Project Gutenberg's Molire, tome premier, by Jean-Baptiste Poquelin Molire

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license


Title: Molire, tome premier
       Oeuvres compltes de J.-B. Poquelin Molire

Author: Jean-Baptiste Poquelin Molire

Editor: Philarte Chasles

Release Date: June 26, 2012 [EBook #40086]
[Last updated: August 22, 2013]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIRE, TOME PREMIER ***




Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by The
Internet Archive/Canadian Libraries)









  Au lecteur

  Cette version lectronique reproduit, dans son intgralit,
  la version originale.

  La ponctuation n'a pas t modifie hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a t conserve. Seuls quelques mots ont t modifis.
  La liste des modifications se trouve  la fin du texte.




  OEUVRES COMPLTES
  DE J.-B. POQUELIN

  MOLIRE


  E. COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




  OEUVRES COMPLTES
  DE J.-B. POQUELIN


  MOLIRE

  NOUVELLE DITION


  PAR

  M. PHILARTE CHASLES
  PROFESSEUR AU COLLGE DE FRANCE


    Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour
    Molire.

    SAINTE-BEUVE.


  TOME PREMIER


  PARIS

  CALMANN LVY, DITEUR
  ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
  3, RUE AUBER, 3

  1888
  Droits de reproduction et de traduction rservs




JEAN-BAPTISTE POQUELIN MOLIRE
N LE 15 JANVIER 1622, MORT LE 17 FVRIER 1673


Quel est le plus grand des crivains de mon rgne? demandait Louis XIV
 Boileau.--Sire, c'est Molire.

Non-seulement Despraux ne se trompait pas, mais de tous les crivains
que la France a produits, sans excepter Voltaire lui-mme, imprgn de
l'esprit anglais par son sjour  Londres, c'est incontestablement
Molire ou Poquelin qui reproduit avec l'exactitude la plus vive et la
plus complte le fond du gnie franais.

En raison de cette identit de son gnie avec le ntre, il exera sur
l'poque subsquente, sur le dix-huitime sicle, sur l'poque mme o
nous crivons, la plus active, la plus redoutable influence. Tout ce
qu'il a voulu dtruire est en ruine. Les types qu'il a crs ne peuvent
mourir. Le sens de la vie pratique, qu'il a recommand d'aprs Gassendi,
a fini par l'emporter sur les ides qui imposaient  la socit
franaise. Il n'y a pas de superstition qu'il n'ait attaque, pas de
crdulit qu'il n'ait saisie corps  corps pour la terrasser, pas de
formule qu'il ne se soit efforc de dtruire. A-t-il, comme l'exprime si
bien Swift, _dchir l'toffe avec la doublure_? l'histoire le dira. Ce
qui est certain, c'est que l'lve de Lucrce, le protg de Louis XIV,
poursuivait un but dtermin vers lequel il a march d'un pas ferme,
obstin, tantt foulant aux pieds les obstacles, tantt les tournant
avec adresse. Le sujet de _Tartuffe_ est dans Lucrce;  Lucrce
appartient ce vers, vritable devise de Molire:

  _Et religionis..... nodos solvere curo[1]._

La puissance de Molire sur les esprits a t telle, qu'une lgende
inexacte, calomnieuse de son vivant, romanesque aprs sa mort, s'est
forme autour de cette gloire populaire. Il est un mythe comme Jules
Csar et Apollon.

  [1] Ce que je veux, c'est rompre les entraves qui nous enchanent
  (_religionis.... quod religat_).

Dates, vnements, ralits, souvenirs, sont venus se confondre dans un
inextricable chaos o la figure de Molire a disparu. Tous les vices
jusqu' l'ivrognerie, jusqu' l'inceste et au vol, lui furent imputs de
son vivant. Les vertus les plus thres lui furent attribues par les
prtres de son culte. Homme d'action, sans cesse en face du public, du
roi ou de sa troupe, occup de son gouvernement et de la cration de ses
oeuvres, il n'a laiss aucune trace de sa propre vie, aucun document
biographique,  peine une lettre. Les pamphlets pour et contre lui
composaient dj une bibliothque, lorsqu'un couteur aux portes, nomm
Grimarest, collecteur d'anas, aimant l'exagration des rcits et
incapable de critique, prtendit, trente-deux ans aprs la mort du
comdien populaire, raconter et expliquer sa vie. Vers la mme poque,
une comdienne,  ce que l'on croit du moins, force de se rfugier en
Hollande, jetait dans un libelle les souvenirs de coulisse qu'elle avait
pu recueillir sur l'intrieur du mnage de Molire et de sa femme. Enfin
quelques dtails authentiques, sems dans l'dition de ses oeuvres
publie par Lagrange en 1682, compltent l'ensemble des documents
comtemporains qui ont servi de base  cette lgende de Molire,
excellente  consulter, mais qu'il est bon de soumettre  l'examen le
plus scrupuleux.

Essayons d'en extraire le petit nombre de faits dont la biographie de
Molire doit se composer dsormais et qui, grce au zle et  la
curiosit infatigable d'une arme de scoliastes et de critiques, ne
peuvent plus tre contests.

Les anctres de Molire taient cossais. Ses auteurs remontaient  des
_Pawklyn_ d'cosse, soldats ou archers de Charles VIII, et dont les
descendants taient devenus bourgeois de Paris, puis tapissiers du roi
de pre en fils. Ce nom, _Pawklyn_, qui se retrouve intgralement dans
une pice authentique cite par M. Taschereau, rpugnant  l'orthographe
franaise et latine, se transforma tour  tour et par une mtamorphose
naturelle en Pauquelin, Poclain, Poclin, Pocguelin, Poguelin, Pocquelin
et Poquelin. C'est sous cette dernire forme que nous apparaissent le
pre et le grand-pre de Molire. Ajoutons, sans vouloir attacher aucune
superstition philologique  ce fait singulier, que des racines
teutoniques du mot _Pawklyn_ ou Poquelin, l'une, _lyn_, ou _lein_,
indique la grce ou l'lgance au moyen du diminutif: l'autre, _Pawky_,
la sagacit populaire et la pntration ingnieuse. Dans ce sens, Allan
Ramsay et Robert Burns l'emploient souvent.

Au coin de la rue des Vieilles-tuves et de la rue Saint-Honor, prs le
cimetire des Saints-Innocents, non loin des piliers des Halles on
voyait, au commencement du dix-huitime sicle, une maison  pignons
antiques, habite de pre en fils par de riches tapissiers du roi et
remarquable par son enseigne, par les sculptures qui l'ornaient autant
que par son achalandage. Une troupe de singes grimpant  un pommier et
se jetant des pommes avait t taille dans la pierre; de l les mots
brods sur une espce de tente ou de pavillon suspendu au-dessus de la
boutique, mots dont l'orthographe inexacte ne choquait alors personne:

  AV PAVILLON DES CINGES.

C'tait la demeure des Poquelin, qui tenaient rang honorable dans la
bourgeoisie; car la charge de tapissier du roi tait dj dans la
famille, et l'enfant Poquelin, n et baptis le 15 janvier 1622, sous
les noms de Jean-Baptiste, avait neuf ans lorsque la mme charge fut
transmise  son pre Jean Poquelin, et quinze ans lorsqu'on lui en fit
obtenir la survivance.

Jean-Baptiste fit ses classes comme externe  Paris au collge de
Clermont, chez les jsuites, qui, depuis la fin du seizime sicle,
dirigeaient l'ducation franaise; admirables humanistes, habiles 
aiguiser les facults de l'esprit, mais qui, s'cartant du sens chrtien
de la grce tel que la svrit des jansnistes l'enseignait,
favorisrent les belles-lettres et les formules brillantes de
l'intelligence, et ptrirent de leurs propres mains Molire, Fontenelle,
Voltaire. Ses condisciples, Bernier, Hesnault, Cyrano de Bergerac,
Chapelle, le prince de Conti, allrent, de l'aveu de leurs parents, leur
cours d'humanits termin, couter les leons de ce savant et prudent
Gassend, surnomm Gassendi, qui transmettait la libre pense de la
Renaissance au monde nouveau du dix-septime sicle. Gassend et t
brl ou tout au moins exil, s'il n'avait pas crit en latin et prvenu
les dangers par l'amnit de son commerce et la rserve de sa conduite.
Nul n'avait plus grande horreur de la routine que cet observateur  la
fois sagace et hardi, qui compltait la dcouverte de Harvey, apercevait
dans le ciel cinq nouveaux satellites de Jupiter, riait des scolastiques
et de leurs raisonnements sur le vide, et poursuivait de son ironie ceux
qui ne voyaient aucun salut hors de la formule aristotlique. Sous la
direction de Gassendi, le fils du tapissier se mit  traduire en vers
franais, comme premier essai de son talent nergique, le beau pome
matrialiste du romain Lucrce. Gassendi lui communiqua sa persvrante
haine pour le mensonge et pour la servilit de la pense toujours
sduite par la tradition ou la mode. Les causeries de Gassendi, qui
n'ont pas laiss de trace, ont dtermin la voie philosophique suivie
par Molire: L'heureux temps, crit le malin et doux philosophe  l'un
de ses amis (toujours en latin), que celui o, les envieux tant
absents, ne craignant pas les espions, nous livrant sans crainte  la
recherche du vrai, nous pouvions philosopher  notre gr et rire  notre
aise de la _comdie_ que joue le monde entier! Pour ce chef d'cole si
modr et si habile, rire et philosopher, c'tait mme chose. Molire
prit au srieux les enseignements de Gassendi; son thtre n'en est que
le dveloppement.

Sa famille avait fond sur lui de grandes esprances; il alla tudier le
droit  Orlans, et il parat prouv qu'il se fit recevoir avocat. En
1645, date prcise (comme le dit trs-bien M. Louandre), le brillant
lve du collge de Clermont se dtacha tout  coup de sa famille;
pourquoi? aucun fait et aucun renseignement positif ne l'attestent. Le
got de la comdie et des reprsentations scniques, man de l'Italie,
s'tait empar des esprits. La folie des thtres succdait  la manie
des Acadmies. Le _noble mtier_ d'acteur et d'auteur,--et les deux
professions se confondaient,--attirait les jeunes mes, enivres du
succs du _Cid_, jou en 1632. A prsent, dit Corneille dans
_l'Illusion_:

                            ..... Le thtre
  Est dans un lieu si haut, que chacun l'idoltre.

Pas de jeune gentilhomme qui ne ft fier de jouer la comdie et de bien
pousser une passion. Le roi, en 1641, venait de dclarer par ordonnance
que l'_tat de comdien ne peut tre dsormais imput  blme et
prjudiciable  la rputation des comdiens dans le commerce public_. De
nombreuses colonies dramatiques se rpandaient  travers la France et
l'Europe. Ravis de divertir les autres pour s'amuser eux-mmes, fils de
familles, jeunes artistes, potes en herbe, accompagns de leurs belles,
allaient chercher fortune. Le mme phnomne s'tait manifest en
Espagne du temps de Lope, en Angleterre  l'poque de Shakespeare,
surtout en Italie  la fondation des acadmies, qui crrent chacune
leur thtre; autant de troupes de thtre que d'acadmies, autant
d'acadmies que de hameaux. Les _Mmoires_ de Tristan, ceux de Cosnac,
surtout le _Roman comique_ de Scarron et le _Viage entretenido_ (Voyage
amusant) de Rojas dcrivent plaisamment cette vie nomade, celle de
Molire comme de Salvator Rosa, qui peignait pour son thtre ses
propres dcorations, rcitait des odes et des satires habill en
Scaramouche et soutenait en Italie la dernire gloire de la Comdie de
l'art.

Emport par le mouvement gnral, Molire ne fut pas plus bohmien que
son poque; mais il fut bohmien de gnie; runissant un petit nombre
d'enfants de famille qu'il qualifia d'_Illustre thtre_, il planta ses
trteaux d'abord  la porte de Nesle, o se trouve maintenant un des
pavillons du palais de l'Institut, puis au port Saint-Paul, c'est--dire
en plein vent, en face de l'Htel de Ville, enfin au Jeu de Paume de la
Croix-Blanche, au carrefour de Buci, dans un lieu couvert.

Pourquoi donner ce titre d'_illustre_ au petit groupe nomade dont il
tait directeur? Et quel est le sens de ce baptme nouveau (Molire)
qu'il imposa  son gnie et qu'il a rendu glorieux? C'tait le thtre
clatant par excellence qu'il voulait crer (_illustris_). Un crivain
tranger, non sans quelque apparence de raison, veut trouver dans
_moliri_ (faire effort, tendre vers un but) l'origine du mot Molire
qu'il prit en quittant celui de Poquelin et qui avait dj appartenu 
deux romanciers obscurs. Une ambition soutenue caractrise en effet
Molire; rien de flottant, rien de livr au hasard; il sait o il va;
pas de moyen qu'il n'emploie, pas de labeur qui l'effraye; profondment
dtermin et rsolu, jamais il ne s'carte de sa route. Gaiet,
rudition, passion, tout est sacrifi  l'oeuvre unique; jamais me plus
ardente et plus passionne ne fut servie par un plus infatigable esprit.

Entre 1645 et 1660, les soins de Molire sont consacrs  la cration de
sa troupe, dont il fit quelque chose de tellement accompli, que jamais,
dit Segrais, on n'avoit rien vu de tel et on ne le verra jamais. Il en
toit l'me; elle toit forme de sa main; il n'y en a jamais eu, il ne
pourra jamais y en avoir de pareille[2]. Costumes, personnages,
diction, Molire soignait tout, surveillait tout, gouvernait sa petite
rpublique avec une extrme vigilance, communiquait  chacun son
activit et son nergie, et marchait  travers la France d'un pas libre
et dj triomphant. On croit que Scarron, dans le charmant personnage du
comdien le Destin, n'a fait que reproduire l'image affaiblie du
gnreux Molire, favori du peuple et des siens. Sa trace se perd dans
cette Odysse lointaine et vagabonde, cole de la vie dont il a tir si
grand profit! En 1648, il apparat  Nantes, puis  Bordeaux, o,
dit-on, une mdiocre tragdie de sa composition, _la Thbade_, fut
joue sans succs;  Lyon, en 1653, o sa premire oeuvre srieuse,
_l'tourdi_, fut reprsente et bien accueillie; puis  Avignon, 
Pznas,  Narbonne; enfin, en 1654, pendant la tenue des tats prsids
par le prince de Conti,  Montpellier, selon les uns;  Bziers, selon
les autres. Son ancien condisciple, le prince de Conti, personnage libre
dans ses moeurs et violent dans son austrit, l'ayant invit  se
rendre auprs de lui pour jouer devant les tats _le Dpit amoureux_,
qui eut beaucoup de succs, lui offrit, dit-on, de l'attacher  sa
personne en qualit de secrtaire. Tout tait intrigue et dbauche
autour de ce bizarre protecteur de Molire, qui n'accepta pas sa
proposition et continua de courir la province. Il ne quitta le Languedoc
qu'en 1657, passa le carnaval de 1658  Grenoble, vint s'tablir 
Rouen, et, pendant son sjour dans cette ville, obtint, par l'entremise
soit du prince de Conti, soit du duc d'Orlans, la permission de venir
jouer devant la cour.

  [2] _Segraisiana_, p. 173.

Il avait trente-six ans, un rare talent de comdien, une habilet
consomme  distribuer les emplois,  pntrer le caractre de ses
acteurs,  user mme de leurs dfauts,  incarner leurs caractres dans
ses rles,  gouverner leurs passions et  profiter de leurs rivalits
et de leurs travers; d'ailleurs cr, pour ainsi dire, pour tre le
modle et le type de l'artiste mridional, le teint brun, les sourcils
noirs et forts, dit mademoiselle Poisson, qui l'a connu, les lvres
paisses, la bouche grande et le nez gros; marchant gravement, l'air
srieux; ni trop gras ni trop maigre, la taille plus grande que petite,
le port noble, la jambe belle. Il ne connaissait ni la ville ni la
cour, mais seulement la province et le monde, beaucoup les anciens et
les Italiens; l'tude, l'art, l'observation, l'amour, avaient absorb
treize annes de son errante jeunesse. Comme Shakespeare, il avait connu
les faiblesses et les ivresses de la passion. De l ces arabesques et
ces enjolivements de sa lgende, surcharge d'amours lgres ou
srieuses qui se croisent et se mlent comme dans un ddale, et qui
sembleraient  peine avoir d lui laisser le temps de crer une de ses
oeuvres.

Qu'il ait t forc  Pznas de sauter dans la rue par une fentre pour
chapper  un mari mcontent, cela n'est pas prouv. Mais on ne peut
douter de l'trange et dramatique situation qu'il occupait dans sa
troupe nomade entre Madeleine Bjart, mademoiselle Debrie et
mademoiselle Duparc; trois desses qui le gnaient, disait son ami
Chapelle, autant que Junon, Pallas et Vnus embarrassaient Jupiter au
sige d'Ilion. Madeleine, imprieuse crature, fille d'un procureur au
Chtelet, marie  un sieur de Modne et devenue veuve, avait deux ans
de plus que Molire; c'tait elle sans doute qui l'avait entran dans
la vie nomade. Elle ne cessa pas, malgr les inconstances du pote,
d'exercer sur lui une influence redoutable.

Soit que le caractre peu indulgent de Madeleine et port Molire 
chercher des distractions ailleurs ou que l'ge et altr la beaut de
l'ancienne soubrette, Molire avait arrt ses regards sur mademoiselle
Duparc, habile danseuse, d'une beaut majestueuse et classique et qui
repoussa ses hommages. Mademoiselle Debrie (tel tait le nom de thtre
de Catherine Leclerc, femme d'Elme Wilquin), doue d'un grand talent
pour la scne et d'une beaut accomplie, se montra plus indulgente;
l'amour, chez elle, tait moins une affection violente qu'une indulgente
et charitable sympathie; trange caractre, moins rare que l'on ne
pense. Auprs de mademoiselle Debrie, Molire venait se consoler de ses
checs et pleurer ses faiblesses. Une enfant destine  punir Molire de
ses lgrets ou de la fougue de ses passions s'levait  ct de ces
trois femmes; c'tait la jeune soeur de Madeleine, que Molire lui-mme
avait instruite et presque vue natre et qui va tenir une place
importante dans la vie du pote.

Cette troupe, qui passait pour la meilleure de France, arrive  Paris en
1658, conduite par son directeur Molire. Elle joue _Nicomde_, le 24
octobre de la mme anne, au vieux Louvre, dans la salle des Gardes,
devant le roi. Il y remplissait le premier rle, et comme, de l'aveu de
tous les contemporains, ce grand homme tait un acteur tragique
dtestable, il est probable que la conscience du peu de succs qu'il
avait obtenu lui fit adresser au roi la prire de reprsenter devant lui
un de ces petits divertissements qui lui avaient acquis quelque
rputation et dont il rgalait les provinces. Le roi _le tint pour
agrable_; satisfait du _Docteur amoureux_, il permit  la troupe de
prendre le titre de TROUPE DE MONSIEUR et de jouer sur le thtre du
Petit-Bourbon, alternativement avec les comdiens italiens.

Ici s'arrte le long apprentissage de Molire et commence pour lui une
vie nouvelle compose de trois sillons qui s'entre-croisent:--sa vie
passionne et intrieure, la plus douloureuse qui se puisse
imaginer;--sa vie d'tudes et de travaux, srie de triomphes entremle
de rares checs et soutenue par la constante sympathie et l'inbranlable
protection du roi;--sa vie sociale et politique, lutte ardente et habile
contre les difficults de sa direction ou plutt de son gouvernement,
surtout contre les crdulits et les sottises humaines, qu'il aborda et
terrassa sans piti, sans mnagements, non sans adresse; ne craignant
pas de frayer sa voie et de conqurir son succs mme  travers les plus
lgitimes appuis et les plus fortes bases de la socit humaine.

Chacune de ses oeuvres est un combat; c'est sur le champ de bataille, en
relisant successivement les drames de Molire, en les replaant au
milieu des faits et des passions qui les ont produits ou vus natre, que
l'on peut apprcier la stratgie du matre, la porte de ses attaques et
la valeur de sa conqute. Aussi renvoyons-nous le lecteur  chacune des
introductions qui, dans l'dition prsente, sont destines  clairer la
marche qu'il a suivie. C'est l que l'on verra s'tablir par degrs et
se dvelopper, depuis l'arrive de Molire  Paris jusqu' sa mort, ce
que M. Bazin appelle si bien l'association tacite du monarque et du
pote. _Les Prcieuses ridicules_ frappent l'htel de Rambouillet; _les
Fcheux_, _l'cole des Femmes_, _le Mariage forc_, continuent, comme
nous le montrerons,  dmanteler, si l'on peut le dire, les forteresses
de la vieille tradition et  ployer les esprits  cette convenance, 
cette dcence lgante qui devaient tre les caractres de la socit
nouvelle. Bientt la troupe de Molire obtient de passer au thtre du
Palais-Royal. A la fin de 1661, du vivant de son pre, il prend le titre
de valet de chambre du roi, sans y ajouter celui de tapissier. Aprs
_l'cole des Femmes_ il reoit une pension de mille livres; en aot
1665, sa troupe est nomme TROUPE DU ROI et attache au service du
monarque, avec une subvention de sept mille livres. Enfin Molire
devient l'me de toutes les ftes donnes  Versailles, et sa faveur ne
peut tre un moment branle, ni par les mdecins qui soignent le roi,
ni par les scolastiques encore estims, ni par les courtisans du petit
lever, ni par les ministres.

La source de ses maux tait en lui-mme. A ces trois desses, au milieu
desquelles, comme dit encore Chapelle, il cheminait si pniblement, il
avait trouv bon de joindre un flau plus terrible pour un homme srieux
et passionn,--une jeune pouse coquette et adore.

Son me, il le dit lui-mme, tait ne avec les dernires dispositions
 la tendresse. Cette jeune fille de dix-sept ans, leve sur ses
genoux, coquette indomptable, admirable cantatrice, un peu maigre,
disent les contemporains, mais remplie de grces et de talents qui
furent le dsespoir et l'unique amour de Molire jusqu' la fin de sa
vie,--Armande-Gresinde Bjart, soeur cadette de Madeleine, devint sa
femme le 20 fvrier 1662. Ses ennemis s'crirent qu'il pousait sa
fille. Il y avait, en effet, vingt-trois ans de diffrence entre Molire
et sa femme. Le roi, pour dsarmer la calomnie, tint sur les fonts de
baptme le premier enfant de Molire, Louis, n le 28 fvrier 1664.
Bientt le drame que le grand pote avait prpar de ses propres mains
suivit son cours ncessaire. La femme du comdien, en butte aux
galanteries et aux assiduits de tout ce que la cour avait de brillant,
passa pour s'tre laisse sduire par celui que ne ddaignaient pas les
princesses, le hardi et brillant Lauzun. Jaloux  la fois comme don
Garcie et Sganarelle, Molire exigea de sa femme des explications et
reut d'elle l'aveu trs-quivoque d'une inclination pure, disait-elle,
pour M. de Guiche, le plus jeune et le plus beau des seigneurs. S'il
faut ajouter foi  la chronique, d'ailleurs peu digne de crdit quant 
ces annales secrtes du boudoir, on peut joindre le nom de l'abb de
Richelieu  celui des deux hros, l'un le don Juan, l'autre le Lovelace
de leur poque. Li avec Chapelle, qui recevait ses tristes confidences,
devenu l'ami du peintre Mignard, du physicien Rohault, de Jean de La
Fontaine, de Boileau Despraux, Molire retrouvait auprs de
mademoiselle Debrie, toujours patiente et sympathique, les consolations
de cette amiti mle de tendresse qui donnent  ce personnage un
caractre touchant et singulier. Les liens du mariage taient rompus; il
ne voyait sa femme qu'au thtre et allait  Auteuil, dans une solitude
champtre et opulente, pleurer en libert sa faiblesse et sa douleur,
dont les grces charitables de mademoiselle Debrie ne pouvaient tarir la
source.

Au milieu de ces angoisses et parmi les tracas de son mtier,
s'acquittant avec la plus active exactitude des tches pnibles et des
improvisations nombreuses que le roi lui commandait, il cra _Tartuffe_
et le _Misanthrope_.

Il avait reconnu combien est impuissante la prtention de demander  la
vie une perfection qu'elle refuse aux plus austres et aux plus
indulgents: c'est l le _Misanthrope_. Il avait compris combien est
facile la sduction de l'apparence et du simulacre, et dangereuse
l'habilet qui se pare des dehors d'une perfection souveraine: voil
_Tartuffe_. Faire jouer la premire de ces pices n'tait pas difficile;
Molire, qui s'tait donn le plaisir de faire entrer  la fois dans son
drame Lauzun, M. de Guiche et sa femme, se rendit matre, par cette
cration, plus estime  son apparition que populaire, du premier rang
parmi les rois de la scne lgante et du drame de salon. Cinq annes de
diplomatie persvrante furent ncessaires pour que _Tartuffe_ prt
possession du thtre. Molire essaya trois actes de la pice devant le
roi, qui eut peur des interprtations que l'on pourrait donner  son
consentement. Il lut le manuscrit devant le lgat, trop habile pour ne
pas faire mine de l'approuver. Dans des confrences particulires avec
le roi, audiences intimes dont personne ne nous a rvl les dtails,
Molire obtint enfin l'autorisation verbale de jouer _Tartuffe_ 
Villers-Cotterets, chez Monsieur, puis chez le prince de Cond, au
Raincy. Il prparait les voies; il travaillait, si l'on peut le dire,
avec la sape, pour atteindre un rsultat loign mais certain. En 1667,
se prvalant de la parole royale et profitant de l'absence du monarque,
qui tait en Flandre, il changea le titre de son oeuvre de _Tartuffe_,
fit _l'Imposteur_, adoucit quelques passages du dialogue et lui ouvrit
hardiment le thtre. Suspendu par ordre du premier prsident du
parlement, excommuni par l'archevque de Paris, _Tartuffe_ alla
chercher protection auprs du roi lui-mme, en Flandre, o deux
camarades de Molire prsentrent  Louis XIV la requte modeste, mais
urgente et presque svre, de leur directeur. Le roi avait donn sa
parole, nul de ses sujets ne pouvait l'empcher de la tenir. Il
s'agissait d'ailleurs d'une lutte suprme entre les tartuffes qui en
voulaient aux plaisirs de Sa Majest et ceux qui avaient le soin de la
divertir. Le roi rpondit avec bont, sans donner une solution
dfinitive, revint  Saint-Germain le 7 septembre 1668, vit Molire,
couta ses sollicitations et ses prires, et ne leva pas encore
l'interdit. M. Bazin fait remarquer  ce propos avec beaucoup de
justesse que les querelles du jansnisme n'taient pas termines, et que
la reprsentation de _Tartuffe_ pouvait aigrir et envenimer de nouveau
des plaies que Louis XIV avait intrt  fermer. En effet, le grand
athlte de Jansnius, Arnault, fait sa soumission le 4 dcembre 1668; le
bref dfinitif de rconciliation, dat du 19 janvier 1669, arrive 
Paris vers la fin de janvier. Aussitt Molire, mettant  profit la paix
universelle, glisse son _Tartuffe_  l'ombre du bref accord par Clment
IX, et le fait jouer de l'aveu de Louis XIV, le 5 fvrier de la mme
anne. La victoire reste  sa persvrance et  son adresse.

Molire avait touch le point culminant de sa gloire. Entre 1664 et
1673, il continua, sans s'lever plus haut que _Tartuffe_ et _le
Misanthrope_, cette campagne contre les hypocrisies, qui est sa vie
elle-mme. Dans _l'Amour mdecin_, dans _le Mdecin malgr lui_, les
tartuffes de la formule mdicale et de la Facult; dans les _Femmes
savantes_, les hypocrites d'rudition et de bel esprit; dans _Georges
Dandin_, _le Bourgeois gentilhomme_, _Amphitryon_, _M. de Pourceaugnac_,
_la Comtesse d'Escarbagnas_, enfin dans le sublime et hardi _Don Juan_,
les hypocrites de l'tiquette, de la formule hrditaire et du rang
social substitu au mrite, furent frapps tour  tour. Il alla mme,
dans _l'Avare_, jusqu' s'attaquer  l'excs du respect filial et 
l'abus de l'autorit paternelle chez l'homme vicieux. Improvisateur
incomparable, d'un gnie toujours prsent, il s'acquittait envers le roi
son protecteur par la rapidit de son obissance et la cration de
nombreux divertissements, mls de musique, de danses et de dcorations
presque magiques.

_Les Fcheux_, _l'Amour mdecin_, _Mlicerte_, _M. de Pourceaugnac_,
apparurent ainsi, voqus par le gnie de l'artiste. On n'explique la
prodigieuse fcondit de ces rapides enfantements mls de plusieurs
chefs-d'oeuvre que par les ressources dont le roi lui permettait de
disposer, l'autorit qui lui tait accorde, l'ordre svre qu'il
apportait dans sa vie, enfin la combinaison des qualits les plus rares
et des conditions les plus heureuses qui aient pu dvelopper et
favoriser le gnie de l'artiste.

Il avanait ainsi, et tout tait vaincu, marquis, mdecins, prcieuses,
jansnistes, jsuites, lorsque la plaie originelle de cette me tendre
saigna de nouveau, et acheva en peu de temps une carrire si courte et
si remplie. La jeune Armande rentra dans la maison de son mari; le 15
septembre 1672, Molire devint pre d'un enfant qui mourut presque
aussitt. Le rgime tait abandonn, la vie devint plus dissipe et plus
bruyante, la toux plus frquente et plus pre. Molire, qui avait raill
sa propre misanthropie comme le type de la fausse sagesse, et ses
jalousies effrnes comme l'apanage de Sganarelle et de Georges Dandin,
se mit, dans une oeuvre nouvelle, la dernire qu'il ait produite, 
railler  la fois mdecins et malades: ceux-l comme impuissants,
ceux-ci comme crdules. Le monde demi-sceptique et lgant au milieu
duquel vivait Molire, la socit de Chapelle et de Ninon, trouva la
plaisanterie excellente, fournit  l'envi des traits au pauvre Molire,
et se rjouit fort de composer  frais communs la crmonie burlesque du
_Malade imaginaire_; runis autour d'une table bien servie, les convives
de Ninon furent les sacrificateurs et la Facult de mdecine fut la
victime.

Enfin _le Malade imaginaire_ parut sur la scne. C'tait un malade
vritable, ou plutt un mourant, qui se moquait de la mort et de
l'impuissance humaine  la prvenir et  la suspendre. La _Danse
Macabre_ du moyen ge n'a pas d'enseignement plus douloureux que ce
bouffon homme de gnie et ce philosophe artiste venant en robe de
chambre de malade plaisanter  la fois la sant qui s'ignore et la mort
qui arrive, l'imprudence niaise de ceux qui prtendent gurir et la
stupide fantaisie des imaginations frappes. C'est le comble de
l'incertitude et de la dbilit humaines dont Molire a fait la satire,
et c'est au milieu de cette oeuvre si triste et si grotesque qu'il a
expir,  la quatrime reprsentation du _Malade imaginaire_, en
prononant le mot _juro_ de la clbre crmonie. Dvou, comme
toujours, aux intrts de sa troupe, il avait rsist aux prires de
ceux que l'tat de sa sant effrayait et qui ne voulaient pas qu'il se
rendt au thtre. Non, dit-il; que deviendroient tous ces pauvres
gens?

On le reporta chez lui aprs la reprsentation, qu'il eut le courage de
soutenir jusqu'au bout. Il tait puis et sentait l'approche de ses
derniers moments. Deux prtres de sa paroisse, qu'il envoya chercher,
refusrent leur secours. Suffoqu par le sang, et assist, dit
Grimarest, par deux soeurs religieuses, il mourut le 17 fvrier 1673,
avant l'arrive d'un troisime ecclsiastique, plus compatissant et plus
chrtien.

  _Philarte Chasles._




OEUVRES COMPLTES
DE MOLIRE




  PREMIRE POQUE

  1645-1658

  PREMIRES OEUVRES; ESSAIS DE JEUNESSE ET IMITATIONS
  DE LA COMMEDIA DELL'ARTE


  I.    --   LE MDECIN VOLANT, canevas italien.
  II.   --   LA JALOUSIE DU BARBOUILL, canevas italien.
  III. 1653. L'TOURDI, imitation de l'italien.
  IV.  1654. LE DPIT AMOUREUX, imitation de l'italien.




LE MDECIN VOLANT[3]

COMDIE


Des personnages dont le caractre est convenu, le costume arrt
d'avance, le langage diffrent, le type invariable, et qui, sur un plan
trac, improvisent un dialogue pittoresque, conforme aux situations,
telle est la comdie all' improviso que les Italiens ont invente;
celle que Trivelin, Scaramouche et Mezzetin ont fait applaudir en
France. La souplesse physique et la facilit du dialogue prtent, si ce
n'est de la valeur, au moins du charme  cette vive forme de l'art,
forme enfantine, la seule qui, au commencement du dix-septime sicle et
 la fin du seizime, ft populaire dans le midi de l'Europe.

  [3] Le titre de l'arlequinade italienne est: _Il Medico volante_, le
  _Mdecin sauteur_; pithte justifie par les singuliers tours de force
  que le hros de la farce accomplit.

Poquelin enfant, lorsqu'il allait du collge de Clermont aux
Saints-Innocents et de la halle au collge, dut admirer souvent la farce
italienne, ses trteaux, ses masques, ses lazzi dj imits par nos
farceurs qui tenaient en plein air leurs assises sur le pont Neuf.
Trs-jeune il essaya d'adapter  nos moeurs, de traduire et d'arranger
quelques-uns de ces canevas qui lui plaisaient; la traduction du _Medico
volante_ fut un des premiers efforts de ce jeune esprit qui dbutait par
l'admiration docile.

Je ne doute pas que sa troupe nomade n'ait souvent reprsent, pour
divertir les provinciaux, cette charge populaire, favorable  l'agilit
du jeune acteur, valet et mdecin  la fois, et qui, pour s'acquitter de
son double personnage, saute d'une fentre  l'autre, et de la rue dans
la maison. Boursault versifia plus tard ce canevas, qu'il fit jouer en
1661. La pice de Boursault finit par un vers insolent:

  Faisons des mdecins, ou volans ou vols!

La prtendue comdie de _la Casaque_, reprsente ensuite  Paris, par
la troupe de Molire, le 25 mai 1666, ne doit faire qu'un avec le
canevas du _Mdecin volant_. Quelques traits du rle de l'avocat
semblent rvler la touche de Molire; les germes obscurs du _Mdecin
malgr lui_, de _l'Amour mdecin_ et des _Fourberies de Scapin_
apparaissent confusment dans cette bauche.




  PERSONNAGES

  GORGIBUS, pre de Lucile.
  LUCILE, fille de Gorgibus.
  VALRE, amant de Lucile.
  SABINE, cousine de Lucile.
  SGANARELLE, valet de Valre.
  GROS-REN, valet de Gorgibus.
  UN AVOCAT.




SCNE I.--VALRE, SABINE.

VALRE.

Eh bien, Sabine, quel conseil me donnes-tu?

SABINE.

Vraiment, il y a bien des nouvelles. Mon oncle veut rsolment que ma
cousine pouse Villebrequin, et les affaires sont tellement avances,
que je crois qu'ils eussent t maris ds aujourd'hui, si vous n'tiez
aim; mais, comme ma cousine m'a confi le secret de l'amour qu'elle
vous porte, et que nous nous sommes vues  l'extrmit par l'avarice de
mon vilain oncle, nous nous sommes avises d'une bonne invention pour
diffrer le mariage. C'est que ma cousine, ds l'heure que je vous
parle, contrefait la malade; et le bon vieillard, qui est assez crdule,
m'envoie querir un mdecin. Si vous en pouviez envoyer quelqu'un qui ft
de vos bons amis, et qui ft de notre intelligence, il conseilleroit 
la malade de prendre l'air  la campagne. Le bonhomme ne manquera pas de
faire loger ma cousine  ce pavillon qui est au bout de notre jardin,
et, par ce moyen, vous pourriez l'entretenir  l'insu de notre
vieillard, l'pouser, et le laisser pester tout son sol avec
Villebrequin.

VALRE.

Mais le moyen de trouver sitt un mdecin  ma porte, et qui voult tant
hasarder pour mon service! Je te le dis franchement, je n'en connois pas
un.

SABINE.

Je songe  une chose; si vous faisiez habiller votre valet en mdecin:
il n'y a rien de si facile  duper que le bonhomme.

VALRE.

C'est un lourdaud qui gtera tout; mais il faut s'en servir faute
d'autre. Adieu, je le vais chercher. O diable trouver ce maroufle 
prsent? Mais le voici tout  propos.


SCNE II.--VALRE, SGANARELLE.

VALRE.

Ah! mon pauvre Sganarelle, que j'ai de joie de te voir. J'ai besoin de
toi dans une affaire de consquence; mais, comme je ne sais pas ce que
tu sais faire...

SGANARELLE.

Ce que je sais faire, monsieur? employez-moi seulement en vos affaires
de consquence, ou pour quelque chose d'importance: par exemple,
envoyez-moi voir quelle heure il est  une horloge, voir combien le
beurre vaut au march, abreuver un cheval, c'est alors que vous
connotrez ce que je sais faire.

VALRE.

Ce n'est pas cela; c'est qu'il faut que tu contrefasses le mdecin.

SGANARELLE.

Moi, mdecin, monsieur! Je suis prt  faire tout ce qu'il vous plaira;
mais, pour faire le mdecin, je suis assez votre serviteur pour n'en
rien faire du tout; et par quel bout m'y prendre, bon Dieu? Ma foi,
monsieur, vous vous moquez de moi.

VALRE.

Si tu veux entreprendre cela, va, je te donnerai dix pistoles.

SGANARELLE.

Ah! pour dix pistoles, je ne dis pas que je ne sois mdecin; car,
voyez-vous bien, monsieur, je n'ai pas l'esprit tant, tant subtil, pour
vous dire la vrit. Mais, quand je serai mdecin, o irai-je?

VALRE.

Chez le bonhomme Gorgibus, voir sa fille qui est malade; mais tu es un
lourdaud qui, au lieu de bien faire, pourrois bien...

SGANARELLE.

Eh! mon Dieu, monsieur, ne soyez point en peine; je vous rponds que je
ferai aussi bien mourir une personne qu'aucun mdecin qui soit dans la
ville. On dit un proverbe, d'ordinaire: Aprs la mort, le mdecin; mais
vous verrez que, si je m'en mle, on dira: Aprs le mdecin, gare la
mort! Mais, nanmoins, quand je songe, cela est bien difficile de faire
le mdecin; et si je ne fais rien qui vaille?

VALRE.

Il n'y a rien de si facile en cette rencontre: Gorgibus est un homme
simple, grossier, qui se laissera tourdir de ton discours, pourvu que
tu parles d'Hippocrate et de Galien, et que tu sois un peu effront.

SGANARELLE.

C'est--dire qu'il faudra lui parler philosophie, mathmatique.
Laissez-moi faire; s'il est un homme facile, comme vous le dites, je
vous rponds de tout; venez seulement me faire avoir un habit de
mdecin, et m'instruire de ce qu'il me faut faire, et me donner les
licences, qui sont les dix pistoles promises.

  Valre et Sganarelle s'en vont.


SCNE III.--GORGIBUS, GROS-REN.

GORGIBUS.

Allez vitement chercher un mdecin, car ma fille est bien malade, et
dpchez-vous.

GROS-REN.

Que diable aussi! pourquoi vouloir donner votre fille  un vieillard?
Croyez-vous que ce ne soit pas le dsir qu'elle a d'avoir un jeune homme
qui la travaille? Voyez-vous la connexit qu'il y a, etc. (_galimatias_).

GORGIBUS.

Va-t'en vite; je vois bien que cette maladie-l reculera bien les noces.

GROS-REN.

Et c'est ce qui me fait enrager; je croyois refaire mon ventre d'une
bonne carrelure[4], et m'en voil sevr. Je m'en vais chercher un
mdecin pour moi, aussi bien que pour votre fille; je suis dsespr.

  Il sort.


SCNE IV.--SABINE, GORGIBUS, SGANARELLE.

SABINE.

Je vous trouve  propos, mon oncle, pour vous apprendre une bonne
nouvelle. Je vous amne le plus habile mdecin du monde, un homme qui
vient des pays trangers, qui sait les plus beaux secrets, et qui sans
doute gurira ma cousine. On me l'a indiqu par bonheur, et je vous
l'amne. Il est si savant, que je voudrois de bon coeur tre malade,
afin qu'il me gurt.

GORGIBUS.

O est-il donc?

SABINE.

Le voil qui me suit; tenez, le voil.

GORGIBUS.

Trs-humble serviteur  monsieur le mdecin. Je vous envoie querir pour
voir ma fille qui est malade; je mets toute mon esprance en vous.

SGANARELLE.

Hippocrate dit, et Galien, par vives raisons, persuade qu'une personne
ne se porte pas bien quand elle est malade. Vous avez raison de mettre
votre esprance en moi, car je suis le plus grand, le plus habile, le
plus docte mdecin qui soit dans la Facult vgtale, sensitive et
minrale.

GORGIBUS.

J'en suis fort ravi.

SGANARELLE.

Ne vous imaginez pas que je sois un mdecin ordinaire, un mdecin du
commun. Tous les autres mdecins ne sont,  mon gard, que des avortons
de mdecins. J'ai des talents particuliers, j'ai des secrets. Salamalec,
salamalec, Rodrigue, as-tu du coeur[5]? _signor, si; signor, no. Per
omnia scula sculorum._ Mais encore, voyons un peu.

SABINE.

Eh! ce n'est pas lui qui est malade, c'est sa fille.

SGANARELLE.

Il n'importe; le sang du pre et de la fille ne sont qu'une mme chose;
et, par l'altration de celui du pre, je puis connotre la maladie de
la fille. Monsieur Gorgibus, y auroit-il moyen de voir de l'urine de
l'grotante?

GORGIBUS.

Oui-da; Sabine, vite allez querir de l'urine de ma fille. (Sabine sort.)
Monsieur le mdecin, j'ai grand'peur qu'elle ne meure.

SGANARELLE.

Ah! qu'elle s'en garde bien! il ne faut pas qu'elle s'amuse  se laisser
mourir sans l'ordonnance de la mdecine. (Sabine rentre[6].) Voil de
l'urine qui marque grande chaleur, grande inflammation dans les
intestins; elle n'est pas tant mauvaise pourtant.

GORGIBUS.

Eh quoi! monsieur, vous l'avalez?

SGANARELLE.

Ne vous tonnez pas de cela: les mdecins, d'ordinaire, se contentent de
la regarder; mais moi, qui suis un mdecin hors du commun, je l'avale,
parce qu'avec le got je discerne bien mieux la cause et les suites de
la maladie; mais,  vous dire la vrit, il y en avoit trop peu pour
avoir un bon jugement: qu'on la fasse encore pisser.

SABINE sort et revient.

J'ai bien eu de la peine  la faire pisser.

SGANARELLE.

Que cela! voil bien de quoi! Faites-la pisser copieusement,
copieusement. Si tous les malades pissent de la sorte, je veux tre
mdecin toute ma vie.

SABINE sort et revient.

Voil tout ce qu'on peut avoir; elle ne peut pas pisser davantage.

SGANARELLE.

Quoi! monsieur Gorgibus, votre fille ne pisse que des gouttes? voil une
pauvre pisseuse que votre fille; je vois bien qu'il faudra que je lui
ordonne une potion pissatrice. N'y auroit-il pas moyen de voir la
malade?

SABINE.

Elle est leve; si vous voulez, je la ferai venir.


SCNE V.--SABINE, GORGIBUS, SGANARELLE, LUCILE.

SGANARELLE.

Eh bien, mademoiselle, vous tes malade?

LUCILE.

Oui, monsieur.

SGANARELLE.

Tant pis, c'est une marque que vous ne vous portez pas bien. Sentez-vous
de grandes douleurs  la tte, aux reins?

LUCILE.

Oui, monsieur.

SGANARELLE.

C'est fort bien fait. Oui, ce grand mdecin, au chapitre qu'il a fait de
la nature des animaux, dit... cent belles choses; et, comme les humeurs
qui ont de la connexit ont beaucoup de rapport; car, par exemple, comme
la mlancolie est ennemie de la joie, et que la bile qui se rpand par
le corps nous fait devenir jaunes, et qu'il n'est rien de plus contraire
 la sant que la maladie, nous pouvons dire, avec ce grand homme, que
votre fille est fort malade. Il faut que je vous fasse une ordonnance.

GORGIBUS.

Vite une table, du papier, de l'encre.

SGANARELLE.

Y a-t-il quelqu'un qui sache crire?

GORGIBUS.

Est-ce que vous ne le savez point?

SGANARELLE.

Ah! je ne m'en souvenois pas; j'ai tant d'affaires dans la tte, que
j'oublie la moiti... Je crois qu'il seroit ncessaire que votre fille
prt un peu l'air, qu'elle se divertt  la campagne.

GORGIBUS.

Nous avons un fort beau jardin, et quelques chambres qui y rpondent; si
vous le trouvez  propos, je l'y ferai loger.

SGANARELLE.

Allons visiter les lieux.

  Ils sortent tous.


SCNE VI.--L'AVOCAT, seul.

J'ai ou dire que la fille de monsieur Gorgibus toit malade; il faut
que je m'informe de sa sant, et que je lui offre mes services comme ami
de toute sa famille. Hol, hol! monsieur Gorgibus y est-il?


SCNE VII.--GORGIBUS, L'AVOCAT.

L'AVOCAT.

Ayant appris la maladie de mademoiselle votre fille, je vous suis venu
tmoigner la part que j'y prends, et vous faire offre de tout ce qui
dpend de moi.

GORGIBUS.

J'tois l dedans avec le plus savant homme!

L'AVOCAT.

N'y auroit-il pas moyen de l'entretenir un moment?


SCNE VIII.--GORGIBUS, L'AVOCAT, SGANARELLE.

GORGIBUS.

Monsieur, voil un fort habile homme de mes amis, qui souhaiteroit de
vous parler et vous entretenir.

SGANARELLE.

Je n'ai pas le loisir, monsieur Gorgibus; il faut aller  mes malades.
Je ne prendrai pas la droite avec vous, monsieur.

L'AVOCAT.

Monsieur, aprs ce que m'a dit monsieur Gorgibus de votre mrite et de
votre savoir, j'ai eu la plus grande passion du monde d'avoir l'honneur
de votre connoissance, et j'ai pris la libert de vous saluer  ce
dessein; je crois que vous ne le trouverez pas mauvais. Il faut avouer
que ceux qui excellent en quelque science sont dignes de grande louange,
et particulirement ceux qui font profession de la mdecine, tant 
cause de son utilit que parce qu'elle contient en elle plusieurs autres
sciences, ce qui rend sa parfaite connoissance fort difficile: et c'est
fort  propos qu'Hippocrate dit dans son premier aphorisme: _Vita
brevis, ars vero longa, occasio autem prceps, experimentum, judicium
periculosum, difficile._

SGANARELLE,  Gorgibus.

_Ficile tantinapota baril cambustibus._

L'AVOCAT.

Vous n'tes pas de ces mdecins qui ne s'appliquent qu' la mdecine
qu'on appelle rationale ou dogmatique, et je crois que vous l'exercez
tous les jours avec beaucoup de succs, _experientia magistra rerum_.
Les premiers hommes qui firent profession de la mdecine furent
tellement estims d'avoir cette belle science, qu'on les mit au nombre
des dieux pour les belles cures qu'ils faisoient tous les jours. Ce
n'est pas qu'on doive mpriser un mdecin qui n'auroit pas rendu la
sant  son malade, puisqu'elle ne dpend pas absolument de ses remdes,
ni de son savoir; _interdum docta plus valet arte malum_. Monsieur, j'ai
peur de vous tre importun: je prends cong de vous, dans l'esprance
que j'ai qu' la premire vue j'aurai l'honneur de converser avec vous
avec plus de loisir. Vos heures vous sont prcieuses, etc.

  L'avocat sort.

GORGIBUS.

Que vous semble de cet homme-l?

SGANARELLE.

Il sait quelque petite chose. S'il ft demeur tant soit peu davantage,
je l'allois mettre sur une matire sublime et releve. Cependant je
prends cong de vous. (Gorgibus lui donne de l'argent.) Eh! que
voulez-vous faire?

GORGIBUS.

Je sais bien ce que je vous dois.

SGANARELLE.

Vous moquez-vous, monsieur Gorgibus? Je n'en prendrai pas, je ne suis
pas un homme mercenaire. (Il prend l'argent.) Votre trs-humble
serviteur.

  Sganarelle sort, et Gorgibus rentre dans sa maison.


SCNE IX.--VALRE, seul.

Je ne sais ce qu'aura fait Sganarelle: je n'ai point eu de ses
nouvelles, et je suis fort en peine o je le pourrois rencontrer.
(Sganarelle revient en habit de valet.) Mais bon, le voici. Eh bien,
Sganarelle, qu'as-tu fait depuis que je ne t'ai pas vu?


SCNE X.--VALRE, SGANARELLE.

SGANARELLE.

Merveille sur merveille: j'ai si bien fait, que Gorgibus me prend pour
un habile mdecin. Je me suis introduit chez lui; je lui ai conseill de
faire prendre l'air  sa fille, laquelle est  prsent dans un
appartement qui est au bout de leur jardin, tellement qu'elle est fort
loigne du vieillard, et que vous pourrez l'aller voir commodment.

VALRE.

Ah! que tu me donnes de joie! Sans perdre de temps, je la vais trouver
de ce pas.

  Il sort.

SGANARELLE.

Il faut avouer que ce bonhomme de Gorgibus est un vrai lourdaud de se
laisser tromper de la sorte! (Apercevant Gorgibus.) Ah! ma foi, tout est
perdu; c'est  ce coup que voil la mdecine renverse; mais il faut que
je le trompe.


SCNE XI.--SGANARELLE, GORGIBUS.

GORGIBUS.

Bonjour, monsieur.

SGANARELLE.

Monsieur, votre serviteur; vous voyez un pauvre garon au dsespoir: ne
connoissez-vous pas un mdecin qui est arriv depuis peu en cette ville,
qui fait des cures admirables?

GORGIBUS.

Oui, je le connois; il vient de sortir de chez moi.

SGANARELLE.

Je suis son frre, monsieur: nous sommes jumeaux; et, comme nous nous
ressemblons fort, on nous prend quelquefois l'un pour l'autre.

GORGIBUS.

Je me donne au diable si je n'y ai t tromp. Et comment vous
nommez-vous?

SGANARELLE.

Narcisse, monsieur, pour vous rendre service. Il faut que vous sachiez
qu'tant dans son cabinet j'ai rpandu deux fioles d'essence qui toient
sur le bord de sa table; aussitt il s'est mis dans une colre si
trange contre moi, qu'il m'a mis hors du logis; il ne me veut plus
jamais voir, tellement que je suis un pauvre garon  prsent, sans
appui, sans support, sans aucune connoissance.

GORGIBUS.

Allez, je ferai votre paix; je suis de ses amis, et je vous promets de
vous remettre avec lui; je lui parlerai d'abord que je le verrai.

SGANARELLE.

Je vous serai bien oblig, monsieur Gorgibus.

  Sganarelle sort, et rentre aussitt avec sa robe de mdecin.


SCNE XII.--SGANARELLE, GORGIBUS.

SGANARELLE.

Il faut avouer que, quand ces malades ne veulent pas suivre l'avis du
mdecin, et qu'ils s'abandonnent  la dbauche...

GORGIBUS.

Monsieur le mdecin, trs-humble serviteur. Je vous demande une grce.

SGANARELLE.

Qu'y a-t-il, monsieur? est-il question de vous rendre service?

GORGIBUS.

Monsieur, je viens de rencontrer monsieur votre frre, qui est tout 
fait fch de...

SGANARELLE.

C'est un coquin, monsieur Gorgibus.

GORGIBUS.

Je vous rponds qu'il est tellement contrit de vous avoir mis en
colre...

SGANARELLE.

C'est un ivrogne, monsieur Gorgibus.

GORGIBUS.

Eh! monsieur, voulez-vous dsesprer ce pauvre garon?

SGANARELLE.

Qu'on ne m'en parle plus; mais voyez l'impudence de ce coquin-l, de
vous aller trouver pour faire son accord; je vous prie de ne m'en pas
parler.

GORGIBUS.

Au nom de Dieu, monsieur le mdecin, faites cela pour l'amour de moi. Si
je suis capable de vous obliger en autre chose, je le ferai de bon
coeur. Je m'y suis engag, et...

SGANARELLE.

Vous m'en priez avec tant d'instance... Quoique j'eusse fait serment de
ne lui pardonner jamais; allez, touchez l, je lui pardonne. Je vous
assure que je me fais grande violence, et qu'il faut que j'aie bien de
la complaisance pour vous. Adieu, monsieur Gorgibus.

  Gorgibus rentre dans sa maison, et Sganarelle s'en va.


SCNE XIII.--VALRE, SGANARELLE.

VALRE.

Il faut que j'avoue que je n'eusse jamais cru que Sganarelle se ft si
bien acquitt de son devoir. (Sganarelle rentre avec ses habits de
valet.) Ah! mon pauvre garon, que je t'ai d'obligations! que j'ai de
joie! et que...

SGANARELLE.

Ma foi, vous parlez fort  votre aise. Gorgibus m'a rencontr; et sans
une invention que j'ai trouve, toute la mche toit dcouverte.
(Apercevant Gorgibus.) Mais fuyez-vous-en[7] le voici.

  Valre sort.


SCNE XIV.--GORGIBUS, SGANARELLE.

GORGIBUS.

Je vous cherchois partout pour vous dire que j'ai parl  votre frre:
il m'a assur qu'il vous pardonnoit; mais, pour en tre plus assur, je
veux qu'il vous embrasse en ma prsence; entrez dans mon logis, et je
l'irai chercher.

SGANARELLE.

Eh! monsieur Gorgibus, je ne crois pas que vous le trouviez  prsent;
et puis je ne resterai pas chez vous, je crains trop de sa colre.

GORGIBUS.

Ah! vous y demeurerez, car je vous enfermerai. Je m'en vais  prsent
chercher votre frre; ne craignez rien, je vous rponds qu'il n'est plus
fch.

  Gorgibus sort.

SGANARELLE, de la fentre.

Ma foi, me voil attrap, ce coup-l; il n'y a plus moyen de m'en
chapper. Le nuage est fort pais, et j'ai bien peur que, s'il vient 
crever, il ne grle sur mon dos force coups de bton, ou que, par
quelque ordonnance plus forte que toutes celles des mdecins, on ne
m'applique tout au moins un cautre royal[8] sur les paules. Mes
affaires vont mal: mais pourquoi se dsesprer? puisque j'ai tant fait,
poussons la fourbe jusqu'au bout. Oui, oui, il en faut encore sortir, et
faire voir que Sganarelle est le roi des fourbes.

  Sganarelle saute par la fentre et s'en va.


SCNE XV.--GROS-REN, GORGIBUS, SGANARELLE.

GROS-REN.

Ah! ma foi! voil qui est drle! comme diable on saute ici par les
fentres! Il faut que je demeure ici, et que je voie  quoi tout cela
aboutira.

GORGIBUS.

Je ne saurois trouver ce mdecin; je ne sais o diable il s'est cach.
(Apercevant Sganarelle qui revient en habit de mdecin.) Mais le voici.
Monsieur, ce n'est pas assez d'avoir pardonn  votre frre; je vous
prie, pour ma satisfaction, de l'embrasser: il est chez moi, et je vous
cherchois partout pour vous prier de faire cet accord en ma prsence.

SGANARELLE.

Vous vous moquez, monsieur Gorgibus; n'est-ce pas assez que je lui
pardonne? je ne le veux jamais voir.

GORGIBUS.

Mais, monsieur, pour l'amour de moi.

SGANARELLE.

Je ne vous saurois rien refuser: dites-lui qu'il descende.

  Pendant que Gorgibus entre dans la maison par la porte, Sganarelle y
  rentre par la fentre.

GORGIBUS,  la fentre.

Voil votre frre qui vous attend l-bas: il m'a promis qu'il fera tout
ce que vous voudrez.

SGANARELLE,  la fentre.

Monsieur Gorgibus, je vous prie de le faire venir ici; je vous conjure
que ce soit en particulier que je lui demande pardon, parce que sans
doute, il me ferait cent hontes, cent opprobres devant tout le monde.

  Gorgibus sort de sa maison par la porte, et Sganarelle par la
  fentre.

GORGIBUS.

Oui-da, je m'en vais lui dire... Monsieur, il dit qu'il est honteux et
qu'il vous prie d'entrer, afin qu'il vous demande pardon en particulier.
Voil la clef, vous pouvez entrer; je vous supplie de ne me pas refuser,
et de me donner ce contentement.

SGANARELLE.

Il n'y a rien que je ne fasse pour votre satisfaction: vous allez
entendre de quelle manire je vais le traiter. (A la fentre.) Ah! te
voil, coquin!--Monsieur mon frre, je vous demande pardon, je vous
promets qu'il n'y a pas de ma faute.--Pilier de dbauche, coquin, va, je
t'apprendrai  venir avoir la hardiesse d'importuner monsieur Gorgibus,
de lui rompre la tte de tes sottises!--Monsieur mon frre...--Tais-toi,
te dis-je.--Je ne vous dsoblig...--Tais-toi, coquin!

GROS-REN.

Qui diable pensez-vous qui soit chez vous  prsent?

GORGIBUS.

C'est le mdecin et Narcisse son frre; ils avoient quelque diffrend,
et ils font leur accord.

GROS-REN.

Le diable emporte! ils ne sont qu'un.

SGANARELLE,  la fentre.

Ivrogne que tu es, je t'apprendrai  vivre! Comme il baisse la vue! il
voit bien qu'il a failli, le pendard! Ah! l'hypocrite, comme il fait le
bon aptre!

GROS-REN.

Monsieur, dites-lui un peu par plaisir qu'il fasse mettre son frre  la
fentre.

GORGIBUS.

Oui-da... Monsieur le mdecin, je vous prie de faire parotre votre
frre  la fentre.

SGANARELLE, de la fentre.

Il est indigne de la vue des gens d'honneur, et puis je ne le saurois
souffrir auprs de moi.

GORGIBUS.

Monsieur, ne me refusez pas cette grce, aprs toutes celles que vous
m'avez faites.

SGANARELLE, de la fentre.

En vrit, monsieur Gorgibus, vous avez un tel pouvoir sur moi, que je
ne vous puis rien refuser. Montre-toi, coquin! (Aprs avoir disparu un
moment, il se remontre en habit de valet.) Monsieur Gorgibus, je suis
votre oblig. (Il disparot encore, et reparot aussitt en robe de
mdecin[9].) Eh bien, avez-vous vu cette image de la dbauche?

GROS-REN.

Ma foi, ils ne sont qu'un; et, pour vous le prouver, dites-lui un peu
que vous les voulez voir ensemble.

GORGIBUS.

Mais faites-moi la grce de le faire parotre avec vous, et de
l'embrasser devant moi  la fentre.

SGANARELLE, de la fentre.

C'est une chose que je refuserois  tout autre qu' vous, mais, pour
vous montrer que je veux tout faire pour l'amour de vous, je m'y rsous,
quoique avec peine, et veux auparavant qu'il vous demande pardon de
toutes les peines qu'il vous a donnes.--Oui, monsieur Gorgibus, je vous
demande pardon de vous avoir tant importun, et vous promets, mon frre,
en prsence de monsieur Gorgibus que voil, de faire si bien dsormais,
que vous n'aurez plus lieu de vous plaindre, vous priant de ne plus
songer  ce qui s'est pass.

  Il embrasse son chapeau et sa fraise, qu'il a mis au bout de son
  coude.

GORGIBUS.

Eh bien, ne les voil pas tous deux?

GROS-REN.

Ah! par ma foi, il est sorcier.

SGANARELLE, sortant de la maison, en mdecin.

Monsieur, voil la clef de votre maison que je vous rends; je n'ai pas
voulu que ce coquin soit descendu avec moi, parce qu'il me fait honte;
je ne voudrois pas qu'on le vt en ma compagnie, dans la ville o je
suis en quelque rputation. Vous irez le faire sortir quand bon vous
semblera. Je vous donne le bonjour, et suis votre serviteur, etc.

  Il feint de s'en aller, et, aprs avoir mis bas sa robe, rentre dans
  la maison par la fentre.

GORGIBUS.

Il faut que j'aille dlivrer ce pauvre garon; en vrit, s'il lui a
pardonn, ce n'a pas t sans le bien maltraiter.

  Il entre dans sa maison, et en sort avec Sganarelle en habit de
  valet.

SGANARELLE.

Monsieur, je vous remercie de la peine que vous avez prise, et de la
bont que vous avez eue, je vous en serai oblig toute ma vie.

GROS-REN.

O pensez-vous que soit  prsent le mdecin?

GORGIBUS.

Il s'en est all.

GROS-REN, qui a ramass la robe de Sganarelle.

Je le tiens sous mon bras. Voil le coquin qui faisoit le mdecin, et
qui vous trompe. Cependant qu'il vous trompe et joue la farce chez vous,
Valre et votre fille sont ensemble, qui s'en vont  tous les diables.

GORGIBUS.

Oh! que je suis malheureux! mais tu seras pendu, fourbe, coquin!

SGANARELLE.

Monsieur, qu'allez-vous faire de me pendre? coutez un mot, s'il vous
plat. Il est vrai que c'est par mon invention que mon matre est avec
votre fille; mais, en le servant, je ne vous ai point dsoblig: c'est
un parti sortable pour elle, tant pour la naissance que pour les biens.
Croyez-moi, ne faites point un vacarme qui tourneroit  votre confusion,
et envoyez  tous les diables ce coquin-l avec Villebrequin. Mais voici
nos amans.


SCNE XVI.--VALRE, LUCILE, GORGIBUS, SGANARELLE.

VALRE.

Nous nous jetons  vos pieds.

GORGIBUS.

Je vous pardonne, et suis heureusement tromp par Sganarelle, ayant un
si brave gendre. Allons tous faire noces, et boire  la sant de toute
la compagnie.

  [4] Vieux mot franais, encore en usage dans le peuple: semelle neuve
  applique  de vieilles chaussures.

  [5] Hmistiche clbre du _Cid_, qui jouissait alors de toute sa
  popularit.

  [6] Sabine apporte une fiole mdicale remplie de vin blanc, ce qui
  corrige un peu la laideur de cette dgotante factie, emprunte aux
  derniers trteaux, et qui n'a rien de Molire.

  [7] Pour: enfuyez-vous, c'est--dire, vous, fuyez d'ici.

  [8] Le fer rouge.

  [9] Ce sont ces tours de passe-passe qui expliquent le titre de
  _Mdecin volant_.

FIN DU MDECIN VOLANT.




LA JALOUSIE DU BARBOUILL

COMDIE


Le jeune Poquelin sortait du collge des jsuites et des leons de
Gassendi. Frais moulu de ses classes, il riait, avec Bernier et
Chapelle, du _Ferio Darii Bamalipton_ et de l'inutile parlage des
docteurs scolastiques; il leur prfrait, au grand scandale de sa
famille, Tabarin et Guillot Gorju.

Le canevas qui nous est parvenu sous le titre de _la Jalousie du
Barbouill_ n'est qu'une imitation servile de ces farces qui veillaient
son gnie. L'art y manque; l'incisive vigueur de Molire s'y annonce. On
y voit la bourgeoise dominant son mari de toute la force de sa finesse
et de toute l'autorit de son sang-froid: la femme de _Georges Dandin_
apparat. Pour but de sa colre et de sa satire, Molire a dj choisi
la formule inutile de la science et les vaines draperies de la
rhtorique.

Sans doute cette factie fut l'une des premires que reprsenta la
troupe des enfants de famille dirige par Molire, et qui, sous le nom
de l'_Illustre thtre_, alla s'tablir  la porte de Nesle.

  J'ai ou dire  des gens agez, raconte Perrault, qu'ils avoient veu le
  thtre de la comdie de Paris de la mme structure et avec les mmes
  dcorations que celui des danseurs du pont Neuf; que la comdie se
  jouoit en plein air et en plein jour; que le bouffon de la troupe se
  promenoit par la ville avec un tambour pour avertir qu'on alloit
  commencer. Les pices qui nous restent de ce temps-l sont de la mesme
  beaut que le lieu o l'on en faisoit la reprsentation. Ensuite on les
  joua  la chandelle, et le thtre fut orn de tapisseries qui donnoient
  des entres et des sorties aux acteurs par l'endroit o elles se
  joignoient l'une  l'autre.

  Ces entres et ces sorties estoient fort incommodes, et mettoient
  souvent en dsordre les coeffures des comdiens, parce que, ne s'ouvrant
  que fort peu en haut, elles retomboient rudement sur eux quand ils
  entroient ou quand ils sortoient. Toute la lumire consistoit d'abord en
  quelques chandelles dans des plaques de fer-blanc attaches aux
  tapisseries; mais comme elles n'clairoient les acteurs que par derrire
  et un peu sur les cts, ce qui les rendoit presque tout noirs, on
  s'avisa de faire des chandeliers avec deux lattes mises en croix portant
  chacun quatre chandelles, pour mettre au-devant du thtre. Ces
  chandeliers, suspendus grossirement avec des cordes et des poulies
  apparentes, se haussoient et se baissoient sans artifice et par main
  d'homme, pour les allumer et les moucher. La symphonie estoit d'une
  flute et d'un tambour, ou de deux mchans violons au plus.

Telle tait,  peu de chose prs, la mise en scne des jeunes acteurs de
la porte de Nesle. Par conomie, probablement, le chef de la troupe,
Poquelin, se couvrait ou se _barbouillait_ le visage de farine, comme le
faisait Gros-Guillaume, le _Farin_ de l'htel de Bourgogne. Il ne
serait pas impossible que deux autres canevas ou farces joues par sa
troupe  Paris, et dont le titre seul nous est parvenu, _le Docteur
pdant_ (18 juin 1660), et _la Jalousie du Gros-Ren_ (15 avril 1663),
fussent identiques, sauf le titre,  _la Jalousie du Barbouill_.

Le perscuteur des faux docteurs, des faux mdecins, des avocats, des
scolastiques, de tous ceux qui sacrifient aux mots la ralit de la vie,
prend dj les armes.

Il n'a que vingt ans: la guerre commence.




  PERSONNAGES

  LE BARBOUILL,[10] mari d'Anglique.
  LE DOCTEUR.
  ANGLIQUE, fille de Gorgibus.
  VALRE, amant d'Anglique.
  CATHAU, suivante d'Anglique.
  GORGIBUS, pre d'Anglique.
  VILLEBREQUIN.
  LA VALLE.




SCNE I.--LE BARBOUILL, seul.

Il faut avouer que je suis le plus malheureux de tous les hommes! J'ai
une femme qui me fait enrager: au lieu de me donner du soulagement, et
de faire les choses  mon souhait, elle me fait donner au diable vingt
fois le jour; au lieu de se tenir  la maison, elle aime la promenade,
la bonne chre, et frquente je ne sais quelle sorte de gens. Ah! pauvre
Barbouill, que tu es misrable! Il faut pourtant la punir. Si tu la
tuois... l'intention ne vaut rien, car tu serois pendu. Si tu la faisois
mettre en prison... la carogne en sortiroit avec son passe-partout. Que
diable faire donc? Mais voil monsieur le docteur qui passe par ici, il
faut que je lui demande un bon conseil sur ce que je dois faire.


SCNE II.--LE DOCTEUR, LE BARBOUILL.

LE BARBOUILL.

Je m'en allois vous chercher pour vous faire une prire sur une chose
qui m'est d'importance.

LE DOCTEUR.

Il faut que tu sois bien malappris, bien lourdaud, et bien mal morign,
mon ami, puisque tu m'abordes sans ter ton chapeau, sans observer
_rationem loci, temporis et person_. Quoi! dbuter par un discours mal
digr, au lieu de dire: _Salve, vel salvus sis, doctor doctorum
eruditissime_. Eh! pour qui me prends-tu, mon ami?

LE BARBOUILL.

Ma foi, excusez-moi, c'est que j'avois l'esprit en charpe, et je ne
songeois pas  ce que je faisois; mais je sais bien que vous tes galant
homme.

LE DOCTEUR.

Sais-tu bien d'o vient le mot galant homme?

LE BARBOUILL.

Qu'il vienne de Villejuif ou d'Aubervilliers, je ne m'en soucie gure.

LE DOCTEUR.

Sache que le mot galant homme vient d'lgant: prenant le _g_ et l'_a_
de la dernire syllabe, cela fait _ga_, et puis, prenant _l_, ajoutant
un _a_ et les deux dernires lettres, cela fait _galant_, et puis,
ajoutant _homme_, cela fait _galant homme_. Mais, encore, pour qui me
prends-tu?

LE BARBOUILL.

Je vous prends pour un docteur. Or , parlons un peu de l'affaire que
je veux vous proposer; il faut que vous sachiez...

LE DOCTEUR.

Sache auparavant que je ne suis pas seulement une fois docteur, mais que
je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf et dix
fois docteur: 1 parce que, comme l'unit est la base, le fondement et
le premier de tous les nombres, aussi, moi, je suis le premier de tous
les docteurs, le docte des doctes; 2 parce qu'il y a deux facults
ncessaires pour la parfaite connoissance de toutes choses, le sens et
l'entendement; et, comme je suis tout sens et tout entendement, je suis
deux fois docteur.

LE BARBOUILL.

D'accord. C'est que...

LE DOCTEUR.

3 Parce que le nombre de trois est celui de la perfection, selon
Aristote; et, comme je suis parfait et que toutes mes productions le
sont aussi, je suis trois fois docteur.

LE BARBOUILL.

Eh bien, monsieur le docteur...

LE DOCTEUR.

4 Parce que la philosophie a quatre parties, la logique, la morale, la
physique et la mtaphysique; et, comme je les possde toutes quatre, et
que je suis parfaitement vers en icelles, je suis quatre fois docteur.

LE BARBOUILL.

Que diable, je n'en doute pas. coutez-moi donc.

LE DOCTEUR.

5 Parce qu'il y a cinq universaux[11], le genre, l'espce, la
diffrence, le propre et l'accident, sans la connoissance desquels il
est impossible de faire aucun bon raisonnement; et, comme je m'en sers
avec avantage et que j'en connois l'utilit, je suis cinq fois docteur.

LE BARBOUILL.

Il faut que j'aie bonne patience.

LE DOCTEUR.

6 Parce que le nombre de six est le nombre du travail; et, comme je
travaille incessamment pour ma gloire, je suis six fois docteur.

LE BARBOUILL.

Oh! parle tant que tu voudras!

LE DOCTEUR.

7 Parce que le nombre de sept est le nombre de la flicit; et, comme
je possde une parfaite connoissance de tout ce qui peut rendre heureux,
et que je le suis en effet par mes talens, je me sens oblig de dire de
moi-mme: _O ter quaterque beatum!_ 8 parce que le nombre de huit est
le nombre de la justice  cause de l'galit qui se rencontre en lui, et
que la justice et la prudence avec lesquelles je mesure et pse toutes
mes actions me rendent huit fois docteur; 9 parce qu'il y a neuf Muses,
et que je suis galement chri d'elles; 10 parce que, comme on ne peut
passer le nombre de dix sans faire une rptition des autres nombres,
et qu'il est le nombre universel, aussi, quand on m'a trouv, on a
trouv le docteur universel, je contiens en moi tous les autres
docteurs. Ainsi tu vois par des raisons plausibles, vraies,
dmonstratives et convaincantes, que je suis une, deux, trois, quatre,
cinq, six, sept, huit, neuf, dix fois docteur.

LE BARBOUILL.

Que diable est ceci? je croyois trouver un homme bien savant, qui me
donneroit un bon conseil, et je trouve un ramoneur de chemines, qui, au
lieu de me parler, s'amuse  jouer  la mourre[12]. Un, deux, trois,
quatre...; ah, ah, ah! Oh bien! ce n'est pas cela; c'est que je vous
prie de m'couter, et croyez que je ne suis pas un homme  vous faire
perdre vos peines, et que, si vous me satisfaites sur ce que je veux de
vous, je vous donnerai ce que vous voudrez, de l'argent, si vous en
voulez.

LE DOCTEUR.

Eh! de l'argent?

LE BARBOUILL.

Oui, de l'argent, et toute autre chose que vous pourriez demander.

LE DOCTEUR, troussant sa robe derrire son cul.

Tu me prends donc pour un homme  qui l'argent fait tout faire, pour un
homme attach  l'intrt, pour une me mercenaire? Sache, mon ami, que,
quand tu me donnerois une bourse pleine de pistoles, et que cette bourse
seroit dans une riche bote, cette bote dans un tui prcieux, cet tui
dans un coffre admirable, ce coffre dans un cabinet curieux, ce cabinet
dans une chambre magnifique, cette chambre dans un appartement agrable,
cet appartement dans un chteau pompeux, ce chteau dans une citadelle
incomparable, cette citadelle dans une ville clbre, cette ville dans
une le fertile, cette le dans une province opulente, cette province
dans une monarchie florissante, cette monarchie dans tout le monde; et
que tout le monde o seroit cette monarchie florissante, o seroit cette
province opulente, o seroit cette le fertile, o seroit cette ville
clbre, o seroit cette citadelle incomparable, o seroit ce chteau
pompeux, o seroit cet appartement agrable, o seroit ce cabinet
curieux, o seroit ce coffre admirable, o seroit cet tui prcieux, o
seroit cette riche bote dans laquelle seroit enferme la bourse pleine
de pistoles, que je me soucierois aussi peu de ton argent et de toi que
de cela.

  Il s'en va.

LE BARBOUILL.

Ma foi, je m'y suis mpris:  cause qu'il est vtu comme un mdecin,
j'ai cru qu'il lui falloit parler d'argent; mais, puisqu'il n'en veut
point, il n'y a rien de plus ais que de le contenter: je m'en vais
courir aprs lui.

  Il sort.


SCNE III.--ANGLIQUE, VALRE, CATHAU.

ANGLIQUE.

Monsieur, je vous assure que vous m'obligerez beaucoup de me tenir
quelquefois compagnie: mon mari est si mal bti, si dbauch, si
ivrogne, que ce m'est un supplice d'tre avec lui, et je vous laisse 
penser quelle satisfaction on peut avoir d'un rustre comme lui.

VALRE.

Mademoiselle, vous me faites trop d'honneur de me vouloir souffrir. Je
vous promets de contribuer de tout mon pouvoir  votre divertissement;
et, puisque vous tmoignez que ma compagnie ne vous est point
dsagrable, je vous ferai connotre, par mes empressemens, combien j'ai
de joie de la bonne nouvelle que vous m'apprenez.

CATHAU.

Ah! changez de discours, voyez porte-guignon[13] qui arrive.


SCNE IV.--LE BARBOUILL, VALRE, ANGLIQUE, CATHAU.

VALRE.

Mademoiselle, je suis au dsespoir de vous apporter de si mchantes
nouvelles; mais aussi bien les auriez-vous apprises de quelque autre;
et, puisque votre frre est fort malade...

ANGLIQUE.

Monsieur, ne m'en dites pas davantage; je suis votre servante, et vous
rends grce de la peine que vous avez prise.

LE BARBOUILL.

Ma foi, sans aller chez le notaire, voil le certificat de mon cocuage.
Ah, ah! madame la carogne, je vous trouve avec un homme, aprs toutes
les dfenses que je vous ai faites, et vous me voulez envoyer de Gemini
en Capricorne[14].

ANGLIQUE.

Eh bien, faut-il gronder pour cela? Ce monsieur vient de m'apprendre que
mon frre est bien malade: o est le sujet de querelle?

CATHAU.

Ah! le voil venu; je m'tonnois bien si nous aurions longtemps du
repos.

LE BARBOUILL.

Vous vous gtez, par ma foi, toutes deux, mesdames les carognes: toi,
Cathau, tu corromps ma femme; depuis que tu la sers, elle ne vaut pas la
moiti de ce qu'elle valoit.

CATHAU.

Vraiment oui, vous la baillez bonne.

ANGLIQUE.

Laisse l cet ivrogne; ne vois-tu pas qu'il est si sol qu'il ne sait ce
qu'il dit?


SCNE V.--GORGIBUS, VILLEBREQUIN, ANGLIQUE, CATHAU, LE BARBOUILL.

GORGIBUS.

Ne voil pas encore mon maudit gendre qui querelle ma fille!

VILLEBREQUIN.

Il faut savoir ce que c'est.

GORGIBUS.

Eh quoi! toujours se quereller! vous n'aurez pas la paix dans votre
mnage?

LE BARBOUILL.

Cette coquine-l m'appelle ivrogne. (A Anglique.) Tiens, je suis bien
tent de te bailler une quinte major[15], en prsence de tes parents.

GORGIBUS.

Au diable l'escarcelle, si vous l'aviez fait.

ANGLIQUE.

Mais aussi c'est lui qui commence toujours ...

CATHAU.

Que maudite soit l'heure o vous avez choisi ce grigou!

VILLEBREQUIN.

Allons, taisez-vous! la paix!


SCNE VI.--GORGIBUS, VILLEBREQUIN, ANGLIQUE, CATHAU, LE BARBOUILL, LE
DOCTEUR.

LE DOCTEUR.

Qu'est ceci? quel dsordre! quelle querelle! quel grabuge! quel vacarme!
quel bruit! quel diffrend! quelle combustion! Qu'y a-t-il, messieurs?
qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? , , voyons s'il n'y a pas moyen de vous
mettre d'accord; que je sois votre pacificateur, que j'apporte l'union
chez vous.

GORGIBUS.

C'est mon gendre et ma fille qui ont eu bruit ensemble.

LE DOCTEUR.

Et qu'est-ce que c'est? voyons, dites-moi un peu la cause de leur
diffrend.

GORGIBUS.

Monsieur...

LE DOCTEUR.

Mais en peu de paroles.

GORGIBUS.

Oui-da: mettez donc votre bonnet.

LE DOCTEUR.

Savez-vous d'o vient le mot bonnet?

GORGIBUS.

Nenni.

LE DOCTEUR.

Cela vient de _bonum est_, bon est, voil qui est bon, parce qu'il
garantit des catarrhes et fluxions.

GORGIBUS.

Ma foi, je ne savois pas cela.

LE DOCTEUR.

Dites donc vite cette querelle.

GORGIBUS.

Voici ce qui est arriv.

LE DOCTEUR.

Je ne crois pas que vous soyez homme  me tenir longtemps, puisque je
vous en prie. J'ai quelques affaires pressantes qui m'appellent  la
ville; mais, pour remettre la paix dans votre famille, je veux bien
m'arrter un moment.

GORGIBUS.

J'aurai fait en un moment.

LE DOCTEUR.

Soyons donc bref.

GORGIBUS.

Voil qui est fait incontinent.

LE DOCTEUR.

Il faut avouer, monsieur Gorgibus, que c'est une belle qualit que de
dire les choses en peu de paroles, et que les grands parleurs, au lieu
de se faire couter, se rendent le plus souvent si importuns, qu'on ne
les entend point. _Virtutem primam esse puta compescere linguam._ Oui,
la plus belle qualit d'un honnte homme, c'est de parler peu.

GORGIBUS.

Vous saurez donc...

LE DOCTEUR.

Socrate recommandait trois choses fort soigneusement  ses disciples: la
retenue dans les actions, la sobrit dans le manger, et de dire les
choses en peu de paroles. Commencez donc, monsieur Gorgibus.

GORGIBUS.

C'est ce que je veux faire.

LE DOCTEUR.

En peu de mots, sans faon, sans vous amuser  beaucoup de discours,
tranchez-moi d'un apophthegme, vite, vite, monsieur Gorgibus, dpchons,
vitez la prolixit.

GORGIBUS.

Laissez-moi donc parler.

LE DOCTEUR.

Monsieur Gorgibus, touchez l, vous parlez trop; il faut que quelque
autre me dise la cause de leur querelle.

VILLEBREQUIN.

Monsieur le docteur, vous saurez que...

LE DOCTEUR.

Vous tes un ignorant, un indocte, un homme ignare de toutes les bonnes
disciplines, un ne en bon franais. Eh quoi! vous commencez la
narration sans avoir fait un mot d'exorde! Il faut que quelque autre me
conte le dsordre. Mademoiselle, contez-moi un peu le dtail de ce
vacarme.

ANGLIQUE.

Voyez-vous bien l mon gros coquin, mon sac  vin de mari?

LE DOCTEUR.

Doucement, s'il vous plat; parlez avec respect de votre poux, quand
vous tes devant la moustache d'un docteur comme moi.

ANGLIQUE.

Ah! vraiment oui, docteur! Je me moque bien de vous et de votre
doctrine, et je suis docteur quand je veux.

LE DOCTEUR.

Tu es docteur quand tu veux? Ouais! Je pense que tu es un plaisant
docteur. Tu as la mine de suivre fort ton caprice: des parties
d'oraison, tu n'aimes que la conjonction; des genres, que le masculin;
des dclinaisons, le gnitif; de la syntaxe, _mobile cum fixo_; et enfin
de la quantit, tu n'aimes que le dactyle, _quia constat ex una longa et
duabus brevibus_. Venez , vous, dites-moi un peu quelle est la cause,
le sujet de votre combustion.

LE BARBOUILL.

Monsieur le docteur...

LE DOCTEUR.

Voil qui est bien commenc: monsieur le docteur, ce mot a quelque chose
de doux  l'oreille, quelque chose plein d'emphase: monsieur le docteur!

LE BARBOUILL.

A la mienne volont...

LE DOCTEUR.

Voil qui est bien...  la mienne volont! La volont prsuppose le
souhait, le souhait prsuppose des moyens pour arriver  ses fins, et la
fin prsuppose un objet. Voil qui est bien...  la mienne volont!

LE BARBOUILL.

J'enrage!

LE DOCTEUR.

Otez-moi ce mot, j'enrage; voil un terme bas et populaire.

LE BARBOUILL.

Eh! monsieur le docteur, coutez-moi, de grce!

LE DOCTEUR.

_Audi, quso_, auroit dit Cicron.

LE BARBOUILL.

Oh! ma foi, si se rompt, si se casse, ou si se brise, je ne m'en mets
gure en peine; mais tu m'couteras, ou je te vais casser ton museau
doctoral. Eh! que diable donc est ceci?

  LE BARBOUILL, ANGLIQUE, GORGIBUS, CATHAU, VILLEBREQUIN, voulant dire
  la cause de la querelle, et LE DOCTEUR disant que la paix est une
  belle chose, parlent tous  la fois. Au milieu de tout ce bruit, le
  Barbouill attache le Docteur par le pied et le fait tomber; le
  Docteur se doit laisser tomber sur le dos: le Barbouill l'entrane
  par la corde qu'il lui a attache au pied, et, pendant qu'il
  l'entrane, le Docteur doit toujours parler, et compter par ses doigts
  toutes ses raisons, comme s'il n'toit point  terre.--Le Barbouill
  et le Docteur disparoissent.

GORGIBUS.

Allons, ma fille, retirez-vous chez vous, et vivez bien avec votre mari.

VILLEBREQUIN.

Adieu, serviteur et bonsoir.

  Villebrequin, Gorgibus et Anglique s'en vont.


SCNE VII.--VALRE, LA VALLE.

VALRE.

Monsieur, je vous suis oblig du soin que vous avez pris, et je vous
promets de me rendre dans une heure  l'assignation que vous me donnez.

LA VALLE.

Cela ne peut se diffrer; et, si vous tardez d'un quart d'heure, le bal
sera fini dans un moment: vous n'aurez pas le bien d'y voir celle que
vous aimez, si vous n'y venez tout prsentement.

VALRE.

Allons donc ensemble de ce pas.

  Ils s'en vont.


SCNE VIII.--ANGLIQUE, seule.

Cependant que mon mari n'y est pas, je vais faire un tour  un bal que
donne une de mes voisines. Je serai revenue auparavant lui, car il est
quelque part au cabaret; il ne s'apercevra pas que je suis sortie. Ce
maroufle-l me laisse toute seule  la maison, comme si j'tais son
chien.

  Elle s'en va.


SCNE IX.--LE BARBOUILL, seul.

Je savois bien que j'aurois raison de ce diable de docteur et de sa
fichue doctrine. Au diable l'ignorant! j'ai bien envoy toute sa science
par terre. Il faut pourtant que j'aille un peu voir si ma bonne mnagre
m'aura fait  souper.

  Il entre.


SCNE X.--ANGLIQUE, seule.

Que je suis malheureuse! j'ai rest trop tard, l'assemble est finie; je
suis arrive justement comme tout le monde sortoit; mais il n'importe,
ce sera pour une autre fois. Je m'en vais cependant au logis comme si de
rien n'toit. Ouais! la porte est ferme! Cathau, Cathau!


SCNE XI.--LE BARBOUILL,  la fentre, ANGLIQUE.

LE BARBOUILL.

Cathau, Cathau! Eh bien, qu'a-t-elle fait, Cathau? et d'o venez-vous,
madame la carogne,  l'heure qu'il est, et par le temps qu'il fait?

ANGLIQUE.

D'o je viens? ouvre-moi seulement, et je te le dirai aprs.

LE BARBOUILL.

Oui, ah! ma foi, tu peux aller coucher l d'o tu viens, ou, si tu
l'aimes mieux, dans la rue; je n'ouvre point  une coureuse comme toi.
Comment diable! tre toute seule  l'heure qu'il est! Je ne sais si
c'est imagination, mais mon front m'en parot plus rude de moiti.

ANGLIQUE.

Eh bien, pour tre toute seule, qu'en veux-tu dire? Tu me querelles
quand je suis en compagnie: comment donc faut-il faire?

LE BARBOUILL.

Il faut tre retire  la maison, donner ordre au souper, avoir soin du
mnage, des enfants; mais, sans tant de discours inutiles, adieu,
bonsoir, va-t'en au diable, et me laisse en repos.

ANGLIQUE.

Tu ne veux pas m'ouvrir?

LE BARBOUILL.

Non, je n'ouvrirai pas.

ANGLIQUE.

Eh! mon pauvre petit mari, je t'en prie, ouvre-moi, mon cher petit
coeur.

LE BARBOUILL.

Ah! crocodile! ah! serpent dangereux! tu me caresses pour me trahir.

ANGLIQUE.

Ouvre, ouvre donc!

LE BARBOUILL.

Adieu, _vade retro, Satanas!_

ANGLIQUE.

Quoi! tu ne m'ouvriras pas?

LE BARBOUILL.

Non.

ANGLIQUE.

Et tu n'as point de piti de ta femme qui t'aime tant?

LE BARBOUILL.

Non, je suis inflexible; tu m'as offens, je suis vindicatif comme tous
les diables; c'est--dire bien fort, je suis inexorable.

ANGLIQUE.

Sais-tu bien que, si tu me pousses  bout et que tu me mettes en colre,
je ferai quelque chose dont tu te repentiras?

LE BARBOUILL.

Et que feras-tu, bonne chienne?

ANGLIQUE.

Tiens, si tu ne m'ouvres, je m'en vais me tuer devant la porte: mes
parents, qui sans doute viendront ici auparavant de se coucher, pour
savoir si nous sommes bien ensemble, me trouveront morte, et tu seras
pendu.

LE BARBOUILL.

Ah, ah, ah, ah, la bonne bte! et qui y perdra le plus de nous deux? Va,
va, tu n'es pas si sotte que de faire ce coup-l.

ANGLIQUE.

Tu ne le crois donc pas? Tiens, tiens, voil mon couteau tout prt; si
tu ne m'ouvres, je m'en vais tout  cette heure m'en donner dans le
coeur.

LE BARBOUILL.

Prends garde, voil qui est bien pointu.

ANGLIQUE.

Tu ne veux donc pas m'ouvrir?

LE BARBOUILL.

Je t'ai dj dit vingt fois que je n'ouvrirai point; tue-toi, crve,
va-t'en au diable, je ne m'en soucie pas.

ANGLIQUE, faisant semblant de se frapper.

Adieu donc... Ae! je suis morte!

LE BARBOUILL.

Seroit-elle bien assez sotte pour avoir fait ce coup-l? il faut que je
descende avec la chandelle pour aller voir.

ANGLIQUE.

Il faut que je t'attrape. Si je peux entrer dans la maison subtilement
cependant que tu me chercheras, chacun aura bien son tour.

LE BARBOUILL.

Eh bien, ne savois-je pas bien qu'elle n'toit pas si sotte? Elle est
morte, et si elle court comme le cheval de Pacolet[16]... Ma foi, elle
m'avoit fait peur tout de bon. Elle a bien fait de gagner du pied; car,
si je l'eusse trouve en vie, aprs m'avoir fait cette frayeur-l, je
lui aurois apostroph cinq ou six clystres de coups de pied dans le
cul, pour lui apprendre  faire la bte. Je m'en vais me coucher
cependant. Oh! oh! je pense que le vent a ferm la porte. H! Cathau,
Cathau, ouvre-moi.

ANGLIQUE.

Cathau, Cathau! Eh bien, qu'a-t-elle fait, Cathau? et d'o venez-vous,
monsieur l'ivrogne? Ah! vraiment, va, mes parens, qui vont venir dans un
moment, sauront tes vrits. Sac  vin, infme, tu ne bouges du cabaret,
et tu laisses une pauvre femme avec des petits enfants, sans savoir
s'ils ont besoin de quelque chose,  croquer le marmot tout le long du
jour!

LE BARBOUILL.

Ouvre vite, diablesse que tu es, ou je te casserai la tte!


SCNE XII.--GORGIBUS, VILLEBREQUIN, ANGLIQUE, LE BARBOUILL.

GORGIBUS.

Qu'est ceci? toujours de la dispute, de la querelle et de la dissension!

VILLEBREQUIN.

Eh quoi! vous ne serez jamais d'accord?

ANGLIQUE.

Mais voyez un peu, le voil qui est sol, et revient,  l'heure qu'il
est, faire un vacarme horrible; il me menace.

GORGIBUS.

Mais aussi ce n'est pas l'heure de revenir. Ne devriez-vous pas, comme
un bon pre de famille, vous retirer de bonne heure, et bien vivre avec
votre femme?

LE BARBOUILL.

Je me donne au diable si j'ai sorti de la maison: demandez plutt  ces
messieurs qui sont l-bas dans le parterre; c'est elle qui ne fait que
de revenir. Ah! que l'innocence est opprime!

VILLEBREQUIN.

, , allons, accordez-vous; demandez-lui pardon.

LE BARBOUILL.

Moi, pardon! j'aimerois mieux que le diable l'et emporte. Je suis dans
une colre que je ne me sens pas.

GORGIBUS.

Allons, ma fille, embrassez votre mari, et soyez bons amis.


SCNE XIII.--LE DOCTEUR,  la fentre, en bonnet de nuit et en camisole;
LE BARBOUILL, VILLEBREQUIN, GORGIBUS, ANGLIQUE.

LE DOCTEUR.

Eh quoi! toujours du bruit, du dsordre, de la dissension, des
querelles, des dbats, des diffrends, des combustions, des altercations
ternelles! Qu'est-ce? qu'y a-t-il donc? On ne sauroit avoir du repos.

VILLEBREQUIN.

Ce n'est rien, monsieur le docteur; tout le monde est d'accord.

LE DOCTEUR.

A propos d'accord, voulez-vous que je vous lise un chapitre d'Aristote,
o il prouve que toutes les parties de l'univers ne subsistent que par
l'accord qui est entre elles?

VILLEBREQUIN.

Cela est-il bien long?

LE DOCTEUR.

Non, cela n'est pas long; cela contient environ soixante ou
quatre-vingts pages.

VILLEBREQUIN.

Adieu, bonsoir, nous vous remercions.

GORGIBUS.

Il n'en est pas besoin.

LE DOCTEUR.

Vous ne le voulez pas?

GORGIBUS.

Non.

LE DOCTEUR.

Adieu donc, puisque ainsi est; bonsoir: _latine bona nox_.

VILLEBREQUIN.

Allons-nous-en souper ensemble, nous autres.

  [10] Sans doute la figure de l'acteur tait couverte de farine.

  [11] Ides gnrales, admises par la scolastique et combattues par
  Gassendi, matre de Molire. Ds son premier pas dans la carrire
  dramatique, Poquelin, crivant pour les trteaux, attaque les
  professeurs et soutient la philosophie pratique, exprimentale et
  positive.

  [12] Jeu venu d'Italie, usit alors parmi les ramoneurs et les gens du
  peuple, et qui consiste  deviner et  nommer tout haut le nombre de
  doigts levs ou abaisss par la partie adverse. Ce mot, _morra_, ne se
  trouve pas dans les dictionnaires.

  [13] Mot compos dont il est inutile d'expliquer le sens et qui se
  trouve  la fois d'accord avec l'usage populaire et les tentatives de
  Ronsard.

  [14] Deux signes du zodiaque.

  [15] Allusion triviale aux cinq plus fortes cartes du jeu de piquet. Ce
  sont ici les cinq doigts de la main.

  [16] Proverbe populaire.

FIN DE LA JALOUSIE DU BARBOUILL.




L'TOURDI
OU LES CONTRE-TEMPS

COMDIE

REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS A LYON, EN 1653, ET A PARIS
SUR LE THATRE DU PETIT-BOURBON, LE 3 NOVEMBRE 1658.

La France tait en feu; le mouvement de la Fronde emportait dans un
tourbillon confus princes, parlements et seigneurs, les femmes, les
protestants et les catholiques. C'tait le temps des ruses, des trames,
des doubles et triples fourberies, des changements de parti les plus
imprvus et des catastrophes les plus tourdies; l'poque o Mazarin
fuyait  Sedan aprs avoir pous secrtement Anne d'Autriche et
prpar, avec cette rare finesse dont tout le monde riait et qui se
riait de tous, le gouvernement de Louis XIV.

Molire avait quitt Paris  la tte de sa petite troupe, mcontent de
sa famille, qui maudissait le comdien nomade. Ici commence pour lui une
odysse provinciale qui n'a point laiss de traces. Comme le jeune hros
de sa premire oeuvre, il chappe aux _vieillards chagrins_, fuit les
_vieux penards_ qui veulent brider sa jeunesse, fait librement
_trotter son bidet_ comme Llie, et, _pouss par son humeur inquite,
porte ses pas en divers lieux_[17]. Il vit  peu prs comme Shakespeare,
jetant la plume au vent et trs-amoureux du hasard, des vnements et
des nouveauts de caractres. Laborieux aussi, au courant de la belle
littrature contemporaine, il lit et relit les facties du seizime
sicle, mme les satires du treizime; il aime Rabelais, Nol du Fail,
l'Arioste, Cervants; surtout il feuillette l'immense bibliothque de
comdies italiennes, filles de la Renaissance et soeurs jumelles de ces
acadmies qui, ds le commencement du sicle prcdent, avaient couvert
la Pninsule, depuis Venise jusqu' Rome. Il n'avait pas d'autres
modles. Le got populaire tait excrable; _le Menteur_ de Corneille,
traduit de l'espagnol d'Alarcon, et reprsent en 1642, avait ouvert une
nouvelle voie que personne n'avait suivie. Frapp de la supriorit du
_Menteur_, Molire n'osait pas se hasarder sur cette trace. Il
connaissait peu le monde; pendant son voyage  Narbonne il avait
seulement entrevu la cour. Les tours d'adresse de Scaramouche amusaient
encore les plus difficiles. En courant la province dans cette situation
peu favorable au travail de l'esprit, il essaya sa premire comdie,
comdie d'intrigues et d'aventures: ce fut _l'tourdi_.

  [17] Voy. _l'tourdi_, acte I, scne II.

Le personnage qui en occupe le centre, emprunt  l'_Emilia_ de
l'Aveugle de l'Adriatique, Grotto, ingnieux dramaturge du seizime
sicle[18], est le gnie mme de l'intrigue dans un rang subalterne.
Valet  tout faire, dont le type remonte jusqu' l'esclave antique, qui
tient une grande place dans le thtre italien moderne, Sicilien comme
les Mazzarini, ce petit-fils de Dave et cet aeul de Figaro aime la ruse
pour la ruse et respecte profondment sa mission.

  [18] _Il Cieco d'Adria._

En face de ce matre fripon, digne des galres, suprieur dans son
ordre, et qui rappelle le _Sbratta_ de Bernardino Pino da Cagli, un
garon gnreux et honnte drange, par les maladresses de sa loyaut,
les escroqueries et les ruses du fourbe qui veut le servir.

Ce personnage de _l'tourdi_ appartient tout entier  _l'Innavertito_ du
comdien Nicolo Barbieri, qui l'a esquiss avec grce et vigueur. La
plupart des ressorts subsidiaires du drame, l'esclave achete par un
amant, le valet qui feint d'avoir t chass par son matre et qui
entre au service du rival, la bague qui sert de signe de reconnaissance
pour livrer l'esclave, tous ces dtails sont de _l'Innavertito_.
L'inexprience de la jeunesse se trahit par plus d'un dfaut de
composition et de style: tels sont l'pisode du valet Ergaste, qui ne
tient pas  l'action, le dnoment romanesque emprunt maladroitement 
Cervants, la suture grossire des diverses parties de l'oeuvre,
l'expression emphatique et confuse des sentiments de l'amour, enfin la
nullit des deux personnages de femmes. Le thtre reste toujours vide;
l'intrt de coeur n'est pas mme indiqu; les archasmes et les
provincialismes surabondent.

Mais il y a dans toute l'oeuvre un air vif et charmant d'aventure qui va
bien  l'poque de Louis XIII et qui s'effacera sous Louis XIV; rien ne
ressemble davantage  une brillante et leste gravure de Callot.

Reprsente  Lyon en 1653 pour la premire fois, la pice avait eu
beaucoup de succs en province. Le 3 novembre 1658, elle fut joue sur
le thtre du Petit-Bourbon, que le roi venait de concder  Molire, en
partage avec la troupe italienne,  laquelle la troupe nouvelle dut
payer un droit.

  Cette salle, dit un contemporain, est de dix-huit toises de longueur
  sur huit de largeur, au bout de laquelle il y a encore un demi-rond de
  sept toises de profondeur sur huit et demi de large, le tout en vote
  seme de fleurs de lis. Son pourtour est orn de colonnes avec leurs
  bases, chapiteaux, architraves, frises et corniches d'ordre dorique, et
  entre icelles corniches, des arcades en niches. En l'un des bouts de la
  salle, directement oppos au dais de Leurs Majests, toit lev un
  thtre de six pieds de hauteur, de huit toises de largeur et d'autant
  de profondeur. _L'tourdi_ obtint un succs si brillant  Paris, que le
  jeune Quinault, contemporain et rival de Molire, se plut  l'imiter et
   le versifier quelques annes plus tard.

  Au fond de l'oeuvre se trouve cache et comme en germe la pense secrte
  du futur contemplateur. Deux types, l'un de gnrosit tourdie,
  l'autre de fourberie vigilante, luttent ensemble et se djouent l'un
  l'autre. Donne profonde et douloureuse! Llie n'est pas seulement
  tourdi, il est loyal, il est plein de coeur: c'est ce qui le perd. M.
  Sainte-Beuve a eu raison de le dire: Molire est plus triste que
  Pascal.




  PERSONNAGES                            ACTEURS

  LLIE, fils de Pandolfe.               LA GRANGE.
  CLIE[19], esclave de Truffaldin.      Mlle DEBRIE.
  MASCARILLE[20], valet de Llie.        MOLIRE.
  HIPPOLYTE, fille d'Anselme.            Mlle DUPARC.
  ANSELME, pre d'Hippolyte.             Louis BJART.
  TRUFFALDIN[21], vieillard.
  PANDOLFE, pre de Llie.               BJART an.
  LANDRE, fils de famille.
  ANDRS, cru gyptien.
  ERGASTE, ami de Mascarille.
  UN COURRIER.
  DEUX TROUPES DE MASQUES.

    La scne est  Messine[22].




ACTE PREMIER


SCNE I.--LLIE.

  Eh bien, Landre, eh bien, il faudra contester;
  Nous verrons de nous deux qui pourra l'emporter,
  Qui, dans nos soins communs pour ce jeune miracle,
  Aux voeux de son rival portera plus d'obstacle.
  Prparez vos efforts, et vous dfendez bien,
  Sr que de mon ct je n'pargnerai rien.


SCNE II.--LLIE, MASCARILLE.

  LLIE.

  Ah! Mascarille!

  MASCARILLE.

                  Quoi?

  LLIE.

                        Voici bien des affaires;
  J'ai dans ma passion toutes choses contraires:
  Landre aime Clie, et, par un trait fatal,
  Malgr mon changement, est toujours mon rival.

  MASCARILLE.

  Landre aime Clie!

  LLIE.

                      Il l'adore, te dis-je.

  MASCARILLE.

  Tant pis.

  LLIE.

            Eh, oui, tant pis; c'est l ce qui m'afflige.
  Toutefois j'aurois tort de me dsesprer:
  Puisque j'ai ton secours, je puis me rassurer;
  Je sais que ton esprit, en intrigues fertile,
  N'a jamais rien trouv qui lui ft difficile:
  Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs,
  Et qu'en toute la terre...

  MASCARILLE.

                             Eh! trve de douceurs.
  Quand nous faisons besoin, nous autres misrables,
  Nous sommes les chris et les incomparables;
  Et dans un autre temps, ds le moindre courroux,
  Nous sommes les coquins qu'il faut rouer de coups.

  LLIE.

  Ma foi! tu me fais tort avec cette invective.
  Mais enfin discourons un peu de ma captive:
  Dis si les plus cruels et plus durs sentiments
  Ont rien d'impntrable  des traits si charmans[23].
  Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage.
  Je vois pour sa naissance un noble tmoignage;
  Et je crois que le ciel dedans un rang si bas
  Cache son origine, et ne l'en tire pas.

  MASCARILLE.

  Vous tes romanesque avecque[24] vos chimres;
  Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires?
  C'est, monsieur, votre pre, au moins  ce qu'il dit:
  Vous savez que sa bile assez souvent s'aigrit;
  Qu'il peste contre vous d'une belle manire,
  Quand vos dportements lui blessent la visire.
  Il est avec Anselme en parole pour vous
  Que de son Hippolyte on vous fera l'poux,
  S'imaginant que c'est dans le seul mariage
  Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage;
  Et, s'il vient  savoir que, rebutant son choix,
  D'un objet inconnu vous recevez les lois,
  Que de ce fol amour la fatale puissance
  Vous soustrait au devoir de votre obissance,
  Dieu sait quelle tempte alors clatera,
  Et de quels beaux sermons on vous rgalera.

  LLIE.

  Ah! trve, je vous prie,  votre rhtorique!

  MASCARILLE.

  Mais vous, trve plutt  votre politique!
  Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tcher...

  LLIE.

  Sais-tu qu'on n'acquiert rien de bon  me fcher,
  Que chez moi les avis ont de tristes salaires,
  Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires?

  MASCARILLE.

    A part.          Haut.

  Il se met en courroux. Tout ce que j'en ai dit
  N'tait rien que pour rire et vous sonder l'esprit.
  D'un censeur de plaisirs ai-je fort l'encolure?
  Et Mascarille est-il ennemi de nature[25]?
  Vous savez le contraire, et qu'il est trs-certain
  Qu'on ne peut me taxer que d'tre trop humain.
  Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de pre:
  Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire.
  Ma foi, j'en suis d'avis, que ces penards[26] chagrins
  Nous viennent tourdir de leurs contes badins,
  Et, vertueux par force, esprent par envie
  Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie.
  Vous savez mon talent, je m'offre  vous servir.

  LLIE.

  Ah! c'est par ces discours que tu peux me ravir.
  Au reste, mon amour, quand je l'ai fait parotre,
  N'a point t mal vu des yeux qui l'ont fait natre.
  Mais Landre,  l'instant, vient de me dclarer
  Qu' me ravir Clie il va se prparer:
  C'est pourquoi dpchons, et cherche dans ta tte
  Les moyens les plus prompts d'en faire ma conqute.
  Trouve ruses, dtours, fourbes, inventions,
  Pour frustrer un rival de ses prtentions.

  MASCARILLE.

  Laissez-moi quelque temps rver  cette affaire.

    A part.

  Que pourrois-je inventer pour ce coup ncessaire?

  LLIE.

  Eh bien, le stratagme?

  MASCARILLE.

                          Ah! comme vous courez!
  Ma cervelle toujours marche  pas mesurs.
  J'ai trouv votre fait: il faut... Non, je m'abuse.
  Mais si vous alliez...

  LLIE.

                         O?

  MASCARILLE.

                             C'est une foible ruse.
  J'en songeois une.

  LLIE.

                     Et quelle?

  MASCARILLE.

                                Elle n'iroit pas bien.
  Mais ne pourriez-vous pas?

  LLIE.

                             Quoi?

  MASCARILLE.

                                   Vous ne pourriez rien.
  Parlez avec Anselme.

  LLIE.

                       Et que lui puis-je dire?

  MASCARILLE.

  Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire.
  Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Truffaldin.

  LLIE.

  Que faire?

  MASCARILLE.

             Je ne sais.

  LLIE.

                         C'en est trop,  la fin,
  Et tu me mets  bout par ces contes frivoles.

  MASCARILLE.

  Monsieur, si vous aviez en main force pistoles,
  Nous n'aurions pas besoin maintenant de rver
  A chercher les biais que nous devons trouver,
  Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave,
  Empcher qu'un rival vous prvienne et vous brave.
  De ces gyptiens qui la mirent ici,
  Truffaldin, qui la garde, est en quelque souci;
  Et trouvant son argent qu'ils lui font trop attendre,
  Je sais bien qu'il seroit trs-ravi de la vendre;
  Car enfin en vrai ladre il a toujours vcu:
  Il se feroit fesser pour moins d'un quart d'cu;
  Et l'argent est le dieu que surtout il rvre.
  Mais le mal, c'est...

  LLIE.

                        Quoi? c'est...

  MASCARILLE.

                                       Que monsieur votre pre
  Est un autre vilain qui ne vous laisse pas,
  Comme vous voudriez bien, manier ses ducats;
  Qu'il n'est point de ressort qui pour votre ressource
  Pt faire maintenant ouvrir la moindre bourse.
  Mais tchons de parler  Clie un moment,
  Pour savoir l-dessus quel est son sentiment.
  La fentre est ici.

  LLIE.

                      Mais Truffaldin, pour elle,
  Fait de nuit et de jour exacte sentinelle.
  Prends garde.

  MASCARILLE.

                Dans ce coin demeurons en repos.
  O bonheur! la voil qui parot  propos.


SCNE III.--CLIE, LLIE, MASCARILLE.

  LLIE.

  Ah! que le ciel m'oblige, en offrant  ma vue
  Les clestes attraits dont vous tes pourvue!
  Et, quelque mal cuisant que m'aient caus vos yeux.
  Que je prends de plaisir  les voir en ces lieux!

  CLIE.

  Mon coeur, qu'avec raison votre discours tonne,
  N'entend pas que mes yeux fassent mal  personne;
  Et, si dans quelque chose ils vous ont outrag,
  Je puis vous assurer que c'est sans mon cong[27].

  LLIE.

  Ah! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure!
  Je mets toute ma gloire  chrir ma blessure,
  Et...

  MASCARILLE.

        Vous le prenez l d'un ton un peu trop haut;
  Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut.
  Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle
  Ce que...

  TRUFFALDIN, dans sa maison.

            Clie!

  MASCARILLE,  Llie.

                   Eh bien!

  LLIE.

                            O rencontre cruelle!
  Ce malheureux vieillard devoit-il nous troubler?

  MASCARILLE.

  Allez, retirez-vous, je saurai lui parler.


SCNE IV.--TRUFFALDIN, CLIE, LLIE, retir dans un coin, MASCARILLE.

  TRUFFALDIN,  Clie.

  Que faites-vous dehors? et quel soin vous talonne,
  Vous  qui je dfends de parler  personne?

  CLIE.

  Autrefois j'ai connu cet honnte garon;
  Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupon.

  MASCARILLE.

  Est-ce l le seigneur Truffaldin?

  CLIE.

                                    Oui, lui-mme.

  MASCARILLE.

  Monsieur, je suis tout vtre, et ma joie est extrme
  De pouvoir saluer en toute humilit
  Un homme dont le nom est partout si vant.

  TRUFFALDIN.

  Trs-humble serviteur.

  MASCARILLE.

                         J'incommode peut-tre;
  Mais je l'ai vue ailleurs, o, m'ayant fait connotre
  Les grands talens qu'elle a pour savoir l'avenir,
  Je voulois sur un point un peu l'entretenir.

  TRUFFALDIN.

  Quoi! te mlerois-tu d'un peu de diablerie?

  CLIE.

  Non, tout ce que je sais n'est que blanche magie.

  MASCARILLE.

  Voici donc ce que c'est. Le matre que je sers
  Languit pour un objet qui le tient dans ses fers.
  Il auroit bien voulu du feu qui le dvore
  Pouvoir entretenir la beaut qu'il adore;
  Mais un dragon, veillant sur ce rare trsor,
  N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encor;
  Et ce qui plus le gne et le rend misrable,
  Il vient de dcouvrir un rival redoutable:
  Si bien que, pour savoir si ses soins amoureux
  Ont sujet d'esprer quelque succs heureux,
  Je viens vous consulter, sr que de votre bouche
  Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche.

  CLIE.

  Sous quel astre ton matre a-t-il reu le jour?

  MASCARILLE.

  Sous un astre  jamais ne changer son amour.

  CLIE.

  Sans me nommer l'objet pour qui son coeur soupire,
  La science que j'ai m'en peut assez instruire.
  Cette fille a du coeur, et, dans l'adversit,
  Elle sait conserver une noble fiert;
  Elle n'est pas d'humeur  trop faire connotre
  Les secrets sentimens qu'en son coeur on fait natre.
  Mais je les sais comme elle, et, d'un esprit plus doux,
  Je vais en peu de mots vous les dcouvrir tous.

  MASCARILLE.

  O merveilleux pouvoir de la vertu magique!

  CLIE.

  Si ton matre en ce point de constance se pique,
  Et que la vertu seule anime son dessein,
  Qu'il n'apprhende pas de soupirer en vain;
  Il a lieu d'esprer, et le fort qu'il veut prendre
  N'est pas sourd aux traits, et voudra bien se rendre.

  MASCARILLE.

  C'est beaucoup; mais ce fort dpend d'un gouverneur
  Difficile  gagner.

  CLIE.

                      C'est l tout le malheur.

  MASCARILLE,  part, regardant Llie.

  Au diable le fcheux qui toujours nous claire[28]!

  CLIE.

  Je vais vous enseigner ce que vous devez faire.

  LLIE, les joignant.

  Cessez,  Truffaldin! de vous inquiter.
  C'est par mon ordre seul qu'il vous vient visiter,
  Et je vous l'envoyois, ce serviteur fidle,
  Vous offrir mon service, et vous parler pour elle,
  Dont je vous veux dans peu payer la libert,
  Pourvu qu'entre nous deux le prix soit arrt.

  MASCARILLE.

  La peste soit la bte!

  TRUFFALDIN.

                         Oh! oh! qui des deux croire?
  Ce discours au premier est fort contradictoire.

  MASCARILLE.

  Monsieur, ce galant homme a le cerveau bless;
  Ne le savez-vous pas?

  TRUFFALDIN.

                        Je sais ce que je sai.
  J'ai crainte ici-dessous de quelque manigance[29].

    A Clie

  Rentrez, et ne prenez jamais cette licence.
  Et vous, filous fieffs, ou je me trompe fort,
  Mettez, pour me jouer, vos fltes mieux d'accord.


SCNE V.--LLIE, MASCARILLE.

  MASCARILLE.

  C'est bien fait. Je voudrais qu'encor, sans flatterie
  Il nous et d'un bton chargs de compagnie.
  A quoi bon se montrer, et, comme un tourdi,
  Me venir dmentir de tout ce que je di?

  LLIE.

  Je pensois faire bien.

  MASCARILLE.

                         Oui, c'toit fort l'entendre.
  Mais quoi! cette action ne me doit point surprendre?
  Vous tes si fertile en pareils contre-temps,
  Que vos carts d'esprit n'tonnent plus les gens.

  LLIE.

  Ah! mon Dieu! pour un rien me voil bien coupable!
  Le mal est-il si grand qu'il soit irrparable?
  Enfin, si tu ne mets Clie entre mes mains,
  Songe au moins de Landre  rompre les desseins;
  Qu'il ne puisse acheter avant moi cette belle.
  De peur que ma prsence encor soit criminelle,
  Je te laisse.

  MASCARILLE, seul.

                Fort bien. A dire vrai, l'argent
  Seroit dans notre affaire un sr et fort agent;
  Mais, ce ressort manquant, il faut user d'un autre.


SCNE VI.--ANSELME, MASCARILLE.

  ANSELME.

  Par mon chef, c'est un sicle trange que le ntre!
  J'en suis confus. Jamais tant d'amour pour le bien,
  Et jamais tant de peine  retirer le sien!
  Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie,
  Sont comme les enfants, que l'on conoit en joie,
  Et dont avecque peine on fait l'accouchement.
  L'argent dans une bourse entre agrablement;
  Mais, le terme venu que nous devons le rendre,
  C'est lors que les douleurs commencent  nous prendre.
  Baste! ce n'est pas peu que deux mille francs, dus
  Depuis deux ans entiers, me soient enfin rendus;
  Encore est-ce un bonheur.

  MASCARILLE,  part les quatre premiers vers.

                            O Dieu! la belle proie
  A tirer en volant! Chut, il faut que je voie
  Si je pourrois un peu de prs le caresser.
  Je sais bien les discours dont il le faut bercer...
  Je viens de voir, Anselme...

  ANSELME.

                               Et qui?

  MASCARILLE.

                                       Votre Nrine.

  ANSELME.

  Que dit-elle de moi, cette gente[30] assassine?

  MASCARILLE.

  Pour vous elle est de flamme.

  ANSELME.

                                Elle?

  MASCARILLE.

                                      Et vous aime tant,
  Que c'est grande piti.

  ANSELME.

                          Que tu me rends content!

  MASCARILLE.

  Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ne meure.
  Anselme, mon mignon, crie-t-elle  toute heure,
  Quand est-ce que l'hymen unira nos deux coeurs,
  Et que tu daigneras teindre mes ardeurs?

  ANSELME.

  Mais pourquoi jusqu'ici me les avoir celes?
  Les filles, par ma foi, sont bien dissimules!
  Mascarille, en effet, qu'en dis-tu? quoique vieux,
  J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.

  MASCARILLE.

  Oui, vraiment, ce visage est encore fort mettable;
  S'il n'est pas des plus beaux, il est des-agrable.

  ANSELME.

  Si bien donc...?

  MASCARILLE veut prendre la bourse[31].

                   Si bien donc qu'elle est sotte de vous;
  Ne vous regarde plus...

  ANSELME.

                          Quoi?

  MASCARILLE.

                                Que comme un poux,
  Et vous veut...

  ANSELME.

                  Et me veut...?

  MASCARILLE.

                                 Et vous veut, quoiqu'il tienne,
  Prendre la bourse...

  ANSELME.

                       La...?

  MASCARILLE prend la bourse et la laisse tomber.

                              La bouche avec la sienne.

  ANSELME.

  Ah! je l'entends. Viens : lorsque tu la verras,
  Vante-lui mon mrite autant que tu pourras.

  MASCARILLE.

  Laissez-moi faire.

  ANSELME.

                     Adieu.

  MASCARILLE,  part.

                            Que le ciel te conduise!

  ANSELME, revenant.

  Ah! vraiment, je faisois une trange sottise,
  Et tu pouvois pour toi m'accuser de froideur.
  Je t'engage  servir mon amoureuse ardeur,
  Je reois par ta bouche une bonne nouvelle,
  Sans du moindre prsent rcompenser ton zle
  Tiens, tu te souviendras...

  MASCARILLE.

                              Ah! non pas, s'il vous plat.

  ANSELME.

  Laisse-moi...

  MASCARILLE.

                Point du tout. J'agis sans intrt.

  ANSELME.

  Je le sais; mais pourtant...

  MASCARILLE.

                               Non, Anselme, vous dis-je:
  Je suis homme d'honneur, cela me dsoblige.

  ANSELME.

  Adieu donc, Mascarille.

  MASCARILLE,  part.

                          O longs discours!

  ANSELME, revenant.

                                            Je veux
  Rgaler par tes mains cet objet de mes voeux;
  Et je vais te donner de quoi faire pour elle
  L'achat de quelque bague, ou telle bagatelle
  Que tu trouveras bon.

  MASCARILLE.

                        Non, laissez votre argent
  Sans vous mettre en souci, je ferai le prsent;
  Et l'on m'a mis en main une bague  la mode,
  Qu'aprs vous payerez, si cela l'accommode.

  ANSELME.

  Soit; donne-la pour moi: mais surtout fais si bien,
  Qu'elle garde toujours l'ardeur de me voir sien.


SCNE VII.--LLIE, ANSELME, MASCARILLE.

  LLIE, ramassant la bourse.

  A qui la bourse?

  ANSELME.

                   Ah! dieux! elle m'toit tombe!
  Et j'aurois aprs cru qu'on me l'et drobe!
  Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant,
  Qui m'pargne un grand trouble et me rend mon argent.
  Je vais m'en dcharger au logis tout  l'heure.


SCNE VIII.--LLIE, MASCARILLE.

  MASCARILLE.

  C'est tre officieux, et trs-fort, ou je meure.

  LLIE.

  Ma foi! sans moi, l'argent toit perdu pour lui.

  MASCARILLE.

  Certes, vous faites rage, et payez aujourd'hui
  D'un jugement trs-rare et d'un bonheur extrme;
  Nous avancerons fort, continuez de mme.

  LLIE.

  Qu'est-ce donc? Qu'ai-je fait?

  MASCARILLE.

                                 Le sot, en bon franois[32]
  Puisque je puis le dire, et qu'enfin je le dois.
  Il sait bien l'impuissance o son pre le laisse;
  Qu'un rival qu'il doit craindre trangement nous presse:
  Cependant, quand je tente un coup pour l'obliger,
  Dont je cours, moi tout seul, la honte et le danger...

  LLIE.

  Quoi! c'toit...?

  MASCARILLE.

                    Oui, bourreau, c'toit pour la captive
  Que j'attrapois l'argent dont votre soin nous prive.

  LLIE.

  S'il est ainsi, j'ai tort; mais qui l'et devin?

  MASCARILLE.

  Il falloit, en effet, tre bien raffin!

  LLIE.

  Tu me devois par signe avertir de l'affaire.

  MASCARILLE.

  Oui, je devois au dos avoir mon luminaire.
  Au nom de Jupiter[33], laissez-nous en repos,
  Et ne nous chantez plus d'impertinens propos!
  Un autre, aprs cela, quitteroit tout peut-tre
  Mais j'avois mdit tantt un coup de matre,
  Dont tout prsentement je veux voir les effets
  A la charge que si...

  LLIE.

                        Non, je te le promets,
  De ne me mler plus de rien dire ou rien faire.

  MASCARILLE.

  Allez donc; votre vue excite ma colre.

  LLIE.

  Mais surtout hte-toi, de peur qu'en ce dessein...

  MASCARILLE.

  Allez, encore un coup; j'y vais mettre la main.

    Llie sort.

  Menons bien ce projet; la fourbe sera fine,
  S'il faut qu'elle succde[34] ainsi que j'imagine.
  Allons voir... Bon, voici mon homme justement.


SCNE IX.--PANDOLFE, MASCARILLE.

  PANDOLFE.

  Mascarille!

  MASCARILLE.

              Monsieur?

  PANDOLFE.

                        A parler franchement,
  Je suis mal satisfait de mon fils.

  MASCARILLE.

                                     De mon matre?
  Vous n'tes pas le seul qui se plaigne de l'tre:
  Sa mauvaise conduite, insupportable en tout,
  Met  chaque moment ma patience  bout[35].

  PANDOLFE.

  Je vous croyois pourtant assez d'intelligence
  Ensemble.

  MASCARILLE.

            Moi? Monsieur, perdez cette croyance;
  Toujours de son devoir je tche  l'avertir,
  Et l'on nous voit sans cesse avoir maille  partir[36].
  A l'heure mme encor nous avons eu querelle
  Sur l'hymen d'Hippolyte, o[37] je le vois rebelle,
  O, par l'indignit d'un refus criminel,
  Je le vois offenser le respect paternel.

  PANDOLFE.

  Querelle?

  MASCARILLE.

            Oui, querelle, et bien avant pousse.

  PANDOLFE.

  Je me trompois donc bien; car j'avois la pense
  Qu' tout ce qu'il faisoit tu donnois de l'appui.

  MASCARILLE.

  Moi? Voyez ce que c'est que du monde aujourd'hui,
  Et comme l'innocence est toujours opprime!
  Si mon intgrit vous toit confirme,
  Je suis auprs de lui gag pour serviteur,
  Vous me voudriez encor payer pour prcepteur:
  Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage
  Que ce que je lui dis pour le faire tre sage.
  Monsieur, au nom de Dieu, lui fais-je[38] assez souvent,
  Cessez de vous laisser conduire au premier vent;
  Rglez-vous; regardez l'honnte homme de pre
  Que vous avez du ciel, comme on le considre;
  Cessez de lui vouloir donner la mort au coeur,
  Et, comme lui, vivez en personne d'honneur.

  PANDOLFE.

  C'est parler comme il faut. Et que peut-il rpondre?

  MASCARILLE.

  Rpondre? Des chansons dont il me vient confondre.
  Ce n'est pas qu'en effet, dans le fond de son coeur,
  Il ne tienne de vous des semences d'honneur;
  Mais sa raison n'est pas maintenant la matresse.
  Si je pouvois parler avecque hardiesse,
  Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort.

  PANDOLFE.

  Parle.

  MASCARILLE.

         C'est un secret qui m'importeroit fort[39]
  S'il toit dcouvert; mais  votre prudence
  Je le puis confier avec toute assurance.

  PANDOLFE.

  Tu dis bien.

  MASCARILLE.

               Sachez donc que vos voeux sont trahis
  Par l'amour qu'une esclave imprime  votre fils.

  PANDOLFE.

  On m'en avoit parl; mais l'action me touche
  De voir que je l'apprenne encore par ta bouche.

  MASCARILLE.

  Vous voyez si je suis le secret confident...

  PANDOLFE.

  Vraiment je suis ravi de cela.

  MASCARILLE.

                                 Cependant
  A son devoir, sans bruit, dsirez-vous le rendre?
  Il faut... J'ai toujours peur qu'on nous vienne surprendre:
  Ce seroit fait de moi, s'il savoit ce discours.
  Il faut, dis-je, pour rompre  toute chose cours,
  Acheter sourdement l'esclave idoltre,
  Et la faire passer en une autre contre.
  Anselme a grand accs auprs de Truffaldin;
  Qu'il aille l'acheter pour vous ds ce matin:
  Aprs, si vous voulez en mes mains la remettre,
  Je connois des marchands, et puis bien vous promettre
  D'en retirer l'argent qu'elle pourra coter,
  Et, malgr votre fils, de la faire carter;
  Car enfin, si l'on veut qu' l'hymen il se range
  A cet amour naissant il faut donner le change;
  Et de plus, quand bien mme il seroit rsolu[40],
  Qu'il auroit pris le joug que vous avez voulu,
  Cet autre objet, pouvant rveiller son caprice,
  Au mariage encor peut porter prjudice.

  PANDOLFE.

  C'est trs-bien raisonner; ce conseil me plat fort...
  Je vois Anselme; va, je m'en vais faire effort
  Pour avoir promptement cette esclave funeste,
  Et la mettre en tes mains pour achever le reste.

  MASCARILLE, seul.

  Bon; allons avertir mon matre de ceci.
  Vive la fourberie, et les fourbes aussi!


SCNE X.--HIPPOLYTE, MASCARILLE.

  HIPPOLYTE[41].

  Oui, tratre, c'est ainsi que tu me rends service!
  Je viens de tout entendre, et voir ton artifice:
  A moins que de cela, l'euss-je souponn?
  Tu couches d'imposture[42], et tu m'en as donn.
  Tu m'avois promis, lche, et j'avois lieu d'attendre
  Qu'on te verroit servir mes ardeurs pour Landre,
  Que du choix de Llie, o l'on veut m'obliger,
  Ton adresse et tes soins sauroient me dgager;
  Que tu m'affranchirois du projet de mon pre:
  Et cependant ici tu fais tout le contraire!
  Mais tu t'abuseras; je sais un sr moyen
  Pour rompre cet achat o tu pousses si bien;
  Et je vais de ce pas...

  MASCARILLE.

                          Ah! que vous tes prompte!
  La mouche tout d'un coup  la tte vous monte[43],
  Et, sans considrer s'il a raison ou non,
  Votre esprit contre moi fait le petit dmon.
  J'ai tort, et je devrois, sans finir mon ouvrage,
  Vous faire dire vrai, puisque ainsi l'on m'outrage.

  HIPPOLYTE.

  Par quelle illusion penses-tu m'blouir?
  Tratre, peux-tu nier ce que je viens d'our?

  MASCARILLE.

  Non. Mais il faut savoir que tout cet artifice
  Ne va directement qu' vous rendre service;
  Que ce conseil adroit, qui semble tre sans fard,
  Jette dans le panneau l'un et l'autre vieillard,
  Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Clie,
  Qu' dessein de la mettre au pouvoir de Llie;
  Et faire que l'effet de cette invention
  Dans le dernier excs[44] portant sa passion,
  Anselme, rebut de son prtendu gendre,
  Puisse tourner son choix du ct de Landre.

  HIPPOLYTE.

  Quoi! tout ce grand projet, qui m'a mise en courroux,
  Tu l'as form pour moi, Mascarille?

  MASCARILLE.

                                      Oui, pour vous.
  Mais, puisqu'on reconnot si mal mes bons offices,
  Qu'il me faut de la sorte essuyer vos caprices,
  Et que, pour rcompense, on s'en vient, de hauteur[45],
  Me traiter de faquin, de lche, d'imposteur,
  Je m'en vais rparer l'erreur que j'ai commise,
  Et ds ce mme pas rompre mon entreprise.

  HIPPOLYTE, l'arrtant.

  Eh! ne me traite pas si rigoureusement,
  Et pardonne aux transports d'un premier mouvement.

  MASCARILLE.

  Non, non, laissez-moi faire; il est en ma puissance
  De dtourner le coup qui si fort vous offense.
  Vous ne vous plaindrez point de mes soins dsormais.
  Oui, vous aurez mon matre, et je vous le promets.

  HIPPOLYTE.

  Eh! mon pauvre garon, que ta colre cesse!
  J'ai mal jug de toi, j'ai tort, je le confesse.

    Tirant sa bourse.

  Mais je veux rparer ma faute avec ceci.
  Pourrois-tu te rsoudre  me quitter ainsi?

  MASCARILLE.

  Non, je ne le saurois, quelque effort que je fasse;
  Mais votre promptitude est de mauvaise grce.
  Apprenez qu'il n'est rien qui blesse un noble coeur
  Comme quand il peut voir qu'on le touche en l'honneur.

  HIPPOLYTE.

  Il est vrai, je t'ai dit de trop grosses injures:
  Mais que ces deux louis gurissent tes blessures.

  MASCARILLE.

  Eh! tout cela n'est rien; je suis tendre  ces coups.
  Mais dj je commence  perdre mon courroux;
  Il faut de ses amis endurer quelque chose.

  HIPPOLYTE.

  Pourras-tu mettre  fin ce que je me propose,
  Et crois-tu que l'effet de tes desseins hardis
  Produise  mon amour le succs que tu dis?

  MASCARILLE.

  N'ayez point pour ce fait l'esprit sur des pines.
  J'ai des ressorts tout prts pour diverses machines,
  Et, quand ce stratagme  nos voeux manqueroit,
  Ce qu'il ne feroit pas, un autre le feroit.

  HIPPOLYTE.

  Crois qu'Hippolyte au moins ne sera pas ingrate.

  MASCARILLE.

  L'esprance du gain n'est pas ce qui me flatte.

  HIPPOLYTE.

  Ton matre te fait signe, et veut parler  toi:
  Je te quitte; mais songe  bien agir pour moi.


SCNE XI.--LLIE, MASCARILLE.

  LLIE.

  Que diable fais-tu l? Tu me promets merveille;
  Mais ta lenteur d'agir est pour moi sans pareille.
  Sans que[46] mon bon gnie au-devant m'a pouss,
  Dj tout mon bonheur et t renvers.
  C'toit fait de mon bien, c'toit fait de ma joie,
  D'un regret ternel je devenois la proie;
  Bref, si je ne me fusse en ces lieux rencontr,
  Anselme avoit l'esclave, et j'en tois frustr,
  Il l'emmenoit chez lui: mais j'ai par l'atteinte,
  J'ai dtourn le coup, et tant fait que, par crainte,
  Le pauvre Truffaldin l'a retenue.

  MASCARILLE.

                                    Et trois:
  Quand nous serons  dix, nous ferons une croix.
  C'toit par mon adresse,  cervelle incurable!
  Qu'Anselme entreprenoit cet achat favorable;
  Entre mes propres mains on la devoit livrer;
  Et vos soins endiabls nous en viennent sevrer.
  Et puis pour votre amour je m'emploierois encore!
  J'aimerois mieux cent fois tre grosse pcore,
  Devenir cruche, chou, lanterne, loup-garou,
  Et que monsieur Satan vous vnt tordre le cou!

  LLIE, seul.

  Il nous le faut mener en quelque htellerie
  Et faire sur les pots[47] dcharger sa furie.


  [19] Clie devait tre vtue en gyptienne; Truffaldin en vieillard
  sicilien; Mascarille portait le masque d'Arlequin.

  [20] Mot espagnol, _mascarilla_, petit masque. Molire, en effet, joua
  ce rle  Lyon et  Paris sous le masque; ses ennemis prtendirent qu'il
  n'osait pas le jouer autrement.

  [21] Nom italien, _truffaldino_, le vieux trompeur; de _truffa_,
  tromperie.

  [22] Sur une place publique, comme dans les comdies antiques.

  [23] Galimatias. Ces deux vers, qui ne sont pas crits en franais, et
  qui attestent l'inexprience du pote, signifient: Dis-moi si l'me la
  plus dure peut rsister  tant de beauts.

  [24] Ancienne forme de: avec.

  [25] C'est--dire ennemi des penchants naturels qu'il faut diriger, mais
  non touffer, selon la morale de Gassendi.

  [26] Vieillard rus et mcontent. Archasme.

  [27] De l'italien _congedo_, licence.

  [28] Pour: nous pie. _clairer_ quelqu'un, l'espionner, clairer ses
  dmarches. Mot vieilli. Nous avons conserv _claireur_.

  [29] Du mot espagnol _manganilla_, tour de passe-passe fait  la main.

  [30] Pour: agrable, bien leve; c'est la mme racine que _gent_ en
  anglais, dans le _gentleman_.

  [31] Bourse qu'Anselme porte  la main depuis son entre en scne et
  dans laquelle il a l'intention de placer l'argent qu'il espre toucher.

  [32] Fran_ois_ pour fran_ais_, a rim avec _dois_ jusqu' la fin du
  dix-septime sicle.

  [33] Juron italien: _per Jove, per Bacco_.

  [34] Succder, pour: russir. Nous avons conserv _succs_.

  [35] La fausse confidence de Mascarille pour gagner la confiance de
  Pandolfe se trouve dans l'_pidique_ de Plaute, d'o elle a pass dans
  l'_Innavertito_ de Barbieri.

  [36] Discussion  soutenir.--Selon les uns _maculam partiri_, se
  partager une monnaie trop petite pour qu'on la divise; selon les autres,
  _percer les mailles de l'armure_, c'est--dire se battre, se disputer.

  [37] O, pour: auquel. Archasme.

  [38] Pour: dis-je. Archasme qui remonte au onzime sicle.

  [39] Qui serait d'une grande porte pour moi, c'est--dire d'une
  influence fcheuse.

  [40] Pour: quand mme ce serait une rsolution accomplie. _Il_, ici, est
  neutre.

  [41] Elle a paru sur la scne, au coin d'une rue, depuis
  l'avant-dernire rplique de Mascarille.

  [42] Coucher d'imposture, pour: payer de ruses. Archasme emprunt au
  jeu. On couche de vingt pistoles. On met au jeu vingt pistoles. Ici,
  Mascarille a l'imposture pour enjeu.

  [43] Proverbe italien: _salir le mosche al naso_, s'irriter.

  [44] Pour: au dernier excs.

  [45] Pour: de son haut.

  [46] Pour: si ce n'tait que.

  [47] Bouteilles et verres de vin.




ACTE II


SCNE I.--LLIE, MASCARILLE.

  MASCARILLE.

  A vos dsirs enfin il a fallu se rendre:
  Malgr tous mes sermens, je n'ai pu m'en dfendre,
  Et pour vos intrts, que je voulois laisser,
  En de nouveaux prils viens de m'embarrasser.
  Je suis ainsi facile; et si de Mascarille
  Madame la nature avoit fait une fille,
  Je vous laisse  penser ce que 'auroit t.
  Toutefois n'allez pas, sur cette sret,
  Donner de vos revers au projet que je tente,
  Me faire une bvue, et rompre mon attente.
  Auprs d'Anselme encor nous vous excuserons,
  Pour en pouvoir tirer ce que nous dsirons,
  Mais, si dornavant votre imprudence clate,
  Adieu, vous dis[48], mes soins pour l'objet qui vous flatte.

  LLIE.

  Non, je serai prudent, te dis-je, ne crains rien;
  Tu verras seulement...

  MASCARILLE.

                         Souvenez-vous-en bien;
  J'ai commenc pour vous un hardi stratagme.
  Votre pre fait voir une paresse extrme
  A rendre par sa mort tous vos dsirs contents;
  Je viens de le tuer (de parole, j'entends):
  Je fais courir le bruit que d'une apoplexie
  Le bonhomme surpris a quitt cette vie.
  Mais avant, pour pouvoir mieux feindre ce trpas,
  J'ai fait que vers sa grange il a port ses pas;
  On est venu lui dire et par mon artifice,
  Que les ouvriers[49] qui sont aprs son difice,
  Parmi les fondemens qu'ils en jettent encor,
  Avoient fait par hasard rencontre d'un trsor.
  Il a vol d'abord; et, comme  la campagne
  Tout son monde  prsent, hors nous deux, l'accompagne,
  Dans l'esprit d'un chacun je le tue aujourd'hui,
  Et produis un fantme enseveli pour lui.
  Enfin, je vous ai dit  quoi je vous engage.
  Jouez bien votre rle: et, pour mon personnage,
  Si vous apercevez que j'y manque d'un mot,
  Dites absolument que je ne suis qu'un sot.


SCNE II.--LLIE.

  Son esprit, il est vrai, trouve une trange voie
  Pour adresser mes voeux au comble de leur joie;
  Mais, quand d'un bel objet on est bien amoureux,
  Que ne feroit-on pas pour devenir heureux?
  Si l'amour est au crime une assez belle excuse,
  Il en peut bien servir  la petite ruse
  Que sa flamme aujourd'hui me force d'approuver,
  Par la douceur du bien qui m'en doit arriver.
  Juste ciel! qu'ils sont prompts! Je les vois en parole.
  Allons nous prparer  jouer notre rle.


SCNE III.--ANSELME, MASCARILLE.

  MASCARILLE.

  La nouvelle a sujet de vous surprendre fort.

  ANSELME.

  tre mort de la sorte!

  MASCARILLE.

                         Il a, certes, grand tort.
  Je lui sais mauvais gr d'une telle incartade.

  ANSELME.

  N'avoir pas seulement le temps d'tre malade.

  MASCARILLE.

  Non, jamais homme n'eut si hte de mourir.

  ANSELME.

  Et Llie?

  MASCARILLE.

            Il se bat[50], et ne peut rien souffrir:
  Il s'est fait en maints lieux contusion et bosse,
  Et veut accompagner son papa dans la fosse:
  Enfin, pour achever, l'excs de son transport
  M'a fait en grande hte ensevelir le mort,
  De peur que cet objet, qui le rend hypocondre,
  A faire un vilain coup ne me l'allt semondre[51].

  ANSELME.

  N'importe, tu devois attendre jusqu'au soir;
  Outre qu'encore un coup j'aurois voulu le voir,
  Qui tt ensevelit bien souvent assassine;
  Et tel est cru dfunt, qui n'en a que la mine.

  MASCARILLE.

  Je vous le garantis trpass comme il faut.
  Au reste, pour venir au discours de tantt,
  Llie (et l'action lui sera salutaire)
  D'un bel enterrement veut rgaler son pre,
  Et consoler un peu ce dfunt de son sort,
  Par le plaisir de voir faire honneur  sa mort
  Il hrite beaucoup; mais, comme en ses affaires
  Il se trouve assez neuf et ne voit encor gures,
  Que son bien la plupart n'est point en ces quartiers,
  Ou que ce qu'il y tient consiste en des papiers,
  Il voudroit vous prier, en suite de l'instance[52],
  D'excuser de tantt son trop de violence,
  De lui prter au moins pour ce dernier devoir[53].

  ANSELME.

  Tu me l'as dj dit, et je m'en vais le voir!

  MASCARILLE, seul.

  Jusques ici du moins tout va le mieux du monde.
  Tchons  ce progrs que le reste rponde;
  Et, de peur de trouver dans le port un cueil,
  Conduisons le vaisseau de la main et de l'oeil.


SCNE IV.--ANSELME, LLIE, MASCARILLE.

  ANSELME.

  Sortons; je ne saurois qu'avec douleur trs-forte
  Le voir empaquet de cette trange sorte.
  Las! en si peu de temps! il vivoit ce matin!

  MASCARILLE.

  En peu de temps parfois on fait bien du chemin.

  LLIE, pleurant.

  Ah!

  ANSELME.

      Mais quoi, cher Llie! enfin il toit homme.
  On n'a point pour la mort de dispense de Rome.

  LLIE.

  Ah!

  ANSELME.

      Sans leur dire gare, elle abat les humains.
  Et contre eux de tout temps a de mauvais desseins.

  LLIE.

  Ah!

  ANSELME.

      Ce fier animal, pour toutes les prires,
  Ne perdroit pas un coup de ses dents meurtrires;
  Tout le monde y passe.

  LLIE.

                         Ah!

  MASCARILLE.

                             Vous avez beau prcher,
  Ce deuil enracin ne se peut arracher.

  ANSELME.

  Si, malgr ces raisons, votre ennui persvre,
  Mon cher Llie, au moins faites qu'il se modre.

  LLIE.

  Ah!

  MASCARILLE.

      Il n'en fera rien, je connois son humeur.

  ANSELME.

  Au reste, sur l'avis de votre serviteur,
  J'apporte ici l'argent qui vous est ncessaire
  Pour faire clbrer les obsques d'un pre.

  LLIE.

  Ah! ah!

  MASCARILLE.

          Comme  ce mot s'augmente sa douleur!
  Il ne peut, sans mourir, songer  ce malheur.

  ANSELME.

  Je sais que vous verrez aux papiers du bonhomme
  Que je suis dbiteur d'une plus grande somme:
  Mais, quand par ces raisons je ne vous devrois rien,
  Vous pourriez librement disposer de mon bien.
  Tenez, je suis tout vtre, et le ferai parotre.

  LLIE, s'en allant.

  Ah!

  MASCARILLE.

      Le grand dplaisir que sent monsieur mon matre!

  ANSELME.

  Mascarille, je crois qu'il seroit  propos
  Qu'il me ft de sa main un reu de deux mots.

  MASCARILLE.

  Ah!

  ANSELME.

      Des vnements l'incertitude est grande.

  MASCARILLE.

  Ah!

  ANSELME.

      Faisons-lui signer le mot que je demande.

  MASCARILLE.

  Las! en l'tat qu'il est, comment vous contenter?
  Donnez-lui le loisir de se dsattrister[54];
  Et, quand ses dplaisirs prendront quelque allgeance[55],
  J'aurai soin d'en tirer d'abord votre assurance.
  Adieu. Je sens mon coeur qui se gonfle d'ennui,
  Et m'en vais tout mon sol pleurer avecque lui.
  Ah!

  ANSELME, seul.

      Le monde est rempli de beaucoup de traverses:
  Chaque homme tous les jours en ressent de diverses;
  Et jamais ici-bas...


SCNE V.--PANDOLFE, ANSELME.

  ANSELME.

                       Ah! bon Dieu! je frmi!
  Pandolfe qui revient! Ft-il bien endormi[56]!
  Comme depuis sa mort sa face est amaigrie!
  Las! ne m'approchez pas de plus prs, je vous prie,
  J'ai trop de rpugnance  coudoyer un mort.

  PANDOLFE.

  D'o peut donc provenir ce bizarre transport?

  ANSELME.

  Dites-moi de bien loin quel sujet vous amne.
  Si pour me dire adieu vous prenez tant de peine,
  C'est trop de courtoisie, et vritablement
  Je me serois pass de votre compliment.
  Si votre me est en peine, et cherche des prires,
  Las! je vous en promets, et ne m'effrayez gures!
  Foi d'homme pouvant, je vais faire  l'instant
  Prier tant Dieu pour vous, que vous serez content.
          Disparoissez donc, je vous prie,
          Et que le ciel, par sa bont,
          Comble de joie et de sant
          Votre dfunte seigneurie.

  PANDOLFE, riant.

  Malgr tout mon dpit, il m'y faut prendre part[57].

  ANSELME.

  Las! pour un trpass vous tes bien gaillard.

  PANDOLFE.

  Est-ce jeu, dites-nous, ou bien si c'est folie,
  Qui traite de dfunt une personne en vie?

  ANSELME.

  Hlas! vous tes mort, et je viens de vous voir.

  PANDOLFE.

  Quoi! j'aurois trpass sans m'en apercevoir?

  ANSELME.

  Sitt que Mascarille en a dit la nouvelle,
  J'en ai senti dans l'me une douleur mortelle.

  PANDOLFE.

  Mais, enfin, dormez-vous? tes-vous veill?
  Me[58] connoissez-vous pas?

  ANSELME.

                              Vous tes habill
  D'un corps arien qui contrefait le vtre,
  Mais qui dans un moment peut devenir tout autre.
  Je crains fort de vous voir comme un gant grandir,
  Et tout votre visage affreusement laidir[59].
  Pour Dieu! ne prenez point de vilaine figure,
  J'ai prou[60] de ma frayeur en cette conjoncture.

  PANDOLFE.

  En une autre saison, cette navet
  Dont vous accompagnez votre crdulit,
  Anselme, me seroit un charmant badinage,
  Et j'en prolongerois le plaisir davantage:
  Mais, avec cette mort, un trsor suppos,
  Dont parmi les chemins[61] on m'a dsabus,
  Fomente dans mon me un soupon lgitime.
  Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime,
  Sur qui ne peuvent rien la crainte et le remords,
  Et qui pour ses desseins a d'tranges ressorts.

  ANSELME.

  M'auroit-on jou pice et fait supercherie?
  Ah! vraiment, ma raison, vous seriez fort jolie!
  Touchons un peu pour voir: en effet, c'est bien lui.
  Malepeste du sot que je suis aujourd'hui!
  De grce, n'allez pas divulguer un tel conte;
  On en feroit jouer quelque farce  ma honte:
  Mais, Pandolfe, aidez-moi vous-mme  retirer
  L'argent que j'ai donn pour vous faire enterrer.

  PANDOLFE.

  De l'argent, dites-vous? Ah! c'est donc l'enclouure[62]!
  Voil le noeud secret de toute l'aventure!
  A votre dam[63]. Pour moi, sans m'en mettre en souci,
  Je vais faire informer[64] de cette affaire ici
  Contre ce Mascarille; et, si l'on peut le prendre,
  Quoi qu'il puisse coter, je le veux faire pendre.

  ANSELME, seul.

  Et moi, la bonne dupe  trop croire un vaurien,
  Il faut donc qu'aujourd'hui je perde et sens et bien
  Il me sied bien, ma foi, de porter tte grise,
  Et d'tre encor si prompt  faire une sottise;
  D'examiner si peu sur un premier rapport...
  Mais je vois...


SCNE VI.--LLIE, ANSELME.

  LLIE, sans voir Anselme.

                  Maintenant, avec ce passe-port,
  Je puis  Truffaldin rendre aisment visite.

  ANSELME.

  A ce que je puis voir, votre douleur vous quitte?

  LLIE.

  Que dites-vous? Jamais elle ne quittera
  Un coeur qui chrement toujours la nourrira.

  ANSELME.

  Je reviens sur mes pas vous dire avec franchise
  Que tantt avec vous j'ai fait une mprise;
  Que parmi ces louis, quoiqu'ils semblent trs-beaux,
  J'en ai, sans y penser, mls que je tiens faux;
  Et j'apporte sur moi de quoi mettre en leur place.
  De nos faux monnoyeurs l'insupportable audace
  Pullule en cet tat d'une telle faon,
  Qu'on ne reoit plus rien qui soit hors de soupon.
  Mon Dieu! qu'on feroit bien de les faire tous pendre!

  LLIE.

  Vous me faites plaisir de les vouloir reprendre;
  Mais je n'en ai point vu de faux, comme je croi.

  ANSELME.

  Je les connotrai bien: montrez, montrez-les-moi.
  Est-ce tout?

  LLIE.

               Oui.

  ANSELME.

                    Tant mieux. Enfin je vous raccroche,
  Mon argent bien-aim; rentrez dedans ma poche;
  Et vous, mon brave escroc, vous ne tenez plus rien.
  Vous tuez donc des gens qui se portent fort bien?
  Et qu'auriez-vous donc fait sur moi, chtif beau-pre?
  Ma foi, je m'engendrois[65] d'une belle manire,
  Et j'allois prendre en vous un beau-fils fort discret[66]!
  Allez, allez mourir de honte et de regret.

  LLIE, seul.

  Il faut dire: J'en tiens. Quelle surprise extrme!
  D'o peut-il avoir su sitt le stratagme?


SCNE VII.--LLIE, MASCARILLE.

  MASCARILLE.

  Quoi! vous tiez sorti? Je vous cherchois partout.
  Eh bien, en sommes-nous enfin venus  bout?
  Je le donne en six coups au fourbe le plus brave.
  , donnez-moi que j'aille acheter notre esclave:
  Votre rival aprs sera bien tonn.

  LLIE.

  Ah! mon pauvre garon, la chance a bien tourn!
  Pourrois-tu de mon sort deviner l'injustice?

  MASCARILLE.

  Quoi! que seroit-ce?

  LLIE.

                       Anselme, instruit de l'artifice,
  M'a repris maintenant tout ce qu'il nous prtoit,
  Sous couleur de changer de l'or que l'on doutoit[67].

  MASCARILLE.

  Vous vous moquez peut-tre?

  LLIE.

                              Il est trop vritable.

  MASCARILLE.

  Tout de bon?

  LLIE.

               Tout de bon; j'en suis inconsolable.
  Tu te vas emporter d'un courroux sans gal.

  MASCARILLE.

  Moi, monsieur! Quelque sot[68]: la colre fait mal,
  Et je veux me choyer, quoi qu'enfin il arrive.
  Que Clie, aprs tout, soit ou libre ou captive,
  Que Landre l'achte, ou qu'elle reste l,
  Pour moi, je m'en soucie autant que de cela.

  LLIE.

  Ah! n'aye point pour moi si grande indiffrence,
  Et sois plus indulgent  ce peu d'imprudence!
  Sans ce dernier malheur, ne m'avoueras-tu pas
  Que j'avois fait merveille, et qu'en ce feint trpas
  J'ludois un chacun[69] d'un deuil si vraisemblable,
  Que les plus clairvoyans l'auroient cru vritable?

  MASCARILLE.

  Vous avez en effet sujet de vous louer.

  LLIE.

  Eh bien, je suis coupable, et je veux l'avouer.
  Mais, si jamais mon bien te fut considrable[70],
  Rpare ce malheur, et me sois secourable.

  MASCARILLE.

  Je vous baise les mains; je n'ai pas le loisir.

  LLIE.

  Mascarille! mon fils!

  MASCARILLE.

                        Point.

  LLIE.

                               Fais-moi ce plaisir.

  MASCARILLE.

  Non, je n'en ferai rien.

  LLIE.

                           Si tu m'es inflexible
  Je m'en vais me tuer.

  MASCARILLE.

                        Soit; il vous est loisible.

  LLIE.

  Je ne puis te flchir?

  MASCARILLE.

                         Non.

  LLIE.

                              Vois-tu le fer prt?

  MASCARILLE.

  Oui.

  LLIE.

       Je vais le pousser.

  MASCARILLE.

                           Faites ce qu'il vous plat.

  LLIE.

  Tu n'auras pas regret de m'arracher la vie?

  MASCARILLE.

  Non.

  LLIE.

       Adieu, Mascarille.

  MASCARILLE.

                          Adieu, monsieur Llie.

  LLIE.

  Quoi!...

  MASCARILLE.

           Tuez-vous donc vite. Ah! que de longs devis[71]!

  LLIE.

  Tu voudrois bien, ma foi, pour avoir mes habits,
  Que je fisse le sot, et que je me tuasse.

  MASCARILLE.

  Savois-je pas qu'enfin ce n'toit que grimace;
  Et, quoi que ces esprits jurent d'effectuer,
  Qu'on n'est point aujourd'hui si prompt  se tuer?


SCNE VIII.--TRUFFALDIN, LANDRE, LLIE, MASCARILLE.

    Truffaldin parle bas  Landre dans le fond du thtre.

  LLIE.

  Que vois-je? mon rival et Truffaldin ensemble!
  Il achte Clie; ah! de frayeur je tremble.

  MASCARILLE.

  Il ne faut point douter qu'il fera ce qu'il peut,
  Et, s'il a de l'argent, qu'il pourra ce qu'il veut.
  Pour moi, j'en suis ravi. Voil la rcompense
  De vos brusques erreurs, de votre impatience.

  LLIE.

  Que dois-je faire? dis; veuille me conseiller.

  MASCARILLE.

  Je ne sais.

  LLIE.

              Laisse-moi, je vais le quereller.

  MASCARILLE.

  Qu'en arrivera-t-il?

  LLIE.

                       Que veux-tu que je fasse
  Pour empcher ce coup?

  MASCARILLE.

                         Allez, je vous fais grce;
  Je jette encore un oeil pitoyable[72] sur vous,
  Laissez-moi l'observer; par des moyens plus doux
  Je vais, comme je crois, savoir ce qu'il projette.

    Llie sort.

  TRUFFALDIN,  Landre.

  Quand on viendra tantt, c'est une affaire faite.

    Truffaldin sort.

  MASCARILLE,  part, en s'en allant.

  Il faut que je l'attrape, et que de ses desseins
  Je sois le confident, pour mieux les rendre vains.

  LANDRE, seul.

  Grces au ciel, voil mon bonheur hors d'atteinte;
  J'ai su me l'assurer, et je n'ai plus de crainte.
  Quoi que dsormais puisse entreprendre un rival,
  Il n'est plus en pouvoir de me faire du mal.


SCNE IX[73].--LANDRE, MASCARILLE.

    MASCARILLE dit ces deux vers dans la maison, et entre sur
    le thtre.

  Ae! ae!  l'aide! au meurtre! au secours! on m'assomme!
  Ah! ah! ah! ah! ah! ah! O tratre!  bourreau d'homme!

  LANDRE.

  D'o procde cela? Qu'est-ce? que te fait-on?

  MASCARILLE.

  On vient de me donner deux cents coups de bton.

  LANDRE.

  Qui?

  MASCARILLE.

       Llie.

  LANDRE.

              Et pourquoi?

  MASCARILLE.

                           Pour une bagatelle
  Il me chasse, et me bat d'une faon cruelle.

  LANDRE.

  Ah! vraiment il a tort.

  MASCARILLE.

                          Mais, ou je ne pourrai,
  Ou je jure bien fort que je m'en vengerai.
  Oui, je te ferai voir, batteur que Dieu confonde,
  Que ce n'est pas pour rien qu'il faut rouer le monde;
  Que je suis un valet, mais fort homme d'honneur,
  Et qu'aprs m'avoir eu quatre ans pour serviteur,
  Il ne me falloit pas payer en coups de gaules,
  Et me faire un affront si sensible aux paules.
  Je te le dis encor, je saurai m'en venger:
  Une esclave te plat, tu voulois m'engager
  A la mettre en tes mains, et je veux faire en sorte
  Qu'un autre te l'enlve, ou le diable m'emporte.

  LANDRE.

  coute, Mascarille, et quitte ce transport.
  Tu m'as plu de tout temps, et je souhaitois fort
  Qu'un garon comme toi, plein d'esprit et fidle,
  A mon service un jour pt attacher son zle:
  Enfin, si le parti te semble bon pour toi,
  Si tu veux me servir, je t'arrte avec moi.

  MASCARILLE.

  Oui, monsieur, d'autant mieux que le destin propice
  M'offre[74]  me bien venger, en vous rendant service,
  Et que dans mes efforts pour vos contentemens,
  Je puis  mon brutal trouver des chtimens:
  De Clie, en un mot, par mon adresse extrme...

  LANDRE.

  Mon amour s'est rendu cet office lui-mme.
  Enflamm d'un objet qui n'a point de dfaut,
  Je viens de l'acheter moins encor qu'il ne vaut.

  MASCARILLE.

  Quoi! Clie est  vous?

  LANDRE.

                          Tu la verrois parotre,
  Si de mes actions j'tois tout  fait matre:
  Mais quoi! mon pre l'est: comme il a volont,
  Ainsi que je l'apprends d'un paquet apport[75],
  De me dterminer  l'hymen d'Hippolyte,
  J'empche qu'un rapport de tout ceci l'irrite,
  Donc avec Truffaldin (car je sors de chez lui)
  J'ai voulu tout exprs agir au nom d'autrui;
  Et, l'achat fait, ma bague est la marque choisie
  Sur laquelle au premier il doit livrer Clie.
  Je songe auparavant  chercher les moyens
  D'ter aux yeux de tous ce qui charme les miens,
  A trouver promptement un endroit favorable
  O puisse tre en secret cette captive aimable.

  MASCARILLE.

  Hors de la ville un peu, je puis avec raison
  D'un vieux parent que j'ai vous offrir la maison,
  L vous pourrez la mettre avec toute assurance,
  Et de cette action nul n'aura connoissance.

  LANDRE.

  Oui, ma foi, tu me fais un plaisir souhait.
  Tiens donc, et va pour moi prendre cette beaut.
  Ds que par Truffaldin ma bague sera vue,
  Aussitt en tes mains elle sera rendue,
  Et dans cette maison tu me la conduiras,
  Quand... Mais chut, Hippolyte est ici sur nos pas.


SCNE X.--HIPPOLYTE, LANDRE, MASCARILLE.

  HIPPOLYTE.

  Je dois vous annoncer, Landre, une nouvelle;
  Mais la trouverez-vous agrable ou cruelle?

  LANDRE.

  Pour en pouvoir juger et rpondre soudain,
  Il faudroit la savoir.

  HIPPOLYTE.

                         Donnez-moi donc la main
  Jusqu'au temple; en marchant je pourrai vous l'apprendre.

  LANDRE,  Mascarille.

  Va, va-t'en me servir sans davantage attendre.


SCNE XI.--MASCARILLE.

  Oui, je vais te servir d'un plat de ma faon.
  Fut-il jamais au monde un plus heureux garon?
  Oh! que dans un moment Llie aura de joie!
  Sa matresse en nos mains tomber par cette voie!
  Recevoir tout son bien d'o l'on attend le mal!
  Et devenir heureux par la main d'un rival!
  Aprs ce rare exploit, je veux que l'on s'apprte
  A me peindre en hros, un laurier sur la tte,
  Et qu'au bas du portrait on mette en lettres d'or:
  _Vivat Mascarillus, fourbum imperator!_


SCNE XII.--TRUFFALDIN, MASCARILLE.

  MASCARILLE.

  Hol!

  TRUFFALDIN.

        Que voulez-vous?

  MASCARILLE.

                         Cette bague connue
  Vous dira le sujet qui cause ma venue.

  TRUFFALDIN.

  Oui, je reconnois bien la bague que voil,
  Je vais querir l'esclave; arrtez un peu l.


SCNE XIII.--TRUFFALDIN, UN COURRIER, MASCARILLE.

  LE COURRIER,  Truffaldin.

  Seigneur, obligez-moi de m'enseigner un homme...

  TRUFFALDIN.

  Et qui?

  LE COURRIER.

          Je crois que c'est Truffaldin qu'il se nomme.

  TRUFFALDIN.

  Et que lui voulez-vous? Vous le voyez ici.

  LE COURRIER.

  Lui rendre seulement la lettre que voici.

  TRUFFALDIN lit.

  Le ciel, dont la bont prend souci de ma vie,
  Vient de me faire our, par un bruit assez doux,
  Que ma fille,  quatre ans par des voleurs ravie,
  Sous le nom de Clie est esclave chez vous.
  Si vous stes jamais ce que c'est qu'tre pre,
  Et vous trouvez sensible aux tendresses du sang,
  Conservez-moi chez vous cette fille si chre,
  Comme si de la vtre elle tenoit le rang.
  Pour l'aller retirer je pars d'ici moi-mme,
  Et vous vais de vos soins rcompenser si bien,
  Que par votre bonheur, que je veux rendre extrme,
  Vous bnirez le jour o vous causez le mien.

    De Madrid.

                           DON PEDRO DE GUSMAN,
                              Marquis de Montalcane.

    Il continue.

  Quoiqu' leur nation bien peu de foi soit due[76],
  Ils me l'avoient bien dit, ceux qui me l'ont vendue,
  Que je verrois dans peu quelqu'un la retirer,
  Et que je n'aurois pas sujet d'en murmurer;
  Et cependant j'allois, par mon impatience,
  Perdre aujourd'hui les fruits d'une haute esprance.

    Au courrier.

  Un seul moment plus tard, tous vos pas toient vains,
  J'allois mettre en l'instant cette fille en ses mains
  Mais suffit; j'en aurai tout le soin qu'on dsire.

    Le courrier sort.

    A Mascarille.

  Vous-mme vous voyez ce que je viens de lire.
  Vous direz  celui qui vous a fait venir
  Que je ne lui saurois ma parole tenir;
  Qu'il vienne retirer son argent.

  MASCARILLE.

                                   Mais l'outrage
  Que vous lui faites.

  TRUFFALDIN.

                       Va, sans causer davantage.

  MASCARILLE, seul.

  Ah! le fcheux paquet[77] que nous venons d'avoir!
  Le sort a bien donn la baie[78]  mon espoir;
  Et bien  la malheure[79] est-il venu d'Espagne,
  Ce courrier que la foudre ou la grle accompagne.
  Jamais, certes, jamais plus beau commencement
  N'eut en si peu de temps plus triste vnement.


SCNE XIV.--LLIE, riant, MASCARILLE.

  MASCARILLE.

  Quel beau transport de joie  prsent vous inspire?

  LLIE.

  Laisse-m'en rire encore avant que te le dire.

  MASCARILLE.

  , rions donc bien fort, nous en avons sujet.

  LLIE.

  Ah! je ne serai plus de tes plaintes l'objet.
  Tu ne me diras plus, toi qui toujours me cries,
  Que je gte en brouillon toutes tes fourberies:
  J'ai bien jou moi-mme un tour des plus adroits.
  Il est vrai, je suis prompt, et m'emporte parfois:
  Mais pourtant, quand je veux, j'ai l'imaginative[80]
  Aussi bonne, en effet, que personne qui vive;
  Et toi-mme avoueras que ce que j'ai fait part
  D'une pointe d'esprit o peu de monde a part.

  MASCARILLE.

  Sachons donc ce qu'a fait cette imaginative.

  LLIE.

  Tantt, l'esprit mu d'une frayeur bien vive
  D'avoir vu Truffaldin avecque mon rival,
  Je songeois  trouver un remde  ce mal,
  Lorsque, me ramassant tout entier en moi-mme,
  J'ai conu, digr, produit un stratagme
  Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas,
  Doivent, sans contredit, mettre pavillon bas.

  MASCARILLE.

  Mais qu'est-ce?

  LLIE.

                  Ah! s'il te plat, donne-toi patience.
  J'ai donc feint une lettre avecque diligence,
  Comme d'un grand seigneur crite  Truffaldin,
  Qui mande qu'ayant su, par un heureux destin,
  Qu'une esclave qu'il tient sous le nom de Clie
  Est sa fille, autrefois par des voleurs ravie,
  Il veut la venir prendre, et le conjure au moins
  De la garder toujours, de lui rendre des soins;
  Qu' ce sujet il part d'Espagne, et doit pour elle
  Par de si grands prsens reconnotre son zle,
  Qu'il n'aura point regret de causer son bonheur.

  MASCARILLE.

  Fort bien.

  LLIE.

             coute donc, voici bien le meilleur.
  La lettre que je dis a donc t remise;
  Mais sais-tu bien comment? En saison si bien prise,
  Que le porteur m'a dit que, sans ce trait falot[81],
  Un homme l'emmenoit, qui s'est trouv fort sot.

  MASCARILLE.

  Vous avez fait ce coup sans vous donner au diable?

  LLIE.

  Oui. D'un tour si subtil m'aurois-tu cru capable?
  Loue au moins mon adresse, et la dextrit
  Dont je romps d'un rival le dessein concert.

  MASCARILLE.

  A vous pouvoir louer selon votre mrite,
  Je manque d'loquence, et ma force est petite.
  Oui, pour bien taler cet effort relev,
  Ce bel exploit de guerre  nos yeux achev,
  Ce grand et rare effet d'une imaginative
  Qui ne cde en vigueur  personne qui vive,
  Ma langue est impuissante, et je voudrois avoir
  Celles de tous les gens du plus exquis savoir.
  Pour vous dire en beaux vers, ou bien en docte prose,
  Que vous serez toujours, quoi que l'on se propose,
  Tout ce que vous avez t durant vos jours;
  C'est--dire, un esprit chauss tout  rebours[82],
  Une raison malade et toujours en dbauche,
  Un envers du bon sens, un jugement  gauche,
  Un brouillon, une bte, un brusque[83], un tourdi,
  Que sais-je? un... cent fois plus encor que je ne di.
  C'est faire en abrg votre pangyrique.

  LLIE.

  Apprends-moi le sujet qui contre moi te pique:
  Ai-je fait quelque chose? claircis-moi ce point.

  MASCARILLE.

  Non, vous n'avez rien fait; mais ne me suivez point.

  LLIE.

  Je te suivrai partout pour savoir ce mystre.

  MASCARILLE.

  Oui? Sus donc, prparez vos jambes  bien faire,
  Car je vais vous fournir de quoi les exercer.

  LLIE, seul.

  Il m'chappe. O malheur qui ne se peut forcer[84]
  Aux discours qu'il m'a faits que saurois-je comprendre,
  Et quel mauvais office aurois-je pu me rendre?


  [48] Pour: je vous dis.

  [49] En deux syllabes: _ou-vriers_.

  [50] Pour: il se donne des coups violents.

  [51] Pour: inviter. Archasme dj surann du temps de Molire.

  [52] En suite, c'est--dire _par_ suite de la ncessit; _instanti_, de
  la circonstance pressante.

  [53] L'invention du valet qui suppose la mort d'un vieillard pour
  escroquer de l'argent destin, dit-il,  un service funraire, se trouve
  dans nos vieux fabliaux, d'o elle a pass dans les contes d'Eutrapel.

  [54] Mot compos par Molire.

  [55] Soulagement. Archasme.

  [56] Pour: plt  Dieu qu'il dormt en paix dans le tombeau.

  [57] Pour: prendre part  la gaiet d'Anselme.

  [58] Suppression de la particule _ne_.

  [59] Laidir pour: s'enlaidir. Archasme.

  [60] De l'italien _pro_, _prode_, profit, utilit, bien. Archasme,
  pour: beaucoup.

  [61] En venant ici, sur la route.

  [62] Pour: obstacles, embarras. Archasme familier.

  [63] _Dam_, prjudice, du latin _damnum_; tant pis pour vous. Archasme.

  [64] Pour: ouvrir une enqute.

  [65] S'engendrer, pour: se donner un gendre.

  [66] Dans le sens italien, pour: sage, sens.

  [67] Pour: que l'on souponnait faux. Verbe archaque dans le sens
  actif.

  [68] Quelque sot ferait cela. Archasme proverbial.

  [69] Pour: je trompais tout le monde au moyen d'un deuil. Ce n'est pas
  un archasme, mais une locution trs-hasarde.

  [70] Pour: jug digne de considration. Archasme.

  [71] Du mot deviser: parler pour tuer le temps. Archasme excellent.

  [72] Pour: de piti. Archasme.

  [73] Les incidents de cette scne et de la suivante sont emprunts 
  Barbieri, auteur de l'_Innavertito_.

  [74] Pour: m'offre de.

  [75] Mauvaise locution. Pour: par un paquet apport.

  [76] Aux gyptiens. Molire entend par l les Bohmiens qui achetaient
  les esclaves et les revendaient.

  [77] Locution proverbiale usite mme aujourd'hui.

  [78] De l'italien _dar la baa_, tromper, tourner en plaisanterie.
  Archasme venu d'Italie.

  [79] Du latin _mala hora_, mauvaise heure. Archasme qui remonte 
  l'origine de la langue franaise. Lorsque la soeur d'Hilpric partit
  pour l'Espagne, et que l'essieu de son char se brisa, le peuple cria
  autour d'elle, dit le chroniqueur: _Mala hora!_ male heure, mauvaise
  heure, malheur! Nous avons conserv _ la bonne heure_. Cet archasme
  est d'un grand effet chez Malherbe:

    Allez  la male heure, allez, mes tragiques,
    Qui prenez votre joie aux misres publiques.

  [80] Facult active d'imaginer, tandis que l'imagination en est la
  facult abstraite. Archasme excellent.

  [81] Pour: bizarre et gai. Archasme trs-commun dans Saint-Amand,
  Bois-Robert et leurs contemporains.

  [82] Pour: mis  l'envers, comme un vtement ou une chaussure retourne.

  [83] Pour: forcen, extravagant. Archasme venu de l'italien _brusco_,
  pre et singulier.

  [84] Galimatias; peut-tre Molire a-t-il voulu dire: malheur que je ne
  puis vaincre, dompter. Nouvelle preuve de l'inhabilet du pote, unie 
  tant de talent, de gnie et d'observation.




ACTE III


SCNE I.--MASCARILLE.

  Taisez-vous, ma bont[85], cessez votre entretien;
  Vous tes une sotte, et je n'en ferai rien.
  Oui, vous avez raison, mon courroux, je l'avoue
  Relier tant de fois ce qu'un brouillon dnoue,
  C'est trop de patience, et je dois en sortir,
  Aprs de si beaux coups qu'il a su divertir[86].
  Mais aussi raisonnons un peu sans violence.
  Si je suis maintenant ma juste impatience,
  On dira que je cde  la difficult;
  Que je me trouve  bout de ma subtilit:
  Et que deviendra lors[87] cette publique estime
  Qui te vante partout pour un fourbe sublime,
  Et que tu t'es acquise en tant d'occasions,
  A ne t'tre jamais vu court d'inventions?
  L'honneur,  Mascarille! est une belle chose;
  A tes nobles travaux ne fais aucune pause;
  Et, quoi qu'un matre ait fait pour te faire enrager,
  Achve pour ta gloire, et non pour l'obliger.
  Mais quoi! Que feras-tu, que de l'eau toute claire!
  Travers sans repos par ce dmon contraire,
  Tu vois qu' chaque instant il te fait dchanter,
  Et que c'est battre l'eau de prtendre arrter
  Ce torrent effrn, qui de tes artifices
  Renverse en un moment les plus beaux difices.
  Eh bien, pour toute grce, encore un coup du moins
  Au hasard du succs sacrifions des soins;
  Et, s'il poursuit encore  rompre notre chance,
  J'y consens, tons-lui toute notre assistance.
  Cependant notre affaire encor n'iroit pas mal
  Si par l nous pouvions perdre notre rival,
  Et que Landre enfin, lass de sa poursuite,
  Nous laisst jour entier pour ce que je mdite.
  Oui, je roule en ma tte un trait ingnieux,
  Dont je promettrois bien un succs glorieux
  Si je puis n'avoir plus cet obstacle  combattre.
  Bon, voyons si son feu se rend opinitre.


SCNE II.--LANDRE, MASCARILLE.

  MASCARILLE.

  Monsieur, j'ai perdu temps[88], votre homme se ddit.

  LANDRE.

  De la chose lui-mme il m'a fait un rcit;
  Mais c'est bien plus: j'ai su que tout ce beau mystre
  D'un rapt d'gyptiens, d'un grand seigneur pour pre,
  Qui doit partir d'Espagne et venir en ces lieux,
  N'est qu'un pur stratagme, un trait factieux,
  Une histoire  plaisir, un conte dont Llie
  A voulu dtourner notre achat de Clie[89].

  MASCARILLE.

  Voyez un peu la fourbe!

  LANDRE.

                          Et pourtant Truffaldin
  Est si bien imprim[90] de ce conte badin,
  Mord si bien  l'appt de cette foible ruse,
  Qu'il ne veut point souffrir que l'on le dsabuse.

  MASCARILLE.

  C'est pourquoi dsormais il la gardera bien,
  Et je ne vois pas lieu d'y prtendre plus rien.

  LANDRE.

  Si d'abord  mes yeux elle parut aimable,
  Je viens de la trouver tout  fait adorable;
  Et je suis en suspens si, pour me l'acqurir,
  Aux extrmes moyens je ne dois point courir,
  Par le don de ma foi rompre sa destine,
  Et changer ses liens en ceux de l'hymne.

  MASCARILLE.

  Vous pourriez l'pouser?

  LANDRE.

                           Je ne sais; mais enfin,
  Si quelque obscurit se trouve en son destin,
  Sa grce et sa vertu sont de douces amorces
  Qui, pour tirer[91] les coeurs, ont d'incroyables forces.

  MASCARILLE.

  Sa vertu, dites-vous?

  LANDRE.

                        Quoi? que murmures-tu?
  Achve, explique-toi sur ce mot de vertu.

  MASCARILLE.

  Monsieur, votre visage en un moment s'altre,
  Et je ferai bien mieux peut-tre de me taire.

  LANDRE.

  Non, non, parle.

  MASCARILLE.

                   Eh bien donc, trs-charitablement
  Je veux vous retirer de votre aveuglement.
  Cette fille...

  LANDRE

                 Poursuis.

  MASCARILLE.

                           N'est rien moins qu'inhumaine.
  Dans le particulier elle oblige sans peine,
  Et son coeur, croyez-moi, n'est point roche, aprs tout,
  A quiconque la sait prendre par le bon bout;
  Elle fait la sucre, et veut passer pour prude:
  Mais je puis en parler avecque certitude.
  Vous savez que je suis quelque peu d'un mtier
  A me devoir connotre en un pareil gibier.

  LANDRE.

  Clie...

  MASCARILLE.

           Oui, sa pudeur n'est que franche grimace,
  Qu'une ombre de vertu qui garde mal sa place,
  Et qui s'vanouit, comme l'on peut savoir,
  Aux rayons du soleil qu'une bourse fait voir.

  LANDRE.

  Las! que dis-tu? Croirai-je un discours de la sorte?

  MASCARILLE.

  Monsieur, les volonts sont libres: que m'importe?
  Non, ne me croyez pas, suivez votre dessein,
  Prenez cette matoise, et lui donnez la main;
  Toute la ville en corps reconnotra ce zle,
  Et vous pouserez le bien public en elle.

  LANDRE.

  Quelle surprise trange!

  MASCARILLE,  part.

                           Il a pris l'hameon.
  Courage! s'il s'y peut enferrer tout de bon,
  Nous nous tons du pied une fcheuse pine.

  LANDRE.

  Oui, d'un coup tonnant ce discours m'assassine.

  MASCARILLE.

  Quoi! vous pourriez...

  LANDRE.

                         Va-t'en jusqu' la poste, et voi
  Je ne sais quel paquet qui doit venir pour moi.

    Seul, aprs avoir rv.

  Qui ne s'y ft tromp? Jamais l'air d'un visage,
  Si ce qu'il dit est vrai, n'imposa davantage.


SCNE III.--LLIE, LANDRE.

  LLIE.

  Du chagrin qui vous tient quel peut tre l'objet?

  LANDRE.

  Moi?

  LLIE.

       Vous-mme.

  LANDRE.

                  Pourtant je n'en ai point sujet.

  LLIE.

  Je vois bien ce que c'est, Clie en est la cause.

  LANDRE.

  Mon esprit ne court pas aprs si peu de chose.

  LLIE.

  Pour elle vous aviez pourtant de grands desseins.
  Mais il faut dire ainsi, lorsqu'ils se trouvent vains.

  LANDRE.

  Si j'tois assez sot pour chrir ses caresses,
  Je me moquerois bien de toutes vos finesses.

  LLIE.

  Quelles finesses donc?

  LANDRE.

                         Mon Dieu! nous savons tout.

  LLIE.

  Quoi?

  LANDRE.

        Votre procd de l'un  l'autre bout.

  LLIE.

  C'est de l'hbreu pour moi, je n'y puis rien comprendre.

  LANDRE.

  Feignez, si vous voulez, de ne me pas entendre;
  Mais, croyez-moi, cessez de craindre pour un bien
  O je serois fch de vous disputer rien.
  J'aime fort la beaut qui n'est point profane,
  Et ne veux point brler pour une abandonne.

  LLIE.

  Tout beau, tout beau, Landre!

  LANDRE.

                                 Ah! que vous tes bon:
  Allez, vous dis-je encor, servez-la sans soupon;
  Vous pourrez vous nommer homme  bonnes fortunes.
  Il est vrai, sa beaut n'est pas des plus communes;
  Mais en revanche aussi le reste est fort commun.

  LLIE.

  Landre, arrtons l ce discours importun.
  Contre moi tant d'efforts qu'il vous plaira pour elle;
  Mais, surtout, retenez cette atteinte mortelle:
  Sachez que je m'impute[92]  trop de lchet
  D'entendre mal parler de ma divinit;
  Et que j'aurai toujours bien moins de rpugnance
  A souffrir votre amour qu'un discours qui l'offense.

  LANDRE.

  Ce que j'avance ici me vient de bonne part.

  LLIE.

  Quiconque vous l'a dit est un lche, un pendard.
  On ne peut imposer de tache  cette fille,
  Je connois bien son coeur.

  LANDRE.

                             Mais enfin Mascarille
  D'un semblable procs est juge comptent:
  C'est lui qui la condamne.

  LLIE.

                             Oui?

  LANDRE.

                                  Lui-mme.

  LLIE.

                                            Il prtend
  D'une fille d'honneur insolemment mdire,
  Et que peut-tre encor je n'en ferai que rire!
  Gage qu'il se ddit.

  LANDRE.

                       Et moi gage que non.

  LLIE.

  Parbleu! je le ferois mourir sous le bton,
  S'il m'avoit soutenu des faussets pareilles.

  LANDRE.

  Moi, je lui couperois sur-le-champ les oreilles,
  S'il n'toit pas garant de tout ce qu'il m'a dit.


SCNE IV.--LLIE, LANDRE, MASCARILLE.

  LLIE.

  Ah! bon, bon, le voil. Venez , chien maudit!

  MASCARILLE.

  Quoi?

  LLIE.

        Langue de serpent, fertile en impostures,
  Vous osez sur Clie attacher vos morsures,
  Et lui calomnier[93] la plus rare vertu
  Qui puisse faire clat sous un sort abattu!

  MASCARILLE, bas  Llie.

  Doucement, ce discours est de mon industrie[94].

  LLIE.

  Non, non, point de clin d'oeil et point de raillerie,
  Je suis aveugle  tout, sourd  quoi que ce soit;
  Ft-ce mon propre frre, il me la payeroit.
  Et sur ce que j'adore oser porter le blme,
  C'est me faire une plaie au plus tendre de l'me.
  Tous ces signes sont vains. Quels discours as-tu faits?

  MASCARILLE.

  Mon Dieu! point ne cherchons querelle, ou je m'en vais.

  LLIE.

  Tu n'chapperas pas.

  MASCARILLE.

                       A!

  LLIE.

                           Parle donc, confesse.

  MASCARILLE, bas  Llie.

  Laissez-moi, je vous dis que c'est un tour d'adresse.

  LLIE.

  Dpche, qu'as-tu dit? Vide entre nous ce point.

  MASCARILLE, bas  Llie.

  J'ai dit ce que j'ai dit: ne vous emportez point.

  LLIE, mettant l'pe  la main.

  Ah! je vous ferai bien parler d'une autre sorte!

  LANDRE, l'arrtant.

  Halte un peu, retenez l'ardeur qui vous emporte.

  MASCARILLE,  part.

  Fut-il jamais au monde un esprit moins sens?

  LLIE.

  Laissez-moi contenter mon courage offens.

  LANDRE.

  C'est trop que de vouloir le battre en ma prsence.

  LLIE.

  Quoi! chtier mes gens n'est pas en ma puissance[95]?

  LANDRE.

  Comment, vos gens?

  MASCARILLE,  part.

                     Encore! Il va tout dcouvrir.

  LLIE.

  Quand j'aurois volont de le battre  mourir,
  Eh bien, c'est mon valet.

  LANDRE.

                            C'est maintenant le ntre.

  LLIE.

  Le trait est admirable! Et comment donc le vtre?

  LANDRE.

  Sans doute...

  MASCARILLE, bas  Llie.

                Doucement.

  LLIE.

                           Hem! que veux-tu conter?

  MASCARILLE,  part.

  Ah! le double bourreau, qui me va tout gter,
  Et qui ne comprend rien, quelque signe qu'on donne!

  LLIE.

  Vous rvez bien, Landre, et me la baillez bonne.
  Il n'est pas mon valet?

  LANDRE.

                          Pour quelque mal commis,
  Hors de votre service il n'a pas t mis?

  LLIE.

  Je ne sais ce que c'est.

  LANDRE.

                           Et, plein de violence,
  Vous n'avez pas charg son dos avec outrance?

  LLIE.

  Point du tout. Moi, l'avoir chass, rou de coups?
  Vous vous moquez de moi, Landre, ou lui de vous.

  MASCARILLE,  part.

  Pousse, pousse, bourreau; tu fais bien tes affaires.

  LANDRE,  Mascarille.

  Donc les coups de bton ne sont qu'imaginaires?

  MASCARILLE.

  Il ne sait ce qu'il dit; sa mmoire...

  LANDRE.

                                         Non, non,
  Tous ces signes pour toi ne disent rien de bon.
  Oui, d'un tour dlicat mon esprit te souponne.
  Mais pour l'invention, va, je te le pardonne.
  C'est bien assez pour moi qu'il m'a dsabus,
  De voir par quels motifs tu m'avois impos[96],
  Et que, m'tant commis  ton zle hypocrite,
  A si bon compte encor je m'en sois trouv quitte:
  Ceci doit s'appeler un _avis au lecteur_,
  Adieu, Llie, adieu, trs-humble serviteur.


SCNE V.--LLIE, MASCARILLE.

  MASCARILLE.

  Courage, mon garon, tout heur[97] nous accompagne:
  Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne,
  Faisons _l'Olibrius, l'occiseur d'innocens_[98].

  LLIE.

  Il t'avoit accus de discours mdisans
  Contre...

  MASCARILLE.

            Et vous ne pouviez souffrir mon artifice,
  Lui laisser son erreur, qui vous rendoit service,
  Et par qui son amour s'en toit presque all?
  Non, il a l'esprit franc, et point dissimul.
  Enfin chez son rival je m'ancre avec adresse,
  Cette fourbe en mes mains va mettre sa matresse,
  Il me la fait manquer avec de faux rapports.
  Je veux de son rival alentir[99] les transports,
  Mon brave incontinent vient qui le dsabuse;
  J'ai beau lui faire signe, et montrer que c'est ruse;
  Point d'affaire: il poursuit sa pointe jusqu'au bout,
  Et n'est point satisfait qu'il n'ait dcouvert tout.
  Grand et sublime effort d'une imaginative
  Qui ne le cde point  personne qui vive!
  C'est une rare pice, et digne, sur ma foi,
  Qu'on en fasse prsent au cabinet d'un roi.

  LLIE.

  Je ne m'tonne pas si je romps tes attentes;
  A moins d'tre inform des choses que tu tentes,
  J'en ferois encor cent de la sorte.

  MASCARILLE.

                                      Tant pis.

  LLIE.

  Au moins, pour t'emporter  de justes dpits,
  Fais-moi dans tes desseins entrer de[100] quelque chose;
  Mais que de leurs ressorts la porte me soit close,
  C'est ce qui fait toujours que je suis pris sans vert[101].

  MASCARILLE.

  Je crois que vous seriez un matre d'arme expert;
  Vous savez  merveille, en toutes aventures,
  Prendre les contre-temps et rompre les mesures[102].

  LLIE.

  Puisque la chose est faite, il n'y faut plus penser.
  Mon rival, en tout cas, ne peut me traverser;
  Et, pourvu que tes soins en qui je me repose...

  MASCARILLE.

  Laissons l ce discours, et parlons d'autre chose.
  Je ne m'apaise pas, non, si facilement;
  Je suis trop en colre. Il faut premirement
  Me rendre un bon office, et nous verrons ensuite
  Si je dois de vos feux reprendre la conduite.

  LLIE.

  S'il ne tient qu' cela, je n'y rsiste pas.
  As-tu besoin, dis-moi, de mon sang, de mon bras?

  MASCARILLE.

  De quelle vision sa cervelle est frappe!
  Vous tes de l'humeur de ces amis d'pe[103]
  Que l'on trouve toujours plus prompts  dgainer
  Qu' tirer un teston, s'il falloit le donner[104].

  LLIE.

  Que puis-je donc pour toi?

  MASCARILLE.

                             C'est que de votre pre
  Il faut absolument apaiser la colre.

  LLIE.

  Nous avons fait la paix.

  MASCARILLE.

                           Oui, mais non pas pour nous.
  Je l'ai fait, ce matin, mort pour l'amour de vous;
  La vision le choque, et de pareilles feintes
  Aux vieillards comme lui sont de dures atteintes,
  Qui sur l'tat prochain de leur condition,
  Leur font faire  regret triste rflexion,
  Le bonhomme, tout vieux[105], chrit fort la lumire,
  Et ne veut point de jeu dessus cette matire;
  Il craint le pronostic; et, contre moi fch,
  On m'a dit qu'en justice il m'avoit recherch.
  J'ai peur, si le logis du roi fait ma demeure,
  De m'y trouver si bien ds le premier quart d'heure,
  Que j'aye peine aussi d'en sortir par aprs[106].
  Contre moi ds longtemps l'on a force dcrets
  Car enfin la vertu n'est jamais sans envie,
  Et dans ce maudit sicle est toujours poursuivie.
  Allez donc le flchir.

  LLIE.

                         Oui, nous le flchirons;
  Mais aussi tu promets...

  MASCARILLE.

                           Ah! mon Dieu! nous verrons.

    Llie sort.

  Ma foi, prenons haleine aprs tant de fatigues.
  Cessons pour quelque temps le cours de nos intrigues,
  Et de nous tourmenter de mme qu'un lutin.
  Landre, pour nous nuire, est hors de garde enfin,
  Et Clie arrte avecque l'artifice...


SCNE VI[107].--ERGASTE, MASCARILLE.

  ERGASTE.

  Je te cherchois partout pour te rendre un service,
  Pour te donner avis d'un secret important.

  MASCARILLE.

  Quoi donc?

  ERGASTE.

             N'avons-nous point ici quelque coutant?

  MASCARILLE.

  Non.

  ERGASTE.

       Nous sommes amis autant qu'on le peut tre.
  Je sais bien tes desseins et l'amour de ton matre;
  Songez  vous tantt. Landre fait parti[108]
  Pour enlever Clie; et j'en suis averti
  Qu'il a mis ordre  tout, et qu'il se persuade
  D'entrer chez Truffaldin par une mascarade,
  Ayant su qu'en ce temps, assez souvent, le soir,
  Des femmes du quartier en masque l'alloient voir.

  MASCARILLE.

  Oui? Suffit; il n'est pas au comble de sa joie;
  Je pourrai bien tantt lui souffler cette proie;
  Et contre cet assaut je sais un coup fourr
  Par qui je veux qu'il soit de lui-mme enferr.
  Il ne sait pas les dons dont mon me est pourvue.
  Adieu, nous boirons pinte  la premire vue.


SCNE VII.--MASCARILLE.

  Il faut, il faut tirer  nous ce que d'heureux
  Pourroit avoir en soi ce projet amoureux[109],
  Et, par une surprise adroite et non commune,
  Sans courir le danger, en tenter la fortune.
  Si je vais me masquer pour devancer ses pas,
  Landre assurment ne nous bravera pas,
  Et l, premier[110] que lui, si nous faisons la prise,
  Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise;
  Puisque, par son dessein dj presque vent,
  Le soupon tombera toujours de son ct,
  Et que nous,  couvert de toutes ses poursuites,
  De ce coup hasardeux ne craindrons point de suites.
  C'est ne se point commettre  faire de l'clat,
  Et tirer les marrons[111] de la patte du chat.
  Allons donc nous masquer avec quelques bons frres:
  Pour prvenir nos gens, il ne faut tarder gures.
  Je sais o gt le livre, et me puis, sans travail,
  Fournir en un moment d'hommes et d'attirail.
  Croyez que je mets bien mon adresse en usage:
  Si j'ai reu du ciel les fourbes en partage,
  Je ne suis point au rang de ces esprits mal ns
  Qui cachent les talens que Dieu leur a donns.


SCNE VIII.--LLIE, ERGASTE.

  LLIE.

  Il prtend l'enlever avec sa mascarade?

  ERGASTE.

  Il n'est rien plus certain. Quelqu'un de sa brigade
  M'ayant de ce dessein instruit, sans m'arrter,
  A Mascarille lors j'ai couru tout conter,
  Qui s'en va, m'a-t-il dit, rompre cette partie
  Par une invention dessus le champ btie;
  Et, comme je vous ai rencontr par hasard,
  J'ai cru que je devois de tout vous faire part.

  LLIE.

  Tu m'obliges par trop avec cette nouvelle:
  Va, je reconnotrai ce service fidle.


SCNE IX.--LLIE.

  Mon drle assurment leur jouera quelque trait;
  Mais je veux de ma part seconder son projet.
  Il ne sera pas dit qu'en un fait qui me touche
  Je ne me sois non plus remu qu'une souche.
  Voici l'heure, ils seront surpris  mon aspect.
  Foin! Que n'ai-je avec moi pris mon porte-respect[112]!
  Mais vienne qui voudra contre notre personne,
  J'ai deux bons pistolets, et mon pe est bonne.
  Hol! quelqu'un, un mot.


SCNE X.--TRUFFALDIN,  sa fentre, LLIE.

  TRUFFALDIN.

                           Qu'est-ce? qui me vient voir?

  LLIE.

  Fermez soigneusement votre porte ce soir.

  TRUFFALDIN.

  Pourquoi?

  LLIE.

            Certaines gens font une mascarade
  Pour vous venir donner une fcheuse aubade;
  Ils veulent enlever votre Clie.

  TRUFFALDIN.

                                   O dieux!

  LLIE.

  Et sans doute bientt ils viennent en ces lieux.
  Demeurez; vous pourrez voir tout de la fentre.
  Eh bien, qu'avois-je dit? Les voyez-vous parotre?
  Chut, je veux  vos yeux leur en faire l'affront.
  Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt[113].


SCNE XI.--LLIE, TRUFFALDIN, MASCARILLE et sa suite, masqus.

  TRUFFALDIN.

  Oh! les plaisants robins[114], qui pensent me surprendre!

  LLIE.

  Masques, o courez-vous? le pourroit-on apprendre?
  Truffaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon[115].

    A Mascarille, dguis en femme.

  Bon Dieu, qu'elle est jolie, et qu'elle a l'air mignon!
  Eh quoi! vous murmurez? Mais, sans vous faire outrage,
  Peut-on lever le masque, et voir votre visage?

  TRUFFALDIN.

  Allez, fourbes mchants, retirez-vous d'ici,
  Canaille; et vous, seigneur, bonsoir et grand merci.


SCNE XII.--LLIE, MASCARILLE.

  LLIE, aprs avoir dmasqu Mascarille.

  Mascarille, est-ce toi?

  MASCARILLE.

                          Nenni-da, c'est quelque autre.

  LLIE.

  Hlas! quelle surprise! et quel sort est le ntre!
  L'aurois-je devin, n'tant point averti
  Des secrtes raisons qui t'avoient travesti?
  Malheureux que je suis, d'avoir dessous ce masque
  t, sans y penser, te faire cette frasque!
  Il me prendroit envie, en ce juste courroux,
  De me battre moi-mme, et me donner cent coups.

  MASCARILLE.

  Adieu, sublime esprit, rare imaginative.

  LLIE.

  Las! si de ton secours ta colre me prive,
  A quel saint me vouerai-je?

  MASCARILLE.

                              Au grand diable d'enfer!

  LLIE.

  Ah! si ton coeur pour moi n'est de bronze ou de fer,
  Qu'encore un coup du moins mon imprudence ait grce!
  S'il faut pour l'obtenir que tes genoux j'embrasse,
  Vois-moi...

  MASCARILLE.

              Tarare! allons, camarade, allons:
  J'entends venir des gens qui sont sur nos talons.


SCNE XIII.--LANDRE et sa suite, masqus, TRUFFALDIN,  sa fentre.

  LANDRE.

  Sans bruit; ne faisons rien que de la bonne sorte.

  TRUFFALDIN.

  Quoi! masques toute nuit[116] assigeront ma porte!
  Messieurs, ne gagnez point de rhumes  plaisir;
  Tout cerveau qui le fait est certes de loisir[117].
  Il est un peu trop tard pour enlever Clie;
  Dispensez-l'en ce soir, elle vous en supplie;
  La belle est dans le lit, et ne peut vous parler;
  J'en suis fch pour vous. Mais, pour vous rgaler[118]
  Du souci qui pour elle ici vous inquite,
  Elle vous fait prsent de cette cassolette[119].

  LANDRE.

  Fi! cela sent mauvais, et je suis tout gt.
  Nous sommes dcouverts, tirons de ce ct.


  [85] Parodie des monologues mtaphysiques de Corneille, emprunts 
  l'Espagne, et spcialement  Calderon:

    O colre!  piti? sourdes  mes dsirs,
    Vous ngligez mon crime...

      (_Horace_, acte IV, scne VII.)

  [86] Divertir, du latin _divertere_, dtourner.

  [87] Lors, pour: alors. Archasme.

  [88] Pour: du temps. Ellipse archaque.

  [89] Phrase maladroite et embarrasse, qui signifie: au moyen duquel on
  a voulu nous dtourner d'acheter Clie.

  [90] Imprim, pour: impressionn. La Bruyre, cinquante ans plus tard,
  dans son discours de rception  l'Acadmie, parlait des choses dont
  nous sommes le plus fortement imprims.

  [91] Pour: attirer, dans le sens italien: _la calamita tira il ferro_,
  l'aimant attire le fer.

  [92] Pour: je me rpute trop lche d'entendre. Comme le verbe a deux
  datifs, imputer  soi  trop de lchet, la faute de franais est
  vidente.

  [93] Lui, amen par la ncessit du vers, est aussi une faute de
  franais et une cheville. On ne dit pas: calomnier  elle la plus rare
  vertu.

  [94] Pour: invent par mon adresse.

  [95] Les moeurs du temps comportaient ce dtail de la vie domestique.

  [96] Pour: en imposer. Archasme. La rgle suivie aujourd'hui  cet
  gard n'tait pas encore fixe.

  [97] Pour: bonheur. Voyez plus haut.

  [98] Expression proverbiale pour: faire le fanfaron. Elle se rapporte,
  dit-on, au rle ridicule prt par les anciens mystres au personnage
  d'Olibrius, gouverneur des Gaules. Occiseur, du latin _occidere_.
  Archasme.

  [99] N'est pas synonyme de: ralentir. On ralentit le pas d'un cheval qui
  va trop vite: on alentit un pas trop lent que l'on veut modrer
  davantage encore. Ces finesses et ces liberts de langage ont disparu
  depuis le seizime sicle.

  [100] Au lieu de: entrer pour. Idiotisme familier.

  [101] Pour: mis hors de mes gardes. Proverbe populaire qui fait allusion
   une coutume germanique devenue franaise. Chacun, le premier jour de
  mai, devait se parer d'une branche verte, et quiconque tait _pris sans
  vert_ payait l'amende. C'est ce que les Anglais appellent _to go a
  maying_.

  [102] Terme d'escrime: forcer son adversaire  changer son attaque.

  [103] Pour: compagnon de duel. Trait de moeurs du temps de Louis XIII.
  C'tait la mode de prter son pe et de donner son sang  gens que l'on
  n'estimait ni n'aimait.

  [104] Petite monnaie fabrique en 1513, portant pour effigie la tte de
  Louis XII, et valant dix sous tournois. Elle ne fut dmontise que sous
  Henri III.

  [105] Ellipse archaque pour: tout vieux qu'il soit.

  [106] Archasme populaire qui signifie: dans le temps qui suivra, et qui
  n'a pas pour quivalent exact le mot _aprs_, indiquant la succession
  des faits.

  [107] Toute la fin de cet acte appartient  l'tourdi italien de
  Barbieri, l'_Innavertito_.

  [108] Pour: runit une troupe. Archasme, du mot espagnol _partido_.

  [109] Phrase embrouille, qui signifie: il faut prendre avantage des
  projets amoureux de Landre.

  [110] Premier, pris adverbialement. Les mots,  cette poque, avaient
  une souplesse et une flexibilit qu'ils ont perdues.

  [111] Proverbe populaire. Voyez la fable de La Fontaine, _Bertrand et
  Raton_.

  [112] Probablement un bton; ce qui ne se comprend gure, puisqu'il a
  une pe et deux pistolets.

  [113] Mtaphore populaire: la corde de l'arc.

  [114] Pour: robin-mouton. Expression populaire pour: idiot vtu d'une
  robe de laine.

  [115] Pour: momerie, farce de carnaval. Archasme dont l'tymologie est
  Momus, dieu de la folie, et qui indiquait une troupe de masque
  s'introduisant dans les maisons pour y danser.

  [116] Ellipse archaque, pour: toute la nuit.

  [117] Pour: en a le loisir, la permission.

  [118] Au lieu de: tourner en joie le souci qui vous inquite, du mot
  italien _far gala_, rjouir.

  [119] On devine quel prsent plus que populaire Truffaldin, aux grands
  clats de rire de la foule, faisait aux ravisseurs de Clie.




ACTE IV


SCNE I[120].--LLIE, dguis en Armnien, MASCARILLE.

  MASCARILLE.

  Vous voil fagot d'une plaisante sorte.

  LLIE.

  Tu ranimes par l mon esprance morte.

  MASCARILLE.

  Toujours de ma colre on me voit revenir,
  J'ai beau jurer, pester, je ne m'en puis tenir.

  LLIE.

  Aussi crois, si jamais je suis dans la puissance,
  Que tu seras content de ma reconnoissance,
  Et que, quand je n'aurois plus qu'un seul morceau de pain...

  MASCARILLE.

  Baste! songez  vous dans ce nouveau dessein.
  Au moins, si l'on vous voit commettre une sottise,
  Vous n'imputerez plus l'erreur  la surprise;
  Votre rle en ce jeu par coeur doit tre su.

  LLIE.

  Mais comment Truffaldin chez lui t'a-t-il reu?

  MASCARILLE.

  D'un zle simul j'ai brid[121] le bon sire;
  Avec empressement je suis venu lui dire,
  S'il ne songeoit  lui, que l'on le surprendroit;
  Que l'on couchoit en joue, et de plus d'un endroit,
  Celle dont il a vu qu'une lettre en avance
  Avoit si faussement divulgu la naissance;
  Qu'on avoit bien voulu m'y mler quelque peu;
  Mais que j'avois tir mon pingle du jeu,
  Et que, touch d'ardeur pour ce qui le regarde,
  Je venois l'avertir de se donner de garde.
  De l, moralisant, j'ai fait de grands discours
  Sur les fourbes qu'on voit ici-bas tous les jours;
  Que pour moi, las du monde et de sa vie infme,
  Je voulois travailler au salut de mon me,
  A m'loigner du trouble, et pouvoir longuement
  Prs de quelque honnte homme tre paisiblement;
  Que, s'il le trouvoit bon, je n'aurois d'autre envie
  Que de passer chez lui le reste de ma vie;
  Et que mme  tel point il m'avoit su ravir,
  Que, sans lui demander gages pour le servir,
  Je mettrois en ses mains, que je tenois certaines,
  Quelque bien de mon pre, et le fruit de mes peines
  Dont, avenant que Dieu de ce monde m'tt,
  J'entendois tout de bon que lui seul hritt.
  C'toit le vrai moyen d'acqurir sa tendresse.
  Et comme, pour rsoudre[122] avec votre matresse
  Des biais qu'on doit prendre  terminer vos voeux,
  Je voulois en secret vous aboucher tous deux,
  Lui-mme a su m'ouvrir une voie assez belle
  De pouvoir hautement vous loger avec elle,
  Venant m'entretenir d'un fils priv du jour,
  Dont cette nuit en songe il a vu le retour.
  A ce propos, voici l'histoire qu'il m'a dite,
  Et sur qui j'ai tantt notre fourbe construite.

  LLIE.

  C'est assez, je sais tout: tu me l'as dit deux fois.

  MASCARILLE.

  Oui, oui; mais, quand j'aurois pass jusques  trois,
  Peut-tre encor qu'avec toute sa suffisance
  Votre esprit manquera dans quelque circonstance.

  LLIE.

  Mais  tant diffrer je me fais de l'effort.

  MASCARILLE.

  Ah! de peur de tomber, ne courons pas si fort!
  Voyez-vous? vous avez la caboche un peu dure;
  Rendez-vous affermi dessus cette aventure.
  Autrefois Truffaldin de Naples est sorti,
  Et s'appeloit alors Zanobio Ruberti;
  Un parti qui causa quelque meute civile,
  Dont il fut seulement souponn dans sa ville
  (De fait il n'est pas homme  troubler un tat),
  L'obligea d'en sortir une nuit sans clat.
  Une fille fort jeune, et sa femme, laisses,
  A quelque temps de l se trouvant trpasses,
  Il en eut la nouvelle; et, dans ce grand ennui,
  Voulant dans quelque ville emmener avec lui,
  Outre ses biens, l'espoir qui restoit de sa race,
  Un sien fils, colier, qui se nommoit Horace,
  Il crit  Bologne, o, pour mieux tre instruit,
  Un certain matre Albert, jeune, l'avoit conduit;
  Mais, pour se joindre tous, le rendez-vous qu'il donne
  Durant deux ans entiers ne lui fit voir personne:
  Si bien que, les jugeant morts aprs ce temps-l,
  Il vint en cette ville, et prit le nom qu'il a,
  Sans que de cet Albert, ni de ce fils Horace,
  Douze ans aient dcouvert jamais la moindre trace.
  Voil l'histoire en gros, redite seulement
  Afin de vous servir ici de fondement.
  Maintenant vous serez un marchand d'Armnie,
  Qui les aurez vus sains l'un et l'autre en Turquie.
  Si j'ai, plutt qu'aucun, un tel moyen trouv
  Pour les ressusciter sur ce qu'il a rv,
  C'est qu'en fait d'aventure il est trs-ordinaire
  De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire,
  Puis tre  leur famille  point nomm rendus,
  Aprs quinze ou vingt ans qu'on les a crus perdus,
  Pour moi, j'ai vu dj cent contes de la sorte[123].
  Sans nous alambiquer, servons-nous-en; qu'importe?
  Vous leur aurez ou leur disgrce conter,
  Et leur aurez fourni de quoi se racheter;
  Mais que, parti plus tt pour chose ncessaire,
  Horace vous chargea de voir ici son pre,
  Dont il a su le sort, et chez qui vous devez
  Attendre quelques jours qu'ils seroient arrivs.
  Je vous ai fait tantt des leons tendues.

  LLIE.

  Ces rptitions ne sont que superflues;
  Ds l'abord mon esprit a compris tout le fait.

  MASCARILLE.

  Je m'en vais l dedans donner le premier trait.

  LLIE.

  coute, Mascarille, un seul point me chagrine.
  S'il alloit de son fils me demander la mine?

  MASCARILLE.

  Belle difficult! Devez-vous pas savoir
  Qu'il toit fort petit alors qu'il l'a pu voir?
  Et puis, outre cela, le temps et l'esclavage
  Pourroient-ils pas avoir chang tout son visage?

  LLIE.

  Il est vrai. Mais, dis-moi, s'il connot qu'il m'a vu,
  Que faire?

  MASCARILLE.

             De mmoire tes-vous dpourvu?
  Nous avons dit tantt qu'outre que votre image
  N'avoit dans son esprit pu faire qu'un passage,
  Pour ne vous avoir vu que durant un moment,
  Et le poil et l'habit dguisoient grandement.

  LLIE.

  Fort bien. Mais,  propos, cet endroit de Turquie...

  MASCARILLE.

  Tout, vous dis-je, est gal, Turquie ou Barbarie.

  LLIE.

  Mais le nom de la ville o j'aurai pu les voir?

  MASCARILLE.

  Tunis. Il me tiendra, je crois, jusques au soir.
  La rptition, dit-il, est inutile,
  Et j'ai dj nomm douze fois cette ville.

  LLIE.

  Va, va-t'en commencer, il ne me faut plus rien.

  MASCARILLE.

  Au moins soyez prudent, et vous conduisez bien;
  Ne donnez point ici de l'imaginative.

  LLIE.

  Laisse-moi gouverner. Que ton me est craintive!

  MASCARILLE.

  Horace dans Bologne colier; Truffaldin,
  Zanobio Ruberti, dans Naples citadin;
  Le prcepteur Albert...

  LLIE.

                          Ah! c'est me faire honte
  Que de me tant prcher! Suis-je un sot  ton compte?

  MASCARILLE.

  Non pas du tout; mais bien quelque chose approchant.


SCNE II.--LLIE.

  Quand il m'est inutile, il fait le chien couchant;
  Mais, parce qu'il sent bien le secours qu'il me donne,
  Sa familiarit jusque-l s'abandonne.
  Je vais tre de prs clair des beaux yeux
  Dont la force m'impose un joug si prcieux;
  Je m'en vais sans obstacle, avec des traits de flamme,
  Peindre  cette beaut les tourments de mon me,
  Je saurai quel arrt je dois... Mais les voici.


SCNE III.--TRUFFALDIN, LLIE, MASCARILLE.

  TRUFFALDIN.

  Sois bni, juste ciel, de mon sort adouci!

  MASCARILLE.

  C'est  vous de rver et de faire des songes,
  Puisqu'en vous il est faux que songes sont mensonges.

  TRUFFALDIN,  Llie.

  Quelle grce, quels biens vous rendrai-je, seigneur,
  Vous que je dois nommer l'ange de mon bonheur?

  LLIE.

  Ce sont soins superflus, et je vous en dispense.

  TRUFFALDIN,  Mascarille.

  J'ai, je ne sais pas o, vu quelque ressemblance
  De cet Armnien.

  MASCARILLE.

                   C'est ce que je disois;
  Mais on voit des rapports admirables parfois.

  TRUFFALDIN.

  Vous avez vu ce fils o mon espoir se fonde?

  LLIE.

  Oui, seigneur Truffaldin, le plus gaillard du monde.

  TRUFFALDIN.

  Il vous a dit sa vie, et parl fort de moi?

  LLIE.

  Plus de dix mille fois.

  MASCARILLE.

                          Quelque peu moins, je croi.

  LLIE.

  Il vous a dpeint tel que je vous vois parotre,
  Le visage, le port...

  TRUFFALDIN.

                        Cela pourroit-il tre,
  Si, lorsqu'il m'a pu voir, il n'avoit que sept ans,
  Et si son prcepteur mme, depuis ce temps,
  Auroit peine  pouvoir connotre mon visage?

  MASCARILLE.

  Le sang bien autrement conserve cette image;
  Par des traits si profonds ce portrait est trac,
  Que mon pre...

  TRUFFALDIN.

                  Suffit. O l'avez-vous laiss?

  LLIE.

  En Turquie,  Turin.

  TRUFFALDIN.

                       Turin? Mais cette ville
  Est, je pense, en Pimont.

  MASCARILLE,  part.

                              O cerveau malhabile!

    A Truffaldin.

  Vous ne l'entendez pas, il veut dire Tunis,
  Et c'est en effet l qu'il laissa votre fils;
  Mais les Armniens ont tous une habitude,
  Certain vice de langue  nous autres fort rude:
  C'est que dans tous les mots ils changent _nis_ en _rin_,
  Et pour dire Tunis, ils prononcent Turin.

  TRUFFALDIN.

  Il falloit, pour l'entendre, avoir cette lumire.
  Quel moyen vous dit-il de rencontrer son pre?

  MASCARILLE.

    A part.          A Truffaldin, aprs s'tre escrim.

  Voyez s'il rpondra[124]. Je repassois un peu
  Quelque leon d'escrime; autrefois en ce jeu
  Il n'toit point d'adresse  mon adresse gale,
  Et j'ai battu le fer en mainte et mainte salle.

  TRUFFALDIN,  Mascarille.

  Ce n'est pas maintenant ce que je veux savoir.

    A Llie.

  Quel autre nom dit-il que je devois avoir?

  MASCARILLE.

  Ah! seigneur Zanobio Ruberti, quelle joie
  Est celle maintenant que le ciel vous envoie!

  LLIE.

  C'est l votre vrai nom, et l'autre est emprunt.

  TRUFFALDIN.

  Mais o vous a-t-il dit qu'il reut la clart?

  MASCARILLE.

  Naples est un sjour qui parot agrable;
  Mais pour vous ce doit tre un lieu fort hassable.

  TRUFFALDIN.

  Ne peux-tu sans parler souffrir notre discours?

  LLIE.

  Dans Naples son destin a commenc son cours.

  TRUFFALDIN.

  O l'envoyai-je jeune, et sous quelle conduite?

  MASCARILLE.

  Ce pauvre matre Albert a beaucoup de mrite
  D'avoir depuis Bologne accompagn ce fils,
  Qu' sa discrtion vos soins avoient commis.

  TRUFFALDIN.

  Ah!

  MASCARILLE,  part.

      Nous sommes perdus si cet entretien dure.

  TRUFFALDIN.

  Je voudrois bien savoir de vous leur aventure,
  Sur quel vaisseau le sort qui m'a su travailler[125]...

  MASCARILLE.

  Je ne sais ce que c'est, je ne fais que biller.
  Mais, seigneur Truffaldin, songez-vous que peut-tre
  Ce monsieur l'tranger a besoin de repatre,
  Et qu'il est tard aussi?

  LLIE.

                           Pour moi, point de repas.

  MASCARILLE.

  Ah! vous avez plus faim que vous ne pensez pas[126].

  TRUFFALDIN.

  Entrez donc.

  LLIE.

               Aprs vous.

  MASCARILLE,  Truffaldin.

                           Monsieur, en Armnie
  Les matres du logis sont sans crmonie.

    A Llie, aprs que Truffaldin est entr dans sa maison.

  Pauvre esprit! pas deux mots!

  LLIE.

                                D'abord il m'a surpris;
  Mais n'apprhende plus, je reprends mes esprits,
  Et m'en vais dbiter avecque hardiesse...

  MASCARILLE.

  Voici notre rival, qui ne sait pas la pice.

    Ils entrent dans la maison de Truffaldin.


SCNE IV.--ANSELME, LANDRE.

  ANSELME.

  Arrtez-vous, Landre, et souffrez un discours
  Qui cherche le repos et l'honneur de vos jours.
  Je ne vous parle point en pre de ma fille,
  En homme intress pour ma propre famille,
  Mais comme votre pre, mu pour votre bien,
  Sans vouloir vous flatter et vous dguiser rien;
  Bref, comme je voudrois, d'une me franche et pure,
  Que l'on ft  mon sang en pareille aventure;
  Savez-vous de quel oeil chacun voit cet amour
  Qui dedans une nuit vient d'clater au jour?
  A combien de discours et de traits de rise
  Votre entreprise d'hier est partout expose?
  Quel jugement on fait du choix capricieux
  Qui pour femme, dit-on, vous dsigne en ces lieux
  Un rebut de l'gypte, une fille coureuse,
  De qui le noble emploi n'est qu'un mtier de gueuse
  J'en ai rougi pour vous encor plus que pour moi,
  Qui me trouve compris dans l'clat que je voi:
  Moi, dis-je, dont la fille,  vos ardeurs promise,
  Ne peut sans quelque affront souffrir qu'on la mprise.
  Ah! Landre, sortez de cet abaissement!
  Ouvrez un peu les yeux sur votre aveuglement.
  Si notre esprit n'est pas sage  toutes les heures,
  Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures.
  Quand on ne prend en dot que la seule beaut,
  Le remords est bien prs de la solennit;
  Et la plus belle femme a trs-peu de dfense
  Contre cette tideur qui suit la jouissance.
  Je vous le dis encor, ces bouillans mouvemens,
  Ces ardeurs de jeunesse et ces emportemens,
  Nous font trouver d'abord quelques nuits agrables;
  Mais ces flicits ne sont gure durables,
  Et, notre passion alentissant son cours,
  Aprs ces bonnes nuits donnent de mauvais jours:
  De l viennent les soins, les soucis, les misres,
  Les fils dshrits par le courroux des pres.

  LANDRE.

  Dans tout votre discours je n'ai rien cout
  Que mon esprit dj ne m'ait reprsent.
  Je sais combien je dois  cet honneur insigne
  Que vous me voulez faire, et dont je suis indigne;
  Et vois, malgr l'effort dont je suis combattu,
  Ce que vaut votre fille, et quelle est sa vertu:
  Aussi veux-je tcher...

  ANSELME.

                          On ouvre cette porte.
  Retirons-nous plus loin, de crainte qu'il n'en sorte
  Quelque secret poison dont vous seriez surpris.


SCNE V[127].--LLIE, MASCARILLE.

  MASCARILLE.

  Bientt de notre fourbe on verra le dbris,
  Si vous continuez des sottises si grandes.

  LLIE.

  Dois-je ternellement our tes rprimandes?
  De quoi te peux-tu plaindre? Ai-je pas russi
  En tout ce que j'ai dit depuis?

  MASCARILLE.

                                  Couci-couci.
  Tmoin les Turcs par vous appels hrtiques,
  Et que vous assurez, par serments authentiques
  Adorer pour leurs dieux la lune et le soleil.
  Passe. Ce qui me donne un dpit nonpareil,
  C'est qu'ici votre amour trangement s'oublie;
  Prs de Clie, il est ainsi que la bouillie,
  Qui par un trop grand feu s'enfle, crot jusqu'aux bords,
  Et de tous les cts se rpand au dehors.

  LLIE.

  Pourroit-on se forcer  plus de retenue?
  Je ne l'ai presque point encore entretenue.

  MASCARILLE.

  Oui, mais ce n'est pas tout que de ne parler pas;
  Par vos gestes, durant un moment de repas,
  Vous avez aux soupons donn plus de matire
  Que d'autres ne feroient dans une anne entire.

  LLIE.

  Et comment donc?

  MASCARILLE.

                   Comment? Chacun a pu le voir:
  A table, o Truffaldin l'oblige de se seoir,
  Vous n'avez toujours fait qu'avoir les yeux sur elle.
  Rouge, tout interdit, jouant de la prunelle,
  Sans prendre jamais garde  ce qu'on vous servoit,
  Vous n'aviez point de soif qu'alors qu'elle buvoit;
  Et, dans ses propres mains vous saisissant du verre,
  Sans le vouloir rincer, sans rien jeter  terre,
  Vous buviez sur son reste, et montriez d'affecter
  Le ct qu' sa bouche elle avoit su porter.
  Sur les morceaux touchs de sa main dlicate,
  Ou mordus de ses dents, vous tendiez la patte
  Plus brusquement qu'un chat dessus une souris,
  Et les avaliez tous ainsi que des pois gris[128].
  Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table
  Un bruit, un triquetrac[129] de pieds insupportable,
  Dont Truffaldin, heurt de deux coups trop pressans,
  A puni par deux fois deux chiens trs-innocens,
  Qui, s'ils eussent os, vous eussent fait querelle.
  Et puis aprs cela votre conduite est belle?
  Pour moi, j'en ai souffert la gne sur mon corps.
  Malgr le froid, je sue encor de mes efforts.
  Attach dessus vous comme un joueur de boule
  Aprs le mouvement de la sienne qui roule,
  Je pensais retenir toutes vos actions,
  En faisant de mon corps mille contorsions.

  LLIE.

  Mon Dieu! qu'il t'est ais de condamner des choses
  Dont tu ne ressens point les agrables causes!
  Je veux bien nanmoins, pour te plaire une fois,
  Faire force  l'amour qui m'impose des lois.
  Dsormais...


SCNE VI.--TRUFFALDIN, LLIE, MASCARILLE.

  MASCARILLE.

               Nous parlions des fortunes d'Horace.

  TRUFFALDIN.

    A Llie.

  C'est bien fait. Cependant me ferez-vous la grce
  Que je puisse lui dire un seul mot en secret?

  LLIE.

  Il faudroit autrement tre fort indiscret.

    Llie entre dans la maison de Truffaldin.


SCNE VII.--TRUFFALDIN, MASCARILLE.

  TRUFFALDIN.

  coute: sais-tu bien ce que je viens de faire?

  MASCARILLE.

  Non; mais, si vous voulez, je ne tarderai gure,
  Sans doute,  le savoir.

  TRUFFALDIN.

                           D'un chne grand et fort,
  Dont prs de deux cents ans ont fait dj le sort,
  Je viens de dtacher une branche admirable,
  Choisie expressment de grosseur raisonnable,
  Dont j'ai fait sur-le-champ, avec beaucoup d'ardeur,

    Il montre son bras.

  Un bton  peu prs... oui, de cette grandeur,
  Moins gros par l'un des bouts, mais, plus que trente gaules,
  Propre, comme je pense,  rosser les paules;
  Car il est bien en main, vert, noueux et massif.

  MASCARILLE.

  Mais pour qui, je vous prie, un tel prparatif?

  TRUFFALDIN.

  Pour toi premirement; puis pour ce bon aptre
  Qui veut m'en donner d'une[130] et m'en jouer d'une autre:
  Pour cet Armnien, ce marchand dguis,
  Introduit sous l'appt d'un conte suppos.

  MASCARILLE.

  Quoi! vous ne croyez pas?...

  TRUFFALDIN.

                               Ne cherche point d'excuse:
  Lui-mme heureusement a dcouvert sa ruse,
  En disant  Clie, en lui serrant la main,
  Que pour elle il venoit sous ce prtexte vain;
  Il n'a pas aperu Jeannette, ma fillole[131],
  Laquelle a tout ou, parole pour parole;
  Et je ne doute point, quoiqu'il n'en ait rien dit,
  Que tu ne sois de tout le complice maudit.

  MASCARILLE.

  Ah! vous me faites tort. S'il faut qu'on vous affronte,
  Croyez qu'il m'a tromp le premier  ce conte.

  TRUFFALDIN.

  Veux-tu me faire voir que tu dis vrit?
  Qu' le chasser mon bras soit du tien assist;
  Donnons-en  ce fourbe et du long et du large,
  Et de tout crime aprs mon esprit te dcharge.

  MASCARILLE.

  Oui-da, trs-volontiers, je l'pousterai[132] bien,
  Et par l vous verrez que je n'y trempe en rien.

    A part.

  Ah! vous serez ross, monsieur de l'Armnie,
  Qui toujours gtez tout!


SCNE VIII.--LLIE, TRUFFALDIN, MASCARILLE.

  TRUFFALDIN,  Llie, aprs avoir heurt  sa porte.

                           Un mot, je vous supplie.
  Donc, monsieur l'imposteur, vous osez aujourd'hui
  Duper un honnte homme, et vous jouer de lui?

  MASCARILLE.

  Feindre avoir vu son fils en une autre contre,
  Pour vous donner chez lui plus aisment entre!

  TRUFFALDIN bat Llie.

  Vidons, vidons sur l'heure[133].

  LLIE,  Mascarille, qui le bat aussi.

                                   Ah! coquin!

  MASCARILLE.

                                               C'est ainsi
  Que les fourbes...

  LLIE.

                     Bourreau!

  MASCARILLE.

                               Sont ajusts ici.
  Gardez-moi bien cela.

  LLIE.

                        Quoi donc! je serois homme?...

  MASCARILLE, le battant toujours en le chassant.

  Tirez, tirez[134], vous dis-je, ou bien je vous assomme.

  TRUFFALDIN.

  Voil qui me plat fort; rentre, je suis content.

    Mascarille suit Truffaldin, qui rentre dans sa maison.

  LLIE, revenant.

  A moi, par un valet, cet affront clatant!
  L'auroit-on pu prvoir, l'action de ce tratre,
  Qui vient insolemment de maltraiter son matre?

  MASCARILLE,  la fentre de Truffaldin.

  Peut-on vous demander comme va votre dos?

  LLIE.

  Quoi! tu m'oses encor tenir un tel propos?

  MASCARILLE.

  Voil, voil que c'est[135] de ne voir pas Jeannette,
  Et d'avoir en tout temps une langue indiscrte.
  Mais, pour cette fois-ci, je n'ai point de courroux,
  Je cesse d'clater, de pester contre vous,
  Quoique de l'action l'imprudence soit haute,
  Ma main sur votre chine a lav votre faute.

  LLIE.

  Ah! je me vengerai de ce trait dloyal!

  MASCARILLE.

  Vous vous tes caus vous-mme tout le mal.

  LLIE.

  Moi?

  MASCARILLE.

       Si vous n'tiez pas une cervelle folle,
  Quand vous avez parl nagure  votre idole,
  Vous auriez aperu Jeannette sur vos pas,
  Dont l'oreille subtile a dcouvert le cas.

  LLIE.

  On auroit pu surprendre un mot dit  Clie?

  MASCARILLE.

  Et d'o doncques[136] viendroit cette prompte sortie?
  Oui vous n'tes dehors que par votre caquet.
  Je ne sais si souvent vous jouez au piquet:
  Mais au moins faites-vous des carts[137] admirables.

  LLIE.

  O le plus malheureux de tous les misrables!
  Mais encore, pourquoi me voir chass par toi?

  MASCARILLE.

  Je ne fis jamais mieux que d'en prendre l'emploi,
  Par l, j'empche au moins que de cet artifice
  Je ne sois souponn d'tre auteur ou complice.

  LLIE.

  Tu devois donc, pour toi, frapper plus doucement.

  MASCARILLE.

  Quelque sot. Truffaldin lorgnoit exactement:
  Et puis, je vous dirai, sous ce prtexte utile,
  Je n'tois point fch d'vaporer ma bile.
  Enfin la chose est faite; et, si j'ai votre foi
  Qu'on ne vous verra point vouloir venger sur moi,
  Soit ou directement, ou par quelque autre voie,
  Les coups sur votre rble assens avec joie,
  Je vous promets, aid par le poste o je suis,
  De contenter vos voeux avant qu'il soit deux nuits.

  LLIE.

  Quoique ton traitement ait eu trop de rudesse.
  Qu'est-ce que dessus moi ne peut cette promesse?

  MASCARILLE.

  Vous le promettez donc?

  LLIE.

                          Oui, je te le promets.

  MASCARILLE.

  Ce n'est pas encor tout. Promettez que jamais
  Vous ne vous mlerez dans quoi que j'entreprenne.

  LLIE.

  Soit.

  MASCARILLE.

        Si vous y manquez, votre fivre quartaine[138]!

  LLIE.

  Mais tiens-moi donc parole, et songe  mon repos.

  MASCARILLE.

  Allez quitter l'habit et graisser votre dos.

  LLIE, seul.

  Faut-il que le malheur, qui me suit  la trace,
  Me fasse voir toujours disgrce sur disgrce!

  MASCARILLE, sortant de chez Truffaldin.

  Quoi! vous n'tes pas loin? Sortez vite d'ici;
  Mais surtout gardez-vous de prendre aucun souci;
  Puisque je fais pour vous, que cela vous suffise;
  N'aidez point mon projet de la moindre entreprise;
  Demeurez en repos.

  LLIE, en sortant.

                     Oui, va, je m'y tiendrai.

  MASCARILLE, seul.

  Il faut voir maintenant quel biais je prendrai.


SCNE IX.--ERGASTE, MASCARILLE.

  ERGASTE.

  Mascarille, je viens te dire une nouvelle
  Qui donne  tes desseins une atteinte cruelle.
  A l'heure que je parle, un jeune gyptien,
  Qui n'est pas noir pourtant, et sent assez son bien,
  Arrive, accompagn d'une vieille fort hve,
  Et vient chez Truffaldin racheter cette esclave
  Que vous vouliez; pour elle il parot fort zl.

  MASCARILLE.

  Sans doute c'est l'amant dont Clie a parl.
  Fut-il jamais destin plus brouill que le ntre?
  Sortant d'un embarras, nous entrons dans un autre.
  En vain nous apprenons que Landre est au point
  De quitter la partie, et ne nous troubler point;
  Que son pre, arriv contre toute esprance,
  Du ct d'Hippolyte emporte la balance,
  Qu'il a tout fait changer par son autorit,
  Et va ds aujourd'hui conclure le trait;
  Lorsqu'un rival s'loigne, un autre plus funeste
  S'en vient nous enlever tout l'espoir qui nous reste.
  Toutefois, par un trait merveilleux de mon art,
  Je crois que je pourrai retarder leur dpart,
  Et me donner le temps qui sera ncessaire
  Pour tcher de finir cette fameuse affaire.
  Il s'est fait un grand vol; par qui? l'on n'en sait rien:
  Eux autres rarement passent pour gens de bien;
  Je veux adroitement, sur un soupon frivole,
  Faire pour quelques jours emprisonner ce drle.
  Je sais des officiers, de justice altrs,
  Qui sont pour de tels coups de vrais dlibrs;
  Dessus[139] l'avide espoir de quelque paraguante[140]
  Il n'est rien que leur art aveuglment ne tente;
  Et du plus innocent toujours  leur profit
  La bourse est criminelle, et paye son dlit.


  [120] Imitation, ou plutt traduction de l'acte II de l'_Emilia_ de
  Grotto, qui est elle-mme une imitation des _Adelphes_ de Trence.

  [121] Pour: j'ai brid, dirig comme je voulais, par mon zle.

  [122] Pour: dcider les biais qu'on doit prendre. Archasme.

  [123] Molire dit la vrit, comme le prouve l'histoire d'une fille de
  gentilhomme provenal emmene chez les Kabyles, et qui revint faire
  figure  la cour de Louis XIII.

  [124] Truffaldin ayant surpris les signes que Mascarille fait  son
  matre, le valet se donne l'air de repasser une leon d'escrime.

  [125] Pour: tourmenter. Archasme.

  [126] Pour: que vous ne le pensez; faute de franais.

  [127] Traduction libre, mais fidle quant au mouvement et au sens, de la
  scne III de l'acte IV de l'_Angelica_, de Fabricio de Fornaris.

  [128] Proverbe populaire faisant allusion aux anciens charlatans de nos
  places publiques, qui avalaient devant le peuple une grande quantit de
  gros pois.

  [129] Pour: bruit et mouvement semblables  ceux que produisent les ds
  lancs par le cornet. On crit aujourd'hui tric-trac.

  [130] Pour: faire accroire un conte et me jouer un tour. Expression
  populaire.

  [131] Pour filleule. Expression rustique. La cour, du temps de Vaugelas,
  disait dj filleul et filleule.

  [132] Pour: pousseterai.

  [133] Pour: vidons les lieux.

  [134] Tirez, tirez, pour: fuyez, fuyez au plus vite. Archasme employ
  par La Fontaine et Racine.

  [135] Ellipse, pour: voil ce que c'est.

  [136] Pour: donc. Voyez, plus haut, notre remarque sur _avecque_.

  [137] Terme du jeu de piquet.

  [138] Exclamation, pour: que la fivre quarte vous prenne!

  [139] Pour: dans l'espoir. On a vu plus haut, le mme mot _dessus_,
  employ au lieu de: pour, par et dans.

  [140] De l'espagnol _para guantes_, donner pour les gants. Ce que les
  Franais appellent le pourboire et le pot-de-vin; les Allemands, le
  _trinkgeld_; les Anglais, avec une singulire pruderie, la
  _consideration_, et les Italiens, avec plus de subtilit encore, la
  _buona mancia_, la bonne manche, l'argent que l'on jette dans la manche.




ACTE V


SCNE I.--MASCARILLE, ERGASTE.

  MASCARILLE.

  Ah! chien! ah! double chien! mtine de cervelle!
  Ta perscution sera-t-elle ternelle?

  ERGASTE.

  Par les soins vigilans de l'exempt Balafr
  Ton affaire alloit bien, le drle toit coffr,
  Si ton matre au moment ne ft venu lui-mme,
  En vrai dsespr, rompre ton stratagme:
  Je ne saurois souffrir, a-t-il dit hautement,
  Qu'un honnte homme soit tran honteusement;
  J'en rponds sur sa mine, et je le cautionne.
  Et, comme on rsistoit  lcher sa personne,
  D'abord il a charg si bien sur les recors,
  Qui sont gens d'ordinaire  craindre pour leur corps,
  Qu' l'heure que je parle ils sont encore en fuite,
  Et pensent tous avoir un Llie  leur suite.

  MASCARILLE.

  Le tratre ne sait pas que cet gyptien
  Est dj l-dedans pour lui ravir son bien.

  ERGASTE.

  Adieu. Certaine affaire  te quitter m'oblige.


SCNE II.--MASCARILLE.

  Oui, je suis stupfait de ce dernier prodige.
  On diroit (et pour moi j'en suis persuad)
  Que ce dmon brouillon dont il est possd
  Se plaise  me braver, et me l'aille conduire
  Partout o sa prsence est capable de nuire.
  Pourtant je veux poursuivre, et, malgr tous ces coups,
  Voir qui l'emportera de ce diable ou de nous.
  Clie est quelque peu de notre intelligence,
  Et ne voit son dpart qu'avecque rpugnance.
  Je tche  profiter de cette occasion.
  Mais ils viennent; songeons  l'excution.
  Cette maison meuble est en ma biensance[141],
  Je puis en disposer avec grande licence;
  Si le sort nous en dit, tout sera bien rgl;
  Nul que moi ne s'y tient, et j'en garde la cl.
  O Dieu! qu'en peu de temps on a vu d'aventures,
  Et qu'un fourbe est contraint de prendre de figures!


SCNE III[142].--CLIE, ANDRS.

  ANDRS.

  Vous le savez, Clie, il n'est rien que mon coeur
  N'ait fait pour vous prouver l'excs de son ardeur.
  Chez les Vnitiens, ds un assez jeune ge,
  La guerre en quelque estime avoit mis mon courage,
  Et j'y pouvois un jour, sans trop croire de moi,
  Prtendre, en les servant, un honorable emploi;
  Lorsqu'on me vit pour vous oublier toute chose,
  Et que le prompt effet d'une mtamorphose,
  Qui suivit de mon coeur le soudain changement,
  Parmi vos compagnons sut ranger votre amant,
  Sans que mille accidens, ni votre indiffrence,
  Aient pu me dtacher de ma persvrance.
  Depuis, par un hasard, d'avec vous spar
  Pour beaucoup plus de temps que je n'eusse augur,
  Je n'ai, pour vous rejoindre, pargn temps ni peine;
  Enfin, ayant trouv la vieille gyptienne,
  Et, plein d'impatience, apprenant votre sort,
  Que pour certain argent qui leur importoit fort,
  Et qui de tous vos gens dtourna le naufrage,
  Vous aviez en ces lieux t mise en otage,
  J'accours vite y briser ces chanes d'intrt,
  Et recevoir de vous les ordres qu'il vous plat:
  Cependant on vous voit une morne tristesse,
  Alors que dans vos yeux doit briller l'allgresse.
  Si pour vous la retraite avoit quelques appas,
  Venise, du butin fait parmi les combats,
  Me garde pour tous deux de quoi pouvoir y vivre:
  Que si, comme devant, il vous faut encor suivre,
  J'y consens, et mon coeur n'ambitionnera
  Que d'tre auprs de vous tout ce qu'il vous plaira.

  CLIE.

  Votre zle pour moi visiblement clate:
  Pour en parotre triste, il faudroit tre ingrate,
  Et mon visage aussi, par son motion,
  N'explique point mon coeur en cette occasion.
  Une douleur de tte y peint sa violence;
  Et, si j'avois sur vous quelque peu de puissance,
  Notre voyage, au moins pour trois ou quatre jours,
  Attendroit que ce mal et pris un autre cours.

  ANDRS.

  Autant que vous voudrez, faites qu'il se diffre.
  Toutes mes volonts ne butent[143] qu' vous plaire.
  Cherchons une maison  vous mettre en repos.
  L'criteau que voici s'offre tout  propos.


SCNE IV.--CLIE, ANDRS, MASCARILLE, dguis en Suisse.

  ANDRS.

  Seigneur Suisse, tes-vous de ce logis le matre?

  MASCARILLE.

  Moi pour serfir  fous.

  ANDRS.

                          Pourrons-nous y bien tre?

  MASCARILLE.

  Oui; moi pour d'trancher chafons champre carni,
  Ma che non point locher te chans te mchant vi.

  ANDRS.

  Je crois votre maison franche de tout ombrage.

  MASCARILLE.

  Fous noufeau dans sti fil, moi foir  la fissage.

  ANDRS.

  Oui.

  MASCARILLE.

       La matame est-il mariage al monsieur?

  ANDRS.

  Quoi?

  MASCARILLE.

        S'il tre son fame, ou s'il tre son soeur?

  ANDRS.

  Non.

  MASCARILLE.

       Mon foi, pien choli, fenir pour marchantisse
  Ou pien pour temanter  la palais choustice!
  La procs il faut rien, il coter tant t'archant!
  La procurair larron, l'afocat pien mchant.

  ANDRS.

  Ce n'est pas pour cela.

  MASCARILLE.

                          Fous tonc mener sti file
  Pour fenir pourmener et recarter la file?

  ANDRS.

    A Clie.

  Il m'importe. Je suis  vous dans un moment.
  Je vais faire venir la vieille promptement,
  Contremander aussi notre voiture prte.

  MASCARILLE.

  Li ne porte pas pien?

  ANDRS.

                        Elle a mal  la tte.

  MASCARILLE.

  Moi chafoir te pon fin, et te fromage pon.
  Entre-fous, entre-fous tans mon petit maisson.

    Clie, Andrs et Mascarille entrent dans la maison.


SCNE V.--LLIE.

  Quel que soit le transport d'une me impatiente,
  Ma parole m'engage  rester en attente,
  A laisser faire un autre, et voir, sans rien oser,
  Comme de mes destins le ciel veut disposer.


SCNE VI.--ANDRS, LLIE.

  LLIE,  Andrs qui sort de la maison.

  Demandiez-vous quelqu'un dedans cette demeure?

  ANDRS.

  C'est un logis garni que j'ai pris tout  l'heure.

  LLIE.

  A mon pre pourtant la maison appartient,
  Et mon valet, la nuit, pour la garder s'y tient.

  ANDRS.

  Je ne sais; l'criteau marque au moins qu'on la loue;
  Lisez.

  LLIE.

         Certes, ceci me surprend, je l'avoue.
  Qui diantre l'auroit mis? et par quel intrt?...
  Ah! ma foi, je devine  peu prs ce que c'est!
  Cela ne peut venir que de ce que j'augure.

  ANDRS.

  Peut-on vous demander quelle est cette aventure?

  LLIE.

  Je voudrois  tout autre en faire un grand secret,
  Mais pour vous il n'importe, et vous serez discret.
  Sans doute l'criteau que vous voyez parotre,
  Comme je conjecture, au moins, ne sauroit tre
  Que quelque invention du valet que je di,
  Que quelque noeud subtil qu'il doit avoir ourdi
  Pour mettre en mon pouvoir certaine gyptienne
  Dont j'ai l'me pique, et qu'il faut que j'obtienne.
  Je l'ai dj manque, et mme plusieurs coups.

  ANDRS.

  Vous l'appelez?

  LLIE.

                  Clie.

  ANDRS.

                         Eh! que ne disiez-vous?
  Vous n'aviez qu' parler, je vous aurois sans doute
  pargn tous les soins que ce projet vous cote.

  LLIE.

  Quoi! vous la connoissez?

  ANDRS.

                            C'est moi qui maintenant
  Viens de la racheter.

  LLIE.

                        O discours surprenant!

  ANDRS.

  Sa sant de partir ne nous pouvant permettre,
  Au logis que voil je venois de la mettre;
  Et je suis trs-ravi, dans cette occasion,
  Que vous m'ayez instruit de votre intention.

  LLIE.

  Quoi! j'obtiendrois de vous le bonheur que j'espre?
  Vous pourriez?...

  ANDRS, allant frapper  la porte.

                    Tout  l'heure on va vous satisfaire.

  LLIE.

  Que pourrai-je vous dire? Et quel remercment?...

  ANDRS.

  Non, ne m'en faites point, je n'en veux nullement.


SCNE VII.--LLIE, ANDRS, MASCARILLE.

  MASCARILLE,  part.

  Eh bien, ne voil pas mon enrag de matre!
  Il nous va faire encor quelque nouveau bisstre[144].

  LLIE.

  Sous ce grotesque habit qui l'auroit reconnu?
  Approche, Mascarille, et sois le bienvenu.

  MASCARILLE.

  Moi souis ein chant t'honneur, moi non point Maquerille;
  Chai point fendre chamais le fame ni le fille.

  LLIE.

  Le plaisant baragouin! il est bon, sur ma foi!

  MASCARILLE.

  Allez fous pourmener, sans toi rire te moi.

  LLIE.

  Va, va, lve le masque, et reconnois ton matre.

  MASCARILLE.

  Parti! tiable, mon foi chamais toi chei connotre.

  LLIE.

  Tout est accommod, ne te dguise point.

  MASCARILLE.

  Si toi point t'en aller, che paille ein coup te poing.

  LLIE.

  Ton jargon allemand est superflu, te dis-je;
  Car nous sommes d'accord, et sa bont m'oblige.
  J'ai tout ce que mes voeux lui pouvoient demander,
  Et tu n'as pas sujet de rien apprhender.

  MASCARILLE.

  Si vous tes d'accord par un bonheur extrme,
  Je me dessuisse[145] donc et redeviens moi-mme.

  ANDRS.

  Ce valet vous servoit avec beaucoup de feu.
  Mais je reviens  vous, demeurez quelque peu.


SCNE VIII.--LLIE, MASCARILLE.

  LLIE.

  Eh bien, que diras-tu?

  MASCARILLE.

                         Que j'ai l'me ravie
  De voir d'un beau succs notre peine suivie.

  LLIE.

  Tu feignois [146] sortir de ton dguisement,
  Et ne pouvois me croire en cet vnement.

  MASCARILLE.

  Comme je vous connois, j'tois dans l'pouvante,
  Et trouve l'aventure aussi fort surprenante.

  LLIE.

  Mais confesse qu'enfin c'est avoir fait beaucoup.
  Au moins j'ai rpar mes fautes  ce coup,
  Et j'aurai cet honneur d'avoir fini l'ouvrage.

  MASCARILLE.

  Soit; vous aurez t bien plus heureux que sage.


SCNE IX.--CLIE, ANDRS, LLIE, MASCARILLE.

  ANDRS.

  N'est-ce pas l l'objet dont vous m'avez parl?

  LLIE.

  Ah! quel bonheur au mien pourroit tre gal?

  ANDRS.

  Il est vrai, d'un bienfait je vous suis redevable.
  Si je ne l'avouois je serois condamnable:
  Mais enfin ce bienfait auroit trop de rigueur,
  S'il falloit le payer aux dpens de mon coeur.
  Jugez, dans le transport o sa beaut me jette
  Si je dois  ce prix vous acquitter ma dette;
  Vous tes gnreux, vous ne le voudriez pas:
  Adieu. Pour quelques jours retournons sur nos pas.


SCNE X.--LLIE, MASCARILLE.

  MASCARILLE, aprs avoir chant.

  Je ris, et toutefois je n'en ai gure envie;
  Vous voil bien d'accord, il vous donne Clie;
  Hem! vous m'entendez bien.

  LLIE.

                             C'est trop; je ne veux plus
  Te demander pour moi de secours superflus.
  Je suis un chien, un tratre, un bourreau dtestable,
  Indigne d'aucun soin, de rien faire incapable!
  Va, cesse tes efforts pour un malencontreux,
  Qui ne sauroit souffrir que l'on le rende heureux.
  Aprs tant de malheurs, aprs mon imprudence,
  Le trpas me doit seul prter son assistance.


SCNE XI.--MASCARILLE.

  Voil le vrai moyen d'achever son destin;
  Il ne lui manque plus que de mourir enfin,
  Pour le couronnement de toutes ses sottises.
  Mais en vain son dpit pour ses fautes commises
  Lui fait licencier mes soins et mon appui,
  Je veux, quoi qu'il en soit, le servir malgr lui,
  Et dessus son lutin obtenir la victoire.
  Plus l'obstacle est puissant, plus on reoit de gloire;
  Et les difficults dont on est combattu
  Sont les dames d'atours qui parent la vertu.


SCNE XII.--CLIE, MASCARILLE.

  CLIE,  Mascarille, qui lui a parl bas.

  Quoi que tu veuilles dire, et que l'on se propose,
  De ce retardement j'attends fort peu de chose.
  Ce qu'on voit de succs peut bien persuader
  Qu'ils ne sont pas encor fort prs de s'accorder[147]:
  Et je t'ai dj dit qu'un coeur comme le ntre
  Ne voudroit pas pour l'un faire injustice  l'autre,
  Et que trs-fortement, par de diffrens noeuds,
  Je me trouve attache au parti de tous deux.
  Si Llie a pour lui l'amour et sa puissance,
  Andrs pour son partage a la reconnoissance,
  Qui ne souffrira point que mes pensers secrets
  Consultent jamais rien contre ses intrts.
  Oui, s'il ne peut avoir plus de place en mon me,
  Si le don de mon coeur ne couronne sa flamme,
  Au moins dois-je ce prix  ce qu'il fait pour moi
  De n'en choisir point d'autre au mpris de sa foi,
  Et de faire  mes voeux autant de violence
  Que j'en fais aux dsirs qu'il met en vidence.
  Sur ces difficults qu'oppose mon devoir,
  Juge ce que tu peux te permettre d'espoir.

  MASCARILLE.

  Ce sont,  dire vrai, de trs-fcheux obstacles,
  Et je ne sais point l'art de faire des miracles;
  Mais je vais employer mes efforts plus puissans[148],
  Remuer terre et ciel, m'y prendre de tous sens
  Pour tcher de trouver un biais salutaire,
  Et vous dirai bientt ce qui se pourra faire.


SCNE XIII.--HIPPOLYTE, CLIE.

  HIPPOLYTE.

  Depuis votre sjour, les dames de ces lieux
  Se plaignent justement des larcins de vos yeux,
  Si vous leur drobez leurs conqutes plus belles
  Et de tous leurs amans faites des infidles:
  Il n'est gure de coeurs qui puissent chapper
  Aux traits dont  l'abord vous savez les frapper;
  Et mille liberts,  vos chanes offertes,
  Semblent vous enrichir chaque jour de nos pertes.
  Quant  moi, toutefois je ne me plaindrois pas
  Du pouvoir absolu de vos rares appas,
  Si, lorsque mes amans sont devenus les vtres,
  Un seul m'et consol de la perte des autres;
  Mais qu'inhumainement vous me les tiez tous,
  C'est un dur procd dont je me plains  vous.

  CLIE.

  Voil d'un air galant faire une raillerie;
  Mais pargnez un peu celle qui vous en prie.
  Vos yeux, vos propres yeux, se connoissent trop bien[149],
  Pour pouvoir de ma part redouter jamais rien,
  Ils sont fort assurs du pouvoir de leurs charmes,
  Et ne prendront jamais de pareilles alarmes.

  HIPPOLYTE.

  Pourtant en ce discours je n'ai rien avanc
  Qui dans tous les esprits ne soit dj pass;
  Et, sans parler du reste, on sait bien que Clie
  A caus des dsirs  Landre et Llie.

  CLIE.

  Je crois qu'tant tomb dans cet aveuglement,
  Vous vous consoleriez de leur perte aisment,
  Et trouveriez pour vous l'amant peu souhaitable
  Qui d'un si mauvais choix se trouveroit capable.

  HIPPOLYTE.

  Au contraire, j'agis d'un air tout diffrent,
  Et trouve en vos beauts un mrite si grand;
  J'y vois tant de raisons capables de dfendre
  L'inconstance de ceux qui s'en laissent surprendre,
  Que je ne puis blmer la nouveaut des feux
  Dont envers moi Landre a parjur ses voeux,
  Et le vais voir tantt, sans haine et sans colre,
  Ramen sous mes lois par le pouvoir d'un pre.


SCNE XIV.--CLIE, HIPPOLYTE, MASCARILLE.

  MASCARILLE.

  Grande, grande nouvelle, et succs surprenant,
  Que ma bouche vous vient annoncer maintenant!

  CLIE.

  Qu'est-ce donc?

  MASCARILLE.

                  coutez; voici sans flatterie...

  CLIE.

  Quoi?

  MASCARILLE.

        La fin d'une vraie et pure comdie.
  La vieille gyptienne  l'heure mme...

  CLIE.

                                          Eh bien?

  MASCARILLE.

  Passait dedans la place, et ne songeoit  rien,
  Alors qu'une autre vieille assez dfigure,
  L'ayant de prs au nez longtemps considre
  Par un bruit enrou de mots injurieux
  A donn le signal d'un combat furieux,
  Qui pour armes pourtant, mousquets, dagues ou flches,
  Ne faisoit voir en l'air que quatre griffes sches,
  Dont ces deux combattans s'efforoient d'arracher
  Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair.
  On n'entend que ces mots: chienne, louve, bagasse[150].
  D'abord leurs scoffions[151] ont vol par la place,
  Et, laissant voir  nu deux ttes sans cheveux,
  Ont rendu le combat risiblement affreux.
  Andrs et Truffaldin,  l'clat du murmure,
  Ainsi que force monde, accourus d'aventure,
  Ont  les dcharpir[152] eu de la peine assez,
  Tant leurs esprits toient par la fureur pousss.
  Cependant que chacune, aprs cette tempte,
  Songe  cacher aux yeux la honte de sa tte,
  Et que l'on veut savoir qui causoit cette humeur,
  Celle qui la premire avoit fait la rumeur,
  Malgr la passion dont elle toit mue,
  Ayant sur Truffaldin tenu longtemps la vue:
  C'est vous, si quelque erreur n'abuse ici mes yeux,
  Qu'on m'a dit qui viviez inconnu dans ces lieux,
  A-t-elle dit tout haut;  rencontre opportune!
  Oui, seigneur Zanobio Ruberti, la fortune
  Me fait vous reconnotre, et dans le mme instant
  Que pour votre intrt je me tourmentois tant.
  Lorsque Naples vous vit quitter votre famille,
  J'avois, vous le savez, en mes mains votre fille,
  Dont j'levois l'enfance, et qui, par mille traits,
  Faisoit voir, ds quatre ans, sa grce et ses attraits.
  Celle que vous voyez, cette infme sorcire,
  Dedans notre maison se rendant familire,
  Me vola ce trsor. Hlas! de ce malheur
  Votre femme, je crois, conut tant de douleur,
  Que cela servit fort pour avancer sa vie:
  Si bien qu'entre mes mains cette fille ravie
  Me faisant redouter un reproche fcheux,
  Je vous fis annoncer la mort de toutes deux.
  Mais il faut maintenant, puisque je l'ai connue
  Qu'elle fasse savoir ce qu'elle est devenue.
  Au nom de Zanobio Ruberti, que sa voix,
  Pendant tout ce rcit, rptoit plusieurs fois,
  Andrs, ayant chang quelque temps de visage,
  A Truffaldin surpris a tenu ce langage:
  Quoi donc! le ciel me fait trouver heureusement
  Celui que jusqu'ici j'ai cherch vainement,
  Et que j'avois pu voir, sans pourtant reconnotre
  La source de mon sang et l'auteur de mon tre!
  Oui, mon pre, je suis Horace votre fils.
  D'Albert, qui me gardoit, les jours tant finis,
  Me sentant natre au coeur d'autres inquitudes
  Je sortis de Bologne, et, quittant mes tudes,
  Portai durant six ans mes pas en divers lieux,
  Selon que me poussoit un dsir curieux:
  Pourtant, aprs ce temps, une secrte envie
  Me pressa de revoir les miens et ma patrie,
  Mais dans Naples, hlas! je ne vous trouvai plus,
  Et n'y sus votre sort que par des bruits confus.
  Si bien qu' votre qute ayant perdu mes peines,
  Venise pour un temps borna mes courses vaines;
  Et j'ai vcu depuis, sans que de ma maison
  J'eusse d'autres clarts que d'en savoir le nom.
  Je vous laisse  juger si, pendant ces affaires,
  Truffaldin ressentoit des transports ordinaires.
  Enfin, pour retrancher ce que plus  loisir
  Vous aurez le moyen de vous faire claircir
  Par la confession de votre gyptienne,
  Truffaldin maintenant vous reconnot pour sienne;
  Andrs est votre frre; et, comme de sa soeur
  Il ne peut plus songer  se voir possesseur,
  Une obligation qu'il prtend reconnotre
  A fait qu'il vous obtient pour pouse  mon matre,
  Dont le pre, tmoin de tout l'vnement,
  Donne  cet hymne un plein consentement,
  Et, pour mettre une joie entire en sa famille,
  Pour le nouvel Horace a propos sa fille.
  Voyez que d'incidens  la fois enfants?

  CLIE.

  Je demeure immobile  tant de nouveauts.

  MASCARILLE.

  Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes,
  Qui du combat encor remettent leurs personnes.
  Landre est de la troupe, et votre pre aussi,
  Moi je vais avertir mon matre de ceci,
  Et que, lorsque  ses voeux on croit le plus d'obstacle,
  Le ciel en sa faveur produit comme un miracle.

    Mascarille sort.

  HIPPOLYTE.

  Un tel ravissement rend mes esprits confus,
  Que[153] pour mon propre sort je n'en aurois pas plus.
  Mais les voici venir.


SCNE XV.--TRUFFALDIN, ANSELME, PANDOLFE, CLIE, HIPPOLYTE, LANDRE,
ANDRS.

  TRUFFALDIN.

                        Ah! ma fille!

  CLIE.

                                      Ah! mon pre!

  TRUFFALDIN.

  Sais-tu dj comment le ciel nous est prospre?

  CLIE.

  Je viens d'entendre ici ce succs merveilleux.

  HIPPOLYTE,  Landre.

  En vain vous parleriez pour excuser vos feux,
  Si j'ai devant les yeux ce que vous pouvez dire.

  LANDRE.

  Un gnreux pardon est ce que je dsire:
  Mais j'atteste les cieux qu'en ce retour soudain
  Mon pre fait bien moins que mon propre dessein.

  ANDRS,  Clie.

  Qui l'auroit jamais cru que cette ardeur si pure
  Pt tre condamne un jour par la nature!
  Toutefois tant d'honneur la sut toujours rgir,
  Qu'en y changeant fort peu je puis la retenir.

  CLIE.

  Pour moi, je me blmois, et croyois faire faute,
  Quand je n'avois pour vous qu'une estime trs-haute.
  Je ne pouvois savoir quel obstacle puissant
  M'arrtoit sur un pas si doux et si glissant,
  Et dtournoit mon coeur de l'aveu d'une flamme
  Que mes sens s'efforoient d'introduire en mon me[154].

  TRUFFALDIN,  Clie.

  Mais, en te recouvrant, que diras-tu de moi,
  Si je songe aussitt  me priver de toi,
  Et t'engage  son fils sous les lois d'hymne?

  CLIE.

  Que de vous maintenant dpend ma destine.


SCNE XVI.--TRUFFALDIN, ANSELME, PANDOLFE, CLIE, HIPPOLYTE, LLIE,
LANDRE, ANDRS, MASCARILLE.

  MASCARILLE,  Llie.

  Voyons si votre diable aura bien le pouvoir
  De dtruire  ce coup un si solide espoir;
  Et si, contre l'excs du bien qui nous arrive,
  Vous armerez encor votre imaginative.
  Par un coup imprvu des destins les plus doux,
  Vos voeux sont couronns, et Clie est  vous.

  LLIE.

  Croirai-je que du ciel la puissance absolue...

  TRUFFALDIN.

  Oui, mon gendre, il est vrai.

  PANDOLFE.

                                La chose est rsolue.

  ANDRS,  Llie.

  Je m'acquitte par l de ce que je vous dois.

  LLIE,  Mascarille.

  Il faut que je t'embrasse et mille et mille fois,
  Dans cette joie...

  MASCARILLE.

                     A! a! doucement, je vous prie.
  Il m'a presque touff. Je crains fort pour Clie,
  Si vous la caressez avec tant de transport:
  De vos embrassemens on se passeroit fort.

  TRUFFALDIN,  Llie.

  Vous savez le bonheur que le ciel me renvoie;
  Mais, puisqu'un mme jour nous met tous dans la joie,
  Ne nous sparons point qu'il ne soit termin,
  Et que son pre aussi nous soit vite amen.

  MASCARILLE.

  Vous voil tous pourvus. N'est-il point quelque fille
  Qui pt accommoder le pauvre Mascarille?
  A voir chacun se joindre  sa chacune ici,
  J'ai des dmangeaisons de mariage aussi.

  ANSELME.

  J'ai ton fait.

  MASCARILLE.

                 Allons donc; et que les cieux prospres
  Nous donnent des enfans dont nous soyons les pres!


  [141] Un criteau, suspendu  une des maisons de la place, doit annoncer
  une maison meuble.

  [142] Imitation malheureuse de la nouvelle de Cervants intitule _la
  Bohmienne_, et dont Molire a fait son dnoment en le gtant.

  [143] Pour: n'ont de but que. Archasme populaire.

  [144] Archasme populaire remontant aux Romains: fatalit qu'on ne peut
  carter. Altration du mot _bissexte_, de _bis sextus_, l'anne
  bissextile ayant toujours t regarde comme voue aux plus grands
  malheurs. De l _faire un bisstre_, faire un malheur.

  [145] Mot compos comme Molire en fait beaucoup: dsosier, tartuffier.

  [146] Pour: luder, avoir peine . Archasme perdu aujourd'hui.

  [147] Amphigouri. Probablement l'auteur veut dire: Ce qui se passe n'est
  pas de nature  faire croire que Llie et Andrs soient prts 
  s'accorder.

  [148] Pour: les plus puissants. Licence archaque.

  [149] Se connaissent trop bien? O Molire!

  [150] Mot provenal et napolitain. Le plus clbre pome qui existe en
  patois napolitain est la _Vaiassede_.

  [151] _Escoffions_, nom ancien d'une coiffe de femme. On disait
  galement _escoffions_ ou _scoffions_. On dit encore, dans le patois
  languedocien, _cofa_, pour dsigner les coiffures des femmes du peuple.

  [152] Pour: forcer deux personnes qui s'charpent de se lcher.
  Archasme populaire.

  [153] Pour: si bien que.

  [154] Galimatias. Clie veut exprimer un combat secret qu'elle prouvait
  en prsence d'Andrs.

FIN DE L'TOURDI.




LE DPIT AMOUREUX

COMDIE

REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS A MONTPELLIER AU MOIS DE DCEMBRE 1654
ET A PARIS SUR LE THATRE DU PETIT-BOURBON AU MOIS DE DCEMBRE 1658.


N'est-il point, disait Molire (parlant sous le masque  la fin de son
brillant rle de Mascarille),

  ...... N'est-il point quelque fille
  Qui pt accommoder le pauvre Mascarille?

C'tait aux habitants de Lyon qu'il se plaignait ainsi; et ce fut aprs
le succs clatant de l'_tourdi_ que commena la vie amoureuse de
Molire, vie si srieuse et si folle, si vive et si dsespre. Tendre
et passionn comme Shakspeare, sensuel et mditatif comme lui; plac au
milieu de femmes de thtre belles ou coquettes, souvent l'un et
l'autre; indpendant, grce aux licences de son odysse comique, des
entraves que la convenance sociale impose; il prouva et reproduisit sur
la scne, tant que dura sa vie d'artiste, les douleurs, les caprices et
les ivresses de sa passion favorite.

Cette empreinte nouvelle s'annonce dans le _Dpit amoureux_, dont elle
constitue la valeur. Le dcousu de scnes mal enchanes, le calque
maladroit de l'une des plus faibles intrigues du thtre italien
(l'_Interesse_ de Nicolo Secchi), l'improprit du langage, la folle
complication des narrations romanesques et la mauvaise entente du
thtre, s'y joignent  l'emploi des vieux ressorts espagnols, remis en
oeuvre par les Italiens; on y trouve encore ces frres qui deviennent
des soeurs, ces soeurs qui se changent en frres;--enfants perdus et
retrouvs,--toute la dfroque de Rotrou, Garnier et Hardy. Sous cette
mosaque d'emprunt, l'ardente et immortelle peinture de deux jeunes
coeurs pris l'un de l'autre trahit le gnie de Molire et le fond d'une
me involontairement attendrie. D'autres signes indicateurs annoncent le
dveloppement de son gnie; tels sont le bon sens populaire de
Gros-Ren, espce de Sancho en livre; quelques vives parodies de
l'emphase et du raffinement espagnol; enfin les deux personnages du
traducteur pdant et du spadassin mridional, l'un Mtaphraste, emprunt
sans crmonie  un prdcesseur peu connu[155]; l'autre, ce charmant la
Rapire, matamore du Midi, le poing sur la hanche, l'pe toujours au
vent et dont les spectateurs languedociens durent reconnatre les
originaux. On sait avec quelle peine le prince de Conti venait d'obtenir
de la noblesse languedocienne la promesse signe d'observer les dits
contre les duels.

  [155] La Tessonnerie.

_La Rapire_, costum en bretteur de Callot; _Mtaphraste_, en rabat et
en longue robe de docteur; _Mascarille_, en valet sicilien, c'est--dire
le demi-masque sur la face, le feutre sur l'oreille et la plume sur le
feutre;--la jeune fille _Ascagne_, vtue en brillant cavalier de Louis
XIII, jourent cette oeuvre aimable et incomplte devant les tats
prsids par le prince de Conti; on ne sait si ce fut  Montpellier en
dcembre 1654, ou  Bziers en dcembre 1655.

Paris et la cour devaient, en 1658, ratifier le jugement favorable des
spectateurs mridionaux. Lope de Vega dans le _Chien du jardinier_,
Horace dans sa charmante idylle lyrique[156], ont sans doute inspir
Molire; la complication et l'obscurit romanesque du sujet
appartiennent en propre  l'auteur italien.

  [156] _Donec gratus eram tibi._

Il faut  ce jeune esprit cinq annes de nouvelles aventures, de
douleurs et d'tudes, enfin Paris, le centre du mouvement civilis, pour
qu'il abdique ses prtendus matres et prenne conscience de lui-mme.




  PERSONNAGES                                      ACTEURS

  RASTE, amant de Lucile.                         BJART an.
  ALBERT, pre de Lucile et d'Ascagne.             MOLIRE.
  GROS-REN, valet d'raste.                       DUPARC.
  VALRE, fils de Polidore.                        BJART jeune.
  LUCILE, fille d'Albert.                          Mlle DEBRIE.
  MARINETTE, suivante de Lucile.                   Madel. BJART.
  POLIDORE, pre de Valre.
  FROSINE, confidente d'Ascagne.
  ASCAGNE, fille d'Albert, dguise en homme.
  MASCARILLE, valet de Valre.
  MTAPHRASTE[157], pdant.                        DU CROISY.
  LA RAPIRE, bretteur.                            DEBRIE.

    La scne est  Paris.




ACTE PREMIER


SCNE I.--RASTE, GROS-REN.

  RASTE.

  Veux-tu que je te die[158]? une atteinte secrte
  Ne laisse point mon me en une bonne assiette;
  Oui, quoi qu' mon amour tu puisses repartir,
  Il craint d'tre la dupe,  ne te point mentir;
  Qu'en faveur d'un rival ta foi ne se corrompe,
  Ou du moins qu'avec moi toi-mme on ne te trompe.

  GROS-REN.

  Pour moi, me souponner de quelque mauvais tour,
  Je dirai (n'en dplaise  monsieur votre amour)
  Que c'est injustement blesser ma prud'homie,
  Et se connotre mal en physionomie.
  Les gens de mon minois ne sont point accuss
  D'tre, grces  Dieu, ni fourbes, ni russ.
  Cet honneur qu'on nous fait, je ne le dmens gures
  Et suis homme fort rond de toutes les manires.
  Pour que l'on me trompt, cela se pourroit bien,
  Le doute est mieux fond; pourtant je n'en crois rien.
  Je ne vois point encore, ou je suis une bte,
  Sur quoi vous avez pu prendre martel en tte[159].
  Lucile,  mon avis, vous montre assez d'amour;
  Elle vous voit, vous parle  toute heure du jour;
  Et Valre, aprs tout, qui cause votre crainte,
  Semble n'tre  prsent souffert que par contrainte.

  RASTE.

  Souvent d'un faux espoir un amant est nourri:
  Le mieux reu toujours n'est pas le plus chri;
  Et tout ce que d'ardeur font parotre les femmes
  Parfois n'est qu'un beau voile  couvrir d'autres flammes.
  Valre enfin, pour tre un amant rebut,
  Montre depuis un temps trop de tranquillit;
  Et ce qu' ces faveurs, dont tu crois l'apparence,
  Il tmoigne de joie ou bien d'indiffrence,
  M'empoisonne  tous coups leurs plus charmans appas,
  Me donne ce chagrin que tu ne comprends pas,
  Tient mon bonheur en doute, et me rend difficile
  Une entire croyance aux propos de Lucile.
  Je voudrois, pour trouver un tel destin plus doux,
  Y voir entrer un peu de son transport jaloux,
  Et, sur ses dplaisirs et son impatience,
  Mon me prendroit lors une pleine assurance.
  Toi-mme penses-tu qu'on puisse, comme il fait,
  Voir chrir un rival d'un esprit satisfait?
  Et, si tu n'en crois rien, dis-moi, je t'en conjure,
  Si j'ai lieu de rver dessus cette aventure?

  GROS-REN.

  Peut-tre que son coeur a chang de dsirs,
  Connoissant qu'il poussoit d'inutiles soupirs.

  RASTE.

  Lorsque par les rebuts une me est dtache,
  Elle veut fuir l'objet dont elle fut touche,
  Et ne rompt point sa chane avec si peu d'clat
  Qu'elle puisse rester en un paisible tat.
  De ce qu'on a chri la fatale prsence
  Ne nous laisse jamais dedans l'indiffrence;
  Et, si de cette vue on n'accrot son ddain,
  Notre amour est bien prs de nous rentrer au sein:
  Enfin, crois-moi, si bien qu'on teigne une flamme,
  Un peu de jalousie occupe encore une me,
  Et l'on ne sauroit voir, sans en tre piqu,
  Possder par un autre un coeur qu'on a manqu.

  GROS-REN.

  Pour moi, je ne sais point tant de philosophie:
  Ce que voient mes yeux, franchement je m'y fie;
  Et ne suis point de moi si mortel ennemi,
  Que je m'aille affliger sans sujet ni demi[160].
  Pourquoi subtiliser, et faire le capable
  A chercher des raisons pour tre misrable?
  Sur des soupons en l'air je m'irois alarmer!
  Laissons venir la fte avant que la chmer.
  Le chagrin me parot une incommode chose;
  Je n'en prends point pour moi sans bonne et juste cause;
  Et mmes[161]  mes yeux cent sujets d'en avoir
  S'offrent le plus souvent que je ne veux pas voir.
  Avec vous en amour je cours mme fortune,
  Celle que vous aurez me doit tre commune;
  La matresse ne peut abuser votre foi,
  A moins que la suivante en fasse autant pour moi:
  Mais j'en fuis la pense avec un soin extrme,
  Je veux croire les gens quand on me dit: Je t'aime;
  Et ne vais point chercher, pour m'estimer heureux,
  Si Mascarille ou non s'arrache les cheveux.
  Que tantt Marinette endure qu' son aise
  Jodelet par plaisir la caresse et la baise,
  Et que ce beau rival en rie ainsi qu'un fou,
  A son exemple aussi j'en rirai tout mon sol:
  Et l'on verra qui rit avec meilleure grce.

  RASTE.

  Voil de tes discours.

  GROS-REN.

                         Mais je la vois qui passe.


SCNE II[162].--RASTE, MARINETTE, GROS-REN.

  GROS-REN.

  St, Marinette!

  MARINETTE.

                 Oh! oh! que fais-tu l?

  GROS-REN.

                                         Ma foi!
  Demande, nous tions tout  l'heure sur toi.

  MARINETTE.

  Vous tes aussi l, monsieur! Depuis une heure
  Vous m'avez fait trotter comme un Basque, je meure[163].

  RASTE.

  Comment?

  MARINETTE.

           Pour vous chercher j'ai fait dix mille pas,
  Et vous promets, ma foi...

  RASTE.

                             Quoi?

  MARINETTE.

                                   Que vous n'tes pas
  Au temple, au cours, chez vous, ni dans la grande place[164].

  GROS-REN.

  Il falloit en jurer.

  RASTE.

                       Apprends-moi donc, de grce,
  Qui te fait me chercher.

  MARINETTE.

                           Quelqu'un, en vrit,
  Qui pour vous n'a pas trop mauvaise volont;
  Ma matresse, en un mot.

  RASTE.

                           Ah! chre Marinette,
  Ton discours de son coeur est-il bien l'interprte?
  Ne me dguise point un mystre fatal;
  Je ne t'en voudrois pas pour cela plus de mal:
  Au nom des dieux, dis-moi si ta belle matresse
  N'abuse point mes voeux d'une fausse tendresse.

  MARINETTE.

  Eh, eh! d'o vous vient donc ce plaisant mouvement?
  Elle ne fait pas voir assez son sentiment?
  Quel garant est-ce encor que votre amour demande?
  Que lui faut-il?

  GROS-REN.

                   A moins que Valre se pende,
  Bagatelle, son coeur ne s'assurera point.

  MARINETTE.

  Comment?

  GROS-REN.

           Il est jaloux jusques en un tel point.

  MARINETTE.

  De Valre? Ah! vraiment la pense est bien belle!
  Elle peut seulement natre en votre cervelle.
  Je vous croyois du sens, et jusqu' ce moment
  J'avois de votre esprit quelque bon sentiment,
  Mais,  ce que je vois, je m'tois fort trompe.
  Ta tte de ce mal est-elle aussi frappe?

  GROS-REN.

  Moi, jaloux! Dieu m'en garde, et d'tre assez badin[165]
  Pour m'aller emmaigrir avec un tel chagrin!
  Outre que de ton coeur ta foi me cautionne,
  L'opinion que j'ai de moi-mme est trop bonne
  Pour croire auprs de moi que quelque autre te plt.
  O diantre pourrois-tu trouver qui me valt?

  MARINETTE.

  En effet, tu dis bien: voil comme il faut tre:
  Jamais de ces soupons qu'un jaloux fait parotre!
  Tout le fruit qu'on en cueille est de se mettre mal,
  Et d'avancer par l les desseins d'un rival.
  Au mrite souvent de qui l'clat vous blesse,
  Vos chagrins font ouvrir les yeux d'une matresse;
  Et j'en sais tel qui doit son destin le plus doux
  Aux soins trop inquiets de son rival jaloux.
  Enfin, quoi qu'il en soit, tmoigner de l'ombrage,
  C'est jouer en amour un mauvais personnage,
  Et se rendre, aprs tout, misrable  crdit.
  Cela, seigneur raste, en passant vous soit dit.

  RASTE.

  Eh bien, n'en parlons plus. Que venois-tu m'apprendre?

  MARINETTE.

  Vous mriteriez bien que l'on vous ft attendre;
  Qu'afin de vous punir je vous tinsse cach
  Le grand secret pourquoi je vous ai tant cherch.
  Tenez, voyez ce mot, et sortez hors de doute[166].
  Lisez-le donc tout haut, personne ici n'coute.

  RASTE lit.

        Vous m'avez dit que votre amour
        toit capable de tout faire;
  Il se couronnera lui-mme dans ce jour,
        S'il peut avoir l'aveu d'un pre.
  Faites parler les droits qu'on a dessus mon coeur,
        Je vous en donne la licence;
        Et, si c'est en votre faveur,
    Je vous rponds de mon obissance.

  Ah! quel bonheur! O toi, qui me l'as apport,
  Je te dois regarder comme une dit!

  GROS-REN.

  Je vous le disois bien: contre votre croyance,
  Je ne me trompe gure aux choses que je pense.

  RASTE relit.

  Faites parler les droits qu'on a dessus mon coeur,
        Je vous en donne la licence;
        Et, si c'est en votre faveur,
    Je vous rponds de mon obissance.

  MARINETTE.

  Si je lui rapportois vos foiblesses d'esprit,
  Elle dsavoueroit bientt un tel crit.

  RASTE.

  Ah! cache-lui, de grce, une peur passagre,
  O mon me a cru voir quelque peu de lumire,
  Ou, si tu la lui dis, ajoute que ma mort
  Est prte d'expier l'erreur de ce transport;
  Que je vais  ses pieds, si j'ai pu lui dplaire,
  Sacrifier ma vie  sa juste colre.

  MARINETTE.

  Ne parlons point de mort, ce n'en est pas le temps.

  RASTE.

  Au reste, je te dois beaucoup, et je prtends
  Reconnotre dans peu, de la bonne manire,
  Les soins d'une si noble et si belle courrire.

  MARINETTE.

  A propos, savez-vous o je vous ai cherch,
  Tantt encore?

  RASTE.

                 Eh bien?

  MARINETTE.

                          Tout proche du march,
  O vous savez.

  RASTE.

                 O donc?

  MARINETTE.

                          L... dans cette boutique
  O, ds le mois pass, votre coeur magnifique
  Me promit, de sa grce, une bague.

  RASTE.

                                     Ah! j'entends.

  GROS-REN.

  La matoise!

  RASTE.

              Il est vrai, j'ai tard trop longtemps
  A m'acquitter vers toi d'une telle promesse:
  Mais...

  MARINETTE.

          Ce que j'en ai dit n'est pas que je vous presse.

  GROS-REN.

  Oh! que non!

  RASTE lui donne sa bague.

               Celle-ci peut-tre aura de quoi
  Te plaire; accepte-la pour celle que je doi.

  MARINETTE.

  Monsieur, vous vous moquez; j'aurois honte  la prendre.

  GROS-REN.

  Pauvre honteuse, prends sans davantage attendre:
  Refuser ce qu'on donne est bon  faire aux fous.

  MARINETTE.

  Ce sera pour garder quelque chose de vous.

  RASTE.

  Quand puis-je rendre grce  cet ange adorable?

  MARINETTE.

  Travaillez  vous rendre un pre favorable.

  RASTE.

  Mais, s'il me rebutoit, dois-je?...

  MARINETTE.

                                      Alors comme alors,
  Pour vous on emploiera toutes sortes d'efforts.
  D'une faon ou d'autre il faut qu'elle soit vtre:
  Faites votre pouvoir, et nous ferons le ntre.

  RASTE.

  Adieu; nous en saurons le succs dans ce jour.

    raste relit la lettre tout bas.

  MARINETTE,  Gros-Ren.

  Et nous, que dirons-nous aussi de notre amour?
  Tu ne m'en parles point.

  GROS-REN.

                           Un hymen qu'on souhaite,
  Entre gens comme nous, est chose bientt faite.
  Je te veux; me veux-tu de mme?

  MARINETTE.

                                  Avec plaisir.

  GROS-REN.

  Touche, il suffit.

  MARINETTE.

                     Adieu, Gros-Ren, mon dsir.

  GROS-REN.

  Adieu, mon astre.

  MARINETTE.

                    Adieu, beau tison de ma flamme.

  GROS-REN.

  Adieu, chre comte, arc-en-ciel de mon me.

    Marinette sort.

  Le bon Dieu soit lou, nos affaires vont bien;
  Albert n'est pas un homme  vous refuser rien.

  RASTE.

  Valre vient  nous.

  GROS-REN.

                       Je plains le pauvre hre,
  Sachant ce qui se passe.


SCNE III.--VALRE, RASTE, GROS-REN.

  RASTE.

                           Eh bien, seigneur Valre?

  VALRE.

  Eh bien, seigneur raste?

  RASTE.

                            En quel tat l'amour?

  VALRE.

  En quel tat vos feux?

  RASTE.

                         Plus forts de jour en jour.

  VALRE.

  Et mon amour plus fort.

  RASTE.

                          Pour Lucile?

  VALRE.

                                       Pour elle.

  RASTE.

  Certes, je l'avouerai, vous tes le modle
  D'une rare constance.

  VALRE.

                        Et votre fermet
  Doit tre un rare exemple  la postrit.

  RASTE.

  Pour moi, je suis peu fait  cet amour austre,
  Qui dans les seuls regards trouve  se satisfaire;
  Et je ne forme point d'assez beaux sentimens
  Pour souffrir constamment les mauvais traitemens;
  Enfin, quand j'aime bien, j'aime fort que l'on m'aime.

  VALRE.

  Il est trs-naturel, et j'en suis bien de mme.
  Le plus parfait objet dont je serois charm
  N'auroit pas mes tributs, n'en tant point aim.

  RASTE.

  Lucile cependant...

  VALRE.

                      Lucile, dans son me,
  Rend tout ce que je veux qu'elle rende  ma flamme.

  RASTE.

  Vous tes donc facile  contenter?

  VALRE.

                                     Pas tant
  Que vous pourriez penser.

  RASTE.

                            Je puis croire pourtant,
  Sans trop de vanit, que je suis en sa grce.

  VALRE.

  Moi, je sais que j'y tiens une assez bonne place.

  RASTE.

  Ne vous abusez point, croyez-moi.

  VALRE.

                                    Croyez-moi,
  Ne laissez point duper vos yeux  trop de foi.

  RASTE.

  Si j'osois vous montrer une preuve assure
  Que son coeur... Non, votre me en seroit altre.

  VALRE.

  Si je vous osois, moi, dcouvrir en secret...
  Mais je vous fcherois, et veux tre discret.

  RASTE.

  Vraiment, vous me poussez, et, contre mon envie,
  Votre prsomption veut que je l'humilie.
  Lisez.

  VALRE, aprs avoir lu.

         Ces mots sont doux.

  RASTE.

                             Vous connoissez la main?

  VALRE.

  Oui, de Lucile.

  RASTE.

                  Eh bien, cet espoir si certain...

  VALRE, riant et s'en allant.

  Adieu, seigneur raste.

  GROS-REN.

                          Il est fou, le bon sire,
  O vient-il donc pour lui de voir le mot pour rire?

  RASTE.

  Certes, il me surprend; et j'ignore, entre nous,
  Quel diable de mystre est cach l-dessous.

  GROS-REN.

  Son valet vient, je pense.

  RASTE.

                             Oui, je le vois parotre;
  Feignons[167], pour le jeter sur l'amour de son matre.


SCNE IV.--RASTE, MASCARILLE, GROS-REN.

  MASCARILLE,  part.

  Non, je ne trouve point d'tat plus malheureux
  Que d'avoir un patron jeune et fort amoureux!

  GROS-REN.

  Bonjour.

  MASCARILLE.

           Bonjour.

  GROS-REN.

                    O tend Mascarille  cette heure[168]?
  Que fait-il? revient-il? va-t-il? ou s'il demeure?

  MASCARILLE.

  Non, je ne reviens pas, car je n'ai pas t;
  Je ne vais pas aussi, car je suis arrt;
  Et ne demeure point, car, tout de ce pas mme[169],
  Je prtends m'en aller.

  RASTE.

                          La rigueur est extrme;
  Doucement, Mascarille.

  MASCARILLE.

                         Ah! monsieur, serviteur.

  RASTE.

  Vous nous fuyez bien vite! eh quoi! vous fais-je peur?

  MASCARILLE.

  Je ne crois pas cela de votre courtoisie.

  RASTE.

  Touche; nous n'avons plus sujet de jalousie,
  Nous devenons amis, et mes feux que j'teins
  Laissent la place libre  vos heureux desseins.

  MASCARILLE.

  Plt  Dieu!

  RASTE.

               Gros-Ren sait qu'ailleurs je me jette.

  GROS-REN.

  Sans doute; et je te cde aussi la Marinette.

  MASCARILLE.

  Passons sur ce point-l; notre rivalit[170]
  N'est pas pour en venir  grande extrmit;
  Mais est-ce un coup bien sr que votre seigneurie
  Soit dsenamoure[171], ou si c'est raillerie?

  RASTE.

  J'ai su qu'en ses amours ton matre toit trop bien
  Et je serois un fou de prtendre plus rien
  Aux troites faveurs qu'il a de cette belle.

  MASCARILLE.

  Certes, vous me plaisez avec cette nouvelle.
  Outre qu'en nos projets je vous craignois un peu,
  Vous tirez sagement votre pingle du jeu.
  Oui, vous avez bien fait de quitter une place
  O l'on vous caressoit pour la seule grimace;
  Et mille fois, sachant tout ce qui se passoit,
  J'ai plaint le faux espoir dont on vous repaissoit.
  On offense un brave homme alors que l'on l'abuse.
  Mais d'o diantre, aprs tout, avez-vous su la ruse?
  Car cet engagement mutuel de leur foi
  N'eut pour tmoins, la nuit, que deux autres et moi;
  Et l'on croit jusqu'ici la chane fort secrte
  Qui rend de nos amans la flamme satisfaite.

  RASTE.

  Eh! que dis-tu?

  MASCARILLE.

                  Je dis que je suis interdit,
  Et ne sais pas, monsieur, qui peut vous avoir dit
  Que sous ce faux semblant, qui trompe tout le monde
  En vous trompant aussi, leur ardeur sans seconde
  D'un secret mariage a serr le lien.

  RASTE.

  Vous en avez menti!

  MASCARILLE.

                      Monsieur, je le veux bien.

  RASTE.

  Vous tes un coquin.

  MASCARILLE.

                       D'accord.

  RASTE.

                                 Et cette audace
  Mriteroit cent coups de bton sur la place.

  MASCARILLE.

  Vous avez tout pouvoir.

  RASTE.

                          Ah! Gros-Ren!

  GROS-REN.

                                         Monsieur?

  RASTE.

  Je dmens un discours dont je n'ai que trop peur.

    A Mascarille.

  Tu penses fuir?

  MASCARILLE.

                  Nenni.

  RASTE.

                         Quoi! Lucile est la femme...

  MASCARILLE.

  Non, monsieur, je raillois.

  RASTE.

                              Ah! vous railliez, infme.

  MASCARILLE.

  Non, je ne raillois point.

  RASTE.

                             Il est donc vrai?

  MASCARILLE.

                                               Non pas.
  Je ne dis pas cela.

  RASTE.

                      Que dis-tu donc?

  MASCARILLE.

                                       Hlas!
  Je ne dis rien, de peur de mal parler.

  RASTE.

                                         Assure
  Ou si c'est chose vraie, ou si c'est imposture.

  MASCARILLE.

  C'est ce qu'il vous plaira: je ne suis pas ici
  Pour vous rien contester.

  RASTE, tirant son pe.

                            Veux-tu dire? Voici,
  Sans marchander, de quoi te dlier la langue.

  MASCARILLE.

  Elle ira faire encor quelque sotte harangue.
  Eh! de grce, plutt, si vous le trouvez bon,
  Donnez-moi vitement quelques coups de bton,
  Et me laissez tirer mes chausses[172] sans murmure.

  RASTE.

  Tu mourras, ou je veux que la vrit pure
  S'exprime par ta bouche.

  MASCARILLE.

                           Hlas! je la dirai;
  Mais peut-tre, monsieur, que je vous fcherai.

  RASTE.

  Parle; mais prends bien garde  ce que tu vas faire.
  A ma juste fureur rien ne te peut soustraire,
  Si tu mens d'un seul mot en ce que tu diras.

  MASCARILLE.

  J'y consens, rompez-moi les jambes et les bras,
  Faites-moi pis encor, tuez-moi si j'impose,
  En tout ce que j'ai dit ici, la moindre chose.

  RASTE.

  Ce mariage est vrai?

  MASCARILLE.

                       Ma langue, en cet endroit,
  A fait un pas de clerc[173] dont elle s'aperoit;
  Mais enfin cette affaire est comme vous la dites,
  Et c'est aprs cinq jours de nocturnes visites,
  Tandis que vous serviez  mieux couvrir leur jeu,
  Que depuis avant-hier ils sont joints de ce noeud;
  Et Lucile depuis fait encor moins parotre
  La violente amour qu'elle porte  mon matre,
  Et veut absolument que tout ce qu'il verra,
  Et qu'en votre faveur son coeur tmoignera,
  Il l'impute  l'effet d'une haute prudence
  Qui veut de leurs secrets ter la connoissance.
  Si, malgr mes sermens, vous doutez de ma foi,
  Gros-Ren peut venir une nuit avec moi,
  Et je lui ferai voir, tant en sentinelle,
  Que nous avons dans l'ombre un libre accs chez elle.

  RASTE.

  Ote-toi de mes yeux, maraud!

  MASCARILLE.

                               Et de grand coeur.
  C'est ce que je demande.


SCNE V.--RASTE, GROS-REN.

  RASTE.

                           Eh bien?

  GROS-REN.

                                    Eh bien, monsieur,
  Nous en tenons tous deux, si l'autre est vritable[174].

  RASTE.

  Las! il ne l'est que trop, le bourreau dtestable!
  Je vois trop d'apparence  tout ce qu'il a dit;
  Et ce qu'a fait Valre, en voyant cet crit,
  Marque bien leur concert, et que c'est une baie[175]
  Qui sert sans doute aux feux dont l'ingrate le paye.


SCNE VI.--RASTE, MARINETTE, GROS-REN.

  MARINETTE.

  Je viens vous avertir que tantt, sur le soir,
  Ma matresse au jardin vous permet de la voir.

  RASTE.

  Oses-tu me parler, me double et tratresse!
  Va, sors de ma prsence, et dis  ta matresse
  Qu'avecque ses crits elle me laisse en paix,
  Et que voil l'tat, infme! que j'en fais.

    Il dchire la lettre et sort.

  MARINETTE.

  Gros-Ren, dis-moi donc quelle mouche le pique.

  GROS-REN.

  M'oses-tu bien encor parler, femelle inique,
  Crocodile trompeur, de qui le coeur flon
  Est pire qu'un satrape, ou bien qu'un Lestrigon[176]!
  Va, va rendre rponse  ta bonne matresse,
  Et dis-lui bien et beau que, malgr sa souplesse,
  Nous ne sommes plus sots, ni mon matre ni moi,
  Et dsormais qu'elle aille au diable avecque toi.

  MARINETTE, seule.

  Ma pauvre Marinette, es-tu bien veille?
  De quel dmon est donc leur me travaille?
  Quoi! faire un tel accueil  nos soins obligeans!
  Oh! que ceci chez nous va surprendre les gens!


  [157] C'est--dire: le traducteur, mot tir du grec.

  [158] Pour: je te dise. Apocope archaque.

  [159] Avoir de l'inquitude, expression proverbiale, du latin
  _martulus_.

  [160] Pour: sans sujet, ou sans la moiti d'un sujet. Archasme.

  [161] Pour: mme. C'est une faute de grammaire, et non un archasme.

  [162] Traduction de la comdie italienne de Nicolo Secchi,
  l'_Interesse_.

  [163] Pour: que je meure, si cela n'est pas. Archasme rapide et
  regrettable.

  [164] Au temple, pour:  l'glise. Le mot temple ne pouvait choquer ni
  les protestants, ni les catholiques.--Le cours tait le Cours-la-Reine,
  plant par Marie de Mdicis; et la grande place, la place Royale, qui
  venait d'tre construite.

  [165] Pour: niais. Sens que l'on trouve dans le _Dictionnaire de
  l'Acadmie_, dition de 1694.

  [166] Pour: sortez de doute. Ce n'est pas un archasme, mais une faute.

  [167] Pour: dissimulons. Archasme.

  [168] Pour: o se dirige, du latin _quo tendit_.

  [169] Archasme. Il nous est rest: tout de _suite_.

  [170] Mot cr par Molire, et dont il a enrichi la langue.

  [171] Mot galement cr, mais que la langue a perdu.

  [172] Pour: s'en aller. Archasme populaire.

  [173] Locution populaire. Faute d'un homme inexpriment.

  [174] Pour: vrai. Expression impropre.

  [175] Pour: conte, tromperie. Voyez plus haut.

  [176] Raillerie contre les grands mots et les invectives des potes
  contemporains. Les Lestrigons, peuple de la Campanie, passaient pour
  anthropophages.




ACTE II


SCNE I[177].--ASCAGNE, FROSINE.

  FROSINE.

  Ascagne, je suis fille  secret, Dieu merci.

  ASCAGNE.

  Mais, pour un tel discours, sommes-nous bien ici!
  Prenons garde qu'aucun ne nous vienne surprendre,
  Ou que de quelque endroit on ne nous puisse entendre.

  FROSINE.

  Nous serions au logis beaucoup moins srement:
  Ici de tous cts on dcouvre aisment;
  Et nous pouvons parler avec toute assurance.

  ASCAGNE.

  Hlas! que j'ai de peine  rompre mon silence!

  FROSINE.

  Ouais! ceci doit donc tre un important secret?

  ASCAGNE.

  Trop, puisque je le dis  vous-mme  regret,
  Et que, si je pouvois le cacher davantage,
  Vous ne le sauriez point.

  FROSINE.

                            Ah! c'est me faire outrage!
  Feindre  s'ouvrir  moi, dont vous avez connu
  Dans tous vos intrts l'esprit si retenu!
  Moi, nourrie avec vous, et qui tiens sous silence
  Des choses qui vous sont de si grande importance;
  Qui sais...

  ASCAGNE.

              Oui, vous savez la secrte raison
  Qui cache aux yeux de tous mon sexe et ma maison;
  Vous savez que dans celle o passa mon bas ge
  Je suis pour y pouvoir retenir l'hritage
  Que relchoit ailleurs le jeune Ascagne mort,
  Dont mon dguisement fait revivre le sort[178];
  Et c'est aussi pourquoi ma bouche se dispense
  A vous ouvrir mon coeur avec plus d'assurance.
  Mais, avant que passer, Frosine,  ce discours,
  claircissez un doute o je tombe toujours.
  Se pourroit-il qu'Albert ne st rien du mystre
  Qui masque ainsi mon sexe, et l'a rendu mon pre?

  FROSINE.

  En bonne foi, ce point sur quoi vous me pressez
  Est une affaire aussi qui m'embarrasse assez:
  Le fond de cette intrigue est pour moi lettre close,
  Et ma mre ne put m'claircir mieux la chose.
  Quand il mourut, ce fils, l'objet de tant d'amour,
  Au destin de qui mme avant qu'il vnt au jour
  Le testament d'un oncle abondant en richesses
  D'un soin particulier avoit fait des largesses,
  Et que sa mre fit un secret de sa mort,
  De son poux absent redoutant le transport,
  S'il voyoit chez un autre aller tout l'hritage
  Dont sa maison tiroit un si grand avantage;
  Quand, dis-je, pour cacher un tel vnement,
  La supposition fut de son sentiment,
  Et qu'on vous prit chez nous, o vous tiez nourrie
  (Votre mre d'accord de cette tromperie
  Qui remplaoit ce fils  sa garde commis),
  En faveur des prsens le secret fut promis.
  Albert ne l'a point su de nous; et, pour sa femme,
  L'ayant plus de douze ans conserv dans son me,
  Comme le mal fut prompt dont on la vit mourir,
  Son trpas imprvu ne put rien dcouvrir;
  Mais cependant je vois qu'il garde intelligence
  Avec celle de qui vous tenez la naissance.
  J'ai su qu'en secret mme il lui faisoit du bien,
  Et peut-tre cela ne se fait pas pour rien.
  D'autre part, il vous veut porter au mariage;
  Et, comme il le prtend, c'est un mauvais langage.
  Je ne sais s'il sauroit la supposition
  Sans le dguisement. Mais la digression
  Tout insensiblement pourroit trop loin s'tendre:
  Revenons au secret que je brle d'apprendre[179].

  ASCAGNE.

  Sachez donc que l'amour ne sait point s'abuser,
  Que mon sexe  ses yeux n'a pu se dguiser,
  Et que ses traits subtils, sous l'habit que je porte,
  Ont su trouver le coeur d'une fille peu forte:
  J'aime enfin.

  FROSINE.

                Vous aimez!

  ASCAGNE.

                            Frosine, doucement.
  N'entrez pas tout  fait dedans l'tonnement;
  Il n'est pas temps encore; et ce coeur qui soupire
  A bien, pour vous surprendre, autre chose  vous dire.

  FROSINE.

  Et quoi?

  ASCAGNE.

           J'aime Valre.

  FROSINE.

                          Ah! vous avez raison.
  L'objet de votre amour, lui, dont  la maison
  Votre imposture enlve un puissant hritage,
  Et qui, de votre sexe ayant le moindre ombrage,
  Verroit incontinent ce bien lui retourner!
  C'est encore un plus grand sujet de s'tonner.

  ASCAGNE.

  J'ai de quoi toutefois surprendre plus votre me.
  Je suis sa femme.

  FROSINE.

                    O dieux! sa femme!

  ASCAGNE.

                                       Oui, sa femme.

  FROSINE.

  Ah! certes, celui-l l'emporte, et vient  bout
  De toute ma raison.

  ASCAGNE.

                      Ce n'est pas encor tout.

  FROSINE.

  Encor!

  ASCAGNE.

         Je la suis, dis-je, sans qu'il le pense,
  Ni qu'il ait de mon sort la moindre connoissance.

  FROSINE.

  Oh! poussez; je le[180] quitte, et ne raisonne plus,
  Tant mes sens coup sur coup se trouvent confondus.
  A ces nigmes-l je ne puis rien comprendre.

  ASCAGNE.

  Je vais vous l'expliquer, si vous voulez m'entendre.
  Valre, dans les fers de ma soeur arrt,
  Me sembloit un amant digne d'tre cout;
  Et je ne pouvois voir qu'on rebutt sa flamme,
  Sans qu'un peu d'intrt toucht pour lui mon me.
  Je voulois que Lucile aimt son entretien;
  Je blmois ses rigueurs; et les blmai si bien,
  Que moi-mme j'entrai, sans pouvoir m'en dfendre,
  Dans tous les sentimens qu'elle ne pouvoit prendre.
  C'toit, en lui parlant, moi qu'il persuadoit;
  Je me laissois gagner aux soupirs qu'il perdoit;
  Et ses voeux, rejets de l'objet qui l'enflamme,
  toient, comme vainqueurs, reus dedans mon me.
  Ainsi mon coeur, Frosine, un peu trop foible, hlas!
  Se rendit  des soins qu'on ne lui rendoit pas,
  Par un coup rflchi reut une blessure,
  Et paya pour un autre avec beaucoup d'usure.
  Enfin, ma chre, enfin, l'amour que j'eus pour lui
  Se voulut expliquer, mais sous le nom d'autrui.
  Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable[181]
  Crut rencontrer Lucile  ses voeux favorable,
  Et je sus mnager si bien cet entretien,
  Que du dguisement il ne reconnut rien.
  Sous ce voile trompeur, qui flattoit sa pense,
  Je lui dis que pour lui mon me toit blesse,
  Mais que, voyant mon pre en d'autres sentimens,
  Je devois une feinte  ses commandemens;
  Qu'ainsi de notre amour nous ferions un mystre
  Dont la nuit seulement seroit dpositaire;
  Et qu'entre nous, de jour, de peur de rien gter,
  Tout entretien secret se devoit viter;
  Qu'il me verroit alors la mme indiffrence
  Qu'avant que nous eussions aucune intelligence,
  Et que, de son ct, de mme que du mien,
  Geste, parole, crit, ne m'en dt jamais rien.
  Enfin, sans m'arrter sur toute l'industrie
  Dont j'ai conduit le fil de cette tromperie[182],
  J'ai pouss jusqu'au bout un projet si hardi,
  Et me suis assur l'poux que je vous di.

  FROSINE.

  Peste! les grands talens que votre esprit possde!
  Diroit-on qu'elle y touche, avec sa mine froide[183]?
  Cependant vous avez t bien vite ici;
  Car je veux que la chose ait d'abord russi,
  Ne jugez-vous pas bien,  regarder l'issue,
  Qu'elle ne peut longtemps viter d'tre sue?

  ASCAGNE.

  Quand l'amour est bien fort, rien ne peut l'arrter,
  Ses projets seulement vont  se contenter;
  Et, pourvu qu'il arrive au but qu'il se propose,
  Il croit que tout le reste aprs est peu de chose.
  Mais enfin aujourd'hui je me dcouvre  vous,
  Afin que vos conseils... Mais voici cet poux.


SCNE II.--VALRE, ASCAGNE, FROSINE.

  VALRE.

  Si vous tes tous deux en quelque confrence
  O je vous fasse tort de mler ma prsence,
  Je me retirerai.

  ASCAGNE.

                   Non, non, vous pouvez bien,
  Puisque vous le faisiez, rompre notre entretien.

  VALRE.

  Moi?

  ASCAGNE.

       Vous-mme.

  VALRE.

                  Et comment?

  ASCAGNE.

                              Je disois que Valre
  Auroit, si j'tois fille, un peu trop su me plaire;
  Et que, si je faisois tous les voeux de son coeur,
  Je ne tarderois gure  faire son bonheur.

  VALRE.

  Ces protestations ne cotent pas grand'chose,
  Alors qu' leur effet un pareil _si_ s'oppose;
  Mais vous seriez bien pris, si quelque vnement
  Alloit mettre  l'preuve un si doux compliment.

  ASCAGNE.

  Point du tout; je vous dis que, rgnant dans votre me,
  Je voudrois de bon coeur couronner votre flamme.

  VALRE.

  Et si c'toit quelqu'une o par votre secours
  Vous pussiez tre utile au bonheur de mes jours?

  ASCAGNE.

  Je pourrois assez mal rpondre  votre attente.

  VALRE.

  Cette confession n'est pas fort obligeante.

  ASCAGNE.

  Eh quoi! vous voudriez, Valre, injustement,
  Qu'tant fille et mon coeur vous aimant tendrement,
  Je m'allasse engager avec une promesse
  De servir vos ardeurs pour quelque autre matresse!
  Un si pnible effort, pour moi, m'est interdit.

  VALRE.

  Mais cela n'tant pas?

  ASCAGNE.

                         Ce que je vous ai dit,
  Je l'ai dit comme fille, et vous le devez prendre
  Tout de mme.

  VALRE.

                Ainsi donc il ne faut rien prtendre,
  Ascagne,  des bonts que vous auriez pour nous,
  A moins que le ciel fasse un grand miracle en vous;
  Bref, si vous n'tes fille, adieu votre tendresse,
  Il ne vous reste rien qui pour nous s'intresse.

  ASCAGNE.

  J'ai l'esprit dlicat plus qu'on ne peut penser,
  Et le moindre scrupule a de quoi m'offenser
  Quand il s'agit d'aimer. Enfin je suis sincre;
  Je ne m'engage point  vous servir, Valre,
  Si vous ne m'assurez, au moins absolument,
  Que vous gardez pour moi le mme sentiment;
  Que pareille chaleur d'amiti vous transporte,
  Et que, si j'tois fille, une flamme plus forte
  N'outrageroit point celle o je vivrois pour vous.

  VALRE.

  Je n'avois jamais vu ce scrupule jaloux;
  Mais, tout nouveau qu'il est, ce mouvement m'oblige,
  Et je vous fais ici tout l'aveu qu'il exige.

  ASCAGNE.

  Mais sans fard?

  VALRE.

                  Oui, sans fard.

  ASCAGNE.

                                  S'il est vrai, dsormais
  Vos intrts seront les miens, je vous promets.

  VALRE.

  J'ai bientt  vous dire un important mystre,
  O l'effet de ces mots me sera ncessaire.

  ASCAGNE.

  Et j'ai quelque secret de mme  vous ouvrir,
  O votre coeur pour moi se pourra dcouvrir.

  VALRE.

  Eh! de quelle faon cela pourroit-il tre?

  ASCAGNE.

  C'est que j'ai de l'amour qui n'oseroit parotre,
  Et vous pourriez avoir sur l'objet de mes voeux
  Un empire  pouvoir rendre mon sort heureux.

  VALRE.

  Expliquez-vous, Ascagne; et croyez, par avance,
  Que votre heur est certain, s'il est en ma puissance.

  ASCAGNE.

  Vous promettez ici plus que vous ne croyez.

  VALRE.

  Non, non; dites l'objet pour qui vous m'employez.

  ASCAGNE.

  Il n'est pas encor temps; mais c'est une personne
  Qui vous touche de prs.

  VALRE.

                           Votre discours m'tonne.
  Plt  Dieu que ma soeur!...

  ASCAGNE.

                               Ce n'est pas la saison
  De m'expliquer, vous dis-je.

  VALRE.

                               Et pourquoi?

  ASCAGNE.

                                            Pour raison.
  Vous saurez mon secret quand je saurai le vtre.

  VALRE.

  J'ai besoin pour cela de l'aveu de quelque autre.

  ASCAGNE.

  Ayez-le donc; et lors, nous expliquant nos voeux,
  Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux.

  VALRE.

  Adieu, j'en suis content.

  ASCAGNE.

                            Et moi content, Valre.

    Valre sort.

  FROSINE.

  Il croit trouver en vous l'assistance d'un frre.


SCNE III.--LUCILE, ASCAGNE, FROSINE, MARINETTE.

  LUCILE,  Marinette, les trois premiers vers.

  C'en est fait; c'est ainsi que je me puis venger;
  Et, si cette action a de quoi l'affliger,
  C'est toute la douceur que mon coeur s'y propose.
  Mon frre, vous voyez une mtamorphose.
  Je veux chrir Valre aprs tant de fiert,
  Et mes voeux maintenant tournent de son ct.

  ASCAGNE.

  Que dites-vous, ma soeur? Comment! courir au change!
  Cette ingalit me semble trop trange.

  LUCILE.

  La vtre me surprend avec plus de sujet.
  De vos soins autrefois Valre toit l'objet:
  Je vous ai vu pour lui m'accuser de caprice,
  D'aveugle cruaut, d'orgueil et d'injustice;
  Et, quand je veux l'aimer, mon dessein vous dplat,
  Et je vous vois parler contre son intrt!

  ASCAGNE.

  Je le quitte, ma soeur, pour embrasser le vtre;
  Je sais qu'il est rang dessous les lois d'un autre;
  Et ce seroit un trait honteux  vos appas,
  Si vous le rappeliez et qu'il ne revnt pas.

  LUCILE.

  Si ce n'est que cela, j'aurai soin de ma gloire,
  Et je sais, pour son coeur, tout ce que j'en dois croire;
  Il s'explique  mes yeux intelligiblement;
  Ainsi dcouvrez-lui, sans peur, mon sentiment,
  Ou, si vous refusez de le faire, ma bouche
  Lui va faire savoir que son ardeur me touche.
  Quoi! mon frre,  ces mots vous restez interdit?

  ASCAGNE.

  Ah! ma soeur, si sur vous je puis avoir crdit,
  Si vous tes sensible aux prires d'un frre,
  Quittez un tel dessein, et n'tez point Valre
  Aux voeux d'un jeune objet dont l'intrt m'est cher,
  Et qui, sur ma parole, a droit de vous toucher.
  La pauvre infortune aime avec violence;
  A moi seul de ses feux elle fait confidence,
  Et je vois dans son coeur de tendres mouvemens
  A dompter la fiert des plus durs sentimens.
  Oui, vous auriez piti de l'tat de son me,
  Connoissant de quel coup vous menacez sa flamme;
  Et je ressens si bien la douleur qu'elle aura,
  Que je suis assur, ma soeur, qu'elle en mourra,
  Si vous lui drobez l'amant qui peut lui plaire.
  raste est un parti qui doit vous satisfaire,
  Et des feux mutuels...

  LUCILE.

                         Mon frre, c'est assez.
  Je ne sais point pour qui vous vous intressez;
  Mais de grce, cessons ce discours, je vous prie,
  Et me laissez un peu dans quelque rverie.

  ASCAGNE.

  Allez, cruelle soeur, vous me dsesprez,
  Si vous effectuez vos desseins dclars.


SCNE IV.--LUCILE, MARINETTE.

  MARINETTE.

  La rsolution, madame, est assez prompte.

  LUCILE.

  Un coeur ne pse rien alors que l'on l'affronte,
  Il court  sa vengeance, et saisit promptement
  Tout ce qu'il croit servir  son ressentiment.
  Le tratre! faire voir cette insolence extrme!

  MARINETTE.

  Vous me voyez encor toute hors de moi-mme!
  Et, quoique l-dessus je rumine sans fin,
  L'aventure me passe, et j'y perds mon latin.
  Car enfin aux transports d'une bonne nouvelle
  Jamais coeur ne s'ouvrit d'une faon plus belle;
  De l'crit obligeant le sien tout transport
  Ne me donnoit pas moins que de la dit;
  Et cependant jamais,  cet autre message,
  Fille ne fut traite avecque tant d'outrage.
  Je ne sais, pour causer de si grands changemens,
  Ce qui s'est pu passer entre ces courts momens.

  LUCILE.

  Rien ne s'est pu passer dont il faille tre en peine,
  Puisque rien ne le doit dfendre de ma haine.
  Quoi! tu voudrois chercher hors de sa lchet
  La secrte raison de cette indignit?
  Cet crit malheureux, dont mon me s'accuse,
  Peut-il  son transport souffrir la moindre excuse?

  MARINETTE.

  En effet, je comprends que vous avez raison,
  Et que cette querelle est pure trahison.
  Nous en tenons, madame: et puis prtons l'oreille
  Aux bons chiens de pendards qui nous chantent merveille,
  Qui, pour nous accrocher, feignent tant de langueur;
  Laissons  leurs beaux mots fondre notre rigueur;
  Rendons-nous  leurs voeux, trop foibles que nous sommes!
  Foin de notre sottise, et peste soit des hommes!

  LUCILE.

  Eh bien, bien, qu'il s'en vante et rie  nos dpens,
  Il n'aura pas sujet d'en triompher longtemps;
  Et je lui ferai voir qu'en une me bien faite
  Le mpris suit de prs la faveur qu'on rejette.

  MARINETTE.

  Au moins, en pareil cas, est-ce un bonheur bien doux,
  Quand on sait qu'on n'a point d'avantage sur vous.
  Marinette eut bon nez, quoi qu'on en puisse dire,
  De ne permettre rien un soir qu'on vouloit rire.
  Quelque autre, sous espoir du _matrimonion_[184],
  Auroit ouvert l'oreille  la tentation;
  Mais moi, _nescio vos_.

  LUCILE.

                          Que tu dis de folies,
  Et choisis mal ton temps pour de telles saillies!
  Enfin je suis touche au coeur sensiblement;
  Et, si jamais celui de ce perfide amant,
  Par un coup de bonheur, dont j'aurois tort, je pense,
  De vouloir  prsent concevoir l'esprance
  (Car le ciel a trop pris plaisir  m'affliger,
  Pour me donner celui de me pouvoir venger);
  Quand, dis-je, par un sort  mes dsirs propice,
  Il reviendroit m'offrir sa vie en sacrifice,
  Dtester  mes pieds l'action d'aujourd'hui,
  Je te dfends surtout de me parler pour lui.
  Au contraire, je veux que ton zle s'exprime
  A me bien mettre aux yeux la grandeur de son crime;
  Et mme, si mon coeur toit pour lui tent
  De descendre jamais  quelque lchet,
  Que ton affection me soit alors svre,
  Et tienne comme il faut la main  ma colre.

  MARINETTE.

  Vraiment, n'ayez point peur, et laissez faire  nous;
  J'ai pour le moins autant de colre que vous;
  Et je serois plutt fille toute ma vie
  Que mon gros tratre aussi me redonnt envie.
  S'il vient...


SCNE V.--ALBERT, LUCILE, MARINETTE.

  ALBERT.

                Rentrez, Lucile, et me faites venir
  Le prcepteur; je veux un peu l'entretenir,
  Et m'informer de lui, qui me gouverne Ascagne,
  S'il sait point quel ennui depuis peu l'accompagne.


SCNE VI.--ALBERT.

  En quel gouffre de soins et de perplexit
  Nous jette une action faite sans quit!
  D'un enfant suppos par mon trop d'avarice
  Mon coeur depuis longtemps souffre bien le supplice[185];
  Et, quand je vois les maux o je me suis plong,
  Je voudrois  ce bien n'avoir jamais song.
  Tantt je crains de voir, par la fourbe vente,
  Ma famille en opprobre et misre jete;
  Tantt pour ce fils-l, qu'il me faut conserver,
  Je crains cent accidens qui peuvent arriver.
  S'il advient que dehors quelque affaire m'appelle,
  J'apprhende au retour cette triste nouvelle:
  Las! vous ne savez pas? vous l'a-t-on annonc?
  Votre fils a la fivre, ou jambe, ou bras cass.
  Enfin,  tous momens, sur quoi que je m'arrte,
  Cent sortes de chagrins me roulent par la tte.
  Ah!...


SCNE VII[186].--ALBERT, MTAPHRASTE.

  MTAPHRASTE.

         _Mandatum tuum curo diligenter_[187].

  ALBERT.

  Matre, j'ai voulu...

  MTAPHRASTE.

                        Matre est dit _a magis ter_:
  C'est comme qui diroit trois fois plus grand[188].

  ALBERT.

                                                     Je meure
  Si je savois cela. Mais, soit,  la bonne heure.
  Matre, donc...

  MTAPHRASTE.

                  Poursuivez.

  ALBERT.

                              Je veux poursuivre aussi;
  Mais ne poursuivez point, vous, d'interrompre ainsi.
  Donc, encore une fois, matre, c'est la troisime,
  Mon fils me rend chagrin: vous savez que je l'aime,
  Et que soigneusement je l'ai toujours nourri.

  MTAPHRASTE.

  Il est vrai: _Filio non potest prferri_
  _Nisi filius_[189].

  ALBERT.

                      Matre, en discourant ensemble,
  Ce jargon n'est pas fort ncessaire, me semble;
  Je vous crois grand latin et grand docteur jur;
  Je m'en rapporte  ceux qui m'en ont assur:
  Mais, dans un entretien qu'avec vous je destine[190],
  N'allez point dployer toute votre doctrine,
  Faire le pdagogue, et cent mots me cracher,
  Comme si vous tiez en chaire pour prcher.
  Mon pre, quoiqu'il et la tte des meilleures,
  Ne m'a jamais rien fait apprendre que mes heures,
  Qui, depuis cinquante ans, dites journellement,
  Ne sont encor pour moi que du haut allemand.
  Laissez donc en repos votre science auguste,
  Et que votre langage  mon foible s'ajuste.

  MTAPHRASTE.

  Soit.

  ALBERT.

        A mon fils l'hymen me parot faire peur;
  Et, sur quelque parti que je sonde son coeur,
  Pour un pareil lien il est froid, et recule.

  MTAPHRASTE.

  Peut-tre a-t-il l'humeur du frre de Marc-Tulle,
  Dont avec Atticus le mme fait _sermon_;
  Et comme aussi les Grecs disent _Atanaton_...

  ALBERT.

  Mon Dieu! matre ternel, laissez l, je vous prie,
  Les Grecs, les Albanois, avec l'Esclavonie,
  Et tous ces autres gens dont vous voulez parler:
  Eux et mon fils n'ont rien ensemble  dmler.

  MTAPHRASTE.

  Eh bien donc, votre fils?

  ALBERT.

                            Je ne sais si dans l'me
  Il ne sentiroit point une secrte flamme:
  Quelque chose le trouble, ou je suis fort du;
  Et je l'aperus hier, sans en tre aperu,
  Dans un recoin du bois o nul ne se retire.

  MTAPHRASTE.

  Dans un lieu recul du bois, voulez-vous dire
  Un endroit cart, _latine, secessus_;
  Virgile l'a dit: _Est in secessu... locus_.

  ALBERT.

  Comment auroit-il pu l'avoir dit, ce Virgile,
  Puisque je suis certain que, dans ce lieu tranquille,
  Ame du monde enfin n'toit lors que nous deux?

  MTAPHRASTE.

  Virgile est nomm l comme un auteur fameux
  D'un terme plus choisi que le mot que vous dites,
  Et non comme tmoin de ce qu'hier vous vtes.

  ALBERT.

  Et moi, je vous dis, moi, que je n'ai pas besoin
  De terme plus choisi, d'auteur, ni de tmoin,
  Et qu'il suffit ici de mon seul tmoignage.

  MTAPHRASTE.

  Il faut choisir pourtant les mots mis en usage
  Par les meilleurs auteurs. _Tu vivendo bonos_,
  Comme on dit, _scribendo sequare peritos_[191].

  ALBERT.

  Homme ou dmon, veux-tu m'entendre sans conteste?

  MTAPHRASTE.

  Quintilien en fait le prcepte.

  ALBERT.

                                  La peste
  Soit du causeur!

  MTAPHRASTE.

                   Et dit l-dessus doctement
  Un mot que vous serez bien aise assurment
  D'entendre.

  ALBERT.

              Je serai le diable qui t'emporte,
  Chien d'homme! Oh! que je suis tent d'trange sorte
  De faire sur ce mufle une application!

  MTAPHRASTE.

  Mais qui cause, seigneur, votre inflammation!
  Que voulez-vous de moi?

  ALBERT.

                          Je veux que l'on m'coute,
  Vous ai-je dit vingt fois, quand je parle.

  MTAPHRASTE.

                                             Ah! sans doute,
  Vous serez satisfait, s'il ne tient qu' cela:
  Je me tais.

  ALBERT.

              Vous ferez sagement.

  MTAPHRASTE.

                                   Me voil
  Tout prt de vous our.

  ALBERT.

                          Tant mieux.

  MTAPHRASTE.

                                      Que je trpasse
  Si je dis plus mot.

  ALBERT.

                      Dieu vous en fasse la grce!

  MTAPHRASTE.

  Vous n'accuserez point mon caquet dsormais.

  ALBERT.

  Ainsi soit-il.

  MTAPHRASTE.

                 Parlez quand vous voudrez.

  ALBERT.

                                            J'y vais.

  MTAPHRASTE.

  Et n'apprhendez plus l'interruption ntre.

  ALBERT.

  C'est assez dit.

  MTAPHRASTE.

                   Je suis exact plus qu'aucun autre.

  ALBERT.

  Je le crois.

  MTAPHRASTE.

               J'ai promis que je ne dirois rien.

  ALBERT.

  Suffit.

  MTAPHRASTE.

          Ds  prsent je suis muet.

  ALBERT.

                                      Fort bien.

  MTAPHRASTE.

  Parlez; courage! au moins je vous donne audience.
  Vous ne vous plaindrez pas de mon peu de silence;
  Je ne desserre pas la bouche seulement.

  ALBERT,  part.

  Le tratre!

  MTAPHRASTE.

              Mais, de grce, achevez vitement,
  Depuis longtemps j'coute; il est bien raisonnable
  Que je parle  mon tour.

  ALBERT.

                           Donc, bourreau dtestable...

  MTAPHRASTE.

  Eh! bon Dieu! voulez-vous que j'coute  jamais?
  Partageons le parler, au moins, ou je m'en vais.

  ALBERT.

  Ma patience est bien...

  MTAPHRASTE.

                          Quoi! voulez-vous poursuivre?
  Ce n'est pas encor fait. _Per Jovem!_ je suis ivre!

  ALBERT.

  Je n'ai pas dit...

  MTAPHRASTE.

                     Encor? Bon Dieu! que de discours!
  Rien n'est-il suffisant d'en arrter le cours?

  ALBERT.

  J'enrage!

  MTAPHRASTE.

            Derechef! O l'trange torture!
  Eh! laissez-moi parler un peu, je vous conjure.
  Un sot qui ne dit mot ne se distingue pas
  D'un savant qui se tait.

  ALBERT.

                           Parbleu, tu te tairas[192].


SCNE VIII.--MTAPHRASTE, seul.

  D'o vient fort  propos cette sentence expresse
  D'un philosophe: Parle afin qu'on te connoisse.
  Doncque, si de parler le pouvoir m'est t,
  Pour moi, j'aime autant perdre aussi l'humanit,
  Et changer mon essence en celle d'une bte.
  Me voil pour huit jours avec un mal de tte.
  Oh! que les grands parleurs sont par moi dtests!
  Mais quoi! si les savans ne sont point couts,
  Si l'on veut que toujours ils aient la bouche close,
  Il faut donc renverser l'ordre de chaque chose;
  Que les poules dans peu dvorent les renards;
  Que les jeunes enfans remontrent aux vieillards;
  Qu' poursuivre les loups les agnelets s'battent;
  Qu'un fou fasse les lois; que les femmes combattent;
  Que par les criminels les juges soient jugs,
  Et par les coliers les matres fustigs;
  Que le malade au sain prsente le remde;
  Que le livre craintif...


SCNE IX.--ALBERT, MTAPHRASTE.

    Albert sonne aux oreilles de Mtaphraste une cloche de mulet,
    qui le fait fuir.

  MTAPHRASTE, fuyant.

                            Misricorde!  l'aide.


  [177] Emprunte  l'_Interesse_, de Secchi. Mauvaise traduction d'un
  modle dtestable.

  [178] Ces vers confus et vagues signifient: Je suis ici, dguise, afin
  de ne pas perdre l'hritage du jeune Ascagne, dont j'ai pris le nom.

  [179] Cette narration confuse et entortille est trs-mal crite, et
  appartient  l'original italien.

  [180] Pour: je quitte le discours. _Le_ est neutre.

  [181] Ce vers est videmment dtestable, comme le sont, au surplus, la
  plupart des vers prcdents et suivants.

  [182] Dont, pour: avec laquelle. Licence et cheville condamnables.

  [183] Ces deux mots rimaient encore ensemble.

  [184] Prononciation que les curs de campagne avaient adopte pour le
  mot _matrimonium_, qui veut dire mariage.

  [185] Phrase trs-mal faite. On ne souffre pas le supplice d'un enfant.

  [186] Imite d'une scne oublie du _Dniais_, de la Tessonnerie.

  [187] Je me hte d'obir  votre commandement.

  [188] tymologie burlesque emprunte  l'Italien Bruno Nolano, dans sa
  comdie du _Pdant_.

  [189] A un fils on ne saurait prfrer qu'un fils.

  [190] Pour: que j'ai rsolu d'avoir.

  [191] Vers de Despautre, en usage dans les coles.

  [192] Quelques traits de cette scne sont emprunts  la traduction de
  Bruno Nolano, _Boniface et le Pdant_. (Trad. Paris, Pierre Mnard,
  1633.)




ACTE III


SCNE I.--MASCARILLE.[193]

  Le ciel parfois seconde un dessein tmraire,
  Et l'on sort comme on peut d'une mchante affaire.
  Pour moi, qu'une imprudence a trop fait discourir,
  Le remde plus prompt o j'ai su recourir,
  C'est de pousser ma pointe, et dire en diligence
  A notre vieux patron toute la manigance.
  Son fils, qui m'embarrasse, est un vapor:
  L'autre, diable! disant ce que j'ai dclar,
  Gare une irruption sur notre friperie!
  Au moins, avant qu'on puisse chauffer sa furie,
  Quelque chose de bon nous pourra succder,
  Et les vieillards entre eux se pourront accorder.
  C'est ce qu'on va tenter; et, de la part du ntre,
  Sans perdre un seul moment, je m'en vais trouver l'autre.

    Il frappe  la porte d'Albert.


SCNE II.--ALBERT, MASCARILLE.

  ALBERT.

  Qui frappe?

  MASCARILLE.

              Amis[194].

  ALBERT.

                         Oh! oh! qui te peut amener,
  Mascarille?

  MASCARILLE.

              Je viens, monsieur, pour vous donner
  Le bonjour.

  ALBERT.

              Ah! vraiment, tu prends beaucoup de peine:
  De tout mon coeur, bonjour.

    Il s'en va.

  MASCARILLE.

                              La rplique est soudaine.
  Quel homme brusque!

    Il heurte.

  ALBERT.

                      Encor?

  MASCARILLE.

                             Vous n'avez pas ou,
  Monsieur...

  ALBERT.

              Ne m'as-tu pas donn le bonjour?

  MASCARILLE.

                                               Oui.

  ALBERT.

  Eh bien, bonjour, te dis-je.

    Il s'en va. Mascarille l'arrte.

  MASCARILLE.

                               Oui; mais je viens encore
  Vous saluer au nom du seigneur Polidore.

  ALBERT.

  Ah! c'est un autre fait. Ton matre t'a charg
  De me saluer?

  MASCARILLE.

                Oui.

  ALBERT.

                     Je lui suis oblig,
  Va, que je lui souhaite une joie infinie[195].

    Il s'en va.

  MASCARILLE.

  Cet homme est ennemi de la crmonie.

    Il heurte.

  Je n'ai pas achev, monsieur, son compliment;
  Il voudroit vous prier d'une chose instamment.

  ALBERT.

  Eh bien, quand il voudra, je suis  son service.

  MASCARILLE, l'arrtant.

  Attendez, et souffrez qu'en deux mots je finisse.
  Il souhaite un moment, pour vous entretenir
  D'une affaire importante, et doit ici venir.

  ALBERT.

  Et quelle est-elle encor l'affaire qui l'oblige
  A me vouloir parler?

  MASCARILLE.

                       Un grand secret, vous dis-je,
  Qu'il vient de dcouvrir en ce mme moment,
  Et qui, sans doute, importe  tous deux grandement
  Voil mon ambassade[196].


SCNE III.--ALBERT.

                          O juste ciel! je tremble:
  Car enfin nous avons peu de commerce ensemble.
  Quelque tempte va renverser mes desseins,
  Et ce secret, sans doute, est celui que je crains.
  L'espoir de l'intrt m'a fait quelque infidle[197],
  Et voil sur ma vie une tache ternelle.
  Ma fourbe est dcouverte. Oh! que la vrit
  Se peut cacher longtemps avec difficult!
  Et qu'il et mieux valu pour moi, pour mon estime[198],
  Suivre les mouvemens d'une peur lgitime,
  Par qui je me suis vu tent plus de vingt fois
  De rendre  Polidore un bien que je lui dois,
  De prvenir l'clat o ce coup-ci m'expose,
  Et faire qu'en douceur passt toute la chose!
  Mais, hlas! c'en est fait, il n'est plus de saison;
  Et ce bien, par la fraude entr dans ma maison,
  N'en sera point tir, que dans cette sortie
  Il n'entrane du mien la meilleure partie.


SCNE IV[199].--ALBERT, POLIDORE.

  POLIDORE, les quatre premiers vers sans voir Albert.

  S'tre ainsi mari sans qu'on en ait su rien!
  Puisse cette action se terminer  bien!
  Je ne sais qu'en attendre, et je crains fort du pre
  Et la grande richesse et la juste colre.
  Mais je l'aperois seul.

  ALBERT.

                           Dieu! Polidore vient!

  POLIDORE.

  Je tremble  l'aborder.

  ALBERT.

                          La crainte me retient.

  POLIDORE.

  Par o lui dbuter?

  ALBERT.

                      Quel sera mon langage!

  POLIDORE.

  Son me est tout mue.

  ALBERT.

                         Il change de visage.

  POLIDORE.

  Je vois, seigneur Albert, au trouble de vos yeux,
  Que vous savez dj qui m'amne en ces lieux.

  ALBERT.

  Hlas! oui.

  POLIDORE.

              La nouvelle a droit de vous surprendre,
  Et je n'eusse pas cru ce que je viens d'apprendre.

  ALBERT.

  J'en dois rougir de honte et de confusion.

  POLIDORE.

  Je trouve condamnable une telle action,
  Et je ne prtends point excuser le coupable.

  ALBERT.

  Dieu fait misricorde au pcheur misrable.

  POLIDORE.

  C'est ce qui doit par vous tre considr.

  ALBERT.

  Il faut tre chrtien.

  POLIDORE.

                         Il est trs-assur.

  ALBERT.

  Grce, au nom de Dieu! grce,  seigneur Polidore!

  POLIDORE.

  Eh! c'est moi qui de vous prsentement l'implore.

  ALBERT.

  Afin de l'obtenir je me jette  genoux.

  POLIDORE.

  Je dois en cet tat tre plutt que vous.

  ALBERT.

  Prenez quelque piti de ma triste aventure.

  POLIDORE.

  Je suis le suppliant dans une telle injure.

  ALBERT.

  Vous me fendez le coeur avec cette bont.

  POLIDORE.

  Vous me rendez confus de tant d'humilit.

  ALBERT.

  Pardon, encore un coup!

  POLIDORE.

                          Hlas! pardon vous-mme!

  ALBERT.

  J'ai de cette action une douleur extrme.

  POLIDORE.

  Et moi, j'en suis touch de mme au dernier point.

  ALBERT.

  J'ose vous convier qu'elle n'clate point.

  POLIDORE.

  Hlas! seigneur Albert, je ne veux autre chose.

  ALBERT.

  Conservons mon honneur.

  POLIDORE.

                          Eh! oui, je m'y dispose.

  ALBERT.

  Quant au bien qu'il faudra, vous-mme en rsoudrez.

  POLIDORE.

  Je ne veux de vos biens que ce que vous voudrez:
  De tous ces intrts je vous ferai le matre,
  Et je suis trop content si vous le pouvez tre.

  ALBERT.

  Ah! quel homme de Dieu! quel excs de douceur!

  POLIDORE.

  Quelle douceur, vous-mme, aprs un tel malheur!

  ALBERT.

  Que puissiez-vous avoir toutes choses prospres!

  POLIDORE.

  Le bon Dieu vous maintienne!

  ALBERT.

                               Embrassons-nous en frres.

  POLIDORE.

  J'y consens de grand coeur, et me rjouis fort
  Que tout soit termin par un heureux accord.

  ALBERT.

  J'en rends grces au ciel.

  POLIDORE.

                             Il ne vous faut rien feindre,
  Votre ressentiment me donnoit lieu de craindre;
  Et Lucile tombe en faute avec mon fils,
  Comme on vous voit puissant et de biens et d'amis...

  ALBERT.

  Eh! que parlez-vous l de faute et de Lucile?

  POLIDORE.

  Soit, ne commenons point un discours inutile.
  Je veux bien que mon fils y trempe grandement:
  Mme, si cela fait  votre allgement[200],
  J'avouerai qu' lui seul en est toute la faute;
  Que votre fille avoit une vertu trop haute
  Pour avoir jamais fait ce pas contre l'honneur,
  Sans l'incitation d'un mchant suborneur;
  Que le tratre a sduit sa pudeur innocente,
  Et de votre conduite ainsi dtruit l'attente.
  Puisque la chose est faite, et que, selon mes voeux,
  Un esprit de douceur nous met d'accord tous deux,
  Ne ramentevons rien[201], et rparons l'offense
  Par la solennit d'une heureuse alliance.

  ALBERT,  part.

  O Dieu! quelle mprise! et qu'est-ce qu'il m'apprend!
  Je rentre ici d'un trouble en un autre aussi grand.
  Dans ces divers transports je ne sais que rpondre,
  Et, si je dis un mot, j'ai peur de me confondre.

  POLIDORE.

  A quoi pensez-vous l, seigneur Albert?

  ALBERT.

                                          A rien.
  Remettons, je vous prie,  tantt l'entretien.
  Un mal subit me prend, qui veut que je vous laisse.


SCNE V.--POLIDORE.

  Je lis dedans son me, et vois ce qui le presse.
  A quoi que sa raison l'et dj dispos,
  Son dplaisir n'est pas encor tout apais.
  L'image de l'affront lui revient, et sa fuite
  Tche  me dguiser le trouble qui l'agite.
  Je prends part  sa honte, et son deuil m'attendrit.
  Il faut qu'un peu de temps remette son esprit.
  La douleur trop contrainte aisment se redouble[202].
  Voici mon jeune fou, d'o nous vient tout ce trouble.


SCNE VI.--POLIDORE, VALRE.

  POLIDORE.

  Enfin, le beau mignon, vos bons dportemens
  Troubleront les vieux jours d'un pre  tous momens;
  Tous les jours vous ferez de nouvelles merveilles,
  Et nous n'aurons jamais autre chose aux oreilles.

  VALRE.

  Que fais-je tous les jours qui soit si criminel?
  En quoi mriter tant le courroux paternel?

  POLIDORE.

  Je suis un trange homme, et d'une humeur terrible,
  D'accuser un enfant si sage et si paisible!
  Las! il vit comme un saint, et dedans la maison
  Du matin jusqu'au soir il est en oraison!
  Dire qu'il pervertit l'ordre de la nature,
  Et fait du jour la nuit,  la grande imposture!
  Qu'il n'a considr pre ni parent
  En vingt occasions: horrible fausset!
  Que de frache mmoire un furtif hymne
  A la fille d'Albert a joint sa destine,
  Sans craindre de la suite un dsordre puissant;
  On le prend pour un autre, et le pauvre innocent
  Ne sait pas seulement ce que je lui veux dire!
  Ah! chien, que j'ai reu du ciel pour mon martyre,
  Te croiras-tu toujours? et ne pourrai-je pas
  Te voir tre une fois sage avant mon trpas?

  VALRE, seul et rvant.

  D'o peut venir ce coup? Mon me embarrasse
  Ne voit que Mascarille o jeter sa pense.
  Il ne sera pas homme  m'en faire un aveu.
  Il faut user d'adresse, et me contraindre un peu
  Dans ce juste courroux.


SCNE VII.--VALRE, MASCARILLE.

  VALRE.

                          Mascarille, mon pre,
  Que je viens de trouver, sait toute notre affaire.

  MASCARILLE.

  Il la sait?

  VALRE.

              Oui.

  MASCARILLE.

                   D'o diantre a-t-il pu la savoir?

  VALRE.

  Je ne sais point sur qui ma conjecture asseoir;
  Mais enfin d'un succs[203] cette affaire est suivie,
  Dont j'ai tous les sujets d'avoir l'me ravie.
  Il ne m'en a pas dit un mot qui ft fcheux
  Il excuse ma faute, il approuve mes feux
  Et je voudrois savoir qui peut tre capable
  D'avoir pu rendre ainsi son esprit si traitable.
  Je ne puis t'exprimer l'aise que j'en reoi.

  MASCARILLE.

  Et que me diriez-vous, monsieur, si c'toit moi
  Qui vous et procur cette heureuse fortune?

  VALRE.

  Bon! bon! tu voudrois bien ici m'en donner d'une.

  MASCARILLE.

  C'est moi, vous dis-je, moi dont le patron le sait,
  Et qui vous ai produit ce favorable effet.

  VALRE.

  Mais, l, sans te railler?

  MASCARILLE.

                             Que le diable m'emporte
  Si je fais raillerie, et s'il n'est de la sorte!

  VALRE, mettant l'pe  la main.

  Et qu'il m'entrane, moi, si tout prsentement
  Tu n'en vas recevoir le juste payement!

  MASCARILLE.

  Ah! monsieur, qu'est ceci? Je dfends la surprise[204].

  VALRE.

  C'est la fidlit que tu m'avais promise?
  Sans ma feinte, jamais tu n'eusses avou
  Le trait que j'ai bien cru que tu m'avois jou.
  Tratre, de qui la langue  causer trop habile
  D'un pre contre moi vient d'chauffer la bile,
  Qui me perds tout  fait, il faut sans discourir,
  Que tu meures.

  MASCARILLE.

                 Tout beau. Mon me, pour mourir,
  N'est pas en bon tat. Daignez, je vous conjure,
  Attendre le succs qu'aura cette aventure.
  J'ai de fortes raisons qui m'ont fait rvler
  Un hymen que vous-mme aviez peine  celer.
  C'toit un coup d'tat, et vous verrez l'issue
  Condamner la fureur que vous avez conue.
  De quoi vous fchez-vous, pourvu que vos souhaits,
  Se trouvent par mes soins pleinement satisfaits,
  Et voient mettre  fin la contrainte o vous tes?

  VALRE.

  Et si tous ces discours ne sont que des sornettes?

  MASCARILLE.

  Toujours serez-vous lors  temps de me tuer.
  Mais enfin mes projets pourront s'effectuer.
  Dieu fera pour les siens, et, content dans la suite,
  Vous me remercierez de ma rare conduite.

  VALRE.

  Nous verrons. Mais Lucile...

  MASCARILLE.

                               Alte! son pre sort.


SCNE VIII.--ALBERT, VALRE, MASCARILLE.

  ALBERT, les cinq premiers vers sans voir Valre.

  Plus je reviens du trouble o j'ai donn d'abord,
  Plus je me sens piqu de ce discours trange,
  Sur qui ma peur prenoit un si dangereux change:
  Car Lucile soutient que c'est une chanson,
  Et m'a parl d'un air  m'ter tout soupon.
  Ah! monsieur, est-ce vous de qui l'audace insigne
  Met en jeu mon honneur et fait ce conte indigne?

  MASCARILLE.

  Seigneur Albert, prenez un ton un peu plus doux,
  Et contre votre gendre ayez moins de courroux.

  ALBERT.

  Comment, gendre! Coquin! tu portes bien la mine
  De pousser les ressorts d'une telle machine
  Et d'en avoir t le premier inventeur.

  MASCARILLE.

  Je ne vois ici rien  vous mettre en fureur.

  ALBERT.

  Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille,
  Et faire un tel scandale  toute une famille?

  MASCARILLE.

  Le voil prt de faire en tout vos volonts.

  ALBERT.

  Que voudrois-je, sinon qu'il dt des vrits?
  Si quelque intention le pressoit pour Lucile,
  La recherche en pouvoit tre honnte et civile;
  Il falloit l'attaquer du ct du devoir,
  Il falloit de son pre implorer le pouvoir,
  Et non pas recourir  cette lche feinte,
  Qui porte  la pudeur une sensible atteinte.

  MASCARILLE.

  Quoi! Lucile n'est pas, sous des liens secrets,
  A mon matre?

  ALBERT.

                Non, tratre, et n'y sera jamais.

  MASCARILLE.

  Tout doux: et, s'il est vrai que ce soit chose faite,
  Voulez-vous l'approuver, cette chane secrte?

  ALBERT.

  Et, s'il est constant, toi, que cela ne soit pas,
  Veux-tu te voir casser les jambes et les bras?

  VALRE.

  Monsieur, il est ais de vous faire parotre
  Qu'il dit vrai.

  ALBERT.

                  Bon! voil l'autre encor! digne matre
  D'un semblable valet! O les menteurs hardis!

  MASCARILLE.

  D'homme d'honneur, il est ainsi que je le dis.

  VALRE.

  Quel seroit notre but de vous en faire accroire?

  ALBERT,  part.

  Ils s'entendent tous deux comme larrons en foire.

  MASCARILLE.

  Mais venons  la preuve; et, sans nous quereller,
  Faites sortir Lucile, et la laissez parler.

  ALBERT.

  Et si le dmenti par elle vous en reste?

  MASCARILLE.

  Elle n'en fera rien, monsieur, je vous proteste.
  Promettez  leurs voeux votre consentement,
  Et je veux m'exposer au plus dur chtiment,
  Si de sa propre bouche elle ne vous confesse
  Et la foi qui l'engage, et l'ardeur qui la presse.

  ALBERT.

  Il faut voir cette affaire.

    Il va frapper  sa porte.

  MASCARILLE,  Valre.

                              Allez, tout ira bien.

  ALBERT.

  Hol! Lucile, un mot.

  VALRE,  Mascarille.

                        Je crains...

  MASCARILLE.

                                     Ne craignez rien.


SCNE IX.--LUCILE, ALBERT, VALRE, MASCARILLE.

  MASCARILLE.

  Seigneur Albert, au moins silence. Enfin, madame,
  Toute chose conspire au bonheur de votre me;
  Et monsieur votre pre, averti de vos feux,
  Vous laisse votre poux et confirme vos voeux.
  Pourvu que, bannissant toutes craintes frivoles,
  Deux mots de votre aveu confirment nos paroles.

  LUCILE.

  Que me vient donc conter ce coquin assur?

  MASCARILLE.

  Bon! me voil dj d'un beau titre honor.

  LUCILE.

  Sachons un peu, monsieur, quelle belle saillie
  Fait ce conte galant qu'aujourd'hui l'on publie?

  VALRE.

  Pardon, charmant objet! un valet a parl,
  Et j'ai vu malgr moi, notre hymen rvl.

  LUCILE.

  Notre hymen?

  VALRE.

               On sait tout, adorable Lucile,
  Et vouloir dguiser est un soin inutile.

  LUCILE.

  Quoi! l'ardeur de mes feux vous a fait mon poux?

  VALRE.

  C'est un bien qui me doit faire mille jaloux;
  Mais j'impute bien moins ce bonheur de ma flamme
  A l'ardeur de vos feux qu'aux bonts de votre me.
  Je sais que vous avez sujet de vous fcher,
  Que c'toit un secret que vous vouliez cacher,
  Et j'ai de mes transports forc la violence
  A ne point violer votre expresse dfense;
  Mais...

  MASCARILLE.

          Eh bien, oui, c'est moi; le grand mal que voil!

  LUCILE.

  Est-il une imposture gale  celle-l?
  Vous l'osez soutenir en ma prsence mme,
  Et pensez m'obtenir par ce beau stratagme?
  O le plaisant amant, dont la galante ardeur
  Veut blesser mon honneur au dfaut de mon coeur,
  Et que mon pre, mu par l'clat d'un sot conte,
  Paye avec mon hymen qui me couvre de honte!
  Quand tout contribueroit  votre passion,
  Mon pre, les destins, mon inclination,
  On me verroit combattre, en ma juste colre,
  Mon inclination, les destins et mon pre,
  Perdre mme le jour avant que de m'unir
  A qui par ce moyen auroit cru m'obtenir.
  Allez; et, si mon sexe avecque biensance
  Se pouvait emporter  quelque violence,
  Je vous apprendrois bien  me traiter ainsi!

  VALRE,  Mascarille.

  C'en est fait, son courroux ne peut tre adouci.

  MASCARILLE.

  Laissez-moi lui parler. Eh! madame, de grce,
  A quoi bon maintenant toute cette grimace?
  Quelle est votre pense, et quel bourru[205] transport
  Contre vos propres voeux vous fait roidir si fort?
  Si monsieur votre pre toit homme farouche,
  Passe; mais il permet que la raison le touche;
  Et lui-mme m'a dit qu'une confession
  Vous va tout obtenir de son affection.
  Vous sentez, je crois bien, quelque petite honte
  A faire un libre aveu de l'amour qui vous dompte;
  Mais, s'il vous a fait prendre un peu de libert,
  Par un bon mariage on voit tout rajust;
  Et, quoi que l'on reproche au feu qui vous consomme[206],
  Le mal n'est pas si grand que de tuer un homme.
  On sait que la chair est fragile quelquefois,
  Et qu'une fille, enfin, n'est ni caillou ni bois.
  Vous n'avez pas t, sans doute, la premire,
  Et vous ne serez pas, je le crois[207], la dernire.

  LUCILE.

  Quoi! vous pouvez our ces discours effronts,
  Et vous ne dites mot  ces indignits?

  ALBERT.

  Que veux-tu que je die? Une telle aventure
  Me met tout hors de moi.

  MASCARILLE.

                           Madame, je vous jure
  Que dj vous devriez avoir tout confess.

  LUCILE.

  Et quoi donc confesser?

  MASCARILLE.

                          Quoi? ce qui s'est pass
  Entre mon matre et vous. La belle raillerie!

  LUCILE.

  Et que s'est-il pass, monstre d'effronterie,
  Entre ton matre et moi?

  MASCARILLE.

                           Vous devez, que je croi,
  En savoir un peu plus de nouvelles que moi;
  Et pour vous cette nuit fut trop douce pour croire
  Que vous puissiez si vite en perdre la mmoire.

  LUCILE.

  C'est trop souffrir, mon pre, un impudent valet!

    Elle lui donne un soufflet.


SCNE X[208].--ALBERT, VALRE, MASCARILLE.

  MASCARILLE.

  Je crois qu'elle me vient de donner un soufflet.

  ALBERT.

  Va, coquin, sclrat, sa main vient sur ta joue
  De faire une action dont son pre la loue.

  MASCARILLE.

  Et nonobstant cela, qu'un diable en cet instant,
  M'emporte, si j'ai dit rien que de trs-constant!

  ALBERT.

  Et, nonobstant cela, qu'on me coupe une oreille,
  Si tu portes fort loin une audace pareille!

  MASCARILLE.

  Voulez-vous deux tmoins qui me justifieront?

  ALBERT.

  Veux-tu deux de mes gens qui te btonneront?

  MASCARILLE.

  Leur rapport doit au mien donner toute crance...

  ALBERT.

  Leurs bras peuvent du mien rparer l'impuissance.

  MASCARILLE.

  Je vous dis que Lucile agit par honte ainsi.

  ALBERT.

  Je te dis que j'aurai raison de tout ceci.

  MASCARILLE.

  Connoissez-vous Ormin, ce gros notaire habile?

  ALBERT.

  Connois-tu bien Grimpant, le bourreau de la ville?

  MASCARILLE.

  Et Simon le tailleur, jadis si recherch?

  ALBERT.

  Et la potence mise au milieu du march?

  MASCARILLE.

  Vous verrez confirmer par eux cet hymne.

  ALBERT.

  Tu verras achever par eux ta destine.

  MASCARILLE.

  Ce sont eux qu'ils ont pris pour tmoins de leur foi.

  ALBERT.

  Ce sont eux qui dans peu me vengeront de toi.

  MASCARILLE.

  Et ces yeux les ont vus s'entre-donner parole.

  ALBERT.

  Et ces yeux te verront faire la capriole[209].

  MASCARILLE.

  Et, pour signe, Lucile avoit un voile noir.

  ALBERT.

  Et, pour signe, ton front nous le fait assez voir.

  MASCARILLE.

  O l'obstin vieillard!

  ALBERT.

                         O le fourbe damnable!
  Va, rends grce  mes ans, qui me font incapable
  De punir sur-le-champ l'affront que tu me fais
  Tu n'en perds que l'attente, et je te le promets.


SCNE XI.--VALRE, MASCARILLE.

  VALRE.

  Eh bien, ce beau succs que tu devois produire...

  MASCARILLE.

  J'entends  demi-mot ce que vous voulez dire:
  Tout s'arme contre moi; pour moi de tous cts,
  Je vois coups de bton et gibets apprts.
  Aussi, pour tre en paix dans ce dsordre extrme,
  Je me vais d'un rocher prcipiter moi-mme,
  Si, dans le dsespoir dont mon coeur est outr,
  Je puis en rencontrer d'assez haut  mon gr.
  Adieu, monsieur.

  VALRE.

                   Non, non, ta fuite est superflue:
  Si tu meurs, je prtends que ce soit  ma vue.

  MASCARILLE.

  Je ne saurois mourir quand je suis regard,
  Et mon trpas ainsi se verroit retard.

  VALRE.

  Suis-moi, tratre, suis-moi; mon amour en furie
  Te fera voir si c'est matire  raillerie.

  MASCARILLE, seul.

  Malheureux Mascarille,  quels maux aujourd'hui
  Te vois-tu condamn pour le pch d'autrui!


  [193] Les trois scnes suivantes sont empruntes de l'_Interesse_, de
  Secchi.

  [194] Le pluriel amis, _amici_, est un idiotisme italien encore en usage
  et que Molire traduit littralement.

  [195] Pour: dis-lui que je.

  [196] La fin de cette scne est une imitation de l'_Innavertito_, de
  Barbieri, qui a servi  Molire pour son _tourdi_.

  [197] Albert veut dire: quelqu'un m'a trahi par l'espoir d'une
  rcompense. Le style de Molire n'est pas encore form.

  [198] Au lieu de: pour ma rputation. Estime dans le sens passif.
  Archasme.

  [199] Scne imite, mais avec supriorit, de l'_Interesse_, de Secchi.

  [200] Pour: si cela contribue  vous soulager. Remarquons, une fois pour
  toutes, l'emploi du verbe faire dans le mme sens et avec la mme valeur
  que les Anglais donnent au mot _to do_.

  [201] Pour: ne rappelons pas dans notre esprit. Archasme excellent, et
  perdu.

  [202] Pour: s'accrot volontiers. Expression doublement impropre.

  [203] Pour: d'un dnoment, du latin _succedere, cedere sub-_.

  [204] Pour: je proteste contre la surprise. Expression impropre.

  [205] Pour: chagrin, bizarre.

  [206] Pour: consume. Archasme surann. On tait encore incertain sur le
  sens de ces deux mots  l'poque de Vaugelas et de Th. Corneille.
  _Consommer_ indique l'absorption, et _consumer_, la destruction.

  [207] Ellipse archaque, pour:  ce que je crois.

  [208] Scne emprunte  Secchi, mais embellie. Voy. p. 149.

  [209] Pour: cabriole. Archasme; du latin, _capra_, chvre.




ACTE IV


SCNE I.--ASCAGNE, FROSINE.

  FROSINE.

  L'aventure est fcheuse.

  ASCAGNE.

                           Ah! ma chre Frosine,
  Le sort absolument a conclu ma ruine.
  Cette affaire, venue au point o la voil,
  N'est pas assurment pour en demeurer l;
  Il faut qu'elle passe outre; et Lucile et Valre,
  Surpris des nouveauts d'un semblable mystre,
  Voudront chercher un jour, dans ces obscurits,
  Par qui tous mes projets se verront avorts.
  Car enfin, soit qu'Albert ait part au stratagme,
  Ou qu'avec tout le monde on l'ait tromp lui-mme,
  S'il arrive une fois que mon sort clairci
  Mette ailleurs tout le bien dont le sien a grossi,
  Jugez s'il aura lieu de souffrir ma prsence:
  Son intrt dtruit me laisse  ma naissance;
  C'est fait de sa tendresse; et, quelque sentiment
  O pour ma fourbe alors pt tre mon amant,
  Voudra-t-il avouer pour pouse une fille
  Qu'il verra sans appui de biens et de famille?

  FROSINE.

  Je trouve que c'est l raisonner comme il faut;
  Mais ces rflexions devaient venir plus tt.
  Qui vous a jusqu'ici cach cette lumire?
  Il ne falloit pas tre une grande sorcire
  Pour voir, ds le moment de vos desseins pour lui,
  Tout ce que votre esprit ne voit que d'aujourd'hui;
  L'action le disoit; et, ds que je l'ai sue,
  Je n'en ai prvu gure une meilleure issue.

  ASCAGNE.

  Que dois-je faire enfin? Mon trouble est sans pareil:
  Mettez-vous  ma place, et me donnez conseil.

  FROSINE.

  Ce doit tre vous-mme, en prenant votre place,
  A me donner conseil dessus cette disgrce;
  Car je suis maintenant vous, et vous tes moi:
  Conseillez-moi, Frosine; au point o je me voi,
  Quel remde trouver? Dites, je vous en prie.

  ASCAGNE.

  Hlas! ne traitez point ceci de raillerie;
  C'est prendre peu de part  mes cuisants ennuis
  Que de rire et de voir les termes o j'en suis.

  FROSINE.

  Non, vraiment, tout de bon, votre ennui m'est sensible,
  Et pour vous en tirer je ferois mon possible.
  Mais que puis-je, aprs tout? Je vois fort peu de jour
  A tourner cette affaire au gr de votre amour.

  ASCAGNE.

  Si rien ne peut m'aider, il faut donc que je meure.

  FROSINE.

  Ah! pour cela toujours il est assez bonne heure:
  La mort est un remde  trouver quand on veut,
  Et l'on s'en doit servir le plus tard que l'on peut.

  ASCAGNE.

  Non, non, Frosine, non, si vos conseils propices
  Ne conduisent mon sort parmi ces prcipices,
  Je m'abandonne toute aux traits du dsespoir.

  FROSINE.

  Savez-vous ma pense? Il faut que j'aille voir
  La... Mais raste vient, qui pourroit nous distraire.
  Nous pourrons, en marchant, parler de cette affaire.
  Allons, retirons-nous.


SCNE II.--RASTE, GROS-REN.

  RASTE.

                         Encore rebut?

  GROS-REN.

  Jamais ambassadeur ne fut moins cout.
  A peine ai-je voulu lui porter la nouvelle
  Du moment d'entretien que vous souhaitez d'elle,
  Qu'elle m'a rpondu, tenant son quant--moi[210]:
  Va, va, je fais tat de lui comme de toi;
  Dis-lui qu'il se promne, et, sur ce beau langage,
  Pour suivre son chemin m'a tourn le visage,
  Et Marinette aussi, d'un ddaigneux museau,
  Lchant un: Laissez-nous, beau valet de carreau!
  M'a plant l comme elle; et mon sort et le vtre
  N'ont rien  se pouvoir reprocher l'un  l'autre.

  RASTE.

  L'ingrate! recevoir avec tant de fiert
  Le prompt retour d'un coeur justement emport!
  Quoi! le premier transport d'un amour qu'on abuse
  Sous tant de vraisemblance est indigne d'excuse?
  Et ma plus vive ardeur, en ce moment fatal,
  Devoit tre insensible au bonheur d'un rival?
  Tout autre n'et pas fait mme chose en ma place,
  Et se ft moins laiss surprendre  tant d'audace?
  De mes justes soupons suis-je sorti trop tard?
  Je n'ai point attendu de serments de sa part;
  Et, lorsque tout le monde encor ne sait qu'en croire,
  Ce coeur impatient lui rend toute sa gloire,
  Il cherche  s'excuser; et le sien voit si peu
  Dans ce profond respect la grandeur de mon feu!
  Loin d'assurer une me et lui fournir des armes
  Contre ce qu'un rival lui veut donner d'alarmes,
  L'ingrate m'abandonne  mon jaloux transport,
  Et rejette de moi message, crit, abord!
  Ah! sans doute un amour a peu de violence,
  Qu'est capable d'teindre une si foible offense;
  Et ce dpit si prompt  s'armer de rigueur
  Dcouvre assez pour moi tout le fond de son coeur,
  Et de quel prix doit tre  prsent  mon me
  Tout ce dont son caprice a pu flatter ma flamme.
  Non, je ne prtends plus demeurer engag
  Pour un coeur o je vois le peu de part que j'ai;
  Et, puisque l'on tmoigne une froideur extrme
  A conserver les gens, je veux faire de mme.

  GROS-REN.

  Et moi de mme aussi. Soyons tous deux fchs,
  Et mettons notre amour au rang des vieux pchs.
  Il faut apprendre  vivre  ce sexe volage,
  Et lui faire sentir que l'on a du courage.
  Qui souffre ses mpris les veut bien recevoir.
  Si nous avions l'esprit de nous faire valoir,
  Les femmes n'auroient pas la parole si haute.
  Oh! qu'elles nous sont bien fires par notre faute!
  Je veux tre pendu, si nous ne les verrions
  Sauter  notre cou plus que nous ne voudrions,
  Sans tous ces vils devoirs dont la plupart des hommes
  Les gtent tous les jours dans le sicle o nous sommes.

  RASTE.

  Pour moi, sur toute chose, un mpris me surprend;
  Et, pour punir le sien par un autre aussi grand,
  Je veux mettre en mon coeur une nouvelle flamme.

  GROS-REN.

  Et moi, je ne veux plus m'embarrasser de femme;
  A toutes je renonce, et crois, en bonne foi,
  Que vous feriez fort bien de faire comme moi,
  Car, voyez-vous, la femme est, comme on dit, mon matre,
  Un certain animal difficile  connotre,
  Et de qui la nature est fort encline au mal:
  Et, comme un animal est toujours animal,
  Et ne sera jamais qu'animal, quand sa vie
  Dureroit cent mille ans; aussi, sans repartie,
  La femme est toujours femme, et jamais ne sera
  Que femme, tant qu'entier le monde durera:
  D'o vient qu'un certain Grec dit que sa tte passe
  Pour un sable mouvant. Car, gotez bien, de grce,
  Ce raisonnement-ci, lequel est des plus forts:
  Ainsi que la tte est comme le chef du corps,
  Et que le corps sans chef est pire qu'une bte;
  Si le chef n'est pas bien d'accord avec la tte,
  Que tout ne soit pas bien rgl par le compas,
  Nous voyons arriver de certains embarras;
  La brutale partie alors veut prendre empire
  Dessus la sensitive, et l'on voit que l'un tire
  A dia, l'autre  hurhaut; l'un demande du mou,
  L'autre du dur; enfin tout va sans savoir o;
  Pour montrer qu'ici-bas, ainsi qu'on l'interprte,
  La tte d'une femme est comme la girouette
  Au haut d'une maison, qui tourne au premier vent:
  C'est pourquoi le cousin d'Aristote souvent
  La compare  la mer; d'o vient qu'on dit qu'au monde
  On ne peut rien trouver de si stable que l'onde.
  Or, par comparaison (car la comparaison
  Nous fait distinctement comprendre une raison,
  Et nous aimons bien mieux, nous autres gens d'tude,
  Une comparaison qu'une similitude);
  Par comparaison donc, mon matre, s'il vous plat,
  Comme on voit que la mer, quand l'orage s'accroit,
  Vient  se courroucer, le vent souffle et ravage,
  Les flots contre les flots font un rem-mnage
  Horrible, et le vaisseau, malgr le nautonier,
  Va tantt  la cave, et tantt au grenier:
  Ainsi, quand une femme a sa tte fantasque,
  On voit une tempte en forme de bourrasque,
  Qui veut comptiter par de certains... propos,
  Et lors un... certain vent, qui, par... de certains flots,
  De... certaine faon, ainsi qu'un banc de sable...
  Quand... Les femmes enfin ne valent pas le diable.

  RASTE.

  C'est fort bien raisonner.

  GROS-REN.

                             Assez bien, Dieu merci.
  Mais je les vois, monsieur, qui passent par ici.
  Tenez-vous ferme au moins!

  RASTE.

                             Ne te mets pas en peine.

  GROS-REN.

  J'ai bien peur que ses yeux resserrent votre chane.


SCNE III[211].--LUCILE, RASTE, MARINETTE, GROS-REN.

  MARINETTE.

  Je l'aperois encor, mais ne vous rendez point.

  LUCILE.

  Ne me souponne pas d'tre faible  ce point.

  MARINETTE.

  Il vient  nous.

  RASTE.

                   Non, non, ne croyez pas, madame,
  Que je revienne encor vous parler de ma flamme.
  C'en est fait; je me veux gurir, et connois bien
  Ce que de votre coeur a possd le mien.
  Un courroux si constant pour l'ombre d'une offense
  M'a trop bien clair de[212] votre indiffrence,
  Et je dois vous montrer que les traits du mpris
  Sont sensibles surtout aux gnreux esprits.
  Je l'avouerai, mes yeux observoient dans les vtres
  Des charmes qu'ils n'ont point trouv dans tous les autres,
  Et le ravissement o j'tois de mes fers
  Les auroit prfrs  des sceptres offerts.
  Oui, mon amour pour vous sans doute toit extrme,
  Je vivois tout en vous; et, je l'avouerai mme,
  Peut-tre qu'aprs tout j'aurai, quoique outrag,
  Assez de peine encore  m'en voir dgag:
  Possible que[213], malgr la cure qu'elle essaye,
  Mon me saignera longtemps de cette plaie,
  Et qu'affranchi d'un joug qui faisoit tout mon bien,
  Il faudra me rsoudre  n'aimer jamais rien.
  Mais enfin il n'importe, et, puisque votre haine
  Chasse un coeur tant de fois que l'amour vous ramne,
  C'est la dernire ici des importunits
  Que vous aurez jamais de mes voeux rebuts.

  LUCILE.

  Vous pouvez faire aux miens la grce tout entire,
  Monsieur, et m'pargner encor cette dernire.

  RASTE.

  Eh bien, madame, eh bien, ils seront satisfaits.
  Je romps avecque vous, et j'y romps pour jamais,
  Puisque vous le voulez. Que je perde la vie
  Lorsque de vous parler je reprendrai l'envie!

  LUCILE.

  Tant mieux; c'est m'obliger.

  RASTE.

                               Non, non, n'ayez pas peur
  Que je fausse parole; euss-je un foible coeur
  Jusques  n'en pouvoir effacer votre image,
  Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage
  De me voir revenir.

  LUCILE.

                      Ce seroit bien en vain.

  RASTE.

  Moi-mme de cent coups je percerois mon sein,
  Si j'avois jamais fait cette bassesse insigne
  De vous revoir aprs ce traitement indigne.

  LUCILE.

  Soit; n'en parlons donc plus.

  RASTE.

                                Oui, oui, n'en parlons plus;
  Et, pour trancher ici tout propos superflus,
  Et vous donner, ingrate une preuve certaine
  Que je veux sans retour sortir de votre chane,
  Je ne veux rien garder qui puisse retracer
  Ce que de mon esprit il me faut effacer.
  Voici votre portrait; il prsente  la vue
  Cent charmes merveilleux dont vous tes pourvue;
  Mais il cache sous eux cent dfauts aussi grands,
  Et c'est un imposteur, enfin je vous le rends.

  GROS-REN.

  Bon!

  LUCILE.

       Et moi, pour vous suivre au dessein de tout rendre,
  Voil le diamant que vous m'aviez fait prendre.

  MARINETTE.

  Fort bien!

  RASTE.

             Il est  vous encor, ce bracelet.

  LUCILE.

  Et cette agate  vous, qu'on fit mettre en cachet.

  RASTE lit.

      Vous m'aimez d'un amour extrme,
  raste, et de mon coeur voulez tre clairci;
      Si je n'aime raste de mme,
  Au moins aim-je fort qu'raste m'aime ainsi.

  LUCILE.

  Vous m'assuriez par l d'agrer mon service;
  C'est une fausset digne de ce suplice.

    Il dchire la lettre.

  LUCILE lit.

  J'ignore le destin de mon amour ardente,
      Et jusqu' quand je souffrirai;
      Mais je sais,  beaut charmante!
      Que toujours je vous aimerai.

  RASTE.

  Voil qui m'assuroit  jamais de vos feux;
  Et la main et la lettre ont menti toutes deux.

    Elle dchire la lettre.

  GROS-REN.

  Poussez!

  RASTE.

           Elle est de vous. Suffit, mme fortune.

  MARINETTE,  Lucile.

  Ferme!

  LUCILE.

         J'aurois regret d'en pargner aucune.

  GROS-REN,  raste.

  N'ayez pas le dernier.

  MARINETTE,  Lucile.

                         Tenez bon jusqu'au bout.

  LUCILE.

  Enfin voil le reste.

  RASTE.

                        Et, grce au ciel, c'est tout.
  Que sois-je extermin si je ne tiens parole!

  LUCILE.

  Me confonde le ciel si la mienne est frivole!

  RASTE.

  Adieu donc.

  LUCILE.

              Adieu donc.

  MARINETTE,  Lucile.

                          Voil qui va des mieux.

  GROS-REN,  raste.

  Vous triomphez.

  MARINETTE,  Lucile.

                  Allons, tez-vous de ses yeux.

  GROS-REN,  raste.

  Retirez-vous aprs cet effort de courage.

  MARINETTE,  Lucile.

  Qu'attendez-vous encor?

  GROS-REN,  raste.

                          Que faut-il davantage?

  RASTE.

  Ah! Lucile, Lucile, un coeur comme le mien
  Se fera regretter, et je le sais fort bien.

  LUCILE.

  raste, raste, un coeur fait comme est fait le vtre
  Se peut facilement rparer par un autre.

  RASTE.

  Non, non, cherchez partout, vous n'en aurez jamais
  De si passionn pour vous, je vous promets.
  Je ne dis pas cela pour vous rendre attendrie;
  J'aurois tort d'en former encore quelque envie.
  Mes plus ardents respects n'ont pu vous obliger:
  Vous avez voulu rompre; il n'y faut plus songer.
  Mais personne aprs moi, quoi qu'on vous fasse entendre,
  N'aura jamais pour vous de passion si tendre.

  LUCILE.

  Quand on aime les gens, on les traite autrement.
  On fait de leur personne un meilleur jugement.

  RASTE.

  Quand on aime les gens, on peut, de jalousie,
  Sur beaucoup d'apparence avoir l'me saisie;
  Mais, alors qu'on les aime, on ne peut en effet
  Se rsoudre  les perdre; et vous, vous l'avez fait.

  LUCILE.

  La pure jalousie est plus respectueuse.

  RASTE.

  On voit d'un oeil plus doux une offense amoureuse.

  LUCILE.

  Non, votre coeur, raste, toit mal enflamm.

  RASTE.

  Non, Lucile, jamais vous ne m'avez aim.

  LUCILE.

  Eh! je crois que cela foiblement vous soucie[214].
  Peut-tre en seroit-il beaucoup mieux pour ma vie,
  Si je... Mais laissons l ces discours superflus:
  Je ne dis point quels sont mes pensers l-dessus.

  RASTE.

  Pourquoi?

  LUCILE.

            Par la raison que nous rompons ensemble,
  Et que cela n'est plus de saison ce me semble.

  RASTE.

  Nous rompons?

  LUCILE.

                Oui, vraiment; quoi! n'en est-ce pas fait?

  RASTE.

  Et vous voyez cela d'un esprit satisfait?

  LUCILE.

  Comme vous.

  RASTE.

              Comme moi?

  LUCILE.

                         Sans doute. C'est faiblesse
  De faire voir aux gens que leur perte nous blesse.

  RASTE.

  Mais, cruelle, c'est vous qui l'avez bien voulu.

  LUCILE.

  Moi? point du tout. C'est vous qui l'avez rsolu.

  RASTE.

  Moi? Je vous ai cru l faire un plaisir extrme.

  LUCILE.

  Point; vous avez voulu vous contenter vous-mme.

  RASTE.

  Mais, si mon coeur encor revouloit[215] sa prison,
  Si, tout fch qu'il est, il demandoit pardon?

  LUCILE.

  Non, non, n'en faites rien; ma foiblesse est trop grande;
  J'aurois peur d'accorder trop tt votre demande.

  RASTE.

  Ah! vous ne pouvez pas trop tt me l'accorder,
  Ni moi sur cette peur trop tt le demander:
  Consentez-y, madame; une flamme si belle
  Doit, pour votre intrt, demeurer immortelle,
  Je le demande enfin, me l'accorderez-vous,
  Ce pardon obligeant?

  LUCILE.

                       Remenez-moi chez nous.


SCNE IV.--MARINETTE, GROS-REN.

  MARINETTE.

  O la lche personne!

  GROS-REN.

                       Ah! le foible courage!

  MARINETTE.

  J'en rougis de dpit.

  GROS-REN.

                        J'en suis gonfl de rage!
  Ne t'imagine pas que je me rende ainsi.

  MARINETTE.

  Et ne pense pas, toi, trouver ta dupe aussi.

  GROS-REN.

  Viens, viens frotter ton nez auprs de ma colre.

  MARINETTE.

  Tu nous prends pour une autre, et tu n'as pas affaire
  A ma sotte matresse. Ardez[216] le beau museau,
  Pour nous donner envie encore de sa peau!
  Moi, j'aurois de l'amour pour ta chienne de face?
  Moi, je te chercherois? Ma foi, l'on t'en fricasse
  Des filles comme nous.

  GROS-REN.

                         Oui! tu le prends par l?
  Tiens, tiens, sans y chercher tant de faons, voil
  Ton beau galand[217] de neige, avec ta nonpareille[218];
  Il n'aura plus l'honneur d'tre sur mon oreille.

  MARINETTE.

  Et toi, pour te montrer que tu m'es  mpris,
  Voil ton demi-cent d'pingles de Paris,
  Que tu me donnas hier avec tant de fanfare.

  GROS-REN.

  Tiens, encor ton couteau. La pice est riche et rare:
  Il te cota six blancs lorsque tu m'en fis don.

  MARINETTE.

  Tiens tes ciseaux, avec ta chane de laiton.

  GROS-REN.

  J'oubliois d'avant-hier ton morceau de fromage.
  Tiens. Je voudrois pouvoir rejeter le potage
  Que tu me fis manger, pour n'avoir rien  toi.

  MARINETTE.

  Je n'ai point maintenant de tes lettres sur moi;
  Mais j'en ferai du feu jusques  la dernire.

  GROS-REN.

  Et des tiennes tu sais ce que j'en saurai faire.

  MARINETTE.

  Prends garde  ne venir jamais me reprier.

  GROS-REN.

  Pour couper tout chemin  nous rapatrier,
  Il faut rompre la paille. Une paille rompue[219]
  Rend, entre gens d'honneur, une affaire conclue.
  Ne fais point les doux yeux; je veux tre fch.

  MARINETTE.

  Ne me lorgne point, toi; j'ai l'esprit trop touch.

  GROS-REN.

  Romps; voil le moyen de ne s'en plus ddire;
  Romps. Tu ris, bonne bte!

  MARINETTE.

                             Oui, car tu me fais rire.

  GROS-REN.

  La peste soit ton ris! voil tout mon courroux
  Dj dulcifi. Qu'en dis-tu, romprons-nous,
  Ou ne romprons-nous pas?

  MARINETTE.

                           Vois.

  GROS-REN.

                                 Vois, toi.

  MARINETTE.

                                            Vois toi-mme.

  GROS-REN.

  Est-ce que tu consens que jamais je ne t'aime?

  MARINETTE.

  Moi? Ce que tu voudras.

  GROS-REN.

                          Ce que tu voudras, toi,
  Dis.

  MARINETTE.

       Je ne dirai rien.

  GROS-REN.

                         Ni moi non plus.

  MARINETTE.

                                          Ni moi.

  GROS-REN.

  Ma foi, nous ferons mieux de quitter la grimace.
  Touche, je te pardonne.

  MARINETTE.

                          Et moi, je te fais grce.

  GROS-REN.

  Mon Dieu! qu' tes appas je suis accoquin!

  MARINETTE.

  Que Marinette est sotte aprs[220] son Gros-Ren!


  [210] Proverbe populaire dont l'usage s'est conserv.

  [211] Scne dont l'ide seulement se trouve dans le canevas italien cit
  par Cailhava, _gli Sdegni amorosi_, les Ddains amoureux, et non les
  Dpits, comme on l'a traduit. Ce canevas est trop grossier et comme
  rudimentaire. Molire a trouv dans son coeur amoureux les traits
  charmants et touchants de ce petit chef-d'oeuvre.

  [212] Pour: clair sur. Non-seulement la langue n'tait pas fixe, mais
  Molire ne la connaissait pas encore.

  [213] Pour: il est possible. Ellipse archaque.

  [214] Pour: vous cause souci, verbe neutre dans le sens actif. Archasme
  hors d'usage.

  [215] Pour: voulait de nouveau; du latin _rursus_. Archasme
  trs-regrettable.

  [216] Pour: regardez. Apocope et archasme populaire tout  fait hors
  d'usage, mme dans le bas peuple.

  [217] Pour: galon; du mot espagnol _galan_, qui vient lui-mme de
  _gala_, habit de fte. On faisait alors prsent de galands, ou noeuds
  d'Espagne, et de gants de mme pays, comme le prouvent les lettres de
  Balzac et de Voiture.

  [218] La nonpareille tait un petit ruban de couleur diffrente, qui
  attachait le galand.

  [219] Proverbe populaire dont l'origine est germanique. La rupture d'un
  faisceau de branchages, ou d'un seul rameau, ou mme d'une tige de bl
  (_festuca_, paille), tait le symbole convenu qui indiquait la rupture
  de la paix. Dans la lgislation romaine, la paille rompue par le
  dbiteur insolvable sur le seuil de son logis indiquait qu'il brisait
  avec l'honneur et avec la socit commune des hommes, en livrant ce qui
  lui restait  ses cranciers. Le sens de ce symbole est rest jusqu'
  nous profondment empreint dans la langue. Rompre la paille, c'est en
  finir absolument avec quelqu'un.

  [220] Pour: en faveur de. Archasme pass de mode.




ACTE V


SCNE I[221].--MASCARILLE.

  Ds que l'obscurit rgnera dans la ville,
  Je me veux introduire au logis de Lucile;
  Va vite de ce pas prparer pour tantt,
  Et la lanterne sourde, et les armes qu'il faut.
  Quand il m'a dit ces mots, il m'a sembl d'entendre:
  Va vitement chercher un licou pour te pendre.
  Venez , mon patron; car, dans l'tonnement
  O m'a jet d'abord un tel commandement,
  Je n'ai pas eu le temps de vous pouvoir rpondre;
  Mais je vous veux ici parler et vous confondre:
  Dfendez-vous donc bien, et raisonnons sans bruit.
  Vous voulez, dites-vous, aller voir cette nuit
  Lucile? Oui, Mascarille. Et que pensez-vous faire?
  Une action d'amant qui se veut satisfaire.
  Une action d'un homme  fort petit cerveau,
  Que d'aller sans besoin risquer ainsi sa peau.
  Mais tu sais quel motif  ce dessein m'appelle;
  Lucile est irrite. Eh bien, tant pis pour elle.
  Mais l'amour veut que j'aille apaiser son esprit.
  Mais l'amour est un sot qui ne sait ce qu'il dit.
  Nous garantira-t-il, cet amour, je vous prie,
  D'un rival, ou d'un pre, ou d'un frre en furie?
  Penses-tu qu'aucun d'eux songe  nous faire mal?
  Oui, vraiment, je le pense; et surtout ce rival.
  Mascarille, en tous cas, l'espoir o je me fonde[222],
  Nous irons bien arms; et si quelqu'un nous gronde
  Nous nous chamaillerons[223]. Oui, voil justement
  Ce que votre valet ne prtend nullement.
  Moi, chamailler, bon Dieu! Suis-je un Roland, mon matre,
  Ou quelque Ferragus[224]? C'est fort mal me connotre.
  Quand je viens  songer, moi qui me suis si cher,
  Qu'il ne faut que deux doigts d'un misrable fer
  Dans le corps, pour vous mettre un humain dans la bire,
  Je suis scandalis d'une trange manire.
  Mais tu seras arm de pied en cap. Tant pis:
  J'en serai moins lger  gagner le taillis[225];
  Et, de plus, il n'est point d'armure si bien jointe
  O ne puisse glisser une vilaine pointe.
  Oh! tu seras ainsi tenu pour un poltron!
  Soit, pourvu que toujours je branle le menton[226].
  A table comptez-moi, si vous voulez, pour quatre,
  Mais comptez-moi pour rien s'il s'agit de se battre.
  Enfin, si l'autre monde a des charmes pour vous,
  Pour moi, je trouve l'air de celui-ci fort doux.
  Je n'ai pas grande faim de mort ni de blessure,
  Et vous ferez le sot tout seul, je vous assure.


SCNE II.--VALRE, MASCARILLE.

  VALRE.

  Je n'ai jamais trouv de jour plus ennuyeux
  Le soleil semble s'tre oubli dans les cieux;
  Et jusqu'au lit qui doit recevoir sa lumire
  Je vois rester encore une telle carrire,
  Que je crois que jamais il ne l'achvera,
  Et que de sa lenteur mon me enragera.

  MASCARILLE.

  Et cet empressement pour s'en aller dans l'ombre
  Pcher vite  ttons quelque sinistre encombre.
  Vous voyez que Lucile, entire en ses rebuts...

  VALRE.

  Ne me fais point ici de contes superflus.
  Quand je devrois trouver cent embches mortelles,
  Je sens de son courroux des gnes trop cruelles;
  Et je veux l'adoucir ou terminer mon sort.
  C'est un point rsolu.

  MASCARILLE.

                         J'approuve ce transport:
  Mais le mal est, monsieur, qu'il faudra s'introduire
  En cachette.

  VALRE.

               Fort bien.

  MASCARILLE.

                          Et j'ai peur de vous nuire.

  VALRE.

  Et comment?

  MASCARILLE.

              Une toux me tourmente  mourir,
  Dont le bruit importun vous fera dcouvrir:

    Il tousse.

  De moment en moment... Vous voyez le supplice.

  VALRE.

  Ce mal se passera; prends du jus de rglisse.

  MASCARILLE.

  Je ne crois pas, monsieur, qu'il se veuille passer.
  Je serois ravi, moi, de ne vous point laisser;
  Mais j'aurois un regret mortel, si j'tois cause
  Qu'il ft  mon cher matre arriv quelque chose.


SCNE III.--VALRE, LA RAPIRE, MASCARILLE.

  LA RAPIRE.

  Monsieur, de bonne part je viens d'tre inform
  Qu'raste est contre vous fortement anim,
  Et qu'Albert parle aussi de faire pour sa fille
  Rouer jambes et bras  votre Mascarille.

  MASCARILLE.

  Moi, je ne suis pour rien dans tout cet embarras.
  Qu'ai-je fait pour me voir rouer jambes et bras?
  Suis-je donc gardien, pour employer ce style,
  De la virginit des filles de la ville?
  Sur la tentation ai-je quelque crdit?
  Et puis-je mais[227], chtif, si le coeur leur en dit?

  VALRE.

  Oh! qu'ils ne seront pas si mchants qu'ils le disent!
  Et, quelque belle ardeur que ses feux lui produisent,
  raste n'aura pas si bon march de nous.

  LA RAPIRE.

  S'il vous faisoit besoin, mon bras est tout  vous,
  Vous savez de tout temps que je suis un bon frre.

  VALRE.

  Je vous suis oblig, monsieur de la Rapire.

  LA RAPIRE.

  J'ai deux amis aussi que je vous puis donner[228],
  Qui contre tous venans sont gens  dgainer,
  Et sur qui vous pourrez prendre toute assurance.

  MASCARILLE.

  Acceptez-les, monsieur.

  VALRE.

                          C'est trop de complaisance.

  LA RAPIRE.

  Le petit Gille encore et pu nous assister,
  Sans le triste accident qui vient de nous l'ter.
  Monsieur, le grand dommage! et l'homme de service!
  Vous avez su le tour que lui fit la justice;
  Il mourut en Csar, et, lui cassant les os,
  Le bourreau ne lui put faire lcher deux mots.

  VALRE.

  Monsieur de la Rapire, un homme de la sorte,
  Doit tre regrett; mais quant  votre escorte,
  Je vous rends grces.

  LA RAPIRE.

                        Soit; mais soyez averti
  Qu'il vous cherche, et vous peut faire un mauvais parti.

  VALRE.

  Et moi, pour vous montrer combien je l'apprhende,
  Je lui veux, s'il me cherche, offrir ce qu'il demande,
  Et par toute la ville aller prsentement,
  Sans tre accompagn que de lui seulement.


SCNE IV.--VALRE, MASCARILLE.

  MASCARILLE.

  Quoi! monsieur, vous voulez tenter Dieu? Quelle audace!
  Las! vous voyez tous deux comme l'on nous menace;
  Combien de tous cts...

  VALRE.

                           Que regardes-tu l?

  MASCARILLE.

  C'est qu'il sent le bton du ct que voil.
  Enfin, si maintenant ma prudence en est crue,
  Ne nous obstinons point  rester dans la rue;
  Allons nous renfermer.

  VALRE.

                         Nous renfermer, faquin!
  Tu m'oses proposer un acte de coquin?
  Sus, sans plus de discours, rsous-toi de me suivre.

  MASCARILLE.

  Eh! monsieur mon cher matre, il est si doux de vivre,
  On ne meurt qu'une fois, et c'est pour si longtemps!...

  VALRE.

  Je m'en vais t'assommer de coups, si je t'entends.
  Ascagne vient ici, laissons-le; il faut attendre
  Quel parti de lui-mme il rsoudra de prendre.
  Cependant avec moi viens prendre  la maison
  Pour nous frotter[229]...

  MASCARILLE.

                            Je n'ai nulle dmangeaison.
  Que maudit soit l'amour, et les filles maudites
  Qui veulent en tter, puis font les chattemites[230]!


SCNE V.--ASCAGNE, FROSINE.

  ASCAGNE.

  Est-il bien vrai, Frosine, et ne rv-je point?
  De grce, contez-moi bien tout de point en point.

  FROSINE.

  Vous en saurez assez le dtail, laissez faire.
  Ces sortes d'incidents ne sont, pour l'ordinaire,
  Que redits trop de fois de moment en moment.
  Suffit que vous sachiez qu'aprs ce testament
  Qui vouloit un garon pour tenir sa promesse,
  De la femme d'Albert la dernire grossesse
  N'accoucha que de vous[231], et que lui, dessous main,
  Ayant depuis longtemps concert son dessein,
  Fit son fils de celui d'Igns la bouquetire,
  Qui vous donna pour sienne  nourrir  ma mre.
  La mort ayant ravi ce petit innocent
  Quelque dix mois aprs, Albert tant absent,
  La crainte d'un poux et l'amour maternelle
  Firent l'vnement d'une ruse nouvelle.
  Sa femme en secret lors se rendit son vrai sang,
  Vous devntes celui qui tenait votre rang;
  Et la mort de ce fils mis dans votre famille
  Se couvrit pour Albert de celle de sa fille,
  Voil de votre sort un mystre clairci,
  Que votre feinte mre a cach jusqu'ici;
  Elle en dit des raisons, et peut en avoir d'autres,
  Par qui ses intrts n'toient pas tous les vtres.
  Enfin cette visite, o j'esprois si peu,
  Plus qu'on ne pouvoit croire a servi votre feu.
  Cette Igns vous relche, et, par votre autre affaire,
  L'clat de son secret devenu ncessaire,
  Nous en avons nous deux votre pre inform;
  Un billet de sa femme a le tout confirm;
  Et, poussant plus avant encore notre pointe,
  Quelque peu de fortune  notre adresse jointe,
  Aux intrts d'Albert, de Polidore, aprs,
  Nous avons ajust si bien les intrts,
  Si doucement  lui dpli ces mystres,
  Pour n'effaroucher pas d'abord trop les affaires;
  Enfin, pour dire tout, men si prudemment
  Son esprit pas  pas  l'accommodement,
  Qu'autant que votre pre il montre de tendresse
  A confirmer les noeuds qui font votre allgresse[232].

  ASCAGNE.

  Ah! Frosine, la joie o vous m'acheminez!...
  Eh! que ne dois-je point  vos soins fortuns!

  FROSINE.

  Au reste, le bonhomme est en humeur de rire,
  Et pour son fils encor nous dfend de rien dire.


SCNE VI.--POLIDORE, ASCAGNE, FROSINE.

  POLIDORE.

  Approchez-vous, ma fille, un tel nom m'est permis,
  Et j'ai su le secret que cachoient ces habits.
  Vous avez fait un trait qui, dans sa hardiesse,
  Fait briller tant d'esprit et tant de gentillesse,
  Que je vous en excuse, et tiens mon fils heureux
  Quand il saura l'objet de ses soins amoureux.
  Vous valez tout au monde, et c'est moi qui l'assure.
  Mais le voici; prenons plaisir  l'aventure.
  Allez faire venir tous vos gens promptement.

  ASCAGNE.

  Vous obir sera mon premier compliment.


SCNE VII.--POLIDORE, VALRE, MASCARILLE.

  MASCARILLE,  Valre.

  Les disgrces souvent sont du ciel rvles.
  J'ai song cette nuit de perles dfiles
  Et d'oeufs casss; monsieur, un tel songe m'abat.

  VALRE.

  Chien de poltron!

  POLIDORE.

                    Valre! il s'apprte un combat
  O toute ta valeur te sera ncessaire.
  Tu vas avoir en tte un puissant adversaire.

  MASCARILLE.

  Et personne, monsieur, qui se veuille bouger,
  Pour retenir des gens qui se vont gorger?
  Pour moi, je le veux bien; mais, au moins, s'il arrive
  Qu'un funeste accident de votre fils vous prive,
  Ne m'en accusez point.

  POLIDORE.

                         Non, non; en cet endroit
  Je le pousse moi-mme  faire ce qu'il doit.

  MASCARILLE.

  Pre dnatur!

  VALRE.

                 Ce sentiment, mon pre,
  Est d'un homme de coeur, et je vous en rvre.
  J'ai d vous offenser, et je suis criminel
  D'avoir fait tout ceci sans l'aveu paternel;
  Mais,  quelque dpit que ma faute vous porte,
  La nature toujours se montre la plus forte,
  Et votre honneur fait bien, quand il ne veut pas voir
  Que le transport d'raste ait de quoi m'mouvoir!

  POLIDORE.

  On me faisoit tantt redouter sa menace;
  Mais les choses depuis ont bien chang de face;
  Et, sans le pouvoir fuir, d'un ennemi plus fort
  Tu vas tre attaqu.

  MASCARILLE.

                       Point de moyen d'accord?

  VALRE.

  Moi, le fuir! Dieu m'en garde! Et qui donc pourroit-ce tre?

  POLIDORE.

  Ascagne.

  VALRE.

           Ascagne?

  POLIDORE.

                    Oui, tu le vas voir parotre.

  VALRE.

  Lui, qui de me servir m'avoit donn sa foi!

  POLIDORE.

  Oui, c'est lui qui prtend avoir affaire  toi,
  Et qui veut, dans le champ o l'honneur vous appelle,
  Qu'un combat seul  seul vide votre querelle.

  MASCARILLE.

  C'est un brave homme; il sait que les coeurs gnreux
  Ne mettent point les gens en compromis pour eux.

  POLIDORE.

  Enfin, d'une imposture ils te rendent coupable,
  Dont le ressentiment m'a paru raisonnable:
  Si bien qu'Albert et moi sommes tombs d'accord
  Que tu satisferois Ascagne sur ce tort;
  Mais aux yeux d'un chacun, et sans nulles remises,
  Dans les formalits en pareil cas requises.

  VALRE.

  Et Lucile, mon pre, a, d'un coeur endurci...

  POLIDORE.

  Lucile pouse raste, et te condamne aussi;
  Et, pour convaincre mieux tes discours d'injustice,
  Veut qu' tes propres yeux cet hymen s'accomplisse.

  VALRE.

  Ah! c'est une impudence  me mettre en fureur.
  Elle a donc perdu sens, foi, conscience, honneur!


SCNE VIII.--ALBERT, POLIDORE, LUCILE, RASTE, VALRE, MASCARILLE.

  ALBERT.

  Eh bien, les combattans? On amne le ntre.
  Avez-vous dispos le courage du vtre?

  VALRE.

  Oui, oui, me voil prt, puisqu'on m'y veut forcer,
  Et, si j'ai pu trouver sujet de balancer,
  Un reste de respect en pouvoit tre cause,
  Et non pas la valeur du bras que l'on m'oppose.
  Mais c'est trop me pousser, ce respect est  bout;
  A toute extrmit mon esprit se rsout,
  Et l'on fait voir un trait de perfidie trange,
  Dont il faut hautement que mon amour se venge.

    A Lucile.

  Non pas que cet amour prtende encore  vous:
  Tout son feu se rsout en ardeur de courroux:
  Et, quand j'aurai rendu votre honte publique,
  Votre coupable hymen n'aura rien qui me pique.
  Allez, ce procd, Lucile, est odieux:
  A peine en puis-je croire au rapport de mes yeux;
  C'est de toute pudeur se montrer ennemie,
  Et vous devriez mourir d'une telle infamie.

  LUCILE.

  Un semblable discours me pourroit affliger,
  Si je n'avois en main qui m'en saura venger.
  Voici venir Ascagne, il aura l'avantage
  De vous faire changer bien vite de langage,
  Et sans beaucoup d'effort.


SCNE IX.--ALBERT, POLIDORE, ASCAGNE, LUCILE, RASTE, VALRE, FROSINE,
MARINETTE, GROS-REN, MASCARILLE.

  VALRE.

                             Il ne le fera pas.
  Quand il joindroit au sien encor vingt autres bras,
  Je le plains de dfendre une soeur criminelle;
  Mais, puisque son erreur me veut faire querelle,
  Nous le satisferons, et vous, mon brave, aussi.

  RASTE.

  Je prenois intrt tantt  tout ceci;
  Mais enfin, comme Ascagne a pris sur lui l'affaire,
  Je ne veux plus en prendre, et je le laisse faire.

  VALRE.

  C'est bien fait; la prudence est toujours de saison;
  Mais...

  RASTE.

          Il saura pour tous vous mettre  la raison.

  VALRE.

  Lui?

  POLIDORE.

       Ne t'y trompe pas; tu ne sais pas encore
  Quel trange garon est Ascagne.

  ALBERT.

                                   Il l'ignore;
  Mais il pourra dans peu le lui faire savoir.

  VALRE.

  Sus donc, que maintenant il me le fasse voir.

  MARINETTE.

  Aux yeux de tous?

  GROS-REN.

                    Cela ne seroit pas honnte.

  VALRE.

  Se moque-t-on de moi? Je casserai la tte
  A quelqu'un des rieurs. Enfin, voyons l'effet.

  ASCAGNE.

  Non, non, je ne suis pas si mchant qu'on me fait;
  Et, dans cette aventure o chacun m'intresse,
  Vous allez voir plutt clater ma foiblesse,
  Connotre que le ciel, qui dispose de nous,
  Ne me fit pas un coeur pour tenir contre vous,
  Et qu'il vous rservoit, pour victoire facile,
  De finir le destin du frre de Lucile.
  Oui, bien loin de vanter le pouvoir de mon bras,
  Ascagne va par vous recevoir le trpas:
  Mais il veut bien mourir, si sa mort ncessaire
  Peut avoir maintenant de quoi vous satisfaire,
  En vous donnant pour femme, en prsence de tous,
  Celle qui justement ne peut tre qu' vous.

  VALRE.

  Non, quand toute la terre, aprs sa perfidie
  Et les traits effronts...

  ASCAGNE.

                             Ah! souffrez que je die,
  Valre, que le coeur qui vous est engag
  D'aucun crime envers vous ne peut tre charg;
  Sa flamme est toujours pure et sa constance extrme;
  Et j'en prends  tmoin votre pre lui-mme.

  POLIDORE.

  Oui, mon fils, c'est assez rire de ta fureur,
  Et je vois qu'il est temps de te tirer d'erreur.
  Celle  qui par serment ton me est attache
  Sous l'habit que tu vois  tes yeux est cache;
  Un intrt de bien, ds ses plus jeunes ans,
  Fit ce dguisement qui trompe tant de gens,
  Et depuis peu l'amour en a su faire un autre
  Qui t'abusa, joignant leur famille  la ntre.
  Ne va point regarder  tout le monde aux yeux[233].
  Je te fais maintenant un discours srieux.
  Oui, c'est elle, en un mot, dont l'adresse subtile,
  La nuit, reut ta foi sous le nom de Lucile,
  Et qui, par ce ressort qu'on ne comprenoit pas,
  A sem parmi vous un si grand embarras.
  Mais, puisque Ascagne ici fait place  Dorothe,
  Il faut voir de vos feux toute imposture te,
  Et qu'un noeud plus sacr donne force au premier.

  ALBERT.

  Et c'est l justement ce combat singulier
  Qui devoit envers nous rparer votre offense,
  Et pour qui les dits n'ont point fait de dfense.

  POLIDORE.

  Un tel vnement rend tes esprits confus:
  Mais en vain tu voudrois balancer l-dessus.

  VALRE.

  Non, non, je ne veux pas songer  m'en dfendre;
  Et, si cette aventure a lieu de me surprendre,
  La surprise me flatte, et je me sens saisir
  De merveille[234]  la fois, d'amour et de plaisir:
  Se peut-il que ces yeux...

  ALBERT.

                             Cet habit, cher Valre,
  Souffre mal les discours que vous lui pourriez faire.
  Allons lui faire en prendre un autre, et cependant
  Vous saurez le dtail de tout cet incident.

  VALRE.

  Vous, Lucile, pardon, si mon me abuse...

  LUCILE.

  L'oubli de cette injure est une chose aise.

  ALBERT.

  Allons, ce compliment se fera bien chez nous,
  Et nous aurons loisir de nous en faire tous.

  RASTE.

  Mais vous ne songez pas, en tenant ce langage,
  Qu'il reste encore ici des sujets de carnage.
  Voil bien  tous deux notre amour couronn;
  Mais de son Mascarille et de mon Gros-Ren,
  Par qui doit Marinette tre ici possde?
  Il faut que par le sang l'affaire soit vide.

  MASCARILLE.

  Nenni, nenni, mon sang dans mon corps sied trop bien;
  Qu'il l'pouse en repos, cela ne me fait rien.
  De l'humeur que je sais la chre Marinette,
  L'hymen ne ferme pas la porte  la fleurette.

  MARINETTE.

  Et tu crois que de toi je ferois mon galant?
  Un mari passe encor; tel qu'il est, on le prend:
  On n'y va pas chercher tant de crmonie;
  Mais il faut qu'un galant soit fait  faire envie.

  GROS-REN.

  coute, quand l'hymen aura joint nos deux peaux,
  Je prtends qu'on soit sourde  tous les damoiseaux.

  MASCARILLE.

  Tu crois te marier pour toi tout seul, compre?

  GROS-REN.

  Bien entendu; je veux une femme svre,
  Ou je ferai beau bruit.

  MASCARILLE.

                          Eh! mon Dieu, tu feras
  Comme les autres font, et tu t'adouciras.
  Ces gens, avant l'hymen, si fcheux et critiques,
  Dgnrent souvent en maris pacifiques.

  MARINETTE.

  Va, va, petit mari, ne crains rien de ma foi;
  Les douceurs ne feront que blanchir contre moi[235];
  Et je te dirai tout.

  MASCARILLE.

                       O la fine pratique!
  Un mari confident!

  MARINETTE.

                     Taisez-vous, as de pique[236]!

  ALBERT.

  Pour la troisime fois, allons-nous-en chez nous
  Poursuivre en libert des entretiens si doux.


  [221] Monologue imit de l'_Interesse_ de Secchi, mais avec plus de
  verve et de vivacit.

  [222] Pour: mon espoir est que nous irons. Ellipse exagre et
  excessive, qui n'est pas un archasme.

  [223] Pour: percer les mailles de la cotte d'armes; se battre en
  ferraillant. Ce mot populaire, que nous avons conserv, ferait croire
  que _maille  partir_ a la mme origine.

  [224] Deux ferrailleurs, ou hros de chevalerie, alors  la mode.

  [225] Pour: me rfugier dans le bois, dans le fourr. Expression
  proverbiale hors d'usage.

  [226] Pour: remuer la mchoire et manger. Archasme et proverbe.

  [227] Pour: puis-je davantage; du latin _magis_. Contraction archaque,
  et locution usite aujourd'hui.

  [228] Trait de moeurs qui rsume toute l'existence des spadassins
  mridionaux, italiens, espagnols, provenaux, etc., et toute la rage des
  duels sous Louis XIII.

  [229] Pour: prendre des armes, prparer le combat. Ellipse trop forte,
  et sens obscur.

  [230] Expression populaire, pour: faire la chatte hypocrite. Du latin,
  _catus_, _cata_, et _mitis_ (chat doux).

  [231] Expression impropre, et non latine, comme on l'a prtendu, pour:
  la femme d'Albert n'eut que vous pour fruit de sa dernire grossesse.

  [232] Rcit obscur, embarrass et trs-mal crit, comme tous les
  passages de cette pice dans lesquels Molire essaye d'expliquer
  l'imbroglio italien qu'il emprunte.

  [233] Pour: regarder dans les yeux tout le monde. Expression impropre,
  faute de franais.

  [234] Pour: d'merveillement. Merveille, dans le sens actif, est un
  archasme perdu.

  [235] Pour: ne produiront pas d'effet. Expression proverbiale emprunte
  au tir des armes  feu. Les balles qui ne frappent pas le but laissent
  une marque blanchtre qui indique le point qu'elles ont frapp.

  [236] Pour: langue de serpent, piquante. Les sorcires modernes ont
  attach un sens dfavorable  cette couleur du jeu de cartes.

FIN DU DPIT AMOUREUX




  DEUXIME POQUE

  1659--1664

  COMDIES DE MOEURS.--IMITATION DU DRAME HROQUE ESPAGNOL.


     V. 1659. LES PRCIEUSES RIDICULES.

    VI. 1660. SGANARELLE, ou LE COCU IMAGINAIRE, imitation
                de l'italien.

   VII. 1661. DON GARCIE DE NAVARRE, imitation de l'espagnol.

  VIII. 1661. L'COLE DES MARIS.

    IX. 1661. LES FACHEUX.

     X. 1662. L'COLE DES FEMMES.

    XI. 1663. LA CRITIQUE DE L'COLE DES FEMMES.

   XII. 1663. L'IMPROMPTU DE VERSAILLES.

  XIII. 1664. LE MARIAGE FORC.

   XIV. 1664. LA PRINCESSE D'LIDE, imitation de l'espagnol.




LES PRCIEUSES RIDICULES

COMDIE

REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS A PARIS, LE 18 NOVEMBRE 1659, SUR LE
THATRE DU PETIT-BOURBON.


Le rgne de Louis XIV commenait; le succs de _l'tourdi_ et du _Dpit
amoureux_ venait de fixer  Paris la troupe de Molire, dont la
rputation grandissait. La salle du Petit-Bourbon, au Louvre, tait
souvent pleine; on admirait le jeu comique de _Mascarille_ et de ses
camarades. Nanmoins le nouveau matre de la scne ne se dtachait gure
de ses prdcesseurs et de ses rivaux que par une verve plus spirituelle
et plus nourrie, par une ironie plus goguenarde et plus gauloise, mle
encore de caprices italiens et de souvenirs espagnols. Nulle attaque
directe aux travers contemporains ne signalait le rformateur des moeurs
et le souverain des esprits.

Le 18 novembre 1659, le roi tant  Irun, d'o il devait ramener sa
fiance, Marie-Thrse d'Autriche, les _Prcieuses ridicules_ furent
joues par la troupe de Molire devant la cour et la bourgeoisie.
L'oeuvre nouvelle produisit un effet surprenant. On n'avait pas encore
vu sur le thtre une farce en un acte et en prose dans le genre des
sayntes espagnoles, crite du plus vigoureux style, d'une vrit
poignante, d'une navet parfaite et d'une exquise finesse de ton. Ds
la premire scne l'originalit clatait. Deux nouveaux acteurs, La
Grange et du Croisy, qui s'taient joints rcemment  la troupe de
Molire, faisaient leur entre sous leur propre nom, et se prsentaient
d'eux-mmes au public. Ensuite apparaissait le vieux bourgeois, gonfl
de sa fortune, fier de sa roture, mcontent de sa famille, qui tourne au
bel esprit, press surtout de marier ses filles, qui dpensent en
frivolits son revenu pniblement acquis. Les voici elles-mmes,
superbement ornes et semblables  mademoiselle Paulet la Lionne de
Voiture; avec force rubans, fleurs et dentelles, se dmontant les
hanches, dit un contemporain, pour imiter la belle dsinvolture
andalouse, et ne parlant que du bout des lvres avec un rhythme musical,
emprunt de l'Italie. Les deux Pecques provinciales sont rcemment
dbarques dans la capitale, o elles viennent se faire admirer du beau
monde. Madame de Rambouillet elle mme, la reine des _Prcieuses_, qui
assiste  la reprsentation avec sa cour, partage la gaiet gnrale.
Assurment ce n'est pas elle que l'on raille, mais ses ridicules
imitatrices; celles qui reprsentent l'excs, l'affterie du got
italico-espagnol.

Nos hrones, comme madame la duchesse de Longueville et mademoiselle de
Montpensier, donnent dans le romanesque. Elles sont entiches,
bourgeoises qu'elles sont, des raffinements du _Cyrus_ et de la
_Cllie_. Elles ne savent que l'amour appris dans la carte du Tendre.
Elles dpensent tout l'argent du bonhomme en

  Blanc, perles, coques d'oeufs, parfums, pieds de mouton,
  Baume, lait virginal et cent mille autres drogues[237].

  [237] Scarron.

Elles n'appellent pas leur valet Jacques, Pierrot ou Claude, mais
Almanzor. Elles-mmes se sont dbaptises, comme les puritains de
Cromwell donnaient  leurs fils le nom de _Va-et-ne-pche-jamais_, ou
celui de _Sois-sauv-par-la-grce_; comme on s'appelait _Ren_ ou
_Atala_, _Corinne_ ou _Delphine_, en 1812, ou _Brutus_ en 1793.

Elles ont le fanatisme du bel esprit, et en adorent les subtilits.
Portraits, nigmes, madrigaux, factices formules de la posie tombe en
enfance, leur sont familires. Elles s'expriment comme le _Doni_, comme
_Gongora_, _Marini_ ou l'_Artin_, premier modle de ce beau langage.
Elles disent comme cet crivain, qu'il faut pcher dans le lac de sa
pense avec l'hameon du souvenir. Pour elles, la jupe de dessus est
la modeste, la seconde, qu'on apercevait un peu, la friponne, et la
dernire, la secrte. Elles ne dansent pas, elles tracent sur le
parquet des chiffres et des lacs d'amour. Pour elles les dsirs d'un
soupirant nouveau sont l'ode involontaire de _novices en chaleur_.
Prudes jusqu' la dernire affectation, raffolant de platonisme pur, ne
pouvant souffrir un mot qui rappelle une ide physique, ces lves de
l'_Astre_ appartiennent encore  la vieille cour de Louis XIII, ce
monarque cladonique qui employait une paire de pincettes pour saisir un
billet doux dans le corsage de mademoiselle de Hautefort.

Mais voici venir le brillant sducteur de ces hrones. Sa perruque est
si grande, qu'elle balaye la place  chaque fois qu'il fait la
rvrence, et son chapeau si petit, qu'il est ais de juger que le
marquis le porte bien plus souvent dans la main que sur la tte; son
rabat[238] se peut appeler un honnte peignoir, et ses canons semblent
n'tre faits que pour servir de caches aux enfants qui jouent  la
cligne-musette. Un brandon de glands lui sort de la poche comme d'une
corne d'abondance, et ses souliers sont si couverts de rubans, qu'il
n'est pas possible de dire s'ils sont de _roussi de vache d'Angleterre_
ou de maroquin. Ils ont un demi-pied de haut, et chacun est fort en
peine de savoir comment des talons si hauts et si dlicats peuvent
porter le corps du marquis, ses rubans, ses canons et sa poudre[239].
C'est Mascarille, ou plutt Molire.

  [238] Col rabattu sur la chemise.

  [239] Rcit en prose et en vers de la farce des _Prcieuses_. Paris,
  1660.

Burlesque symbole de l'lgance affecte et suranne, il porte avec
mignardise le demi-masque de velours noir, la Mascarilla des Valois.

Il est marquis, et bientt il va se doubler d'un vicomte, valet comme
lui, mais grave et laconique, le pourpoint boutonn jusqu'au menton,
homme de guerre, homme de poids, la plume sur l'oreille et tranant avec
majest sa longue rapire  la Sully. Double image de la vieille cour:
ici, le raffin, le joli, le faux gracieux; c'est Mascarille;--l, les
grands gestes, les embrassements solennels; c'est Jodelet. Le vicomte de
Jodelet complte le marquis de Mascarille; c'est l'emphase burlesque de
Balzac auprs de la gentillesse manire de Voiture.

La jeune cour et la socit nouvelle firent des gorges chaudes de toute
cette dfroque des vieux ridicules longtemps en faveur. Ce ne fut pas un
succs, mais un clat de rire universel. On en avait assez de ce vieux
monde: Corneille plissait; la socit faisait peau neuve, la
_prciosit_ recula dans les profondeurs du pass. Il y avait longtemps
que les esprits fermes, la bonne Gournay, Malherbe, Rgnier; les esprits
caustiques ou pntrants, Guy-Patin, Gassendi, Peiresc; les esprits
dlicats, Chapelle, Desmarets, Richelieu lui-mme, avaient protest
contre la contagion subtile de l'htel de Rambouillet. Le spirituel et
caustique ami des Pisani, Tallemant des Raux lui-mme, n'avait pu
s'empcher de convenir que le raffinement de son ami donnoit
quelquefois dans l'excs[240].

  [240] Voyez Tallemant, Historiette de _la Maison de la marquise de
  Rambouillet_.

On avait dj ouvert quelques faibles et impuissantes attaques contre
cette forteresse protge par le cours mme de la civilisation.

Richelieu avait signal  son protg Desmarets le sujet des
_Visionnaires_, parodie qui n'est pas sans mrite; oeuvre trange o
l'imagination raille l'imagination; o les hros romanesques et
pourfendeurs, les versificateurs ronsardistes et les amoureuses prises
d'Alexandre et de Cyrus talent tour  tour la pompe et l'exubrance de
leurs penses. Quelques crivains du dernier ordre, ddaigns  juste
titre par les _prcieuses_ et chasss de leurs ruelles, avaient essay
contre le got  la mode de maladroites reprsailles. Les comdiens
d'Italie, Scaramouche et Trivelin, vulgaires bouffons qu'elles
mprisaient, avaient prt leur thtre  l'abb de Pure et enrichi de
leurs lazzi le canevas grossier qui les mettait en scne. Enfin un pote
bizarre, Chapuzeau, qui devint prcepteur de Guillaume III et passa dans
les rgions du Nord une partie de sa vie, avait os, ds l'anne 1656,
toucher  l'arche sainte, et publier contre elle son _Cercle des femmes,
entretiens comiques en six entres dialogues_. Il faut rendre justice 
l'infortun Chapuzeau: le Mascarille de Molire se montre dans cette
mauvaise bauche sous la forme d'un nomm Germain, marquis postiche que
son matre emploie au mme usage et que l'on btonne  la fin de la
pice en prsence de sa belle humilie.

Tout tait donc prpar pour cette rvolution qui allait inaugurer en
France une poque nouvelle. Jamais, dit le journaliste Loret,
l'_OEdipe_ de Corneille, l'_Amalasunthe_ de Quinault, la _Cassandre_ de
Boisrobert,

  N'eurent une vogue si grande

que cette _action foltre_,

  Tant la pice semble friande
  A plusieurs tant sages que fous;
  Pour moi, j'y portai trente sous;
  Mais oyant leurs fines paroles,
  J'en ris pour plus de dix pistoles.

Les comdiens de Molire, dit-il encore, furent visits

  Par gens de toutes qualits,
  Qu'on n'en vit jamais tant ensemble
  Que ces jours passs, ce me semble,
  Dans l'htel du Petit-Bourbon.

On vint  Paris de vingt lieues  la ronde afin d'avoir le
divertissement de cet ouvrage, qui passe pour le plus charmant et le
plus dlicat que l'on ait vu au thtre[241].

  [241] Donneau, prface de _la Cocue imaginaire_.

Tout  coup les yeux se dessillrent. Le vieil ami des _prcieuses_,
Mnage, s'cria en sortant du thtre du Petit-Bourbon: Monsieur
Chapelain, il va falloir dtruire ce que nous avons ador; car nous
approuvions toutes ces sottises. Du milieu du parterre, une voix
bourgeoise, sans doute celle d'un contemporain de mademoiselle de
Gournay, s'tait cri: Courage, Molire, voil la bonne comdie! Le
bruit du succs traversa la France, et, pendant que la troupe donnait 
Paris deux reprsentations par jour de la pice favorite, le jeune roi,
aux yeux duquel l'htel de Rambouillet tait l'asile de ses ennemis,
demanda le manuscrit, le lut, fit jouer la pice devant lui et partagea
l'opinion du public. Cette vogue extraordinaire se soutint quatre mois
entiers; il fallut doubler et tripler le prix des places. Une dition
subreptice parut avec un privilge obtenu par surprise. L'autorit des
ruelles disparut, autorit redoutable qui avait pouvant Scarron. On
ne vit plus de belles dames en possession de faire la destine des
pauvres auteurs... tenir ruelle pour touffer ds sa naissance une
comdie... Les plus partiales ne colportrent plus d'avance des factums
par les maisons comme on fait en sollicitant un procs[242]. Les
acadmies de femmes et tous ces petits cercles prcieux dont Tallemant
se moque[243] perdaient leur influence. Il fallut le rang et l'autorit
de mademoiselle de Montpensier pour en maintenir un seul au Luxembourg
sous l'autorit de Segrais et de l'abb Cotin. L'esprit faux, celui o
l'imagination a trop de part, comme le dit si bien La Bruyre, fut
frapp de discrdit.

  [242] Scarron, prface de _l'colier de Salamanque_.

  [243] Voy. l'Histor. de _la Vicomtesse d'Auchy_. d. Paulin; Paris,
  1855.

Le vieux monde attaqu ne se rendit pas sans combat. Marquis et
prcieuses trouvrent leurs dfenseurs. Chapuzeau rcrivit en vers son
_Cercle des femmes_, qu'il fit reprsenter sans succs sur un thtre
rival, celui du Marais, pour revendiquer la cration de Mascarille.
L'abb de Pure, cet abb des plus galans dont Molire, disait un
critique[244], n'avait fait qu'habiller le canevas  la franaise,
prtendait que Molire le drobait. On affirma mme que la veuve du
farceur Guillet Gorju avait vendu  Molire la pice tout entire,
contenue dans les mmoires de son mari. Pamphlets, satires,
dissertations critiques, libelles, drames, calomnies de tout genre,
accablrent le satirique. Le champion le plus hardi de ces dames et de
leurs travers fut un sieur de Somaize, qui, dans son _Dictionnaire des
prcieuses_ et dans deux misrables pices intitules les _Vritables
prcieuses_ et le _Procs des prcieuses_, prit hautement le parti des
Arthmises et des Cllies. L'auteur de la farce du Petit-Bourbon,
dit-il, n'est qu'un singe et un voleur, plagiaire d'habitude, aid par
les Italiens... Il n'y a certes pas  le comparer  l'illustre
Boisrobert,  l'admirable M. Magnon, auteur d'_Artaxerce_, au sublime
Boyer, qui est si plein de feu... Quant aux comdiens du Petit-Bourbon,
ils ne jouent rien qui vaille, et doivent tout  la force de leurs
brigues.

  [244] De Vis, _Nouvelles nouvelles_, IIIe partie, page 217.

Mais le coup tait port; Boileau et Racine suivirent Molire. Le cours
de l'influence italienne espagnole s'arrta.

Personne toutefois ne put empcher que le long rgne des prcieuses ne
laisst dans le langage et les moeurs des traces indlbiles. Le
raffinement, qu'elles avaient pouss trop loin et qui leur avait fait
deviner et prparer jusqu' la nouvelle orthographe que devait inaugurer
Voltaire, introduisit dans l'idiome et dans l'usage commun une multitude
d'expressions ingnieusement mtaphoriques devenues tout  fait
franaises malgr Molire:--s'encanailler--humeur communicative--le
blond hardi des cheveux.--Chose trange! la plupart de celles que
Molire a incrimines, en les plaant dans la bouche de ses personnages
ridicules, sont aujourd'hui de l'usage le plus authentique et le plus
naturel. Nous citerons entre autres:

Faire estime--procd irrgulier--le moyen que--s'accommoder de
quelqu'un--dbuter par--du dernier bourgeois--le bel air des
choses--dbiter les sentiments--dans les formes--exercer les
esprits--scheresse de conversation--se dfaire de--chose tout  fait
choquante--tissu d'un roman--intelligence paisse--courir aprs le
mrite--chasser sur nos terres--s'inscrire en faux--tre des
ntres--tre en passe de--enchrir sur--se piquer d'esprit--n'tre pas
de refus--comme il faut--l'esprit assaisonne sa bravoure--peupler la
solitude--danser proprement--etc., etc.

Le public, la cour, le populaire, les esprits srieux, appartenaient 
Molire. Je n'ai plus, s'cria-t-il, qu' tudier le monde. Le vrai
sicle de Louis XIV tait inaugur, et Louis XIV lui-mme avait reconnu
le pote qui devait l'aider le plus efficacement dans son oeuvre
politique.




PRFACE DES PRCIEUSES RIDICULES

PAR MOLIRE


C'est une chose trange qu'on imprime les gens malgr eux! Je ne vois
rien de si injuste, et je pardonnerois toute autre violence plutt que
celle-l.

Ce n'est pas que je veuille faire ici l'auteur modeste, et mpriser par
honneur ma comdie. J'offenserois mal  propos tout Paris, si je
l'accusois d'avoir pu applaudir  une sottise: comme le public est le
juge absolu de ces sortes d'ouvrages, il y auroit de l'impertinence 
moi de le dmentir; et, quand j'aurois eu la plus mauvaise opinion du
monde de mes _Prcieuses ridicules_ avant leur reprsentation, je dois
croire maintenant qu'elles valent quelque chose, puisque tant de gens
ensemble en ont dit du bien. Mais, comme une grande partie des grces
qu'on y a trouves dpendent de l'action et du ton de voix, il
m'importoit qu'on ne les dpouillt pas de ces ornemens, et je trouvois
que le succs qu'elles avoient eu dans la reprsentation toit assez
beau pour en demeurer l. J'avois rsolu, dis-je, de ne les faire voir
qu' la chandelle, pour ne point donner lieu  quelqu'un de dire le
proverbe[245], et je ne voulois pas qu'elles sautassent du thtre de
Bourbon dans la galerie du Palais[246]. Cependant je n'ai pu l'viter,
et je suis tomb dans la disgrce de voir une copie drobe de ma pice
entre les mains des libraires, accompagne d'un privilge obtenu par
surprise. J'ai eu beau crier: O temps!  moeurs! on m'a fait voir une
ncessit pour moi d'tre imprim ou d'avoir un procs; et le dernier
mal est encore pire que le premier. Il faut donc se laisser aller  la
destine, et consentir  une chose qu'on ne laisseroit pas de faire sans
moi.

  [245] Expression proverbiale: Belle  la chandelle, laide au grand jour.

  [246] C'est--dire du thtre de Molire dans la boutique des libraires
  du Palais. Voy. _le Lutrin_ de Boileau.

Mon Dieu! l'trange embarras qu'un livre  mettre au jour; et qu'un
auteur est neuf la premire fois qu'on l'imprime! Encore si l'on m'avoit
donn du temps, j'aurois pu mieux songer  moi, et j'aurois pris toutes
les prcautions que messieurs les auteurs,  prsent mes confrres, ont
coutume de prendre en semblables occasions. Outre quelque grand seigneur
que j'aurois t prendre malgr lui pour protecteur de mon ouvrage, et
dont j'aurois tent la libralit par une ptre ddicatoire bien
fleurie, j'aurois tch de faire une belle et docte prface; et je ne
manque point de livres qui m'auroient fourni tout ce qu'on peut dire de
savant sur la tragdie et la comdie, l'tymologie de toutes deux, leur
origine, leur dfinition, et le reste.

J'aurois parl aussi  mes amis, qui, pour la recommandation de ma
pice, ne m'auroient pas refus ou des vers franois, ou des vers
latins. J'en ai mme qui m'auroient lou en grec; et l'on n'ignore pas
qu'une louange en grec est d'une merveilleuse efficace[247]  la tte
d'un livre. Mais on me met au jour sans me donner le loisir de me
reconnotre; et je ne puis mme obtenir la libert de dire deux mots
pour justifier mes intentions sur le sujet de cette comdie. J'aurois
voulu faire voir qu'elle se tient partout dans les bornes de la satire
honnte et permise; que les plus excellentes choses sont sujettes  tre
copies par de mauvais singes qui mritent d'tre berns; que ces
vicieuses imitations de ce qu'il y a de plus parfait ont t de tout
temps la matire de la comdie; et que, par la mme raison que les
vritables savans et les vrais braves ne se sont point encore aviss de
s'offenser du Docteur de la comdie, et du Capitan, non plus que les
juges, les princes et les rois de voir Trivelin[248], ou quelque autre,
sur le thtre, faire ridiculement le juge, le prince ou le roi; aussi
les vritables prcieuses auroient tort de se piquer, lorsqu'on joue les
ridicules qui les imitent mal. Mais enfin, comme j'ai dit, on ne me
laisse pas le temps de respirer, et M. de Luynes[249] veut m'aller
relier de ce pas:  la bonne heure, puisque Dieu l'a voulu.

  [247] Pour: efficacit. Archasme que le style thologique a conserv.

  [248] Personnages symboliques, ou masques de la _Commedia dell Arte_,
  invente par les Italiens.

  [249] Molire donne habilement l'adresse et le nom de son libraire, pour
  que l'on n'aille pas acheter la contrefaon. Les ouvrages se vendaient
  alors relis au moins en parchemin.




  PERSONNAGES                                         ACTEURS

  LA GRANGE,} amans rebuts.                         {LA GRANGE.
  DU CROISY,}                                        {DU CROISY.
  GORGIBUS, bon bourgeois.                            L'ESPY.
  MADELON, fille de Gorgibus,} prcieuses            {Mlle DEBRIE.
  CATHOS, nice de Gorgibus, } ridicules.            {Mlle DUPARC.
  MAROTTE, servante des prcieuses ridicules.         Mad. BJART.
  ALMANZOR, laquais des prcieuses ridicules.         DEBRIE.
  LE MARQUIS DE MASCARILLE, valet de la Grange.       MOLIRE.
  LE VICOMTE DE JODELET, valet de du Croisy.          BRCOURT.
  DEUX PORTEURS DE CHAISE.
  VOISINES.
  VIOLONS.

    La scne est  Paris, dans la maison de Gorgibus.




SCNE I.--LA GRANGE, DU CROISY.

DU CROISY.

Seigneur la Grange...

LA GRANGE.

Quoi?

DU CROISY.

Regardez-moi un peu sans rire.

LA GRANGE.

Eh bien?

DU CROISY.

Que dites-vous de notre visite? En tes-vous fort satisfait?

LA GRANGE.

A votre avis, avons-nous sujet de l'tre tous deux?

DU CROISY.

Pas tout  fait,  dire vrai.

LA GRANGE.

Pour moi, je vous avoue que j'en suis tout scandalis. A-t-on jamais vu,
dites-moi, deux pecques[250] provinciales faire plus les renchries que
celles-l, et deux hommes traits avec plus de mpris que nous? A peine
ont-elles pu se rsoudre  nous faire donner des siges. Je n'ai jamais
vu tant parler  l'oreille qu'elles ont fait entre elles, tant biller,
tant se frotter les yeux, et demander tant de fois: Quelle heure est-il?
Ont-elles rpondu que[251] oui et non  tout ce que nous avons pu leur
dire? Et ne m'avouerez-vous pas enfin que, quand nous aurions t les
dernires personnes du monde, on ne pouvoit nous faire pis qu'elles ont
fait?

DU CROISY.

Il me semble que vous prenez la chose fort  coeur.

LA GRANGE.

Sans doute, je l'y prends, et de telle faon, que je me veux venger de
cette impertinence. Je connois ce qui nous a fait mpriser. L'air
prcieux[252] n'a pas seulement infect Paris, il s'est aussi rpandu
dans les provinces, et nos donzelles ridicules en ont hum leur bonne
part. En un mot, c'est un ambigu de prcieuse et de coquette que leur
personne. Je vois ce qu'il faut tre pour en tre bien reu; et, si vous
m'en croyez, nous leur jouerons tous deux une pice qui leur fera voir
leur sottise, et pourra leur apprendre  connotre un peu mieux leur
monde.

DU CROISY.

Et comment, encore?

LA GRANGE.

J'ai un certain valet, nomm Mascarille, qui passe, au sentiment de
beaucoup de gens, pour une manire de bel esprit; car il n'y a rien 
meilleur march que le bel esprit maintenant. C'est un extravagant qui
s'est mis dans la tte de vouloir faire l'homme de condition. Il se
pique ordinairement de galanterie et de vers, et ddaigne les autres
valets, jusqu' les appeler brutaux.

DU CROISY.

Eh bien, qu'en prtendez-vous faire?

LA GRANGE.

Ce que j'en prtends faire? Il faut... Mais sortons d'ici auparavant.


SCNE II.--GORGIBUS, DU CROISY, LA GRANGE.

GORGIBUS.

Eh bien, vous avez vu ma nice et ma fille. Les affaires iront-elles
bien? Quel est le rsultat de cette visite?

LA GRANGE.

C'est une chose que vous pourrez mieux apprendre d'elles que de nous.
Tout ce que nous pouvons vous dire, c'est que nous vous rendons grce de
la faveur que vous nous avez faite, et demeurons vos trs-humbles
serviteurs.

DU CROISY.

Vos trs-humbles serviteurs.

GORGIBUS, seul.

Ouais! il semble qu'ils sortent mal satisfaits d'ici. D'o pourroit
venir leur mcontentement? Il faut savoir un peu ce que c'est. Hol!


SCNE III.--GORGIBUS, MAROTTE.

MAROTTE.

Que dsirez-vous, monsieur?

GORGIBUS.

O sont vos matresses?

MAROTTE.

Dans leur cabinet.

GORGIBUS.

Que font-elles?

MAROTTE.

De la pommade pour les lvres.

GORGIBUS.

C'est trop pommad[253]; dites-leur qu'elles descendent.


SCNE IV.--GORGIBUS.

Ces pendardes-l, avec leur pommade, ont, je pense, envie de me ruiner.
Je ne vois partout que blancs d'oeufs, lait virginal, et mille autres
brimborions que je ne connois point. Elles ont us, depuis que nous
sommes ici, le lard d'une douzaine de cochons, pour le moins: et quatre
valets vivroient tous les jours des pieds de moutons qu'elles emploient.


SCNE V.--MADELON, CATHOS, GORGIBUS.

GORGIBUS.

Il est bien ncessaire, vraiment, de faire tant de dpense pour vous
graisser le museau! Dites-moi un peu ce que vous avez fait  ces
messieurs, que je les vois sortir avec tant de froideur? Vous avois-je
pas command de les recevoir comme des personnes que je voulois vous
donner pour maris?

MADELON.

Et quelle estime, mon pre, voulez-vous que nous fassions du procd
irrgulier[254] de ces gens-l?

CATHOS.

Le moyen, mon oncle, qu'une fille un peu raisonnable se pt accommoder
de leur personne?

GORGIBUS.

Et qu'y trouvez-vous  redire?

MADELON.

La belle galanterie que la leur! Quoi! dbuter d'abord par le mariage?

GORGIBUS.

Et par o veux-tu donc qu'ils dbutent? par le concubinage? N'est-ce pas
un procd dont vous avez sujet de vous louer toutes deux, aussi bien
que moi? Est-il rien de plus obligeant que cela? Et ce lien sacr o ils
aspirent n'est-il pas un tmoignage de l'honntet de leurs intentions?

MADELON.

Ah! mon pre, ce que vous dites l est du dernier bourgeois. Cela me
fait honte de vous our parler de la sorte, et vous devriez un peu vous
faire apprendre le bel air des choses.

GORGIBUS.

Je n'ai que faire ni d'air ni de chanson. Je te dis que le mariage est
une chose sainte et sacre, et que c'est faire en honntes gens que de
dbuter par l.

MADELON.

Mon Dieu! que si tout le monde vous ressembloit, un roman seroit bientt
fini! La belle chose que ce seroit, si d'abord Cyrus pousoit Mandane,
et qu'Aronce de plain-pied ft mari  Cllie[255]!

GORGIBUS.

Que me vient conter celle-ci?

MADELON.

Mon pre, voil ma cousine qui vous dira aussi bien que moi que le
mariage ne doit jamais arriver qu'aprs les autres aventures. Il faut
qu'un amant, pour tre agrable, sache dbiter les beaux sentimens,
pousser le doux, le tendre et le passionn, et que sa recherche soit
dans les formes. Premirement, il doit voir au temple, ou  la
promenade, ou dans quelque crmonie publique, la personne dont il
devient amoureux: ou bien tre conduit fatalement chez elle par un
parent ou un ami, et sortir de l tout rveur et mlancolique. Il cache
un temps sa passion  l'objet aim, et cependant lui rend plusieurs
visites, o l'on ne manque jamais de mettre sur le tapis une question
galante qui exerce les esprits de l'assemble. Le jour de la dclaration
arrive, qui se doit faire ordinairement dans une alle de quelque
jardin, tandis que la compagnie s'est un peu loigne: et cette
dclaration est suivie d'un prompt courroux, qui parot  notre rougeur,
et qui, pour un temps, bannit l'amant de notre prsence. Ensuite il
trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au
discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de
peine. Aprs cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent  la
traverse d'une inclination tablie, les perscutions des pres, les
jalousies conues sur de fausses apparences, les plaintes, les
dsespoirs, les enlvemens, et ce qui s'ensuit. Voil comme les choses
se traitent dans les belles manires, et ce sont des rgles dont, en
bonne galanterie, on ne sauroit se dispenser. Mais en venir de but en
blanc  l'union conjugale, ne faire l'amour qu'en faisant le contrat du
mariage, et prendre justement le roman par la queue; encore un coup, mon
pre, il ne se peut rien de plus marchand que ce procd; et j'ai mal au
coeur  la seule vision que cela me fait.

GORGIBUS.

Quel diable de jargon entends-je ici? Voici bien du haut style.

CATHOS.

En effet, mon oncle, ma cousine donne dans le vrai de la chose. Le
moyen de bien recevoir des gens qui sont tout  fait incongrus en
galanterie! Je m'en vais gager qu'ils n'ont jamais vu la carte de
Tendre, et que Billets-Doux, Petits-Soins, Billets-Galans et Jolis-Vers,
sont des terres inconnues pour eux[256]. Ne voyez-vous pas que toute
leur personne marque cela, et qu'ils n'ont point cet air qui donne
d'abord bonne opinion des gens? Venir en visite amoureuse avec une jambe
toute unie, un chapeau dsarm de plumes, une tte irrgulire en
cheveux, et un habit qui souffre une indigence de rubans; mon Dieu!
quels amans sont-ce l! Quelle frugalit d'ajustement, et quelle
scheresse de conversation! On n'y dure point, on n'y tient pas. J'ai
remarqu encore que leurs rabats[257] ne sont pas de la bonne faiseuse,
et qu'il s'en faut plus d'un grand demi-pied que leurs hauts-de-chausses
ne soient assez larges.

GORGIBUS.

Je pense qu'elles sont folles toutes deux, et je ne puis rien comprendre
 ce baragouin. Cathos, et vous, Madelon...

MADELON.

Eh! de grce, mon pre, dfaites-vous de ces noms tranges, et nous
appelez autrement.

GORGIBUS.

Comment, ces noms tranges! Ne sont-ce pas vos noms de baptme?

MADELON.

Mon Dieu! que vous tes vulgaire[258]! Pour moi, un de mes tonnemens,
c'est que vous ayez pu faire une fille si spirituelle que moi. A-t-on
jamais parl dans le beau style de Cathos ni de Madelon, et ne
m'avouerez-vous pas que ce seroit assez d'un de ces noms pour dcrier le
plus beau roman du monde?

CATHOS.

Il est vrai, mon oncle, qu'une oreille un peu dlicate ptit
furieusement  entendre prononcer ces mots-l; et le nom de Polixne,
que ma cousine a choisi, et celui d'Aminte, que je me suis donn, ont
une grce dont il faut que vous demeuriez d'accord.

GORGIBUS.

coutez: il n'y a qu'un mot qui serve. Je n'entends point que vous ayez
d'autres noms que ceux qui vous ont t donns par vos parrains et
marraines; et pour ces messieurs dont il est question, je connois leurs
familles et leurs biens, et je veux rsolment que vous vous disposiez 
les recevoir pour maris. Je me lasse de vous avoir sur les bras, et la
garde de deux filles est une charge un peu trop pesante pour un homme de
mon ge.

CATHOS.

Pour moi, mon oncle, tout ce que je puis vous dire, c'est que je trouve
le mariage une chose tout  fait choquante. Comment est-ce qu'on peut
souffrir la pense de coucher contre un homme vraiment nu?

MADELON.

Souffrez que nous prenions un peu haleine parmi le beau monde de Paris,
o nous ne faisons que d'arriver. Laissez-nous faire  loisir le tissu
de notre roman, et n'en pressez point tant la conclusion.

GORGIBUS,  part.

Il n'en faut point douter, elles sont acheves[259]. (Haut.) Encore un
coup, je n'entends rien  toutes ces balivernes! je veux tre matre
absolu; et, pour trancher toutes sortes de discours, ou vous serez
maries toutes deux avant qu'il soit peu, ou, ma foi, vous serez
religieuses; j'en fais un bon serment.


SCNE VI.--CATHOS, MADELON.

CATHOS.

Mon Dieu, ma chre, que ton pre a la forme enfonce dans la matire!
que son intelligence est paisse, et qu'il fait sombre dans son me!

MADELON.

Que veux-tu, ma chre? j'en suis en confusion pour lui. J'ai peine  me
persuader que je puisse tre vritablement sa fille, et je crois que
quelque aventure un jour me viendra dvelopper une naissance plus
illustre.

CATHOS.

Je le croirois bien; oui, il y a toutes les apparences du monde; et pour
moi, quand je me regarde aussi...


SCNE VII.--CATHOS, MADELON, MAROTTE.

MAROTTE.

Voil un laquais qui demande si vous tes au logis, et dit que son
matre vous veut venir voir.

MADELON.

Apprenez, sotte,  vous noncer moins vulgairement. Dites: Voil un
ncessaire qui demande si vous tes en commodit d'tre visibles.

MAROTTE.

Dame! je n'entends point le latin, et je n'ai pas appris, comme vous, la
filophie dans le grand Cyre.

MADELON.

L'impertinente! Le moyen de souffrir cela! Et qui est-il, le matre de
ce laquais?

MAROTTE.

Il me l'a nomm le marquis de Mascarille.

MADELON.

Ah! ma chre, un marquis! Oui, allez dire qu'on nous peut voir. C'est
sans doute un bel esprit qui aura ou parler de nous.

CATHOS.

Assurment, ma chre.

MADELON.

Il faut le recevoir dans cette salle basse plutt qu'en notre chambre.
Ajustons un peu nos cheveux au moins, et soutenons notre rputation.
Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des grces.

MAROTTE.

Par ma foi! je ne sais point quelle bte c'est l; il faut parler
chrtien[260], si vous voulez que je vous entende.

CATHOS.

Apportez-nous le miroir, ignorante que vous tes, et gardez-vous bien
d'en salir la glace par la communication de votre image.

  Elles sortent.


SCNE VIII.--MASCARILLE, DEUX PORTEURS.

MASCARILLE.

Hol! porteurs, hol! L, l, l, l, l, l. Je pense que ces
marauds-l ont dessein de me briser,  force de heurter contre les
murailles et les pavs.

PREMIER PORTEUR.

Dame! c'est que la porte est troite. Vous avez voulu aussi que nous
soyons entrs jusqu'ici.

MASCARILLE.

Je le crois bien. Voudriez-vous, faquins, que j'exposasse l'embonpoint
de mes plumes aux inclmences de la saison pluvieuse, et que j'allasse
imprimer mes souliers en boue? Allez, tez votre chaise d'ici.

DEUXIME PORTEUR.

Payez-nous donc, s'il vous plat, monsieur.

MASCARILLE.

Hein?

DEUXIME PORTEUR.

Je dis, monsieur, que vous nous donniez de l'argent, s'il vous plat.

MASCARILLE, lui donnant un soufflet.

Comment, coquin! demander de l'argent  une personne de ma qualit!

DEUXIME PORTEUR.

Est-ce ainsi qu'on paye les pauvres gens? et votre qualit nous
donne-t-elle  dner?

MASCARILLE.

Ah! ah! je vous apprendrai  vous connotre! Ces canailles-l s'osent
jouer  moi!

PREMIER PORTEUR, prenant un des btons de sa chaise.

, payez-nous vitement!

MASCARILLE.

Quoi?

PREMIER PORTEUR.

Je dis que je veux avoir de l'argent tout  l'heure.

MASCARILLE.

Il est raisonnable, celui-l.

PREMIER PORTEUR.

Vite donc.

MASCARILLE.

Oui-da! tu parles comme il faut, toi; mais l'autre est un coquin qui ne
sait ce qu'il dit. Tiens, es-tu content?

PREMIER PORTEUR.

Non, je ne suis pas content; vous avez donn un soufflet  mon camarade,
et... (Levant son bton.)

MASCARILLE.

Doucement! tiens, voil pour le soufflet. On obtient tout de moi quand
on s'y prend de la bonne faon. Allez, venez me reprendre tantt pour
aller au Louvre, au petit coucher.


SCNE IX.--MAROTTE, MASCARILLE.

MAROTTE.

Monsieur, voil mes matresses qui vont venir tout  l'heure.

MASCARILLE.

Qu'elles ne se pressent point: je suis ici post commodment pour
attendre.

MAROTTE.

Les voici.


SCNE X.--MADELON, CATHOS, MASCARILLE, ALMANZOR.

MASCARILLE, aprs avoir salu.

Mesdames, vous serez surprises sans doute de l'audace de ma visite; mais
votre rputation vous attire cette mchante affaire, et le mrite a pour
moi des charmes si puissans, que je cours partout aprs lui.

MADELON.

Si vous poursuivez le mrite, ce n'est pas sur nos terres que vous devez
chasser.

CATHOS.

Pour voir chez nous le mrite, il a fallu que vous l'y ayez amen.

MASCARILLE.

Ah! je m'inscris en faux contre vos paroles. La renomme accuse juste en
contant ce que vous valez; et vous allez faire pic, repic et capot tout
ce qu'il y a de galant dans Paris.

MADELON.

Votre complaisance pousse un peu trop avant la libralit de ses
louanges; et nous n'avons garde, ma cousine et moi, de donner de notre
srieux dans le doux de votre flatterie.

CATHOS.

Ma chre, il faudroit faire donner des siges.

MADELON.

Hol! Almanzor!

ALMANZOR.

Madame?

MADELON.

Vite, voiturez-nous ici les commodits de la conversation.

MASCARILLE.

Mais, au moins, y a-t-il sret ici pour moi?

  Almanzor sort.

CATHOS.

Que craignez-vous?

MASCARILLE.

Quelque vol de mon coeur, quelque assassinat de ma franchise[261]. Je
vois ici des yeux qui ont la mine d'tre de fort mauvais garons, de
faire insulte aux liberts, et de traiter une me de Turc  More[262].
Comment, diable! d'abord qu'on les approche, ils se mettent sur leur
garde meurtrire[263]. Ah! par ma foi, je m'en dfie! et je m'en vais
gagner au pied[264], ou je veux caution bourgeoise[265] qu'ils ne me
feront point de mal.

MADELON.

Ma chre, c'est le caractre enjou.

CATHOS.

Je vois bien que c'est un Amilcar[266].

MADELON.

Ne craignez rien, nos yeux n'ont point de mauvais desseins, et votre
coeur peut dormir en assurance sur leur prud'homie.

CATHOS.

Mais de grce, monsieur, ne soyez pas inexorable  ce fauteuil qui vous
tend les bras il y a un quart d'heure; contentez un peu l'envie qu'il a
de vous embrasser.

MASCARILLE, aprs s'tre peign et avoir ajust ses canons.

Eh bien, mesdames, que dites-vous de Paris?

MADELON.

Hlas! qu'en pourrions-nous dire? Il faudroit tre l'antipode de la
raison, pour ne pas confesser que Paris est le grand bureau des
merveilles, le centre du bon got, du bel esprit et de la galanterie.

MASCARILLE.

Pour moi, je tiens que hors de Paris il n'y a point de salut pour les
honntes gens.

CATHOS.

C'est une vrit incontestable.

MASCARILLE.

Il y fait un peu crott; mais nous avons la chaise[267].

MADELON.

Il est vrai que la chaise est un retranchement merveilleux contre les
insultes de la boue et du mauvais temps.

MASCARILLE.

Vous recevez beaucoup de visites? Quel bel esprit est des vtres?

MADELON.

Hlas! nous ne sommes pas encore connues; mais nous sommes en passe de
l'tre; et nous avons une amie particulire qui nous a promis d'amener
ici tous ces messieurs du Recueil des pices choisies[268].

CATHOS.

Et certains autres qu'on nous a nomms aussi pour tre les arbitres
souverains des belles choses.

MASCARILLE.

C'est moi qui ferai votre affaire mieux que personne; ils me rendent
tous visite; et je puis dire que je ne me lve jamais sans une
demi-douzaine de beaux esprits.

MADELON.

Eh! mon Dieu! nous vous serons obliges de la dernire obligation, si
vous nous faites cette amiti; car enfin il faut avoir la connoissance
de tous ces messieurs-l, si l'on veut tre du beau monde. Ce sont eux
qui donnent le branle  la rputation dans Paris; et vous savez qu'il y
en a tel dont il ne faut que la seule frquentation pour vous donner
bruit de connoisseuse, quand il n'y auroit rien autre chose que cela.
Mais, pour moi, ce que je considre particulirement, c'est que, par le
moyen de ces visites spirituelles[269], on est instruit de cent choses
qu'il faut savoir de ncessit, et qui sont de l'essence d'un bel
esprit. On apprend par l chaque jour les petites nouvelles galantes,
les jolis commerces de prose et de vers. On sait  point nomm: un tel a
compos la plus jolie pice du monde sur un tel sujet; une telle a fait
des paroles sur un tel air; celui-ci a fait un madrigal sur une
jouissance; celui-l a compos des stances sur une infidlit; monsieur
un tel crivit hier au soir un sixain  mademoiselle une telle, dont
elle lui a envoy la rponse ce matin sur les huit heures; un tel auteur
a fait un tel dessein; celui-l en est  la troisime partie de son
roman; cet autre met ses ouvrages sous la presse. C'est l ce qui vous
fait valoir dans les compagnies; et, si l'on ignore ces choses, je ne
donnerois pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir.

CATHOS.

En effet, je trouve que c'est renchrir sur le ridicule, qu'une personne
se pique d'esprit, et ne sache pas jusqu'au moindre petit quatrain qui
se fait chaque jour: et, pour moi, j'aurois toutes les hontes du monde,
s'il falloit qu'on vnt  me demander si j'aurois vu quelque chose de
nouveau que je n'aurois pas vu.

MASCARILLE.

Il est vrai qu'il est honteux de n'avoir pas des premiers tout ce qui se
fait; mais ne vous mettez pas en peine: je veux tablir chez vous une
acadmie de beaux esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas un
bout de vers dans Paris que vous ne sachiez par coeur avant tous les
autres. Pour moi, tel que vous me voyez, je m'en escrime un peu quand je
veux; et vous verrez courir de ma faon dans les belles ruelles[270] de
Paris, deux cents chansons, autant de sonnets, quatre cents pigrammes
et plus de mille madrigaux, sans compter les nigmes et les portraits.

MADELON.

Je vous avoue que je suis furieusement pour les portraits; je ne vois
rien de si galant que cela.

MASCARILLE.

Les portraits sont difficiles, et demandent un esprit profond: vous en
verrez de ma manire qui ne vous dplairont pas.

CATHOS.

Pour moi, j'aime terriblement les nigmes.

MASCARILLE.

Cela exerce l'esprit, et j'en ai fait quatre encore ce matin, que je
vous donnerai  deviner.

MADELON.

Les madrigaux sont agrables quand ils sont bien tourns.

MASCARILLE.

C'est mon talent particulier; et je travaille  mettre en madrigaux
toute l'Histoire romaine.

MADELON.

Ah! certes, cela sera du dernier beau: j'en retiens un exemplaire au
moins, si vous le faites imprimer.

MASCARILLE.

Je vous en promets  chacune un, et des mieux relis. Cela est
au-dessous de ma condition; mais je le fais seulement pour donner 
gagner aux libraires, qui me perscutent.

MADELON.

Je m'imagine que le plaisir est grand de se voir imprim.

MASCARILLE.

Sans doute. Mais  propos, il faut que je vous die un impromptu que je
fis hier chez une duchesse de mes amies que je fus visiter; car je suis
diablement fort sur les impromptus.

CATHOS.

L'impromptu est justement la pierre de touche de l'esprit.

MASCARILLE.

coutez donc.

MADELON.

Nous y sommes de toutes nos oreilles.

MASCARILLE.

      Oh! oh! je n'y prenois pas garde:
  Tandis que, sans songer  mal, je vous regarde,
  Votre oeil en tapinois me drobe mon coeur;
  Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur!

CATHOS.

Ah! mon Dieu, voil qui est pouss dans le dernier galant.

MASCARILLE.

Tout ce que je fais a l'air cavalier; cela ne sent point le pdant.

MADELON.

Il en est loign de plus de deux mille lieues.

MASCARILLE.

Avez-vous remarqu ce commencement, _Oh! oh!_ voil qui est
extraordinaire, _oh! oh!_ comme un homme qui s'avise tout d'un coup,
_oh! oh!_ La surprise, _oh! oh!_

MADELON.

Oui, je trouve ce _oh! oh!_ admirable.

MASCARILLE.

Il semble que cela ne soit rien.

CATHOS.

Ah! mon Dieu, que dites-vous? Ce sont l de ces sortes de choses qui ne
se peuvent payer.

MADELON.

Sans doute et j'aimerois mieux avoir fait ce _oh! oh!_ qu'un pome
pique.

MASCARILLE.

Tudieu! vous avez le got bon.

MADELON.

Eh! je ne l'ai pas tout  fait mauvais.

MASCARILLE.

Mais n'admirez-vous pas aussi _je n'y prenois pas garde? Je n'y prenois
pas garde_, je ne m'apercevois pas de cela; faon de parler naturelle,
_je n'y prenois pas garde. Tandis que, sans songer  mal_, tandis
qu'innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton, _je vous regarde_,
c'est--dire, je m'amuse  vous considrer, je vous observe, je vous
contemple; _votre oeil en tapinois..._ Que vous semble de ce mot
_tapinois_? n'est-il pas bien choisi?

CATHOS.

Tout  fait bien.

MASCARILLE.

_Tapinois_, en cachette; il semble que ce soit un chat qui vienne de
prendre une souris, _tapinois_.

MADELON.

Il ne se peut rien de mieux.

MASCARILLE.

_Me drobe mon coeur_, me l'emporte, me le ravit. _Au voleur! au voleur!
au voleur! au voleur!_ Ne diriez-vous pas que c'est un homme qui crie et
court aprs un voleur pour le faire arrter? _Au voleur! au voleur! au
voleur! au voleur!_

MADELON.

Il faut avouer que cela a un tour spirituel et galant.

MASCARILLE.

Je veux vous dire l'air que j'ai fait dessus.

CATHOS.

Vous avez appris la musique?

MASCARILLE.

Moi? Point du tout.

CATHOS.

Comment donc cela se peut-il?

MASCARILLE.

Les gens de qualit savent tout sans avoir jamais rien appris.

MADELON.

Assurment, ma chre.

MASCARILLE.

coutez si vous trouverez l'air  votre got: _Hem, hem, la, la, la, la,
la_. La brutalit de la saison a furieusement outrag la dlicatesse de
ma voix; mais il n'importe, c'est  la cavalire.

  Il chante.

  Oh! oh! je n'y prenois pas garde, etc.

CATHOS.

Ah! que voil un air qui est passionn! Est-ce qu'on n'en meurt point?

MADELON.

Il y a de la chromatique[271] l dedans.

MASCARILLE.

Ne trouvez-vous pas la pense bien exprime dans le chant? _Au voleur!
au voleur!_ Et puis, comme si l'on crioit bien fort, _au, au, au, au, au
voleur!_ Et tout d'un coup, comme une personne essouffle, _au voleur!_

MADELON.

C'est l savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin. Tout est
merveilleux, je vous assure; je suis enthousiasme de l'air et des
paroles.

CATHOS.

Je n'ai encore rien vu de cette force-l.

MASCARILLE.

Tout ce que je fais me vient naturellement, c'est sans tude.

MADELON.

La nature vous a trait en vraie mre passionne, et vous en tes
l'enfant gt.

MASCARILLE.

A quoi donc passez-vous le temps, mesdames?

CATHOS.

A rien du tout.

MADELON.

Nous avons t jusqu'ici dans un jene effroyable de divertissemens.

MASCARILLE.

Je m'offre  vous mener l'un de ces jours  la comdie, si vous voulez;
aussi bien on en doit jouer une nouvelle que je serai bien aise que nous
voyions ensemble.

MADELON.

Ce n'est pas de refus.

MASCARILLE.

Mais je vous demande d'applaudir comme il faut quand nous serons l; car
je me suis engag de faire valoir la pice, et l'auteur m'en est venu
prier encore ce matin. C'est la coutume ici qu' nous autres gens de
condition les auteurs viennent lire leurs pices nouvelles, pour nous
engager  les trouver belles, et leur donner de la rputation: et je
vous laisse  penser si, quand nous disons quelque chose, le parterre
ose nous contredire! Pour moi, j'y suis fort exact; et, quand j'ai
promis  quelque pote, je crie toujours: Voil qui est beau! devant que
les chandelles soient allumes.

MADELON.

Ne m'en parlez point: c'est un admirable lieu que Paris; il s'y passe
cent choses tous les jours, qu'on ignore dans les provinces, quelque
spirituelle qu'on puisse tre.

CATHOS.

C'est assez: puisque nous sommes instruites, nous ferons notre devoir de
nous crier comme il faut sur tout ce qu'on dira.

MASCARILLE.

Je ne sais si je me trompe; mais vous avez toute la mine d'avoir fait
quelque comdie.

MADELON.

Eh! il pourroit tre quelque chose de ce que vous dites.

MASCARILLE.

Ah! ma foi, il faudra que nous la voyions. Entre nous, j'en ai compos
une que je veux faire reprsenter.

CATHOS.

Et  quels comdiens la donnerez-vous?

MASCARILLE.

Belle demande! Aux grands comdiens[272]; il n'y a qu'eux qui soient
capables de faire valoir les choses; les autres sont des ignorans qui
rcitent comme l'on parle; ils ne savent pas faire ronfler les vers, et
s'arrter au bel endroit: et le moyen de connotre o est le beau vers,
si le comdien ne s'y arrte, et ne vous avertit par l qu'il faut faire
le brouhaha?

CATHOS.

En effet, il y a manire de faire sentir aux auditeurs les beauts d'un
ouvrage; et les choses ne valent que ce qu'on les fait valoir.

MASCARILLE.

Que vous semble de ma petite oie[273]? La trouvez-vous congruente 
l'habit?

CATHOS.

Tout  fait.

MASCARILLE.

Le ruban en est bien choisi?

MADELON.

Furieusement bien. C'est Perdrigeon tout pur[274].

MASCARILLE.

Que dites-vous de mes canons[275]?

MADELON.

Ils ont tout  fait bon air.

MASCARILLE.

Je puis me vanter au moins qu'ils ont un grand quartier plus que tous
ceux qu'on fait.

MADELON.

Il faut avouer que je n'ai jamais vu porter si haut l'lgance de
l'ajustement.

MASCARILLE.

Attachez un peu sur ces gants la rflexion de votre odorat.

MADELON.

Ils sentent terriblement bon.

CATHOS.

Je n'ai jamais respir une odeur mieux conditionne.

MASCARILLE.

Et celle-l?

  Il donne  sentir les cheveux poudrs de sa perruque.

MADELON.

Elle est tout  fait de qualit; le sublime en est touch
dlicieusement.

MASCARILLE.

Vous ne dites rien de mes plumes! Comment les trouvez-vous?

CATHOS.

Effroyablement belles.

MASCARILLE.

Savez-vous que le brin me cote un louis d'or? Pour moi, j'ai cette
manie de vouloir donner gnralement sur tout ce qu'il y a de plus beau.

MADELON.

Je vous assure que nous sympathisons vous et moi. J'ai une dlicatesse
furieuse pour tout ce que je porte; et, jusqu' mes chaussettes, je ne
puis rien souffrir qui ne soit de la bonne faiseuse.

MASCARILLE, s'criant brusquement.

Ahi! ahi! ahi! doucement! Dieu me damne, mesdames, c'est fort mal en
user; j'ai  me plaindre de votre procd; cela n'est pas honnte.

CATHOS.

Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?

MASCARILLE.

Quoi! toutes deux contre mon coeur en mme temps! M'attaquer  droite et
 gauche! Ah! c'est contre le droit des gens: la partie n'est pas gale;
et je m'en vais crier au meurtre.

CATHOS.

Il faut avouer qu'il dit les choses d'une manire particulire.

MADELON.

Il a un tour admirable dans l'esprit.

CATHOS.

Vous avez plus de peur que de mal, et votre coeur crie avant qu'on
l'corche.

MASCARILLE.

Comment, diable! il est corch depuis la tte jusqu'aux pieds.


SCNE XI.--CATHOS, MADELON, MASCARILLE, MAROTTE.

MAROTTE.

Madame, on demande  vous voir.

MADELON.

Qui?

MAROTTE.

Le vicomte de Jodelet.

MASCARILLE.

Le vicomte de Jodelet?

MAROTTE.

Oui, monsieur.

CATHOS.

Le connoissez-vous?

MASCARILLE.

C'est mon meilleur ami.

MADELON.

Faites entrer vitement.

MASCARILLE.

Il y a quelque temps que nous ne nous sommes vus, et je suis ravi de
cette aventure.

CATHOS.

Le voici.


SCNE XII.--CATHOS, MADELON, JODELET, MASCARILLE, MAROTTE, ALMANZOR.

MASCARILLE.

Ah! vicomte!

JODELET. (Ils s'embrassent l'un l'autre.)

Ah! marquis!

MASCARILLE.

Que je suis aise de te rencontrer!

JODELET.

Que j'ai de joie de te voir ici!

MASCARILLE.

Baise-moi donc encore un peu, je te prie.

MADELON,  Cathos.

Ma toute bonne, nous commenons d'tre connues; voil le beau monde qui
prend le chemin de nous venir voir.

MASCARILLE.

Mesdames, agrez que je vous prsente ce gentilhomme-ci: sur ma parole
il est digne d'tre connu de vous.

JODELET.

Il est juste de venir vous rendre ce qu'on vous doit; et vos attraits
exigent leurs droits seigneuriaux sur toutes sortes de personnes.

MADELON.

C'est pousser vos civilits jusqu'aux derniers confins de la flatterie.

CATHOS.

Cette journe doit tre marque dans notre almanach comme une journe
bien heureuse.

MADELON,  Almanzor.

Allons, petit garon, faut-il toujours vous rpter les choses?
Voyez-vous pas qu'il faut le surcrot d'un fauteuil?

MASCARILLE.

Ne vous tonnez pas de voir le vicomte de la sorte; il ne fait que
sortir d'une maladie qui lui a rendu le visage ple comme vous le voyez.

JODELET.

Ce sont fruits des veilles de la cour et des fatigues de la guerre.

MASCARILLE.

Savez-vous, mesdames, que vous voyez dans le vicomte un des vaillants
hommes du sicle? C'est un brave  trois poils[276].

JODELET.

Vous ne m'en devez rien, marquis; et nous savons ce que vous savez faire
aussi.

MASCARILLE.

Il est vrai que nous nous sommes vus tous deux dans l'occasion.

JODELET.

Et dans des lieux o il faisoit fort chaud.

MASCARILLE, regardant Cathos et Madelon.

Oui, mais non pas si chaud qu'ici. Ahi! ahi! ahi!

JODELET.

Notre connoissance s'est faite  l'arme; et la premire fois que nous
nous vmes, il commandoit un rgiment de cavalerie sur les galres de
Malte.

MASCARILLE.

Il est vrai, mais vous tiez pourtant dans l'emploi avant que j'y
fusse[277]; et je me souviens que je n'tois que petit officier encore,
que vous commandiez deux mille chevaux.

JODELET.

La guerre est une belle chose; mais, ma foi, la cour rcompense bien mal
aujourd'hui les gens de service comme nous.

MASCARILLE.

C'est ce qui fait que je veux pendre l'pe au croc.

CATHOS.

Pour moi, j'ai un furieux tendre pour les hommes d'pe.

MADELON.

Je les aime aussi; mais je veux que l'esprit assaisonne la bravoure.

MASCARILLE.

Te souvient-il, vicomte, de cette demi-lune que nous emportmes sur les
ennemis au sige d'Arras[278]?

JODELET.

Que veux-tu dire avec ta demi-lune? C'toit bien une lune tout entire.

MASCARILLE.

Je pense que tu as raison.

JODELET.

Il m'en doit bien souvenir, ma foi! j'y fus bless  la jambe d'un coup
de grenade, dont je porte encore les marques. Ttez un peu, de grce;
vous sentirez quel coup c'toit l.

CATHOS, aprs avoir touch l'endroit.

Il est vrai que la cicatrice est grande.

MASCARILLE.

Donnez-moi un peu votre main, et ttez celui-ci; l, justement au
derrire de la tte. Y tes-vous?

MADELON.

Oui, je sens quelque chose.

MASCARILLE.

C'est un coup de mousquet que je reus, la dernire campagne que j'ai
faite.

JODELET, dcouvrant sa poitrine.

Voici un autre coup qui me pera de part en part  l'attaque de
Gravelines[279].

MASCARILLE, mettant la main sur le bouton de son haut-de-chausse.

Je vais vous montrer une furieuse plaie.

MADELON.

Il n'est pas ncessaire: nous le croyons sans y regarder.

MASCARILLE.

Ce sont des marques honorables qui font voir ce qu'on est.

CATHOS.

Nous ne doutons pas de ce que vous tes.

MASCARILLE.

Vicomte, as-tu l ton carrosse?

JODELET.

Pourquoi?

MASCARILLE.

Nous mnerions promener ces dames hors des portes[280], et leur
donnerions un cadeau[281].

MADELON.

Nous ne saurions sortir aujourd'hui.

MASCARILLE.

Ayons donc les violons pour danser.

JODELET.

Ma foi, c'est bien avis.

MADELON.

Pour cela, nous y consentons: mais il faut donc quelque surcrot de
compagnie.

MASCARILLE.

Hol! Champagne, Picard, Bourguignon, Cascaret, Basque, la Verdure,
Lorrain, Provenal, la Violette! Au diable soient tous les laquais! Je
ne pense pas qu'il y ait gentilhomme en France plus mal servi que moi.
Ces canailles me laissent toujours seul.

MADELON.

Almanzor, dites aux gens de monsieur le marquis qu'ils aillent querir
des violons, et nous faites venir ces messieurs et ces dames d'ici prs,
pour peupler la solitude de notre bal.

  Almanzor sort.

MASCARILLE.

Vicomte, que dis-tu de ces yeux?

JODELET.

Mais toi-mme, marquis, que t'en semble?

MASCARILLE.

Moi, je dis que nos liberts auront peine  sortir d'ici les braies[282]
nettes. Au moins, pour moi, je reois d'tranges secousses, et mon coeur
ne tient plus qu' un filet.

MADELON.

Que tout ce qu'il dit est naturel! Il tourne les choses le plus
agrablement du monde.

CATHOS.

Il est vrai qu'il fait une furieuse dpense en esprit.

MASCARILLE.

Pour vous montrer que je suis vritable, je veux faire un impromptu
l-dessus.

  Il mdite.

CATHOS.

Eh! je vous en conjure de toute la dvotion de mon coeur, que nous
oyions quelque chose qu'on ait fait pour nous.

JODELET.

J'aurois envie d'en faire autant, mais je me trouve un peu incommod de
la veine potique, pour la quantit des saignes que j'y ai faites ces
jours passs[283].

MASCARILLE.

Que diable est-ce l? Je fais toujours bien le premier vers; mais j'ai
peine  faire les autres. Ma foi! ceci est un peu trop press; je vous
ferai un impromptu  loisir, que vous trouverez le plus beau du monde.

JODELET.

Il a de l'esprit comme un dmon.

MADELON.

Et du galant, et du bien tourn.

MASCARILLE.

Vicomte, dis-moi un peu, y a-t-il longtemps que tu n'as vu la comtesse?

JODELET.

Il y a plus de trois semaines que je ne lui aie rendu visite.

MASCARILLE.

Sais-tu bien que le duc m'est venu voir ce matin, et m'a voulu mener 
la campagne courir un cerf avec lui?

MADELON.

Voici nos amies qui viennent.


SCNE XIII.--LUCILE, CLIMNE, CATHOS, MADELON, MASCARILLE, JODELET,
MAROTTE, ALMANZOR, VIOLONS.

MADELON.

Mon Dieu, mes chres[284], nous vous demandons pardon. Ces messieurs ont
eu fantaisie de nous donner les mes des pieds; et nous vous avons
envoy querir pour remplir les vides de notre assemble.

LUCILE.

Vous nous avez obliges, sans doute.

MASCARILLE.

Ce n'est ici qu'un bal  la hte; mais, l'un de ces jours, nous vous en
donnerons un dans les formes. Les violons sont-ils venus?

ALMANZOR.

Oui, monsieur; ils sont ici.

CATHOS.

Allons donc, mes chres, prenez place.

MASCARILLE, dansant lui seul comme par prlude.

La, la, la, la, la, la, la, la.

MADELON.

Il a tout  fait la taille lgante.

CATHOS.

Et a la mine de danser proprement.

MASCARILLE, ayant pris Madelon pour danser.

Ma franchise va danser la courante aussi bien que mes pieds. En cadence,
violons, en cadence! Oh! quels ignorans! Il n'y a pas moyen de danser
avec eux. Le diable vous emporte! ne sauriez-vous jouer en mesure? La,
la, la, la, la, la, la, la. Ferme! O violons de village!

JODELET, dansant ensuite.

Hol! ne pressez pas si fort la cadence: je ne fais que sortir de
maladie.


SCNE XIV.--DU CROISY, LA GRANGE, CATHOS, MADELON, LUCILE, CLIMNE,
JODELET, MASCARILLE, MAROTTE, VIOLONS.

LA GRANGE, un bton  la main.

Ah! ah! coquins, que faites-vous ici? Il y a trois heures que nous vous
cherchons.

MASCARILLE, se sentant battre.

Ahi! ahi! ahi! vous ne m'aviez pas dit que les coups en seroient aussi.

JODELET.

Ahi! ahi! ahi!

LA GRANGE.

C'est bien  vous, infme que vous tes,  vouloir faire l'homme
d'importance!

DU CROISY.

Voil qui vous apprendra  vous connotre.


SCNE XV.--CATHOS, MADELON, LUCILE, CLIMNE, MASCARILLE, JODELET,
MAROTTE, VIOLONS.

MADELON.

Que veut donc dire ceci?

JODELET.

C'est une gageure.

CATHOS.

Quoi! vous laisser battre de la sorte!

MASCARILLE.

Mon Dieu! je n'ai pas voulu faire semblant de rien; car je suis violent,
et je me serois emport.

MADELON.

Endurer un affront comme celui-l, en notre prsence!

MASCARILLE.

Ce n'est rien: ne laissons pas d'achever. Nous nous connoissons il y a
longtemps, et entre amis on ne va pas se piquer pour si peu de chose.


SCNE XVI.--DU CROISY, LA GRANGE, MADELON, CATHOS, CLIMNE, LUCILE,
MASCARILLE, JODELET, MAROTTE, VIOLONS.

LA GRANGE.

Ma foi, marauds, vous ne vous rirez pas de nous, je vous promets.
Entrez, vous autres.

  Trois ou quatre spadassins entrent.

MADELON.

Quelle est donc cette audace, de venir nous troubler de la sorte dans
notre maison!

DU CROISY.

Comment, mesdames, nous endurerons que nos laquais soient mieux reus
que nous; qu'ils viennent vous faire l'amour  nos dpens, et vous
donnent le bal?

MADELON.

Vos laquais!

LA GRANGE.

Oui, nos laquais: et cela n'est ni beau ni honnte de nous les dbaucher
comme vous faites.

MADELON.

O ciel! quelle insolence!

LA GRANGE.

Mais ils n'auront pas l'avantage de se servir de nos habits pour vous
donner dans la vue; et, si vous les voulez aimer, ce sera, ma foi, pour
leurs beaux yeux. Vite, qu'on les dpouille sur-le-champ.

JODELET.

Adieu notre braverie[285].

MASCARILLE.

Voil le marquisat et la vicomt  bas.

DU CROISY.

Ah! ah! coquins, vous avez l'audace d'aller sur nos brises! vous irez
chercher autre part de quoi vous rendre agrables aux yeux de vos
belles, je vous en assure.

LA GRANGE.

C'est trop que de nous supplanter, et de nous supplanter avec nos
propres habits.

MASCARILLE.

O fortune! quelle est ton inconstance!

DU CROISY.

Vite, qu'on leur te jusqu' la moindre chose.

LA GRANGE.

Qu'on emporte toutes ces hardes, dpchez. Maintenant, mesdames, en
l'tat qu'ils sont, vous pouvez continuer vos amours avec eux tant qu'il
vous plaira; nous vous laissons toute sorte de libert pour cela, et
nous vous protestons, monsieur et moi, que nous n'en serons aucunement
jaloux.


SCNE XVII.--MADELON, CATHOS, JODELET, MASCARILLE, VIOLONS.

CATHOS.

Ah! quelle confusion!

MADELON.

Je crve de dpit!

UN DES VIOLONS,  Mascarille.

Qu'est-ce donc que ceci? Qui nous payera, nous autres?

MASCARILLE.

Demandez  monsieur le vicomte.

UN DES VIOLONS,  Jodelet.

Qui est-ce qui nous donnera de l'argent?

JODELET.

Demandez  monsieur le marquis.


SCNE XVIII.--GORGIBUS, MADELON, CATHOS, JODELET, MASCARILLE, VIOLONS.

GORGIBUS.

Ah! coquines que vous tes! vous nous mettez dans de beaux draps blancs,
 ce que je vois; et je viens d'apprendre de belles affaires, vraiment,
de ces messieurs et de ces dames qui sortent.

MADELON.

Ah! mon pre, c'est une pice sanglante qu'ils nous ont faite.

GORGIBUS.

Oui, c'est une pice sanglante, mais qui est un effet de votre
impertinence, infmes! Ils se sont ressentis du traitement que vous leur
avez fait, et cependant, malheureux que je suis, il faut que je boive
l'affront.

MADELON.

Ah! je jure que nous en serons venges ou que je mourrai en la peine. Et
vous, marauds, osez-vous vous tenir ici aprs votre insolence?

MASCARILLE.

Traiter comme cela un marquis! Voil ce que c'est que du monde, la
moindre disgrce nous fait mpriser de ceux qui nous chrissoient.
Allons, camarade, allons chercher fortune autre part; je vois bien qu'on
n'aime ici que la vaine apparence, et qu'on n'y considre point la vertu
toute nue.


SCNE XIX.--GORGIBUS, MADELON, CATHOS, VIOLONS.

UN DES VIOLONS.

Monsieur, nous entendons que vous nous contentiez,  leur dfaut, pour
ce que nous avons jou ici.

GORGIBUS, les battant.

Oui, oui, je vais vous contenter, et voici la monnoie dont je vous veux
payer. Et vous, pendardes, je ne sais qui me tient que je ne vous en
fasse autant; nous allons servir de fable et de rise  tout le monde,
et voil ce que vous vous tes attir par vos extravagances. Allez vous
cacher, vilaines, allez vous cacher pour jamais! (Seul.) Et vous, qui
tes cause de leur folie, sottes billeveses, pernicieux amusemens des
esprits oisifs, romans, vers, chansons, sonnets et sonnettes,
puissiez-vous tre  tous les diables!

  [250] Pour: mijaures, affectes. Du languedocien _pcqua_, se
  rattachant  l'italien _pecora_, de _pecus_, animal insupportable.

  [251] Pour: si ce n'est oui et non. Ellipse archaque et d'excellent
  effet.

  [252] Pour: air de raffinement excessif. Mot pris en bonne part entre
  1650 et 1660; en mauvaise part depuis Molire.

  [253] Verbe cr par Molire pour les besoins de la scne.

  [254] _Faire estime et procd irrgulier_, expressions qui sont
  aujourd'hui du commun usage, taient alors nouvellement inventes et
  appartenaient au style prcieux. Voyez, sur les mots de cette espce,
  ridiculiss par Molire, et qui semblent aujourd'hui naturels, la notice
  de cette pice.

  [255] Hros et hrones des romans dont on raffolait, et que
  mademoiselle de Scudry, leur vritable auteur, avait fait paratre par
  _prciosit_, non pas sous son propre nom, mais sous celui de son frre.

  [256] Invention allgorique de mademoiselle de Scudry, grande
  prcieuse, dans son roman de _Cllie_, et qui eut un succs prodigieux,
  bien que ce ne soit, au fond, que le _Roman de la Rose_, accommod au
  got du sicle. C'est _Tendre_, ville capitale du pays de _Passion_,
  dont il faut s'emparer. On y est conduit par le fleuve d'_Inclination_,
  et l'on arrive  son but par le village des _Billets-Galants_, puis par
  le hameau des _Billets-Doux_, qui mne au chteau des _Petits-Soins_,
  aprs quoi tout est dit. Ces cartes allgoriques devinrent une manie,
  firent fureur; il y en eut pour la coquetterie et mme pour le
  jansnisme. La comdie porta un coup mortel  cette gographie ridicule.

  [257] Pour: cols rabattus, alors garnis de dentelles et nous avec deux
  cordons  glands. La cravate les a remplacs, laissant aux seuls hommes
  d'Eglise le rabat et la calotte que portaient autrefois les laques.
  Voyez les portraits de Saint-Evremont et de Corneille.

  [258] Mot renouvel par madame de Stal, et qui, depuis elle, est rest
  de bon usage.

  [259] Pour: accomplies. Archasme excellent.

  [260] Pour: comme un chrtien, comme un homme civilis. Archasme qui
  consiste  employer l'adjectif comme un adverbe.

  [261] Libert du coeur. Voiture, dans le mme sens, dit: J'ai perdu ma
  franchise.

  [262] Expression proverbiale, pour: comme les Turcs traitaient les Mores
  d'Afrique.

  [263] Terme d'escrime.

  [264] Pour: gagner du terrain en levant le pied.

  [265] Pour: caution donne par un bourgeois solvable, garantie
  suffisante.

  [266] Pour: un personnage enjou. Telle est la prtention de l'un des
  plus ridicules hros du grand _Cyrus_.

  [267] Chaise  porteurs, invente en Angleterre, que le marquis de
  Montbrun avait importe en France, et qui tait devenue trs  la mode.

  [268] Depuis le rgne de Henri IV, tous les beaux esprits s'taient fait
  un devoir d'insrer leurs productions dans des recueils, qui sous le
  titre d'_Espadon satirique_, de _Cabinet des Muses_ et de _Recueil de
  Posies_, faisaient les dlices des gens  la mode.

  [269] Pour: intellectuelles.

  [270] Pour: assembles de gens  la mode. C'tait l'espace, d'ailleurs
  meubl avec beaucoup d'lgance, qui sparait de la muraille le lit de
  la prcieuse, et o se tenaient rangs, dans le temple de l'alcve, les
  _alcvistes_, c'est--dire les desservants de la prtresse et de son
  temple.

  [271] Pour: du chromatique. Archasme. Le mot est aujourd'hui masculin.
  Le chromatique se compose de demi-tons, et s'accorde avec le raffinement
  des prcieuses.

  [272] Allusion  la troupe de l'htel de Bourgogne, qui avait pris
  l'habitude de l'emphase.

  [273] Menue garniture des vtements, qui,  cette poque, taient
  chargs de rubans, de plumes et de dentelles; il y en avait aux
  souliers, aux bas, aux gants,  l'pe, au chapeau et  l'habit.

  [274] Nom du marchand qui avait la vogue pour la petite oie,
  c'est--dire pour les rubans. Le mot _perdrigon_ signifie aussi une
  belle couleur violette, et nous ignorons si c'est  la boutique de
  Perdrigeon qu'elle a d son nom.

  [275] Bande d'toffe flottante au-dessus du genou et couvrant la moiti
  de la jambe. Mode qui remontait  Louis XIII.

  [276] Pour: portant la moustache et la royale. Tous les portraits de la
  fin du seizime sicle et du commencement du dix-septime sont
  remarquables par la taille particulire et la pointe effile de ces
  ornements du visage.

  [277] Ici Molire-Mascarille s'adresse  Jodelet-Brcourt, comdien plus
  g que lui, et qui l'avait prcd sur le thtre.

  [278] 1654.

  [279] 1659.

  [280] Pour: au del de l'enceinte, qui, sous Louis XIII, renfermait
  56,780 hectares, et qui tait borne par des fosss et des remparts. Nos
  boulevards actuels occupent l'emplacement de cette promenade alors  la
  mode.

  [281] Dtail de moeurs et expression de l'poque. Donner un repas, une
  fte, une partie de plaisir, surtout  la campagne. Je ne cite que pour
  mmoire l'tymologie du P. Bouhours, _cadendo_, parce que les buveurs
  tombent; et celle d'un spirituel musicien, _cadit_, parce que ces
  plaisirs tombent des nues et nous surprennent. Nanmoins le mot anglais
  _godsend_, qui a le mme sens (envoy par le bon Dieu), semblerait
  autoriser cette dernire origine.

  [282] Expression proverbiale d'une vulgarit trs-nergique, pour:
  sortir d'affaires sans accident dsagrable. Du latin, ou plutt du
  celtique, _bracca_, pantalon gaulois.

  [283] Allusion assez piquante  la manie potique de Brcourt-Jodelet,
  qui crivait beaucoup et sans aucun talent.

  [284] Une chre tait une prcieuse. Le second de ces mots se
  rapportait  l'intelligence, et le premier aux qualits du coeur. Ma
  chre, expression reste dans la langue, nous vient des prcieuses.

  [285] Pour: beaux habits, du mot celtique _brav_, dont le sens s'est
  dtourn depuis. On dit encore dans le nord de la France: Comme il est
  brave! pour: Comme il est fier de son costume! Archasme pass de mode.

FIN DES PRCIEUSES RIDICULES.




SGANARELLE

OU LE COCU[286] IMAGINAIRE

COMDIE

REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS A PARIS, LE 23 MAI 1660 SUR LE THATRE
DU PETIT-BOURBON


Six mois se sont couls depuis la reprsentation et le succs des
_Prcieuses_. Molire a trente-huit ans. Le roi le protge. Marquis,
partisans de Hardy et de Garnier, grands hommes des ruelles, ont beau
l'attaquer et le combattre, la bourgeoisie, la jeunesse et le roi
marchent avec lui.

  [286] Mot qui ne s'emploie plus que dans la mauvaise compagnie, et dont
  il est inutile d'expliquer le sens. Les tymologistes le font driver de
  l'italien _cocuza_, citrouille, haut de la tte; ou du latin
  _concumbere_, ou enfin de _cuculus_, coucou. La plus spirituelle de ces
  hypothses, toutes assez arbitraires, est celle qui fait du cocu le
  mari de la coquette. Archasme qui n'avait rien d'indcent  l'poque
  de Molire.

Cependant il faut faire vivre une troupe de douze personnes dvoues qui
ont suivi sa fortune et dont il est l'unique soutien.

La cour n'est pas revenue encore des frontires d'Espagne, o Louis XIV
va chercher sa fiance, Marie-Thrse d'Autriche, compagne de son trne
et de sa couche royale, qui ne put jamais apprendre notre langue ni
s'associer  nos moeurs. L't va commencer. Le beau monde a quitt
Paris; Monsieur, frre du roi, protecteur en titre de la troupe qui
porte son nom, ne paye point aux acteurs la pension promise. On est
embarrass; la petite rpublique forme des mains de Molire est en
danger ds sa naissance.

Elle est organise cependant et ne demande qu' marcher. Molire, pour
rendre ses acteurs plus complets dans leurs rles, pour mnager leur
temps et leurs peines, a dj spcialis leurs talents et assign 
chacun le type appropri  sa nature,  sa voix, mme  son caractre.
Le gros Duparc, avec sa lourde panse et la rondeur de ses allures, est
Gros-Ren; le mdiocre l'Espy prononce d'une voix caverneuse les
sentences de Gorgibus; le ple et lgant Brcourt est le vicomte de
Jodelet. Molire se rapproche autant que possible des masques italiens
qu'il admire, et ramne  l'unit de la nature humaine la fantasque
varit de ces types convenus. Lui-mme, admirablement divertissant dans
le comique, habile (disent les contemporains)  monter et  dmonter
vingt fois son visage dans la mme scne, d'une grande agilit de corps
(le journaliste Loret l'appelle _ce fameux danseur_), artiste et pour
ainsi dire peintre de ses rles, habitu de bonne heure aux lazzi que
lui avait enseigns Scaramouche, il a mis en rserve pour son usage les
rles bouffons, hargneux et quinteux, impossibles et grotesques,
passionns et bizarres; le public y a pris got.

Pour utiliser la troupe et lui venir en aide, Molire choisit une
vieille pice italienne en trois actes, oeuvre nave fonde sur un
quiproquo plaisant, esquisse sans lvation, sans moralit, mais non
sans gaiet populaire, puisque les bouffons la firent encore applaudir 
Paris en 1716;--un de ces fruits corrompus de l'Italie dans sa
dcadence. Molire effaa les grossirets les plus choquantes du
_Ritratto, ouvero Arlichino cornuto per opinione_ (le _Portrait, ou
Arlequin cornu d'imagination_), renfora le canevas italien de plusieurs
emprunts habilement faits au _Francion_ de Sorel,  Sabadino,
contemporain de Boccace,  Scarron,  Rabelais,  Montaigne; prta la
vigueur de cette versification mordante qu'il avait apprise chez Lucrce
 l'ingnuit des moeurs bourgeoises; se chargea du rle principal, rle
fatigant au dernier point; n'oublia pas ses anciens amis Villebrequin et
Gros-Ren, et obtint un succs de rire fou qui se prolongea et grandit
pendant quarante reprsentations.

Le _Cocu imaginaire_ trouva des fanatiques. Jou  l'poque o chacun
quitte Paris pour aller se divertir  la campagne (ainsi parle Donneau,
dans la prface de sa Cocue _imaginaire_, qui fut imprime  la fin de
1660, mais non joue)... quoique Paris ft, ce semble, dsert... il
s'est trouv assez de personnes de condition pour remplir plus de
quarante fois les loges et le thtre du Petit-Bourbon, et assez de
bourgeois pour remplir autant de fois le parterre. Un autre fanatique,
nomm Neufvillenaine, allait rpter de maison en maison des fragments
de la pice nouvelle dont il ne manquait pas une reprsentation. Aprs
la sixime, il la savait par coeur. Alors il se hta de la faire
imprimer en la ddiant  Molire, orne d'arguments admiratifs o il
notait les diverses nuances de son jeu.

Molire ne se formalisa pas. Dans l'dition qu'il publia lui-mme de ses
premires comdies, il reproduisit mme les observations et argumens
de Neufvillenaine, qu'il remercia de sa sympathie et de son larcin.

C'est encore ici une oeuvre inhabile o la scne reste souvent vide, o
la rptition des mmes moyens, la grossiret de quelques dtails, le
calque trop fidle du canevas original, le double vanouissement de
Llie et de Clie sont rachets par la mle et simple vigueur du style.
Point de but moral, quoi qu'on en ait dit. C'est le mariage tel qu'il
est ou peut tre, la franche reproduction des angoisses triviales de la
vie. C'est le mnage de Sganarelle avec ses ridicules et ses dboires;
le vulgaire poux aussi malheureux de se croire tromp que de
l'tre;--enfin le double commentaire du mot de La Fontaine:

    En met-on son bonnet
  Moins aisment que de coutume?

et du mot tout aussi fameux de Montaigne: O diable a-t-on plac
l'honneur des femmes?

Le bon sens pratique de Gassendi descend ici jusqu' la raillerie
cynique. De nouveau les sornettes romanesques sont vilipendes; la
raison triviale de Sancho devenu Gros-Ren plane sur l'ensemble; enfin
la servante forte en gueule, qui deviendra la Martine des _Femmes
savantes_, fait sa premire apparition.

La cour,  son retour de l'le des Faisans, approuve la pice et
l'applaudit. Bientt Molire, dans l'espoir de la sduire et de la
capter, va s'loigner de ce sillon populaire et essayer l'imitation
espagnole, qui ne lui russira pas.




  PERSONNAGES                                  ACTEURS

  GORGIBUS, bourgeois de Paris.                L'ESPY.
  CLIE, sa fille.                             Mlle DUPARC.
  LLIE, amant de Clie.                       LA GRANGE.
  GROS-REN, valet de Llie.                   DUPARC.
  SGANARELLE, bourgeois de Paris, et cocu      MOLIRE.
    imaginaire.
  LA FEMME de Sganarelle.                      Mlle DEBRIE.
  VILLEBREQUIN, pre de Valre.                DEBRIE.
  LA SUIVANTE de Clie.                        Mad. BJART.
  UN PARENT de la femme de Sganarelle.

    La scne est sur une place publique.




SCNE I.--GORGIBUS, CLIE, LA SUIVANTE DE CLIE.

  CLIE, sortant tout plore, et son pre la suivant.

  Ah! n'esprez jamais que mon coeur y consente.

  GORGIBUS.

  Que marmottez-vous l, petite impertinente?
  Vous prtendez choquer ce que j'ai rsolu?
  Je n'aurai pas sur vous un pouvoir absolu?
  Et, par sottes raisons, votre jeune cervelle
  Voudroit rgler ici la raison paternelle?
  Qui de nous deux  l'autre a droit de faire loi?
  A votre avis, qui mieux, ou de vous, ou de moi,
  O sotte! peut juger ce qui vous est utile?
  Par la corbleu! gardez d'chauffer trop ma bile;
  Vous pourriez prouver, sans beaucoup de longueur[287],
  Si mon bras sait encor montrer quelque vigueur.
  Votre plus court sera, madame la mutine,
  D'accepter sans faon l'poux qu'on vous destine.
  J'ignore, dites-vous, de quelle humeur il est,
  Et dois auparavant consulter s'il vous plat:
  Inform du grand bien qui lui tombe en partage,
  Dois-je prendre le soin d'en savoir davantage?
  Et cet poux, ayant vingt mille bons ducats[288],
  Pour tre aim de vous doit-il manquer d'appas?
  Allez, tel qu'il puisse tre, avecque cette somme
  Je vous suis caution qu'il est trs-honnte homme.

  CLIE.

  Hlas!

  GORGIBUS.

         Eh bien, hlas! Que veut dire ceci?
  Voyez le bel hlas qu'elle nous donne ici!
  Eh! que si la colre une fois me transporte,
  Je vous ferai chanter hlas de belle sorte!
  Voil, voil le fruit de ces empressemens
  Qu'on vous voit nuit et jour  lire vos romans;
  Des quolibets d'amour votre tte est remplie,
  Et vous parlez de Dieu bien moins que de Cllie.
  Jetez-moi dans le feu tous ces mchans crits
  Qui gtent tous les jours tant de jeunes esprits;
  Lisez-moi comme il faut, au lieu de ces sornettes,
  Les Quatrains de Pibrac, et les doctes Tablettes
  Du conseiller Matthieu[289]; l'ouvrage est de valeur,
  Et plein de beaux dictons  rciter par coeur.
  Le Guide des pcheurs[290] est encore un bon livre,
  C'est l qu'en peu de temps on apprend  bien vivre;
  Et, si vous n'aviez lu que ces moralits,
  Vous sauriez un peu mieux suivre mes volonts.

  CLIE.

  Quoi! vous prtendez donc, mon pre, que j'oublie
  La constante amiti que je dois  Llie?
  J'aurois tort, si, sans vous, je disposois de moi:
  Mais vous-mme  ses voeux engagetes ma foi.

  GORGIBUS.

  Lui ft-elle engage encore davantage,
  Un autre est survenu, dont le bien l'en dgage.
  Llie est fort bien fait; mais apprends qu'il n'est rien
  Qui ne doive cder au soin d'avoir du bien;
  Que l'or donne aux plus laids certains charmes pour plaire,
  Et que sans lui le reste est une triste affaire.
  Valre, je crois bien, n'est pas de toi chri,
  Mais, s'il ne l'est amant, il le sera mari.
  Plus que l'on ne le croit, ce nom d'poux engage,
  Et l'amour est souvent un fruit du mariage,
  Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner
  O de droit absolu j'ai pouvoir d'ordonner?
  Trve donc, je vous prie,  vos impertinences;
  Que je n'entende plus vos sottes dolances.
  Ce gendre doit venir vous visiter ce soir;
  Manquez un peu, manquez  le bien recevoir;
  Si je ne vous lui vois faire un fort bon visage,
  Je vous... Je ne veux pas en dire davantage.


SCNE II.--CLIE, LA SUIVANTE DE CLIE.

  LA SUIVANTE.

  Quoi! refuser, madame, avec cette rigueur,
  Ce que tant d'autres gens voudroient de tout leur coeur!
  A des offres d'hymen rpondre par des larmes,
  Et tarder tant  dire un oui si plein de charmes!
  Hlas! que ne veut-on aussi me marier!
  Ce ne seroit pas moi qui[291] se feroit prier:
  Et, loin qu'un pareil oui me donnt de la peine,
  Croyez que j'en dirois bien vite une douzaine.
  Le prcepteur qui fait rpter la leon
  A votre jeune frre a fort bonne raison
  Lorsque, nous discourant des choses de la terre,
  Il dit que la femelle est ainsi que le lierre,
  Qui crot beau[292] tant qu' l'arbre il se tient bien serr,
  Et ne profite point s'il en est spar.
  Il n'est rien de plus vrai, ma trs-chre matresse,
  Et je l'prouve en moi, chtive pcheresse!
  Le bon Dieu fasse paix  mon pauvre Martin!
  Mais j'avois, lui vivant, le teint d'un chrubin,
  L'embonpoint merveilleux, l'oeil gai, l'me contente;
  Et je suis maintenant ma commre dolente.
  Pendant cet heureux temps, pass comme un clair,
  Je me couchois sans feu dans le fort de l'hiver;
  Scher mme les draps me sembloit ridicule,
  Et je tremble  prsent dedans la canicule.
  Enfin il n'est rien tel, madame, croyez-moi,
  Que d'avoir un mari la nuit auprs de soi:
  Ne ft-ce que pour l'heur d'avoir qui vous salue
  D'un: Dieu vous soit en aide, alors qu'on ternue[293].

  CLIE.

  Peux-tu me conseiller de commettre un forfait,
  D'abandonner Llie, et prendre ce mal fait?

  LA SUIVANTE.

  Votre Llie aussi n'est, ma foi, qu'une bte,
  Puisque si hors de temps son voyage l'arrte;
  Et la grande longueur de son loignement
  Me le fait souponner de quelque changement.

  CLIE, lui montrant le portrait de Llie.

  Ah! ne m'accable point par ce triste prsage.
  Vois attentivement les traits de ce visage:
  Ils jurent  mon coeur d'ternelles ardeurs;
  Je veux croire, aprs tout, qu'ils ne sont pas menteurs,
  Et que, comme c'est lui que l'art y reprsente,
  Il conserve  mes feux une amiti constante.

  LA SUIVANTE.

  Il est vrai que ces traits marquent un digne amant,
  Et que vous avez lieu de l'aimer tendrement.

  CLIE.

  Et cependant il faut... Ah! soutiens-moi.

    Elle laisse tomber le portrait de Llie.

  LA SUIVANTE.

                                             Madame,
  D'o vous pourroit venir... Ah! bons dieux! elle pme[294]!
  Eh! vite, hol! quelqu'un!


SCNE III.--CLIE, SGANARELLE, LA SUIVANTE DE CLIE.

  SGANARELLE.

                             Qu'est-ce donc? me voil.

  LA SUIVANTE.

  Ma matresse se meurt!

  SGANARELLE.

                         Quoi! n'est-ce que cela?
  Je croyois tout perdu, de crier de la sorte.
  Mais approchons pourtant. Madame, tes-vous morte?
  Ouais! elle ne dit mot.

  LA SUIVANTE.

                          Je vais faire venir
  Quelqu'un pour l'emporter; veuillez la soutenir.


SCNE IV.--CLIE, SGANARELLE, LA FEMME DE SGANARELLE.

  SGANARELLE, en passant la main sur le sein de Clie.

  Elle est froide partout, et je ne sais qu'en dire.
  Approchons-nous pour voir si sa bouche respire.
  Ma foi! je ne sais pas; mais j'y trouve encor, moi,
  Quelque signe de vie.

  LA FEMME DE SGANARELLE, regardant par la fentre.

                        Ah! qu'est-ce que je voi?
  Mon mari dans ses bras... Mais je m'en vais descendre;
  Il me trahit sans doute, et je veux le surprendre.

  SGANARELLE.

  Il faut se dpcher de l'aller secourir;
  Certes, elle auroit tort de se laisser mourir.
  Aller en l'autre monde est trs-grande sottise,
  Tant que dans celui-ci l'on peut tre de mise.

    Il la porte chez elle avec un homme que la suivante amne.


SCNE V.--LA FEMME DE SGANARELLE.

  Il s'est subitement loign de ces lieux,
  Et sa fuite a tromp mon dsir curieux:
  Mais de sa trahison je ne suis plus en doute,
  Et le peu que j'ai vu me la dcouvre toute.
  Je ne m'tonne plus de l'trange froideur
  Dont je le vois rpondre  ma pudique ardeur;
  Il rserve, l'ingrat, ses caresses  d'autres,
  Et nourrit leurs plaisirs par le jene des ntres.
  Voil de nos maris le procd commun;
  Ce qui leur est permis leur devient importun.
  Dans les commencemens ce sont toutes merveilles;
  Ils tmoignent pour nous des ardeurs nonpareilles;
  Mais les tratres bientt se lassent de nos feux,
  Et portent autre part ce qu'ils doivent chez eux.
  Ah! que j'ai de dpit que la loi n'autorise
  A changer de mari comme on fait de chemise!
  Cela seroit commode; et j'en sais telle ici
  Qui, comme moi, ma foi, le voudroit bien aussi.

    En ramassant le portrait que Clie avoit laiss tomber.

  Mais quel est ce bijou que le sort me prsente?
  L'mail en est fort beau, la gravure charmante.
  Ouvrons.


SCNE VI.--SGANARELLE, LA FEMME DE SGANARELLE.

  SGANARELLE, se croyant seul.

           On la croyoit morte, et ce n'toit rien.
  Il n'en faut plus qu'autant[295] elle se porte bien.
  Mais j'aperois ma femme.

  LA FEMME DE SGANARELLE, se croyant seule.

                            O ciel! c'est miniature!
  Et voil d'un bel homme une vive peinture!

  SGANARELLE,  part, et regardant par-dessus l'paule de sa femme.

  Que considre-t-elle avec attention?
  Ce portrait, mon honneur, ne nous dit rien de bon.
  D'un fort vilain soupon je me sens l'me mue.

  LA FEMME DE SGANARELLE, sans apercevoir son mari.

  Jamais rien de plus beau ne s'offrit  ma vue;
  Le travail plus que l'or s'en doit encor priser.
  Oh! que cela sent bon!

  SGANARELLE,  part.

                         Quoi! peste, le baiser!
  Ah! j'en tiens!

  LA FEMME DE SGANARELLE poursuit.

                  Avouons qu'on doit tre ravie
  Quand d'un homme ainsi fait on se peut voir servie,
  Et que, s'il en contoit avec attention,
  Le penchant seroit grand  la tentation.
  Ah! que n'ai-je un mari d'une aussi bonne mine!
  Au lieu de mon pel, de mon rustre...

  SGANARELLE, lui arrachant le portrait.

                                        Ah! mtine!
  Nous vous y surprenons en faute contre nous,
  Et diffamant l'honneur[296] de votre cher poux.
  Donc,  votre calcul,  ma trop digne femme!
  Monsieur, tout bien compt, ne vaut pas bien madame?
  Et, de par Belzbut, qui vous puisse emporter!
  Quel plus rare parti pourriez-vous souhaiter?
  Peut-on trouver en moi quelque chose  redire?
  Cette taille, ce port que tout le monde admire,
  Ce visage, si propre  donner de l'amour,
  Pour qui mille beauts soupirent nuit et jour;
  Bref, en tout et partout, ma personne charmante
  N'est donc pas un morceau dont vous soyez contente?
  Et, pour rassasier votre apptit gourmand,
  Il faut joindre au mari le ragot d'un galant?

  LA FEMME DE SGANARELLE.

  J'entends  demi-mot o va la raillerie.
  Tu crois par ce moyen...

  SGANARELLE.

                           A d'autres, je vous prie:
  La chose est avre, et je tiens dans mes mains
  Un bon certificat du mal dont je me plains.

  LA FEMME DE SGANARELLE.

  Mon courroux n'a dj que trop de violence,
  Sans le charger encor d'une nouvelle offense.
  coute, ne crois pas retenir mon bijou,
  Et songe un peu...

  SGANARELLE.

                     Je songe  te rompre le cou.
  Que ne puis-je, aussi bien que je tiens la copie,
  Tenir l'original!

  LA FEMME DE SGANARELLE.

                    Pourquoi?

  SGANARELLE.

                              Pour rien, ma mie,
  Doux objet de mes voeux, j'ai grand tort de crier,
  Et mon front de vos dons vous doit remercier.

    Regardant le portrait de Llie.

  Le voil! le beau fils, le mignon de couchette,
  Le malheureux tison de ta flamme secrte,
  Le drle avec lequel...

  LA FEMME DE SGANARELLE.

                          Avec lequel... Poursui.

  SGANARELLE.

  Avec lequel, te dis-je... et j'en crve d'ennui.

  LA FEMME DE SGANARELLE.

  Que me veut donc conter par l ce matre ivrogne?

  SGANARELLE.

  Tu ne m'entends que trop, madame la carogne!
  Sganarelle est un nom qu'on ne me dira plus,
  Et l'on va m'appeler seigneur Cornlius:
  J'en suis pour mon honneur; mais  toi, qui me l'tes,
  Je t'en ferai du moins pour un bras ou deux ctes.

  LA FEMME DE SGANARELLE.

  Et tu m'oses tenir de semblables discours?

  SGANARELLE.

  Et tu m'oses jouer de ces diables de tours?

  LA FEMME DE SGANARELLE.

  Et quels diables de tours? Parle donc sans rien feindre.

  SGANARELLE.

  Ah! cela ne vaut pas la peine de se plaindre!
  D'un panache de cerf sur le front me pourvoir,
  Hlas! voil vraiment un beau venez y voir[297]!

  LA FEMME DE SGANARELLE.

  Donc, aprs m'avoir fait la plus sensible offense
  Qui puisse d'une femme exciter la vengeance,
  Tu prends d'un feint courroux le vain amusement
  Pour prvenir l'effet de mon ressentiment?
  D'un pareil procd l'insolence est nouvelle!
  Celui qui fait l'offense est celui qui querelle.

  SGANARELLE.

  Eh! la bonne effronte! A voir ce fier maintien,
  Ne la croiroit-on pas une femme de bien?

  LA FEMME DE SGANARELLE.

  Va, poursuis ton chemin, cajole tes matresses,
  Adresse-leur tes voeux, et fais-leur des caresses:
  Mais rends-moi mon portrait sans te jouer de moi.

    Elle lui arrache le portrait et s'enfuit.

  SGANARELLE, courant aprs elle.

  Oui, tu crois m'chapper... je l'aurai malgr toi.


SCNE VII.--LLIE, GROS-REN.

  GROS-REN.

  Enfin nous y voici. Mais, monsieur, si je l'ose,
  Je voudrois vous prier de me dire une chose.

  LLIE.

  Eh bien, parle!

  GROS-REN.

                  Avez-vous le diable dans le corps,
  Pour ne pas succomber  de pareils efforts?
  Depuis huit jours entiers, avec vos longues traites,
  Nous sommes  piquer de chiennes de mazettes,
  De qui le train maudit nous a tant secous,
  Que je m'en sens, pour moi, tous les membres rous;
  Sans prjudice encor d'un accident bien pire,
  Qui m'afflige un endroit que je ne veux pas dire:
  Cependant, arriv, vous sortez bien et beau,
  Sans prendre de repos, ni manger un morceau.

  LLIE.

  Ce grand empressement n'est point digne de blme;
  De l'hymen de Clie on alarme mon me;
  Tu sais que je l'adore; et je veux tre instruit,
  Avant tout autre soin, de ce funeste bruit.

  GROS-REN.

  Oui, mais un bon repas vous seroit ncessaire
  Pour s'aller claircir, monsieur, de cette affaire;
  Et votre coeur, sans doute, en deviendroit plus fort
  Pour pouvoir rsister aux attaques du sort:
  J'en juge par moi-mme, et la moindre disgrce,
  Lorsque je suis  jeun, me saisit, me terrasse;
  Mais, quand j'ai bien mang, mon me est ferme  tout[298]
  Et les plus grands revers n'en viendroient pas  bout.
  Croyez-moi, bourrez-vous, et sans rserve aucune,
  Contre les coups que peut vous porter la fortune,
  Et, pour fermer chez vous l'entre  la douleur,
  De vingt verres de vin entourez votre coeur.

  LLIE.

  Je ne saurois manger.

  GROS-REN, bas,  part.

                        Si ferai bien, je meure[299].

    Haut.

  Votre dner pourtant seroit prt tout  l'heure.

  LLIE.

  Tais-toi, je te l'ordonne!

  GROS-REN.

                             Ah! quel ordre inhumain!

  LLIE.

  J'ai de l'inquitude, et non pas de la faim.

  GROS-REN.

  Et moi, j'ai de la faim, et de l'inquitude
  De voir qu'un sot amour fait toute votre tude.

  LLIE.

  Laisse-moi m'informer de l'objet de mes voeux,
  Et, sans m'importuner, va manger si tu veux.

  GROS-REN.

  Je ne rplique point  ce qu'un matre ordonne.


SCNE VIII.--LLIE.

  Non, non,  trop de peur mon me s'abandonne;
  Le pre m'a promis, et la fille a fait voir
  Des preuves d'un amour qui soutient mon espoir.


SCNE IX.--SGANARELLE, LLIE.

  SGANARELLE, sans voir Llie, et tenant dans ses mains le portrait.

  Nous l'avons, et je puis voir  l'aise la trogne
  Du malheureux pendard qui cause ma vergogne,
  Il ne m'est point connu.

  LLIE,  part.

                           Dieux! qu'aperois-je ici?
  Et si c'est mon portrait, que dois-je croire aussi?

  SGANARELLE, sans voir Llie.

  Ah! pauvre Sganarelle,  quelle destine
  Ta rputation est-elle condamne!
  Faut...

    Apercevant Llie qui le regarde, il se tourne d'un autre ct.

  LLIE,  part.

          Ce gage ne peut, sans alarmer ma foi,
  tre sorti des mains qui le tenoient de moi.

  SGANARELLE,  part.

  Faut-il que dsormais  deux doigts l'on te montre,
  Qu'on te mette en chansons, et qu'en toute rencontre
  On te rejette au nez le scandaleux affront
  Qu'une femme mal ne imprime sur ton front?

  LLIE,  part.

  Me tromp-je?

  SGANARELLE,  part.

                Ah! truande[300]! as-tu bien le courage
  De m'avoir fait cocu dans la fleur de mon ge?
  Et femme d'un mari qui peut passer pour beau,
  Faut-il qu'un marmouset[301], un maudit tourneau...

  LLIE,  part, et regardant encore le portrait que tient Sganarelle.

  Je ne m'abuse point; c'est mon portrait lui-mme.

  SGANARELLE lui tourne le dos.

  Cet homme est curieux.

  LLIE,  part.

                         Ma surprise est extrme!

  SGANARELLE,  part.

  A qui donc en a-t-il?

  LLIE,  part.

                        Je le veux accoster.

    Haut. Sganarelle veut s'loigner.

  Puis-je... Eh! de grce, un mot.

  SGANARELLE,  part, s'loignant encore.

                                   Que me veut-il conter?

  LLIE.

  Puis-je obtenir de vous de savoir l'aventure
  Qui fait dedans vos mains trouver cette peinture?

  SGANARELLE,  part.

  D'o lui vient ce dsir? Mais je m'avise ici...

    Il examine Llie et le portrait qu'il tient.

  Ah! ma foi, me voil de son trouble clairci!
  Sa surprise  prsent n'tonne plus mon me;
  C'est mon homme; ou plutt c'est celui de ma femme.

  LLIE.

  Retirez-moi de peine, et dites d'o vous vient...

  SGANARELLE.

  Nous savons, Dieu merci, le souci qui vous tient;
  Ce portrait qui vous fche est votre ressemblance;
  Il toit en des mains de votre connoissance;
  Et ce n'est pas un fait qui soit secret pour nous
  Que les douces ardeurs de la dame et de vous.
  Je ne sais pas si j'ai, dans sa galanterie,
  L'honneur d'tre connu de Votre Seigneurie;
  Mais faites-moi celui de cesser dsormais
  Un amour qu'un mari peut trouver fort mauvais,
  Et songez que les noeuds du sacr mariage...

  LLIE.

  Quoi! celle, dites-vous, dont vous tenez ce gage...

  SGANARELLE.

  Est ma femme, et je suis son mari.

  LLIE.

                                     Son mari?

  SGANARELLE.

  Oui, son mari, vous dis-je, et mari trs-marri[302];
  Vous en savez la cause, et je m'en vais l'apprendre
  Sur l'heure  ses parens.


SCNE X.--LLIE.

                            Ah! que viens-je d'entendre!
  On me l'avoit bien dit, et que c'toit de tous
  L'homme le plus mal fait qu'elle avoit pour poux.
  Ah! quand mille sermens de ta bouche infidle
  Ne m'auroient pas promis une flamme ternelle,
  Le seul mpris d'un choix si bas et si honteux
  Devoit bien soutenir l'intrt de mes feux.
  Ingrate! et quelque bien... Mais ce sensible outrage,
  Se mlant aux travaux d'un assez long voyage,
  Me donne tout  coup un choc si violent,
  Que mon coeur devient foible et mon corps chancelant.


SCNE XI.--LLIE, LA FEMME DE SGANARELLE.

  LA FEMME DE SGANARELLE, se croyant seule.

    Apercevant Llie.

  Malgr moi, mon perfide... Hlas! quel mal vous presse?
  Je vous vois prt, monsieur,  tomber en foiblesse.

  LLIE.

  C'est un mal qui m'a pris assez subitement.

  LA FEMME DE SGANARELLE.

  Je crains ici pour vous l'vanouissement;
  Entrez dans cette salle, en attendant qu'il passe.

  LLIE.

  Pour un moment ou deux j'accepte cette grce.


SCNE XII.--SGANARELLE, UN PARENT DE LA FEMME DE SGANARELLE[303].

  LE PARENT.

  D'un mari sur ce point j'approuve le souci,
  Mais c'est prendre la chvre un peu bien vite aussi[304]:
  Et tout ce que de vous je viens d'our contre elle
  Ne conclut point, parent, qu'elle soit criminelle:
  C'est un point dlicat; et, de pareils forfaits,
  Sans les bien avrer, ne s'imputent jamais.

  SGANARELLE.

  C'est--dire qu'il faut toucher au doigt la chose.

  LE PARENT.

  Le trop de promptitude  l'erreur nous expose.
  Qui sait comme en ses mains ce portrait est venu,
  Et si l'homme, aprs tout, lui peut tre connu?
  Informez-vous-en donc; et, si c'est ce qu'on pense,
  Nous serons les premiers  punir son offense.


SCNE XIII.--SGANARELLE.

  On ne peut pas mieux dire; en effet, il est bon
  D'aller tout doucement. Peut-tre sans raison
  Me suis-je en tte mis ces visions cornues,
  Et les sueurs au front m'en sont trop tt venues.
  Par ce portrait enfin dont je suis alarm,
  Mon dshonneur n'est pas tout  fait confirm.
  Tchons donc par nos soins[305]...


SCNE XIV.--SGANARELLE, LA FEMME DE SGANARELLE sur la porte de sa maison
reconduisant Llie, LLIE.

  SGANARELLE,  part, les voyant.

                                   Ah! que vois-je? Je meure[306]!
  Il n'est plus question de portrait  cette heure;
  Voici, ma foi, la chose en propre original.

  LA FEMME DE SGANARELLE.

  C'est par trop vous hter, monsieur; et votre mal,
  Si vous sortez sitt, pourra bien vous reprendre.

  LLIE.

  Non, non, je vous rends grce, autant qu'on puisse rendre,
  De l'obligeant secours que vous m'avez prt.

  SGANARELLE,  part.

  La masque[307] encore aprs lui fait civilit!

    La femme de Sganarelle rentre dans sa maison.


SCNE XV.--SGANARELLE, LLIE.

  SGANARELLE,  part.

  Il m'aperoit; voyons ce qu'il me pourra dire.

  LLIE,  part.

  Ah! mon me s'meut, et cet objet m'inspire...
  Mais je dois condamner cet injuste transport,
  Et n'imputer mes maux qu'aux rigueurs de mon sort.
  Envions seulement le bonheur de sa flamme.

    En s'approchant de Sganarelle.

  Oh! trop heureux d'avoir une si belle femme!


SCNE XVI.--SGANARELLE, CLIE,  sa fentre, voyant Llie qui s'en va.

  SGANARELLE, seul.

  Ce n'est point s'expliquer en termes ambigus.
  Cet trange propos me rend aussi confus
  Que s'il m'toit venu des cornes  la tte.

    Regardant le ct par o Llie est sorti.

  Allez, ce procd n'est point du tout honnte.

  CLIE,  part, en entrant.

  Quoi! Llie a paru tout  l'heure  mes yeux!
  Qui pourroit me cacher son retour en ces lieux?

  SGANARELLE, sans voir Clie.

  Oh! trop heureux d'avoir une si belle femme!
  Malheureux bien plutt de l'avoir, cette infme,
  Dont le coupable feu, trop bien vrifi,
  Sans respect ni demi[308] nous a cocufi[309]!
  Mais je le laisse aller aprs un tel indice,
  Et demeure les bras croiss comme un jocrisse[310]!
  Ah! je devois du moins lui jeter son chapeau,
  Lui ruer[311] quelque pierre, ou crotter son manteau[312],
  Et sur lui, hautement, pour contenter ma rage,
  Faire au larron d'honneur crier le voisinage.

    Pendant le discours de Sganarelle, Clie s'approche peu  peu, et
    attend, pour lui parler, que son transport soit fini.

  CLIE,  Sganarelle.

  Celui qui maintenant devers vous est venu,
  Et qui vous a parl, d'o vous est-il connu?

  SGANARELLE.

  Hlas! ce n'est pas moi qui le connois, madame:
  C'est ma femme.

  CLIE.

                  Quel trouble agite ainsi votre me?

  SGANARELLE.

  Ne me condamnez point d'un deuil hors de saison,
  Et laissez-moi pousser des soupirs  foison.

  CLIE.

  D'o vous peuvent venir ces douleurs non communes?

  SGANARELLE.

  Si je suis afflig, ce n'est pas pour des prunes[313],
  Et je le donnerois  bien d'autres qu' moi,
  De se voir sans chagrin au point o je me voi.
  Des maris malheureux vous voyez le modle:
  On drobe l'honneur au pauvre Sganarelle;
  Mais c'est peu que l'honneur dans mon affliction:
  L'on me drobe encor la rputation.

  CLIE.

  Comment?

  SGANARELLE.

           Ce damoiseau, parlant par rvrence,
  Me fait cocu, madame, avec toute licence;
  Et j'ai su par mes yeux avrer aujourd'hui
  Le commerce secret de ma femme et de lui.

  CLIE.

  Celui qui maintenant...

  SGANARELLE.

                          Oui, oui, me dshonore;
  Il adore ma femme, et ma femme l'adore.

  CLIE.

  Ah! j'avois bien jug que ce secret retour
  Ne pouvoit me couvrir que quelque lche tour;
  Et j'ai trembl d'abord, en le voyant parotre,
  Par un pressentiment de ce qui devoit tre.

  SGANARELLE.

  Vous prenez ma dfense avec trop de bont:
  Tout le monde n'a pas la mme charit;
  Et plusieurs, qui tantt ont appris mon martyre,
  Bien loin d'y prendre part, n'en ont rien fait que rire.

  CLIE.

  Est-il rien de plus noir que ta lche action?
  Et peut-on lui trouver une punition?
  Dois-tu ne te pas croire indigne de la vie,
  Aprs t'tre souill de cette perfidie?
  O ciel! est-il possible?

  SGANARELLE.

                           Il est trop vrai pour moi.

  CLIE.

  Ah! tratre! sclrat! me double et sans foi!

  SGANARELLE.

  La bonne me!

  CLIE.

                Non, non, l'enfer n'a point de gne
  Qui ne soit pour ton crime une trop douce peine.

  SGANARELLE.

  Que voil bien parler!

  CLIE.

                         Avoir ainsi trait
  Et la mme innocence et la mme[314] bont!

  SGANARELLE soupire haut.

  Ae!

  CLIE.

       Un coeur qui jamais n'a fait la moindre chose
  A mriter l'affront o ton mpris l'expose!

  SGANARELLE.

  Il est vrai.

  CLIE.

               Qui, bien loin... Mais c'est trop, et ce coeur
  Ne sauroit y songer sans mourir de douleur.

  SGANARELLE.

  Ne vous fchez pas tant, ma trs-chre madame,
  Mon mal vous touche trop, et vous me percez l'me.

  CLIE.

  Mais ne t'abuse pas jusqu' te figurer
  Qu' des plaintes sans fruit j'en veuille demeurer:
  Mon coeur, pour se venger, sait ce qu'il te faut faire,
  Et j'y cours de ce pas; rien ne m'en peut distraire.


SCNE XVII.--SGANARELLE.

  Que le ciel la prserve  jamais de danger!
  Voyez quelle bont de vouloir me venger!
  En effet, son courroux, qu'excite ma disgrce
  M'enseigne hautement ce qu'il faut que je fasse;
  Et l'on ne doit jamais souffrir, sans dire mot,
  De semblables affronts,  moins qu'tre un vrai sot.
  Courons donc le chercher, ce pendard qui m'affronte:
  Montrons notre courage  venger notre honte.
  Vous apprendrez, maroufle,  rire  mes dpens,
  Et, sans aucun respect, faire cocu les gens.

    Il revient aprs avoir fait quelques pas.

  Doucement, s'il vous plat: cet homme a bien la mine
  D'avoir le sang bouillant et l'me un peu mutine;
  Il pourroit bien, mettant affront dessus affront,
  Charger de bois mon dos comme il a fait mon front.
  Je hais de tout mon coeur les esprits colriques,
  Et porte grand amour aux hommes pacifiques;
  Je ne suis point battant, de peur d'tre battu,
  Et l'humeur dbonnaire est ma grande vertu.
  Mais mon honneur me dit que d'une telle offense
  Il faut absolument que je prenne vengeance:
  Ma foi! laissons-le dire autant qu'il lui plaira;
  Au diantre qui pourtant rien du tout en fera!
  Quand j'aurai fait le brave, et qu'un fer pour ma peine,
  M'aura d'un vilain coup transperc la bedaine,
  Que par la ville ira le bruit de mon trpas,
  Dites-moi, mon honneur, en serez-vous plus gras?
  La bire est un sjour par trop mlancolique,
  Et trop malsain pour ceux qui craignent la colique.
  Et quant  moi, je trouve, ayant tout compass
  Qu'il vaut mieux tre encor cocu que trpass.
  Quel mal cela fait-il? La jambe en devient-elle
  Plus tortue, aprs tout, et la taille moins belle?
  Peste soit qui premier[315] trouva l'invention
  De s'affliger l'esprit de cette vision,
  Et d'attacher l'honneur de l'homme le plus sage
  Aux choses que peut faire une femme volage!
  Puisqu'on tient,  bon droit, tout crime personnel,
  Que fait l notre honneur pour tre criminel?
  Des actions d'autrui l'on nous donne le blme:
  Si nos femmes sans nous ont un commerce infme,
  Il faut que tout le mal tombe sur notre dos:
  Elles font la sottise, et nous sommes les sots.
  C'est un vilain abus, et les gens de police
  Nous devroient bien rgler une telle injustice.
  N'avons-nous pas assez des autres accidens
  Qui nous viennent happer en dpit de nos dents?
  Les querelles, procs, faim, soif et maladies,
  Troublent-ils pas assez le repos de la vie,
  Sans s'aller, de surcrot, aviser sottement
  De se faire un chagrin qui n'a nul fondement?
  Moquons-nous de cela, mprisons les alarmes,
  Et mettons sous nos pieds les soupirs et les larmes.
  Si ma femme a failli, qu'elle pleure bien fort;
  Mais pourquoi, moi, pleurer, puisque je n'ai point tort.
  En tout cas, ce qui peut m'ter ma fcherie,
  C'est que je ne suis pas seul de ma confrrie.
  Voir cajoler sa femme et n'en tmoigner rien
  Se pratique aujourd'hui par force gens de bien.
  N'allons donc point chercher  faire une querelle
  Pour un affront qui n'est que pure bagatelle.
  L'on m'appellera sot, de ne me venger pas,
  Mais je le serois fort, de courir au trpas.

    Mettant la main sur sa poitrine.

  Je me sens l pourtant remuer une bile
  Qui veut me conseiller quelque action virile:
  Oui, le courroux me prend; c'est trop tre poltron:
  Je veux rsolment me venger du larron.
  Dj pour commencer, dans l'ardeur qui m'enflamme,
  Je vais dire partout qu'il couche avec ma femme.


SCNE XVIII.--GORGIBUS, CLIE, LA SUIVANTE DE CLIE.

  CLIE.

  Oui, je veux bien subir une si juste loi;
  Mon pre, disposez de mes voeux et de moi;
  Faites, quand vous voudrez signer cet hymne
  A suivre mon devoir je suis dtermine;
  Je prtends gourmander mes propres sentimens,
  Et me soumettre en tout  vos commandemens.

  GORGIBUS.

  Ah! voil qui me plat, de parler de la sorte.
  Parbleu, si grande joie  l'heure me transporte,
  Que mes jambes sur l'heure en caprioleroient[316],
  Si nous n'tions point vus de gens qui s'en riroient!
  Approche-toi de moi; viens , que je t'embrasse.
  Une telle action n'a pas mauvaise grce;
  Un pre, quand il veut, peut sa fille baiser,
  Sans que l'on ait sujet de s'en scandaliser.
  Va, le contentement de te voir si bien ne
  Me fera rajeunir de dix fois une anne.


SCNE XIX.--CLIE, LA SUIVANTE DE CLIE.

  LA SUIVANTE.

  Ce changement m'tonne.

  CLIE.

                          Et lorsque tu sauras
  Par quel motif j'agis, tu m'en estimeras.

  LA SUIVANTE.

  Cela pourroit bien tre.

  CLIE.

                           Apprends donc que Llie
  A pu blesser mon coeur par une perfidie;
  Qu'il toit en ces lieux sans...

  LA SUIVANTE.

                                   Mais il vient  nous.


SCNE XX.--LLIE, CLIE, LA SUIVANTE DE CLIE.

  LLIE.

  Avant que pour jamais je m'loigne de vous,
  Je veux vous reprocher au moins en cette place...

  CLIE.

  Quoi! me parler encore! Avez-vous cette audace?

  LLIE.

  Il est vrai qu'elle est grande; et votre choix est tel,
  Qu' vous rien reprocher je serois criminel.
  Vivez, vivez contente, et bravez ma mmoire
  Avec le digne poux qui vous comble de gloire.

  CLIE.

  Oui, tratre, j'y veux vivre; et mon plus grand dsir,
  Ce seroit que ton coeur en et du dplaisir.

  LLIE.

  Qui rend donc contre moi ce courroux lgitime?

  CLIE.

  Quoi! tu fais le surpris et demandes ton crime!


SCNE XXI.--CLIE, LLIE, SGANARELLE, arm de pied en cap, LA SUIVANTE
DE CLIE.

  SGANARELLE.

  Guerre, guerre mortelle  ce larron d'honneur
  Qui, sans misricorde, a souill notre honneur[317]!

  CLIE,  Llie, lui montrant Sganarelle.

  Tourne, tourne les yeux, sans me faire rpondre.

  LLIE.

  Ah! je vois...

  CLIE.

                 Cet objet suffit pour te confondre.

  LLIE.

  Mais pour vous obliger bien plutt  rougir.

  SGANARELLE,  part.

  Ma colre  prsent est en tat d'agir;
  Dessus ses grands chevaux[318] est mont mon courage;
  Et, si je le rencontre, on verra du carnage.
  Oui, j'ai jur sa mort; rien ne peut l'empcher.
  O je le trouverai, je le veux dpcher.

    Tirant son pe  demi, il approche de Llie.

  Au beau milieu du coeur, il faut que je lui donne...

  LLIE, se retournant.

  A qui donc en veut-on?

  SGANARELLE.

                         Je n'en veux  personne.

  LLIE.

  Pourquoi ces armes-l?

  SGANARELLE.

                         C'est un habillement

    A part.

  Que j'ai pris pour la pluie. Ah! quel contentement
  J'aurois  le tuer! Prenons-en le courage.

  LLIE, se retournant encore.

  Eh?

  SGANARELLE.

      Je ne parle pas.

    A part, aprs s'tre donn des soufflets pour s'exciter.

                       Ah! poltron! dont j'enrage;
  Lche, vrai coeur de poule!

  CLIE,  Llie.

                              Il t'en doit dire assez,
  Cet objet dont tes yeux nous paroissent blesss.

  LLIE.

  Oui, je connois par l que vous tes coupable
  De l'infidlit la plus inexcusable,
  Qui jamais d'un amant puisse outrager la foi.

  SGANARELLE,  part.

  Que n'ai-je un peu de coeur!

  CLIE.

                               Ah! cesse devant moi,
  Tratre, de ce discours l'insolence cruelle!

  SGANARELLE,  part.

  Sganarelle, tu vois qu'elle prend ta querelle!
  Courage, mon enfant, sois un peu vigoureux.
  L, hardi! tche  faire un effort gnreux,
  En le tuant tandis qu'il tourne le derrire.

  LLIE, faisant deux ou trois pas sans dessein, fait
  retourner Sganarelle, qui s'approchoit pour le tuer.

  Puisqu'un pareil discours meut votre colre,
  Je dois de votre coeur me montrer satisfait,
  Et l'applaudir ici du beau choix qu'il a fait.

  CLIE.

  Oui, oui, mon choix est tel qu'on n'y peut rien reprendre.

  LLIE.

  Allez, vous faites bien de le vouloir dfendre.

  SGANARELLE.

  Sans doute, elle fait bien de dfendre mes droits.
  Cette action, monsieur, n'est point selon les lois:
  J'ai raison de m'en plaindre, et, si je n'tois sage,
  On verroit arriver un trange carnage.

  LLIE.

  D'o vous nat cette plainte, et quel chagrin brutal?...

  SGANARELLE.

  Suffit. Vous savez bien o le bt me fait mal;
  Mais votre conscience et le soin de votre me
  Vous devroient mettre aux yeux que ma femme est ma femme;
  Et vouloir,  ma barbe, en faire votre bien,
  Que ce n'est pas du tout agir en bon chrtien.

  LLIE.

  Un semblable soupon est bas et ridicule.
  Allez, dessus ce point n'ayez aucun scrupule:
  Je sais qu'elle est  vous; et bien loin de brler...

  CLIE.

  Ah! qu'ici tu sais bien, tratre, dissimuler!

  LLIE.

  Quoi! me souponnez-vous d'avoir une pense
  De qui son me ait lieu de se croire offense?
  De cette lchet voulez-vous me noircir?

  CLIE.

  Parle, parle  lui-mme, il pourra t'claircir.

  SGANARELLE,  Clie.

  Vous me dfendez mieux que je ne saurois faire,
  Et du biais qu'il faut vous prenez cette affaire.


SCNE XXII.--CLIE, LLIE, SGANARELLE, LA FEMME DE SGANARELLE,
LA SUIVANTE DE CLIE.

  LA FEMME DE SGANARELLE.

  Je ne suis point d'humeur  vouloir contre vous
  Faire clater, madame, un esprit trop jaloux;
  Mais je ne suis point dupe, et vois ce qui se passe:
  Il est de certains feux de fort mauvaise grce;
  Et votre me devroit prendre un meilleur emploi
  Que de sduire un coeur qui doit n'tre qu' moi.

  CLIE.

  La dclaration est assez ingnue.

  SGANARELLE,  sa femme.

  L'on ne demandoit pas, carogne, ta venue;
  Tu la viens quereller lorsqu'elle me dfend,
  Et tu trembles de peur qu'on t'te ton galant.

  CLIE.

  Allez, ne croyez pas que l'on en ait envie.

    Se tournant vers Llie.

  Tu vois si c'est mensonge; et j'en suis fort ravie.

  LLIE.

  Que me veut-on conter?

  LA SUIVANTE.

                         Ma foi, je ne sais pas
  Quand on verra finir ce galimatias;
  Depuis assez longtemps je tche  le comprendre.
  Et si[319], plus je l'coute, et moins je puis l'entendre.
  Je vois bien  la fin que je m'en dois mler.

    Elle se met entre Llie et sa matresse.

  Rpondez-moi par ordre, et me laissez parler.

    A Llie.

  Vous, qu'est-ce qu' son coeur peut reprocher le vtre?

  LLIE.

  Que l'infidle a pu me quitter pour un autre;
  Que lorsque sur le bruit de son hymen fatal,
  J'accours tout transport d'un amour sans gal,
  Dont l'ardeur rsistoit  se croire oublie,
  Mon abord en ces lieux la trouve marie.

  LA SUIVANTE.

  Marie!  qui donc?

  LLIE, montrant Sganarelle.

                      A lui.

  LA SUIVANTE.

                             Comment,  lui?

  LLIE.

  Oui-da!

  LA SUIVANTE.

          Qui vous l'a dit?

  LLIE.

                            C'est lui-mme aujourd'hui.

  LA SUIVANTE,  Sganarelle.

  Est-il vrai?

  SGANARELLE.

               Moi? J'ai dit que c'toit  ma femme

  Que j'tois mari.

  LLIE.

                     Dans un grand trouble d'me,
  Tantt de mon portrait je vous ai vu saisi.

  SGANARELLE.

  Il est vrai: le voil.

  LLIE,  Sganarelle.

                         Vous m'avez dit aussi
  Que celle aux mains de qui vous avez pris ce gage
  toit lie  vous des noeuds du mariage.

  SGANARELLE.

    Montrant sa femme.

  Sans doute. Et je l'avois de ses mains arrach,
  Et n'eusse pas sans lui dcouvert son pch.

  LA FEMME DE SGANARELLE.

  Que me viens-tu conter par ta plainte importune?
  Je l'avois sous mes pieds rencontr par fortune;
  Et mme, quand, aprs ton injuste courroux,

    Montrant Llie.

  J'ai fait dans sa foiblesse entrer monsieur chez nous,
  Je n'ai point reconnu les traits de sa peinture.

  CLIE.

  C'est moi qui du portrait ai caus l'aventure;
  Et je l'ai laiss choir en cette pmoison

    A Sganarelle.

  Qui m'a fait par vos soins remettre  la maison.

  LA SUIVANTE.

  Vous voyez que sans moi vous y seriez encore,
  Et vous aviez besoin de mon peu d'ellbore.

  SGANARELLE,  part.

  Prendrons-nous tout ceci pour de l'argent comptant?
  Mon front l'a, sur mon me, eu bien chaude[320] pourtant.

  LA FEMME DE SGANARELLE.

  Ma crainte toutefois n'est pas trop dissipe,
  Et, doux que soit le mal[321], je crains d'tre trompe.

  SGANARELLE,  sa femme.

  Eh! mutuellement, croyons-nous gens de bien;
  Je risque plus du mien que tu ne fais du tien.
  Accepte sans faon le march qu'on propose.

  LA FEMME DE SGANARELLE.

  Soit. Mais gare le bois si j'apprends quelque chose!

  CLIE,  Llie, aprs avoir parl bas ensemble.

  Ah! dieux, s'il est ainsi, qu'est-ce donc que j'ai fait?
  Je dois de mon courroux apprhender l'effet.
  Oui, vous croyant sans foi, j'ai pris pour ma vengeance
  Le malheureux secours de mon obissance;
  Et, depuis un moment, mon coeur vient d'accepter
  Un hymen que toujours j'eus lieu de rebuter.
  J'ai promis  mon pre; et ce qui me dsole...
  Mais je le vois venir.

  LLIE.

                         Il me tiendra parole.


SCNE XXIII.--GORGIBUS, CLIE, LLIE, SGANARELLE, LA FEMME
DE SGANARELLE, LA SUIVANTE DE CLIE.

  LLIE.

  Monsieur, vous me voyez en ces lieux de retour,
  Brlant des mmes feux; et mon ardent amour
  Verra, comme je crois, la promesse accomplie
  Qui me donna l'espoir de l'hymen de Clie.

  GORGIBUS.

  Monsieur, que je revois en ces lieux de retour,
  Brlant des mmes feux; et mon ardent amour
  Verra, que vous croyez, la promesse accomplie
  Qui vous donna l'espoir de l'hymen de Clie,
  Trs-humble serviteur  votre Seigneurie[322].

  LLIE.

  Quoi! monsieur, est-ce ainsi qu'on trahit mon espoir?

  GORGIBUS.

  Oui, monsieur, c'est ainsi que je fais mon devoir:
  Ma fille en suit les lois.

  CLIE.

                             Mon devoir m'intresse,
  Mon pre,  dgager vers lui votre promesse.

  GORGIBUS.

  Est-ce rpondre en fille  mes commandemens?
  Tu te dmens bientt de tes bons sentimens.
  Pour Valre, tantt... Mais j'aperois son pre:
  Il vient assurment pour conclure l'affaire.


SCNE XXIV.--VILLEBREQUIN, GORGIBUS, CLIE, LLIE, SGANARELLE, LA FEMME
DE SGANARELLE, LA SUIVANTE DE CLIE.

  GORGIBUS.

  Qui vous amne ici, seigneur Villebrequin?

  VILLEBREQUIN.

  Un secret important que j'ai su ce matin,
  Qui rompt absolument ma parole donne.
  Mon fils, dont votre fille acceptait l'hymne,
  Sous des liens cachs trompant les yeux de tous,
  Vit depuis quatre mois avec Lise en poux;
  Et, comme des parens le bien et la naissance
  M'tent tout le pouvoir de casser l'alliance,
  Je vous viens...

  GORGIBUS.

                   Brisons l. Si, sans votre cong,
  Valre votre fils ailleurs s'est engag,
  Je ne vous puis celer que ma fille Clie
  Ds longtemps par moi-mme est promise  Llie;
  Et que, riche en vertu, son retour aujourd'hui
  M'empche d'agrer un autre poux que lui.

  VILLEBREQUIN.

  Un tel choix me plat fort.

  LLIE.

                              Et cette juste envie
  D'un bonheur ternel va couronner ma vie...

  GORGIBUS.

  Allons choisir le jour pour se donner la foi!

  SGANARELLE, seul.

  A-t-on mieux cru jamais tre cocu que moi?
  Vous voyez qu'en ce fait la plus forte apparence
  Peut jeter dans l'esprit une fausse crance.
  De cet exemple-ci ressouvenez-vous bien;
  Et quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien.


  [287] Pour: sans beaucoup de dlai. Expression impropre.

  [288] Sans doute les ducats d'or, qui, neufs (car leur valeur dpendait
  de leur conservation et de leur poids), quivalaient  11fr. 90c. de
  notre monnaie.

  [289] Pibrac, docte magistrat du seizime sicle, auteur de quatrains
  moraux que l'on faisait apprendre aux enfants, et que madame de
  Maintenon,  douze ans, allait tudier dans les champs en gardant les
  moutons, couverte d'un masque pour prserver son teint, et un gros
  morceau de pain dans sa panetire. Matthieu, autre grave magistrat,
  historiographe de France, crivit les _Tablettes de la Vie et de la
  Mort_, qui servirent au mme usage.

  [290] Guide, au fminin, traduction littrale de la _Guia de pecadores_,
  ouvrage asctique de Louis de Grenade. On dit aujourd'hui _guide_ au
  masculin.

  [291] Pour: qui me ferais prier. Ce n'est ni un archasme ni une faute,
  mais une locution populaire d'un charmant effet.

  [292] Pour: d'une belle manire. Adjectif pris dans le sens de
  l'adverbe.

  [293] Imitation du passage d'une nouvelle de Sabadino.

  [294] Pour: elle se pme. Ellipse populaire.

  [295] Pour: il ne s'en faut gure. Archasme provincial, c'est--dire:
  dans un espace de temps gal  celui qui vient de se passer, elle sera
  bien.

  [296] Pour: salir, dfigurer. Archasme inusit aujourd'hui.

  [297] Proverbe populaire, pour: chose sans importance, qu'il ne faut pas
  se dranger pour aller voir.

  [298] Pour: contre tout. Licence de style trs-nergique.

  [299] Pour: ainsi je ferais. Apocope archaque, du latin _sic_. Elle est
  suivie de l'autre ellipse galement archaque, la suppression du pronom
  personnel.--Je meure, autre ellipse populaire, pour: je mangerai, ou il
  faut que je meure, c'est--dire: j'aimerais mieux mourir que de ne pas
  manger. Tournure dont la concision gale la vigueur.

  [300] Pour: femme dvergonde. Mot populaire, de l'espagnol _truhan_,
  bouffon, vagabond, qui se rapporte lui-mme  l'italien et  l'espagnol
  _truffa_, tromperie.

  [301] Pour: petit personnage grotesque. Mot populaire, diminutif de
  marmot.

  [302] Pour: chagrin, du mot de la basse latinit _marritio_, douleur qui
  se rapporte  _moerens_, afflig.

  [303] D'aprs la tradition, ce parent tait un vieillard  cheveux
  blancs.

  [304] Pour: prendre l'attitude de la chvre qui bondit. Proverbe qui
  n'est pas tout  fait hors d'usage.

  [305] D'aprs le tmoignage d'un contemporain (Neufvillenaine), Molire
  dmontait son visage dans cette scne d'une manire admirable, et, dans
  tout le cours de la pice, il en changeoit plus de vingt fois.

  [306] Voyez plus haut, p. 289.

  [307] Pour: la fausse hypocrite. De l'italien _maschera_, qui est aussi
  fminin. _Far la maschera_, dissimuler, porter un masque; nous avons
  conserv: jeter le masque.

  [308] Pour: ni demi-respect. Archasme pass d'usage.

  [309] Une des formations de mots familires au pote.

  [310] Type du sot, qui semble se rapporter  l'italien _giocoso_, ou
  plutt _giuoco_, raillerie, badinage. Tous les tymologistes ont
  renonc, disent-ils,  trouver l'origine de ce mot, que Molire, le
  premier, a introduit dans notre langue.

  [311] Pour: lancer rudement. Verbe qui ne s'emploie plus qu'au neutre.
  Nuance archaque malheureusement perdue. Ils rurent Absalon dans une
  grande fosse, dit la vieille traduction des _Rois_, qui remonte  la
  fin du onzime sicle.

  [312] Ces deux vers sont imits du roman de Sorel, ami de Guy-Patin,
  _Francion_, auquel Scarron et le Sage ont aussi fait des emprunts.

  [313] C'est--dire: pour un petit dommage. Quelques lves de Sorbonne,
  chasss par le doyen pour lui avoir vol des prunes, obtinrent, dit-on,
  leur rentre en grce en lui disant: Nous chassez-vous pour des
  prunes? Que cette origine soit vraie ou fausse, le proverbe populaire
  est rest.

  [314] Pour: la bont mme. C'est la forme italienne, _la istessa bonta_.

  [315] Pour: le premier. Ellipse archaque.

  [316] Pour: cabrioleroient.

  [317] Ici, comme on le voit, le mme mot rime avec lui-mme.

  [318] Proverbe populaire qui s'est conserv jusqu' nos jours, et
  remonte au temps de la chevalerie.--Le chevalier, en voyage et
  habituellement, montait le palefroi, cheval d'une allure aise et d'une
  taille ordinaire. Dans les batailles il chevauchait le destrier, plus
  grand et vigoureux. Monter sur ses grands chevaux, c'est aller en
  guerre.

  [319] Pour: cependant. Archasme inusit aujourd'hui.

  [320] Pour: une alarme chaude. Ellipse archaque.

  [321] Pour: quelque doux que soit le mal. Ellipse archaque.

  [322] Triple rime fminine, d'un effet ironique et charmant.

FIN DE SGANARELLE OU LE COCU IMAGINAIRE




DON GARCIE DE NAVARRE
OU
LE PRINCE JALOUX

COMDIE HROIQUE.

REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS A PARIS, LE 4 FVRIER 1661, SUR LE
THATRE DU PALAIS-ROYAL


Anne d'Autriche, reine espagnole, venait de marier son fils  celle que
son coeur maternel avait toujours dsire. La jeune reine, Espagnole
elle mme, arrivait de Fontarabie escorte d'une cour galante. Le
cardinal Mazarin, qui (dit un contemporain) conservait sa puissance
bien avant dans la mort, gardait cette attitude de commandement qui ne
trompait personne.--_Representa muy bien eso defunto cardenal_, disait
_Fuen Saldagne_ en contemplant le lit de parade o cette comdie se
jouait: Voil un cardinal mort qui reprsente trs-bien.

Tout se dirigeait donc vers la dignit, la pompe, l'lgance qui
allaient caractriser le pouvoir nouveau. Parler l'espagnol et le bien
parler, c'tait faire sa cour aux deux reines. A ct de la troupe
italienne qui avait partag avec Molire la salle du Petit-Bourbon tait
venue s'tablir, le 24 juillet 1660, une troupe espagnole, grave,
srieuse, malgr ses danses nationales et ses ardents bolros, troupe
qui jouait, dit-on, fort bien le drame de Lope et de Caldron.

Molire et sa troupe n'avaient rien  gagner  ce mouvement des moeurs.
On devait regarder le destructeur des _Prcieuses_ et l'auteur du _Cocu
imaginaire_ comme un bouffon indigne d'arrter les regards de la bonne
socit.

Le thtre qui lui avait t concd occupait la place sur laquelle la
colonnade du Louvre se dploie aujourd'hui. On ne prvint mme pas les
pauvres acteurs; et, pour btir la colonnade, sans autre forme de
procs, on mit la pioche et le marteau dans

   . . . . . . . le thtre
  Fait de bois, de pierre et de pltre
  Qu'ils avoient au Petit-Bourbon[323].

  [323] Loret, _Muse historique_, 30 octobre 1660.

Les dmolitions commencrent le lundi 11 octobre 1660. Molire, dsol,
prsenta au roi ses dolances, qui furent bien accueillies: on lui
permit de jouer ses pices dans la grande salle du Palais-Royal, o le
cardinal de Richelieu avait fait reprsenter _Mirame_. Cette salle,
situe dans l'aile droite du palais, en face du passage Radzwill, tait
dlabre, mais beaucoup plus vaste que la prcdente.

  ... Notre sire a trouv bon,

dit Loret,

  Qu'on leur donne et qu'on leur apprte
  (Pour exercer, aprs la fte[324],
  Leur mtier docte et jovial)
  La salle du Palais-Royal,
  O diligemment on travaille
  A leur servir vaille que vaille.

  [324] De la Toussaint, 1660.

Vaille que vaille, dit le bon Loret.--Trois poutres de la charpente
taient pourries et estayes. La moiti de la salle dcouverte et en
ruines[325].

  [325] Ms. de la Grange.

Cette enceinte dserte et dlabre, qui, depuis la mort de Richelieu,
tait rest vide, passait, dit Sauval, qui en donne la description
exacte, pour le plus grand thtre du monde, et le plus commode qu'il y
ait jamais eu, quoiqu'il ne consiste qu'en vingt-sept degrs[326] et en
deux ranges de loges; il est dress dans une salle qui n'a pas plus de
neuf toises de large; l'espace destin pour les spectateurs n'en a que
dix ou onze de profondeur, et cependant un si petit lieu tient jusqu'
quatre mille personnes, qui est quatre ou cinq fois plus que dans le
thtre de pareille grandeur, et de l'invention de Mercier, le Vitruve
ou le Palladio de notre temps..... ceux des thtres anciens, qui
n'avoient gure moins d'un pied et demi de haut, toient si incommodes,
qu' grand peine pouvoit-on monter et descendre, et qui pis est le
huitime degr ils commenoient  s'lever de plusieurs toises au dessus
des acteurs, et depuis le trente ou quarantime jusqu' l'infini; joint
qu'ils occupoient beaucoup de place, et que, servant en mme temps de
sige et de marchepied, chacun venoit  s'entrecrotter, marchoit sur les
habits de ceux qui toient au-dessous de lui, comme les autres qui
toient au-dessus marchaient sur les siens. Au Palais-Royal il n'en va
pas ainsi; l les degrs n'ont que quatre ou cinq pouces de haut, et par
ce moyen, dans un lieu o les Grecs et les Romains auroient eu de la
peine  en placer six ou sept au plus, il s'en trouve vingt-sept; on les
monte et descend aisment, et comme ils ne portent tous ensemble qu'une
toise et demie ou environ, les spectateurs du vingt-septime degr ne
sont point au-dessus des acteurs. Mais parce qu'avec quatre ou cinq
pouces de hauteur, il n'y auroit pas moyen de s'asseoir dessus, on y
rangeoit des formes[327] qui n'occupoient qu'une partie, afin de pouvoir
passer par derrire, je laisse l les autres commodits qui s'y
trouvent. Au reste, lorsque ce thtre fut rendu au public, on couvrit
ces degrs, qui pourtant ne sont pas si bien cachs, qu'en entrant on
n'en aperoive une partie[328].

  [326] Banquettes.

  [327] Bancs.

  [328] Sauval, t. III, p. 87.

La concession de cette grande salle  machines, destine aux
reprsentations hroques, tait un embarras et un pige pour Molire.
Ce talent ingnu et vigoureux va-t-il imiter Calderon et Lope, ou
essayer les broderies dlicates, les nuances un peu ples de _Zade_ et
de la _Princesse de Clves_? Va-t-il, aprs Rotrou et Richelieu, se
lancer dans la carrire des drames hroques et galants? Rpudiant la
brutalit significative de Sganarelle, va-t-il s'essayer aux pripties
castillanes et  l'lgie amoureuse? Il aura cette faiblesse, et il en
subira la peine.

Dans le nombre infini de _pliegos_ dont se compose la bibliothque du
drame espagnol, se trouve un _Don Garcia de Navarra_ dont l'auteur est
inconnu, qui a pour principal mobile la jalousie du hros, et qui, par
la rapidit de l'action et le choc violent des vnements imprvus,
s'est soutenu quelque temps sur la scne espagnole. Le vers de huit
syllabes, rapide comme une nue d'oiseaux ou de flches traversant le
ciel, la fougue du dialogue, la facilit des rimes, les assonances
nombreuses, captivent les spectateurs ou le lecteur de ces trois
journes. L'oeuvre, qui n'est ni meilleure ni pire que ses nombreuses
soeurs, avait t reprise en sous-oeuvre, tendue et subtilise par
l'Italien Cigognini, qui en avait fait cinq actes, publis en 1653 sous
le titre de _il Principe geloso_ (le prince jaloux). Molire appliqua la
trempe srieuse et solide de son esprit  ce sujet, qui avait dj pass
par deux mains trangres, et qui, surcharg d'hexamtres pnibles,
crit d'un style souvent obscur, devint une oeuvre dfectueuse sillonne
de traits de gnie.

On a peine  dmler le sens de l'intrigue, appesantie par
d'interminables longueurs. Lui-mme, le jaloux par excellence, y joua le
principal rle et prcipita la chute de l'oeuvre condamne. Ni sa
personne et sa voix, ni sa physionomie et les habitudes de son jeu, ne
convenaient au genre qu'il tentait. On riait de le voir et de
l'entendre, dit un contemporain,

   . . . . . . Le nez au vent,
  Les pis en parenthse, et l'paule en avant,
  La perruque qui suit le ct qu'il incline,
  . . . . . . . . . . . . .
  Les mains sur les cts, d'un air _peu nglig_,
  Les yeux fort gars,. . . . . . .
  D'un hoquet ternel sparant ses paroles[329].

  [329] L'_Impromptu de l'htel de Cond_, par M. de Fleury.

Son dsastre fut complet. Ses ennemis triomphrent. Les passages sur
lesquels il avait le plus compt et dont l'effet touchant ou tragique
lui semblait certain avaient excit le rire. Malheureux homme de gnie!
Le critique  la mode, le chef de la bande hostile, de Vis, crivait 
ses amis: Il suffit de vous dire que la pice est srieuse et que
Molire y joue le premier rle. Vous comprenez comme on s'y est
diverti.

Molire se tint pour battu. Aprs six reprsentations la pice disparut
de la scne. Le modeste artiste ne publia jamais son oeuvre malvenue,
que le comdien La Grange fit imprimer plus tard; il se contenta de
sauver quelques dbris du naufrage. Ces fragments, dtachs du rle
d'Elvire et du Prince se retrouvent pars dans _Amphitryon_, les
_Femmes savantes_ et le _Misanthrope_, o, sous la main docile et
patiente de l'homme de gnie, ils ont repris toute leur valeur.




  PERSONNAGES                                          ACTEURS

  DON GARCIE, prince de Navarre, amant de done         MOLIRE.
    Elvire.
  DONE[330] ELVIRE, princesse de Lon.                 Mlle DUPARC.
  DON ALPHONSE, prince de Lon, cru prince de          LA GRANGE.
    Castille, sous le nom de don Sylve.
  DONE IGNS[331], comtesse, amante de don Sylve,
    aime par Mauregat, usurpateur de l'tat de
    Lon.
  LISE, confidente de done Elvire.                    Mlle BJART.
  DON ALVAR, confident de don Garcie,
    amant d'lise.
  DON LOPE, autre confident de don Garcie,
    amant d'lise.
  DON PDRE, cuyer d'Igns.
  UN PAGE de done Elvire.

    La scne est dans Astorgue, ville d'Espagne (royaume de Lon).




ACTE PREMIER


SCNE I.--DONE ELVIRE, LISE.

  DONE ELVIRE.

  Non, ce n'est point un choix qui, pour ces deux amans,
  Sut rgler de mon coeur les secrets sentimens;
  Et le prince n'a point, dans tout ce qu'il peut tre,
  Ce qui fit prfrer l'amour qu'il fait parotre.
  Don Sylve, comme lui, fit briller  mes yeux
  Toutes les qualits d'un hros glorieux:
  Mme clat de vertus, joint  mme naissance,
  Me parloit en tous deux pour cette prfrence;
  Et je serois encore  nommer le vainqueur,
  Si le mrite seul prenoit droit sur un coeur;
  Mais ces chanes du ciel qui tombent sur nos mes
  Dcidrent en moi le destin de leurs flammes;
  Et toute mon estime, gale entre les deux,
  Laissa vers don Garcie entraner tous mes voeux.

  LISE.

  Cet amour que pour lui votre astre vous inspire
  N'a sur vos actions pris que bien peu d'empire,
  Puisque nos yeux, madame, ont pu longtemps douter
  Qui de ces deux amans vous vouliez mieux traiter.

  DONE ELVIRE.

  De ces nobles rivaux l'amoureuse poursuite
  A de fcheux combats, lise m'a rduite.
  Quand je regardois l'un, rien ne me reprochoit
  Le tendre mouvement o mon me penchoit;
  Mais je me l'imputois  beaucoup d'injustice,
  Quand de l'autre  mes yeux s'offroit le sacrifice:
  Et don Sylve, aprs tout, dans ses soins amoureux,
  Me sembloit mriter un destin plus heureux.
  Je m'opposois encor ce qu'au sang de Castille
  Du feu roi de Lon semble devoir la fille;
  Et la longue amiti qui, d'un troit lien,
  Joignit les intrts de son pre et du mien.
  Ainsi, plus dans mon me un autre prenoit place,
  Plus de tous ses respects je plaignois la disgrce:
  Ma piti, complaisante  ses brlants soupirs,
  D'un dehors favorable amusoit ses dsirs,
  Et vouloit rparer, par ce foible avantage,
  Ce qu'au fond de mon coeur je lui faisois d'outrage.

  LISE.

  Mais son premier amour, que vous avez appris,
  Doit de cette contrainte affranchir vos esprits;
  Et, puisque avant ces soins, o pour vous il s'engage,
  Done Igns de son coeur avoit reu l'hommage,
  Et que, par des liens aussi fermes que doux,
  L'amiti vous unit, cette comtesse et vous,
  Son secret rvl vous est une matire
  A donner  vos voeux libert tout entire;
  Et vous pouvez sans crainte,  cet amant confus,
  D'un devoir d'amiti couvrir tous vos refus.

  DONE ELVIRE.

  Il est vrai que j'ai lieu de chrir la nouvelle
  Qui m'apprit que don Sylve toit un infidle,
  Puisque par ses ardeurs mon coeur tyrannis
  Contre elles  prsent se voit autoris:
  Qu'il en peut justement combattre les hommages,
  Et, sans scrupule, ailleurs donner tous ses suffrages.
  Mais enfin quelle joie en peut prendre ce coeur,
  Si d'une autre contrainte il souffre la rigueur;
  Si d'un prince jaloux l'ternelle foiblesse
  Reoit indignement les soins de ma tendresse,
  Et semble prparer, dans mon juste courroux,
  Un clat  briser tout commerce entre nous?

  LISE.

  Mais, si de votre bouche il n'a point su sa gloire,
  Est-ce un crime pour lui que de n'oser la croire?
  Et ce qui d'un rival a pu flatter les feux
  L'autorise-t-il pas[332]  douter de vos voeux?

  DONE ELVIRE.

  Non, non, de cette sombre et lche jalousie
  Rien ne peut excuser l'trange frnsie;
  Et, par mes actions, je l'ai trop inform
  Qu'il peut bien se flatter du bonheur d'tre aim.
  Sans employer la langue, il est des interprtes
  Qui parlent clairement des atteintes secrtes.
  Un soupir, un regard, une simple rougeur,
  Un silence, est assez pour expliquer un coeur.
  Tout parle dans l'amour; et, sur cette matire,
  Le moindre jour doit tre une grande lumire,
  Puisque chez notre sexe, o l'honneur est puissant,
  On ne montre jamais tout ce que l'on ressent.
  J'ai voulu, je l'avoue, ajuster ma conduite,
  Et voir d'un oeil gal l'un et l'autre mrite:
  Mais que contre ses voeux on combat vainement,
  Et que la diffrence est connue aisment
  De toutes ces faveurs qu'on fait avec tude,
  A celles o du coeur fait pencher l'habitude!
  Dans les unes toujours on parot se forcer;
  Mais les autres, hlas! se font sans y penser:
  Semblables  ces eaux si pures et si belles,
  Qui coulent sans effort des sources naturelles.
  Ma piti pour don Sylve avoit beau l'mouvoir,
  J'en trahissois les soins sans m'en apercevoir;
  Et mes regards au prince, en un pareil martyre,
  En disoient toujours plus que je n'en voulois dire.

  LISE.

  Enfin, si les soupons de cet illustre amant,
  Puisque vous le voulez, n'ont point de fondement,
  Pour le moins font-ils foi d'une me bien atteinte,
  Et d'autres chriroient ce qui fait votre plainte.
  De jaloux mouvemens doivent tre odieux,
  S'ils partent d'un amour qui dplat  nos yeux:
  Mais tout ce qu'un amant nous peut montrer d'alarmes
  Doit, lorsque nous l'aimons, avoir pour nous des charmes;
  C'est par l que son feu se peut mieux exprimer;
  Et, plus il est jaloux, plus nous devons l'aimer.
  Ainsi, puisqu'en votre me un prince magnanime...

  DONE ELVIRE.

  Ah! ne m'avancez point cette trange maxime!
  Partout la jalousie est un monstre odieux:
  Rien n'en peut adoucir les traits injurieux;
  Et, plus l'amour est cher qui lui donne naissance,
  Plus on doit ressentir les coups de cette offense.
  Voir un prince emport, qui perd  tous momens
  Le respect que l'amour inspire aux vrais amans;
  Qui, dans les soins jaloux o son me se noie,
  Querelle galement mon chagrin et ma joie,
  Et dans tous mes regards ne peut rien remarquer
  Qu'en faveur d'un rival il ne veuille expliquer!
  Non, non, par ces soupons je suis trop offense,
  Et sans dguisement je te dis ma pense.
  Le prince don Garcie est cher  mes dsirs;
  Il peut d'un coeur illustre chauffer les soupirs
  Au milieu de Lon on a vu son courage
  Me donner de sa flamme un noble tmoignage,
  Braver en ma faveur des prils les plus grands,
  M'enlever aux desseins de nos lches tyrans,
  Et, dans ces murs forcs, mettre ma destine
  A couvert des horreurs d'un indigne hymne.
  Et je ne cle point que j'aurois de l'ennui
  Que la gloire en ft due  quelque autre qu' lui;
  Car un coeur amoureux prend un plaisir extrme
  A se voir redevable, lise,  ce qu'il aime;
  Et sa flamme timide ose mieux clater
  Lorsqu'en favorisant elle croit s'acquitter.
  Oui, j'aime qu'un secours qui hasarde sa tte
  Semble  sa passion donner droit de conqute;
  J'aime que mon pril m'ait jete en ses mains;
  Et, si les bruits communs ne sont pas des bruits vains,
  Si la bont du ciel nous ramne mon frre,
  Les voeux les plus ardens que mon coeur puisse faire
  C'est que son bras encor sur un perfide sang
  Puisse aider  ce frre  reprendre son rang,
  Et par d'heureux succs d'une haute vaillance,
  Mriter tous les soins de sa reconnaissance:
  Mais, avec tout cela, s'il pousse mon courroux,
  S'il ne purge ses feux de leurs transports jaloux,
  Et ne les range aux lois que je lui veux prescrire,
  C'est inutilement qu'il prtend[333] done Elvire:
  L'hymen ne peut nous joindre, et j'abhorre des noeuds
  Qui deviendront sans doute un enfer pour tous deux.

  LISE.

  Bien que l'on pt avoir des sentimens tout autres,
  C'est au prince, madame,  se rgler aux vtres;
  Et dans votre billet ils sont si bien marqus,
  Que quand il les verra de la sorte expliqus...

  DONE ELVIRE.

  Je n'y veux point, lise employer cette lettre;
  C'est un soin qu' ma bouche il me vaut mieux commettre.
  La faveur d'un crit laisse aux mains d'un amant
  Des tmoins trop constans de notre attachement:
  Ainsi donc empchez qu'au prince on ne la livre.

  LISE.

  Toutes vos volonts sont des lois qu'on doit suivre.
  J'admire cependant que le ciel ait jet
  Dans le got des esprits tant de diversit,
  Et que ce que les uns regardent comme outrage
  Soit vu par d'autres yeux sous un autre visage.
  Pour moi, je trouverois mon sort tout  fait doux,
  Si j'avois un amant qui pt tre jaloux;
  Je saurois m'applaudir de son inquitude;
  Et ce qui pour mon me est souvent un peu rude,
  C'est de voir don Alvar ne prendre aucun souci.

  DONE ELVIRE.

  Nous ne le croyions pas si proche; le voici.


SCNE II.--DONE ELVIRE, DON ALVAR, LISE.

  DONE ELVIRE.

  Votre retour surprend: qu'avez-vous  m'apprendre?
  Don Alphonse vient-il? A-t-on lieu de l'attendre?

  DON ALVAR.

  Oui, madame; et ce frre, en Castille lev,
  De rentrer dans ses droits voit le temps arriv.
  Jusqu'ici don Louis, qui vit  sa prudence
  Par le feu roi mourant commettre son enfance,
  A cach ses destins aux yeux de tout l'tat,
  Pour l'ter aux fureurs du tratre Mauregat;
  Et, bien que le tyran, depuis sa lche audace,
  L'ait souvent demand pour lui rendre sa place,
  Jamais son zle ardent n'a pris de sret
  A l'appt dangereux de sa fausse quit:
  Mais, les peuples mus par cette violence
  Que vous a voulu faire une injuste puissance,
  Ce gnreux vieillard a cru qu'il tait temps
  D'prouver le succs d'un espoir de vingt ans:
  Il a tent Lon, et ses fidles trames
  Des grands, comme du peuple, ont pratiqu les mes
  Tandis que la Castille armait dix mille bras
  Pour redonner ce prince aux voeux de ses tats;
  Il fait auparavant semer sa renomme,
  Et ne veut le montrer qu'en tte d'une arme,
  Que tout prt  lancer le foudre punisseur[334]
  Sous qui doit succomber un lche ravisseur,
  On investit Lon, et don Sylve en personne
  Commande le secours que son pre vous donne.

  DONE ELVIRE.

  Un secours si puissant doit flatter notre espoir;
  Mais je crains que mon frre y puisse trop devoir.

  DON ALVAR.

  Mais, madame, admirez que, malgr la tempte
  Que votre usurpateur oit[335] gronder sur sa tte,
  Tous les bruits de Lon annoncent pour certain
  Qu' la comtesse Igns il va donner la main.

  DONE ELVIRE.

  Il cherche dans l'hymen de cette illustre fille
  L'appui du grand crdit o se voit sa famille,
  Je ne reois rien d'elle, et j'en suis en souci.
  Mais son coeur au tyran[336] fut toujours endurci.

  LISE.

  De trop puissans motifs d'honneur et de tendresse
  Opposent ses refus aux noeuds dont on la presse,
  Pour...

  DON ALVAR.

          Le prince entre ici.


SCNE III.--DON GARCIE, DONE ELVIRE, DON ALVAR, LISE.

  DON GARCIE.

                               Je viens m'intresser,
  Madame, au doux espoir qu'il vous vient d'annoncer,
  Ce frre, qui menace un tyran plein de crimes,
  Flatte de mon amour les transports lgitimes:
  Son sort offre  mon bras des prils glorieux
  Dont je puis faire hommage  l'clat de vos yeux
  Et par eux m'acqurir, si le ciel m'est propice,
  La gloire d'un revers que vous doit sa justice,
  Qui va faire  vos pieds choir l'infidlit,
  Et rendre  votre sang toute sa dignit.
  Mais ce qui plus me plat d'une attente si chre,
  C'est que, pour tre roi, le ciel vous rend ce frre
  Et qu'ainsi mon amour peut clater au moins
  Sans qu' d'autres motifs on impute ses soins,
  Et qu'il soit souponn que dans votre personne
  Il cherche  me gagner les droits d'une couronne.
  Oui, tout mon coeur voudroit montrer aux yeux de tous
  Qu'il ne regarde en vous autre chose que vous;
  Et cent fois, si je puis le dire sans offense,
  Ses voeux se sont arms contre votre naissance;
  Leur chaleur indiscrte a d'un destin plus bas
  Souhait le partage  vos divins appas;
  Afin que de ce coeur le noble sacrifice
  Pt du ciel envers vous rparer l'injustice,
  Et votre sort tenir des mains de mon amour
  Tout ce qu'il doit au sang dont vous tenez le jour.
  Mais, puisque enfin les cieux, de tout ce juste hommage,
  A mes feux prvenus drobent l'avantage,
  Trouvez bon que ces feux prennent un peu d'espoir
  Sur la mort que mon bras s'apprte  faire voir,
  Et qu'ils osent briguer, par d'illustres services,
  D'un frre et d'un tat les suffrages propices.

  DONE ELVIRE.

  Je sais que vous pouvez, prince en vengeant nos droits
  Faire pour votre amour parler cent beaux exploits;
  Mais ce n'est pas assez, pour le prix qu'il espre,
  Que l'aveu d'un tat et la faveur d'un frre.
  Done Elvire n'est pas au bout de cet effort,
  Et je vous vois  vaincre un obstacle plus fort.

  DON GARCIE.

  Oui, madame, j'entends ce que vous voulez dire,
  Je sais bien que pour vous mon coeur en vain soupire;
  Et l'obstacle puissant qui s'oppose  mes feux,
  Sans que vous le nommiez n'est pas secret pour eux.

  DONE ELVIRE.

  Souvent on entend mal ce qu'on croit bien entendre;
  Et par trop de chaleur, prince, on se peut mprendre.
  Mais, puisqu'il faut parler, dsirez-vous savoir
  Quand vous pourrez me plaire, et prendre quelque espoir?

  DON GARCIE.

  Ce me sera, madame, une faveur extrme.

  DONE ELVIRE.

  Quand vous saurez m'aimer comme il faut que l'on aime.

  DON GARCIE.

  Eh! que peut-on, hlas! observer sous les cieux
  Qui ne cde  l'ardeur que m'inspirent vos yeux?

  DONE ELVIRE.

  Quand votre passion ne fera rien paratre
  Dont se puisse indigner celle qui l'a fait natre.

  DON GARCIE.

  C'est l son plus grand soin.

  DONE ELVIRE.

                                Quand tous ses mouvemens
  Ne prendront pas de moi de trop bas sentimens

  DON GARCIE.

  Ils vous rvrent trop.

  DONE ELVIRE.

                          Quand d'un injuste ombrage
  Votre raison saura me rparer l'outrage,
  Et que vous bannirez enfin ce monstre affreux,
  Qui de son noir venin empoisonne vos feux,
  Cette jalouse humeur dont l'importun caprice
  Aux voeux que vous m'offrez rend un mauvais office,
  S'oppose  leur attente, et contre eux,  tous coups,
  Arme les mouvemens de mon juste courroux.

  DON GARCIE

  Ah! madame, il est vrai, quelque effort que je fasse
  Qu'un peu de jalousie en mon coeur trouve place,
  Et qu'un rival, absent de vos divins appas,
  Au repos de ce coeur vient livrer des combats.
  Soit caprice ou raison, j'ai toujours la croyance
  Que votre me en ces lieux souffre de son absence.
  Et que malgr mes soins vos soupirs amoureux
  Vont trouver  tous coups ce rival trop heureux
  Mais, si de tels soupons ont de quoi vous dplaire,
  Il vous est bien facile, hlas! de m'y soustraire;
  Et leur bannissement, dont j'accepte la loi,
  Dpend bien plus de vous qu'il ne dpend de moi.
  Oui, c'est vous qui pouvez par deux mots pleins de flamme
  Contre la jalousie armer toute mon me,
  Et, des pleines clarts d'un glorieux espoir,
  Dissiper les horreurs que ce monstre y fait choir.
  Daignez donc touffer le doute qui m'accable,
  Et faites qu'un aveu d'une bouche adorable
  Me donne l'assurance, au fort de tant d'assauts,
  Que je ne puis trouver dans le peu que je vaux.

  DONE ELVIRE.

  Prince, de vos soupons la tyrannie est grande:
  Au moindre mot qu'il dit, un coeur veut qu'on l'entende,
  Et n'aime pas ces feux dont l'importunit
  Demande qu'on s'explique avec plus de clart.
  Le premier mouvement qui dcouvre notre me
  Doit d'un amant discret satisfaire la flamme;
  Et c'est  s'en ddire autoriser nos voeux,
  Que vouloir plus avant pousser de tels aveux.
  Je ne dis point quel choix, s'il m'toit volontaire,
  Entre don Sylve et vous mon me pourroit faire;
  Mais vouloir vous contraindre  n'tre point jaloux
  Auroit dit quelque chose  tout autre que vous;
  Et je croyois cet ordre un assez doux langage
  Pour n'avoir pas besoin d'en dire davantage.
  Cependant votre amour n'est pas encor content;
  Il demande un aveu qui soit plus clatant;
  Pour l'ter de scrupule, il me faut  vous-mme,
  En des termes exprs, dire que je vous aime;
  Et peut-tre qu'encor, pour vous en assurer,
  Vous vous obstineriez  m'en faire jurer.

  DON GARCIE.

  Eh bien, madame, eh bien, je suis trop tmraire:
  De tout ce qui vous plat je dois me satisfaire.
  Je ne demande point de plus grande clart;
  Je crois que vous avez pour moi quelque bont,
  Que d'un peu de piti mon feu vous sollicite,
  Et je me vois heureux plus que je ne mrite.
  C'en est fait, je renonce  mes soupons jaloux;
  L'arrt qui les condamne est un arrt bien doux,
  Et je reois la loi qu'il daigne me prescrire,
  Pour affranchir mon coeur de leur injuste empire.

  DONE ELVIRE.

  Vous promettez beaucoup, prince; et je doute fort
  Si vous pourrez sur vous faire ce grand effort.

  DON GARCIE.

  Ah! madame, il suffit pour me rendre croyable,
  Que ce qu'on vous promet doit tre inviolable;
  Et que l'heur d'obir  sa divinit
  Ouvre aux plus grands efforts trop de facilit.
  Que le ciel me dclare une ternelle guerre,
  Que je tombe  vos pieds d'un clat de tonnerre;
  Ou, pour prir encore par de plus rudes coups,
  Puiss-je voir sur moi fondre votre courroux
  Si jamais mon amour descend  la faiblesse
  De manquer au devoir d'une telle promesse;
  Si jamais dans mon me aucun jaloux transport
  Fait...


SCNE IV.--DONE ELVIRE, DON GARCIE, DON ALVAR, LISE, UN PAGE prsentant
un billet  done Elvire.

  DONE ELVIRE.

          J'en tois en peine, et tu m'obliges fort.
  Que le courrier attende.


SCNE V.--DONE ELVIRE, DON GARCIE, DON ALVAR, LISE.

  DONE ELVIRE, bas,  part.

                           A ces regards qu'il jette,
  Vois-je pas que dj cet crit l'inquite?
  Prodigieux effet de son temprament!

    (Haut.)

  Qui vous arrte, prince, au milieu du serment?

  DON GARCIE.

  J'ai cru que vous aviez quelque secret ensemble,
  Et je ne voulois pas l'interrompre.

  DONE ELVIRE.

                                      Il me semble
  Que vous me rpondez d'un ton fort altr.
  Je vous vois tout  coup le visage gar.
  Ce changement soudain a lieu de me surprendre:
  D'o peut-il provenir? le pourroit-on apprendre?

  DON GARCIE.

  D'un mal qui tout  coup vient d'attaquer mon coeur.

  DONE ELVIRE.

  Souvent plus qu'on ne croit ces maux ont de rigueur,
  Et quelque prompt secours vous seroit ncessaire.
  Mais encor, dites-moi, vous prend-il d'ordinaire?

  DON GARCIE.

  Parfois.

  DONE ELVIRE.

           Ah! prince foible! Eh bien, par cet crit,
  Gurissez-le, ce mal; il n'est que dans l'esprit.

  DON GARCIE.

  Par cet crit, madame? Ah! ma main le refuse!
  Je vois votre pense, et de quoi l'on m'accuse.
  Si...

  DONE ELVIRE.

        Lisez-le, vous dis-je, et satisfaites-vous.

  DON GARCIE.

  Pour me traiter aprs de faible, de jaloux.
  Non, non. Je dois ici vous rendre tmoignage
  Qu' mon coeur cet crit n'a point donn d'ombrage;
  Et, bien que vos bonts m'en laissent le pouvoir,
  Pour me justifier je ne veux point le voir.

  DONE ELVIRE.

  Si vous vous obstinez  cette rsistance,
  J'aurois tort de vouloir vous faire violence;
  Et c'est assez enfin que vous avoir press
  De voir de quelle main ce billet m'est trac.

  DON GARCIE.

  Ma volont toujours vous doit tre soumise:
  Si c'est votre plaisir que pour vous je le lise,
  Je consens volontiers  prendre cet emploi.

  DONE ELVIRE.

  Oui, oui, prince, tenez, vous le lirez pour moi.

  DON GARCIE.

  C'est pour vous obir, au moins, et je puis dire...

  DONE ELVIRE.

  C'est ce que vous voudrez: dpchez-vous de lire.

  DON GARCIE.

  Il est de done Igns,  ce que je connoi.

  DONE ELVIRE.

  Oui. Je m'en rjouis et pour vous et pour moi.

  DON GARCIE lit.

    Malgr l'effort d'un long mpris,
  Le tyran toujours m'aime; et, depuis votre absence,
  Vers moi, pour me porter au dessein qu'il a pris,
  Il semble avoir tourn toute sa violence,
    Dont il poursuivoit l'alliance
      De vous et de son fils.
    Ceux qui sur moi peuvent avoir empire,
  Par de lches motifs qu'un faux honneur inspire,
     Approuvent tous cet indigne lien.
  J'ignore encor par o finira mon martyre,
  Mais je mourrai plutt que de consentir rien.
     Puissiez-vous jouir, belle Elvire,
     D'un destin plus doux que le mien!

  DONE IGNS.

  Dans la haute vertu son me est affermie.

  DONE ELVIRE.

  Je vais faire rponse  cette illustre amie.
  Cependant apprenez, prince,  vous mieux armer
  Contre ce qui prend droit de vous trop alarmer.
  J'ai calm votre trouble avec cette lumire,
  Et la chose a pass d'une douce manire;
  Mais,  n'en point mentir, il seroit des momens
  O je pourrois entrer dans d'autres sentimens.

  DON GARCIE.

  Eh quoi! vous croyez donc?...

  DONE ELVIRE.

                                Je crois ce qu'il faut croire.
  Adieu. De mes avis conservez la mmoire;
  Et, s'il est vrai pour moi que votre amour soit grand,
  Donnez-en  mon coeur les preuves qu'il prtend.

  DON GARCIE.

  Croyez que dsormais c'est toute mon envie,
  Et qu'avant qu'y manquer je veux perdre la vie.


  [330] Done pour: dona, du latin _domina_, et du provenal _domna_,
  madame.

  [331] Igns, pour: Ies. La prononciation espagnole usite  la cour de
  France est imite par Molire.

  [332] Pour: ne l'autorise-t-il pas. Ellipse archaque.

  [333] Pour: prtend . Ellipse beaucoup trop forte.

  [334] Archasme admirable, ncessaire  la langue, et que Jean-Jacques
  Rousseau n'a pas craint d'employer. On le trouve chez du Vair, Michel
  Montaigne et Corneille.

  [335] Pour: entend. Troisime personne du prsent de l'indicatif our.
  Archasme banni de la langue  cause de sa duret.

  [336] Au lieu de: pour le tyran. Expression impropre.




ACTE II


SCNE I.--LISE, DON LOPE.

  LISE.

  Tout ce que fait le prince,  parler franchement,
  N'est pas ce qui me donne un grand tonnement;
  Car que d'un noble amour une me bien saisie
  En pousse les transports jusqu' la jalousie,
  Que de doutes frquens ses voeux soient traverss,
  Il est fort naturel, et je l'approuve assez:
  Mais ce qui me surprend, don Lope, c'est d'entendre
  Que vous lui prparez les soupons qu'il doit prendre,
  Que votre me les forme, et qu'il n'est en ces lieux
  Fcheux que par vos soins, jaloux que par vos yeux.
  Encore un coup, don Lope, une me bien prise,
  Des soupons qu'elle prend ne me rend point surprise;
  Mais qu'on ait sans amour tous les soins d'un jaloux,
  C'est une nouveaut qui n'appartient qu' vous.

  DON LOPE.

  Que sur cette conduite  son aise l'on glose,
  Chacun rgle la sienne au but qu'il se propose;
  Et, rebut par vous des soins de mon amour,
  Je songe auprs du prince  bien faire ma cour.

  LISE.

  Mais savez-vous qu'enfin il fera mal la sienne,
  S'il faut qu'en cette humeur votre esprit l'entretienne?

  DON LOPE.

  Et quand, charmante lise, a-t-on vu, s'il vous plat,
  Qu'on cherche auprs des grands que son propre intrt
  Qu'un parfait courtisan veuille charger leur suite
  D'un censeur des dfauts qu'on trouve en leur conduite,
  Et s'aille inquiter si son discours leur nuit,
  Pourvu que sa fortune en tire quelque fruit?
  Tout ce qu'on fait ne va qu' se mettre en leur grce;
  Par la plus courte voie on y cherche une place;
  Et les plus prompts moyens de gagner leur faveur,
  C'est de flatter toujours le foible de leur coeur,
  D'applaudir en aveugle  ce qu'ils veulent faire,
  Et n'appuyer jamais ce qui peut leur dplaire:
  C'est l le vrai secret d'tre bien auprs d'eux.
  Les utiles conseils font passer pour fcheux,
  En vous laissant toujours hors de la confidence,
  O vous jette d'abord l'adroite complaisance.
  Enfin, on voit partout que l'art des courtisans
  Ne tend qu' profiter des foiblesses des grands,
  A nourrir leurs erreurs, et jamais dans leur me
  Ne porter les avis des choses qu'on y blme.

  LISE.

  Ces maximes un temps leur peuvent succder;
  Mais il est des revers qu'on doit apprhender;
  Et dans l'esprit des grands, qu'on tche de surprendre,
  Un rayon de lumire  la fin peut descendre,
  Qui sur tous ces flatteurs venge quitablement
  Ce qu'a fait  leur gloire un long aveuglement.
  Cependant je dirai que votre me s'explique
  Un peu bien librement sur votre politique;
  Et ces nobles motifs, au prince rapports,
  Serviront assez mal vos assiduits.

  DON LOPE.

  Outre que je pourrois dsavouer sans blme
  Ces libres vrits sur qui s'ouvre mon me,
  Je sais fort bien qu'lise a l'esprit trop discret
  Pour aller divulguer cet entretien secret.
  Qu'ai-je dit, aprs tout, que sans moi l'on ne sache?
  Et dans mon procd que faut-il que je cache?
  On peut craindre une chute avec quelque raison,
  Quand on met en usage ou ruse ou trahison;
  Mais qu'ai-je  redouter, moi qui partout n'avance
  Que les soins approuvs d'un peu de complaisance,
  Et qui suis seulement par d'utiles leons
  La pente qu'a le prince  de jaloux soupons?
  Son me semble en vivre et je mets mon tude
  A trouver des raisons  son inquitude,
  A voir de tous cts s'il ne se passe rien
  A fournir le sujet d'un secret entretien;
  Et, quand je puis venir, enfl d'une nouvelle,
  Donner  son repos une atteinte mortelle,
  C'est lors que plus il m'aime; et je vois sa raison
  D'une audience avide[337] avaler ce poison,
  Et m'en remercier comme d'une victoire
  Qui combleroit ses jours de bonheur et de gloire.
  Mais mon rival parot, je vous laisse tous deux;
  Et, bien que je renonce  l'espoir de vos voeux,
  J'aurais un peu de peine  voir qu'en ma prsence
  Il ret des effets de quelque prfrence;
  Et je veux, si je puis, m'pargner ce souci.

  LISE.

  Tout amant de bon sens en doit user ainsi.


SCNE II.--DON ALVAR, LISE.

  DON ALVAR.

  Enfin nous apprenons que le roi de Navarre
  Pour les dsirs du prince aujourd'hui se dclare,
  Et qu'un nouveau renfort de troupes nous attend
  Pour le fameux service o son amour prtend.
  Je suis surpris, pour moi, qu'avec tant de vitesse
  On ait fait avancer... Mais...


SCNE III.--DON GARCIE, LISE, DON ALVAR.

  DON GARCIE.

                                 Que fait la princesse?

  LISE.

  Quelques lettres, seigneur; je le prsume ainsi,
  Mais elle va savoir que vous tes ici.

  DON GARCIE.

  J'attendrai qu'elle ait fait.


SCNE IV.--DON GARCIE.

                                Prs de souffrir sa vue,
  D'un trouble tout nouveau je me sens l'me mue
  Et la crainte, mle  son ressentiment,
  Jette par tout mon corps un soudain tremblement.
  Prince, prends garde au moins qu'un aveugle caprice,
  Ne te conduise ici dans quelque prcipice,
  Et que de ton esprit les dsordres puissans
  Ne donnent un peu trop au rapport de tes sens:
  Consulte ta raison, prends sa clart pour guide;
  Vois si de tes soupons l'apparence est solide;
  Ne dmens pas leur voix; mais aussi garde bien
  Que, pour les croire trop, ils ne t'imposent rien,
  Qu' tes premiers transports ils n'osent trop permettre,
  Et relis posment cette moiti de lettre.
  Ah! qu'est-ce que mon coeur, trop digne de piti,
  Ne voudroit pas donner pour son autre moiti?
  Mais, aprs tout, que dis-je? Il suffit bien de l'une,
  Et n'en voil que trop pour voir mon infortune.

  Quoique votre rival...
  Vous devez toutefois vous...
  Et vous avez en vous ...
  L'obstacle le plus grand...

  Je chris tendrement ce...
  Pour me tirer des mains de...
  Son amour, ses devoirs...
  Mais il m'est odieux avec...

  Otez donc  vos feux ce...
  Mritez les regards que l'on...
  Et lorsqu'on vous oblige...
  Ne vous obstinez point ...

  Oui, mon sort par ces mots est assez clairci;
  Son coeur, comme sa main, se fait connotre ici;
  Et les sens imparfaits de cet crit funeste,
  Pour s'expliquer  moi n'ont pas besoin du reste.
  Toutefois, dans l'abord agissons doucement.
  Couvrons  l'infidle un vif ressentiment;
  Et, de ce que je tiens ne donnant point l'indice,
  Confondons son esprit par son propre artifice.
  La voici. Ma raison, renferme mes transports,
  Et rends-toi pour un temps matresse du dehors.


SCNE V.--DONE ELVIRE, DON GARCIE.

  DONE ELVIRE.

  Vous avez bien voulu que je vous fisse attendre?

  DON GARCIE, bas,  part.

  Ah! qu'elle cache bien...

  DONE ELVIRE.

                            On vient de nous apprendre
  Que le roi votre pre approuve vos projets,
  Et veut bien que son fils nous rende nos sujets;
  Et mon me en a pris une allgresse extrme.

  DON GARCIE.

  Oui, madame, et mon coeur s'en rjouit de mme;
  Mais...

  DONE ELVIRE.

          Le tyran sans doute aura peine  parer
  Les foudres que partout il entend murmurer;
  Et j'ose me flatter que le mme courage
  Qui put bien me soustraire  sa brutale rage,
  Et, dans les murs d'Astorgue arrachs de ses mains,
  Me faire un sr asile  braver ses desseins,
  Pourra, de tout Lon achevant la conqute,
  Sous ses nobles efforts faire choir cette tte.

  DON GARCIE

  Le succs en pourra parler dans quelques jours.
  Mais, de grce, passons  quelque autre discours.
  Puis-je, sans trop oser, vous prier de me dire
  A qui vous avez pris, madame, soin d'crire
  Depuis que le destin nous a conduits ici?

  DONE ELVIRE.

  Pourquoi cette demande, et d'o vient ce souci?

  DON GARCIE.

  D'un dsir curieux de pure fantaisie.

  DONE ELVIRE.

  La curiosit nat de la jalousie.

  DON GARCIE.

  Non, ce n'est rien du tout de ce que vous pensez,
  Vos ordres de ce mal me dfendent assez.

  DONE ELVIRE.

  Sans chercher plus avant quel intrt vous presse,
  J'ai deux fois  Lon crit  la comtesse,
  Et deux fois au marquis don Louis de Burgos,
  Avec cette rponse tes-vous en repos?

  DON GARCIE.

  Vous n'avez point crit  quelque autre personne,
  Madame?

  DONE ELVIRE.

          Non, sans doute; et ce discours m'tonne.

  DON GARCIE.

  De grce, songez bien, avant que d'assurer.
  En manquant de mmoire, on peut se parjurer.

  DONE ELVIRE.

  Ma bouche, sur ce point, ne peut-tre parjure.

  DON GARCIE.

  Elle a dit toutefois une haute imposture.

  DONE ELVIRE.

  Prince!

  DON GARCIE.

          Madame!

  DONE ELVIRE.

                  O ciel! quel est ce mouvement?
  Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement?

  DON GARCIE.

  Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue
  J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue,
  Et que j'ai cru trouver quelque sincrit
  Dans les tratres appas dont je fus enchant.

  DONE ELVIRE.

  De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre?

  DON GARCIE.

  Ah! que ce coeur est double, et sait bien l'art de feindre!
  Mais tous moyens de fuir lui vont tre soustraits.
  Jetez ici les yeux, et connoissez vos traits:
  Sans avoir vu le reste, il m'est assez facile
  De dcouvrir pour qui vous employez ce style.

  DONE ELVIRE.

  Voil donc le sujet qui vous trouble l'esprit?

  DON GARCIE.

  Vous ne rougissez pas en voyant cet crit?

  DONE ELVIRE.

  L'innocence  rougir n'est point accoutume.

  DON GARCIE.

  Il est vrai qu'en ces lieux on la voit opprime.
  Ce billet dmenti pour n'avoir point de seing...

  DONE ELVIRE.

  Pourquoi le dmentir, puisqu'il est de ma main[338]?

  DON GARCIE.

  Encore est-ce beaucoup que, de franchise pure,
  Vous demeuriez d'accord que c'est votre criture,
  Mais ce sera sans doute, et j'en serois garant,
  Un billet qu'on envoie  quelque indiffrent;
  Ou du moins ce qu'il a de tendresse vidente
  Sera pour une amie, ou pour quelque parente.

  DONE ELVIRE.

  Non, c'est pour un amant que ma main l'a form;
  Et j'ajoute de plus, pour un amant aim.

  DON GARCIE.

  Et je puis,  perfide!...

  DONE ELVIRE.

                            Arrtez, prince indigne,
  De ce lche transport l'garement insigne.
  Bien que de vous mon coeur ne prenne point de loi,
  Et ne doive en ces lieux aucun compte qu' soi,
  Je veux bien me purger, pour votre seul supplice,
  Du crime que m'impose un insolent caprice.
  Vous serez clairci, n'en doutez nullement.
  J'ai ma dfense prte en ce mme moment.
  Vous allez recevoir une pleine lumire;
  Mon innocence ici parotra tout entire;
  Et je veux, vous mettant juge en votre intrt,
  Vous faire prononcer vous-mme votre arrt.

  DON GARCIE.

  Ce sont propos obscurs qu'on ne sauroit comprendre.

  DONE ELVIRE.

  Bientt  vos dpens vous me pourrez entendre.
  lise, hol!


SCNE VI.--DON GARCIE, DONE ELVIRE, LISE.

  LISE.

               Madame?

  DONE ELVIRE,  don Garcie.

                       Observez bien au moins
  Si j'ose  vous tromper employer quelques soins;
  Si, par un seul coup d'oeil ou geste qui l'instruise,
  Je cherche de ce coup  parer la surprise.

    A lise.

  Le billet que tantt ma main avait trac,
  Rpondez promptement, o l'avez-vous laiss?

  LISE.

  Madame, j'ai sujet de m'avouer coupable.
  Je ne sais comme il est demeur sur ma table;
  Mais on vient de m'apprendre en ce mme moment
  Que don Lope, venant dans mon appartement,
  Par une libert qu'on lui voit se permettre,
  A furet partout, et trouv cette lettre.
  Comme il la dplioit, Lonor a voulu
  S'en saisir promptement, avant qu'il et rien lu;
  Et se jetant sur lui, la lettre conteste
  En deux justes moitis dans leurs mains est reste;
  Et don Lope, aussitt prenant un prompt essor,
  A drob la sienne aux soins de Lonor.

  DONE ELVIRE.
  Avez-vous ici l'autre?

  LISE.

                         Oui, la voil, madame.

  DONE ELVIRE.

    A don Garcie.

  Donnez. Nous allons voir qui mrite le blme.
  Avec votre moiti rassemblez celle-ci,
  Lisez, et hautement; je veux l'entendre aussi.

  DON GARCIE.

  _Au prince don Garcie._ Ah!

  DONE ELVIRE.

                              Achevez de lire;
  Votre me pour ce mot ne doit pas s'interdire.

  DON GARCIE lit.

  Quoique votre rival, prince, alarme votre me,
  Vous devez toutefois vous craindre plus que lui;
  Et vous avez en vous  dtruire aujourd'hui
  L'obstacle le plus grand que trouve votre flamme.
  Je chris tendrement ce qu'a fait don Garcie
  Pour me tirer des mains de nos fiers ravisseurs.
  Son amour, ses devoirs, ont pour moi des douceurs;
  Mais il m'est odieux avec sa jalousie.
  Otez donc  vos feux ce qu'ils en font parotre,
  Mritez les regards que l'on jette sur eux;
  Et lorsqu'on vous oblige  vous tenir heureux,
  Ne vous obstinez point  ne pas vouloir l'tre.

  DONE ELVIRE.

  Eh bien, que dites-vous?

  DON GARCIE.

                           Ah! madame, je dis
  Qu' cet objet mes sens demeurent interdits;
  Que je vois dans ma plainte une horrible injustice,
  Et qu'il n'est point pour moi d'assez cruel supplice.

  DONE ELVIRE.

  Il suffit. Apprenez que si j'ai souhait
  Qu' vos yeux cet crit pt tre prsent,
  C'est pour le dmentir, et cent fois me ddire
  De tout ce que pour vous vous y venez de lire.
  Adieu, prince.

  DON GARCIE.

                 Madame, hlas! o fuyez-vous?

  DONE ELVIRE.

  O vous ne serez point, trop odieux jaloux!

  DON GARCIE.

  Ah! madame, excusez un amant misrable,
  Qu'un sort prodigieux a fait vers[339] vous coupable,
  Et qui, bien qu'il vous cause un courroux si puissant,
  Et t plus blmable  rester innocent.
  Car enfin, peut-il tre une me bien atteinte,
  Dont l'espoir le plus doux ne soit ml de crainte?
  Et pourriez-vous penser que mon coeur et aim,
  Si ce billet fatal ne l'et point alarm;
  S'il n'avait point frmi des coups de cette foudre,
  Dont je me figurois tout mon bonheur en poudre?
  Vous mmes, dites-moi si cet vnement
  N'et pas dans mon erreur jet tout autre amant:
  Si d'une preuve, hlas! qui me sembloit si claire,
  Je pouvois dmentir...

  DONE ELVIRE.

                         Oui, vous le pouviez faire;
  Et dans mes sentimens, assez bien clairs,
  Vos doutes rencontroient des garans assurs:
  Vous n'aviez rien  craindre; et d'autres, sur ce gage,
  Auroient du monde entier brav le tmoignage.

  DON GARCIE.

  Moins on mrite un bien qu'on nous fait esprer,
  Plus notre me a de peine  pouvoir s'assurer.
  Un sort trop plein de gloire  nos yeux est fragile,
  Et nous laisse aux soupons une pente facile.
  Pour moi, qui crois si peu mriter vos bonts,
  J'ai dout du bonheur de mes tmrits[340];
  J'ai cru que, dans ces lieux rangs sous ma puissance,
  Votre me se foroit  quelque complaisance;
  Que, dguisant pour moi votre svrit...

  DONE ELVIRE.

  Et je pourrois descendre  cette lchet!
  Moi, prendre le parti d'une honteuse feinte!
  Agir par les motifs d'une servile crainte,
  Trahir mes sentimens, et, pour tre en vos mains,
  D'un masque de faveur vous couvrir mes ddains!
  La gloire sur mon coeur auroit si peu d'empire!
  Vous pouvez le penser, et vous me l'osez dire!
  Apprenez que ce coeur ne sait point s'abaisser;
  Qu'il n'est rien sous les cieux qui puisse l'y forcer;
  Et, s'il vous a fait voir, par une erreur insigne,
  Des marques de bont dont vous n'tiez pas digne,
  Qu'il saura bien montrer, malgr votre pouvoir,
  La haine que pour vous il se rsout d'avoir,
  Braver votre furie, et vous faire connotre
  Qu'il n'a point t lche, et ne veut jamais l'tre.

  DON GARCIE.

  Eh bien, je suis coupable, et ne m'en dfends pas:
  Mais je demande grce  vos divins appas;
  Je la demande au nom de la plus vive flamme
  Dont jamais deux beaux yeux aient fait brler une me.
  Que si votre courroux ne peut tre apais,
  Si mon crime est trop grand pour se voir excus,
  Si vous ne regardez ni l'amour qui le cause,
  Ni le vif repentir que mon coeur vous expose,
  Il faut qu'un coup heureux, en me faisant mourir,
  M'arrache  des tourmens que je ne puis souffrir.
  Non, ne prsumez pas qu'ayant su vous dplaire,
  Je puis vivre une heure avec votre colre.
  Dj de ce moment la barbare longueur
  Sous ses cuisans remords fait succomber mon coeur,
  Et de mille vautours les blessures cruelles
  N'ont rien de comparable  ses douleurs mortelles.
  Madame, vous n'avez qu' me le dclarer:
  S'il n'est point de pardon que je doive esprer,
  Cette pe aussitt, par un coup favorable,
  Va percer,  vos yeux, le coeur d'un misrable;
  Ce coeur, ce tratre coeur, dont les perplexits
  Ont si fort outrag vos extrmes bonts:
  Trop heureux, en mourant, si ce coup lgitime
  Efface en votre esprit l'image de mon crime,
  Et ne laisse aucuns traits de votre aversion
  Au foible souvenir de mon affection!
  C'est l'unique faveur que demande ma flamme[341].

  DONE ELVIRE.

  Ah! prince trop cruel!

  DON GARCIE.

                         Dites, parlez, madame.

  DONE ELVIRE.

  Faut-il encor pour vous conserver des bonts,
  Et vous voir m'outrager par tant d'indignits?

  DON GARCIE.

  Un coeur ne peut jamais outrager quand il aime;
  Et ce que fait l'amour, il l'excuse lui-mme.

  DONE ELVIRE.

  L'amour n'excuse point de tels emportemens.

  DON GARCIE.

  Tout ce qu'il a d'ardeur passe en ses mouvemens;
  Et plus il devient fort, plus il trouve de peine...

  DONE ELVIRE.

  Non, ne m'en parlez point, vous mritez ma haine.

  DON GARCIE.

  Vous me hassez donc?

  DONE ELVIRE.

                        J'y veux tcher, au moins,
  Mais, hlas! je crains bien que j'y perde mes soins,
  Et que tout le courroux qu'excite votre offense
  Ne puisse jusque-l faire aller ma vengeance.

  DON GARCIE.

  D'un supplice si grand ne tentez point l'effort,
  Puisque pour vous venger je vous offre ma mort;
  Prononcez-en l'arrt, et j'obis sur l'heure.

  DONE ELVIRE.

  Qui ne sauroit har ne peut vouloir qu'on meure.

  DON GARCIE.

  Et moi, je ne puis vivre,  moins que vos bonts
  Accordent un pardon  mes tmrits.
  Rsolvez l'un des deux, de punir ou d'absoudre.

  DONE ELVIRE.

  Hlas! j'ai trop fait voir ce que je puis rsoudre.
  Par l'aveu d'un pardon n'est-ce pas se trahir,
  Que dire au criminel qu'on ne peut le har?

  DON GARCIE.

  Ah! c'en est trop; souffrez, adorable princesse...

  DONE ELVIRE.

  Laissez: je me veux mal d'une telle foiblesse.

  DON GARCIE, seul.

  Enfin, je suis...


SCNE VII.--DON GARCIE, DON LOPE.

  DON LOPE.

                    Seigneur, je viens vous informer
  D'un secret dont vos feux ont droit de s'alarmer.

  DON GARCIE.

  Ne me viens point parler de secret ni d'alarme,
  Dans les doux mouvemens du transport qui me charme.
  Aprs ce qu' mes yeux on vient de prsenter,
  Il n'est point de soupons que je doive couter;
  Et d'un divin objet la bont sans pareille
  A tous ces vains rapports doit fermer mon oreille:
  Ne m'en fais plus.

  DON LOPE.

                     Seigneur, je veux ce qu'il vous plat;
  Mes soins en tout ceci n'ont que votre intrt.
  J'ai cru que le secret que je viens de surprendre
  Mritoit bien qu'en hte on vous le vnt apprendre;
  Mais, puisque vous voulez que je n'en touche rien,
  Je vous dirai, seigneur, pour changer d'entretien,
  Que dj dans Lon on voit chaque famille
  Lever le masque au bruit des troupes de Castille,
  Et que surtout le peuple y fait pour son vrai roi
  Un clat  donner au tyran de l'effroi.

  DON GARCIE.

  La Castille du moins n'aura pas la victoire,
  Sans que nous essayions d'en partager la gloire;
  Et nos troupes aussi peuvent tre en tat
  D'imprimer quelque crainte au coeur de Mauregat.
  Mais quel est ce secret dont tu voulois m'instruire?
  Voyons un peu.

  DON LOPE.

                 Seigneur, je n'ai rien  vous dire.

  DON GARCIE.

  Va, va, parle; mon coeur t'en donne le pouvoir.

  DON LOPE.

  Vos paroles, seigneur, m'en ont trop fait savoir;
  Et, puisque mes avis ont de quoi vous dplaire,
  Je saurai dsormais trouver l'art de me taire.

  DON GARCIE.

  Enfin, je veux savoir la chose absolument.

  DON LOPE.

  Je ne rplique point  ce commandement.
  Mais, seigneur, en ce lieu le devoir de mon zle
  Trahiroit le secret d'une telle nouvelle.
  Sortons pour vous l'apprendre: et, sans rien embrasser,
  Vous-mme vous verrez ce qu'on en doit penser.


  [337] Pour: d'une oreille avide. Expression impropre.

  [338] Changement de scne transport avec quelques modifications
  heureuses dans le _Misanthrope_, acte V, scne II.

  [339] Pour: envers vous. Expression impropre plutt qu'archasme.

  [340] Passage transport dans le _Tartuffe_, acte IV, scne VI de l'acte
  II d'_Amphitryon_.

  [340] Passage transport dans le _Tartuffe_, acte IV, scne V, avec
  quelques changements.

  [341] Les traits nombreux de cette scne ont t rapports par Molire
  dans la scne VI de l'acte II d'_Amphitryon_.




ACTE III


SCNE I.--DONE ELVIRE, LISE.

  DONE ELVIRE.

  lise, que dis-tu de l'trange foiblesse
  Que vient de tmoigner le coeur d'une princesse?
  Que dis-tu de me voir tomber si promptement
  De toute la chaleur de mon ressentiment?
  Et, malgr tant d'clat, relcher mon courage
  Au pardon trop honteux d'un si cruel outrage?

  LISE.

  Moi, je dis que d'un coeur que nous pouvons chrir
  Une injure sans doute est bien dure  souffrir;
  Mais que, s'il n'en est point qui davantage irrite,
  Il n'en est point aussi qu'on pardonne si vite;
  Et qu'un coupable aim triomphe  nos genoux
  De tous les prompts transports du plus bouillant courroux,
  D'autant plus aisment, madame, quand l'offense
  Dans un excs d'amour peut trouver sa naissance.
  Ainsi, quelque dpit que l'on vous ait caus,
  Je ne m'tonne point de le voir apais!
  Et je sais quel pouvoir, malgr votre menace,
  A de pareils forfaits donnera toujours grce.

  DONE ELVIRE.

  Ah! sache, quelque ardeur qui m'impose des lois,
  Que mon front a rougi pour la dernire fois;
  Et que, si dsormais on pousse ma colre,
  Il n'est point de retour qu'il faille qu'on espre.
  Quand je pourrois reprendre un tendre sentiment,
  C'est assez contre lui que l'clat d'un serment:
  Car enfin, un esprit qu'un peu d'orgueil inspire
  Trouve beaucoup de honte  se pouvoir ddire;
  Et souvent, aux dpens d'un pnible combat,
  Fait sur ses propres voeux un illustre attentat,
  S'obstine par honneur, et n'a rien qu'il n'immole
  A la noble fiert de tenir sa parole.
  Ainsi, dans le pardon que l'on vient d'obtenir.
  Ne prends point de clarts pour rgler l'avenir;
  Et, quoi qu' mes destins la fortune prpare,
  Crois que je ne puis tre au prince de Navarre,
  Que de ces noirs accs qui troublent sa raison
  Il n'ait fait clater l'entire gurison,
  Et rduit tout mon coeur, que ce mal perscute,
  A n'en plus redouter l'affront d'une rechute.

  LISE.

  Mais quel affront nous fait le transport d'un jaloux?

  DONE ELVIRE.

  En est-il un qui soit plus digne de courroux?
  Et, puisque notre coeur fait un effort extrme
  Lorsqu'il se peut rsoudre  confesser qu'il aime,
  Puisque l'honneur du sexe, en tout temps rigoureux,
  Oppose un fort obstacle  de pareils aveux,
  L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle
  Doit-il impunment douter de cet oracle?
  Et n'est-il pas coupable, alors qu'il ne croit pas
  Ce qu'on ne dit jamais qu'aprs de grands combats[342]?

  LISE.

  Moi, je tiens que toujours un peu de dfiance
  En ces occasions n'a rien qui nous offense;
  Et qu'il est dangereux qu'un coeur qu'on a charm
  Soit trop persuad, madame, d'tre aim,
  Si...

  DONE ELVIRE.

        N'en disputons plus. Chacun a sa pense.
  C'est un scrupule enfin dont mon me est blesse;
  Et, contre mes dsirs, je sens je ne sais quoi
  Me prdire un clat entre le prince et moi,
  Qui, malgr ce qu'on doit aux vertus dont il brille...
  Mais,  ciel! en ces lieux don Sylve de Castille!


SCNE II.--DONE ELVIRE, DON ALPHONSE cru don Sylve, LISE.

  DONE ELVIRE.

  Ah! seigneur, par quel sort vous vois-je maintenant?

  DON ALPHONSE.

  Je sais que mon abord, madame, est surprenant,
  Et qu'tre sans clat entr dans cette ville,
  Dont l'ordre d'un rival rend l'accs difficile;
  Qu'avoir pu me soustraire aux yeux de ses soldats,
  C'est un vnement que vous n'attendiez pas.
  Mais, si j'ai dans ces lieux franchi quelques obstacles,
  L'ardeur de vous revoir peut bien d'autres miracles;
  Tout mon coeur a senti par de trop rudes coups
  Le rigoureux destin d'tre loign de vous,
  Et je n'ai pu nier au tourment qui le tue
  Quelques momens secrets d'une si chre vue.
  Je viens vous dire donc que je rends grce au cieux
  De vous voir hors des mains d'un tyran odieux.
  Mais, parmi les douceurs d'une telle aventure,
  Ce qui m'est un sujet d'ternelle torture,
  C'est de voir qu' mon bras les rigueurs de mon sort
  Ont envi l'honneur de cet illustre effort,
  Et fait  mon rival, avec trop d'injustice,
  Offrir les doux prils d'un si fameux service.
  Oui, madame, j'avois, pour rompre vos liens,
  Des sentimens sans doute aussi beaux que les siens;
  Et je pouvois pour vous gagner cette victoire,
  Si le ciel n'et voulu m'en drober la gloire.

  DONE ELVIRE.

  Je sais, seigneur, je sais que vous avez un coeur
  Qui des plus grands prils vous peut rendre vainqueur;
  Et je ne doute point que ce gnreux zle,
  Dont la chaleur vous pousse  venger ma querelle
  N'et, contre les efforts d'un indigne projet,
  Pu faire en ma faveur tout ce qu'un autre a fait.
  Mais, sans cette action dont vous tiez capable,
  Mon sort  la Castille est assez redevable.
  On sait ce qu'en ami plein d'ardeur et de foi
  Le comte votre pre a fait pour feu le roi:
  Aprs l'avoir aid jusqu' l'heure dernire,
  Il donne en ses tats un asile  mon frre;
  Quatre lustres entiers il y cache son sort
  Aux barbares fureurs de quelque lche effort;
  Et, pour rendre  son front l'clat d'une couronne,
  Contre nos ravisseurs vous marchez en personne.
  N'tes-vous pas content? et ces soins gnreux
  Ne m'attachent-ils point par d'assez puissans noeuds?
  Quoi! votre me, seigneur, seroit-elle obstine
  A vouloir asservir toute ma destine?
  Et faut-il que jamais il ne tombe sur nous
  L'ombre d'un seul bienfait qu'il ne vienne de vous
  Ah! souffrez, dans les maux o mon destin m'expose,
  Qu'au soin d'un autre aussi je doive quelque chose;
  Et ne vous plaignez point de voir un autre bras
  Acqurir de la gloire o le vtre n'est pas.

  DON ALPHONSE.

  Oui, madame, mon coeur doit cesser de s'en plaindre;
  Avec trop de raison vous voulez m'y contraindre;
  Et c'est injustement qu'on se plaint d'un malheur
  Quand un autre plus grand s'offre  notre douleur
  Ce secours d'un rival m'est un cruel martyre;
  Mais, hlas! de mes maux ce n'est pas l le pire.
  Le coup, le rude coup dont je suis atterr
  C'est de me voir par vous ce rival prfr.
  Oui, je ne vois que trop que ses feux pleins de gloire
  Sur les miens dans votre me emportent la victoire
  Et cette occasion de servir vos appas,
  Cet avantage offert de signaler son bras,
  Cet clatant exploit qui vous fut salutaire,
  N'est que le pur effet du bonheur de vous plaire
  Que le secret pouvoir d'un astre merveilleux
  Qui fait tomber la gloire o s'attachent vos voeux.
  Ainsi tous mes efforts ne seront que fume.
  Contre vos fiers tyrans je conduis une arme;
  Mais je marche en tremblant  cet illustre emploi,
  Assur que vos voeux ne seront pas pour moi;
  Et que, s'ils sont suivis, la fortune prpare
  L'heur des plus beaux succs aux soins de la Navarre.
  Ah! madame, faut-il me voir prcipit
  De l'espoir glorieux dont je m'tois flatt?
  Et ne puis-je savoir quels crimes on m'impute,
  Pour avoir mrit cette effroyable chute?

  DONE ELVIRE.

  Ne me demandez rien avant que regarder
  Ce qu' mes sentiments vous devez demander;
  Et, sur cette froideur qui semble vous confondre,
  Rpondez-vous, seigneur ce que je puis rpondre:
  Car enfin tous vos soins ne sauroient ignorer
  Quels secrets de votre me on m'a su dclarer;
  Et je la crois, cette me, et trop noble et trop haute,
  Pour vouloir m'obliger  commettre une faute.
  Vous-mme, dites-vous s'il est de l'quit
  De me voir couronner une infidlit;
  Si vous pouviez m'offrir, sans beaucoup d'injustice,
  Un coeur  d'autres yeux offert en sacrifice;
  Vous plaindre avec raison, et blmer mes refus,
  Lorsqu'ils veulent d'un crime affranchir vos vertus.
  Oui, seigneur, c'est un crime; et les premires flammes
  Ont des droits si sacrs sur les illustres mes,
  Qu'il faut perdre grandeurs, et renoncer au jour,
  Plutt que de pencher vers un second amour[343].
  J'ai pour vous cette ardeur que peut prendre l'estime
  Pour un courage haut, pour un coeur magnanime;
  Mais n'exigez de moi que ce que je vous dois,
  Et soutenez l'honneur de votre premier choix.
  Malgr vos feux nouveaux, voyez quelle tendresse
  Vous conserve le coeur de l'aimable comtesse;
  Ce que pour un ingrat (car vous l'tes, seigneur),
  Elle a d'un choix constant refus le bonheur!
  Quel mpris gnreux, dans son ardeur extrme,
  Elle a fait de l'clat que donne un diadme!
  Voyez combien d'efforts pour vous elle a bravs!
  Et rendez  son coeur ce que vous lui devez.

  DON ALPHONSE.

  Ah! madame,  mes yeux n'offrez point son mrite:
  Il n'est que trop prsent  l'ingrat qui la quitte;
  Et, si mon coeur vous dit ce que pour elle il sent,
  J'ai peur qu'il ne soit pas envers vous innocent.
  Oui, ce coeur l'ose plaindre, et ne suit pas sans peine
  L'imprieux effort de l'amour qui l'entrane:
  Aucun espoir pour vous n'a flatt mes dsirs,
  Qui ne m'ait arrach pour elle des soupirs;
  Qui n'ait dans ces douceurs fait jeter  mon me
  Quelques tristes regards vers sa premire flamme!
  Se reprocher l'effet de vos divins attraits,
  Et mler des remords  mes plus chers souhaits.
  J'ai fait plus que cela, puisqu'il vous faut tout dire:
  Oui, j'ai voulu sur moi vous ter votre empire,
  Sortir de votre chane, et rejeter mon coeur
  Sous le joug innocent de son premier vainqueur.
  Mais, aprs mes efforts, ma constance abattue
  Voit un cours ncessaire  ce mal qui me tue;
  Et, dt tre mon sort  jamais malheureux,
  Je ne puis renoncer  l'espoir de mes voeux.
  Je ne saurois souffrir l'pouvantable ide
  De vous voir par un autre  mes yeux possde;
  Et le flambeau du jour, qui m'offre vos appas,
  Doit avant cet hymen clairer mon trpas.
  Je sais que je trahis une princesse aimable;
  Mais, madame, aprs tout, mon coeur est-il coupable?
  Et le fort ascendant que prend votre beaut
  Laisse-t-il aux esprits aucune libert?
  Hlas! je suis ici bien plus  plaindre qu'elle:
  Son coeur, en me perdant, ne perd qu'un infidle,
  D'un pareil dplaisir on se peut consoler:
  Mais moi, par un malheur qui ne peut s'galer,
  J'ai celui de quitter une aimable personne,
  Et tous les maux encor que mon amour me donne.

  DONE ELVIRE.

  Vous n'avez que les maux que vous voulez avoir,
  Et toujours notre coeur est en notre pouvoir.
  Il peut bien quelquefois montrer quelque foiblesse;
  Mais enfin sur nos sens la raison, la matresse...


SCNE III.--DON GARCIE, DONE ELVIRE, DON ALPHONSE, cru don Sylve.

  DON GARCIE.

  Madame, mon abord, comme je connois bien,
  Assez mal  propos trouble votre entretien;
  Et mes pas en ce lieu, s'il faut que je le die,
  Ne croyoient pas trouver si bonne compagnie

  DONE ELVIRE.

  Cette vue, en effet, surprend au dernier point;
  Et, de mme que vous, je ne l'attendois point.

  DON GARCIE.

  Oui, madame, je crois que de cette visite,
  Comme vous l'assurez, vous n'tiez point instruite.

    A don Sylve.

  Mais, seigneur, vous deviez nous faire au moins l'honneur
  De nous donner avis de ce rare bonheur,
  Et nous mettre en tat, sans nous vouloir surprendre,
  De vous rendre en ces lieux ce qu'on voudroit vous rendre.

  DON ALPHONSE.

  Les hroques soins vous occupent si fort,
  Que de vous en tirer, seigneur, j'aurois eu tort;
  Et des grands conqurans les sublimes penses
  Sont aux civilits avec peine abaisses.

  DON GARCIE.

  Mais les grands conqurans, dont on vante les soins,
  Loin d'aimer le secret, affectent les tmoins;
  Leur me, ds l'enfance  la gloire leve,
  Les fait dans leurs projets aller tte leve,
  Et, s'appuyant toujours sur des[344] hauts sentimens,
  Ne s'abaisse jamais  des dguisemens,
  Ne commettez-vous point vos vertus hroques,
  En passant dans ces lieux par des[345] sourdes pratiques;
  Et ne craignez-vous point qu'on puisse, aux yeux de tous,
  Trouver cette action trop indigne de vous?

  DON ALPHONSE.

  Je ne sais si quelqu'un blmera ma conduite,
  Au secret que j'ai fait d'une telle visite,
  Mais je sais qu'aux projets[346] qui veulent la clart,
  Prince, je n'ai jamais cherch l'obscurit;
  Et, quand j'aurai sur vous  faire une entreprise,
  Vous n'aurez pas sujet de blmer la surprise:
  Il ne tiendra qu' vous de vous en garantir,
  Et l'on prendra le soin de vous en avertir.
  Cependant demeurons aux termes ordinaires,
  Remettons nos dbats aprs d'autres affaires;
  Et, d'un sang un peu chaud rprimant les bouillons,
  N'oublions pas tous deux devant qui nous parlons.

  DONE ELVIRE,  don Garcie.

  Prince, vous avez tort; et sa visite est telle
  Que vous...

  DON GARCIE.

              Ah! c'en est trop que prendre sa querelle,
  Madame; et votre esprit devroit feindre un peu mieux,
  Lorsqu'il veut ignorer sa venue en ces lieux.
  Cette chaleur si prompte  vouloir la dfendre
  Persuade assez mal qu'elle ait pu vous surprendre.

  DONE ELVIRE.

  Quoi que vous souponniez, il m'importe si peu,
  Que j'aurois du regret d'en faire un dsaveu.

  DON GARCIE.

  Poussez donc jusqu'au bout cet orgueil hroque,
  Et que, sans hsiter, tout votre coeur s'explique:
  C'est au dguisement donner trop de crdit.
  Ne dsavouez rien, puisque vous l'avez dit.
  Tranchez, tranchez le mot, forcez toute contrainte;
  Dites que de ses feux vous ressentez l'atteinte;
  Que pour vous sa prsence a des charmes si doux...

  DONE ELVIRE.

  Et, si je veux l'aimer, m'en empcherez-vous?
  Avez-vous sur mon coeur quelque empire  prtendre?
  Et, pour rgler mes voeux, ai-je votre ordre  prendre?
  Sachez que trop d'orgueil a pu vous dcevoir,
  Si votre coeur sur moi s'est cru quelque pouvoir;
  Et que mes sentimens sont d'une me trop grande
  Pour vouloir les cacher, lorsqu'on me les demande.
  Je ne vous dirai point si le comte est aim;
  Mais apprenez de moi qu'il est fort estim;
  Que ses hautes vertus, pour qui je m'intresse,
  Mritent mieux que vous les voeux d'une princesse;
  Que je garde aux ardeurs[347], aux soins qu'il me fait voir,
  Tout le ressentiment[348] qu'une me puisse avoir;
  Et que si des destins la fatale puissance
  M'te la libert d'tre sa rcompense,
  Au moins est-il en moi de promettre  ses voeux
  Qu'on ne me verra point le butin de vos feux.
  Et, sans vous amuser d'une attente frivole,
  C'est  quoi je m'engage, et je tiendrai parole.
  Voil mon coeur ouvert, puisque vous le voulez,
  Et mes vrais sentimens  vos yeux tals.
  tes-vous satisfait? et mon me attaque
  S'est-elle,  votre avis assez bien explique?
  Voyez, pour vous ter tout lieu de souponner
  S'il reste quelque jour encore  vous donner.

    A don Sylve.

  Cependant, si vos soins s'attachent  me plaire,
  Songez que votre bras, comte, m'est ncessaire;
  Et, d'un capricieux quels que soient les transports,
  Qu' punir nos tyrans il doit tous ses efforts.
  Fermez l'oreille enfin  toute sa furie;
  Et, pour vous y porter, c'est moi qui vous en prie.


SCNE IV.--DON GARCIE, DON ALPHONSE cru don Sylve.

  DON GARCIE.

  Tout vous rit et votre me, en cette occasion,
  Jouit superbement de ma confusion.
  Il vous est doux de voir un aveu plein de gloire
  Sur les feux d'un rival marquer votre victoire:
  Mais c'est  votre joie un surcrot sans gal,
  D'en avoir pour tmoins les yeux de ce rival;
  Et mes prtentions, hautement touffes,
  A vos voeux triomphans sont d'illustres trophes.
  Gotez  pleins transports ce bonheur clatant;
  Mais sachez qu'on n'est pas encore o l'on prtend.
  La fureur qui m'anime a de trop justes causes.
  Et l'on verra peut-tre arriver bien des choses.
  Un dsespoir va loin quand il est chapp,
  Et tout est pardonnable  qui se voit tromp.
  Si l'ingrate  mes yeux, pour flatter votre flamme,
  A jamais n'tre  moi vient d'engager son me,
  Je saurai bien trouver, dans mon juste courroux,
  Les moyens d'empcher qu'elle ne soit  vous.

  DON ALPHONSE.

  Cet obstacle n'est pas ce qui me met en peine.
  Nous verrons quelle attente en tous cas sera vaine;
  Et chacun, de ses feux, pourra, par sa valeur,
  Ou dfendre la gloire ou venger le malheur.
  Mais, comme, entre rivaux, l'me la plus pose
  A des termes d'aigreur trouve une pente aise,
  Et que je ne veux point qu'un pareil entretien
  Puisse trop chauffer votre esprit et le mien,
  Prince, affranchissez-moi d'une gne secrte,
  Et me donnez moyen de faire ma retraite.

  DON GARCIE.

  Non, non, ne craignez point qu'on pousse votre esprit
  A violer ici l'ordre qu'on vous prescrit.
  Quelque juste fureur qui me presse et vous flatte,
  Je sais, comte, je sais quand il faut qu'elle clate.
  Ces lieux vous sont ouverts: oui, sortez-en, sortez,
  Glorieux des douceurs que vous en remportez;
  Mais, encore une fois, apprenez que ma tte
  Peut seule dans vos mains mettre votre conqute.

  DON ALPHONSE.

  Quand nous en serons l, le sort entre nos bras
  De tous nos intrts videra les dbats.


  [342] Tirade transporte presque tout entire dans le _Misanthrope_,
  acte III, scne IV.

  [343] Quatre vers transports dans la scne II de l'acte IV des _Femmes
  savantes_.

  [344] Pour: de. Faute de franais. La distinction entre _de_ partitif et
  _des_ gnral ne s'est faite dfinitivement qu'aprs l'poque de
  Molire.

  [345] mme remarque.

  [346] Pour: en fait de projets. Mme remarque.

  [347] Pour: le ressentiment des ardeurs. Faute de franais, expression
  impropre.

  [348] Ressentiment, pour: le sentiment intrieur rflchi. Archasme
  regrettable. Racine disait avec raison: Le ressentiment d'un bienfait.




ACTE IV


SCNE I.--DONE ELVIRE, DON ALVAR.

  DONE ELVIRE.

  Retournez, don Alvar, et perdez l'esprance
  De me persuader l'oubli de cette offense.
  Cette plaie en mon coeur ne sauroit se gurir,
  Et les soins qu'on en prend ne font rien que l'aigrir.
  A quelques faux respects croit-il que je dfre?
  Non, non: il a pouss trop avant ma colre;
  Et son vain repentir, qui porte ici vos pas,
  Sollicite un pardon que vous n'obtiendrez pas.

  DON ALVAR.

  Madame, il fait piti. Jamais coeur, que je pense,
  Par un plus vif remords n'expia son offense;
  Et, si dans sa douleur vous le considriez,
  Il toucheroit votre me, et vous l'excuseriez.
  On sait bien que le prince est dans un ge  suivre
  Les premiers mouvemens o son me se livre,
  Et qu'en un sang bouillant toutes les passions
  Ne laissent gure place  des rflexions.
  Don Lope, prvenu d'une fausse lumire,
  De l'erreur de son matre a fourni la matire.
  Un bruit assez confus, dont le zle indiscret
  A de l'abord du comte vent le secret,
  Vous avoit mis aussi de cette intelligence
  Qui, dans ces lieux gards, a donn sa prsence.
  Le prince a cru l'avis, et son amour sduit
  Sur une fausse alarme a fait tout ce grand bruit;
  Mais d'une telle erreur son me est revenue:
  Votre innocence enfin, lui vient d'tre connue,
  Et don Lope, qu'il chasse, est un visible effet
  Du vif remords qu'il sent de l'clat qu'il a fait.

  DONE ELVIRE.

  Ah! c'est trop promptement qu'il croit mon innocence;
  Il n'en a pas encore une entire assurance;
  Dites-lui, dites-lui qu'il doit bien tout peser,
  Et ne se hte point, de peur de s'abuser.

  DON ALVAR.

  Madame, il sait trop bien...

  DONE ELVIRE.

                               Mais, don Alvar, de grce,
  N'tendons pas plus loin un discours qui me lasse:
  Il rveille un chagrin qui vient,  contre-temps,
  En troubler dans mon coeur d'autres plus importans,
  Oui, d'un trop grand malheur la surprise me presse;
  Et le bruit du trpas de l'illustre comtesse
  Doit s'emparer si bien de tout mon dplaisir,
  Qu'aucun autre souci n'a droit de me saisir.

  DON ALVAR.

  Madame, ce peut tre une fausse nouvelle;
  Mais mon retour au prince en porte une cruelle.

  DONE ELVIRE.

  De quelque grand ennui qu'il puisse tre agit,
  Il en aura toujours moins qu'il n'a mrit.


SCNE II.--DONE ELVIRE, LISE.

  LISE.

  J'attendois qu'il sortt, madame, pour vous dire
  Ce qui veut maintenant que votre me respire,
  Puisque votre chagrin, dans un moment d'ici,
  Du sort de done Igns peut se voir clairci.
  Un inconnu, qui vient pour cette confidence,
  Vous fait, par un des siens, demander audience.

  DONE ELVIRE.

  lise, il faut le voir; qu'il vienne promptement.

  LISE.

  Mais il veut n'tre vu que de vous seulement;
  Et par cet envoy, madame, il sollicite
  Qu'il puisse sans tmoins vous rendre sa visite.

  DONE ELVIRE.

  Eh bien, nous serons seuls, et je vais l'ordonner,
  Tandis que tu prendras le soin de l'amener.
  Que mon impatience en ce moment est forte!
  O destin! est-ce joie ou douleur qu'on m'apporte?


SCNE III.--DON PDRE, LISE.

  LISE.

  O?...

  DON PDRE.

         Si vous me cherchez, madame, me voici.

  LISE.

  En quel lieu votre matre?

  DON PDRE.

                             Il est proche d'ici.
  Le ferai-je venir?

  LISE.

                     Dites-lui qu'il s'avance,
  Assur qu'on l'attend avec impatience,
  Et qu'il ne se verra d'aucuns yeux clair[349].

    Seule.

  Je ne sais quel secret en doit tre augur.
  Tant de prcautions qu'il affecte de prendre...
  Mais le voici dj.


SCNE IV.--DONE IGNS, dguise en homme, LISE.

  LISE.

                      Seigneur, pour vous attendre
  On a fait... Mais que vois-je? Ah! madame! mes yeux...

  DONE IGNS.

  Ne me dcouvrez point, lise, dans ces lieux,
  Et laissez respirer ma triste destine
  Sous une feinte mort que je me suis donne.
  C'est elle qui m'arrache  tous mes fiers tyrans,
  Car je puis sous ce nom comprendre mes parens.
  J'ai par elle vit cet hymen redoutable
  Pour qui j'aurois souffert une mort vritable;
  Et, sous cet quipage et le bruit de ma mort,
  Il faut cacher  tous le secret de mon sort,
  Pour me voir  l'abri de l'injuste poursuite
  Qui pourroit dans ces lieux perscuter ma fuite.

  LISE.

  Ma surprise en public et trahi vos dsirs.
  Mais allez l dedans touffer des soupirs,
  Et des charmants transports d'une pleine allgresse
  Saisir  votre aspect le coeur de la princesse;
  Vous la trouverez seule: elle-mme a pris soin
  Que votre abord ft libre et n'et aucun tmoin.


SCNE V.--DON ALVAR, LISE.

  LISE.

  Vois-je pas don Alvar?

  DON ALVAR.

                         Le prince me renvoie
  Vous prier que pour lui votre crdit s'emploie.
  De ses jours, belle lise, on doit n'esprer rien,
  S'il n'obtient par vos soins un moment d'entretien;
  Son me a des transports... Mais le voici lui-mme.


SCNE VI.--DON GARCIE, DON ALVAR, LISE.

  DON GARCIE.

  Ah! sois un peu sensible  ma disgrce extrme,
  lise, et prends piti d'un coeur infortun,
  Qu'aux plus vives douleurs tu vois abandonn.

  LISE.

  C'est avec d'autres yeux que ne fait la princesse,
  Seigneur, que je verrois le tourment qui vous presse;
  Mais nous avons du ciel, ou du temprament,
  Que nous jugeons de tout chacun diversement:
  Et, puisqu'elle vous blme, et que sa fantaisie
  Lui fait un monstre affreux de votre jalousie,
  Je serois complaisante, et voudrois m'efforcer
  De cacher  ses yeux ce qui peut les blesser.
  Un amant suit sans doute une utile mthode,
  S'il fait qu' notre humeur la sienne s'accommode;
  Et cent devoirs font moins que ces ajustemens[350],
  Qui font croire en deux coeurs les mmes sentimens,
  L'art de ces deux rapports fortement les assemble,
  Et nous n'aimons rien tant que ce qui nous ressemble.

  DON GARCIE.

  Je le sais; mais, hlas! les destins inhumains
  S'opposent  l'effet de ces justes desseins,
  Et, malgr tous mes soins, viennent toujours me tendre
  Un pige dont mon coeur ne sauroit se dfendre.
  Ce n'est pas que l'ingrate, aux yeux de mon rival
  N'ait fait contre mes feux un aveu trop fatal,
  Et tmoign pour lui des excs de tendresse
  Dont le cruel objet me reviendra sans cesse:
  Mais, comme trop d'ardeur enfin m'avoit sduit,
  Quand j'ai cru qu'en ces lieux elle l'ait introduit,
  D'un trop cuisant ennui je sentirois l'atteinte
  A lui laisser sur moi quelque sujet de plainte.
  Oui, je veux faire au moins, si je m'en vois quitt,
  Que ce soit de son coeur pure infidlit;
  Et, venant m'excuser d'un trait de promptitude,
  Drober tout prtexte  son ingratitude.

  LISE.

  Laissez un peu de temps  son ressentiment,
  Et ne la voyez point, seigneur, si promptement.

  DON GARCIE.

  Ah! si tu me chris, obtiens que je la voie;
  C'est une libert qu'il faut qu'elle m'octroie;
  Je ne pars point d'ici qu'au moins son fier ddain...

  LISE.

  De grce, diffrez l'effet de ce dessein.

  DON GARCIE.

  Non, ne m'oppose point une excuse frivole.

  LISE,  part.

  Il faut que ce soit elle, avec une parole,
  Qui trouve les moyens de le faire en aller.

    A don Garcie.

  Demeurez donc, seigneur, je m'en vais lui parler.

  DON GARCIE.

  Dis-lui que j'ai d'abord banni de ma prsence
  Celui dont les avis ont caus mon offense;
  Que don Lope jamais...


SCNE VII.--DON GARCIE, DON ALVAR.

  DON GARCIE, regardant par la porte qu'lise a laisse entr'ouverte.

                         Que vois-je?  justes cieux!
  Faut-il que je m'assure au rapport de mes yeux?
  Ah! sans doute ils me sont des tmoins trop fidles!
  Voil le comble affreux de mes peines mortelles!
  Voici le coup fatal qui devoit m'accabler!
  Et, quand par des soupons je me sentois troubler,
  C'toit, c'toit le ciel, dont la sourde menace
  Prsageoit  mon coeur cette horrible disgrce.

  DON ALVAR.

  Qu'avez-vous vu, seigneur, qui vous puisse mouvoir?

  DON GARCIE.

  J'ai vu ce que mon me a peine  concevoir;
  Et le renversement de toute la nature
  Ne m'tonneroit pas comme cette aventure.
  C'en est fait... le destin... Je ne saurois parler.

  DON ALVAR.

  Seigneur, que votre esprit tche  se rappeler.

  DON GARCIE.

  J'ai vu... Vengeance!... O ciel!...

  DON ALVAR.

                                      Quelle atteinte soudaine...

  DON GARCIE.

  J'en mourrai, don Alvar; la chose est bien certaine.

  DON ALVAR.

  Mais, seigneur, qui pourroit...

  DON GARCIE.

                                  Ah! tout est ruin;
  Je suis, je suis trahi, je suis assassin[351];
  Un homme (sans mourir te le puis-je bien dire?),
  Un homme dans les bras de l'infidle Elvire!

  DON ALVAR.

  Ah! seigneur, la princesse est vertueuse au point...

  DON GARCIE.

  Ah! sur ce que j'ai vu ne me contestez point,
  Don Alvar: c'en est trop que soutenir sa gloire,
  Lorsque mes yeux font foi d'une action si noire.

  DON ALVAR.

  Seigneur, nos passions nous font prendre souvent
  Pour chose vritable un objet dcevant,
  Et de croire qu'une me  la vertu nourrie
  Se puisse...

  DON GARCIE.

               Don Alvar, laissez-moi, je vous prie;
  Un conseiller me choque en cette occasion,
  Et je ne prends avis que de ma passion.

  DON ALVAR,  part.

  Il ne faut rien rpondre  cet esprit farouche.

  DON GARCIE.

  Ah! que sensiblement cette atteinte me touche!
  Mais il faut voir qui c'est, et de ma main punir...
  La voici. Ma fureur, te peux-tu retenir?


SCNE VIII.--DONE ELVIRE, DON GARCIE, DON ALVAR.

  DONE ELVIRE.

  Eh bien, que voulez-vous? et quel espoir de grce,
  Aprs vos procds, peut flatter votre audace?
  Osez-vous  mes yeux encor vous prsenter?
  Et que me direz-vous que je doive couter?

  DON GARCIE.

  Que toutes les horreurs dont une me est capable
  A vos dloyauts n'ont rien de comparable;
  Que le sort, les dmons, et le ciel en courroux,
  N'ont jamais rien produit de si mchant que vous[352].

  DONE ELVIRE.

  Ah! vraiment, j'attendois l'excuse d'un outrage;
  Mais,  ce que je vois, c'est un autre langage.

  DON GARCIE.

  Oui, oui, c'en est un autre, et vous n'attendiez pas[353]
  Que j'eusse dcouvert le tratre dans vos bras;
  Qu'un funeste hasard, par la porte entr'ouverte,
  Et offert  mes yeux votre honte et ma perte.
  Est ce l'heureux amant sur ses pas revenu,
  Ou quelqu'autre rival qui m'toit inconnu?
  O ciel! donne  mon coeur des forces suffisantes
  Pour pouvoir supporter des douleurs si cuisantes!
  Rougissez maintenant, vous en avez raison.
  Et le masque est lev de votre trahison.
  Voil ce que marquoient les troubles de mon me;
  Ce n'toit pas en vain que s'alarmoit ma flamme;
  Par ces frquens soupons qu'on trouvoit odieux,
  Je cherchois le malheur qu'ont rencontr mes yeux;
  Et, malgr tous vos soins et votre adresse  feindre,
  Mon astre me disoit ce que j'avois  craindre.
  Mais ne prsumez pas que, sans tre veng,
  Je souffre le dpit de me voir outrag.
  Je sais que sur les voeux on n'a point de puissance;
  Que l'amour veut partout natre sans dpendance;
  Que jamais par la force on n'entra dans un coeur;
  Et que toute me est libre  nommer son vainqueur:
  Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte,
  Si pour moi votre bouche avoit parl sans feinte,
  Et, son arrt livrant mon espoir  la mort,
  Mon coeur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'au sort.
  Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie.
  C'est une trahison, c'est une perfidie
  Qui ne sauroit trouver de trop grands chtimens;
  Et je puis tout permettre  mes ressentimens,
  Non, non, n'esprez rien aprs un tel outrage;
  Je ne suis plus  moi, je suis tout  la rage;
  Trahi de tous cts, mis dans un triste tat,
  Il faut que mon amour se venge avec clat;
  Qu'ici j'immole tout  ma fureur extrme,
  Et que mon dsespoir achve par moi-mme.

  DONE ELVIRE.

  Assez paisiblement vous a-t-on cout?
  Et pourrai-je  mon tour parler en libert?

  DON GARCIE.

  Et par quel beau discours que l'artifice inspire...

  DONE ELVIRE.

  Si vous avez encore quelque chose  me dire,
  Vous pouvez l'ajouter, je suis prte  l'our;
  Sinon, faites au moins que je puisse jouir
  De deux ou trois momens de paisible audience.

  DON GARCIE.

  Eh bien, j'coute. O ciel! quelle est ma patience!

  DONE ELVIRE.

  Je force ma colre, et veux, sans nulle aigreur,
  Rpondre  ce discours si rempli de fureur.

  DON GARCIE.

  C'est que vous voyez bien...

  DONE ELVIRE.

                               Ah! j'ai prt l'oreille
  Autant qu'il vous a plu, rendez-moi la pareille.
  J'admire mon destin, et jamais sous les cieux
  Il ne fut rien, je crois, de si prodigieux,
  Rien dont la nouveaut soit plus inconcevable,
  Et rien que la raison rende moins supportable.
  Je me vois un amant qui, sans se rebuter,
  Applique tous ses soins  me perscuter;
  Qui, dans tout cet amour que sa bouche m'exprime,
  Ne conserve pour moi nul sentiment d'estime;
  Rien, au fond de ce coeur qu'ont pu blesser mes yeux,
  Qui fasse droit au sang que j'ai reu des cieux,
  Et de mes actions dfende l'innocence
  Contre le moindre effort d'une fausse apparence.
  Oui, je vois.

    Don Garcie montre de l'impatience pour parler.

                Ah! surtout ne m'interrompez point.
  Je vois, dis-je, mon sort malheureux  ce point,
  Qu'un coeur qui dit qu'il m'aime, et qui doit faire croire
  Que, quand tout l'univers douteroit de ma gloire,
  Il voudroit contre tous en tre le garant,
  Est celui qui s'en fait l'ennemi le plus grand.
  On ne voit chapper aux soins que prend sa flamme
  Aucune occasion de souponner mon me;
  Mais c'est peu des soupons, il en fait des clats
  Que, sans tre bless, l'amour ne souffre pas.
  Loin d'agir en amant, qui plus que la mort mme,
  Apprhende toujours d'offenser ce qu'il aime,
  Qui se plaint doucement, et cherche avec respect
  A pouvoir s'claircir de ce qu'il croit suspect,
  A toute extrmit dans ses doutes il passe;
  Et ce n'est que fureur, qu'injure, et que menace.
  Cependant aujourd'hui je veux fermer les yeux
  Sur tout ce qui devroit me le rendre odieux,
  Et lui donner moyen, par une bont pure,
  De tirer son salut d'une nouvelle injure.
  Ce grand emportement qu'il m'a fallu souffrir
  Part de ce qu' vos yeux le hasard vient d'offrir.
  J'aurois tort de vouloir dmentir votre vue,
  Et votre me sans doute a d parotre mue.

  DON GARCIE.

  Et n'est-ce pas...

  DONE ELVIRE.

                     Encore un peu d'attention,
  Et vous allez savoir ma rsolution.
  Il faut que de nous deux le destin s'accomplisse:
  Vous tes maintenant sur un grand prcipice,
  Et ce que votre coeur pourra dlibrer
  Va vous y faire choir, ou bien vous en tirer.
  Si, malgr cet objet qui vous a pu surprendre,
  Prince, vous me rendez ce que vous devez rendre,
  Et ne demandez point d'autre preuve que moi,
  Pour condamner l'erreur du trouble o je vous voi;
  Si de vos sentimens la prompte dfrence
  Veut sur ma seule foi croire mon innocence,
  Et de tous vos soupons dmentir le crdit,
  Pour croire aveuglment ce que mon coeur vous dit,
  Cette soumission, cette marque d'estime,
  Du pass dans ce coeur efface tout le crime,
  Je rtracte  l'instant ce qu'un juste courroux
  M'a fait, dans la chaleur, prononcer contre vous;
  Et, si je puis un jour choisir ma destine
  Sans choquer les devoirs au rang o je suis ne,
  Mon honneur, satisfait par ce respect soudain,
  Promet  votre amour et mes voeux et ma main.
  Mais prtez bien l'oreille  ce que je vais dire:
  Si cette offre sur vous obtient si peu d'empire,
  Que vous me refusiez de me faire entre nous
  Un sacrifice entier de vos soupons jaloux;
  S'il ne vous suffit pas de toute l'assurance
  Que vous peuvent donner mon coeur et ma naissance
  Et que de votre esprit les ombrages puissans
  Forcent mon innocence  convaincre vos sens
  Et porter  vos yeux l'clatant tmoignage
  D'une vertu sincre  qui l'on fait outrage;
  Je suis prte  le faire, et vous serez content;
  Mais il vous faut de moi dtacher  l'instant,
  A mes voeux pour jamais renoncer de vous-mme;
  Et j'atteste du ciel la puissance suprme
  Que, quoi que le destin puisse ordonner de nous,
  Je choisirai plutt d'tre  la mort qu' vous.
  Voil dans ces deux choix de quoi vous satisfaire:
  Avisez maintenant celui qui peut vous plaire[354].

  DON GARCIE.

  Juste ciel! jamais rien peut-il tre invent
  Avec plus d'artifice et de dloyaut?
  Tout ce que des enfers la malice tudie
  A-t-il rien de si noir que cette perfidie?
  Et peut-elle trouver dans toute sa rigueur
  Un plus cruel moyen d'embarrasser un coeur?
  Ah! que vous savez bien ici contre moi-mme,
  Ingrate, vous servir de ma faiblesse extrme,
  Et mnager pour vous l'effort prodigieux
  De ce fatal amour n de vos tratres yeux!
  Parce qu'on est surprise, et qu'on manque d'excuse,
  D'une offre de pardon on emprunte la ruse:
  Votre feinte douceur forge un amusement,
  Pour divertir l'effet de mon ressentiment;
  Et, par le noeud subtil du choix qu'elle embarrasse,
  Veut soustraire un perfide au coup qui le menace.
  Oui, vos dextrits veulent me dtourner
  D'un claircissement qui doit vous condamner:
  Et votre me, feignant une innocence entire,
  Ne s'offre  m'en donner une pleine lumire
  Qu' des conditions qu'aprs d'ardens souhaits
  Vous pensez que mon coeur n'acceptera jamais;
  Mais vous serez trompe en me croyant surprendre.
  Oui, oui, je prtends voir ce qui doit vous dfendre,
  Et quel fameux prodige, accusant ma fureur,
  Peut de ce que j'ai vu justifier l'horreur.

  DONE ELVIRE.

  Songez que par ce choix vous allez vous prescrire
  De ne plus rien prtendre au coeur de done Elvire.

  DON GARCIE.

  Soit. Je souscris  tout; et mes voeux, aussi bien,
  En l'tat o je suis, ne prtendent plus rien.

  DONE ELVIRE.

  Vous vous repentirez de l'clat que vous faites.

  DON GARCIE.

  Non, non, tous ces discours sont de vaines dfaites,
  Et c'est moi bien plutt qui dois vous avertir
  Que quelque autre dans peu se pourra repentir:
  Le tratre, quel qu'il soit, n'aura pas l'avantage
  De drober sa vie aux efforts de ma rage.

  DONE ELVIRE.

  Ah! c'est trop en souffrir et mon coeur irrit
  Ne doit plus conserver une sotte bont;
  Abandonnons l'ingrat  son propre caprice;
  Et, puisqu'il veut prir, consentons qu'il prisse.

    A don Garcie.

  lise... A cet clat vous voulez me forcer;
  Mais je vous apprendrai que c'est trop m'offenser.


SCNE IX.--DONE ELVIRE, DON GARCIE, LISE, DON ALVAR.

  DONE ELVIRE,  lise.

  Faites un peu sortir la personne chrie...
  Allez, vous m'entendez; dites que je l'en prie.

  DON GARCIE.

  Et je puis...

  DONE ELVIRE.

                Attendez, vous serez satisfait.

  LISE,  part, en sortant.

  Voici de son jaloux, sans doute, un nouveau trait.

  DONE ELVIRE.

  Prenez garde qu'au moins cette noble colre
  Dans la mme fiert jusqu'au bout persvre;
  Et surtout dsormais songez bien  quel prix
  Vous avez voulu voir vos soupons claircis.


SCNE X.--DONE ELVIRE, DON GARCIE, DONE IGNS dguise en homme, LISE,
DON ALVAR.

  DONE ELVIRE,  don Garcie, en lui montrant done Igns.

  Voici, grces au ciel, ce qui les a fait natre,
  Ces soupons obligeans que l'on me fait parotre;
  Voyez bien ce visage, et si de done Igns
  Vos yeux au mme instant n'y connoissent les traits!

  DON GARCIE.

  O ciel!

  DONE ELVIRE.

          Si la fureur dont votre me est mue
  Vous trouble jusque-l l'usage de la vue,
  Vous avez d'autres yeux  pouvoir consulter,
  Qui ne vous laisseront aucun lieu de douter,
  Sa mort est une adresse au besoin invente
  Pour fuir l'autorit qui l'a perscute;
  Et sous un tel habit elle cachoit son sort,
  Pour mieux jouir du fruit de cette feinte mort.

    A done Igns.

  Madame, pardonnez s'il faut que je consente
  A trahir vos secrets et tromper votre attente;
  Je me vois expose  sa tmrit;
  Toutes mes actions n'ont plus de libert,
  Et mon honneur, en butte aux soupons qu'il peut prendre,
  Est rduit  toute heure aux soins de se dfendre.
  Nos doux embrassemens, qu'a surpris ce jaloux,
  De cent indignits m'ont fait souffrir les coups.
  Oui, voil le sujet d'une fureur si prompte,
  Et l'assur tmoin qu'on produit de ma honte.

    A don Garcie.

  Jouissez  cette heure, en tyran absolu,
  De l'claircissement que vous avez voulu;
  Mais sachez que j'aurai sans cesse la mmoire
  De l'outrage sanglant qu'on a fait  ma gloire;
  Et, si je puis jamais oublier mes sermens,
  Tombent sur moi du ciel les plus grands chtimens,
  Qu'un tonnerre clatant mette ma tte en poudre,
  Lorsqu' souffrir vos feux je pourrai me rsoudre!
  Allons, madame, allons, tons-nous de ces lieux
  Qu'infectent les regards d'un monstre furieux;
  Fuyons-en promptement l'atteinte envenime,
  vitons les effets de sa rage anime,
  Et ne faisons des voeux, dans nos justes desseins,
  Que pour nous voir bientt affranchir de ses mains.

  DONE IGNS,  don Garcie.

  Seigneur, de vos soupons l'injuste violence
  A la mme vertu[355] vient de faire une offense.


SCNE XI.--DON GARCIE, DON ALVAR.

  DON GARCIE.

  Quelles tristes clarts, dissipant mon erreur,
  Enveloppent mes sens d'une profonde horreur,
  Et ne laissent plus voir  mon me abattue
  Que l'effroyable objet d'un remords qui me tue!
  Ah! don Alvar, je vois que vous avez raison;
  Mais l'enfer dans mon coeur a souffl son poison;
  Et, par un trait fatal d'une rigueur extrme,
  Mon plus grand ennemi se rencontre en moi-mme.
  Que me sert il d'aimer du plus ardent amour
  Qu'une me consume ait jamais mis au jour,
  Si, par ces mouvemens qui font toute ma peine,
  Cet amour  tout coup se rend digne de haine?
  Il faut, il faut venger par mon juste trpas
  L'outrage que j'ai fait  ses divins appas;
  Aussi bien quels conseils aujourd'hui puis-je suivre?
  Ah! j'ai perdu l'objet pour qui j'aimois  vivre.
  Si j'ai pu renoncer  l'espoir de ses voeux,
  Renoncer  la vie est beaucoup moins fcheux.

  DON ALVAR.

  Seigneur...

  DON GARCIE.

              Non, don Alvar, ma mort est ncessaire,
  Il n'est soins ni raisons qui m'en puissent distraire;
  Mais il faut que mon sort, en se prcipitant,
  Rende  cette princesse un service clatant;
  Et je veux me chercher, dans cette illustre envie,
  Les moyens glorieux de sortir de la vie;
  Faire, par un grand coup qui signale ma foi,
  Qu'en expirant pour elle, elle ait regret  moi,
  Et qu'elle puisse dire en se voyant venge:
  C'est par son trop d'amour qu'il m'avoit outrage.
  Il faut que de ma main un illustre attentat
  Porte une mort trop due au sein de Mauregat;
  Que j'aille prvenir, par une belle audace,
  Le coup dont la Castille avec bruit le menace;
  Et j'aurai des douceurs dans mon instant fatal,
  De ravir cette gloire  l'espoir d'un rival.

  DON ALVAR.

  Un service, seigneur, de cette consquence
  Auroit bien le pouvoir d'effacer votre offense;
  Mais hasarder...

  DON GARCIE.

                   Allons, par un juste devoir,
  Faire  ce noble effort servir mon dsespoir.


  [349] Pour: pi, dans le sens que nous avons signal plus haut. Voyez
  _l'tourdi_.

  [350] Pour: accord, manire de s'accorder. Expression juste, mais d'un
  effet mauvais et quivoque.

  [351] Deux vers transports textuellement et sous un aspect comique dans
  la scne II de l'acte IV du _Misanthrope_.

  [352] Quatre vers qui se retrouvent dans la scne III de l'acte IV du
  _Misanthrope_.

  [353] Pour: vous ne vous attendiez pas. Expression impropre comme il y
  en a beaucoup dans cette oeuvre imparfaite.

  [354] Pour: prenez avis de vous-mme, consultez-vous. Ce mot s'est
  conserv dans certains cas.

  [355] Pour: la vertu mme. Voyez plus haut, p. 297.




ACTE V


SCNE I.--DON ALVAR, LISE.

  DON ALVAR.

  Oui, jamais il ne fut de si rude surprise.
  Il venoit de former cette haute entreprise;
  A l'avide dsir d'immoler Mauregat,
  De son prompt dsespoir il tournait tout l'clat;
  Ses soins prcipits vouloient  son courage
  De cette juste mort assurer l'avantage,
  Y chercher son pardon, et prvenir l'ennui
  Qu'un rival[356] partaget cette gloire avec lui.
  Il sortoit de ces murs quand un bruit trop fidle
  Est venu lui porter la fcheuse nouvelle
  Que ce mme rival qu'il vouloit prvenir,
  A remport l'honneur qu'il pensoit obtenir,
  L'a prvenu lui-mme en immolant le tratre,
  Et pouss dans ce jour don Alphonse  parotre,
  Qui d'un si prompt succs va goter la douceur,
  Et vient prendre en ces lieux la princesse sa soeur.
  Et, ce qui n'a pas peine  gagner la croyance,
  On entend publier que c'est la rcompense
  Dont il prtend payer le service clatant
  Du bras qui lui fait jour au trne qui l'attend.

  LISE.

  Oui, done Elvire a su ces nouvelles semes,
  Et du vieux don Louis les trouve confirmes,
  Qui vient de lui mander que Lon, dans ce jour,
  De don Alphonse et d'elle attend l'heureux retour
  Et que c'est l qu'on doit, par un revers prospre,
  Lui voir prendre un poux de la main de ce frre.
  Dans ce peu qu'il en dit, il donne assez  voir
  Que don Sylve est l'poux qu'elle doit recevoir.

  DON ALVAR.

  Ce coup au coeur du prince...

  LISE.

                                Est sans doute bien rude,
  Et je le trouve  plaindre en son inquitude.
  Son intrt pourtant, si j'en ai bien jug,
  Est encor cher au coeur qu'il a tant outrag;
  Et je n'ai point connu qu' ce succs qu'on vante,
  La princesse ait fait voir une me fort contente
  De ce frre qui vient, et de la lettre aussi;
  Mais...


SCNE II.--DONE ELVIRE, DONE IGNS, dguise en homme, LISE, DON ALVAR.

  DONE ELVIRE.

          Faites, don Alvar, venir le prince ici.

    Don Alvar sort.

  Souffrez que devant vous, je lui parle, madame,
  Sur cet vnement dont on surprend mon me;
  Et ne m'accusez point d'un trop prompt changement,
  Si je perds contre lui tout mon ressentiment.
  Sa disgrce imprvue a pris droit de l'teindre;
  Sans lui laisser ma haine, il est assez  plaindre;
  Et le ciel, qui l'expose  ce trait de rigueur,
  N'a que trop bien servi les sermens de mon coeur.
  Un clatant arrt de ma gloire outrage
  A jamais n'tre  lui me tenoit engage;
  Mais quand par les destins il est excut,
  J'y vois pour son amour trop de svrit;
  Et le triste succs de tout ce qu'il m'adresse
  M'efface son offense, et lui rend ma tendresse:
  Oui, mon coeur trop veng par de si rudes coups
  Laisse  leur cruaut dsarmer son courroux,
  Et cherche maintenant, par un soin pitoyable,
  A consoler le sort d'un amant misrable;
  Et je crois que sa flamme a bien pu mriter
  Cette compassion que je lui veux prter.

  DONE IGNS.

  Madame, on auroit tort de trouver  redire
  Aux tendres sentimens qu'on voit qu'il vous inspire,
  Ce qu'il a fait pour vous... Il vient, et sa pleur
  De ce coup surprenant marque assez la douleur.


SCNE III.--DON GARCIE, DONE ELVIRE, DONE IGNS, dguise en homme,
LISE.

  DON GARCIE.

  Madame, avec quel front faut-il que je m'avance,
  Quand je viens vous offrir l'odieuse prsence...

  DONE ELVIRE.

  Prince, ne parlons plus de mon ressentiment.
  Votre sort dans mon me a fait du changement;
  Et, par ce triste tat o sa rigueur vous jette,
  Ma colre est teinte, et notre paix est faite.
  Oui, bien que votre amour ait mrit les coups
  Que fait sur lui du ciel clater le courroux,
  Bien que ces noirs soupons aient offens ma gloire,
  Par des indignits qu'on auroit peine  croire,
  J'avouerai toutefois que je plains son malheur
  Jusqu' voir nos succs avec quelque douleur;
  Que je hais les faveurs de ce fameux service,
  Lorsqu'on veut de mon coeur lui faire un sacrifice,
  Et voudrois bien pouvoir racheter les momens
  O le sort contre vous n'armoit que mes sermens;
  Mais enfin vous savez comme nos destines
  Aux intrts publics sont toujours enchanes,
  Et que l'ordre des cieux, pour disposer de moi,
  Dans mon frre qui vient me va montrer mon roi.
  Cdez comme moi, prince,  cette violence
  O la grandeur soumet celle de ma naissance;
  Et, si de votre amour les dplaisirs sont grands,
  Qu'il se fasse un secours de la part que j'y prends,
  Et ne se serve point, contre un coup qui l'tonne,
  Du pouvoir qu'en ces lieux votre valeur vous donne.
  Ce vous seroit, sans doute, un indigne transport
  De vouloir dans vos maux lutter contre le sort;
  Et, lorsque c'est en vain qu'on s'oppose  sa rage,
  La soumission prompte est grandeur de courage.
  Ne rsistez donc point  ses coups clatans,
  Ouvrez les murs d'Astorgue au frre que j'attends,
  Laissez-moi rendre aux droits qu'il peut sur moi prtendre
  Ce que mon triste coeur a rsolu de rendre;
  Et ce fatal hommage, o mes voeux sont forcs,
  Peut-tre n'ira pas si loin que vous pensez.

  DON GARCIE.

  C'est faire voir, madame, une bont trop rare,
  Que vouloir adoucir le coup qu'on me prpare:
  Sur moi dans de tels soins vous pouvez laisser choir
  Le foudre rigoureux de tout votre devoir.
  En l'tat o je suis je n'ai rien  vous dire.
  J'ai mrit du sort tout ce qu'il a de pire;
  Et je sais, quelques maux qu'il me faille endurer,
  Que je me suis t le droit d'en murmurer.
  Par o pourrois-je, hlas! dans ma vaste disgrce,
  Vers vous de quelque plainte autoriser l'audace?
  Mon amour s'est rendu mille fois odieux,
  Il n'a fait qu'outrager vos attraits glorieux;
  Et, lorsque par un juste et fameux sacrifice
  Mon bras  votre sang cherche  rendre un service,
  Mon astre m'abandonne au dplaisir fatal
  De me voir prvenu par le bras d'un rival.
  Madame, aprs cela je n'ai rien  prtendre,
  Je suis digne du coup que l'on me fait attendre;
  Et je le vois venir sans oser contre lui
  Tenter de votre coeur le favorable appui.
  Ce qui peut me rester, dans mon malheur extrme,
  C'est de chercher alors mon remde en moi-mme,
  Et faire que ma mort, propice  mes dsirs,
  Affranchisse mon coeur de tous ses dplaisirs.
  Oui, bientt dans ces lieux don Alfonse doit tre,
  Et dj mon rival commence de parotre[357];
  De Lon vers ces murs il semble avoir vol
  Pour recevoir le prix d'un tyran immol.
  Ne craignez point du tout qu'aucune rsistance
  Fasse valoir ici ce que j'ai de puissance:
  Il n'est effort humain que, pour vous conserver,
  Si vous y consentiez, je ne pusse braver;
  Mais ce n'est pas  moi, dont on hait la mmoire,
  A pouvoir esprer cet aveu plein de gloire;
  Et je ne voudrois pas, par des efforts trop vains,
  Jeter le moindre obstacle  vos justes desseins.
  Non, je ne contrains point vos sentimens, madame;
  Je vais en libert laisser toute votre me,
  Ouvrir les murs d'Astorgue  cet heureux vainqueur,
  Et subir de mon sort la dernire rigueur.


SCNE IV.--DONE ELVIRE, DONE IGNS, dguise en homme, LISE.

  DONE ELVIRE.

  Madame, au dsespoir o son destin l'expose,
  De tous mes dplaisirs n'imputez pas sa cause.
  Vous me rendrez justice en croyant que mon coeur
  Fait de vos intrts sa plus vive douleur;
  Que bien plus que l'amour l'amiti m'est sensible,
  Et que, si je me plains d'une disgrce horrible,
  C'est de voir que du ciel le funeste courroux
  Ait pris chez moi les traits qu'il lance contre vous,
  Et rendu mes regards coupables d'une flamme
  Qui traite indignement les bonts de votre me.

  DONE IGNS.

  C'est un vnement dont, sans doute, vos yeux
  N'ont point pour moi, madame,  quereller les cieux.
  Si les foibles attraits qu'tale mon visage
  M'exposoient au destin de souffrir un volage,
  Le ciel ne pouvoit mieux m'adoucir de tels coups,
  Quand, pour m'ter ce coeur, il s'est servi de vous;
  Et mon front ne doit point rougir d'une inconstance
  Qui de vos traits aux miens marque la diffrence.
  Si pour ce changement je pousse des soupirs,
  Ils viennent de le voir fatal  vos dsirs;
  Et, dans cette douleur que l'amiti m'excite,
  Je m'accuse pour vous de mon peu de mrite,
  Qui n'a pu retenir un coeur dont les tributs
  Causent un si grand trouble  vos voeux combattus.

  DONE ELVIRE.

  Accusez-vous plutt de l'injuste silence
  Qui m'a de vos deux coeurs cach l'intelligence.
  Ce secret, plus tt su, peut-tre  toutes deux
  Nous auroit pargn des troubles si fcheux;
  Et mes justes froideurs, des dsirs d'un volage
  Au point de leur naissance ayant banni l'hommage,
  Eussent pu renvoyer...

  DONE IGNS.

                         Madame, le voici.

  DONE ELVIRE.

  Sans rencontrer ses yeux vous pouvez tre ici;
  Ne sortez point, madame, et, dans un tel martyre,
  Veuillez tre tmoin de ce que je vais dire.

  DONE IGNS.

  Madame, j'y consens, quoique je sache bien
  Qu'on fuiroit  ma place un pareil entretien.

  DONE ELVIRE.

  Son succs, si le ciel seconde ma pense,
  Madame, n'aura rien dont vous soyez blesse.


SCNE V.--DON ALPHONSE, cru don Sylve, DONE ELVIRE, DONE IGNS, dguise
en homme, LISE.

  DONE ELVIRE.

  Avant que vous parliez, je demande instamment
  Que vous daigniez, seigneur, m'couter un moment.
  Dj la renomme a jusqu' nos oreilles
  Port de votre bras les soudaines merveilles,
  Et j'admire avec tous comme en si peu de temps
  Il donne  nos destins des succs clatans.
  Je sais bien qu'un bienfait de cette consquence
  Ne saurait demander trop de reconnoissance,
  Et qu'on doit toute chose  l'exploit immortel
  Qui replace mon frre au trne paternel.
  Mais, quoi que de son coeur vous offrent les hommages,
  Usez en gnreux[358] de tous vos avantages,
  Et ne permettez pas que ce coup glorieux
  Jette sur moi, seigneur, un joug imprieux;
  Que votre amour, qui sait quel intrt m'anime,
  S'obstine  triompher d'un refus lgitime,
  Et veuille que ce frre, o l'on va m'exposer,
  Commence d'tre roi pour me tyranniser.
  Lon a d'autres prix dont, en cette occurence,
  Il peut mieux honorer votre haute vaillance;
  Et c'est  vos vertus faire un prsent trop bas,
  Que vous donner un coeur qui ne se donne pas.
  Peut-on tre jamais satisfait en soi-mme,
  Lorsque par la contrainte on obtient ce qu'on aime?
  C'est un triste avantage, et l'amant gnreux
  A ces conditions refuse d'tre heureux;
  Il ne veut rien devoir  cette violence
  Qu'exerce sur nos coeurs les droits de la naissance.
  Et pour l'objet qu'il aime est toujours trop zl
  Pour souffrir qu'en victime il lui soit immol.
  Ce n'est pas que ce coeur au mrite d'un autre
  Prtende rserver ce qu'il refuse au vtre;
  Non, seigneur, j'en rponds, et vous donne ma foi
  Que personne jamais n'aura pouvoir sur moi;
  Qu'une sainte retraite  toute autre poursuite...

  DON ALPHONSE.

  J'ai de votre discours assez souffert la suite,
  Madame; et par deux mots je vous l'eusse pargn,
  Si votre fausse alarme et sur vous moins gagn.
  Je sais qu'un bruit commun, qui partout se fait croire,
  De la mort d'un tyran me veut donner la gloire;
  Mais le seul peuple, enfin, comme on nous fait savoir,
  Laissant par don Louis chauffer son devoir,
  A remport l'honneur de cet acte hroque
  Dont mon nom est charg par la rumeur publique;
  Et ce qui d'un tel bruit a fourni le sujet,
  C'est que, pour appuyer son illustre projet,
  Don Louis fit semer[359], par une feinte utile,
  Que, second des miens, j'avois saisi la ville;
  Et, par cette nouvelle, il a pouss les bras
  Qui d'un usurpateur ont ht le trpas.
  Par son zle prudent il a su tout conduire,
  Et c'est par un des siens qu'il vient de m'en instruire;
  Mais dans le mme instant un secret m'est appris,
  Qui va vous tonner autant qu'il m'a surpris.
  Vous attendez un frre, et Lon son vrai matre;
  A vos yeux maintenant le ciel le fait parotre:
  Oui, je suis don Alphonse; et mon sort conserv,
  Et sous le nom du sang de Castille lev,
  Est un fameux effet de l'amiti sincre
  Qui fut entre son prince et le roi notre pre.
  Don Louis du secret a toutes les clarts,
  Et doit aux yeux de tous prouver ces vrits.
  D'autres soins maintenant occupent ma pense:
  Non qu' votre sujet elle soit traverse,
  Que ma flamme querelle un tel vnement,
  Et qu'en mon coeur le frre importune l'amant.
  Mes feux par ce secret ont reu sans murmure
  Le changement qu'en eux a prescrit la nature;
  Et le sang qui nous joint m'a si bien dtach
  De l'amour dont pour vous mon coeur toit touch,
  Qu'il ne respire plus, pour faveur souveraine,
  Que les chres douceurs de sa premire chane,
  Et le moyen de rendre  l'adorable Igns
  Ce que de ses bonts a mrit l'excs:
  Mais son sort incertain rend le mien misrable;
  Et, si ce qu'on en dit se trouvoit vritable,
  En vain Lon m'appelle et le trne m'attend;
  La couronne n'a rien [360] me rendre content;
  Et je n'en veux l'clat que pour goter la joie
  D'en couronner l'objet o le ciel me renvoie,
  Et pouvoir rparer, par ces justes tributs,
  L'outrage que j'ai fait  ses rares vertus.
  Madame, c'est de vous que j'ai raison d'attendre
  Ce que de son destin mon me peut apprendre;
  Instruisez-m'en, de grce; et, par votre discours,
  Htez mon dsespoir, ou le bien de mes jours.

  DONE ELVIRE.

  Ne vous tonnez pas si je tarde  rpondre,
  Seigneur; ces nouveauts ont droit de me confondre.
  Je n'entreprendrai point de dire  votre amour
  Si done Igns est morte, ou respire le jour;
  Mais par ce cavalier, l'un de ses plus fidles,
  Vous en pourrez sans doute apprendre des nouvelles.

  DON ALPHONSE, reconnoissant done Igns.

  Ah! madame, il m'est doux en ces perplexits
  De voir ici briller vos clestes beauts.
  Mais vous, avec quels yeux verrez-vous un volage
  Dont le crime...

  DONE IGNS.

                   Ah! gardez de me faire un outrage,
  Et de vous hasarder  dire que vers moi
  Un coeur dont je fais cas ait pu manquer de foi.
  J'en refuse l'ide, et l'excuse me blesse;
  Rien n'a pu m'offenser auprs de la princesse;
  Et tout ce que d'ardeur elle vous a caus
  Par un si haut mrite est assez excus.
  Cette flamme vers moi ne vous rend point coupable,
  Et, dans le noble orgueil dont je me sens capable,
  Sachez, si vous l'tiez[361], que ce seroit en vain
  Que vous prsumeriez de flchir mon ddain;
  Et qu'il n'est repentir, ni suprme puissance,
  Qui gagnt sur mon coeur d'oublier cette offense.

  DONE ELVIRE.

  Mon frre (d'un tel nom souffrez-moi[362] la douceur),
  De quel ravissement comblez-vous une soeur?
  Que j'aime votre choix, et bnis l'aventure
  Qui vous fait couronner une amiti si pure!
  Et de deux nobles coeurs que j'aime tendrement...


SCNE VI.--DON GARCIE, DONE ELVIRE, DONE IGNS, dguise en homme, DON
ALPHONSE, cru don Sylve, LISE.

  DON GARCIE.

  De grce, cachez-moi votre contentement,
  Madame, et me laissez mourir dans la croyance
  Que le devoir vous fait un peu de violence.
  Je sais que de vos voeux vous pouvez disposer,
  Et mon dessein n'est pas de leur rien opposer;
  Vous le voyez asseze t quelle obissance
  De vos commandemens m'arrache la puissance;
  Mais je vous avouerai que cette gayet[363]
  Surprend au dpourvu toute ma fermet,
  Et qu'un pareil objet dans mon me fait natre
  Un transport dont j'ai peur que je ne sois pas matre;
  Et je me punirois, s'il m'avoit pu tirer
  De ce respect soumis o je veux demeurer.
  Oui, vos commandemens ont prescrit  mon me
  De souffrir sans clat le malheur de ma flamme:
  Cet ordre sur mon coeur doit tre tout-puissant,
  Et je prtends mourir en vous obissant;
  Mais, encore une fois, la joie o je vous treuve[364]
  M'expose  la rigueur d'une trop rude preuve;
  Et l'me la plus sage, en ces occasions,
  Rpond malaisment de ses motions.
  Madame, pargnez-moi cette cruelle atteinte;
  Donnez-moi, par piti, deux momens de contrainte[365];
  Et, quoi que d'un rival vous inspirent les soins,
  N'en rendez pas mes yeux les malheureux tmoins:
  C'est la moindre faveur qu'on peut, je crois, prtendre,
  Lorsque dans ma disgrce un amant peut descendre.
  Je ne l'exige pas, madame, pour longtemps,
  Et bientt mon dpart rendra vos voeux contens:
  Je vais o de ses feux mon me consume
  N'apprendra votre hymen que par la renomme.
  Ce n'est pas un spectacle o je doive courir:
  Madame, sans le voir, je saurai bien mourir.

  DONE IGNS.

  Seigneur, permettez-moi de blmer votre plainte.
  De vos maux la princesse a su parotre atteinte;
  Et cette joie encor, de quoi vous murmurez,
  Ne lui vient que des biens qui vous sont prpars.
  Elle gote un succs  vos dsirs prospre,
  Et dans votre rival elle trouve son frre;
  C'est don Alphonse, enfin, dont on a tant parl,
  Et ce fameux secret vient d'tre dvoil.

  DON ALPHONSE.

  Mon coeur, grces au ciel, aprs un long martyre,
  Seigneur, sans vous rien prendre, a tout ce qu'il dsire,
  Et gote d'autant mieux son bonheur en ce jour,
  Qu'il se voit en tat de servir votre amour.

  DON GARCIE.

  Hlas! cette bont, seigneur, doit me confondre.
  A mes plus chers dsirs elle daigne rpondre;
  Le coup que je craignois, le ciel l'a dtourn,
  Et tout autre que moi se verroit fortun;
  Mais ces douces clarts d'un secret favorable
  Vers l'objet ador me dcouvrent coupable;
  Et, tomb de nouveau dans ces tratres soupons,
  Sur quoi l'on m'a tant fait d'inutiles leons,
  Et par qui mon ardeur si souvent odieuse,
  Doit perdre tout espoir d'tre jamais heureuse...
  Oui, l'on doit me har avec trop de raison;
  Moi-mme je me trouve indigne de pardon;
  Et, quelque heureux succs que le sort me prsente,
  La mort, la seule mort est toute mon attente.

  DONE ELVIRE.

  Non, non; de ce transport le soumis mouvement[366],
  Prince, jette en mon me un plus doux sentiment.
  Par lui de mes sermens je me sens dtache;
  Vos plaintes, vos respects, vos douleurs, m'ont touche;
  J'y vois partout briller un excs d'amiti,
  Et votre maladie est digne de piti.
  Je vois, prince, je vois qu'on doit quelque indulgence
  Aux dfauts o du ciel fait pencher l'influence;
  Et, pour tout dire enfin, jaloux ou non jaloux,
  Mon roi, sans me gner, peut me donner  vous.

  DON GARCIE.

  Ciel, dans l'excs des biens que cet aveu m'octroie,
  Rends capable mon coeur de supporter sa joie!

  DON ALPHONSE.

  Je veux que cet hymen, aprs nos vains dbats,
  Seigneur, joigne  jamais nos coeurs et nos tats.
  Mais ici le temps presse, et Lon nous appelle;
  Allons dans nos plaisirs satisfaire son zle,
  Et, par notre prsence et nos soins diffrens,
  Donner le dernier coup au parti des tyrans.


  [356] Pour: de ce qu'un rival. Ellipse peu grammaticale.

  [357] Pour: commence . Faute de franais.

  [358] Pour: comme un homme gnreux. Archasme regrettable.

  [359] Pour: semer le bruit. Ellipse outre.

  [360] Pour: qui doive me rendre. Archasme hardi, mais trs-expressif.

  [361] Pour: si vous tiez coupable. L'adjectif est videmment trop loin
  du verbe.

  [362] Pour: pardonnez-moi. Archasme trs-expressif, employ par Pascal.

  [363] La prononciation trissyllabique de ce mot prouve que, sous Louis
  XV, _gaie_, aujourd'hui diphthongue, formait deux syllabes.

  [364] Pour: trouve. Archasme qui remonte  l'origine de la langue
  employ ici pour le besoin de la rime.

  [365] Pour: contraignez-vous deux moments. Expressions tout  fait
  impropre.

  [366] Transposition de l'adjectif trs-contraire au gnie de la langue
  franaise. Sacrifice fait  la rime.

FIN DE DON GARCIE DE NAVARRE.




TABLE


  NOTICE sur J.-B. Poquelin Molire                            1

  PREMIRE POQUE (1645-1658).

    I.  --   Le Mdecin volant, comdie                       19
   II.  --   La Jalousie du Barbouill, comdie               35
  III. 1653. L'tourdi, comdie                               53
   IV. 1654. Le Dpit amoureux, comdie                      149

  DEUXIME POQUE (1659-1664).

    V. 1659. Les Prcieuses ridicules, comdie               233
   VI. 1660. Sganarelle, ou le Cocu imaginaire, comdie      276
  VII. 1661. Don Garcie de Navarre, comdie hroque         310

FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.


E. Colin.--Imprimerie de Lagny.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Le mdecin volant:
  =================
  Page  10: strtgie remplac par stratgie (l'on peut apprcier
              la stratgie)
  Page  22: CNE par SCNE (SCNE IV.--SABINE, GORGIBUS,
              SGANARELLE.)

  La jalousie du Barbouill:
  =========================
  Page  50: laisse remplac par laisses (et tu laisses une pauvre
              femme)

  L'tourdi:
  =========
  Page  62: soupcon remplac par soupon (Et vous n'avez pas lieu
              d'en prendre aucun soupon)
  Page  63: exrtme par extrme (Monsieur, je suis tout vtre,
              et ma joie est extrme)
  Page  66: MASCARILE par MASCARILLE (MASCARILLE,  part les
              quatre premiers vers.)
  Page  88: rajout Oui (LLIE. Vois-tu le fer prt?
              MASCARILLE. Oui.)
  Page  92: rajout Hol! (MASCARILLE. Hol!
              TRUFFALDIN. Que voulez-vous?)
  Page  96: etourne par retourne (ou une chaussure retourne.)
  Page  99: d'gytiens par d'gyptiens (D'un rapt d'gyptiens)
  Page 120: repasssois par repassois (Je repassois un peu)
  Page 121: TRUFFARDIN par TRUFFALDIN (TRUFFALDIN. O l'envoyai-je
              jeune, et sous quelle conduite?)
          : de par ce (D'avoir depuis Bologne accompagn ce fils,)
  Page 127: l'hure par l'heure (Vidons, vidons sur l'heure.)
  Page 129: subtil par subtile (Dont l'oreille subtile a dcouvert
              le cas.)
  Page 141: belle par belles (Si vous leur drobez leurs conqutes
              plus belles)

  Le dpit amoureux:
  =================
  Page 169: fonds remplac par fond (Le fond de cette intrigue est
              pour moi)
  Page 179: MARINDTTE par MARINETTE
              (SCNE V.--ALBERT, LUCILE, MARINETTE.)
  Page 183: Vers de Despaurtre par Despautre (Vers de Despautre,
              en usage dans les coles)
  Page 192: vretu par vertu (Que votre fille avoit une vertu trop
              haute)
  Page 196: containte par contrainte (Et voient mettre  fin la
              contrainte o vous tes?)
          : temps par ton (Seigneur Albert, prenez un ton un peu
              plus doux,)
  Page 205: pourons par pourrons (Nous pourrons, en marchant, parler
              de cette affaire.)
          : embassadeur par ambassadeur ()
  Page 213: vous par nous (Par la raison que nous rompons ensemble)
  Page 225: veille par veuille (Et personne, monsieur, qui se
    veuille bouger,)

  Les prcieuses ridicules:
  ========================
  Page 243: bonrgeois remplac par bourgeois (GORGIBUS, bon
              bourgeois.)

  Sganarelle:
  ==========
  Page 315: Gastille remplac par Castille (DON ALPHONSE, prince de
              Lon, cru prince de Castille)

  Don Garcie:
  ==========
  Page 318: cet remplac par cette (Ah! ne m'avancez point cette
              trange maxime!)
  Page 324: se par ce (Dissiper les horreurs que ce monstre
              y fait choir.)
  Page 327: velontiers par volontiers (Je consens volontiers 
              prendre cet emploi.)
  Page 329: fortuue par fortune (Pourvu que sa fortune)
  Page 330: poisson par poison (D'une audience avide[337] avaler
              ce poison,)
  Page 331: croires par croire (Que, pour les croire trop, ils ne
              t'imposent rien,)
  Page 332: regard par regards (Mritez les regards que l'on...)
          : rendent par rende (Et veut bien que son fils nous rende
              nos sujets;)
  Page 333: arrach par arrachs (Et, dans les murs d'Astorgue
              arrachs de ses mains,)
  Page 353: loins par loin (N'tendons pas plus loin un discours
              qui me lasse)
  Page 363: loyaut par dloyaut (Avec plus d'artifice et de
              dloyaut?)
  Page 369: Avalar par Alvar (Don Alvar sort.)
  Page 372: Nous par Vous (Vous me rendrez justice en croyant
              que mon coeur)
  Page 375: maintenaint par maintenant (D'autres soins maintenant
              occupent ma pense)





End of the Project Gutenberg EBook of Molire, tome premier, by
Jean-Baptiste Poquelin Molire

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIRE, TOME PREMIER ***

***** This file should be named 40086-8.txt or 40086-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/0/0/8/40086/

Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by The
Internet Archive/Canadian Libraries)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
