The Project Gutenberg EBook of Le Bilan du Divorce, by Hugues Le Roux

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Title: Le Bilan du Divorce

Author: Hugues Le Roux

Release Date: June 26, 2012 [EBook #40085]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BILAN DU DIVORCE ***




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et n'a pas t harmonise.




     LE

     BILAN DU DIVORCE




CALMANN LVY, DITEUR


DU MME AUTEUR

Format grand in-18.

     TOUT POUR L'HONNEUR                         1 vol.

     MARINS ET SOLDATS                           1 --

     LES MONDAINS                                1 --

     GLADYS                                      1 --

     CONFIDENCES D'HOMMES                        1 --

     NOTES SUR LA NORVGE                        1 --

     LE FESTJADOU                               1 --

     JE DEVIENS COLON                            1 --

      MON PASS                                 1 --

     LES AMANTS BYZANTINS                        1 --

     NOS FILS (_Que feront-ils?_)                1 --

     NOS FILLES (_Qu'en ferons-nous?_)           1 --

     JEUNES AMOURS                               1 --


_L'POPE DU SUD_:

     LE MATRE DE L'HEURE                        1 --

     GENS DE POUDRE                              1 --


_Pour paratre prochainement_:

     LE FILS A PAPA                              1 --


Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous les pays, y
compris la Sude, la Norvge et la Hollande.

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20, PARIS.--20354-9-99.--(Encre
Lorilleux).




     BIBLIOTHQUE CONTEMPORAINE

     HUGUES LE ROUX

     LE BILAN

     DU DIVORCE

     [Illustration]

     PARIS

     CALMANN LVY, DITEUR

     3, RUE AUBER, 3

     1900




     A

     MAITRE HENRI COULON

     A l'auteur du _Divorce et de la Sparation de corps_.

     _SON AMI_

     H. L. R.




PRFACE




     Mon cher ami,

Les hommes de bonne foi et de libre discussion finissent toujours par
s'entendre.

Vous tes un adversaire du divorce, je suis un de ses partisans; nous
avons, l'un et l'autre, discut et apprci les raisons pour et
contre; et, en dernire analyse, nous arrivons, chacun de notre ct,
 la conclusion que je prconise comme la seule possible.

Si bien, que partis de points diamtralement opposs, et semblant
devoir nous loigner l'un de l'autre, la rsultante de nos efforts est
la mme.

N'est-ce pas la dmonstration logique de la ncessit d'une rforme et
d'une rforme dans le sens que vous indiquez?

C'est,  mon avis, le plus bel loge que l'on puisse faire de votre si
intressante tude le Bilan du Divorce; et la plus belle rcompense
que vous puissiez obtenir est le rtablissement, par voie lgislative,
de ce _divorce par consentement mutuel_ que nous rclamons tous les
deux comme la meilleure solution aux unions malheureuses.

Me permettez-vous,  la tte de ce livre, de vous indiquer d'une
manire un peu complte, mes ides gnrales sur le divorce? Oui,
incontestablement, car vous aimez la discussion, vous ne craignez pas,
et pour cause, la contradiction d'o jaillit la lumire.

Le divorce, voyez-vous,--et sur ce point, je suis d'accord avec
vous,--n'est qu'un remde  un tat morbide.

Lorsque vous avez eu la fivre dans vos voyages, dans vos courageuses
chevauches sahariennes, vous dvoriez de la quinine et vous saviez le
dplorable effet que ce remde devait produire sur votre estomac.
Appelez le divorce, la quinine du mariage. Vous aurez compris ma
pense, si vous y ajoutez qu'il ne m'est point dmontr que le divorce
soit un mal plus grand que la vie en commun d'tres qui se hassent.

Le divorce n'est pas un bien, c'est un remde. Il serait prfrable
que les mariages fussent parfaits. Que le mari et la femme s'aimassent
toujours comme au premier jour. Que l'un et l'autre ne fussent jamais
que d'accord. Qu'ils adorassent leurs enfants, l'un et l'autre, et
autant les uns que les autres.

Enfin, il vaudrait mieux que l'humanit ft sans vices et sans
dfauts.

Mais... car il y a toujours un mais,  tout, ici-bas; il n'en va pas
ainsi!

Alors, on a invent, aprs l'union, la dsunion. Comme le disait
Voltaire: Le divorce est n en mme temps que le mariage.

crions-nous, si vous voulez: Triste humanit! mais ne rendons pas
le divorce responsable de tout ce qui arrive de mal dans le mariage,
comme on semble vouloir le faire maintenant. Il y avait autant de
mauvais mnages avant le divorce, en France, qu'il y en a aujourd'hui,
je le dmontrerai un jour et c'est l'hypocrisie humaine que l'on veut
prendre  l'heure actuelle pour une vrit.

Nous avons, crivait Montesquieu, pens attacher plus ferme, le
noeud de nos mariages pour avoir ost tout moyen de les dissoudre;
mais d'autant s'est desprins et relasch le noeud de la volont et
de l'affection que celui de la contrainte s'est estrcy, et, au
rebours, ce qui tint les mariages  Rome, si longtemps en honneur et
sret, feut la libert de les rompre qui voudrait; ils gardaient
mieulx leurs femmes d'autant qu'ils les pouvaient perdre; et, en
pleine licence de divorces, il se passa cinq cents ans et plus, avant
que nul s'en servist.

_Quod licet ingratum est; quod non licet acrias urit._

Alexandre Dumas fils rsume ainsi l'histoire du divorce:

Le divorce a t reconnu par Mose, consenti par Jsus, accept par
la premire glise chrtienne, conserv par l'glise catholique,
tantt sous son vrai nom, tantt sous un autre, rtabli lgalement par
Luther dans les pays protestants; par la Rvolution franaise dans la
France devenue libre.

Il a t aboli par la Restauration dans notre pays, redevenu
politiquement catholique. Redemand par la Rvolution de 1830, qui
avait de nouveau supprim la religion d'tat, repouss par la Chambre
des pairs reste catholique, rclam de nouveau par la Rvolution de
1848, refus par l'Empire ou plutt par l'Empereur, puisque l'Empire
ne faisait que ce que l'Empereur voulait et que celui-ci, dont le fils
devait tre le filleul du Pape, avait pris, ncessairement, lorsqu'il
tait prtendant, des engagements formels avec l'glise. Enfin il a
t rtabli en 1884 par la Rpublique, mue par la ncessit de
consolider le mariage branl.

On dit que le divorce est une attaque  la saintet du mariage, qu'il
amne le renversement de la famille et la perte de la socit.

Eh bien, ce n'est pas vrai.

Ne nous traitez pas trop de vicieux, de corrupteurs, d'athes, quand
nous essayons d'tayer le mariage franais, et, par des concessions
devenues de toute ncessit, de le rendre  la fois, plus solide et
plus habitable, surtout pour les femmes, les vritables martyres de
l'tat actuel des choses, soit qu'on les pouse, soit qu'on ne les
pouse pas.

Le divorce rend le mariage plus digne, plus fcond, plus souple, se
prtant mieux aux mouvements des socits nouvelles et aux besoins de
l'esprit moderne. Moins tyrannique, moins claquemur, le mariage
devient non seulement plus moral par l'quitable rpartition des
droits et des devoirs rciproques des poux, mais plus abordable, plus
attrayant, plus comprhensible, pour ceux qui ne voulaient plus y
entrer parce qu'ils le considraient,  tort ou  raison, comme une
prison ternelle.

Grce  lui, ils ont la chance de pouvoir en sortir s'ils y sont trop
malheureux, ou si, dcidment, malgr leurs efforts, ils ne peuvent y
rester.

Ils le trouvent enfin compatible avec les conditions humaines, et
c'est bien juste, puisque, aprs tout, nous sommes des hommes et que
nous habitons la terre et non le ciel.

On ne sortira pas de ce dilemme:

Ou cette espce de papillonne qui pousse les hommes et les femmes  se
prendre et  se quitter--malgr les lois qui le leur dfendent--est le
rsultat fatal, et sans inconvnient, des erreurs impossibles  viter
dans le mariage--et alors pourquoi donner des inconvnients graves 
ce qui n'en aurait pas sans les entraves qu'on y apporte?

Ou bien, cette papillonne est un mal auquel il est urgent de
remdier. Et alors, il est ncessaire de le laisser s'taler
librement; car c'est seulement, lorsqu'on connatra l'tendue du mal,
qu'on comprendra la ncessit d'y porter remde et qu'on trouvera dans
l'opinion publique, agissant sur l'homme, comme elle agit de nos jours
sur la femme, le seul remde possible et efficace. Ainsi s'exprime
Naquet et il a raison.

Le mariage, mme indissoluble, n'est pas un lien pour ceux qui veulent
le rompre et dont les moeurs sont drgles. La libert absolue
n'est pas un obstacle  la fidlit et  la constance; bien plus, 
notre avis, la libert est une cause de constance; grce  elle, les
poux sont obligs de veiller sur leur conduite, et il rsulte de la
crainte de l'abandon, une foule de concessions et de prvenances
rciproques qui peuvent rtablir l'harmonie dans les mnages les plus
troubls.

Il ne faut, d'ailleurs, pas attacher  la loi une puissance qu'elle
n'a pas. Ce qui oblige les poux  vivre ensemble, ce ne sont pas les
principes crits dans le Code, c'est leur amour rciproque ou, tout au
moins, ce sont l'estime et l'amiti, nes de la cohabitation, qui fait
apparatre les dfauts, mais aussi les qualits;--ce sont les
difficults de la vie matrielle, la situation occupe dans la
socit, et aussi, et par-dessus tout, l'amour pour les enfants auquel
on est dispos  faire les plus grands sacrifices. Par le divorce,
aucun de ces lments si puissants  maintenir la vie conjugale ne
disparat, bien au contraire, il les consolide, il les fortifie.

Le divorce est une institution conforme aux principes de la libert
individuelle qui devraient former la base de notre droit public, qui
sont senss le faire, et sur lesquels nous ne saurons jamais trop
insister, estimant qu'ils sont ncessaires  la vie de la socit
moderne.

L'indissolubilit du mariage est la ngation de la libert
individuelle, elle rentre dans ces contrats personnels, aujourd'hui
heureusement disparus, qui permettaient l'esclavage et les voeux
ternels.

On ne pourrait la maintenir, tellement elle semble exorbitante et
contraire aux principes fondamentaux de nos civilisations modernes,
que si un intrt social d'un ordre suprieur tait en jeu. Il n'en
est rien.

La famille, et, par suite, l'ordre social, trouvent au contraire dans
sa suppression des garanties qui leur manquaient.

Pour nous en convaincre, nous n'avons qu' nous rappeler que le
divorce, aprs avoir exist de longues annes en France, y est
rtabli depuis quinze ans, sans que ni la famille, ni l'ordre social
en aient souffert. Pour nous confirmer dans notre opinion, jetons un
regard autour de nous et nous nous apercevrons que tous les pays o le
divorce a droit de cit--et ce sont les plus nombreux--prsentent, au
point de vue social et au point de vue familial, les symptmes les
plus rassurants. Le divorce n'a donc point pour effet de dtruire la
famille, et la famille est absolument intresse  sa prsence dans
nos lois.

Dans votre livre si document, vous avez relev avec un soin jaloux
tout ce que l'on peut dire sur le divorce.

Laissez-moi vous indiquer que l'on pourrait  chaque ligne remplacer
le mot divorce par les mots sparation de corps; ce qui revient 
dire que tous les griefs accumuls contre le divorce, le sont
galement contre les sparations de corps.

Pour tre logique, il faudrait proscrire l'un et l'autre moyen de
dissoudre le mariage. C'est la thse de l'absolu. Elle a t soutenue
brillamment par des moralistes, par des philosophes, tels que
Proudhon; mais htons-nous d'ajouter que jamais personne n'a song 
l'appliquer dans aucune lgislation, depuis que le monde existe, et
que l'glise elle-mme, le vritable champion de l'indissolubilit, a
toujours admis au moins la sparation de corps et un rgime
extrmement large de causes, de nullits de mariage.

La question ne peut donc pas se poser sur ce terrain, et l'on revient
fatalement  la proposition suivante:

Quel est le rgime prfrable, du divorce ou de la sparation de
corps?

Je rponds, sans hsitation, le divorce et la sparation de corps, 
cause de mon grand dsir de libert; j'ajoute cependant que, si l'un
des deux devait disparatre, ce serait incontestablement la sparation
de corps et voici pourquoi:

Je vous ai dj indiqu que la sparation de corps avait tous les
inconvnients du divorce: je vais maintenant vous montrer qu'elle en a
d'autres.

Voici comme s'exprime M. de Marcre, dans son rapport sur le
rtablissement du divorce:

La sparation de corps, c'est le drglement de la vie ou le clibat
forc, c'est--dire un tat contraire, soit aux lois sociales, soit 
la nature humaine. Que si, cdant  des impulsions presque
irrsistibles, les poux crent, chacun de leur ct, des liaisons,
non reconnues par les lois et condamnes par les moeurs, quelles
sources de douleurs secrtes! Quelles amertumes,  ct des
consolations que des mes, trop faibles pour faire le sacrifice de
leur tre et s'immoler sur l'autel d'une fidlit hroque, auront
recherches! Que s'ils demeurent dans l'isolement, quel dsert pour
eux que la vie; quelle scheresse pour des coeurs obligs de
refouler les sentiments et les besoins les plus imprieux; quelle
situation pnible, pour la femme surtout, qui souffre galement et de
la malignit publique et de la compassion qu'on ne lui pargne gure!

Cette libert mme que la loi avare leur offre, est menteuse. Ces
poux se surveillent, se poursuivent de leur haine. Ni dignit, ni
scurit pour l'un et pour l'autre. La loi prtend les maintenir dans
un tat honorable et la socit les repousse.

Le divorce, lui, les replace dans un tat acceptable, puisque la loi
consacre les liens nouveaux qu'ils pourront former. Il substitue la
ralit au mensonge, et, en rendant les poux  eux-mmes, il leur
permet de regagner la considration du monde par l'usage qu'ils feront
de leur libert reconquise. La sparation au contraire les maintient
dans l'impossibilit d'une rhabilitation ou dans l'inexorable
situation d'un malheur immrit et sans fin. Le divorce, a dit madame
de Stal, laisse la possibilit de trouver le bonheur dans le devoir.

Maintenant occupons-nous des enfants.

Le sort des enfants est aussi malheureux depuis le divorce qu'il
l'tait avant: il n'est pas pire, et je ne sais s'il n'est pas
meilleur. Le public apprciera.

Examinons d'abord la situation lgale, Un jour, une femme et moi,
nous venons dire  la loi: Nous voulons, madame et moi, monsieur et
moi, faire une association publique et prive, passer un contrat
d'union, nous permettant de porter le mme nom, d'avoir des intrts
communs, de recourir  toi, lorsque notre association lgale sera en
pril, du fait d'un tranger ou du fait de l'un de nous deux; quels
sont les devoirs que tu exiges de nous, en change des droits que nous
te demandons volontairement?

La loi rpond:

Je puis vous unir et vous protger aux conditions suivantes:

Toi, homme, tu devras assistance et protection  cette femme.

Toi, femme, tu devras soumission et obissance  cet homme.

Vous vous devez fidlit l'un  l'autre.

Femme tu seras force d'habiter sous le mme toit que ton mari.

Homme, tu devras pourvoir aux besoins de cette femme, et la recevoir
toujours sous ton toit.

Consentez-vous  ces conditions?

Oui.

Vous tes unis.

     ALEXANDRE DUMAS FILS.


Des enfants qui peuvent rsulter de cette union, la loi ne dit pas un
mot,  moins que les enfants n'aient prcd le mariage et que les
poux ne veuillent les lgitimer, auquel cas elle dclare que, par le
prsent acte, elle reconnat comme lgitimes les enfants ns des
oeuvres des deux poux antrieurement au mariage.

La loi n'a aucune sensibilit, ni dans le dcret ni dans l'excution.

Elle n'a pas  se proccuper des intrts moraux des enfants. Les
enfants sont pour elle, des citoyens comme les autres.

S'ils ont  rclamer, ils rclameront, et justice leur sera, ou non,
rendue. Si les enfants rsultent du mariage, certains articles de la
loi, non noncs dans le contrat matrimonial, rgleront les droits de
ces enfants comme consquence dudit contrat.

Les lgislateurs laques, quand ils donnent pour raison de
l'indissolubilit du mariage l'intrt des enfants, savent
parfaitement que cette raison n'est pas de logique lgale, puisque,
dans aucun cas, la loi n'a prventivement souci de ceux qu'ils
invoquent.

Dans ces observations si prcieuses, qui se trouvent dans votre
chapitre XIII le divorce dans le peuple, M. Adolphe Guillot de
l'Institut, pour lequel j'ai le plus profond respect et la plus grande
admiration, nous a dmontr que le cabaret et la promiscuit nocturne
taient les causes essentielles du malheur des mnages dans le
peuple. Je suis entirement de son avis, et cette promiscuit nocturne
et ces cabarets existaient avant comme aprs le divorce. Rien n'est
donc chang. Mais, ajoutez-vous, l'ide de divorce a t dterminante
de la rupture des mnages ouvriers. Ici je m'insurge. On ne peut, sans
parti pris, faire dater de 1884, vote de la loi du divorce, le dsir
de l'ouvrier de changer sa femme. S'il y a un milieu o le divorce n'a
caus aucun trouble et n'a amen aucune perturbation, c'est
incontestablement le milieu ouvrier. Bien avant 1884, M. Guillot
lui-mme en fournit l'indication, l'ide de libert et de changement
existait dans le peuple. Je ne serai dmenti par aucun de ceux qui ont
frquent les grandes villes et les centres laborieux, en affirmant
que jamais la proccupation du jugement qui devait rendre la libert
rgulirement  un homme ou  une femme, ne les a empchs, l'un et
l'autre, de se quitter s'ils avaient assez l'un de l'autre. Le sort
des enfants tait-il donc prfrable alors, parce qu'il n'y avait pas
un jugement prononant la dsunion et parce que l'un et l'autre
avaient repris leur libert sans jugement?

Le divorce, mon cher ami, n'a aucune influence sur le peuple, parce
qu'il n'a, comme le mariage, hlas! d'intrt que pour ceux qui
possdent et qui ont des droits  rgler.

Dans la classe ouvrire, le sort des enfants tait malheureux
autrefois comme il l'est aujourd'hui; sauf le cas qui tait inconnu
avant la loi sur le divorce, o le mari ou la femme non coupable se
reconstitue un foyer. L les enfants sont plus heureux que dans les
unions libres qui suivaient les sparations de fait du temps pass.

Chez les paysans, la question ne se pose pas. On ne divorce pas, on ne
se spare pas. Quand on est las l'un de l'autre on s'assassine, ou
l'on continue de vivre ensemble en se dtestant, pour le plus grand
malheur des enfants auxquels on donne un dtestable exemple. Et si
l'on agit ainsi, c'est pour ne pas partager le peu qu'on a et dans
l'espoir d'avoir la grosse part en survivant  son conjoint.

Parlons alors de la classe o le divorce a une importance parce que
l'on a des intrts d'argent  dbattre.

Ici, on se sparait de corps autrefois. On ne vivait pas plus
chastement pour cela aprs la sparation et l'enfant assis au foyer
illgitime ne pouvait pas recevoir un bien bon exemple. Il est entendu
qu'il y avait des exceptions pour confirmer la rgle.

Aujourd'hui, on divorce; la situation de l'enfant est sensiblement la
mme qu'au temps de la sparation de corps, si les poux divorcs se
contentent de se mal conduire. Mais elle n'est pas pire, et il est
permis  ces poux qui ne pouvaient s'entendre de trouver des coeurs
mieux faits pour les comprendre et de reconstituer une nouvelle
famille, heureuse et honnte, au foyer de laquelle l'enfant sera mieux
que ne pouvait l'tre le plus favoris des enfants dans le concubinat
qui rsulte presque fatalement de la sparation de corps.

Mais dira-t-on, ces nouvelles unions produiront des enfants. La
jalousie, la martrie, la partrie, natront au sein de ces nouvelles
familles? D'o graves inconvnients pour les enfants de la premire
union.

Dtestable raison qui ne supporte pas l'examen.

Le concubinat d'tres jeunes est aussi fcond que le mariage le plus
lgitime. Le sacrement ne rend pas prolifique. Aujourd'hui, grce  la
permission d'une union lgitime, on a la possibilit d'une famille
lgitime, o les droits de chacun seront sauvegards. Autrefois, le
concubinat produisait une famille illgitime, sans droit en apparence,
plus dangereuse et plus arme malgr la loi, pour ceux qui connaissent
le coeur humain, si libre, si indisciplin qu'aucun frein ne peut le
retenir. Les enfants illgitimes en lutte avec les enfants lgitimes,
conflits d'affection, conflits d'intrts, voil ce que produisait
l'ancien rgime de la sparation de corps. Que l'on juge maintenant si
j'avais raison de dire que sur ce point des enfants, on est comme sur
les autres souverainement injuste en accusant le divorce d'avoir cr
une situation dangereuse.

Le sort des enfants, en cas de divorce, est sensiblement approchant de
leur sort dans le cas d'un second mariage aprs la mort d'un des poux
et alors comme le dit Naquet: Ou les secondes noces sont un mal
absolu pour les enfants, et non content de proclamer l'indissolubilit
du mariage, le lgislateur aurait d,--comme le conseille le fondateur
du positivisme, Auguste Comte,--dcrter le veuvage perptuel: ce
dcret, qui aurait impos la solitude et la chastet aux veufs,
n'aurait certainement pas t vexatoire  un plus haut degr que celui
qui les impose aux spars de corps; et les enfants de ces derniers ne
sont pas moins intressants que ceux des premiers.

Ou bien, les secondes noces nous prsentent plus d'avantages que
d'inconvnients; c'est l'opinion du lgislateur qui les a permises en
cas de dissolution du mariage par la mort; et alors pourquoi ne pas
reconnatre que les mmes avantages peuvent se prsenter lorsqu'il
s'agit d'poux dont la brutalit, la violence ou simplement
l'incompatibilit de caractre ont rendu la vie commune impossible?

Il n'y a pas de moyen terme, si la loi veut tre logique, elle doit
proclamer le divorce ou dcrter le veuvage perptuel.

Enfin, ainsi que le fait judicieusement observer M. Lon Richer, on ne
tient ordinairement compte, lorsqu'on raisonne de l'intrt des
enfants, que de ceux qui taient ns au moment de la sparation; on ne
tient aucun compte des enfants  natre.

L'indissolubilit du mariage et le rgime de la sparation de corps
sacrifient absolument ces malheureux enfants, c'est donc la socit
qui, si le divorce n'existait pas, crerait au nom de ses prtendus
principes moraux, toute une catgorie de btards maltraits par la
loi, puisque ces enfants, ns aprs la sparation de corps, ne peuvent
tre qu'adultrins.

Voil vraiment la morale publique et l'intrt de toute une catgorie
d'enfants singulirement protgs! Dans ce cas la loi outragerait la
morale, et mconnatrait incontestablement l'intrt des enfants.

Reste l'argument tir du domaine de la religion.

Celui-l,  proprement parler, n'existe pas. Le divorce n'est pas
obligatoire, et les catholiques dignes de ce nom sont absolument
libres de n'en pas user. Ce n'est pas le divorce que l'glise
catholique interdit, en France; c'est le remariage qui, selon elle,
constitue un adultre. L'glise n'a d'ailleurs pas  se proccuper de
la rupture d'un contrat civil qu'elle ne reconnat pas. Le mariage
civil n'est rien pour elle. Les poux ne sont vritablement unis que
par le sacrement qu'elle leur donne. Or, il n'y a pas de tribunaux
civils qui puissent dtruire ce que l'glise a fait dans cet ordre
d'ides.

Enfin, la sparation de corps tant maintenue, et possdant depuis la
loi de 1893 tous les avantages qui peuvent rsulter du divorce, sauf
la facult de contracter une nouvelle union, la conscience des
catholiques doit tre rassure.

Je ne voudrais point ressusciter les vieilles discussions, mais qu'il
me soit permis de rappeler, en passant, que l'glise catholique n'a
pas t de tout temps aussi intolrante qu'aujourd'hui  l'gard du
divorce; que,--notamment pendant toute la dure du premier
Empire,--les prtres ont bni les poux divorcs; qu'ils les bnissent
dans certain pays qui est prs de nous, qui est bien catholique, la
Belgique, et aussi dans tous les pays o les catholiques sont en
minorit et o le divorce est admis.

Les catholiques ayant ainsi satisfaction, il faut reconnatre que, au
contraire, le mariage indissoluble viole la libert du juif et du
protestant, dont la religion admet le divorce et la libert du
libre-penseur qui n'a aucune religion.

Aussi, estimons-nous que l'objection tire du droit canonique contre
le divorce ne peut plus tre soutenue, et que les vrais lments de
discussion sont ceux dont nous nous sommes dj occups, qui ont trait
 l'intrt des moeurs en gnral,  l'intrt de la femme, 
l'intrt des enfants.

Mais tout ceci discut, il n'en reste pas moins,--comme vous le faites
clairement apparatre dans votre travail, o vous montrez avec tant de
verve les inconvnients du divorce, que cette institution demande au
point de vue lgislatif de profondes modifications; c'est l o nous
nous rencontrons et o un accord pourra s'tablir entre nous.

Ce n'est pas seulement le divorce qui a besoin d'tre modifi; c'est
d'abord et avant tout le mariage moderne tel que nous le comprenons.
Pour divorcer, il faut tre mari, si l'on s'est bien mari, il y a
beaucoup de chance pour qu'on ne soit pas oblig d'avoir recours au
remde qui est le divorce.

Comme vous le dites si bien:

Jamais on n'a mis dans le mariage, moins d'amour, moins de raison,
moins de tolrance, moins d'esprit chrtien de sacrifice. Jamais on
n'y a accoupl tant d'apptits de jouissance, tant d'ignorances
morales, et, sous couleur de culture de l'individu, tant de
perversits gostes. Voil une phrase  laquelle il n'y a rien 
changer et  laquelle je vous demande d'ajouter: Jamais le mariage n'a
t autant une question d'argent. Je parle toujours dans les milieux
o le divorce a une importance.

Comme l'a crit M. Andr Weiss:

Si les jeunes gens fuient le mariage pour se livrer  de faciles
plaisirs, c'est parce que leur gosme s'effraie des devoirs et des
responsabilits qu'il porte avec lui. Ce qu'il faut veiller, ce qu'il
faut dvelopper en eux, en chacun d'eux, c'est prcisment le
sentiment de ces devoirs qui sont sa destine et sa grandeur.

C'est dans cet ordre d'ides qu'il faut chercher et l'on trouvera.
C'est ce qui me pousse  prconiser une refonte de notre systme du
rgime matrimonial, qui, je l'espre, amnera une diminution de
l'importance de l'argent dans l'union des sexes. Je vous signale
seulement, sans vouloir insister ici, ce que j'tudie et ce que je
formulerai bientt dans un projet de loi qui assurera plus de dignit
 notre mariage moderne.

Mais je m'gare, revenons au divorce.

Ici la premire rforme qui s'impose, celle sur laquelle doivent
porter tous nos efforts actuels, est bien celle que vous prconisez,
le _rtablissement du divorce par consentement mutuel_, entour de
toutes les garanties lgales qu'un acte semblable impose.

Quand nous demandons le divorce par consentement mutuel, nous ne
dfendons pas une loi qui permette aux poux de ne voir dans le
mariage qu'une union passagre, qu'un lien lgitime qu'ils peuvent
rompre  tout instant, pour en former un autre, tout aussi lgitime.
Ce que nous voulons simplement, c'est que la dignit, la libert, la
conscience, la valeur morale, sociale, relle, effective de la
personne humaine, soient consacres et respectes dans l'engagement du
mariage, comme dans tous les autres engagements; nous voulons que la
loi tienne compte dans ce contrat, de certaines ventualits
prjudiciables  l'une des deux parties contractantes, quelquefois aux
deux, comme elle le fait dans tous les autres contrats; nous voulons
que, dans ce commerce suprieur, des mes et des corps, des
intelligences et des sentiments, dont nous sommes loin de nier la
saintet, quand on la rencontre, il y ait au moins les mmes garanties
que dans le plus vulgaire commerce matriel. Voil ce que nous
voulons.

coutez la justification du divorce de consentement mutuel par un
homme dont personne ne contestera l'autorit et la science.

Treilhard, lors de la discussion du Code civil, s'exprima en ces
termes:

Citoyens lgislateurs, parmi les causes dtermines de divorce, il en
est quelques-unes d'une telle gravit, qui peuvent entraner de si
funestes consquences pour l'poux dfendeur (telles par exemple que
les attentats  la vie), que des tres, dous d'une excessive
dlicatesse, prfreraient les tourments les plus cruels, la mort
mme, au malheur de faire clater ces causes par des plaintes
judiciaires.

Ne convenait-il pas, pour la sret des poux, pour l'honneur des
familles toujours compromis--quoi qu'on puisse dire--dans ces fatales
occasions, pour l'intrt mme de toute la socit, de ne pas forcer
une publicit non moins amre pour l'innocent que pour le coupable?

L'honntet publique n'empcherait-elle pas une femme de traner 
l'chafaud son mari, quoique criminel? Faudrait-il aussi toujours et
ncessairement, pour terminer le supplice d'un mari infortun, le
contraindre  exposer au grand jour des torts qui l'ont bless
cruellement dans ses plus douces affections et dont la publicit le
vouera cependant  la malignit publique? L'injustice, sans doute est
ici du ct du public; mais se trouve-t-il beaucoup d'hommes assez
forts, assez courageux pour la braver? Est-on matre de dtruire tout
 coup le prjug, et ne faut-il pas mnager un peu, l'empire de cette
opinion, quelquefois injuste, j'en conviens, mais qui peut aussi, sur
beaucoup de points, atteindre et fltrir, quand elle est bien dirige,
des vices qui chappent  la poursuite des lois? Si le divorce pouvait
avoir lieu, dans des cas semblables, sans clat et sans scandale, ce
serait un bien, on serait forc d'en convenir.

Ces arguments sont sans rplique. Je suis plus hsitant je l'avoue,
sur une proposition inspire de la lgislation de 1792 qui a t
prsente dans son premier projet par Naquet et que de bons esprits
voudraient voir reprendre; il s'agit du divorce provoqu par la
volont persistante d'un seul des poux.

Je craindrais qu'un semblable principe ne ft contraire  l'essence
mme du mariage, qui, form par le consentement de deux personnes, ne
me semble pas,--sauf les cas de violations du contrat,--pouvoir tre
dissous par la volont d'un seul.

Cependant il y a bien  dire ici encore et j'avoue que le raisonnement
si serr de M. Lon Richer dans son livre _Le Divorce_ m'meut et me
trouble.

Le devoir, dit-il, veut qu'un homme, qu'une femme,  qui rpugnent
les obligations conjugales, ne reste pas soumis honteusement aux
servitudes (ce ne sont plus que des servitudes) qu'impose forcment la
cohabitation. Et je parle en m'exprimant ainsi, non seulement au nom
du devoir, mais encore au nom du devoir religieux.

J'ajoute que je parle au nom de la pudeur.

Pas plus, entendez-vous bien, que vous n'tes tenu par bont de
coeur, d'pouser l'homme ou la femme qui vous aime, mais que vous
n'aimez pas, je ne vous regarde comme obligs de rester la femme ou
le mari de l'tre que vous avez cess d'aimer, que vous hassez
peut-tre.

L'amour seul enlve aux relations sensuelles le caractre de
brutalit et de dbauche, les moralise et les purifie.

Ds qu'un homme se donne  une femme, ou une femme  un homme sans
amour, avec un sentiment de rpulsion, quand bien mme ce serait par
dvouement, il y a prostitution, dgradation.

Et il ajoute:

Si les obligations de la parent sont grandes, ce que je ne nie pas,
vous n'avez  vous proccuper que d'une chose: la manire dont je les
remplirai.

Pourvu que je ne dserte pas la tche qui m'incombe, le droit que je
possde, et que vous ne pouvez me contester, de disposer de mes
affections, de ma personne, reste entier. Il ne faut pas, sous
prtexte du droit de l'enfant, annuler le droit du pre, fouler aux
pieds celui de la mre. Un droit en vaut un autre. Et si l'enfant est
garanti, la socit n'a rien  demander de plus.

loquentes paroles, profondes penses qui portent  rflchir. Elles
sont capables de nous dterminer prochainement  appuyer cette
rforme. Toutefois il faut y songer lentement, et je ne crois pas
d'ailleurs que le moment soit opportun pour la rclamer.

Pardon de cette prface trop longue.

     Votre

     HENRI COULON.

     Planchu-Bas, 27 aot 1899.




LE BILAN DU DIVORCE




I

MTHODE


Une enqute sur les destins que l'volution sociale rserve aux filles
de bourgeoisie, aboutit  rechercher les causes de ce qu'on nomme
autour de nous: la crise du mariage.

Je me propose d'examiner dans ce petit livre si le divorce a quelque
responsabilit dans ce refroidissement pour les justes noces qui
semble une tendance fcheuse de nos jeunes contemporains.

Au cours de causeries dont le mariage faisait les frais, des
personnes informes et qui rflchissent m'ont plus d'une fois
dcouvert cette inquitude:

--tes-vous sr que le divorce ne soit pas une des causes les plus
srieuses de la tideur que notre jeunesse professe  l'endroit du
mariage?

Je m'avisai que cette question me prenait au dpourvu. Je ripostai
donc--c'est l'usage en pareil cas--par une interrogation. Elle demeura
sans rponse satisfaisante. Mes interlocuteurs, gens de bonne foi,
convinrent que nous tions sans renseignements prcis sur les effets
matriels de cette loi du divorce, qui pourtant fonctionne chez nous
depuis pas mal d'annes. J'en ai conclu que beaucoup d'honntes gens
pourraient bien tre aussi ignorants que nous et que, sur cette
matire--comme sur d'autres, hlas!--chacun avait d se former une
opinion, sans examen, avec les prjugs de sa foi, ou simplement ses
gots.

J'apporte ici le rsultat tel quel des recherches auxquelles je me
suis livr, pour sortir d'ignorance. Il ne s'agit pas d'tudier, dans
ces pages, si la loi du divorce tait opportune, si elle est morale ou
immorale, ni de rouvrir un dbat qui est fait pour passionner. Que le
divorce nous sduise ou qu'il nous dplaise, il faut le traiter comme
un fait, puisqu'il existe. Dans cette intention, je n'ai point crit
en tte de cette tude: _Du divorce_, ce qui et t singulirement
ambitieux, mais bien: _Bilan du divorce_. J'ai recherch quelle
tait la frquence moyenne du divorce, s'il croissait d'une faon
anormale ou s'il demeurait une exception. Je me suis demand quels
taient ses motifs les plus frquents, apparents ou rels. J'ai
cherch  distinguer les milieux o le divorce se produisait le plus
volontiers; quelle influence exeraient, sur sa frquence, les
origines de race, les cultures religieuses, la pratique des
professions. J'ai tch de dterminer,--non plus d'aprs des
conjectures, mais d'aprs des faits observs sans passion,--quelles
taient les consquences du divorce au point de vue de la vie
ultrieure du mari, de la femme, des enfants. Enfin, m'orientant
d'aprs ces renseignements, j'ai tent, pour conclure, d'indiquer
quelles seront parmi nous les formes de l'volution du divorce, ses
transformations probables, ses chances de dure.

Comme il s'agit de constater et non de discuter, je demande la
permission de mettre de ct mon sentiment personnel. Je ne dissimule
pas, d'ailleurs, que le divorce me dplat, sans doute parce que j'ai
t lev dans la religion catholique et parce qu'il me semble une
prime donne  cette lgret de dcision,  cette faiblesse irritable
que je tiens pour une des marques les plus certaines de notre mauvaise
sant physique et intellectuelle. Je conois fort bien que d'aucuns
aient l-dessus une autre vue que la mienne. Je leur demande, dans
l'occasion, de faire table rase de leurs opinions prconues, comme de
mon fait je m'en dpouille. Si je m'avise que, loin de dtourner nos
contemporains du mariage, le divorce semble au contraire les y
encourager par la facilit qu'il leur donne de sortir d'une erreur
trop fcheuse, je le dirai sans hsitation. Si la comparaison des
statistiques et des renseignements recueillis me conduit  cette
certitude que le divorce effraye beaucoup de familles franaises et
qu'il a jet sur le mariage une relle dfaveur, je l'affirmerai sans
crainte d'tre maltrait par ceux que cette conclusion dsobligera.
Nous ne voulons faire la cour  personne aux dpens de la Vrit.




II

QUELQUES CHIFFRES


Quand, aprs les orageuses discussions dont tout le monde a conserv
le souvenir, le divorce fut enfin tabli en 1884, beaucoup de gens qui
l'avaient combattu s'tonnrent de constater que, contrairement 
leurs prvisions pessimistes, la face de la France n'en tait point
change.

On avait dit:

--La famille sera disloque!

Or, s'il est manifeste que les liens de tendresse conjugale,
paternelle, filiale ne vont pas en se resserrant, et que l'autorit
du chef de famille,--comme mari et comme pre,--ne s'accrot pas 
mesure que le sicle vieillit, on a universellement le sentiment que
le divorce n'est pour rien dans cette volution des moeurs. D'autre
part, ceux qui circonscrivent leur observation aux milieux mondains
ont vu si peu de personnes se servir de la licence accorde par la
loi, qu'ils se sont un instant demand si, en attaquant le divorce,
ils ne s'taient pas battus contre un moulin  vent.

On a chang de ton quand parurent les statistiques qui publiaient les
rsultats d'une premire anne d'exercice de la loi. On ne s'avisa pas
que c'tait la liquidation de plus de quatre-vingts ans de sparations
de corps, sans compter les mauvaises humeurs plus rcentes qui,
sentant la rforme dans l'air, s'taient rserves pour faire
explosion le jour mme de son triomphe. Il suffit, pour s'en
convaincre, de jeter un coup d'oeil sur la statistique. Dans son
scrupule, elle indique les ges moyens et les ges extrmes des
divorcs. Elle a constat que des poux ayant dpass soixante-quinze
ans demandaient que l'on transformt en divorce des sparations
vieilles d'une quarantaine d'annes. Des nonagnaires ont tenu 
reprendre leurs noms de demoiselles, et leurs vieux maris ne s'y sont
pas opposs.

Ces dtestables Philmons auraient vainement tent d'tre une fois de
plus dsagrables  leurs antiques Baucis. Tous les poux que la loi
de 1884 trouva spars de corps depuis trois annes ont eu la
latitude, par une procdure spciale et fort aise, dite de
conversion, de transformer leur sparation en divorce. Beaucoup en
ont us; les totaux des statistiques en furent enfls d'autant.

Cette mesure conduisit mme  dcouvrir--comment dire?--une innocente
supercherie dont messieurs les avous s'taient rendus coupables,
vis--vis d'un nombre assez considrable de spars auxquels la loi
les avait autrefois contraints de fournir gracieusement leur
assistance.

On sait que l'assistance judiciaire est accorde  toute personne qui
paye moins de quatre cents francs de loyer. C'tait le cas d'une
multitude d'poux, sortant des milieux populaires ou d'infime
bourgeoisie; n'ayant  dbattre entre soi nulle question d'intrt,
puisque l'argent leur faisait dfaut; ils cherchaient seulement, dans
la sparation de corps, l'autorisation d'habiter, en toute
tranquillit, chacun chez soi,  l'abri l'un de l'autre. Il semblait 
ces personnes naves que cette permission leur tait confre  partir
du moment o le magistrat devant lequel elles avaient paru pour la
formalit de la conciliation leur avait dclar:

--Je vous autorise  vivre chacun de votre ct, isols.

Les avous se gardaient bien de dtromper une si parfaite candeur.
Ces messieurs ont une rpugnance congnitale pour la procdure qui ne
rapporte rien. Donc ils avaient imagin de simplifier celle-l. Ils
l'arrtaient, par mesure d'intelligente conomie, au moment de
l'ordonnance.

Ils disaient  leurs clients d'occasion:

--Eh bien, c'est fini!... Retournez-vous-en chacun chez vous... Vous
tes spars!...

Comme il n'y avait pas de questions d'intrt  dpartager, il n'y
avait pas de liquidation. Les assists se tournaient le dos, ils se
croyaient, de bonne foi, spars.

Ils ne l'taient point.

Ils persvrrent dans leur ignorance jusqu'au jour o la loi de 1884
leur donna cette autorisation dont beaucoup d'entre eux se htrent de
profiter. Mais, ce jour-l, le pch de messieurs les avous fut
dcouvert. La loi exigeait que, pour obtenir la conversion en divorce,
le spar produist un jugement de procdure. Il ouvrit la bouche
trs grande quand on le lui rclama:

--Quel jugement?... Jamais on ne m'a fourni de jugement... On nous a
dit: Allez-vous-en chacun chez vous...

--Mais alors, vous n'tes pas spars!

--Pas spars?...

Il fallut recommencer toutes les procdures comme si de rien n'tait,
et les avous furent punis par o ils avaient pch.

Cette anecdote ne donne pas seulement satisfaction  l'instinct secret
qui nous porte  souhaiter que les coupables soient, en toutes
occasions, chtis comme ils le mritent. Elle dmontre que le
meilleur moyen de simplifier la procdure serait de la payer moins
cher. La justice sera merveilleusement prompte le jour o elle sera
gratuite.

Tous les assists qui demandent la sparation de corps ou le
divorce, et qui chargent les statistiques dans une proportion de trois
contre un, obtiennent bien plus facilement satisfaction du Tribunal
que les personnes plus aises qui ont le moyen de payer une procdure
coteuse. Avec ces petites gens, on se contente d'un rapport fourni
par le commissaire de police et gnralement inspir par le concierge
des parties:

--Le mari est ivrogne?... La femme est dbauche?... Parfaitement...

On a vu tel magistrat, ayant encore plusieurs affaires sur les bras et
s'apercevant que six heures du soir approchaient, qui a fait entrer
les tmoins tous  la fois, et qui leur a dit:

--Supposons que je vous ai entendus... Voyons!... Vous, madame, vous
reprochez  votre mari?... Vous, monsieur, vous reprochez  votre
femme?... Parfaitement!... Parfaitement!... Parfaitement!...

Ainsi il conduisait son enqute lui-mme, supposait les rponses comme
il avait suppos les interrogatoires.

Les avous des parties se dsintressaient...

Cette facilit est pour quoique chose dans l'accroissement annuel des
divorces (7.445 en 1891,--7.487 en 1892,--8.673 en 1894). On s'est
redit dans le peuple que les formalits taient aises, que la
procdure ne lambinait pas. Cela a tent beaucoup de gens.

Si les deux parties demandent l'assistance judiciaire, l'affaire peut
traner un an, tout au plus. Mais, dans la pratique, on y va plus
simplement. Le mari, contre qui le divorce est demand par la femme,
fait presque toujours dfaut. Il n'y a pas de question d'argent 
trancher. Ds lors,  quoi bon se crer des embarras? On laisse faire.
Ainsi dleste, la procdure court la poste. Un divorce d'assistance
judiciaire avec jugement par dfaut peut tre prononc en six mois,
voire en trois. Quelle tentation pour une pauvre femme que l'on
assommait de coups et dont on vendait priodiquement les meubles!

Il faut faire la part de ces facilits dans l'accroissement constant
du divorce en France. Mais la preuve qu'elles n'expliquent pas tout,
c'est que les moyennes de la sparation de corps continuent, elles
aussi, de monter, paralllement au divorce. Elles s'accroissent avec
une rgularit qui nous oblige de chercher aux mauvais mariages,  la
volont que les poux affirment d'en sortir, d'autres raisons que les
commodits offertes par la loi de 1884.

En prcisant ces motifs de leurs querelles, nos contemporains nous
fourniront un renseignement intressant sur leurs mes.




III

LES CAUSES DU DIVORCE


--Les vrais motifs du divorce?... me rpond un avocat qui a bien
contribu  faire divorcer un millier d'poux mal assortis--(cela ne
fait tout de mme que cinq cents hommes et autant de femmes). Les
vrais motifs du divorce?... Si vous interrogez la loi, elle vous
rpondra: Ce sont les excs, les svices, les injures graves et
l'adultre. Et, pour obir  la loi, les statistiques propagent ces
affirmations. Elles sont mensongres. Le vrai, le constant motif du
divorce n'est pas crit dans la loi: _c'est l'incompatibilit
d'humeur_. Les poux divorcent _ cause des dfauts de caractre qui
les rendent insupportables l'un  l'autre_. Considrez cette
proposition comme un axiome.

Je n'ai pas voulu m'en tenir  une seule affirmation. J'ai fait le
tour de mes conseils. Ces gens d'exprience ont tous approuv du
bonnet. Puis ils sont entrs dans des explications professionnelles
dont il est bon que les simples laques soient informs.

Les causes du divorce sont de deux espces: il y a les _facultatives_
et les _premptoires_.

On comprend aisment ce que ces mots veulent dire. L'_adultre du
mari_ ou de la femme, la _condamnation_ de l'un des deux poux _ une
peine infamante_ sont des _preuves premptoires_, c'est--dire qu'il
suffit d'tablir l'exactitude du fait pour que la partie, lse par
l'infidlit ou par l'indignit de son conjoint, obtienne le divorce.

Au contraire, les _excs_, les _svices_ et les _injures graves_ sont
des _causes facultatives_, c'est--dire qu'elles ne confrent pas par
elles-mmes  l'poux ls le droit de reprendre sa libert totale. La
dcision en est laisse  l'apprciation des magistrats.

Tout le monde sait--ou  peu prs--ce que l'on entend par l'adultre.
Je parle de l'_adultre lgal_; nous aurons l'occasion de le dcrire.
On est moins renseign sur la _peine infamante_. On ignore, par
exemple, que, seule, la condamnation en Cour d'assises pour crime
aussi grave que le meurtre, le faux ou le vol qualifi entrane le
divorce de droit. Le vol simple n'est pas une cause de divorce. Une
femme peut drober ce qui lui plat dans un grand magasin et se faire
condamner, sans que le mari ait le droit de la rendre  sa famille.
Il en va de mme de l'abus de confiance et--ce qui me semble plus
grave--de l'outrage  la pudeur et de l'excitation de mineures 
vous savez quoi. Pour que ce dernier pch--essentiellement
masculin--devienne une _injure grave_, il faut qu'il soit rpt.
Tout cela d'ailleurs est livr  l'apprciation du Tribunal, auquel il
n'est pas dfendu d'tre complaisant. Il n'y a pas bien longtemps,
nous avons vu condamner  trois ans de prison un banquier parisien qui
avait trouv moyen de tourner la loi sur le chef des remplois dotaux.
Sa femme, estimant que cette peine tait infamante, voulut changer de
nom. Elle demanda le divorce.

On le lui refusa.

En effet le mari ne voulait pas divorcer et le Tribunal tourna de ce
ct toutes ses indulgences. Ne vous ai-je pas dit que ce mari tait
trs parisien?

Grce  Dieu, le motif de la peine infamante est le plus rarement
invoqu de tous, par les amateurs de divorce. Il n'en va pas de mme
des excs, des svices et de l'injure grave. Ce sont l des mots qu'il
faut dfinir d'aprs les auteurs. Ils n'ont pas au Tribunal la mme
valeur que dans les romans et dans le monde.

C'est ainsi que nous nous servons trs facilement du mot _excs_
pour indiquer un lger abus. Notre docteur nous dit, en nous quittant:

--Surtout pas d'excs de table...

Et c'est une occasion de sourire.

Avec la loi de 1792, le mot excs a tout simplement remplac le mot
de crime. Dans la langue spciale du Tribunal, l'excs indique
l'attentat de l'un des poux  la vie de l'autre. Demolombe dfinit
ainsi les excs:

Des actes qui dpassent toute mesure, ou, plus prcisment, des
attentats qui compromettent la vie de celui qui en est victime.

On voit par l que dans la pense de la Loi, le mot excs dguise le
crime. Pour emprunter un exemple  l'actualit, s'il venait  tre
dmontr demain que madame X... a rellement tent d'empoisonner son
mari, celui-ci aurait les plus grandes chances du monde d'obtenir le
divorce. Je dis grandes chances, et non pas certitude. Car le
lgislateur, que nous aurons tant d'occasions de critiquer, a fait ici
une rserve qui semble noble et gnreuse:

--Les circonstances, dit-il, qui ont prcd l'attentat peuvent, dans
la plus large part, en attnuer la gravit.

Il admet que la tentative d'assassinat ne soit pas une cause
premptoire de divorce, car, derrire cet garement, on peut encore
supposer l'amour et ses reprises.

L'excs enferme le meurtre. Le _svice_ est un acte de violence qui
ne met pas en danger la vie du conjoint.

Treilhard prcise:

Il ne s'agit pas de simples mouvements de vivacit, de quelques
paroles dures, chappes dans des moments d'humeur ou de
mcontentement, de quelques refus, mme dplacs, de la part de l'un
des poux,--mais de mauvais traitements personnels, c'est--dire
d'_actes de cruaut_, de voies de fait qui ne sont pourtant pas de
nature  mettre en pril la vie du conjoint.

On me permettra d'tre discret sur l'article.

On nous a racont dernirement la macabre histoire d'une femme qui,
pour punir son mari d'actes rpts d'ivrognerie, a imagin de le
gonfler avec un soufflet par des procds qui auraient indign
l'honnte Diafoirus. Le mari, enfl comme une outre, a failli mourir
de pritonite. J'ignore s'il s'est corrig de son ivrognerie ou s'il a
demand le divorce, mais je suis sr que nous sommes l en face d'un
cas de svice grave exerc par la femme sur son mari.

Dans la plupart des occasions, c'est le mari qui exerce sur sa femme
des svices graves. Dans l'ombre de la vie conjugale, la femme est, au
pouvoir du mari, chose livre. Il fallait pourtant la protger dans
sa sant et dans son corps: c'est l'affaire des svices. Un jugement a
dclar que le fait pour un mari de bousculer la dfense des mdecins
et de poursuivre l'exercice de ses droits, en dpit de la maladie, ou
simplement de la douleur, est un svice grave. Mais toutes ces misres
font partie des secrets que l'on a de la rpugnance  taler. L'excs
est rare; le svice est presque toujours dguis; c'est dans l'injure
que l'on se rfugie.

On a dit:

Les injures sont, au moral, ce que sont au physique les svices ou
les excs.

Cette dfinition juste est insuffisante, et les auteurs discutent:

--Une _injure_, disent-ils, c'est toute expression outrageante, tout
terme de mpris qui ne renferme l'imputation d'aucun fait. A fortiori
y a-t-il injure quand il y a diffamation.

Cette dfinition, pour ainsi dire classique, s'largit singulirement
en matire de divorce. Elle devient si vague, qu'elle permet aux poux
dsireux de se tourner le dos de recourir au Tribunal, quels que
soient leurs motifs de discorde.

En ce sens, on a pu dire sans exagration:

--Verbale ou relle, l'injure est un vaste rservoir o viennent se
runir toutes les causes de divorce, non prvues par le lgislateur.

Je vous prie de vous reporter  l'axiome par lequel ce chapitre
dbute:

Les poux divorcent  cause des dfauts de caractre qui les rendent
insupportables l'un  l'autre. C'est l'incompatibilit d'humeur,
dguise sous le passe-partout de l'injure grave, qui est la cliente
attitre du divorce.

Si, d'autre part, vous voulez bien vous souvenir que l'injure--mme
grave--est un motif, non point premptoire, mais facultatif du
divorce, vous serez mieux prpars  apprcier par vous-mmes les
faits que je soumets  votre libre jugement.

Ct des plaidants:

Un homme du monde, trs connu, vient trouver un avocat de ses amis:

--Mon cher, il faut que tu me rendes un service... Je veux divorcer.

--Diable! Tu as donn des coups  ta femme?

--Tu n'y penses pas!

--Alors, vous vous tes dit des injures?

--Nous sommes des gens bien levs!...

--Ah!... ah!... Alors... comment dire?... Tu as des soupons que ta
femme...

Le mari qui veut divorcer prend un air menaant:

--Je ne suis pas en humeur de plaisanter!...

L'avocat fait le geste qui signifie:

Je donne ma langue au chat.

On lui rpond:

--Voici: ma femme et moi, nous ne pouvons plus nous supporter...

--Mais a, mon bon, c'est de l'incompatibilit d'humeur!... Et le
Tribunal ne veut pas en entendre parler!...

--Arrange-toi!

--Il y a un moyen...

--J'en tais sr!... Lequel?

--Laisse-moi ma libert... Au lieu de plaider pour toi, je plaiderai
pour ta femme,--contre toi. Nous sommes de vieux camarades, n'est-ce
pas?... Je sais comment tu vis?... Nous n'aurons pas de peine  faire
comprendre au Tribunal que tu as impos  ta femme toutes sortes
d'injures graves...

Le divorce a t prononc, et si le chass-crois, excut par un
avocat, homme d'esprit, est un fait en somme exceptionnel, tous ses
confrres savent rdiger le scnario qu'on intitule injures graves.

Cela s'appelle organiser une procdure.

Voyons maintenant le ct du Tribunal.

Puisque la loi donne aux magistrats le droit d'apprcier  leur
fantaisie la valeur des motifs injurieux, ils auraient tort de ne
point se distraire aux dpens de leurs contemporains, quand l'occasion
leur en est offerte.

Voici par exemple une jeune femme: depuis six mois qu'elle est marie,
elle a refus  son mari--sous des prtextes divers--l'usage de ses
droits. Il s'est dpit, cet homme! Il a pris la clef des champs,
et-- changeante humeur des femmes!--la rcalcitrante est dsole.

Elle fait faire  la barre, par son avocat, des offres relles:

--Nous sommes dispose, messieurs...

Comment ne pas approfondir une telle affaire? Comment retenir, contre
une femme si repentante, le chef d'injure grave?

Mais si une charbonnire se plaint de ce que son mari lui a donn des
coups de bton, on lui refuse le divorce.

Et, si elle demande pourquoi, on lui rpond:

--Parce que a se fait dans votre monde...

D'autre part, on accorde le divorce  une femme que son mari a traite
de rosse devant ses enfants et ses domestiques. On le refuse  un
mari  qui une femme a crit: Sganarelle  la craie, dans le dos,
sur son paletot, un soir qu'il allait jouer une manille  son caf. On
affirme qu'un mari n'a pas commis d'injure grave envers sa femme s'il
a crit  de vieux amis:

J'ai affect de l'aimer parce que je convoitais sa fortune et pour
payer mes dettes.

Au contraire, on est rvolt par ce propos d'alcve d'un mari peu
galant, mari sous le rgime de la sparation de biens:

--Madame, si vous vouliez me laisser toucher les loyers, mon humeur
serait toute diffrente...

Y aurait-il deux poids et deux mesures?

Nous savons tous que les magistrats franais sont incorruptibles.
Malheureusement, il n'est pas aussi dmontr qu'ils soient
dfinitivement dtachs des soucis de leur avancement et des petits
profits de la galanterie.

--Eh bien! est-ce qu'on ne s'embrasse pas? disait nagure,  une
cliente charmante, un prsident de Chambre  la Cour. Il avait promis
d'tre trs gravement touch d'une injure trs lgre.

Tirons un voile sur ces faiblesses du juge et contentons-nous de
constater sans plus de colre:

Le divorce franais est une comdie que le magistrat dnoue  son bon
plaisir.




IV

L'ADULTRE


On l'a vu, aprs la condamnation de l'un des poux,  une peine
infamante, l'adultre du mari ou de la femme est la seule cause
_premptoire_ du divorce.

Voici,  ce sujet, quelques-uns des chiffres que nous fournit la
statistique:

Adultre du mari:

     En 1891: 469
     En 1892: 569
     En 1894: 611.

Adultre de la femme:

     En 1891:  994
     En 1892: 1090
     En 1894: 1083.

La lecture de ces chiffres provoque tout d'abord ces rflexions:

On est surpris de voir que l'adultre, cause premptoire du divorce,
est si rarement invoqu par les poux et que,--lorsque le total moyen
des divorces prononcs pour excs, svices ou injures graves est de
_six mille cinq cents_ par anne,--celui des divorces prononcs pour
cause d'adultre soit bien juste de _seize cents_. videmment, ces
chiffres ne reprsentent pas le nombre rel des ruptures de mariage
dont l'infidlit conjugale est la cause. Les poux en litige ont
rpugnance ou difficult  invoquer l'adultre lgalement constat
comme cause premptoire du divorce.

Ils ont une rpugnance:

Il suffit d'avoir lu nos auteurs comiques, de Molire  Labiche, pour
se convaincre qu'en France, le mari tromp a toujours fait rire son
voisin  ses dpens. Or, nous sommes dans le pays o le ridicule tue.
J'entends dans cette classe du milieu que l'on appelait autrefois
bourgeoisie et qui incarne l'idal lgal, l'me du droit dans notre
race. Tout en haut, et tout en bas, il semble que ce sentiment de
ridicule s'affaiblisse. En bas, parce qu'on ignore le droit et que
l'on a un penchant  vivre selon les inclinations de la libert
naturelle. En haut, parce que l'amour est presque toujours exclu des
combinaisons du mariage et que l'on trouve logique, quand les
convenances sont satisfaites, de rendre son indpendance  l'gosme.

--Monsieur, disait nagure  un gentilhomme de bonne maison une mre
de famille, trs bourgeoise, qui a eu le tort de devenir la
belle-mre d'un comte authentique, monsieur, quelle conduite
affichez-vous donc vis--vis de ma fille? Vous-mme vous lui avez
prsent l'homme qui lui fait la cour et  qui vous semblez dlguer
vos privilges de mari!... Savez-vous, monsieur, que l'on n'a pas le
droit de tenter une femme?... Certes, j'ai foi dans la vertu de ma
fille. Voil au moins trois gnrations que nous connaissons notre
histoire: elle se souviendra que, depuis trois gnrations, pas une de
ses grand'mres n'a failli!

--Moi, madame, rpondit le gendre, depuis beaucoup plus longtemps que
vous, je suis au courant des faits et gestes de mes grand'mres. Je
n'ai qu' lire l'histoire pour connatre les noms de leurs amants.
Chacun, n'est-ce pas, a les habitudes de son milieu? Vos scrupules
peuvent tre honorables dans le vtre; dans le mien, ils sont
dplacs: c'est une affaire d'ducation.

Cette commode thorie est en train de sduire des esprits notoirement
bourgeois. En effet, ceci est un des effets les plus certains que le
divorce ait apports dans nos moeurs: il a diminu de beaucoup, pour
tous les maris, le ridicule qu'il y avait  en tenir. L'infidlit
d'une femme dont on peut se dbarrasser par voie lgale n'a gure plus
d'importance que l'infidlit d'une matresse. On se vengeait de
l'infidlit d'une matresse en la plantant l. Notre race est
persuade que, dans toute union durable entre un seul homme et une
seule femme, le profit est pour la femme et non pas pour l'homme.
C'est donc la femme qui apparat comme chtie, au moins comme dupe,
quand l'homme s'en va. Mari ou amant, il n'a pas le rle ridicule; il
a l'emploi,--plus satisfaisant pour son amour-propre,--du ls qui se
venge.

Cet tat d'esprit, tout nouveau en France, explique que le nombre des
maris qui, bravant l'antique prjug du ridicule, n'hsitent pas 
faire constater officiellement l'adultre de leurs femmes, soit plus
nombreux que le nombre des femmes qui appellent le commissaire de
police pour avoir un tmoin asserment des outrages d'infidlit qu'on
leur fait subir.

Car ces chiffres de la statistique officielle ne peuvent tromper
personne,--except quelques trangers, hostiles  tout ce qui est
franais et qui, sur la foi des romanciers et  la suggestion de leur
inimiti congnitale pour nous, feignent de croire qu'en France,  la
fin du XIXe sicle, le nombre des femmes qui trompent leurs maris est
vraiment suprieur au nombre des maris qui font une cumoire de leur
contrat.

La vrit, c'est qu'en dpit des complaisances de la loi moderne et
des mauvais conseils du clan fministe, la femme franaise est
dispose  fermer les yeux sur les carts de son mari, par abngation
chrtienne, voire par sage raison. Elle sent profondment que la
faute matrielle d'infidlit n'entrane pas ncessairement pour
l'homme le pch contre la tendresse. Si quelque chose varie d'un pays
 l'autre, d'une race  l'autre, d'un climat  l'autre, c'est bien la
forme et l'intensit du dsir. La femme du Nord, qui est oblige de
relancer l'homme, de l'arracher  la socit de l'homme,  l'abus des
liqueurs fortes, peut-tre de stimuler son dsir refroidi pour assurer
la perptuit de la race, est dans son droit, quand elle surveille
avec jalousie les carts pisodiques du dsir masculin. La femme
latine, et particulirement la femme franaise, qui sait le got que
l'homme a pour elle, qui est sre de s'attacher un mari par des
qualits individuelles, veut ignorer le reste. Certaine des
prfrences du coeur, elle ne se proccupe pas des dfaillances de
l'instinct.

--Du moment que l'infidlit du mari est pratique _convenablement_,
me disait un avocat du divorce, la femme n'en prend pas un vain
ombrage...

Convenablement est un mot de comdie. Substituez-lui tel autre que
vous voudrez, un mot par o vous indiquerez que, au moment de sa
dfaillance, l'homme se mprise un peu, qu'il veut de l'ombre sur sa
faiblesse: vous aurez donn les raisons d'une tolrance qui, loin
d'tre une humiliation pour la femme franaise, apparat, au
contraire, comme une marque de sa sagesse et de sa haute ducation
sociale.

Le seul cas o cette femme si raisonnable perd patience, c'est lorsque
l'adultre du mari vient  porter atteinte  la situation des enfants,
ou simplement  compromettre la fortune. Il peut arriver encore que la
jalousie s'en mle. On le sait, une disposition de la loi, que nous
discuterons plus tard, empche le coupable d'pouser sa complice. Dans
ces conditions, nombre de femmes qui, par gard pour leurs enfants ou
dans la douleur de perdre un nom auquel elles tenaient, auraient
hsit  demander le divorce, font constater officiellement l'adultre
de leur mari, afin de le mettre dans l'impossibilit de se refaire un
bonheur dans un nouveau mariage avec une rivale prfre.

Il est bien remarquable que, sur ce chef, l'attitude du mari soit
toute diffrente. D'abord, quand il a  se plaindre, les questions
d'argent ne comptent pas pour lui, surtout s'il a quelque nouvel amour
en tte.

--Donnez-lui tout ce qu'elle voudra, mais rendez-moi la libert!

Il est ncessaire que les avocats et les avous se gendarment pour
faire comprendre  leur client que l'on n'est pas toute la vie excd
ou amoureux, et qu'il faut dfendre pied  pied ses intrts.

Ensuite, le mari rpugne  faire constater officiellement l'adultre
de sa femme, tout justement dans la crainte de rendre impossible le
mariage avec le complice. S'il a encore quelque reste de piti--cela
se voit--pour celle qui l'a tant fait souffrir, il ne veut pas ajouter
de la honte  la honte qu'elle s'est attire elle-mme. Il se
proccupe de ce qu'elle deviendra dans l'avenir. Il souhaite qu'elle
trouve un protecteur.

Au contraire, s'il dteste sa femme, s'il la tient pour un tre
insociable, il est enchant de mettre l'homme qui la courtisait dans
la ncessit morale d'pouser une furie. D'avance, il se frotte les
mains  la pense que la lune de miel des nouveaux poux ne tardera
pas  roussir. Leur dsunion est sa justification aux yeux du monde,
sa revanche de mari tromp.

Ce sentiment est parfois si fort qu'il aboutit  des effets dcidment
comiques.

On est en train de plaider sur l'aventure d'un mari qui avait obtenu
le divorce contre sa femme. Il s'tait bien gard de faire constater
l'adultre, pour ne point fournir au complice un prtexte d'viter
son devoir. Malgr cette magnanimit, l'amoureux, mis au pied du
mariage, faisait des difficults pour entrer dans un contrat. Le mari
divorc a spontanment offert  son ancienne femme une somme
importante pour la redoter, en quelque sorte,  la condition toutefois
qu'elle dciderait son ami au mariage.

--Ainsi, disait ce philosophe, je serai tout  fait dbarrass d'elle.
Elle ne pourra plus se parer frauduleusement de mon nom...
J'chapperai  ses demandes d'argent... Enfin, j'aurai la satisfaction
de voir un chien enferm avec une chatte dans une petite cage...

Tels sont les motifs qui empchent les poux de recourir  la
constatation officielle de l'adultre pour obtenir le divorce.

En dehors de ces raisons qui leur sont personnelles, d'autres tiennent
aux conditions mmes exiges par le lgislateur pour que l'adultre
soit une cause premptoire de divorce.

En effet, au point de vue civil, la difficult de la preuve exige
par la loi est trs grande. D'abord les coupables prennent leurs
prcautions, et leur dfiance est accrue par la conscience du pril
auquel ils s'exposent. Ensuite, la constatation elle-mme est
malaise. Il faut que l'poux qui se croit outrag adresse sa plainte
au procureur de la Rpublique. On exige de lui la quasi preuve de ses
griefs. S'il est possible, afin d'viter les erreurs sur la
personne--lesquelles ne sont vraiment gaies qu'au Palais-Royal,--il
doit fournir les photographies des deux complices. Le procureur envoie
ce dossier au commissaire de police. Celui-ci se livre  une petite
enqute. Plus ou moins secrtement, il interroge des concierges, des
domestiques. Il met ses limiers sur la piste. S'il lui semble que les
faits sont exacts, il renvoie au procureur le dossier grossi de ses
observations. C'est la troisime tape. Il y en a une quatrime et une
cinquime: le renvoi du dossier au juge d'instruction, enfin  l'poux
outrag.

Il est rare--qui s'en tonnera?--qu'une indiscrtion ne se produise
pas autour d'un secret connu de tant de personnes. Une dernire raison
pour laquelle l'adultre lgalement constat enfle si modestement les
statistiques du divorce est donc que le jour o le commissaire de
police vient frapper  la porte de la chambre suspecte, et la fait
ouvrir au nom de la loi, les oiseaux qu'on voulait prendre sont
gnralement dnichs.

... J'ai dit que le divorce, tel que nous le pratiquons, avait des
allures de comdie. Comme l'adultre, lgalement constat, lui
donnerait une couleur tragique, on n'en use pas.




V

L'ARTICLE 230


La difficult que l'on prouve  faire sortir le commissaire de sa
maison pour frapper  la porte des amoureux au moment mme o ils
consomment leur faute a discrdit le flagrant dlit auprs des
amateurs de divorce. L'adultre constat par le premier venu, un
tmoin apost, un domestique curieux, un mari qui oublie de tousser
avant d'entrer chez sa femme, une femme qui pntre dans le fumoir
d'un pas trop lger, cet adultre, bien moderne par son sans-faon,
son got de l'occasion, son manque de tenue, sa hte  profiter d'un
petit vertige de dsir, n'est plus une cause premptoire de divorce:
c'est seulement une injure grave.

Les auteurs de la loi du divorce voulaient n'tre svres que pour la
forme, et ils tenaient dans la pratique  se montrer complaisants. Ils
ont ici dmasqu leurs intentions secrtes, et laiss apercevoir la
voie dans laquelle ils veulent entraner le droit franais,
contrairement  ses instincts,  toutes ses traditions et, on peut le
dire,  son idal permanent.

Au moment mme o ils reconnaissaient que, travesti en injure grave,
l'adultre, sans la garantie des constatations lgales, tait une
cause suffisante de divorce, ils ont hardiment plac sur un pied
d'galit complte l'infidlit de l'homme et celle de la femme. Ils
ont affirm que l'une n'tait pas plus grave que l'autre, qu'elle
n'avait pas, au point de vue du mariage des consquences plus
dplorables. Sous la pression de sentimentaux, de rveurs et de
cosmopolites qui vivent de chimres, ils ont proclam le principe
absurde de l'galit des sexes dans la nature, dans la famille et dans
la socit.

Cela s'appelle l'article 230. On le trouve dans le Code civil. Il est
libell en ces termes:

_La femme pourra demander le divorce pour cause d'adultre de son
mari._

Affirmer que l'amour de la femme normale est unique, que l'instinct
de sa chair et le penchant de son coeur la portent vers la fidlit
exacte comme vers un tat idal, c'est noncer une vrit que
dmontrait l'histoire de l'humanit, avant que la science l'et
contrle et prcise. Elle a constat, cette science, que, quand la
femme qui se runit avec plusieurs hommes ne devient pas tout  fait
strile, elle a moins d'enfants que la femme monogame.

--Ton amour, dit la bohmienne de Malaga  l'amant prfr, ton amour
est comme le taureau qui va o on l'appelle; le mien est comme la
pierre qui reste o on l'a pose.

Voil le cri passionn d'un peuple sans codes, qui prtend vivre selon
les inspirations de la bonne loi naturelle.

Chez nous, jusqu'en 1810, l'adultre seul de la femme tait puni. Il
n'tait alors venu  la pense de personne de poursuivre l'adultre du
mari, et Montesquieu a rsum dans des termes qui, en leur genre, sont
dfinitifs, l'opinion de la socit la plus civilise qu'on ait connue
sur les torts rciproques de l'homme et de la femme dans l'adultre:

La violation de la pudeur, dit-il, suppose dans les femmes un
renoncement  toutes les vertus. La femme, en violant les lois du
mariage, sort de sa dpendance naturelle. En effet, la nature a marqu
l'infidlit de la femme par des signes certains, outre que les
enfants adultrins de la femme sont ncessairement au mari et  la
charge du mari, au lieu que les enfants adultrins du mari ne sont
point  la femme, ni  la charge de la femme.

A ces considrations on peut ajouter des raisons tires de l'tat de
nos moeurs mmes qui ne font rejaillir sur la femme trompe qu'un
lger discrdit, tandis qu'il en est tout autrement pour le mari.
Ajoutons que la femme trompe peut encore tre aime--surtout
respecte--par son mari, tandis que la femme adultre n'a gnralement
que du mpris pour celui qu'elle voue au ridicule. C'tait l'opinion
d'une dame de la Cour de Louis XIV. Une amie trop officieuse prenait
un malin plaisir  lui faire part des bruits qui couraient sur la
lgret de son mari:

--Que m'importe, rpondit cette femme sense, qu'il promne son
coeur du matin au soir, pourvu que, le soir, il me le rapporte?

Il est bien remarquable qu' la minute mme o ces complaisants
lgislateurs plaaient la faute de l'homme et celle de la femme sur le
mme pied, au point de vue des facilits qu'ils voulaient donner  la
clientle du divorce, ils n'aient pas os aller jusqu'au bout de leurs
principes et crire dans le Code pnal ce qu'ils avaient crit dans le
Code civil.

Au point de vue pnal, l'ingalit subsiste. La femme est toujours
passible d'une peine d'emprisonnement pour cause d'adultre commis
n'importe o, tandis que le mari ne peut jamais tre puni de prison du
chef d'adultre. Il n'est atteint par la loi que dans un cas
absolument particulier et dfini: l'entretien d'une concubine au
domicile conjugal.

J'ai pris sur ces contradictions l'avis d'un homme qui a tudi le
divorce en historien, en lgiste et en praticien.

Il m'a rpondu:

--J'estime que le lgislateur s'est lourdement tromp. Il fallait
maintenir l'ingalit au point de vue civil et crer l'galit au
point de vue pnal, en abrogeant courageusement les peines en matire
d'adultre. Qu'est-ce, en effet, que le mariage moderne pour la loi
laque? Une convention comme une autre, un contrat synallagmatique
dans lequel les parties s'engagent mutuellement et galement. Il est
juridique de rompre un tel contrat, quand l'une des deux parties
prouve que l'autre s'est soustraite  des engagements souscrits en
connaissance de cause. Aujourd'hui que le divorce a fait disparatre
l'indissolubilit du lien, l'adultre ne peut plus tre une excuse au
meurtre de la femme et de son complice. S'il y a telle occasion o une
pareille violence s'explique, l'excuse n'en peut figurer dans un code
de lois qui contient le divorce. C'est affaire aux jurs d'apprcier
et, s'ils le peuvent, de justifier leur indulgence[1].

  [1] Je renvoie ceux qui voudraient approfondir cette question 
  l'intressante brochure que M. H. Coulon a publie sur ce sujet,
  en 1892, sous ce titre: _le Divorce et l'Adultre_ (De
  l'abrogation des lois pnales en matire d'adultre).

Je ne veux retenir qu'une conclusion de l'opinion bien nette d'un
partisan aussi dcid du divorce.

Au moment mme o il rclame la suppression de l'imbcile amende et
des inutiles semaines de prison qui, pour la femme adultre
contemporaine, ont remplac les preuves du fouet, du fer et du feu,
notre interlocuteur reconnat que la passion du mari peut tre une
excuse  cette violence qui fait les meurtriers. Dans le mme
sentiment le jury--qui hsite  acquitter une femme, clabousse du
sang d'un mari infidle--persiste  couvrir de son absolution le mari,
passionn ou dsespr, qui rougit son lit souill.

Les avocats peuvent bien se lever et dire:

--Cet homme n'a plus d'excuse!... Aujourd'hui, il y a une loi qui lui
rend la libert, et qui fait de sa femme une trangre. L'adultre est
une cause suspensive du mariage! Cette femme a cess d'tre sienne de
la minute o elle l'a trahi. Le meurtre qu'il a commis sur elle rentre
dans la catgorie des meurtres quelconques! La loi ne peut le laisser
impuni!

L'opinion, la tradition franaise, ces mmes lecteurs qui ont envoy
au Parlement les auteurs de la loi du divorce, les rdacteurs de
l'article 230, rpondent par leur verdict:

--Non. Il n'est pas vrai que l'adultre de l'homme et l'adultre de la
femme puissent tre placs sur un pied d'galit! La faute de l'homme
est une faute d'un caractre moral. C'est un manque d'lgance, une
indlicatesse, peut-tre un pch, en tout cas elle n'intresse que
l'pouse; elle ne lse pas les enfants. L'adultre de la femme est le
plus grand crime social. Il branle l'difice que les hommes ont bti
sur tant de ruines.

Quand je songe  cette violence que les gens qui avaient besoin de
leur libert ont faite  l'opinion, au vieux droit latin, pour trouver
leurs commodits dans une loi nouvelle, je ne puis m'empcher de
penser que le divorce est destin  tre emport par tout mouvement
moral qui rveillerait, chez ce peuple, le got de ses traditions.

L'ide de l'galit des deux sexes dans l'amour n'est point ne sur
notre sol. Ce n'est point une gale, mais une reine que le Franais
aperoit dans la femme. Volontairement il lui a consenti ce privilge
exorbitant, en contradiction avec les instincts, avec la grossiret
des apptits de l'homme: le mariage indissoluble. Le jour o la femme,
dsquilibre, dmoralise, perversement conseille, vient 
s'imaginer que l'homme a invent  son profit la ncessit de la
fidlit de l'pouse, le jour o elle prtend  l'galit dans la
faute, elle fait tomber le mariage des hauteurs o l'amour l'avait
lev dans les dgradantes vicissitudes du concubinat.




VI

EN PLEINE COMDIE


Nous venons de passer en revue les cas o l'adultre de l'un des deux
conjoints excite la colre de l'autre partie et lui est un prtexte 
demander le divorce. Restent les cas,--beaucoup plus nombreux qu'on ne
croit,--o l'adultre est une comdie, concerte entre les deux poux,
voire une situation extralgale, qui a reu leur double approbation.
Reste encore le flagrant dlit qui a t truqu comme un coup de
thtre par l'un des deux poux dsireux de se dbarrasser de son
conjoint.

Les difficults que l'on prouve, comme il a t dit,  faire
constater par un commissaire de police l'adultre d'un infidle
devaient conduire logiquement des amateurs de divorce peu scrupuleux 
prparer un traquenard o l'on serait sr d'trangler le conjoint dont
on avait dcid de se dfaire.

Je me hte de dire que je ne connais point d'exemple qu'un homme--ce
qu'ils appellent un professional lover--ait fait march avec un
mari, dsireux de mettre sa femme dans son tort. On voit beaucoup de
choses dans le monde, dans notre monde. On n'y a pas vu cela.
Probablement parce que la femme, assez dgrade pour s'prendre d'un
si abject amant, a, gnralement, dispens son mari de la ncessit
d'laborer un flagrant dlit si machiavlique.

Mais il n'en va pas de mme de l'autre bord, et l'on conoit qu'un
mari,--voire assez prudent,--se laisse prendre facilement aux avances
d'une demi-mondaine, soudoye par l'pouse lgitime, ou, tout
simplement, aux agaceries d'une femme de chambre un peu friponne et
entirement dvoue  sa matresse. Car, il n'y a pas  dire,
l'article 230 est formel:

La femme peut demander le divorce pour cause d'adultre de son mari.

Et, quand la belle mademoiselle X..., convenablement rtribue, a pris
la peine d'avertir, elle-mme, par un petit bleu, l'pouse outrage,
qu'on pourra, entre cinq et six heures du soir, la surprendre en train
d'excuter les conditions de son contrat;--quand Julie a fait savoir 
madame que, srement, monsieur passera par sa chambre en rentrant du
Cercle, le pauvre niais qui tombe dans le sac peut bien affirmer au
commissaire:

--Mais une cocotte, a ne compte pas! Une femme de chambre non
plus!...

Ce magistrat, au fond attendri, est oblig de lui rpondre, avec une
nuance de piti:

--Je ne vous dis pas, monsieur!... Mais il y a l'article 230!...
Madame votre pouse obtiendra le divorce contre vous... Un change de
fantaisie,--mme avec une professionnelle,--c'est un adultre aux yeux
du Tribunal, si l'un des contractants est mari. D'autre part, la
ncessit o l'on m'a mis d'entrer dans l'alcve donne 
l'indiscrtion de ma prsence le caractre lgal du flagrant dlit. Le
motif du divorce est premptoire...

On prtend--je n'en veux rien croire--qu'il y a des mdecins assez
dnus de sens moral pour chuchoter, dans certains cas,  l'oreille de
leurs clientes le nom d'une avorteuse et pour leur dire:

--Venez me trouver ensuite.

De mme des gens qui ne croient pas facilement  la vertu affirment
qu'il s'est trouv des avocats sans scrupule pour donner
mystrieusement  leurs clientes l'adresse d'agences trs parisiennes
qui disposent de comparses irrsistibles et qui se chargent, dans le
besoin, d'organiser un flagrant dlit bien lgal.

Faut-il vous dire que je tiens ces racontars pour de pures mdisances?
Ce qui est certain, c'est que j'ai souvent reu--et, sans doute,
vous comme moi,--sous belles enveloppes cachetes, avec des
affranchissements de quinze centimes, des prospectus trs explicites
de ces agences discrtes qui se chargent de toutes recherches
dlicates dans l'intrt des familles. La surveillance est une des
mamelles qui les font vivre; l'autre c'est le flagrant dlit
concert.

--J'ai connu, m'a dit un praticien du divorce, beaucoup de gens qui
avaient eu la faiblesse de cder  ces sollicitations. Il m'en vient
encore tous les jours qui me disent: J'ai reu un prospectus
d'agence... Je les mets en garde contre la tentation de s'en servir.
En effet, la plupart du temps, l'exprience cote horriblement cher et
elle n'aboutit pas. Les agences fournissent  leur clientle des
romans trs pathtiques... Si l'on se fie  leurs indications, on fait
chou blanc. L'agence en est quitte pour s'excuser sur les difficults
des filatures, sur un changement de fiacre qui a dpist. Cependant,
le filateur, qui souvent a simplement pris la peine de rdiger son
petit mmoire, d'imagination, dans une brasserie, en buvant des bocks,
se fait communment payer soixante  quatre-vingts francs par jour.

Et cet homme d'exprience ajoutait:

--Si l'on est dcid  organiser un flagrant dlit, il vaut mieux
oprer soi-mme, traiter de gr  gr avec une belle personne, experte
 jouer la comdie de l'amour, qui ne s'effraye pas trop  la pense
que deux hommes  la fois, l'amoureux et le commissaire, la verront
dans un dshabill galant. Mais que d'embarras se prparent, dans la
suite, les imprudentes qui usent de tels moyens pour se dfaire de
leurs maris! Leurs complices les font aller o elles veulent. Elles
menacent d'avertir le mari, le commissaire de police, le Tribunal, de
la fourberie de leur connivence. On en a vu qui feignaient les
remords. Et un remords, voyez-vous, chez un complice qui est matre de
votre secret, c'est encore plus dispendieux  nourrir que le simple et
normal apptit de chantage.

Malgr ces sages conseils, le flagrant dlit truqu aura toujours des
amateurs: il y a des gens qui savourent, avec une volupt presque
sadique, les motions de la chasse  l'afft.

Avec l'adultre de commun accord, non seulement tolr par les poux,
mais amicalement accept, la comdie s'largit encore.

Il ne faudrait pas croire qu'il soit seulement en usage dans le
peuple, le petit contrat, que des poux, rassasis l'un de l'autre, et
pourtant bons camarades, se signent, bnvolement, aprs dner,
enchants de se trouver si d'accord, et de rgler leurs affaires sans
tapage, sans dpenses, sans intervention de magistrats.

Sans doute les maons, les journaliers, tout le petit peuple qui vit
dans la promiscuit de ces grandes casernes de misre o les moeurs
du phalanstre renaissent ncessairement, ont une tendance  passer,
sans gne ni souci,  travers les scrupules de la loi, comme de trs
petits oiseaux par les mailles d'un filet trop large. Mais j'ai l
sous les yeux cinq ou six affaires typiques o des bourgeois, des
ngociants, sont en cause.

Voici deux couples qui habitaient la mme maison. Ils vivaient amis et
se frquentaient assidment. Un beau soir,--en tirant les Rois,--ils
s'avisent que ce serait tout  fait divertissant d'en user comme au
quadrille o l'on change de dames. Il se trouve que les quatre
volonts sont consentantes. M. X... a depuis longtemps du got pour
madame Y..., qui le trouve charmant; M. Y... a le coeur touch au
vif par la grce de madame X..., et il en est agr. Pourquoi ces
quatre conjoints se rendraient-ils malheureux? L'change qu'on va
faire met les maris au-dessus du ridicule et les femmes  l'abri de la
jalousie. Il ne reste donc qu' trouver une formule de contrat. On la
rdige sance tenante:

Il est entendu qu' partir de ce jour, moi, X..., je concde  Y...
ma femme Juliette. Il me donne en change sa femme Ernestine.

J'ai vu le contrat, crit sur beau papier timbr, paraf par les
quatre intresss au-dessous de cette formule d'usage:

Fait double  Paris, de bonne foi et de bonne amiti.

Dans le monde, on se signe aussi des petits papiers. Une femme, riche
et amoureuse, abandonne une partie de son revenu  un mari indigne
pour qu'il la laisse vivre selon la pente de son coeur. Cela
s'appelle se rendre sa libert, cela ne note pas ncessairement
d'infamie le conjoint qui vend sa tolrance  beaux deniers comptants.

--Si vous voyez si peu de vrais mondains, me disait une femme
d'esprit[2], user du divorce, ce n'est pas pour des motifs honorables:
_c'est parce que le monde est trop immoral_. Au moment du mariage, le
mari s'est arrang au mieux de ses intrts dans le contrat. Il a donc
tout  perdre dans le divorce. Il n'en veut point. Il fait comme ce
philosophe, merveilleusement moderne, que Gyp nous a peint dans son
_Journal d'un grinchu_, qui s'arrte  temps dans la voie de la
jalousie et de l'indignation, pour ne pas tre oblig d'user des
facilits gnantes que lui donne la loi nouvelle.

  [2] Madame Aubernon de Nerville.

Voil les moeurs des poux qui tournent autour de l'adultre. Elles
feront rire ceux que le cynisme divertit. Je les tiens pourtant, dans
l'occasion, moins comiques que les dcisions des magistrats qui les
jugent.

On a vu avec quelle facilit ils accordaient le divorce  la brasse,
pour les motifs les plus futiles? Il leur arrive de le refuser  des
poux qui se sont donn des signes si injurieux de leur mpris
rciproque.

Je songe, en ce moment,  un procs qui n'est pas bien ancien et qui,
en son temps, a diverti Tout-Paris. Il mettait en scne un financier,
une dame du corps de ballet et le mari _in partibus_ de cette lgre
crature.

A tort ou  raison, la danseuse avait persuad au financier qu'il
tait la cause principale d'un grand mal de genou pour lequel elle
avait d, toute une anne durant, s'loigner des planches. Aprs
cela, il fallut donner un nom  un enfant qui tait n dans la maison.
Le financier usa d'un moyen pratique. Il dcouvrit un personnage peu
scrupuleux et trs dsargent qui, pour une bonne somme, accepta
d'pouser la danseuse, de donner son nom  l'enfant et de passer la
Seine afin d'aller habiter dans un quartier fort loign.

Il arriva que cette danseuse et ce mari, qui rellement ne se voyaient
jamais, trouvrent cependant moyen de se brouiller. L'ide qu'ils
taient unis l'un  l'autre--voire par un lien virtuel--leur devint
insupportable. Ils se mirent d'accord pour demander le divorce. Ils
prouvrent que leur mariage avait t une farce; ils attendirent avec
confiance la sentence du Tribunal.

On leur rpondit par un refus.

Les considrants du jugement sont de ceux qu'il convient de citer:

Attendu que la femme qui connaissait les relations de son futur mari
avec une autre femme y avait consenti, et mme qu'elle avait stipul
que ces relations continueraient aprs le mariage, elle ne peut
prtendre trouver dans l'adultre de son mari une cause premptoire de
divorce, alors surtout qu'elle a avou ne point poursuivre contre son
mari la vengeance d'une injure, mais l'affranchissement de l'autorit
maritale.

Attendu, d'autre part, que le mari ne peut se fonder pour obtenir le
divorce sur l'inconduite et spcialement sur l'adultre de sa femme,
lorsque, ayant contract mariage uniquement dans le but de participer
 la fortune opulente de sa femme dont il n'ignorait pas le pass, et
de donner son nom  l'enfant dont elle tait mre, et ayant, lors du
mariage, consenti  ce que sa femme conservt une habitation distincte
de la sienne, il n'a pu se mprendre sur les consquences qui
pouvaient en rsulter, au point de vue de la fidlit conjugale...

Allons, il n'y a pas  dire: de toutes les marionnettes que Guignol
met en scne, c'est encore l'homme  la toque qui est le plus bouffon.




VII

QUE DEVIENT LE MARI?


Il n'y a personne qui n'ait assist, au moins une fois dans sa vie, 
un de ces banquets de got douteux o un fils  papa qui a
longuement scandalis quelque ville de province par sa voyante
inconduite runit les clibataires, compagnons de ses mdiocres
plaisirs, pour enterrer joyeusement sa vie de garon. On porte l,
en vers et en prose, des toasts o la libert du clibat est clbre,
en termes dithyrambiques, par des personnages qui, pour la plupart,
sont ligotts dans d'imbciles liaisons, plus troitement que des
nouveau-ns en lisire.

Il est donc entendu que le mariage est une gele et qu'il faut
s'attendrir sur ceux qui s'y rsignent.

Une telle opinion de l'intimit conjugale s'expliquerait mieux chez un
mari frachement divorc que chez un fianc tout neuf. On
comprendrait,  la rigueur, que l'affranchi runt quelques vieux amis
dans un cabaret, pour clbrer, coupe en main, sa libert reconquise.

L'exprience prouve que ce n'est pas ainsi qu'il en retourne. On peut
affirmer comme un axiome que le divorc _n'a pas assez du mariage_; il
a assez de son mariage. Ce n'est pas prcisment la mme chose.

--Les divorcs? me disait un des philosophes qui viennent de faire mon
ducation, ils sont encore plus presss de se remarier que les veufs!
Presque toujours, ils n'ont song  reconqurir leur libert que pour
convoler. Leur choix tait arrt d'avance. Ainsi, d'une certaine
faon, ils font du mariage le plus prcieux des loges. J'en connais
qui ont divorc jusqu' trois fois. On pourrait croire que,--aprs
tant d'aventures--ils estiment qu'une bonne liaison suffit  abriter
leur inconstance ou leur malchance?... C'est un quatrime mariage
qu'ils convoitent! Et vous me permettrez de dire qu'avec ces
francs-tireurs la question religieuse--aussi bien que la question
morale,--est carte. Ils aiment le mariage pour lui-mme, parce
qu'ils en ont tt, comme les alcooliques rvent du verre de marc.

Qui donc notre divorc pousera-t-il?

Les braves gens diront:

--Sa complice, s'il a t assez habile pour viter la surprise du
flagrant dlit et si ses habitudes d'adultre n'ont t invoques
contre lui par sa femme qu'au titre d'injure grave.

Dcidment, les gens rguliers n'entendront jamais rien  la
psychologie de ceux qui ne le sont pas. Ils seront, dans l'occasion,
assez surpris d'apprendre ceci:

Il est infiniment rare que l'poux adultre, auquel le divorce rend sa
libert, pouse sa complice.

--Pourquoi?

--Simplement parce qu'il en a assez, plus simplement encore parce
qu'il la connat et que l'homme a une tendance  n'pouser que les
femmes qu'il ne connat pas ou qui lui rsistent.

A supposer que ladite complice le tourmente pour passer par la mairie,
il lui rpondra:

--A quoi bon?... Tu ne vas pas m'attendrir avec tes scrupules, puisque
tu m'as cd? Tu ne me diras pas que ton mariage faciliterait ton
entre dans le monde? Les dbats de mon affaire ont t trop bruyants
et si le monde tolre le mnage  trois quand deux des poux ont pass
par l'glise, il ferme ses portes au mariage  deux quand ces deux
n'ont reu que la bndiction du maire. Tu ne me parleras pas
davantage des enfants que nous avons dj eus ensemble?... Notre
mariage ne changerait rien  leur situation. Adultrins ils sont,
adultrins ils demeureront, alors mme que moi, leur pre, je
t'pouserais, toi, leur mre.

Telle est en effet la loi. Elle considre l'adultre comme un crime
contre le mariage et elle entend que les consquences de cette faute
soient ternelles. Tant pis pour les innocents! Les deux coupables
pourront rentrer dans la rgularit; eux, ils porteront toute leur vie
le poids d'une faute qu'ils n'ont pas commise, car il se mle  tout
cela des questions d'argent et on n'ignore pas que l'argent fait toute
la moralit d'un contrat d'amour.

Le divorc se remarie avec d'autres divorces (c'est rare), parfois
avec des veuves, surtout avec des jeunes filles.

Je le regrette, mais cela est ainsi.

Si c'est sa femme qui s'est mise dans son tort, il aura pour lui
l'attendrissement illimit d'une foule de personnes romanesques qui
aspirent de trs bonne foi  jouer l'emploi de consolatrices. S'il est
divorc sans enfants, il se trouve exactement dans la situation d'un
jeune homme.

--Mais, pardon, il ne peut pas mener sa femme  l'glise!

--Ah ! mon pauvre monsieur, d'o sortez-vous? Nous avons dj
constat que le monde,--par hypocrisie,--refusait le tour de valse aux
poux qui n'ont pas t bnis dans une glise, dans un temple ou dans
une synagogue... Mais le monde, ce n'est rien! En dehors de lui, on en
use comme on veut,--comme on peut.--Les pres de famille n'ont dj
point tant de facilit  tablir leurs filles! Les filles--si elles
sont pieuses--esprent toujours que l'ancienne femme mourra et
qu'alors, elles pourront rgulariser leur situation... Enfin, l'tat
civil est l qui, dans tous les actes publics, traitera les poux en
gens rguliers et les fils en enfants lgitimes. Tout le monde
aujourd'hui, voyez-vous, fait bon accueil au gendre divorc, les
libres penseurs, les indiffrents, les tides de toutes les religions.
Il n'y a que les catholiques intransigeants qui lui montrent la porte.
Et encore!... Il ne faudrait pas qu'un comte authentique, porteur d'un
trs beau nom, s'avist--aprs son divorce--de demander une petite
bourgeoise en mariage... Vous verriez fondre les scrupules!... On ne
se sent jamais tout  fait en dehors de la confession catholique,
quand on est comtesse.

Je laisse  mon informateur la responsabilit de son scepticisme.
J'entre sans lui dans l'analyse des sentiments de l'homme que le
divorce vient de faire libre.

Beaucoup m'ont demand:

--Que pense-t-il de son ancienne femme?

S'il ne la hait pas dfinitivement, il n'prouve  son endroit qu'une
superbe indiffrence. Ceci, en effet, est bien masculin: l'homme ne
doute pas qu'en se privant de lui sa femme n'ait fait une perte
irrparable. Il lui vient trs rarement dans l'esprit qu'elle pourra
trouver un second mari. Elle a pour lui si peu de charme qu'elle lui
parat devoir en manquer dfinitivement aux yeux des autres. Le
divorc demeure dans cet tat jusqu'au jour o il apprend que sa femme
va se remarier.

Alors il arrive que son indiffrence fond tout d'un coup et que
brusquement il se rveille jaloux.

Je cite ici un fragment de lettre qu'un correspondant indiscret place
sous mes yeux:

Te souviens-tu, mon cher ami, comme tu as t de mauvaise humeur
quand tu as vu ce que j'avais fait de ta jument alezane? Il faut dire
que tu me l'avais vendue dans un piteux tat! Mais un an de pr, le
feu aux quatre membres, et, permets-moi de te le dire, un meilleur
embouchage avec une main lgre au bout des rnes, cela vous
transforme un animal. Confesse la vrit: tu as t jaloux quand tu as
vu passer ta Norma sur mon phaton, dans l'avenue des Acacias? Tu m'en
as un peu voulu? Moi, je me disais: Est-il bte! Je te pardonne...
Hier, j'ai vu Hlne  l'Opra. Je ne l'avais pas rencontre depuis
son remariage. S'est-elle aperue que je la lorgnais? A-t-elle fait
exprs de prendre cet air heureux, brillant, que je ne lui connaissais
pas? Son mari tait debout derrire elle. Tu me croiras si tu veux,
j'ai eu un vertige. Un quart de seconde je me suis demand si je
n'allais pas m'arranger pour bousculer mon successeur dans la descente
de l'escalier et pour le souffleter.

L'homme du peuple, lui, n'hsite pas. Un de mes amis avait  son
service un couple de domestiques. La femme avait cette beaut brune
qui plat tant aux simples. Elle en profita pour se mal conduire. Son
mari divora et il pousa une cuisinire qui, elle aussi, tait dans
la maison. Le couple avait quitt sa place, quand leur ancien matre
s'avisa qu'on lui avait soustrait des lettres qui avaient pour lui de
l'importance. Le tout se termina par une perquisition chez les
nouveaux poux et une confrontation chez le chef de la Sret. L,
devant sa seconde femme, le malheureux garon confessa sa jalousie. Il
avait cru s'emparer d'une correspondance de la coupable. Et comme M.
Cochefert, qui, lui, est un psychologue, disait:

--Mon pauvre malheureux!... J'en suis sr vous rencontreriez cette
femme qui vous a tant fait souffrir au bras d'un autre homme, vous ne
seriez pas matre de vous; vous oublieriez qu'elle ne vous est plus
rien, qu'elle est libre, et peut-tre il coulerait du sang...

Devant sa seconde femme, le divorc baissa la tte:

--C'est vrai ce que vous dites l, monsieur le chef de la Sret!...
Je ne me connatrais plus... Non, je ne peux pas vous promettre que je
me connatrais!

Les amateurs de faits divers et des vrais romans de Cour d'assises
sont difis sur ce chapitre. Il n'y a que les Normands de Maupassant
qui, avant de donner libre cours  leur jalousie, vont demander 
monsieur le maire s'ils ont le drt. L'homme du peuple fait toujours
une concession  la loi quand il accepte ses contrles. C'est une
complaisance que peut lui arracher l'amour. Il s'en affranchit dans la
haine. Il nous crie alors dans sa colre le mot de la vrit et de
l'instinct: Quand il y a eu amour entre un homme et une femme, il
n'est pas de loi humaine qui puisse les faire trangers l'un 
l'autre.

Cela est si vrai que le nombre est grand, surtout aux environs de la
trentaine, des poux divorcs qui, secrtement, reviennent l'un 
l'autre aprs que le divorce les a spars et que, parfois, le
remariage a engag au moins l'un des deux dans de nouveaux liens.

Je lis dans les lettres d'une procdure qu'on met sous mes yeux:

Nous ne pouvons pas nous entendre... Divorons, ma pauvre amie!...
Peut-tre que dans peu de temps d'ici nous ferons un amant et une
matresse qui ne se querelleront pas.

Voici qui est plus grave:

Je ne peux pas vous demander, ma chre, de changer quelque chose 
votre train. J'aime que vous soyez jolie, je sais que cela cote cher
et je sais aussi que je ne peux plus payer vos notes. Qu'arrivera-t-il
donc... fatalement? Dans quelques mois vous serez la matresse de X...
qui vous guette, qui vous veut,  qui vous finirez par vous vendre
malgr vos rpugnances. Et moi, je serai malheureux, odieux et
ridicule. Quittons-nous bons amis sur un prtexte. pousez ce vieil
imbcile de X... Et alors tu seras toute  moi avec le charme du
mystre et du fruit dfendu. Il n'y avait peut-tre que cela qui nous
manquait pour tre dfinitivement heureux...

Cette lettre n'est pas une invention. Elle a t produite au cours
d'un procs, par ce vieil imbcile de X... qui, aprs son mariage
avec l'lgante sournoise, avait surpris la lettre imprudente dans un
sachet trs parfum.

Bonnes ou mauvaises, ces moeurs acheminent les poux au remariage.
Les jurisconsultes de notre temps l'ont envisag comme un bienfait.
Ont-ils eu raison? Cela est matire  dissertations.

La loi des Maldives, dit Montesquieu, permet de reprendre une femme
qu'on a rpudie. La loi du Mexique dfendait de se runir sous peine
de la vie. La loi du Mexique tait plus sense que celle des Maldives.
Dans le temps mme de la dissolution, elle songeait  l'ternit du
mariage; au lieu que la loi des Maldives semble se jouer galement du
mariage et de la rpudiation.

Qu'aurait dit l'auteur de _l'Esprit des lois_ s'il avait pu deviner
que la loi des Maldives, un jour, serait la ntre?




VIII

QUE DEVIENT LA FEMME?


Lorsque, sans parti pris, on tudie les moeurs de la femme franaise
dans le divorce contemporain, on observe qu'elles font avec celles de
l'homme un contraste assez vif.

On l'a vu: l'homme divorce presque toujours pour convoler  de
nouvelles noces. Il est rare au contraire que la femme divorce pour se
remarier; au moins, au moment mme de la rupture de son premier
contrat, on peut affirmer qu'elle ne songe presque jamais au
remariage. Un peu de temps, elle demeure comme tourdie de la chute
qu'elle a faite.

Je voudrais complaire aux fministes et leur dire: Il n'y a que des
motifs nobles et dsintresss dans la dcision qui porte beaucoup de
femmes  demander le divorce contre leurs maris. J'tais persuad,
pour mon compte, qu'elles pensent  sauvegarder d'abord les intrts
de leurs enfants. On m'a rpondu, et l'unanimit des tmoignages est
dconcertante:

--Sans doute, la femme que son mari ruine songe  ses enfants, mais
elle pense _d'abord_  elle-mme. Par-dessus tout, elle redoute la
_misre pour la vieillesse_.

Rappelez-vous l'intensit de l'instinct maternel chez la femme, et--au
lieu de vous offenser de cette dcouverte--vous rpterez avec moi:
Comme il faut qu'elle soit  plaindre!

On touche  chaque instant le mensonge de cette prtendue galit des
sexes, que l'article 230 a proclame. Et tout d'abord dans la
procdure. Elle se montre, dans l'occasion, bien moins galante que le
Code. Elle cre  la femme une situation trs infrieure entre le
moment o l'on a demand le divorce et la minute o le divorce est
prononc. Pendant cette priode, l'homme habite o il lui plat. Il
peut,  sa fantaisie, changer de domicile, c'est--dire qu'il est bien
malais  la femme de surveiller sa conduite, de savoir si, pour se
consoler, il a attendu le moment o le Tribunal lui en aurait rendu la
libert.

La femme, au contraire, est oblige de garder le domicile qui lui a
t assign par ordonnance, et ce, sous la menace d'une pnalit assez
grave. Si elle quitte cette rsidence particulire sans avoir obtenu
la permission du juge des rfrs, sa pension alimentaire est
suspendue. Sans doute, elle n'est pas dchue du droit de solliciter le
divorce, mais, pour avance qu'elle soit dans son instance, elle perd
toute la procdure qu'elle a faite (article 241). On a voulu que
l'homme pt la surveiller pendant toute la dure de cette procdure,
quand bien mme elle aurait t la victime et lui le tourmenteur.

Lorsque le divorce est prononc contre une imprudente,-- la suite
d'un flagrant dlit ou d'un adultre invoqu par le mari comme une
injure grave,--l'amour-propre et l'amour s'unissent chez la femme
pour dterminer le complice au remariage. La femme, surprise par son
mari aux bras d'un amant, se sent disqualifie, si, aprs le divorce,
cet amant ne l'pouse pas. Malheureusement, nous avons constat
nagure que le mari surpris en conversation criminelle avait fort peu
d'inclination  changer en un mariage rgulier sa liaison ou sa partie
de plaisir. Sur ce chapitre, l'amant clibataire ne raisonne pas
autrement que le mari divorc. Ce n'est gure que dans le
peuple,--voire dans le petit peuple,--que l'on pouse aprs divorce
une femme pauvre et charge d'enfants.

A supposer que l'amant bourgeois veuille donner  sa froideur une
couleur un peu brillante, il a la ressource de gmir en invoquant la
cruaut de la loi:

--Eh! sans doute, ma chre, j'aurais voulu vous pouser... Mais
quoi!... il parat que nous sommes complices. On me permet de me
marier avec toutes les femmes que je n'aime pas; avec vous que j'aime,
cela m'est interdit!

Les pauvres divorces avaient trouv un petit moyen--pas bien lgal,
mais trs humain,--de tourner une interdiction qui, dans leur
ignorance des principes et leur naturelle sentimentalit, leur semble
tout  fait monstrueuse. Elles tranaient le complice en province,
devant un maire qui n'avait pas entendu parler de leur aventure. Elles
lui prsentaient leur extrait de naissance de jeune fille. Elles se
remariaient sans bruit. L'article 298 tait tourn.

Cela ne faisait pas le compte des don Juans surpris en flagrant dlit!
Somms, par leurs complices, de tenir les engagements hypocrites
qu'ils avaient multiplis  l'heure o si facilement l'on dit  une
femme: Quel malheur que je vous aie connue trop tard!... ces amants
informrent sournoisement nos gouvernants d'une fraude si dangereuse.
Et, le 17 aot 1897, on a promulgu une loi qui, sans tapage, a dot
tous les poux d'un casier civil.

Elle rend inutile le voyage en province.

En effet, depuis cette poque, la mention de l'acte de mariage ou de
l'acte de divorce est inscrite d'office en marge de l'acte de
naissance. C'est la fin du crime de bigamie, mais c'est aussi la fin
des mariages d'amour avec le complice. Les amants n'ont plus rien 
craindre.

Ils en profitent.

Ceci est, d'autre part, trs digne de remarque:

Nous l'avons constat, mme aprs son divorce et son remariage,
l'homme du peuple demeure jaloux d'une femme autrefois aime. Par
contre, on n'a pas pu me citer un seul cas d'attentat (ayant quelque
caractre de gravit) commis par une femme divorce et remarie sur
son ancien mari. L'homme tue comme amant, il tue comme mari, il tue
comme divorc, il tue aprs le remariage. La femme du peuple qui,
jeune fille, jette si facilement le vitriol  la tte de son
sducteur, qui, plus d'une fois, a dfigur son mari adultre, perd
quand elle est remarie, tout souvenir de l'homme avec lequel
autrefois elle a vcu. Il lui est indiffrent de le rencontrer au bras
d'une autre femme,--matresse ou lgitime pouse. Elle ne dissimule
pas, elle n'trangle pas sa jalousie: c'est l'oubli, au moins la
complte indiffrence. Elle est  celui qui la possde, elle n'est
plus  celui qui a cess de la possder.

Cet oubli du pass a une intensit trop instinctive pour qu'il faille
le considrer comme une consquence des moeurs populaires. Il y a
tout lieu de croire que, remarie, la femme du monde n'a pas plus de
mmoire que la femme du peuple. Mais combien elles sont peu
nombreuses, ces mondaines-l! La socit tient surtout au bon accord,
qui est la condition de ses plaisirs. Et si elle accueille, avec une
tolrance dcidment cynique, le mnage  trois, c'est qu'elle n'est
pas tenue de connatre ce que font, toutes persiennes closes, le mari,
la femme et l'autre.

Au contraire, quand le scandale des dbats, du jugement, l'clat, mme
attnu, du second mariage, ont oblig tout le monde  savoir que
madame X... a t successivement et _officiellement_ possde par deux
hommes vivants, tous les ventails se dploient pour cacher la
lgitime rougeur des visages. On tremble que le second mari se fasse
annoncer  la porte, ce qui aggraverait les choses par la gne des
prsences relles.

A supposer que ce premier mari soit un homme de tact, qu'il vite de
frquenter dans les salons o il pourrait rencontrer son ancienne
femme, cela mme est, pour le monde, un ennui et un embarras. Il y
a mille occasions o l'on est oblig de choisir entre le nouveau
couple et le mari dpareill. La socit ne pardonne pas  ceux qui,
de leurs querelles particulires, troublent l'gosme poli de ses
plaisirs. Elle est froce aux divorces,--surtout aux divorces
remaries,--parce que leur aventure branle ce fameux contrat social
dont le mariage indissoluble tait la base et dont la stabilit
permettait au monde de se divertir sans inquitude.

Qui donc s'embarrassera de ce fardeau: une femme divorce?

A moins que la divorce ne soit fort riche (et en ce cas elle trouvera
facilement des seconds maris pour la conduire  un second divorce),
elle ne se remariera pas.

Cependant, le divorce a pu la surprendre en pleine jeunesse, avant que
sa vie sentimentale et l'autre fussent finies? Elle aura donc 
soutenir, vis--vis de soi-mme, des luttes plus cruelles que la
veuve. A supposer, en effet, qu'elle soit religieuse, au moins
moralement affine, elle ne trouve pas devant cette ralit, malgr
tout apaisante, cet affranchissement total qu'est la mort de l'poux.
Si elle a peu de scrupules, voire si elle est galante, elle souffrira
davantage encore: les gens la trouveront trop libre. Ils craindront
qu'elle devienne une charge, un embarras, lchons le mot d'argot: un
crampon.

--Tromper un mort! s'crie l'amant du Thtre libre, c'est encore
tromper quelqu'un! Sduire la jeune fille, c'est la voler... La
divorce n'a rien  mettre au jeu: ni sa virginit, ni ses remords de
fidle pouse, ni ses scrupules de veuve; c'est un laiss pour
compte.

Or, si la chastet est pesante  qui l'a toujours garde, elle est 
peu prs insupportable  celles qui la subissent comme une ncessit,
aprs avoir connu les douceurs, mme trs courtes, de la lune de miel.
La femme n'a pas ici les ressources de l'homme qui peut si bien mettre
son coeur d'un ct et ses sens de l'autre,--voire gorger ses sens
tandis que son coeur s'atrophie tout  fait.

Cette ingalit dans la pudeur dtermine plus d'une femme  se
rapprocher, presque malgr elle, d'un mari qu'elle avait cru har. Ces
fameuses reprises, dont il a dj t question, sont presque
toujours une suite de son initiative. Quand l'homme y songe le premier
et recherche sa divorce, c'est seulement pour s'en faire une
matresse. La femme renoue uniquement en vue du remariage. Chacun de
ses actes le prouve: elle souhaitait le mariage indissoluble.




IX

LE PARDON


En matire de divorce, le pardon s'appelle la rconciliation. Les
auteurs affirment qu'elle est souhaite par la socit comme par le
lgislateur; ils en donnent cette preuve: l'institution du sursis.

Quand l'instance en divorce est instruite, avant de prononcer la
parole qui rendra les deux conjoints trangers l'un  l'autre, le
magistrat a le droit de dclarer qu'il remet son jugement  six mois.
(Sous la loi de 1884, il pouvait le reculer d'un an.) On veut donner
 des gens qui semblent hors d'eux-mmes le loisir de s'apaiser; on
souhaite qu'une dcision aussi grave que le divorce ne soit pas prise
dans la minute mme de la colre.

La justice, dans tous les temps, accueillit avec faveur l'exception
de la rconciliation contre des demandes qu'elle ne peut entendre qu'
regret. La rconciliation de deux poux est toujours dsirable: c'est,
sans contredit, le premier voeu de la socit[3].

  [3] H. Coulon, _Le Divorce et la Sparation_.

Le sursis apparat donc comme une espce de martingale qui empche les
amateurs de divorce de prendre le mors aux dents. Il n'est pas dfendu
de croire que son effet pourrait tre souverain. Malheureusement, le
magistrat ne recourt que bien rarement au sursis, et dans des
occasions choisies. Je ne fais pas ici son procs. Je comprends trs
bien que, dbord comme il l'est par le flot montant des divorces,
blas par la monotonie des rcriminations, il ne puisse retenir toutes
les causes, les approfondir, jouer, entre deux poux quelconques, le
rle de l'ami conciliateur. Je constate simplement que nous avons le
droit de nommer arbitraire ce que le lgislateur appelle, avec plus
de discrtion, l'apprciation souveraine du juge.

Je remarque encore que, dans le fait, sinon dans la lettre, le sursis
est devenu une loi tout  fait aristocratique--je dis bien--une loi
d'exception. On en use seulement dans des cas trs particuliers,
lorsque les poux en discorde apparaissent au magistrat uniquement
dignes d'intrt,--entendez lorsqu'ils se distinguent du vulgaire par
l'clat de leur nom, de leurs talents ou de leur fortune.

En ce cas, le juge le sait, sa dcision sera surveille, discute dans
le monde. Il n'ignore point qu'au fond la socit est hostile au
divorce. Il veut se concilier sa bienveillance; il fait usage de son
droit souverain; il donne  des gens bien levs l'occasion de se
rconcilier.

Mais les pauvres diables?

Le sursis n'est pas fait pour eux. Le Tribunal n'a pas le temps
d'approfondir leur aventure. Il brasse des divorces d'assistance
judiciaire au boisseau, comme des pommes. Il n'a qu'une ide bien
arrte sur cette clientle: il ne veut pas la revoir. Quand il peut
se dbarrasser d'elle aprs une seule entrevue, pourquoi lui
donnerait-il rendez-vous  six mois[4]?

  [4] Il serait injuste de reprocher aux Tribunaux franais ces
  mauvaises moeurs de justice comme une exception inconnue
  ailleurs. En tous temps et en tous lieux les gens du peuple ont
  vu leurs affaires traites avec cette dsinvolture. M. de
  Bismarck, qui n'avait pas l'me tendre, en fut indign dans sa
  jeunesse. Il conte en ces termes, dans ses _Mmoires_, le fcheux
  souvenir que lui laissrent ses fonctions de stagiaire prs d'un
  Tribunal de divorces:

  La premire occupation o les stagiaires eussent  agir par
  eux-mmes, consistait  traiter les affaires de divorce.
  videmment on devait considrer ces affaires comme tant les moins
  importantes; on en avait charg le plus incapable des conseillers,
  nomm Prtorius. En ralit elles taient abandonnes aux petits
  stagiaires imberbes; ils avaient  apprendre sur elles, comme _in
  corpore vili_, leur rle de juge, sous la responsabilit, il est
  vrai, du sieur Prtorius. Mais celui ci n'assistait jamais  leurs
  dlibrations. Pour dpeindre M. le prsident aux nouveaux venus,
  les anciens leur racontaient qu' l'audience, quand pour le vote
  on le faisait sortir de sa douce somnolence, il avait coutume de
  dire: Je vote comme notre collgue Tempelhof, et que fort
  souvent il fallait lui faire observer que M. Tempelhof n'assistait
  pas  l'audience.

  Un jour je lui rendis compte de mon embarras. J'avais  peine
  vingt ans, et il me fallait faire, entre poux trs excits, une
  tentative de conciliation, tentative qui,  mes yeux, avait un
  caractre religieux et moral, en quelque sorte sacr; tant donn
  mon tat d'me, je ne me sentais pas  la hauteur. Je trouvai
  Prtorius de fort mauvaise humeur, comme l'est un vieux monsieur
  qu'on rveille mal  propos; de plus, il nourrissait  mon endroit
  l'animosit de beaucoup de vieux bureaucrates contre de jeunes
  gentilshommes. Il me dit avec un petit sourire de ddain: C'est
  bien fcheux, monsieur le rfrendaire, que vous ne sachiez pas
  vous tirer d'affaire. Je vais vous faire voir comment on s'y
  prend. Je me rendis avec lui dans la salle d'audience. Le cas
  tait le suivant: le mari demandait le divorce, la femme n'en
  voulait pas; le mari l'accusait d'adultre, la femme, pleurant
  abondamment, jurait d'un ton dclamatoire qu'elle tait innocente
  et qu'elle voulait rester avec son mari malgr les mauvais
  traitements qu'il lui infligeait. Prtorius, qui avait un cheveu
  sur la langue, dit  la femme: Mais, ma bonne femme, ne soyez
  donc pas si bte; qu'est-ce que vous en retirerez? quand vous
  rentrerez, votre mari vous rouera de coups, vous ne pourrez y
  tenir longtemps. Dites-donc tout bonnement oui, et vous serez du
  coup dbarrasse de votre ivrogne. La femme pleurant et criant
  lui rpondit: Je suis une honnte femme, je n'accepterai jamais
  cette tare, je ne veux pas tre une divorce! Le juge et la femme
  continurent sur ce ton, et aprs un certain nombre
  d'admonestations de la part de l'un, de rpliques de la part de
  l'autre, Prtorius se tourna vers moi en disant: Comme elle ne
  veut pas entendre raison, crivez, monsieur le rfrendaire; et
  il me dicta cette phrase qu'aujourd'hui encore je sais par
  coeur, tellement grande fut l'impression qu'elle produisit sur
  moi: Aprs tentative de conciliation et les arguments emprunts 
  la morale et  la religion n'ayant pas produit d'effet, il a t
  donn suite  la procdure dans les termes suivants. Mon chef se
  leva et me dit: Retenez une fois pour toutes comment on procde,
  et  l'avenir laissez-moi tranquille avec ces histoires-l. Je
  l'accompagnai jusqu' la porte, puis la dlibration continua.

Mais la rconciliation peut se produire avant le sursis, pendant
l'instance en divorce, de la propre volont des poux, sans
intervention du juge.

D'aprs les auteurs, on peut dfinir la rconciliation lgale: le
pardon par l'poux outrag des injures qu'il a subies de la part de
son conjoint. Il va de soi que ce pardon arrte l'effet de la plainte
en divorce porte par le demandeur. Mais comme il y a des poux qui
pardonnent  une minute et qui reprennent leur pardon  une
autre--aussi facilement que s'il s'agissait d'une parole
d'honneur,--on a bien t oblig, dans la pratique, d'entourer la
rconciliation de certaines conditions prcises, afin d'empcher que
la comdie ne tournt dcidment  l'oprette bouffe.

Labb dfinit le pardon en ces termes trs levs:

Le terme rconciliation se rfre plutt  un tat des mes et des
volonts qu' une manire de vivre. La rconciliation existe, ds qu'
l'hostilit des sentiments a succd l'harmonie des volonts... Les
volonts qui s'accordent produisent des effets notables et
irrvocables avant d'avoir t suivies d'une excution matrielle.

En d'autres termes, c'est dans l'me mme de l'poux outrag qu'il
faudrait pouvoir tudier le pardon, le connatre, dans sa noblesse ou
dans sa fragilit, dans sa sincrit ou sa fourberie. Malheureusement,
ce n'est pas seulement l'me de l'poux coupable qui chappe  la
claire vue du juge, c'est aussi l'me de l'poux accusateur. On ne
peut donc prtendre connatre la ralit ou la vanit du pardon que
par des faits extrieurs dont l'apprciation est singulirement
malaise.

J'ai sincrement cherch  me former une opinion de la doctrine du
Tribunal, sur l'usage moyen qu'il fait de son apprciation
souveraine. C'est proprement le jeu de la roulette. C'est tantt
rouge qui sort et tantt noir, tantt la rconciliation, tantt le
divorce. Les marchands de probabilits vous dupent; il n'y a pas de
systme dont les rsultats soient un peu fixes: les poux en instance
de divorce jouent au hasard.

Dans le sursis, la sparation d'habitation est obligatoire. Comme on
ne l'accorde  l'ordinaire qu' des poux fortuns, le mari peut
continuer d'habiter seul la maison conjugale, pendant que la femme va
loger ailleurs, dans ce domicile d'attente qui lui a t assign.
Cette sparation de corps facilite un peu au juge consciencieux
l'tude des moeurs des poux en instance, sans aboutir toutefois 
des certitudes. Mais dans l'antichambre des divorces ordinaires la
sparation d'habitation n'est pas obligatoire. Dans la plupart des
cas, elle n'est point pratique. Il y a d'innombrables occasions o la
pauvret des poux la rendrait impraticable.

Allez donc connatre aprs cela les moeurs relles d'un homme et
d'une femme sur lesquels, tous les soirs, pendant des mois, se ferme
la porte de la promiscuit conjugale!

Si l'un des poux coupables vient dire au juge:

--Mon conjoint m'a pardonn...

S'il cite des faits, des tmoignages, et, d'autre part, si l'poux
accusateur se dfend mordicus d'avoir pardonn, de coeur comme de
bouche, de bouche comme d'actions, que fera le juge?

Sans doute, il pourra interroger les tmoins. Les deux parties ne
manqueront pas d'en citer devant lui. Ils conteront une foule
d'histoires de linge sale sur lesquelles on comprendra que je
n'insiste pas. Le tmoin cit par les poux en conflit est presque
toujours suspect. Ses affirmations sont dictes par l'intrt, voire
par l'affection. Beaucoup de gens, qui hsiteraient  mentir en
d'autres occasions, ne se refusent pas  donner une entorse  la
vrit dans les circonstances du divorce. Pourquoi seraient-ils plus
srieux que les juges ou que les parties? Le magistrat en est rduit 
dcider d'aprs les faits en eux-mmes. Et on constate qu'il fait un
usage incertain de son apprciation souveraine.

--Messieurs, s'crie un avocat, on vous trompe quand on vous affirme
que mon client a pardonn  sa femme. Il est vrai qu'il s'est
rencontr deux fois avec elle pendant la dure de l'instance, mais
c'tait sous une porte cochre et pour parler de questions
d'intrt...

--Quelle heure tait-il?

--Cinq heures et demie du soir...

--Cinq heures et demie du soir! En hiver? C'est la pleine obscurit...

Malgr la porte cochre et la serviette bourre de papier timbr que
le malheureux mari avait sous le bras, le Tribunal dcide que l'poux
a pardonn: il doit reprendre l'pouse coupable.

Un autre mari fait surprendre sa femme en flagrant dlit d'adultre.
Elle est condamne  six jours d'emprisonnement. Le pauvre homme
s'meut. Il se contentera du divorce. Il ne veut pas qu'une femme
qu'il a aime aille en prison. Il crit donc au procureur de la
Rpublique qu'il souhaite que la coupable ne subisse pas sa peine. On
fait ce qu'il veut, mais ensuite on lui refuse le divorce. Il
s'insurge. On lui apprend que, sans doute, il restait le matre
d'arrter l'effet de la condamnation, mais  cette condition qu'il
consentirait  reprendre sa femme.

Cette petite comdie a t joue  Vitry-le-Franois en 1887. Avouez
que l'on pourrait lui donner pour titre: les Fantaisies du Divorce ou
le Pardonneur malgr lui. Sans doute, aprs le prononc de son
jugement, le Tribunal de Vitry-le-Franois aura dbit au malheureux
mari, en guise de couplet de la fin, cette dlicieuse antienne de
l'orateur du Corps lgislatif qui a fix les circonstances de la
rconciliation:

Le mari pourra, en reprenant sa femme chez lui, se livrer au plaisir
de lui pardonner, et jouira, dans toute sa plnitude, du droit de
faire grce et de resserrer les liens de l'amour par ceux de la
reconnaissance.

Cet optimisme de certains magistrats devait tre exploit par des
gens sans scrupules. Il s'est trouv beaucoup de maris qui avaient
intrt--un intrt financier-- repousser le divorce pour organiser
de petits guet-apens de retour en grce. On en a vu qui, dans un
cabinet particulier, ont conduit une femme ressemblant un peu  la
leur. Avant de pousser le verrou, ils lui ont dit devant le garon:

--Eh bien, ma chre petite femme! avoue que nous avions tort de nous
battre  coups de papier timbr? Une partie comme celle de ce soir ne
vaut-elle pas mieux qu'un vilain divorce?

Quelques mois plus tard, le garon, somm de reconnatre dans la dame
du cabinet particulier l'pouse en instance de divorce, reconnaissait
toutes les dames que l'on voulait. Et quand le Tribunal lui demandait
avec insistance:

--Mais enfin, tes-vous bien sr que ces poux se sont rconcilis?

Il rpondait, avec la philosophie de son exprience:

--Dame! ils ont pouss le verrou aprs les liqueurs.

Je ne dirai rien des pouses plus ou moins adultres qui, au cours
d'une visite  l'poux outrag, trouvent moyen de lui faire perdre la
tte et prtendent ensuite dcorer du nom de pardon une faiblesse plus
masculine que virile. L'indulgence un peu excessive des partisans du
pardon quand mme devait dchaner des reprsailles dans le clan des
adversaires irrconciliables de la rconciliation.

Pour ceux-l, rien ne prouve rien.

Le fait, pour l'poux outrag, de rouvrir le domicile conjugal 
l'pouse coupable n'est pas une preuve. Et le fait de cohabiter? Pas
davantage.

Il ne suffit pas, dclare en juin 1891, le Tribunal civil de Toulouse
pour tablir la rconciliation, qu'un mari, plaidant en divorce,
conduise sa femme dans un htel, qu'il y dne avec elle en tte  tte
et que, le dner fini, il pose un baiser  l'paule de sa dite femme,
sur la demande de celle-ci.

Au jugement d'autres tribunaux, le fait, pour les poux, d'avoir non
seulement habit sous le mme toit, mais persist  dormir dans le
mme lit pendant la dure de l'instance, n'implique pas que l'poux
outrag ait pardonn au coupable. La grossesse mme de la femme,
survenant  la suite de cette cohabitation, ne dmontre rien. Cela
peut-tre un hasard malheureux, un vertige.

Les relations intimes qui n'ont qu'un caractre accidentel ne
comportent pas, de la part de l'un des deux poux, une pleine libert
d'action. Elles n'entranent pas ncessairement la rconciliation.

Je m'arrte.

La parole est aux domestiques chasss, aux blanchisseurs, aux
dgraisseurs, aux garons de caf,  cette femme de chambre que
madame a surprise dans les bras de monsieur et qu'elle peut conserver
 son service sans qu'une telle indulgence implique la rconciliation
avec le coupable...

La matrone de l'antique congrs n'est pas loin. Elle fourbit ses
lunettes; nous la verrons revenir au bras de quelque Jean Bouhier,
moderne prsident  mortier, jurisconsulte minent et,--tout autant
que son aeul,--amateur des causes de haulte gresse.




X

LES RECHUTES


Les faiseurs d'vangiles apocryphes content cette parabole:

Un jour, le Christ, suivi par une foule nombreuse, enseignait dans les
rues de Jrusalem. Soudain, il s'aperut que l'attention de tous se
dtachait de lui. Elle se tournait vers un groupe qui, en sens
inverse, descendait la rue Sainte. Il regarda de ce ct-l. Au milieu
d'un essaim de jeunes gens, il aperut une femme. C'tait une
courtisane: ses nombreux amants l'accompagnaient par la ville, dans
un dlire de fte, avec des chants et des acclamations.

Jsus s'avana d'un pas rapide vers ce groupe de voluptueux. Il les
carta presque rudement; sur l'paule de la femme il posa sa main
divine. Elle tourna la tte. Et, l'un devant l'autre, le Fils de
l'Homme et la Fille du Dsir, ils demeurrent foudroys:

--Madeleine, dit Jsus avec un douloureux reproche, Madeleine, c'est
donc vous que je retrouve?...

L'adultre tait tombe  genoux. Elle soupira d'une voix presque
indistincte:

--Seigneur... Qu'est-ce que vous voulez que je fasse?... Vous m'avez
pardonn... Je recommence...

Il m'a paru que cette pieuse lgende servirait trs lumineusement
d'pigraphe  cette suite de l'histoire du pardon qui s'appelle les
rechutes.

Dans la langue du divorce, on dit: les faits nouveaux.

--La rconciliation, m'apprend mon matre de procdure, teint
l'action. Toutefois, s'il survient de nouveaux griefs depuis la
rconciliation, le demandeur peut faire revivre les anciennes causes 
l'appui de sa nouvelle demande. _Le pardon de l'poux offens est_
CONDITIONNEL.

Je souligne ce mot conditionnel; il mrite, en effet, qu'on l'observe
 la loupe, qu'on le pse, qu'on le dcrive.

Un nombre de Franais, beaucoup plus considrable qu'on ne croit,
continuent  murmurer une prire fort ancienne o est enchsse cette
supplication:

Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons  ceux qui nous ont
offenss.

Cela, c'est le pardon chrtien. Je suis sr de n'tre pas en
contradiction avec la doctrine des glises chrtiennes en affirmant
que ce pardon est sans condition, absolu. L'homme qui prie demande 
Dieu de plonger dans un oubli dfinitif toutes ses fautes passes; il
promet d'en user de mme  l'gard de ceux qui lui ont fait injure. Si
le pardon n'est pas cette destruction totale de la rancune (sinon dans
la mmoire, du moins dans le coeur de celui qui absout), il n'est
rien,--rien qu'une comdie, un hypocrite mensonge.

C'est sous cette dernire forme que le divorce l'a conu.

--Eh! monsieur, dit,  nos cts, un homme de bon sens, vous avez
mille fois raison. Le pardon doit tre absolu, cela est entendu. Mais
nous ne sommes que des hommes! Il faut, dans la pratique, nous passer
quelques faiblesses. Voici donc un pauvre mari qui a surpris sa femme
en adultre. Dans le premier fracas de la colre, il a dcid qu'il la
rejetterait loin de lui. Mais les jours passent. Il s'attendrit. Il
renonce au divorce. Il avertit le magistrat qu'il s'est rconcili. La
femme se remet de cette rude alerte. Elle se dit, comme la Madeleine
de votre vangile apocryphe: Il m'a pardonn... pourquoi est-ce que
je ne recommencerais pas? Donc elle redevient coquette, galante...
Son mari lui prend dans la poche un billet de rendez-vous. N'est-il
pas juste que ce fait nouveau fasse revivre l'injure ancienne? que
l'obstination de cette coquine dans son inconduite efface le pardon
qu'on lui avait accord  la condition qu'elle ne recommencerait pas?
Faut-il que le pauvre mari attende d'tre ridicule une seconde fois,
pour se plaindre, avec quelque chance d'en tre dlivr, d'une femme
si entreprenante? Le lgislateur n'a-t-il pas agi avec beaucoup de bon
sens quand il a dcid que le fait nouveau effacerait les effets du
pardon, qu'il raviverait l'injure ancienne?

Nous ne confondons pas le ciel avec la terre, le divin avec l'humain,
l'idal avec la pratique. Si fait nouveau signifiait rechute dans
la mme faute, il faudrait bien convenir que l'on est devant un
coupable impnitent et qui s'est rendu indigne de l'indulgence. Mais
telle n'est pas la discipline du divorce! Dans sa doctrine du pardon
conditionnel, _n'importe quel grief fait ressusciter l'injure
ancienne_. Une gifle (vous lisez bien) ravive un adultre; un propos
de colre, sans grande consquence, chapp  l'nervement, rend son
venin  une injure grave. Et comment ces petits conflits de paroles ne
se produiraient-ils pas dans l'intimit d'poux qui, entre eux, ont le
souvenir d'un pch et d'un pardon?

Rappelez-vous le mnage Krampach dans _Le plus heureux des trois_. La
femme a commis une faute avant son mariage. Le mari l'a pouse en
connaissance de cause. Il a pardonn. Mais il n'oublie pas. Il entend
que la coupable expie. Lorsque le couple, fatigu d'une longue route,
rencontre une seule chaise, c'est Krampach qui la prend:

--Lisbeth restera debout, dclare-t-il avec emphase. C'est la
position qui convient  une femme qui a fait des turlutaines...

Et quand Lisbeth s'crie, en larmes:

--Tu m'avais promis que tu n'en parlerais jamais!...

Du haut de son pardon, Krampach riposte avec solennit:

--Je l'ai jur!... Mais je peux bien dire la chose  ceux qui ne la
savent pas...

Voil la vrit prise sur le vif. L'humanit veut que l'on permette 
Krampach de rappeler, de temps en temps,  Lisbeth qu'il lui a
pardonn, et qu'au prix de cette humiliation Lisbeth ait l'absolution
dfinitive. L'ide du pardon conditionnel est monstrueuse. C'est une
invention de juge qui n'admet pas qu'on se passe de lui et nie
dcidment ces raisons du coeur que sa raison ne comprend pas.

Ceci d'ailleurs accrot la stupfaction d'un spectateur impartial:
dans le temps mme o le Tribunal montre tant de scepticisme sur le
chapitre du pardon, il prtend donner une valeur absolue aux
rconciliations qu'il a imposes! Or, cela est vident, ces
rconciliations juridiques, qui paraissent si souhaitables au
lgislateur, sont, dans la ralit, la plus dplorable des solutions.
En effet, quand deux poux plaident l'un contre l'autre, celui qui
oppose la rconciliation a un intrt visible  ce que le divorce ne
soit pas prononc. Il meut le juge par son loquence s'il est un
homme, par ses bonnes grces s'il est une jolie femme, et il affirme:

--Je vais vous dmontrer que je me suis rconcili avec mon conjoint.
Mon conjoint se trompe ou il ment, quand il affirme le contraire.

Et le juge coute. Il pse les arguments qu'on lui donne, gravement,
comme si la certitude de la rconciliation, la vraie, celle des
coeurs, pouvait sortir d'une dmonstration bien conduite! C'est pour
le coup que l'on peut qualifier de comdies ces rconciliations de
prtoire! Un des deux poux sort du Tribunal, persuad qu'il a perdu
son procs. Il est mont contre le juge, mais il en veut aussi  son
conjoint,--un peu plus qu'avant.

Quelle sera, je vous le demande, en face l'un de l'autre, l'attitude
de ces deux poux rconcilis malgr eux?

S'ils avaient voulu se pardonner sincrement, ils n'avaient pas besoin
du Tribunal. Leur situation est plus mauvaise qu'avant son
intervention. Ces gens ne sont pas rconcilis; _ils ont t condamns
 se rconcilier_, ce qui est bien diffrent.

Supposons que l'poux rcalcitrant rentre au domicile conjugal aprs
cette aventure; il n'aura plus qu'une proccupation: provoquer un
fait nouveau qui lui permette de recommencer son instance.

Mais s'il ne se soumet pas?

S'il refuse de rentrer au domicile conjugal?

La situation est dplorable. Que fera, en effet, l'poux qui tait
dcid  se rconcilier? Obligera-t-il, _manu militari_ (soit par
l'intervention du commissaire de police), l'poux qui ne veut pas se
rconcilier  rintgrer le domicile conjugal?

On prvoit que cet poux-l entrera par une porte et qu'il sortira par
l'autre. Car la squestration est interdite: il faut laisser les clefs
sur les serrures. Et le lendemain, quand on ira de nouveau solliciter
l'intervention du commissaire de police, il refusera de se mettre en
route.

L'tat d'exaspration que provoquent ces rconciliations sur le papier
s'exalte dans des violences aussi comiques que douloureuses.

Une malheureuse femme, rconcilie malgr elle avec son mari,--lequel
a tout intrt  refuser le divorce,--se demande comment elle pourra
produire un fait nouveau. Il lui faut des tmoins. Quelle que soit son
indignation, elle ne peut se rsoudre  commettre un adultre sur la
voie publique. Elle imagine donc de tomber sur son mari  coups
d'ombrelle. Elle le rosse, si magistralement, que la foule s'assemble.
Les agents interviennent, ils conduisent le couple au commissariat de
police. L, la mgre malgr elle montre le visage de son mari tout
gratign, et elle s'crie:

--J'espre que voil un fait nouveau?... On ne pourra plus venir me
dire que nous sommes rconcilis!...

Mais le mari,--pour les raisons d'argent susdites,--tient mordicus 
sa rconciliation. Il rpond avec un sourire:

--Pardon, ma chre amie! Il n'y a pas de fait nouveau! Moi seul aurais
le droit d'en produire un, et je m'en garde. Je suis battu, mais trs
content. Je considre ces coups d'ombrelle comme une marque prcieuse
de votre affection. videmment, vous tes jalouse? Dans ces
conditions, vos emportements me sont un rgal...

Devant ces rsultats, qui certainement vont contre la volont
bienveillante du lgislateur, nous esprons, vous et moi, trouver une
jurisprudence du fait nouveau, qui, par sa fixit, donnerait
quelques garanties aux malheureux poux engags dans la voie du
divorce. Certes, le juge aurait pu la crer, cette jurisprudence, car
il n'y a pas de matire o sa souverainet d'apprciation s'exerce
plus absolument.

Malheureusement, cet arbitraire a des consquences dcidment
dsopilantes:

Un poux a pardonn des faits d'adultre. Postrieurement  ce pardon,
il dcouvre une correspondance. Elle est relative  ces faits,
antrieure au pardon. _La Cour de Bordeaux dcide que cette dcouverte
est un fait nouveau._ Elle le dclare suffisant pour faire revivre
l'adultre pardonn.

Encore si elle montrait quelque humanit dans ses considrants!

Si elle disait:

--Il faut faire une juste part  la douleur de ce mari. Il avait
espr que sa femme tait moins coupable, au moins d'intention.
D'ailleurs, le fait d'avoir conserv, aprs le pardon, une
correspondance que peut-tre on relisait avec plaisir est une nouvelle
offense dont la femme s'est rendue coupable envers son indulgent mari.

Cette thse pourrait se dfendre; mais l'arrt n'y fait pas allusion.
C'est la correspondance _elle-mme_ qui forme, _ elle seule_, un
vritable dlit, une violation des moeurs et de l'autorit maritale.
Elle constitue un fait nouveau, suffisant pour rintgrer le mari
dans tous ses droits, pour faire revivre les faits anciens, tout
couverts qu'ils sont par un pardon et une rconciliation antrieure.

Cela nous semble absurde,  nous autres profanes, mais enfin c'est une
opinion nette. Alors, comment se fait-il que le Tribunal de Compigne
puisse imposer  des poux la doctrine qu'on va lire?

Lorsqu'un mari qui a surpris sa femme en flagrant dlit lui a
pardonn peu aprs, lorsqu'il a repris avec sa femme la vie commune au
domicile conjugal, il ne peut ultrieurement intenter contre elle une
action en divorce, fonde sur ce fait que ladite femme lui aurait
rvl, trop tardivement, son tat de grossesse. On ne saurait voir,
dans cette dissimulation, une injure nouvelle.

Telle est la doctrine, l'accord touchant des Cours en matire de
faits nouveaux.

A Bordeaux, aprs avoir pardonn  votre femme adultre, vous trouvez,
dans le tiroir de son secrtaire, une vieille correspondance
amoureuse:

C'est un fait nouveau.

A Compigne,--dans des conditions identiques,--vous lui dcouvrez un
enfant dans la ceinture:

Ce n'est pas un fait nouveau.

Tirez-vous de l.




XI

LE REMARIAGE


De toutes les rconciliations qui peuvent intervenir entre deux poux
brouills par le divorce, la plus blouissante est certainement le
remariage. Comme j'aurais voulu dcouvrir une statistique un peu
exacte de ce phnomne psychologique! Malheureusement, on ne l'a pas
dresse. Il faut nous contenter de savoir:

1 Que le remariage a t prvu par le lgislateur;

2 Qu'il est permis dans certains cas;

3 Qu'il est interdit dans certains autres;

4 Qu'il est assign comme dernire limite aux expriences
matrimoniales que seraient tents de poursuivre indfiniment les poux
inquiets.

Je demande la permission de reproduire une citation de Montesquieu qui
a dj figur plus haut:

La loi des Maldives, dit cet auteur, permet de reprendre une femme
qu'on a rpudie. La loi du Mexique dfendait de se runir sous peine
de la vie. La loi du Mexique tait plus sense que celle des Maldives:
dans le temps mme de la dissolution, elle songeait  l'ternit du
mariage; au lieu que la loi des Maldives semble se jouer galement du
mariage et de la rpudiation.

Si Montesquieu a raison, le jour o le lgislateur maldivien prpara
la jurisprudence sur laquelle nos honorables devaient s'appuyer plus
tard, il marqua par cette excessive indulgence qu'il confondait le
mariage et le divorce dans un mme mpris. Il voulut tablir qu'il ne
croyait pas plus  l'efficacit du remde qu' la gravit du mal; et
s'il ne conseilla pas, tout simplement, comme Diderot, de pratiquer le
mariage d'Otahiti, lequel souvent ne dure qu'un quart d'heure, c'est
qu'un magistrat, mme maldivien, n'oublie jamais tout  fait qu'il vit
de la forme. Or, plus les marchands de coco de son pays divorcent et
se remarient, plus le dmarieur et le remarieur ont eux-mmes des
chances de prosprer.

Montesquieu tait un esprit trs hardi: il ne mnageait personne. Je
me sens plus timide. Je n'affirmerai donc pas aprs lui qu'en
permettant le remariage, nos lgislateurs ont tmoign qu'ils se
jouaient galement du mariage et de la rpudiation. Avec cette
rserve, il faut reconnatre que leur tolrance nous a valu des
moeurs de divorce qui nous placent plus bas que les Aztques, au
niveau des naturels de Colomandous.

On n'apprendra pas sans quelque tonnement que le texte qui permet le
remariage entre poux divorcs fut introduit dans la loi  la suite
d'une retentissante confrence donne par le Pre Didon  Notre-Dame.
Je n'y assistais point, mais il est facile d'en deviner l'esprit et
les tendances.

En sa qualit de dfenseur de l'glise, le Pre Didon hassait le
divorce. Il a t enchant de lui porter dans le flanc un coup de
lance. Il l'a senti. Le remariage entre poux enlve au divorce toute
dignit, il en fait un succdan de la sparation de corps, il jette
du discrdit sur le mariage civil que l'on peut nouer ou dnouer  son
gr; il est, au contraire, un triomphe pour l'glise. En effet, tandis
qu'un nouveau maire est dans la ncessit de prononcer un second
mariage, l'glise s'en tient  sa premire et unique bndiction. Ce
jour-l,  l'affirmation divine d'un principe elle a la satisfaction
d'ajouter le voeu des coeurs, reconnaissant qu'un bonheur lev,
durable, n'est possible que dans l'amour unique.

D'ailleurs en mme temps qu'il songeait  dfendre la doctrine, le
Pre Didon plaidait pour ces mes dont l'glise a charge. Il ne
voulait pas qu'une disposition de loi fermt aux poux la route du
repentir. Il ne fallait point que, sous l'oeil paternel de l'glise,
approuvant et bnissant leur rapprochement, ils vcussent, aux yeux de
la loi, dans l'illgalit, eux et les enfants qui seraient sortis de
leur mutuel pardon.

Le remariage est donc possible dans deux cas:

Quand les poux divorcs sont demeurs l'un et l'autre libres aprs le
divorce;

Quand l'un des poux est devenu veuf aprs un nouveau mariage.

La loi est muette sur le cas de deux poux, remaris chacun de son
ct, et devenus veufs l'un comme l'autre. Mais il est  croire
qu'elle accorderait aux deux parties ce que, ds aujourd'hui, elle
concde  une seule.

On se remarie donc pour le plus grand triomphe de l'glise qui, de
toutes ses forces, proclame le dogme de l'indissolubilit,--et pour la
plus grande confusion du lgislateur qui avait affirm le contraire.

Il y a un cas, dfini trs nettement et trs justement par la loi, o
le remariage est impossible:

Les poux divorcs, dit l'article 295, ne pourront plus se runir si,
postrieurement au divorce, l'un ou l'autre a contract un nouveau
mariage suivi d'un second divorce.

Cette disposition marque que, dans le temps mme o il permettait le
remariage, le lgislateur s'est bien aperu que le divorce en tait
diminu d'autant. Peut-tre mme a-t-il voulu parer  la botte secrte
que lui portait l'glise. Beaucoup d'influences peuvent se mettre en
jeu pour circonvenir l'poux divorc et remari; on effraie une femme
pieuse en lui dmontrant qu'aux yeux de la religion, sa vie n'est
qu'un adultre; on peut agir sur l'homme par d'autres moyens, par
exemple en faisant jouer l'intrt.

--Dans ces cas-l, s'est dit le lgislateur, ce sera l'glise
elle-mme qui poussera les divorcs remaris  solliciter un second
divorce. Et s'ils lui cdent? S'ils l'obtiennent? S'ils retournent au
premier mariage? La loi aura t bafoue, le mariage civil sera tout 
fait dconsidr.

L'interdiction de se runir  un poux divorc, aprs un second
mariage et un second divorce, a une utilit plus gnrale et plus
pratique. Il ne fallait pas que le divorce servt  des poux peu
scrupuleux et trop d'accord pour sortir de situations financires
embarrasses, pour duper leurs cranciers, pour transformer  leur
profit, aux dpens des autres, la forme et le fond de leurs affaires.
Enfin, le lgislateur a jug qu'on devait se mfier grandement d'un
poux qui a dj deux divorces  son actif. Le principe mme sur
lequel est fond le divorce empche qu'on ne limite le nombre des
expriences qu'un sujet pris du mariage et difficile  contenter peut
risquer au cours de sa vie, mais on a estim que cet inconstant
n'avait aucune chance d'tre heureux dans le remariage avec sa
premire femme, aprs qu'il n'avait pas pu s'accorder avec la seconde.
_Non bis in idem_, dit une loi fort sage. Comme on tait bien dcid 
rendre le remariage indissoluble, on ne voulait pas enfermer dans
cette cage  loup une brebis qui dj y avait perdu de la laine. Une
troisime victime,  la bonne heure!

J'avoue que la quatrime disposition de l'article 295 choque tous mes
instincts de logique.

Il y est dit:

Aprs la runion des poux (entendez le remariage), il ne sera reu
de leur part aucune nouvelle demande de divorce pour quelque cause
que ce soit, autre que celle d'une condamnation  une peine afflictive
ou infamante, prononce contre l'un des deux, depuis leur runion.

J'entends bien que le lgislateur n'a point voulu reconnatre
l'incompatibilit d'humeur comme une cause de divorce. Il prtend que
d'anciens poux, remaris ensemble aprs l'preuve de la sparation,
ne peuvent invoquer qu'il y a eu surprise, erreur sur la personne. Et,
pour refuser le redivorce  ces poux remaris, on s'abrite derrire
l'indignation sincre que le Conseil des Cinq-Cents tmoigna pour
l'incompatibilit d'humeur.

Il serait difficile d'imaginer, disait en effet Rgnaut de l'Orne,
combien cette cause de divorce favorise la lgret et l'inconduite
des poux, combien elle les excite au libertinage et  la dbauche et
contribue  la corruption des moeurs. Qu'y a-t-il de plus immoral
que de permettre  l'homme de changer de femme comme d'habit, et  la
femme  changer de mari comme de chapeau? N'est-ce pas porter atteinte
 la dignit du mariage? N'est-ce pas en faire le jouet du caprice et
de la lgret, et le changer en concubinages successifs?

Que les partisans du mariage indissoluble approuvent de telles
paroles, on le conoit; mais on ne voit pas bien comment les
dfenseurs du divorce ont pu s'en couvrir pour interdire le redivorce
aprs le remariage. Il faut tre d'accord avec ses principes et, quand
on les croit justes, accepter toutes leurs consquences, voire les
plus fcheuses. Les partisans du mariage indissoluble n'ignorent pas
qu'une dcision si absolue peut causer beaucoup de douleurs, broyer
des victimes innocentes. Les partisans du divorce, de la libert, du
contrat dissoluble n'ont pas le droit de mettre une limite  cette
libert, du moins dans l'ordre du sentiment et des griefs tout  fait
personnels que les poux peuvent arguer l'un contre l'autre.

Pourquoi le mariage serait-il dissoluble et le remariage indissoluble?

Les arguments que l'on a fait valoir pour accorder le premier divorce
valent la seconde fois. Une premire erreur ne nous protge pas
ncessairement d'une seconde. loigns l'un de l'autre, les gens
peuvent esprer qu'ils se feront des concessions d'o natra la paix.
Ils se runissent, et la guerre reprend.

Et ceci est le cas de la bonne foi. Mais quand il y a tromperie,
pige--du fait de l'une des deux parties?

J'ai reu, tandis que j'crivais ces pages, la visite d'une jeune
divorce remarie. Elle avait rompu, pour sauver sa sant, sa raison,
sa fortune, des mains d'un poux indigne. Le coupable, qu'elle aimait
peut-tre malgr tout, a feint de s'amender. Il a donn aprs le
divorce des gages hypocrites de sa contrition. Celle qui ne le
hassait pas encore s'est laisse attendrir. On est retourn devant
le maire. Le lendemain mme du remariage, le tartufe a jet son
masque. Il ne se contente plus de violences lgres: il a pris un
bton; il a expliqu  celle qui maintenant le dteste qu'il lui fera
payer le scandale de son divorce. Elle ne doit s'attendre  aucun
mnagement,  prsent qu'elle n'a plus de recours?

De quel droit le lgislateur, qui a cr le divorce, verrouille-t-il
la porte par o cette femme pourrait s'chapper de son remariage,
viter le dsespoir qui la guette?

Je le sais, les partisans du divorce me rpondront avec l'accent du
triomphe:

--Vous reconnaissez donc que le divorce est ncessaire, puisque vous
le rclamez aprs le second mariage pour cette intressante victime?

Je rponds sans embarras:

--Les prudentes rflexions que le lgislateur veut que l'poux fasse
au seuil du second mariage, je les exige, moi,  l'entre du premier.
Je les veux si sages, si conscientes, si entoures de garanties
qu'elles rendent les chances de totale erreur infiniment rares. Je
demande que le got et la tendresse tiennent dans les dcisions cette
place prpondrante que l'on accorde  l'argent. Et, aprs cela, avec
tous ses risques, j'accepte le mariage indissoluble. Mais du moment
qu'il y a licence de divorce, de l'heure o le contrat peut tre rompu
autant de fois qu'il plaira  un mari de battre sa nouvelle femme,
autant de fois qu'il plat  une pouse nouvelle de tromper un mari
trop niais, je me demande de quel droit le lgislateur a dclar
indissoluble le remariage entre poux.

Et, une fois de plus, je touche ici du doigt cet arbitraire qui est la
tare de notre loi sur le divorce et qui la fera caduque.




XII

LA BIBLE ET LE DIVORCE


L'intervention de l'glise catholique en faveur du remariage nous
conduit tout naturellement  examiner le divorce au point de vue
religieux. C'est une ncessit  laquelle on ne peut se soustraire.
Les lois religieuses sont une manation de la conscience morale des
peuples. Elles prcdent les lois civiles; pour une large part, elles
les inspirent.

L'opinion qu'Isral s'est anciennement forme du divorce est donc,
pour nous autres Franais, particulirement intressante  prciser.
Au moment mme o s'laborait notre Code civil, on a vu Napolon Ier
justifier son divorce avec Josphine en s'appuyant sur cette
disposition de l'Ancien Testament: Le mari est oblig de rpudier sa
femme, lorsqu'il a vcu pendant dix ans avec elle sans en obtenir
d'enfant.

On remarquera, d'autre part, que le divorce nous a t rapport, comme
cela tait logique, par un isralite, M. Naquet. En effet, quand les
juifs ont vu, au dbut du sicle, que l'exemple donn par la France
allait tre suivi par d'autres nations, et que, aprs tant de sicles
de perscution, il leur serait loisible de devenir des citoyens des
tats o ils s'taient fixs, spontanment ils ont renonc aux lois
religieuses particulires qui les auraient mis en opposition ouverte
avec les lois civiles de leurs patries d'adoption.

C'est ainsi qu'un synode juif, tenu  Worms en 1830, a interdit en
occident la polygamie, sous peine d'excommunication. Je dis en
occident, car cette mesure n'a pas d'effet dans les pays orientaux.
On ignore trop en France, par exemple, que le dcret Crmieux surprit
les juifs algriens dans l'tat polygamique. La qualit de citoyens
franais, qu'on leur imposait sans qu'ils l'eussent souhaite, les
mettait dans la ncessit de rpudier sur l'heure toutes leurs femmes,
except une. Ce fut pour beaucoup d'entre eux une occasion de chagrin
et de dommage.

En tant qu'il est oriental, Isral rpugne  la monogamie. La maturit
prcoce des corps fminins est suivie dans sa race d'une prompte
dchance. Il professe donc  cet gard (et pour les mmes raisons)
les opinions du musulman. Il estime que l'homme a besoin de trouver
sur sa route quelques relais de jeunesse et de grce fminine.

Aprs cela on conoit que dans tous les pays qu'il a habits, Isral
ait souhait voir rtablir le divorce, comme une soupape  la
monogamie. En effet, par une trs sage mesure, le Sanhdrin de Paris,
tenu sous le rgne de Napolon Ier, a ordonn aux juifs qui veulent
divorcer de se conformer aux lois civiles. Le rabbin ne peut prononcer
le divorce religieux qu'aprs prsentation du jugement manant de
l'autorit comptente. De la sorte, s'il habite un pays o le divorce
n'est pas inscrit dans la loi civile, l'isralite est condamn au
mariage indissoluble.

Cela est contraire  ses instincts, et par consquent  sa loi
religieuse. J'ai dj indiqu le motif qui vient de la prcoce
maturit des corps. Il y en a un autre, je l'ai touch du doigt dans
la vie du Dsert, il n'a rien  voir avec les fantaisies sensuelles de
l'poux.

La vie pastorale est, en effet, une vie d'isolement. Le Mahomed qui
habite sous la tente de peau de chvre est plac dans des conditions
bien pareilles  celles o vcut jadis l'antique Abraham. Il n'a pas
de boutiques dans son entourage. Il faut que tout ce qui est
ncessaire  la vie soit fabriqu dans sa tente. Or, la femme qui a
l'enfant au sein ne peut pas apprter la nourriture; celle qui allume
le feu et qui fait cuire les aliments ne peut pas tisser les
couvertures, filer les vtements, dont ces isols s'habilleront. La
polygamie est une suite ncessaire de la vie pastorale, car il est
contraire au bon sens d'admettre que l'homme vivra dans l'troite
promiscuit de la tente, avec une femme et plusieurs servantes, sans
que ces servantes--telle Agar--deviennent ncessairement ses
concubines.

Tous les lgislateurs des peuples pasteurs ont aperu ces consquences
de la vie d'isolement. Ils ont prfr rgler la situation par des
mariages rguliers et assigner  chaque pouse des droits
particuliers, des devoirs spciaux.

D'autre part, ce n'est pas faire preuve de misogynie que dire:

--Le divorce est une consquence indispensable de la polygamie.

En effet, l'exclamation:

Cette femme tait la maldiction de ma tente!

Est une de celles que l'on recueille le plus frquemment dans les
plaintes du musulman en instance de divorce.

Il faut faire la part de l'exaspration  laquelle se monte aisment
un homme de solitude, entour de plusieurs femmes, et que rien ne
vient distraire de ses chagrins. Tenez pour certain que si on ne lui
permettait pas de pousser  la porte de sa demeure la femme qui, pour
lui et pour ses autres pouses, est une cause de trouble, il finirait
par la tuer, dans un transport de colre.

Au dbut de son existence historique, Isral a connu ces fatalits et
il en a us exactement comme le musulman saharien. On lit en effet
dans la loi mosaque:

Si un homme, aprs avoir pous une femme et vcu avec elle, en
conoit ensuite du dgot  cause de quelque dfaut honteux, il fera
un crit de divorce, et l'ayant mis entre les mains de cette femme, il
la renverra hors de sa maison. (Chapitre XXIV, 1).

Les formalits taient, comme on le voit, les plus simples du monde:
la femme n'avait pas  donner son consentement; le mari lui remettait
un exeat, libell en bonne forme, afin qu'elle pt se marier, par la
suite, avec un autre.

Une seule prcaution est exige par le Deutronome:

Deux tmoins mles et hbreux doivent assister  l'expulsion de la
femme.

Il n'y avait dans tout cela aucune intervention ncessaire du rabbin
faisant fonction d'officier de l'tat civil. Mais, dans la pratique,
trs peu d'isralites savaient crire. Incapables qu'ils taient de
rdiger eux-mmes la fameuse lettre de divorce, ils taient obligs
de venir s'adresser  l'homme lettr, c'est--dire au rabbin, pour
qu'il l'crivit en leur nom. Et si celui-ci tait un homme vertueux,
il avait beau jeu (comme le fit souvent le grand prtre Aaron) pour
tenter de rconcilier les maris et les femmes qui venaient recourir 
son ministre.

M. Henri Coulon a publi la trs curieuse formule que les scribes
avaient  remplir:

En telle semaine, tel mois, telle anne de la cration du monde,
selon la manire de compter en cette ville de... situe sur le fleuve
de..., moi qui suis du pays de..., fils de un tel, du pays de..., je
me suis dtermin de mon plein gr, et sans y tre contraint par
personne,  rpudier, et j'ai en effet rpudi, renvoy et mis hors de
ma maison, vous, vous, dis-je, vous ma femme (ici le nom), du pays
de... fille de un tel, consentant que vous emportiez tout ce qui est 
vous et que vous pousiez tel autre que vous voudrez.

Au nombre des dfauts honteux que le mari pouvait dcouvrir dans sa
femme, il y en avait de tout  fait rprhensibles. C'tait, par ordre
de dates, l'inconduite antrieure du mariage, tardivement constate
par le mari au soir mme de ses noces. En ce cas, le divorce tait de
droit. Il devenait une ncessit religieuse quand la femme tait
convaincue d'adultre, quand dix annes de mariage avaient dmontr sa
strilit, quand elle venait  tre atteinte de quelque maladie
ingurissable, telles la lpre et l'pilepsie.

Remarquons en passant qu'Isral prend trs au srieux la promesse qui
lui a t faite de voir sa race se multiplier comme les toiles du
ciel. Proccup qu'il est de cette royaut future, il se montre
impitoyable pour qui n'est pas sain et pour qui n'est pas fcond.

Ces proccupations, bien que cruelles, avaient de la grandeur.
Malheureusement, dans la pratique, on ne se maintenait pas sur ces
sommets. Au nombre des dfauts honteux qui, d'aprs les disciples
d'Hillel, permettent au mari de rpudier sa femme, sans autre forme de
procs, on cite la fcheuse habitude de faire trop cuire les mets
prpars pour l'poux. Enfin, cette mesure,--grosse de
consquences,--dont Akiba, qui mourut sous Adrien, endosse la
responsabilit:

Le mari a le droit d'abandonner sa femme _ds qu'il en trouve une
autre plus belle et qu'il dsire pouser_.

Il tait naturel que les vieilles ncessits de la vie pastorale, qui
avaient lgitim la vie polygamique, aboutissent  des abus de
sensualit et de corruption, le jour o la vie nomade ne leur
servirait plus d'excuse.

Les prophtes d'Isral--si suprieurs  leurs ouailles--devaient
s'mouvoir de ces facilits sensuelles. Ils ont pris trs loquemment,
trs potiquement, et,  ce qu'il semble, assez vainement, la dfense
de cette femme rpudie que l'on renvoie parce que la maternit et le
travail ont fltri sa beaut. Ils cherchent  toucher la piti de
l'homme en faveur de celle qu'avec une grce mouvante ils nomment la
femme de la jeunesse.

Jhovah, dit Malachie, est tmoin entre toi et la femme de ta
jeunesse. Tu lui as t infidle et elle est la compagne et la femme
de ton alliance. Ne sois pas infidle  la femme de ta jeunesse; car
Jhovah, le Dieu d'Isral, hait la rpudiation.

Salomon, ce grand amoureux, ce grand infidle, se lamente, dans le
fond de son srail, sur la faiblesse qu'il a eue de ne point
s'attacher  une seule femme et pour toujours:

Rjouis-toi, mon fils, dit-il, avec la femme de ta jeunesse, cette
biche des amours, cette gazelle pleine de grce! Que ses charmes
t'enivrent dans tous les temps! Que son amour te transporte toujours!
Pourquoi donc t'prendre d'une trangre et prodiguer tes caresses 
une inconnue?

Il me semble que j'entends l'homme au coeur dur riposter, avec son
instinct pratique:

--H! grand roi! il vous plat  dire! Biche!... gazelle!... Nos
biches sont coriaces et la chassie est entre dans l'oeil de nos
gazelles...

--N'importe! conclut brutalement le clbre rabbin Ben-Sira. Rongez
l'os qui vous est tomb.

Je voulais seulement constater ceci: quand M. Naquet s'est entt 
ressusciter chez nous une loi qui choquait les ides religieuses de
tous les catholiques franais, il a t en contradiction avec ce qu'il
y a de plus lev dans la doctrine d'Isral. Par contre, il tait
merveilleusement d'accord avec l'obscur mpris que l'oriental professe
pour la femme.

Je me souviens, en effet, d'avoir assist, au mois de fvrier 1889,
dans la salle de l'Ermitage,  une reprsentation thtrale donne en
patois juif par une compagnie de comdiens juifs qui arrivaient de
Pologne. Le spectacle tait pour le moins aussi curieux dans la salle
que sur la scne. On se serait cru transport aux frontires de la
Russie, de l'Allemagne et de l'Autriche, dans ce carrefour qui fut la
vieille foire moyengeuse entre l'Orient et l'Occident.

Les acteurs jouaient, avec une supriorit singulire, une pice qui
avait du mouvement, de la vrit et de la vie. Soudain, un clat de
rire formidable, terrifiant, quelque chose comme un cri de joie,
souleva la salle.

Je me fis traduire, par un juif russe, mon voisin, la boutade qui
avait soulev tant de prodigieuses gaiets.

Le jeune premier venait de lancer par-dessus la rampe ce propos d'une
galanterie douteuse, o paraissait se rsumer sa philosophie
donjuanesque, et celle de l'auditoire avec la sienne:

--Une femme ou un morceau de viande, c'est la mme chose!




XIII

L'VANGILE ET LE DIVORCE


Un petit nombre de textes, extraits de l'vangile, posent, pour le
monde chrtien, la question du divorce ou du mariage indissoluble.

C'est tout d'abord ce fragment de saint Mathieu:

Les pharisiens avaient demand au Christ si, dans la loi nouvelle
qu'il leur apportait, il tait permis de rpudier sa femme.

Jsus rpondit:

--C'est  cause de la duret de votre coeur que Mose vous a permis
de renvoyer vos femmes; mais cela n'a pas t ainsi depuis le
commencement. Aussi je vous dclare que quiconque renvoie sa femme _si
ce n'est pour cause d'inconduite_, et en pouse une autre, commet un
adultre.

Jsus songeait  cette disposition de la loi mosaque qui fait un
devoir  l'poux tromp de se dbarrasser de sa femme et, dans ce cas
prcis, lui permet de contracter un nouveau mariage. Il est possible
qu'il n'ait pas voulu heurter de face des adversaires aussi
redoutables que les pharisiens. Il est encore plus vraisemblable que
saint Mathieu,--trs attach  la doctrine mosaque,--a ici dvelopp
la parole du Matre dans le sens de son instinct personnel.

A supposer, dans tous les cas, que cette parole laisse subsister
quelque ambigut, nous possdons d'autres textes dont elle est
bannie.

La parole: On ne spare pas ce que Dieu a uni a un caractre absolu.
Elle exclut tout compromis de divorce.

De mme, saint Marc et saint Luc font dire  Jsus, avec une dcision
bien nette:

--Quiconque renvoie sa femme et en pouse une autre est adultre.

On trouve en feuilletant les commentateurs des explications
merveilleusement ingnieuses, qui clairent d'une lumire imprvue
cette apparente contradiction. C'est ainsi que C.-F. Broeunig, qui,
en sa qualit de thologien protestant, tient pour le divorce, n'est
nullement embarrass par la parole:

On ne spare pas ce que Dieu a uni.

--Deux poux, dit-il en substance, ne sont pas une seule chair. Chacun
d'eux a sa voie. Dans le principe, leurs coeurs n'ont pas t faits
l'un pour l'autre. Et c'est pour cette raison qu'ils se dtournent
l'un de l'autre. Dieu ne les a pas unis; leur union est leur oeuvre
 eux. Or, ce que Dieu n'a pas uni ne peut tenir. Et ce que les
hommes ont uni, un tribunal humain peut le dsunir.

Ah! qu'ils ont raison les instituteurs de religions qui se refusent 
crire eux-mmes leurs lois! Voil une question aussi importante que
l'indissolubilit du mariage ou sa fragilit: elle est mise en cause
parce qu'un disciple a peut-tre mal plac une incidente entre deux
virgules!

S'il avait crit:

Quiconque renvoie sa femme et en pouse une autre, si ce n'est pour
cause d'inconduite...

L'hsitation ne serait pas permise. L'indissolubilit du mariage
serait suspendue, le divorce et le remariage seraient autoriss dans
un cas dfini: l'adultre de la femme. Mais l'incidente si ce n'est
pour cause d'inconduite est place entre la proposition quiconque
renvoie sa femme et celle-ci: et en pouse une autre. De telle
sorte que l'glise est fonde  dire dans son commentaire:

--Le texte de saint Mathieu n'autorise point le divorce ni le
remariage: seulement la sparation de corps.

Telle est bien, en effet, la doctrine qu'elle dgage de la comparaison
des textes.

S'il faut attendre au Concile de Trente pour voir cette discipline
rige en dogme, elle s'affirme, ds les premiers sicles, sous la
forme du conseil ou de l'objurgation.

Saint Basile dit dans son ptre  Amphiloque:

--Le mari qui, se sparant de son pouse, en prend une autre, est
adultre, et celle qui habite avec lui est galement adultre.

Origne, dans son commentaire sur saint Mathieu, affirme que les
vques qui permettent le remariage au mari, aprs rpudiation de la
femme adultre, vont contre le sens de l'criture.

Saint Chrysostome aperoit, avec une piti toute chrtienne, le triste
tat o le divorce place la femme marie aprs le sacrifice qu'elle a
fait de sa virginit:

--La femme, dit-il, est sous la loi, et, de mme que l'esclave fugitif
trane partout avec lui la chane de son matre, ainsi une femme qui
abandonne son mari a une loi qui la suit, qui l'accuse d'adultre et
condamne mme ceux qui l'accueillent.

Saint Augustin, si renseign, si homme du monde, prcise avec plus de
nettet que tous les autres le danger moral et social du divorce:

--Une femme, dit-il, ne peut devenir l'pouse d'un second mari avant
la mort du premier. Pour qu'elle cesse d'tre l'pouse du premier, il
faut qu'il ait cess de vivre. Il ne suffit pas qu'il soit tomb en
adultre. Pour cause d'adultre, une femme peut se sparer de son
mari. Elle ne peut rompre le lien qui l'attache  lui, quand mme elle
ne se rconcilierait jamais avec lui. Ce lien dure jusqu' la mort.
En effet, si le noeud conjugal pouvait tre rompu par l'adultre de
l'pouse, il s'ensuivrait cette consquence pleine de danger: la
femme, par son impuret, pourrait se dbarrasser de tout lien.

C'est la doctrine mme que l'glise devait fixer au Concile de Trente,
dans ce septime canon des articles qui ont trait au sacrement de
mariage. Je le cite parce qu'il ne laisse subsister aucune ambigut
et fixe dfinitivement les devoirs des catholiques en matire
d'indissolubilit conjugale:

Si quelqu'un dit que l'glise est dans l'erreur quand elle enseigne,
comme elle a toujours enseign, suivant la doctrine de l'vangile et
des Aptres, que le lien du mariage ne peut tre dissous par le pch
d'adultre de l'une des parties, et que ni l'un ni l'autre, non pas
mme la partie innocente qui n'a point donn sujet  l'adultre, ne
peut contracter d'autre mariage pendant que l'autre partie est
vivante: qu'il soit anathme.

On a soutenu que, malgr cette dclaration d'unit et
d'indissolubilit, nombre de papes--quand leurs intrts ou leur
rapacit taient en jeu--surent tourner la loi du Concile. L'glise
rpond trs victorieusement qu'elle aima mieux perdre la direction des
mes anglaises que cder  Henry VIII sur la question de
l'indissolubilit du mariage.

Sur cette question, un Pape aussi libral que Lon XIII est,  la fin
du XIXe sicle, aussi intransigeant que Clment VII. En 1880, dans une
lettre encyclique dont les termes n'ont pas t oublis, il a affirm
que le mariage est un sacrement et, d'autre part, que la socit
civile ne saurait avoir le droit de rompre un noeud qu'elle n'a pas
le pouvoir de former.

--L'glise, dit le Pape, ne mconnat pas que le sacrement de mariage
a encore pour but la conservation et l'accroissement de la socit
humaine. Il a des liens et des rapports ncessaires avec les intrts
humains. Ce sont l vraiment des consquences du mariage. En ce
qu'elles touchent aux matires civiles, ces choses sont  bon droit de
la comptence et du ressort de ceux qui sont  la tte de l'tat.

Mais le mariage mme dans son essence?

Il leur chappe. On s'arroge un droit qu'on n'a point, quand on
prtend le dissoudre.

Dira-t-on que le Pape parle ici dans le dsert, qu'il part toujours
de la supposition que les nations modernes lui appartiennent, et qu'il
y a, au XIXe sicle, une chrtient catholique, comme au moyen ge,
soumise  sa personne? (De Pressens.)

A supposer que Lon XIII et cette vision optimiste de son pouvoir sur
les mes, il faut reconnatre dans tous les cas que sa parole se fait
entendre trs haut en tout pays catholique.

Je trouve l'indication prcise de cette influence dans une tude
dmographique du divorce et de la sparation de corps dans les
diffrents pays de l'Europe par M. Jacques Bertillon[5]. C'est, sur la
matire, le seul livre vraiment scientifique que je connaisse. On ne
peut imaginer plus de clairvoyance ni plus de conscience. La
statistique, ainsi manie, sort du domaine des songes. Elle devient un
fondement solide de l'histoire des moeurs, un oracle qu'on ne peut
se dispenser d'interroger, sous peine de se condamner  l'erreur.

  [5] Chez Masson, 1883.

M. J. Bertillon a tudi l'influence des traditions religieuses sur le
divorce. A l'poque o il a publi son livre, le divorce n'tait pas
ressuscit chez nous. Il n'a donc pu nous dire comment les choses se
passent pour la France. Je crois qu'il ne le pourrait pas davantage
aujourd'hui. En effet, par suite d'une omission regrettable, la
religion  laquelle appartiennent les poux spars ne figure pas dans
les statistiques du divorce. On la note en Suisse, on la note dans les
Pays-Bas, on la note en Bavire, c'est--dire dans les trois tats
d'Europe o les populations catholiques et protestantes semblent se
balancer avec le moins d'ingalit.

Or, voici les conclusions auxquelles aboutit M. Bertillon. Je cite
textuellement:

--Les divorces sont trs rares dans tous les cantons suisses
catholiques; leur frquence est incomparablement au-dessous de la
moyenne suisse. Dans les cantons protestants, au contraire, les
divorces ont une frquence extraordinaire, dont on ne trouverait
l'exemple dans aucun pays d'Europe.

Voyons les Pays-Bas:

--Non seulement le catholicisme diminue le nombre des divorces, mais
encore les sparations de corps sont plus rares dans les pays
catholiques que dans les protestants.

M. Bertillon se livre  la mme tude sur la Bavire et il conclut, en
soulignant comme je fais:

_Toujours_, la chance du divorce est plus faible pour les catholiques
que pour les protestants[6].

  [6] Le _Bulletin_ de l'Institut international de statistique, qui
  vient de paratre  Saint-Ptersbourg, compare les divorces dans
  les diffrents pays de l'Europe. Il y en a dix-sept pour mille
  mariages, en Allemagne. C'est un chiffre assez moyen. Le divorce
  est surtout rpandu en Suisse, o il atteint quarante pour mille.
  La France tient le second rang avec vingt et un; puis vient la
  Roumanie, avec vingt. De tous les pays, celui o l'on se spare
  le moins est l'Angleterre, une fois et demie sur mille. Les
  divorces suisses viennent le plus souvent d'un consentement
  mutuel, et d'un grand relchement du lien conjugal; les divorces
  franais et roumains de svices et d'injures. L'adultre de la
  femme franaise produit douze divorces sur cent, celui du mari
  sept seulement. En Sude, les causes sont multiples: abandon du
  mari, abandon de la femme, ivrognerie, violences, tout le thtre
  d'Ibsen.--La classe qui divorce le plus est celle des industriels
  et des commerants. En France et dans la plupart des pays, la
  sparation est le plus souvent demande par la femme; cependant,
  en Angleterre, elle est bien plus souvent demande par le mari,
  sans qu'on puisse savoir si cette singularit est fcheuse pour
  l'honneur des maris anglais, ou de leurs femmes. Chose assez
  singulire, la plupart des divorcs ont des enfants. Un petit
  nombre seulement de conjoints se quittent avant une anne
  rvolue. Mais on en voit beaucoup qui se sparent avant que leur
  mariage ait dur un lustre; beaucoup aussi pour qui le divorce
  arrive entre la cinquime et la dixime anne. L'pidmie est
  maxima entre la dixime et la vingtime. Aprs ce dlai, le
  divorce est rare. La rsignation est l'hte des noces d'argent.
  (_Dbats_, 15 sept. 1899.)

S'explique-t-on maintenant pourquoi les catholiques de France ont
considr le rtablissement du divorce comme une loi de perscution
religieuse?

Sans doute, si l'on publiait en face des noms des divorcs franais la
religion  laquelle ils appartiennent, beaucoup d'entre eux criraient
catholiques. Ils ne songeraient pas  se dclarer libres penseurs.
Or, tous ces catholiques-l sont perdus pour l'glise. Elle les met
hors de sa communion s'ils se remarient.

Regardez maintenant par qui a t patronne la loi du divorce, qui
s'est lev contre elle? Il vous faudra conclure que, comme la loi de
la neutralit et de la lacisation de l'hpital, elle a t surtout
en pays catholique une loi dirige contre la discipline catholique.

Cela fit son succs.

Cela pourrait causer sa dchance.




XIV

LE DIVORCE DANS LE PEUPLE


Je prie ceux qui liront ce chapitre de l'entendre comme un appel au
secours. Il est entendu que nos dissensions intestines nous ont fait
bien du tort. Ce prjudice est peut-tre le plus grave de tous: elles
ont dtourn l'attention de nos misres vritables; nous ne portons
pas la main o nous sommes malades,--si atteints, qu'il y a urgence
d'apporter le fer rouge dans ces plaies-l.

Quand aprs quelques hsitations sur le choix du sujet qui serait la
suite la plus naturelle d'une enqute sur la famille franaise  la
fin du XIXe sicle, je me suis arrt  ce sujet du Divorce, je n'ai
pas cd au vain plaisir d'ajouter quelques scnes de comdie aux
vaudevilles excellents qui dj ont t crits sur cette matire. Tout
de suite j'ai eu la douleur de constater que la bouffonnerie tournait
 la tragdie la plus noire. On s'tait mis en route, le sourire du
scepticisme aux lvres, avec une complaisance un peu ddaigneuse pour
ces gens de plaisir qui, ayant dtruit entre eux tous les liens
d'estime, demandent qu'on les affranchisse de cette dernire
contrainte: le lien lgal. La loi avait t vote dans cette
proccupation de suprme politesse. Peut-tre aussi songeait-on aux
auteurs dramatiques qui, ayant puis la dmonstration des trois ou
quatre cas exceptionnels o l'indissolubilit du mariage pse
lourdement sur des innocents, rclamaient qu'on ft enfin une brche
dans le mur qu'ils avaient si consciencieusement battu du blier.

Il semblait qu'une telle rforme dt se contenter d'exercer son action
 la surface de la socit. Voici qu'elle la creuse jusqu'aux assises.
Attendrons-nous l'croulement pour courir au secours des victimes?

Il n'y a, en pareille matire, qu'un moyen d'chapper au reproche de
dclamation: c'est de citer des faits, rien que des faits. Autrement
on donne la partie trop belle  ces faux amis du peuple qui s'crient:

--Quand on veut asservir le peuple et lui arracher sa libert de
conscience, on commence par le diffamer!

J'ai donc port les rsultats de mon enqute  un des hommes de ce
temps qui se sont penchs avec le plus de fraternelle piti sur le
monde de la misre, un homme qui, condamn par son tat  vivre dans
les cercles de l'Enfer, a rv pour l'enfance coupable, la
rgnration par la tendresse et par l'exemple du bien.

L'exprience de M. Guillot Adolphe, de l'Institut, juge d'instruction,
optimiste comme la charit elle-mme, est, aprs tant d'annes
d'exercice de la justice et de la misricorde, plus sombre, plus
attriste encore que mes inquitudes. On comprendra donc que je lui
cde ici la parole. Comme je voudrais que ce petit livre servt  son
avertissement de porte-voix! Il faudrait qu'il se ft entendre jusqu'
ce Parlement qui, nous ayant dots d'une loi dmoralisante, a seul le
pouvoir d'attnuer, dans la mesure du possible, le mal qu'il a fait.

--Sans doute, m'a dit M. Guillot, j'aperois l'enfance ouvrire sous
le plus triste des aspects; quand la police a mis la main sur elle.
Mais, par-dessus l'paule de l'enfant atteint, j'ai le spectacle de la
maison dont il sort. Je vous affirme qu'il est affreux. D'une anne 
l'autre, on assiste  la dsorganisation, tous les jours aggrave, de
la famille ouvrire.

Le mariage, considr comme une union indissoluble, n'existe presque
plus. Allez dans les villes manufacturires, informez-vous. Vous
constaterez que l'union lgale et durable est devenue un phnix
presque introuvable dans ces milieux ouvriers. C'est une consquence
de la passion d'indpendance sans limite, sans obstacle, qui est
l'tat nouveau des esprits. On a besoin d'une libert absolue; on ne
veut tre attach par rien. A peine peut-on dire que l'instinct
maternel entretient un peu plus de retenue dans les moeurs de la
femme que dans celles de l'homme, mais l'abaissement moral est le
mme.

Faut-il vous dire que Paris doit tre plac  la tte de ces villes
dmoralises? Le mal, dans ce qu'il a d'excessif, d'immdiatement
aigu, date des dernires annes de l'Empire, de la secousse terrible
de la guerre, surtout de la Commune.

Le peuple de Paris a men, dans ce temps-l, une vie assise sur le
mpris de toute autorit; elle lui a laiss le souvenir d'un temps
heureux. Il a cru  la ralit de son affranchissement. Il est demeur
charm par l'vocation de cette existence en plein air, o le cabaret
servait de club, o la chimre de l'galit totale apparaissait
ralise, o Paris s'est imagin remplacer par sa volont l'action des
polices, le jeu des lois, o il s'est gris de vin, de poudre et de
paroles.

Cette poque de licence a marqu un affaiblissement trs certain dans
la moralit de la classe ouvrire. Bien des mnages ont t
dsorganiss  la faveur de cette suspension de la vie sociale. La
multiplication indfinie des cabarets est une autre plaie que nous ont
lgue ces jours de rvolte. Le cabaret! voil la cause premire la
plus certaine de la destruction de la famille ouvrire. Je ne
prtends pas vous avancer l une vrit inconnue. Je dis seulement:
Mon tat et ma conscience me commandent, quand je suis en face d'un
coupable, d'examiner par quelle voie il en est arriv  cette
dchance. Et, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, qu'il s'agisse de
l'homme, de la femme ou de l'enfant du peuple, c'est le cabaret que je
trouve  l'origine de toutes perversions.

Gnralement, c'est l'homme qui dserte le premier la maison. Le jour
o il ne prend plus ses repas chez lui, en famille, la femme perd la
petite puissance qu'elle avait sur lui, son charme de mnagre. Elle
se met  boire parce qu'il n'est pas l. Criez bien haut que
l'ivrognerie de la femme dans les milieux populaires est une nouveaut
qui fait tache d'huile. Elle devient un mal social, une pidmie
infectieuse, puisque, derrire le pre et la mre, l'enfant prend le
chemin du cabaret.

La loi qui lui en interdit l'entre est viole en toute occasion et
avec impunit. On m'amne des alcooliques de douze ans. Du jour o
tous ces gens ont touch  l'absinthe, la famille est dtruite. Ce
n'est pas le divorce qui a cr ces moeurs populaires. Mais il
fallait les ignorer pour s'imaginer que le jour o cette nouvelle
licence serait inscrite dans la loi, le peuple ne se jetterait pas sur
elle. L'ouvrier avait rendu le mariage hassable par la faon dont il
le pratiquait. Il tait impatient de son joug; il avait une tendance 
s'en affranchir sans scrupule: le divorce est venu confirmer une
situation de fait; il a port le dernier coup au mariage.

En voulez-vous un exemple que, pour ma part, je trouve dsolant? On
me signale que dans le milieu si respectable de la mutualit, qui
reprsente cependant ce qu'il y a de plus honorable dans la classe
ouvrire, on voit apparatre, ici, l, le mot de compagne dans les
contrats qui rgissent les droits et les devoirs des mutualistes
vis--vis de leurs socits. Or ces compagnes, auxquelles l'honnte
mutualit est en train de crer une existence lgale, ce sont des
concubines, des mnagres, en grand nombre divorces, qui, ne pouvant
subsister, elles et leurs enfants, par les ressources de leur travail,
se sont maries  la chambre avec quelque ouvrier plus laborieux que
le premier compagnon.

Supposons ensemble que ces malheureuses et leurs maris de rencontre
allient  l'instinct de prvoyance quelque reste d'ducation morale.
Elles sont l'exception. Je vais vous dire comment les choses se
passent d'ordinaire, dans le peuple, aprs le divorce.

Il serait fou d'exiger une pension rgulirement paye par l'homme
qui se dplace avec son travail et qui miette son salaire dans tous
les cabarets d'alentour. Il semble donc injuste de laisser  la femme
toute la charge des enfants; quelle que soit l'indignit du pre, on
les partage. On attribue les fils  l'homme, les fillettes  la mre.
Aprs quoi, chacun s'en va de son ct.

Que fera l'homme?

Il ne va pas louer une nouvelle chambre, y installer des meubles.

Tout cela serait saisi le lendemain. Le terme ne serait jamais pay.

Il emmne donc ses fils coucher avec lui dans le premier garni venu.
Un soir qu'il a trop bu ou qu'il rencontre une fille sur sa route, il
ne rentre pas. Il oublie l'adresse. Ma foi, que ses enfants se tirent
d'affaire!

Et c'est bien ainsi qu'ils en usent.

crivez, je vous prie, que ces abandonns, cherchant leur nourriture,
vivent dans Paris comme des fauves. Pour deux sous, on les reoit dans
les garnis  partir de treize ans. Ils ne souffrent pas de cette vie
de libert: ils l'aiment, ils s'y attachent, ils la tranent jusqu'
ce qu'un larcin les fasse tomber dans la main de la police qui nous
les amne.

Aux filles maintenant:

Vous savez dans quelles conditions de promiscuit dplorable vit le
petit peuple de Paris. Toute la famille couche en deux lits, dans la
mme chambre. Tant que le vrai pre est l, on peut esprer qu'un
reste de pudeur instinctive l'empchera de donner  ses enfants
certains spectacles dont notre pense se dtourne. Mais quand la mre,
qui ne peut subsister par son salaire, s'est mise en mnage avec un
second mari ou avec un amant? quelle ducation d'exemple croyez-vous
qu'elles recevront, les fillettes? Il faut s'estimer trop heureux si,
un jour o la mre est descendue pour acheter le repas du matin,
l'ivrogne, encore gar, n'abuse pas d'elles.

Je sais de quoi je vous parle.

Dans la classe ouvrire tout  fait pauvre, _il n'y a pas de
virginit physique au del de quatorze ans_.

Rapprochons ces dclarations des chiffres publis par M. Albanel, juge
d'instruction au Parquet de la Seine, et par le docteur Legras,
expert.

--On constate, disent-ils, que l'accroissement de la criminalit
porte tout particulirement sur les jeunes gens compris entre
treize et vingt et un ans. A Paris, de 1880  1893, plus de la
moiti des individus arrts avaient moins de vingt ans, et presque
tous avaient commis des fautas graves; en une seule anne, celle de
1880 par exemple, 30 assassinats, 39 homicides, 3 parricides, 2
empoisonnements, 184 infanticides, 4.312 coups et blessures, 25
incendies, 153 viols, 80 attentats  la pudeur, 458 vols qualifis,
11.862 vols simples.

En 1894, sur 40.000 mineurs dlinquants et criminels, il y en a
32.849 de seize  vingt et un ans.

Et la pousse continue:

En 1895, 554 jeunes gens de seize  vingt et un ans ont t
poursuivis en assises et leurs crimes se rpartissent ainsi: 32
assassinats, 20 meurtres, 3 parricides, 44 infanticides, 2
empoisonnements, 91 viols, 7 avortements. En outre, 35.387 jeunes gens
du mme ge passent devant le Tribunal correctionnel. D'une anne 
l'autre, l'augmentation est de 3.092 dlinquants.

--Au moment o la loi sur le divorce, disent MM. Albanel et Legras,
fut discute dans les Chambres lgislatives franaises, on affirma
qu'elle tait toute en faveur des enfants. Elle devait les soustraire
au spectacle immoral des dissensions intestines de la famille. On
allgua que l'enfant ne verrait plus les violences physiques ou
verbales changes entre le pre et la mre; sa garde serait confie
au plus digne des deux conjoints; le divorce des parents favoriserait
donc chez l'enfant le dveloppement du sens moral...

Nous voulons bien supposer que ceux qui firent ces rves taient de
bonne foi.

Que vont-ils rpondre en face de l'exprience:

Plus de virginit des filles au-dessus de quatorze ans et, en une
seule anne, une augmentation de 3.092 enfants criminels, fils du
cabaret, de l'cole sans Dieu et du divorce.




XV

LES ENFANTS


Il n'y a pas de doute que le divorce n'ait aggrav dans le peuple la
dislocation du mariage et jet  la rue beaucoup d'enfants perdus.
Pourtant, la situation qu'il cre  nos enfants de bourgeoisie est
peut-tre plus douloureuse encore. La supriorit de la culture,
l'affinement des sentiments ne sont ici qu'accroissement de dsordre
et aiguillon de souffrance.

On devine que j'ai reu plus d'un avis des partisans du divorce.

Ils me disaient:

--Les griefs que vous imputez  la loi nouvelle s'appliquent aussi
bien  la sparation de corps. Particulirement en ce qui concerne les
enfants, la ncessit o l'on est de les confier tantt  la garde du
pre, tantt  la garde de la mre rend dans les deux occasions leur
infortune identique.

Vraiment, on nous la baille belle quand on veut assimiler des cas si
dissemblables!

O est la mre spare qui ne s'adresserait pas au Tribunal pour
obtenir qu'on interdt au pre de voir ses enfants, si ce pre
prtendait les recevoir chez sa matresse?

O est le pre de famille spar qui permettrait  ses enfants d'aller
vivre, voire une semaine par an, sous le toit de l'amant de sa femme?

Le divorce donne  cette monstruosit une sanction lgale. Nous avons
vu que, dans le monde, les maris ne s'opposaient point  ce que la
femme contre laquelle ils rclamaient le divorce poust son amant.
Les consquences lgales de cette tolrance sont fcheuses pour les
enfants. Comme on n'a point fait constater le flagrant dlit, la mre
a le droit de recevoir ses enfants dans sa nouvelle maison. Au su et
au vu de tous, il y a contact entre ses fils, ses filles et l'amant
qui est devenu le second mari.

A supposer que pour certains--qui mettent au-dessus de tout les
rgularits de la loi--cette situation soit irrprochable, la pratique
des moeurs et les rpugnances de l'opinion prouvent qu'elle demeure
un scandale.

Je n'ai qu' choisir dans les correspondances qui m'arrivent  ce
sujet. Elles tablissent que le rapprochement des enfants avec la
seconde femme ou le second mari du pre ou de la mre est,--dans la
famille branle par le divorce,--une cause profonde de
dmoralisation.

Entre bien d'autres, les lettres dont je publie ici des fragments
dpeignent le cas type. Elles m'ont t remises par un homme dont le
divorce, il y a quelques annes, n'a que trop occup la malignit
publique.

Pour viter que la femme dont il se spart trant son nom de chute
en chute, ce mari recourut  une comdie qui permit  la divorce le
mariage avec son complice. Du moins essaya-t-on de protger les
enfants, en plaant l'une dans un couvent et l'autre dans un collge
ecclsiastique. Lui-mme, le pre, devait s'expatrier. Son tat
l'envoyait, au loin, servir la France.

Peu de mois aprs son dpart, il recevait cette lettre des
ducateurs--des prtres--auxquels il avait confi son fils:

Nous sommes proccups de l'tat d'me de Georges. Il accueille
toutes les observations qu'on lui fait dans un esprit de rvolte.
videmment, la crainte d'tre exclu de notre maison ne le retiendra
pas. Nous ne sommes pas srs qu'il ne soit pas sourdement soutenu
dans le dsir de nous chapper par qui vous savez. C'est un grand
malheur que la complaisance du Tribunal ait autoris ces visites
mensuelles d'une mre gare. Chaque fois, nous reculons de tout le
terrain que nous esprions avoir conquis. La svrit est aussi
impuissante que nos exhortations  lutter contre cette influence
pernicieuse. Peut-tre votre tendresse paternelle aurait-elle plus de
chance de russir prs du coeur de cet enfant qui n'est pas
mauvais.

On imagine aisment dans quel tat d'esprit une telle ptre peut
plonger un pre. Celui-ci se conforma bien volontiers aux conseils
qu'on lui donnait. Il ne demandait qu' user de douceur. Il crivit 
son fils:

Je t'en prie, fais un effort pour me donner un peu de joie, et de mon
ct je songerai  ton plaisir. Si tes notes se relvent pendant ce
dernier trimestre, surtout si tes matres me disent qu'ils sont plus
satisfaits de ta bonne volont, de ta docilit, je te donnerai, au
commencement de tes vacances, cette bicyclette que tu souhaites, si
fort...

Le fils rpond par courrier. Je cite le texte exact:

Ne songez pas davantage  cette bicyclette que vous m'aviez promise.
Mon bon ami M. X... vient de m'en donner une. Il savait que je la
dsirais depuis longtemps. C'est un modle magnifique, etc.

Ainsi, ce n'est pas la mre qui est nomme, c'est le second mari de la
mre, l'ancien amant! Il a peut-tre fait de cette cynique insolence
la condition de sa largesse. Et aussi bien ce n'est pas  l'enfant
qu'il veut faire plaisir, c'est le pre qu'il bafoue, c'est son action
morale qu'il veut atteindre. Cela le divertit, aprs avoir corrompu la
femme, de pourrir le fils.

La convenance la plus lmentaire exigerait que le nom du pre divorc
ou de la mre absente ne ft pas prononc devant les enfants. Mais
comment esprer que, dans la pratique, une telle rserve sera la
rgle? Les parents se disputent le coeur des enfants. C'est encore
l'poux outrag, celui qui a souffert et dont on a bris la vie, qui
d'ordinaire est le plus discret. Il arrive qu'il se contente de
s'enfermer dans le silence et de proscrire, mme de la chambre des
enfants, une image qu'il ne veut plus voir.

Mais l'autre, le coupable, celui qui a besoin de justifier sa
conduite?

Il n'a logiquement qu'un moyen de se mettre  l'abri d'un jugement
svre (les enfants en sont capables), c'est de travailler 
disqualifier l'autre poux. Il arrive mme que, dans cette triste
besogne, il prenne pour associ de ses diffamations le nouveau
conjoint. Et ce n'est pas seulement dans le peuple, dans l'infime
bourgeoisie, que ces choses se passent, l o la mdiocrit de
l'ducation pourrait tre l'excuse d'une telle grossiret. J'ai dans
mes notes l'histoire du divorce d'un diplomate qui porte un beau nom
de France. La femme avec laquelle il avait rompu avait pous son
complice. Le Tribunal avait permis  la mre coupable de recevoir ses
enfants chez elle pendant les vacances d'aot. Le langage que le
nouveau mari se permettait de tenir sur son prdcesseur tait si
insolent que la petite fille (elle avait alors une douzaine d'annes)
se leva un jour de table et dit devant les convives:

--Je ne peux pas permettre que l'on parle devant moi de mon pre comme
on le fait ici! Et puisque mon frre ne sait pas imposer le silence,
je quitte la maison.

Quand ce n'est pas l'amant qui joue vis--vis des enfants ce rle
mphistophlique, c'est la mre elle-mme qui trop souvent s'en
charge. Elle sent qu'elle ne pourra plus se faire estimer. Elle veut
se faire adorer. Et tous les moyens lui sont bons.

Le jour o la loi lui confie ses enfants, elle s'arrange pour leur
faire vivre une existence de plaisir qui, le lendemain, leur laisse un
regret. En vrit, il faudrait que les pauvres petits eussent un sens
moral bien robuste, pour que la comparaison qu'ils font, tout
naturellement, dans leur esprit, ne tournt pas  l'avantage de la
mre.

D'un ct, ils voient le pre, sombre, ncessairement conome, quelque
peu grondeur, puisqu'il lui faut corriger--pendant les courtes minutes
qu'il passe avec ses enfants--toutes les fcheuses habitudes d'une
ducation mal surveille. De l'autre bord, ils ont affaire  une
personne qui ne parle que de divertissements et de gteries, qui se
rserve la part des plaisirs... Il est bien naturel qu'ils finissent
par penser:

--C'est parce que notre pre tait si austre que notre mre a t
malheureuse avec lui. Nous sommes comme elle. Nous supportons
impatiemment cette tristesse que notre pre fait planer sur toutes
choses.

Il arrive donc (j'ai vu cela tout dernirement) que les enfants
s'chappent au retour du collge et, le soir, le pre trouve leur
place vide.

--O sont-ils?

Ils sont partis chez la mre qui leur a dit une fois pour toutes:

--Si jamais vous vous trouvez trop malheureux avec votre pre, venez
me retrouver. Vous serez gts chez moi...

De toutes les mauvaises influences qui peuvent s'exercer sur l'esprit
des enfants, celle de la mre est certainement la plus corruptrice.
Mais quand c'est le pre qui est cause de la dislocation de la
famille, son intervention dans la vie des enfants est, elle aussi,
nfaste.

S'est-il remari?

Il faut s'attendre  ce que les enfants aient  souffrir du contact de
la nouvelle femme. L'exprience a anciennement prouv qu'une
belle-mre tait presque toujours dure  ceux du premier lit.
Pourtant,  ce moment-l, sa jalousie ne peut s'adresser qu' une
morte. Comment voulez-vous qu'elle ne s'aggrave point quand il s'agit
d'une rivale vivante?

Et si le pre a repris sa vie de garon? Alors, ses fils et ses filles
auront  subir, du fait de ses habitudes, d'tranges frlements.

Je vois d'ici un de ces pres divorcs qui mnent la vie joyeuse. Au
mois de septembre dernier, il scandalisait toute la plage d'Ostende
(qui pourtant n'a qu'une moralit de bains de mer) par la prtention
qu'il affichait de jouer auprs de ses enfants son rle de bon pre,
sans renoncer d'autre part aux camaraderies qui lui taient agrables.
Garons et fillettes, il avait avec soi quatre petits malheureux,
entre douze et quinze ans. Ils s'accotaient  leurs pelles pour voir
passer les belles dames de la plage et disaient tranquillement:

--Celles-l aussi sont des cocotes de papa?...

Comme il doit hausser les paules  la lecture de ces lignes--si
d'aventure elles lui tombent sous les yeux--ce pre fin de sicle!

On l'entend ricaner:

--Je ne prtends pas que personne ne soit sacrifi dans un divorce.
Mais pourquoi voulez-vous que ce sacrifi soit moi? Mes enfants se
feront plus tard leur vie  leur guise! Je vis la mienne  mon
plaisir.

En effet,--et les droits de l'individu sont assurment sacrs.

Mais ne croyez-vous pas que ceux de la socit mritent aussi qu'on
les soutienne?

Et l'on ne voit pas bien comment les gnrations qui poussent
respecteront le contrat social, aprs que, ds l'enfance, elles auront
vu le contrat familial si ouvertement foul aux pieds.




XVI

LA SPARATION DE CORPS


Une tude, pour rapide qu'elle soit, des moeurs du divorce serait
incomplte si l'on ne se demandait pas quelle influence il a exerce
sur la sparation de corps.

On devine qu'elle a d en tre touche.

Mais dans quel sens?

L'instinct de logique porte  rpondre:

--Elle a t diminue. En effet, autrefois, nombre de gens qui
n'taient retenus par aucun scrupule de religiosit se sparaient,
faute de pouvoir se dsunir compltement...

Cette opinion est satisfaisante; pourtant, l'exprience lui donne
tort.

Que prouve, en effet, la statistique? Ceci: _d'anne en anne, le
nombre des sparations de corps crot paralllement aux divorces_.

Je cite les chiffres eux-mmes, pour enlever au lecteur toute vellit
de discuter une certitude qui est d'ordre mathmatique:

                     Divorces.      Sparations.

     En 1890           6557            1570
     En 1891           6059            2059
     En 1892           7487            2094
     En 1894           8673            2405

En face de ce rsultat inattendu, j'ai jug que la loyaut me
conseillait (comme j'en ai us contre le divorce) de recourir aux
lumires d'un adversaire dcid de la sparation de corps. Je n'ai pas
t bien loin pour le dcouvrir.

--Il importe d'abord, m'a dit mon nouveau matre, que nous sachions
exactement quels sont ces 8128 mnages qui, malgr l'institution
parallle du divorce, ont recouru  la sparation de corps dans un
cours de quatre annes. J'ai sous les yeux la statistique de 1892 et
celle de 1894. Elle indique un total de 759 rentiers ou propritaires
qui se sparent, en face de 706 cultivateurs. Or, si vous voulez
comparer d'autre part l'arme formidable des cultivateurs avec le
bataillon malgr tout infime des rentiers, vous serez amen  conclure
que les paysans ne se sparent pour ainsi dire pas. L'tude des
chiffres qui reprsentent l'usage qu'on fait de la sparation dans la
classe ouvrire tmoigne, elle aussi, de l'indiffrence populaire pour
cette demi-mesure. A la campagne, quand on ne peut pas s'entendre, on
s'assassine. Au faubourg, on se quitte.

Quels sont-ils donc ces gens qui se sparent, plus nombreux d'une
anne  l'autre? Ce ne sont pas des isralites, ce ne sont pas des
protestants, ce ne sont pas des libres penseurs... Ce sont des
catholiques et, laissez-moi vous le dire, _des catholiques de bonne
bourgeoisie_. La sparation de corps leur appartient tout  fait. On
pourrait la dfinir  cette heure: le divorce  l'usage des
catholiques riches.

Cette identit de la sparation de corps et du divorce, absolue au
point de vue juridique et lgal est assez rcente. Quand la loi Naquet
fut vote en 1884, MM. Allou, de Marcre, Denormandie et Jules Simon
dposrent une proposition qui, dans la sparation de corps, assurait
aux catholiques tous les avantages que les autres citoyens recueillent
du divorce. On ne les couta pas. On voulait que le divorce ft prime
et que le dsir de profiter des commodits qu'il donne combattt
efficacement, dans certaines consciences hsitantes, le scrupule
religieux.

Mais l'exprience a dmenti ces prvisions. Non seulement les
catholiques n'ont pas dsert la sparation de corps, mais il a
sembl que d'une anne  l'autre elle leur devenait plus
indispensable. Dans ces conditions, on ne pouvait continuer  leur
interdire des avantages qu'il tait juste de leur accorder. Depuis la
loi de 1893, les consquences de la sparation de corps sont
exactement celles du divorce. Quel qu'ait t le contrat de mariage,
la femme spare y trouve le droit d'administrer ses biens comme elle
l'entend, sans autorisation maritale. On va jusqu' lui permettre de
reprendre son nom de jeune fille!

Reste donc cette diffrence unique qui est d'ordre tout religieux:

Les divorcs se peuvent remarier le jour mme o leur dsunion est
prononce;

Les spars sont condamns, chacun de son ct, respectivement, au
clibat perptuel ou  l'adultre jusqu' ce que mort s'ensuive.

L-dessus l'ennemi de la sparation de corps clate.

--Je comprends trs bien, s'crie-t-il, que l'glise triomphe de cette
soumission de ses fidles au dogme. Ils donnent l un exemple
indiscutable de soumission  son autorit. Mais s'il est permis de
dire qu'une bonne morale vaut mieux que toute obissance dogmatique,
on se demande avec quelque inquitude si la sparation de corps
catholique n'engendre pas, au bout du compte, un tat de moeurs
sensiblement infrieur au divorce.

Croyez-vous sincrement que l'homme qui se spare (c'est presque
toujours contre lui qu'on a prononc l'arrt), croyez-vous que cet
homme qui n'a pas eu sur soi un empire suffisant pour vivre avec sa
femme dans des rapports de tolrance mutuelle va, tout d'un coup, se
dcouvrir la suprieure nergie qui est ncessaire pour observer
jusqu' la fin de ses jours l'tat de chastet? Il y a peu de
vraisemblance qu'un homme qui n'est plus tout jeune et qui a connu les
commodits d'une vie rgulire se contente des ressources que la
galanterie surveille offre aux clibataires, aux dvergonds et aux
voyageurs. Votre poux spar est presque fatalement condamn au
concubinage,  l'adultre ou  la sduction. Trois tats qui,
envisags dans leurs rsultats, ne semblent pas d'une moralit plus
releve que le remariage aprs le divorce.

Pour la femme, quand la sparation a t prononce  son profit, je
veux bien admettre que son ducation morale, ses habitudes religieuses
la protgent plus que l'homme contre le vertige de certains souvenirs.
Mais enfin, une femme marie n'est pas une vierge! Et les mdecins
sont l pour vous dire que la chastet est plus difficile  garder 
celles qui ont pass par le mariage qu'aux filles clibataires qui ne
l'ont point connu. La femme spare n'est pas une veuve. Elle n'a
point, pour la protger contre les tentations, le souvenir d'un amour
qui a t bris. Elle ne se dit pas:

--Je rsiste aujourd'hui, mais si demain mon sacrifice est au-dessus
de mes forces, je puis contracter un mariage nouveau ou me donner sans
offenser personne.

La veuve n'est clibataire que par un effet de sa volont. La spare
l'est _par ordre_. On lui demande de conserver dans le monde, dans la
libert, dans l'isolement, une chastet que les religieuses
elles-mmes abritent dans le couvent, dans la surveillance perptuelle
des communauts. Eh bien! nous, les avocats, qui, d'une certaine
faon, sommes des confesseurs, nous  qui l'on recourt, dans les cas
dsesprs, comme  des conseillers que le secret professionnel
engage, nous pouvons vous le dire: la situation monstrueuse, anormale
cre  la femme spare par le clibat sans idal qu'on lui impose
est pour elle pleine de prils et de chutes. Qu'est-ce donc qui vaut
mieux en dernier ressort? Ce que vous nommez le _cynisme du divorce_,
ou ce que j'appelle, moi, l'_hypocrisie de la sparation_?

Je ne saurais dire comme je sus gr  mon interlocuteur d'avoir ainsi
hauss le dbat. C'est un effet de notre condition humaine que nous ne
puissions jamais atteindre le bien absolu. Il serait donc absurde de
mconnatre qu'il y a dans le divorce du bien et du mal. Je vais plus
loin: il y a du bien et du mal dans le cynisme et dans l'hypocrisie.
Il s'agit seulement pour nous de choisir entre deux maux le moindre,
et, quand nous hsitons au carrefour, de nous engager dans la route
qui, le plus directement, va vers le progrs moral.

Nous convnmes, mon contradicteur et moi, qu'ainsi largi, le problme
du divorce et de la sparation se fond dans cet autre, plus gnral,
qui,  proprement parler, est le problme moderne:

Faut-il sacrifier l'individu  la socit, ou la socit 
l'individu?

Je rpondis donc  l'loquent avocat du divorce:

--Je ne conteste pas un dtail de vos affirmations, je ne vous demande
pas d'enlever une ombre au portrait que vous m'avez trac de l'homme
spar et de la femme spare. Comme vous, je suis d'avis que dans le
temps mme o publiquement ces poux affirment leur foi dans
l'indissolubilit du mariage, en secret ils glissent  une multitude
de compromis o la sensualit triomphe. Mais je vous refuse le droit
de les fltrir pour ces faiblesses dont ils ont honte.

Ce n'est pas d'hier qu'entre deux grandes nations dont la rivalit
emplit l'histoire moderne, entre la France et l'Angleterre, s'est
pose la question de savoir si les moeurs politiques d'une nation
gagnent  tre discrtes ou effrontes. Nous autres, nous avons
toujours eu pour principe d'taler nos erreurs, de publier nos fautes
 son de trompe. Nous avons t le mnage qui se querelle devant sa
porte, des fanfarons de vice. Eux, ils ont soigneusement cach tout
ce qui, dans leur vie publique, tait faiblesse, souillure,
lamentable consquence de l'infirmit humaine. Tous leurs partis se
mettent d'accord pour se taire, quand l'honneur national est en chec.
Ils ont vcu comme la famille respectable qui,  tout prix, dissimule
la dfaillance d'un des siens. Nous les avons appels fanfarons de
vertu. Nous n'avons pas tari de ddain  l'endroit de leur hypocrisie.
Cependant une solide grandeur, l'ordre, une puissance presque
surhumaine ont t la rcompense de leur discipline, tandis que nous
touchons lamentablement les rsultats de notre licence.

Transportez ces moeurs de l'ordre politique dans l'ordre social.
Demandez-vous quels sont ceux qui font le plus de mal  la chose
publique, des licencieux qui, ouvertement, rompent un contrat
fondamental, ou des timors qui, conscients des rpercussions
profondes de leur erreur, ensevelissent leur dfaillance dans l'ombre.
Si passionnment pris que je sois de vrit, je n'hsite pas, pour
ma part. J'affirme que l'hypocrisie des spars est moins destructrice
du contrat social que le cynisme des divorcs. En effet, qui dit
convention dit abandon de l'tat primitif, du droit naturel, au profit
de certains droits suprieurs, qu'on ne peut acqurir qu' la
condition d'unir ses forces dans un groupe.

Nous naissons tard dans les temps, hritiers de ces richesses
accumules par l'effort de tous, par les antiques et sculaires
concessions que l'individu a faites  la collectivit. Avons-nous le
droit--au moment o nous bnficions de cette opulence--de nous
comporter comme si nous tions encore l'homme des cavernes,
distinguant  peine, dans les ncessits de sa dfense, un autre homme
d'un ours?

Des hasards d'existence m'ont fait vivre dans des milieux o il n'y a
pas encore de contrat social et o les risques des temps primitifs
sont encore la rgle. J'ai vu ce que vaut la vie sur la terre, hors de
la socit. C'est une preuve qui a manqu  la plupart de nos
thoriciens, anarchistes de salon et de cabaret, ibsniens en chambre,
disciples littraires de Nietzsche. Avant qu'ils poussent plus loin
leur propagande, je les engage  aller examiner d'un peu prs comment
l'on vit hors de l'hypocrisie de la socit, dans le cynisme des
lois naturelles! Ils ne nous reviendront pas seulement persuads que
la sparation de corps vaut mieux que le divorce, mais partisans du
mariage indissoluble.

Mon ami reprit, non sans une pointe de malice:

--Le bon mariage? C'tait l que je vous attendais. Sans doute il
serait  souhaiter qu'aprs s'tre une fois choisis, le mme homme et
la mme femme s'aimassent de tout leur coeur, toute leur vie. Mais
est-ce l l'exemple que nous fournissent nos contemporains? Et que
pensez-vous de ces catholiques qui, d'une anne  l'autre, se sparent
davantage, tandis que leurs voisins divorcent  qui mieux mieux? A
votre place, au lieu de chercher la cause de ces moeurs dans des
divergences d'ducation ou de foi, je pousserais mon tude plus avant
encore, jusque dans la peau des coupables. Peut-tre alors
dcouvririez-vous que l'homme moderne,  quelque confession qu'il
appartienne, est chaque jour plus incapable de souscrire  un contrat
qui dure.




XVII

FAIBLESSE IRRITABLE


L'tude des statistiques de la sparation de corps met les catholiques
au pied de cette vrit:

Quand ils accusent le parti que, tout en gros, on nomme
anticlrical, d'avoir vot la loi du divorce pour les vexer dans
leur foi, ils oublient qu'eux-mmes, par leurs mauvaises habitudes de
mariages inconsidrment forms, par leurs gots avaricieux de
l'argent, par leur pusillanimit, enfin par la discipline vicieuse de
leur caractre, ils collaborent efficacement  ces dtestables
moeurs d'amour dont le divorce n'est que la reconnaissance lgale.
L'attachement  la doctrine qui empche les catholiques d'accepter le
dmariage et qui les parque dans la sparation de corps est une marque
d'obissance professionnelle. Elle n'a presque pas de valeur morale.

tant dmontr par les faits que la discipline catholique--mme chez
ceux qui l'acceptent dans toute sa rigueur--vaut moins qu'autrefois
pour mater le caractre des poux, o chercherons-nous la cause
dterminante de l'branlement de l'institution de mariage?

Dans la _sant_ mme des hommes qui, sur la fin du XIXe sicle,
habitent ces parties du monde que nous considrons comme les
civilises.

Faut-il croire qu'aprs avoir us tant de cycles  s'lever de la
polygamie naturelle  la monogamie surnaturelle, qu'aprs avoir
considr l'union indissoluble, l'amour unique d'un seul homme pour
une seule femme comme le but le plus lev que l'humanit peut
atteindre sur la terre, nos contemporains rejettent tout d'un coup cet
idal?

Faut-il considrer cette dsaffection comme un acte rflchi,
raisonnable, moral, comme l'aveu qu'en voulant trop faire l'ange, les
hommes ont fait la bte?

Est-il trop certain, au contraire, que cet abandon de l'idal
monogamique est la chute irraisonne, maladive, d'une humanit tare
qui retombe dans la polygamie par lassitude de l'effort?

Pour asseoir ma rponse, j'emprunte  M. Jacques Bertillon ces
conclusions de son tude sur la dmographie du divorce tel que toutes
les nations civilises le pratiquent:

--L'tude des circonstances qui entourent le divorce nous amne,
dit-il,  ces conclusions:

1 C'est la profession, la position sociale des poux qui dterminent
la frquence ou la raret des divorces: les classes bourgeoises, et
notamment les commerants, prsentent, dans tous les pays du monde, un
nombre considrable de divorces, tandis que la proportion est toujours
faible pour les paysans;

2 La tendance au divorce et  la sparation est toujours beaucoup
plus forte dans les villes et surtout dans les grandes villes (plus de
cent mille habitants) que dans les campagnes avoisinantes;

3 Dans tous les pays, dans toutes les provinces, dans toutes les
villes de l'Europe, la frquence du divorce et de la sparation de
corps va sans cesse en augmentant. Cet accroissement parat encore
plus rapide en France que dans les autres pays.

Voil qui est clair. A mesure que le bien-tre augmente, que les
plaisirs du cabaret et de la prostitution sont plus faciles, le nombre
des divorces crot. Il a pour gniteur direct tout ce qui est
grossiret, bassesse, gosme farouche, dgradation de la dignit
humaine, dans les bourgs pourris de la civilisation. Ce n'est pas une
volution philosophique, un accroissement des liberts de l'individu,
c'est, dans la vie de l'me, une maladie honteuse.

J'ai voulu en avoir le coeur net. Et puisque, aussi bien, en dernier
ressort, il s'agissait d'une maladie physique, encore plus que d'un
malaise moral, je suis all prendre, sur cette matire, l'avis non de
docteurs thologiques, de professeurs de morale en cathdrale, en
synagogue ou en chambre, mais de mdecins illustres, camps par leurs
tudes  ces confins merveilleux de la recherche o la science des
corps devient la science des mes. J'imagine que l'indication de mes
rpondants suffira  rassurer les plus exigeants.

J'ai soumis mon inquitude  MM. les professeurs Magnan, Raymond et
Dgerine. Je les ai trouvs au milieu de leurs alins de Sainte-Anne
et de la Salptrire, penchs sur l'humanit souffrante, aussi
proccups de lui apporter le soulagement que de dcouvrir, dans le
jeu des cerveaux dsquilibrs, le secret du fonctionnement normal de
la pense et de la vie.

A tous les trois, j'ai pos la mme question:

--Peut-on considrer l'impossibilit de se tolrer mutuellement, qui
s'accuse de plus en plus chez les poux de bourgeoisie aise  la fin
de ce XIXe sicle, comme un phnomne morbide? Peut-on dire, sans
abuser des mots, que la progression du divorce chez tous les peuples
civiliss--et particulirement en France--est une manifestation de cet
tat fcheux de la sant publique qui s'appelle la _faiblesse
irritable_?

Tous les trois, ces savants m'ont rpondu dans des termes  peu prs
identiques:

--Il est certain que dans cette irritabilit des caractres d'une
classe de gens qui, de pre en fils, abusent des plaisirs urbains,
nous touchons une consquence du ravage de ces deux flaux qui nous
dbordent: l'alcoolisme et celui qu'on ne nomme pas devant les
honntes femmes. D'autre part, un penchant que nous constatons tous
les jours porte ces dsquilibrs  rechercher dans l'amour (mariage
ou union libre), des tres dsquilibrs, nvropathes comme eux-mmes.
Ils s'attirent par certains reliefs, par des originalits
psychologiques qui les charment jusqu'au jour o elles les offensent.
Alors il n'y a plus de rapprochement possible sans blessure entre ces
deux tres qui avaient cru s'aimer. Ils disent qu'ils sont des
victimes de l'incompatibilit d'humeur. Ils ne se trompent point. Ce
sont des malades qu'il faut isoler l'un de l'autre, pour empcher
qu'ils ne deviennent dcidment des maniaques ou des perscuts.

J'invite ceux de mes lecteurs  qui ce mot de _faiblesse irritable_
ferait hausser les paules, et qui seraient tents de dire: Nous
savons bien que les alinistes croient que tout le monde est fou ou
candidat  la folie; je prie, dis-je, ces sceptiques de mditer un
chapitre bien curieux de l'tude dmographique de M. Bertillon. Il a
pour titre: _D'une relation imprvue entre la frquence des divorces
et la frquence des suicides_[7].

  [7] tude dmographique du divorce, chap. XIII.

--J'ai t tout d'abord fort surpris, dit en substance M. J.
Bertillon, de constater les exactes concidences de la carte des
suicides et de la carte des divorces. J'hsitais  rattacher l'un 
l'autre deux phnomnes qui me semblaient n'avoir entre eux aucun
rapport. Mais comment mconnatre un fait qui s'impose? C'est parmi
les professions urbaines, et notamment parmi les professions
librales, que le suicide et le divorce sont surtout frquents. L'un
et l'autre sont extrmement rares chez les paysans. La religion a sur
le suicide la mme influence que sur le divorce. Et cette influence
est considrable. Les catholiques divorcent et se suicident bien moins
que les protestants. L'origine ethnique exerce sur la frquence des
suicides et des divorces une influence parallle. Les Allemands,
surtout les Saxons et les Suisses-Allemands, y sont extrmement
ports. Les Flamands y ont peu de tendance; les Slaves moins encore.
Enfin les pays latins (Italie, Midi de la France, Espagne) et les pays
celtiques atteignent le minimum. Et on ne doit pas dire que nous
sommes ici en face d'observations si gnrales qu'on peut les accuser
d'imprcision: les observations particulires, les exceptions
vrifient cette rgle, qui prend presque le caractre d'une loi. C'est
ainsi que dans le groupe des quatre peuples scandinaves, le Danemark
prsente une exception: elle est la mme pour le divorce que pour le
suicide. En Suisse, selon que l'on tudie les statistiques d'un canton
allemand et protestant ou d'un canton catholique, les chiffres du
divorce ou du suicide prsentent des ingalits prodigieuses, toujours
parallles.

Je ne vois point,  l'appui de cette opinion: Le divorce est une
maladie, un excs de dsquilibrs, un meilleur argument que cette
loi dcouverte par la belle probit scientifique de M. Bertillon. Elle
prcise ce que nous pressentions: le climat qui fait l'homme
hypocondre, qui le pousse aux excs de boisson, la culture religieuse
qui dveloppe  ct de l'initiative--floraison des natures
suprieures,--l'affreux gosme et la monstruosit de l'orgueil chez
le troupeau des mdiocres, devaient aboutir  ces grandes
dsesprances qui portent  briser, dans l'accs d'un tat maladif,
tantt la vie d'amour, tantt la vie mme.

Je n'invente point le remde que je prconise et qui semble le seul
mdicament efficace pour soulager des gens dont la sensibilit et la
responsabilit sont atteintes, des sujets qui oscillent entre
l'hypresthsie et l'anesthsie, entre l'excitation et le
dcouragement. J'ai eu la surprise de constater que les savants dont
je venais consulter l'exprience, taient beaucoup plus sceptiques que
moi sur les bons effets de l'hydrothrapie et autres remdes
extrieurs qu'il est d'usage d'appliquer aux nvropathes. Tous, ils
croient  la mdication suprieure de l'_action morale_ pour gurir
celui qui peut tre guri, pour soulager celui qui n'est pas dans un
tat dsespr. Eux, les hommes d'exprience, ils m'ont dit, avec une
autorit qui manque  l'homme de dogme:

--L'effondrement de la culture morale par en haut, des ides
religieuses dans le peuple est une des grandes causes de l'aggravation
des maux que nous voudrions gurir. Aux dbauches de l'alcoolisme et
aux autres elles opposaient une barrire qui n'existe plus. Vous
n'affirmerez rien qui soit contraire  l'observation scientifique
quand vous direz que la faiblesse irritable, l'incompatibilit
d'humeur et le divorce, qui est leur consquence, sont des corollaires
ou des effets d'un abaissement parallle de la sant et de la morale
publiques.




XVIII

LE CONSENTEMENT MUTUEL


C'est sur le seuil mme de la maison de fous que je veux m'arrter
pour crire, sous la dicte du mdecin, la conclusion de ces pages.

Au point de nervosit et de faiblesse irritable o sont arrivs nos
contemporains, le divorce leur est devenu indispensable. Il prserve
de l'excitation dangereuse toute une catgorie de dsquilibrs en
qui, par une sage prvoyance de la nature, la fcondit s'puise.
Laissons s'teindre ces dgnrs avec autant de paix que l'tat de
leurs nerfs leur permet d'en acqurir. Eux et leur progniture sont
des condamns  mort: ils ne perptueront pas longtemps leurs vices,
leurs impuissances et leurs tares. Donnons-leur, au cours de leur
agonie, toutes les facilits dont ils ont besoin, passons-leur tous
les caprices.

Le premier soin de l'aliniste, quand on lui amne un sujet dont le
cerveau s'branle, c'est d'isoler compltement le malade du milieu o
il a vcu. Tel qui, dans sa maison, entre sa femme et ses parents,
menaait de devenir un perscut ou un furieux, reprend possession de
soi-mme quand on l'arrache  l'influence pernicieuse ou nervante de
son entourage.

De mme peut-on esprer que tel homme, telle femme qui, dans
l'nervement de discussions quotidiennes, taient en train de devenir
draisonnables ou mchants, retrouveront quelque quilibre de bon sens
dans l'isolement de la libert, sinon dans les passions d'un second
mariage.

Mais au moment o nous faisons cette concession  l'irritabilit de
nos contemporains, je vous prie de remarquer qu'elle n'est arrache
qu' une piti mle de mpris. Il est impossible, en effet, sans que
tout s'effondre, de permettre  l'homme et  la femme normaux d'user
du mariage, tempr par le divorce, comme d'une srie de concubinages
lgaux o l'on fait l'essai de la bonne harmonie morale et physique.
Toutes les vertus qui sont lies  la puret de la femme, le prix de
la virginit, les magnifiques consquences de la fidlit exacte,
sombrent dans de telles expriences. L'homme y perd le renom d'honneur
qui s'attache  une parole donne avec rflexion, garde avec probit.

L'excuse tire de l'erreur sur la personne morale avec laquelle on
s'unit n'a point de valeur. Et aussi bien semble-t-il que le jour o
la cupidit d'argent chez l'homme, le got de s'affranchir chez la
jeune fille, la volont chez les deux de s'associer, sans instinct du
devoir, pour une vie facile ne seront plus les causes dterminantes de
tant de mariages bourgeois, le divorce rouillera dans un coin comme un
outil dmod.

Ainsi une tude sincre du divorce aboutit une fois de plus  cette
conclusion qui condamne nos moeurs sociales et morales: Jamais on
n'a mis dans le mariage moins d'amour, moins de raison, moins de
tolrance, moins d'esprit chrtien de sacrifice. Jamais on n'y a
accoupl tant d'apptits de jouissance, tant d'ignorances morales, et,
sous couleur de culture de l'individu, tant de perversits gostes.

L'aliniste a raison de dire que l'on ne peut laisser ces agits
enferms dans le mariage, par couples, comme dans une gele. Mais
puisqu'il est entendu que dans ces occasions on accorde le divorce 
titre de traitement mdical et non comme un droit moral, il faut
avoir la probit de ne point reculer devant les mots. Le lgislateur
ne peut tarder plus longtemps  inscrire dans la loi du divorce ce
motif de l'incompatibilit d'humeur qu'on a eu honte de nommer, mais
qui, par de vilains artifices, est quotidiennement dissimul dans
toutes les sentences des magistrats.

Je comprends le scrupule du lgislateur. Au moment o il portait la
main sur une institution divine, il s'est arrt avec un respect
involontaire devant cette admirable formule d'engagement sans reprise
que les rites religieux du mariage lisent aux poux chrtiens:

Vous vous mariez pour la joie et l'adversit, pour la sant et pour
la maladie.

On a craint que le divorce et la sparation ne devinssent aussi
frquents que les querelles conjugales, si l'on permettait 
l'incompatibilit de se prsenter devant le juge avec une figure de
demanderesse[8]. On s'est dit qu'elle servirait de masque  des
dfauts de caractre;--qu'elle dissimulerait des maladies survenues au
cours d'un mariage jusque-l paisible;--que le divorce deviendrait un
remde dont auraient tendance  user les malades du foie ou de
l'estomac, mal guris par les eaux.

  [8] L'Amrique est renomme pour la facilit et la promptitude
  avec lesquelles s'y dfont les mariages. Les procdures de
  divorce n'y sont jamais trs longues: il est d'usage courant
  qu'elles se terminent en quelques jours; on en connat un certain
  nombre qui n'ont pas dur plus de deux heures. Mais le record de
  la clrit en matire de divorce appartient certainement 
  l'tat de Nbraska o une femme vient de faire assigner, enquter
  et juger son mari, en onze minutes, pas une seconde de plus. La
  justice amricaine est peut-tre aveugle, comme tant d'autres:
  aprs un pareil exemple, on ne peut pas lui reprocher d'aller
  d'un pied boiteux. Il faut, d'ailleurs, qu'il en soit ainsi; car
  les Amricains ne divorcent point par dgot du mariage: ils ne
  se sparent, au contraire, que pour se remarier, et pour se
  remarier mme le plus souvent possible. Dans l'tat d'Indiana,
  une certaine Aunt Polly Owens, marie pour la premire fois 
  l'ge de quinze ans, en est aujourd'hui  son quinzime poux
  (ces multiples unions ne lui ont donn que six filles; mais
  chacune porte le nom d'un pre diffrent). Aunt Polly Owens est,
  en ce genre, le sujet le plus remarquable de l'tat d'Indiana, et
  son exemple mrite d'tre mdit. Il est tout  l'honneur, en
  effet, des divers intresss; il prouve, d'une part, la
  persvrance de la femme qui, sans se dcourager, poursuit 
  travers tant de vicissitudes la conqute du bonheur, et dmontre,
  d'ailleurs, les qualits relatives des quatorze premiers maris
  qui, sans rpondre tout  fait  l'idal de leur commune pouse,
  lui ont laiss cependant toute la fracheur de ses illusions.
  Aprs madame Owens, mais bien loin derrire elle, on cite, dans
  ce mme tat d'Indiana, Edward Dorsey, mari six fois, pre de
  quarante-neuf fils; John Gribby qui,  l'ge de soixante-sept
  ans, a pous en siximes noces Dijela Clark, d'Anderson,
  laquelle,  cinquante-sept ans, en tait  son cinquime mariage.
  On en cite encore beaucoup d'autres; mais c'en est assez pour
  montrer que les progrs du divorce en Amrique ne correspondent
  nullement  un _krach_ du mariage. Celui-ci, au contraire, n'a
  jamais t plus en faveur aux pays d'outre-mer, et c'est mme
  pour cela que les juges amricains oprent si promptement. Ils ne
  peuvent pas faire durer six mois, comme en France, une procdure
  de divorce: cela ferait tort aux justiciables d'un mariage ou
  deux.

     (_Dbats_, 29 aot.)

Ces inquitudes ont empch les partisans du divorce d'y voir clair:
l'incompatibilit n'est pas un dfaut de caractre, un accident que
l'on peut rformer; elle est le caractre mme des malades qui forment
la clientle prdestine du divorce; elle est l'habitude quotidienne
de la vie, cette humeur que le Bonhomme appelait le naturel, et
qu'on ne peut chasser sans qu'elle revienne au galop: monsieur a
chaud quand madame a froid; monsieur aime la campagne, et madame la
ville; monsieur veut ouvrir son salon, et madame dsire fermer sa
porte... Ainsi de suite. L'incompatibilit existe  l'tat latent dans
tous les mariages o l'un des poux, au moins, ne pratique pas
vis--vis de l'autre les sacrifices aveugles de l'amour, ou, plus
simplement, les renoncements chrtiens.

L'incompatibilit d'humeur, que le lgislateur n'a pas os regarder en
face, est le motif cach et presque unique des divorces. Tout lui est
masque. Qu'est-ce, en effet, dans la plupart des cas qu'une injure
grave? Une consquence de l'incompatibilit. Les svices n'ont pas de
sens si l'on s'entend et si l'on s'aime: la femme de Sganarelle n'est
pas toute seule  dire qu'il lui plat d'tre battue. L'adultre se
pardonne. Non pas seulement l'infidlit de l'homme, mais la faiblesse
de la femme. Il y a des milliers de preuves de ces indulgences
amoureuses. Seule, l'incompatibilit d'humeur est sans remde et sans
pardon; elle est, autant dire, l'unique acteur du divorce. C'est elle
qui apparat successivement costume en injure grave, en svices, en
excs, en adultre. Sous ces dguisements, elle fait sa cour au
magistrat.

Puisque ce travestissement est perc  jour, pourquoi y persister
malgr la vrit et la raison?

Le divorce m'tait suspect. Au cours de cette enqute, je suis devenu
son ennemi dcid, mais je veux le traiter en adversaire loyal; je
souhaite qu'on lui donne toute la dignit dont il est capable, et je
n'aperois que ce moyen  une si urgente rforme: qu'on permette 
l'incompatibilit d'humeur de venir s'expliquer posment  la barre,
sans l'obliger  jouer des rles de courtisane, de martyre ou de
furie.

On aperoit tout d'abord  cette reconnaissance lgale de
l'incompatibilit d'humeur un avantage qui est, dans l'occasion,
considrable: il supprimerait un vilain mensonge. Ce n'est pas tout: 
l'arbitraire toujours immoral et dconcertant du juge, il
substituerait le jeu rgulier de la loi. Enfin, il permettrait
d'entourer certains divorces de garanties qui leur manquent, en
ressuscitant les honorables prcautions que le vieux Code civil avait
recommandes en pareil cas.

Moins hypocrite que ses petits-fils, le lgislateur du Code civil
avait inscrit dans la loi le divorce par consentement mutuel. Mais il
ne l'accordait aux poux qu'aprs avoir puis tous les moyens de
rapprocher leurs coeurs. Il voulait acqurir la certitude que des
contrarits passagres n'taient pour rien dans leur dcision, que
leur humeurs incompatibles se blessaient vraiment au contact l'une de
l'autre.

Dans cette proccupation, le Code civil (chapitre III) limitait le
divorce par consentement mutuel  cette priode de la vie o l'on peut
admettre que les poux sont pleinement conscients de leurs actes. Il
ne l'accordait qu'aprs deux ans de mariage. Il le refusait aprs
vingt ans d'union. Il exigeait que le mari et au moins vingt-cinq
ans; il ne permettait pas qu'on divort d'avec une femme qui avait
dpass sa quarante-cinquime anne. D'ailleurs, dans aucun cas, le
consentement mutuel des poux ne valait tout seul pour dterminer le
divorce. Il fallait qu'il ft autoris par les pres et mres ou par
les autres ascendants vivants.

Munis de cette autorisation du conseil de famille, les poux se
prsentaient devant le prsident du Tribunal civil. Ils dclaraient
leur volont. De son ct, le juge faisait aux deux poux runis, puis
 chacun d'eux en particulier, en prsence de deux notaires, telles
exhortations qu'il jugeait convenables. Ensuite il donnait lecture du
chapitre du Code qui rglait les effets du divorce. Il expliquait
toutes les consquences d'une telle dmarche. Aprs cette entrevue, il
y en avait pour une anne avant que les deux poux, auxquels on
voulait laisser le loisir de la rflexion, pussent requrir du
magistrat l'admission au divorce.

Que nous sommes loin de ces garanties paternelles! Elles faisaient
toute la moralit du divorce. Elles le rendaient presque respectable.
Il faut qu'on nous les rende. L'inscription dans la loi du motif
Incompatibilit d'humeur sera la pierre de touche o nous pourrons
juger la valeur dfinitive de l'institution du divorce.

Il peut advenir qu'elle le fasse tourner dcidment en oprette comme
il arrive aux tats-Unis o l'on voit des femmes divorcer parce que
leur mari les rveille en parlant tout haut quand il rentre
tard,--parce que la cigarette du mari occasionne des maux de tte 
la femme,--parce que le mari n'offre jamais  sa femme de faire
avec lui un petit tour en voiture,--parce que le mari refuse de
couper ses ongles de pieds et qu'il gratigne les jambes de sa femme
en dormant (_My husband would never cut his toe-nails, and I was
scratched very severely every night[9]._)

  [9] _Report of the commissioner of labor._ Causes pour lesquelles
  le divorce est accord, chapitre IV.

En ce cas ce sera l'institution mme du mariage qui sombrera,
j'entends le mariage tel que nos contemporains le pratiquent, et nous
n'aurons gure de motifs de le regretter.

Deuxime hypothse:

Nous aurons russi  rgnrer notre race en lui appliquant cette
mdication morale que les matres des sciences psychiques rclament
pour elle. Alors le divorce, tel que nous le pratiquons aujourd'hui,
croulera sous le ridicule.

Je ne prtends pas que sa trace disparatra tout  fait de la loi: il
y a des occasions o l'glise elle-mme prononce la nullit du
mariage. La morale et la science ont, elles aussi, le droit de dfinir
les cas exceptionnels o le mariage indissoluble est une contrainte
inhumaine, pis encore: un contresens.

Ce que nous rclamons, c'est une loi du divorce qui ne soit plus une
prime d'inconstance accorde  l'individu, mais une chance de dure
octroye  la race.


FIN




TABLE


     PRFACE                                 I

     I.--MTHODE                             1

     II.--QUELQUES CHIFFRES                  6

     III.--LES CAUSES DU DIVORCE            15

     IV.--L'ADULTRE                        29

     V.--L'ARTICLE 230                      42

     VI.--EN PLEINE COMDIE                 53

     VII.--QUE DEVIENT LE MARI?             67

     VIII.--QUE DEVIENT LA FEMME?           81

     IX.--LE PARDON                         93

     X.--LES RECHUTES                      109

     XI.--LE REMARIAGE                     123

     XII.--LA BIBLE ET LE DIVORCE          136

     XIII.--L'VANGILE ET LE DIVORCE       150

     XIV.--LE DIVORCE DANS LE PEUPLE       164

     XV.--LES ENFANTS                      178

     XVI.--LA SPARATION DE CORPS          190

     XVII.--FAIBLESSE IRRITABLE            204

     XVIII.--LE CONSENTEMENT MUTUEL        216


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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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