The Project Gutenberg EBook of Voyages loin de ma chambre t.1, by 
Nomie Dondel Du Faoudic

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Title: Voyages loin de ma chambre t.1

Author: Nomie Dondel Du Faoudic

Release Date: August 4, 2012 [EBook #40413]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES LOIN DE MA CHAMBRE T.1 ***




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typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et
n'a pas t harmonise.]

[Illustration]

_Mme Dondel du Faoudic_

VOYAGES
LOIN DE MA CHAMBRE

TOME I

      REDON                  PARIS
  =AUG. BOUTELOUP=          =TQUI=
    Imp.-Editeu          Libraire-Editeur
  _rue Victor-Hugo_      _rue de Tournon_

[Illustration]

1898

VOYAGES

LOIN DE MA CHAMBRE

OUVRAGES DE Mme DONDEL DU FAOUDIC

VOYAGES LOIN DE MA CHAMBRE

1 vol. in-12, 2 fr.

A TRAVERS LA PROVENCE ET L'ITALIE

1 vol. in-8, 3 fr. 50

IMPRESSIONS D'UN TOURISTE SUR SAUMUR
ET SES ENVIRONS

1 vol. in-12, 1 fr. 25

LE LIVRE DE GRAND'MRE

Histoires dtaches

Ouvrage rcompens d'une Mdaille d'honneur
par la Socit Nationale d'Encouragement au Bien
(dcrte d'utilit publique)
en sa sance solennelle du 19 mai 1895

2 volumes in-12, le vol. 2 fr.; les 2 vol. 3 fr. 50

BAGATELLES

Ouvrage plusieurs fois couronn

Mdaille de 1re classe au grand Concours de l'Acadmie du Maine 1896

1 vol. in-12, 2 fr.

MENUE MONNAIE

1 vol. in-12, 2 fr.

BRIMBORIONS

1 vol. in-12, 2 fr.

LE GUIDE DE L'EXCURSIONNISTE
(REDON et ses environs)

1 vol. avec gravures.


MADAME N. DONDEL DU FAOUDIC

VOYAGES
LOIN DE MA CHAMBRE

Le causeur dit tout ce qu'il sait,
L'tourdi ce qu'il ne sait gure,
Les vieux disent ce qu'ils ont fait,
Les jeunes... ce qu'ils voudraient faire.

REDON AUGUSTE BOUTELOUP, LIBRAIRE-DITEUR Rue des Halles 1898 */




AVANT-PROPOS


Et maintenant que je suis vieille, j'aime  conter ce que j'ai fait.

Xavier de Maistre s'est content de sa chambre pour y faire jadis des
expditions diurnes et nocturnes, demeures clbres, mais il fallait
l'esprit du grand crivain pour raconter sur place ce fantaisiste
voyage. D'ailleurs, ce genre d'excursion ne peut s'entreprendre qu'une
fois; ce n'est donc point autour mais hors de ma chambre et trs loin
d'elle que j'ai voyag.

Les voyages ont cela d'agrable, qu'ils intressent le lecteur en
l'instruisant. La vrit reste suprieure  la fiction, si charmante
qu'elle soit, et les rcits vrais d'un beau voyage l'emporteront
toujours sur n'importe quel roman.

Lisons, mais lisons de bons livres. Aujourd'hui ce n'est pas seulement
le got littraire, c'est bien plus encore, c'est le sens moral qui est
en pril.




SOUVENIRS DE VOYAGE

_de Novembre 1870  Juillet 1871_.

A Mme Zo Talbot, ne Allenon de Grandchamp.




CHAPITRE I

Dpart pour la Suisse


Je quitte Vannes demain, 3 novembre, avec ma petite Georgette, je vais
passer quelques jours dans ma famille. Je vais lui dire adieu avant de
la quitter. Je pars effraye du prsent, inquite de l'avenir!
Reverrai-je ce petit coin de terre o j'ai vcu longtemps dj?
Reverrai-je mes parents, mes amis, ma maison, le _sweet home_, avec tous
ses objets intimes et familiers qui vous font retrouver la vie vcue, o
vous apercevez accrochs dans tous les coins vos plus chers souvenirs,
tristes ou gais? Telles sont les penses mlancoliques qui se mlent aux
apprts du dpart.

Saint Jrme n'a-t-il pas dit: La douleur qu'on prouve en quittant ses
amis est proportionne  l'amour qu'on leur porte. _Tantus dolor in
amittente quantus amor in possidente._

Aussi, comme mon pauvre coeur est troubl! mais n'importe, la France est
bouleverse, un ennemi vainqueur et cruel l'enserre de toute part. Il
arrivera pire peut-tre. La guerre civile peut succder  la guerre
trangre, mieux vaut tre au loin  ces heures fatales... d'ailleurs,
deux femmes seules, une mre et sa fillette ne peuvent tre d'aucun
secours pour la Patrie...

Le 10 novembre, je monte avec Georgette dans l'omnibus de Plormel, qui
conduit  la gare de Questembert. Malgr ma tristesse, je me sens
dispose  tout voir,  tout admirer,  m'abandonner au charme du
nouveau, de l'inconnu.

Oh! les belles fougres qui bordent la route, ce sont les seules
verdures maintenant; cependant, en voil beaucoup que la gele a
cuivres d'abord, teintes de feu ensuite. Elles vont mourir. Les arbres
aussi sont dpouills!

Je me penche souvent  la portire pour apercevoir encore ce pauvre et
cher petit Plormel, d'o datent mes plus lointains souvenirs d'enfance.

Mes compagnons de voyage sont insignifiants, je m'absorbe dans mes
penses o les regrets et l'apprhension marchent en se coudoyant.
Georgette est enchante de la locomotion, mais comme  son ge on se
fatigue vite de la mme chose, je l'ai munie de quelques friandises qui
lui seront une ressource contre l'ennui.

A Questembert, nous montons dans le train avec un vieux monsieur qui me
fait songer au Juif-Errant: il en a assez l'extrieur, et me raconte
qu'il vient de parcourir les villes de l'Est. Le voici  l'Ouest, et il
parle de se diriger vers le centre. Nous le perdons  Nantes, mais le
retrouvons au buffet de Tours, le lendemain matin  six heures; le temps
est affreusement froid, la neige commence  tomber. L, nous montons
encore dans le mme wagon et continuons notre voyage ple-mle, avec des
soldats de toutes armes, dont quelques-uns sont blesss. Un turco
rclame, en me tutoyant, mes soins pour panser sa blessure. Je me hte
de tmoigner ma sympathie  ce hros obscur,  ce bon enfant de
l'Afrique, qui pleure au souvenir de son pays, et de ceux qu'il a
laisss l-bas. En reconnaissance de ce que je fais pour lui, il tire du
fond de ses grandes poches des pommes et des morceaux de sucre qu'il
offre  Georgette, s'excusant de n'avoir rien de meilleur, et nous avons
toutes les peines du monde  lui faire garder ses petites douceurs qui
lui sont ncessaires et dont il veut se priver pour nous. Sous son
enveloppe basane et rigide, bat un coeur gnreux. Louis XVII, dans sa
sombre prison du Temple, n'avait-il pas gard la plus belle des deux
pommes, que la Simon lui jeta un jour en pture, pour la donner au
mdecin qui venait le soigner.

La dlicatesse de sentiments est de toutes les conditions.

Les belles campagnes de la Loire m'apparaissent ensevelies dans les
neiges. Comme tout ce pays doit tre beau l't, coteaux couverts de
vignes, noyers chevelus, rivires argentes, prairies verdoyantes,
chteaux princiers. Quelle richesse! c'est bien l le jardin de la
France. A Vierzon, l'aspect change. Le pays devient triste et pauvre,
ici disparat notre compagnon biblique. Nous subissons un long arrt de
quatre heures, la gare est encombre de militaires aux uniformes les
plus varis et les plus fantaisistes, j'y vois des francs-tireurs en
grand nombre, tout ce monde va rejoindre le gros de l'arme de la Loire
et se dirige vers Bourges.

Bourges, que nous saluons seulement au passage, est dans une situation
dlicieuse. Arrivs  Saincaize trs tard, nous nous installons, aprs
un maigre et trs cher souper au buffet, dans la salle d'attente pour
trois ou quatre heures, et chacun dort comme il peut.

Vers trois heures du matin, il faut se rveiller piteusement pour
prendre la ligne de Dijon, nous entrevoyons vaguement Moulins, Roanne
blanchis de neige, et nous entrons dans les montagnes de la Cte-d'Or,
avec des tunnels  n'en plus finir et des chalets pittoresquement
situs, qui font dj rver  la Suisse. La campagne est splendide aux
environs de Lyon. Nous y arrivons  onze heures du matin, nous avons
trois heures d'arrt, tchons de les bien dpenser. Je descends
bravement en ville, et m'aventure jusqu' la place Bellecour.

Si ce n'tait le drapeau rouge qui flotte  l'Htel-de-Ville, et les
proclamations sditieuses qui tapissent tous les murs, on pourrait
croire que la ville est calme. Nous prenons la ligne de Genve vers deux
heures, franchissons le Rhne majestueux, puis la Sane.

Ah! quel admirable fleuve que le Rhne! On devrait crire l'histoire des
fleuves, comme on crit celle des hommes. N'est-ce pas sur leurs bords
riches et fconds que s'lvent les plus belles cits, et ne se
trouvent-ils pas ainsi entirement lis  l'histoire des peuples?

Le Rhne est le plus beau des fleuves de l'Occident.

C'est, par excellence, le fleuve historique de l'Europe. S'ouvrant sur
la Mditerrane, la mer classique du monde ancien, et directement
orient vers le nord, le Rhne tait destin  devenir le grand chemin
des nations. C'est par lui qu'ont pntr tour  tour les Phniciens,
les Grecs, les Romains, et avec eux tous les arts, tous les cultes, tous
les conqurants, tous les trafiquants de la Mditerrane. C'est sur ses
rives que se sont passs les vnements les plus dcisifs de notre
histoire.

Bientt nous n'avons plus qu'un horizon de montagnes. Ici commencent mes
tonnements, mes exclamations; le train marche fort lentement, les
tunnels font le bonheur de Georgette et mon dsespoir. A Culoz,
embranchement pour Aix-les-Bains, j'ai envie d'y aller coucher, et fais
d'inutiles tentatives pour faire changer de direction  mes bagages,
impossible d'y parvenir; il faut renoncer  voir ce beau lac du Bourget,
qui a si bien inspir Lamartine, et repartir pour Genve. Nous remontons
en wagon, l'heure avance, les voyageurs descendent peu  peu, et nous
restons seules dans notre compartiment, Georgette dort paisiblement, moi
j'ai trop envie de voir autour de moi pour y songer. A Bellegarde,
dernire station franaise, encore longue attente, visite des
passeports, il fait noir comme terre. Au moment o le train va se
remettre en mouvement, un grand jeune homme,  barbe fauve, avec un
large manteau, escalade la portire de notre wagon et se promne avec
agitation de long en large. Je vois dans mon guide que nous allons
entrer dans le tunnel du Credo, long de treize cents mtres, le train
suit des courbes effrayantes, je n'ai encore rien vu de pareil, ce ne
sont que prcipices  droite et  gauche, et j'ai de sinistres
pressentiments. Le grand jeune homme fauve cherche  lier conversation
et  me faire admirer les belles horreurs qui nous environnent, mais je
refuse obstinment de mettre la tte  la portire, mme pour regarder
les chutes du Rhne, croyant deviner que ce sera le moment fatal o le
brigand me plongera entre les deux paules, le poignard qui doit tre
cach sous son manteau. Je n'ai d'yeux que pour suivre chacun de ses
mouvements, ce qui donne peut-tre une autre direction  ses ides et
lui fait croire de ma part  une sympathie spontane.

J'ai tout lieu de m'arrter  cette supposition, car au bout d'une
demi-heure, il essaie de me tmoigner que la sympathie est rciproque.
Enfin, vers onze heures nous arrivons sains et saufs  Genve, o mon
inconnu s'empresse de me chercher une voiture et de me rendre quelques
menus services. Nous nous quittons fort poliment, mais jamais je
n'oublierai les dangers imaginaires que j'ai couru de Bellegarde 
Genve.




CHAPITRE II

Genve, Chamounix, le Mont-Blanc, le lac Lman, Evian, Chillon,
Lausanne.


A Genve, nous descendons  l'Htel de la Balance, rue du Rhne, htel
assez confortable, mais la maison est pleine et nous avons en partage
une mauvaise chambre, o je trouve bien difficile de dormir. Notre
premire sortie est pour aller entendre la grand'messe  la nouvelle
glise catholique; la reine d'Espagne et sa fille y taient ce jour-l.
Puis nous allons faire une promenade en voiture autour de la ville. Je
suis ravie de Genve, j'admire son beau lac et son cadre de montagnes
domines par le Mont-Blanc, ensuite nous visitons plus en dtail
l'intrieur de la ville, la vieille cathdrale, le muse, le jardin
anglais tout au bord du lac, avec un relief du Mont-Blanc, l'le
Jean-Jacques Rousseau, enfin toutes les curiosits de cette belle cit,
l'une des plus claires et des plus industrieuses qui existent.

Mais je l'avoue, le Mont-Blanc et le lac sont mes deux objectifs de
prdilection. Le voil ce beau lac Lman, aux poissons exquis, aux
demeures enchantes, aux sites feriques, montagnes vertes, glaciers
blouissants, ce lac de saphir, qui connat cependant les temptes, les
crues subites et que le Rhne majestueux lui-mme toujours, traverse
sans mler ses eaux aux siennes.

Le voil ce lac suisse, rempli de souvenirs franais; c'est le lac de
Jean-Jacques Rousseau et de Mme de Warens, de Mme de Stal et de
lord Byron. _Monabri_ parle de Mgr Dupanloup comme Evian parle de
Montalembert, et Montrieux du pre Gratry: Grandes mes catholiques
venant sur une terre en partie protestante, attires l sans doute par
la souriante image de St-Franois de Sales.

Genve est donc une ville superbe, ses habitants sont serviables et
polis; voil mon sentiment, aussi je renie ce mchant jeu de mot de l'un
de ses habitants, quelque peu rageur sans doute:

    _Quand je ne vois
    Que Gnevois
    Rien de bon je ne vois._

Je songe aussi  faire usage de mes lettres de recommandation et dans
cette patrie d'adoption de Calvin, considre autrefois _comme la Rome
du calvinisme_, j'ai l'honneur d'tre reue par Monseigneur Mermillod,
vque auxiliaire de Genve et Lausanne et l'un de nos prlats
catholiques les plus minents. Il a des manires extrmement paternelles
et bienveillantes. C'est ainsi que je me suis toujours reprsent un
vque, vrai pasteur du troupeau des mes.

Je n'ai pas voulu quitter Genve sans faire une promenade  la belle
valle de Chamounix. L, tous les honneurs sont pour Sa Majest le
Mont-Blanc, le sommet le plus lev des Alpes pennines et de toute
l'Europe. Il a quatre mille huit cent dix mtres au-dessus de la mer. Il
faut deux jours pour le gravir, Saussure est le premier qui en ait fait
l'ascension en 1787; il a eu depuis bien des imitateurs. Quant  moi,
j'ai refus nergiquement _l'alpenstock_, le bton de l'ascensionniste,
et je me suis contente de saluer d'en bas et trs bas le gant, sans
vouloir faire avec lui plus intime connaissance. C'est aussi  distance
que j'ai admir les immenses glaciers, forms des eaux qui descendent du
Mont-Blanc.

Ces amas de blocs normes, frangs de nappes blouissantes, produit des
brisures incessantes de la masse de neige accumule entre les pics
rocheux, premiers degrs du Mont-Blanc sont fixs autour de lui comme
des sentinelles gigantesques.

Tout cela c'est le chaos, mais d'une sublime grandeur qui saisit
l'esprit. C'est galement de loin que j'ai salu trs respectueusement
la _mer de glace_.

Ah! cette mer de glace, qui a prs de huit kilomtres, quel effarement
pour ceux qui n'ont pas le pied... montagnard et ne connaissent comme
moi que le vulgaire plancher des vaches.

Cette mer de glace, c'est une frappante image de la vraie mer. Les flots
de glace sont presque aussi dangereux que les flots d'eau. Les glaciers
sont unis, ce sont des miroirs, mais la mer de glace est tourmente et
combien devient dangereuse la traverse de cette mer, sur la crte
immobile de ces vagues d'eau ptrifie! C'est arm d'un bton en sapin
ferr d'un crampon solide que l'on commence cette marche unique dans son
genre.

On n'coute pas assez les bons conseils des guides; quoique toujours
prts  secourir les imprudents et les inhabiles, ils ne peuvent pas
tous les sauver. La tmrit et la maladresse se paient parfois trop
cher, il arrive bien des accidents.

Ces flots entasss non sans ordre, vous apparaissent comme des flots
marins, dont ils ont la couleur et la transparence, ils font penser 
une mer souleve par la tempte, malgr leur immobilit, malgr leur
coupure en crevasses profondes, dont l'oeil ne peut essayer de mesurer
les dimensions _abmires_, malgr les _glissoires_ verticales, qui ont
jusqu' trois cents mtres, et plus, de profondeur et qui aboutissent 
d'effroyables gouffres.

Sur ces hauteurs,  peine accessibles, on a la notion complte du
silence absolu.

Sur la mer, si douce qu'elle soit, les vagues clapotent; dans les bois,
la brise murmure; aux champs on entend la rumeur, le fourmillement des
infiniment petits. Ici rien, aucun bruit sous le ciel d'un bleu sombre,
aux reflets acirs.

Quand le soleil irradie ces pics sauvages, dont le front semble crever
le ciel et dont les pieds sont entours de radieux mirages, l'effet est
saisissant. C'est une vision fantastique, blouissante, qui s'incruste 
jamais dans la mmoire.

Du reste, Alexandre Dumas a si bien dcrit ce pays en disant tout et
mme plus que ce qu'on en peut dire, qu'il ne reste rien pour les
humbles comme moi qui n'ont ni son tonnante imagination ni son talent
fertile.

Il en est de mme du voyage en Orient de Lamartine. Tous ceux qui ont
refait ce voyage aprs lui, officiers de marine, peintres, crivains,
ont vainement cherch les lieux tmoins de ses merveilleuses
descriptions. C'tait le pote qui voyait les choses, c'tait la magie
de son imagination qui colorait tout cela, c'tait son propre idal
qu'il traduisait. D'ailleurs, je suis fatigue de mon excursion, la
_bte_ en ce moment l'emporte sur la _belle_. Je ferme mon cahier et je
mets ma plume et mon esprit au repos.

Aprs avoir fait d'inutiles tentatives pour trouver un petit logement 
mon gr, Mgr Mermillod me conseille d'aller  Evian, la perle du lac, 
trois lieues environ de Genve, et me donne une lettre de recommandation
pour l'aumnier du couvent de Saint-Joseph. Nous traversons donc le lac
en bateau  vapeur. Cette petite traverse m'a sembl dlicieuse. A
Evian, nous nous rendons tout droit chez le bon aumnier, vrai Saint
Franois de Sales _rustique_  qui j'abandonne le soin de me caser,
mais au bout de quelques jours, je vois bien qu'il me sera impossible de
rester  Evian, malgr son site enchanteur: le manque de journaux est
pour moi une grande privation, en ce moment on ne vit pas seulement de
pain, il faut des nouvelles, que devient notre chre et malheureuse
France?

Ah! que Victor Hugo avait bien raison le jour o il a dit: Pour aimer
votre patrie, quittez-la... Sa pense me revient sans cesse, et n'en
entendre plus parler me semble un vrai supplice.

Nous partons au bout d'une semaine pour le Bouveret  l'extrmit
Sud-Est du lac en passant par Saint-Gingolph et les rochers de
Meillerie.

L, nous prenons la ligne du chemin de fer d'Italie jusqu'
Saint-Maurice, petite ville du Valais enfouie au pied de hautes
montagnes, dont la principale est la Dent du Midi. Ce lieu pittoresque
me plat beaucoup, mais ma fivre de curiosit ne me permet pas de me
poser encore. Il faut que je voie toutes ces charmantes villes qui
bordent le lac: Villeneuve, Aigle, Bex aux eaux sulfureuses et aux mines
de sel gemme, Montreux, Vevay avec sa halle au bl  colonne de marbre,
Chillon avec son chteau fort d'un grand effet sur son rocher isol. Ce
chteau servait jadis de prison d'Etat, et renferma pendant quatre ans
le fameux patriote et clbre historien protestant Gnevois Bonivard,
dont les malheurs ont inspir  Lord Byron l'un de ses plus beaux
pomes.

Nous avons visit l'appartement qu'occupa le prisonnier, nous avons vu
l'empreinte creuse dans le roc par ses chanes. Un reflet du ciel
tombant bleutre et terne,  travers l'troite fentre grille,
rpandait  ce moment sur le sol les teintes d'azur changeant qui
rendent si mlancoliques les demeures souterraines du chteau de
Chillon. C'est sur le bord de cette fentre, dit la lgende, qu'un petit
oiseau venait chanter chaque jour et consoler le prisonnier.

Les indignes montrent aussi aux amateurs de souvenirs authentiques, les
traces des pas de ce martyr du papisme qui aurait dit aprs sa
dlivrance: J'avois si bon loisir de me pourmener, que je empreignis un
chemin  la roche qui toit le pavement de cans comme si on l'et fait
avec un martel.

J'avoue qu'au premier moment j'avais trouv cela un peu fort: les pas de
Bonivard creusant une empreinte ineffaable dans la roche dure en si peu
d'annes, puis je n'y avais plus pens.[1].

Nous avons termin par Lausanne, o je dois rendre visite au cur
catholique pour lequel j'ai une lettre de recommandation. Ah! Lauzanne,
quelle ville glaciale, quelle Sibrie! Elle n'aura pas nos prfrences.
Nous courons chez notre cur qui nous reoit  merveille, nous fait nous
chauffer et nous rconforte de son mieux. Vraiment, nous en avions grand
besoin, car je ne me rappelle pas avoir jamais eu aussi froid. Pauvre
Georgette en pleurait, le vent lui avait enlev son chapeau, et nous
nous demandions s'il n'allait pas nous emporter nous-mmes; c'est devenu
une vraie course que de rattraper ce chapeau qui s'envolait chaque fois
que nous croyions mettre la main dessus.

Avec les indications du bon cur, je suis alle voir quelques logements,
mais je n'ai rien trouv qui me convnt, et je crois que ce froid
terrible m'indispose contre Lauzanne malgr sa dlicieuse situation.
Aprs avoir parcouru la ville en tous sens, nous prenons le train du
soir pour Fribourg.




CHAPITRE III

Fribourg, le Molson, Gruyres.


J'ai le pressentiment que c'est  Fribourg que je m'arrterai. Nous
descendons  l'htel des Merciers, tout prs de la vieille cathdrale
Saint-Nicolas. Ce matin j'ai parcouru la ville. Quel aspect trange!
Avec ses terribles vieilles tours poses en sentinelles, et les fentres
de ses maisons ornes de riches et lourdes grilles en fer, elle a
conserv le cachet moyen-ge. La cathdrale possde une chaire et un
baptistre en pierre sculpte qui sont remarquables, ainsi que la
magnifique grille sparant le choeur de la nef.

Elle possde aussi les clbres orgues d'Aloys Mooser. Au dire des
Fribourgeois, qui en sont trs fiers, ce grand orgue est comme celui de
Harlem, en Hollande, une vritable merveille. A lui seul, il mrite le
voyage de Fribourg.

On m'a fait remarquer sur la petite place, le vieux tilleul de Morat;
son grand ge et le glorieux souvenir qu'il rappelle, le rendent l'objet
d'un culte tout particulier de la part des habitants, moi je ne l'ai
pas regard du mme oeil, il m'a rappel la victoire des Suisses sur les
Franais, et quoique cela remonte loin, cette vieille dfaite du pass,
en ce moment o nous en comptons tant dans le prsent, m'a jet du froid
dans l'me. Quand l'me souffre, que ce soit celle de la Patrie ou des
individus, elle voit partout des allusions  ses propres malheurs.

Voici la lgende de ce tilleul:

Un jeune guerrier apportait  Fribourg la grande nouvelle de la victoire
remporte  Morat sur Charles-le-Tmraire, en 1476. Il tenait en main
une branche de tilleul, mais puis par le combat et la course, il tombe
et meurt en arrivant. C'est sur l'endroit mme o il rendit l'me qu'on
planta son rameau de tilleul, qui est devenu l'arbre vnrable et quatre
fois sculaire, que je viens de contempler.

C'est sur l'emplacement de l'ancien chteau du duc Zaehringen Berthold
IV, margrave de Bade, fondateur de Fribourg, que s'lve l'htel de
ville.

Une partie de la cit fribourgeoise est btie sur des rochers  pic,
l'autre partie au pied de ces rochers, sur les bords de la Sarine. Pour
communiquer de la ville haute  la ville basse, il faut descendre des
escaliers couverts interminables placs quelquefois sur le toit des
maisons de la partie infrieure.

Ses deux ponts, d'une lvation prodigieuse, suspendus l'un sur la
Sarine, l'autre sur l'troite et profonde valle du Gotteron sont
vraiment jets au-dessus de deux abmes. Il y a beaucoup d'anciennes
glises curieuses  visiter et plusieurs vieux monastres aux environs
de la ville; ces monuments d'un autre ge, sont pour le voyageur une
agrable vision du pass; la charmante petite chapelle de
Notre-Dame-de-Lorette plante au sommet d'un rocher  pic, tout au bord
de la Sarine, retient aussi les touristes: elle fut construite en 1647,
d'aprs le modle de la _Casa Sancta_, et renferme de nombreux et trs
curieux ex-voto. Les orgues sont aussi d'Aloys Mooser.

De ce point lev, on jouit d'un magnifique panorama. A l'ouest on voit
les monts du Jura, au sud le Molson, et la valle de Gruyres, clbre
par ses fromages apprcis du monde entier.

Dcidment, Fribourg me plat; nous allons y installer nos quartiers
d'hiver, je viens de louer un appartement chez M. de Fiwaz, zl
catholique, ancien dfenseur du pape et de Ferdinand VII. Grce  ses
conversations intressantes sur la Suisse et l'Italie, je ne m'ennuierai
pas trop ici. Ce bon Suisse ainsi que la plupart de ses compatriotes
tmoigne d'une grande sympathie pour la France, il me procure des
journaux autant que j'en puis lire, et je suis parfaitement au courant
des nouvelles de la guerre. Son dsir de m'tre agrable en tout est si
vident, il a tant de prvenances pour ses deux Franaises que je lui
pardonne ses politesses un peu exagres, qui ne vont point  son
excellente et simple nature. Georgette et lui sont une paire d'amis, il
va tous les jours la conduire  l'cole, la tenant cache sous son
immense pelisse de fourrure. C'est ainsi qu'ils font presque toutes
leurs promenades; petits souliers et grandes bottes, trottant sous le
mme manteau.

Grce  M. Fiwaz, nous avons assist hier  un petit spectacle fort
rjouissant. Nous avons entendu trois Jodler d'Apenzell en costume
national. Ces troubadours modernes portent la culotte jaune, la veste
rouge, des boucles d'oreilles et des mdaillons fminins au cou. Leur
chemise est attache par des boutons plats en argent. Une courte pipe
est suspendue  leur boutonnire; le fameux _Ranz des Vaches_ a clos la
sance. Nous avons cout religieusement cet air populaire dont
l'audition inspirait jadis aux mercenaires de l'Hlvtie une nostalgie
si vive qu'ils n'hsitaient pas  dserter ds qu'ils en avaient entendu
les premires mesures. Un petit incident est venu rompre le charme, nos
artistes mme, en chantant, n'avaient point lch leur norme pipe de
porcelaine, et l'un d'eux au beau milieu de son excution s'est arrt
pour la rallumer, en battant le briquet suivant l'antique usage de l'ge
de pierre. Je n'ai pas os rire, mais j'en avais bien envie.

Je suis toujours au premier chapitre de mes tonnements et de mon
admiration, je ne me fatigue pas du spectacle grandiose des montagnes.
Comment dcrire ces masses abruptes, farouches, toutes noires avec leur
capuchon de neige, les pics, colosses fantastique, les gouffres, abmes
sans fond, les clameurs sinistres des torrents, la plainte affole du
vent, comment dcrire tout cela entendu et vu quand la nuit bat son
plein, que le silence enveloppe la terre sous les ruissellements d'un
ciel plein d'toiles? Quelle fascination! cette contemplation muette,
c'est une prire, et vous vous sentez troubl jusqu'au plus intime de
votre tre. Le touriste avide d'motions suggestives, de sensations
neuves, fera bien aussi d'aller voir un lever de soleil dans les
montagnes. C'est quelque chose de ferique que ni la parole ni la plume
ni mme le pinceau ne peuvent rendre.

Frang d'or, l'horizon s'embrasait; et, le soleil, lentement comme s'il
et hsit  prendre son essor dans l'immensit radieuse dont il
colorait les nues des milles couleurs du prisme, cernant de rouge et de
vert de bleu et de jaune, de violet et de rose les contours de ces les
ariennes, archipel merveilleux jet en l'azur du firmament infini, le
soleil incandescent et infixable dans son blouissante ascension,
montait majestueux au milieu des astres soudainement vanouis... Sur les
monts la lune s'teignait...

Quand le temps le permet, je prgrine volontiers avec M. Fiwaz, il me
donne toutes les explications voulues,  l'aide de ses connaissances
historiques et gographiques, je m'instruis, et nos promenades me
semblent trs attrayantes. J'ai consenti  faire  dos de mulet
l'ascension du Molson,  deux mille mtres d'altitude. C'est ma
premire ascension... je crois bien que ce sera aussi ma dernire. Vue
splendide, fatigue intense..., je ne sais lequel l'emporte sur l'autre.
Du sommet du Molson, on dcouvre les lacs Lman, Neuchtel, Morat et
Bienne, les villes d'Evian, Thonon, une partie de Genve, Morges,
Romont, Neuchtel, Morat, Fribourg, une partie de la Savoie et du Jura
franais et suisse.

Je suis aussi alle  Gruyres, une petite ville  sept lieues de
Fribourg, btie sur un monticule. Elle s'enorgueillit de son antique
chteau, rsidence des comtes de Gruyres du neuvime au seizime
sicle. Elle a deux industries: le tressage de la paille et
principalement la fabrication du fromage, qui s'tend dans toutes les
campagnes.

Je souponne M. Fiwaz d'embellir un peu ses rcits. Il m'a racont que
dans le petit village de Zermatt, station des Alpes valaisanes, il y a
une aristocratie constitue d'aprs un principe trs particulier: les
quartiers de noblesse sont des quartiers... de fromage.

Les familles de Zermatt sont d'autant plus nobles qu'elles possdent
plus de fromages et de plus anciens; certains datent d'avant la
Rvolution franaise; leurs propritaires forment la haute aristocratie
du pays.

Les fromages jouent un rle trs spcial dans la vie sociale de
Zermatt. Quand un enfant nat, on fabrique un fromage qui porte son nom;
ce fromage est mang en partie le jour du mariage de cet enfant, on
l'achve le jour de ses obsques. Quand un jeune homme dsire pouser
une jeune fille, il s'invite  dner un dimanche dans la famille de sa
prtendue: si le pre de cette dernire exhibe au dessert le fromage qui
porte son nom et lui en donne un morceau, c'est qu'il l'agre pour
gendre.

Allons! voil une nouvelle noblesse qui ne se trouve dans aucun
armorial.

Une noblesse plus hroque et plus touchante, c'est celle de Guillaume
Tell. M. Fiwaz met une chaleur communocative  raconter son histoire. En
l'coutant, je croyais entendre son coeur patriotique et chevaleresque
battre du sublime amour de la Patrie. C'est avec orgueil qu'il cite les
auteurs qui ont chant son hros. Il a le roman de Florian, la tragdie
de Lemierre, le drame de Schiller, et enfin l'opra chef-d'oeuvre de
Rossini.

Guillaume Tell n'a jamais exist, disent certains auteurs: c'est une
lgende sudoise transporte en Suisse, c'est un mythe!

Sceptiques aveugles! la preuve qu'il a exist, c'est l'enthousiasme que
son nom veille. Guillaume Tell a exist comme Jeanne d'Arc, comme tous
les librateurs des peuples; il vit, il vivra toujours, il palpite, il
est immortel dans le coeur reconnaissant de l'Helvtie.




CHAPITRE IV

Dbcle de notre arme de l'est, dvouement des Suisses. Berne,
Thoune, Interlaken, Grindelwald, retour  Berne, anecdotes de
voyage, htels et hteliers.


_Janvier 1871._

Nous commenons l'anne en exil, et bien tristement, les nouvelles de la
patrie sont de plus en plus mauvaises... Quel effondrement! quel
douleur! l'ennemi victorieux nous crase de toutes parts, et les
atrocits prussiennes ne se comptent plus. Oh! non, la barbarie n'est
pas morte encore. La civilisation ne l'a pas tue. En ce moment, nous la
voyons se rveiller, chez un peuple qui se dit polic, avec tout
l'emportement d'une nation sauvage.

Les premiers jours de fvrier, l'arme de Bourbaki est refoule sur la
frontire Suisse, quarante mille hommes passent  Fribourg et trois
mille y sont interns. Pendant huit jours, nos pauvres soldats arrivent
 toute heure du jour et de la nuit, on ne sait o les loger, les vivres
manquent. Le crieur public parcourt les rues de la ville en faisant
appel  la charit des habitants. Les Fribourgeois se montrent d'une
bont parfaite, on voit des traits de charit touchants parmi les plus
pauvres. M. de Fiwaz fait de larges distributions de vivres, il emmne
Georgette avec lui matin et soir, et elle est bien fire de servir la
soupe  nos malheureux soldats. Nous allons aussi visiter les ambulances
o les dames de la ville soignent elles-mmes nos malades et blesss,
ils sont en bien grand nombre. Jamais je n'oublierai ce triste spectacle
et jamais je n'aurai d'enthousiasme pour aucune guerre dsormais.[2]

Ici c'est un zle, une rivalit de charit, dont on ne peut se faire
ide qu'en l'ayant vue. Il n'y a plus de classes. Les hommes les plus
riches font les corves; ils portent des bottes de paille, des marmites
de soupe, des femmes lgantes lavent les pieds meurtris et sanglants.
Il n'y a plus de castes, il n'y a plus que des frres, d'un ct ceux
qui souffrent, de l'autre ceux qui secourent.

Ds la premire heure, le jour de l'entre de nos pauvres troupes,
pendant le dfil lamentable, la foule bordait les rues, les mains
remplies de vivres, de liqueurs, de cigares.

On crirait un volume, des traits hroques accomplis par cette
excellente population.

Une vieille blanchisseuse donne son unique chambre  six hommes, et
passe la nuit dans sa cuisine  laver et scher leur linge pour le
lendemain.

Une autre femme rencontre sur la route un bless, dont les pieds gels
sont nus. Elle lui met ses bas et ses souliers, et c'est elle qui, les
pieds nus, reprend dans la neige la route de sa cabane,  plus d'une
heure de marche. Partout les soins matriels sont accompagns de bonnes
paroles d'encouragement, de doux mots d'esprance. La femme trouvera
toujours dans son coeur plus de tendres paroles pour le vaincu, qui s'est
battu bravement, que de louanges pour le vainqueur, qui se montre enivr
de sa victoire.

Pendant une froide nuit, un fermier loge volontairement tous les
malheureux qui se prsentent; il donne son pain, son foin, son avoine,
son bois, sa boisson. Le lendemain il n'a plus rien, mais il a secouru
cinquante chevaux et sept cents hommes, dont plusieurs certainement
doivent la vie  son dvouement.

Depuis l'entre de nos troupes, plusieurs pidmies se sont dclares.
La fivre typhode et la petite vrole surtout font de grands ravages 
Fribourg. Cela me fait une peine affreuse de penser que mes compatriotes
sont venus apporter la mort  ceux qui voulaient leur rendre la vie.

Oh! la guerre, la guerre avec toutes ses consquences. Quelle atrocit!
la peur me prend, d'ailleurs, la paix est signe, les beaux jours
arrivent et je me dcide  revenir en France, en passant par Strasbourg,
que je tiens absolument  voir. Mais avant de quitter la Suisse, j'ai
encore quelques villes  visiter. M. Fiwaz nous accompagne jusqu' Berne
qui est notre premire tape, et nous sert de cicrone. Cette ville
fonde ou rebtie galement par un duc de Zoehringen, Berthold V, en
1191, est au moins aussi curieuse que Fribourg. Ses longues rues sont
bordes d'arcades et ses ours sont des citoyens fort considrs. Notre
plus longue visite a t pour eux, Georgette ne pouvant se dcider  les
quitter.

Ces ours, ce sont les armes vivantes de la ville, dont le nom en grec
_arctopolis_ veut dire la ville de l'ours. Puis nous avons vu le palais
fdral, beau btiment moderne, quoiqu'un peu bas, dcor  l'italienne;
la belle vieille cathdrale, devenue temple protestant, la nouvelle
glise catholique, la porte de Morat, le beau pont de la Nydeck et la
promenade de la _Plate-Forme_, d'o la vue est splendide. Prs de
l'htel des Boulangers, o nous sommes descendues, j'ai remarqu une
horloge bizarre, o les douze heures sont reprsentes par douze ours,
qui s'en vont frapper sur le timbre, aprs avoir respectueusement salu
en passant N. S. J. C. qui est assis sur son trne. On sait que depuis
longtemps les Suisses sont passs matres dans l'horlogerie.

M. de Fiwaz nous a fait de tendres adieux. Nous partons pour Thoune, sur
le lac du mme nom. C'est une ville curieuse, entirement btie en
amphithtre, au flanc d'une montagne, le lac lui-mme est comme
enchss dans des monts de diffrentes hauteurs, au-dessus desquels la
_Jung-Frau_ (jeune vierge), lve son front immacul et tout tincelant
de neiges ternelles. La _Jung-Frau_ est  quatre mille trois cents
mtres d'altitude, cinq cents mtres de moins que le Mont-Blanc, mais
ascension plus pnible.

Beaucoup d'autres sommets sont galement couronns de neiges. Ils sont
au second plan du lac, tandis qu'au premier se trouvent des montagnes
moins hautes, couvertes de forts inextricables.

De Thoune, nous traversons le lac en bateau  vapeur, pour arriver 
Interlaken, charmant petit village tout encercl de hautes montagnes,
dont la _Jung-Frau_ semble la reine. C'est sans doute un des sites les
plus enchanteurs qui existent au monde. La lgende en fait foi, en
est-il une plus potique que celle d'Interlaken?

Lorsque le bon Dieu et chass nos premiers parents du paradis
terrestre, il dit  ses anges: Emportez loin, bien loin, ce lieu de
dlices qui n'a plus d'habitants. Les anges, chargs de leur prcieux
fardeau, s'arrtrent quelques instants pour se reposer  l'abri de
grandes montagnes. Ils taient aux pieds de la _Jung-Frau_, et ils
furent tellement frapps de sa radieuse majest et des deux grands lacs
qui s'tendaient devant elle, qu'ils ne purent s'empcher d'abandonner
un petit morceau de l'Eden dans le vallon compris entre les deux lacs,
pour complter la beaut de ce paysage merveilleux.

Comme on le voit, il n'y a qu' venir  Interlaken pour retrouver le
paradis perdu.

Oui, la _Jung-Frau_ reste la reine inconteste de ces lieux, tous les
environs ont t mis  contribution pour faire ressortir son clat, et
l'on peut dire que l'on trouve ici dans tout leur panouissement, les
magnificences tant vantes de la Suisse et de l'Oberland bernois.

A ce moment, il rgne une grande animation, les htels sont pleins
d'officiers franais interns, on y rencontre aussi des officiers
ennemis, nous avons dn avec plusieurs Prussiens le jour de notre
arrive. Cela m'a serr le coeur et coup net la parole et l'apptit.

Les htels sont aussi nombreux que superbes, d'une lgance, d'un luxe
qui ne laissent rien  dsirer. Les gigantesques noyers d'Interlaken
sont rputs dans toute l'Europe; ils forment l'une des plus belles
promenades qu'on puisse voir ainsi que le parc du Kurgarten, jardin du
Kursaal; au fond se trouve le Kursaal, avec ses salles de bal, de
concert, de lecture, ses terrasses et ses pavillons. Ce btiment en
lui-mme est simple, il est construit dans le style suisse, c'est--dire
en bois, mais le jardin est dlicieux; il est orn de plantes superbes,
d'arbres et d'arbustes rares, un jet d'eau qui s'lve  quarante
mtres, complte le dcor. Il est rellement ferique le soir, lorsque
son immense panache se drape  la lueur fantastique des feux du Bengale.

Le _Rugen_ est aussi une promenade apprcie des touristes. Ce parc
sylvestre, dont l'art n'a qu'en partie transform l'tat primitif, se
compose d'une colline d'environ huit cents pieds de hauteur, entirement
couverte d'arbres magnifiques, qui rpandent dlicieusement l'ombre et
la fracheur. Cette charmante colline, qui contraste si agrablement
avec les pics effrayants et inaccessibles, dont quelques-uns s'lvent
jusqu' onze mille pieds, est sillonne en tous sens par des sentiers
flexueux, bien tenus, garnis de blancs et bords de balustrades,
promenade reposante et non fatigante, comme il y en a tant en Suisse.

C'est au moment du renouveau, en mai et commencement de juin, qu'il faut
surtout venir ici, alors les cascades et les chutes d'eau sont les plus
belles; les pais feuillages, les tapis d'herbe tendre et les nouvelles
fleurs sont aussi dans leur panouissement.

Il n'est pas donn  tout le monde d'aller  Corinthe, s'criaient les
anciens avec dpit. A l'inverse des anciens, les modernes peuvent dire
qu'il est donn  tout le monde d'aller en Suisse, tant on a multipli
les moyens de transport et de communication, facilit les excursions les
plus pnibles, sem le confort et le bien-tre sous les pas des
voyageurs. Ceux-ci, sduits, charms, cdent  l'entranement et ne
s'arrtent que lorsque leur curiosit est satisfaite, c'est--dire quand
ils ont tout vu.

Je me suis donc hasarde  faire quelques excursions qui ne s'effaceront
pas de ma mmoire. J'ai visit dans la valle de la Simme, Weissembourg,
climat salutaire s'il en fut et dont les bains sont principalement
recommands aux poitrines dlicates; on n'y rencontre gure que des
malades.

Plus riant est le village de Meiringen avec son glise antique au
clocher isol, particularit qui ne se voit qu'en Sude, d'o la
chronique fait descendre de ce pays les premiers habitants de Meiringen.

Je me suis enfin lance dans les montagnes, c'est non loin d'Interlaken,
 deux ou trois lieues seulement que se trouvent, au dire des guides,
les sommets les plus sublimes des Alpes centrales; je ne m'y suis pas
aventure, mais on nous a persuades de prendre des chevaux et de gravir
 deux mille mtres au-dessus du sol, le pic de Mrren, d'o la vue
s'tend sur toute la chane de montagnes, pics, aiguilles, flches,
pitons, sur toutes les valles, sur toutes les gorges environnantes.
C'est splendide, nous dit-on, et sur l'assurance que la route n'est pas
dangereuse, nous nous laissons entraner. Nous voil donc parties,
Georgette et moi,  cheval avec un guide.

Ah! mon Dieu, quelle ascension! et comment rendre la stupeur que j'ai
prouve de nous voir escaladant de petits sentiers  pic, rendus
presque impraticables par des boulements et serpentant sans parapet
aucun,  de petites hauteurs de mille, quinze cents, deux mille mtres.
Georgette, bien embote dans sa selle ne bronchait pas; moi je sentais
le vertige m'envahir lorsque je mesurais de l'oeil la profondeur des
prcipices que nous ctoyions. Je l'avoue humblement, je m'accrochais 
ma selle tout en me disant: Il ne faudrait qu'un faux pas de mon cheval
pour rouler dans l'abme. Brrr! j'avais la chair de poule, je me sentais
terrifie par ce spectacle ferique mais effrayant. Parfois je fermais
les yeux, m'abandonnant  la volont de Dieu.

Quand je me suis vue embarque dans cette pouvantable voie, j'aurais
voulu revenir en arrire, mais il n'y fallait pas songer, ce chemin, 
peine praticable pour la monte, est impossible  descendre, on revient
 pied par l'autre versant.

Je n'essaierai pas de rendre les impressions multiples de cette escalade
titanesque.

De temps en temps, nous nous trouvions en face de petits ponts ou plutt
d'une simple planche jete en travers sur une cascade mugissante qui
dgringolait dans l'abme, et il fallait passer l-dessus. Fort
heureusement, les chevaux ne sont pas sujets au vertige, c'est gal, je
faisais un ouf! de satisfaction lorsque nous tions de l'autre ct.

Il parat qu'il y a en Suisse pas mal de chemins taills dans le chaos
et surplombant des ravins sans fond, qu'on appelle le mauvais pas.
Quelle plaisanterie! ce mauvais pas ne vous donne qu'une image bien
imparfaite de la ralit. On pense qu'il s'agit seulement de franchir un
passage dangereux de quelques mtres. Ah bien oui! il y a de ces mauvais
pas l qui durent trois et quatre kilomtres, et il faut continuer de
marcher en avant, on n'aurait mme pas la place de se retourner.

Vraiment, c'est dfier la Providence que de jouer ainsi avec le danger,
de se lancer dans des lieux inaccessibles, uniquement par curiosit,
pour se donner le plaisir de se promener, ou la gloriole de raconter ses
hauts faits, et l'on prend un air modeste, pour terminer par cette
petite phrase suggestive: J'ai eu la tmrit d'arpenter ces mers de
glace, de traverser des gouffres vertigineux, de ctoyer ces chutes
assourdissantes,  quoi les amis bahis rpondent: Vous tes bien
heureux d'avoir vu de si belles choses, tout le monde ne peut pas en
dire autant, et l'on vous complimente sur votre courage, votre
sang-froid et votre nergie.

La route d'Interlaken  Grinderwald, village de l'Oberland, ne m'a gure
paru agrable non plus, malgr son cadre grandiose. Impossible d'admirer
les beauts de la nature quand on a peur.

Jusqu'ici je ne connaissais que les craintes motionnantes sans doute,
que peuvent vous causer chemin de fer et bateaux  vapeur, mais cette
fois le trajet a t pour moi un vritable cauchemar.

Notre conducteur, sans souci de mon pouvante, nous a conduites au
grand trot, par un chemin bord de prcipices, enserr de tous cts par
de hautes montagnes, qui ne laissaient apercevoir qu'une petite
chancrure du ciel au-dessus de nos ttes. Je ne sais comment nous avons
pu arriver  Grindelwald sans accident. Nous y avons trouv un excellent
htel, je ne m'attendais gure  rencontrer le bien-tre et la
civilisation dans cet endroit perdu et presque inaccessible. Mais quel
coin de la Suisse ne visite-t-on pas? et les htels de ce pays ne
laissent rien  dsirer. Cela se comprend facilement, puisque la Suisse
comme l'Italie, vit en partie des trangers. Elle les reoit bien et le
leur fait payer cher. Dame! c'est une science fort apprciable de savoir
plumer les poules, pardon, je veux dire les trangers, sans les faire
crier. Comment se regimber sur le prix, quand on est si bien trait?
cela arrive cependant quelquefois[3].

La race des hteliers corcheurs n'est pas nouvelle.

Voici  ce sujet, une petite histoire qui ne date pas d'hier cependant.
Le condamn a, dit-on, vingt-quatre heures pour maudire son juge, le
voyageur dont il va tre question prit plus de temps pour maudire son
htelier.

Un Anglais, voyageant en Suisse, demanda dans un htel un bol de
bouillon qu'on lui fit payer dix francs. Quelques jours aprs, d'un pays
loign, il crivit  l'htelier sans affranchir sa lettre, et la poste
tait chre  cette poque:

Monsieur, votre bouillon tait bon, mais un peu cher.

A des mois d'intervalle, il renouvela sa vengeance par les moyens les
plus imprvus et les plus divers. Une bourriche arrivait, d'o l'on
voyait sortir des pattes de gibier, mais il n'y avait que de la paille
et une lettre, toujours la mme:

Monsieur, votre bouillon tait bon, mais un peu cher.

Un jour, l'htelier reoit des colonies une caisse avec cette tiquette:
Caf superfin. Il paie le port, ouvre, trouve des graviers et la
sempiternelle lettre:

Monsieur, votre bouillon, etc.

On crivait au susdit htelier pour retenir des appartements, il ne
pouvait, sans risquer de perdre sa maison, refuser les lettres et il
tait continuellement attrap.

Comme on le voit, les fils d'Albion ont la rancune tenace. La chose
avait t raconte dans quelques journaux anglais, beaucoup de
voyageurs, les Anglais surtout, vitaient cet htel. Bref, le
malheureux htelier courait  sa ruine; il fut forc de vendre, et
l'acqureur, pour ramener la fortune, s'empressa de changer d'enseigne.

En fait de note  payer, une de mes amies, qui voyageait aussi en
Suisse, eut un jour une agrable surprise. Elle venait de parcourir la
carte de l'htel et de commander deux portions de prix fort raisonnables
pour son djeuner, cependant le dernier plat inscrit sur cette liste
l'intriguait beaucoup:

_Calche  la choute: 10 fr._

Etait-ce une vulgaire chou crote allemande, tait-ce un mets national,
en tout cas, ce devrait-tre un gteau, l'ordre de son inscription
indiquait un dessert. Mon amie, un tantinet curieuse de son naturel, ne
put rsister  la tentation, elle demanda une calche  la choute.

Il y avait une demi-heure qu'elle attendait, sa patience tait  bout. A
chaque demande: Est-ce prt! on lui rpondait: _Tout de chuite!_ _Tout
de chuite!_

Ah! se disait-elle, je me suis joliment fait attraper, c'est un plat
sans doute fort long  confectionner, qu'on ne demande que rarement, vu
son prix; on va me servir quelque chose de dtestable. Elle en tait l
de ses lamentations, quand un joyeux carillon de grelots lui fit lever
la tte. Une voiture venait d'entrer dans la cour, les chevaux
piaffaient, le conducteur claquait du fouet, un domestique parut:
Madame peut venir! et mon amie seulement alors comprit la chose.
C'tait l'itinraire, aprs djener, de se promener en voiture, et la
calche  la choute, c'tait une calche pour aller visiter la chute et
les cascades, le plus joli site des environs.

Ah! cette mme amie tait bien amusante quand elle racontait ses
impressions de voyage et principalement ses violentes motions et ses
dmls avec la foudre,  l'htel du Righi. Elle y tait arrive un soir
de grande chaleur. Vers le matin, l'orage clate; un orage dans la
montagne, c'est tout ce qu'il y a de plus formidable au monde, les
clairs vous aveuglent et le tonnerre, aux rugissements sinistres, est
partout sous vos pieds, sur votre tte...

Mon amie pouvante, se lve et sort de sa chambre. Dans le vestibule,
elle aperoit, d'un ct un domestique, de l'autre une boule de feu qui,
en passant effleure sa robe, une robe de soie, Dieu merci.

Qu'est-ce? s'cria-t-elle affole.

--Faites pas attention, Madame, rpond le domestique imperturbable,
c'est le tonnerre qui se promne et pour la rassurer il ajoute: a lui
arrive souvent.

Mon amie ne djena pas tranquille, et partit aussitt. Au retour, elle
et des dmls avec son cocher, mais ce n'tait rien en comparaison de
ceux du matin.

Il est certain que les cochers ici doivent faire de bonnes affaires, ils
n'ont point  craindre une trop grande concurrence de la part des
chemins de fer, qui ne peuvent gravir le flanc des montagnes ni courir
sur leur front. Ils ne seront jamais rduits au rle passif du Collignon
mlancolique  propos duquel Scarron crivait:

    Assis  l'ombre d'un rocher,
    J'aperus l'ombre d'un cocher,
    Qui frottait l'ombre d'un carrosse,
    Avecque l'ombre d'une brosse.

Dans le beau livre de Victor Hugo, intitul: _En voyage_, le grand pote
raconte une amusante anecdote de son voyage aux Pyrnes. Voulant aller
de Bayonne  Biarritz, il fut entour par la cohue des cochers, qui lui
proposrent de lui faire faire cette excursion pour un prix des plus
modiques. Quinze sous! criait l'un, Douze sous! criait l'autre.
Enfin, on lui offrit pour trois sous (il y a cinquante ans de cela), une
place dans une voiture neuve et fort bonne. En moins d'une demi-heure,
on atteignait Biarritz.

Arriv l, dit Victor Hugo, et ne voulant pas abuser de ma position, je
tirai quinze sous de ma bourse et je les donnai au cocher. J'allais
m'loigner, il me retint par le bras:

--Monsieur, me dit-il, ce n'est que trois sous.

--Bah! repris-je, vous m'avez dit quinze sous d'abord, ce sera quinze
sous.

--Non pas, monsieur, j'ai dit que je vous mnerais pour trois sous.
C'est trois sous!

Il me rendit le surplus et me fora presque de le recevoir.

--Et je me disais, en m'en allant, voil un honnte homme!

Le pote se promena tout le jour sur la plage. Le soir venu, il songea 
regagner Bayonne. Il tait las et ne pensait pas sans quelque plaisir 
l'excellente voiture du matin et au vertueux cocher qui l'avait amen.
Il le rencontra.

--Je vous reconnais, lui dit-il, vous tes un brave cocher, et je suis
aise de vous revoir.

--Montez vite, Monsieur, lui rpond l'homme.

Victor Hugo s'installe en hte dans la calche. Quand il est assis, le
cocher, la main sur la clef de la portire, lui dit:

--Monsieur sait que l'heure est passe?...

--Quelle heure?

--Huit heures.

--C'est vrai, j'ai entendu sonner quelque chose comme cela.

--C'est que pass huit heures, le prix change.

--A merveille, combien est-ce?

L'homme rpond avec douceur:

--C'est douze francs.

Victor Hugo comprit sur le champ l'opration. Le matin, on annonce qu'on
mnera les curieux  Biarritz pour trois sous par personne. Il y a
foule. Le soir, on ramne cette foule  Bayonne pour douze francs par
tte.

Le pote paya sans mot dire, tout en songeant que l'on et pu crire
sur la calche: VOITURE POUR BIARRITZ.--Prix: _par personne, pour aller:
trois sous; pour revenir: douze francs_, mais alors le nombre des
voyageurs et t moins grand et le bnfice des cochers aussi.

Trs cher galement les _edelveiss_ que de jolies petites filles bien
costumes vous _offrent_, c'est une manire de parler, car elle se paie
un bon prix la flore des hautes altitudes.

A Grindelwald, nuit sans sommeil.

Je n'ai pu dormir dans mon joli appartement, car il y avait cette nuit
l bal dans la maison, pour les soldats Grindelwaldais revenus de la
frontire, le bruit de la musique et les trpignements de la danse
arrivaient jusqu' moi, mais mon insomnie n'avait rien de dsagrable.
Je me trouvais en plein conte de fe, transporte dans un palais
enchant, au milieu de merveilleuses montagnes. L'orchestre villageois,
quoique monotone, avait un charme tout particulier.

Aprs cette nuit fantastique, nous nous sommes fait transporter dans les
glaciers o nous avons visit la grande grotte; les effets de lumire 
travers ces pais blocs de glace sont quelque chose d'idal; nous y
avons t assaillies par une avalanche...... d'officiers franais
utilisant leurs loisirs en excursions. En qualit de compatriotes, la
connaissance a t vite faite. Quoique le champagne soit le vin des
toasts gais et des coeurs joyeux, ce qui n'tait pas le cas pour nous, il
a fallu boire un verre de champagne; nulle part on ne le frappe mieux 
la glace qu'ici, c'est du reste de Grindelwald que s'exporte la plus
grande quantit de glace, de qualit absolument suprieure, elle sort
pure, transparente des glaciers immaculs.

Nous sommes revenus ensemble  Interlaken, o nous eussions dn gament
en tout autre temps, mais la pense de nos dfaites et de la Patrie en
deuil jetait une ombre douloureuse sur les coeurs et les esprits.
Georgette surtout a trouv cette rencontre charmante, elle a t comble
de gteries.

Je n'ai pas voulu quitter _Boedeli_, le nom primitif d'Interlaken, et qui
veut dire: lieu dlectable, sans en emporter un souvenir. J'ai visit
les bazars et achet une nature morte, artistement fouille, et venant
directement du village de Brienz, le chef-lieu des bois sculpts.

Adieu! Interlaken, Adieu! superbe et potique nature, en vous saluant
une dernire fois les vers d'Alex Guiraud me reviennent  la mmoire:

    Avec leurs grands sommets, leurs glaces ternelles,
    Par le soleil couchant que les Alpes sont belles!
    Tout dans leurs frais vallons sert  nous enchanter,
    La verdure, les bois, les eaux, les fleurs nouvelles;
    Heureux qui, sur ces bords peut longtemps s'arrter,
    Heureux qui les revoit, s'il a d les quitter!

Nous avons travers de nouveau le lac de Thoune. Sur le bateau se
trouvaient des francs-tireurs bretons, l'aide-de-camp du commandant
Domalain et son lieutenant, patriote un peu trop enthousiaste, qui s'est
pris de querelle avec un docteur allemand,  l'air bien inoffensif; il a
fallu les sparer pour empcher le Breton de jeter le Prussien  l'eau.
Nous sommes monts dans le mme wagon pour revenir  Berne, et tout en
admirant la crte de la Jung-Frau, dore par les rayons du soleil
couchant, nous avons caus avec bonheur de la Bretagne, o ces messieurs
vont rejoindre le corps de Charette.

Georgette, dsirant vivement revoir ses bons amis les ours, nous nous
sommes arrtes un jour franc  Berne. J'ai eu la chance d'assister 
deux spectacles trs diffrents, mais trs intressants, et que nous
n'avions pas eu l'occasion de voir avec M. Fiwaz; le dfil d'un cortge
et un coucher de soleil. Quand le jeu des rayons lumineux et des ombres
dessine _la croix fdrale_ contre la cime de la _Jung-Frau_, et que les
sommets neigeux resplendissent des feux empourprs de ce phnomne connu
sous le nom de _Alpenglhen_, on peut dire qu'on a assist  un
spectacle unique au monde.

Georgette et moi aussi, je l'avoue, nous avons regard les yeux grands
ouverts et jusqu'au dernier personnage, le dfil du cortge, tout
imprgn de couleur locale. En tte marchait un ours (un homme revtu
d'une peau d'ours), il parat qu'il en est ainsi en maintes
circonstances, et comme Berne est le centre de la vie politique, que
c'est l qu'habitent les reprsentants des autres puissances, il y a
souvent des crmonies et l'on y voit toujours figurer l'ours
traditionnel. Du reste, sans parler des ours vivant dans leur fosse, on
retrouve leur image partout; en bronze aux pieds des statues, en pierre
au bas des monuments, et enfin en bois, en mtal, en pltre, en
chocolat, en sucre, dans tous les magasins de la ville.

Les prtentions de Georgette ne se sont pas leves jusqu' l'airain,
elle s'est contente d'un ours en chocolat, dont la dure a t... fort
phmre.

L'aprs-midi nous avons visit la _Grande Cave_ et le _Muse
historique_, que nous n'avions pas eu le temps de voir  notre premier
sjour.

La _Grande Cave_ renferme les clbres fts qui pourraient contenir
ensemble neuf mille hectolitres, d'o l'ancien dicton: Si Venise rgne
sur les eaux, Berne rgne sur le vin. Tel tait la prvoyance du
gouvernement  cette poque, qu'il ne voulait pas que le peuple manqut
non-seulement de pain mais encore de vin.

Le _Muse Historique_ est trs remarquable par la beaut, la richesse et
le nombre des objets qui le composent: sculptures, tapisseries, trophes
d'armes, etc.

En sortant du Muse nous est apparue la rue des Chaudronniers, une
vieille rue du plus pur style moyen-ge, un rve du pass prenant forme
soudain. Un instant je me suis crue transporte  trois ou quatre
sicles en arrire. Cette rue tait trs anime  cause du march, ce
qui compltait son aspect si pittoresque et si particulier. Avant de
prendre le train, nous avons voulu prier une dernire fois  _l'glise
Franaise_. Elle date de 1265, et appartenait autrefois aux dominicains;
son architecture n'a rien de remarquable, mais ce qui l'est davantage,
c'est qu'elle sert tout  la fois aux protestants franais et aux
catholiques romains.




CHAPITRE V

Lucerne, Zurich, Soleure, l'abbaye de d'Einsiedeln, une famille de
paysans dans la valle de Schwitz schaffhouse Ble, adieux  la
Suisse.


Lucerne est une trs jolie ville, aux rues larges et droites, situe au
bord du lac des Quatre-Cantons, le plus beau de la Suisse. A proprement
parler, ce lac des Quatre-Cantons, divis par deux rtrcissements,
forme trois lacs: lac d'Uri, de Bouchs et de Lucerne. Ses bords sont
entours de rochers  pic, d'un effet saisissant. Comme l'Ocan, il
connat les caprices de la vague et les meutes de la tempte; comme
l'Ocan, il ne gle jamais dans toute son tendue.

Les habitants de Lucerne, ville catholique de vingt mille mes, passent
pour avoir l'esprit vif, le caractre gai et le got du plaisir. Les
femmes se distinguent en gnral par la finesse de leurs traits et
l'lgance de leur tournure.

Cette ville, qui fut un instant capitale de toute l'Helvtie, est fire
de son nom Lucerna _la ville qui resplendit au loin_, les uns disent
qu'elle doit son nom  un norme fanal (Lucerna) lev jadis sur son
emplacement pour guider les voyageurs, les autres,  un miracle de Saint
Nicolas, je prfre cette dernire hypothse et je m'en tiens au
miracle.

Dans les lgendes, c'est un peu comme dans les contes de fes, les
choses se passaient autrefois. Il y a bien longtemps, une chapelle
s'levait sur les bords de la rivire de Reuss,  sa sortie du lac.
Cette chapelle tait ddie  Saint Nicolas, qui est non seulement le
patron des clibataires, mais aussi celui des bateliers. La lgende
raconte donc que lorsque des bateliers taient surpris sur le lac par
l'orage et se trouvaient en danger de prir, une lueur visible de trs
loin apparaissant au-dessus de la chapelle, leur indiquait la route du
port.

Cet endroit fut bientt rput comme un lieu sacr, et devint non
seulement un but de plerinage pour les mariniers, mais aussi pour les
voyageurs qui devaient affronter le passage effrayant des montagnes.

Le quai, corso de Lucerne, offre un splendide panorama, celui du lac et
des Alpes! Nous y sommes alles par un temps admirable, il y avait un
monde norme. Cette foule m'a fait penser  la tour de Babel. Sous
l'ombrage de grands marronniers, j'ai trouv ici, comme dans la valle
de Sennaar, la confusion des langues, et mme celle des costumes.
C'tait un spectacle amusant que celui de centaines de promeneurs, de
nationalits diffrentes, parlant la langue de leur pays, et vtus de
robes et d'habits qui faisaient honneur aux excentricits de la mode,
bigarrures de nuances, chamarrures d'ornements, vtements fantaisistes,
coiffures bouriffantes, rien ne manquait  l'ensemble de cette
arlequinade de formes et de couleurs, quoiqu' vrai dire, plusieurs de
ces toilettes prises sparment ne manquassent ni de chic ni d'lgance
locale.

De confortables bateaux  vapeur, de charmantes barques  voiles et 
rames sillonnent le port; tout au fond, derrire les rives verdoyantes
parsemes de villas, se dressent firement, ranges en gigantesque
demi-cercle, les cimes et les croupes innombrables des montagnes. Si
l'on veut apprendre le nom de tous ces colosses, depuis le Pilate 
droite, jusqu'au Righi  gauche, une table en granit place sur un petit
promontoire au milieu du quai en donne grav sur la pierre la liste
complte.

Le muse Stauffer avec ses groupes caractrisques d'animaux des Alpes
empaills, a beaucoup amus Georgette, ainsi que le Diorama o des vues
circulaires du Righi et du Pilate trs bien peintes et claires par des
effets varis vous donnent l'illusion parfaite de la nature mme.

Le Pilate est l'un des monts les plus clbres des Alpes, son aspect
svre, ses sommets dchiquets et hants par les lgendes inspirent une
certaine frayeur. Dame! c'est l que le gouverneur Pilate vint chercher
la mort dans les eaux d'un petit lac qui se trouve  sa dernire
altitude. Les fantaisies de l'imagination sont sans limites, certes, je
ne m'attendais pas  trouver Ponce-Pilate en Suisse. Quant  son
homonyme, il fait la pluie et le beau temps au point de vue
atmosphrique. Le mont Pilate est un baromtre facile  consulter  la
porte de tout le monde et qui se voit de loin.

      Si le Pilate est coiff d'un chapeau
          Le temps restera beau,
    Et, s'il s'est mis un collet de brouillard,
            C'est le jeu du hasard;
        Mais s'il est ceint de son pe
          Bientt crvera la nue.

Admirable le Lion de Lucerne, admirable ce monument consacr  la
mmoire des huit cents officiers et soldats suisses au service du roi
Louis XVI, tombs en le dfendant le 10 aot 1792.

Au bord d'un tang ombrag de pins et d'rables dont les eaux
tranquilles rflchissent cet immortel chef-d'oeuvre, se dresse un
rocher dans lequel une grotte a t pratique  une certaine hauteur.
Couch en travers de cette grotte, mourant de la mort des hros, un lion
gigantesque, le flanc perc d'un fer de lance brise protge encore de
sa patte droite l'cusson fleurdelis de la Maison de France, et
tmoigne ainsi de sa fidlit au devoir jusque dans la mort. Une
inscription grave dans le rocher au-dessus du lion porte ces mots:
_Helvetiorum fidei ac virtuti. A la fidlit et  la bravoure des
Suisses._ Sur une autre inscription place au-dessous du lion se lisent
les noms des hroques victimes. Des bosquets touffus entourent
l'emplacement et donnent  cet ensemble le caractre svre qui
convient.[4]

Prs du rocher s'lve une petite chapelle mortuaire avec l'inscription
_Invictis pax. Paix  ceux qui n'ont pas t vaincus._

Des trophes d'armes et de drapeaux des gardes suisses en dcorent
l'intrieur, le dix aot de chaque anne on y clbre une messe des
morts.

Les flneries en ville sont pleines d'attrait. Le pass et le prsent
s'y coudoient continuellement. L c'est le pass: vieilles maisons d'un
style trs ancien, vieilles halles, vieilles tours; ici, c'est le
prsent, c'est la Lucerne moderne avec ses splendides htels, et le
contraste de cette physionomie changeante offre  l'tranger qui passe
un vritable intrt.

La plus ancienne et la plus belle glise de Lucerne est l'glise de
St-Lodegard, fonde selon la tradition par Wickard duc de Souabe en
695, dtruite par un incendie, elle fut reconstruite en 1634 sous sa
forme actuelle. Les sculptures extrieures du portail et de la tour sont
superbes. On admire  l'intrieur les grilles en fer forg du
matre-autel et du baptistre, les stalles du choeur en bois sculpt, les
vitraux anciens, les autels richement dors, et enfin le beau tableau,
un christ au jardin des Oliviers, de Lanfranc, lve de Guido Reni, et
une trs belle sculpture en bois reprsentant la mort de la Vierge.

Maintenant, ce qu'il y a de plus remarquable, ce sont les orgues qui
comptent parmi les plus considrables et les meilleures, non seulement
de Suisse, mais de toute l'Europe, on y a travaill plusieurs annes.
Ces orgues possdent quatre mille cent trente-et-un tuyaux, j'ai eu la
bonne fortune de les entendre. Outre le registre de la _vox humana_
merveilleusement russi, elles possdent une _vox angelica_ dont les
ondulations diriges par une ouverture perce dans la vote redescendent
en modulations d'une harmonie toute cleste. Je suis revenue ravie des
effets puissants et du charme pntrant de ces orgues clbres. L'glise
est entoure d'un cimetire rempli de monuments, je ne trouve rien de
plus triste que la visite de ces champs du repos, il m'a cependant fallu
traverser celui-ci, ses longues arcades lui donnent absolument l'air
d'un _campo santo_ italien. Je ne voudrais pas tre oblige de dcrire
toutes les promenades qui entourent Lucerne, il faudrait des volumes...

Le lac pittoresque d'Uri consacre le souvenir de Guillaume Tell, ses
bords ont t tmoins des vnements qui en ont fait le hros populaire
de l'Helvtie. Dans le canton d'Uri, nous avons foul l'herbe de la
clbre prairie de Grtli o les fondateurs de la libert helvtique
prtrent serment en 1307.

N'est-ce pas en voquant ce souvenir que le pote zurichois Keller
disait: Laissez briller la plus belle toile sur mon pays, sur ma
patrie.

Il est bon de rappeler en passant que les quatre cantons qui ont fait la
Suisse sont rests profondment catholiques.

Tout le parcours du chemin de fer de Berne jusqu' Lucerne, Zurich et
Schaffhouse est extrmement riche et plantureux: coteaux fertiles, lacs
transparents, bois sculaires, prairies veloutes, chalets dcoups en
dentelle.

Sjour  Zurich, ville intressante  visiter et  tudier.

La cathdrale le _Munster_ est fort belle, l'Htel-de-ville, les
collges, les hpitaux, le casino sont aussi de beaux difices, on fait
remarquer aux trangers le monument de Gessner et le tombeau de Lavater.

Zurich est une ville commerante et... studieuse, on l'a surnomme
l'Athnes de la Suisse, rputation qu'elle soutient dignement.

Cette jolie ville moderne, o l'on fabrique de si riches toffes de soie
et de mousseline, est galement situe au bord du lac qui lui a donn
son nom; d'ailleurs, quelle est la ville de Suisse qui n'a pas son petit
ou son grand lac et sa lgende?

Zurich a l'un et l'autre, un beau lac et une singulire lgende, dont
Charlemagne est le hros. La voici: On commence par vous montrer la
maison o logeait Charlemagne, le grand empereur, alors qu'en l'an 800
il fondait les premires coles Zurichoises; cette maison, situe tout
prs de la cathdrale dans la rue des Romains, est connue de temps
immmorial sous le nom de la maison dans le trou, _in loch_, par ce
qu'il faut pour y arriver descendre d'un ct de hauts escaliers, de
l'autre un chemin fort rapide; elle a t tant de fois restaure depuis,
qu'il ne doit rien rester de la maison primitive, de rparation en
rparation, elle a perdu tout ce qu'elle avait de remarquable, 
l'exception d'une porte et de deux fentres d'architecture romane. Mais
enfin elle reste pare des souvenirs du pass, et c'est dj beaucoup.

Charlemagne avait donc fait lever, en plus de ces coles, sur
l'emplacement actuel de la Wasserkirch, une chapelle munie d'une cloche
que pouvait sonner,  certaines heures, quiconque rclamait un jugement
de l'empereur ou voulait implorer son appui.

Un jour la cloche sonne, mais le gardien ne voit aucun sonneur, il
n'aperoit me qui vive dans la chapelle, ou  ses abords, la cloche
ritre nanmoins ses appels, et le bon empereur, ne pouvant obtenir une
rponse qui le satisfasse lorsqu'il demande  ses serviteurs qui agite
la cloche, prend le parti d'aller voir en personne ce qui se passe. Il
arrive avec l'impratrice et voit que c'est un serpent qui tire la
corde, il approche et l'animal le conduit quelques pas plus loin  son
nid. Un norme crapaud s'tait tabli sur les oeufs du reptile et
l'empchait de regagner son domicile.

Charlemagne, mont sur son sige de justice, donne l'ordre de chasser
le crapaud et le serpent reprend sa place et ses droits. A quelque temps
de l, les serviteurs de l'empereur viennent lui dire tout effars qu'un
serpent monte les degrs qui donnent accs dans la maison. Charlemagne
dfend qu'on fasse aucun mal  cet trange visiteur, qui bientt fait
son entre dans la salle o la cour tait  table.

L'animal se dirige droit au hanap imprial, fait comprendre qu'il doit
en soulever le couvercle puis, son dsir satisfait, dpose dans la coupe
une pierre prcieuse qu'il tenait dans sa bouche et disparat; jamais
on ne le revit.

Charlemagne, touch de ce cadeau, tmoignage de la reconnaissance du
serpent pour ses bons offices, fait monter la pierre en bague. On
s'aperoit alors qu'elle avait une puissance magique et qu'elle
attachait indissolublement le coeur de l'empereur  la personne ou 
l'objet qu'elle touchait. L'impratrice dsirant comme toute bonne
pouse tre aime seule de son mari, se fit donner la bague. A ses
derniers instants, elle et le soin de dissimuler ce talisman sacr dans
sa bouche, et aprs sa mort, l'empereur lui resta tellement attach que
pendant longtemps il ne permit pas qu'elle ft inhume, ne pouvant
supporter l'ide d'tre spar d'elle.

Un jeune tudiant en mdecine de Zurich ayant t consult par un
chevalier de la suite de l'empereur, finit par dcouvrir l'artifice
auquel avait eu recours l'impratrice. Le chevalier s'empara de la bague
et bientt l'empereur renona  garder le corps de sa dfunte pouse,
mais alors son affection excessive se reporta tout entire sur le
chevalier dtenteur de l'anneau. Au bout de quelque temps celui-ci,
fatigu de l'attention que le public accordait  la moindre des actions
du favori de l'empereur, jeta l'anneau dans un terrain marcageux. On
tait loin de Zurich alors, mais cela suffit pour que l'empereur se
sentt attir vers cet endroit.

Il y construisit une glise qu'il dota richement, prouvant toujours une
attraction invincible pour ce monument, lui qui avait fait construire
tant d'autres glises, il voulut y tre inhum. C'est ainsi que fut
fond Aix-la-Chapelle. Telle est la lgende que racontent les vieilles
chroniques et que respectent encore aujourd'hui les bons habitants de la
ville.

L'pisode du serpent sonnant la cloche est rappel par un bas-relief que
l'on admire aux angles de la maison qui se trouve au-dessous de la
cathdrale. (Mnsterhaus).

Aimez-vous les lgendes? Allez en Suisse et en Allemagne, de l'autre
ct des Alpes et du Rhin on en a mis partout. Ainsi la cration de
Soleure remonte  Abraham. On retrouve donc en cette belle Helvtie,
Jsus-Christ, Pilate, Abraham et un bon serpent; moi qui avais toujours
pens qu'il n'y avait que de mauvais serpents,  commencer par celui du
Paradis terrestre, quelle erreur!

Soleure possde la plus belle glise de Suisse, et passe pour tre avec
Trves la ville la plus ancienne.

_In celtis, nihil est Solodoro antiquius, unis exceptis Treveris_, dit
une inscription grave sur la tour burgonde qui y commande la place du
march.

Aussi, un Soleurois malin, l'artiste Schwaller, avait-il imagin de
peindre une vue de la cit, o il montrait sur les remparts, Dieu le
Pre, occup  la cration d'Adam et d'Eve! en bas, les bourgeois
contemplant curieusement le Pre Eternel et le premier homme.

C'est hier qu'a eu lieu  Zurich, entre les rsidents allemands et nos
franais interns, une bagarre qui a mis toute la ville en moi. Le sang
a coul de part et d'autre. C'est le sujet de toutes les conversations;
les sentiments  cet gard me paraissent trs partags, et il m'est
impossible de savoir de quel ct sont les plus grands torts, en tous
cas, nos vainqueurs ne se sont pas montrs gnreux.

Nous avons fait un pieux plerinage  l'abbaye d'Einsiedeln, non loin de
Zurich, cent cinquante mille plerins la visitent chaque anne.

Elle appartient aux Bndictins. Le monastre entour de pics et de
montagnes apparat dans un cadre majestueux, digne de lui.

A ses pieds s'agite un torrent tumultueux. Les religieux bndictins,
dont on connat la science et la vertu ont ici un sminaire et un
collge renomms. Leur magnifique bibliothque renferme de prcieux
manuscrits, leurs archives ont une grande valeur.

L'glise moderne est au centre de la faade du monument actuel, qui
forme un vaste carr; elle fut dtruite par un incendie, en 1798, et
reconstruite sur les plans anciens.

La nef principale enveloppe la Sainte-Chapelle, o se trouve la Vierge
miraculeuse.

Cette chapelle est en marbre noir. Sur l'autel, on aperoit  travers
une grille la statue en bois noir de la Vierge tenant l'enfant Jsus.
Tous deux sont revtus de splendides vtements, et portent des couronnes
d'or ornes de pierreries. Quelques crivains disent que cette vierge
fut vole par les Franais, ainsi que le trsor du couvent en 1798. Les
religieux assurent au contraire qu'ils sauvrent la vierge du pillage,
qu'elle fut cache dans le Tyrol, d'o les bons pres la rapportrent en
1803.

L'intrieur est orn de plusieurs objets d'art. Au-dessus du
matre-autel, voici un splendide tableau reprsentant l'Assomption de la
Vierge.

J'admire dans la nef latrale un superbe crucifix et sur le marbre du
choeur une Cne en bronze qu'on me dit coule d'un seul jet par Pozzi.

L'aspect gnral d'Einsiedeln rappelle Notre-Dame-de-Lorette.

Entre les deux tours, on compte onze cloches: une pse cent vingt
quintaux. Lorsqu'elles chantent ensemble, leur voix grandiose est comme
le prlude des clestes harmonies et des chants magnifiques qui
attendent le plerin aux offices. L'me coute frmissante ces concerts
du ciel, et comme on prie ensuite avec ferveur, les uns debout tout
haut, les bras en croix, les autres prosterns, s'absorbant dans une
muette contemplation qui tient de l'extase. Des centaines de bougies
s'allument de tous cts, image de l'ardeur des prires et des voeux.

Entre le bourg et le couvent, sur une vaste place, se trouve une
fontaine en marbre noir.

Pour que le plerinage soit complet, il faut boire  cette fontaine,
parce que la tradition rapporte que Notre Seigneur Jsus-Christ s'y
dsaltra. Or, quatorze filets d'eau y jaillissent  la fois, et la
tradition ne disant pas auquel bu Notre-Seigneur, les plerins
consciencieux boivent aux quatorze petites sources pour tre bien srs
de ne pas se tromper.

Au-dessus des arcades se dressent les statues d'Othon Ier et d'Henry
Ier, protecteurs du monastre.

Quelle admirable lgende que celle de saint Meinrad! Aprs avoir t la
gloire du couvent de Reichenau, il chercha la perfection dans la vie
solitaire de ce dsert situ  deux mille neuf cent quatre-vingt-dix
pieds au-dessus du niveau de la mer.

Ce noble Germain vivait au neuvime sicle; il prit sous le fer de
deux misrables, qui s'enfuirent  Zurich, poursuivis par les corbeaux
familiers du cnobite; leurs clameurs les dsignrent  la justice, et
les firent arrter.

Ce miracle et les hautes vertus du saint martyr sanctifirent le dsert
d'Einsiedeln; la vnration des peuples s'y attacha.

Ainsi fut fond le sanctuaire de Notre-Dame-des-Ermites. Une pieuse et
universelle croyance ajoute que le ciel prsida  la conscration du
sanctuaire; le Christ lui-mme, la Vierge et les anges bnirent le lieu
merveilleux. On entendit les harmonies clestes, et ds lors ce fut une
tradition sacre.

A peu de distance du bourg, sur l'emplacement de la premire cellule de
saint Meinrad, la vue s'tend sur le lac de Zurich, dont les
perspectives, d'abord riantes, se transforment, s'accentuent, et les
glaciers ternels apparaissent dans leurs beauts dramatiques.

Que de lgendes religieuses, que de lgendes naves ont pris leur essor
de ce lieu privilgi!

En voici une bien triste et qui reste  l'tat de tradition consacre
dans une des familles les plus distingues de la Suisse allemande.

A la fin du sicle dernier, le comte et la comtesse de R... avaient
leurs deux fils dans la garde suisse  Paris. Les nuages
s'paississaient, la tempte rvolutionnaire grondait. Les chos, de
plus en plus lugubres, n'arrivaient qu' demi dans ce canton lointain,
aucunes nouvelles prcises n'taient venues confirmer les anxits des
parents. Le 10 aot 1792, la mre plore vint confier sa peine 
Notre-Dame-des-Ermites; elle priait devant l'autel, plus inquite que de
coutume, lorsqu'elle vit tout  coup ses deux fils, en uniforme,
franchir sans bruit la porte du sanctuaire, une pe flamboyante  la
main.

La vision s'effaa  peine entrevue, ne laissant  sa place qu'une
ombre lumineuse qui s'teignit  son tour.

Peu de temps aprs, le comte de R... apprenait que, ce mme jour, 
cette mme heure, ses deux fils, victimes du devoir et de l'honneur,
avaient t massacrs en dfendant Louis XVI.

Quelques parties de la Suisse, comme la belle et riante valle de
Schwitz nous prsentent, en plein dix-neuvime sicle, des familles
quasi primitives, ayant chapp jusqu'ici au progrs d'une civilisation
vraiment effrne par certains cts. Ce n'est pas sans une trs douce
motion que j'ai pntr dans la pittoresque demeure d'une vieille
famille de paysans, demeure qui a gard le type bien connu des chalets
suisses.

Soubassements en maonnerie, tages suprieurs en madriers de sapin,
escaliers et balcons en bois dcoup, le tout coiff d'une large toiture
qui surplombe d'un  deux mtres sur la faade du btiment. Cette
construction rustique est aussi souriante qu'originale, avec l'ombrage
de ses grands arbres, les verdures reposantes de ses tapis d'herbes et
le cristal limpide de sa fontaine qui se termine en ruisseau.

La famille au complet, lorsque je suis entre, se groupait autour du
pre, le chef vnr. L'intrieur m'a paru fort simple mais d'une grande
propret, la propret c'est la coquetterie des maisons simples et
modestes, cependant le plafond et les lambris sont en bois artistement
sculpt, l'autre luxe de cette salle, c'est le pole de faence
brillante, aux formes rectangulaires et monumentales, sur l'un de ses
carreaux de faence, je lis incruste dans son mail cette belle
sentence.

    Mit Gott fang an,
    Mit Gott hor auf,
    Das ist der schonste Lebenstauf.

Ce qui peut se traduire en franais:

Commencer avec Dieu, finir avec Dieu, voil le meilleur emploi de la
vie.

Un vaisselier, une grande table au milieu, un beau crucifix entour
d'images pieuses, un bnitier fleuri d'un rameau de buis, suspendu prs
de la porte d'entre composent le mobilier, quelques chaises de bois
dcoup entourent la table, mais on leur prfre le banc adoss  la
muraille.

On ressent dans cet heureux intrieur une sensation de calme
inexprimable.

Ah! que je me sens loin du brouhaha des grandes villes et de la vie 
outrance qu'on y mne. C'est dans ces intrieurs paisibles qu'il faut
venir puiser les plus hauts enseignements de la pure morale et le
sentiment qui est la force et le salut des nations. L'amour et le
respect de la famille et de Dieu.

Heureuses les vieilles races, sur lesquelles ne psent pas le poids des
rvolutions.

Schaffhouse est une ancienne ville forte, situe au bord du Rhin, sur
l'extrme frontire Suisse.

Ma premire pense  Schaffhouse est pour la cascade de la Lauffen, la
plus belle de l'Europe.--En y arrivant, mon imagination a d'abord t
dsappointe de ne pas voir les eaux tomber d'une plus grande hauteur;
elles descendent graduellement en nappes d'une immense largeur jusqu'
l'norme rocher plant au milieu du fleuve contre lequel elles se
prcipitent l'une par dessus l'autre avec un fracas pouvantable. Malgr
la dception du premier moment, mes yeux ne peuvent se dtacher de ce
spectacle tourdissant. Je reste l comme ptrifie, regardant et
coutant, pendant que Georgette remplit ses poches de charmants petits
cailloux qu'on trouve sur les bords du fleuve.

Pour complter le tableau, je vois un train s'engouffrer dans le tunnel
du chteau de la Lauffen, tout cela devient vertigineux!

J'ai visit  Schaffhouse l'norme et vieille forteresse prs de
laquelle se trouve le cimetire. En sortant, nous avons entendu des
dtonations; c'tait les derniers honneurs que l'on rendait  l'un de
nos pauvres soldats mort de la petite vrole  l'hpital.

Dpart pour Strasbourg par le chemin de fer badois qui nous laisse en
route de bonne heure et nous couchons  Waldshut, charmante ville,
assise sur les bords du Rhin. Aujourd'hui dimanche, par un temps
splendide, nous reprenons le chemin de fer qui ctoie le Rhin jusqu'
Ble, il n'y a pour moi qu'une ombre, une ombre bien noire, au
splendide tableau qui se droule devant nous. C'est la vue de toutes ces
gares enguirlandes de tous ces drapeaux aux couleurs prussiennes et
badoises flottant au vent. Les campagnards dbordaient sur le parcours
avec des airs de fte. C'tait une griserie de chants patriotiques, 
l'occasion de la paix signe, une orgie de victoire qui me jetait des
bouffes de rouge au front et de rage au coeur.

Ah! comme tous ces chants rsonnaient lugubrement  mes oreilles!

Voici du reste la traduction des hurlements militaires d'outre-Rhin, qui
se vocifrent en ce moment dans toute l'Allemagne.

               REFRAIN
    Les hussards chantent, la poudre gronde,
    Suivons tous nos gnraux qui, pour nous,
    Ont dj gagn mainte bataille.

Frres, si nous n'avons pas un sou entrons en France, nous trouverons de
l'argent l-bas.

Frres, si nous n'avons pas de souliers, allons en France pieds nus;
l-bas on trouve  se vtir et  se chausser.

Frres, si nous n'avons pas de vin  boire, il y en a en France, allons
l-bas, nous dfoncerons les tonneaux et viderons les bouteilles.

Frres, ne craignez pas de tirer et de frapper toujours en avant,
toujours contre la France et les Franais!

J'entendais ces chants avec une intensit de douleur que je ne puis
rendre, j'avais les yeux pleins de larmes, et je suffoquais en pensant 
ce qui se passait sur l'autre rive du Rhin. Quel contraste!

Ble, malgr ses monuments, son glise du Munster, ses remparts
imposants me semble une belle, grande, mais triste ville.

Elle est cependant le grand entrept du commerce, entre la _Suisse, la
France et l'Allemagne_.

Jusqu'en 1833, Ble a t la seule ville Suisse qui ait eu une
universit, elle avait t fonde ds 1459.

C'est vers la mme poque que Ble vit le fameux concile qui menaa de
tourner en schisme sous le pape Eugne IV.

Plusieurs traits clbres y ont t signs.

Erasme y mourut.

Le Muse renferme des toiles remarquables. Les chefs-d'oeuvre de Hans
Holbein m'ont vivement frappe, son christ particulirement. C'est une
admirable conception. L'me se sent toute en pleurs, devant cette
indicible figure, qui semble rsumer toutes les douleurs. L'oeil ouvert
qui ne regarde plus, conserve le suprme et dernier clat des visions
funbres. La blessure du ct est bante et profonde.

Oh! oui, dans ce corps tourment, cette tte sanglante, le peintre
s'est inspir des ralits de la mort. C'est d'une vrit absolue,
effrayante. Il manque seulement un peu d'idal si l'on songe que ce
n'est pas seulement un homme, mais Dieu mme qui vient de mourir-l!

C'est  Ble que nous faisons nos adieux  la Suisse.

Adieu, belle Helvtie, adieu pays grandiose aux aspects saisissants et
varis, adieu montagnes vtues de forts et couronnes de glaciers,
rochers dcoups en figures fantasques, cascades et torrents dont les
eaux se fondent en cume de neige, se brisent en flche d'argent,
s'talent en nappe de cristal.

Adieu et je rpte avec le pote: _Tout dans ce beau tableau sert  nous
enchanter_! J'ai presqu'envie d'ajouter que la seule ombre  ce
merveilleux tableau c'est l'homme qu'ici la grandeur de la nature semble
craser.

Oui adieu, Suisse hospitalire, Suisse gnreuse, ce n'est pas sans
motion que je te quitte, terre bnie, qui t'es montre si compatissante
 nos pauvres soldats.

C'est  Verrires dans une maisonnette que fut signe, entre le gnral
Suisse Herzog et le gnral Clinchamp, le dernier gnral de l'arme de
l'Est (oublie par nos gouvernants lors de l'armistice) la Convention
qui arrachait quatre-vingt-cinq mille Franais aux mains de l'ennemi.

L'arme de l'Est aprs avoir repouss les Allemands  Villersexel,
venait de perdre la bataille d'Hricourt. Elle fuyait... et je l'ai
encore et je l'aurai toujours prsente  l'esprit cette droute
pouvantable, o l'on voyait des cavaliers sans chevaux, des fantassins
sans armes, des pitons sans souliers les pieds gels, ulcrs, marchant
par 16 degrs au-dessous de zro avec de la neige jusqu'aux genoux. Oui,
je la reverrai toujours cette arme en guenille, mourant de privations
et de froid; combien, combien de ces malheureux ont succomb. Les
Prussiens et les corbeaux taient  leurs trousses, les uns pour les
achever et les autres... pour les dvorer. Devant cet encombrement
formidable, la Suisse qui n'y tait point prpare s'levant soudain 
la hauteur de cette lourde tche a montr le plus admirable dvouement.

Les gnraux ont choisi leur rsidence, plus de deux mille officiers, en
chiffres exacts deux mille cent dix officiers se sont fixs dans six
grandes villes; les soldats ont t repartis dans cent soixante-quinze
dpts, et soumis au code militaire du pays, traits comme milice
suisse, c'est--dire logs, nourris et pays  raison de vingt-trois
centimes par jour et par homme.

Un jour cent cinquante mille lettres sont tombes tout  coup venant de
Mcon. Quel travail pour remettre  chacun celles qui lui sont
adresses. Mais les bons Suisses sont patients et l'on dbrouille ce
formidable courrier. Songe-t-on, disait un Suisse,  tout ce que peut
contenir une lettre, cette feuille lgre: parfois le coeur tout entier,
parfois un pieux souvenir qui rend la vie; un secours urgent attendu
avec angoisse et toujours au moins des nouvelles de la famille, des
consolations, une bouffe de l'air du pays natal, une preuve qu'on n'est
plus seul.

Il est juste aussi de reconnatre que, pendant leur sjour de trois
mois, nos soldats se sont montrs doux, honntes, reconnaissants.

Le conseil fdral a adress au gnral Clinchant une lettre, pour
rendre hommage  la bonne conduite, qui n'a cess de rgner parmi les
officiers et les soldats de l'arme de l'Est, pendant son internement en
Suisse, ce qui a largement facilit la tche du gouvernement fdral et
des gouvernements cantonaux.

Ce fut une fivre de dvouement, un dlire de sacrifice pour notre
malheureuse arme. La Suisse avait besoin d'argent pour nourrir les
interns et les troupes qui les gardaient; tous les Suisses, 
l'tranger, ouvrent aussitt leurs bourses et crivent qu'ils sont prts
 revenir si on a besoin d'eux. La Suisse demande quinze millions, on
lui en souscrit plus de cent (cent six millions cent vingt-six mille
cinq cents francs); tous nos soldats valides, on les habille chaudement,
on les nourrit abondamment, les malades reoivent jour et nuit les soins
les plus dlicats et pour ceux qu'on ne peut gurir, on adoucit leurs
derniers jours.

Oui, la Suisse, en ces cruelles circonstances s'levant jusqu'
l'hrosme a mrit de l'humanit entire. Honneur et merci  toi, noble
terre, c'est ma dernire parole en te disant adieu![5]




CHAPITRE VI

Kehl, Strasbourg, douloureuse histoire, Bade et ses environs,
Fribourg-en-Brisgau, Heidelberg, la Fort-Noire.


Aprs quarante-huit heures de sjour  Ble, nous montons en wagon avec
deux Russes qui vont comme nous  Strasbourg.--Nous voyageons aussi avec
des officiers prussiens que nous perdons pour en reprendre d'autres 
chaque station.

Le soir, trs tard, nous entrons  Kehl, impossible d'aller plus loin.
Nous sommes rgales dans notre htel du bruit d'un banquet  l'occasion
de la paix. Hlas! c'est partout le chant de gloire des vainqueurs. Le
lendemain, j'ai visit Kehl presqu'entirement dtruit par le canon de
Strasbourg: la gare n'existe plus. C'est une arrive continuelle de
troupes allemandes dbarquant au chant de l'hymne national, avec des
bouquets au canon de leurs fusils. Ces chants allemands sont assez beaux
et graves, mais ils tintent  mon oreille comme un glas. Dpart pour
Strasbourg; le pont de Kehl n'est encore rinstall que provisoirement.

Nous allons tout doucement; on distingue parfaitement d'ici Strasbourg
et ses ruines. Nous y arrivons au bout d'une demi-heure: les Prussiens
travaillent  rparer les portes de la ville. Il y a  la gare un
encombrement de troupes impossible  dcrire. Je ne sais comment russir
 avoir mes bagages. Cependant les employs, grands et petits, sont
polis  l'gard de tout ce qui parle franais. Je pense qu'il est dans
leur nouvelle tactique de se rendre aimables.

Enfin j'ai mes bagages, sans trop d'ennuis, et je me dirige vers la
place Klber dont la statue n'a pas t endommage; mais l'htel de
l'tat-major qui tient tout un des cts de la place est compltement
dtruit, le cours de Broglie, le thtre et la bibliothque sont dans le
mme tat. Quant  la cathdrale, les Prussiens y ont dj fait quelques
rparations, mais les magnifiques vitraux sont tous briss, et ce seul
dommage est valu  un demi-million. Nous avons voulu faire l'ascension
de la tour: Georgette tait la plus intrpide, mais arrive  une
hauteur de quatre cents pieds, j'ai refus d'aller plus loin, me sentant
prise de vertige. La vue tait cependant bien belle: mme d'o nous
tions, nous apercevions les Vosges et le Rhin, brillant au soleil comme
un large ruban d'argent. Mais la merveille des merveilles est la
magnifique horloge, qui date du quatorzime sicle, o nous avons vu
sonner trois heures. Le coq a dploy ses ailes, la mort est apparue
avec sa faux, puis trois aptres ont salu Notre-Seigneur en passant
devant lui, et sont alls frapper leur coup sur le timbre. Une visite
trs intressante aussi a t celle du Temple protestant St-Thomas, qui
renferme le tombeau du marchal de Saxe par Sigalle, puis deux momies
d'un seigneur allemand et de sa jeune fille en costume de fiance.

Pauvre Strasbourg, combien faudra-t-il d'annes pour cicatriser tes
plaies et relever tes ruines?

Pendant que tu saignes encore, la nature a repris ses airs de fte. Les
cigognes, oiseaux sacrs du Rhin, insoucieuses de la guerre et des
rvolutions btissent leur nid. La terre a revtu ses parures de fleurs
et les arbres leurs verdoyants feuillages.

Les Strasbourgeois qui aimaient la France, comme des fils aiment leur
mre, font mal  voir, les femmes particulirement ont un air
d'abattement qui vous va droit au coeur. On vient de me raconter une
histoire qui prouve leur patriotisme. Dans la maison qui touche l'htel
o nous sommes descendues, habite une dame veuve, que le hasard nous
faisait suivre ce matin en revenant de la messe. Avant-hier, cette dame
logeait chez elle trois officiers prussiens qui se plaignaient de ne pas
tre admis dans son salon. Hier au soir, ils reoivent une invitation.
Ils arrivent  huit heures.

Le salon tait obscur;  la lueur de la lampe unique qui l'clairait,
ils entrevoient plusieurs femmes vtues de noir et assises au fond de
la pice.

La matresse de la maison les voyant entrer va  eux, les amne  la
premire de ces dames, et la leur prsentant:

Ma fille, dit-elle; son mari a t tu pendant le sige.

Les trois Prussiens plissent. Leur htesse les amne  la seconde dame.

Ma soeur, qui a perdu son fils unique  Froeschwiller.

Les Prussiens se troublent. Elle les amne  la troisime.

Madame Spindler, dont le frre a t fusill comme franc-tireur.

Les trois Prussiens tressaillent. Elle les amne  la quatrime.

Madame Brown, qui a vu sa vieille mre gorge par les uhlans.

Les Prussiens reculent. Elle leur dsigne la cinquime.

Madame Hullmann qui mais les trois Prussiens ne la laissent pas
achever, et, balbutiant, perdus, ils se retirent prcipitamment comme
s'ils eussent senti l'anathme et les maldictions de ces pauvres femmes
en deuil tomber sur leur tte.

_10 mai 1871._

Les vnements en France n'ont fait que s'aggraver; ils ont drang tous
mes plans de retour immdiat.

Je me dcide  aller voir Bade qui n'est qu' huit lieues de Strasbourg.

Le chemin de fer marche tranquillement, ce qui permet d'admirer une
nature luxuriante, et de jolis villages qui semblent avoir t jets l
tout exprs pour faire point de vue au premier plan, pendant qu'au
second plan se droule une srie de collines couronnes de ruines
fodales. Voici Achern o l'on garde les entrailles de Turennes,  un
quart d'heure tout au plus de Salzbach o le hros fut tu.

Voici Bkl qui se montre fier de son vin rappelant de loin notre
Bourgogne, nous a-t-on dit, car nous n'en avons pas bu. Les grands vins
allemands sont hors de prix, nous nous contentons de la bire de
Strasbourg que nous trouvons bonne.

On prtend que la meilleure bire du monde sort de la brasserie que le
domaine de la couronne de Bavire possde  Munich depuis plusieurs
sicles; mais, comme nous n'avons point non plus got cette bire l,
nous ne pouvons faire la diffrence.

Depuis quinze jours, nous sommes  Bade, la plus coquette des villes; je
croyais n'y venir que pour quelques jours; hlas! l'insurrection de
Paris n'est pas encore calme. N'est-ce pas horrible cette guerre
civile, cette guerre fratricide succdant  la guerre trangre?

Il est probable que je vais me diriger sur la Belgique, ne voulant pas
sjourner plus longtemps en pays ennemi. Cependant Bade me semble un
vrai paradis pour les touristes.

Le Palais des Jeux est splendide. Deux fois par semaine nous y allons
entendre d'excellente musique dans la salle des roses, tendue de satin
blanc et dcore de guirlandes de roses en relief. Je vais aussi lire
les journaux au cabinet de lecture o l'on peut coudoyer quantit de
princes et princesses de toutes nationalits. Le roi et la reine de
Naples habitent Bade en ce moment. La reine est une femme encore belle
et sympathique, qui ressemble bien aux portraits que j'ai vus d'elle.
Nous passons nos soires dans le salon de la conversation ou au thtre,
un vrai bijou. Tout est lgant et luxueux  Bade: l'alle de
Lichtenthal nous a rappel les Champs-Elyses, tant il y passe de
fringants quipages; seulement, au lieu de conduire au bois de Boulogne,
elle conduit  la Fort-Noire. Le Palais du grand-duc, la villa de la
princesse Stphanie de Bade sont remarquables. La cathdrale est
richement dcore  l'intrieur: parmi ses curiosits on voit le
squelette de Sainte Rosalie, entirement recouvert de joyaux. L'ancienne
chapelle des chanoines de Lichtenthal possde une autre relique du mme
genre.

La Trinkhall est l'tablissement thermal proprement dit de Bade (Baden
veut dire Bains en allemand); c'est aussi un fort joli difice; sa
faade comprend seize colonnes d'ordre corinthien. Sur le fronton un
bas-relief reprsente la nymphe des eaux, qui, d'un ct, accueille les
malades et qui, de l'autre, les renvoie heureux et guris.

On arrive  la galerie par un large perron et deux entres latrales. Le
fond de cette galerie se compose de quatorze panneaux, peints  fresque,
reprsentant les principales lgendes du pays.

Je me les suis fait expliquer. Est-il rien de plus charmant que les
lgendes? Elles sont la posie des sicles, elles sont les broderies et
les fleurs jetes sur le canevas svre de l'histoire.

J'ai voulu faire usage de ces eaux qui sortent toutes chaudes de dessous
terre, mais cela ne m'a pas russi comme  bien d'autres du reste. Dame!
ces eaux gurissant les malades doivent rendre malade les bien portants.
C'est logique.

J'ai fort remarqu une chapelle entirement revtue de marbre blanc et
dont la toiture est en lames de cuivre.

Nous y sommes entres pendant une crmonie du culte schismatique qui
m'a beaucoup intresse; le patriarche qui officiait avait un air
vnrable, et ses chants grecs taient d'une douceur, d'une harmonie
incomparables. Il y a eu aussi pendant notre sjour une grande kermesse
qui a dur huit jours avec toutes sortes de divertissements. Un tir o
l'empereur et ses gnraux ont t fusills bien souvent...... en
effigie. Un panorama o l'on voyait toutes les principales batailles de
la dernire guerre, c'est--dire une marche triomphale de la Prusse. Un
carrousel superbe, des musiciens et chanteurs en masse. Tout cela avait
beaucoup d'attraits pour Georgette; elle est encore  l'ge heureux o
l'on ne se rend pas compte des choses: ce qui la faisait rire me faisait
soupirer.

Nous avons visit plus d'une fois le grand bazar. Que de tentations! il
y a l de quoi vider bien des bourses: verreries de Bohme, peintures
sur porcelaines, varit de bijoux, horloges, coucous de toute espce,
bois sculpts de la Fort-Noire, bibelots de tous genres et de toutes
dimensions. Nous avons t raisonnables, si raisonnables que nous
n'avons rien achet. Une seule jolie chose peut tenter, mais la vue de
tant de jolies choses n'excite plus le dsir, elle le rassasie.

Je suis reste plus longtemps  Bade que je n'aurais voulu, mais il y
avait tant d'excursions dlicieuses  faire aux environs! Nous sommes
donc alles au chteau grand-ducal ou vieux chteau. On y pntre par
une porte majestueuse. Ces ruines ont grand air. La salle des chevaliers
est une vaste pice  ciel ouvert; au centre une table champtre avec un
arbre au beau milieu. Une terrasse permet de circuler autour des ruines.
Le panorama en est dj superbe, mais si l'on veut monter jusqu' la
vieille tour, alors on jouit d'une vue qui s'tend sur toute la valle
de Bade, et quand le temps est clair, sur Kehl, Strasbourg et Rastadt.
Au centre de la terrasse, dans une embrasure de pierres se trouve ce
que l'on appelle la Colsharf, c'est--dire une runion de cordes de
boyaux tendues, lorsque le vent passe en les agitant, elles font
entendre des sons d'une mlodie suave, d'une douceur infinie, c'est la
harpe olienne en un mot.

Nous sommes revenues du vieux chteau par _Les Rochers_: ce sont des
masses de porphyre colossales aux dchirures profondes, aux crevasses
bantes, relies entre elles par des ponts et des sentiers o l'on peut
circuler sans aucun danger.

Visite fort intressante aussi au chteau d'Eberstein, ouvert toute la
journe; Salle des chevaliers orne d'armures et de vitraux anciens,
appartements du duc et de la duchesse, tout cela superbe; balcons
circulaires, terrasses, tentures magnifiques, vues merveilleuses.

Le chteau de la Favorite s'lve au centre d'un parc enchanteur, aussi
romantique que possible: devant la principale faade s'talent un vaste
lac et un escalier grandiose, orn de statues. Le chteau de la Favorite
doit sa fondation  la princesse Sybille, veuve de Louis-Guillaume,
vainqueur des Turcs. La princesse eut-elle dans sa vie de gros pchs 
se reprocher? toujours est-il, c'est que,  ct du joli chteau o rien
ne manquait, on montre l'ermitage o la princesse s'en allait faire
pnitence, et l'on y voit, en effet, les instruments de la macration la
plus raffine, un lit de paille, un cilice, une discipline, une
ceinture arme de pointes de fer.

Au rez-de-chausse du chteau, on vous fait regarder ce que je n'avais
encore vu nulle part: une cuisine d'apparat. Cette cuisine est orne
d'une collection de plats, d'assiettes, de cristaux de tout genre, et
d'un service complet de table, reprsentant, en porcelaine, des jambons,
des poulets et des canards, du gibier et un choix de lgumes les plus
varis.

Au premier tage, on vous montre une suite d'appartements intressants
au point de vue de la dcoration et de l'ameublement, la chambre
chinoise est fort remarquable, et le boudoir des glaces aussi: dans
cette dernire pice, on voit le portrait de la princesse sous
quatre-vingts costumes diffrents.

La grande et somptueuse salle  manger pour les rceptions de gala, est
du plus grand effet, et par l'lgance de ses dispositions et par la
richesse de ses ornementations. Aux quatre coins de la salle sont des
jets d'eau, que paillettent d'or tour  tour le soleil et les lustres;
tout en haut se trouve une galerie circulaire pour les musiciens.

Aprs cela, on entre dans une enfilade de pices originales, assez
curieuses  voir.

En sortant du chteau, on admire  droite et  gauche des galeries en
forme de clotres, donnant sur des massifs de verdure qui ont grand
air.

Promenades charmantes encore dans la valle de la Mrg,  la cascade de
Groldsau, au Chalet des Chvres o vous voyez patre en libert une
centaine de chvres, blanches comme leur lait, portant au cou une mince
clochette dont on entend avec plaisir tinter le lger carillon.

Le duch de Bade est l'un des plus beaux joyaux de la confdration
germanique. Fribourg-en-Brisgau, Heidelberg et Baden-Baden forment un
trio de villes-jardins inconnues en France. Oui, le grand duch de Bade
avec sa lgendaire fort noire, moins noire que son nom, est le jardin
superbe de l'Allemagne. Il faut la voir, il faut l'admirer, cette
promenade l; c'est un rve en action.

Fribourg-en-Brisgau est une ville frappe au coin de la couleur locale
et de l'antiquit.

On contemple d'abord l'universit avec ses crneaux, l'htel-de-ville
avec ses vieilles peintures, la cathdrale avec sa merveilleuse tour.
Cette cathdrale construite en pierre de grs rouge, est l'une des plus
belles glises gothiques de l'Allemagne. Elle remonte au treizime
sicle. La tour haute de cent vingt-huit mtres est un chef-d'oeuvre
d'architecture et de sculpture; elle se termine par une flche en pierre
 jour, travail surprenant de hardiesse et de lgret. Cette tour est
comme celle de Strasbourg, l'oeuvre d'Ewin de Steinbach, et un peu celle
aussi de sa fille, la belle Sabine.

Si l'on en croit l'histoire, Sabine vivait au milieu des ouvriers de son
pre, les aidant de ses conseils, travaillant mme avec eux, puisque
certaines sculptures fines comme des broderies,  Strasbourg comme ici
sont dues  ses mains dlicates. Ils la faisaient juge de leurs
diffrends et l'avaient surnomme La Reine du travail.

C'est  Fribourg-en-Brisgau qu'il faut venir pour s'extasier tout  son
aise devant les reliques du pass.

Vieilles maisons, vieilles ruelles, vieux porches, vieilles tours,
pignons gothiques, clotres svres, peintures murales extrieures et
dcorations de fer forg, voil ce que l'on voit  Fribourg-en-Brisgau,
la perle du pays, disent les guides.

Heidelberg est une ravissante ville de vingt-cinq mille mes,
intelligente et savante. Son universit clbre date de 1386; elle fut
fonde par l'lecteur Rupert Ier. Le pape Urbain VI contribua aussi 
sa cration.

Elle compte trente professeurs distingus, et beaucoup de jeunes gens
srieux. Ce n'est point  Heidelberg qu'il faut venir chercher le type
romanesque du coureur ou de l'tudiant... qui n'tudie pas.

Cette ville possde un muse remarquable, des collections scientifiques
d'une grande valeur, et une bibliothque dite palatine, d'environ deux
cent mille volumes, au nombre desquels le catchisme de Luther annot de
sa main.

Trs beau, le palais du grand duc qu'on a surnomm l'Alhambra de
l'Allemagne, rempli d'une foule de prcieuses choses. Trs belles les
deux glises de St-Pierre et du St-Esprit. Cette dernire, comme
l'glise franaise  Berne, sert galement aux protestants et aux
catholiques qui y font successivement leurs offices.

Les ruines, dues aux Franais, du vieux chteau lectoral sont
excessivement curieuses: ces ruines monumentales, ces tours ventres
par nos canons au dix-septime sicle, dcorant comme  plaisir des
hauteurs boises, dominent majestueusement encore la valle de Neckar.
Elles sont l comme pour raconter l'histoire et rsumer le pass. Les
habitants de ce chteau l'embellirent jadis suivant leurs gots et leur
poque, et l'on trouve ici:

Un porche gothique et les colonnes de granit envoyes par le pape 
Charlemagne, l, une faade italienne avec des nymphes et des chimres;
ailleurs, une ordonnance couronne de frontons; plus loin, la grosse
tour fendue qui dresse vers le ciel sa brche gigantesque. Les granits
et les marbres gisent ple-mle, sous les pieds, enfouis dans l'herbe
chevelue, les plantes grimpantes, les lierres tenaces.

Un seul souvenir s'est conserv intact, c'est la cave ou plutt le
clbre tonneau des Palatins. Ce foudre titanesque a douze mtres de
long; il peut contenir trois cent mille bouteilles de bire; le dessus
forme terrasse, l'on y dne et l'on y danse.

Quant  la Fort-Noire, o le beau _Danube bleu_ prend sa source, c'est
un parc colossal, c'est un gigantesque bois de Boulogne, et je ne sais
comment peindre mon admiration. C'est le paradis terrestre pendant
l't, car l'hiver le climat devient fort rude, et la neige y tombe au
moins durant six mois. Elle fconde ainsi la luxuriante vgtation qui
doit se rveiller au printemps et prpare la floraison de ces fameux
mrisiers qui produisent le kirsch-wasser (eau de cerises) si apprci
du monde entier.

De toutes parts, ds qu'on s'engage dans l'une ou l'autre des valles
profondes qui partent du Rhin pour finir dans le royaume de Wurtemberg,
 soixante-quinze kilomtres de l, on ne voit que forts sombres de
sapins couvrant les montagnes, collines et monticules, on n'entend que
rivires et ruisseaux qui murmurent, en cascadant dans l'herbe et la
mousse.

Partout des habitations, soit groupes, soit isoles. Partout du monde;
un perptuel va-et-vient de gens et de btes allant aux champs de la
valle, ou montant aux pturages. Les maisons sont bien, dans tout le
massif qu'on dsigne sous le nom conventionnel de la Fort-Noire, celles
que les marchands de jouets nous ont depuis longtemps montres: petits
chalets bas, en bois, drlement assis, avec un pignon grossier, qui
forme abri.

Et les routes plantes d'arbres fruitiers! Et les vignes! Quelles
admirables routes et quelles superbes vignes! Elles sont bien de taille
 fournir  l'Allemagne entire de ce vin du Rhin dont elle est fire,
et non sans raison, il faut bien en convenir. La toilette de ces valles
plantureuses et pittoresques est si bien faite!

Le grand duc de Bade doit donner certainement les ordres les plus
stricts pour que cette contre riante, charmante, captivante, soit tenue
l't d'une manire irrprochable, avec des alles spacieuses et propres
et des gazons fleuris comme on n'en dploie qu'autour des chteaux.




CHAPITRE VII

Rastadt, Carlsruhe, Francfort, Mayence, Les rives du Rhin,
Coblentz, Cologne, Aix-la-Chapelle.


La premire ville o nous nous arrtons en quittant Bade, est Rastadt,
ville mure du grand duch de Bade. C'est en cette ville qu'eurent lieu
en 1713 et 1714 entre Villars et le prince Eugne, les confrences qui
amenrent la paix de Bade et assurrent la possession de l'Alsace  la
France.

Nous visitons ensuite la jolie ville de Carlsruhe, capitale du
grand-duch, ville intressante et industrielle. Le palais du grand duc
est un trs vaste btiment, mais d'un style un peu lourd; les jardins
qui en dpendent sont fort beaux; il y a aussi un joli thtre et un
muse remarquable.

Carlsruhe se prsente sous un aspect gai et smillant. Une cit ge
d'un sicle et demi est encore dans sa prime jeunesse, et celle-ci est
de date toute rcente: elle fut fonde en 1715 par Charles-Guillaume,
margrave de Bade-Dourlach qui en fit sa rsidence et lui donna le nom de
Carlsruhe, c'est--dire Repos de Charles. Ce n'tait auparavant qu'un
simple rendez-vous de chasse.

Notre curiosit n'a pas le temps de se reposer  Francfort, autrefois
l'une des quatre villes libres de la confdration germanique. Beaucoup
d'difices du moyen-ge maillent la ville. Nous avons visit la
magnifique cathdrale o l'on couronnait les empereurs (on la rpare en
ce moment), l'htel-de-ville dit Roemer o sige le Snat, le palais de
la Tour-et-Taxis o se tiennent les sances de la dite, de trs beaux
muses, la synagogue des Juifs, le monument des Hessois, la vieille
maison de la rue des Juifs, berceau de la famille Rothschild, Francfort
est aussi la patrie de Goethe. Cette ville possde des places superbes,
un grand jardin botanique, un thtre, de vastes hpitaux; enfin c'est
une grande, riche et trs belle ville. C'est de Francfort que fut lanc
le 1er dcembre 1813 le manifeste des souverains allis contre
Napolon.

Nous traversons le Rhin pour aller  Mayence, l'une des trois
forteresses fdrales de l'Allemagne.

Les Prussiens, les Autrichiens et les Hessois y tiennent garnison.

Cette ville n'est pas, comme Carlsruhe, de date rcente. Elle fut fonde
par Drusus, treize ans avant Jsus-Christ, et devint une place
importante sous les Romains. Rebtie par les rois Francs, Charlemagne se
plut  l'embellir.

Mayence qui s'tend sur le penchant de plusieurs collines forme deux
quartiers bien distincts, dont l'un est spacieux et lgant.

Cette ville renferme des richesses artistiques en grand nombre, galeries
de peintures, muses d'histoire naturelle et d'antiquits romaines,
cabinets de monnaies et de mdailles.

Nous avons salu sur la place qui porte son nom la statue en bronze du
clbre Gutemberg auquel Mayence s'honore d'avoir donn le jour.

Il y a plusieurs belles glises, la cathdrale dite le Dme m'a paru un
peu lourde, elle est cependant renomme.

Mayence est souvent visit par les touristes, mais il parat que les
rois d'Allemagne ne s'y aventurent gure. Ce qui m'a t dit  ce sujet
m'a donn en mme temps la signification de la main leve pour prter
serment, qu'on voit sculpte sur la faade latrale de la clbre
cathdrale. L'empereur Franois d'Autriche, dernier empereur du
Saint-Empire et beau-pre de Napolon Ier, se trouvait  Mayence 
la fin du dernier sicle, et le clerg le reut si bien qu'il fit 
l'archevque la promesse que l'empereur allemand qui viendrait la
prochaine fois  Mayence devrait construire  ses frais les deux tours
qui manquent  la cathdrale.

L'empereur Franois avait videmment l'intention de revenir et de faire
construire les tours, mais son futur gendre l'en empcha et le
Saint-Empire cessa d'exister.

L'archevque avait fait sculpter la main pour que la promesse impriale
ne ft pas oublie.

Or, il parat que cette main sculpte gne le vieux Guillaume qui se
soucie fort peu de construire  ses frais les tours d'une cathdrale
catholique.

Je crains donc que celle-ci n'attende longtemps encore ses tours et
qu'elle soit oblige de se contenter de ses plans... rests en plan.

Un immense pont de bateaux de six cents mtres communique avec Cassel,
qui forme comme un faubourg de Mayence. Nous n'avons pas ide de ce
genre de pont en France.

C'est ici que le Rhin a sa plus grande largeur. Avant de quitter
Mayence, nous n'oublions pas d'y faire un djeuner au jambon, puis nous
nous embarquons sur un confortable bateau  vapeur, et de dix heures du
matin  sept heures du soir, nous descendons, mollement berces, le Rhin
jusqu' Cologne.

Les rveries de mon esprit sont aussi berces de mille souvenirs dont
quelques-uns bien tristes. Nagure encore, le grand pont du Rhin tait
gard par deux sentinelles, d'un ct la sentinelle badoise et de
l'autre la sentinelle franaise. Hlas, il n'y a plus de sentinelle
franaise! Ah! cette revanche des Allemands contre les Franais, avec
quelle perfidie et quelle patience elle a t prpare!

Jamais les braves Gaulois n'auraient su feindre et dissimuler comme les
Germains, cette nation passe matresse en tous genres de fourberie,
disait Tacite, il y a dix-huit sicles.

Mais le bateau  vapeur marche, le paysage se droule, c'est une suite
d'enchantements, le regard est ravi; presque continuellement les deux
rives du fleuve sont bordes de hautes montagnes, au sommet desquelles
sont perchs, comme autant de nids d'aigles, de vieux chteaux
gothiques.

    Et si haute que fut la tour ou la montagne,
    N'avaient besoin, pour prendre un chteau rude et fort,
    Que d'une chelle en bois, pliant sous leur effort,
    Dresse au pied des murs, d'o ruisselait le souffre,
    Ou d'une corde  noeuds, qui dans l'ombre du gouffre,
    Balanait ces guerriers moins hommes que dmons,
    Et que le vent, la nuit tordait au flanc des monts.

D'autres chteaux sont plants au beau milieu du fleuve, dans des les
enchantes.--En voil une, l-bas, qui fait penser  Roland. La
tradition fait mourir l'hroque paladin au col de Roncevaux. On parlera
toujours de la clbre pe Durandal et du cor merveilleux dans lequel
Roland aurait exhal son me valeureuse, pour faire parvenir jusqu'
Charlemagne le cri de suprme dtresse.

Dieu me garde d'enlever un seul joyau au cycle pique des chevaliers de
la Table-Ronde! Mais  ct de la tradition guerrire, il y a la
tradition amoureuse, qui claire d'un plus doux rayon cette grande
figure de Roland, et qui en complte la potique transformation.

Suivant une lgende allemande, le hros, aprs avoir si vaillamment
combattu, si bruyamment souffl dans son cor, ne serait pas rest parmi
les cadavres encombrant le val de Roncevaux. Un miracle de l'amour
l'aurait ressuscit d'entre les morts, et, malgr ses innombrables
blessures, il serait revenu sur les bords du Rhin, o le rappelait la
foi jure  la belle Hildegonde.

Voici la lgende:

Hildegonde et Roland taient fiancs, quand le hros dut partir avec
l'arme pour l'Espagne. Remarquons ici qu'en qualit de neveu de
Charlemagne, dont la rsidence tait  Aix-la-Chapelle, et qui visitait
volontiers ses vignobles des bords du Rhin, notamment Rudesheim, Roland
a d passer une partie de sa jeunesse dans ces contres. Rien d'tonnant
ds lors qu'il y ait engag son coeur. Hildegonde se montra digne de
l'amour d'un tel guerrier. Elle l'attendit fidlement, et quand lui vint
la nouvelle du dsastre de Roncevaux et de la mort de Roland, ne voulant
pas se donner  un autre, elle prit le voile et se clotra dans
l'abbaye de Nonnenwerth.

Jugez de la douleur de Roland quand il apprit que sa fiance s'tait
donne  Dieu pour toujours! Afin de pouvoir du moins apercevoir
quelquefois sa forme chrie dans les jardins du couvent, il se fit
construire le burg qui a conserv son nom, et y passa le reste de ses
jours, les yeux presque constamment tourns vers le monastre. Les
restes d'un vieux burg, en face des sept montagnes, prs de Bonn, en
tmoignent de manire  branler les plus incrdules. Une tour en
ruines, encore aujourd'hui dsigne sous le nom de _Coin de Roland_
(Rolandseck), plane presque  pic sur une trs ancienne abbaye
construite dans une le au milieu du Rhin, et qui a continu de
s'appeler l'_le des Nonnes_ (Nonnenwerth).

Deux lignes de chemin de fer courent  droite et  gauche pour rappeler
le voyageur aux ralits du XIXe sicle. La vigne grimpe partout o
il y a quelques pouces de terre. Nous apercevons en passant les caves
creuses dans la montagne qui renferment les prcieux vins de
Johannisberg. Je m'aperois qu'un sentiment de jalousie se mle  mon
admiration, pendant toute cette journe. Je ne crois pas que nous ayons
rien d'quivalent en France, et je comprends notre ambition, d'avoir
voulu, hlas! possder ce beau Rhin allemand.

Il est bien calme aujourd'hui, bien souriant, dans sa majestueuse
srnit et l'on oublie ses emportements, la course vertigineuse de ses
flots bleutres qui roulent parfois avec une rapidit  faire frmir.

Voici Coblentz. C'est une ville  part; ses difices et ses glises
surtout sont beaux. J'y ai remarqu un monument lev au gnral
Marceau. Mais son altire forteresse entoure de sept enceintes est ce
qu'il y a de plus remarquable.

Coblentz fut jadis une des villes habites par les empereurs
carlovingiens et plus tard par les lecteurs de Trves.

Je visite Coblentz avec intrt en songeant  mon grand-pre qui, au
dbut de la rvolution franaise, y arriva avec bien d'autres migrs,
et concourut d'une manire active  la formation de l'arme de Cond. Je
conserve prcieusement sa dcoration du Lys, une fleur de lys d'argent
surmonte de la couronne royale et noue d'un ruban blanc, que les
soldats seuls de l'arme de Cond avaient le droit de porter.

Lors de la Restauration, en 1814, cette dcoration reprit faveur et
devint comme un signe de ralliement qui servait  distinguer les
royalistes, mais bientt elle tomba dans le domaine public, chacun put
la prendre, et cette facilit de la porter  sa guise, lui tant tout
mrite, sa vogue fut promptement passe.

Aujourd'hui elle n'a plus place que dans les souvenirs de famille ou les
muses d'antiquits.

Cologne est une grande et belle ville de cent mille habitants, mais
d'un aspect triste. Btie en demi-cercle, dfendue par
quatre-vingt-trois tours, elle est relie par un pont fixe, qui a
remplac un pont de bateau,  la petite ville de Deutz, sur la rive
oppose du Rhin.

Deutz, ville presque entirement peuple de juifs devient ainsi le
faubourg d'une ville essentiellement catholique et qui possde un nombre
infini d'glises. La reine de toutes est son immense cathdrale, la plus
belle que j'ai vue. Commence en 1248, interrompue pendant plusieurs
sicles, elle n'a t acheve que tout dernirement en 1861. Dame! ici
la lgende est joliment en faute! La cathdrale de Cologne ne devait
jamais tre finie, disait-elle.

Oyez pourquoi: Un jeune architecte, dsol de n'avoir pu faire agrer
son projet par l'archevque Conrad qu'aucun plan ne pouvait satisfaire,
s'en tait all sur les bords du Rhin dans le dessein de mettre fin 
ses jours. Au moment o il allait se prcipiter dans le fleuve, un
vieillard qui n'tait autre que le diable lui apparut tout  coup et lui
offrit, en change de son me un plan merveilleux, le plan de la
cathdrale actuelle.

Le jeune homme demanda vingt-quatre heures de rflexion et alla
soumettre le cas  son confesseur qui lui suggra une bonne ruse: Le
lendemain, au moment o Satan lui montrait de nouveau son plan, en lui
rappelant  quelles conditions il en deviendrait possesseur, le jeune
homme le lui arracha brusquement, et, tirant tout aussitt de dessous
sa robe une relique de sainte Ursule, il en frappa l'Esprit du mal au
front. Satan vit bien qu'il tait jou: C'est encore une ruse de
l'Eglise! s'cria-t-il; mais la cathdrale que tu me voles ne sera
jamais acheve, et ton nom restera inconnu! En prononant ces mots,
Satan arracha d'un coup de griffe la partie suprieure du dessin. Le
jeune architecte mourut de chagrin de n'avoir jamais pu le reconstituer.

Pendant de longues annes, l'vnement sembla donner raison  la
lgende. Les travaux de la cathdrale de Cologne, commencs en 1249,
furent continus jusqu'en 1509; mais, dans ce long espace de temps, ils
furent interrompus plus d'une fois, si bien qu'au commencement de ce
sicle, le choeur seul avait pu tre termin.

Transform par la Rvolution franaise en magasin  fourrages, mutil
par le temps autant que par les hommes, le vnrable difice menaait
ruine et allait probablement tre jet bas, lorsque le zle
archologique et religieux se rveillant, des associations se formrent
et entreprirent non seulement de restaurer, mais encore d'achever 
l'aide de souscriptions l'oeuvre gigantesque  peine bauche au
Moyen-Age. Les dons afflurent de toutes parts; le roi de Prusse
d'alors, Frdric-Guillaume IV, s'engagea  verser annuellement
cinquante mille thalers, et, le 4 septembre 1820, eut lieu la seconde
fondation de la cathdrale, fte magnifique dont Cologne n'a pas perdu
le souvenir. Ds lors, il n'y eut plus d'arrt dans les travaux, que
moins d'un demi-sicle, comme on le voit, a suffi pour mener  bien.

Le choeur est une merveille du moyen-ge: on venait de toutes parts 
Cologne pour honorer les prcieuses reliques qu'elle possde, et
particulirement celles des Rois Mages.

Saint Bruno naquit  Cologne, et Marie de Mdicis y mourut en
1642.--Rubens y sjourna longtemps, quelques auteurs croient qu'il y est
n; en ralit il reut le jour  Siegen (Nassau), d'une famille noble
et originaire d'Anvers. Nous n'avons pas voulu quitter Cologne sans
acheter quelques flacons de cette eau spiritueuse et parfume, qui porte
son nom; invente  la fin du sicle dernier par Jean-Marie Farina, elle
est maintenant connue du monde entier.

Aix-la-Chapelle est aussi une ville importante des tats prussiens:
l'htel de ville est magnifique; la cathdrale btie par Charlemagne est
remarquable; cependant je lui reproche son style un peu lourd, un peu
confus, et elle me semble bien infrieure  celle de Cologne.

Prs de la ville se trouvent des eaux sulfureuses et ferrugineuses, fort
en vogue. Ces sources furent dcouvertes par Charlemagne vers 773
pendant une partie de chasse. Il y fit construire une chapelle; d'o son
nom d'Aix-la-Chapelle. L'empereur finit mme par faire de cette ville sa
rsidence habituelle et la capitale de tout l'empire. A partir de cette
poque le dveloppement et l'importance d'Aix ne firent que s'accrotre.
Il s'y tint diffrents conciles; les empereurs s'y firent couronner
pendant plusieurs sicles, de 813  1531. Les habitants vous montrent
avec fiert les tombeaux de l'empereur Othon III et de Charlemagne.

De mme qu'Argenteuil possde la tunique de Notre-Seigneur, et Prn,
dans le diocse de Lige, ses sandales, Aix-la-Chapelle conserve
prcieusement sa ceinture de cuir (_cingulum_), dont les deux extrmits
sont runies et scelles du sceau de l'Empereur Constantin.

Ce trsor, ainsi que les restes de Charlemagne, qu'on appelle les
_grandes reliques_, ne sont prsents  la vue du peuple que tous les
sept ans.




CHAPITRE VIII

Bruxelles, Laeken, Waterloo, Gand, Bruges, Anvers, Spa, Paris et
ses ruines, Retour au logis.


D'Aix-la-Chapelle, nous arrivons  la petite ville manufacturire de
Verviers, premire station belge. L, il faut subir l'ennui de la
douane, mais c'est gal, je ne suis plus en pays ennemi, il me semble
qu'on m'a t un poids qui m'oppressait le coeur, je respire plus
librement.

Le paysage a chang d'aspect; cependant vers Lige je retrouve des
rminiscences de la Suisse en petit. Mais en approchant de Bruxelles,
adieu la posie. Nous sommes dans un pays riche et fertile, ces immenses
plaines le prouvent certainement, malgr leur apparence terne, uniforme,
presque insipide. Bruxelles s'annonce trs bien par cette superbe gare
du nord o nous dbarquons; mais il y a tant de Parisiens ayant fui la
Commune que tous les htels o nous frappons sont pleins. Enfin, aprs
une journe de fatigues nous trouvons un appartement chez Monsieur
Vereyken o nous sommes trs confortablement installes.

Je vois dans mon guide que la ville de Bruxelles est  deux cent
soixante-six kilomtres de Paris, et qu'elle renferme environ deux cent
mille habitants.

Au septime sicle, Bruxelles n'tait encore qu'un modeste bourg. Cette
ville ne reut son nom qu'en 1044, lorsqu'elle fut entoure de murs, et
devint le sjour des ducs de Brabant. Ce n'est que depuis 1831 qu'elle
est la capitale de la Belgique. Elle tait avant l'une des deux
capitales du royaume des Pays-Bas. Deux fois prise par les Franais  la
fin du dix-septime et  la fin du dix-huitime sicle, elle appartint 
la France de 1795  1814.

On dit que Bruxelles est un petit Paris. C'est en effet une jolie
miniature de notre capitale, avec sa ceinture de boulevards et son bois
de la Cambre, rival de notre bois de Boulogne. Elle compte quatorze
portes, vingt-sept ponts, et plusieurs beaux difices. Sa cathdrale
ddie  Sainte Gudule est vraiment trs belle  l'extrieur, quoique
ses tours semblent inacheves.

L'intrieur est dcor trs richement de superbes vitraux, de tableaux
de matres et de magnifiques tombeaux en marbre blanc. La chaire en bois
sculpt est trs curieuse: l'artiste a reprsent nos premiers parents
mangeant la pomme et a personnifi les sept pchs capitaux qui viennent
 la suite. L'htel de ville gothique est un remarquable monument
entour d'antiques maisons d'une architecture riche et bizarre. On ne
voit qu'arabesques, colonnes, statuettes d'un grand effet. Ces demeures
rappellent la domination des Espagnols, qui implantrent ici le style
mauresque, qu'ils tenaient eux-mmes de leurs vainqueurs les Maures.
_L'ancienne maison du Roi_ est le chef-d'oeuvre de ce genre. Quant au
palais du roi actuel, ce n'est qu'une grande construction moderne, sans
ornements et sans style. Sans doute que le confort et les richesses de
l'intrieur font oublier l'extrieur, mais je ne l'ai pas visit.

La rsidence royale de Laeken, situe dans le faubourg de ce nom, est
entoure d'un grand parc ouvert au public, qui peut s'y promener tout en
admirant les beaux arbres, les pelouses fleuries, les orangeries et les
serres remplies de plantes rares et superbes.

Le palais des ducs d'Orange, un peu moins laid que le palais du Roi, a
t transform en muse. Les promenades sont magnifiques et nombreuses.

L'Alle Verte est tout simplement ravissante; le parc royal, devant le
palais du Roi, est plant de beaux arbres, mais les statues me semblent
de peu de mrite.

Le parc de Bruxelles, devant le palais de la Nation, se trouve dans la
ville haute, au milieu des quartiers les plus lgants. On y rencontre
tout ce qui fait la beaut ordinaire des grands enclos: des massifs, des
taillis, des pelouses, de l'eau. On a conserv un bassin qui recevait
l'eau d'une fontaine aujourd'hui tarie. Ce bassin est donc  sec, mais
on le garde, parce que Pierre-le-Grand pendant son sjour  Bruxelles,
s'amusa un jour  boire en vrai charpentier, une bouteille de vin
qu'il avait fait rafrachir dans ce bassin. L'histoire, qui souvent
laisse passer des faits importants, s'amuse parfois  consigner les plus
petits, et c'est comme cela que les gnrations pourront lire gravs sur
les bords du dit bassin, l'anne, le mois, le jour et l'heure _o le Roi
a bu_.

Quant au bois de la Cambre, il est vraiment splendide, et je crois qu'il
peut rivaliser avec notre Bois de Boulogne. Au demeurant, Bruxelles est
une ville industrieuse et commerciale, intelligente et artistique, riche
et lgante.

Ses muses possdent beaucoup de choses rares et curieuses, celui de
peinture renferme une grande quantit de tableaux de Rubens, Van-Dyck,
Rambrand, des deux Teniers, et de tous les matres de l'cole flamande.
Le muse Hirtz, fond par un particulier, dont il contient seulement les
oeuvres et les collections assez originales, prsente galement beaucoup
d'intrt.

Bruxelles a de fort beaux magasins, et j'ai admir aux talages de
lingerie ces belles dentelles si renommes dites point de Bruxelles.

Le thtre de la Monnaie et celui des galeries Saint-Hubert sont les
deux plus beaux de Bruxelles. Au reste, les divertissements abondent
ici. Georgette irait volontiers tous les jours au spectacle ou au
cirque; elle devient trs mondaine. Je crois qu'il est temps de rentrer
chez nous, et vraiment le mal du pays me gagne. Depuis huit mois je
parcours villes et campagnes, employant mon temps  tout voir,  tout
visiter. J'ai coudoy des milliers de personnes et cependant je suis
toujours l'trangre partout o je vais. Je suis l'inconnue qui passe
devant des indiffrents et  la longue, ce sentiment d'isolement, cette
solitude dont on se sent entour deviennent une souffrance de coeur!...
Oh! mon sweet home! quand te reverrai-je?

Nous avons visit le chteau de Laeken, rsidence d't du roi: c'est
simple et beau. Puis nous avons fait une excursion  Warterloo, ce
tombeau des gloires du premier empire. Georgette a grimp au sommet du
monticule d'o le lion belge domine la plaine en vainqueur, mais je n'ai
pas eu ce courage; je suis reste aux pieds du colosse o m'est venue 
l'esprit cette rflexion: Que le petit tat belge s'tait fait
reprsenter par un bien gros animal. Waterloo a comme Fribourg son
tilleul historique et centenaire. C'est de ce tilleul, qui lui servit
d'observatoire, que Napolon suivait la bataille qui devait aboutir  la
suprme dfaite.

Bruxelles a aussi sa lgende, la bien jolie lgende de la Guerliche.

La Guerliche, type populaire flamand, est une des personnifications de
l'esprit qui court les rues. Goguenard, sentencieux, il parle par
paraboles et par proverbes. Un jour, le roi des Pays-Bas vint visiter
les Flandres. Il avise dans une promenade la plus belle ferme et le plus
beau moulin qu'il ait jamais vus.

A qui ce moulin? demande-t-il.

--Au meunier la Guerliche, sire.

--Et cette ferme?

--Au mayeur Sans-Souci.

--Sans-Souci! s'crie le roi, voil un gaillard qui est plus heureux que
moi. Qu'on aille lui annoncer que je l'attends demain pour lui poser
trois questions: 1 Ce que pse la lune; 2 Ce que vaut son roi; 3 Ce
que je pense. S'il rpond de travers, il sera pendu: ce serait trop
commode de passer ainsi la vie sans inquitude.

Sans-Souci se dsole, mais la Guerliche s'offre  le remplacer,  la
condition que le mayeur renoncera  la main de Toinette, qu'ils aiment
tous deux.

La Guerliche se prsente devant le roi.

Eh bien! lui demande le monarque, sais-tu ce que pse la lune?

--Oui, sire, elle pse une livre.

--Et sur quoi bases-tu ton opinion?

--Sur ce qu'elle a quatre quarts.

--C'est juste, fait le roi. Et dis-moi maintenant, combien m'estimes-tu?

--Vingt-neuf deniers.

--Comment drle, tu oses?...

--Dame! sire, puisque Notre-Seigneur Jsus-Christ a t vendu pour
trente deniers, je dois, en bon chrtien, vous placer un peu
au-dessous.

--Trs bien! dit le roi. Peux-tu me dire aussi ce que je pense?

--Parfaitement. Vous pensez que je suis Sans-Souci.

--Oui.

--Eh bien, je suis la Guerliche!

--Je te prends pour premier ministre! s'cria le roi enthousiasm.

Il est peu probable que ma destine me ramne jamais en Belgique; je
profite donc de mon sjour pour visiter ses principales villes.

Gand est une place forte de cent vingt mille mes, plante au beau
milieu de plusieurs rivires, et une ville intelligente, possdant une
Universit libre, une Acadmie de dessin, peinture, sculpture,
architecture, des muses, des bibliothques, des socits savantes. Ce
qui donne  cette ville de dix-neuf kilomtres de tour, un aspect tout
particulier, c'est qu'elle est btie sur trente-six petites les relies
entre elles par trois cents ponts. Il y en a plus qu' Venise
certainement, mais Venise reste une ville de Palais et l'emportera
toujours sur sa rivale du nord, qui garde cependant aussi bien des
souvenirs.

On admire son magnifique bassin pouvant contenir quatre cents btiments,
son htel de ville du XVme sicle, son beffroi du XIIme, sa
cathdrale du XIIIme, que couronne une tour de quatre-vingt-dix
mtres de haut, enfin les vastes btiments de son _Bguinage_ clbre,
qui tient tout un quartier. On vous fait aussi remarquer les restes de
l'abbaye de Saint-Pierre, autrefois la plus riche des Pays-Bas.

Les glises ici sont remplies d'oeuvres d'art.

Gand est la patrie de Charles-Quint. Cette ville fut prise en 1678, par
Louis XIV, et  la fin du sicle dernier par les armes de la
Rpublique.

Louis XVIII s'y retira pendant les Cent Jours et y publia un journal
officiel: _Le Moniteur de Gand_. Bruges, qui compte cinquante mille
mes, est une ville belge,  la physionomie espagnole. Cette physionomie
se retrouve aussi bien dans les demeures que dans les habitants,
beaucoup de femmes sont brunes et n'ont rien du type un peu lourd des
Allemandes blondes ou des rousses flamandes.

On remarque  Bruges le Palais piscopal, l'ancien palais de
Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, actuellement Palais de Justice, les
halles, dont la tour possde le plus beau carillon de toute l'Europe, et
l'glise Notre-Dame, o se trouve le tombeau de Charles-le-Tmraire.

Le peintre J. Van Eych est souvent appel Jean de Bruges, parce qu'il se
fixa dans cette ville.

Quant aux dentelles de Bruges, que j'entendais vanter dans mon enfance,
il parat qu'elles se fabriquent dans les _bguinages_ de Gand et non 
Bruges, qui a cependant son _bguinage_.

En France nous ne connaissons pas le _bguinage_. En Belgique il est
trs florissant. Le _bguinage_ n'est point un ordre, tant s'en faut ni
une congrgation, puisqu'on n'y prononce point de voeux, c'est une sorte
de confrrie. Autrefois on donnait ce nom  des filles ou veuves, qui,
sans faire de voeux, se runissaient pour vivre dans la dvotion. Cette
sorte de communaut, qui remonte au XIIme sicle, fut suivant les uns
appele _bguinage_, du nom de Lambert Begg ou le Bgue, prtre
Ligeois, leur fondateur (1170); suivant d'autres, de Sainte Bgue ou
Begga, soeur de Sainte Gertrude, qui aurait fond ce genre de communaut
ds 692. On a fait enfin driver ce nom du vieil allemand beggen,
demander, prier. Il y a encore en Allemagne, et surtout en Belgique,
beaucoup de ces maisons-l.

Les Bguines furent supprimes en France par Louis XI, et remplaces,
pour les soins  donner aux malades, par des soeurs du tiers-ordre de
Saint Franois, auxquelles le vulgaire appliqua le nom de Bguines.

Le _bguinage_ de Bruges exige des quartiers de noblesse: des
princesses, des filles de sang royal en font partie. En principe, on va
au _bguinage_ pour sanctifier son me, mais cette institution rend
encore d'autres services. On a eu des dboires, des ennuis dans le monde
ou un rel chagrin, on se rfugie au _bguinage_ pour le temps qu'on
veut, quelques jours ou quelques mois, et l on se retrempe, on prie, on
se console.

Lorsqu'un jeune homme rest indcis, hsitant, ne se dcide pas 
demander la main de la jeune fille qui a jet son dvolu sur lui, crac!
celle-ci se prcipite au _bguinage_, et menace d'y rester jusqu' la
fin de ses jours. Ce grand coup frappe gnralement le coeur du rebelle,
qui fait sortir l'amoureuse du _bguinage_, en lui passant l'anneau de
fianailles au doigt.

Comme on le voit, le _bguinage_,  tous les points de vue, a du bon.

De Bruges nous sommes alles faire un djener d'hutres  Ostende,
station balnaire trs suivie. Nous nous sommes fort rgales de ces
petites hutres vertes sortant toutes fraches de l'eau; elles sont  la
hauteur de leur rputation, et quoique petites sans doute, je n'aurais
pas voulu tenir la gageure de cet tranger, qui dernirement avait pari
avaler son cent d'hutres pendant que l'horloge sonnerait les douze
coups de midi, ce qu'il fit comme il l'avait dit, et sans en tre le
moins du monde incommod.

Par exemple, j'ai eu quelque surprise en apprenant que ces dlicieux
mollusques, que je classais parmi les meilleurs produits de la mer du
Nord, sont seulement levs en Belgique et qu'ils naissent tous en
Angleterre, sur les rochers de Colchester, d'o on les amne ici par
cargaison.

Ah! le commerce, que n'invente-t-il pas?

J'ai t aussi  Anvers, cette belle ville dont Napolon voulait faire
la rivale de Londres. Elle comptait jadis deux cent mille mes et fut
pendant les douzime, treizime et quatorzime sicles l'une des
premires places marchandes du globe.

Elle tait si florissante il y a quatre cents ans que le ngociant
Doems, chez qui Charles-Quint avait accept de dner, aprs le repas,
jeta au feu, et sans se ruiner une reconnaissance de dix millions de
florins prts par lui  l'Etat: Je suis trop pay, dit l'Anversois par
l'honneur que Votre Majest m'a fait aujourd'hui.

Anvers ne fut pas seulement une ville suprieure par son commerce, elle
le fut aussi par les arts. Elle avait son acadmie de Belles-Lettres, et
fut le sige principal de l'cole flamande de peinture. On l'appelait
alors Anvers la riche.

Au moyen-ge, l'usage de donner des surnoms aux hommes et aux lieux
tait assez gnral. Bien des villes avaient un surnom; il tait
ordinairement caractristique, et il peignait chaque cit d'un seul
trait. Dans les Pays-Bas, on rencontrait donc:

Anvers la riche;

Bruxelles la noble;

Louvain la sage;

Gand la grande;

Bruges l'ancienne.

C'tait la mme chose en Suisse.

Un vieux chroniqueur suisse nous apprend que de son temps, quand on
parlait des neuf cits piscopales de la _rue aux prtres_ (c'est ainsi
qu'on dsignait le Rhin,  cause de la quantit d'vchs qui se
trouvaient sur ses bords), il tait en usage de dire:

Coire est la plus haut situe;

Constance, la plus grande;

Strasbourg, la plus noble;

Mayence, la plus digne;

Trves, la plus ancienne;

Cologne, la plus puissante;

Spire, la plus pieuse;

Worms, la plus pauvre;

Et Ble, la plus gaie.

Valenciennes s'appelait la franqueville.

Levasseur (_Annales de Noyon_) rappelle qu'un doyen de Noyon disait, en
1633:

Noyon la sainte;

Saint-Quentin la grande;

Pronne la dvote (et aussi la pucelle);

Chauny la bien-aime;

Ham la bien place;

Bohain la frontire;

Nesle la noble;

Athie la dsole.

Le commerce d'Anvers est encore considrable. J'ai vu avec tonnement et
admiration son port couvert de vaisseaux, dont les milliers de mts
mergent de la mer, comme les arbres d'une immense fort. J'ai encore
visit, avec beaucoup d'intrt, son muse, le plus beau du royaume, et
qui possde les plus belles toiles de Rubens.

Nous avons admir  Notre-Dame, dont la tour est le plus haut difice
de la Belgique, le magnifique tableau de Rubens: _La Descente de Croix_.

Nous avons longuement promen Georgette et moi dans le magnifique jardin
zoologique, le plus complet que j'ai vu. Il passe du reste pour l'un des
plus pittoresques et des mieux entretenus qu'il y ait en Europe.

On vante son palais de verre, dcor dans le got gyptien, qui permet
de voir  couvert la mnagerie et d'assister au repas des fauves.

Anvers possde aussi un jardin botanique, dont l'origine est...
originale.

Un jour de l'anne 1826, on faisait une vente de fleurs qui avait attir
foule d'amateurs. Parmi ces collections se trouvait un arbuste fort rare
et d'un prix si lev, qu'il ne trouvait point acqureur.

Eh bien! qu'on l'achte pour le jardin botanique de Bruxelles, cria une
voix.

--Vous avez raison, rpondit un secrtaire du Roi.

Et la voix railleuse reprit: C'est a, laissons partir le plus beau
fleuron de notre couronne. N'est-ce pas honteux que la ville d'Anvers
n'ait pas un jardin botanique?

L'ide fut accepte, le jardin fut fond et l'arbuste rare fut son
premier habitant.

Spa, fort en vogue, est une petite ville d'eau trs bien rebtie aprs
l'incendie de 1807, sur la frontire du Luxembourg. C'est Bade en
miniature. Les salons de jeu, frachement dcors, sont splendides. J'y
ai vu un joueur perdre vingt mille francs sans sourciller. La promenade
de _Sept Heures_ et l'alle du _Marteau_ o dfile le beau monde sont
charmantes, mais c'est bien loin du grandiose de la Fort-Noire.
Peut-tre aussi suis-je blase d'avoir tant vu. J'attends avec
impatience l'ouverture de Paris pour retourner chez moi; je verrai en
passant dans quel tat les sauvages communards ont mis cette malheureuse
ville.

_20 Juin 1891._

Aprs l'insurrection vaincue et l'arme rentre  Paris, nous nous
apprtions  partir, lorsque Georgette est prise de la rougeole. Quinze
grands jours de souffrance et d'ennuis, qui me dgotent tout  fait de
Bruxelles. Enfin, Georgette fait sa premire sortie pour voir dfiler
une superbe cavalcade et je rentre le soir malade  mon tour avec la
rougeole. Quinze nouveaux jours de souffrance, d'ennui et de rclusion.
J'en ai assez de ces terres cosmopolites o l'on ne se sent plus
regard par les doux yeux de la patrie. Ah! comme j'ai hte de la
revoir, cette mre patrie, si malheureuse aujourd'hui, la _Matrie_ comme
disait Platon.

Enfin, le docteur m'octroie la permission de partir, et nous quittons la
Belgique pour toujours.

Depuis notre entre en France, partout nous apercevons les traces de la
guerre. Aux environs de Paris, surtout, ce ne sont que ponts coups,
rpars provisoirement, sur lesquels le train passe avec grandes
prcautions. Paris me semble triste comme un tombeau, par ce brillant
soleil d't qui n'claire que les ruines de ses palais; et cependant,
chose trange, il y a foule dans les rues, le mouvement reprend, les
restaurants sont pleins de monde, et les cafs aussi. On cause avec le
mme enjouement, avec la mme futilit de paroles, si j'osais je dirais,
avec la mme insouciance qu'aux temps heureux. Mon Dieu, quel peuple que
ce peuple franais que rien n'abat! Voil des mois que les Parisiens
meurent de faim, voil des mois que leur ville est  feu et  sang, et
sitt une accalmie, ils se reprennent  vivre comme par le pass. Et
cependant, quel spectacle affreux! On fouille tous les squares pour en
retirer les cadavres enfouis prcipitamment pendant la lutte, dans
toutes ces rues o l'on se battait pied  pied, comme des gants, comme
des dmons. Les troupes campent au Jardin des Tuileries, au
Palais-Royal, dans les rues, partout.

Les maisons que le ptrole a pargnes sont cribles de balles, cornes
par les boulets. Tous les ponts sur la Seine sont coups. A Svres, il
ne reste pas un arbre sur pied: dvastation complte. Mais comme ruines,
Saint-Cloud est un chef-d'oeuvre, c'est l'abomination de la dsolation.
Je ne crois pas qu'il y ait eu cinq maisons pargnes par le
bombardement.

Aprs avoir parcouru la ville et les environs, nous nous loignons
l'me navre de toutes ces tristesses. Nous rentrons enfin chez nous
aprs huit mois d'absence.

C'est une grande joie de revoir tout ce qu'on avait quitt et tout ce
qu'on aime; c'est une grande joie de franchir le seuil de sa maison et
de retrouver sa demeure, cette demeure qui est la petite patrie dans la
grande.

Les exils seuls ont savour ces douceurs-l.

    O mon jardin, ma maisonnette,
    Chers tmoins de ma paix discrte,
    Qu'avec bonheur je vous revoi,
    Et qu'avec plaisir je rpte:
    Il n'est pas de petit chez soi!




VOYAGE EN ANGLETERRE

_Et 1885_

Jersey, Guernesey, Sercq,

Londres, Oxford.

[Illustration]




JERSEY




JOURNAL DE MADAME

_A Mlle Augustine Baudoin._


Et d'abord, merci, jeune et bien chre amie, de ta charmante lettre que
j'ai lue et relue avec l'attrait de tout ce qui porte le cachet de
l'esprit et du coeur; tes descriptions sont ravissantes, et le beau pays
que tu visites est bien fait pour retenir et inspirer. Le Dauphin
s'offre  toi avec ses sites enchanteurs et ses montagnes grandioses. Il
est presqu'impossible de rendre l'effet saisissant que les montagnes
produisent, Alpes ou Pyrnes,  ceux qui les voient pour la premire
fois. Tu as comme moi prouv cette sensation indfinissable qui tient
du vertige. Le regard ne peut se dtacher de ces masses altires, tantt
roches nues, tantt chevelues de pins sombres, de ces monts gants,
couronns de neiges ternelles, aux cimes clatantes, aux pieds enfouis
dans des gaves bouillonnants, qui rugissent avec furie.

Le premier sentiment, c'est l'tonnement et l'admiration, mais les
impressions ne sont pas finies, et de nouvelles motions attendent
l'_ascensionniste_ lorsqu'il se trouve au milieu des nuages que le
soleil irradie. C'est un dcor magique, c'est un rve d'azur et d'or.

Tantt les nuages ressemblent  des cailles de nacre brillante, frange
de pourpre, tantt ils restent blanc mat et floconneux comme de l'ouate.
Ceux-ci ont la transparence d'une gaze, ceux-l sont pais et lourds
comme un morceau de drap. Suivant les jeux de lumire, les effets
changent  l'infini; c'est comme un gigantesque kalidoscope qui se
droule sous les yeux. On peut y voir tour ce qu'on veut, et quand la
vision est termine, l'homme rentre en lui-mme et rflchit. Ah! qu'il
se trouve petit devant ces grands spectacles!

Ces monts proclament la gloire du Trs-Haut, du Dieu crateur de toutes
choses et celle aussi de la douce Vierge Marie, lorsque l'on va comme
toi s'agenouiller et prier  son sanctuaire bni.

La Salette fut cette montagne choisie par le Seigneur pour faire un
trait avec les hommes. Sur ses sommets dserts la Vierge fit briller
l'arc-en-ciel de l'esprance.

Oui, tu fais l un beau voyage et un saint plerinage, dont tu
rapporteras une ample moisson de dlicieux souvenirs.

A mon tour, je viens, fidle  ma promesse, te raconter mes impressions
de voyage. Tu veux un journal dtaill? tu l'auras, et mme en partie
double. Suzette qui m'accompagne, n'ayant rien  faire ou  peu prs,
crit aussi son journal.

J'ai le bonheur de possder une femme de chambre lettre, et je ne m'en
doutais pas. Elle a peut-tre pass des examens, mais elle ne m'en a
jamais parl. Ces diplmes inutiles, qui ne pouvaient en faire qu'une
dclasse, elle a eu le bon esprit de les oublier pour rentrer dans sa
condition et rester dans la vie pratique.

Un bon point  Suzette, qui d'ailleurs est infiniment plus heureuse
comme femme de chambre de bonne maison, apprcie de ses matres, qui
savent rcompenser ses excellentes qualits, qu'elle ne le serait comme
petite institutrice, courant le cachet,  la recherche d'une position
peut-tre aussi imaginaire qu'introuvable. Dame! les bacheliers et les
bachelires courent les rues maintenant.

Elle m'a confi sa prose en me demandant d'y faire toutes les retouches
que je voudrais. A part quelques corrections absolument ncessaires et
les fautes d'orthographe, peu nombreuses d'ailleurs, j'ai mieux aim lui
laisser son cachet.

Elle juge l'Angleterre  son point de vue, et ce qu'elle crit n'est pas
mal tourn. Je souponne qu'outre ses gots littraires, Suzette possde
encore un penchant prononc pour l'art de gueule; elle tait ne
cuisinire!

On assure que tout cordon-bleu doit tre gourmand pour tre bon; or
Suzette me parat s'occuper beaucoup fort, suivant en cela l'exemple des
Anglais, de ce qui se boit et de ce qui se mange.

Bref, nos deux narrations se complteront l'une par l'autre.
Puissent-elles t'intresser, te donner une ide vraie et juste des pays
que nous visitons, un aperu fidle de Londres, la plus grande cit du
monde, d'Oxford, une des plus jolies villes d'Angleterre, et des
charmantes les anglo-normandes, les perles de cette Manche, qui devrait
s'appeler mer de Bretagne ou de Normandie.


JOURNAL DE SUZETTE

Madame m'emmne dans son voyage d'outre-mer; ce n'est pas que cela me
fasse grand plaisir!

Mon Dieu! faites que nous ayons beau temps, que je n'aie pas le mal de
mer. Mon Dieu! faites que je puisse voir quelque chose, et que je sois
plus heureuse que mon amie, la femme de chambre d'en face qui, en fait
de Jersey, n'a vu que son parapluie, et en fait d'agrment, n'a connu
que les motions d'une tempte.

Ce voyage ne me sourit gure, je l'ai dit  Madame, mais j'irai quand
mme, afin de lui montrer que je lui suis attache. C'est la bonne
manire de lui prouver mon dvouement.


JOURNAL DE MADAME

Jersey, sa constitution, ses beauts naturelles

Je commencerai donc par ces les charmantes, ces deux soeurs, reines dans
l'archipel des les normandes, qui se nomment Jersey et Guernesey. Je
t'en envoie les principales vues; ces photographies veulent dire: je
pense  toi, mais je n'ai pas le temps de te l'crire.

La pense a des ailes, c'est vrai: instantanment elle franchit l'espace
et se retrouve auprs de ceux qu'elle aime; malheureusement il lui faut
plume et encre, papier et main dirigeante pour qu'elle puisse se
traduire et prendre une forme sensible, et voil pourquoi beaucoup
d'aimables communications, de tendres panchements, n'arrivent jamais 
destination.

Le _Time is money_ des Anglais est aussi le proverbe des voyageurs, qui
ont tant de choses  voir, qu'ils sont forcs de compter les heures...
mme les minutes.

Voici d'abord quelques renseignements qui te mettront au courant des
institutions de Jersey, de son organisation, de sa vie morale en un mot:

L'le de Jersey s'administre elle-mme, sous le protectorat de
l'Angleterre. Elle possde ses Etats et sa Cour de Justice. La langue
officielle du pays est le Franais. Les lois sont promulgues en
Franais, la Justice est rendue en Franais; mais nul Franais n'a le
droit d'acqurir une proprit foncire dans l'le, ni de remplir une
charge ou fonction publique.

L'le est divise en douze paroisses:
St-Hlier,--St-Sauveur,--St-Martin,--la
Trinit,--St-Clment,--Grouville,--St-Laurent,--St-Pierre,
--Ste-Brelade,--St-Jean,--Ste-Marie,--St-Ouen.

Chaque paroisse s'administre elle-mme. Elle possde son Eglise
reconnue par l'Etat, desservie par un Recteur et son Administration
municipale qui se compose: du Conntable ou Maire, des Centeniers ou
Adjoints, des Vingteniers, des Officiers du Bien-Public et des
Surveillants.

La paroisse de St-Hlier formant  elle seule la moiti de la
population de l'le, il en rsulte que son Administration municipale est
beaucoup plus complte et que la charge du Conntable, quoique
honorifique, n'est pas une sincure.

Le Maire ou Conntable a la charge de la police de la ville. Il a pour
le seconder six adjoints nomms Centeniers, sept Vingteniers et
vingt-quatre Officiers du Conntable.

Toutes ces fonctions sont honorifiques et confres pour trois ans 
l'lection.

Les Centeniers et les Officiers du Conntable maintiennent l'ordre dans
la ville, avec l'aide de dix agents de police salaris.

Les Centeniers sont spcialement chargs de faire rentrer les
contributions foncires et mobilires dans leurs vingtaines respectives
et de remettre les fonds au Conntable.

Le Conntable convoque et prside le Conseil municipal qui prend le nom
d'Assemble de Paroisse. Tous les propritaires fonciers de la paroisse,
inscrits sur la liste des contributions foncires pour cent vingt
_quartiers_, font de droit partie de cette Assemble.

Le Conntable tient tous les matins,  l'Htel-de-Ville, une audience
qui a quelque rapport avec les audiences de conciliation, tenues par nos
Juges de Paix. Les Centeniers prsentent  sa barre toutes les personnes
arrtes la veille pour ivresse, tapage nocturne, etc, etc. Il admoneste
les uns et les fait remettre en libert, s'il y a lieu, ou renvoie
devant le Tribunal correctionnel les rcalcitrants et les rcidivistes.
Il concilie galement les parties entr'elles et les ramne  la paix.

Le Gouverneur de l'le est nomm par la Reine. Il est spcialement
charg de la partie militaire et commande en chef toutes les forces de
l'le. Il a,  cet gard, les pouvoirs les plus tendus et les troupes
du Protectorat aussi bien que la Milice de Jersey sont sous ses ordres.

La garnison anglaise se compose d'environ cinq cents hommes
d'infanterie, caserns au fort Rgent, et d'une batterie d'artillerie
stationne au chteau Elisabeth, devant l'entre du port.

La Milice de Jersey est une sorte de garde nationale, dont le service
est obligatoire et gratuit. Tous les hommes valides, ns  Jersey, sont
tenus de faire leur service dans la Milice, de dix-huit  trente-six
ans. Cette obligation a cr quelques mcontents, une ligue
anti-Milicienne s'est forme  Saint-Hlier, pour rclamer l'abolition
du service obligatoire.

La Milice ne peut tre employe que pour la dfense de l'le de Jersey.

Le Gouverneur est gnralement remplac tous les cinq ans.

Le Bailli inamovible est galement nomm par la Reine. Il est charg de
la partie civile et prside les Etats de la Cour Royale, o il prend le
titre de Chef-Magistrat. Il nomme lui-mme son ou ses
Lieutenants-Baillis, chargs de le remplacer en cas d'absence ou de
maladie.

La Cour Royale compte douze juges qui prennent le titre de jurs
justiciers; ils sont inamovibles et nomms  l'lection par tous les
lecteurs de l'le. La Cour Royale se compose du Procureur gnral et de
l'Avocat gnral, nomms par la Reine et qui prennent le titre
d'officiers de la Couronne, du Vicomte, charg de recueillir les
successions des personnes dcdes sans hritiers directs; du Greffier,
nomm par le Bailli, ainsi que le Commis-Greffier; de l'Enregistreur des
contrats; du billetier et des Dnonciateurs. Puis viennent les Avocats,
les Ecrivains ou Sollicitors (avous), les Notaires publics et les
Arpenteurs publics, tous asserments devant la Cour.

Il existe aussi un Tribunal pour le recouvrement des petites dettes
n'excdant pas deux cent cinquante francs, et un Tribunal de police
correctionnelle prsids par un seul et mme juge.

La Cour d'Assises, avec le jury, se runit tous les deux mois pour
juger les affaires criminelles. Les jurs, au nombre de vingt-quatre,
sont tenus au secret et ne communiquent avec personne pendant la dure
de la session. Contrairement  ce qui se passe dans tous les pays, c'est
la minorit qui a raison contre la majorit. Il suffit que cinq jurs
trouvent l'accus innocent pour qu'il soit acquitt, quand bien mme les
dix-neuf autres jurs le trouveraient coupable.

Une coutume du moyen-ge est encore conserve  Jersey, cela s'appelle
les Assises d'hritages. Le Gouverneur et tous les juges de la Cour
sigent en robes rouges, et des hallebardiers munis de hallebardes sont
chelonns sur leur passage.

Tous les Seigneurs des fiefs sont appels devant les Assises
d'hritages  rpondre  l'appel de leurs noms, et les Prvts de chaque
paroisse dclarent s'il n'est rien survenu qui doive amener une
augmentation des biens de la couronne dans leurs paroisses respectives.

Les Assises d'hritages se tiennent deux fois par an: le jeudi qui suit
le 4 mai et le jeudi qui prcde le 11 octobre.

Les Etats de Jersey se composent: des douze juges de la Cour; des douze
Recteurs des paroisses; des douze Conntables et de quatorze Dputs.

Les Dputs sont nomms pour trois ans  l'lection. Les lecteurs de
chaque paroisse votent pour un dput; les lecteurs de la paroisse de
St-Hlier votent pour trois Dputs. Ne peuvent tre lecteurs que les
sujets britanniques inscrits sur la liste des contributions foncire ou
mobilire.

Les Officiers de la Couronne ont le droit de siger aux Etats, mais
n'ont pas le droit de voter.

Le Bailli qui prside les Etats a le droit de vote, mais n'a pas voix
dlibrative.

Le Gouverneur sige aux Etats  la droite du Bailli. Il ne vote pas,
mais il a le droit de frapper de son _veto_ toute loi ou rsolution qui
lui paratrait de nature  compromettre les intrts gnraux de la
Communaut, ou de menacer la scurit des institutions. Dans ce cas, il
doit en rfrer au Conseil Priv de Sa Majest Britannique qui dcide en
dernier ressort.

Les Jersiais sont trs fiers de leur le, et parlent sans cesse de ses
beauts naturelles.

Les ctes dont l'le est entoure offrent gnralement des paysages
grandioses et pittoresquement sauvages, des plages magnifiques et de
nombreuses baies d'une varit infinie. L'intrieur de l'le abonde en
sites ravissants: ce sont des collines et des vallons superbes, des
prairies fertiles et des alles ombreuses et touffues, des serres
vignobles et de dlicieuses villas coquettement encadres dans la
verdure et les fleurs. En un mot l'le de Jersey est un vaste jardin qui
possde en miniature toutes les beauts rpandues sur la surface du
globe. (Toujours modestes, les Anglais). J'ajouterai encore  l'actif
de leur le que le climat y est doux et tempr. La glace et la neige y
sont un vnement; on n'y prouve jamais de grands froids ni de fortes
chaleurs; l'hiver est pluvieux, mais court. Le seul inconvnient est le
vent d'Est qui souffle parfois violemment au printemps.

En somme, c'est un pays agrable  habiter, mais surtout charmant 
visiter.


JOURNAL DE SUZETTE

Le bateau va se mettre en marche, les mains se serrent avec effusion. La
vapeur mugit, l'ancre est leve, on part, on est parti, les chapeaux
s'agitent; puis, au fur et  mesure qu'on s'loigne, on voit quelque
chose de blanc flotter au-dessus des ttes, c'est le salut du mouchoir
de poche, l'adieu classique dans les ports de mer. Au revoir, chre
France,  bientt, j'espre.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE III

Traverse de St-Malo  Jersey, Le cataclysme du VIIIme sicle.


La traverse de St-Malo  Jersey ne dure gure plus de trois heures en
temps ordinaire; c'est encore long pour les coeurs sensibles, et quelle
vilaine ombre au tableau quand cet affreux mal de mer s'empare de vous!
Cette souffrance sans remde vous absorbant compltement ne vous permet
plus de jouir de rien. Mais, cette fois la mer tait si belle que
personne n'a t malade. Vers le milieu du trajet, la terre disparat
aux regards, et l'on peut pendant quelques instants se donner les
illusions d'une traverse lointaine, le navire n'est plus qu'un point
dans l'espace. Aprs avoir pass le grand cueil des Menquets, une ligne
qui ressemble  un nuage, un long ruban gristre se dessine 
l'extrmit de l'horizon et les jeunes passagers, les collgiens se
donnent le plaisir de crier: terre! terre! comme aprs un voyage au long
cours.

Nous sommes loin du temps o Jersey appartenait presque  la terre
ferme, loin du cataclysme qui brusquement spara Jersey du continent.
Les flots emportrent tout et ne laissrent qu'une chane de rochers
sous-marins et d'cueils; c'est l le secret des lames courtes de la
Manche et ce qui la rend le long de nos ctes plus mauvaise que l'Ocan.

Au commencement du huitime sicle, avant le cataclysme mentionn dans
l'histoire, Jersey n'tait spar du continent que par un petit bras de
mer trs troit que l'on passait gnralement  gu, et dans certains
endroits sur une planche qui servait de pont. Dans les vieilles chartes,
on cite la famille Bonissant comme devant fournir la planche ou la
nacelle sur laquelle l'vque de Coutances doit passer pour aller
visiter les fidles de son diocse habitant Jersey. On lit encore dans
un vieux manuscrit du treizime sicle[6] que le seigneur Guillaume de
la Paluelle parlant  Robert Doissy, capitaine de St-James, lui dit: Si
les eaux n'avaient pas au temps jadis submerg le manoir de mes pres,
je vous prouverais que je suis de noblesse gauloise.

C'est en 709, pendant que les moines du Mont St-Michel, dont le
monastre tait rcemment fond, taient alls chercher des reliques au
Mont-Gargan que la mer pousse par les grandes mares quinoxiales et
une terrible tempte de l'ouest spara Jersey du continent (tous les
manuscrits de cette abbaye l'attestent). Pendant cette tempte
formidable les flots creusrent la baie du mont St-Michel, telle qu'elle
existe actuellement, engloutissant dans leur marche dsordonne les
villages et leurs habitants, les glises, les monastres et l'immense
fort appele Koquelonde au sud et Scissy  partir de Granville jusqu'
la pointe de la Hague. Les flots ne s'arrtrent que devant l'ossature
granitique de Jersey et des les environnantes. Depuis, la mer a
continu son oeuvre de sparation. On constate,  partir de Dunkerque
jusqu' Bayonne des envahissements ou des relais de la mer qui a
toutefois beaucoup plus gagn de terrain qu'elle n'en a perdu sur
certains rivages, notamment dans les environs de Bordeaux et sur les
ctes de Normandie et de Bretagne; elle a conquis en plusieurs endroits
des bandes de territoires ayant plus de quarante kilomtres de largeur.

Quelques-uns de ces envahissements sont plus rcents, et on a sur leur
date des documents authentiques, que la dcouverte faite sous la mer de
grandes forts vient chaque jour justifier.


JOURNAL DE SUZETTE

Nous voici donc  Jersey sans encombre. La mer s'est montre tranquille,
mon coeur aussi.

Je lis dans notre guide que Jersey compte soixante mille habitants dont
la moiti rside  St-Hlier, ville principale. La surface de cette le
est de vingt-deux kilomtres de longueur sur quinze de largeur. Elle est
situe  trente lieues de l'Angleterre,  douze lieues de St-Malo et 
huit lieues seulement de Granville.

Au dire des indignes, Jersey reoit de tous les trangers un tribut
continuel d'loges, c'est un pays plein d'agrments. Je vois que ces
bons Anglais pratiquent chez eux l'admiration mutuelle et perptuelle.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE IV

L'aspect de Jersey, quelques mots de son histoire, la ville de
St-Hlier.


L'le de Jersey tout en tant parfaitement fortifie a un air avenant
qui gagne tout de suite les bonnes grces de l'tranger. Ce n'est pas
comme Malte qui commande la route des Indes et apparat barde de fer
semblable  un antique chevalier revtu de son armure. Ce n'est pas
comme Chypre enceinture de fortifications  triple tage et que les
Anglais ont rendue imprenable. Ce n'est pas comme Gibraltar, ce vieux
gelier de la Mditerrane qui, de ses batteries caverneuses, ouvre ou
ferme les portes de l'Orient. Non, c'est une le hospitalire et
charmante qui cherche  faire oublier ses dfenses sous des sourires,
des parfums et des fleurs. Je comparerais volontiers Jersey  une jolie
chatte bien leve, polie, faisant patte de velours, ce qui ne
l'empcherait pas au premier signal d'alarme de montrer griffes et
crocs, c'est--dire des forts pleins de munitions et des batteries
redoutables. Hlas, il faut bien le reconnatre, Jersey est une
sentinelle avance de la grande Bretagne sur les ctes de France. Ses
ports et ses anses pourraient abriter une escadre entire. Ses
provisions suffiraient pour entretenir une arme, laquelle s'lanant de
ses rochers escarps, de ses falaises dchiquetes, dfenses non moins
redoutables que les forts et les canons, chasserait facilement l'ennemi.

Des points levs de l'le on aperoit les sables dors des plages
normandes et les lointaines et vaporeuses rives bretonnes; de la
Grande-Bretagne il n'est nullement question, impossible de l'apercevoir.

Oh oui, c'tait bien une terre franaise, autrefois, avant la conqute
de l'Angleterre par Guillaume le Conqurant.

Au dixime sicle, Charles-le-Simple donna  Rollon la Neutrie. Le duc y
ajouta les les de la Manche, et Jersey devint ainsi une dpendance de
la Normandie.

Au douzime sicle, Jean-sans-Terre ayant massacr Arthur de Bretagne
hritier de Richard-Coeur-de-Lion, Philippe-Auguste et les Pairs de
France le dclarrent flon et le condamnrent  perdre tout ce qu'il
possdait comme duc de Normandie et vassal de la Couronne. Jean fut
vaincu  Alenon et se rfugia en Angleterre. C'est  cette poque que
Jersey se donna irrvocablement  l'Angleterre.

Chaque anne, vingt mille personnes environ viennent visiter l'le de
Jersey et mme y passer une saison. L't, on la recherche pour les
bains de mer, l'hiver, pour son climat privilgi d'une extrme douceur,
quoique humide. Jersey possde un muse, un thtre, plusieurs
bibliothques, une chambre de commerce et diffrents tablissements
philantropiques. Les gens qui ont la rage de tout voir peuvent visiter
l'hpital gnral, la prison, la maison de correction; ce sont de beaux
tablissements, mais j'avoue que je n'ai point t tente par
l'assemblage de toutes les misres physiques et morales qui se
retrouvent, hlas! partout o il y a des agglomrations humaines.
_King-Street_ est le _corso_ de Jersey: larges trottoirs en granit et
beaux magasins bordent cette grande voie des deux cts. Sur la place
royale dite _the Royal Square_ s'lve une statue de pure fantaisie, un
empereur romain toge en tte, auquel ne se rattache aucun souvenir.

Les trangers sont faciles  tromper: aux uns, on dit que cette statue
est celle du roi Georges II; aux autres, qu'elle reprsente Pierson,
tomb l en dfendant son le.

Cette place est pave de larges dalles de granit et pourrait tenir lieu
de _Salle des pas perdus_ au palais de justice que les vieux habitants,
se servant d'une expression lgrement ironique, appellent _La Cohue
royale_. C'est l que sigent les Etats de Jersey. A l'extrmit
occidentale de la place, on aperoit l'glise paroissiale de St-Hlier
qui, sous le rapport de l'architecture, nous reporte  l'enfance de
l'art: muraille effrite, toit bossu, tour carre, troue  son front
d'un cadran comme un oeil de cyclope, voil l'extrieur; l'intrieur
n'est pas plus remarquable. Cependant, vu son ge,--sa fondation date de
1341,--on peut la considrer comme bien conserve, et le temps l'a ointe
de cette patine particulire qui est le sacre des sicles. Nous sommes
loin des nefs lances, des votes ariennes, des ogives festonnes, des
portiques dentells, de ces basiliques solennelles o Dieu semble
apparatre dans toute sa majest; mais on peut aussi considrer cet
antique monument  un autre point de vue. Sa conservation dans son tat
primitif prouve le respect et l'attachement que les Jersiais ont pour
les choses saintes; ce vieil difice rest immuable au milieu de maisons
plusieurs fois reconstruites, ce vieil difice qui a vu tant de choses
changer, tant d'hommes mourir, apparat comme une image de l'ternit,
mme de Dieu.

Le collge Victoria, situ sur le _Mont Plaisant_, une belle promenade
bien plante, d'o la vue s'tend sur toute la ville, attire l'attention
des touristes. On aperoit de loin ses tourelles octogones et son
fronton orn des armes d'Angleterre et de Jersey. Bti dans un style
ogival, ce bel difice, suivant nos ides, conviendrait beaucoup mieux 
une glise qu' un tablissement scolaire. Toutes les sciences, les
littratures anglaise et franaise, les langues vivantes et mortes y
sont enseignes par des professeurs habiles. Le directeur est un
ecclsiastique distingu de l'Universit de Cambridge. Ce collge est
pour les Anglais ce qu'est ici notre tablissement de Jsuites pour les
Franais, lequel est aussi fort beau; les tudes y sont fortes, et les
Jsuites lvent l une ppinire de jeunes franais intelligents et
studieux qui feront certainement honneur  leur patrie. Nous avons
visit ce dernier tablissement avec un vif intrt.

La plus belle promenade, c'est la _Parade_, immense place plante
d'arbres avec des carrs de verdure; au milieu se trouve la statue d'un
ancien gouverneur de Jersey, le gnral Don, qui a beaucoup amlior
cette le en y crant des routes carrossables. Le plus bel htel est le
palais de cristal, le plus beau fort est le fort Rgent. Les
fortifications fixent l'attention des gens du mtier.

Le fort Rgent,  cent cinquante mtres au-dessus du niveau de la mer,
surplombe le port qui, rempli de navires de tout tonnage, prouve par
son animation l'tat prospre du commerce de Jersey. Les quais normes
sont  deux tages, le suprieur offre une promenade agrable.
L'esplanade et la jete sont trs frquentes le dimanche par la
population fminine cosmopolite surtout, car les Anglaises, pure race,
restent chez elles le jour dominical. Les promeneuses dans leur ensemble
sont trs barrioles de couleurs vives. Ce n'est pas le bon got qui
brille dans les toilettes anglaises; il leur manque le chic, un je ne
sais quoi qui ne se dfinit pas, mais qui est le cachet de distinction
qu'on aime  retrouver dans les costumes fminins. La mode doit tre
bien mal  l'aise ici. Tout en cherchant  lui rendre hommage on ne lui
fait gure honneur.

La jeunesse offre de trs jolis spcimens de beaut; la fracheur du
teint est remarquable. Malheureusement la beaut chez les blondes filles
d'Albion s'effeuille comme les roses, les teints blouissants durent
peu, les traits grossisent, les dents allongent d'une manire
effrayante, et, en quelques annes, beaucoup de jolies personnes
deviennent positivement trs laides.


JOURNAL DE SUZETTE

Madame me fera faire de temps en temps quelques jolies promenades avec
elle, mais le matin je puis sortir seule et j'en profite pour voir les
marchs, visiter les magasins, connatre les habitudes et les ides de
ces Anglais l. On dit que nous nous tenons par la _Manche_; je constate
que nous n'en sommes pas plus amis pour cela, comme dit Madame. Il n'y a
qu' lire l'histoire, pour voir qu'en tout temps, les Anglais et les
Franais, s'aiment  rebours.

Toutes les htelleries ont une mthode pratique des plus simples pour
vous recevoir. Que vous arriviez le jour ou la nuit, le soir ou le
matin, le couvert est toujours mis et le repas toujours prt. Par
exemple, c'est la mme chose partout: jambon excellent, rosbeef norme
dans lequel on taille jusqu' extinction, homards frais. Ce crustac,
malgr l'norme consommation qui s'en fait, reste fidle  son le et
fournit  tous ses besoins.

Des pommes de terre en robe de chambre sont le seul plat chaud qu'on
trouve facilement; le potage est inconnu des Anglais; le plum-cake,
sorte de gteau de Savoie, assez lourd, aux raisins de Corinthe, est le
dessert habituel; le plum-pudding, plus relev, plus lourd aussi, est un
dessert de luxe, c'est le gteau traditionnel de Christmas, ce jour l
il se retrouve sur toutes les tables, riches ou pauvres.

Nous sommes loin des plats recherchs, des sauces varies de la cuisine
franaise, mais ce menu a du bon, il est sain et ne fait point attendre
le touriste press de manger et de repartir.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE V.

Le March.


J'engage les personnes qui restent peu de temps  Jersey  y passer le
samedi. Ce jour l,  partir de quatre heures de l'aprs-midi c'est un
mouvement et une agitation extraordinaire dans toute la ville. Que se
passe-t-il donc? une chose toute naturelle, c'est le jour du grand
march, et l'on fait les provisions du dimanche. Ce grand march dure
jusqu' minuit, et tous les magasins restent ouverts.

Les halles claires  giorno prsentent l'aspect d'une ruche humaine
bourdonnante et travailleuse: ce sont des alles et des venues
continuelles, chacun se faufile comme il peut au milieu de centaines
d'tales couvertes de viande, de poisson, de lgumes, de fruits et de
fleurs.

Les domestiques de grandes maisons, les petites bourgeoises, les
mnagres de l'humble foyer sont l, faisant une grande partie des
emplettes de la semaine. Au coup de minuit, tout se ferme et s'teint,
la foule disparat comme par enchantement. C'est le jour du Seigneur, le
jour du repos absolu et du rigorisme anglican dans toute son closion.
Pas un protestant convaincu ne voudrait s'acheter pour dix centimes de
pain. A ce propos, chre Augustine, coute la bonne histoire que voici:

L'an dernier, une de mes amies et ses deux filles passaient la saison
balnaire  Jersey. Elles avaient lou une jolie villa loigne du
centre de la ville et s'y plaisaient beaucoup. Elles ne se doutaient
gure de la vive motion qui les attendait le premier samedi de leur
arrive. Ce matin mme elles avaient fait une commande chez l'picier.
Le soir, vers onze heures trois quarts, elles sont rveilles en sursaut
par un coup frapp  leur porte. Qui pouvait venir  cette heure indue?
Elles prtent l'oreille, et, dans le silence de la nuit, distinguent
trs bien le frottement d'une premire allumette, puis d'une seconde, un
point lumineux jaillit un instant. Ah! mon Dieu, dans ce quartier
dsert, sont-ce des voleurs qui, sans crainte d'tre drangs vont faire
les choses  leur aise? La plus brave se glisse jusqu' la fentre,
elle aperoit un homme porteur d'un long objet qui ressemble  un fusil.
Plus de doute, ce sont des assassins? Mais on dit qu'il n'y en a pas 
Jersey! Pendant un moment leur anxit est grande. Puis tout rentre dans
le calme, on entend seulement le bruit de pas furtifs qui s'loignent.
Ces dames, trs agites, ont peine  se rendormir et font des rves
affreux. Au rveil elles se demandent d'abord si elles n'ont pas t le
jouet d'un cauchemar. Non, les deux allumettes, preuves matrielles et
palpables, sont encore l sur le perron.

C'est le lendemain chez l'picier qu'on trouva la clef de l'nigme. La
grande frayeur de ces dames tait le fait d'une main bien innocente, de
celle du petit commis de l'picerie qui venait  l'heure o l'on peut
encore se prsenter, quoique ce ft la dernire heure de la journe,
apporter leur commande, un pain de sucre et un balai. C'est ce modeste
ustensile de mnage que la plus brave de ces dames prenait pour un
fusil. Le coup des allumettes s'expliqua aussi bien: le petit commis,
tonn de trouver une maison si endormie, avait tir deux allumettes, la
premire s'tant montre rcalcitrante, pour voir s'il ne s'tait pas
tromp de numro, mais une judicieuse ide l'avait empch d'insister.
Il s'tait dit qu'il n'y a que des Franaises  pouvoir tre couches 
cette heure l le samedi. Et voil comme quoi  Jersey, le jour du
grand march, jusqu' minuit, il ne faut s'tonner de rien.


JOURNAL DE SUZETTE

Les marchs sont nombreux et bien approvisions. Comme j'y suis alle de
bonne heure, plusieurs marchandes me priaient d'_terner_ (trener).

Sauf le chauffage au bois, les domestiques et le vin, la vie ne semble
pas trop chre. Ne payant que peu ou point de droit, l'picerie et les
denres coloniales sont  des prix inconnus en France, la cassonnade
brute cote dix centimes la livre, le bon caf un franc vingt centimes,
le plus excellent th deux francs quarante centimes, la bougie soixante
centimes. Les fruits exotiques abondent; grenades, oranges, ananas,
cocos sont pour rien.

Il y a peu d'arbres fruitiers ici, mais en revanche, la spcialit de
Jersey et de Guernesey, ce sont les raisins de serre. Quand je dis
serres, c'est une manire de parler, ce sont des kilomtres de
constructions toutes vitres, remplies de treilles d'une abondance
extraordinaire et d'un produit considrable. On y cultive les meilleures
espces connues; grappes blanches, roses, rouges, noires, pendent de
tous les cts. Ces raisins merveilleux doivent descendre en ligne
directe des vignes de Chanaan.

Malheureusement le vulgaire doit se contenter de la vue de ces beaux
raisins et les regarder  la faon de Mose qui voyait la Terre promise
sans pouvoir l'aborder.

Ds la fin de fvrier, les expditions commencent pour Londres d'abord,
puis pour toutes les tables royales et princires de l'Europe. Au fort
de la saison, d'innombrables paniers de raisins partent des ports de
Jersey et de Guernesey et vont alimenter les grands marchs
d'Angleterre.

La viande est  peu prs au mme taux qu'en France, vingt  vingt-quatre
sous la livre. La poissonnerie est abondante, Jersey et Guernesey sont
la patrie des homards. Ce qu'il y a encore de fort agrable, c'est qu'on
vous apporte tout  domicile, le porte-monnaie s'en ressent bien un peu
 cause de la bonne main, mais c'est gal, quelle commodit pour les
domestiques, pour les cuisinires surtout!

Les vaches justifient leur rputation, elles fournissent du lait et du
beurre exquis.

Je ne pense pas qu'il y ait beaucoup d'oeufs  Jersey, par la raison fort
simple que je n'y vois pas beaucoup de poules. On les fait venir
d'ailleurs; les marchs de Bretagne sont l pour a.

Dans la campagne Jersiaise, on ne voit ni ces troupeaux de poules ni ces
normes fumiers qui ornent la cour de toute bonne ferme chez nous. Les
fumiers ne sont pas d'un bon effet, j'en conviens; mais ils sont pour la
gente gallinace, picorant autour, un vrai grenier d'abondance, aux
inpuisables provisions.

La pomme de terre est un des principaux produits de l'le. On y fabrique
aussi d'excellent cidre, mais il n'est pas plus pour les petites bourses
que le vin et le raisin: l'eau et la bire, voil la boisson ordinaire
du pays.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE VI


J'ai employ le plus de temps possible  visiter, suivant l'expression
consacre, les beauts naturelles de l'le, dont je fais deux parts bien
diffrentes: l'une, la plus petite, sauvage, strile, hrisse de roches
tourmentes par les flots en dmence; l'autre, riche, fertile, cultive,
ressemblant  un parc immense. De riants cottages, de blanches villas,
de jolies demeures isoles sont semes dans toute l'le, comme des pions
sur un chiquier. C'est partout un peu la mme chose, et cependant cet
aspect est si gai, si ensoleill, qu'il exclut la monotonie. Des
jardinets soigns, une grande propret, un air d'aisance, tel est le
cachet de la campagne jersiaise.

J'accorde aussi une mention spciale aux vaches. Ah! la jolie race!
tte fine, formes parfaites, robe soyeuse, enfin le type accompli des
vaches pure race normande, car les habitants de l'le s'y prennent de
manire qu'il n'y ait jamais de croisement chez eux. Elles sont du reste
aussi bonnes que belles, le lait et le beurre qu'elles donnent sont de
qualit extra-suprieure.

Je me suis laiss dire que les Amricains paient les vaches jersiaises
dix, quinze et mme vingt-cinq mille francs. Ceci sans doute est
l'exception. Mais il n'est pas rare de voir vendre ces vaches cinq et
six mille francs.

Nous avons fait presque toutes nos excursions dans les grands _cars_: le
regard fouille partout, et c'est plus amusant. Par exemple, beaucoup de
routes sont trop troites, il n'y a place que pour une voiture. De temps
en temps, on trouve une sorte de relai de terrain o l'on se gare quand
on entend un autre vhicule arriver. Malheureusement on ne se croise pas
toujours  l'endroit psychologique; l'on se rencontre face  face, et
comment passer? la plus lgre voiture recule pour faire place 
l'autre, parfois il faut dteler et rtrograder assez loin.


JOURNAL DE SUZETTE

Les rcoltes se font dans de grands chars fort lgants pour des
charrettes de fermiers. Je souponne ces fermiers d'tre surtout des
marachers: toutes les cultures sont superbes, les feuillages normes,
les arbres vigoureux. Cette puissance de vgtation s'explique
facilement, elle est due au Gulf-stream: ce courant chaud qui vient
d'Amrique, traverse en conservant sa couleur et sa chaleur les vagues
de l'Atlantique et vient ainsi fertiliser toutes les terres qu'il baigne
et leur apporter l'abondance. Les promenades dans les grands _cars_ 
vingt places trs haut perchs sur roues, attels de quatre chevaux sont
charmantes. Ces cars rayonnent dans toutes les directions et cette
manire de voyager ne manque pas de pittoresque: ce vhicule n'est point
banal, ce n'est ni le fiacre troit, ni la tapissire morose, ni
l'omnibus ferm, ni le confortable landau qu'on trouve d'ailleurs
facilement  louer, c'est quelque chose de plus original que tout cela,
c'est un char--bancs perfectionn d'o la vue embrasse un vaste
horizon, et voil pourquoi ce genre de locomotion me plat. Les routes
sont tout  fait agrables, quelques-unes un peu trop troites
seulement; au lieu de grandes routes rigides et poudreuses comme j'en
connais tant, ce sont de jolis chemins ombreux, quelques-uns mme
recouverts d'un dme de verdure; une herbe fine et paisse borde la
route des deux cts; les talus dans leur robe verte parseme de fleurs
champtres sourient  votre passage; c'est tout  fait coquet.


JOURNAL DE MADAME

Le Chteau Elisabeth

Le chteau Elisabeth avec ses casemates et sa vieille tour, ses remparts
gristres et les rochers normes qui forment sa base et se massent tout
 l'entour comme pour le dfendre, le chteau Elisabeth qui s'lve  un
kilomtre environ de la ville et que chaque mare isole de la terre
ferme prsente un aspect imposant. Il a remplac sur son rocher
l'antique abbaye de St-Hlier fonde il y a plusieurs sicles par un
gentilhomme normand. Ce monument religieux fut supprim sous Henri VIII,
peu aprs sa rupture avec le Saint-Sige. On posa, en 1551, les premiers
fondements du chteau qui devait porter le nom de la reine Elisabeth,
fille de Henri VIII; les travaux durrent cent trente ans, et le chteau
ne fut achev qu'en 1688. Ce fut la dernire forteresse qui se rendt
aux Parlementaires sous Cromwell. Il subit un long sige et n'ouvrit ses
portes qu'aprs avoir puis ses munitions de guerre et de bouche, et
obtenu une capitulation honorable.

Les deux fils de Charles Ier, aprs la dcapitation de leur pre
vinrent  Jersey et habitrent ce chteau, jusqu'au moment o, les
troubles civils s'tant calms, l'an put remonter sur son trne. C'est
aussi pendant qu'il tait retir au chteau Elisabeth que lord Clarandon
crivit la plus grande partie de son admirable ouvrage sur l'histoire de
son pays. Non loin de ce chteau se trouve le _Rocher de l'Ermitage_,
pieux souvenir qui remonte au berceau du Christianisme. Spar de la
terre ferme, on ne l'aborde que difficilement. Il faut en outre gravir
un escalier troit taill dans les roches et qui conduit  la grotte.
L'entre vote en maonnerie existe depuis des sicles; elle dfie
comme le roc lui-mme la fureur des lments. C'est l qu'Hlier passa
une grande partie de sa vie en ce lieu si propre  la mditation
religieuse; en contemplation devant ces deux infinis qui lui parlaient
de Dieu, la mer et les cieux. Sur le sommet du rocher s'tend une petite
plate-bande de verdure, c'tait son jardin.


La Tour de Hougue-Bie

Notre premire promenade _extra muros_ a t pour la tour jumelle de
Hougue-Bie ou tour du Prince's tower. Elle s'lve sur un monticule
artificiel, plant de beaux arbres dont les fronts chevelus rivalisent
en hauteur avec la tour mme. Ce site est l'un des plus jolis de l'le.
Un sentier serpente autour du monticule et conduit  l'entre de la
tour. De son sommet on aperoit presque toute l'le; le regard peut
suivre le contour de ses ctes, les chancrures de ses baies, les
ondulations capricieuses de ses valles, les cimes altires de ses
monts, les habitations semes comme des points blancs dans la verdure,
les glises et les clochers, puis tout autour l'infini, le ciel et l'eau
confondus dans un horizon bleu. Quand l'air est tout  fait limpide, on
aperoit les rives franaises, et mme la cathdrale de Coutances. De l
aussi le regard domine la longue range de rochers nomms les Ecrhous,
non dnus de verdure, et sur lesquels les pcheurs ont lev quelques
cabanes de refuge que la mer laisse  sec.

L'une d'elles est, parat-il, habite depuis fort longtemps par un
pcheur, matre Philippe Pinel surnomm le roi des Ecrhous. Il ne
quitte jamais son empire et passe sa vie au milieu des flots; il vit de
la vente de ses pches et des vivres que les autres pcheurs veulent
bien lui apporter.

Aprs avoir admir tous les points de vue, nous avons visit l'intrieur
de la tour. A notre grande surprise, notre guide nous a montr le
fauteuil o s'asseyait Godefroy de Bouillon. Nous nous trouvions
plusieurs bretons ensemble.

--Quel anachronisme! Vous vous trompez, Godefroy de Bouillon n'est
jamais venu dans ce pays-ci, et ce fauteuil n'a rien d'ancien.

--Je ne me trompe pas, a rpondu notre cicrone. Nous nous sommes
rcris de plus belle:

Peste! un sige vnrable comptant huit sicles de date... Est-ce donc 
Jersey qu'il faut venir pour apprendre l'histoire de France! nous nous
sommes mis  rire, et le guide a repris d'un air absolument convaincu:

--Je le rpte, voil le fauteuil o s'asseyait Godefroy de Bouillon.

Ces Anglais ont un flegme qui vous dsaronne! Les appartements, qu'on
appelle pompeusement la salle, la bibliothque, la chambre et la
chapelle de mdiocre dimension et trs dlabrs n'offrent rien de
remarquable.

Revenus enchants de notre excursion, mais intrigus de l'affirmation si
catgorique de notre guide, nous sommes alls aux renseignements. Le
monticule de Hougue-Bie fut  l'origine un mausole lev par une veuve
fidle  la mmoire de son mari tratreusement assassin par ses
serviteurs. Le nom de Tour du Prince est de date rcente et lui vient
d'un Prince de Bouillon (nous sommes loin de Godefroy) qui, ayant pris
du service  la fin du sicle dernier, chez les Anglais, en qualit
d'amiral, avait fait installer  Hougue-Bie un tlgraphe porte signaux
 l'aide duquel il tait parvenu  tablir, aprs l'excution de Louis
XVI, une correspondance assez rgulire avec les migrs qui fuyaient la
terreur.


Le Chteau Mont-Orgueil

Mont-Orgueil, un nom qui convient galement  l'esprit anglais et au
chteau qui le porte. Si l'on pouvait appliquer aux btiments le mot
_snob_ invent pour la race britannique, je dirais que Mont-Orgueil est
le plus snob des chteaux: d'apparence superbe, il n'est en ralit
qu'une ruine que le gnie anglais entretient et conserve
scrupuleusement.

Ce chteau qui tient une grande place dans l'histoire de Jersey ne fut
jamais un lieu de plaisance, mais une forteresse de premier ordre btie
sur la partie de l'le la plus rapproche de la France,  cent cinquante
mtres au-dessus du niveau de la mer. Sa construction runissait alors
tout ce qui constituait une place imprenable. Le chteau Mont-Orgueil
est dfendu du ct de la mer par des rochers inaccessibles bizarrement
taills et s'escaladant  pic, les uns les autres; battus de courants
rapides et dangereux, ils s'opposent  tout abordage; aussi, de ce
ct-l, il n'y a pas de murailles, mais seulement quelques fentres
grilles, troites comme des meurtrires.

Du ct de la terre on retrouve quelque posie dans ses hautes murailles
coquettement drapes de mousse et de lierre. A l'intrieur, c'est un
ddale de votes sombres, de portes basses, de corridors humides,
d'escaliers tortueux, d'appartements lugubres. A l'extrieur, tours et
bastions, pont-levis et fosss, crneaux et plates-formes donnent grand
air  ce chteau qui se voit de trs loin et dont l'aspect imposant
semble commander la terre et les flots.

La grande porte d'entre est l'un des plus beaux et des plus lgants
spcimen de l'architecture normande. On y remarque au centre les armes
de la Grande-Bretagne portant les initiales E. R. (Elisabetha Regina),
avec le millsime de 1593, et de chaque ct un cusson. Celui de gauche
avec ses trois pes abaisses et sa devise _Garde la Foi_ reprsente
les armes des Paulett qui furent pendant plusieurs gnrations
gouverneurs du chteau. L'cusson de droite est le mme mais cartel,
des armes de Catherine Norris, femme d'Amias Paulett.

Malgr la date de 1593, il est facile de voir que ce portail et la tour
massive qui s'lve au-dessus remontent  une plus haute antiquit et
que les cussons incrusts dans la maonnerie ont t rapports.
Montorgueil a subi bien des siges. Sous Philippe de Valois, les
Franais s'en emparrent et l'occuprent trois ans; un certain seigneur
normand, du nom de Maulevrier, ayant fait surprendre par ses officiers
le commandant du chteau, y domina pendant plusieurs annes en
souverain. Duguesclin fit vainement le sige de Montorgueil en 1374.
C'est de ce sige mmorable que commence la gloire de la famille de
Carteret, dont le nom joue un si grand rle dans l'histoire de Jersey.

Surdeval s'en empara en 1490 et y tint garnison six ans. Les Franais
surpris  leur tour, et malgr une hroque dfense, furent forcs de
capituler devant messire de Carteret, ancien gouverneur de l'le, aid
de l'amiral sir Richard Harliston qui en fit le blocus. Pendant les
troubles civils les Paritains sous Cromwell s'y tablirent. On montre la
chambre qu'habita de temps en temps Charles II pendant son sjour dans
l'le. La vieille chapelle qui sue l'humidit est ddie  Saint Georges
patron de l'Angleterre. Sa cripte basse, troite, assise sur d'normes
piliers massifs a servi de spulture  plusieurs gouverneurs du
chteau, mais les tombeaux ont disparu. Il ne reste plus sous ces votes
sombres et froides qu'une haute statue mutile, celle de la Vierge.

Bandinelli, fougueux sectaire, brouillon politique, renferm dans ce
chteau tenta de s'vader en escaladant les rochers, mais la corde 
laquelle il tait suspendu ayant manqu, le malheureux vint se briser
aux pieds du chteau.

On prtend qu'un camp romain existait l; quelques pans de murs portent
encore le nom de Fort-Csar.


JOURNAL DE SUZETTE

Je suis trs contente des excursions que madame m'a fait faire. Les
valles dans l'intrieur de l'le sont ombreuses et suprieurement
boises. Ce que j'aime moins, ce sont les fortifications qui garnissent
les falaises.

Elles sont l, debout, imprenables sentinelles, sur les ctes qui
regardent la France.

On m'a offert une collection de fleurs colles sur un beau papier blanc,
en m'assurant que la flore marine et terrestre est trs riche  Jersey.
Les fleurs dessches, a ne me dit pas grand chose; je prfre un
bouquet frachement cueilli et parfum, je prfre les verdures et les
fleurs d'une salle de restaurant bien servie; parlez-moi de celui de
Lecq qu'on nomme _Le Pavillon_, on y trouve tous les rafrachissements
dsirables.

J'ai visit le fort Elisabeth et le chteau Mont-Orgueil. Du fort
Elisabeth, on jouit d'une vue rapproche, pleine de dtails et de
perspective. D'abord, le port de St-Hlier et sa fort de mts, le fort
Rgent imposant dominateur qui le protge, ensuite la ville aux maisons
serres, aux toits de toute couleur, bleus, rouges, jaunes qui se
confondent et s'tagent pittoresquement, domins par les flches des
glises, les cimes fumantes des usines,...... puis viennent des
amphithtres de verdure sems de cottages, de maisons charmantes,
toujours plus riants, toujours plus riches,  mesure que l'oeil les
parcourt; plus loin,  gauche St-Aubin, la jolie ville italienne si
gracieusement couche au bas de ses montagnes clatantes de gents d'or,
avec son petit port aussi et son gentil chteau dans la mer; enfin
Noirmont sombre et farouche, peron que le pilote ne double qu'en
frmissant.

Du haut du fort Rgent on jouit galement d'un magnifique aspect,
surtout si l'on s'y place  l'heure o les bateaux  vapeur, arrivant 
la fois de France et d'Angleterre, versent dans l'le leur contingent de
voyageurs:-- droite, la ville bourdonnante et fumeuse, mollement
appuye aux flancs de ses collines fleuries;--devant soi, la baie de
St-Aubin qui se dploie toute entire;-- vos pieds, l'ancien port, avec
le fort _Victoria_, tout cet ensemble est superbe, on voit  la fois,
les nombreux navires qui s'agitent dans le port, les quais de granit qui
retentissent d'activit, et la file de voitures qui courent dessus comme
dans les rues d'une grande ville.

Le Chteau Mont-Orgueil est une espce de ruine d'o la vue est
splendide, mais un peu vague; elle se perd dans l'infini.

Au loin, l'horizon dcoupe les sinuosits de la Hague, jusqu'au cap
Frhel, avec les flches de la cathdrale de Coutances au milieu.

La petite ville de Gorey s'lve aux pieds de l'antique chteau comme
une jolie fleur au pied d'un vieux chne. C'est dans son port que
s'abrite la flotille de bateaux qui font la pche  l'hutre sur un
immense banc qui se trouve  peu prs  gale distance de Jersey et des
ctes de France. Cette pche dure neuf mois environ. Il a t ncessaire
d'tablir des limites que les pcheurs des deux rivages ne peuvent
franchir. Des cotres de guerre anglais et franais croisent devant
l'hutrire pour protger leurs nationaux. Comme la partie la plus
productive est du ct de la France, les Anglais profitent des temps
brumeux pour draguer les hutres de nos parages et sont souvent pris en
flagrant dlit. Il y a bien d'autres sites qu'on vante  qui mieux
mieux; moi, je trouve que c'est toujours la mme chose, des montagnes et
des valles, des rochers et du sable, des villes et des campagnes, et
par-dessus le march, la mer, toujours la mer de quelque ct qu'on se
tourne,  gauche,  droite, devant, derrire, c'est toujours la Manche,
j'en suis sature.




JOURNAL DE MADAME

La Religion Salutiste


Nous n'avons pas eu besoin d'aller au thtre royal pour voir un
spectacle des plus divertissants et pas banal du tout. J'ai assist 
une runion de l'Arme du Salut. Cela s'est pass le soir, dans une
grande salle dpourvue de tout ornement, faiblement claire, remplie de
bancs de bois et de quelques chaises. Dans le fond de la scne se
trouvait l'autel lev de trois marches. L, les lieutenants et les
lieutenantes en jersey rouge paradant de leur mieux ont d'abord entonn
des chants de circonstance pour appeler l'esprit saint au milieu de
nous; puis le plus rvrend de cette fameuse socit a pris la parole
dans le but vident de nous convertir. Il a rappel avec motion
quelques passages des discours de la marchale Booth qui pleure, qui
gmit sur les crimes et les dsordres de Ninive, et de Babylonne, lisez
Londres et Paris. Aprs avoir pror quelque temps, deux ou trois
vieillards pntrs d'onction ont senti l'esprit s'agiter en eux. A cet
appel pressant le plus g, tout  fait emball, s'est mis  faire sa
confession tout haut. Une capitaine--dans l'arme salutiste, les grades
n'ont pas de sexe, ils appartiennent indiffremment aux hommes et aux
femmes,--difie de son repentir, est alle le prendre par la main et
l'a amen sur l'estrade, c'est--dire  l'autel en lui disant ou  peu
prs: Recueillez-vous, rentrez en vous-mme, Jsus touch de votre
humilit vous remplit de ses grces, c'est le salut. Le bonhomme a
marmott quelques mots que je n'ai pas entendus. De nouveaux chants,
alternant avec les trompettes sacres, se sont fait entendre. La
crmonie est termine, il est dix heures. Ces reprsentations
vangliques accompagnes de quelques coups de tamtam se renouvellent
souvent, mais une fois suffit pour les curieux.

Comme il n'y avait gure que des gens du peuple, les salutistes nous ont
vite aperues. De temps en temps ils nous lanaient des regards, tantt
scrutateurs pour fouiller dans nos impressions, tantt bienveillants,
pour nous inviter  grossir leurs rangs. A la sortie, ils n'ont pu
s'empcher de nous interpeller en nous tendant leur escarcelle pour les
besoins de l'oeuvre. Ces dames sont-elles satisfaites? vous reviendrez,
n'est-ce pas? et comme je souriais d'un air incrdule, on m'a murmur 
l'oreille: La grce vous touchera, revenez seulement. Oh revenez! et
l'on m'a gliss une petite brochure dans la main.

Il parat que ces brochures imprimes en beaucoup de langues sont
principalement distribues  des pauvres hres qui, ne comprenant rien
au figur, croient  la ralit des phrases comme celles-ci.

Si quelqu'un a soif, qu'il vienne  moi et qu'il boive.

Venez vous joindre  l'arme du Christ pour montrer par votre exemple
quelle est la force de la parole divine qui fconde et _dsaltre_.

_O vous tous_ qui tes altrs, venez aux eaux! Et vous qui n'avez
point d'argent, _venez_, _achetez_, sans argent et sans aucun prix, du
vin et du lait.

Et quantit de malheureux, sduits par ces belles maximes, s'imaginant
qu'il n'y a plus qu' tendre la main pour prendre et  ouvrir la bouche
pour boire et manger s'enrlent sous la bannire salutiste. Ah les
_povres_! voici un entrefilet fort instructif  ce sujet:

Les officiers de l'arme du Salut peuvent-ils vivre avec cinq livres
(cent vingt-cinq fr.) par an? Le gnral Booth et le commissaire Jucker
disent: oui; les officiers rpondent: non. Et leur rponse parat
sincre, car ils meurent comme des moutons.

Depuis 1882, l'arme a envoy dans l'Inde deux cent vingt-cinq
officiers. Sur ce nombre, cent ont quitt le pays ou sont morts, morts
de faim. Le gnral veut que ses hommes vivent de la mme manire que
les indignes, il leur alloue un salaire d'un schelling (un franc
vingt-cinq) par mois, et ils doivent se procurer le reste de l'argent
ncessaire  leur subsistance par d'autres moyens. Ce systme est
simplement meurtrier. Peut-tre M. Booth, avant de parler des misres de
Londres, devrait-il songer aux pauvres gens qu'il envoie mourir dans
l'Inde?

Les poux Booth ont parcouru toute l'Europe et l'Amrique. On n'a pas
oubli le petit speech du marchal  Paris. Le voici:

Sur une estrade, un vieillard qu'on pourrait prendre pour M. Naquet,
tale aux regards des auditeurs un superbe gilet rouge.

Ce vieillard, c'est le gnral Booth lui-mme.

Au fur et  mesure qu'il parle--en anglais,--un interprte, le
vice-gnral Clibborn traduit ses paroles en franais.

Le gnral raconte qu'un Anglais l'a aid une anne de nombreux chques,
et souhaite qu'un autre Anglais surtout aussi riche se trouve dans la
salle et dans les mmes dispositions, car, dit-il, ce n'est qu'une
habitude  prendre, aprs on donne par coutume, de gnration en
gnration, sans savoir pourquoi.

Le moment est venu de mettre cette thorie en pratique.

En entendant l'annonce d'une collecte, toujours pour les besoins de
l'oeuvre, l'auditoire se leva et disparut comme par enchantement.

Les processions extrieures manquent quelquefois de charme. De temps en
temps ces pauvres salutistes reoivent des horions dans les rues; c'est
le revers de la mdaille, c'est le mauvais ct de leur propagande
effrne; la procession est interrompue, et bagarre s'en suit. Ces
petits intermdes, provoqus par quelques mauvais plaisants, font la
joie du public qui n'a jamais pris les salutistes au srieux.

Le protestantisme florissait sous trente-cinq formes  Jersey. Les
salutistes viennent d'y ajouter la trente-sixime. Je ne saurais
numrer tous les noms qu'elles portent, mais on m'a cit les
Mthodistes nouveaux et anciens, les Baptistes, les Indpendants, les
Bryanistes, les Bethell Quakers, les vrais Parfaits, les sectaires de
Swedemborg. Toutes ces sectes sont une aberration de l'esprit. Les
Franais ont la folie politique, les Anglais ont la folie religieuse.


JOURNAL DE SUZETTE

Voil la fameuse religion qui vient de passer sous nos fentres; elle se
compose d'une douzaine d'hommes habills en rouge portant sur leur
poitrine un criteau o sont inscrits ces mots: _Read the war cry_ et
de sept ou huit femmes se donnant le bras: quand la musique cesse, elles
chantent je ne sais quoi. En tte est un drapeau rouge, avec des signes
incomprhensibles. Tout le monde suit ce singulier cortge, et un
policeman, ou garde de police, marche en mme temps qu'eux, afin de
protger la libert du culte. Le chef ou prtre, possesseur d'une grande
barbe noire et d'une physionomie peu rassurante, doit tre italien. Il
parat qu'en Suisse ils ont fait de la propagande dans ce genre-ci, mais
on les a emprisonns, de sorte qu'ils mettent les prisonniers au nombre
de leurs martyrs; ils pourront bientt avoir un calendrier. C'est une
vraie comdie, et je ne peux pas croire qu'il y ait des gens qui
prennent cela au srieux. Leur nom est la Milice de la Guerre ou Soldats
du Saint. Ce sont, je crois, des possds pour la plupart, Dieu veut
ainsi humilier les Anglais qui se sont spars de la vritable glise,
en les laissant descendre malgr leur gravit apparente et leur
intelligence, au dernier degr de l'aberration! C'est l'avis de Madame.




JOURNAL DE MADAME

La grve de Lecq,. Les rochers de Plmont


La cte septentrionale de l'le est dcoupe de plusieurs baies, dont la
principale est celle de Lecq. Les rochers de Plmont aux grottes
mystrieuses et profondes sont avec la baie de Lecq les deux promenades
les plus en vogue et le rendez-vous du high-life parisien et londonien.
Les grottes ou caves de Lecq sont trs curieuses  visiter. Il faut
autant que possible y venir  mer basse et prendre un guide, car il
serait imprudent de s'y aventurer seul.

Le chemin pour y descendre ne manque pas de pittoresque, c'est un
sentier abrupte qui contourne la montagne, reli  et l par des petits
ponts suspendus, jets au-dessus des criques.

Ces grottes superbes, ces cavernes profondes qui entourent l'le sont le
travail incessant de la mer pendant des sicles. Retenues dans leur lan
et toujours en fureur, les vagues ont fini par entamer, par creuser, par
trouer les ctes et y former des votes souterraines d'une lvation
majestueuse, des cavits tranges aux configurations pleines de saillies
et de creux. Avec de l'imagination,--l'imagination, cette fe puissante
et cratrice,--ces rochers bizarres vous apparaissent comme des ombres
humaines, des silhouettes d'animaux, des maisons fantastiques dentelles
d'ogives, des pitons lancs, des aiguilles plus longues que celle de
Cloptre, des pyramides; enfin on peut y voir tout ce qu'on veut.

Nous sommes revenues par la charmante valle de St-Laurent, et nous
sommes alles aux grottes de Plmont par la non moins charmante valle
de St-Pierre, l'une des plus jolies de Jersey.

De la pointe de Plmont, la vue est trs tendue:  gauche, les les de
Guernesey, Jethou, Herm et Sercq; en face, un petit groupe de rochers
appels Pater noster;  droite, les Ecrhous qui connaissent les
naufrages et qui font trop souvent hlas! tristement parler d'eux; enfin
la France, toujours la France qui devrait encore possder ces les qui
sont si loin de l'Angleterre. Un pont de bois conduit aux grottes et 
la cascade de Plmont, le cble sous-marin qui relie Jersey 
l'Angleterre s'enfonce en mer sous la cascade. Les rochers sont d'une
hauteur norme. Les moins levs sont bizarrement dcoups; ici, c'est
un long piton qui se dresse comme un gant devant une grotte; l, ce
n'est plus un gant qui garde l'entre de celle-ci, c'est un moine 
genoux, recouvert de son capuchon.

Il y a bien d'autres baies  citer, la baie de Ste-Catherine, la baie du
Boulay seme de cailloux de nuances trs varies, la coquette baie de
Rozel, la baie de St-Ouen avec ses bords accidents, la baie de
St-Brelade, la magnifique baie de St-Aubin.

La grve du Boulay, situe au nord de l'le entre le chteau
Mont-Orgueil et la grve de Lecq offre aux regards charms un beau
panorama. Du reste, de toutes les hauteurs de l'le, les vues sont
ravissantes: la nature tale avec complaisance ses beauts, vgtation
puissante, bois ombreux, fleurs embaumes, et puis la mer, la mer
infinie. Mais ces dlicieuses promenades, mais ces sites enchanteurs
s'achtent toujours par quelques fatigues! les descentes rapides 
travers les rochers, sur des pentes raides, des herbes glissantes
offrent quelques difficults; les escalades du retour, qui vous obligent
 monter longtemps, ne sont pas plus agrables. Il faudrait des jambes
d'isard pour parcourir sans lassitude les sentiers en zigzag et les
escaliers  pic, les valles et les montagnes, les rochers et les
grottes de cette le accidente. La fatigue, c'est comme un voile noir,
qui s'tend devant vous; vous ne voyez plus ou vous voyez mal.

La coquette grve de Rozel, galement au nord de l'le est un lieu
privilgi, encaiss de trois cts par de hautes collines couvertes
d'une riche verdure. Son port calme et tranquille, o se balancent
mollement quelques barques lgres, semble  l'abri des temptes. Sur
les hauteurs de Rozel, on fait remarquer aux excursionnistes une saillie
de rochers appels La Chaire; c'est de cet endroit qu'une sentinelle
aperut, quelques instants seulement, la veille de Nol 1781, une
lumire briller presqu'en mme temps dans l'le et sur la cte de
France.

C'tait un signal convenu, l'invasion de l'le par les Franais, sous la
conduite de Rullecour. Dj le 17 mai 1779 une flotte commande par le
prince de Nassau tait apparue dans les baies de St-Ouen et de
St-Brelade; une descente avait t essaye sans rsultat.

Une seconde expdition ne russit pas davantage. Enfin la troisime,
commande par Rullecour, parvint  s'emparer de St-Hlier, mais les
soldats anglais cantonns dans les autres parties de l'le, sous les
ordres du major Pierson vinrent attaquer la ville o flottait dj le
pavillon franais, et, aprs un combat opinitre, o les deux chefs
franais et anglais furent tus, les Jersiais restrent vainqueurs.
Cette entreprise fut la dernire contre les les de la Manche.

Non loin de la baie de Rozel, au milieu d'un beau parc plant d'arbres
de haute futaie, s'lve l'lgant manoir de la famille Lamprire,
d'origine bretonne.

La baie de St-Brelade, situe dans une partie de l'le encore dserte au
commencement du sicle, est compltement cultive et habite
aujourd'hui. Elle s'ouvre toute grande aux vagues qui, ne rencontrant
pas d'obstacles, se montrent gnralement douces et caressantes. La baie
de St-Brelade, la plus calme, la plus tranquille de toutes, est
recouverte, comme celle de Lecq, d'un sable fin et jaune qui reluit
comme de l'or au soleil. Le sable des autres baies est blanc.

L'glise de St-Brandon ou St-Brelade, du XIme sicle est btie 
l'extrmit de la falaise et, spare seulement des flots par le mur qui
clot le cimetire. Ce mur, solidement construit, a t converti en
batterie pour la dfense de l'le. Je remarque ici que presque partout
les cimetires entourent les glises, c'est trs bien; l'glise, c'est
la mre tendant au-del de la vie sa protection sur l'me de ses
enfants. Mais pour nous, catholiques romains, nous sommes surpris de ne
voir que des pierres tombales, des stelles et fort peu de croix.

Prs de cette glise se trouve une vieille et vnrable chapelle qui
reut souvent et reoit encore des voeux ardents et des prires
reconnaissantes. On l'appelle la Chapelle-s-Pcheurs, les habitants de
cette partie de l'le s'tant toujours livrs  la pche trs abondante
dans cette baie.

L'glise St-Brelade ne se recommande pas par l'lgance du monument,
elle est d'une primitive simplicit d'architecture, mais elle est la
plus ancienne de l'le. On n'est pas certain de l'poque de sa
fondation, on la fait remonter au XIme sicle, sous le rgne d'Henri
Ier roi de France. Il se pourrait qu'elle ft encore plus vieille,
car j'ai lu quelque part qu'on s'est tromp sur la date de presque
toutes les glises paroissiales de Jersey. On a confondu la date de leur
restauration, de leur changement de culte ou de leur agrandissement avec
celle de leur fondation qui, pour la plupart, remonte aux premiers ges
du Christianisme. A cette poque, l'le si protestante aujourd'hui avec
ses trente-six sectes diffrentes, n'tait alors peuple que de saints,
Saint Hlier, Saint Aubin, Saint Ouen, Saint Magloire, Saint Brelade,
etc.

En continuant de ce ct, on arrive aux parties sauvages de l'le. Sa
physionomie change compltement; de joyeuse qu'elle tait, elle devient
grave et austre: dunes striles, rochers dserts. Ce contraste en
passant n'est pas sans attrait, cette rencontre des extrmes, plages
riantes et plages dsoles, varient agrablement les souvenirs.

La baie de St-Ouen est la plus haute expression de cette physionomie
farouche; l rgnent la solitude et la tristesse.

Une petite herbe sche y crot pniblement; d'normes quartiers de
granit arrachs par les temptes et rouls par les flots jonchent
partout le sable et font penser  l'ge de pierre; et, de fait, on
trouve dissmines dans l'le des pierres dolmetiques en assez grand
nombre: cromlechs, lieu de runion des prtres et des juges, dolmens,
autel ou table du sacrifice, Menhirs, images de l'Etre suprme. Un
temple en parfait tat de conservation atteste aussi que les Druides
habitaient ces lieux.

Le vieux manoir de St-Ouen est encore de nos jours une belle proprit.
On montre, dans un champ voisin, quelques traces de l'_arne des
Tournois_, plaisir favori des seigneurs d'antan; c'est l que les
chevaliers du moyen ge, casque en tte, lance au poing, venaient jouter
de force et d'adresse. Ici, sur cette butte plus leve, se tenaient les
spectateurs.


JOURNAL DE SUZETTE

Dcidment, j'aime mieux les bois que la mer, je prfre les verdoyants
feuillages aux verdoyantes eaux, les chansons de l'oiseau aux chansons
de la vague, les paysages varis  l'immensit uniforme, l'abme me fait
peur!

Je troquerais tout Jersey rien que pour une de nos landes bretonnes,
parce que la vue de tout ce qui charma notre enfance fait du bien: ces
souvenirs l effacent les tristesses du prsent, cela rajeunit; c'est
comme un bain de jouvence. Mais ici toutes les choses ne parlent qu'
mes yeux et ne disent rien  mon coeur. Quand on s'est rendu compte des
beauts naturelles d'un pays, qu'on a admir ses sites grandioses et ses
vastes horizons; lorsqu'on a parcouru les rues et visit les monuments
d'une ville et qu'on n'y connat personne, il ne reste plus qu'une chose
 faire, c'est de s'en aller.

J'espre que nous ne tarderons pas  partir.




JOURNAL DE MADAME

DERNIER CHAPITRE

Les rcifs de la Corbire, La baie et la ville de St-Aubin.


La Corbire est une longue suite de rochers qui se prolongent fort avant
dans la mer. Ce nom leur vient sans doute des innombrables corbeaux qui
les habitent; c'est leur domaine, ils y rgnent en matres et y lvent
leur famille dans une douce quitude exempte de soucis.

Il doit y avoir l de vieux patriarches de corbeaux qui ne meurent que
de vieillesse. Corbire ce tombeau des navires nous a paru sinistre.
Nous n'avons pu visiter le phare; il faut une permission crite.

Jersey comme la Sicile a son Charybde et son Scylla, les rochers de
Corbire et le promontoire de Grosnez, inabordable, hriss de dangers;
mais de cette pointe extrme, quelle vue admirable! On aperoit le
groupe complet de l'archipel anglo-normand, Guernesey, Sercq, Herm,
Jethou, et enfin plus loin Alderney (Aurigny), toutes ces les
verdoyantes qui sont les _meraudes_ de la Manche.

La baie de St-Aubin est fort belle et la ville trs agrable. De forme
demi-circulaire, cette baie s'ouvre aux pieds d'une ample montagne de
verdure, tout habille de ravissantes demeures: ceinture de cottages,
couronne de blanches villas, rien ne manque  sa parure. Aux deux
extrmits de cette baie sont les deux villes principales de l'le:
St-Aubin, au couchant, l'ancienne capitale, et, au levant, St-Hlier, la
nouvelle, sige du gouvernement et du commerce.

Au moment de partir, un Jersiais m'a dit:

Ah! si nous avions le ciel o fleurit l'oranger, notre magnifique baie
de St-Aubin pourrait rivaliser avec celle de Naples!

Et cet aimable interlocuteur ajoutait moiti plaisant, moiti srieux.
Partout ici quelle belle nature! C'est l'Orient dans _l'eau riant_. Un
peu fort le calembour, et je n'ai pu m'empcher de sourire de l'image
potique, mais trop exagre.

Toujours snobs, les Anglais, et comme la moindre phrase caractrise bien
l'orgueil de leur race!




GUERNESEY




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE I

St-Pierre-le-Port, Comparaison entre Jersey et Guernesey, La flore
 Guernesey, Administration de cette le.


Guernesey est, comme Jersey, une le anglaise sur les ctes de France.

Elle faisait autrefois partie du duch de Normandie; Henri Ier la
runit  la couronne d'Angleterre. Les Franais ont plusieurs fois tent
de la reprendre, notamment en 1780.

La population fixe est maintenant de trente-sept  trente-huit mille
habitants, auxquels il faut ajouter, en t, une population flottante
d'environ dix mille touristes, presque tous Anglais. Elle s'administre
comme Jersey. La cour royale se sert de la langue franaise, mais
l'idiome anglo-normand si pittoresque et si expressif qui se parlait
autrefois se retrouve encore dans certaines parties de l'le. Du reste,
cet attachement, en plein dix-neuvime sicle,  la langue des aeux
n'existe pas seulement ici, il se retrouve encore dans les bruyres de
l'Armorique, sur les collines du pays de Galles et sur les ctes
occidentales de l'Irlande. Je trouve que Jersey et Guernesey ne se
ressemblent gure tout en ayant des beauts identiques; qui a vu l'une
ne connat pas l'autre.

A l'arrive, Jersey entoure de hautes fortifications ne laisse rien
deviner de ses agrments, Guernesey au contraire, btie en amphithtre
se montre de suite et se prsente sous un aspect flatteur. St-Hlier,
capitale de Jersey est une ville  moiti franaise; St-Pierre-le-Port,
capitale de Guernesey, est une ville anglaise par les habitudes, les
moeurs et le caractre de ses habitants. A Guernesey, le dimanche est un
jour de repos complet: travail, commerce, correspondance, tout est
interrompu. Je ne dis pas que Jersey soit beaucoup plus mouvemente ce
jour l; cependant, entre sept et huit heures du matin, on voit un
facteur passer dans les rues et distribuer furtivement le courrier.
C'est une concession aux usages franais. A Jersey, les magasins restent
ouverts le soir;  Guernesey, ils sont hermtiquement ferms ds sept
heures, mme dans le fond de l't. Le touriste qui se rserverait la
soire pour visiter les magasins et choisir ses petites emplettes ne
rapporterait rien de Guernesey: les portes sont closes partout.

Cette comparaison entre les deux les soeurs pourrait se continuer dans
une infinit de choses. Bien des personnes l'ont probablement faite
avant moi, inutile d'insister.

Je le rpte, le panorama de St-Pierre, dont les maisons s'tagent dans
la verdure, est charmant.

Nous entrons dans le port, laissant  gauche le chteau Cornet, vieille
et pittoresque construction analogue au fort Elisabeth de Saint-Hlier.
La ville de St-Pierre est plus belle de loin que de prs: ses rues
tortueuses, escarpes, un peu sombres mme n'ont rien de sduisant. Nous
avons cependant admir une belle statue que les Guernesiais ont leve
au feu prince Albert. La campagne, d'ailleurs, se charge de raccommoder
le touriste avec la ville. Ah! cette campagne, quels jolis fleurons elle
apporte  la ville! On peut mme dire ici que ce sont les fleurons seuls
qui composent la couronne dont St-Pierre se montre orgueilleux  juste
titre.

Guernesey a les mmes beauts que Jersey, mais peut-tre plus
accentues, plus personnelles: sites romantiques, valles rveuses et
potiques, ombrages mystrieux, plages sauvages, rochers tourments,
vagues langoureuses et flots terribles.

Je crois son climat encore plus doux, si j'en juge par la flore qui
s'panouit dans toutes les campagnes, et, dit-on, dans toutes les
saisons.

La nature est luxuriante et magnifique; certains feuillages atteignent
des proportions phnomnales: la rhubarbe et l'anglique, par exemple,
les fushias servent  faire des haies comme l'ajonc en Bretagne; les
alos sont gigantesques; les ficodes, si frileuses chez nous, tapissent
hiver comme t, dans certains jardins bien exposs, les grottes et les
rochers. Les camlias sont des arbres; les chnes verts, les eucalyptus
et les araucarias sont immenses.

Cette flore merveilleuse, comparable  celle du midi n'est pas
exclusivement due  la douceur du climat, car en hiver le froid est
parfois assez vif; elle doit tenir soit  la qualit du terrain, soit 
des conditions atmosphriques spciales comme, par exemple la trs
grande humidit, et enfin aux manations chaudes du Gulf-stream.

On m'a fait remarquer une fleur toute particulire et qui ne crot
qu'ici; un lys rose, sans odeur, mais bien joli. La lgende dit
qu'autrefois ce lys tait blanc; ce sont les larmes qui l'ont chang de
couleur, des larmes de fes sans doute, car il ne peut y avoir que les
desses ou les enchanteresses pour pleurer rose.

Oublieuse des bruines salines, des vagues sauvages, des rafales du vent,
on peut dire que la vgtation tropicale s'est aventure jusqu'ici et
qu'elle s'y plat; les sentiers sont parfums de senteurs alpestres et
dans les vallons, dlicieusement ombrags de grands arbres, les oiseaux
chantent et btissent leur nid.

Les cottages sont proprets et soigns, les maisons de la ville, assez
grande (elle compte seize mille habitants), sont blanches, bien
entretenues, et presque toutes ont un jardin avec une ou plusieurs
serres.

Les les anglo-normandes reconnaissent l'autorit de la Reine ou plutt,
comme diraient volontiers leurs habitants, de la Duchesse de Normandie,
mais nullement celle du parlement; elles jouissent d'une autonomie  peu
prs complte, dont elles se montrent trs jalouses, Guernesey surtout;
aussi les gouverneurs de ces les ont-ils souvent des contestations avec
leurs subordonns qui prtendent se gouverner eux-mmes, tout en se
soumettant  l'autorit royale, pourvu qu'elle ne se mle en rien de
leurs affaires.

Toujours est-il que ce gentil pays de Guernesey s'administre
parfaitement  ses frais: l'le est couverte d'un rseau de routes
excellentes; le Port de St-Pierre est remarquable par ses jetes; des
phares sont placs o il en est besoin; il y a un service d'assistance
publique trs bien organis; enfin je pense qu'on a tir de ce petit
coin de terre le meilleur parti possible.


JOURNAL DE SUZETTE

Madame ne se met pas souvent en route; mais une fois partie elle ne
s'arrte plus et nous voil  Guernesey o je n'arrive pas fire.

J'ai t malade pendant la traverse; tout tourne, tout danse autour de
moi, les murailles, les plafonds et les meubles. J'ai le roulis dans la
tte et les jambes!...

Madame pourra se promener seule en ville, je vais me coucher. Elle
compte aussi visiter l'le de Sercq, une occasion se prsente, elle veut
en profiter. Cette fois je me rcuse tout  fait.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE II

Plages rocheuses de St-Pierre-le-Port, La baie du moulin Huet; Les
deux villas St-Georges et Roseinheim.


Tout en admirant la belle tendue de mer qu'on a sous les yeux, on songe
 se baigner. Je comptais prendre un ou deux bains, mais il n'y a pas,
 proprement parler, de plage  St-Pierre. La cte est rocailleuse, et
il serait dangereux de se baigner; il faudrait aller chercher ailleurs
quelque crique favorable, j'y renonce.

De loin, Guernesey se dveloppe en ventail fleuri. De prs: c'est une
montagne qu'il faut toujours gravir ou descendre.

J'ai fait une charmante promenade  la baie du moulin Huet, o je n'ai
pas vu trace de moulin. Cette baie splendide donne le frisson quand on
arrive, la mer y fait un fracas pouvantable, elle a des airs de colre
qui font peur; de plus, il y a des rochers si trangement dcoups par
le temps que l'on croit voir des bateaux sombrant et des naufrags
s'accrochant pour ne pas prir.

J'ai aussi visit deux villas remarquables: St-Georges, l'une des plus
jolies de l'le, et, dans la paroisse St-Andr, Roseinheim, avec des
serres tonnantes et une dcoration toute orientale; aspect trs
fantaisiste, plein de soleil et de couleur.

Les jardins sont orns de vasques, de statues, les bosquets garnis de
coussins multicolores, et superposs les uns sur les autres avec
cordelires autour et glands aux quatre coins: ils semblent inviter au
repos. Dfiez-vous, ils sont un peu durs; en revanche, ils ne craignent
ni la pluie ni le soleil: ils sont en faence.

Les serres sont remplies de grappes vermeilles dont on ferait volontiers
un repas.

C'est une tentation  laquelle il faut rsister, sans que la morale du
renard soit une consolation. Non, ces raisins ne sont pas verts; non,
ces raisins ne sont pas pour des goujas, ils seront mangs par des
princes.


JOURNAL DE SUZETTE

Madame est partie pour Sercq; que j'ai bien fait de rester ici  me
promener, me divertir! J'ai eu une nouvelle reprsentation de la
_Salvation_.

Un meeting Salvationniste: La _marchale Booth_ qui prche  Paris, et
qui est la fille ane de l'inventeur de cette religion, honorait
Guernesey de sa prsence. Aussi me suis-je prcipite sur ses pas. C'est
une vraie prtresse, maigre, dcharne, et une fort bonne comdienne. La
reprsentation m'a beaucoup amuse, et je me suis avance jusqu'
l'estrade,  la fin de la crmonie, pour demander aux fidles ce qu'ils
croyaient.

Un postulant m'a rpondu qu'ils croyaient comme les protestants,
seulement qu'ils ne buvaient pas de liqueurs et ne fumaient pas, parce
que J.-C. avait dit qu'il fallait garder son corps pur. C'est pourquoi
les jeunes salutistes sont leves au grade de cantinires spirituelles
de cette arme sans pareille: au lieu de spiritueux, elles versent la
parole sainte dans l'oreille des assistants.

Ensuite, il arrive un moment o le nophyte se sent sauv; j'en ai vu
cinq ou six qui l'taient. Alors ils ont l'air de possds du diable,
et ressemblent un peu aux aboyeuses de Josselin, cela dure un quart
d'heure; ils font des contorsions, tapent des coups de poing par ci par
l et tombent presqu'en faiblesse; il y a des hommes et des femmes qui
roulent les uns sur les autres, c'est effrayant. Au bout d'un certain
temps, ils reviennent  eux et prorent chacun  leur tour. Pendant ce
temps l, l'assistance prie.

Betzy, la seconde femme de chambre de l'htel, tait avec moi; elle
parle franais, et nous avons bien ri. Elle disait: je m'amuse comme 
Nol, c'est le moment des ftes en Angleterre, et ce jour l John Bull
dvore, et mistress John Bull prend plus d'un _night cape_ (bonnet de
nuit)[7].

En effet, ce jour l rgnent le gui, le houx, les sapins, le
plum-pudding, le roast-beef, les liqueurs, la musique et la danse.
Malheureusement nous sommes en t, et je n'aurai pas le plaisir
d'assister  cette bacchanale gigantesque.

La Salvation Army est une religion de fous qui se dmnent dans les
rues. Il n'y a en fait de fidles que des gens du peuple, mais ils sont
fort nombreux, et je ne serais pas tonne qu' Guernesey seulement il y
en et quatre ou cinq cents. Gnral, officiers, soldats du ciel,
prcheuses, tous ces gens font des sermons, chantent dans les rues et
s'y promnent avec des drapeaux rouges; c'est une arme de possds.
Ils appellent ceux qui ne font pas partie de leur secte des dmons, et
sont eux-mme endiabls pour convertir tout le monde. Voici deux de
leurs affiches que la dame de l'htel, qui parle aussi le franais, m'a
complaisamment traduites.

Le capitaine Condy, la tambourineuse amricaine des guerriers mles et
femelles avec l'arme des soldats de sang et de feu, marcheront
aujourd'hui  travers la ville.

A six heures du matin, exercice des genoux et du mouchoir;  dix heures
arrive du Saint-Esprit;  deux heures, enclouage des canons de
l'ennemi;  six heures du soir, incendie sur toute la ligne;  huit
heures, galop d'action de grces (alleluia gallop).

Le lendemain,  deux heures trente, la tambourineuse amricaine chantera
et parlera au nom de Jsus, avec d'autres officiers;  six heures
trente, les soldats se runiront  la caserne pour la parade en grande
tenue.

Mouchoirs et jaquettes rouges, tabliers blancs, chapeaux noirs, alleluia
de rigueur.

On offrira aux rebelles des conditions de paix. Le chirurgien de l'arme
donnera ses soins aux blesss. Ce aujourd'hui, etc.

Par ordre du roi Jsus et du capitaine,

CADMAN.

Le jour des rgates, on lisait:

Salvation Army

Runion gigantesque. A onze heures, rception du Saint-Esprit;  midi,
dpart de la caserne, et marche triomphale  travers le camp de
l'ennemi;  deux heures, grande bataille.

On se runira  deux heures trente dans la forteresse, d'o l'on tirera
l'vangile  boulets rouges dans les rangs des esclaves du diable (Ici
il faut entendre les paisibles promeneurs qui devaient aller voir les
rgates).

N. B.--Un grand mdecin (Jsus-Christ) sera prsent, et prodiguera ses
soins aux malades et aux blesss.

La ville de Guernesey est btie en amphithtre, il faut toujours monter
ou dvaler.

Le pays est trs beau, trs bois et le climat dlicieux. Jersey est
moins joli, moins pittoresque, moins fleuri que Guernesey, mais il a de
nombreuses baies pour prendre des bains, tandis qu'ici il n'y en a
gure. Si les plages sont dsertes, en revanche, les maisons me semblent
encombres de jeunes habitants: tout cela crie la nuit, tapage le jour;
cette marmaille est  l'ge agrable o les enfants peuvent tre
considrs comme de petits flaux.

La ville est trs propre, les ruisseaux qui courent en pente comme les
rues nettoient tout en passant rapidement. Les promenades sont
charmantes, le long de la mer; un tramway en ctoie les bords. Je suis
monte sur une minence attire par la vue d'un grand monument en forme
d'aiguille lev l en souvenir d'un seigneur du pays, le baron
Saumarez qui, parat-il, a fait beaucoup de belles et bonnes choses.

J'ai visit les deux glises catholiques; rien de saillant. A neuf
heures et demie du soir on tire un coup de canon: serait-ce pour
remplacer le couvre-feu et inviter les habitants  rentrer chez eux?
Non, cela ne regarde que les militaires, c'est l'appel qui doit les
ramener tous  la caserne.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE III

L'Ile de Sercq


Je tiens absolument  voir l'le de Sercq avec ses aspects effrayants,
sa mer sauvage, dont les lames puissantes crtent la roche dure et
minent le granit. Cette le ne connat gure les douceurs et les
caresses de la vague, alanguie des flots somnolents, elle n'entend que
leurs clameurs quand, dferlant avec furie ils montent  l'assaut de ses
falaises inbranles et formidables.

Suzette trs dolente encore demande pourquoi Madame est si fort emballe
pour cette excursion.

Pourquoi, Suzette? Parce que je ne crains pas une heure de mal de mer
pour voir ce morceau de France tomb  la mer et ramass par
l'Angleterre, suivant la belle expression de Victor-Hugo.

L'le de Sercq a tenu toutes ses promesses; je n'ai eu aucune dception
et j'ai eu beaucoup de plaisir  visiter cette roche curieuse, bouquet
de fleurs et de fruits dans une corbeille de granit; mais je ne dis pas
pour cela que j'aimerais  l'habiter. L'histoire de Sercq est fort
intressante. Pendant longtemps, cette le microscopique parut sans
valeur, et nul ne songeait  l'occuper.

Un jour, sous le rgne de Henri II, un marin franais, Poullain de la
Garde vint y planter notre drapeau. Il aborda l'le  la tte de onze
galres et s'en empara.

A quelque temps de l Poullain, d'humeur aventurire, tenta un coup de
main sur Guernesey et sur Jersey, cette tentative extravagante n'ayant
point russi, Poullain revint sur ses pas, s'empara chemin faisant d'un
navire anglais dont la cargaison le ddommagea de son chec et rentra
dans son le. Mais Sercq n'tait point un lieu enchanteur, l'inaction
pesait au corsaire; il en remit le commandement  son lieutenant de
Breuil et reprit la mer. Ds ce moment, les Anglais qui avaient toujours
ddaign Sercq comme un rocher inutile changrent de manire de voir.
Sercq par sa situation particulire, ses falaises escarpes, sa petite
garnison et les trois forts qu'elle avait difis tait devenue un nid
d'aigle impossible  aborder; cela chiffonnait beaucoup les Anglais.

Un capitaine hollandais (la Hollande tait alors l'allie de
l'Angleterre), comprenant leurs regrets d'avoir laiss cet lot leur
chapper, proposa de les tirer d'embarras.

Ce Hollandais avait certainement lu l'Illiade, car il eut recours au
moyen invent par Ulysse roi d'Ithaque; seulement au lieu d'un cheval de
bois ce fut un cercueil dont il se servit.

Le capitaine hollandais vient donc jeter l'ancre devant Sercq. Un marin
est dpch prs du lieutenant de Breuil pour lui annoncer la mort du
capitaine de navire et lui demander la permission de l'enterrer dans
l'le, puis il ajoute: Pendant que l'quipage accomplira la triste
crmonie, les habitants de l'le pourront visiter notre navire, ils y
seront reus cordialement.

La petite garnison qui n'avait aucune distraction sur sa roche perdue
accepta avec empressement, sauf quelques soldats et de Breuil qui crut
de son devoir d'accompagner le capitaine dfunt  sa dernire demeure.

Deux heures aprs, le tour tait jou.

C'est le capitaine hollandais qui reut lui-mme aimablement les
Franais en les faisant prisonniers  son bord. Pendant ce temps l,
presque tout l'quipage entr  Sercq, ouvrait le cercueil et y trouvait
toutes les armes dont il avait t rempli. De Breuil et ses quelques
hommes, incapables de rsister, furent obligs de se rendre.

L'histoire rapporte que Marie Tudor, indigne de ce procd, refusa le
prix de la trahison; ce sentiment de gnrosit n'tait vraiment pas
anglais.

Les fortifications franaises furent rases, et l'le rentra dans
l'abandon.

Plus tard, un sire de Glatigny, d'origine normande, rdita l'aventure
de Poullain de la Garde; les dtails manquent, mais il est  croire
qu'il ne fut pas plus heureux que lui. Et Sercq restait toujours une le
solitaire et dserte, la cit inviolable des oiseaux de mer qui s'y
abattaient par bandes normes. En 1563, un habitant de Jersey, Hlier
Carteret dont le nom est devenu historique, forma le projet de se fixer
 Sercq.

C'tait le descendant de seigneurs normands qui, avant la confiscation
de leurs biens par Phillippe-Auguste, possdaient en Normandie le fief
de Carteret. Hlier Carteret s'installa avec toute sa famille, persuad
que si l'on voulait s'en donner la peine, la petite le de Sercq
deviendrait aussi fertile que ses grandes soeurs, Jersey et Guernesey.

On ne parla plus marine ni fortifications, mais terre et charrue; neuf
ans aprs, en 1572, l'le tait dfriche, habite et fertilise.

Ce moyen de conqute valait mieux que celui du capitaine hollandais; la
reine qui rgnait alors, Elisabeth, le trouva de son got, et nomma
Hlier Carteret seigneur de Sercq. Voil les dbuts de cette le si
florissante aujourd'hui.

En relisant mes notes, avant de les envoyer  l'impression, je trouve
dans le _Petit Journal_ le plus joli et le plus intressant des articles
sur la petite Sercq des temps modernes. Je ne pourrais rien dire d'aussi
bien, ni de plus complet, voici cet article:


L'le de Sercq[8]

Au milieu du dtroit sem d'cueils qui spare Jersey de Guernesey, un
haut plateau rocheux dresse ses parois abruptes de granit, tombant
perpendiculairement dans la mer: cette petite terre, formidable
d'aspect, est l'le de Sercq.

Perce, pour ainsi dire, de part en part de grottes, de gouffres,
d'excavations plus ou moins profondes, ses falaises s'lvent en murs
verticaux de soixante mtres de hauteur au-dessus des flots qui
affouillent le rivage et se brisent en moutons blancs sur les
innombrables rochers du large. L'accs de Sercq est si peu commode qu'il
y a quarante ans l'escadre anglaise, relevant l'archipel, fit le tour de
l'le sans apercevoir de communication du rivage avec l'intrieur, et
n'y dbarqua point.

En effet, c'est par un tunnel qu'on aborde cette le enchante. Le
vapeur qui franchit en moins d'une heure la distance entre Guernesey et
Sercq dpose ses passagers dans une crique troite, hmicycle de sable
et de galets que dominent de toutes parts de grandes parois grises
couvertes d'une herbe maigre, et continues au large par des roches
dnudes aux formes fantastiques, sur lesquelles s'battent des nues de
golands.

On regarde autour de soi et l'on ne voit rien, si ce n'est la jete de
pierres, les barques entre le quai et la roche pre et nue, l'eau
clapotante, au loin la confusion de la mer et du ciel. Une sensation de
vertige et de terreur vous prend: si le navire allait s'loigner et vous
abandonner sur cette rive solitaire et strile!...

Rassurez-vous: l'le n'est pas aussi inabordable qu'elle le parat. Au
bout du quai, dans ce mur rocheux, d'apparence inaccessible et
impntrable un trou bant s'ouvre, un tunnel noir, presque sinistre; on
s'y engage, et cette porte digne de la plume de Dante et du crayon de
Dor aboutit soudain  un dcor d'une idyllique fracheur: le tunnel
dbouche dans un vallon vert, bois, charmant, avec des prairies semes
de primevres, des ruisselets murmurants, des bosquets touffus, des
ramures pleines d'oiseaux, d'o s'chappent des notes mlodieuses. Une
belle route monte au centre de l'le o se trouvent l'glise anglicane
et le presbytre, les coles et la seigneurie, avec son magnifique parc
plant de conifres.

De toutes parts, au-del des champs entours de haies et de maisons
proprettes dont plusieurs ont conserv l'antique toit de chaume,
s'aperoit la mer bleue, avec son chapelet d'les: Brechou ou l'Isle des
Marchands, dpendance et satellite de Sercq; Herm, spar de Sercq par
le passage ou chenal du Grand-Ruau; Guernesey, la Grande Terre des
Sercquais; Jersey, dont la cte septentrionale trs dcoupe, s'estompe
dans la brume et l-bas, par del le funbre passage de la Droute, se
dresse une blanche muraille: c'est la cte de Normandie, mre patrie de
toutes ces les devenues anglaises, c'est le cap de Flamanville, la baie
de Dilette, notre Cotentin franais.

Paysage admirable, panorama idal et si bien compos qu'il faut aller
jusqu'en Grce pour trouver un spectacle de mer digne de lui tre
compar: telle est Sercq la belle, Sercq la charmante, aime des
peintres et des potes, Sercq que les Anglais ont justement appele _the
gem of the channel islands_, la perle des les du Canal.

Longue de cinq mille cent mtres du Nord au Sud, sur une largeur maxima
de deux mille cinq cent mtres, avec une superficie de cinq cent dix
hectares, dont deux cents en culture, l'le se divise en deux parties,
le _Grand Sercq_ et le _Petit Sercq_, relies par l'isthme de la Coupe,
chausse large de deux mtres  peine et longue de cent quatre-vingts
mtres, leve de quatre-vingt-dix mtres au-dessus de la mer et des
deux cts de laquelle s'ouvre des abmes. Ce passage est terrifiant;
par les grandes temptes il est dangereux de s'y aventurer et les deux
parties de Sercq sont alors prives de toute communication.

Dans ce plateau de granit se creusent d'adorables dpressions, des plis
de terrains profonds, de courtes et belles valles boises qui, toutes,
aboutissent  quelque baie retraite; l, dans des nids de verdure, au
bord du ruisseau qui jacasse sur les cailloux, protges des vents, 
l'ombre sous les grands arbres, se blottissent de ravissantes et
coquettes chaumires, asile en t des amoureux et des peintres.

L'le de Sercq n'est pas seulement curieuse comme paysage, elle est
intressante  tudier pour son organisation fodale qui constitue 
notre poque un vritable anachronisme. Bien que judiciairement
rattache au baillage de Guernesey, Sercq en est compltement
indpendante au point de vue politique et administratif. Elle forme un
petit Etat fodal  part, gouvern sous la suzerainet de l'Angleterre
par son seigneur, qui est cens propritaire de l'le en vertu de la
charte de la reine Elisabeth (1563) concdant Sercq en fief de haubert
(fief qui ne pouvait tre possd que par un chevalier)  Hlier de
Carteret pour tre divis en quarante tenanciers dont chacun devait
fournir un homme arm pour la dfense de l'le. A cette occasion, la
grande Elisabeth fit don au seigneur de six canons, cinquante boulets et
deux cents livres de poudre; dans la cour de la seigneurie, on voit
encore un de ces canons, portant l'inscription suivante: _Don de la
royne Elisabeth au seigneur de Sercq, 1578_.

Les quarante domaines ainsi crs, lgalement indivisibles,
transmissibles en entier seulement par vente ou par hritage, avec
l'assentiment du seigneur sont encore aujourd'hui possds par quarante
tenanciers qui paient la dme au seigneur. En cas de dcs sans
hritiers de l'un des quarante tenanciers, le seigneur entre en
possession de ses biens. Le droit d'anesse le plus absolu rgne dans
l'le.

Les chefs-plaids, tenus trois fois par an, le premier lundi aprs
Pques, aprs la Saint-Michel, aprs Nol, forment  Sercq l'unique
pouvoir lgislatif. Ces chefs-plaids qui en sont autre chose que
l'assemble des leudes et barons des anciens rois normands, sont
composs du snchal, prsident, et du prvt de l'le, nomms  vie par
le seigneur, du greffier, du dput du seigneur, et des quarante
tenanciers.

Les lois ou ordonnance sont votes par ces derniers seulement; mais
elles doivent tre soumises  la sanction du seigneur.

L'organisation judiciaire de Sercq est tout aussi curieuse. Un snchal,
nomm par le seigneur, statue comme juge unique; il juge en premire
instance tous les procs civils, sauf appel devant la cour royale de
Guernesey. Au correctionnel, il peut infliger des amendes jusqu' trois
livres tournois (cinq francs quinze), et, au plus, trois jours
d'emprisonnement. Les dlits graves sont directement ports devant la
cour de Guernesey.

Htons-nous de dire que, quoique Normands, les Sercquais ne sont pas
d'humeur bien processive. Quant  la prison, elle est gnralement vide.

Il y a quelques annes, une femme de Sercq ayant t condamne  un jour
de prison pour un infime larcin demanda  purger sa peine toutes portes
ouvertes, tant l'effrayait la perspective d'tre enferme. Le prvt y
consentit de fort bonne grce; et, on vit successivement, aprs
l'internement de la coupable, on vit pntrer dans le farouche difice
toutes les femmes de Sercq, munies de tabourets, de vivres et de leur
tricot; elles se relayrent pour tenir compagnie  la prisonnire, qui
ne fut pas un instant seule.

Sercq est la seule des les de la Manche o l'instruction soit
obligatoire au premier degr; elle est la seule aussi, et c'est par ce
ct que cette petite le mrite de nous intresser, la seule o
l'enseignement soit donn en franais.

Notre langue est l'idiome de tout l'archipel normand; mais, tandis
qu'elle tend  disparatre de Jersey, de Guernesey ou d'Aurigny, o les
campagnards mmes ne lui restent pas tous fidles, elle est demeure 
Sercq le langage du foyer,  ce point que deux familles de pcheurs
anglais, tablies dans l'le depuis quelques annes, parlent aujourd'hui
couramment le franais ou plutt un patois normand qui rappelle de trs
prs celui des environs de Cherbourg.

Il est  craindre malheureusement que cela ne dure pas toujours.

Beaucoup de Sercquais, mus par l'intrt, apprennent l'anglais, le font
apprendre  leurs enfants.

Et ce ne sera peut-tre l'affaire que d'une ou deux gnrations pour que
l'anglais devienne la base de l'enseignement.

On le voit, la petite soeur est maintenant l'gale de ses anes, sinon
comme tendue, du moins comme richesse de culture, intelligence et
activit.


JOURNAL DE SUZETTE

Madame arrive enchante de son excursion  Sercq, mais un peu fatigue;
elle a eu le mal de mer en revenant. Ce matin, pendant qu'elle se
reposait, je suis alle visiter le cimetire, un lieu charmant. Il y a
des plantes d'eau dont la feuille ressemble un peu  celle d'acanthe.
Elles sont d'une telle grandeur qu'on se croirait dans ces forts
d'Amrique, dont les voyageurs font des descriptions enthousiastes; les
rhododendrons, les camlias sont de vrais pommiers, les fushias ne sont
plus des fleurs, mais des arbustes. On aurait presque la tentation de
mourir dans cette jolie le, pour tre enterr dans cet tonnant
cimetire; on aurait d'autant plus de facilit pour cela, que
l'enterrement de premire classe ne cote que huit francs; ce n'est pas
la peine de s'en passer, et vraiment, si comme les chats j'avais neuf
vies  dpenser, je me permettrais cette petite distraction.

C'est demain dimanche; ce saint jour se prsente aux yeux d'un Anglais
sous la physionomie d'un norme plat de viande en permanence sur la
table, et de quelques bouteilles de porto ou de xrs,  moins que ces
messieurs et ces dames ne soient dans la confrrie du ruban bleu ou du
ruban vert, ce qui change alors le porto ou tout autre spiritueux en
th, dont on use et abuse  perptuit. Quand on a fini de manger, on
digre pniblement ou pas, cela dpend des facults de l'estomac, mais
enfin on digre, et quand on a digr, on recommence  manger; ensuite
on va au temple entendre l'office, puis on rentre, on mange, et on va se
coucher, plus ou moins _impressionn_. C'est une journe si bien remplie
que l'on peut bien tre un peu fatigu le soir. Les ladies elles-mmes
sont tellement accables qu'elles perdent parfois leur centre de
gravit. Je dois dire que ceci je ne l'ai jamais vu, seulement je l'ai
entendu dire.

On est trs _Hugoltre_  Guernesey, que le grand pote habita plusieurs
annes et o il crivit, m'a-t-on dit, ses _Contemplations_, aussi
voit-on son buste, sa photographie et ses autographes  la devanture de
toutes les librairies, comme on voit des homards chez tous les marchands
de comestibles.

Les homards sont peut-tre encore plus abondants  Guernesey qu'
Jersey. On les pche ici avec des _bantres_, panier en forme de
mannequin renvers. Homards et langoustes font vivre beaucoup de
familles de pcheurs, c'est leur seul mtier. C'est trs amusant quand
la mer baisse, de voir toutes les petites barques, qui sautent sur les
vagues, laites d'cume, comme de petites mouettes s'en aller lever les
bantres ou casiers comme nous disons en France.

C'est encore avec la bonne de l'htel que je suis alle voir le dpart
de cette microscopique flotille, mais nous n'tions pas seules, elle
avait son amoureux.

Me voil arrive  vingt-cinq ans, et je ne suis pas si avance que
Betzy qui n'en a que dix-huit. Ah! c'est ici que les jeunes filles sont
heureuses! Ds quinze ou seize ans elles ont un bon ami, un sweet heart
(doux coeur), qui marche avec elles suivant l'expression pittoresque du
pays, c'est--dire qu'il se trouve  point pour les escorter dans leurs
courses et promenades. Betzy appelle son amoureux Sam: tous ces amoureux
l se nomment Peter, Samuel, Abraham, Jacob;  Guernesey on affectionne
les noms bibliques. Il y a des jeunes filles qui avant de se marier en
ont eu quatre ou cinq. On commence un _flirt_ avec celui-ci, qu'on
continue avec celui-l, a ne tire pas  consquence, jusqu' ce qu'on
ait enfin trouv celui avec lequel on dsire _marcher_ toute la vie.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE IV

Victor Hugo, Madame Drouet, La temprature.


Victor Hugo est le hros moderne de Guernesey. On visite sa maison qui
est un vrai, dois-je dire bazar ou muse, mettons les deux, puisqu'il y
a de belles choses et des riens. On ne parle qu'avec enthousiasme de
tous les souvenirs qu'il a laisss pendant son sjour ici, un long
sjour de quinze annes. Non loin de la grande vieille maison du pote
on vous montre la maison modeste qu'habitait Madame Drouet, dont le nom
reste attach  celui du grand homme. Madame Drouet admirablement belle
avait t actrice  Paris. Elle avait jou avec succs des rles
importants dans les pices de Victor Hugo; une grande amiti s'tablit
entre eux: au moment de l'exil du pote, abandonnant la carrire
thtrale, Madame Drouet le suivit  Jersey d'abord,  Guernesey
ensuite.

Victor Hugo djeunait tous les matins chez elle,  son tour elle venait
tous les soirs dner chez lui. Madame Hugo la recevait en amie, et les
plus strictes convenances ont toujours t gardes entr'eux.

Madame Drouet est morte  soixante-douze ans, encore belle et toujours
charmante par son esprit. Son amiti fidle lui fait honneur.

Le sjour de Victor Hugo  Guernesey me rappelle le passage ici d'un
autre grand Franais dans les conditions d'exil autrement cruelles que
celles du pote:

J'ai nomm Chteaubriant.

Ayant appris au fond de l'Amrique les malheurs de la France, son
patriotisme s'veille, il accourt pour la servir et la dfendre. Voici
en quels termes il raconte cette lamentable odysse.

Je revins en France; j'migrai avec mon frre et je fis la campagne de
1792. Atteint pendant la retraite, de cette dyssenterie qu'on appelait:
la maladie des Prussiens, une affreuse petite vrole vint compliquer mes
maux. On le crut mort, on l'abandonna dans un foss o donnant encore
quelques signes de vie, il fut secouru par la compassion des gens du
prince de Ligue qui l'installrent dans un fourgon et le menrent 
Namur. Il voulut de l, malgr l'extrmit o le jetait sa double
maladie, aggrave d'une blessure  la cuisse, gagner Bruxelles, puis
Jersey: il faillit expirer en route. On me descendit  terre,
raconte-t-il, dans l'le de Guernesey o le vent et la mare nous
avaient obligs de relcher, et on m'assit contre un mur, le visage
tourn vers le soleil pour rendre le dernier soupir. La femme d'un
marinier vint  passer; elle appela son mari qui, aid de deux ou trois
autres matelots anglais, me transporta dans une maison de pcheurs, o
je fut mis dans un bon lit; c'est bien vraisemblablement  cet acte de
charit que je dois la vie.

Le temps s'est fort rembruni;  la chaleur touffante de ces jours
derniers a succd un vent glacial. Il parat que la temprature est
assez fantasque. Guernesey se montre capricieuse et changeante comme une
jolie femme, pardon, je voulais dire comme une jolie le qu'elle est.

Petite pluie abat grand vent: il faudra de la pluie, pour remettre la
temprature  sa place.

Le beau temps fait encore la sourde oreille. Aujourd'hui il pleut 
verse, c'est une perspective peu agrable pour notre traverse. Pauvre
Suzette, depuis deux jours elle tient comme Mose ses bras levs vers le
ciel pour appeler la victoire; jusqu'ici elle en est pour ses frais.
Achever de donner son coeur aux poissons ne lui sourit gure, leur en
ayant dj donn une partie en venant.


JOURNAL DE SUZETTE

Guernesey me semble un nid de verdure camp sur un rocher: aussi les
bains n'y sont-ils pas trs faciles, il faut chercher des endroits pas
trop dangereux, ce n'est que rochers partout. Les fruits et les lgumes
sont normes, la cuisinire de l'htel vient de me montrer une tomate
qui pse plus d'une livre, mais tout cela est cher, les fruits surtout;
le raisin et les figues ne viennent qu'en serre. Le beurre est
extraordinairement jaune, mais trs bon.

Il parat qu'on parle un affreux jargon normand qui date de loin. Le
peuple y est attach et ne veut pas changer son idiome.

Il habite ici dans l'htel un type anglais des mieux russi et qui
m'amuse. Il trouve les autres ignares, c'est un savant, se plaint de la
cuisine, c'est un gourmet, et du tabac, c'est un fumeur.

Ce gentleman qui fait parade de son habit noir, de sa barbe blanche et
soigne, de ses mains fines et de ses ongles taills en amandes passe
son existence entre son lit, son djeuner, son dner, son lunch, son
souper et son cercle, puis quand il rentre il s'enferme dans son cabinet
de travail o il ne fait rien bien entendu  moins qu'il ne rflchisse
 la dcadence de la cuisine  Guernesey, ou  la fragilit des tuyaux
de pipe, il en casse beaucoup.

Les dames dans ce pays-ci n'ont aucune notion de la mode. En t comme
en hiver, elles circulent avec des fourrures et des chapeaux de paille
blanche orns dans le got anglais, c'est tout dire.

Je me suis aperue ce matin d'une chose bien dsagrable, mes pauvres
souliers sont compltement uss!

Dcidment Guernesey est un lieu de perdition pour les chaussures, elles
prennent ici des airs lamentables. Je vais tre oblige d'essayer des
souliers anglais, c'est un crve coeur pour mon patriotisme, et... ma
bourse. Qui n'a pas vu les pieds d'un Anglais a beaucoup perdu, c'est
d'ailleurs la premire chose qu'on est oblig de voir dans leur
personne: c'est avec la plus innocente candeur et la plus grande libert
d'esprit qu'ils lancent de droite et de gauche leurs normes pieds, au
risque de vous craser les vtres.

On a beau me dire: admirez ceci, admirez cela, je m'entte  trouver
quand mme les les anglaises au-dessous de leur rputation. Il n'y a
qu' aller  Dinan pour trouver aussi bien et mme mieux. Quand on
regarde de la tour Sainte-Catherine le village du Pont, les sinuosits
de la Rance et le viaduc colossal, on a sous les yeux le plus beau
tableau qu'on puisse imaginer. J'aime mon pays, je suis franaise dans
l'me.

Aprs a toutes ces Anglaises ont une manire de s'exprimer qui ne me va
pas du tout. Elles ne parlent qu' demi-mot avec un ton de Pytonisse et
des airs de supriorit qui m'agacent.

Je ne suis point merveille du confortable anglais dont on parle tant,
tout au contraire, je trouve qu'il pche en bien des faons. Sous
prtexte d'hygine, on a mnag dans certains appartements les chambres
 coucher, par exemple, de petits courants d'air fort dsagrables.

Les lits sont aussi molleux que s'ils taient rembourrs avec des
noyaux de pche. Madame va encore dire que je ne m'occupe que du ct
matriel des choses comme dans mon journal de Jersey. Dame! c'est la vie
srieuse et pratique, c'est la ralit et il n'y a que cela de vrai;
l'idal c'est bon pour les gens riches, mais ceux qui ont besoin de
travailler pour vivre n'ont point le temps de flirter avec leur
imagination.

Une chose encore bien incommode, ce sont les croises  guillotine, mais
les indignes y tiennent quand mme pour deux raisons: 1 parce qu'ils
seraient dsols de prendre nos fentres si commodes qu'elles soient, ce
serait nous copier.

2 Parce que nous copier ce serait forcer leur orgueil monumental,
d'avouer que notre manire de faire vaut mieux que la leur.

Tout le monde sait que l'Anglais est un tre suprieur et impeccable.
Toutes les nations sont de l'herbe St-Jean  ct de la sienne.

Imbus de ces excellents principes on comprend tout ce que les
insulaires de la Grande-Bretagne peuvent se permettre d'bouriffant en
tout genre et en tout pays, comme dit Madame, c'est le _self
gouvernement_ au profit de leur personnalit. Moi je n'ai pas de si
belles expressions, mais il me semble que l'Anglais a l'air de dire
partout: Il n'y a que moi au monde, tez-vous de l que je m'y mette.

C'est sans regret que je quitte Jersey et Guernesey, ces joyaux pour
parler potiquement jets dans l'crin bleu de la Manche, ces les qui
devraient nous appartenir! Tout cela ce n'est pas le bon air de la
patrie, hlas! je ne suis pas  la veille de le respirer.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE V

Les glises et les religions de Guernesey, Adieu au Trois soeurs.


Si l'closion des fleurs est abondante  Guernesey, la floraison des
sectes religieuses ne l'est pas moins; seulement la botanique a, pour
les premires, class depuis longtemps les espces, les varits et les
herboriseurs suivent scrupuleusement une classification dont ils
reconnaissent l'autorit; ici en fait de religion, c'est encore pire
qu' Jersey, c'est l'anarchie complte, il est impossible de s'y
reconnatre.

Toutes les varits du Protestantisme s'y rencontrent, ou  peu prs,
depuis le Ritualisme qui n'est autre que le Catholicisme soustrait 
l'autorit du pape, jusqu'aux Anabaptistes qui n'admettent aucun
sacrement, et  la Salvation Army (ou arme du Salut) qui, le dimanche,
emplit les rues de sa musique, plus bruyante que mlodieuse.

Les glises paroissiales elles-mmes n'appartiennent pas au mme culte,
et, c'est l qu'apparat le mieux, sous une unit de nom cette division
 l'infini qui semble tre le chtiment de ceux qui s'loignent de la
vritable glise.

En effet, tous les protestants font partie _nominalement_ de l'glise
anglicane (les sectes dissidentes sont laisses presque partout aux
commerants et au menu peuple). Eh bien, de toutes ces diffrentes
glises qui s'intitulent anglicanes, _pas deux_ n'enseignent la mme
doctrine, et, ces diffrences ne sont point seulement, comme on pourrait
le croire, dans les questions de dtails, mais sur les points les plus
importants, tel par exemple le culte des saints ou des morts, le
Purgatoire, la prsence relle, la dfinition et mme le nombre des
sacrements.

Ce qui est le plus merveilleux, c'est que tous ces ministres, curs et
vicaires, qui souvent dans la mme paroisse n'enseignent pas la mme
doctrine, se font ouvertement la guerre de paroisse  paroisse.
Pourtant, tout ce clerg anglican relve du _mme vque_ et sort des
_mmes_ coles thologiques.

Mais, l o il n'y a pas d'autorit, et o l'interprtation des textes
repose sur le libre arbitre, il ne peut y avoir que confusion. C'est ce
qui fait que les protestants instruits de bonne foi dsertent cette tour
de Babel pour se rfugier dans l'glise catholique; un grand nombre trs
instruit aussi se jette malheureusement dans le scepticisme.

La paroisse principale est Saint-Pierre; elle a pour succursale
Saint-Barnab, desservie par les mmes ministres. Les principales
glises, soi-disant anglicanes des diffrents quartiers sont: St-Etienne
(en anglais St-Stephen), St-Jean (St-John), Trinit (Trinity) et
St-Jacques (St-James).

Enfin, il y a dans chacune des neuf autres paroisses de l'le une glise
anglicane (dont l'enseignement varie suivant le ministre), et un nombre
illimit et toujours croissant de chapelles dissidentes enseignant et
pratiquant les cultes les plus varis. Parmi ceux-ci, les mthodistes,
diviss eux-mmes en plusieurs branches sont, je crois, en majorit.
Guernesey ne compte gure que trois mille catholiques, dont les deux
tiers sont anglais.

Je viens d'acheter quelques-uns de ces petits objets qui sont le
mmorandum palpable du voyage et qu'on aime  offrir au retour. C'est
une pense, un souvenir; ce rien, c'est plus encore, c'est le petit
trait d'union de l'amiti.

Le vapeur chauffe, il faut partir.

Adieu, soeurs charmantes, les enchantes.

Pendant que j'inscris mon nom sur le registre de l'htel, je grave dans
ma mmoire votre riant souvenir. Adieu!




LONDRES




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE I

La traverse, Southampton, Arrive  Londres.


_Alea Jacta est!_ Le sort en est jet.

Je me dcide  visiter Londres et  passer une quinzaine  Oxford chez
une vieille amie de ma mre qui m'invite depuis vingt ans... Je ne l'ai
pas vue depuis mon enfance, mais nous avons conserv ensemble
d'affectueuses relations pistolaires.

Ce projet tait bien au fond de ma pense, mais je n'en avais pas parl
 Suzette, de peur de l'effrayer; elle se montre trs motionne.

Le temps s'est remis, il est superbe, l'eau est aussi calme que l'air.
_All right!_ comme disent les Anglais. Nous naviguons dans une scurit
parfaite. Vers trois heures de l'aprs-midi nous apercevons une ligne
gristre qui va grandissant: c'est l'Angleterre. Au fur et  mesure que
nous nous approchons, les ctes se dtachent, la terre apparat; nous
distinguons maintenant les habitations. Beaucoup de ces jolis cottages
sont en briques rouges, ce qui assombrit bien plus le paysage que des
maisons blanches. Quand le soleil allume des flammes sur ces maisons-l,
on croit voir un incendie. L'ensemble est riche et mlancolique; c'est
peut-tre beau, mais ce n'est pas coquet.

Voil cependant des arbres superbes, de belles demeures, de magnifiques
chteaux, au premier rang celui de la Reine, beaucoup de verdure, peu de
fleurs.

Nous dbarquons  Southampton. La Douane fait son devoir avec un zle
remarquable. Southampton m'a paru une ville dserte. Nous n'avons pas
rencontr vingt personnes dans les rues  cause du dimanche, et
cependant, c'est une ville intressante  visiter: elle possde
d'anciens monuments, de belles glises, un commerce marchand trs actif
et des chantiers de constructions considrables. Plusieurs quartiers
sont neufs, mais c'est une trs vieille ville qui fut btie par les
Romains et se dveloppa sous les Saxons. En 1339 elle subit un rude
assaut: une flotte franaise l'envahit et la pilla.

Nous arrivons  Londres  dix heures du soir. Ah! mon Dieu, quelle gare,
quel ddale de trains! comment sortir de l? C'est  perdre la tte et
l'on m'assure qu' elle seule la ville de Londres compte cinq cent
soixante-huit gares ou stations de chemin de fer. Il passe par jour 
Clapham mille trois cent soixante-quatorze trains; en 1881 le
mtropolitain a voitur cent dix millions de voyageurs!


JOURNAL DE SUZETTE

Nous voil donc embarques pour l'Angleterre...

Ah! quel beau bateau. Je monte sur le pont, il n'y a personne, tout est
silencieux, on dirait que notre navire marche tout seul, en apparence du
moins; c'est un grand spectacle que celui de la mer: se croire perdu
dans l'infini, quelle sensation trange et nouvelle pour moi, le doux
balancement des vagues endort mon corps et ma pense. Combien de temps
vais-je rver ainsi? je ne sais, mais le vent frachit beaucoup, je vais
chercher mon chle...

A midi j'ai servi le djeuner de Madame: du jambon, des oeufs et du th.
Pas d'apparence de mal de mer. Notre navire glisse gracieusement sur
l'onde comme un oiseau; dcidment je m'imaginais ce voyage plus
terrible... Nous croisons plusieurs bateaux qui vont en France. Ah! les
veinards! Vers quatre heures nous apercevons les ctes d'Angleterre;
presque toutes les maisons sont rouges, quand le soleil les embrase elle
font penser  messir Satanas. C'est comme une vision flamboyante de ses
palais...

Les douaniers de Southampton visitent les malles avec une pret sans
pareille. Les ntres sont sens dessus dessous et l'une des serrures est
brise. Comment la rparer? nous rclamons vainement un serrurier, c'est
aujourd'hui dimanche. Il faut se rabattre sur des cordes et fermer nos
caisses  la diable.

Nous avons le temps de donner un coup d'oeil  la ville; plus tard nous
prendrons le train pour Clapham, faubourg de Londres, o nous devons
nous arrter quelques jours. Je serai trs fire  mon retour de pouvoir
dire que j'ai visit la capitale de la grande Angleterre.

Il ne faut pas visiter Southampton le dimanche: du reste toutes les
villes anglaises sont tristes ce jour-l, chacun se retire _at home_,
non pour mditer et prier, mais pour se rfectorer. Les trois
principales occupations de cette sainte journe sont d'entendre
l'office, de boire et de manger. Du haut au bas de l'chelle sociale
tout le monde fte le rosbif. Le jour du Seigneur en Angleterre devrait
s'appeler le jour du boeuf.

Ah! comme cinquante lieues de mer changent les habitudes, les choses,
les gens! Nous voil donc errant dans les rues de Southampton; Madame
mourait de soif et moi aussi. Nous cherchons un restaurant quelconque,
ils sont tous ferms; nous avisons enfin une ptisserie, son
propritaire parle un peu franais; nous lui avons demand deux verres
de bire. Deux verres de bire, nous rpond-il scandalis, vous ignorez
donc que le dimanche jusqu' six heures il est dfendu de boire hors de
chez soi. Par charit il nous apporte une carafe d'eau pour nous aider
 avaler ses dtestables gteaux ptris  la graisse au lieu de beurre.
Des gteaux  me dgoter  jamais d'pouser... un ptissier anglais.

Enfin nous sommes dans le train pour Clapham. Ce chemin de fer ne vaut
pas ceux de France, il est plus bas, moins confortable. On ne crie pas
le nom des stations, et le service des bagages laisse beaucoup 
dsirer. On met son adresse sur ses colis et la gare de destination.
C'est aux employs  se dbrouiller pour les expdier et  vous de vous
dbrouiller pour les reconnatre  la gare d'arrive. Cette perquisition
 travers tant de bagages manque de charme. Sans moi je ne sais pas ce
que Madame serait devenue... A partir de Londres, nous dit-on, les
trains sont plus rapides et plus confortables. C'est  la lueur des
lanternes que nous faisons notre entre  Londres. En arrivant, pas plus
d'omnibus que dans ma poche, il faut prendre un cab. Nous descendons
dans un des plus beaux htels de Londres, Charing Cross. Deux
domestiques hommes parlent un peu franais, ce qui nous sera commode.
Madame a une grande chambre, un grand lit o l'on coucherait quatre 
l'aise, une grande cuvette o un enfant de dix-huit mois se noierait
facilement, un grand... enfin tout est grand. Un ascenseur fait le
service  tous les tages.

Nous voil donc  Londres. C'est gal, je me sens bien dpayse, et
malgr moi je fredonne: _Pauvre exil sur la terre trangre_, etc. Sans
doute je suis bien aise de visiter cette ville norme, mais je serai
encore plus contente quand j'en serai revenue.

J'ai bien dormi, c'est fort heureux, et je rends grce  Dieu de n'avoir
pas eu besoin d'allumettes, car il est dfendu aux domestiques d'en
avoir dans leur chambre  coucher; on ne saurait prendre trop de
prcautions contre le feu.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE II

Mes impressions sur Londres  vol d'oiseau.


Londres au premier aspect me parat cent fois moins joli que Paris: il
n'y a ni quais ni boulevards, le fourmillement des grandes rues et le
grouillement des petites n'arrivent pas  lui donner l'air gai. Les
magasins sont moins beaux, presque tous restent ferms le soir, t
comme hiver; la boue et la poussire sont noires, la brume aussi tant
elle est imprgne de toutes les fumes vomies par des milliers de
chemines; l'hiver la boue est encore plus noire et le brouillard plus
pais. On vit alors  la lumire des lampes et de bec de gaz, jour et
nuit. Nous sommes en t, mais je comprends que l'hiver Londres soit la
ville des tnbres et du _spleen_. Beaucoup de rues sont paves en bois;
les trottoirs sont larges, les principales artres le sont galement,
mais de ces belles rues on aperoit de droite et de gauche d'horribles
ruelles o glapissent des enfants en haillons, o des hommes et des
femmes de mauvaise mine talent une pauvret indescriptible et que je
n'ai jamais rencontre  Paris. Ah! c'est ici que les extrmes se
touchent! Quel contraste effrayant! L'excessive richesse et l'excessive
misre se coudoient dans cette ville immense, la plus grande de
l'Europe, la plus importante cit commerciale du monde et qui renferme
quatre millions d'habitants.

La ville n'tant pas entoure de murs on y comprend d'normes faubourgs
et des villages contigus.

Londres renferme quantit de socits savantes: universits, coles de
droit, acadmies pour les arts et pour les sciences, les hautes cours
judiciaires, les ambassades, des bibliothques, des muses, des
galeries, des collections en tout genre. Je n'ai point la prtention de
visiter tout cela, il faudrait des mois. Je compte me promener  mon
gr et ne suivre que les caprices de ma fantaisie sans itinraire trac.


JOURNAL DE SUZETTE

On dit que les _pickpockets_ sont lgion  Londres. C'est inquitant,
mais on nous assure qu'il n'y a que les Anglais a tre vols: tant
mieux, je prfre cela. Notre htel est superbe, avec des glaces partout
jusqu'en un certain endroit, o,  mon avis, le conseiller des grces
est fort inutile. La note sera chre au dpart. Je suis sre que la
bourse de Madame en gardera un profond souvenir!

J'ai trouv ce matin dans ma chambre une bible imprime en franais,
attention dlicate d'une longue miss anglaise, femme de chambre de
l'htel qui s'est prise de sympathie pour moi. Elle m'appelle Suky, me
disant que mon nom en anglais est bien plus joli que Suzette en
franais. Je vois ce qu'elle veut: me jeter de l'amiti au coeur et du
protestantisme  l'me, elle ne russira pas; d'ailleurs nous ne nous
comprenons gure, ce n'est qu' l'aide de grands renforts de signaux que
nous pouvons changer nos ides, ce n'est pas facile. Je n'aime pas les
gens toujours prts  vous vangliser, surtout quand il s'agit d'une
mauvaise cause; les Anglais ne font que a. On voit des sentences tires
de la Bible, partout, dans les gares, dans les monuments publics, ce
sont des exhortations  n'en plus finir.

On touffe ces jours-ci, mais la chaleur n'est jamais de longue dure 
Londres. Ds le mois d'octobre, le froid et le brouillard reprennent
leur empire. Il parat qu' midi quelquefois il ne fait pas plus clair
qu' minuit: alors, on allume les rverbres toute la journe, les
policemen se promnent avec des lanternes, les voitures refusent de
marcher et les voyageurs restent en panne.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE III

Principaux quartiers de Londres, Ses plus belles rues, Ses
monuments, Westminster, quartier excentrique, Le 18 juin  Londres,
Portrait de l'Angleterre.


On partage Londres en six parties principales: au centre la Cit, la
partie la plus ancienne de la ville, sige de tout le commerce, c'est le
quartier que je prfre, il me rappelle Paris par son mouvement, ses
magasins.

Westminster et West-End, quartiers de la Cour du beau monde, des
administrations, du Parlement et des gens de Justice; East-End bti dans
la seconde partie du sicle dernier, consacr surtout au commerce
maritime; Southwark et Lambeth, quartiers des manufactures, et enfin le
quartier du Nord tout moderne et qui englobe plusieurs villages. La
ville est assez rgulirement btie, mais les maisons en gnral ne sont
pas trs hautes; Londres pouvant s'tendre en surface ne cherche point 
s'agrandir en hauteur. Les plus belles rues  mon avis sont: Piccadilly,
Oxford, Regent's-Street, Pall-Mall, Portland, Holborn, le Strand et
beaucoup d'autres dont je ne songe pas  faire la fastidieuse
numration, les ponts sont trs beaux, on cite particulirement les
ponts de Waterloo, Westminster, Black-Friars, Southwark et le nouveau
pont de Londres; le tunnel sous la Tamise m'a fort intresse. Les docks
qui reoivent vaisseaux et marchandises sont magnifiques. On trouve un
grand nombre de squares fort agrables. Les parcs et les jardins sont
remarquables par leurs dimensions surtout; les plus beaux sont le parc
St-James, Hyde-Park, Rgent's-Park, Green-Park, Pall-Mall, le Vauxhall,
le jardin Zoologique. Parmi les monuments, il faut citer la cathdrale
de St-Paul, l'abbaye de Westminster btie sous Henri III et Edouard
Ier, spulture des rois et Panthon des grands hommes d'Angleterre,
les glises de St-Etienne, St-Georges, St-Martin, St-Jean, l'vangliste
et l'glise catholique des Pres de l'Oratoire  l'est de
Kensington-Musum le plus bel difice de la Renaissance  Londres; le
palais de l'Archevque de Cantorbry, les palais de St-James, de
Buckingham, de Kensington, de Carlton-House, la Tour de Londres,
ancienne prison d'Etat qui contient aujourd'hui un muse d'armes et les
joyaux de la couronne. Beaucoup d'htels: htel de la Douane, de la
Monnaie, l'htel de la Compagnie des Indes, la Banque, la Bourse, le
Trsor, les Universits, les hpitaux, les prisons, les thtres dont
les principaux sont: Drury-Lane, Covent-Garden, l'Opra italien et le
Diorama.

Londres qui est la capitale commerciale du globe, n'tait qu'une
bourgade sous les Romains. A diverses reprises elle prouva de grands
dsastres, une pouvantable famine en 1258, une cruelle pidmie en
1665, et, l'anne suivante, un terrible incendie qui consuma trente
mille maisons. Cet incendie eut le mme rsultat que celui de 1620 dans
notre vieille capitale bretonne. Comme l'oiseau fabuleux, Rennes et
Londres sortirent de leurs cendres plus belles qu'auparavant.

Nous avons pris le chemin de fer souterrain o, entre parenthse, on ne
respire pas trs  l'aise, et nous sommes arrives  Hyde-Park, ce
fameux Hyde-Park, dont je m'tais fait une ide magique, m'a caus une
dsillusion. C'est immense, voil tout. Les arbres ne sont pas trs
beaux, et en ce moment les gazons sont brls, seul le lac est fort
joli, l'alle des cavaliers et des amazones offre aussi un agrable
coup d'oeil; cependant la partie appele Kensington au sud du parc est
trs belle et plante de beaux arbres, d'ormeaux principalement; c'est
dans cette partie que se trouve le palais, d'apparence bourgeoise,
qu'occupent les vieilles dames d'honneur de la Reine lorsque l'ge de la
retraite a sonn pour elles.

Le monument rig en mmoire du prince poux est magnifique, il se
trouve dans le parc  l'endroit le plus ombreux et le plus favoris par
la vgtation. Ce monument reprsente le prince Albert plus grand que
nature, entour de quatre groupes: l'Europe, l'Asie, l'Afrique et
l'Amrique. Ces statues sont en bois recouvertes de pltre, aussi
sont-elles dj fort abmes quoique peu anciennes. Il est regrettable
qu'une si belle composition n'ait pas t excute avec le granit ou
l'airain, elle aurait pu dfier les ravages du temps.

Regent's Park me semble aussi vaste que Hyde-Park et prsentant comme
lui cette mme beaut simple, grandiose, cependant qu'offrent les
immenses pelouses d'meraude et les grands arbres aux paisses ramures,
mais  la longue cela devient un peu monotone.

    L'ennui naquit dit-on de l'informit

et je leur prfre bien le bois de Boulogne.

Les Anglais possdent une perle qui, je le crains, n'a pas son gal en
France. C'est Westminster-Abbey, un merveilleux palais de dentelle d'une
immense tendue, avec accompagnement de tours leves. Il se divise
maintenant en deux parties, l'Abbaye proprement dite et le Parlement
d'une splendeur et d'une richesse hors ligne.

On ne voit que chne sculpt, peintures, tapisseries. La chambre du
palais Bourbon parat bien bourgeoise en comparaison de la chambre des
pairs anglais. On ne peut visiter que le samedi, et encore faut-il une
carte de lord Chamberlain.

Abbaye et Parlement ont t btis par les moines au temps o
l'Angleterre tait l'le des saints.

L'Abbaye est aussi splendide, c'est l, comme je l'ai dit, que reposent
les rois d'Angleterre (sauf Henri VIII qui est  Windsor auprs de
Jeanne Seymour) et les grands hommes qui ont illustr leur pays. Toutes
les statues des tombeaux sont en marbre, il y a des groupes magnifiques,
le choeur est en chne sculpt  jour. On y voit des drapeaux de bien des
pays,  commencer par les bannires des croiss, des armoiries de tous
les seigneurs anglais, enfin, tout ce qui peut flatter la vanit
humaine, l'orgueil d'un peuple le plus orgueilleux de la terre et qui se
croit le premier partout. Quelle erreur! Le veau d'or est son Dieu, et
gagner de l'argent est sa seule supriorit; c'est le fruit de son
esprit mercantile, et, de ce ct l, je reconnais qu'il est all trs
loin, mais sous le rapport des arts il n'est point en avant et sous le
rapport de l'lvation des sentiments il est fort en arrire: la bonne
foi, la justice, la vraie dignit de l'honneur et de la dlicatesse le
laissent fort indiffrent; l'gosme froce est son guide; pourvu qu'il
arrive  son but, faire fortune, tous les moyens sont bons, la russite
les justifie. Il ddaigne toutes les nations, et particulirement la
France. Il faudra certainement qu'un jour ce peuple soit abaiss.

    Jusques  quand, peuple farouche,
    Vivras-tu de haine et de fiel?

Comme contraste, j'ai quitt Westminster pour parcourir en voiture un
quartier excentrique, un de ces quartiers o jamais millionnaire n'a
song  habiter. A l'extrmit orientale de Londres se trouvent des
rgions trs vastes, trs peuples, trs mal connues, et dont la
rputation n'est pas bonne.

Toute cette partie est une _mtropolis_  part--celle du travail
manuel--aussi norme, plus extraordinaire que l'autre, qu'elle fait
vivre, qu'elle ignore et qui ne la connat pas--ou qui la dcouvre par
les divinations intermittentes de la charit prive.

Whitechapel est surtout le quartier du travail. Les mtiers surabondent
dans le fourr de ruelles qui coulent sur la grande rue, dans les soirs
d't, une population drue, pullulante, nerve, secoue par des besoins
d'espace, d'air, de tapage et de divertissement. Les femmes y portent
souvent des chapeaux  plumes avec des caracos d'indienne trous, et
c'est d'une esthtique fcheuse.

A mesure que l'heure s'avance, les retardataires retrouvent les
noctambules sur les trottoirs ou dans le ruisseau.

Hommes et femmes se rejoignent dans les tavernes, c'est l qu'ils vont
finir la journe et ce spectacle n'a rien de rjouissant ni de
rassurant.

Du ct de la cit il y a aussi des quartiers infects tout ce qu'on peut
imaginer de plus horrible, sorte de cour des miracles comme autrefois 
Paris. A moins d'tre en nombre, les policemen mme n'osent pas y aller;
un ou deux s'aventurant l n'en reviendraient pas, on les ferait
disparatre suivant l'expression de Suzette, comme de simple muscade.

Je trouve que la cuisine laisse fort  dsirer. Pour bouillon on vous
sert du Liebig qui ressemble  de la colle un peu claire et on vous vend
cet empoisonnement quarante-huit sous, et quelle patience il faut: on se
met  table  sept heures et l'on mange  huit. Volontiers j'crirais
comme Voltaire qui revenait furieux d'avoir si mal mang en Angleterre:
C'est  Londres qu'il faut aller pour jener, et que penser d'un peuple
qui compte quatre-vingt-dix cultes et une seule sauce! N'est-ce pas M.
de Lauraguais qui disait  son retour de Londres: l'Angleterre, c'est
un pays o il n'y a de fruits mrs que les pommes cuites, et de poli que
l'acier, et il ajoutait pour complter le tableau:  Londres il fait
huit mois d'hiver et quatre mois de mauvais temps. Sans doute ce sont
l des boutades fort spirituelles, mais aussi fort exagres. Il y a eu
chez nos voisins progrs dans l'art culinaire comme en toutes choses,
cependant le sceptre de la cuisine raffine reste  la France comme le
sceptre de la mode. Pour tout ce qui est futile et charmant  la fois,
nous n'avons pas de rivaux.

Aujourd'hui je ne trouve plus exagr ce qu'un ami m'crivait de Londres
 la date du 18 juin:

Les Anglais sont en liesse ces jours-ci: ils appellent ces petites
ftes le culte des gloires nationales; en fait de gloires, les Anglais
ne sont pas difficiles. Ils clbrent chaque anne l'anniversaire de la
_dfaite_ de l'Armada, dtruite par une tempte en 1588; de plus, ils se
sont adapt Waterloo, comme ils se sont adapt les romans, les pices de
thtre... Leurs histoires _ad usum studios juventutis_ feraient la
joie de l'univers si l'on s'amusait  la lire de l'autre ct de la
Manche. Ce ne sont que succs, ce ne sont que conqutes et l'on se garde
bien de mentionner qu'on tait cent contre un dans ces lches coalitions
dcores du nom de victoires. Parlez-moi de la gloire de l'arme
anglaise en Zoulouland, chez les Boers, en Egypte... Voil de vrais
succs, et bien digne de la grande nation dsagrable.

Quant  la bataille d'Yorktown, ce Waterloo anglais, qui, en 1791, a
assur l'indpendance de l'Amrique, les historiens du _jingoism_
daignent  peine en parler... Ce systme, du reste, a du bon, puisqu'il
donne ici  la jeune gnration cette absolue confiance en soi, ce
mpris inou pour le reste du monde, ce souverain ddain pour tout ce
qui n'est pas l'Angleterre.

Aujourd'hui Waterloo-Day, une trentaine de rgiments, les Horse-Guards,
les Coldstream Royal Highlanders, etc., etc., ont parad solennellement;
tous leurs drapeaux sont cravats de guirlandes de laurier. Ce soir, les
officiers banquetteront ferme, dans les casernes l'on chantera force
couplets patriotiques sur l'air-scie de _Ta-ra-ra-Boom! de ay!_

Et ces petites ftes recommencent souvent, il n'y a d'ailleurs pas de
raisons pour que cela finisse.

Le 18 juin il faut absolument que l'Angleterre se _gobe_. Avec un tact
infini, tous les insulaires que j'ai rencontrs aujourd'hui m'ont lanc
ce brocart: _What about the battle of Waterloo?_

Il n'y avait qu'une chose  leur rpondre: _What about the battle of
Yorktown?_ cela ne rate jamais son effet. _It is a tit for tat. It shuts
them up._ Cela leur rive leur clou.

L'tranger qui arrive  Londres et qui dbarque  Waterloo-station,
prend un cab qui traverse Waterloo-Street, Waterloo-Place,
Waterloo-Bridge et qui le conduit  Waterloo-Htel, Waterloo-Square.
Dans l'antichambre ou hall, une rduction du Lion de Waterloo; dans les
chambres  coucher, des bustes de Wellington; dans la salle  manger,
des tableaux reprsentant l'arme franaise en droute. Au menu du dner
figurent des bombes... glaces  la Waterloo, et si avant de vous
coucher vous dsirez prendre un verre de vin mousseux, votre
stupfaction ne connatra plus de bornes, quand le garon vous apportera
une bouteille revtue de l'tiquette: _Waterloo-Champagne!_

C'est un vrai cauchemar. On rve de Waterloo toute la nuit et quand
vous vous veillez le matin, on vous apporte du _Waterloo-chocolate_, du
_Waterloo-soap_ pour vous laver les mains, vous trouvez le plan de la
bataille jusque dans les W...-C..., et pour comble le chien de l'htel a
nom... _Waterloo!_ Et il n'est pas musel!

Quelle douce chose que cette confiance en soi, qui fait de
l'Angleterre, qui n'a pas d'arme, une nation forte; qui fait de
l'Angleterre, qui n'a pas de religion, une nation croyante; qui fait de
l'Angleterre, qui n'a pas de moeurs, une nation trs morale ( la
surface); qui fait de l'Angleterre, qui n'est pas monarchique, une
nation essentiellement dvoue  la dynastie victorienne.

Dcidment, Paris et Londres sont deux villes bien diffrentes et qui ne
se copient nullement. Mme contraste existe dans le caractre des deux
nations: le fond du caractre franais est plein de bonhomie, le fond du
caractre anglais est plein de morgue. En France, les jeunes filles sont
surveilles; en Angleterre, elles sont libres, une fois maries leur
situation respective change, les jeunes femmes franaises deviennent
libres, et les jeunes femmes anglaises cessent de l'tre.

Le cocher parisien prend sa droite et s'asseoit sur le devant de la
voiture, le cocher anglais prend sa gauche et s'asseoit derrire sa
voiture pour la conduire.

Paris est une ville agglomre, Londres est une ville trs espace;
l'aspect de Paris, bti en pierres blanches, est gai; l'aspect de
Londres bti en pierres et briques rouges, est sombre;  Londres les
maisons sont basses et habites par famille,  Paris elles sont hautes
et habites par tages. Les besoigneux de Paris en parlant du
Mont-de-Pit disent ma tante, ceux de Londres disent mon oncle.

Les Anglais sont froids mais polis, les gens de service sont bien styls
et les gens du monde surtout lorsque vous leur avez t prsents sont
remarquables par leur serviabilit. Ceci est l'Anglais pris
individuellement, car, en principes, l'Angleterre est l'ennemie de la
France. Elle lui a toujours t contraire et souvent nfaste. C'est elle
qui, aprs avoir ameut toute l'Europe contre Napolon Ier se chargea
simplement de le mettre en prison  Sainte-Hlne. Sous Louis-Philippe
elle tmoigna la mme hostilit sourde  la France: par exemple elle la
trouva bonne pour faire la guerre de Crime et y dpenser son or, son
sang et lui rendre service, mais en 1870 quand elle nous vit craser par
l'Allemagne, elle ne nous accorda pas une seule petite note
d'intervention diplomatique; impassible, elle assistait  nos dsastres
avec calme et srnit.

Prendre la dfense de la France: Oh! no, no, je n'y ai aucun profit,
rpondait la juste et tendre Albion. On le sait, d'ailleurs, les Anglais
ne se batteront jamais pour un principe, pour une ide chevaleresque;
mais, pour leur seul intrt.

Mettez-vous en avant, mes petits amis, disent les Anglais aux autres
peuples, brlez-vous les doigts pour rtir et peler les marrons, nous
nous trouverons  point pour les manger ensuite.

Gaspard de Saulx-Tavannes crivait, ds 1546, ce qui suit:

Les Anglais se sont conservs en troublant leurs voisins. Il y a trente
ans qu'ils entretiennent la guerre civile en France et en Flandre,
dsirant puiser l'argent de l'un et de l'autre, et voil trente ans
aussi qu'ils meuvent les guerre entre les Espagnols et les Franais,
sment, dilatent, embrasent le feu et le sang en la maison d'autruy pour
faire prosprer la leur.

Trois sicles ont pass sur cette dfinition de la politique anglaise
sans l'affaiblir: voil ce qu'elle tait hier, voil ce qu'elle est
aujourd'hui, voil ce qu'elle sera demain.

Je termine mon chapitre par cet autre portrait si vrai de l'Angleterre.

Le peuple romain fut guerrier, thologien et lgiste; le peuple anglais
est un peuple de commerants, de jurisconsultes et de thologiens.

L'un et l'autre sont esclaves des formules religieuses et des formules
lgales,  tel point qu'ils n'osent former la plus lgre entreprise
sans leur appui.

Mais donnez-leur une formule ou une interprtation mme pharisaque,
qui les mette en paix avec leur conscience, et vous les verrez tenter
les usurpations les plus prodigieuses, commettre les crimes les plus
horribles.

Pour le peuple anglais, il n'existe que deux races dans le monde: la
race humaine et la race anglaise, la premire, abjecte, la seconde, trs
noble.

Dieu mit la race humaine en possession de tous les continents et de
toutes les mers, puis il cra la race anglaise pour la mettre en
possession de la race humaine.

Quand le peuple anglais ouvre la main et prend un empire, comme l'aigle
ouvre sa serre et prend une colombe, vous avez beau chercher, vous ne
trouverez pas sur sa physionomie la trace que laisse le remords sur la
face de l'usurpateur, mais, au contraire, vous y remarquerez le signe de
satisfaction d'un homme qui recouvre son bien.

En entrant dans une ville qu'il met  feu et  sang, le peuple anglais
est plus sr de son droit que la cit mme qui se dfend contre lui.

Ce peuple est le symbole de l'gosme humain en adoration devant
lui-mme et lev par l'extase  sa dernire puissance.

Et que va faire en Italie ce grand peuple avec son gosme
gigantesque?

Il y va faire ce qu'il fait en Portugal, en Espagne, en Grce[9].

Il va jeter les bases de sa domination sur les ruines des autres
dominations.

Voil le portrait.

Quel est le peintre?

Donoso Corts, dans son apprciation du rgne de Pie IX.


JOURNAL DE SUZETTE

Les distances sont normes  Londres; voil trois jours que nous roulons
du matin au soir. Madame appelle cela voir Londres  vol d'oiseau, moi
j'appelle cela voir Londres  vol de cab.

Le cab est une petite voiture  deux places,  deux roues, avec capote
et sige derrire d'o le cocher conduit.

Dans les htels et restaurants, le service se fait fort lentement. On
attend des petits quarts d'heure qui finissent par faire une heure.
Notre impatience franaise est mise  rude preuve, les Anglais
attendent fort calmes devant leur assiette vide; leur soupe ici est une
affreuse colle qu'il est impossible d'avaler, ils ignorent la saveur
agrable et bienfaisante d'un bon consomm. Au second potage de ce
genre, Madame a jur sur la soupire de n'en jamais redemander; par
exemple, le rti de boeuf est excellent, les cuisiniers indignes
feraient bien de s'en tenir l, ils n'ont aucune ide de ce qui est
associable en cuisine, ni des mlanges savoureux, et je ne serais pas
tonne de voir un morceau de lard ayant mijot pendant douze heures
dans une pure d'oignons et de groseilles vertes se prsenter ensuite
entour d'une ceinture de gele d'abricots.

Mme assemblage aussi ridicule dans les toilettes robe blanche en
mousseline et plerine de fourrure. Les petites bourgeoises s'en vont
ainsi costumes au march, comme on le voit, l't et l'hiver, promener
continuellement bras dessus bras dessous. Malgr leurs chapeaux
patagoniens, les femmes pour la plupart sont jolies.

Beaucoup de vieilles Anglaises, celles qui ont abdiqu toute
coquetterie, portent les cheveux courts, coups en brosse. C'est
commode, mais ce n'est pas seyant. En somme, on voit plus de femmes
jolies qu'en France, mais elles ont moins de physionomie et moins
d'lgance, il leur manque la grce, plus belle encore que la beaut.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE IV

Mariage salutiste


Aujourd'hui, repos complet; en ma qualit d'trangre, la matresse
d'htel pensant m'tre agrable m'a offert une place pour assister  un
mariage salutiste, je n'ai eu garde de refuser. Un mariage salutiste est
un friand morceau qu'il n'est pas donn  tout le monde de savourer.

Voici dans tous ses dtails cette crmonie d'un nouveau genre.

L'arme du Salut s'est mobilise en masse, pour assister  la
bndiction du mariage de deux de ses hauts dignitaires.

Ds deux heures et demie, il n'y a mme plus un petit banc de disponible
au quartier gnral.

La marchale Booth prside, assiste du commissaire gnral Clibborn,
son poux dans le Seigneur. La salle est brillamment pavoise
d'tendards de tous les pays; Anglais, Russes, Amricains, Franais,
Suisses, etc., tout l'tat-major salutiste est l.

On entonne la _Marseillaise_ du Salut... avec accompagnement de cimbales
et de grosse caisse... Zim, boum, boum...

Le gnral Clibborn se lve, invoque Jsus et fait l'loge des nouveaux
poux. Le hros de la crmonie, le mari porte le jersey rouge sans
ornements.

A ct de la marchale, se tient une toute jeune fille, au long visage
ple, mystique, encadr d'une chevelure brune; son pur profil, d'une
candeur pensive, rappelle les vierges d'Overbeck. Elle est vtue d'une
robe noire en fourreau, tte nue; sur sa poitrine brille, en lettres
d'or cette devise: _De progrs en progrs_.

Le sermon de Monsieur Clibborn, coup de vive Jsus et d'Amen,
chaque fois que la chute des priodes amne le nom du Christ, alterne
avec des cantiques sur des airs connus et les sons clatants des cuivres
sacrs. C'est d'une gaiet qui exclut toute solennit et ramne
forcment l'esprit aux souvenirs des parades foraines.

Mais voici l'instant dcisif. Le gnral Clibborn invite les poux unis
ds le matin devant la loi profane,  s'approcher. Il fait subir 
chacun d'eux un petit interrogatoire sur ses devoirs de salutiste,
reoit leur engagement de se consacrer perptuellement  l'oeuvre
commune, puis les laisse seul  seule.

Le capitaine passe au doigt de sa fiance l'anneau nuptial et change
avec elle de mystrieuses paroles.

Tout est consomm:

    A toi, notre reconnaissance,
      A toi, Jsus, nos coeurs,
    Nous te devons la dlivrance,
      La paix et le bonheur.

La marchale Booth appelle la bndiction d'en haut sur le couple. Mais,
les hautes envoles de l'inspiration pitiste ne l'empchent pas de
penser aux ralits terrestres. Son discours se termine par un appel de
fonds; il manque mille cinq cents francs pour dgager la signature du
capitaine. Le Seigneur, qui est au milieu des fidles, les procurera.

--Amen, rpond le choeur.

On attendait avec curiosit le tmoignage que, suivant le rite,
devaient rendre les nouveaux poux. Le capitaine a remerci le Seigneur
des bienfaits qu'il lui accordait, prcieux encouragement  persvrer
dans le bien. Mais tout le succs de la sance a t pour sa jeune
femme; elle a parl avec un aplomb ingnu qui dsarmait le rire, et les
applaudissements ont clat lorsque, rsumant les sentiments qui
l'animaient, elle a dit: Le mariage n'est pour moi qu'une tape du
salut. Le capitaine et moi nous sommes lis l'un  l'autre  la faon de
ces Gaulois qui s'attachaient pour combattre et mourir ensemble.

Et les psaumes de reprendre, et l'orchestre de faire tapage; en avant
la musique! zim, boum, boum!! La crmonie est termine.[10]


JOURNAL DE SUZETTE

Pendant que madame tait  son mariage salutiste, la longue miss m'a
emmene  Sydenham voir le Palais de Cristal. Je m'attendais donc  un
palais j'ai vu plutt un immense serre renfermant des statues en petit
nombre, des pianos, des dentelles, des tapisseries, des brimborions
comme on en voit  tous les talages, enfin une infinit de choses qu'il
me serait impossible d'numrer.

L'exposition chinoise est intressante, ce qui est exotique attire
toujours. Il y avait beaucoup de fils du ciel, ce sont des gens  figure
jaune, yeux obliques, cheveux natts comme une mche de fouet; Miss a
parl avec un Chinois et un Turc qui brodait assis  la mode de son
pays. Ensuite nous avons vu une reproduction dlicieuse d'une habitation
de Grenade, c'est ce que j'ai trouv de plus beau; nous avons parcouru
une galerie renfermant des animaux empaills dont quelques-uns habills
en homme et en femme, c'tait comme une petite reprsentation des
animaux peints par eux-mmes.

Madame parle d'aller aux courses de Newmarket, moi je resterai  l'htel
et j'aurai deux jours pour me promener  ma guise. J'en profiterai pour
voir Londres plus tranquillement.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE V

Le tunnel sous la Tamise, La chapelle Saint-Louis de France.


Je tenais beaucoup  voir le tunnel de la Tamise, dont j'avais souvent
entendu parler par un de mes oncles, qui l'avait travers en 1844. Je
tenais  voir cette chose curieuse; une route passant, non sous la
terre, mais sous l'eau. C'est une oeuvre, d'une scientifique originalit.
De mon wagon de 1re classe, car ce tunnel est maintenant ligne de
chemin de fer, je l'ai admir sans jalousie, et mme avec un certain
orgueil, en pensant que c'est  un franais que revient l'honneur
d'avoir excut ce travail, d'avoir eu cette ide gniale, de runir les
deux rives de la Tamise, en passant dessous. Il s'appelait Brunel. Son
entreprise, protge par Wellington, subit cependant de grandes
difficults. On y travailla dix-huit ans, de 1825  1843, la dpense
fut de douze millions et demi de francs. Cinq fois les travaux furent
interrompus  la suite d'accidents. Ce tunnel a trois cent soixante-huit
mtres de long, il est  cinq mtres, sous le lit du fleuve.

Cette oeuvre si remarquable, n'eut aucun succs, au point de vue
financier, et ne rapporta jamais un penny  ses actionnaires. Elle tait
mme dans un complet tat de dlabrement, lorsqu'en 1865, le tunnel fut
achet cinq millions, par l'East-London-Railway.

La route de voitures fut transforme en voie de chemin de fer et, par ce
moyen, les lignes du Nord et celles du Sud de Londres furent mises en
communication en aval de London-Bridge, ce qui permit de gagner deux
heures pour se rendre directement de Douvres ou de Folkestone 
Liverpool ou en Ecosse.

J'ai aussi travers le _Tower-Subway_ vulgairement appel le _Tuyau de
Pipe_, qui date de 1870. Ce n'est qu'un simple tuyau de fer, n'ayant
gure plus de deux mtres de diamtre. Deux personnes seulement peuvent
y marcher de front. On accde au tuyau, par un vilain escalier en
colimaon. En bas, on trouve un tourniquet et un gardien auquel on donne
un sou, l'on passe, et l'on se trouve dans le tuyau, dont le parquet est
form de trois planches. On y touffe, on en sort baign de sueur, tant
la chaleur que dgagent les becs de gaz est forte et insupportable.
Cependant, on estime  trois mille le nombre des personnes, qui
traversent chaque jour la Tamise, dans le _Tuyau de Pipe_.

Saint-Louis de France, dans Little George Street Portman square, l'un
des plus humbles sanctuaires de Londres, m'attirait invinciblement. J'y
suis alle faire un plerinage. Ah! cette modeste chapelle rappelle de
pieux et tristes souvenirs. Hlas! toutes les dynasties qui ont rgn
sur la France depuis prs d'un sicle, sont venues prier l, dans l'exil
et la douleur.

L'rection de cette chapelle remonte aux plus mauvais jours de la
Rvolution franaise. Elle fut fonde en 1793 par des prtres, que la
Terreur avait chasss de leur patrie. C'tait le rendez-vous de tous les
migrs, qui venaient en grand nombre le dimanche, y entendre la messe.
On y voyait les princes de la maison de Bourbon et la fleur de
l'aristocratie franaise. Un jour, il fut donn  ces fidles d'lite,
de compter dans le choeur de l'humble chapelle, seize archevques et
vques. Lorsqu'arrivait le moment de la prire pour le roi,
l'assistance se levait comme un seul homme et chantait le _Domine
salvum_, avec un enthousiasme impossible  dcrire. On esprait alors
contre toute esprance...

Ce fut dans cette chapelle, que les obsques de la reine, femme de
Louis XVIII, furent clbres sans pompe, mais avec une grande pit.
Plus tard, aprs que la Rvolution de 1848 eut envoy la branche cadette
en exil  son tour, ce fut dans la chapelle de Little George Street que
le comte de Paris, le duc de Chartres, leurs cousins et leurs cousines
firent leur Premire Communion. Tous les princes et les princesses de la
maison d'Orlans s'y rendaient chaque anne pour les exercices de la
Semaine Sainte et difiaient les fidles par leur recueillement.

Puis le vent des rvolutions qui souffle priodiquement sur la France,
comme le mistral sur les ctes de Provence, renversa l'Empire qui
paraissait si fort, et Napolon III vint avec sa famille demander une
seconde fois asile  l'Angleterre. La veille de son dpart pour le
Zoulouland, d'o il ne devait pas revenir vivant, le prince imprial
vint se confesser  la chapelle franaise de Little George Street. En
sortant du Tribunal de la pnitence, il demeura longtemps en prire. On
remarqua qu'il tait agenouill devant un tableau, don du roi
Louis-Philippe, reprsentant la mise au tombeau de Notre-Seigneur. Le
prince qui semblait anim d'une grande ferveur, ne pouvait dtacher les
yeux de cette toile. Etait-ce un pressentiment?

Pauvre jeune prince! il dort maintenant du dernier sommeil  Windsor.

Dans cette petite chapelle, se sont fait entendre, tour  tour, les
matres de l'loquence sacre.

L'abb Combalot, le P. Milanta, le P. de Ravignan, l'abb Deplace, le P.
Flix, le P. Reculon, le P. Monsabr, le P. Didon, et d'autres encore.

Le consulat et l'ambassade de France y ont des bancs rservs.

Cette chapelle, tout en rappelant l'instabilit des choses de la terre,
est pour les coeurs franais, comme un reliquaire sacr du pass. Elle
voque les gnrations vanouies, les couronnes dtaches du front
royal, les empires disparus. Les trnes sont tombs, mais l'autel est
rest debout!

La Religion demeure, avec ses sublimes esprances, et elle plane
immortelle sur les ruines accumules par les hommes et le temps.


JOURNAL DE SUZETTE

Madame est aux courses. La longue miss m'a procur une matrone d'ge
respectable, quarante-cinq ans (moi je lui accorde le demi-sicle),
parlant bien l'anglais et pas mal le franais. Fanny Smith, c'est son
nom, consent  me piloter moyennant cinq francs par jour, les frais de
voiture  ma charge, et la voil dj me traitant comme une dame. Je
deviens sa matresse, c'est moi qui donnerai des ordres. Je vais trouver
cela charmant, hein! Deux jours de commandement dans une absolue
libert.

J'ai commenc par Saint-Paul que je voulais voir plus en dtail, car
pendant les trois jours que Madame m'a fait rouler du matin au soir, je
n'ai fait qu'entrevoir Londres. Les rues et monuments, tout cela
apparaissait et disparaissait comme dans une lanterne magique.

L'glise Saint-Paul est immense, c'est une masse imposante, grandiose,
mais encaisse dans un cercle de maisons, elle ne fait aucun effet; il
faudrait la contempler de loin et on est arriv devant elle presqu'avant
de l'avoir vue. Je pense qu'elle a bien cent cinquante mtres de long et
les piliers de la nef n'ont pas moins de vingt  vingt-cinq mtres de
tour. Elle peut contenir treize mille personnes  l'aise. L'intrieur
est svre et nu, j'y ai cependant remarqu quelques statues un peu
dcolletes pour un lieu de pit, mme protestant. La statue de
Wellington est, parat-il, un marbre de grande valeur. Six bas-reliefs
en marbre reprsentant des scnes de la Bible sont galement fort beaux.

A mon avis Regents-park est plus agrable que Hyde-park, il a d'aussi
beaux arbres, de jolis parterres dans le got franais, des fontaines,
o tout le monde peut boire, et d'lgants pavillons o l'on trouve
autre chose que de l'eau, des glaces, des ptisseries et tous les
rafrachissements possibles.

La cit est le quartier qui me plat le plus--c'est le commerce, le
mouvement, l'animation comme  Paris.

La Tamise est bien large et bien sale.

En passant devant la caserne des Horse-guards miss Smith m'a fait entrer
dans la cour pour admirer les plus beaux hommes du monde. Ils sont en
effet d'une taille gigantesque et leur costume est superbe, culotte
blanche, jaquette rouge chamarre de blanc et or, bottes noires, shako
couvert d'un immense panache blanc, avec cela six pieds, bien faits,
l'air de le savoir, raides comme des piquets, et pas tonns du tout
qu'on les regarde, ils y sont habitus;  cheval, avec leur cuirasse
d'acier et leur casque de mme mtal, ils ressemblent aux statues
questres de l'antiquit.

L'ambassade franaise n'est pas une belle demeure, c'est bien petit et
il est honteux pour les Anglais de ne pas mieux loger notre ambassadeur.
Le Consulat trs loign de l'ambassade est aussi peu de chose.

Quand la reine est  Londres, ce qui est rare, elle habite le palais de
Buckingham, assez grand, mais pas remarquable. Saint-James-park qui se
trouve devant est trs joli; les horse-guards donnent aussi dans ce
park. Saint-James-palace, rsidence de la cour, a l'air gai d'une
prison. Malborough-palace o demeure le prince de Galles ressemble  une
simple maison de particulier. Trafalgar-square est plus ornement, une
belle statue de Nelson en bronze s'lve au milieu, et aux quatre coins
quatre lions en bronze plus gros que des lphants compltent cet
ensemble splendide. L est la galerie nationale renfermant seulement
quelques peintures de matres, mais je n'y suis pas entre, il fallait
encore payer.

Le British-musum, est un beau monument, contenant d'intressants
manuscrits enlumins; des lettres d'Henry IV roi de France, d'Elisabeth
d'Angleterre, de Marie Stuart, d'Henry VIII, d'Anne de Boleyn, de Marie
de Mdicis, etc. Les cachets et sceaux des rois anciens, ceux de la
reine Victoria. Quelques bronzes, beaucoup de momies gyptiennes, des
statues grecques, les ttes en pltre de Nron, de Caus-Caligula, de
Jupiter, de Junon, de Vnus et une foule d'autres curiosits que l'on
voit heureusement pour rien. J'ai repass devant les ministres qui sont
vraiment d'normes maisons.

En rentrant nous avons rencontr un pauvre garon qui vendait de la
lavande, mais personne ne lui en achetait, par charit, je lui en ai
pris deux paquets, il avait l'air si malheureux, sa vue m'a gonfl le
coeur. Je voudrais tre riche pour pouvoir donner. Un peu plus loin, une
jeune fille pleurait de dsespoir de ne pouvoir vendre ses fleurs.
Achetons-lui un bouquet, m'a dit Miss Smith, cette pauvre fille parat
honnte, elle n'appartient certes pas au cercle des _Street-Girls_, ces
ples et cyniques pauvresses dont les albums conservent le type si
particulier. Ah! les Street-Girls, a continu mon interlocutrice, ce
sont elles qui, loqueteuses et malpropres offrent en passant, au coin
des rues, les bouquets de violettes salies, ce sont elles aussi que l'on
rencontre au crpuscule, dansant la gigue dans les sombres carrefours,
au son d'un vieux clavier discord; et la nuit on les heurte parfois du
pied sur le pav, ananties par les orgies du gin.

Que de misres  Londres; Miss Smith m'assure qu'il y a des matresses
de piano qui donnent des leons  quatorze sous l'heure, et quatorze
sous en Angleterre ne reprsentent pas sept sous chez nous. Ce soir nous
allons  Covent-Garden,  bon march, pour vingt-quatre sous. Ah! En
voil une chance! Miss Smith est une dbrouillarde, elle a le truc pour
dnicher les bonnes occasions. Lorsque la saison thtrale est finie, on
donne, l't, pendant un ou deux mois des concerts dans cette salle. Je
ne verrai pas de reprsentation, mais je suis bien aise de connatre un
des plus beaux thtres de Londres.


Covent-Garden

Il y avait beaucoup de monde, des hommes graves et des femmes fardes
qui n'arrivaient pas  les drider; tout cela n'tait pas une foule de
premier choix. Miss Smith m'a gliss  l'oreille que la bonne classe, en
Angleterre, ne va pas au thtre.

La salle est trs grande, claire par deux normes lustres et des
lampes  la lumire lectrique. Les stalles sont blanches et or, mais
les tentures sont fanes, aussi bien que les robes des chanteuses. Elles
vocalisent dlicieusement, mais quelle friperie que leur toilette; ce
sont des rossignols que le costumier du thtre affuble de ses vieux
_rossignols_.

On applaudissait beaucoup, il y avait des ngres habills en dandys, qui
gesticulaient, une canne  pomme d'or en main, et se bouffissaient comme
des paons, ils avaient autant de bijoux qu'un homme peut en porter, de
grosses bagues aux doigts, une pingle de cravate large comme une broche
de dame et une montre d'or avec chane et breloques, qui faisaient
autant de bruit que d'effet. L'un d'eux, mme, avait des boucles
d'oreilles. L'attraction irrflchie pour tout ce qui reluit est,
parat-il, un got donn aux races noires: les ngres adorent les bijoux
d'or et d'argent, le mtal qui brille. Eh bien! c'est la mme chose chez
les corbeaux et les pies, qui sont la race noire des oiseaux.

A dix heures, nous avons t obliges de partir, pour ne pas rentrer
trop tard. Il me semblait que nous venions seulement d'arriver.

L'air tait doux et le ciel plein d'toiles; en les regardant, j'ai
senti soudain mes yeux se remplir de larmes. Je pensais que sous notre
beau ciel de France, ces mmes toiles clairaient ma vieille mre et
mes soeurs.

Notre dernire journe avant l'arrive de Madame a t aussi bien
remplie: visite  l'Aquarium,  la Tour de Londres et  Greenwich.

On paie un schelling par personne,  l'entre de l'aquarium. Je n'y ai
pas vu grand chose, des phoques et des plantes vertes trs belles. Mais
l'aquarium a une autre attraction que je prfre. Au centre se trouve un
cirque o l'on fait de la haute cole  cheval et des exercices
vlocipdiques trs remarquables. On voit encore des lions en cage,
styls par un ngre et sautant des barrires; ce spectacle dure deux
heures, on en a vraiment pour son argent. Miss Smith m'a fait remarquer
l'aiguille de Cloptre; dame! celle-l ne se perdrait pas dans une
botte de foin: c'est un magnifique monolithe apport d'Egypte. J'ai
crois un Ecossais, mais trop rapidement, j'aurais voulu voir son
costume plus en dtail: jupon court pliss vert et noir, jambes nues,
charpe prenant de l'paule droite rattache sous le bras gauche et
descendant presque jusqu'aux pieds, grand chapeau avec plumes
retombantes, sabre au ct, fusil sur l'paule, l'ensemble est charmant.

La Tour de Londres se compose de bien des tours, mais on n'en visite que
deux. Celle qui contient les joyaux de la couronne ne m'a pas
merveille: il y a peu de bijoux, mais beaucoup de vaisselle d'or, des
sallires particulirement. Les joyaux se composent de trois couronnes
dont la plus belle, celle de la reine, est couverte de diamants; la
couronne du Prince de Galles m'a paru fort modeste. On nous a montr la
chambre trs troite au pied d'un escalier o les enfants d'Edouard ont
t tus. Nous parcourons plusieurs salles garnies d'armes et
d'armures. On nous fait aussi remarquer une statue de la reine Elisabeth
 cheval et le plan en relief du monument que nous visitons, cette
fameuse tour de Londres o les souvenirs ne sont pas gais. Nous entrons
ensuite dans la tour des personnages clbres; les murs sont couverts
des initiales, noms, et armoiries des malheureux qui ont pass par l.
Dans la cour on montre la pierre o furent dcapites Anne de Boleyn,
Jeanne Seymour et Catherine Howard, cela donne le frisson; autrefois les
favorites des rois payaient bien cher leur triomphe.

Les gardiens ont un costume moyen-ge trs chic, le voici: chapeau de
velours noir tout fronc et entour de faveurs rouges, bleues et
blanches, pantalon noir et rouge, tunique noire avec plastron de
flanelle rouge reprsentant des fleurs de lys et les lettres V. R.,
Victoria Reine; cette tunique est serre  la taille par une ceinture de
cuir ferme avec une grosse boucle en cuivre.

Nous avons pris le bateau pour aller  Greenwich, une grande ville sur
la Tamise,  deux lieues de Londres; pendant tout ce parcours, les bords
de la Tamise sont entirement livrs au commerce, et la rivire aux
bateaux, elle en est littralement encombre, c'est un mouvement
extraordinaire.

On va voir  Greenwich, 1 le magnifique hpital des Invalides de la
marine, bti en 1696, sur l'emplacement d'un ancien palais des rois
d'Angleterre. 2 l'Observatoire, qui est clbre; il fut fond en 1775,
par le roi Charles II. Une fabrique d'instruments d'optique et de
navigation y est attache. L'observatoire est trs haut perch, dans un
parc superbe, dessin par un Franais, Le Ntre. Nous sommes grimpes
jusqu'au haut, bien rsolues  tout voir... hlas! on ne peut pntrer 
l'intrieur. Nous avons d nous contenter de la vue qui de cette hauteur
embrasse un vaste horizon. De petites marchandes tablies dans le parc
nous ont vendu des gteaux et de la bire. Aprs nous tre restaures,
nous avons visit une salle de peinture, dont Nelson est le hros; on le
voit  diffrents ges et dans toutes les positions, assis et debout, de
profil, de trois quarts et de face. Nous avons aussi donn un coup d'oeil
 la station des yachts royaux. En face, de l'autre ct de la Tamise,
se trouvent les docks et chantiers de la Compagnie des Indes.

Aprs avoir parcouru quelques rues, comme je ne voulais pas m'attarder,
 cause de l'arrive de Madame, nous avons repris la route de Londres.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE VI

Les courses de Newmarket.


Il me semble impossible de venir en Angleterre, sans y voir au moins une
de ses courses tant vantes. J'aurais bien dsir aller  celles
d'Epsom, fondes depuis plus d'un sicle, en 1779, et qui ont un si
grand renom, mais nous sommes bien loin du 21 mai, jour o elles ont
lieu chaque anne, et je suis alle  Newmarket, dont les courses
classiques, demi-classiques, les steeples, les handicaps, sont galement
clbres.

Newmarket est une petite ville o l'on se rend de Londres, en deux
heures, par le chemin de fer Great-Eastern. Les courses y sont
organises sur une grande chelle. Quarante-cinq entraneurs publics ont
sous leur direction deux mille chevaux de courses. Les courses et les
rgates sont pour l'extrieur les solennits mondaines par excellence,
la _great_ attraction des Anglais, c'est leur passion dominante. Les
parieurs, les uns pour les chevaux, les autres pour les bateaux, se
lancent dans la carrire  fond de train, c'est le cas de le dire; les
paris sont insenss!

En dfinitive, c'est toujours le jeu, le jeu sur un tapis vert de gazon
ou d'eau, au lieu d'tre sur un tapis de drap. Je me suis fait mettre au
courant des principaux termes de la langue chevaline, termes que nous
avons emprunts, je me demande pourquoi, car il me semble que le
franais est une langue assez riche par elle-mme, pour se suffire, sans
avoir recours aux autres. Il y a plus de deux cents ans qu'Amyot disait:
La langue franaise n'est plus cette pauvre gueuse  laquelle le grec
et le latin faisaient l'aumne et aujourd'hui nous avons encore moins
besoin d'emprunter ailleurs, surtout aux Anglais, qui seront toujours
nos voisins sans jamais vouloir tre nos amis.

On me rpond: c'est la mode, il faut la suivre. Soit, je m'incline, mais
non sans faire quelques restrictions. _Sport_ veut dire en anglais
_divertissement_, courses, chasses, gymnastiques, joutes sur l'eau,
lawn-tennis: j'admets ce mot, puisqu'il comprend  la fois tous les
exercices en plein air.

Mais pourquoi dire: arriver sur le _turf_ (gazon), plutt que sur le
champ ou la piste. Pourquoi dire le _ring_, littralement le _rond_,
plutt que l'enceinte, pour dsigner le lieu o se runissent les grands
amateurs et les parieurs forcens.

_Betting_ signifie tout simplement _pari_ et _Starting dpart_.

Pourquoi appeler _steeple-chase_ cette course hrisse d'obstacles,
rivire, palissades, murs, haies, fosss, et dont le vrai nom est course
_casse-cou_.

_Dead-heat_ veut dire que les chevaux arrivent ensemble; quel
inconvnient y aurait-il  dire course nulle, o les chevaux sont
arrivs tte  tte? Pourquoi ne pas prononcer la _tribune_ au lieu du
_stand_, le _concours_ ou la _lutte_ au lieu du _match_, le _haras_ au
lieu du _Stud_?

Dame! pourquoi? je rpondrai en anglais: That is the question, comme
disent ceux qui veulent se donner des airs savants et passer pour
connatre Shakespeare par coeur.

Jusqu'ici je n'avais jamais pu lire jusqu'au bout les articles de
courses dans nos journaux, cela me faisait un peu l'effet du sanscrit ou
du chinois.

Je m'en tenais  la spirituelle boutade de _Bernadille_ sur l'agrable
vocabulaire des courses il faut suivre, dit-elle, la gradation des
sentiments qu'il produit sur l'esprit des lectrices qui dbutent par
l'impatience et finissent par l'horripilation.

_Gentleman-rider_ les intrigue; un propritaire qui dclare _forfait_
les inquite: comment devineraient-elles qu'il s'agit ici d'une amende,
d'un ddit,--_forfeit_.

Le handicap les tonne, elles ignorent qu'un _handicap_ est une course
o l'on admet les chevaux de force et de mrite diffrents, en
galisant autant que possible par des supplments de poids les chances
de victoire?

Le _stud book_ les agace; les _book makers_ les irritent; au
_betting-ring_, elles sont rouges de colre, un cheval _disqualified_
leur arrache des cris de dsespoir, et la _performance_ des signes
d'alination mentale.

Si cela continue, il sera ncessaire d'apprendre l'anglais avant de
pouvoir lire certains journaux franais.

Il faut voir comme les Anglais, gnralement si froids, s'animent sur le
turf. Il y a un demi-sicle, quand la socit pour l'encouragement et
l'amlioration des races de chevaux en France accordait aux vainqueurs
des hippodromes douze paniers de vin de Champagne, les courses en
Angleterre remuaient dj un comt tout entier; cependant les Anglais
ont encore beaucoup de chemin  faire pour atteindre  la hauteur des
anciens Polonais qui placrent un jour sur les quatre fers d'un cheval
les destines de leur patrie.

Leur histoire rapporte que, le roi tant mort sans hritier, tous les
palatins se montraient prts  entrer en lutte arme pour conqurir le
trne; soudain on dcida de s'en remettre au hasard d'une course, celui
des Palatins qui arriverait bon premier serait couronn roi. Ce
procd peu ordinaire eut les meilleurs rsultats, la guerre prte 
s'allumer s'teignit comme par enchantement et la nation eut son roi.

Le cheval de courses en France comme en Angleterre est un patricien qui
a son tat civil trs bien tenu; on pousse mme les choses plus loin
depuis une quarantaine d'anne, on conserve le portrait des grands
vainqueurs.

Old England est forte pour les portraits. La reine Victoria n'a-t-elle
pas un _muse canin_ renfermant le portrait de tous les petits toutous
qu'elle a aims?

Je ne sais quel sera plus tard le sort des chiens de sa gracieuse
Majest, mais les chevaux passeront  la postrit leur nom figurera
dans le dictionnaire Larousse  ct de Bucphale dompt par Alexandre,
d'Incitatus fait consul par Caligula, de Vaillantif tu sous Roland dans
le dfil de Roncevaux, de Bubica la cavale du Cid, de Rossinante
l'idal coursier de Don Quichotte. Les chroniqueurs ont nglig de nous
transmettre les noms des chevaux des quatre fils Aymon, c'est
regrettable! Je termine ici ma liste des chevaux clbres sur laquelle
je pourrais inscrire encore le cheval de _Troie_ qui tait en bois, et
le cheval de bronze d'Auber qui sera toujours en musique.

Les courses de Newmarket ont presqu'autant d'importance que celles
d'Epsom, elles m'ont vivement intresse. Je suis revenue trs
satisfaite de mon excursion et trs enthousiasme des beaux chevaux que
j'ai vus, les uns courant sur le turf, du stand o j'tais fort bien
place, les autres au repos, dans le _stud_ que j'ai visit ensuite,
Ciel! je m'arrte! aurai-je par hasard des dispositions  devenir une
_horse women_ et parler la langue des chevaux.

Ici j'y suis presque oblige, mais en France je ne me le pardonnerais
pas. Vive partout, mme aux courses, notre belle riche et harmonieuse
langue!


JOURNAL DE SUZETTE

Il m'est impossible de dcrire tout ce que j'ai vu depuis quelques
jours. Tout cela encombre ma mmoire, et danse dans ma tte une
sarabande effrne. Quand de retour au pays, on me demandera des dtails
sur Londres, je montrerai mon journal  mes amies, aux autres je me
bornerai modestement  rpondre ceci: Qui n'a pas vu Londres, ne peut se
faire une ide de cette ville immense, avec ses millions d'habitants.
Elle est plus peuple que plusieurs Etats d'Europe, tels: la Suisse, la
Bulgarie, la Saxe qui n'ont chacune que trois millions d'mes. Londres a
deux fois plus d'habitants que la Grce, le Danemark et la Norvge qui
ne comptent chacun que deux millions d'habitants; et sa population
s'accrot chaque anne de soixante-dix mille personnes. Ma vanit
satisfaite de ces comparaisons et de l'bahissement de mes auditeurs,
j'ajouterai pour finir: Voil ce qu'est Londres, une ville
extraordinaire, sans rivale, la plus grande ville du monde et je la
connais!...[11]




WINDSOR




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE VII


Windsor est une petite ville de huit mille mes qui s'est groupe autour
du chteau royal, sjour prfr de la Reine Victoria. Windsor est donc
un magnifique chteau gothique avec remparts et fosss, bti sur une
lvation d'o la vue s'tend fort loin. Une immense fort de cent
kilomtres de tour fait partie du domaine de Windsor.

Fond par Guillaume le Conqurant, augment par Edouard III et sans
cesse embelli par ses successeurs, ce chteau est vraiment une demeure
royale digne de la reine d'Angleterre, impratrice des Indes.

J'ai admir la chapelle royale et la chapelle Saint-Georges o sont
reus les membres de la _Jarretire_; la terrasse qui a prs de six
cents mtres de long est vraiment splendide.

Madame monte  la tour si haut qu'elle peut monter c'est ce que j'ai
fait. Je suis monte  la plus haute tour de Windsor, pour jouir d'un
horizon sans limites. Le regard s'tend sur douze comts.

Les salons que j'ai visits sont somptueusement meubls. Du reste, des
trsors en tous genres, artistiques et autres, s'accumulent ici depuis
des sicles. N'est-ce pas  Windsor dans les appartements particuliers
de la reine que se trouve le chef-d'oeuvre de notre manufacture de
Svres, un service  dessert, estim un million deux cent cinquante
mille francs.[12] Command pour Louis XVI, il fut achet par George IV,
alors prince rgent. Le fond est gros bleu, avec des dorures
merveilleuses, du clbre Leguay, et des peintures exquises en
mdaillon, par Dodin.

Cette visite  Windsor, m'a vivement intresse; je la classe parmi mes
meilleurs souvenirs de voyage.


JOURNAL DE SUZETTE

Nous ne sommes pas alles directement de Londres  Oxford, nous avons
fait un petit crochet pour visiter Windsor, o nous avons commenc par
djener, dans un htel de belle apparence. On nous a servi des oeufs et
du jambon, qu'on mange ensemble ou sparment,  sa guise. C'est le menu
invariable et traditionnel du matin, dans la grande Angleterre. Du
jambon cuit ou du jambon cr, du jambon aux oeufs ou du jambon aux pommes
de terre, du jambon toujours; comme c'est agrable pour ceux qui ne
l'aiment pas!

Tout cela se mange avec un trident. En France les fourchettes sont 
quatre dents, en Angleterre elles n'en ont que trois. Par exemple, on
nous a servi un nouveau dessert que nous ne connaissions pas! On nous a
servi--Lucullus et tous les cuisiniers des temps anciens--Brillat,
Savarin, Vatel, Carme, Trompette, et tous les chefs des temps modernes,
voilez-vous la face,--on nous a servi comme dessert sous le nom de
croquettes croquantes et dores de petits morceaux de pain (des restes
sans doute) desschs au four. Hein! jolies croquettes bien russies et
bien gotes surtout; j'tais indigne. Madame a pris la chose plus
philosophiquement et s'est mise  rire. Ma pauvre Suzette, calmez-vous,
m'a-t-elle dit, cela me rappelle un mot de Chamfort qui peut
s'appliquer ici: Il y a des gens, crivait-il, qui ont plus de dner
que d'apptit, alors que d'autres ont plus d'apptit que de dner. Ce
dernier cas est le ntre aujourd'hui.

C'est  Windsor que demeure ordinairement la reine, car elle n'aime pas
Londres. Son chteau est trs considrable, il a l'aspect d'un
chteau-fort bti en petites pierres, ce qui n'est pas joli comme la
pierre de taille. Nous sommes montes sur la plus haute tour d'o le
panorama est splendide. La visite des appartements m'a bien intresse,
surtout la salle du roi Georges o l'on donne les banquets. Sur les murs
s'talent les armes de tous les pairs d'Angleterre. Le grand salon de
rception est trs beau, le meuble est dor et recouvert en satin rouge
broch, le plafond guilloch est blanc et or, plusieurs salles sont
tendues en tapisserie des Gobelins, avec des plafonds dors, c'est mme
un peu trop charg. Nous avons visit la chapelle de la reine; le choeur
est en chne sculpt ainsi que les siges de la famille royale. Trs
jolie est aussi la chapelle rige en mmoire du prince Albert, l'poux
de la reine. J'ai vu le tombeau o reposent ensemble Henri VIII et
Jeanne Seymour. J'ai salu respectueusement le monument lev au petit
prince imprial tu si malheureusement chez les Zoulous.

Les gardes sont des grenadiers habills de rouge et coiffs d'un chapeau
 poil.

En partant, j'ai demand  un domestique de la reine, tout habill de
noir,  cause de la mort du duc d'Albany, l'heure exacte du train pour
Oxford; c'est avec toute la dignit due  son rang qu'il m'a donn ce
renseignement, en me tirant son chapeau aussi respectueusement que si
j'avais t membre de la famille royale. En voil des domestiques, dont
le sort fait envie... Plus heureux que bien des matres!




OXFORD




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE I

Arrive  Oxford


Mes premiers jours  Oxford ont t consacrs  l'amiti. Il est si doux
de parler du temps pass, avec ceux qui l'ont vcu, de parler de la
gnration qui prcda la ntre, avec les derniers contemporains de
cette gnration. Le souvenir de ma mre bien-aime planait sur tout ce
que nous disions, le pass me ressaisissait tout entire. Par instant il
me semblait qu'elle tait l, que j'allais l'entendre, la voir... Chre
bonne mre, elle avait bien plac son affection, et sa vieille amie m'a
dlicieusement reue. Chacune de vos lettres m'a-t-elle dit, me donnait
du soleil pour toute la journe. La distance disparaissait, mon
affection vous voquait, ma pense retrouvait la vtre et j'avais la
tendre illusion de me croire prs de vous. Aujourd'hui je tiens la
ralit, quel bonheur! Quand on est entr dans mon coeur, c'est pour la
vie, autrement, l'amiti ne serait ni sincre, ni vraie.

Malgr son existence qui s'coule en Angleterre, le snobisme britannique
ne l'a pas atteinte. Elle est reste bien franaise par le coeur et par
l'esprit. Aujourd'hui, on est un peu brutal dans ses ides, un peu cr
dans ses expressions, cela s'appelle du _naturalisme_, un long mot, que
personne ne comprend gure, pas mme ceux qui s'en servent le plus.

Mon amie au contraire a gard des expressions lgantes et choisies, et
pratiquant l'art du bien dire, fait tout passer sans choquer personne.
Et je suis heureuse de nos causeries, comme elle est heureuse de ma
prsence. Ah! que j'ai bien fait de venir!


JOURNAL DE SUZETTE

Nous voil donc arrives chez l'amie de Madame. Cette amie habite une
belle maison, bien confortable, elle a plusieurs domestiques; c'est une
vieille dame riche. D'ailleurs ce n'est pas en Angleterre qu'il faut
venir habiter lorsqu'on n'a pas de fortune. Au contraire, beaucoup
d'Anglais quittent leur pays par raison d'conomie, et si nous voyons
certaines villes franaises, encombres d'Anglais, c'est qu'ils y
trouvent leur avantage, et vivent bien plus  l'aise chez nous que chez
eux.

J'ai une assez jolie chambre, mais ce n'est pas tout dans la vie, et mes
dbuts ne sont pas heureux. Mauvais sommeil, nuit dtestable  digrer
laborieusement l'affreux pain pas cuit, qu'on mange ici comme du gteau.
Ah! ces Anglais, ils ont un estomac  rendre des points  toutes les
autruches de la cration.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE II

La ville d'Oxford, ses collges, ses muses, ses promenades.


Oxford passe  bon droit pour tre une des plus jolies villes
d'Angleterre.

C'est une ville essentiellement protestante; sur quarante mille
habitants il n'y a que quatre cents catholiques.

Oxford possde une fabrique de Bibles, c'est par milliers qu'elles s'en
vont chaque jour inonder les colonies et le monde entier, et une
Universit fonde au commencement du XIIe sicle, disent les uns, ds
le Xe sicle, par Alfred Le Grand, disent les autres. En tout cas,
cette Universit clbre compte vingt-quatre collges tous plus beaux
les uns que les autres: Saint-John's, Magdalen, Kable Christ-Church,
Trinity, Queen's, New-Collge, etc. Cette Universit est gnralement
dvoue aux principes des Tory (elle envoie deux dputs au Parlement)
et  l'glise anglicane. Cependant c'est dans son sein qu'a pris
naissance le _Puseysme_, encore une nouvelle secte que ma bonne amie m'a
explique. Son principal auteur est le docteur Pusey, chanoine de
l'glise du Christ et professeur d'Hbreu  Oxford. Sauf qu'elle dclare
la loi indpendante du pouvoir pontifical elle se rapproche du
catholicisme sur les points les plus importants. Elle rtablit la messe,
la Confession, la pnitence, le jene, l'invocation des saints.

Inquits par l'piscopat anglican qui ne les voyait pas d'un bon oeil,
la plupart des Puseyistes ont ouvertement embrass le catholicisme.

Tous les collges ont des jardins ou des parcs, de sorte qu'il est
impossible de trouver une mme ville ayant autant de promenades et
d'aussi belles.

Oxford possde encore plusieurs halls, difices pour loger les
tudiants, plusieurs bibliothques parmi lesquelles la _Bodlienne_,
comptant plus de deux cent mille volumes et vingt-cinq mille manuscrits,
une belle galerie de tableaux, un muse d'histoire naturelle, un jardin
botanique mdiocre.

Cette ville fut prise d'assaut en 1067 par Guillaume. Elle devint
pendant quelque temps l'une des rsidences des Rois; c'est l que furent
rdiges en 1258 les _Provisions_ dites d'_Oxford_. Charles Ier s'y
retira pendant la guerre civile.


JOURNAL DE SUZETTE

Ma consolation ici, c'est la gouvernante, Miss Emily, une jersiaise,
d'origine bretonne, parlant franais. Il est facile de voir que la
perfide Albion ne tient aucune place dans son coeur. Elle aime sa
matresse qu'elle sert fidlement depuis 30 ans, mais elle n'aime pas
les Anglais. Elle a la permission de me montrer la ville et nous faisons
de jolies promenades ensemble.

Je dsespre de pouvoir faire la description d'Oxford, je ne connais
rien  l'architecture, et je crois que lorsque j'aurais dit c'est beau,
je ne pourrais que m'arrter. Cependant je vais faire de mon mieux.

La ville est trs grande, bien perce, propre, mais ce qui fait sa
gloire ce sont ses nombreux collges, tous plus beaux les uns que les
autres, btis dans le genre de nos vieux chteaux franais, comme celui
de Josselin, par exemple. Tous sont recouverts de lierre, de vignes
vierges et entours de parcs charmants o l'on peut se promener; ces
parcs se composent d'alles ombrages de beaux arbres et de pelouses. On
ne trouve gure de fleurs que dans les jardins particuliers.

Oxford, malgr sa rputation de jolie ville, manque de gat. Jusqu'ici
les villes que j'ai vues me paraissent tristes. Les maisons estompes de
briques rouges sont ternes. Cela tient sans doute  la couleur grise du
ciel, et  celle des pierres couleur du ciel. On ne crpit pas les
maisons, on ne les blanchit pas davantage, je trouve qu'on voit trop la
carcasse. Oxford compte trois mille tudiants que l'on reconnat
facilement  leur costume trs drle. Ils portent un norme manteau
flottant, et un chapeau, dur comme un morceau de carton, de forme
carre, orn d'un gland, qui leur tombe sur le nez avec toute la grce
imaginable. Si j'en ai le temps, j'habillerai une poupe en tudiant,
pour la rapporter en France.

Avant-hier, par curiosit, j'ai accompagn Miss Emily  un service
protestant. Un ministre  l'air digne, une baguette de cuivre en main,
nous a places dans un banc.

Il y avait peu de fidles, mais ils avaient l'air trs pntrs et se
tenaient respectueusement.

Quand le ministre jetait les yeux de mon ct, je baissais les miens sur
mon livre, une bible imprime en anglais  laquelle je ne comprenais
rien, bien entendu. J'ai trouv les chants pleins de douceur et de
suavit. Il y avait des choristes habills comme les ntres, les
ministres portaient des espces de chapes noires bordes d'hermine. J'ai
aussi t trs difie  l'glise catholique: les fidles me semblent
plus pieux, plus recueillis qu'en France et pendant les offices restent
presque toujours  genoux.

Miss Emily m'a demand si je voulais visiter les collges; les collges,
ai-je rpondu, je veux bien en visiter un et cela me suffira, car je
pense que tous les autres sont  peu prs pareils; mais ce que j'ai vu
avec plaisir ce sont les grands parcs qui les entourent, celui du
collge Keble est particulirement beau.

Je suis alle voir jouer une partie de lawn-tennis, ce qui m'a bien
amuse. Ce jeu fort en vogue a ici dtrn le croquet; c'est la
distraction prfre des tudiants. On bataille beaucoup, la raquette en
main, on s'amuse, on s'agite, et l'on attrape grand chaud. Ce devrait
tre le jeu hyginique de l'hiver pour se rchauffer. Les Anglais sont
absolument passionns pour ce jeu et le _Daily-News_ enregistre leur
succs  ce sujet.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE III

Brood-Way, Le Muse, La Msopotamie


Brood-Way, c'est--dire large voie, est une alle plante d'ormeaux
magnifiques, et les plus grands qu'on connaisse; leur rputation est,
parat-il, europenne.

Le muse d'histoire naturelle que je viens de visiter doit tre bien
intressant pour les savants et les tudiants en mdecine: des pierres,
des silex de toutes sortes, richesses minralogiques, attendent les
premiers, les seconds trouvent des cerveaux, des coeurs, des foies
conservs dans de l'esprit de vin, des animaux, corps de girafes
gigantesques, d'lphants monstrueux, de baleine immense, o un mnage
pourrait se loger  l'aise et s'installer un appartement complet; enfin,
sujet profond d'tude, un millier de crnes humains de tous les pays, et
on pourrait presque dire de toutes les formes, et quelques squelettes;
en contemplant l'ossature humaine effrayante et attristante tout  la
fois, ces vers de Victor Hugo, je crois, me revenaient  la mmoire:

    Squelette, o se trouve ton me?
    Foyer, qu'as-tu fait de ta flamme?
    O cage vide qu'as-tu fait,
    De ton bel oiseau qui chantait?

Nous sommes revenues par la Msopotamie, cette Msopotamie ne se trouve
pas entre le Tigre et l'Euphrate, quoique entre deux rivires sillonnes
de barques pompantes et coquettes traant leur lger sillon sur les
eaux; c'est une promenade. Ses berges taient garnies de pcheurs  la
ligne gardant une immobilit absolue, raides comme une trique et me
faisant penser  ces dfinitions quelque peu irrvrencieuses et si
souvent reproduites de la pche et des pcheurs  la ligne.

Dans la rue Magdalen se trouve une croix horizontale qui marque la place
o furent tus deux prtres, sous le rgne d'Elisabeth, toujours si
cruelle envers les catholiques.

Il parat qu'ici on voit continuellement surgir de nouvelles religions.
Hier, un bonhomme, la vivante image du vieux Christmas, qu'on dessine
dans les gravures, cheveux blancs, comme des flocons de neige, immense
barbe givre jusqu'au genoux, prorait d'une voix enroue en frappant de
toutes ses forces sur une bible. On aurait dit qu'il voulait faire
entrer tout ce qu'il dbitait,  coups de poings, dans l'esprit de ses
auditeurs. Il tait trs entour.

On compte, parat-il, en Angleterre, cent quatre-vingts sectes
diffrentes. Voil bien des moyens pour arriver au ciel; il me semble
mme qu'il y en a trop pour qu'ils soient tous bons.


JOURNAL DE SUZETTE

A Oxford aussi les magasins se ferment de bonne heure; il n'y a aucun
agrment  se promener le soir dans les rues; ce n'est pas comme en
France, o on a l'blouissement des beaux talages bien clairs. Ici le
samedi est comme  Jersey trs mouvement, tout le monde fait ses
provisions et court les magasins et les marchs. Le dimanche on semble
confit en dvotion, tout mouvement cesse, sauf celui des cloches qui
carillonnent  vous rompre la tte.

Le grand march couvert d'Oxford est trs intressant, tout y est beau
et de bonne qualit, mais d'un prix!... La viande, magnifique, un peu
grasse, peut-tre, mais fort apptissante est bien plus chre qu'en
France. Et le poisson donc! Etre plant au milieu de la mer, et payer le
cent d'hutres vingt-cinq francs, c'est raide! Les fruits sont
inabordables, beaucoup viennent de France, et on les paie en
consquence. Du reste, c'tait bien un peu comme cela  Jersey et 
Guernesey, o les habitants tout en n'ayant pas l'air de se croire
anglais, se montrent tout aussi _grasping_ que ceux de la mre-patrie.
L'eau est mauvaise et empte la bouche. Je m'abreuve de th, que j'aime
heureusement. Le pain ordinaire est dtestable, je l'ai dj dit. Il y a
bien un pain de luxe, le pain viennois, qui est trs bon, mais on ne le
sert qu' la table des matres.

Miss Emily me fait goter de tout. Le fameux whisky est dtestable  mon
got; en revanche, j'ai trouv le sherry fort bon. J'ai bu du _gin_;
cette sorte d'eau-de-vie cote aussi cher que le rhum, ce qui n'empche
pas les femmes du peuple d'en boire jusqu' l'ivresse. Je ne ferai pas
de folies pour le _gin_. Je ne sais quels ingrdients on y ajoute, mais
on y trouve amalgams ensemble trois parfums bien diffrents et qui
semblent sortir de chez le coiffeur, de chez le pharmacien et de chez le
liquoriste, le tout bien sucr. Pour tre juste, je dois reconnatre que
le got d'anisette domine. C'est blanc comme de l'eau, et point capiteux
du tout. Je pense qu'il faut en boire  haute dose pour se griser. Ce
qui est bien meilleur, c'est le cidre de Devonshire, mais il est trs
cher.

La cuisinire nous a fait manger hier une conserve d'Amrique: une
langue de panthre ou de kanguroo, je ne sais plus au juste. C'tait
dtestable! L'indpendante Amrique empoisonne sa petite soeur anglaise
de toutes ses conserves de viande et de poisson, tout en les lui faisant
payer cher.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE IV

Moeurs anglaises


Mon amie me donne des dtails fort intressants sur la socit anglaise,
sur les coutumes mondaines et religieuses. Elle m'a mme promis des
notes prises sur le vif, et crites par elle, il y a quelques annes.
Certes, je lui rappellerai sa promesse avant de partir.

Voici donc quelques dtails sur l'aristocratie.

La noblesse vient sans doute,  Londres, mais elle habite beaucoup plus
ses terres que la ville. La noblesse anglaise est rurale, comme la
bourgeoisie anglaise est commerciale. L'amour des voyages existe dans
toutes les classes.

La saison brillante de Londres dure trois mois: mai, juin, juillet.
Pendant ces trois mois, tout sujet de sa gracieuse majest, appartenant
au grand monde par sa naissance, sa fortune, sa position, se croit
absolument oblig de venir dans la capitale, et de s'y montrer, c'est un
point d'honneur pour lui.

Cette grande noblesse anglaise, fonde sur la hirarchie est d'une
puissance norme. Elle n'a point t rduite en poussire comme le ft
la ntre, suivant l'expression nergique du premier Consul Bonaparte.

En ces dernires annes cependant, elle s'est laisse entamer par la
juiverie. Oui, les juifs sont enfin parvenus,--la force de l'argent est
irrsistible,-- pntrer dans l'aristocratie anglaise, si pleine de
morgue et d'orgueil. Il y a maintenant  Londres un lord Rothschild.
Quelle rvolution sociale et politique dans ce titre rapproch de ce
nom! Un demi-sicle a suffi pour l'accomplir. Se douterait-on qu'il y a
 peine cinquante ans, il existait encore dans la lgislation anglaise,
un statut tomb en dsutude, il est vrai, un statut qui obligeait les
juifs  porter un costume distinctif.

Les gens qui habitaient Londres de 1848  1858 se souviennent d'avoir vu
le pre de lord Rothschild, le baron Lionel, lu dput par la Cit de
Londres, se prsenter chaque anne  Westminster pour prendre possession
de son sige et chaque fois tre repouss parce qu'il ne pouvait prter
serment _Sur la foi d'un chrtien_, comme l'exigeait la loi.

Enfin, en 1858, on changea la formule, et il put entrer.

Et voici qu'aujourd'hui le fils du dput si longtemps relgu  la
porte de la Chambre des Communes, est entr dans la Chambre des Lords,
l'assemble la plus fire de l'univers, et qui nagure n'avait pas assez
de ddain pour les juifs.

On n'a pas oubli dans les salons de Londres la saillie de M. de
Talleyrand, alors ambassadeur de France, qui, remarquant dans une soire
donne par lui, la prsence du duc de Montmorency et celle de M. de
Rotschild, que l'empereur d'Autriche venait d'anoblir, s'cria: Nous
avons ici le premier Baron chrtien et le premier Baron juif. Et cette
coutume s'est enracine, les chrtiens vont danser chez les juifs,
sduits et blouis par le faste de leurs rceptions.

En gnral, les jeunes Anglais sont fanatiques des exercices corporels.
Ils aiment beaucoup la danse, plus mme peut-tre que les jeunes filles.
Le prince de Galles leur donne l'exemple; valseur mrite, il ne
ddaigne pas les invitations de la haute noblesse et danse jusqu' trois
et quatre heures du matin, dans les bals qu'il honore de sa prsence.

Les normes fortunes de l'aristocratie, de l'industrie et du haut
commerce, donnent des ftes, des raouts d'un luxe inou; il n'est pas
rare de commander pour douze ou quinze mille francs de fleurs et de
plantes vertes, pour une rception d'apparat. Les angles des
appartements, les fentres, les chemines, sont remplis de palmiers,
fougres, camlias, etc.; les rampes des escaliers, les chambranles des
portes, sont enguirlands de jasmin, de lilas, de mimosa; aux plafonds,
se balancent entre les lustres, de grosses lanternes rondes de cristal,
claires intrieurement et revtues d'azales, de clmatites, ce qui
fait l'effet de boules de fleurs lumineuses. La musique sort de bosquets
verdoyants et parfums et le service, comme lgance et confort, ne
laisse rien  dsirer. Voil les ftes que se donne, pendant la saison,
la riche Angleterre.


JOURNAL DE SUZETTE

Madame m'a donn la permission d'aller avec Miss Emily  deux ftes du
pays, aux rgates d'Oxford et au bal champtre de Wourcester.

Les rgates ne m'ont point divertie. Pour s'y rendre, c'tait un
tohu-bohu effrayant; une foule norme, bariole de toutes couleurs,
marchait, parlait, gesticulait, mais je ne comprenais rien; je ne
connaissais personne, je ne m'intressais  aucun bateau, et ce n'tait
gure amusant. Ce dont je me souviens le mieux, c'est qu'on a pass une
immense coupe pleine de Champagne, en buvait qui voulait. Il est vrai
que nous tions sur un bateau rserv, c'tait sans doute une galanterie
des personnes qui l'avaient lou. En revanche, j'ai trouv trs  mon
got la fte champtre.

A six heures nous entrions dans le parc des jeux o nous nous sommes
trouves au milieu d'un grand nombre de jeunes filles toutes habilles
de rose, de blanc, de velours, de fourrures, etc., puis, pour faire face
 ce bataillon fminin une poigne de jeunes gens  l'air aussi penauds
que des renards pris aux piges.

Dame! leur frayeur se comprend, attendu que les jeunes filles ont 
pourvoir seules  leur avenir et dans ce pays-ci le sexe faible tant
plus nombreux que le sexe fort attaque celui-ci pour le bon motif, bien
entendu.

En thse gnrale les hommes sont toujours en garde contre les femmes,
ils les fuient dans les rues; car c'est une grande imprudence qu'ils
commettent en rpondant  une femme qui semble, par exemple, demander un
simple renseignement: a peut tre un traquenard, et s'ils lui parlent,
elle peut s'crier qu'il y a injure et demander une somme considrable,
cela n'est pas rare.

C'est sans doute une des raisons qui rendent les hommes si peu polis.
Ensuite ils ne peuvent pas saluer sans y tre autoriss, les femmes font
d'abord un petit mouvement de tte, c'est le signal approbateur qui
permet aux messieurs de tirer leur chapeau. Autre pays, autres moeurs,
mais revenons  la fte.

Jusqu' sept heures une petite musiquette, ressemblant  celle que l'on
joue au cirque, a charm les oreilles des assistants; puis la danse a
commenc. Les jeunes filles taient obliges en grand nombre de se
transformer en cavaliers, car il y avait disette de danseurs. Tout ce
monde danse parfaitement et trs convenablement; ce qu'on peut
reprocher, c'est trop de raideur, cela te la grce et me faisait
penser, la musique aidant, aux marionnettes si jolies de France. Vers la
nuit, l'animation a commenc un peu; pour tout clairage, deux grands
lampions de chaque ct de la tente des musiciens, le reste du parc
tait clair par la lune. Je crois que les nuages qui la voilaient de
temps en temps, faisaient bien l'affaire des amoureux. Une autre tente
servait de buvette; c'est l qu'aprs les danses, on venait se
raffrachir. Tout en promenant et regardant, Miss Emily m'a encore donn
d'autres renseignements sur le peuple anglais que j'tais trs contente
de voir de prs.

En Angleterre, la femme est considre comme infrieure et le mari
regarde son pouse comme sa premire servante; elle n'a pas comme en
France une certaine influence sur son seigneur et matre. Les fils
eux-mmes, en grandissant, n'ont pas le respect que les enfants de
France tmoignent  leur mre; ils ne l'embrassent jamais. Chez eux les
instincts sont dvelopps, mais pas le coeur.

Je ne lchais pas le bras de Miss Emily, j'aurais eu peur de m'garer;
ensuite je me demandais si dans cette foule compacte il n'y avait pas
quelques pickpockets. Rassurez-vous, me disait Miss Emily en riant; on
n'entend pas parler de voleurs  Oxford. Saint Patrick a sans doute fait
ici  l'gard des voleurs, ce qu'il fit jadis en Irlande,  l'gard des
grenouilles... Elles y sont inconnues.

C'est gal, ds qu'on me frlait, je portais instinctivement ma main 
ma poche, pour voir si mon porte-monnaie tait bien  sa place.

En revenant, Miss Emily m'a parl de la fte de Saint Patrice, cet
aptre venu de la Gaule pour convertir l'Irlande, et qui fit de cette
dernire une le de Saints.

Partout o ils sont, les enfants d'Erin clbrent la fte de leur saint
patron. La plupart d'entre eux assistent  la messe ce jour-l. On les
reconnat aux rubans verts, dont ils ornent leurs coiffures, ainsi
qu'aux touffes de trfle qu'ils portent,--les hommes  leur boutonnire,
les femmes  leur corsage. (On sait que saint Patrice s'tait servi
d'une feuille de cette plante pour donner aux Irlandais idoltres une
ide du mystre de la Trinit).[13]

La tradition dit que saint Patrice ayant demand  Dieu qu'il ft beau
le jour de sa fte, afin que tous les Irlandais pussent aller 
l'glise, sa prire fut exauce. Il ne pleut jamais en Irlande le 17
mars.

Mais s'il ne tombe pas d'eau, d'autres liquides coulent  flots.
L'enthousiasme fait parfois oublier la temprance, et il arrive que
saint Patrice a lieu d'tre mcontent de la faon dont certains de ses
enfants clbrent sa fte.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE V

Deux ftes.--Raout et garden-party.


Je me suis laisse entraner  une petite soire; c'est l'poque. Ces
dames ont les _small and earlies_, ces mots, mis au bas d'une
invitation, signifient qu'on sera peu nombreux, qu'il faut venir de
bonne heure, et qu'on s'en ira de mme. Bref, cette phrase anglaise
quivaut  notre _sans crmonie_ franais. Nous tions quand mme plus
de cent personnes. On est arriv  dix heures et parti  deux heures
aprs minuit. C'est parat-il ce qu'on appelle en Angleterre, arriver
tt et partir de mme.

Cette _petite_ soire tait un raout; on promne et on cause, en
rgalant son palais d'excellentes choses, et ses oreilles d'excellente
musique.

Tantt ce sont les chanteurs tyroliens qui font fureur, en ce moment,
les tziganes, trs en vogue aussi, ou simplement un orchestre jouant des
airs d'opra. Cette fois, c'tait une troupe de tziganes qui se faisait
entendre. Ces artistes ont beaucoup d'originalit et leur musique
beaucoup de caractre. Je suis galement alle  un garden-party, cette
distraction est un des plaisirs favoris de tout le monde aussi bien des
dames que des messieurs.

Le lawn-tennis et le crickett ont fait flors. J'ai vu un jeune homme
d'une force remarquable au crickett, et qui tient son savoir de William
Grace, de Manchester, lequel depuis trente ans, passe pour le premier
cricketter d'Angleterre.

Cette fte se passait au milieu d'un jardin rempli de corbeilles de
fleurs qui se dtachaient sur des pelouses d'herbe tendre et unie comme
du velours; ces pelouses sont le triomphe des jardiniers anglais. _Le
five o'clock tea_ a t servi dans une grande serre amnage ad hoc,
mais le modeste th tait additionn de chocolat, de caf, de sorbets,
de champagne, de sandwichs aux volailles truffes, de fraises, de
raisins et de friandises de toutes sortes, c'tait une avalanche de
bonnes choses, auxquelles on a fait grand honneur. Il est certain qu'ici
le climat creuse l'estomac; il faut beaucoup manger pour ne pas
s'anmier. Les pts ont t profondment battus en brche, et l'arme
des petits fours a reu de rudes assauts.

Les Anglais se tirent  merveille de ces batailles gastronomiques. Ils
sont un peu de l'avis de ce cuisinier de haute vole, qui disait  son
matre, un jeune diplomate d'avenir: C'est par les dners, qu'on
gouverne le monde. Le fait est que les Anglais mangent normment sans
se montrer trop difficiles sur le choix des mets. Ils font passer la
quantit avant la qualit. Ici cependant ce n'tait pas le cas. Tout
tait abondant et parfait. Aprs ce repas, on est entr dans le grand
salon pour se reposer quelques instants et mettre en pratique le
proverbe anglais:

    _After dinner sit a while_
    _After supper walk a mile_,

ce qui veut dire:

    Aprs un repas copieux, prenez du repos.
    Aprs un repas lger, faites une courte promenade.

Pendant ce temps-l, la nuit venait, et le jardin s'illuminait de
lanternes vnitiennes et de feux de bengale. C'tait l'heure charmante,
o la fracheur descend et invite  sortir. La jeunesse est alle sous
les tonnelles continuer le doux nonchaloir du salon; au lawn-tennis et
au crickett, elle a fait succder des  parts de _flirtation_ fort
agrable pour elle sans doute, et fort divertissant aussi pour ceux qui
la regardaient. Les jeunes coeurs attendent impatiemment cet pilogue des
runions; c'est pour eux comme le post-scriptum qui contient l'essentiel
de la lettre.

En somme deux jolies ftes, auxquelles je suis bien aise d'avoir
assist.


JOURNAL DE SUZETTE

Je pensais qu'en Angleterre il y avait beaucoup de cavaliers,--pas du
tout; j'en ai vu trs peu mais on voit des vlocipdistes en trs grand
nombre.

Les Anglais aiment aussi beaucoup les parties sur l'eau, ils aiment les
bains, la pche, et s'en vont souvent canoter sur la Tamise qui prend
ici le nom d'Isis. De charmants bateaux se louent et des jeunes gens, en
habits de fantaisie les conduisent avec une vitesse effrayante; l'autre
soir, sous nos yeux, une petite prissoire o deux jeunes gens s'taient
embarqus et qu'ils conduisaient comme des fous a chavir; mais
heureusement ils ont eu pied, et ont regagn le bord du quai d'un petit
air triomphant, aux applaudissements ironiques des promeneurs.

Pour cet exercice de navigation, comme pour le lawn-tennis, les jeunes
gens portent des habits en flanelle raye de couleur voyante d'un joli
effet. C'est  qui arrivera le plus vite; quelquefois le petit bateau
marche si fort que sa pointe enfonce dans l'eau; mais ceux qui le
montent n'ont pas peur, la rivire est peu large, et ils savent nager;
ces petites noyades l sont des jeux pour rire.

J'espre que nous ne tarderons pas  partir: si mon corps est en
Angleterre, mon coeur est en France. Madame parlait d'allonger notre
sjour d'une semaine, mais depuis trois jours, les jours se suivent et
se ressemblent, et j'espre que cela modifiera ses projets. De la pluie
le matin, de la pluie l'aprs-midi, de la pluie le soir, et nous sommes
en t. Les trois quarts du temps dans ce pays-ci Mylord Soleil
s'obstine  garder son bonnet de nuit de nuages gris et sa vilaine robe
de chambre de brouillard noir. Dame! aprs a, il ne faut pas s'tonner
que le spleen soit une maladie anglaise. Je comprends que les indigents
soient particulirement tristes, ils n'ont mme pas le soleil
bienfaisant qui est le foyer du pauvre.

Voil probablement pourquoi on boit tant dans ce pays-ci pour se rgayer
un peu; l'ivresse est le dfaut caractristique de toutes les classes:
tout est si froid  l'extrieur qu'il faut bien se rchauffer 
l'intrieur.

On dit que la reine elle-mme aime  prendre son petit _night cape_.

Miss Emily m'a assur qu' Londres les ladies, les femmes du monde,
trouvent chez tous leurs fournisseurs du Champagne extra-sec et du gin
extra-pur, et ne regagnent la plupart du temps leur voiture qu' pas
chancelants. Il y a des modistes clbres pour leur whisky d'Ecosse, des
lingres au brandy incomparable, des gantires chez qui l'on est
toujours assur de trouver une pinte de cette fameuse _old ale_ qui a
parfois dix annes de bouteille et dont un seul verre endormait lord
Seymour.

Plus d'une lgante ne va au spectacle qu'avec un flacon de rhum en
poche, dont elle s'offre de frquentes rasades derrire l'ventail. Par
les temps froids, dans la rue, elle tient son manchon sur ses lvres.
Or, ledit manchon est truqu en biberon contenant du whisky......
d'autres remplacent la bouteille par des bonbons consistant en capsules
de gomme remplies d'alcool, et s'en rgalent jusqu' l'ivresse complte.

Miss Emily m'a racont l'histoire d'une dame qui possdait une
magnifique bible de format in-8,  tranches dores. Ce superbe volume
contenait une bouteille de la capacit d'un litre. Cette bonne dame,
chez elle comme au temple, ne se servait jamais que de cette sainte
bible. Et tout le monde admirait son attachement aux pratiques
religieuses. Elle est morte alcoolique, mais elle avait l'ivresse douce,
et ce n'est qu'aprs sa mort que son pauvre mari a dcouvert quel emploi
elle avait fait du recueil des textes sacrs.

Le puritanisme anglais s'arrte devant une bouteille. On a vu plus d'un
goutte-man, cdant  l'attraction d'un breuvage enivrant, s'asseoir
devant un flacon de brandy, tirer de son carnet sa carte de visite, la
placer dans une fente du bouchon, se verser rasade sur rasade, et
s'abandonner ensuite au sommeil de l'ivresse. Il y a des professionnels
qui se chargent de ramener  domicile les paves munies de leur
pavillon.

Et voil comment ceux qui boivent trop, trouvent le moyen de donner du
pain  ceux qui ne mangent pas assez.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE VI

Encore les Salutistes. Notes de mon amie. Coutumes anglaises.
Religion anglicane.


Les salutistes viennent de passer sous ma fentre avec leur tam-tam
oblig. Cette religion, qui ne peut marcher sans tambour ni trompettes,
est d'un grotesque achev. Dcidment cette arme nous poursuit, nous
l'avons rencontre partout. Ces soldats de Dieu, tout habills de rouge
et qui feraient plutt penser  ceux du diable, portent ici sur le dos
et sur la poitrine de grands criteaux que je n'ai pu lire. On dit que
la Suisse les a mal accueillis, elle a mme fini par coffrer ces
tonnants missionnaires. Du coup les salutistes ont cri victoire et
parlent maintenant de leurs valeureux frres comme de saints martyrs.

L'arme du salut, commence dans l'absurde, finira dans un long clat
de rire. Les salutistes se noient dans le ridicule.


NOTES DE MON AMIE

Autrefois en Angleterre, la veille de Nol (Christmas _Eve_ et non pas
_Night_) tait seulement fte de famille.

La veille de Nol on se runissait chez les grands parents o la
jeunesse dansait, jouait  Colin Maillard (Blind Man's Buff) et on
finissait la soire par Snap Dragons plus tard remplac par la
lanterne magique.

Les Snap Dragons consistaient en un plat norme dans lequel on mettait
des raisins secs et des petits fruits confits qu'on plaait sur une
table ronde, dans la salle  manger tendue d'avance de draps blancs.
Ensuite toute lumire tait teinte, les enfants, grands et petits
taient invits  entrer. Au dernier moment on versait soit du cognac,
soit du gin sur les fruits et on y mettait le feu.

Alors c'tait  qui aurait le courage le premier d'en retirer et d'en
manger, aprs avoir dans la main dans la main autour de la table.
Naturellement les flammes donnaient de la lumire, et sur les draps on
voyait se reflter les danseurs et ceux qui plongeaient la main dans les
flammes. Une fois commenc on continuait ce jeu jusqu'au dernier raisin
parmi les clats de rire et de frayeur.

De notre temps les Snap Dragons et Blind Man's Buff sont  peine
connus et la veille de Nol est devenue une journe assez fatigante pour
les jeunes filles qui font des conomies pendant l'anne pour pouvoir
monter une picerie pour les pauvres, soit dans la cuisine, le vestibule
ou la terre de la maison. L viennent les personnes ges auxquelles on
distribue des paquets de th, de sucre, et des piceries, dont le poids
est proportionn au nombre des membres de chaque famille et  ses
besoins.

On y glisse souvent de l'argent pour payer le loyer.

Le soir on a l'Arbre de Nol (pour les enfants de la _maison_) dcor
avec des bougies et des lampes de couleur, et sur lequel sont suspendus
des cadeaux pour chacun.

On y invite les petits amis qui ont perdu leur mre, ou qui ne sont pas
dans une position de fortune suffisante pour avoir un arbre chez eux.

Il y a toujours dans les coles publiques un arbre de Nol pour les
ouvriers et pour les pauvres, une jeune fille aimable tient le piano
pendant qu'on distribue les cadeaux, composs d'objets confectionns, la
plupart du temps, par les personnes riches et charitables.

On y trouve des tricots, des vtements, etc., mais il y a aussi des
bonbons et des joujoux.

Autrefois, dans la soire mme du jour de Nol, toute la famille dansait
aprs le dner, les Messieurs et les Dames les plus gs commenaient
le quadrille. Bien entendu que leur danse ne durait que quelques
minutes, c'tait ensuite le tour de la jeunesse. La salle de danse tait
dcore, comme la salle  manger, de fleurs, de verdure, de guirlandes
et d'emblmes forms de houx et de gui; au milieu de la salle il y
avait, suspendu au plafond, une grande branche de gui, et si le danseur
avait l'adresse de faire passer sa danseuse sous cette branche, il avait
le droit de l'embrasser, soit sur le front, soit sur la main, selon
l'intimit qui existait. Les fiancs, sous cette fameuse branche,
s'embrassaient sur les deux joues.

De nos jours, on danse rarement le jour de Nol, on va  l'glise.

Les parents ayant reu leurs enfants et petits-enfants  Nol, l'an
des enfants maris reoit le jour de l'an.

Le lendemain de Nol s'appelle Boxing Day parce qu'on donne ce
jour-l, les Christmas Boxes, ou trennes.

C'est cong partout, les banques mme sont fermes.

Le jour de Nol tout le monde mange Roast Beef, Plum pudding et mince
pies, ptisserie faite  cette saison seulement. Dans les prisons mme
on en donne et l'on y distribue de la bire et du tabac  priser et 
fumer. Dans les classes suprieures les Anglais ont toujours au dner
une dinde farcie, la dinde de Nol, comme  la Saint-Michel ils mangent
l'_Oie_, en souvenir de la destruction de la flotte de l'Armada. La
reine Elisabeth tait  table en train de manger de l'oie quand on lui
annona la grande nouvelle: La flotte que Philippe II, roi d'Espagne,
avait quipe (1588) contre l'Angleterre, venait d'tre dtruite par une
tempte. Depuis ce jour mmorable, tous les bons patriotes d'Angleterre
mangent, le 29 octobre, une oie rtie en mmoire de ce triomphe facile.

J'ai omis de dire que la veille de Nol, Christmas Eve, on entend dans
les rues des chanteurs et des musiciens qui vont de porte en porte de
minuit  une heure du matin.

Tantt c'est une harpe qui accompagne les chants, tantt un violon,
quelquefois plusieurs instruments de musique ou bien un harmonium.

On chante _Adeste Fideles_, _Minuit, Chrtiens_, et autres cantiques de
Nol avec beaucoup de sentiment. Le lendemain, les chanteurs font la
qute, quand ils n'attendent pas _Boxing Day_, cong gnral pendant
lequel tous les magasins sont ferms. Le peuple sort, les riches restent
 la maison pour contribuer au bien-tre des pauvres, comme je l'ai
expliqu plus haut.

On jugerait mme dfavorablement une personne aise qui se promnerait
pendant ce fameux jour de _Boxing Day_. On dirait qu'en sortant elle
veut ainsi chapper au devoir de faire le bien et de donner des
trennes.

De ces bonnes coutumes anglaises, je passe maintenant  la religion
anglicane.

Les nombreuses sectes protestantes qui fleurissent dans le royaume de la
Grande-Bretagne, prennent chacune un nom diffrent, tels que Wesleyans,
Baptistes, Calvinistes, Luthriens, etc. On en ferait une liste
interminable. Les Anglicans de la Haute et de la Basse Eglise appellent
les autres sectes Non-Conformistes et les considrent hors l'Eglise
comme nous-mmes catholiques considrons les membres des autres
religions.

L'Angleterre est le pays du parlementarisme. L'Eglise anglicane est
l'humble servante du Parlement, mais elle a aussi son Parlement  elle
qu'on appelle la Convocation. Chaque province ecclsiastique, celle de
Cantorbery, aussi bien que celle d'York, a la sienne. La Convocation se
composait autrefois de deux Chambres: la Haute, que formaient les
vques; la Basse, constitue par des doyens ou des archidiacres nomms
par leurs confrres. L'archevque est le prsident d'office de la
premire; les membres de la seconde lisent leur _prolocutor_.

Chose extraordinaire cependant, la Haute et la Basse Eglise sont
toujours en guerre l'une contre l'autre, et toutes deux ne veulent pas
qu'on les regarde comme Protestantes. Les membres de ces deux Eglises
reconnaissent qu'Henry VIII et la Reine Elisabeth taient des personnes
indignes, sans foi et sans religion, ainsi qu'Olivier Cromwell et tous
ceux qui perscutaient l'Eglise catholique et mettaient  mort ses
fidles.

Les Anglicans de la Haute Eglise ne donnent pas davantage raison aux
Catholiques, qu'ils appellent _Humanistes_, pendant qu'eux-mmes
s'intitulent Catholiques. Ils se montrent trs jaloux de ce titre,
affirmant qu'ils sont les seuls qui aient le droit de se nommer
Catholiques, puisque leur Religion est la mme maintenant qu'elle tait
avant la Rformation, commence par Luther, sous le Roi Henry VIII, et
continue sous sa fille Elisabeth. Donc, ils ne veulent pas admettre
qu'ils soient Protestants, ni appliquer ce terme de Protestants aux
Non-Conformistes. Ils dclarent que notre Religion est presque nouvelle,
puisqu'il y a eu tant d'innovations depuis le rgne d'Henry VIII. Il
faut avouer que la Haute Eglise Anglicane ressemble beaucoup  la ntre.
Elle a tous les jours la messe, comme nous l'avons, mais dite en
Anglais, d'une haute et intelligible voix. Les fidles croient  la
prsence relle de Jsus-Christ dans la communion. A la place des
hosties, chacun en communiant reoit un petit carr de mie de pain
prpar d'avance. Il faut que le pain ait deux jours, et soit fait de
farine trs fine et trs blanche; il est coup par un instrument rserv
pour cela dans la sacristie.

Le prtre prsente un de ces morceaux (qui ressemblent aux ds  jouer,)
 chacun des communiants qui, agenouill devant l'autel, le reoit de sa
main dans la sienne, entre l'index et le pouce, et le porte
respectueusement  sa bouche. Ensuite le second prtre arrive avec le
calice qu'il offre  chaque communiant, et il le tient de telle sorte
que le vin ne fait qu'effleurer la lvre suprieure. Il essuie le calice
chaque fois, comme chez nous on essuie les reliques qu'on offre 
l'adoration des fidles. Quant aux autres sectes, en dehors de l'Eglise
anglicane, les dtails de leur croyance seraient trop longs  numrer
ici. En gnral, les Anglicans les regardent comme nous autres,
Catholiques, regardons les Protestants, c'est--dire hors de l'Eglise,
et ils les nomment _Dissenters_, ce qui veut dire Non-Conformistes.

Les Dissenters reoivent la communion le soir, tandis que les Anglicans
la reoivent  jen le matin. Les Dissenters la reoivent assis, autour
d'une grande table, rompant le pain et buvant le vin ensemble, en
imitation, disent-ils, de J.-C.  la dernire Cne.

Les soi-disants Catholiques font abstinence tout le Carme et tous les
vendredis de l'anne, et plus svrement que nous.

Ils vont  confesse, et n'obtiennent l'absolution qu'aprs avoir fait
d'autres Pnitences que des prires. Il faut qu'on se corrige de telle
ou telle faute, ou en partie, avant de recevoir l'Absolution. Aussi
prient-ils pour les morts, observant les ftes des grands Saints,
c'est--dire de ceux ou de celles dont on trouve les noms, soit dans
l'Evangile, soit dans l'Ecriture Sainte, mais ils ne reconnaissent pas
les saints de nos jours, tels que Marguerite-Marie, Jeanne d'Arc, et se
moquent de la proposition de faire cannoniser Christophe Colomb, qu'ils
disent n'avoir jamais t chrtien!

Les Anglicans rcitent l'_Ave Maria_, _Hail Mary_, en anglais, font le
signe de la croix et des gnuflexions comme nous les faisons.

Aux ftes de la Sainte Vierge, de Pques, de l'Ascension, de _Corpus
Christi_, de la Ddicace des Eglises, de Saint Michel, etc., il y a des
processions magnifiques dans leurs glises, avec bannires et chants
religieux. Elles se terminent comme dans le culte catholique par la
bndiction. Leurs autels ont le Christ et des cierges allums comme les
ntres, ils ont aussi des statues de Saints dans leurs glises, le tout
si beau, si propre, si soign, qu'il faut bien l'admirer. Les membres de
la Haute Eglise ont galement des statues et des objets de pit dans
leurs chambres  coucher.

Ils ne se gnent pas pour critiquer nos glises, et se disent trs
scandaliss de voir le manque de propret qui rgne chez les Romains, en
tout ce qui sert  l'usage du bon Dieu, mais par-dessus tout ils blment
les chandeliers qui servent au _public_ pour placer les cierges, et dont
on voit couler la graisse. Les Anglicans (prtres) ne se servent dans
l'glise que de cierges en cire, jamais de bougies comme on en met dans
les ntres. Si la paroisse est pauvre, on en brle moins, mais tout est
de premire qualit, aussi le linge, les rochets des prtres, les nappes
d'autel, etc., sont d'une blancheur immacule.

La Haute Eglise anglicane a des communauts religieuses, dont les hommes
et femmes portent des costumes pareils aux ntres, et suivent presque
les mmes rgles.

J'ai visit pendant mon dernier sjour  Londres, une chapelle anglicane
de perptuelle adoration, et j'y ai vu quatre soeurs en prire devant
l'autel. Le prtre m'a dit qu'il en est toujours ainsi, et que les
religieuses veillent jour et nuit devant le Saint-Sacrement expos.

Les soeurs de charit rappellent les ntres  s'y mprendre. Les prtres,
comme notre clerg franais, mettent une soutane dans la maison, 
l'glise ils portent des vtements magnifiques, qui seraient dignes de
nos plus riches paroisses.

Ils ne font pas voeu de chastet, mais tous ne se marient pas. On trouve
qu'il vaut mieux viter les scandales et immoralits qu'on rencontre
quelquefois dans les pays catholiques romains, et pour cette raison on
les laisse libres. L'Eglise anglicane ne reconnat que deux sacrements;
le Baptme et l'Eucharistie. Son enseignement sur le baptme est le mme
que le ntre; et on croit qu'un enfant mourant sans baptme entre dans
les Limbes et reste priv de la vue de Dieu.

Le Baptme se fait aussi  l'Eglise, qui a des fonts baptismaux, mais on
ne fait pas usage de sel ni d'huile. Le prtre cependant fait le signe
de la Croix sur la tte de l'enfant en le prenant dans ses bras, et en
le baptisant, il se sert en anglais des mmes paroles que celles dont
se sert l'Eglise catholique romaine. Le _Credo_ est semblable au ntre,
on y supprime seulement le mot _Romain_.

Pour un garon il faut deux parrains et une marraine, et pour une fille
deux marraines et un parrain. Il y a une _secte_ en _dehors_ de l'Eglise
anglicane (toujours _Haute_ Eglise) qu'on appelle Baptistes. Ces
Baptistes sont bien entendu Non-Conformistes. Ils ne permettent le
baptme qu' l'ge de vingt-et-un ans, et pour cette crmonie le
nophyte descend dans l'eau jusqu'au cou, s'exposant  prendre froid, ce
qui arrive assez souvent. La Haute Eglise a la Confirmation comme nous,
mais elle se donne en anglais et non en latin.

La hirarchie anglicane comprend aussi des vicaires, curs, vques et
archevques. Les membres de la Haute Eglise font des gnuflexions et le
signe de la croix comme nous. La grande division entre les catholiques
anglicans de la Haute Eglise et les catholiques romains, consiste en ce
que les premiers ne reconnaissent pas l'_infaillibilit_ du Pape; sans
l'infaillibilit, ils l'accepteraient volontiers comme chef de l'Eglise;
ils croient  la Virginit de la Sainte Vierge, mais n'acceptent pas le
dogme de l'Immacule-Conception.

Tout en adressant l'_Ave Maria_  la Sainte Vierge, ils refusent le
scapulaire et ne rcitent pas le chapelet, ils n'admettent pas davantage
les Indulgences qui, disent-ils, n'existaient pas avant l'rection de
l'Eglise Saint-Pierre de Rome, c'est alors qu'on commena  vendre les
indulgences pour payer cette gigantesque construction.

Ils croient que tout est possible au bon Dieu, mais ils n'admettent pas
facilement les miracles. La fte de l'Ascension est trs belle dans
l'Eglise anglicane.

Ds la veille, un essaim de jeunes filles dcore intrieurement
l'difice de fleurs blanches. Elles se divisent par groupes, qui se
chargent de la chaire, des fonts baptismaux, des autels, de l'entre du
sanctuaire. C'est  qui rivaliserait de zle et de bon got.

A la fin de la saison, c'est--dire vers le commencement d'octobre, il y
a un jour consacr aux actions de grce, qu'on rend  Dieu pour la
moisson et les biens de la terre. Ce jour s'appelle _Thanksgiving Day_,
et presque toute la journe il y a soit des messes jusqu' midi, soit
des cantiques chants en choeur, et rpts longtemps d'avance, soit des
prires et des sermons jusqu' neuf heures du soir; La clture a lieu
d'une manire trs imposante: sermon, action de grces  genoux,
cantique chant par tout le monde, choeurs avec accompagnement d'orgue et
Salut. Avant le _Thanksgiving day_, l'glise est dlicieusement dcore
des biens de la terre, lgumes, fruits, fleurs, bls, etc. etc., chacun
envoie ce qu'il a de plus beau, telle qu'une norme grappe de raisins,
une pomme prodigieuse, et ainsi de suite de tous les fruits, fleurs et
lgumes, qu'on arrange avec un got exquis sur des fonds de mousse et de
verdure. Ce sont de ravissantes dcorations autour des colonnes et des
lustres. Pour l'autel et le sanctuaire on fait des chefs-d'oeuvre.

Cette coutume qui a lieu dans toutes les paroisses des villes, villages
et bourgs du Royaume-Uni, et chez toutes les sectes, se termine par une
sonnerie de cloches jouant des airs pieux, connus et aims du public. En
France, on ne se doute pas de la manire dont on sonne les cloches en
Angleterre, et j'ai vu des Franais si attendris en les entendant pour
la premire fois qu'ils en versaient des larmes.

Le lendemain de _Tanksgiving Day_, les fruits et les lgumes sont
distribus par des jeunes filles de bonnes familles, aux malades qui
n'ont pu assister  la crmonie, aux hpitaux, et partout o on sait
que ce souvenir de la plus belle des ftes sera le bien-venu. Les
Anglicans envoient leurs dons aux Anglicans; les Non-Conformistes  leur
troupeau.


JOURNAL DE SUZETTE

Madame a prolong son sjour d'une semaine, comme je le craignais, mais
en ce monde tout prend fin, notre sjour  Oxford est termin. J'ai bien
employ ma dernire journe. En me levant ce matin mon premier soin a
t, comme une bonne anglaise, que je ne suis pas cependant, de me
diriger vers le petit djener;  cette heure l les grillades sont
chaudes et la bouilloire chante au coin du feu.

De la cuisine on n'entend pas que le chant de la bouilloire, il y a au
bout de la rue, un atelier de couture, o les jeunes filles chantent
toute la journe, je ne dirai pas comme des fauvettes, non! en gnral
les voix sont peu harmonieuses, on fuit instinctivement. J'ajouterai
mme qu'il faut avoir les oreilles exerces  la politesse pour couter
patiemment le chant des jeunes misses--c'est une chose trange comme les
femmes ont la voix pointue mme en parlant et les hommes au contraire la
voix gutturale, surtout quand ils parlent aux animaux on dirait un
rugissement. La premire fois que j'ai entendu ici le cocher Bob parler
 ses chevaux, j'ai eu grand peur.

Aprs le th nous sommes sorties. Miss Emily m'a d'abord mene sur le
champ de foire o j'ai vu des bestiaux magnifiques; les animaux sont
parqus dans des stalles de fer, ce qui permet de circuler facilement
sans crainte d'tre embroch par une vache ou mordu par un porc: c'est
trs ingnieusement install; nous n'avons rien de semblable en France.

Ensuite je suis encore alle voir une crmonie religieuse, la communion
 une glise protestante. Les fidles tent leurs gants en entrant et
restent  genoux pendant tout l'office, le ministre se tient  un autel
dans le genre des ntres et rcite des prires tout haut, puis le moment
de la communion venu, tout le monde se dirige vers l'autel, o deux
ministres tiennent l'un un bassin d'argent contenant le pain, l'autre
une timbale de mme mtal contenant le vin. La timbale passe de lvre en
lvre, sans que personne manifeste le moindre dgot, quand tout le
monde a t pourvu, l'officiant consomme le reste.

Oxford a des religieuses protestantes habilles comme les ntres--les
rgles de leur couvent sont aussi une imitation des institutions
catholiques. En revenant, Miss Emily et moi, nous en avons crois une
dans la rue. Cette religieuse nous a salues trs poliment. Je me
demande encore en l'honneur de quel saint cette rvrence  des
personnes qu'elle ne connat pas.

Je terminerai mon journal d'aujourd'hui par un trait qui montre
l'Anglais sous son vrai jour.

Hier, une amie de Miss Emily, femme de charge d'une grande maison, et
qui parle aussi franais, m'a dit soudain, que pensez-vous des Anglais?
Cette question  brle-pourpoint m'a d'abord un peu interloque et j'ai
cru tre fort aimable en rpondant, je pense qu'ils valent bien les
Franais, et vous que pensez-vous des Franais?

_Oh my dear_ les Anglais n'ont pas de suprieurs ni mme d'gaux dans
tout l'univers, voil ce que nous pensons!

O les orgueilleux! O les snobs! ces petitesses-l ce sont leurs pieds
d'argile...

Les moeurs anglaises sont pleines d'hypocrisie. On crie _Shoking!_ bien
haut, pour rien, quand cela se voit, tandis qu' l'intrieur de sa
conscience, on entasse des montagnes de fautes sans sourciller.--J'avais
entendu dire que la pruderie britannique cache ses vices sous des dehors
affects, rien n'est plus vrai.




JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE VII

Dner d'adieu.--Une partie de foot-ball.


Ma bonne amie a donn hier, en mon honneur, un grand dner d'adieu.
Repas pantagrulique, o j'ai encore t  mme d'apprcier le brillant
apptit des _ladies_ et des _gentlemen_ anglais. Ils mangent comme des
ogres; ce besoin continuel de se sustenter doit tenir  l'air qu'ils
respirent.

Le climat qui ronge d'une faon si trange les monuments, rongerait-il
aussi l'estomac? Suzette prtend qu'elle est constamment altre et
affame. Si je restais plus longtemps  Oxford, je finirais par tre
comme elle, j'arriverais aux cinq repas que font consciencieusement les
Anglais, tous les jours. L'hiver, c'est le froid qui les fait dvorer,
et l't, c'est le chaud. Le fait est que la chaleur molle et lourde
abat compltement, et de toutes faons il faut bien se redonner des
forces.

L'aprs-midi, j'avais assist  une partie de foot-ball. On aime les
jeux de force brutale en Angleterre. Le foot-ball y est fort en honneur,
principalement au clbre collge de Rugby, o sont prcieusement
conserves les traditions de ce jeu national.

Il y a deux manires de jouer le foot-ball, soit  la mode de Rugby,
soit  la mode de Londres, o rside l'association pour la rforme un
peu adoucie de ce jeu trop sauvage, comme la sole en Bretagne.

A Rugby, c'est le jeu dans toute sa barbarie, tel qu'il a t lgu aux
Forwards d'-prsent par les jeunes athltes du temps des Stuarts, des
Lancastres et des Tudors. Le foot-ball ou balle au pied, sur laquelle se
ruent les lutteurs des deux camps pour l'envoyer d'un coup de pied vers
le but adverse, le vrai, le pur, le traditionnel foot-ball de Rugby
autorise la mle, le corps--corps, l'usage des pieds, des mains, de la
tte, _scrummage_ et _hacking_, c'est--dire bagarre et coups de
souliers dans les tibias! Comme on le voit, il n'y a pas moyen pour les
jouteurs de s'ennuyer un seul instant!

A Londres, sans aller jusqu' faire revivre les dits protecteurs de
1314, de 1349 et de 1401, l'Association n'admet que l'emploi des membres
infrieurs. C'est un progrs. Il est dfendu de se casser autre chose
que les jambes, n'importe laquelle par exemple. Le code n'a pas prvu de
prfrence.

Le foot-ball est la contre-partie, le contraire d'un sport rgulier. Il
prte aux abus de la vigueur individuelle,  tous les vices inhrents
aux mles confuses. Enfin, sans parler des blessures graves, fractures
et contusions qui sont innombrables, les cas de mort subite ne sont pas
rares non plus, par suite d'touffement, de compression viscrale ou
d'puisement.

Le journal mdical anglais, le _Lancet_, donne la statistique suivante
des accidents occasionns par ce jeu. L'anne dernire, de septembre 
janvier, on a compt: treize morts, quinze fractures de jambes, quatre
bras casss, onze nuques dmolies, une joue creve, un nez abm, etc.

Ici on jouait le foot-ball de Londres, mais c'est gal, qu'est-ce qu'un
plaisir qui vous inquite au lieu de vous amuser? Je fais des voeux pour
que le foot-ball ne pntre pas en France,  la suite du crocket et du
lawn-tennis.


JOURNAL DE SUZETTE

Nous partons aprs demain. Que j'en suis heureuse! je me sens lgre
comme l'oiseau qui ouvre ses ailes, gaie comme l'oiseau qui reprend sa
libert. J'aurais fini par devenir morose comme la petite fermire de
Madame, un enfant de huit ans qu'on avait amene au chteau pendant une
trs grave maladie de sa mre.

Au bout de trois jours elle ne riait plus, au bout de quatre elle
parlait  peine, au bout de cinq elle pleurait.

--Mais mon enfant tu es bien soigne ici.

--C'est vrai, mais je voudrais retourner chez nous.

--Tu as une belle chambre, des jeux.

--C'est vrai, mais je voudrais retourner chez nous.

--Madame est bien bonne pour toi.

--Bien bonne, c'est vrai, mais je voudrais retourner chez nous.

Chre petite, elle ne voyait rien au-dessus de l'humble foyer qui tait
son chez elle. Je comprends cela; moi aussi je suis bien soigne, j'ai
une jolie chambre, je ne fais que me promener, et pourtant j'aime mieux
travailler et retourner chez nous, chez nous en France.

Nous reviendrons par Douvres et Calais, j'en suis bien contente, je
prfre la vapeur sur terre  la vapeur sur mer.


JOURNAL DE MADAME

Ce n'est pas sans motion que je vais quitter mon excellente amie, mais
c'est sans regret que je quitterai l'Angleterre. Sans doute on trouve
parmi les Anglais, pris individuellement, des gens charmants, pleins de
courtoisie et d'amabilit, de distinction et mme de coeur, mais la
nation anglaise,  l'abri de ses remparts liquides, s'enferme de parti
pris dans un superbe isolement; ne pensant qu' soi, elle garde ses
coudes franches pour ne faire aucune alliance qui puisse la
compromettre, c'est--dire l'entraner  combattre dans l'intrt des
autres. Personne aussi n'aime ce peuple amphibie, qui gouverne la terre
par la mer.

La France ne peut aimer son ennemie sculaire, la perfide Albion, les
autres Etats d'Europe s'en mfient, et les Amricains ne professent
aucune sympathie pour les Anglais. Vous ne les verrez jamais caresser
la crinire du Lion britannique; non, leur plus grand amusement est de
lui tortiller la queue. Mais assez de rflexions sur _Old England_, je
reviens  mon amie. C'est demain que doit sonner l'heure de la
sparation...

Comme le temps passe vite dans l'intimit d'une femme aimable et bonne.
L'amabilit, la bont n'ont pas d'ge, je dirai mme qu'elles sont
toujours jeunes et belles, c'est un rayonnement de l'me.

Mon amie est trs connue et trs aime  Oxford, elle fait le bien d'une
main gnreuse et discrte. Il y a trois choses chez elle qui ne sont
jamais fermes: sa porte, sa bourse et son coeur.

Voil une femme qui doit certainement se coucher tous les soirs avec la
conscience satisfaite d'un Titus qui n'a point perdu sa journe.

J'emporte les meilleurs souvenirs. On est heureux d'avoir vu les lieux
qu'habitent ceux qu'on aime, on vit leur vie par la pense, on les
retrouve dans leur intrieur, on les suit dans leurs habitudes, et l'on
se sent plus rapproch d'eux.

La sympathie, la vritable amiti sont rares, il est bien doux de se
connatre des coeurs acquis et de savoir  soi-mme ses sentiments
d'affection bien placs.

J'ai visit des terres charmantes, j'ai vu la plus grande ville du
monde, j'ai joui des douceurs de l'amiti. Mon voyage s'est accompli
sans ennuis, sans msaventures, sans trop de fatigues, et ma plus grande
joie aprs tous ces plaisirs, c'est de rentrer chez moi. C'est ici le
cas d'appliquer le proverbe anglais qui sera toujours vrai:

    _There is no place like home._


JOURNAL DE SUZETTE

Je ne m'attendais pas  cette douloureuse surprise, notre traverse si
courte a t affreuse!

Nous avons d'abord voyag en chemin de fer, aperu rapidement plusieurs
comts, les uns aux campagnes riches, bien cultives, vraiment superbes;
les autres, steppes de landes, de bruyres, de sapins, qui m'ont rappel
certaines parties de la Bretagne.

Au demeurant, l'Angleterre est un pays trange. En gnral, la campagne
est belle et parat triste, les villes sont trs peuples et manquent
d'animation.

Vive! Vive, notre gaie France!

A neuf heures du soir, nous montons  bord,  minuit, nous dmarrons. La
mer est calme. Il y a beaucoup de passagers, et moins de passagres,
sept dames frises comme des chrubins sont mes compagnes de voyage.

Au fur et  mesure que nous gagnons la pleine mer, le vent se lve et
souffle avec furie. Le bateau danse effrayamment, et un sourd grondement
se fait entendre sous les flots. Vers une heure, la tempte est  son
apoge. Tantt le bateau s'lve sur la crte des lames immenses, tantt
il pique une pointe terrible dans l'abme, o il semble prt 
disparatre, sous les vagues dmesurment hautes, qui l'accablent.

Le mal de mer fait des ravages, les dames gmissent, les toilettes sont
en dsordre et les beaux cheveux dfriss. Je pense que je suis trop
impressionne, trop effraye pour tre malade. Madame garde son
sang-froid, mais je vois qu'elle est inquite. A une heure et demie, la
mer de plus en plus irrite entre en dmence. Je fais mon acte de
contrition, persuade que c'est fini, la mer sera mon tombeau...

L'orage illumine l'air, les lames se dorent de lueurs phosphorescentes,
bientt la pluie tombe  torrents, le vent va faiblir. Le ciel a piti
de nous.

Vers deux heures, l'accalmie se produit. Je reprends courage.

Nous sommes maintenant bien prs de nos ctes. On aperoit leurs feux
qui clairent la nuit. Nous sommes sauves! On jette l'ancre, le navire
accoste, les passagers dbarquent. Salut, France! noble terre, douce
patrie...

Ce soir, jour bni, je serai de retour en Bretagne, mon cher pays, ma
vraie patrie, puisque c'est l qu'habitent tous ceux que j'aime. Mon
Dieu, je vous rends grce!

SUZETTE.




TABLE


SOUVENIRS DE VOYAGE

Suisse                                                                 7

Allemagne                                                             73

Belgique                                                              99

Rentre en France                                                    112


VOYAGE EN ANGLETERRE

Jersey                                                               117

Guernesey                                                            171

Sercq                                                                182

Retour  Guernesey                                                   192

Londres                                                              205

Windsor                                                              255

Oxford                                                               261




Errata (dj corrigs)

_Page 15, ligne 22._--Au lieu de Rien de beau je ne vois, lisez: Rien de
bon je ne vois.

_Page 26, ligne 17._--Au lieu de Ce soleil, lisez: Le soleil.

_Page 205, ligne 1._--Au lieu de Le sort est jet, lisez: Le sort en est
jet.

_Page 212, ligne 4._--Au lieu de Picpokets, lisez: Pickpockets.

_Page 232, dernire ligne._--Au lieu de Dieu est, lisez: Dieu ait.

[Illustration: IMP. A. BOUTELOUP

REDON]

       *       *       *       *       *

Erreurs corriges:

chteaux princiers. Quelles richesse!=> chteaux princiers. Quelle
richesse! {pg 10}

le fourmillement des infiniments=> le fourmillement des infiniment {pg
17}

me plait beaucoup=> me plat beaucoup {pg 19}

clbre historien prostestant Gnevois=> clbre historien protestant
Gnevois {pg 19}

d'un magifique panorama=> d'un magnifique panorama {pg 24}

chaleur communative=> chaleur communicative {pg 28}

d'o la vue est plendide=> d'o la vue est splendide {pg 32}

les autels richements dor=> les autels richement dor {pg 54}

d'un ct de hauts escaler=> d'un ct de hauts escalier {pg 56}

serpent qui tire a corde=> serpent qui tire la corde {pg 57}

son entre dan la salle=> son entre dans la salle {pg 57}

le type bien connus des chalets=> le type bien connu des chalets {pg 64}

c'est la coqueterie des=> c'est la coquetterie des {pg 64}

je lis inscrute=> je lis incruste {pg 65}

tourner en chisme=> tourner en schisme {pg 68}

le richissisme M. Osiris a fait=> le richissime M. Osiris a fait {pg 72}

Aprs l'insurrection vaincue=> Aprs l'insurrection vancue {pg 112}

pour cent vingt _quatiers_=> pour cent vingt _quartiers_ {pg 123}

ce vieux gelier de la Mditerranne=> ce vieux gelier de la
Mditerrane {pg 132}

rempli de navire de tout tonnage=> rempli de navires de tout tonnage {pg
136}

qu'il exclut la monotomie=> qu'il exclut la monotonie {pg 143}

Corbire et le promontoir de=> Corbire et le promontoire de {pg 169}

Je tiens absolument  voir l'le de Serq=> Je tiens absolument  voir
l'le de Sercq {pg 182}

les caresse de la vague=> les caresses de la vague {pg 182}

Je ne pourais rien dir=> Je ne pourrais rien dir {pg 186}

une une heure=> une heure {pg 183}

il est dangereux de s'y avanturer=> il est dangereux de s'y aventurer
{pg 189}

de Jersey, de Guernesey o d'Aurigny=> de Jersey, de Guernesey ou
d'Aurigny {pg 191}

descriptions enthousiastes; les rhododendrons=> descriptions
enthousiastes; les rodhodendrons {pg 193}

avec un zle remarqable=> avec un zle remarquable {pg 206}

au commerce maritime; Soutwark et Lambeth=> au commerce maritime;
Southwark et Lambeth {pg 214}

Pall-Mall, Portland, Holborn, le Stand et=> Pall-Mall, Portland,
Holborn, le Strand et {pg 214}

de Kensington, de Carltou-House=> de Kensington, de Carlton-House {pg
215}

Pour tout ce qui est futil et charmant=> Pour tout ce qui est futile et
charmant {pg 220}

j'ai rencontrs aujourd'hui m'on lanc ce brocar=> j'ai rencontrs
aujourd'hui m'ont lanc ce brocar {pg 221}

rsumants les sentiments qui l'animaient=> rsumant les sentiments qui
l'animaient {pg 230}

miss m'a enmene  Sydenham voir=> miss m'a emmene  Sydenham voir {pg
231}

nous avous parcouru une galerie=> nous avons parcouru une galerie {pg
232}

scnes de la Bible sont galement fort beau=> scnes de la Bible sont
galement fort beaux pg 238}

Le Bristish-musum, est un beau monument=> Le British-musum, est un
beau monument {pg 239}

qu nous avons emprunts=> que nous avons emprunts {pg 247}

de Rossinante l'idal coursier de Don Guichotte=> de Rossinante l'idal
coursier de Don Quichotte {pg 250}

Les restauraurants servent=> Les restaurants servent {pg 252}

les gares de Londres toute les 24 heures=> les gares de Londres toutes
les 24 heures {pg 252}

en frappant de toutes ses force sur une bible=> en frappant de toutes
ses forces sur une bible {pg 269}

Le fameux wisky est dtestable  mon got=> Le fameux whisky est
dtestable  mon got {pg 271}

ils ont eu pied, et on regagn=> ils ont eu pied, et ont regagn {pg
282}

Voil probablement pourquoi ont boit tant dans=> Voil probablement
pourquoi on boit tant dans {pg 283}

sur la poitrine de grands critaux que=> sur la poitrine de grands
criteaux que {pg 285}

dans lequel on mettait des raisins secs et petits=> dans lequel on
mettait des raisins secs et des petits {pg 286}

De notre temps les Snap Dragons et Blin Man's=> De notre temps les
Snap Dragons et Blind Man's {pg 286}

La reine Elisabeth tait  table en train de manger de lo'ie=> La reine
Elisabeth tait  table en train de manger de l'oie {pg 289}

de l'entre du sancuaire=> de l'entre du sanctuaire {pg 296}

       *       *       *       *       *


NOTES:

[1] Je n'avais pas tort. Voici ce que j'ai lu dernirement dans le
_Courrier de Genve_:

=Vaud.=--Le Grand Conseil s'est runi lundi soir en session ordinaire
d'automne. Il a d'abord liquid deux interpellations, la premire de M.
Paul Vulliet relative  la disparition, par suite de travaux excuts au
chteau de Chillon, des traces de pas de Bonivard autour de la colonne 
laquelle il avait t enchan.

En rponse  cette interpellation, M. Vicquerat donne lecture d'un
rapport du directeur de la restauration.

Ce rapport tablit que les traces en question n'ont jamais t creuses
par les pas de Bonivard; ensuite que ces traces sont rafrachies chaque
hiver, alors que les trangers sont peu nombreux,  l'aide de pelles et
de pioches, et d'ailleurs ces traces ont t rtablies depuis le dpt
de l'interpellation.

Comme on le voit il est aussi fort bon de _raffrachir_ l'histoire.

[2] Les annes ont pass, mais les sentiments que j'prouvais alors
n'ont pas chang. La guerre est une oeuvre impie, le plus terrible des
flaux, le plus pouvantable des malheurs, c'est le chtiment de Dieu!
D'aprs des documents runis depuis, il rsulte que la guerre de 1870 a
cot  la France et  l'Allemage: deux cents mille morts, cinq cents
mille blesss et quinze milliards de francs!

[3] Autrefois on disait: Pas d'argent pas de _Suisses_, aujourd'hui on
peut toujours dire la mme chose: Pas d'argent pas de _Suisse_, il faut
en avoir _beaucoup_ pour y aller. Une statistique de _La Zuricher Post_
constate qu'en 1892, les trangers ont pass en Suisse cinq millions
huit cent cinquante-neuf mille cinq cents journes d'htel, ce qui leur
a cot soixante-dix millions trois cent quarante-et-un mille francs.

De plus, on compte que les mmes touristes ont dpens environ quarante
millions pour leurs voyages en chemin de fer, bateau  vapeur, voie
funiculaire et  crmaillre, tramways, etc. C'est un beau denier pour
un si petit pays.

[4] Cet admirable monument fut rig en 1821. Le dessin est du grand
matre Thorwaldsen, la sculpture de l'artiste Lucas Ahorn de Constance.

[5] Depuis cette anne terrible, le richissime M. Osiris a fait don  la
ville de Lausanne de la statue de Guillaume Tell, d'une valeur de cent
mille francs, oeuvre du sculpteur Antonin Merci, en souvenir de
l'accueil hospitalier fait par la Suisse  l'arme de Bourbaki, en 1871.

Cette noble figure de Guillaume Tell sera pour les sicles futurs une
belle preuve que la France se souvient et qu'elle a voulu le prouver en
gravant dans le marbre sa reconnaissance.

Un autre monument rappelle encore la gnreuse intervention des Blois
et des Zurichois lors du sige de Strasbourg, ce monument est de
Bartholdi.

Il a pour inscription La Suisse secourant les douleurs de Strasbourg.

Il reprsente la ville de Strasbourg blesse au coeur, tenant par la main
un enfant en guenilles, que la Suisse protge en le couvrant de son
bouclier.

[6] Ce manuscrit fait partie des collections de M. Guitton de la
Villeberge, d'Avranches.

[7] Expression correspondante  notre expression franaise, avoir un
coup sous le bonnet.

[8] Extrait du _Petit Journal_.

[9] Nous dirions aujourd'hui: au Transvaal, en Armnie, en Egypte.

[10] Hlas! ces beaux jours sont passs; la marchale Booth est morte
depuis et ce fut un vnement. On lut  cette poque dans les journaux:

Une dpche de Londres nous annonce la mort de Madame Booth, femme du
gnral chef de l'Arme du salut.

C'est en 1865 que le rvrend William Booth, pre de la marchale, n 
Nottingham le 10 avril 1829, eut l'ide de fonder, en prenant modle sur
l'organisation militaire, l'association chrtienne qui, grce 
l'nergie de son fondateur, obtint une si rapide extension.

Madame Booth, avec beaucoup d'enthousiasme, seconda puissamment les
efforts de son pre. Elle publia plusieurs brochures qui furent
rpandues dans tous les pays.

Madame Booth, accompagne de son mari dans ses campagnes rchauffait
le zle des proslytes officiers et soldats.

On fait de grands prparatifs en vue de ses funrailles:

La veille un service divin sera clbr  Olympia, o l'on a plac
vingt-quatre mille chaises. Tous les soldats de l'arme du salut
prsents porteront un brassard en signe de deuil.

Le cercueil sera surmont de la croix de l'Arme du salut et portera
cette inscription: Catherine Booth, mre de l'arme du salut. Ne le 17
janvier 1829, morte le 4 octobre 1890. Plus que victorieuse!

Pauvre femme! Son orgueil de prtresse nouvelle confinait  la folie.
Elle officiait solennellement, mariait et baptisait ses disciples. Elle
n'tait plus une simple prdicante, elle s'tait institue le
grand-prtre, le pontife suprme de son glise.

Que Dieu ait piti de son me.

[11] Depuis l'poque o ce journal a t crit (1885), Londres s'est
fort agrandi en population et en tendue. On se moque parfois de la
statistique, on a tort, elle rend service. Appuye sur les chiffres et
les faits, elle maintient la vrit et donne une juste ide des choses.
A l'heure actuelle, voici les renseignements que _Le Cosmos_ donne sur
la ville de Londres.

La surface de Londres est de 441.559 acres anglaises, reprsentant une
tendue de 176.623 hectares 60 ares. Plus grande que celles de Paris,
New-York et Berlin runies!

Tous les habitants d'Edimbourg pourraient s'asseoir dans les thtres et
cafs-concerts de Londres et il y aurait encore 20.000 siges de libres.

La population de Londres est aujourd'hui de 5 millions et demi
d'habitants, elle augmente de 105 000 mes par an, et l'on a calcul que
dans 45 ans elle serait de 10  12 millions, en progressant chaque anne
dans les mmes proportions.

Il y a 700 abreuvoirs pour les animaux.

Les restaurants servent 950.000 djeners par jour.

Il y a 1.000 bureaux de poste, 600 htels, 7.600 cabarets qui placs
cte  cte, iraient de Londres  Portsmouth, 12.000 bateaux de
plaisance sur la Tamise, dont la population flottante s'lve  elle
seule,  300.000 personnes.

La longueur des lignes de trammway atteint 226 kilomtres (et on ne
trouve des tramways que dans les quartiers excentriques de la ville);
celle des rues mises bout  bout donne le joli chiffre de 11.250
kilomtres.

Les rues sont claires par plus d'un million de rverbres.

Il passe devant Mansion House, la rsidence du lord-maire, 300 omnibus
par heure, et dans Cheapside, la rue principale de la Cit, au bout de
laquelle se trouve Mansion House, il dfile 23.000 chevaux en 12 heures.

En voulez-vous encore, des chiffres? Voici: 60.000 femmes gratte-papier,
12.000 employs de thtre, 34  35 mille mdecins environ, 5.000
dentistes. Hein! 40.000 familles vivant des maladies des autres, sans
compter les pharmaciens. C'est assez joli.

Il nat 400 enfants par 24 heures; il y a 100.000 ouvriers de nuit,
200.000 domestiques; chaque jour il est fum plus d'un million de
cigarettes, et plus de 200.000 cigares. On fabrique 90.000 pianos par
an.

La quantit d'eau bue journellement formerait un lac de 570 mtres de
long, de 182 mtres de large et d'une profondeur uniforme de 1m,82.

On a calcul (comment, les savants vous l'expliqueront), que le vaste
nuage de fume en suspension sur Londres pse 304.500 kilog. dont 50.750
kil. de poussire de charbon et 253.750 kil. d'hydrocarbure.

2.200 trains quittent les gares de Londres toute les 24 heures. Entre 10
heures du matin et 11 heures du soir, 1600 trains partent chaque jour,
pour les divers terminus de l'intrieur de la ville, ce qui reprsente
plus de 120 trains  l'heure ou 2 trains  la minute, non compris les
trains du _Mtropolitain_ et du _Mtropolitain District_.

En chiffres exacts, la capitale de l'Angletere, compte 5.635.332
habitants; plus que le Portugal, autant que la Sude, presque autant que
la Belgique.

Londres a deux fois plus d'habitants que le Canada, qui est grand comme
l'Europe entire, et un million d'habitants de plus que l'Australie.

[12] On cite comme venant aprs ce service, celui du palais imprial de
Saint-Ptersbourg, et le service  dessert de Svres, de Lord
Oxenbridge, qu'on estime 250.000 francs.

[13] Dernirement, le grand juge d'Angleterre (_Lord Chief Justice_),
lord Russell de Killowen, qui est Irlandais et catholique, est entr
dans la salle d'audience, portant une magnifique touffe de trfle sur sa
robe rouge fourre d'hermine.








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Nomie Dondel Du Faoudic

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Foundation as set forth in Section 3 below.

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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