magnificence. Pour ma part je trouve que la Comdie Franaise
et l'Opra Comique sont les deux genres qui conviennent le mieux au
temprament franais. Pour s'mouvoir, s'enthousiasmer, il me semble que
les seuls plaisirs des yeux et des oreilles ne suffisent pas, il faut
encore y joindre ceux de l'esprit. Je regrette donc bien de n'avoir pu
voir le plus ancien thtre de France rellement fond en 1680. Il est
considr comme le premier thtre du monde entier. Tous les vritables
chefs-d'oeuvre de l'esprit franais y ont t mis  la scne. On
l'appelait souvent la Maison de Molire. Mais il tait aussi la maison
de Corneille et de Racine.

C'est en 1689 que, par ordre de Louis XIV, l'Htel des Comdiens du
roi, entretenus par Sa Majest, prit le nom de Comdie Franaise.

N'est-ce pas aprs la mort de Corneille que l'on adressa ce joli
distique aux Comdiens.

    Puisque Corneille est mort, qui vous donnait du pain
    Faut vivre de _Racine_ ou bien mourir de faim.

Corneille tait mort en 1684, et Molire en 1673, ils ont donc prcd
la constitution de ce thtre, et c'est  l'Htel de Bourgogne, situ
alors rue Turbigo, que leurs oeuvres sauf quelques-unes, (joues 
Versailles, devant la Cour seule) ont t offertes au public. Ces deux
grands hommes sont pourtant considrs comme les vritables crateurs de
ce thtre, dont Napolon Ier a dit un jour: Le Thtre Franais est
l'orgueil de la France, l'Opra n'en est que la vanit.

En 1770, les artistes de la Comdie-Franaise furent, avec la permission
du roi, s'installer aux Tuileries et y restrent jusqu'en 1782,  cette
date, ils allrent dans une nouvelle salle leve sur l'emplacement de
l'Htel de Cond, salle reconstruite plus tard et devenue
l'Odon.--C'est l qu'en 1784 fut jou pour la premire fois le _Mariage
de Figaro_, vritable prologue de la Rvolution. L aussi en 1787 dbuta
Talma, qui, plus tard, devait jouer  Erfurt devant le parterre de
rois que lui avait promis l'empereur.

Sous l'Empire, les artistes suivent l'empereur  Saint-Cloud, 
Fontainebleau,  Trianon,  Compigne,  la Malmaison. Ils le suivent
en Allemagne,  Dresde,  Erfurt. Ils taient dsigns sous le nom de
Comdiens ordinaires de S. M. l'empereur et roi.

On a gard souvenir de la fameuse soire du 22 octobre 1852  laquelle
assistait le prince Louis-Napolon, prsident de la Rpublique. On y
joua _Cinna_. On y entendit une ode d'Arsne Houssaye: _L'empire c'est
la paix_ et un proverbe d'Alfred de Musset: _Il ne faut jurer de rien_.
Le prince prsident y fut ft avec un indescriptible enthousiasme, et
quand il remonta en voiture pour retourner  Saint-Cloud, les cris de:
Vive l'empereur!, partirent tout seuls.

Cette nouvelle dynastie impriale qui allait se fonder si florissante,
si durable semblait-il n'existe plus. En 40 ans, le pre et le fils sont
morts. Vraiment le monde n'a de stable que son instabilit!




RIGHT
_Lundi 28 Octobre 1889._

A l'Exposition.--Les Etats-Unis.


Les Etats-Unis ont vot un million deux cent cinquante mille francs pour
leur installation, c'est dire qu'elle est trs complte et renferme
quantit d'objets fort intressants mais impossible  numrer. Quinze
cents exposants sont venus. J'ai beaucoup admir les boutiques en bois
de rose massif d'un bijoutier qui expose quantit de diamants entre
autre un collier de deux millions.

J'ai encore remarqu ce qu' New-York on appelle le vase centenaire. Ce
vase en argent massif fort artistement travaill est d'une hauteur de
1m28, il pse 60 kilos et vaut 125000 francs.

Trs curieux les bois ptrifis du territoire de l'Avizola; il parat
qu'une fort entire a t ainsi transforme. Ces bois aux reflets de
jade sont uniques au monde.

A la section d'agriculture, j'ai remarqu le palais du mas qui est bti
tout en mas et dans lequel on vous offre du mas prpar de toutes les
faons.

Mais la suprme, mais l'blouissante exposition des Amricains dont ils
sont fiers  juste titre est celle d'Edison.

Pendant une grande heure je me suis extasie devant ces inventions
extraordinaires illumines le soir par vingt mille lampes lectriques
incandescentes; cela suffirait pour clairer une grande ville. Les
premiers jours de mon arrive ici, j'avais entendu, dans je ne sais quel
coin, deux phonographes qui ne m'avaient point enthousiasme loin de l,
j'avais pos comme tant d'autres mes oreilles contre les tubes pour
couter les paroles emmagasines par la roue tournante couverte de
lamelles de cuivre qui ont retenu les vibrations de la voix. La 1re
fois j'avais entendu des sons trs maigres, trs lointains, quelque
chose comme les airs que serinent les orgues de barbarie, la seconde
fois, je n'avais entendu... que le silence, j'en suis bien fche pour
moi et pour les phonographes qui ont parl  toute la presse et dont
toute la presse a parl. C'tait  me demander si je devenais sourde
puisque tout le monde avant et aprs moi se flicitait sur ce qu'il
venait d'entendre. Cette fois-ci cela a t bien diffrent; chez
l'inventeur qui ne se sert que de ses instruments trs perfectionns,
c'est merveilleux.

Le btiment Edison prsente un aspect fort singulier, son exposition
occupe  elle seule 675 mtres carrs. Dame! pour un inventeur qui se
fait admirer dans le monde entier, ce n'est pas trop. Le buste du grand
lectricien apparat  la fentre la plus claire de sa construction
que domine le formidable feu  incandescence de son invention. Il
faudrait avoir des connaissances trs approfondies, trs spciales et
qui ne sont point de la comptence fminine pour parler de cette
exposition dont l'installation cote 400.000 francs. Les Amricains sont
aussi forts pour la mcanique qu'ils sont faibles pour les arts.

On dit que M. Edison conserve les premiers bgaiements de sa fille
Marguerite qu'il compte lui faire entendre  sa majorit. Cet
emmagasinage des sons et des vibrations de la voix, cela ne tient-il pas
du prodige! Edison est le magicien des temps modernes.

Voici sur Edison et sa famille des renseignements intressants:

Les Edison sont originaires de Hollande, o ils taient meuniers de pre
en fils, lorsque le dernier migra en Amrique vers 1730.

La longvit est exceptionnelle dans la famille. L'arrire-grand-pre du
clbre inventeur est mort  cent deux ans et son grand-pre  cent
trois.

Son pre, qui vit encore et porte allgrement ses quatre-vingt-cinq ans,
est d'une vigueur peu commune. Il a six pieds deux pouces.

Quant au fils qui tonne le monde par ses dcouvertes et ses inventions,
qui, n dans une chaumire, habite aujourd'hui un palais, disons-le bien
vite, c'est  son travail seul qu'il le doit; sa vie est un conte de
fe.

Excellent poux, excellent pre, excellent matre, il rend tout le monde
heureux. Il mne une existence fort rgulire, cependant il lui est
arriv de rester quelquefois, hant par le gnie de l'invention, 40,
50, 60 heures mme de suite au travail sans boire, ni manger, ni parler
 personne. En temps ordinaire, il se borne  surveiller ses ouvriers au
nombre de 3000. Constamment entour d'un tat-major d'ingnieurs,
Edison, avec leur aide, est arriv  600 dcouvertes et inventions. Il
est du reste bien rcompens de ses travaux car il a su doubler sa
gloire de 50 millions de fortune.

Tout captive, tout retient dans cette exposition unique et merveilleuse,
soit qu'on monte ou qu'on descende l'chelle des ges et des tres. Que
de rayonnements partout, il est impossible de ne pas rapporter quelques
tincelles de tant de lumires.

Quel triomphe que ces conqutes pacifiques qui apportent le bien-tre et
la richesse aux peuples, n'est-ce pas la vraie gloire, celle qui cre et
comme elle laisse loin derrire elle celle qui dtruit: la gloire
sanglante des champs de bataille, ce qui n'empche que l'exposition de
la guerre ne soit formidable. C'est au frontispice de cette galerie
qu'on peut mettre: Qui veut la paix, prpare la guerre.

Esprons donc qu'avec cette prparation permanente de la guerre nous
garderons toujours la paix et que dans 10 ans nous assisterons  une
autre joute pacifique de l'univers. De nouveaux perfectionnements, de
nouvelles dcouvertes viendront nous merveiller encore. La science est
insatiable. En Avant! c'est la devise du progrs. Oui cette nouvelle
exposition deviendra alors le magnifique berceau du XXe sicle.




RIGHT
_Mardi, 29 Octobre._


Journe pieusement employe  visiter les glises, je ne dirai pas
toutes, car quoique Paris compte moiti moins d'glises et de chapelles
que Rome qui en possde environ trois cents, ce serait une rude tche
s'il fallait toutes les voir le mme jour. J'ai visit avec grand
intrt Saint-Svrin, une des plus vieilles et des plus curieuses
glises de Paris.

Comme date primitive de sa fondation, elle remonte  la fin du XIe
sicle, mais elle fut rdifie au XVIe et agrandie au XVIIe. Elle
possde de beaux vitraux, de belles peintures et beaucoup d'inscriptions
funraires. C'est dans cette glise que furent places les premires
orgues qu'on ait entendues  Paris.

L'glise Saint-Germain-des-Prs a gard le nom de l'ancien monastre
dont elle dpendait et qui se trouvait situ au milieu de vastes
prairies d'o son nom. Voil donc tout ce qui reste de cette puissante
abbaye, qui, plusieurs fois saccage par les Normands et plusieurs fois
reconstruite, avait t fonde sous Childebert. Le pinceau de Flandrin a
concouru  l'embellissement de l'intrieur, les fresques et les vitraux
du choeur sont de lui. Non loin de l'abbaye, se trouvait le fameux
Pr-aux-_Clercs_, o tous les _escholiers_ et _basochiens_ de la
vieille Lutce allaient promener, s'baudir et deviser.

Saint-Germain-des-Prs et Saint-Germain l'Auxerrois sont certainement
deux des plus anciennes glises de Paris, et la monographie qu'un
journaliste de loisir--mais y en a-t-il?--en pourrait faire ne serait
pas sans intrt.

Saint-Germain l'Auxerrois, fonde par Chilpric I, rappelle bien des
souvenirs brillants, n'tait-ce pas la paroisse royale o les grandes
dames et les seigneurs de la cour se pressaient quand le roi de France
habitait le Louvre et les Tuileries.

Saint-Gervais est une vieille glise du XVe sicle, elle est de style
ogivale, sauf le portail remarquable dans son genre mais qui dtonne
avec le reste. Elle a encore quelques beaux vitraux chapps au
vandalisme de la Terreur qui en brisa la majeure partie. Les stalles du
choeur, en bois sculpt, proviennent de Port-Royal-des-Champs, comme les
chandeliers et la croix de bronze dor du matre-autel proviennent de
l'ancien abbaye de Sainte-Genevive. En 1795 Saint-Gervais fut concd
aux _Thophilanthropes_ (amis de l'homme). Cette secte ne des folies
rvolutionnaires et qui voulait fonder une nouvelle religion en fit le
temple de la Jeunesse comme elle avait fait de Saint-Laurent le temple
de la Vieillesse, de Saint-Eustache le temple de l'Agriculture, et de
Saint-Roch le temple du Gnie.

Devant sa faade existait encore au commencement du sicle, un vieil
orme sous lequel on avait rendu la Justice, d'ailleurs c'tait la
coutume autrefois d'avoir  ct de l'entre principale de l'Eglise un
arbre de haute futaie autour duquel les fidles se runissaient en
attendant l'office.

Madame de Svign s'est marie en cette glise; dans la chapelle de
Scarron se trouvent aussi des souvenirs de Madame de Maintenon.

Saint-Eustache est une belle glise demeure plus d'un sicle en
chantier. Ses souvenirs historiques ne sont pas gais. Plusieurs prtres
y furent massacrs lors de l'invasion des Pastoureaux. C'est l que se
forma la confrrie des Bouchers qui sous Charles VI causa tant de
frayeur dans Paris.

Saint-Roch est trs riche en oeuvres d'art. Cette glise garda longtemps
sur la faade les traces de la mitraille et des balles que Bonaparte le
13 vendmiaire,  la tte d'un bataillon de volontaires lana sur les
sections insurges qui se dirigeaient contre la Convention.

La Trinit est une superbe glise toute neuve, toute jeune, elle a 
peine trente ans. On pourrait l'appeler la paroisse du beau monde. Les
lgantes en remplissent la nef, pieusement accoudes sur leur prie-Dieu
de velours.

Le square qui la prcde avec sa fontaine monumentale, ses perrons 
balustre, sa faade surcharge d'ornements, style renaissance lui
donnent grand air, c'est un beau monument moderne.

Notre-Dame-des-Victoires est une des glises les plus frquentes de
Paris, ce qui prouve combien la dvotion  la Mre de Dieu est rpandue
dans toutes les classes. Louis XIII en posa la premire pierre, en 1629
et l'appela Notre-Dame-des-Victoires, en souvenir des succs remports
par les catholiques sur les hrtiques.

Cette glise servit de Bourse pendant la Rvolution et fut rendue au
culte en 1809. Les boiseries du choeur sont remarquables et le nombre des
ex-voto de tous genres est infini. La province y a une large part. Ces
tmoignages de reconnaissance et d'amour symbolisent bien des grces
reues et prouvent que la Vierge Mre comme son divin Fils aime les
Francs.

Notre-Dame-des-Victoires est une des glises qui possdent encore le
plus de reliques; avant 1871, elle en avait un nombre considrable.

Malheureusement, la Commune visita l'glise et enleva pour ainsi dire
tous les reliquaires qui taient en or et chargs de pierres prcieuses.

On vit disparatre aussi la couronne donne en 1853 par Pie IX  la
Sainte-Vierge et qui ne valait pas moins de soixante-dix mille francs.

On a pu runir cependant un grand nombre d'ossements qui sont renferms
dans quatre grands reliquaires et placs au choeur et  l'autel de la
Vierge.

Quelques reliques sauves avec leurs reliquaires sont places sur
l'autel de saint Augustin.

Saint Merri est l'ane des glises de Paris; elle remonte au VIIIe
sicle. Il y existe une crypte  l'endroit o se trouvait le tombeau de
saint Mdric son patron. Les magnifiques vitraux qui l'ornaient jadis
ont t enlevs, mais elle est encore trs orne de superbes peintures.

Saint-Thomas d'Aquin renferme de trs belles peintures, Notre-Dame de
Lorette rappelle le style d'une basilique romaine. L'extrieur est donc
svre et froid, mais l'intrieur rend bien la physionomie de ce
quartier mondain.

L'glise Saint-Etienne du Mont est trs ancienne, elle doit son nom  sa
situation sur la montagne Sainte-Genevive. Son style se ressent un peu
de la lenteur de sa construction et des remaniements apports par ses
diffrents architectes. On en rapporte quand mme un bon souvenir:
l'extrieur est assez beau et l'intrieur tout  fait superbe, tableaux
et vitraux sont remarquables, mais ce qui l'est peut-tre davantage
parce que cela se voit plus rarement, c'est le jub ainsi que deux
escaliers qui s'enroulent autour des piliers et conduisent  la
plate-forme. Ses clefs de votes le sont galement ainsi que la
magnifique galerie qui unit les piliers et fait le tour de la nef et du
choeur.

Saint-Etienne du Mont est contigu  l'ancienne abbaye de
Sainte-Genevive, dont il ne nous reste qu'une tour, la _tour de
Clovis_, attenant au lyce Henri IV. La chaire est un chef-d'oeuvre de
sculpture sur bois. Ici reposent le _Raphal franais_ Le Sueur, le
profond philosophe Pascal, le clbre pote Racine, le savant crivain
Le Maistre de Sacy. L'archevque Mgr Sibour y fut assassin le 3 janvier
1857.

Voil donc les glises que j'ai le plus remarques et que j'numre sans
ordre comme elles se prsentent  ma mmoire, j'en ai visit d'autres
mais qui m'ont moins frappe.

En sortant de Saint-Eustache, je suis entre aux Halles centrales, o
j'ai trouv l un nouveau spectacle; foule compacte comme partout, mais
un tout autre monde. Quel amoncellement de victuailles! Guirlandes de
boeufs entiers, talages de poulets dodus, montagnes de beurre et d'oeufs,
pyramides de lgumes, colonnes de fruits, rservoirs remplis de poissons
vivants et frtillants, etc., etc., et dire que toutes ces provisions se
renouvellent chaque jour; quel gouffre que Paris, quels ogres que ses
habitants.




RIGHT
_Mercredi 30 Octobre 1889._

Dernire journe  l'Exposition


Avant de m'y rendre j'ai voulu revoir les deux magasins du Louvre et du
Bon March. J'y ai entendu le cri de guerre deux sur dix, c'est--dire
les deux yeux des inspecteurs fixs sur les dix doigts des acheteurs qui
sont parfois des voleurs. Ce mot 2 sur 10 est le: Sentinelle prenez
garde  vous. Je ne l'avais point entendu et a m'a beaucoup tonne.
Ensuite je me suis rendue  l'Exposition.

J'ai voulu revoir une dernire fois ce spectacle unique, cet ensemble
grandiose et saisissant, encore plein de vie et de mouvement aujourd'hui
et qui bientt ne sera plus qu'un souvenir.

Je tenais  passer une dernire journe  l'exposition. Les nuages
remplissaient le ciel de mlancolie, c'tait vraiment un ciel couleur
d'adieux, et cependant elle est toujours splendide cette Exposition,
elle mourra debout!

Je suis alle revoir encore une fois tout ce que je trouvais de plus
beau, donner un dernier coup d'oeil, un dernier sourire  ces monuments
d'un jour,  ces demeures phmres,  ces palais,  ces pavillons
cosmopolites qui ont cot tant de millions et dont la dure aura t si
courte.

J'ai parcouru les boutiques, je me suis arrte devant les parades, les
affiches de thtre et les clowns appelant  grands coups de tam-tam et
de quelques autres instruments aussi harmonieux, les spectateurs  la
danse du ventre, aux pantomimes d'almes plus ou moins authentiques.

J'ai revu les Odalisques et les Bayadres aux robes clatantes, le cou
enguirland de sequins ayant des castagnettes d'argent aux doigts et des
grelots sonores aux chevilles, des bracelets depuis le poignet jusqu'au
coude prenant les yeux mi-clos, les bras tendus, les poses les plus
langoureuses.

J'ai revu avec plaisir les danses typiques des gitanos et des gitanas,
les pirouettes cadenses et interminables des vertigineux derviches
tourneurs, le charmeur de serpent, la danse guerrire des ngres du
Kordofan.

J'ai encore crois des gens de toutes couleurs, sans parler des
Europens blancs et roses, j'ai revu des visages jaunes, marrons, bruns
clair, bruns fonc et noirs.

En passant devant le panorama de la Compagnie Transatlantique je ne me
suis pas laisse tenter plus que les autres fois, quoi qu'on dise que
l'illusion est complte. On se croirait dit-on au milieu des flots de la
haute mer. J'ai visit sur nos ctes bretonnes  Brest,  Lorient et 
Saint-Nazaire de trop beaux navires pour chercher  revoir leur ple
reproduction. La ralit vaut toujours mieux que son image. Par exemple
j'ai travers avec intrt la salle consacre  la manufacture nationale
des tabacs et j'invite tous les chiqueurs, priseurs et fumeurs  se
donner rendez-vous ici.

Avant 1870, dix-huit dpartements avaient le droit de cultiver le tabac;
depuis la guerre, cette autorisation a t tendue  22 dpartements qui
emploient 17000 hectares  cette culture. La production du tabac est un
travail qui ne se fait pas tout seul et qui oblige ceux qui s'en
chargent  beaucoup de soins et de formalits, mais le bnfice est
rnumrateur, environ mille francs par hectare.

J'ai regard un instant la fabrication des cigarettes, j'ai suivi les
oprations multiples qu'elles subissent avant de passer aux lvres des
consommateurs.

Il en est des cigarettes comme de bien des choses, des pingles, des
aiguilles que l'on considre comme des riens, sans penser au temps
qu'elles ont pris au travail qu'elles ont exig.

J'ai salu sans un sentiment de tristesse le palais du Trocadro,
celui-l ne sera pas dtruit, il restera toujours au milieu de ses
parterres ravissants o les fleurs se montrent dans un dlicieux
chatoiement de couleurs, il est acquis aux grandes auditions musicales.
Et depuis six mois, il a vu aussi une floraison complte de congrs
permanents, congrs godsique, congrs de l'hypnotisme, du magntisme
humain appliqu  la gurison des maladies, congrs des chemins de fer,
de physiologie, etc., etc.

L'exposition a merveilleusement russi, pas d'orage politique, et bon
tat sanitaire malgr cette immense agglomration d'individus accourus
de tous les pays. Il est venu 5 millions de provinciaux dans les htels,
sans compter les personnes descendues chez les amis et les parents. En
estimant  100 francs en moyenne l'argent dpens par chaque individu on
arrive au chiffre norme de 500 millions, jets par les dpartements 
la capitale. Il est venu galement plus d'un million et demi d'trangers
 500 francs seulement par personne, cela fait 770 millions de francs,
ce qui reprsente comme dpenses faites  Paris pendant l'Exposition le
chiffre formidable de 1 milliard 250 millions chiffres ronds.

Les Anglais et les Amricains qui apprcient fort le bien-tre matriel,
le talent culinaire et qui ont comme nous l'avons dit le culte du dieu
Boyau, ont fait grandement les choses, on estime que les Amricains du
Nord et du Sud ont dpens plus de 300 millions pendant leur sjour 
Paris.

Il n'y a pas  dire le grand soleil de la civilisation a rayonn tout
particulirement sur Paris cette anne, ce succs, cette exposition sans
rivale nous vaudra sans doute encore quelques jalousies, quelques
rancunes, mais c'est gal l'orgueil national est satisfait et je suis
ravie de mon voyage.

J'ai vu Paris, j'ai t blouie de ses pompes, j'ai admir ses oeuvres,
mais cela ne m'a pas _dprovincialise_.

N'est-ce pas d'ailleurs au milieu des plus grandes foules que le
sentiment de l'isolement se fait le plus sentir et qu'on prouve le
besoin de revenir  son chez soi. Je regagne mon home champtre,
vraiment fire d'tre Franaise!




RIGHT
_Jeudi 31 au matin. Jour du dpart._


J'ai donc dit hier un dernier adieu  cette ville unique. l'Exposition
o toutes les nations en grandes dames qu'elles sont, accourues avec
empressement, se sont prsentes dans tout l'clat de leur beaut et de
leur splendeur, entoures de tout ce qu'elles ont de meilleur et de plus
admirable. J'ai dit avec regret un dernier adieu  toutes ces merveilles
qui bientt vont disparatre.

La pioche du dmolisseur a dj commenc son oeuvre; le sol va se couvrir
de dbris informes et cet ensemble inoubliable ne prsentera plus que
l'image du chaos. Tout passe, tout croule, tout fuit.

C'est la loi ici-bas, mme pour les meilleures et les plus belles
choses: L'histoire est l pour nous raconter le lamentable sort des plus
grandes cits et des plus beaux monuments de l'antiquit. Le temps en a
fait des ruines.

Ma cousine voulait me garder encore: Reste, m'a-t-elle dit, reste pour
la Toussaint et pour la fte des Trpasss, tu verras quel culte, quel
respect les Parisiens professent pour les morts. Nous irons voir le
cimetire du Pre Lachaise, cette ncropole incomparable o pendant deux
jours, le 1er et le 2 novembre une foule considrable dans le
silence et le recueillement apporte aux chers disparus,  ceux qui sont
dj rendus au port, un tribut de fleurs et de larmes, de regrets et de
prires.

--Je te remercie, mais je refuse.

--Tu as tort, tu verrais une ville d'une superficie de plus de 40
hectares toute btie de stles, de colonnes, de monuments splendides,
toute remplie de souvenirs historiques, puisque l reposent tant de
clbrits.

--C'est a! une ville des morts  faire envie aux vivants.

--Tu l'as dit, c'est presque un cimetire gai.... aucun aspect sombre,
le trpas se voile sous les feuillages les plus charmants, les fleurs
les plus parfumes.

--Grand merci quand mme, non, non, ai-je rpondu, je ne veux pas
entendre tinter un lugubre glas sur les dernires heures d'un sjour
enchant; j'emporte un souvenir sans nuage de cette joyeuse tape, elle
restera comme un oasis dlicieux rencontr sur les grandes routes
poudreuses de la vie o nous marchons tous si pniblement, j'emporte un
souvenir sans nuage de ce rve vcu, de ce rve idal qui a dploy ses
ailes dans une lumineuse et sereine beaut; la malice des choses qui
vous agace parfois avec tnacit a fait trve, je n'ai prouv aucun
ennui, aucune inquitude: sant parfaite, temps superbe, ralisation
momentane de tous mes dsirs, mais l'existence ne peut pas s'couler
sous le sceptre du plaisir, les vacances ne peuvent pas durer toujours,
je dois partir, la famille et le devoir me rappellent au pays.

Au revoir et merci, merci de ton affectueuse et cordiale hospitalit et
au revoir; l'an prochain, tu viendras me rendre ma visite et passer avec
nous l't  la campagne.


FIN




TABLE


Amboise                                                                9

Blois                                                                 14

Chaumont                                                              33

Chambord                                                              39

Azay-le-Rideau                                                        47

Chenonceaux                                                           51

Autres Chteaux historiques, L'Abbaye de Marmoutiers,
Savonnire, les Jardins Mame, le Parc de Beaujardin,
la colonie de Mettray, coup d'oeil sur la ville de
Tours                                                                 69

Journal d'une Campagnarde  Paris pendant l'Exposition                91

Arrive  Paris                                                       95

Premire impression                                                   97

Le Jardin, le Muse et le Palais du Luxembourg--Buffalo-Bill         101

Exposition. Palais et Jardin du Trocadro                            107

Le Jardin des Plantes.--L'Eldorado                                   115

Exposition. Beaux-Arts                                               112

Les Elections.--L'Exposition.--Les Ftes                             126

A l'Exposition. Histoire de l'Habitation et du Travail               131

Montmartre.--Le Muse de Cluny                                       139

Le _Prince Soleil_ au Chtelet.--Le Dme Central.--L'Exposition
de nos Manufactures Nationales                                       150

L'Htel de Ville                                                     154

Le Panthon.--Les grands Magasins.--L'Htel des
Ventes.--La famille Benoiton  l'Odon                             160

Le Palais des Machines                                               167

Grand'messe  St-Sulpice.--Exposition.--Fontaines
lumineuses.--Embrasement de la Tour                                  170

Les Ruines du Palais de la Cour des Comptes.--Promenade
en voiture dans Paris                                                179

Ascension  la Tour                                                  185

Dfil aux obsques du Gnral Faidherbe.--La Tour
Eiffel                                                               188

Parc Monceau.--Buttes Chaumont.--Parc Montsouris                     201

Repos complet.--Les Voitures  Paris                                 205

La France.--Entres  l'Exposition                                   210

La France                                                            221

Cent cinquante-quatrime journe et vingt deuxime
dimanche de l'Exposition.--Grand'messe  Notre-Dame.--Promenade
au bois de Boulogne                                                  227

Exposition.--Palais des produits alimentaires.--Exposition
de l'Agriculture                                                     235

La Tour en diamants.--Le chne antdiluvien.--La
Fille du Tambour-Major  la Gat                                   239

L'Exposition: Europe, Angleterre et Russie                           243

Famosa Corrida  la gran plaza (cirque) di toros, rue Pergolse      248

Exposition: L'Autriche-Hongrie, la Belgique, la Hollande             254

L'Exposition: Europe, la Grce, l'Espagne, le Portugal,
la Suisse                                                            261

L'ode triomphale d'Augusta Holms.--Excelsior                    266

Les Bouquinistes                                                     271

Muse de Minralogie et Gologie.--Muse du Louvre.--Dner
en famille avec une nouvelle arrive                                 275

Le Jardin d'Acclimatation                                            284

La Messe rouge.--La Sainte-Chapelle.--Le Palais de
Justice.--Deuxime visite au Muse de Cluny.--Carmen,
Sigurd                                                               297

Les Catacombes                                                       303

A l'Exposition: L'Europe, Norwge, Sude, Danemark,
Finlande, Italie                                                     308

Grand'messe  Sainte-Clotilde.--La grande Pantomime
de Skobeleff et le Lion cavalier                                     314

L'Exposition: San-Marino, Monaco, la Serbie, la Roumanie,
Grand-duch de Luxembourg                                            317

La Chine et le Japon, la Perse, le Siam, le Maroc, l'Egypte
et la rue du Caire                                                   323

Possessions franaises                                               331

Repos et Repas                                                       339

Le Mexique, la Rpublique Argentine, le Brsil, le Nicaragua,
le Guatmala. Rpubliques de l'Equateur,
Dominicaine, du Salvador, la Bolivie, le royaume
d'Hawa                                                              350

Muse Grvin                                                         358

Grand'messe  la Madeleine.--L'aprs-midi, promenade
aux Jardins des Tuileries et du Palais-Royal                         361

A l'Exposition: les Etats-Unis                                       371

Visites de quelques Eglises                                          376

Dernire journe  l'Exposition                                      382

Jour du Dpart                                                       387




Errata (dj corrigs)

_Page 273, dernier alina, 2me ligne._--Et ils sont dans le vrai,
lisez: Et elles sont dans le vrai.

_Page 276, ligne 13._--On est pas encore, lisez: On n'est pas encore.

_Page 336._--Cette cour et le complment, lisez: Cette cour est le
complment.

[Illustration]

       *       *       *       *       *

Erreurs corriges:

sequoia=>squoia {3}

pour y subsistuer une=> pour y substituer une {pg 28}

Le plus bel difice moderne de Blois, est l'vch=> Le plus bel difice
moderne de Blois, est l'vch {pg 30}

If faut croire qu'il=> Il faut croire qu'il {pg 34}

de cette spendide demeure=> de cette splendide demeure {pg 45}

le bateau semble prt  dmarer=> le bateau semble prt  dmarrer {pg
52}

n'ai pas cherch  le combatre=> n'ai pas cherch  le combattre {pg 54}

au au milieu des plus charmants souvenirs=> au milieu des plus charmants
souvenirs {pg 55}

apprci des des amateurs=> apprci des amateurs {pg 56}

Qu' m'garer dans dans ces bocages=> Qu' m'garer dans ces bocages {pg
66}

sultan   ct du prsident=> sultan  ct du prsident {pg 67}

Il parait qu'on ne peut=> Il parat qu'on ne peut {pg 68}

ruine qne l'on conserve respectueusement=> ruine que l'on conserve
respectueusement {pg 78}

mort de la pigure d'un serpent=> mort de la piqure d'un serpent {pg 117}

des scienses naturelles=> des sciences naturelles {pg 118}

Aussitt aprs diner=> Aussitt aprs dner {pg 119}

les cerveaux surrexcits par la politique=> les cerveaux surexcits par
la politique {pg 126}

carosses=> carrosses {x4}

L'oblisque de Luxor couvert d'hiroghyphes=> L'oblisque de Luxor
couvert d'hiroglyphes {pg 183}

un porte-plume muni d'nne=> un porte-plume muni d'une {pg 197}

colonade de style=> colonnade de style {pg 202}

quoiqu'on dis eque l'antiquit=> quoiqu'on dise que l'antiquit {pg 212}


Nous ne voudrons pas le renouveller=> Nous ne voudrons pas le renouveler
{pg 226}

Les Thophilantrhopes y prchrent=> Les Thophilanthropes y prchrent
{pg 228}

L'un deux=> L'un d'eux {pg 240}

qui spare l'arne des=> qui spare l'arne des {pg 248}

comment s'en dbarasser=> comment s'en dbarrasser {pg 252}

ilts relis par trois cents=> lots relis par trois cents {pg 258}

la Grce aucienne=> la Grce ancienne {pg 261}

Elle fait entendre incessament=> Elle fait entendre incessamment {pg
263}

de de ces petits=> de ces petits {pg 265}

C'est une sorte de litanie avec le rpons=> C'est une sorte de litanie
avec le rponse {pg 268}

Des peintures murales rprsentent=> Des peintures murales reprsentent
{pg 275}

Cette fois, nous rentrons satsfaits de notre=> Cette fois, nous
rentrons satisfaits de notre {pg 280}

le Jardin d'Acclimation=> le Jardin d'Acclimatation {pg 285}

les cen q uinze mille dpches=> les cent quinze mille dpches {pg 290}

Je suis trs contente de ma visite aux Catacombes. Aprs avoir vu le
desssus de Paris=> Je suis trs contente de ma visite aux Catacombes.
Aprs avoir vu le dessus de Paris {pg 303}

un paneau de fleurs=> un panneau de fleurs {pg 310}

Danemarck.--Finlande.--Italie=> Danemark.--Finlande.--Italie {pg 308}

la chte des neiges=> la chute des neiges {pg 311}

dont l'ensemble est imponast=> dont l'ensemble est imposant {pg 314}

T'Egypte et la Rue du Caire=> L'Egypte et la Rue du Caire {pg 323}

les mrs ont=> les murs ont {pg 327}

potiers, tourneurs, inscrusteurs=> potiers, tourneurs, incrusteurs {pg
329}

magnifique Bouddah=> magnifique Bouddha {pg 336}

sont d'industrieux uvriers=> sont d'industrieux ouvriers {pg 337}

des omnibus se ralenti=> des omnibus se ralentit {pg 346}

l'Uruguay, le Vnzuella=> l'Uruguay, le Vnzuela {pg 357}

travail qu'elle ont exig=> travail qu'elles ont exig {pg 384}

et cet ensemble innoubliable=> et cet ensemble inoubliable {pg 387}

Tu l'as dis=> Tu l'as dit {pg 388}

A l'Exposition: L'Europe, Norvge, Sude, Danemarck=> A l'Exposition:
L'Europe, Norwge, Sude, Danemark {table}

Dernires journe  l'Exposition=> Dernire journe  l'Exposition
{table}

       *       *       *       *       *


NOTES:

[1] Ouvrage publi en 1661, _Le Paradis de la Touraine_, par le pre
Martin Martineau, carme dchauss.

[2] Rayonnant.

[3] Elles se composent de ls de toile de 3 ou 4 mtres de hauteur sur
80 de largeur. Les unes sont  fond d'or ou d'argent, les autres  fond
de couleur, enjolives d'arabesques, de fruits, de fleurs, d'oiseaux,
quelques-unes ont des personnages, et reprsentent une chasse. Le
curieux, c'est que ces ornements ne sont pas le fait d'un pinceau
habile, tous les dessins sont des applications de _tontures_ de laine,
ce qui leur donne le riche aspect du velours. Elles ont d tre
fabriques sur place. Elles ont servi de modle  la restauration de
plusieurs chteaux de la Renaissance. C'est  Blois qu'on les a imites
pour la premire fois.

[4] Il parat qu'on ne peut plus visiter Chenonceaux, le Crdit Foncier
qui avait acquis ce domaine l'a revendu  un Amricain du Sud, Monsieur
Terry, qui l'aime passionnment, jalousement mme et l'habite avec sa
famille. Les Touristes ne pouvant plus visiter Chenonceaux en sont
rduits  saluer de loin la noble demeure tout en promenant dans le parc
dont l'accs n'est pas interdit.

[5] Depuis ma visite  Beaujardin, le propritaire est mort; tous les
animaux ont t vendus, et ce domaine a chang de matre et de
destination.

[6] L'exposition de 1855 qui occupa cent soixante huit mille mtres
carrs, dura du 15 mai au 15 novembre. Le nombre des exposants fut de
vingt-trois mille neuf cent cinquante quatre; celui des visiteurs de
cinq millions cent soixante mille. Les entres payantes produisirent
trois millions deux cent mille francs.

L'exposition de 1867 occupa six cent quatre-vingt-sept mille mtres
carrs; il y eut trente-deux mille exposants, le nombre total des
entres payantes s'leva  prs de onze millions, la recette  dix
millions sept cent soixante-cinq mille francs. Les dpenses faites par
la Commission impriale montrent  vingt-trois millions quatre cent
quarante mille francs; les subventions et les recettes fournirent une
somme totale de vingt-six millions deux cent cinquante-sept mille
francs; donc boni de deux millions huit cent seize mille francs.

En 1878, le nombre des exposants fut plus considrable qu'en 1867. Cette
fois l'Exposition comprenait sept cent quarante-cinq mille cinq cent
trente-cinq mtres carrs; la recette fut de vingt-trois millions sept
cent mille francs, avec la subvention de la ville de Paris.

En 1889, la surface totale a t de neuf cent cinquante mille
quatre-vingts mtres carrs; le nombre des entres s'est lev 
trente-deux millions cinq cent mille. Les recettes ont atteint cinquante
millions: boni de dix millions.

Les chiffres ont aussi leur loquence: nous sommes loin des cent dix
exposants de 1798.

[7] Trocadro: nom donn  une colline prs Paris, pour perptuer le
souvenir d'un fait d'armes des troupes franaises qui, en 1823, sous les
ordres du duc d'Angoulme, s'emparrent du fort du Trocadro, dans l'le
de Lon, prs Cadix, ce qui entrana la reddition de cette ville. Depuis
Paris s'est beaucoup agrandi, il a englob la colline, et le palais bti
dessus a pris son nom.

[8] J'ai lu depuis dans un journal cet entrefilet:

Le mtier de commissaire priseur est farci d'imprvu. L'un d'eux mettait
samedi aux enchres un chne antdiluvien. Cet arbre gant, tmoin des
temps prhistoriques que l'on trouva il y a quelques annes, dans le lit
du Rhne, a t vendu, avec le bateau spcial qui l'avait apport lors
de l'Exposition 4300 francs.

[9] Voil neuf ans que j'crivais ces lignes, mon squoia est redevenu
arbre. Je livre aux savantes mditations des arboriculteurs ce cas de
puissante vgtation absolument exceptionnelle.

[10] Les plaisants qui n'ont pu en retenir un tratre mot offrent 500
fr.  la personne capable de les retenir aprs dix minutes d'tude.

[11] En effet j'ai d crire  mon estimable ami; retourner une seconde
fois chez M. Feuardent, et enfin une troisime et dernire pour prendre
la livraison des dites mdailles, en un mot cela m'a cot 5 heures de
temps et 3 courses de voiture.









End of the Project Gutenberg EBook of Voyages loin de ma chambre t.2, by
Nomie Dondel Du Faoudic

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES LOIN DE MA CHAMBRE T.2 ***

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