Project Gutenberg's Des jsuites, by Jules Michelet and Edgar Quinet

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Title: Des jsuites

Author: Jules Michelet
        Edgar Quinet

Release Date: June 27, 2012 [EBook #40095]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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DES JSUITES

Imprimerie de Ducessois, 55, quai des Augustins.




DES
JSUITES

PAR

MM. MICHELET ET QUINET

PARIS

HACHETTE, PAULIN,
RUE PIERRE-SARRAZIN, 12. RUE DE SEINE, 33.

1843

La force des choses a conduit les auteurs de ces leons  traiter le
mme sujet dans leur enseignement. Cette rencontre, s'tant faite
d'abord  l'insu l'un de l'autre, a t l'oeuvre de la situation mme;
plus tard ils se sont accords pour se distribuer les questions
principales que le sujet prsentait. De cette libre alliance est sorti
le volume que nous publions; il a paru convenable de runir sous un
mme titre deux parties d'un mme ensemble, qui se compltent l'une par
l'autre, et dans lesquelles le public n'a vu qu'un mme esprit. Quant
aux auteurs, ils attachent trop de prix  cette union de coeur et de
penses pour n'avoir pas dsir en marquer ici le souvenir.

Paris, ce 15 juillet 1843.




LEONS

DE M. MICHELET.


Ce que l'avenir nous garde, Dieu le sait!... Seulement je le prie, s'il
faut qu'il nous frappe encore, de nous frapper de l'pe...

Les blessures que fait l'pe, sont des blessures nettes et franches,
qui saignent, et qui gurissent. Mais que faire aux plaies honteuses,
qu'on cache, qui s'envieillissent, et qui vont toujours gagnant?

De ces plaies, la plus  craindre, c'est l'esprit de la police mis dans
les choses de Dieu, l'esprit de pieuse intrigue, de sainte dlation,
l'esprit des jsuites.

Dieu nous donne dix fois la tyrannie politique, militaire, et toutes les
tyrannies, plutt qu'une telle police salisse jamais notre France!... La
tyrannie a cela de bon qu'elle rveille souvent le sentiment national,
on la brise ou elle se brise. Mais, le sentiment teint, la gangrne une
fois dans vos chairs et dans vos os, comment la chasserez-vous?

La tyrannie se contente de l'homme extrieur, elle ne contraint que les
actes. Cette police atteindrait jusqu'aux penses.

Les habitudes mme de la pense changeant peu  peu, l'me, altre dans
ses profondeurs, deviendrait d'autre nature  la longue.

Une me menteuse et flatteuse, tremblante et mchante, qui se mprise
elle-mme, est-ce encore une me?

Changement pire que la mort mme... La mort ne tue que le corps; mais
l'me tue, que reste-t-il?

La mort, en vous tuant, vous laisse vivre en vos fils. Ici, vous
perdriez et vos fils, et l'avenir.

Le jsuitisme, l'esprit de police et de dlation, les basses habitudes
de l'colier _rapporteur_, une fois transports du collge et du couvent
dans la socit entire, quel hideux spectacle!... Tout un peuple vivant
comme une maison de jsuites, c'est--dire du haut en bas, occup  se
dnoncer. La trahison au foyer mme, la femme espion du mari, l'enfant
de la mre... Nul bruit, mais un triste murmure, un bruissement de gens
qui confessent les pchs d'autrui, qui se travaillent les uns les
autres et se rongent tout doucement.

Ceci n'est pas, comme on peut croire, un tableau d'imagination. Je vois
d'ici tel peuple que les jsuites enfoncent chaque jour d'un degr dans
cet enfer des boues ternelles.

Mais n'est-ce pas manquer  la France que de craindre pour elle un tel
danger? Pour un millier de jsuites que nous avons aujourd'hui[1]...

Ces mille hommes ont fait en douze ans une chose prodigieuse... Abattus
en 1830, crass et aplatis, ils se sont relevs, sans qu'on s'en
doutt. Et non seulement relevs; mais pendant qu'on demandait s'il y
avait des jsuites, ils ont enlev sans difficult nos trente ou
quarante mille prtres, leur ont fait perdre terre, et les mnent Dieu
sait o!

Est-ce qu'il y a des jsuites? Tel fait cette question, dont ils
gouvernent dj la femme par un confesseur  eux, la femme, la maison,
la table, le foyer, le lit... Demain, ils auront son enfant[2].

       *       *       *       *       *

O donc est le clerg de France?

O sont tous ces partis qui en faisaient la vie sous la Restauration?
teints, morts, anantis.

Qu'est devenu ce tout petit jansnisme, petit, mais si vigoureux? Je
cherche, et je ne vois que la tombe de Lanjuinais.

O est M. de Montlosier, o sont nos loyaux gallicans, qui voulaient
l'harmonie de l'tat et de l'Eglise. Disparus. Ils auront dlaiss
l'tat qui les dlaissait. Qu'est-ce qui oserait aujourd'hui en France
se dire gallican, se rclamer du nom de l'glise de France?...

La timide opposition sulpicienne (peu gallicane pourtant et qui faisait
bon march des Quatre articles), s'est tue avec M. Frayssinous.

Saint-Sulpice s'est renferm dans l'enseignement des prtres, dans sa
routine de sminaire, laissant le monde aux jsuites. C'est pour la joie
de ceux-ci que Saint-Sulpice semble avoir t cr; tant que le prtre
est lev l, ils n'ont rien  craindre. Que peuvent-ils dsirer de
mieux qu'une cole qui n'enseigne pas et ne veut pas qu'on enseigne[3]?
Les jsuites et Saint-Sulpice vivent maintenant bien ensemble; le pacte
s'est fait tacitement entre la mort et le vide.

Ce qu'on fait dans ces sminaires, si bien ferms contre la loi, on ne
le sait gure que par la nullit des rsultats. Ce qu'on en connat
aussi, ce sont leurs livres d'enseignement, livres suranns, de rebut,
abandonns partout ailleurs, et qu'on inflige toujours aux malheureux
jeunes prtres[4]. Comment s'tonner s'ils sortent de l aussi trangers
 la science qu'au monde. Ils sentent ds le premier pas qu'ils
n'apportent rien de ce qu'il faudrait; les plus judicieux se taisent;
qu'il se prsente une occasion de paratre, le jsuite arrive, ou
l'envoy des jsuites, il s'empare de la chaire; le prtre se cache.

Et ce n'est pourtant pas le talent qui manque, ni le coeur... Mais que
voulez-vous? tout est aujourd'hui contre eux.

Ils ne le sentent que trop, et ce sentiment contribue encore  les
mettre au dessous d'eux-mmes... Mal voulu du monde, maltrait des
siens, le prtre de paroisse (regardez-le marcher dans la rue) chemine
tristement, l'air souvent timide et plus que modeste, prenant volontiers
le bas du pav!

Mais, voulez-vous voir un homme? Regardez passer le jsuite. Que dis-je
un homme? Plusieurs en un seul. La voix est douce, mais le pas est
ferme. Sa dmarche dit, sans qu'il parle: Je m'appelle _lgion_... Le
courage est chose facile  celui qui sent avec soi une arme pour le
soutenir, qui se voit dfendu, pouss, et par ce grand corps des
jsuites, et par tout un monde de gens titrs, de belles dames, qui au
besoin remueront le monde pour lui.

Il a fait voeu d'obissance... pour rgner, pour tre pape avec le
pape, pour avoir sa part du grand royaume des jsuites, rpandu dans
tous les royaumes. Il en suit l'intrt par correspondance intime, de
Belgique en Italie, et de Bavire en Savoie. Le jsuite vit en Europe,
hier  Fribourg, demain  Paris; le prtre vit dans une paroisse, dans
la petite rue humide qui longe le mur de l'glise; il ne ressemble que
trop  la triste girofle maladive qu'il lve sur sa fentre.

Voyons ces deux hommes  l'oeuvre... Et d'abord examinons de quel
ct tournera cette personne rveuse, qui arrive sur la grande place, et
qui semble hsiter encore... A gauche, c'est la paroisse;  droite, la
maison des Jsuites.

D'un ct, que trouverait-elle? un homme honnte, homme de coeur
peut-tre, sous cette forme raide et gauche, qui travaille toute sa vie
 touffer ses passions, c'est--dire  ignorer de plus en plus les
choses sur lesquelles on viendrait le consulter... Le jsuite, au
contraire, sait d'avance ce dont il s'agit, il devine les prcdents,
trouve sans difficult la circonstance attnuante, il arrange la chose
du ct de Dieu, parfois du ct du monde.

Le prtre porte la Loi et le dcalogue, comme un poids de plomb; il est
lent, plein d'objections, de difficults! Vous lui parlez de vos
scrupules, et il lui en vient encore plus; votre affaire vous semble
mauvaise, il la trouve trs-mauvaise. Vous voil bien avanc... C'est
votre faute. Que n'allez-vous plutt dans cette chapelle italienne?
chapelle pare, coquette; quand mme elle serait un peu sombre, n'ayez
pas peur, entrez, vous serez rassur bien vite, et bien soulag... Votre
cas est peu de chose; il y a l un homme d'esprit pour vous le prouver.
Que parlait-on de la Loi? La Loi peut rgner l-bas, mais ici rgne la
grce, ici le Sacr Coeur de Jsus et de Marie... La bonne Vierge est
si bonne[5]!

Il y a d'ailleurs une grande diffrence entre les deux hommes. Le prtre
est li de bien des manires, par son glise, par l'autorit locale; il
est _en puissance_ et comme mineur. Le prtre a peur du cur, et le cur
de l'vque. Le jsuite n'a peur de rien. Son ordre ne lui demande que
l'avancement de l'ordre. L'vque n'a rien  lui dire. Et quel serait
aujourd'hui l'vque assez audacieux pour douter que le jsuite ne soit
lui-mme la rgle et la loi?

L'vque ne nuit pas, et il sert beaucoup. C'est par lui qu'on tient les
prtres; il a le bton sur eux, lequel mani par un jeune vicaire
gnral qui veut devenir vque, sera la verge de fer..

Donc, prtre, prends bien garde. Malheur  toi, si tu bouges.. Prche
peu, n'cris jamais; si tu crivais une ligne!... Sans autre forme, on
peut te suspendre, t'interdire; nulle explication; si tu avais
l'imprudence d'en demander, nous dirions: Affaire de moeurs...
C'est la mme chose pour un prtre que d'tre noy, une pierre au cou!

On dit qu'il n'y a plus de serfs en France.. Il y en a quarante mille...
Je leur conseille de se taire, de ravaler leurs larmes et de tcher de
sourire.

Beaucoup accepteraient le silence, et de vgter dans un coin... Mais on
ne les tient pas quitte. Il faut qu'ils parlent, et qu'ils mordent, et
qu'en chaire ils damnent Bossuet.

On en a vus de forcs de rpter tel sermon contre un auteur vivant
qu'ils n'avaient pas lu... Ils taient jets, lancs, malheureux chiens
de combat, aux jambes du passant tonn, qui leur demandait pourquoi...

O situation misrable! anti-chrtienne, anti-humaine!.. Ceux qui la leur
font, en rient.. Mais leurs loyaux adversaires, ceux qu'ils attaquent,
et qu'ils croient leurs ennemis, en pleureront!

       *       *       *       *       *

Prenez un homme dans la rue, le premier qui passe, et demandez-lui:
Qu'est-ce que les Jsuites? Il rpondra sans hsiter: _La
contre-rvolution_.

Telle est la ferme foi du peuple; elle n'a jamais vari, et vous n'y
changerez rien.

Si ce mot, prononc au Collge de France, a surpris quelques personnes,
il faut qu' force d'esprit, nous ayons perdu le sens.

Grands esprits, qui rougiriez d'couter la voix populaire, adressez-vous
 la science, tudiez, et je le prdis, au bout de dix ans passs sur
l'histoire et les livres des Jsuites, vous n'y trouverez qu'un sens:
_La mort de la libert_.

Le jour o l'on a dit ce mot, la Presse entire (chose nouvelle), s'est
trouve d'accord[6]. Partout o la Presse atteint, et plus bas encore
dans les masses, il a retenti.

Ils n'ont imagin que cette trange rponse: Nous n'existons pas... On
s'en vantait en avril; en juin, l'on s'en cache.

Que sert de nier? ne voyez-vous pas que personne ne se paiera de
paroles. Criez _libert!_  votre aise, dites-vous de tel ou tel parti.
Cela ne nous importe gure... Si vous avez le coeur jsuite, passez
l, c'est le ct de Fribourg; si vous tes loyal et net, venez ici,
c'est la France!

Dans l'affaiblissement des partis, dans le rapprochement plus ou moins
dsintress de beaucoup d'hommes d'opinion diverse, il semble que tout
 l'heure il n'y ait plus que deux partis, comme il n'y a que deux
esprits: _L'esprit de vie et l'esprit de mort_.

Situation bien autrement grande et dangereuse que celle des dernires
annes, quoique les secousses immdiates y soient moins  craindre. Que
serait-ce, si l'esprit de mort, ayant domin la religion, allait gagnant
la socit dans la politique, la littrature et l'art, dans tout ce
qu'elle a de vivant?

       *       *       *       *       *

Le progrs des hommes de mort s'arrtera, esprons-le... Le jour a lui
dans le spulcre.... On sait, on va mieux savoir encore comment ces
revenants ont chemin dans la nuit...

Comment, pendant que nous dormions, ils avaient,  pas de loups, surpris
les gens sans dfense, les prtres et les femmes, les maisons
religieuses.

Il est  peine concevable combien de bonnes gens, de simples esprits,
humbles frres, charitables soeurs, ont t ainsi abuss... Combien de
couvents leur ont entr'ouvert la porte, tromps  cette voix doucereuse;
et maintenant ils y parlent ferme, et l'on a peur, et l'on sourit en
tremblant, et l'on fait tout ce qu'ils disent.

Qu'on nous trouve une _oeuvre_ riche o ils n'aient aujourd'hui la
principale influence, o ils ne fassent donner comme ils veulent,  qui
ils veulent. Il a bien fallu ds lors que toute corporation pauvre
(missionnaires, picpus, lazaristes, bndictins mme), allt prendre
chez eux le mot d'ordre. Et maintenant tout cela est comme une grande
arme que les jsuites mnent bravement  la conqute du sicle.

Chose tonnante, qu'en si peu de temps on ait runi de telles forces!
Quelque haute opinion qu'on aie de l'habilet des jsuites, elle ne
suffirait pas  expliquer un tel rsultat. Il y a l une main
mystrieuse... Celle qui, bien dirige, ds le premier jour du monde, a
docilement opr les miracles de la ruse. Faible main,  laquelle rien
ne rsiste, la main de la femme. Les jsuites ont employ l'instrument,
dont parle saint Jrme: De pauvres petites femmes, toutes couvertes de
pchs!

On montre une pomme  un enfant pour le faire venir  soi. Eh! bien, on
a montr aux femmes de gentilles petites dvotions fminines, de saints
joujoux, invents hier; on leur a arrang un petit monde idoltre...
Quels signes de croix ferait saint Louis, s'il revenait et voyait?... Il
ne resterait pas deux jours. Il aimerait mieux retourner en captivit
chez les Sarasins.

Ces nouvelles modes taient ncessaires pour gagner les femmes. Qui veut
les prendre, il faut qu'il comptisse aux petites faiblesses, au petit
mange, souvent aussi au got du faux. Ce qui a fait prs de
quelques-unes la fortune de ceux-ci, dans le commencement surtout, c'est
justement ce mensonge oblig et ce mystre; faux nom, demeure peu
connue, visites en cachette, la ncessit piquante de mentir en
revenant...

Telle qui a beaucoup senti, et qui  la longue trouve le monde uniforme
et fade, cherche volontiers dans le mlange des ides contraires, je ne
sais quelle cre saveur... J'ai vu  Venise un tableau, o, sur un riche
tapis sombre, une belle rose se fanait prs d'un crne, et dans le crne
errait  plaisir une gracieuse vipre.

Ceci, c'est l'exception. Le moyen simple et naturel qui a gnralement
russi, c'est de prendre les oiseaux sauvages au moyen des oiseaux
privs. Je parle des jsuitesses[7], fines et douces, adroites et
charmantes, qui, marchant toujours devant les jsuites, ont mis partout
l'huile et le miel, adouci la voie... Elles ont ravi les femmes en se
faisant soeurs, amies, ce qu'on voulait, mres surtout, touchant le
point sensible, le pauvre coeur maternel...

De bonne amiti, elles consentaient  prendre la jeune fille; et la
mre, qui autrement ne s'en ft spare jamais, la remettait de grand
coeur dans ces douces mains... Elle s'en trouvait bien plus libre;
car, enfin l'aimable jeune tmoin ne laissait pas d'embarrasser, surtout
si, devenant moins jeune, on voyait fleurir prs de soi la chre,
l'adore, mais trop blouissante fleur.

Tout cela s'est fait trs-bien, trs-vite, avec un secret, une
discrtion admirables. Les jsuites ne sont pas loin d'avoir ainsi, dans
les maisons de leurs dames, les filles de toutes les familles influentes
du pays. Rsultat immense... Seulement, il fallait savoir attendre. Ces
petites filles, en peu d'annes, seront des femmes, des mres... Qui a
les femmes est sr d'avoir les hommes  la longue.

Une gnration suffisait. Ces mres auraient donn leurs fils. Les
jsuites n'ont pas eu de patience. Quelques succs de chaire ou de
salons les ont tourdis. Ils ont quitt ces prudentes allures qui
avaient fait leurs succs. Les mineurs habiles qui allaient si bien sous
le sol, se sont mis  vouloir travailler  ciel ouvert. La taupe a
quitt son trou, pour marcher en plein soleil.

Il est si difficile de s'isoler de son temps, que ceux qui avaient le
plus  craindre le bruit, se sont mis eux-mmes  crier...

Ah! vous tiez l... Merci, grand merci de nous avoir veills!... Mais
que voulez-vous?

Nous avons les filles; nous voulons les fils; au nom de la libert,
livrez vos enfants...

La libert! Ils l'aimaient tellement que, dans leur ardeur pour elle,
ils voulaient commencer par l'touffer dans le haut enseignement...
Heureux prsage de ce qu'ils feront dans l'enseignement secondaire!...
Ds les premiers mois de l'anne 1842, ils envoyaient leurs jeunes
saints au Collge de France, pour troubler les cours.

Nous endurmes patiemment ces attaques. Mais ce que nous supportions
avec plus de peine, c'taient les tentatives hardies qu'on faisait sous
nos yeux pour corrompre les coles.

De ce ct, il n'y avait plus ni prcaution, ni mystre, on travaillait
en plein soleil, on embauchait sur la place. La concurrence excessive et
l'inquitude qu'elle entrane[8], y donnaient beau jeu... Telle et telle
fortune subite parlait assez haut, miracles de la nouvelle glise bien
puissants pour toucher les coeurs... Certains, jusque-l des plus
fermes, commenaient  rflchir,  comprendre le ridicule de la
pauvret, et ils marchaient tte basse...

Une fois branl, il n'y avait pas  respirer; l'affaire tait mene
vivement, chaque jour avec plus d'audace. Les degrs successifs qu'on
observait nagure taient peu  peu ngligs. Le stage no-catholique
allait s'abrgeant. Les jsuites ne voulaient plus qu'un jour pour une
conversion complte. On ne tranait plus les adeptes sur les anciens
prliminaires[9]. On montrait hardiment le but... Cette prcipitation
qu'on peut trouver imprudente, s'explique assez bien pourtant. Ces
jeunes gens ne sont pas si jeunes qu'on puisse risquer d'attendre; ils
ont un pied dans la vie, ils vont agir ou agissent; point de temps 
perdre, le rsultat est prochain. Gagns aujourd'hui, ils livreraient
demain la socit tout entire, comme mdecins le secret des familles,
comme notaires celui des fortunes, comme parquet l'impunit.

Peu ont succomb... Les coles ont rsist; le bon sens et la loyaut
nationale les ont prserves. Nous les en flicitons... Jeunes gens,
puissiez-vous rester semblables  vous-mmes, et repousser toujours la
corruption, comme vous l'avez fait ici, quand l'intrigue religieuse
l'appelait pour auxiliaire, et venait vous trouver jusque sur les bancs,
avec le sduisant cortge des tentations mondaines.

Nul danger plus grand... Celui qui court en aveugle aprs le monde et
ses joies, par entranement de jeunesse, reviendra par lassitude... Mais
celui qui de sang-froid, pour mieux surprendre le monde, a pu spculer
sur Dieu, qui a calcul combien Dieu rapporte, celui-l est mort de la
mort dont on ne ressuscite pas.

       *       *       *       *       *

Il n'y avait pas d'homme d'honneur qui ne vt avec tristesse de telles
capitulations, et l'esprance du pays ainsi compromise. Combien plus
ceux qui vivent au milieu des jeunes gens, leurs matres, qui sont leurs
pres aussi!

Et entre leurs matres, celui qui devait y tre le plus sensible,
dois-je le dire? c'tait moi.

Pourquoi? parce que, dans mon enseignement, j'avais mis ce que nul
homme vivant n'y mit au mme degr.--Il ne s'agit pas de talent,
d'loquence, en prsence de tel de mes amis que tout le monde nomme
ici.--Il ne s'agit pas de science,  ct de cette divination
scientifique,  laquelle l'Orient vient redemander ses langues oublies.

Il s'agit d'une chose, imprudente peut-tre, mais dont je ne puis me
repentir, de ma confiance illimite dans cette jeunesse, de ma foi dans
l'ami inconnu... C'est justement cette imprudence qui a fait la force et
la vie de mon enseignement, c'est ce qui le rend plus fcond pour
l'avenir que tel autre, qui fut suprieur.

Arriv tard dans cette chaire, et dj connu, je n'en ai pas moins
tudi, par-devant la foule. D'autres enseignaient leurs brillants
rsultats, moi mon tude elle-mme, ma mthode et mes moyens. Je
marchais sous les yeux de tous, ils pouvaient me suivre, voyant et mon
but, et l'humble chemin par lequel j'avais march.

Nous cherchions ensemble; je les associais sans rserve,  ma grande
affaire; nous y mettions l'intrt passionn qu'on met dans les choses
vraiment personnelles... Nulle gloriole, rien pour la vaine exhibition.
L'affaire tait trop srieuse. Nous cherchions _pour la vie_, autant
que pour la science, _pour le remde de l'me_, comme dit le moyen ge.
Nous le demandions, ce remde,  la philosophie et  l'histoire,  la
voix du coeur,  la voix du monde.

La forme, parfois potique, pouvait arrter les faibles; mais les forts
retrouvaient sans peine la critique sous la posie,--non la critique qui
dtruit, mais bien celle qui produit[10], cette critique vivante qui
demande  toute chose le secret de sa naissance, son ide cratrice, sa
cause et sa raison d'tre, laquelle tant retrouve, la science peut
tout refaire encore... C'est le haut caractre de la vraie science,
d'tre art et cration, de renouveler toujours, de ne point croire  la
mort, de n'abandonner jamais ce qui vcut une fois, mais de le
reconstituer et le replacer dans la vie qui ne passe plus.

Que faut-il pour cela? Aimer surtout, mettre dans sa science sa vie et
son coeur.

J'aimais l'objet de ma science, le pass que je refaisais;--et le
prsent aussi, ce compagnon de mon tude, cette foule qui ds longtemps
habitue  ma parole, comprenait ou devinait, qui souvent m'clairait de
son impression rapide.

Je n'ai voulu nulle autre socit, pendant longues annes, que cet
auditoire sympathique, et ce qui surprendra peut-tre, c'est que je m'y
rfugiai dans les moments les plus graves o tout homme cherche un ami;
c'est l que j'allai m'asseoir dans mes plus funbres jours.

Grande et rare confiance! mais qui n'tait pas un instinct aveugle. Elle
tait fonde en raison. J'avais droit de croire qu'il n'y avait pas un
seul homme de sens parmi ceux qui m'coutaient, qui me ft hostile. Ami
du pass, ami du prsent, je sentais en moi les deux principes,
nullement opposs, qui se partagent le monde; je les vivifiais l'un par
l'autre. N de la Rvolution, de la libert, qui est ma foi, je n'en ai
pas moins eu un coeur immense pour le moyen ge, une infinie
tendresse; les choses les plus filiales qu'on ait dites sur notre
vieille mre l'Eglise, c'est moi peut-tre qui les ai dites.... Qu'on
les compare  la scheresse de ses brillants dfenseurs...... O
puisais-je ces eaux vives? Aux sources communes o puisa le moyen-ge,
o la vie moderne s'abreuve, aux sources du libre esprit.

Un mot rsume ma pense sur le rapport des deux principes: L'histoire
(c'est ma dfinition de 1830, et j'y tiens), est la victoire progressive
de la libert. Ce progrs doit se faire, non par destruction, mais par
interprtation. L'interprtation suppose la _tradition_ qu'on
interprte, et la _libert_ qui interprte... Que d'autres choisissent
entre elles; moi, il me les faut toutes deux; je veux l'une et je veux
l'autre... Comment ne me seraient-elles pas chres? La tradition, c'est
ma mre, et la libert, c'est moi! [Leon du 28 avril 1842.]

Nul enseignement n'a t plus anim du libre esprit chrtien qui fit la
vie du moyen ge. Tout proccup des causes, et ne les cherchant que
dans l'me (l'me divine et humaine), il fut au plus haut degr
spiritualiste, et l'enseignement de l'esprit.

De l, les ailes qui le soulevrent, et le firent passer par-dessus
maint cueil, o d'autres plus forts ont heurt.

Un seul exemple, l'art gothique.

Le premier qui le remarqua, lequel n'tait pas chrtien, et n'y vit rien
de chrtien, le grand naturaliste, Goethe, admira dans ces rptitions
infinies des mmes formes, une morte imitation de la nature, une
cristallisation colossale.

Un des ntres, un puissant pote, dou d'un sentiment moins noble, mais
plus ardent de la vie, sentit ces pierres comme vivantes; seulement, il
se prit surtout au grotesque et au bizarre, c'est--dire que dans la
maison de Dieu, c'est le Diable qu'il vit d'abord.

L'un et l'autre regarda le dehors plus que le dedans, tel rsultat plus
que la cause.

Moi, je partis de la cause, je m'en emparai, et la fcondant, j'en
suivis l'effet. Je ne fis pas de l'glise ma contemplation, mais mon
oeuvre; je ne la pris pas comme faite, mais je la refis... De quoi? de
l'lment mme qui la fit la premire fois, du coeur et du sang de
l'homme, des libres mouvements de l'me qui ont remu ces pierres, et
sous ces masses o l'autorit pse imprieusement sur nous, je montrai
quelque chose de plus ancien, de plus vivant, qui cra l'autorit mme,
je veux dire la libert.

Ce dernier mot est le grand, le vrai titre du moyen ge; et lui
retrouver ce titre, c'tait lui faire sa paix avec l'ge moderne, qu'on
le sache bien.

J'ai suivi la mme recherche, port la mme proccupation des causes
morales, du libre gnie humain, dans la littrature, dans le droit, dans
toutes les formes de l'activit. Plus je creusais par l'tude, par
l'rudition, par les chroniques et les chartes, plus je voyais au fond
des choses, pour premier principe organique, le sentiment et l'ide, le
coeur de l'homme, mon coeur.

Cette tendance spiritualiste tait si invincible en moi que j'y suis
rest fidle dans l'histoire des poques matrielles, qui
matrialisaient bon nombre de nos contemporains; je parle des poques
troubles et sensuelles qui finissent le moyen ge, et commencent les
temps modernes.

Au quatorzime sicle, qu'ai-je analys, dvelopp, mis en lumire, aux
dpens de tout le reste? La grande question religieuse, celle du Temple.

Au quinzime, sous Charles VI, la grande question morale: Comment,
d'ignorance en erreur, d'ides fausses en passions mauvaises, d'ivresse
en frnsie, l'homme perd-il sa nature d'homme? (t. IV)... Puis, ayant
perdu la France par un fol, je la sauvai par la folie hroque et sainte
de la Pucelle d'Orlans[11].

Le sentiment de la vie morale, qui seul rvle les causes, claira, dans
mes livres et dans mes cours, les temps de la Renaissance. Le vertige de
ces temps ne me gagna pas, leur fantasmagorie ne m'blouit point,
l'orageuse et brillante fe ne put me changer, comme elle en a chang
tant d'autres; elle fit en vain passer devant mes yeux son iris aux cent
couleurs... D'autres voyaient tout cela comme costumes et blasons,
drapeaux, armes curieuses, coffres, armoires, faences, que sais-je?...
Et moi, je ne vis que l'me.

Je laissai ainsi de ct et les pittoresques avec leurs vaines
exhibitions de figures de cire qu'ils ne peuvent mettre en
mouvement,--et les turbulents dramaturges qui, prenant des membres
quelconques, l'un d'ici, l'autre de l, mlaient et galvanisaient tout,
au grand effroi des passants... Tout cela est extrieur, c'est la mort
ou la fausse vie.

Qu'est-ce que la vraie vie historique, et comment l'homme sincre, qui
compare le monde et son coeur, la retrouve et peut la refaire... Telle
fut la haute et difficile question que je posai dans mes derniers
cours[12]. Les efforts successifs de tous ceux qui vont venir,
l'avanceront peu  peu.

Pour moi, le fruit de mon travail, le prix d'une vie laborieuse, serait
d'avoir mis en pleine lumire la vraie nature du problme, et par l
peut-tre prpar les solutions. Qui ne sent quelle serait l'immensit
des rsultats spculatifs, la gravit des rsultats pratiques pour la
politique et l'ducation?

Je n'eus jamais un sentiment plus religieux de ma mission que dans ce
cours de deux annes; jamais je ne compris mieux le sacerdoce, le
pontificat de l'histoire; je portais tout ce pass, comme j'aurais port
les cendres de mon pre ou de mon fils.

       *       *       *       *       *

C'est dans ce religieux travail que l'outrage m'est venu chercher[13]...

Cela eut lieu, il y a un an, le 7 avril 1842, aprs une leon fort
grave, o j'tablissais contre les sophistes, l'unit morale du genre
humain.

Le mot d'ordre tait donn pour troubler les cours. Mais l'indignation
du public effraya ces braves; peu organiss encore, ils crurent devoir
attendre l'effet tout puissant du libelle que le jsuite D. crivait sur
les notes de ses confrres, et que M. Desgarets, chanoine de Lyon, a
sign, en avouant qu'il n'en tait pas l'auteur.

Je n'aime gure la dispute. Je retombai toute une anne dans mes
proccupations, dans mon travail solitaire, dans mon rve du vieux
temps... Ceux-ci, qui ne dormaient pas, se sont enhardis, ils ont cru
qu'on pouvait impunment venir par derrire frapper le rveur.

Il se trouvait cependant que, par le progrs de mon travail et le plan
mme de mon cours, je venais  eux. Occup jusqu'ici d'expliquer et
d'analyser la vie, je devais naturellement mettre en face la fausse vie,
qui la contrefait; je devais placer en regard de l'organisme vivant, le
machinisme strile.

Mais quand mme je pourrais expliquer la vie, sans montrer la mort,
j'aurais regard comme un devoir du professeur de morale, de ne point
dcliner la question qui venait s'imposer  lui.

Nos prdicateurs dans les derniers temps, ont tout remu, questions
sociales, politiques, historiques, littraires, mdicales; l'un parlait
sur l'anatomie, un autre sur Waterloo. Puis, le courage venant, ils se
sont mis  prcher, comme au temps de la Ligue, contre telle et telle
personne. On a trouv cela trs-bon.

Des personnes, qui s'en souciait?... Et quant aux questions sociales, on
aura jug sans doute que dans ce temps de sommeil, il n'y avait pas
grand danger  les discuter en chaire.

Certes, ce n'est pas nous qui contredirons  cela, nous acceptons ce
partage. L'glise s'occupe du monde, elle nous enseigne nos affaires, 
la bonne heure! Nous lui enseignerons Dieu!

       *       *       *       *       *

Que Dieu rentre dans la science. Comment a-t-elle pu s'en passer si
longtemps... Revenez chez nous, Seigneur, tout indignes que nous
sommes.... Ah! que vous serez bien reu!

Est-ce que vous n'tiez pas notre lgitime hritage? Et tant que la
science tait loigne de vous, tait-elle donc une science?... Elle
vous a reconquis dans cette heureuse occasion, et elle a retrouv en
mme temps son accord naturel avec le bon sens du peuple dont elle n'et
pas d s'carter.

26 juin 1843.

Je donne ici les notes qui me restent de mon cours. Je les donne,  peu
prs, telles qu'elles furent crites, le jour mme de chaque leon.--Je
ne pouvais crire plus tt; d'une leon  l'autre, la situation
changeait, la question avanait, par la presse ou autrement, jusqu'au
dernier jour.

On aura quelque indulgence pour un enseignement poursuivi malgr
l'orage, et qui modifi dans la forme, selon les phases de la polmique,
n'en marcha pas moins d'un pas ferme vers le but indiqu d'abord.

Je supprime dans ces notes plusieurs choses qui se rapportaient  mes
leons antrieures, et qu'on ne pourrait comprendre, sans avoir suivi
mon cours.

J'carte encore tel et tel point qui ne dut tre qu'indiqu dans un
cours dont l'objet tait gnral, et qu'un autre cours, spcialement
consacr  la littrature des jsuites, mettait en pleine lumire.




Ire LEON.

MACHINISME MODERNE. _Du machinisme moral._

[27 avril 1843.]


Dans cette premire leon (de la seconde partie de mon cours), je posai
d'abord un fait grave; c'est que depuis 1834, au milieu d'un immense
accroissement de production matrielle, la production intellectuelle a
considrablement diminu d'importance.

Ce fait, moins remarqu ici, l'est parfaitement de nos contrefacteurs
trangers qui se plaignent de n'avoir presque rien  contrefaire.

De 1824  1834, la France les a richement aliments. Elle a produit dans
cette priode les monuments littraires qui font sa gloire devant
l'Europe; et non-seulement des monuments isols, mais de grands
ensembles d'ouvrages, des cycles d'histoires, de drames, de romans,
etc.

Dans les dix annes suivantes, on a imprim tout autant et davantage,
mais peu d'ouvrages importants. Les livres mme de quelque tendue ont
paru d'abord dcoups, en articles, en feuilletons; feuilletons
ingnieux, dcoupures brillantes, mais peu de penses d'ensemble, peu de
grandes compositions.

Ce qui a le plus occup la presse, ce sont les rimpressions, les
publications de manuscrits, de documents historiques, les livres
pittoresques  bon march, sorte de daguerrotypes qui reproduisent en
ples images tout ce qu'on met devant eux.

La rapidit singulire avec laquelle tout cela passe sous nos yeux, se
remplaant, s'effaant, laissant  peine une trace, ne permet pas de
remarquer que dans ces mille objets mobiles, la forme varie trs-peu.

Un observateur attentif, et curieux de comparer ses souvenirs, verrait
ces prtendues nouveauts revenir priodiquement; il les ramnerait sans
peine  un petit nombre de types, de formules, que l'on emploie tour 
tour. Nos rapides improvisateurs sont obligs, le temps manquant, de
recourir  ces formules; c'est comme une grande mcanique, dont ils
jouent d'une main lgre.

Le gnie mcanique qui a simplifi, agrandi la vie moderne, dans l'ordre
matriel, ne s'applique gure aux choses de l'esprit, sans l'affaiblir
et l'nerver. De toutes parts je vois des machines intellectuelles qui
viennent  notre secours[14], pour nous dispenser d'tudier et de
rflchir, des Dictionnaires qui permettent d'apprendre chaque chose
isole, hors des rapports qui l'clairent, des Encyclopdies o toute
science, scinde en menues parcelles, gt comme une poussire strile,
des Abrgs qui vous rsument ce que vous n'avez point appris, vous font
croire que vous savez, et ferment la porte  la science.

Vieilles mthodes, et fort infrieures  l'ide de Raimond Lulle. A la
fin du moyen ge, il trouva les Scolastiques, qui, sur un thme tout
fait, s'puisaient en dductions. Si le thme est fait, dit-il, si la
philosophie est faite, la religion, la science, il suffit de bien
ordonner; des principes aux consquences, les dductions se tireront
d'elles-mmes. Ma science sera comme un arbre; on suivra des racines aux
branches, des branches aux feuilles, allant du gnral  l'espce, 
l'individu, et de l, en sens inverse, on retournera aux profondes
racines des principes gnraux.... Il le fit, comme il le disait; avec
cet arbre si commode, on ne cherchait plus, tout tait devenu facile...
Seulement, l'arbre fut un _arbre sec_, qui n'eut jamais ni fruit, ni
fleur.

Au seizime sicle, autre tentative de machinisme, et plus hardie. On se
battait pour la religion; un vaillant homme, Ignace de Loyola, comprit
la religion elle-mme comme machine de guerre, la morale, comme
mcanique. Ses fameux _Exercices_ sont un manuel de tactique religieuse,
o la milice monastique se dresse  certains mouvements; il y donna des
procds matriels pour produire ces lans du coeur, qu'on avait
toujours laisss  la libre inspiration; ici, l'on prie, l, on rve,
puis l'on pleure, etc.

Admirable mcanique, o l'homme n'est plus qu'un ressort qu'on fait
jouer  volont. Seulement, ne demandez rien que ce qu'une machine peut
produire; une machine donne de l'action, mais nulle production vivante,
 la grande diffrence de l'organisme anim, qui non-seulement agit,
mais produit des organismes anims tout comme lui. La mcanique des
Jsuites a t active et puissante; mais elle n'a rien fait de vivant;
il lui a manqu constamment ce qui, pour toute socit, est le plus haut
signe de vie, il lui a manqu le grand homme... Pas un homme en trois
cents ans!

Quelle est la nature du jsuite? Aucune; il est propre  tout: une
machine, un simple instrument d'action, n'a pas de nature personnelle.

La machine a sa loi, la fatalit, comme la libert est la loi de l'me.
Comment donc les Jsuites parlent-ils de la libert? En quoi les
regarde-t-elle?

Remarquez le double langage qu'ils nous tiennent aujourd'hui. Ils sont
le matin pour la libert, le soir pour l'autorit.

Dans leurs journaux qu'ils donnent et sment dans le peuple, ils ne
parlent que de libert, et ils voudraient persuader que la libert
politique est possible sous la tyrannie religieuse... Cela est dur 
croire, difficile  faire croire  des gens qui, pour les chasser, ont
chass hier une dynastie (_Mouvements en sens divers_), et qui en
chasseraient dix, s'il le fallait encore.

Dans les salons, avec les grandes dames qu'ils dirigent, ce n'est plus
cela; ils redeviennent tout  coup les amis du pass, les vrais fils du
moyen ge.

Et moi aussi, leur dirai je, je suis un peu du moyen ge, j'y ai vcu
longues annes, et je reconnais bien les quatre mots d'art chrtien que
les ntres viennent de vous apprendre... Mais permettez encore que je
vous regarde au visage; si vous tes vraiment les fils de ce temps-l,
apparemment vous lui ressemblez.

Ce temps tait fcond, et tout en se croyant, dans son humilit,
inactif et impuissant, il crait toujours. Il a bti, comme en rve, je
ne sais combien de pomes, de lgendes, d'glises, de systmes... D'o
vient donc, si vous en tes, que vous ne produisez rien?

Ce moyen ge, que vous nous montrez volontiers dans une immobilit
idiote, ne fut que mouvement et transformation fconde, pendant quinze
cents ans. [_Je supprime ici un long dveloppement._] La libre
vgtation qui lui fut particulire, n'a rien de commun avec l'action
sche et dure des mcaniques[15]. S'il n'avait eu d'autre action, il
n'et rien produit de vivant; il aurait t strile... Et vous lui
ressembleriez.

Non, vous n'tes pas du pass! Non, vous n'tes pas du prsent!

tes-vous? Non, vous avez l'air d'tre... Pur accident, simple
phnomne. Nulle existence. Ce qui _est_ vraiment, produit.

Si vous veniez, vous qui n'tes point, qui ne faites rien, qui ne ferez
rien, nous conseiller de ne rien faire, d'abdiquer notre activit, de
nous remettre  vous, au nant, nous rpondrions: Il ne faut pas que le
monde meure encore; qu'on soit mort,  la bonne heure; est-ce un droit
pour exiger que le reste soit mort aussi?

Si l'on insiste, si l'on veut que vous soyez quelque chose, j'accorderai
que vous tes une vieille machine de guerre[16], un brlot de Philippe
II, de l'_invincible Armada_... Quiconque y monte, y prit, et Philippe
II, et Charles X, et quiconque y montera.

Ns du combat, vous restez fidles  votre naissance. Vos oeuvres ne
sont que des disputes, des discours scolastiques et polmiques,
c'est--dire des ngations... Nous travaillons, vous combattez; des deux
voies, laquelle est chrtienne?

_Milites_ (c'est votre nom), remettez votre pe dans le fourreau...
_Beati pacifici_!

Faites comme nous faisions avant que vous ne vinssiez nous troubler,
travaillez tranquillement. Alors seulement, vous comprendriez le
christianisme et le moyen ge, dont vous vous doutez si peu.

A qui adress-je ce conseil, qui n'est pas d'un ennemi? A la Socit?
Non, elle se vante de ne pas changer, de ne s'amliorer jamais[17]... Je
parle  tel infortun, que je vois d'ici en pense, qui peut-tre se
sent, trop tard, entr dans la voie sans retour, et pleure en secret
d'avoir pous la mort.

La fin de cette leon fut reproduite  mon insu par _la Patrie_ le soir
mme, et le lendemain (28 avril) par _le Sicle_.--J'ignorais alors la
part active que la Presse allait prendre  cette lutte.

J'ignorais (ce qui peut sembler trange, mais n'en est pas moins exact)
que mon ami, M. Quinet, ayant conduit son cours jusqu'au milieu du
seizime sicle, dt traiter de la littrature des Jsuites. Encore
moins avais-je connaissance de l'article que M. Libri insra dans la
_Revue des Deux-Mondes_, trois jours aprs ma leon (1er mai).

Ce qui peut-tre surprendra davantage, c'est que _je n'avais pas lu une
ligne de tout ce qu'on avait crit contre moi_. C'est aprs ma seconde
leon, qu'un de mes anciens lves, m'apporta le Monopole
universitaire.




IIe LEON.

RACTIONS DU PASS. _Des revenants._ Perind ac cadaver.

[4 mai 1843.]


On a dit que je dfendais, on a dit que j'attaquais. Ni l'un, ni
l'autre... J'enseigne.

Le professeur d'histoire et de morale a droit d'examiner la plus grave
question de la philosophie et de l'histoire: Ce que c'est qu'_organisme_
et _mcanisme_, en quoi diffre l'organisme vivant du mcanisme strile.

Question grave, en ce moment surtout o la vie semble faiblir, o la
strilit nous gagne, o l'Europe, tout occupe nagure d'imiter la
France, de contrefaire ou traduire la France, s'tonne de voir que nous
allons produisant de moins en moins.

J'ai cit un exemple illustre de mcanisme, puissant pour l'action,
impuissant pour la production, l'ordre des jsuites, qui, dans une
existence de trois sicles, n'a pu donner un seul homme, un seul livre
de gnie.

Les jsuites appartiennent, autant que les _templiers_, au jugement de
l'histoire. C'est mon droit et mon devoir de faire connatre ces grandes
associations. J'ai commenc par les templiers dont je publie le Procs;
j'arrive aux jsuites.

Ils ont imprim avant-hier, dans leur journal, _que j'attaquais le
clerg_; c'est tout le contraire. Faire connatre les _tyrans du
clerg_, qui sont les jsuites, c'est rendre au clerg le plus grand
service, prparer sa dlivrance. Nous ne confondons nullement les tyrans
et les victimes. Qu'ils n'esprent pas se cacher derrire ce grand corps
qu'ils compromettent en le poussant dans la violence, lorsqu'il ne
voudrait que la paix.

Les jsuites sont, je l'ai dit, une formidable machine de guerre,
invente dans le plus violent combat du seizime sicle, employe comme
une ressource dsespre, dangereuse pour ceux qui s'en servent... Il y
a un lieu o l'on sait cela parfaitement, c'est Rome, et voil pourquoi
les cardinaux ont dit[18] et diront toujours au conclave, quand on
propose un jsuite: _Dignus, sed jesuita_. Ils savent que l'ordre, au
fond, s'adore lui-mme... C'est la foi des Templiers.

Le christianisme n'a pu amliorer le monde qu'en s'y mlant. Ds lors
il a d en subir les tristes ncessits, la plus triste de toutes, la
guerre. Il s'est fait guerrier par moment, lui qui est la paix;
c'est--dire que dans ces moments il se faisait anti-chrtien.

Les machines de guerre, sorties ainsi, par un trange miracle, de la
religion de la paix, se trouvant en contradiction flagrante avec leur
principe, ont prsent ds leur naissance un caractre singulier de
laideur et de mensonge; combien plus,  mesure qu'elles s'loignaient
des circonstances qui les avaient fait natre, des ncessits qui
pouvaient en expliquer la naissance! De plus en plus en dsaccord avec
le monde qui les entourait, qui avait oubli leur origine et n'tait
frapp que de cette laideur, elles inspiraient une rpugnance
instinctive; le peuple en avait horreur, sans savoir pourquoi.

Toute apparition du monde trouble et violent des anciens ges dans notre
monde moderne, inspire mme rpugnance. Les fils ans du limon qui
jadis possdaient seuls le globe, couvert d'eau et de brouillard, et qui
aujourd'hui ptrissent de leurs membres quivoques la fange tide du
Nil, semblent une rclamation du chaos qui voudrait nous ressaisir[19].

Dieu, qui est la beaut, n'a pas cr de laideur absolue. La laideur est
un passage inharmonique.

Il y a laideur et laideur. L'une qui veut tre moins laide,
s'harmoniser, s'ordonner, suivre le progrs, suivre Dieu... L'autre qui
veut tre plus laide, et qui,  mesure que le monde s'harmonise, aspire
 l'ancien chaos.

De mme, dans l'histoire et dans l'art, on sympathise avec les formes
laides qui voudraient leur changement. _Expecto, Domine, donec veniat
immutatio mea..._ Voyez dans nos cathdrales ces misrables figures
accroupies qui, sous le poids d'un pilier norme, tchent pourtant de
lever la tte; c'est l'aspiration visible du triste peuple d'alors. Vous
le retrouvez, au quinzime sicle, laid et grimaant, mais intelligent,
avis[20];  travers cette laideur, vous pressentez l'harmonie moderne.

La laideur odieuse, incurable, celle qui choque les yeux, encore plus le
coeur, c'est celle qui accuse la volont de rester telle, de ne pas se
laisser amliorer aux mains du grand artiste qui va sculptant son
oeuvre  jamais.

Ainsi, quand le christianisme est vainqueur, les dieux paens aiment
mieux fuir. Ils vont chercher les forts; ils vivent l farouches et de
plus en plus sauvages; les vieilles femmes cabalent pour eux sur la
bruyre de Macbeth. Le moyen ge regarde cette tendance obstine vers le
pass, cet effort d'aller en arrire, lorsque Dieu mne en avant, il le
regarde comme le mal suprme, et il l'appelle le Diable.

Mme horreur pour les _Albigeois_, lorsque ceux-ci, qui se disaient
chrtiens, renouvelrent la dualit persane, manichenne, comme, si en
plein christianisme, Arimane tait revenu s'asseoir  ct de Dieu.

Moins grossier, mais non moins impie, semble avoir t le mystre du
_Temple_.

trange religion de soldats moines qui, dans leur mpris des prtres,
semblent avoir ml les superstitions des anciens gnostiques et des
musulmans, ne voulant plus de Dieu que le Saint-Esprit, l'enfermant avec
eux dans le secret du Temple, le gardant pour eux. Leur vrai Dieu
devint l'ordre mme. Ils adorrent le Temple et les Templiers, comme
temples vivants... Leurs symboles exprimrent le dvouement aveugle,
l'abandon complet de la volont. L'ordre, se serrant ainsi, tomba dans
une farouche religion de soi-mme, dans un satanique gosme. Ce qu'il y
a de souverainement diabolique dans le diable, c'est de s'adorer.

Ainsi, cet instrument de guerre que l'glise s'tait cr pour le besoin
des Croisades, tourna si bien dans ses mains, que lorsqu'elle croyait le
diriger, elle en sentit la pointe au coeur... Toutefois le pril fut
moindre en ce que cette cration btarde du moine-soldat, avait peu de
vitalit hors de la croisade, qui l'avait fait natre.

La bataille du seizime sicle cra une milice bien plus dangereuse. Au
moment o Rome est attaque dans Rome mme par les livres de Luther et
les armes de Frondsberg, il lui vient d'Espagne un vaillant soldat qui
se voue  la servir, un homme d'enthousiasme et de ruse... Elle saisit
ce glaive dans son pril, et si vivement, avec tant de confiance,
qu'elle en jette le fourreau. Elle remet tout pouvoir au gnral des
jsuites, s'interdisant de leur donner jamais, mme sur leur demande, de
privilges contraires  leur institut (Nullius momenti habenda sunt,
etiamsi  Sede apostolica sint concessa). Le pape ne changera rien, et
le gnral avec l'assemble de l'ordre, changera ce qu'il voudra, selon
les lieux et les temps.

Ce qui fit la force et la lgitimit de l'ordre  son apparition, c'est
qu'il soutint contre les protestants qui exagraient l'influence divine,
que l'homme est libre pourtant.

Maintenant quel usage fera-t-il de cette libert? Il la remettra aux
jsuites; il l'emploiera  obir, et _il croira juste_ tout ce qui lui
sera command[21]: il sera dans la main des suprieurs, comme un bton
dans la main d'un vieil homme qui en fait tout ce qu'il veut, il se
laissera pousser  droite,  gauche, _comme un cadavre_: PERINDE AC
CADAVER.

A l'appui de cette doctrine d'obissance et de tyrannie, la _dlation_
est autorise par le fondateur lui-mme.

Ses successeurs organisent la grande scolastique morale, ou
_casuistique,_ qui trouve pour toute chose un _distinguo_, un _nisi_...
Cet art de ruser avec la morale, fut la force principale de leur
Socit, l'attrait tout-puissant de leur confessionnal. La prdication
fut svre, la direction indulgente. L se conclurent d'tranges marchs
entre la conscience malade des grands de ce monde, et la direction
toute politique de la Socit.

Le moyen le plus efficace de conversion et qui fut ds lors trouv,
appliqu, par les jsuites, _ce fut d'enlever les enfants_, pour forcer
les parents  se convertir... Nouveau moyen, et bien ingnieux, auquel
Nron et Diocltien n'avaient pas pens.

Un seul fait. Vers 1650, une grande dame du Pimont, trs-mondaine,
trs-passionne, se trouvait au lit de mort; elle tait assiste de ses
confesseurs jsuites, et pourtant, peu rassure. Dans ce grave moment,
elle se souvint de son mari qu'elle n'avait pas vu depuis longtemps,
elle le fit venir et lui dit: J'ai beaucoup pch (peut-tre envers
vous), j'ai beaucoup  expier, je crois mon me en pril. Aidez-moi, et
jurez que vous emploierez tous les moyens, le fer et le feu, pour
convertir les Vaudois. Le mari, brave militaire, jura, et n'pargna
aucun moyen militaire; mais rien n'y faisait. Les jsuites, plus
habiles, imaginrent alors d'enlever les enfants; on tait sr que les
mres suivraient[22]...

Ce moyen, sous la mme influence, fut largement appliqu, lors de la
rvocation de l'dit de Nantes. Louis XIV y rpugnait; mais madame de
Maintenon qui n'avait pas d'enfant, lui fit entendre que rien n'tait
mieux imagin, ni plus efficace... Les cris des mres ont mont au ciel!

Si nous rpugnons, nous aussi,  mettre nos enfants dans les mains de
ceux qui les premiers conseillrent ces enlvements d'enfants, il faut
peu s'en tonner. L'ducation mcanique que donnent les Jsuites,
cultive peut-tre l'esprit, mais en brisant l'me. On peut savoir
beaucoup, et n'en pas moins tre une me morte: _Perind ac cadaver_.

       *       *       *       *       *

Il y a aussi une chose qui doit mettre en dfiance. Ce que sont les
jsuites aujourd'hui, et ce qu'ils font, qui le sait?... Ils ont plus
que jamais une existence mystrieuse.

Nous aurions droit de leur dire: La partie n'est pas gale entre vous et
nous. Nous livrons toutes nos penses au public, nous vivons dans la
lumire.--Vous, qui vous empche de dire _oui,_ le matin, _non_ le soir?

On sait ce que nous faisons. Nous travaillons bien ou mal. Chaque jour,
nous venons tout apporter ici, notre vie, notre propre coeur... Nos
ennemis peuvent y mordre.

Et il y a dj longtemps (simples que nous sommes et laborieux) que nous
les nourrissons de notre substance. Nous pouvons leur dire, comme dans
le chant grec le bless dit au vautour: Mange, oiseau, c'est la chair
d'un brave; ton bec crotra d'une coude.

Car enfin, voyez vous-mmes, de quoi vivez-vous dans votre grande
pauvret?

La langue mme que vous avez dans la bouche, avec laquelle vos avocats
attaquent J.-J. Rousseau, c'est la langue de Rousseau, autant qu'ils
peuvent... Rhtorique, raisonnement, peu d'observation des faits.

Le spiritualisme chrtien, qui l'a relev il y a vingt ans, est-ce vous?
oseriez-vous le dire?

La ferveur pour le moyen ge, qui l'a ramene dans le public, est-ce
vous? oseriez-vous le dire.

Nous avons lou le pass, saint Louis, saint Thomas, mme Ignace de
Loyola... Et vous tes venus dire: Je suis Loyola... Non! pas mme
Loyola... Un homme de gnie n'et pas fait aujourd'hui ce qu'il fit
alors...

Cette glise mme, o vous prchez, elle tait l depuis des sicles et
vous ne saviez pas la voir... Il a fallu qu'on vous la montrt, qu'on
vous ft dcouvrir les tours de Notre-Dame, et alors vous vous y tes
glisss, que Notre-Dame le voult ou non; vous en avez fait une place de
guerre, et vous avez mis vos batteries sur les tours, sur cette maison
de paix...

Eh bien! qu'elle juge elle-mme cette maison, entre vous et nous, quels
sont les vrais successeurs des hommes qui l'ont btie?

Vous, vous dites que tout est fini, vous ne voulez pas qu'on ajoute.
Vous trouvez les tours assez hautes... Elles le sont bien assez pour y
asseoir vos machines.

Nous, nous disons qu'il faut toujours btir, mettre oeuvre sur
oeuvre, et des oeuvres vives, que Dieu crant toujours, nous devons
suivre, comme nous pourrons, et crer aussi...

Vous vouliez qu'on s'arrtt... et nous avons poursuivi... Malgr vous,
nous avons, au dix-septime sicle, dcouvert le ciel (comme la terre au
quinzime); vous vous tes indign, mais il vous a bien fallu
reconnatre cet immense accroissement de la religion.--Avant le droit
des gens, qui a mis la paix dans la guerre mme, avant l'galit civile,
le christianisme lui-mme tait-il ralis?--Qui a ouvert ces grandes
voies? Le temps moderne que vous accusez.--L'galit politique, dont
vous commencez  savoir le nom, pour l'employer contre nous, ce sera
encore une pice, que nous ajouterons  notre grande construction...
Nous sommes des maons, des ouvriers, laissez-nous btir, laissez-nous
poursuivre de sicle en sicle, l'dification de l'oeuvre commune, et
sans nous lasser jamais, exhausser de plus en plus l'ternelle glise de
Dieu!

Cette leon fut trouble par quelques signes d'une insolente
dsapprobation. Les individus qui se les permirent, soulevrent
l'indignation de tout l'auditoire; reconnus  la sortie du cours, ils
furent poursuivis par les hues de la foule.

Le mercredi suivant, M. Quinet, dans une leon qui restera, tablit
notre droit, le droit de la libert du professeur. Les journaux se
dclarrent successivement pour nous (le _National_ et le
_Constitutionnel_, le 5 mai; les _Dbats_, le 13; la _Revue des deux
Mondes_, le 15; le _Courrier_, le 17; la _Revue indpendante_, le 25).
Le _Sicle_ reproduisit les leons de M. Quinet, et les miennes.

Une nouvelle revue dont le premier numro parut le 15 mai, en donna des
extraits (_Journal de la libert religieuse_, dirig par M. Goubault);
des fragments considrables furent insrs par divers journaux des
dpartements et de l'tranger: _Journal de Rouen_, _cho de Vsone_,
_Courrier de Lyon_, _Esprance_, _Helvtie_, _Courrier Suisse_, _etc._,
_etc._

Le jeudi 11 mai, plusieurs de mes collgues et de mes plus illustres
amis, franais et trangers, voulurent, en quelque sorte, protester par
leur prsence contre ces indignes attaques, et me firent l'honneur
d'entourer ma chaire.




IIIe LEON.

DUCATION, DIVINE, HUMAINE. _ducation contre nature._

[11 mai 1843.]


Dans une vie dj avance, solitaire et laborieuse, je trouve, en
regardant derrire moi, une compensation trs-douce  ce qui a pu me
manquer.

C'est qu'il m'a t donn autant qu' aucun homme de ce temps, de
contempler dans l'histoire un mystre vraiment divin.

Je ne parle pas du spectacle des grandes crises dramatiques qui semblent
les coups d'tat de Dieu... Je parle de l'action douce, patiente,
souvent  peine sensible, par laquelle la Providence prpare, suscite et
dveloppe la vie, la mnage et la nourrit et va la fortifiant.
(_Rumeurs_, _interruption_.)

J'atteste mes illustres amis, historiens de l'humanit ou de la nature,
que je vois dans cette enceinte, je leur demande si la plus haute
rcompense de leurs travaux, leur meilleure consolation dans les
fortunes diverses, n'a pas t la contemplation de ce que nous pouvons
appeler la maternit de la Providence.

Dieu est une mre... Cela est sensible pour qui voit avec quel
mnagement, il met les plus grandes forces  la porte des tres les
plus faibles... Pour qui ce travail immense, ce concours des lments,
ces eaux venues des mers lointaines, et cette lumire de trente millions
de lieues? Quel est ce favori de Dieu devant lequel la nature
s'empresse, se modre et retient son souffle?... C'est un brin d'herbe
des champs.

A voir ces mnagements si habiles, si dlicats, cette crainte de
blesser, ce dsir de conserver, ce tendre respect de l'existence, qui
mconnatrait la main maternelle?

La grande mre, la grande nourrice est comme toutes les mres; elle
craint d'tre trop forte; elle entoure et ne serre pas; elle influe, ne
force pas; elle donne toujours et toujours, mais doucement, peu  la
fois... de sorte que le nourrisson, quel qu'il soit, ne reste pas
longtemps passif, qu'il s'aide lui-mme et que selon son espce, il ait
aussi son action.

Le miracle ternel du monde, c'est que la force infinie, loin
d'touffer la faiblesse, veut qu'elle devienne une force. La
Toute-puissance semble trouver une flicit divine  crer, encourager
la vie, l'action, la libert. (_Rumeurs_, _violents dialogues_, _longue
interruption_.)

L'ducation n'a pas d'autre but que d'imiter, dans la culture de
l'homme, cette conduite de la Providence. Ce que l'ducation se propose,
c'est de dvelopper une crature libre, qui puisse elle-mme agir et
crer.

Dans l'ducation dsintresse et tendre qu'ils donnent  leur enfant,
les parents ne veulent rien pour eux, mais tout pour lui, qu'il
grandisse harmoniquement dans toutes ses facults, dans la plnitude de
ses puissances, que peu  peu il devienne fort, qu'il soit homme et les
remplace.

Ils veulent avant tout que l'enfant dveloppe son activit, quand mme
ils devraient en souffrir.. Si le pre fait de l'escrime avec lui, il
lui donne avantage pour l'enhardir, il recule, se laisse toucher, ne
trouve jamais qu'il frappe assez fort...

La pense des parents, le but de leurs soins pendant tant d'annes,
c'est qu' la longue l'enfant soit en tat de se passer d'eux, qu'il
puisse les quitter un jour... La mre mme se rsigne, elle le voit
partir, elle l'envoie dans les carrires hasardeuses, dans la marine, 
l'arme. Que veut-elle? qu'il revienne homme, bruni du soleil d'Afrique,
distingu et admir, et qu'il se marie alors, qu'il aime une autre plus
que sa mre...

Tel est le dsintressement de la famille; tout ce qu'elle demande,
c'est de produire un homme libre et fort, qui puisse, s'il le faut, se
dtacher d'elle.

Les familles artificielles, ou confrries du moyen ge, avaient, dans
leur commencement, quelque chose de ce caractre divin de la famille
naturelle, le dveloppement harmonique dans la libert. Les grandes
familles monastiques, en eurent une ombre,  leur principe, et c'est
alors qu'elles produisirent les grands hommes qui les reprsentent par
devant l'histoire. Elles n'ont t fcondes qu'autant qu'elles
laissaient quelque chose au libre dveloppement.

Les seuls Jsuites, institus pour une action violente de politique et
de guerre, ont entrepris de faire entrer l'homme tout entier dans cette
action. Ils veulent se l'approprier sans rserve, l'employer et le
garder, de la naissance  la mort. Ils le prennent par l'_ducation_,
avant que la raison veille ne puisse se mettre en dfense, ils le
dominent par la _prdication_, et le gouvernent dans ses moindres actes
par la _direction_.

Quelle est cette ducation? Leur apologiste, le jsuite Cerutti le dit
assez nettement (_Apologie_, p. 330): De mme qu'on emmaillote les
membres de l'enfant ds le berceau, _pour leur donner une juste
proportion_, il faut, ds sa premire jeunesse EMMAILLOTER, pour ainsi
dire, _sa volont_, pour qu'elle conserve dans tout le reste de sa vie
une heureuse et salutaire souplesse.

Si l'on pouvait croire qu'une facult _emmaillote_ longtemps puisse
jamais devenir active, il suffirait de rapprocher de cette expression
doucereuse le mot plus franc qu'ils n'ont pas craint d'crire dans leur
rgle, et qui indique fort bien le genre d'obissance qu'ils demandent
et ce que l'homme sera dans leurs mains: _Comme un bton, comme un
cadavre_.

Mais diront-ils: Si la volont seule est annule, et que les autres
facults y gagnent, n'y a-t-il pas compensation?

Prouvez qu'elles ont gagn; prouvez que l'esprit et l'intelligence
peuvent vivre en l'homme, avec une volont morte... O sont vos
illustres depuis trois cents ans?...

Quand mme un ct de l'homme devrait profiter de l'affaiblissement de
l'autre ct, qui donc a droit de pratiquer de telles oprations, par
exemple de crever l'oeil gauche, sous prtexte que l'oeil droit en
aura la vue plus nette?

Je sais que les leveurs anglais ont trouv l'art de faire d'tranges
spcialits, des moutons qui ne sont que suif, des boeufs qui ne sont
que viande, d'lgants squelettes de chevaux pour gagner des prix; et
pour monter ces chevaux, il leur a fallu des nains, tristes cratures 
qui on dfend de grandir.

N'est-ce pas une chose impie d'appliquer  l'me cet art choquant de
faire des monstres, de lui dire: Tu garderas telle facult, et tu
sacrifieras telle autre; nous te laisserons la mmoire, le sens des
petites choses, telle pratique d'affaire et de ruse; nous t'terons ce
qui fait ton essence, ce qui est toi-mme, la volont, la libert!.. en
sorte qu'ainsi inutile, tu vives encore, comme instrument, et que tu ne
t'appartiennes plus...

Pour faire ces choses monstrueuses, il faut un art monstrueux.

L'art de tenir les hommes _ensemble_ et pourtant dans l'_isolement_,
unis pour l'action, dsunis de coeur, concourant au mme but, tout en
se faisant la guerre.

Pour obtenir cet tat d'isolement dans la socit mme, il faut d'abord
laisser les membres infrieurs dans l'ignorance parfaite de ce qu'on
leur rvlera aux degrs suprieurs (Reg. comm. XXVII), de sorte qu'ils
aillent  l'aveugle d'un degr  l'autre et comme s'ils montaient dans
la nuit[23].

C'est le premier point. Le second, c'est de les mettre en dfiance les
uns  l'gard des autres, par la crainte des dlations mutuelles (Reg.
comm. XX).

Le troisime, de complter ce systme artificiel par des livres spciaux
qui leur montrent le monde sous un jour entirement faux, de sorte que,
n'ayant aucun moyen de contrle, ils se trouvent  jamais enferms, et
comme murs, dans le mensonge.

Je ne citerai qu'un de ces livres, leur Abrg d'histoire de France (d.
de 1813[24]), livre, depuis vingt-cinq ans, rpandu par millions, en
France, en Belgique, en Savoie, en Pimont et en Suisse, livre si bien
adopt par eux qu'ils l'ont modifi d'anne en anne[25], le purgeant
des mots ridicules qui avaient rendu clbre le nom de l'auteur; ils ont
laiss les calomnies, les blasphmes contre la France... Partout le
coeur anglais, partout la gloire de Wellington[26]. Mais les Anglais
eux-mmes se sont montrs moins Anglais; ils ont rfut avec mpris les
calomnies que les jsuites ont inventes ou reproduites contre nos morts
de Waterloo, le passage entre autres, o, racontant que les dbris de la
garde impriale refusrent de se rendre, l'histoire des jsuites
ajoute: On vit _ces forcens tirer les uns sur les autres et
s'entretuer_ sous les yeux des Anglais, que cet trange spectacle tenait
dans un saisissement ml d'horreur.

Malheureux, que vous connaissez peu la gnration hroque que vous
calomniez au hasard... Ceux qui ont vu de prs ces braves, peuvent dire
si leur calme courage fut jamais ml de fureur... Plus d'un que nous
avons connu, eut la douceur d'un enfant... Ah! ils ont t doux, les
forts[27]!

Si peu que vous ayez de prudence, ne parlez jamais de ces hommes, jamais
de ces temps. Taisez-vous sur tout cela!... On vous reconnatrait trop
aisment pour ce que vous tes, pour les ennemis de la France... Elle
vous dirait elle-mme: Ne touchez point  mes morts! Prenez garde, ils
ne sont pas aussi morts que vous pensez!

On put reconnatre pendant cette leon la main qui dirigeait les
interrupteurs. Le moyen qu'on employa pour troubler le cours, tait tout
 fait conforme  ce que nous venions d'enseigner sur la mthode des
Jsuites. Il consistait  touffer la voix du professeur, non par des
sifflets, _mais par des bravos_!...... Cette manoeuvre fut excute
par une douzaine de personnes, qui n'taient jamais venues  nos cours,
et qui avaient t recrutes le matin mme  cet effet dans un grand
tablissement public.

Une manoeuvre, si peu _franaise_, rvolta les jeunes gens, d'autant
plus que les interrupteurs, peu expriments, avaient murmur au hasard,
et justement aux passages les plus religieux de cette leon. Ils furent
en pril, l'un d'eux surtout, que je vis avec plaisir protg par un de
mes amis, qui le couvrit de son corps.

Le 16 mai, au soir, plusieurs tudiants m'apportrent une lettre, pleine
de convenance, o ils exprimaient  la fois leur sympathie pour le
professeur et leur indignation sur les attaques dloyales dont son
cours tait l'objet. Cette lettre avait t couverte en un moment de
deux cent cinquante-huit signatures.

Les journaux, comme je l'ai dit, s'taient dclars pour nous. J'crivis
le 15, la lettre suivante  M. le rdacteur des _Dbats_:

Monsieur,

Dans un article obligeant o vous tablissez la justice de notre cause,
vous dites que nous usons du droit de _dfense_. Quelques personnes en
pourraient conclure que, pour aller au secours de notre rputation
attaque, nous sortons du sujet de notre enseignement, du cercle, ds
longtemps trac, de nos leons.

Non, nous ne nous dfendons pas. Les passages tronqus, dfigurs, se
dfendent eux-mmes, ds qu'on les lit dans l'original. Quant aux
commentaires qu'on ajoute, qui oserait les lire en public? Il en est o
l'imagination monastique et fait reculer l'Artin. (V. le Monopole
universitaire, p. 441.)

Ds ma premire leon de cette anne, j'ai pos mon sujet; c'est la plus
haute question de la philosophie de l'histoire:

Distinguer l'_organisme_ vivant, du _mcanisme_, du formalisme, de la
vaine scolastique.

I. Dans la premire partie de mon cours, j'ai montr que le vrai moyen
ge n'a pas t, comme on croit, domin par cet esprit strile, j'ai
tudi le mystre de sa vitalit fconde.

II. Dans la seconde partie de mon cours, je montre ce qu'il faut penser
du _faux moyen ge_ qui veut s'imposer  nous. Je le signale
extrieurement, par son impuissance et la strilit de ses rsultats; je
le pntre au fond mme, dans la dloyaut de son principe: s'emparer de
l'homme par surprise, l'envelopper avant l'ge o il pourrait se
dfendre, _emmailloter la volont_, comme ils disent eux-mmes, dans
l'Apologie des Jsuites.

Tel a t, tel est, monsieur, le plan de mon cours. La polmique n'y
vient qu' l'appui des thories; l'ordre des Jsuites y est un exemple
comme l'ordre des Templiers, que j'ai eu aussi occasion de rappeler.

Je ne suis pas un homme de bruit. La plus grande partie de ma vie s'est
coule dans le silence. J'ai crit fort tard, et depuis, je n'ai jamais
disput, jamais rpondu. Depuis douze ans, je suis enferm dans une
oeuvre immense, qui doit consumer ma vie. Hier, j'crivais l'Histoire
de France, je l'crirai demain, et toujours, tant que Dieu le permettra.
Je lui demande seulement de me maintenir tel que j'ai t jusqu'ici,
dans l'quilibre, matre de mon coeur..., de sorte que cette montagne
de mensonges et de calomnies, longuement amasse pour m'en accabler d'un
coup, ne fasse en rien flchir l'impartiale balance qu'il a place dans
ma main. Je suis, etc. Lundi, 15 mai 1843.

       *       *       *       *       *

Nos adversaires purent voir, le 18 mai,  l'attitude de la foule
taciturne qui avait rempli toutes les cours du Collge de France, qu'il
y aurait pril  tenter plus longtemps la patience du public. Le silence
fut complet; une personne souponne (peut-tre  tort) d'avoir essay
d'interrompre, fut passe de main en main, et en un moment dpose hors
de la salle.

Depuis ce jour, la tranquillit n'a plus t trouble.




IVe LEON.

LIBERT, FCONDIT. _Strilit des Jsuites._

[18 mai 1843.]


La libert de la presse a sauv la libert de la parole.

Ds qu'une pense, une voix libre s'lve, on ne peut plus l'touffer;
elle perce les votes et les murs. Que servirait d'empcher six cents
personnes d'entendre ce qui demain sera lu de six cent mille?

       *       *       *       *       *

La libert, c'est l'homme.--Mme pour se soumettre, il faut tre libre;
pour se donner, il faut tre  soi. Celui qui se serait abdiqu
d'avance, ne serait plus homme, il ne serait qu'une chose... Dieu n'en
voudrait pas!

La libert est tellement le fonds du monde moderne, que pour la
combattre, ses ennemis n'ont d'autre arme qu'elle-mme. Comment l'Europe
a-t-elle pu lutter contre la Rvolution? Avec des liberts donnes ou
promises, liberts communales, liberts civiles (en Prusse, Hongrie,
Gallicie, etc.)

Les violents adversaires de la libert de penser, y puisaient leurs
forces. N'est-ce pas un curieux spectacle de voir M. de Maistre, dans sa
vive allure, chapper  chaque instant au joug qu'il veut imposer, ici
plus mystique que les mystiques condamns par l'Eglise, l tout aussi
rvolutionnaire que la Rvolution qu'il combat?

Vertu merveilleuse de la libert! Le plus libre des sicles, le ntre,
s'est trouv aussi le plus harmonique. Il s'est dvelopp, non plus par
coles serviles, mais par cycles ou grandes familles d'hommes
indpendants, qui, sans relever l'un de l'autre, vont pourtant se
donnant la main; en Allemagne, le cycle des philosophes, des grands
musiciens; en France, celui des historiens et des potes, etc.[28].

Ainsi, c'est justement lorsqu'il n'y avait plus d'association, plus
d'ordre religieux, plus d'cole, que pour la premire fois a commenc ce
grand concert, o chaque nation en soi, et toutes les nations entre
elles, sans s'tre entendues d'avance, se sont accordes.

Le moyen ge, moins libre, n'eut pas cette noble harmonie; il en eut du
moins l'espoir et comme l'ombre prophtique dans les grandes
associations qui, bien que dpendantes encore, n'en furent pas moins des
liberts par rapport aux temps antrieurs. Ainsi quand saint Dominique
et saint Franois, tirant le moine de sa rclusion, l'envoyrent par
tout le monde, comme prcheur et plerin, cette libert nouvelle versa
la vie par torrents... Saint Dominique, malgr la part funeste qu'il
prend  l'inquisition, donne en foule les thologiens profonds, les
orateurs, les potes, les peintres, les hardis penseurs, jusqu' ce
qu'il se brle lui-mme, pour ne point renatre, sur le bcher de Bruno.

Le moyen ge fut ainsi, non un systme artificiel et mcanique, mais
bien un tre vivant, qui eut sa libert, et par elle sa fcondit, qui
vcut vraiment, travailla et produisit... Et maintenant qu'il repose, il
a gagn son repos, le bon ouvrier... Nous qui travaillons aujourd'hui,
nous irons volontiers reposer prs de lui demain.

Mais auparavant, et lui, et nous, nous serons appels  rpondre de ce
que nous avons fait. Les sicles sont responsables comme les hommes.
Nous viendrons, nous autres modernes, avec ceux du moyen ge, portant
nos oeuvres dans les mains, et prsentant nos grands ouvriers. Nous
montrerons Leibnitz et Kant, et lui saint Thomas; nous Ampre ou
Lavoisier, lui Roger Bacon; lui l'auteur du _Dies ir_, du _Stabat
mater_, nous Beethoven et Mozart.

Oui, ce vieux temps aura de quoi rpondre; saint Benot, saint Franois,
saint Dominique arriveront chargs de grandes oeuvres qui, toutes
scolastiques qu'elles peuvent paratre, n'en furent pas moins des
oeuvres de vie.

Les Jsuites qu'apporteront-ils?

Il ne s'agit pas ici, entre ces deux imposantes runions des gnies du
moyen ge, des gnies modernes, de montrer des rudits, des gens
d'esprit, d'agrables potes latins, un bon prdicateur, Bourdaloue, un
philosophe ingnieux, Buffier[29]... Peu pour la littrature, rien pour
l'art, et moins que rien. Voyez sous leur influence, cette peinture
farde, vieille coquette et minaudire, qui,  partir de Mignard, s'en
va toujours plissant[30].

Non, ce ne sont pas l vos oeuvres. Vous en avez d'autres qu'il faut
montrer.

Vos histoires d'abord[31], souvent savantes, toujours suspectes,
toujours domines par un intrt de parti. Les Daniel, les Mariana,
auraient voulu tre vridiques qu'ils ne l'auraient pu. Il manque une
chose aux vtres, celle que vous travaillez le plus  dtruire, celle
justement qu'un grand homme dclare la premire qualit de l'historien:
Un coeur de lion pour dire toujours vrai!

Au fond, vous n'avez qu'une oeuvre  vous: c'est un code.

J'entends les rgles et constitutions par lesquelles vous vous
gouvernez; ajoutons la dangereuse chicane  laquelle vous dressez vos
confesseurs pour le gouvernement des mes.

En parcourant le grand livre des _Constitutions des Jsuites_, on est
effray de l'immensit des dtails, de la prvoyance infiniment
minutieuse dont il tmoigne: difice toutefois plus grand que
grandiose[32], qui fatigue  voir, parce qu'il n'offre nulle part la
simplicit de la vie, parce qu'on y sent avec effroi que les forces
vivantes y figurent comme des pierres. On croirait voir une grande
glise, non pas comme celle du moyen ge, dans sa vgtation
nave,--non! une glise dont les murs n'offriraient que ttes et visages
d'hommes entendant et regardant, mais nul corps, nul membre, les membres
et les corps tant cachs pour toujours, et scells, hlas! au mur
immobile.

Tout bti sur un principe: surveillance mutuelle, dnonciation mutuelle,
mpris parfait de la nature humaine (mpris naturel peut-tre  la
terrible poque o fut fond cet institut).

Le suprieur est entour de ses _consulteurs_, les profs, novices,
lves, de leurs confrres ou camarades, qui peuvent les dnoncer. De
honteuses prcautions sont prises contre les membres les plus graves,
les plus prouvs[33].

Sombre intrieur! combien je les plains!... Mais l'homme, si mal au
dedans, ne doit-il pas tre d'autant plus actif au dehors, n'y doit-il
pas porter une dangereuse inquitude? Ce terrible esprit de police, le
seul moyen qu'il ait d'en moins souffrir, c'est de le mettre partout.

Une telle police, applique  l'ducation, n'est-ce pas une chose
impie?... Quoi! cette pauvre me qui n'a qu'un jour entre deux
ternits, un jour pour devenir digne de l'ternit bienheureuse, vous
mettez la main dessus pour rendre l'enfant dlateur, c'est--dire
semblable au diable, qui fut, selon la Gense, le premier dlateur du
monde!

Tous les services que les jsuites ont pu rendre[34], ne peuvent laver
ceci. Leur mthode mme d'enseignement et d'ducation, judicieuse en
plusieurs choses, n'en est pas moins partout empreinte d'un caractre
mcanique, automatique. Nul esprit de vie. Elle rgle l'extrieur;
l'intrieur viendra, s'il peut. Elle enseigne entre autres choses _
porter dcemment la tte,  regarder toujours plus bas que celui  qui
l'on parle,  bien effacer les plis qui se forment au nez et au
front_[35], signes en effet trop visibles de la duplicit et de la
ruse... Les malheureux comdiens ne savent pas que la srnit, l'air de
candeur et la grce morale doivent venir de l'intrieur, monter du
coeur au visage, qu'on ne les imite jamais.

       *       *       *       *       *

Voil, messieurs, les ennemis auxquels nous avons affaire. La libert
religieuse, sur laquelle ils voudraient porter les mains, est solidaire
de toutes les autres, de la libert politique, de celle de la presse,
de celle de la parole, que je vous remercie d'avoir maintenue... Gardez
bien ce grand hritage; vous le devez d'autant plus que vous l'avez reu
de vos pres, jeunes gens, et non fait vous-mmes; c'est le prix de
leurs efforts, le fruit de leur sang. L'abandonner! autant vaudrait
briser leurs tombeaux.

Qu'il vous souvienne toujours du mot d'un vieillard d'autrefois, d'un
homme  la blanche barbe, comme il dit lui-mme, du chancelier
L'Hpital: Perdre la libert,  bon Dieu! Que reste-t-il  perdre aprs
cela?




Ve LEON.

LIBRE ASSOCIATION, FCONDIT. _Strilit de l'glise asservie_.

[26 mai 1843.]


Les attaques violentes, perfides, qu'on a diriges contre moi, depuis
notre dernire runion, m'obligent  dire un mot de moi-mme.

Un mot; le premier, et ce sera le dernier.

Messieurs, nous nous connaissons de longue date.

La plupart des jeunes gens qui sont ici, ont t levs, sinon par moi,
au moins par mes livres et par mes lves. Il n'est ici personne qui
ignore la ligne que j'ai suivie.

Ligne  la fois librale et religieuse. Elle part de 1827. En cette
anne je publiai deux ouvrages; l'un tait la traduction d'un livre qui
fonde la philosophie de l'histoire sur la base de la Providence, commune
 toute religion; l'autre tait un abrg d'histoire moderne, o je
condamnais avec plus de force que je ne l'ai jamais fait depuis, le
fanatisme et l'intolrance[36].

Donc, on me connaissait ds lors, et par mes livres, et par mon
enseignement de l'cole Normale, enseignement que mes lves rpandaient
sur tous les points de la France. Depuis, je n'ai pas dit un mot qui ne
ft d'accord avec mon point de dpart.

Ma carrire n'a t nullement hte; j'ai franchi, un  un, tous les
degrs, sans qu'on m'en ait pargn, abrg un seul. L'examen,
l'lection, l'anciennet, telles ont t mes voies.

On me reproche mes humbles commencements... Mais je m'en fais gloire...
(_Applaudissements._)

On dit _que j'ai sollicit_[37]... Quand l'aurais-je fait? Celui qui,
pendant tant d'annes, tous les jours, et sans repos, a suffi au double
travail du professeur et de l'crivain, s'est rserv peu de temps pour
les affaires et les intrts.

J'ai men longues annes la vie des bndictins de notre ge, des
Sismondi, des Daunou... M. Daunou vivait dans un faubourg loign, au
milieu des jardiniers; tous les matins, quand ils voyaient la lumire 
sa fentre, ils se mettaient au travail et disaient: Il est quatre
heures.

En commenant une oeuvre immense, comme est l'histoire de ce pays, une
oeuvre sans proportion avec la dure de la vie humaine, on se condamne
 mener une vie de reclus... Cette vie n'est pas sans danger. On s'y
absorbe  la longue, au point de ne plus savoir ce qui se passe
au-dehors, et parfois l'on ne s'veille que quand l'ennemi force la
porte, et qu'il est entr chez vous.

       *       *       *       *       *

Hier encore, je l'avoue, j'tais tout entier dans mon travail, enferm
entre Louis XI et Charles le Tmraire, et fort occup de les
accorder... lorsqu'entendant  mes vitres ce grand vol de chauve-souris,
il m'a bien fallu mettre la tte  la fentre et regarder ce qui se
passait.

Qu'ai-je vu? Le nant qui prend possession du monde... et le monde qui
se laisse faire, le monde qui s'en va flottant, comme sur le radeau de
la _Mduse_, et qui ne veut plus ramer, qui dlie, dtruit le radeau,
qui fait signe...  l'avenir?  la voile de salut?... Non! mais 
l'abme, au vide...

L'abme murmure doucement: Venez  moi, que craignez-vous? Ne voyez vous
pas que _je ne suis rien_?

Et c'est parce que _tu n'es rien_, justement, que j'ai peur de toi. Ce
que je crains, c'est ton nant. Je n'ai pas peur de ce qui _est_; ce qui
_est_ vraiment, est de Dieu.

Le moyen ge a dit dans son dernier livre (l'_Imitation_): Que Dieu
parle, et que les docteurs se taisent.--Nous n'avons pas ceci  dire,
nos docteurs ne disent rien.

La thologie, la philosophie, ces deux matresses du monde, d'o
l'esprit devrait descendre, disent-elles quelque chose encore?

La philosophie n'enseigne plus; elle s'est rduite  l'histoire, 
l'rudition; elle traduit ou rimprime.

La thologie n'enseigne plus. Elle critique, elle injurie. Elle vit sur
des noms propres, sur les livres et la rputation de M. tel, qu'elle
attaque... Qu'importe M. tel ou tel? Parlez-nous plutt de Dieu.

Il est grand temps, si l'on veut vivre, que chacun, laissant ces
docteurs disputer tant qu'il leur plat, cherche la vie en soi-mme,
fasse appel  la voix intrieure, aux travaux persvrants de la
_solitude_, au secours de la libre _association_.

Nous n'entendons gure aujourd'hui ni la solitude, ni l'association;
encore moins sait-on comment le travail solitaire, et les communications
libres, peuvent alterner et se fconder.

L pourtant est le salut... Je vois, en pense, tout un peuple qui
souffre et languit, n'ayant ni association, ni vraie solitude, quelque
isol qu'il puisse tre. Ici, un peuple d'tudiants, loigns de leurs
familles (cette montagne des coles est un quartier d'exils), l bas un
peuple de prtres, disperss dans les campagnes, entre la malveillance
du monde et la tyrannie de leurs chefs, foule infortune, sans voix pour
se plaindre, qui, dans tout un demi-sicle, n'a pouss encore qu'un
soupir[38].

Tous ces hommes isols, ou associs de force pour maudire l'association,
taient groups, au moyen ge, en libres confrries, en collges, o,
sous l'autorit mme, il restait une part  la libert. Plusieurs de ces
collges se gouvernaient, nommaient leurs chefs, leurs matres. Et
non-seulement l'administration y tait libre, mais l'tude en certains
points. Dans cette grande cole de Navarre, par exemple,  ct de
l'enseignement oblig, les tudiants avaient le droit de se choisir
eux-mmes un livre pour expliquer ensemble, tudier et chercher
ensemble. Ces liberts furent fcondes; le Collge de Navarre donna une
foule d'hommes minents, des orateurs, des critiques, les Clmengis et
les Launoy, les Gerson et les Bossuet[39].

Ce qu'il y avait de libert dans les coles du moyen ge, disparut aux
derniers sicles.

Dans ces coles (trop mal juges), on apprenait peu, il est vrai, mais
on s'exerait beaucoup. Au seizime sicle, le point de vue change; on
veut _savoir_. La science s'accrot tout  coup de tout le monde ancien,
qu'on vient de retrouver; par quels moyens mcaniques se mettre dans la
mmoire cette masse de mots et de choses?

Cette science inharmonique n'avait produit que le doute; tout flottait,
les ides, les moeurs. On imagina, pour tirer l'esprit humain d'une
telle fluctuation, la forte machine de la socit des Jsuites, o, bien
engag une fois, et solidement riv, il ne bouget plus.

Qu'arriva-t-il? C'est que cette ide barbare de serrer ainsi dans des
tenailles la vie palpitante, manqua ce qu'elle voulait. Lorsqu'on
croyait tenir, on ne tenait pas; on se trouva n'avoir serr que la mort.

Et la mort gagna. Un esprit de dfiance, d'inaction, se rpandit dans
l'Eglise. Le talent fut en suspicion. Les bons sujets furent ceux qui se
turent. On se rsigna au silence de plus en plus aisment; on s'habitua
 faire le mort. Quand on le fait si bien, c'est qu'on est mort en
effet.

De nos jours, les champions minents du clerg sont trangers au clerg
(les Bonald, les De Maistre). Un prtre s'est mis en avant, un
seul[40]... Est-il prtre encore?

Strilit profonde, et qui explique bien peu le bruit qu'on fait
maintenant...

Mais quoi! dira-t-on peut-tre, ne suffit-il pas de redire et rpter
un dogme ternel?

Et justement, parce qu'il est ternel, parce qu'il est divin, le Christ,
dans ses puissants rveils, n'a jamais manqu d'une robe neuve, d'un
vtement de jeunesse... De sicle en sicle il a incessamment renouvel
sa tunique, et par saint Bernard, et par saint Franois, et par Gerson,
et par Bossuet!...

N'excusez pas votre impuissance. Si la foule a rempli l'glise,
n'essayez pas de nous faire croire qu'elle y vienne pour entendre ce
ressassement de vieilles controverses. Nous analyserons tt ou tard les
motifs divers qui l'ont amene. Aujourd'hui, une question seulement:
Est-ce pour quitter le monde que ces gens-ci viennent  l'glise, ou
pour y entrer plus vite?... Dans ce temps de concurrence, plus d'un a
fait comme le passant trop press, qui, voyant la rue encombre, profite
d'une glise ouverte, la traverse, sort par l'autre porte, et se trouve
avoir devanc les simples qui travaillent encore  faire leur voie dans
la foule.

       *       *       *       *       *

Maintenir le clerg strile, lui continuer la desschante ducation du
seizime sicle, lui imposer toujours les livres qui tmoignent de
l'tat hideux des moeurs de ce temps, c'est faire ce que ne feraient
pas ses plus cruels ennemis.

Quoi! ce grand corps vivant, l'nerver, le paralyser! le tenir inerte,
immobile! lui tout dfendre, except l'injure!

Mais l'injure, mais la critique, la meilleure critique, n'est encore
qu'une critique, c'est--dire une ngation. Devenir de plus en plus
ngatif, c'est vivre de moins en moins.

Nous qu'ils croient leurs ennemis, nous voulons qu'ils agissent, qu'ils
vivent. Et leurs chefs, disons mieux, leurs matres, ne leur permettent
pas de donner signe de vie... Quelle est, je vous prie, des deux mres
du jugement de Salomon, quelle est la vraie, la bonne mre? _Celle qui
veut que l'enfant vive._

Pauvre glise! il faut que ce soient ses adversaires qui l'invitent  se
reconnatre,  partager avec eux le travail de l'interprtation,  se
souvenir de ses liberts et des grandes voix prophtiques qui sont
sorties de son sein!

Ne vous souvient-il donc plus,  Eglise! des paroles ternelles qu'un de
vos prophtes, Joachim de Flores, cout avec respect des papes et des
empereurs, dictait, l'an 1200, au pied de l'Etna. Son disciple nous dit:
Il dicta trois nuits, trois jours, sans dormir, manger, ni boire; moi,
j'crivais... Et il tait ple comme la feuille des bois:

Il y a eu trois ges, trois sortes de personnes parmi les croyants: les
premiers appels au travail d'accomplir la loi, les seconds au travail
de la passion, les derniers lus pour la libert de la contemplation.
C'est ce qu'atteste l'criture lorsqu'elle dit: O est l'esprit du
Seigneur, l est la libert.--Le premier ge fut un ge d'esclaves, le
second d'hommes libres, le troisime d'amis; le premier, ge de
vieillards, le second d'hommes, le troisime d'enfants; au premier les
orties, au second les roses, au dernier les lis.--Le mystre du royaume
de Dieu apparut d'abord comme dans une nuit profonde; puis il est venu 
poindre comme l'aurore; un jour il rayonnera dans son plein midi... Car
 chaque ge du monde, la science crot et devient multiple; il est
crit: Beaucoup passeront, et la science ira se multipliant.

Ainsi, du fond du treizime sicle, le prophte voyait la lumire du
monde moderne, le progrs, la libert, que ceux-ci ne reconnaissent
plus.--De trente lieues on distingue le Mont Blanc, et on ne le voit pas
quand on habite dans son ombre.

C'est la libert aujourd'hui, la libert annonce par ces vieux
prophtes, qui vient prier l'Eglise, en leur nom, de ne pas mourir, de
ne pas se laisser touffer sous cette lourde chappe de plomb, de se
soulever plutt, en s'appuyant sur la jeune et puissante main qu'elle
lui tend.

Ces prophtes, et nous, leurs enfants (sous forme diverse, n'importe),
nous avons senti Dieu de mme, comme le vivant et libre esprit, qui veut
que le monde l'imite dans la libert.

Jetez donc l ces armes inutiles, abjurez la folle guerre qu'on vous
fait faire malgr vous. Voulez-vous que nous restions l, comme les
mauvais ouvriers qui passent toute la journe dans les carrefours, 
nous quereller?

Que ne venez-vous plutt, vous et les autres, travailler avec nous,
pendant qu'il reste quelques heures de jour, en sorte qu'associant nos
oeuvres et nos coeurs, nous soyons tous de plus en plus, comme
disait le moyen ge: Des frres dans le libre esprit!




VIe LEON.

L'ESPRIT DE VIE, L'ESPRIT DE MORT.--_Avions-nous le droit de signaler
l'esprit de mort?_ [1er juin 1843.]


Quel que soit l'accablement des affaires, l'entranement des passions,
il n'est personne qui n'ait un moment dans sa vie pour rver une vie
plus haute.

Personne qui, seul  son foyer, rentrant fatigu le soir, ou bien encore
renouvel aux heures sereines du matin, ne se soit demand s'il
resterait toujours dans le monde des petites choses, s'il ne prendrait
jamais l'essor!

Dans ce moment grave, qui peut-tre ne reviendra pas, quel homme va-t-on
rencontrer?

On rencontrera deux hommes, deux langages et deux esprits.

L'un vous dit de vivre, et d'une grande vie, de ne plus vous disperser
au dehors, mais d'en appeler  vous-mme,  vos puissances
intrieures...., d'embrasser votre destine, votre science, votre art,
d'une volont hroque; de ne rien prendre, ni science, ni croyance,
comme une leon morte, mais comme une chose vivante, comme une vie
commence qu'il vous faut continuer et vivifier encore, en crant, selon
vos forces,  l'imitation de Celui qui cre toujours... C'est l la
grande voie, et, pour tre celle du mouvement fcond, elle n'loigne pas
de celle de la saintet. Est-ce que nous n'avons pas vu les ans de
Dieu,  qui il donnait de le suivre dans sa voie de cration, les
Newton, les Virgile et les Corneille, marcher dans leur simplicit,
rester purs et mourir enfants?

Ainsi parle l'esprit de vie. Que dirait l'esprit de mort? Que, si l'on
vit, il faut vivre peu, de moins en moins, et surtout ne rien crer.

Garde-toi bien, dirait-il, de dvelopper ta force intrieure; ne
t'interroge pas toi-mme, n'en crois pas les voix du dedans; cherche
dehors, jamais en toi... Que sert de se fatiguer  se faire sa vie et sa
science? Eh! les voil toutes faites, et si courtes, si faciles; il ne
s'agit que d'apprendre... Bien sot qui prendrait le grand vol; il est
plus sr de ramper, on n'arrive que plus vite.

Laisse-moi l ta Bible et ton Dante. Prends la _Fleur des Saints_, le
_Petit Trait des petites vertus_. Passe au col cette amulette; fais
les _Cent mortifications_, et puis par-dessus un petit cantique sur un
air mondain... Choisis bien ta place  l'glise; bien vu et connu pour
un bon sujet, on te fera ton chemin, on te mariera bien, tu feras une
bonne maison.

Mais tout cela  une condition, c'est que tu sois raisonnable,
c'est--dire que tu touffes parfaitement ta raison. Tu n'en es pas bien
corrig, tu en as encore des chappes, cela ne vaut rien... Vois-tu
l-bas cet automate, voil un modle; on dirait un homme, il parle et
crit, mais jamais rien de lui-mme, toujours des choses apprises; s'il
remue, c'est qu'un fil le tire.

Si l'on savait combien la machine est suprieure  la vie, on ne
voudrait plus vivre, et tout irait mieux. Cette fivreuse circulation du
sang, ce jeu variable de muscles et de fibres, avec combien d'avantages
vous les remplaceriez, par ces belles machines de cuivre, qui font
plaisir  voir, dans leur jeu si rgulier de ressorts, de rouages et de
pistons.

Beaucoup font ce qu'ils peuvent pour approcher de cet idal. S'ils y
parvenaient, si la mtamorphose s'oprait, on voit assez ce que
deviendrait la vie.

Et la science, que deviendrait-elle?

D'abord, il y aurait des sciences suspectes, d'autres moins suspectes
qu'on garderait pour soi, et comme instruments secrets. Les sciences
mathmatiques et physiques trouveraient grce, comme machinisme et
thaumaturgie; grce pour un temps. Car aprs tout, ce sont des sciences;
on leur ferait leur procs. L'astronomie, dj condamne avec Galile,
ne pourrait gure se dfendre. L'Anti-Copernic, qu'on vend  la sortie
du sermon, tuerait Copernic. On garderait peut-tre les quatre rgles?
Et encore!

Il faudrait, pour les offices, conserver un peu de latin, mais point de
littrature latine, sinon dans les ditions arranges par les jsuites.
La littrature et la philosophie moderne,  peu de chose prs, ne sont
qu'hrsies; elles seraient bannies en masse. Combien plus cet Orient,
qui s'avise aujourd'hui d'apparatre au christianisme comme frre et
sous formes chrtiennes! Htons-nous d'enfouir une telle science, et
qu'on n'en parle jamais.

Plus de science. Un peu d'art suffit, un art dvot. Lequel pourtant et
de quelle poque?... Le moyen ge est trop svre.--Raphal est trop
paen.--Le Poussin est un philosophe.--Champagne est un jansniste.
Heureusement, voici Mignard, et  sa suite une cole d'aimables peintres
pour peindre galamment les allgories, emblmes et dvotions coquettes,
nouvellement inventes... Un tel fond dispense de forme; il suffirait
des peintres ambulants qui dcorent de tableaux burlesques les petites
chapelles de Bavire et de Tyrol.

Que parlez-vous d'art, de peinture et de sculpture? il y a un bien autre
art, qui ne reste pas  la surface, mais va au dedans... Un art, qui
prend la molle argile, une me amollie, gte, corrompue, et qui, au
lieu de la raffermir, la manie et la ptrit, lui tant le peu qui
restait d'lasticit, et fait de l'argile une boue... Art merveilleux
qui rend la pnitence si douce aux mes malades, qu'elles veulent
toujours avouer, parce qu'avouer ainsi, c'est pcher encore.

Cette douce casuistique, si elle n'tait un peu louche, aurait quelque
air de la jurisprudence, dont elle est la petite soeur btarde; mais,
en rcompense, combien elle est plus aimable! Celle-ci, renfrogne comme
elle est, gagnerait fort  s'humaniser aux douceurs de l'autre! Qui
n'aimerait un Papinien mitig par Escobar? La justice finirait par avoir
le coeur si bon qu'elle ne voudrait plus de son glaive; elle le
remettrait  ces pacifiques mains. Heureux changement, du droit  la
grce! Le droit juge selon les mrites; la grce choisit, elle distingue
et favorise; il y aurait la loi pour les uns, et la grce pour les
autres, c'est juste le contraire du droit.

Nous voil dlivrs du droit, comme de l'art et de la science. Que
reste-t-il? La religion!

Hlas! c'est elle justement qui est morte la premire... Si elle et
vcu, tout pouvait encore se refaire, ou plutt rien n'aurait pri.--Ce
qui reste, c'est une machine qui joue la religion, qui contrefait
l'adoration,  peu prs comme en certains pays de l'Orient, les dvots
ont des instruments qui prient  leurs places, imitant par un certain
bruit monotone le marmottement des prires.

Nous voil descendus bien bas, bien loin dans la mort... Il se fait de
grandes tnbres...

O donc est, dans la nuit qui s'tend, celle qui avait promis de nous
clairer encore, sur les ruines des empires et des religions, o est la
philosophie? Ple lumire sans chaleur, au sommet glac de
l'abstraction, sa lampe est teinte... Et elle croit vivre encore, et,
sans voix ni souffle, elle demande pardon de vivre  la thologie qui
n'est plus.

       *       *       *       *       *

Rveillons-nous, tout ceci n'tait qu'un rve... Grces soient rendues 
Dieu!

Je revois le monde; il vit. Le gnie moderne est toujours ce qu'il
tait. Ralenti peut-tre un moment, il n'en est pas moins vivant,
puissant, immense. C'est sa colossale hauteur qui l'a empch jusqu'ici
de faire attention aux clameurs d'en bas.

Il avait autre chose  faire lorsque d'une main il exhumait vingt
religions, et de l'autre mesurait le ciel, lorsque chaque jour, comme
autant d'tincelles, jaillissaient de son front des arts inconnus...
Oui, il pensait  autre chose, et il est fort excusable de n'avoir pas
compris que ceux-ci arrangeaient je ne sais quelle petite bote pour y
mettre le gant.

La sagesse du vieil Orient, profonde sous sa forme enfantine, nous conte
qu'un malheureux gnie fut mis dans un vase de bronze. Lui, rapide,
immense, qui d'un tour d'aile atteignait les ples, serr dans ce vase,
et scell d'un sceau de plomb, et le vase plong au fond de la mer!

Au premier sicle, le captif jura que quiconque lui ouvrirait, il lui
donnerait un empire.--Au second sicle, il jura qu'il donnerait ce qu'il
y a de trsors au fond de la terre.--Au troisime sicle, il jura que si
jamais il sortait, il sortirait comme une flamme, et qu'il dvorerait
tout.

Qui donc tes-vous, pour croire que vous allez sceller le vase, pour
vous imaginer que vous tiendrez l le vivant gnie de la France? Est-ce
que vous auriez pour cela, comme dans le conte oriental, le sceau du
grand Salomon? Ce sceau avait en lui une puissance, il portait crit un
nom ineffable que vous ne saurez jamais.

Il n'y a nulle main assez forte pour comprimer, non pas trois sicles,
mais un instant, l'lasticit terrible d'un esprit qui soulve tout.
Trouvez-moi  mettre dessus un roc assez lourd, une masse de plomb,
d'airain... Mettez-y le globe plutt, et il se trouvera lger. Si le
globe pesait assez, si vous aviez clos toute issue et bien regard
autour, par telle fente que vous n'auriez pas vue, la flamme flamberait
au ciel!

       *       *       *       *       *

Terminons ici. Nous avons atteint le but de ce cours, tudi d'abord
l'organisme vivant du vrai moyen ge, puis le machinisme strile du faux
moyen ge qui veut s'imposer  nous; nous avons caractris, signal,
l'_esprit de mort_ et l'_esprit de vie_.

Le professeur de morale et d'histoire avait-il le droit de traiter la
plus haute question de l'histoire et de la morale?

C'tait non-seulement son droit, mais son devoir. Si quelqu'un en
doutait, c'est qu'apparemment il ne saurait pas qu'ici, au plus haut
degr de l'enseignement, la science n'est pas la science de ceci ou de
cela, mais tout simplement la _science_ absolue, complte, vivante;
elle domine les intrts de la vie, elle en repousse la passion, mais
elle en prend la lumire; toute lumire lui appartient.

Les questions du prsent n'en sont-elles pas exceptes? Mais qu'est-ce
que le prsent? Est-il si facile d'en isoler le pass?--Nul temps n'est
hors de la science; l'avenir mme lui appartient dans les tudes assez
avances pour qu'on puisse prdire le retour des phnomnes, comme on le
peut dans les sciences physiques, comme on le pourra un jour (d'une
manire conjecturale) dans les sciences historiques.

Ce droit, dont la chaire ecclsiastique s'est empare si violemment pour
l'attaque personnelle, la chaire laque l'exercera ici pacifiquement, et
avec la mesure que la diversit des temps pourrait demander.

S'il est au monde une chaire qui ait ce droit, c'est celle-ci; c'est l
le droit de sa naissance, et ceux qui savent comment elle l'a pay, ne
le lui disputeront pas.

Dans le terrible dchirement du seizime sicle, quand la libert se
hasarda  venir au monde, quand la nouvelle venue, froisse, sanglante,
semblait  peine viable, nos rois, quoiqu'on pt dire contre elle,
l'abritrent ici.

Mais l'orage vint des quatre vents. La scolastique rclama, l'ignorance
s'indigna, le mensonge souffla de la chaire de la vrit; bientt le
fanatisme en armes assigea ces portes; il s'imaginait sans doute, le
furieux fou! gorger la pense, poignarder l'esprit!

Ramus enseignait ici. Le roi, c'tait Charles IX, eut pourtant un noble
mouvement, et lui fit dire qu'il avait un asile au Louvre. Ramus
persista. Il n'y avait plus de libre en France que cette petite place,
les six pieds carrs de la chaire... Assez pour une chaire, assez pour
un tombeau!

Il dfendit cette place et ce droit, et il sauva l'avenir... Il mit ici
son sang, sa vie, son libre coeur... en sorte que cette chaire
transforme ne ft jamais pierre ni bois, mais chose vivante.

Aussi ne vous tonnez pas si les ennemis de la libert ne peuvent voir
cette chaire en face; ils se troublent en la regardant, s'agitent sans
le vouloir, et se trahissent par des cris inarticuls, des bruits
sauvages qui n'ont rien de l'homme.

Ils savent qu'elle a gard un don, c'est que, s'ils prvalaient un jour,
si toute voix se taisait, elle parlerait d'elle-mme... Nulle terreur du
dehors ne lui imposa silence, ni 1572, ni 1793; elle parlait nagure
pendant les meutes, et continuait au bruit des fusillades, son ferme et
paisible enseignement.

Comment donc se serait-elle tue, cette chaire de morale, lorsque la
plus grave question de morale publique lui venait vivante, et forait
pour ainsi dire les portes de cette cole?

J'aurais t bien indigne d'y parler jamais, lorsqu'on menaait mes
amis, sur tous les points de la France, et qu'on leur reprochait ma
tradition et mon amiti. Pour tre sorti de l'Universit en entrant ici,
je n'y reste pas moins de coeur. J'y suis par mon enseignement
philosophique et historique, par tant d'annes laborieuses que j'ai
passes avec mes lves, et qui seront toujours pour eux, pour moi, un
cher souvenir...

Je leur devais, dans ce pril commun, de leur faire entendre encore une
voix connue, de leur dire que, quoi qu'il arrive, il y aura toujours ici
une protestation pour l'indpendance de l'histoire, qui est le juge des
temps, et pour la plus haute des liberts de l'esprit humain, la
philosophie.

Je sais qu'il est des gens qui, ne se souciant ni de philosophie ni de
libert, ne nous sauront nullement gr d'avoir rompu le silence... Gens
paisibles, amis de l'ordre, qui n'en veulent point  ceux qu'on gorge,
mais  ceux qui crient; ils disent de leur fentre, quand on appelle au
secours: Pourquoi ce bruit  heure indue? Laissez dormir les honntes
gens!

Ces dormeurs systmatiques, cherchant un narcotique puissant, ont fait
cet honneur  la religion de croire qu'elle tait bonne  cela... Elle
qui, si le monde tait mort, pourrait le rveiller des morts, c'est elle
justement qu'ils ont prise pour un moyen d'endormir.

Gens habiles en d'autres choses, mais fort excusables de ne rien
connatre en religion, parce qu'ils n'en ont rien dans le coeur... Il
n'a pas manqu de gens pour venir sur-le-champ leur dire: Nous sommes la
religion!

La religion! il est heureux que vous la rapportiez ici... Mais qui
tes-vous, bonnes gens? et d'o venez-vous? par o avez-vous pass? La
sentinelle de France ne veillait pas bien cette nuit  la frontire, car
elle ne vous a pas vus.

Des pays qui font des livres, il nous tait venu des livres, des
littratures trangres, des philosophies trangres, que nous avions
accepts. Les pays qui ne font pas de livres, ne voulant pas tre en
reste, nous ont envoy des hommes, une invasion de gens qui ont pass un
 un.

Gens qui voyagez de nuit, je vous avais vus le jour; je ne m'en souviens
que trop, et de ceux qui vous amenrent: c'tait en 1815; votre nom,
c'est... l'_tranger_.

Vous avez pris soin heureusement de le prouver tout d'abord. Au lieu de
vous observer et de parler bas, comme on fait, quand on est entr par
surprise, vous avez fait grand bruit, injuri et menac. Et comme on ne
rpondait point, vous avez lev la main, sur qui, malheureux?... sur la
loi!

Comment voulez-vous que cette loi, soufflete par vous, puisse faire
encore semblant de ne pas vous voir?

Le cri d'alarme est pouss... Et qui osera dire que c'tait trop tt?

C'tait trop tt, quand, renouvelant ce qui ne s'tait pas vu depuis
trois cents ans, on employait la chaire sacre  diffamer telle
personne,  calomnier par-devant l'autel?

C'tait trop tt, lorsque, dans la province o il y a le plus de
protestants, on touchait aux morts protestants!

C'tait trop tt, lorsqu'on formait des associations immenses, dont une
seule  Paris compte cinquante mille personnes!

Vous parlez de libert? Parlez donc d'galit! Est-ce qu'il y a galit
entre vous et nous?... Vous tes les meneurs d'associations formidables;
nous des hommes isols.

Vous avez quarante mille chaires que vous faites parler de gr ou de
force; vous avez cent mille confessionnaux d'o vous remuez la famille;
vous tenez dans la main ce qui est la base de la famille (et du monde!),
vous tenez la MRE: l'enfant n'est qu'un accessoire... Eh! que ferait le
pre quand elle rentre perdue, qu'elle se jette dans ses bras en
criant: Je suis damne! Vous tes sr que le lendemain il vous livrera
son fils.... Vingt mille enfants dans vos petits sminaires! deux cent
mille tout  l'heure dans les coles que vous gouvernez! des millions de
femmes qui n'agissent que par vous!

Et nous, qu'est-ce que nous sommes, en face de ces grandes forces? une
voix et rien de plus... une voix pour crier  la France... Elle est
avertie maintenant, qu'elle fasse ce qu'elle voudra. Elle voit et sent
le rseau o l'on croyait la prendre endormie.

A tous les coeurs loyaux une dernire parole! A tous, laques ou
prtres (et puissent ceux-ci entendre une voix libre du fond de leur
servage!): qu'ils nous aident de leur courageuse parole ou de leur
sympathie silencieuse, et que tous ensemble bnissent, de leurs coeurs
et de leurs autels, la sainte croisade que nous commenons pour Dieu et
la libert!

       *       *       *       *       *

_Depuis le jour o ces paroles furent prononces (1er juin), la
situation a chang. Les Jsuites ont publi  Lyon leur second
pamphlet[41]. Pour comprendre la porte de celui-ci, il faut reprendre
de plus haut._

       *       *       *       *       *

_Il y aurait tout un livre  faire sur leurs manoeuvres depuis
quelques mois, sur leur stratgie en Suisse et en France._

_Le point de dpart, c'est leur grand succs d'hiver, d'avoir si
vivement emport les Petits cantons, saisi Lucerne, occup le
Saint-Gothard, comme ils ont fait ds longtemps pour le Valais et le
Simplon._

_Grandes positions militaires. Mais gare au vertige!... La France, vue
du haut de ces Alpes, leur aura sembl petite, plus petite apparemment
que le lac des Quatre cantons._

_Des Alpes  Fourvires, et de Fourvires  Paris, les signaux se sont
rpondu. Le moment semblait heureux... La bonne France dormait, ou elle
avait l'air de dormir. Ils s'crivaient les uns aux autres (comme
autrefois les juifs de Portugal): Venez vite, la terre est bonne, la
gente est sotte, tout sera  nous._

_Depuis un an, ils nous ttaient, et ils ne trouvaient point la limite
de notre patience... Provocations aux individus, injures au
gouvernement. Et rien ne bougeait... Ils frappaient, mais pas un mot...
Ils en taient  chercher sur l'piderme endurcie quelque point sensible
encore._

_Alors, alors, ils ont pris un courage extraordinaire; ils ont jet le
bton, pris l'pe, la grande pe  deux mains, et de cette arme
gothique ils ont dcharg un coup, le grand coup du_ Monopole.

_La dignit de l'Universit ne lui a pas permis de rpondre... D'autres
ont fait face, la presse aidant, et devant l'acier la fameuse pe 
deux mains, s'est trouve n'tre qu'un sabre de bois..._

_Grand effroi alors, vive reculade, et ce mot d'une peur nave; Hlas!
comment nous tueriez-vous? nous n'existons pas!_

_Mais alors, qui donc aura fait votre gros libelle?--Ah! monsieur,_
c'est la police _qui nous a jou ce tour... Non,_ c'est l'Universit,
_qui, pour nous perdre, a eu la noirceur de se diffamer elle-mme[42]._

_Cependant, revenant peu  peu de la premire peur, sentant bien qu'ils
n'taient pas morts, et tournant la tte, ils virent que personne ne
courait aprs eux... Alors, ils se-sont arrts, ils ont tenu ferme, ils
ont de nouveau dgan..._

_Donc, nouveau libelle, mais tout autre que le premier, plein d'aveux
tranges que personne n'attendait... Il peut se rsumer ainsi_:

_Apprenez  nous connatre, et sachez d'abord que dans notre premier
livre, nous avions menti... Nous parlions de_ libert d'enseignement...
_Cela voulait dire que le clerg doit seul enseigner[43]. Nous parlions
de_ libert de la presse... _pour nous seuls. C'est un levier dont le
prtre doit s'emparer[44]. Quant  la_ libert industrielle,
_S'emparer des divers genres d'industrie, c'est un devoir de
l'glise[45].--La libert des cultes! n'en parlons pas! C'est une
invention de Julien l'Apostat... Nous ne souffrirons plus de mariages
mixtes! On faisait de tels mariages,  la cour de Catherine de Mdicis,
la veille de la Saint-Barthlemi[46]!_

_Qu'on y prenne garde! Nous sommes les plus forts. Nous en donnons une
preuve surprenante, mais sans rplique, c'est que toutes les puissances
de l'Europe sont contre nous[47]... Sauf deux ou trois petits tats, le
monde entier nous condamne!_

_Chose trange que de tels aveux leur soient chapps! Nous n'avons rien
dit de si fort!... Nous remarquions bien dans le premier pamphlet des
signes d'un esprit gar; mais de tels aveux, un tel dmenti donn par
eux-mmes aujourd'hui  leurs paroles d'hier!... Il y a l un terrible
jugement de Dieu... Humilions-nous._

_Voil ce que c'est que d'avoir pris en vain le saint nom de la Libert.
Vous avez cru que c'tait un mot qu'on pouvait dire impunment, quand on
ne l'a pas dans le coeur... Vous avez fait de furieux efforts pour
arracher ce nom de votre poitrine; et il vous est advenu comme au faux
prophte Balaam, qui maudit, croyant bnir; vous vouliez mentir encore,
vous vouliez dire_ Libert! _comme dans le premier pamphlet, et vous
dites:_ Meure la libert! _Tout ce que vous avez ni, vous le criez
aujourd'hui devant les passants._

1er juillet 1843.




LEONS

DE M. QUINET.


L'motion cause par une simple discussion philosophique ne peut tre
rapporte  personne en particulier; cette impression n'a t vive que
parce qu'elle a manifest, avec une situation nouvelle des esprits, un
danger auquel il et t, sans cela, difficile de croire. Qui ne voit
dsormais que ces dbats sont destins  grandir? ils sortiront de
l'enceinte des coles; ils entreront dans le monde politique; rien n'est
inutile de ce qui peut servir  marquer ds l'origine leur vritable
caractre.

Pour que je sois entr dans cette discussion, il a fallu deux choses;
premirement que j'y fusse provoqu par la violence ritre,
secondement que je fusse persuad que ce qui tait en litige, c'tait,
sous l'apparence de l'Universit, le droit de la pense, la libert
religieuse et philosophique, c'est--dire le principe mme de la science
et de la socit moderne.

Aprs s'tre servis de la violence autant qu'ils l'ont pu, les
adversaires de la pense jouent aujourd'hui le rle de martyrs; ils
prient publiquement dans les glises pour les jsuites perscuts; c'est
l un masque qu'il nous est impossible de leur laisser. Que ne se
contentaient-ils de calomnier! Jamais, pour ma part, je n'eusse song 
troubler leur paix; mais cela ne leur a pas suffi; ils voulaient le
combat; aujourd'hui qu'ils l'ont obtenu, ils se plaignent d'avoir t
lss. Pendant quelques jours, il nous a t donn de voir, au pied de
nos chaires, nos modernes ligueurs criant, sifflant, vocifrant; le pis
est que tout cela se passait au nom de la libert; pour le plus grand
avantage de l'indpendance des opinions, on commenait par touffer
l'examen des opinions.

On faisait, peu  peu, de l'enseignement et de la science une place
bloque; nous avons attendu que l'outrage vnt nous y assaillir pour
qu'il ft bien dmontr qu'il tait ncessaire de reporter l'attaque
chez les assaillants. Le jour o nous avons commenc la lutte, nous nous
sommes dcids  l'accepter sous toutes les formes o elle pourrait se
montrer.

Une chose m'a rendu cette tche facile; c'est le sentiment qu'une telle
situation n'avait rien de personnel. Depuis longtemps on voyait, en
effet, un fanatisme artificiel exploiter des croyances sincres; la
libert religieuse, dnonce comme un _dogme impie_; le protestantisme
pouss  bout par des outrages sans nom; les pasteurs d'Alsace, obligs
de calmer, par une dclaration collective, leurs communes tonnes de
tant de sauvages provocations; un incroyable arrt, obtenu par
surprise, qui enlevait plus de la moiti des glises de campagne aux
lgitimes possesseurs; un prtre qui, assist de ses paroissiens, jette
au vent les os des Rforms, et cette impit insolemment impunie; le
buste de Luther honteusement arrach d'une ville luthrienne; la guerre
latente, organise dans cette sage province, et la tribune qui se tait
sur de si tranges menes; d'autre part, les jsuites deux plus plus
nombreux sous la rvolution qu'ils n'taient sous la restauration, avec
eux les maximes du corps qui reparaissent aussitt, d'indicibles
infamies que Pascal n'aurait pas mme os montrer pour les combattre, et
que l'on revendique comme la pture de tous les sminaires et de tous
les confesseurs de France; les vques qui se retournent l'un aprs
l'autre contre l'autorit qui les choisit, et malgr tant de trahisons,
une facilit singulire  s'en attirer de nouvelles; le bas clerg, dans
une servitude absolue, nouveau proltariat qui commence  s'enhardir
jusqu' la plainte; et, au milieu de ce concours de choses, quand on
devrait ne songer qu' se dfendre, une ardeur maladive de provocation,
une fivre de calomnie que l'on sanctifie par la croix; voil quelle
tait la situation gnrale.

Le terrain tait, d'ailleurs, bien prpar; on travaillait depuis
plusieurs annes la socit en haut, en bas, dans les ateliers, dans les
coles, par le coeur et par la tte. L'opinion semblait s'affaisser en
toute occasion. Accoutume  reculer, pourquoi ne ferait-elle pas encore
un dernier pas en arrire? Ds le premier mot, le Jsuitisme s'tait
trouv naturellement d'accord avec le Carlisme dans un mme esprit de
ruse et de dcrpitude farde; ce que Saint-Simon appelle _cette cume
de noblesse_ n'avait pu manquer de se mler  ce levain. Quant  une
partie de la Bourgeoisie, applique  contrefaire un faux reste
d'aristocratie, elle tait tout prs de considrer comme une marque de
bon got, l'imitation de la caducit religieuse, littraire et sociale.

Ainsi mnag, le moment semblait bon pour surprendre ceux que l'on
croyait endormis. On avait trs-bien senti qu'aprs tant de
dclamations, ce serait un coup important d'craser la parole et
l'enseignement au Collge de France. Ce que l'on aurait obtenu par un
coup de main, on l'et aussitt prsent comme le rsultat de l'opinion
souleve; il valait la peine de sortir des catacombes et de se
manifester publiquement. On s'est montr, en effet, et pour se repentir
aussitt; car si les projets taient violents, nous sentions, de notre
ct, l'importance du moment; nous comptions, pour rsister, non sur la
force de notre parole, mais sur notre volont de ne rien cder, et sur
la conscience claire de notre auditoire. Tout ce que la frnsie ou
sincre ou joue a pu faire, a t de couvrir quelque temps notre voix,
pour donner au sentiment public l'occasion d'clater; aprs quoi ces
nouveaux missionnaires de la libert religieuse se sont retirs, la rage
dans le coeur, honteux de s'tre trahis au grand jour, et prts  se
renier, comme, en effet, ils se sont renis ds le lendemain.

Cette dfaite est due tout entire  la puissance de l'opinion,  celle
de la presse,  la loyaut de la gnration nouvelle qui ne peut rien
comprendre  tant d'artifices. Que les mmes folies recommencent, nous
retrouverons demain le mme appui. La question,  certains gards, ne
nous regarde plus; reste  savoir ce que prtend faire le pouvoir
politique ds qu'il la rencontrera. Il serait assez commode de s'asseoir
dans les deux camps, d'attaquer l'ultramontanisme d'une main, de le
flatter de l'autre; mais cette situation est prilleuse. Il faudra se
prononcer. Ce n'est pas moi qui nierai la force du jsuitisme et des
intrts qui s'y rattachent. Cette tendance ne fait que commencer; 
petit bruit, elle gagne dans les tnbres ce qu'elle perd en plein jour.
On peut donc s'y associer; on peut tenter d'appuyer au moins un pied du
trne sur ce terrain. Si par hasard la coalition est sincre, elle sera
puissante. Seulement, il conviendrait de l'avouer; sinon, il pourrait
arriver qu' la fin, pour prix de trop d'habilet, on tournt contre soi
les ultramontains et ceux qui les combattent.

Il est trange que de pareilles questions aient pu surprendre la
socit, sans que la tribune ait averti personne. Elle tait, sous la
restauration, un lieu d'o l'on apercevait de loin les signes de
tempte. On prmunissait de l le pays sur les dangers longtemps avant
qu'ils fussent imminents. Pourquoi la tribune a-t-elle perdu ce
privilge? Je commence  craindre que ces quatre cents hommes d'tat ne
se cachent les uns aux autres le pays qu'ils habitent.

Ceci est plus srieux que beaucoup de personnes ne pensent. C'est
l'affaire d'un trne et d'une dynastie. Je sais des hommes qui s'en vont
chaque jour, disant: Il n'y a pas de jsuites. O sont les jsuites? En
dissimulant la question, ceux-l montrent qu'ils en connaissent mieux
que les autres toute la porte.

La raction religieuse que l'on voudrait faire tourner au profit d'une
secte n'est pas, en effet, sans raison dans la socit. O est l'homme
que l'on n'ait, comme  plaisir, dgot des intrts et des esprances
politiques? En voyant depuis douze ans, ce que l'on appelle les chefs de
parti mettre tout leur talent  mnager mutuellement leurs masques en
public, quel est celui qui n'a pas un moment pris en ddain cette
corruption change en routine, et qui n'ait report son esprit vers
celui-l seul qui ne ruse pas, qui ne fraude pas, qui ne ment pas? Cette
disposition religieuse est invitable. Elle sera fconde et salutaire.
Par malheur, tout le monde s'empresse dj de spculer sur un pareil
retour: il en est mme qui avouent que ce Dieu restaur pourrait bien
tre un excellent _instrument_ pour le pouvoir actuel. Quelle bonne
fortune, en effet, pour plus d'un homme d'tat, si cette France, fire,
guerrire, rvolutionnaire, philosophique, lasse enfin de tout et
d'elle-mme, consentait, sans plus de ferveur politique,  dire son
chapelet dans la poussire,  ct de l'Italie, de l'Espagne, et de
l'Amrique du Sud!

On nous dit: Vous attaquez le jsuitisme par mesure de prudence.
Pourquoi le sparez-vous du reste du clerg? Je ne spare que ce qui
veut tre spar. J'expose les maximes de l'ordre qui rsume les
combinaisons de la religion politique. Ceux qui, sans porter le nom de
l'ordre, trempent dans les mmes maximes, s'attribueront aisment dans
mes paroles la part qui leur revient;  l'gard des autres l'occasion
leur est offerte de renier les ambitieux, de ramener les gars, de
condamner les calomniateurs.

Il est temps de savoir,  la fin, si l'esprit de la rvolution franaise
n'est plus qu'un mot banal dont il faut publiquement et officiellement
se jouer. Le catholicisme, en se plaant sous la bannire du jsuitisme,
veut-il recommencer une guerre qui, dj, lui a t funeste? Veut-il
tre l'ami ou l'ennemi de la France?

Ce qu'il y aurait de pis pour lui, serait de s'obstiner  montrer que sa
profession de foi est, non-seulement diffrente, mais ennemie de la
profession de foi de l'Etat. Dans ses institutions fondes sur l'galit
des cultes existants, la France professe, enseigne l'unit du
christianisme, sous la diversit des glises particulires. Voil sa
confession, telle qu'elle est crite dans la loi souveraine; tous les
Franais appartiennent lgalement  une mme glise sous des noms
diffrents; il n'y a ici dsormais[48] de schismatiques et d'hrtiques
que ceux qui, niant tout autre glise que la leur, tout autre autorit
que la leur, veulent l'imposer  toutes les autres, rejeter toutes les
autres, sans discussion, et osent dire: Hors de mon glise, il n'y a
point de salut, lorsque l'Etat dit prcisment le contraire. Ce n'a pas
t un pur caprice, si la loi a bris la religion de l'Etat. La France
ne pouvait adopter pour la reprsenter, l'ultramontanisme qui, par son
principe d'exclusion, est diamtralement l'oppos du dogme social et de
la communaut religieuse, inscrits dans la constitution comme le
rsultat, non-seulement de la rvolution, mais de toute l'histoire
moderne. D'o il suit que, pour que les choses soient autrement, il faut
de deux choses l'une, ou que la France renie sa communion politique et
sociale, ou que le catholicisme devienne vritablement universel, en
comprenant enfin ce qu'il se contente de maudire.

Ceux qui entrevoient les choses de plus loin ont, il faut l'avouer, une
singulire esprance; ils observent le travail qui s'accomplit dans les
cultes dissidents; en remarquant les agitations intestines de l'Eglise
anglicane, grecque et du protestantisme allemand, ils s'imaginent que
l'Angleterre, la Prusse, l'Allemagne, la Russie mme, inclinent en
secret de leur ct, et vont un jour, les yeux ferms, passer au
catholicisme, tels qu'ils l'entendent. Rien, au fond, de plus puril
qu'une semblable imagination. Supposer que le schisme n'est qu'une
fantaisie de quatre-vingt-dix millions d'hommes, qui va cesser par une
nouvelle fantaisie d'orthodoxie, c'est une sorte de folie chez ceux qui
prtendent possder seuls la confidence de la Providence dans le
gouvernement de l'histoire. Si le protestantisme s'accommode de certains
points de la doctrine catholique, se persuade-t-on en ralit que ce
soit simplement pour se renier et se livrer, sans conditions
rciproques? Il s'assimile, cela est vrai, diverses parties de la
tradition universelle; mais, par ce travail de conciliation, il fait
absolument l'oppos de ceux qui parmi nous ne songent qu' exclure,
interdire, anathmatiser. Il s'agrandit  mesure que les ntres se
rappetissent; et si jamais la conversion s'oprait, je prdis  nos
ultramontains qu'ils seront plus embarrasss des convertis qu'ils ne le
sont aujourd'hui des schismatiques.

Ils demandent la libert pour tuer la libert. Accordez-leur cette arme,
je ne m'y oppose pas; elle ne tardera pas  se retourner contre eux.
Ouvrez-leur, si vous voulez, toutes les barrires; c'est le moyen de
mieux trancher la question, et ce moyen ne me dplat pas. Qu'ils soient
partout; qu'ils envahissent tout; aprs quoi dix ans ne se passeront pas
sans qu'ils soient chasss pour la quarantime fois avec le gouvernement
qui aura t ou qui seulement aura sembl tre leur complice; c'est 
vous de savoir si c'est l ce que vous voulez faire.

Dans cette lutte que l'on prtend rveiller  tout prix entre
l'ultramontanisme et la rvolution franaise, pourquoi le premier est-il
toujours et ncessairement vaincu? parce que la rvolution franaise,
dans son principe, est plus vritablement chrtienne que
l'ultramontanisme, parce que le sentiment de la religion universelle est
dsormais plutt en France qu' Rome. La loi sortie de la rvolution
franaise a t assez large pour faire vivre d'une mme vie ceux que les
partis religieux tenaient spars  l'extrieur. Elle a concili en
esprit et en vrit ceux que l'ultramontanisme voulait diviser
ternellement; elle a fait des frres de ceux dont il faisait des
sectaires; elle a relev ce qu'il condamne; elle a consacr ce qu'il
proscrit; o il ne veut que l'anathme de l'ancienne loi, elle a mis
l'alliance de l'Evangile; elle a effac les noms de huguenots et de
papistes pour ne laisser subsister que celui de chrtiens; elle a parl
pour les peuples et pour les faibles, quand il ne parlait que pour les
princes et les puissants. C'est--dire, que la loi politique, toute
imparfaite qu'elle puisse tre, s'est trouve  la fin plus conforme 
l'Evangile que les docteurs qui prtendent parler seuls au nom de
l'Evangile. En rapprochant, confondant, unissant dans l'Etat les membres
opposs de la famille du Christ, elle a montr plus d'intelligence, plus
d'amour, plus de sentiment chrtien que ceux qui depuis trois sicles ne
savent que dire Racca  la moiti de la chrtient.

Tant que la France politique conservera cette position dans le monde,
elle sera inexpugnable  tous les efforts de l'ultramontanisme, puisque,
religieusement parlant, elle lui est suprieure; elle est plus
chrtienne que lui puisqu'elle est plus prs que lui de l'unit promise;
elle est plus catholique que lui, puisqu'encore une fois son principe
plus tendu, rassemble le grec et le latin, le luthrien et le
calviniste, le protestant et le romain, dans un mme droit, un mme nom,
une mme vie, une mme cit d'alliance. La France a plac la premire
son drapeau, hors des sectes, dans l'ide vivante du christianisme.
C'est la grandeur de la rvolution; elle ne sera prcipite que si,
infidle  ce dogme universel, elle rentre comme quelques personnes l'y
invitent dans la politique sectaire de l'ultramontanisme. Mais, pour
appuyer tant d'orgueil, que l'on me montre au moins un seul point de la
terre o la politique troitement catholique, ne soit battue et
renverse par les faits. En Europe, en Orient, dans les deux Amriques,
il suffit de lever cette bannire pour que la dcadence physique et
morale s'ensuive tout aussitt. Quand la France, au commencement du
sicle, a domin le monde, tait-ce au nom de l'ultramontanisme? est-ce
du moins lui qui l'a vaincue? Ce n'est pas mme le drapeau de l'Autriche
qui ne dchane son glise que loin d'elle pour achever les provinces
conquises. L'Italie, l'Espagne, le Portugal, le Paraguay, la Pologne,
l'Irlande, la Bohme; tous ces peuples perdus  la suite de la mme
politique, est-ce leur sort qui vous fait envie? parlons franchement.
Voil assez d'holocaustes sur un autel qui ne sauve plus personne.




Ire LEON.

DE LA LIBERT DE DISCUSSION EN MATIRE RELIGIEUSE.

[10 mai 1843[49].]


Diverses circonstances m'obligent de m'expliquer sur la manire dont je
comprends l'exercice de la libert de discussion dans l'enseignement
public. Je veux le faire avec mesure, avec calme, mais avec la franchise
la plus entire. Tant que les attaques sont parties de points loigns,
mme sous l'anathme des mandements et des chaires sacres, il a t
permis et peut-tre convenable de se taire; mais lorsque l'injure vient
se produire en face, dans l'intrieur de ces enceintes, au pied mme de
ces chaires pacifiques, il faut parler.

Je suis averti que des scnes de dsordres sont prpares et doivent
clater aujourd'hui  mon cours. (_Ricanements, applaudissements._) Je
n'ajouterais aucune confiance  cette nouvelle, si, par ce qui vient de
se passer  la leon d'un homme dont je partage tous les sentiments, de
mon ami le plus cher, M. Michelet, je n'tais clair sur l'espce de
libert qu'on veut nous faire. Est-il vrai que quelques personnes
viennent ici seulement pour nous outrager _incognito_, dans le cas o
nous nous hasarderions  penser autrement qu'elles ne pensent? Mais o
sommes-nous? Est-ce sur un thtre, et depuis quand suis-je condamn,
pour ma part,  complaire individuellement  chacun des spectateurs,
sous peine d'infamie? C'est l, en vrit, une tche sordide que je n'ai
point accepte. Se figure-t-on un enseignement qui consisterait 
flatter chacun dans son ide dominante, sans jamais heurter une passion
ni un prjug! Mieux vaudrait cent fois se taire. En entrant ici,
souvenons-nous que nous entrons au collge de France, c'est--dire dans
l'asile par excellence de la discussion et du libre examen; que ce dpt
de libert nous est confi aux uns comme aux autres, et que c'est un
devoir sacr pour moi de ne laisser dcrotre ni altrer ce caractre
d'indpendance hrditaire.

S'il est ici quelques personnes animes contre moi d'un esprit
particulier de haine, que me veulent-elles, que me demandent-elles?
Esprent-elles par la menace dtourner mes paroles ou me fermer la
bouche? Je craindrais bien plutt le contraire, si la conscience du
devoir que je remplis ne me donnait la force de persvrer dans cette
modration que je crois tre le signe de la vrit. Pensent-elles,
puisqu'il faut parler  dcouvert, que tant d'injures rpandues me
dsesprent, et que je n'ai rien de plus press que d'user de
reprsailles? En cela, elles se trompent; j'irai mme jusqu' dire que
la violence des injures est pour moi un signe de sincrit, puisqu'avec
un peu plus de calcul elles eussent t mieux choisies. Les opinions que
j'ai publies au dehors, est-ce l ce que l'on vient poursuivre ici? Je
ne suis pas fch d'avoir occasion de le dclarer: tout ce que j'ai
crit jusqu' ce jour, je le crois, je le pense, je le soutiens encore;
quelque opinion qu'on se forme  cet gard, ce que personne ne me
contestera, c'est d'tre rest un et consquent avec moi-mme. Est-ce
l'esprit gnral de libert dans les matires religieuses? Bientt
j'arriverai  ce point; mais si l'on attend une profession de foi, je
crois, comme l'enseigne l'tat dans la loi fondamentale sortie de
cinquante annes de rvolutions et d'preuves, je crois qu'il y a de
l'esprit vivant de Dieu dans toutes les communions sincres de ce pays;
je ne crois pas que, hors de mon glise, il n'y ait pas de salut. Enfin,
est-ce la manire dont j'ai dernirement annonc le sujet de ce cours?
Mais vous en avez t tmoins, tait-il possible de le faire avec moins
d'aigreur et plus de mesure? C'est donc le sujet lui-mme que l'on
voudrait touffer. Oui, soyons francs, c'est ce nom de _jsuites_ qui
fait tout le mal; toucher  l'origine,  l'esprit des jsuites, voil,
mme avant que j'aie ouvert la bouche, ce dont m'accusent des gens qui
ne pardonnent pas.

Pourquoi, dit-on, parler de la _Socit de Jsus_ dans un cours de
littrature mridionale? Quel rapport ces choses si diverses ont-elles
l'une avec l'autre? Je serais bien malheureux et j'aurais trangement
perdu mon temps si vous n'aviez pas dj saisi dans toute son tendue
cette relation indissoluble. A la fin du seizime sicle, en Espagne, en
Italie surtout, l'esprit public achve de s'effacer. Les crivains, les
potes, les artistes disparaissent les uns aprs les autres; au lieu de
la gnration ardente, audacieuse, qui avait prcd, les hommes
nouveaux s'assoupissent sous une atmosphre de mort; ce ne sont plus les
hroques innovations des Campanella, des Bruno: c'est une posie
mielleuse, une prose insipide qui rpand comme une fade odeur de
spulcre. Mais, pendant que tout meurt dans le gnie national, voici une
petite socit, celle des jsuites, qui grandit  vue d'oeil, qui
s'insinuant partout dans ces tats dfaillants, se nourrit de ce qui
reste de vie dans le coeur de l'Italie, qui s'accrot et s'alimente de
la substance de ce grand corps partag; et lorsqu'un phnomne aussi
grand se passe dans le monde, qu'il domine tous les autres faits
intellectuels, et qu'il en est le principe, il faudrait n'en pas parler!
Lorsque je rencontre immdiatement, dans mon sujet, une institution si
puissante qui ragit sur chaque esprit, qui comprend, rsume tout le
systme du Midi, il faudrait passer et dtourner les yeux! Que
reste-t-il donc  faire? Se renfermer dans l'tude de quelques sonnets
et dans la mythologie galante de ces temps de dcadence? je le veux
bien; malgr cela, nous n'chapperons pas  la question. Car, aprs
avoir tudi ces misres, il restera toujours  faire connatre
l'influence dltre qui en a t un des principes manifestes; et toute
la diffrence, en ajournant la question du jsuitisme, sera
d'intervertir l'ordre, et de placer  la fin ce qui devrait tre au
commencement; l'tude de la mort des peuples, si on en cherche la cause,
est aussi importante que l'tude de leur vie.

Du moins, ajoute-t-on, ne pourriez-vous pas montrer l'effet sans la
cause, les lettres et la politique sans l'esprit qui les domine,
l'Italie sans le jsuitisme, le mort sans le vivant? Non, je ne le peux
pas, et de plus je ne le veux pas.

Eh! quoi, je verrai, par une observation attentive, l'Europe du Midi se
consumer dans le dveloppement et la formation de cet tablissement,
languir, s'teindre sous cette influence; et moi, qui m'occupe ici
spcialement des peuples du Midi, je ne pourrai rien dire de ce qui les
fait prir! (_Murmures_). Je verrai tranquillement mon pays convi  une
alliance que d'autres ont si chrement paye, et je ne pourrais dire:
Prenez garde! d'autres ont fait l'exprience pour vous; les peuples qui
sont le plus malades en Europe, ceux qui ont le moins de crdit,
d'autorit, ceux qui semblent le plus abandonns de Dieu, sont ceux o
la socit de Loyola a son foyer! (_Murmures, trpignements, cris, la
parole est couverte pendant quelques minutes._) Ne vous laissez pas
aller  cette pente, l'exemple montre qu'elle est funeste; n'allez pas
vous asseoir sous cette ombre; elle a endormi et empoisonn pendant deux
sicles l'Espagne et l'Italie. (_Tumulte, cris, sifflets,
applaudissements._)--Je vous le demande, si de ces faits gnraux je ne
peux tirer la consquence, que devient tout enseignement rel en de
pareilles matires?

Mais voici o mon tonnement redouble. Pour quel ordre, pour quelle
socit rclame-t-on cet trange privilge? qui veut-on mettre ici hors
des atteintes de la discussion, de l'observation? Est-ce au moins, par
hasard, le clerg vivant de France? est-ce encore une de ces communions
pacifiques et modestes qui ont besoin d'tre protges contre les
violences d'une majorit intolrante? Non, c'est une socit qui (nous
verrons plus tard si ce fut  tort ou avec raison) a t,  diffrentes
poques, expulse de tous les tats de l'Europe, que le pape lui-mme a
condamne, que la France a rejete de son sein, qui n'existe pas aux
yeux de l'tat, ou qui plutt est tenue pour morte lgalement dans le
droit public de notre pays; et c'est ce dbris sans nom, qui se cache,
se drobe, grandit en se reniant, c'est l ce qu'il n'est pas permis
d'tudier, de considrer, d'analyser dans ses origines et son pass! On
avoue que tous les autres ordres ont eu leur temps de dclin, de
corruption, qu'ils ont t accommods, dans leur esprit,  une poque
particulire, aprs laquelle ils ont d cder  d'autres,  peu prs
comme les socits politiques, les tats, les peuples, qui tous ont leur
jour et leur destine marqus; et la socit jsuitique est la seule
dont on ne puisse sans une sorte de pril montrer les misres, marquer
les phases de dclin, les signes de dcrpitude; c'est un blasphme que
d'opposer ses temps de misre  ses temps de grandeur, puisque c'est lui
attribuer les vicissitudes communes  tous les autres tablissements;
douter de son immutabilit, c'est presque un effort de courage. O
allons-nous par ce chemin? est-il bien sr que ce soit le chemin de la
France de juillet? (_Applaudissements._)

Pourtant je dirai toute ma pense. Oui, dans cette audace il y a quelque
chose qui me plat et m'attire; il me semble en ce moment que je
comprends, que je relve la grandeur de cette socit mieux que ne le
font tous ses apologistes; car ils voudraient que je n'en parlasse pas;
et moi je prtends, au contraire, que cette socit a t si puissante,
son organisation si ingnieuse et si vivace, son influence si longue et
si universelle, qu'il est impossible de n'en pas parler, quelque chose
que l'on traite  la fin de la renaissance, posie, art, morale,
politique, institutions; je soutiens qu'aprs s'tre empare de la
substance de tout le Midi, elle est reste pendant un sicle seule
vivante au sein de ces socits mortes. En ce moment mme, partage en
lambeaux, foule, crase par tant d'dits solennels, ressusciter sous
nos yeux, se relever  demi,  peine sortie de la poussire dj parler
en matre, provoquer, menacer, dfier de nouveau l'intelligence et le
bon sens, cela n'est pas d'un petit gnie et d'un mince courage. Si le
monde, aprs les avoir extirps, est d'humeur de se laisser ressaisir
par eux, ils font bien de l'essayer; s'ils y russissent, ce sera le
plus grand miracle du monde moderne. Dans tous les cas, ils suivent leur
loi, leur condition d'existence, leur destine; je ne les en blme pas;
ils obissent  leur caractre. Tout ira bien si, d'un autre ct,
chacun reste dans le sien. Oui, cette raction, malgr l'intolrance
dont elle se vante, ne me dplat pas; elle profitera  l'avenir, si
tout le monde fait son devoir, c'est--dire si la science, la
philosophie, l'intelligence humaine, provoque, somme, acceptent enfin
ce grand dfi. Peut-tre tions-nous prs de nous endormir sur la
possession d'un certain nombre d'ides que plusieurs ne songeaient plus
 accrotre; il est bon que la vrit soit de temps en temps dispute 
l'homme, cela le pousse  en acqurir de nouvelles; s'il n'a rien 
craindre sur son hritage, non-seulement il ne l'augmente pas, mais il
le laisse dcrotre. Ils nous accusent d'avoir t trop hardis;
j'accepterai une partie du reproche; seulement je dirai qu'au lieu
d'avoir t trop hardis, je commence  craindre que nous n'ayons t
trop timides. Comparez, en effet, un moment l'enseignement dans notre
pays et l'enseignement dans les universits des gouvernements
despotiques du Nord. N'est-ce pas dans un pays catholique, dans une
universit catholique,  Munich, que Schelling a dvelopp pendant
trente ans impunment, dans sa chaire, avec une audace croissante,
l'ide de ce christianisme nouveau, de cette glise nouvelle qui
transforme  la fois le pass et l'avenir? N'est-ce pas dans un pays
despotique que Hgel, avec plus d'indpendance encore, a raviv toutes
les questions qui se rapportent au dogme? et l, ce ne sont pas
seulement les thories, les mystres qui sont discuts librement par la
philosophie; c'est encore et partout la lettre de l'Ancien et du
Nouveau-Testament, auxquels on applique le mme esprit dsintress de
haute critique qu' la philologie grecque et romaine.

Voil quelle est la vie de l'enseignement dans les tats mme
despotiques; tout ce qui peut mettre l'homme sur la voie de la vrit
est permis, accord; et nous, dans un pays libre, le lendemain d'une
rvolution, qu'avons-nous fait? Avons-nous us, abus de cette libert
philosophique que le temps nous accordait, sans que personne pt nous
l'enlever? Avons-nous dploy le drapeau de la philosophie et du libre
examen autant qu'il tait loisible de le faire? Non, assurment; comme
tout le monde pensait que cette indpendance tait pour jamais conquise,
personne ne s'est press d'en faire un plein usage. Les questions les
plus hardies ont t ajournes; on a voulu, par des mnagements infinis,
ter toutes les occasions de dissidence. La philosophie, qui semblait
devoir s'enorgueillir  l'excs de ce triomphe de juillet, s'est au
contraire plie  une humilit dont tout le monde a t surpris; et
cette situation si modeste dans laquelle nous devions esprer au moins
trouver la paix, c'est l un refuge dans lequel on ne veut pas nous
laisser. Faut-il donc reculer, cder encore? Mais un seul pas en
arrire, et nous risquerions bien d'tre rejets en dehors de notre
sicle. Que faut-il donc faire? Marcher en avant. (_Applaudissements._)
Pour ma part, je remercie ceux qui nous provoquent  l'action et  la
vie. Qui sait si nous n'aurions pas fini par nous asseoir dans un repos
infcond et trompeur? Plusieurs pensaient que l'alliance de la croyance
et de la science tait enfin consomme, le terme atteint, le problme
rsolu. Mais non! les adversaires ont raison; le temps du repos n'est
pas encore arriv; la lutte est bonne, quand on l'accepte sincrement;
c'est dans ces luttes ternelles de la science et de la croyance que
l'homme s'lve  une croyance suprieure,  une science suprieure.
Pourquoi serons-nous affranchis de la condition du saint combat impos 
tous les hommes qui nous ont prcds. Le temps viendra o ceux qui se
disputent si violemment l'avenir se rejoindront, s'uniront, se
reposeront ensemble; ce moment n'est pas encore venu; jusque-l il est
bon que chacun fasse sa tche et combatte  sa manire, puisque aussi
bien l'alliance est rompue d'un ct.

Encore une fois, je remercie les adversaires; ils suivent leur mission,
qui jusqu'ici a t, par une immuable contradiction, de provoquer,
d'aiguillonner l'esprit humain, de l'obliger d'aller plus loin, toutes
les fois qu'il a t sur le point de s'arrter, de se complaire dans la
possession tranquille d'une partie seule de la vrit. L'homme est plus
timide qu'il ne semble; s'il n'tait contrari, il serait trop
accommodant. N'est-ce pas l son histoire pendant tout le moyen ge? et
cette histoire, cette lutte perptuelle qui toujours le ravive et
l'excite, ne s'est-elle pas presque entirement passe dans les lieux
mmes o nous sommes, sur cette montagne hroque de Genevive? Pourquoi
vous tonner du combat? Nous sommes sur le lieu du combat. N'est-ce pas
ici, dans ces chaires, que depuis Abeilard jusqu' Ramus, se sont
montrs tous ceux qui ont servi l'indpendance de l'esprit humain, quand
elle tait le plus conteste? C'est l notre tradition; l'esprit de ces
hommes est avec nous. Puisque reparaissent les objections qu'ils ont
foules aux pieds, que l'on croyait ensevelies pour jamais avec eux, eh
bien! faisons comme eux; portons plus avant et plus loin le drapeau de
la libre discussion. (_Applaudissements._)

Au point o nous sommes parvenus, il est une question fondamentale qui
est cache au fond de toutes les difficults, et sur laquelle je veux
m'expliquer si clairement qu'il ne puisse rester aucune confusion dans
la pense de ceux qui m'coutent. Quel est, selon l'esprit des
institutions nouvelles, le droit de discussion et d'examen dans
l'enseignement public? En termes plus prcis encore, un homme qui
enseigne, ici, publiquement, au nom de l'tat, devant des hommes de
croyances diffrentes, est-il oblig de s'attacher  la lettre d'une
communion particulire, de porter dans toutes ses recherches cet esprit
exclusif, de ne rien laisser voir de ce qui pourrait l'en sparer mme
un moment? Si l'on rpond affirmativement, je demanderai que l'on ose me
dire quelle est la communion qui doit tre sacrifie  l'autre, si ce
doit tre celle qui exclut toutes les autres comme autant d'garements,
ou celle qui les accueille comme autant de promesses; car je n'imagine
pas que personne veuille, sans un instant de rflexion, dpouiller le
plus petit nombre, comme s'il n'existait pas. Serai-je ici catholique ou
protestant? Poser cette question, c'est la rsoudre.

Lorsque, sous la restauration, il existait une religion d'Etat, vous
avez vu, malgr cela, l'enseignement puiser une partie de son
illustration dans sa libert mme; d'une part un protestantisme
savamment impartial, de l'autre un catholicisme hardiment novateur, se
rapprocher et se confondre dans une mme communaut de penses et
d'avenir. Or, ce que la science, les lettres, la philosophie, avaient
rvl avec tant d'clat dans la thorie, a t consomm, dans la
ralit, dans les institutions, par la rvolution de juillet. Et
maintenant qu'il n'y a plus de religion d'tat, comment veut-on que
l'tat affiche ici publiquement l'intolrance? Ce serait mentir  son
dogme; ce serait se renier soi-mme. Je ne connais qu'un moyen
d'introduire dans ces chaires le principe d'exclusion; c'est de laisser
tomber en dsutude tous les souvenirs les plus prochains, de briser
tout ce qui a t fait en plein soleil, et par une clatante apostasie,
de remonter en arrire de plus d'un demi-sicle. Jusqu' ce que ce jour
arrive, non-seulement il sera permis ici, mais ce sera une des
consquences du dogme social, de s'lever  cette hauteur o les
glises, divises, partages, ennemies, peuvent s'attirer et se
concilier entre elles. Ce point de vue, qui est celui que la France a
recueilli dans ses institutions, est aussi celui de la science; elle ne
vit pas dans le tumulte des controverses, mais dans une rgion plus
sereine. Si l'unit promise doit un jour se raliser, si tant de
croyances aujourd'hui opposes, armes les unes contre les autres,
doivent, comme on l'a toujours annonc, se rapprocher dans le rgne de
l'avenir, si une mme glise doit rassembler un jour les tribus
disperses aux quatre vents, si les membres de la famille humaine
aspirent secrtement  se fondre dans la mme solidarit, si la tunique
du Christ, tire au sort sur le Calvaire, doit reparatre jamais dans
son intgrit, je dis que la science accomplit une bonne oeuvre en
entrant la premire dans cette voie de l'alliance. (_Applaudissements._)
On aura pour ennemis ceux qui aiment la haine et la division dans les
choses sacres. N'importe, il faut persvrer; c'est l'homme qui divise,
c'est Dieu qui runit. (_Applaudissements._)

Certes, il faudrait fermer les yeux  la lumire pour ne pas voir qu'une
nouvelle aurore religieuse point dans le monde; j'en suis tellement
persuad, que mes ides ont toujours t tournes de ce ct, et qu'il
m'est, pour ainsi dire, impossible de dtacher de l'influence religieuse
aucune partie des choses humaines. L'homme, depuis quelque temps, a t
si souvent tromp par l'homme, qu'il ne faut pas s'tonner s'il ne veut
plus se passionner que pour Dieu. Mais, cela admis, quels ont t les
premiers missionnaires de cet vangile renouvel? Je rponds: les
penseurs, les crivains, les potes, les philosophes. Voil, on ne le
contestera pas, les missionnaires, qui partout, en France et en
Allemagne, ont commenc les premiers  rappeler ce grand fonds de
spiritualit qui est comme la substance de toute foi relle. Chose
trange,  peine ont-ils consomm cette oeuvre de prcurseurs, ils
reoivent l'anathme! On se persuade que, puisque l'esprit humain s'est
relev vers le ciel, c'est sans doute pour se renier et s'abtir pour
jamais; que le moment est venu d'en finir avec la raison de tous, et
qu'il faut au plus vite l'ensevelir dans ce Dieu qu'elle vient de
retrouver d'elle-mme. Comme il est arriv en toute occasion, on se
dispute la proprit exclusive et les prmices de ce Dieu renaissant.
Mais ce mouvement religieux, je le vois plus profond, plus universel
qu'on ne veut le laisser paratre. Chacun prtend l'enfermer, le
circonscrire, le murer dans une enceinte particulire; mais ce Christ
agrandi, renouvel, sorti comme une seconde fois du spulcre, ne se
laisse pas si facilement asservir; il se partage, il se donne, il se
communique  tous. La grande vie religieuse ne parat pas seulement dans
le catholicisme, mais aussi dans le protestantisme; non pas seulement
dans la foi positive, mais aussi dans la philosophie. Ce mouvement ne
s'arrte pas au midi de l'Europe; je le vois galement fermenter dans la
race germanique et slave, chez ceux que l'on appelle hrtiques comme
chez les orthodoxes. Lorsque toutes les nations de l'Europe se sentent
ainsi remues jusque dans les entrailles par je ne sais quel
pressentiment sacr de l'avenir, il est des hommes qui pensent que tout
ce mouvement pourrait bien s'oprer, dans les desseins de la Providence,
pour le seul rtablissement de la Socit de Jsus. (_Applaudissements._)
Au moins, si on leur fait pour un moment cette trange concession, ils
devront avouer qu'il y a quelque chose de bon chez leurs adversaires,
puisque la gnration leve par les jsuites est celle qui les a
chasss, et que la gnration leve par la philosophie est celle qui
les ramne. (_Applaudissements._)

Ce serait une histoire singulirement philosophique que celle des ordres
religieux, depuis l'origine du christianisme. De mme que la philosophie
a t rajeunie de loin en loin par des coles nouvelles, de mme la
religion a t releve, exalte, de sicle en sicle, par de nouveaux
ordres, qui prtendent la possder, et, en effet,  un moment donn, la
possdent par excellence. Tous, ils ont leur vie, leur vertu propre. Ils
poussent, pendant quelque temps, le char de la foi, jusqu'au moment o
altrs par l'esprit du monde qu'ils combattent, et se prenant eux-mmes
pour but, ils s'arrtent, se difient. Chacun de ces ordres a son
institution crite; dans ces chartes du dsert perce  chaque ligne
l'instinct profond du lgislateur; quelques-unes sont aussi remarquables
par la forme que par le fond. Il y en a de brves, de laconiennes, comme
les rgles de Lycurgue: ce sont celles des anachortes. Il y en a qui
rappellent, par un dialogue fleuri, les habitudes de Platon: ce sont
celles de saint Basile. Il y en a qui, par un clat extraordinaire,
peuvent lutter avec les lvations les plus potiques de Dante; ce sont
celles du _Matre_. Il y en a enfin qui, par la connaissance profonde
des hommes et des affaires, rappellent l'esprit de Machiavel; ce sont
celles des jsuites. La situation de l'me humaine  chacune de ces
poques est empreinte dans ces monuments. Au commencement, dans les
institutions des anachortes, dans la rgle de saint Antoine, l'me ne
s'occupe que d'elle-mme. Loin de vouloir convertir personne, l'homme,
encore imbu du gnie du paganisme, se fuit par toutes les routes; il n'a
rien  dire  son semblable. Arm contre tout ce qui l'entoure pour le
combat singulier du dsert (_singularem pugnam eremi_), sa vie, jour et
nuit, n'est que contemplation et prire. Prie et lis tout le jour, dit
la rgle. Plus tard, pendant le moyen ge, l'association muette succde
 l'ermitage. Sous la loi de saint Benot, on vit runi dans le mme
monastre; mais cette petite socit ne prtend pas encore entrer en
lutte active avec la grande. Elle vit retranche derrire ses hautes
murailles (_munimenta claustrorum_); elle ouvre la porte au monde s'il
vient  elle, mais elle ne va pas au-devant de lui. L'homme a peur de la
parole humaine. Un ternel silence clt les lvres de ces frres; si
elles s'ouvraient, le verbe paen pourrait en sortir encore. Chaque
soir, ces associs du tombeau s'endorment sous le froc, la ceinture
autour des reins, pour tre plus tt prts  l'appel de la trompette des
archanges. L'esprit de la rgle est d'occuper saintement chaque heure
dans l'attente taciturne du dernier jour qui approche. Ce moment pass,
il se fait une rvolution dans les institutions des ordres; ils veulent
entrer en communication directe avec le monde, qu'ils n'ont aperu qu'
travers l'troite cloison du monastre. Le religieux sort de son couvent
pour porter au dehors la parole, la flamme qu'il a conserve intacte.
C'est l'esprit des institutions de saint Franois, de saint Dominique,
des templiers et des ordres veills  l'inspiration des croisades. Le
duel n'est plus dans le dsert, il est transport dans la cit. Aprs
cela, il restait encore un pas  faire; ce sera l'oeuvre de l'ordre
qui prtend rsumer tous ceux qui l'ont prcd, c'est--dire de la
Socit de Jsus. Car tous les autres ont un temprament, un but, un
habit particulier; ils tiennent  un certain lieu plutt qu' un autre;
ils ont conserv le caractre du pays o ils sont ns. Il en est qui,
selon leurs statuts, ne peuvent mme tre transplants hors d'un certain
territoire, auquel ils sont attachs comme une plante indigne.

Le caractre du jsuitisme, n en Espagne, prpar en France, dvelopp,
fix  Rome, c'est de s'tre assimil l'esprit de cosmopolisme que
l'Italie portait alors dans toutes ses oeuvres. Voil un des cts par
lequel il s'est trouv d'accord avec l'esprit de la renaissance dans le
midi de l'Europe. D'autre part, il se dpouille du moyen ge en rejetant
volontiers l'asctisme et la macration. En Espagne, il ne rvait
d'abord que la possession du Saint-Spulcre; arriv en Italie, il
devient plus pratique: il ne s'arrte pas  convoiter un tombeau; ce
qu'il veut encore, c'est le vivant, pour en faire un cadavre. Mais 
force de se mler, de se confondre avec la socit temporelle, il
devient incapable de s'en sparer, c'est--dire de lui rien apprendre de
particulier. Le monde l'a conquis, ce n'est pas lui qui a conquis le
monde; et si vous rsumez par un mot toute cette histoire des ordres
religieux, vous trouvez qu' l'origine, dans les institutions des
anachortes, l'homme est si exclusivement occup de Dieu, que les choses
n'existent pas pour lui, et qu' la fin, au contraire, dans la Socit
de Jsus, on est si fort absorb par les choses, que c'est Dieu qui
disparat dans le bruit des affaires. (_Applaudissements._)

Cette histoire des ordres religieux est-elle finie? Toujours, jusqu'ici,
les rvolutions de la science et de la socit ont provoqu en face
d'elles, pour les contredire ou les purer, des ordres nouveaux; ces
innovations successives dans l'esprit de ces socits partielles se
mariaient admirablement avec l'immutabilit de l'glise. C'tait le
signe le plus certain d'une vie puissante. Or, depuis trois sicles,
depuis l'institution de la Socit de Jsus, ne s'est-il rien pass dans
le monde qui provoque une fondation nouvelle? N'y a-t-il pas eu assez de
changements, de tmrits dans les intelligences? La rvolution
franaise ne mrite-t-elle pas que l'on fasse pour elle ce qui se
faisait au moyen ge pour la moindre des commotions politiques et
sociales? Tout a chang, tout s'est renouvel dans la socit
temporelle. La philosophie, je l'avoue, sous sa modestie apparente, est
au fond pleine d'audace et d'orgueil. Elle se croit victorieuse! et
contre des ennemis qui ont ainsi retremp leurs armes, ce sont des
ordres extnus, que l'on ramne au combat! Pour moi, si j'avais la
mission qui a t accorde  d'autres, loin de me contenter de restaurer
des socits dj compromises avec le pass, ou branles par trop
d'inimitis, les dominicains, les jsuites, je croirais trs-fermement
qu'il y a dans le monde assez de changements, de tendances, de
philosophies, ou, si l'on veut, d'hrsies nouvelles, pour qu'il vaille
la peine d'y opposer une autre rgle, une autre forme, au moins un nom
nouveau; je croirais que cet esprit de cration est le tmoignage
ncessaire de la grande vie des doctrines, et qu'un seul mot prononc
par un ordre nouveau aurait cent fois plus d'efficacit que toute
l'loquence du monde dans la bouche d'un ordre surann.

Quoi qu'il en soit, j'en ai dit assez pour montrer que la prdication
dans une glise particulire et l'enseignement public devant des hommes
de croyances diverses, ne sont pas une mme chose, que demander  l'un
ce qui appartient  l'autre, c'est vouloir les dtruire. La croyance et
la science, ces deux situations de l'esprit humain, qui peut-tre un
jour n'en formeront qu'une seule, ont toujours t regardes comme
distinctes. A l'poque dont nous nous occupons, elles ont t
reprsentes exactement dans l'histoire par deux hommes qui ont paru 
peu de distance l'un de l'autre: Ignace de Loyola et Christophe Colomb.
Loyola, par un attachement absolu  la lettre mme de l'autorit, au
milieu des plus grands branlements, conserve, maintient le pass; il le
ressaisit, en quelques endroits, jusque dans le spulcre. Quant 
Christophe Colomb, il montre  nu comment l'avenir se forme, par l'union
de la croyance et de la libert, dans l'esprit de l'homme. Il possde,
autant que personne, la tradition du christianisme; mais il
l'interprte, il le dveloppe; il coute toutes les voix, tous les
pressentiments religieux du reste de l'humanit; il croit qu'il peut y
avoir quelque chose de divin, mme dans les cultes les plus dissidents.
De ce sentiment de la religion, de l'glise vritablement universelle,
il s'lve  une vue claire des destines du globe; il recueille, il
pie les paroles mystrieuses de l'ancien et du nouveau Testament; il
ose en tirer un esprit qui scandalise pour un moment l'infaillibilit;
il la dment un jour; il l'oblige, le lendemain, de se soumettre  son
avis; il rpand un souffle de libert sur toute la tradition; de cette
libert jaillit le verbe qui enfante un nouveau monde; il brise la
lettre extrieure; il rompt le sceau des prophtes; de leurs visions, il
fait une ralit. Voil une tendance diffrente de la premire. Ces deux
voies resteront longtemps ouvertes avant de se runir. Chacun est libre
de choisir, de marcher en avant ou de retourner en arrire. Pour ce qui
me regarde, c'tait mon devoir d'tablir, de constater le droit de
prfrer publiquement ici  la tendance qui ne regarde que le pass
celle qui ouvre l'avenir, et en augmentant la cration, augmente l'ide
de la grandeur divine. Je l'ai fait, j'espre, sans haine comme sans
tergiversation; et quoi qu'il puisse m'arriver, la seule chose dont je
sois certain, c'est que je ne m'en repentirai jamais. (_Applaudissements
prolongs._)

       *       *       *       *       *

La question fut dcide pour moi, ce jour-l. Avertis par la presse, les
amis comme les ennemis de la libert de discussion s'taient donn
rendez-vous et remplissaient deux amphithtres. Pendant trois quarts
d'heure, il fut impossible de prendre la parole; plusieurs personnes
mme de nos amis taient d'avis de la ncessit de remettre la sance 
un autre jour. Je sentis que c'tait tout perdre, et je me dcidai 
rester, s'il le fallait, jusqu' la nuit. C'tait aussi le sentiment de
la plus grande partie de l'assemble. Je remercie la foule des amis
inconnus qui, au dedans et au dehors, par leur fermet et leur
modration, ont mis fin,  partir de ce jour,  toute esprance de
troubles.




IIe LEON.

ORIGINES DU JSUITISME, IGNACE DE LOYOLA, _les Exercices spirituels_.
[17 mai 1843.]


Je connais l'esprit de cet auditoire, et j'espre en avoir dit assez
pour qu'il me connaisse aussi. Vous savez que je parle sans aucune
haine, mais avec la tranquille volont de dire toute ma pense.
(_Interruption._) Un observateur impartial, en voyant ce qui se passe,
depuis quelques jours, dans ces enceintes, m'accordera volontiers qu'un
fait nouveau se rvle, l'importance accorde par tous les esprits aux
questions religieuses. Ce n'est pas une chose d'une faible signification
de voir tant d'hommes attacher  de pareils sujets, l'intrt, (je ne
voudrais pas dire la passion) qu'ils prtaient autrefois, seulement, 
la scne politique. On a senti qu'il s'agit de l'intrt de tous, et il
n'a fallu qu'un mot, pour faire jaillir l'tincelle cache au fond des
coeurs. Les questions que nous rencontrons dans notre sujet sont des
plus grandes que l'on puisse trouver; elles ne touchent par un point au
monde actuel qu' cause de leur grandeur mme; sachons donc, je vous en
supplie, nous lever avec elles, et conserver ce calme qui sied  la
recherche de la vrit. Ce qui se fait ici ne reste pas cach dans ces
enceintes; il y a loin d'ici, et mme hors de France, des esprits
srieux qui nous regardent.

Il est des temps o les hommes sont levs ds le berceau, pour le
silence, certains de n'avoir jamais  subir aucune contradiction
profonde; il en est o les hommes sont levs pour le rgime de la libre
discussion, en plein soleil, et ces temps sont les ntres. Le plus
mauvais service que l'on puisse rendre aujourd'hui  une cause, c'est de
prtendre touffer l'examen par la violence. On n'y russit pas; on n'y
russira jamais, et, tout au plus, on persuade aux esprits les plus
conciliants que la cause que l'on dfend est incompatible avec le rgime
nouveau. De quoi servent tant de menaces puriles? Ce n'est pas la
France qui reculera devant un sifflet. Aucun homme dans ce pays n'a la
puissance de faire circuler sa pense, sans qu'elle rencontre quelque
part un contrle public. Le temps n'est plus o une ide, une socit,
un ordre pouvait s'infiltrer, se former, s'lever en secret, puis tout 
coup clater lorsque ses racines taient si profondes qu'elles ne
pouvaient tre extirpes. Dans quelque sentier que l'on entre, toujours
il se trouve quelque sentinelle veille, prte  jeter le cri
d'alarmes. Il n'y a plus de piges ni d'embches pour personne. Cette
parole dont je me sers aujourd'hui, vous vous en servirez demain; elle
est ma sauvegarde, mais elle est surtout la vtre. Que deviendraient mes
adversaires, si elle leur tait te? Car je me reprsente aisment le
philosophe rduit  ses livres; mais l'Eglise sans la parole, qui peut
se l'imaginer un moment? Et c'est vous qui prtendez touffer la parole
au nom de l'Eglise. Allez! tout ce que je puis vous dire, c'est que ses
plus grands ennemis ne feraient pas autrement.

J'ai montr, que l'tablissement de la socit de Jsus est le fond mme
de mon sujet. Prenons cette question dans les termes les plus
dsintresss. Ne croyez pas d'abord que tout me semble condamnable dans
la sympathie qu'elle inspire  quelques personnes de ce temps-ci. Je
commence par dire que je crois fermement  leur sincrit. Au milieu de
notre socit souvent incertaine et sans but, elles rencontrent les
dbris d'un tablissement extraordinaire, qui, lorsque tout a chang, a
conserv immuablement son unit. Ce spectacle les tonne. A l'aspect de
ces ruines pleines encore d'orgueil, elles se sentent attires par une
force qu'elles ne mesurent pas; je ne voudrais pas jurer que cet tat de
dlabrement n'exert sur elles un prestige suprieur  celui de la
prosprit mme. Comme elles voient tous les dehors conservs, rgles,
constitutions crites, coutumes subsistantes, elles se persuadent que
l'esprit chrtien habite encore ces simulacres; d'autant plus qu'un seul
pas fait dans cette voie les entrane  beaucoup d'autres, et que les
principes du corps sont lis avec un art infini. Entres ainsi dans ce
chemin, elles s'engagent de plus en plus, cherchant toujours sous les
formes de la doctrine de Loyola, le gnie et l'me du christianisme. Or,
mon devoir est de dire  ces personnes, comme  toutes celles qui
m'entendent, que la vie est ailleurs, qu'elle n'est plus dans cette
constitution, simulacre vide de l'esprit de Dieu, que ce qui a t a
t, que l'odeur s'est chappe du vase, que l'me du Christ n'est plus
dans ce spulcre blanchi. Dussent-elles me vouer une haine qu'elles
croient ternelle et qu'il m'est impossible de partager, oui, si elles
viennent ici, violentes, menaantes, je les en prviens, je le leur
dclare en face, je ferai tout ce que je pourrai pour les arracher 
une voie o elles ne trouveront, selon moi, que vide et dception; et il
ne dpendra pas de moi, qu'enleves aux treintes d'une rgle goste et
d'un systme mort, je ne les prcipite dans un systme tout contraire
que je crois le chemin vivant de la vrit et de l'humanit.

Dans les circonstances les plus ordinaires, on prend conseil; on entend
le pour et le contre; et lorsqu'il s'agit de donner sa pense, son
avenir  un ordre dont la premire maxime, conforme au gnie des
socits secrtes, est de vous lier  chaque pas, en vous cachant le
degr qui doit suivre, il est des hommes ici qui ne voudraient pas que
personne les instruist du but! Ils s'arment de haines contre ceux qui
veulent montrer  quoi l'on s'engage en suivant ce chemin tnbreux.
Assez d'autres paroles plus heureuses que la mienne poussent les esprits
dans la route du pass. Que l'on souffre donc ce qu'il est insens de
vouloir empcher; que l'on souffre que dans un autre lieu, une autre
voix marque une autre route, en se fondant, sans colre, sur l'histoire
et sur les monuments; aprs quoi, la bonne foi de personne n'aura t
surprise. Si vous persvrez, du moins vos convictions auront subi
l'preuve de la contradiction publique; vous aurez agi, comme doivent
faire des hommes sincres en des matires si graves. Je combats
ouvertement, loyalement. Je demande que l'on se serve contre moi d'armes
semblables.

Qui sait mme, si parmi ceux qui se croient anims de plus d'aversion,
il ne se trouve pas ici, en ce moment, quelqu'un qui plus tard se
flicitera d'avoir t retenu aujourd'hui, sur le seuil qu'il allait
franchir pour toujours?

Il faut d'abord savoir o l'on va; et la premire chose dont j'aie 
m'occuper, est de montrer la mission de l'ordre de Jsus dans le monde
contemporain. Le jsuitisme est une machine de guerre; il lui faut
toujours un ennemi  combattre, sans cela ses prodigieuses combinaisons
resteraient inutiles. Dans le seizime sicle et le dix-septime, il a
trouv le protestantisme pour contradicteur. Non content de cet
adversaire, l'idoltrie des peuples de l'Asie et de l'Amrique lui a
donn une glorieuse occupation. Sa gloire est de combattre toujours ce
qu'il y a de plus fort. De notre temps quel est l'ennemi qui l'a
contraint de ressusciter? Ce n'est pas l'Eglise schismatique, puisqu'au
contraire c'est elle qui l'a rappel et sauv en Russie. Ce n'est pas
l'idoltrie. Quel est donc cet adversaire assez puissant pour rveiller
les morts? Je veux, pour le montrer avec une pleine vidence, ne
m'appuyer que sur la papaut elle-mme, sur les bulles de condamnation
et de restauration de l'ordre. En prsence de ces monuments et de ces
dates, vous tirerez vous-mme la consquence. La bulle qui supprime
l'institut est du 21 juillet 1773. Je dois en citer quelques passages en
avertissant d'avance que je ne me servirai jamais de termes plus
explicites ni plus vifs que ceux dont se sert la papaut par la bouche
de Clment XIV.

A peine la socit tait-elle forme, _suo fere ab initio_, qu'il s'y
leva diverses semences de divisions et de jalousies, non seulement
entre ses propres membres, mais encore  l'gard des autres corps et
ordres rguliers, ainsi que du clerg sculier, des Acadmies,
universits, collges publics des belles lettres, et mme  l'gard des
princes qui l'avaient reue dans leurs tats...

Loin que toutes les prcautions fussent suffisantes pour apaiser les
cris et les plaintes contre la socit, on vit, au contraire, s'lever
dans presque toutes les parties de l'univers des disputes trs
affligeantes contre sa doctrine: _Universum pene orbem pervaserunt
molestissim contentiones de societatis doctrin_; que nombre de
personnes dnonaient comme oppose  la foi orthodoxe et aux bonnes
moeurs. Les dissensions s'allumrent de plus en plus dans la socit,
et au dehors les accusations contre elle devinrent plus frquentes,
principalement sur sa trop grande avidit des biens terrestres.

Nous avons remarqu, avec la plus grande douleur, que tous les remdes
qui ont t employs n'ont eu presque aucune vertu pour dtruire et
dissiper tant de troubles, d'accusations et de plaintes graves; que
plusieurs de nos prdcesseurs, comme Urbain VIII, Clment IX, X, XI,
XII, Alexandre VII et VIII, Innocent X, XI, XII, XIII et Benot XIV y
travaillrent en vain. Ils tchrent cependant de rendre  l'glise la
paix si dsirable en publiant des constitutions trs-salutaires, pour
dfendre tout ngoce et pour interdire absolument l'usage et
l'application de maximes que le saint sige avait justement condamnes
comme scandaleuses et manifestement nuisibles  la rgle des moeurs,
etc., etc.

Afin de prendre le plus sr parti dans une affaire de si grande
consquence, nous jugemes que nous avions besoin d'un long espace de
temps, non-seulement pour pouvoir faire des recherches exactes, tout
peser avec maturit et dlibrer avec sagesse, mais encore pour demander
par beaucoup de gmissements et des prires continuelles, l'aide et le
soutien du pre des lumires.

Aprs avoir donc pris tant et de si ncessaires mesures, dans la
confiance o nous sommes d'tre aid de l'esprit saint, tant d'ailleurs
pouss par la ncessit de remplir notre ministre, considrant que la
socit de Jsus ne peut plus faire esprer ces fruits abondants et ces
grands avantages pour lesquels elle a t institue, approuve et
enrichie de tant de privilges par nos prdcesseurs, qu'il n'est
peut-tre pas mme possible que tant qu'elle subsiste, l'glise recouvre
jamais une paix vraie et durable, persuad, press par de si puissants
motifs et par d'autres encore que les lois de la prudence et le bon
gouvernement de l'glise universelle nous fournissent, mais que nous
gardons dans le profond secret de notre coeur, aprs une mre
dlibration, de notre certaine science et de la plnitude du pouvoir
apostolique, nous teignons et supprimons la dite socit, abolissons
ses statuts, constitutions, celles mme qui seraient appuyes du
serment, d'une confirmation apostolique ou de toute autre manire.

Le 16 mai 1774, le cardinal, ambassadeur de France, transmet une
confirmation de la bulle au ministre des affaires trangres, en la
commentant par quelques mots qui sont en mme temps un avertissement au
roi et au clerg.

Le pape s'est dcid  la suppression au pied des autels et en la
prsence de Dieu. Il a cru que des religieux proscrits des tats les
plus catholiques, violemment souponns d'tre entrs autrefois et
rcemment dans des trames criminelles, n'ayant en leur faveur que
l'extrieur de la rgularit, dcris dans leurs maximes, livrs, pour
se rendre plus puissants et plus redoutables, au commerce,  l'agiotage
et  la politique, ne pouvaient produire que des fruits de dissension et
de discorde, qu'une rforme ne ferait que pallier le mal, et qu'il
fallait prfrer  tout la paix de l'Eglise universelle et du
Saint-Sige...

En un mot, Clment XIV a cru la socit des jsuites incompatible avec
le repos de l'Eglise et des tats catholiques. C'est l'esprit du
gouvernement de cette compagnie qui tait dangereux; c'est donc cet
esprit qu'il importe de ne pas renouveler, et c'est  quoi le pape
exhorte le roi et le clerg de France d'tre srieusement attentifs.

Maintenant ma conclusion commence  se montrer. N'oubliez pas que la
bulle d'interdiction prcde de quinze ans  peine l'explosion de la
rvolution de 1789. Le gnie prcurseur qui donnait  la France la
royaut de l'intelligence, gouvernait le monde mme avant d'avoir
clat; il avait pass des crivains aux princes, des princes aux papes.
Voyez l'enchanement des choses! La France va se jeter dans la voie de
l'innovation, et la papaut inspire alors par le gnie de tous, brise
la machine cre pour touffer dans son germe le principe de
l'innovation. L'esprit de 1789 et de la constituante est tout entier
dans cette bulle pontificale de 1773. Depuis ce moment, qu'arrive-t-il?
Aussi longtemps que la France nouvelle reste victorieuse dans le monde,
on n'entend plus parler de la compagnie de Jsus. Devant le drapeau
librement ou glorieusement dploy de la rvolution franaise, cette
compagnie disparat comme si elle n'et jamais exist. Ses dbris se
cachent sous d'autres noms. L'empire, qui pourtant aimait les forts,
laissa ces dbris dans la poussire, sachant bien que lui qui pouvait
tout ne pouvait en relever une pierre sans mentir  son origine, et que
parmi les jugements ports par les peuples, il en est avec lesquels il
ne faut pas jouer. Cependant le moment vient o la socit de Jsus,
crase par la papaut, est de nouveau triomphalement rtablie par la
papaut. Que s'est-il donc pass? La bulle de restauration de l'ordre
est du 6 aot 1814. Cette date ne vous dit-elle rien? C'est le moment o
la France assige, foule, est contrainte de cacher ses couleurs, de
renier dans sa loi le principe de la rvolution, d'accepter ce qu'on
veut bien lui octroyer d'air, de lumire et de vie. Au milieu de cette
croisade de la vieille Europe, chacun emploie les armes qui sont  son
usage. Dans ce dbordement de milices de toutes les znes, la papaut
dchane aussi la milice ressuscite de Loyola, afin que, l'esprit tant
circonvenu comme le corps, la dfaite soit complte et que la France
agenouille n'ait plus mme dans son for intrieur la pense de se
redresser jamais.

Voil les faits, l'histoire, la ralit sur laquelle on ne parviendra
pas  garer la gnration qui s'lve. Il faut qu'on le sache bien;
cette issue est celle  laquelle il faut arriver ds qu'on entre dans
cette voie; elle ne parat pas, on ne la montre pas au dbut, mais elle
est le terme ncessaire. D'un ct la rvolution franaise avec le
dveloppement de la vie religieuse et sociale; de l'autre, cach on ne
sait o, son contradicteur naturel, l'ordre de Jsus, avec son attache
inbranlable au pass. C'est entre ces choses qu'il faut choisir.

Et que personne ne pense qu'elles soient conciliables; elles ne le sont
pas. La mission du jsuitisme au seizime sicle a t de dtruire la
rforme; la mission du jsuitisme au dix-neuvime est de dtruire la
rvolution qui suppose, renferme, enveloppe et dpasse la rforme.
(_Applaudissements._) C'est une grande mission; mais, il faut l'avouer.
Il s'agit bien vraiment de l'universit et d'une dispute de collge! Les
ides sont plus hautes. Il s'agit, comme toujours, d'nerver le principe
de vie, de tarir  petit bruit l'avenir en sa source. C'est l toute la
question. Elle s'est pose d'abord parmi nous. Mais elle est destine 
se dvelopper ailleurs,  rveiller ceux qui sont le plus endormis d'un
sommeil ou feint ou vritable; car ce n'est pas probablement sans raison
que nous avons t si imprieusement pousss  la dmasquer ici.

Cela pos, sans dtour, je vais droit au coeur de la doctrine que je
veux d'abord tudier historiquement, impartialement, dans son auteur,
Ignace de Loyola. Vous connaissez cette vie puissante, o la chevalerie,
l'extase, le calcul dominent tour  tour. Cependant il faut en retracer
les commencements et voir comment tant d'asctisme a pu s'accorder avec
tant de politique, l'habitude des visions avec le gnie des affaires.
Plac aux confins de deux poques, ne vous tonnez pas si cet homme a
t si puissant, s'il l'est encore, s'il marque ses conqutes d'un sceau
indestructible. Il exerce tout  la fois, la puissance qui naissait de
l'extase au douzime sicle, et l'autorit qui s'appuie sur la pratique
consomme du monde moderne: il y a en lui du saint Franois d'Assise et
du Machiavel. De quelque manire qu'on l'envisage, il est de ceux qui
investissent les esprits par les extrmits les plus opposes.

Dans un chteau de Biscaye, un jeune homme, d'une famille ancienne,
reoit, au commencement du seizime sicle, l'ducation militaire de la
noblesse espagnole; en maniant l'pe, il lit, par dsoeuvrement, les
Amadis; c'est l toute sa science. Il devient page de Ferdinand, puis
capitaine d'une compagnie; beau, brave, mondain, avide surtout de bruits
et de batailles. Au sige de Pampelune par les Franais, il se retire
dans la citadelle; il la dfend courageusement  outrance; sur la
brche, un biscaen lui casse la jambe droite; on l'emporte sur une
litire dans le chteau voisin, c'est celui de son pre. Aprs une
opration cruelle, subie avec hrosme, il demande, pour se distraire,
ses livres de chevalerie. On ne trouve dans ce vieux chteau pill, que
la vie de Jsus-Christ et des saints. Il les lit; son coeur, sa
pense, son gnie s'enflamment d'une rvlation subite. En quelques
moments, ce jeune homme, pris d'un amour humain, s'allume d'une sorte
de fureur divine; le page est maintenant, un ascte, un ermite, un
flagellant; ce sont l les commencements d'Ignace de Loyola.

Dans cet homme d'action, quelle est la premire pense qui s'lve? Le
projet d'un plerinage en terre-sainte. En lisant les vies ardentes des
saints Pres, il dessine, il peint grossirement les paysages, les
figures auxquels se rapportent ces rcits. Bientt il veut aller toucher
cette terre sacre; il croit voir, il voit la vierge qui l'appelle; il
part. Comme sa blessure n'est pas encore gurie, il monte  cheval,
emportant  l'aron de sa selle sa ceinture, sa callebasse, ses sandales
de corde, son bourdon, tous les insignes du plerin. Chemin faisant, il
rencontre un Maure avec lequel il discute sur le mystre de la Vierge.
Une tentation violente le saisit de tuer l'incrdule; il abandonne les
rnes  l'instinct de son cheval. S'il rejoint le Maure, il le tuera;
sinon, il l'oubliera. Il commence ainsi par mettre sa conscience  la
merci du hasard. A quelque distance, il congdie ses gens, se revt du
cilice, et continue sa route, pieds nus. A Manrze il s'enferme dans
l'hpital; il fait la veille des armes devant l'autel de la Vierge, et
suspend son pe aux piliers de la chapelle. Ses macrations redoublent;
ses reins sont enferms dans une chane de fer; son pain est ml avec
la cendre; et le grand seigneur d'Espagne, s'en va mendiant de porte en
porte, dans les rues de Manrze. Cela ne suffit pas  la faim de ce
coeur dvor d'asctisme; Loyola se retire dans une caverne o le jour
n'arrive que par une fente de rocher; l il passe des jours entiers,
mme des semaines sans prendre de nourriture; on le trouve vanoui au
bord d'un torrent. Malgr tant de pnitences, cette me est encore
trouble. Le scrupule, non pas le doute, l'assige; il subtilise avec
lui-mme; ce mme combat intrieur que Luther affrontait au moment de
tout changer, Loyola, le soutient au moment de tout conserver. Le mal va
si loin, que la pense du suicide le poursuit; dans cette guerre
intrieure, il gmit, il crie, il se roule sur la terre. Mais cette me
n'est pas de celles qui se laissent vaincre par le premier assaut;
Ignace se relve; la vision de la Trinit, de la Vierge qui l'appelle
vers son fils, le sauve du dsespoir. Dans cette caverne de Manrze, le
sentiment de sa force s'est rvl  lui; il ne sait pas encore ce qu'il
fera; seulement il sait qu'il a quelque chose  faire.

Un petit vaisseau marchand l'emporte par charit  Gate; le voil sur
la route de la terre-sainte; en Italie, toujours pieds nus, et mendiant,
il voit Rome, se trane  Venise;--c'est trop tard, lui crie une voix,
le bateau des plerins est parti.--Qu'importe, rpond Loyola, si les
navires manquent, je passerai la mer sur une planche. Avec cette
volont brlante, il n'tait pas difficile d'atteindre Jrusalem; il y
arrive, toujours pieds nus, le 4 septembre 1523. Dpouill de tout, il
se dpouille encore pour payer aux sarrasins le droit de voir et de
revoir le saint spulcre. Mais au moment o il saisit le terme de ses
dsirs, il aperoit un terme plus loign. Il ne voulait que toucher ces
pierres; maintenant qu'il les possde, il veut autre chose. Au dessus de
la pierre du saint spulcre, le Christ lui apparat dans les airs, et
lui fait signe d'approcher davantage. Appeler, convertir les peuples
d'Orient, c'est la pense fixe qui s'veille chez lui. Il a dsormais
une mission positive; et depuis l'instant o son imagination a atteint
le but dsir, il se fait un autre homme dans Loyola. L'imagination
s'apaise; la rflexion grandit; le zle des _mes_ l'emporte sur l'amour
de _la croix_[50]. L'ascte, l'ermite se transforme, le politique
commence.

A l'aspect de ce spulcre dsert, il comprend que les calculs de
l'intelligence peuvent seuls y ramener le monde. Dans cette croisade
nouvelle, ce n'est pas l'pe, c'est la pense qui fera le miracle. Il
est beau de voir ce dernier des croiss, proclamer en face du calvaire,
que les armes seules ne peuvent plus rien pour ressaisir les croyants;
ds ce jour, son plan est fait, son systme prpar, sa volont arrte.
Il ne sait rien,  peine lire et crire; en peu d'annes il saura tout
ce qu'enseignent les docteurs. Et voil en effet le soldat, l'invalide
amput, qui abandonne les projets imaginaires, les volupts de
l'asctisme pour prendre sa place au milieu des enfants, dans les coles
lmentaires de Barcelone et de Salamanque. Le chevalier de la cour de
Ferdinand, l'anachorte des rochers de Manrze, le libre plerin du mont
Thabor courbe son esprit apocalyptique, sur la grammaire! Que fait-il,
cet homme auquel les cieux sont ouverts? il apprend les conjugaisons, il
ple le latin. Ce prodigieux empire sur soi-mme, au milieu des
illuminations divines, marque dj une poque toute nouvelle.

Cependant, l'homme du dsert reparat encore dans l'colier. Il gurit,
dit-on, les morts, il exorcise les esprits; il n'est pas si bien
redevenu enfant, que le Saint n'clate par intervalles. D'ailleurs, il
professe on ne sait quelle thologie, que personne ne lui a enseigne et
qui commence  scandaliser l'inquisition. On le met en prison; il en
sort  la condition de ne plus ouvrir la bouche avant d'avoir tudi
quatre ans dans une cole rgulire de thologie.

Ce jugement le dcide  venir l o la science l'attirait, dans
l'universit _de Paris_. N'est-il pas temps que cette pense si
lentement mrie se dclare? Loyola a prs de trente-cinq ans;
qu'attend-il encore? Cet trange colier, a, dans le collge de
Ste-Barbe, pour compagnons de chambre, deux jeunes gens, Pierre le
Fvre, et Franois Xavier. L'un est un berger des Alpes prt  goter
toute parole puissante; Loyola se mnage avec lui; il ne lui revle son
projet, qu'aprs trois ans de rserve et de calculs; l'autre est un
gentilhomme tout infatu de sa jeunesse et de sa naissance; Loyola le
loue, le flatte; il redevient pour lui le gentilhomme de Biscaye.

Au reste, pour subjuguer les esprits, il possde un moyen plus assur:
le livre des _Exercices spirituels_, l'oeuvre qui renferme tout son
secret, et qu'il a bauch dans les ermitages d'Espagne. Prpars par sa
parole, aucun de ses amis n'chappe  la puissance de cet ouvrage
trange, qu'ils appellent le livre mystrieux. Dj deux disciples ont
got cette amorce; ils lui appartiennent pour toujours; d'autres du
mme ge se joignent aux premiers; ils subissent, a leur tour, la
fascination. C'est Jacques Laynez, qui, plus tard, sera gnral de
l'ordre; Alphonse Salmron; Rodriguez d'Azvedo, tous espagnols ou
portugais.

Un jour ces jeunes gens se rassemblent sur les hauteurs de Montmartre;
sous l'oeil du matre, en face de la grande ville, ils font voeu de
s'unir pour aller en terre sainte, ou pour se mettre  la disposition du
pape. Deux ans se passent; ces mmes hommes arrivent  Venise par des
chemins diffrents, un bton  la main, un sac sur le dos, le _livre
mystrieux_ dans leur besace. O vont-ils? Ils n'en savent rien! Ils ont
fait alliance avec un esprit qui les entrane dans sa force logique.
Loyola arrive au rendez-vous par un autre chemin. Ils pensaient
s'embarquer pour les solitudes de la Jude; Loyola, leur montre, au lieu
de ces solitudes, l'endroit du combat, Luther, Calvin, l'Eglise
anglicane, Henri VIII, qui assigent la papaut. D'un mot il envoie
Franois Xavier aux extrmits du monde oriental; il garde les huit
autres disciples pour faire face  l'Allemagne,  l'Angleterre,  la
moiti de la France et de l'Europe branle. A ce signe du matre, ces
huit hommes marchent, les yeux ferms, sans compter ni mesurer les
adversaires. La compagnie de Jsus est forme; le Capitaine de la
citadelle de Pampelune la conduit au combat. Dans la mle du seizime
sicle, une lgion sort de la poussire des chemins. Ce dbut est grand,
puissant, saisissant; le sceau du gnie est l: personne moins que nous
ne songera  le dissimuler.

Si telle fut l'origine de la Socit de Jsus, remontons au monument qui
en est devenu l'me, et renferme ce que Tacite appelait les _Arcanes de
l'Empire, Arcana imperii_. On a tudi le jsuitisme dans ses
dveloppements; personne, que je sache, ne l'a encore montr dans son
idal primitif. Le livre des _Exercices spirituels_ a jet les uns aprs
les autres, tous les premiers fondateurs de l'ordre dans le mme moule.
D'o lui vient ce caractre extraordinaire? C'est ce qu'il faut
considrer. Nous touchons ici  la source mme de l'esprit de la
Compagnie.

Aprs avoir pass par toutes les conditions de l'extase, de
l'enthousiasme, de la saintet, Loyola, avec un calcul dont je ne
parviendrai jamais  exprimer la profondeur, entreprend de rduire en un
corps de systme, les expriences qu'il a pu faire sur lui-mme jusque
dans le feu des visions. Il applique la mthode de l'esprit moderne,
celle des physiciens  ce qui dpasse toute mthode humaine, 
l'enthousiasme des choses divines. En un mot, il compose une
physiologie, un manuel, ou plutt encore la formule de l'extase et de
la saintet.

Savez-vous ce qui le distingue de tous les asctes du pass, c'est qu'il
a pu froidement, logiquement, s'observer, s'analyser dans cet tat de
ravissement, qui chez tous les autres exclut l'ide mme de rflexion.
Imposant  ses disciples, comme oprations, des actes qui, chez lui, ont
t spontans, trente jours lui suffisent pour briser, par cette
mthode, la volont, la raison,  peu prs comme un cavalier qui dompte
son coursier. Il ne demande que trente jours, _triginta dies_, pour
rduire une me. Remarquez, en effet, que le jsuitisme se dveloppe en
mme temps que l'inquisition moderne; pendant que celle-ci disloquait le
corps, les _exercices spirituels_ disloquaient la pense sous la machine
de Loyola.

Pour arriver  l'tat de saintet, on trouve dans ce livre, des rgles
telles que celle-ci: _prim_, tracer sur un papier des lignes de
diffrentes grandeurs qui rpondent  la grandeur des penses;
_secondement_, s'enfermer dans une chambre dont les fentres soient 
demi-closes (januis ac fenestris clausis tantisper), etc.;
_cinquimement_, s'chapper en exclamations (quintm in exclamationem
prorumpere); _siximement_, dans la contemplation de l'enfer, laquelle
comprend _deux prludes_, _cinq points_ et _un colloque_, se figurer que
l'on entend des plaintes, des vocifrations, imaginer aussi de la fume,
du soufre, le ver de la conscience, etc. Or, ce ne sont pas les visions
seules qui sont ainsi imposes; ce que vous ne supposeriez jamais, les
soupirs mme sont nots, l'aspiration, la respiration est marque; les
pauses, les intervalles de silence sont crits d'avance comme sur un
livre de musique. Vous ne me croiriez pas, il faut citer: Troisime
manire de prier en mesurant d'une certaine faon les paroles et les
temps de silence[51]. Ce moyen consiste  omettre quelques paroles
entre chaque souffle, chaque respiration; et un peu plus loin: Que l'on
observe bien les intervalles gaux entre les aspirations, les
suffocations et les paroles. (Et paria anhelituum ac vocum interstitia
observet); ce qui veut dire que l'homme inspir ou non, n'est plus
qu'une machine  soupirs,  sanglots, qui doit gmir, pleurer, s'crier,
suffoquer  l'instant prcis, et dans l'ordre o l'exprience a dmontr
que cela tait le plus profitable.

L'ducation ainsi prpare, comment s'achve l'automate chrtien? Par
quels degrs s'lve-t-il aux dogmes, aux mystres de l'vangile? vous
allez le voir. S'il s'agit d'un mystre, le prlude (prludium), avant
tout autre opration, est de se reprsenter un certain lieu corporel,
avec toutes ses dpendances. Par exemple, est-il question de la Vierge?
le moyen est de se figurer une petite maison (domuncula); de la
Nativit? une grotte, une caverne, dispose d'_une manire commode ou
incommode_; d'une scne de prdication dans l'vangile? un certain
chemin avec ses dtours plus ou moins escarps. S'agit-il de la sueur de
sang? il faut se figurer avant tout un jardin d'une certaine grandeur
(cert magnitudine, figur et habitudine), en mesurer la longueur, la
largeur, le contenu; quant au rgne du Christ, se reprsenter des
maisons de campagnes, des forteresses (villas et oppida); aprs quoi, le
premier point est d'imaginer un roi humain[52] parmi ses peuples;
s'adresser  ce roi, converser avec lui; peu  peu changer le roi en
Christ; se substituer au peuple, et se placer ainsi dans le vrai
royaume.

Telle est la mthode pour s'lever aux mystres. Si cela est, voyez la
consquence! Partir toujours de l'impression matrielle, n'est-ce pas
montrer pour l'esprit une dfiance qui renverse la nature mme du
christianisme? N'est-ce pas entrer par dguisement dans le rgne
spirituel? et tant de prcautions minutieuses pour remplacer le
ravissement subit de l'me n'iront-elles pas ncessairement dgnrer
chez les disciples en ruses pour dconcerter le chef de la ruse? Quoi!
le Dieu est l, agenouill, pleurant dans la sueur de sang; et au lieu
d'tre tout d'abord transport hors de vous-mmes par cette seule
pense, vous vous amusez  me montrer cet enclos,  en mesurer
mesquinement le contenu,  tracer mthodiquement le plan du sentier,
_viam planam aut arduam_! Vous tes au pied du Thabor dans le moment
inexprimable de la transfiguration; et ce qui vous occupe est de savoir
quelle est la forme de la montagne, sa hauteur, sa largeur, sa
vgtation? Est-ce l, grand Dieu, le christianisme des aptres? est-ce
celui des pres de l'Eglise? Non, car ce n'est pas celui de Jsus
Christ.

O vit on jamais dans l'Evangile cette proccupation de l'arrangement et
des coups de thtre? C'est la doctrine qui parle, ce ne sont pas les
choses. L'Evangile rpte la parole, et les objets en sont illumins.
Loyola fait tout le contraire. C'est, comme il le dit si bien[53], par
le secours des sens et des objets matriels qu'il veut se relever
jusqu' l'esprit. Il se sert des sensations comme d'une embche pour
attirer les mes, semant ainsi le principe des doctrines ambigus qui
crotront avec lui. Au lieu de montrer son Dieu tout d'abord, il ne
conduit l'homme  Dieu que par un sentier dtourn. Est-ce l, encore
une fois, la voie droite de l'Evangile?

Tout ceci tient  une diffrence plus radicale entre le christianisme de
Jsus-Christ et le christianisme de Loyola. Cette diffrence, je la
connais, et je vais vous la dire.

Dans l'esprit de l'Evangile, le matre se donne  tous, pleinement, sans
rserve, sans rticences. Chaque disciple devient,  son tour, un foyer
qui rpand la vie, la dveloppe autour de lui; et jamais le mouvement ne
s'arrte dans la tradition. Loyola, au contraire, avec une politique
dont on n'puisera jamais le fond, ne communique  ses disciples que la
moindre partie de lui-mme, l'extrieur ou l'corce de sa pense. Il a
connu, senti l'enthousiasme dans sa jeunesse. Mais ds qu'il vise 
organiser un pouvoir, il n'accorde plus  personne ce principe de
libert et de vie; il garde le foyer, il ne prte que la cendre. Il
s'est lev sur les ailes de l'extase et des ravissements divins, il
n'autorise chez les autres que le joug de la mthode. Pour tre plus sr
de rgner seul, sans successeurs, il commence par retrancher chez eux
tout ce qui a fait sa grandeur; et comme il demande pour son Dieu, non
pas seulement une crainte filiale, mais une terreur servile, _timor
servilis_, il ne laisse aucune issue  l'homme pour relever la tte. Le
christianisme fait des aptres, le jsuitisme des instruments, non des
disciples.

Tournons donc nos yeux d'un autre ct; et si comme je l'ai toujours
cru, l'me trop dlaisse a besoin de nourriture, si la pense
religieuse souffle de nouveau sur le monde, si l'toile nouvelle se
lve, ne restons pas en arrire, et marchons les premiers au-devant de
ce Dieu qui se rveille dans les coeurs. Que d'autres (s'ils le
veulent) s'enracinent dans la lettre, courons au-devant de l'Esprit;
l'enthousiasme, qui seul cre, renouvelle les socits, n'est pas mort
en France pour s'tre refroidi. Que la gnration nouvelle, en qui
repose l'avenir, sans se laisser endormir par un trop grand soin des
petites choses, aspire  continuer la tradition de vie; et, tous
ensemble, montrons que toute religion n'est pas exclusivement,
uniquement renferme chez le prtre, ni toute vrit dans la chaire
sacre.




IIIe LEON.

CONSTITUTIONS. PHARISAISME CHRTIEN.

[24 mai.]


Grce  vous, la libert de discussion ne sera pas touffe; ici comme
partout ailleurs le bon droit n'aura eu besoin que de se montrer pour
l'emporter sur la violence. A la premire nouvelle que le droit d'examen
tait menac publiquement, on a pu douter d'une chose si trange;
lorsqu'elle a t certaine, toutes les opinions se sont runies en un
moment; vous vous tes presss autour de nous; et, par cette force
irrsistible, qui nat de la conscience gnrale, vous avez prt  nos
paroles le seul appui que nous puissions dsirer. Quelle que soit la
diversit des impressions  d'autres gards, nous nous sommes confondus
dans la mme cause. Nous ne pouvions reculer d'un pas; vous ne pouviez
nous renier; voil ce que vous avez tous senti. Je vous en remercie au
nom du droit et de la libert de tous; les uns et les autres nous avons
fait, je crois, ce que nous devions faire.

Ne pensez pas, d'ailleurs, que je n'aie dsormais rien de plus press
que d'envenimer mon sujet. Mon projet est tout diffrend. Je veux
aujourd'hui ce que je voulais il y a un mois, tudier philosophiquement,
impartialement, la Socit de Jsus que je rencontre, sans pouvoir
l'viter; j'ajoute que je me fais un devoir de l'tudier, non chez ses
adversaires, non pas mme dans les oeuvres des individus, mais
seulement dans les monuments consacrs qui lui ont donn la vie.

Ce qui ne peut manquer de vous frapper, c'est la rapidit avec laquelle
cette Socit a dgnr. O trouver rien de semblable dans aucun autre
ordre? Le cri public s'lve contre elle ds son berceau. La bulle de
constitution est de 1540; dj la Socit est chasse, d'une partie de
l'Espagne en 1555, des Pays-bas et du Portugal en 1578, de toute la
France en 1594, de Venise en 1606, du royaume de Naples en 1622; je ne
parle que des Etats Catholiques. Cette rprobation montre au moins
combien le mal a t prcoce. Pascal, en s'attachant aux casuistes
voisins de son temps, s'est tu sur les origines de la Socit; ce grand
nom de Loyola a dtourn son glaive. Dans le procs du dix-huitime
sicle, on a surtout fait comparatre le jsuitisme du dix-huitime
sicle. Ce qu'il nous reste  faire, est, en le saisissant dans ses
racines, d'tablir que cette prompte corruption tait invitable,
puisqu'elle tait en germe dans le premier principe, et qu'enfin il
tait impossible au jsuitisme de ne pas dgnrer, puisque par sa
nature mme, il n'est rien qu'une dgnration du christianisme.

J'ai montr avec impartialit, je l'espre, l'ascte dans Ignace de
Loyola. Voyons aujourd'hui le politique. Son grand art est de s'effacer
au moment o il touche le but. Lorsque sa petite socit est runie 
Venise, et qu'il faut faire le dernier pas, aller  Rome, demander la
conscration du pape, il se garde bien de paratre. Il envoie  sa place
ses disciples, des hommes simples et soumis  toute autorit. Pour lui,
il se cache, craignant de montrer sur son front, s'il parat, le signe
de la toute-puissance; le pape, en agrant les disciples, croit acqurir
des instruments; il ne sait pas qu'il vient de se donner un matre.

C'est un trait que Loyola a de commun avec Octave: il touche au but de
toute sa vie; pour s'en mieux emparer il commence par le repousser. Au
moment o la Socit cre par lui, va nommer son chef, Loyola se
rcuse; il se sent trop petit, trop indigne du fardeau; il ne peut
l'accepter. Il sera le dernier de tous, si ses amis ne le contraignent
d'tre le premier! Aprs plusieurs annes, quand il pense que cette
autorit absolue qu'il s'est fait imposer a besoin d'tre de nouveau
retrempe, il veut abdiquer; lui, le matre des papes, le souverain de
cette Compagnie qu'un de ses regards fait mouvoir d'un bout de la terre
 l'autre, il menace de quitter sa villa de Tivoli, et de redevenir
l'anachorte de Manrse. Ses mains sont trop faibles, son gnie trop
timide pour suffire  la tche; il faut encore que de tous les points du
monde chrtien, les membres de la Socit le supplient de rester  leur
tte. Et ce n'tait pas l une autorit douce et dbonnaire! Ses
disciples, le grand Franois Xavier, ne lui crivaient qu' genoux; pour
avoir os lui adresser une objection sur un point de dtail, Laynez,
l'me du concile de Trente, Laynez, qui sera son successeur, tremble 
une parole du matre; il demande pour son chtiment de quitter la
direction spirituelle du concile, et d'employer le reste de sa vie 
enseigner  lire aux enfants. Voil quel tait l'empire de Loyola sur
les siens. D'ailleurs, habile  renier leur orthodoxie, ds qu'elle
dplat aux puissants, comme dans l'affaire de l'intrim.

De plus en plus attach aux petites rgles, il condamne dans Bobadilla,
dans Rodriguez, cet amour pour les grandes, qui avait fait autrefois sa
vie. Lui qui, dans sa jeunesse, avait t emprisonn comme novateur, on
l'entend rpter que, s'il vivait mille ans, il ne cesserait de crier
contre les nouveauts qui s'introduisent dans la thologie, la
philosophie, la grammaire. Il excelle dans la diplomatie, au point de ne
rien laisser  inventer  ses successeurs. Son chef-d'oeuvre  cet
gard, fut de concilier sa toute-puissance avec celle de la papaut. Le
pape voulait, malgr lui, crer cardinal, Borgia, un de ses disciples.
Loyola dcide que le pape offrira, que Borgia refusera, se mnageant
ainsi l'orgueil du refus, et l'ostentation de l'humilit. Enfin, aprs
avoir vu l'accomplissement de tout ce qu'il a projet, la Socit
reconnue, les _Exercices spirituels_ consacrs, la constitution
promulgue, il touche  l'agonie, il dicte sa dernire pense. Quelle
est-elle? Ecrivez; je dsire que la compagnie sache mes dernires
_penses sur la vertu d'obissance_; et ces dernires confidences, sont
ces mots terribles, qui ont dj t cits, et qui rsument tout: que
l'homme devienne tel qu'un cadavre, _ut cadaver_, sans mouvement, sans
volont; qu'il soit tel que le bton d'un vieillard, _senis baculus_,
que l'on prend ou rejette  son gr.

Ainsi ce ne sont pas l des images jetes au hasard dans la
constitution; c'est par ces paroles rflchies, rptes, qu'il prtend
terminer sa vie; intime secret de cette me, sur lequel il revient en
mourant. Nous voudrions nous tromper sur ce point; nous ne le pourrions
pas. Voil, il faut l'avouer, un christianisme tout nouveau, car les
miracles du Christ taient faits pour rappeler les morts  la vie; les
miracles de Loyola sont faits pour ramener les vivants  la mort. Le
premier et le dernier mot du Christ, c'est la vie. Le premier et le
dernier mot de Loyola, c'est le cadavre. Le Christ fait sortir Lazare du
spulcre; Loyola veut de chaque homme faire un Lazare au tombeau. Encore
une fois, qu'y a-t-il de commun entre le Christ et Loyola?

Je sais que quelques personnes sincres, n'ont pu s'empcher d'tre au
moins tonnes du caractre des _Exercices spirituels_, et des citations
incontestables que j'ai d faire. Elles s'chappent en pensant que c'est
l sans doute un code, une loi tombe en dsutude, et qui n'est plus
pour rien dans la tradition de la socit de Jsus. Je ne puis leur
laisser ce refuge. Non, le livre des _Exercices spirituels_ n'est pas
hors d'usage. Au contraire, il est le fondement, non-seulement de
l'autorit de Loyola, mais encore de l'ducation de toute la socit;
d'o la ncessit de l'admettre tout entier, ou en le rejetant, de
rejeter avec lui la compagnie dont il est le principe vital; point de
milieu; car, suivant la compagnie, il est l'oeuvre inspire d'en haut;
la mre de Dieu l'a dict, _dictante Mari_. Loyola n'a fait que le
transcrire sous l'inspiration divine.

Que l'on ne pense pas non plus que j'aie choisi mchamment dans l'examen
de cet ouvrage, les parties les plus singulires, qui auraient le plus
embarrass ceux que je combats. Je n'ai extrait que les points srieux;
il en est de ridicules qui renferment dj le principe des maximes et
des subterfuges qu'a combattus Pascal. Croirait-on, par exemple, que
Loyola, cet homme si srieux dans l'asctisme, soit conduit par son
propre systme  jouer, feindre la macration? Comment! ruser avec ce
qu'il y a de plus spontan, avec les saintes flagellations de Madeleine
et de Franois d'Assises! Oui, quoi qu'il en cote, pour faire toucher
du doigt tout le systme, je dois citer les paroles du livre
fondamental, des _Exercices spirituels_: et ne riez pas, je vous prie,
car je ne trouve rien de plus triste que de pareilles chutes. Toute la
pense est l:--Servons-nous, dit Loyola, dans la flagellation,
principalement de petites ficelles qui blessent la peau, en effleurant
l'extrieur, sans atteindre l'intrieur, pour ne pas nuire  la
sant[54].

Quoi! ds l'origine, dans la rgle idale, avant toute dgnration,
contrefaire froidement, frauduleusement les stigmates et les
meurtrissures des anachortes et des Pres du dsert, qui condamnaient
sur leurs flancs extnus les rvoltes du vieil homme! Le martyre n'est
impos qu'aux saints, je le sais bien! mais jouer avec le martyre, ruser
avec l'hrosme, frauder la saintet! qui et jamais cru que cela ft
possible? qui et jamais cru que cela ft crit, command, ordonn dans
la loi? De cette premire fraude ne voyez-vous pas natre le sanglant
chtiment et le fouet vridique des _Provinciales_?

Nous sommes au coeur de la doctrine. Continuons d'entrer dans cette
voie. Le livre des _Exercices spirituels_ est le pige perptuellement
tendu par la socit; mais comment attirer les mes de ce ct? Une fois
attires, comment les retenir au dbut, leur communiquer peu  peu le
dsir de s'arrter sur cette amorce, de se fixer dans cette gymnastique
extrieure? Comment les enchaner par degrs, sans qu'elles s'en
doutent? Nouvel art qui est dpos dans un autre ouvrage, presque aussi
extraordinaire que le premier; je parle du _Directorium_. Quelques
annes aprs la fondation de la socit, les membres principaux
s'entendirent pour runir les expriences personnelles qu'ils avaient
faites sur l'application de la mthode de Loyola. Le gnral de l'ordre,
Aquaviva, homme d'une politique consomme, tint la plume; de l naquit
ce second ouvrage galement fondamental, qui est au premier ce que la
pratique est  la thorie. Vous avez vu le principe; voici la _tactique_
mise en action. Pour attirer quelqu'un  la socit, il ne faut pas agir
brusquement, _ex abrupto_. Il faut attendre quelque bonne occasion, par
exemple, que cette personne prouve un chagrin extrieur, ou encore,
qu'elle fasse de _mauvaises affaires_[55]. Une excellente commodit se
trouve aussi _dans les vices mme_[56].

Dans les commencements il faut bien se garder de proposer comme
exemples, ceux qui, le premier pas fait, ont t conduits  entrer dans
l'ordre; c'est du moins l ce qu'il faut _taire jusqu'au bout_[57]. S'il
s'agit de personnes considrables, ou de certains nobles[58], ne pas
leur _livrer les exercices complets_. Dans tous les cas, il vaut mieux
que l'instructeur se rende chez ces personnes, parce que la chose est
ainsi plus _facilement secrte_[59]. Et pourquoi donc tant de secrets
dans les affaires de Dieu?

A l'gard du grand nombre, la premire chose  faire, est de rduire 
la solitude cellulaire celui qui est destin aux exercices. L, spar
de l'aspect des hommes, et surtout de ses amis[60], il ne doit tre
visit que par l'instructeur, et par un valet taciturne, qui n'ouvrira
la bouche que sur les objets de son service. Dans cet isolement absolu,
lui mettre entre les mains les _Exercices spirituels_, puis l'abandonner
 lui-mme. Chaque jour, l'instructeur (instructor) paratra un moment,
pour l'interroger, l'exciter, le pousser plus avant dans cette voie sans
retour. Enfin, lorsque cette me est ainsi dpayse, brise, qu'elle
s'est jete elle-mme dans le moule de Loyola, qu'elle sent l'treinte
irrsistible, lorsqu'elle est suffisamment dracine, et que, pour
parler comme le _Directorium_, elle _touffe dans l'agonie_[61], admirez
le triomphe de cette diplomatie sacre! Le rle de l'instructeur change
subitement; d'abord, il pressait, il excitait, il enflammait;
maintenant que tout est fait, il faut montrer une habile indiffrence.
Non, rien de plus profond, je devrais dire de plus infernal n'a t
invent, que cette patience, cette lenteur, cette froideur, au moment de
saisir cet esprit qui dj ne s'appartient plus. Il est bon, dit le
_Directorium_, de le laisser alors un peu respirer[62]. Lorsqu'il a
repris jusqu' un certain point haleine[63], c'est le moment
favorable: car il ne faut pas qu'il soit toujours tortur[64].
C'est--dire que lorsque cette me agonisante s'est abandonne tout
entire, vous lui laissez froidement le choix[65]; il faut que dans cet
instant de rpit, elle conserve prcisement assez de vie pour se croire
libre encore de s'aliner pour jamais. Qu'elle rentre si elle veut dans
le monde, qu'elle s'engage dans un autre ordre, si cela lui plat mieux;
les portes lui sont ouvertes, maintenant qu'elle est enchane par les
mille replis que l'instructeur a serrs autour d'elle; la merveille,
c'est de prtendre que ce coeur extnu recueille un reste de libert,
pour se prcipiter lui-mme dans l'ternelle servitude. Rassemblez tout
ce que vos souvenirs vous rappellent de combinaisons machiavliques, et
dites si vous trouvez rien qui surpasse la tactique de cet ordre aux
prises avec l'me, en particulier.

Voil l'individu subjugu; il s'agit de savoir ce qu'il devient au sein
de la socit; ce qui nous conduit  l'examen rapide de l'esprit des
_Constitutions_[66]. Un trait du gnie de Loyola, est d'avoir commenc
par interdire  ses disciples l'entre aux charges ecclsiastiques; par
ce seul mot il tablit une glise dans l'Eglise. En interdisant aux
siens toute esprance hors de la compagnie, il sait qu'il va les remplir
d'une ambition infinie pour l'autorit de l'ordre. Puisque chacun est
mr dans l'institut de Jsus, il faut bien que chacun travaille avec
une nergie extraordinaire  agrandir, dorer, glorifier sa prison; nul
ne sera ni Evque, ni Cardinal, ni Pape; tous auront leur part dans
l'immortalit de l'ordre. Mais que cette immortalit est trange! Dans
les _Exercices spirituels_ clatent encore au moins les traces de
l'enthousiasme pass. Dans les _Constitutions_, tout est froid, glac
comme ces avenues de catacombes, dans lesquelles on range symtriquement
de vastes ossuaires. Tout cela est trs-ingnieusement construit; on
imite les difices qu'claire le soleil de vie; par malheur ils sont
faits avec les dbris des morts; et une socit ainsi tablie peut durer
longtemps sans s'user, parce que le grand principe de vie lui a t
retranch ds le commencement.

Loyola, avant de proclamer une de ses rgles, la dpose solennellement,
pendant huit jours, sur l'autel: soit qu'il s'agisse du principe de sa
loi ou d'un rglement d'cole, de la charge de l'infirmier, du portier,
du gardien des vtements ou des mystres de la conscience, il donne 
chacune de ces choses la mme autorit sacre, rabaissant ainsi les
grandes pour relever les petites. Dans sa lgislation, vous retrouvez la
mme dfiance de l'esprit, que dans ses livres d'asctisme. Chez tous
les fondateurs d'institutions chrtiennes, ce que je sens d'abord, c'est
le chrtien, l'homme en soi, la crature de Dieu; dans la loi de Loyola,
je ne vois rien que pres provinciaux, prposs, recteurs, examinateurs,
consulteurs, admoniteurs, procurateurs, prfet des choses spirituelles,
prfet de la sant, prfet de la bibliothque, du rfectoire, veilleur,
conome, etc. Chacun de ces fonctionnaires a sa loi particulire,
trs-claire, trs-positive; il est impossible que chacun d'eux ne sache
pas ce qu'il doit faire  chaque heure de la journe. Est-ce tout? Oui,
s'il s'agit d'une association temporelle, extrieure; presque rien,
s'il s'agit d'une socit rellement chrtienne. Je vois, en effet, des
employs qui sont tous admirablement distribus, des fonctionnaires qui
chacun ont leur tche marque; mais montrez moi sous tout cela l'me
chrtienne; au milieu de tant de fonctions, de dnominations,
d'occupations extrieures, l'homme m'chappe, le chrtien s'vanouit.

La vie morale, spirituelle, est tarie dans cette loi; feuilletez-la de
bonne foi, sans arrire-pense; demandez-vous, si vous le voulez, 
chaque page, si c'est la parole de Dieu qui sert de fondement  cet
chafaudage; pour que cela ft, il faudrait au moins que le nom de Dieu
ft prononc, et j'atteste que c'est celui qui y parat le plus
rarement. L'exprience de l'homme d'affaires, des rouages d'une
complication extrme, un arrangement savant des personnes et des choses,
la rgularit anticipe du code de procdure remplacent les prires, les
lvations qui font la substance des autres rgles. Le fondateur se fie
beaucoup aux combinaisons industrieuses, trs-peu aux ressources de
l'me; et dans cette rgle de la socit de Jsus, tout se trouve,
except la confiance dans la parole et le nom de Jsus-Christ.

Voil le caractre le plus important de cette lgislation. Pour la
premire fois, les saints ne se fient plus  la puissance spirituelle du
Christ; afin de relever son rgne, ils font appel directement  des
calculs emprunts de la politique des cabinets. L'esprit de
Charles-Quint et de Philippe II se substitue  l'esprit de l'Evangile.

De ce sceau de dfiance imprime d'une manire si profonde sur
l'oeuvre spirituelle de Loyola, voyez natre ncessairement la forme
entire de son institution. Premirement, puisque c'est l'esprit mme
qui est souponn, il en rsulte que tous les membres de la communaut,
au lieu de se sentir tranquillement, fraternellement unis dans la foi,
comme les premiers chrtiens, doivent se tenir les uns et les autres
pour autant de suspects; d'o il suit que, ds la premire page, au lieu
de la prire qui sert d'introduction et de base aux autres rgles, la
dlation est inscrite, comme fondement de la constitution de Loyola[67].
_Se dnoncer mutuellement_, c'est un des premiers mots de la rgle;
c'est une premire concession  la logique. La milice de Loyola n'est
plus de celles que l'enthousiasme poussera  combattre en plein soleil;
par son origine mme, elle sera non plus la lgion thbaine, mais la
police institue du catholicisme. Secondement, en vertu du mme
principe, si l'me n'est plus le mobile de tout, elle n'est plus qu'un
danger; d'o la ncessit de l'extnuer sous le joug cadavreux d'une
obissance, non pas intelligente, mais aveugle, _obedientia cca_. Voil
pourquoi la soumission dans les autres ordres n'est rien en comparaison
de cette mort volontaire de la conscience. Que d'autres socits se
distinguent par d'autres vertus; celle de la compagnie de Jsus doit
tre avant tout la dmission de soi-mme. Chez les trappistes, l'homme a
pu conserver un refuge intrieur dans son propre martyre et son silence;
chez les jsuites, l'me, lors mme qu'elle ne le voudrait pas, est
oblige de s'chapper  elle-mme par surprise, et de se rapetisser dans
l'embarras des occupations extrieures.

Une autre consquence qui rentre dans les deux premires, est la
ncessit systmatique de rprimer les grands instincts, de dvelopper
les petits. On a remarqu que la compagnie de Jsus, si fconde en
hommes habiles, n'a pas produit un grand homme aprs Loyola. En voici la
raison; elle est irrcusable. L'orgueil tout castillan de Loyola lui a
persuad que ses disciples seraient incapables de supporter, comme lui,
les preuves de la lutte et de l'enthousiasme; de l il a touff chez
les siens les ravissements hroques qui ont fait sa puissance. Je
n'examine pas si cet orgueil du saint Espagnol est conforme 
l'vangile; je dis seulement qu'en retranchant aux siens les
inconvnients de l'enthousiasme et de l'hrosme divin, il a empch
qu'aucun d'eux ne remontt  sa hauteur; et je prviens que se ranger 
sa loi, ce n'est rien autre chose que faire voeu de mdiocrit morale.

Reprsentez-vous un moment un grand pote, Dante, par exemple, voulant
former une cole, et prmunissant d'abord ses disciples contre les
dangers de la sensibilit, de l'imagination, des passions potiques, il
ferait prcisment ce qu'a fait Ignace de Loyola. Dans les autres
ordres, on voit des hommes galer les fondateurs; la vie mme y augmente
de gnration en gnration. Le dominicain saint Thomas est plus grand
que saint Dominique; mais qui jamais a entendu parler dans la compagnie
de Jsus d'un homme qui galt ou surpasst le fondateur? Cela est
impossible par la nature des choses.

Ajoutez cette dernire considration qui rsume ce qui prcde: l'ordre
de Jsus dans son dveloppement reprsente exactement l'histoire
personnelle d'Ignace de Loyola. D'abord, les premiers disciples, les
saint Franois Xavier, les Borgia, les Rodriguez, les Bobadilla, sont
remplis de ce feu que le matre a puis dans la solitude de la grotte de
Manrse; un gnie enthousiaste les mne. Ds la seconde gnration, tout
est chang; la politique glace de Loyola, dans sa maturit, a pass
dj dans l'me des Aquaviva et des successeurs. Pour parler plus
justement, c'est l'me de Loyola lui-mme qui semble se refroidir, se
glacer de plus en plus dans les veines de la socit de Jsus. La
socit rpte son auteur depuis trois sicles; et aujourd'hui l'ordre
mourant imite encore, reproduit encore Loyola mourant; comme lui, il se
relve sur son sant quand on le croyait perdu; et du milieu de cette
agonie, le mot qu'il prononce est encore le dernier de Loyola, la
_domination, l'obissance aveugle, obedientia cca_. Que l'humanit plie
comme un bton dans la main d'un vieillard, _Ut senis baculus!_ C'est le
testament du fondateur, c'est aussi le dernier voeu de la socit.

En suivant la mme srie d'ides, il ne me sera pas difficile de montrer
comment, du mme principe tout ngatif, du manque de confiance dans
l'esprit, est sortie la _Thorie des cas de conscience_ qui, pour
beaucoup de personnes, marque le trait distinctif du jsuitisme. Le
principe de Loyola devait ncessairement produire et dvelopper cet
instinct de procdure appliqu  la conscience. En effet, du moment o
l'on se dfie de l'me, o le cri de la conscience est tenu pour rien,
il faut tout crire. La parole crite est mise  la place de la parole
intrieure; la rgle des docteurs doit ncessairement remplacer le verbe
et la lumire faite pour clairer chaque homme qui vient en ce monde.
Moins une socit a de vie, plus elle a d'ordonnances, de dcrets, de
lois qui se contredisent et se heurtent. Appliquez ceci  la vie
religieuse, et voyez dans quel ddale vous entrez! Comme l'me n'a plus
le droit de tout trancher par un de ces mots souverains, crits par Dieu
mme et qui sortent des entrailles intimes de l'homme, les rgles
amnent d'autres rgles, les dcisions d'autres dcisions, sans qu'il
soit possible que sous cet chafaudage de contradictions, l'instinct
moral ne demeure pas accabl. Par un renversement inconcevable, qui
n'est que la consquence du principe, ce n'est plus la loi religieuse,
qui, par sa simplicit, domine la loi civile. C'est au contraire la loi
religieuse, qui vient misrablement, honteusement, imiter, contrefaire,
quoi? les lois de procdure, les subtilits de la chicane; c'est la loi
divine qui, renverse et dgrade de son unit sublime, vient se calquer
sur la forme, la mthode et les arguties des tribunaux scolastiques.

La religion est-elle assez descendue? A la place du prtre je vois
l'avocat patelin au tribunal de Dieu. Eh bien! il faut dcheoir encore;
car on ne s'arrte pas dans ce chemin. La jurisprudence de la
scolastique tait au moins corrige par un fond d'quit qui empchait
le juge de se prcipiter volontairement dans l'absurde; le prtre, en se
mettant  la suite de la procdure du moyen ge, s'est condamn 
descendre infiniment plus bas. Ne se fiant plus  l'instinct moral dans
sa simplicit divine, et n'ayant pas non plus l'indpendance rationnelle
du jurisconsulte, o peut aller cet homme avec cette conscience
volontairement muette, avec cette raison volontairement aveugle? o
peut-il aller sinon dans ce chemin du hasard et du probabilisme, o
renversant dans les tnbres, l'une sur l'autre, la notion du bien et la
notion du mal, s'engageant de plus en plus hors de toute vrit dans un
abme monstrueux, habile seulement  endormir le remords, souvent il
prvoit, imagine, devance et cre en thorie le crime mme impossible?

Ne vous tonnez donc pas que la dgnration ait t si rapide,
puisqu'elle tait dj contenue dans l'idal mme de la socit. Je
pourrais, si je le voulais, apporter  cet gard, d'tranges
tmoignages. Ecoutez cet aveu terrible qui chappe  l'un des disciples
les plus fameux de Loyola,  l'un de ceux qui se sont le plus rapprochs
de son esprit,  l'un de ses contemporains, Mariana! Ce n'est pas moi
qui parle, c'est un membre de l'institut de Jsus aprs cinquante ans
passs dans la communaut: Toute notre institution, dit-il, ne semble
avoir d'autre but que d'enfouir sous terre les mauvaises actions et de
les drober  la connaissance des hommes[68]. Je pourrais ajouter 
cette confession d'tonnants aveux qu'a oublis Pascal, sur la manire
de capter la bienveillance des princes, des veuves, des jeunes hommes
nobles et opulents; j'irais aisment trs-loin dans cette voie; je
m'arrte.

Est-il besoin, en effet, de dire ce qui vous attache  cette discussion?
ce n'est ni son rapport avec le temps o nous sommes, ni la curiosit du
scandale. Ce qui vous intresse, c'est que cette question est en
soi-mme grande, universelle: laissons-lui ce caractre. Cette question
est celle de la ralit et de l'apparence, du vrai et du faux, de la vie
et de la lettre. Ds qu'une doctrine veut contrefaire la vie qu'elle a
perdue, vous trouvez le principe et l'lment d'une sorte de
jsuitisme, tant chez les anciens que chez les modernes. Je ne serais
pas embarrass de montrer que toute religion a produit tt ou tard, son
jsuitisme qui n'en est rien que la dgnration.

Sans sortir de notre tradition, les Pharisiens sont les jsuites du
mosasme, comme les jsuites sont les Pharisiens du christianisme. Les
Pharisiens ne doutaient-ils pas aussi de l'esprit? ne demandaient-ils
pas: qu'est-ce l'esprit? n'taient-ils pas les dfenseurs acharns de la
lettre? le Christ ne les comparait-il pas  des spulcres? n'est-ce pas
aussi la comparaison qui plat le plus aux ntres dans leurs
constitutions? Si tout cela est vrai, o est la diffrence? Et s'il n'y
a pas de diffrence, c'est le Christ qui a prononc en maudissant les
scribes et les docteurs de la loi.

Gardez-vous donc (ici je m'adresse  ceux qui, spars de moi, me
montrent le plus d'aversion), gardez-vous donc de vous sceller tout
vivants dans ces tombeaux, vous vous repentiriez lorsqu'il serait trop
tard. Il y a encore de grandes choses  faire; restez donc o est le
combat de l'esprit, le danger, la vie, la rcompense. Ne vous perdez
pas, ne vous ensevelissez pas dans ces catacombes; vous le savez comme
moi: Dieu n'est pas le dieu des morts, il est le dieu des vivants.

Encore, s'il le faut, pourrai-je, par un effort d'un moment, admettre
qu'au sortir du moyen ge quelques mes emportes par trop d'asctisme,
aient eu besoin d'tre ranges sous cette rgle sche et glace.
J'admettrai que ces lans du moyen ge, tout  coup comprims par une
mthode accablante, aient tourn, sinon  de grandes penses, du moins 
de hardies entreprises. Mais, de nos jours, en 1843, que vient faire
cette doctrine dans le monde? que nous donne-t-elle que nous ne
possdions trop abondamment? Nous avons, avant tout, les uns et les
autres, faim et soif de sincrit, de franchise. Elle nous apporte la
tactique et le stratagme, comme s'il n'y avait pas assez de stratagmes
et de tactique dans le cours visible des affaires! Nous ne pouvons vivre
sans libert; elle nous apporte la dpendance absolue, comme s'il ne
restait pas assez d'entraves dans les choses. Nous avons besoin du sens
spirituel, grand, puissant, ouvert  tous, rgnrateur; elle nous
apporte le sens troit, petit, matriel, comme s'il n'y avait pas assez
de matrialisme dans le sicle; nous avons besoin de la vie, elle nous
apporte la lettre. En un mot, elle n'apporte rien au monde que ce dont
le monde regorge. Et voil aussi pourquoi le monde n'en veut plus!

Considrez encore que, s'il est un pays sur la terre dont le
temprament soit incompatible avec celui de la Socit de Jsus, ce pays
c'est la France. De tous les premiers gnraux de l'ordre, de tous ceux
qui lui ont donn sa direction, aucun n'est Franais. L'esprit de notre
pays n'a t communiqu par personne  cette combinaison du levain de
l'Espagne, et du machiavlisme de l'Italie au seizime sicle. Je
comprends que l o il a ses racines, mme combattu par l'instinct
public, l'esprit de l'institut a pu produire des hommes d'tat, des
controversistes, les Mariana, les Bellarmin, les Aquaviva. Mais parmi
nous, transplant hors de son terrain, strile pour lui-mme, le
jsuitisme ne peut rien que striliser le sol. Voyez! tout ici le
contredit et le heurte. Si nous valons quelque chose dans le monde,
c'est par l'lan spontan: il en est tout le contraire. C'est par la
loyaut, mme indiscrte, au profit de nos ennemis: il en est tout le
contraire. C'est par la rectitude de l'esprit: il n'est que subtilit et
dtours d'intentions. C'est par une certaine manire de nous enflammer
promptement pour la cause d'autrui: il ne s'occupe que de la sienne.
C'est, enfin, par la puissance de l'me: et c'est de l'me qu'il se
dfie.

Que veut-on donc que nous fassions d'un institut qui prend  tche de
rpudier en chaque chose le caractre et la mission que Dieu mme a
donns  notre pays? Je vois bien maintenant qu'il ne s'agit pas
seulement de l'esprit de la rvolution, comme je disais prcdemment. De
quoi s'agit-il donc? de l'existence mme de l'esprit de la France, tel
qu'il a toujours t; de deux choses incompatibles aux prises, dont
l'une doit ncessairement touffer l'autre; ou le jsuitisme doit abolir
l'esprit de la France, ou la France abolir l'esprit du jsuitisme. C'est
l le rsultat de tout ce que je viens de dire.




IVe LEON.

DES MISSIONS. [31 mai.]


Ce n'est pas notre faute si, dans la voie o nous sommes entrs, nous
sommes obligs de veiller  ce que les rles ne soient pas intervertis.
Notre force est dans la franchise de notre situation, et si par hasard
elle est mal interprte dans un lieu[69] d'o l'on parle  la France
entire, nous devons un mot d'explication  des paroles qui tombent de
si haut. On nous accuse de poursuivre un fantme. Il serait facile de
rpondre que nous ne poursuivons rien, que nous n'avons fait que
raconter le pass; cependant s'il s'agit d'un fantme, pourquoi tant de
haines et d'efforts pour empcher seulement qu'on le nomme? Si le
jsuitisme est mort, pourquoi tant de violence? S'il vit, pourquoi le
renier? Pourquoi? parce qu'aujourd'hui comme toujours, il s'est trop
ht de paratre, parce qu'il s'est trahi par son impatience, parce
qu'en se montrant, il a risqu de se perdre. Mais notre peine n'aura pas
t inutile, ds que nous avons servi  le manifester. Il est trop tard,
dsormais, pour se dsavouer.

La seule chose qui m'tonne, c'est qu'on nous ait accuss d'attenter 
la libert de l'enseignement, pour avoir maintenu la libert de
discussion. Quoi! nous sommes les violents, les intolrants! Qui
l'aurait cru? Violents, parce que nous nous sommes dfendus! intolrants
parce que nous n'avons pas t exclusifs! Tout ceci est trange, il faut
l'avouer. La tolrance que l'on demande est-ce celle de condamner, de
foudroyer sans que personne ait rien  rpondre? Le droit commun que
l'on rclame est-ce le privilge de l'anathme? Il faudrait au moins le
dire clairement.

A quoi bon tant de dtours, quand la question peut tre exprime en un
mot? La France dpourvue aujourd'hui de toute association, peut-elle
abandonner l'avenir  une association trangre, puissante,
naturellement et ncessairement ennemie de la France? Sans tant
d'ambages, je dirai seulement que je vois dans le pass le jsuitisme
s'emparer de l'esprit pour le matrialiser, de la morale pour la
dmoraliser, et je dsire passionnment que personne ne s'empare
aujourd'hui de la libert pour la tuer.

Quoi qu'il en soit, donnons-nous le plaisir de considrer notre sujet
dans ses rapports les plus grands et les plus gnraux. Le jsuitisme, 
son origine, s'est impos, pour tche, d'touffer l'idoltrie et le
protestantisme. Voyons comment il a accompli la premire de ces
entreprises.

Au moment de la dcouverte de l'Amrique et de l'Asie orientale, la
premire pense des ordres religieux fut d'treindre ces mondes nouveaux
dans l'unit de la foi chrtienne. Dominicains, Franciscains, Augustins,
marchrent d'abord dans cette voie; ils s'taient lasss  contenir
l'ancien monde; leurs forces ne suffisaient plus  embrasser le nouveau.
A peine forme, la socit de Jsus se jeta dans cette carrire; ce fut
celle qu'elle parcourut le plus glorieusement. Runir l'Orient et
l'Occident, le Nord et le Midi, tablir la solidarit morale du globe,
accomplir l'unit promise par les prophtes, jamais il ne se prsenta de
plus grand dessein au gnie de l'homme. Pour atteindre ce but, il aurait
fallu la vie toute-puissante du christianisme,  ses origines. Les
doctrines qui faisaient l'me de la socit de Jsus, taient-elles
capables de consommer ce miracle? Pour la premire fois, des
populations inconnues allaient se trouver en contact avec le
christianisme; ce moment ne pouvait manquer d'avoir une influence
incalculable sur l'avenir. La socit de Jsus, en se jetant en avant,
pouvait dcider ou compromettre l'alliance universelle. Laquelle de ces
deux choses est arrive?

En retrouvant l'Asie orientale, le christianisme dcouvrait la chose la
plus trange du monde, une sorte de catholicisme particulier  l'Orient,
une religion pleine d'analogie extrieure avec celle de la cour de Rome,
un paganisme qui affectait toutes les formes et plusieurs des dogmes de
la papaut, un Dieu n d'une vierge, incarn pour le salut des hommes,
une Trinit, des monastres, des couvents sans nombre, des anachortes,
livrs  des macrations, des flagellations incroyables, tout
l'extrieur de la vie religieuse dans l'Europe du moyen ge, ermitages,
reliquaires, chevalerie, au sommet de tout cela une sorte de pape, qui,
sans commander, impose son autorit infaillible comme celle du Dieu
mme. Qu'allait faire le catholicisme de l'Europe en se trouvant face 
face de ce catholicisme indien? le considrerait-il comme une
dgnration d'un principe commun jadis  l'un et  l'autre? ou le
tiendrait-il pour une imitation de la vrit contrefaite  plaisir par
le Dmon? Les chances d'alliance religieuse taient trs-diffrentes,
suivant la solution qu'on rservait  cet trange problme.

La Socit de Jsus, dans cette entreprise, fut en Asie ce qu'elle tait
en Europe; elle reproduisit l, aussi, dans l'histoire de ses Missions,
les phases diverses du caractre de son auteur. Le prcurseur qui la
devana dans les Indes fut Franois Xavier de Navarre; il avait reu, un
des premiers, l'impulsion d'Ignace de Loyola. N comme lui, d'une
famille ancienne, il avait quitt le donjon paternel pour venir  Paris,
tudier la philosophie et la thologie. A Sainte-Barbe, Loyola lui
communique l'enthousiasme de sa jeunesse. Xavier n'eut jamais conscience
de la rvolution qui remplaa, dans l'esprit du fondateur, l'ermite par
le politique. Envoy en Portugal, et de l aux Indes, avant mme que la
Socit ft reconnue, il conserva l'esprit d'hrosme, sans presque
aucun mlange de calcul humain. Quand on rencontre dans ses lettres, des
paroles telles que celles-ci: Compassez toutes vos paroles et toutes
vos actions avec vos amis, comme s'ils devaient un jour devenir vos
ennemis et vos dlateurs; on croit reconnatre un des derniers conseils
de Loyola, tombs dans ce coeur transparent.

Au reste, ce sera une chose ternellement belle, que cet homme encore
jeune, sorti de ce brillant chteau de Navarre, et qui vient, seul,
errer  l'aventure sur les ctes du Malabar. Dans cette Inde
merveilleuse, il n'aperoit d'abord que ceux qui vivent hors des villes,
les castes misrables, les bannis, les parias, les petits enfants; ds
que le soleil se couche, on le voit prendre une clochette, et s'en aller
criant, de huttes en huttes: Bonnes gens, priez Dieu! Il touche  la
source de la science orientale; il ne la voit pas; il croit n'avoir que
des mes d'enfants pour contradicteurs, tandis qu'il est dj envelopp
par les collges des Brahmes. Dans cette sainte ignorance de sa
situation, il demande qu'on lui envoie des prtres qui ne soient bons ni
pour confesser, ni pour prcher, ni pour enseigner; c'est assez s'ils
peuvent imposer le baptme. Au nom du Christ enfant, Xavier fraie un
sentier invisible jusqu'au cap Comorin; il prend possession des
solitudes infinies, des mers sans rivages, chappant par la grandeur des
choses aux troites influences de la rgle de Loyola; les populations
qu'il traverse le considrent comme un saint homme; c'est l, partout,
sa sauvegarde.

Du cap Comorin, il s'embarque; il traverse, sur une petite felouque, la
grande mer des Indes. Pouss, comme il le croit en effet, par le vent du
Saint-Esprit, il arrive aux Moluques, et aprs des peines infinies, au
Japon. A cette extrmit de l'Orient, il se trouve pour la premire fois
aux prises, non plus seulement avec des intelligences brutes, mais avec
une religion arme de toutes pices, avec le boudhisme et ses traditions
vivantes; loin de se laisser dconcerter, il discute dans une langue
dont il sait  peine quelques mots; ou plutt c'est son air, sa
sincrit, sa foi qui parle et qui attire; son me habite la rgion des
miracles. Mais cette le du Japon est dj trop petite pour un si grand
amour de proslytisme; c'est en Chine, dans ce monde ferm, qu'il veut
pntrer  tout prix. Il s'est fait transporter dans l'le de Sancham,
la plus voisine du continent. Encore quelques jours, et un batelier se
charge de le placer pendant la nuit  l'entre de la porte de Canton. Sa
foi fera le reste. Ajourn par ce batelier, il meurt en quelque sorte
d'attente et d'impatience,  la porte du grand empire. Voil ce qu'a pu
l'enthousiasme d'un homme isol, sans appui, sans compagnons, sans
espoir prochain dans la Socit. Cette foi, toute seule, est pour lui
une aurole qui le prserve et lui ouvre tous les chemins. Les peuples
trangers, sans comprendre sa langue, voient sur sa figure l'empreinte
de l'homme de Dieu; malgr eux, ils le reconnaissent, le saluent. La
fascination se communique; un seul homme a touch ces rivages; il y a
dj une Asie chrtienne. Aprs la saintet d'un seul, reste  voir ce
qu'ont pu faire le calcul et la ruse, appuys sur le concours d'un grand
nombre.

Sur ce chemin ouvert par l'enthousiasme de Xavier, je vois arriver une
autre gnration de missionnaires, qui emportent avec eux le livre des
_Constitutions_, un _Code_ de maximes et d'instructions profondment
tudies.

Si toute cette politique doit concourir  l'tablissement de la
religion, est-ce du moins le dogme chrtien que l'on va prsenter  la
croyance des peuples nouveaux? Tant de dtours iront-ils aboutir 
imposer l'Evangile par surprise? Ici le stratagme clate dans toute sa
grandeur. On a voulu srieusement faire tomber tout ce monde oriental
dans le plus grand pige qui ait jamais t tendu; on a pens que ces
populations immenses, avec leurs religions affermies, leur exprience de
tant de sicles, se prcipiteraient d'elles-mmes dans l'embche; on
leur a prsent un faux Evangile, pensant qu'il serait toujours temps de
les ramener au vrai. Depuis le Japon jusqu'au Malabar, depuis l'archipel
des Moluques jusqu'aux bords de l'Indus, on a voulu envelopper les les
et les continents dans un filet de fraude, en prsentant  cet autre
univers, un Dieu menteur dans une Eglise menteuse; et, ce n'est pas moi
qui parle ainsi, ce sont les autorits suprmes, les papes, les Innocent
X, les Clment IX, les Clment XII, les Benot XIII, les Benot XIV,
qui, dans une suite multiplie et non interrompue de dcrets, de
lettres, de brefs, de bulles, ont tent, perptuellement et vainement,
de ramener les missionnaires de la socit de Jsus  l'esprit de
l'Evangile. Chose remarquable et qui montre bien la force du systme,
les mmes hommes qui ont t forms pour soutenir la papaut, ds qu'ils
ne sont plus sous sa main, se retournent contre ses dcrets avec plus de
force que tous les ordres ensemble; il ne dpend pas d'eux qu'ils
n'abolissent, dans ces contres lointaines, non seulement la papaut,
mais encore le christianisme.

Car, enfin, quel changement lui faisaient-il subir? Etait-ce qu'ils le
pntraient d'une autre vie, qu'ils l'accommodaient aux moeurs, au
climat, aux ncessits d'un monde nouveau? Non. Qu'tait-ce donc? Peu de
chose en vrit. Ces hommes de la socit de Jsus, en enseignant le
Christ, ne cachaient rien qu'une chose, la passion, la douleur, le
calvaire. Ces chrtiens ne reniaient que la croix; _illos pudet
Christum passum et crucifixum prdicare_. Ils ont honte de montrer le
Christ de la passion, sur le crucifix (ce sont les termes de la
congrgation des Cardinaux et du pape Innocent X); ou, s'ils font tant
que de se servir de la croix, ils l'ensevelissent sous les fleurs
rpandues au pied des idoles, de telle sorte, qu'en adorant l'idole en
public, il soit loisible de rapporter cette adoration  cet objet cach.
Et voil par quels stratagmes ils pensent gagner des empires et des
peuples innombrables. Dans le pays des perles et des pierres prcieuses,
ces hommes tout extrieurs croient faire merveille, pour attirer les
mes, de ne montrer qu'un Christ triomphant, au milieu des prsents des
Rois mages, sauf  dire quelque chose de la vrit quand la conversion
sera consomme, le baptme reu. Pour les obliger de renoncer  cette
pratique insense, o leur systme les entrane, il faut dcrets sur
dcrets, mandements sur mandements, bulles sur bulles; les lettres ne
suffisant plus, il faut que la papaut arrive pour ainsi dire en
personne. Un prlat est envoy, un Franais, le cardinal de Tournon,
pour rprimer ce christianisme sans croix, cet vangile sans Passion; 
peine arriv, la socit le fait jeter en prison; il y meurt de surprise
et de douleur.

D'ailleurs, le dogme ainsi mutil, l'application se fait immdiatement
sentir. S'il faut renier le Christ pauvre, nu, souffrant, que
s'ensuit-il? qu'il faut renier aussi les pauvres, les classes bannies,
sacrifies; de l (car on ne s'arrte pas devant cette logique), le
refus d'accorder les sacrements aux misrables, aux classes tenues pour
infirmes, aux parias[70]. C'est  quoi l'on arrive en effet; et malgr
l'autorit et les menaces des dcrets de 1645 d'Innocent X, de 1669 de
Clment IX, de 1734, 1739 de Clment XII, de la bulle de 1745 de Benot
XIV, on s'obstine dans cette monstruosit d'exclure du christianisme les
misrables, c'est--dire ceux auxquels il a t d'abord envoy.

Voici la condamnation que le vicaire apostolique de Clment XI, prononce
en 1704,  Pondichri sur les lieux mme: Nous ne pouvons souffrir que
les mdecins de l'me refusent de rendre aux hommes de basse condition
les devoirs de charit que ne leur refusent pas mme les mdecins
paens, _medici gentiles_. Les termes de Benot XIV, en 1727, font
peut-tre plus vivement encore toucher du doigt cet acharnement des
missionnaires  renier les misrables par lesquels avait commenc Saint
Franois Xavier: Nous voulons et ordonnons que le dcret sur
l'administration des Saints-Sacrements aux moribonds de basse
condition, que l'on appelle parias, soit enfin observ et excut, sans
plus de dlai, _ulteriori dilatione remot_. Ce qui n'empche pas que
vingt ans aprs, la papaut ne soit contrainte de fulminer de nouveau
sur le mme sujet, et, ainsi de suite, jusqu' l'abolition de la
socit. Or, ce ne sont pas l des opinions prconues, des assertions
haineuses; ce sont des faits dpendants de l'autorit devant laquelle
nos adversaires sont contraints de plier la tte.

Maintenant, je le demande, sont-ce l des missions chrtiennes ou des
missions paennes? Dans tous les cas, qu'ont-elles conserv de l'esprit
de l'vangile? Les aptres du Christ trouvrent aussi, en sortant de
Jude, un monde nouveau pour eux, riche, orgueilleux, sensuel, plein
d'or et de joyaux, surtout ennemi des esclaves. Parmi ces hommes, y en
eut-il un seul qui, en prsence de la splendeur grecque et romaine,
songet  dissimuler la doctrine,  cacher la croix devant le triomphe
de la sensualit paenne? au milieu de ce monde de patriciens, y en
eut-il un seul qui renit les esclaves? au contraire, ce qu'ils ont fait
surtout paratre  la face de cette socit fastueuse, est le Dieu
souffrant, le Christ flagell, l'ternel plbien dans la crche de
Bthlem. Ce que les saint Pierre, les saint Paul, ont montr  Rome,
au milieu de son ivresse, est le calice du Calvaire, avec le fiel et
l'hysope du Golgotha; et c'est aussi pourquoi ils ont vaincu. Quel
besoin Rome avait-elle d'un Dieu revtu d'or et de puissance? Cette
image de la force lui avait apparu cent fois; mais tre la matresse du
monde, nager dans les richesses de l'Orient, et rencontrer un dieu nu,
flagell qui prtend la gagner par la croix de l'esclave, voil quelque
chose qui l'tonne, la saisit et finit par la subjuguer.

Imaginez qu'au lieu de cela, les aptres, les missionnaires de Jude
eussent tent de gagner le monde par surprise, de s'accommoder avec lui,
de ne lui montrer de l'Evangile que la partie analogue au paganisme,
qu'ils eussent cach le Calvaire et le spulcre aux voluptueux de la
Grce et de Rome, qu'au lieu de livrer  la terre la parole dans son
intgrit, ils n'eussent laiss voir que ce qui devait plaire  la
terre; en un mot, imaginez que les aptres dans leurs missions eussent
tenu la mme politique que les missionnaires de la socit de Jsus, je
dis qu'ils eussent eu dans leurs entreprises auprs du monde romain la
mme issue que les jsuites auprs du monde oriental:  savoir, qu'aprs
un succs d'un moment, obtenu par surprise, ils eussent t bientt
rejets et extirps de la socit  laquelle ils seraient venus tendre
une embche. Les princes, habilement circonvenus, auraient pu prter
l'oreille un moment; mais on n'aurait pas vu les mes de tant de
patriciens, de tant de matrones romaines s'enraciner dans l'Evangile au
point de dfier toutes les temptes. Quelques beaux esprits eussent t
attirs par une promesse de flicit dpouille de la douleur qui la
fait acqurir; mais les esclaves renis ne seraient pas accourus  la
voix du Dieu-esclave. Politique pour politique, celle de Tibre et de
Domitien et valu sans nul doute celle qu'on lui et oppose. Les ruses
du monde, mles  l'Evangile, sans tromper le monde, auraient tari
l'Evangile  sa source; le rsultat de tant de stratagmes et t, en
corrompant le Christ, d'en frustrer pour longtemps la terre abuse et
dtrompe tout ensemble.

C'est l, trait pour trait, l'histoire de la socit de Jsus dans ses
illustres missions en Orient. Nous nous sommes trop accoutums dans ce
temps-ci  croire que la ruse peut tout dans le succs des affaires.
Voyez  quoi elle aboutit sitt qu'on l'applique sur la grande chelle
de l'humanit. Suivez ces vastes entreprises sur les ctes de Malabar,
en Chine, surtout dans le Japon. Lisez, tudiez ces vnements dans les
crivains de l'Ordre, et comparez le projet avec la russite!
L'histoire de ces missions est en soi trs-uniforme: d'abord un succs
facile, le chef du pays, l'empereur gagn, sduit, entour; une partie
mme de la population qui suit la conversion du chef; puis,  un moment
donn, le chef qui reconnat ou croit reconnatre une imposture; de l
une raction d'autant plus violente que la confiance a t d'abord
entire; la population qui se dtache en mme temps que le chef, la
perscution qui dracine les mes vritablement acquises, la mission
chasse sans laisser presque aucun vestige, l'Evangile compromis, chou
sur une plage maudite qui reste  jamais dserte; tel est le rsum de
toutes ces histoires.

Et cependant qui pourrait les lire sans admiration! Que d'habilet! que
d'esprit de ressource! que de science de dtails! que de grands
courages! et que l'on me connat mal si l'on croit que je n'ai pas de
coeur pour de pareilles choses! que d'hrosme chez les particuliers!
que d'obissance chez les infrieurs! que de combinaisons chez les
suprieurs! On ne peut pousser plus loin la patience, la ferveur et
l'audace.

Eh bien! ce qui est plus surprenant que tout cela, c'est que tant de
travaux, de dvouements associs, aient abouti  ne rien produire.
Comment cela a-t-il pu tre? parce que si les individus taient
dvous, les maximes du corps taient mauvaises. Vit-on jamais rien de
semblable? et que cette socit mrite au fond plus de piti que de
colre! Qui a plus travaill, et qui a moins rcolt? elle a sem sur le
sable; pour avoir ml la ruse  l'Evangile, elle a subi le plus trange
chtiment qui soit au monde; et ce chtiment consiste  toujours
travailler,  ne jamais recueillir. Ce qu'elle lve d'une main au nom
de l'Evangile, elle le dtruit de l'autre au nom de la politique. Seule,
elle a reu cette terrible loi: qu'elle produit des martyrs et que le
sang de ses martyrs ne produit que des ronces.

O sont, dans cet immense Orient, ses tablissements, ses colonies, ses
conqutes spirituelles? Dans ces les puissantes o elle a rgn un
moment, que reste-t-il d'elle? qui se souvient d'elle? Malgr tant de
vertus prives, de sang courageusement vers, le souffle de la ruse a
pass l: il a tout dissip. L'Evangile port par un esprit qui lui est
oppos, n'a pas voulu crotre et fleurir. Plutt que de confirmer des
doctrines ennemies, il a mieux aim se desscher lui-mme. Voil ce qu'a
produit l'embche dresse pour envelopper le monde.

Mais j'entends dire: Ils ont fait, pourtant, une grande chose en
Orient.--Oui, sans doute. Laquelle?--Ils ont ouvert la voie 
l'Angleterre.--Ah! c'est l que je les attendais, car c'est l que le
chtiment est au comble. Ecoutez bien! les missionnaires de la socit
de Jsus, les messagers, les dfenseurs, les hros du catholicisme,
ouvrir le chemin au protestantisme! les reprsentants de la papaut,
prparer  l'extrmit du monde les voies  Calvin et  Luther! n'est-ce
pas l une maldiction de la Providence? C'est du moins un excs de
misre propre  faire piti  leurs plus grands ennemis.
(_Applaudissement_)

Or ce chtiment ne leur a pas t seulement impos dans l'Asie
orientale; partout je vois ces habiles dresseurs d'embches pris dans
leurs propres piges. On a dit que leurs plus puissants adversaires, les
Voltaire, les Diderot, sont sortis de leurs coles; cela est vrai
encore, si vous l'appliquez, non  des individus, mais  des
territoires,  des continents entiers. Suivez-les dans les vastes
solitudes de la Louisiane et de l'Amrique du nord; c'est un de leur
plus beau champ de victoire.

L aussi, d'autres Franois Xavier, envoys par un ordre du chef,
s'engagent isolment et silencieusement au milieu des lacs et des forts
non encore parcourus. Ils s'embarquent sur le canot du sauvage; ils
suivent avec lui le cours des fleuves mystrieux; ils sment encore l
l'Evangile, et, encore une fois, un vent de colre disperse cette
semence, avant qu'elle ait pu germer. Le gnie de la socit marche en
secret derrire chacun de ces missionnaires, et strilise le sol 
mesure qu'ils le cultivent. Aprs un moment d'esprance, tout disparat,
emport on ne sait par quelle puissance. L'poque heureuse de cette
chrtient sauvage est du milieu du dix-septime sicle; dj en 1722,
le pre Charlevoix vient suivre les traces de ces missions de la socit
de Jsus. Il en retrouve  peine quelques vestiges; et ces dfenseurs du
catholicisme se trouvent encore une fois n'avoir travaill que pour
leurs ennemis; et ces prtendus aptres de la papaut ont aussi fray le
chemin au protestantisme qui les enveloppe avant qu'ils l'aperoivent.
En sortant des forts profondes, o ils ont lutt de stratagmes avec
l'Indien, ils croient avoir bti pour Rome, ils ont bti pour les
Etats-Unis; encore une fois, dans la grande politique de la providence,
la ruse s'est retourne contre la ruse.

Cependant, il a t donn  la Socit de Jsus de raliser une fois,
sur un peuple, l'idal de ses doctrines; pendant une dure de cent
cinquante ans, elle est parvenue  faire passer tout entier son
principe dans l'organisation de la rpublique du Paraguay; sur cette
application politique, vous pouvez la juger dans ce qu'elle a de plus
grand. En Europe, en Asie, elle a t plus ou moins contrarie par les
pouvoirs existants; mais voici, qu'au sein des solitudes de l'Amrique
du midi, un vaste territoire lui est accord, avec la facult
d'appliquer  des peuplades toutes neuves, aux Indiens des Pampas, son
gnie civilisateur. Il se trouve que sa mthode d'ducation, qui
teignait les peuples dans leur maturit, semble quelque temps convenir
 merveille  ces peuples enfants; elle sait avec une intelligence
vraiment admirable les attirer, les parquer, les isoler, les retenir
dans un ternel noviciat. Ce fut une rpublique d'enfants, o se montra
un art souverain,  leur tout accorder, except ce qui pouvait
dvelopper l'homme dans le nouveau n.

Chacun de ces tranges citoyens de la rpublique des Guaranis doit se
voiler la face devant les pres, baiser le bas de leur robe; portant
dans cette lgislation d'un peuple les souvenirs des coles de ce
temps-l, pour des fautes lgres, les hommes, les femmes, les
magistrats eux-mmes sont fouetts sur la place publique. De temps en
temps, la vie fait effort pour clater dans ces peuplades ainsi
emmaillottes; alors, ce sont des rugissements de btes fauves, des
meutes, des rvoltes, qui, pour quelque temps, chassent, dispersent les
missionnaires; aprs quoi, chacun rentre dans son ancienne condition,
comme si rien ne s'tait pass, la foule dans sa dpendance purile, les
instituteurs dans leur autorit de droit divin. Le brviaire dans une
main, la verge dans l'autre, quelques hommes conduisent et conservent
comme un troupeau les derniers dbris des empires des Incas. C'est l en
soi un grand spectacle, si l'on y joint un art infini  s'isoler du
reste de l'univers, et, malgr le silence dont on s'environne, des
rvolutions continuelles qui excitent je ne sais quel soupon dont
personne ne peut se dfendre, ni le roi d'Espagne, ni le clerg
rgulier, ni le pape. Cette ducation d'un peuple se consomme dans un
mystre profond, comme s'il s'agissait d'une trame tnbreuse. De temps
en temps, quand ils sont presss, on voit les pres missionnaires, selon
l'expression de l'un d'entre eux, s'lancer avec leurs nophytes  la
chasse des Indiens, comme  la chasse des tigres, les enfermer dans une
enceinte rserve, peu  peu, les apaiser, les dompter, les parquer dans
l'glise.

A cette constitution s'attache le triomphe de la socit de Jsus;
puisque c'est l qu'elle a pu mettre son me et son caractre tout
entier. Mais, cette colonisation mystrieuse, est-il sr qu'elle soit le
germe d'un grand empire? O est le signe de vie? Partout ailleurs on
entend au moins les vagissements des socits au berceau; ici, j'ai bien
peur, je l'avoue, que tant de silence, au mme lieu, depuis trois
sicles, soit un mauvais augure, et que le rgime qui a pu si vite
nerver la nature vierge, ne soit pas celui qui dveloppe les Guatimozin
et les Montzuma. La socit de Jsus est tombe; mais son peuple du
Paraguay lui survit, de plus en plus muet et mystrieux. Ses frontires
sont devenues plus infranchissables. Le silence a redoubl, le
despotisme aussi; l'utopie de la compagnie de Jsus est ralise: un
tat sans mouvement, sans bruit, sans pulsation, sans respiration
apparente. Dieu fasse qu'il ne s'enveloppe pas de tant de mystres pour
cacher un cadavre!

Ainsi, pour tout rsumer  la fois, un hrosme machiavlique qui
s'enlace dans ses propres piges, ou qui ne laisse aprs soi que le
silence des morts, ce sont les rsultats de tant de stratagmes pour
porter la parole de vie; des succs isols, toujours incertains sur des
tribus que sparent des dserts, sur des familles, des individus; une
impuissance complte, ds que l'on entre en lutte avec des peuples
forms, avec des religions tablies, l'islamisme, le brahmanisme, le
bouddhisme.

Cependant, si l'on veut tre juste, il faut accuser, non pas seulement
la politique de la Socit de Jsus, mais un mal plus profond. Pour
vangliser la terre, que prsentons-nous  la terre? Un christianisme
divis. Ce qui, dans les missions, a commenc le mal, c'est l'inimiti
des ordres; ce qui l'a achev, c'est l'inimiti des cultes.

Partout on a vu, aux extrmits du globe, le catholicisme et le
protestantisme se paralyser mutuellement. Disputs par ces influences
contraires, que peuvent faire l'islamisme, le brahmanisme, le boudhisme,
sinon attendre que nous soyons entre nous d'intelligence? Le premier pas
 faire, est donc de tendre nous-mmes, non pas  terniser les
discordes, mais  manifester l'unit vivante du monde chrtien; car nous
ne sommes pas seuls dans l'attente du jour qui doit runir tous les
peuples dans le peuple de Dieu. De tant de religions qui se partagent la
terre, pas une seule qui n'aspire  effacer toutes les autres par je ne
sais quel coup de la providence. Et pourtant voyez-les: elles
n'entreprennent plus rien de srieux les unes sur les autres;  peine si
elles se drobent par surprise quelques individus; au reste, plus de
projet avou de se mesurer au grand jour. Je ne sais quoi leur dit
qu'elles ne peuvent se vaincre. Supposez que des sicles se passent,
vous les trouveriez aprs cela au mme lieu, seulement plus immobiles
encore. Quoi que l'on fasse, tels qu'ils sont, ni le catholicisme
n'extirpera le protestantisme, ni le protestantisme n'extirpera le
catholicisme.

Faut-il donc renoncer  l'unit,  la fraternit,  la solidarit
promise? Mais c'est renoncer au christianisme. Vivre indiffremment,
l'un  ct de l'autre, comme dans deux spulcres, sans plus aucun
espoir de se toucher le coeur? Cela est la pire des morts. Recommencer
des luttes aveugles et sanglantes, cela est impie et impossible. Au lieu
de s'amuser  tant de haines striles, j'imagine donc qu'il vaudrait
beaucoup mieux travailler srieusement sur soi-mme  dvelopper
l'hritage et la tradition reue. Car au sein de cette immobilit
profonde de cultes qui se tiennent mutuellement en chec, l'avenir
appartiendra non  celui qui harcellera le plus ses rivaux, mais  celui
qui osera faire un pas. Tous les autres obiraient  cette manifestation
de vie. Ce premier pas seul rouvrirait les empires ferms aujourd'hui
aux missionnaires de la lettre. Tant de peuples maintenant suspendus,
dont on n'espre plus rien, sentant l'impulsion de l'esprit qui rentre
dans le monde, se relveraient, achveraient leur itinraire vers Dieu;
et la guerre intestine cessant dans le christianisme, l'entreprise des
missions pourrait se consommer un jour.




Ve LEON.

THORIES POLITIQUES, ULTRAMONTANISME.


Un membre du haut clerg[71], un homme dont je respecte la sincrit, un
vque de France, usant des droits de sa situation et de sa conviction,
dans une lettre rendue publique et dirige en partie contre mon
enseignement, conclut par ces paroles qui s'adressent  moi: _Puisqu'il
n'a t ni improuv, ni censur, ni dsavou, il est vident qu'il a
reu sa mission_. Ces paroles, revtues d'une si haute autorit,
m'obligent de dire une chose qui fera plaisir  nos adversaires, c'est
que je n'ai reu de mission que de moi-mme; je n'ai consult que la
dignit, les droits de la pense; pour marcher dans cette voie, que je
crois tre celle de la vrit, je n'ai point attendu de savoir si je
serais approuv ou censur. Si donc c'est une erreur, sous le rgime de
la rvolution, de constater le droit de discussion, si c'est une erreur,
dans l'esprit du christianisme, d'invoquer l'unit au lieu de la
discorde, la ralit au lieu de l'apparence, la vie au lieu de la
lettre, il est juste que cette faute ne retombe que sur moi; d'autant
mieux que je sens bien que je m'y enracine chaque jour, et que j'ai dj
pass l'ge o l'on suit, sans le savoir, l'impulsion et la mission
d'autrui. Par quelle faveur aurais-je t choisi pour parler au nom de
l'Universit, moi qui ne fais pas mme partie de ce corps. Non,
messieurs; la faute m'appartient bien tout entire, et, s'il y a un
chtiment, il faut qu'il m'appartienne aussi. (_Applaudissements._)

Le caractre que nous avons dml, ds l'origine, dans la doctrine de
la Socit de Jsus, se marque d'une manire extraordinairement prcise,
dans son conomie et son rgime intrieur. Tout l'esprit de la Compagnie
est contenu dans le principe d'conomie domestique que je vais dvoiler.
La Socit de Jsus a su concilier tout  la fois, par un prodige
d'habilet, la pauvret et la richesse. Par la pauvret, elle va
au-devant de la pit; par la richesse au-devant du pouvoir. Mais
comment concilier ces deux choses dans le droit? le voici.

Selon sa rgle, soumise au concile de Trente, elle se compose de deux
sortes d'tablissements de nature diffrente: de maisons professes qui
ne peuvent rien possder en propre (c'est l la partie essentielle), et
de collges, qui peuvent acqurir, hriter, possder (c'est la partie
accidentelle); ce qui revient  dire que la Socit est institue de
manire  pouvoir tout ensemble refuser et accepter, vivre selon
l'Evangile, et vivre selon le monde. Soyons plus prcis. A la fin du
seizime sicle, je trouve qu'elle avait 21 maisons professes et 293
collges, c'est--dire 21 mains pour refuser, et 293 pour accepter et
saisir. Voil, en deux mots, le secret de son conomie intrieure. De
l, passons  ses relations avec le monde extrieur et politique.

La Socit de Jsus, au milieu de ses missions trangres, a fini par se
laisser prendre dans ses propres piges; je veux aujourd'hui rechercher
si quelque chose de tout semblable ne lui est pas arriv en Europe; si
la politique du seizime sicle n'est pas devenue entre ses mains une
arme  deux tranchants, qu'elle a fini par retourner contre elle-mme.

Quel est le caractre d'une religion vraiment vivante, dans ses rapports
avec la politique? c'est de communiquer sa force aux tats dont elle
devient le fondement; de faire pntrer un souffle puissant chez les
peuples qui se conforment  son principe; de s'intresser  eux, de leur
prter appui pour crotre sous son ombre. Que diriez-vous, si au lieu de
cette vie qui se propage, vous trouviez quelque part une socit
religieuse, qui  quelque forme politique qu'elle soit associe,
monarchie, aristocratie, dmocratie, se dclare sourdement l'ennemie de
cette constitution, et travaille  la miner, comme s'il lui tait
impossible de souffrir aucune alliance? Que diriez-vous d'une socit
qui, dans quelque milieu qu'elle soit jete, aurait un art souverain 
dmler, sous les formes artificielles des lois et des institutions
crites le vritable principe de vie politique, s'appliquant aussitt 
le ruiner par la base?

Aussi longtemps qu'elles ont vcu, les religions de l'antiquit ont
servi de fondement  certaines formes politiques, le panthisme aux
castes orientales, le polythisme aux rpubliques grecques et romaines.
Avec le christianisme, on voit quelque chose de nouveau, un culte qui,
sans se complaire exclusivement dans un moule politique, s'allie 
toutes les formes des socits connues. Comme il est la vie mme, il la
distribue  tout ce qui fait alliance avec lui,  la monarchie fodale
des barbares, aux rpubliques bourgeoises de Toscane, aux rpubliques
snatoriales de Venise et de Gnes, aux corts espagnoles,  la
monarchie pure, absolue, limite,  la tribu, au clan, en un mot  tous
les groupes de la famille humaine; et cette me religieuse, distribue
partout, pntrant dans toutes les formes pour les accrotre et les
dvelopper, compose l'organisation du monde chrtien.

Au milieu de ce travail, je vois quelque chose d'trange qui m'claire
subitement sur la nature de l'ordre de Jsus. Plac dans une monarchie,
il la mine au nom de la dmocratie[72]; rciproquement, il mine la
dmocratie au nom de la monarchie; quel qu'il soit  ses commencements,
il unit, chose extraordinaire, par tre galement contraire  la royaut
franaise, sous Henri III,  l'aristocratie anglaise, sous Jacques II, 
l'oligarchie vnitienne,  la libert hollandaise,  l'autocratie
espagnole, russe, napolitaine; ce qui fait qu'il a pu tre expuls
trente-neuf fois par des gouvernements de formes non-seulement diverses,
mais opposes. Il arrive un moment o ces gouvernements sentent que cet
ordre est sur le point d'touffer, chez eux, le principe mme de
l'existence; alors de quelque origine qu'ils soient, ils le repoussent
aprs l'avoir appel. Nous verrons tout  l'heure au profit de quelle
ide la socit de Jsus provoque,  la longue, la mort de toute forme
positive de constitution, d'Etat et d'organisation politique.

En examinant l'esprit des premiers publicistes de l'ordre, on remarque
d'abord qu'ils assistent au moment o achevaient de se former les
grandes monarchies de l'Europe. L'avenir prochain de l'Espagne, de la
France, de l'Angleterre, au seizime sicle, appartient  la royaut;
elle personnifie, en ce moment, la vie des peuples et des tats. C'est
sur le pouvoir royal que se mesurent la pulsation et le battement de vie
des peuples modernes au sortir du moyen ge. En l'absence d'autres
institutions, il reprsente,  la fin de la Renaissance, l'oeuvre des
temps couls, l'unit, la nationalit, le pays; et c'est aussi contre
ce pouvoir que se dclarent,  l'origine, les publicistes de la socit
de Jsus; elle le rabaisse, elle veut le mutiler, quand il renferme le
principe de l'initiative et qu'il porte le drapeau.

Mais au nom de quelle ide, les Bellarmin, les Mariana essaient-ils de
le ruiner? Qui le croirait? C'est au nom de la souverainet du peuple.
Les monarchies, dit cette cole, ont t vues en songe par Daniel,
parce qu'elles ne sont que de vains spectres, et qu'elles n'ont rien de
rel qu'une vaine pompe extrieure. Ne sachant pas quelle ide ils
dchanent, et croyant ne s'armer que d'un fantme, ils font appel 
l'opinion,  la souverainet populaire, pour abaisser, dprimer la force
publique qui les spare de la domination. Il est vrai qu'aprs avoir
donn le bon plaisir de la foule, _beneplacita multitudinis_, pour base
 la monarchie, ces grands dmocrates de 1600 ne font nulle difficult
de rduire  rien l'autorit du suffrage gnral; en sorte que,
renversant la royaut par le peuple, et le peuple par l'autorit
ecclsiastique, il ne reste, en dfinitive, qu' s'abandonner  leur
propre principe.

Aussi, lorsque tous les rles taient changs, et que les crivains de
l'ordre s'taient prmaturment servis de la souverainet pour abolir la
souverainet, savez-vous quel refuge conservrent ceux qui voulaient
protger la loi civile et politique, contre la thocratie? L'cole de la
socit de Jsus, menaait de tuer la libert par la libert, avant mme
qu'elle ft ne. Pour chapper  ce pige extraordinaire, Sarpi et les
indpendants furent obligs d'avancer que le pouvoir politique, le
pouvoir royal tait de droit divin, qu'ainsi l'Etat avait sa raison
d'tre aussi bien que la papaut, qu'il ne pouvait tre asservi par
elle, puisqu'il avait, comme elle, un fondement inattaquable;
c'est--dire, que par un renversement de toute vrit, et par un
stratagme qui menaa de dtruire  sa source l'ide de l'existence
civile et politique, les religieux ne parlant que de la souverainet du
peuple pour la ruiner, les politiques furent contraints de ne parler que
du droit divin pour la sauver.

La question ainsi pose, restait, pour la trancher, un pas hardi  faire
du ct du parti thocratique; c'tait de pousser les choses jusqu' la
doctrine avoue du _rgicide_; on ne plia pas devant cette ncessit.
Sans doute, au milieu du vertige de la ligue, il ne manqua pas de
prdicateurs de divers ordres, qui allrent au devant de la doctrine.
Mais ce que personne ne nie, c'est qu'il appartient aux membres de la
socit de Jsus de l'avoir savamment fonde, rige en thorie. On
connat leur axiome populaire de ce temps l: Il ne faut qu'un pion pour
mater un roi!

Depuis 1590 jusqu'en 1620, les docteurs les plus importants de l'ordre,
retirs de la mle, enferms paisiblement dans le fond de leurs
couvents, les Emmanuel S, les Alphonse Salmron, les Grgoire de
Valence, les Antoine Santarem, tablissent positivement le droit de
l'assassinat politique. Voici en deux mots toute la thorie, qui dans
cet intervalle, est trs-uniforme. Ou le tyran possde l'Etat par un
droit lgitime, ou il l'a usurp. Dans le premier cas, il peut tre
dpouill par un jugement public, aprs quoi chacun devient  son gr
l'excuteur. Ou le tyran est illgitime, et alors chaque homme du peuple
peut le tuer. _Unusquisque de populo potest occidere_, dit Emmanuel S
en 1590; il est permis  tout homme de tuer un tyran qui est tel quant 
la substance, dit un jsuite allemand Adam Tanner, _tyrannus quoad
substantiam_; il est glorieux de l'exterminer, _exterminare gloriosum
est_, conclut un autre auteur non moins grave; Alphonse Salmron donne
au pape le droit de tuer par une unique parole, pourvu que ce ne soit
pas lui qui applique la main, _potest verbo corporalem vitam auferre_;
car, en recevant le droit de patre les brebis, n'a-t-il pas aussi reu
celui de massacrer les loups, _potestatem lupos interficiendi_? Selon la
thorie de Bellarmin, le plus sage, le plus savant, le plus modr de
tous au moins dans les formes, il n'appartient pas aux moines, ni aux
ecclsiastiques de massacrer, _cdes facere_, ni de tuer les rois par
embches; l'usage[73] est d'abord de les corriger paternellement,
_patern corripere_, puis de les excommunier, puis de les priver de
l'autorit royale, aprs quoi l'excution appartient  d'autres.
_Executio ad alios pertinet._

Il est surtout un ouvrage clbre o ces thories sont rsumes avec une
audace dont on ne peut trop s'tonner, lorsque l'on pense pour quels
lecteurs il fut compos. Je parle du _Livre du roi_, par le jsuite
Mariana. Cet ouvrage fut crit sous les yeux de Philippe II pour
l'ducation de son fils. Partout ailleurs le jsuitisme marche par des
voies dtournes; ici il se relve avec la fiert de l'hidalgos
espagnol. Comme il sent que la royaut d'Espagne est engage dans les
liens de la thocratie! en parlant au nom de la Rome papale, il lui est
permis de tout dire. De l, quelle trange franchise  fouler l'autorit
civile, pour peu qu'elle veuille sortir d'une dpendance dsormais
avoue et consentie!

Malgr la diffrence de gnie, on pourrait comparer au prince de
Machiavel, le roi de Mariana. Machiavel se sert de tous les vices pourvu
qu'ils soient forts; il veut les faire tourner  l'indpendance
politique de l'Etat; Mariana consent  toutes les vertus, pourvu
qu'elles aboutissent  la dmission de l'Etat, devant l'ordre du clerg.
Croiriez-vous qu'il va, au nom de ces mmes vertus, exiger l'impunit
pour tous les crimes que pourraient commettre les ecclsiastiques? et ce
n'est pas un conseil, c'est un commandement. Que personne du clerg ne
soit condamn, mme lorsqu'il aurait mrit de l'tre[74]. Il vaut
mieux que les crimes restent impunis, _prstat scelera impunita
relinqui_; cette impunit tablie, il conclut en exigeant que les chefs
du clerg soient, non pas seulement la tte de l'glise, mais encore
celle de l'Etat, et que les affaires civiles leur soient abandonnes
aussi bien que les affaires religieuses. J'aime, je l'avoue, dans ce
jsuitisme de Mariana, reconnatre l'orgueil castillan. _Si non, non_,
qui se serait attendu  trouver la formule de la franchise des vieilles
fueros, transporte dans la diplomatie de Loyola?

Du moins, aprs ces dures conditions que l'esprit thocratique impose 
cette royaut idale, quelle sorte de garantie va-t-il lui donner? La
garantie du poignard. Aprs que Mariana a li la royaut par le pouvoir
thocratique, pour tre plus sr d'elle, il suspend sur son front la
menace de l'assassinat, et fonde ainsi au pied de la papaut, une
monarchie absolue, tempre par le droit du poignard. Voyez, comme au
milieu de la thorie, il s'interrompt pour faire briller aux yeux de son
royal lve le couteau encore sanglant de Jacques Clment.
Dernirement, dit-il, a t accompli en France un exploit insigne et
magnifique[75], pour l'instruction des princes impies. Clment en tuant
le roi s'est fait un nom immense, _ingens sibi nomen fecit_. Il a pri
Clment, l'ternel honneur de la France (_ternum Galli decus_) selon
l'opinion du plus grand nombre... jeune homme d'un esprit simple et d'un
corps dlicat... mais une force suprieure affermissait son bras et son
esprit[76].

Cet exemple ainsi consacr, il fonde  son tour sa doctrine du rgicide,
avec la fermet de Machiavel. Dans les cas ordinaires, une assemble
doit tre runie pour porter le jugement; en l'absence de cette
assemble, la voix publique du peuple, _publica vox populi_, ou l'avis
d'hommes graves et rudits[77], doit suffire. Surtout que l'on ne
craigne pas que trop d'individus n'abusent de cette facult de manier
le fer. Les choses humaines iraient mieux s'il se trouvait beaucoup
d'hommes  la forte poitrine, _forti pectore_, qui mprisent leur propre
salut; la plupart seront retenus par le soin de leur vie.

Dans ce chemin que Mariana a suivi avec tant d'assurance, un scrupule
le saisit tout  coup; quel est-il? celui de savoir s'il est permis de
se servir du poison aussi bien que du fer? ici reparaissent les
distinctions de la casuistique dont jusqu' ce moment il s'tait
affranchi. Il ne veut pas du poison par un motif exclusivement chrtien,
parce que le prince en buvant le mdicament prpar[78] commettrait 
son insu un demi-suicide, chose oppose  la loi vanglique. Cependant,
puisque la fraude et la ruse sont lgitimes, il trouve ce temprament,
que l'empoisonnement est permis, toutes les fois que le prince ne
s'empoisonne pas lui-mme; par exemple si l'on se sert d'un venin assez
subtil pour tuer seulement en impreignant de sa substance le vtement
royal, _nimirm cum tanta vis est veneni, ut sell eo aut veste delibut
vim interficiendi habeat_.

Maintenant, souvenez-vous que ce livre n'est pas un ouvrage ordinaire,
qu'il est crit pour l'ducation du futur roi d'Espagne! quelle
profondeur et quelle audace! au milieu de la cour, sous l'or pur de
l'vangile et de la morale de Xnophon, faire sentir ainsi d'avance les
pointes du fer  la poitrine de ce royal disciple, prsenter la menace
en mme temps que l'enseignement, tenir le bras de la socit lev sur
l'enfant qui va rgner, attacher devant lui le poignard de Jacques
Clment  sa couronne! quel coup de matre de la part de la socit de
Jsus! de la part de l'instituteur, quelle intrpidit d'orgueil! Pour
l'lve, quel avertissement, quel effroi subit, quelle terreur qui ne
s'apaisera plus! Ne soyez pas surpris si ce jeune Philippe III vit,
comme si son sang s'tait fig dans ses veines, s'il se retire autant
que possible de la royaut, s'il ne se meut dans la solitude de
l'Escurial que pour imiter le plerinage de Loyola. Depuis ce jour,
moiti terreur, moiti respect, la dynastie espagnole de la maison
d'Autriche, s'vanouit sous cette main froide, toujours leve contre
elle. Cette main ressemble  celle du commandeur dans le Festin de
pierre. Roi ou peuple, elle entrane sans retour quiconque lui abandonne
la sienne.

Assurment il tait bien permis de plir  un jeune Dauphin d'Espagne,
lorsqu'un homme aussi habitu que Philippe II  toutes les trames,
disait: Le seul ordre auquel je ne comprenne rien, est l'ordre des
jsuites. Voulez-vous avoir sur eux l'opinion d'un brave, par
excellence, auquel ils ont enseign la peur? Voici la rponse d'Henri IV
 Sully, qui s'opposait au rappel des jsuites; le roi avoue qu'il ne
leur rouvre la France que parce qu'il a peur d'eux: Par ncessit, il
me faut faire  prsent de deux choses l'une:  savoir, d'admettre les
jsuites purement et simplement, les dcharger des opprobres desquels
ils ont t fltris, et les mettre  l'preuve de leurs tant beaux
serments et promesses excellentes; ou bien de les rejeter plus
absolument que jamais, et leur user de toutes les rigueurs et durets
dont on se pourra aviser, afin qu'ils n'approchent jamais ni de moi, ni
de mes tats; auquel cas il n'y a point de doute que ce soit les jeter
dans le dernier dsespoir, et, par icelui, dans des desseins d'attenter
 ma vie, ce qui la rendrait misrable et langoureuse, demeurant
toujours ainsi dans la dfiance d'tre empoisonn, assassin; car ces
gens-l ont des intelligences et des correspondances partout, et grande
dextrit  disposer les esprits ainsi qu'il leur plat; qu'il me
vaudrait mieux tre dj mort, tant en cela de l'opinion de Csar, que
la plus douce mort est la moins prvue et attendue[79].

Au reste, cette doctrine avoue du _rgicide_, n'a eu qu'un temps; elle
appartient  l'poque de ferveur qui a marqu la premire phase de
l'ordre de Jsus. En 1614, l'poque ayant chang, le droit du poignard
est remplac par un tablissement plus profond, qui sans tuer l'homme
n'anantit que le roi. Le confesseur succde au rgicide; il n'y a plus
de Jacques Clment, de Jean Chtel, de Barrire, etc.; mais on voit
quelque chose de plus effrayant. Derrire chaque roi, on voit marcher un
homme de la socit de Jsus, qui nuit et jour, avec l'autorit des
menaces infernales, tient cette me dans sa main, la brise dans les
exercices spirituels, la rapetisse au niveau et au ton de la compagnie;
elle renonce  produire des ministres, c'est pour s'asseoir elle-mme
sur le trne,  ct du pnitent. On n'a pu briser la royaut au pied de
la thocratie; on fait mieux; on glisse sa tte dans la couronne, 
travers le confessionnal, et l'oeuvre est consomme. Car il ne s'agit
pas de jeter dans l'oreille des rois la vrit vivante, mais bien plutt
d'assoupir, de dsarmer leur conscience en la remplissant d'un
bourdonnement de haines et de rivalits cupides; et rien n'est trange
comme d'apercevoir, au milieu de la vie qui s'accrot dans les socits
modernes, tant de princes et de souverains, remus d'une manire
mcanique par cette volont qu'ils empruntent chaque jour,  qui fait
profession d'extnuer la volont.

Partout o une dynastie se meurt, je vois se soulever de terre et se
dresser derrire elle comme un mauvais gnie, une de ces sombres
figures, de confesseurs jsuites, qui l'attire doucement, paternellement
dans la mort, le pre Nithard auprs du dernier hritier de la dynastie
autrichienne en Espagne, le pre Auger, auprs du dernier des Valois, le
pre Peters, auprs du dernier des Stuarts... Je ne parle pas des temps
que vous avez vus et qui touchent aux ntres. Mais rappelez-vous
seulement la figure du pre Le Tellier, dans les mmoires de St.-Simon!
C'est la seule que cet crivain qui ose tout, ait dpeinte avec une
sorte de terreur. Quel air lugubre, quel pressentiment de mort elle
rpand sur toute cette socit! Je ne sache rien en effet de plus
effrayant que l'change qui se fait entre ces deux hommes, Louis XIV et
le pre Tellier, le roi qui abandonne chaque jour une partie de sa vie
morale, le pre Tellier qui communique chaque jour une partie de son
levain; cette ruine imposante d'un noble esprit qui ne se dfend plus;
cette ardeur soutenue de l'intrigue qui envahit tout ce que la
conscience a perdu; cette mulation de la grandeur et de la petitesse,
ce triomphe de la petitesse, puis  la fin l'me du pre Tellier, qui
semble occuper la place tout entire de l'me de Louis XIV et envahir la
conscience du royaume; et dans cet incroyable change qui te tout 
l'un et ne donne rien  l'autre, la France qui ne reconnat plus son
vieux roi, et qui, par sa mort, se sent dlivre, tout ensemble, du
double fardeau de l'gosme du pouvoir absolu, et de l'gosme d'une
religion politique. Quel avertissement! Malgr la diffrence des temps,
qu'il est ncessaire de ne l'oublier jamais! (_Applaudissements._)

Ici, nous touchons  une rvolution dcisive dans les thories
politiques du jsuitisme. Jamais changement ne fut si prompt ni
manoeuvre si audacieuse. Nous entrons dans le dix-huitime sicle; les
doctrines que le jsuitisme avait souleves  sa naissance, cessent
d'tre un fantme; elles prennent un corps, une ralit dans les
esprits. Royaut de l'opinion, souverainet du peuple, libert de
l'lection populaire, droit fond sur le contrat social, libert,
indpendance, toutes ces choses cessent d'tre de vains mots; elles
circulent, elles s'agitent, elles se dveloppent dans le sicle tout
entier. En un mot, ce ne sont plus des thses de collge; c'est la
ralit.

En prsence des doctrines par lesquelles ils ont commenc, que vont
faire ces intrpides rpublicains de la socit de Jsus? les renier,
les craser s'ils peuvent. Avec cet instinct souverain qu'ils possdent
pour surprendre la vie dans son germe, ils se retournent, ils se
prcipitent contre leur propre doctrine, sitt qu'elles commencent 
vivre. N'est-ce pas l leur rle depuis un sicle et demi? en est-il un
seul qui dans tout cet intervalle ne se soit appliqu  dtruire cette
puissance de l'opinion que les fondateurs avaient mise en avant, sans
savoir que le mot grandirait, et que le programme de la ligue
deviendrait une vrit?

Au seizime sicle, qui proclame, mme avec le bon vouloir de Philippe
II, la doctrine de la souverainet du peuple, quand elle n'a aucune
chance d'tre mise en pratique? La socit de Jsus. Au dix-huitime,
qui combat avec acharnement la souverainet du peuple, quand cessant
d'tre une abstraction, elle devient une institution? La socit de
Jsus. Quels sont, au dix-huitime sicle, les ennemis les plus
injurieux de la philosophie? Ceux qui au seizime, ont pos les mmes
principes que ceux de la philosophie, sans vouloir en faire autre chose
qu'une arme de combat. Quels sont ceux, qui au dix-huitime sicle, vont
fortifier de leur doctrine le pouvoir absolu et schismatique des
Catherine II, des Frdric II? Ceux qui au seizime ne parlaient que de
renverser, de fouler, de poignarder, au nom du peuple, le pouvoir
absolu, et schismatique; car il ne faut pas oublier que, lorsque la
socit de Jsus fut abolie par le pape, elle trouva son refuge, contre
l'autorit suprme au sein du despotisme de Catherine II. On vit l,
pour un moment, une ligue trange, celle du despotisme, de l'athisme,
du jsuitisme, contre toutes les forces vives de l'opinion. Depuis 1773
jusqu' 1814, dans cet intervalle o l'ordre de Jsus est tenu pour mort
par la papaut, il s'obstine  vivre malgr elle, retir pour ainsi dire
au coeur de l'athisme de la cour de Russie: c'est l qu'on le
retrouva tout entier, ds qu'on en eut besoin.

Si ce ne sont pas l assez de contradictions, examinez les monuments
qui, de nos jours, sont le plus imprgns de son esprit. Personne n'a
reproduit de notre temps avec plus d'autorit que MM. de Bonnald et de
Maistre, les nouvelles maximes politiques de l'cole thocratique.
Demandez-leur ce qu'ils pensent de l'lection, de l'opinion, de la
souverainet du peuple. Cette souverainet rpond pour eux tous, leur
orateur M. de Maistre, est un dogme _anti-chrtien_; voil pour
l'orthodoxie. Mais on ne se contente pas de condamner ce que l'on a
autrefois consacr; il faut encore le bafouer avec cette affectation
d'insolence particulire aux aristocraties dchues, quand elles n'ont
plus d'autres armes. De l cette souverainet si vante par les
Bellarmin, les Mariana, les Emmanuel S, n'est plus, pour M. de
Maistre, qu'une _criaillerie philosophique_[80], c'est la rendre
_odieuse et ridicule que de la faire driver du peuple_[81]. Est-ce
assez de dfections? Arriv  ce terme, l'volution est acheve. On a
retourn contre l'institution populaire, l'arme qu'on avait aiguise
contre l'institution monarchique; et si de tout ce qui prcde, quelque
chose rsulte avec une vidence manifeste, c'est qu'aprs avoir voulu
ruiner, au seizime sicle, la royaut par l'autorit du peuple, on a
voulu ruiner au dix-neuvime les peuples par l'autorit des rois. Ce
n'est plus le prince qu'on prtend poignarder; qui est-ce donc?
L'opinion.

Ainsi, la fonction du jsuitisme, dans ses rapports avec la politique, a
t de briser, l'une par l'autre, la monarchie par la dmocratie, et
rciproquement, jusqu' ce que toutes ces formes tant uses ou
dconsidres, il ne reste rien  faire qu' s'abmer dans la
constitution et l'idal, inhrents  la Socit de Loyola; et je ne puis
trop m'tonner que quelques personnes de nos jours, se laissent aveugler
par ce semblant de dmocratie, sans voir que cette dmagogie prtendue
de la ligue, ne cachait rien au fond qu'un grand pige pour envelopper
ensemble la royaut et le peuple. Lorsque Mariana et les docteurs de
cette cole ont bien argument pour appuyer la royaut sur la
dmocratie, ils ajoutent, sans se dconcerter, ces deux mots qui
renversent tout l'chafaudage: la dmocratie est une perturbation...
_Democratia qu perversio est._

Que voulaient donc par de si grands travaux et tant de stratagmes, les
membres de la Socit de Jsus? Que veulent-ils encore? Dtruire pour
dtruire? Nullement. Ils veulent, comme il est dans l'esprit de toute
socit, de tout homme, raliser l'idal qu'ils portent crit dans leur
loi, s'en rapprocher par des voies dtournes, s'ils ne peuvent
l'atteindre directement. C'est la condition de leur nature,  laquelle
ils ne peuvent renoncer, sans cesser d'tre. Toute la question se rduit
 chercher quelle forme sociale drive ncessairement de l'esprit de la
Socit de Jsus. Mais pour dcouvrir ce plan, il suffit d'ouvrir les
yeux; puisqu'avec cette audace qu'ils allient au stratagme, leurs
grands publicistes l'ont nettement dfini. Cet idal est la thocratie.

Ouvrez seulement les oeuvres de leur thoricien, de celui qui les a
couverts si longtemps de sa parole, de cet homme qui donne une
expression si douce et si tempre  des ides si violentes, de leur
docteur, de leur aptre, du sage Bellarmin. Il ne s'en cache pas: sa
formule de gouvernement est la soumission du pouvoir politique au
pouvoir ecclsiastique; c'est pour le clerg, le privilge d'chapper,
mme en matire civile,  la juridiction de l'Etat[82]; dans le pouvoir
politique, c'est la subordination  l'autorit religieuse qui peut le
dposer, le rvoquer, l'enfermer, _comme un blier qu'on spare du
troupeau_; c'est encore, de la part du clerg, le privilge d'chapper,
mme dans les affaires temporelles, au droit commun par le droit divin;
en un mot, l'unit de l'Etat et de l'Eglise,  la condition que l'un
sera soumis  l'autre, comme le corps l'est  l'esprit; une monarchie,
une dmocratie, une aristocratie, peu importe, avec le _veto du pape_,
c'est--dire un tat dcapit, voil la charte de l'ordre, rdige par
la plume savante de Bellarmin.

Qui se serait attendu  retrouver, mot pour mot, au seizime sicle,
comme contrat d'alliance, l'ultramontanisme de Grgoire VII? Nous
touchons  des charbons ardents,  ce qu'il y a de plus intime, de plus
imprissable dans l'esprit des fondateurs de l'ordre. Non contents de
ressaisir, jusqu'au sein de la rforme, le dogme religieux du moyen ge,
ils ont cru en ressaisir aussi le dogme politique. Dans leur ardeur de
tout reprendre, ils ont voulu rendre  la papaut l'ambition qu'elle
avait elle-mme dpose; comme si cette force souveraine, qui lve et
qui dpose les gouvernements par une sorte de miracle social se
recomposait pniblement, par la science, les controverses et les luttes!
Cette force parat en agissant; sitt qu'elle a besoin de se prouver,
elle cesse d'tre. Je ne sache pas que Grgoire VII ft de longs
traits, pour dmontrer la puissance qu'il avait de foudroyer; il
foudroyait, en effet, par une lettre, un mot, un signe; le front des
rois se courbait, les docteurs se taisaient.

Mais imaginer que, pour remonter  ce Sina du moyen ge, pour
rassembler les rayons de flamme qui partaient du front d'Hildebrand et
atteignaient sans intermdiaire, le coeur des peuples prosterns;
imaginer que pour de pareils prodiges ce soit assez d'entasser
raisonnements sur raisonnements, textes sur textes, ou mme ruses sur
ruses, c'est prendre encore une fois la lettre pour la vie. La Socit
de Loyola a servi  maintenir la papaut sur le trne du moyen ge; et
parce que tout l'extrieur est rest le mme, elle ne peut concevoir que
la papaut n'exerce pas l'autorit qu'elle avait au moyen ge; la
Socit de Jsus a rendu  la papaut ses foudres matriels; elle
s'tonne que la papaut n'en terrifie pas le monde; oubliant que pour
foudroyer les esprits, il faut rallumer d'abord les rayons de l'esprit.

Voil le vrai malheur de cet ordre, dans le systme politique. Abus par
la vision matrielle d'Hildebrand, il poursuit un idal impossible. Il
s'agite ternellement, sans aboutir nulle part; malheureux au fond, n'en
doutez pas, sous ces prtendues conqutes; car il s'inquite plus qu'un
autre, et pourquoi? pour inspirer  la papaut une passion d'autorit,
qu'elle ne peut plus, qu'elle ne veut plus concevoir. Il se remue, il se
fatigue, et pourquoi? pour regagner un lambeau de ce fantme de Grgoire
VII, qui chaque sicle, chaque anne, se drobe davantage et s'enfonce
un degr plus avant dans l'irrvocable pass.

Certes, c'est un grand mot que l'unit de l'Eglise et de l'Etat, du
spirituel et du temporel. J'admettrai, si l'on veut, facilement que la
sparation de l'une et de l'autre est un malheur en soi; seulement,
puisqu'il est arriv au vu de toute la terre, et qu'on n'a pas su
l'empcher, un plus grand mal serait de le nier. Quand tous les peuples
de la famille chrtienne reconnaissaient, au moyen ge, l'autorit d'un
mme chef, ce put tre une chose inestimable que l'intervention de cette
suprme autorit dans les affaires publiques. La dpendance des peuples
europens sous une mme puissance spirituelle ne faisait que constater
leur galit rciproque. Aujourd'hui que la moiti d'entre eux, en
repoussant ce joug, se sont donn pleine carrire, comprend-on quelle
serait la situation de ceux qui l'accepteraient pleinement comme par le
pass?

Aprs la rupture du seizime sicle, que l'on me cite un seul peuple
chez lequel l'intervention, mme indirecte, du spirituel dans le
temporel, c'est--dire l'ultramontanisme, n'ait t une cause de ruine!
Depuis quand la France a-t-elle t tout ce qu'elle peut tre? Depuis
Louis XIV, et la dclaration de 1682, qui marqua clairement
l'indpendance de l'Etat. Au contraire, qu'avez-vous fait des peuples
qui sont rests le plus fidles  vos doctrines? Qu'avez-vous fait de
l'Italie? au nom de l'unit, vous l'avez partage en pices; elle ne
peut se runir. Qu'avez-vous fait de l'Espagne, du Portugal, de
l'Amrique du sud? ces peuples ont suivi l'impulsion de la thocratie;
comment en sont-ils rcompenss? par toutes les apparences de la mort.
Qu'avez-vous fait de la Pologne; elle aussi tait reste fidle, vous
l'avez livre aux bras du schismatique.

D'autre part, les peuples qui sont aujourd'hui puissants, qui ont du
moins pour eux tous les signes de la bonne fortune, ceux qui aspirent 
de grandes entreprises, ceux qui s'veillent, grandissent, l'Angleterre,
la Prusse, la Russie, les Etats-Unis, sont-ce l des ultramontains? 
vous entendre, c'est  peine si ce sont des chrtiens.

D'o vient un si trange renversement? Pourquoi la soumission au
spirituel, emporte-t-elle partout la dcadence et la ruine? pourquoi les
peuples qui se sont abandonns  cette direction sont-ils tombs dans un
assoupissement irrmdiable? la nature de l'esprit n'est-elle pas de
rveiller, loin d'assoupir? Assurment. L'esprit ne doit-il pas
commander au corps? Oui, sans doute. La doctrine de l'ultramontanisme
est donc en soi philosophiquement, thoriquement vraie? Je la tiens en
effet pour lgitime. Que peut-il y manquer, pour que la providence la
rfute d'une manire si frappante? Une seule condition, par exemple, si
tous les rapports tant renverss, l'esprit cessait de penser et
laissait cette tche au corps; si l'on conservait le mot sans conserver
la ralit, si le spirituel s'tait laiss dpossder de l'esprit, si,
par un bouleversement insigne, il y avait eu depuis trois sicles plus
de martyrs dans les rvolutions politiques que dans les querelles
ecclsiastiques, plus d'enthousiasme chez les laques que chez les
rguliers, plus de ferveur dans la philosophie que dans la controverse,
en un mot, plus d'me dans le temporel que dans le spirituel. Il en
rsulterait que les uns auraient gard la lettre pendant que les autres
auraient conquis la chose; mais, pour mener le monde, il ne suffit pas
de dire du bout des lvres: Seigneur, Seigneur; il faut encore que ces
paroles, pour renfermer la puissance, renferment la ralit,
l'inspiration et la vie.




VI^{E} LEON.

PHILOSOPHIE, DU JSUITISME DANS L'ORDRE TEMPOREL, CONCLUSION.

[14 juin.]


Nous avons vu la socit de Jsus tour  tour en lutte avec l'individu
dans les _Exercices spirituels_ de Loyola, avec la socit politique
dans l'ultramontanisme, avec les religions trangres dans les missions;
il reste, pour achever l'examen de ses doctrines,  les voir aux prises
avec l'esprit humain, dans la philosophie, la science et la thologie.
Ce n'tait rien d'envoyer au bout du monde de hardis messagers, de
gagner par surprise quelques peuplades  un vangile dguis, de ruiner
la royaut par le peuple, le peuple par la royaut; ces projets  moiti
consomms et qui semblent si ambitieux, plissent tous devant la
rsolution de refaire par la base, l'ducation du genre humain.

Les fondateurs de l'ordre ont parfaitement compris les instincts de leur
temps; ils naissent au milieu d'un mouvement d'innovation qui saisit
toutes les mes; l'esprit de cration, de dcouverte dborde partout; il
emporte, entrane le monde. Dans cette sorte d'ivresse de la science, de
la posie, de la philosophie, on se sentait prcipit vers un avenir
inconnu. Comment arrter, suspendre, glacer la pense humaine au milieu
de cet lan? Il n'y avait pour cela qu'un seul moyen; c'est celui que
tentrent les chefs de l'ordre de Jsus: se faire les reprsentants de
cette tendance, y obir pour mieux l'arrter, btir sur toute la terre,
des maisons  la science pour emprisonner l'essor de la science, donner
 l'esprit un mouvement apparent qui lui rende impossible tout mouvement
rel, le consumer dans une gymnastique incessante et sous de faux
semblants d'activit, caresser la curiosit, teindre dans le principe
le gnie de dcouverte, touffer le savoir sous la poussire des livres,
en un mot faire tourner la pense inquite du seizime sicle dans une
roue d'Ixion, voil quel fut, ds son origine, ce grand plan d'ducation
suivi avec tant de prudence et un art si consomm. Jamais on ne mit tant
de raison  conspirer contre la raison.

On a accus la socit de Jsus d'avoir perscut Galile. Elle a fait
mieux que cela en travaillant avec une habilet incomparable  rendre
impossible dans l'avenir le retour d'un autre Galile, et en extirpant
de l'esprit humain la manie de l'invention. Elle a rencontr devant elle
cet ternel problme de l'alliance de la croyance et de la science, de
la religion et de la philosophie. Si, comme les mystiques du moyen ge,
elle se ft contente de mpriser l'une et d'exalter l'autre, nul doute
que le sicle ne l'et pas coute. Il faut lui rendre la justice
qu'elle a voulu au moins laisser subsister les deux termes; mais comment
a-t-elle rsolu le problme de l'alliance? en faisant nominativement
briller la raison, en lui accordant toutes les chances de la vanit,
tous les dehors de la puissance,  la seule condition de lui en refuser
l'usage. De l, dans quelque lieu que la Socit s'tablisse, au milieu
des villes, comme au milieu des solitudes des grandes Indes ou de
l'Amrique, elle btit, en face l'un de l'autre, une glise et un
collge; une maison pour la croyance, une maison pour la science.
N'est-ce pas la marque d'une impartialit souveraine? Tout ce qui
rappelle ou satisfait l'orgueil de la pense humaine, manuscrits,
bibliothques, instruments de physique, d'astronomie, est rassembl dans
le fond des dserts. Vous diriez d'un temple dress  la raison
humaine. Sans nous laisser arrter par ces dehors, pntrons au fond du
systme; consultons l'esprit qui donne un sens  tout l'tablissement.
La Socit, dans des rgles destines  tre secrtes, a dress
elle-mme la constitution de la science, sous le titre de _Ratio
studiorum_. L'une des premires injonctions que je rencontre est
celle-ci: que personne, mme dans les matires qui ne sont d'aucun
danger pour la pit, ne pose jamais une question nouvelle; NEMO NOVAS
INTRODUCAT QUSTIONES... Quoi! lorsqu'il n'y a aucun danger, ni pour les
personnes, ni pour les choses, ni mme pour les ides, s'emprisonner,
ds l'origine, dans un cercle de problmes, ne jamais regarder au del,
ne pas dduire d'une vrit conquise une vrit nouvelle! N'est-ce pas
l striliser le bon denier de l'Evangile? n'importe. Les termes sont
prcis; la menace qui les accompagne ne permet pas d'ambages. Quant 
ceux qui sont d'un esprit trop libral, il faut absolument les repousser
de l'enseignement[83]. Du moins, s'il est dfendu d'attirer
l'intelligence vers des vrits nouvelles, sans doute il sera libre 
chacun de dbattre les questions proposes, surtout si elles sont aussi
vieilles que le monde. Non, cela n'est pas permis; expliquons-nous. Je
vois de longues ordonnances sur la philosophie; je suis curieux de
savoir ce que peut tre la philosophie du jsuitisme; je m'attache 
cette partie qui rsume la pense de toutes les autres; et que
trouv-je? la confirmation clatante et matrielle de tout ce que j'ai
dit jusqu' ce jour. En effet,  ce mot de philosophie, vous vous
attendez  rencontrer les questions srieuses et vitales de la destine,
ou du moins cette sorte de libert que le moyen ge a su concilier avec
la subtilit de la scolastique. Dtrompez-vous; ce qui brille dans ce
programme, est ce qu'on ne peut y faire entrer; c'est l'habilet 
loigner tous les grands sujets, pour ne maintenir que les petits.
Devineriez-vous jamais de qui, d'abord, il est dfendu de parler dans la
philosophie du jsuitisme? Il faut premirement ne s'occuper que le
moins possible de _Dieu_, et mme n'en pas parler du tout: _Qustiones
de Deo... prtereantur!_ Que l'on ne permette pas de s'arrter  l'ide
de l'tre plus de _trois ou_ de _quatre jours_ (et le cours de
philosophie est de trois ans)[84]. Quant  la pense de substance, il
faut absolument n'en rien dire (_nihil dicant_)! surtout bien viter de
traiter des principes[85]; et par-dessus tout, _s'abstenir_, tant ici
qu'ailleurs (_mult ver magis abstinendum_) de s'occuper en rien ni de
la cause premire, ni de la libert, ni de l'ternit de Dieu. _Qu'ils
ne disent rien, qu'ils ne fassent rien_[86], paroles sacramentelles qui
reviennent sans cesse, et forment tout l'esprit de cette mthode
philosophique; _qu'ils passent, sans examiner, non examinando_, c'est le
fond de la thorie.

Ainsi, encore une fois, mais d'une manire plus frappante qu'en aucune
autre matire, l'apparence  la place de la ralit, le masque au lieu
du personnage. Concevez-vous un moment ce que pouvait tre cette
prtendue science de l'esprit, dcapite, dpossde de l'ide de cause,
de substance, et mme de Dieu, c'est--dire, de tout ce qui en fait la
grandeur? Ils montraient bien, d'ailleurs, quel tat ils en faisaient,
par cette clause trange de la rgle: Si quelqu'un est inepte dans la
philosophie, qu'il soit appel  l'tude des cas de conscience[87];
quoiqu' vritablement parler, je ne sache, si dans ces mots il y a plus
de mpris pour la philosophie ou pour la morale thologique.

Du reste, voyez combien ils sont conformes  eux-mmes; ds l'origine,
ils se sont dfis de l'esprit, de l'enthousiasme, de l'me; par o ils
ont t conduits  se dfier de ce qui est le principe et la source de
tout cela, je veux dire, de l'ide mme de Dieu. Dans la crainte qu'ils
ont toujours eue de la grandeur relle, ils devaient arriver  se faire
une science athe, une mtaphysique athe, qui, ne participant en rien
de la vie, en et nanmoins tous les simulacres. De l, aprs avoir
retranch le but de la science, cet appareil de discussions, de thses,
de luttes intellectuelles, de combats de paroles, qui caractrisent
l'ducation dans l'ordre de Jsus. Plus ils avaient t le srieux  la
pense, plus ils conviaient les hommes  cette gymnastique,  cette
escrime intellectuelle, qui couvraient le nant de la discussion. Ce
n'taient que spectacles, solennits[88], joutes d'acadmies, duels
spirituels. Comment croire que la pense ne ft pour rien au milieu de
tant d'occupations littraires, de rivalits artificielles, d'crits
changs? Ce fut l, le miracle de l'enseignement de la socit de
Jsus: attacher l'homme  d'immenses travaux qui ne pouvaient rien
produire, l'amuser par la fume, pour l'loigner de la gloire, le rendre
immobile au moment mme, o il tait abus par toutes les apparences
d'un mouvement littraire et philosophique. Quand le gnie satanique de
l'inertie aurait paru sur la terre, j'affirme qu'il n'aurait pas procd
autrement.

Appliquez un instant cette mthode  un peuple en particulier, chez
lequel elle devienne dominante,  l'Italie,  l'Espagne, et mesurez les
rsultats! Ces peuples, encore tout mus des hardiesses du seizime
sicle, n'eussent pas manqu de repousser la mort sous ses traits
naturels. Mais la mort qui se prsente sous la forme de la discussion,
de la curiosit, de l'examen, comment la reconnatre? Aussi, en quelques
annes, dans ces villes que l'art, la posie, la politique avaient
remplies, Florence, Ferrare, Sville, Salamanque, Venise, les
gnrations nouvelles croient marcher sur les traces vivantes des
anctres, parce que sous la main des Jsuites, elles s'agitent, se
remuent, intriguent dans le vide. Si la mtaphysique est sans Dieu, il
va sans dire que l'art est sans inspiration; ce n'est plus qu'un
exercice[89], un jeu potique[90]. On s'imagine tre encore du pays des
potes, et continuer la ligne, si l'on commente Ezchiel avec Catulle,
et les _Exercices spirituels_ de Loyola avec Thocrite, si l'on compose,
pour la retraite spirituelle dans la maison d'preuve, des glogues
imites mot pour mot de celles de Virgile sur Thyrsis, Alexis et
Corydon, _assis seul au bord de la mer_; et ces oeuvres monstrueuses,
dont la fadeur exhale une odeur de spulcre blanchi, audacieusement
prsentes pour le modle de l'art nouveau, par la socit de Jsus,
sont prcisment celles qui la trahissent le plus.

Elle a cru que l'art n'tant que mensonge, elle pourrait en faire ce
qu'elle voudrait, et l'art a dconcert tous ses calculs; elle s'est
lance ds l'origine dans cette voie,  un excs de ridicule et de faux
got que personne n'atteindra. Le christianisme commence dans la posie
par le chant du _Te Deum_; le jsuitisme commence par l'glogue
officielle de saint Ignace et du pre Le Fvre, _cachs sous les
personnages_ de Daphnis et de Lycidas: _S. Ignatius et primus ejus
socius Petrus Faber, sub person Daphnidis et Lycid_. Or, ce n'est pas
l le pome d'un particulier; c'est un genre propre  la socit, celui
qu'elle propose elle mme, comme une innovation, dans ses oeuvres
collectives; sur quoi je ne puis m'empcher de remarquer que le
jsuitisme a pu faire paratre son habilet en toute autre matire, et
prendre tous les autres masques; ds qu'il a voulu se servir de la
posie, cette fille de l'inspiration et de la vrit s'est retourne
contre lui; elle a veng, par le comble du ridicule, la philosophie, la
morale, la religion et le bon sens tout ensemble.

Faisons encore un pas pour en finir. De la philosophie levons-nous pour
un instant  la thologie, je veux dire aux rapports du jsuitisme avec
le monde chrtien au seizime sicle. La question qui dominait la
rvolution religieuse tait une question de libert. L'glise se
partage. Entre la rforme et la papaut quelle est la situation que va
prendre le jsuitisme? Toute son existence dpend,  vrai dire, de ce
point unique; et l sa politique a pass de bien loin celle de
Machiavel. Il s'agit au fond, dans tout ce sicle, de se prononcer dans
chaque communion pour ou contre le libre arbitre. Pour qui, croyez-vous,
vont se dcider ces hommes qui dans le fond du coeur ont jur la
servitude de l'esprit humain? Ils n'hsitent pas, ils se dcident, dans
leurs doctrines, ouvertement, officiellement pour la libert; ils
s'enveloppent, ils se parent de ce drapeau; ils sont, dans cette mle
du seizime sicle, on ne peut trop le repter, les hommes du libre
arbitre, les partisans de l'indpendance mtaphysique. Ils exagrent si
bien,  plaisir, cette doctrine, que les ordres religieux qui ont
conserv la tradition vive du catholicisme, les dominicains, se
rvoltent; l'inquisition menace; les papes, eux-mmes, ne comprenant
rien  tant de profondeur, sont tout prs de condamner; cependant soit
frayeur, soit instinct, ils sont retenus et laissent faire, jusqu' ce
que l'vnement explique une manoeuvre dont ni la papaut, ni
l'inquisition, ni les anciens ordres n'avaient pu se rendre compte.

Voici quel tait l'avantage d'un jour que s'tait donn le jsuitisme,
tout  la fois sur la rformation et sur la papaut. En portant au
dernier degr la doctrine du libre arbitre, il complaisait aux instincts
d'indpendance des temps modernes. Quelle force n'avait-il pas contre
les protestants, lorsqu'il pouvait les convier  l'indpendance
intrieure, qu'il les invitait  briser le joug de la prdestination et
de la fatalit! C'tait un argument tout puissant, contre les
protestants de France et d'Allemagne; ils se sentaient ressaisis par
l'instinct mme qui les avait fait se dtacher. Luther et Calvin avaient
ni le libre arbitre; les disciples de Loyola pntrant par cette
brche, reprenaient, regagnaient l'homme moderne, prcisment par le
sentiment que les temps ont le plus dvelopp chez lui. Avouez que le
chef-d'oeuvre tait d'asservir l'esprit humain au nom de la libert.

En tout ceci, la politique religieuse du jsuitisme est absolument la
mme que celle des premiers empereurs romains. De mme qu'Auguste et
Tibre se font les reprsentants de tous les anciens droits de la
rpublique pour les touffer tous, les jsuites se font les
reprsentants des droits inns et mtaphysiques de l'esprit humain, pour
le rduire au servage le plus absolu qui fut jamais. Ils ont, autant que
possible ralis le voeu de cet empereur: Si le genre humain n'avait
qu'une tte! La diffrence est qu'au lieu de la trancher, ils se
contentent de l'asservir.

En effet, cette me qu'ils viennent de faire rentrer dans l'indpendance
native, qu'en vont-ils faire? La rendre  l'Eglise. Sans doute. Mais 
laquelle? Est-ce  l'Eglise dmocratique des premiers sicles? 
l'Eglise fonde sur la solennelle reprsentation des conciles? 
l'Eglise dont tout le quinzime sicle a demand la rforme? Tout
dpend, en dernire analyse, de savoir quelle est la forme que veut
faire prdominer le jsuitisme dans la constitution du catholicisme. Il
y avait, au seizime sicle, trois tendances en Europe et trois manires
de terminer le dbat: faire prdominer les conciles (ce qui tait
dvelopper l'lment dmocratique), ou la papaut (ce qui poussait 
l'autocratie), ou enfin comme par le pass les temprer mutuellement.
Quelle fut, au milieu de pareilles questions, la conduite et la
thologie de ces grands fauteurs du _droit inn de la libert
humaine_[91]?

Leur doctrine dans les sessions de Trente et partout ailleurs, fut
d'extirper par la racine tout lment de libert dans l'glise, de
ravaler dans la poussire les conciles, ces grandes assembles
reprsentatives de la chrtient, de saper par la base le droit des
vques, ces anciens lus du peuple, de ne rien laisser subsister
thologiquement que le pape, c'est--dire, comme s'exprime un illustre
prlat franais du seizime sicle, de fonder non pas une monarchie,
mais tout ensemble une tyrannie temporelle et spirituelle.
Comprenez-vous, maintenant, le long dtour qui tonnait l'inquisition
elle mme? Ils saisissent l'homme moderne au nom de la libert; ils le
plongent tout aussitt, au nom du droit divin, dans une servitude
irrmdiable: car, dit leur orateur, leur gnral, Laynez, l'Eglise est
_ne dans la servitude, destitue de toute libert et de toute
juridiction_. Le pape seul est quelque chose, le reste n'est qu'une
ombre.

Par l, vous le voyez, s'effacent d'un trait de plume, cette tradition
de vie divine qui circulait dans tout le corps, cette transmission du
droit de la socit des aptres  la socit chrtienne tout entire.
Au lieu de cette glise gallicane relie aux autres par une mme
communaut de saintet, de puissance, de libert; au lieu de ce vaste
fondement qui rattachait les peuples  Dieu, dans une organisation
sublime; au lieu de tant d'assembles provinciales, nationales,
gnrales, qui communiquaient leur vie au chef, et rciproquement
puisaient en lui une partie de leur vie, que reste-t-il en thorie dans
le catholicisme de la socit de Jsus? Un vieillard lev en tremblant
sur le pavois du Vatican; tout se retire en lui; tout s'absorbe en lui.
S'il dfaille, tout s'croule; s'il chancelle, tout s'gare; et aprs
cela, que devient cette Eglise de France si magnifiquement clbre par
Bossuet? Un souffle suffit pour la dissiper.

C'est--dire, que malgr eux ils communiquent la mort  ce qu'ils
veulent terniser; car, enfin, on ne fera croire  personne qu'il y ait
plus d'apparence de vie, lorsque la vitalit est renferme dans un seul
membre, que lorsqu'elle est rpandue dans tout l'univers chrtien.
Depuis quinze sicles, la chrtient s'tait soumise au joug spirituel
de l'glise, image de la socit des aptres. Mais ce joug ne leur a pas
suffi; ils ont voulu courber le monde tout entier sous la main d'un seul
matre. Ici mes paroles sont trop faibles; j'emprunterai celles
d'autrui. Ils ont voulu (c'est l'accusation que leur jeta en face
l'Evque de Paris, en plein concile de Trente) _faire de l'pouse de
Jsus-Christ une prostitue aux volonts d'un homme_. Et voil aussi
pourquoi le monde chrtien ne leur pardonnera pas. On et pu oublier,
avec le temps une franche guerre, ou encore des maximes d'une fausse
pit, des stratagmes de dtail. Mais, attirer tout d'un coup l'esprit
humain dans une embche, l'appeler, le caresser au nom de l'indpendance
intrieure, du libre arbitre, et le prcipiter, sans dlai, dans
l'ternel servage, c'est l une entreprise qui soulve les plus simples.
Comme elle n'a pas pour but un pays particulier et qu'elle enveloppe
l'humanit tout entire, la rprobation n'est pas seulement dans un
peuple, mais dans tous; car, il faut bien un crime universel pour
expliquer un chtiment universel.

Ils ont tent de surprendre la conscience du monde, et le monde leur a
rpondu. Lorsqu'en 1606, ils furent chasss d'une ville essentiellement
catholique, de Venise, ce peuple le plus doux de la terre les accompagna
en foule au bord de la mer et leur jeta sur les flots ce cri d'adieu:
Allez! malheur  vous! _Ande in malora!_ Ce cri fut rpt dans les deux
sicles suivants, en Bohme en 1618,  Naples et dans les Pays-Bas en
1622, dans l'Inde en 1623, en Russie en 1676, en Portugal en 1759, en
Espagne en 1767, en France en 1764,  Rome et sur toute la face de la
chrtient, en 1773. De nos jours, si les hommes, Dieu merci, plus
patients, ne disent plus rien, il ne faudrait pas, cependant, rveiller
ni tenter ce grand cho, lorsque d'un bout de l'Europe  l'autre, les
choses crient encore comme sur la plage de Venise: Allez! malheur 
vous! _Ande in malora!_

Voil les observations que j'avais  faire sur les maximes fondamentales
de l'ordre de Jsus; je me suis attach aux principes, et j'ai montr
comment l'ordre y a t rigoureusement fidle, dans les temps qui ont
suivi; comment il y a eu deux hommes dans la personne du fondateur, un
ermite et un politique; dualit de la pit et du machiavlisme qui 
l'origine a t reproduite en chaque chose, dans la thologie, par
Laynez et Bellarmin, dans le systme d'ducation par le pieux Franois
Borgia et le rus Aquaviva, dans les missions, par saint Franois Xavier
et par les apostats de la Chine, enfin, pour tout comprendre en un mot,
par le mlange de la dvotion de l'Espagne et de la politique de
l'Italie.

Nous avons combattu le jsuitisme dans l'ordre spirituel. Cela ne suffit
pas; veillons encore, les uns et les autres,  ce qu'il ne pntre pas
dans l'ordre temporel.

C'est un grand mal assurment qu'il soit entr dans l'glise; tout
serait perdu s'il s'insinuait dans les moeurs et dans l'Etat; car vous
savez bien que la politique, la philosophie, l'art, la science, les
lettres, ont aussi bien que la religion un jsuitisme qui leur est
propre. Partout il consiste  donner aux apparences les signes de la
ralit. Que deviendrait un peuple en gnral, si, dans la politique, il
possdait toutes les apparences du mouvement et de la libert: rouages
ingnieux, assembles, discussions, chocs de doctrines, de paroles,
changement de noms, et si par hasard, au milieu de tout ce bruit
extrieur, il tournait perptuellement dans le mme cercle? N'y
aurait-il pas  craindre que tant de dehors et de semblants de vie ne
l'accoutumassent peu  peu  se passer du fond des choses?

Que deviendrait une philosophie qui voudrait,  tout prix, exalter sa
propre orthodoxie? N'y aurait-il pas  craindre, que sans atteindre la
rigueur de la thologie, elle ne perdt le dieu intrieur? que
deviendrait l'art, si, pour remplacer le mouvement ingnu du coeur, il
voulait faire illusion par le mouvement et le fracas des mots? Que
seraient, toutes ces choses, si ce n'est l'esprit du jsuitisme,
transport dans l'ordre temporel?

Je ne dis pas que ces choses soient consommes; je dis qu'elles menacent
le monde. Et pour y obvier o est le moyen? Il est en vous, en vous qui
possdez la vie sans le calcul; conservez-la dans sa source premire,
puisqu'elle vous a t donne, non pour vous, mais pour rajeunir et
renouveler le monde. Je sais bien que l'on met aujourd'hui en suspicion
toutes les ides; cependant, ne glacez pas d'avance votre vie par trop
de soupons; et ne croyez pas que, dans notre pays, il n'existe plus
d'hommes de coeur dcids  aller dans leur conduite jusqu'o va leur
pense. Le moyen le plus sr de lutter contre le jsuitisme sous toutes
ses formes, voulez-vous que je vous le dise? ce n'est pas, de ma part,
de discourir dans une chaire; tout le monde peut le faire et beaucoup
mieux que moi; ce n'est pas, de votre ct, de m'couter avec
bienveillance. Non, les paroles ne suffisent plus, au milieu des
stratagmes du monde qui nous enveloppe. Il faut encore la vie; il faut,
avant de nous sparer, jurer ici, les uns pour les autres, solidairement
et publiquement, d'tablir notre vie sur les maximes les plus opposes 
celles que j'ai dcrites, c'est--dire de persvrer jusqu'au bout, et
en toutes choses, dans la sincrit, la vrit, la libert. En d'autres
termes, c'est promettre de rester fidle au gnie de la France, qui est
tout ensemble mouvement, force, lan, loyaut, puisque c'est  ces
signes que l'tranger vous reconnat pour Franais. Si, pour ma part, je
manque  ce serment, que chacun de vous me le rappelle, partout o il me
rencontrera!

Mais, s'crie-t-on, vous qui parlez de sincrit, vous pensez
secrtement que le christianisme est fini, et vous n'en dites rien.
Annoncez au moins, au milieu de la confusion des croyances de nos temps,
par quelle secte vous prtendez le remplacer.

Je n'ai point exagr mon orthodoxie, je ne veux pas non plus exagrer
l'esprit de sectaire que l'on veut bien m'attribuer. Puisqu'on nous le
demande, nous le dirons bien haut. Nous sommes de la communion de
Descartes, de Turenne, de Latour d'Auvergne, de Napolon; nous ne sommes
pas de la religion de Louis XI, de Catherine de Mdicis, du pre
Letellier, ni de celle de M. de Maistre, ni mme de celle de M. de
Talleyrand.

D'ailleurs, je suis si loin de croire que le christianisme est  bout,
que je suis, au contraire, persuad que l'application de son esprit ne
fait que commencer dans le monde civil et politique. Au point de vue
purement humain, une rvlation ne s'arrte que lorsqu'elle a fait
passer son me entire dans les institutions vivantes des peuples. Sur
ce principe, le mosasme fait place  la parole nouvelle, quand aprs
avoir pntr partout dans la socit des Hbreux, il l'a moule  son
image. La mme chose est vraie du polythsme; sa dernire heure arrive,
aussitt qu'il achve d'investir de son esprit l'antiquit grecque et
romaine.

Cela pos, jetez les yeux, non sur les pharisiens du christianisme, mais
sur la pense de l'Evangile. Qui prtendra que cette parole s'est tout
entire incarne dans le monde, qu'elle n'est plus capable d'aucune
transformation, d'aucune ralisation nouvelle, que cette source est
tarie, pour avoir abreuv trop de peuples et d'tats? Je regarde le
monde, et le vois possd encore  demi par la loi paenne. L'galit,
la fraternit, la solidarit annonce, o sont-elles? dans les lois
crites, peut-tre; mais dans la vie, dans les coeurs, o les
trouvez-vous?

L'humanit chrtienne s'est modele, je le veux bien, sur la vie de
Jsus-Christ. Je retrouverai, j'y consens,  travers les dix-huit
sicles couls l'humanit moderne, pleurant et gmissant dans la crche
nue du moyen ge; je retrouverai encore, au milieu de tant de discordes
de l'intelligence, les luttes des scribes et des pharisiens, et sous
tant de douleurs poignantes et nationales, l'imitation du calice,
l'hysope aux lvres des peuples flagells. Mais, est-ce l tout
l'Evangile? et la socit des frres rassembls dans un mme esprit? et
l'union, la concorde, la paix entre tous les hommes de bonne volont,
l'aurore de la transfiguration aprs la nuit du spulcre? et le Christ
triomphant sur le trne des tribus; n'est-ce pas l aussi une partie du
Nouveau Testament? Faut-il d'avance renoncer  l'unit, au triomphe
comme  une fausse promesse? Ne faut-il recueillir de l'Evangile, que le
glaive et le fiel? Qui oserait le dire, quoique assez de personnes le
pensent?

Prparer les mes  cette unit,  cette solidarit promise est le
vritable esprit de l'Education de l'homme moderne. La socit de Jsus,
dans son systme appliqu au genre humain, n'avait pu mconnatre
entirement cette fin, et c'est de quoi je la loue hautement. Le malheur
est que pour conduire le monde  l'unit sociale, elle commenait, comme
toujours, par dtruire la vie, en abolissant, dans les mes, la famille,
la patrie, l'humanit. A peine si vous trouvez ces trois mots prononcs,
dans ses constitutions et ses rgles, mme pour les laques. Tout
s'agite entre l'Ordre et la papaut. Cependant, j'avoue que cette
ducation abstraite, brisant chacun des liens sociaux, donnait une
certaine indpendance ngative, qui explique assez bien le genre
d'attrait qu'on y trouvait. On chappait  l'action alors svre du
foyer paternel,  celle de l'Etat, du monde; tout allait bien, ds qu'on
avait satisfait  l'Institut. Ce qui sortait de cette ducation n'tait
 proprement parler ni un enfant, ni un citoyen, ni un homme; c'tait un
jsuite en robe courte.

Pour moi, je ne comprends l'ducation relle, que si, loin de dtruire
ces trois foyers de vie, famille, patrie, humanit, on les y fait tous
concourir pour quelque chose, selon leur mesure naturelle; si l'enfant
s'lve, par ces degrs, dans la plnitude de la vie, si la famille lui
communique d'abord et lentement ses souvenirs, sa tradition qui
s'approfondit dans le coeur de la mre; s'il tend cette premire
flamme, au pays,  la France, qui devient pour lui une mre plus
srieuse; si l'Etat, en le prenant dans ses bras, en fait un citoyen
capable, sur un signe, de courir au drapeau; si, dveloppant encore cet
amour tout vivant, il finit par embrasser l'humanit et les sicles
passs dans une treinte religieuse; si  chacun de ces degrs, il sent
la main du Dieu qui le prend et rchauffe sa jeune me. Voil un chemin
vers l'unit, qui n'est pas une abstraction, mais o chaque pas se
marque par la ralit et le battement du coeur. Ce n'est pas une
formule; c'est la vie elle-mme.

Le plus grand plaisir que nous pourrions faire  nos adversaires serait,
en nous opposant au pharisasme chrtien, de nous rejeter dans le
scepticisme absolu. Ni le jsuitisme, ni le voltairianisme. Cherchons
ailleurs l'toile de la France.

J'ai commenc ce[92] cours l'hiver dernier, en prmunissant ceux qui
m'entendaient contre le sommeil de l'esprit, au sein des jouissances
matrielles. Je dois finir par un avertissement semblable. C'est sur
vous que peut se mesurer l'avenir de la France. Songez bien qu'elle sera
un jour ce que vous tes au fond du coeur en ce moment. Vous qui allez
vous sparer pour vous lancer dans diffrentes carrires publiques ou
prives, vous qui serez demain des orateurs, des crivains, des
magistrats, que sais-je, vous  qui je parle peut-tre pour la dernire
fois, si jamais il m'est arriv de rveiller en vous un instinct, une
pense d'avenir, ne les considrez pas, plus tard, comme un rve, une
illusion de jeunesse qu'il est bon de renier, sitt qu'on pourrait
l'appliquer, c'est--dire, sitt que l'intrt s'en mle. Ne reniez pas,
 votre tour, vos propres esprances. Ne dmentez pas vos penses les
meilleures, celles qui sont nes en vous, sous l'oeil de Dieu, quand,
loigns des convoitises du monde, ignors, pauvres peut-tre, vous
demeuriez seuls en prsence du ciel et de la terre. Btissez d'avance
autour de vous un mur que la corruption ne puisse surmonter; car la
corruption vous attend, au sortir de cette enceinte.

Surtout veillez! Pour peu que les mes s'endorment dans l'indiffrence,
il y a de tous cts, vous l'avez vu, des messagers de morts qui
arrivent et se glissent par des voies souterraines. Certes, pour se
reposer, il ne suffit pas d'avoir travaill trois jours, mme sous un
soleil de juillet; il faut combattre encore, non pas sur la place
publique, mais dans le fond de l'me, partout o le sort vous placera;
il faut combattre par le coeur, par la pense pour relever et
dvelopper la victoire.

Qu'ajouterai-je encore! Une chose que je crois bien srieuse: dans ces
coles si diverses, si multiplies, vous tes les favoriss de la
science comme ceux de la fortune. Tout vous est ouvert, tout vous
sourit. Entre tant d'objets prsents  la curiosit humaine, vous
pouvez choisir celui auquel vous pousse votre vocation intrieure. Vous
avez, si vous le voulez, toutes les joies comme aussi tous les avantages
de l'intelligence. Mais, pendant que vous jouissez ainsi de vous-mme
tout entier, semant chaque jour gnreusement dans votre pense un germe
qui doit grandir, combien d'esprits jeunes aussi, altrs aussi de la
soif de tout connatre, sont contraints par la mauvaise fortune de se
dvorer en secret et souvent de s'teindre dans l'abstinence de
l'intelligence, comme dans l'abstinence du corps! Un mot peut-tre et
suffi pour leur rvler leur vocation; mais ce mot ils ne l'entendront
pas. Combien voudraient venir partager avec vous le pain de la science!
mais ils ne le peuvent. Ardents, comme vous, pour le bien, ils ont assez
 faire de gagner le pain de chaque jour; et ce n'est pas l le plus
petit nombre, c'est le plus grand.

Si cela est vrai, je dis, que, dans quelque voie que le sort vous jette,
vous tes les hommes de ces hommes, que vous devez faire tourner  leur
profit,  leur honneur,  l'accroissement de leur situation, de leur
dignit, ce que vous avez acquis de lumire sous une meilleure toile;
je dis que vous appartenez  la foule de ces frres inconnus, que vous
contractez ici, envers eux, une obligation d'honneur qui est de
reprsenter partout, de dfendre partout leurs droits, leur existence
morale, de leur frayer, autant que possible, le chemin de l'intelligence
et de l'avenir qui s'est ouvert devant vous, sans mme que vous ayez eu
besoin de frapper  la porte.

Partagez donc, multipliez donc le pain de l'me; c'est une obligation
pour la science aussi bien que pour la religion; car, il est certain
qu'il y a une science religieuse, et une autre qui ne l'est pas. La
premire distribue, comme l'Evangile, et rpand au loin ce qu'elle
possde; la seconde fait le contraire de l'Evangile. Elle craint de
prodiguer, de disperser ses privilges, de communiquer le droit, la vie,
la puissance  un trop grand nombre. Elle lve les orgueilleux, elle
abaisse les humbles. Elle enrichit les riches, elle appauvrit les
pauvres. C'est la science impie, et celle dont nous ne voulons pas.

Un mot encore, et j'ai fini. Cette lutte qui peut-tre ne fait que
commencer a t bonne pour tous; et je remercie le ciel de m'avoir donn
l'occasion d'y paratre pour quelque chose; elle peut servir
d'instruction  ceux qui sont en mesure d'en profiter. On croyait que
les mes taient divises, attidies, et que le moment tait venu de
tout entreprendre. Il n'a fallu qu'un danger vident; l'tincelle a
jailli, tous se sont runis en un seul homme. Ce qui arrive ici dans
cette question, arriverait, s'il tait besoin demain dans toute la
France, pour toute question, o le pril serait manifeste. Que l'on ne
remue donc pas trop ce que l'on appelle nos cendres. Il y a sous ces
cendres un feu sacr qui couve encore.




APPENDICE.


I

Je reproduis ici un morceau que je publiai l'anne dernire. Je posais
la question dans les termes o elle est tablie aujourd'hui par la
Critique. Il va sans dire que l'injure fut la seule rponse.


UN MOT SUR LA POLMIQUE RELIGIEUSE.

[15 avril 1842.]

Ceux qui spculent si bruyamment aujourd'hui sur des croyances
respectables avaient pris un autre ton depuis plusieurs annes; la
polmique avait cd  la posie; l'ancienne controverse s'tait change
en lgie. Ce n'taient partout, dans cette thologie amoureuse, que
cathdrales, ogives parfumes, petits vers demi-profanes, demi-sacrs,
qui s'insinuaient en murmurant au coeur des plus rebelles; art
mystique, qui pour plus de tolrance sanctifiait les sens; lgions
d'anges tombs, relevs, qui toujours taient l pour couvrir de leurs
ailes indulgentes l'hrsie ou le pch. Le dmon lui-mme, toujours
pleurant, rimait des vers mlancoliques, depuis qu'il avait pris la peau
de l'agneau. Dans ce changement, il n'est pas de voltairien qui ne se
ft senti gagn et appel; c'tait non pas une trve, mais une paix
profonde. Tant de douceur, tant d'amour, une pit si compatissante! o
est l'me qui n'en et pas t touche? Les temps des prophtes taient
arrivs. Le loup dormait avec la brebis, c'est--dire, la philosophie
avec l'orthodoxie; les incrdules rptaient sur leur lyre les cantiques
spirituels des croyants, et les croyants purifiaient par la rime le
doute des incrdules. Que ces temps taient beaux, mais qu'ils ont pass
vite! C'est au milieu de ce paradis terrestre, que tout  coup ces voix
emmielles se sont remplies de fiel! Comment, en un instant, odes,
dithyrambes, lgies indulgentes, art plaintif, ont-ils fait place  la
prosaque dlation? En ce temps-l, on a vu les mandements se changer en
pamphlets; les vques se sont faits journalistes; les anges tombs ont
crit des brochures; ils ont embouch la trompette infernale dans le
nuage d'un feuilleton, et, par excs de malheur, ils ont cit  faux, en
sorte que les cieux de l'art catholique se sont voils, et que
l'Universit de France, but innocent de cet orage, a t mue jusqu'au
plus profond de ses entrailles.

Pour parler srieusement, que l'on ne dise pas que le catholicisme est
ainsi revenu  sa pente naturelle, que son temprament est d'tre
intolrant, provocateur, dlateur, que c'est l son gnie, qu'il faut
qu'il y reste fidle, ou qu'il cesse d'tre. Dans la partie de l'Europe
o le droit d'examen en matire religieuse est pass profondment dans
les moeurs et dans les institutions, le catholicisme a trs-bien su se
plier ou se rduire aux conditions que le temps et les choses lui ont
faites. L, il partage son glise avec les hrtiques; il clbre la
messe dans le mme temple o le protestantisme runit ses fidles; la
mme chaire retentit tour  tour de la parole de Luther et des doctrines
de Rome. Souvent mme j'ai vu le prtre catholique et le prtre
protestant, runis dans la mme crmonie religieuse, donner ainsi
l'exemple le plus frappant d'une tolrance mutuelle. L, le catholicisme
n'affecte pas de grincer des dents  tout propos; il n'abuse pas de ses
foudres; il sait que le temps de la discussion est arriv pour lui, que
la menace, la violence, l'anathme, ne lui rendront aucune des choses
qu'il a perdues. Cette nouvelle situation, il l'accepte; il ne dclame
pas, il tudie; il ne foudroie pas ses adversaires, il prend la peine de
les rfuter; il ne lve pas la bannire de l'injure et de la calomnie;
mais il suit pas  pas ses antagonistes dans tous les dtours de la
science. A une rudition sceptique, il rpond, sans violence, par une
rudition orthodoxe; et, dans la situation la plus difficile o un
clerg soit plac, il pense que la premire chose  faire pour regagner
les esprits est de consentir loyalement  la lutte.

Pourquoi les conditions que le protestantisme a faites au catholicisme
dans l'Europe du Nord, la philosophie et l'esprit d'examen ne les lui
imposeraient-ils pas en France? Il ne faut pas lui laisser perdre un
moment de vue qu'il a cess d'tre une religion d'tat; qu'aprs avoir
t rejet de la France rvolutionnaire, c'est  lui de la reconqurir,
s'il le peut, par la force des doctrines, par l'autorit de la pense,
et qu'il doit mettre dans un oubli profond l'habitude de commander et de
rgner sans contrle. Par malheur, lorsqu'il admet la discussion, il
semble qu'il ignore o la question est pose;  entendre ses
dclamations sur Locke et l'clectisme, on dirait qu'il ne sait pas mme
o le danger le menace, et sur quel point le combat est dsormais
engag. La question est pose cependant par la thologie moderne avec
une prcision  laquelle il est impossible d'chapper. Il ne s'agit pas
des vagues thormes de la philosophie cossaise; oh! que le terrain est
bien autrement brlant, et qu'ils seraient peu avancs lorsqu'on leur
accorderait tout ce qu'ils demandent avec une ingnuit vritablement
effrayante! Puisqu'ils en dtournent la tte, il faut donc les ramener
au point vital de toute la question. Depuis cinquante ans, voil
l'Allemagne occupe tout entire  un srieux examen de l'authenticit
des livres saints du christianisme. Ces hommes, de diverses opinions,
d'une science profonde et incontestable, ont tudi la lettre et
l'esprit des critures avec une patience que rien n'a pu lasser. De cet
examen est rsult un doute mthodique sur chacune des pages de la
Bible. Est-il vrai que le Pentateuque est l'oeuvre, non de Mose, mais
de la tradition des lvites, que le livre de Job, la fin d'Isae, et,
pour tout rsumer, la plus grande partie de l'Ancien et du
Nouveau-Testament sont apocryphes? Cela est-il vrai? voil toute la
question, qui est aujourd'hui flagrante, et c'est celle dont vous ne
parlez pas. Si, au sicle de Louis XIV, pareils problmes eussent t
poss, non pas isolment, obscurment, mais avec l'clat qu'ils
empruntent des universits du Nord, j'imagine que les prlats franais
ne se seraient pas amuss  combattre quelques vagues systmes, mais
qu'ils se seraient aussitt attachs de toutes leurs forces au point qui
met en pril les fondements mme de la croyance. Car enfin, dans ce
combat o nous sommes spectateurs, nous voyons bien les adversaires de
l'orthodoxie qui marchent sans jamais s'arrter, profitant de chaque
ruine pour en consommer une autre: nous ne voyons pas ceux qui les
combattent. Ou plutt, les dfenseurs de la foi, abandonnant le lieu du
pril, feignent de triompher subtilement de quelques fantmes sans vie,
en mme temps qu'ils dsertent le sanctuaire o l'ennemi fait irruption.
Mais nous ne cesserons de les ramener au cercle brlant que la science a
trac autour d'eux. C'est l, c'est l qu'est le pril, non pas dans les
doutes timides que se permet, par intervalles, l'Universit de France.
Depuis que la science et le scepticisme d'un de Wette, d'un Gsnius,
d'un Ewald, d'un Bohlen, ont port le bouleversement dans la tradition
canonique, qu'avez-vous fait pour relever ce qu'ils ont renvers? Depuis
que les catholiques, les croyants du Nord, sont aux prises avec ce
scepticisme qui menace de dtruire l'arbre par la racine, quel secours
leur avez-vous port? Vous n'avez pas mme entendu leurs cris de
dtresse! O sont les avertissements, les apologies savantes de nos
Bossuet, de nos Fnelon, contre les Jurieu et les Spinosa de nos jours?
O est la rfutation des recherches et des conclusions d'un Gsnius sur
Isae, d'un Ewald sur les Psaumes, d'un Bohlen sur la Gense, d'un de
Wette sur le corps entier des Ecritures? Ce sont l, d'une part, des
oeuvres vritablement hostiles, puisqu'elles ne laissent rien
subsister de l'autorit catholique, et de l'autre, de savants auteurs
qui semblent parler sans nulle autre proccupation que le dsir sincre
de la vrit; il ne suffit pas de les maudire, il faut les contredire
avec une patience gale  celle dont ils ne se sont pas dpartis.
Assurment il est plus facile de s'adresser, comme vous le faites,  une
vaine abstraction, poursuivant et terrassant les imaginations que vous
vous crez pour cela; mais ce dtour ne peut satisfaire personne; car
l'ennemi ne se dguise pas, il ne recule pas: au contraire, il vous
provoque depuis longtemps. Il est debout, il parle officiellement dans
les chaires et les universits du Nord; et, pour nous, simples laques,
que pouvons-nous faire, sinon vous presser de rpliquer enfin  tous ces
savants hommes qui ne vous attaquent pas sous un masque, qui ne vous
harclent pas, ne vous provoquent pas en fuyant, mais qui publiquement
prtendent vous ruiner  visage dcouvert? Rpondez donc sans tarder,
il le faut; rpondez sans tergiverser, mais aussi sans calomnier
personne, et, ne vous servant que des armes loyales de la science et de
l'intelligence, revenez au plus tt l o est le pril; quittez les
ombres sur lesquelles le triomphe est ais. Entre vos adversaires qui,
tranquillement, chaque jour, vous arrachent des mains une page des
Ecritures, et vous qui gardez le silence ou parlez d'autre chose, que
pouvez-vous demander de nous, sinon que nous consentions  suspendre
notre jugement aussi longtemps que vous suspendrez votre rponse? Avant
de songer  attaquer, songez donc  vous dfendre, puisque, encore une
fois, la philosophie, la philologie, la thologie du Nord, se vantent, 
la face du ciel, de vous avoir enlev les fondements de votre autorit,
en dtruisant, sous vos yeux, l'autorit de l'criture, sans que vous
paraissiez seulement vous apercevoir de ce qui vous manque! tes-vous
dcids  laisser effacer sous vos yeux, et sans rien dire, jusqu' la
dernire page des livres rvls? Certes, ce serait l le spectacle le
plus inou dont on et entendu parler, que de vous voir triompher quand
il faudrait gmir! Vous parlez de Voltaire, de Locke, de Reid; mais ils
sont morts: ce sont les vivants qui vous assigent, et ce sont eux dont
vous ne vous inquitez pas! Et c'est le moment que vous choisissez pour
vous enorgueillir de la victoire! et vous parlez, vous agissez comme si
rien ne s'tait pass! Avouez que c'est l un triomphe effrayant, et
que, si vous avez des ennemis, ils doivent dsirer qu'il ne finisse pas.

D'o est venue cette illusion? d'une situation fausse pour tout le
monde. Les concessions trompeuses que se sont faites mutuellement la
croyance et la science, n'ont servi qu' les altrer l'une et l'autre.
L'orthodoxie, qui a voulu pendant quelque temps s'identifier avec la
philosophie, en a pris les formes et le manteau. De son ct, la
philosophie s'est vante d'tre orthodoxe; dguisant ses doctrines, elle
a souvent affect le langage de l'glise; aprs l'avoir bouleverse au
sicle dernier, elle a prtendu, dans celui-ci, la rparer sans la
changer. Dans cette confusion des rles, que de penses, que d'esprits
ont t fausss! et, pour rsultat, quelle strilit! Enchane par
cette fausse trve, la tradition, transforme, altre, mconnaissable,
avait perdu son propre gnie. La langue mme se ressentait de ce chaos.
On ne parlait plus de _l'glise_, mais de _l'cole_ catholique. D'autre
part, que devenait la philosophie sous son masque de chaque jour?
Oblige de dtourner le sens de chacune de ses penses, se mnageant
toujours une double issue, l'une vers le monde et l'autre vers
l'glise, parlant  double entente, elle retournait  grands pas vers la
scolastique, dont elle avait dj pris soin d'exalter par avance les
services et le gnie. A petit bruit, sans scandale, on marchait en
France  la ruine de la religion par la philosophie, et de la
philosophie par la religion, ou plutt au nant, puisque le vritable
nant, c'est d'habiter le mensonge; c'est, pour le croyant, de dguiser
sa croyance sous l'apparence du systme; c'est, pour le philosophe, de
dguiser sa philosophie sous les insignes de ceux qui la combattent.

Les attaques violentes, injustes, quelquefois calomnieuses, qui viennent
de retentir sur tous les tons, peuvent donc avoir le grand avantage de
replacer chacun dans sa condition naturelle. Il faut mme, jusqu' un
certain point, fliciter l'glise de s'tre lasse la premire de la
trve menteuse que l'on avait achete si chrement de part et d'autre;
et nous ne songerons pas  nous plaindre, si tout cet clat peut ramener
sur le terrain de la vrit les sectes religieuses et les sectes
philosophiques, qui semblaient, d'un commun accord, vouloir galement
s'y soustraire.

Tout serait, en effet, perdu, si la mme indiffrence qui se glisse peu
 peu dans la vie civile, si les mmes transactions, les mmes
accommodements, les mmes dguisements o s'use la socit politique,
pntraient jusque dans les plus hautes rgions de l'intelligence, dans
le domaine des croyances et des ides; si l aussi le faux et le vrai
avaient les mmes couleurs, si l'on passait indiffremment de l'un 
l'autre, de la gauche  la droite, de la droite  la gauche; si, au
moyen d'une sorte d'idiome parlementaire, on pouvait flatter, caresser
tout ensemble le mensonge et la vrit, le bien et le mal, le ciel et
l'enfer, rduisant  la fois la croyance et la science  une pure
fiction, que l'on admet aujourd'hui, que l'on rejette demain, et
renversant ainsi le mot de Pascal: _Mensonge en de des Pyrnes,
mensonge au del, vrit nulle part!_ Plutt que d'assister  un pareil
dnouement, nous aimons mieux encore voir se rveiller contre nous et
nos amis la colre et l'anathme des tides.

A-t-on bien song, cependant,  quoi l'on s'engage, quand on parle d'un
enseignement strictement catholique? Celui-l mriterait ce nom qui
dduirait de la seule tradition ecclsiastique le fondement de toutes
les connaissances, et dtournerait, de gr ou de force, le sens de tous
les faits, pour les rapporter  un systme conu, adopt d'avance, les
yeux ferms, sans discussion, sans examen, sans observations. Aprs
cela, un seul moment de libert, d'impartialit pour la raison humaine,
et tout cet chafaudage d'orthodoxie disparat sans retour; il ne reste
qu'une opinion monstrueuse qui, affectant tout ensemble l'autorit de
l'glise et celle de la science, compromet la premire en parodiant la
seconde. Imagine qui le voudra une gologie, une physique ou une chimie
sur le fondement de la lgende dore.

Dans le fond, la vieille querelle du clerg et de l'Universit n'est
rien autre chose que celle qui partage l'esprit humain. Le clerg, dans
cette lutte, reprsente la croyance; l'Universit, la science; et il
faut que chacune de ces voies soit suivie jusqu'au bout, sans entraves.
C'est mme en se dveloppant librement, chacune dans son domaine, que
ces deux puissances peuvent un jour se rapprocher et s'unir, tandis
qu'en prtendant soumettre l'une  l'autre par la seule autorit du plus
fort ou du plus grand nombre, on ne fait rien en ralit que dtruire
l'une ou l'autre. Que serait aujourd'hui la science, si, dans la
physique, elle n'et os, par l'astronomie de Galile, contredire
l'astronomie de Josu, et dans la philosophie, par le doute mthodique
de Descartes, suspendre l'autorit de l'Eglise?

Cette libert, qui d'abord a t le principe de la science, est devenue
le principe de la socit civile et politique, de telle sorte que
l'Etat ne peut plus mme professer officiellement dans ses chaires
l'intolrance, ni le dogme: _hors de l'glise point de salut_; car ce
serait professer le contraire de son dogme politique, suivant lequel
catholiques, luthriens, calvinistes, sont galement appels et lus
sans distinction de croyance. D'o il suit que l'enseignement qui
mentirait  la loi serait celui qui, au nom d'une glise quelconque,
voudrait condamner, anathmatiser, proscrire moralement toutes les
autres; la doctrine schismatique serait aujourd'hui celle qui, au lieu
de chercher dans chacune des croyances tablies et reconnues la part de
vrit et de grandeur qui y est renferme, prtendrait les immoler  une
seule. Voil l'enseignement qui se mettrait vritablement en
contradiction, non pas seulement avec l'esprit de ce sicle, mais avec
la loi fondamentale de la France. En supposant qu'on lui abandonnt pour
un moment le champ sans discussion, on voit assez que la lutte ne serait
plus entre des opinions, mais entre la loi constitutive de ce pays, d'un
ct, et les sectaires de l'autre. Malgr la clmence de l'opinion, nous
conseillons  ces derniers de ne pas recommencer, en la harcelant, un
jeu qui leur a dj cout cher. Ce ne serait pas toujours le combat de
la mouche et du lion.


II

Voici les paroles auxquelles je fais allusion, page 271. Au moment o
elles furent prononces, il tait ais de voir ce qui se prparait.


DU SOMMEIL DE L'ESPRIT.

[21 dcembre 1842.]

Bien que l'on m'assure que dans les choses humaines la leon de la
veille ne doit jamais servir au lendemain, je vous dirai, comme le
rsultat de l'enseignement qui ressort de ce spectacle du Midi:
Prservez-vous, dfendez-vous, gardez-vous du sommeil de l'esprit; il
est trompeur; il pntre par toutes les voies, cent fois plus difficile
 rompre que le sommeil du corps. Ne croyez pas (car c'est l une des
ides par lesquelles il commence  s'insinuer), ne croyez pas, avec
votre sicle, que l'or peut tout, fait tout, est tout. Qui donc a
possd plus d'or que l'Espagne, et qui aujourd'hui a les mains plus
vides que l'Espagne? Ne reniez pas, au nom de la tradition, la libert
de discussion, l'indpendance sainte de l'esprit humain. Qui donc les a
renies plus que l'Espagne, et qui est aujourd'hui plus durement chti
que l'Espagne dans la famille chrtienne? Vous qui entrez dans la vie,
ne dites pas que vous tes dj lasss sans avoir couru, que vous
respirez dans votre poque un air qui empche les grandes penses de
natre, les courageux sacrifices de se consommer, les vocations
dsintresses de se prononcer, les hardies entreprises de s'accomplir;
qu'un souffle a pass sur votre tte, qu'il a glac par hasard dans
votre coeur le germe de l'avenir, que vous ne pouvez rsister seuls 
l'influence d'une socit matrialiste, et qu'enfin ce n'est pas votre
faute si, jeunes, vous souffrez dj du dsabusement et de l'exprience
de l'ge mr. Ne dites pas cela, car c'est le conseil le plus insidieux
du sommeil de l'esprit. Par quel trange miracle vous trouveriez-vous
fatigus du travail d'autrui? Pendant que vos pres couraient sans
relche d'un bout  l'autre sur tous les champs de bataille de l'Europe,
o tiez-vous? que faisiez-vous? Vous reposiez tranquillement dans le
berceau; veillez-vous maintenant aux combats de l'intelligence, pour ne
plus vous endormir que dans la mort! Le monde est nouveau aux hommes
nouveaux, et c'est un bonheur que beaucoup de gens vous envient
d'appartenir  un pays qui, suivant les instincts que feront prvaloir
les gnrations les plus jeunes, peut encore opter entre le commencement
du dclin ou la continuation des jours de gloire.




TABLE


LEONS DE M. MICHELET.

INTRODUCTION. I. Le jsuitisme, l'esprit de la police mis dans
la religion                                                            1

Le prtre et le jsuite                                                3

Qu'est-ce que les jsuites? la contre-rvolution                       9

Comment ils ont gagn les mres, les filles; des jsuitesses          11

Tentatives des jsuites pour gagner les coles                        15

II. Mon enseignement; son caractre spiritualiste                     17

Comment il a t troubl, et ce qu'il sera dsormais                  25

Ire Leon. MACHINISME MODERNE. _Du machinisme moral_
(27 avril 1843)                                                       29

IIe. RACTIONS DU PASS. _Des revenants._ Perind ac cadaver
(4 mai)                                                               38

IIIe. DUCATION, DIVINE, HUMAINE. _ducation contre nature_
(11 mai)                                                              51

Troubles.--Lettre au principal rdacteur du Journal
des Dbats (15 mai)                                                   61

IVe. LIBERT, FCONDIT. _Strilit des jsuites_ (18 mai 1843)       65

Ve. LIBRE ASSOCIATION, FCONDIT. _Strilit de l'glise
asservie_ (26 mai)                                                    74

VIe. L'ESPRIT DE VIE, L'ESPRIT DE MORT. _Avions-nous le
droit de signaler l'esprit de mort?_ (1er juin)                       85

Stratgie des jsuites, dans l'anne 1843, en Suisse et
en France. Leurs libelles. 1. _Monopole universitaire_;
2. _Simple coup-d'oeil_                                               99

LEONS DE M. QUINET.

INTRODUCTION. Situation gnrale                                     107

Consquences de la suppression de la religion d'tat.

Quels sont les vrais hrtiques?

L'tat plus chrtien que l'ultramontanisme.

De la politique catholique.

Ire. Leon. De la libert de discussion en matire religieuse
(10 mai 1843)                                                        120

IIe. ORIGINE DU JSUITISME. Ignace de Loyola (17 mai)                145

IIIe. CONSTITUTIONS. Pharisasme chrtien (24 mai)                   172

IVe. DES MISSIONS. L'vangile dguis (31 mai)                       197

Ve. THORIES POLITIQUES. Ultramontanisme (7 juin)                    221

VIe. PHILOSOPHIE. Du jsuitisme dans l'ordre temporel.
Conclusion (14 juin)                                                 249

APPENDICE. Un mot sur la polmique religieuse (15 avril 1842)        277

Du sommeil de l'esprit. Extrait d'un discours sur la
renaissance (21 dcembre 1842)                                       290

       *       *       *       *       *


NOTES:

[1] Selon une personne qui croit tre bien informe, il y en aurait
aujourd'hui en France plus de 960; au moment de la rvolution de
juillet, il y en avait 423. A cette poque ils taient concentrs dans
quelques maisons; aujourd'hui, ils sont dissmins dans tous les
diocses.--Ils se rpandent partout en ce moment. Il vient d'en passer
trois  Alger, plusieurs en Russie. Ils se font demander au pape par le
Mexique et la Nouvelle-Grenade. Matres du Valais, ils viennent de
s'emparer de Lucerne et des Petits cantons, etc., etc.

[2] Qu'on sache bien une fois, malgr les ternelles rptitions des
Jsuites qui se trompent  dessein sur tout cela, que la question de la
libert de l'enseignement et de ce qu'ils appellent le monopole de
l'Universit, n'a rien  faire ici. On ne trouvera pas un mot l-dessus
dans ce volume. J'ai des amis bien chers dans l'Universit, mais, depuis
1838, je n'ai plus l'honneur de lui appartenir.

[3] M. l'archevque de Paris les a invits en vain  envoyer leurs
lves aux cours de la Facult de thologie.

[4] Au grand pril de leur moralit; j'admire tout ce que ces jeunes
prtres, levs dans cette casuistique, conservent encore
d'honntet.--Mais ne voyez-vous pas, dit un vque, que ce sont des
livres de mdecine.... Il y a telle mdecine qui est infme, celle qui,
sous prtexte d'une maladie, aujourd'hui oublie (ou mme imaginaire et
physiquement impossible), salit le malade et le mdecin... L'assurance
cynique qu'on met  dfendre tout cela, doit faire sentir combien la loi
devrait surveiller ces grandes maisons fermes, o personne ne sait ce
qui se passe... Certains couvents se sont transforms en maisons de
correction.

[5] Le jsuite n'est pas seulement confesseur, il est _directeur_, et
comme tel, consult sur tout; comme tel, il ne se croit nullement engag
au secret, en sorte que vingt directeurs qui vivent ensemble peuvent
mettre en commun, examiner et _combiner_ les milliers d'mes qui leur
sont ouvertes, et qu'ils voient _de part en part_... Mariages,
testaments, tous les actes de leurs pnitents et pnitentes, peuvent
tre discuts, prpars dans ces conciliabules!

[6] On peut parler ainsi, lorsqu'une cause, embrasse par le _Sicle_,
le _Constitutionnel_, et le _Courrier_, est dfendue d'une part par les
_Dbats_ et la _Revue des Deux-Mondes_, de l'autre par le _National_; la
_Gazette_ mme s'est dclare contre les Jsuites dans la question du
probabilisme.

[7] Les dames du Sacr-Coeur sont, non seulement diriges et
gouvernes par les Jsuites, mais elles ont, depuis 1823, les mmes
constitutions. Les intrts pcuniaires de ces deux branches de l'ordre
doivent tre communs jusqu' un certain point, puisque les jsuites de
retour aprs la rvolution de juillet, ont t aids par la caisse du
Sacr-Coeur.--On a rvoqu expressment la dfense faite aux Jsuites
par Loyola de diriger des maisons de femmes.

[8] La lassitude des mes, aprs tant de dsappointements politiques,
et amen un retour srieux aux ides religieuses, si les spculateurs
en religion ne se fussent empresss d'exploiter cette situation.

[9] Art chrtien, dmagogie catholique, etc.

[10] Je n'ai pas besoin de dire qu'il s'agit de la tendance et de la
mthode, plus que des rsultats obtenus.

[11] Quand je raconte Charles VI, ils me croient matrialiste, quand je
raconte la Pucelle, ils me croient spiritualiste; pauvres critiques, qui
jugent sur la nature du sujet, et non sur la mthode, qui a toujours t
la mme.

[12] Et que je vais mieux poser dans un livre spcial.

[13] Nul autre professeur n'avait t encore troubl dans son
enseignement. Les troubles de la Sorbonne n'ont eu lieu qu'un mois ou
deux aprs, dans la mme anne, 1842.

[14] Objection contre ces genres d'ouvrages, et non contre tel ouvrage
o les auteurs ont montr un esprit original et profond.

[15] Le symbolisme vivant du moyen ge, qui toujours allait changeant
sous une forme immobile en apparence, ressemblait en cela  toute chose
vivante,  la plante par exemple qui change si doucement qu'on croit que
rien n'a chang. Rien de plus tranger  la mthode artificielle,
voulue, raisonne, qui prmdite l'enthousiasme et mcanise la foi.

[16] Trois ans aprs la Saint-Barthlemi, Grgoire XIII, qui avait
remerci le ciel de cet heureux vnement, accorda aux Jsuites tous les
privilges que les papes avaient accords ou accorderaient jamais
(_concessis et concedendis_)  toutes personnes ecclsiastiques,
sculires ou rgulires. De l leur prtention de reprsenter toute
l'glise, conformment  ce nom ambitieux de Socit de Jsus.--Ils en
sont la dangereuse contrefaon. Ils prennent hardiment dans toutes les
rgles antrieures, copient saint Benot, saint Dominique, saint
Franois. Allez voir ensuite les originaux, vous trouvez que les textes
emprunts avaient un autre sens, tout religieux et potique, et qui n'a
rien  voir avec la police de ceux-ci... Effet bizarre et ridicule,
comme d'une ordonnance de police qui irait chercher ses motifs dans la
Divine comdie. V. plus bas les notes de la p. 57 et de la p. 70.

[17] On sait le mot du gnral: Sint ut sunt, aut non sint.

[18] Au sujet du cardinal jsuite Bellarmin.

[19] Le serpent du vieux limon se prsente aimable, luisant, caill,
ail: Voyez mes belles cailles, et mes ailes, montez sur mon dos,
volons ensemble  la lumire!--Quoi! avec ce ventre de reptile, vous
promettez de voler! c'est vous, chauve-souris, qui me menez au
soleil?... Arrire! monstres chimriques, arrire, mensonges vivants!...
Sainte lumire, viens  mon aide, contre les fantmes du chaos, et
l'engloutissement de la vieille nuit!

[20] Voyez la statue de la fille de Jean Bureau  Versailles.

[21]...Obedientia, tum in executione, tum in voluntate, tum in
intellectu, sit in nobis semper ex omni parte perfecta... _omnia justa
esse nobis persuadendo_. Constit. p. 123, in-12, Rom, in collegio
Societatis, 1583.

[22] L'dit de Turin, 1655, constate cette chose effroyable, par
l'adoucissement mme qu'il y met: Dfense d'enlever les garons avant
douze ans, les filles avant dix.

[23] Pour justifier la dfense d'apprendre  lire qu'ils font  leurs
domestiques, ils citent hardiment saint Franois d'Assise (_Reg.
comment._ _Nigronus_, p. 303), qui, avec sa confiance parfaite dans
l'illumination divine, dispense les siens d'tudier... Je crois voir
Machiavel exploitant, pour sa politique, le mot qu'il aurait surpris sur
les lvres d'un enfant.--Il en est de mme d'une foule de choses dont
les Jsuites ont pris la lettre dans les anciennes rgles, mais qui ont
chez eux, un sens tout diffrent, et ne sont l que pour tmoigner
combien leur esprit est contraire  celui du moyen ge.

[24] _Histoire de France_  l'usage de la jeunesse, t. II, p. 342;
in-12, nouvelle dition, revue et corrige, 1843; imprime  Lyon, chez
Louis Lesne, imprimeur-libraire, ancienne maison Rusand. Ce livre et
tous ceux de la mme main sont dsigns dans les catalogues par le signe
A. M. D. G. (_ad majorem Dei gloriam_), ou par L. N. N. (_lucet, non
nocet_.)

[25] Et de mois en mois. Dans l'dition qu'ils ont faite en juin, ils
ont supprim le passage que je citais au collge de France, d'aprs une
dition de janvier ou fvrier, que j'ai encore sous les yeux en crivant
cette note, aujourd'hui 24 juin.

[26] Il faut voir les discours qu'ils lui prtent, absurdes, insultants
pour nous (II, 312), les folies sanguinaires qu'ils font dire  Napolon
(II, 324), les inepties d'une haine idiote: Au 20 mars, on aurait ml
au cri de vive l'empereur, le cri de _vive l'enfer!  bas le paradis!_
p. 337.--Que dire de la dissertation sur les perruques qui, dans ce
petit livre, occupent deux pages entires (II, 168-169)? Le reste est 
l'avenant; partout, le mme esprit, mondain et dvot, les choses les
plus graves dites avec une lgret dplorable, o l'on sent la mort du
coeur... Voil dans quel style l'auteur parle de la Saint-Barthlemi:
Le mariage eut lieu, et la joie de la fte et t complte sans la
catastrophe sanglante qui la termina. I, 294. Ce qui est au-dessus de
tout, c'est cet loge audacieux des Jsuites par les Jsuites: Par une
distinction bien honorable pour cette compagnie, _on lui comptait autant
d'ennemis qu' la religion elle-mme_, II, 103.

[27] Que de faits je pourrais citer! en voici un, qui mrite d'tre
sauv de l'oubli. A la bataille de Wagram, une des batteries de la garde
impriale se trouva tablie pour quelques moments sur un champ couvert
de blesss ennemis; l'un d'eux, qui souffrait horriblement de sa
blessure, de la soif et de la chaleur, criait aux Franais de l'achever;
furieux de n'tre pas compris (il parlait hongrois), il se trane vers
une arme charge, et il essaie de la tirer sur les canonniers;
l'officier franais lui ta l'arme des mains, et suspendit quelques
habits  un faisceau de fusils pour lui faire de l'ombre.--Cet officier
tait M. Fourcy-Gauduin, capitaine de l'artillerie de la garde,
excellent historien de l'cole polytechnique, qui a fait des posies
charmantes  travers ces guerres terribles et sur tous les champs de
bataille de l'Europe. Il a cette simple pitaphe  notre cimetire du
midi: _Hinc surrecturus_. Et plus bas: _Stylo et gladio meruit_. Les
deux premiers mots, si nobles et si chrtiens, sont ceux qu'il avait
lui-mme crits sur la tombe de sa mre. [_Hinc surrectura_!]

[28] Mme dveloppement dans les sciences; ds le commencement du
sicle, je vois travailler en face,  l'occasion de nos grandes luttes,
et travailler nanmoins en parfait accord, les chimistes de la France,
les mcaniciens de l'Angleterre, tous tirant du sein de la nature des
forces merveilleuses, qui pour avoir t cherches sous l'inspiration de
la guerre, n'en restent pas moins pour toujours la pacifique possession
de l'humanit.

[29] Voir la liste dans l'Apologie (par le jsuite Crutti), p. 292-310:
_Historiens_, Bougeant, Duhalde, Strada, Charlevoix, Maimbourg, etc.
_rudits_, Ptau, Sirmond, Bollandus, Gaubil, Parennin, etc.
_Littrateurs_, Bouhours, Rapin, La Rue, Jouvency, Vanire, Sanadon,
etc. Beaucoup d'hommes de science et de mrite; pas un homme de
gnie.--Ce qu'ils ont  dire, c'est qu'tant venus aux temps du combat,
ayant men gnralement une vie d'action, ils ont plus agi que cr, et
qu'il faut moins examiner leurs monuments que leurs actes... Eh bien!
leur action a-t-elle t vraiment fconde? Nous rpondrons non, sans
hsiter, mme pour les missions. Voyez la leon de M. Quinet.

[30] Le Poussin n'aimait ni les Jsuites, ni la peinture des Jsuites.
Il disait schement  ceux qui lui reprochaient de reprsenter
Jsus-Christ sous une figure trop austre: Que notre Seigneur n'avait
pas t _un pre douillet_.

[31] L'ordre tout entier est un historien, un biographe infatigable, un
laborieux archiviste. Il raconte, jour par jour,  son gnral, tout ce
qui se passe au monde.

[32] Tout ce qu'on trouve dans ce livre d'emprunt au moyen ge, y prend
un caractre moderne, souvent trs-oppos  l'ancien esprit. Ce qui y
rgne, c'est un esprit scribe, une manie rglementaire infinie, une
curiosit gouvernementale qui ne s'arrte jamais, qui voudrait voir,
atteindre le fond par del le fond. De l, les raffinements inous de
leur casuistique, et ce triste courage de soulever et dcomposer la
boue, au risque d'embourber encore plus...--Au total: petit esprit,
subtil et minutieux, mlange btard de bureaucratie et de scolastique...
Plus de police que de politique.

[33] Police et contre-police. _Le confesseur mme espionn par sa
pnitente_, qu'on lui envoie parfois pour lui faire des questions
insidieuses! une femme, servant tour  tour d'espion  deux hommes
jaloux l'un de l'autre... Enfer sous l'enfer!.. O est le Dante qui
aurait trouv cela?.. La ralit est bien plus vaste et plus terrible
que toute imagination!...--Ce genre d'espionnage n'est pas dans la
rgle, mais _dans la pratique_.

[34] Et ils en ont rendu certainement, dans cet entr'acte des tudes,
l'ducation scolastique ayant fini, et l'ducation moderne n'ayant pas
commenc. Nanmoins leur mthode, mme en ce qu'elle a de judicieux, est
gte par le petit esprit, par les divisions excessives de temps et
d'tudes diverses; tout est coup mesquinement: un quart d'heure pour
quatre lignes de Cicron, un autre quart d'heures pour Virgile, etc.
Ajoutez leur manie d'arranger les auteurs, d'y mler mme leur style,
d'habiller les anciens en Jsuites, etc.

[35] _Institutum Soc. Jes._, II; 114, d. Prag. in-folio. Rien n'a
chang dans l'ducation des Jsuites. Tout ce que j'avais lu dans
l'_Intrieur de Saint-Acheul, par un de ses lves_, m'a t confirm
par des lves de Brugelete, de Brieg et de Fribourg.

[36] Voir spcialement ce que j'ai dit sur la Saint-Barthlemi, Prcis
de l'Histoire moderne, au bas de la p. 141, dition de 1827.

[37] Je n'ai point sollicit sous la restauration, comme on l'a dit,
mais j'ai t sollicit; dans quel moment? En 1828, sous le ministre
Martignac, et par l'intermdiaire d'un de mes illustres amis  qui ce
ministre rendait alors sa chaire, aux applaudissements de la France.

[38] De l'tat actuel du clerg, et en particulier des curs ruraux
appels desservants, par MM. Allignol, prtres desservants, 1839.

[39] Voyez encore avec quelle fcondit, le libre dveloppement se
produit dans ces aimables associations des grands peintres, du treizime
au seizime sicle!

Le matre, admettant ses lves  peindre dans ses tableaux, n'en
poursuit pas moins,  travers ce flot de peinture diverse, sa vigoureuse
impulsion... Eux qui semblent s'immoler  lui, s'absorber en lui, se
perdre dans sa gloire, plus ils s'oublient, plus ils gagnent. Ils vont
libres et lgers, sans intrt, ni orgueil, et la grce vient sous leur
pinceau, sans qu'ils sachent d'o elle vient... Un matin, voil ce jeune
homme qui broyait hier les couleurs, devenu lui-mme matre et chef
d'cole.

Ce qui, dans l'association libre, est vraiment divin, c'est qu'en se
proposant telle oeuvre spciale, elle dveloppe ce qui est au-dessus
de toute oeuvre, la puissance qui peut les faire toutes: l'union, la
_fraternit_... Dans tel tableau de Rubens o Van Dick a mis la main, il
y a quelque chose au-dessus de ce tableau, au-dessus mme de l'art, leur
glorieuse amiti!

Plus on comprendra la vertu de la libre association, plus on se plaira 
voir surgir  la vie des forces nouvelles; plus on tendra la main au
nouveau venu. Tout homme de gnie diffrent, d'tude diverse, nous
apporte un lment qu'il faut accueillir. Il arrive pour nous complter.
Avant lui, la grande lyre que nous formons entre nous, n'tait pas
encore harmonique; chaque corde n'est mise en valeur que par les cordes
voisines... S'il en vient une de plus, rjouissons-nous, la lyre
rsonnera mieux.

[40] L'illustre M. de La Mennais.

[41] Cette fois, ce n'est plus un chanoine, c'est un cur qui signe.
L'appel de la presse au clerg infrieur avait fort alarm; dans le
nouveau pamphlet, on se hte de composer avec lui; des deux choses que
les curs desservants demandent (l'_inamovibilit_ et les _tribunaux_),
on accorde l'inamovibilit qui isolerait les curs de l'vch; mais on
craint les tribunaux, qui, tout en limitant le pouvoir de l'vque, le
fortifierait en effet, et ferait de l'vch un gouvernement rgulier,
au lieu d'une tyrannie faible, violente, odieuse au clerg, et partant
oblige de s'appuyer sur les jsuites et sur Rome. V. _Simple
coup-d'oeil_, p. 170-178.--Partout la main des jsuites est
reconnaissable; personne ne s'y trompera, j'en donnerais au besoin une
foule de preuves. On vient de voir avec quelle facilit ils font la paix
avec les curs aux dpens de l'vque; ils conviennent qu'aprs tout:
L'vque est homme, etc.--Ils parlent de tous les tats de l'Europe,
except de ceux qui sont gouverns par les jsuites; ceux-l, ils les
nomment  peine, et il en est qu'ils ne nomment point.--Ce terme de
jsuite, _si honorable partout_, p. 85. Personne en France, pas mme un
jsuite, n'et crit cela; il faut que le livre ait t fait en Savoie
ou  Fribourg.

[42] Il est certain (tout trange que cela pourra paratre) qu'ils
feraient dire ces sottises dans la premire alarme; c'tait une vieille
femme, un bdeau, un donneur d'eau bnite, qui disait cela  l'oreille.

[43] L'enseignement appartient au clerg de droit divin... l'Universit
a usurp... Il faut que l'Universit ou le catholicisme cde la place,
etc. p. 104.

[44] _S'emparer de la presse_, ne veut pas dire simplement _user de la
presse_, puisque les auteurs avouent leurs efforts pour _empcher_ la
vente des livres protestants (p. 81, note).

[45] _Ibidem_, p. 191. Si l'on veut savoir ce que l'industrie
deviendrait sous une telle influence, il faut voir la misre de la
plupart des pays o elle domine; celui o elle rgne sans partage,
l'tat romain, c'est le dsert.

[46] Le jsuite qui a crit les p. 82-85, et surtout la note de la p.
83, est un homme d'avenir; il est encore jeune et ignorant, cela est
visible, mais il y a en lui du Jacques Clment et du Marat.

Ces pages, plus violentes que tout ce qu'on a condamn dans les plus
violents pamphlets politiques, semblent combines pour exasprer le
fanatisme des paysans du midi. C'est pour le midi seul que le livre est
crit; on n'en a pas envoy un seul exemplaire  Paris.--Dans la note,
le belliqueux jsuite passe la revue de ses forces, et il finit par
cette phrase sinistre: AU XVIe SICLE,  LA COUR DE CATHERINE DE
MDICIS, ON FIT AUSSI DES MARIAGES HUGUENOTS.... et ils aboutirent  la
guerre civile. _Simple coup-d'oeil, etc._, p. 83.

[47] Ils emploient un bon tiers du livre  le prouver.

[48] Voyez l'appendice.

[49] On a marqu les signes de sympathie de l'auditoire, tant que l'on a
eu  constater des tentatives de dsordres.

[50] Le pre Bouhours, Vie de saint Ignace, p. 122.

[51] Tertius orandi modus per quamdam vocum et temporum
commensurationem. Exercitia spiritualia, p. 200.

[52] Punctum primum est proponere mihi ob oculos humanum regem.
Exercit. Spirit., p. 97.

[53] Admotis sensuum officiis. Exercit. Spirit., p. 182; Deind
repetitiones et usus sensuum velut pris, ibid. p. 167.

[54] Quare flagellis potissimm utemur ex funiculis minutis, qu
exteriores affligunt partes, non autem ade interiores, ut valetudinem
adversam causare possint.

[55] Ut si non ben ei succedant negotia. Directorium, p. 16.

[56] Etiam optima est commoditas in ipsis vitiis. _Ib._, p. 17.

[57] Cert hoc postremm tacendum. _Ib._, p. 18.

[58] Et quidam aliquand nobiles. _Ib._, p. 67.

[59] Quia sic facilis res celatur. Direct., p. 75.

[60] Maxim familiarium. _Ib._, p. 39.

[61] In ill quasi agoni suffocatur. _Ib._, p. 223.

[62] Sinendus est aliquand respirare. Directorium, p. 215.

[63] Cum deind quodammod respirat. _Ib._, p. 223.

[64] Non semper affligatur. _Ib._, p. 216.

[65] Electionem.

[66] Regul societatis.

[67] Manifestare sese invicem.--Qucumque per quemvis manifestentur.
Regul. Societ. p. 2.

[68] Totum regimen nostrum videtur hunc habere scopum, ut malefacta
inject terr occultentur, et hominum notiti subtrahantur.

[69] Chambre des dputs, sance du 27 mai.

[70] Infirmis etiam abject et infim conditionis vulg dictis parias.

[71] M. l'vque de Chartres.

[72] Bellarmin. De potestat. Summ. Pontif. cap. V, p. 77.

[73] _Ipsorum mos est._

[74] Neminem ex sacrato ordine supplicio quamvis merito subjiciat. De
Rege, lib. I, cap. X, p. 88.

[75] Facinus memorabile, nobile, insigne. De rege, lib. I, cap. VI.

[76] Sed major vis vires et animum confirmabat. _Ib._, p. 54.

[77] Viri eruditi et graves. _Ib._, cap. VI, p. 60.

[78] Noxium medicamentum. De Rege, lib. I, cap. VII, p. 67.

[79] Mmoires de Sully, tome V, p. 113.

[80] M. de Maistre. Le pape, p. 152.

[81] _Ib._, p. 159.

[82] Clericos  jurisdictione seculari exemptos non tantum in
spiritualibus, sed etiam in temporalibus. _De Potest. Summ. Pont._ Cap.
34, p. 273, 281, 283, etc.

[83] Hi a docendi munere sine dubio removendi. Rat. St., p. 172.

[84] Ade ut tridui vel quatridui circiter spatium non excedant. _Ib._,
p. 227.

[85] Caveat ne ingrediantur disputationem de principiis. _Ib._, p. 227.

[86] Nihil dicant, nihil agant!

[87] Inepti ad philosophiam, ad casuum studia destinentur. _Rat. Stud._,
p. 172.

[88] Solemniorem disputationem.

[89] Exercitatio, V. Imago primi sculi, p. 441, 460.

[90] Ludus poeticus. V. _ib._, p. 157, 444, 447, 706.

[91] Jure innat libertatis human. Molina. Comment., p. 761.

[92] Voy. l'Appendice.








End of Project Gutenberg's Des jsuites, by Jules Michelet and Edgar Quinet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DES JSUITES ***

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state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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