The Project Gutenberg EBook of Les gupes; sries 1 & 2, by Alphonse Karr

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Title: Les gupes; sries 1 & 2

Author: Alphonse Karr

Release Date: June 21, 2012 [EBook #40052]
[Last updated: May 24, 2013]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise. [GU]=l'image d'une gupe.




COLLECTION MICHEL LVY

LES
GUPES




OEUVRES

D'ALPHONSE KARR

Format grand in-18.

LES FEMMES                        1 vol.

AGATHE ET CCILE                  1 --

PROMENADES HORS DE MON JARDIN     1 --

SOUS LES TILLEULS                 1 --

LES FLEURS                        1 --

SOUS LES ORANGERS                 1 --

VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN       1 --

UNE POIGNE DE VRITS            1 --

LA PNLOPE NORMANDE              1 --

ENCORE LES FEMMES                 1 --

MENUS PROPOS                      1 --

LES SOIRES DE SAINTE-ADRESSE     1 --

TROIS CENTS PAGES                 1 --

LES GUPES.                       6 --

En attendant que le bon sens ait adopt cette loi en un article, la
proprit littraire est une proprit, l'auteur, pour le principe, se
rserve tous droits de reproduction et de traduction, sous quelque forme
que ce soit.

Paris.--Typ. de A. WITTERSHEIM, 8, rue Montmorency.




LES

GUPES

PAR

ALPHONSE KARR

--PREMIRE SRIE--

NOUVELLE DITION

[Illustration: COLOPHON]

PARIS

MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS

1858

Reproduction et traduction rserves




A MES AMIS INCONNUS


L'histoire raconte par les _Gupes_ renferme une priode de dix ans.

De ce recueil, compltement puis en librairie, on me demande une
nouvelle dition.

J'aurais cru ma probit intresse  ne faire aucuns changements, ni aux
ides, ni aux apprciations,--quand mme mes ides et mes apprciations
auraient chang,--ce qui n'est pas.

Quelques pages seulement ont t supprimes,  la demande des
diteurs.--Nous n'aurions pu imprimer aujourd'hui ce que je disais
alors,--et je ne veux pas dire autre chose.

Je viens de relire les cent volumes des _Gupes_, et, dans ma
conscience, je puis rpter aujourd'hui ce que j'ai dit en tte du
premier volume, publi en novembre 1839.

A. K.

Avril 1853.




LES

GUPES

PRFACE, AVERTISSEMENT, AVANT-PROPOS;

LE TOUT EN VINGT LIGNES.

Ce petit livre est le premier de douze volumes semblables qui paratront
successivement et chaque mois, d'ici  un an.

Ils contiendront l'expression franche et inexorable de ma pense sur les
hommes et sur les choses en dehors de toute ide d'ambition, de toute
influence de parti.

Je parlerai sans colre, parce qu' mes yeux les hommes les plus
mchants sont encore plus ridicules que mchants, et que d'ailleurs je
suis sr de leur faire ainsi  la fois plus de tort et plus de chagrin.

Je n'appartiens  aucun parti: je juge les choses  mesure qu'elles
arrivent, les hommes  mesure qu'ils se manifestent; je prends peu de
choses au srieux, parce que, n'ayant besoin de personne que de mes
amis, et ne leur demandant que leur amiti, je sens, je vois et je juge
avec le sang-froid et la gaiet tranquille d'un spectateur passablement
assis.

J'adresse mes petits livres _aux amis inconnus_ que je puis avoir dans
le monde, aux gens de bonne foi, de bon sens et d'esprit: c'est--dire
que j'ai pris mes mesures pour n'avoir besoin que d'un petit nombre de
souscripteurs.

Nous rirons bien ensemble de bien des gens qui voudraient passer pour
srieux, et nous nous amuserons  mesurer la petitesse des _grands_
hommes et des _grandes_ choses.




Novembre 1839.

     Aux amis inconnus.--Le gouvernement et les portiers.--Les partis et
     leurs queues.--Indpendance des gens de lettres.--Le roi des
     tragdies.--N'importe qui premier.--Ce que signifient les
     prodiges.--Gouvernement des marchands de peaux de
     lapin.--Consciences  trois francs.--Voyage du duc et de la
     duchesse d'Orlans.--Porte-crayons en or, contrls par la
     Monnaie.--L'hospitalit de Bourges.--Chercher Blanqui.--M. Cousin,
     philosophe cynique.--Les rois et les bergres.--Bon mot de S. M.
     Louis-Philippe.--Bon mot de M. Thiers.--Mauvais mot de M. de
     Salvandy.--Sur le jury.--Sur les avocats du roi.--Manire de faire
     condamner un accus.--Vol de grand chemin.--M. Laffitte et un
     cocher.--Les livres.--Les romans.--M. de Salvandy.--Aux gens
     srieux.--Parenthse: les femmes de lettres.--L'cole des
     journalistes.--La Cenerentola et les pieds des chanteuses.--Le
     Daguerrotype et Christophe Colomb.--Le nez de M. Arago.--Les
     femmes s'en vont.--Les gants jaunes.--Les cuyres du Cirque.


Certes, aux personnes qui me connaissent pour un homme de loisir et de
fantaisie, il doit paratre extraordinaire que j'aille ainsi, de gaiet
de coeur, me donner le tracas et l'ennui de crer une publication,
quand il parat chaque matin, sous le titre ambitieux d'organes de
l'opinion publique, un si grand nombre de carrs de papier, o il me
serait loisible de glisser ce que je puis avoir  dire  mes
contemporains.

Il faut donc que j'aie une raison forte et invincible, et cette raison
la voici:

C'est qu'il _n'y a pas UN journal dans lequel on puisse mettre vingt
lignes o il n'y aurait ni btise, ni mauvaise foi_. J'en prends 
tmoin plusieurs de mes amis, hommes d'esprit et de talent, qui y
crivent ou plutt qui y rament avec tant d'ennui et de dgot. Je fais
mieux, je prouve.

Autant que je me le rappelle, au mois de juillet de l'anne 1830, une
rvolution a t faite _pour la libert de la presse_ par cette
intressante partie de la population qui ne sait pas lire: la presse est
donc libre.

Si le despotisme a ses inconvnients, la libert a aussi les siens; le
despotisme est considr par celui qui l'exerce, ou comme un droit, ou
comme une puissance acquise par la force, et consquemment odieuse:
comme droit, il a des limites, comme tout droit, en dehors desquelles il
cesserait d'tre; comme usurpation, il y a une goutte qu'on n'ose pas
mettre dans la coupe sous peine de la faire dborder.

Mais la libert tant une vertu, elle prend ses plus funestes ou ses
plus grotesques excs pour un progrs, et elle ne reconnat pas de
bornes.

Le gouvernement a cru agir sagement, en mettant _quelques_ restrictions
 la libert de la presse.

Ces quelques restrictions remplissent dans le Code onze pages, contenant
chacune cinquante lignes de soixante lettres, c'est--dire environ
soixante-dix pages d'un volume ordinaire.

Le gouvernement a cru agir sagement, en quoi il s'est parfaitement
tromp.

La presse sans entraves se servait de contre-poids  elle-mme; chaque
nuance avait son journal, et chaque journal n'avait qu'un petit nombre
de clients:

Le cautionnement a t la plus grande entrave, mais en mme temps il a
cr des privilges; c'est--dire que, s'il a rendu beaucoup de journaux
impossibles, il a donn une immense puissance  ceux qui ont pu remplir
cette condition, en cela que les diverses nuances de lecteurs se sont
absorbes dans une couleur et ont fait  chacun des journaux existants
une trs-nombreuse clientle.

Les conditions fiscales imposes  la presse l'ont retire des mains des
crivains pour la mettre  celles des spculateurs et des entrepreneurs.

Ainsi, aujourd'hui, on ne pourrait citer un seul crivain possesseur
d'un journal; mais, en revanche, la presse est gouverne, dirige par
d'anciens bonnetiers, d'anciens pharmaciens, d'anciens avous, etc.;
quelques-uns,--les journaux par actions,--appartiennent  la fois  deux
mille piciers, bottiers, ptissiers, merciers, rtisseurs, portiers,
perruquiers, bouchers, avocats--et autres citoyens d'une littrature
contestable.

Voici quels sont les rsultats de cet ordre de choses pour le
gouvernement et pour les crivains.

Le gouvernement, par une de ces maladresses qu'il n'y a que les
gouvernements qui sachent faire, a fait passer l'arme dont il avait peur
des mains des potes aux mains des hommes d'affaires et des marchands.
Les marchands savent ce qu'ils mettent et ce qu'ils risquent dans une
affaire, et les bnfices multiplis par les risques que doit leur
rapporter cet argent. Ils ont une tenue, une pertinacit, que n'auraient
jamais eues les crivains, qui n'auraient eu en vue que des ides, des
paradoxes ou des systmes. Les marchands vont droit  leur but, qui est
de ranonner comme ami ou comme ennemi le gouvernement, ou de le
renverser pour prendre ou vendre sa place. Vous avez voulu avoir affaire
aux marchands; eh bien! arrangez-vous avec eux; ils vous achtent la
presse en gros, ils vous la revendront en dtail, et gagneront dessus,
et ils vous la vendront cher, et ils vous la feront payer de tout ce
qui est  vous, et de bien des choses qui ne sont pas  vous.

[GU] Pour les gens de lettres, qui parlent si haut et si souvent de leur
indpendance, voici ce qu'ils ont gagn au _progrs_. Ils ne sont plus,
il est vrai, aux gages de Louis XIV; ils lvent firement la tte et
plaignent ou mprisent Corneille, qui a subi ce joug honteux; mais ils
sont aux gages de M. Trois-toiles, ngociant en vins, ou fabricant de
chemines, ou des deux mille bottiers, rtisseurs, portiers, avocats,
etc., dont je vous parlais tout  l'heure, qui ont dpos le
cautionnement de cent mille francs exig par la loi.

[GU] Il n'y a que deux sortes de journaux: ceux qui approuvent et
soutiennent le gouvernement, quoi qu'il fasse, et ceux qui le blment et
l'attaquent, quoi qu'il fasse. Que le gouvernement prenne deux mesures
_contradictoires_, ce qui n'est ni impossible ni rare: il est clair que
si l'une est mauvaise, la seconde est bonne; que si la premire est
bonne, la deuxime est mauvaise. Eh bien! _il n'y a pas un seul journal_
o on puisse dire cela.

[GU] Les journaux de l'opposition sont aussi obstins et serviles dans
leur critique que les journaux ministriels dans leur enthousiasme.

[GU] A ct de ces inconvnients visibles, il y en a d'autres plus
cachs.

Tel journal indpendant, habituellement hostile au pouvoir, adoucit ses
colres chaque fois qu'il faut faire renouveler  un thtre royal
l'engagement de certaine danseuse maigre.

[GU] Tel autre, toujours confit en admiration devant les derniers
garons de bureau des ministres, mle un peu d'absinthe  son miel, 
certaines poques o il est d'usage de discuter les subventions
accordes aux journaux.

Outre que dans aucun journal on ne peut dire sa pense entire, il y a
pour les gens qui n'ont pas d'ambition, et conservent consquemment du
bon sens et de la bonne foi, il y a un inconvnient qui empche de se
rallier  aucun des partis en possession de la presse.

Le parti gouvernemental,  le juger par ses sommits, a l'avantage sur
le parti de l'opposition. Il possde des hommes de science relle,
d'exprience, d'esprit vrai et de bonne compagnie; mais il trane  sa
suite tout ce qu'il y a de mendiants, de valets et de cuistres.

Le parti de l'opposition montre avec un juste orgueil des gens de
rsolution et mme de dvouement, des gens d'une probit svre et d'une
conscience prouve; mais sa queue se forme de tout ce qu'il y a de
fainants coureurs d'estaminets, de tapageurs, de braillards, de
vauriens, de culotteurs de pipes.

Et les hommes recommandables des deux partis savent combien ces queues
sont lourdes et difficiles  traner.

[GU] Il n'y a pas en France un seul journal qui oserait imprimer en
entier dans ses colonnes le prsent petit livre. Ce n'est pas cependant
qu'il renferme rien qui soit contraire aux lois,  la morale publique,
au bon sens;--grce  Dieu, ils n'y regardent pas de si prs.

[GU] Je suis forc de mler ce premier pamphlet d'une certaine quantit
d'aphorismes ou professions de foi.

Je ne parlerai gure de la royaut; le trne est devenu un fauteuil, la
couronne une mtaphore: on a mis sur le trne un roi constitutionnel,
c'est--dire le roi des tragdies, un farouche tyran auquel chaque
personnage a le droit de dbiter trois cents vers d'injures dont le
moindre vous ferait casser la tte par un commis en nouveaut; un roi
qui, si le feu prenait  la France comme  la maison de certain
philosophe, serait forc de dire comme lui: Cela ne me regarde pas, je
ne me mle pas des affaires de mnage, dites-le  la Chambre des
dputs.

Un roi pour lequel--s'il veut contenter l'opposition--le mot rgner
n'est plus qu'un verbe auxiliaire comme _tre_, et qui _rgne_ comme
une corniche _rgne_ autour d'un plafond. On pourrait, il est vrai, dire
avec La Fontaine:

    Mettez une pierre  la place,
    Elle vous vaudra tout autant.

Mais qui insulterait-on d'une manire aussi amusante, aussi audacieuse
en apparence, aussi peu dangereuse en ralit? On couronne les rois
comme on couronna le Christ; chaque fleuron de leur couronne est une
pine.

[GU] En fait de ministre, je suis de l'avis de cette vieille femme qui
priait  Syracuse, dans le temple de Jupiter, pour la conservation des
jours de Denis le Tyran: Ma bonne, lui demanda Denis, qui se rendait
justice, qui peut vous engager  prier pour moi?

--Seigneur! dit la vieille, votre prdcesseur tait bien mauvais, et
j'ai pri Jupiter de nous dlivrer de lui. Hlas! mes voeux ont t
exaucs: il a t remplac par vous, qui tes bien plus mchant que lui!
Qui sait comment serait votre successeur?

[GU] Il y a en France une folie bizarre, tout le monde veut tre
gouvernement. Cela vu de trop prs, comme nous sommes, ne parat pas
aussi bouffon que ce l'est rellement. Ne ririez-vous pas cependant, si
vous voyiez tous les habitants d'une ville se faire bottiers? Il est
cependant plus facile de chausser les hommes que de les gouverner. Tout
le monde s'efforce de prendre les sept portefeuilles des sept
ministres: je crois que les trente millions de Franais y passeront;
cela serait long, mais cela aurait une fin, si ceux qui ont t
ministres se tenaient tranquilles et laissaient de bonne grce la place
aux autres.

Depuis quinze ans on n'administre pas en France. Les ministres
s'occupent  rester ministres et ne font pas autre chose. Voil quinze
ans qu'on se bat derrire la toile  qui jouera les rles, et on n'a
pas encore commenc la grande reprsentation du gouvernement
reprsentatif, tragi-comdie en trois actes.

Je suis prt  crier: _Vive n'importe qui premier!_ pourvu qu'on le
laisse en place, et qu'il puisse s'occuper d'amliorations matrielles.
Il y a des gens qui demandent des droits politiques pour le peuple; le
premier droit qu'on doit donner au peuple, c'est le droit de manger, et
pour cela il ne faut pas lui faire dtester, quitter ou ngliger son
travail pour de vaines thories.

[GU] Il y a une partie du peuple qui sait lire aujourd'hui, on se plat
 nommer cela mancipation. Jusqu'ici les lumires du peuple n'ont servi
qu' le rendre dupe et esclave des divers morceaux de papier imprim
qu'on lui met dans les mains. Les journaux de l'opposition lui ont tant
et si bien dit que le gouvernement voulait se dfaire du peuple (un
gouvernement qui aurait russi  se dfaire du peuple serait, je pense,
fort embarrass), que des dsordres graves ont eu lieu sur plusieurs
points de la France,  l'occasion du transport des bls d'un lieu  un
autre! Dans la Sarthe, o la rumeur a commenc, le prfet et le
procureur du roi ont cd  l'exaltation populaire. C'est fort
embarrassant de faire partie d'un pouvoir sorti de l'insurrection, et
oblig de toujours lutter avec sa mre et d'avoir  gouverner un peuple
souverain. Nanmoins, le ministre actuel a fait ce qu'il devait faire;
il a destitu les fonctionnaires incertains. Voil donc dmentie une
fois cette sottise si rpte, si applaudie  la Chambre des dputs,
_de l'indpendance des fonctionnaires_.

Au Mans, un ancien soldat, chef d'meute, expliquait ce que le
gouvernement faisait du grain qu'on exportait: On le jetait dans la
Seine pour affamer le peuple; il se rappelait, en menant son cheval 
l'abreuvoir, quand il tait en garnison  Paris, l'avoir vu enfoncer
jusqu'au poitrail dans le bl que roulait le fleuve.

Je dcouvre avec douleur que le peuple instruit (on prtend qu'il
l'est) est un peu plus bte que le peuple ignorant; et je ne vois pas 
ces dsordres, aussi fcheux dans leurs rsultats que ridicules dans
leur cause, que ledit peuple ait chang depuis le temps de Mose.

Il y a du reste en France un parti qui est toujours sr d'veiller de
nombreuses sympathies, un parti qui a des dvouements et mme des
martyrs, c'est le tapage.

[GU] Les _grands citoyens_, les _amis du peuple_, les _forts_, les
_srieux_, les _habiles_, les _grands politiques_, se sont alors dit:
Le peuple a peur de la famine, le pain est cher; c'est le moment de
demander pour lui... des droits politiques.

Et les uns se sont mis  demander l'abaissement du cens lectoral; les
autres, son abolition; les autres, le suffrage universel.

[GU] La chose est arrive  propos pour les journaux quotidiens, et il
faut ici rvler une des misres de ces pauvres journaux.

La premire condition d'un journal quotidien est de paratre tous les
jours;--je dirai plus, c'est  peu prs la seule condition. Un journal
se compose d'une feuille double imprime sur quatre cts.

Pendant les sessions des Chambres, la besogne est facile; une page de
compte rendu et un article sur la sance font l'affaire. Mais, pendant
les vacances, c'est une terrible lacune  remplir.

Aussi les journaux usent-ils des moyens les plus extrmes; rien n'est
trop absurde, si cela fait une ligne et demie.

A les croire,  peine la session est finie que la France se couvre de
centenaires, de veaux  deux ttes, de chiens et d'enfants savants. On
tue des aigles qui ont des colliers d'argent. Si l'on coupe un arbre, il
y a dans la moelle une figure de saint. Tout bloc de marbre renferme un
serpent vivant; des ours tonnent les populations par le spectacle de
leurs vertus et de leur humanit. Le pays est encombr de prodiges.

Il manque cinq lignes. Allons, un petit refus de spulture, un
assassinat.

C'est le compte.

Les ours vertueux commenaient  poindre, les centenaires se
manifestaient dans les provinces, quand la question de la rforme
lectorale, question providentielle, s'il en fut jamais, est venue tirer
d'embarras ces pauvres feuilles quotidiennes.

[GU] Voici la miraculeuse logique des partisans de la rforme lectorale
et du suffrage universel: 1 ils se plaignent du rgne de la petite
bourgeoisie et de la finance; 2 de la corruption lectorale.

On pourrait leur rpondre: 1 qu'ils n'ont dans la bourgeoisie que ce
qu'ils ont fait et demand; que ce gouvernement des bonnetiers et des
usuriers m'est aussi dsagrable qu' eux pour le moins; mais que ce
n'est pas une raison pour lui substituer le seul qui puisse tre pire.
Car, Dieu merci! si le gouvernement des bourgeois est mauvais, ce n'est
pas parce qu'ils sont trop spirituels et trop clairs, et le premier
changement ne devrait pas tre pour descendre de ce qu'ils avouent tre
trop bas. Il est difficile de voir en quoi le gouvernement des porteurs
d'eau, des marchands de chanes et de peaux de lapin, l'emportera sur
celui des prteurs  la petite semaine et des droguistes.

Ces messieurs, qui trouvent aujourd'hui si mauvais, et je suis bien de
leur avis, le gouvernement des bourgeois, le trouvaient excellent quand
il s'agissait de faire arriver aux affaires cette classe dont ils
faisaient partie. Mais ces bons marchands, qui n'avaient jamais pens 
tre rois de France, y sont maintenant accoutums, prennent la chose
comme si elle leur tait due, et ne se laissent plus assez diriger.
D'ailleurs, ils ont gagn ce qu'ils pouvaient esprer, et ils ont
quelque chose  perdre.

2 Si on corrompt les lecteurs  deux cents francs, ce que je ne nie
pas, si les garanties de fortune sont insuffisantes, quelles garanties
donneront des gens sans fortune? Cela ne peut amener qu'un rabais
avantageux aux corrupteurs, et procurera des consciences  trois
francs.--_Le treizime en sus_.

QU'ON SE LE DISE.

[GU] Les pauvres diables qui rdigent, ou  peu prs, les journaux
ministriels, ont eu bien du mal par ces temps derniers. Il s'agissait
de dcrire d'une manire chaude et varie l'enthousiasme des populations
sur le passage de LL. AA. RR. le duc et la duchesse d'Orlans. Voici 
peu prs comment ils se tiraient d'affaire:

A _Bordeaux_, la garde nationale tait en haie, des jeunes filles vtues
de blanc ont offert des fleurs  la princesse; le maire a fait un
discours au prince, le prince a rpondu. L'enthousiasme a t _au plus
haut_ degr.

A _Libourne_, c'tait tout autre chose: la garde nationale tait en
haie, des jeunes filles vtues de blanc ont offert des fleurs  la
princesse; le maire, par une singularit remarquable, le maire a fait un
discours, le prince a rpondu. L'enthousiasme a de beaucoup dpass
celui qu'on avait manifest  Bordeaux.

Mais c'est surtout  _Limoux_ que le voyage de Leurs Altesses a t un
triomphe; la fte tait des plus ingnieuses; la garde nationale tait
en haie, des jeunes filles vtues de blanc ont offert des fleurs  la
princesse; le maire a fait un discours au prince, le prince a rpondu.
L'enthousiasme a de beaucoup dpass celui manifest  Libourne.

[GU] Ce lazzi des journaux ministriels a dur quinze jours; ils
auraient pu varier peut-tre encore davantage le rcit en y mlant
certaines msaventures arrives  Leurs Altesses Royales. Il et fallu
peindre les discours, la pluie, les revues, les vins du cru  boire et 
louer. A Limoux, par exemple, la ncessit de mettre la fameuse
_blanquette de Limoux_ au-dessus du vin de Champagne. A Libourne, des
insectes malfaisants dans le logement faillirent dvorer LL. AA. RR. A
***, une galanterie des autorits, ayant fait repeindre l'appartement
destin aux nobles voyageurs, ils faillirent mourir pendant la nuit
asphyxis par l'odeur de l'essence de trbenthine. Dans d'autres
endroits, puiss de fatigue, ils commenaient  s'endormir quand une
srnade, sous leur fentre, venait les rveiller en sursaut.

La princesse a donn des porte-crayons _magnifiques_  divers potes de
diffrents crus. La princesse donne volontiers ces bagatelles, plus
prcieuses par la grce avec laquelle elles sont offertes que par la
valeur du prsent.

Pendant ce temps, les journaux dits indpendants se sont mus; ils ont
galement rendu compte, jour par jour, du voyage de Leurs Altesses
Royales, ils ont cri  la prodigalit des conseils municipaux; ils se
sont plaints de ce qu'on _buvait la sueur du peuple_; ils ont remarqu
que le prince buvait du vin frapp, et ils ont dit que la glace est fort
chre cette anne; ils ont chant pouille  un prfet qui lui a fait
boire du vin de _Tokai_, parce que le vin du cru et t plus
patriotique et moins cher, le tout dans le style de ce bon M.
Cauchois-Lemaire, qui,  propos des ftes et de l'inauguration du muse
de Versailles, crivait: Pour moi, dans un cabaret du coin, je vais
boire du petit vin  douze qui ne sera pas tremp de la sueur du
peuple.

[GU] Les affaires d'Espagne paraissent termines. Don Carlos a reu en
France une touchante hospitalit. La gendarmerie franaise a montr un
empressement de bonne compagnie  le recevoir. On l'a pri de choisir la
ville o il lui plairait demeurer, en l'assurant qu'on serait heureux
d'obtemprer  sa demande, pourvu que son choix tombt sur la ville de
Bourges.

[GU] Il y a  Bourges un triste souvenir pour un roi dtrne. Il y a
plus de quatre cents ans, Charles VII s'y fit faire des bottes, par un
cordonnier, qui, apprenant que le roi ne pouvait les payer, ne voulut
pas les lui laisser et les remporta.

[GU] Je ne me rends pas bien compte du traitement que, dans cette
circonstance, on fait subir  Don Carlos, ni quelle loi on lui applique.
En sa qualit d'tranger voyageant en France, on doit le laisser
circuler librement; ou bien, si on ne trouve pas ses papiers en rgle,
le faire paratre comme vagabond devant la septime chambre. Que
ferait-on si Don Carlos, rclamant le secours des lois franaises,
attaquait les ministres, aux termes des articles 114, 115, 116, 117,
341, 342 du Code pnal? En attendant, la princesse de Beira rend fou le
prfet de Bourges; elle a dcouvert que le comte de Lapparent s'appelle
M. Cochon, et elle ne lui donne pas d'autre nom. Les feuilles
lgitimistes, depuis ce temps, consacrent tous les jours une
demi-colonne  des paraphrases de fort mauvais got et de fort mauvaise
compagnie sur ce sujet.

[GU] Pendant ce temps, la reine d'Espagne, affermie sur son trne par la
trahison de Maroto, distribue des rcompenses qu'elle voudrait rendre
dignes des services qu'elle a reus; mais, vu le mauvais tat des
finances, elle a prodigu les honneurs. Napolon, qui aimait faire des
ducs, c'tait sa faiblesse, leur donnait avec le titre de beaux
apanages. La reine d'Espagne, par des motifs d'une louable conomie, a
imagin des titres mtaphysiques; elle a nomm Espartero duc de la
Victoire. Ces duchs sont faciles  crer. On parle d'un officier nomm
comte de la Sobrit; Maroto est, dit-on, marquis de la Trahison.

La campagne qui a fait sortir Don Carlos d'Espagne s'est faite beaucoup
moins avec des soldats qu'avec de l'argent. Ainsi, M. Gaviria vient de
recevoir de S. M. la reine la grand'croix de l'ordre d'Isabelle la
Catholique. M. Gaviria aurait fait faire, en faveur de la reine,
d'habiles manoeuvres  une arme de ducats bien discipline. Les
journaux de Madrid, qui parlent de cette distinction accorde au
banquier Gaviria, ne disent pas si on lui a rendu son argent. Cette
question que nous faisons n'est pas aussi saugrenue qu'elle en peut
avoir l'air. L'Espagne est connue pour une habilet plusieurs fois
prouve dans le _vol  la tire et  l'Amricaine_.

[GU] On a dcid, il y a quelques jours, dans le conseil de la reine,
qu'il fallait prendre une mesure pour ranimer les esprances des
cranciers de l'Espagne. Ce qui nous parat devoir inspirer la plus
grandes dfiance aux petits ex-rentiers ruins par de gros marchands
devenus, depuis, grands citoyens, sous prtexte d'emprunt espagnol, dont
ils taient moins les banquiers que les compres.

[GU] Le gouvernement, si toutefois il y a un gouvernement en France,
ressemble beaucoup  certains bourgeois: si un homme ivre leur demande
un peu tard l'heure qu'il est ou le nom d'une rue, ils prennent la fuite
et disent  leur femme alarme qu'ils ont t attaqus par quatre
hommes, et que, sans leur courage, leur intrpidit et leur sang-froid,
ils auraient succomb. Le lendemain, entirement remis de leur frayeur,
ils racontent les dtails de leur victoire: Ils taient cinq, des
figures de galriens, j'en ai jet trois par terre, les quatre autres
ont pris la fuite.

Le gouvernement s'invente des ennemis formidables, pour se crer ensuite
d'clatantes victoires. On a fait un bruit norme de la capture de M.
Auguste Blanqui. On et dit que le salut du pays tait attach  la
prise de M. Auguste Blanqui.

_Caveant consules!_

_Domine, salvum fac regem!_ Dieu, sauve le roi!

M. Auguste Blanqui ne demandait pas mieux que de se sauver lui-mme, et
on aurait d le laisser faire, cela et vit beaucoup d'embarras et
d'ennuis  MM. les pairs, dont les fils ne regrettent plus l'hrdit,
tant le mtier devient dur et dsagrable. Et M. Blanqui, une fois hors
de France, n'aurait plus donn le moindre prtexte aux terreurs
bouffonnes que l'on faisait semblant d'avoir de lui.

Le plus grand inconvnient de ces ridicules motions est celui-ci: les
agents de la police se mettent  laisser faire tout ce qu'on veut dans
la ville. Ou assassine en plein jour dans la rue, on arrte les passants
et on les dpouille  huit heures du soir. On enlve le plomb des
maisons; la police n'en peut mais. Ses agents boivent et dorment dans
les cabarets, se lvent tard et se couchent de bonne heure; et ils
appellent cela _chercher Blanqui_.

Si un agent suprieur rencontre le soir, au coin d'une borne, un de ses
subordonns: _hesterno et hodierno inflatus Iaccho_, attendant dans un
doux sommeil qu'il plaise  sa maison de passer, le subordonn,
brusquement rveill et interpell, rpond brusquement: Je guette
Blanqui.

Un autre va passer trois jours  la campagne, assister  la chute des
feuilles jaunies. Il aime  contempler la nature pare de ses plus
grandes splendeurs; les arbres, plus riches que ceux des Hesprides,
tout chargs de feuilles d'or; la vigne ornant les maisons rustiques de
festons couleur de rubis. Si on lui demande compte de ses loisirs, il
n'a qu'un mot  rpondre: Je suis sur la trace de Blanqui.

Et un jour on rencontre par hasard M. Blanqui, et on l'arrte; et
cependant les forts les plus clbres

    Sont auprs de Paris un lieu de sret.

[GU] Paris n'a plus rien  envier  Athnes. Depuis longtemps, sous
prtexte de monuments nationaux, il possde plus de temples grecs que
n'en eut la ville de Minerve: aujourd'hui il a son philosophe cynique.
M. Cousin a fait un grand scandale: conseiller en service ordinaire,
c'est--dire avec douze mille francs d'appointements, il s'est vu tout 
coup conseiller en service extraordinaire, c'est--dire sans honoraires;
et, en effet, ce serait un service bien extraordinaire que celui que M.
Cousin rendrait pour rien. Il s'est emport, a crit dans les journaux,
a donn sa dmission de ce qu'il appelle un titre _vain_.

Mais,  Diogne! dans cette colre qui vous fait rejeter tout pacte avec
un pouvoir ingrat, vous avez oubli de vous dmettre galement de deux
petites places agrablement rtribues qui vous restent. Prenez garde, 
Diogne! on croira que les titres _vains_ sont les seuls que vous
ddaignez, et que vous vous tes moins occup, votre lanterne  la main,
de chercher un homme que de chercher des places.

Est-il vrai,  Diogne! que, dans votre retraite, vous composez un
_Trait_ dans lequel vous dmontrez combien vous mprisez le mpris des
richesses?

[GU] Autrefois, il tait convenu que les rois, les reines et les princes
_immolaient  leurs grandeurs_ les plus _doux sentiments_ de la vie.
L'amour n'tait nullement consult dans leurs mariages. C'tait sur le
coeur des bourgeois que ce dieu exerait son empire.

Aujourd'hui les bourgeois se sont empars des _grandeurs_: les rois
pensent ne devoir rien _immoler_  des _grandeurs_ qu'ils n'ont plus. Un
journal anglais, en parlant d'un projet de mariage entre la reine
d'Angleterre et le prince Albert, ajoute: Nous savons _de bonne part_
que l'inclination de Sa Majest pour le jeune prince date de quelque
temps.

En mme temps, l'empereur de Russie a envoy son fils chercher, chez les
petits princes allemands, une femme _selon son coeur_. Le prince a
trouv  la cour de Hesse-Darmstadt _une jeune fille du nom de MARIE,
que la grande noblesse ddaigne; elle n'a que ses quinze ans et sa
beaut, le mariage sera clbr d'ici  un mois_.

Le fils d'un marchand de la rue Saint-Denis, ou du dernier des Dupin,
serait fort mal reu s'il prsentait  son pre une semblable bru, bonne
tout au plus, aujourd'hui, pour un roi de France ou un empereur de
Russie.

Les rois se montrent du reste bien aviss de chercher les joies de
l'amour dans le mariage; je leur conseillerais peu de les demander  des
amours illicites, et de suivre les exemples de Louis XIV, le Grand; de
Louis XV, le Bien-Aim; de Henri IV, le Pre du peuple; d'lisabeth
d'Angleterre, dont les erreurs ont t difies par leurs contemporains,
et acceptes bnvolement par la postrit, que nous avons l'honneur
d'tre. S. M. Louis-Philippe a fait placer  Versailles, parmi les
portraits des rois ses aeux, et des grands hommes qui ont honor ou
servi la France, ceux des diverses beauts qui ont adouci illgitimement
_les ennuis de la royaut_ de ce temps-l.

La presse, le seul gouvernement despotique et arbitraire qu'il y ait
aujourd'hui, mettrait bon ordre  de semblables dlassements: les
journalistes les plus _viveurs_, _dneurs_, _soupeurs_, _bambocheurs_,
les plus exacts  exercer les droits de jambage sur leurs vassales des
thtres, sont trop _vertueux_ dans leurs feuilles pour permettre aux
autres le moindre scandale. Le vice, autrefois apanage des grands,
aujourd'hui appartient  la classe moyenne; elle l'a conquis et elle
saura maintenir ses droits; malheur  qui y toucherait!

On a surveill de prs les affections de la reine d'Espagne; la presse
anglaise a signal chaque regard que sa pauvre petite reine a laiss
tomber.

Aux vertus et  la nullit que l'on exige aujourd'hui d'un roi, chaque
pays devrait faire canoniser et empailler le premier qui lui mourra, et
le dclarer roi perptuel; l'Acadmie a bien un secrtaire perptuel.
C'est une fatuit que l'on comprend du reste de la part d'un corps
d'immortels.

[GU] Une nouvelle a fort couru chez les feuilles lgitimistes et chez
les feuilles dites indpendantes.

_N. B._ Je vous dirai dans mon second volume des choses fort
rjouissantes sur les deux classes de journalistes: _journalistes
indpendants, martyrs de leurs opinions_, et les _journalistes vendus_.

Cette nouvelle est que chaque matin une voiture aux armes du roi de
France va vendre au march Saint-Joseph les lgumes des chteaux
royaux.

Les marchands se sont faits rois de France, le roi de France se fait
marchand de lgumes: c'est dans l'ordre.

De tout ceci il rsulte que ces paroles des escamoteurs et des tireuses
de cartes, du petit Albert et du grand teila, se sont ralises:

On a vu des rois pouser de simples bergres.

Reste  savoir si l'on trouvera encore longtemps des bergres assez
simples pour consentir  pouser des rois.

[GU] Il y a quelques jours, dans une conversation avec le roi, M. Thiers
parut satisfait de quelques explications que S. M. Louis-Philippe voulut
bien lui donner sur sa politique.

Ah! sire, s'cria celui qu'on a plaisamment appel Mirabeau-Mouche,
vous tes bien fin, j'en conviens, trs-fin, mais je le suis encore plus
que vous.

--Non, reprit le roi, puisque vous me le dites.

[GU] Le mme M. Thiers a dit de certains ministres nouvellement aux
affaires que l'on accuse de manquer de politesse et de savoir-vivre:
Ils se croient vertueux parce qu'ils sont mal levs.

[GU] M. Persil a t fort blm en son temps d'tre venu remplacer  la
Monnaie son prdcesseur  peine mort. M. Persil, destitu et rintgr,
a cette fois remplac aussi brutalement un homme vivant, M. Mchin, et
dans ce cas-l les vivants crient bien plus que les morts.

M. de Salvandy, l'ex-ministre, a dit  ce sujet: Mchin, comme un
perroquet, est mort par le persil.

Je ne prends pas la responsabilit du mot, qui est mdiocre.

[GU] Je respecte l'institution du jury, comme je respecte toutes les
institutions: mais voici un petit raisonnement mathmatique que je
risque contre ladite institution.

_Tacite_ l'a dit, et _Cicron_ aussi, et, je crois, tout le monde aussi:
la vrit n'a qu'une forme, le faux en a mille; en effet, mettez un seul
juge, un cadi,  un tribunal, et donnez-lui une cause  juger; si la
cause est un peu embrouille, il y a une douzaine de manires de juger
la question; de ces douze manires une seule est la bonne. C'est dj
assez inquitant pour l'accus de jouer sa fortune ou sa vie avec une
chance pour lui et onze contre lui. Et certes je suis bien modr en
supposant qu'un homme n'a que onze chances de se tromper dans un
jugement. Demandez  un passant quelle est la date du mois, il a tout de
suite vingt-neuf chances contre une pour rpondre une erreur. Mais,
prenant pour base une chance pour la vrit, et onze pour l'erreur
qu'aurait un seul juge, douze jurs ont naturelle douze chances pour
tomber juste et cent trente et une pour se tromper.

Dernirement encore deux hommes ont t condamns  mort par un tribunal
et acquitts par un autre comme parfaitement innocents, _malgr_ la
_remarquable_ plaidoirie de M. le procureur du roi de l'endroit.

Il n'y a rien au monde de si ridicule et de si atroce que la position de
ce qu'on appelle le _ministre public_. Un avocat passe quinze ans de sa
vie  dfendre n'importe qui et n'importe quoi; ensuite il arrive au
_parquet_, et l il passe quinze autres annes  accuser n'importe quoi
et n'importe qui. Or, sur dix accusations capitales, il y a au moins
cinq acquittements. Le ministre public rentre donc dner chez lui cinq
fois par mois pour le moins, ayant parl cinq heures pour faire
guillotiner un homme innocent. Il dne bien, prend son caf et va au
thtre ou dans le monde, o il est reu avec gards ou distinction.
Chose bizarre, cependant, on honore le procureur du roi et on avoue une
rpugnance invincible pour le bourreau. Il faudrait cependant pour que
les choses fussent gales entre eux, que le bourreau et tranch la tte
 un certain nombre d'innocents, et qu'il l'et fait sciemment.

[GU] Il est connu au _palais_ que lorsque l'on _tient_  une
condamnation capitale, on ne fait venir l'affaire qu' la fin d'une
session; les jurs se sont accoutums alors  l'ide terrible de
prononcer la peine de mort. Ils ont pour les derniers accuss toute la
svrit qu'ils n'ont pas os avoir pour les premiers; et puis, ils sont
fatigus, ennuys. Tel homme va aux galres, moins pour avoir commis un
vol avec effraction que pour avoir fourni  un avocat le prtexte et le
droit de parler et d'ennuyer les jurs pendant cinq heures.

On distingue, au commencement d'une session, les jurs en deux classes:

Ceux qui viennent avec l'intention de ne jamais condamner;

Ceux qui apportent la ferme rsolution de condamner toujours.

J'ai entendu raconter  M. Laffitte, qu'il avait entendu dire  un jur:
Entre nous, ce n'est pas pour rien qu'on place ainsi un homme sur un
banc, entre deux gendarmes; ce n'est ni vous, ni moi, ni aucun honnte
homme qu'on connaisse, que l'on traite ainsi. Cet homme-l a fait
quelque chose; si ce n'est pas le crime dont on l'accuse, c'est un
autre; et je condamne.

[GU] Ceux qui ne condamnent jamais admettent toujours des circonstances
attnuantes. Nous avons vu un homme accus d'avoir coup sa soeur par
morceaux, dclar coupable, _mais_ avec des _circonstances attnuantes_.
O diable taient les circonstances attnuantes?

Est-ce parce que la victime tait sa soeur, ou parce que les morceaux
taient petits?

[GU] Il ne me semble pas que ces exemples de bvues, que je pourrais
multiplier  l'infini, militent puissamment en faveur de l'_abaissement
du cens lectoral_ et du _suffrage universel_.

[GU] Il y a sur l'institution du jury une curieuse et singulire
remarque, que je n'ai aucune raison de garder pour moi seul.

Tout est aux mains des marchands: la royaut, la presse, les places, les
honneurs, etc.

La justice n'a pu leur chapper; la justice est rendue  leur point de
vue.

Ainsi, selon les Codes, les jurisconsultes et les moralistes de tous les
temps et de tous les pays, le crime le plus punissable est le meurtre.

Le vol ne vient qu'en troisime ou quatrime ligne.

Depuis l'institution du jury, cet ordre a t chang: le crime le plus
effrayant, le plus horrible, le plus inexorablement puni, est le vol.

L'assassinat ne vient qu'aprs.

Je ne parle que de l'assassinat commis par haine ou par vengeance,
l'assassinat suivi de vol est aussi svrement puni que si c'tait un
vol simple.

En effet, deux hommes sont anims d'une haine mutuelle; l'un a offens
l'autre, etc.

L'offens ou l'offenseur tue son ennemi; cela n'est pas prcisment
conforme  la justice,  la morale ni aux usages, pensent les jurs,
mais au fond cela ne nous regarde pas.

Et, comme je l'ai entendu dire  un de ces estimables ngociants, entre
l'arbre et l'corce, il ne faut se mler de rien.

C'tait une affaire entre le tu et l'assassin, c'est une chose finie.
Il a tu cet homme parce qu'il lui en voulait; il est mort, il ne lui en
veut plus. La _socit_ (mot qui veut dire _moi_ dans la bouche d'un
jur, comme le _peuple_ dans la bouche d'un homme politique) n'est pas
menace.

Mais on a vol un ngociant (comme moi), homme patent (comme moi), un
parfumeur (comme moi), dans une rue dserte (comme la mienne); le voleur
n'en voulait pas  ce parfumeur prcisment, mais  l'argent. Son crime
ne l'a pas satisfait; au contraire, la cause n'a pas cess d'exister
comme dans le crime prcdent. La _socit_ (j') a (ai) de l'argent,
donc la _socit_ est menace, il faut se dfaire du sclrat.

Et ceci n'est pas un paradoxe, les faits sont l; tout le monde peut
juger et tirer les consquences.

[GU] A ce propos, je rpondrai  un reproche que l'on m'a fait plus
d'une fois; ou m'a accus d'tre paradoxal. Il y a deux sortes de
paradoxes:

Le premier se fait en affirmant le contraire de toute opinion reue,
seulement _parce que_ c'est une opinion reue;

Le deuxime se fait en affirmant ou en niant une chose, _quoique_ l'on
se trouve en opposition avec une opinion reue.

Je dfie que l'on trouve, dans les volumes que j'ai crits, un seul
paradoxe qui appartienne  la premire classe.

Ce n'est pas ma faute si une opinion est souvent d'autant plus absurde,
qu'elle a plus de partisans et qu'elle est plus gnralement accepte;

Si on ne dit la vrit sur un point qu'aprs avoir puis, sur ce mme
point, toutes les formes et toutes les transformations du mensonge.

Il n'y avait sur le soleil et la terre que deux opinions  mettre: la
terre tourne ou le soleil tourne; est-ce ma faute si on a pendant tant
de sicles choisi le soleil, et si ou a un peu brl ceux qui pensaient
autrement?

[GU] Un Anglais vient d'excuter d'une manire neuve et originale le vol
de grand chemin. Il a vol le grand chemin mme.

Le docteur Delawoy, propritaire du chteau de Cambden-Town, avait une
cour  faire paver. Il a fait enlever par ses gens les pavs de la
grand'route, dont il s'est servi pour sa cour.

Eh bien! si j'tais jur, je n'oserais pas condamner cet homme, qui a
fait la seule chose neuve qui se soit faite depuis longtemps.

[GU] Beaucoup de gens se trompent ou feignent de se tromper sur l'esprit
franais: ils croient les Franais indpendants, ennemis de tout joug,
de toute autorit; ils se trompent grossirement. Le Franais est vain
et fanfaron; il aime  taquiner et  braver l'autorit, mais non  la
renverser. Que diable taquinerait-il aprs? Il aime  faire des meutes,
et il est fort tonn lorsque, dans la bagarre, il a fait sans s'en
douter une rvolution au profit de quelques ambitieux. Une partie de
l'_amour_ si clbre des Franais pour _leurs rois_ vient du plaisir
qu'ils ont trouv de tout temps  faire des chansons contre eux; c'est
ce qui explique la faveur dont jouit tout homme qui a des dmls avec
la police. Les _grands citoyens_, les _hommes_ dits _clairs_,
partagent ce sentiment, l'chauffent, l'exaltent, et finissent
quelquefois par en faire quelque chose d'extrmement saugrenu. Il est
excellent pour la popularit d'un homme qu'il ait t un peu sur les
bancs de la police correctionnelle. Cela s'appelle _perscution_ ou
_martyre_, selon les articles du Code qui l'ont prvu, et l'appellent
autrement.

Dernirement un cocher de cabriolet s'est trouv en contravention: des
agents de police ont dress un procs-verbal. C'tait, il faut l'avouer,
attenter  la libert du citoyen cocher auquel il plaisait d'tre en
contravention. Mais il faut dire aussi que la libert du citoyen cocher
pouvait attenter  la libert des citoyens pitons auxquels il plairait
de n'tre pas crass. Le cocher battit les sergents de ville et en
blessa un grivement. Un procs s'ensuivit. Le cocher fut condamn  des
frais, qui _mangrent_ son cheval et son cabriolet.

M. Laffitte intervint et fit prsent audit cocher d'un autre cheval et
d'un autre cabriolet.

[GU] On ne lit gure en France; mais en revanche tout le monde crit. La
littrature prsente un peu en ce moment le triste aspect d'un thtre
sans spectateurs.

Ceux qui ne font ni romans ni pices de thtre trouvent moyen d'crire
encore sous prtexte de critiquer les ouvrages des autres.

Il y a des rputations fondes sur l'ennui, des crivains qu'on aime
mieux admirer que de les lire. Les anciens avaient difi toutes les
choses dont ils avaient peur: la fivre, la mort, la peste. Les modernes
ont difi l'ennui, divinit mille fois plus puissante que la fivre, la
peste et la mort. On l'apaise par des sacrifices, et on lui brle de
l'encens.

C'est des choses ennuyeuses que se forme ce qu'on appelle la littrature
srieuse, la grande littrature que l'on ne lit pas. Il m'arrivera
quelquefois de lui manquer de respect, et de m'exposer au reproche de
sacrilge.

Les gens qui ont des bibliothques achtent d'abord tous ces livres de
grande littrature, et les enveloppent d'une reliure si riche, qu'on ne
lit pas les livres de peur de les gter; splendides tombeaux d'o les
morts ne sortent pas! Puis ils ferment la bibliothque et en cachent la
clef, de crainte sans doute qu'il n'y revienne des esprits.

Puis ils s'abonnent  un cabinet de lecture, et lisent des _futilits_
qui les font pleurer, ou rire ou rver.

En gnral on ne lit que des romans, et on n'avoue gure que l'on en
lit. Les gens graves disent d'un crivain: C'est dommage qu'il ne fasse
que des romans. O gens graves! mes bons amis, vous tes bien drles!

_Que_ des romans! Pardon, gens graves; que reste-t-il, dans la tte et
dans le coeur des hommes, des chefs-d'oeuvre de l'esprit humain?

Qu'est-ce donc que l'_Iliade_, et l'_Odysse_, et l'_nide_, et _Gil
Blas_, et _Don Quichotte_, et _Clarisse Harlowe_, et la _Nouvelle
Hlose_, et _Werther_, et _Quentin Durward_, et _Invanho_? Qu'est-ce
que tout cela, gens graves, mes amis?

Qu'est-ce que vous voulez donc qu'on lise? la _Cuisinire bourgeoise?_
les dictionnaires? l'histoire peut-tre? Ah! vous croyez  l'histoire,
mes braves gens!

L'histoire est le rcit des vnements, quand elle n'est pas un conte;
le roman est l'histoire ternelle du coeur humain. L'histoire vous
parle des autres, le roman vous parle de vous.

_Que_ des romans! Je sais bien qu'un ministre de l'instruction publique,
qui n'est plus aux affaires, a dit ce mot comme vous.

_Que_ des romans! Mais je le comprends d'un ministre; il pensait aux
journaux. Les journaux renversent les ministres, tandis que les romans
ne dtruisent que la socit.

_Que_ des romans! savez-vous l'influence des romans? savez-vous combien
l'_Hlose_ de Rousseau a drang de ttes? combien le _Werther_ de
Goethe a caus de suicides? Et aujourd'hui, une femme habillant d'un
style riche et pompeux les rveries saint-simoniennes, savez-vous ce
qu'elle a jet de dsordres dans le monde? Un prsident de cour royale
me l'a dit: Depuis le saint-simonisme et madame Sand, les _demandes en
sparation_, qui n'taient qu'un rare scandale, se sont augmentes de
plus d'un tiers, et n'tonnent pas plus au Palais qu'une contravention
aux ordonnances sur le balayage.

Mais il n'y a pas de direction de l'instruction en France, parce qu'un
ministre a bien assez  faire de s'occuper de rester ministre; on ne
s'occupe ni de romans, ni du thtre. O hommes graves! je disais tout 
l'heure que vous tes drles! Hlas! il faut dire pis, vous tes btes!

[GU] Il y a trois ans que l'Acadmie franaise n'avait perdu un de ses
membres quand la mort est venue frapper M. Michaud. Un aussi long laps
de temps ne s'tait pas encore coul depuis l'origine de l'Acadmie.
Les acadmiciens sont comme tout le monde, la foi les a abandonns; ils
ne croient plus  la postrit, ils essayent d'tre immortels de leur
vivant.

[GU] Le libraire Renduel a fait annoncer dans le journal la _Presse_:

    LES CHATS DU CRPUSCULE,

       Par M. Victor Hugo.

Nous pensons que c'est la mme chose que les _Chants du crpuscule_ dj
publis.

[GU] Il y a en ce moment bien du scandale  la Comdie-Franaise; les
femmes s'en emparent dfinitivement. Madame Ancelot y fait jouer de
temps en temps un drame par mademoiselle Mars; madame Sand, un drame, la
_Haine dans l'amour_, qu'elle a fait lire par un jeune avocat chevelu.

Madame de Girardin est arrive la dernire avec l'_cole des
journalistes._

PARENTHSE.--Il y a des femmes qui rclament la libert et l'galit des
droits avec les hommes. Elles sont comme le hros de Corneille:

..... Mont sur le faite, il aspire  descendre.

Les femmes jusqu'ici ont tout fait en France, et les hommes n'ont jamais
t que leurs diteurs responsables. Si l'on crivait l'histoire des
vritables rois de France, Agns Sorel, madame de Maintenon, madame de
Pompadour, etc., y seraient reprsentes coiffes de la couronne des
illustres amants qui furent rois sous le rgne de ces dames.

Il n'y a pas eu en France une seule grande chose, bonne ou mauvaise en
politique, en littrature, en art, qui n'ait t inspire par une femme.

N'est-il pas plus beau d'inspirer des vers que d'en faire? Il me semble
voir des divinits descendre de leurs niches pour arracher l'encensoir 
leurs adorateurs.

Au moment o j'cris ceci, elles envahissent tout, elles s'emparent de
tout. En vain les hommes protestent; ils sont obligs, pour garder
encore une dernire diffrence, et pour se distinguer des femmes, de
laisser crotre leur barbe.

Autrefois nous avions les titres et les noms; les femmes, le pouvoir et
les choses: constatons que ce sont elles qui veulent changer cela.

[GU] La comdie de madame de Girardin a t reue  l'unanimit, avec
acclamations, etc.; par suite de quoi il a t dcid qu'on ne la
jouerait pas.

C'est ici qu'une autre comdie s'est joue en dehors du thtre, o on
n'en joue gure, hlas!

Sous un gouvernement stable, les ambitieux et les gens en place n'ont 
s'occuper que de peu de monde, du pouvoir actuel et du pouvoir futur,
mais maintenant il faut s'occuper du gouvernement actuel et de tous les
gouvernements _possibles_. On ne peut deviner qui sera au pouvoir
demain; il faut donc faire la cour  tout le monde. Le seul ministre que
l'on puisse ngliger est le ministre qui est aux affaires, parce que,
quel qu'il soit, il ne peut tarder  s'en aller.

Messieurs les comdiens ont cru voir dans la pice de madame de Girardin
une attaque contre M. Thiers.

Dans l'_cole des journalistes_, il est question d'une calomnie rpandue
par un journal sur le compte d'un homme d'tat. L'auteur dfend et
rhabilite _son_ homme d'tat.

Messieurs les comdiens ont remarqu que la calomnie dont s'est servie
madame de Girardin est prcisment la mme chose qu'un bruit que
certains journaux ont rpandu, dans le temps, sur M. Thiers, avec des
formes passablement inconvenantes.

L'auteur soutient qu'il n'a eu en vue, ni M. Thiers, ni personne; et
d'ailleurs M. Thiers n'aurait qu' se louer d'une semblable allusion, si
elle existait, puisqu'elle donne comme _une calomnie_ ce que d'autres
ont pris soin de prsenter comme _une mdisance_.

Mais, si l'on se livre  un semblable systme d'interprtations, il
devient impossible de faire une ligne pour le thtre: il est impossible
de jouer une seule pice mme de l'ancien rpertoire; on trouvera dans
tout une allusion  quelque chose que l'on aura dit sur quelqu'un.

Ainsi, que l'on apporte  ces messieurs _Rodogune_, ils ne la laisseront
pas jouer  cause de M. U.; _Esther_, il y a des Juifs, et que dira M.
de Rothschild? _Iphignie_, M.*** prendra pour lui la duret
d'_Agamemnon_; _Harpagon_, M. B*** prendra cela pour une
personnalit; le _Bourgeois gentilhomme_, que dira M. D***? les
_Fcheux_, MM. Br***, C*** et A*** se fcheront; la _Comtesse
d'Escarbagnas_, toute la nouvelle cour entrera en fureur; et
_Sganarelle_ donc! Molire serait bien reu, s'il venait reprsenter
_Sganarelle_  ces messieurs: une personnalit offensante contre tout le
monde! Ces messieurs refuseraient immdiatement l'autorisation, par
gard pour MM. A***, F***, P***, d'U***, de B***,
G***, L***, Q***, de V***, C***, H***, ***, de
M***, R***, X***, D***, de Z***, de N***, S***,
d'Y***, d'E***, J***, d'O***, de T***, d'I***, etc.,
etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc.,
etc., etc., etc., etc., etc., etc, etc., etc., etc., etc., etc., etc.,
etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc.

Cherchez bien dans ces noms, et vous trouverez celui de quelqu'un de
votre connaissance que messieurs les comdiens pourraient chagriner en
permettant la reprsentation de _Sganarelle_.

[GU] On a repris au Thtre-Italien la _Cenerentola_; les feuilletons
ont repouss leurs cris, leurs hurlements d'admiration, de l'anne
passe. Mais, pour la premire fois, on a remarqu que la pantoufle de
Cendrillon, si ravissante dans le conte de Perrault, a t remplace
dans le libretto par un bracelet: on a demand pourquoi? Je vais le dire
 ces messieurs.

Il y a une demi-heure chaque jour... c'est prcisment celle o j'cris,
il est une heure de l'aprs-midi; eh bien! en ce moment, dans toute la
France, trois cent mille femmes se livrent  d'pouvantables tortures;
il s'agit de renverser un axiome de gomtrie: Le contenant est plus
grand que le contenu; il s'agit de faire entrer de grands pieds dans de
petits souliers. Les femmes de thtre sont alles fort loin dans cet
art; mais une pantoufle, une pantoufle qu'il faut perdre, une pantoufle
qui doit s'chapper du pied, une pantoufle trop large, ne peut se prter
 un mensonge.

Les Italiennes n'ont pas les pieds fort petits; il n'est pas une _prima
donna_ qui n'et retir, de la pantoufle, du ridicule et de
l'humiliation.

Je m'tonne qu'aucun vaudevilliste n'ait pens  faire jouer le rle de
Cendrillon  mademoiselle Jenny Vertpr, qui a de si petits pieds.
Est-ce que par hasard les vaudevillistes n'auraient pas autant d'esprit
qu'on le croit  Saint-Ptersbourg?

[GU] Le daguerrotype... a beaucoup fait parler, beaucoup fait crire.

Le procd exploit par M. Daguerre a t dcouvert par M. Niepce, ainsi
qu'en fait foi un trait pass entre MM. Niepce et Daguerre, le 14
dcembre 1829. M. Niepce vivait  la campagne; un de ses parents parla
de sa dcouverte  l'ingnieur Chevalier, qui en parla  M. Daguerre,
qui alla voir M. Niepce.

D'aprs ce trait du 14 dcembre 1829, il est dit que, en cas de dcs
de l'un des deux associs, la dcouverte ne pourra jamais tre publie
que sous la raison Niepce et Daguerre.

M. Niepce est mort et la _machine_ s'appelle _Daguerrotype_.

Le monde dcouvert par Christophe Colomb s'appelle bien _Amrique_.

[GU] Il faut constater ici une singularit remarquable. Un des journaux
dits _indpendants_, s'tant permis quelques plaisanteries sur la
dcouverte exploite par M. Daguerre, il lui a t enjoint de ne pas
continuer et de se repentir, attendu que tout journal _indpendant_ doit
respecter une chose dont M. Arago a fait l'loge.

Il y a un an, M. Dantan, qui a fait la charge en pltre de toutes les
illustrations contemporaines, fit galement celle du mme M. Arago.
Plusieurs aptres de libert allrent trouver M. Dantan et l'obligrent
 briser son moule et  faire amende honorable.

M. Arago doit tre bien fch du rle qu'on lui fait jouer, et, pour ma
part, je le plains de tout mon coeur d'avoir des amis aussi acharns
contre lui.

[GU] Les dieux s'en vont, a dit un ancien. Je dirai quelque chose de
plus triste: les femmes s'en vont.

S'il y avait une destine belle et noble, c'tait celle des femmes,
telle qu'elle a t si longtemps en France.

Reines par la beaut et par l'amour, on les avait places sur un
pidestal si lev, que les moins _divines_ d'entre elles n'en osaient
descendre dans la crainte de se rompre le cou.

Une grande, une sublime fiction avait tabli que l'amour d'une femme ne
s'obtenait que par la manifestation de tout ce qu'il y a de noble et
d'hroque dans la nature humaine.

Au courage,  l'honneur,  l'esprit, il fallait joindre la distinction
et l'lgance.

Les hommes avaient fait les femmes si grandes, qu'il fallait devenir
grand pour arriver jusqu' elles.

Les petits hommes et les imbciles, les natures communes et vulgaires
ont chang tout cela.

Le got des plaisirs faciles devait dominer  une poque o il y a une
haine insatiable contre tout ce qui est grand et beau. Les hommes des
meilleures familles, les hommes les plus faits pour le monde, se sont
laiss entraner. Autrefois ils _avaient_ des danseuses, aujourd'hui ils
_sont eus_ par elles. Ils ont brl aux pieds de ces divinits impures
un encens auquel elles n'taient pas accoutumes. Les journalistes ont
vant la dcence et la noblesse, les vertus et le bon ton des sauteuses
qui se montrent, trois fois par semaines, toutes nues au public, et qui
d'ailleurs ne peuvent avoir d'autres charmes que de n'avoir ni bon ton,
ni vertus, ni dcence.

Donnez  un grand pote,  un roi, la vingtime partie des loges que
les journaux donnent tous les jours  des acrobates parfaitement maigres
et parfaitement jaunes, et on vous accusera de camaraderie et de
servilit, et on cassera vos vitres avec des pierres.

Les choses en sont arrives  ce point, que si aujourd'hui--les exemples
sont connus--si aujourd'hui une danseuse pouse un duc, cela s'appelle
toujours, comme autrefois, une msalliance; mais c'est la danseuse qui
se msallie. Tout le monde, en apprenant ce mariage, qui se fait 
l'glise, au choeur ou  la chapelle de la Vierge, s'crie: Quelle
folie! ne croyez pas que l'on veuille parler du duc: c'est la danseuse
qui est folle, et qui fait une mauvaise affaire.

On en est venu  applaudir plus une chanteuse que le musicien, dont elle
gte la musique.

Qu'il paraisse un beau livre, aucun souverain ne s'en meut. Depuis que
le peuple sait lire, ce qui n'est peut-tre pas un bien,--je crois que
les rois ne le savent plus, ce qui,  coup sr, est un mal; mais qu'une
de ces diverses saltimbanques, que l'on paye pour gigoter sur les
thtres,

    Et montrer aux quinquets, le soir, de maigres choses
    Que personne, autre part, ne voudrait voir pour rien;

qu'une danseuse dcollete par en bas jusqu' la hauteur o les autres
femmes se dcolletent par en haut, s'avise de faire trois pirouettes
devant un roi, il fait complimenter la funambule, demande la permission
de se prsenter dans sa loge, et lui offre, non pas de l'argent, mais un
souvenir. La reine d'Angleterre dtache un bracelet de son bras et la
prie de l'accepter.

Aujourd'hui, les femmes de tout Paris qui ont le plus de succs, qui le
soir sont le plus entoures de beaux et de _gants jaunes_, sont les
sauteuses du Cirque-Olympique.

Houp-l, houp, dia, hu, ho; houp-l, houp.

[GU] PARENTHSE A PROPOS DES GANTS JAUNES.--Il n'y a plus de grands
noms, de grandes familles, d'illustration personnelle aujourd'hui, pour
une certaine classe d'individus; on ne distingue plus les hommes que par
la couleur de leurs gants.

Les gants jaune paille, car il faut bien les prciser pour la postrit,
du prix de deux francs cinquante centimes, remplacent tout ce que nous
venons de dire, et, en outre, l'esprit, la distinction, les bonnes
manires, etc., etc.

Il faudrait ne pas avoir deux francs cinquante centimes dans sa poche
pour s'en priver.

L'ancienne aristocratie, l'aristocratie de race, avait de belles mains;
celle qui surgit sur les dbris de l'ancienne se contente d'avoir de
beaux gants, qui servent  cacher des mains vulgaires. On pourrait lui
dire, comme Lafontaine  son loup:

    Montrez-moi patte blanche.

[GU] Et, il faut l'avouer, les femmes n'ont pas su dfendre leur belle
couronne menace. Elles n'ont pas eu la dignit des snateurs romains,
qui, voyant Rome livre aux Gaulois, au fer et  la flamme, se draprent
dans leur toge et restrent assis sur leur chaise curule, calmes,
grands, impassibles, et faisant hsiter la mort et les barbares.

Les unes, et c'est le plus grand nombre, ont fait des concessions et des
lchets; elles ont permis aux hommes tout le sans-faon qu'elles ont
cru tre le charme de leurs rivales des thtres, elles ont tolr qu'on
vnt dans un salon:

En cravate noire,

En bottes,

En redingote;

Elles se sont accoutumes  l'odeur du cigare.

Hlas!

    Quos vult perdere Jupiter dementat.

Jupiter aveugle ceux dont il a rsolu la perte.

[GU] Elles auraient d consulter M. Mossard, acteur et rgisseur du
thtre de la porte Saint-Martin.

Harel, son directeur, abusait un peu de sa longanimit:

Mon petit Mossard, disait-il  son pensionnaire, qui est gros comme
une tonne, vous me ferez bien encore cette concession?

M. Mossard recula d'un pas, rejeta sa bonne grosse tte rouge en
arrire, mit sa main droite dans son gilet et dit: Monsieur Harel,
c'est de concessions en concessions que Louis XVI est mont sur
l'chafaud.

Elles ont vu de ce temps tout ce qui arrive aux royauts qui se
_popularisent_.

Sans parler de Sylla qui, aprs avoir abdiqu, fut poursuivi d'injures
et de pierres.

[GU] D'autres sont entres dans la lice avec les acrobates; elles ont
cherch tous les moyens de paratre en public, de monter sur les
planches, d'tre applaudies. Elles ont reu des actrices chez elles et
ont chant avec elles; elles ont chant devant un public payant, sur les
thtres, sous prtexte de bienfaisance; elles ont vendu publiquement
dans des bazars, et ont chant gratis  Notre-Dame-de-Lorette, sous
prtexte de pit.

La pit et la bienfaisance sont les deux vertus les plus complaisantes
et les plus commodes qu'on puisse imaginer.

Voici mon volume fini, mes chers lecteurs;--adieu jusqu'au 1er
dcembre.




Dcembre 1839.

     L'auteur  ses gupes.--M. de Cormenin.--M. Duchtel et ses
     chevaux.--Les fous du peuple.--M. Cauchois-Lemaire.--Une phrase de
     Me Berryer.--Le roi de France doit-il payer les dettes du duc
     d'Orlans?--Quatrain.--M. Chambolle.--M. Garnier-Pags.--Les
     pharaons et les crocodiles.--M. Persil.--M. Etienne.--M.
     Viennet.--M. Rossi, citoyen du monde.--M. Etienne fils.--M. Persil
     fils.--Les hommes de lettres du chteau.--M. Cuvillier-Fleury.--M.
     Delatour.--M. Vatout.--M. Ppin.--M. Baudoin.--Histoire de
     Bleu-de-Ciel et de M. Baudoin.--Les journalistes vendus.--Dner
     chez Plougoulm.--Les philanthropes.--Madame de Dino.--M. Casimir
     Delavigne.--La niche des Delavigne et la couve des de
     Wailly.--L'Acadmie.--M. de Balzac.--Un soufflet.--Un mari et le
     tlgraphe.--Un distique.--Me Dupin et ses discours
     obscnes.--La comdie de madame de Girardin.--M. Cav.--Madame
     Sand.--M. de Waleski.--Les hommes vertueux.--La tribune.--Un jour
     nfaste.--MM. Lon Pillet, L. Faucher, Taschereau, Vron, mile
     Deschamps.--Rgne de M. Thiers.--M. Dosne.--Madame Dosne.--Madame
     Thiers.--La symphonie de M. Berlioz.--pilogue.


L'AUTEUR.--A moi mes gupes,  moi mon rapide escadron! A moi mes
gupes,  moi! sonnez la charge en bourdonnant.

Vous avez fait voir le dernier mois combien vous tes dociles et bien
dresses; vous avez dfil en ordre de bataille sous les yeux de la
foule; vous avez fait reluire au soleil vos cuirasses de topaze; mais
vous n'avez que montr vos aiguillons encore vierges. Allons mes gupes,
en avant!

Dj, votre bourdonnement fait tinter les oreilles de bien des gens;
dj quelques journaux de province, qui se font faire  Paris, sous
prtexte de dcentralisation, vous ont adress de timides injures,
signes de ces vagues et prudentes _initiales_ qui ne sont le
commencement d'aucun nom.

Dj les amis de votre matre se sont arms contre lui d'une hypocrite
bienveillance, et sont alls disant: Ce pauvre Alphonse, c'est bien
dommage! Il ne continuera pas l'ouvrage commenc; quand le printemps
exhalera le parfum du jeune feuillage; quand les ajoncs en fleurs
couvriront d'un drap d'or les ctes de la Normandie qu'il aime tant;
quand les plaines de la Bretagne seront toutes roses de bruyres, il
disparatra avec son fusil de chasse, et ses gupes resteront errantes
et vagabondes  se rouler dans les fleurs blanches des cerisiers de son
jardin.

Hlas! mes bons amis, pardonnez-moi si je dissipe cette agrable
inquitude, si je vous console de ce chagrin que vous n'avez pas. Mes
gupes me suivront partout, et de partout elles reviendront  Paris; 
Paris, ce grand bazar o l'on vient de tous les points vendre et
acheter, o l'on vend, o l'on achte tout, mme les choses qui ne
devraient ni s'acheter ni se vendre. A Paris, ce gouffre o chaque jour
entrent ple-mle, par toutes ses issues, par toutes ses barrires, du
lait, des bestiaux, des lgumes et des potes, qu'il dvore en un
instant. Chaque mois, mes gupes reviendront  Paris avec le vent qui
vous apportera, de la Provence, l'odeur des premiers orangers, avec le
vent d'ouest, qui vous amnera de l'Ocan les nuages noirs pleins
d'clairs et de tonnerres. Elles pntreront dans le chteau et dans les
riches salons, dans les tavernes et dans les mansardes obscurcies par la
fume du tabac, et elles piqueront les peaux les plus dures, les cuirs
les plus coriaces, et elles reviendront  moi, comme des faucons bien
dresss sur le poing du chasseur.

Beaucoup ont critiqu le format de mes petits livres. Je rponds que je
ne les cris pas pour qu'ils soient enferms crmonieusement dans une
bibliothque; je veux qu'on les mette dans sa poche, que l'employ les
porte  son bureau, le dput  la Chambre, le juge au Palais,
l'tudiant au cours; et je tiens  dissimuler le plus possible tout ce
qu'ils ont de srieux; je serai trop heureux de me faire pardonner
d'amuser les gens; je ne veux pas qu'on s'aperoive que je les fais
aussi penser.

(GU) Ceux qui ont dclar le _peuple souverain_ ont entour sa nouvelle
majest de tous les attributs des anciennes royauts dtruites. Ils ont
pris soin surtout de rtablir une charge importante, depuis longtemps
dj tombe en dsutude, ils se sont rappel _Triboulet_ et l'_Angeli_;
et, pour que le peuple souverain n'et rien  envier aux rois qui l'ont
prcd, ils se sont faits eux-mmes les _fous du peuple_.

[GU] Il y a de par le monde un homme d'esprit et de sens qui s'est fait
crer vicomte par la Restauration. Cet homme n'tait pas d'une noblesse
assez ancienne ni assez illustre pour prendre rang parmi les nobles; il
n'tait que bien juste assez vicomte pour faire croire aux gens du parti
populaire qu'il leur sacrifiait quelque chose. Semblable  ce philosophe
ancien, qui mettait  part les taureaux maigres en disant: C'est assez
bon pour les dieux.

M. de Cormenin s'tait jusqu'ici distingu par le style, le sens et
l'esprit de ses ouvrages. Il parat qu'on a exig de lui qu'il dpost
sur l'autel de la patrie, avec son titre de vicomte, le style, l'esprit
et le bon sens qu'il avait.

Il ne faut que quelques grelots au bonnet de la libert pour en faire le
bonnet de la folie.

[GU] Voici ce qu'a crit M. le vicomte de Cormenin dans _l'Almanach
populaire_ pour 1840:

Le budget est un _livre_ qui _ptrit_ les _larmes_ et les _sueurs_ du
peuple pour en tirer de l'_or_.

Cette phrase a le malheur de ressembler beaucoup  une phrase clbre de
M. Berryer, qui se prsente en ce moment comme candidat  l'Acadmie.
C'est _proscrire_ les vritables bases du _lien_ social.

Ou  ce langage grotesquement figur, qui fit pendant longtemps la
fortune de l'ancien _Constitutionnel_: _L'gide_ de la raison peut
seule _retenir_ le _char_ de l'tat, _ballott_ par une _mer_ orageuse.

M. de Cormenin croit peut-tre devoir faire  l'gard du peuple, pour
se faire mieux comprendre de lui, ce que font les nourrices pour les
enfants, quand, imitant leur langage et leur bgayement, elles leur
disent: Si Popol est saze, il aula du tateau.

Nous dirons  M. de Cormenin que le peuple fait des fautes de grammaire,
mais ne fait pas de fautes de logique et de bon sens,  moins qu'on ne
les lui ait apprises par des publications dans le genre de cette
dernire publication de M. de Cormenin.

Que la phrase que nous venons de citer n'est pas une faute de franais
seulement, mais qu'elle serait une faute dans toutes les langues, sans
en excepter la langue chinoise, parce que c'est une absurdit.

Tous les grammairiens et tous les orateurs, Longin, Quintilien,
Vaugelas, Dumarsais, l'Acadmie et la raison, disent qu'une _figure_
doit tre _suivie_ et se pouvoir traduire sur la toile.

Or, il serait, ce me semble, difficile de peindre _un livre_ qui _tord_;

Et qui _tord_ des _larmes_;

Et des _larmes_ dont on extrait de l'_or_.

Tout aussi bien que la _base_ d'un _lien_;

Et une _base_ qu'on _proscrit_.

C'est une chose que tout le monde sait, jusqu'aux critiques du _Journal
du Commerce_.

Mais ceci n'est rien; continuons:

Un livre qui chamarre d'or et de soie les manteaux des ministres, qui
nourrit leurs coursiers fringants, et tapisse de coussins moelleux leurs
boudoirs.

Ah! les ministres ont donc des manteaux chamarrs d'or et de soie? On
apprend tous les jours: d'honneur, je l'ignorais jusqu'ici. On m'a
montr dans le temps M. Perrier, qui avait un habit noir fort simple; M.
Laffitte, qui avait un habit bleu  boutons de cuivre; M. Thiers, en
habit noir, ou _oeil de corbeau_. Qui diable a donc des manteaux
chamarrs d'or et de soie? Ce n'est pas M. Cunin-Gridaine, que je sache;
je l'ai aperu  l'exposition des produits de l'industrie avec un habit
noir. M. Schneider porte une redingote vert russe. Est-ce donc M.
Duchatel? Mais non, M. Duchatel est d'ordinaire assez mesquinement vtu.
C'est dommage, du reste, car avec son ventre rondelet qui semble un
ventre postiche, le manteau chamarr d'or et de soie sur l'paule, comme
Almavina, lui irait  ravir. Tout bien considr, il parat que les
ministres n'ont pas de manteaux chamarrs d'or et de soie.

Alors pourquoi M. de Cormenin le dit-il, et le dit-il au peuple? que
signifie alors la phrase de M. de Cormenin? Est-ce pour faire croire
que, dans son incorruptibilit plus que sauvage, il n'a jamais vu de
ministres? Pardon, monsieur, vous avez au moins vu ceux de la
Restauration, quand vous leur demandiez avec tant d'instances qu'on
riget en vicomt certain pigeonnier que vous savez.

[GU] Continuons:

Ah! j'oubliais les _coursiers fringants_ et les _boudoirs_ des
ministres. Qui est-ce qui a vu les coursiers fringants de M. Duchatel?
Les pauvres coursiers! eux fringants! Flatteur de M. de Cormenin! comme
il prodigue aux chevaux des adulations dont il est si avare pour les
rois! _fringants! les coursiers_ de M. Duchatel! D'honneur, le mot est
joli, et je voudrais l'avoir dit. Deux btes percheronnes communes 
faire peur, qui se sont couronnes, comme les rois sont couronns
aujourd'hui, en se mettant  genoux.

Je parle des chevaux de M. Duchatel, parce que les autres ministres n'en
ont pas, et louent des urbaines au mois.

Et les boudoirs tapisss de coussins moelleux! Je ne crois pas qu'il y
ait beaucoup de _boudoirs_ dans les ministres. Toujours est-il que le
grand salon du ministre de l'intrieur, entre autres, est couvert d'un
vieux tapis  rosaces qui date de l'Empire, et meubl d'un vieux meuble
du mme ge, d'un vieux meuble en soie verte raille, use, dchire,
qu'aucun ministre n'a os remplacer jusqu'ici.

[GU] PARENTHSE.--Dernirement M. Duchatel, chez lui, avait, avec un
homme de quelque importance, une conversation srieuse sur des questions
politiques d'un haut intrt. Il tait distrait et perplexe, et ne
pouvait dtourner ses yeux d'un certain fauteuil. Tout  coup, cdant 
l'impatience, il laissa son interlocuteur au milieu d'une phrase
commence, et se prcipita sur un cordon de sonnette.

Un domestique parut.

--Qui a jet de la bougie sur ce fauteuil? demande le ministre. Il faut
enlever la tache de suite.

Le domestique se mit en devoir d'obir, et ce n'est que lorsqu'il eut
excut l'ordre que M. Duchatel revint  sa conversation.

[GU] M. de Cormenin ajoute que le budget est encore un livre qui
paillette les habits des ambassadeurs.

Cette fois, voil qui mrite d'tre examin srieusement: comment! on
fait _reprsenter_ les Franais  l'tranger par des messieurs couverts
d'habits paillets! Eh bien! cela doit tre joli et ne peut manquer de
donner une bonne opinion de la nation. Il est vrai que l'on est
quelquefois _reprsent_  la Chambre par d'autres messieurs trangement
vtus. Mais cela se passe en famille, tandis qu' l'tranger, cela cesse
d'tre drle,  moins cependant que les ambassadeurs n'aient pas plus
d'habits paillets que les ministres n'ont de manteaux chamarrs d'or et
de soie.

[GU] Avec des _prmisses_ de cette force, M. de Cormenin devait arriver
 des rsultats d'une haute bouffonnerie. Il n'y a pas manqu. Il dit
_au peuple_ que le budget ne doit pas exister, que c'est un abus, un
prjug.

Ne serait-il pas,  monsieur de Cormenin! plus vrai, plus raisonnable et
plus honnte  la fois de dire au peuple que les impts, sous beaucoup
de rapports, sont mal perus et mal dpenss; qu'il faudrait d'abord
s'occuper de la rpartition, c'est--dire dgrever les choses de
premire ncessit, et imposer davantage le luxe; mais qu'ensuite, dans
un pays riche comme la France, les bons esprits, les esprits justes,
rellement dsireux de la prosprit publique et du bien-tre gnral,
doivent demander, non pas combien on dpense d'argent, mais comment on
le dpense?

[GU] Pas de budget, monsieur de Cormenin! c'est--dire pas d'impts,
c'est--dire pas d'administration, pas d'arme, pas de travaux, pas de
pavs, pas de lanternes, pas de rparations aux anciens difices, pas
d'hpitaux, pas de lois, pas de magistrats, pas de proprit, pas de
scurit dans les rues ni dans les maisons, aucune rpression pour le
crime, aucun asile pour la faiblesse. C'est donc l ce que vous voulez,
monsieur Cormenin? Je vous en fais mon sincre compliment. Pas d'impts,
c'est une ide remarquable, et que l'on n'avait pas encore mise aussi
clairement. Qu'est-ce que l'on reprochait donc  l'opposition, de
n'avoir pas de doctrine et de n'avoir rien  mettre  la place de ce
qu'elle s'efforce de renverser? pas d'impts!

Il est triste de voir un homme d'autant de sens et d'esprit que M. de
Cormenin devenir ainsi de la force de M. Cauchois-Lemaire.

[GU] Ce pauvre Cauchois-Lemaire crit, il faut le dire, d'une faon
merveilleusement biscornue. Mais il est honteux cependant qu'on ne lui
ait pas fait une position honorable. M. Cauchois-Lemaire s'est sacrifi
maladroitement, sous la Restauration, aux intrts de la famille
d'Orlans, qui n'tait pas encore une dynastie.

Un duc d'Orlans devenu roi,  une autre poque, sous le nom de Louis
XII, rpondit  des courtisans qui lui rappelaient certaines
malveillances dont il avait eu  se plaindre avant de monter sur le
trne: Le roi de France ne venge pas les injures du duc d'Orlans.

On doit blmer les courtisans de S. M. Louis-Philippe, qui lui donneront
dans l'histoire l'air d'avoir parodi ce mot clbre, et d'avoir pens
que le roi de France ne devait pas payer les dettes du duc d'Orlans.

[GU] On commence  pousseter les banquettes de la Chambre des dputs
et  reclouer le tapis. Il y a quelques jours, on a trouv sur le
pidestal du Laocoon de bronze qui dcore la salle des Pas-Perdus du
Palais-Bourbon ces quatre vers crits  la craie:

    Chacun, dans ce hros troyen
    Qui vainement roidit ses membres,
    Reconnat le roi-citoyen,
    Et, dans les serpents, les deux Chambres.

[GU] En attendant l'ouverture de la session, M. Chambolle, dput, a t
rencontr promenant au Jardin des Plantes la famille de M. Thiers, et se
servant de sa mdaille de dput pour faire pntrer ces dames dans la
rotonde de la girafe et des lphants, ainsi que dans le palais d'hiver
des singes, o le public n'est pas admis.

[GU] M. Garnier-Pags prfre la promenade des Tuileries, o il porte
toujours l'air et le costume d'un croque-mort allant s'enterrer
lui-mme. Nous l'y avons rencontr un jour de soleil. Il donnait le bras
 un gros petit homme sur lequel il s'inclinait ngligemment en disant:
Ce qui nous ennuie surtout, ce sont les gens de Barrot,--ou de
barreau.

[GU] A mesure qu'on dmolit la pairie, on lui btit un palais plus vaste
et plus magnifique.

Ces masses de pierre ne sont-elles pas un spulcre semblable aux
pyramides d'gypte, et chaque membre de la Chambre, autrefois
hrditaire, n'est-il pas un Pharaon dont on veut faire une momie?

Et MM. Persil, Viennet, Rossi, Etienne, etc., que l'on y enterre avec
les pairs, ne font-ils pas merveilleusement l'effet des chats, des ibis,
des ichneumons et des crocodiles, que l'on retrouve dans les tombeaux
des rois d'gypte, cte  cte avec ces majests embaumes?

[GU] La Chambre des pairs, qui ne peut plus se recruter par l'hrdit,
se recrute chaque anne par le bon plaisir. Et voici de quel bois le bon
plaisir fait des pairs de France:

Il met  la Chambre des pairs, d'abord ses dputs avaris, uss,
vermoulus, dont les collges lectoraux ne veulent plus  aucun prix.
Exemple: M. Viennet, qui n'a pu se faire rlire. Ensuite les dputs
qui le gnent  la Chambre. Exemple: M. tienne, qui rdigea la dernire
adresse, en qualit de grand crivain: hlas!

Et enfin ses favoris qui ne payent pas le cens ncessaire pour la
dputation. Exemple: M. Rossi.

[GU] C'est par haine de l'aristocratie que l'on a dtruit la pairie;
mais on n'a pas remarqu que l'on n'a fait que transporter
l'aristocratie dans la Chambre des dputs, aristocratie de boutiquiers
au lieu d'une aristocratie de grands seigneurs.

Il ne manquait  la Chambre basse, pour hriter tout  fait de la
Chambre haute, que l'hrdit, et la voil qui s'en empare. M. Persil a
fait nommer  sa place son fils  Condom, et M. tienne fils s'est
prsent dans le dpartement de la Meuse.

Ces hritages ouverts, celui de la pairie dont la Chambre des dputs
est lgataire, et celui des nouveaux pairs tienne et Persil auxquels
succdent leurs fils, affirment combien nous avions raison tout 
l'heure en disant que le palais du Luxembourg est une pyramide et _un_
tombeau.

HISTOIRE DE M. ROSSI, CITOYEN DU MONDE.--M. Rossi est n dans le duch
de Massa, sous la domination de l'archiduchesse Marie-Batrice,
c'est--dire que M. Rossi commena par tre AUTRICHIEN.

En 1808, un snatus-consulte du 24 mai le fit FRANAIS, en runissant 
l'empire tous les tats de la maison d'Autriche en Italie, et en
enclavant Massa dans un dpartement franais.

M. Rossi, qui n'avait pas fait exprs de natre Autrichien ni de devenir
Franais, sentit le besoin de choisir une patrie; il quitta les
dpartements runis pour passer au service d'Italie. Il fit les
dclarations et les dmarches ncessaires pour tre naturalis ITALIEN,
et se fit inscrire en qualit d'avocat prs les cours italiennes de
Milan et de Bologne. Ce fut  Bologne qu'il fixa sa rsidence.

En 1814, Bologne fut rclam par le pape. Mais M. Rossi ne tarda pas 
aller joindre Murat. Murat exigeait des Italiens qui passaient dans ses
rangs qu'ils abjurassent leur patrie et se fissent naturaliser
Napolitains. M. Rossi n'hsita pas  se faire NAPOLITAIN. Ce fut lui
qui, avec M. Salfi, fut charg d'appeler toute l'Italie  un soulvement
contre la domination trangre.

Aprs la chute de Murat, M. Rossi quitta l'Italie et passa en Suisse.
L, il publia une brochure dans laquelle il disait: qu'il n'avait t et
ne serait jamais qu'ITALIEN.

Il fixa sa rsidence  Genve, y pousa une femme genevoise, et se fit
naturaliser GENEVOIS vers 1820. Il entra mme dans les conseils de la
Rpublique.

En 1830, voyant une rvolution en France, une rvolution en Belgique, un
soulvement en Pologne et un en Italie, M. Rossi prit ses mesures pour
redevenir Italien en cas de succs; mais, la rvolution italienne ayant
chou, il fut Genevois plus que jamais, et fut membre du conseil d'une
constitution fdrale qui embrouilla tellement la question, qu'on y
renona.

Une patrie peut venir tout  coup  manquer, il est bon d'en avoir
toujours une ou deux de rserve.

M. Rossi avait connu _M. de Broglie  Coppet_; il avait second la
politique de la France; ce fut mme son rapport sur les affaires
suisses, au moment de la rvolte des petits cantons, que M. de Broglie
fit lithographier pour le communiquer  tous les ministres de France 
l'tranger, comme l'expos de la manire de voir du cabinet franais.

M. Rossi tait si mauvais _Suisse_, comme vous voyez, qu'il n'avait
presque rien  faire pour devenir Franais. M. de Broglie et M. Guizot
l'appelrent en France et lui donnrent une chaire de droit
constitutionnel franais. D'abord les lves s'obstinrent; une
ordonnance rendit les cours de M. Rossi obligatoires pour les examens de
droit. Les lves alors s'y prcipitrent en foule, mais pour tout
casser, pour chanter la _Marseillaise_, et jeter au professeur des
pommes cuites et autres. La gendarmerie s'en mla. Puis, comme tout
s'oublie en France assez promptement, la science relle du professeur
triompha des plus rebelles, et son cours est fort suivi. M. Rossi s'est
fait naturaliser FRANAIS, et il fait partie de la dernire fourne de
pairs.

M. Guizot disait hier  quelqu'un: Voyez Rossi; il s'est confi  moi,
et voil o je l'ai conduit en trois ans.

Pour M. Rossi, aprs avoir t tour  tour AUTRICHIEN _par hasard_,
FRANAIS _par accident_, ITALIEN _par tourderie_, PAPALIN
_momentanment_, NAPOLITAIN _par humeur guerrire_, et GENEVOIS _par
amour_, il est aujourd'hui et dfinitivement FRANAIS _par raison_.

En effet, dit-il, la vritable patrie est le pays o l'on a une bonne
chaire  l'Institut, de bons appointements, de bonnes dignits. J'ai
essay de tous les pays, et, comparaison faite, j'en reviens  la
France; les autres _Franais_ sont Franais par hasard, peut-tre malgr
eux; moi, je le suis par choix et aprs un mr examen.

[GU] La cour de Goritz s'amuse aux jeux innocents; en voici un qui a eu
beaucoup de succs. On prend la date de diverses poques et on en tire
des consquences.

Ainsi, en additionnant les chiffres qui forment la date de la rvolution
de 1789, on trouve pour total 25 ans, dure de ladite rvolution.

1815 donne pour total 15, ce qui est prcisment le nombre d'annes qu'a
dur la Restauration.

1830,  son tour, date de la rvolution de juillet, donne 12 ans; ce qui
serait, d'aprs cet enfantillage, la limite impose au gouvernement de
Louis-Philippe. Et on se rjouit fort l-bas en pensant que nous allons
commencer la dixime anne.

[GU] M. Viennet recevait  l'Opra les _flicitations de ses nombreux
amis_ sur sa nomination  la pairie. Eh! mon Dieu, dit-il, je
descendais de la diligence d'Arpajon, je vais chez moi, mon portier
m'apprend que je suis nomm pair de France.

--C'est une faveur mrite..., et vous devez en tre heureux.

--Oui... oui... mais une chose m'tonne... Je n'ai vu dans la liste que
trois gentilshommes, Larochefoucault, Lusignan et moi.

--Vous?

--Moi... Ignorez-vous donc que je descends des rois d'Aragon?

--Mais qu'est-ce que vous nous disiez donc alors, que vous descendiez de
la diligence d'Arpajon?

[GU] Depuis quelques jours, les journaux ministriels sont remplis
entirement des discours qu'adressent au duc d'Orlans les maires,
prfets et autres dignitaires des villes qu'il a  traverser, et des
rponses qu'il est oblig de leur faire. On comprend tout le plaisir que
trouvent  discourir de pauvres autorits qui n'en ont pas souvent
l'occasion, et l'intrt tout de localit que peuvent avoir les discours
du prince.

Mais ce sont l de ces ncessits fcheuses que l'on devrait dissimuler.
Loin de l, les journaux du gouvernement abusent de cette rdaction
gratuite pour faire de notables conomies sur les fonds qui leur sont
allous, et donnent aux discours de S.A.R. une dangereuse publicit.

En effet, l'improvisation admet avec une certaine grce des ngligences
de style que le prince et facilement vites dans des discours destins
 l'impression. En outre, il est impossible que, dans cent et quelques
discours qu'il a prononcs depuis son dpart, il n'ait quelquefois
revtu des mmes couleurs des penses qui doivent tre toujours les
mmes.

Cela a d'abord l'inconvnient de dtruire tout l'effet de ces discours
sur les localits qui les ont accueillis avec joie. Si les habitants de
Marseille ont t flatts de s'entendre dire par le prince royal qu'il
prouvait un plaisir tout particulier  se voir au milieu d'eux, leur
satisfaction a d se modrer beaucoup en apprenant par les journaux que
S.A.R. a prouv un plaisir non moins particulier  se voir au milieu
des habitants de Lyon, et un autre plaisir tout aussi particulier  se
voir au milieu des habitants de Chlons.

En un mot, que le compliment qui les avait flatts par son exception est
un compliment banal, et que le prince est particulirement flatt de se
voir n'importe o.

Le second inconvnient est la mauvaise humeur que donnent aux lecteurs
de journaux ces discours qui, outre les dsavantages que nous venons de
signaler, ont celui d'entraner avec eux les discours auxquels ils
rpondent. Bien des gens dj attribuent injustement  S.A.R. l'ennui
que les journaux leur donnent, et on ne saurait croire  quel point il
serait dangereux de faire passer l'hritier du trne pour un tre
ennuyeux.

Une autre maladresse des journaux ministriels est de se rjouir avec
fracas des justes tmoignages de respect que reoit le prince sur sa
route. Ceci est d'une humilit extrmement grotesque. Un journal est
all jusqu' dire: A Marseille personne n'a insult le prince.

On pouvait donc l'insulter? Il est dsagrable de recevoir de tels pavs
de la part de gens qui ont pous les intrts du trne de juillet, et
qui ne les ont pas _pouss sans dot_.

Je ne sais cependant si je dois plaindre le gouvernement des mauvais
offices que lui rend sa littrature. Le gouvernement ne comprend rien 
la presse, et un gouvernement n'a pas le droit de manquer
d'intelligence. Fond par la presse sur les ruines d'un autre pouvoir
dtruit par la presse; tous les jours remis en question par elle, il n'a
pas su s'allier franchement. Il a fait deux parts des crivains: il a
achet tous ceux qui taient  vendre au rabais, tous les gens sans
talent, sans influence, sans esprit. Et, appuy sur eux, il a
audacieusement dclar la guerre aux autres, en les cartant avec
obstination de toutes les positions honorables. Et il a mis les amis
qu'il s'est choisis aux prises avec les ennemis qu'il s'est faits. Et
encore, cette influence, que ses amis, ou plutt ses domestiques
littraires, ne possdent pas par leur talent ni par leur caractre, il
n'a pas su la leur faire ni par l'argent ni par aucune illustration.

Je connais un de ces pauvres diables, qui, ne trouvant ni nergie dans
son coeur, ni esprit dans sa tte, n'avait  donner que du dvouement:
eh bien! il s'est franchement dvou; il a t insult par l'opposition,
et il a subi, sans murmurer, les injures et les ddains; il s'est prt
 toutes les exigences,  tous les services qu'on lui demandait. Eh
bien, il vivait misrablement,  peine vtu, cachant un linge absent par
l'panouissement fallacieux des bouts de sa cravate; remplaant un
manteau par la rapidit de sa course dans les rues. Et ce pauvre diable
tait fier avec ses amis qui souponnaient son indigence; si on lui
offrait  dner, il refusait: _il tait invit  dner chez Plougoulm_.
Et ces jours-l, on tait sr de le voir,  l'heure o l'on dne chez M.
Plougoulm, se promener dans les galeries de l'Opra, nourrissant son
esprit, faute de pouvoir nourrir son corps, de l'espoir d'une large
croix d'honneur, qu'il vient enfin d'obtenir pour seule rcompense,
aprs dix ans de misres et de dvouement. Et ses amis avaient fait de
cela un proverbe; et encore aujourd'hui ils appellent, en plaisantant,
_dner chez Plougoulm_, ne pas dner du tout.

Une autre fois, il devait aller dner avec quelques-uns d'entre eux au
faubourg Poissonnire. Ils taient  la Madeleine; on prend un omnibus.
L'homme vendu au pouvoir rpugne  l'ide de l'omnibus. Il n'a pas les
six sous ncessaires, et il ne veut pas avouer sa triste situation.

--Montez en omnibus, dit-il  ses amis, moi, je vais prendre un
cabriolet; j'ai une autre course  faire, j'arriverai en mme temps que
vous.

Les amis montent dans l'omnibus, les chevaux partent au trot et suivent
la ligne du boulevard. En passant devant la rue Caumartin, un d'eux fait
un mouvement de surprise:

--Qu'avez-vous?

--Il m'a sembl reconnatre P*** qui passait comme un trait  l'autre
bout de la rue.

--Pas possible!

A ce moment on tait  la rue du Mont-Blanc.

--Tenez, voyez l-bas! c'est bien lui! il court comme un cerf. On ne le
voit plus.

En effet, le malheureux suivait un chemin parallle au boulevard. On le
vit encore traverser presque d'un seul bond la rue du Helder, la rue
Taitbout, la rue Laffitte, la rue Pelletier, etc., et il arriva tremp
de sueur et couvert de boue.

Le journaliste indpendant, au contraire, celui qui mprise l'or du
pouvoir, dne au caf de Paris, soupe au caf Anglais, et fait donner 
ses parents et  ses amis des perceptions, des bureaux de poste et de
tabac, comme s'il en pleuvait. L'indpendance, pour beaucoup, n'est
qu'une plus habile exploitation de la servilit. C'est ainsi que sur
terre se trouvent ralises ces paroles de l'criture, qui m'ont
trs-singulirement choqu: Il y a plus de joie au ciel pour un pcheur
qui se repent que pour dix justes qui restent dans la bonne voie.
Seulement, les pcheurs politiques, pour ne pas perdre le bnfice de
leur position, ont soin, quand ils reoivent le prix de leur
marchandise, de ne la point livrer aux acheteurs.

[GU] Certes, un gouvernement bien organis devrait tre l'assemblage de
toutes les royauts intellectuelles qui possdent aujourd'hui la France
et la gouvernent avec plus ou moins d'incertitude. J'entends par ces
royauts, ces influences diverses que se font le talent et la puissance
morale. Tel crivain rgne par la pense sur dix ou douze milliers
d'hommes, que le pouvoir semble compter pour rien, tandis qu'il devrait
avoir cet homme, non pas  lui, mais avec lui; non pas par la
corruption, mais par une honorable alliance. Mais les choses sont faites
de telle faon, qu' force de voir les hommes puissants et intelligents
en dehors du gouvernement,  force de voir que la littrature reconnue,
avoue par le chteau et les divers ministres qui se suivent et se
ressemblent, ne se compose que de gens sans talent, sans influence, sans
porte, le public en est venu  considrer comme une honte et un
opprobre de consacrer sa plume au soutien du pouvoir; que l'homme
d'ordre, de bon sens et de bonne foi, a besoin de tout le courage des
anciennes rpubliques pour ne pas insulter le roi, et qu'il lui faut
laborieusement donner des raisons excellentes de la position qu'il a
prise, raisons qu'on n'coute gure, tandis que, en bonne logique, ce
serait aux ennemis du gouvernement  se justifier.

[GU] La littrature du chteau se compose de M. Casimir Delavigne, de M.
Cuvillier-Fleury, de M. de Latour, de M. A. Ppin. Je passe sous silence
un homme d'esprit, un crivain correct, qui parat ne se mler de rien
ou n'tre gure cout.

La littrature des ministres se compose de MM. de Wailly, Cav, Bertin,
Mvil, Baudoin, Perrot.

A voir ces choix, il semble que la cour et les ministres n'aient autour
d'eux des crivains que comme les Spartiates avaient des esclaves qu'ils
faisaient enivrer, pour montrer  leurs enfants la laideur de
l'intemprance.

Voyons un peu quels services ces messieurs rendent au chteau et aux
ministres.

M. Cuvillier-Fleury fait de temps  autre, dans le _Journal des Dbats_,
un article pteux qui attire plusieurs avanies au pouvoir de la part des
journaux de l'opposition; puis il crit  ces journaux que ce qu'il dit
n'est pas l'opinion du chteau et qu'il est _indpendant_. On voudrait
savoir ce que c'est que l'indpendance d'un homme qu'on peut, demain
matin, renvoyer de la seule position qu'il puisse avoir. M.
Cuvillier-Fleury, charg de faire, dans le _Journal des Dbats_, l'loge
funbre de la princesse Marie, cette belle fleur si vite fltrie, ne put
oublier qu'il avait t souvent en butte aux douces et sagaces moqueries
de la princesse, et il glissa dans son article, crit du reste sans
talent et sans motion, un reproche de sa propension  la raillerie.

Pour M. de Latour, il n'abuse de sa petite position que pour imposer 
divers recueils des articles _littraires_ de son cru.

M. Alphonse (hlas!) Ppin est un pauvre diable qui remplace le talent
et la capacit par le dvouement. Il a prt son nom  une justification
du rgne de Louis-Philippe, dont il n'a pas crit, dit-on, un seul mot.
Le manuscrit lui arrive d'une septime ou huitime main, sans qu'il en
sache l'origine. Mieux instruit que M. A. Ppin, nous pouvons dire que
cet ouvrage est crit, sinon d'une manire brillante, du moins avec
ordre, logique et raison, et que son auteur vritable est un personnage
de trs-bonne maison.

On dit que l'on veut faire M. A. Ppin dput. Je suis dcid  n'tre
pas reprsent par lui  la Chambre. Si l'on donne suite  ce projet,
j'ouvrirai un certain carton A. Ppin d'o je tirerai des choses assez
rjouissantes.

Passons  ce bon M. Delavigne, le seul de ces messieurs qui ait un nom
et du talent, quoique parfaitement commun et ennuyeux.

M. Casimir Delavigne est bibliothcaire de Fontainebleau: de plus, sous
le nom de son frre, M. Germain Delavigne, il est intendant des
Menus-Plaisirs. Aux Menus-Plaisirs, une niche de quatorze Delavigne,
mles, femelles, petits et grands, sont logs, meubls et chauffs. On
craint d'y voir passer la fort de Villers-Cotterets.

Comme M. Cuvillier-Fleury, M. Casimir Delavigne se dit _indpendant_.
Mais il va plus loin; et, pour concilier les bnfices de la popularit
avec les avantages de la faveur, il fait tantt une tragdie lgitimiste
(les _Enfants d'douard_), tantt une comdie rpublicaine (la
_Popularit_), et, en ce moment, il a promis sa voix  M. Berryer, pour
l'Acadmie.

Si les Delavigne nichent aux Menus-Plaisirs, les de Wailly fourmillent 
l'lyse-Bourbon; et, par une touchante rciprocit, les de Wailly font,
dans l'occasion, augmenter les appointements des Delavigne, qui meublent
 leur tour les de Wailly avec les meubles des Menus-Plaisirs.

Les Bertin n'ont jamais crit une ligne de leur vie, mais leur journal
est une puissance. M. Cav, appel par les uns le _spirituel auteur des
Soires de Neuilly_, par les autres, le _peu_ spirituel auteur des
_Soires de Neuilly_ (je ne le connais pas), est dans la dpendance de
M. Thiers.

M. Mvil n'crit pas. M. Perrot est censeur et ami intime de M. Janvier.
M. Baudoin n'a pour titres littraires que d'avoir retrouv dans une
cave des drapeaux tricolores qu'il y avait audacieusement cachs.

En fait de services rendus au ministre, M. Baudoin a eu l'heureuse
ide, au moment o on avait de srieuses inquitudes sur la quantit de
la rcolte, au moment o on se plaignait hautement de l'lvation du
prix du pain, de publier dans le _Moniteur parisien_ un article _sur les
peuples qui mangent de la terre_. Mais il est arriv  M. Baudoin une
histoire assez gaie.

[GU] HISTOIRE DE BLEU-DE-CIEL ET DE M. BAUDOIN.--En gnral, les
imprimeurs des journaux appartiennent au parti rpublicain. Un jeune
_compositeur_, que ses camarades appelaient _Bleu-de-Ciel_ parce qu'il a
les cheveux rouges, comme les Grecs appelaient les furies Eumnides,
avait toujours travaill aux journaux de l'opposition. Une circonstance
l'empcha de trouver une place dans les imprimeries de son parti. On
voulut l'embaucher pour un journal ministriel; il rpondit qu'il
prfrait attendre. Il vendit sa montre, et attendit. Un mois se passa
sans qu'il trouvt d'ouvrage. Il se soumit un peu  la ncessit, et
annona qu'il consentirait  travailler  un journal de l'opposition
dynastique. Cette concession n'amena pas de rsultats; il mit ses habits
en gage, et attendit avec fermet, vivant de pain et de fromage, plutt
que d'appuyer de son talent un gouvernement qu'il dteste sur la foi des
journaux qu'il a imprims toute sa vie. Bleu-de-Ciel, cependant, reut
un matin une lettre de sa vieille mre, qui tait malade et qui lui
demandait quelque argent. Il regarda autour de lui: il ne lui restait
plus rien  vendre ni  engager. Il alla s'embaucher parmi les
compositeurs du _Moniteur parisien_, reut quelque argent d'avance, et
l'envoya  sa mre. De ce jour il devint triste et taciturne, vita
soigneusement les amis, ne se montra dans aucune runion. Il tait
vaincu et humili. Il ne se consolait un peu qu'en pensant  sa mre et
en se disant: Cette pauvre vieille femme, il fallait bien la secourir!

Un jour, Bleu-de-Ciel se rveilla avec une ide et en mme temps avec
toute sa gaiet. Il entra  l'atelier en fredonnant: _Toi que l'oiseau
ne suivrait pas_. Il causa, fut amusant et spirituel, rechercha ses
camarades, et redevint, en un mot, le _Bleu-de-Ciel_ d'autrefois.

Mais de ce jour aussi il se glissa d'tranges choses dans le journal:
des fautes d'impression formant un sens plus que bizarre, des mots
coups au bout des lignes d'une manire injurieuse pour le pouvoir,
excitrent le mcontentement de quelques lecteurs, l'hilarit de
quelques autres, l'tonnement de tous.

Si un article mentionnait que que le ministre avait rpondu en termes
trs-VIFS  une interpellation, par un simple changement de lettre,
Bleu-de-Ciel imprimait en termes trs-VILS.

Les dputs ministriels se sont runis dans un _banquet_.
Bleu-de-Ciel les faisait se runir dans un BAQUET.

Si, au moment du mariage que le roi prparait pour son fils,
Bleu-de-Ciel avait  imprimer que le ministre mprisait les bruits
injurieux, il finissait la ligne de manire  couper le mot en deux, et
on lisait: Le ministre mprise les _bru_. Ce n'tait qu' l'autre
ligne qu'on trouvait la fin du mot _its_.

Le ministre est _matriellement_ le plus fort, disait le manuscrit.

Le ministre est _mat_, imprimait Bleu-de-Ciel, et  l'autre ligne
_riellement_.

M*** est un homme d'esprit, disait le journaliste, on l'a vu
_souvent_ rpondre avec vivacit... On l'a vu SOU, imprimait
Bleu-de-Ciel, et ce n'tait qu'aprs la suspension ncessaire pour aller
de la fin d'une ligne au commencement d'une autre que l'on trouvait la
fin du mot.

Le ministre _mourant_ d'en venir aux mains avec l'opposition devenait
un ministre _mou_.

Un jour on donna au journal la description d'une fte au chteau. Il y
avait dans l'article cette phrase: Et ces riches tapis fouls par les
souliers de _satin_ des dames de la cour. Bleu-de-Ciel trouva plus gai
de mettre des souliers de _catin_.

Une autre fois, il devait y avoir  la Chambre une discussion
importante; un ministre, qui devait porter la parole, tomba malade.

C'est une _fatalit_, disait l'crivain.

C'est un _fat alit_, imprima Bleu-de-Ciel.

Cette fois on renvoya Bleu-de-Ciel. Et Bleu-de-Ciel rentra dans un
journal de l'opposition.

         DISTIQUE D'UN CONSEILLER D'TAT.

    Prs de chaque ministre o j'ai daign descendre,
    J'tais une Cassandre  ct d'un Cassandre.

[GU] PREMIRE PHRASE DU DISCOURS PRONONC PAR UN CAPITAINE DE LA GARDE
NATIONALE DE LA BANLIEUE NOUVELLEMENT LU.--Chers camarades, votre
suffrage est le plus beau jour de ma carrire militaire.

[GU] Le maire d'une petite ville que vient de traverser S.A.R. le duc
d'Orlans crut devoir lui faire un discours; mais ce qu'il savait le
mieux, c'tait son commencement.

--Monseigneur, dit-il, monseigneur, la joie, c'est--dire la
satisfaction, non... je disais bien, la joie que j'prouve, ou plutt
que je ressens, en vous voyant au milieu de nous, est si grande, si
grande, si gr..... si.....

--Que vous ne pouvez l'exprimer, monsieur le maire, interrompit le
prince.

Un ancien ministre disait dernirement d'un de ses commis, qu'on lui
reprochait de ne pas avoir renvoy: Que voulez-vous? je n'aurais pu le
renvoyer qu'aux galres.

[GU] M. Mol a crit au chancelier pour demander de faire l'loge
funbre,  la Chambre des pairs, du gnral Bernard. Le prsident du
ministre du 15 avril trouvera dans ce discours l'occasion naturelle de
tracer le tableau de son administration, et de l'opposer aux voeux de
la coalition et au systme du 12 mai.

[GU] On a beaucoup parl d'une rconciliation entre MM. Thiers et Mol.
Cependant M. Thiers dit  qui veut l'entendre: Je ne conois pas, quand
on s'appelle Mol, que l'on veuille tre autre chose que garde des
sceaux.

De son ct, M. Mol dit  ses amis: Quand on s'appelle Thiers, je ne
comprends pas qu'on veuille tre ministre des affaires trangres.

[GU] En avant ici quelques gupes de rserve pour une des bouffonneries
les plus ravissantes qu'ait produites le rgime constitutionnel, si
fcond en bouffonneries.

MM. Soult, Duchtel, Schneider, etc., se figurent tre ministres et
gouverner la France. Il faut que je leur apprenne qu'il n'en est rien,
et que le seul ministre, le seul homme qui fasse les affaires
aujourd'hui, est M. Thiers. Je vais prouver ce que j'avance par des
faits si vidents, qu'aprs la lecture de quelques pages, MM. Soult,
Duchtel, etc., paratront occuper une des positions les plus comiques
de l'poque.

La cour de la rue Neuve-Saint-Georges a dcid que M. Thiers rentrerait
aux affaires; quelques amis dvous se sont chargs de lui faire  ce
sujet la petite violence ncessaire pour sauver l'honneur de sa vertu
aux abois.

Mais on ne sait pas encore pour quel portefeuille on se dcidera.

Madame Thiers penche pour l'intrieur,  cause des loges gratuites aux
thtres, M. Dosne veut que son gendre prenne les finances; madame Dosne
ne veut pas qu'il fasse de concessions et exige qu'il rentre aux
affaires trangres pour contraindre les ambassadeurs  venir dans son
salon. M. Thiers, indcis, prend l'avis de MM. Roger, Mathieu de la
Redorte, Chambolle, Anguis et autres lumires de la Chambre.

Pendant ce temps, M. Thiers rgne sur les journaux qu'il subventionne de
promesses; il est dictateur au _Courrier Franais_, par M Lon Faucher,
qu'il _doit_ faire conseiller d'tat; au _Messager_, par M. Waleski, qui
sera _dans_ les ambassades; au _Sicle_, par M. Chambolle, qui _sera_
inspecteur de l'Universit; au _Nouvelliste_, par M. Lon Pillet, qui
_rentrera_ au Conseil d'tat; au _National_, par M. Taschereau, qui
_sera_ secrtaire gnral du dpartement de la Seine, en place de M. de
Jussieu; aux _journaux lgitimistes_, par M. Berryer, auquel il donne sa
voix pour l'Acadmie, et qui, outre sa faveur dans ses feuilles,
l'introduit dans quelques maisons du faubourg Saint-Germain; au
_Constitutionnel_, par M. Vron, dont on assurera l'lection comme
dput, et par M. tienne, qui vient d'tre nomm pair de France par
l'influence de M. Thiers.

En effet, c'est une chose remarquable de voir les ministres du 12 mai
obir,  leur insu, aux sympathies et aux alliances de M. Thiers.

A peine rend-on un service  M. Thiers que cela porte immdiatement
bonheur. M. Cav s'oppose  la reprsentation de la pice de madame de
Girardin; quelques jours aprs il est appel  des fonctions plus
importantes. Le _Constitutionnel_, dont un propritaire influent tait
fort mal pour M. Cav, ne trouve rien  redire  sa nomination.

Les ministres du 12 mai ne font rien, ne donnent pas une signature qui
ne concoure  quelque dessein secret de M. Thiers, qui, en imposant au
roi la ncessit de _rgner et de ne pas gouverner_, s'est fait une
position contraire et infiniment plus agrable: _il gouverne et ne rgne
pas_.

[GU] Madame de Dino, fort mal vue du faubourg Saint-Germain depuis ses
accointances avec la cour citoyenne, se donne beaucoup de mouvement pour
la candidature de M. Berryer, qui n'est pas agrable au chteau: elle
espre par l se rhabiliter auprs de ses anciens amis.

[GU] L'ACADMIE.--Selon toutes les apparences, M. Bonjour sera lu. Il
s'agit bien plus de n'avoir pas fait certaines choses que d'en avoir
fait certaines autres. Il y a une foule de candidats sans titres qui
n'en font pas moins leurs visites.

M. de Balzac est all voir M. Duval, qui lui a dit, en montrant son lit:

--Monsieur, voil un lit o je vais bientt mourir.

--Je vous crois encore bien des annes d'existence, monsieur, a rpondu
l'auteur de la _Physiologie du Mariage_, et la preuve, c'est que je
viens vous demander votre voix. Je ne serai pas nomm cette fois-ci ni
l'autre, d'aprs les rsultats ordinaires: il n'y aura pas d'extinction
avant trois ans, c'est donc pour dans six ans au plus tt que je compte
sur vous.

[GU] Quelques acadmiciens ont annonc qu'ils ne donneraient pas leur
voix  un des candidats  cause de ses chagrins domestiques trop connus.
Ce candidat, charg, il y a longtemps, de fonctions administratives,
crut devoir employer la voie du tlgraphe pour apprendre au ministre
_une infortune_ personnelle dont il venait d'avoir la preuve, et
demander son changement immdiat.

Cette proscription ressemble  une singulire fatuit de la part de
messieurs les trente-neuf.

[GU] Nous leur rappellerons alors qu'un autre des candidats a reu et
accept, en plein foyer du Gymnase, une insulte grave de la part de M.
variste Dumoulin, rdacteur du _Constitutionnel_.

[GU] M. Berryer, s'il est lu, sera forc de faire ratifier sa
nomination par le roi Louis-Philippe et de lui tre prsent. Quelques
lgitimistes appellent cela un _bon tour_ jou  la royaut de Juillet;
d'autres disent que c'est une _dfection_.

Il est singulier, pour les lgitimistes, de voir M. Berryer port 
l'Acadmie et soutenu par M. Thiers, auquel il rend de son ct quelques
bons offices; par M. Thiers, auteur de l'arrestation et de
l'emprisonnement de madame la duchesse de Berry.

[GU] LA COMDIE DE MADAME DE GIRARDIN.--C'tait le jour o l'on
reprsentait au thtre de la Gat le _Massacre des Innocents_. Des
crivains chargs par les journaux de rendre compte de la
reprsentation des pices de thtre, presque aucun ne parut dans la
salle. Les plus influents des feuilletonistes avaient reu une lettre
ainsi conue:

_M. et madame mile de Girardin prient M.*** de leur faire l'honneur
devenir passer la soire chez eux, le mardi 12 novembre,  neuf heures,
pour entendre_ l'cole des journalistes.

Dans un salon tendu en vert, dcor avec une simplicit riche et
lgante, on remarquait madame de Bawr, madame Gay, madame Ancelot,
madame Mnessier, MM. Hugo, de Balzac, tienne, de Jouy, Lemercier,
Ancelot, E. Sue, mile Deschamps, Malitourne, Roger de Beauvoir, de
Custines.

Plusieurs femmes du monde, les unes spirituelles, les autres jolies, une
jolie et spirituelle, des artistes distingus, des hommes du monde.

Mais surtout on remarquait tous les rois du feuilleton, et  leur tte
leur matre, M. Jules Janin.

C'tait l aussi un _massacre des innocents_.

_Hrode_ ne tarda pas  paratre; c'tait une jeune femme svelte et
forte  la fois comme la muse antique, encadrant un charmant visage dans
de splendides cheveux blonds; elle tait vtue de blanc, et ne
ressemblait pas mal  la _Velleda_ de M. de Chateaubriand.

Elle prit sa place, et commena sa lecture. C'tait une suite de vers
fins et spirituels qui faisaient natre dans l'esprit un sourire que
beaucoup arrtaient sur leurs lvres; c'tait une satire contre les
journalistes: l'auteur, rassemblant les traits de quelques visages, en
avait fait un portrait gnral, dans lequel beaucoup ont le droit de ne
se pas reconnatre.

Le premier acte finit au milieu des applaudissements. Madame de Girardin
but un verre d'eau pure, et moi je frmis.

L'lite des journalistes tait l; ils taient renferms; on leur
servait des glaces et des gteaux; je me rappelai le poison des Borgia.

Mais que ne devins-je pas quand je m'aperus que presque tous les hommes
avaient au dos une marque blanche.

Je me rappelai alors aussi les _missions_  l'glise des Petits-Pres
sous la Restauration; c'tait ainsi que les agents de police marquaient
dans l'glise les perturbateurs, que l'on _empoignait_  la sortie.

Ces deux souvenirs, celui des missions et celui de Lucrce Borgia, se
croisant dans mon esprit, je demeurai incertain, non pas si la comdie
en cinq actes aurait un sixime acte tragique, j'en tais bien persuad,
mais seulement si cela finirait comme _Bajazet_, quand la sultane dit au
hros, que les muets attendent  la porte pour l'trangler, son
terrible: SORTEZ!

Ou comme Lucrce Borgia, quand elle dit aux convives de son fils
_Gennaro_: MESSEIGNEURS, VOUS TES TOUS EMPOISONNS!

La lecture cependant, ou plutt l'excution continua. Quelques hommes,
qui connaissaient les visages des journalistes, les dsignaient aux
hommes et aux femmes du monde qui ne les connaissaient pas, et on
faisait  chacun l'application des dix vers qui se lisaient pendant
qu'on l'examinait  son tour.

C'tait assez embarrassant, je vous assure, et je me trouvai heureux de
n'avoir jamais t qu'un journaliste de passage.

Les mots spirituels, les vers charmants, les pigrammes, les vrits,
les injustices sortaient toujours de la bouche d'Hrode. Il vint mme
une scne d'un drame lev, trs-belle, trs-bien crite, et, comme l'a
dit Janin dans sa rponse  madame de Girardin, mieux dite que ne l'et
pu faire aucune actrice du Thtre-Franais.

Pendant ce temps, M. Emile Deschamps rptait  chaque vers, ainsi qu'il
le fait  toutes les lectures: _chmant! chmant!_

A ce propos, il y a quinze jours que je veux aller voir Janin pour lui
parler de sa lettre; mais il demeure rue de Vaugirard, et moi rue de la
Tour-d'Auvergne,  peu prs la distance de Paris  Pkin.

Je vais lui crire un mot dans ce petit livre qui lui parviendra, sans
doute, avant que j'aie fait cet horrible trajet.

A M. JULES JANIN.--Mon cher Jules, je te fais de sincres compliments de
ta lettre, quoique je ne pense pas tout  fait comme toi. Tu dfends le
journalisme, quand on n'a attaqu que les journalistes, mais tu le
dfends avec beaucoup de noblesse, de mesure, de convenance et de grce.
Comme ton ami, je suis heureux et fier de te voir plus d'esprit que tu
n'en eus jamais, aprs t'en avoir vu dpenser, depuis quinze ans, assez
pour faire dix rputations. A. K.

La lecture finie, le martyre des journalistes ne l'tait pas. On
entourait madame de Girardin, et quelques personnes lui disaient: _Oh!
les monstres!_ d'autres ajoutaient: _Vous leur prtez trop d'esprit; ils
n'en ont pas autant que cela_, position agrable pour les journalistes
prsents. Cependant personne ne fut trangl, personne ne mourut; les
marques blanches au dos provenaient d'une peinture intempestive des
portes faite par un tapissier maladroit. Le lendemain, aucun journaliste
n'avait d'habit. On les rencontrait tous en paletot. Les habits taient
chez le dgraisseur.

C'est alors que, pour se faire bien venir de la rue Neuve-Saint-Georges,
M. Cav s'opposa  ce que la pice ft joue au Thtre-Franais, et que
la censure en dfendit positivement la reprsentation, ce qu'on devait,
du reste, attendre.

Le _hasard_ fit qu' quelques jours de l on vanta, dans la _Presse_, le
dsintressement de M. Cav. M. Cav crut voir, dans la phrase, un sens
ironique, et envoya MM. Dittmer et de Champagny demander  M. de
Girardin une explication, une rtractation ou une satisfaction. M. de
Girardin refusa le tout. Les tmoins retournrent auprs de M. Cav
fort embarrasss. Mais M. Cav, apprenant le rsultat de leur visite, se
contenta de dire: Eh bien! j'aime autant cela.

Quelqu'un a dit, en voyant la mauvaise humeur de quelques journalistes:
Ces messieurs sont comme les enfants, ils crient quand on les
dbarbouille.

[GU] LE DRAME DE MADAME SAND.--Le sujet du drame de madame Sand
ressemble singulirement au sujet de _Clotilde_, un roman que j'ai
publi l't dernier.

Une femme marie dit  son amant: Je ne serai jamais  deux hommes  la
fois. L'amant s'occupe naturellement d'assassiner le mari. Par une
erreur bizarre, il tue un inconnu; mais, en homme de tte, il accuse le
mari du meurtre qu'il a commis. La femme trouve la chose un peu forte,
rend  son mari l'amour qu'elle n'a plus pour son amant, voit les juges,
sollicite et sauve son poux. L'poux,  peine hors de prison, demande
raison  l'amant de son procd qu'il trouve dloyal.

L'hrone sait le jour et l'heure du duel. Elle crit au jeune homme, le
fascine par ses coquetteries, rsiste un peu et succombe.

Puis lui dit: Il est onze heures. L'heure du duel est passe; vous tes
dshonor.

_N. B._ Comme il y a aujourd'hui quelques femmes qui se modlent sur les
hrones de madame Sand, je crois devoir les avertir que, s'il s'en
trouvait une par hasard qui crt m'embarrasser ainsi, j'ai ma rponse
toute prte.

Au moment o elle-me dirait: Vous tes dshonor.--Et vous donc? lui
dirais-je. Pour moi, je vais aller dire  votre mari ce qui m'a retard,
et il m'excusera.

[GU] LA COMDIE DE M. DE WALESKI.--On a lu chez madame A*** de
G*** une comdie de M. le comte de Waleski qui obtient beaucoup de
succs dans le monde. Le sujet est une jeune fille coquette qui, sans
tre criminelle, laisse prendre sur elle des droits et une influence qui
font le malheur de sa vie.

La comdie de M. Waleski offre la peinture, presque unique aujourd'hui
au thtre, des moeurs contemporaines. La plupart des crivains
observent d'aprs les observateurs, et croient avoir beaucoup fait quand
ils reproduisent des types connus et uss sous d'autres noms. Ils se
contentent d'appeler le _Valre_ de l'ancienne comdie _Eugne de
Noirval_; _Scapin_ prend le nom de _Tom_, _Sganarelle_ celui de _M.
Ducros_ ou de _M. Valmont_. Et leur tour est fait.

Les personnages de M. Waleski sont vrais, vivent parmi nous, se
conforment aux convenances de notre poque, n'entrent qu'o ils doivent
entrer, parlent comme ils doivent parler. Ces qualits, ainsi que la
nettet et l'lgance du style, pouvaient s'attendre d'un homme du
monde; mais on a t tonn (les gens qui s'tonnent) de reconnatre une
grande adresse dans la charpente de la pice et une remarquable entente
de la scne.

La comdie de M. Waleski sera reprsente au Thtre-Franais.

[GU] LE DRAME DE M. DE BALZAC.--M. de Balzac a lu  la
Porte-Saint-Martin un drame dont les personnages sont tirs d'un de ses
plus beaux romans. La pice est trs-neuve et trs-audacieuse.

[GU] LES PHILANTHROPES ET LES PRISONS.--Deux classes de philanthropes se
partagent les prisons et les prisonniers, et, loin de leur opposer une
nergique rsistance, le gouvernement a pris la _rsolution de laisser
faire_. Il a fait pour la philanthropie comme pour l'asphalte, pour les
criminels comme pour les boulevards.

On a livr un ct des boulevards au bitume Polonceau, l'autre ct 
l'asphalte de Seyssel. On a abandonn certaines prisons  certains
philanthropes, et les autres prisons  d'autres philanthropes.

Voici en quoi consistent les deux procds. Nous y ajouterons les
rsultats.

Le philanthrope de l'_cole franaise_ trouve que l'homme est dj bien
assez malheureux d'tre criminel sans qu'on aille encore aggraver ses
chagrins par des punitions excessives. Il veut que le condamn soit bien
chauff, bien vtu, bien log, bien nourri.

L'homme vertueux s'enveloppe de sa vertu et se rafrachit du souvenir de
ses bonnes actions. Mais pour le criminel, le philanthrope veut qu'on
lui donne des bougies, et recommande le vin de Bordeaux de 1834, un peu
de musique, le spectacle, les livres, en un mot toutes les distractions
pour des hommes qui en ont tant besoin. Il aime son criminel, il le
choie, il l'engraisse, il le console. M. Martin du Nord tait de cette
cole. Comme on lui disait que les prisonniers avaient de mauvais pain,
il rpondit: Leur pain vaut mieux que celui des soldats.

_Rsultats_: les gens gns dans leurs affaires, les ouvriers sans
ouvrage s'empressent de tuer leur femme ou d'empoisonner leur frre,
pour jouir du sort des sclrats.

Pour les condamns, ils ne quittent la prison qu'en pleurant; il faut
les en arracher par la force. Un homme amen facilement en prison par
deux gendarmes n'a pas trop de six gendarmes pour le dcider  sortir.
Il n'est pas huit jours sans revenir, en ayant eu soin cette fois
d'_toffer_ un peu son crime de circonstances aggravantes, pour
s'assurer une dizaine d'annes de prison.

Les philanthropes de _l'cole amricaine_ isolent le prisonnier,
inventent des tourments et des incertitudes. Aprs ne lui avoir laiss
d'autre socit que les quatre coins de son cachot, ils trouvent ces
quatre coins une distraction excessive, et ils les suppriment pour le
mettre dans une prison ronde.

Aucun des criminels qu'ils tourmentent n'est aussi sclrat, aussi
ingnieux en frocit que le plus doux de ces braves philanthropes.

Outre la cruaut de ces essais, on peut leur reprocher une odieuse
injustice. Personne n'a le droit d'aller plus loin que la loi. C'est un
horrible arbitraire.

_Rsultats_: cinq hommes sont devenus fous, un est mort en cumant; un
autre, tout rcemment, ne pouvant supporter ces cruelles preuves, s'est
accus d'un crime imaginaire qui l'envoyait  l'chafaud.

[GU] Le directeur d'un thtre royal, trs-amateur de chevaux, disait
dernirement: Il me faut quatre chevaux pour _monter_ au _bois_.

    Un cheval pour y aller en tilbury.
    Un cheval pour le domestique qui me suit.
    Un cheval pour faire le tour du bois au trot.
    Et enfin un quatrime cheval pour faire un tour au galop.

--Parbleu, monsieur, lui dit un brave homme, il y a eu autrefois des
gens qui n'taient pas si exigeants que vous; ils n'avaient qu'un
cheval, et ils taient quatre: c'taient les quatre fils _Aymon_.

[GU] Les partis sont quelquefois obligs de soutenir des gens tellement
nuls, qu'ils ne trouvent d'autre pithte  ajouter  leur nom que celle
de _vertueux_.

C'est absolument comme lorsque les femmes disent d'une autre femme:
Elle _est bien faite_. Cela veut dire elle est laide et grle.

Quand elles disent: c'est une bonne personne, c'est le dernier degr de
l'injure: cela signifie, elle est hideuse, bossue et bte.

[GU] L'ARME FRANAISE EN AFRIQUE.--Une lettre de M. Blanqui an a
trac un dplorable tableau de la situation des soldats franais en
Afrique. Les conqurants sont mille fois plus misrables que les Arabes
vaincus. Les malades manquent de lits, de mdicaments et de soins; ils
souffrent et ils meurent dans la boue. C'est une chose infme.

C'est  l'ignoble lsinerie des avocats de la Chambre qu'il faut
attribuer ce crime national. Pour taquiner le pouvoir et faire de sottes
conomies, on n'envoie en Afrique ni assez d'hommes, ni assez d'argent;
et pour que la Chambre ne rduise pas encore ce qu'elle accorde aprs de
honteuses discussions, on simule des agrandissements de territoire
conquis. On occupe une grande tendue de pays, et le pouvoir a la
lchet de cder  la sordide chicane de MM. les avocats.

[GU] Dans une conversation gnrale, plusieurs femmes se plaignaient de
l'inconstance des hommes. C'est trs-simple, dit madame***, les hommes
se rendent justice; ds qu'ils nous plaisent, ils nous mprisent.

[GU] Une femme s'est rencontre ces jours derniers d'une audace et d'une
impudeur extraordinaires qui a os entamer un procs plus honteux cent
fois que l'ancien _congrs_, que les magistrats les plus honorables
appelaient _infme_. La plaignante accusait son mari d'irrgularits et
d'illgalits bizarres dans l'expression de la tendresse conjugale.
Me Dupin a tal complaisamment pendant trois heures une rudition
d'ordures incroyable, dans le latin le plus transparent. Il n'y a rien,
dans le marquis de Sade, de plus effrontment obscne que le discours
que Me Dupin a prononc en faveur des moeurs, et ceci n'tait qu'un
jeu d'esprit pour l'an des Dupin, car il ne citait que des textes de
_Sanchez_ et d'autres casuistes qui n'ont aucune autorit en droit
franais.

Si Me Dupin prend Sanchez pour une autorit, je lui dirai, s'il ne le
sait pas, que l'on trouve dans Sanchez, entre autres choses,
l'approbation du mensonge et du faux tmoignage, et qu'on y lit en
propres termes que l'on peut nier avec serment une chose que l'on a
faite, si, au serment prononc  haute voix, on ajoute mentalement une
clause qui en fasse une vrit. Ainsi, on peut dire haut: Je jure que
je n'ai pas vu telle personne, quoiqu'on l'ait vue, si on ajoute bas ou
mentalement: _Ce matin_.

[GU] On a beaucoup reproch au marchal Soult la mdiocre lgance de
son locution; on a t jusqu' l'accuser d'une confusion malheureuse
des _s_ et des _t_, en un mot, on a dit que le duc de Dalmatie _faisait
des cuirs_. J'avoue que cela serait un inconvnient assez grave pour
tre reu de l'Acadmie de Paris; et encore j'aimerais mieux faire des
cuirs et n'importe quelle faute de langage, que de commettre les phrases
de MM. Berryer et de Cormenin, que j'ai cites au commencement de ce
volume, et qui sont, en mme temps que des fautes contre la langue, des
fautes contre le sens commun.

Mais je ne vois pas pourquoi il faudrait tre beau parleur pour tre
ministre. J'irai plus loin: en ces temps de bavardage et d'avocasserie,
c'est une srieuse et forte recommandation  mes yeux que de ne l'tre
pas. Ceci n'est ni une plaisanterie ni un parodoxe: voici mes preuves.
La tribune est le trne des avocats; la tribune perd la Franco.

Il faut une longue habitude et une tude spciale pour parler en public.
Pour beaucoup d'hommes trs-braves et qui intimideraient ailleurs
messieurs les avocats, il est presque impossible de traverser une
assemble, de monter  une tribune, de se draper, de _poser_, de
s'occuper de sa dmarche, de son geste, d'arrondir des priodes, de
remplir les lacunes de la pense par des mots plus vides que la place
qu'ils laisseraient dans le discours, si on ne les disait pas.

Sur une question militaire, sur une question d'industrie, sur une
question de marine, sur une question de finances, sur toutes les
questions, un soldat, un marchand, un marin, un commis, un homme spcial
enfin, a des lumires plus relles et plus utiles  donner qu'un avocat.
Qui est-ce qui parle cependant sur ces questions? les avocats, toujours
les avocats; tandis que l'homme utile, l'homme qui sait, garde le
silence. Pourquoi ne parle-t-on pas de sa place? pourquoi fait-on des
discours? est-ce donc une acadmie que la Chambre? En ce cas, il y
aurait beaucoup  dire sur l'loquence verbeuse et polyglotte des
avocats. Mais messieurs les avocats de l'opposition radicale, qui
demandez le suffrage universel, ou au moins l'avnement  la Chambre des
capacits, je suppose que vous ne renfermez pas la capacit
exclusivement dans l'art de la parole (quel art! et quelles paroles, bon
Dieu!), sous prtexte que toute la vtre y est renferme. Par exemple,
si on admet les capacits  la Chambre, une capacit en agriculture sera
probablement un fermier, peut-tre un fermier alsacien qui parlera son
patois. Si vous admettez les capacits et les spcialits, il faut
brler la tribune, et avec la tribune disparatront les avocats, et avec
les avocats disparatront l'ignorance qui parle d'autant plus qu'elle
n'a rien  dire, la mauvaise foi qui plaide le pour et le contre avec
les mmes lans factices, les mmes gestes de comdien de province, le
mme aplomb, la mme suffisance.

C'est la tribune qui perd la France, c'est la tribune qui chicane le
pain, et les couvertures, et la tisane aux soldats franais, et qui les
fait mourir de faim, de froid et de misre en Afrique.

On a cri assez en France contre le _trne et l'autel_; il est temps de
parler de la tribune, le trne des avocats, l'autel o ils immolent
chaque jour les intrts du pays, le bon sens, la bonne foi et le pays
lui-mme.

[GU] En attendant, le 6 du mois de novembre 1839, soixante-six licencis
en droit ont prt le serment d'avocat. Jour nfaste! o soixante-six
nouveaux vautours affams par les jenes du stage ont pris leur vole
sur la France.

[GU] On avait fait, lors de l'inauguration du muse de Versailles, un
essai assez heureux qui aurait d ouvrir les yeux au pouvoir: on avait
invit  un dner quelconque tous les journalistes de quelque talent et
de quelque influence; cela eut pour rsultat un article de justes
louanges dans tous les journaux de Paris. Jamais depuis on n'a renouvel
la moindre politesse  ces crivains; jamais depuis ils n'ont reu la
moindre invitation  la moindre soire ni  la moindre crmonie. Nous
n'avons cependant pas entendu dire qu'ils aient emport l'argenterie.

[GU] LA SYMPHONIE DE M. BERLIOZ.--Bien des gens prennent l'obstination
pour du gnie. La musique est la mlodie. Une musique sans mlodie est
_une perdrix aux choux_ qui ne se composerait que de choux. La science
est un moyen et non pas un rsultat. On dit que la musique de M. Berlioz
est savante. Cela est dit par des feuilletonistes qui ne peuvent pas le
savoir. Grtry disait  un musicien: Vous n'avez ni gnie ni invention;
il ne vous reste que la ressource d'tre savant. Prenez un
commissionnaire, et vous le rendrez savant avec des matres et du temps.
La musique de M. Berlioz, que je n'accepte pas comme de la musique, est
le rsultat d'une fausse apprciation. M. Berlioz veut peindre par la
musique ce que peignent les paroles. Ce n'est pas l un progrs: c'est
une dgradation. La musique est au-dessus de la posie; elle commence l
o finit le langage. Ceux qui veulent l'astreindre aux proportions du
langage ressemblent  un chasseur qui fait tomber avec un plomb
meurtrier l'alouette joyeuse qui chante dans le ciel. M. Berlioz trouve
que le rhythme carr a vieilli, et il supprime le rhythme. En posie, la
rime et la mesure sont bien vieilles aussi, monsieur Berlioz, et on les
garde. Si de la musique on supprime la mlodie et le rhythme, il reste
du bruit et de l'ennui. Je me mfie de la musique dont on veut me
_prouver_ la beaut. La musique doit se sentir. Physiquement, c'est dans
la poitrine, et non dans la tte que se peroit l'impression de la
musique. La musique de M. Berlioz s'adresse  la tte. Je sais qu'on
m'appellera ignorant; mais Orphe charmait les tigres et les panthres,
qui taient bien aussi ignorants que moi. Les journalistes qui font des
feuilletons sur la musique ont d'ordinaire un jeune musicien auquel ils
donnent  dner et une place dans leur loge; le musicien leur fournit en
change un peu d'argot musical pour leur feuilleton. M. Berlioz a peint
_en musique_, comme l'annonce le programme, Romo sentant les _premires
atteintes du poison_; les violons ont fait entendre un bruit strident;
un admirateur enthousiaste s'est cri: Comme c'est bien a la
colique! Au milieu d'un tumulte assez vif de corps et de contrebasses,
j'ai voulu savoir ce que a voulait dire, et j'ai vu au livre rose
servant de programme: _le jardin de Capulet_ SILENCIEUX _et dsert_. Je
suis de bonne foi, j'aime la fermet de M. Berlioz, et je voudrais aimer
sa musique. J'aurais t heureux de pouvoir l'applaudir au Conservatoire
et ici; j'tais  l'afft de la moindre mlodie; et rien n'a eu la
complaisance d'y ressembler; je me suis ennuy, et je n'ai ressenti
aucune motion. On m'a dit que je ne pouvais pas juger la musique
savante. La musique de Beethoven est savante, et elle ne m'ennuie pas,
et elle me fait rver; la musique de Rossini est savante, et elle me
charme; la musique de Weber est savante, et elle me fait frissonner le
coeur. Sous prtexte de musique savante, on a invent M. Halevy et M.
Meyerbeer, qui, sous bien des rapports, n'est qu'un Halevy suprieur, et
on a dcourag et renvoy Rossini. Il y a dans la gloire donne
lgrement ceci de grave et de criminel, que, pour ajuster cette belle
couronne  certaines ttes, il faut la rtrcir, et qu'elle est ensuite
trop petite pour les hommes de gnie dont on peut avoir  parler.

[GU] PILOGUE.--Allons, mes gupes, mes archers au corselet d'or,
revenez  ma voix qui sonne la retraite; il fait froid, il pleut, notre
campagne est finie jusqu'au mois prochain, jusqu' l'anne prochaine.

Les arbres sont nus; les chrysanthmes, les dernires fleurs de
l'automne, sont fltris. Revenez dans cette retraite o closent  leur
tour les fleurs brillantes de l'hiver  la douce chaleur du foyer, les
rveries et les souvenirs.

Rentrez, mes gupes, vous trouverez pour vous y reposer un camlia
blanc, et des bruyres couvertes de leurs petites clochettes purpurines,
et un hliotrope d'hiver qui exhale une suave odeur de vanille.

Rentrez et reprenez haleine, vous n'avez pas  regretter les lgres
blessures que vous avez faites; vos innocentes colres sont justes et
gnreuses; vous tes d'honntes gupes. Le premier jour de l'anne
1840, j'ouvrirai cette porte en vitraux colors qui donne sur le jardin,
et je vous laisserai prendre encore une fois votre vole.




Janvier 1840.

     Une anne de plus.--Oraison funbre de deux dents.--Dplorable
     tenue des reprsentants de la France.--M. Auguis.--M.
     Garnier-Pags.--M. Dugab.--M. Delaborde.--M. Viennet.--Argot des
     journaux.--Les ministres et les attentats.--Le discours de la
     couronne.--M. Passy.--M. Teste.--Insuffisance, amoindrissement,
     aplatissement.--M. Mol.--M. Thiers.--M. Guizot.--Polichinelle et
     M. Charles Nodier.--Les 221.--M. Piscatory.--M. Duvergier de
     Hauranne.--M. Malleville.--M. Roger (du Nord).--Les
     offices.--Treize gouvernements en trente-huit ans.--La conjuration
     de M. Amilhau pour faire suite  la conjuration de Fiesque.--Les
     trois units.--Un mot de M. Pozzo di Borgo.--Le marquis de
     Crouy-Chanel.--Le garde municipal Werther.--Le comte de
     Crouy-Chanel.--Arrestation extrmement provisoire de l'auteur des
     Gupes.--Le gendarme Ameslan.--650 ans de travaux forcs.--M.
     Victor Hugo.--M. Adolphe Dumas.--M. Gobert.--Melle Djazet.--Le
     gouvernement sauvage.--M. de Cormenin.--Mme Barthe.--M.
     Coulman.--La cour de France.--Les bas de l'avocat Dupin.--Plusieurs
     nouvelles religions.--L'abb Chatel.--L'tre suprme l'a chapp
     belle.--Un prix de mille cus.--Le prince Tufiakin.--Les nouveaux
     bonbons.--Dupins  ressorts.--Une surprise.--Mme de
     Girardin.--M. Janin.--Mlle Rond...--Le sommeil lgislatif.--M.
     Dupont (de l'Eure).--M. Mrilhou.--M. d'Argout.--M. Alexandre
     Dumas.--Me Chaix d'Est-Ange.--Me Janvier.--M. Clauzel.--La
     gloire et le mtal d'Alger.--M. Arago.--M. Mauguin.--M. G. de
     Beaumont.--Le marchal Vale.--Le colonel Auvray.--Les
     pincettes.--S.M. Louis-Philippe et M. Jourdain.--M. Bonjour.--M.
     Berryer.--M. Michel (de Bourges).--M. de Chateaubriand.--M.
     Scribe.--M. Delavigne.--M. Royer-Collard.--Le duc de Bordeaux.--M.
     Bois-Millon.--Le duc d'Orlans.--Le duc de Joinville.--Le duc de
     Nemours.--M. Lerminier.--M. Villemain.--M. Cousin.--Dnonciation
     contre les princes du sang.--Une gupe asphyxie.--Vingt ans de
     tabac forc.


L'AUTEUR.--Ainsi que je vous l'ai promis, mes gupes, je vous ouvre
cette porte en vitraux qui donne sur le jardin;--mais ne vous laissez
pas tromper par cet air de printemps;--ne vous arrtez pas aux violettes
qui ont fleuri ces jours-ci sous les feuilles sches,--ni  cette
primevre  la corolle amarante qui s'est panouie au pied du figuier,
prcisment le premier jour de l'hiver, le 22 dcembre.

Nous sommes dans l'hiver;--voici une anne finie et voici une anne qui
commence. On appelle cela avoir une anne de plus. Ceux qui sont ns
depuis trente ans disent qu'ils _ont_ trente ans.--Hlas! c'est au
contraire trente ans qu'ils _n'ont plus_;--trente annes qu'ils ont
dpenses du nombre mystrieux qui leur en a t accord;--trente annes
qui sont les fleurs de la vie et que le vent a sches;--trente annes
pendant lesquelles on a pass par toutes les sensations qu'il faut
ensuite recommencer et _ruminer_.

Heureusement que l'homme se vante d'tre sobre quand il ne digre plus;
d'tre chaste quand son sang est stagnant et son coeur mort;--de
savoir se taire quand il n'a plus rien  dire;--et appelle vices les
plaisirs qui lui chappent, et vertus les infirmits qui lui arrivent.

Quand on a dpens cette premire partie de la vie,--on s'tonne de la
prodigalit avec laquelle les gens les plus jeunes jettent en riant
leurs jours exempts de souci, sans les compter, sans les regretter, sans
leur dire adieu. On est surpris comme ce voyageur dont parle un conte
arabe, qui vit des enfants jouer au palet avec des _rubis_, des
_meraudes_ et des _topazes_, et s'en aller sans songer  les ramasser.

Il n'est personne qui,  trente ans, ne soit dj en train de mourir--et
n'ait  porter le deuil d'une partie de soi-mme. Si je voulais, pour
moi, je prononcerais ici l'oraison funbre de deux dents et de
ravissantes illusions que j'ai perdues.

[GU] La session est ouverte, les Chambres se sont rassembles: messieurs
les dputs continuent  affliger les regards par d'incroyables
ngligences de costume. Les _indpendants_ justifient ce laisser-aller
en disant qu'ils reprsentent _le peuple_, et qu'ils doivent tre vtus
comme le peuple. Mais le peuple ne porte ni un habit vert rp comme M.
Auguis, ni un habit noir plor comme M. Garnier-Pags.--Pourquoi alors
ne pas porter des vestes, pourquoi pas des blouses, pourquoi pas des
casquettes, pourquoi pas des sabots? Ajoutez  cela que les dputs ne
reprsentent pas seulement le peuple,--et que, s'ils reprsentent
quelque chose, ils reprsentent toutes les classes de la
socit.--Voyez, par exemple, M. Dugab, examinez son col de chemise
enfermant sa tte qui ressemble  un bouquet dans un cornet de
papier.--Vous vous dites: Tiens, voil un monsieur singulirement
arrang.--Vous demandez  un voisin:

--Que reprsente monsieur? Le voisin vous rpond:

--Ce monsieur reprsente, je crois, la Haute-Garonne. Vous vous dites en
vous-mme: Eh bien! on est gentil dans la Haute-Garonne! Et voil tout
un dpartement compromis.

Nous avons remarqu avec plaisir qu'on n'avait pas assassin le roi,--ce
qui d'ordinaire semble faire partie du crmonial de la sance.--La
reine, qui tait arrive de bonne heure, tait fort ple jusqu'
l'entre du roi dans la salle.--Pauvre femme, moins inquite quand ses
fils sont au milieu des Arabes que lorsque son mari est au milieu des
Franais!

[GU] M. Delaborde, questeur de la Chambre, avait imagin de placer des
femmes en cercle en dedans de la partie de la salle occupe par les
dputs.--M. Viennet, le nouveau pair, a trouv que cela avait l'air
d'une couronne de roses.--Tout le monde,  l'exception de M. Viennet, a
trouv que l'innovation tait de fort mauvais got, et je suis pour ma
part de l'avis de tout le monde.

La file des voitures avanait lentement.--Un des nouveaux dputs, qui
arrivait dans un fiacre, s'impatientait fort et finit par interpeller un
garde municipal. Gendarme, cria-t-il,--gendarme,--laissez couper la
file  ma voiture,--laissez-moi passer,--je n'ai pas le temps,--je suis
dput,--je vais chez moi, je vais  _mon palais_.

Il y a dans ce mot seul tout le secret du gouvernement reprsentatif.

[GU] A l'occasion de l'ouverture des Chambres, les journaux ont enrichi
leur argot d'un certain nombre de mots nouveaux.--Les _rudits_, les
_forts_ en politique, ont cr une _langue sacre_ inintelligible pour
le vulgaire: ils dsignent les ministres et les opinions qu'ils
reprsentent par les dates, les attentats et les meutes par d'autres
dates. S'ils ont  parler de la politique de rsistance dont Casimir
Prier tait l'expression,--ils disent _le_ 13 _mars_; l'intervention en
Espagne est reprsente par le 22 fvrier.

Il n'y a rien de si facile que d'oublier ces dates pour les malheureux
lecteurs de journaux. Ceux qui ont la mmoire la plus heureuse se
contentent de les confondre, et prennent un attentat pour un ministre
et rciproquement; le 6 septembre, qui reprsenta la politique des
doctrinaires pour le 6 juin, qui est l'anniversaire d'une meute.

Le ministre actuel, qui partage avec une meute la date du 12 mai, est
particulirement expos  de singulires erreurs.

Voici quelques phrases faites par les journaux avec ces lments:

Si le 12 mai, qui a amen le 6 juin, s'tait souvenu qu'au 11 aot a
succd le 2 novembre; si les doctrines du 13 mars et du 10 octobre ne
lui avaient pas ferm les yeux sur une priptie ncessaire et semblable
 celle du 27 octobre succdant au 4 fvrier, il n'aurait pas si
promptement rompu avec le 6 septembre et le 22 fvrier.

En vain le 12 mai cherche un appui dans le 11 octobre, il tombera,
comme le 15 avril, sous le 22 fvrier et le 6 septembre, qui se
runiront jusqu' la dfaite du 12 mai, aprs quoi on verra se
renouveler le 4 novembre ou le 9 aot.

[GU] Le premier coup port au ministre l'a t par le roi.--M. Passy a
eu le chagrin de ne pouvoir faire insrer dans le discours _du trne_
(pour parler selon la langue sacre des journaux) le plus petit
paragraphe sur le _remboursement des rentes_, qui est sa chimre,--ni
attnuer l'engagement formel de la conservation d'Alger, dont l'abandon
est sa marotte.

M. Teste, par le silence _de la couronne_ (mme langue que ci-dessus), a
reu un nouveau dsaveu de sa malheureuse sortie contre les _offices_.

Il est difficile de savoir si le ministre passera la session.
L'opposition n'a aucun plan contre lui. Le mot de ralliement n'est mme
pas encore trouv. On a renvers le ministre Mol avec le mot
_insuffisance_. M. Guizot a bien prononc le mot _amoindrissement du
pouvoir_ contre le ministre actuel; M. Thiers a, il est vrai, risqu
celui d'_aplatissement_, et le _Constitutionnel_, qui lui appartient, a
commenc ses attaques dans ce sens, mais cela ressemble trop 
l'_insuffisance_ de la session prcdente.

Voil cependant avec quoi et sous quels prtextes on parle tant et on
agit si peu, et on nglige les vritables intrts du pays. Tous les
hommes possibles, du moins sous le rgne de Louis-Philippe, ont paru
successivement aux affaires, presque tous s'y sont reprsents plusieurs
fois dans de nouvelles combinaisons,--et on ne sortira pas de ce cercle;
chaque ministre qui sera renvers laissera la place  un ministre
dj renvers, qu'il renversera  son tour; ce que vous jugez mauvais
aujourd'hui ne peut tre remplac que par ce que vous avez jug mauvais
hier.

Quand M. Thiers tait aux affaires, on lui adressait prcisment les
reproches que son parti fait aujourd'hui  ceux dont il veut la
place;--qu'il rentre demain au ministre, et ces reproches seront
rtorqus contre lui. C'est absolument le bton dont polichinelle et le
commissaire se servent tour  tour dans la parade qu'aime tant Charles
Nodier.

[GU] Quoiqu'il n'y ait pas encore de plan de campagne,--M. Guizot et M.
Thiers s'agitent beaucoup pour s'emparer des deux cent vingt et un
dputs qui n'ont pu soutenir le ministre Mol. M. Guizot a dit  M.
Piscatory,--comme le Christ  saint Pierre:--Tu seras un pcheur
d'hommes. M. Piscatory s'est adjoint M. Duvergier de Hauranne pour ce
coup de filet.

M. Thiers, de son ct, a lanc M. Malleville et M. Roger (du Nord), qui
s'occupent de pcher ces mmes deux cent vingt et un, un  un, comme 
la ligne.

Les deux cent vingt et un, outre leur importance numrique, forment le
parti de la Chambre qui renferme le moins d'avocats et de fonctionnaires
publics, et reprsente le plus de proprits. Ils n'ont pas d'ambition
personnelle ni de ces candidats que les autres fractions prsentent avec
une obstination invincible. Ils seraient l'aristocratie du pays et de
l'poque, si, riches comme des aristocrates, ils savaient vivre comme
eux.

Mais les seules gens qui dpensent de l'argent en France sont ceux qui
n'en ont pas.

Ce sont, du reste, de braves gens dont le rve est la ralisation d'une
utopie impossible:  savoir, le repentir de M. Thiers et son alliance
avec M. Mol.--Ils mangeraient volontiers M. Guizot au repas des
fianailles.

[GU] L'indiffrence de l'opposition pour le ministre du 12 mai (ne pas
confondre avec l'attentat de la mme date) semble passablement
ddaigneuse. Il semble qu'il n'y ait qu' souffler dessus quand il sera
temps. Certes, le roi Louis-Philippe a agi avec assez de dignit pour un
roi constitutionnel quand il a cart des affaires M. Thiers qui voulait
tre plus que le roi!--Mais, en formant le ministre du 12 mai
(continuer  ne pas confondre avec l'attentat), il me semble avoir agi
comme les bourgeois qui croient faire de notables conomies en prenant
un domestique pas cher qui casse tout par maladresse dans leur maison.

Ainsi M. Passy, sans parler de l'abandon d'Alger, pour lequel il s'est
ouvertement prononc et qui est si impopulaire,--n'a rien de plus 
coeur que le remboursement des rentes.

Tandis que M. Teste s'avise de sa malencontreuse ide sur les _offices_.

Comme s'il n'y avait pas en France dj assez d'inquitudes et
d'instabilit!

A une poque o tout ce qui n'est pas renvers semble menacer
ruine,--ces messieurs s'avisent de battre en brche le peu qui reste
debout.

La transmission des charges et des offices est tout ce qui reste en
France des corporations. Les corporations taient des familles; les
familles taient des solidarits d'honneur. Du temps des corporations
commerciales, le commerce franais avait au dehors une honorable et
fructueuse rputation de probit;--depuis qu'il n'y a plus de
corporations, il se vend sur les marchs trangers, pour le compte de la
France, des bouteilles de vin vides et des bas de soie dont chaque paire
n'a qu'un bas; et tous les jours le commerce franais se dconsidre et
se ruine.

[GU] Nous l'avons chapp belle pendant le mois de dcembre,--nous avons
t menacs de deux nouveaux gouvernements, outre tous ceux dont jouit
cette poque o tout le monde est gouvernement.

[GU] Il y a trois puissances qui rendent impossible en France la
ralisation des trois pouvoirs constitutionnels, qui sont la royaut
hrditaire, la Chambre aristocratique et la Chambre des dputs.--Ces
trois puissances inhrentes, je le crains, au caractre national, sont
l'inconstance, la vanit et l'ignorance.--Faites donc une royaut
hrditaire avec l'inconstance qui a donn  la France TREIZE
_gouvernements_ en trente-huit ans--(la moyenne n'est pas de trois ans!)
On a eu dans l'espace de trente-huit ans--Louis XVI,--la Convention,--le
Directoire,--le Consulat rligible,--le Consulat  vie,--l'Empire,--le
gouvernement provisoire.--Louis XVIII,--Napolon,--Louis XVIII,--Charles
X,--le duc d'Orlans, lieutenant gnral,--Louis-Philippe roi.

Et si on coutait chaque parti et chaque subdivision de parti,--nous
aurions  la fois aujourd'hui--le duc d'Angoulme,--le duc de
Bordeaux,--le duc de Bordeaux, _entour d'institutions
rpublicaines_,--le prince Louis Bonaparte,--cinq ou six socits
rpublicaines avec ou sans prsident.

Faites donc une Chambre aristocratique sans aristocratie, sans fortunes,
sans possesseurs de terres, malgr l'envie, la vanit et la suprme
sottise que l'on appelle galit.

Faites donc une Chambre des dputs avec l'ignorance et le bavardage!

[GU] De tout temps, on a aim  conspirer en France.--Demandez  M.
Amilhau, aujourd'hui dput et prsident d'une cour royale.

LA CONJURATION DE M. AMILHAU POUR FAIRE SUITE A LA CONJURATION DE
FIESQUE.--M. Amilhau conspirait sous la Restauration.--Tout le monde
conspirait alors.--M. Amilhau s'en allait tous les soirs conspirer aprs
son dner, cela aidait sa digestion.--Il arrivait en fiacre, donnait un
mot d'ordre, faisait sa partie de whist--et s'en allait rgulirement 
minuit moins un quart pour ne pas mcontenter son portier.--Cela dura
dix ans, sans que M. Amilhau manqut une seule fois, sans qu'il se
commt une indiscrtion.

Un jour, au bout de dix ans, un des conjurs demanda la parole, on la
lui accorda en murmurant: cela drangeait les parties.

--Messieurs, dit-il, il est temps d'agir.

Comment agir, dit M. Amilhau en se levant, agir? Qu'entendez-vous par
ces paroles? pour qui me prenez-vous? Apprenez, monsieur, que je suis un
honnte homme, incapable de rien faire contre les lois de mon pays.

Cela dit, M. Amilhau prit sa canne et son chapeau, s'en alla et ne
revint plus.

[GU] Le marquis de Crouy-Chanel a un cousin qui demeure dans ma maison.

Ce matin-l, il faisait un temps superbe; mes pigeons faisaient chatoyer
au soleil levant les meraudes, les amthystes et les saphirs de leurs
cols.--Je m'habillai et je sortis dans l'intention de faire une des
dernires promenades de l'anne.--Comme j'allais passer le seuil de ma
porte, deux messieurs s'opposrent  ma sortie, qui me dirent:

--On ne passe pas.

Ces deux messieurs furent appuys par trois autres, et moi je me repliai
sur mon appartement.

En un moment, j'avais reconnu la police  sa ressemblance parfaite avec
les gens dont elle est cense nous prserver,--et j'avais fait un svre
examen de conscience avec une rapidit extraordinaire.--Le rsultat de
cet examen fut que je n'avais, pour le moment, d'autre crime  me
reprocher qu'une lgre irrgularit dans mon service de garde
national,--et je me rassurai par ma connaissance de la loi.

Une fois dj,--en effet, aprs avoir successivement envoy contre
moi--le garde municipal Dubois, puis le garde municipal Ripon, plus
froce que Dubois,--puis le garde municipal Begoin, plus terrible que
Ripon,--on avait lanc le garde municipal Werther, le plus redout de
tous.

Un matin, un monsieur frappe  ma porte,--j'ouvre moi-mme.

--M. Karr?

--C'est ici, monsieur.

--Monsieur, je viens pour un petit jugement.....

--Ah! vous tes le garde municipal Werther?

--Oui, monsieur, j'ai cet honneur.

--Trs-bien, monsieur Werther;--mais, ajoutai-je en regardant derrire
lui, o est votre commissaire?

--Mon commissaire?

--Oui, vous vous tes bien fait assister d'un commissaire?

--Non, monsieur; j'ai pens...

--Vous avez alors un juge de paix?

--Mon Dieu non;--j'ai pens que je vous ferais plaisir en vous pargnant
ce petit scandale.

--Monsieur Werther, vous tes trs-aimable et trs-poli; mais nous ne
sommes pas assez lis ensemble pour que vous m'arrtiez ainsi sans
crmonie.

Et le garde municipal Werther s'tait en all.

Tenant donc la porte entr'ouverte, je dis  ces messieurs:

--Avez-vous un commissaire?

--Oui.

--O est-il?

--Dans la maison.

--Ce n'est donc pas pour moi?

--Non.

--Alors, laissez-moi sortir.

--Non.

--Pourquoi cela?

--Parce que.

Il me fallut me contenter de cette rponse peu satisfaisante.--Ce n'est
que deux heures aprs que je sus que la maison tait cerne et que tous
les locataires taient prisonniers.--A midi seulement on amena le comte
de C...,--et nous fmes rendus  la libert.

La liste du marquis de C... tait faite avec un soin extrme--et dont je
crois devoir le modle aux conspirateurs qui aiment l'ordre et la
rgularit.--C'tait un registre rgl avec des divisions  l'encre
rouge;--ces divisions, au nombre de six, donnaient pour chaque conjur:

Son nom,--sa demeure,--son ge,--le lieu de sa naissance,--les armes
dont il pouvait disposer.

Et des notes particulires renfermant une apprciation de son courage et
de son dvouement.

Aussi, douze heures aprs, tout le monde tait arrt;--mais, huit jours
aprs, le marquis de C... tait chapp, grce au gendarme Ameslan qui,
ayant pris au srieux ce que rabchent les journaux sur les baonnettes
intelligentes,--sur l'indpendance du soldat franais, etc., causa avec
son prisonnier, le laissa partir en le reconduisant du Palais de Justice
 la prison, et pour lui,--fier de s'tre montr buffleterie
intelligente, rentra paisiblement le soir  son quartier.--C'est  peu
prs ce jour-l que l'on condamnait un jeune homme, nomm Barthlemy,
qui avait tir  cinq ou six pas de distance un coup de pistolet sur un
sergent de ville qui allait  l'Ambigu.--Ce Barthlemy faisait partie de
ces socits qui s'appellent secrtes et qui ont si peur de l'tre.--Des
amis lui avaient fait quelques reproches, l'avaient accus de manquer de
dvouement. Venez vous promener sur le boulevard, leur avait dit
Barthlemy.--Arriv l, il avait charg un pistolet et avait tir sur le
sergent de ville.

Nous pensons que le gendarme Ameslan a suffisamment rhabilit la
gendarmerie,--que la race des _bons gendarmes_, si clbre sous la
Restauration, est retrouve,--et que les socits dites secrtes ne
prescriront plus  leurs adeptes de les immoler  la libert sur l'autel
de la patrie.--Du reste, M. C... est retourn de lui-mme en prison.

[GU] Il n'est peut-tre pas inopportun de dire,  propos de
conspirations, quelques mots sur l'ducation qu'on reoit en France.

Cette ducation est entirement et exclusivement littraire et
rpublicaine. Tout lve qui a profit de ses tudes sort du
collge,--sinon pote, du moins versificateur et anim d'une haine
profonde contre la tyrannie. C'est le moment o il doit devenir commis
dans un bureau de ministre,--ou chez un banquier,--ou ferblantier,--ou
limonadier,--ou fabricant de chemines kapnofuges.--Voici pour
l'ducation littraire.--Pour ce qui est des principes,--les vertus
qu'on lui a fait admirer au collge sont toutes prvues par divers
articles de notre Code pnal. Les vingt premires pages de Tite-Live,
contenant l'histoire des premires annes de Rmus et de
Romulus,--seraient, dans la bouche d'un procureur du roi, un
rquisitoire entranant sept ou huit fois la peine de mort et six cent
cinquante ans de travaux forcs,--_au minimum_ et en admettant des
circonstances attnuantes. (Voir Tite-Live et le Code pnal.)

[GU] LA DMOCRATIE.--Les savants que l'on entretient  l'Institut pour
nous dire le temps qu'il a fait la veille,--et qui se mlent un peu trop
des choses terrestres o ils mettent leur petite part de confusion, nous
apprennent de temps en temps au matin que:

    Nous l'avons en dormant, madame, chapp belle.

Une comte a pass prs de la terre, nous avons failli nous rveiller
tout rtis.

Je vous dirai, moi, qu'une forme de gouvernement a pass sur nos
ttes,--et que ce gouvernement a mme publi une charte; ce
gouvernement s'appelle la _dmocratie_,--moi je prendrais la libert de
l'appeler le _gouvernement sauvage_.

[GU] CHARTE ET PRODROMES DU GOUVERNEMENT SAUVAGE. _Charte_.--O est
donc la souverainet du peuple? O est la dmocratie?

Se demande le gouvernement sauvage;--je vais vous le dire, 
gouvernement sauvage!

C'est, je pense, un gouvernement passablement dmocratique que celui o
M. de Cormenin commente le livre de blanchisseuse du roi et publie des
brochures o il dclare que le roi use trop de bottes.

O le prince royal _n'oserait pas_ se dispenser d'assister  un bal
auquel l'inviterait M. Dupin.

O madame Barthe tend les langes de ses enfants sur les balcons de la
place Vendme.

O M. Coulman, ancien dput alsacien, refuse de s'habiller proprement
pour aller chez le roi--et demande si on le prend pour _un marquis_.

O M. Dupin dit au prince royal  l'occasion de son mariage:

La princesse que votre coeur a choisie sera bien reue parmi
nous,--nos moeurs, fort loignes de la morgue des anciennes cours,
lui seront bientt familires.

[GU] PARENTHSE.--Pauvre princesse,--l'avocat Dupin avait bien
raison,--vous n'avez pas trouv cette cour de France, autrefois asile
des plaisirs, du luxe, des ftes, de la beaut, des amours,--cette cour
de France si noble, si chevaleresque, si heureuse, si envie, que
rvaient les princesses des autres pays comme un paradis sur la terre,
pour laquelle elles croyaient n'avoir jamais assez de beaut, d'esprit
et de grce. Autrefois il y avait quelque chose de plus qu'tre
reine,--c'tait tre reine de France. Les _belles_ de tous les pays, de
toutes les cours, venaient subir  la cour de France une preuve qui
dcidait si elles taient vraiment belles; les seigneurs les plus
beaux, les plus riches, les plus lgants, venaient apprendre 
Versailles s'ils taient rellement beaux, riches et lgants,--de la
cour de France partaient des arrts sans appel, c'tait l que rgnait
la mode.

Aujourd'hui, comme dit M. Dupin,--la cour est bien loigne de cette
_morgue_.

Aujourd'hui on y voit des gardes nationaux avec des boutons
d'tain,--les dputs y vont en bottes, en cravate cossaise et en gants
verts;--l'avocat Dupin,--sans gants, avec ses bas plisss comme un
jabot, y parle haut et y est cout.

[GU]Ah! ce n'est pas l de la dmocratie,--messieurs du gouvernement
sauvage.

Dans la socit actuelle, quelques-uns ont,  l'exclusion des autres,
le monopole de l'ducation, le monopole des capitaux, ajoute le
gouvernement sauvage.--Le monopole des capitaux,--ouf! voil le gros mot
lch.

Mais, messieurs, l'argent est le fruit du travail, ceux qui ont ce que
vous appelez le _monopole_ des capitaux ont aussi le _monopole_ de la
fatigue, des veilles, des soucis, ils ont le _monopole_ de l'ordre, de
l'conomie.

Tout le monde a le droit de _vivre de ses rentes_, il ne s'agit que de
gagner les rentes ou d'avoir un pre qui les ait gagnes.--Que
voulez-vous, messieurs les sauvages, serait-ce par hasard _vivre des
rentes des autres_?

Je dirai du monopole de l'ducation ce que je dis du monopole de
l'argent:--Pour savoir, il faut apprendre,--et, si vous voulez que le
peuple soit instruit--il ne faudrait pas lui faire employer le temps
qu'il peut consacrer  la lecture  se meubler la tte de billeveses
ridicules et dangereuses de certains publicistes sauvages.--Que
voulez-vous, messieurs? savoir sans apprendre?--personne, je pense, n'a
ce monopole-l.

On dit que nous avons la libert religieuse; mais on s'oppose 
l'exercice de certains cultes et  l'expression des doctrines qui
dpassent les religions privilgies.

Qui diable voulez-vous donc adorer?--quels ftiches avez-vous en
rserve?

Vous avez  ct du trne une princesse protestante.

Vous avez parmi les dputs au moins un juif.

L'abb Chtel se fait sacrer vque par un picier de la rue de la
Verrerie,--et prche un culte de son invention, tantt dans une curie,
tantt dans le local du Colyse d'hiver.

Des femmes du monde chantent l'opra dans l'glise-Musard de
Notre-Dame-de-Lorette.

Un pdicure a profess publiquement le Johannisme.

Il y a des Templiers qui se rassemblent deux fois par semaine.

Les lves de Fourier ont leur culte public.

Comme les Saint-Simoniens ont eu le leur.

Et vous, messieurs les sauvages,--vous vous tes rassembls pour
discuter et mettre aux voix la reconnaissance de l'tre Suprme,--qui
n'a pass qu' une voix de majorit.

Ce pauvre tre-Suprme l'a chapp belle. Heureusement que M. Thor, qui
a une si belle barbe, lui a prt main-forte.--On se devait bien cela
entre barbes.

Personne ne vous a gn pour cela, messieurs.--Il est difficile
cependant de _dpasser_ de plus loin les religions privilgies que de
prononcer la dchance de Dieu, et personne ne vous en aurait
empch.--Qu'avez-vous donc de _plus avanc_ que l'on ne vous permet pas
encore de faire?--Quel Dieu voulez-vous donc adorer?--Est-ce un
crocodile, un boeuf, ou un scarabe, ou un lzard?--Est-ce Vitznou, ou
Irminsul, ou Jupiter? Est-ce le feu? Est-ce l'un de vous?

Mon Dieu, messieurs, adorez-vous les uns les autres,--personne ne vous
en empchera.

[GU] Du reste, supprimer la religion--c'est supprimer les frais du
culte, c'est supprimer le sacrilge.

Comme supprimer la proprit c'est supprimer le vol,--c'est supprimer la
justice, les tribunaux, les juges,--la police,--la
gendarmerie.--Pourquoi ne pas avoir formul votre Charte en trois mots:

Il n'y a plus rien.

C'tait d'autant plus facile qu'il ne reste dj pas grand'chose.

[GU] Le journal la _Dmocratie_ devait paratre le 15 fvrier, et n'a
pas paru.--C'est dommage,--on m'avait confi une partie du premier
numro, et cela promettait d'tre curieux.

[GU] POLITIQUE.--Les cochers de fiacre ne marchent pas  moins d'un
louis l'heure.

--Tout le monde se dcerne des dcorations.--On en voit de roses, de
jaune-paille, de lilas, de bleu-lapis, de cuisse de nymphe.

--Quelques messieurs ont labour la grande alle du jardin des
Tuileries, et y ont sem des pommes de terre.

[GU] TRIBUNAUX. Quelques juges se sont rendus au palais;--mais les
gendarmes taient alls boire avec les prisonniers.--Il n'y a plus de
lois, il n'y a plus de crimes, il n'y a plus de prisons.

[GU] NOUVELLES DIVERSES.--Il n'y a plus de timbre, il n'y a plus de
poste.--Le journal la _Dmocratie_ prie ses abonns des dpartements de
vouloir bien faire prendre, chaque matin, leur exemplaire rue de
Grammont, 7.

--Chacun peut frapper une monnaie  sa propre effigie.

M. *** et madame *** se sont empars de deux tlgraphes au moyen
desquels ils font leur correspondance particulire.

--Vu l'approche du froid, nous avertissons nos abonns qu'il y a de fort
beaux arbres dans le jardin des Tuileries; on peut les avoir au prix de
la corde et ne pas les payer.

[GU] CULTE--L'abb Auzou a proclam la dchance de Dieu.

L'abb Hugo a proclam la dchance de l'abb Auzou.

[GU] BOURSE.--Toute dissimulation a t mise de ct dans les oprations
de la Bourse. Ou a franchement vol des portefeuilles, des bourses et
des montres. Au moment de la fermeture, les montres taient fort
recherches; les mouchoirs, au contraire, prouvaient de la baisse; les
portefeuilles se tenaient fermes.

[GU] Si j'avais mille cus de trop, je les offrirais  celui qui
dterminerait les raisons qui font que dans toutes les meutes--il y a
majorit de tailleurs. Je ne comprends pas bien l'intrt qu'ont les
tailleurs  ce que le pays devienne sans-culotte.

[GU] Il y a quelques jours, le prince russe T**, accompagn d'un
domestique, traversait la Halle dans un cabriolet qu'il conduisait
lui-mme. Le prince T**,--je dois le dire  ceux qui ne le
connaissent pas,--porte la tte plus qu'incline sur l'paule.--Son
cabriolet toucha l'ventaire d'osier d'une femme qui vendait de la
salade;--elle fit des cris de paon,--et se plaignit qu'on crast le
pauvre monde.--Le prince descendit, lui mit un louis dans la main,--et
lui dit: Ma bonne femme, si par hasard vous tiez malade,--voici mon
nom et mon adresse: je vous enverrais mon mdecin. Cela dit,--il
remonta dans son cabriolet. Oh! lui cria la marchande de salade qui
n'avait mme pas eu peur, ton mdecin, mon fils, si c'est lui qui t'a
remis le cou, j'en veux pas.

[GU] On fait cette anne des bonbons trs-ridicules: ce sont tous les
gens clbres en sucre plein de liqueur.--J'ai envoy hier  quelqu'un
madame Sand au punch, M. Hugo au marasquin,--M. de Lamartine au rhum,
mademoiselle Rachel au kirchenwaser,--M. de Chateaubriand 
l'anisette,--M. Thiers au genivre, etc., etc.

Comme joujoux, on donne beaucoup aux enfants:--des Dupin en bois qui
remuent les jambes et les bras au moyen d'un fil.

[GU] On faisait compliment  la jolie duchesse *** de l naissance
prochaine et apparente d'un hritier d'une si illustre maison que la
sienne. N'en dites rien  mon mari, rpondit-elle, c'est une surprise
que je lui prpare.

M*** a tellement l'horreur de faire des cadeaux, que chaque anne il
attend au dernier moment pour donner ses trennes, esprant toujours que
quelques morts subites pourront en diminuer le nombre; cela s'tend mme
jusqu' ses petits-enfants, qu'il aime beaucoup; mais c'est si fragile
un enfant!

Depuis que la pice de madame de Girardin a montr les journalistes ne
puisant leur verve que dans le vin,--M. Janin--n'a pas manqu un seul
matin, aprs son djeuner, qui se compose d'une tasse de chocolat et
d'un verre d'eau, de dire  son domestique: Franois, enlevez les
restes de cette orgie.

[GU] M*** a imagin un singulier moyen d'conomiser le fiacre qui
doit le reconduire chez lui aprs un bal ou une soire.--Il avise un de
ses amis auquel il dit tout haut en plein salon: A*** je te
reconduirai.--L'assistance le regarde et se dit: Tiens, M*** a des
chevaux. Au moment du dpart, notre homme, descendant avec son ami, met
le nez  la porte cochre et prend le premier fiacre qui se rencontre;
quand le cocher demande o il faut conduire ces messieurs,--M***
rpond: Dis donc, A***, tu vas me jeter chez moi.

[GU] Une _demoiselle_, clbre par le luxe et la somptuosit de son
ameublement, a quelquefois  subir les importunits de quelques femmes
du monde dont la curiosit triomphe de toutes les convenances. Il y a
quelque temps, madame ***, aprs avoir examin tout dans ses moindres
dtails, s'cria:

Mais c'est un conte de fes!--Non, madame, reprit mademoiselle R***,
c'est un compte des Mille et une Nuits.

[GU] Le projet que nous avons dnonc d'enterrer tous les pairs et la
pairie a eu un commencement d'excution qui n'a chapp  personne. Les
pairs sont furieux du nouvel arrangement de leur Chambre qui les
renferme dans des pltres  peine secs o ils s'enrhument. Il n'est pas
sans exemple que quelqu'un des honorables pairs se soit endormi pendant
la sance, et l'on sait toute la gravit du danger que l'on court 
dormir dans des pltres frais.

Je me rappelle,  ce propos, deux exemples de sommeil lgislatif.

A un conseil de ministres, un homme _vertueux_, qui tait aux affaires
dans le commencement du gouvernement de juillet, s'tait endormi
profondment pendant un discours du roi.--Lorsque le roi eut dvelopp
son ide, il se retourna vers l'homme vertueux, et, sans s'apercevoir de
son sommeil, lui demanda: M*** est-il de cet avis?--Oui, citoyen,
rpondit l'homme d'tat, rveill en sursaut.--Un avocat, qui tait
ministre peu de temps aprs la rvolution de juillet,--s'endormit  un
conseil du roi qui s'tait prolong assez tard;--le duc d'Orlans,
averti par sa respiration bruyante, le poussa doucement du coude.--Le
dormeur impatient, sans ouvrir les yeux, rpondit: Laisse-moi donc,
Sophie, laisse-moi dormir,--je suis fatigu.

[GU] A un dner chez M. d'Argout, M. A. Dumas parut avec une broche de
croix varies.--Me Chaix d'Est-Ange, remarquant qu'il avait, en
outre, au cou un cordon attach comme les croix de commandeur, lui dit:
Mon cher Dumas, ce cordon est d'une vilaine couleur, on dirait que
c'est votre gilet de laine qui passe.

--Mais, non, mon cher Chaix, reprit M. Dumas, il est du vert des raisins
de la fable.

[GU] On lit dans un journal: On a trouv dans la rivire le corps d'un
soldat coup en morceaux et cousu dans un sac, _ce qui exclut toute ide
de suicide_.

[GU] Une des choses, sans contredit, sur lesquelles il se soit dit le
plus de sottises ce mois-ci est l'affaire d'Afrique.

Il est arriv en Afrique--prcisment ce qui devait arriver, et si
quelque chose peut tonner les gens de bon sens, c'est que cela ne soit
pas arriv beaucoup plus tt et d'une manire infiniment plus
dsastreuse.

C'est, du reste, ce qui arriverait en ce moment partout o la France
aurait une guerre  soutenir.

Les avocats, qui ne doutent de rien et ne se doutent de rien, sont
chargs de faire la guerre, c'est--dire de dcider combien on enverra
d'hommes sur un point, combien on donnera d'argent.

Me Janvier, qui n'est pas mme garde national, en sa qualit de
dput, et que sa taille (une colonne trois quarts du _Journal des
Dbats_) exempterait de tout service militaire,--a, une fois, parl
pendant une heure  la Chambre sur l'expdition de Constantine.

Me Dupin a exig que M. Clausel vnt d'Alger  Paris pour lui donner
personnellement des explications;--l, il a blm les oprations du
marchal, lui a cit des vers latins, et l'a appel Calpurnius.

On doit se rappeler que M. Clausel prit fort mal la chose et exigea de
l'avocat Dupin les plus humbles excuses.

L'avocat Dupin profita de la premire circonstance pour faire un grand
rquisitoire contre le duel.--Tous les avocats du monde soutinrent Me
Dupin.--Il est, en effet, agrable pour ces messieurs de ne pas tre
obligs de demander raison des soufflets qu'ils peuvent recevoir.

Disons, en passant, que, si les Franais ont eu la rputation pendant si
longtemps d'tre le peuple le plus poli de la terre,--c'est parce qu'ils
portaient l'pe--et la tiraient facilement du fourreau.

[GU] Les hommes du mtier demandent, pour Alger, soixante mille hommes
et soixante millions.--Les avocats parlent, discutent, chicanent, et
arrivent  donner le tiers des hommes et de l'argent demands,--et
chaque anne, pour que l'on ne puisse pas diminuer encore cette trop
faible allocation,--on est oblig de faire une expdition inutile, ou de
donner  l'occupation une extension dangereuse--qui rendrait
insuffisants mme le nombre d'hommes et la somme d'argent demands.

Puis on s'tonne quand les soldats meurent de fatigue et de maladie,
sans secours.

On s'tonne quand les soldats franais sont battus.

Aujourd'hui--le roi l'a dit avec raison dans son discours,--l'arme
franaise ne sortira plus d'Afrique,--l'honneur national est engag.
Mais, avant l'vnement qui a amen le rsultat, il n'y avait que deux
choses  faire pour l'Afrique:

Ou l'abandonner, ou la conserver.

Les dputs qui taient pour l'abandon n'ont jamais os le dire
franchement et honntement  la Chambre.--Ils ont, par de honteuses
chicanes, rendu la conservation, dont ils ne voulaient pas, dsastreuse
et impossible.

Ceux qui voulaient la conservation--n'ont pas su ou n'ont pas pu exiger
les moyens ncessaires.

Le rsultat de toutes les discussions a toujours t--qu'on a _gard_ et
qu'on n'a pas _conserv_.

On veut de l'conomie et de la gloire.--La gloire est un luxe,
messieurs,--c'est un luxe que la France peut se donner,--mais c'est un
luxe.--La France est riche, grande, forte, brave.--Elle peut bien se
passer une fantaisie de soixante mille hommes et de soixante millions.

On n'a pas de la gloire au rabais, messieurs;--vous ne ferez pas pour la
gloire ce qu'on a fait de ce temps-ci pour toutes les autres choses;
l'or au rabais s'appelle chrysocale;--l'argenterie au rabais est du
_mtal d'Alger_. La gloire est chre, messieurs; demandez aux poques
glorieuses de notre histoire:--elle tait fort chre sous Louis
XIV,--fort chre sous l'Empire, et si la Rvolution a sembl l'avoir
pour rien,--c'est qu'elle la prenait  crdit, et l'Empire a pay pour
la Rvolution et pour lui.

Si vous ne voulez pas y mettre le prix, messieurs, il faut vous en
passer,--il faut rduire la France  la vie bourgeoise et au
pot-au-feu,--cela n'est pas cher--et cela n'est pas beau non plus,--cela
vous conviendrait  ravir;--mais la France ne voudra peut-tre pas
toujours que vous lui fassiez sa part, messieurs.

Puis, quand un gnral est l-bas avec des forces insuffisantes, les
ministres, qui craignent d'tre inquits sur la _question
d'Alger_,--lui envoient une foule d'exigences et de tracassries de la
part des dputs.

Il faut faire ceci pour M. Arago,--ne pas faire cela pour M. Mauguin.

Il faut aller par l, revenir par ici.

[GU] Tenez, voici qu'on vient enfin d'envoyer  la Chambre--M. Gustave
de Beaumont,--alli  la famille de la Fayette et philanthrope de
l'cole amricaine.--Revoir le numro des _Gupes_ de dcembre.

M. de Beaumont est philanthrope,--il voudra moraliser les Arabes;--et
comme M. de Beaumont est du parti dmocratique, comme, d'autre part, le
pouvoir fait tout ce que veulent ses ennemis, on s'occupera de moraliser
les Arabes;--on ne voudra plus qu'ils renferment leurs femmes--et, sous
prtexte du bienfait de l'ducation, on prendra les petits Arabes et on
leur fera faire des thmes.

Nous ferons deux remarques sur l'lection de M. Gustave de Beaumont.--La
premire est que le systme cellulaire a caus, cette anne, 
Philadelphie, o il est en vogue, dix-sept morts et quatorze cas
d'alination de plus que le rgime ordinaire sur une moyenne donne.--La
seconde est que le parti dmocratique devient friand et libertin, il lui
faut des hommes titrs,--il lui faut aujourd'hui des vicomtes et des
marquis.

[GU] Le gnral Vale s'accommode mdiocrement des tracassries
ministrielles.--Voici une lettre officielle de lui au gnral
Schneider, dont on a beaucoup parl ces jours-ci:

Mon cher gnral, si vous voulez que je continue  gouverner l'Algrie,
ne m'envoyez plus d'ordre du ministre, attendu que je les f... au feu
sans les lire.--Tout  vous.

Et ceci n'tait pas une menace vaine,--le marchal, dernirement, avait
dfendu qu'on laisst entrer personne chez lui.--Le colonel A... fora
la consigne.

--Colonel, ne vous a-t-on pas dit que je n'y tais pas?

--Gnral, on me l'a dit, mais il s'agit de signer des dpches pour la
France, et le btiment attend.

--Cela m'est gal, je n'y suis pas.

--Mais gnral, c'est trs-urgent, il n'y a qu' signer.

--Donnez.

Le marchal prend les dpches et les--_jette_ au feu, le colonel se
prcipite sur les pincettes, veut les retirer,--mais le marchal le
retient par les basques de son habit et l'loigne de la chemine jusqu'
ce que la flamme ait tout consum.

[GU] Il serait bon, je crois aussi, de faire en politique et en affaires
srieuses le moins de vaudevilles possible.

En France, on parat tonn et abattu quand l'arme franaise prouve le
plus lger dsavantage,--et on traite d'assassins et de tratres
l'ennemi qui nous tue quelques hommes.

J'ai trouv d'aussi mauvais got, dans le discours du roi, le reproche
de perfidie qu'il fait aux Arabes.

On ne doit pas penser  imposer aux Africains,--si clbres par leur
mauvaise foi,--_fides punica_,--les conventions chevaleresques qui sont
de droit commun en Europe.--Tous les moyens doivent leur sembler bons
contre les Franais qui sont venus porter la guerre chez eux et
s'emparer d'une partie de leur pays; il ne faut pas faire comme M.
Jourdain, quand sa servante lui donne des coups de fleuret contre les
rgles.

Quand nos soldats meurent, ils meurent sans regrets, ils savent que leur
vie est leur enjeu, qu'en perdant cet enjeu ils gagnent encore la partie
de gloire et d'immortalit qu'ils ont joue.

[GU] Les acadmiciens ont ajourn  trois mois l'lection sur laquelle
ils n'ont pu tomber d'accord.--Chacun des concurrents est invit, d'ici
l,  faire un chef-d'oeuvre.

Les voix obtenues par M. Bonjour peuvent se diviser en deux
classes:--Les unes signifiant pas Berryer, les autres voulant dire
pas Hugo. M. Bonjour n'est qu'une ngation.

[GU] M. Thiers a fort soutenu M. Berryer.--M. Thiers est trop goste,
ses amis le savent bien, pour conspirer _pour_ quelqu'un; mais, en
appuyant M. Berryer, il se fait une planche pour aller un peu aux
lgitimistes.--Il est de mme pour un autre parti;--ne pouvant louer
ouvertement les opinions politiques de MM. Berryer et Michel (de
Bourges), il proclame ces deux avocats, qui n'crivent pas, les deux
plus grands crivains du sicle.

[GU] L'lection de M. Berryer, n'ayant pas t _enleve_, est manque
pour longtemps.--On s'attendait  voir M. Berryer crire qu'il
renonait,--mais M. Berryer n'crit pas. Il improvisera sa renonciation
au domicile de ses amis.--On a prt divers mots  MM. de Chateaubriand,
Scribe, etc.--En voici un que je cite parce qu'il vient  l'appui de ce
que je disais tout  l'heure: Que le gouvernement fait tout ce que
veulent ses ennemis.--Quelqu'un a dit: Mais que veut donc obtenir M.
Casimir Delavigne, qu'il se met contre le roi  l'Acadmie?

M. Dupin a dit  M. Berryer: Ma voix ne vaut pas la vtre, mais elle
vous appartient.

Il a dit  M. Hugo: A quoi peut servir une voix, si ce n'est  vous
proclamer un gnie.

Il a vot pour M. Bonjour.

[GU] Comme on demandait  M. Royer-Collard son appui pour la nomination
de M. Berryer, et qu'on lui disait: Le duc de Bordeaux vous crira
lui-mme  ce sujet, il a rpondu: Si monseigneur le duc de Bordeaux me
faisait l'honneur de m'crire, je dnoncerais sa lettre au procureur du
roi.

[GU] A propos de la littrature du chteau, nous avons parl de MM.
Delatour et Cuvillier-Fleury;--nous avons maintenant  dvoiler les
chagrins de MM. Bois-Milon et Trognon.

Les rles sont aujourd'hui fort changs: les jeunes lves sont devenus
les matres et se font obir;--ils obligent,  leur tour, leurs
prcepteurs  apprendre les choses inusites. M. Bois-Milon est le plus
heureux, c'est un homme insignifiant, et on ne s'occupe pas de
lui;--cependant le duc d'Orlans s'est fait rcemment suivre par lui en
Afrique.--M. Bois-Milon a d'abord eu quelques chagrins d'quitation;
puis on assure qu'il n'y avait rien de plus curieux que son quipement:
il se chargeait de tant d'armes, qu'il lui aurait t impossible de se
servir d'aucune.--La dyssenterie, maladie peu pique, fit de lui un
bagage incommode que le prince laissa  Alger.

M. Trognon est le prcepteur du duc de Joinville.--C'est un brave homme
qui adore son lve. Le duc de Joinville est un jeune homme brave,
imptueux, impatient, ce qui l'a fait quelquefois passer par de rudes
preuves.--Avant de s'embarquer, il rassemblait ses petits frres les
ducs d'Aumale et de Montpensier, les emmenait dans les combles des
Tuileries, et l leur apprenait  chanter la _Marseillaise_ et le _Chant
du dpart_, en faisant tonuer de petits canons de cuivre. On raconte que
l'ambassadeur de Russie entendit un jour par hasard ce concert et en fut
assez scandalis.

D'autres fois, il forait ce pauvre M. Trognon de faire des armes avec
lui, ou il l'obligeait  s'habiller en Turc.

Plus rcemment, se trouvant sur son btiment,  l'le de Wight, il eut
la fantaisie de donner un bal  bord.--M. Trognon s'y opposa. Le duc de
Joinville attendit le moment o il se trouvait de quart, et, usant de
son autorit de commandant,--il fit dposer  terre M. Trognon, qui ne
revint au vaisseau qu'aprs le bal..

       *       *       *       *       *

Jsuites;--hlas! on me parat avoir fait comme l'tudiant, qui, harcel
par un lutin, finit par le couper en deux d'un coup de sabre.--Chaque
moiti devint un dmon entier.--Sous la robe noire de Basile, dchire
en deux, se cachent aujourd'hui les avocats et les professeurs.

M. Lerminier est un jeune professeur--qui a longtemps profess les
principes dmocratiques.--Soit que le pouvoir ait senti le besoin
d'avoir M. Lerminier  lui, soit que M. Lerminier, amorc par les succs
des professeurs Guizot, Villemain, Cousin, Rossi, etc., ait senti le
besoin d'tre eu par le pouvoir,--toujours est-il que le pouvoir a agi
en cela avec sa maladresse accoutume.--M. Lerminier est aujourd'hui
perdu.--Voici deux fois qu'il essaye inutilement de recommencer son
cours, et deux fois que des cris, des hourras, des avalanches de pommes,
obligent de le suspendre.

M. Lerminier se console peut-tre en pensant que M. Rossi n'a pas non
plus manqu de pommes dans ses commencements.

Mais M. Lerminier ne pense pas qu'il y a une chose que la jeunesse,
noble, grande et exalte qu'elle est, ne pardonne jamais:--c'est
l'apostasie.

[GU] On emprunte  la _Gazette d'Ausgbourg_,--journal remarquable qu'on
ne connat pas assez en France, un article contenant le dtail de la
rception peu polie que Sa Grandeur M. Teste avait faite  un prince
dchu. Mais le _Courrier franais_ et les autres--ont supprim la phrase
qui termine cet article. La voici; Il y a bien des rflexions  faire
sur tout ce qu'il y a d'arrogance et de mauvais got dans la conduite de
cet avocat parvenu.

Pourquoi cette suppression? C'est que, dans un coin de chaque journal,
il y a toujours un petit avocat arrogant et de mauvais got, qui espre
parvenir.

[GU] Eh! mon Dieu! d'o venez-vous, ma pauvre gupe; vos petites ailes
sont tremblotantes et fatigues,--votre petit corps est tout haletant:
tes-vous entre chez quelque confiseur et vous a-t-on battue? avez-vous
mang trop de sucre? avez-vous couru tout Paris sans trouver ceux que
j'avais dsigns  votre aiguillon? Couchez-vous dans ce beau lit de
pourpre que vous offre ce camlia,--ma pauvre petite gupe,--et
reposez-vous.

Ce n'est rien de tout cela;--en passant sur le boulevard des Italiens,
elle a t asphyxie par la vapeur du dtestable tabac qu'y fument les
lgants, les dandys et les lions.--Ma foi, chre petite gupe, vous m'y
faites penser et nous allons traiter cette question  fond.

On annonce qu' l'ouverture de la session, le gouvernement va proposer
le renouvellement du bail de la ferme des tabacs pour un temps
illimit.--

Hlas! qui va dfendre  la Chambre les intrts des fumeurs?--La
gnration qui y est ne fume pas, elle prise;--nous serons bien heureux
si elle n'est qu'indiffrente et si elle ne nous condamne pas, par un de
ces votes saugrenus dont elle est quelquefois capable,-- vingt ans de
tabac forc,--du tabac que nous vend la rgie. Depuis quinze ans que
l'usage du tabac  fumer s'est prodigieusement rpandu en France, on ne
s'est pas occup de se prparer des rcoltes plus abondantes, surtout
dans les qualits suprieures;--de sorte que la rgie ne peut subvenir
aux besoins des consommateurs.--Outre qu'elle vend le tabac
excessivement cher, et qu'elle diminue les quantits  mesure qu'elle
augmente le prix, il n'est pas de drogue honteuse qu'elle ne vende tous
les jours sous le nom de cigares;--on fume du foin, on fume des feuilles
de betteraves, on fume du papier gris:--il n'y a qu'une chose qu'on ne
fume pas,--c'est le tabac.

La rgie des tabacs, telle qu'elle est constitue, est un vol
odieux.--Il est impossible  Paris, quelque prix qu'on en offre, d'avoir
du tabac passable.--Cela est tellement vrai, que j'ai la douleur de
dnoncer plusieurs princes du sang royal comme n'ayant pu s'y soumettre
et se servant habituellement de tabac de contrebande.

Le duc d'Orlans et le duc de Nemours ne fument presque plus;--mais,
quand ils fumaient, ils faisaient prendre leurs cigares chez un marchand
de vins qui, je crois, a t poursuivi depuis pour la contrebande du
tabac;--je pourrais dire son nom,--attendu que je faisais absolument
comme les princes, mais je ne veux pas l'exposer  de nouvelles
tracassries. Pour le duc de Joinville, qui fumait et fume beaucoup, il
a soin de faire ses provisions en voyage.

[GU] Voici mon troisime volume termin; toutes mes gupes sont-elles
rentres? O sont Padcke--et--Grimalkain? Les voici--fermons la porte.




Fvrier 1840.

     Le discours de la _couronne_.--L'adresse.--M. de Chasseloup.--M. de
     Rmusat.--Vieux habits, vieux galons.--M. Mauguin.--M. Hbert.--M.
     de Belleyme.--M. Sauzet.--M. Fulchiron boude.--Jeux innocents.--M.
     Thiers.--M. Barrot.--M. Berryer.--La _politique personnelle_.--M.
     Soult.--M. Passy.--Horreur de M. Passy pour les gants.--M.
     d'Argout.--M. Pelet de la Lozre.--M. de Mosbourg.--M.
     Boissy-d'Anglas.--Je ne sais pas pourquoi on contrarie le
     peuple.--M. de *** et le duc de Bordeaux.--La rforme
     lectorale.--Situation embarrassante de M. Laffitte.--M. Arago.--M.
     Dupont de l'Eure.--La coucaratcha.--Les femmes
     venges.--Ressemellera-t-on les bottes de l'adjudant de la garde
     nationale d'Argentan.--La Socit des gens de lettres.--M.
     Mauguin.--Rforme lectorale.--M. Calmon.--M. Charamaule.--M.
     Charpentier.--M. Coloms.--M. Couturier.--M. Laubat.--M.
     Demeufve.--M. Havin.--M. Legrand.--M. Mallye.--M. Marchal.--M.
     Mathieu.--M. Moulin.--M. Heurtault.--Prudence dudit.--Quatre
     Franais.--Le conseil municipal, relativement aux cotrets.--Deux
     gouvernements repris de justice.--M. Blanqui.--M. Dupont.--Un vieux
     mauvais sujet.--Un prfet de Cocagne.--M. Teste.--Les rues.--Les
     poids et mesures.--Protestation.--L'auteur se dnonce lui-mme  la
     rigueur des lois.--Les gupes rvoltes.--L'auteur veut raconter
     une fable.--M. Walewski.--M. Janin.--M. A. Karr.--M. N.
     R***.--Un bon conseil.--Un bal bizarre.--Madame de D***.--Les
     honorables.--M. Coraly le dput.--M. Coraly le danseur.--Histoire
     de madame *** et d'une illustre pe.--M. Ptiniau.--M.
     Arago.--M. Ampre.--Les mathmatiques au trot.--M. Ardouin.--M.
     Roy.--Concerts chez le duc d'Orlans.--M. Halvy.--M. Victor
     Hugo.--M. Schnetz.--M. Auber.--M. Ch. Nodier et madame de
     Svign.--Madame la duchesse d'Orlans.--Madame Adlade.--Le
     faubourg Saint-Germain et les quteuses.--Madame Paturle et madame
     Thiers.--Mademoiselle Garcia et ses fioritures, Grtry et
     Martin.--Indigence de S.M. Louis-Philippe.--29 janvier.--Ce que les
     amis du peuple lui ont donn.--Les pauvres et les boulangers.--Bon
     voyage.


[GU] CHOSES DITES SRIEUSES,--Les Chambres ont commenc ce qu'on appelle
leurs travaux.

Aprs le discours _du trne_, les hommes graves et les journaux ont,
comme de coutume, pass quinze jours  plucher les phrases et  cosser
les mots qui le composent, pour y trouver une foule de sens
mystrieux.--Puis on s'est occup  faire le logogriphe de la Chambre en
rponse  la charade de la couronne.

On a vu reparatre alors toute la friperie phrasologique des annes
prcdentes,--le _vaisseau de l'tat_, l'_horizon politique_,--le
_timon de l'tat_,--les _athltes infatigables_,--les _hydres aux ttes
sans cesse renaissantes_, les _gides_, etc., etc., que l'on a ensuite
remise aux clous, o on l'avait prise et o on la reprendra l'anne
prochaine.

L'adresse et la discussion qui l'a prcde ont t une oeuvre de
banalit et de mdiocrit. Les assaillants, comme les dfenseurs,
l'opposition, comme le gouvernement, tout le monde a contribu de son
mieux  en faire quelque chose de parfaitement vide.

Personne n'a eu le courage de son opinion. M. de Rmusat a recul devant
le sens primitivement sournois et agressif de l'adresse dont la
rdaction lui avait t confie,--et a cru devoir l'expliquer.--M. de
Chasseloup a recul devant son amendement.

[GU] M. Mauguin tait  la tribune et prononait un long discours,
lorsqu'il en vint  cette phrase: Et c'est une chose de quelque
importance que le sige d'Hrat.

La Chambre entendit le sige _des rats_, et il y eut un clat de rire
universel.

M. FULCHIRON. Le sige des _rats_ a excit les _souris_ de la Chambre.

M. HBERT. Qu'en pense le _shah_?

M. DE BELLEYME. Le shah les surveille; il a l'oeil _perant_.

M. Mauguin continuait  parler; M. Fulchiron quitta sa place et se
dirigea vers le fauteuil du prsident,--en lui faisant un signe
d'intelligence pour lui faire comprendre qu'il avait  lui dire des
calembourgs dont on sait que M. _Sauzet_ est grand amateur.

M. Sauzet rpondit par un geste d'autorit qui voulait dire: Attendez
un peu, quand M. Mauguin aura fini.

Comme l'avait prvu l'avocat Sauzet, le discours de l'avocat Mauguin
finit par finir,--et le prsident fit alors  M. Fulchiron un nouveau
signe qui voulait dire: Ah! il y a des calembourgs, eh bien! venez
maintenant.

Mais M. Fulchiron tait bless;--il tourna la tte d'un air boudeur et
ne voulut voir aucun des signes que M. Sauzet s'vertua  lui adresser
pendant tout le reste de la sance.

[GU] MM. les dputs se font passer de petits papiers sur lesquels on
lit:

Quel est le sentiment qui maigrit le plus les hommes?

Quels sont les trois dpartements qui ne mettent pas de beurre dans leur
cuisine?

Ces questions circulent,--et chacun essaye de les rsoudre.--L'OEdipe
le plus fort crit sa rponse, et les papiers recommencent  circuler.

Deux de ces papiers que nous avons eus dans les mains contiennent, outre
ces questions, les rponses que voici:

Sur la premire question:--l'admiration (la demi-ration).

Sur la seconde:--Aisne, Aube, Eure (haine au beurre).

_N. B._ Il n'y a pas dans ce prcis des travaux parlementaires la
moindre plaisanterie. Tout est vrai.

[GU] Un vnement parlementaire a t le discours de M. Thiers sur la
question d'Orient: ce discours, trs-attendu, trs-annonc, trs-mdit,
n'a pas produit l'effet qu'on en esprait.

Ce n'tait qu'une triple ptition qui n'a t apostille par personne;
d'abord ptition au roi pour demander un ministre; en effet, on n'y
remarquait aucune phrase contre la _politique personnelle_; loin de l,
elle tait traite avec une remarquable mansutude, le systme de la
paix y tait fort exalt,--il y avait loin de ce discours  celui o M.
Thiers a dit: _Louis-Philippe tait dans son droit, et j'tais dans le
mien._

Ptition  la Chambre pour demander une majorit et un appui; tout le
monde avait sa caresse et sa part de paroles mielleuses; il y avait tour
 tour une phrase pour M. Berryer, une phrase pour M. Barrot, une phrase
pour les deux cent vingt et un.

Enfin, troisime ptition  l'Europe et particulirement  l'Angleterre
pour obtenir l'autorit d'un grand diplomate, des visites  la place
Saint-Georges et la rputation d'un homme avec lequel on peut traiter.

Mais M. Thiers a pu s'assurer que, lorsqu'on veut ainsi contenter tout
le monde, on ne contente... que sa famille et ses stnographes.

En effet, voici ce qu'il est advenu des trois ptitions.

Nous croyons savoir qu'un grand ami de M. Thiers s'est fait voir au
chteau et au ministre des affaires trangres, o il a cherch 
persuader  M. Soult de retourner au ministre de la guerre et de donner
sa place  M. Thiers.

Mais, au chteau comme chez le marchal, on a rpondu avec une froide
bienveillance que le discours tait bien modr, bien inattendu, bien
tide, mais que, pour entrer au ministre, il tait trop tard.

A la Chambre, on a trouv le discours trs-sage, trs-convenable, et
chacun a t fort content de son lot, mais trs-mcontent du lot de son
voisin.

En Angleterre, _pas un_ journal ni whig ni tory ne l'a comment, ne l'a
cit, n'en a parl, ne l'a lu,--il a t considr comme non avenu. 'a
t un fiasco complet.

Au point de vue de la diplomatie, le discours n'apprenait rien sur la
question, et tout ce qui a rapport au pacha d'gypte prsentait de
telles lacunes, que tout le monde a t d'accord sur ce point, que ce
n'est pas ainsi, en n'en montrant qu'un ct, qu'on peut avoir la
prtention de traiter srieusement les affaires.

[GU] Un clbre orateur n'a pas parl sur l'adresse.--Son silence a
tonn bien des gens. En voici l'explication: cet orateur, avocat, comme
tout le monde,--renonce gnreusement, pour reprsenter son parti  la
Chambre des dputs,  l'exercice de sa profession qui lui rapporterait
au moins cent mille francs par an. Il n'a pas de fortune, et le parti
lui alloue une indemnit annuelle.

En ce moment, soit que le parti trouve que son orateur ne parle pas
assez pour ce qu'on lui donne, soit qu'il ait puis sa bourse et son
coeur pour une royale infortune qui gmit dans l'hospitalit, il est
en retard d'un trimestre, et l'orateur sera muet ou enrhum jusqu'
solde de tout compte.

[GU] M. Passy--s'occupe de la conversion des rentes,--nous allons nous
occuper un peu de M. Passy.

Comme orateur, M. Passy est tout  fait insupportable  cause d'un
dfaut dans la prononciation qui le rend aussi fatigant
qu'inintelligible.--Je me rappelle une phrase prononce (si on peut
appeler cela prononcer) par lui pendant qu'il tait dans l'opposition et
qu'il faisait contre le ministre d'alors la guerre que l'on fait
aujourd'hui contre lui, avec les mmes armes et les mmes arguments.
Les choufranches de la Franche viennent chancheche de che que le
minichtre n'a pas de chychtme.

Comme homme d'tat et comme administrateur, M. Passy a t
perptuellement, et d'une faon bizarre, sous la double et contraire
influence des deux prnoms qu'il a reus.

M. Passy s'appelle _Hippolyte-Philibert_, et toute sa vie il s'est
efforc d'viter les applications qu'on aurait pu lui faire du nom d'un
mauvais sujet clbre au thtre, et de se rfugier dans les vertus du
sauvage Hippolyte, son autre patron. Cette prcaution devait le jeter
dans de singuliers excs, et elle n'y a pas manqu. M. Passy s'est
efforc de se montrer compos, ennuyeux, peu soign dans sa mise, sous
prtexte d'austrit. Jamais il n'a pu s'lever jusqu'aux gants verts
que nous avons reprochs avec quelque amertume  plusieurs de ses
collgues;--il garde les mains nues,--Hippolyte ne portait pas de gants
et Philibert les devait.

La conversion passera  la Chambre des dputs  une majorit de deux
cent vingt voix contre quatre-vingt-dix,--mais peut-tre avec quelques
restrictions.

Le projet viendra ensuite  la Chambre des pairs; et il y sera rejet 
quatre-vingt-dix voix contre douze.--Parmi ces douze on peut dsigner
d'avance M. d'Argout, M. Pelet de la Lozre, M. de Mosbourg, M.
Boissy-d'Anglas, et les nouveaux pairs qui sont nomms pour cela.

Il ne restera alors au roi que le plaisir de ne pas sanctionner une
mesure sur laquelle nous ignorons son opinion.

[GU] A propos du roi et de la Chambre, une chose m'a frapp cette anne
plus encore qu'elle ne l'avait fait jusqu'ici.

Je ne sais pas pourquoi on s'obstine quelquefois  contrarier le peuple
et  ne pas faire ce qu'il demande,--ce n'est certes pas moi qui
m'amuserai jamais  contrarier le peuple,--ce bon peuple, il demande
avec tant d'instance, tant de cris, tant de fureur, il est si prs 
mourir pour ce qu'il demande, et ensuite il se contente de si peu!

Aprs l'Empire on tait las de la _conscription_, qui avait plus que
dcim les familles... et on avait peut-tre raison.--La Restauration
annona que la _conscription_, l'odieuse _conscription_, tait  jamais
abolie.--En effet, on la remplaa par le _recrutement_, qui est
absolument la mme chose, et le peuple a t content.

Aprs juillet 1830, on a dit au peuple: vous abhorrez la _gendarmerie_,
vous n'aurez plus de _gendarmerie_.--A bas la
_gendarmerie_!--Remplaons-la par une magnifique _garde municipale_--et
le peuple a t content.

Vous ne voulez plus de _gardes du corps_, ni de _garde royale_.--C'tait
peut-tre un but  l'ambition lgitime de l'arme--mais aujourd'hui,
quand un soldat est ambitieux, il se proclame roi de France.--Il n'y
aura plus de gardes du corps, ni de garde royale. Mais comme il faut que
le corps du roi soit gard, attendu la funeste habitude que prennent les
garons selliers de lui tirer des coups de pistolet  trois pas, on lui
a donn, au roi, pour gardes du corps, des mouchards et des argousins.
Quand le roi va  la Chambre des dputs, quand la reine va  l'Opra,
les endroits par o doivent passer Leurs Majests prsentent un
rassemblement des physionomies les plus patibulaires et les plus
inquitantes; des haies d'habits bleus rps et gras,--des escouades de
redingotes  collet de fourrure au mois d'aot,--des bottes cules, des
gourdins normes, des chapeaux crevs, des pipes courtes vomissant des
parfums nausabonds--annoncent  Paris et entourent la Majest Royale.

[GU] Une gupe voyageuse me rapporte une petite histoire de Goritz.--M.
de *** tait all faire sa cour au duc de Bordeaux.--En prenant cong
du jeune prince, il parut un peu embarrass, balbutia, hsita, et
cependant finit par lui dire: Monseigneur, Votre Altesse Royale
excusera la libert que je vais prendre,--mais je ne dois rien vous
cacher de ce qui est dans vos intrts: l'Europe entire a les yeux sur
vous, monseigneur;--vous n'ignorez pas la puissance de la mode, en
France.--Eh! bien... vos habits ne sont pas  la mode! permettez-moi,
monseigneur, de vous en faire faire d'autres  Paris et de vous les
envoyer.

--Monsieur de ***, rpondit le prince en souriant, je vous suis
infiniment oblig de votre soin.--Vous me rappelez en ce moment le plus
fidle serviteur d'un des anciens rois de France.

Quand M. de *** eut pris cong, une des personnes qui taient auprs
du prince lui demanda  quel roi et  quel serviteur il avait voulu
faire allusion.

--Comment, rpliqua le duc de Bordeaux, vous ne savez pas mieux
l'histoire de France?--J'ai voulu parler du grand roi Dagobert et de son
conseiller, dont M. de *** m'a parfaitement rappel le discours:

    Le grand saint loi
    Lui dit: O mon roi,
    Votre Majest
    Est mal culotte.

[GU] LA RFORME LECTORALE.--Par un beau dimanche de janvier plusieurs
centaines de gardes nationaux, prcds de quelques officiers, sont
alls faire des discours  MM. Laffitte, Arago, Dupont (de
l'Eure).--Quel tait le quatrime, je ne me le rappelle pas.--Toujours
est-il que ce n'tait pas M. Odilon Barrot, qui, par cette exception, se
trouve dclar juste-milieu par ses amis.--Ce pauvre M. Barrot avait sa
rponse toute prte au discours qu'on n'est pas all lui faire!--Les
autres, plus heureux, ont parl  loisir.

PIDMIE.--Il y a en France--une pidmie--horrible mille fois plus que
la peste--le cholra--la lpre runis.--Tout le monde en est atteint, et
qui pis est, personne n'en meurt et les avocats en vivent. Je veux
parler de la manie de parler. La piqre de la tarentule fait danser.--Un
romancier a dnonc un insecte qu'il appelle coucaratcha et qu'il fait
babiller. Les coucaratchas se sont abattues sur la France comme les
nues de sauterelles sur l'gypte.

    Car chacun y babille et tout du long de l'aune.

O sont maintenant ces vieilles plaisanteries si uses et toujours si
applaudies au thtre, sur le caquetage des femmes! les hommes les ont
bien dpasses,--et ils ne se contenteraient pas comme elles de
causer;--causer! oh! bien oui, causer! cela ne vaut pas la peine,--on ne
dit presque qu'une phrase  la fois,--et on parle chacun  son
tour.--Causer! on a des interlocuteurs au lieu d'auditeurs;--on ne cause
plus, on veut faire de bons gros longs discours,--on veut monter sur
quelque chose, une tribune, une chaise, un banc, une table, cela ne fait
rien,--et comme tout le monde veut parler, comme il ne reste personne
pour former un auditoire, tout le monde parle  la fois et sans
s'arrter.

Il n'est pas de prtexte que l'on ne prenne pour parler: on va jusqu'
adopter les vertus les plus austres si elles prtent au discours.

On se fait savant pour parler,--philanthrope pour parler,--philosophe
pour parler,--prtre pour parler.

On parle sous prtexte de charit,--sous prtexte d'horticulture, sous
prtexte de gographie,--sous prtexte de tout.

On a fond  Paris, rue Taranne, au premier, une Socit des naufrages
pour parler.

On a fond par toute la France des comits d'agriculture pour parler.

Dans ces moments o de grands citoyens et d'autres plus petits, mais
excellents, pensent que le bien du pays exige qu'ils se rassemblent en
un banquet patriotique pour manger du veau, sous prtexte du toast--on
fait des discours.

A Argentan,--en Normandie,--un conseil municipal ou autre s'est assembl
dernirement pour savoir si on ferait ressemeler les bottes de
l'adjudant de la garde nationale, et on a parl et discut pendant
quatre heures.

Toute la France parle,--la France est folle, elle assourdit l'Europe du
bruit de ses paroles;--au moindre vnement, avnement ou attentat,--on
envoie des adresses au roi,--et le roi rpond par des discours.--Le duc
d'Orlans voyage,--on lui fait des discours, et le duc d'Orlans rpond
par d'autres discours.

Et on a form une Socit de gens de lettres;--on s'assemble chez un M.
Pommier, et on fait des discours.

Et aprs:

Aprs on fait d'autres discours.

Mais les _affaires_?

Les affaires ne sont qu'un prtexte,--le but srieux est de parler,--et
on parle:--d'abord chacun  son tour, puis tous  la fois.

Cela doit tre joli.

[GU] J'en tais donc  MM. Laffitte, Arago, etc., auxquels trois cents
hommes de la garde nationale sont alls faire des compliments sur leur
zle pour la rforme lectorale: ces messieurs ont fait ensuite leurs
discours,--et quels discours!

Une chose assez piquante, selon moi, c'est que cette loi lectorale si
mauvaise, si odieuse, qu'il est si urgent de rformer,--fut en son temps
prpare, approuve et prsente  la Chambre des dputs par le mme M.
Laffitte, alors ministre et prsident du conseil.

Cette loi fut juge par les membres de la gauche trs-librale,--et M.
Mauguin lui-mme dit alors qu'avec une pareille loi la France avait de
la libert pour cinquante ans.

De telle sorte que M. Laffitte voyant qu'on venait en armes et en
tumulte pour parler de la rforme, de cette loi lectorale dont il est
le pre, dut tre d'abord assez perplexe et ne pas savoir si on venait
le complimenter ou lui faire une avanie.

Je passais par la rue Laffitte en ce moment, et le cocher qui me
conduisait rpondit  ma question sur la cause de ce bruit et de cette
prise d'armes: C'est la garde nationale qui va chez M. Laffitte pour le
rformer.

Le lendemain, il se rpandit un bruit que ces messieurs avaient t pris
pour dupes; que l'on tait en carnaval; que la prtendue garde nationale
n'tait qu'une mascarade, et que c'tait  des masques qu'ils avaient
dbit leurs discours.

Mais ensuite les officiers qui avaient conduit l'meute nationale furent
mis en jugement et suspendus de leur grade pendant deux
mois.--Suspendus! c'est l ce qu'on appelle une peine! mon Dieu! que je
voudrais donc tre officier, quel discours j'irais faire  M. Laffitte!

Les partisans de la rforme lectorale me paraissent tre les jouets
d'une trange erreur.--J'ai trait ce sujet dans le premier volume des
_Gupes_.--J'ajouterai  ce que j'ai dit alors--ce que je crois
galement d'une vrit incontestable.

On ne fait sortir d'un pays que ce qu'il y a dedans; il y a des choses
qu'on n'ordonne pas par une loi. On ne dcrte pas le patriotisme, la
vertu, le dsintressement, ft-on mme intervenir la guillotine.

Je prtends que, si on formait une nouvelle Chambre, soit avec la
rforme lectorale tant crie, tant demande, soit avec le suffrage
universel,--on la retrouverait compose des mmes lments,  doses
gales.

Tenez, voici un autre projet de rforme lectorale dont je prends
l'initiative.--Barrez le Pont-Neuf  midi des deux cts,--et formez une
Chambre de tous ceux qui s'y trouveront arrts,--vous y trouverez,
comme  la Chambre, un nombre relatif gal d'ambitieux,--de niais,--de
gens senss,--d'avocats, etc.--Vous y trouverez des gens qui parlent
aussi mal franais que MM. Calmon, Charamaule, Charpentier, Coloms,
Couturier, Laubat, etc., etc.

Vous y trouverez des gens aussi mal vtus que MM. Demeufve, Havin,
Leyraud, Mallye, Couturier dj nomm, Marchal, Mathieu (de l'Ardche),
restaurateur et juge au tribunal de son endroit, Moulin (de l'Allier),
Garnon, etc., etc.

Ah! diable!--j'allais oublier M. Heurtault, un monsieur qui, riche de
deux cent mille livres de rentes,--a adopt le dguenillement pour
exciter l'admiration de son austrit chez les hommes de son parti et
viter les souscriptions et les emprunts.

Et quand vous aurez ainsi form une Chambre,--demandez un vote sur
n'importe quoi,--et comptez les suffrages;--je gage ma plus belle pipe
turque, celle dont le tuyau de cerisier armnien a une fois et demie la
hauteur de Lon Gatayes, que vous avez dans chaque parti un nombre
prcisment gal  celui que vous avez dans la Chambre.

Quelqu'un me faisait hier une observation sur la guerre que je livre 
certains dputs  propos de l'extrme ngligence de leur costume.--On
me blmait en me disant: Les dputs, tant lus par la nation, ne
doivent pas chercher  se distinguer d'elle par le costume.--Et quel
est le costume de la nation? demandai-je; mettons-nous  la fentre pour
voir passer la nation.--La nation... cela veut dire les Franais,
probablement.

Premier Franais:--Un joueur d'orgue; veste de ratine brune, chapeau
dcousu, pas de gants.

Deuxime Franais:--Un porteur d'eau; veste bleue, une casquette.

Troisime Franais:--Un croque-mort,--habit noir,--pantalon
gris,--cravate blanche.

Quatrime Franais:--Une cuisinire revenant du march;--un fichu 
carreaux sur la tte,--un chle de mrinos couleur grenat, un panier.

[GU] Les quatre-vingt-cinq mille indigents inscrits dans les mairies de
Paris sont bien heureux de la douceur qui a rgn jusqu'ici dans la
temprature,--car la bienfaisance municipale n'aurait apport que peu de
soulagements  leur misre. Cette bienfaisance municipale ne pense
jamais pendant l'automne qu'il fera peut-tre froid l'hiver;--l'hiver
arrive, les pauvres tremblent, frissonnent, souffrent; au bout de quinze
jours de gele conscutifs, le conseil municipal songe qu'il faut
s'assembler pour confrer sur les secours  donner aux malheureux.--On
discute, on parle, on n'est pas d'accord; on remet la sance au
lendemain;--le lendemain,--ou la semaine d'aprs, on vote une vingtaine
de mille francs,--comme on a fait la semaine dernire,--et cela ne
produit pas tout  fait un petit fagot pour chaque pauvre.--Les
distributions ne peuvent se faire que quelques jours aprs qu'elles ont
t votes, dcides et ratifies,--et les pauvres reoivent enfin leur
cotret au dgel.

[GU] Dans ce seul mois de janvier, deux gouvernements repris de justice
ont pass devant les juges.

De ces deux gouvernements, l'un avait tent de s'tablir  Marseille;
c'tait un duumvirat rpublicain. Cette rpublique avait deux chefs:
Carpentras, peintre en btiments, et Ferrary, cordonnier;--deux sujets
soumis, Carpentras et Ferrary;--deux imprimeurs: Ferrary et
Carpentras;--deux afficheurs: Carpentras et Ferrary.

Ces deux messieurs s'taient runis un soir dans un caf,--s'taient
constitus en assemble nationale,--avaient dcrt deux ou trois
mesures et les avaient affiches pendant la nuit.

L'une ordonnait aux boulangers de faire crdit  tous les citoyens et
notamment aux chefs du gouvernement, les sieurs Carpentras, peintre en
btiments, et Ferrary, cordonnier.

Une autre intimait  _messieurs les riches_ la dfense de sortir de la
ville sous peine de mort.

On les arrta et on les mit en jugement,--on saisit  leur domicile
plusieurs ordonnances toutes prpares. En voici deux qui mritent
d'tre remarques:

ORDONNANCE.--Nous, etc.

Ordonnons ce qui suit:--On fera, sous le dlai d'un mois, badigeonner 
neuf toutes les maisons de la ville;--on renouvellera les papiers qui
manqueraient de fracheur.--Ces travaux seront confis  M. Carpentras,
peintre en btiments, et pays expressment au comptant.--_Sign_
FERRARY.

ORDONNANCE.--Le sieur ***, corroyeur, fabricant de tiges de bottes,
est un citoyen mdiocre.--Nous le dcrtons en consquence de prise de
corps et confisquons ses marchandises, lesquelles seront attribues au
sieur Ferrary, en rcompense des services qu'il a rendus et rend
journellement  la Rpublique,  titre de rcompense civique.--_Sign_
CARPENTRAS.

[GU] Le deuxime gouvernement tait la seconde catgorie des accuss de
mai qui ont t jugs par la cour des pairs.

On a pu voir encore en cette circonstance les tristes et embarrassantes
conditions d'un gouvernement fond en juillet 1830,  la suite d'une
meute russie.

On applique les formes les plus graves et les plus solennelles  juger
un certain nombre de gamineries contre lesquelles on prononce des peines
qu'ensuite on n'applique pas.

Les sances consacres aux doublures des premiers accuss n'ont produit
aucune sensation.--Le jeune Blanqui, sorte de Dumilatre politique, a
faiblement jou le rle mlodramatique dans lequel Barbs avait obtenu
une sorte de demi-succs.

Il a, comme Barbs, refus de rpondre  l'accusation,--mais il a espr
dissimuler le plagiat en parlant moins encore que son chef d'emploi qui
n'avait pas parl du tout;--il a fait paratre l'avocat Dupont pour
qu'il ne parlt pas non plus.

Plusieurs des pairs ont profit de toutes sortes de prtextes pour ne
pas assister aux sances;--quelques-uns, du reste, sont encore malades
de la faon excessive dont on avait chauff leur salle humide  la
premire sance.

Les avocats des accuss,--ceux qui parlent,--ont continu  soutenir,
comme dans la premire affaire, la thorie d'une diffrence  tablir
dans la pnalit entre le crime politique et le crime--comment
appellerai-je l'autre crime?

Le pouvoir combat cette thorie en paroles, mais l'admet en action;
quand il a obtenu la condamnation de ses accuss, il leur inflige une
peine diffrente de celle prononce.

Un gouvernement qui n'aurait pas les inconvnients d'origine que nous
avons signals--ne serait pas forc de commettre de si singulires
inconsquences;--il mettrait peut-tre moins de colre en commenant,
parce qu'il se sentirait plus fort et aurait moins peur,--et
manifesterait plus de fermet dans l'excution des condamnations, qu'il
n'y a aucun prtexte de demander, quand on se rserve de montrer, par
leur non-excution, qu'on les trouve trop rigoureuses.

Certes, s'il y avait lieu  tablir cette distinction absurde entre le
crime politique et le crime... _civil_, cette distinction ne serait pas
 l'avantage du crime politique.--On comprend,  la rigueur, un certain
degr d'indulgence pour un crime auquel un homme aurait t pouss par
le besoin et par la faim,--ou par une de ces passions qui ont de toute
ternit rong le coeur humain, telles que la jalousie.

Mais, quand de vagues thories politiques infiltres dans de jeunes
cervelles en mme temps que les demi-tasses de caf gagnes ou perdues
au billard dans les estaminets, conduisent leurs adeptes jusqu'
l'assassinat,--le crime qui n'a pas pour excuse le besoin ou
l'emportement frntique de la passion--n'est gure fond  rclamer
l'indulgence, que dis-je? des gards, du respect et une quasi-impunit,
parce que c'est un crime de fantaisie et surtout de vanit.

Mais le gouvernement actuel est, vis--vis des jeunes meutiers, dans la
situation d'un pre, ancien mauvais sujet,--qui gronde brusquement un
fils dbauch, et ne peut cependant se refuser  l'indulgence, en se
rappelant que ce sont l des _torts de jeunesse_ qu'il ne peut
s'empcher de retrouver un peu dans ses souvenirs.

[GU] Nous sommes au milieu du carnaval,--et on s'tonne de ne pas voir 
Paris encore un jeune prfet sur lequel on avait fait l'anne passe ces
deux vers remarquables:

    Lorsque R*** revint du Monomotapa,
    Paris ne soupait plus,--et Paris resoupa.

Nous appellerons le jeune administrateur prfet de Cocagne,--non que ce
dpartement existe tout  fait en France; mais, outre que le nom
s'applique merveilleusement  la chose, il rime au nom rel du
dpartement qui a le bonheur de le possder,  peu prs comme
_halleba_RDED rime  _misrico_RDED.

Il a ordinairement le bonheur d'tre retenu dans son dpartement par les
devoirs rigoureux de sa position,--pendant les beaux mois de l'anne.

_Mai_, o les cerisiers tout blancs livrent au vent tide la neige
odorante de leurs fleurs.

_Juin_, le mois des roses, etc.

Jusqu' l'ouverture de la chasse, o il a encore le bonheur d'tre si
ncessaire  ses administrs, qu'il ne pourrait s'loigner sans de
graves inconvnients.

Mais, aussitt que l'hiver descend des sommets glacs des montagnes;
aussitt que les premiers archets glapissent  Paris; aussitt que les
concerts, les soires et les bals s'organisent, il arrive, par une
singulire concidence, que la prsence du prfet devient indispensable
dans la _capitale_.

On le voit se hter, presser, encourager, gourmander les postillons; il
craint de perdre une minute, une seconde;--il marche, il vole, il
arrive, et le dpartement est sauv. Clic-clac,--clic-clac,--clic-clac.
Paris se rjouit de le revoir et lui dit: Sois le bienvenu. Pour lui,
il cherche avec une infatigable persvrance les gens qui peuvent tre
utiles  son dpartement.--Il les cherche partout, dans les soires,
dans les bals, dans les raouts;--car, en cette saison, ce n'est que l
qu'on peut trouver son monde. Quelquefois il poursuit ses recherches
laborieuses jusqu'au milieu de la nuit; il les suit dans leurs
mouvements, dans leurs dtours, dans leurs valses;--il les suit jusqu'
table ou dans les tourbillons frntiques du _galop_; il ne recule ni
devant les insomnies, ni devant la fatigue et les suites des festins
tardifs:--il faut que les affaires du dpartement se fassent.

Puis, quand l'hiver s'est coul dans cette vie de fatigue et
d'abngation; quand sous les feuilles de violette se cachent de petites
amthystes parfumes; quand la poitrine sent le besoin d'un air plus
pur, le dpartement de Cocagne rappelle son cher administrateur, le
devoir le rclame, et il ne connat que le devoir;--il quitte
courageusement les plaisirs qui cessent, les bals finis, les bougies
teintes, les glaces absorbes, les gteaux engloutis, les femmes ples
et fanes: rien ne l'arrte, il s'arrache  tout, il part et arrive dans
_son endroit_, o il restera tout l't.

Pendant que le ministre _Teste_ attaque les possesseurs d'offices, que
M. _Passy_ (Hippolyte-Philibert) fait la guerre aux rentiers, on fait
encore d'autres rvolutions d'un ordre infrieur.

Je dclare publiquement que ma mmoire n'y peut suffire,--et que je
proteste hautement contre les voies funestes dans lesquelles nous sommes
engags. Nous avons, tant  la Chambre des dputs qu' la Chambre des
pairs, cinq cents hommes qui passent leur vie  faire et  bcler des
lois, et  recrpir les anciennes. Tous les deux ou trois ans, on
renverse de fond en comble les lois qu'on vient de faire, pour leur en
substituer d'autres qui ne durent pas plus longtemps;--et, ce qu'il y a
l-dedans d'effrayant et de sinistre,--c'est que nous sommes forcs de
connatre toutes les lois qu'on nous donne.--L'ignorance sur ce point
n'est jamais admise comme excuse, l'ignorance est la mre de la prison
et de la ruine.--A peine a-t-on fait entrer une loi dans sa tte, que la
loi est change, abroge, renouvele, et qu'il faut se mettre 
l'oublier pour en apprendre une autre.--Que quelqu'un se livre  un long
sommeil ou  un court voyage, son premier soin  son rveil ou  son
retour doit tre de se mettre au courant des lois nouvelles.--Pendant
que j'tais all passer quinze jours chez mon cher frre Eugne, 
Imphy, on en avait fait une douzaine que je me suis mis  apprendre;
sans cela je serais expos  me lever innocent dans ma chambre et  me
coucher criminel dans une maison du roi, sous l'oeil paternel de la
gendarmerie.

Ainsi une ordonnance est venue le 1er janvier nous dire que nous ne
savions plus compter, que c'tait inutilement que nous avions charg
notre mmoire autrefois de toutes les dnominations de nombre, de
mesure, d'espce de poids, etc.--Que le _franais_ que nous avons
appris est en partie supprim et qu'il en faut apprendre un autre.

Paris alors s'est trouv dans une grande confusion, il semble que le
Seigneur ait dit des Franais comme autrefois des audacieux architectes
de la tour de Babel--en punition du bavardage auquel s'abandonne notre
malheureux pays:

_Gense_, XI-7. Confondons tellement leur langage qu'ils ne s'entendent
plus les uns les autres.

Une grande perturbation s'est mise parmi les femmes--qui, obliges de
mesurer leurs toffes par mtre, centimtre et millimtre,--depuis la
suppression de l'aune, vont tre pendant longtemps habilles 
contre-sens.

Vous vous garez en voyage, vous demandez  un paysan  quelle distance
vous tes de la ville la plus voisine.--Si ce paysan respecte les lois
de son pays--il vous effraye en vous disant: Vous tes  trois
kilomtres et neuf hectomtres. C'est consolant.

Il n'y a plus de voie de bois.--Ce que vous appeliez ainsi, vous voudrez
bien le dsigner  l'avenir, sous peine d'amende, par cette dnomination
prolonge, un stre quatre-vingt-douze centistres.--Bien du plaisir.

Certes, le systme dcimal est bien plus logique que l'ancien
systme,--mais il n'est pas mal de constater en passant tout ce
qu'entrane de tumulte et de perturbation un changement, mme pour une
incontestable amlioration.

[GU] On entend dans les rues des gens qui crient: Voil la nouvelle
ordonnance qui dfend de compter _autrement que par les centimes_.--La
voil pour DEUX SOUS.

[GU] Du reste, jusqu' ce que tout le monde s'entende, il faudra subir
de nombreuses et incommodes consquences.--De l'aveu des mdecins, les
erreurs qui se commettent dj trop frquemment entre eux et les
pharmaciens vont prodigieusement augmenter en nombre, et l'on pourrait
dj citer quelques martyrs du systme dcimal.--Quelques prescriptions
deviennent impossibles,  cause que la division par tiers n'existe pas
rigoureusement dans le systme dcimal.--Or, l'emploi habituel des
poisons en mdecine exige dans les doses une prcision qu'il est
dangereux de diminuer.

La Rgie des tabacs a tir dj de la circonstance un parti qui trouvera
des imitateurs.--Cette pauvre Rgie ne produit que 90 millions par
an,--elle ne gagne que trois cent soixante-cinq pour cent sur le
prtendu tabac qu'elle livre  la consommation.--Dans la difficult de
mettre en rapport les poids et les prix, elle a pris un biais qu'il
serait long et ennuyeux d'expliquer ici, et qui augmentera son bnfice
de quatre un quart pour cent. En mme temps on change le nom d'un grand
nombre de rues, pour augmenter la facilit qu'ont dj les gens 
s'garer.

Je continue  dnoncer les princes du sang royal comme faisant usage de
tabac de contrebande.

Je ne cacherai pas non plus  l'autorit que j'ai reu un sac de tabac
excellent, orn d'une tiquette ainsi conue:

    Sala, marchand de tabacs de Smyrne.
      Rue de Chartres, 91,  Alger.

[GU] Mais qu'est-il donc arriv  mes gupes? L'escadron que je voulais
faire _donner_ sur le monde et la littrature refuse de marcher.

Il y a dans un coin de mon cabinet une _jardinire_ en bois sculpt
pleine de jacinthes en fleurs dans la mousse verte, elles s'y rfugient,
comme Adam, aprs avoir mang le fruit dfendu, quand le Crateur lui
disait en latin: Adam, _ubi es_?--Adam, o tes-vous?

Mais elles ne se cachent pas timidement,--elles font entendre un
bourdonnement guerrier,--ma comparaison tait mauvaise,--elles
ressemblent davantage aux Romains rfugis sur le mont Aventin,--je me
rappelle qu'en cette circonstance un consul leur rcita une fable, et
que cette fable les ramena dans le devoir,--si je leur rcitais cette
fable.

Mais... oh! l,--mon Dieu,--je suis mort, mes gupes en fureur se
prcipitent sur moi.
Attendez,--expliquez-vous,--causons,--qu'avez-vous?--Que vous ai-je
fait? Ne m'attaquez pas ainsi brutalement, imitez les hros de Virgile
et d'Homre, qui faisaient prcder d'un petit discours chaque coup
qu'ils portaient  leur adversaire,--au moins je saurai le sujet de
cette rvolte.

Ah! les voil retranches derrire leurs barricades de jacinthes.

UNE GUPE. Je suis _Mammone_, j'ai emprunt mon nom  un des anges
dchus que _Milton_ range sous la bannire de _Satan_, et quelques-unes
de mes compagnes ont pris comme moi leurs noms de guerre du _Paradis
perdu_.

Ah! monsieur le critique impartial, inflexible, inabordable,
invincible;--vous n'avez donc parl si haut en commenant que pour faire
comme tant d'autres, vous avez lou sur la foi d'autrui une pice de M.
Walewski, que vous n'aviez ni vue ni entendue;--j'tais fire de marcher
sous votre drapeau, mais maintenant je vous mprise, je lve l'tendard
de la rvolte, et je tourne contre vous mon aiguillon acr.

L'AUTEUR. Ah! ma chre petite _Mammone_, toi que j'aimais d'une
affection toute particulire.

MAMMONE. Il n'y a pas de chre petite Mammone,--dfendez-vous.

L'AUTEUR. Oh! l,--elle m'a perc le doigt, la mchante,--le doigt dont
je tiens la plume.

UNE AUTRE GUPE. Je m'appelle Moloch.--Quoi, vous avez lou cette pice
de thtre!

L'AUTEUR. Je vous assure, Moloch, qu'il y a des gens qui en disent
beaucoup de bien.

MOLOCH. Oui;--l'auteur, ne se voyant pas assez lou  sa guise par ses
amis, a pris le parti de se louer lui-mme dans un journal qui lui
appartient.

MAMMONE. Le jour de la premire reprsentation, o la salle tait si
brillante, o il y avait tant de nobles et jolies femmes,--j'ai bien vu
ce qui s'est pass, cache dans une fleur de la coiffure de madame...

Les amis applaudissaient des mains en disant: Oh! que c'est mauvais...

L'AUTEUR. Mais, Mammone, vous savez combien un homme a peu d'amis qui ne
soient pas un peu contents d'une humiliation qui lui arrive.

ASTART. Les acteurs faisaient des entres et des sorties qui n'avaient
pour raison que d'aller changer de pantalons.--On craignait  chaque
instant qu'il n'y et des changements de pantalons  vue.--Quelqu'un en
sortant...

MAMMONE. Je crois que ce quelqu'un est M. de Mornay,--mais je n'en suis
pas bien sre.

ASTART. Quelqu'un racontait que le duc d'Orlans avait dit: C'est une
pice en cinq actes et en cinq pantalons.

AZAZEL. Pourquoi n'avez-vous pas parl de ces longs et solennels dbats
 propos de la lettre qu'on apporte sur un plat d'argent?--les acteurs
voulaient qu'on le supprimt,--mais l'auteur y a tenu comme  un des
plus beaux morceaux de sa comdie, et M. _de Rmusat_, qui dirigeait les
rptitions en mme temps qu'il mditait la rdaction de l'_adresse_ de
la Chambre,--a fort appuy l'auteur dans sa rsistance.

Mais, monsieur le comte, disait un comdien, le public prendra votre
lettre pour un beefteack, et il exigera qu'on mette alentour des pommes
de terre ou du cresson.

MOLOCH. Et, en effet, ce n'tait pas une ide heureuse--quoique l'auteur
prtende que c'est  ces petits riens qu'on reconnat le
monde:--D'abord, cet usage de se faire apporter les lettres sur un plat
d'argent n'est ni si gnral, ni si tabli qu'on n'et pu le
supprimer,--si ce n'est chez quelques dandys d'imitation
anglaise.--Ensuite, il n'est pas, selon moi, trs-lgant d'apporter une
lettre sur un plat qui peut avoir servi  manger des ctelettes;--on
devrait employer un plateau d'une forme particulire.

AZAZEL. Depuis cette reprsentation, il y a une foule de faux dandys 
la suite qui se font apporter,--sur un plat d'argent tout ce qu'ils
demandent  leurs domestiques; leurs bretelles, leur gilet, leurs
bottes.

L'AUTEUR. Mammone, vous pourriez rire un peu moins fort,--ce me
semble,--des mdiocres plaisanteries d'Azazel?

(MAMMONEN ne rpond qu'en bourdonnant _la Marseillaise_.)

MOLOCH. L'auteur de la pice a eu tort d'aller s'attaquer  Janin,--et
d'aller chercher de petits motifs mesquins  la critique du
feuilletoniste.

A part le commencement du feuilleton de Janin; qui tait peut-tre un
peu vulgaire...

L'AUTEUR. Oh l! Moloch,--ne parlez pas ainsi de Janin!

MAMMONE.--Nous sommes en rvolte, notre ex-matre,--et je parle comme je
veux.

(MAMMONEN continue  bourdonner _la Marseillaise_.)

MOLOCH. Le commencement du feuilleton de Janin, sur les pices de M.
Walewski, tait un peu vulgaire et banal.--Les hommes qui par got ne
vivent pas dans le monde ont tort d'en parler avec aigreur,--ils ont
l'air d'tre envieux, et rien n'a si mauvaise grce.

ASTART. Eh! de quoi, grand Dieu! peut tre envieux le pote?

Quelles sont les ftes qui valent les ftes de penses et de rveries
qu'il se donne lui-mme?

Les acacias exhalent pour lui un parfum plus suave de leurs petites
cassolettes blanches.

Le vent dans les feuilles,--le rossignol dans la nuit, lui disent de la
part de Dieu des choses si belles, et que lui seul peut entendre.

Le pote est si riche, qu'il ne peut envier personne, et que tous les
autres hommes ne sont auprs de lui que des fils dshrits.

MOLOCH. Mais, aprs son prambule, Janin a t plein de raison, de grce
et d'esprit.--L'auteur de la comdie a attaqu Janin, comme s'il n'avait
pas assez d'un chec.

BLIAL. Les connaissances de l'auteur, aux reprsentations
suivantes,--envoyaient leurs voitures  la porte du thtre et n'y
allaient pas.

MOLOCH. Crmonial d'enterrement.

L'AUTEUR. Je ne puis supporter une telle libert. A moi Padoke et
Grimalkin, saisissez Moloch et amenez-la ici les pattes lies.

Aprs un peu d'hsitation, Padoke et Grimalkin passent du ct des
insurgs.--Mammone bourdonne--le _Suivez-moi_ de _Guillaume
Tell_.--Toutes les gupes se prcipitent sur l'auteur.

L'AUTEUR. Hol!--Tant pis pour vous!

    Spicula si figant, emorientur apes.

Les gupes, comme les abeilles, meurent de la blessure qu'elles font.

MOLOCH. C'est un vieux conte de vieux naturaliste, et cela n'est pas
vrai.

L'AUTEUR. Mais je vous assure que c'est un de mes amis,--un ancien
camarade qui avait entendu la pice... qui m'a dit...

MOLOCH. Ton ami est un tratre;--plac entre deux amis,--il t'a sacrifi
 l'autre; tant pis pour toi.--Aprs avoir si longtemps rabch contre
les amis dans tes livres, tu t'y laisses encore prendre:--tant pis pour
toi.--Allons, Mammone, sonne encore la charge.

L'AUTEUR.--Grce! grce! _Astart_, toi qui es si jolie;--grce!
_Moloch_ l'invincible!--grce! ma chre petite _Mammone_,--je ne le
ferai plus;--et toi aussi _Azazel_, tu es si jeune, tu seras moins
froce que les autres.

MAMMONEN, _bourdonnant_. La victoire est  nous!

MOLOCH. Nous sommes venges;--nous rentrons sous l'obissance, et nous
acceptons ta charte et ton programme;--seulement tu nous dnonceras
l'ami perfide...

L'AUTEUR. Grce pour lui, mes gupes!

BLIAL. Le trait est beau--et sera un jour donn en thme aux enfants
avec l'histoire d'_Oreste_ et _Pylade_, d'_Euryale_ et de _Nisus_.

AZAZEL. Nous sommes soumises, et nous attendons tes ordres, tu es notre
roi.

CHOEUR DE GUPES _bourdonnant_. _God save the King!_

[GU] Pour tout dire, les amis de M. le comte Walewski ne l'ont pas
toujours aussi bien servi que N. R.

Pendant un entr'acte, un ami disait tout haut: Cela ne va pas, mais on
n'a pas cout mes avis.--J'avais conseill  l'auteur d'_inonder_ le
second acte de _traits_ d'esprit.

C'tait cependant l un excellent conseil; en effet, il n'y a rien de si
simple.--Vous avez  faire un second acte qui vous embarrasse un
peu,--un ami, homme lettr, spirituel et instruit, vient vous
voir;--vous lui confiez votre embarras.

--Parbleu, dit-il; une ide! _Inonde_ ton deuxime acte de _traits_
d'esprit.

--C'est juste, dit l'autre,--et rien n'est plus simple.--je n'y avais
pas song,--je suis sauv!--Je vais tranquillement inonder mon second
acte de traits d'esprit.

[GU] Madame *** a mari rcemment sa fille;--on croyait gnralement
qu'elle lui donnerait les pierreries de la famille, qui sont fort belles
et jouissent mme d'une sorte de clbrit.--Madame a jug  propos d'en
garder encore l'usufruit.--Aussi disait-on, l'autre soir, dans un salon
o la nouvelle marie a paru avec quelques pierres de peu de valeur: Ce
sont des pierres d'attente.

[GU] Dernirement, quelques hommes connus dans les arts et la
littrature se sont fourvoys dans un bal o on entendait de toutes
parts entre les danseurs des dialogues semblables  celui-ci:

--Vous tes bien jolie, madame.

--Rue du Bac, 43, monsieur.

[GU] S'il est une chose de mauvais got, c'est la manie qu'ont les gens
de recevoir dans leurs salons huit fois plus de monde qu'il n'y en peut
tenir, et seize fois plus qu'il n'y peut s'en asseoir.--M. Ard...,
banquier de la Chausse-d'Antin, a donn, dans son petit appartement, un
bal o cette bizarrerie s'est montre dans tout son jour.

[GU] On annonce que le comte Roy, homme de tact et de bon got, se
propose de donner, cet hiver, dans son immense htel, quelques concerts
et quelques soires o il n'invitera que cinquante personnes.

La cohue a proscrit la conversation;--la conversation tait le plus
grand charme du monde,--les hommes se retirent du monde et vivent dans
les clubs.

[GU] Un mot dont on a trangement abus est celui d'honneur;--nous avons
des croix d'_honneur_,--des champs d'_honneur_,--des dames
d'_honneur_,--des gardes d'_honneur_,--des lits d'_honneur_,--des places
d'_honneur_,--des dettes d'_honneur_,--des parties d'_honneur_,--des
points d'_honneur_,--des hommes d'_honneur_,--des paroles d'_honneur_.

Il ne manquait plus que des _honorables_,--nous devons ce mot au
gouvernement reprsentatif.

De l'_honneur_,--_cette le escarpe et sans bords_,--on a fait un pays
banal, une place publique. Tous les dputs indistinctement s'appellent
_honorables_ tout en s'accusant mutuellement et sans cesse de trahir
le pays,--d'assassiner la libert,--d'tre sourds  la voix de la
patrie,--d'tre des anarchistes, des tyrans, des valets, des bourreaux,
etc. Toutes choses qui, prises au srieux, rendraient un homme fort peu
_honorable_.

[GU] M. Coraly, ancien matre de ballets, a deux fils,--l'un est dput,
l'autre danseur  l'Opra.--J'ai vu les deux, mais je ne puis me
rappeler lequel est le danseur, lequel est le dput;--il leur arrive
souvent, du reste, que l'on fait des compliments au danseur sur son
attitude  la Chambre, ou sur quelques paroles risques dans les
bureaux,--et que l'on dit au dput: Vous avez bien de la grce et bien
du ballon,--vous avez t trs-bien dans votre dernier pas.

[GU] Madame *** est connue entre autres choses par la grosseur de ses
bouquets.--Une femme qui aime et comprend les fleurs mieux qu'aucune
autre--disait: Je la hais, parce qu'elle finira par me dgoter des
fleurs.

Madame *** a consacr le lundi  l'amiti qu'elle porte  une
_illustre pe_,--comme on dit en argot parlementaire. Ce jour-l, elle
le reoit seul, et la porte est ferme pour tout le monde. Un de ces
derniers lundis, un domestique renvoy, qui devait quitter la maison
quelques jours aprs,--avait rsolu de se venger de son expulsion. En
consquence, feignant d'oublier la consigne, il ouvrit tout d'un coup la
porte du salon de madame *** et annona deux personnes, un mnage, qui
s'taient prsentes.--Madame *** se leva ple et
effraye,--confuse.--L'_illustre pe_, qui tait  ses genoux, n'en put
faire autant  cause de sa goutte. Les deux visiteurs s'taient arrts
sur le seuil de la porte,--hsitant et prts  s'enfuir.--L'_illustre
pe_ crut retrouver de la prsence d'esprit, et, restant  genoux, dit:
Madame, c'est aujourd'hui votre fte, et je m'empresse de vous la
souhaiter.--Ah! diable, j'ai oubli mon bouquet, je vais aller le
chercher. Il fit signe au domestique de l'aider  se relever, et sortit
du salon.--Le mnage fit une courte visite et s'en alla.--Il faut
croire qu'il ne fut pas discret, car, le lendemain, il y eut chez madame
*** une procession de domestiques apportant des bouquets.

M. *** fut trs-surpris, en rentrant de la Chambre, de voir toute sa
maison pleine de fleurs;--il en demanda la raison.

--On les a apportes pour la fte de madame.

--Mais ce n'est pas sa fte.

--Je rpte  monsieur ce qu'on a dit.

[GU] On disait d'un dput riche, avare et mal vtu: Son habit fait
peur aux voleurs, il leur montre la corde.

[GU] M. Arago a prononc l'loge de M. Ampre, mort il y a deux
ans.--Cela me rappelle une distraction plaisante de ce bon M. Ampre,
qui tait un vritable savant.

Il sortait un jour de l'Acadmie, rvant  un problme:--tout  coup il
s'arrte, ses yeux s'animent, il le tient.--Il avait gard  la main la
craie blanche dont il venait de se servir;--il voit devant lui un carr
noir assez semblable aux tableaux dont il se sert habituellement,--il y
place ses chiffres;--mais tout  coup--le tableau fuit sous sa main et
fait trois pas.--M. Ampre le suit.--Le tableau prend le trot. M. Ampre
prend sa course et ne s'arrte qu'extnu, hors d'haleine et violet. Ce
tableau n'tait autre que le dos d'un fiacre arrt.

[GU] Fort instruites et fort spirituelles, pour la plupart, les
personnes qui habitent le chteau sont, en gnral, mdiocrement
organises pour la musique,  l'exception de madame Adlade et de la
duchesse d'Orlans, qui est bonne musicienne et trs-forte sur le
contre-point. On a cependant donn deux grands concerts qui se
renouvelleront plusieurs fois cette anne. On a nomm M. Halvy
directeur de ces concerts; et on a plant le drapeau de la musique
franaise.

La nouvelle salle est arrange avec un got parfait;--l'orchestre,
trs-heureusement dispos, a eu un grand succs.--On a jou des
morceaux de Rossini, de Mercadante, de Cimarosa, de Meyer-Beer, de
Bellini, de Gluk et de Mhul.

Le duc et la duchesse d'Orlans ont reu avec beaucoup de grce et de
bienveillance.

[GU] M. Nodier, qui avait t invit avec MM. Hugo, Auber, Schenetz,
etc., a dit: Ma foi, si c'est pour nous donner des princes si
aimables,--vive l'usurpation! Ce mot rappelle un peu l'enthousiasme
comique de madame de Svign pour le roi, qui venait de danser avec
elle: Ah! nous avons un grand roi.

[GU] Le monde financier est trs-inquiet;--les duchesses de la Bourse,
les marquises du trois pour cent, les vicomtesses de la rue de la
Verrerie, s'agitent beaucoup pour tre invites.

[GU] Les directeurs des thtres de musique s'inquitent aussi de leur
ct; la lsinerie de la nouvelle aristocratie est telle que bien des
gens refuseront une loge  l'Opra ou aux Italiens  leur femme,--sous
prtexte des chances qu'elle a d'tre invite aux concerts du chteau.

[GU] Pour le faubourg Saint-Germain, il n'ira nulle part tant que don
Carlos ne sera pas libre; pour passer le temps, il s'amuse  dsigner
les quteuses pour le carme. Les bourgeoises riches intriguent auprs
des curs, non par esprit de religion,--mais parce que cet office de
quteuse est une sorte de privilge de la noblesse; par la mme raison,
les duchesses cartent les bourgeoises.

[GU] Il est curieux de voir les _pouses_ de dputs, dont plusieurs ne
connaissent le christianisme que dans la _Guerre des Dieux_, montrer une
si excessive ferveur.

Madame Paturle a obtenu d'tre d'une des dernires qutes de
Saint-Vincent de Paul.

La maison Thiers, Dosne et compagnie intrigue pour que madame Thiers
puisse quter dans une paroisse.--Mais ses bonnes amies du juste-milieu
l'ont, dans un accs d'envie, dnonce comme n'ayant pas fait sa
premire communion.--On ne croit pas  l'admission.

[GU] En coutant, l'autre soir, mademoiselle Pauline Garcia chanter la
cavatine du _Barbier de Sville_, o elle fait tant de roulades et de
fioritures, je me suis mis  penser  Grtry. Il n'aimait gure que les
chanteurs lui arrangeassent ainsi sa musique--et il leur disait: Si je
voulais qu'on chantt ces choses-l,--je les crirais, et un peu mieux,
j'ose le croire, que vous ne les faites.

[GU] A la premire reprsentation d'un des grands ouvrages de
Grtry,--Martin qui y avait un rle important, broda tellement son
premier air, qu'il ne fit aucun effet, quoique le reste et beaucoup de
succs. Aprs la pice, Grtry entra dans sa loge et lui fit mille
compliments sur le succs auquel _il avait tant contribu_,--seulement,
ajouta-t-il, pourquoi as-tu donc pass mon premier air? Tout _simple_
que tu le trouves, j'y tenais, moi, et je suis fch que tu ne l'aies
pas chant. Martin rougit extrmement et comprit si bien, qu' la
seconde reprsentation il chanta l'air simplement comme il tait
compos--et qu'il eut un grand succs.

[GU] On dit, la future duchesse de Nemours d'une grande beaut.--Il faut
que le roi Louis-Philippe soit bien pauvre pour s'exposer  voir ainsi
marchander  la Chambre des dputs la dotation qu'il demande pour le
mariage de son fils.

[GU] 29 JANVIER.--Les gens qui s'intitulent srieux appellent un
_vnement politique_--les choses ridicules dont voici quelques
chantillons.

M. Thiers est sorti  pied avant-hier.

La reine d'Angleterre n'a pas parl de la France avec une assez vive
amiti.

On parle d'un remaniement du cabinet.

On pense  une fusion _Thiers_ et _Guizot_.

Voil de quoi on parle, de quoi on s'occupe--voil ce qu'on
dsire--voil ce qu'on craint.

[GU] Certes, on ne m'accusera pas d'exagrer les _misres du peuple_--et
d'en abuser, pour faire  ce sujet de longues phrases ampoules,--mais
il s'est pass, il y a trois jours,  Paris, une chose que j'appelle,
moi, un vnement politique de la plus haute gravit.

Dans le quartier du quai aux Fleurs, une pauvre vieille femme est morte
_de faim_.

Dans un pays civilis--on ne doit pas pouvoir mourir de faim.

Il y aurait un bon usage  faire de la police;--un usage qui amnerait
en peu de temps  la ralisation de cette utopie: la police faite par
les honntes gens.

La police ne s'occupe des gens qu' mesure qu'ils deviennent voleurs ou
assassins.

Il faut surveiller tout homme qui ne gagne pas sa vie--le faire venir et
lui dire: _Voil de l'ouvrage_;--s'il ne veut pas travailler, c'est un
homme dangereux qui doit tre mis  la disposition du procureur du roi.

Mais, pour cela, il faut avoir des travaux toujours prts.

Il faut, par exemple, que le gouvernement se charge de l'excution des
grandes lignes de chemins de fer; il faut qu'il n'y ait pas de ministres
et pas de dputs qui aient des intrts occultes dans l'exploitation
des compagnies, et dont le vote achet n'enlve pas la direction de ses
travaux au gouvernement.

[GU] Mais qui est-ce qui s'occupe de cela,  la Chambre ou ailleurs? Qui
est-ce qui montera  la tribune pour dire: Une femme est _morte de
faim_  Paris?

[GU] Demain, l'opposition, le parti qui s'intitule _ami du peuple_,
demandera pour le peuple des droits politiques.

[GU] C'est un pays de sauvages que celui o l'on meurt de faim dans une
rue.

C'est  la fois un deuil et une infamie publics.

Quand il meurt,  cinq cents lieues d'ici,--un prtendu cousin du roi de
France,--on prend le deuil  la cour,--et on annonce: A cause de la
mort du duc***, arrire-cousin du roi,--le bal annonc pour le...,
n'aura pas lieu.

[GU] Mais, si toutes ces phrases dont se servent les rois,--de _sujets
qui sont leurs enfants, d'amour paternel qu'ils leur portent,--de
coeur dchir des souffrances du peuple_, ne sont pas une insolente
mystification,--ce doit tre un sujet d'affliction profonde et de deuil
vritable que la nouvelle qu'une femme est morte _de faim_,--dans le
quartier du quai aux Fleurs, prs du Palais de Justice,--de cette maison
o l'on condamnerait aux travaux forcs le malheureux qui aurait vol un
pain d'un sou  un boulanger, tandis que le boulanger qui vole un sou
sur le poids du pain, et rogne la portion si pniblement gagne d'un des
enfants d'une pauvre famille, en sera quitte pour cinq francs d'amende.

Btise froce.

Mais qui s'occupe du peuple,  la Chambre et ailleurs?

Les prtendus amis du peuple--l'exploitent plus que les autres
encore;--leurs plaintes niaises, fausses et hypocrites, sur la _misre
du peuple_, n'ont pour but et pour rsultat que d'exciter ce lion
endormi, et de le lancer contre les hommes qui gnent leur ambition et
leur avidit. Puis, quand il leur aura rendu ce service, ils profiteront
de ce qu'il aura t bless au profit de leur avarice et de leur vanit
pour le remuseler plus fort qu'il n'tait.

Le peuple n'est qu'un prtexte et un moyen.

[GU] Ce serait cependant une belle chose que la position d'un homme,
d'un dput, qui voudrait tre rellement l'ami du peuple.

[GU] M. de Cormenin, par exemple, avec tout son esprit qui lui donne
tant de lecteurs et tant d'influence,--s'il avait dans le coeur ce
qu'il n'a que dans la phrase,--si, au lieu d'exciter tristement l'envie
du peuple contre les classes dites suprieures,--il lui montrait son
bonheur si facile par le travail et la modration?--si, au lieu de
demander pour le peuple le droit du suffrage qui ne serait qu'un droit
de perdre des journes de travail, il demandait pour lui un travail et
un salaire assurs.

[GU] Mais qu'ont donn jusqu'ici au peuple ses prtendus amis?

Ils l'ont enivr de paroles bruyantes;

Ils l'ont tran sur les places publiques;

Ils l'ont men  la mort,  la prison,

En se tenant eux-mmes  l'cart,--prts galement  se saisir du butin
si le peuple est vainqueur, et, s'il est vaincu,  le renier lchement.

[GU] Voil ce qu'ont fait les amis du peuple pour le peuple.

[GU] Adieu, mes chers lecteurs, mon premier numro sera dat--d'tretat
ou de Trport.




Mars 1840.

     L'attitude du peuple.--J'assemble
     Gatayes.--Spartacus.--Mantes.--Porcs vendus malgr
     eux.--Yvetot.--Rouen.--Bolbec.--Le Havre.--L'Aimable Marie.--Le
     Rollon.--Le Vsuve.--L'Alcide.--La rforme lectorale.--Le pays
     selon les journaux.--Etretat.--Les harengs et l'Empereur.--Deux
     abricotiers en fleurs.--Un bal  la cour.--Histoire d'un maire de
     la banlieue et de son pouse.--La dotation du duc de Nemours.--La
     couronne et la casquette du peuple.--Les avaleurs de
     portefeuilles.--M. Thiers.--M. Roger.--M. Berger.--M. de la
     Redorte.--M. Taschereau.--M. Chambolle.--M. Teste.--M. Passy
     (Hippolyte-Philibert).--O trouver trente-voix?--Les 221.--M. de
     Rmusat.--Madame Thiers.--Madame Dosne.--M. Duchtel.--Mademoiselle
     Rachel.--M. de Cormenin.--MM. Arago, Dupont (de l'Eure) et
     Laffitte.--La crise ministrielle.--M. Mol.--M. Guizot.--La
     cure.--L'Acadmie.--M. Hugo.--Ne pas confondre M. Flourens avec
     Fontenelle, d'Alembert, Condorcet, Cuvier, etc.--M. C.
     Delavigee.--L'avocat Dupin.--M. Scribe.--M. Viennet.--M.
     Royer-Collard.--Mariage de la reine d'Angleterre.--L'ami de M.
     Walewski.--Le duc de Nemours.--Le prince de Joinville.--Le duc
     d'Aumale.--Mademoiselle Albertine et mademoiselle Fifille.--Accs
     de M. le prfet de police.--L'amiral Duperr.--Les armes de M.
     Guizot.--La croix d'honneur.--Mystification de quelques lions.--Le
     sabre de M. Listz.--M. Alexandre Dumas et Mademoiselle Ida
     Ferrier.--M. de Chateaubriand.--M. Nodier.--M. de
     Balzac.--Spirituelle fluxion du marchal Soult.--Derniers
     souvenirs.--Un assaut chez lord Seymour.--De M. Kalkbrenner et
     d'une marchande de poisson.--M. de Rothschild.--M. Paul
     Foucher.--Un seigneur rustre.--Sort des grands prix de Rome.--M.
     Debelleyme.--Abus des grands-pres.--Les hommes et les femmes
     dvoils.--Les femmes immortelles.--Recette pour les tuer.--La
     torture n'est pas abolie.--At home.--Un mauvais mtier.--M. Jules
     de Castellane.--Un nouveau jeu de paume.--Moyen adroit de glisser
     vingt vers.--Rponses diverses.


     tretat.

Un matin des premiers jours de fvrier, comme je lisais un journal--j'y
vis ces mots, qui me frapprent singulirement,  propos de la rforme
lectorale: _Si le gouvernement veut s'instruire, il n'a qu' regarder
l'_ATTITUDE DU PEUPLE _dans toute la France._

Mon Dieu! me dis-je  moi-mme, que ces messieurs des journaux sont donc
savants et miraculeusement informs!--Ils n'ignorent rien, rien ne leur
chappe. Le monsieur qui a crit ces lignes tait hier soir  l'Opra,
eh bien! il sait tout ce qui se passe en France jusque dans les
bourgades les plus caches. Il parat que l'attitude du peuple est fort
menaante, il parat que le peuple franais est semblable au peuple que
reprsentaient hier soir les figurants de l'Opra--tous rangs sur une
seule ligne--faisant les mmes gestes--et chantant ou criant  la fois
le mme mot marchons ou tout autre,  peu prs en mesure.

J'assemblai Lon Gatayes--mon conseil intime, et je lui proposai de
nous en aller un peu voir ensemble l'_attitude du peuple_ dans les
dpartements.

Aussi bien j'avais eu l'imprudence d'annoncer  quelques amis que je
mditais un petit voyage--et je n'ai jamais vu d'engagement aussi
solennel,  l'excution duquel on tienne aussi rigoureusement que la
promesse imprudente d'un petit voyage.--Je devais une absence  mes
amis--partout o l'on me rencontrait, on me disait avec un air fch:
_Ah! vous tes encore ici;--vous ne partez donc pas?_ Je voyais bien
que j'encombrais Paris.

Aussi, le lendemain du conseil extraordinaire tenu avec Gatayes--nous
nous mmes en route pour la Normandie.

Comme nous passions les barrires, nous vmes le peuple qui amenait aux
marchs des charrettes charges de lgumes;--ce n'tait pas l ce que
nous cherchions;--nous nous reprsentions bien, d'ailleurs, d'aprs le
journal, quelle devait tre  peu prs l'attitude du peuple.

Tout le peuple  la fois, dans toute la France, devait se tenir
debout--la jambe droite un peu en avant, les bras croiss--la tte
lgrement incline--en un mot, tout  fait semblable au _Spartacus_ de
marbre des Tuileries.

A MANTES, une partie du peuple vendait  l'autre partie d'horribles
cochons blancs qui criaient  fendre les pierres.--Pour la rforme
lectorale, il n'en paraissait pas tre question.

A YVETOT, il y avait des canards dans une mare et on les regardait
nager.

A ROUEN, on vendait, on achetait, on transportait des balles de coton;
le peuple remplaait conomiquement l'amadou pour allumer sa pipe par
des pinces de coton arraches en passant aux balles laisses sur les
quais.

A BOLBEC, il y avait sur la place, autour d'une fontaine surmonte d'une
trs-jolie statue en marbre blanc,--un rassemblement assez nombreux de
femmes et d'hommes;--pour le coup, cela avait bien l'air d'une
attitude;--nous nous mlmes aux groupes:--on y parlait d'un voleur qui,
la nuit prcdente, s'tait introduit dans l'glise de briques de la
commune et avait vid le tronc des pauvres, o du reste il n'y avait que
quatre sous.--Gatayes plaignit fort le voleur, qui tait videmment
vol.

Nous arrivmes au HAVRER:--la tour et les jetes taient couvertes de
monde,--on parlait beaucoup,--on tait trs-anim;--voici ce qu'on
disait:

--Ce ne peut tre que l'_Aimable-Marie._

--Non, l'_Aimable-Marie_ est charge d'_arcajou_--et l'_arcajou_ aurait
fait enfoncer le btiment.

--L'_arcajou_ n'enfonce pas.

--L'_arcajou_ enfonce.

--Les pcheurs ont rapport un cadavre.

--On dit qu'il n'tait pas mort.

--Il respirait encore, mais il n'a pu rien dire.

--Voil une mauvaise anne pour les assureurs.

--Je vous dis que c'est l'_Aimable-Marie_--capitaine Thomas.

--Venant d'o?

--De Santo-Domingo.

--S'il ne vient pas un peu de vent d'est, le port va tre encombr.

--Voil l'_Alcide_ qui remorque un navire pour la sortie.

--Oh! c'est un Amricain;--il n'y a qu'eux pour sortir par ce temps-l.

La mer en effet tait forte et houleuse;--les grandes mauves grises se
jouaient en criant dans le vent et dans l'cume. Le matin, des pcheurs
de _Courseulles_ taient venus annoncer qu'ils avaient rencontr un
trois-mts sur le flanc,  quelques lieues du Havre, en rade de
Trouville, et ils avaient rapport un cadavre.

Trois bateaux  vapeur, le _Vsuve_, le _Rollon_ et _l'Alcide_,
sortirent du port se suivant et se dpassant comme des chevaux de
course;--chacun veut arriver le premier et avoir la meilleure part au
sauvetage.

Nous passmes la moiti de la nuit sur la jete,  attendre le retour
des remorqueurs,--envelopps dans nos manteaux, avec nos amis douard
Corbire et Flix Serville--fumant les cigares de Manille de
Corbire--et songeant au sort de ces pauvres marins. Cinq mois
auparavant, ils taient partis du Havre, et revenaient mourir en vue du
port--et de quelle mort!

La mort du noy n'est plus cette mort  laquelle on s'essaye toute la
vie par le sommeil de chaque jour;--ce n'est plus cette mort qui
consiste  s'endormir une fois de plus sur l'oreiller o l'on
s'endormait chaque soir depuis cinquante ans.--C'est une mort mle de
lutte, de dsespoir, de blasphme.--On n'y est pas prpar par
l'affaiblissement successif des organes.--On n'arrive pas  n'tre plus
par d'imperceptibles transitions;--ce n'est pas un dernier fil qui se
brise; ce sont tous les liens qui se rompent  la fois;--on meurt au
milieu de la force, de la sant, de l'espoir, de la vie--sans amis, sans
prtres,--et dans ces immenses solitudes de l'Ocan, poussant des cris
de douleur et de dsespoir que le fracas des vents et de la tempte et
les cris de joie des mouettes et des golands--semblent empcher de
monter jusqu' Dieu.

Bientt nous vmes  l'horizon les feux des trois remorqueurs; le
_Rollon_ rentra le premier; il rapportait encore un cadavre.--Le
_Vsuve_ rentra ensuite--et _l'Alcide_ trana l'_Aimable-Marie_ sur la
plage de la Hve.

[GU] Le lendemain seulement, je pensai  m'informer de la _rforme
lectorale_; on me dit que, quelque temps auparavant,--il y avait eu de
grandes hsitations entre deux projets pour la construction d'un nouveau
bassin;--les auteurs du premier projet s'taient mis  recueillir des
signatures et en avaient obtenu un nombre considrable;--le second
projet se mit en campagne de son ct, et revint avec un nombre gal
d'acquiescements;--le nombre des signatures obtenues par les deux
projets dpassait beaucoup celui des citoyens du Havre:--on allait
s'tonner quand on s'aperut que tous deux avaient les mmes signatures.

On pensait qu'il en serait de mme pour la rforme lectorale.

Le lendemain nous partmes du Havre pour voir ailleurs l'attitude du
peuple; _ Criquetot_,--o nous passmes le soir,--le peuple dansait
autour d'un grand feu,--aucune des silhouettes noires ne ressemblait au
_Spartacus_.

A _tretat_,--o j'ai t pcheur,--on nous reut comme d'anciens amis.
Ah! voil M. Lon!... et M. Alphonse aussi;--nous parlions de vous hier
avec Valin le garde-pche;--nous ne pensions pas vous voir en cette
saison, quoique vous n'ayez peur ni du surou ni de la mer.--Monsieur
Alphonse,--o est donc Freyschtz, votre beau terre-neuvien?--Et nous
reconnmes tout le monde;-- ce voyage du moins nous n'apprmes la mort
d'aucun de nos amis.--Voil Csaire, et Onsime, et Palfret, et Martin
Valin, et Martin Glam.--Brnice n'est donc pas marie?

Mais nous trouvmes nos pcheurs bien pauvres;--la pche a t bien
mauvaise cette anne;--tous les ans elle devient moins favorable;--le
hareng quitte les ctes de France;--les pcheurs disent que c'est depuis
la dchance de l'empereur.

Ce propos, qui m'a paru absurde au premier moment, comme il vous le
parat  vous-mme, mon lecteur, est cependant fond en raison.

Sous l'Empire, il y avait peu de pcheurs; les marins taient occups
sur les vaisseaux de l'tat et sur les corsaires:--de plus, les pcheurs
trangers n'osaient pas venir sur nos ctes. Aujourd'hui elles sont
sillonnes en tous sens par des bateaux  vapeur, et couvertes
d'innombrables barques de pcheurs, ce qui  la fois carte le poisson,
et divise  l'infini le produit de la pche; c'est une industrie qui ne
tardera pas  disparatre;--toute cette population des ctes est ruine
et dvoue  la misre;--tous ces gens-l sont reprsents  la Chambre
par un dput,--mais ce dput a bien d'autres choses  faire que de
s'occuper de ces dtails;--il faut soutenir ou renverser tel ou tel
ministre, et ni ministre ni dput ne s'occupe de trouver pour des
populations entires une industrie pour remplacer celle qui s'en va.
L'attitude du peuple tait triste  _Etretat_; de nombreuses familles
demandaient de l'ouvrage;--les pcheurs, en jetant un regard de regret
sur la mer, s'en allaient, les uns travailler  ferrer la route, les
autres s'embarquer pour des voyages de longs cours, laissant leurs
femmes et leurs enfants, qu'ils ne reverront peut-tre plus.--Personne
ne demandait des droits politiques--ni le suffrage universel.

Le suffrage universel, en effet, et l'exercice des droits politiques
paraissent une chose ravissante  cette partie de la nation qui vit dans
les cafs, fume, boit de la bire, joue au billard,--et aime  attribuer
aux fautes du pouvoir la misre qu'elle se fait par la fainantise, et
les dbauches sans plaisirs.

C'est l ce que les journaux appellent le peuple,--la nation,--le
pays,--et voil les intrts qu'ils reprsentent.

Mais les bons ouvriers,--mais les cultivateurs,--mais les pcheurs qui
m'entourent,--quand c'est l'poque de semer le bl, ou de couper les
foins, quand le vent souffle de l'est, et annonce qu'il faut aller
pcher les maquereaux, croyez-vous qu'ils abandonneront ces soins pour
voter et exercer des droits politiques?--et, si vous arrivez  pervertir
leur jugement au point de les faire agir ainsi,--croyez-vous que la
rcolte et la pche en soient beaucoup meilleures?

J'tais assez attrist, et Gatayes me dit: Pour un homme qui n'a
d'autre tat que de vendre de l'esprit, je ne te cacherai pas que je te
trouve assez bte aujourd'hui.--Mais c'est dimanche, et peut-tre es-tu
comme les marchands anglais, qui ferment scrupuleusement boutique le
jour du Seigneur.

[GU] Nous retournmes au Havre et nous passmes  Honfleur sur le
_Franais_, par une mer assez dure;--le peuple avait sur le paquebot une
attitude qui se rapprochait encore assez peu de celle du _Spartacus_ des
Tuileries;--le peuple avait le mal de mer--et mordait frntiquement
dans des citrons;--un monsieur,--le vent aidant,--offrit  _Neptune en
courroux_ son chapeau et sa perruque.

[GU] La Normandie, du reste, tait dj bien belle:--pendant notre
voyage il y avait eu un petit printemps de quelques jours. Quelques
primevres jaunes fleurissaient dans l'herbe,--les trones, dans les
haies, avaient gard leur feuillage troit et leurs grappes de baies
noires,--les genvriers avaient aussi conserv leurs branches pineuses
d'un vert glauque,--les toits des chaumires, couverts de mousse,
semblaient revtus du plus magnifique velours vert, et sur leur crte
s'levaient des iris au feuillage allong comme des fers de lance,--et
des fougres dcoupes comme de riches guipures. Les sommits des
peupliers prenaient une teinte jaune, et celles des tilleuls
s'empourpraient de la sve qui allait bientt jaillir en bourgeons et en
feuillage.

Sur les ctes, les ajoncs couvraient les falaises de leurs fleurs jaunes
comme d'un drap d'or.

Et sur tout le soleil--qui faisait tout riant, vermeil, heureux,--le
soleil, qui donne  tout la couleur du bonheur et de la vie;--le soleil,
ce doux regard d'amour que Dieu laisse tomber sur la terre.

Et, comme nous revenions par _Vernon_, le peuple regardait deux grands
abricotiers dj couverts de fleurs,--et, en pensant au froid qui allait
revenir,--il disait: Pauvres fleurs!

Nous nous arrtmes un moment,--et nous dmes plus tristement encore que
les autres: Pauvres fleurs!

[GU] Dix jours aprs notre dpart, nous rentrions  Paris,--et je disais
 Lon Gatayes: Est-ce que par hasard ces messieurs des journaux ne
seraient pas aussi savants et aussi miraculeusement bien informs que je
le croyais en partant?

[GU] Il se passait beaucoup de choses  Paris.

Paris.

UN BAL A LA COUR.--Entre les choses qui se passaient  Paris lors de
notre retour, il y avait un bal  la cour.

Quel bal et quelle cour!

Jamais un bal masqu de thtre de troisime ordre n'offrit plus
horrible cohue;--on se poussait, on se heurtait, on se
bousculait,--surtout du ct des buffets, que l'on mettait au
pillage.--Les salons taient jonchs de rubans, d'paulettes, de
gants;--quelques _bottes_ avaient march sur quelques souliers de satin,
que les pieds n'avaient pu retrouver.--Les femmes taient fripes et
chiffonnes,--marbres et zbres de coups de coude.

HISTOIRE D'UN MAIRE DE LA BANLIEUE ET DE SON POUSE.--Au dernier bal des
Tuileries, le maire d'une petite commune de la banlieue, ayant reu une
invitation,--arriva  huit heures en carriole d'osier avec son pouse,
pare de tous ses bijoux et de toutes les couleurs du prisme. Arriv au
guichet du quai, on l'arrte et on refuse de laisser entrer sa
carriole;--mais il y a si peu de chemin  faire;--la cour est si bien
sable;--nous irons bien  pied jusqu'au pristyle. Eh bien! Jean,
tiens-toi en dehors et couvre Cocotte.--On arrive au pristyle. L, on
demande  M. le maire ses billets d'invitation.--Il prsente celui qu'il
a reu.

--Mais, monsieur, il n'y en a qu'un;--o est celui de madame?

--Est-ce que mon pouse en a besoin?

--Certainement, monsieur.

--Tiens, moi j'ai cru qu'en m'engageant on avait aussi pri mon
pouse.--Nous allons toujours partout ensemble;--nous ne faisons qu'un.

--Il m'est impossible de laisser entrer madame, qui n'est pas invite,
puisqu'on ne lui a pas envoy de billet.

--Diable! c'est bien dsagrable d'avoir fait tant de frais pour
rien:--Comment faire?

--Comment faire?

--coute, ma bonne, pour que tout ne soit pas perdu, je vais te laisser
un moment chez M. le concierge, et je ferai seulement le tour du bal
pour jouir du coup d'oeil,--et puis aussi parce que le roi serait
peut-tre fch de ne pas me voir.--Monsieur le concierge, je vous
confie mon pouse,--que je vais venir reprendre.

--Ne sois pas longtemps, mon ami.

--Je t'ai dj dit, ma bonne, que je ne veux que faire le tour du bal.

Madame la mairesse s'assied chez le concierge,--et son mari monte. Il
entre dans la galerie, o se trouve une foule immense.--Il se glisse de
ct, il pousse,--non sans exciter des murmures et provoquer des
apostrophes,--pour arriver  la salle des marchaux, o se tiennent la
reine et les princesses.--Il y parvient  grand'peine; mais l il n'y a
pas moyen de bouger;--on y respire tout au plus;--l'espace ncessaire 
une personne est occup par cinq ou six.--On valse, il faut attendre la
fin de la valse.--Aprs la valse, il se remet en route,--poussant et
bousculant de plus belle,--emport par un flot de la foule et rapport
par un autre flot,--perdant en un instant le travail qu'il a employ 
_tourner_ un gros invit. A une heure, il arrive de l'autre ct de la
salle pour voir la famille royale;--mais Leurs Majests passaient dans
la salle du souper;--il les suit, moiti de gr, moiti de force;--il
voit la famille royale  table.--Il pense alors  son pouse, et veut
s'en aller.--Quelle scne elle va lui faire, et quelle humeur pendant
toute la semaine!--Impossible de traverser et de sortir;--les femmes y
sont, il faut attendre le tour des hommes.--Il est trois heures, il faut
bien prendre quelque chose.--Nouvelle lutte, nouveau combat, nouvelle
victoire du magistrat municipal; il mange quelques truffes et boit un
verre de vin de Champagne.--Enfin, ce n'est qu' quatre heures passes
qu'il va chercher son pouse, qui dormait chez le concierge.

Le couple retraverse la cour,--et remonte dans sa carriole d'osier.

[GU] LA DOTATION.--Il s'agissait d'obtenir pour M. le duc de Nemours une
dotation de cinq cent mille francs, et le ministre s'tait charg du
succs...

Au moment o j'cris ces lignes, un de mes amis entre chez moi et me
dit:

--Je suis fort inquiet de savoir ce que vous direz de la dotation.

--Parbleu, j'en dirai ce que je pense.

--tes-vous pour,--tes-vous contre la dotation?

--Je suis pour la dignit, pour le bon sens, pour la logique.

Il n'y avait rien de si constitutionnel, et en mme temps de si humble,
que de demander cette dotation.

Il n'y avait rien de si constitutionnel, et en mme temps de si mesquin
et de si peu consquent, que de la refuser.

Tout le monde a agi dans son droit;--personne n'a agi avec dignit et
avec noblesse.

Si j'tais roi de France,--j'aimerais mieux vendre les diamants de ma
femme et de mes filles--et donner hypothque sur mon chteau de
Neuilly--que de m'humilier ainsi jusqu' demander de l'argent aux
avocats de la Chambre et de faire de mes fils des hommes  gages du
peuple.

Si j'tais membre de la Chambre des dputs, et du parti populaire,--je
serais mont  la tribune et j'aurais dit: Jamais la royaut n'a plus
humblement reconnu la souverainet du peuple que dans la dmarche
qu'elle fait aujourd'hui. Le peuple, appel  exercer sa gnrosit
princire, ne doit pas laisser chapper cette occasion de se montrer
roi--par le plus bel attribut de la couronne,--par la libralit.

Cette demande que fait aujourd'hui la royaut est la dernire de ses
abdications,  elle qui en a tant fait, et nous devons l'accepter avec
empressement.--Mais, de part et d'autre, on a agi autrement.

[GU] La couronne a mrit l'humiliation du refus par l'humilit de la
demande.

Le peuple, fidle  sa logique ordinaire d'exiger  la fois la plus
grande magnificence et la plus stricte conomie,--a profit de la
premire occasion de se montrer roi--pour redevenir un bourgeois
chipotier et liardeur.

Le peuple, qui avait tant demand la royaut,--au moment de mettre la
couronne sur sa tte,--a avis que, puisque la royaut consentait de si
bonne grce  changer cette couronne--contre sa casquette de loutre, 
lui,--il fallait que cette casquette ft plus chaude aux oreilles, et
cette couronne plus orne d'pines qu'il ne l'avait suppos.

Il a repris sa casquette et laiss tomber la couronne qu'il tenait dj
 la main,--et que la royaut a reprise, malgr elle,--un peu plus
bossue et fle encore qu'elle ne l'tait.

[GU] REMARQUABLE HABILET DU MINISTRE.--Nous avions en ce temps-l des
ministres fort habiles, et voici la part qu'ils prirent  l'action. A
propos de la dotation, les bureaux de la Chambre avaient nomm une
commission extrmement favorable au projet du gouvernement:--six membres
sur neuf appuyaient le projet;--les ministres s'endormirent sur les deux
oreilles et attendirent l'vnement.

Le jour de la discussion publique approchait:--le parti radical, malgr
tout le tintamarre qu'il avait fait et tout le mouvement qu'il s'tait
donn, n'avait russi  rassembler que les cent soixante et dix voix
rpublicaines, dmocratiques, lgitimistes, etc., que l'on compte  la
Chambre. On rallia alors  grand'peine le parti toujours si nombreux des
mcontents,--tous les gens qui tiennent au notariat, menac par M.
Teste, tous les gens qui ont des rentes cinq pour cent, menaces par M.
Passy,--tous les gens intresss dans le sucre indigne, ruin par le
ministre du 13 mai,--tous les gens intresss dans la canne  sucre,
qui doit donner  la betterave une indemnit de quarante millions. Cette
autre dotation  la betterave amnera aussi des embarras que le 13 mai
ne doit pas tre fch de lguer  ses hritiers,--et encore quelques
partisans du ministre prcdent, un peu amis de tous les ministres, et
qui se seraient volontiers rallis au 13 mai si celui-ci n'avait pas eu
la maladresse de ne pas les avouer.

Ce ramas htrogne ne faisait pas encore une majorit:--il manquait
trente voix; o trouver trente voix?

Les joueurs de gobelets et de portefeuilles, les saltimbanques
politiques, voyant la situation, ont pens que c'tait le moment de
jouer contre le ministre du 13 mai, toujours assur de son succs et ne
voyant rien de ce qui se passait,--absolument le jeu qui avait t jou
par le mme ministre _Soult_ contre le ministre _Mol_, renvers par
lui.

[GU] M. _Thiers_ alors,--l'aspirant perptuel, envoya ses aides de
camp,--MM. _Roger, Berger_ et _de la Redorte_,--vers la _gauche_, pour
lui faire savoir que, si elle voulait tre sobre d'loquence, ou plutt
se taire tout  fait dans la discussion gnrale,--en change de son
prcieux silence--on lui apporterait le nombre de voix dynastiques
ncessaires pour complter son triomphe. MM. _Taschereau_ et _Chambolle_
acceptrent pour la gauche et se rendirent garants de la parfaite
excution de la manoeuvre.--Pendant ce temps, le ministre continuait
 se frotter les mains sans gants de M. _Passy (Hippolyte-Philibert)_.

L'affaire arrange avec la gauche, M. _Thiers_ chargea ses officiers
d'ordonnance d'une nouvelle mission.--Ils allrent trouver les 221, et
leur dirent: Prtez-nous trente voix, et avec ces trente voix nous
renversons le ministre qui a renvers le ministre Mol, et qui vous
demande prsomptueusement et insolemment vos votes sans vous avouer. Les
conditions faites, l'affaire bien arrange, les ministres sont arrivs 
la sance avec une confiance toujours croissante.

Personne n'a pris la parole dans la discussion gnrale sur l'ensemble
du projet,--et on a t au scrutin pour savoir si on passerait  la
discussion des articles;--plus heureux que jamais, les ministres ont cru
que c'tait dans leur intrt que la discussion se trouvait ainsi
touffe,--et un membre innocent du cabinet a crit au roi pendant le
scrutin pour lui dire que de l'avis de M. de Rmusat, charg de la
manoeuvre ministrielle, on pouvait promettre  Sa Majest un vote
favorable, avec une majorit de quarante voix.

[GU] Comme beaucoup de membres de cette nouvelle coalition auraient t
fort embarrasss de justifier leur alliance avec le parti
dmocratique,--vingt membres des plus compromis se sont dvous pour
demander le scrutin secret, aux termes de la loi.

Pendant que les secrtaires faisaient le dpouillement du scrutin
secret, les dputs se pressaient, se poussaient vers leurs bureaux pour
en connatre le rsultat avant la proclamation qui allait en tre
faite.--Ce rsultat--dclarait,  une majorit de deux cent vingt-six
voix contre deux cents, que l'on ne passerait pas  la discussion des
articles, et que par consquent le projet du ministre serait considr
comme non avenu.

On vit alors M. Thiers jeter un regard de triomphe sur une loge o
taient madame Thiers, madame Dosne et l'ambassadeur d'Espagne. M.
Taschereau se tourna vers l'antre des journalistes.

M. Duchtel avait envoy un billet de premires loges  mademoiselle
Rachel, pour qu'elle pt tudier la diction parlementaire;--elle n'a
assist qu' des scrutins.

Ainsi finit cet imbroglio, vritable journe des dupes,--car la victoire
que le parti radical croit avoir remporte--ne sera profitable qu'aux
_appoints_ qu'on lui a donns.

Aussi le mme parti radical, qui avait song dans son premier enivrement
 faire illuminer, par les marchands du petit commerce parisien, en
l'honneur d'un vote qui leur enlve la consommation de quelques millions
que le mariage du prince et jets dans la circulation, a ensuite
dcommand les lampions, et a dcid qu'on se contenterait d'une
souscription pour offrir une mdaille  M. de Cormenin.

SUR LA MDAILLE DE M. DE CORMENIN.--Cet honneur que l'on va rendre au
spirituel pamphltaire ne peut manquer d'tre mdiocrement agrable 
MM. _Arago, Dupont (de l'Eure), Laffitte,_ etc., momentanment clipss
et relgus parmi les nbuleuses, pour se voir remplacs sur les autels
de la Rpublique par M. le vicomte de _Cormenin_.

Cette souscription offre au parti l'occasion de compter son monde et de
faire un nouveau recensement de ses forces.

C'est du reste, pour M. de Cormenin, une excellente spculation que de
se faire ainsi l'avocat d'office de l'conomie et du
dsintressement.--On comprend son silence  la tribune,--_Verba
volant_.--Les paroles _le_ voleraient--de tout ce que ses crits lui
rapportent.

A peine un homme aujourd'hui a-t-il paru  la surface, qu'on s'empresse
de faire son buste, sa statuette, sa biographie,--toutes choses
autrefois  l'usage exclusif des morts;--on l'immortalise d'avance et en
effigie,--ou plutt de ce moment on le considre comme mort et enterr;
ses fossoyeurs prennent sa place, jusqu' ce qu'ils soient  leur tour
enterrs sous les couronnes.

La France aujourd'hui produit trop de grands hommes pour sa
consommation,--elle craint d'tre consomme par eux;--car on sait qu'en
franais--_immortel_ est un des synonymes de _mort_.

[GU] Ce serait l une heureuse transition pour arriver  l'Acadmie,
dont j'ai quelques petites choses  dire,--si je n'avais encore  parler
du ministre qui s'en va et du ministre qui vient.

[GU] UNE VRIT.--Il faudrait enfin voir que dans toutes ces luttes,
dans ces guet-apens, dans ces combats, il n'y a qu'ambition et avidit;
que l'intrt du peuple, le bien de la France, la libert, le
patriotisme, etc., etc., ne sont que des armes avec lesquelles on
s'assomme de part et d'autre;--armes que le vainqueur a bien soin de
jeter aprs la victoire, pour n'en avoir pas les mains embarrasses 
l'heure du butin.

On comprendra alors que chaque chef de parti a la cure vendue d'avance
 sa meute;--qu'il n'y a pas une partie, quelque petite qu'elle soit,
des entrailles de cette pauvre France aux abois et ventre, qui ne soit
marque et promise  quelqu'un des chiens haletants et affams qui ont
chass et aboy pour lui;

Que si trois chefs de parti arrivaient aux affaires ensemble,--il se
trouverait au moment de la cure plus de bouches avides qu'il n'est
possible de faire de morceaux.

L'ACADMIE.--Qu'allait donc demander M. Victor Hugo  l'Acadmie? Il
reconnat donc l'Acadmie? Il admet donc sa prtendue autorit
littraire, et il pense que la rputation d'un crivain a besoin de sa
sanction? Mais alors il fallait tre consquent: quand un orfvre se
propose de prsenter ses ouvrages _au contrle de la Monnaie_, il a soin
de les _mettre au titre_ qu'elle exige. M. Hugo a-t-il pens 
l'Acadmie en crivant ses plus beaux livres? Pourquoi demander la voix
de gens dont il n'a jamais cherch le suffrage? La rvolte de M. Hugo
ressemblait-elle donc  l'incorruptibilit de tant d'hommes politiques,
qui n'a pour but et pour rsultat que de les faire acheter plus cher?

Je comprendrais le besoin d'une sanction imposante pour un crivain qui
pourrait douter de lui-mme et de son succs: mais aucune formule de la
louange n'a manqu  M. Hugo.--Elle a trouv moyen d'aller jusqu'
l'exagration,--quoiqu'il faille monter bien haut pour qu'une louange
donne  M. Hugo soit de l'exagration.

Vous voulez des honneurs? Bel honneur pour un pote que d'tre le
quarantime d'un corps quelconque,--et surtout d'un corps dont vingt
membres au moins n'ont aucune valeur ni aucune autorit.

Vous ressemblez  un de ces corsaires si redouts des Anglais dans nos
anciennes guerres maritimes,--qui aurait demand un jour  tre nomm
lieutenant de vaisseau dans la marine royale,--pour son avancement.

Vous voulez des honneurs?--Vos honneurs,  pote! c'est de faire battre
de jeunes et nobles coeurs au bruit de vos beaux vers;--c'est de faire
rpandre de douces larmes  cette femme si belle sous les lilas en
fleurs, et lui traduire ces penses confuses qui s'panouissent dans son
me au milieu du silence et aux premiers rayons du printemps;--c'est de
verser un baume salutaire sur les blessures du coeur; c'est de dire au
pauvre tout ce que la nature lui a rserv de richesses gratuites.

Monsieur Hugo!--monsieur Hugo!--est-ce que votre royaume serait de ce
monde?

Mon Dieu!--est-ce qu'il n'y a pas de potes?

Est-ce que tous ceux-l sont des menteurs qui disent en vers et en prose
qu'ils aiment mieux les violettes que les amthystes,--les gouttes de
rose que les diamants,--le bandeau de cheveux bruns d'une jeune fille
que le diadme des rois?

Est-ce qu'ils sont des menteurs ceux qui disent en si beaux vers qu'ils
prfrent la vote toile du ciel aux plus riches lambris,--qu'ils ne
reconnaissent de vritable grandeur que dans les merveilles de la
nature,--qu'ils n'admirent aucune pompe royale  l'gal du soleil
d'automne qui se couche dans son lit somptueux de nuages rouges et
violets?

Est-ce qu'ils n'existent pas, ces hommes que j'ai tant aims sans les
connatre,--ces rois de l'intelligence qui trouvent dans leurs coeurs
et dans leur gnie des trsors qui les rendent si suprieurs aux rois de
la terre?--est-ce que toutes ces belles penses sont des mots et des
phrases qu'ils vendent le plus cher possible, pour acheter, avec le prix
qu'ils en retirent, tout ce qu'ils font semblant de mpriser?

[GU] L'Acadmie a repouss M. Victor Hugo,--pour accueillir dans son
sein M. Flourens, mdecin, et secrtaire de l'Acadmie des sciences.

M. Flourens n'est connu dans les lettres que par la nomination de
l'Acadmie.

Les acadmiciens se dfendent contre les reproches qu'on leur adresse,
et citent des prcdents qui constatent que le secrtaire de l'Acadmie
des sciences a trs-souvent t admis par l'Acadmie franaise.

Oui certes, messieurs,--mais les secrtaires de l'Acadmie s'appelaient
alors, non pas _Flourens_, mais _Fontenelle_;--non pas _Flourens_, mais
_d'Alembert_;--non pas _Flourens_, mais _Condorcet_;--non pas
_Flourens_, mais _Cuvier_.

Le secrtaire de l'Acadmie des sciences tait, dans ce cas-l, non pas
un obscur savant, mais un grand crivain,--sans en excepter _Mairan_,
auteur plein de finesse et d'lgance.

[GU] Et d'ailleurs, messieurs des lettres, c'est de votre part une
grande humilit, car je n'aperois pas que l'Acadmie des sciences ait
l'habitude de prendre des membres parmi vous.

M. _Flourens_ tait fort protg par M. _Arago_.

M. _Viennet_ a vot pour M. _Hugo_, malgr son antipathie contre le
romantisme.--M. _Viennet_ a agi en honnte homme et en homme
d'esprit:--il aurait voulu, a-t-il dit, que l'Acadmie ft de temps en
temps une lection littraire, ne ft-ce que pour n'en pas perdre
l'habitude.

L'avocat Dupin devait tre partisan de la mdiocrit;--il a vot pour M.
Flourens.

M. _Delavigne_, l'crivain chauff, log, nourri et indpendant du
chteau, a vot contre M. _Hugo_.

M. _Scribe_, l'auteur d'une mdiocre comdie, reprsente le mme jour
au Thtre-Franais, a vot contre M. _Hugo_.

M. _Royer-Collard_,--ne trouvant pas, dans ses ides, M. _Hugo_ un assez
grand crivain pour l'Acadmie, n'a pas cru cependant que M. _Flourens_
lui dt tre prfr, et il s'est abstenu.

Tous les gens qui n'ont pas crit,--tous ceux qui ne devraient pas tre
de l'Acadmie,--ont vot avec frnsie pour M. _Flourens_;--leur
enthousiasme pour ce mdecin rappelle la reconnaissance du duc de
_Roquelaure_ pour ce seigneur sans lequel il et t l'homme le plus
laid de France.

MARIAGE DE LA REINE D'ANGLETERRE.--Quand rgnait l'empereur Napolon, il
y avait toujours  la broche, au chteau, un poulet pour Sa Majest,
afin qu'elle n'attendt pas une minute quand elle demanderait  manger.
Ds qu'on retirait un poulet, on en mettait un autre.

Il en est de mme pour les princes de Cobourg:--on en tient toujours un
 la broche _trs-tendre_, tout plum, tout rti, tout bard, tout prt
 pouser les reines d'Angleterre.

[GU] S'il y a dans le monde une position trange, c'est celle du mari de
la reine d'Angleterre.

En effet, au renversement des lois divines et humaines, dans une
semblable alliance, c'est l'homme qui doit soumission et obissance  sa
femme; la femme, protection  son mari.

L'acte de naturalisation qu'il a obtenu lui donne le titre de citoyen
anglais et le fait sujet de sa femme.--Jolie situation que celle d'un
mari dont la moindre infidlit peut tre considre comme une _haute
trahison_,--et que sa femme a le droit de faire pendre pour
_incompatibilit d'humeur!_

Aux termes des lois, jamais le prince Albert ne pourra commander les
armes, jamais il ne pourra tre conseiller lgal de la reine, jamais il
ne pourra siger au parlement.

L'aristocratie anglaise lui a refus la prsance sur les princes du
sang royal.

Ses fils, s'il en a, et il en aura, ou il sera pendu,--marcheront devant
lui dans les crmonies. La chambre des communes a rogn l'allocation
qu'on demandait pour lui.

Une femme indigne a dit  quelqu'un qui le dfendait: Vous avez beau
dire, ce n'est jamais qu'un prince _entretenu_.

Dans les discours qu'on lui a adresss, on ne lui a parl que des
enfants qu'il _doit_ faire  la reine. Voici son humble rponse 
l'adresse du maire et de la corporation de Douvres:

Je joins mes prires les plus ferventes aux vtres, afin que
l'vnement heureux qui vient de m'unir si troitement  l'Angleterre
soit _suivi des rsultats que vous dsirez_,--et je mettrai _constamment
mes soins_ et toute mon _tude_  rpondre  vos esprances.

[GU] L'ami de M. Walewski, qui lui avait conseill d'_inonder_ le
deuxime acte de sa comdie de _traits d'esprit_, est all le trouver et
lui a dit: Mon cher, vous devriez faire  Janin une rponse
spirituelle, mordante, une rponse sans rplique--enfin.

[GU] On est all voir pendant quelques jours la voiture de M. Guizot.
Les armes attirent beaucoup l'attention;--elles sont de celles qu'on
appelle _armes parlantes;_--elles se composent d'un _aigle_, d'un
_oignon_ et d'un _serpent;_--on fait l-dessus bien des commentaires.

Une femme a dit: _Ce sont des armes pleurantes._

L'artiste charg de les peindre: _Il y a de l'oignon; l'aigle est forc
de se faire serpent._

[GU] Voici une plaisanterie de l'avocat Dupin, aprs le rejet de la
dotation du duc de Nemours:

Eh bien! le prince ira  Jrusalem pouser une Juive, il trouvera _sa
dot  Sion._

L'amiral Duperr a dit, en parlant du vote de la Chambre: Le ministre
a reu dans le ventre un boulet qui est all se loger dans le bois de la
couronne.

[GU] La reine a appris le rejet de la dotation du duc de Nemours par le
duc d'Aumale,--qui est entr chez elle en disant: Ma mre, ne vous
affligez pas, je suis riche pour deux.

On parle beaucoup de l'adresse de deux bayadres de treizime ordre qui
se sont fait donner quatre-vingt mille francs par la famille de deux
jeunes gens de trs-bonne maison, pour quitter Paris et l'Opra, o
elles gagnaient huit cents francs par an  montrer le soir un peu plus
que leurs jambes, du reste fort mdiocres.--Cela fait  peu prs cent
ans d'appointements.--On cite un mot plein de navet d'un des jeunes
gens,--auquel son _Alme_ disait, pour justifier son obissance:

--On m'aurait mise en prison.

--En prison! s'cria le jeune homme;--_nous_ ne sommes plus sous le
rgime du despotisme et du _bon plaisir;_--_nous_ vivons _sous_ un
gouvernement constitutionnel.--Vive la Charte!

Bon jeune homme!

[GU] Le prfet de police, dans un accs de moralit,--avait, ces jours
derniers, dfendu, dans quelques cercles de jeu qu'il autorise, la
_bouillotte_ et l'_cart_. Sur les instances de plusieurs dputs dont
on croyait avoir besoin pour le vote de la dotation, l'ordonnance a t
rapporte.

La suppression du jeu et de la loterie n'est pas trangre  la fivre
qui a ruin tant de gens, depuis plusieurs annes, sous prtexte
d'entreprises par actions.

Il faut que les passions aient leur cours et leurs exutoires.

Il serait peu logique de supprimer les gouts en haine des
ruisseaux;--c'est cependant la mme chose.--Quelque inconvnient qu'et
le jeu public, il en avait moins que le jeu clandestin.

Le jeu est un instinct et un besoin chez beaucoup de gens; chass de ses
asiles, il s'est rfugi dans la politique et dans l'industrie;--au lieu
d'y perdre des fortunes particulires, on y met et on y perd--le crdit,
la fortune politique, la confiance et tous les intrts du pays.

On fait beaucoup de moralit contre les vieux vices uss qu'on laisse
pour en prendre d'autres.

[GU] L'_opposition_ a cru faire un bon tour au gouvernement en limitant
le nombre de _croix d'honneur_ dont il pourrait disposer chaque anne:
elle s'est figur par cet obstacle lui ter un moyen d'influence, et
elle s'est trompe en cela qu'elle a fait prcisment le contraire de ce
qu'elle voulait et de ce qu'elle croyait faire;--le ruban rouge allait
tous les jours se dconsidrant de telle sorte, grce  la ridicule
profusion avec laquelle on le donnait!... Mais voyons d'abord avec
quelle libralit les divers ministres qui passaient aux affaires se
l'offraient entre eux, en qualit de _petit cadeau_ pour entretenir
l'amiti.

L'amiral Duperr est devenu grand-croix au mois de janvier 1831.

M. le baron Bignon a t nomm grand officier; M. Charles Dupin,
commandeur; MM. Passy et Pelet (de la Lozre), officiers; M. Thiers,
officier, et puis commandeur; MM. Sauzet et Teste, chevaliers.

Voici les avancements les plus remarquables par leur rapidit:

M. le duc de Broglie, officier en 1833, commandeur en 1834, grand
officier en 1835, grand-croix en 1836.

M. Guizot, commandeur en 1833, grand officier en 1835.

M. Dupin an, officier en 1832, commandeur en 1833, grand officier en
1835, grand-croix en 1837.

M. de Montalivet, officier en 1832, commandeur en 1833, grand officier
en 1835.

MM. d'Argout, Barthe et Persil ont eu le mme avancement.

Au moment de sortir du ministre, dans les premiers jours de mars 1839,
M. le lieutenant gnral baron Bernard a t nomm grand-croix; MM.
Salvandy et Martin (du Nord), grands officiers; et M. Lacave-Laplagne,
commandeur.

Mais la promotion la plus remarquable est incontestablement celle de M.
le comte Mol, qui, de simple officier qu'il tait, franchissant tous
les grades intermdiaires, a t nomm grand-croix au mois d'octobre
1837, pendant qu'il tait prsident du conseil.

Il serait trop long de parler de toutes les croix de la garde nationale,
des croix donnes aux vaudevillistes,--de celles que l'on voit avec tant
d'tonnement et si peu de prtexte  la boutonnire de certaines
personnes que l'on rencontre, qu'aucune de leurs connaissances, comme
d'un accord unanime, n'ose les en fliciter, dans la crainte de leur
causer de l'embarras.

Le ruban rouge donc--allait tellement se dconsidrant, qu'entre les
mains du gouvernement ce n'aurait bientt plus t qu'une monnaie de
billon avec laquelle on n'aurait pu payer que des objets sans importance
et des bagatelles.

Les limites restrictives imposes par la Chambre ne peuvent manquer d'en
lever le titre et de lui rendre un peu de valeur.

Quelques demoiselles ont invent, pour le carnaval de cette anne, une
plaisanterie qui a beaucoup de succs et cause un scandale qu'il est
presque impossible de rprimer.--Un dandy, un lion, est abord au bal de
l'Opra par un domino--bien gant, bien chauss, masqu
scrupuleusement,--en un mot, prsentant tous les signes de la
distinction.--On cause: le domino est spirituel, amusant; il laisse
tomber quelques noms de la haute socit;--le lion est le plus heureux
des hommes; il demande et obtient avec peine une seconde rencontre pour
le prochain bal.--Le domino, plus smillant, plus ravissant encore que
la premire fois, finit par avouer son nom, mais aprs les serments, les
paroles d'honneur les plus solennels du plus profond secret;--puis il
donne une carte sur laquelle on lit le nom de madame de ***, ou de
***, ou de ***.

Plusieurs femmes, ainsi compromises, se sont crues obliges de rester
chez elles et de recevoir le samedi, pour que leur absence du bal de
l'Opra ft bien constate.

M. Thiers a fait donner  sa femme, par la reine d'Espagne, la croix de
Marie-Louise;--cette croix donne la grandesse et des honneurs
particuliers; la duchesse de Berry seule l'avait en France.--Le ruban
est blanc avec un lisr violet, et se porte en bandoulire,--ceci a
pour but et pour rsultat de faire singulirement enrager les
bourgeoises du commerce de Paris.

On n'a obtenu des 221 les voix d'appoint pour le rejet de la dotation de
M. de Nemours--qu'en promettant que M. Thiers s'entendrait avec M. Mol
pour la composition d'un cabinet; M. Thiers l'a promis, et quelques
innocents de la banque le croient encore.

[GU] TRAVAUX DE LA CHAMBRE DES DPUTS.--Cette grave question a t
pose dans les bureaux de la Chambre: Quel est l'animal extraordinaire
que forment trois d'entre nous? Le boeuf  vingt
cornes--(Leboeuf-Havin-Corne).

[GU] M. Litz, pianiste, a reu des Hongrois un sabre d'honneur qu'il a
jur de ne tirer que pour la dfense de la Hongrie,--et il court en ce
moment l'Allemagne, jouant du piano le sabre au ct.--M. Al. Dumas a
pous mademoiselle Ida Ferrier;--les tmoins taient M. Villemain,--M.
de Chateaubriand,--M. Ch. Nodier--et plusieurs comtes dont le nom
m'chappe.--M. Victor Hugo prpare un volume de vers, et a prsent une
pice au thtre de la porte Saint-Martin.--Le _Vautrin_ de M. de
Balzac est en pleine rptition au mme thtre.

[GU] M. Villemain, aprs le rejet de la dotation, sans discussion, a
dit: Nous venons d'tre trangls par des muets.--C'est souvent le sort
des eunuques, a rpondu un homme d'esprit.

Le marchal Soult a repris sa fluxion annuelle;--l'anne dernire, elle
a dur dix jours, pour lui laisser le temps de voir se dbrouiller les
choses.

[GU] On ne dit plus la famille, mais le haras des _Cobourg_.

[GU] M. Dupin a dit au roi: Sire, voil bien des ministres que vous me
faites commencer sans que j'en finisse jamais aucun.

[GU] M. Kalkbrenner, le clbre pianiste, donnait, un de ces jours
derniers, un grand dner;--il crut devoir se transporter lui-mme au
march pour se procurer un beau poisson;--il en vit un comme on n'en
voit pas. Combien le poisson?--Rien.--Comment, rien?--Il est vendu un
louis.--J'en offre deux. Impossible, c'est pour M. de
Rothschild.--coutez, ma bonne, quatre louis!--Non.--Eh bien! tchez de
m'en trouver un autre avant quatre heures, voici mon adresse.--Quoi!
s'cria la marchande de poisson en lisant la carte,--vous tes
Kalkbrenner?--emportez mon poisson.--Mais M. de Rothschild?--M. de
Rothschild s'en passera; un pianiste comme Kalkbrenner est au-dessus
d'un banquier comme Rothschild! (Authentique, racont par M.
Kalkbrenner lui-mme.)--M. Paul F. a fait rpandre le bruit dans les
maisons o il va d'ordinaire qu'il ne peut reconduire une femme en
voiture sans se rendre extrmement dangereux.--Ses amis prtendent que
c'est pour n'avoir personne  reconduire, et faire une notable conomie
de fiacres pendant son hiver.--Un seigneur tranger, ou plutt un
trange seigneur, a donn des coups de cravache  une femme du monde
avec laquelle il avait eu d'assez longues relations, et qui lui avait
fait de grands sacrifices.--Les hommes de la socit, depuis ce temps,
lorsqu'il entre dans un club ou dans un cercle, se retirent et le
laissent seul,--pour lui apprendre  vivre en socit,--etc., etc.,
etc., etc.

Quand un jeune musicien a obtenu, aprs de longues tudes, un premier
prix qui l'envoie  Rome,--il s'abreuve  longs traits de la joie du
succs.--On le reoit  Rome dans un palais plus beau que celui du
pape.--L, on le garde trois ans dans le luxe et la mollesse; puis on le
renvoie  Paris, o il trouve toutes les positions prises par des
Italiens,--et o il trane une existence misrable, donnant des leons
au cachet, ou copiant les manuscrits de ses heureux confrres en _i_.

Tandis qu' leur retour de Rome galement les peintres font des
enseignes et les sculpteurs des portes cochres, les graveurs gravent
sur de la vaisselle les armes nouveau-nes--de gros financiers,
protecteurs clairs des arts.

Ce n'est pourtant pas pour ceux que la munificence nationale traite avec
tant de somptuosit  la _villa Mdicis_ que M. Debelleyme a fond le
dpt de mendicit.

On sait cependant qu'une clause du privilge du directeur de
l'Opra-Comique, qui reoit  ce sujet une grosse subvention, l'oblige
de jouer le premier ouvrage de tout pensionnaire de l'Acadmie qui
rentre en France.

Un des bons lves de Lesueur, premier prix de Rome, vient de donner 
Rouen, en dsespoir de cause, un opra (les _Catalans_) qui a obtenu un
beau succs.--D'autres, moins tenaces, se dcouragent.--On en pourrait
citer qui se sont, de guerre lasse, jets dans l'industrie.

Pourquoi ne pas les faire commencer par l?--pourquoi les leurrer par
des appts menteurs,--si on croit devoir donner en France aux _Italiens_
l'empire de la musique? (Le Conservatoire est dirig par un Italien, et
trois noms en _i_ se font remarquer  l'Institut.)

Les femmes portent plus que jamais des _tableaux_ pour broches  leur
cou;--il en est d'une grandeur incroyable;--on choisit pour ces
exhibitions des portraits de famille.--Dernirement, du salon o
j'attendais qu'une femme  laquelle je faisais une visite--ft en tat
de me recevoir,--j'ai entendu une femme de chambre qui disait: Madame
mettra-t-elle son grand-pre ou son petit chien?

Cette manifestation d'anctres est embarrassante pour une grande partie
de l'aristocratie nouvelle,--dont la gnration prcdente a oubli de
peindre les grands-pres, ou qu'il et fallu reprsenter,--qui en
cuisinier,--qui en garon de caisse,--qui en marchand de vin,--qui en
bonnetier, etc.

Je trouve singulier, du reste, cet usage de porter sur la poitrine, dans
les bals et les ftes, des portraits de personnages morts.--Cela donne
aux femmes un petit air de catafalque mdiocrement divertissant.

[GU] LES FEMMES.--I. Il y a dj bien longtemps que les hommes et les
femmes vivent ensemble, et ils ne se connaissent point;--ils n'ont les
uns  l'gard des autres que des aperus trs-faux, ou du moins
trs-vagues et trs-incertains.

Ainsi, il y a  peu prs cinq mille ans que les femmes font accroire aux
hommes qu'elles sont faibles et dlicates, et que, sous ce prtexte,
elles leur imposent tout le travail et toutes les fatigues.

J'ai suivi dans le monde quelques femmes cet hiver,--et je puis affirmer
que moi, espce de rustre,--endurci par tous les exercices
violents,--moi qui ai fait de longs voyages  pied, et de rudes
traverses sur la mer,--il m'est tout  fait impossible d'accompagner
plus de trois jours la plus faible, la plus grle, la plus dlicate, la
plus mignonne, la plus vaporeuse des femmes. Deux nuits passes de suite
m'attristent et m'abattent  un degr que je ne saurais dire;  la
troisime nuit, j'ai l'air d'une ombre qui cherche un tombeau pour se
reposer.

Et si, par une de ces soires glaciales du mois de janvier, je m'tais
avis d'ter ma cravate,--quel rhume, bon Dieu! et quel enrouement
pendant trois jours!--Mais les femmes, dcolletes, les unes trop, les
autres davantage,--restent roses et fraches en subissant des preuves
qui tueraient un portefaix en moins d'une semaine.

Les femmes sont immortelles,--mais  la manire d'Achille;--il n'y a
qu'un point par lequel on peut les tuer.

Les femmes ne meurent pas plus de vieillesse que d'autre
chose.--D'ailleurs, il n'y a pas de vieilles femmes.--La nature, on ne
sait pourquoi,  une certaine poque de leur vie, dguise les femmes en
vieilles femmes,--comme la fe enferme la belle princesse dans une
hideuse peau d'ne.--Mais au dedans elles sont toujours jeunes;--elles
ont les mmes gots, les mmes plaisirs,--le mme coeur.

La seule chose qui fatigue et qui tue les femmes, c'est l'ennui.--Jamais
une femme n'est morte d'autre chose.--Si une vieille femme meurt, ce
n'est pas parce qu'elle est vieille, ce n'est pas parce qu'elle a
beaucoup vcu;--c'est parce qu'elle s'ennuie,--et parce qu'on la laisse
s'ennuyer.--Donnez  Baucis des plaisirs, des ftes, des amoureux, des
amants,--amusez-la, elle se donnera bien de garde de mourir.

[GU] De leur ct, les hommes, pour se venger, ont fait croire aux
femmes que la beaut  leurs yeux consistait, non pas  avoir la taille
souple, svelte, lgante,--mais  avoir la taille plus mince que les
bras, plus mince qu'aucune des femmes de la connaissance de chacune
d'elles.

Que la beaut consistait, non  avoir un pied--mince, troit, dans des
proportions convenables  la taille; mais plus petit qu'aucun pied que
l'on connaisse;--de telle sorte que lorsque les femmes, en voyant de ces
informes souliers chinois,--disent: Mais c'est horrible!--elles
lancent cet anathme avec moins de conviction que d'envie.--Ainsi
trompes, les femmes, de temps immmorial,--se serrent les pieds et le
corps, et se condamnent  d'effroyables et perptuelles
tortures.--L'une, du temps de la _question_, s'appelait la torture des
_brodequins_. Les hommes les plus robustes ne pouvaient la supporter
plus de cinq minutes sans dfaillir. L'autre ne ressemble qu'au supplice
inflig aux gens que l'on _rompait_, et qui causait la mort
immdiatement.--On a renonc  toutes deux, mme pour les assassins et
les parricides.

Le tout pour se montrer toute leur vie faites de telle faon,--qu'une
femme mourrait de chagrin et son amant de dpit, si _le soir_ elle se
trouvait faite prcisment comme elle s'est donn tant de mal pour le
paratre tout le jour.

[GU] LES FEMMES.--II. Il y avait autrefois un endroit qu'on appelait la
_maison_. C'tait l'empire de la femme.

L, les femmes taient  l'abri de tous les tracas et de tous les ennuis
de la vie extrieure; elles ignoraient les lois du pays;--car dans la
_maison_ il n'y avait pas d'autres lois que leur volont-- elles,
reines absolues, reines par l'amour.

Si elles embellissaient la maison,--elles tiraient de la maison un
charme indfinissable;--tout ce que la _maison_,--cet asile
sacr,--renfermait de paix, d'lgance, de tranquillit, d'amour et de
bonheur, semblait s'exhaler d'elles--comme un parfum.

Dans la maison, au charme d'tre belles elles joignaient celui plus
puissant encore d'tre belles pour un seul,--de se rserver pour
lui,--d'tre avares d'elles-mmes pour lui,--tant elles comprenaient
qu'elles taient un trsor,--et le plus prcieux de tous les trsors.

Mais aujourd'hui les femmes ont quitt la maison,--elles ont abdiqu
leur noble et bel empire hrditaire, dans de fausses ides de conqutes
et d'agrandissement.

Et elles ont emport avec elles toute la paix, tout le charme et tout le
bonheur de la maison.

Et je leur dis,--comme le gnie d'un conte de fe dit  la belle
princesse qui s'loigne:

Retournez-vous, madame, et voyez derrire vous la maison qui s'croule
et n'est plus que ruines et dcombres.

[GU] LES FEMMES.--III. Ce que nous signalons est un plus grand malheur
qu'on ne le saurait exprimer,--et je plains  ce sujet les femmes plus
que je n'ose les blmer.

Le mtier d'honnte femme est devenu,--grce  l'aveuglement des
hommes,--le plus mauvais de tous les mtiers.

Ce n'tait pas assez qu'on donnt  une funambule,  une sauteuse,  une
acrobate,--pour faire une exhibition publique de gros pieds et de
cuisses maigres,--plus d'or vingt fois qu'on n'en donne  la plus belle
et  la plus honnte des femmes pour tenir sa maison et lever ses
enfants.

Ce n'tait pas assez que tout le luxe,--qui est l'air des femmes, ft
pour ces cratures;

Que, s'il vient  Paris un chle de l'Orient d'une beaut
remarquable,--les marchands savent d'avance qu'une honnte femme n'y
peut prtendre;

Que, si un diamant miraculeusement gros est envoy de Golconde, il est
trop beau pour une honnte femme, ft-elle princesse,--ft-elle
reine;--qu'il est destin au front banal ou au cou public d'une fille de
l'Opra.

Ce n'tait pas assez de leur donner des diamants;--on leur a jet des
fleurs.

Ce n'tait pas assez:--les potes leur adressent leurs vers,--les
journalistes crivent que leur dpart est un malheur public;--on vante
une dcence, un esprit qu'on imagine pour elles;--on les recherche, on
les fte, on les honore;--on a mme renonc  les _entretenir_, pour ne
pas blesser leur susceptibilit;--on leur fait la cour, on les
sduit,--on les pouse.

(Je ne parle pas de l'exagration de respect de ceux qui se font
entretenir par elles.)

On a puis pour les louer tout l'crin potique;--il ne reste pas un
mot  dire  une honnte femme--qui n'ait dj servi  trois ou quatre
sauteuses.

Aussi les femmes les envient et tchent de leur ressembler.--Sous
prtexte des Polonais, elles ont vendu publiquement dans les bazars
tablis chez le comte Jules de Castellane; sous prtexte des pauvres,
elles ont chant publiquement dans les glises.

Cela tait bien quelque chose:--elles avaient montr, sinon le talent,
du moins l'effronterie des chanteuses;--mais il leur fallait un
thtre,--un vrai thtre,--o elles pussent combattre leurs rivales sur
leur propre terrain;--il leur fallait cette rampe magique qui prte tant
de charmes--que la plus laide des actrices a plus d'amoureux que la plus
belle femme du monde.

Ce but de tous leurs voeux est enfin atteint:--c'est encore chez M. de
Castellane que la chose a t dcide.--L'htel Castellane est une sorte
de jeu de paume  l'usage des femmes.

Sous le prtexte un peu us des mmes Polonais, des femmes du monde vont
jouer la comdie et chanter l'opra sur le thtre de la _Renaissance!_
et cela sera public, et on ouvrira les bureaux--et qui voudra entrera.

Tout l'empire romain fut saisi de honte quand l'empereur Nron descendit
dans le cirque.

Je sais bien que ce que je dis l va m'attirer des lettres toutes
pleines de ddain,--o l'on me dira,--comme on m'a dj dit, 
l'occasion de certains de mes livres:

_Vous tes un sauvage,--toutes ces choses dont vous vous blessez sont
les choses les plus simples;--elles vous choquent, parce que vous
n'allez pas dans le monde; tout vous tonne, parce que vous n'avez rien
vu, etc., etc._

Il faut, pendant que j'y pense, que je rponde  cela et  quelques
autres choses.

RPONSES.--J'aurais depuis cinquante ans l'avantage d'tre dans le
monde,--avantage que je partagerais avec un grand nombre d'imbciles de
votre connaissance, madame, que je ne me soumettrais  rien de ce qui
m'arriverait douloureusement au coeur;--et je vous avoue qu'il me
serait entirement impossible d'tre amoureux  ces conditions.

Je ne vais pas non plus chez les anthropophages,--et cependant je crois
avoir le droit de blmer leur habitude de manger les voyageurs.

    J'aurais t jaloux, dans mes sombres dlires,
    De la fleur que tu sens, de l'air que tu respires,
       Qui s'embaume dans tes cheveux;
    Du bel azur du ciel que contemplent tes yeux.

    J'aurais t jaloux de l'aube matinale;
    De son premier rayon venant teindre d'opale
       Tes rideaux transparents.

    J'aurais t jaloux de cet oiseau qui chante,
    Que ton oeil cherche en vain tout blotti sous sa tente
       D'pine aux rameaux blancs.

    J'aurais t jaloux de cette mousse verte
    Dans un coin recul de la fort dserte,
    Gardant, sur son velours, l'empreinte de tes pieds.

    J'aurais t jaloux du fruit que mord ta bouche,
    J'aurais t jaloux du tissu qui te touche;
    Qui te touche et te cache,-- trsors envis!

    J'aurais t jaloux du baiser que ton pre
       Sur ton front et os poser,
    Et de l'eau de ton bain t'embrassant tout entire,
       Tout entire d'un seul baiser.

Il va sans dire que je n'aurais pas aim voir jouer la comdie sur le
thtre de la _Renaissance_  celle  qui ces vers sont adresss.

Quelques personnes m'crivent des injures vagues sans signature;--on en
a allum mon feu tout cet hiver;--une lettre de ce genre tait
signe,--l'adresse tait jointe  la signature:--M. Ducros, rue de
Louvois, 2.--Je crus devoir une visite  l'auteur.--M. Ducros me dit
n'tre pas l'auteur de la lettre.--Beaucoup me flicitent et me
tmoignent une sympathie dont je suis fort reconnaissant et fort
encourag.--Quelques-uns, _au nom de la libert_, me _dfendent_ de
plaisanter sur _certains sujets_;--ceux-l voudront bien avoir pour moi
l'indulgence que j'ai pour eux, et me permettre d'tre amusant comme je
leur permets de ne l'tre pas.--C'est, du reste, avouer peu adroitement,
selon moi, que la guerre qu'ils font contre le despotisme a moins pour
but de le renverser que de le conqurir.--Un autre m'a crit que j'tais
_vendu_  l'or du chteau.--Oh! oh!--cela vient de ce que je parle en
termes polis du roi, le seul homme de France qui ne puisse pas demander
raison d'une insulte, et de la reine, qui est une femme, absolument
comme s'ils taient de simples particuliers.--Hlas! mon bon monsieur,
je ne serai, pour vous tre agrable, ni manant, ni grossier, ni mal
lev.--L'or que je reois du chteau se rsume en ceci:--Le roi a pris
aux _Gupes_ un abonnement d'un an,--comme vous, mon bon
monsieur;--c'est douze francs sur lesquels, aprs que j'ai pay le
marchand de papier,--l'imprimeur,--le clicheur,--le brocheur,--les
commis, etc.,--et aprs que j'ai donn  mon diteur la part qui lui
revient, il me reste prcisment trois francs pour me corrompre pendant
un an.

Adieu, messieurs.--




Avril 1840.

     Avnement des hommes vertueux au pouvoir.--Le roi.--M. Thiers.--Le
     Journal des Dbats.--Le grand Moniteur et le petit Moniteur.--Le
     Constitutionnel.--Le Messager.--Le Courrier franais.--Sonnez cors
     et musettes.--Les moutons roses.--Lettre du marchal Vale.--M.
     Cubires.--M. Jaubert.--M. Pelet de la Lozre.--M. Roussin.--M. de
     Rmusat.--M. Vivien.--M. Cousin.--M. Gouin.--M. Mol.--M.
     Soult.--Remarquable invention de M. Valentin de la Pelouze.--M.
     Lerminier.--La Revue de Paris.--La Revue des Deux-Mondes.--M.
     Buloz.--M. Rossi.--M. Villemain.--Les Bertrand.--Le quart d'heure
     de Rabelais.--La cure.--Expdients imagins par la vertu.--M. de
     Balzac.--Vautrin.--M. J. Janin.--M. Harel.--M. Victor
     Hugo.--Soixante-quatre couteliers.--M. Delessert.--Le ministre et
     le fromage d'Italie.--M. Cav.--Madame de Girardin.--M. Laurent,
     portier et directeur du Thtre-Franais.--Deux cordons  son
     arc.--M. de Noailles.--M. Berryer.--M. Barrot.--M. Bugeaud.--M.
     Boissy-d'Anglas.--M. Leboeuf et madame Leboeuf.--M. F. Girod de
     l'Ain.--M. Mimaut.--Me Dupin.--M. Demeufve.--M. Estancelin.--M.
     Chasseloup.--M. Bresson.--M. Armand.--M. Liadires.--M.
     Bessires.--M. Daguenet.--M. Fould.--M. Garraube.--M.
     Pdre-Lacaze.--M. Poulle.--M. Lacoste.--M. F. Ral.--M.
     Bonnemain.--Les stnographes affams.--M. Desmousseaux de
     Givr.--M. de Lamartine.--M. Etienne.--M. Vron.--Croisade contre
     les Franais.--Noms des croiss.--M. Thiers, roi de
     France.--Abdication de S. M. Louis-Philippe.--M.
     Garnier-Pags.--Les Franais sont dcidment trop malins.--Un
     apologue.--Affaire de Mazagran.--M. Chapuys-Montlaville plus
     terrible que les Arabes.--Bons mots d'icelui.--Muse du Louvre.--Ce
     que reprsentent les portraits.--Qu'est-ce que la couleur?--M.
     Delacroix.--Portrait d'un chou.--Portrait d'un ngre.--La garde
     nationale.--M. Jacques Lefebvre.--La femme  barbe.--Souscription
     pour la mdaille de M. de Cormenin.--Le sacrifice d'Abraham.--Le
     supplice de la croix.--Profession de foi.--Rapacit des
     dilettanti.--M. Bouill.--M. Frdric Souli.--A. Dumas.--Madame
     Dudevant.--M. Gavarni.--M. Henri Monnier.--Abus que fait le
     libraire Curmer de quelques crivains.--Protestation.--Les dames
     bienfaisantes.--Le printemps du 21 mars.

    AVNEMENT DES HOMMES VERTUEUX AU POUVOIR.

      Ultima Cumi venit jam carminis tas.

           *       *       *       *       *

...Ac toto surget gens aurea mundo.

Pardon si je parle latin.--Mais l'avnement de tous ces hommes
vertueux--me reporte malgr moi  ceux que j'ai admirs en thme,--et
d'ailleurs c'est surtout en fait de louanges que

    Le latin dans les mots brave l'honntet:
    Mais le lecteur franais veut tre respect.

Et je n'oserais dire en franais: l'enthousiasme et les transports
frntiques et presque rotiques des plus vieux et des plus indpendants
carrs de papier--qui s'intitulent _eux-mmes_, ainsi que je l'ai dj
signal, organes de l'opinion publique.

Mais, procdons par ordre dans le rcit pique que nous avons  faire.

[GU] Nous avons racont avec quelle navet le ministre Soult-Duchtel,
etc., dit du 15 mai, s'tait laiss renverser.

Tout le temps qu'il avait dur, les journaux, amis, allis, associs, et
compres de M. Thiers, s'taient fort attendris sur la _misre du
peuple_,--sur notre _humiliation  l'tranger_,--sur la _chert du
pain_,--sur la _pluie_,--sur la _gele_,--sur tout.

Tout allait mal;--il fallait tout changer:--administration 
l'intrieur,--politique  l'extrieur;--c'tait vraiment un gouvernement
et un pays  refaire. On traitait le roi lui-mme fort lestement;--c'est
un courage peu dangereux dont les journaux aiment  faire parade, et qui
leur donne, vis--vis d'une partie de leurs abonns, un certain air
matamore et sacripant qui leur sied  ravir.

Le roi Louis-Philippe tait appel ironiquement--_gouvernement
personnel_--_pense immuable_--_couronne_--_trne_--_haute
influence_--_quelqu'un_--_haut personnage_.--M. Thiers, de son ct,
tait un gaillard qui avait dit au roi son fait en plus d'une
circonstance, et qui ne _rampait_ pas avec les _courtisans_, et chez
lequel, dans l'intimit, on appelait le roi papa Doliban.

Pendant tout ce temps, pour les journaux ministriels--les _Dbats_--le
grand et le petit _Moniteur_, etc., tout allait le mieux du monde;--la
pluie et la gele arrivaient  propos;--ceux qui voulaient renverser le
ministre taient des brouillons et des agitateurs ennemis du pays.

[GU] Mais, le ministre Soult renvers, lorsque le roi manda M.
Thiers,--ds le lendemain les journaux avaient chang de langage,--les
imprimeurs avaient retrouv dans leurs casses les deux lettres
proscrites: S. M.--M. Thiers, mand par le ROI,--s'tait rendu AUX
ORDRES de Sa Majest.

Et enfin, le 1er mars 1840,--une ordonnance du roi, insre au
_Moniteur_, apprit  la France qu'elle tait gouverne par un nouveau
ministre dont voici la composition:

Prsidence du conseil et ministre des affaires trangres,

M. THIERS.

Ministre de la guerre,

M. THIERS, sous le nom de M. DE CUBIRES.

Ministre des travaux publics,

M. THIERS, sous le nom de M. JAUBERT.

Ministre des finances,

M. THIERS, sous le nom de M. PELET DE LA LOZRE.

Ministre de la marine,

M. THIERS, sous le nom de M. ROUSSIN.

Ministre de l'intrieur,

M. THIERS, sous le nom de M. DE RMUSAT.

Ministre des cultes et de la justice,

M. THIERS, sous le nom de M. VIVIENE.

Ministre du commerce,

M. THIERS, sous le pseudonyme ridicule de M. GOUIN.

[GU] Le _Constitutionnel_,--le _Courrier Franais_,--le _Messager_, le
_Sicle_, entonnrent la trompette--et dirent en faveur du nouveau
ministre--prcisment ce que les journaux amis du 12 mai disaient en sa
faveur.--Ceux-ci mirent en avant, contre le ministre Thiers, juste ce
que les amis de ce ministre avaient dit contre le ministre
Soult,--absolument dans les mmes termes--et sans y changer une virgule.

Les trompettes chantrent alors--comme je le faisais au commencement du
prsent chapitre--la fameuse glogue de Virgile  Pollion:--Les hommes
vertueux arrivent aux affaires--le vertueux Barrot et sa vertueuse
phalange donnent leur appui au vertueux Thiers.

Pollion, c'est sous ton consulat que tout ce bonheur nous sera
donn:--la terre prodiguera les fruits sans culture;--il n'y aura plus
besoin de teindre la laine-_-nec varios discet mentiri lana
colores_,--le blier se fera un vritable plaisir d'tre naturellement
vtu d'une toison jaune ou rouge, au gr des personnes,--les agneaux se
promneront dans les prairies tout accommods aux petits oignons,--et on
pourra prendre sur les moutons des ctelettes immortelles et cuites 
point, qui se renouvelleront sans cesse comme le foie de Promthe sous
le bec recourb du vautour.

Je ne vous cacherai pas que d'abord je pris au pied de la lettre toutes
ces belles choses--et que je me dis:--Ma foi, c'est fort  propos qu'il
en soit ainsi,--car, rellement, les essais du gouvernement
constitutionnel n'ont pas t heureux jusqu'ici;--il est temps que la
nation se repose des tiraillements auxquels elle est en proie depuis
tant d'annes--et ce que ces messieurs lui annoncent de bonheur et de
flicit--elle ne l'aura pas vol.

Ce qui surtout causait ma confiance,--c'tait, je l'avouerai, l'air tout
 fait bonhomme, et patriarcal de ces messieurs des journaux;--ils
taient si svres pour les ministres prcdents, ils avaient fait tant
de si longs articles sur les malheurs du pays;--ils taient eux-mmes si
dsintresss, si vertueux!

Il est vrai qu'ils n'avaient pas toujours parl aussi favorablement de
M. Thiers.--A rechercher dans leurs colonnes un peu antrieures,--on
trouverait, accumules contre lui-mme, toutes les injures adresses
depuis et avant lui aux autres ministres,--ce qui parfois me ferait
croire--que les injures et les maldictions s'adressent tout simplement
aux dtenteurs du pouvoir, des places et de l'argent, quels qu'ils
soient.

[GU] PARENTHSE.--A ce sujet--je remarque que les journaux ont fait une
chose sage et savante d'agrandir leur format--de se faire imprimer le
plus mal possible avec des ttes de clous sur du papier sale, mou,
facile  dchirer et un peu infect,--de telle sorte qu'on ne les garde
jamais, car ces feuilles de papier, arrivant incessamment et
invinciblement tous les matins, ont bien vite encombr les
cartons--dbordent et vous chasseraient de la maison envahie par eux en
moins d'un an, si on n'avait soin de les consacrer a toutes sortes
d'usages domestiques.

D'ailleurs, les conservt-on, qui aurait la force, le temps, la patience
et le courage de feuilleter et de chercher parmi toutes les choses
insignifiantes dont ils se remplissent avec une perfide adresse--la
phrase ou le fait dont on a besoin?--L'odeur du papier serr encore
humide combin avec l'odeur de l'encre de l'imprimerie--a quelque chose
d'trangement nausabond et je dirai mme vnneux, qui  la fois
dbilite l'estomac et irrite les nerfs: que le bruit et le mouvement du
papier que l'on dploie et que l'on feuillette et la difficult de lire
une impression serre, pteuse et confuse achvent d'exasprer.

Je m'en rapporte  ceux qui, comme moi, ont eu quelquefois l'audace
d'entreprendre un semblable travail.

De telle sorte qu'il devient, grce  cette savante manoeuvre, presque
impossible de constater les inconsquences, les contradictions et les
palinodies des hommes politiques et des journaux eux-mmes.

Cela serait bien moins commode pour eux, si une bonne loi,--que l'on
pourrait substituer aux fameuses, terribles, exasprantes, impopulaires
et impuissantes lois de septembre,--les obligeait  adopter le format
des livres,--et  s'imprimer sur beau papier, en caractres neufs et
bien lisibles.

[GU] Ces chers journaux donc, comme je vous le disais, avaient chacun en
leur temps attribu  M. Thiers, avec force invectives, tous les maux
dont aujourd'hui, selon eux, le mme M. Thiers peut seul dlivrer la
France.

Il est rellement fcheux de voir toutes les vertus dont ledit M. Thiers
se trouve si abondamment orn--exposes au souffle impur du
pouvoir;--car je ne lui donne pas trois mois pour qu'une partie de ses
plus terribles enthousiastes dcouvrent en lui tous les vices, tous les
dfauts, tous les forfaits reconnus chez les ministres prcdents,--et 
plusieurs reprises chez lui-mme.

En effet, voyez un peu dans nos numros prcdents,--car les _Gupes_,
entre autres audaces, ont eu celle de s'exposer au danger vit si
soigneusement par toutes les feuilles priodiques:--on peut les
relire;--voyez dans le numro de dcembre les engagements pris par M.
Thiers envers les dictateurs de ces divers _organes_ de l'opinion
publique.

Voyez dans le numro de mars--ce que nous disons--qu'il a t promis
plus de morceaux qu'il n'est possible d'en trouver dans la France,
quelque menu qu'on la hache.

Et vous comprendrez tout ce qu'il va y avoir, sous peu de temps, de
mcontents, d'incorruptibles,--de leurrs, de vertueux ennemis pour ce
mme M. Thiers port si haut aujourd'hui.

UNE LETTRE DU MARCHAL VALE.--Je crois bon de couper cette sorte de
discussion, plus srieuse que je ne le voudrais, par un intermde assez
divertissant d  une nouvelle saillie du marchal Vale, qui continue 
faire en Afrique tout simplement ce qui lui plat.

Comme il tait question d'envoyer l-bas un gnral avec un commandement
suprieur,--il crivit au gnral Schneider:

..... Envoyez en Afrique qui vous voudrez, pourvu que ce ne soit pas
ce..... de Cubires.

Or, pendant que le marchal crivait sa lettre,--le ministre du 12 mai
tait renvers,--et la lettre, adresse _ M. le ministre de la guerre_,
fut dcachete et lue par M. de Cubires lui-mme,--qui eut l'esprit de
la montrer  ses amis et d'en rire avec eux.

[GU] Les vertus de M. Thiers jetrent tout d'abord un si vif clat,--que
personne ne se trouva qui ne se htt de rpudier ses antcdents, ses
convictions avoues et proclames pour se ranger sous sa bannire. Le
_Courrier franais_ inventa le mot commode de _dfection honorable_; les
deux _Revues_, la _Revue de Paris_ et la _Revue des Deux-Mondes_,
soutenues et choyes par M. Mol,--s'taient _donnes_  M. Soult--et se
_donnrent_  M. _Thiers_;--quelques crivains alors s'en retirrent.

Mais ils ne tardrent pas  tre remplacs par des gens avides de
contribuer  l'oeuvre de rgnration qui allait s'accomplir.

M. Lerminier,--dont la dfection a le malheur d'avoir eu lieu avant que
le rigide _Courrier franais_ imagint d'accoler  ce synonyme de
trahison l'pithte d'honorable,--n'tait, comme on sait, qu'une triste
et malheureuse invention de M. Villemain;--il se hta de devenir
l'organe de M. Cousin et de se charger de la rdaction politique de la
_Revue de Paris_.

Celle de la _Revue des Deux-Mondes_--fut sollicite et obtenue par M.
Rossi, dont nous avons racont l'histoire avec de convenables et curieux
dtails,--et qui doit son lvation rcente au ministre du 12 mai.

Plusieurs autres journaux, qui croyaient  la dure du ministre
Soult--ou  un retour du ministre Mol,--et qui avaient jug prudent de
se dclarer contre M. Thiers,--ont soin aujourd'hui de ne pas se
compromettre davantage,--et ne disent pas un mot des affaires.--Ils ont
dcouvert un intrt inusit dans la guerre que font les Anglais aux
Chinois;--ils remplissent leurs colonnes avec quelques
assassinats,--quelques paricides; les histoires d'araignes mlomanes et
de veaux  deux ttes reparaissent.--Quelques crivains voient avec
surprise le compte rendu d'ouvrages dposs  la rdaction depuis un an
sans qu'on en ait dit un mot.

On attend, l'arme au bras, les avances du nouveau pouvoir.

Qui dj cependant,--le malheureux qu'il est, va avoir un _quart d'heure
de Rabelais_ assez difficile  passer avec ses amis--associs et
_Bertrands_ divers.

[GU] Or, il est trs-facile de renverser un ministre,--grce 
l'invention rcente des coalitions,--par laquelle les partis et les
hommes les plus inconciliables et les plus antipathiques se runissent
contre celui qui est aux affaires.--De telle sorte que, de quatre partis
 peu prs qu'il y a  la Chambre des dputs:--les lgitimistes,--les
rpublicains,--la gauche--et les conservateurs,--comme il ne peut y en
avoir qu'un au pouvoir  la fois,-- peine celui-l, quel qu'il soit, y
est-il arriv, qu'il a immdiatement les trois autres contre lui,--et
que ceux mmes de son parti dont le dsintressement ne se croit pas
convenablement pay,--et le dsintressement est fort avide
aujourd'hui,--imaginent une nuance pour un nouveau drapeau et se
runissent  ses adversaires.

La chose une fois invente et son succs constat, il n'y a aucune
raison pour que cela finisse, et on doit penser qu'il en sera toujours
ainsi jusqu' la consommation des sicles.

Aussi, quand on a renvers un ministre, n'a-t-on fait de la besogne que
la partie la plus insignifiante. Il faut conserver la place que l'on a
conquise; et je dclare qu'il n'y aura plus dans toute l'existence de la
monarchie constitutionnelle un ministre qui aura un an de dure.

[GU] LE QUART D'HEURE DE RABELAIS.--LA CURE.--LA VERTU EMBARRASSE.--Le
pouvoir forc,--il fallait donner la cure,--mais, tout vaincu qu'il
tait, le pouvoir faisait tte  ses assaillants et ne voulait pas se
laisser arracher--les fonds secrets--_jecur et viscera_;--c'tait une
nouvelle bataille  gagner.

La situation du parti vertueux n'tait pas trs-facile en outre-- cause
de sa composition.--M. Cousin, chef de l'cole panthiste,  la tte de
l'Universit, n'tait pas, aux yeux des rigoristes, une chose d'une
grande convenance.

Ces rigoristes s'tonnaient aussi de voir M. Vivien  la tte de
l'administration des affaires ecclsiastiques, lui qui a publi un _Code
des thtres_ et le _Mercure des salons_, journal des modes.

Quelques associs taient de leur ct galement embarrassants  cause
du peu de srieux de leurs antcdents.

Le _Constitutionnel_, le plus ferme appui de M. Thiers, est dirig par
M. Vron, le plus habile directeur qu'ait eu l'Opra,--et par M.
Etienne, auteur de _Joconde_ et autres pices  ariettes,--membre du
Caveau et d'une foule de socits chantantes et buvantes.

Le _Courrier franais_ n'est connu que par la protection qu'il accorde 
une danseuse maigre.

M. Barrot s'tait lev avec violence contre les fonds secrets, et, en
1837, il avait dit hautement _qu'ils n'taient bons qu' enfanter la
corruption_.

On remplirait cent volumes semblables  celui-ci, en petit-texte, des
phrases plus ou moins sonores et retentissantes qu'avaient commises
depuis dix ans, contre les fonds secrets, les plus fermes appuis du
nouveau ministre.--Et il fallait cependant demander et obtenir les
fonds secrets--Les molosses vainqueurs s'impatientaient et semblaient
prts dj  se retourner contre les chasseurs.

[GU] EXPDIENTS IMAGINS PAR LA VERTU.--_Premier
expdient._--D'abord--on ne parlera plus de fonds secrets--la vertu n'a
pas besoin de moyens aussi tnbreux;--on ne demanda pas un million cinq
cent mille francs comme le ministre Mol, on ne demanda pas douze cent
mille francs comme le ministre Soult.

Un ministre _parlementaire_--reprsentant _le voeu et les intrts du
pays_, un cabinet, _relle expression de la majorit_--un cabinet
vertueux n'a pas besoin d'avoir la corruption et la subornation pour
auxiliaires.

Et si on demandait un mauvais million--ce n'tait pas qu'on en et
besoin--ni qu'on voult en faire un moindre usage, c'tait simplement
pour obtenir de la Chambre _une marque de confiance_ qui constatt la
majorit. C'est pour cela qu'on ne tenait pas  la somme: un million
tait un compte tout rond dont probablement on ne saurait que faire.

Le mot trouv--il fallait mriter la confiance qu'on demandait--et on se
mit  faire des choses vertueuses.

_Deuxime expdient._--La premire chose vertueuse fut faite 
l'occasion de _Vautrin_, de mon ami M. de Balzac. Je n'ai pas vu la
pice de M. de Balzac;--j'tais en Normandie quand on en a donn la
premire et dernire reprsentation.

Il parat que c'est quelque chose dans le genre de
_Robert-Macaire_,--plus le talent de M. de Balzac.--La critique s'en
mut;--mon autre ami Janin en fut surtout indign: il fit une
catilinaire contre l'auteur.--_O tempora,  mores!_--Il se rcria contre
les exemples et les entranements du thtre. Il tait impossible de
voir la pice M. de Balzac sans se sentir comme un germe de crime dans
le coeur;--lui-mme, Jules Janin, a eu besoin de toute l'nergie et de
toute la force de caractre qu'on lui connat--pour ne pas dvaliser
quelque passant en rentrant chez lui, rue de Vaugirard.--Le
_Constitutionnel_ et le _Courrier franais_, accoutums aux nudits de
l'Opra, se dclarrent scandaliss par la reprsentation de
_Vautrin_;--le _National_, aptre de la libert, demanda  quoi
servirait la censure.

Alors M. de Rmusat dfendit qu'on continut de jouer la pice:--la
presse tout entire applaudit;--les dames, qui vont se dcolleter au
profit des Polonais sur le thtre de la Renaissance, lourent fort la
mesure;--M. Harel, directeur de la Porte-Saint-Martin, qui avait cru
pouvoir faire des dpenses pour une pice d'un auteur clbre, autorise
par la censure,--dposa son bilan;--M. Victor Hugo, qui avait applaudi
la pice, fit, nous a-t-on assur, une dmarche inutile pour obtenir
qu'on rapportt l'ordonnance,--et dit: On te le crime  la tragdie et
le vice  la comdie;--les auteurs s'arrangeront comme ils pourront.

[GU] Il y a une sottise de la critique que nous nous permettrons de
constater en passant:

Comment mener  une semblable pice sa femme ou sa fille.

Mes chers amis du feuilleton,--qu'avez-vous fait de votre rudition
dramatique? Et vous, chers bourgeois, o avez-vous pens qu'en menant
vos filles au thtre vous pourriez conomiser les chaises de l'glise
et les leons de la pension?--Quelle est la pice o l'on pourrait
conduire sa femme ou sa fille  votre point de vue de
rigorisme?--Corneille et Racine reprsentent sans cesse l'adultre et
l'inceste, et emploient tout leur talent  nous attendrir sur Jocaste et
sur Phdre;--Molire rit du mariage et de la paternit,--les beaux rles
chez lui sont remplis par des femmes qui trompent leurs maris, par des
fils qui volent leur pre;--et les maris tromps et les pres vols,
Molire ne les trouve pas encore traits suivant leurs mrites;--il les
bafoue, il les ridiculise de toutes les manires.

D'aprs cela il est vident que, sous le ministre de M. Thiers, le
thtre sera charg de moraliser la nation,--et on y conduira les
pensions le jeudi.

O ministre!-- feuilleton!-- bourgeois! il appartient bien  une
poque de corruption comme la ntre de faire ainsi la bgueule et la
renchrie? Mais je dfie M. de Balzac d'avoir mis dans son _Vautrin_ la
centime partie des choses infmes qui se font chaque jour dans la
politique et dans le commerce.

Il n'y a que des filles entretenues pour avoir des exagrations de
pudeur;--j'en ai vu une qui, fourvoye, je ne sais comment, dans une
maison honnte,--rpondit  un homme qui faisait l'loge de sa main:
Monsieur, pour qui me prenez-vous?

[GU] _Troisime expdient._--Le succs obtenu par M. de Rmusat devait
fort encourager le cabinet vertueux. On fit une descente chez tous les
couteliers et on saisit les couteaux qu'il plut aux agents chargs de
l'excution de considrer comme ayant un rapport plus ou moins loign
avec des poignards, et on mit soixante-quatre couteliers en accusation.

C'est donc une chose bien terrible qu'un couteau-poignard!--Mais oui,
absolument comme un couteau de table.

M. Delessert, encore aujourd'hui prfet de police, tait drang par le
bruit que faisaient des piqueurs qui sonnaient de la trompe de chasse
dans un cabaret voisin de la prfecture de police;--il dfendit la
trompe de chasse dans Paris,--mais il permit, par omission, la
trompette, le cornet  piston, la clarinette, le serpent, etc., etc.,
etc.--Le couteau-poignard n'a pas jusqu'ici obtenu la prfrence des
assassins;--les instruments de cordonnerie, de menuiserie, de sellerie,
ont tour  tour servi aux malfaiteurs.--Louvel s'est servi d'un
poinon;--Lacenaire affectionnait le tirepoint;--d'autres prfrent le
marteau.--Une femme a t dernirement trangle avec une jarretire;
pourquoi ne dfendrait-on pas les jarretires?--Une autre femme a fait
manger son enfant par des porcs, et les porcs sont tolrs!--Si le
ministre savait cela, il prohiberait le fromage d'Italie.

Un philosophe mourut pour avoir aval de travers un grain de raisin.--O
cabinet prvoyant! vous avez six mois devant vous pour faire arracher
les vignes.

[GU] Voici d'autre part ce qui arrive  Paris  propos d'armes.--Il est
dfendu de porter des armes sous peine de quinze francs d'amende.

Le bourgeois timide obit  la loi;--le voleur, qui s'expose en
l'attaquant  la peine de mort, se soucie peu d'encourir en sus les
quinze francs d'amende.

Si les voleurs et les assassins avaient le coeur un peu bien situ,
ils feraient une rente  la police en reconnaissance des services que
leur rend l'excution de cette ordonnance.

Pour moi,--je demeure dans un quartier dsert, et je rentre tard;--je
prendrai la libert d'tre arm--jusqu'au moment o il sera parfaitement
tabli que, grce  la surveillance de la police, on aura t un an sans
arrter, dpouiller, assommer ou noyer quelqu'un.--Mais tant que j'aurai
un louis dans ma poche, je m'exposerai aux quinze francs d'amende de la
police pour ne pas le laisser prendre;--c'est un bnfice net de cinq
francs.

M. de Balzac et soixante-quatre couteliers sacrifis--n'tablissaient
pas encore suffisamment la vertu du cabinet.--M. Cav fut dsign comme
victime, et le _Constitutionnel_ comme sacrificateur.--On assure mme
que, pour exciter son zle, on lui promit la place de directeur des
Beaux-Arts, comme on donnait autrefois la chair de la victime aux
anciens pontifes.

En vain M. Cav avait offert en holocauste  M. Thiers et  sa grandeur
imminente madame de _Girardin_ et l'_cole des journalistes_.

Le _Constitutionnel_ porta de graves accusations;--on fit circuler
contre lui des mots attribus  M. Thiers.

L'existence de M. Cav menace a fait comprendre  ses amis et  ses
protgs qu'il fallait se hter.

M. Buloz, directeur de la _Revue de Paris_ et de la _Revue des
Deux-Mondes_, tout en passant sous le drapeau de M. Thiers,--s'est
cependant dpch d'aplanir les difficults que trouvait son projet
d'tre  la fois directeur et commissaire royal du Thtre-Franais.--Il
a donn le titre de rgisseur gnral  M. Laurent, qui jusqu'ici, et
depuis fort longtemps, se contentait du titre et des fonctions modestes
de portier au mme thtre.

[GU] Alors s'est engage la grande bataille pour la conqute des fonds
secrets.

[GU] GRANDE BATAILLE DES FONDS SECRETS.--Les troupes de M. Thiers se
composaient, outre son arme connue, de plusieurs troupes auxiliaires,
telles que M. Barrot et ses vertueuses phalanges.--On comptait aussi sur
la droite, qui avait donn un coup de main utile pour renverser le
ministre Soult, et sur M. Berryer, dont nous avons dj signal les
sympathies pour M. Thiers.

Mais le parti lgitimiste se rassembla chez M. de Noailles,--et l on
tablit que, si M. Barrot oubliait la rue Transnonain,--M. Berryer
devait se souvenir de la trahison de Deutz et de la captivit de
Blaye;--que, sans se faire philippiste, il tait de la dignit et de
l'honneur du parti de rester conservateur, et qu'en consquence on
refuserait tout appui  M. Thiers, non-seulement pour le vote des fonds
secrets, mais encore pour tout ce qu'il pourrait demander  la Chambre.

[GU] M. Thiers avait contre lui la droite et les 221; mais combien sont
les 221?

Quand on se rangea en bataille, les 221 se trouvrent n'tre que 195.

[GU] M. Thiers, qui avait suffisamment flatt la gauche et le parti
rvolutionnaire dans ses discours, et qui ne pouvait plus compter sur la
droite et le parti lgitimiste, crivit soixante deux billets 
soixante-deux deux cent vingt et un,--ou dputs conservateurs,--pour
leur dire confidentiellement: Les agaceries  la gauche sont une
ncessit gouvernementale:--vous savez que je suis conservateur,--ma
femme va au bal chez vous.

Puis, en post-scriptum, il disait:

A M. Bugeaud: Vous aurez le commandement de l'arme d'Afrique.

A M. Boissy-d'Anglas: J'tais l'ami du marchal Maison.

A M. Leboeuf: Je vous dbarrasserai de M. de Sgur,--et votre femme
sera invite aux Tuileries.

A M. Flix Girod de l'Ain: Vous serez marchal de camp.

A M. Mimaut: Une cour royale vous demande pour prsident.

A M. Dupin: La Chambre des pairs sera heureuse de vous voir remplacer
M. Pasquier.

Et une foule de promesses analogues  MM.
Demeufve,--Estancelin,--Chasseloup,--Bresson,
--Armand,--Liadires,--Bessires,--Daguenet,--Fould,
--Garraube,--Pdre-Lacaze,--Poulle,--Lacoste,
Flix Ral,--Bonnemain,--etc., etc., etc.

[GU] Puis chaque soir, sur l'htel des Capucines, on voyait fondre des
stnographes affams qui venaient, en attendant mieux, chercher de la
part des journaux amis des subventions provisoires d'ides, de phrases,
d'injures, contre les adversaires.

[GU] Et les trois jours commencrent.

M. Desmousseaux de Givr--avait tellement peur de ne pas parler dans la
question du _vote de confiance_, qu'il alla  minuit au secrtariat de
la Chambre,--se fit faire du feu, passa la nuit dans un fauteuil, et, au
jour, se fit inscrire le premier.

Les mmes gens qui aujourd'hui ont demand un vote de confiance de un
million,--ont si bien,  une autre poque, tabli que les fonds secrets
n'taient qu'un instrument de corruption,--que je me suis laiss
convaincre par eux. Il me semble donc dmontr que la diffrence qui
existe entre le vice et la vertu est que, si le vice corrompt pour douze
cent mille francs, la vertu ne corrompt que pour un million;--ce qui
prouve que la vertu achte mieux et paye moins cher.

[GU] Le premier jour du combat, M. de Lamartine fit un fort beau
discours plein d'ides justes et leves. Il avait t convenu entre M.
Thiers et M. Barrot que ce dernier s'abstiendrait de parler,--parce
qu'il ne pouvait parler que pour expliquer son alliance avec M. Thiers,
et que la chose tait difficile  faire honntement;--mais M. de
Lamartine le pressa, le harcela avec tant d'insistance, d'obstination et
de vivacit--qu'il fallut monter  la tribune, o ledit M. Barrot
pataugea considrablement.

Le _Constitutionnel_, c'est--dire M. tienne, l'auteur de
_Joconde_,--et M. Vron, le directeur de l'Opra, s'en indigna;--il ne
trouva pas convenable que M. de Lamartine, qui n'est qu'un pote,--se
permt de se mler de _choses srieuses_;--on le renvoya  sa _lyre_, 
_sa nacelle_,  _Elvire_.

Hlas! mes chers messieurs,--si vous ne voulez pas que les potes
montent  la tribune,--je vous avouerai que j'ai quelquefois aussi un
peu de chagrin de les voir descendre jusque-l,--de les voir jouer de
grandes ides et de belles paroles, contre le patois diffus et creux des
avocats que vous admirez,--et quitter les immortelles choses de Dieu, de
la nature, et de l'humanit,--pour s'occuper des intrts troits et
mesquins des coteries, et des mauvais petits ambitieux qui se partagent
et s'arrachent les lambeaux de ce qui ne sera bientt plus un pays.

Calmez cette sainte horreur contre les gens qui ont de nobles penses,
et qui parlent un beau langage;--ne craignez pas qu'ils gtent le
mtier,--ils seront toujours en grande minorit parmi vous.--Dans cent
ans d'ici,--tous vos grands hommes seront morts et oublis avec les
intrts troits auxquels ils se mlent;--le temps, qui fait justice de
toutes les ambitions, ne gardera dans l'avenir, comme il n'a gard dans
le pass, que les potes;--et si on se rappelle quelquefois M. Thiers,
ce sera parce qu'il a crit l'histoire de la rvolution franaise.

[GU] Le second jour, M. Berryer prit la parole au nom de son parti;--sa
parole puissante et anime, sa voix vibrante et nerveuse, servant  la
fois d'organe  une logique rigoureuse,--firent sur la Chambre l'effet
d'un tonnerre lointain qui gronde.

[GU] Le troisime jour, les amis de M. Mol se rjouirent fort, et
prparrent leur cabinet pour remplacer immdiatement celui qu'ils se
croyaient srs de renverser le soir mme:--c'est ce qui les perdit.

Refuser tout  fait les fonds secrets tait une chose trs-grave,--car,
le ministre une fois renvers par ce refus, il fallait le remplacer et
vivre de la portion congrue qu'on lui aurait faite.

On fit alors proposer, par M. d'Angeville, un des deux cent vingt et
un,--un _amendement_ tendant  _diminuer_ de cent mille francs
l'allocation demande.

Taux auquel le ministre prsomptif consentait  gouverner,  sauver la
France, et  faire son bonheur.

Pourquoi ne pas _entreprendre_ le gouvernement tout de suite et
franchement, comme les fournitures de bois,--au rabais et sur
soumissions cachetes.

L'amendement fut rejet  une majorit de 103 voix.

Le million, ensuite, fut vot  une majorit de 86 voix.

Ce qui prouve qu'il y a  la Chambre dix-huit membres qui, sans
distinction de parti, ne veulent pas que le ministre, quel qu'il soit,
ait moins d'un million pour rcompenser le dvouement qu'ils sont bien
dcids  avoir.

Et le ministre prsomptif fut dclar prsomptueux.

Singulire poque que celle-ci, o l'on n'accepte pas comme principe
suffisamment libral le fils d'un rgicide--mis lui-mme sur le trne
par une rvolution. Voil M. Thiers roi de France.

[GU] Voici donc M. Thiers roi de France,--et le roi Louis-Philippe pass
 l'tat de ftiche, de grand Lama,--ayant dans l'tat prcisment la
mme influence qu'aurait un de ses bustes de pltre qui dcorent les
mairies et les thtres.

Car on sait que M. Thiers est l'auteur de la maxime:--le roi _rgne_ et
_ne gouverne pas_.

Or, comme le roi n'est ni lecteur, ni jur, ni garde national,--il se
trouve qu'il est aujourd'hui le moins important, le plus humble, le
moins considr de tous les Franais;--qu'il n'y a pas un picier, ni un
bonnetier,--ni un crivain  choppe qui n'ait plus de droits politiques
et plus d'influence que lui.

M. THIERS.--Pour nous, qui n'esprons et ne craignons rien de M. Thiers,
qui n'avons aucune espce d'intrt dans tout ce gchis,--nous parlerons
de lui sans colre, comme sans aveuglement.

M. Thiers n'est pas un esprit libral ni progressif,--loin de l, il n'a
d'ides gouvernementales que celles de l'Empire,--il fait la politique
au point de vue des cafs et des estaminets, et est impuissant en dehors
de ces limites.--Depuis la rvolution de juillet, M. Thiers a pass 
peu prs huit ans au pouvoir,--quels sont les grands travaux qu'il a
fait excuter?-- quelles amliorations matrielles a-t-il prsid?--M.
Thiers s'est oppos  l'entreprise des grandes lignes de chemins de fer
par le gouvernement,--parce que de grands travaux sont tout  fait
contraires aux vues et aux moyens d'action des hommes de son caractre
et de son parti;--les agitateurs n'ont de pouvoir que sur les esprits
oisifs, les travailleurs ne mordraient plus aux paroles des avocats.

Il y a quelque temps, M. Thiers et M. Garnier-Pags se sont trouvs
faire partie de la mme commission. Il s'agissait de prolonger le
privilge de la banque de France qui expire en 1842.--Eh bien! M. Pags,
membre d'un parti qui ne brille pas par le ct de la science
gouvernementale, s'est prononc pour le dveloppement de ce privilge,
et pour une extension favorable  l'industrie.

M. Thiers, au contraire, a maintenu l'tat actuel.

[GU] Et vous, mes amis les Franais,--savez-vous qu'on vous a jou un
tour bien perfide--le jour qu'on vous a fait croire que vous tiez
extrmement malins,--ainsi que vous vous en rendez perptuellement
hommage  vous-mmes.

Grce  cette opinion qu'on vous a donne de votre malice et de votre
pntration,--on vous fait passer sous les yeux d'tranges choses.

Pendant que ces messieurs se disputent votre argent et vos
dpouilles,--qu'ils perdent au profit de leur avidit et de leur
ambition le plus beau pays du monde,

Vous les regardez faire, assis  ce beau tournoi, dans vos stalles bien
payes;--vous prenez parti dans leurs dbats et dans leurs
querelles;--vous pariez pour l'un ou pour l'autre;--vous vous
passionnez;--vous applaudissez celui qui russit  prendre votre
argent;--vous sifflez celui qui se le laisse enlever.

Bravo! mes bons amis.--Les enfants trop spirituels deviennent, dit-on,
fort btes  l'ge de raison.

APOLOGUE.--Un voyageur rencontra, un jour, dans une savane de
l'Amrique, deux sauvages, deux peaux rouges qui, assis sur l'herbe, et
ayant dpos leurs casse-ttes  ct d'eux, jouaient avec beaucoup
d'attention  un jeu d'adresse avec de petits cailloux. Le voyageur
s'arrta prs d'eux et les regarda faire.--Il faut croire, pensa-t-il,
que la partie est intresse, car ils jouent avec une application et une
motion peu communes. Ce petit qui a un soleil bleu sur le front est
bien adroit;--mais le grand, qui est dcor d'un serpent jaune, ne le
lui cde pas.--Bravo! le serpent jaune.--Ah! trs-bien, le soleil
bleu.--Voil le coup dcisif.--Ma foi, c'est le soleil bleu qui a
gagn.--Eh bien! je n'en suis pas fch!--Il me plat beaucoup, le
soleil bleu.

--Soleil bleu, recevez mes flicitations!

Visage ple, mon ami,--dit le soleil bleu,--c'est en t'apercevant venir
l-bas, que nous nous sommes mis  jouer, et je ne te cacherai pas que
nous avons jou  qui te mangerait.

[GU] AFFAIRE DE MAZAGRAN.--Pendant que les avocats parlaient  la
Chambre,--cent vingt-trois hommes se dfendaient, dans la petite place
de Mazagran, contre dix mille Arabes,--et les foraient d'abandonner le
terrain.--Je ne ferai pas compliment au marchal Vale d'une nouvelle
imprvoyance qui condamnait cent vingt-trois soldats  mort,--s'ils
n'avaient gal les prodiges les plus fabuleux de la bravoure des temps
antiques et modernes.--Ce trait hroque est consolant  une poque o
on se sent prt,  chaque instant,  dsesprer de la France livre aux
avocats et aux ambitieux de bas tage.

On a annonc qu'on s'_occupait_ de rcompenser dignement les dfenseurs
de Mazagran;--ce sont de ces choses qu'on ne doit pas chercher,--que le
coeur doit trouver au milieu mme de l'motion que cause un semblable
rcit.--Je ne crois pas qu'il se trouvt personne en France pour juger
mauvais qu'on donnt la croix aux cent vingt hros qui ont survcu,--et
que cette compagnie ret le nom de Compagnie de Mazagran,--et ne se
recrutt pas tant qu'il en restera un homme;--que les noms des trois
morts fussent toujours prononcs  l'appel les premiers, et qu'on
rpondit: Morts  Mazagran.

[GU] Le principal hommage qu'aient reu jusqu'ici nos hros est un rcit
ridiculement ampoul, fait par M. Chapuys-de-Montlaville.--C'est surtout
quand il s'agit de choses si grandes par elles-mmes que l'enflure est
si ridicule qu'elle devient odieuse,--et que l'on accuse l'crivain qui
en est coupable de n'avoir pas senti la grandeur d'un hrosme qu'il
essaye d'embellir par des mots prtentieux.

La compagnie entire,--dit M. Chapuys-de-Montlaville,--s'cria:

Je garderai ce poste contre l'Arabe, son arme couvrt-elle de ses feux
pars la colline et la plaine.

_Un registre est ouvert pour l'assaut:_ deux mille Arabes s'y
inscrivent aussitt, etc.

Ce mme M. Chapuys-de-Montlaville est particulirement connu par
l'pret, l'obstination et quelquefois la bouffonnerie avec laquelle il
demande des conomies  la Chambre des dputs.--Un jour de la session
prcdente, je ne sais plus de quoi il tait question, mais M. de
Montlaville s'cria:

.....Je demande une rduction de huit cent mille francs?

Un _membre_.--On ne saurait trop approuver les sages vues d'conomie de
l'honorable propinant,--seulement, dans la circonstance prsente, il y
a un grand inconvnient et une grave difficult  l'excution de sa
proposition.--M. Chapuys-de-Montlaville vient, messieurs, de vous
proposer sur le chapitre en discussion une rduction de huit cent mille
francs,--et l'article n'est que de cent quarante mille.

Un autre jour,--c'tait  propos du mariage du duc d'Orlans.--Cent
trente mille francs _d'pingles_, s'est cri M. de Montlaville, j'ai
une tante qui en dpense pour douze sous par an,--et qui en perd
considrablement!

[GU] MUSE DU LOUVRE.--Je vais peu au Salon; je ne connais pas
d'exercice aussi violent, de fatigue aussi dsesprante.

Les expositions se suivent et se ressemblent:--Quelques bons tableaux,
un certain nombre de mauvais, et surtout une trs-affligeante quantit
de mdiocres.

MM. Prault, sculpteur, et Rousseau, paysagiste;--deux mes en peine,
deux ombres errantes dans les galeries,--tous deux repousss par
l'opinitre malveillance du jury.

Certes, je ne suis pas pour qu'on aplanisse les abords des carrires
librales;--il est juste que les aspirants passent par des preuves et
des initiations;--il est bon que, comme les hommes qui accompagnaient
Josu, ceux-l seuls qui ont force,--courage et vocation--suivent l'art
dans les rgions leves qu'il habite.

Depuis qu'on a rhabilit les comdiens,--nous n'avons plus de
comdiens.--Le jour o on leur a rendu la terre sainte,--on a commenc
par y enterrer leur art.

Si l'on pendait tous les ans le 1er janvier:--dix peintres, dix
musiciens et cinquante crivains,--il ne resterait dans cette lice
chanceuse que les vritables vocations.

Mais le jury montre peu de discernement. Il faudrait que le meilleur des
tableaux refuss--ft plus mauvais que le dernier des tableaux reus. Eh
bien! il n'en est pas ainsi:--il y a dans les tableaux refuss vingt
toiles suprieures, sous tous les rapports,  une toile expose par M.
Bidault, qui est de l'Institut.

Il y a des hommes d'un talent reconnu qui ne doivent tre jugs que par
le public.

Il y en a d'autres qui ont acquis de la popularit et de la rputation
par la perscution du jury,--dont personne n'a jamais rien vu, et dont
tout le monde proclame le talent;--le jury n'a pas l'esprit de leur
jouer le mauvais tour de les admettre.

Les peintres, du reste, une fois _arrivs_, n'ont pas  se
plaindre;--seuls ils sont assurs de la protection et des _commandes_ du
gouvernement.

Les peintres ont depuis longtemps couvert, et au del, la surface de
toutes les murailles intrieures: on invente des palais pour y loger de
nouveaux chefs-d'oeuvre. On achte, on commande des tableaux; rien de
mieux. Nous dsirons qu'on en fasse tant, qu'on arrive  les mettre
trois les uns sur les autres; cela donnera toujours le moyen d'en cacher
deux.

Un reproche que l'on fait annuellement au Muse, c'est de renfermer
_cette anne_ trop de portraits.

Il faudrait dire: trop de mauvais portraits. Les peintres ont, en
gnral, intrt  accrditer cette critique facile,  la porte de
toutes les intelligences. Presque aucun peintre ne sait faire un
portrait.--On ne compte que quelques beaux portraits dans les annales de
la peinture, et un beau portrait est une des choses les plus
saisissantes comme les moins communes de l'art.

On sait ce qu'on appelle portrait en gnral: c'est un assemblage de
deux yeux, d'une bouche et d'un nez, qui, s'il arrive quelquefois 
ressembler  quelqu'un, a presque toujours le malheur que ce ne soit pas
 la personne qui a pos devant le peintre.

Pour notre part donc, nous ne reprocherons aux portraits que d'tre
mauvais; le reste du ridicule auquel ils sont gnralement dvous doit
revenir aux personnes qu'ils sont censs reprsenter.

On ne saurait trop admirer la pudeur de gens parfaitement inconnus qui,
drobant avec soin leur nom sous le voile d'une initiale, moins obscure
que ne le serait leur nom entier, n'hsitent pas  taler aux yeux de la
foule leur figure, leurs mains, leurs pieds, leurs beauts particulires
et les infirmits qui les distinguent. Le Salon est rempli de femmes qui
ne livrent qu'une lettre de leur nom et montrent au moins tout ce
qu'elles ont d'paules  la curiosit d'un public quelconque.

Les uns veulent tre peints friss, vernis, cravats dans un dsert,
lisant un roman  cent cinquante lieues de toute habitation. Il est
facile de voir les efforts du malheureux peintre, qui, ayant sous les
yeux un canap en velours d'Utrecht jaune, a t oblig de peindre un
monticule couvert de mousse. Dans la forme de ces rochers, vous
trouverez la forme moins pittoresque de la chemine et de la pendule qui
la surmonte. Vous vous apercevez que les chaises ont servi de modle aux
chnes sculaires, que les nuages reclant la foudre ont t faits
d'aprs les ondulations des rideaux de damas, et la foudre, qui
s'chappe en zigzags immobiles, d'aprs les tringles. L'eau de ce lac,
au fond du tableau, a t tudie par le peintre dans un flacon d'eau de
Cologne plac sur un guridon, le guridon lui-mme, avec son tiroir
ouvert, a servi de modle  une caverne.

S'il y a une chose intressante dans l'aspect de ces portraits, pour la
plupart peu agrables  la vue, c'est que, s'ils ressemblent peu aux
personnes dont ils portent le nom, ils sont le portrait fidle de _leurs
prtentions_, dont ils ne laissent ignorer aucune.

[GU] Mais quel avantage mademoiselle M.... D...., place sous le n
7266, trouve-t-elle  nous faire savoir qu'elle a la peau
jonquille?--Mademoiselle M..., n 1629, est-elle bien heureuse depuis
que tout Paris sait qu'elle a le visage bleu de ciel?--M. E... T..., n
1374, ne pouvait-il vivre sans nous faire connatre son front chauve
ombrag de quelques cheveux pris  l'occiput, au moyen de cette formule
d'arithmtique: J'en emprunte un qui vaut dix.

Je n'ai pu admirer avec tout le monde le tableau de M. Delacroix,--la
Justice de Trajan.--Le tout ressemble  la procession du boeuf
gras.--Trajan a particulirement un air de garon boucher enlumin de
rouge de brique.

J'ai demand quel mrite on trouvait  cela.--On m'a rpondu: la
couleur.

Et j'ai demand  tout le monde: qu'est-ce que la couleur? la couleur
consiste-t-elle  faire un cheval blanc lie de vin? Cela me parat une
misrable excuse pour un dessin aussi incorrect que celui de plusieurs
figures du tableau de M. Delacroix.--L'architecture est fort belle et
d'une grande lgret.

Il y a des gens condamns  voir tout ou jaune ou rouge ou bleu.--Le 18
brumaire, de M. Bouchot, est carlate.--Les tats gnraux, de M.
Couder, sont d'un violet saupoudr de blanc.

Il y a des tableaux verts, il y en a de gris, il y en a d'orange.--Un
monsieur paysagiste a invent deux couleurs inusites pour les boeufs,
il en a fait un gris tourterelle, et l'autre pain  cacheter.

Pour ce qui est des batailles,--on n'en peint qu'une, toujours la
mme.--Une bataille reprsente toujours un endroit et un moment o on ne
se bat pas,--ou bien o on ne se bat plus.

[GU] Il y a une heure o les tableaux exposs au Muse changent tout 
coup d'aspect, une heure o l'habilet du pinceau, la finesse de la
touche, la science de l'anatomie, de la perspective, disparaissent comme
par enchantement. Le public nombreux, le public qui vient de onze heures
 midi, ne fait aucun cas de ces qualits qu'il ne voit pas; il ne
s'inquite que du sujet; s'il voit une bataille, il veut savoir
laquelle; si les Franais sont vainqueurs, le tableau lui semble dj
une fois meilleur.

Il est singulier de remarquer combien ce public, le plus tranger aux
arts, admet facilement la convention,  quel degr il accepte
l'intention du peintre pour le fait: quelque balai vert qu'on lui
montre, il consent sans hsiter  le prendre pour un arbre, quelque
chose qui ait une robe est une femme sans contestation;--une redingote
grise, Napolon;--une chose  deux pieds est un homme; si la chose a
quatre pieds, c'est un cheval, un chien ou un boeuf, suivant la
couleur. Du bleu en haut du tableau est reu comme le ciel; si le bleu
est en bas, c'est la mer.

Voil des gens pour lesquels il est agrable de peindre; voil un
public!

[GU] CHOSES QUELCONQUES.--On continue  envoyer en prison les gardes
nationaux qui refusent de s'habiller;--cet impt exorbitant excite les
plus vives rclamations.

C'est en effet une exaction odieuse que celle qui force une foule de
gens  dvoiler  tous les yeux une misre qu'ils cachent avec tant de
soin,--ou  s'imposer les plus dures privations pour ne pas _dparer_ la
compagnie de MM. tel ou tel.

Qu'on se reprsente un petit marchand qui arrive tout juste  payer ses
petits billets et  faire honneur  ses petites affaires.--Qu'il soit un
peu gn;--que pour faire un remboursement il ait fait escompter  gros
intrts,  un Jacques Lefvre quelconque;--qu'il ait mis son
argenterie, la montre et la chane de sa femme en gage. C'est une
situation o se trouve assez frquemment le petit commerant.

Il est pauvre, malheureux, il vit de privations, ou plutt il ne vit
pas; mais extrieurement, tout va bien, il _noue les deux bouts_.

Si vous lui imposez une dpense pour le moins de cent cus, et qu'il ne
puisse retirer cent cus de ses affaires, ce que les petits marchands ne
peuvent jamais,--il faut qu'il vienne devant ce conseil de discipline,
compos d'autres marchands, avouer sa gne et sa pauvret.

Mais, le lendemain, il est ruin, perdu,--il n'a plus ni crdit ni
confiance, on exige des rglements,--ou plutt on ne veut plus de sa
signature.

Et tous ces pauvres gens qui ont tant de peine  conqurir sur le sort
un habit propre, auquel ils doivent leur place, leurs amitis, leurs
amours, leurs plaisirs; cet habit, qui seul peut lever l'homme d'esprit
et l'homme de coeur  l'galit avec le sot et le cuistre, il faudra
donc qu'ils le suppriment pour acheter votre habit d'arlequin, ou qu'ils
viennent vous en dire tous les secrets,--les coutures noircies 
l'encre, et les boutons rattachs, par eux-mmes.

MM. les dputs,--qui sont exempts de la garde nationale, _nous ont
donn ces loisirs_.

[GU] Lorsque, pendant la discussion des fonds secrets,--il fut un moment
question de voir reparatre M. Mol,--madame Dosne s'cria:--Comment
penser  M. Mol quand on a des hommes comme nous!

[GU] Aprs le vote, un dput a dit: Voil le Thiers consolid.

[GU] Le jury et les circonstances attnuantes vont toujours leur
train;--il y a en ce moment au seul bagne de Brest _quatorze
parricides_.

[GU] La souscription pour la mdaille de M. le vicomte de Cormenin se
trane assez pniblement.--Une petite lettre parfume et toute fminine
m'assure que le beau-pre dudit M. de Cormenin a envoy aux journaux une
centaine de francs ainsi diviss:--un patriote, trois francs,--un ami du
peuple, deux francs, etc., etc.,--c'est bien mchant.--Srieusement,
parmi les souscripteurs, beaucoup se sont glisss qui ne portent d'autre
intrt  la chose que celui de lire leurs noms imprims.

D'autres, plus habiles, font par ce moyen sur leur commerce et leur
industrie, moyennant un ou deux francs, une annonce qui leur en et
cot sept ou huit.

Ainsi j'ai lu dans le _National_:

Musch, quinze centimes,--Taillard, vingt centimes,--Dumon pre, dix
centimes,--Frainrie, doreur, rue Saint-Antoine, 168.

_N. B._ Il faut qu'un esprit aussi ingnieux que celui de M. Frainrie
trouve sa rcompense, je le prie donc de faire prendre chez moi un petit
cadre gothique, qui a besoin d'tre dor.

Voici une autre souscription que l'on m'envoie:

M. L., rue du Monthabor, 3,--qui a perdu son parapluie dans un fiacre,
et promet une rcompense honnte  la personne qui le rapportera,--deux
francs.

[GU] A propos de la police, voici de sa part une remarquable preuve
d'intelligence: une ordonnance prescrit aux cabriolets de louage de
porter affich  l'intrieur le tarif de leurs prix.

Dans les cabriolets, le cocher se met  droite pour conduire, et le
_bourgeois_  gauche.--De quel ct supposez-vous que l'on mette la
plaque contenant le tarif en question?--Sans doute  gauche, pour que la
personne qui loue le cabriolet puisse le consulter. Nullement,
l'ordonnance porte que la plaque sera  droite, c'est--dire, derrire
le chapeau du cocher s'il est grand, et derrire son paule s'il est
petit, de telle faon qu'il est entirement impossible d'en faire usage.

[GU] Une proposition a t faite  la Chambre tendant  faire tablir
qu'une loi qui ne donnerait lieu  aucune rclamation serait dispense
de discussion et de scrutin.--La proposition n'a pas t prise en
considration.

En effet, cela irait trop vite,--et ferait perdre  messieurs les
avocats des occasions de discourir.

[GU] Madame de Girardin a bien voulu faire  ma dernire homlie sur les
femmes une rponse que je voudrais bien avoir faite moi-mme.--A la
Chambre des dputs, M. Abraham ayant cd son tour et M. Delacroix
ayant parl, on a dit: nous avons eu le sacrifice d'Abraham et le
supplice de la croix.--Un lycen me conseille de parler un peu de son
proviseur et de dtacher une gupe de confiance sur la maison de M... 
l'heure o il fait servir le brouet  ses lves.

Diverses circonstances qui se sont prsentes depuis la publication de
mes petits volumes,--des lettres anonymes que je reois o on m'appelle
diffamateur,--bretteur, etc., etc., m'obligent, une fois pour toutes, 
faire une profession de foi nette et positive. Il y a onze ans que je me
suis ml pour la premire fois aux dbats de la presse priodique--j'ai
toujours admis la responsabilit de l'crivain dans sa plus large
acception.--Je n'ai jamais crit une ligne sans la signer, au moins de
mes initiales A. K. Je dfie qui que ce soit de me reprocher, dans cette
priode de onze ans, d'avoir manqu une seule fois  la plus stricte
loyaut.--Je ne crois pas avoir us de l'arme que j'ai dans les
mains,--arme dont je connais la puissance et le danger--autrement que
dans l'intrt de la vrit, du bon sens et du bien public.--La forme
ironique que j'ai adopte de prfrence a pu blesser quelques
personnes.--Mais c'est ainsi que je vois et que je suis, et le reproche
que l'on me ferait  ce sujet quivaudrait  mes yeux  celui qu'on
pourrait me faire d'avoir les cheveux bruns.--Il m'est arriv bien
rarement d'avoir l'intention d'offenser quelqu'un, et si, dans ce
cas-l, j'ai cru devoir ne pas dissimuler cette intention; si, dans
d'autres circonstances, j'ai cru devoir admettre comme meilleurs juges
que moi des personnes qui demandaient une rparation  une blessure
qu'elles avaient sentie sans que je crusse l'avoir faite, et me mettre 
leur disposition; les personnes qui me connaissent me rendent la justice
que, lorsqu'il m'est arriv--et j'ai eu soin que cela arrivt
rarement--d'avoir exprim un fait inexact,--j'ai mis le plus grand
empressement  reconnatre mon erreur quand elle m'a t prouve.

Si l'on ne m'accuse pas d'avoir jamais recul devant la responsabilit
de mes crits, on doit me rendre tmoignage galement que je n'ai, en
aucune circonstance, pris des airs de matamore et de fanfaron, et que je
n'ai jamais hsit  donner de franches et loyales explications,
lorsqu'elles m'ont t convenablement demandes.

[GU] Quand arrivent les dernires reprsentations des Italiens, les
habitus se croient en droit de se faire donner _bonne mesure_, comme
disent les marchands, et, sous prtexte de bienveillance pour les
chanteurs, ils crient bis  tous les morceaux, et se font chanter deux
fois un opra dans la mme soire. De plus, dans les entr'actes, ils
jettent sur la scne des billets dans lesquels ils demandent diffrents
morceaux  leur choix. Le dernier jour o on a jou la _Norma_,--comme
on tait encore tout mu des accents passionns de mademoiselle Grisi,
on a entendu des cris: Le billet, le papier, ouvrez le papier, lisez
le papier! Lablache s'est alors prsent en costume de druide,--a obi
a l'injonction du public,--et a dit qu'il tait dsol de ne pas pouvoir
se rendre au dsir exprim par le billet, mais que Tamburini tait
absent pour le _duo_,--et qu'il n'y avait pas de piano pour l'_air_. Or,
le duo tait un duo bouffe, celui du _Mariage Secret_, et l'air n'tait
autre que la _Tarentelle_, de Rossini, qu'on voulait faire chanter 
Lablache en costume de druide, guirlande verte et manteau drap.

Cela rappelle qu'en octobre 1830, Nourrit, sur l'ordre du parterre,
chanta la _Parisienne_  la fin de _Mose_, aprs le passage de la mer
Rouge.

Les gyptiens et les Isralites chantrent le refrain en choeur.--M.
de Lafayette tait dans la salle, et,  son couplet, on fit lever tout
le monde.

[GU] Chaque fois qu'il meurt une clbrit, une foule de gens, qui n'ont
jamais vu ladite clbrit, s'intitulent ses amis intimes, et, sous ce
prtexte frivole, la pleurent et prononcent sur _sa tombe_ de longs
discours que les vritables amis sont forcs d'entendre,--ce qui serait
pour eux un raisonnable sujet de deuil.--Heureusement que, lorsque
l'improvisation s'embrouille, lorsque l'orateur commence  patauger dans
les phrases, _son motion l'empche de continuer_.

M. Bouilli prononce beaucoup de discours sur les tombes. Comme
dernirement il s'abstenait, au sujet d'un ami mort qu'il ne se
souvenait pas d'avoir connu et dont il n'avait absolument rien  dire,
un croque-mort s'approcha de lui, et lui touchant la manche: Monsieur
Bouilli, lui dit-il, est-ce que nous n'aurons rien de vous aujourd'hui?

[GU] Les dames bienfaisantes rptent activement leur opra au thtre
de la Renaissance.--A chaque rptition la chose va plus mal.

On parle de joindre un ballet  l'opra, c'est--dire des jupes courtes
et une exhibition publique de jambes, et on sait tout ce que les
biensances du langage appellent les jambes des danseuses. D'autres
bruits qui circulent, et auxquels je n'ajoute pas foi, feraient croire
que la bienfaisance de ces dames ne s'arrtera pas en si beau chemin.

21 MARS.

LE PRINTEMPS.--Cette saison commence
le 20 mars  0 heure 50 minutes du soir,--le
soleil entrant dans le blier.
   (Mathieu LNSBERG.)


Et comme tout cela m'aurait t gal, si le printemps tait venu le 21
mars, comme il le devait.

Si une petite pluie douce, tide et bnie, tait venue sur la terre
rpandre la vie et l'amour, faire panouir dans l'herbe les
pquerettes,--et fleurir dans l'me les silencieuses rveries et tous
ces bonheurs dont le plus pauvre pote est si riche.--Alors qu'on se
sent heureux de vivre comme les fauvettes, qui chantent dans les bois,
comme les abeilles qui bourdonnent dans les abricotiers en fleurs, comme
les petits papillons bleus qui jouent dans la luzerne rose.

Mais le 21 mars est le jour de l'anne o il est tomb le plus de
neige;--quelques pruniers en fleurs ont ml tristement  cette neige la
neige de leurs ptales fltris.

    Rveillez-vous, petits gnies,
    Petits gnomes, rveillez-vous;
    Il est temps de rendre aux prairies
    Leurs belles robes reverdies
    Et leurs fleurs au parfum si doux.

    Paresseux! les filles, penches,
    Cherchent, depuis bientt un mois,
    Sous les vieilles feuilles sches,
    Les premires fleurs caches
    De la violette des bois.

    A l'oeuvre, cohortes presses!
    Venez dchirer les bourgeons
    O les feuilles embarrasses
    Attendent, encore plisses,
    Les premiers, les plus doux rayons

    Fondez l'onde de la citerne
    O s'en vont boire les troupeaux;
    Otez aux prs leur couleur terne,
    Et faites crotre la luzerne
    Pour cacher les nids des oiseaux.

    Allons, gnomes, qu'on se dpche!
    Prparez les parfums amers!
    Prparez la couleur si frache
    Des premires fleurs de la pche,
    Roses sur leurs rameaux verts.

    Au printemps, chaque anne, alors que la nature
    Revt tout de parfum, de joie et de verdure,
    Quand tout aime et fleurit,

    Dans les fleurs des lilas et des bniers jaunes,
    De mes doux souvenirs, cachs comme des faunes,
    La troupe joue et rit.

    De chaque fleur qui s'ouvre et de chaque corolle
    S'exhale incessamment quelque douce parole
    Que j'entends dans le coeur.

    Alors qu'au mois de juin fleurit la rose blanche,
    Savez-vous bien pourquoi sur elle je me penche
    Avec un air rveur?

    C'est qu' ce mois de juin la rose me rpte:
    Tenez, Jean, je n'ai point oubli votre fte,
       Depuis plus de quinze ans.

    Chaque fleur a son mot qu'elle dit  l'oreille,
    Qui souvent fait pleurer et cependant rveille
       Des souvenirs charmants.

    Vous savez celle-l qui se pend aux murailles,
    Et, comme un rseau vert, entrelace ses mailles
    De feuilles et de fleur,--c'est le frais liseron.

    C'est le volubilis aux clochettes sans nombre;--
    Le soir et le matin,--ses cloches, d'un bleu sombre,
       Chantent une chanson.

    Une chanson d'amour bien nave et bien tendre
    Que je fis certain jour que j'tais  l'attendre
       Sous un arbre touffu.

    Voici l-bas fleurir la jaune girofle.--
    Rien n'est si babillard que sa fleur toile
    Qui dit: Te souviens-tu?

Te souviens-tu des lieux o ta vie tait douce,
    De ce vieil escalier,--tout recouvert de mousse,
       Qui menait au jardin?

    Dans les fentes de pierre taient des fleurs dores--
    D'un long vtement blanc, en passant, effleures
       Presque chaque matin.

           *       *       *       *       *

    Et, dans un coin, s'il advient que je passe
    Auprs de l'oranger en fleurs sur la terrasse,
       J'entends cet oranger
    Qui dit: Te souvient-il d'une belle soire,
    Tu te promenais seul,--et ton me enivre
           voquait l'avenir;

    Et tu me dis  moi: De tes fleurs virginales
Ouvre, bel oranger, les odorants ptales;
Sois heureux de fleurir.

Sois heureux de fleurir pour la femme que j'aime;
Tes fleurs se mleront au charmant diadme
De ses longs cheveux bruns.

    Eh bien!--depuis quinze ans, je rserve pour elle,
    Chaque saison, en vain, ma parure nouvelle,
           Et je perds mes parfums.




Mai 1840.

     Condamns  la vertu.--M. de Remilly.--M. Mol.--M. Soult.--M.
     Janin.--S. M. Louis-Philippe.--Le duc d'Orlans.--La carte 
     payer.--Les nouvelles recrues.--Les chevaux du roi.--M. Hope.--M.
     de Vigogne.--M. de Strada.--Napolon, Louis XVIII, Charles X.--Les
     chevaux d'Abd-el-Kader.--Pacha.--M. de Montalivet.--Le duc
     d'Aumale.--M. Adolphe Barrot.--M. Gannal.--Les dames
     bienfaisantes.--M. Panel.--M. de Flottow.--Combien cote sa musique
     aux Polonais.--M. de Castellane.--Les lions.--Rglement de la salle
     de danse de madame veuve Deleau.--Question du pain.--M. Bugeaud,
     protecteur de la viande franaise.--Petits cadeaux.--Les
     circonstances attnuantes.--Le numro 1266.--M. de Rovigo.--M. de
     Saint-Pierre.--Me Dupin et le marchal Clauzel.--Le soleil.--Un
     perruquier.--Folie de vieille femme.--M. Thiers.--M. de
     Rmusat.--M. Gisquet.--M. Pillet.--Mademoiselle R.--Les femmes
     laides.--M. Cousin, disciple de Platon.--M. Villemain.--Madame
     Collet, ne Revoil.--M. Droz.--Un homme qui a froid.--Chansons de
     table.--M. Guizot.--M. Vron.--Le roi et M. Thiers dvoils.--M.
     de Cormenin couronne des rosires.--Les initiales.--Longchamps.--M.
     de Feuillide.--M. Mville.--Babel.--M. Altaroche.--M.
     Desnoyers.--Sur la socit des gens de lettres.--Un conseil de
     rvision.--M. Listz.--Un monsieur trs-mchant.--Histoire d'un
     peintre et de son tailleur.--Mmoires d'une jeune fille.--Les
     lovelaces du ministre.--Mesdames L....., E....., B.....,
     etc.--Politique des femmes.--M. Thiers et Antinos.--M. de Balzac
     et Apollon.--Le fidle Berger.--M. Vivien.--M. Pelet (de la
     Lozre).--L'Angleterre.--Commerce  main arme.--Le soufre et
     l'opium.--Embarras des journaux ministriels.--Les baisers de M. de
     Rambuteau.--M. Poisson.--Frayeur de l'auteur des _Gupes_.--Une
     matine chez madame W***.--Les vicomtes.--M. Sosthnes de la
     Rochefoucauld.--M. de Chateaubriand.--M. Ch. Delaunay.--M.
     d'Arlincourt.--Comment appeler les _auditeurs_ quand ils n'coutent
     pas?--Dupr et M. Isabey.--Le chapeau  fresques.--Rjouissances 
     l'occasion du mariage du duc de Nemours.--Le char--bancs.--M.
     Fould.--M. Michel (de Bourges).--Madame de Plaisance.--M. Roussin
     n'ose pas s'accorder ses propres faveurs.--Un jur innocent.--Aux
     lecteurs des _Gupes_.--M. Vivien.--M. Baude.--M. Villemain.--M.
     Hugo.--_Post-Scriptum._--Amnistie.


AVRIL.--_Mercredi, premier avril._--Lorsque le parti aujourd'hui au
pouvoir tait dans l'opposition, on se rappelle ses clameurs contre la
corruption que le gouvernement exerait sur les fonctionnaires publics.
Les gens clairvoyants s'apercevaient bien qu'il y avait dans ces
plaintes plus de jalousie que de vertueuse indignation;--mais il tait
destin au ministre Thiers de rendre la chose vidente  tout le monde.

Les amis du 15 avril et du 12 mai, c'est--dire de M. Mol et de M.
Soult, dirent aux nouveaux arrivs: Parbleu, messieurs, puisque vous
voil, vous allez, s'il vous plat, nous difier par la pratique de
toutes les austrits que vous avez exiges de nous avec tant de bruit
et de svrit.

Pour commencer, M. de Remilly dposa sur le bureau du prsident une
proposition posant en principe et en loi qu' l'avenir aucun
fonctionnaire public ne pourrait obtenir d'avancement pendant le cours
de son mandat lgislatif.

Je suis dtermin  ne pas prendre le gouvernement constitutionnel au
srieux, sans cela, je ferais remarquer ici,--que cette proposition est
inutile.--Un dput promu  de nouvelles fonctions est soumis  la
rlection;--c'est un hommage complet  la souverainet des lecteurs
qui sont libres de lui retirer leur mandat. La proposition de M. de
Remilly attaque cette souverainet en exagrant les pouvoirs de la
chambre basse.--Les dputs doivent faire des lois et non des
dputs;--mais cela m'est gal,--je trouve la plaisanterie
excellente--de condamner ces pauvres honorables  l'exercice des vertus
qu'ils ont prconises,--et j'approuve fort en ce sens M. de Remilly.

Les incorruptibilits fatigues--crient beaucoup.

En effet, que devient la politique constitutionnelle, dont un philosophe
faisait cette dfinition:--_C'est l'art de faire payer  une nation la
corruption de ses reprsentants._

--Janin est all un de ces jours passs aux Tuileries.--Le roi lui a
dit: Je ne vous vois pas souvent, mais je vous lis. Le duc d'Orlans
l'a ensuite pris par le bras et a caus avec lui.--Janin, qui tait venu
en habit de ville, a dit au duc d'Orlans: Ma foi, puisqu'on me reoit
si bien ici, je vais me faire faire un habit.

--Le quart d'heure de Rabelais, que nous avions signal, est tout  fait
arriv.--On a prsent au nouveau ministre la _carte  payer_ des
dvouements, vertus et incorruptibilits qu'il a consomms.--Le
Gargantua, trouvant le total suprieur au contenu de sa bourse,--refait
l'addition dans l'espoir d'y trouver une erreur, et gagne un peu de
temps.

Gnralement on dit aux impatients:--Ce que je vous ai promis, je vous
le promets encore.--Mais le parti conservateur observe; attendons que
les vendanges aient rappel les dputs chez eux.

Les plus presss et les plus embarrassants sont les journaux,--nouvelles
recrues ministrielles:--le _Constitutionnel_,--le _Courrier
Franais_,--le _Sicle_,--le _Messager_,--le _Nouvelliste_.

Pour le _Moniteur parisien_ et les revues qui faisaient partie du
mobilier prcdent, ils se sont eux-mmes installs et traits en amis
de la maison.

Les seuls journaux _libraux_ qui soient rests dans l'opposition
sont--le _Commerce_ et le _National_.

Le _Journal des Dbats_,--qui a appartenu successivement  tous les
ministres,--tient rigueur  M. Thiers qui prtend le braver.

On dit que le _Journal des Dbats_ est encourag dans son
incorruptibilit par une subvention qu'il reoit directement de la liste
civile,--mais je n'ai pas  ce sujet de renseignements assez prcis pour
pouvoir l'affirmer.

[GU] 2.--Comme je revenais hier de chez Gatayes qui demeure aux
Champs-lyses,--je vis passer de trs-beaux quipages et de superbes
chevaux appartenant  M. Hope.

Des piqueurs au galop annoncrent la voiture du roi, et je fus alors
saisi d'une motion pnible en voyant ses chevaux; ils allaient un train
mdiocre,--sur les huit, deux seulement trottaient et les autres se
livraient  un galop plus ou moins intempestif et irrgulier. Je me
rappelai les beaux attelages de l'empereur Napolon,--de Charles X--et
de Louis XVIII, qui, men avec la plus grande rapidit, disait  son
cocher:

--Germain, tu me conduis comme un fiacre.

Quelque temps auparavant, j'avais rencontr la reine de France. Sa
Majest sort ordinairement en daumont, eh bien! je ne lui ai jamais vu
quatre chevaux bien ensemble.

Sous Charles X, M. de Vigogne allait tous les ans en Normandie remonter
les curies du roi.--On ne montrait pas un cheval avant que M. de
Vigogne et fait son choix.--Les chevaux achets, on les plaait  la
rserve de Versailles, o on les _entranait_ et o on les gardait
pendant un an avant de les admettre dans les curies.

Aujourd'hui, M. de Strada, qui a la direction des curies du roi
Louis-Philippe, va acheter des chevaux en Allemagne, o il prend le
reste des marchands, et ces chevaux,  peine arrivs, sont mis  la
voiture immdiatement.

Chez le roi,--un cocher est pay cent francs par mois,--c'est--dire
vingt-cinq ou trente francs de moins que dans les bonnes
maisons.--Quelques palefreniers n'ont que quarante-cinq francs.--J'en
sais un qui a quitt la maison du roi pour entrer chez un marchand de
chevaux.

Les meilleurs chevaux du roi proviennent de l'ancienne liste civile, et
ceux qui existent encore sont trs-vieux. Je ne compte pas les animaux
envoys par Abd-el-Kader, estims un cu la pice.

En 1830, le bey de Tunis envoya au duc d'Angoulme un cheval d'une
grande beaut, appel Pacha.--Ce cheval n'arriva  Paris que le 20
juillet 1830, et ne fut pas inscrit sur les contrles des
curies.--Aprs la Rvolution, M. de Guiche chargea Landormy pre de le
vendre pour le duc d'Angoulme.--Il fut achet par le roi
Louis-Philippe: s'il vit encore, c'est le seul beau cheval du roi.--Mais
il n'a pas moins de dix-huit ou vingt ans.

Le roi Louis-Philippe, comme l'empereur Napolon, ne monte que des
chevaux connus en Normandie sous le nom de bidets d'allure et que l'on
paye de mille  douze cents francs.--Mais l'empereur avait de
magnifiques attelages.

Sous Charles X,--les chevaux de rforme se vendaient quinze cents
francs.--Quand on vend les chevaux rforms des curies de
Louis-Philippe, jamais leur prix ne s'lve  cinq cents francs. On en
vend soixante-dix, soixante francs, et quelquefois mme quarante et
trente francs.--De sorte que la veille de la rforme le roi se trouve
avoir t men par des chevaux d'une valeur de trente francs.--En
1834,--le marquis de Strada a achet pour le roi,  la foire de Caen, un
cheval qui avait t refus en dpt de remonte pour les dragons.

Il y a quelque temps, aux curies du Roule,--M. de Montalivet remarqua
un cheval tar dans les nouvelles acquisitions du marquis de
Strada,--cheval dont un palefrenier disait  demi-voix: En voil un
dont je ne donnerais pas un oeuf dur.--Monsieur le comte, dit M. de
Strada,--j'ai achet ce cheval d'un pauvre paysan dont le sort m'a fait
piti.--Monsieur le marquis, rpliqua M. de Montalivet, il fallait lui
donner cinq cents francs de la part du roi et lui laisser son cheval.

Les marchands de chevaux de Paris--ont fait prsenter au roi, par le
gnral Durosnel, une supplique contre M. de Strada, qui dcourage les
leveurs de Normandie en n'achetant presque, pour les curies royales,
que des chevaux trangers.--Elle parat n'avoir pas t prise en
considration; car on n'a pas renvoy l'_cuyer ordinaire_ du roi  la
barrire des Bons-Hommes, o il a t contrleur entre deux fortunes.

La prfecture de police, trs-svre aujourd'hui  l'gard des voitures
publiques, exige la rforme des chevaux dont l'ge, les forces ou
l'apparence ne sont pas convenables.--Je ne sais comment les chevaux du
roi soutiendraient un pareil contrle.

Le duc d'Orlans a peu de chevaux,--trente ou quarante,--mais ils sont
gnralement assez beaux, et ses curies sont parfaitement tenues.

Je ne compte pas parler aujourd'hui des haras, dont j'aurai un jour ou
un autre d'assez curieuses choses  dire.--Je raconterai seulement qu'au
mois d'octobre 1835 (je crois), comme on allait vendre au haras du Pin
les chevaux de rforme, on apprit tout  coup que M. Thiers allait
arriver.--On songea alors que les curies ne contenaient pas le nombre
de chevaux exig par le rglement et par le budget,--et on fit rentrer
deux des rforms, qui restrent au haras.--L'un des deux tait cornard,
et l'autre n'avait jamais produit.

[GU] 3.--Le duc d'Orlans et le duc d'Aumale sont partis pour l'Afrique.
C'est la ralisation d'une promesse que le prince avait faite  la fin
d'un banquet, lors de son dernier voyage.--Une situation singulire est
celle des princes de la famille royale en France; quels que soient leurs
gots, leur temprament, leur caractre, leurs penchants, il faut qu'ils
soient militaires. Il y a un impt pour le payement duquel tout citoyen
un peu ais se fait remplacer:--c'est l'impt que la conscription lve
tous les ans sur la population, c'est l'impt du sang.--Les princes de
la famille royale seuls le payent toujours _en nature_, et pendant toute
la vie.

--M. Adolphe Barrot, consul gnral de France  Manille, est arriv 
son poste. M. Adolphe Barrot est le frre du chef des _incorruptibles_,
et le septime ou huitime parent que la protection de M. Odilon Barrot
a fait pourvoir d'un poste avantageux.

--On prouvait gnralement en France, depuis quelque temps, le besoin
d'tre empaill.--La faveur d'tre conserv aprs le trpas tait
exclusivement rserve aux autruches,--aux casoars, aux singes, aux
canards, etc., etc. M. Gannal est arriv, qui a mis l'embaumement  la
porte de toutes les fortunes.

--Aussi, on raconte que, _dans un dner_, comme on parlait de la
modicit de ses prix, M*** s'cria devant son pre: Ma foi, je ferai
embaumer papa!

Un enfant a t trouv assassin, de l dpos  la Morgue (remarquez
que, depuis que les philanthropes ont supprim les _tours_ des hospices
d'enfants trouvs--on dpose, il est vrai, moins d'enfants aux hospices,
mais beaucoup plus au coin des bornes et dans les auges des pourceaux).
Pour prolonger le plaisir que la population parisienne semblait prouver
 aller voir ce cadavre, on l'a fait embaumer par M. Gannal.

M. Gannal, dont les procds sont fort ingnieux,  ce qu'on dit,--me
parat, en outre, fort habile  exploiter la publicit; j'ai vu, dans
les journaux, des lettres de lui trs-curieuses dans lesquelles il
prvenait les lecteurs contre les concurrents qui pourraient
s'lever.--On ira ailleurs, si l'on veut, dit-il; on s'adressera 
quelque autre, mais qu'arrivera-t-il?--On sera trs-mal empaill, voil
tout.--M. Gannal n'y tient pas.--S'il vous avertit, c'est dans votre
intrt.--Voulez-vous tre trs-mal empaill?--Allez ailleurs.

[GU] 4.--Je ne vous parlerai que pour mmoire de la reprsentation des
dames bienfaisantes, qui a eu lieu hier au thtre de la Renaissance. M.
Panel avait une extinction de voix. Le monsieur qui jouait le rle de
Saint-Mgrin s'est jet  genoux avec une telle violence, qu'il a fait
craquer le plancher.--Les choeurs ont t cahin-caha.--La musique de
M. Flottow est ple, incolore et ennuyeuse.--Il l'a vendue 2,000 francs
aux Polonais;--charit bien ordonne commence et finit par soi-mme.--On
a tant parl de cette reprsentation, qu'il serait ennuyeux d'en faire
un long rcit. Je dirai seulement que je ne comprends pas qu'un mari
permette  sa femme de se placer dans une position o il ne pourrait pas
demander raison d'une insulte qu'on lui ferait.

--Aprs la reprsentation, cent cinquante personnes ont demand sans
faon  souper  M. de Castellane.--On s'est rendu  l'htel,
quelques-uns en voiture, les autres  pied,--en costume de Henri
III.--Les maris ont t exclus du souper comme des coulisses,--o,
assure-t-on, il se serait pass des choses bizarres.

--Le ministre continue  faire des actions vertueuses. On a
dernirement imagin d'envoyer une ambassade en Perse, uniquement pour y
attacher divers lions qui encombraient les coulisses du thtre de
l'Opra, et entravaient le rpertoire par leur influence sur les
premiers, seconds et troisimes _sujets_ de la danse et du chant. On
n'avait pens  se dbarrasser que des grands _lions_, sans s'inquiter
des petits lions, des lions  la suite et des sous-lions;--mais ceux-ci,
dans l'absence de leurs chefs d'emploi, se sont mis  rugir comme eux.
Alors, une ordonnance du prfet de police est venue dfendre aux
directeurs de spectacles d'admettre aucune personne trangre au
service du thtre sur la scne et dans les coulisses.--L'Opra est
compris dans cette mesure, qui ne fait exception que pour les auteurs,
compositeurs et matres de ballets des ouvrages composant la
reprsentation du jour.

Comme il n'est pas toujours facile de remplir ces conditions pour les
pauvres lions, quelques-uns se sont engags comme machinistes,
lampistes, etc., etc. Il est bon de dire que ces lions sont au nombre de
quatre ou cinq, que plusieurs n'ont ni dents, ni crinire, et que M.
Valentin de la Pelouze en fait partie.

--Les dpartements suivent dj l'exemple des vertus dont le nouveau
ministre merveille Paris.--Voici un extrait d'une affiche que l'on
m'envoie de Rouen:--


RGLEMENT DE LA SALLE DE DANSE DE MADAME VEUVE DELEAU, A SAINT-TIENNE
DU ROUVRAY.

Il est expressment dfendu de chanter ni de fumer dans cette salle, et
le silence doit rgner pendant les quadrilles, pour l'agrment du
danseur.

Tous propos grossiers et outrageants envers quelqu'un sont
interdits,--ainsi que les danses indcentes que repoussent la biensance
et l'honneur.

Tous costumes malpropres, cannes et btons, sont dfendus.

[GU] 5.--Dans plusieurs dpartements, des troubles et des meutes
amnent de graves dsordres et de tristes accidents, au sujet du
transport des grains.--Le pain est trs-cher.--Il n'a pas t dit un mot
de cela  la Chambre des dputs.--Des hommes, qui se sont occups des
crales, prtendent qu'il dpendrait d'une administration sage et
claire de faire baisser le prix des grains, et de calmer les
inquitudes du peuple.--J'ai rencontr hier sur le boulevard M. de
Balzac, qui m'a dit avoir  ce sujet des notions fort compltes; je lui
ai donn le titre d'une brochure qui serait trs-intressante,--et que
probablement il fait en ce moment: _Question du pain_.

--Grce aux fictions du gouvernement constitutionnel et de la
reprsentation nationale,--les intrts des gros propritaires sont
soutenus avec vhmence  la Chambre des dputs contre les intrts des
classes pauvres--(si, pour remdier  cet inconvnient, vous abaissez ou
supprimez le cens, vous tombez dans l'inconvnient de la corruption, 
laquelle vous donnez de grandes et nombreuses facilits). L'entre libre
des grains et des bestiaux trangers diminuerait de la moiti le prix du
pain et de la viande en France;--mais les gros propritaires ne veulent
mme pas qu'on en parle. M. Bugeaud s'est constitu le reprsentant de
la viande privilgie,--se disant nationale, et il a fait,  la Chambre,
un discours dans lequel il dclare qu'il craindrait moins une invasion
de Cosaques qu'une invasion de boeufs trangers.--M. Bugeaud, agronome
distingu et gros propritaire, est loin d'tre dsintress dans la
question. Les _amis des peuples_ n'ont pas pris la peine d'tudier la
question pour rpondre  M. Bugeaud.

--La guerre d'Afrique parat devoir glisser dans nos moeurs quelques
habitudes nouvelles: un chek arabe, notre alli, attaqu par
Abd-el-Kader, lui a tu cinq cents hommes, dont il a envoy les oreilles
au gnral Galbois, qui les a reues avec plaisir. On ne sait pas si ces
cinq cents paires d'oreilles vont tre envoyes en France.

[GU] 6.--Le jury continue  faire un excellent usage des circonstances
attnuantes. Jouvin, aid de Driot, a tu sa femme et l'a _enterre_
dans une mare. MM. les jurs les ont dclars coupables avec des
_circonstances attnuantes_. Un tribunal jugeant sans jurs a montr
plus d'intelligence dans l'application. Madame Bochat, femme de
quarante-cinq ans, est accuse par son mari d'adultre commis avec un
jeune homme nomm Bouvet; le tribunal s'est mu en faveur du jeune
Bouvet, qui, selon lui, n'avait pas d trouver un grand plaisir dans le
crime, et il ne l'a condamn qu' un mois de prison, attendu les
_circonstances attnuantes_.

--Je reois une lettre de reproches fort vifs de la personne dont le
portrait figure aux galeries du Louvre, sous le n 1266.--Ce n 1266 est
trs-irrit contre moi de ce que j'ai appris au public que ledit n 1266
a le visage d'un jaune jonquille trs-prononc.--Il me semble que la
moiti de ce reproche revient au peintre, et l'autre moiti au n 1266
lui-mme, qui a permis, et peut-tre demand qu'on l'expost.

[GU] 7.--MM. de Rovigo, de Saint-Pierre, Bazancourt et deux ou trois
autres, viennent d'tre condamns  plusieurs mois de prison pour avoir
figur dans un duel, les premiers comme acteurs, les autres comme
tmoins. On se rappelle peut-tre que l'avocat Dupin, il y a deux ou
trois ans, se permit,  la Chambre des dputs, une sortie assez
violente contre le marchal Clauzel. Le marchal fit demander  l'avocat
une rtractation ou une rparation.--L'avocat tait si dtermin...  ne
pas se battre, que l'affaire s'arrangea;--mais il prit, de ce jour, une
ferme rsolution--de mettre le courage qu'il n'avait pas sous la
surveillance de la police, de faire de l'insolence la seule majest
inviolable, et de la couardise une vertu.

A la premire occasion, il fit un long rquisitoire dans lequel, en
torturant le sens de plusieurs lois tombes en dsutude, il mettait la
mort donne en duel, c'est--dire  son corps dfendant, au rang de
l'assassinat. Cette thorie fut adopte avec enthousiasme par tous ses
noirs confrres, heureux de se faire un devoir de ne pas avoir  rendre
ou  demander raison des soufflets qu'ils mritent ou qu'ils reoivent.

Voici les rsultats probables des poursuites que l'on exerce contre les
combattants et contre leurs tmoins.

Si les Franais ont pass si longtemps pour le peuple le plus poli du
monde, c'est parce qu'ils portaient l'pe et la sortaient facilement du
fourreau.

C'est la faute de la loi, si elle n'est pas assez forte pour qu'on ait
recours  elle dans certaines circonstances.

Avant de punir les duellistes, faites qu'on ne soit pas dshonor en
France pour ne s'tre pas battu.

Osez affirmer que le magistrat qui prononce la peine contre le duelliste
ne l'estime pas un peu plus que si le mme homme tait venu lui demander
la protection de la loi pour venger sa soeur, sa femme ou sa mre
outrage.

Les lois faites  l'encontre des moeurs ne servent qu' faire des
crimes et des criminels.

Les gens qui doivent et qui veulent se battre se battront malgr la
loi.--Seulement, comme les tmoins sont poursuivis aussi rigoureusement
que les adversaires,--ils ne trouveront pas de tmoins,--beaucoup de
duels deviendront des assassinats.

        8.--Oh! le soleil--le beau soleil
    Qui fait dans le jardin tout riant et vermeil!

        Le rouge est la couleur des roses,
        Quand, au matin, jeunes closes,
        Elles rompent leur bouton vert.

    Le vert est la couleur de l'paisse feuille,
        O la fauvette et sa famille aile
        Mettent leur retraite  couvert.

    L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne,
    Ou des bluets que pour mettre en couronne
    Les enfants vont chercher dans les jaunes gurets.

        Mais, quand sur toute la nature,
    Sur le sol, sur les eaux, sur la molle verdure,
    Le beau soleil tend ses magiques reflets,

    La couleur du soleil, c'est celle de la vie
    Que l'hiver a sembl, six mois, nous drober;
    C'est un regard d'amour que Dieu laisse tomber;
    C'est un signe qui dit que la terre est bnie.

        Oh! le soleil, le beau soleil
    Qui fait dans le jardin tout riant et vermeil!
    Tout aime,--tout fleurit; les rossignols se perchent
    Sur les lilas en fleurs--et chantent dans la nuit;
          Les insectes se cherchent
          Sous l'herbe qui grandit.

    Aux fleurs des cerisiers l'abeille d'or bourdonne;
    Les papillons d'azur voltigent par le pr;
    Le pigeon amoureux baise de sa pigeonne
          Le beau col diapr.

    Et pourtant, au milieu de cette douce joie,
          Qui remplit l'univers,
    Je rve tristement, et je me sens en proie
          A des pensers amers.

    Comme en ces vieux donjons o la grande herbe pousse
    Sur les corps des barons et des preux endormis,
    Il semble qu'en mon coeur, tombeau couvert de mousse,
    O j'avais renferm tant de si chers dbris,
    Maison longtemps dserte--il revient des esprits.

[GU] 9.--J'ai lu ce matin dans un journal:--Un perruquier sans ouvrage
s'est jet  l'eau.--Voil o conduit le manque de religion.--Et le
manque d'ouvrage, aurait pu ajouter l'crivain.

[GU] 10.--Madame *** a quelque soixante ans et se marie avec un jeune
homme.--Un homme de sa famille, trs-puissant  la Banque, est all la
voir et lui a fait de longs discours pour la dtourner de son projet.

--Eh bien! a dit madame ***, il n'est plus temps,--il faut tout vous
dire:... je me suis donne... cet t,--aux eaux.

--Et lui aux os,--pensa le parent officieux.

Une femme,  laquelle on racontait cette dmarche infructueuse, dit:

--Oh! le mariage n'est pas encore fait,--il y a un pre qui ne donnera
pas son consentement.

--Quel pre?

--Le Pre-Lachaise.

11.--Le ministre achte, dit-on, la proprit du _Messager_, journal du
soir,--qui appartenait  M. Walewski, auteur de l'_cole du monde_,
homme d'esprit et de vie confortable, qui avait dans un journal, qui n'a
jamais rapport d'argent depuis sa cration, une matresse trop chre
pour sa fortune.

C'est sans doute en reconnaissance du dvouement rcent de cette feuille
que le ministre fait cette mauvaise affaire.--On ajoute qu'elle a t
impose  M. de Rmusat par M. Thiers.--M. de Rmusat trouve le march
si mauvais, qu'il ne se dtermine au payement qu' la charge de le faire
notifier par la commission du budget.

C'est la suite des choses vertueuses du ministre; le _Messager_,
s'armant d'un rigorisme prodigieux, a immol, l'anne dernire, M.
Gisquet, l'ancien prfet de police,  la vertu et  l'incorruptibilit.

M. Thiers a voulu, dans cette circonstance, oublier sa complicit
politique avec M. Gisquet, pour rcompenser son dnonciateur.

--Le _Nouvelliste_ va tre fondu dans le _Moniteur parisien_,--qui
donnera une indemnit  M. Pillet, comme il en a dj donn une au
propritaire de la _Charte_ de 1830.

Comme M. Pillet ne serait pas ainsi suffisamment rcompens de sa
bienveillance pour le ministre, il est question de lui donner le
privilge de l'Opra pour le moment de son expiration, c'est--dire dans
trois ans. Si cette tentative russissait, rien n'empcherait M. Thiers
de disposer de toutes les places et de toutes les positions ds
aujourd'hui, pour jusqu' la fin de la monarchie constitutionnelle.

12.--On parlait de la mort de M. de P., qui s'est brl la cervelle par
amour pour une femme trs-laide.--Une jolie femme dit  ce sujet:
Dcidment je suis jalouse des laides, il n'y a qu'elles qui inspirent
de telles passions.--Sans doute, rpondit-on, leurs amants sont toujours
si malheureux,--mme d'tre heureux.

[GU] 13.--Le philosophe Cousin sacrifie quelquefois aux grces, selon le
prcepte de son matre.--Avant d'arriver au ministre, il avait exig de
M. Villemain une pension pour madame Colet, ne Revoil,--qui a remport
dernirement le prix de posie  l'Acadmie franaise, et qui a eu tant
de chagrin de ce qu'on ne lui a pas permis de lire elle-mme ses vers.

Comme M. Villemain faisait des objections, le philosophe Cousin s'cria:
Elle est si belle!

Arriv au ministre, il a augment la pension.

Pendant ce temps, M. Villemain, moins sensible aux charmes d'une
beaut,--que, soit dit en passant, je ne reconnais pas,--donnait des
preuves de la gratitude de son estomac; il accordait une pension  M.
Droz, chez lequel il a l'habitude de faire de trs-beaux et de trs-bons
dners.

[GU]--Je ne puis trouver le courage de refuser un peu d'argent aux
divers mendiants qui se prsentent chez moi.--Je reois une lettre d'un
de ces messieurs, dans laquelle il me semble se moquer de moi au point
de n'avoir pas chang dans sa circulaire, faite probablement l'hiver
dernier, une phrase qui s'accorde peu avec les vingt degrs de chaleur
qu'il fait aujourd'hui.

--Voici la lettre:

     Monsieur, daign permtre au soussign, qui, par cause de maladie,
     se trouve sans occupation,--ayant tout sacrifi, sans vtemens ni
     linge sur le corps,--mourant de _frois_ et de faim, attains
     prsentement de fivres, ne sachant vous sabrit cette nuit.

Que l'humanit, frres de la vertu, pr de la sagesse, puisse
     touch votres coeur bont et humain en faveur d'un pauvre
     malheureux honteux emproie  la plus afreuse misres, nayant pour
     partage que la morts, si il est abandonn par les personnes
     d'esprit; qui peuve si il veut le secourir.

Hlas! qu'il est doux  un coeur bien n de secourir le vrai
     malheureux, en fesant une bonne action on posde la vrai pais du
     coeur et la jouissance pure de l'me.

En grce que votres main bien fesante ne me repousse pas dans la
     tante de vos bienfait.

Qu'une couronne de gloire soit le prix de la rcompance bien
     mrit de votres humanit.

Votre trs soumit serviteur.

[GU] 14.--Comme le ministre n'a encore rien pu faire pour le
_Constitutionnel_, il a voulu donner, du moins, une nouvelle sanction 
ses promesses, il l'a fait manger plusieurs fois  sa table.

On parle d'un ravissant dner,  la prsidence du conseil, auquel ont
assist tous les propritaires et une partie des rdacteurs de ladite
feuille.--Sur la fin du dner, un des propritaires a chant une chanson
un peu gaillarde;--madame Dosne tait au supplice. On a renouvel toutes
les promesses dj faites, en ajournant l'excution jusqu'aprs la
session. Provisoirement on donnera au _Constitutionnel_ beaucoup
d'articles gratis,--tels que statistique, tableaux, etc., etc.; toutes
choses que les journaux aiment  vendre quatre-vingts francs et 
recevoir pour rien. La candidature de M. Vron sera chaudement
appuye;--on le prsentera dans un pays moins arrir et plus
intelligent des principes constitutionnels que la Bretagne, o on n'a pu
se figurer qu'un ex-directeur de l'Opra, quelque habile et spirituel
qu'il se soit montr dans sa gestion, puisse tre un homme
srieux.--Quelques personnes du pays avaient conu de M. Vron les ides
les plus singulires; elles semblaient s'attendre  le voir arriver en
pantalon de tricot couleur de chair;--et un lecteur, en l'entendant
annoncer, fit retirer ses deux filles qui brodaient dans le salon.

--Dans la traite des dputs que fait M. Thiers, il se sert, tant qu'il
peut, de M. Guizot--pour ramener les pins rebelles;--mais M. Guizot a
perdu toute sa valeur, depuis qu'il s'est fait l'instrument subalterne
de M. Thiers et qu'il reoit des ordres de lui.

--Les journaux de la gauche sont fort embarrasss; ils ne veulent pas
perdre le fruit de leur dvouement, et cependant ils s'inquitent des
concessions que M. Thiers est oblig de faire aux conservateurs,
concessions qui leur rendent chaque jour plus difficile de soutenir un
ministre qui se met dans une situation dj bien peu conforme aux
principes rigoureux qu'ils ont mis si longtemps en avant.

Leur situation est telle, que beaucoup de personnes commencent  croire
que M. Thiers, d'accord avec le roi, n'est entr aux affaires que pour
faire faire au parti vertueux tant de fausses dmarches et
d'inconsquences, qu'il reste  jamais perdu dans l'opinion publique et
n'ose lever la tte.

J'avouerai que je suis presque de l'avis de ces personnes, et que, si ce
n'est l'intention, c'est du moins le rsultat.

Il y a peu de choses qui aient t combines d'avance, ce n'est qu'aprs
l'vnement qu'on se donne l'honneur de la prvision,--et les historiens
ont pour tat de constater et d'expliquer la prmditation des tuiles
qui tombent par hasard.

[GU] 15.--Il ne manquait plus au parti vertueux que de couronner des
rosires,--M. le vicomte de Cormenin s'est charg de ce soin. Il
consacre le produit de la souscription faite pour lui offrir une
mdaille,-- la _dotation_ de cinq villageoises.--La somme est
divise,--comme celle demande pour le duc de Nemours, en dot, douaire
et pingles.--C'est une taquinerie un peu enfantine.

[GU] 16.--Une comtesse italienne, fort connue dans le monde par ses
capricieuses fantaisies,--a adopt une jeune fille et l'a fait lever
avec la plus grande distinction,--non sans lui faire payer quelquefois
ses bienfaits par des bizarreries capables de les lui faire regretter et
maudire. Dernirement la jeune personne accomplit sa dix-huitime
anne.--Madame... la fit venir et lui dit:

--Anna, tu vas te marier;--ton trousseau est prt.

--Mais, rpondit la jeune fille,--je voudrais, etc., etc; tout ce que
rpondent les filles en pareil cas.

--Ton mari est M. M...

Le futur tait vieux et laid.--On le refusa par les larmes et par les
supplications.

--Ma chre bienfaitrice, je vous en prie.

--Comment! mademoiselle, vous refusez l'homme que j'ai choisi pour vous?

--Mais, madame, c'est que vous avez choisi le seul peut-tre que je
refuse de recevoir de vous.

--On ne peut cependant pas dmarquer le trousseau.

La comtesse sonne.

--Faites venir Michel.

Michel est le palefrenier.--Il arrive.

--Mademoiselle, puisque M. M... vous est si odieux, et que c'est le seul
mari que vous ayez le courage de refuser de ma main,--vous allez pouser
Michel.--Michel serait votre gal sans mes bienfaits;--il dpend de moi
de ne pas admettre une distinction que j'ai cre.

Anna pleure, sanglote, se jette  genoux. Heureusement Michel, qui
n'avait pas prvu la chose, s'tait mari six ans auparavant: on le
renvoie  l'curie.

--Aimez-vous donc quelqu'un, mademoiselle?

Pas de rponse.

--J'en suis fche, si cela est, car vous pouserez M. M...

--Ah! Charles, Charles! s'cria Anna.

--Et comment s'appelle ce Charles?

--C'est un jeune homme de bonne famille.

--Ce n'est pas ce que je vous demande, c'est son nom.

--De M...

--Son nom commence par un M? Il fallait le dire; alors c'est tout
simple;--on n'a pas besoin de dmarquer le trousseau:--c'tait ce qui
m'avait fait penser  Michel. Vous pouserez M. Charles de M...

17.--Par un hasard singulier, il a fait beau pour la promenade de
Longchamps; ce hasard n'tait pas arriv depuis plusieurs annes, et je
me souviens que l'anne dernire j'crivais  un de mes amis: Les
solennits du couvent de Longchamps ont t d'abord le but, puis le
prtexte de cette promenade mondaine.--Aujourd'hui qu'on ne fait mme
pas semblant d'aller  Longchamps; qu'on se promne pour se promener, il
me semble qu'on ne devrait plus s'imposer ce plaisir, qui consiste 
promener des nez rouges, des oreilles bleues, des mains violettes, des
traits tirs et fltris par le froid.

Ne pourrait-on attendre un peu et commuer cette promenade en quelque
autre dans une saison moins rigoureuse?

Mais cette anne il y avait grande affluence de promeneurs et de riches
quipages;--des gendarmes  pied et  cheval,--et dans les contre-alles
des marchands de pain d'pices;--sous des tentes, des femmes plus ou
moins sauvages avec ou sans barbe,--des crocodiles non moins froces
qu'empaills,--des msanges savantes,--des femmes fortes auxquelles on
tait invit  marcher sur la gorge,--des messieurs se lavant les mains
avec du plomb fondu, et se rinant la bouche avec du cuivre en fusion,
etc., etc.

18.--La politique est ce mois-ci fort aride.--Il ne s'agit que des
exigences des journaux par la protection desquels M. Thiers est arriv,
et de ses efforts pour raliser on ne pas raliser ses promesses. Le
_Journal de Paris_ n'existe gure plus.--M. de Feuillide est parti pour
le nouveau monde; M. Mville reste dans l'ancien pour faire fructifier
le plus possible l'argent qui lui reste.--Pour le journal, il n'est pas
 vendre, il est  donner. Son triste sort sert d'exemple  ceux qui
comme lui ont os rsister au petit autocrate de la rue Saint-Georges.

    Discite justitiam moniti et non temnere Divos.

[GU] 19.--Voici un nouveau volume de _Babel_, publication de la socit
des gens de lettres.

Pendant que j'y suis,--je dirai deux mots sur la socit des gens de
lettres,--association ayant pour but d'imposer d'un droit toute
reproduction d'un ouvrage ou d'une partie d'ouvrage, au bnfice de
l'auteur. On ne peut nier qu'il ne soit juste, incontestablement
lgitime, de faire entrer l'auteur d'un ouvrage littraire dans le
partage des bnfices qui proviennent de son ouvrage.

Mais il y a quelque chose de triste et de mesquin  voir une assemble
de potes se jeter volontairement dans les discussions commerciales les
plus minutieuses, apprcier eux-mmes chacune de leurs penses, chacun
de leurs vers en argent,--n'en pas perdre un seul de vue dans leur vol
capricieux, sur l'aile des vents ou sur celle de la renomme, et, chaque
fois que quelque part il sera prononc un vers ou lu une ligne, arriver
avec leur quittance, et au besoin se faire assister d'un huissier.

Ce n'est plus le temps o Colletet, crott jusqu' l'chine, allait de
cuisine en cuisine chercher un dner qu'il payait en bassesses et en
humiliations; le temps o l'acadmicien Durier faisait des vers  quatre
francs le cent. Plus d'un pote aujourd'hui rve sous des arbres dont
l'ombre et la fracheur sont  lui.--Nous avons des hommes de lettres
qui sont ministres, et d'autres qui empchent les ministres de dormir,
et les renversent de temps  autre.

La mansarde du pote renferme en certains lieux pour trente mille francs
de tableaux, et il n'est plus de bon got de mdire des lambris dors.
Il y a des hommes de lettres qui sont logs comme des princes, si
toutefois il est encore des princes qui soient logs comme certains
hommes de lettres.

Nous savons que le pouvoir ne comprend pas assez la presse; qu'il n'ose
ni l'attaquer de front ni s'allier franchement  elle; nous savons que
les gens de lettres sont en dehors de toutes les lois protectrices, sans
tre en dehors des lois oppressives; qu'ils sont soumis aux charges
sociales et qu'ils n'ont pas leur part dans les bnfices. Mais
qu'est-il arriv de l? c'est qu'on a forc les potes  faire une bonne
fois sur la terre et en ligne droite le chemin capricieux qu'ils
faisaient au degr de leur fantaisie dans les espaces imaginaires, et
qu'ils se sont trouvs dpasser les autres hommes; qu'ils se sont rus
dans la socit comme en pays conquis, portant avec eux le dsordre et
la dvastation. C'est donc aujourd'hui  la socit  leur faire leur
part dans des intrts qu'ils sauront dfendre quand ils seront leurs,
comme ils les ont renverss en ces temps-ci. Il n'est aucune carrire
qui soit ferme  l'homme de lettres, aucun but qu'il ne puisse
atteindre. La littrature est dans toute la force de l'ge et de la
puissance, et il est triste de la voir dj, comme une vieille femme
dcrpite, penser mesquinement  de petits intrts,--entasser des
liards, faire des pargnes d'esprit,--ramasser les miettes des festins
qu'elle donne, et prtendre en remplir encore cinq paniers.

O potes, mes amis, potes que nous aimons! aprs avoir montr que vous
pouviez aussi tre riches,--quand il vous arriverait par hasard de vous
soucier des richesses, il est temps que quelques-uns dploient leurs
ailes depuis longtemps fermes. Vous devez,  potes, semblables  cette
jeune fille des contes de fe,--laisser tomber les pierreries qui
s'chappent de votre bouche,--vous devez, comme Buckingham, ne pas
ramasser les aiguillettes de perles qui se dfilent, s'grnent et
tombent sur le parquet.

Ne nous donnez pas,  potes,--le dplorable spectacle du rossignol qui
interromprait son chant, dans les nuits tides, pour faire payer les
auditeurs et diviser en stalles numrotes les bancs de gazon et les
ombrages attentifs.

Voici le printemps, les cerisiers se couvrent d'une neige odorante, les
lilas secouent au vent les parfums de leurs thyrses embaums, les fleurs
ne prennent pas la peine de mettre elles-mmes leurs parfums en petites
fioles, et de les vendre tiquetes et parafes.

Il est beau pour le pote de donner  tous un grand festin d'harmonie,
une fte de penses. Il est beau  l'crivain de ne pas se montrer
proccup de tirer tout le _parti possible_ de son oeuvre d'hier,
parce que sa pense et son amour sont  l'oeuvre de demain; parce
qu'il ne faut pas tre si humble que de ne pas se permettre d'tre un
peu prodigue, et de se refuser le plaisir de se laisser un peu voler;
parce qu'il faut laisser croire que l'on a _trop d'esprit_ et ne pas
compter ses mots et ses phrases, et les mettre dans un coffre par sacs
de mille et de cinq cents, et chaque jour les recompter et les enfermer
sous une triple serrure.

[GU] 20.--Un homme aux paules larges et carres s'est prsent hier
devant le conseil de rvision de la garde nationale.

--Vous demandez, lui dit le prsident,  tre exempt du service de la
garde nationale!

--Oui, monsieur.

--Quels sont vos motifs d'exemption?

--Monsieur, je suis atteint de la plus grave infirmit.

--Passez dans ce cabinet.

--Mais...

--Passez dans ce cabinet.

Notre homme entre dans une petite pice voisine, o on le fait se
dshabiller des pieds  la tte. Il reparat bientt devant le conseil
vtu comme notre premier pre.

--Voulez-vous maintenant nous dire quelle est votre infirmit?

--J'ai la vue basse.

[GU]--Hier dimanche, le concert de M. Listz a t remarquable d'abord en
ceci, qu'on n'tait admis que sur invitation et nullement en
payant.--C'est une noble ide qu'un roi n'aurait pas; il n'y a que les
artistes et les pauvres pour de telles magnificences.

M. Listz a, comme de coutume, donn le spectacle d'un beau talent qui se
perd souvent dans l'exagration.--C'est, du reste, un moyen d'influence
sur certaines femmes, qui abusent de ce bruit pour en faire un peu de
leur ct,--et il y en avait qui se tordaient.--Une princesse, fidle
aux pianistes en gnral, n'a pas voulu s'asseoir, par enthousiasme;
elle s'est tenue tout le temps debout, appuye contre une colonne;--une
comtesse pleurait et criait:--ces dames sont des trangres qui pensent,
sans doute, que c'est ainsi qu'on a l'air de se connatre en musique.

[GU]--Un monsieur m'a apport, un jour, des penses  mettre dans les
_Gupes_.--L'_abondance des matires_,--comme disent les journaux, m'a
empch jusqu'ici d'obtemprer  ses dsirs.--Mais il m'crit des
injures et des menaces.--Pour ne pas me faire une mauvaise affaire avec
ce monsieur, qui me parat fort mchant,--je vais transcrire ici la
premire pense du recueil,--et, comme j'ai perdu son adresse,--je le
prviens que je suis prt  lui restituer les autres.

Voici la pense:

La vrit est un flambeau de lumire qui n'claire que ceux qui
marchent  sa lueur.

--On citait hier une femme de la socit qui, pour se conformer au
prjug populaire qui veut qu'on ait quelque chose de neuf le jour de
Pques, n'a rien trouv de mieux que de prendre un nouvel amant.

[GU] 21.--Alfred M... est un peintre sans rputation et sans talent, qui
se console parfois au cabaret des rigueurs de la fortune. Hier, on
frappe chez lui de bonne heure, il ouvre et voit entrer son tailleur.

--Ah! c'est vous, monsieur Muller.

--Oui, monsieur, et voil plus de dix fois que je viens; c'est bien
dsagrable.

--Vous venez peut-tre me demander de l'argent?

--Certainement, monsieur, pourquoi viendrais-je, sans cela?

--Je pensais que c'tait pour me prendre mesure d'une redingote dont
j'ai furieusement besoin.

--J'en suis dsol, monsieur; mais je ne vous ferai rien que vous n'ayez
pay l'_ancien_.

--Oh! mon Dieu! ce n'est pas que j'y tienne; voil le beau temps, et je
serai bien mieux en manches de chemise chez moi, et dehors avec ma
blouse.

--Comment, monsieur, vous ne me donnez pas encore d'argent cette
fois-ci!

Le tailleur se fche un peu; Alfred M... l'apaise de son mieux par une
promesse vague.--Le tailleur descend; Alfred M... le suit et le fait
entrer dans un caf tabli dans la maison qu'il habite.--Alfred _paye_
un petit verre de rhum.--Le tailleur commande une _tourne_ d'anisette
et dit:

--Bah! tout cela ne vaut pas un petit vin blanc  quinze que je connais,
 la barrire des Martyrs.

--C'est presque mon chemin.

--Venez avec moi jusque-l.

Alfred sort avec M. Muller. Arrivs  la barrire des Martyrs, le
tailleur fait servir une bouteille de vin.--Alfred se croit oblig de
faire comme M. Muller avait fait au caf; il en demande une seconde.

--Savez-vous, dit M. Muller, que je commence  avoir faim?

--Eh bien! demandons un morceau  manger.

--Pas ici, on n'est pas bien; montons sur la butte, je sais un endroit.

Alfred M... et M. Muller gravissent ensemble la colline.--On s'arrte 
mi-cte pour se rafrachir.--On arrive  l'endroit que connat le
tailleur.--On prend du petit sal aux choux et on boit.--On prend une
salade avec des oeufs durs et on boit.--Vers la quatrime bouteille,
le tailleur ouvre son me  Alfred et lui raconte les chagrins que lui
cause une femme acaritre.--A la cinquime, Alfred sent le besoin
d'pancher la sienne,--et lui parle de l'intrigue et de la cabale qui
l'empchent d'_arriver_.--Il cite tel et tel qui ont t  l'atelier de
Gros avec lui, et qui ont russi parce qu'ils ont fait des bassesses
auprs de M. Coyeux.--Il prend du charbon, dessine un bonhomme sur le
mur et s'crie: Voyez-vous tous ces beaux messieurs-l, il n'y en a pas
un fichu pour camper une figure comme a. Eh bien! ils ont de beaux
habits et de riches appartements, et moi, je mourrai dans mon grenier.

Le tailleur s'attendrit et lui dit: Quand je viens vous demander de
l'argent, ce n'est pas que je veuille vous tourmenter;--vous m'en
donnerez quand vous en aurez.

Ils sortent du cabaret, aprs avoir bu de l'eau-de-vie pour faciliter la
digestion, et se promnent.

--coutez, dit le tailleur, je sais qu'il faut qu'un jeune homme soit
bien mis;--je veux vous faire une redingote et un pantalon.

--Mais je ne sais quand je vous payerai.

--Vous ferez le portrait de ma femme et le portrait de son petit.

Et, comme on marchait toujours, le tailleur finit par lui prendre mesure
d'un pantalon et d'une redingote dans les carrires.

Il commenait  faire chaud, ils retournent au cabaret et se font servir
trois bouteilles de vin.--Mais, aprs avoir bu chacun une bouteille, ils
s'aperoivent avec douleur qu'ils ne peuvent contenir la dernire;--ils
appellent le marchand de vins.

--Tenez, dit Alfred, c'est dimanche aujourd'hui,--vous donnerez cette
bouteille de vin au premier homme--ayant soif,--sans argent, que vous
verrez.

--C'est une bonne ide, dit le tailleur, et une bonne action; il fera
furieusement soif tantt.

Le tailleur reprend son foulard sous son bras, et les deux amis se
sparent  la barrire des Martyrs.

En entrant chez lui, Alfred M... s'aperoit qu'il est un peu mu,--il ne
peut pendant longtemps trouver sa serrure,--puis ensuite il cherche 
ouvrir sa porte du ct des gonds.--Enfin, il entre et se jette sur son
lit;--mais il lui semble que les chaises dansent,--et que la figure
commence de son _grand tableau_ joue du violon.--Il s'endort un moment
et se rveille le gosier en feu. Parbleu, dit-il, je doute qu'il y ait
aujourd'hui aucun homme qui ait aussi soif que moi et qui ait moins
d'argent.--La bouteille que nous avons laisse chez le marchand de vins
me revient de droit.--Il redescend son escalier et remonte 
Montmartre; il faisait le soleil que vous savez.--Il gravit pniblement
et arrive en sueur.--Il entre chez le marchand de vins pour demander la
bouteille, et trouve le tailleur qui la buvait assis dans un coin.

[GU] 22.--Une femme vient de faire paratre un livre intitul:
_Mmoires d'une jeune fille_. Il serait vrai et spirituel que ce ft un
cahier de papier blanc.

--On lit dans Mzerai que Catherine de Mdicis s'entourait de filles
d'honneur d'une grande beaut, au moyen desquelles elle dtachait du
parti de la Ligue les hommes les plus considrables.--M. Thiers,  cette
poque o les femmes n'ont plus d'influence que sur leurs maris, a
retourn assez spirituellement la politique de la mre de Henri III.--Il
a des aides de camp beaux et distingus le plus possible, qui sont
chargs de sduire et d'influencer les femmes de certains dputs
rebelles pour leur faire amener pavillon. Quelques-uns ont un ministre
fort agrable, mais c'est le plus petit nombre;--car beaucoup de dputs
se sont maris pour avoir le cens, et ont rencontr des femmes ayant
plus de _portes et fentres_ que de beaut.--Nous citerons dans les
exceptions mesdames L..., E... B..., etc., etc.

On assure que M. Thiers lui-mme, sachant que, dans les grandes
circonstances, un gnral doit savoir payer de sa personne comme un
simple soldat, ne ddaigne pas de descendre dans la lice--et de donner
l'exemple.--Si, d'une part, toutes les femmes  sduire ne sont pas
belles,--d'un autre ct, quelques-uns des sducteurs sont fort laids;
et M. Thiers lui-mme n'est pas un Antinos. Mais ces pauvres femmes,
dont la royaut est fort amoindrie,--comme toutes les royauts de ce
temps-ci,--croient ressaisir le sceptre qui leur chappe,--et appellent
cela _faire de la politique_.

[GU] 23.--Pendant que je croyais M. de Balzac occup  crire sur la
_question du pain_, il laisse la thorie et la gnralit pour
l'application et la spcialit,--et il s'efforce de nourrir les acteurs
de la Porte-Saint-Martin. Il dirige pour trois mois ce troupeau sans
pasteur; c'est le seul ddommagement qu'il ait demand au ministre, qui
a si brutalement dfendu _Vautrin_.--Je dsire de bien bon coeur que
ce soit un ddommagement. M. de Balzac, directeur de thtre, ressemble
tout  fait  Apollon se faisant berger et gardant les troupeaux
d'Admte.

24.--M. Thiers a son _fidus Achates_, son fidle _Berger_, qu'il a
pouss au secrtariat de la Chambre. Il a t question de le nommer
conseiller  la cour royale de Paris;--mais M. Vivien,--M. Pelet (de la
Lozre) et plusieurs autres collgues de l'autocrate--ont eu l'audace de
s'y opposer.--Toute la magistrature de Paris et regard comme une
insulte qu'on ft entrer dans son sein un homme qui a exerc les
fonctions d'avou dans son ressort,--les relations de la cour royale
avec les avous de son ressort consistant gnralement en ceci, que la
cour passe son temps  rogner les ongles  ces messieurs.

--On s'occupe beaucoup des guerres intentes par l'Angleterre.--Les
journaux, aujourd'hui ministriels, qui l'appelaient autrefois perfide
Albion, la nomment--le berceau du gouvernement reprsentatif.

Pendant ce temps, l'Angleterre fait la guerre aux Chinois, parce qu'ils
ne veulent pas lui acheter son opium, et aux Siciliens, parce qu'ils ne
veulent pas lui vendre leur soufre aux conditions qu'il lui plairait de
faire.

[GU] 25.--J'ai eu  parler l'autre jour  M. de Rambuteau, prfet de la
Seine.--Il s'agissait de mettre la paix entre des mariniers.--M. de
Rambuteau m'a reu fort convenablement et m'a envoy  M. Poisson,
ingnieur, dont la rception a t un peu cavalire; de sorte que je
n'ai pas os demander le chemin pour sortir  un huissier.--Je craignais
que, la politesse diminuant toujours  proportion du grade des
personnes, l'huissier ne juget convenable de me battre.

--M. de Rambuteau passe sa vie, depuis quelques jours,  baiser sur les
deux joues les divers officiers rcemment lus ou rlus dans la garde
nationale.

--A une matine chez madame W..., on pria un certain vicomte de lettres,
qui n'est ni M. de Chateaubriand, ni M. Sosthne de la Rochefoucauld, ni
M. Delaunay, de vouloir bien lire un chapitre d'un roman qu'il vient de
terminer. On parlait trs-haut--et plusieurs portes taient
ouvertes,--le vicomte demanda qu'elles fussent fermes; on ne le comprit
pas.--Il lut le titre, esprant calmer le bruit; impossible de captiver
l'attention de ses--dirai-je _auditeurs_!--Alors le vicomte replia son
manuscrit et le remit dans sa poche sans que personne et l'air de s'en
apercevoir.--A ce moment est entr M. Donizetti; la musique a commenc,
et le pauvre vicomte est rest _solitaire_ sans la moindre consolation
ni la moindre apparence de regret.

--Enfin a eu lieu,  la croix de Berny,--la course au clocher qui avait
t annonce il y a quinze jours.--Les coureurs taient au nombre de
cinq, et les paris importants.--Toutes les chances taient pour
Barca,--jument appartenant  lord Seymour. Les lgants qui montaient
les chevaux avaient invit toutes les femmes de leur connaissance, et
l'assistance tait des plus nombreuses.

Il n'y a pas besoin d'tre un cuyer bien habile pour savoir que, dans
une course de ce genre, les chevaux et les hommes ont besoin d'tre
_entrans_, c'est--dire anims et enivrs graduellement par la course
et des obstacles lgers d'abord, dont le plus grand est le
dernier.--Cette fois, on avait jug  propos de commencer par la fin.
Aux courses prcdentes, aprs plusieurs haies et barrires, on arrivait
par un terrain en pente  la Bivre, qu'il fallait franchir. Cette fois,
on devait franchir la Bivre de bas en haut;--aussi Barca, arrive la
premire au ruisseau bourbeux, s'est frapp le poitrail sur le talus et
a roul dans l'eau avec son cavalier qui,--trs-bon homme de cheval, n'a
pas eu cependant le sang-froid ncessaire pour lui faire reprendre 
temps son quilibre.--Les autres chevaux et cavaliers, qui arrivaient
derrire elle, dj intimids, et sans l'imptuosit aveugle qui est
ncessaire pour ce genre d'exercice,--sont tombs galement dans la
Bivre.--Chevaux et cavaliers avaient l'air d'une matelotte
gigantesque.--Barca tait morte, son cavalier, peut-tre sans le faire
exprs, car il tait difficile de s'y reconnatre, a pris un autre
cheval, dont le matre pataugeait encore, et a continu la course,
abandonnant les triers, qui n'taient pas  son point.--Les autres,
noirs de boue, sont remonts sur leurs chevaux non moins noirs et non
moins sales, et on s'est remis en route,  l'exception d'un,--qui, se
trouvant sans cheval, est rest pour rendre les derniers honneurs 
Barca.

Je doute que ces messieurs aient produit sur les diverses reines de
beaut--l'effet qu'ils avaient espr.--L'esprit des femmes est ainsi
fait:--soyez brave, grand, gnreux, honnte, si vous pouvez;--ce sont
des qualits accessoires;--quand vous ne les auriez pas,--cela ne vous
empcherait pas tout  fait de russir, pourvu que vous ne soyez pas
ridicule; mais, si un seul instant vous tes ridicule, vous tes perdu.

Je suis sr que, si une femme voyait son pre (je n'ose pas dire son
enfant) disparatre dans un marais ftide,--l'homme qui s'y
prcipiterait aprs lui, irait le chercher et reviendrait noir d'une
boue infecte, inspirerait  la femme une vive reconnaissance, mais
jamais d'amour.--Il vaudrait mieux laisser touffer le pre et se
dsoler avec elle sur le bord du cloaque, en phrases sonores et
potiques.

Les anciens tournois avaient cet avantage, que les cuirasses des
chevaliers n'taient exposes qu' tre couvertes de sang,--et, en
France, en ce temps-l surtout, le sang ne tachait pas.

[GU] 26.--J'ai des nouvelles d'tretat: les habitants sont si
malheureux, cette anne, qu'on a ouvert au Havre une souscription en
leur faveur.--Dussent les _vertueux_ et les _farouches_ me blmer, je
vais demander de l'argent au roi pour eux. On va galement tirer une
loterie a leur bnfice.--MM. Hugo, Janin, plusieurs autres crivains,
ont donn des autographes pour la loterie;--Gatayes, une romance
indite.--Nous allons faire une souscription parmi nos amis de Paris
pour nos amis d'tretat.

Ensuite, quand les besoins seront satisfaits,--il faudra s'occuper de
l'avenir.--La pche au _chlut_, dfendue ou circonscrite par les
rglements de la pche,--qui ne sont pas observs, dtruit le poisson
des ctes.--On doit envoyer,  ce sujet, une ptition  la Chambre des
dputs.

Mais que fait-on des ptitions  la Chambre?

Par la Charte, les Franais ont le droit de ptition.

Voici en quoi consiste ce droit:

Vous tes ls par un ministre, qui ne fait pas ou ne fait pas faire ce
qu'il doit, ou qui fait ou laisse faire plus qu'il ne doit faire.

Vous vous dites: Cela m'est bien gal;--je suis Franais et j'ai le
droit de ptition.

Vous adressez une ptition  la Chambre, et vous attendez.

Les ptitions se lisent  la Chambre le samedi; les dputs ont fix un
jour pour les ptitions, parce que, ce jour-l, ils restent chez eux ou
ils vont  la campagne.

On lit votre ptition au milieu des conversations particulires; on va
aux voix, et elle a trois chances:

_Premire chance_:--Ordre du jour.--Cela veut dire qu'elle est
considre comme non avenue, et que les garons de la Chambre la vendent
au kilogramme.--Sous la Restauration, on la vendait  la livre;--c'est
la seule diffrence qu'ait amene la Rvolution de juillet.

_Deuxime chance_:--Elle est mise au dpt des renseignements;--c'est 
peu prs la mme chance, avec ces deux nuances: qu'elle est mise dans
des cartons o on ne la regarde jamais, et que plus tard, quand on la
vend,--elle est vendue, non par les garons de la Chambre,--mais par
ceux d'un ministre quelconque.

_Troisime chance_:--Votre ptition est renvoye au ministre dont vous
vous plaignez, lequel trouve gnralement qu'elle n'a pas le sens
commun.

Maintenant, Franais, vous connaissez votre droit de ptition;--vous
avez comme cela pas mal d'autres droits dont je vous parlerai en temps
et lieu.

27.--On m'envoie une brochure intitule:--_Dfi potique_,--_la Province
 Paris_.--J'allais parler de la chose et rpondre  l'auteur, qui
annonce qu'il va dtruire Paris et battre ses potes en champ
clos;--mais,  la lecture de ces vers:

    Ces gants (l'auteur parle des crivains parisiens),
    Sur leur _taille souvent_ j'ai port le _compas_,
    Un instant m'a suffi pour trouver leur _mesure_.

J'ai ajourn ma rponse, craignant que l'auteur ne ft un tailleur.

--Duprez, le chanteur, est all hier chez M. Isabey;--on lui a gard son
chapeau, et chacun des amis de M. Isabey a dcor le feutre noir d'une
peinture  l'huile.--On y a mis une guirlande de roses,--un bateau, des
canards, etc., etc.

--La princesse Victoire et le duc de Nemours ont t maris hier; voici
les ftes qui ont t donnes  cette occasion:

RJOUISSANCES PUBLIQUES A L'OCCASION DU MARIAGE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE
NEMOURS.--Le soleil s'est lev  l'orient vers cinq heures du matin;

Les laitires se sont places sous les portes cochres;

Vers sept heures,--les portiers ont balay le devant des maisons;

Ce n'tait rien encore: les boulangers ont fait une distribution de
pain...  raison de quatre-vingt-sept centimes et demi les deux
kilogrammes;

Les orgues de Barbarie ont jou sous diverses fentres;

Quelques lilas ont fleuri;

Le thermomtre s'est lev  vingt-quatre degrs centigrades;

A huit heures, on a allum les rverbres;

A neuf heures, les toiles ont paru au ciel;

Les thtres ont donn diverses pices n'ayant aucun rapport  la
circonstance.--Le prix des places n'tait pas augment;

Les journaux ministriels--ont tous racont que le roi, la reine et la
princesse Victoire (la duchesse de Nemours), sont sortis en
CHAR-A-BANCS.

Voil o en est la royaut.

Voici donc encore une princesse que l'on dit charmante, qui vient en
France recevoir des avanies;--dans cette France, autrefois si polie et
si galante, o, aujourd'hui, deux dputs, dont l'un est l'avocat
Michel, se sont vants de ne s'tre pas levs  l'arrive de la reine 
la Chambre des dputs.

Mais on a, dans le temps, lu M. Fould, pour que les Juifs fussent
reprsents  la Chambre.

Ces deux messieurs, pour que la reprsentation soit
gnrale,--reprsentent les gens mal levs.

--M. Roussin est fort embarrass:--comme ministre, il faut qu'il
prsente une nomination d'amiral  la signature du roi.--Il voudrait
bien tre nomm, et il n'ose se dsigner.

--Un jur, avocat de son tat, a donn, un de ces jours passs, une
reprsentation qui a obtenu quelque succs  l'audience de la deuxime
section de la cour d'assises: il s'agissait d'un vol avec effraction,
fausses clefs et escalade.

Le chef du jury, un peu troubl de tant d'horreurs, et tout entier au
bonheur d'tre honnte homme, rentre dans l'audience, et, posant la main
sur sa poitrine, dit: Sur mon me et sur ma conscience, devant Dieu et
devant les hommes, non le jury n'est pas coupable.

[GU] A MES LECTEURS.--Il faut que je m'arrte ici.--Padocke et
Grimalkin,--Astart et Molock,--mes petits soldats ails, rentrez au
jardin, reposez-vous sur les fleurs roses des arbres de Jude, et sur
les ombelles parfumes des sorbiers.--Les deux jours qui restent
appartiennent aux imprimeurs.

J'ai racont, cette fois, le mois, jour par jour: mes lecteurs auront
ainsi  la fin de l'anne une histoire complte et trs-curieuse des
sottises, des ridicules et des escobarderies.

Mais, comme il y a des gaillards qui pourraient profiter des deux jours
dont je ne peux parler, chaque mois, pour se permettre toutes sortes de
choses qui chapperaient aux aiguillons des gupes;

Et Dieu sait ce qu'il peut tenir de ces choses-l dans deux jours!

Le volume de juin et les autres volumes commenceront par un _report
d'autre part_.

[GU] POST-SCRIPTUM.--_Ordonnance du Roi._--LOUIS-PHILIPPE, Roi des
Franais,

A tous prsents et  venir, salut.

Nous avons ordonn et ordonnons ce qui suit:

Art. 1er. L'amnistie accorde par notre ordonnance du 8 mai 1837 est
tendue  tous les individus condamns avant ladite ordonnance, pour
crimes et dlits politiques, qu'ils soient ou non dtenus dans les
prisons de l'tat.

LOUIS-PHILIPPE.

[GU] On m'assure que les rfractaires de la garde nationale sont
excepts de l'amnistie.--Ce crime et celui de secouer les tapis par la
fentre sont dcidment les seuls pour lesquels il n'y a rien  esprer,
ni des _circonstances attnuantes_ du jury, ni de la clmence royale.




Juin 1840.

     Report d'autre part.--Le petit Martin.--M. Thomas.--Description du
     petit Martin.--M. Pelet de la Lozre.--L'oubli des injures.--Madame
     Dosne.--Les mariages.--M. d'Haubersaert--La machine
     impriale.--1er MAI. Les discours au roi.--M. Pasquier.--M.
     Sguier.--M. Cousin.--M. de Lamartine.--Madame Dudevant.--Madame
     Dorval.--Madame Marliani.--M. de Balzac.--M. Francis Cornu.--M.
     Anicet Bourgeois.--Le mari de la reine d'Angleterre.--Les
     Chinois.--Encore M. Cousin.--M. de Pongerville.--Madame Collet ne
     Revoil.--Les feuilles amies.--Deux cent mille francs.--Avantage
     qu'ont les rois morts sur les rois vivants.--M.
     Duchtel.--Mademoiselle Rachel.--Madame de Noailles.--M.
     Spontini.--M. Duprez.--M. Manzoni.--Le pre de la duchesse de
     Nemours.--Les injures anonymes.--Conseils  M. Jules ***.--M. de
     Montalivet.--M. Dumont.--M. Simon.--Les restes de Napolon.--M.
     Thiers.--M. de Rmusat.--M. Guizot.--M. Mol.--La caque sent
     toujours le hareng.--M. Taillandier.--La plume d'une _illustre
     pe_.--Le marchal Clauzel.--Miei Prigioni.--Mditations.--Les lis
     et les violettes.--Madame Tastu.--Madame Laya.--M. Vale.--M.
     Cavaignac.--M. Fould.--M. Jacques Lefebvre.--M. Leboeuf.--M.
     Garnier-Pags.--M. Thiers.--M. D'Argout.--M. Dosne.--M. de
     Rothschild et les juifs de Damas.--La quatrime page des
     journaux.--Les chemins de fer.--Trois cerfs.--Chasse
     courtoise.--Souscription pour les pcheurs d'Etretat.--Rapport de
     M. Clauzel.--M. Frdric Souli.--M. Frdrick Lematre.--Une
     reprsentation par ordre.--Mademoiselle Albertine.--M.
     Glais-Bizoin--M. Gauguier.--M. de Lamartine.--Apothose peu
     convenable.--Les barbarismes de la Chambre.--Le _Journal des
     Dbats_ s'adoucit.--M. Janin.--M. de Bourqueney.--M. de
     Broglie.--M. Sbastiani.--M. Lon Pillet.--M. Duponchel.--M.
     Schikler.--Mademoiselle Fitz-James.--_Am Rauchen._


Report d'autre part.

[GU] 29 et 30 AVRIL.--Toujours relativement  la carte  payer des
consciences et des dvouements dsintresss qui ont t servis devant
MM. les membres du cabinet vertueux, et pour subvenir  l'insuffisance
de ses ressources rmunratrices, M. le prsident du conseil a mis le
petit Martin auprs de M. Thomas, chef du personnel du ministre des
finances.

Mais vous me demanderez ce que c'est que le petit Martin?

[GU] DESCRIPTION DU PETIT MARTIN.--Le petit Martin, que l'on dsigne
ainsi familirement dans les coulisses du pouvoir, a t le secrtaire
de M. Thiers dans tous les postes qu'il a occups, mme celui de boudeur
de la place Saint-Georges;--il est du mme pays, de la mme ville, que
son patron,  peu prs du mme ge;--il a en hauteur un pouce de moins
(le flatteur!) que son auguste matre (M. Thiers s'appelle Auguste).

Le petit Martin ne devait cependant pas, cette fois, occuper cette place
de confiance auprs de M. Thiers, parce qu' leur dernire sortie du
pouvoir il avait t plac  la cour des comptes, qui exige un travail
et une rsidence de toute la journe.--M. Barthe, prsident de la cour
des comptes, voyant les ngligences du petit Martin, a essay, les
premiers jours, de le gronder;--mais, en voyant le ministre s'affermir,
M. Barthe s'est adouci et a cess de tourmenter son rfrendaire.

La position du petit Martin, prs de M. Thomas, a pour but de savoir les
nouvelles vacances dans l'administration avant l'honnte M. Pelet (de la
Lozre), sorte de Lagingeole gouvernemental que M. Thiers s'est donn
pour collgue.--M. le prsident du conseil, averti des places vacantes,
peut faire main basse dessus en faveur de ses ennemis dputs ou
journalistes.

En outre, M. Thiers, avant sa rentre au pouvoir, ayant promis la place
de chef de son cabinet  quinze journalistes,  vingt-cinq auditeurs, 
quarante fils ou neveux de dputs, a t contraint de reprendre
l'ancien pour avoir un prtexte  donner aux dus.

Ainsi occup, le malheureux Martin ne peut sortir qu'une demi-heure par
jour, et dormir que trois heures par nuit. Il faut qu'il reoive tous
ceux que le ministre ne veut pas recevoir,--qu'il parle  tous ceux
auxquels le prsident du conseil ne pourrait parler sans se
compromettre. De toutes ces fonctions, la principale est de se
transporter prs des ministres pour leur porter les ordres du prsident
du conseil, et prsenter  leur signature les nominations aux emplois
lucratifs de leurs dpartements.

[GU] On me demandera peut-tre quelle sera la rcompense de tant de zle
et d'un dvouement si robuste. Le petit Martin aura de l'avancement  la
cour des comptes, et, de plus, madame Dosne a promis de le marier.

Car un des moyens de sduction que l'on emploie en ce moment, c'est
celui de faire des mariages.--Madame Dosne tient bureau ouvert et
_agence matrimoniale_. Comme elle a eu la main heureuse, il n'est pas
une mre qui ne soit prte  accepter un gendre de sa main. Plus
gnreuse que MM. _Willaume_, _de Foy_, et autres agents spciaux pour
les mariages,--madame Dosne n'exige, pour prix de ses bons offices,--que
l'engagement, pour les maris, pres ou frres, qui arriveraient  la
Chambre, de voter pour M. Thiers.--Elle a promis,--assure-t-on,--de
trouver une femme avec dot et beaut, pour le jeune conseiller d'tat,
M. d'Haubersaert, que sou nez rouge a jusqu'ici fait refuser par
plusieurs hritires.

[GU] A voir, dans les luttes ministrielles,--les places et l'argent
pour but unique et l'administration abandonne aux commis,--on s'tonne
que les choses n'aillent pas encore plus mal qu'elles ne vont.

En effet, un ministre ne s'occupe que de rester au ministre,--et il est
renvers avant d'avoir pu prendre la moindre connaissance de son
dpartement:--ce qui fait que les affaires relles vont encore  peu
prs, c'est que la vieille machine administrative de l'Empire tait
trs-solidement construite et qu'elle subsiste encore.--Les ministres
sont comme des chiens dans un tourne-broche, il suffit qu'ils remuent
les pattes pour que tout aille bien:--que le chien soit beau ou
laid,--qu'il ait ou n'ait pas d'intelligence,--la broche tourne et le
dner est  peu prs mangeable.

Mais la machine se rouille fort et ne peut tarder  se dtraquer, c'est
alors que nous serons en plein gchis.

[GU] 1er MAI.--La fte du roi a t ce qu'elle est tous les ans.--Le
bourgeois de Paris, qui nomme des dputs pour qu'ils exigent des
conomies, a trouv le feu d'artifice mesquin;--le bourgeois de Paris
veut  la fois la plus stricte conomie et la plus grande magnificence.
Les chefs des diffrents corps de l'tat ont fait au roi le mme
discours qu'ils font depuis dix ans, et que beaucoup d'entre eux ont
fait  l'empereur Napolon et aux deux monarques de la Restauration. Il
est impossible de voir des phrases plus creuses par le fond et plus
ridicules par la forme que celles adresses  Louis-Philippe par ces
honorables personnages.--Nous dirons en passant  M. Pasquier, prsident
de la Chambre des pairs, qu'il n'est d'aucune langue de dire,--_qu'une
source se puise_, ainsi qu'il lui est arriv de le dire dans son
discours au roi.

Nous dirons  M. Sguier--qu'il est un peu trop bucolique, pour un
premier prsident de cour royale, de montrer les princesses prparant
des festons pour les princes, et que _des princes_ MULESE _des_
TROPHESE _de Mazagran_ vaudraient des pensums  des coliers de
sixime.

Mais il y a quelque chose de plus triste: M. Cousin,
ex-philosophe,--traducteur d'ouvrages allemands, traducteur dont on a
dit: Pour traduire, il ne suffit pas d'ter un ouvrage de la langue
dans laquelle il a t crit, il faut encore le mettre dans une autre
langue.--M. Cousin, aujourd'hui ministre de l'instruction
publique,--grand matre de l'Universit,--a dit dans son discours au
roi:

Portez un moment les yeux sur les oeuvres de votre sagesse qui est
aussi leur gloire; c'est un exemple d'amphigouri,--et non pas un
_exemplaire_, comme a dit le mme M. Cousin dans un ridicule discours
fait la mme semaine  propos de M. Poisson, que la mort a enlev  la
science:--M. Poisson tait l'_exemplaire vivant de cette maxime_. On
a remarqu dans le discours au roi de M. Cousin cette apprciation
politique dont la justesse et l'audace ont paru  la hauteur des
aphorismes du clbre M. de Lapalisse:--_Les citoyens un peu diviss,
comme il arrive presque toujours dans les rvolutions_.

Ce bon M. Cousin est un assez rjouissant ministre de l'instruction
publique;  la dernire sance de la Chambre des dputs, voyant M. de
Lamartine monter  la tribune,--il a dit: Ah! c'est M. de Lamartine; je
ne le connaissais pas.--On a rapport le mot  M. de Lamartine qui a
rpondu:--Je ne le connatrai pas.

--La premire reprsentation de _Cosima_, drame de madame George Sand,
avait attir une nombreuse affluence;--la pice n'a eu aucun succs.

Il y a eu aprs la pice un souper chez madame Marliani,--souper dans
lequel il ne s'est pas dit un mot de l'ouvrage tomb.

La chute de M. de Balzac et celle de madame Dudevant ont t un beau
triomphe pour les fabricants de mlodrames du boulevard,--MM. _Francis
Cornu_ et _Anicet Bourgeois_, _grands crivains de mme force_, dont
l'un nie le style et l'autre l'orthographe.--Je suis, pour ma part,
enchant de voir ainsi punis les gens d'un talent rel et distingu qui
descendent dans l'arne avec les industriels de la littrature.

Dans un thtre, il y a au moins quinze bottiers, autant de tailleurs,
trois cents marchands, quelques domestiques;--jamais il ne vous
viendrait  l'esprit de lire  votre tailleur ou  votre bottier un seul
de vos vers, encore moins de lui demander son avis, encore moins de le
suivre en la moindre des choses.

Eh bien! quand tous ces gens sont runis, vous tombez  genoux devant
eux, vous attendez avec une anxit mortelle ce qu'ils vont dcider de
votre oeuvre.

Aussi, que de succs dus  la vulgarit des situations, du sentiment et
du langage;--que de chutes qui n'ont pour cause que des beauts
inusites ou de nobles hardiesses! Hlas!--il faut le dire, c'est pour
gagner un peu plus d'argent,--que les crivains qui s'taient jusqu'ici
abstenus du thtre viennent s'y compromettre aujourd'hui et y
prostituer  la foule leur talent et leur rputation. Au thtre, o
tout ce qui n'est pas aussi faux que le soleil d'huile et les arbres de
carton fait disparate et choque l'assemble;--au thtre, o la pense,
aprs avoir revtu dj la forme de l'expression qui l'amoindrit,--doit
encore subir l'incarnation d'un acteur,--adopter sa figure, son geste,
sa voix,--ses faons d'tre et de comprendre ou de ne pas comprendre.

Si deux personnes causent avec un peu d'abandon,--une troisime qui
survient fera changer la conversation. Elle deviendra immdiatement d'un
tacite et commun accord, plus vulgaire et moins intime.

Chaque fois que j'ai fait un livre, il m'a toujours sembl que je le
racontais  une personne,-- une seule,--que je connaissais ou que je
rvais; l'un a t fait pour Gatayes,--un autre pour l'habitante, que je
n'ai jamais vue, d'une petite fentre fleurie que j'apercevais de la
mienne;--presque tous pour C... S...,--aucun pour ce qu'on appelle le
public.

Si le pote savait bien ce qu'il fait la premire fois qu'il donne son
ouvrage  l'impression,--il y a en lui une sainte pudeur qui se
rvolterait en songeant que cette pense qui sort de son me et de ses
veines,--il la livre et l'abandonne  tous,--et il jetterait au feu son
manuscrit rvlateur, il n'oserait mettre son coeur  nu devant le
public.--Il y a des sentiments si dlicats et si pudiques, qu'ils
meurent de froid ou de honte aussitt qu'ils sortent du coeur
autrement que pour entrer dans un autre coeur qui les cache et les
rchauffe.

[GU] 2.--On place sur la colonne de Juillet le gnie de la
libert;--c'est la conscration d'un genre d'actes glorifis il y a dix
ans, et criminels et punis aujourd'hui.--C'est le dfaut des
monuments:--grce aux lenteurs du bronze,--ce qu'on avait command
contre la branche ane semble presque s'excuter aujourd'hui contre
celle qui lui succde.

[GU] 3.--Le mari de la reine d'Angleterre excute fidlement ses
promesses,--le parlement est content de lui.--La reine est grosse;--on a
donn au prince de Cobourg un rgiment,-- titre d'encouragement et de
rcompense.

--Voici la guerre commence entre les Chinois et les
Anglais.--J'avouerai que, jusqu'ici, les Chinois m'avaient paru un
peuple aussi fantastique que les Lilliputiens de Gulliver.--Que les gens
de bonne foi s'interrogent, et il s'en trouvera plusieurs qui ont
partag mes impressions.--Nous ne connaissons les Chinois que par les
portraits qu'ils nous envoient sur des botes bizarres;--portraits
ridicules, invraisemblables et hideux, qu'on ne fait pas ordinairement
de soi-mme.--J'avais cru qu'il n'existait de Chinois que ceux qui sont
peints sur les porcelaines, sur les paravents et sur les botes de
laque;--aussi, quand j'ai lu que l'empereur avait fait un appel  tous
ses sujets,--j'ai t saisi de frayeur et je me suis ht d'entrer dans
mon cabinet pour voir si ces bonnes grosses figures ne s'taient pas
dtaches de mes pots bleus et de mes botes dores, et n'avaient pas
disparu subitement pour aller obir aux injonctions de leur souverain.

[GU] 4.--Voyez cependant comme on est quelquefois tromp:--il n'y a
sorte de chose que je ne me sois laiss dire sur M. Cousin.--On m'avait
racont que, malgr les frais de reprsentation qui lui sont allous au
ministre, il n'y donne pas de dners,--ou les donne si mauvais, que
personne ne s'y laisse prendre deux fois;--que la vieille gouvernante
qu'il avait  la Sorbonne l'a suivi au ministre, o elle continue 
tenir sa maison dans des ides d'ordre auxquelles la malveillance se
plat  donner un autre nom.

On m'avait racont que M. Cousin, qui est assez mal lev, avait
manifest une arrogance de mauvais ton  l'gard des hommes de lettres
et des acadmiciens;--qu'on lui avait demand, sur les sommes affectes
 cet emploi, un secours pour un crivain malheureux et qu'il avait
rpondu brutalement: _Je ne donnerai rien; ces gens-l
m'ennuient;_--que, rencontrant M. de Pongerville, l'acadmicien, sur le
pont des Arts,--il lui avait dit:--Il n'y a que vous, monsieur, dont je
n'aie pas reue la visite.--Cela vient, monsieur, aurait rpondu M. de
Pongerville, de ce que j'attends la vtre.

Eh bien! toutes ces choses et une foule d'autres qu'on m'avait
racontes,--toutes ces choses, aprs des informations scrupuleusement
prises, se sont trouves tre parfaitement vraies; mais ce qu'on ne
m'avait pas racont d'abord et ce que le hasard m'a fait dcouvrir
depuis, c'est la touchante sollicitude de M. Cousin pour la
littrature.--La chose, il est vrai, ne s'applique qu' une seule
personne;--mais il n'y a aucun doute  former que M. Cousin ne soit prt
 se conduire de mme  l'gard de tout autre personnage littraire qui
se trouverait dans le mme cas. _Ab uno disce omnes._

Il s'agit de madame C***, ne R***, qui a obtenu un prix de posie
 l'Acadmie, et qui, ne se trouvant pas assez en vidence--par la
lecture de ses vers,--sa prsence dans l'assemble, et la proclamation
de son nom,--demanda avec tant d'instances  lire elle-mme la pice
victorieuse.

Mademoiselle R***, aprs une union de plusieurs annes avec M.
C***, a vu enfin le ciel bnir son mariage;--elle est prs de mettre
au monde autre chose qu'un alexandrin.--Quand le vnrable ministre de
l'instruction publique a appris cette circonstance,--il a noblement
compris ses devoirs  l'gard de la littrature.--Il a fait pour madame
C*** ce qu'il fera sans aucun doute pour toute autre femme de lettres
 son tour.--Il l'a entoure de soins et d'attentions;--il ne permet pas
qu'elle sorte autrement que dans sa voiture. A un dner chez M. de
Pongerville, qui suivit de prs la rencontre sur le pont des Arts,--tout
fatigu, et dsireux de se retirer, il attendit l'heure de
l'intressante pote pour la reconduire dans son carrosse.--Il est all
lui-mme chercher  Nanterre une nourrice pour l'enfant de lettres qui
va bientt voir le jour,--et on espre qu'il ne refusera pas d'en tre
le parrain.--Eh bien! voil de ces choses que la presse,--qui devrait
tre pntre de reconnaissance,--affecte d'ignorer et de condamner 
l'oubli.

[GU] 5.--Pendant que les journaux amis de M. Thiers attendent plus ou
moins patiemment la rcompense de leur concours dsintress,--je ne
sais qui s'est amus  jeter au milieu d'eux une pomme ou plutt un os
de discorde. On a rpandu le bruit que deux cent mille francs avaient
t donns par M. le prsident du conseil  une des feuilles qui se sont
ranges sous sa bannire.--Chacune, persuade de n'avoir pas reu les
deux cent mille francs en question, se sentit fort irrite de cette
injuste prfrence,--et commena  jeter un oeil investigateur et
dangereux sur les autres feuilles rallies,--et  lancer au ministre
quelques mots  double entente et quelques demi-menaces.--On eut
beaucoup de peine  faire comprendre  ces estimables carrs de papier
qu'ils avaient t mystifis.

--Pour l'anniversaire de la mort de l'empereur Napolon, l'enceinte qui
entoure la colonne a t jonche de couronnes d'immortelles.--Les rois
morts ont, entre autres avantages sur les rois vivants, celui qu'on ne
leur fait pas de discours.

[GU] 6.--Au prcdent ministre de l'intrieur, on n'tait occup que de
mademoiselle Rachel.--M. Duchtel lui envoyait des livres et tous les
commis lui faisaient des vers.--Il est douteux que Corneille ou Racine,
s'ils revenaient au monde, fussent aussi bien traits par ces
messieurs.--Mademoiselle Rachel appelle mademoiselle de Noailles sa
meilleure amie.--Le rgne des avocats en politique a pour pendant le
rgne des comdiens en littrature.--J'ai vu une lettre de Spontini 
M. Duprez.--Il appelle M. Duprez son nouvel Orphe; il implore son
appui et sa protection, et _prend la libert_ de le prier de vouloir
bien accepter sa visite (la visite de Spontini chez M. Duprez!) et lui
indiquer un jour et une heure qui lui conviennent (qui conviennent  M.
Duprez!) pour le recevoir (recevoir Spontini!).

[GU] 7.--A propos de la Saint-Philippe, on a donn des croix d'honneur
dans l'arme et dans la magistrature, et aussi  des professeurs:--le
seul crivain que M. Cousin ait jug digne de cette distinction est M.
Manzoni, pote italien.--Je n'aime pas beaucoup qu'on ait donn je ne
sais quel grade dans l'ordre au pre de la nouvelle duchesse de
Nemours:--la croix d'honneur, que beaucoup de gens ont paye d'un bras,
d'une jambe, ou d'un oeil,--d'une vie entire de travaux et de
privations, ne doit pas tre donne  si bon march, que de devenir la
rcompense du bonheur qu'ils ont d'avoir une trs-belle fille et de la
bien marier.--La croix d'honneur ne doit pas devenir un petit cadeau
pour entretenir l'amiti, et suppler conomiquement l'ancienne
tabatire  portrait, _enrichie de diamants_, qui tait la formule la
plus ordinaire des libralits royales.--On regarde plus  donner des
diamants que des rubans, dont il se fait par jour trois cent cinquante
mille aunes dans les manufactures de Saint-tienne.

[GU] 8.--Quelques messieurs continuent  m'adresser des lettres
injurieuses et anonymes;--j'en ai reu deux aujourd'hui.--L'auteur de la
premire, aprs quatre pages o il met du latin, du grec, peu de
franais et beaucoup de grossirets,--me dfie, en me tutoyant, de
mettre sa lettre dans mes petits livres;--cependant je m'engage sur
l'honneur  satisfaire au dsir de ce monsieur et  faire imprimer sa
lettre dans le prochain numro des _Gupes_, s'il veut prendre la peine
de la venir signer chez moi;--je joindrai en _post-scriptum_ le rcit de
la correction que je lui aurai inflige;--car, comme le dit
Chamfort,--quand on porte d'une main la lanterne de Diogne,--il faut
tenir son bton de l'autre main.

--Un autre, qui signe _Jules_, m'adresse des injures et des
menaces:--Hlas! mon pauvre monsieur Jules,--quand on veut faire peur
aux gens, il ne faut pas commencer par leur avouer qu'on est un lche,
en ne signant pas une lettre du genre de la vtre:--j'entends par
signer,--mettre au bas de sa lettre son nom,--son adresse,--et l'heure 
laquelle on est chez soi;--c'est une chose que peut demander un homme
qui met son nom au commencement et  la fin de tout ce qu'il crit.

Quand j'tais plus jeune,--quand je demandais encore  l'existence plus
qu'elle ne peut donner,--quand je me dchirais les mains  vouloir
cueillir des fleurs et des fruits sur les ronces striles des routes de
la vie,--ces injures anonymes m'ont fait quelquefois pleurer de rage et
de dsespoir:--pendant une semaine je cherchais si quelque mouvement
instinctif ne me ferait pas reconnatre dans la foule mon lche
provocateur.

Aujourd'hui,--j'ai pris mon parti sur tout cela;--je sais que l'homme
qui se fait connatre par quelque talent et par un caractre
indpendant,--que l'homme qui marche dans la vie d'un pas ferme et
droit,--se dnonce  la bienveillance inactive de quelques honntes
gens,--et  la haine passionne des imbciles et des fripons de tout
genre;--j'ai compt les deux partis, et je ne crois pas manquer de
courage en faisant ce que je fais. C'est un ennemi public que l'homme
qui, au milieu des mensonges des hommes et des choses, dit  chaque
homme et  chaque chose: Tu ne me tromperas pas, et qui les poursuit
par le ridicule,--seule arme qui puisse les atteindre aujourd'hui que
tant de gens n'ont plus d'honneur que l'on puisse attaquer
srieusement,--et qu'il ne leur reste que la vanit.

[GU] 9.--M. le comte de Montalivet s'est fait nommer dans le mme mois
colonel de cavalerie et membre libre de l'Acadmie des beaux-arts.--Ce
dernier choix a t plus critiqu que le premier:--on n'a pu dcouvrir
d'autres titres  l'intendant de la liste civile que l'intrt qu'ont
MM. de l'Institut  avoir pour collgue et pour ami l'homme duquel
dpendent souverainement les _commandes_. C'est au mme titre qu'avaient
t lus prcdemment--MM. Dumont et Simon, chefs de division au
dpartement des beaux-arts.

10.--M. Hugo vient de m'envoyer son livre--_Ombres et Rayons_.--Il a
crit sur la premire page: A M. A. Karr, son ami, Victor Hugo.--J'en
ai t fier en lisant certaines pices remplies de grandes et nobles
penses.--J'en ai t heureux en lisant certaines autres, o il y a tant
de coeur et de sensibilit.

--Le mme jour j'ai dcouvert de la prose de M. Flourens,--celui qui l'a
emport sur M. Hugo  l'Acadmie franaise.

Nous ne pouvons qu'applaudir aux efforts que fait M. Leroy d'tiolles
pour le perfectionnement de la lithotritie.

Sign FLOURENS.

Qu'est-ce qu'on disait donc que M. Flourens n'crivait pas?

[GU] 11.--Une dmarche officieuse, qu'a faite auprs de moi un de mes
amis, qui est aussi l'ami d'un autre, me donne occasion de traiter en
peu de mots une question assez grave.

_La vie prive doit tre mure._

Cette muraille tant rclame pour la vie prive, chacun la demande pour
soi, et personne ne la souffre pour les autres.

On s'en sert comme le chien de Montargis de son tonneau o il se
rfugiait aprs avoir mordu.

Pour l'homme qui cache sa vie dans l'herbe, qui est heureux tout bas,
pour l'homme qui vit solitaire, dont le bonheur est le soleil, dont
l'ambition est l'ombre des arbres et le parfum des fleurs, l'homme dont
toute la vie est un amour pour une ide, pour une pense, pour une
fleur, pour une manie, celui-l a droit  la vie prive; mais l'homme
qui fait tout pour rendre sa vie publique, l'homme qui fait du bruit
pour se faire entendre, l'homme qui monte sur tout pour se faire
voir,--je ne sais pas ce que celui-l appelle sa vie prive.

Un dput, par exemple, a-t-il une vie prive? un homme qui, pour
satisfaire ses passions, peut vendre tous les intrts d'un
pays.--N'a-t-on pas le droit de surveiller ses passions?

[GU] 12.--Comme on reprenait la discussion sur les deux sucres, et que
la betterave attendait dans l'anxit une dcision qui allait la
dclarer sucre ou salade,--M. de Rmusat a demand la parole et a
prsent  la Chambre un projet de loi qui ordonne la translation des
restes mortels de Napolon  Paris.

Cette proposition a t accueillie avec enthousiasme. Le bon M. Gauguier
a dclar la Chambre tellement mue, qu'il allait remettre la discussion
au lendemain.--On a cependant vot sur la loi des sucres, et on a pris
un parti qui n'en est pas un.--On a laiss, par une augmentation de
droits, aux fabricants de sucre de betteraves la facult de continuer 
faire du sucre et des faillites. La canne triomphe, mais sans
gnrosit; elle ne veut pas que la betterave meure tout  coup, elle la
condamne  une mort lente,  une agonie convulsive.

Pardon,--si pour suivre la Chambre je suis oblig de mler ainsi le
sucre et l'empereur.--Dans l'hommage rendu  la mmoire de Napolon,--il
faut distinguer deux choses.--Je ne veux pas, par enthousiasme, tomber
avec la foule des tourneaux dans les filets de M. Thiers.--Je ne veux
pas, par dfiance de M. Thiers, me montrer trop froid pour un acte qui
ne manque ni de grandeur ni de majest.

Comme pote et comme philosophe, j'aimais voir le tombeau de Napolon 
Sainte-Hlne;--ce tombeau solitaire, sur un roc battu par les vents et
la mer, avait une grandeur qu'on ne pourra lui donner  Paris.--Toute
posie est un regret ou un dsir; le regret de cet exil aprs la mort,
la piti pour un homme d'un si grand caractre et d'une si grande
fortune, mlait quelque chose de tendre et d'affectueux  son
souvenir.--Napolon  Sainte-Hlne tait aussi loin de nous et aussi
difi que s'il et t dans le ciel.--C'est  la Mecque que l'on va
rvrer la tombe de Mahomet.--C'est  Jrusalem, sur le lieu tmoin de
son supplice infme, que les chrtiens,--quand il y avait des
chrtiens,--allaient adorer le Christ.

Mais, au point de vue de la nation franaise,--je comprends qu'elle
tienne  honneur de ne pas laisser le corps de son empereur au pouvoir
de ses ennemis.

Ce sera une grande et belle fte que le corps de Napolon traversant la
France en triomphe.

Mais, pour qui connat M. Thiers, tout cela n'est qu'un moyen.--Depuis
un mois, il cherchait une ide et un prtexte  l'existence de son
ministre;--le _conservateur_ ne donnait pas,--on ne pouvait pas se
donner assez  la gauche;--en un mot,--selon une expression familire de
M. Thiers lui-mme, a n'allait pas, lorsque M. Guizot crivit de
Londres qu'on pouvait faire le coup des _cendres_ de Napolon.

L'ambassadeur ayant tendu cette perche salutaire, M. Thiers s'en est
saisi et a parl au roi.

Le roi tait d'autant mieux dispos, que cette ngociation avait t sur
le point de s'ouvrir sous le ministre de M. Mol.--M. Thiers crivit 
M. Guizot de hter la conclusion de l'affaire, _de peur qu'un
revirement parlementaire ne vnt donner  d'autres cette bonne fortune
de scrutin_.

'a t l'affaire d'un conseil,--la rponse de M. Guizot est arrive
aussitt:--ce qu'il y a de plus merveilleux, c'est que la chose a t
conduite mystrieusement jusqu'au bout,--que M. Thiers, le plus bavard
de tous les hommes,--qui fuit de tous cts dans la conversation, l'a
cache mme  madame Dosne et  M. Vron, et le coup de thtre a t
complet.

Mais--il y a dans le projet des restrictions qui trahissent des craintes
puriles et honteuses.

On a discut le lieu de la spulture:--l'arc de l'toile,--la colonne
de la place Vendme,--la Madeleine,--les Invalides ont t mis en
question; le gouvernement s'est prononc pour les Invalides.

C'est encore un exil, c'est encore une lchet; on a craint de
mcontenter le parti lgitimiste:--Napolon devait tre enterr 
Saint-Denis; parmi les rois et les gloires de la France:-- Saint Denis,
o j'ai vu, il y a quelques annes, le caveau qu'il se destinait 
lui-mme, et deux normes portes de bronze excutes par ses ordres pour
le fermer.

Mettre Napolon  Saint-Denis, c'tait clore entirement la parenthse
impriale, c'tait placer  tout jamais Napolon dans l'histoire, et
enlever mme  son nom toute action sur le prsent et l'avenir. Mais ce
cher petit homme de M. Thiers,--semblable aux femmes qui vont,
tremblantes, demander aux tireuses de cartes de leur faire voir le
diable,--a invoqu l'ombre de l'empereur pour se faire protger par
elle, et il en a eu peur le premier.

[GU] 15.--Tantt,--vers trois heures de l'aprs-midi, on vit un
rassemblement se former tout  coup au guichet du Louvre,--du ct de
Saint-Germain-l'Auxerrois.--Une femme s'agitait et se dbattait contre
le garde national de faction, qui la tenait par son chle et refusait de
la laisser passer.--D'abord on crut que, fidle  sa consigne, le soldat
citoyen dcouvrait un paquet clandestin ou un chien non tenu en
laisse;--on s'approche, on coute, et on ne tarde pas  comprendre que
le garde national,--marchand de quelque chose,--a reconnu dans la femme
susdite une de ses pratiques,--une mauvaise pratique qui lui doit de
l'argent, et le gardien et le symbole de l'ordre public lui fait une
scne scandaleuse.

L'affaire s'chauffait et ne se termina que sur la menace que fit au
garde national le soldat de la ligne plac au mme guichet,--et qui,
jusque-l, tait rest spectateur silencieux du dbat,--d'appeler la
garde et de faire arrter son camarade de faction.

[GU] 14--On a discut encore sur Alger;--M. Thiers a beau dire,--il est
vident que le gouvernement n'a pas de systme et que la guerre d'Alger
se fait au hasard.

M. Vale continue  se servir de la recette qui lui a russi  Mazagran,
d'exposer une poigne de braves gens  une mort  laquelle ils ne
peuvent chapper que par des prodiges; il a laiss  Cherchel, sous le
commandement de M. Cavaignac, trois cent cinquante hommes qui ont eu 
se dfendre pendant cinq jours contre trois mille Arabes;--c'est la
premire fois, je crois, depuis la guerre d'Afrique, qu'une garnison se
dfend hors de ses murs;--les gens de Cherchel sont venus combattre dans
la plaine les Arabes qui leur ont tu ou bless cinquante hommes, mais
se sont retirs aprs une perte trs-considrable.

--On parle beaucoup de renvoyer M. Clauzel en Afrique;--on oublie vite
en France. Si M. Clauzel n'a rien ajout  sa rputation militaire dans
l'expdition de Constantine,--il a jet les fondements d'une
incontestable rputation littraire. Je me rappelle, moi, en quel style
fleuri M. Clauzel racontait son dsastre, et quelle dlicieuse
amplification des glogues de Virgile nous a value cette campagne si
coteuse en hommes et en argent.

Aprs son rappel,--M. Clauzel publia une brochure pour justifier sa
conduite.--Achille devint son propre Homre.

La brochure de M. Clauzel souleva plusieurs rcriminations;--le marchal
rpondit assez mal aux accusations du ministre, qui, par ses organes,
rpondit  peu prs aussi mal aux accusations de M. Clauzel;--de sorte
que chacun parut avoir tort comme accus et raison comme accusateur.

--Le gouvernement a des journaux officiels, des organes avous;--tout le
monde sait que ces journaux sont crits par les ministres eux-mmes ou
sur des notes donnes par eux.--Ne serait-il pas alors dcent de mnager
les loges emphatiques de soi-mme?

[GU] 15.--Il ne s'agit plus aujourd'hui de m'occuper des affaires des
autres,--les miennes vont fort mal;--en butte  la haine de mes
concitoyens,--proscrit,--fugitif,--c'est  Saint-Germain que j'cris ces
lignes.--Hier soir, en rentrant chez moi, une lettre officieuse m'a
appris que j'allais dcidment tre arrt pour un mois de prison que je
dois  la garde nationale: Parbleu! me dis-je, je ne vais pas les
attendre;--je vais aller me constituer prisonnier.--J'aime mieux cela
que de frissonner au moindre bruit,--de prendre dans la rue les plus
honntes gens pour des mouchards, et je finirai l les volumes qu'attend
l'honorable libraire Dumont.

En effet, ds le jour,--je me suis mis en route,--me rservant de
n'emmnager que demain, aprs qu'un sjour d'une douzaine d'heures
m'aurait clair sur les besoins de la localit;--j'ai dit tristement
adieu  mon jardin,-- mes acacias en fleurs et  mes rosiers qui vont
fleurir.

Je me suis mis en route  pied,--j'ai travers plusieurs quartiers qui
m'taient inconnus, j'ai fln devant les marchands de
bric--brac;--puis, passant auprs de Notre-Dame,--j'ai mont sur la
tour.--L, je me suis occup  regarder en bas des myriades de petites
gens agitant de petits bras et de petites jambes, se pressant, se
croisant, se heurtant dans de petites rues pour aller  leurs petites
affaires ou  leurs petits plaisirs.

Quand on gravit une montagne, il semble qu'on laisse en bas les
passions, les chagrins terrestres;--il semble qu'il n'y a que la partie
cleste de l'homme qui peut subsister dans cet air rarfi des hautes
montagnes, et l'on contemple d'en haut tous les intrts qui vous
garrottaient il n'y a qu'un instant.--Nous vous avouerons que, d'en
haut,--la douleur et l'humiliation de la prison nous ont paru fort
petites,--et surtout en voyant en bas de petits points rouges qui nous
ont sembl de petits gardes nationaux,--peut-tre ceux-l mmes dont la
petite colre nous a condamn.

En descendant, nous avons repris nos soucis,--comme le paysan reprend
ses sabots  la porte d'un salon dont il n'a os salir ou gratigner le
riche tapis.

Arriv au quai d'Austerlitz,--je me suis arrt un moment et je me suis
laiss aller  de profondes mditations.

PREMIRE MDITATION.--Il me semble, ai-je dit,--que dans les impts que
nous payons, il y a une partie destine  l'entretien d'une arme de
quatre cent mille hommes, vrais soldats, bien plus capables que nous de
garder la ville.

Pourquoi, puisqu'on nous force de garder nous-mmes la ville ou plutt
les gurites de la ville,--pourquoi ne nous force-t-on pas  la paver et
 allumer les rverbres?--Patience, encore quelques annes de libert,
et cela viendra!

DEUXIME MDITATION.--Cet emprisonnement est immoral et
illgal:--immoral, en cela que c'est la _rhabilitation de la prison_;
que, dans un temps donn, les plus honntes gens de Paris seront alls
en prison comme les voleurs,--et que ce ne sera plus un dshonneur.

Illgal, en ce que j'ai t condamn une fois  un jour,--une fois 
deux jours,--plusieurs fois  cinq jours,--mais non pas  un mois de
suite;--l'intervalle qui existerait entre l'excution comme entre les
condamnations me permettrait de donner quelque temps  mes affaires et 
mes plaisirs;--un mois de suite,--un malade peut prendre sans danger,
par petites doses, une quantit d'opium qui le tuerait infailliblement
en une seule dose.

TROISIME MDITATION.--Un rayon de soleil tombe des nuages pour me
narguer;--d'ici, les pieds dans l'herbe,--la tte dans le soleil, je
vois les barreaux noirs des fentres;--ces portes vont s'ouvrir et se
refermer sur moi,--je vais tre prisonnier!

QUATRIME MDITATION.--Il y a quelque chose d'effrayant dans l'entre
d'une prison; une fois que l'on me tient l-dedans, il me semble que
l'on peut faire de moi ce que l'on veut; que la voix et les plaintes
sont prisonnires aussi derrire les grilles,--et que rien n'empche le
gelier de me hacher, de faire de moi un pt que l'on mangera dans un
festin patriotique, en portant des toasts  la garde nationale.

CINQUIME MDITATION.--Voici qui est sinistre,--le soleil se
cache:--quelles sont les horreurs qu'il refuse d'clairer?

Pourquoi cette prison est-elle si loin?--les bruits n'ont rien des
bruits que je suis accoutum  entendre.--Ce ne sont ni les voitures, ni
les cris des quartiers que j'habite;--rien ne me prouve que suis encore
en France.

A-t-on, par un raffinement de barbarie, voulu joindre aux tourments de
la prison les tortures de l'exil?

SIXIME MDITATION.--C'est que j'ai dj pourri sur la paille humide des
cachots de la garde nationale;--j'ai subi une fois six heures de prison,
et je me rappelle toutes mes angoisses;--j'avais le numro 12;--mon
cachot avait quatre pas de long et autant de large. Il tait peint en
badigeon jauntre,--le bas en chocolat, jusqu' la hauteur d'une plinthe
absente;--la fentre avait six carreaux. Il y avait un lit en fer, une
table et un coffre en sapin,--une chaise en merisier.

SEPTIME MDITATION.--Pfff...

HUITIME MDITATION.--C'tait l'hiver;--le numro 12 est au nord.

_Belle parole du guichetier._--Guichetier, lui dis-je,--comment
chauffe-t-on ici?

--Monsieur, rpondit le guichetier, il y a un calorifre.

--Mais, guichetier, repris-je, y a-t-il du feu dans le calorifre?

--Non, monsieur, rpondit le guichetier.

NEUVIME MDITATION.--Sans compter que j'ai horreur de cette couleur
chocolat dont est peinte une partie des cachots.

L'aspect de certaines couleurs me rjouit ou m'attriste, m'lve ou
m'crase l'esprit.

Il y a des couleurs mlancoliques, des couleurs gaies, des couleurs
jeunes, des couleurs rides, des couleurs bruyantes.

Le _lilas_,--c'est une douce et potique mlancolie;--le _rose_, c'est
la jeunesse, la gaiet,--l'insouciance; le _bleu_, c'est la srnit, le
calme, le bonheur;--le _vert_, c'est la pense;--le _bleu ple_, la
rverie.

Mais le _chocolat_ est une couleur bte; le chocolat--c'est l'_ennui_.

L'ennui est l'ennemi de l'homme.--La guerre, le dsespoir, la faim, la
fivre, ne tuent pas autant d'hommes d'esprit que l'ennui; et, pour
comble de mal, il ne tue pas les sots.

DIXIME MDITATION.--Pendant un mois pass hors de chez moi,--un mois
pendant lequel mon domestique et mes amis sont srs que je ne puis pas
rentrer,--il est horrible de penser tout ce qu'on peut tramer contre
moi.

Mes belles roses auront presque fini de fleurir;--celle que les
jardiniers m'ont pri de baptiser,  laquelle j'ai donn le nom de C...
S..., tait prs d'panouir ses ptales d'un jaune si riche;--dans un
mois il n'en restera plus rien;--il y a un an que je l'attends,--il
faudra l'attendre encore un an. On aura fum ce qui me reste de mon
tabac du Levant.--On aura rendu mes pigeons savants,--ils sauront faire
l'exercice et jouer aux dominos.--On aura pch les poissons qui
habitent le bassin du jardin.

Un mois sans courir au soleil--quand les prairies sont en fleurs;--un
mois sans me laisser driver entre les saules dans ma chaloupe;--un mois
sans nager avec Gatayes.--L't passe si vite, et il y a si peu d'ts
dans la vie,--et il n'y a que ceux de la jeunesse qui comptent.

ONZIME MDITATION.--O sainte libert!--c'est sur la mousse des
bois,--sous les tentes vertes, formes par le feuillage des chnes, que
tu as plac ton empire.

Il passait alors un cabriolet.--Cocher!--je monte;--au chemin de
fer,--et je me suis enfui  Saint-Germain,--o je me suis
install.--J'irai quelquefois clandestinement voir mes
roses,--odalisques gardes par les hideux eunuques de la police, dont
j'aurai  tromper la surveillance.

J'ai quelquefois parl lgrement des cousins;--j'en ai un ici qui me
donne une excellente hospitalit; la fort est magnifique; je monte 
cheval.--J'ai un apptit terrible; je crains bien d'engraisser dans
l'exil.

[GU] 16.--Au commencement du ministre Thiers,--il y avait cent vingt
conservateurs--qui, sous le nom de deux cent vingt et un, s'taient jur
fidlit.--On les a pris un  un, et les plus fougueux ont dj
cd.--Les _Chasseloup_, _Chegaray_,--ont consenti  dner chez le
prsident du conseil.

Bientt on verra le gnral Bugeaud appel  un commandement suprieur.
On compte beaucoup, pour rallier le plus grand nombre des derniers
rcalcitrants, sur une fourne de prfets que l'on mdite; et, ce qui
est bien plus rare et bien plus beau, sur une fourne de receveurs
gnraux.--Dans cette fourne, on saura intercaler certaines gens de la
presse et de la tribune,--sans les faire paratre sur la liste des
copartageants.--C'est une bien indirecte et bien certaine manire de
rtablir les grandes subventions  la plus accrdite des feuilles
quotidiennes.

--Voil les concerts  peu prs finis.--Mon Dieu! si je n'tais pas fils
d'un pianiste distingu,--quelle sortie je ferais contre les
pianistes!--Mon pre, et quelques anciens pianistes qui n'ont fait que
bien peu d'lves qui aient conserv leurs traditions, faisaient et font
encore sortir de cet instrument, o tout est en bois,--des sons vibrants
et pleins.

Les pianistes modernes,--presque tous, ont plus d'agilit que de
sentiment, remplaant les sons par des bruits,--dlayent et
noient,--sous le nom de variations,--une pauvre petite mlodie dans les
flots de gammes et de notes frappes, coules, saccades,--et, si je les
applaudis quelquefois quand ils ont fini, je les prie bien de croire
que c'est seulement pour les rcompenser de ce qu'ils finissent.

--On a donn,  la Chambre des dputs, communication des ptitions
ayant pour objet la rforme lectorale.--Le rapport, trs-consciencieux,
a t fait par un savant magistrat,--M. de Golbry.--Nous n'avons pas
besoin de rpter ici notre opinion, dj exprime  plusieurs reprises,
sur l'extension du droit de suffrage et sur le suffrage universel.--La
discussion a eu lieu entre MM. Thiers, Garnier-Pags et Arago.

M. Garnier-Pags--a fait, il faut le dire, de notables progrs comme
homme politique;--il tudie srieusement les questions, et les traite en
logicien.--Pour M. Arago, il a fait reparatre de vieux arguments
vermoulus,--qui ne rpondaient qu' des attaques que personne ne
songeait  faire. M. Thiers a t extrmement faible.--Mais la Chambre a
senti que, dans un cas aussi grave, elle devait le soutenir, pour
ajourner indfiniment la prise en considration de la rforme
lectorale.

--M. Bugeaud a cit un toast rcent port par M. Garnier-Pags dans un
de ces banquets ridicules--que j'ai, il y a bien longtemps, appels
gueuletons politiques,--o des gens se disent: La patrie est en
danger,--mangeons du veau et portons des toasts.--Ce toast--de M.
Pags--rpond  un argument que j'ai mis en circulation il y a trois ou
quatre ans.--Je disais: L'galit que demande le parti rpublicain est
plus qu'un rve, plus qu'une btise;--c'est une btise odieuse, parce
qu'elle tend, non pas  ajouter des pans aux vestes,--mais  couper les
pans aux habits.

Nous ne couperons pas les pans des habits, a dit M.
Garnier-Pags,--mais nous en mettrons aux vestes.

--Dans cette sance,--le mme M. Pags a adress aux ministres une
interpellation un peu brutale peut-tre, mais dont la franchise ne me
dplat pas.--Il s'agissait de MM. Capo de Feuillide et Granier de
Cassagnac.--M. Thiers, qui a perdu la tte, a horriblement pataug.--Il
aurait t le plus ridicule des hommes sans M. Cousin, qui a eu la bont
de l'tre plus que lui.--A propos de M. de Feuillide, M. Thiers _ne
connat pas cet homme_;--cependant je crois savoir que M. Thiers lui a
dit,--parlant  lui-mme: Eh bien! monsieur, avouez qu'il n'y a que les
gens du Midi pour tre aujourd'hui ce que nous sommes l'un pour l'autre,
aprs avoir t ce que nous tions hier. La rponse de M. Cousin:
_Cette personne_ est venue me demander des passe-ports, rappelle celle
d'un enfant qui avait reu un coup sur l'oeil en jouant avec des
camarades que ses parents avaient proscrits, et qui, ne voulant pas
avouer sa dsobissance, rpondit  la question qu'on lui faisait sur sa
blessure: _Maman, c'est moi qui m'a mordu l'oeil._

Le mot est rest proverbe,--et _donner des passe-ports_ se dit
aujourd'hui pour exprimer honntement une chose qui n'est pas honnte.

--Dans la discussion sur la rforme lectorale,--M. Thiers s'est rendu
coupable d'une phrase que nous dnonons aux femmes: Il faut exclure de
cette prtention un certain nombre d'hommes qui, comme LES FEMMES _et
les enfants_, n'ont pas la _raison ncessaire_.

[GU] 17.--Il y a trois ou quatre ans,--l'hiver a tu presque tous les
lis des jardins (ceux des Tuileries n'ont pas t plus heureux que les
miens de la rue de la Tour-d'Auvergne).--Un journal lgitimiste a
prtendu qu'on avait rpandu sur ceux du chteau une substance
corrosive; ce que je ne crois pas, par cette raison que je viens de
dire, que les miens sont morts comme les autres. Toujours est-il que je
ne me suis pas aperu qu'on les ait remplacs.--C'est un tort: le lis
est une fleur splendide et magnifique, et sa proscription serait une
petite et ridicule pense.

Pauvres fleurs!--ce n'tait pas assez de leur prter parfois un ridicule
langage; de les faire servir  exprimer les plus sottes ides du monde;
de les lier  toutes les fadeurs des troubadours, des potes lgiaques
et des fabulistes; on les a jetes dans les luttes politiques.--On se
rappelle la rose rouge et la rose blanche d'York et de Lancastre.

Si le lis est proscrit aujourd'hui,--en 1815, les libraux firent entrer
une pauvre innocente fleur dans la politique et dans l'opposition
avance.--Les violettes, qui, jusque-l, avaient cach si soigneusement
sous l'herbe leurs amthystes parfumes,--hantrent les clubs et les
estaminets, et rsolurent,--gares qu'elles taient, de chasser un
gouvernement _impos par les baonnettes trangres_. La Restauration
lana ses procureurs gnraux, qui taient des gaillards  en remontrer
aux plus forts d'aujourd'hui, contre les pauvres violettes; elles furent
dclares suspectes et ennemies de l'tat,--et mises sous la
surveillance de la haute police; ordre fut donn aux agents de la force
publique, et notamment  la gendarmerie royale, de saisir et
d'apprhender au corps toute violette qui oserait se montrer dans les
lieux publics,--et on vit la gendarmerie d'alors s'empresser,  la seule
odeur de la violette, de cerner une maison et de faire une visite
domiciliaire.--C'est  cette poque que le jardinier Tripet pre crut
devoir _guillotiner_ les _impriales_ de son jardin.

[GU] 18.--Le prix de l'Acadmie, qui tait l'loge de madame de Svign,
a t donn  madame... Tastu, je crois.--L'accessit  madame Laya.--La
littrature tombe en quenouille, sous le ministre de ce cher M.
Cousin;--les femmes de lettres, qui, en gnral, ne brillent,--j'en
excepte une,--ni par l'lgance, ni par le bon got, ont exig de lui
qu'il se lavt les mains;--il a cd;--c'est ce qu'il appelle, selon le
prcepte d'un philosophe plus ancien et plus philosophe,--sacrifier aux
grces.

On se rappelle--l'horreur avec laquelle M. Cousin repoussa, sous le
ministre de M. Villemain, ce qu'il appelait un _titre
vain_,--c'est--dire sans produit.

Le disciple de Platon--entend la doctrine de son matre comme
l'entendait une mre de danseuse, qui, se plaignant de l'amour de sa
fille pour un homme pauvre, appelait cela _son ridicule amour
platonique_.

Du reste, il est parfaitement constat maintenant au ministre de
l'instruction publique--que, pour avoir une pension d'homme de lettres,
il faut tre jolie femme.

[GU] La discussion s'est entame  la Chambre sur la prolongation du
privilge de la Banque de France. La Chambre a montr d'une manire
vidente son ignorance, son indiffrence, son insuffisance et tout ce
que vous voudrez de plus monstrueux.--Beaucoup de membres taient
absents;--les autres ne se mlaient pas de la question, qui fut discute
au milieu de tout entre M. Thiers et M. Garnier-Pags.

M. Garnier-Pags a, sur ce sujet, abandonn ses thories
rpublicaines,--et tudi la question depuis plusieurs annes; le joli
Vert-Vert universel, M. Thiers, qui la _piochait_ depuis quinze jours,
se sentait plus fort qu'il ne l'est d'ordinaire; il avait fait de
nombreuses descentes chez son ami, M. d'Argout, pour lui chipper des
renseignements,--pour dfendre, en mme temps que les intrts de la
Banque, ceux du papa beau-pre Dosne, qui est rgent de
l'tablissement,--et qui a donn en dot  son gendre tout ce qu'il
possde de lumires sur la question.--M. Pags, tout en reconnaissant
les services rendus par la Banque de France, qui a, depuis sa cration,
fait baisser normment l'intrt de l'argent, a mis l'opinion fort
juste qu'elle pouvait en rendre de nouveaux, au lieu de se renfermer
dans les limites de ceux qu'elle a dj rendus. Au rsum, le privilge
est prolong jusqu'au 31 dcembre 1867.

Dans cette discussion, les hommes du mtier,--M. Fould, par exemple, qui
a t lu,--si on se le rappelle, parce que, disaient les voltairiens,
_il fallait bien qu'il y et un juif  la Chambre_,--comme s'il n'y
avait pas dj assez de chrtiens raisonnablement juifs, comme MM.
Jacques Lefebvre, Leboeuf, etc., etc., etc.,--M. Fould, qui reprsente
un principe, n'a fait qu'un discours insignifiant. A quoi servent donc
alors ces manieurs de gros sous?

--Du reste, nous allons voir la Chambre montrer la mme incapacit et la
mme indiffrence pour les questions d'intrt matriel qui vont s'y
prsenter,--questions qui exigent des connaissances spciales que MM.
les avocats ne pourront pas remplacer par des aunes de phrases.

La navigation intrieure,--les crales, les paquebots--et surtout les
chemins de fer, question o personne ne pourra mettre le hol de
l'intrt gnral sur les ptitions des intrts particuliers.

Les anciens orateurs avocassiers de la Chambre ne brillent que dans les
vieilles questions grotesquement exhumes par eux, de la rforme
lectorale, des envahissements du clerg,--du cumul, etc., etc.

--On rptait  un thtre... je ne sais lequel,--une pice de MM.
Vanderburch et Laurencin.--Au milieu de la rptition, la jeune premire
s'arrte et dit:

--Quel est l'air de ce couplet?

--Monsieur Laurencin, dit le directeur,--quel est l'air de ce couplet?

--Ma foi, je n'en sais rien, rpondit M. Laurencin;--c'est Vanderburch
qui l'a fait,--il faut le lui demander.

--Il est  son chteau  Orlans.

--Comment faire?

--J'y vais.

M. Laurencin va aux messageries.

--Avez-vous une place pour Orlans?

--Oui.

--Pour quand?

--Pour tout de suite; on attelle.

--O?

--Sur l'impriale.

--Il pleut.

--J'en suis dsol.

--Alors prtez-moi un parapluie;--je ne fais qu'aller et venir.

On part, on passe la nuit en voiture, on arrive  Orlans.

--La chapelle Saint-Mesmin?

M. Laurencin s'gare, arrive crott, mouill, hors d'haleine.--Il sonne,
arrive au cabinet de M. Vanderburch.

Celui-ci, qui est un homme trs-hospitalier, s'crie:

--Oh! te voil; tant mieux.--Tu restes quelques jours?

--Il ne s'agit pas de cela; sur quel air as-tu fait le couplet de la
jeune premire?

--Nous causerons de a; djeunons.

--Je ne djeune pas; sur quel air le couplet?

--Mais quel couplet?

--Celui de la jeune premire de notre pice.

--Oh! eh bien! le voil:--Tra la la la.

M. Vanderburch chante l'air;--M. Laurencin se sauve;--on veut en vain
l'arrter.--Il regagne Orlans, monte en voiture et revient  Paris avec
son air.

[GU] 19.--A propos des banquiers ou autres orateurs plus ou moins
isralites et barbares qui veulent parler  la Chambre,--nous leur
donnerons l'exemple de M. de Rothschild, leur matre  tous.--On se
rappelle le cri d'excration qui s'est lev dernirement contre les
juifs de Damas. M. de Rothschild, pour l'honneur du nom juif,--pour
prvenir le contre-coup dans l'opinion de l'Europe, a voulu plaider
publiquement l'innocence de ses coreligionnaires.--Il a d'abord
recueilli des pices manes d'autorits respectables, il les a fait
mettre en ordre sous ses yeux par une main habile;--puis il a fait
rdiger un rcit qui a t plus tard sign de Me Crmieux, avocat
juif, teinturier ordinaire de MM. les juifs qui ont le besoin et le
moyen d'tre loquents;--et ensuite il a fait insrer le tout, le mme
jour  la fois, dans tous les journaux de Paris et de Londres, et on a
vu toutes les feuilles, mme les plus catholiques, mordre  l'appt de
l'annonce et proclamer la dfense des juifs. Il y aurait un beau
chapitre  faire sur la quatrime page des journaux.--Le ministre l'a
senti, mais il n'a pas su le faire spirituellement; au lieu d'_acheter
des organes_ aux uns, de _donner des passe-ports_ aux autres, il n'avait
qu' acheter aux courtiers d'annonces la quatrime page de tous les
journaux.--Par ce moyen, au lieu de s'logier dans ses propres journaux,
qu'on ne lit pas,--il se faisait donner, dans les journaux de ses
adversaires,--tous les loges qu'on y donne quotidiennement et sans
mesure--aux ptes de Naf,--au Kafa,--aux toiles mtalliques, aux
biberons artificiels, aux allumettes chimiques, etc.

Les conseils et les exemples de M. Vron ont pu tre en cela fort utiles
au ministre actuel--qui, sauf le peu d'conomie de ses oprations et
les moyens employs, arrive pour les rsultats  gouverner par les
rclames, comme on vend la pte Regnault, et se confond tellement dans
les esprits, avec ce vnrable bchique, qu'il obtiendra peut-tre dans
l'avenir le titre de gouvernement pectoral ou ministre Regnault.

[GU] 20.--Pendant que je suis  Saint-Germain,--je dois constater la
manire dont on va,--ou plutt dont on ne va pas sur le chemin de fer, 
cause de la concurrence dont la compagnie est menace sur la route de
Versailles,--concurrence qu'elle n'a pas  redouter pour le chemin de
Saint-Germain.--Elle a transport sur celui de Versailles toutes ses
meilleures machines. Le Parisien, qui est si fier avec les rois, est
sans cesse sous la tyrannie des cochers de fiacres, des conducteurs
d'omnibus et des ouvreuses de loges de thtres, qui ne se gnent pas
avec lui et le maltraitent jour et nuit pour son argent, sans qu'il ose
jamais se rebiffer ni se plaindre.--Il est presque ordinaire qu'on mette
une heure pour aller de Paris  Saint-Germain, un peu plus du double du
temps ncessaire;--il n'est pas dj si amusant d'tre en chemin de fer
entre des talus de terre crayeuse,--procd par lequel, comme me le
disait un jour Armand Malitourne: _on va, mais on ne voyage pas_.

--La fort, admirablement coupe pour la chasse, est pleine de
chevreuils.--On m'assure qu'elle ne renferme que trois cerfs.--Quel que
soit le nombre de ces victimes ordinaires des chasses vraiment
royales,--ils sont l'objet d'une triste conomie.--Quand il doit y avoir
une chasse  Rambouillet ou  Versailles, on en prend un dans des
filets, on le garrotte, on le conduit en voiture au rendez-vous de
chasse;--l on le poursuit, on le force, mais courtoisement, sans lui
faire de mal;--ensuite on le prend, on le remet en voiture et on le
reporte chez lui.--Cela a l'air d'une chasse de thtre, et le cerf d'un
comparse charg du rle de cerf--qui _a ses feux_ et qui peut
recommencer le lendemain les mmes exercices;--peut-tre, pour prter
davantage  l'illusion, devrait-on les instruire _ faire le mort_.

Madame de Feuchres possde un grand nombre de cerfs  Morte-Fontaine;
elle avait fait offrir d'en cder quelques-uns au prix de trois cent
cinquante francs chaque.--On les a trouvs trop chers.

--J'ai  constater avec une grande reconnaissance l'empressement et la
bonne grce que les personnes de la famille royale, auxquelles je me
suis adress pour les pauvres marins d'tretat, ont mis  rpondre  mon
appel.

Voici la liste de nos souscripteurs.--Nous avions annonc que nous ne
recevrions pas plus d'un louis de chaque personne,--pour ne pas ruiner
nos amis de Paris, et ne pas avoir  faire plus tard une souscription en
leur faveur parmi nos amis d'Etretat.--Deux n'ont pas tenu compte de
l'injonction;--nous n'avons pas os priver nos pauvres compagnons de
l'excdant. Gatayes et moi nous nous sommes d'abord adresss  nos amis,
puis  cinq ou six de ceux que nous voudrions qu'ils le fussent.

J'avais crit  MM. Garnier-Pags et Laffitte, _amis du peuple_; ces
messieurs ne m'ont pas rpondu.

Il ne s'agissait de rien moins que de secourir trente-six familles--de
marins blesss et malades,--ou de veuves de marins noys,--formant un
total de _cent quatre vingt-sept_ enfants sans pain.--Nous vous
envoyons, mes bons amis, avec cet argent si utile, les noms--de ceux qui
ont pens  vous.

SOUSCRIPTION POUR LES PCHEURS D'TRETAT.--S. M. Louis-Philippe, 500
francs; S. A. R. madame Adlade, 200; LL. AA. RR. le duc et la duchesse
d'Orlans, 300; S. A. R. le prince de Joinville, 100; mesdames d'A...,
5; Beaudrant, 20; MM. Bourdois (Ach.), 5; Bottier, 5; le comte de Brve,
5; madame Carmonche, 20; MM. Curmer (Lon), 20; Cler (Albert), 5;
Contzen (Alex.), 20; de Cormenin, 25; madame la comtesse de Cubires,
20; MM. le baron de Curnieu, 20; le marquis de Custine, 20; Delisle, 10;
Duvelleroy, 5; rard (Pierre), 20; Ernouf (A.), 5; Gatayes (Lon), 20;
Gaussen, 5; Grangier de la Marinire, 20; Gros, 5; Halvy (F.), 10; Hugo
(Victor), 20; Janin (Jules), 20; Karr (Alphonse), 20; madame L... B...,
10; MM. Lan, 5; Lamaille (an), 5; de Lamartine, 20; Langlois
(Charles), 10; Larrieu (A.), 5; Larrieu (E.), 5; le marquis de Miremont,
5; madame Mollart (Clara-Francia), 20; le comte de Montalivet, 20;
Osmont, 5; Pape, 15; Pellier et Baucher, 20; Pihan (Louis), 15; Rul, 5;
R..., 20; de Salvandy, 20; de Saulty (Alb.), 15; Servais, 5; lord
Seymour, 50; MM. Vron, 20; Villart, 5.--Total, 1,750 francs.

21.--M. Clauzel a fait  la Chambre des dputs le rapport de la
commission relativement au transport et  la spulture des restes de
Napolon. Ce rapport n'a eu qu'un mdiocre succs, quoiqu'on en attribue
la rdaction  M. Frdric Souli,--les autres discours du marchal
ayant gnralement t attribus  Frdrick Lematre. La commission
offre deux millions, au lieu d'un, qu'on lui demandait pour la
translation et le monument.

[GU] 23.--Hier,  l'Opra, on donnait une reprsentation par ordre;--le
duc et la duchesse de Nemours y assistaient.--En face d'eux,--dans une
loge d'avant-scne, on remarquait avec tonnement mademoiselle
Albertine,--ex-danseuse dudit thtre, que de grands personnages avaient
le droit de croire  Londres. (Voir les _Gupes_ d'avril.)

[GU] 24.--La Chambre a parl, discut et vot, avec un tumulte qui
ressemblait  un vacarme dans l'cole,--sur le transport du cercueil de
Napolon.--M. Glais-Bizoin--a fait entendre des paroles d'avocat
rancunier et mesquin.--Napolon les dtestait,--et j'aurais vot le
second million pour cela seul.

M. Gauguier,--a rpt, avec un attendrissement qui a nui  la clart de
son discours, plusieurs refrains de M. de Branger. M. de Lamartine a
prononc un discours plein d'lvation, de posie et de raison.--Que de
perles!--M. Odilon Barrot a fait de ces grandes phrases sonores 
proportion qu'elles sont creuses, si familires aux avocats.--Beaucoup
de membres de la Chambre ont saisi ce prtexte de se rallier au
ministre; c'est un passe-avant pour les consciences  livrer. Le
ministre s'est runi  la commission et a demand deux millions.--On a
marchand; l'apothose a t un peu mlange d'avanie.--On n'a accord
qu'un million et les Invalides.

--Il ne peut dcidment se traiter  la Chambre une question un peu
importante sans que MM. les avocats en profitent pour crer un
barbarisme.

On a, ce mois-ci,--parl pendant trois jours de l'_industrie_
BETTERAVIRE.

Et pendant quinze jours des cendres de Napolon, qui n'a pas t brl,
que je sache.

MM. les avocats parlent tant, que les mots de la langue franaise ne
suffisent plus  leur consommation.

[GU] 25.--Le _Journal des Dbats_ n'est plus dj si mchant contre le
jeune Vert-Vert, prsident du conseil;--il le tolre aujourd'hui,--il
l'honorera demain;--il communique dj, pour les choses frivoles, par
mon ami Janin,--dont l'esprit et la gaiet font pour le ministre des
affaires trangres le plus charmant abb de cour;--et pour les grosses
choses, les choses dites srieuses, par M. de Bourqueney, secrtaire
d'ambassade en disponibilit,--rdacteur-pigeon-voyageur de la
feuille,--protg par MM. de Broglie et Sbastiani, et aspirant pour
compte  l'ambassade de Bruxelles.

--M. Lon Pillet est officiellement directeur de l'Opra. C'est une
manire pour M. Thiers de complter sa reconnaissance, et de mettre en
mains sres l'Opra, qui a plus d'importance politique que ne le croit
le vulgaire,--par les loges, stalles, etc., que l'on envoie aux
dputs;--par les influences plus intimes du chant et de la danse.

J'ai dit que l'ambassade en Perse n'avait eu pour but que d'ter
certaines entraves au rpertoire.

On connat l'histoire d'une estafette envoye  franc-trier sous le
ministre du 15 avril,  Rambouillet, pour ramener  Paris M. Duponchel
qui chassait chez M. Schikler. M. Duponchel prit la poste  six francs
de guides et arriva au _ministre_ o il s'agissait de rengager
mademoiselle Fitz-James.

C'est, d'ailleurs, le complment de la politique un peu Mdicis, de M.
Thiers, que j'ai dnonce le mois dernier.

[GU] AM RAUCHEN.--LES FEMMES.--L'opinion attache du dshonneur, pour le
mari, aux fautes de la femme.--Le pauvre mari est comme cet enfant que
l'on avait donn pour camarade  un prince, et que l'on fustigeait quand
le prince ne savait pas sa leon.

[GU]Il y a cela de particulier dans la mauvaise humeur des femmes, qu'il
faut ncessairement qu'elle ait son cours, les meilleurs arguments, les
raisons les plus videntes, les preuves les plus convaincantes, ne font
 ce cours que ce que les cailloux font au cours d'un ruisseau: le
ruisseau murmure un peu plus fort et continue son chemin.

[GU] Il y a, dans l'amour, deux phases spares par une crise
difficile.--Le premier attrait de l'amour est la nouveaut. Ce serait si
joli une autre femme, s'il y en avait plusieurs. Presque toujours,
l'amour meurt, quand la nouveaut s'en va, car alors il n'y a plus rien,
la nouveaut n'est plus, l'habitude n'est pas encore; mais, si l'amour
survit  cette crise et devient une habitude, il ne meurt plus.

[GU] L'amour, d'ordinaire, ne dure que jusqu'au moment o il allait
devenir raisonnable et fond sur quelque chose.

[GU] Avec de l'imagination et des obstacles, on peut toujours adorer une
femme; il n'est pas aussi facile de l'aimer.

[GU] C'est une triste chose pour une femme de s'apercevoir que l'homme
qu'elle prfre n'est pas le premier des hommes, et que tout le monde ne
partage pas son amour et son admiration pour lui. L'estime des autres
pour celui qu'elle aime est pour beaucoup dans l'amour d'une femme,
parce que, dans son amant, elle cherche un appui et un protecteur; parce
qu'elle sent qu'elle s'identifie  lui, qu'elle ne devient plus qu'une
partie de lui-mme, et s'absorbe en lui et n'aura plus d'autre
considration, d'autre gloire que la sienne.

[GU] Une femme aime moins son amant pour l'esprit qu'il a que pour
l'esprit qu'on lui trouve.

[GU] Il n'y a rien d'embarrassant comme d'tre trop familier avec une
femme dont on est amoureux; on perd tous ces indices si
importants.--Vous ne pouvez comprendre ni vous faire comprendre. Une
pression de main n'a plus aucun sens. Si vous voulez, on vous laissera
donner un baiser. Vous pressez le bras, on n'y fait pas
attention.--Pour faire comprendre que vous tes amoureux, il ne suffit
pas de faire natre un sentiment,--il faut en dtruire un autre, il faut
dire ouvertement. Je vous aime,--et peut-tre,--je vous aime d'_amour_.

[GU] L'ami d'une femme peut,  la faveur d'un moment et d'une occasion,
devenir son amant; mais l'homme qu'elle n'a jamais vu a mille fois plus
de chances que lui.

[GU] C'est surtout quand il n'est pas l, qu'une femme aime l'amant
auquel elle ne s'est pas donne, parce qu'alors elle n'a rien  craindre
de lui, elle s'abandonne sans restriction  l'ineffable douceur d'aimer.

En effet, c'est un bonheur d'aimer tel, qu'il nous semble tonnant de
voir des femmes demander de la reconnaissance pour l'amour qu'elles
donnent, comme si elles n'taient pas assez rcompenses, non-seulement
par l'amour qu'elles inspirent, mais aussi par celui qu'elles prouvent.

[GU] La femme qui se voit vaincue sent un mouvement de haine contre son
vainqueur, quelque ador qu'il soit.

[GU] Chaque femme se croit assez honnte femme, et trouve excessif en ce
sens, ce qu'une autre femme a de plus qu'elle.--Un peu moins c'est une
courtisane, un peu plus c'est une prude.

[GU] On doit juger de la beaut, non par les proportions mathmatiques
du corps et du visage, mais par l'effet qu'elle produit.

[GU] Entre les femmes, il ne peut y avoir d'ingalit relle que celle
de la beaut.

[GU] Toutes les femmes sont _la mme_; il n'y a de vrit que dans les
circonstances.

[GU] La vritable pudeur doit se cacher elle-mme avec autant de soins
que le reste.--La main qui ramne un pli de la robe fait plus rver  ce
qu'elle veut cacher qu' la honte vertueuse qui le lui fait cacher.

[GU] Si la vertu est une ngation, elle devrait consister  ne pas
faire, et non  faire un peu plus tard.

[GU] Les vertus, comme les douleurs, comme la tendresse, doivent avoir
de la pudeur, et ne pas tre si presses de se montrer toutes nues,
comme des courtisanes.

[GU] La coquetterie des femmes n'est un crime aux yeux des autres femmes
que parce qu'elle gne la leur.

[GU] Toute femme se croit vole de l'amour qu'on a pour une autre.

[GU] Les femmes n'ont qu'un culte, une croyance, c'est _ce qui leur
plat_. _Ce qui leur plat_ est sacr; elles lui sacrifient tout avec le
plus touchant hrosme.

[GU] Il y a deux choses que les femmes ne pardonnent pas, le sommeil et
les affaires.

[GU] Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu'ils se croient en
prsence d'un rival redoutable, au lieu d'entamer avec lui une lutte
d'agrments, d'esprit et de flatteries, ils se htent de plir, de
froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets et renfrogns, ou
de dire des durets ou des impertinences  la femme dont ils rclament
la prfrence.




Juillet 1840.

     Report d'autre part.--Les mdailles des peintres.--M. Jaubert.--M.
     de Rmusat dcors malgr eux.--Un ex-dieu.--M. Cousin.--M.
     Jouffroy.--Il n'y a pas de savants.--M. Arago.--M. G. de
     Pontcoulant.--M. Mathieu de la Rodorte.--MM.
     tienne.--Vron.--Jay.--M. Neveu.--M. Ganneron.--M. Lherbette.--MM.
     Baudoin.--Duprez et Eliabide.--Mme Lafarge et Mlle
     Djazet.--Hommage que l'auteur se plat  rendre  sa propre
     sagesse.--M. Fauvel, maire d'Etretat.--M. Meyer-Beer.--M.
     Lemercier.--M. Hugo.--Les tribuns du peuple.--Lon Gatayes.--J.
     Janin.--Thodose Burette.--Mme Francia Mollard.--M. le vicomte
     d'Aure.--M. Baucher.--M. Malpertuis.--La revue.--Le puff du
     gouvernement.--L'empereur de Russie.--M. Ernest Leroy.--Le cheval
     de Tata.--_Attentat_ du 15 juin.--Portrait du
     couteau.--Gueuletons.--Convoi, service et enterrement de la
     proposition Remilly.--Libations.--M. Waleski.--Ordre du
     jour.--Tmrit de M. Roussel, chef de bataillon de la garde
     nationale de Montreuil.--La Fte-Dieu.--Un monsieur dcouvre que je
     suis un _mouchard_.--Adresse.--Dernires sances de la Chambre des
     dputs.--Mort de Redout.--Bohain's french newspaper.--Le satrape
     Vale.--M. Bugeaud.--Les pianos et les voisines.--La cure.--M.
     Pariset.--La Chambre des pairs.--M. Pasquier.--Divers
     Pasquiers.--M. Decaze.--M. de Saint-Aulaire.--M. Auguis.--M.
     Jouffroy.--M. Chambolle.--M. Gouin.--M. Vincent.--M. Blanqui
     an.--M. de Bourgoin.--M. de Fontenay.--M.
     Deffaudis.--Gaillardises d'icelui.--On donne une place  M. Dronin
     parce qu'il a un mauvais caractre.--MM. Laffitte et Arago,
     aristocrates.--M. de Balzac.--Amende honorable.--_Am Rauchen_.

     Report d'autre part.


Mai.--Comme on demandait  M. Thiers si quelques crivains feraient
partie de l'expdition de Sainte-Hlne? Non pas, a-t-il rpondu;--je
veux lui laisser toute sa gravit.

[GU] Aprs l'exposition publique des tableaux, on a distribu les
rcompenses clandestines.

Autrefois, c'tait dans une sance solennelle que le roi donnait
lui-mme aux peintres et aux sculpteurs les mdailles qu'ils avaient
mrites.--Depuis quelques annes,--ils les reoivent  domicile--par un
garde municipal;--on ne leur demande pas tout  fait le secret, mais
bien peu s'en faut. On attribue ce changement  quelques protestations
grossires faites par de jeunes peintres, ayant plus de barbe que de
talent,  la dernire sance royale. Mais il fallait faire mettre les
peintres barbus  la porte ou au violon,--et ne pas rpondre  un
reproche d'injustice dans la distribution des rcompenses par une
clandestinit qui, entre autres inconvnients, a celui de diminuer
singulirement le prix qu'on attache aux rcompenses.

[GU] Il y avait dix ans que MM. Jaubert et de Rmusat mettaient une
sorte d'orgueil  ne pas avoir la croix;--il y a en effet tant de gens
dont on dit: Pourquoi ont-ils la croix?--que ce n'est pas une
trs-mauvaise chose que de faire demander pourquoi on ne l'a pas. MM.
Casimir Prier,--Guizot--et plusieurs autres ministres successifs
avaient en vain offert la croix  ces deux rfractaires.

M. Thiers leur a jou le tour de faire signer leur nomination au roi
sans les prvenir,--de sorte que, comme ministres du roi, ils ont t
obligs de l'accepter et de la porter.

En recevant sa croix,--M. Jaubert a dit: Thiers me payera cela.

Juin.--1.--Je reois en ce moment des nouvelles d'un dieu chevalier de
la Lgion d'honneur, qui ne laissait pas de m'inquiter un peu;--je veux
parler de M. Enfantin, ex-dieu des saint-simoniens. Je m'tais demand
souvent:--Que diable peut-on faire quand on a t dieu?

Voici ce que je lis dans une lettre crite par M. Bory de Saint-Vincent,
chef de l'expdition scientifique envoye  Alger:--_Nous avons
recueilli deux crapauds, dont un assez gros, marqu de taches variant du
bruntre au verdtre, trouv pour la premire fois par M. Enfantin_.

M. Enfantin, aprs avoir lutt deux ans contre Dieu,--l'autre dieu, vous
savez,--l'ancien, celui qui a cr le soleil et les mondes, une foule de
vieilleries;--aprs l'avoir trait plus que lgrement et avoir essay
d'en faire un dieu de la branche ane,--M. Enfantin,--homme fait dieu
contrairement au Christ dieu fait homme, avait donn sa dmission.--M.
Enfantin tait, il est vrai, de premire force au billard et avait
invent un _bleu_ nouveau pour les _effets_;--mais ce n'tait pas l un
avenir ni mme un prsent,--il s'est fait savant;--c'est bien
humble.--Qu'est-ce en effet que d'tre _savant_ et surtout relativement
 l'histoire naturelle?--c'est simplement passer sa vie  admirer les
crations infinies de Dieu et puiser son intelligence  les comprendre.
Il est triste de jouer ce rle vis--vis d'un rival.

Mais,--M. Enfantin est-il de bonne foi? s'il avait dcouvert quelque
animal beau et noble comme le cheval,--ou riche, lger, ferique comme
le colibri, ou terrible comme le lion, ou utile comme le chameau, je
croirais  son humilit et  sa rsignation,--comme je crois  celle de
ses fils les sous-dieux Michel Chevalier et quelques autres qui se sont
rsigns  la domination des Bertin, propritaires du _Journal des
Dbats_,--et marchent d'un fort bon pas  la fortune et  ce qu'on
appelle les honneurs. Mais aller dcouvrir un hideux _crapaud_,--assez
_gros_,--_bruntre_ et _verdtre_,--un crapaud dont Dieu l'_ancien_
tait honteux, qu'il avait cach dans quelque mauvaise flaque d'eau de
l'Afrique,--esprant qu'on ne l'y trouverait pas;-- la faon d'un pote
qui froisse et met au feu des vers dont il est mcontent;--d'un
sculpteur qui jette avec colre dans un coin la terre glaise rebelle
sous ses doigts.--N'est-ce pas plutt une dnonciation qu'une
dcouverte:--cela au point de vue de M. Enfantin,  la fois dieu et
aptre de la forme. Ne veut-il pas dire: Tenez, voil ce qu'il fait
votre dieu,--le dieu que vous m'avez prfr;--c'est joli,--n'est-ce
pas? vous devez tre bien content d'avoir un dieu qui fait des choses
comme cela.

Il est probable qu'on amnera en France les dcouvertes de M.
Enfantin,--pour amliorer, par le croisement des _races_, l'espce des
crapauds dans notre belle patrie.

[GU] 2.--La guerre que l'on fait en Afrique finira par nous paratre
trs-singulire.--En France, toutes les ides tournent au commerce,--
l'industrie,--aux affaires,--et la guerre entrane de ces actes auxquels
on a besoin d'tre accoutum pour ne pas s'effaroucher un peu.--Un
journal, intitul le Sicle, crit dans le mme numro: _Le marchal
Vale s'est dirig sur la plaine du Chtif_,--_dtruisant les tribus et
incendiant les rcoltes sur pied_;--_nos troupes ont fait beaucoup de
mal  l'ennemi_.

Et  la page suivante: _Abd-el-Kader a mis le feu  la plaine;--la
guerre qu'il nous fait est celle d'un brigand et celle d'un vandale._

--J'ai vu galement le mme jour, dans un seul journal,--deux faits
diffrents,--dans lesquels on trouve ces mots:--_Il a tu deux
hommes._ Dans le premier cas,--l'auteur du meurtre a un pantalon
garance, son action est glorifie;--l'autre a un pantalon noir, il est
appel en cour d'assises. Le premier est un brave soldat qui aura de
l'avancement,--le second un lche assassin qui sera guillotin.

[GU] 3.--Les philosophes ont peu de succs en ce moment. Tandis que M.
Cousin, membre de la Lgion d'honneur, _sacrifie aux grces_,--M.
Jouffroy, membre de la Lgion d'honneur, se laisse convaincre de s'tre
fait donner de l'argent sous divers prtextes, dont la plupart
paraissent insuffisants. Les mmes gens qui ont cri le plus haut contre
les turpitudes qu'on a dvoiles, ont vot ensuite contre une mesure qui
tendait  les rendre impossibles  l'avenir.--Ce qui montre qu'il y
avait plus d'envie que de vertu dans leur bruyante indignation.

Du reste, en prononant la publicit des secours donns aux hommes de
lettres, on se serait mis dans une position difficile.--Du jour o, pour
viter que les fonds du ministre de l'instruction publique soient
livrs  des apptits indignes,--on en aura abandonn la rpartition 
la publicit,--les hommes auxquels on veut les conserver ne les
accepteront plus, et de ce moment mme il ne se trouvera pour les
_consommer_ que ceux-l prcisment auxquels on veut les drober,
c'est--dire des gens sans talent et sans pudeur.

Il faut prendre garde qu'il n'en soit de cet argent comme des hospices
d'enfants trouvs,--o, comme nous l'avons dj fait remarquer depuis la
suppression des _tours_, c'est--dire du secret,--on a dpos beaucoup
moins d'enfants aux hospices, mais pour en dposer beaucoup plus au coin
des bornes et dans les auges des pourceaux. Deux enfants nouveau-ns
ont t, hier, trouvs, dans deux quartiers diffrents, sur des tas
d'ordures.

Le ministre de l'instruction publique est, en France, une des
niaisries les plus graves.--Le ministre n'exerce aucune influence
littraire d'aucun genre;--il n'a aucun rapport avec les hommes qui
crivent;--il ne les connat pas. Il change les heures des classes et
des rcrations dans les collges;--il fixe le _maximum_ des
_pensums_;--il modifie la forme des concours. Mais, pour la littrature
vivante,--pour celle qui a tant de pouvoir sur les coeurs,--sur les
esprits,--sur les moeurs,--il ne sait pas ce que cela veut dire.

[GU] 4.--M. Arago et M. G. de Pontcoulant, tous deux chevaliers de la
Lgion d'honneur, savants illustres dans le monde entier, ont crit l'un
contre l'autre une brochure,--dans laquelle chacun des deux prouve clair
comme le jour que l'autre est un ignorant.

[GU] 5.--M. Mathieu de la Redorte,--membre de la Chambre des
dputs,--chevalier de la Lgion d'honneur, est nomm ambassadeur en
Espagne  la place de M. de Rumigny, membre de la Lgion d'honneur. M.
Mathieu de la Redorte est un homme fort distingu sous plusieurs
rapports, et contre la nomination duquel je n'aurais rien  dire, s'il
s'agissait d'une autre ambassade; mais sa qualit de parent de Joseph
Bonaparte,--et la religion rforme  laquelle il appartient, rendent
peu convenable sa mission auprs de SA MAJEST CATHOLIQUE.

Ce tmoignage de reconnaissance a fait dire de M. Thiers:--Dcidment ce
n'est pas un _Fesse-Mathieu_.

En outre, M. de la Redorte devait acheter une action du
_Constitutionnel_, et c'tait une chose assez importante.

La proprit du _Constitutionnel_ est divise entre MM. tienne,
chevalier de la Lgion d'honneur;--Vron, chevalier de la Lgion
d'honneur;--Jay, chevalier de la Lgion d'honneur;--et quelques
marchands de vin et de bois retirs, et chevaliers de la Lgion
d'honneur;--'a t de tout temps un gouvernement fort agile, et, avant
l'entre de M. Vron--dans les conseils, la discussion s'y animait
parfois au point qu'on y changeait des coups de chaise.--M. de
Saint-Albin, le pre, chevalier de la Lgion d'honneur,--y faisait des
18 brumaire presque priodiques.

M. Vron n'y a donc qu'une puissance trs-dispute,--et qui peut 
chaque instant lui chapper. M. Mathieu de la Redorte devait acheter
l'action de M. Roussel, chevalier de la Lgion d'honneur, et adversaire
de M. Vron dans le conseil,--et par ce moyen, ranger ce vieux carr de
papier d'une manire immuable, sous les ordres de M. Thiers;--mais, la
nomination signe,--M. de la Redorte a chang d'avis,--et M. Roussel,
voyant qu'on ne voulait plus acheter son action, a commenc  dire qu'il
ne voulait plus la vendre.

[GU] 6.--Voici des remaniements de prfectures,--comme je l'avais prdit
dans un volume prcdent.--Mais, que n'ai-je pas prdit dans mes volumes
prcdents?

Entre autre choses,--l'lvation du petit Martin,--chevalier de la
Lgion d'honneur.

--Il y a  Versailles une chapelle trs-sombre.--Le roi la visitait, et
on avait laiss ouverte la porte d'entre pour donner un peu de
lumire.--Sa Majest demande une lettre  un des chevaliers de la Lgion
d'honneur qui l'accompagnaient, et dit: Je peux  peu prs y
lire;--mais la reine ne le pourra pas.

M. Neveu, l'architecte, chevalier de la Lgion d'honneur, s'approche du
roi, et lui dit: Sire, j'ai trouv un moyen.

--Ah! tant mieux!

--Un moyen d'une simplicit incroyable.--Il s'agit de remplacer la porte
d'entre qui est pleine, par une porte vitre.--Le roi eut beaucoup de
peine  faire comprendre  M. Neveu qu'une porte qui ne donne pas assez
de jour quand elle est ouverte, n'en donnera pas davantage quand elle
sera vitre.

[GU] 7.--Quand ce volume paratra,--M. Ganneron,--dput, et chevalier
de la Lgion d'honneur,--se rappellera-t-il avoir dit dans une maison,
hier soir:--_Nous venons de bcler quinze lois_.

[GU] 8.--M. Lherbette, chevalier de la Lgion d'honneur, a adress des
interpellations au ministre relativement aux deux journaux ministriels
du soir, le _Moniteur parisien_ et le _Messager_.--Voici le secret de
cette petite comdie. M. Baudoin, grant du _Moniteur_,--et chevalier de
la Lgion d'honneur,--voudrait anantir M. Brindeau, grant du
_Messager_, lequel voudrait absorber M. Baudoin.

Le petit _Moniteur_, qui est imprim  sept mille exemplaires, est
prfr par le ministre au _Messager_, qui n'en vend que onze cents, et
on lui donne les dpches les plus fraches et les meilleures. Le
_Messager_, d'aprs un contrat, est assur de deux annes
d'existence.--M. Brindeau, menac de les passer dans l'abaissement et
l'humiliation,--a song  M. Lherbette,  ct duquel il dne tous les
jours au caf de Paris,--et il l'a pri de forcer le ministre 
s'expliquer clairement  son sujet;--de sorte que les attaques formules
par M. Lherbette contre le ministre--taient rellement faites par M.
Brindeau, grant du _Messager_, journal achet par le mme ministre.

[GU] 9.--Les moralistes et philanthropes ayant de tout temps attribu
les crimes des hommes  l'ignorance,--il est devenu fort  la mode,
parmi les assassins et les voleurs,--d'avoir un peu de littrature.--On
se rappelle les tragdies et les chansons de Lacenaire;--l'homme  la
mode en ce moment est liabide.--Clment Boulanger, qui est un homme de
talent et de tact, a eu raison d'crire aux journaux qui l'avaient
annonc qu'il n'tait pas vrai qu'il et fait le portrait de cet
assassin pour le publier.

Voici, au sujet d'liabide, une petite anecdote que le chanteur Duprez
a raconte lui-mme avec beaucoup de gaiet et d'esprit:

Il y a eu,--il y a quelque temps, une fivre de pltre incroyable.--On
a publi la statuette de tout le monde.--Un marchand, qui n'avait pu
placer tous les exemplaires de celle de Duprez,--a imagin d'envoyer ce
qui lui restait en province et de les faire vendre comme reprsentant
liabide. A Bordeaux, le peuple s'est indign en voyant le sclrat et
a bris plusieurs statuettes.

Le commerce ne peut manquer de s'emparer videmment de ce dbouch pour
les _illustres_ qui lui restent en magasin.--On a dj envoy trois cent
cinquante Djazet dans les dpartements,--pour tre vendues sous le nom
de madame _Laffarge_, accuse d'avoir empoisonn son mari.

Je me rjouis fort d'avoir rsist  l'honneur du pltre.

[GU] Lettre de M. Fauvel, maire d'tretat, m'annonant la rception des
1,750 francs que nous lui avons envoys.

[GU] 10.--M. Npomucne Lemercier, membre de la Lgion d'honneur, est
mort. C'tait un assez beau talent et un trs-beau caractre.--Voici 
l'Acadmie un fauteuil vacant.--Voyons comment on fera pour ne pas le
donner  M. Hugo, membre de la Lgion d'honneur.

--Je me trouvais  la campagne hier,--et je voyais des gens du
peuple;--des ouvriers, mangeant, buvant, dansant  faire envie.

Et je me rappelais nos modernes tribuns et les phrases qu'ils font  la
Chambre sur le peuple et sur le bonheur du peuple.

Et je me dis,--les Gracques,--ces colosses rpublicains,--aux jarrets et
aux bras d'acier,--au front lev,--aux cheveux drus et serrs, aux yeux
assurs et tincelants,  la voix puissante assez pour remplir le
Forum,--ont aujourd'hui pour successeurs de jeunes valtudinaires
chauves et en lunettes ou de vieux avocats asthmatiques.

Comment ces hommes peuvent-ils comprendre le peuple,--ses malheurs et
ses besoins?

Aussi, coutez-les.--Ce n'est pas la scurit et la meilleure
organisation d'un travail suffisamment rtribu qu'ils demandent pour le
peuple.

Non, c'est le droit d'aller voter dans les collges lectoraux, c'est le
droit d'aller de temps  autre mettre dans une urne un morceau de papier
en faveur d'un avocat ou d'un marchand de boeufs ambitieux, qu'il ne
connat pas.

A voir ces pauvres tribuns,--tristes, moroses,
ples,--tiques,--somnolents, mornes, ennuys,

A voir le pauvre peuple,--buvant, mangeant, faisant l'amour avec ses
puissantes facults,

On se demande si les premiers ne sont pas un peu plaisants dans leur
piti pour les seconds; et on s'attriste de voir le bonheur que les
phthisiques amis du peuple veulent lui faire  leur taille.

[GU] 11.--Gatayes est all voir Janin, membre de la Lgion d'honneur, et
il l'a trouv fort embarrass.--Il y a quelques annes, il s'est
intress  une vieille femme qu'il a rencontre dans la rue.--Il l'a
fait entrer dans un hospice, o elle se trouve fort heureuse. La veille,
elle avait t malade,--et, ce jour-l, se trouvant mieux, elle s'tait
dit: Il ne faut pas que je meure sans avoir vu M. Janin. Elle s'tait
fait accompagner par une femme de la maison,--et,  petits pas
chancelants,--elle tait arrive  la rue de Vaugirard.--L, je ne sais
comment,--elle avait russi  monter les tages,--peut-tre a-t-elle mis
deux heures;--mais enfin elle est arrive.--Janin l'a reue de son
mieux,--il a djeun avec elle et avec Thodose Burette,--Thodose
Burette, savant et homme d'esprit, est le Gatayes de Janin,--il a gliss
de l'argent dans sa poche,--il a t simple et bon,--il lui a parl du
rgime de l'hospice,--il l'a coute avec intrt,--il a retrouv, pour
accueillir cette pauvre femme,--tous ces soins affectueux qu'il garde au
fond du coeur depuis qu'il a perdu sa chre vieille tante.

Allons,--ma bonne,--lui dit-il,--Thodose et moi nous irons vous
voir;--il ne faut pas vous fatiguer ainsi  venir; je suis jeune, moi,
j'irai l-bas.

Tout cela tait fort bien;--mais la bonne vieille avait puis tout le
reste de ses forces pour arriver  l'aire du farouche critique.--Quand
il fallut descendre l'escalier, ses pauvres vieux genoux flchirent; en
vain Janin, d'un ct,--Thodose Burette, de l'autre, voulurent la
soutenir;--impossible de descendre.--A ce moment, Gatayes arriva;--et on
lui expliqua la situation. Parbleu! dit-il,--il faut descendre la
vieille sur un fauteuil que nous porterons.

L'ide est adopte:--on place la vieille sur un fauteuil,--Gatayes prend
les pieds de devant,--Janin et Burette le dossier, et on descend un peu
haletant. Allez,--allez,--la bonne,--disait Burette, il n'y a pas
beaucoup de reines qui aient un attelage comme le vtre.

[GU] 12.--Aujourd'hui a eu lieu la grande revue de la garde
nationale.--Vers l'heure du dner, les rues taient remplies de citoyens
violets et apoplectiques;--les malheureux taient depuis le matin
exposs  un soleil ardent,--empaquets, serrs, ficels,--comme vous
savez;--plusieurs en mourront. O saints martyrs,--priez pour nous.

On s'tait beaucoup occup de cette revue:--dans son humilit, le
gouvernement n'avait pas cru devoir compter sur la _sympathie_ de la
garde nationale.--Fidle  son systme d'annonces et de rclames,--il
avait imagin un puff, devant lequel auraient recul les marchands de
pommade mlanocme et d'allumettes pyrognes.

On avait fait courir le bruit que l'_Empereur de toutes les Russies_
assisterait  la revue.--Le _Sicle_, feuille de M. Barrot, l'avait
annonc dans _le corps du journal_.--Le bruit avait grossi, et de
braves gens de mon quartier disaient: _Il parat_ que l'empereur de
Russie sera dans les rangs de la garde nationale.

Beaucoup s'taient rendus sur la place de la Concorde--par curiosit, et
aussi pour humilier l'autocrate par l'aspect de la tenue d'un peuple
libre.--Quelques-uns voulaient crier: Vive la Pologne!

On fut extrmement dsappoint--en ne voyant pas le despote,--ceux qui
voulaient crier: Vive la Pologne! surtout,--et comme ils voulaient
crier: Vive quelque chose, ils crirent: Vive la rforme!

Il y avait cependant l un spectacle plus curieux que ne pouvait l'tre
l'empereur de Russie.--M. Thiers s'tait mis en grande sollicitude du
cheval qu'il monterait.--Il s'agissait de trouver un cheval qui et une
belle apparence, mais qui cependant ne lui fit aucune avanie. Enfin, il
avait emprunt  M. Ernest Leroy--un petit cheval arabe que monte
ordinairement un enfant de quatorze ans, hardi cavalier, que les amis de
M. Leroy appellent ordinairement Tata.

Quand on demandait  M. Thiers ce que c'tait que ce joli cheval,--il
rpondait: C'est Leroy qui me l'a prt.--Ah! c'est le roi?--Oui, c'est
Leroy.

Les amateurs de chevaux et les habitus du bois de Boulogne disaient:
Tiens, c'est le cheval de Tata.

On n'a pas assassin le roi:--dcidment la mode en est passe.

M. de Pahlen s'est plaint aux Tuileries,--et a dit hautement que
l'empereur de Russie n'tait pas et ne devait pas tre un canard.

[GU] 13.--Comme, hier, je sortais de la maison que j'habite, rue de la
Tour-d'Auvergne, une femme m'aborde et me dit:

--tes-vous monsieur Karr?--je voudrais vous parler un moment.

Je m'incline en lui dsignant de la main la porte de la maison.

--Non, me dit-elle, passez devant pour me montrer le chemin.

Je la salue et j'obis. Mon domestique tait sorti, je m'adresse  la
portire pour avoir la clef de mon logis;  ce moment l'inconnue tire un
long couteau qu'elle tenait cach dans son ombrelle et m'en porte un
coup dans le dos. La portire jette un cri;--moi, d'un seul mouvement,
j'avais par le coup et saisi le couteau.

--Marie, dis-je  la portire, vous laisserez sortir librement
madame,--et vous, madame, vous me permettrez de ne pas prolonger cette
petite conversation.

Je la saluai et rentrai chez moi, tandis qu'elle disait: C'est
impossible, il faut qu'il ait une cuirasse.

--Parbleu,--dis-je  Lon Gatayes,--qui arriva quelques instants aprs,
en lui montrant le couteau:--j'ai bien raison de dire que ces femmes de
lettres sont de bien mauvaises femmes de mnage; en voil une qui vient
de dpareiller une douzaine de couteaux!

--Tu te trompes, me dit Gatayes, celui-ci est le couteau  dpecer.

Puis nous allmes dner  Saint-Ouen, et passer le reste de la journe
sur la rivire.

Ce matin, j'apprends que l'accident a donn lieu, dans le quartier,  de
singulires apprciations.--Quelques journaux ont prsent le fait avec
des circonstances bizarres.--Quelques rcits me donnent un air de Don
Juan puni, dont je ne veux pas accepter le ridicule;--d'autres pensent
que c'est une anecdote invente  plaisir par quelque feuille
factieuse,--ce qui me rendrait complice d'un mensonge que je n'aurais
pas dmenti; c'est ce qui me dtermine  en parler ici.

Mon ami le docteur Lebtard, qui est venu voir _s'il y avait de
l'ouvrage_ m'affirme que la blessure pouvait tre fort dangereuse, et
certes j'aurais t atteint si on m'avait port le coup tout droit au
lieu de lever le bras au-dessus de la tte, comme font les tragdiens,
sans aucun doute dans la prvision de la lithographie qui pourrait tre
faite de la chose.

Les honntes dimensions du couteau sont de trente-huit centimtres de
longueur.--La largeur de la lame est de deux centimtres et demi.

Il est aujourd'hui accroch dans mon cabinet au milieu de mes tableaux
et de mes statuettes, avec cette inscription:

DONN PAR MADAME *** (_dans le dos_).

Maintenant que tout le monde a pu mettre son opinion sur cette
aventure, je vais donner aussi la mienne.

L'auteur de cette exagration--est une femme que j'ai dsigne trop
clairement dans un volume prcdent.--C'est la seule fois, depuis que je
publie les _Gupes_, qu'il me soit arriv de dsigner ainsi une femme 
propos de choses dpassant la plaisanterie.--J'ai fait un acte de
mauvais got; je ne suis pas fch de l'avoir expi. Et, en y
rflchissant, je ne trouve rellement pas qu'elle ait tout  fait
tort;--il faut le dire, il y a dans cette manire de ressentir et de
venger une injure,--soi-mme,--seule,--en plein jour,--quelque chose qui
ne manque ni d'nergie ni de courage, et ne manquerait pas de
noblesse,--si le couteau n'tait pas un couteau de cuisine.

Je le rpte,--j'ai fait un acte de mauvais got, et j'en demande
humblement pardon  toutes les femmes.

--Sur la proposition de M. de Sainte-Beuve, la gupe Padocke est mise _
pieds_ pour deux mois.

[GU] 14.--Voici deux phrases que je trouve dans un livre que j'ai publi
il y a fort longtemps:

Il vient parfois des poques difficiles--o les hommes srieux,--les
grands politiques,--_amis du trne ou amis du peuple_, se disent:--Les
circonstances sont graves,--le pays est en danger;--c'est le moment de
dner ensemble et de manger du veau.

On mange,--on boit,--on parle:--bientt arrive l'instant o tout le
monde parle  la fois et o personne n'coute;--puis, enfin,--quand on
est suffisamment ivre,--on commence  traiter les questions politiques
et  discuter le sort des peuples et des rois.

On appelle ces gueuletons--banquets politiques.

Ces phrases ont t rptes depuis par plusieurs journalistes qui n'ont
pas cit l'endroit o ils les avaient prises--ce qui m'est parfaitement
gal,--et, loin de me contrarier, m'a procur le plaisir de porter ainsi
 ces ripailles patriotiques un coup dont elles ne se relveront pas.

[GU] La proposition Remilly tait _enterre_ par la _gauche_, livre 
M. Thiers par M. Barrot.

Rappelons-nous que la proposition Remilly n'avait pour but que d'tablir
par une loi ce que ladite gauche demandait depuis si longtemps avec tant
de clameurs,--c'est--dire, d'enlever aux ministres la possibilit de
payer les _dvouements intresss_. Le coup port m'avait paru 
moi-mme difficile  parer. Parbleu, messieurs; disait la proposition,
voil dix ans que vous criez contre la corruption qu'exercent les
ministres; puisque vous tes la majorit, puisque vos amis sont aux
affaires, c'est le vrai moment de la rendre  jamais impossible.

Je ne voyais rien absolument  rpondre.

Mais je n'avais pas prvu l'argument que voici:

Chre proposition,--rpondirent ces messieurs,--il s'agissait alors de
ministres corrupteurs et de dvouements mercenaires;--mais aujourd'hui
que nous avons des ministres vertueux et des dvouements
dsintresss,--c'est bien diffrent. Fi des dvouements mercenaires! on
ne doit rien leur donner; mais le dsintressement, vive
Dieu!--proposition ma mie,--le dsintressement est rare;--le
dsintressement est fort cher, et on ne saurait trop payer le
dsintressement.

Pour la galerie cependant il fallait faire bonne contenance; le
ministre eut l'air d'approuver la proposition Remilly; mais M.
Jaubert,--membre de la Lgion d'honneur,--envoya  ses amis, et par
mgarde  un de ceux qui n'en taient pas,--une invitation  venir
_enterrer_ la proposition Remilly. Cette lettre de _faire part_,--tombe
ainsi en mauvaises mains, fut rendue publique.

Cela devait tuer un ministre et un ministre;--mais dans ce temps-ci--on
en voit tant d'autres--que l'on n'y fit presque pas d'attention, et que
la proposition Remilly fut enterre dans l'urne du scrutin.

Les fossoyeurs furent en consquence convis  un convoi de
quatre-vingts couverts chez Vry;--mais, comme ce parti manque
d'homognit,--comme on l'a pniblement form d'lments bizarres,--que
c'est une sorte de julienne, de parti-Gibon,--les chefs dfendirent
qu'on parlt politique dans la crainte, que dans la chaleur du banquet
on oublit son rle, et que l'on s'apert que l'on n'tait runi que
par l'intrt.

On remplaa la politique par divers exercices bachiques,--tels que la
charge en douze temps--et l'ingurgitation de rhum ou d'eau-de-vie dans
le gosier d'un seul coup, sans qu'il touche au palais. L'ingurgitation
est la charge en douze temps applique au vin de Champagne.

L'ingurgitation est susceptible de divers degrs.--Un des reprsentants
de la France, membre de la Lgion d'honneur, dans ce mmorable
gueuleton,--russit  boire d'un seul trait une bouteille entire de vin
de Champagne.--Quelques autres convives tentrent de l'imiter, mais ils
versrent les bouteilles, et rpandirent des flots de vin sur leurs
cravates et leurs jabots, et les habits de leurs voisins.

Les toasts furent remplacs par des chansons bachiques et rotiques.

[GU] 15.--Il y a plusieurs mois que j'ai annonc, en signalant l'appui
que le _Messager_ donnait  M. Thiers,--que M. le comte Waleski serait
rcompens de ce dvouement par une ambassade. Voici qu'on va l'envoyer,
en effet, auprs de l'empereur du Maroc,--pour lui demander des
explications au sujet des secours qu'Abd-el-Kader a reus de lui.

Pendant que je suis en train de rendre moi-mme hommage  la sagesse de
mes prvisions,--je ferai remarquer le soin avec lequel j'ai cess de
parler de M. Waleski depuis qu'il s'est rfugi dans la vie prive.
J'ai, ds aujourd'hui, le droit de le mettre sous la surveillance d'un
de mes insectes ails.

[GU] 16.--Hol! mes gupes,  moi!--partez, _Mammone,_--_Astart_--et
_Grimalkin_;--je vous confie mes plus intrpides escadrons;--volez 
tire-d'aile--sur un mauvais petit village qu'on appelle _Montreuil_,
prs Vincennes,--un hameau clbre par la grosseur de ses
pches;--livrez les habitants  la fureur de vos soldats; n'pargnez ni
le sexe, ni l'ge; passez le pays au fil de vos aiguillons,--et, si je
vous dsigne de prfrence,--_Mammone,_--_Astart_--et
_Grimalkin_,--c'est que je connais votre frocit--et que vous avez pris
votre djeuner dans les fleurs de mes lauriers-roses,--djeuner d'acide
prussique, qui ne peut manquer d'envenimer vos piqres d'une agrable
manire.

Voici ce que je lis dans un journal de l'opinion _avance_: Les
lections municipales seront vivement disputes dans la commune de
_Montreuil_, prs _Vincennes_.

Un fait rcent est venu donner une _grande importance_ au choix des
lecteurs.

Le jour de la Fte-Dieu, le maire de cette commune commanda la garde
nationale pour assister  une procession; mais le chef de bataillon, M.
Roussel, _rsista_  cette injonction, et ne donna aucun ordre  son
bataillon, qui ne parut pas  la _fte religieuse_. Les habitants se
sont hautement prononcs en faveur de M. Roussel, et ils veulent lui
donner un _clatant tmoignage de leur approbation_ en excluant le
maire du conseil municipal.

M. Roussel,--_Mammone_,--vous entendez.

Comment! _monsieur le chef de bataillon_,--vous faites de l'opposition
contre Dieu?--vous ne le reconnaissez pas? Laissez-le donc tre
Dieu,--lui qui vous laisse si bien tre chef de bataillon de la garde
nationale de Montreuil; laissez-lui donc sa fte,--monsieur
Roussel,--lui qui vous donne, en ce moment, une si belle fte de quatre
mois, qu'on appelle l't;--donnez-lui quelques fleurs, lui qui vous en
donne tant,--lui qui pare tous vos pchers de tant de belles fleurs
roses qui deviennent plus tard ces belles pches que vous nous vendez si
bien et si cher. Et vous, honntes habitants de Montreuil, pourquoi
traiter Dieu si mal? Donnez-lui, dans votre respect, le rang de chef de
bataillon de la garde nationale;--ne le placez pas trop au-dessous de M.
Roussel;--ne l'humiliez pas trop;--il a peut-tre encore l-haut un
vieux restant de grle,--et les pches ne tiendraient pas plus aux
arbres que les hommes  la vie. Mais soyez tranquilles, n'ayez pas peur
de l'offenser, ce serait trop d'orgueil;--il n'teindra pas pour cela
son soleil,--et vos pches mriront,--et aussi le raisin pour le vin que
vous boirez dans le banquet que vous allez sans doute offrir  votre
audacieux chef de bataillon.

Audacieux est le mot. En effet, le tmraire,--tout le monde est pour
lui; eh bien! cela ne l'intimide pas; il n'en suivra pas moins la route
prilleuse qu'il a os entreprendre.

Et vous, journaliste,--mon bon ami,--comme vous vous sentez heureux!--Ce
n'tait pas assez d'avoir un roi constitutionnel, il fallait encore un
Dieu constitutionnel, un Dieu condamn  une rclusion perptuelle dans
ses glises.--Comme Montreuil doit envier Paris!--Paris, o Dieu est
sous la surveillance de la haute police;--o, s'il se montrait dans la
rue, il serait apprhend au corps comme perturbateur; Paris, qui
supprime ce jour de la Fte-Dieu,--o le peuple et les rues taient
propres;--Paris, qui chicane les fleurs  Dieu,--dans la crainte de n'en
plus avoir assez pour jeter  des danseuses en sueur.

[GU] Mais cette fte dont vous refusez  Dieu sa part, ne voyez-vous pas
que c'est  lui que toute la nature la donne?--tous ces parfums qui
montent au ciel, toutes ces voix joyeuses d'oiseaux qui chantent;
croyez-vous que ces voix et ces parfums ne vont pas plus haut que vous,
et qu'aprs que vous les avez entendues et respirs,--elles s'teignent
et s'vanouissent?

      A l'heure sainte o l'on sonne  l'glise
    La dernire prire,--au loin silencieux,
    Du sol on voit monter comme une vapeur grise
    Sortant de l'herbe et s'levant aux cieux.
        C'est l'encens qu'exhale la terre,
        C'est la solennelle prire
      De la cration entire au Crateur;
    Chaque fleur, chaque plante, y mle son odeur:
    La _campanule_ bleue en fleurs dans nos prairies,
    L'_alpn-rose_ le pied dans la neige des monts.
    Et le grand _cactus_ rouge, hte des Arabies,
    Et les _algues_ des mers dans les gouffres sans fonds,
    L'oiseau son dernier chant dans sa verte demeure,
    Et l'homme, des pensers qu'il ne sait qu' cette heure.
    Ce nuage divin, form de tant d'amours,
    Monte au trne de Dieu;--dme reconnaissante
    De ce que doit la terre  sa bont puissante,
    S'tend..... et c'est ainsi que finissent les jours.

[GU] 17.--On m'envoie une sorte de journal qui s'imprime  cent vingt
lieues de Paris, hors de France,--o on donne simplement  entendre que
je suis un _mouchard_.

Je n'ai absolument rien  rpondre  cela,--l'endroit d'o le journal
est dat se trouvant prcisment  quatre cent quatre-vingt mille
longueurs de canne de celui o je demeure.

--Je reois une lettre qui commence ainsi:

     Mon cher Alphonse, l'usage tant gnralement adopt de prsenter
     une adresse aux victimes bien portantes d'un crime non
     russi,--permettez-moi de recueillir ma signature...

Je vous conseille fort de changer votre paletot de velours contre
     une cuirasse;--et d'lever  la dignit de janissaire le pre
     Michel, sur la fidlit duquel vous pouvez compter.

Comte RAPHAEL DE GRICOURT.

[GU] 18.--Les dputs s'en vont, les dernires sances se passent--comme
toutes les dernires sances.

Quand il s'agit de se faire lire,--le candidat ne recule devant aucune
promesse, quelque fallacieuse qu'elle soit.--Il n'est si haute montagne
qui n'obtienne la promesse d'un port de mer, s'il lui en prend la
fantaisie.--Vous leur demanderiez une rivire de caf  la crme qu'ils
n'hsiteraient pas  la promettre.

Aussi, nous divisons les candidatures en candidatures--
l'amricaine,--au bonjour,-- la tire,--au renfoncement,-- courre,--au
tir,--au miroir,-- la pipe,--au collet,-- la ligne,--au filet,--
l'asticot,-- la mouche artificielle.

On promet comme s'il en pleuvait--des ponts, des fleuves, des chemins de
fer, des coles primaires, des glises, des routes, des chemins, des
talons.

_Chemins de fer._--La surface de la France ne suffirait pas tout  fait
aux deux tiers des chemins de fer promis par les candidats.

_Canaux._--Si l'on excutait tous les canaux promis, il ne resterait pas
de place pour les chemins de halage, et  plus forte raison pas pour un
seul chemin de fer;--de mme que, si l'on excute les chemins de fer, il
faut renoncer  tout canal. Les canaux promis couvriraient,
non-seulement l'espace promis aux chemins de fer, mais encore celui
rserv aux routes, aux terres labourables, aux bois, aux prairies, aux
rues et aux maisons.--Ce serait une inondation, un dluge.

_Ponts_.--Si l'on excute seulement la moiti des ponts _jurs_ par les
ligibles, il ne coulera plus un pouce d'eau  dcouvert.

_Routes et chemins_.--Il n'y aurait de pavs et de silex que pour un
quart des routes et des chemins ferrs sur lesquels comptent les
diverses communes de France.

Autant les dputs,  la Chambre, ont horreur des questions d'intrt
matriel et d'intrt local qui ne prtent ni aux longs discours, ni aux
thories; autant les gens qui les envoient ont  coeur ces questions,
seul but de la peine qu'ils se donnent pour lire des dputs et se
faire reprsenter par eux.

Il n'y a pas un de nos honorables qui n'ait promis un petit pont ou une
grande route, suivant les localits; quand ils se prsentent aux
lections, ils promettent tout ce qu'on veut, ils sont envoys par vous
pour prendre vos intrts, ils ne l'oublieront pas. Les femmes et les
enfants des lecteurs les chargent de leurs commissions, ils n'en
refusent aucune; ils mettent sur leur agenda:

--Des rparations  l'glise;

--Un chapeau pour la femme de M. F.;

--Un polichinelle pour le fils de M. R.;

--Un pont sur la rivire.

--Des pralines  la vanille pour la soeur de M. B.--Pas trop cuites.

--tre extrmement indpendant.

Une fois  Paris, les uns passent le temps  dire: Trs-bien!

Les autres  faire de longs discours sur les questions les plus
oiseuses, ou  demander des bureaux de tabac pour leurs parents et amis.

La clture finit par arriver,--et on se dit gnralement:

Je ne suis pas ici pour m'amuser;--il me faut des rparations 
l'glise, un chapeau vert, des pralines, un pont, un polichinelle et une
extrme indpendance.

Je vais reparatre devant mes commettants, ils vont me demander compte
de la manire dont je me suis acquitt de leur mandat. Aurai-je une
srnade ou un charivari?--Illuminera-t-on? me rlira-t-on? ai-je tenu
mon pont? me suis-je acquitt de mon chemin?

Alors les dputs les plus muets demandent la parole; ils interrompent
les discussions les plus animes pour monter  la tribune et dire:

Messieurs, je profite de l'attention porte sur la question d'Espagne
pour rappeler  la Chambre que la commune de *** (Ardche) a besoin
d'un pont.

Ou bien:

Oui, messieurs, comme vient de le dire l'honorable propinant, la
libert tombe en ruine; mais, ce qui ne tombe pas moins en ruine, c'est
notre glise et les btiments y attenant,  tel point que le cur est
forc d'habiter une maison suspecte.

Sur la fin de la session, ils perdent la tte; leurs diverses
commissions se confondent; ils s'crient: Dput de la France, je serai
fidle  mon mandat; j'ai promis un polichinelle (hilarit), je veux
dire une grande route  la ville de ***.

C'est surtout l'_indpendance_ qui se montre par bouffes; le dput le
plus ministriel pendant la session devient du jacobinisme le plus
effrn; il appelle le ministre antinational; il demande incessamment
la parole _contre le projet du gouvernement_; il arrive  la Chambre 
la fin d'une discussion dont il n'a pas entendu un mot;--il a achet le
chapeau vert et les pralines; il monte  la tribune, et il dit: Je ne
suis pas de l'avis du ministre.

Il parle cinq heures pour retrancher trois francs du budget.

Il ne rend plus le salut au ministre dont il assigeait autrefois
l'htel.

[GU] 19.--Redout, le peintre de roses, vient de mourir;--son me s'est
exhale avec le parfum des dernires roses,  la fin de ce beau mois de
juin, o les roses de toute la terre ouvrent leurs encensoirs de pourpre
et exhalent toutes  la fois leurs parfums, tellement qu'il semble que
le ciel de juin soit tout form du parfum des roses.

Redout, qui n'avait rien perdu de son magnifique talent, avait demand
qu'un dernier tableau lui ft command;--M. de Rmusat le lui avait
promis; mais, en mme temps, dans les bureaux du ministre,--on
formulait un refus sec et brutal que M. de Rmusat signa sans s'en
apercevoir.--A la lecture de cette rponse, Redout fut si frapp de
surprise et d'indignation--qu'il se trouva mal et mourut deux jours
aprs.

[GU] 20.--On a reu,--sinon au ministre des affaires trangres,--du
moins  l'Opra,--des nouvelles de l'ambassade en Perse.--Ces messieurs
ont si bien fait les affaires l-bas, qu'on a envoy un bateau 
vapeur,--d'une marche trs-rapide,--pour leur porter l'ordre de revenir:
ils seront  Paris dans le courant du mois d'aot.--On sait que cette
ambassade n'avait pour but que d'enlever au rpertoire certaines
entraves. M. Pillet, le nouveau directeur,--membre de la Lgion
d'honneur,--s'alarme fort de son retour; aussi se met-il en tat de
dfense, et se prpare-t-il  soutenir un sige dans toutes les formes.

Dj dfense a t faite aux danseuses et aux figurantes de paratre sur
la scne pendant les entr'actes et dans les moments o leur service ne
les y appelle pas.

--En Afrique, le marchal Vale, membre de la Lgion
d'honneur,--continue son systme d'imprvoyance:--il a dfendu
svrement aux soldats et aux officiers toute correspondance avec
l'Europe,--et lui-mme ne juge presque jamais  propos d'envoyer des
nouvelles au ministre.--A chaque instant, on est dans la plus grande
inquitude au sujet de l'arme d'Afrique.

Il y a un nom bien impopulaire que je vais prononcer,--un nom qui fera
froncer le sourcil peut-tre  mes lecteurs les plus bienveillants:
c'est celui du gnral Bugeaud, membre de la Lgion d'honneur.--Eh bien!
s'il y a un homme qui soit capable de faire prendre aux affaires
d'Afrique--une face nouvelle, c'est le gnral Bugeaud.--M. Thiers
l'avait senti lors de son avnement au ministre, et la nomination de M.
Bugeaud tait prte;--mais M. _Chambolle_ et M. _Lon Faucher_ s'y sont
opposs,--et on maintient le marchal.

[GU] 21.--J'habite un logement retir dans un assez beau jardin plant
de grands sycomores, d'acacias et de rosiers,--o, runissant en moi
deux personnages d'une fable de la Fontaine,--je suis tout  la fois
_l'ours et l'amateur de jardins_. Autour de mon jardin,--il y a sept
pianos. Maldiction sur les quartiers tranquilles!

Je connais bon nombre de gens de talent qui vivent dans les quartiers
les plus bruyants et les plus populeux de Paris.--Eh bien! de temps en
temps, sortent d'une de ces rues un beau livre,--de beaux vers, un beau
tableau;--mais, au contraire, les fabulistes, les gens qui font des
distiques pour l'arc de triomphe de l'toile,--des comdies _non
destines  la reprsentation_, aprs avoir t refuses  tous les
thtres,--des charades pour l'_Almanach des muses_,--des essais sur les
moeurs et la philosophie des crapauds, tous ces gens-l sentent le
besoin de la retraite, de la retraite mre de la mditation,--de la
mditation, pre des chefs-d'oeuvre.

Je suis tomb dans l'erreur des faiseurs de distiques. En effet, dans
les quartiers bruyants tous les sons se confondent en un son
inarticul,--vague, monotone,--continu,--semblable au bruit du vent qui
souffle dans les feuilles,--ou de la mer qui brise sur la plage.--Nul
son n'arrive assez distinct aux oreilles pour occuper l'esprit,--mais,
au contraire, dans un quartier tranquille, chaque son apporte une ide,
et chaque ide une distraction.

Un marchand vient-il  crier dans la rue,--partout ailleurs ce bruit se
perdrait dans le bruit gnral, dans le brouhaha; mais ici vous
l'entendez et vous suivez l'ide qu'il vous apporte.

Travaillez donc quand chaque son de la rue vous apporte pour deux jours
de souvenirs, de regrets,--d'espoir,--de crainte;--suivez donc une ide!

On est toujours un peu le mari de ses voisines;--sous ce rapport
seulement,--je me hte de le dire,--que, comme avec leurs maris, ces
dames ne se gnent pas avec leurs voisins; elles se montrent  la
fentre dans toutes sortes d'appareils avec lesquels elles aimeraient
mieux mourir que de se laisser voir dans la rue--avec de hideuses
papillotes de toutes les couleurs,--avec des yeux bouffis de sommeil.

Elles vous condamnent  entendre peler et balbutier pendant un mois la
fantaisie brillante qu'elles joueront plus tard avec tant de succs dans
une autre maison... Ds l'aube,--nos sept pianos entraient en jeu,
hsitant, cherchant,--recommenant.--me narguant.--C'est le matin que je
travaille d'ordinaire et je ne pouvais plus travailler.--Des
reprsentations eussent t inutiles, j'imaginai un autre expdient:--je
mandai M. Leroux, professeur de trompe de chasse, et je le priai de me
donner quelques leons.--Au bout d'une semaine, j'tais en tat de
rpondre aux grincements du piano par les rugissements nasillards de la
trompe. On ne dit rien d'abord,--mais il me prit deux ou trois fois
fantaisie de jouer quelques fanfares au milieu de la nuit;--alors
s'leva une clameur universelle. Aprs de longs pourparlers, il fut
convenu que je ne sonnerais de la trompe que le moins possible, et que
je n'en sonnerais ni avant neuf heures du matin, ni aprs neuf heures du
soir,--moyennant quoi les pianos s'engageaient, de leur ct,  ne pas
commencer leurs clapotements avant neuf heures du matin.

Mais maintenant--j'ai acquis sur le redoutable instrument une sorte de
talent,--et je m'aperois que mes voisins,--qui autrefois fermaient leur
fentre avec fureur quand je prenais ma trompe,--semblent m'couter
aujourd'hui avec une sorte de complaisance.

Aussi--comme on ne me redoute plus,--on recommence  ne plus se gner
avec moi.--J'ai entendu ce matin un piano qui couvrait le chant dont les
fauvettes saluent le lever du soleil.--Un voisin prtend que mes pigeons
mangent sa moisson,--et profre contre eux les plus terribles
menaces.--Un autre jette dans mon jardin les dbris de tout ce qu'on
casse chez lui,--etc., etc.--Il faut mettre un terme  cette
oppression,--et, puisque ma trompe n'est plus assez dsagrable  mes
voisins,--j'annonce publiquement que je suis dcid  prendre des
lves.

[GU] 22.--Le chef du cabinet particulier d'un ministre, M. L***,
donnait audience  M. Lannier, dput, et, tout en causant avec lui,
dcachetait une foule de lettres adresses au ministre,--ce qui est 
peu prs sa vritable besogne.--Mon Dieu! dit-il d'un air
nonchalant,--que c'est fatigant!--on devrait bien inventer une machine 
dcacheter les lettres.--Oui;--mais que feriez-vous alors? rpond avec
navet M. Lannier.

--Les promeneurs s'arrtent pour admirer les nouvelles maisons
construites par M. Lemaire  l'angle de la rue Laffitte et du boulevard.
On a dit: Ce sont des maisons d'or, avec quelques ornements en pierre.

Les bronzes,--les marbres,--les dorures,--rien n'a t pargn.--La
frise, sculpte en pierre par les frres Lechesne, reprsentant des
animaux et des scnes de chasses, est presque aussi belle que ce que
nous avons de plus beau de Jean Goujon.--Il y a l sept maisons d'un
style et d'un got diffrents;--et toutes d'une magnificence!--c'est une
oeuvre de got et d'art, aprs laquelle on n'osera plus appeler de
belles maisons--ces normes masses carres--perces de plus ou moins de
fentres.

23.--On parle beaucoup du rle singulier que l'on fait jouer  la
Chambre des pairs:--on ne lui a prsent les lois votes par la Chambre
des dputs qu'aprs la clture de fait de la session de cette
Chambre,--de telle faon que son veto devient une sorte de formule dont
il est bien convenu qu'elle ne se servira pas.--Il est remarquable qu'un
ministre qui est arriv aux affaires sous prtexte d'tre _enfin_ un
gouvernement parlementaire,--ait commenc par annuler un des trois
pouvoirs, en forant, au moyen de la coalition, le roi  nommer M.
Thiers malgr ses rpugnances personnelles,--annule ensuite le deuxime
pouvoir, qui est la Chambre des pairs, par l'apport tardif des lois
qu'elle a  voter;--le tout en s'appuyant sur le troisime pouvoir, la
Chambre des dputs, annul par la corruption.--De sorte que quatre mois
ont suffi  l'absorption des trois pouvoirs,--au profit d'une dictature
mesquine, il est vrai, mais qui n'en est pas moins une dictature.

La Chambre des pairs manifeste un mcontentement assez
prononc,--mcontentement qui se trouve encore exploit par le grand
chancelier, M. Pasquier, et le grand rfrendaire, M. Decaze,--qui
trafiquent de ce mcontentement avec le ministre.

Ces messieurs, qui, par leurs parents, amis et allis,--disposent  la
Chambre de la majorit, font, l'un maintenir tous les Pasquier dans les
rangs de la magistrature et des finances qu'ils encombrent, l'autre
conserver  M. de Saint-Aulaire l'ambassade de Vienne.

[GU] 24.--On s'agite de toutes parts pour crer des places et des
vacances, et pouvoir donner la cure si promise et si attendue.

Ainsi la place de M. Daunou, vivement dispute par tous les dputs de
la gauche, aprs avoir t promise  plusieurs,--tels que MM. _Auguis_,
_Jouffroy_, _Chambolle_, etc., sera dfinitivement donne  M.
Taschereau pour remplacer la division des communes qu'on lui avait
promise;--c'est un commencement de liquidation avec le _Sicle_.

--M. Lon Faucher sera nomm matre des requtes au conseil d'tat, et
chef de la division des prisons  l'intrieur.

--M. Blanqui an, frre de l'auteur de l'attentat,--ne sera pas, comme
on le lui avait promis, directeur de la direction du commerce aux
affaires trangres, mais directeur du commerce sous M. _Gouin_,  la
place de M. Vincent.

Ces deux nominations,--celle de M. _Lon Faucher_ et celle de M.
_Blanqui_, sont deux -compte pour le _Courrier Franais_.

--Il est question d'envoyer M. Jacques Coste, ancien directeur du
_Temps_,  Constantinople.--On ne sait pas plus le sujet de cette
mission que celle de M. Waleski  Mascate:--le plus probable est que
cela n'a pour but que de donner des missions  ces messieurs,--et qu'une
fois qu'ils sont nomms le but est atteint.

[GU] Nous voici, comme vous voyez, en pleine cure.

[GU] 25.--Il va y avoir, malgr les dngations, un assez grand
mouvement dans le corps diplomatique.--On va mettre  la retraite le
baron de _Bourgoin_, ministre  _Munich_,--le vicomte de _Fontenay_,
ministre  _Stuttgard_,--et le baron _Deffaudis_, ministre 
_Francfort_.

M. _Drouin_,--premier secrtaire d'ambassade  Madrid, sera rappel pour
remplacer,  la direction du commerce aux affaires trangres, M.
_Dsaugiers_.

Ce dplacement n'a pas pour objet une aptitude spciale de M. _Drouin_:
la vritable raison est que c'est un homme
entier,--imprieux,--obstin,--et que M. _de la Redorte_, le nouvel
ambassadeur, ayant lui-mme le caractre roide et un peu opinitre, il
leur et t  tous les deux difficile et dsagrable de vivre ensemble.

Pour M. _Deffaudis_,--la raison qu'on donne de sa disgrce gaye
beaucoup les personnes qui connaissent M. Thiers, un peu collet-mont de
sa nature.--On l'accuse de mler dans ses dpches des anecdotes un peu
grivoises.--M. de Fontenay et M. Bourgoin sont accuss de carlisme.

Voici les prtextes:--la vritable raison est qu'il faut faire des
places aux trs-peu nombreux membres de la Chambre des pairs qui sont
partisans du ministre.

[GU] Continuation de la cure.

[GU] 26.--M. _Vron_ va tre, selon les uns, receveur gnral, selon les
autres sous-prfet  Sceaux.

M. Perrier fils, nomm ambassadeur en Russie, ne veut pas y aller.--Sa
position de fortune,--qui rend ses services presque dsintresss,
semble lui donner le droit de choisir.

--Il y aura le 14 juillet,  Belleville, un grand banquet radical  deux
francs par tte.--MM. Laffitte et Arago en sont exclus comme modrs et
aristocrates.

--C'est par erreur que, dans le volume prcdent,--j'ai parl de la
chute du _Vautrin_ de M. de Balzac. La reprsentation, interrompue par
une brutalit ministrielle, n'a mme pas t termine.

[GU] 27.--A l'Acadmie, les Hugophobes--ont fait ajourner l'lection au
mois de novembre prochain,--pour avoir le temps de trouver jusque-l
quelque gnie qui aurait par hasard chapp jusqu'ici 
l'attention.--S'ils ne trouvent rien dans la littrature, ils sont
dcids  se rabattre sur M. Pariset, mdecin de la Salptrire.

[GU] AM RAUCHEN.--Ceux-l se vantent d'tre sobres, qui ne digrent
plus; ceux-ci d'tre chastes, dont le sang est mort et stagnant; les
autres d'avoir appris  se taire, qui n'ont plus rien  dire; en un mot,
l'homme fait des vices des plaisirs qui lui chappent, et des vertus
des infirmits qui lui arrivent.

[GU] L'amour que l'on prouve est tout dans la personne qui aime; la
personne aime n'est que le prtexte.

[GU] Les plus dsagrables des malheurs sont ceux dont on ne peut se
prendre  personne; aussi ne nglige-t-on rien pour viter cet embarras.
C'est pour cela qu'on a invent le _sort_, espce de puissance ennemie
et taquine, qui n'est occupe que de tourmenter notre vie, et que l'on a
la consolation de maudire et d'invectiver faute de mieux.

[GU] On aime mieux tre lapid par un homme dont on peut se venger que
de recevoir deux arolithes dont personne n'est responsable.

[GU] L'incertitude est le pire de tous les maux, jusqu'au moment o la
ralit nous fait regretter l'incertitude.

[GU] Dans l'amour,--il y a une personne qui aime, et l'autre qui est
aime.

[GU] Entre deux amants, il n'y a qu'une somme d'amour  dpenser: ce que
l'un prend de plus,--l'autre l'a de moins.

[GU] Il y a un instinct dans le coeur de l'homme qui le fait
s'effrayer d'un bonheur sans nuage. Il lui semble qu'il doit au malheur
la dme de sa vie, et que ce qu'il ne paye pas porte intrt, s'amasse,
et grossit normment une dette qu'il lui faudra acquitter tt ou lard.

[GU] On demande en gnral  la vie plus qu'elle ne renferme; nous
sommes accoutums  mettre notre bonheur dans des choses impossibles et
notre malheur dans des choses invitables.

[GU] L'esprance et le souvenir ont le mme prisme: l'loignement.
Devant ou derrire nous, nous appelons le bonheur ce qui est hors de
notre porte, ce que nous n'avons pas encore ou ce que nous n'avons
plus.

[GU] Ceux qui entassent de l'argent ou des honneurs pour le temps o,
sans force, sans dsirs, ils ne pourront plus en faire usage, me
semblent des gens qui, n'ayant qu'une heure  dormir, passeraient
cinquante minutes  se faire un lit bon et mou au lieu de dormir leur
heure entire sur l'herbe ou sur la terre dure.

[GU] A la fin de sa vie, on dcouvre qu'on n'a jamais autant souffert de
personne que de son ami.

[GU] La premire moiti de la vie se passe  dsirer la seconde, la
seconde  regretter la premire.

[GU] Quand on est heureux, il semble que l'on en soit fier; que le
bonheur n'est pas jet au hasard; mais que le choix que la fortune fait
de vous pour vous caresser est une preuve et un tmoignage de votre
mrite; vous voulez faire confidence de votre flicit  tout le monde,
vous l'affichez sur votre face, et vous semblez rclamer comme un droit
l'amiti et la vnration, en votre qualit d'lu de Dieu, qui vous
grandit et vous approche de lui par ses faveurs, par ses marques
d'affection, comme fait un prince pour ses favoris! et vous tes certain
que personne ne refusera d'entrer en partage de vos joies et de vos
dlices.

[GU] Mais, si vous tes malheureux, vous sentez que les arrts de la
fortune sont sans appel aux hommes; que les heureux persuaderont aux
autres et se persuaderont eux-mmes que le sort qui vous frappe est
juste: car, si l'on mettait en doute la justice du chtiment, ce serait
mettre en doute l'quit des caresses. Vous comprenez que les heureux
accueilleront mal vos plaintes, comme le lgataire universel celles du
fils dshrit.

[GU] Chacun veut avoir un ami, mais personne ne veut tre l'ami d'un
autre.

[GU] Les hommes ne vous trouvent sage que lorsque l'on partage ou qu'on
approuve leur folie.

[GU] La plupart des hommes sont persuads qu'il sont ce que la nature a
cr de plus accompli; qu'ils sont le type le plus parfait de l'homme,
et que les autres sont plus ou moins bien,  proportion qu'ils
s'approchent plus ou moins de leur ressemblance; si vous n'avez pas
leurs dfauts ou leurs ridicules, ou leurs vices, ils vous croient
mutil; si vous avez des talents ou du gnie plus qu'eux, ils vous
considrent comme afflig de superfluit, telle qu'un gotre ou une
gibbosit.

[GU] La raison humaine est une plaisante chose dans votre bouche, comme
dans celle de tout le monde. _Il a tort_, veut dire: _il ne pense pas
comme moi_. _Il a raison_, signifie: _il est de mon avis_.

FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE DES MATIERES


1839

NOVEMBRE.--Aux amis inconnus.--Le gouvernement et les portiers.--Les
partis et leurs queues.--Indpendance des gens de lettres.--Le
roi des tragdies.--N'importe qui premier.--Ce que signifient
les prodiges.--Gouvernement des marchands de peaux de lapin.--Consciences
 trois francs.--Voyage du duc et de la duchesse d'Orlans.--Porte-crayons
en or, contrls par la Monnaie.--L'hospitalit
de Bourges.--Chercher Blanqui.--M. Cousin, philosophe cynique.--Les
rois et les bergres.--Bon mot de S. M. Louis-Philippe.--Bon mot
de M. Thiers.--Mauvais mot de M. de Salvandy.--Sur le jury.--Sur
les avocats du roi.--Manire de faire condamner un accus.--Vol de
grand chemin.--M. Laffitte et un cocher.--Les livres.--Les romans.--M.
de Salvandy.--Aux gens srieux.--Parenthse: les femmes de
lettres.--L'_cole des Journalistes_.--La _Cenerentola_ et les pieds des
chanteuses.--Le Daguerrotype et Christophe Colomb.--Le nez de
M. Arago.--Les femmes s'en vont.--Les gants jaunes.--Les cuyres
du Cirque.     6

DCEMBRE.--L'auteur  ses gupes.--M. de Cormenin.--M. Duchtel
et ses chevaux.--Les fous du peuple.--M. Cauchois-Lemaire.--Une
phrase de Me Berryer.--Le roi de France doit-il payer les
dettes du duc d'Orlans?--Quatrain.--M. Chambolle.--M. Garnier-Pags.--Les
pharaons et les crocodiles.--M. Persil.--M. Etienne.--M.
Viennet.--M. Rossi, citoyen du monde.--M. Etienne fils.--M.
Persil fils.--Les hommes de lettres du chteau.--M. Cuvillier-Fleury.--M.
Delatour.--M. Vatout.--M. Pepin.--M. Baudoin.--Histoire
de Bleu-de-Ciel et de M. Baudoin.--Les journalistes vendus.--Dner
chez Plougoulm.--Les philanthropes.--Madame de Dino.--M.
Casimir Delavigne.--La niche des Delavigne et la couve des de
Wailly.--L'Acadmie.--M. de Balzac.--Un soufflet.--Un mari et le
tlgraphe.--Un distique.--Me Dupin et ses discours obscnes.--La
comdie de madame de Girardin.--M. Cav.--Madame Sand.--M.
de Waleski.--Les hommes vertueux.--La tribune.--Un jour nfaste.--MM.
Lon Pillet, L. Faucher, Taschereau, Vron, mile Deschamps.--Rgne
de M. Thiers.--M. Dosne.--Madame Dosne.--Madame
Thiers.--La symphonie de M. Berlioz.--pilogue.     38


1840

JANVIER.--Une anne de plus.--Oraison funbre de deux dents.--Dplorable
tenue des reprsentants de la France.--M. Auguis.--M.
Garnier-Pags.--M. Dugab.--M. Delaborde.--M. Viennet.--Argot
des journaux.--Les ministres et les attentats.--Le discours de
la couronne.--M. Passy.--M. Teste.--Insuffisance, amoindrissement,
aplatissement.--M. Mol.--M. Thiers.--M. Guizot.--Polichinelle
et M. Charles Nodier.--Les 221.--M. Piscatory.--M. Duvergier de
Hauranne.--M. Malleville.--M. Roger (du Nord).--Les offices.--Treize
gouvernements en trente-huit ans.--La conjuration de M. Amilhau
pour faire suite  la conjuration de Fiesque.--Les trois units.--Un
mot de M. Pozzo di Borgo.--Le marquis de Crouy-Chanel.--Le garde
municipal Werther.--Le comte de Crouy-Chanel.--Arrestation
extrmement provisoire de l'auteur des Gupes.--Le gendarme Ameslan.--650
ans de travaux forcs.--M. Victor Hugo.--M. Adolphe
Dumas.--M. Gobert.--Mlle Djazet.--Le gouvernement sauvage.--M.
de Cormenin.--Mme Barthe.--M. Coulman.--La cour de France.--Les
bas de l'avocat Dupin.--Plusieurs nouvelles religions.--L'abb
Chatel.--L'tre suprme l'a chapp belle.--Un prix de mille cus.--Le
prince Tufiakin.--Les nouveaux bonbons.--Dupins  ressorts.--Une
surprise.--Mme de Girardin.--M. Janin.--Mlle Rond...--Le
sommeil lgislatif.--M. Dupont (de l'Eure).--M. Mrilhou.--M.
d'Argout.--M. Alexandre Dumas.--Me Chaix d'Est-Ange.--Me Janvier.--M.
Clauzel.--La gloire et le mtal d'Alger.--M. Arago.--M. Mauguin.--M. G.
de Beaumont.--Le marchal Vale.--Le colonel Auvray.--Les pincettes.--S.
M. Louis-Philippe et M. Jourdain.--M. Bonjour.--M. Berryer.--M. Michel
(de Bourges).--M. de Chateaubriand.--M. Scribe.--M. Delavigne.--M.
Royer-Collard.--Le duc de Bordeaux.--M. Bois-Millon.--Le duc
d'Orlans.--Le duc de Joinville.--Le duc de Nemours.--M. Lerminier.--M.
Villemain.--M. Cousin.--Dnonciation contre les princes du sang.--Une
gupe asphyxie.--Vingt ans de tabac forc       74

FVRIER.--Le discours de la couronne.--L'adresse.--M. de Chasseloup.--M.
de Rmusat.--Vieux habits, vieux galons.--M. Mauguin.--M.
Hbert.--M. de Belleyme.--M. Sauzet.--M. Fulchiron boude.--Jeux
innocents.--M. Thiers.--M. Barrot.--M. Berryer.--La _politique
personnelle_.--M. Soult.--M. Passy.--Horreur de M. Passy pour
les gants.--M. d'Argout.--M. Pelet de la Lozre.--M. de Mosbourg.--M.
Boissy-d'Anglas.--Je ne sais pas pourquoi on contrarie le peuple.--M.
de *** et le duc de Bordeaux.--La reforme lectorale.--Situation
embarrassante de M. Laffitte.--M. Arago.--M. Dupont de l'Eure.--La
coucaratcha.--Les femmes venges.--Ressemellera-t-on les bottes de
l'adjudant de la garde nationale d'Argentan.--La Socit des gens
de lettres.--M. Mauguin.--Rforme lectorale.--M. Calmon.--M.
Charamaule.--M. Charpentier.--M. Coloms.--M. Couturier.--M.
Laubat.--M. Demeufve.--M. Havin.--M. Legrand.--M. Mallye.--M.
Marchal.--M. Mathieu.--M. Moulin.--M. Heurtault.--Prudence
dudit.--Quatre Franais.--Le conseil municipal, relativement
aux cotrets.--Deux gouvernements repris de justice.--M. Blanqui.--M.
Dupont.--Un vieux mauvais sujet.--Un prfet de Cocagne.--M.
Teste.--Les rues.--Les poids et mesures.--Protestation.--L'auteur
se dnonce lui-mme  la rigueur des lois.--Les gupes rvoltes.--L'auteur
vent raconter une fable.--M. Walewski.--M. Janin.--M.
A. Karr.--M. N. R***.--Un bon conseil.--Un bal bizarre.--Madame
de D***.--Les honorables.--M. Coraly le dput.--M. Coraly le
danseur.--Histoire de madame*** et d'une illustre pe.--M. Ptiniau.--M.
Arago.--M. Ampre.--Les mathmatiques au trot.--M. Ardouin.--M.
Roy.--Concerts chez le duc d'Orlans.--M. Halvy.--M.
Victor Hugo.--M. Schnetz.--M. Auber.--M. Ch. Nodier et
madame de Svign.--Madame la duchesse d'Orlans.--Madame Adlade.--Le
faubourg Saint-Germain et les quteuses.--Madame Paturle
et madame Thiers.--Mademoiselle Garcia et ses fioritures, Grtry
et Martin.--Indigence de S. M. Louis-Philippe.--29 janvier.--Ce
que les amis du peuple lui ont donn.--Les pauvres et les boulangers.--Bon
voyage      101

MARS.--L'attitude du peuple.--J'assemble Gatayes.--Spartacus.--Mantes.--Porcs
vendus malgr eux.--Yvetot.--Rouen.--Bolbec.--Le
Havre.--L'_Aimable Marie_.--Le Rollon.--Le _Vsuve_.--L'_Alcide_.--La
rforme lectorale.--Le pays selon les journaux.--Etretat.--Les
harengs et l'Empereur.--Deux abricotiers en fleurs.--Un bal  la
cour.--Histoire d'un maire de la banlieue et de son pouse.--La
dotation du duc de Nemours.--La couronne et la casquette du peuple.--Les
avaleurs de portefeuilles.--M. Thiers.--M. Roger.--M. Berger.--M.
de la Redorte.--M. Taschereau.--M. Chambolle.--M. Teste.--M.
Passy (Hippolyte-Philibert).--O trouver trente-voix?--Les 221.--M.
de Rmusat.--Madame Thiers.--Madame Dosne.--M. Duchtel.--Mademoiselle
Rachel.--M. de Cormenin.--MM. Arago,
Dupont (de l'Eure) et Laffitte.--La crise ministrielle.--M. Mol.--M.
Guizot.--La cure.--L'Acadmie.--M. Hugo.--Ne pas confondre
M. Flourens avec Fontenelle, d'Alembert, Condorcet, Cuvier, etc.--M.
C. Delavigne.--L'avocat Dupin.--M. Scribe.--M. Viennet.--M.
Royer-Collard.--Mariage de la reine d'Angleterre.--L'ami de
M. Walewski.--Le duc de Nemours.--Le prince de Joinville.--Le
duc d'Aumale.--Mademoiselle Albertine et mademoiselle Fifille.--Accs
de M. le prfet de police.--L'amiral Duperr.--Les armes
de M. Guizot.--La croix d'honneur.--Mystification de quelques lions.--Le
sabre de M. Listz.--M. Alexandre Dumas et Mademoiselle Ida
Ferrier.--M. de Chateaubriand.--M. Nodier.--M. de Balzac.--Spirituelle
fluxion du marchal Soult.--Derniers souvenirs.--Un assaut
chez lord Seymour.--De M. Kalkbrenner et d'une marchande de
poisson.--M. de Rothschild.--M. Paul Foucher.--Un seigneur rustre.--Sort
des grands prix de Rome.--M. Debelleyme.--Abus des
grands-pres.--Les hommes et les femmes dvoils.--Les femmes
immortelles.--Recette pour les tuer.--La torture n'est pas abolie.--At
home.--Un mauvais mtier.--M. Jules de Castellane.--Un
nouveau jeu de paume.--Moyen adroit de glisser vingt vers.--Rponses
diverses      133

AVRIL.--Avnement des hommes vertueux au pouvoir.--Le roi.--M.
Thiers.--Le _Journal des Dbats_.--Le grand _Moniteur_ et le petit
_Moniteur_.--Le _Constitutionnel_.--Le _Messager_.--Le _Courrier franais_.--Sonnez
cors et musettes.--Les moutons roses.--Lettre du
marchal Vale.--M. Cubires.--M. Jaubert.--M. Pelet de la Lozre.--M.
Roussin.--M. de Rmusat.--M. Vivien.--M. Cousin.--M.
Gouin.--M. Mol.--M. Soult.--Remarquable invention de
M. Valentin de la Pelouze.--M. Lerminier.--La _Revue de Paris_.--La
_Revue des Deux-Mondes_.--M. Buloz.--M. Rossi.--M. Villemain.--Les
Bertrand.--Le quart d'heure de Rabelais.--La cure.--Expdients
imagins par la vertu.--M. de Balzac.--_Vautrin._--M.
J. Janin.--M. Harel.--M. Victor Hugo.--Soixante-quatre couteliers.--M.
Delessert.--Le ministre et le fromage d'Italie.--M.
Cav.--Madame de Girardin.--M. Laurent, portier et directeur
du Thtre-Franais.--Deux _cordons_  son arc.--M. de Noailles.--M.
Berryer.--M. Barrot.--M. Bugeaud.--M. Boissy-d'Anglas.--M.
Leboeuf et madame Leboeuf.--M. F. Girod de l'Ain.--M. Mimaut.--Me
Dupin.--M. Demeufve.--M. Estancelin.--M. Chasseloup.--M.
Bresson.--M. Armand.--M. Liadires.--M. Bessires.--M. Daguenet.--M.
Fould.--M. Garraube.--M. Pdre-Lacaze.--M. Poulle.--M.
Lacoste.--M. F. Ral.--M. Bonnemain.--Les stnographes
affams.--M. Desmousseaux de Givr.--M. de Lamartine.--M.
Etienne.--M. Vron.--Croisade contre les Franais.--Noms des
croiss.--M. Thiers, roi de France.--Abdication de S. M. Louis-Philippe.--M.
Garnier-Pags.--Les Franais sont dcidment trop
malins.--Un apologue.--Affaire de Mazagran.--M. Chapuys-Montlaville
plus terrible que les Arabes.--Bons mots d'icelui.--Muse
du Louvre.--Ce que reprsentent les portraits.--Qu'est-ce que la
couleur?--M. Delacroix.--Portrait d'un chou.--Portrait d'un ngre.--La
garde nationale.--M. Jacques Lefebvre.--La femme  barbe.--Souscription
pour la mdaille de M. de Cormenin.--Le sacrifice
d'Abraham.--Le supplice de la croix.--Profession de foi.--Rapacit
des dilettanti.--M. Bouill.--M. Frdric Souli.--A. Dumas.--Madame
Dudevant.--M. Gavarni.--M. Henri Monnier.--Abus
que fait le libraire Curmer de quelques crivains.--Protestation.--Les
dames bienfaisantes.--Le printemps du 21 mars      166

MAI.--Condamns  la vertu.--M. de Remilly.--M. Mol.--M. Soult.--M.
Janin.--_S. M. Louis-Philippe._--Le duc d'Orlans.--_La carte_ 
payer.--Les nouvelles recrues.--Les chevaux du roi.--M. Hope.--M.
de Vigogne.--M. de Strada.--Napolon, Louis XVIII, Charles X.--Les
chevaux d'Abd-el-Kader.--Pacha.--M. de Montalivet.--Le
duc d'Aumale.--M. Adolphe Barrot.--M. Gannal.--Les dames bienfaisantes.--M.
Panel.--M. de Flottow.--Combien cote sa musique
aux Polonais.--M. de Castellane.--Les lions.--Rglement de la salle
de danse de madame veuve Deleau.--Question du pain.--M. Bugeaud,
protecteur de la viande franaise.--Petits cadeaux.--Les circonstances
attnuantes.--Le numro 1266.--M. de Rovigo.--M. de Saint-Pierre.--Me
Dupin et le marchal Clauzel.--Le soleil.--Un perruquier.--Folie
de vieille femme.--M. Thiers.--M. de Rmusat.--M. Gisquet.--M.
Pillet.--Mademoiselle R.--Les femmes laides.--M. Cousin, disciple
de Platon.--M. Villemain.--Madame Collet, ne Revoil.--M. Droz.--Un
homme qui a froid.--Chansons de table.--M. Guizot.--M. Vron.--Le
roi et M. Thiers dvoils.--M. de Cormenin couronne des
rosires.--Les initiales.--Longchamps.--M. de Feuillide.--M.
Mville.--Babel.--M. Altaroche.--M. Desnoyers.--Sur la socit des
gens de lettres.--Un conseil de rvision.--M. Listz.--Un monsieur
trs-mchant.--Histoire d'un peintre et de son tailleur.--Mmoires
d'une jeune fille.--Les lovelaces du ministre.--Mesdames L..., E...,
B..., etc.--Politique des femmes.--M. Thiers et Antinos.--M. de
Balzac et Appollon.--Le fidle Berger.--M. Vivien.--M. Pelet (de la
Lozre).--L'Angleterre.--Commerce  main arme.--Le soufre et
l'opium.--Embarras des journaux ministriels.--Les baisers de M. de
Rambuteau.--M. Poisson.--Frayeur de l'auteur des _Gupes_.--Une
matine chez madame W***.--Les vicomtes.--M. Sosthnes de la Rochefoucauld.--M.
de Chateaubriand.--M. Ch. Delaunay.--M. d'Arlincourt.--Comment
appeler les _auditeurs_ quand ils n'coutent pas?--Dupr
et M. Isabey.--Le chapeau  fresques.--Rjouissances  l'occasion
du mariage du duc de Nemours.--Le char--bancs.--M. Fould.--M.
Michel de Bourges.--Madame de Plaisance.--M. Roussin n'ose
pas s'accorder ses propres faveurs.--Un jur innocent.--Aux lecteurs
des _Gupes_.--M. Vivien.--M. Baudet.--M. Villemain.--M. Hugo.--_Post-Scriptum._--Amnistie      199

JUIN.--Report d'autre part.--Le petit Martin.--M. Thomas.--Description
du petit Martin.--M. Pelet de la Lozre.--L'oubli des injures.--Madame
Dosne.--Les mariages.--M. d'Haubersaert.--La machine
impriale.--Ier MAI. Les discours au roi.--M. Pasquier.--M. Sguier.--M.
Cousin.--M. de Lamartine.--Madame Dudevant.--Madame
Dorval.--Madame Marliani.--M. de Balzac.--M. Franois Cornu.--M.
Anicet Bourgeois.--Le mari de la reine d'Angleterre.--Les Chinois.--Encore
M. Cousin.--M. de Pongerville.--Madame Collet ne
Revoil.--Les feuilles amies.--Deux cent mille francs.--Avantage
qu'ont les rois morts sur les rois vivants.--M. Duchtel.--Mademoiselle
Rachel.--Madame de Noailles.--M. Spontini.--M. Duprez--M.
Manzoni.--Le pre de la duchesse de Nemours.--Les injures
anonymes.--Conseils  M. Jules ***.--M. de Montalivet.--M. Dumont.--M.
Simon.--Les restes de Napolon.--M. Thiers.--M. de Rmusat.--M.
Guizot.--M. Mol.--La caque sent toujours le hareng.--M.
Taillandier.--La plume d'une _illustre pe_.--Le marchal
Clauzel.--Miei Prigioni.--Mditations.--Les lis et les violettes.--Madame
Tastu.--Madame Laya.--M. Vale.--M. Cavaignac.--M.
Fould.--M. Jacques Lefebvre.--M. Leboeuf.--M. Garnier-Pags.--M.
Thiers.--M. D'Argout.--M. Dosne.--M. de Rothschild et les
juifs de Damas.--La quatrime page des journaux.--Les chemins
de fer.--Trois cerfs.--Chasse courtoise.--Souscription pour les
pcheurs d'tretat.--Rapport de M. Clauzel.--M. Frdric Souli.--M.
Frdrick-Lematre.--Une reprsentation par ordre.--Mademoiselle
Albertine.--M. Glais-Bizoin.--M. Gauguier.--M. de Lamartine.--Apothose
peu convenable.--Les barbarismes de la Chambre.--Le
_Journal des Dbats_ s'adoucit.--M. Janin.--M. de Bourqueney.--M.
de Broglie.--M. Sbastiani.--M. Lon Pillet.--M. Duponchel.--M.
Schikler.--Mademoiselle Fitz-James.--_Am Rauchen_      233

JUILLET.--Report d'autre part.--Les mdailles des peintres.--M. Jaubert,--M.
de Rmusat dcors malgr eux.--Un ex-dieu.--M. Cousin,--M.
Jouffroy,--Il n'y a pas de savants.--M. Arago. M. G. de Pontcoulant.--M.
Mathieu de la Redorte.--MM. tienne,--Vron,--Jay.--M.
Neveu.--M. Ganneron.--M. Lherbette,--MM. Baudoin, Duprez
et liabide.--Mme Lafarge et Mlle Djazet.--Hommage que l'auteur
se plat  rendre  sa propre sagesse.--M. Fauvel, maire d'tretat.--M.
Meyer-Beer.--M. Lemercier.--M. Hugo.--Les tribuns du peuple.--Lon
Gatayes.--M. Janin.--M. Thodose Burette.--Mme Francia
Mollard.--M. le vicomte d'Aure.--M. Baucher.--M. Malpertuis.--La
revue.--Le puff du gouvernement.--L'empereur de Russie.--M. Ernest
Leroy.--Le cheval de Tata.--_Attentat_ du 13 juin.--Portrait du
couteau.--Gueuleton.--Convoi, service et enterrement de la proposition
Remilly.--Libations.--M. Waleski.--Ordre du jour.--Tmrit
de M. Roussel, chef de bataillon de la garde nationale de Montreuil.--La
Fte-Dieu.--Un monsieur dcouvre que je suis un _mouchard_.--Adresse.--Dernires
sances de la Chambre des dputs.--Mort de
Redout.--Bohain's french newspaper.--Le satrape Vale.--M. Bugeaud.--Les
pianos et les voisines.--La cure.--M. Pariset.--La Chambre
des pairs.--M. Pasquier.--Divers Pasquiers.--M. Decaze.--M.
de Saint-Aulaire.--M. Auguis.--M. Jouffroy.--M. Chambolle.--M.
Gouin.--M. Vincent.--M. Blanqui an.--M. de Bourgoin.--M.
de Fontenay.--M. Deffaudis.--Gaillardises d'icelui.--On donne
une place  M. Drouin parce qu'il a un mauvais caractre.--MM. Laffitte
et Arago, aristocrates.--M. de Balzac.--Amende honorable.--_Am
Rauchen_      267

FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.

Paris.--Imprimerie A. Wittersheim, 8, rue Montmorency.




COLLECTION MICHEL LVY

LES

GUPES




OEUVRES

D'ALPHONSE KARR

Format grand in-18.

LES FEMMES                            1 vol.

AGATHE ET CCILE                      1 --

PROMENADES HORS DE MON JARDIN         1 --

SOUS LES TILLEULS                     1 --

LES FLEURS                            1 --

SOUS LES ORANGERS                     1 --

VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN           1 --

UNE POIGNE DE VRITS                1 --

LA PNLOPE NORMANDE                  1 --

ENCORE LES FEMMES                     1 --

MENUS PROPOS                          1 --

LES SOIRES DE SAINTE-ADRESSE         1 --

TROIS CENTS PAGES                     1 --

LES GUPES                            6 --

En attendant que le bon sens ait adopt cette loi en un article, la
proprit littraire est une proprit, l'auteur, pour le principe, se
rserve tous droits de reproduction et de traduction, sous quelque forme
que ce soit.

Paris.--Imprimerie de A. Wittersheim, rue Montmorency, 8.




LES

GUPES

PAR

ALPHONSE KARR

--DEUXIME SRIE--

NOUVELLE DITION

[Illustration: COLOPHON]

PARIS

MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS

1858

Reproduction et traduction rserves.




LES

GUPES




Aot 1840.

     Les tailleurs abandonnent Paris.--Les feuilles de vigne.--Une
     fourmi aux gupes.--On prend l'auteur en flagrant dlit
     d'ignorance.--Il se dfend assez mal.--M. Orfila.--Les
     banquets.--M. Desmortiers.--M. Plougoulm.--Situation impossible du
     gouvernement de Juillet.--Le peuple veut se reprsenter
     lui-mme.--M. de Rmusat.--Danton.--Les cordonniers.--Les
     boulangers.--M. Arnal.--M. Bouff.--M. Rubini.--M. Samson.--M.
     Simon.--M. Alcide Tousez.--M. Mathieu de la Redorte et le coiffeur
     Armand.--La presse vertueuse et la presse corrompue.--M.
     Thiers.--Le duc d'Orlans.--M. E. Leroy.--Le cheval de Tata.--Un
     bourreau.--M. Baudin.--M. Mackau.--Le Mapah.--M. V. Hugo.--M. Jules
     Sandeau.--Les bains de Dieppe.--Mme *** et la douane.--M. Coraly
     prvu par Racine.--M. Conte.--M. Cousin et M. Mol.--Une
     fourne.--Mademoiselle Taglioni et M. V. de Lapelouze.--Coups de
     bourse.--M. de Pontois.--Plusieurs noms barbares.--M. de
     Woulvre.--M. de Sgur.--Navet des journaux ministriels.--Un
     ministre vertueux et parlementaire.--Chagrins d'icelui.--M.
     Chambolle s'en va-t-en guerre.--MM. Jay et de Lapelouze le
     suivent.--Situation.--_Am Rauchen._


[GU] 1er JUILLET.--Les matres tailleurs ayant voulu exiger de leurs
ouvriers qu'ils eussent des livrets comme en ont ceux des autres
tats,--ceux-ci ont abandonn Paris, et vivent dans les guinguettes qui
entourent la ville.--Si l'on ne russit pas promptement  mettre
d'accord les ouvriers et les matres, il est difficile de prvoir ce que
deviendra Paris.--Plusieurs de nos lgants, plutt que de montrer des
gilets dj vieux d'un mois,--se renferment chez eux et font semblant
d'tre  la campagne. Paris deviendra sauvage;--ses habitants seront
obligs avant peu d'en revenir  l'ancienne feuille de vigne ou de
figuier.

Cela me fait songer aux bizarres transformations qu'a subies ce vtement
de nos premiers pres.--Le mariage est, dit-on, d'institution divine;
mais, quand Dieu l'a institu, la parure d'une femme n'avait rien de
ruineux.--Elle pouvait changer de toilette quatre fois par jour sans
inconvnients pour la fortune de son mari.--Mais aujourd'hui--que les
feuilles de vigne ont des _volants_, et qu'il en faut douze aunes pour
qu'une femme soit mise dcemment, beaucoup de gens restent clibataires
par conomie.

Voyez, en effet, cette jeune femme sortir de chez elle,--et comptez
quelle arme innombrable a d s'occuper de prparer pour elle les divers
ajustements qui ont remplac la feuille de figuier de la Bible.

Par o commencerai-je,--mon Dieu! je vais prendre pour exemple,--madame,
la plus petite peut-tre des choses qui composent votre parure, ce
soulier si troit et si cambr.

Eh bien! madame,--avant que vous ayez des souliers, il a fallu un
herbager et des gens pour lever l'animal dont la peau forme cette mince
semelle,--un boucher pour tuer l'animal,--un mgissier,--un
chamoiseur,--un tanneur,--un corroyeur,--avec leurs divers
ouvriers,--pour donner  la peau les diverses prparations qu'elle a 
subir.

Pour la soie dont est fait ce joli soulier,--aprs qu'on a nourri et
lev les vers,--opration pour laquelle il faut planter, cultiver,
effeuiller les mriers;--puis, qu'on a touff les chrysalides dans les
cocons, etc., etc.,--c'est--dire, aprs qu'une quinzaine d'ouvriers
diffrents s'en sont occups,--il reste encore  filer la soie,--la
dvider,--la passer au moulin,--la blanchir et la teindre.--Alors,
seulement, on la porte aux mtiers;--une fois l'toffe fabrique, elle
passe encore par une foule de mains avant d'arriver  celles de votre
cordonnier;--l, il faut un coupeur,--une couseuse,--une brodeuse, etc.,
et, si j'ajoute tous les ouvriers qui, sans appartenir  la fabrication
du soulier, ont cependant eu  faire des travaux sans lesquels le
soulier n'et pu exister, tels que ceux qui ont fabriqu les outils des
diffrents ouvriers dsigns,--ce ne serait pas trop de compter que deux
cents personnes se sont occupes de votre chaussure.

Quand je vous aurai dit--qu'une pingle a subi dix-huit oprations
diffrentes, dont aucune ne peut se faire par moins de deux personnes,
et plusieurs en exigent un plus grand nombre, sans compter toutes celles
qui ont t ncessaires pour l'extraction du minerai et pour sa
transformation en cuivre;

Si je vous parle de ces perles qui pendent  vos oreilles et qu'il a
fallu chercher dans les gouffres de la mer;

Vous aurez tort de vous tonner si je vous affirme,--vous faisant grce
de calculs dont je ne vous donne que le rsultat,--que vous n'oseriez
mettre le pied dehors sans que six mille hommes se soient occups de
vous faire une feuille de vigne convenable.

[GU] 2.--Voici la lettre que je reois,--relativement au volume du mois
dernier:

Monsieur, o diable avez-vous dcouvert que les _lauriers-roses_
produisent de l'_acide prussique_?

Ah! vous confondez une _apocyne_ avec une _rosace_,--vous!

Vous mriteriez, vous et vos gupes, un djeuner de vritable _acide
prussique_. UNE FOURMI.

Voici ce que je rponds  la fourmi:

Fourmi, vous avez raison et j'ai tort,--le _laurier-rose_, auquel les
botanistes n'accordent pas d'tre un laurier,--mais un _nrium_, ne
contient pas d'_acide prussique_ ou _hydrocyanique_.

Mais--il contient un principe dltre tellement subtil, que ses
manations seules, au rapport de quelques auteurs, ont suffi pour causer
la mort.

Un homme, pour avoir mang d'un rti cuit au moyen d'une broche faite
avec le bois de _nrium_,--devint fou, eut une syncope et mourut.
(LIBANTIUS, _Comment. de venenis_.)

M. Orfila, dans sa _toxicologie_, met le laurier-rose au nombre des
poisons narcotico-cres,--et il avoue avoir tu beaucoup de chiens avec
l'extrait et avec la poudre de cet arbrisseau;--je ne pense pas que ce
principe ait reu de nom.

Ainsi donc, fourmi,--mon erreur, que je reconnais humblement, repose
sur le mot,--et mes gupes n'en ont pas moins, selon mes ordres,--puis
dans la fleur du laurier-rose de quoi rendre leurs piqres suffisamment
dsagrables. Recevez, fourmi, mes remercments et mes compliments
empresss.

[GU] 3.--J'ai souvent ri des gueuletons patriotiques;--mais, si j'tais
 la place des gouvernants,--ou de ceux qui veulent ou peuvent le
devenir,--ou de ceux qui attendent quelque chose d'eux, je prendrais
peut-tre plus au srieux les banquets qui ont eu lieu au boulevard
Montparnasse et  Belleville ces jours-ci.--La carte pourrait en tre
chre.

Sous la Restauration, le parti libral, grotesquement uni au parti
bonapartiste, passa quinze ans  dire au peuple qu'il tait
esclave,--qu'il _gmissait_ dans _les fers_.--Chaque fois qu'il faisait
trop chaud on qu'il faisait trop froid,--on lui disait: c'est la faute
du gouvernement; les melons sont chers, c'est la faute du
gouvernement;--il pleut, c'est la faute du gouvernement;--il ne pleuvait
pas du temps de l'empereur.

Le _peuple souverain_ voulut enfin reconqurir _ses droits_, ne ft-ce
que pour les connatre.--Les faiseurs de phrases lui crirent: _Peuple
franais, peuple de braves, en avant, marchons!_--et ils le laissrent
marcher tout seul,--les ruisseaux coulrent rouges,--beaucoup de braves
gens se firent tuer.--On renvoya Charles X,--on mit Louis-Philippe sur
le trne,--et les avocats remplacrent les seigneurs.--Hlas! ne
pouvait-on donc remplacer les _gentilshommes_ que par des hommes si
vilains!

Pour ce qui est d'autres changements, il n'en fut pas question.--Il ne
s'tait pas coul six mois que la dcoration de Juillet, que le bout de
ruban,--que quelques-uns avaient pay d'un bras ou d'une jambe,--tait
de mauvaise compagnie;--au bout d'un an, il servait, dans les meutes et
dans les foules,  dsigner aux agents de police et  la force arme
ceux qu'on devait arrter de prfrence.

Tout montra jusqu' l'vidence qu'on n'avait dit tant de mal de
l'ancienne royaut--que pour y faire brche,--comme  une ville dont on
veut s'emparer;--mais, la ville prise, on se hta de rebtir les
murailles endommages et de s'y fortifier;--ceux qui s'taient partag
le butin,--et c'taient en gnral ceux qui avaient pris le moins de
part au combat,--traitrent les autres prcisment comme ils avaient t
traits eux-mmes par le pouvoir de la Restauration:--les autres
rptrent contre leurs allis de la veille tout ce qu'ils avaient dit
ensemble contre le pouvoir dchu.--Le pays fut divis en deux camps
comme auparavant,--je ne tiens pas compte des subdivisions, et les
partis qui n'taient pas du pouvoir rptrent au peuple,--qu'il tait
_esclave_, qu'il gmissait dans les _fers_,--etc., etc.;--ce que le
peuple coute et croit tout aussi bien que la premire fois.--D'autres
faiseurs de phrases entonnrent:--_Peuple franais, peuple de
braves,_--_en avant, marchons!_--et le laissrent marcher seul,
absolument comme les autres.--Il y eut encore du sang de rpandu,--le
parti populaire, vaincu  plusieurs reprises,--fut trait comme
l'eussent t les vainqueurs de Juillet s'ils n'eussent pas t les plus
forts;--car je ne sais si je commets ici un crime de lse-quelqu'un ou
de lse-quelque chose;--je ne sais aucun moyen raisonnable de nier
ceci,--que la Rvolution de juillet est une meute russie,--comme
l'meute du 6 juin est une rvolution manque.

Aujourd'hui le pouvoir dfend les principes que dfendait la
Restauration;--ses ennemis l'attaquent avec les armes qui renversrent
la lgitimit.--Si ce n'taient quelques noms changs par-ci par-l,--je
ne vois pas que la situation soit diffrente en rien--de celle o on
serait si Charles X, au lieu de mourir, tait rentr en France.

Seulement de ceci je ne tire pas, comme beaucoup d'autres, la conclusion
que la chose est  recommencer,--je maintiens au contraire que, si on la
recommenait, il en serait absolument de mme, ou peut-tre pire.--Que
ceux qui disent aujourd'hui ce que disait sous la Restauration le
pouvoir actuel--feraient, en cas de succs, prcisment ce qu'il fait
aujourd'hui.--Que tout changement par la force n'est jamais un assez
grand bien pour ne pas tre un grand mal:--voyez aujourd'hui,--voici M.
Barrot aux affaires,--les radicaux ne veulent plus de M. Barrot.--Que
les radicaux arrivent aux affaires,--les communistes n'attendent pas
mme si longtemps pour se sparer d'eux--et, quoique je ne devine gure
au del des communistes,--je suis convaincu--que, s'ils arrivaient 
leur tour,--il se trouverait un parti pour lequel ils seraient des
aristocrates et des liberticides.

Certes, la position des hommes qui ont pris le pouvoir en juillet 1830
tait difficile;--ils avaient rig la force en droit.--Si
aujourd'hui--ils ne peuvent arrter leurs principes d'alors,--ils seront
renverss,--et ils ne peuvent lutter contre ces principes--que par
d'autres principes qui les condamnent pour avoir renvers leurs
prdcesseurs;--car voil ce que disent leurs ennemis:--si le peuple en
sa qualit de _peuple souverain_, a eu le droit de mettre--M. Dupin
(remarquez bien,  messieurs Plougoulm et Desmortiers, que je dis M.
Dupin)  la place de M. Trois-toiles,--il a parfaitement le droit de
mettre aujourd'hui M. n'importe qui  la place de M. Dupin.

Mais s'il n'a pas le droit de mettre M. n'importe qui  la place de M.
Dupin,--il n'avait pas le droit de mettre M. Dupin  la place de M.
Trois-toiles.

Donc M. Dupin ne peut tre qu' la condition de n'tre plus.

Diable!

Ce que je dis l a pour but de montrer tout ce qu'on a dj fait de
chemin sur la pente rapide de l'absurde;--ce ne doit pas tre, selon
moi, une raison pour continuer.--La force n'est pas un droit, elle est
la ngation de tout droit,--comme le droit est la ngation de la
force.--Il y a bien d'autres rvolutions  faire que les rvolutions de
rues,--et des rvolutions plus grandes et plus belles.--Il en faut
partout, except peut-tre l o on en veut faire;--il en faut dans
l'ducation, dans le travail,--dans les impts,--dans
l'administration,--dans l'industrie.

Mais--ceux-l (et je m'adresse aux hommes de tous les partis),--ceux-l
surtout les retardent, qui, sous prtexte du _progrs_ et du _bien
public_, se disputent ignoblement--les lambeaux de tout ce qui se paye
et de tout ce qui se vend.

Toujours est-il, pour en revenir aux banquets, que ces braves gens,
voyant que leurs reprsentants ne s'occupent  la Chambre:--les plus
forts que de leur ambition ou de leur avidit personnelle, les plus
niais que de l'avidit et de l'ambition des autres;--le tout
entreml--de gueuletons et de dners,--o l'on choque les _verres
pleins contre les mots vides_; ont avis que,--pour cela du moins, ils
n'avaient pas besoin de reprsentants,--et que rien ne les empchait de
boire et de manger eux-mmes, au lieu de boire et de manger par
procuration.

M. de Rmusat--s'est oppos  la continuation des banquets,--c'tait son
devoir;--car, si le gouvernement de Juillet n'tait pas le gouvernement
de Juillet,--personne n'oserait,--je pense,--lui demander d'autoriser
des runions dont le but avou est son renversement,--et la propagation
de doctrines telles que l'_abolition de la proprit_, etc., etc. (Voir
ce que nous avons dit--du gouvernement sauvage dans le volume de
janvier.)

Il y a eu un banquet  trois francs par tte,--et un banquet  deux
francs.--On parlait mal au second des convives du premier,--auxquels--je
rappellerai que Danton fut principalement condamn pour une carte de
restaurateur excdant vingt-deux francs.

[GU] 4.--Les cordonniers suivent l'exemple des tailleurs, et se retirent
sur le Mont-Aventin.

Je ne sais plus dans quelle ville les boulangers ont refus de continuer
 travailler.

Tout le monde s'occupe de politique,--tout le monde veut tre
gouvernement,--except cependant les quelques-uns dont c'est l'tat et
le devoir;--mais  quelles oreilles est-ce que je dis cela?--Bon Dieu!
que ce dsaccord entre les matres et les ouvriers,--ce besoin d'une
nouvelle organisation du travail est une question _politique_,--mille
fois,--cent mille fois plus importante--que les misrables questions de
ministres--qui occupent, divisent ou runissent la Chambre des dputs.
Il faut le dire,--il y a au moins dans le saint-simonisme et le
fouririsme,--au milieu de rveries et de saugrenuits, des tentatives
et des efforts pour arriver  un but de rorganisation sociale.

[GU] 5.--Dernirement,--M. Arnal, acteur comique du thtre du
Vaudeville,--ddia  M. Bouff, comdien du Gymnase, un pome en vers.
Dans ce pome, M. Arnal se plaignait du peu de considration qu'ont
encore les comdiens dans la socit,--et il demandait srieusement,--en
attaquant un _odieux prjug_,--

    Vernet, Bouff, Samson--ont-ils la croix?

La mesure du vers, ou celle de sa modestie, l'empchrent de mettre,
_et Arnal._

Comme l'tat de M. Arnal est de faire rire,--je trouvai son vers assez
heureux, et j'en ris un moment, sans y attacher d'importance.--Le
gouvernement,  ce qu'il parat, se proccupa davantage du vers de M.
Arnal, et se demanda pourquoi quelques comdiens n'avaient pas la croix.
On l'avait bien donne, il est vrai,  M. Simon, premier _diable vert_
de l'Opra,--mais c'tait plutt comme garde national zl--que comme
_diable vert_ qu'il avait obtenu cette distinction.--On songea alors 
donner la croix  M. Rubini, chanteur du Thtre-Italien.

Napolon la refusa  Talma,--et eut raison.--Il serait charmant, en
effet, de voir sur un journal:--Le chevalier de la Lgion d'honneur
Alcide Tousez--a fait pouffer de rire--dans le rle de ***. Le
chevalier de la Lgion d'honneur Arnal a t assailli de pommes cuites.

Allons donc,--messieurs les comdiens,--vous gagnez, dans une anne,
plus d'argent que n'en gagnent dans toute leur vie une foule de gens
savants, distingus, laborieux.--Un tnor a de bien plus forts
appointements qu'un ministre,--une danseuse qu'un gnral en chef.--Il
n'est pas un comique un peu bien plac qui, en exagrant, trois fois par
semaine, les infirmits que la nature peut lui avoir donnes,--ne
runisse ses trente mille francs au bout de l'anne.--Allons,
messieurs,--laissez donc la considration aux pauvres diables.--Nous
vivons d'ailleurs  une poque o on n'y tient gure, et o vous
pourrez leur acheter toute leur considration pour le quart de vos
appointements.

M. Alphonse Royer,--littrateur distingu,--qui dsirait la croix depuis
longtemps, sans avoir pu l'obtenir, est all se faire Turc,--et prendre
 Constantinople une fort belle position.

[GU] 6.--M. Mathieu de la Redorte,--ambassadeur d'Espagne,--est parti
depuis plusieurs jours.--On allait voir, chez le coiffeur Armand,--douze
perruques  la Louis XIV, commandes pour ses gens.--Il emmne des
voitures et des livres extraordinaires.

[GU] 7.--Le public a,--entre autres choses,--ceci de ravissant--que,
s'il adopte souvent une ide,--sans trop savoir pourquoi,--il se donne
ensuite bien garde d'en changer.--Ainsi, vous n'empcherez jamais
d'appeler journaux _ministriels_--la _Presse_ et le _Journal des
Dbats_, qui font  M. Thiers, c'est--dire au pouvoir actuel, une
opposition violente et systmatique;--ni journaux de l'_opposition_,--le
_Courrier Franais_, le _Constitutionnel_,--le _Messager_, le _Sicle_,
qui appartiennent au ministre.

On a beaucoup ri, hier, au _Caf de Paris_, en voyant entrer  la fois
deux journalistes fort connus,--l'un, que l'on donne pour type du
journalisme corrompu,--est un jeune homme qui venait bourgeoisement
dner en tte--tte avec sa femme,--l'autre,--journaliste
_vertueux_,--amenait une danseuse clbre par sa maigreur.

[GU] 8.--M. Thiers s'est tellement enthousiasm du cheval que lui avait
prt M. Ernest Leroy pour la revue,--qu'il a beaucoup press celui-ci
de le lui vendre. M. Leroy s'y est refus; parce que ce cheval est un
prsent du duc d'Orlans.--M. Thiers s'est adress alors au prince
royal, qui a dit  M. Leroy: Vous me ferez plaisir, en cdant le cheval
de _Tata_  M. le prsident du conseil.

M. Leroy--ne voulait pas d'abord en accepter le prix,--mais M. Thiers,
l'ayant fait _estimer_, lui a envoy huit mille francs.

Le cheval de _Tata_--n'est certes pas un bon cheval,--mais il a beaucoup
d'apparence;--il vaut, du reste, infiniment mieux aujourd'hui qu'
l'poque o le duc d'Orlans l'a donn  M. E. Leroy.

Depuis ce moment--M. Thiers monte  cheval tous les jours,--il s'est
install  Auteuil,--et on le rencontre dans le bois de Boulogne,--suivi
d'un domestique  cheval, porteur d'un rouleau de papiers.--M. Thiers
travaille  cheval--absolument comme M. Lejars du Cirque-Olympique.

[GU] 9.--Une place de bourreau est vacante;--quarante demandes ont t
adresses,--sept sont apostilles par des dputs;--les sept candidats
bourreaux sont lecteurs. Il est facile de se reprsenter comment cela
s'est fait.

--Monsieur,--je vous demanderai votre voix.

--Volontiers,--monsieur,--mais j'aurai besoin de votre appui.

--Monsieur,--il vous est acquis.

--Monsieur,--la place de bourreau est vacante  ***.

--Monsieur,--vous voudriez qu'elle ne ft pas donne,--vous tes, comme
moi, pour l'abolition de la peine de mort,--vous....

--Pas du tout,--monsieur,--je voudrais tre bourreau.

--Monsieur,--je me ferai un vrai plaisir....

--Ayez donc la bont d'apostiller cette petite ptition que j'adresse au
ministre.

--Volontiers,--monsieur.

Je certifie que N..., excellent pre de famille,--garde national
irrprochable,--a tout ce qu'il faut pour faire un bourreau
trs-distingu;--je serai personnellement heureux de voir tomber sur lui
le choix de M. le ministre;--je crois qu'il s'en montrera digne  tous
gards,--et que le gouvernement n'aura qu' se fliciter de son utile
concours.

[GU] 10.--L'amiral Baudin tait arriv  Cherbourg et avait pass la
revue de ses quipages--lorsqu'il a annonc tout  coup qu'il ne partait
pas,--et est retourn  Paris.--Au moment o l'amiral reut sa
mission,--il confia  M. Thiers que M. _Mollien_, consul de France  la
Havane, lui tait dsagrable--et que sa destitution lui ferait
plaisir.--M. Thiers rpondit: Nous verrons a.

Une fois  Cherbourg, M. Baudin crivit  M. Thiers qu'il ne mettrait
pas  la voile avant que la chose ft faite;--la rponse de M. Thiers
fut ambigu, et M. Baudin retourna  Paris.

Si on ne peut approuver M. Baudin--d'avoir demand la destitution de M.
Mollien comme faisant partie de l'expdition, M. Thiers est sans excuse
de ne s'tre pas expliqu catgoriquement, et de n'avoir pas refus
formellement ce qu'il ne voulait pas faire.--De ce jour, l'amiral Baudin
n'a plus t un bon amiral, et M. Mackau, envoy  sa place, a pass
homme de gnie, pour son avancement,--du moins dans les journaux du
ministre.--Au rsum, avec toutes ses finesses et toute son
habilet,--M. Thiers n'arrive jamais qu' priver le pays de ce qu'il a
de meilleur.

[GU] 11.--Un monsieur, auquel ses parents ont probablement nglig de
donner un tat,--s'est rcemment tabli Dieu,--il prtend que le
vritable Dieu doit tre  la fois homme et femme,--c'est--dire _pre_
et _mre_, et il s'intitule _Mapah_, nom form des premires syllabes
des deux mots _maman_ et _papa_. Il y a deux ans, les femmes libres
adressrent  la Chambre des dputs une ptition tendant  ce que le
roi Louis-Philippe ft appel  l'avenir roi des Franais et des
Franaises.--On pronona l'ordre du jour,--parce qu'on objecta--que les
Franaises taient comprises dans les Franais,--et que rien
n'empcherait, si on accdait  cette premire demande, d'tre bientt
oblig d'appeler le roi--roi des Franais, des Franaises et des
chapeliers, etc., etc. Le Mapah a accompli ce voeu des femmes libres.

Je n'ai jamais vu ce nouveau Dieu;--mais il m'a parl comme l'autre
parla  saint Jean dans le dsert.--La parole du Mapah--cote trois sous
de port.--Il m'a envoy quatre pages sur Napolon et sur Waterloo;--je
pense que Dieu parlait hbreu  son peuple,--le langage du Mapah est de
l'hbreu pour moi.

Il a crit galement  M. V. Hugo,--et lui a propos d'tre sous-Dieu ou
Saint-Esprit,--M. Hugo a refus.--Il parat qu'il aime mieux tre
acadmicien.--On ne saurait trop porter  la connaissance du public de
semblables traits de dsintressement.

Le Mapah date _ses vangiles_ de _son grabat_,--dcidment le mtier est
mauvais, le royaume des cieux n'est pas de ce monde,--et j'admire
peut-tre trop le dsintressement de M. Hugo.

Le Dieu, m'assure-t-on, daigne se manifester dans divers estaminets,--o
il fait la Pque et communie sous les espces des chauds et de la
bire; sa foudre se compose d'un rotin, et il s'encense lui-mme au
moyen d'une pipe culotte.--Il rencontra, un jour, dans un caf, M.
_Jules Sandeau_, auquel il dit: Levez-vous et suivez-moi.--M. Sandeau
se leva et s'en alla aussi vite qu'il put aller.

[GU] 12-13.--tretat. Je me suis mis  l'eau hier,--et je me suis dirig
vers la ligne d'un beau bleu sombre que forme la mer  l'horizon,--j'ai
rencontr une barque de pcheur, elle tait--monte par mon ami
Samson;--je l'ai hl.

--Tiens!

--Monsieur Alphonse!--Eh bien! comment que a va?

--Bien, mon ami Samson,--et vous?--Avez-vous du genivre  bord?--il y a
longtemps que je suis  l'eau, et cela ne me ferait pas de mal.

--Non, mais voici deux beaux homards que je vous donnerai pour votre
dner.

Et Samson me montra des homards bleus tendant leurs grosses pattes et
ne saisissant que l'air avec leurs pinces formidables.

--Merci,--mon ami Samson,--mais pour le moment j'aimerais mieux du
genivre.

--Eh bien!--allez-vous-en encore au large,--tournez la porte d'aval--et
vous rencontrerez Valin, le garde-pche,--il a de l'eau-de-vie.

--Au revoir,--mon ami Samson.

--Au revoir,--monsieur Alphonse.

[GU] 14.--Madame ***, l'une des sorcires de Macbeth-- laquelle on
avait crit aprs l'affaire de Strasbourg:--Prends ton nez de sept
lieues et va-t'en.--Madame *** vient d'essuyer un petit dsagrment
de douane.--Les prposs, tromps par son aspect militaire et ses
moustaches,--n'ont jamais voulu croire que ce ft une femme,--ils ont
soutenu que c'tait un homme dguis, et que sa prtendue gorge devait
se composer uniquement de dentelles et autres marchandises
prohibes.--Ils ont voulu la dshabiller;--Madame *** a rclam le
droit d'tre fouille par une personne de son sexe, comme il est d'usage
pour les femmes;--mais la femme prpose partageant l'erreur des
douaniers, a refus longtemps de dshabiller ce _monsieur_, et ne s'est
dcide qu' grand'peine.

[GU] 15.--Je vous vois bien, Padocke--vous bourdonnez depuis un quart
d'heure autour de ma tte,--mais je ne vous coute pas.--Vous avez,
dites-vous, d'excellentes choses  raconter,--j'en suis dsol; mais
votre arrt est port sans appel,--vous ne reparatrez qu'au mois de
septembre; on voit bien, du reste,--Padocke,--que vous n'avez rien fait
depuis un mois;--vous tes horriblement engraisse,--prenez
garde,--Padocke,--vous seriez la premire gupe qu'on aurait vue prendre
du ventre.

Certes, Padocke, aprs les dsagrments que vous m'avez attirs,--ce
n'est pas vous que je laisserai parler sur le procs de madame
Lafarge,--vous laisseriez encore chapper des choses fort risques;
aussi bien,--je ne dirai rien du fond du procs,--mais je ne puis
m'empcher de parler un peu de Me Coraly, avocat et dput.

J'ai lu tous les discours dans cette affaire,--et j'avouerai qu'il a
laiss derrire lui l'_Intim des Plaideurs_.

Dans l'audience du 11,--il commence comme son modle.

          L'INTIM.

    Et de l'autre ct l'loquence clatante
    De matre Petit-Jean m'blouit.....

Me Coraly:

J'ai appris par l'exprience  me dfier des entranements du talent de
Me Bac.

Et partout cette phrase prtentieuse, boursoufle, redondante, rptant
trois fois la mme chose;

Et ces fades loges de la beaut de madame de Lotaud,--et des grces de
madame de Montcreton,--et la rponse de Me Bac par les louanges des
_attraits_ de madame Lafarge:--cette galanterie empese,--et cette
ridicule forme de langage qui fait que Me Coraly s'crie: On a sali
_notre_ vie de jeune fille.

Comme tout cela a t prvu par Racine!

                      L'INTIM.

                On force une maison;
    Quelle maison? maison de _notre_ propre juge;
    On brise le cellier qui _nous_ sert de refuge.

Une chose triste en lisant toutes ces rvlations qu'entrane un procs
du genre de celui de madame Lafarge,--c'est de voir tout ce qu'il y a
de commun et de mauvais got dans les coulisses de la vie
humaine,--combien peu il y a de gens qui aient quelque respect pour
eux-mmes,--et qui gardent quelque dignit quand ils sont seuls.--Il
semble que, pour la plupart, les bonnes manires et la distinction
soient un rle fatigant dont on ne saurait trop vite se dbarrasser; il
semble voir des chiens savants retomber sur leurs quatre pattes aussitt
que leur matre dtourne la tte.--Il y a une foule de gens qui, sitt
qu'ils se croient seuls, n'ont rien de plus press que de mettre un
bonnet de coton et de ne plus se laver les mains.

On n'aime pas  entendre cette jeune femme ne trouver rien de mieux 
dire  l'autre,  propos de son mariage rcent, que ceci:--_N'ayez pas
de diamants,--cela fait trop de peine de les perdre._ Que dirait-elle
donc de plus s'il s'agissait de la perte d'un enfant?

J'ai fait,  ce sujet, depuis longtemps, une remarque affligeante: c'est
qu'il y a beaucoup de femmes avares.--Qu'un domestique maladroit laisse
tomber du plateau qu'il porte quelques gouttes d'eau sucre sur leur
robe,--c'est un dsespoir qu'on ne prend pas la peine de cacher;--qu'une
porcelaine un peu prcieuse soit brise par hasard, que de cris!--que de
plaintes!--que de gmissements!--Une bague tombe,--on interrompt la
contredanse:--il faut tout dranger pour la retrouver.--Et cette
histoire avec M. Clavet!

    Non, je n'appelle pas vierge une jeune fille
    Qui donne des cheveux  son petit cousin,
    Ou qui, chaque matin, se rencontre et babille
    Avec un colier dans le fond du jardin.
    Je n'appelle pas vierge une fille qui donne
    Un coup d'oeil au miroir sitt que quelqu'un sonne.

    Pour celui-ci, d'abord, pour la premire fois,
      Elle voulut tre belle et pare.
    Par cet autre sa main, dans un bal,--fut serre;
    Celui-ci vit sa jambe, un certain jour qu'au bois
    On montait  cheval.--Un autre eut un sourire,
    Un autre s'empara,--tout en feignant de rire,
        D'une fleur morte sur son sein.
        Un autre osa baiser sa main.

    Dans ces jeux _innocents_, source de tant de fivres
        Qui troublent les jeunes sens,
    Un monsieur a bais, devant les grands parents,
    Tout en baisant la joue, un peu le coin des lvres.
    On a rougi cent fois d'un mot ou d'un regard;
    On a reu des vers et rendu de la prose,
      _Et ctera._--Mais il est une chose,
    Une seule,--il est vrai,--peut-tre par hasard,
    Que l'on a su garder,--soit par la maladresse
        Ou l'ignorance du cousin,
        Ou la,--dirai-je,--la sagesse
        D'une mre au coup d'oeil certain.
    C'est encore une chose et rare et difficile!
    Et c'est ce qu'on appelle une vierge!--on l'habille
    Tout de blanc,--et l'poux se rengorge au matin!

[GU] 16.--Je dcouvre que je passe dfinitivement  l'tat de
_canard_.--On appelle _canard_ en librairie les nouvelles que les
crieurs vendent dans les rues,--ou les anecdotes un peu hasardes que
publient les journaux,--on est arriv par _catachrse_  donner le nom
de canard  celui qui est le sujet de l'anecdote. J'ai compt cette
semaine quatre canards dont je suis le hros,--en y comprenant les
dtails donns sur un naufrage que je suis cens avoir fait  _tretat_
avec _Gatayes_, qui n'a pas quitt Paris.

[GU] 17.--Dans un numro du mois de dcembre, j'ai racont toute la vie
de M. Rossi,--les grands journaux, les journaux srieux,--les journaux
qui savent tout,--ont, depuis six mois, largement puis  cette source
sans la dsigner jamais,--chaque fois qu'il a t question de M. Rossi.

On vient de le nommer conseiller au conseil royal de l'instruction
publique,--et on a fait grand bruit de la dmission qu'il a donne d'une
de ses places,--le hasard fait que c'est prcisment la moins rtribue
que M. Rossi a abandonne.

Ainsi, en quittant la chaire d'conomie politique qui lui rapportait
cinq mille francs,--il a conserv les douze mille francs qu'il reoit du
ministre des affaires trangres,--les douze mille de l'cole de droit.

Les douze mille du ministre de l'intrieur pour la Revue des deux
Mondes, dont il fait la chronique politique.--Cette chronique, qui n'a
aucun mrite d'aucun genre, tait beaucoup plus spirituelle quand elle
tait faite par des Franais.

[GU] 18.--Il y a deux ans et demi, M. Cousin n'tait pas ministre de
l'instruction publique,--il faisait  la Chambre haute--une opposition
tracassire.--Un jour il avait entrepris de faire rciter  M. Mol une
sorte de catchisme ridicule.

--Monsieur le ministre, disait M. Cousin, que feriez-vous s'il arrivait
telle chose? que feriez-vous si don Carlos tait triomphant, si le
colosse du Nord venait  mourir, si la reine d'Angleterre engraissait?

Hlas! monsieur, ne rpondait pas M. Mol, nous avons dj assez de
peine  savoir bien prcisment ce que nous faisons, sans encore dire ce
que nous ferons.

--Monsieur, rpondait M. Mol, il m'est impossible d'improviser ici un
programme complet d'une politique que les vnements doivent
ncessairement modifier, etc., etc.

Nous ne suivrons pas ces deux messieurs dans le dialogue, nous
remarquerons seulement que le professeur Villemain venait de temps en
temps en aide au professeur Cousin,--et lui donnait le temps de
reprendre haleine.--M. Mol tenait bon, et l'avantage semblait devoir
lui rester, lorsque le professeur Cousin imagina un de ces arguments
qui bouleversent l'arme de syllogismes la mieux discipline.

--Monsieur, dit le professeur Cousin  M. Mol, je vous donne un
dmenti.

On comprend de quel tonnement, de quelle stupeur, puis ensuite de
quelle indignation fut saisie la Chambre dite aristocratique. La plupart
des pairs sont des hommes bien levs,--peu accoutums  ces faons de
Trissotin,  ces interjections de garon de classe.

M. Pasquier, quand le premier tumulte fut apais,--dit au professeur
Jean-Vadius Cousin: Monsieur, je vous fais observer que les paroles
dont vous venez de vous servir sortent des convenances parlementaires.

Et de toutes les convenances possibles, aurait d ajouter M. Pasquier;
mais les membres de la Chambre haute sont des gens comme il faut, qui
n'ont pas voulu dire dans une assemble lgislative, dont toutes les
paroles sont imprimes au _Moniteur_ et lues dans toute l'Europe:
Monsieur, vous tes un manant.

[GU] 19. La Chambre des pairs, en rejetant ou en modifiant les lois
tardivement prsentes par le ministre,--a montr clairement qu'elle
n'entendait pas se laisser ainsi abaisser et amoindrir.--M. Thiers a
senti le besoin de s'y crer un parti srieux et il pense  une nouvelle
et prochaine fourne.--Le roi n'a pas cach qu'il serait trs-difficile
sur les noms qu'on lui prsenterait. M. Thiers manque de gens
suffisamment convenables dans ses relations personnelles;--c'est M. de
Rmusat, homme du monde et homme d'esprit,--qui a t nomm
_recruteur_.--Voici quelques-uns des noms dj raccols:--M. _de
Tracy_,--M. _de Lasteyrie_,--le comte _Paul de Sgur_,--l'infortun
_Flourens_,--le gnral _Lamoricire_--et le gnral
_Duvivier_.--Quelques personnes parlent de M. _Dosne_;--ce M. _Dosne_ ne
serait-il pas le mme M. _Dosne_ qui dut  la bienveillance de la
duchesse d'Angoulme une charge gratuite d'agent de change? Le moment
et le prtexte seraient l'arrive des _cendres_ et on mettrait en tte
de la liste:--MM. Gourgaud,--Bertrand--et Lascase.

Dans les familles que voit M. de Rmusat,--on s'efforce de trouver des
formules de refus polies;--beaucoup allguent le mauvais tat de leur
sant,--quelques-uns demeurent bien loin du Luxembourg,--d'autres
redoutent les pltres neufs,--etc., etc., etc. Le topique violent que
veut appliquer  la Chambre des pairs M. le prsident du conseil--est
gnralement d'un effet extrmement passager;--les nouveaux pairs ne
tardent gure  comprendre les devoirs et les ncessits de leur
position,--comme fit M. de Boissy aprs qu'il eut t nomm par le
ministre du 12 mai.

M. de Villle redoutait beaucoup cet expdient et ne s'y dtermina qu'
la fin. Chaque pair que je fais,--disait-il,--commence par mettre deux
boules noires contre moi.

[GU] 20. Deux femmes accuses d'assassinat ont t toutes deux
condamnes:--la mre, comme auteur du crime, aux travaux forcs 
perptuit,--et la fille complice,--vu des circonstances attnuantes,
sera  vingt ans de la mme peine.--Or, la mre a prs de quatre-vingts
ans, et il est certain que la fille passera aux travaux forcs trois
fois autant de temps que la mre.

[GU] 21.--Un des _canards_ faits sur mon compte--annonce que je suis
_trs-laid_;--cette assertion peut jeter dans les esprits des
impressions illimites.--Sans nier la chose au fond, je serai forc, un
de ces jours, d'en fixer positivement les bornes par un bon portrait
lgalis,--aussi bien on en a lithographi un que l'on vend ou que l'on
ne vend pas derrire certains vitrages;--portrait qui me donne l'air
d'un criminel coutant si le jury admet les _attnuantes_. Si j'tais
procureur du roi,--je ne suis pas bien sr que je ne me ferais pas
arrter sur le seul aspect de mon portrait;--je ne sais si c'est  cause
de ce portrait que MM. _Desmortiers_ et _Hly-d'Oissel_, son substitut,
ont cru devoir ajouter  mon nom, inscrit au parquet pour quelques
condamnations relatives  la garde nationale: NE MRITE AUCUNE
INDULGENCE.

Vraiment, messieurs, je ne sais si vous en mritez beaucoup;--mais je
sais que vous en auriez diantrement besoin,--ce que je me propose de
dvelopper convenablement en temps et
lieux,--patience,--messieurs,--vous voyez que j'ai aussi une police bien
faite.--J'aurais, du reste, mauvaise grce  me plaindre de toutes ces
plaisanteries.

Des ennemis de M. de Lamartine s'amusent  envoyer aux divers journaux
de Paris--des vers qu'il est cens, pendant le cours de son
voyage,--ici, avoir mis sur un album,--l, avoir improvis dans un
banquet, etc, etc.--Ces vers sont, comme vous pouvez le penser, fort
indignes de leur auteur prtendu,--et donnent  l'honorable dput un
certain air troubadour,--qui n'est ni de mode, ni de bon got, et ne va
nullement avec ses faons d'tre, qui sont pleines de dignit et de
distinction.

Les journaux,--pendant les vacances des Chambres, poussent au degr le
plus criminel l'avidit de la copie gratuite.--Je ne pourrais pas citer
trois journalistes--qui, un soir qu'il leur manquerait vingt lignes,
jetteraient au feu sans hsiter vingt lignes qu'on leur enverrait de
dnonciations contre leur meilleur ami. Aussi, saisissent-ils avec un
empressement froce tout ce qu'on leur transmet sur ce pauvre M. de
Lamartine.--Le plus mauvais tour qu'on lui ait jou en ce sens est de
lui avoir prt, ces jours-ci, le discours le plus biscornu qui ait
jamais t fait.--La scne se passe  _Bagnres_, on chante au pote une
centaine de vers, _improviss_ par MM. _Soutras_ et _Soubies_.--M. de
Lamartine rpond:

Dans l'hommage que vous rendez  la posie, en ma personne, vous avez
employ les deux plus belles langues que Dieu ait donnes aux hommes, la
langue musicale et la langue des vers. Vous ne me laissez pour rpondre
que _celle_ de mon motion et de ma reconnaissance.

Cela rappelle parfaitement cette phrase clbre: _De bonne heure
surtout; le mien est de te voir._

Vous voulez que je vous laisse un souvenir, fait-on ajouter  M. de
Lamartine... Je vous laisse celui de votre gnrosit.

Ce n'est pas ruineux,--et je recommande aux potes, en gnral, ce genre
de prsent.

[GU] 23.--Voici qu'il arrive  M. Thiers un des plus terribles
dsappointements que jamais ait subis un ministre constitutionnel.--On
sait que le ct ou le prtexte politique de son entre aux affaires est
l'alliance de la France avec l'Angleterre;--pendant que M. Thiers et les
journaux qui lui sont dvous faisaient grands bruits des toasts ports
par M. Guizot, pendant qu'on faisait chaque jour de nouveaux loges de
cette _terre classique de l'industrie_, de ce _berceau des gouvernements
constitutionnels_,--l'Angleterre, cette mme Angleterre! la Prusse,
l'Autriche et la Russie,--ont sign, avec l'envoy de la
Porte-Ottomane,--une convention contre _Mhmet-Ali_, et accessoirement
contre la France, soigneusement exclue de cette quadruple alliance.

[GU] Tout le monde connat la correspondance ministrielle de la rue
Jean-Jacques-Rousseau,--dont l'_officine_ est situe porte  porte avec
l'administration des postes.--M. de l'R., directeur de cette
correspondance, est un homme trs-intelligent et trs-entendu, qui
profite de tous les moyens possibles pour acclrer le transport de ses
_nouvelles_. On a vu pendant quelque temps un magnifique pigeonnier sur
le fate de sa maison,--servant d'asile  ses voyageurs. Mais, ces jours
derniers, M. Conte, administrateur gnral des postes, l'a fait sommer
judiciairement--d'avoir, aux termes de certains vieux rglements de
police oublis,  dtruire son pigeonnier, et  plumer et manger ses
pigeons,--le choix de la sauce tant abandonn au condamn. Ce prtexte
tait quelques avanies faites par les pigeons aux voitures de
l'administration;--mais la vritable raison est l'horreur qu'prouve M.
Conte pour toute concurrence dans le transport des _lettres et
dpches_.

M. de l'R.--a donn, ce matin, la vole  ses soixante pigeons,--qui se
sont dirigs vers diffrents pays,--portant sous l'aile gauche un billet
ainsi conu:

Monsieur, M. Conte, directeur gnral de l'administration des postes, a
fait rendre une sentence de bannissement contre nos voyageurs.--Pendant
quelque temps, vous recevrez ma correspondance par la voie ordinaire et
peu acclre des malles-postes; mais encore quelques jours, et nous
serons en mesure de prouver  M. _Conte_ que tous les _trbuchets_ du
monde sont impuissants contre les pattus d'Anvers.De l'R.

_P. S._--La rente a baiss de deux francs quarante centimes  Tortoni.

Le fait est vrai: la rente a baiss normment.--On assure que M.
_Thiers_, qui jouait alors la baisse,--probablement dans la prvision et
la confiance qu'il ne pourrait tarder  faire quelque haute bvue,
aurait trouv immdiatement sa fiche de consolation.--Les journaux
ministriels, alors,--anciens organes du vieux libralisme,--qui avaient
eu tant de mal  glorifier l'Angleterre,--se sont sentis  l'aise quand
le matre leur a permis de l'appeler comme autrefois: _Perfide Albion_
et _Carthage des temps modernes_.--Le _Constitutionnel_--a mis de ct,
d'une faon tout,  fait crne, son vnrable et proverbial bonnet de
coton. M. _Chambolle_,--rdacteur en chef du _Sicle_, a pris son air le
plus martial,--et a entonn le chant de guerre.--Il a appel la France
aux armes,--et, si on ne l'avait arrt, je crois qu'il partait tout
seul.--M. Chambolle plaisante peu avec les _puissances trangres_,--et
je leur conseille de se bien tenir, si elles ne veulent avoir affaire 
lui.--On veut humilier la France,--s'crie M. Chambolle,--c'tait bon
sous les ministres pusillanimes qui nous ont prcds,--mais, 
prsent, nous avons M. Thiers!

Le _Sicle_ a trente mille sept cents abonns,--ce qui suppose un peu
plus de quatre cent mille lecteurs.--Je me trompe fort, ou il y a,
aujourd'hui et jours suivants, en France, quatre cent mille personnes
qui riront aux clats en voyant M. Thiers mtamorphos en foudre de
guerre par le zle exalt de M. Chambolle.

En tous cas, voil les _puissances_ averties, elles s'arrangeront comme
elles pourront.--Gare M. Thiers! gare M. Chambolle!--On parle
d'assembler les Chambres; je ne sais, cette fois, quelle attitude
prendront les avocats qui sont censs reprsenter la France,--mais je
n'ai pas oubli--la haine qu'ils ont toujours tmoigne contre les
illustrations militaires, et les avanies qu'ils ont faites, chaque fois
qu'ils en ont trouv l'occasion,  tout ce qu'il y a de noble et de
grand en France.--Je m'en rappelle un exemple entre mille; il y a deux
ans et demi, aprs la prise de Constantine,--le gouvernement demandait
une pension de douze mille francs pour la veuve du gnral _Damrmont_,
tu sur le champ de bataille;--les avocats ont chican, lsin et rduit
la pension  six mille francs.

Le lendemain, on en demanda une de trois mille francs pour la veuve du
colonel Combes.

Le colonel Combes,  la tte de la deuxime colonne, avait dcid la
prise de Constantine; la ville tait prise, il tait revenu annoncer la
victoire au duc de Nemours.--Seulement alors on s'tait aperu qu'il
tait bless  mort.

Une longue discussion eut lieu  la Chambre, et les avocats s'levrent
 un remarquable degr de honteuse chicane.

On demande si la mort du colonel pouvait tre considre comme service
extraordinaire, ou si c'tait simplement une affaire ordinaire,
l'excution d'une consigne. Quelques avocats, et, il faut le dire, M. le
gnral Doguereau, soutinrent cette bizarre interprtation.--M. le
gnral Doguereau termina par cette remarquable navet:

J'admire autant que qui que ce soit les paroles prononces par le
colonel Combes mourant; mais ceux qui ont t tus auraient pu en dire
autant si la mort ne leur avait pas coup la parole.

On regretta que M. Doguereau n'et pas ajout que Combes, un quart
d'heure avant sa mort, tait encore en vie.

Cependant, on vote par assis et lev.

Il est accord,  titre de rcompense nationale, une pension de trois
mille francs  la veuve du colonel _Combes_, tu sur la brche de
Constantine.

L'article fut adopt  une majorit de plus de soixante voix; les
avocats avaient eu un peu de vergogne; ils n'avaient pu, sans rougir,
voter contre la pension, mais,  une seconde preuve, au scrutin secret,
les avocats, plus libres,--firent rejeter la pension;--plus de soixante
membres de la Chambre--qui s'taient levs pour la pension,--votrent
contre au scrutin secret.

[GU] 94.--J'ai reu, de _Montreuil_, une lettre d'un monsieur fort
indign des paroles lgres que je me suis permises sur _son
endroit_;--la langue de Montreuil est trop diffrente de celle qu'on
parle en France--pour que je puisse en citer des fragments.--J'ai reu
du pote Antony Deschamps des vers qui m'ont fait le plus grand
plaisir.--M. Viennet, dans une lettre crite  divers journaux,--se
plaint des _Gupes_.--M. Viennet a tort;--j'ai mes torts,--je ne frappe
pas sur ceux des autres; d'ailleurs, je n'ai jamais eu occasion de
parler de M. Viennet qu'une fois--et c'tait dans une circonstance o je
devais le faire avec loges.--Les lves m'arrivent en foule pour les
leons de trompe.--J'ai rencontr un dmonstrateur de figures de cire
qui faisait voir--_le notaire Peytel et son complice, M. de Balzac;_--on
n'a pas tard  ordonner  ce brave homme de suspendre son
exhibition;--il tait fort irrit contre le brillant auteur de tant de
beaux romans et disait: C'est bien petit de la part de M. de Balzac de
m'avoir fait dfendre de montrer _Peytel_;--Peytel a t
guillotin,--j'ai le droit de le montrer;--M. de Balzac a tort,--je n'ai
pas autant d'esprit que lui, mais je n'ai pas fait _Vautrin_.

[GU] 25.--Les anniversaires de la Rvolution de juillet deviennent de
plus en plus embarrassants;--le convoi des victimes--et la translation
de leurs restes sous la colonne de la place de la Bastille--n'ont excit
ni grande motion ni grand enthousiasme.--Il y avait, dans cette
crmonie, un aspect profondment philosophique peu propre  irriter les
passions de la foule.--Les rapports municipaux avaient constat que,
dans les tombes creuses  la hte, au mois de juillet 1830,--on avait
enfoui  la fois et les morts du peuple et ceux de l'arme,--et
quelques-uns des gens qui taient chez eux morts de peur ou de toute
autre maladie non politique. Il tait impossible de discerner les
ossements,--et il a fallu mettre dans les mmes cercueils et sous la
mme colonne--amis et ennemis,--ouvriers et soldats,--tous _galement
victimes_ des passions et de l'avidit de gens qui se portent bien
aujourd'hui;--tous tus pour des intrts qui n'taient pas les
leurs;--tous ple-mle--confondus dans la mme mort,--dans le mme
silence,--dans le mme nant,--dans la mme tombe.

La musique faite par M. Berlioz pour la crmonie funbre a eu un grand
succs.--La marche funbre, d'une facture large et simple;--l'hymne
d'adieu,--remplie de mlancolique mlodie. L'apothose est surtout un
magnifique morceau plein d'une verve entranante--et d'un rhythme
admirable.--Un officier de la garde nationale tant tomb de
cheval,--les personnes qui taient auprs de lui ont eu peur;--cette
peur gagnant de proche en proche,--sans porter avec elle sa cause,--a
occasionn un grand dsordre de la Bastille  la Madeleine;--une partie
de la garde nationale a t mise en droute.

[GU] 26.--La fte a t commune:--c'est toujours la mme fte qu'on
donne au peuple,--sous tous les gouvernements,--et en commmoration de
n'importe quoi.--La joute  la lance, sur la rivire, a manqu.--Tous
les autres exercices ont t supprims;--aussi serait-il impossible de
trouver, sur la Seine, cinq mariniers bons nageurs.--Le feu d'artifice a
t d'une grande magnificence.

[GU] 27.--M. Thiers a du malheur:--ce n'est pas assez de sa
responsabilit de prsident du conseil,--il faut que tout ce qui arrive
de fcheux, en ce moment, tombe prcisment sur le ministre des affaires
trangres.--A Londres, pendant une visite du duc de Nemours,--il arrive
ce que vous savez;--la France est exclue de la quadruple alliance.--A
Vienne, M. de Saint-Aulaire,--averti que M. de Metternich lui prparait
l'avanie de l'excepter seul des invitations faites aux
ambassadeurs,--fait semblant d'avoir oubli sa tabatire  Paris,--et
laisse l-bas son secrtaire d'ambassade. M. de Langsdorf,--ignorant
l'tiquette,--remet son chapeau sur sa tte, aprs avoir salu--M.
Mensdorf;--est-ce bien Mensdorf que ce monsieur s'appelle?--Mensdorf,
Langsdorf,--des noms de cette duret devraient bien s'arranger pour
qu'il ne leur arrivt rien qui force  parler d'eux; M. Mensdorf--jette
 terre le chapeau de M. Langsdorf.--A Constantinople, M. de Pontois
donne des lettres de recommandation-- un jeune homme qui va contribuer
 l'insurrection de Syrie.--En Prusse,--M. Philippe de Sgur, envoy
extraordinaire de France, et M. Bresson arrivent trop tard au palais o
ils ont t invits par le roi;--le comte de Sgur veut s'excuser;--Sa
Majest rpond en souriant: _Les reprsentants de la France n'arrivent
jamais trop tard en Allemagne_.

_N. B._ Les journaux du ministre ont pris cela pour une phrase
bienveillante,--et racontent tous l'incident avec un petit air de
triomphe--on ne saurait plus bouffon.

Voici la situation dans laquelle je laisse les choses en m'en retournant
 tretat:

M. Thiers--est entr aux affaires, sous prtexte de cabinet
parlementaire et vertueux;-- le considrer comme vertueux, je crois la
lecture des derniers volumes des _Gupes_ assez difiante et
instructive;-- le considrer comme parlementaire,--M. Thiers, partisan
effrn de l'intervention et de l'alliance anglaise,--est sur le point
de mettre la France en guerre avec toute l'Europe, en commenant par
l'Angleterre,--pour dfendre la non-intervention.

La rente a baiss de six francs.

M. _Chambolle_, du _Sicle_; M. _Jay_, du _Constitutionnel_; et M. _de
Lapelouze_, du _Courrier franais_, se sont levs comme un seul
homme,--brandissent leurs plumes,--les mettent  leurs chapeaux en guise
de plumet--et dfient les ennemis de la France.--Mort et furie!--Sabre
et poignard!--Damnation!




Septembre 1840.

     Prohibition de l'amour.--Le pain et les boulangers.--Injustices de
     la justice.--La paix et la guerre.--La feuille de chou de M.
     Villemain.--Le roi sans-culotte.--M. Cousin.--M. de
     Sainte-Beuve.--La pauvret est le plus grand des crimes.--Les
     circonstances attnuantes et le jury.--La morale du thtre.--M.
     Scribe.--La distribution des prix  la Sorbonne.--L'ducation en
     France.--Navets de M. Cousin.--M. Aug. Nisard.--Ce que M. Thiers
     laisse au roi.--M. Hugo.--Monseigneur Affre.--M. Roosman.--M.
     Gerain.--Les voleurs avec ou sans effraction.--Le roi et les
     douaniers.--Un chiffre  deux fins.--Comme quoi c'est une dot
     d'tre le gendre d'un homme vertueux.--M. Renauld de Barbarin.--M.
     Gisquet et ses Mmoires.--M. de Montalivet.--M. de Lamartine.--M.
     tienne.--La Bourse.--M. Dosne.--M. Thiers.--La vrit sur la
     Bourse.--Une petite querelle aux femmes.--Un malheur arriv  M.
     Chambolle.--Aphorisme.--Coquetterie des Dbats.--Mot de M.
     Thiers.--La cure au chenil.


AOUT.--1er.--Un tribunal vient de rendre un jugement par lequel un
pauvre diable a t condamn pour excitation  la dbauche, dans son
propre intrt, d'une personne au-dessous de vingt et un
ans.--Mais,--mon Dieu!--ce crime est ce qu'on a appel si longtemps et
jusqu'ici d'une foule de noms plus doux et plus innocents, tels que
faire la cour--aimer--sduire.

Au-dessous de vingt et un ans! diable!--quels sont les demi-sicles qui
ont ainsi influenc la justice--pour se rserver, sous la protection des
lois, toutes les _excitations  la dbauche_ qui se pourront faire dans
leur belle patrie?

Les femmes n'oseront plus se rajeunir;--celles qui encourront la
suspicion de n'avoir pas vingt et un ans seront vites avec horreur par
tout bon citoyen, ami des lois et peu ambitieux des travaux forcs;--et,
comme il n'est ni poli ni bien reu de demander l'ge des femmes,--et
que d'ailleurs on pourrait tre tromp, il sera prudent de ne
s'enflammer qu'aprs la constatation de quelque signe vident de
dcrpitude chez l'objet aim.

[GU] 2.--Il n'est que trop vrai que les hommes en gnral n'arrivent
jamais  trouver ce qui est vrai, simple et juste--qu'aprs avoir puis
auparavant ce qui est faux, tourment et absurde.

On oblige le boulanger, qui vend un pain d'un certain poids, et en
reoit le prix proportionnel,  livrer un pain conforme au poids convenu
et pay. Les boulangers cependant encourent chaque jour des amendes et
des notes infamantes pour contraventions  ces ordonnances. Ils
prtendent que la rduction que souffre le pain pendant la cuisson ne
peut tre ni prvue ni apprcie d'avance, que la forme du pain, la
chaleur du four et une foule d'autres raisons amnent des variations 
l'infini.

Que fait l'autorit?--On consulte des chimistes.--Les chimistes font des
expriences,--ne sont pas d'accord entre eux,--et finissent par l'tre
avec les boulangers, en cela qu'ils renoncent  tablir combien un pain
perd de son poids pendant la cuisson.

Puis on laisse les choses sur le mme pied, et on continue  condamner 
cinq francs d'amende les boulangers dont les pains n'ont pas prcisment
un ou deux kilogrammes.

Or, il faut cependant se dcider.--Si c'est sciemment que le boulanger
vend  faux poids, il est drisoire de le condamner  cinq francs
d'amende quand le malheureux qui volerait dans sa boutique un pain d'un
sou en brisant une vitre expierait son crime par les travaux forcs.--La
peine inflige au boulanger qui vole le pain du pauvre doit tre au
moins gale  la peine du pauvre qui vole le pain du boulanger.

Si c'est involontairement que le boulanger ne donne pas le poids convenu
 ses pains,--la peine de cinq francs d'amende doit tre supprime.

Il n'y a rien de si facile  arranger que tout cela. Permettez aux
boulangers de faire des pains de la forme et du poids qu'il leur
plaira,--et de les vendre pour leur poids, quel qu'il soit;--et dans le
tarif comparatif des farines et de celui du pain qui se publie tous les
quinze jours, ne fixez plus le prix du pain de quatre livres et du pain
de deux livres,--mais seulement le prix de la livre de pain.

Que le pain se vende au poids, et seulement au poids; qu'on n'aille plus
demander au boulanger un pain de quatre livres, mais quatre livres de
pain,--comme on fait chez le boucher, chez l'picier, etc.,--et toutes
les difficults disparaissent. Cela est simple, clair, sans objection;
ce qui n'empche pas que je serai bien tonn si on profite de
l'avis[A].

[A] On en a profit depuis.

[GU] 3.--Un pauvre saltimbanque, rou de coups par un brutal, porte
plainte et fait venir son adversaire devant le tribunal de police
correctionnelle. Le pauvre diable est encore tout clop.--Plusieurs
tmoins dposent des faits.--L'agresseur est condamn ... quinze francs
d'amende. Pour qui sont les quinze francs?--Parbleu, pour le plaignant,
direz-vous, c'est une faible indemnit pour les coups...--Vous n'y tes
pas le moins du monde. Les quinze francs d'amende sont pour l'tat.--Et
le saltimbanque?--Le saltimbanque n'a rien.--Pourquoi cela?--Je vais
vous le dire: c'est que le saltimbanque est trop pauvre pour s'tre
_port partie civile_, c'est--dire pour avoir fait l'avance de certains
frais.--C'est--dire qu'on ne lui donne pas l'argent prcisment  cause
du besoin plus grand qu'il en a?--C'est cela mme.

[GU] 4.--Le ministre a divis ses journaux en deux camps: les uns
plaident pour la paix,--les autres pour la guerre. En gnral, les
journaux du matin,--M. Chambolle en tte, sont plus belliqueux;--ceux du
soir sont plus pacifiques;--peut-tre ont-ils peur des tnbres et des
revenants?--Les journaux, en trs-petit nombre, qui sont rests dans
l'opposition, annoncent tous les matins aux puissances contre lesquelles
la France est presque en guerre,--la force et la faiblesse de l'arme de
terre et de mer;--quels sont les points fortifis,--et quels sont les
points qui ne le sont pas;--le tout enjoliv de dissertations sur la
supriorit de l'Angleterre sur la France, etc., etc.

[GU] 5.--M. Villemain, l'ex-ministre de l'instruction publique, va, deux
fois par semaine, passer la journe  Nanterre chez son ami, M. de
Pongerville.--M. de Pongerville est un homme d'un esprit facile et
conciliant, qui est fort bien avec le monde entier, et qui n'a qu'un
regret, c'est de ne pouvoir tendre davantage le cercle de sa
bienveillance.--M. Villemain a t vu plusieurs fois se promenant dans
le jardin, non pas avec une feuille de vigne,--mais avec une feuille de
chou dont il se couvre le visage pour se prserver du contact du
soleil;--d'autres disent que c'est pour prserver le soleil de l'aspect
de son visage.

[GU] 6.--Le roi Louis-Philippe, fort brave de sa personne, quand il ne
s'agit que de lui,--ainsi qu'on ne lui en a fait donner que trop de
preuves depuis dix ans,--passe pour beaucoup moins rsolu en
politique,--et sa prudence a souvent t qualifie de diverses manires
fcheuses. Cette fois, cependant, il s'est montr fort irrit contre les
envoys des puissances coalises qu'il a reus,--et il est all jusqu'
dire: Si je ne trouve pas d'autres moyens pour rendre  la France toute
son nergie contre l'Europe,--j'irai jusqu' mettre le bonnet rouge.

[GU] PARENTHSE.--A ce propos, le mois dernier,--en faisant
l'numration des os qui avaient partag indment les honneurs rendus
aux hros de Juillet,--j'ai oubli plusieurs momies avances, enleves
du Muse Charles X. Les pharaons ne s'attendaient gure  tre mis au
nombre des hros morts pour la Charte.

[GU] 7.--Comme j'allais me mettre  crire,--je suis drang par le
bruit que fait une mouche qui frappe avec fureur, de sa petite tte,
contre les vitraux de ma porte.--J'ouvre et je vois Padocke.

--Matre,--me dit-elle,--M. de Sainte-Beuve a t rcompens de sa
dmarche prs de vous et de sa dnonciation contre moi:--par une
ordonnance du 8 aot, c'est--dire d'avant-hier, il vient d'tre nomm
conservateur  la bibliothque Mazarine, en remplacement de M. Naudet.

--Eh bien! Padocke?

--Eh bien! matre?

--C'est une justice rendue  M. de Sainte-Beuve, qui est un homme d'un
grand talent. Si cette place avait dpendu de moi, je la lui aurais
volontiers donne pour le plaisir qu'il m'a fait d'entrer chez moi, et
je suis enchant qu'il lui arrive quelque chose d'heureux.

--Mais...

--Mais quoi?

--Pourquoi ne lui a-t-on pas rendu cette justice plus tt?

--Parce que, Padocke, la place n'tait pas vacante.

--Mais...

--Encore?

--Oui..... depuis que M. de Sainte-Beuve est un homme d'un grand talent,
et depuis que M. Cousin est ministre,--ce qui est plus rcent et durera
moins longtemps,--il y a eu des places vacantes  diverses bibliothques
et on les a donnes  des bureaucrates.

--Que voulez-vous que j'y fasse, Padocke?

[GU] 8. Je lis sur un journal des tribunaux: La Cour rejette le pourvoi
en cassation de Franoise Lebrun,--condamne  quinze ans de travaux
forcs pour crime d'infanticide,--_pour dfaut de consignation
d'amende_.

Pourquoi ont t institues les cours de cassation? Pour casser un
jugement mal rendu;--pour annuler une peine mal applique;--en un mot,
pour contrler l'exercice de la justice, diminuer les chances d'erreurs,
et donner quelques garanties de plus aux accuss.--Or, dans cette
circonstance,--et j'en ai vu des exemples nombreux, la Cour dclare que
Franoise Lebrun est bien juge,--non parce que la procdure a t
rgulire, ou parce que la peine a t applique justement et
conformment  la loi,--mais parce qu'elle n'a pas consign une amende.
C'est--dire qu'il y a, comme du pain, de la justice de premire et de
seconde qualit; que les juges sont comme les barbiers qui _repassent_,
c'est--dire rasent une seconde fois ceux qui payent plus cher.
C'est--dire que Franoise Lebrun est assez bien juge pour une pauvre
femme;--qu'elle a eu de justice ce qu'on peut en avoir pour
rien.--C'est--dire que, sans argent, dans le sanctuaire de la justice,
comme aux spectacles forains, ceux qui ne payent pas n'ont droit qu' la
parade et _aux bagatelles de la porte_.

Si on a institu les tribunaux de cassation,--si on casse souvent les
jugements de tribunaux de premire instance, c'est que ces derniers
peuvent se tromper et se trompent;--c'est qu'il est possible que
l'accus soit injustement condamn;--c'est que Franoise Lebrun n'est
peut-tre pas criminelle;--c'est que, si elle avait pu consigner
l'amende en question, le jugement qui la condamne aurait peut-tre t
cass, et elle acquitte par un autre jugement.--Le rsum de ceci est
que Franoise Lebrun n'a pas le moyen de ne pas avoir tu son
enfant;--qu'elle n'a pas le moyen de ne pas aller aux travaux
forcs;--que, sans les _circonstances attnuantes_, qui sont d'invention
moderne,--elle et t condamne  mort,--et qu'elle n'aurait pas eu le
moyen de ne pas tre guillotine.

O [grec: muthos dloi oti]...--Cela prouve qu'il y a un crime plus grand que
l'assassinat, le vol et le parricide;--un crime plus grand que tous les
autres runis,--un crime qui ne trouve ni grce ni indulgence:--c'est la
pauvret.

C'est plus sauvage que les sauvages.

[GU] 9.--Encore la justice! encore les circonstances attnuantes. Dans
le Gard, une domestique empoisonne _trois fois_ sa matresse; le jury la
dclare coupable d'empoisonnement, MAIS _avec des circonstances
attnuantes_.--En effet, pour avoir besoin de l'empoisonner trois fois,
il fallait qu'elle l'empoisonnt bien peu  chaque fois.

_Rosalie Hbert_ empoisonne son mari et l'avoue.--Le jury du Calvados
trouve une excuse dans sa jeunesse,--l o j'aurais trouv un crime de
plus; car dans la jeunesse tout est noble et grand, et l'amour absorbe
toute la puissance, qui plus tard sera divise entre toutes les autres
passions;--elle est dclare coupable, MAIS avec des circonstances
attnuantes.

Nicolas Roulender,  Montpellier,--viole sa fille,--vit publiquement
avec elle. Dfr aux tribunaux, il est condamn, MAIS avec des
circonstances attnuantes.--Je voudrais bien que le plus fort des jurs
de Montpellier m'expliqut ce qu'il fallait que fit Roulender pour qu'il
n'y et pas dans son crime de _circonstances attnuantes_.

--Le 18 aot, le jury de Sane-et-Loire admet des circonstances
attnuantes en faveur de Nicolas Manguin, parricide et fratricide.--Ces
bons ngociants du jury pardonneraient volontiers le treizime crime 
celui qui en commettrait douze  la fois.

[GU] 10--Il y a de singulires moeurs au thtre; l'amour n'ose s'y
montrer qu'en ayant le mariage pour but.--Qu'un jeune homme et une jeune
fille s'aiment, se le disent, se laissent entraner,--on criera 
l'immoralit.--Il n'en est pas de mme s'il s'agit d'inceste ou
d'adultre,--la chose parat toute simple et on n'y trouve pas le plus
petit mot  redire;--voir _OEdipe_,--_Phdre_,--_Clytemnestre_, etc.

Ces ides me sont suggres par la reprise de la _Neige_, de M.
_Scribe_. Dans cette pice, le roi a surpris les amours de sa fille et
du page Eginhard; s'il ne les mariait pas  la fin, la pice serait
rpute immorale.--Mais M. _Scribe_, qui connat son public, a ajout
ceci  la lgende:-- savoir que le pre jette _plaisamment_ dans
l'esprit de sa fille et de son gendre l'ide qu'ils sont frre et
soeur, et par consquent incestueux. Personne n'a song  trouver cela
odieux et rvoltant qu'un pre salisse ainsi la pense de sa fille.

[GU] 11.--LES PRIX DE LA SORBONNE ET L'DUCATION EN FRANCE.--Il y a, en
France, beaucoup de bonnes gens qui croient que l'on change quelque
chose;--voyez cependant,-- bonnes gens,--les professeurs et les avocats
que vous avez mis  la tte du pays,--n'ont-ils pas rempli les robes et
les simarres de leurs prdcesseurs d'autant de morgue pour le moins
qu'elles en ont jamais contenu?--Il faut le dire, en France, on n'est
rpublicain que par amour pour l'aristocratie. L'galit n'est pas un
tat auquel on veut arriver, mais par lequel on espre arriver  autre
chose. Nous avons vu M. Cousin trner  la Sorbonne pour la distribution
des prix, prcisment comme M. d'Hermopolis,--avec moins de bonne grce
seulement et de dignit.

Je ne vous parlerai pas du thme lu par M. Auguste Nisard,--ni des gens
qui secouent la tte avec de petits mouvements d'approbation, pour se
donner des airs de comprendre le discours latin: j'arrive tout de suite
au discours de M. Cousin.

Le ministre de l'instruction publique--a commenc par mettre des ides
de la force et de la nouveaut de celles-ci:--_Le collge est l'image
anticipe de la vie. Les luttes dont vous sortez sont l'apprentissage de
celles qui vous attendent_, etc.; puis, faisant un retour sur lui-mme,
il a dvelopp cette pense,--que le meilleur gouvernement possible est
celui o M. Cousin est ministre de l'instruction publique;--il n'a mme
pas cach que la chose devait s'arrter  ce point culminant,--que les
laborieux enfantements du pass, les efforts, les luttes, avaient enfin
obtenu un rsultat assez satisfaisant pour que l'humanit ft, comme
Dieu aprs le septime jour:--_Et elle vit que tout tait bien, et elle
se reposa le septime jour._

Il vous a t donn de voir la France libre et prospre,  l'ombre de
cette admirable forme de gouvernement; cette monarchie
constitutionnelle, rve jadis par quelques beaux gnies, invoque par
les sages, annonce par Montesquieu, conquise enfin par tant de
souffrances et de glorieux travaux, et dernier terme de nos longues
vicissitudes! Aimez donc le sicle, aimez le pays qui vous font ces
avantages!

Suivez encore ce bon M. Cousin:

Et nous devons remercier la divine Providence d'avoir comme choisi
notre ge pour y rendre plus que jamais manifeste la loi sublime qui,
selon d'antiques paroles, attache par des noeuds d'airain et de
diamant la peine  ce qui est mal, la rcompense  ce qui est bien.

Quelle touchante navet!--Il est possible qu' d'autres poques les
rcompenses dues au mrite aient quelquefois t un peu dtournes de
leur but;--mais, pour cette fois, la _Providence a choisi_ le moment o
M. Cousin est ministre pour montrer la justice des rcompenses.

Ceci n'est que ridicule,--passons. Mais voici qui est plus grave:--M.
Cousin, aprs avoir fait cette dcouverte un peu hardie, que _le collge
est l'image de la vie_,--ajoute que l'ducation universitaire _conduit 
tout_. C'est un mensonge ridicule que les gnrations se lguent les
unes aux autres,--mais qui n'a jamais t si mensonge et si ridicule
qu'aujourd'hui.

En effet,--quand l'ducation tait un privilge, on ne mettait au
collge que les jeunes gens destins  l'glise, au barreau, aux lettres
et aux douces oisivets du monde et de la fortune.

Les autres classes de la socit se contentaient d'une ducation
spciale, approprie  l'tat qu'elles devaient avoir dans la vie.

Mais, aujourd'hui que tout le monde va au collge,--je ne sais rien
d'aussi fou que cette ducation entirement et exclusivement littraire
 laquelle on astreint la jeunesse pendant dix ans. Je dirai donc contre
le systme d'ducation actuel:

1 On n'y apprend pas ce qu'on est cens y apprendre;--prenons pour
exemple une classe compose de soixante lves. Il y en a tout au plus
dix qui, en sortant du collge, savent passablement le latin et un peu
moins bien le grec;--pour les autres, et la mmoire de chacun suffit
pour dmontrer que je n'exagre pas,--voici comment se passe le temps de
leurs tudes:

1re anne.--_Sixime_: On s'amuse pendant les classes-- attacher des
bouts de papier  l'abdomen des mouches que l'on regarde ensuite
voler--pendant les rcrations. Sous le nom de _pensums_, on copie cent
fois, deux cents fois, trois cent fois le _Rcit de Thramne_,--pour
les matres svres,--et _la Cigale ayant chant tout l't_, dont les
vers sont si courts, pour les matres plus indulgents.

_Cinquime._--Des bonshommes, attachs par un fil  des boulettes de
papier mch, sont colls au plafond de la classe;--au printemps, on
lche des hannetons.--On copie toujours le _Rcit de Thramne_ et _la
Cigale et la Fourmi_.

_Quatrime._--On commence  _filer_ rgulirement,--c'est--dire--
aller se promener dans les passages ou  la glacire, l'hiver;--l't 
Montmartre ou  l'cole de natation, pendant les heures des classes. On
continue  copier le _Rcit de Thramne_ et _la Cigale et la Fourmi_,
pendant les rcrations.

_Troisime._--On ne veut plus porter de casquette, on a un chapeau et
des bottes, et on cache les livres dans son chapeau et dans ses
poches.--On lit la _Pucelle_ de Voltaire et les _ptres_ de
Parny;--toujours le _Rcit de Thramne_ et _la Cigale et la Fourmi_.

_Seconde._--On joue au billard,--on va au caf,--on lit des romans et
les journaux;--on crit aux filles de boutique du voisinage, pendant les
classes.--On met des perons  ses bottes, le dimanche ou quand on
file.--_Le Rcit de Thramne_ et _la Cigale et la Fourmi_.

_Rhtorique._--Suite de la seconde.--_Le Rcit de Thramne_ et _la
Cigale et la Fourmi_.

Six ans  copier le rcit de _Thramne_ et _la Cigale et la Fourmi_!
c'est beaucoup; et, je le rpte, ne croyez pas que j'exagre rien.--Et
une preuve qu'aucun professeur ne niera,--c'est que, si on prend le
dernier lve de la classe de rhtorique, il ne sera pas le premier de
la classe de sixime.--Dmentez-moi, monsieur Nisard, si ce que je vous
dis l n'est pas vrai.--Et regardez autour de vous, dans la socit,
combien y a-t-il d'hommes qui sachent bien le latin?

2 Aprs avoir dmontr qu'on n'apprend pas au collge ce qu'on est
cens y apprendre,--j'ajouterai que, l'et-on appris,--ce serait, pour
quarante sur soixante, une ducation nuisible, ou au moins inutile.

Les professions librales devraient tre rserves aux intelligences de
quelque supriorit qui peuvent les faire marcher en avant, et non
livres  la foule qui les encombre et les obstrue. Ce n'est pas ainsi
que l'on fait;--mais nanmoins,--sur soixante jeunes gens,--en prenant
par portions gales pour toutes professions industrielles, pour les
sciences, pour les arts, etc.,--il ne doit y avoir sur les soixante
qu'un crivain tout au plus,--un peintre,--un mdecin,--un avocat,--un
professeur. En effet, ce n'est, pour l'crivain, quand ils seront dans
la socit, que cinquante-neuf lecteurs;--pour le mdecin et l'avocat,
que cinquante-neuf clients qui n'ont pas toujours des maladies ou des
procs, etc.

Eh bien! toute l'ducation est faite au point de vue de l'crivain. Les
cinquante-neuf autres lui sont sacrifis  des degrs
diffrents:--l'avocat moins que le mdecin,--le mdecin moins que le
peintre,--le peintre moins que le ferblantier.

Je ne prtends pas pour cela que l'ducation de l'crivain soit bien
complte;--car il n'y apprendra que le latin et le grec,--et sortira du
collge trs-ignorant de la littrature franaise.

En sortant du collge,  l'exception de l'crivain,--jusqu' un certain
point,--tous les autres ont  faire leur ducation relle.

Ainsi,--le rsum de l'instruction de collge est que, pour dix sur
soixante,--elle est utile, mais incomplte;

Que les cinquante autres sont censs y apprendre des choses qu'ils
n'apprennent pas, et qui ne leur serviraient  rien s'ils les
apprenaient.

Et si je rpte ici les paroles de M. Cousin:

Si parmi vous il est un jeune homme qui se soit lev peu  peu
au-dessus de ses condisciples par la seule puissance du travail, n'ayant
d'autre appui que sa bonne conscience, d'autre fortune que les couronnes
qu'il va recevoir, que ce jeune homme ne perde point courage  l'entre
des voies diverses de la vie.

C'est pour en tirer des conclusions contraires  celles qu'en tire le
ministre de l'instruction publique,--et je dirai  ce jeune homme: Qu'il
ne perde pas courage, car il en aura besoin. Non,--en ce temps-ci on
n'arrive pas  tout par la _seule puissance_ du travail et de la _bonne
conscience_;--pourquoi tromper ces jeunes gens que vous laissez aller?
vous le savez mieux que personne,--monsieur Cousin,--tout ce qu'il faut
d'intrigues,--d'alliances contre sa conscience, de concessions contre
ses principes,--d'humilit avec les uns, et de boursouflure avec les
autres;--vous pourriez leur dire qu'il faut baiser la botte de
l'empereur de Russie en 1815,--et cirer les souliers de M. Thiers en
1840;--pourquoi les tromper,--monsieur Cousin?

Et je sais un homme qui, lui, n'arrivera  rien, parce qu'il n'a rien
fait et ne fera rien de tout cela,--parce qu'il s'est fait une fortune
de sa modration et de son ddain;--un homme auquel on avait dit
aussi,--dans vos collges,--quand vous tiez professeur,--monsieur
Cousin: Travaillez, cela mne  tout. Il a travaill, vous trouveriez
son nom dans les annales des concours gnraux; il tait un des lves
les plus _forts_ de l'universit,--et un jour on l'a lch,--comme vous
en avez lch un grand nombre hier,--et on lui a dit,--comme vous avez
dit hier: Allez et ne craignez rien.

Il y a encore, au haut de la rue Rochechouart, une maison o tait une
pension.--Il fut bien heureux d'entrer l _pour sa nourriture_,--et
quelle nourriture! et d'y travailler dix-huit heures par jour, chez un
homme qui lui donnait pour logement un chenil sans vitres l'hiver,--et
le forait de boire du vin blanc le matin,--lui qui avait le vin en
horreur.--Il dut se trouver heureux de supporter les caprices de cet
homme, qui, tous les dimanches, aprs un dner meilleur, voulait
absolument l'emmener prendre la Belgique, et finissait par se mettre
tout seul en route, jusqu'au prochain corps de garde, d'o on le
ramenait chez lui.

--Les lves ont demand la _Marseillaise_, et applaudi vivement M.
Hugo, qui venait voir couronner un de ses charmants enfants.--M. Thiers,
pour avoir l'air de laisser quelque chose  la majest royale, n'en a
pas pris la politesse, qui consiste dans l'exactitude;--il est arriv
que le discours tait commenc. C'tait le seul moyen, pour le petit
homme, de n'tre pas inaperu. A l'entre de M. Cousin, l'orchestre, je
ne sais pourquoi,--a jou une marche funbre;--il est vrai que, dans son
discours, il devait proclamer une libert d'enseignement qui, si elle
tait accorde de bonne foi, ne tarderait pas  tuer et  enterrer
l'universit.--Monseigneur Affre, archevque de Paris, coiff  la Louis
XIII, a l'air d'un jeune homme de trente ans.

[GU] 12.--Des voleurs ont tent un vol avec effraction  la caisse de
ces bons messieurs Roosman et Gerain, au ministre des fonds
secrets;--ils n'ont rien trouv.--Je n'crirai pas ici ce qu'ils ont
crit  la craie sur les murs, en l'honneur des _dvouements_ et des
_dsintressements_ qui les avaient prvenus.

[GU] 13.--Le roi, voulant aller  Boulogne sur le _Vloce_, a t
oblig, par le gros temps, de relcher  Calais.--Arriv enfin 
Boulogne,--il a donn beaucoup de croix d'honneur,--et a appel les
douaniers ses chers camarades.

--Le retour de l'ambassade de Perse--a caus une grande joie dans les
coulisses de l'Opra.--Plusieurs des jeunes envoys ont reu,
assure-t-on, en prsent, des sabres et des dcorations--_enrichies_ de
strass.

[GU] 14.--On faisait beaucoup de bruit des mmoires que va publier M.
Gisquet. En effet, M. Gisquet, me damne de M. Thiers, pouvait faire de
singulires rvlations. On a intrigu, on a promis de rintgrer le
gendre de M. Gisquet dans sa recette gnrale, et M. Gisquet a fini
contre M. de Montalivet ce qu'il avait commenc contre M. Thiers.

[GU] 15.--M. Renaud de Barbarin, gendre du vertueux M. Valentin de la
Pelouze, vient d'tre brutalement nomm conseiller  la cour des
comptes.

[GU] 16.--M. de Lamartine a crit dans le _Journal de Mcon_ et dans la
_Presse_ une longue lettre sur les affaires d'Orient.--Dans beaucoup
d'endroits, cette lettre n'est pas digne de M. de Lamartine; mais elle
est fort suprieure, en tous points, aux bavardages quotidiens qui
commencent les journaux chaque matin.--Les gens vulgaires et les sots
ont beaucoup cri contre cette lettre;--ils ne voudront jamais admettre
que l'esprit et le talent ne sont pas une infriorit,--qu'un grand
pote est au-dessus et non pas au-dessous de la politique,--et que les
hommes d'esprit ne sont pas pour cela plus btes que les autres.

Le _Constitutionnel_, devenu pair de France pour avoir fait des paroles
d'opra-comique, ne se peut taire sur les prtentions de M. de
Lamartine.

M***, qui n'avait pas lu la lettre, a t disant partout: Oh! bah!
_c'est trop dans les nuages_! On a dit: Ce pauvre M***, les nuages
commencent si bas pour lui!

Les lves de Rome ont envoy une foule de choses;--l'un, entre autres,
un projet de mairie pour le dixime arrondissement.--Envoyez donc des
gens  Rome!

J'ai voyag une fois avec un peintre;--nous avions fait deux cents
lieues, quand, un matin, je le surpris dessinant la voiture qui nous
avait emmens de Paris.

--Les gens vulgaires me reprochent ma svrit  l'gard des
femmes;--les autres comprennent que je les aime et que ma svrit n'est
que de l'avarice.--Je suis comme Apollon, qui sent la nymphe se
mtamorphoser en arbre entre ses bras,--je crains toujours que les
femmes ne s'avisent de se changer en quelque chose d'autre.--Si une
jolie femme comprenait bien qu'elle a plus de charmes encore parce
qu'elle est femme que parce qu'elle est jolie!--Puis-je ne pas faire un
bruit horrible quand je suis forc d'apprendre que les femmes les plus
comme il faut passent quelquefois dans la matine par les mains de
quatre hommes qui ne sont ni des maris, ni des amants;

Que le matin elles livrent leurs pieds  un M. Pau,--qui les prend nus
dans ses mains, et leur rcite des vers d'Horace;

Qu'ensuite un M. Thomassin, qui parat tre le Humann des femmes, leur
prend mesure d'un pantalon;

Qu'un M***, je ne sais pas son nom,--je sais seulement que c'est un
Polonais... (cassez quelque chose et ajoutez ski), vient leur essayer un
corset;

Qu'un _Frdric_ quelconque vient les coiffer.

Mais je crierai de ma voix la plus forte et la plus retentissante,--mais
je dirai que c'est infme;--que, si elles attachent si peu de prix 
elles-mmes,--nous ne pourrons nous en attacher aucun.

Je leur dirai que, pour un homme qui les aime,--elles n'ont pas un
cheveu qui ne soit un trsor, et qu'elles n'ont pas le droit d'tre si
prodigues d'elles-mmes.--C'est donc bien ennuyeux le ciel, qu'on a tant
de peine  empcher les dieux de venir barboter dans la fange des rues.

[GU] 17.--_Sur la Bourse et sur ce qui s'y passe_. Il y a une maison de
jeu appele la Bourse, qui rapporte douze millions chaque anne au
gouvernement.--Le gouvernement nomme lui-mme les croupiers, auxquels il
donne le titre d'agents de change,--exige d'eux des cautionnements,--et
fait mettre, comme je viens de vous le dire, douze millions aux
flambeaux.

La Bourse n'a t construite et institue que pour y faire,  l'abri de
la pluie, des paris sur les fonds secrets.

Il est arriv, le mois dernier, ce qui arrive tous les mois;--il y a eu
des diffrences  payer; les uns ont gagn, les autres ont perdu.--Mais
il est arriv aussi que des gens qui avaient perdu ou qui n'avaient pas
jou croyaient avoir des droits  tre de moiti dans le jeu des
gagnants, qui, disait-on, n'avaient gagn que par la communication
opportune et prmature des nouvelles du ministre.--Un cri
d'indignation s'est lev du sein des journaux; on a hautement dsign
M. Dosne, beau-pre du prsident du conseil, comme ayant fait de gros
bnfices.--M. Chambolle s'est plaint vivement dans le salon de M.
Thiers;--on allait jusqu' dsigner celui des embranchements des
galeries des Panoramas o se tenait M. Dosne, et d'o il envoyait ses
missaires aux agents de change.

Il y a, dans le jeu que l'on prte  M. Dosne, une particularit assez
curieuse. M. de Talleyrand, ministre sous l'Empire, fut accus de gains
normes faits  la Bourse:--l'empereur le fit venir et lui en fit de
vifs reproches. Sire, reprit M. de Talleyrand, qui avait toujours jou
la hausse, je ne joue pas  la Bourse, je ne fais que parier pour Votre
Majest.

M. Dosne a fait tout le contraire;--il a jou la baisse, et
consquemment pari contre son gendre.

--Les gens les plus forts du parti de M. Mol ont exploit la
circonstance, et ont tellement harcel M. Thiers, qu'il a fini par
donner dans le pige o est tomb M. Gisquet, lors de son fameux
procs.--M. Thiers a ordonn une enqute pour savoir ceux qui avaient
rpandu de fausses nouvelles, aux termes de cinq ou six lois
contemporaines du _maximum_ et de la _loi des suspects_,--et qui, si
elles taient suivies, entraneraient tout simplement la fermeture et la
dmolition de la Bourse;--attendu qu'elles proscrivent l'agiotage et non
certaines irrgularits dans l'agiotage.--Or, elles sont primes par
cela seul que le gouvernement actuel est fond sur le crdit, et a
lui-mme institu les jeux de Bourse.

Il est bon d'expliquer la vrit sur tout ceci. L'enqute est une
mystification: parce que celui qui a donn une nouvelle l'a toujours
reue d'un autre,--et celui qui a confi une nouvelle fausse peut
l'avoir crue vraie. D'ailleurs, je me sens mu de peu de piti et de
sympathie pour des gaillards qui jouent leur fortune sur des nouvelles
de la force de celles-ci, qui ont _rellement_ circul  la Bourse.

_Premire nouvelle_. Le Taurus a t pass.--Vraiment?--Oui, mais on
n'a pu trouver de gu, et on a jet dessus un pont de bateaux.

_N. B._ Il peut y avoir parmi mes lectrices une femme qui ait oubli que
le Taurus est une montagne.--Je demande pardon aux autres de le
rappeler.

_Deuxime nouvelle_. Eh bien! on a pris Candie.--Ah! et qui?--Les
Anglais.--Ah bien! a va faire une fameuse baisse.--Eh! non, ce sont les
Franais qui ont pris Candie.--C'est gal, a va faire une fameuse
baisse.

Quand on jette ces grands cris  propos de la Bourse,--le lecteur
tranquille des carrs de papier, organes de l'opinion publique,--se
reprsente toujours d'innocents rentiers, des agneaux de rentiers, qui,
effrays par une nouvelle qui les alarme sur l'existence ou sur la
solvabilit du gouvernement, se htent de vendre leurs rentes pour le
prix qu'ils en trouvent, au bnfice des gens plus habiles qui ont
propag les nouvelles. Je saisis cette occasion de leur dire qu'il n'est
rien de tout cela. On ne vend pas et on n'achte pas rellement de
rentes  la Bourse.--On parie sur la hausse ou sur la baisse.--A la fin
du mois, le vendeur ne livre pas de rentes  l'acheteur; celui des deux
qui s'est tromp paye  l'autre la diffrence qui existe entre le prix
auquel il a achet ou vendu, et le prix auquel la rente est monte ou
descendue.

Il n'y a pas  la Bourse des gens innocents qui sont vols par d'autres,
il y a des joueurs qui perdent et des joueurs qui gagnent;--seulement,
il y a des gens qui trichent, font sauter la coupe et retournent le
roi.--Ces gens-l ne sont pas de niais colporteurs de niaises nouvelles
sans autorit; ce sont des gens qui jouent contre ceux-l prcisment
avec de vritables nouvelles dans leur poche.

Quant aux criailleries des journaux contre la propagation des fausses
nouvelles, je leur dirai qu'il n'y a pas un journal qui ne mette en
circulation, chaque mois, une vingtaine de nouvelles fausses,--les uns
sciemment, les autres par ignorance.

--Voir, pour complter ceci, le numro de mars.

[GU] 18.--Il est arriv un grand malheur  ce pauvre M. Chambolle,
dput et rdacteur en chef du journal le _Sicle_. Ledit M. Chambolle,
dans le numro du _Sicle_ d'aujourd'hui 25 aot,--numro tir 
trente-deux mille exemplaires,--ainsi que le journal l'affirme
lui-mme,--M. Chambolle a imprim que M. _de Lamartine est un niais_.

Ce pauvre M. Chambolle,--je prends la plus grande part  l'accident qui
lui arrive,--et je le prie d'agrer favorablement mes compliments de
condolances.

APHORISME.--Les injures sont bien humiliantes pour celui qui les dit,
quand elles ne russissent pas  humilier celui qui les reoit.

--M***, vtu de noir, avec un crpe  son chapeau, est arrt dans la
rue par un de ses amis. Eh mon Dieu! qui avez-vous donc perdu? lui
demande l'ami.

--Moi? je n'ai rien perdu... c'est que je suis veuf.

[GU] 19.--A propos de la guerre, M. Chambolle a rengain plus d' moiti
son grand sabre.

Le _Journal des Dbats_, comme je l'ai annonc, se livre  M. Thiers,
aprs une honnte rsistance.--Vieux coquet de M. Bertin.

--M. Thiers disait hier: Je suis rellement fait pour le mtier que
j'exerce;--_j'ai beaucoup de chagrins_, et cependant je dors bien, je
mange beaucoup et je digre on ne peut pas mieux.

[GU] 20.--Il y a quelques annes, il est venu d'Angleterre un usage
ridicule qui consiste  mettre sur les lettres et sur les cartes de
visite le numro avant le nom de la rue:--cet usage subsiste encore.

Or, l'adresse qu'on met sur une lettre a pour but de faciliter au
facteur de la poste, au domestique ou au commissionnaire qui en est
charg, la recherche de la personne  laquelle on crit.--Il est vident
qu'il commence par chercher la rue, qu'une fois dans la rue il cherche
le numro,--et qu'arriv au numro, il demande la personne.

J'ai cru ne pas devoir me soumettre  cette innovation, et conformment
 l'ordre logique,--j'ai mis la rue et le numro sur la premire ligne
de l'adresse et le nom au-dessous.--Cette forme d'adresse a trouv des
imitateurs et elle deviendra gnrale.--Tout donne  penser que je
n'aurai pas mis plus de dix ans  faire cette rvolution pacifique.

--Grand scandale!--Le gnral Bachelu demande la dissolution d'une
socit qu'il a forme avec MM. Laffitte,--Arago,--et Dupont de
l'Eure,--pour cause de dol et fraude;--on va plaider.

[GU] 21.--Je l'avais bien prvu, la cure a t insuffisante pour le
nombre et la voracit des compagnons de chasse de M. Thiers;--tout est
dvor,--et aux cris de joie succdent quelques cris de colre;--la
meute est furieuse; quelques-uns commencent  tourner sur le matre des
regards sanglants et irrits,--et nous ne tarderons pas  voir que
plusieurs vont se ruer sur M. Thiers--et chercher en lui un appoint de
cure.--M. Thiers, toujours confiant et imperturbable,--disait hier en
se rasant: Il faut que la Providence ait bien de la confiance en moi,
car, chaque fois que j'arrive au pouvoir, elle semble me rserver les
affaires les plus embarrassantes.




Octobre 1840.

     Mort de Samson.--M. Joubert.--M. Gannal veut _empailler les
     cendres_ de l'empereur.--M. Ganneron conomise une croix.--Une
     belle action.--Une vieille flatterie.--M. de Balzac et M. Roger de
     Beauvoir.--Madame Decaze au Luxembourg.--Contre les voyages.--Une
     gupe excute au Jockey-Club.--Un mot de mademoiselle ***.--Les
     ouvriers, le gouvernement et les journaux.--A propos de l'Acadmie
     franaise.--M. Cousin.--M. Revoil.--Notes de quelques inspecteurs
     gnraux sur quelques officiers.--M. Desmortiers plac sous la
     surveillance de Grimalkin.--Attentat contre le papier blanc.--M.
     Michel (de Bourges).--M. Thiers.--M. Arago.--M. Chambolle.--M. de
     Rmusat.--Question d'Orient.--De l'homme considr comme
     engrais.--M. Delessert.--M. Mry.--Lettres anonymes.--On dcouvre
     que l'auteur des _Gupes_ est vendu  M. Thiers.--L'auteur en
     prison.--M. Richard.--Avis aux prisonniers.--M. Jacqueminot.--Aux
     amoureux de madame Laffarge.--Les jurs limousins.--M. Orfila.--M.
     Raspail.--Le petit Martin et M. Martinet.--On abuse de
     Napolon.--Ide singulire d'un _Sportman_.


SEPTEMBRE.--1er.--Voyant le triomphe des causes attnuantes,
l'excuteur des hautes oeuvres, Samson, a pris le parti de mourir.

--On demande ce qu'est devenue la fameuse enqute sur les affaires de la
Bourse; M. Joubert, agent de change et homme d'esprit, a rsum en un
mot les explications que je vous ai donnes,  mes lecteurs! sur ce qui
se passe dans le susdit tripot.

--Ce ne sont pas, a-t-il dit, les nouvelles qui font les _cours_, mais
les cours qui font les nouvelles.

--M. Gannal, le grand empailleur, vient de publier une brochure fort
singulire. Il rclame hautement, et en termes emphatiques, le privilge
d'embaumer les restes de Napolon,--de cet empereur qui a fait refluer
des flots de gloire sur notre patrie!

L'empereur va se relever plus grand, plus majestueux que jamais, dit M.
Gannal, il va quitter le sol aride o l'Angleterre, haineuse alors et
repentante aujourd'hui, l'avait incarcr.

Et ce n'est pas M. Gannal qui est charg de l'embaumer! lui si plein de
patriotisme et de vnration pour l'empereur!

Le conseil de salubrit a pens sans doute que ce n'tait pas avec du
patriotisme et de la vnration qu'on embaumait le mieux les grands
hommes.

Toujours est-il que M. Gannal accuse hautement le conseil de salubrit
d'avoir fait embarquer,  bord de la _Belle-Poule_, _quatre flacons de
crosote_, _substance putrfiante_, _qui_, _destins  embaumer les
restes de Napolon_, _ne sont propres qu' les anantir_, et que le
conseil n'a fait aucune rponse,--en quoi ledit conseil a eu tort.

M. Gannal se venge de ne pouvoir embaumer l'empereur en faisant son
oraison funbre.

S'il tait un homme en France qui dt tre  l'abri du barbarisme des
_cendres_ de l'empereur,--c'tait sans contredit M. Gannal,--car ce
qu'il avait  dire excluait entirement cette mtaphore.--Eh bien! il a
demand  _embaumer les cendres_ de Napolon.

Cela me rappelle cet homme qui avait _empaill la barbe d'un chef
sauvage_.

[GU] 2.--Dans une meute,--je ne sais plus laquelle,--un garde national
se fracassa la main en chargeant son fusil et perdit un doigt.--M.
Ganneron, colonel de la lgion, alla le voir et lui fit de magnifiques
promesses.--Rien ne serait au-dessus de la rcompense de son courage et
de sa maladresse. On lui donnerait entre autres choses la croix
d'honneur comme  tout le monde, etc., etc.

Le bless, guri, alla voir M. Ganneron et lui parla de la croix. La
croix, dit M. Ganneron, est-ce que vous tenez beaucoup  la croix? Que
diable voulez-vous faire de la croix?--on ne la porte plus.--Moi qui
vous parle, la moiti du temps je ne la mets pas;--ne demandez donc pas
la croix.

Notre homme se rendit aux conseils de M. Ganneron, n'osant plus montrer
d'empressement pour une chose dont son protecteur faisait si peu de cas.

Un mois aprs, M. Ganneron, simple chevalier jusqu'alors, se faisait
nommer officier de la Lgion d'honneur.

[GU] 3.--Voici un trait qui fait du bien au coeur: lors de l'entre du
roi  Calais, quatre matelots tombrent  la mer; trois furent sauvs
avec une audace et un sang-froid admirables par les marins d'un autre
btiment; un fut noy. Les marins se cotisrent et donnrent  sa veuve
une somme prise sur leur modique paye.

--A Trport, les princes voulurent pcher; la mer tait houleuse; le
patron qui commandait la barque de pche, prvoyant qu'on ne prendrait
rien,--fit jeter des poissons dans les _applets_ par les sabords du
bateau.

C'est avec plaisir que j'ai vu renouveler pour des princes
constitutionnels--une flatterie invente pour Marc-Antoine le triumvir.

[GU] 4.--M. de Balzac avait crit dans le dernier numro de sa Revue
Parisienne: M. _Roger de Beauvoir_ ne s'appelle ni _Roger_ ni _de
Beauvoir_.

M. de Beauvoir fut tonn de l'attaque et en rit le premier jour.--Il
voulut prier M. de Balzac, qui a pris tant de noms, de vouloir bien lui
en prter un en change de celui qu'il lui enlevait si brusquement.--Ses
amis ne sachant plus comment le dsigner, il reut plusieurs lettres
dont l'adresse portait:

A M. Roger (si j'ose m'exprimer ainsi) de Beauvoir (si M. de Balzac
veut bien le permettre).

Dans l'intimit on l'appelait _pst_.

M. de Beauvoir est un jeune crivain fort aim de tout le monde et peu
offensif.--On ne peut attribuer le ressentiment de l'illustre romancier
qu' un enfantillage, une complainte sur l'affaire de Peytel, qui fut
dans le temps prte  M. de Beauvoir,  tort ou  raison, et o on
trouvait ces deux vers:

    Il faut viter, hlas!
    Balzac cherchant son Calas.

Et ceux-ci:

    Gavarni toujours peignait,
    Balzac jamais ne s'peignait.

Je profite de cette occasion pour remercier M. de Balzac de ce qu'il a
bien voulu m'emprunter rcemment--le format, le prix, les sommaires et
le mode de publication des _Gupes_. M. de Balzac a eu la bont d'tre
si sr que je n'avais rien  lui refuser, qu'il ne m'a rien demand. Je
ferai  ce sujet ce que fit Voiture  un autre Balzac.--Celui-ci lui fit
demander quatre cents cus.--Voiture les lui envoya avec un billet ainsi
conu:

Je soussign reconnais devoir  M. de Balzac huit cents cus pour le
plaisir qu'il me fait de m'en emprunter quatre cents.

[GU] 5.--Te rappelles-tu, Lon, nos parties de balle au Luxembourg?--ce
jardin o on tait si libre,--o les tudiants entraient en casquette et
les grisettes en bonnet?--Je l'ai travers hier;--un gardien est venu 
moi, et m'a dit: Monsieur, on ne fume pas ici!--Pourquoi ne fume-t-on
plus au Luxembourg?--Qui est-ce qui s'est plaint,--dans ce jardin qui
appartenait aux tudiants et aux grisettes?

Je comprends qu'on ne fume pas aux Tuileries,--mais au Luxembourg!

Voici le secret: M. et madame Decazes se sont fait au Luxembourg un
petit royaume indpendant.--Le jardin est leur jardin;--le palais est
leur palais.--Madame Decazes ne veut pas qu'on fume dans _son_ jardin.

Pendant ce temps-l, M. Decazes, pour qu'on le laisse tranquille dans
son usurpation, flatte la manie du roi en encombrant le jardin de
pierres et de maons.--Il drange et dtruit tout; les roses de Hardy ne
savent plus o se cacher.

Pauvre jardin!

[GU] 6.--Je me suis souvent lev contre la manie des voyages.--J'ai
produit  ce sujet des aphorismes fort recommandables,--entre autres
ceux-ci:

On ne voyage pas pour voyager, mais pour avoir voyag.

Un voyage prouve moins de dsir du pays o l'on va que d'ennui du pays
que l'on quitte, etc.

Je m'amusais  feuilleter un _Album_ qu'a rapport d'Italie mon ami
Auguste Decamps.--Par une ide ingnieuse, il a pris une fleur ou une
plante de chaque endroit qu'il a visit. Aprs un examen de ces plantes,
je le dcourageai fort en lui disant qu'il n'y en a pas une seule qui ne
vienne naturellement dans mon jardin.

Ainsi, il a trouv:

Sur le tombeau de Virgile,--du plantain.

Dans la grotte de la Sybille,--du trfle blanc.

Au cap Mysne,--de la sauge bleue.

Aux Champs-lyses,--des pervenches.

A Pompia,--maison de la Flicit,--un bouton d'or.

A Pompia,--maison des vestales,--des pois chiches.

Au temple de Vnus,--un coquelicot.

Dans l'le d'Ischia,--du persil.

Dans le palais de Nron,-- Rome,--une ortie.

Aux bains de Caracalla,--une lentille.

Au Vatican,--une statice.

Au jardin Quirinal,--une rose.

Aux thermes de Titus,--une pquerette, etc, etc.

[GU] 7.--Mademoiselle ***, assez belle danseuse de l'Opra, passe
pour faire de frquentes infidlits  un ami fort riche,--mais elle a
pour principe qu'une femme doit toujours nier tant qu'elle n'est pas
prise sur le fait.

--Et si elle est prise sur le fait? lui demandait une camarade.

--Alors il faut encore nier.

Il y a quelques jours, le protecteur arrive violet de colre.

--Cette fois, mademoiselle, lui dit-il, vous ne le nierez pas... j'ai
des preuves...

--Des preuves... des preuves,--rpondit sans hsiter mademoiselle
***;--des preuves... eh bien! qu'est-ce que a prouve?

[GU] 8.--Paris est livr au trouble et  l'inquitude.--Les ouvriers de
tous les tats, runis en troupes, envahissent les ateliers et assomment
ceux qui veulent continuer  travailler;--trois sergents de ville ont
t tus  coups de couteau.

Il y a quelques annes, les ouvriers se rvoltrent aux mines
d'Anzin--parce que les propritaires, qui faisaient des fortunes
colossales, diminuaient progressivement leur salaire--et avaient fini
par ne plus donner que vingt-cinq sous par jour pour un travail fatigant
et dangereux.

Il y a quelques annes, les ouvriers de Lyon, sans ouvrage et sans
pain--se rvoltrent et mirent sur leur drapeau:--_vivre en travaillant
ou mourir en combattant_.

Dans ces deux circonstances, la cause des ouvriers tait juste.

Aujourd'hui les travaux publics et particuliers suffisent pour occuper
tous les bras--et le prix du travail est  un taux raisonnable.--Ainsi
les ouvriers ameuts ne demandent pas du pain, ne demandent pas de
l'ouvrage.--Les uns demandent  diminuer la journe de travail de
quelques heures;--les autres que le tarif du travail soit gal pour
tous, quelle que soit la diffrence de force et d'habilet;--ceux-ci ne
veulent pas qu'un ouvrier puisse gagner plus que les autres en
travaillant davantage.--Ceux-l s'insurgent contre les progrs de ceux
d'entre eux qui,  force d'conomie et d'habilet, s'lvent
graduellement  l'tat de matres et d'entrepreneurs;--MM. les tailleurs
ne veulent pas de livrets.

Jamais le hasard ne m'a fait rencontrer un homme ayant faim sans que je
lui aie donn  manger.--Jamais un ouvrier sans ouvrage n'est venu me
confier sa misre sans que je l'aie aid et soulag; ouvrier que je suis
moi-mme, vivant comme lui de mon travail de chaque jour,--j'en atteste
mes voisins et les habitants de mon quartier. Je prends donc le droit de
ne pas faire de la philanthropie ampoule et de la sensibilit
emphatique, et je dis franchement que je suis peu touch en cette
circonstance du sort des ouvriers.--Quand les ouvriers ont de l'ouvrage,
ce n'est pas chez eux que l'on trouve la misre;--c'est dans une classe
qu'on leur apprend sottement  envier et  har.

Voyez l'employ:  seize ans il entre surnumraire; il reste au moins
quatre ans sans rien gagner;--puis il obtient une place de huit cents
francs--et de six cents s'il est dans l'administration des postes,
c'est--dire trente et un sous par jour, et on exige qu'il soit mis
dcemment;--et le moins bien pay des aides maons gagne cinquante sous.

Et je ne vous parle pas du menuisier en voitures qui,  la tche, peut
gagner neuf francs par jour,--des charrons qui gagnent sept francs,--de
l'tireur de ressorts qui,  _ses pices_, peut gagner trente francs
dans une journe, etc., etc.

On crit de longs articles dans les journaux,--on prtend que
_l'tranger fomente ces troubles_; on fait surtout honneur de la chose 
_l'or de la Russie_. C'est aussi bte que le _Pitt_ et _Cobourg_ de la
Rvolution de 93, que le _Voltaire_ et _Rousseau_ de la Restauration.

Hlas! mes bons messieurs les journaux;--hlas! mes bons messieurs du
gouvernement! c'est  vous qu'en est la faute, et j'ai peu de piti de
vos anxits et de votre embarras.--Vous, messieurs du gouvernement,
pendant quinze ans,--vous n'tiez pas alors aux affaires,--vous avez
cri au peuple qu'il tait souverain et matre, que tout devait se faire
par lui et pour lui, que tout devait tre  lui, que tous ceux qui
avaient quelque chose le lui volaient; vous l'avez ainsi ameut contre
le pouvoir d'alors,--il s'est battu, il a renvers le gouvernement dont
vous avez pris la place; puis vous avez dit au peuple: Peuple, tu as
conquis le droit de faire ta corve comme tout le monde!--allons, 
l'ouvrage! une demi-truelle au sas, gchis serr.

C'est fort bien, mais, dans le partage que vous avez excut des choses
conquises, vous avez fait des mcontents.--Ceux-l, messieurs des
journaux, ont rpt contre vous ce que vous aviez dit contre vos
prdcesseurs;--ils ont cri au peuple qu'il tait plus souverain, plus
vol, plus opprim, plus musel que jamais;--sauf  le renvoyer 
l'ouvrage quand il vous aura renverss pour les mettre  votre place.

Vous avez tour  tour prch le dogme absurde de l'galit, qui consiste
non  s'lever jusqu'aux autres, mais  abaisser les autres jusqu' soi.

Et puis vous vous tonnez,--vous demandez niaisement: Que veut la
classe laborieuse?

La classe _laborieuse_ veut simplement ne _pas travailler_--comme
vous,--comme tout le monde.

Vous avez supprim les maisons de jeu,--mais vous avez fait de la France
un grand tripot o tout se joue,--les affaires politiques, les places,
les rangs, les honneurs, l'industrie, la fortune;--o les gens qui ont
de la noblesse, de la probit et de la force ne trouvent plus rien qui
mrite leur ambition, o les gens avides et incapables peuvent tout
gagner d'un coup de d.

Et vous voulez qu'on travaille!

Vous tes, mes bons messieurs, comme l'lve du sorcier,--il commande
aux lutins de lui apporter de l'eau,--puis quand il a assez d'eau, il
veut leur dire de cesser.--Mais il ignore la formule cabalistique, et
les lutins apportent de l'eau,--il en a jusqu'aux genoux: il crie, il
pleure, il se plaint, et les lutins apportent toujours de l'eau,--et ils
en apporteront jusqu' ce qu'il soit noy.

[GU] 9.--Le journal le _National_ a trouv dans les meutes des
ouvriers,--dans leur aveuglement,--dans leurs exigences,--dans
l'assassinat des sergents de ville, une _nouvelle preuve_ du bon sens
des _masses_ et un argument victorieux en faveur du suffrage
universel.--Il a ajout que le gouvernement devrait _faire quelque
chose_  propos des ouvriers.--Le gouvernement, qui n'est pas plus fort,
ne trouve rien de mieux que de les faire arrter et emprisonner.

L'Acadmie a profit de l'occasion pour mettre au concours cette
question pleine d'opportunit: Tracer l'Histoire des mathmatiques, de
l'astronomie et de la gographie dans l'_cole d'Alexandrie_.

[GU] 10.--J'ai un compte  rgler avec M. Desmortiers.--Voici ce que je
trouve dans une brochure imprime dj depuis quelque temps,--sans que
ledit M. Desmortiers ait rpondu au reproche grave dont il est
l'objet.--Je laisse parler l'auteur de la brochure.

Le greffe me refusant communication des pices,  moins d'une
autorisation du procureur du roi, je demande cette autorisation  M.
Desmortiers, qui me l'accorde le 11 fvrier 1840; mais la communication
doit avoir lieu sous ses yeux. Je lui dis que tout ce que je sais,
c'est que mon dossier porte le n 25,601. Il prend la plume, crit, et
le dossier arrive. En le dposant sur son bureau, il me dit que, si je
prfre une _expdition_ de l'ordonnance, on me la donnera: j'accepte
cette proposition, qui me convenait mieux; alors il met le dossier de
ct, et me dit d'attendre. Il me donne une audience, et me dit ensuite
que ma prsence le gne. Je me retire; et, aprs quelques audiences, il
me rappelle; mais c'est pour lire sous mes yeux je ne sais quel article
de je ne sais quelle loi, qui lui dfend de me donner l'_expdition_
qu'il venait de m'offrir. Je demande au moins communication des pices
pour prendre des notes; mais il me rpond qu'il me _l'a donne cette
communication_, et je suis forc de m'en aller.

A une autre fois, monsieur Desmortiers.--Vous restez sous la haute
surveillance de Grimalkin.

11.--Les papetiers, jusqu'ici, n'envoyaient que du papier blanc, et je
leur en savais gr.--Un M. Marion envoie du papier couvert de sa
prose;--et voici un chantillon de cette prose:

Les succs que j'ai obtenus m'ont valu l'approbation et la clientle du
monde lgant.

Dites-moi,--honnte M. Marion,--quel est le but de cette lettre que vous
envoyez dans les maisons?--probablement d'acqurir des clients.--Or,
comme vous avez dj le _monde lgant_,--c'est donc au monde non
lgant que vous vous adressez?

Suite de la littrature de M. Marion:

Une lettre n'en sera que plus spirituelle pour tre entoure de
l'esprit d'un dessin capricieux et lger; un billet empruntera quelque
chose  la coquetterie de l'ornement, et on sera presque consol de
n'avoir pas reu une visite en trouvant chez soi une carte brillante de
recherche. Une invitation  dner paratra plus agrable, grce  la
forme, et chacun prjugera de l'lgance d'un bal ou d'une soire par
l'lgance du billet qui convie  s'y rendre.

Comment, monsieur Marion,--vous, papetier, vous ne respectez pas plus
que cela le papier blanc,--vous gtez avec de l'encre vos _charmants
produits_;--il est donc dcid que dans cette manie d'crire qui s'est
empare de tout le monde on ne trouvera bientt plus de papier blanc,
mme chez les papetiers.

[GU] 12.--M. Michel (de Bourges) dne  la Chtre, et boit  la rforme
lectorale.

[GU] 13.--On ne peut se dissimuler ceci,--c'est que nous sommes en plein
gchis.--M. Thiers avait t au pouvoir  une poque o le pouvoir tait
comme un cheval de mange, qui tourne de lui-mme, change de pied quand
il en est besoin, etc.

Il a trouv l'allure douce,--il a voulu recommencer, et le voil en
selle;--mais cette fois, le cheval est dehors.--Il a aspir l'air,--il a
gagn  la main--et il s'est emport;--l'cuyer prsomptueux, qui a
perdu les triers, se cramponne de ses petites jambes et de ses petits
bras,--empoigne la selle,--la crinire,--et le cheval va franchissant
les fosss et les haies jusqu' ce qu'il trouve un mur pour se casser la
tte.

M. Thiers, troubl, tourdi,--ordonne,--signe,--bouleverse.--Tout le
monde le laisse faire.--Il a renvers le ministre, ou plutt les
ministres prcdents, parce qu'ils n'taient pas assez
parlementaires,--et lui dcide, sans assembler les Chambres, les
questions les plus graves.--Il dpense des millions sans contrle.--Deux
ou trois journaux seulement, je ne dirai pas ont gard
l'indpendance,--mais ne dpendent pas de lui.

La France est sur le point d'avoir la guerre contre toute l'Europe,--et
cela, peut-tre, est dcid et commenc au moment o j'cris ces lignes.

M. Thiers est matre de tout.--Son vertige semble avoir gagn tout le
monde.--Deux ou trois voix touffes crient inutilement dans le
dsert.--M. Thiers joue la France  pile ou face, et la pice est en
l'air.

[GU] 13.--M. Arago dne  Tours, et boit  la rforme lectorale.

[GU] 14.--Voici une autre chose. On parle de mobiliser la garde
nationale,--c'est--dire que d'un mot, et parce que cela lui plat, M.
Thiers va envoyer tout le monde aux frontires,--vous arracher tous 
vos affaires,-- vos plaisirs,-- vos amours,-- votre libert.

Et on trouve cela tout simple.--Et les journaux hurleurs,--qui, 
d'autres poques,--ont demand qu'on mt tel ministre en accusation
parce qu'il avait dpens quatre mille francs sans l'autorisation des
Chambres;--qui ont fait tant d'loquence ampoule,--tant de pathos
ridicule, contre l'impt du sel,--sont muets aujourd'hui,--pour l'impt
de la libert,--pour l'impt du sang.

Ah! c'est l le gouvernement constitutionnel;--c'est l le ministre
parlementaire! cela ne laisse pas que d'tre joli.

[GU] 15.--M. Thiers fait tenir  ses journaux un langage demi-fanfaron,
demi-conciliant.

M. Chambolle continue  s'en aller en guerre et chante, chaque matin,--
la manire des choeurs d'opras-comiques:

Allons,

Partons,

Courons,

Volons,

sans bouger d'une semelle.

Tout en faisant siffler le grand sabre de M. Chambolle,--M. Thiers fait
dfendre la publication de certaines tabatires qu'il trouve
belliqueuses.--Un monsieur a mis en vente, chez Susse, un groupe en
pltre, plus estimable par l'ide et les sentiments que par
l'excution.--Cela reprsentait un voltigeur de la garde nationale,--M.
Chambolle, peut-tre.

Ah!-- propos,--il faut que je sache si ces grands partisans de la
mobilisation de la garde nationale--sont inscrits sur les contrles--et
s'ils ne mettent pas leur bravoure  l'abri de quelque infirmit vraie
ou fausse.

En face de ce voltigeur--taient quatre ttes:--un Russe,--un
Anglais,--un Prussien,--un Autrichien. Le garde national croisait la
baonnette et disait: On ne passe pas.

Diable!--dit M. Thiers, par l'organe de M. de Rmusat,--ceci est trop
fort;--M. Chambolle ayant entonn ce matin dans le _Sicle_,--le: Amis,
secondez ma vaillance, de _Guillaume Tell_,--ce serait par trop crne.

On permit la vente du pltre, mais on fit supprimer les quatre ttes
coalises et l'inscription.--Il ne resta que le voltigeur croisant la
baonnette contre un verre de Bohme qui se trouvait  ct de lui, dans
l'talage.

Hier matin, cependant,--la tartine Chambolle a t faible, et l'auteur
de l'ex-groupe a obtenu d'crire au bas de son voltigeur: _Il entend
quatre voix trangres_.

On peut voir la chose, qui est assez mdiocre, chez Susse, passage des
Panoramas.

[GU] 16.--J'ai lu une foule de journaux de toutes couleurs, franais et
trangers; j'ai lu des mmorandum; j'ai lu des traits, j'ai lu tout ce
que j'ai trouv  lire sur cette question d'Orient, devenue si grave:
tout cela, pour vous viter la mme peine,--et voici le rsum de mes
observations:

La France a t invite  plusieurs reprises  se faire reprsenter  la
confrence tenue par les quatre puissances allies; elle a t mise au
courant de tout ce qui s'est pass. M. Thiers a cru la chose peu
importante,--s'est imagin qu'on ne passerait pas outre sans lui,--et a
refus de tenir compte des avertissements qui lui taient donns.

Quand ensuite le trait a t sign, plutt que d'avouer sa lgret et
son inhabilet,--il a prtendu qu'on l'avait trahi, qu'on avait insult
la France.--C'est pour sauver, non la dignit du pays, mais la vanit de
M. Thiers, que nous sommes sur le point d'avoir une guerre qui
dtruirait, pour un temps qu'il est impossible de prvoir, le commerce,
l'industrie, la fortune publique, le crdit,--et qui pourrait avoir pour
rsultats une situation plus grave que nous n'en avons eu depuis trente
ans.

Je sais bien que les vaudevilles et les chansons prtendent qu'un
Franais vaut quatre Anglais, quatre Russes, quatre Prussiens, etc.;
mais il y a dans tous les pays des vaudevilles et des chansons, et on
chante  Londres qu'un Anglais vaut quatre Franais, quatre Allemands,
etc.;  Saint-Ptersbourg, qu'un Russe vaut quatre Franais, quatre
Anglais, etc.; partout, comme titre de gloire, on dit:

Je suis Franais,

Je suis Allemand,

Je suis Anglais, etc.

Qu'un jour de bataille le soleil sorte des nuages et fasse tinceler les
piques, les casques et les cuirasses; dans les deux camps, on dira: aux
Franais, c'est le soleil d'Austerlitz;--aux Anglais, c'est le soleil de
Malplaquet;--aux Suisses, c'est le soleil de Morat, etc., etc., pendant
que le soleil fait tranquillement mrir les pommes et les moissons de
tout le monde.

Si le progrs de la pense et de la raison n'est pas une chimre, on
doit tre revenu, en France, de ce _chauvinisme_, et admettre qu'il y a
des gens fort braves dans tous les pays.

On doit admettre que le progrs de la civilisation, tant invoqu
aujourd'hui, ne doit pas tre--de faire revivre quelque preuve plie
d'une poque passe.

La puissance relle d'un pays n'est plus aujourd'hui dans telle ou telle
tendue de terrain,--mais dans l'industrie,--dans le bien-tre
matriel,--dans le progrs moral. Il vaut mieux avoir dix lieues de
chemin de fer chez soi--que vingt lieues de landes conquises chez les
autres.--Une dcouverte comme celle du mtier Jacquard a aujourd'hui
plus d'importance relle que la plus clatante victoire.

Je sais galement qu'il y a de fort belles chansons--qui ont pour
refrain et pour but d'_engraisser les sillons avec le cadavre des
ennemis_.

Mais, comme chaque pays a son patriotisme et ses chansons
patriotiques,--il s'ensuit naturellement que ceux que vous appelez les
ennemis vous donnent le mme titre et veulent galement vous employer en
guise d'engrais.

On ne peut admirer le patriotisme dans un pays sans au moins le tolrer
dans un autre;--et la consquence ncessaire est qu'il faut fumer la
terre avec les cadavres de tous les hommes, ce qui produirait
d'excellentes moissons qu'il ne resterait personne pour rcolter.

Et que sont devenues ces dlimitations de pays?--qu'est-ce que
l'industrie,--la raison,--la philosophie, si elles ne russissent pas 
les effacer?

Vous tes habitant de la frontire;--vous ne pouvez tracer une ligne, si
tnue qu'elle soit, qui n'appartienne pour la moiti  un pays, pour
l'autre moiti  un autre. Certes, vous avez plus de ressemblance, de
liens d'affection et d'intrt avec l'ennemi qui est de l'autre ct de
la ligne tire--qu'avec votre compatriote qui est  quatre cents lieues
de vous.

Cependant, sur cette ligne, il y a une touffe d'herbe,--vous en aimez la
moiti.--Cette moiti fait partie d'une des belles prairies de votre
belle patrie;--l'autre moiti est une terre maudite.--Il y a un caillou
sur la ligne;--vous en prendrez la moiti pour casser la tte de
l'ennemi,--l'autre moiti cassera votre tte.

Mais voici ce qu'il y a de pis.--Un trait amne la concession d'une
portion de territoire. Ce qui tait la patrie,--ce qui du moins en
faisait partie,--ne l'est plus, vous ne l'aimez plus. Il tait beau de
mourir pour elle,--_agios tenatos_,--il est beau, maintenant, de tuer
ceux qui la dfendent et de mourir en la ravageant.

Les peuples commencent  voir clair l-dedans. On ne voudra plus gure,
bientt, pour l'ambition de quelques-uns, se battre  la manire des
dogues que l'on excite l'un contre l'autre, et que l'on fait
s'entre-dchirer sans leur en donner d'autre raison que xsi,
xsi,--mords-le,--xsi, xsi.

Pendant que M. Thiers et M. Palmerston dcident que la France et
l'Angleterre vont se battre,--une corvette anglaise, _Samarang_, sauve
les marins du vaisseau franais la _Danade_; le navire franais
l'_Esprance_ recueille les matelots de la corvette anglaise _Vnus_, en
danger de prir.

Des capitalistes anglais achtent, et payent des actions dans le chemin
de fer de Paris  Rouen.

C'est qu'on finira par voir que nous avons tous une mme terre 
labourer pniblement;--que nous avons tous  lutter contre les mmes
besoins;--qu'il y a une grande patrie qui est la terre; que c'est une
honteuse impuissance de borner l'amour de l'humanit  des limites
traces par le cadastre;--et que l'homme a parfaitement l'air d'un
mchant animal,--qui n'a imagin l'amour de la patrie, c'est--dire
d'une petite partie de la terre et des hommes, que pour se mettre  son
aise dans sa mchancet, et har tranquillement tout le reste.

C'est assez, je pense, pour la mchancet et la vanit humaine, de lui
laisser deux cas de guerre,-- savoir:--quand le territoire est menac
ou quand l'orgueil est froiss par une relle insulte.

Et, pour revenir de la philosophie  l'application,--nous ne sommes dans
aucun de ces deux cas.--La France n'a d'autre ennemi que M. Thiers, elle
n'est menace dans sa fortune que par M. Thiers,--qui, pour cacher son
outrecuidance, dpense des millions,--va dpenser des hommes,--et nous
jette dans une guerre inutile et dangereuse.

La France n'est insulte que par M. Thiers, qui l'a audacieusement
mystifie;--M. Thiers, entr aux affaires par le trouble,--n'a donn
lui-mme pour raison de son lvation que l'alliance anglaise et le
besoin d'un ministre plus parlementaire;--et voici qu'il nous met en
guerre avec l'Angleterre,--et, se dclarant dictateur, se demande 
lui-mme et se vote avec empressement des sommes normes,--refusant
d'assembler les Chambres et de leur soumettre aucune des questions dont
dpend en ce moment peut-tre le sort de la France.

[GU] Un monsieur anonyme m'crit que je suis _une oie_,--un autre que
j'ai _les pattes graisses_ par M. Thiers;--un troisime traduit _Am
Rauchen_ par _ M. Rauchen_, et voudrait savoir ce que c'est que ce M.
Rochin.

[GU] 17.--Tout porte  croire que j'irai finir ce volume en prison.
L'tat-major de la garde nationale m'a enferm, en attendant mieux, dans
le _dilemme_ bouffon que voici:

M. Desmortiers, qui continue  ne me juger digne d'aucune indulgence, a
pris la peine d'crire lui-mme au marchal Grard pour demander
instamment mon incarcration: ce cher M. Desmortiers ne peut plus vivre
comme cela, il faut que la socit soit venge.

M. Jacqueminot, pour le marchal, accorde l'incarcration et me fait
arrter.

J'exhibe alors une promesse du marchal de me remettre les peines que
j'ai encourues, si je prsente une demande signe des officiers de ma
compagnie.

Les officiers de ma compagnie ne signeront ma demande qu'aprs que
j'aurai mont une garde.

Mon sergent-major ne peut me commander que pour le 9 octobre.

Donc la promesse du marchal renferme ncessairement un dlai jusqu'au 9
octobre, jour o je pourrai avoir rempli les conditions qu'il m'impose.

Il n'est donc pas tout  fait loyal ni logique de m'arrter le 24
septembre pour n'avoir pas mont une garde le 9 _octobre suivant et
prochain_.

Voil deux jours que j'essaye inutilement de faire comprendre cela  ces
messieurs;--comme je m'ennuierai moins en prison que je ne m'ennuie 
causer avec eux,--je renonce  les persuader,--je refuse l'indulgence du
pouvoir,--et je me conduis moi-mme dans les cachots.

Je suis all  l'tat-major pour demander un ordre d'crou, sans lequel
on ne me recevrait pas en prison.

J'ai trouv l un monsieur grisonnant qu' son importance je suppose un
employ subalterne.

--Monsieur, lui ai-je dit,--je vous apporte ma tte;--je vais aller au
quai d'Austerlitz,--voulez-vous avoir la bont de me dire combien je
dois y passer de temps?

--Mais pas mal, monsieur.

--Oserai-je vous prier, monsieur, de dvelopper un peu cette rponse
concise, et de me dire  combien de jours de prison je suis condamn?

--On vous le dira _l-bas_.

--Il me serait fort utile de le savoir ici,--pour arranger mes affaires
et savoir ce que je dois emporter.

--On vous le dira _l-bas_.

--Ai-je un mois?

--Soyez tranquille, vous en avez assez.

--Il n'y a donc plus d'amnistie?

--Non, monsieur, il n'y en a pas eu depuis la mort du marchal Lobau.

--Ah! si je tuais le marchal Grard?

--Monsieur, je pense que vous plaisantez.

--Vous ne voulez pas me dire le total de _mes prisons_?

--Je ne le DOIS pas.

[GU] 18.--Vendredi.

_De mon cachot_.

Le matin, j'ai invit  un djeuner mon frre Eugne, Lon Gatayes--et
quelques-uns de nos amis. J'avouerai que je ne leur ai pas trouv une
tristesse convenable. Sur l'observation que j'en ai faite,--l'un m'a
rpondu,--nous nous consolons.

    Il faut bien pardonner un peu  la douleur;
    Eh! qui s'amusera,--si ce n'est le malheur!

A cinq heures, le djeuner fini, on m'a conduit  la
prison,--c'est--dire beaucoup plus loin que le Jardin des Plantes.--Les
cruels ont voulu ajouter aux angoisses de la prison les tortures de
l'exil!--C'est un commencement de mobilisation.

Mes amis m'ont embrass, et le gelier m'a _boucl_ dans cette affreuse
chambre chocolat et nankin dont je vous ai dj parl.--Me voici donc
spar de la socit,--destin  donner un exemple  mes concitoyens.

_Discite justitiam_ (le conseil de discipline) _moniti et non temnere
divos_ (votre sergent major).

Le jour baisse:--j'ai voulu me mettre  la fentre, je me suis frapp la
tte contre des barreaux de fer,--je ne vois qu'un grand mur et la cime
de deux arbres.

Mais voici la nuit,--de petits gnies, des gnomes invisibles, viennent
enlever aux choses de la terre les couleurs qu'ils leur ont prtes
pendant le jour; ils vont les serrer au ciel, o ils remontent sur les
derniers rayons du soleil qui disparat; ils enlvent d'abord le
bleu.--Regardez autour de vous,--vous voyez encore sur le mur cette
girofle sauvage dont les fleurs tardives sont jaunes,--et ce drapeau,
dont une partie est rouge;--mais ce qui tait bleu tout  l'heure n'a
plus de couleur;--aprs le bleu, ils emportent le vert,--puis le
rouge;--le jaune et le blanc restent les derniers.

On nous enlve nos bougies  dix heures:--j'en ai demand la raison  M.
Richard, notre gelier;--il m'a rpondu par cette phrase rassurante:
La maison est toute en bois et si vieille, que, si le feu prenait, je
n'aurais peut-tre pas le temps de vous ouvrir les portes.

Or cette cause n'est qu'un prtexte,--et le couvre-feu une des mille
taquineries infliges aux criminels,--attendu qu'on nous laisse des
briquets et que l'on peut fumer toute la nuit, si l'on veut.

J'ai renouvel une question que j'avais faite  une visite prcdente,
et j'ai obtenu la mme rponse.

--Comment chauffe-t-on ici?

--Avec des calorifres.

--Y fait-on du feu?

--Non, monsieur.

Quelque froid qu'il fasse on ne fait point de feu avant le 16 octobre.
Les poles sont dmonts.

Tout dans la prison affiche une norme prtention  l'_galit_.

L'galit, ce rve d'envieux ralis par des imbciles au profit des
culs-de-jatte intrigants.

Aprs avoir longtemps cherch, j'ai dcouvert que le moyen d'arriver au
plus haut degr de l'ingalit est cet absurde systme d'galit qui
bouleverse tout depuis tant d'annes, et je le prouve.

Pour le mme crime on doit chercher non pas le mme moyen de punition,
mais un degr gal de punition.

Ici, pour l'galit, les chambres sont de la mme grandeur.

--On ne reoit par jour qu'une ration de vin fixe et la mme pour
tous;--on ne peut avoir de feu que le mme jour et  un degr
gal,--etc., etc.

J'ai, dans un _cachot_ voisin, un homme qui d'ordinaire ne sort jamais
de chez lui,--un autre a l'habitude et consquemment le besoin de boire
une bouteille de vin  chaque repas;--un autre se couche  la nuit et
aime dormir quatorze heures, moi je demeure dans un jardin,--j'ai
toujours vcu au grand air et  la mer,--je suis donc plus puni que le
premier.

Je ne bois pas de vin,--le second est plus puni que moi.

Je dors peu--et j'aime veiller,--lire ou rvasser la nuit; je serais
donc trait bien plus svrement que le troisime si je n'avais pas su
luder le couvre-feu.

Et pour cette galit de chauffage--il faudrait que tous eussent une
gale sensibilit au froid.--J'ouvre mes fentres aujourd'hui, et mon
ami le pote Mry mourrait littralement de froid, lui qui  Paris
sortait avec trois manteaux, et n'ose plus revenir ici par crainte et
par souvenir du froid qu'il y fait.

A l'imitation de divers prisonniers clbres,--j'ai cherch une araigne
pour l'instruire;--j'en ai trouv une petite noire, mais elle montre peu
d'aptitude.

Nous restons dix-neuf heures _boucls_,-- midi nous pouvons circuler
dans une cour et dans un _promenoir_ o nous avons le droit de lire une
ordonnance affiche sur les murs, laquelle porte qu'on ne nous enfermera
qu' neuf heures,--ce qui n'empche pas qu'on nous fait remonter et
qu'on nous enferme  cinq heures.

Nous ne pouvons recevoir personne dans nos chambres,--nos visiteurs ne
sont admis que dans un parloir o on raccommode du linge et o on peigne
des enfants. Il faut causer  l'oreille de ses amis, auxquels il n'est
pas permis de pntrer dans la cour. C'est sans doute pour les empcher
de respirer le mme air que les criminels qu'on nous oblige  les
recevoir dans un endroit o il n'y a pas d'air.

On m'appelle,--Vingt-trois, d'aprs le numro de ma chambre.

La cantinire _porte_ un violent coup sur l'oeil.

--Le restaurant de la prison est un homme fort zl pour l'institution
de la garde nationale, qui croit ne pouvoir trop dpouiller de leur
argent les rcalcitrants. L'autorit a eu soin de lui imposer un
tarif,--ce qui ne l'empche pas de me vendre sur le pied de cinq francs
la livre--la bougie, qui cote, je crois, quarante sous.--Je garde une
carte fort curieuse par le mpris du tarif.--J'en citerai seulement deux
exemples:

Le tarif porte:--gigot, soixante centimes.

Ma carte: gigot, un franc cinquante centimes.

Supposez une portion double,--cela fait un franc vingt centimes.

Supposez-la triple,--ce serait un franc quatre-vingts centimes.

Il faut donc supposer, pour se mettre d'accord avec le tarif, que j'ai
eu deux portions et demie.

Ctelettes sur le tarif, trente centimes.

-- sur ma carte, soixante-dix centimes.

Combien ai-je eu de ctelettes?--Il faut que j'en aie eu deux et un
tiers,--etc., etc., etc.

Ceci est grave, parce qu'on est condamn au restaurant en mme temps
qu' la prison.

Si un malheureux n'a pas d'argent,--on lui donne des aliments;--mais
alors on le purge pendant tout le temps de sa dtention,--attendu qu'on
ne lui donne que de la soupe aux herbes.

Aujourd'hui, c'est le cantinier qui est avari;--il a le nez excori.

--J'ai fait venir un jeu de boules qui nous est d'une grande
utilit.--Je le lgue aux prisonniers qui me succderont.--Je les prie
de le rclamer s'il ne se trouvait plus dans la cour.

[GU] 19.--Madame Lafarge vient d'tre, par le jury, dclare coupable
d'empoisonnement sur la personne de son mari,--avec _circonstances
attnuantes_.

Si madame Lafarge est coupable, et si MM. les jurs limousins ont la
conviction de la culpabilit,--o sont les _circonstances attnuantes?_

Si ce verdict est le rsultat d'un doute--les jurs devaient
absoudre:--dans les deux cas, ils ont manqu  leur devoir.

Je ne dirai pas ici mon opinion sur cette affaire:--quelque faible que
soit son poids, je ne voudrais pas mettre ce poids, ft-ce celui d'un
grain d'orge, dans un des plateaux de la balance jusqu' ce que
l'affaire soit termine. Madame Lafarge a interjet appel.

Toujours est-il que dans ces dbats,  propos d'un crime sur lequel on
n'a encore rien dcid,--il s'est rvl bien des choses sur bien des
personnes,--ce qui me remet en la mmoire une grande vrit que me
disait un jour un philosophe allemand, un de mes amis.

--Je divise le monde en deux classes,--me disait-il:

Ceux qui sont pendus,

Et ceux qui devraient l'tre.

Je ne suis pas oblig de cacher  la science qu'elle a jou un rle bien
mdiocre dans cette affaire. Et le gnie,  la fois terrible et
grotesque d'Hoffmann, n'aurait jamais os inventer ce qui s'est pass
pendant ces incroyables dbats.

On a dterr un homme,--un cadavre dj si dcompos qu'on n'a pu en
prendre quelques morceaux qu'avec une cuiller.--Les chimistes
discutaient sur les parties prfrables.--Prenez un peu de foie,--un peu
d'estomac,--bien! Encore un peu de foie,--c'est bien!

Ils s'en vont dans une cour,--une cour sur laquelle s'ouvrent les
fentres du palais de justice;--ils font cuire ce qu'ils ont apport,
bientt une odeur horrible se rpand dans l'auditoire;--les juges, les
avocats, l'accuse, les tmoins sont suffoqus.--Qu'est-ce? c'est
l'odeur de M. Lafarge qu'on fait cuire.--L'avocat gnral seul _ne sent
rien_.--Pour un avocat gnral, c'est encore fade; il faut que ce soit
plus _relev_ pour frapper son odorat.

Pendant ce temps, les chimistes surveillent leur infernale
cuisine:--Est-ce assez cuit?--Non, pas encore,--encore un
bouillon.--Qu'est-ce auprs de cela que les sorcires de Macbeth?

C'est fini,--ils apportent le produit de leur exprience;--ils n'ont pas
trouv d'arsenic.--Il n'y a pas de crime,--donc pas de coupable.--Mais
on fait venir M. Orfila,--on lui donne des morceaux de Lafarge qu'on lui
a gards.--A son tour il fait l'affreuse cuisine;--il souffle le
feu,--il fait cuire sa part du cadavre,--il rapporte de
l'arsenic.--Lafarge est mort empoisonn.

Et, aprs de si pouvantables oprations, il reste dans la plupart des
esprits la mme incertitude qu'auparavant; surtout lorsque M. Raspail
arrive  son tour dclarer que l'arsenic trouv par M. Orfila n'est pas
de l'arsenic,--ou que c'est de l'arsenic qu'on trouve dans tout.--Il
offre d'en trouver dans un vieux fauteuil de l'audience;--dans M. Orfila
lui-mme, s'il veut se soumettre  une cuisson convenable,--plus que M.
Orfila n'en a trouv dans le corps de Lafarge.

On a d s'tonner, pendant le cours des dbats, de voir tous les
journaux professer unanimement l'opinion de l'innocence de madame
Lafarge. On n'est pas accoutum  leur voir un accord si touchant. Ceci
est un mystre que je puis expliquer ds aujourd'hui.

Les diffrentes feuilles se sont cotises, et, pour le prix de
soixante-quinze francs chacune, elles ont entretenu  Tulle un seul et
mme stnographe, qui leur a impos  toutes et ses impressions et ses
opinions, et ses faons d'entendre et ses faons de parler, etc.

--Il me reste  dire sur cette affaire deux mots  quelques messieurs:

_Aux amoureux de madame Lafarge_.--Il est fort  la mode parmi certains
jeunes gens de professer une grande admiration,--que dis-je? une
adoration--pour madame Lafarge.--Ce n'est qu'loges sur son
esprit,--sur sa figure,--sur sa modestie,--sur ses talents, et on finit
par ces mots:--_C'est gal, c'est une femme bien suprieure._--_Voil
une femme._

Tout ceci, je me hte de le dire, n'est qu'une ridicule
affectation,--une jactance bouffonne,--semblable  celle de ces pauvres
potes, amants insuffisants d'une grisette,--qui demandent dans leurs
vers de brunes Andalouses et des combats de taureaux;--pauvres diables
qui cacheraient le cordon rouge de leur montre s'ils rencontraient par
hasard une vieille vache qu'on mnerait  l'abattoir.

Car si on prenait ces choses au srieux,--si on pensait que ces paroles
sont l'expression d'un sentiment vrai,--il faudrait croire  toute une
gnration misrablement frappe de cette sorte d'impuissance qui
faisait au marquis de Sade ne trouver de plaisir dans les bras d'une
femme qu'autant qu'il pouvait assaisonner ses caresses de quelques coups
de couteau.

Il y a un reproche qu'il faut faire  la jeunesse de ce temps-ci,--c'est
de ne pas tre jeune,--ou tout au moins de cacher,--comme choses
honteuses, tout ce qu'elle a de jeune, c'est--dire de grand, de noble,
de pur et d'lev.

Malheureusement ces honteux parodoxes sont pris au srieux par
quelques-uns de ceux qui les font et par beaucoup de femmes qui les
entendent faire;--et comment feraient-elles autrement, elles ne voient
d'loges,--de fleurs--d'amour que pour des sauteuses dcolletes par en
haut jusqu' la ceinture;--et par en bas jusqu' la ceinture;--ceinture
dont la largeur vous dit tout ce que d'elles leur amant ne partage pas
avec le public.

Certes,  l'Opra, toutes ces femmes charmantes qui remplissent les
loges et qui savent bien qu'elles sont plus belles, plus distingues que
ces acrobates,--doivent se demander souvent: Qu'ont-elles de plus que
nous?

Ces mmes femmes et d'autres encore,--en anges timides du foyer,--voyant
tant d'loges, tant d'admiration pour l'esprit de madame Lafarge,--ont
d se dire: Mais il y a mille femmes qui ont cet esprit et qui en ont
davantage,--qu'a-telle de plus que nous?

Faut-il donc tre danseuse--ou accuse d'empoisonnement pour attirer
l'attention,--pour tre admire,--pour tre aime?--Ne reste-t-il donc
aucune rcompense pour les vertus caches qui parfument la vie
intrieure?--Faut-il donc mieux remplir le monde de bruit et de
scandale,--que remplir la maison--de paix, de joie et d'amour.

[GU] 20.--_Les forts dtachs_, qui ont fait pousser tant de clameurs
lorsqu'il fut, il y a quelques annes, question de les
lever,--n'prouvent pas aujourd'hui la moindre objection--par l'adresse
qu'a eue M. Thiers d'accaparer presque tous les journaux.

A ce propos,--voici un exemple qui vient  l'appui de ce que je vous ai
dj dit sur le temps qu'il faut _au public_ pour changer une opinion
faite, pour qu'il dcouvre que _son_ journal s'est _donn_ au ministre.
Ici, dans cette prison o j'cris,--mon gelier me disait, il y a une
heure, en parlant du _Sicle_ et du _Courrier Franais_ qu'il _prte_
aux dtenus: Je ne les prends qu'au jour le jour, parce qu'on peut un
de ces jours me dfendre d'avoir dans une maison du gouvernement des
journaux _comme a_.

A ceux qui,  propos des fortifications de Paris, disent: Mais ce sont
les forts dtachs? on rpond: Oui, mais avec une muraille
d'enceinte.

Et  ce sujet on abuse de Napolon.--Les uns disent: Napolon voulait
qu'on fortifit Paris; les autres:--Napolon s'est toujours montr
contraire aux fortifications de Paris.

Je ne sais pas un sujet pour lequel on ne mette un peu Napolon en
avant.--Il y avait l'autre jour dans un journal,--Napolon disait:
L'ouvrier est la force de la France.

Quelle que soit l'opinion qu'on ait sur ces fortifications, je
comprendrais qu'on les dcidt sans les Chambres,--si cela pouvait se
faire en trois mois,--parce qu'alors un mois de perdu est fort
grave.--Mais les quelques jours dont on retarderait le commencement d'un
travail de six ou sept ans--ne sont pas une excuse suffisante pour agir
sans les Chambres, auxquelles on laissera  dcider sur les ptitions de
Louis XVII qui se pourraient prsenter.

[GU] 21.--Il devait y avoir conseil dans la journe.--M. Thiers, qui
comptait faire adopter au roi le projet de fortification,--en avait
envoy la mention au _Sicle_. Mais le conseil n'eut pas lieu, et le
petit Martin courut retirer la note.

M. Chambolle tait  sa _villa_.--M. Martinet, qui surveille chaque soir
la mise en page du journal, ne voulait pas prendre sur lui de remettre
la note.--Ce n'est qu'aprs deux heures de dialogue qu'il s'y dcida.

Cette publication prmature et paru peu convenable au chteau et
pouvait tre fatale  M. Thiers.

Je saisis cette occasion d'apprendre  M. Martinet tout ce qu'il a eu
dans les mains et tout ce qu'il a t pour la France pendant deux
heures.

[GU] 22.--M. Raspail, homme savant et pour lequel, sans le connatre,
j'avais une prdilection particulire, vient d'crire dans les journaux
une lettre extrmement bizarre,--on y trouve surtout deux choses.

On l'emmne  Tulle pour contrler le rapport de M. Orfila,--et on lui
demande:

--Croyez-vous que le rsidu obtenu soit de l'arsenic?

Il rpond:

--Madame Lafarge cherche  plaire  tous et jamais  effacer personne.

Elle est d'une force suprieure sur le piano; doue d'un beau timbre de
voix, elle chante avec une rare mthode; elle explique et traduit Gothe
 livre ouvert; possde plusieurs langues, improvise les vers italiens
avec autant de grce et de puret de style que les vers franais.

Puis il accuse tranquillement M. Orfila d'avoir lui-mme sciemment mis
de l'arsenic dans le corps de M. Lafarge.

La premire des deux assertions explique la seconde.

--C'est de l'enthousiasme pouss  la frnsie.

[GU] 23.--Un de nos sportsman, qui a un got particulier pour voir
tomber les gens,--a imagin ce procd:

Il fait paratre un cheval mont par un groom de treize ans,--et dfie
un cuyer habile de monter l'animal;

L'cuyer accepte le dfi;--le cheval devient furieux, oppose les plus
terribles dfenses--et se roule par terre avec son cavalier.

--Des pointes d'acier sont caches dans la selle du cheval; il n'est
prserv de leur atteinte que par des obstacles qui rsistent aux trente
kilos que pse le groom et qui cdent  un poids de cent soixante
livres.

[GU] POST-SCRIPTUM.--Les hostilits ont commenc en Orient.--Beyrouth a
t bombarde.--M. Thiers voit qu'il faut tomber, il veut rester, en
tombant, un embarras pour ses successeurs, qui, eux, dsireraient qu'il
tnt encore un peu. Il va proposer au roi de telles choses, qu'il faudra
les lui refuser,--et qu'il paratra aux Chambres avec le prestige d'un
ministre dmissionnaire ayant quitt volontairement une position o on
ne lui permettait pas de venger la dignit de la France.

--On sait comment cela prtera  la phrase et tout le parti qu'il en
pourra tirer pour harceler ses vainqueurs.

[GU] Pour le moment, le gouvernement reprsentatif est aboli, et M.
Thiers est dictateur: dictature sous laquelle on se livre aux marchs
les plus scandaleux. Beaucoup de gens, qui crient bien haut  la dignit
de la France, ne voient dans la guerre qu'un prtexte  fournitures.

[GU] On vient d'apporter  Rouen le corps d'un homme empoisonn,
dit-on, par sa femme.--MM. les chimistes de Rouen vont faire,  leur
tour, l'horrible cuisine qu'ont faite MM. les chimistes de Tulle.--Sous
prtexte d'avoir t empoisonns, les morts vont empoisonner toute la
France.

[GU] Plusieurs citoyens,--se grisant des paroles de M. Thiers, se sont
exalts en faveur de l'_enceinte continue_ avec l'enthousiasme qu'ils
avaient contre la mme chose, quand cela s'appelait _forts dtachs_.
Ces citoyens ne veulent pas confier  des ouvriers mercenaires le soin
d'lever les murailles qui doivent nous enfermer. Chacun, selon le
voeu de ces citoyens, mettra la main au pltre.--Ils demandent que
nous allions tous construire les fortifications  la manire du ver 
soie, qui fabrique lui-mme la coque qui lui sert de prison. Leur seul
regret est de ne pouvoir, comme lui, tirer d'eux-mmes les pierres et le
bois,--et de ne pouvoir se changer en moellons et en solives.

[GU] M. Arago dne  Perpignan.

[GU] PILOGUE. Pour cette fois, mes Gupes, envolez-vous  travers les
barreaux de ma prison.

[GU] En terminant mon douzime volume, je rpte avec confiance ce que
j'ai dit en commenant le premier: Ces petits livres contiennent
l'expression franche et inexorable de ma pense sur les hommes et sur
les choses en dehors de toute ide d'ambition, de toute influence de
parti.

Mon indpendance n'est pas une de ces vertus chagrines et
envieuses--qui, dans leur haine contre le vice, ont toujours l'air de
crier au voleur.

Ce n'est pas mme une vertu, c'est une condition de mon temprament. A
une poque de ma vie, je me suis senti ambitieux parce qu'il y avait un
front pour lequel je voulais des couronnes,--de petits pieds sous
lesquels je voulais tendre les tapis les plus prcieux,--une existence
que je voulais entourer de toutes les joies, de tous les orgueils, de
tous les luxes de la terre.

Mais un jour mon rve s'est vanoui, et je suis rest seul: cependant
je me sentais fort et courageux;--j'ai cherch quelle route je devais
suivre et o je voulais arriver, et alors j'ai vu les routes de la vie,
embarrasses de ronces et d'pines,--conduisant pniblement  des buts
que je ne dsirais pas.

J'ai vu des luttes acharnes de toute la vie pour s'arracher des choses
dont je n'avais pas besoin.

J'ai vu dans ces luttes certaines choses, qui avaient quelque grandeur
et quelque prestige--entre les mains avides qui les
tiraillaient,--tomber dans la boue et dans le sang, brises en
clats--comme une glace de Venise dont on fait, en la cassant, des
miroirs  deux sous.

J'ai vit ces chemins et je ne me suis pas ml  ces luttes, et j'ai
dcouvert en moi que le ciel m'avait richement partag,--car j'avais une
fortune toute faite et une libert assure dans l'absence des dsirs et
dans la modration des besoins.

Ainsi aujourd'hui,--au milieu de ce tumulte,--o tous se ruent les uns
sur les autres pour s'arracher l'argent et le pouvoir, et quel
pouvoir!--je ne vois rien dans le butin qu'auront les vainqueurs qui
vaille  mes yeux les magnificences gratuites dont se pare
l'automne;--les courtines de pourpre qu'tend la vigne sur les murailles
de mon jardin,--le bruit du vent dans les feuilles jaunies des bois,--et
les rveries,--les penses,--douces fleurs d'hiver qui vont clore  la
chaleur du foyer rallum.

Dans ces combats, je ne vois aucun triomphe qui flatterait mon orgueil
autant que mes luttes avec la mer en colre sur la plage d'tretat.

Ainsi,--seul aujourd'hui,--quand les potes eux-mmes considrent leur
renomme comme un moyen et non comme un but,--seul je suis rest
pote,--noblement paresseux et pauvre,--libre et ddaigneux,--et
j'entends le tumulte de ces temps-ci comme un homme qui, renferm prs
d'un feu ptillant, entend battre sur ses vitres une pluie
glace,--j'assiste aux mles furieuses de l'ambition et de
l'avarice,--comme si je voyais des sauvages se battre avec acharnement
pour des colliers de verre et des plumes rouges, dont je ne fais aucun
cas.

Les splendeurs de la nature,--les causries de l'amiti,--les rveries
de l'amour et ces ftes de pense que le pote se donne  lui-mme
remplissent suffisamment ma vie,--et je n'y veux admettre rien autre
chose. Mon me s'est place dans une sphre leve d'o je ne la
laisserai pas descendre.

Il est des instants cependant o les sots font tant de bruit, qu'ils
finissent par m'importuner et que je sens le besoin de leur dire qu'ils
sont des sots, et de troubler leur triomphe, et je me suis creus dans
ces petits livres un trou o je puis dire une fois par mois:--Midas, le
roi Midas, a des oreilles d'ne.

Certes un homme qui s'avise de dire aux hommes et aux choses: Vous ne
me tromperez pas, et voil ce que vous tes; cet homme devait tre
considr comme un ennemi public,--aussi, tout d'abord,--injures et
menaces anonymes,--coups d'pe par devant, coups de couteau par
derrire, on a tout essay;--on m'a fait passer pour un homme mchant et
dangereux, parce que je ne veux pas dpenser la bont, qui est une noble
et sainte chose, en menue monnaie de bonhomie et de faiblesse,--comme
les femmes qui dpensent l'amour en coquetterie, qui est le billon de
l'amour.

J'ai pour moi, il est vrai, les gens d'esprit,--de bon sens et de bonne
foi.--Qu'est-ce? mon Dieu,--contre l'arme innombrable des imbciles,
des sots et des intrigants?--Mais j'aime mieux tre vaincu avec les
premiers que vainqueur avec les seconds, et je continuerai ma
route,--semblable  Gdon, qui ne voulut garder que les braves avec
lui.




Novembre 1840.

     Les _Gupes_.--Un tombeau.--La justice.--Ugolin, Agamemnon, Jepht
     et M. Alphonse Karr.--Le nouveau ministre.--M. Soult.--M. Martin
     (du Nord).--M. Guizot.--M. Duchtel.--M. Cunin-Gridaine--M.
     Teste.--M. Villemain.--M. Duperr.--M. Humann.--L'auteur se livre 
     un lgitime sentiment d'orgueil.--Dpart de M. Thiers.--Madame
     Dosne.--M. Dosne.--M. Roussin.--M. de Cubires,--M. Pelet (de la
     Lozre).--M. Vivien.--Lettres de grce.--M. Marrast.--M. Buloz.--M.
     de Rambuteau.--M. de Bondy.--M. Jaubert.--M. Lavenay.--M. de
     Rmusat.--M. Delavergue.--Le sergent de ville Petit.--Le garde
     municipal Lafontaine.--Darms.--Mademoiselle Albertine et
     Fnlon.--M. Clestin Nanteuil.--M. Giraud.--M. Gouin et les
     falaises du Havre.--M. de Mornay.--La prison de Chartres.--Nouvel
     usage du poivre.--La _Marseillaise_.--La guerre.--Un
     rfractaire.--M. Chalander.--Les soldats de plomb.--Un bal au
     profit des pauvres.--Les fortifications de Paris.--Les pistolets du
     grand homme.--M. Mathieu de la Redorte.--M. Boilay.--M. et madame
     Jacques Coste.--M. et madame Lon Faucher.--M. et madame Lon
     Pillet.--Madame la comtesse de Flahaut.--Madame la comtesse
     d'Argout.--On continue  demander ce qu'est devenue la fameuse
     enqute sur les affaires de la Bourse.--M. Dosne se livre  de
     nouveaux exercices.--M. de Balzac.--Une gageure propose au prfet
     de police.--M. Berlioz.--M. Barbier.--M. L. de Vailly.--M. de
     Vigny.--M. Armand Bertin.--M. Habeneck.--Le _Journal des Dbats_
     porte bonheur.--Richesses des pauvres.--Subvention que je
     reois.--On demande l'adresse des oreilles de M. E. Bouchereau.


Quand je voulus publier les _Gupes_,--je chargeai un monsieur de faire
imprimer mes petits volumes et de les vendre; c'est ce qu'on appelle
prendre un diteur.--Le monsieur me fit signer un papier, par lequel je
m'engageais  lui laisser imprimer et vendre les _Gupes_ pendant un
an;--je ne vous raconterai pas tous les ennuis que me donna ledit
monsieur; toujours est-il que l'anne finit,--et que j'annonai
l'intention de continuer sans lui.

Ce monsieur prtendit alors--que la promesse que j'avais faite de lui
laisser vendre mon ouvrage pendant un an--m'obligeait  le lui laisser
vendre pendant deux,--et il me fit un procs.

Le monsieur n'a pas, dit-on, chez lui, une chaise,--une paire de
souliers,--une botte d'allumettes, qui n'ait donn lieu  un procs. On
dsigna des arbitres;--et on nous fit expliquer nos prtentions.--Pour
ma part, je parlai au moins pendant deux heures, chose que je ne
pardonnerai de ma vie  ceux qui me l'ont fait faire.

Le monsieur parla aussi beaucoup. Aprs quoi les juges arbitres
dcidrent,  la majorit de deux contre un, aprs une longue
discussion: 1 Qu'une anne se composait de douze mois, en ne me cachant
pas que c'tait l une question embrouille,--et que je devais me
rjouir qu'elle et t ainsi dcide;

2 Que le titre des _Gupes_ ayant t, de l'aveu du
monsieur,--imagin,--apport et crit par moi,--ne m'appartenait pas
plus qu' ce monsieur, qui ne l'avait ni crit, ni apport, ni imagin,
et que, par consquent, je n'avais pas le droit de m'en servir.

En quoi ils se montrrent moins sages que Salomon;--car ils turent
l'enfant, ainsi que le demandait la fausse mre.

Cette seconde dcision me parut moins claire que la premire,--et je
leur demandai humblement si j'avais encore le droit de m'appeler
Alphonse Karr;-- quoi il me fut rpondu que j'en avais encore le droit.

Je leur tmoignai de mon mieux ma profonde reconnaissance, et je me
retirai.

[GU] Hier notre ami B... nous a donn un remarquable dner de
condolance;--c'tait un dner funbre  l'imitation des anciens,--un
magnifique convoi de quatorze couverts. On a servi un tombeau de nougat,
surmont d'une norme gupe.--La pauvre bte!--j'ai reconnu
Padocke,--tait tendue sur le dos,--les ailes froisses,--les pattes
roides.--Une balance, qui fut juge par les convives tre celle de la
justice,--l'crasait de son _flau_. On m'invita  briser le nougat,--ce
que je fis en dtournant la tte;--jusque-l, je n'tais semblable qu'
Agamemnon ou  Jepth qui sacrifirent leurs filles;--mais bientt je
dvorai ma part de l'infortune Padocke,--et je fus compar  Ugolin,
qui mangea ses enfants pour leur conserver un pre.

Du nougat en morceaux sortit le _dernier_ volume des _Gupes_.--On en
lut le _dernier_ chapitre  haute voix, en forme d'oraison funbre,--et
on fit de frquentes libations avec le meilleur vin du Rhin que j'aie bu
de ma vie:--Nous _appelmes_ par trois fois les Gupes et nous leur
dmes adieu.

Ainsi donc mes _Gupes_ sont un ouvrage termin par autorit de
justice,--et je n'crirai plus rien sous ce titre.--Mes _Gupes_ sont
mortes,--je vous laisse le soin de leur pitaphe, seulement j'imiterai
la femme de ce marchand enterr au Pre-Lachaise, et je graverai sur le
marbre: LEUR PRE INCONSOLABLE CONTINUE LE MME COMMERCE RUE
NEUVE-VIVIENNE, 46.

[GU] Je commence aujourd'hui un autre ouvrage en treize volumes.--Douze
de ces volumes formeront l'histoire anecdotique des sottises de
l'anne.--Le treizime sera un roman.--Vous trouverez le dtail de tout
ceci sur la couverture.

Mes amis m'ont envoy de tous cts des titres pour remplacer celui qui
m'est interdit.

--Les Frelons.

--Les Btes  bon Dieu.

--Les _Gutres_.

--Les Mois.

--Les Vers-luisants.

--Les Moustiques.

--Les Cousins.

Je n'ai choisi aucun de ces titres, et,  l'imitation de Shakspeare, qui
appelle une de ses comdies--_Comme il vous plaira_.

J'ai dcid que je ne donnerais pas de titre  mes treize petits
volumes.

--Je n'ai pas le droit de les appeler les _Gupes_;

--Je ne les appelle pas les _Gupes_;--je vous prends tous  tmoin que
je ne les appelle pas les Gupes.

Mais vous, mes chers lecteurs, vous tes libres de les appeler comme
vous voudrez.

[GU] NOVEMBRE.--_Dpart de M. Thiers._--Vous n'tes pas sans avoir
quelque ami qui, lorsqu'il vous arrive quelque chose de
funeste,--accourt d'aussi loin qu'il se trouve pour vous dire: Je vous
l'avais bien dit!--et, d'un air si triomphant, qu'il est vident qu'il
ne voudrait, pour aucune chose au monde, que le malheur qui vous arrive
ne ft pas arriv.

J'ai beaucoup de peine  ne pas triompher un peu ici de la ralisation
textuelle de mes prvisions sur le dpart de M. Thiers, et sur la
manire dont ce dpart devait s'effectuer.--Je vous renvoie simplement,
pour les dtails de ce qui s'est pass ce mois-ci,--au rcit que j'en ai
fait d'avance le mois prcdent dans le dernier volume des _Gupes_.--M.
Thiers,--dit Mirabeau-Mouche, dit Mars Ier,--sort du ministre et de
la position impossible qu'il s'tait laiss faire, sous prtexte
d'honneur et de dignit nationale;--c'est un thme tout fait pour les
discours qu'il va dbiter  la Chambre des dputs.

Quatre des collgues de M. Thiers ne partageaient dj plus son avis
dans le conseil: c'taient M. de Cubires,--M. Roussin,--M. Pelet de la
Lozre et mme M. Cousin.

M. Pelet de la Lozre surtout, qui est fort riche et qui offrait la plus
grande responsabilit pcuniaire, ne voyait pas sans inquitude les
allures d'un prsident du conseil--qui venait s'asseoir  son
bureau,--donnait des ordres,--prenait l'argent sans explications et
mettait dans son budget une confusion effroyable.

[GU] Alors commena la distribution des croix d'honneur. M. Jaubert,
qui ne pardonnera jamais ni  M. Thiers ni  la croix--d'avoir t
dcor malgr lui,--l'a donne aux jeunes mineurs de son cabinet.--Le
seul dont je sache le nom s'appelle M. Lavenay et je ne le connais pas.

M. Gouin--en a fait autant; M. de Rmusat, entre autres, a, dans
l'espace de cinq mois, nomm M. Delavergne, son secrtaire
particulier,--matre des requtes, grand officier de l'ordre de Charles
III--et chevalier de la Lgion d'honneur.

Le nombre des croix distribues par M. Thiers est fabuleux.--Au 22
fvrier, il avait nomm chevaliers de la Lgion d'honneur les employs
des jeux; cette fois il a donn la croix  tous ses jeunes gens:--MM.
Boilay, du _Constitutionnel_;--un anonyme du _Courrier franais_;
quelques jeunes gens du Club-Jockey, qui lui apprenaient  monter 
cheval,--et divers journalistes pour lesquels c'tait un encouragement
et une rcompense pour les articles contre le roi qu'ils faisaient la
veille et le lendemain du serment qu'ils prtaient  Louis-Philippe.

M. le comte Walewski a t galement dcor.

[GU] Madame Dosne a continu pendant quelque temps  tenir sa cour  la
Tuilerie: c'tait une imitation libre de la cour de Charles V 
Bourges.--Elle avait reu l'ordre de la modration pendant la
crise;--mais, la chose termine, elle a repris possession de l'htel
Saint-Georges.--Alors elle a annonc qu'elle allait recommencer son
pamphlet contre la famille royale;--et, en effet, c'tait merveille, le
dernier jeudi du mois, de l'entendre semer des anecdotes,--et, pour
chauffer les dputs arrivant,--leur rciter les articles du _National_
du matin;--contester le mrite militaire du marchal Soult;--expliquer
comme quoi il a perdu la bataille de Toulouse,--et,  tel point, que M.
de Mornay, gendre du marchal, s'est cru oblig de se retirer.

Ce jour-l,--il y avait beaucoup d'hommes politiques;--tous les
ministres dmissionnaires n'y taient pas.

La runion tait remarquable par l'absence des femmes,--il n'y en avait
qu'une demi-douzaine: madame Jacques Coste,--madame Lon
Faucher,--madame Lon Pillet,--madame de Flahaut--et madame d'Argout.

[GU] On a envoy au beau-pre Dosne un avis par le tlgraphe pour qu'il
eut  revenir jouer  la hausse,--que ne pouvait pas manquer d'amener la
retraite de son gendre,--comme il avait jou  la baisse pendant son
inquitante administration.

[GU] Une _dame_ d'Auteuil faisait le tour de son salon,--comme fait la
reine aux Tuileries,--adressant ou plutt jetant un mot  chaque
personne;--elle arriva  un de ses anciens familiers, et lui dit avec
son air le plus protecteur: Et vous, monsieur, vous voil donc fix 
Paris?--Le monsieur, indign,--rpondit d'abord un _Oui, madame,_
trs-respectueux;--mais, voyant qu'on ne le regardait pas,--il ajouta 
demi-voix:

Ah a! Sophie,--est-ce que tu te... de moi, avec tes grands airs?

[GU] Il est singulier de voir  combien de gens il faut appliquer ces
paroles de l'criture:--_Aures habent et non audient, oculos habent et
non videbunt_; ils ont des oreilles et ils n'entendront pas, ils ont
des yeux et ils ne verront pas. La plupart des gens veulent absolument
prendre l'obstination que l'on met  chanter la _Marseillaise_ dans les
rues pour une manifestation belliqueuse du _peuple_ franais et pour un
cri de guerre contre l'Angleterre.--Depuis que la _Marseillaise_ a t
pour la premire fois dfendue par la police, elle a entirement chang
de caractre;--elle n'est plus qu'une taquinerie contre le
gouvernement.--En effet, voyez, on allait la chanter dans les
thtres;--le commissaire s'y opposait, sous prtexte qu'elle n'tait
pas sur l'affiche. Eh! vous n'y tes pas non plus sur l'affiche,
monsieur le commissaire, lui criait-on,--qu'est-ce que vous nous
chantez? Et on ne laissait continuer la reprsentation qu'aprs qu'on
tait venu chanter la _Marseillaise_ avec un drapeau tricolore.--On prit
le parti de l'autoriser,--cela commena  n'tre plus si
amusant.--Heureusement que le pouvoir, dans sa stupidit, permit l'air
sans permettre les paroles: _numeros memini... si verba tenerem._--Cette
prohibition soutint un peu l'enthousiasme, qui ne tomba tout  fait que
lorsqu'on eut accord les paroles et le drapeau. Ce qui ft arriv bien
autrement vite si on avait, ds l'origine, ordonn aux thtres de faire
jouer tous les soirs la _Marseillaise_ pendant cinq quarts
d'heure,--avant mme qu'on la demandt.

C'tait permis au thtre, il n'y avait plus de plaisir:--alors on
commena  la chanter dans les rues,--o on la chantera tant qu'on aura
la sottise de s'y opposer.

Je gage que le prfet de police n'a qu' dfendre demain de marcher 
quatre pattes dans les rues,--il se trouvera aprs demain des gens qui
rsisteront  cette ordonnance arbitraire, et y contreviendront avec un
enthousiasme impossible  dcrire.

[GU] AUX CHANTEURS DE LA MARSEILLAISE.--Messieurs les chanteurs de la
_Marseillaise_,--vous me paraissez, hlas!--comme les autres,--entendre
bien singulirement la libert--la libert que vous demandez semble
toujours celle que vous enlevez aux autres.--Vous voulez la libert de
casser les lanternes,--sans penser  respecter la libert que demandent
les autres d'y voir clair. C'est au nom de la libert que vous exigez
que l'on joue la _Marseillaise_ dans les thtres.--Or, tout le monde y
paye sa place galement, tout le monde a des droits gaux et une gale
libert.--Si vous demandez la libert de faire jouer la _Marseillaise_,
qui est une chanson rpublicaine,--vous ne pouvez raisonnablement nier
que les lgitimistes qui peuvent se trouver dans la salle ont le droit
de demander _Vive Henri IV_,--ou bien _O peut-on tre mieux qu'au sein
de sa famille_.--Les bonapartistes sont aussi bien fonds qu'eux et
aussi bien que vous  exiger--_T'en souviens-tu?_ et les gens calmes,
tranquilles, qui ne veulent pas s'occuper de politique et ont des gots
champtres,--de quel droit trouverez-vous mauvais qu'ils fassent jouer 
l'orchestre _Te souviens-tu, Marie, de notre enfance aux champs?_ Et les
vieillards de l'orchestre, pourquoi leur refuserait-on les chansons
rotiques et les chansons  boire:--_Colin et Colinette, dedans un
jardinet_, ou _Le vin, par sa douce chaleur?_

Vous comprenez que la dure de la reprsentation n'y suffirait pas.

Et encore, quelle est l'opinion qui doit tre obie la premire?--La
libert et l'galit exigent que l'on excute tous ces airs  la fois.

Ce qui ferait un joli petit charivari.

[GU] Eh! mon Dieu, je vous assure qu'il n'est personne d'entre vous sur
qui la _Marseillaise_ produise plus d'effet que sur moi,--et que, malgr
tous mes beaux raisonnements et la mansutude que j'ai acquise,--depuis
que tant de choses me sont devenues gales, je ne suis pas encore 
l'abri de l'effet de cet hymne dont les paroles, moins un seul couplet,
sont au moins mdiocres,--mais dont l'air est plus que beau.

[GU] Deux cents jeunes gens sont alls devant le ministre des affaires
trangres en chantant la _Marseillaise_, et en demandant la guerre 
grands cris;--ils eussent t bien embarrasss, j'imagine, si, docile 
leurs voeux, le prfet de police les et fait cerner, arrter et
incorporer dans un rgiment de ligne.--Le premier qui ait t mis sous
la main de la justice s'est trouv tre un conscrit
rfractaire,--c'est--dire un homme qui s'est volontairement expos aux
peines les plus svres pour ne pas tre soldat.

Tout ceci n'est que du tapage.

[GU] S'il y a quelque chose de facile au monde,--ce serait d'aligner de
grandes phrases emphatiques sur l'_opprobre de la France_, sur
l'_tranger_, etc., toutes choses qui, crites dans le style le plus
ampoul des plus ampouls mlodrames, ont tous les jours un si grand et
si certain succs.--Il faudrait donc penser que, lorsqu'il se trouve par
hasard un homme qui renonce volontairement  ce succs--pour soutenir
une thse contraire, il faut que cet homme soit de bien bonne foi et ait
une conviction bien arrte.

[GU] Il y a un prtre qu'on appelle M. de Lamennais;--ce prtre,
tourment d'une insatiable vanit, dsesprant d'arriver par des voies
ordinaires et permises au cardinalat et au chapeau rouge, a mis le
bonnet rouge sur sa tonsure,--et dans des brochures crites d'un style
lourd, pteux et souvent inintelligible,--prche le dsordre,
l'anarchie, la haine et la guerre.

Le conseil des ministres avait dcid qu'on ferait arrter M. de
Lamennais,--M. Vivien, seul, ou n'a pas os ou n'a pas voulu signer
l'ordre.

On assure,--mais je n'ai pas  ce sujet des renseignements assez
positifs pour l'affirmer, que M. Desmortiers, lui, qui est toujours prt
 arrter,--_ne demandait qu'un bout d'ordre_ par crit.

[GU] Sous l'inspiration de M. Thiers,--M. Vivien, garde des sceaux, a
prsent  la signature du roi des lettres de grce et de commutation
pour les sieurs tels et tels.

Les grcis se sont trouvs ensuite n'tre autres que les chefs
d'meutes de la coalition des ouvriers. Cela tait convenu avec les
journaux de la gauche, sous la tutelle desquels s'tait plac M. Thiers.

De cette manire, si la nouvelle position que va prendre M. Thiers  la
Chambre amne au moins quelques troubles, l'meute aura tous ses
soldats.

Aux observations qu'on lui a faites  ce sujet, M. Thiers s'est content
de rpondre:

--Je l'avais promis  Chambolle,--et un peu aussi  M. Marrast.

[GU] LA CRISE.--LE NOUVEAU MINISTRE.--Depuis dix ans, une trentaine
d'hommes, dont quatre ou cinq seulement sont recommandables par de
grands talents, se sont disput et arrach le pouvoir.--Chacun d'eux a
une vingtaine d'affids qui partagent ses chances;--ce qui fait en tout
 peu prs six cents hommes pour lesquels et par lesquels tout se fait
en France. Huit seulement de ces trente hommes peuvent tre au pouvoir 
la fois;--pendant le temps qu'ils y restent on les appelle _gouvernement
antinational_,--_vendu 
l'tranger_,--_tyrans_,--_oppresseurs_,--_corruption_;--je passe les
menues injures.--Les vingt-deux qui sont hors des affaires, s'intitulent
eux-mmes--_grands citoyens_,--_amis du peuple_,--_espoir de la
patrie_,--_vertu et dsintressement_,--_le pays_, et crient contre des
abus auxquels en ralit ils ne trouvent d'autre mal que le chagrin
qu'ils ont de ne pas les commettre eux-mmes.--Les huit qui sont au
pouvoir se gorgent, eux et leur bande,--jusqu'au moment o ils tombent
comme des sangsues soles;--huit autres prennent leur place.--Les huit
arrivants hritent en mme temps des dnominations susdites de
_gouvernement antinational_,--_vendu  l'tranger_,--de
_tyrans_,--d'_oppresseurs_,--de _corruption_.--Les huit dplacs
rentrent dans la classe des _grands citoyens_,--des _amis du
peuple_,--des _espoirs de la patrie_,--des _vertus et
dsintressements_, et redeviennent _le pays_.

[GU] Pour arriver aux affaires ou pour s'y maintenir,--rien ne leur
cote:--l'agitation, l'inquitude,--la ruine de la France, ne sont pour
eux que des moyens.--Leur politique ressemble  celle du sauvage qui
abat un cocotier par le pied pour cueillir un seul fruit qui lui fait
envie;

A celle du _naufrageur_ des ctes de l'Armorique,--qui, par des fanaux
trompeurs, attire sur les rcifs--un vaisseau charg d'or,--qui y prira
avec ses richesses--et ses passagers,--pour que de ses dbris le
naufrageur retire une ou deux planches pour rparer le toit de sa
cabane.

Ils sont semblables  un homme qui mettrait le feu  la maison de son
voisin--pour se faire cuire  lui-mme un oeuf  la coque.

[GU] J'avouerai aussi que je ressens d'ordinaire un enthousiasme fort
modr  l'avnement d'un nouveau ministre, quand je songe que, vu le
cercle d'une trentaine d'hommes dans lequel on prend toujours les
ministres,--chacun des arrivants a dj au moins une fois t rejet
comme incapable ou pis que cela.

Ainsi, dans le nouveau ministre, compos de MM. _Soult, Martin (du
Nord), Guizot, Duchtel, Cunin-Gridaine, Teste, Villemain, Duperr,
Humann_, M. Soult a t antrieurement ministre trois fois,--M. Guizot,
trois fois,--M. Duchtel, deux fois,--etc., etc.;--c'est--dire qu'ils
ont t deux fois,--trois fois renverss sous les accusations les plus
graves.

[GU] Pendant ce temps, le peuple, sous prtexte d'mancipation et
d'instruction,--est devenu l'esclave obissant des diffrents carrs de
papier qui se publient sous le titre de journaux.--Le peuple s'agite,
est mcontent,--malheureux,--sent de nouveaux besoins et perd
d'anciennes ressources;--tout le monde l'gare--et le trompe,--et 
force d'excitations,

Le peuple le _plus gai_ et le _plus poli_ de la terre n'est pas bien
loin d'en devenir le plus misrable et le plus sauvage.

Dans l'espace d'un mois,--deux cents hommes ont assassin le sergent de
ville Petit.--Darms a tir un fusil charg  mitraille sur un vieux
roi, et sur sa femme et sa soeur.--Un ancien soldat, Lafontaine,
s'avanant seul, sans armes, avec des paroles de paix, au-devant d'une
foule furieuse, a t lchement frapp par derrire d'un coup de
couteau.

[GU] La fort de Bondy ne sert plus d'asile au moindre brigand; la fort
Noire elle-mme n'est plus frquente que par d'honntes charbonniers et
de plus honntes fabricants de kirschenwasser, qui s'occupent  cueillir
des merises sauvages. Le passage le plus prilleux que l'on connaisse
aujourd'hui est le trajet des Tuileries  la Chambre des dputs.

[GU] Le nouveau cabinet se compose de dbris des divers cabinets
prcdents.--Ses partisans l'appellent--_ministre de
rconciliation_.--Ses adversaires,--_ministre de l'tranger_.--Ceci est
le cri de ralliement.

[GU] Le parti conservateur considre le nouveau ministre comme une des
dernires cartes qui lui restent  jouer contre une rvolution
anarchique.

Le parti, dit du progrs, concentre ses forces et annonce qu'il ne
soutiendra plus un ministre qui ne sortira pas de ses rangs.--On prend
du champ et on se prpare  une grande bataille.

Il y a  l'Opra une demoiselle _Albertine_ dont j'ai dj eu occasion
de parler;--on la dsigne dans les coulisses sous le nom de Fnelon--
cause qu'elle s'est charge de l'ducation des princes.

[GU] M. Gouin--qui tait ministre, il y a quelques jours,--en voyant les
falaises du Havre, s'est cri: Que d'argent il a fallu pour excuter
de tels travaux!

[GU] A propos des fortifications de Paris qui ne peuvent tre termines
avant six ou huit ans,--on rappelle ce seigneur avare qui, apprenant que
ses pages manquaient de chemises,--se sentit touch de compassion.
Vraiment,--dit-il,--ces pauvres enfants!--Il fit venir son jardinier et
lui ordonna de semer du chanvre.--Quelques-uns des pages ne purent
dissimuler un sourire. Les petits coquins! s'cria le seigneur, ils
sont bien contents,--ils vont avoir des chemises.

[GU] M. Thiers prend tous les jours des leons de tactique avec le
colonel Chalander.--Il parat que le ministre du 1er mars,--qu'on
avait appel _Mars_ Ier, se prpare  commander un jour nos
armes.--Les petits soldats de plomb sont hors de prix.

[GU] Lors de l'ambassade de Perse,--M. de Sercey, prs d'arriver,
s'aperut qu'il n'avait aucun prsent  offrir au shah.--Comme il
parlait de son embarras  ce sujet  un de ses secrtaires
d'ambassade,--il avisa sur une table une paire de vieux pistolets monts
en argent. Qu'est-ce ceci? demanda-t-il.--Rien autre chose,--rpondit
le secrtaire, que de vieux pistolets  moi.

--Mais,--c'est que voil mon affaire,--donnez-les-moi.

--Volontiers.

--C'est bien!

Arriv, M. de Sercey offrit au shah diffrentes bagatelles qu'il trouva
 acheter,--et fit savoir indirectement aux officiers--qu'il y avait
encore un prsent;--mais un vrai prsent,--quelque chose d'une valeur
inapprciable, qu'on se dciderait peut-tre  donner, quoiqu'on y tnt
beaucoup:--des pistolets ayant appartenu  l'empereur Napolon!--Ah! si
M. de Sercey voulait les donner au shah... mais ce sera
difficile;--cependant, il ne faut pas se dsesprer.--Qui sait si
l'ambassadeur ne se laissera pas toucher par de bons procds?--Enfin,
aprs de longs pourparlers,--de nombreuses hsitations,--de provoquantes
coquetteries,--on a fini par donner au shah les pistolets du grand
homme.

[GU] On faisait, devant M. de Balzac, un loge mrit d'un de ses
ouvrages: Ah! mon ami,--dit le romancier  l'un des interlocuteurs,
vous tes bien heureux de n'en tre pas l'auteur!

--Et pourquoi cela?

--Parce que vous pouvez dire tout le bien que vous en pensez,--tandis
que moi--je n'ose pas.

[GU] On a remarqu que, dans le conseil des ministres,--c'taient le
ministre de la guerre et le ministre de la marine qui se prononaient
pour la paix, tandis que le ministre du commerce demandait la guerre,
qui tue le commerce;--le ministre des travaux publics demandait la
guerre, qui interrompt les travaux;--le ministre des relations
extrieures demandait la guerre, qui dtruit toutes relations.

[GU] On assure que le roi a dit:--Ah! on prtend que je veux la paix 
tout prix;--eh bien! qu'on touche seulement  Strasbourg!

[GU] Voici l'hiver:--les cerisiers abandonnent leurs feuilles jaunes au
vent qui a dj dpouill les tilleuls;--le sorbier, bientt, va seul
garder ses ombelles de fruits rouges comme des grains de corail.--Dans
une petite ville de la Creuse,--les _dames_ du pays s'occupent dj
d'organiser un bal au profit des pauvres;--les _patronesses_ ont pens 
un costume qui les fit reconnatre.--On est facilement tomb d'accord
d'un noeud de ruban tombant sur l'paule;--mais ce qui n'est pas
facile de dcider,--c'est la couleur de ce ruban.--La politique s'est
glisse dans la question.

On ne peut adopter une couleur agrable  un parti sans exclure les
autres de la fte, sans les mettre  la porte de la philanthropie. Le
rouge est un symbole rpublicain. Le vert, le blanc appartiennent 
l'opinion lgitimiste, le violet est bonapartiste, le jaune est
ridicule. On se rappelle les couplets qui se chantaient en 1815, et sur
la mesure desquels on cassait les glaces du caf de la Paix, du caf
Lemblin et du caf Valois.

On entonnait sur l'air de la _Carmagnole_:

    Que ferons-nous des trois couleurs?
    Le bleu c'est la candeur,
    Le rouge, la valeur,
    Le blanc c'est la btise,
    C'est la devise
    Des Bourbons.

Les gardes du corps rpondaient:

    Que ferons-nous des trois couleurs?
    Le rouge c'est le sang,
    Le bleu c'est les brigands,
    Le blanc c'est l'innocence,
    C'est la devise
    Des Bourbons.

Puis on prenait en choeur les tabourets, et on se flait la tte.

On a pens un moment que le lilas pourrait runir toutes les opinions et
luder la difficult; mais plusieurs d'entre les dames patronesses ont
trouv dans leur teint des raisons suffisantes pour refuser formellement
de mettre du lilas.

On a donc forcment abandonn le lilas pour passer au rose, et le rose a
eu un moment du succs; mais deux des plus belles et des plus
spirituelles d'entre les dames patronesses ont dclar que les rubans
roses sur une robe blanche taient du dernier commun; que rien n'est si
laid que le commun, et qu'elles ne pousseront pas la philanthropie au
point d'tre laides au bnfice des pauvres.--Tout porte  croire que le
bal n'aura pas lieu.

Il y a des personnes qui prtendent que ces bals au profit des pauvres
devraient tre appels: _des pauvres au profit d'un bal_;--mais, quelque
forme que prenne la charit,--il faut la bien accueillir et ne la point
dcourager.

[GU] Un homme qui parle de tout et n'a qu'un chagrin, qui est de ne
pouvoir parler que de cela,--a quelquefois le malheur de mettre quelque
confusion dans ce qu'il dit:--en annonant le nouveau ministre,--il
donnait les portefeuilles de la justice et du commerce  MM. _Martin
Gridaine et Cunin_ (du Nord).

[GU] Dans le programme encore secret de la fte des cendres,--il est
question de faire paratre tout  coup un homme  cheval dans le costume
de l'empereur Napolon;--cet homme, aprs tre rest quelque temps en
vue,--partira ventre  terre et disparatra.

Quelques personnes ont fait remarquer avec raison qu' une poque comme
la ntre, il fallait tre bien sr de l'homme auquel serait confi ce
rle important.--Il est  craindre qu'il ne prenne son rle au srieux
et se proclame empereur des Franais.--Pour moi, je ne m'y fierais pas.

[GU] Je me suis plaint, dans un volume de _Gupes_, d'un portrait qu'on
a fait de moi et dont le seul aspect aurait pu m'exposer aux poursuites
du parquet.--Voici l'histoire de ce portrait:

Il y a deux ans,--je crois,--M. Clestin Nanteuil fut envoy chez moi
pour je ne sais quelle galerie ou muse; je n'tais pas chez moi. Il
m'attendit; une autre personne m'attendait galement: tous deux
trouvrent un bon feu et des cigares.--Au troisime cigare, M. de
Nanteuil toussa et dit:

--Il est onze heures et demie.

--Onze heures trente-cinq, dit l'tranger.

--Il n'arrive pas, dit M. de Nanteuil.

--Il n'arrive pas, dit l'tranger.

--Monsieur est homme de lettres?

--Non, monsieur, et vous?

--Je suis peintre, et je m'appelle Clestin Nanteuil.

--Ah! monsieur, j'ai vu de vous de fort jolies choses.

--J'en ai peut-tre vu de vous aussi, monsieur.

--Monsieur, veuillez me donner du feu, mon cigare est teint.

--Monsieur, trs-volontiers.

--Je viens, dit M. de Nanteuil, pour faire le portrait de Karr.

--Il est fcheux qu'il ne soit pas l.

--Euh! pas trs-fcheux!--Je l'ai vu plusieurs fois, et je le ferais, 
la rigueur, de mmoire.--Il n'y a qu'une seule chose qui m'embarrasse;
je ne sais pas s'il a les cheveux longs ou courts.

--Trs-courts.

--Trs-bien!--Ah! voici sa robe de chambre, probablement.

Et M. de Nanteuil avise une sorte de froc en velours noir.

--Je vais toujours dessiner la robe de chambre.

La robe de chambre fut mise sur une chaise,--mais elle tait vide, et
les plis tombaient mal.

--Cela n'ira jamais.--Mon Dieu, monsieur, si j'osais...

--Osez, monsieur.

--Il s'agirait de rendre  moi et au matre du logis un petit service.

--J'aime beaucoup le matre du logis, et je serais enchant d'tre
agrable  un homme de talent comme vous.

--Veuillez donc mettre cette robe de chambre pour que les plis fassent
mieux.

--Trs-bien, cela va  ravir;--voil qui est presque fini. Il me semble
que vous avez les cheveux  peu prs de la couleur des siens.

--Les siens sont moins bruns.

--C'est gal, je puis toujours faire les cheveux.

--Voici les cheveux.--De quelle couleur a-t-il les yeux?

--Je ne sais trop, bleus ou verts.

--Ah diable! les vtres sont noirs;--mais qu'est-ce que cela fait!

--Ah!

--N'a-t-il pas les moustaches un peu longues?

--Oui.

--Ma foi, ceci doit tre ressemblant.

--A qui?

--A lui.

--Comment,  lui! c'est moi qui ai pos.

--C'est moins tonnant que si on n'avait pas pos du
tout.--Attendez-vous encore?

--Oui, et vous?

--Moi, non; mon portrait est fini. Obligez-moi de dire  M. Karr que je
l'ai attendu.

--Il sera dsol.

--Un peu de feu, s'il vous plat.--J'ai l'honneur de vous saluer.

--Monsieur, votre serviteur.

C'est ce qui a donn l'ide au libraire d'en faire faire un autre. Je ne
vous dirai pas toutes les opinions diverses de mes amis au sujet de ce
portrait de Giraud,--qui est un excellent dessin.--Les uns me disent:

Tu n'es pas flatt.

Les autres:--Tu es bien plus laid que cela.

--Ah! mon ami, vous tiez bien mieux ce jour o, sur la falaise
d'Etretat,--assis prs de moi sur la mousse...

--Je le crois bien,--madame,--mais je ne posais pas, ce jour-l,--et un
portrait est toujours le portrait d'un homme qui pose.

[GU] M. Raspail a fait de belles choses!--Sa lettre bizarre, dans
laquelle il accuse M. Orfila d'avoir lui-mme empoisonn sinon M.
Lafarge, du moins son cadavre, demandait une rponse.--M. Orfila rpond
par un cours contre madame Lafarge.--Chaque jour, publiquement,--il fait
bouillir des chiens,--les uns empoisonns, les autres trangls, et il
se livre  de longues sries d'expriences servant de _preuve_  celles
qu'il a faites  Tulle. Depuis un mois, plus de quinze cents chiens
innocents ont t victimes de la discussion qui s'est leve entre ces
deux messieurs.

[GU] On m'crit de Chartres pour me prier de dtacher une gupe sur la
prison de la ville.

Voir le commencement du prsent volume o il est expliqu que les
pauvres _gupes_ sont _in partibus infidelium_.

Ce n'est pas seulement  Chartres qu'existe l'abus dont on se plaint,
c'est--dire un accroissement de peine qui ne se trouve dans aucun code
ni dans le texte d'aucun jugement.--Les prisonniers et mme les prvenus
sont privs de tabac  priser et  fumer. Cette privation est si pnible
pour beaucoup d'entre eux, qu'ils prisent du poivre qu'on laisse entrer
sans obstacle.

[GU] On dit avec raison que, sous le gouvernement des hommes, ce sont
les femmes qui gouvernent:--et que, sous le pouvoir des femmes, on est
gouvern par des hommes.--En effet, si le ministre du 15 avril
reprsentait mademoiselle Plessis, du Thtre-Franais,--celui du 1er
mars est le rgne de madame Dosne et de mademoiselle Fitzjames de
l'Opra;--avec le nouveau cabinet, mademoiselle Rachel rentre aux
affaires.

[GU] Le mtier de roi ne vaut plus rien:--le roi de Hollande a fait sa
liquidation,--la royaut d'Espagne a fait faillite.--M. Mathieu de la
Redorte, ambassadeur en Espagne, vient de donner au ministre la
dmission qu'il avait reue des vnements.

[GU] Le nouveau gouvernement espagnol a imagin de tirer un parti
avantageux des diverses croix,--ordres,--cordons,--toisons, etc., que le
gouvernement de la reine Christine avait un peu prodigus.--On envoie 
tous les dignitaires une petite note acquitte,--avec prire de la payer
dans le plus bref dlai, sous peine d'tre dgrads.

Cette manire de distribuer des honneurs ressemble parfaitement 
l'industrie des marchandes de bouquets du boulevard de Gand, qui jettent
un bouquet dans votre voiture--ou le glissent dans votre gilet, et, 
quelques pas de l, vont en demander le prix.

[GU] On a renonc,--comme je l'ai fait remarquer plusieurs fois,--
appliquer la peine de mort aux malheureux que l'tourderie ou des folies
de jeunesse ont pouss  empoisonner leurs parents.

Mais il est une chose qui devait chapper aux gards de la justice comme
 la faveur royale,--une chose pour laquelle, loin d'abaisser la
pnalit, on l'a encore aggrave.

Je veux parler de la mauvaise habitude qu'ont certaines personnes de
secouer les tapis par les fentres; j'ai dj dit avec quelle svrit
et quelle sollicitude on poursuit ce genre de dlit.

Il serait  dsirer que les citoyens voulussent bien se conformer aux
ordonnances relatives  cette dfense, et donner un peu de loisir 
l'administration, qui, depuis bien longtemps, n'a pu s'occuper que des
tapis, et semble ngliger une foule de soins importants.

[GU] M. Sbastiani a t nomm marchal de France le 21 octobre,
c'est--dire le jour anniversaire d'un jour o il se laisse surprendre
par les Cosaques et enlever cent voitures de bagages et cent
prisonniers,--le 21 octobre 1812.

Les jeunes journaux rendent la vie bien amre  leurs anciens sur
lesquels ils ont l'avantage de n'avoir pas d'antcdents.--Ils fouillent
dans leurs vieilles annes et en exhument des palinodies presque
incroyables. Je ne connais rien de plus complet en ce genre que deux
numros de la _Gazette de France_, publis le 20 et le 21 mars 1815,
dans l'espace de vingt-quatre heures.

GAZETTE DE FRANCE.

_Lundi 20 mars 1815._

FRANCE.

M. le prince de la Tremouille est
entr hier au soir,  huit heures
et demie, dans nos murs. Ce prince
a t salu par le _cri national
de: Vive le roi!_ devenu le _cri
de ralliement_ pour tout ce qui
_porte un coeur franais_.

On attend demain le duc de Bourbon.
La vue de ce prince nous rappellera
_quel est l'homme_ qui voudrait
envahir l'hritage du _bon Henri_,
et NOUS _serons glorieux de
marcher_, s'il le faut, sous les
ordres d'un descendant du grand
Cond.

--Les 16, 17 et 18, les troupes de
toutes armes, destines  _marcher
contre l'ennemi_, sont sorties.

_Bonaparte_, qui est parti d'Autun
le 16, continue  rpandre sur
sa route le _mensonge_, la
_corruption_, l'_appel au parjure_
et la calomnie.

Mais l'opinion le _repousse avec
horreur_: la France ne voit en lui
que la guerre civile et la guerre
trangre, qu'il trane  sa suite;
_elle se rallie tout entire_ au
seul nom de ce roi qui lui a
apport la paix et la libert. Elle
unit son amour aux respects de
l'Europe pour son auguste monarque!
_elle combattra, elle vaincra_, et
pour elle et pour lui.

_Le temps n'est plus_ o des
agitateurs pouvaient compter sur
la facilit du peuple franais
pour le sduire, l'entraner _dans
les plus affreux garements_, et
l'employer lui-mme  oprer son
propre malheur.

L'arme, _toujours fidle 
l'honneur,  son prince,  la
patrie, ne servira point
l'ambition de ses plus cruels
ennemis! Elle servira jusqu' la
mort_ son souverain lgitime.


GAZETTE DE FRANCE,

_Mardi 21 mars 1815._

EMPIRE FRANAIS.

Aujourd'hui, entre huit et neuf
heures du matin, l'_empereur_,
dont la marche a t retarde par
l'_affluence immense_ du peuple
accouru de toutes parts sur sa
route, est descendu aux Tuileries.
Il n'y a pas d'_expressions_
pour rendre l'_enthousiasme_ et
les _acclamations des citoyens
de Paris rassembls_ dans les
Tuileries, sur le Carrousel et
dans tous les environs.

Le peuple a partag tous les
nobles sentiments des soldats.

Napolon a dbarqu avec une
poigne d'hommes, il est vrai; mais
 chaque pas, il a trouv des _amis
fidles_ et des _lgions dvoues_.
Il lui a suffi de se prsenter
devant elles pour tre  l'instant
mme reconnu et salu comme _leur
empereur et leur pre_, il lui a
suffi de se prsenter devant le
peuple pour rveiller partout le
_profond sentiment_ de la
_gloire nationale_.

Hier encore on nous disait que
l'_empereur Napolon_ tranait
 peine quelques hommes  sa suite,
que la dsertion rgnait dans ses
troupes, accables de fatigues et
exposes  tous les besoins. _Il
faut plaindre ceux_ qui ont pu
recourir  un pareil systme
le dception.

Partout les lgions et le peuple
runis lui ont ouvert les portes
des villes; offert leurs bras et
leur courage. Oui, le mouvement qui
vient d'clater fait renatre les
beaux jours o l'_arme et le
peuple confondaient leur
enthousiasme pour la libert_.

_Ceux_ qui ont voulu faire
_marcher_ nos soldats contre
l'empereur ne connaissaient pas
l'ascendant de la gloire sur les
_coeurs franais_.

Vous revoyez dans Napolon celui
qui, conduisant toujours nos
phalanges  la victoire, leva au
plus haut degr la gloire des
_armes_ et du _nom franais_.

[GU] M. BERLIOZ ET LE FESTIVAL.--Je ne crois pas que jamais un homme ait
eu  subir autant de contre-temps que M. Berlioz;-- son dbut,
cependant, il fut soutenu par deux classes de gens: par de jeunes
artistes qui voudraient voir dtruire les rgles pour n'avoir pas  les
apprendre,--et par quelques journaux--ennemis de tout ce qui a forme ou
figure de loi; celles de l'harmonie comme celles du code; comme celles
du bon sens;--comme celles du savoir-vivre;--c'est ce qu'ils se plaisent
 appeler leur indpendance.

Aprs des difficults inoues, surmontes avec courage, noblesse et
persvrance,--M. Berlioz trouva MM. Lon de Wailly et Barbier, qui lui
firent un opra;--cet opra, crit par des hommes d'un talent
rel,--avait, mme pour nous, qui n'aimons pas la musique de M. Berlioz,
d'incontestables qualits.

On promena M. Berlioz de l'Opra  l'Opra-Comique; on lui fit rduire
sa pice de trois actes en un, aprs quoi on la trouva trop courte.--On
obtint de M. Armand Bertin, du _Journal des Dbats_, qu'il consentirait
 entendre quelques airs. M. _Armand Bertin_, gros homme assez commun,
hocha la tte,--et M. Berlioz perdit tout espoir d'tre jamais
reprsent.

Mais lors de _Quasimodo_, opra de la fille du _Journal des Dbats_, on
eut un peu besoin de M. Berlioz, et on l'attacha au journal. De ce jour,
toute sa destine changea, tous les bonheurs lui tombrent sur la tte
comme des tuiles.--Un nouveau collaborateur, un des noms les plus
illustres de la littrature, M. Alfred de Vigny, vint jeter encore
quelques perles dans le pome (les _Ciseleurs_), et l'opra fut jou.

Mais ce serait peu pour un protg par le _Journal des Dbats_.--Il
n'est pas jusqu'aux deuils publics qui ne soient pour M. Berlioz un
sujet de joie et une source de gloire.--Le duc de Trvise est tu par la
machine de Fieschi.--On demande une messe  M. Berlioz;--on ne joue pas
sa messe, on indemnise M. Berlioz.

--Sois tranquille,  mon fils! disait le Journal des Dbats;--attends
avec patience la premire calamit, elle est  toi, je te la donne
d'avance.

Et M. Berlioz regardait mourir les illustrations, attendant qu'il s'en
trouvt une digne de sa messe.

--Faut-il entonner? disait-il  chaque mort.

--Pas encore.

Enfin le gnral Danrmont fut tu devant Constantine,--et le _Journal
des Dbats_ dit  M. Berlioz: Prends ta harpe, mon fils, et chante-nous
un peu ta _messe_.

M. Berlioz a chant,--et il a t dcor;--puis on l'a charg de l'hymne
de l'anniversaire des journes de Juillet.--Il a plu  M. Berlioz de
donner un _festival_ dans la salle de l'Opra, et la salle de l'Opra
lui a t confie;--il lui a plu de conduire l'orchestre,--et Habeneck
lui a cd son bton de commandement.

[GU] Cependant ici a failli reparatre l'ancien guignon de M. Berlioz:
les musiciens de l'orchestre ont refus de jouer sa musique, et ont
crit au ministre de l'intrieur pour demander  aller ce jour-l
travailler aux fortifications de Paris.--Aux rptitions, les cors se
sont mis  jouer dans un autre ton que le reste des instruments;--la
trompette  clef, au lieu de compter les _pauses_, a jou: _Au clair de
la lune, mon ami Pierrot_;--les cordes des basses, coupes  moiti, ont
clat au milieu d'une mesure avec un horrible bruit;--derrire les
pupitres se sont fait entendre des cris de divers animaux avec des
explications bouffonnes:--CCOCORICO, _le coq, armes de France_;--MIAOU,
_la chatte amoureuse_;--OUAP, OUAP, _le petit chien qu'on lui marche sur
la patte_, etc., etc.--On se rappelait qu' un concert donn, il y a
quelques annes, par M. Berlioz, au Thtre-Italien,--les musiciens
avaient t engags jusqu' minuit;--au milieu d'un morceau, l'un d'eux
tira sa montre, avertit ses camarades qu'il tait minuit, et, sans
achever la mesure, tous teignirent leurs bougies, serrrent leurs
instruments, et quittrent le thtre.

Pour cette fois, cependant, les choses se sont arranges et la
reprsentation a passablement march.

[GU] Pendant un entr'acte du _festival_,--M. Bergeron est entr dans une
loge voisine de celle o tait M. de Girardin avec sa femme,--l'a
brusquement frapp au visage et a disparu en criant: _C'est moi
Bergeron!_ M. de Girardin s'est lanc  sa poursuite et a t,--je ne
sais pourquoi,--retenu par ses amis. Quelques raisons qu'ait  donner M.
Bergeron, il n'y en a aucune qui justifie un tel acte de violence en
prsence d'une femme.

Quelques personnes et quelques journaux ont approuv l'action de M.
Bergeron:--je dirai  mon tour que, si M. de Girardin avait en ce
moment, d'un coup de pistolet, cass la tte de M. Bergeron,--il aurait
t fort difficile de le blmer; je suis sr que M. Bergeron, lui-mme,
est de mon avis.--Seulement, je n'aime pas beaucoup l'intervention du
parquet dans une semblable affaire.

[GU] Il y a un marchand d'objets de curiosit,--nomm Capet,--rue
Notre-Dame-des-Victoires, 42;--c'est une des nombreuses souricires o
je suis attir quelquefois par mon amour des sculptures de bois.--C'est
chez lui que Darms a achet sa carabine;--en la marchandant,--il la
retourna longtemps dans ses mains,--et dit: Je ne sais pas trop ce que
je ferai de cela.--Ah!... a pourra toujours me servir pour tuer un
bdouin.

[GU] Je l'ai dit souvent,--les Parisiens,--si prompts  protester contre
la tyrannie des rois,--subissent de la meilleure grce celle des cochers
de fiacre;--d'autre part, les agents de l'autorit ne pensent qu'aux
meutes, complots, attentats, etc., et ne donnent aucun soin  la sret
et aux droits des citoyens.--Le 6 novembre,--je prends  l'heure un
petit fiacre  un cheval;--pendant que je djeune, je le prte  un ami
pour faire une course;--le cocher refuse de marcher;--je le conduis chez
un commissaire situ rue de _Grammont_, n 9.

Le commissaire prore;--le cocher raconte des histoires.--Je fais
observer  ces deux messieurs que c'est  l'_heure_ que j'coute leurs
harangues. Le commissaire donne tort au cocher,--mais ne prend aucune
note contre lui.--Le cocher est donc rcompens de sa mauvaise foi par
une demi-heure que j'ai  lui payer en sus pour la course chez le
commissaire, le sjour--et le retour.

Je le quitte,--je veux le payer au tarif;--trente-cinq sous l'heure.

--Nullement, c'est quarante-cinq sous!

--Pourquoi?

--Parce que j'ai un numro rouge.

--Mais votre voiture est dtestable, il y pleut par vos glaces
brises,--votre cheval ne marche pas.

--J'ai un numro rouge.

Le commissaire m'coute--et me dit:

--_Il a un numro rouge._

C'est fort agrable d'tre conduit par un numro rouge;--mais c'est
peut-tre un peu cher de payer ce plaisir dix sous de plus par
heure.--Je dnonce au prfet de police, et le cocher sous le numro
773, et le commissaire sous le n 9 de la rue de Grammont.

[GU] Nous avons perdu M. liabide,--il avait form un recours en grce;
mais il a t tabli qu'il avait, avant son crime, secou un tapis par
la fentre:--la clmence royale a d s'arrter devant un semblable
prcdent.

[GU] Les journaux de M. Thiers, qui avaient, pendant que leur patron
tait aux affaires, fait prcder le nom du roi de S.M.,--ont supprim
ces deux lettres depuis que le petit grand homme n'est plus ministre:
cela apprendra au roi;--le voil dchu de deux consonnes.

[GU] Le peuple crie  la fois pour la _guerre_--et contre les
prparatifs de la guerre.--Je l'ai dit, c'est toujours du tapage, et
rien de plus.

[GU] Le besoin de parler tient aujourd'hui une grande place dans toutes
les affaires et dans tous les intrts.

A Colmar,--dans un banquet, un M. Lagrange a voulu faire un
discours.--Aprs qu'on l'a eu laiss patauger quelque temps,--on l'a
pri de cesser et de ne pas interrompre plus longtemps le festin:
Messieurs,--a-t-il dit,--_j'ai pay six francs, j'ai le droit de
parler_.--Et il a parl.

Les convives,--alors,--ont emport, l'un un morceau de jambon,--l'autre
les biscuits,--l'autre les poires,--et se sont retirs.

[GU] Un monsieur E. Bouchereau a fait contre moi une brochure remplie de
grotesques injures;--un de mes amis, qui s'tait charg de m'amener M.
Bouchereau, n'a pu russir  le trouver jusqu'ici; il se livre  de
nouvelles recherches.

La chose est en vers.

J'ai tenu toujours mes lecteurs au courant des diffrentes dcouvertes
faites  mon sujet par d'honntes anonymes;--on a dcouvert tour  tour
que j'tais vendu au roi Louis-Philippe,--puis  M. Thiers, puis,--que
j'tais un mouchard.--Selon M. Bouchereau,--tous ces gens-l se sont
tromps;--la vrit est que je suis vendu  M. Bert...,--probablement
Bertin, le directeur du _Journal des Dbats_.

Voici quelques-uns des vers de M. Bouchereau.

Voici d'abord son opinion sur mes romans:

    L'artiste impartial voulut le parcourir;
    Mais son chef devint lourd, puisqu'il semblait tre ivre.
    Bref, dgots et ddains lui fermrent un livre
    Qui le faisait dormir.

Opinion du mme M. E. Bouchereau sur les _Gupes_:

    Oui, tel est _cet auteur_; il veut piquer les gens,
    Mais il renverse tout. Il fait les _gupes biches_;
    Il connat leur instinct, il les met en bourriches,
    En dpit du bon sens.

Opinion du mme M. Bouchereau--sur ma fortune et ma moralit:

    Mais il n'a pas d'argent! Comment s'en procurer?
    Bah! il en trouvera, c'est chose assez facile,
    Dt-il vendre sa plume au premier imbcile
          Qui voudra l'acheter.
  --Ce moyen est honteux!--Lecteur qui dis cela,
    Connais donc bien l'auteur: pour un doigt de champagne
    Il fera de son mieux l'histoire de l'Espagne,
          Puis apostasiera.
    Il marchait en avant, on vint  sa rencontre;
    Il sait qu'on le recherche,  Bert.. il se montre;
          Bert.. veut l'acheter.

Me voici auteur d'une histoire d'Espagne,--apostat,--ivrogne,--et devenu
la chose de M. Bert...--Ceci est complet,--on me connat maintenant.

Puis, ce bon M. Bouchereau croit devoir s'excuser de ne m'avoir pas
dvoil plus tt;--mais son excuse est dans un bon sentiment,--j'tais
pauvre.

    Il savait que jadis la dure pauvret
    Avait marqu sur lui ses pratiques austres;
    Il savait qu'avant lui tels existaient ses pres;
          Il n'a rien racont.

_Lui_,--c'est moi;--_il_, c'est _M. E. Bouchereau_.

    Il savait tout cela; mais devant le malheur
    Il se tut, et songeant qu'un roman, dans sa vie,
    Amnerait l'aisance, il devint son Messie
    Et ne fut pas censeur.

Excellent M. Bouchereau! il m'a permis de faire un roman.--Il parat
mme qu'il a  se reprocher d'en avoir dit du bien;--Dieu vous le rende,
monsieur E. Bouchereau!

    Mais aujourd'hui l'aisance a chass le besoin.

Aujourd'hui que je suis vendu  tout le monde, au roi,-- M. Thiers,--
M. Bert...;--aujourd'hui l'indulgence de M. E. Bouchereau est 
bout,--et il me fait connatre.--Aussi, c'est ma faute: pourquoi ne me
suis-je pas content d'avoir fait un roman?--j'avais bien besoin d'en
faire d'autres;--et puis ces maudits petits livres!

    En parcourant ces vers, bien haut Karr va crier:
    L'auteur est un mchant, sa brochure est inique.

Ah! cette fois, monsieur E. Bouchereau,--vous qui me connaissez si bien,
vous  qui je ne peux rien cacher,--perspicace monsieur E.
Bouchereau,--cette fois vous vous trompez,--je ne dis pas un mot de
cela;--je vous trouve beaucoup plus bte que mchant,--et votre brochure
me parat assez drle.

Cependant, mon bon monsieur Bouchereau,--comme  la rigueur on peut tre
un imbcile et ne pas tre un lche,--je vous prierai, si vous n'y voyez
pas d'inconvnient, de me faire parvenir l'adresse de vos oreilles.

Il y a de bonnes gens qui crient  tue-tte: Moi, je ne me vendrais pas
 l'or du pouvoir!--des gens qui,--aussitt qu'on ne partage pas les
ides saugrenues qu'ils prennent je ne sais o,--vous dclarent corrompu
et vendu.

Je pense que ces gens ont besoin de beaucoup de vertu et de
dsintressement pour conserver ainsi leur indpendance,--et que le
gouvernement est sans cesse  leur porte pour les supplier d'accepter
cinquante mille livres de rente,--une voiture  panneaux oeil de
corbeau--et des chevaux alezan brl.

Pour moi, j'avouerai humblement que je ne puis me rendre compte 
moi-mme de la brutalit de ma vertu  cet endroit, attendu qu'elle n'a
jamais t attaque jusqu'ici.

Mais,--mes braves gens,--je veux bien vous avouer toutes choses: je suis
subventionn, il est vrai,--je le nierais en vain;--cela d'ailleurs est
facile  voir,--je n'ai pas de chevaux, mais j'ai des pigeons blancs;
j'avais un paletot neuf il n'y a pas plus de trois mois.--Aprs cet
aveu, je n'hsite pas  vous dnoncer mes corrupteurs:--tenez, en voici
un qui passe,--c'est un tudiant avec un habit noir blanchi aux coudes
et aux coutures; il monte ses cinq tages--en fumant son cigare;--il
vient d'acheter un de mes petits volumes.

Eh! bon Dieu, en voici un autre:--celui-l c'est une femme: la
voyez-vous  la fentre de sa mansarde,--ses cheveux blonds se mlent au
feuillage bruni des cobas,--elle lit un de mes romans.

Mais j'en rencontre partout de ces corrupteurs qui me
subventionnent:--j'en ai dans les salons et dans les ateliers.--Il y a
quelque temps,--comme je courais les bois avec un de mes amis, nous
avons trouv un volume des _Gupes_ chez un garde-chasse,--dans une
hutte au milieu d'une fort.--Ce brave homme me fait un revenu de trois
francs par an.

Mais si cela ne me suffisait pas, monsieur E. Bouchereau,--qui
m'empcherait d'ajouter quelques pages d'annonces  mes petits livres,
comme font les journaux et les revues?--qui m'empcherait de me faire,
par ce moyen, un revenu de cinq  six mille francs?--personne et rien au
monde,--sinon que je suis un pote et ne suis pas un homme d'argent.

[GU] En lisant la brochure de ce monsieur, je me suis rappel l'poque
de ma vie  laquelle il faisait allusion.

Moi pauvre! je n'ai jamais t si heureux, je n'ai jamais t si riche
qu' cette poque o je dnais souvent avec un morceau de pain et un
verre d'eau.--Moi pauvre! mais il y avait des jours,--seulement quand
j'avais vu s'entr'ouvrir le rideau d'une certaine fentre, o j'vitais
de toucher les passants du coude dans la crainte de les briser.--Moi
pauvre! j'ouvre des notes que j'crivais tous les soirs,--et voici ce
que j'y trouve.--Voyez si j'tais pauvre et si j'tais malheureux:

Aot 182.....

Je me suis lev de bonne heure. Le soleil se levait dans de tides
vapeurs; ses rayons obliques scintillaient  travers les haies comme des
paillettes d'or, et il semblait que le soleil me disait: Je te salue,
Alphonse; c'est pour toi que je purifie l'air que tu vas respirer; c'est
pour toi, ce matin, que je couvre de pierreries les pointes vertes de
l'herbe; je te salue, tu aimes, tu es le roi du monde.

_Une fauvette  tte noire sur un chtaignier chanta et dit_: Je te
salue, Alphonse; c'est pour toi, aujourd'hui, que sont nos concerts;
c'est une grande fte que le premier sentiment d'amour qui se glisse au
coeur; je te salue, tu aimes, tu es le roi du monde.

_Une campanule dans l'herbe_: Je te salue, Alphonse; c'est pour toi que
j'ouvre, ce matin, mes corolles de saphir, c'est pour rjouir tes yeux
que les pquerettes toilent la prairie de leur petit disque d'or et de
leurs rayons d'argent. Tu aimes, tu es le roi du monde.

_La clmatite_: Je te salue, Alphonse; c'est pour toi que j'embaume
l'air de mes parfums pntrants, c'est vers toi que je tourne mes petits
encensoirs d'argent. Tu aimes, tu es le roi du monde.

_Le chtaignier_: Je te salue, Alphonse; j'tends sur toi mes larges
ventails verts; il y a cent ans qu'on m'a plant, cent ans que je
rsiste aux vents pour t'abriter aujourd'hui contre les pres baisers du
soleil. Tu aimes, tu es le roi du monde.

_Le vent dans les feuilles_: Je te salue, Alphonse; c'est pour toi
aujourd'hui que seront mes plus suaves et plus mystrieuses harmonies,
pour toi qui seul les comprendras. Pour les autres, je ferai crier
aigrement une girouette, mais, pour toi, je te dirai les plus doux
secrets de l'amour, et j'enlverai la poussire du chemin par o tu dois
aller la voir, je t'apporterai l'air qu'elle chante en pensant  toi. Tu
aimes, tu es le roi du monde.

[GU] On demande l'adresse des oreilles de M. E. Bouchereau.




Dcembre 1840.

     Ranon et retour des _Gupes_.--Le cheval Ibrahim.--Un mot de M.
     Vivien.--Mot de M. Pelet (de la Lozre).--M. Griel.--M. Dosne
     considr comme pripatticien.--La mare d'Auteuil.--Comment se
     fait le discours du roi.--Un mot de M. nouf.--Les checs.--Un mot
     de M. Lherbette.--M. Barrot.--M. Guizot.--M. de Rmusat.--M.
     Jaubert.--Les vaudevilles de M. Duvergier de Hauranne.--Deux
     lanternes.--Le roi et M. de Cormenin.--Naissance du duc de
     Chartres.--M. de Chateaubriand.--La reine Christine.--Le gnral
     d'Houdetot.--Bureau de l'esprit public.--M. Malacq et mademoiselle
     Rachel.--M. Lerminier et M. Villemain.--Une gupe de la
     Malouine.--M. A. Dumas.--Forts non dtachs.--Mot de M. Barrot
     revendiqu par les _Gupes_.--M. Cochelet.--M. Drovetti.--M.
     Marochetti.--Une messe d'occasion.--_Obolum Belisario_.--MM.
     Hugo,--de Saint-Aulaire,--Berryer,--Casimir Bonjour.--M. Legrand
     (de l'Oise).--M. Jourdan.--Un logogriphe de M.
     Delessert.--Dnonciation contre les conservateurs du muse.--M.
     Ganneron mcontent.--M. E. Sue et monseigneur Affre.--Les fourreurs
     de Paris et les marchands de rubans de Saint-tienne.--M.
     Bouchereau parat.--Les inondations.--Le maire de Saint-Christophe.


DCEMBRE.--D'aprs le jugement dont je vous ai parl,--on allait vendre
le _titre_ des _Gupes_ aux enchres publiques.--Mes pauvres gupes,
qu'allaient-elles devenir? Qu'en aurait-on fait?--Elles, si libres, si
indpendantes,-- quel parti,  quel valet de parti allaient-elles
appartenir?--Au service de quelle sottise allaient-elles se mettre?--Au
profit de quelle friponnerie allaient-elles combattre?

Je me suis mu,--et, pour leur ranon, j'ai donn tout mon argent.

[GU] J'ai rachet a titre que j'avais cr, qui m'appartenait selon
l'quit,--mais non selon la justice.

Revenez donc  moi,--Astart,--Grimalkin,--Moloch,--j'ai pour vous
recevoir de beaux camlias--et des tussilages, des hliotropes d'hiver
parfums. Revenez, mes pauvres prisonnires; revenez, mes enfants, mon
escadron ail, mon bel escadron d'or,--revenez  moi.

Nous allons recommencer notre guerre contre l'avidit et contre la
sottise. En avant!

J'ai racont dans les _Gupes_--comment M. Thiers avait acquis de M.
Leroy--un petit cheval que M. Leroy prte d'ordinaire  un enfant que
l'on appelle familirement _Tata_.--Les journaux se sont empars des
faits, et, au lieu de dire le cheval de _Tata_, ont dit le cheval
_Tata_.--Le cheval s'appelle _Ibrahim_.--Depuis que M. Thiers a t _mis
 pieds_, il parat qu'il a rendu _Ibrahim_  M. Ernest Leroy,--que j'ai
aperu dessus l'autre jour. Ibrahim a beaucoup gagn depuis qu'il n'est
plus aux affaires.

[GU] M. Vivien a dit spirituellement, en quittant l'htel du ministre
pour retourner chez lui: C'est gal, j'aurai toujours appris ce qu'il
faut se donner de peine pour tre un mauvais ministre.

Pendant que M. _Pelet de la Lozre_ tait ministre des finances,--il
faisait le relev de ses comptes avec M. _Griel_,--et il tait
trs-mcontent de certaines normits.--M. Griel lui dit: Mais c'est M.
le prsident du conseil qui les a ordonnes _pour l'tat._

--On voit bien, dit M. Pelet, que M. le prsident n'y met pas du sien.

[GU] Docile  nos conseils, M. Dosne, que M. L..., un de ses collgues 
la Banque, appelle le beau-pre du gouvernement, est venu immdiatement
jouer la hausse  la Bourse sur la dmission de son gendre.

Ce grand philosophe continue ses promenades au passage des Panoramas, de
une heure  quatre heures; une demi-heure avant l'ouverture des cours et
une demi-heure aprs.

On s'obstine  demander ce qu'est devenue la fameuse enqute sur les
affaires de la Bourse.

[GU] A un journaliste trs-spirituel--on demandait s'il pensait
rellement ce qu'il avait dit au sujet d'une pice de thtre. Le
public,--rpondit-il,--a besoin qu'on lui donne _une_ opinion;--on me
donne,  moi, cinq cents francs par mois pour donner une opinion sur les
pices nouvelles.--J'en donne _une_, mais ce n'est pas la mienne;--la
mienne, ce serait plus cher.

[GU] Sous prtexte de guerre possible avec l'_tranger_,--on en fait une
certaine et acharne  nos proprits et  nos plaisirs.--Le bois de
Boulogne est saccag;--cet endroit dlicieux qu'on appelle la mare
d'Auteuil est livr aux ouvriers du gnie.--On a abattu les plus beaux
arbres et on entasse des moellons.

[GU] Il est bon, pour difier nos lecteurs sur la majest de la royaut
constitutionnelle, de bien leur dire ce que c'est que le discours du
roi,--que l'on appelle, dans l'argot de ce temps-ci, discours du
Trne,--ou discours de la Couronne.

Ce discours est fait par les ministres--_constitutionnellement_, le roi
ne doit prendre aucune part  sa rdaction;--il l'apprend par coeur et
le lit  la Chambre  peu prs comme un enfant rcite une fable. Dans le
plus grand nombre de cas, on peut, il est vrai, supposer que le roi, qui
choisit ses ministres,--n'a  rpter que l'expression de sa propre
pense;--cependant la majorit peut forcer le choix du roi, et il lui
faut alors dire des choses dont il ne pense pas un mot, et dont il pense
prcisment le contraire.

Le discours du roi a t fait par les ministres, dont deux sont membres
de l'Acadmie franaise.--Il est impossible de rien voir de plus plat,
de plus nul,--de plus mal crit--que ce discours.

Si ce n'est pourtant l'_adresse_ en rponse au discours, qui est encore
bien plus plate, bien plus nulle et bien plus mal crite.--Il y avait
dans la rdaction de l'adresse trois acadmiciens.

Dans la nomination de la commission de l'adresse, on a remarqu que M.
de Lamartine a obtenu une voix; M. de Salvandy, trois; M. Dupin,
six.--C'est--dire que le nombre des suffrages est en raison inverse du
talent littraire de chacun des concurrents.

D'ordinaire les sots importants et les sottises srieuses ont soin de se
bien habiller, sachant bien que c'est le seul mrite qu'il leur soit
permis d'atteindre.--Je n'ai jamais vu de sottises plus mal vtues que
celles du discours et celles de l'adresse.

[GU] Il y a des gens qui ont un procd facile pour paratre bien
informs, c'est la contradiction; ces gens-l ont dit que l'adresse si
hautement revendique par Me Dupin avait t faite par le roi, qui se
vengeait de ne pouvoir parler lui-mme--en se donnant le plaisir de se
rpondre.--On a t jusqu' prciser le nombre des couverts de vermeil
qui auraient t donns par le roi  Me Dupin--pour rcompenser sa
complaisance.--Ces bruits, qui n'ont aucun fondement, n'en ont pas moins
pour cela trouv de l'cho. Me Dupin, dans son adresse, donne au roi
plusieurs conseils fort utiles, tels que de _s'entourer de conseillers
fidles et clairs_.--Cela me rappelle ce conseiller municipal qui
pendant une longue scheresse--interrompit une dlibration--demanda la
parole et dit: Il serait bien  dsirer qu'il vnt de la pluie.--Aprs
quoi il conseille  Louis-Philippe de se fier  _son toile_,
c'est--dire de s'en rapporter  la _Providence_, qui est le nom
chrtien, le nom de baptme du hasard.--Ce qui n'a pas paru d'une
politique bien transcendante.

[GU] Pendant que je parle de Me Dupin, il me revient sur lui que,
tandis qu'il tait prsident de la Chambre des dputs, il eut l'ide
_bien naturelle_ de faire augmenter les appointements de la
prsidence.--Ces appointements se payaient par mois; or la cession ne
dure pas toute l'anne.--C'est pourquoi Me Dupin demanda  tre pay
par an; il n'osa pas assister  la sance de la Chambre o cette
augmentation fut vote; un de ses amis alla aussitt lui apprendre le
rsultat de la dlibration. Rjouissez-vous, lui dit-il,
l'augmentation est vote.

--Mais,--dit l'avocat,--mais comment cela est-il formul?

--De la faon la plus simple du monde, _le traitement du prsident de la
Chambre_.

--Comment, le traitement!

--Certainement, le traitement.

--Je suis perdu.

--Vous m'effrayez, que voulez-vous dire?

--Que je ne puis cumuler mon traitement de prsident de la Chambre des
dputs avec mon traitement de procureur gnral.--Il faudra opter.

Cependant M. Dupin, aprs quelques instants d'abattement, se
rassura,--sortit,--courut, fit des visites et obtint que dans le rapport
de la sance on substitut le mot _indemnit_ au mot traitement,--ce qui
lui permit de garder le tout.

Comme on plaisantait Me Dupin sur l'_toile du roi_,--il rpondit:
Vous ririez bien plus si j'avais parl de _sa fortune_.

Je n'aurai plus  parler de Me Dupin,--grce  Dieu, c'en est fait de
lui,--il est tout  fait effac de la scne politique,--c'est
aujourd'hui un homme tellement et si bas tomb,--qu'on ne peut plus mme
l'attaquer. Me Dupin a t un des flaux de ce temps-ci.

Il tait le reprsentant de la mdiocrit jalouse et taquine, et
envieuse de toute supriorit, le chef des avocats--bavards, importants,
cauteleux et vulgaires; insolent envers la royaut  la Chambre de une
heure  cinq, pour conserver sa popularit, il allait s'excuser le soir,
aux Tuileries, pour conserver ses places.

L'toile de Me Dupin a fil.

[GU] Sous prtexte de l'adresse, on parle sans discontinuer depuis cinq
jours,  la Chambre. On se querelle, on se dispute;--on s'injurie, on
s'interrompt.--J'avouerai qu'il me semble quelquefois pnible d'tre
reprsent par des gens aussi mal levs que le sont beaucoup d'entre
MM. les dputs.--Dans un des moments de la plus grande agitation,--M.
Enouf, scandalis, s'est cri dans un groupe: Messieurs, une ide! si
nous ne parlions que quatre  la fois?

[GU] Tout ce dbat est misrable, et je ne comprends pas comment on peut
encore prendre au srieux les discours de MM. les ministres et de ceux
qui aspirent  les remplacer.

Il y a, il parat, en France plusieurs millions de bonnes gens qui, dans
leur encourageante crdulit, se disent:

Tiens, M. Thiers dit que ce qu'il a fait c'tait pour l'_honneur du
pays_;--il parat que c'tait pour l'honneur du pays.

Oh! oui,--mais M. Villemain rpond que _M. Thiers a gt la fortune de
la France_.--_Il parat_ que la fortune de la France a t gte par M.
_Thiers_.

Ne voyez-vous donc pas encore, mes bonnes gens, que ceci n'est qu'une
partie d'checs que jouent ces messieurs;--que chacune des phrases
qu'ils jettent de la tribune n'est qu'un _pion_ qu'ils avancent;--qu'une
phrase plus ronflante est un _cavalier_ ou une _tour_;--que ces
phrases-l sont toutes faites, comme les pices de l'chiquier sont
toutes tournes,--et que les phrases, comme les pions, se serrent et se
prennent dans une bote?--M. Thiers, aujourd'hui, a les _noirs_,--M.
Guizot a les _blancs_.

Que demain M. Thiers revienne aux affaires en renversant M.
Guizot,--vous verrez M. Guizot prendre  son tour les noirs et jouer la
partie que joue aujourd'hui M. Thiers, lequel prendra les blancs et
jouera la partie de M. Guizot.

Ne voyez-vous pas encore que, quel que soit le gagnant, c'est vous qui
payez,--et que toutes ces parties se jouent--comme Gatayes jouait tantt
avec mon frre dans mon jardin?--c'tait une partie de boules dont
l'enjeu tait un verre de mon rhum contre un verre de mon kirsch.

Mais il vous plat de vous intresser  cela.--Vous me semblez des gens
qui se croiraient purgs si on leur disait de belles choses sur
l'mtique.

Pour faire de grandes phrases ou du pathos,--M. Thiers, qui n'est plus
aux affaires, a un grand avantage sur M. Guizot, qui est forc
d'appliquer les thories qu'il met.--M. Thiers, qui voudrait absolument
tomber  la tte de quelque chose, se livre  la gauche de telle faon,
que M. _Lherbette_, qui sige dans cette partie de la Chambre, a dit:
Sous le ministre du 12 mai,--M. Thiers a fait un discours qu'on a
appel discours-ministre;--voil, cette fois, un discours-dictateur.

[GU] Pour moi, quand je lis, le soir ou le matin, dans les grands
journaux, ces grands discours,--ces phrases empoules,--_verba
sesquipedalia_,--entremles de parenthses (Mouvement.)

(Impression profonde.)

(Marques d'assentiment.)

(Bravo!)

(Murmures d'indignation.)

Etc., etc., etc.,

Je ne me sens pas,  beaucoup prs, aussi impressionnable que messieurs
les honorables, et je me vois forc d'attribuer une immense puissance au
dbit,  la voix et aux gestes des orateurs.

Et tous ces discours qui ont produit tant d'effet  la Chambre, me
semblent alors les carcasses d'un feu d'artifice tir, avec ses fuses
vides et ses bombes creves.

[GU] Le parti de M. Thiers a des dserteurs qu'il serait trop long de
compter. Il y a,  la Chambre, comme partout, un trs-grand nombre de
gens fermes et immuables dans leurs convictions, que rien ne peut
branler, et qui sont invariablement dvous au _pouvoir
actuel_.--Fermes appuis de M. Thiers, qu'ils taient rcemment, ils
donnent aujourd'hui leur concours  M. Guizot, et sont prts  le
donner  M. _Barrot_,--s'il devient, un de ces jours, _pouvoir actuel_ 
son tour.

Le parti doctrinaire, dont M. _Guizot_ a t si longtemps le chef, a
perdu MM. _Duvergier de Hauranne_--_de Rmusat_,--_Jaubert_,--et
_Piscatory_, qui ont pass  l'admiration de M. Thiers.

La position parlementaire perdue, il faut la refaire par la presse. De
ces quatre messieurs, deux savent crire;--ils ont t incorpors au
_Sicle_ sous M. le lieutenant gnral Chambolle.

M. Duvergier de Hauranne va rarranger, pour le thtre de la
Renaissance, quelques-uns des vaudevilles de sa jeunesse, si injustement
siffls sous leurs anciens titres de _Une visite  Gretna-Green_,--et
_l'Amant comme il y en a peu_.

Il est fcheux pour ces messieurs que ce ne soit pas au moment de
l'avnement de M. Guizot qu'ils se soient spars de lui:--leur scission
aurait eu un clat de dsintressement en faveur de M. Thiers, qu'elle
n'a pas eu au moment o il est rentr aux affaires.

[GU] Le ministre du Ier mars avait cet avantage sur S. M.
Louis-Philippe, que tous les soirs deux toiles s'allumaient pour lui.
Ces deux toiles taient deux lanternes qui servaient d'enseigne aux
deux journaux du soir, le _Messager_ et le _Moniteur parisien_.--Ces
journaux, tous deux honors des communications officielles,--disaient
absolument la mme chose; aussi, tandis qu'on se demandait: A quoi
servent donc au ministre deux journaux du soir? chacun des deux
journaux se demandait  quoi servait l'autre.--Le ministre Soult-Guizot
a pris le parti de supprimer  l'un des deux et son appui et ses
communications et surtout sa subvention. On a longtemps hsit entre M.
Brindeau et M. Beaudoin,--rdacteurs en chef de ces deux feuilles sans
rdaction.--M. Brindeau, il est vrai, a pris dans le fameux procs
Gisquet une position d'homme vertueux qui rend son concours d'un
excellent effet pour un gouvernement;--mais M. Beaudoin a retrouv en
1830--des drapeaux tricolores qu'il avait cachs dans sa cave. M.
Brindeau est plus homme du monde,--M. Beaudoin est plus homme
d'affaires.--M. Beaudoin a la croix d'honneur, M. Brindeau porte des
transparents rouges.

Aprs de longues dlibrations, on a souffl la lanterne de M. Beaudoin.

[GU] On lit dans le journal l'_Abbevillois_:

L'observation faite par l'auteur des _Gupes_, que le plus sr moyen
d'empcher la fraude dans la vente du pain tait d'en taxer les diverses
qualits au kilogramme, a port ses fruits: M. le prfet de police de
Paris vient de prendre un arrt qui prescrit la taxe et la vente du
pain au poids.

Mais voici qu'aujourd'hui on me fait remarquer que, depuis cette
ordonnance,--les boulangers vendent du pain qui n'est pas cuit.

[GU] On assure que sous beaucoup de rapports le roi est trs-ignorant de
ce qui se passe,--et qu'on lui fait croire de singulires choses,--entre
autres, que les crits de M. de Cormenin sur la liste civile ont excit
contre le vicomte de lettres une telle indignation, que le peuple lui
jette des pierres dans la rue.

Quelques jours aprs l'attentat de Darms, comme on prononait devant le
roi le nom de M. de Cormenin:

Ce pauvre M. de Cormenin, dit Sa Majest, il parat qu'il est comme
moi, qu'il ne peut plus sortir.--Il fait un temps affreux; eh bien! je
ne puis m'empcher de porter envie  ceux qui se crottent tranquillement
dans les rues.

[GU] Le jour o le canon a annonc que la duchesse d'Orlans venait
d'accoucher,--quelqu'un a dit: Voyez les Parisiens, comme ils sont
contents!--C'est un prince de plus...  outrager...  chasser.

En effet, ds le lendemain, certains journaux attaquaient dj le duc de
Chartres sur ses manires... de natre.--Il n'avait encore fait que
cela.

Un libraire a profit de ce que M. de Chateaubriand avait donn de l'eau
du Jourdain pour le baptme du duc de Chartres--pour annoncer les
oeuvres compltes de l'auteur de Ren.

[GU] La reine d'Espagne, Christine, est  Paris,--o le roi
Louis-Philippe l'a parfaitement reue;--c'est une belle personne,--un
peu trop grosse, mais ses yeux ont une remarquable intelligence.--Ses
adieux aux Espagnols, qui ont t publis par les journaux, sont d'une
grande loquence.--Elle voulait aller en Italie--et le gnral
d'Houdetot a eu quelque peine  la dcider  venir  Paris.--Il est vrai
de dire qu'en fait de gouvernement constitutionnel,--pour se servir
d'une expression populaire:--_elle sortait d'en prendre_.

[GU] Il y a au ministre de l'intrieur un bureau qui s'appelle bureau
de l'esprit public.--C'est de ce bureau que partent des instructions,
des discours et des articles tout faits pour les journaux de Paris et de
la province et pour messieurs les prfets des dpartements.

Ce bureau, depuis l'avnement de M. Duchtel, n'est pas encore
organis.--M. Duchtel a fait prvenir par le tlgraphe M. Malacq, qui
tait en province, qu'il et  revenir promptement prendre la direction
de l'_esprit public_, dont mademoiselle Rachel avait fait l'intrim.

D'un autre ct, M. Villemain, qui, par respect pour la hirarchie, ne
veut pas influencer le choix de M. Duchtel, a cependant promis au
marchal Soult de surveiller un peu l'orthographe des dfenseurs du
ministre. Il a propos un grand cabinet o l'on ferait de la polmique
d'avance  l'usage des dpartements.--Ce cabinet serait mis sous la
direction de M. Lerminier,--ce jeune savant qui, plac dans sa chaire
par la volont d'un ministre, n'en est sorti que par la force des
pommes cuites et autres.

Ce choix tonne d'autant plus certaines personnes, que M. Villemain est
un homme d'esprit, qui sait dans l'occasion sacrifier aux grces comme
aux muses.

[GU] Une gupe, qui tait partie dans les vergues de la _Malouine_,
revient aprs un long voyage et me dit: Quel charmant talent que celui
de ton ami Dumas!--quelle verve entranante!--Mais pourquoi parle-t-il
quelquefois de choses qu'il ne connat pas?--Ainsi, vois par exemple le
_Capitaine Paul_, 1er volume:

_Hauteur et finesse des mtereaux_. (Page 20.)

Qu'est-ce que des mtereaux? ce sont les pices de bois avec lesquelles
on fait les mts lgers; mais appeler mtereaux des mts, c'est comme si
on appelait une corde un _chanvre_.

(Page 24.) _Une barque conduite par six rameurs_; le mot barque est
inintelligible pour un marin quand il s'agit d'un canot, d'une
embarcation.--Le mot _rameur_ s'employait lors du bon temps des galres;
mais, depuis, on dit _canotiers_, _avirons_, _nager_, au lieu de
_ramours_, _rames_ et _ramer_.

(Page 79.) _Le matelot plac en observation_, ou plutt, comme on le dit
toujours, le _matelot de vigie_, ne crie: _Une voile_! que dans les
navires de Robinson Cruso;  bord des autres btiments, il crie:
_Navire_!

(Page 88.) _Le navire en mer tait un peu plus fort que la frgate
l_'Indienne, _et portait trente-six canons_; comme dans la page 103 il
est dit que c'tait un brick, il en rsulte que le brick tait d'abord
de trente-six canons, ce qui ne s'est jamais vu et ne se voit pas
encore, attendu que les plus grands bricks sont de vingt pices, et
qu'ensuite ledit brick tait plus grand qu'une frgate, ce qui se voit
encore moins.

(Page 99.) Toute la _voilire_ du grand mt endommage. Qu'est-ce que la
_voilire_?

(Page 102.) _Le grand mt du drake tombe comme un arbre dracin_.

Alors, comment l'_Indienne_, abordant ledit drake par la hanche de
bbord,--c'est--dire sur l'arrire du grand mt, peut-elle engager ses
vergues dans les vergues du brick de trente-six canons, son ennemi, dont
le grand mt n'est plus debout?

Et la gupe s'envola,--en faisant avec ses ailes un petit bruit d'_et
ctera_.

[GU] A chaque instant, on apprend quelque nouvelle vasion des
bagnes.--Depuis peu de temps, neuf forats ont quitt _clandestinement_
le bagne de Rochefort.--Joignez  cela les circonstances attnuantes qui
envoient aux bagnes des gens qui mritent mieux que cela, et vous ne
pourrez voir sans inquitude rentrer dans la _socit_ des gaillards qui
ne sont pas destins  en faire l'ornement.

[GU] A la chute du ministre du 1er mars,--il tait  prsumer qu'on
suspendrait les travaux des _forts dtachs_. En effet, c'tait en vue
de la guerre que l'on fortifiait Paris, et le nouveau ministre
dtruisait les chances de guerre.--Cependant, on a continu  travailler
et surtout  faire des marchs, dont quelques-uns sont au moins
singuliers.

Ainsi, les travaux de Noisy, sous prtexte de _soumission au rabais_,
ont t adjugs  M. Benot, moyennant une _augmentation_ de vingt-deux
pour cent sur le devis.

Tandis qu' Charenton M. Lebrun les a eus  sept francs trente-trois
centimes de rabais, ce qui fait que le mtre de maonnerie qui cote
vingt francs  Charenton cote vingt-six francs  Noisy.

[GU] Pendant la lecture de l'adresse  la Chambre des dputs--_une
voix_ a bien voulu emprunter quelques mots aux _Gupes_--au moment o le
prsident est arriv  cette phrase: _Si notre territoire est menac_.
M. Barrot s'est cri: _Oui, quand on sera  Strasbourg_.

[GU] Attendu que, sous le _ministre parlementaire_, on a tout fait sans
le concours des Chambres--et qu'il ne leur reste plus qu' approuver des
mesures et des dpenses qu'on a eu soin de trop avancer pour qu'on
puisse revenir dessus aujourd'hui,--il tait  craindre que nos
honorables reprsentants ne fussent embarrasss pour occuper la session.

Mais un dput a fait une dcouverte qui doit nous rassurer  ce sujet.

Depuis longtemps on sentait un embarras financier sans en pouvoir
apprcier et dfinir les causes. L'opposition se plaignait d'un
scandaleux gaspillage des deniers publics.--Les ministres qui se
succdaient gmissaient de l'insuffisance du budget.--On n'avait
d'argent ni pour excuter de grands travaux, ni pour fonder des
entreprises utiles.--Les plus forts conomistes de la Chambre y
perdaient leur latin.

Mais M. Chapuys de Montlaville a mis le doigt sur la blessure.--Il a
dcouvert qu'il y a quelque part, dans un village des Basses-Pyrnes,
un greffier de justice de paix qui grve indment le budget de cent
francs par an.

Ce fait va tre dnonc  la Chambre, et tout porte  croire qu'on fera
justice de la rapacit du greffier. Par suite de quoi tout ira le mieux
du monde.

[GU] A une des dernires sances de la Chambre des dputs--quelqu'un
disait ce que _Scaliger_ disait des Basques, dont le patois l'tonnait
un peu: _On assure qu'ils s'entendent entre eux, mais je n'en crois
rien_.

[GU] Plusieurs journaux et plusieurs personnes de la cour ont cru
imaginer une flatterie gracieuse--en rappelant,  propos du voyage que
la reine d'Espagne a fait  Fontainebleau,--le sjour qu'y a fait
autrefois une autre reine et une autre Christine,--qui y fit assassiner
son amant, Monadelschi,--et qui, bien plus encore,--parlait latin, tait
fort laide--et s'habillait presque _en hussard_.

[GU] M. Thiers et le gouvernement avaient les ides les plus fausses sur
la situation de l'gypte et sur la puissance du pacha.--M. Cochelet
tait l et n'y voyait rien. M. Drovetti, qui n'a jamais eu une position
officielle, tait mieux clair.--Ainsi, un jour,  _Auteuil_, tandis
que M. Thiers se livrait  des dveloppements de thories singulires 
propos de l'gypte, M. Marochetti, le sculpteur, qui est trs-familier
dans la maison et qui a t renseign par M. Drovetti, disait 
demi-voix  une autre personne: Mon Dieu, comme on le trompe!

[GU] Pour les ftes des _Cendres de l'Empereur_,--on annonce que l'on
chantera une messe de Chrubini,--_la mme_ qui a t chante  la mort
de Louis XVIII.--Il semble qu'on aurait bien pu faire pour Napolon les
frais d'une messe neuve, qui n'et pas servi.--Les hros ne sont pas si
communs,--et, grce au gouvernement constitutionnel et  la
presse,--deux choses puissantes sans tre grandes,--envieuses et aimant
 rapetisser,--ils sont aujourd'hui  peu prs impossibles.

Si cependant on ne pouvait faire autrement que de lui donner une messe
d'occasion,--il y et eu plus de convenance  ne pas prendre prcisment
la messe faite pour Louis XVIII.

[GU] M. Thiers va dcidment crire son histoire du consulat.--M. Thiers
crit l'histoire comme il la fait,--c'est--dire qu'il oblige les faits
 entrer bon gr, mal gr, dans les ncessits d'une ide plus ou moins
fausse qu'il s'est forme d'avance.--Cette priode si courte n'aura pas
moins de dix volumes.

[GU] M. Vivien,  sa sortie du ministre, s'est fait inscrire sur le
tableau des avocats.--Il est  la fois ignoble et immoral qu'on ait
retranch la pension de vingt mille francs qu'on donnait autrefois  un
ministre.--Un ministre sans fortune est plac entre deux ncessits.--Il
faut qu'il se _fasse_ de quoi vivre pendant qu'il est aux affaires,--ou
qu'il rentre tristement dans une carrire abandonne et souvent perdue.
Ainsi, je ne confierais pas une affaire importante  M. Vivien, qui
serait oblig de la plaider devant des juges auxquels, pour la plupart,
il est impossible qu'il n'ait pas eu quelque chose  refuser pendant
qu'il tait au pouvoir.

[GU] Deux lections vont avoir lieu  l'Acadmie,--par suite de la mort
de MM. Pastoret et Lemercier.

M. Guizot met en avant MM. Hugo et de Saint-Aulaire.

M. Thiers, continuant sa rivalit,--pousse MM. Berryer et Casimir
Bonjour.

[GU] Le ministre a caus un assez grand scandale par la destitution de
M. Jourdan, directeur des contributions directes,--pour donner une place
 M. Legrand (de l'Oise), dput--et seulement parce qu'il est dput.

[GU] M. Legrand est de cette opinion insaisissable qu'on appelle le
tiers parti,--qui n'assiste pas  la Chambre dans les occasions
graves,--ou va se rafrachir  la buvette.--M. Legrand se fait de temps
en temps hisser  quelque chose tout en faisant destituer quelqu'un.--On
l'a vu successivement devenir secrtaire gnral du commerce, auquel il
n'entend rien,--et faire destituer M. Marcotte,--brave fonctionnaire du
ct droit,--plus tard, M. Bresson, digne fonctionnaire du juste
milieu,--aujourd'hui, M. Jourdan, vieux patriote de 89 et rdacteur du
_Moniteur_.

[GU] M. Thiers et M. Barrot chantent la _Marseillaise_ et ne s'en
tiennent pas l.

Ils obtiennent dans certains journaux et auprs de beaucoup de gens un
grand succs avec des phrases qui rappellent beaucoup les couplets que
chantait Lepeintre an en 1821,  l'poque o il y avait dans tous les
vaudevilles un soldat laboureur qui disait:

    Et, s'il le fallait pour la France,
    Je repartirais  l'instant.

Ou bien:

    Je repartirais  l'instant,
    S'il le fallait pour la France.

Que l'on variait en disant:

    Et s'il le fallait  l'instant,
    Je repartirais pour la France.

Aprs le discours de M. Barrot, surtout,--on fredonnait dans la Chambre
ce couplet d'Henri Monnier:

    Ami certain de la valeur,
    Fidle amant de la victoire,
    Il eut pour marraine la gloire,
    Et pour pre le champ d'honneur.

Je suis peu fier d'tre  peu prs Franais quand je songe qu'il y a
tant de gens qui ne s'aperoivent pas que tout cela est parfaitement
ridicule.

On ne s'pargne les reproches d'aucun genre. Vous, vous tes all 
Gand, dit-on  M. Guizot.

Oui, mais vous, vous avez t volontaire du drapeau blanc, rpond M.
Guizot  M. Barrot.

Vous dshonorez la France, dit M. Thiers.

Vous avez gt sa fortune, rpond M. Villemain pour M. Guizot.

Voil ce qu'il y a de triste et d'embarrassant dans ces dbats:--c'est
que M. Thiers et M. Guizot ont parfaitement raison l'un et l'autre dans
les reproches qu'ils s'adressent.

D'une part,--M. Guizot a bien l'air d'avoir jou M. Thiers pendant son
ambassade  Londres;--et la visite faite au roi  Eu par le mme M.
Guizot a quelque droit de paratre  M. Thiers le commencement d'un
accord contre lui,--ce qui est,  vrai dire, le fond et la cause de tout
son grand ressentiment, bien plus que l'honneur du pays, la gloire de
nos armes, etc., dont il se soucie mdiocrement.

D'autre part, il est vrai que le ministre actuel, qui est _dtermin_ 
la paix,--aura beaucoup de peine, non pas  la conserver,--mais  la
conserver honorable,--les plus sages concessions ayant un air de lchet
aprs les fanfaronnades et rodomontades qu'on a faites de tous cts.

A quoi il faut ajouter que ces rodomontades sont du fait de M. Thiers.

De sorte qu'il faudrait repousser toute solidarit avec M. Thiers,--et
ne pas reconnatre mme qu'on lui succde,--mais reprendre les affaires
au point o les avait laisses le ministre du 12 mai.

La raison et tous nos intrts conseillent la paix;--mais la paix sera
humiliante et honteuse,-- moins que les reprsentants du pays ne
protestent par un blme svre contre la conduite de M. Thiers pendant
son ministre.

[GU] Rue Saint-Georges, cour remarquable par une grande facilit de
langage,--on a une manire bizarre de rpondre aux objections:--tout le
monde est _un polisson_. On assure que cette qualification a t
applique  M. de Metternich.

[GU] On ne sait pas encore _le mot_ d'une bouffonnerie par laquelle M.
Delessert, prfet de police,--a somm par huissier deux journaux--le
_National et le Commerce_,--d'avoir  rectifier une erreur commise dans
le compte rendu d'un discours de M. Guizot,--en vertu de l'article 18 de
la loi du 9 septembre.

Voici quelle tait cette erreur: le _National_ et le _Commerce_ avaient
imprim _mchamment_:

_La paix partout, la paix toujours_.

Tandis qu'au contraire,--M. Guizot avait dit  la tribune:

_La paix partout, toujours_.

[GU] DNONCIATION CONTRE LES DIRECTEURS DU MUSE.--Aprs les premires
campagnes d'Italie, les tableaux qu'on transporta  Paris arrivrent,
pour la plupart, dans un tel tat de dtrioration, que d'abord on les
regarda comme irrparables.

M. Denon fut charg par le gouvernement d'en tenter l'essai. M. Denon
s'entoura de ce que l'cole franaise comptait de grands talents; et ce
fut avec le concours de Gros, de Girodet, de Grard et de quelques
autres qu'il entreprit cette difficile opration, blme tout d'abord
par le public, qui criait au sacrilge de ce qu'on osait toucher  ces
reliques.

Un procd de nettoyage fut adopt, et l'on exposa publiquement
plusieurs tableaux nettoys  moiti.

Cette exposition satisfit compltement. Ces hommes habiles firent
_eux-mmes_ les restaurations, et la France possda le plus beau muse
du monde et celui o les tableaux taient dans le meilleur tat.

Canova lui-mme, charg par les puissances allies, en 1815, de prsider
 notre dpouillement, convenait qu'il y avait une sorte de profanation
 dtruire une chose aussi complte et dont la plupart des pages
importantes avaient t ressuscites par les soins et le talent de nos
artistes. Aprs 1815, M. de Forbin fut nomm directeur gnral des
muses royaux.

Depuis vingt-cinq ans tous ceux qui sentent la peinture voient chaque
jour dtriorer notre prcieux reste de collection,  ce point qu'on le
croirait livr  une secte d'iconoclastes qui travaillent incessamment 
l'anantissement des bons modles.

Les moyens conservateurs qui sont d'un effet lent, mais certain, ne
conviennent pas  l'entreprise, qui cherche un bnfice sur les travaux
qu'elle fait excuter au rabais par ses badigeonneurs  la journe.

On rcure avec l'_ammoniac_ ou l'alcali ces tableaux que l'on veut
dvernir. On risque de les perdre comme on a fait d'un magnifique
_Largillire_, que l'on a fait gercer  ne plus oser le montrer; mais
cela va vite, cela suffit. Ou bien on accumule les uns sur les autres
une multitude de vernis, dont on fait une crote opaque qui empche de
voir le ton du matre. C'est ce qui arrive pour presque tous nos
tableaux italiens. Ou pourrait, un par un, examiner tous les tableaux
du muse du Louvre, et il ressortirait de cet examen la preuve de cette
industrie coupable.

Sous le n 94 du livret, qui reprsente le _Crucifix aux anges_, de
Lebrun, vous verrez un des plus funestes exemples que je puisse citer,
tant le ct gauche du tableau est couvert du plus pitoyable
barbouillage.

Le n 1304, l'_Exprience_, charmant tableau par Mignard, dont le ciel,
entirement refait par un infime talent, fait mal aux yeux par son
manque d'air et le ton criard qui te toute l'harmonie de cette
oeuvre.

Le n 184, qui est la ravissante _Sainte Ccile_ du mme matre, est
tachet de mauvais repeints, heureusement dans les accessoires.

Mais que dire du n 684, le _Triomphe de la Religion_, par Rubens?
L'aspect de ce tableau dans l'tat o on l'a mis justifie toutes les
expressions de dgot et de colre que l'on peut employer. Ce tableau
est macul de la manire la plus incroyable; une barre paisse, et plus
grossirement mastique que par le plus maladroit des vitriers, le
traverse par sa moiti, et un barbouillage d'un ton faux est frott
ngligemment sur les paisseurs, de faon  en faire mieux voir la
grossiret. S'il y a un motif ou une excuse  un pareil fait quand on a
 sa disposition tous les moyens connus, et qu'il y a dans un pays des
hommes de talent, il faut se hter de le faire connatre, sous peine
d'encourir le blme le plus nergique.

On peut en dire autant du Jules Romain n 1073, la _Nativit_, tableau
fendu et qui se perd faute de soin; des affreux repeints du _Jupiter et
Antiope_, du Corrge, n 955, et de tant d'autres! Mais que faire et que
dire contre une administration et une agglomration de mdiocrits qui
vivent dans l'abondance de cette exploitation, et dont l'existence
dpend du succs de leur guerre  tout ce qui est intelligence et
progrs!

M. de Forbin est le directeur des muses, MM. de Snonne et Granet sont
les cornacs de cette mnagerie mle et femelle de barbouilleurs  la
journe, qui se ruent sur les tableaux pour faire cure de chaque jour;
et comme tout cela occupe toutes les issues, cultive toutes les
protections et accapare tout, cela a toutes les chances de dure. En
voulez-vous un exemple? Un homme anim du sentiment des arts a trouv un
moyen de nettoyer les tableaux vernis, sans nuire  l'clat du vernis,
ce qui est d'un avantage immense pour la conservation de la peinture,
puisque, une fois bien vernis, on peut ne jamais dvernir. Cet homme a
cd  la sollicitation d'un des membres de l'Acadmie et a soumis son
procd  l'examen de la section de peinture. L'exprience est venue
justifier tous les dsirs de l'inventeur, et l'on a, sance tenante,
rsolu qu'un rapport favorable serait fait. Mais qu'est-il arriv? On a
rflchi qu'une pareille attestation pourrait mener  une application
aux tableaux du muse et drangerait l'exploitation si productive de
messieurs tels et tels; et l'Institut a _navement_ fait crire, par son
secrtaire, que la commission nomme pour examiner ce procd, n'tant
pas suffisamment claire, n'avait pas dcid qu'elle ferait un rapport.
La logique conduisait naturellement  un nouvel examen si le premier ne
suffisait pas; mais l'Institut est au-dessus de ces misres.

[GU] C'est une singulire socit que celle-ci,--o la bourgeoisie qui
est arrive  tout,--qui est comble de tout,--loin de songer  dfendre
sa conqute,--n'a pu perdre sa vieille habitude de crier.

TYPE.--M. Ganneron--que le gouvernement actuel a trouv picier,--et qui
est devenu.

Membre de la Chambre des dputs,--vice-prsident de la Chambre,--membre
du conseil gnral du dpartement,--commandant de la Lgion
d'honneur,--colonel de la 2e lgion de la garde nationale,--et qui
danse gnralement les premires contredanses avec les filles et les
brus du roi.

M. Ganneron est _mcontent_.

M. Ganneron qui a gagn cent mille livres de rente _aux arts utiles de
la paix_ (commerce de chandelles en gros, demi-gros et dtail), M.
Ganneron demande la guerre.

M. Ganneron qui, sous le ministre Perrier, en 1831, fut l'auteur de
l'ordre du jour motiv qui sanctionna l'inaction politique de la France
pour l'infortune Pologne.

M. Ganneron est prt aujourd'hui  ouvrir le gouffre de la guerre
universelle--pour les limites de la Syrie.

[GU] A une des dernires reprsentations de l'Opra,--le duc d'Aumale,
qui, dit-on, est un jeune homme trs-spirituel, parlait et riait
trs-haut dans la loge du prince royal.--On a fait entendre du parterre
un _chut_ nergique.--Les princes ne se sont pas retirs et ont eu le
bon got de baisser la voix.

Ceci pourrait servir quelquefois d'exemple  d'autres loges.

[GU] La littrature fait assaut de croix et de dcorations.--M. Dumas en
a quinze.--M. E. Sue, chevalier de la Lgion d'honneur, comme tout le
monde,--a dernirement,-- une grande chasse, chez le prince de Wagram,
je crois, fait exhibition d'un cordon de Gustave Wasa.

M. Gauthier est un jeune homme qui fait depuis longtemps de la prose
trs-spirituelle et des vers trs-magnifiques. Il y avait, certes, l
plus qu'un prtexte  lui donner la croix d'honneur, qu'on a donne sans
prtexte  tant d'autres.--On a exig, assure-t-on srieusement, qu'il
ft une grande ode sur le baptme du comte de Paris, et qu'il coupt ses
cheveux qu'il portait trs-longs.--J'ai vu l'ode et les cheveux coups.

[GU] M. Eugne Sue a imagin un moyen singulier de raconter dans la
meilleure socit les histoires les plus scabreuses et les mots les plus
risqus;--il met le tout sur le compte de M. Affre, l'archevque de
Paris,--qui, grce  cette plaisanterie, commence  passer pour un homme
trs-spirituel, mais un peu lger.--Je ne vois aucun moyen d'imprimer
l'opinion de M. Affre sur le procs Lafarge.

[GU] Une des consquences tristes de la Rvolution de juillet,--aprs
celle de n'avoir pas de consquences,--est l'migration des magnifiques
ramiers qui depuis si longtemps habitaient le fate des marronniers des
Tuileries, et venaient le matin boire sur les bords du grand bassin, en
faisant chatoyer au soleil levant leur plumage d'opales.--Ils ont t
remplacs par d'affreuses corneilles,--dont les croassements inspirent
des penses lugubres.

     Sp sinistra cav prdixit ab ilice cornix.

[GU] Je ne me lasserai pas de dnoncer aux Parisiens, destructeurs des
rois, la tyrannie des cochers de fiacre, sous laquelle ils gmissent
sans presque s'en apercevoir. Grce  l'incurie de la police et  la
mansutude des bourgeois de Paris,--il arrivera bientt que les chemins
de fer, qui ne sont dj plus un moyen d'aller plus vite  Saint-Germain
ou  Versailles, seront cause qu'on n'ira plus du tout dans ces deux
villes.--Plusieurs personnes ont eu  se plaindre de la grossiret des
employs du chemin de Versailles.--L'autre a gard trois jours  Paris
un paquet qu'on attendait  Saint-Germain. Il n'y a certes pas besoin de
chemins de fer pour mettre trois jours  faire cinq lieues, attendu que
les messageries feraient cent soixante lieues dans le mme espace de
temps.

[GU] Les piciers, si longtemps conspus et honnis comme type du
bourgeois crdule, vont rentrer dans leur obscurit;--ils viennent
d'tre dpasss par _MM. les marchands fourreurs de la capitale_ et par
_MM. les fabricants de rubans_ de la ville de Saint-tienne.

Il y a quelque temps, les principaux fourreurs de Paris reurent une
lettre ainsi conue:

     M*** est invit  se rendre _tel_ jour,  _telle_ heure, rue
     L..., n..., pour affaire qui le concerne.

     Sign V...

Les fourreurs furent mus;--ils crurent, les uns, qu'il s'agissait de
quelque faillite dans laquelle ils se trouvaient compromis,--les autres,
qu'il tait question d'une fourniture importante;--ils s'y rendirent
tous;--la plupart mme devancrent l'heure indique; mais on fut sourd 
toutes leurs questions:--Attendez;--quand la sance sera commence;
quand tout le monde sera arriv, etc.

Enfin, quand on pensa qu'il y avait assez de fourreurs comme cela,--M.
le directeur de ***, journal de modes, prit la parole.

J'ai longtemps hsit si je vous raconterais ici son discours  la
manire de Tite-Live,--c'est--dire en reproduisant toutes ses
paroles;--mais la crainte de manquer d'exactitude m'a fait adopter la
manire de Tacite, qui, aprs tout, en vaut bien une autre.

M. V... tait fort indcis, et il avait rassembl MM. les fourreurs
pour s'clairer de leurs avis. Arbitre souverain de la mode en
France,--que dis-je? en Europe,--que dis-je? dans le monde
entier,--grce  l'immense extension qu'a prise son journal,--il tait
au moment de porter ses arrts souverains, et de dcider ce qu'on
porterait et ce qu'on ne porterait pas cet hiver,--ce qu'on donnerait et
ce qu'on ne donnerait pas en cadeaux  l'poque du premier de l'an.

Ainsi, il avait eu  se plaindre de la guipure,--et il avait supprim
la guipure;--il dfiait qu'on trouvt de la guipure sur les paules
d'une femme un peu bien.

Il ne leur cachait pas qu'il n'tait pas trop partisan des
fourrures,--que quatre jours auparavant il avait failli proscrire les
fourrures; mais qu'il avait rflchi que plusieurs fourreurs taient de
bons pres de famille et d'estimables ngociants,--qu'il s'tait senti
incertain,--que peut-tre il manque  un devoir envers ses belles et
illustres abonnes, mais qu'il n'a pu prendre sur lui de les ruiner tous
d'un trait de plume; que s'il n'aime pas les fourrures, il se sent
touch de compassion pour les fourreurs.

Qu'il avait t lui-mme effray de sa puissance en songeant que d'une
seule ligne,--en crivant: _On ne portera plus de fourrures_,--il
rduisait  la mendicit une foule de familles intressantes, etc.,
etc.;--car, l'arrt port,--il ne se vendrait plus en France un poil de
fourrures;--enfin, qu'il les avait runis pour voir avec eux s'il n'y
aurait pas moyen de les sauver.

Les fourreurs furent atterrs;--M. V..., lui-mme, laissa tomber sa tte
dans ses deux mains et se mit  mditer profondment. Tout d'un coup il
releva le front; son regard tait inspir: Messieurs,--dit-il,--vous
tes sauvs;--la fourrure peut n'tre pas abolie.--Cotisez-vous,
donnez-moi vingt mille francs, et je me charge du reste.

Les fourreurs--rflchirent,--se consultrent et donnrent vingt mille
francs.

Quelque temps auparavant, M. V... tait all  Saint-Etienne, et il
avait dit aux fabricants de rubans--que, sans trop savoir pourquoi, il
s'tait surpris  ne plus aimer du tout les rubans,--qu'il n'en pouvait
plus voir un seul,--que probablement il n'en laisserait pas porter de
tout l'hiver.--Cependant il s'tait laiss toucher par le dsespoir des
fabricants de rubans de Saint-Etienne,--et il avait consenti  accepter
d'eux une quinzaine de mille francs pour la grce des rubans.

[GU] Il y a grande rumeur au Thtre-Franais.--_Par ordre suprieur_,
M. Buloz doit faire passer la subvention que reoit mademoiselle
Mars,--qui se retire,--sur la tte de mademoiselle Rachel.

[GU] J'ai  remercier M. P... J..., qui,  propos de la rponse que
j'ai faite le mois dernier  la brochure du sieur Bouchereau, m'a crit
pour me rappeler deux vers de Martial:

    Versiculos in me narratur scribere Cinna;
    Non scribit cujus carmina nemo legit.

[GU] Je vous assure, monsieur, que je suis fort indiffrent sur ces
choses, quand elles n'attaquent pas mon honneur,--et que je me garderais
bien de rpondre aux lettres anonymes, injurieuses et menaantes,--voire
mme aux brochures,--ce qui ne m'empche pas plus de suivre
tranquillement ma route--que les coassements et le _brekekekoax_ des
grenouilles dans leurs marais, quand je me promne au coucher du
soleil,--ce que j'avouerai mme ne pas m'tre dsagrable.

Je remercie galement M. E... F... de ses jolis vers.

Je remercie M. E. Bouchery, qui a eu l'obligeance de me prier de ne pas
le confondre avec M. E. Bouchereau.--Je n'avais pas attendu sa lettre
pour cela.

A propos de M. Bouchereau, il m'a envoy son adresse, et je lui ai
envoy deux amis.

--Pardon, messieurs, a-t-il dit  mes amis, M. Karr est-il blond?

--Il ne s'agit pas de cela, monsieur.

--Beaucoup, au contraire, messieurs: c'est que, s'il est blond, je suis
prt  me couper la gorge avec lui;--mais, s'il est brun, je lui fais de
trs-humbles excuses.--Ma brochure est faite contre un petit blond qui
m'a dit tre M. Karr.

--M. Karr est grand et brun, comme vous avez pu le voir dans le volume
o il demande l'adresse de vos oreilles.

--Alors, messieurs, j'irai lui offrir mes excuses.

Et M. Bouchereau est venu m'apporter des explications crites qui
rempliraient deux volumes des _Gupes_,-- quoi il a bien voulu ajouter
qu'il n'avait aucune preuve de ce qu'il avait crit  mon endroit,--ni
aucune raison d'en croire un mot,--me priant d'agrer ses excuses, ce
que j'ai fait le plus srieusement qu'il m'a t possible.

M. Bouchereau se nomme Andr loi et est fondateur d'une socit ayant
pour but le soulagement des clercs d'huissier dans la dtresse.

[GU] La reine Amlie a t un peu scandalise de ce que, dans la
composition de la maison de la reine d'Espagne, il n'y a aucune femme.

Il n'est peut-tre rien de plus triste que de voir ces tristes familles
divises et spares--comme les graines d'une mme plante.

    Connaissez-vous, au fond de mon jardin,
    Prs d'un acacia, sur le bord du chemin,
    Certaine girofle, amis, qui se couronne,
    Lorsque vient le printemps, d'toiles d'un beau jaune?
    Un suave parfum la dnonce de loin:
    Lorsque arrive l't,--lorsque sche le foin,
    Elle perd et ses fleurs et ses odeurs si douces,
    Et la graine mrit dans de noirtres gousses,
    Jusqu'au jour o le vent, le premier vent d'hiver,
    Qui fait tourbillonner le feuillage dans l'air,
    Emporte et sme au loin, dans diverses contres,
    Les graines au hasard en tombant spares.
    L'une tombe et fleurit sous le pied de sa mre;
    Une autre sur un roc, ou bien dans la poussire,
    Vient scher et mourir.

    Dans les fentes du mur de l'glise gothique,
    Petit encensoir d'or, au parfum balsamique,
    L'une trouve  fleurir.

    L'autre sur un donjon, au travers de la grille,
    Secouant son parfum, se balance et scintille,
    Et dit au prisonnier:

    Qu'il est encor des champs, des fleurs et du feuillage,
    Du soleil et de l'air,--et puis dans le nuage
    Un Dieu qu'on peut prier.

M. Dosne, receveur gnral  deux cent mille francs par an,--sans
compter l'argent de poche gagn  la Bourse,--est furieux contre le
roi.--Dernirement, au club de la Banque,--au cercle Montmartre,--il
s'est laiss aller  des paroles des plus aigres.--Un financier un peu
plus lettr que le receveur gnral, se tournant vers les gnraux R...
et C..., l'a arrt par la simple citation d'un vers de Gilbert, adress
aux athes du XVIIIe sicle, qui vivaient des biens de l'glise:

     Monsieur trouve plaisant le Dieu qui le nourrit.

[GU] On a jou au Palais-Royal une pice intitule les _Gupes_.

[GU] LES INONDATIONS.--Pendant que M. Thiers se donnait tant de peine
pour nous donner la guerre,--le ciel dchanait de son ct un autre
flau sur une partie de la France.

Les fleuves et les rivires sortirent de leur lit avec fureur et
portrent partout la terreur, la dvastation et la mort.--Le Rhne et la
Sane se rejoignirent, renversant tout sur leur passage,--entranant les
maisons par centaines,--les ponts, les hommes et les troupeaux.

Il tomba plus de pluie en sept jours qu'il n'en tait tomb dans les
sept mois prcdents.--Plusieurs dpartements furent inonds,--six cents
maisons furent dtruites dans le seul arrondissement de Trvoux.--La
Charente, la Loire, la Dordogne, la Nivre,--franchirent leurs
rives;--c'tait un nouveau dluge,--et les vengeances clestes ne furent
arrtes que par le souvenir de l'inutilit du premier.

A la nouvelle de ces dsastres, le roi envoya cent mille francs,--c'est
une grosse somme,--c'est une offrande convenable.--Mais quelle belle
occasion perdue! Combien il et t beau de voir le roi de France faire
un grand sacrifice,--vendre une de ses nombreuses proprits pour en
envoyer le produit aux inonds.

Il s'est laiss dpasser en gnrosit par M. de L..., dput, qui a
emprunt pour envoyer mille francs.

Pendant ce temps, pour MM. Thiers,--Gouin, etc.,--pour MM. Soult,
Guizot, etc.,--il n'y avait qu'une affaire importante, c'tait _les
limites de l'gypte_.--Je me trompe, il y en avait une autre encore plus
importante, c'tait de savoir qui serait ministre.

L'opposition radicale demandait la rforme lectorale.

C'est un peu trop,  Fontanarose, abuser du _spcifique unique qui
gurit les maux passs, futurs, prsents_.

Le parti conservateur a ici l'avantage.--MM. Hartmann, Paturle,
Fulchiron, etc., ont envoy de grosses sommes.

J'ai cherch en vain dans les listes de souscription: je n'ai pas vu que
M. Thiers, enfant du Rhne, ait cru devoir apporter son
offrande.--Serait-il jaloux du flau?--Si je me suis tromp, je prie ses
amis de me le faire savoir.

Au plus fort de l'inondation,--un homme est arriv  Lyon,--en sabots et
en blouse, conduisant, le fouet  la main, plusieurs charrettes charges
de pain et d'autres vivres,--qu'il mena  la mairie. Monsieur le maire,
dit-il, je suis maire aussi,--mais de la petite commune de
Saint-Christophe.--Voil tout ce que nous avons pu faire pour le
moment.--Je reviendrai.

Il y avait tant de grandeur dans cette simplicit, que les assistants
furent mus.

Je le crois bien,--moi, je pleure en vous le racontant.

Le maire de Saint-Christophe revint sur ses pas, et dit: Ce n'est pas
moi qui ai eu l'ide, c'est mon adjoint. Puis il s'en retourna.

O monsieur le maire de Saint-Christophe!--Bon homme, brave homme, que
vous tes! de tous les gens qui sont quelque chose aujourd'hui,--vous
tes le seul qui m'ait parl au coeur.--Monsieur le maire de
Saint-Christophe, homme si modeste, vous ne savez pas combien vous tes
plus grand que tous ces grands hommes de rclame,--tous ces illustres
bavards,--ces illustres voleurs,--qui se mlent de nos affaires, ou
plutt qui mlent nos affaires.--Monsieur le maire de Saint-Christophe,
avec votre blouse et vos sabots,--conduisant vos charrettes,--vous ne
savez pas--de combien vous dpassez le roi Louis-Philippe envoyant ses
mauvais cent mille francs.

O monsieur, que je voudrais savoir votre nom!--J'ai des amis  Lyon, je
les prie de me l'envoyer,--cela me gne de ne pas le savoir.--Je ne suis
pas voyageur,--mais j'irais bien  Lyon pour vous serrer la main,
monsieur.--J'admire peu,--monsieur:--c'est que je garde ma vnration
pour les choses grandes,--pour les choses vraies,--pour les hommes
simples comme vous.




Janvier 1841.

     Sur Paris.--La neige et le prfet de police.--Il manque vingt-neuf
     mille deux cent cinquante tombereaux.--Deux classes de
     portiers.--Le timbre et les _Gupes_.--Le gouvernement sauv par
     lesdits insectes.--M. Thiers et M. Humann.--M. le directeur du
     Timbre.--Une question des fortifications.--Saint-Simon et M.
     Thiers.--Vauban, Napolon et Louis XIV.--Les forts dtachs et
     l'enceinte continue.--Retour de l'empereur.--Le ver du tombeau et
     les vers de M. Delavigne.--Indpendance du _Constitutionnel_.--Un
     cheveau de fil en fureur.--Napolon  la pompe  feu.--Le marchal
     Soult.--M. Guizot.--M. Villemain.--La gloire.--Les hommes
     srieux.--M. de Montholon.--Le prince de Joinville et lady
     ***.--M. Cav.--Vivent la joie et les pommes de terre!--Les
     vaudevillistes invalides.--M. de Rmusat.--M. tienne.--M.
     Salverte.--M. Duvergier de Hauranne.--M. Empis.--M. Mazre.--De M.
     Gabrie, maire de Meulan, et de Denys, le tyran de Syracuse.--Le
     charpentier.--_Dor_ en cuivre.--Le cheval de
     bataille.--M.***.--M. le duc de Vicence.--Le roi Louis-Philippe
     a un cheval de l'empereur tu sous lui.--M. Kausmann.--Aboukir.--M.
     le gnral Saint-Michel.--Le cheval blanc et les vieilles
     filles.--Quatre Anglais.--M. Dejean.--L'Acadmie.--Le parti
     Joconde.--M. de Saint-Aulaire.--M. Ancelot.--M. Bonjour veut
     triompher en fuyant.--Chances du marchal Sbastiani.--Rception de
     M. Mol.--M. Dupin, anctre.--Mot du prince de L***.--Mot de M.
     Royer-Collard.--M. de Quelen.--Le _National_.--Mot de M. de
     Pongerville.--Histoire des ouvrages de M. Empis.--Le dogue d'un
     mort.--MM. Baude et Audry de Puyraveau.--M. de Montalivet.--Le roi
     considr comme propritaire.--M. Vedel.--M. Buloz.--Un
     vice-prsident de la vertu.--La Favorite.--Un bal 
     Notre-Dame.--cole de danses inconvenantes.--M. D*** et le
     pape.--M. Adam.--M. Sauzet.--J. J.--Les receveurs de Rouen.--La
     princesse Czartoriska.--Madame Lebon.--Madame Hugo.--Madame
     Friand.--Madame de Remy et mademoiselle Dangeville.--Madame de
     Radepont.--Lettre de M. Ganneron.--M. Albert, dput de la
     Charente.--M. Sguier.--Les vertus prives.--La garde nationale de
     Carcassonne.--Le gnral Bugeaud.--Correspondance.--Fureurs d'un
     monsieur de Mulhouse.


     [GU] JANVIER.--SUR PARIS.--Pendant un froid de trois semaines,
     Paris, couvert de glace, a t le thtre d'une foule de sinistres
     accidents, aprs quoi le dgel est arriv, et Paris est devenu un
     horrible cloaque, o les hommes marchent dans une boue noire
     jusqu' la cheville.

   --On a souvent reproch au prfet de police son incroyable incurie;
     mais le prfet de police ne s'occupe que de politique, et rpond
     que, pour enlever la neige qui couvre Paris, il lui faudrait trente
     mille tombereaux, tandis qu'il n'en possde, en ralit, que sept
     cent cinquante.

   --A quoi on rpond au prfet de police--qu' Londres on n'a jamais
     vu une rue sale, parce qu'on n'attend pas, pour enlever les
     immondices, qu'il y en ait trente mille tombereaux,--parce qu'il y
     a dans les rues des cantonniers qui les balayent perptuellement,
     etc.

     On rpond encore au prfet de police qu'il ne suffit pas de faire
     afficher sur les murs que les portiers casseront la glace et
     balayeront le devant de leurs portes;

   --Qu'il faut encore veiller  l'excution desdites ordonnances et
     l'exiger.--

     En effet, les portiers se divisent en deux classes:

     PREMIRE CLASSE: _Portiers libraux, ne tenant aucun compte des
     ordonnances de police_.

     DEUXIME CLASSE: _Portiers juste milieu, excutant lesdites
     ordonnances de la manire que voici_:

     Les portiers des numros pairs poussent leurs ordures, neiges,
     glaces, etc., de l'autre ct du ruisseau, et les mettent en tas
     contre les numros impairs;

     Les portiers des numros impairs poussent leurs glaces, neiges et
     ordures, de l'autre ct du ruisseau, et les mettent en tas contre
     les numros pairs.

     Aprs quoi chacun _a fait son devoir_.

     Les portiers amis du pouvoir ont balay conformment aux
     ordonnances de M. Delessert.

     [GU] M. Delessert, impatient des rclamations de ses administrs,
     a imagin ce qui suit pour les satisfaire en apparence et pour s'en
     venger en mme temps:

     Sur la fin de la gele, il place dans quelques rues, prs des
     trottoirs, quelques comparses arms de pioches, qui vous font
     jaillir des fragments de glace au visage et en couvrent vos
     vtements.

     Au dgel, il divise ses sept cent cinquante tombereaux en cinq ou
     six brigades, qui, au nombre de cent, sont charges d'encombrer une
     rue, de l'obstruer, d'accrocher les voitures et de rendre le
     passage impossible.

     Alors le bourgeois se dit: J'accusais  tort ce bon M.
     Delessert.--Qu'est-ce que je disais donc? qu'on n'enlevait pas la
     neige?--Les rues sont pleines de tombereaux.

     [GU] Puis le dgel arrive tout  fait, et les pitons finissent par
     enlever peu  peu la boue aprs leurs pantalons, et Paris est
     nettoy--par ses habitants eux-mmes, sans qu'ils s'en doutent.

     Il est vrai de dire que, pour faire excuter ses ordonnances, M.
     Delessert aurait beaucoup plus  faire qu'un magistrat
     anglais;--mais, quelques difficults qu'il y rencontre, il doit les
     surmonter.

     En Angleterre, pays constitutionnel comme la France, o tout le
     monde contribue  la fabrication des lois,--comme lecteur ou comme
     membre d'une des deux Chambres,--chacun respecte les lois et en
     protge l'excution.--Un _policeman_ qui inviterait un citoyen  se
     conformer  une ordonnance de police, et qui rencontrerait de la
     rbellion, trouverait immdiatement l'appui de tous les passants.

     En France, c'est le contraire: qu'un homme ait un diffrend avec la
     police ou la gendarmerie, le peuple se dclare pour lui, sans mme
     demander d'abord si c'est un voleur ou un assassin.

     Un soldat a besoin du baptme du feu,--du baptme du sang;--un
     citoyen, pour tre populaire, a besoin du baptme de la police
     correctionnelle.

     Quiconque se conforme strictement aux ordonnances de police est
     immdiatement, dans son quartier, rput espion et mouchard.

     Que la police spare un champ en deux parties gales, et crive
     d'un ct:

     _Dfense d'entrer ici_.

     Cela aura prcisment le rsultat qu'aurait une dfense d'entrer de
     l'autre ct... qui serait excute.

     Une croix de bois pend du haut d'une maison d'o les couvreurs
     _font pleuvoir l'ardoise et la tuile  foison_.--On vous dfend de
     passer de ce ct de la rue; l'autre ct devient dsert par le
     soin qu'ont tous les passants de dsobir  la dfense.

     Les marchands du ct o il est permis de passer se plaignent de ne
     plus vendre, et crivent  M. Delessert pour le prier de ramener le
     public sur le trottoir en lui dfendant d'y passer.

     Les Parisiens de bonne foi savent bien que je ne fais ici aucune
     exagration;--il y en a d'autres qui ne remarquent pas cela, parce
     qu'ils ne remarquent rien.--Semblables aux hommes dont parle
     l'criture: _Ils ont des yeux et ils ne voient pas_. Semblables
     aux hannetons, qui, faisant partie intgrante de l'histoire
     naturelle, ne savent pas l'histoire naturelle pour cela.

     Ce qui donne aux Parisiens,--et, je crois, aux Franais en gnral,
     l'aspect fcheux que voici:

     Ou hassant tellement le gouvernement sous lequel ils _gmissent_,
     qu'ils s'opposent de tout leur pouvoir  l'excution de toutes ses
     vues, quelque utile qu'en puisse tre la ralisation; c'est le
     peuple le plus lche du monde de ne pas le renverser tout  fait;

     Ou c'est un peuple d'coliers se plaisant  faire _endver_ ses
     pdagogues.

     [GU] LE TIMBRE ET LES GUPES.--Le 7 dcembre 1840,--M. Humann,
     ministre des finances, a prsent  la Chambre la carte  payer de
     l'orgie prside par M. Thiers.

     D'o il rsulte que les dpenses prvues, pour 1841, excderont les
     recettes ordinaires de HUIT CENT TRENTE-NEUF MILLIONS.

     Ceci n'a pas laiss que de produire quelque impression sur les
     esprits. Le gouvernement qui succde au gouvernement de M. Thiers
     s'est senti rduit aux expdients,--et il n'a trouv des
     ressources, pour suppler aux huit cent trente-neuf millions de
     dficit, que dans les _Gupes_.

     [GU] Et voici comment:

     Depuis un an et demi que je publie mes petits volumes,--on les a
     reus  la poste,--on en a peru le port sans la moindre
     observation:

     Mais, le 8 au matin, on a fait savoir qu'on allait exiger que les
     _Gupes_ fussent timbres, c'est--dire que mes pauvres petits
     livres seraient condamns  l'avenir  tre salis d'un grand vilain
     cachet noir qu'il me faudrait payer douze centimes par exemplaire,
     moyennant quoi le gouvernement pourrait continuer  marcher, malgr
     son dficit de huit cent trente-neuf millions.

     Voyez un peu ce qu'allait devenir le gouvernement, si je n'avais
     pas eu, il y a un an et demi, l'ide de faire paratre _les
     Gupes_!

     [GU] J'ai charg mon ami B... d'examiner la question.

     Si la loi ne me condamne pas au timbre,--je ne me laisserai pas
     timbrer, et je soutiendrai contre M. le directeur tel procs qu'il
     faudra.

     Si la loi me condamne, je me soumettrai sans murmurer;--seulement
     je ferai d'abord  M. le directeur des domaines,--puis,  son
     refus, aux tribunaux, la question que voici:

     Le timbre a-t-il pour but d'assurer le payement d'un impt--ou de
     salir les livres?

     Si l'on me rpond que le timbre a pour but de salir les livres, le
     but est rempli, je n'ai rien  dire.--Voyez par avance, sur votre
     journal, le joli effet que produit ce pt noir, et
     reprsentez-vous celui qu'il produirait sur une page des _Gupes_,
     qu'il couvrirait tout entire.

     Et il me faudra deux timbres par numro; alors je laisserai cette
     page en blanc, en mettant seulement au-dessous du cachet du fisc:
     _page salie par le fisc_.

     Si on me dit que le timbre n'a pour but que de marquer les
     exemplaires qui ont pay l'impt, pour ne pas le leur demander deux
     fois, et ne pas oublier surtout de le demander aux autres,--je
     demanderai quelle ncessit il y a que le timbre soit un gros
     cachet sale, pourquoi le timbre, qui occupe un petit coin de la
     grande feuille d'un journal, ne serait pas proportionn au format
     d'un livre; pourquoi on n'aurait pas un peu plus d'gard pour un
     livre imprim sur de beau papier, et qui doit rester pour former
     collection, que pour un journal qui n'a que six heures  vivre?

     Pauvre gouvernement! quel bonheur pour lui que j'aie fait imprimer
     le volume des _Gupes_ le 1er novembre 1839! o en serait-il
     aujourd'hui?

     Je prie certaines personnes auxquelles parviendra la connaissance
     de ceci de m'accorder immdiatement la part d'estime  laquelle a
     droit, en France, un homme qui, d'un moment  l'autre, va se
     trouver repris de justice.

     [GU] DES FORTIFICATIONS.--Saint-Simon, qui avait t li avec
     Vauban et qui est un historien plus fort que M.
     Thiers;--Saint-Simon, dit comme M. Thiers par le libraire
     Paulin;--Saint-Simon, qui approuve beaucoup de choses, entre autres
     la convocation des tats gnraux et la banqueroute de l'tat,
     Saint-Simon ne peut approuver les fortifications de Paris que
     rvait le roi.

     Napolon n'y a pas pens en dix ans de rgne.

     La fortification d'une capitale est un moyen dsespr, un
     spcifique d'empirique,--un de ces remdes de bonne femme que les
     mdecins permettent d'essayer quand tous les autres ont chou et
     quand leur malade est condamn.

     Mais il se joue une comdie--qui pourrait avoir pour titre le mot
     de Brid' oison:

    De qui se moque-t-on ici?

     Aujourd'hui, les gens qui se sont levs avec le plus de vhmence
     contre les forts dtachs,--les gardes nationaux qui ont le plus
     cri contre lesdits forts,--les journaux qui ont fait les plus
     longs discours contre l'_embastillement_ de Paris,--qui dnonaient
     chaque pellete de terre remue,--avec appel  l'insurrection,

     Tout le monde est devenu partisan des fortifications.

     Par exemple, coutez-les tous,--ils n'ont qu'une raison, qu'un
     but:--c'est la crainte d'une invasion.

     Le roi craint une invasion.

     Le parti radical craint une invasion.

     Le parti de M. Thiers craint une invasion.

     Certains hommes de finance craignent une invasion.

     Les lgitimistes eux-mmes craignent une invasion.

     Or, en ralit, aucun d'eux ne s'en soucie le moins du monde.

     Le roi tient,  un degr incroyable,  ses forts;--il sait
     l'influence des synonymes.--On peut en France ne jamais changer les
     choses, pourvu qu'on change les noms.--L'_odieuse conscription_ ne
     fait plus murmurer personne depuis qu'elle s'appelle
     _recrutement_.--La _gendarmerie_, si dteste, a le plus grand
     succs sous le nom de _garde municipale_.--Louis-Philippe,
     lui-mme, n'est qu'un synonyme,--ou plutt un changement de
     nom.--Les _forts dtachs_ ont fait pousser  la France entire un
     cri d'indignation;--l'_enceinte continue_ est fort approuve. Si ce
     synonyme-l n'avait pas russi, le roi en avait encore vingt en
     portefeuille, qu'il aurait essays successivement;--on peut
     gouverner la France avec des synonymes.

     Maintenant je dirai que je ne crois pas que le roi attache de
     grandes ides de tyrannie  ses fortifications,--qu'il y attache
     bien plutt des ides de btisse.

     Les partis opposs au gouvernement demandent les
     fortifications.--Comme Napolon disait  un de ses gnraux qui se
     plaignait de manquer de canons: L'ennemi en a, il faut les lui
     prendre.

     Les partis savent trs-bien que Paris sera toujours le quartier
     gnral de la rvolution,--et qu'en cas d'vnement il faut tre
     matre de Paris.--Les partis sont enchants que Louis-Philippe
     fasse des fortifications.

     [GU] Je voudrais pouvoir vous dire,  propos de la nouvelle anne
     et du nouveau ministre,--ce que Virgile disait  propos de la
     naissance du fils de Pollion,--qui devait amener tant de bonheur et
     tant de prodiges.

    _Molli paulatim flavescet campus arista,_
    _Incultisque rubens pendebit sentibus uva_
    _Et dur quercus sudabunt roscida mella_, etc., etc.

           *       *       *       *       *

    On verra sans travail les bls jaunir la plaine,
    Aux ronces du chemin pendre un raisin pourpr,
    Et des chnes noueux couler un miel dor.

           *       *       *       *       *

    On supprime  jamais la garde citoyenne.
    La vertu reparat, et, vides, les prisons
    Dans leurs humides murs n'ont que des champignons.
    Les journaux en franais crivent leurs colonnes:
    Le printemps, en janvier, devanant le soleil,
    Pare son front joyeux de ses vertes couronnes,
    Et les tides zphyrs, annonant son rveil,
    Balancent des lilas la fleur nouvelle close.
    Les moutons pargnant  l'homme un dur travail,
    Se font un vrai plaisir de natre teints en rose[B],
    Et paissent dans les champs tout cuits et tout  l'ail.
    Chacun, depuis hier, prix d'une longue attente,
    Possde, en propre, au moins vingt mille francs de rente;
    Lasss d'tre valets de toute une maison,
    Les portiers ont des gens pour tirer le cordon.
    On ne demande plus l'aumne qu'en voiture.
    Prs de la Halle au bl on a vu qui fumait
    Dans un large ruisseau du chocolat parfait.
    Les cerfs au haut des airs vont chercher leur pture[C];
    Tout est renouvel, tout est heureux, content,
    Et, jusqu'aux dputs, tout est mis dcemment.

     [B] _Sponte sua sandyx pascentes vestiet agnos_.

     [C] Je ne suis pas bien sr que ce vers, que je traduis par respect pour
Virgile, et que je traduis de mmoire,--_Leves... pascentur in there
cervi_,--soit prcisment dans l'glogue sur la naissance de
Pollion,--car,  vrai dire, je ne comprends pas bien quel bonheur cela
pouvait procurer aux Romains, de voir des cerfs patre dans l'air,--et
je serais tent de croire que ce vers signifie que Virgile promet un
_cerf-volant_ au fils de Pollion, n de la veille.

     [GU] RETOUR DE NAPOLON.--A l'gard de MM. les dputs surtout, il
     n'en est rien, et on a t choqu de leur tenue  la fte funbre
     de l'empereur Napolon.--Plusieurs personnes mme--se demandaient
     si, dans cette circonstance solennelle, et ensuite  la
     Chambre,--on ne pourrait pas leur donner des manteaux qu'ils
     rendraient aprs la sance et qui cacheraient les dfroques varies
     dont ils se plaisent  affliger les regards. C'est ce que fait
     l'administration des pompes funbres pour les proches parents des
     morts qui n'ont pas de costume convenable.--C'est propre, c'est
     dcent,--et cela rendrait  nos dputs,  nos reprsentants, un
     peu de la considration publique qui leur est si ncessaire.

     Je ne parlerai pas de tous les vers auxquels cette fte impriale a
     servi de prtexte.--Il y a de belles strophes et de belles penses
     dans ceux que M. Hugo a bien voulu me donner.--Ceux de M. Casimir
     Delavigne ont t reconnus les plus mauvais de tous;--et en lisant
     la strophe qui se termine ainsi:

    La France reconnut sa face respecte,
       Mme par le ver du tombeau,

     On a regrett gnralement que les vers de M. Delavigne n'aient pas
     pris exemple sur ce ver mieux appris.

     [GU] Le _Constitutionnel_ a fait un article ainsi intitul:

     CONSQUENCES DSIRABLES DU RETOUR DES CENDRES DE L'EMPEREUR
     NAPOLON.

     Le _Constitutionnel_ est depuis longtemps clbre par
     l'indpendance de son langage, qui brave les lois de la grammaire
     et brise le joug de la logique.--On se rappelle cette phrase
     fameuse:--_C'est avec une plume_ TREMPE DANS NOTRE COEURT _que
     nous crivons ces lignes_, etc.

     Et ces mtaphores:--_L'horizon politique se couvre de nuages, que
     ne pourra peut-tre pas renverser l'gide du pouvoir qui tient
     d'une main mal affermie le gouvernail du char de l'tat_.

     Cela se passait en 1837,-- l'poque o l'avocat Michel (de
     Bourges) disait  la Chambre des dputs:--_Il est temps,
     messieurs, de sortir de l'_OCAN INEXTRICABLE _o nous nous
     trouvons_.

     Mtaphore qui quivaut  celle qui peindrait--_un cheveau de fil
     en fureur_.

     [GU] Il y avait trois tombes possibles pour
     Napolon:--Sainte-Hlne, d'abord, pour les potes, fin si grande,
     si potique, d'une si grande histoire;--calvaire o l'homme s'tait
     fait dieu.

     Ensuite, pour le peuple et pour les soldats,--la colonne de la
     place Vendme,--tombeau lev par la grande arme  son gnral
     avec les canons ennemis.

     Puis enfin, pour l'empereur lui-mme et pour sa dernire volont,
     _Saint-Denis_, o il avait demand  tre enterr,--et o j'ai vu
     dans mon enfance les portes de bronze qu'il avait fait faire
     lui-mme pour fermer son caveau.

     Mais, au moyen d'un jeu de mots,--on a traduit littralement: _Je
     veux tre inhum aux bords de la Seine_,--et on a mis l'empereur
     aux Invalides. Il est heureux qu'on ne l'ait pas mis  la pompe 
     feu.

     [GU] Le sort est un grand pote comique--qui se donne parfois 
     lui-mme de singulires reprsentations aux dpens des vanits
     humaines.--Il s'tait amus  runir au pouvoir une foule de gens
     qui avaient trahi l'empereur en son temps, et qui l'avaient
     passablement maltrait par leurs actes et par leurs crits.

     Le marchal Soult, un de ces hommes qu'il avait invents, soldats
     intrpides, mais instruments inutiles quand ils ne furent plus dans
     sa main puissante.

    Soldats sous Alexandre, et Rien aprs sa mort.

     M. Guizot, M. Villemain, etc., etc.

     [GU] Du reste,--on vendait dans les rues de petites
     brochures,--dont le titre tait ainsi cri peu correctement:

     _Description du char et de ceux qui l'ont trahi_.

     [GU] Pour moi, me rappelant qu'il y avait, dans ce peuple si
     empress  aller au-devant de l'empereur mort,--bien des gens
     encore qui, en 1815,--il y a vingt-cinq ans,--ont accompagn son
     dpart d'insultes et de menaces de mort, je me suis senti
     profondment attrist,--j'ai song  ce qu'on appelle la
     gloire,--seul prix des corves que s'imposent les hros et les
     grands hommes; j'ai song  la mobilit des passions du
     peuple,--qui se rjouit avec un gal enthousiasme,--du retour de
     l'empereur, parce que c'est un spectacle,--et de son dpart, parce
     que c'est du tapage, et je suis rest seul dans ma chambre,--seul
     dans ma maison,--seul dans ma rue,-- me rappeler les grandes
     actions et les grandes douleurs de l'empereur Napolon,

     Et  regarder ce que sont les hommes qui se prtendent
     _srieux_,--et qui me disent d'un air protecteur: _Quand
     deviendrez-vous srieux_?--Parce que je suis libre, indpendant,
     rveur et insouciant.

     Ils sacrifient leur vie, leur douce paresse, leurs amours, pour
     avoir, aprs de longs travaux, le droit d'attacher d'un noeud 
     la boutonnire de leur habit un ruban d'un certain rouge. Arrivs 
     ce succs, ils recommencent de nouveaux et de plus grands efforts:
     il ne faut pas s'arrter en si beau chemin.--Quel bonheur, en
     effet, si vous aviez le droit,--dt-il vous en coter un bras ou
     une jambe,--quel bonheur si vous pouviez faire une rosette  votre
     ruban!--On n'pargne pour cela ni soins, ni sacrifices, et, un
     jour, vous obtenez cette flatteuse rcompense.

     Une rosette, grand Dieu! quelle supriorit cela vous donne sur
     ceux qui n'ont qu'un noeud!

     On se rappelle, cependant, avec plaisir, le moment o on n'avait
     qu'un noeud; le moment o, si vous aviez eu l'audace de faire une
     rosette  votre cordon, la gendarmerie, la garde nationale, l'arme
     entire, eussent t occupes  punir votre forfait.--On se dit: Et
     moi aussi, cependant, il y a eu un temps o je n'avais qu'un simple
     noeud!

     Mais ce qui est encore plus loin de vous, ce que vous n'osez pas
     esprer, ce que vous placez au nombre des dsirs ridicules--
     l'gal de l'envie qu'aurait une femme d'un bracelet
     d'toiles,--c'est... je n'ose le dire... c'est...  comble du
     bonheur!  gloire!  grandeur! c'est de nouer le cordon autour du
     cou;--mais n'en parlons pas, c'est impossible...

     Eh bien! si vous tes un homme heureux, si les circonstances vous
     favorisent, si vous n'tes pas trop scrupuleux sur certains points,

     Un jour, quand vous tes vieux, quand vos cheveux sont blancs, il
     vous arrive ce bonheur inespr. Vos yeux laissent chapper des
     larmes de joie, et vous mourez en disant: O mon Dieu! peut-on
     penser qu'il y a des hommes assez aims du ciel pour porter le
     ruban en bandoulire, de droite  gauche!

     Et cela,  hommes graves et srieux! tandis que les femmes se
     couvrent,  leur gr, de rubans de toutes couleurs, en noeuds, en
     rosettes, en ceintures:--voil des rubans srieux, voil une
     affaire vritablement grave,--car cela les rend jolies.

     [GU] Le prince de Joinville, charg d'aller chercher 
     Sainte-Hlne et de ramener en France les restes de Napolon, a
     accompli sa mission avec beaucoup de convenance et de
     dignit;--ayant appris en mer la rupture des relations entre la
     France et l'Angleterre, et craignant d'tre attaqu, il s'tait
     dispos au combat et avait annonc qu'il ne se rendrait pas et se
     ferait couler.

     [GU] En gnral,--la crmonie, d'aprs ce que j'ai lu dans les
     journaux,--ressemblait beaucoup trop aux reprsentations du
     Cirque-Olympique.--On ne s'en tonnera pas quand j'aurai dit que
     le soin en avait t confi  M. Cav et  trois autres
     vaudevillistes de ses amis.

     J'ai dj eu occasion de signaler plusieurs des vaudevillistes qui
     sont devenus des hommes d'tat,--

    Tombs de chute en chute aux affaires publiques.

     M. de Rmusat, qui tait ministre il y a un mois;--M. Etienne, qui
     est pair de France et qui a fait le _Pacha de Suresnes_;--feu M.
     Salverte, dput de Paris;--M. Duvergier de Hauranne, dput;--M.
     Empis, directeur des domaines;--M. Mazre, prfet, etc., etc.--Le
     pouvoir, en France, aujourd'hui, sert de retraite aux
     vaudevillistes invalides.

     M. Cav, directeur des Beaux-Arts, est auteur d'un vaudeville
     intitul: _Vivent la joie et les pommes de terre_!

     Il est surtout connu comme auteur, en socit avec M. Duvergier de
     Hauranne, d'une chanson fort spirituelle, dit-on, sur un sujet dont
     le nom, emprunt  la _perfide Albion_,--ne peut gure se dire et
     ne peut pas s'imprimer.--

     [GU] La crmonie du retour de Napolon a t funeste au
     gouvernement de Juillet.--M. Gabrie, maire de Meulan, avait tout
     prpar pour recevoir dignement  son passage, sous son pont,--un
     assez vilain pont, du reste,--les bateaux qui rapportaient
     l'empereur.--Les bateaux ont pass trop vite,--les prparatifs de
     M. le maire ont t perdus; quelques habitants de la commune ont
     plaisant, et M. Gabrie, exaspr, a crit au prfet de
     Seine-et-Oise une longue lettre pleine d'une amertume bouffonne,
     qui se termine ainsi:

     Depuis dix ans, monsieur le prfet, nous avons travers bien des
     jours d'inquitude, et toujours je vous ai dit: Je rponds de ma
     population; elle est dvoue au roi et  la Rvolution.
     Aujourd'hui, tout est rompu: il y a irritation profonde contre le
     gouvernement de _la peur partout et toujours_; il y a mpris
     vident pour celui de la dignit duquel on a fait si bon march;
     je ne puis plus dire: Je rponds.

     Dans cette position, je crois devoir vous adresser ma dmission.

     GABRIE.

M. Gabrie n'a pas voulu renoncer  l'encens que reoit des journaux
quiconque est en opposition avec le gouvernement,-- tort comme 
raison,--et il a envoy son ptre  diverses feuilles, qui n'ont pas
manqu de trouver que _ce sont l de nobles sentiments qui honorent un
citoyen et fltrissent un gouvernement pusillanime_.

Pour nous, il nous est impossible d'y voir autre chose qu'un mlange du
Prudhomme de Monnier et du tambour-major de Charlet:--Je donne ma
dmission; le gouvernement s'arrangera comme il pourra.

Jusqu'ici on ne connaissait pas assez la population de Meulan,--ou
plutt la population de ce bon M. Gabrie.--Il parat que c'est une
nation bien terrible, et que, sans l'intervention de M. Gabrie,--elle
et depuis longtemps mis Paris  la raison.--M. Gabrie ne rpond plus de
rien.--La commune de Meulan va-t-elle se borner  se dclarer ville
libre et indpendante, ou viendra-t-elle assiger la capitale? C'est le
premier argument un peu fort que je vois en faveur des fortifications,
et, peu partisan, jusqu'ici, des forts dtachs et de l'enceinte
continue, entre lesquels je n'ai pas vu une grande diffrence, je me
propose d'examiner, avant d'en reparler, si l'tat d'irritation o se
trouve la commune de Meulan ne les rend pas ncessaires aujourd'hui que
M. Gabrie ne rpond plus d'arrter ses indomptables administrs.

Je joindrai ma voix, monsieur Gabrie, aux loges que vous avez reus de
plusieurs estimables carrs de papier, et je vous rappellerai les
exemples des grands hommes qui avant vous ont plus ou moins
volontairement renonc au pouvoir.

    Croyez-moi, les humains, que j'ai trop su connatre,
    Ne valent pas, monsieur, qu'on daigne tre leur matre.

Sylla abdiqua la dictature;--Christine de Sude vint demeurer 
Fontainebleau, etc.;--Denys, roi de Syracuse, se fit matre
d'cole;--Diocltien quitta l'empire du monde pour se faire jardinier 
Salone.

Aujourd'hui, monsieur Gabrie, libre du joug superbe o vous avait
attach l'amour de votre pays,--vous rentrez dans les douceurs de la vie
prive, d'autant plus agrablement, monsieur Gabrie, que vous avez gagn
prs de cinq cent mille francs en deux ou trois ans,--grce  une
circonstance heureuse pour vous, alors notaire de Meulan, qui fit
changer de mains presque toutes les proprits de votre commune,--ce qui
fait que vous n'avez besoin de vous faire ni jardinier, ni matre
d'cole,--de quoi je vous flicite sincrement.

[GU] Tout cela, en gnral, a eu un air de comdie, ou plutt de
mimodrame du Cirque-Olympique assez attristant.

Il fallait que le ministre Soult acquittt la promesse du ministre
Thiers.

Cela avait parfaitement l'air, en effet, de quelque chose dont on
s'acquitte.--On voulait en finir avec l'empereur.

On avait annonc  tous les entrepreneurs que la crmonie aurait lieu
mme si les prparatifs n'taient pas termins.

Un fourgon, tendu en velours, avait t envoy en poste  Rouen et a
suivi le bateau pas  pas,--prt, au moindre obstacle caus,--soit par
les glaces,--soit par une avarie au bateau,-- prendre le cercueil et 
l'apporter au galop.

[GU] Le char, construit par le charpentier Belu, a t fait, pour ne pas
durer,--comme un dcor de thtre.

On conserve au garde-meuble le char funbre du duc de Berry et celui de
Louis XVIII.--Celui de l'empereur a t dmoli;--aussi l'avait-on
simplement _dor en cuivre_.--Le 15,  cinq heures du matin, la dorure
n'tait pas termine.

La colonne de Courbevoie n'a t acheve que cinq jours aprs la
crmonie.

[GU] Les chevaux,--appartenant  l'administration des pompes funbres,
quoique au nombre de seize,--ont eu beaucoup de peine  mettre la lourde
machine en train.--A la monte de Neuilly,--on a craint un moment qu'ils
ne restassent en route.

[GU] L'invention du cheval de bataille tait du mlodrame ridicule ds
l'instant qu'il n'existait plus de cheval qui et t mont par
Napolon.--Aussi s'enquit-on d'abord d'un vrai cheval de bataille.

On en connaissait trois.

Un  M***, cuyer qui devait le conduire par la bride, mais--il tait
depuis trois mois empaill au Jardin des Plantes.

Un autre  M. le duc de Vicence,--c'tait un cheval bai du
Melleraut,--qui avait t donn  madame de Vicence par l'impratrice
Marie-Louise, dont elle tait dame d'honneur;--mais il tait mort huit
mois auparavant,  l'ge de trente-cinq ans,--aprs une vieillesse
entoure des plus grands soins.

Un troisime  Vire, en Normandie,--appartenant  un fermier;--mais,
lors de son dernier voyage, le roi Louis-Philippe l'a mont.--De quoi le
cheval, qui ne travaillait plus depuis longtemps,--tait
mort,--peut-tre aussi de honte d'tre mont par un simple roi.

[GU] On s'adressa alors au mange de M. Kousmann, qui avait offert de
prter,--_pour rien_,--un cheval blanc assez joli,--appel Aboukir,--et
qui passe pour fils d'un des chevaux de Napolon.

Mais cette intention ne fut pas excute,--et les pompes funbres,
livres  leurs propres ressources, prirent un vieux cheval allemand
blanc qui, depuis dix ans, porte les vieilles filles aux cimetires.--On
le laissa un peu se reposer,--on lui fit les crins,--on lui cira les
sabots,--puis on _le_ revtit d'un quipage ayant rellement appartenu 
l'empereur, et qui est conserv aux Menus-Plaisirs.

[GU] Le lendemain de la crmonie,--quatre Anglais, dont un peintre, se
prsentrent  l'administration des pompes funbres,--et demandrent 
voir le cheval de bataille de l'empereur Napolon.

Le cheval, rentr dans la vie prive, tait sorti pour affaires.--Attel
avec un autre,--il conduisait au cimetire de l'Ouest une vierge
sexagnaire qui prenait par l pour aller chercher au ciel la rcompense
de sa vieille vertu.

On rpondit aux trangers que le cheval, fatigu et peut-tre mu de la
crmonie de la veille, ne recevait pas ce jour-l;--mais qu'ils
pouvaient revenir le lendemain.

Le lendemain, on le leur montra, tout envelopp de flanelle.--Ils le
dessinrent de ct, de face,--par derrire, de trois quarts,--de toutes
les manires possibles,--puis ils partirent pour Londres,--o ils vont
faire un ouvrage sur les funrailles de l'empereur,--o figurera le
cheval de bataille.

[GU] On a permis  M. Dejean, directeur du Cirque-Olympique, de faire
annoncer dans certains journaux qu'il s'tait rendu acqureur des
caparaons des chevaux du char,--lesquels caparaons reparatront sur
son thtre.--Je ne sais si je me trompe, mais cela me fait tout  fait
l'effet d'une indignit.

[GU] Quelques personnes ont cri par les rues,--mais ce sont toujours
les mmes qui crient, n'importe quoi, et qui criaient: _A bas
Guizot!_--et demandaient la guerre et les fortifications, comme ils
criaient, il y a deux ou trois ans: _A bas les forts dtachs!_

[GU] Une impression surtout m'a domin pendant que, de ma chambre
ferme, j'entendais les cloches rares et tristes. Et cette impression,
la voici:

Je veux bien croire aux regrets pieux du roi Louis-Philippe,--de M.
Soult, soldat de l'empereur, et d'une foule d'autres;--mais je suis sr
qu'ils n'galent pas ceux qu'ils eussent ressentis si l'empereur s'tait
lev vivant de son cercueil et avait dit: Me voici.

[GU] Dcidment,  l'Acadmie,--le parti de MM. _tienne et compagnie_,
le parti _Joconde_, est vaincu.--M. _Hugo_ sera lu ainsi que M. _de
Saint-Aulaire_.

Ils auront pour comptiteurs: MM. _Ancelot_, _Affre_, _Guyon_, etc.

M. _Bonjour_ se retire pour revenir avec de meilleures chances lorsqu'il
s'agira du troisime fauteuil vacant.

Il n'y aura probablement que trente-deux votants,--mais beaucoup de
tours de scrutin,--parce qu'il faudra dix-sept voix pour l'lection,--et
que ceux d'entre les candidats qui en ont le plus ne comptent que sur
quatorze.

[GU] M. Sbastiani veut, dit-on,--se prsenter  l'Acadmie, parce que
le marchal de Richelieu en tait.

[GU] La rception de M. Mol avait runi toutes les femmes du grand
monde--et tout ce qu'il y a d'lgant  Paris.--M. Mol a prononc un
discours trs-ple, auquel Me Dupin a rpondu par un discours
trs-grossier, qui a fait dire au prince de C...:--Il a mis ses
souliers ferrs dans sa bouche.

[GU] Il est d'usage de faire une sorte de rptition avant la sance
publique,--et de soumettre les deux discours  une sorte de
censure.--Me Dupin avait dissimul les grosses choses du sien,--en le
lisant trs-bas et sur le ton monotone dont il lirait une purge
d'hypothque.--A la sance, l'avocat a reparu, et il a fait ressortir
les normits dissimules.

[GU] M. Royer-Collard a grommel tout le temps qu'a dur le discours, et
il a dit  la fin: Mais, c'est un carnage!

Sur la fin, Me Dupin a cru de bon got, devant l'ambassadeur
d'Angleterre, de parler de l'expulsion des Anglais du territoire
franais par Charles VII.--Il y a eu trois salves d'applaudissements,
comme  Franconi.--Il y avait l une foule de Franaises fort disposes
 jouer les _Agns Sorel_,--sous prtexte de _Jeanne d'Arc_.

[GU] Cette sance de l'Acadmie avait ceci de remarquable, que M. Dupin,
qui n'est nullement un homme littraire, rpondait  M. Mol, qui ne
l'est pas davantage, et qui faisait l'loge de M. de Quelen, qui l'tait
moins que les deux autres.

[GU] En mme temps que, le mois dernier, je parlais de certains parvenus
mcontents,--dont la scandaleuse fortune n'est pas encore au niveau de
leur ambition et de l'ide toute personnelle qu'ils se sont faite de
leur mrite,--je ne sais qui,--dans le journal le _National_,
gourmandait avec beaucoup de verve et d'esprit une autre classe de ces
parvenus de juillet, et les appelait _raffins de boutique et talons
rouges de comptoir_.

C'est dans cette seconde classe que s'tait, pour le moment, plac Me
Dupin,--qui _travaille_ tour  tour dans les deux genres.

Il a fait l'loge de l'illustration de la famille,--et s'est bichonn
lui-mme, arrang, poudr et attif en anctre pour ses descendants.

[GU] Il a audacieusement profess cette doctrine qu'un bon citoyen ne
doit pas quitter ses places, parce que le gouvernement change,--et que
c'est  elles surtout qu'il doit la fidlit qu'il jure au gouvernement.
C'tait la paraphrase de ce mot clbre du marchal Soult: _On ne
m'arrachera mon traitement qu'avec la vie_.

Il a fait l'loge du _courage civil_.--M. de Pongerville a dit: C'est
pour faire croire aux dpartements qu'il est civil et brave.

[GU] On parle de M. Empis, qui se prsenterait lors de l'lection au
troisime fauteuil. Parlons un peu de M. Empis.

Voici le rpertoire avou de M. Empis:

_Bothwell_, drame en cinq actes, en prose, Thtre-Franais, 1824.

L'_Agiotage ou le Mtier  la mode_, comdie en socit avec Picard,
Thtre-Franais, 1826.

_Lambert Simnel ou le Mannequin politique_, en socit avec Picard:
comdie en cinq actes, Thtre-Franais, 1827.

La _Mre et la Fille_, comdie en cinq actes, en socit avec M.
Mazres; octobre 1830, Second-Thtre-Franais.

La _Dame et la Demoiselle_, comdie en quatre actes, en socit avec M.
Mazres, 1830; Second-Thtre-Franais.

_Sapho_, opra en trois actes, en socit avec M. H. C., musique de
Reicha; Grand-Opra, 1827.

_Un changement de ministre_, comdie en cinq actes et en prose, en
socit avec M. Mazres; Thtre-Franais, 1831.

_Une Liaison_, comdie en cinq actes et en prose, en socit avec M.
Mazres; Thtre-Franais, 1834.

_Lord Novard_, comdie en cinq actes; Thtre-Franais, 1836. (Seul
cette fois et seul  l'avenir.)

_Julie ou la Sparation_, cinq actes en prose; Thtre-Franais, 1837.
(Toujours seul, n'ayant d'autre collaborateur que la liste civile.)

_Un jeune Mnage_, comdie en cinq actes et en prose; Thtre-Franais,
1838 (toujours seul).--Tout cela est imprim en deux volumes, dont
l'exhibition permanente est, dit-on, impose  la montre vitre de
Barba. Pourquoi _impose?_ Pourquoi _Barba?_ Parce que, dit-on toujours,
Barba est _locataire de la liste civile_, et, en cette qualit, sous la
dpendance de M. Empis.

RPERTOIRE NON AVOU.

_Vendme en Espagne_,--opra donn en dcembre 1823,--en socit avec M.
Mennechet, lecteur du roi.

Cet opra a t fait  l'occasion de la campagne du Trocadero et du duc
d'Angoulme.

[GU] HISTOIRE DES PICES DE M. EMPIS.--M. Empis, en sortant du lyce
imprial, entra dans une tude de notaire ou d'avou d'o il sortit pour
aider de son exprience contentieuse, MM. de la Boullaye et de Senonne,
secrtaires gnraux de la liste civile.

[GU] A propos, dans le volume de dcembre, j'ai parl de M. de Senonne,
qui est mort, en voulant parler de M. de Cayeux, qui est vivant, et dont
je reparlerai.

[GU] Les thtres royaux relevaient alors de cette administration, ou
plutt de ce ministre; consquence: _Bothwell_, 1824; l'_Agiotage_,
1826; _Lambert Simnel_, 1827; _Sapho_, opra, 1827; et l'opra dsavou
de _Vendme en Espagne_, 1823.

Peu de temps aprs, le duc d'Aumont, plus connu sous le nom de duque
d'Aumont, arriva  la liste civile.--A la demande de madame la baronne
M***, la salle Feydeau fut abattue et la salle Ventadour
construite.--Elle cota cinq millions, et on la vendit peu de temps
aprs deux millions cinq cent mille francs  M. Boursault.

Le marchal Lauriston remplaa le duc d'Aumont,--et on joua encore un
peu M. Empis, fort protg par mademoiselle L***.

On le joua moins sous M. Sosthnes de la Rochefoucauld.

Surviennent les trois journes.

Il est nomm, par MM. Baude, Audry de Puyraveau et La Fayette, directeur
des domaines de la liste civile.

Laiss de ct d'abord, puis nomm ensuite par M. de
Montalivet,--paraissent alors pas mal de cinq actes faits avec M.
Mazres.--Mais Picard meurt, et M. Mazres est prfet,--et cependant M.
Empis a toujours en portefeuille l'intention de toucher des droits
d'auteur.

Le Thtre-Franais obr ne peut payer les loyers  son propritaire,
S. M. Louis-Philippe.--M. Empis, directeur des domaines de la liste
civile, accorde un dlai et fait jouer _Une Liaison_, cinq actes,
1834.--Deux annes se passent; le Thtre-Franais doit cent cinquante
mille francs au roi; mais on accorde un nouveau dlai, et on joue _Lord
Novard_; mme manoeuvre en 1837; _Julie ou la Sparation_.--En 1838,
_Un jeune Mnage_ est reprsent, et le Thtre-Franais doit au roi
deux cent vingt-cinq mille francs.

Mais le directeur de l'poque, M. Vedel, prouve le besoin d'un acte
administratif qui triomphe des rcriminations des socitaires contre
lui, et qui le maintienne dans son poste.--On parle de la possibilit
d'obtenir du roi la remise entire de l'norme arrir, s'levant 
trois cent cinquante-deux mille francs.--Par hasard,  cette poque, un
trait secret est pass entre M. Vedel et M. Empis, par lequel celui-ci
exige que quatre pices de son rpertoire, la _Mre et la Fille_, _la
Dame et la Demoiselle_, _Lord Novard_ et _Julie ou la Sparation_,
seront remontes et joues un certain nombre de fois chaque mois, et
qu' chaque infraction au trait les droits d'auteur seront pays comme
si les pices avaient t joues.--M. Vedel est renvers en 1840.--Mais
le roi accorde la remise, sur le rapport de M. Empis, et rduit le loyer
de vingt-cinq mille francs.--M. Buloz, en qualit de commissaire royal
et de directeur de deux revues, s'empare de l'autorit, et se croit
assez fort pour braver M. Empis; on le mnage toutefois, et l'on attend
que le roi ait consenti  se charger de la restauration de la salle,
dont la dpense s'est leve  quarante-trois mille francs. Alors M.
Buloz donne un libre cours  son ingratitude.--Le trait est mis de
ct, ainsi que le rpertoire Empis, le lendemain du succs du _Verre
d'eau_.--Mais M. Empis invoque son trait, et un commandement survient,
il y a moins d'un mois, pour que le Thtre-Franais ait  lui payer une
somme de quinze  dix-huit cents francs pour son rpertoire.

Quelques personnes se plaisent  faire des rapprochements fcheux pour
M. Empis entre les dates de la reprsentation de ses pices et les
services qu'il a pu rendre au Thtre-Franais.

Mais les titres seuls de ses ouvrages militent, selon moi, puissamment
en sa faveur.--Presque tous sont une satire contre les intrigues.--Il
faut renoncer  juger un auteur par ses crits, si les services rendus
par M. Empis au Thtre-Franais ne sont pas parfaitement dsintresss.

[GU] M. Thiers a t nomm rapporteur pour l'affaire des
fortifications, par la ngligence de M. de Lamartine, qui est arriv
trop tard.--Ah! monsieur, c'tait bon, quand vous tiez pote, d'oublier
les heures et de les laisser insoucieusement vous chapper.

Le mme jour, M. Thiers a t nomm,  l'Institut, membre de la classe
des sciences MORALES et _politiques_.--Or, M. Mignet dispose du plus
grand nombre des voix.--M. Mignet est ami de M. Thiers, et lui a donn
sa voix  l'_unanimit_.

Le but de M. Thiers, en se faisant recevoir dans cette section de
_morale_,--n'est autre que d'abuser les gens de bonne foi au moyen d'un
jeu de mots, et de leur faire croire que M. Thiers est entr l pour ses
vertus, ce qui rpondrait bien avantageusement  M. Desmousseaux de
Givr, et ferait croire que, si on pense gnralement que M. Dosne est
beau-pre de M. Thiers, c'est un bruit que ses ennemis font courir.

M. L... dit, en parlant de cette lection de M. Thiers: Je serai
enchant de le voir vice-prsident de la vertu.

[GU] Dans _la Favorite_, reprsente sur le thtre de l'Opra,--il y a
encore une glise,--il y en a maintenant dans tous les opras.--Ce qui
doit carter naturellement deux sortes de personnes,--d'abord les
personnes pieuses, qui n'aiment pas qu'on permette  des acteurs de
semblables reprsentations; et celles qui, n'allant pas  la messe, ne
veulent pas non plus la trouver sur des planches, o elles viennent
chercher autre chose.

Les premiers aiment mieux aller  la messe;--les seconds prfrent le
bal Musard.

Mais tout se mle, tout se confond dans un trange tohu-bohu.--Si
l'Opra,  certains jours, a l'air d'une glise,--nous avons l'glise de
Notre-Dame-de-Lorette, qui a bien l'air d'une salle de spectacle ou de
bal, et qu'on a justement appele une glise Musard.

C'est, tous les dimanches, le rendez-vous de beaucoup de danseuses et
de toutes les filles entretenues du quartier.--Aussi y rencontre-t-on
une foule de jeunes gens, moins assidus autrefois aux offices divins.

C'est probablement  cause que cette glise n'est pas trs-bien
compose--qu'on y met beaucoup de sergents de ville en
uniforme,--probablement pour empcher les danses inconvenantes.--On
annonce un grand bal  Notre-Dame de Paris.

A propos de ces danses inconvenantes et des sergents de ville, gardes
municipaux, etc.,--qui sont chargs de rprimer, dans les tablissements
publics,--les cachuchas populaires et les fandangos exagrs,--ne
peuvent-ils pas commettre de graves erreurs?--Dernirement, un homme
arrt par eux pour un semblable dlit, dveloppait, devant la sixime
chambre, des thories embarrassantes.

--_Nous avons_, disait-il,

Le cancan gracieux,--la saint-simonienne,--le demi-cancan,--le
cancan,--le cancan et demi,--et la chahut;--cette dernire danse est la
seule prohibe. Je dansais le cancan gracieux.

Ne serait-il pas opportun d'ouvrir, en faveur de MM. les sergents de
ville et les gardes municipaux, une cole spciale de danses
_bizarres_,--o on leur apprendrait  discerner parfaitement les
caractres particuliers de ces danses qui en ont trop.

[GU] Dans le monde, quand un homme a invit  danser une femme qui ne
peut accepter  cause d'une invitation antrieure, il s'adresse  une
autre, et me parat faire une impertinence aux deux femmes. A la
premire, cela veut dire: Je m'adressais  vous par hasard, sans choix,
sans prfrence; je ne danse pas avec vous; eh bien! je danserai avec
une autre.--A la seconde: Je vous prends faute de mieux; si la femme
que j'ai invite d'abord et t libre, je n'aurais jamais pens  vous;
elle est plus jolie, plus lgante, plus spirituelle que vous.

Quelques-uns, pour viter cela, ne dansent pas quand la femme dont ils
ont fait choix n'est pas libre;--mais il peut alors arriver que l'on
passe la nuit sans danser, quelque envie que l'on en ait.

Voici ce qu'on fait dans plusieurs villes du Midi:--chaque homme, en
entrant, choisit dans une corbeille une fleur artificielle,--et, quand
il va engager une femme  danser,--au lieu de cette formule peu varie:

Madame veut-elle me faire l'honneur de danser avec moi? il offre la
fleur,--qu'elle garde  sa ceinture jusqu' ce qu'elle ait dans la
contredanse promise;--puis, la contredanse finie, elle lui rend le
bouquet, qu'il va offrir  une autre.--Par ce moyen, on ne s'expose pas
 inviter une femme dj engage,--puisque chaque femme qui n'a pas de
fleur est libre et attend un danseur.

[GU] M. Kalkbrenner, le clbre pianiste, a un enfant prodigieux, qu'il
aime  faire travailler en public.--Dernirement, l'enfant s'arrta
subitement au milieu d'une brillante improvisation.

--Eh bien! va donc.

--Mais, papa... c'est que... je ne me rappelle pas.

[GU] Voici un mot de la reine Christine  Espartero,--quelques personnes
le connaissent,--mais celles-l l'entendront deux fois: il est digne de
Corneille.

Je t'ai fait duc de la Victoire,--marquis de ***,--comte de
***;--mais jamais je n'ai pu te faire gentilhomme.

[GU] On parlait de l'opra nouveau de M. A. Adam,--la _Rose de Pronne_.

C'est un auteur charmant,--il est bien populaire. Oh! cela est vrai,
dit une femme,--il est bien populaire--et mme un peu commun; c'est le
Paul de Kock de la musique.

[GU] M. Sauzet prside assez mal  la Chambre des dputs et dit sans
cesse: J'invite la Chambre  se taire.--On a fait ainsi le rsum de
ses fonctions:

M. Sauzet invite la Chambre  se taire toute la semaine et  dner le
dimanche.

[GU] Une femme disait  un artiste dans l'atelier duquel elle voyait un
grand nombre de statuettes de femmes nues d'une grande beaut:--On a
tort d'avoir de semblables objets sous les yeux,--on se gte
l'imagination, et ensuite on exige des pauvres femmes des choses qui ne
sont pas dans la nature.

[GU] J'admets peu, d'ordinaire, les prtextes vertueux que prennent les
femmes du monde pour paratre sur un thtre quelconque,--et je n'ai
qu'une mdiocre indulgence pour les exhibitions d'paules faites au
bnfice du premier flau venu.

Je ne dirai cependant rien de la vente au profit des Polonais, faite
cette anne.--Je suis arrt par mon admiration pour la princesse
Czartoriska.--Cette respectable femme n'a d'autres occupations, d'autres
plaisirs, que de soulager la dtresse de ses compatriotes.--Son anne
entire se passe  prparer cette vente.--Elle fait des
visites,--encourage les dames patronnesses,--console les malheureux, et
trouve encore le temps de faire des ouvrages dignes des fes.--Il y a
d'elle, cette anne, deux paravents d'une grande beaut.

La comtesse Lehon tait la plus charmante marchande qu'on pt
voir.--Elle avait pour associes et pour rivales une foule de femmes
d'une grande beaut.--Madame Hugo, qu'on oublie d'appeler vicomtesse,
parce que c'est assez pour elle d'tre madame Hugo;--madame de
Radepont,--madame Friant,--lady Dorsay,--madame de Rmusat.--On
remarquait aussi mademoiselle Dangeville, clbre par son ascension au
Mont-Blanc.

La vente a t trs-productive.

Les Russes ont affect d'acheter beaucoup et de payer trs-cher,--ce qui
a t jug de fort bon got.

[GU] J'ai reu de M. Ganneron, l'ex-picier millionnaire mcontent, mon
colonel, une circulaire relative aux inonds de Lyon.--C'est plus
franais par les sentiments que par le style.--Exemple:

     Paris, 1er dcembre.

     _Plusieurs compagnies ont ouverTES des souscriptions, etc._

[GU] J'ai dnonc la prcipitation des journaux, qui, le lendemain de sa
naissance, avaient dj montr peu d'indulgence pour le second fils du
duc d'Orlans.

M. Sguier, premier prsident de la cour royale,--a fait du nouveau-n
un loge qui n'est pas moins plaisant;--il l'a flicit de s'tre ht
de natre.

[GU]--Mon cher, disait l'autre jour un officier de la garde, nationale 
un officier de l'arme,--depuis combien de temps tes-vous
lieutenant-colonel?

--De 1832.

--Oh! alors, je suis plus ancien que vous.

[GU] On demande o commencent et o finissent maintenant les annonces
des journaux.--De la quatrime page elles ont pass  la troisime, o
elles sont dguises sous le titre de rclame.--De la troisime elles
ont saut  la seconde, au feuilleton.--Quelques personnes ne s'en
aperoivent pas; d'autres, au contraire, croient que tout est
annonc.--Les journaux les plus hurleurs de vertus--ne se font aucun
scrupule de se rendre complices des filouteries des marchands de
n'importe quoi--en ne ngligeant rien pour faire croire  leurs lecteurs
que les annonces payes  tant la ligne sont le rsultat de l'examen et
l'expression de la pense du rdacteur.

Si un journal vous trompe sur une chose  acheter, ce qui amne une
perte d'argent,--quel scrupule aurait-il de vous tromper sur une chose 
penser,--ce qui n'amnerait qu'une erreur?

Quand l'annonce avait une place et une forme communes, on savait  peu
prs ce que cela voulait dire;--mais, depuis que tout cela est
chang,--et que le marchand fait parler le journaliste lui-mme, et lui
fait dire: _Nous ne saurions trop recommander_, etc.,--j'avoue que je ne
comprends pas bien comment on peut croire  la bonne foi politique de
carrs de papier complices volontaires de tant de tromperies
commerciales.

[GU] Parlons un peu de la garde nationale de Carcassonne, qui vient
d'tre licencie sur un rapport de M. Duchtel.

Je ne me rends pas bien compte des bons effets du licenciement comme
punition.

Je crois entendre le pouvoir,--comme Dieu au jugement dernier, ayant les
justes  sa droite, et les mchants  sa gauche,--dire aux premiers:

--Vous, messieurs,--ou plutt, excellents citoyens,--ou plutt, chers
camarades;--vous qui accomplissez votre devoir avec amour; vous qui
passez, avec plaisir, des nuits  garder une gurite, ou  vous promener
bruyamment pour ne pas surprendre les malfaiteurs,--votre conduite
mrite des loges, les voil; et des rcompenses, les voici:

Vous doublerez votre service,--vous multiplierez les patrouilles,--vous
perdrez plus de temps,--vous aurez le double de rhumatismes,--vous
userez le double d'habillements et d'objets tricolores,--je vous accorde
ces faveurs dont (_se retournant  gauche_) vos misrables camarades se
sont rendus indignes,--aussi je les condamne  dormir tranquilles,
tandis que vous veillerez sur eux.

(_Se retournant  droite_.) Plaignez-les,--car, tandis que vous bivaquez
dans la neige, que vous laissez votre maison et votre femme au
pillage,--ils dorment et ronflent honteusement chez eux,--dans leurs
lits,--ou ils dansent ignominieusement au bal,--plaignez-les,--et
instruisez-vous, par ce funeste exemple,-- ne pas dvier de la ligne du
devoir.

Une des premires gardes nationales qui aient t licencies est celle
de Clamecy, patrie de l'avocat Dupin, qui refusa de marcher contre les
_flotteurs_.

Un seul garde national, command par le chef de bataillon, deux
capitaines, un sergent-major et un sergent, tait accouru en foule  la
voix de l'autorit, et s'tait empress d'opposer ses rangs  la fureur
des factions, et, fredonnant lui-mme la _Parisienne_, faute de musique,
il branlait ses colonnes pour marcher au-devant de l'meute, lorsque
les divers officiers, n'ayant pas t d'accord sur la marche  tenir, et
ayant tous donn simultanment des ordres diffrents, il n'avait plus su
auquel entendre, s'tait command volte-face et tait retourn chez lui.

Depuis le licenciement de la garde nationale de Carcassonne, les
rcalcitrants des environs se sont rfugis dans cette heureuse
ville;--les loyers y sont hors de prix;--les maisons regorgent,--on
bivaque dans les rues;--des familles entires se logent dans les
armoires.

[GU] A la fin de novembre 1840, la France a pu se convaincre tristement
que ses dputs n'avaient jusqu'ici tudi l'histoire du pays que dans
les vaudevilles jous par Lepeintre an et dans les lithographies de
Charlet.

Le gnral Bugeaud,--espce de paysan du Danube qui dit souvent de fort
bonnes choses,--mais dont _les immortels ne conduisent pas assez la
langue_, relativement au charme et  la facilit de l'locution, le
gnral Bugeaud, parlant contre la prtention de faire la guerre  toute
l'Europe, que manifestaient certains orateurs, a dit:

Pendant les guerres de la Rvolution, les armes rassembles contre
nous ne s'levaient pas  plus de cent cinquante mille hommes. C'tait
le systme de guerre partiel, de cordon, comme on l'appelait; ce systme
donna du temps  la Rvolution. On eut le temps d'avoir une arme. Les
commencements ne furent pas heureux. Plusieurs fois nous fmes battus.

--Comment vaincus!--Comment battus!--s'cria-t-on aussitt de toutes
parts dans la Chambre,--mais c'est une infamie,--mais c'est une
trahison.--A l'ordre!--A l'ordre!

Et de longs murmures interrompirent l'_orateur_.

Les crivains comiques sont bien malheureux de ce temps-ci,--on ne peut
rien inventer d'un peu divertissant que quelque grand homme ne
s'empresse de mettre la chose en action srieusement sur une plus haute
scne politique, et vous perdez le bnfice de votre invention.

Voici un fragment d'une bouffonnerie que j'ai crite il y a plus d'un
an:

HORTENSE _ Fernand_. Vous tes mchant!

FERNAND. Nullement, ce monsieur a pour profession d'amuser. Il doit
m'amuser  ma guise, et il m'amusera.

Ici on parla du prix de l'orge, d'un arrt de M. le maire, qui fut
attaqu par les uns et dfendu par les autres; cela allait bien mieux
sous l'empereur; un vieux soldat porta la sant de l'empereur; on
raconta plusieurs anecdotes.

HORTENSE _ Fernand_. M. Quantin va placer son calembour sur l'empereur.

FERNAND. Tenez-vous  l'entendre?

HORTENSE. Pourquoi me demandez-vous cela?

FERNAND. C'est que, si vous y teniez, je ne vous en voudrais pas priver.

HORTENSE. Je l'ai entendu une trentaine de fois.

FERNAND. Alors, c'est bien.

M. QUANTIN. Savez-vous pourquoi Napolon a t vaincu?

FERNAND. Monsieur, Napolon n'a jamais t vaincu.

LE VIEUX SOLDAT. Bravo!

UN AUTRE. Bien rpondu!

M. QUANTIN. Cependant l'histoire est l.

FERNAND. Oui, monsieur, elle est l, et prcisment pour appuyer ce que
j'avance.

M. QUANTIN. Oh! oh! oh!

FERNAND. L'empereur n'a jamais t vaincu: il a t trahi.

LE VIEUX SOLDAT. Bravo, bravo, bravo!

FERNAND. Et tout homme ami des gloires de la France est forc d'tre de
mon avis.

LE VIEUX SOLDAT. Et celui qui dirait le contraire aurait affaire  moi.

M. SORIN. Vive l'empereur!

M. QUANTIN. Je suis parfaitement de votre avis.

FERNAND. J'en tais sr.

M. QUANTIN. Et ce que je voulais dire en est la preuve.

LE VIEUX SOLDAT. Voyons.

M. QUANTIN. Je vous demandais: Pourquoi Napolon a-t-il t vaincu?

FERNAND. Je vous rpte, monsieur, que Napolon n'a jamais t vaincu.

TOUS. Napolon n'a jamais t vaincu!

M. SORIN. Vive l'empereur!

TOUS. Vive l'empereur!

M. QUANTIN. Mais laissez-moi finir, et vous verrez que nous sommes
d'accord.

FERNAND. Non, monsieur.

TOUS. Non, non, non!

Ce qui ne laisse pas que d'tre encore assez singulier,--c'est que c'est
presque immdiatement aprs son discours en faveur de la paix qu'il a
t dcid que M. Bugeaud irait faire la guerre en Afrique  la place du
marchal Vale. De quoi toute l'arme sera enchante.

[GU] CORRESPONDANCE.--Un monsieur m'envoie de Lige une lettre de papier
blanc: sa plaisanterie consiste  me faire payer vingt sous de port.

Un autre m'envoie de Mulhouse une lettre crite.--Celui-ci est
furieux.--J'ai dit que ce monsieur _avait parl dans un banquet_ trop
longtemps au gr des convives et il me rpond:

Si la caisse des fonds secrets ne paye pas bien cher vos provocatrices
dnonciations de basse police,--dnoncez-la elle-mme,--comme ne sachant
plus rmunrer les plus lches turpitudes.

Le monsieur a demand par crit  un journal l'insertion de sa
lettre:--le journal a cru devoir refuser.--Moi, je rends  ce monsieur
le petit service auquel il semble tenir beaucoup.

Je lui dirai seulement que les lettres du genre de la sienne ne
s'envoient pas par la poste:--on vient soi-mme (port pay), on les
apporte et on reoit tout de suite la rponse.

Dcidment c'est une triste invention que l'criture, l'ubiquit qu'elle
donne aux personnes.--Si ce monsieur ne savait pas  peu prs
crire,--il serait simplement bte  Mulhouse;--tandis que, par sa
lettre, il est bte  la fois  Mulhouse et  Paris.

Beaucoup de personnes m'envoient des renseignements dont je leur sais
trs-bon gr, et dont je ne fais pas usage.--Je ne puis, en accueillant
des notes anonymes et sans garantie, m'exposer  me rendre l'cho d'une
calomnie ou d'une tourderie.

Je reois chaque mois pour cent cinquante francs d'injures anonymes.--Je
trouve cela dcidment un luxe au-dessus de mes moyens. J'ai rsolu de
mettre  l'avenir ces braves gens  l'amende du port de leur lettre, et
je ne recevrai plus que les lettres affranchies.




Fvrier 1841.

     Nouveau canard.--L'auteur des _Gupes_ est mort.--Les Parisiens 
     la Bastille.--Scnes de haut comique.--Les fortifications.--M.
     Thiers.--M. Dufaure.--M. Barrot.--Influence des synonymes.--Les
     soldats de lettres.--Le lieutenant gnral Ganneron.--Tous ces
     messieurs sont prvus par Molire.--Chodruc-Duclos.--Alcide
     Tousez.--Madame Deshoulires.--M. de Lamartine.--M.
     Garnier-Pags.--Les fortifications et les fraises.--Ceux qui se
     battront.--Ceux qui ne se battront pas.--Invasion des avocats.--Les
     hauts barons du mtre.--Les gentilshommes et les vilains
     hommes.--Cassandre aux Cassandres.--La tour de Babel.--Avnement de
     messeigneurs les marchands bonnetiers.--Le bal de l'ancienne liste
     civile.--Costume exact de mesdames Martin (du Nord), Leboeuf et
     Barthe.--Costume de MM. Gentil,--de Rambuteau,--Gouin,--Roger (du
     Nord), etc., et autres talons rouges.--Mehemet-Ali.--Le bal au
     profit des inonds de Lyon.--On apporte de la neige rue
     Laffitte.--M. Batta.--M. Artot.--Relations de madame Chevet et d'un
     employ de la liste civile.--M. de Lamartine et les nouvelles
     mesures.--La protection de madame Adlade.--Les lettres du
     roi.--M. A. Karr btonn par la livre de M. Thiers.--Envoi  S. M.
     Louis-Philippe.


FVRIER.--Voici ce qu'on lit dans le journal la _Presse_:

     On a envoy  tous les rdacteurs de journaux une lettre contenant
      peu prs ces mots: J'ai la douleur de vous apprendre que M.
     Alphonse Karr a t tu ce matin en duel. M. M..., son adversaire,
     a immdiatement quitt Paris. Cette fausse lettre _anonyme_ tait
     signe du nom d'un des amis de M. Karr, ce qui lui donnait une
     triste probabilit. La sinistre nouvelle s'est rpandue dans tout
     Paris avant que M. Karr ait eu le temps de rassurer sa famille.
     Connaissez-vous rien de plus affreux que cette mystification? Avec
     de pareilles plaisanteries, on peut tuer une mre, une soeur ou
     toute autre femme dvoue. Mais est-ce une plaisanterie? M. Karr le
     croit. Il y a, dit-il, des gens qui aiment  rire. Quelques-uns
     prtendent que c'est une mchancet; cela ne serait pas une
     excuse; les plus fins disent: C'est une rverie de poltron. Mais
     que ce soit une plaisanterie, une mchancet ou un doux rve, tout
     le monde est d'accord pour s'crier: C'est une infamie! En
     vrit, la gaiet franaise fait des progrs effrayants.

     Vicomte CH. DELAUNAY.

Il faut rellement que le monsieur qui a pris la peine d'crire vingt
lettres aux journaux ait le rire difficile et soit peu chatouilleux pour
ne pouvoir se contenter des bouffonneries de tous genres dont nous
rgalent les hommes srieux de ce temps-ci.

Les directeurs des diffrents journaux,-- l'exception d'un seul, je
crois,--ont pris la peine d'envoyer chez moi aux informations et n'ont
pas insr la lettre.--Tous mes amis, cependant, ayant appris la
nouvelle dans les thtres et dans le monde,--sont venus demander s'il
tait vrai que je fusse mort, et, ayant appris que je n'tais que
sorti,--se sont en alls en disant: Ah! tant mieux! Ce qui m'a fait,
malgr moi, penser au jour o la chose sera vraie et o les mmes amis
se le feront confirmer et diront: Ah! tant pis!

Aprs quoi tout sera fini.

[GU] O monsieur!--mon bon monsieur,--vous qui tes si gai,--que vous
avez donc d vous amuser quand cette ide si plaisante vous est venue:
tiens, je vais crire aux journaux qu'Alphonse Karr est mort,--hi, hi,
hi!--Que cela sera donc drle!--que je suis donc amusant!--mon Dieu! que
j'ai donc d'esprit!--mort,--tu,--un cadavre.--Oh! c'est trop
bouffon;--cela fait mal de rire comme cela.--Un corbillard!--oh! la, la,
les ctes!--Un enterrement!--il faut que je me roule par terre,--je
m'amuse trop.

Mon bon monsieur, vous que je suis plus prs peut-tre de deviner que
vous n'en avez envie,--permettez-moi de vous ddier ce prsent petit
volume,--et devons montrer certaines choses qui auraient pu vous
inspirer quelque gaiet,--sans cependant vous distraire aussi
agrablement qu'en me faisant passer pour mort.

Nous commencerons, monsieur, s'il vous plat, par les scnes de haut
comique,--de comique srieux.

Je l'ai dit le mois dernier,--l'_tranger_, dont on parle tant  la
Chambre et dans les journaux,--n'est pas la cause, mais le prtexte des
fortifications.

Le roi voulait avoir ses forts dtachs.--J'avais cru d'abord que ce
n'tait que pour les btir,--mais j'hsite dans cette pense depuis que
j'ai vu le gouvernement essayer d'viter ou d'ajourner l'enceinte
continue.

M. Thiers comprenait que, si la loi ne passait pas,--la Chambre ne
pouvait se dispenser de le mettre en accusation--pour avoir commenc les
travaux sans son assentiment. Le parti radical,--dont toute la puissance
est  Paris, a voulu pouvoir gagner la partie en un seul coup de d, en
un seul coup de main.

Beaucoup de gens ont cd  l'envie de prendre sans danger des airs
belliqueux.

[GU] M. Dufaure, qui a prononc un discours trs-remarquable contre le
projet de loi, disait le lendemain:--Je ne recommencerai pas,--ce
pauvre roi, cela lui a fait rellement trop de peine.

[GU] La gauche et M. Barrot,--qui, il y a trois ans, jetaient de si
beaux cris--contre l'_embastillement de Paris_,--ont soutenu les
_fortifications_.--Je le rpte,--on gouverne la France avec des
synonymes.--Vous changez--_gendarmerie_ en _garde
municipale_,--_conscription_ en _recrutement_,--_Charles X_ en
_Louis-Philippe_,--_embastiller_ en _fortifier_,--et tout le monde est
content.

[GU] La plupart des Parisiens sont enchants du vote de la loi.--Ils ont
dmoli la Bastille, o on ne pouvait gure les mettre que les uns aprs
les autres;--aujourd'hui,--on btit autour de Paris,  leurs frais, une
immense bastille,--o on les met tous avec leurs maisons, leurs
enfants, leurs femmes, etc., et ils sont ravis.--Il y a progrs.

[GU] Comment, monsieur, ne vous amusiez-vous pas beaucoup  voir tous
ces militaires de plume,--ces soldats de lettres:--le conntable
Thiers,--le marchal Chambolle,--le lieutenant gnral Ganneron,--le
gnral de division Gouin,--le capitaine Rmusat,--le colonel Duvergier
de Hauranne,--le lieutenant Lon Faucher, parler tour  tour ou tous 
la fois--de courtines et d'ouvrages avancs,--de bouches  feu, de
demi-lunes et de _lunes tout entires_;--ces messieurs ne vous
semblaient-ils pas autant de Mascarilles prvus par Molire?

N'avez-vous pas beaucoup ri de leur escrime de citation, de ces grands
noms d'une autre poque transforms en pions--que l'on avanait de part
et d'autre:

Vauban--dit oui.

Bousmar--dit non.

Napolon,--Lamarque,--Thucydide,--Carnot;--et chacun venant apporter les
opinions les moins applicables  la question qu'il avait trouves le
matin dans des livres ouverts pour la premire fois;

Puis les noms s'puisant,  Napolon on rpondit par Chicard,-- Vauban
par Chodruc-Duclos,--ou par Arnal,--ou par Alcide Tousez,--ou par madame
Deshoulires,--ou par Jean Racine,--ou par la Contemporaine,--ou par la
_Cuisinire bourgeoise_;--puis--on opposait Napolon  Napolon
lui-mme:--il a dit oui un jour et non un autre.--Vauban  Vauban:--il a
d'abord t pour les fortifications, puis il a chang d'avis.

Et, comme personne ne voulait paratre moins rudit que les
autres,--chacun apportait sa liste de noms,--sa kyrielle de mots qu'il
ne comprenait pas,--et il ne s'est lev personne pour dire:

Il serait possible que ceux qui pensaient d'une faon en ce temps-l
fussent d'une opinion contraire aujourd'hui que les choses sont
changes.--Il faut mme le croire dans l'intrt de leur renomme et de
leur bon sens; car la France d'aujourd'hui,--ce n'est pas la France de
leur temps,--car Paris n'est pas leur Paris, nos passions ne sont pas
leurs passions;--car nous ne sommes pas aujourd'hui  une poque
guerrire, et la meilleure preuve en est que l'on laisse MM. les avocats
parler de guerre et de fortifications--sans qu'il s'lve dans toute la
France un immense clat de rire et de hues universelles.

[GU] Vous n'avez pas ri  vous tordre, monsieur, de M. Gouin-Vauban,--de
M. Piscatory-Follard? Vous ne vous tes pas roul par terre dans des
convulsions de gaiet en voyant M. Polybe-Thiers raconter  M. Soult le
sige de Gnes, et n'tre pas arrt par le vieux marchal, qui lui
disait en vain: Mais j'y tais, monsieur;--mais c'est moi qui l'ai
fait, ce sige, avec Massna;--mais j'y ai eu la cuisse
casse,--monsieur.

[GU] Ah! monsieur,--cela tait cependant bien plus rjouissant que de me
faire passer pour mort.

[GU] M. de Lamartine a t courageux et loquent.--M. Dufaure a t vrai
et raisonnable. (Voir plus haut ses remords.)--M. Garnier-Pags a t
non-seulement spirituel et sens, mais il s'est intrpidement spar de
son parti.

[GU] Et on n'a pas compris que Paris devient un chteau fort du moyen
ge,--et que la province est supprime,--que sur un coup de
main,--appel meute quand cela ne russit pas, et glorieuse rvolution
quand cela russit,--la France entire, selon le vainqueur, sera livre
aux jsuites ou  la guillotine.

[GU] On n'a pas compris que la France entire, dsintresse dans la
question, pourrait tre traverse pacifiquement par une arme ennemie
qui payerait ses vivres.

[GU] Paris sans fortifications--peut tre pris, mais est impossible 
garder.

Mais Paris fortifi au prix de la fortune publique,--Paris attaqu ne
tiendra pas une semaine; on l'a dit: _que les fraises manquent pendant
trois jours--et Paris ouvrira ses portes_.

[GU] Les hommes qui se battront  Paris sont des hommes qui n'y
possdent rien,--c'est--dire le peuple et les ouvriers;--mais les
propritaires,--vous croyez qu'ils exposeront leurs maisons,--et les
propritaires sont  la Chambre,--et ils sont les matres de faire une
capitulation,--attendez seulement la premire bombe qui descendra par la
chemine se mler aux lgumes du pot-au-feu,--et Paris pris,--l'ennemi
le gardera au moyen des fortifications.

[GU] Parisiens, mes bons Parisiens,--on vous a persuad--qu'il fallait
vous faire une chemise d'amiante pour le cas o votre maison brlerait,
au lieu de vous conseiller d'teindre le feu, je le veux bien.--Je sais
bien que j'attaque l'opinion de la majorit,--que je n'ai de mon ct
que les gens d'esprit et de bon sens, c'est--dire le petit nombre;--je
sais bien qu'on va encore m'crire des lettres anonymes injurieuses et
menaantes;--mais, voyez-vous, en vrit, je vous le dis,--il viendra un
jour--o personne ne voudra avoir t partisan des fortifications,--o
la Chambre qui les a votes en tirera quelque sobriquet fcheux.

[GU] Depuis que M. Thiers a le projet d'crire l'histoire de
Napolon--et qu'il a crit son nom sur les bottes de la statue de bronze
de la place Vendme, il s'identifie avec le personnage d'une faon
extraordinaire,--chaque fois que, dans la discussion des fortifications,
on a parl de l'empereur,--et Dieu sait si on en a assez parl!--il a
demand la parole comme pour un fait personnel.

[GU] Un matin,--en lisant le compte rendu de la sance de la Chambre des
dputs, dans un journal partisan des fortifications--j'ai espr qu'il
tait arriv des forts dtachs comme autrefois de la tour de Babel, et
que nous en tions dlivrs,--voici ce que disait le journal partisan
des forts:

L'agitation et les sentiments produits par ce discours se manifestent
librement lorsque M. Soult est descendu de la tribune. M. Odilon Barrot
essaye en vain de parler; le tumulte couvre sa voix. M. Billault court 
la tribune; l'assemble est hors d'tat de rien entendre. Bientt tous
les membres quittent leurs places et descendent dans l'enceinte. Les
ministres restent dans une solitude complte et dont ils paraissent
effrays. La sance reste suspendue.

Cette chance de salut a manqu.

[GU] Tout en fortifiant Paris,--on a cependant, par un amendement,  peu
prs tabli que la capitale ne serait pas classe dans les villes
fortifies.--C'est une critique assez heureuse de l'opration,--et, si
M. _Lherbette_ l'a faite exprs, je l'en flicite sincrement.

Cela rappelle un peu l'histoire de ce monsieur qui, ne trouvant pas son
parapluie, crivit  un ami chez lequel il croyait l'avoir laiss;--puis
tout  coup, avisant qu'il l'avait serr,--cacheta cependant sa lettre
aprs y avoir ajout un _post-scriptum_:

     Mon cher ami, fais-moi le plaisir de chercher mon parapluie que je
     crois avoir laiss chez toi.

     M***.

     P. S. Ne t'occupe pas de mon parapluie, il est retrouv.

[GU] Paris non fortifi,--c'est le roi des checs;--quand il est _mat_,
la partie est perdue;--mais on ne le prend pas et on recommence.

[GU] Paris non fortifi, c'est une ville de rendez-vous pour le monde
entier; c'est la capitale du plaisir, de l'esprit et de la pense.

C'est l o viennent se reposer les rois exils par les peuples, et les
peuples destitus par les rois;--c'est l que de toutes parts on vient
taler ses joies et cacher ses misres.--Paris, c'est la grande
Canongate du monde entier.

[GU] L'ennemi! mais, Parisiens, mes bons amis,--il est au milieu de
vous;--l'invasion, mais elle est faite;--votre ville! mais elle est
prise,--par les brouillons, par les bavards, par les ambitieux de bas
tage, par les avocats parvenus et les fabricants de chandelles enrichis
et mcontents.

[GU] Invasion plus cruelle mille fois que celle de l'tranger,--car
l'tranger respecterait Paris,--Paris, o il vient s'amuser,--Paris, son
rve et son Eldorado,--Paris, qui appartient au monde et auquel le monde
appartient.

[GU] Parisiens,--Parisiens,--vous me rappelez les Troyens introduisant
dans leur ville le cheval de bois,--cette horrible machine,--_machina
feta armis_,--pleine d'armes ennemies,--et moi,--semblable 
Laocoon,--je lance ma javeline contre le cheval de Troie, et je m'crie:

    O miseri! qu tanta insania, cives?
              ..................

Mais je suis la Cassandre de Troie,--et je parle  des Cassandres.

    Aut hoc inclusi ligno occultantur Achivi,
    Aut hc in nostros fabricata est machina muros,
    Aut aliquis latet error.......

[GU] Les grands peuples libres se sont dfendus avec des murailles de
poitrines et de bras.--Les peuples fatigus ou dchus se cachent
derrire des murailles.

[GU] N'avez-vous pas ri,--mon cher monsieur, quand vous avez vu que
juste  l'instant o l'on votait une loi ruineuse, honteuse et ridicule
pour prserver Paris des horreurs de l'ennemi et notamment de la
_perfide Albion_, les membres des deux Chambres anglaises--parlaient
avec affectation de leur estime et de leur sympathie pour la
France,--et prononaient  l'envi des paroles de paix et
d'amiti,--comme pour rendre la chose plus drle et y ajouter encore un
peu de comique, s'il tait possible.

Provisoirement,--il faut jeter les yeux sur les ravages que va faire
autour de Paris le gnie militaire,--et se demander--si une invasion de
Tartares et de Cosaques causerait une pareille dsolation.

TRAC DES FORTIFICATIONS.--Le trac du rempart bastionn  lever 
l'entour de Paris restant comme le gnie l'a trac, et la zone de
servitudes tant fixe  deux cent dix mtres, ainsi qu'on l'annonce,
voici, d'aprs le _Journal du Commerce_, la liste exacte des bois,
plantations, maisons, usines,  raser:

1. Une partie du village du Point-du-Jour, sur la route de Svres;

2. Prs de la moiti du bois de Boulogne, car la zone actuelle a  peine
cinquante mtres devant le foss;

3. Toute la porte Maillot, au bois de Boulogne;

4. Tout le quartier d'Orlans ou de la Mairie,  Neuilly et aux Thernes;

5. Une bonne partie du parc royal de Neuilly;

6. Plusieurs usines et maisons particulires situes au levant de la
route de la Rvolte;

7. Tout le village situ entre les Batignolles et Clichy, sur la route
de la Rvolte;

8. Plus de quarante maisons, btiments, auberges et usines sur la route
de Saint-Denis  la Chapelle;

9. Une partie de la Petite-Villette;

10. Presque tout le village des Prs-Saint-Gervais, qui se trouve  la
gueule du canon du rempart couronnant les hauteurs de Belleville 
l'ouest;

11. Une partie du village de Pantin;

12. Toutes les maisons de la rue qui conduit de la place des Communes de
Belleville  Romainville;

13. Toutes les plantations des lieux dits les Bruyres et la Justice;

14. Une partie du village de Bagnolet;

15. Plus de la moiti du village de Saint-Mand;

16. Plus de cinquante maisons de marachers dans la valle de Fchamp;

17. Le parc et le chteau de Bercy tout entiers;

18. Une partie du village de la Maison-Blanche, sur la route de
Fontainebleau;

19. Une partie de Gentilly;

20. Presque tout le Petit-Montrouge;

21. Enfin plus de deux cents maisons, usines et manufactures,  Vanvres,
Clamart, Vaugirard, Issy, Grenelle et Beaugrenelle.

Quant aux arbres  abattre, aux jardins  dtruire, aux cltures 
renverser, aux carrires  fermer, le nombre en est norme.

Toutes les voies de petite communication se trouveront interceptes; les
embarras et la gne qui en rsulteront sont incalculables.

Puis enfin il faudra jeter des ponts-levis, masqus par des ouvrages
avancs, sur toutes les grandes routes.

[GU] Donc, par un vote de la Chambre des dputs,--Paris est
dtruit.--Il faut crer un autre Paris morne,--ennuyeux, ennuy;--tu
l'as voulu,--Georges Dandin;--ce n'est pas cependant que ceux qui le
demandaient avec le plus de ferveur y tinssent en ralit beaucoup; non,
il faut crier pour ou contre quelque chose;--l'enthousiasme avec lequel
on crie n'a pas de rapport  la chose pour laquelle ou contre laquelle
on crie;--pour crier,--tout est bon pour prtexte. Vous
rappelez-vous,--il y a deux mois  peine,--l'indignation, les cris, les
lithographies,--les pltres--pour Mehemet-Ali,--qui allait tre
abandonn par la France;--le jour o son affaire a t dcide, vous
auriez cru que les cris allaient redoubler?--pas du tout; on n'y pensait
plus.--Mehemet-Ali,--qu'est-ce que Mehemet-Ali?--Ah! oui,--un vieux,--un
gyptien.--Oh! bien, oui; mais il s'agit des fortifications.

Parmi les choses que l'on fait croire aux Franais,--il faut compter
celle-ci: qu'ils ont un gouvernement constitutionnel compos de trois
pouvoirs gaux.

Il serait curieux de savoir quel est le pouvoir qu'exerce la Chambre des
pairs;--elle n'a pas encore vot la loi des fortifications, et il n'est
personne qui ne la considre comme parfaitement tablie.

[GU] Cependant, messieurs les pairs, vous qui comptez parmi vous la
plupart des grandes illustrations du pays,--ce serait l pour vous
l'occasion d'un beau rveil.

Ce serait une grande et belle chose,--qu'un vote  une immense majorit,
qui dirait:

Halte-l, messieurs les avocats parvenus,--messieurs les marchands de
bas retirs,--messieurs les piciers enrichis;--nous, les derniers
gentilshommes;--nous, les descendants des hros qui ont rendu la France
glorieuse et triomphante;--nous, les restes de la vieille noblesse
franaise;--vous avez assez ruin, dvast et avili ce pauvre
pays,--nous vous dfendons d'aller plus loin.

[GU] _N. B._ Deux ou trois pairs feront des discours spirituels contre
le projet de loi;--aprs quoi la Chambre votera pour le projet de loi.

[GU] La France est joue-- pile ou face entre les talons rouges du
comptoir et les tribuns de l'estaminet. La pice tombe face.

[GU] Et ici, avec le vote de la Chambre, commence

LE RGNE PROVISOIRE _des talons rouges du comptoir_,--Qui, au moyen des
fortifications, se font hauts barons et seigneurs fodaux.

[GU] M. Casimir Delavigne a eu l'honneur de faire hier la _rvrence_ au
roi; on a remarqu, comme costume de bon got, son habit de taffetas
cladon, et ses bas de soie de couleur de rose;--il aurait bien voulu
_monter dans les carrosses du roi_,--mais il n'a pu faire _ses preuves_,
quoiqu'il se pique de bonne maison; mais sa famille tait de robe et n'a
jamais t dans les grandes charges.

[GU] On a hier promen par la ville, en grande procession, le _chef de
saint Jean-Baptiste_, pour empcher les vignes de geler par le froid qui
a repris.

[GU] MM. T. de R.,--R. de G.,--et Eug. B., les deux premiers jeunes
gentilshommes _appartenant  monseigneur le Dauphin_, et le dernier _de
plume_, sont sortis hier d'un cabaret de la place de la Bourse, aprs le
couvre-feu, et un peu _jolis garons_; arrts par le _guet_, ils ont
battu l'_exempt_ et ses _archers_;--M. le _lieutenant_ civil en a t
inform et veut, dit-on, porter l'affaire au parlement.

[GU] On assure que la petite***, de l'Opra, plus connue sous le nom
de Fifille, qui a t  M. le duc de***, et qui a pass depuis au comte
de***, va entrer _en religion_.

[GU] M. Alphonse Karr, _gazetier_, qui s'est permis de rciter dans
quelques _ruelles_ une pigramme contre monseigneur Thiers, grand
conntable de France, a t rudement _btonn_ par sa _livre_.--Il a
charg M. Lon Gatayes d'_appeler_ M. Thiers, mais MM. les
_marchaux_--ont dcid que M. Karr, n'tant pas d'pe, n'avait aucun
droit  une rparation de ce genre.

[GU] M. Roussin vient d'tre nomm gnral des galres de Sa Majest.

[GU] MM. Th. Burette et Lon Bertrand, pris en flagrant dlit de
braconnage _sur les terres du roi_,--ont t condamns  tre _pendus
haut et court_.--Leurs parents ont voulu se jeter aux pieds du
roi,--mais, malgr la protection du R. P. Oll***, confesseur de Sa
Majest et de M. Barthe, qui vient _de traiter de la charge de premier
prsident de la cour des aides_ avec M. Persil, ils n'ont pu parler  Sa
Majest.

[GU] Au bal de l'ancienne liste civile, la socit a paru mieux compose
qu'au bal au profit des inonds de Lyon, o il faut dire qu'elle tait
beaucoup plus nombreuse.--M. de Ganneron, duc de la Cassonnade, l'un de
nos plus lgants seigneurs,--y a dit ce mot, qui a t approuv: Le
Parisien est gnreux, mais trs laid.

[GU] Monseigneur le _Dauphin_--y a paru avec une magnifique cotte de
maille de _Milan_ et un _pourpoint garni de vair_.

[GU] Les jeunes gens du commerce semblaient s'y tre donn rendez-vous,
ils taient tous si friss et si pommads, que la runion de ces divers
cosmtiques produisait un mlange horriblement nausabond.

Une femme du monde disait: C'est singulier,  chaque instant, je crois
voir une figure de connaissance, et ce n'est qu'aprs que je me rappelle
que ce monsieur que j'ai failli saluer n'est connu de moi que pour
m'avoir vendu du satin ou de la dentelle.--Celui-ci--est
trs-cher,--celui-l surfait beaucoup,--cet autre aune  ravir.--La
Truie qui file y avait ses reprsentants,--ainsi que l'Y grec,--les Deux
Magots,--le Chat qui pche,--et la Balance d'or.

[GU] On remarquait la fleur de la nouvelle noblesse franaise, de
puissants barons et des seigneurs avec leurs dames:

M. GENTIL, vidame de Saint-Ouen,--duc du Chat qui pche,--avait un
costume des plus galants: surcot mi-parti avec blasons de l'un en
l'autre doubl de petit-gris et menu vair, tricot galement mi-parti
d'carlate verte et d'carlate blanche, manches dchiquetes en barbe
d'crevisse, souliers  la poulaine, rattachs au genou avec une chane
de pierreries, camail nacarat  queue du mme, aumnire en dague, gants
de fauconnerie en buffle, garnis avec un tiercelet d'autour dment
chaperonn et clochet.

[GU] On a remarqu sa voiture: il porte de sinople  deux ablettes
d'argent, adosses, cartel de gueules  trois chats au naturel,
passant, avec un bonnet de coton, en abme au trescheur d'or, le tout
timbr d'un chapeau de soie impermable avec des lambrequins assortis,
et l'ordre de la Lgion d'honneur _contournant_.

[GU] Madame MARTIN (du Nord), la chancelire, avec la tunique  la
Spartiate, fendue sur la cuisse, et retenue d'agrafes de pierreries, le
manteau de peau de panthre, la demi-lune de diamants et les cothurnes
opales glaces de paille, et le sourire bleu de ciel de Diane allant
visiter Endymion; elle a sur le dos la trousse (_pharetra_) de rigueur
o elle serre ses gants, ses flacons de sels d'Angleterre, son mouchoir
de Chapron (spcialit), et les trente-deux sous pour son fiacre.

[GU] Madame BARTHE,--_femme du lieutenant criminel_,--rotonde goudronne
et fenestre en truelle de poisson, bguin  la Mdicis _orl_ de
perles, corsage  pointe, manches dchiquetes et taillades 
l'espagnole, vertugadin  sept pans, souliers carrs losangs de rubans
feu, gants cousus et brods d'or de Florence, parfums de benjoin et de
civette, aumnire de velours incarnadin, ouvr et ramag de la faon la
plus galante du monde, chemise et robe de dessous garnies de point de
Venise.

[GU] M. FOULD,--_comte de Jrusalem_,--turban  l'orientale, caftan de
brocart, barbe paillete de limaille d'or, l'anneau de Salomon  l'index
de la main gauche, une roue jonquille au milieu du dos, et les
pantoufles jaunes de rigueur.

[GU] M. DE RAMBUTEAU,--_chevin de la ville de Paris_,--poudr 
frimats, coiff  l'oiseau royal, habit  la franaise de velours
pingl, gorge de colombe, boutons tabatire, renfermant chacun une
lettre du nom de ce monsieur, veste lilas glac, brod de soie couleur
sur couleur, boutons en pointe de diamants, culotte de drap d'or double
de toile d'argent, claque garni de plumes,  un louis le brin, cravate
en maline de la bonne faiseuse, pe la poigne en bas,  lame de
baleine, fourreau de chagrin, dragonne de rubans d'argent, baudrier
congrant deux montres  miniature; bonbonnire en ivoire de Dieppe,
garnie de pralines  la Reine.

[GU] Madame LEBOEUF, _duchesse du denier douze_,--coiffe en hrisson
avec un oeil de poudre, deux repentirs au naturel des assassins au
coin de la bouche, un corset cuisse de nymphe mue, lac d'une chelle
de rubans assortis, jupes de linon des Indes,  paniers relevs de roses
pompon et de papillons de porcelaine de Saxe, les bas chins  coins,
mules  talons rouges, patin d'un demi-pied de haut, du rouge.

[GU] Monseigneur GOUIN, _baron de la rue Tiquetonne_.--Ancien
surintendant gnral des finances, perruque in-folio, canons du grand
volume, juste-au-corps  brevet, veste mordore, jarretire de diamants,
souliers  oreilles, canne d'ivoire  tte de porcelaine, tabac
d'Espagne dans les poches,  la faon de M. le prince, solitaire
extravagant au petit doigt de la main droite.

[GU] M. ROGER (du Nord), _grand matre de l'artillerie_.--Juste-au-corps
de buffle, ceinturon boucl de fer, bottes  entonnoir, grgues de cuir
de Cordoue, agrments de non-pareille rouge, col rabattu, colichemarde
de Tolde, baudrier piqu, feutre  plume rouge, gilet de flanelle 
maille d'acier, royale et moustaches poignardant le ciel.

[GU] A la Chambre, pendant la discussion des fortifications, M. de
Lamartine s'est embrouill dans les nouvelles mesures et a propos de
charger un canon avec plusieurs milliers de poudre.

[GU] A la reprsentation au bnfice de Mario, mademoiselle Albertine
avait un diadme en pierreries si indcent,--que le prince de Joinville
et le duc de Nemours, ne pouvant en supporter l'clat, se sont retirs
au fond de leur loge,--pendant tout le temps qu'elle a dans.

[GU] M.***, qui m'a paru un honnte garon de quarante-cinq ans
environ, a eu autrefois le bonheur de rendre un service important 
madame Adlade, soeur du roi.

Tout rcemment, et peut-tre en voyant l'tat peu agrable des rues de
Paris, il a pris fantaisie  M.*** de travailler  l'embellissement
et  l'assainissement de la grande cit.--Il se rend alors chez son
ancienne oblige, lui expose des plans, des rsolutions, et reoit
d'elle, avec l'accueil le plus gracieux et le plus cordial, une lettre
de recommandation pour le chef de l'dilit parisienne.

Cette lettre tait conue en termes tellement vifs et pressants, que
M.*** dut penser naturellement  l'embarras qu'prouverait M.
Delessert pour satisfaire la princesse sans se dmettre de ses fonctions
en faveur du recommand.

La lettre remise, on annona une rponse prochaine. Il fallait bien, en
effet, prendre au moins quelques jours pour se dcider  accomplir le
sacrifice que la princesse paraissait dsirer, ou du moins, pour
l'viter d'une manire convenable et par un palliatif suffisant.

Enfin, la lettre d'investiture arrive, et voici ce qu'elle contenait:

     Monsieur, j'ai l'honneur de vous annoncer que vous serez
     _incessamment_ admis PROVISOIREMENT  remplir les fonctions
     DD'ASPIRANT AU SURNUMRARIAT dans l'administration de la salubrit
     publique.

     J'ai l'honneur d'tre, etc.

M.*** assure qu'il a rpondu par une lettre trs-piquante.

[GU] Il y a en Belgique plusieurs contrefaons des _Gupes_-- divers
prix.--Mon ami Grard de Nerval m'crivait dernirement:--J'ai vu votre
portrait dans la contrefaon belge,--je ne vous cache pas que vous tes
fort contrefait.

Un autre voyageur m'crit aujourd'hui mme:

J'ai vu les _Gupes_, je te porterai le volume o est ton
portrait,--Dieu! que tu es laid.

La contrefaon belge,--pardon, messieurs les libraires belges, de vous
faire imprimer ceci--la contrefaon belge est appele par les gens
svres--un vol.

Car, sans faire entrer les auteurs dans le partage d'aucun bnfice, la
librairie belge--fournit  leur dtriment leurs ouvrages  toute
l'Europe,-- un prix naturellement infrieur  celui auquel les vendent
les libraires franais, qui sont obligs de partager avec les auteurs.

[GU] Pour moi, je ne me plains jamais de ces choses-l,--et, chaque fois
que je mange un pain et deux harengs,--je serais enchant que les
miettes pussent nourrir cinq mille hommes,--et je n'lverais aucune
rclamation--quand ces miettes auraient un peu l'air de rognures.

M. Jamar,--celui qui, je crois, contrefait les _Gupes_ en Belgique avec
le plus de succs, connat sans doute cette insouciance, car, en me
priant de faire quelque chose qui lui sera agrable,--il commence ainsi
sa lettre:

     Monsieur A. Karr,

     En ma qualit d'diteur de votre ouvrage, les _Gupes_, 
     Bruxelles, je me crois permis de vous adresser une demande, etc.,
     etc.

     JAMAR.

[GU] On disait hier, en grosse compagnie, que M. Couveley, peintre du
roi, qui a l'habitude de porter beaucoup d'or sur lui,--a t assailli
par des malandrins qui lui ont pris la bourse et ses deux montres.

[GU] M. Cousin a achet la charge de premier porte-parasol du roi.

A une soire, un de ces jours derniers.

Un jeune homme, appel Batta, a jou du luth avec quelque succs;--on a
galement applaudi le torbe du sieur Artot.

[GU] Malgr les craintes sinistres inspires par M. Gabrie, le maire de
Meulan, les cultivateurs de cette commune ne sont pas encore venus sur
Paris.--Puissent les fortifications tre prtes  temps pour repousser
ces barbares. M. Chambolle, nomm mestre de camp par ordonnance royale,
vient de lever une compagnie de mousquetaires.

[GU] M. de Montalivet, intendant de la liste civile, va prendre le titre
de trsorier de l'pargne.

[GU] Un monsieur, qui occupe une position assez importante sous ses
ordres,--a trouv un moyen ingnieux d'augmenter ses appointements; il
crit de temps  autre des lettres trs-menaantes--aux
gardiens,--portiers ou conservateurs,--je ne sais comment on les
appelle,--des rsidences royales et des chteaux appartenant  Sa
Majest.--Il leur annonce que divers rapports l'obligent  mettre en
doute leur zle et leur activit dans les fonctions qui leur sont
confies.--Certes, il lui rpugnerait beaucoup de leur causer du
chagrin; mais, cependant, il ne peut, sans manquer lui-mme  son
devoir, se taire plus longtemps sur l'inexactitude de celui-ci, sur la
ngligence de celui-l, etc., etc.

Ces braves gens, qui savent parfaitement ce que veut dire le
monsieur,--font tuer quelques chevreuils,--quelques livres,--quelques
faisans, sur les terres du roi,--et les expdient en bourriches  leur
farouche censeur, qui les vend immdiatement  madame Chevet, veuve d'un
clbre matre queux du Palais-Royal.

[GU] Au bal de l'Opra, on a toujours l'usage de souper aprs le bal,
vers trois heures du matin,--usage charmant qui mritait bien d'tre
conserv comme il l'est.--En effet, on passe la nuit au bal, morne,
froid, taciturne, endormi. Aprs quoi on fait un excellent souper qui
vous rveille pour aller vous coucher, vous met en belle humeur et vous
inspire les plus jolis mots que vous dites au cocher de fiacre.--Vous
frappez  votre porte avec une gaiet folle. Il n'est pas de mots
piquants, fins, spirituels, que vous n'adressiez  la portire.--Vous
montez votre escalier en riant vous-mme de ce que vous vous dites de
joli.--Vous faites  votre domestique des pigrammes sanglantes, et vous
vous couchez en proie  la plus heureuse disposition d'esprit pour
veiller et amuser vous et les autres.

[GU] M. Paul Foucher a, hier, donn les violons  mademoiselle de
C***.--Le guet a voulu s'y opposer  cause de l'heure avance; mais
ce jeune gentilhomme l'a mis  la raison, lui et ses hallebardes, au
moyen de quelques pistoles.

[GU] M. Lherminier, qui est, dit-on, grand clerc, vient d'tre, par
lettres du roi, nomm conseiller au parlement de Rennes.

[GU] Le mme jour, on a donn  M. Roger (du Nord) le gouvernement de
Beauvoisis.

[GU] A la dernire reprsentation de la petite Rachel,--on a touff
deux portiers du thtre.--MM. les chevins de la ville devraient bien
faire en sorte que de tels accidents ne se renouvelassent pas.--On a
remarqu sur les bancs du thtre la fleur de la noblesse franaise.--M.
Barthe, ex-procureur au Chtelet, a voulu s'y aventurer; mais, quoiqu'il
ft mis au got du jour, avec un habit de satin  fleurs, des culottes
fleur de pcher et des bas verts,--les jeunes seigneurs se sont arrangs
pour qu'il n'y pt trouver place.

[GU] Plusieurs journaux ont imprim des lettres du roi--assez
bizarres.--Ces lettres traitent fort mal la France et Paris et ses
_aimables faubourgs_.--Elles manifestent de temps  autre un vif dsir
de voir les _Franais crass_, etc., etc.

Certes, si les lettres taient authentiques, le roi n'aurait absolument
qu' s'en aller.

Mais les journaux qui les ont publies sont dfrs au procureur du roi
sous l'accusation de faux et de diffamation.

Il parat cependant que les trois premires sont vraies et qu'on ne peut
leur reprocher que des interpolations; les autres sont, dit-on,
fabriques  Londres.

On assure que l'on a dj fait acheter au roi plusieurs lettres de ce
genre, et que cette fois on esprait le mme rsultat.

On dit que la _Contemporaine_ est compromise dans ce trafic.

[GU] Mais, comme le roi demandait ce que c'tait que ces lettres et
combien on en voulait, on lui rpond: Trois mille francs de chaque.

--Elles sont apocryphes! s'cria-t-il.

[GU] C'est sur le refus de la liste civile qu'on les a donnes ou
vendues aux journaux. Le ministre esprait mettre la main dessus dans
les nombreuses saisies qui ont t faites,--mais on n'a pas russi.

[GU] Il serait bien singulier que l'humanit, sous prtexte de progrs,
ft dans une fausse route et qu'il lui fallt essayer maintenant de
revenir sur ses pas.--Voici le rsum d'un travail statistique fort
important; les recherches que nous venons de faire nous ont conduit 
tablir.

1 Qu' mesure que l'instruction s'est propage d'anne en anne, le
nombre des crimes et des dlits s'est accru dans une proportion
analogue;

2 Que, dans le nombre de ces dlits ou de ces crimes, la classe des
accuss sachant lire et crire entre pour un cinquime de plus que la
classe des accuss compltement illettrs, et que la classe des accuss
ayant reu une haute instruction y entre pour _deux tiers_ de plus.

En d'autres termes, quand 25,000 individus de la classe totalement
illettre fournissent 5 accuss,

25,000 individus de la classe sachant lire et crire en donnent plus de
6;

25,000 individus de la classe ayant reu une instruction suprieure en
donnent plus de 15;

3 Que le degr de perversit dans le crime et les chances d'chapper
aux poursuites de la justice sont en proportion directe avec le degr
d'instruction;

4 Que les rcidives sont plus frquentes parmi les accuss ayant reu
l'instruction que parmi ceux qui ne savent ni lire ni crire.

J'ajouterai que ce rsultat ne m'tonne pas le moins du monde,--et, s'il
me restait du papier blanc,--je dvelopperais ma pense, ce qui sera
pour un autre jour.

Passons  d'autres progrs.

L'asphalte des boulevards, qui fond l't, rend le nettoyage plus
difficile l'hiver et a caus un nombre effroyable d'accidents.

Le gaz se gle--ou clate--et a asphyxi une famille de six personnes.

Le chemin de fer de Saint-Germain met souvent trois heures  faire la
route, une heure et demie de plus qu'un bon cheval.

Les caisses d'pargne ont largi la conscience des domestiques--et leur
permettent de se figurer que le vol n'est que de la prudence;--ils
dpouillent leurs matres sans scrupule, maintenant que cela
s'appelle:--_Songer  l'avenir_.

Il viendra un jour un homme qui inventera les routes paves de grs et
bordes d'ormes,--et cet homme sera appel le bienfaiteur de l'humanit.

[GU] La baronne de Feuchres a laiss par son testament cent mille
francs  M. Ganneron, duc de la Cassonade,--et cent mille francs  M.
Odilon Barrot, marquis de la Basoche.--Ces deux seigneurs ont d'abord
laiss dire qu'ils avaient donn leurs legs aux pauvres.--Puis ils ont
fait mettre dans les journaux qu'ils ne pouvaient avoir donn des legs
qu'ils n'avaient pas encore reus.--Sans dire cependant ce qu'ils en
comptent faire ultrieurement.

Or, j'ai la douleur de dire  ces deux seigneurs que je ne trouve pas
qu'ils manifestent en cette occasion suffisamment de courage et de
loyaut.--Si madame de Feuchres leur a laiss ce souvenir,--c'est
qu'ils taient non-seulement ses conseils,--mais ses amis fort
dvous,--du moins ils le lui disaient, ce que je sais de fort bonne
part.--Laisser penser par de semblables rticences qu'ils n'accepteront
peut-tre pas le legs,--c'est donner une force nouvelle  tout ce qui a
t dit contre madame de Feuchres.

[GU] Le libraire Ladvocat m'est venu voir il y a quelques jours et m'a
dit:

--Je ne suis plus libraire;--considre-moi comme un billet de faire part
de la librairie.

--Et pourquoi? lui demandai-je.

--Ah! pourquoi! c'est que, pour vendre des livres,--il faut d'abord
qu'il y ait des livres.

--Eh bien?

--Eh bien! la politique et les affaires m'ont pris tous _mes_
crivains,--tous mes ouvriers.

S'il n'tait pas ministre,

M. Villemain ferait son _Histoire de Grgoire VII et des Pres de
l'glise_,--pour laquelle il avait dj rassembl des matriaux. Sans la
politique qui les a tous pris,

M. de Barante crirait son _Histoire du Parlement de Paris_;

M. Thiers, celle du _Consulat et de l'Empire_;

M. Mignet, l'_Histoire de la Ligue_;

M. Guizot, l'_Histoire de la Rvolution d'Angleterre_;

M. Malitourne, l'_Histoire de la Restauration_;

M. de Salvandy, l'_Histoire de Napolon_;

Etc., etc.;  peu prs soixante-dix volumes.

Tous travaux commencs et qui m'taient promis.

[GU] Les difficults qu'a faites l'Acadmie pour recevoir M. Hugo l'ont
fait plus honnir depuis quelques annes peut-tre qu'elle ne l'a jamais
t.--Les acadmiciens, du moins le parti Joconde, lui attribuent ces
avanies, et l'un d'eux a dit le jour de la nomination: M. Hugo entre 
l'Acadmie comme on pouse une fille qu'on a deshonore.

[GU] Au moment o on faisait semblant d'enlever les neiges et les
immondices, ainsi que je l'ai racont dans le volume prcdent, je
descendais la rue Laffitte dans un cabriolet de louage;--je remarquai un
tombereau arrt,--ce tombereau tait charg de neige, et le charretier
qui le conduisait jetait cette neige dans la rue Laffitte. C'est
tonnant,--pensai-je en regardant d'normes tas contre les maisons;--il
y a cependant assez de neige dans la rue Laffitte. Pourquoi y en
apporte-t-on? Aprs avoir longtemps rflchi, je demandai  mon cocher
s'il savait pourquoi on apportait de la neige rue Laffitte;--le cocher
le savait parfaitement, et il m'expliqua le mystre.

Les conducteurs de tombereaux,  mesure qu'ils sont chargs, reoivent,
pour chaque tombereau, un cachet que plus tard ils changent contre deux
francs, prix fix pour chaque voyage.--Mais, au lieu de conduire le
tombereau  la rivire ou  tout autre endroit dsign,--ils rejettent
dans une rue ce qu'ils ont pris dans une autre;--par ce moyen, ils
mnagent leurs chevaux, et font quatre fois autant de voyages dans une
journe.

[GU]--Dis-moi donc, Gustave,  quelle poque, au
collge,--commencions-nous  fumer de l'anis dans des pipes neuves, et
des morceaux de baguettes  habit?

--C'tait, je crois, en troisime.

--Eh bien!--aujourd'hui, on fume en troisime du tabac de caporal dans
une pipe culotte.

Te souvient-il qu'en sixime, nous tions--tout dchirs,
dguenills,--montant aux arbres,--jouant  la balle et aux barres;--les
lves de sixime aujourd'hui sont des messieurs, ont des cannes, et le
fils de***, du Thtre-Franais, lisse ses cheveux avec des btons de
cosmtique.

Voici du reste une annonce que je prends dans un journal:

A l'occasion de la Saint-Charlemagne et _ la demande des lves_, on
donne aujourd'hui au Palais-Royal _Vert-Vert_, _Madame de Croutignac_,
_Indiana et Charlemagne_, le _Lierre et l'Ormeau_.

C'est--dire les pices les plus libres du rpertoire.

L'ducation du collge est bien plus complte que de notre temps.

Je ne m'aperois pas que M. Villemain fasse la moindre attention  cela.

[GU] A propos d'une pice de M. Gozlan, ridiculement tour  tour
permise,--dfendue, repermise et dfinitivement dfendue,

On raconte que M. Boccage, artiste dramatique,--voulant rassurer le
ministre de l'intrieur, qui craignait que cette pice ne ft le
prtexte de quelque tumulte, dit  M. Duchtel: Monsieur le ministre,
je rponds de tout,--je rponds qu'il n'y aura pas de bruit.--Monsieur
Boccage, aurait rpondu le ministre, je m'en rapporte bien  vous; mais
si, par hasard cependant, vos prvisions taient trompes, et si on me
demandait des explications  la Chambre, j'aurais mauvaise grce 
monter  la tribune et  dire: Messieurs, M. Boccage m'avait rpondu
qu'il n'y aurait pas de bruit.

[GU] A propos de la mme pice, M. Boccage a, dit-on, crit  M.
Perpignan, censeur: Je vous jetterai _par les fentres_.

M. Perpignan lui a rpondu:

On ne jette plus par les fentres,--c'est une expression vieillie qui
m'obligerait  vous rpondre par une locution non moins suranne,--je
vous couperai les oreilles.

[GU] Outre les vaudevillistes invalides que j'ai dj signals comme se
reposant de leurs travaux dans les sincures administratives, il faut
remarquer,-- propos de la Chambre des dputs,--qu'elle renferme un
grand nombre de commerants qui,  l'ge o ils se retirent du ngoce,
c'est--dire quand ils ne se sentent plus capables du commerce de dtail
et de demi-gros,--se mettent  gouverner le pays,--au lieu de se
retirer  la campagne et de se livrer  la pche  la ligne,--comme ils
faisaient avant l'invention du gouvernement dit reprsentatif.

[GU] Au sujet des lettres attribues au roi, on a fait arrter le grant
et le rdacteur en chef du journal la _France_,--contrairement aux lois
qui rgissent la presse.

Le _National_, qui a fort pouss aux fortifications, s'en tonne et s'en
indigne. Pour moi, je m'tonnerais plus qu'un roi auquel on donne des
citadelles et des bastilles plus qu'il n'en demande ait la magnanimit
de ne pas faire pendre M. de Montour et M. Lubis.--A propos de quoi, je
prie S. M. Louis-Philippe d'agrer l'hommage de mon admiration pour sa
mansutude extraordinaire.--Mais un roi qui sort de dix ans de
constitutionnalit--ressemble beaucoup  un oiseau chapp de sa
cage:--il ne prend pas son vol tout de suite.

[GU] La plaisanterie si ingnieuse qui consiste  me faire passer pour
mort n'est pas une nouvelle invention. Il y a quelques annes,--M. C.
avec M. D. et quelques-uns de leurs amis, en imaginrent une semblable
au Caf anglais, sur M. Duponchel, alors directeur de la scne 
l'Opra.

On fit imprimer des lettres de faire part, annonant la _perte
douloureuse_ qu'on venait de faire de M. Duponchel, et on envoya 
toutes les personnes qui tenaient de prs ou de loin  l'Opra une
invitation _d'assister aux convoi, service et enterrement; on se runira
 la maison mortuaire  neuf heures_. Puis on alla  l'administration
des pompes funbres commander un convoi convenable.

A huit heures, le portier de la maison de M. Duponchel vit arriver avec
tonnement des ouvriers de l'administration, qui tendirent la porte de
noir;--puis arrivrent le corbillard et six voitures de deuil,--et au
mme instant se prsentaient, vtus de noir et avec une figure de
circonstance,--les chanteurs, les danseurs, les choristes, les
machinistes, les lampistes, se disant: Est-ce tonnant, je l'ai encore
vu avant-hier!

--Et moi aussi.

Enfin, on frappe discrtement au logis du mort, et c'est lui qui vient
ouvrir.

[GU] Je remarquais dernirement au bal de la liste civile jusqu'o peut
conduire le funeste avantage d'avoir un signe dans le dos.--J'ai vu une
femme qui a d avoir  soutenir une grande lutte entre la modestie, que
je lui suppose, et l'irrsistible besoin de montrer un signe qui
relevait d'une manire invincible la blancheur de sa peau.--Le signe
tait fort bas.

[GU] M. Auguis, baron de la rue de la Huchette, a annonc qu'il
renonait  exercer le droit de jambage dans ses domaines.

[GU] Les nomms Victor Hugo,--Ch. Delaunay,--A. de Vigny,--Thophile
Gautier,--et A. de Musset,--vilains, taillables et corvables 
merci,--ont, dit-on, refus d'aller battre la nuit les fosss qui
entourent le chteau de M. Jacques Lefebvre, trsorier de l'pargne,
comte de Onze pour cent, afin d'empcher les grenouilles de crier.--M.
le lieutenant criminel a mis quelques exempts  la poursuite de ces
manants.

[GU] Parisiens, mes amis--et vous mes bonnes gens de la province, qui
aviez, je suppose, envoy vos dputs  Paris pour tout autre
chose;--les affaires vont ainsi parce que la pice est tombe face,--il
arrivera une autre fois qu'elle tombera pile,--et vous m'en donnerez de
bonnes nouvelles.

Je n'ai pas besoin d'apprendre au roi Louis-Philippe qu' dater du vote
de la Chambre des dputs sur les fortifications de Paris, il n'est plus
roi constitutionnel,-- moins que ce ne soit tout  fait son bon
plaisir.




Mars 1841.

     L'auteur au Havre.--La ville en belle humeur.--Popularit de M.
     Fulchiron.--Ressemblance dudit avec Racine.--La Chambre des
     pairs.--Le duc d'Orlans.--Le roi et M. Pasquier.--M. Bourgogne et
     madame Trubert.--Les femmes _gnes_ dans leurs corsets par la
     _libert_ de la presse.--M. Sauzet invente un mot.--M. Mermilliod
     en imagine un autre.--Les masques.--Lord Seymour.--Msaventure du
     prfet de police.--Histoire de Franois.--Sur les dners.--La liste
     civile fait tout ce qui concerne l'tat des autres.--A M. le comte
     de Montalivet.--Le roi jardinier et maracher.--Plaintes de ses
     confrres.--Les _Gupes_ n'ont pas de couleur.--Un pome
     pique.--Un bienfaiteur  bon march.--Une croix d'honneur.--La
     proprit littraire--Une prtention nouvelle du peuple
     franais.--M. Lacordaire et mademoiselle Georges.--Les princes et
     les sergents de ville.--Une anecdote du gnral Clary.--M.
     Taschereau.--M. Mol.--M. Mounier.--M. de la Riboissire.--M.
     Tirlet.--M. Ancelot.--M. de Chateaubriand.


[GU] MARS.--J'arrive du Havre,--jamais je n'ai vu une ville en aussi
belle humeur.--M. Breton, du _Journal du Havre_, avait, dans un article
fort bien fait, dnonc  la ville un discours prononc  la Chambre des
dputs par M. Fulchiron,--et la ville riait  perdre haleine.

J'allai sur la jete, on parlait de M. Fulchiron, et on riait.

--M. Fulchiron a dcouvert les vents _aliss_, disait Corbire,
envelopp dans son manteau brun.

--Il a bien dcouvert _le_ mousson,--rpondait le capitaine Lefort.

--Ce que nous appelons _la_ mousson?...

--Prcisment,-- moins cependant que ce ne soit toute autre chose, car
son mousson  lui _mne_ DIRECTEMENTN _aux les de la Sonde_,--ce que ne
fait nullement _la_ mousson,--attendu qu'elle ne rgne pas par l--et
qu'on n'arrive aux les de la Sonde qu'en courant des bordes.


--Il ajoute que cela se fait _sans aucune peine_.

--On voudrait l'y voir.

--Il assure qu'_il n'y a qu' tendre les voiles et  marcher devant
soi_.

--Certainement,--disait M. Baron,--c'est juste comme pour jouer de la
flte; il n'y a qu' souffler dedans et  remuer les doigts.

--Venez-vous dner?

--Je ne mangerai pas, j'ai rellement trop ri.

Je descendis sur les quais;--des calfats qui travaillaient  la coque
d'un navire--parlaient et riaient  la fois.--Je m'approchai d'eux,--et
ils disaient:

--Dites donc, M. Fulchiron qui dit  la Chambre des dputs--que, _pour
aller  Pondichry, il faut_ SORTIRI _des vents rguliers et entrer dans
les vents variables_.

--Comme si les enfants ne savaient pas qu'il faut, au contraire,
_entrer_ dans les vents rguliers et _sortir_ des vents variables.

Et les calfats riaient aux clats.

Le lendemain,--j'avais pass du Havre  Honfleur, et j'tais 
_Trouville_.--C'tait la mare basse,--et les filles pchaient aux
_quilles_, les pieds et les jambes nus sortant de leurs jupons courts.

Il y en avait une brune fort belle qui disait  une autre:

--M. Fulchiron a dit qu'il fallait _deux ou trois fois plus de temps
pour aller  Pondichry que pour aller  Java_.

--Deux traverses gales.

Et les filles riaient  se faire mal.

Il y avait au bord des enfants qui jouaient dans une flaque d'eau
qu'avait laisse la mer en se retirant.--Ils avaient fabriqu un navire
avec une petite planche;--le mt tait une grosse allumette et la voile
une feuille de chou.--L'un d'eux dirigea mal le vaisseau, car il resta
en panne au milieu de la mare. Il faut, disait l'_armateur_ au pilote
maladroit, que tu sois bien _Fulchiron_.

[GU] Racine, qui faisait des tragdies comme M. Fulchiron,--a commis
galement,--autre point de ressemblance,--une faute du mme genre quand
il a fait dire  Mithridate:

    Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours
    Aux lieux o le Danube y vient finir son cours?

Oui, certes, j'en doute, s'cria un spectateur.

Il est fcheux que M. Fulchiron ne rserve pas ces choses-l pour ses
tragdies.

[GU] Le duc d'Orlans et le roi se donnent un soin extraordinaire pour
entraner le vote des pairs en faveur des fortifications.--M. Pasquier,
qui a le bon esprit d'y tre fort rsolument oppos, a pass deux heures
avec Sa Majest. Le soir, M. Pasquier disait: J'ai longtemps caus avec
le roi;--j'espre l'avoir branl.

Le roi, de son ct, disait: J'ai eu avec M. Pasquier une longue
conversation; je crois l'avoir branl.

[GU] Le lendemain, le roi a dit: Si cependant mes arguments n'ont pas
produit sur M. Pasquier plus d'effet que les siens sur moi,--il doit
tre bien affermi dans son opinion.

Au moment o j'cris ces lignes,--je ne sais pas encore ce qu'il
adviendra des fortifications  la Chambre des pairs,--je crains bien
qu'il n'arrive prcisment ce que j'ai annonc le mois
dernier;--cependant les hommes les plus considrables de la Chambre sont
tout  fait contraires au projet;--il restera toujours ceci de fort
honorable pour eux, que le parti qu'ils prennent les prive  la fois de
la faveur et de la popularit.

En effet, d'ordinaire, en France,--il suffit de dplaire  la cour pour
mriter les amours du public;--mais dans cette circonstance, unique
peut-tre dans l'histoire,--le gouvernement et l'opposition sont
d'accord pour forger une arme dont chacun espre se servir pour craser
l'autre, pour piper des ds avec lesquels chacun espre tricher l'autre.

Certes, si les pairs voulaient se donner le libertinage de se mettre mal
avec la cour--pour laquelle on leur reproche tant de complaisances, il
leur tait facile de choisir une occasion dans laquelle cet accs
d'opposition leur attirt la bienveillance publique;--mais, en prenant
celle-ci, ils mcontentent tout le monde,--et on ne peut attribuer leur
rsistance qu' une opinion fonde sur le bon sens.

[GU] Dans l'_Auberge des Adrets_, Serres, auquel les gendarmes demandent
sa profession, rpond: Ma femme prend des enfants en sevrage.--M.
Bourgogne, si on lui adressait une semblable question, rpondrait: Ma
femme fait des corsets.

Voici un bienfait incontestable de la presse. Madame Bourgogne fait des
corsets;--madame Trubert n'est pas contente d'un corset que madame
Bourgogne a fait pour sa fille;--M. Bourgogne fait imprimer une brochure
qu'il rpand dans Paris--avec ce titre:

Lettre adresse  madame Trubert, rue Miromnil, 29, par M. Bourgogne,
rue Hauteville, 28.

_Paris,--typographie de Firmin Didot frres,--imprimeurs de l'Institut,
rue Jacob, 56.--1841._

Ce n'est plus le temps aujourd'hui o on pouvait impunment, abusant
d'un odieux privilge, ne pas prendre chez une marchande de corsets un
corset que l'on ne trouvait pas fait  son got;--le peuple a reconquis
ses droits;--le marchand de corsets, grce  la presse, appelle, de
votre refus de prendre son corset,  la France,  l'Europe, au monde
entier;--honneur donc  M. Bourgogne!--il a accompli un devoir--sans se
laisser arrter par cette futile objection, que la libert de la presse
menace de s'engraisser du carnage qu'elle fait des autres liberts;--que
bientt elle sera seule;--et qu'enfin la libert de la presse semble un
peu ici restreindre celle qu'on aime  trouver dans son corset,--et la
libert de choisir ses fournisseurs.

J'ai pris tant de plaisir  lire la brochure de M. Bourgogne, que je
veux faire participer mes lecteurs  ma satisfaction, et en mme temps
contribuer  donner  cette oeuvre de courage une publicit dont son
auteur doit tre dsireux.

[GU] LETTRE ADRESSE A MADAME TRUBERT PAR MONSIEUR BOURGOGNE.--Madame,
en me prsentant chez vous, lundi dernier, j'esprais que vous voudriez
bien m'entendre, afin de juger avec connaissance de cause une affaire
_grave_, puisque les rapports mensongers et malveillants qu'on a pu vous
faire pourraient compromettre la rputation de notre maison. N'ayant pas
t reu, j'ai l'honneur de vous crire.

Je vais, madame, vous dire l'exacte vrit: _J'ai tout entendu_; ce que
mademoiselle Marie pourra confirmer.

Lorsque ces dames vinrent la premire fois, mademoiselle Trubert ane,
en entrant dans le salon, commena par dire: Nos corsets vont bien,
madame Bourgogne; la gouvernante ajouta: Quant  celui de la petite,
il va comme un _cochon_.

N'attendant pas qu'une dame considrable, qui se trouvait dans le salon,
et fini de lui faire ses observations, elle rpta: Il va comme un
_cochon_.

Lorsque cette dame fut partie, madame Bourgogne demanda  voir le corset
sur mademoiselle,  quoi ces dames rpondirent avec un peu d'aigreur
qu'elles taient beaucoup trop presses, qu'elles reviendraient mercredi
ou jeudi.

Ainsi, on est venu _seulement_ avec l'intention d'humilier madame
Bourgogne devant le monde, sachant qu' cette heure on en trouve
toujours.

Elle fit observer  la gouvernante que ce mot inconvenant la blessait,
qu'elle lui renvoyait ce mauvais compliment. (_Comme qui dirait: Vous en
tes un autre._) Mademoiselle Trubert ane dit alors: Mais voil comme
nous parlons  tous nos fournisseurs.--Tant qu'il vous plaira,
mademoiselle, moi, je ne le souffrirai pas. (_Dignit,--leon donne 
propos._)

La seconde fois, lorsque la gouvernante vint avec mademoiselle Marie,
pour faire voir le corset, il y avait encore des dames qui faisaient 
madame Bourgogne de sincres compliments (_douce consolation pour une
artiste mconnue_), et qui avaient la bont de rire aux clats avec elle
(_bont touchante en effet_); ce qui augmenta sans doute son impatience,
car, sachant ce qui s'tait pass, j'entrai dans le salon pour arranger
le feu, afin de l'observer. Je la vis assise derrire la porte du
boudoir,  l'endroit le plus sombre, feignant de lire un journal de
modes; mais,  ses mouvements convulsifs, elle me parut fort agite.

Lorsque ces dames furent sorties, madame Bourgogne l'engagea, ainsi que
mademoiselle Marie,  entrer dans le boudoir, en la saluant humblement,
sans recevoir aucun signe de politesse. Elle la salua une seconde fois,
auquel salut elle rpondit par un bonjour bien sec. Le corset tant mis,
madame Bourgogne demanda si madame Trubert l'avait vu sur mademoiselle.
Pourquoi me demandez-vous cela? reprit la gouvernante d'un ton
hautain.--Parce que ce corset n'est qu'un peu ais dans toute sa
longueur, ce qui convient aux jeunes personnes, et que je ne trouve pas
qu'il aille comme vous avez dit[D]. Alors, sa fureur commena. Je n'ai
pas dit cela, vous en avez menti! c'est mademoiselle Trubert qui l'a
dit, et vous devriez me faire vos excuses. Je reprsente ici madame
Trubert; voyez votre corset, et taisez-vous; je vous dfends de causer
avec moi, vous ignorez qui je suis, je ne veux pas vous rpondre.
Madame Bourgogne fit alors la mme question  mademoiselle Marie; mais,
en anglais, elle lui dfendit de rpondre. Sans doute, mademoiselle
Trubert ane, par bont pour sa gouvernante,  voulu prendre ce mot sur
elle; mais j'affirme que c'est elle qui l'a dit et rpt plusieurs
fois.

[D] On se rappelle comment avait dit la gouvernante.--On doit remarquer
ici la dlicatesse avec laquelle madame Bourgogne vite de rpter le
mot.

Comment! dit alors madame Bourgogne, vous niez ce fait, ayant vu les
paroles sortir de votre bouche! D'ordinaire, une personne qui s'estime
soutient ce qu'elle a dit. (_Haute moralit._) Quoi qu'il en soit, je ne
souffrirai pas qu'on me parle sur ce ton. Je reois des personnes de
distinction, qui toujours sont polies envers moi, et jamais une
gouvernante ne m'en imposera.

Alors sa fureur augmenta; levant la main sur madame Bourgogne... (Je vis
ce mouvement  travers le rideau.)

(_Pardon,--que faisait M. Bourgogne derrire le rideau d'une pice o on
essaye des corsets?_)

...Disant avec une exaspration violente: Taisez-vous, ou sinon! Je
vous l'ordonne, taisez-vous! Vous tes une bte! Je vous mprise
profondment; vous ignorez qui je suis; vous aurez de mes nouvelles: il
vous en cotera cher. Taisez-vous!

Il fut impossible  madame Bourgogne de se taire (_aveu naf_); elle
rpliqua vigoureusement et sur le mme ton; alors, le scandale fut au
comble. (_Cela devait tre gentil._)

Voulant mettre un terme  un pareil train, je frappai  la porte et lui
imposai silence. (Lui, pourquoi pas leur, puisque ces dames parlaient du
mme ton?)

Elle se calma peu  peu, mais en rptant dans ses dents: Je vous
mprise, vous aurez de mes nouvelles, vous ne savez pas  qui vous
parlez...

Lorsqu'elle sortit, elle ferma la dernire porte avec fracas, et criant
sur le palier de toute la force de ses poumons: Je vous mprise _tous,
tous_, je vous mprise; elle parlait avec tant de vhmence, que les
voisins se mirent aux fentres.

Voil, madame,  peu prs comme cette scne de dsordre se passa.

S'il n'en et rien rsult, j'aurais ddaign la conduite et les
emportements de cette furibonde; mais elle a agi contre l'honneur et
l'intrt de notre maison: je dois les dfendre.

Le soir mme, ses menaces furent suivies d'effets; vous crivtes,
madame, que vous ne prendriez pas le corset que mademoiselle Marie avait
laiss  corriger, de vous renvoyer _de suite_, sans y toucher, le
corset que vous veniez de donner  blanchir et rparer, et de vous
envoyer votre mmoire, ne voulant plus avoir aucun rapport avec madame
Bourgogne.

Le lendemain, madame Damaison, femme du notaire, et sa demoiselle
vinrent, courrouces, demander leur facture en disant: Nous avons pass
hier la soire chez madame Trubert, et, au salon, nous avons appris de
belles choses sur votre compte.

Vous ne saviez donc pas  qui vous rpondiez de la sorte? c'tait  la
comtesse***, de la famille de la branche ane des Bourbons... (_Ce
n'est pas la branche cadette qui ferait des choses pareilles; aussi M.
Bourgogne doit-il se fliciter d'avoir jonch Paris de son cadavre en
1830, comme tout le monde, pour l'expulsion de ladite branche_); que
madame Trubert considre et chrit depuis douze ans. Vous avez cru
parler  une femme de chambre: cela vous fera un tort immense; nous et
toutes nos connaissances ne mettrons plus jamais les pieds chez vous.

Madame Bourgogne rpondit qu'elle n'avait offens personne; qu'au
contraire on l'avait insulte chez elle, qu'elle ignorait que la
gouvernante ft comtesse (_concession lgre, il est vrai, et corrige
par le reste de phrase,--mais concession cependant aux prjugs
autocratiques, qui m'tonne de la part de madame Bourgogne_), qu'en tout
cas madame la comtesse s'tait grandement oublie.

En remettant la facture  madame Damaison, je lui dis: Quel que soit le
titre de cette femme (_trs-bien_), elle n'avait pas le droit de venir
faire du scandale dans une maison honorable. A ce mot _honorable_,
madame Damaison hocha la tte et regarda sa fille en souriant de piti.

Je ne sais o la comtesse-gouvernante (_sarcasme_) a puis ses
renseignements, mais, assurment, elle a t mal informe; ce ne peut
tre qu'une machination d'intrigants qui, jaloux de la prosprit de
notre maison, et dans l'intention de la dprcier, ont fait agir cette
mchante dame: car, de la manire dont elle a os parler, il semblerait
que madame Bourgogne est de la plus vile extraction, que sa vie est
immorale et honteuse; bien que madame Bourgogne n'ait pas de titres de
noblesse en parchemin (_autre sarcasme_), elle n'est pas non plus de
basse naissance. (_Elle n'tait pas ne pour faire des corsets._)

Je me trouve ici oblig,  regret, de dire un mot sur son origine et sa
vie tout entire. (_Modestie honorable._)

Sa mre, Dorothe Young, tait d'une des meilleures familles de Mayence,
fille du clbre statuaire Young, dont les ouvrages sont considrs
aujourd'hui comme des chefs-d'oeuvre. Elle pousa, malgr l'aveu de
son pre (_mpris des prjugs dans le sang_), Franois Krempel, honnte
artiste attach  la chapelle du prince de Metternich; le mariage fut
sign du prince; le pre, irrit, dshrita sa fille. M. Krempel, sans
fortune, n'eut que son talent pour soutenir et lever sa famille. Il
tait,  Coblentz, voisin et ami intime de M. Weskery, qui est encore
aujourd'hui  Paris premier secrtaire  l'ambassade de Prusse. Par
suite, les Franais envahirent l'Allemagne; le prince quitta le pays.
(_tait-ce bien une raison suffisante d'envahir l'Allemagne, et les
Franais n'ont-ils pas agi un peu lgrement?_)

Kungonde Krempel, aujourd'hui madame Bourgogne, naquit (_remarquez tout
ce qu'il y a d'aristocratique dans ce prtrit_) au chteau de Coblentz;
la comtesse Kungonde, parente du prince, voulut qu'elle ft tenue en
son nom sur les fonts de baptme.

Elle perdit sa mre  l'ge de neuf ans; son pre la mit en pension, et
vint  Paris, o le comte snateur Saur le fit entrer  la chapelle de
Napolon, pour la contre-basse; il entra aussi premier pour cet
instrument au thtre des Varits (_premire contre-basse aux
Varits!_), tait compositeur et professeur de plusieurs instruments.

Il est mort chez lui (_chez lui!_) en 1833, rue de Rochechouart, 7 (_de
sorte que moi, je me trouve voisin de M. Krempel, comme M. Krempel tait
voisin de M. Weskery_) g de quatre-vingt-trois ans, aprs vingt-trois
ans de service  son thtre (_au thtre des Varits comme premire
contre-basse_), qu'il ne quitta qu' la mort.

En 1813, M. Krempel, tant remari en secondes noces, fit venir sa fille
 Paris; mais elle ne put sympathiser avec sa belle-mre (_indpendance
de caractre_); elle prfra se placer, persuade que, ayant reu les
principes de morale et de vertu de sa mre, elle pourrait se conserver
dans toutes les positions. (_Belle pense!_)

Ne sachant pas un mot de franais, elle entra d'abord chez une
marchale, duchesse allemande; et plus tard dans d'autres honorables
maisons que je pourrais citer.

Le 10 janvier 1820, je l'pousai (_juste rcompense!_)  la mairie du
deuxime arrondissement; la crmonie eut lieu le mme jour 
Saint-Vincent-de-Paul. tant moi-mme sans fortune (_aveu plein de
noblesse_), sa position ne fut pas amliore (_consquence rigoureuse_);
elle se rsigna, fit des conomies, esprant un avenir meilleur.

En 1827, elle commena son tablissement; l, de nouvelles peines
l'attendaient. Elle prouva des difficults et des embarras de toute
nature, que sa religion (_l'application de la religion  la fabrication
des corsets est une dcouverte de ce sicle_), son courage surnaturel et
son grand amour du travail lui firent surmonter.

Ce n'est que depuis 1832 que sa maison prend chaque anne une extension
croissante; elle est aujourd'hui une des plus fortes de son genre.

tant arrive, aprs tant d'annes de tribulations,  former une maison
_honorable_, je puis le dire hautement, peut-elle, de sang-froid,
laisser un libre cours  la calomnie? Parce qu'elle n'a pu supporter les
impertinences d'une gouvernante, verrait-elle ternir une rputation si
bien acquise?

Ce n'est pas possible.

Ainsi donc, madame, j'ai l'honneur de vous prvenir que si une seule de
ces dames venait encore lui parler de cette affaire, que pour son
honneur la comtesse-gouvernante aurait d taire, je distribue cette
lettre  toute sa clientle, qui se compose en grande partie de la haute
socit.

VICTOR BOURGOGNE.

Il faut croire que quelqu'une de ces dames a encore parl de cette
affaire  madame Bourgogne, car M. Bourgogne a rendu sa lettre publique.
Comme on pourrait croire que j'invente la lettre et M. Bourgogne, la
lettre restera dpose pendant trois jours au bureau du journal, rue
Neuve-Vivienne, 46.

[GU] M. Sauzet, prsident  la Chambre des dputs,--a dit: L'honorable
membre consent-il au _retirement_ de son amendement?

[GU] M. Mermilliod, avocat et dput, a dit: Le _rclamataire_.

[GU] Le dimanche gras,--je me suis trouv pris dans la file des voitures
qui couvraient le boulevard;--tout Paris tait l pour voir les
masques,--sans songer qu'il faudrait que quelqu'un se dcidt  tre
masqu.--C'est le contraire du gouvernement reprsentatif, o tout le
monde veut jouer les rles, et o personne ne veut tre spectateur.

Comme tout le monde regarde les masques, il s'ensuit naturellement
qu'il n'y a pas de masques,--et les bonnes gens disent: Ce n'est pas
tonnant: _le commerce va si mal  prsent!_

Disons en passant que jamais on n'a vu une poque o on ait dit: _Le
commerce va si bien!_

Il faut remarquer, au contraire, que jamais on ne s'est tant dguis
qu'aujourd'hui.--Autrefois on ne se dguisait que pendant les _trois
jours gras_.--Aujourd'hui, trois fois par semaine, pendant deux mois,
dix bals masqus sont encombrs chacun de plus de masques chaque jour
qu'il n'y en a jamais eu  aucune poque sur le boulevard.

Je suis curieux de savoir pendant combien de temps on ira voir le jour,
sur le boulevard,--les masques qui sont la nuit dans les thtres,--et
pendant combien de temps on s'tonnera de ne pas les voir o ils ne sont
pas.

[GU] Par une bizarrerie assez ridicule,--l'autorit a fait ce jour-l
traverser Paris  quinze canons, avec des artilleurs  cheval,--la mche
 la main.--On s'est obstin  prendre le tout pour des masques,--et
plusieurs personnes du peuple ont dit: C'est lord Seymour.

Ce pauvre lord,--qui n'a  se reprocher aucune manifestation en ce
genre, est victime d'un prjug populaire, qui s'obstine depuis dix
ans-- lui attribuer toutes les mascarades,  le reconnatre dans toutes
les extravagances,-- lui mettre sur le dos tous les verres qu'on
casse,--tous les cochers qu'on rosse,--toutes les vieilles femmes qu'on
crase.

[GU] Faute de masques, les gamins ont pris le parti de se rjouir de
toutes les figures un peu singulires qui circulaient sur le
boulevard.--Plusieurs promeneurs, non dguiss, se sont vus,  leur
grande surprise, dclars masques,--et, comme tels, poursuivis de hues
et de cris joyeux.

[GU] Il y a quelques mois, arriva  Paris un M. Penckel;--c'est un
Allemand qui a voyag longtemps en Russie, et qui s'est ensuite mari en
Italie.

Il descendit d'abord rue du Helder, n..., jusqu' ce qu'on lui et
prpar un logement, aprs quoi il s'en alla demeurer au faubourg
Saint-Germain.

Une fois install, il se rappela qu'il avait un frre qu'il avait laiss
 Paris dix ans auparavant, et dont jamais, depuis, il n'avait reu de
nouvelles.--Il se transporta chez M. le prfet de police, lui fit part
de sa pieuse inquitude en le priant de faire faire toutes les
recherches ncessaires pour le dcouvrir.--Il donna sa propre adresse,
rue du Bac. Deux mois aprs,--comme il allait se mettre  table pour
dner, un homme se prsenta, qui annona avoir  lui parler de la part
de M. Delessert;--il le fit passer dans le salon, et l'tranger lui dit:

--Le M. Penckel sur lequel vous avez demand des renseignements est
retrouv.

--Grand Dieu!--o est-il?--menez-moi prs de lui.

--Je ne le sais pas,--je ne peux vous conduire que chez M. le prfet,
qui vous attend.

--O est-il?

M. Penckel--descend sans chapeau,--prend un cabriolet qui
passait,--abandonne le messager dans la rue, et arrive, ple d'motion,
 la rue de Jrusalem.--Il demande  parler  M. le prfet.--M. le
prfet dne,--il attend, ses penses se pressaient tumultueusement dans
sa tte,--il allait revoir son frre.

Rjouis-toi,--honnte Penckel, tu sauras plus tard qu' la fin de la vie
les gens que tu aimes t'auront caus plus de chagrins, et de plus
profonds, que tes ennemis.--Il est introduit.

--Monsieur, lui dit M. Delessert,--le M. Penckel dont vous tes inquiet
est retrouv, du moins  peu prs.

--O est-il?

--Je ne le sais pas prcisment, mais on est sur sa trace, et on ne peut
tarder  connatre son adresse.--Voici ce qu' force de soins, de
recherches et de peines, la police a dcouvert.--Ce M. Penckel est
Allemand.

--Je le sais.

--Il a t en Russie.

--Vraiment!

--Puis en Italie.

--Pas possible!

--O il s'est mari.--De l, il est rentr en France, et il a log rue
du Helder, n... C'est l qu'on a perdu ses traces, on ne sait plus o
il est all et on l'a perdu de vue.

--Eh bien! monsieur le prfet, je puis complter vos renseignements.

--Comment cela?

--De la rue du Helder, M. Penckel est all demeurer rue du Bac.

--Ah!

--Numro...

--Vraiment?

--Et, aujourd'hui mme,--comme il allait se mettre  table,--on est venu
le chercher de votre part,--il est accouru sans chapeau,--et il est
devant vous, o il admire votre profonde sagacit.

--Monsieur...

--Monsieur,--ce M. Penckel dont vous me parlez, sur lequel vous avez
dcouvert tant de choses,--et dont vous avez perdu la trace rue du
Helder,--c'est moi;--celui sur lequel je vous avais demand des
renseignements, c'est mon frre, Ludwig Penckel.--Vos gens se sont
tromps.

[GU] Il y avait  la Salptrire un garon de salle appel Franois.

Un jour,  l'heure du dner, on appelle Franois.

On cherche Franois; pas de Franois;--c'tait lui qui servait 
table;--grand embarras.--Cependant on se passera de lui.

On sert le potage.

Les malades le trouvent excellent.

La marmite de la Salptrire est grande comme une chambre.--On met et on
retire la viande avec un croc pendu  une poulie.

Le potage mang, on descend le croc et on retire le boeuf.

--Ah a! s'crie un des domestiques, j'ai vu ce bouilli-l quelque part.

--C'est tonnant, dit un autre, comme il ressemble  Franois.

--Mais il a la veste de Franois!

--Mais c'est Franois!

C'tait Franois qui, las de l'existence, s'tait jet dans la
marmite.--On ne l'a pas mang.

[GU] L'homme commence par l'enfance et finit par l'enfance;--mais ces
deux tats de faiblesse sont spars par un long intervalle, un
intervalle de vie, de force, d'action, de puissance. Le gouvernement
reprsentatif, lui, a runi ses deux enfances en une seule: enfance de
faiblesse et enfance de dcrpitude;--enfance qui suit le nant et
enfance qui le prcde.--Le gouvernement reprsentatif, semblable aux
enfants morts sans baptme, ne tardera que quelques annes  s'en aller
dans les limbes;--enfant rid et dcrpit, enfant mort de vieillesse
avant d'avoir vcu.

[GU] C'est singulier comme l'habitude nous rend indiffrents pour les
choses les plus rvoltantes,  un tel degr que nous ne les voyons pas,
quoique tous les jours elles se passent sous nos yeux.

Ainsi, une petite bourgeoise qui a de l'ordre et qui tient bien sa
maison, quelque jolie, mignonne et dgote qu'elle puisse tre,--envoie
le matin sa cuisinire  une de ces morgues o les bouchers tendent des
cadavres d'animaux--sans que cela attriste ni dgote les passants.

Puis, vers six heures, on se met  table,--et la matresse du
logis,--bourgeoise--ou non,--supposez-la, si vous voulez, la plus
lgante et la plus belle,--la plus thre et la plus
diaphane,--dissque et fouille successivement divers cadavres,
s'efforant de se rappeler de quel morceau du corps mort aime  se
repatre tel ou tel convive.

Celui-ci veut que le cadavre soit encore saignant;

Cet autre le prfre un peu plus cuit;

Elle engage son voisin  manger l'oeil du veau,--ou telle autre partie
du cadavre qui passe pour plus dlicate et plus recherche.

Voici un homme qui n'a plus faim;--mais il mange encore.--C'est si
amusant de faire tenir dans son estomac le plus de cadavre
possible!--D'ailleurs, quelques-uns se font gloire d'tre gros
mangeurs,--et c'est leur position dans le monde.

Et puis, on a ml  tous ces corps morts des ingrdients qui en htent
la dcomposition dans l'estomac et permettent d'en entasser
davantage.--Entre les animaux qui mange de la chair,--l'homme est le
seul qui en mange pour son plaisir, c'est--dire au del de sa faim.

De telle sorte qu'il m'est arriv plus d'une fois--de voir  mes yeux se
mtamorphoser tout  coup la femme la plus gracieuse, donnant 
dner,--en une goule partageant un cadavre  une vole de corbeaux
affams.

Il est vrai qu'on a ajout  tout cela l'usage dgotant de se rincer la
bouche  table,--sordide propret dont, pour ma part, j'ai soin de
m'abstenir.

[GU] A propos de dner, il faut encore remarquer que beaucoup de gens,
en invitant, songent beaucoup moins  tre agrables aux gens qu'ils
reoivent qu' les craser par l'opulence de leur maison,--beaucoup plus
 les tonner qu' les nourrir.--C'est dans ces maisons surtout qu'on
mange des primeurs,--c'est--dire des lgumes qui ont besoin d'tre
tiquets pour qu'on ne les prenne pas au got pour une seule et mme
herbe sans saveur. Beaucoup de personnes, en vous donnant des pois verts
 certaines poques, n'ont videmment d'autre intention que de vous
_montrer_ des pois _chers_.

[GU] J'ai dj,  plusieurs reprises, donn  M. le comte de Montalivet
la preuve d'estime de lui dnoncer  lui-mme les abus qui se commettent
dans son administration.

Je viens aujourd'hui lui apprendre qu'on fait du roi de France un
jardinier et un fruitier,--et que les autres jardiniers et les autres
fruitiers, ses confrres, se plaignent amrement de lui.

Il y a  Versailles,--au chteau,--un potager fort beau et fort bien
cultiv par le jardinier Grison. Ce potager produit beaucoup au del de
la consommation du chteau, surtout en fruits et en lgumes de
primeurs;--vous croyez peut-tre que le surplus est consacr  des
prsents.

Nullement,--on le vend  beaux deniers comptants  divers fruitiers de
Paris.

Et, comme ceux qui vendent les produits de Versailles les ont pour rien,
ils les donnent aux marchands  un prix auquel les producteurs
industriels ne peuvent abaisser les leurs.

Pour vous montrer que je suis bien instruit, nous allons procder par
exemples.

EXEMPLE:--Il n'y a qu'un seul jardinier qui _fasse_ des haricots verts
de primeur,--c'est un nomm Gauthier qui demeure au Petit-Montrouge.

Cette anne, au 20 fvrier, on n'avait encore vendu que deux fois des
haricots verts  Paris.

Les premiers par le roi,--les seconds par M. de Rothschild, qui a un
jardin  Boulogne,-- Maillez, fruitier, march Saint-Honor.

Aujourd'hui Gauthier, qui, avec moins de ressources que ses deux rivaux,
arrive cependant presque en mme temps qu'eux,--est oblig, pour rentrer
dans ses frais, de vendre ses haricots vingt ou vingt-quatre francs la
livre,--tandis que ses concurrents, le roi de France et M. de
Rothschild, les donnent  meilleur march.

L'anne dernire,--Gauthier, plutt que de donner ses haricots  vil
prix, a mieux aim en faire des prsents.

C'est agir royalement.

AUTRE EXEMPLE:--L'an dernier,  Trianon, pour un dner qui devait avoir
lieu, on avait demand trente ananas au potager de Versailles;--le dner
n'eut pas lieu, et le lendemain les ananas taient vendus  Bailli,
glacier, rue Neuve-des-Petits-Champs,-- un prix auquel ne peuvent les
cder les producteurs, auxquels chaque ananas cote de huit  quinze
francs.

Autrefois, les cultivateurs de Versailles obtenaient la permission de
faire prendre dans la fort de la terre de bruyre, ncessaire  leur
travail, qui y est fort bonne;--mais la liste civile a pris le parti de
la rserver pour le potager de Versailles et pour les ppinires de
Trianon,--tandis que les jardiniers marchands sont obligs de la tirer
de Palaiseau et de Saint-Lger, c'est--dire de quatre  cinq lieues de
l.

Les jardiniers ont un si grand besoin de feuilles d'arbres ramasses et
de mousse, qu'ils les payent, l'hiver, huit ou neuf francs par voiture.
Il y a quelques annes, les ppiniristes ont fait une ptition pour
demander la rforme de quelques abus, et on leur a supprim la
permission de ramasser des feuilles,--permission qui, du reste, leur a
t rendue depuis.

Je sais bien,--monsieur le comte,--qu'Abdalonyme tait jardinier avant
d'tre roi,--et que Diocltien le fut aprs avoir t matre du monde;

Mais je ne vois aucun prince qui ait cumul ces deux professions de roi
et de maracher, et qui les ait exerces simultanment.

J'en excepterais un duc de Pirmasentz, ville de soixante-dix-huit
maisons, dont j'ai racont l'histoire dans un livre appel _Einerley_,
et qui cultivait des oeillets,--mais celui-l ne les vendait pas.

Croyez-vous, monsieur le comte, qu'il soit bien utile  la gloire du roi
Louis-Philippe qu'il soit le premier  donner ce spectacle?

Voici ce que me rapporte une gupe, qui a pass les barrires et qui est
alle du ct de Versailles _pour voir si le printemps s'avance_.

[GU] On lit dans un journal, sous la rubrique de Calais: L'clipse de
lune a t la cause _bien involontaire_ de l'chouement d'un de nos
bateaux pcheurs.

[GU] Voici des choses un peu fortes que me dit une gupe nouvellement
enrle dans mes escadrons.--Si quelqu'un avait des preuves  me donner
contre les assertions de ma nouvelle recrue,--je les accepterais et les
enregistrerais avec plaisir,--ainsi que je le fais et le ferai toujours
chaque fois qu'on me dmontre ou me dmontrera que j'ai t ou que
j'aurai t mal inform.

Le marchal Soult nous a appris entre autres choses, dans la sance du
22 janvier, qu'il avait gagn la bataille de Marengo tout en dfendant
Gnes.

Cette victoire, si opinitrment dispute par les Autrichiens au premier
consul Bonaparte, ne lui est pas moins vivement conteste par les
Franais.

Du vivant de l'Empereur, certaines gens prtendaient que c'tait le
gnral Desaix qui avait gagn la bataille. Le fait est qu'il y fut tu.

Sous la Restauration, feu le duc de Valmy passait pour avoir gagn la
bataille par une certaine charge de cavalerie.

Voici maintenant M. le marchal Soult qui nous apprend qu' lui seul est
d l'honneur de cette victoire, de mme que celle d'Austerlitz.

Il y a trois ans, M. le marchal Clauzel, dans ses _Explications_,
apprit  toute la France qu'il avait gouvern Raguse et couvert de
belles routes toute la cte dalmate. Il se vantait, en outre, d'avoir
amen son _corps d'arme_  l'Empereur sur le champ de bataille de
Wagram.

Vrification faite, il se trouva que tout ce que ledit marchal Clauzel
croyait avoir fait appartenait en propre au marchal Marmont, duc de
Raguse, sous les ordres duquel M. Clauzel tait alors employ.

Pendant quinze ans le marchal Macdonald s'est laiss appeler par tous
les journaux _vainqueur de Raab_.

Cette bourde a t reproduite dernirement par M. Ph. de Sgur dans un
loge qu'il a prononc en Chambre des pairs.

Le fait est que la bataille de Raab a t gagne par le prince Eugne
Beauharnais, qui commandait l'arme d'Italie;  la vrit, le marchal
Macdonald, alors gnral de division, servait sous les ordres de ce
prince, mais il n'assista mme pas  cette bataille, tant avec sa
division  une journe en arrire.

Toutes ces choses pourraient bien devenir de l'histoire si la critique
contemporaine n'y met bon ordre. Celui de nos marchaux qui vivra le
plus longtemps finirait par avoir gagn,  lui tout seul, toutes les
batailles de la Rvolution et de l'Empire.

[GU] Nous avons dj parl des avantages incontestables que procurent au
pays les frquents changements de ministre dont nous jouissons depuis
quelques annes. A peine les administrations et les institutions
ont-elles commenc  recevoir une impulsion dans une ligne
quelconque,--qu'un autre ministre vient changer la direction pour une
autre, qui sera encore change avant qu'on ait atteint aucun but.

Il y a encore d'autres agrments attachs  ce systme, agrments qu'il
n'est peut-tre pas mauvais de dvoiler. Les ministres
sortants--ressemblent  ces marins--dans une scne fort bien dcrite par
M. Sue,--qui, aprs dner, s'amusent  jeter, par les fentres, la
vaisselle et les meubles. On pourrait encore les comparer  ces
marchandes de salade de la halle, qui, chasses  une certaine heure par
les sergents de ville,--offrent,  un vil prix, le reste de leur
marchandise.

Au moment du dpart, toutes les complaisances, toutes les amitis, tous
les dvouements, sont admis  une grande cure de tout ce qui reste  la
disposition des ministres: les croix, les emplois, l'argent, sont
distribus  la manire des comestibles aux anciennes ftes
publiques.--Pendant que le ministre s'en va,--on l'arrte sur
l'escalier, dans la cour,-- la porte du ministre,--il est encore un
peu ministre: on lui fait signer, signer, signer. Tout cela se fait avec
tant de confusion, qu'il est arriv quelquefois, par hasard, et sans
mauvaise intention, que l'on ait commis quelque mesure utile, que l'on
se soit laiss aller  dcerner une rcompense mrite. Le plus sr est
pourtant de ne pas s'y fier.

Il est un reproche qu'on me fait frquemment.--Je reois une lettre ce
matin qui est la soixantime, contenant  peu prs les mmes choses; je
rponds aux soixante lettres et aux soixante reproches  la fois:
Pourquoi n'avez-vous pas de couleur?

Il faut que j'explique ce qu'on appelle,--en journalisme,--avoir une
couleur. Quand vous voulez avoir une couleur,--je vous fais grce des
nuances,--vous annoncez que vous tes pour ou contre le pouvoir.

Si vous tes pour le pouvoir, de ce moment vous tes enchant de tout ce
qu'il fait et de tout ce qu'il fera; s'il pleut, vous en rendez grce 
sa haute sagacit,  sa paternelle prudence. Si le pouvoir dit: Comment
vous portez-vous? vous citez le mot charmant; les cheveux de M. Bugeaud
vous paraissent blond cendr; M. Fulchiron est un pote distingu. Le
pouvoir ferait guillotiner la moiti de la nation, brler les moissons,
rtir les enfants, que vous n'en feriez pas moins l'loge de son
inpuisable bont.--Si vous tes dans l'opposition, tout ministre est un
voleur, un tratre. Le roi ne peut se promener dans son jardin sans que
vous vous croyiez oblig de crier  la tyrannie et  l'arbitraire. A
tout homme qui prouve des contrarits de la part de la police vous
tes oblig de tresser des couronnes. Le gouvernement rpandrait
l'abondance, la paix, l'union, dans toute la France, que ce n'en serait
pas moins pour vous un gouvernement absurde, ennemi du pays, et qui
pserait sur la France.

[GU] Ne pas avoir de couleur, c'est ne suivre de rgle que le sens
commun, c'est blmer le mal, louer le bien, rire du ridicule, quel qu'en
soit l'auteur; c'est garder entre tous les partis du bon sens, de la
bonne foi, du jugement et de l'esprit.

[GU] Grande nouvelle: les journaux nous annoncent que nous avons _enfin_
un _pome pique_, la divine pope.--Il parat que c'est une chose fort
agrable et fort utile que d'avoir un pome pique,--car dans tous les
temps on a agit cette question: Avons-nous un pome pique? Tous les
vingt ans--il en parat un nouveau,--et on dit alors: La France n'avait
pas de pome pique.

Si un pome pique se compose de quelques milliers de vers
trs-ennuyeux, nous avions la _Henriade_ de Voltaire, dont la France--ce
me semble--aurait pu se contenter.

J'ai toujours entendu dire que la _Henriade_ est un pome pique;--un
pome pique est une chose dont on est fier, mais qu'on ne lit pas.

Je ne trouve pas que le peuple franais,--en cette circonstance,--montre
un enthousiasme suffisamment frntique.

On a cependant fait beaucoup d'annonces pour apprendre audit peuple
franais l'vnement qui devait le combler de joie.

Mais--entends donc,--peuple franais, entends donc--la _bonne
nouvelle_.--Peuple franais, tu as un pome pique;--la nature non plus
ne se met gure en harmonie avec la circonstance,--l'hiver
recommence,--les sureaux et les chvrefeuilles, qui taient tombs dans
le pige que leur tendaient quelques rayons de soleil, ont vu scher
leurs premires feuilles dj sorties,--absolument comme si nous
n'avions pas de pome pique;--mais qu'est-ce que cela te fait,--peuple
franais?--tu as un pome pique;--du reste, c'tait le vrai moment d'en
avoir un.

[GU] On s'occupe beaucoup  la Chambre et dans les journaux de la loi
sur la proprit littraire.--On a dj prononc beaucoup de discours,
on a crit de longues pages, et nous ne sommes pas au bout. Il y a
quelques annes dj,--au milieu d'une discussion sur le mme
sujet,--j'avais propos une loi, qui a t juge, en ce temps-l, par
les meilleurs esprits, si simple, si raisonnable, qu'on n'y a pas trouv
la moindre objection. Ce projet de loi, le voici,--j'ai lu tout ce qu'on
a dit, tout ce qu'on a crit sur la question; il rpond  tout:

ARTICLE UNIQUE. _La proprit littraire est une proprit_.

Et cette proprit, une fois reconnue, rentrerait dans toutes les lois
et ordonnances relatives  la proprit en gnral. Cela est
simple,--cela est facile  trouver,--ce qui n'empche pas que cela ne
sera pas pris en la moindre considration.

[GU] On a frapp de ridicule l'ancien amour romanesque,--qui attendait
cinq ans un regard,--cinq autres annes un ruban,--cinq autres annes un
baiser sur la main, et n'arrivait  recevoir le prix de son douloureux
martyre que lorsque ce prix tait considrablement avari et
dcrpit.--Cependant l'amour ressemble beaucoup  un jardin au bout
duquel on arriverait en trois pas, si le chemin  faire n'tait prolong
en une foule de petites alles tournant capricieusement, fleuries et
embaumes.

La nature avait donn  l'homme sa femelle, comme  tous les
animaux,--c'est l'homme qui a invent la femme,--et c'est sa meilleure
invention.

En ce temps-l, les romans et les romances ne vous peignaient que des
Amadis tnbreux et des Galaors mlancoliques--_chantant leur martyre
dans leur dlire_, etc.

Aujourd'hui on a chang cela comme bien d'autres choses; les romans et
les romances ne reprsentent plus que des femmes mprises,--se roulant,
se tordant aux genoux d'un homme,--ce qui est assez laid.

[GU] La mme manie de changement qui a fait mettre sur les adresses le
numro avant la rue,--a amen quelque chose de plus grave et de plus
satisfaisant pour la vanit des gens;--autrefois, quand on perdait un
parent,--la formule des lettres de faire part tait celle-ci:

Nous avons l'honneur de vous faire part de la perte de M..., etc.

Puis, au bas de la lettre, en caractres plus petits, on ajoutait: De
la part de M. et de M...

Il est vident que le mort jouait le premier rle et que les parents,
simples comparses,--n'avaient que le petit plaisir collectif et indirect
d'taler les titres et les dcorations de leur mort. Cela ne pouvait
durer ainsi, et on a chang la formule; on crit aujourd'hui: M...,
chevalier de... de... et de...; M. le prsident de..., madame la
marquise de..., etc.; puis, quand il n'y a plus ni noms, ni titres, on
ajoute au bas: Ont l'honneur de vous faire part de la mort de...

Ce qui me parat peu dcent;--mais de ce temps-ci tout le monde veut
tellement paratre, qu'on est jaloux de l'attention posthume qu'usurpe
le pauvre mort.

J'ai sous les yeux un exemple curieux de ce nouvel usage. Il s'agit de
la mort de M. le baron Bl*** de B***, mort  Versailles.--Eh bien!
si, averti par l'encadrement noir de la lettre, vous voulez savoir
lequel de vos amis vous avez  regretter, il faut lire d'abord dix-sept
noms suivis chacun de deux  trois lignes de titres et de dcorations en
petit texte, avant d'arriver au nom du mort, que rien ne spare des noms
de ses parents, afin qu'il soit impossible de le lire sans avoir
pralablement lu les autres. Mais il s'est gliss dans cette lettre une
singulire erreur:--on a confondu l'ancienne et la nouvelle formule, et
on s'y est considrablement embrouill.

Dans l'ancienne formule--on mettait: De la part de MM. tels et tels, de
mesdames telles et telles,--ses frre,--cousin,--neveu,--nice, etc.

Dans la nouvelle,--on doit mettre: MM. et mesdames tels et telles vous
font part de la mort de M. Bl***de B***, leur frre, cousin,
oncle, etc.

Dans la lettre de faire part de M. Bl*** de B***, on a confondu
les deux formules,--et on dit: MM. et mesdames tels et telles vous font
part de la mort de M. Bl*** de Bl***,--leur pre, beau-pre,
etc.,--nice et petite nice.

De telle sorte que ce vieillard de quatre-vingt-trois ans se trouve,
dans la lettre qui annonce sa mort, tre la nice et la petite-nice de
mesdemoiselles trois et quatre toiles.

[GU] Je viens de lire dans un journal que feu M. de Qulen, l'archevque
de Paris,--s'tait adjoint--je ne sais plus quel prlat,--pour l'aider 
supporter le _fardeau de l'piscopat_.--Cela me rappelle que je vois de
temps  autre dans d'autres feuilles et j'entends dire  la tribune--le
_poids_ des affaires publiques,--le faix de la royaut,--etc., etc.

Ces phrases taient bonnes  la rigueur et pouvaient esprer des dupes
quand il tait d'usage de couvrir son ambition et son avidit d'un
manteau d'amour du bien public et de dsintressement;--mais elles sont
bien ridicules aujourd'hui--que l'on joue les plus vilains jeux, cartes
sur table.

[GU] UN BIENFAITEUR A BON MARCH.--Un homme fort riche se dlasse des
travaux qu'il ne fait gure  la Chambre et de ceux qu'il fait faire 
son argent--par des amours caches; modeste, il n'a pas la prtention
d'tre aim tout  fait pour ses avantages extrieurs. Il ne peut pas,
comme Csar, donner un royaume  la femme qu'il aime;--il n'a pas de
royaume, et, s'il en avait un, il ne le donnerait pas,--il le prterait
plutt  quinze pour cent.

La belle, un de ces jours derniers,--tait en conversation avec un rival
heureux de son bienfaiteur--lorsque tout  coup la sonnette se fait
entendre.

--C'est lui!

M. de *** se trouble.

--N'aie pas peur, mon ami,--je l'aurai bientt renvoy: j'ai un moyen.

On cache l'ami dans un cabinet.--Le bienfaiteur arrive:

--J'ai sonn bien longtemps,--dit-il.

--J'tais occupe  mettre en ordre des mmoires;--je dois  tout le
monde,--vous tes un horrible avare,--vous ne me donnez rien,--je suis
dans la misre.

--Mais, ma bonne...

--J'attends des fournisseurs,--des cranciers.

--Mais...

--Tenez, allez-vous-en,--je ne peux pas supporter votre
prsence.--Allez-vous-en,--vous reviendrez demain.

Le bienfaiteur s'en va.--En sortant--il laisse clandestinement sur la
chemine un billet de mille francs. La belle ne s'en aperoit pas et le
reconduit--pour tre plus certaine de son dpart.

M. de ***, qui a vu le geste,--sort de sa cachette,--voit le billet
de mille francs et le met dans sa poche.

--Comment, mon cher ange, dit-il  la desse,--tu es gne et tu ne m'en
dis rien;--tu me caches tes chagrins,  moi qui serais si heureux de les
effacer!--mais c'est mal,--c'est trs-mal!--Comment,--tu ne pouvais pas
me dire: J'ai besoin d'argent. Je suis bien en colre contre
toi.--Tiens, j'ai l un billet de mille francs,--je veux que tu le
prennes;--je ne te pardonnerai qu' cette condition.

La belle hsite,--sans s'exposer cependant  tre prise au mot.--M. de
*** insiste,--fait accepter le billet de mille francs de son
rival,--et s'chappe pour aller conter l'anecdote au foyer de l'Opra.

[GU] M. le marquis de Basincourt, qui pendant les dsastres de Lyon a
nglig ses proprits pour celles des pauvres habitants, qui a sauv 
la nage la vie de plusieurs personnes en danger,--a distribu de
l'argent et du pain  ceux que l'inondation avait le plus maltraits, a
t nomm officier de la Lgion d'honneur.

C'est trs-heureux et trs-flatteur... pour la croix,--et c'est tout au
plus si elle le mrite.

[GU] A la Chapelle-Saint-Denis, le cimetire est tenu par un homme qui
n'a d'autre charge que d'enterrer les corps qui lui arrivent.--Il n'a
pas de registres, et, consquemment, ne peut donner aucun
renseignement.--Une fois qu'il a mis ses morts en terre, tout est fini
pour lui, et,  ce qu'il croit, pour les autres, tellement que l'autre
jour il trouvait fort mauvais la colre o tait un monsieur qui
cherchait une fosse sans pouvoir la reconnatre; il n'a jamais pu la lui
indiquer.--Une autre personne, plus favorise, a t guide par lui;
mais, comme il ne va lui-mme qu'au hasard, il l'a conduite sur une
tombe o tait un autre mort que le sien,--ce dont elle ne s'est
aperue--qu'aprs une assez considrable effusion de larmes pieuses.

Ce quiproquo de douleur rappelle ce qui se passa  Paris  l'glise des
Petits-Pres-- l'poque du cholra:--on prenait les morts dans des
_tapissires_, o on en entassait une douzaine en ayant soin seulement
de numroter les cercueils.

Arriv  l'glise, le cocher faisait porter chaque bire pendant
quelques instants dans le choeur.

Allons, n 1;--les parents du n 1, venez pleurer votre mort; assez
pleur le n 1;--passons au n 2.

Allons, les parents du n 2,--finissons-en, nous ne sommes pas ici pour
nous amuser,--dpchons la douleur,--pleurons un peu vite.

Tout cela alla fort bien jusqu'au moment o on arriva au n 6:--comment
distinguer le n 6 du n 9;--l'un de ces deux chiffres peut tre l'autre
renvers.

A qui le mort?--voyons;--eh bien! les parents du n 6 et les parents du
n 9;--pleurez ensemble et partons.

[GU] Les Franais ont eu longtemps un ridicule qu'on retrouve du reste
plus ou moins chez les autres peuples,--c'est la prtention d'tre
invincibles.--On en a vu rcemment une dernire manifestation lorsque
messieurs les dputs s'emportrent si fort contre M. Bugeaud, qui avait
os dire que les Franais avaient t quelquefois battus dans le
commencement des guerres de la Rpublique.

[GU] Remarquons en passant,  propos de M. Bugeaud,--que son discours en
faveur de la paix a t rcompens par un commandement militaire.

Revenons  notre sujet:--la nouvelle prtention des Franais est
aujourd'hui d'tre humilis, insults, fouls aux pieds;--vous avez vu
le gchis o ont failli nous mettre M. Thiers et les affaires
d'Orient;--depuis ce temps il est impossible qu'un cuisinier anglais
fasse une sauce,--qu'un serf russe coupe un arbre,--sans que les
journaux annoncent  la France que c'est dans l'intention de
l'insulter;--les bonnes gens le croient et sont prts  crier comme le
pre du Cid:

    C'en est fait,--prends ma vie avec un tel affront,
    Le premier dont ma race ait vu rougir son front.

On prend des attitudes abattues,--des airs dshonors  n'en plus finir.

Dernirement des carrs de papier (organes de l'opinion publique)
avaient fait croire aux Franais que l'on jouait  Londres une pice
injurieuse pour notre honneur national,--intitule le _Coq gaulois
chante, mais il ne se bat pas_.

Les Franais se sont indigns, sans penser que pendant quinze ans, en
France, il ne s'est pas jou un seul vaudeville,--o il n'y ait eu un
Anglais bafou et battu.

Indignation de plus en plus vhmente des carrs de papier,--et par
contre-coup du peuple franais.

Pendant ce temps, Victor Bohain,--qui est aujourd'hui  Londres, et
qui,--lorsqu'il demeurait  Paris, n'allait au thtre que pour y
dormir,--s'est mis  courir les thtres de Londres, et n'a pu voir ni
la pice en question, ni rencontrer quelqu'un qui l'et vue quelque
part.

[GU] PROGRS DE L'ANNONCEP:--On lit dans divers journaux:

M. Lacordaire prchera dimanche  Notre-Dame, _en habit de
franciscain_.

Cela rappelle beaucoup les affiches des thtres de province qui
annonaient que mademoiselle Georges jouerait avec tous ses diamants.

[GU] Au bal dguis de lundi chez la reine, o toutes les femmes taient
brillantes, on a remarqu madame la duchesse de Nemours, qui tait
admirablement belle dans un costume choisi par le roi, qui avait mis
tous ses soins  la rendre encore plus jolie.

Les princes taient tous fort exactement costums. On a dans jusqu'
cinq heures.

Le lendemain,--le prince de Joinville,--le duc de Nemours--et le duc
d'Aumale--ont demand  M. L... un bal o ils sont arrivs dguiss, le
premier en dbardeur,--le second en hussard,--le duc d'Aumale en
marin;--ils se sont fort amuss,--et se sont laisss aller  mille
folies, entre autres de dchirer les habits de ceux qui n'taient pas
dguiss.--Leur danse a t si anime, que, dans un tablissement
public, elle et invitablement veill la sollicitude des sergents de
ville.--Le duc de Nemours a t son habit.--Il est possible,--comme dit
le vieux journal, le _Constitutionnel_, dans ses jours de terreurs,--que
nous dansions sur un volcan;--mais il faut dire que nous y dansons
beaucoup.

[GU] Voici une anecdote que m'a raconte un jour,--en dnant chez notre
ami G***,--ce bon gnral Clary, qui vient de mourir subitement:

Il tait lieutenant, et se trouvait  dner  la campagne avec le
gnral Lasalle.--Un bourgeois arriva un peu en retard et fort en
dsordre,--et dit pour s'excuser qu'il avait mis pour la premire fois
au cabriolet un cheval trs-vigoureux qu'il avait;--que le cheval
s'tait emport, avait rompu les brancards; que son domestique tait
bless, et que c'tait un grand hasard si lui n'avait pas t tu;--que,
du reste, il avait donn ordre  son domestique de reconduire le cheval
sans l'atteler.

--Il est donc bien difficile?--demanda le gnral Lasalle:

--Si difficile--que je considre comme impossible de l'accoutumer jamais
 la voiture.

--Voulez-vous me prter votre cheval et votre cabriolet pour m'en
retourner  la ville aprs dner?

--D'abord, mon cabriolet est bris,--et, ne le ft-il pas, je ne
voudrais pas vous exposer  un danger que je crois trs-grand et
invitable.

--C'est gal, j'y tiens.--Obligez-moi, mon cher, dit le gnral au
matre de la maison, de me faire avoir un cabriolet.

On veut dtourner le gnral, mais il se montre si dcid, qu'on lui
cde.

--Lieutenant Clary, dit-il, voulez-vous m'accompagner?

--Certainement, gnral.

Aprs dner,--on attelle le cheval;--Clary et Lasalle allument chacun un
cigare,--et montent dans le cabriolet aprs avoir subi de nouvelles
observations.

Le cheval gagnait  la main, et portait le nez au vent.--Le bruit des
roues l'effrayait au point de lui faire faire des bonds
convulsifs.--Lasalle, qui tait trs-vigoureux,--le maintenait de toutes
ses forces.--Bientt il fut oblig de tourner chacune des rnes autour
de ses mains;--mais on arriva  une chausse pave,--le bruit des roues
augmenta;--le cheval devint fou et s'emporta tout  fait, malgr les
efforts de Lasalle.--La situation se trouva bientt trs-aggrave par
cette circonstance qu'il se rencontra une colline  descendre. J'avais
assez peur, disait Clary en racontant le fait.

Lasalle me dit: Faites comme moi.--Il me donna une des rnes,--il se
mit  tirer sur l'autre de ses deux mains.

Mais bah!--le cheval ne courait que plus fort.

Alors Lasalle me dit froidement: Rendez-moi la rne.--Je la lui
donnai;--il noua les deux ensemble et les jeta par-dessus le tablier du
cabriolet, sur le dos du cheval, croisa les bras et se remit  fumer son
cigare, qui n'tait pas teint,--le mien l'tait.--Le cheval
alors--n'tant plus gn,--se lana  travers la campagne, franchissant
les fosss.

--Voulez-vous du feu, Clary?--me dit le gnral.

Mais  ce moment--le cheval, le cabriolet, Lasalle et moi, fmes
prcipits au fond d'un ravin,--le cheval  moiti mort, le cabriolet
bris,--moi fort tourdi;--Lasalle, debout,--me rpta: Voulez-vous du
feu?--Ma foi,--je rallumai mon cigare, qu'au moment de la chute j'avais
machinalement et convulsivement tenu serr entre mes dents,--et nous
continumes la route  pied.

[GU] Dans la discussion des fonds secrets, M. Thiers a dit qu'il n'y a
plus  faire que de la politique extrieure,--le tout parce que sa femme
ne veut recevoir que des trangers, et parce qu'elle a du ruban violet
et blanc. Ceci veut dire que, manquant d'ides pour gouverner et
organiser son pays, il demande  remuer l'Europe pour que le bruit du
monde empche de voir le trouble de la France.

La gauche,--qui faisait de si longs discours contre les fonds
secrets,--les a vots,--_comme un seul homme_,--en faveur de M.
Thiers,--les marchande cette fois-ci  son successeur.--On n'est viole
qu'une fois,  gauche! et il est ridicule de jeter de si grands cris 
la seconde.

[GU] loquence de M. Taschereau: Ah!--oh!--hi!--han!--je demande
l'appel nominal.--(A propos de l'arme): A bas les sincures!--A M.
Guizot: Allez  Gand!--A M. Soult: Vous n'tiez pas au sige de
Troie.

[GU] Le rapport des fortifications trane en longueur  la Chambre des
pairs, c'est dj quelque chose que cette lenteur, comparativement  la
ptulance de l'autre Chambre.

[GU] Nous avons cependant la douleur de rpter ici--que la coalition
des Tuileries et du _National_ l'emportera,--que les ambassadeurs, les
gnraux, les hommes dpendants, et tous ceux qui veulent le
devenir,--se joindront pour voter le projet de loi-- une portion de la
Chambre trs-prononce contre le projet en paroles, et qui se laissera
_attendrir_. On craint la _faiblesse_ de MM. Pasquier et Portalis.

[GU] M. Ancelot a t lu  l'Acadmie;--cette lection est entache de
vaudeville,--il faut l'avouer.

[GU] M. de Chateaubriand, qui n'crit plus une ligne sans parler de sa
mort et de sa spulture,--semble s'tre fait le saule pleureur de sa
propre tombe.

[GU] La direction de l'Opra, qui n'est que l'application du 1er mars
 l'art dramatique, est menace d'un changement de ministre.--C'est
vers le 1er juin qu'aura lieu cette rvolution;--on remarque dj
qu'il n'y a plus que la _Favorite_ et plus de rpertoire.




Avril 1841.

     Histoire d'un monsieur auquel il manquait trente-quatre sous.--Sur
     la proprit littraire.--M. Berville.--M. Chaix-d'Est-Ange.--M.
     Lherbette.--M. Durand de Romorantin.--M. Hugo.--M. de
     Lamartine.--Histoire de M. M*** et d'un commissaire de
     police.--Un mot d'ami sur M. Villemain.--De la valse  deux
     temps.--Des miracles du puits de Grenelle.--Une histoire d'un
     voleur.--Sur les fortifications.--A quoi tient un vote.--M.
     Thorn.--Les fleurs des critiques et des romanciers, et, en
     particulier, de quelques fleurs de M. Eugne Sue.--Un
     oeillet.--Un mot d'amie.--Un distique sur un avocat.--De la
     tyrannie et de l'inviolabilit de MM. les comdiens.--La vrit sur
     mademoiselle Eissler aux tats-Unis.--Le timbre, les _Gupes_ et
     les cachemires.--De l'loquence du Palais.--M. Lon Bertrand.--Deux
     nouvelles toffes.--L'exposition de peinture.


[GU] Pour cette fois, je commence bien.--J'ai envoy mon sommaire aux
journaux, et on me fait remarquer que je suis coupable d'un dlit.--La
loi est formelle.

J'ai dit trente-quatre sous, j'en ai le droit dans mon volume; mais,
dans les annonces, je dois dire un franc soixante-dix centimes.--Dans un
pays o quatre cents hommes passent leur vie  faire des lois avec
d'autant plus d'empressement que, pour les uns,--leur ge, leur fortune
et leur position ne les soumettent pas aux lois qu'ils font;--que pour
les autres,--tous avocats, toute loi enfante des procs,--il est
impossible d'aller de l'glise Notre-Dame-de-Lorette au boulevard sans
avoir contrevenu  deux ou trois lois et  cinq ou six ordonnances.

Ainsi, si un libraire,--par fantaisie,--s'avisait de mettre dans les
annonces qu'il ferait d'un livre de M.*** ces deux vers qui se
trouvent dans l'ouvrage:

    Le soleil se levait dans une vapeur bleue,
    Au bout d'un chemin vert long de plus d'une lieue.

Il voudrait bien dire:

    Le soleil se levait dans une vapeur bleue,
    Au bout d'un chemin vert long de trois mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit mtres.

Autrement,--ceci n'est pas une plaisanterie,--il peut tre poursuivi et
condamn.

J'ai quelque raison de m'alarmer  ce sujet,--parce que la semaine ne
m'a pas t favorable.--J'ai t condamn  la prison pour la garde
nationale, et au timbre par je ne sais quel tribunal.--Par suite de
quoi, mon premier numro sera timbr.--Avec quelque puret de coeur
que je me rveille chaque jour, j'ai, depuis quelque temps, bien du mal
 me coucher innocent.

[GU] Parlons de l'homme aux trente-quatre sous:--l'homme aux
trente-quatre sous (vieux style) est M. Pelletier-Dulas,--lu dput 
Chteau-Chinon, dont l'lection a t annule par la Chambre  cause
qu'il s'en faut de un franc soixante-dix centimes--qu'il paye le cens
d'ligibilit.

[GU] Ce monsieur a paru plus qu'assez audacieux de s'aller ainsi glisser
en la compagnie de gens qui payent trente-quatre sous de plus que
lui;--on l'a renvoy avec ses pareils, c'est--dire avec des gens qui
payent trente-quatre sous de moins que M. Auguis.--Si M. Auguis lit les
_Gupes_, il doit rire dans sa barbe de ce que je le prends ici pour
exemple.

[GU] Toujours est-il que M. Pelletier-Dulas,--qui, avec trente-quatre
sous de plus,--et fait des lois pour les autres, s'en est retourn 
Chteau-Chinon subir les lois qu'il plaira de faire  ceux qui ont
trente-quatre sous de plus que lui.--Et, s'il veut parler en public, il
sera oblig de se faire membre de quelque socit philanthropique ou
scientifique, ou patriotique ou religieuse,--toutes ayant divers
prtextes,--mais n'ayant qu'un seul et mme but,--ainsi que j'ai dj eu
occasion de le dnoncer,  savoir: de monter sur quelque chose et de
parler devant d'autres gens.

[GU] C'est pourquoi--je suis dcid  ne plus laisser faire cette
vieille plaisanterie use sur la loquacit des femmes-- une poque o
les hommes feignent une foule de gots, de vertus, de vices, de
sciences, de missions, de devoirs, etc., pour se rassembler dans des
endroits et y parler d'abord, chacun  son tour, au commencement des
sances, puis tous  la fois, pour ne pas perdre de temps  couter.

[GU] DE LA PROPRIT LITTRAIRE.--Une des plus grandes preuves de
l'amour de la parole dont sont possds les gens en ce temps-ci est sans
contredit--la ridicule discussion sur la proprit littraire.

Je commencerai par dire que je suis aussi dsintress dans la question
que M. Lherbette ou M. Chaix-d'Est-Ange,--qui n'crivent pas.

Si j'avais eu besoin ou dsir d'argent,--j'aurais fait un tout autre
mtier que celui de pote,--mtier auquel je ne demande que
l'indpendance,--la paresse et la dignit,--acceptant comme argent
trouv--celui qui me revient de mes vers ou de ma prose.

De quoi je donnerai pour preuve,--seulement en ce qui regarde les
_Gupes_,--que depuis un an et demi que je les publie--je n'ai jamais
prtendu tirer aucun bnfice des reproductions qu'en ont faites les
journaux de Paris et surtout de la province,--ne suivant pas en cela
l'exemple de mes confrres de la Socit des gens de lettres,--Socit
sur laquelle je me suis suffisamment expliqu--dans mon volume du mois
de mars 1840;

Que j'ai refus formellement de joindre  mon volume quelques pages
d'annonces,--pour lesquelles on m'offrait d'assez fortes sommes,--ce que
je ferai seulement  prendre du mois prochain,--pour m'aider  payer le
timbre, auquel j'aurai  donner six cents francs par mois,--ce que je
serais assez embarrass de faire sans cet expdient.

[GU] J'avais propos une loi,--claire et simple suffisamment: _La
proprit littraire est une proprit_.

M. de Lamartine et quelques bons esprits taient de mon avis;--mais ils
n'ont pas os proposer  la Chambre quelque chose d'aussi raisonnable,
et ils ont pris un terme de cinquante ans, qui a t repouss.

[GU] On ne peut,--disait-on, assimiler les oeuvres de l'esprit et de
l'intelligence aux proprits grossires et matrielles;--ces oeuvres
appartiennent  la socit,

Tudieu! messieurs, quel respect aujourd'hui et quelle humilit!--cela
ressemble beaucoup  l'action de Jacques Clment, qui se met  genoux
pour mieux poignarder Henri III.

[GU] La socit,--qu'entendez-vous par ce mot? Qu'est-ce que la socit
a en commun?--La socit qui profitera des oeuvres de l'esprit, ce
sera, dans vingt ans,--un libraire,--un marchand de quelque chose;--ce
sera un Lebigre ou un Ledentu d'une autre poque.--Hlas!--hlas!--mes
bons messieurs de la Chambre,--je vous le dis, en vrit,--c'est une loi
agraire que vous nous proposez l;--c'est un partage des oeuvres de
l'intelligence;--et,--je suis forc de le faire remarquer, messieurs mes
reprsentants,--j'ai toujours vu que les gens qui criaient le plus fort
pour le partage taient ceux qui mettaient le moins  la masse.--Les
lois agraires n'ont jamais, a aucune poque que je sache,--t
prsentes par les gros capitalistes et les riches propritaires.--Je ne
pense pas que M. Roy--ou M. de Boissy--soient fort partisans d'une loi
agraire,--messieurs.--C'est un rapprochement qui n'est peut-tre pas
trs-heureux pour vous, messieurs.

[GU] Je l'ai dj dit,--ce n'est pas la chose en elle-mme qui me
frappe;--pour moi, je n'ai jamais demand beaucoup d'argent  la
littrature,--et je puis, quand je voudrai, gagner ma vie  deux ou
trois autres mtiers que j'ai appris.--Je suis jardinier et laboureur,
et je compte pour un bon travailleur sur les bateaux de pche d'tretat.

Mais je prends en grande piti--ces pauvres gens qui s'intitulent
conservateurs,--et auxquels on a tant de fois demand dj avec raison:
Mais que conservez-vous donc?

Voici que l'on attaque la proprit--par un de ses cts, il est vrai,
les moins respects;--mais, quoi qu'il en soit,--c'est toujours la
proprit.

Et il ne s'est pas trouv,  la Chambre, un homme pour dire:

Messieurs,--il n'y a pas plusieurs sortes de proprit;--la question
qui nous est soumise n'existe pas,--la proprit littraire est garantie
par les lois, dj au moins assez nombreuses, sur la proprit.--Nous
n'avons rien  faire;--si nous faisons une loi sur la proprit
littraire, il n'y a pas de raison pour que nous ne fassions pas une loi
spciale sur toutes les formes de la proprit;--et je vous propose une
loi--sur chacune des formes que voici:

Sur la proprit des chapeaux;

    Idem       melons cantaloups;
    Idem       marachers;
    Idem       abricots;
    Idem       prunes;
    Idem       pches;
    Idem       -- l'eau-de-vie;
    Idem   de l'habit vert de M. Auguis.

[GU] Accordez, messieurs, aux oeuvres de l'esprit--l'admiration ou le
mpris que vous voudrez,--mais, comme proprit, je n'admets ni
l'emphase de votre loge hypocrite,--ni votre ddain superbe; les deux
vers dont je viens de trouver la dernire rime--m'appartiennent juste et
sans aucune diffrence comme la planche appartient au menuisier qui
vient de la raboter.

[GU] Il y a un monsieur payant trente-quatre sous de plus que M.
Pelletier-Dulas, je retrouverai son nom,--je l'espre.--Ceux qui liront
les _Gupes_ plus tard et qui y verront l'histoire de ce temps-ci--ne me
pardonneraient pas de ne leur avoir pas conserv ce nom.

Ledit monsieur a remarqu--que les potes avaient plus de talent quand
ils taient plus pauvres,--et qu'il n'y avait consquemment pas lieu 
garantir leurs proprits, ni  assurer leur fortune.

C'est absolument--comme les hutres que l'on fait jener pour qu'elles
soient meilleures  manger;--comme les pauvres volatiles auxquels on
crve les yeux pour qu'ils engraissent plus vite;--comme les carpes que
l'on fait cuire toutes vivantes pour augmenter leur saveur.

[GU] Pourquoi,-- mon bon monsieur! pendant que vous y tiez,--n'avoir
pas rdig la chose en un petit aphorisme,--comme celui de la
_Cuisinire bourgeoise_?

Le lapin _aime_ tre corch vif, le livre _prfre_ attendre.

Le pote _aime_ mourir de faim, le dput _prfre_ manger.

[GU] Mais, messieurs les conservateurs, si vous aviez, faute de mieux,
conserv un peu de sens et de raison--au milieu de la folie
universelle,--n'auriez-vous pas remarqu quels terribles arguments vous
donnez  l'meute?

Si moi, par exemple, je croyais et tenais  ma proprit
littraire,--que rpondriez-vous  ces paroles que je vous dirais:

Comment! vous,--monsieur un tel,--vous me niez la proprit des
oeuvres de mon esprit, de ce que j'ai cr,--de ce qui n'existait pas
avant moi!--et vous voulez que je reconnaisse votre droit et celui de
vos descendants sur cette belle campagne o vous passez les ts,--sur
une portion de la terre, de l'herbe, de l'eau et des fruits, qui
existaient avant vous,--qui existeraient sans vous,--qui existeraient
malgr vous,--que Dieu nous a donns  tous en commun, sans que rien en
indique le partage;--tandis qu'il a pris la peine de partager  chacun
l'intelligence et l'esprit!--Voyez plutt votre part.

[GU] Messieurs,--a dit M. Berville,--il me semble que l'homme de lettres
n'est pas trop malheureux;--le prsident du conseil est un homme de
lettres,--le ministre de l'instruction publique est un homme de
lettres,--le prsident du dernier conseil tait un homme de lettres,--et
le rapporteur de la loi est un homme de lettres.

Trs-bien, monsieur Berville,--vous en verrez bien d'autres, je vous
assure.--Puisque vous voulez absolument les mettre hors du droit
commun,--ils arriveront  tout,--comme cela commence dj assez
bien;--mais ils arriveront comme on entre dans un pays conquis,--en
ravageant et en dtruisant.

Messieurs les conservateurs, que Dieu vous conserve! car vous vous
conservez bien peu vous-mmes.

[GU] Il s'est lev  la Chambre une factieuse discussion,--qui a donn
 MM. Chaix d'Est-Ange,--Lherbette et Durand de Romorantin--une occasion
de dvelopper un esprit de galanterie qui doit les avoir mis au mieux
dans l'esprit de nos bas-bleus.--Que leurs faveurs leur soient lgres!

Ces messieurs voulaient que la femme de lettres ft place au-dessus de
la loi qui rgit toutes les autres femmes,--et peu s'en est fallu qu'il
ne ft vot cette monstruosit:--Qu'une femme pourrait publier malgr
son mari des ouvrages dont il est moralement, matriellement et
lgalement responsable,--c'est--dire des ouvrages dont chaque ligne
peut lui amener un duel ou un procs ruineux. C'est Me Dupin qui a
sauv la Chambre de ce vote par trop saint-simonien.

[GU] Voici deux vers faits d'avance pour la postrit, que j'ai trouvs
l'autre jour au bas du portrait d'un avocat--chez un de ses amis:--

    L'avocat C*** D*** tait un vrai malin
    Qui dfendait la veuve--et faisait l'orphelin.

[GU] Voici un mot qu'un ami de M. Villemain disait en l'entendant causer
l'autre soir: Mon Dieu! que Villemain est donc aimable! Il ne dit pas
un mot de ce qu'il pense, il ne pense pas un mot de ce qu'il dit,--mais
qu'il est donc spirituel et gracieux!

[GU] M. Mac ***, citoyen mdiocre, monte rarement sa
garde.--Dernirement il avait laiss amasser sur sa tte douze jours de
prison;--comme tout le monde,--aprs avoir chapp vingt fois  la
vengeance de la socit, reprsente par MM.--Ripon,--Begouin, Verther,
Rostain, etc., et autres gardes municipaux, il fut une fois pris au gte
par un commissaire dment escort et orn de son charpe.

--Messieurs, vous me permettrez de m'habiller?

--Oui, monsieur,--mais je ne vous quitte pas,--nous connaissons les
tours,--et cette fois vous ne nous chapperez pas.

--Comme vous voudrez.--Joseph, donne-moi des bas.

--Voici les bas que demande monsieur.

--Quels bas est-ce que tu me donnes l?

M. Mac *** jette les bas sur son lit avec impatience et dit:

--Donne-m'en d'autres.

--En voici d'autres.

--Que diable veux-tu que je fasse de ceux-ci?--Tiens, dcidment j'aime
mieux les premiers.

M. Mac *** va reprendre les bas qu'il a jets sur son lit,--mais ils
sont tombs dans la ruelle;--il tire un peu le lit,--passe derrire et
se baisse pour les ramasser.

--Allons, monsieur,--disait le commissaire,--avouez que vous espriez
n'tre pas encore pris de sitt.--Vous en avez attrap plusieurs.--Mais
je me suis charg moi-mme de votre affaire,--et je me suis dit: Voyons
donc le monsieur qui est si malin.--Eh bien! vous ne trouvez donc pas
vos bas?--c'est singulier, ce qu'on perd de temps  chercher ses
bas;--moi, c'est mon chapeau que je perds sans cesse.--Dites donc,
monsieur, ils sont peut-tre rests dessus.--Je suis sr qu' la fin de
ma vie j'aurai pass huit ans  chercher mon chapeau.--Oh! a, c'est une
plaisanterie.--Monsieur le comte, relevez-vous donc,--je sais bien o
vous tes,--il ne faut pas un quart d'heure pour ramasser une paire de
bas.--Allons donc.--Nous n'en finirons jamais.

--Monsieur le commissaire,--dit Joseph,--coutez un peu.

Le commissaire prta l'oreille et dit:

--Eh bien! c'est un bruit de voiture? qu'est-ce que a me fait?--Allons
donc, monsieur le comte, finissez donc,--relevez-vous.

--Mais c'est sa voiture qui s'en va,--dit Joseph.

--Qu'est-ce que a me fait?--rpta le commissaire.

--Ah! c'est que M. le comte est dedans,--ajouta Joseph.

--Comment, comment?

Le commissaire se lve effar,--tire le lit, cherche--derrire,
dessus,--dedans,--dans les armoires,--dans la chemine;--il s'gare, il
perd la tte,--il ouvre deux tiroirs et une tabatire.

--O est-il?

--Je vous l'ai dit, dans sa voiture--et loin d'ici maintenant.

Enfin,  force de perquisitions,--le commissaire dcouvre,--derrire le
lit,--une porte trs-basse--et trs-cache dans la draperie,--qui
communiquait avec une autre pice.

[GU] DE LA VALSE ET DE LA CONTREDANSE.--Les gens de got se plaignent de
l'invasion de la valse  deux temps qui a t essaye l'hiver
dernier,--et est fort  la mode cet hiver;--cette valse est disgracieuse
pour les femmes et pis que cela pour les hommes. Si ceux qui valsent 
deux temps,--disait une femme l'autre jour,--se voyaient si ridicules
ensemble,--ils ne voudraient plus se retrouver jamais.--La valse  deux
temps fait manquer bien des mariages.--Il n'y a pas d'infidlit ou de
caprice qui ne soit justifi par ce mot: Je l'ai vu valser  deux
temps.

[GU] Il y a deux ou trois ans,--j'ai crit en parlant de la contredanse
et de la figure du cavalier seul--les lignes qui suivent.--Cette figure
a t supprime depuis.--Il ne tient qu' moi de prendre cette
consquence pour un rsultat,--et, en rapprochant les dates, de m'riger
moi-mme en rformateur de la contredanse franaise.

[GU] J'ai souvent cout des gens changer en dansant des mots--toujours
les mmes--qui semblent faire partie de la contredanse; on dirait un
dialogue enseign par les matres de danse au son de la pochette, et
pouvant se chanter sur l'air de la _trnis_ ou de la _pastourelle_, et
que l'on rpte  toutes les danseuses pendant toute une nuit, sans y
rien changer. L'_t_,--en avant deux,-- droite, chassez  gauche,
traversez, balancez vos dames.

--Il fait bien chaud. Ah! oui,--ou--mais non. Vous avez une robe rose;
c'est une bien jolie couleur que le rose. (Variante si la robe est
bleue: Vous avez une robe bleue; c'est une bien jolie couleur que le
bleu).

--Avez-vous t beaucoup au bal cet hiver?

--Il y a beaucoup de bals cette anne. J'ai eu le _bonheur_ de vous voir
chez (nommer une maison dans laquelle il soit du bon ton d'tre admis;
il n'est pas ncessaire que vous y alliez rellement).

--Main droite, main gauche,--balancez,-- vos places.

--Finissez par un _jet battu_ et un _assembl_.

--En avant deux.

--On ne fait plus le dos  dos.

--A vos places,--tour de main.

La connaissance devient plus intime, la phrase monte.

--J'adore les cheveux noirs (ou les cheveux blonds, ou les cheveux d'or,
selon que la personne est brune, blonde ou rousse).

(--C'est ce que les moralistes appellent:

Ces danses mles de paroles brlantes et pleines d'enivrements o
l'amour prend les formes les plus sduisantes et achve par la parole ce
qui n'est que trop bien commenc par la musique et de _voluptueux
entrelacements_.)

--_Pastourelle_,--conduisez vos dames,--_en avant trois_, cavalier seul!

J'ai connu des hommes braves et intrpides, dont le corps tait couvert
de blessures, des hommes que j'avais vus affronter la mort avec le
sourire sur les lvres et un visage impassible. Eh bien!  ce moment
solennel du cavalier seul, il n'en est pas un que je n'aie vu hsiter,
arranger sa cravate, passer sa main dans ses cheveux pour se donner une
contenance, s'embarrasser et sentir rougir de honte, de timidit, de
peur, la cicatrice faite  son front par le sabre ennemi.

En effet, l'espace est l ouvert devant vous; un espace qu'il faut
remplir de grce et d'lgance, devant des yeux qui ne sont distraits
par rien. Vous tes sur un thtre, sans tre plus lev que les
spectateurs. Tous les yeux sont sur vous. Votre habit vous gne; vous
rougissez rien que de la peur de rougir; vos yeux se troublent, ne
voient plus; vos genoux flageolent et se drobent; il vous semble 
vous-mme que vous tes devenu un de ces pantins dont les jambes et les
bras sont mal attachs et prts  tomber; votre respiration est pnible
et embarrasse.

Vous voudriez que le lustre tombt, sinon sur vous, du moins sur
quelqu'un, ou que le feu prt  la chemine.

Le plus funeste accident vous ravirait, pourvu qu'il vnt mettre un
terme  votre angoisse.

Vous usez d'une foule de petits subterfuges, vous n'osez regarder ceux
qui sont en face de vous. Mais vous tes embarrass de sentir que vous
baissez les yeux, vous voulez les relever et ils ne vous obissent pas,
ou partout ils rencontrent des regards embarrassants.

Vous avez commenc par marcher, mais vous vous faites des reproches de
votre lchet; il faut _danser_ franchement, et, dans votre lan de
courage, vous commencez un pas que vous n'achevez pas; vous tes en
avance de trois mesures; vous avez fini, la musique va encore, vous vous
arrtez en face des deux _dames_;--le _cavalier_ mdite dj son pas et
s'embarrasse par avance; il aurait piti de vous, car tout  l'heure il
aura besoin de votre piti; il vous tendrait la main,--mais les
_femmes_! elles vous voient l, rouge, essouffl, le corps lgrement
pench, les mains tendues vers elles, avec un sourire niais et
contraint, et elles ne livrent leurs mains aux vtres pour le tour de
main que quand la mesure viendra l'ordonner rigoureusement.

J'ai appris  danser, et je suis assez habile  tous les exercices; je
rencontre parfois, dans les rues, un brave homme, maigre et grle, qui
m'a donn des leons; ce professeur est danseur et joue les _diables
verts_  l'Opra quand M. _Simon_ est malade. M. _Simon_ est premier
_diable vert_ de l'Acadmie royale de musique et a reu la croix
d'honneur en 1838.

Une fois j'ai essay de pratiquer les leons de mon professeur.

Mais, arriv au cavalier seul, j'ai appel la mort de meilleur coeur
que le bcheron de La Fontaine.

J'tais si dsespr, que je ne sais si je me serais content de la
prier de finir, pour moi, mon cavalier seul.

Tout se mit  tourner devant moi: les danseurs avaient des formes
tranges.

Le piano ricanait et se moquait de moi.

Les figures des tableaux se tenaient les ctes et riaient aux clats.

Les bougies dansaient dans les candlabres en me contrefaisant; et le
cornet  piston me sembla la trompette du jugement dernier; hlas! on me
jugeait, en effet, un sot et un maladroit.

Tout disparut; je ne sais comment cela finit, je me retrouvai  ma
place, prs de la femme que j'avais engage  danser; je n'osai plus lui
parler, ni la regarder. Je ne voyais pas son visage, mais il me
semblait apercevoir du mpris jusque dans ses pieds, et dans les plis de
sa robe.

Jamais, depuis, je n'ai os m'exposer  un pareil supplice.

[GU] ELOQUENCE DU PALAIS.--Le 6 mars 1841, devant le premier conseil de
guerre de la ville de Paris, Me Pinde, avocat, a dit: Le poignard
est un instrument odieux;--il est le symbole de la lchet, aussi,
_c'est dans d'autres climats_ qu'on le CULTIVE, _mais en France
jamais_.

[GU] LES MIRACLES DU PUITS DE GRENELLE.--Les bourgeois les plus notables
de Paris ont reu sous enveloppe un billet rose dont voici le spcimen:

                      _Ministre de l'intrieur_.

                              Ce billet est personnel.

   M                                    est autoris  visiter, avec sa
  socit, l'intrieur du puits de Grenelle.

                           _Le directeur des Beaux-Arts_,

                                                CAV.

_Nota_. Ce billet n'est valable que pour une fois, et doit tre dpos
en descendant. Les cannes, paquets, parapluies et chiens, doivent tre
dposs  l'orifice, chez le concierge du puits.

Beaucoup desdits bourgeois s'y sont prsents, et ont t fort surpris
quand on leur a fait remarquer qu'on ne pouvait les introduire, _eux et
leur socit, dans l'intrieur du puits_, dont l'orifice n'a que
quelques centimtres de largeur.--On a eu beaucoup de peine  leur faire
comprendre qu'ils avaient t mystifis.

Lors de l'rection de l'oblisque,--des billets semblables ont t
envoys pour visiter l'_intrieur_ de l'oblisque. Aprs avoir frapp
aux quatre faces du monolithe sans qu'on leur ouvrt,--plusieurs
privilgis s'en sont pris au marchand de dattes qui se tient
d'ordinaire  ses pieds de granit.

[GU] On vend trois sous, par les rues,--avec l'autorisation du prfet de
police,--une brochure grise,--dans laquelle on trouve l'anecdote que
voici:

Un riche chaudronnier, demeurant rue Louis-Philippe, 17. le sieur D...,
atteint de la goutte, ayant entendu dire que l'eau du puits de Grenelle
le gurirait immdiatement, parvint, avec la protection d'un des
principaux ouvriers de M. Mulot, ingnieur en chef,  approcher du jet;
il emplit une bouilloire de cette eau bienfaisante, et, rentr chez lui,
il se prparait  en faire usage lorsqu'il ne fut pas peu tonn de
trouver au fond de sa bouilloire un anneau dit alliance en or. Il ouvrit
la bague en prsence de sa femme; mais  peine eut-il jet les yeux sur
les chiffres gravs  l'intrieur, qu'il devint presque fou de surprise
et de joie. La femme, effraye de cet tat de dlire, appela les
voisins, et, quand le sieur D... fut un peu calm, il leur raconta que
le jour o il quittait le dpartement du Puy-de-Dme pour venir  Paris,
n'emportant pour toute fortune que l'anneau d'alliance de sa mre, il
laissa tomber cette mme bague dans une espce de lac trs-profond,
situ au versant d'une des montagnes de l'ancienne Auvergne; les noms de
son pre et de sa mre, qui se lisent parfaitement dans la partie
concave de l'anneau, ne peuvent lui laisser aucun doute sur l'identit.
La science se charge d'expliquer ce que ce brave homme regarde comme un
miracle, ou, pour mieux dire, ce singulier vnement ne fait que venir 
l'appui de tout ce que les savants ont avanc pour expliquer le jet des
puits artsiens.

On assure que depuis ce temps une foule de gens se pressent pour
recueillir de cette eau souterraine, que l'on continue de vanter pour la
gurison des rhumatismes aigus et des douleurs de toute sorte.

Voil la littrature que le gouvernement protge et entoure de sa
sollicitude claire.

[GU] UNE HISTOIRE DE VOLEUR.--On a ri beaucoup ces jours derniers de
l'embarras d'un homme qui, reconnaissant sur le dos d'un voleur un habit
qui lui avait t drob, prit son voleur au collet, et, aprs une lutte
de quelques instants, le lcha dans la crainte de dchirer son habit.

[GU] M. TH.--D'UNE FEMME DU MONDE, D'UN SOULIER ET D'UNE MAISON
SUSPECT.--J'ai parl dj d'un Amricain qui donne  Paris des bals,
dans lesquels il impose une tiquette de son invention, et des
conditions humiliantes auxquelles se soumettent les gens les mieux ns
et les mieux levs pour ne pas tre exclus des invitations, et j'ai
reproch  ces derniers le peu de dignit de leurs concessions. Au
dernier de ces bals, M. le duc ***, nom dont la terminaison ressemble
beaucoup  celle du mien,--devait tre prsent chez M. Th... par madame
de ***. Cette dame arriva dans la maison plus tard qu'elle ne l'avait
prvu,--et le duc l'attendit dans un des premiers salons. M. Th... se
promenait alors d'une faon toute royale,--jetant un mot aux uns, jetant
un signe de tte aux autres,--lorsqu'il avisa M***, qui se perdait de
son mieux dans la foule, pour ne pas tre remarqu du matre de la
maison avant que la prsentation ft faite.--Mais M. Th... alla droit 
lui et lui dit: Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous
connatre,--comment vous appelez-vous?

Cette question, peu convenable en elle-mme et fort peu corrige par
l'urbanit de ton avec laquelle elle tait faite,--troubla un moment
M***, accoutum  d'autres faons; cependant il rpondit: Je suis
M***, et il pronona son nom, en ajoutant: Je dois vous tre
prsent par madame ***. M. Th...,--frapp de la consonnance,
s'cria:

--Comment, monsieur, vous vous permettez de venir chez moi,--aprs vos
plaisanteries...

--Mais, monsieur,--reprit M***.

--Mais, monsieur,--rpliqua M. Th...

--Je ne vous comprends pas.

--Ni moi,--vous.

--Je suis le duc ***.

--Le duc?

--***

--Ah! pardon, j'avais entendu un autre nom.

Si vous me connaissiez, mon bon monsieur Th...,--vous sauriez--que je ne
vais pas dans le monde,--que je ne vais pas partout,--que mes gots et
ma paresse me rendent peu assidu dans des maisons meilleures et plus
haut places que la vtre--o l'on m'accueille avec bienveillance,--que
je ne me glisse nulle part,--que je refuse beaucoup d'invitations et
n'en ai de ma vie sollicit aucune;--je ne suis pas assez grand seigneur
pour pouvoir me permettre de ne pas choisir beaucoup ma socit.

[GU] SUR LES FORTIFICATIONS.--_A quoi tient un vote_.--La discussion de
la Chambre des pairs, qui n'est pas encore termine au moment o j'cris
ces lignes, est entirement conforme  ma prdiction.--Les
antifortificationnistes--(c'est le barbarisme qu'amne aux Chambres
toute loi nouvelle) ont eu sur leurs adversaires un immense avantage, et
ont dmontr, jusqu' l'vidence, l'absurdit du projet.

Les bonnes gens s'tonnent de ceci, que, grce  quelques bons esprits
qui se glissent dans les Chambres,--et en plus grand nombre  la Chambre
des pairs,--il arrive presque toujours que les questions importantes
sont prsentes sous leur vritable jour,--et que, cependant, aprs que
le vrai, le juste et le raisonnable ont t dmontrs, les Chambres ont
assez frquemment le malheur de voter le contraire de ce qui ressort
videmment de la discussion.

Il faut dire aux bonnes gens,--d'abord que le nombre fait loi,--et
ensuite que le plus grand nombre vote pour ou contre le ministre
systmatiquement,--et que les lumires qui jaillissent de la discussion
(quand elles jaillissent) peuvent avoir de l'influence sur l'esprit des
votants, mais pas sur leur vote.

On racontait  la dernire reprsentation de l'Opra qu'un gnral,
connu par la protection librale qu'il accorde aux arts,--avait
consult, dans le vote qu'il a promis, beaucoup moins ses connaissances
et son exprience--que la promesse excute d'avance du rengagement de
mademoiselle ***  l'Acadmie royale de musique.

[GU] DES FLEURS, DES CRITIQUES ET DES ROMANCIERS,--_et, en
particulier,--de_ quelques fleurs de M. EUGNE SUE.

Il semblerait que, pour tre journaliste,--c'est--dire pour distribuer
chaque jour, sans appel,--la louange et le blme aux hommes et aux
choses,--pour assigner  chacun son rang et son mrite, il faudrait
avoir affermi son esprit par l'tude, son jugement par l'exprience, et
son impartialit par une position acquise assez leve pour se sentir
inaccessible  l'envie. Il semble que le journalisme devrait tre
rellement un sacerdoce au lieu de se dcerner  lui-mme ce nom comme
il fait;--et se composer d'crivains mrites,--de prud'hommes reus et
asserments.

Au lieu de cela,--c'est par les journaux que l'on dbute aujourd'hui, et
que les plus jeunes gens et les plus inexpriments--commencent par
attaquer et assiger par la critique et le dnigrement--les positions
qu'ils ne se sentent pas le courage ni la force d'emporter par le
travail et le talent.

Aussi n'y trouve-t-on que ce que vous savez,--et ce n'est qu'aprs sept
ou huit annes d'autocratie au bas d'un carr de papier,--sept ou huit
annes pendant lesquelles il a maltrait tous les talents de l'poque,
qu'un feuilletoniste--essaye presque toujours infructueusement de donner
enfin le modle aprs le prcepte;--d'crire un livre qui montre au
monde ravi comment il faut faire, et qu'il s'efforce de monter
personnellement sur les pidestaux dont il a renvers les statues
importunes. Ce sont des tentatives fcondes en avortements,--et, si le
plus fameux critique de ce temps-ci,--_Gustave Planche_,--a imagin le
titre de _Batrice deotati_ qu'il a fait annoncer sur la couverture des
livres mis en vente par le libraire _Gosselin_, il est juste de
dire,--qu'il n'a jamais rien imagin au del--et qu'il lui a t
impossible d'crire la premire ligne de l'ouvrage annonc.

M. de Balzac, mon ex-ami, est en ce moment trs-fch contre moi,--il
est dcid  ne plus me voir, quoique nous soupions quelquefois
ensemble,--et, quand je me trouve plac devant lui,--pour ne pas tourner
les yeux de mon ct, il se prive volontairement de toute la partie de
l'univers qui se trouve derrire moi. Je n'en dois pas moins dire que,
dans la petite revue parisienne qu'il a publie pendant quelques
mois,--il a fait quelques chapitres de critique littraire fort
remarquables--et qui avaient toutes sortes de mrites,--outre celui de
venir d'un homme expert en la chose dont il parlait,--et du premier de
nos romanciers.

[GU] Quand la critique n'est pas faite par un homme de semblable
porte,--par un homme qui a fait ses preuves,--et son _chef d'oeuvre_,
comme disent les compagnons du devoir,--c'est un mtier un peu plus
humble que ne semblent le croire ceux qui l'exercent.--C'est,--on l'a
dit avec raison,--le mtier de chiffonniers, qui gagnent leur vie en
cherchant des ordures.--Le premier des critiques est immdiatement
au-dessous du dernier des producteurs,--et le ton de supriorit que
prennent ces messieurs  l'gard des crivains les plus distingus a
pour eux-mmes le dsagrment d'tre parfaitement ridicules.

[GU] Vous me permettrez, mon cher Sue, d'tre un peu aussi critique et
envieux, et de me venger sur quelques-unes de vos lignes du succs de
vos ouvrages.

Si je parle souvent des fleurs et des arbres,--et des prairies, et des
bois, et de la mer,--c'est que c'est l que s'est passe toute ma
jeunesse et que se passe encore la meilleure partie de ma vie.--Aussi,
suis-je fort expert en ces choses,-et n'est-il personne qui me puisse
prendre, en aucun de mes livres,  donner  une fleur une autre couleur
que la sienne,--ou  la faire panouir en une autre saison que celle qui
lui a t assigne par la nature.--Je les connais parce que je les
aime,--parce que je vis avec elles.--Si je vous dis aujourd'hui que les
cerisiers sont en fleurs,--ce n'est pas un effet de style que je
cherche, c'est que j'ai dans mon jardin des cerisiers en fleurs, et que
je viens de quitter la plume pour les aller voir un moment, c'est que
c'est pour moi un vnement, et des plus importants, qu'une belle
journe de soleil.

Comment, vous,--vous qui avez des fleurs et une serre dans votre
charmante retraite,--vous avez commis les normits que voici:

Vous faites fleurir non-seulement l'_aubpine_ en mme temps que les
_premires violettes_, mais encore--l'_hliotrope et le jasmin_,--vous
faites des bouquets dont chacune des fleurs qui les composent est
spare des autres par deux ou trois mois.

Mais je vois la source de votre erreur,--vous tes un jardinier
fashionable,--vous vous en tes rapport  votre serre, qui vous a
tromp--en vous donnant en mars des fleurs du mois de juin et du mois de
juillet.

[GU] Mais il y a quelque part un homme qui, depuis une dizaine d'annes
que je fais par-ci par-l quelques livres,--a pass une partie de sa vie
 me reprocher de parler trop des fleurs et de parler trop de
moi,--qu'il soit content, je vais un peu parler de lui.--Je l'attendais
au coin de la premire phrase qu'il ferait lui-mme.

La fantaisie vous en a donc pris aussi de parler de vous-mme,
monsieur,--dans les conseils, assez raisonnables du reste, que vous
donnez  des jeunes gens,--en leur montrant les cueils de la carrire
littraire et en leur disant: J'tais bien plus heureux quand _j'tais_
OBSCUR ET IGNOR,--quand je voyais le soleil  travers la _clmatite_
ROSES de ma fentre.

Je ne ferai pas remarquer--l'ambition de ce temps pass _j'tais_,--mais
je vous dirai--que vous me semblez mettre de ct quelques lambeaux des
livres que vous dchirez, un peu comme les tailleurs rognent le drap
qu'on leur confie, et vous vous parez de ces lambeaux avec peu de
discernement. Tenez, monsieur, voyez  quoi vous vous exposez,--vous
donnez le droit  tout le monde de vous dire: Non, monsieur, vous
n'avez jamais vu le soleil  travers les clmatites roses de votre
fentre.

Parce qu'il n'y a de clmatite rose sur aucune fentre;--parce que je
vous offre dix mille francs de votre clmatite rose.

Et de quoi voulez-vous que je parle,--si je ne parle de moi?--O
voulez-vous que je prenne les incidents, les passions, les joies et les
douleurs que je vous raconte dans mes livres,--si ce n'est dans ma vie
et dans mon coeur:--on n'invente qu'avec le souvenir.

Il y a eu au Luxembourg une exposition d'horticulture,--dans laquelle
figurait un oeillet de mon nom;--je ne sais pas celui de
l'horticulteur que je dois remercier du plaisir que cela m'a fait.

[GU] DE LA TYRANNIE ET DE L'INVIOLABILIT DE MESSIEURS LES
COMDIEN.--Messieurs les comdiens plus ou moins _ordinaires_ persistent
dans leurs prtentions, non pas d'tre bons comdiens,--mais d'tre
bourgeois estims dans leur quartier,--gardes nationaux exacts,--bons
poux et enterrs au Pre-Lachaise.

M. de Longpr a fait une comdie sur les comdiens, les comdiens du
Vaudeville ont refus de la jouer, sous prtexte que leur profession n'y
est pas reprsente avec les gards convenables.--Je ne connais pas la
pice de M. de Longpr,--mais je le dfie bien de nous montrer des
comdiens plus ridicules que ceux que ces messieurs nous montrent
quelquefois pour notre argent et aujourd'hui pour rien.

Comment, messieurs, vous acceptez parfaitement des appointements avec
lesquels on payerait six prsidents de cour royale et vingt-cinq juges
d'instruction,--le dernier d'entre vous refuserait ceux d'un
sous-prfet;--je ne trouve pas cela mauvais,--mais on ne peut sparer la
mdaille de son revers;--sans cela, les sons-prfets, les prsidents de
cour royale et les juges d'instruction joueraient vos rles et vous
feraient jouer les leurs.

Comment, messieurs, vous qui, par tat, jouez et ridiculisez tout, les
rois,--les prtres,--les potes,--les savants,--les mdecins,--les
diplomates,--non-seulement par des comdies,--mais parfois aussi par les
faons grotesques dont vous les reprsentez au srieux, vous avez la
prtention d'tre seuls  l'abri de la satire!--Allons, messieurs, 
notre tour nous rclamons le bnfice de l'galit que vous continuez 
demander du haut de votre supriorit actuelle.

[GU] On reprochait  madame *** d'tre un peu svre pour un de ses
amis,--lequel est, il faut le dire, un de ces caractres bourrus,
dsagrables, pour lesquels il faut toujours se rappeler qu'ils sont les
plus honntes gens du monde pour pouvoir les supporter un instant.

Il vous est si dvou, lui disait-on,--il se jetterait  l'eau pour vous
sauver. Que voulez-vous, reprit madame ***, je ne me noie jamais et
il m'ennuie toujours.

[GU] M. Bertrand,--dont j'ai racont la fin dplorable il y a deux mois,
n'est pas si pendu que je l'avais cru,--il a pris; au contraire, la
direction du _Journal des Chasseurs_, un des plus amusants recueils que
je connaisse;--il n'en est pas moins la _bte noire_ de ces messieurs de
la liste civile. M. de _Sahune_ a dit qu'il donnerait plutt sa
dmission au roi qu'une permission  M. Bertrand.--M. de _Fos_ en a
perdu le sommeil;--enfin, pour viter qu'il soit introduit par ruse
dans les forts de l'tat,--on va faire une nouvelle rdaction de
permission:--au nombre des dfenses expresses expliques sur chacune, on
ajouterait celle d'emmener M. Bertrand.

M. Bertrand ne se rappelle avoir tu depuis 1830,--sans jamais avoir t
pris par les gardes,--quoique l'objet d'une surveillance spciale,--que
cent cinquante mauvais chevreuils.

[GU] Maintenant que les journaux nous ont fait assez de rcits
prodigieux sur les succs,--que dis-je? sur les triomphes de
mademoiselle Elssler aux tats-Unis;--qu'ils nous ont montr assez de
magistrats dtelant les chevaux, s'attelant  la voiture et la tranant
au thtre,--il est bon de dire la vrit:--mademoiselle Elssler n'a pas
mme pu obtenir qu'on abolt pour elle l'usage de faire cirer et frotter
les planches du thtre;--elle a object qu'elle se tuerait;--on lui a
rpondu un peu brutalement que cela serait malheureux,--mais que, si on
ne cirait pas le thtre, ce serait inconvenant, et que, entre une
inconvenance et un malheur, on ne pouvait pas hsiter,--qu'ainsi on
continuerait  cirer et  frotter.

[GU] J'ai inutilement demand  l'administration du timbre qu'on ft un
timbre particulier pour les livres,--qu'il s'agit, je crois, non pas de
salir, mais de marquer.--A la Chambre des dputs, il a t un moment
question d'apposer un poinon, une sorte de timbre, sur les chles de
Cachemire,--on a repouss la proposition parce que cela gterait les
chles.

[GU] Je vais probablement adresser une ptition  la Chambre  ce
sujet,--mais il y a l plus de marchands de chles et de reprsentants
de marchands de chles que d'crivains,--et cela ne servira qu' faire
constater la supriorit des chles sur les livres.

[GU] J'ai vu dans un article de modes--les noms de deux nouvelles
toffes:--l'une, qui se vend chez Delille, s'appelle _ailes de
Gupes_,--l'autre, je ne sais o,--s'appelle _baarpoor_.--Comment aller
demander du baarpoor,--comment se rappeler cela,--et ensuite comment le
prononcer?

[GU] MUSE DU LOUVRE.--Ici encore, je n'ai ni le droit ni l'intention de
rpter ce que j'ai dit l'anne dernire sur ce sujet.--Vous me
permettrez de vous renvoyer au volume des _Gupes_ d'avril 1840, page
171,--o vous trouverez des choses fort bonnes  lire.

J'ajouterai  ce que j'ai dit alors sur le jury que ce n'est pas  MM.
Garnier, Picot, Bidault et autres acadmiciens de l'cole de David pour
le moins que je m'en prendrais de la partialit quelquefois choquante de
leurs jugements;--mais  MM. Horace Vernet, Delaroche, Blondel, Abel
Pujol, Hersent, etc., qui, ports par la jeune cole, s'abstiennent
d'assister aux dlibrations du jury, sous prtexte d'indignation,--et
laissent sans contre-poids et sans protestations les dcisions de leurs
confrres plus assidus,--semblables en cela aux gens qui ne soignent pas
leurs amis malades, sous prtexte de sensibilit.

[GU] Joignez  cela que MM. Ingres et Schnetz sont tous deux en sens
inverses sur la route d'Italie.

L'anne passe, le duc d'Orlans a achet un tableau de M. Rousseau,
paysagiste habituellement repouss par le jury.

[GU] Cette anne,--mon ami Couveley avait envoy deux tableaux,
rsultats d'tudes trs-intressantes, faites dans un voyage rcent dans
l'Orient; le premier, achet par M. Aguado, avait t lou par le roi
lui-mme;--le second tait une esquisse de trs-petite dimension, 
peine termine et sans aucune importance aux yeux de son auteur;--le
jury a accept l'esquisse et refus le tableau.--Couveley a fait savoir
 M. Aguado qu'il lui rendait sa parole et ne le considrait pas comme
oblig de prendre son tableau dshonor.--M. Aguado a eu le bon got de
s'en rapporter  lui-mme et de rpondre qu'il gardait la parole et le
tableau de Couveley,--et que de plus il permettrait qu'il ft visit
dans sa galerie.

[GU] Un autre de mes amis,--Ferret,--l'homme le plus consciencieux dans
son travail, le plus dnu d'intrigue,--qui a expos depuis plusieurs
annes des oeuvres de peinture svre qui ont attir l'attention des
peintres et des connaisseurs, a t repouss.

Madame *** avait prsent quatre tableaux peints par elle, deux sous
son nom, deux sous le nom de ses lves;--on a accept les derniers et
refus les autres.--Un des tableaux refuss est expos chez
Giroux,--avec une inscription constatant le fait, etc., etc.

Je vais maintenant vous parler au hasard de quelques tableaux qui ont
attir mon attention dans les visites peu frquentes que j'ai faites au
Louvre, pour les raisons que j'ai dduites l'anne dernire.

196.--_Chinois_ qui d'abord ont l'air d'tre peints par eux-mmes, comme
les _Franais_ de M. Curmer,--mais en ralit le sont par M. Borget.

1429.--_Deux joueurs d'checs_, par M. Meissonnier;--c'est un petit
tableau grand comme une tabatire,--mais plein d'esprit et de finesse.

2018.--_Portrait en pied de madame la duchesse de Nemours_, par M.
Franck Vinterhalter.--On sait que la duchesse de Nemours est une
trs-charmante personne.--Je ne trouve pas que M. Vinterhalter ait
russi dans toutes les parties de son ouvrage;--tout ce qui est costume
est peint d'une faon remarquable, les fleurs qui entourent la princesse
sont rendues avec une rare perfection et une grande richesse,--mais le
ton de la chair manque de distinction.

1037.--Le _Relancer du sanglier_, par M. Jadin.--Magnifique cadre de
bois sculpt.--Un des chiens n'a que trois pattes.--La funeste habitude
qu'a prise M. Jadin de ne donner que trois pattes aux chiens est encore
bien plus vidente dans le tableau 1036: _Hallali_,--cadre encore plus
beau que le prcdent; c'est le mme, dor.

24.--Les _Bergers de Virgile_, par M. Aligny, sont d'un vert que j'ai eu
le plaisir de ne jamais rencontrer jusqu'ici sur des figures humaines.
On me dit que cela a du style,--je laisse dire.

1050.--Une fantaisie de Tony Johannot; une des figures n'est pas aussi
jolie que celles qu'il fait d'ordinaire; elle est surtout trop
grande;--les accessoires sont peints avec beaucoup de bonheur.

1717--1719,--par M. Robert Fleury,--les deux meilleurs tableaux de cette
anne  mon sens:--de la pense et de la peinture.--C'est bien beau.--Je
ne connais rien de plus beau, except les pastels si distingus, si
purs, si nobles, de M. Marchal, de Metz, 1772,--1773,--1774.

547.--Cette toile reprsente le portrait--d'un magnifique canap de
velours cramoisi.--Je voudrais qu'on tt le monsieur que l'on a mis
dessus et qui me drobe une partie du canap.

704.--Une _Chasse au Lion_.--Une des manies des peintres est de donner
au lion la figure humaine.--Qui veulent-ils flatter?--Un des lions de M.
Finard a l'attitude d'un homme qui, dans un duel, les bras croiss,
attend que son adversaire ait fait feu sur lui.--Il y a bien aussi un
cheval bleu,--mais, comme je ne suis pas all en Afrique,--je ne puis
prendre sur moi d'affirmer qu'il n'y a pas de chevaux bleus en Afrique.

1131.--A la bonne heure:--voici une _Madeleine repentante_.--On nous
fait toujours des Madeleines ravissantes de beaut, de jeunesse et de
fracheur,--comme si on se repentait d'autres pchs que de ceux qu'on
ne peut plus faire,--comme si on allait encombrer  la fois sa vie de
crimes et de remords.--Les remords d'une belle femme, ce sont des
regrets. La _Madeleine_ de M. Laby--est  l'ge et dans l'tat d'avaries
o une femme peut se repentir sans que personne le puisse trouver
mauvais.

1047.--Un monsieur laid et mal peint.

646.--Le ciel reflt dans l'eau de ce paysage a plus de solidit que le
ciel rel,--qui a l'air d'tre le reflet de l'autre.

1060.--Portrait d'un pt de jambon.

1822.--Ce tableau reprsente des lions  deux fins.--C'est un animal
ressemblant  la fois au lion et au chameau.

209.--Un portrait de femme.--Je ne dis que cela, et je gage qu'on ne
m'en saura pas gr.

650.--M. E. L. dans un dsert, avec des perons et une cravache.

--La vue s'tend  trois lieues, et on n'aperoit pas le moindre cheval.

108.--_Attaque du Teniah_.--Ce tableau est de M. Bellang.--Malgr
l'norme et dsagrable quantit de couleur garance dont il est tachet
par le sujet, il a des qualits remarquables.

--Les hommes tus et blesss sont bien tombs.--Les terrains sont
trs-bien peints.

1439.--A la bonne heure, voici la mer.

1373.--_ve et le Serpent_.--ve est rose vif,--le serpent lilas
ardent,--l'arbre vert furieux.--Une grande plante assez bien peinte
jaune froce.--L'arc-en-ciel ferait souponner Dieu d'tre lve
d'Ingres, si on le compare  ce tableau.--Thophile Gautier me dit que
c'est trs-beau.--Je n'en crois pas un mot.

2013.--Voici un tableau aussi charmant que ceux de MM. Robert, Henry et
Marchal;--c'est une grande mare l'hiver, par M. Wickembourg; quelle
vrit! quelle perfection!--la glace y est glissante;--il y fait froid.

26.--Ceci a encore ses admirateurs:--c'est un rond de papier rose dans
un rond de papier d'or qui est dans un carr de papier bleu.

M. Amaury Duval,--jeune peintre fort estim de ses confrres,--a encore
expos un portrait de madame Vry--qui est une trs-belle personne.--Je
ne sais vraiment pas comment je l'ai reconnue,--toujours est-il que je
ne voudrais pas qu'elle le st.

1892.--Portrait d'un foulard,--d'une touffe de capucines et d'une
blanchisseuse.--La blanchisseuse et la touffe de capucines ne valent pas
grand'chose;--le foulard est _russi_--assez pour indiquer  l'auteur sa
vritable vocation.--Il peint trs-bien les foulards.

210.--Une figure par M. Louis Boulanger.--Tant pis pour vous, madame,
pourquoi vous faites-vous peindre et exposer?--je dirai que vous avez la
figure d'une poupe d'enfant,--que vos mains, qui sont belles et bien
peintes, ont tort de faire tourner leurs pouces;--quant  votre robe qui
parat tre de papier peint,--ce doit tre la faute de M. Louis
Boulanger.

1745.--Tant pis pour vous aussi, madame: je dirai que vous tes bleue.

1057.--Poissons rouges trs-bien faits;--beaucoup les prfrent dans le
bassin des Tuileries.

[GU] Mon voisin M. Alaux et M. Galait ont fait chacun un tableau
trs-estim.--Les peintres prfrent celui de M. Alaux,--moi j'aime
mieux celui de M. Galait, quoiqu'il ait fait mieux d'autres fois.

[GU] Je continue  ne pas me rendre compte des tableaux de M.
Delacroix,--La composition de la _Prise de Constantinople_ ressemble
beaucoup  celle de la _Justice de Trajan_ de l'anne dernire:--le
groupe des cavaliers est assez beau;--il y a l dedans,  la fois, de
l'harmonie et une confusion qui fatigue.--Dans le tableau du naufrage,
la mer est perpendiculaire;--je la prfre horizontale, mais cela vient
peut-tre de ce que je l'ai toujours vue ainsi. Je n'aime pas beaucoup
la peinture de M. Delacroix: ceci n'est pas un blme, c'est une faon de
sentir.--Je lui rends nanmoins la justice de dire qu'il est original et
toujours lui-mme,--et qu'on reconnatrait au milieu de deux mille
toiles une esquisse de lui grande comme la main.

[GU] Encore un mot sur six petits tableaux de M. Gudin dans un mme
cadre;--plusieurs sont fort jolis;--et sur une petite, toute petite
toile de M. Diaz, d'une couleur ferique.--Le pauvre cadre de bois, si
simple, qui entoure l'tude de femme de M. Jourdy, m'a fait dsirer tout
d'abord que son tableau ft bon, et j'ai t heureux de voir toutes les
excellentes qualits de sa peinture.--J'en oublie des meilleurs et sans
doute aussi des plus mauvais, mais j'ai la tte brise,--je m'en
vais,--je paye  la peinture chaque anne un tribut de cinq
migraines,--celle-ci est la cinquime, je suis quitte,--adieu.




Mai 1841.

     Les lettres attribues au roi.--M. Partarrieu-Lafosse
     patauge.-Me Berryer.--Embarras o me met le verdict du
     jury.--Opinion de saint Paul sur ce sujet.--La Contemporaine.--Une
     heureuse ide de M. Gabriel Delessert.--Sang-froid de M.
     Soumet.--M. Passy (Hippolyte-Philibert).--Un mot de l'archevque de
     Paris.--Le faubourg Saint-Germain et un employ de la prfecture de
     la Seine.--De M. Grandin, dput, et de son magnifique
     discours.--J'ai la douleur de n'tre pas de son avis.--M.
     Hortensius de Saint-Albin.--Deux petites filles.--Une singularit
     du roi.--Ralisation du rve d'Henry Monnier.--Paris
     malade.--Vertus parlementaires.--A mes lecteurs.--Une glise par la
     diligence.--Rcompense honnte.--Rcompense moins honnte.--Penses
     diverses de M. C.-M.-A. Dugrivel.--Les concerts.--De M. S***
     improprement appel _Sedlitz_.--Steeple-chase.--Choses
     diverses.--M. Lebon.--Les gants jaunes.--Des amis.--Un proverbe.


[GU] MAI.--_Les lettres_.--Voici ce qui est arriv pour les lettres
attribues au roi dont j'ai dj parl. Il parat qu'on en a autrefois
dj rachet quelques-unes, mais que Sa Majest, impatient d'en voir
toujours reparatre de nouvelles, aurait dit  M. le comte de
Montalivet, qui lui en parlait:

--Je ne rponds pas de ce que j'ai pu crire il y a trente ans; j'tais
en migration;--je n'tais pas toujours sr de mon dner.--J'ai pu
crire des choses assez singulires.--Mais, pour ce qui est des lettres
que l'on m'attribue depuis que je suis roi de France, je suis certain de
ne pas les avoir crites.

Et le roi, qui n'aime gure  donner de l'argent quand il ne s'agit pas
de moellons ou de menuiserie, a dfendu qu'on achett les lettres.

Le journal la _France_, qui n'avait publi les lettres qu'aprs trois ou
quatre autres carrs de papier,--a t mis en cause et accus par M.
Partarrieu-Lafosse--d'abord de faux,--puis ensuite d'offense  la
personne du roi.

Le ministre public a abandonn l'accusation de faux par la raison qu'un
faux ne pouvait tre affirm que par des experts crivains,--que leurs
erreurs ont une notorit comique, et que, s'ils s'avisaient de dclarer
les lettres rellement crites de la main du roi, la monarchie dite de
juillet--se trouverait dans une situation plus qu'quivoque.

Que si, au contraire, les accuss taient condamns, les experts, que la
presse et proclams infaillibles dans le premier cas, seraient
ncessairement, dans le second, accuss d'ignorance et de corruption.

Raisons qui ne me paraissent que spcieuses.

Pour moi, je ne crois pas les lettres vraies,--par cela seulement qu'il
y a des choses qui s'enchanent entre elles,--et que l'homme qui aurait
eu de telles penses, par cela mme ne les et pas confies aux hasards
du papier, en un mot, parce que cela serait trop bte.

[GU] Le jour de l'audience, M. Partarrieu-Lafosse,--mont sur son
sige,--a commenc  travailler.

Il a parl assez longtemps et assez mal. M. Berryer, qui est peut-tre
le seul orateur de cette poque o on parle tant, lui a rpondu par une
plaidoirie--forte, habile, perfide, insinuante et audacieuse.

MM. les jurs se sont retirs dans leur chambre et en sont sortis au
bout d'une demi-heure, avec un verdict d'acquittement.

Comme la question primitivement pose tait celle-ci:

Le prvenu est-il coupable d'avoir, par la publication de telles et
telles lettres, offens la personne du roi?

Le verdict du jury aurait voulu dire seulement que--le grant de la
_France_, n'ayant fait imprimer lesdites lettres qu'aprs les avoir vues
imprimes dans d'autres feuilles, sans que leur publication ft l'objet
d'autres poursuites,--et aussi longtemps auparavant, en Angleterre, sans
que l'ambassade s'en ft occupe,--a pu tre de bonne foi.

Mais M. Partarrieu-Lafosse--ayant eu le malheur de dire dans son
rquisitoire:

Si les lettres taient vraies, il en rsulterait ceci; qu'un roi lu en
1830 pour rpondre aux sentiments nationaux et aux sympathies
patriotiques du pays, aurait, sur tous les points, dsert ces
sentiments et ces sympathies; qu'il aurait particip  l'crasement de
la Pologne pour servir les intrts de la Russie; qu'il aurait promis 
l'Angleterre l'abandon d'Alger pour mieux assurer la perptuit de sa
dynastie, et non pas la perptuit de l'ordre monarchique et
constitutionnel, dont il semblerait prmditer la ruine; qu'enfin, il
aurait conu des desseins tyranniques pour contenir  son gr la
capitale du royaume, et pour tourner contre les citoyens un projet
destin uniquement  repousser les attaques des ennemis de la France.

Voil, messieurs, la pense de ces lettres, et, je vous le demande,
comment qualifieriez-vous un roi qui aurait pu les crire? Ne
diriez-vous pas que c'est un de ces tyrans qui ne procdent que par voie
de dissimulation, et dont le langage public est en opposition flagrante
avec les penses qu'ils ont au fond du coeur?

La rponse du jury,--les journaux du lendemain aidant, a t prise dans
le public--comme admettant l'authenticit des lettres.

Ce qui m'a, au premier moment, un peu embarrass, moi qui,  propos de
ces malheureuses lettres, dans le numro des _Gupes_ de fvrier 1841,
me suis avis de dire: Certes, si les lettres taient authentiques, le
roi n'aurait absolument qu' s'en aller.

[GU] Et je ne serais pas sans inquitude sur la manire dont le parquet
apprcierait mon apprciation--si M. Partarrieu n'avait t beaucoup
plus loin que moi dans sa plaidoirie.--Ce ne serait toujours pas
lui,--il ne l'oserait pas,--qui porterait la parole contre moi;--quoique
j'aime mieux, le cas chant, tre accus par lui que par un autre,--vu
le peu de succs avec lequel il a travaill dans cette circonstance.

Je ne flicite pas le parti lgitimiste de la nouvelle recrue qu'il a
faite dans la personne de la _Contemporaine_,--qui, il y a une douzaine
d'annes, a obtenu une sorte de clbrit en vendant le rcit de ce
qu'elle ne pouvait plus vendre en ralit;--rcit qui a servi de cadre 
quelques hommes d'esprit pour faire les _Mmoires d'une contemporaine_.

N'est-ce pas saint Paul qui a dit: _La lettre tue_;

Il a bien ajout, il est vrai: _L'esprit vivifie_;--mais c'est qu'il y a
dans cette affaire _plus de lettres que d'esprit_.

[GU] Un empereur romain disait, dans une circonstance diffrente: Je
voudrais ne savoir pas crire.

[GU] Rsumons: le public a pris le verdict du jury en ce sens que les
lettres sont dclares authentiques.--Le public se trompe, le jury n'a
pas dit que les lettres fussent du roi, mais il n'a pas dit non plus
qu'elles ne fussent pas de lui.--L'honneur de Louis-Philippe exige que
cette question soit rsolue sans la moindre ambigut.

[GU] TRAIT DE SANG-FROID DE M. SOUMET.--On a donn, le mme jour, au
Thtre-Franais, deux pices de M. Soumet;--cet crivain qui, depuis un
mois, a publi un pome pique (la _divine pope_), une tragdie (le
_Gladiateur_), et une comdie (le _Chne du roi_), me parat produire
dans des proportions telles, que l'on a  peine le temps de lire aussi
vite qu'il fait imprimer;--certes, s'il continue  aller de ce train-l,
il suffira seul  la consommation de ce qui reste de lecteurs en France,
o tout le monde crit aujourd'hui,--et on pourrait, je crois, sans
inconvnient supprimer tous ses confrres.

M. Soumet, pour montrer son sang-froid et la certitude qu'il avait
d'avance de son double succs, raconte lui-mme qu'il a fort bien dn
ce jour-l, et qu'il a mang un poulet aux truffes.

[GU] Un des collgues de M. Passy (Hippolyte-Philibert)--a dit de lui:
Il a toute la suffisance et toute l'insuffisance d'un parvenu.

[GU] M. GABRIEL DELESSERT.--M. le prfet de police a eu une heureuse
ide relativement aux voitures.

Les numros qu'on oblige les propritaires de faire peindre sur les
panneaux ont pour but de les empcher d'chapper par la fuite  la
punition des accidents qu'ils peuvent causer.

Il a donc impos aux fiacres et aux cabriolets de place,--voitures d'une
lenteur notoire et proverbiale,--trans par des restes et par des
ombres de chevaux,--d'normes numros dors.

Aux cabriolets de rgie,--qui vont beaucoup plus vite,--des numros
trs-petits et trs-troits.

Et, enfin, aux cabriolets et aux carrosses bourgeois, qui seuls ont des
chevaux vifs,--vigoureux et indociles,--qui seuls peuvent causer des
accidents,--qui seuls peuvent s'chapper rapidement, d'imperceptibles
numros,--dont s'abstiennent mme tout  fait la plupart des voitures 
quatre roues.

[GU] UN MOT DE L'ARCHEVQUE DE PARIS.--On raconte de monseigneur Affre,
archevque de Paris,--qui signe Denis,--que, n'tant encore que simple
abb, il se trouva dans une voiture publique avec un jeune homme du
commerce, voltairien qui courait la France pour _placer_ du calicot et
dcrier l'tre suprme,--parlait fort lgrement du gouvernement d'alors
et rservait toute son admiration pour ses articles--tant en toile qu'en
coton.

Le commis voyageur, voyant un prtre, pensa qu'il serait de bon got de
l'insulter et d'amuser  ses dpens les autres personnes encaques avec
eux dans la diligence.

--Monsieur l'abb, lui dit-il, savez-vous quelle diffrence il y a ent
reun ne et un vque?

--Non, monsieur, rpondit modestement l'abb.

--Eh bien! je vais vous l'apprendre:--c'est que l'vque porte la croix
sur la poitrine et que l'ne la porte sur le dos.

On rit beaucoup dans la voiture.--L'abb laissa s'apaiser la joie de ses
compagnons de voyage, et dit au jeune homme du commerce:

--Et vous, monsieur, pourriez-vous me dire,  votre tour, quelle
diffrence il y a entre un ne et un commis voyageur?

Le jeune homme chercha longtemps et finit par dire:

--Ma foi, monsieur l'abb,--je ne sais pas.

--Ni moi non plus, monsieur, reprit l'abb.

J'aime mieux cela que son mandement  l'occasion du baptme du comte de
Paris.

[GU] UN EMPLOY DE LA VILLE DE PARIS.--Pendant que le faubourg
Saint-Germain devient plus noble que jamais et recompte ses quartiers
avec des scrupules inusits, l'homme qui est charg par la ville de
mettre les noms des rues retranche inexorablement tous les _de_, et
intitule les rues

Rue Richelieu,

Rue Cond,

Rue Grammont,

Rue Bthisy,

Rue Astorg, etc., etc.

Personne ne drange ce monsieur, qui va toujours son train, dgradant
tous les noms.

[GU] DE M. GRANDIN, DPUT.--M. Grandin est dput.--Je ne sais pas bien
prcisment ce que vend l'honorable membre de la Chambre basse, mais 
coup sr il est marchand de quelque chose.--Je crois qu'il vend du drap,
mais je n'en suis pas sr.

M. Grandin a cru devoir monter  la tribune,--et a dit:

Messieurs, certes, c'est un homme estimable que celui qui abandonne sa
famille et traverse les mers pour porter au loin les produits de son
industrie;--mais, il faut le dire, il y a des ngociants indignes qui
vendent sur les marchs trangers des marchandises de mauvaise
qualit,--des marchandises _impudiques_.

On se demandait beaucoup dans la Chambre--ce que M. Grandin entend par
les marchandises impudiques.--Au milieu d'un grand nombre d'avis,--on
s'est gnralement runi  celui de M. Hortensius de Saint-Albin, jeune
magistrat fris,--qui a pens que cela devait s'entendre--des
sous-jupes,--dont on parle tant dans les journaux.

[GU] Pour ce qui est de la premire partie du remarquable discours de M.
Grandin, je dirai que _l'homme qui abandonne sa famille pour traverser
les mers et aller porter au loin les produits de son industrie_--peut,
au moins,  aussi juste titre, tre appel--pour ce fait, _intress_
qu'estimable.

[GU] Il y a mme bien peu de temps que je me laissai aller  rver sur
ce sujet et que j'arrivai  une conclusion toute diffrente de celle de
M. Grandin.

[GU] C'tait un peu avant le coucher du soleil,--une grande nue grise
voilait les riches reflets orangs de l'horizon,--le soleil, cach par
ces tristes vapeurs, laissait tomber par une troite dchirure du nuage
de longs faisceaux de rayons ples.

La mer paraissait noire et roulait le galet avec un bruit sourd, quoique
aucune agitation ne part  sa surface;--par moments, des bouffes de
vent venaient du sud-ouest.

La nue grise s'tendait sur la mer en montant et laissait un moment
l'horizon dcouvert;--il paraissait alors d'un bleu ple lgrement
cuivr; mais d'autres vapeurs plus noires, qui semblaient monter de la
mer, ne tardaient pas  former de nouvelles nues qui venaient paissir
celles qui tendaient le ciel d'un crpe funbre;--tout tait sombre, le
ciel et la mer;--le bruit intrieur de la mer augmentait;--on voyait par
instants de longues lames blanches courir sur la mer et venir du large 
la plage, o elles se brisaient cumantes en pluie fine que le vent
emportait au loin.

Dans un moment--o l'horizon tait clair et limpide,--je vis se dcouper
sur son front verdtre la silhouette noire d'un navire.

Et je trouvai l'homme plus grand que je ne l'avais jamais vu,--en
pensant  l'audace qui le fait ainsi traverser les mers sur de frles
embarcations, et je me dis: Est-ce que par hasard l'homme serait
grand?

Mais bientt je pensai que ces hommes qui taient sur ce navire taient
des marchands;--qu'ils allaient vendre et acheter, et gagner de
l'argent,--et que tout ce grand courage n'tait que de l'avidit.--Je
m'criai avec Horace: Celui-l avait le coeur entour d'un triple
airain qui, le premier, confia sa vie  un navire;--et je restai triste
sur la plage.

[GU] DEUX PETITES FILLES.--M. Villemain a une petite fille qui a sur son
gentil visage tout l'esprit de son pre,--c'tait la manire la plus
adroite de lui ressembler.--Il y a quelques jours, elle jouait avec la
plus jeune des filles de Victor Hugo.

(Victor Hugo a les plus beaux enfants du monde,--en les voyant on ne
s'tonne pas qu'il parle si bien des enfants et qu'il les aime avec tant
de tendresse.--Il y a quelque temps,--dans une maison--o taient MM.
de Lamartine,--de Balzac,--Thophile Gautier,--Eugne Sue--et madame de
Girardin, on le pria de dire quelques vers,--j'insistai beaucoup pour
les _Oiseaux envols_, et pour cette autre pice o il raconte son
enfance dans un grand jardin;--quand il s'arrta, nous pleurions tous.)

La petite Hugo montra  la petite Villemain ses plus beaux
joujoux;--celle-ci ne voulut pas demeurer en reste,--lui fit des siens
des rcits superbes et ajouta--qu'elle avait plant dans le jardin du
ministre des oignons de jacinthe et qu'ils avaient produit des fleurs
magnifiques, mais dj fanes.--Tu viendras les voir au printemps, l'an
prochain, dit-elle;--puis tout  coup sa figure devint pensive,--et, se
ravisant, elle ajouta: Ah! c'est que _nous_ n'y serons peut-tre plus.

[GU] Entre les enfants, les petits garons--ne sont pas prcisment des
hommes plus petits,--ils n'ont aucun des gots, aucun des intrts qui
occuperont plus tard leur existence; mais les petites filles ont dj
toutes les grces et toutes les coquetteries de la femme;--une petite
fille n'est qu'une femme trs-petite, une femme que l'on regarderait en
retournant la lorgnette; on marierait une petite fille de six ans sans
l'tonner;--une petite fille de six ans est prte  tout.

[GU] Le roi, qui commande trs-souvent des tableaux de bataille, a une
singulire antipathie qui embarrasse quelquefois beaucoup les
peintres;--il ne peut pas voir un homme sous les pieds d'un
cheval;--s'il a trouv une semblable scne dans une esquisse, il la fait
effacer;--cela te de la vrit  une bataille, quelque peu sanglante
qu'on la veuille faire.

[GU] Dans l'dition originale publie par livraisons et timbre ainsi
que l'auteur l'explique plus haut, la page o chaque fois est plac le
timbre--ne porte que ces mots: _Page salie par le fisc_.

[GU] LE VOEU D'HENRY MONNIER.--Henry Monnier--(que diable est-il
devenu, que je ne le rencontre plus jamais?) nous a dit depuis
longtemps, dans une de ses spirituelles boutades, que son voeu le plus
ardent tait de voir runis les fils des pairs de France avec les fils
des marchands de peaux de lapins.--Cette heureuse fusion est faite,--car
on sait que l'honorable colonel Th...,--dont les fils ont pour
camarades, et presque pour courtisans, des fils de pairs de France,--a
fait sa fortune dans le commerce des peaux de buffles.--Les buffles
taient autrefois de trs-gros lapins de l'Amrique.

[GU] PARIS.--Paris a t fort malade tout le mois dernier.--Depuis que
le cholra y a pass,--il en reste toujours quelque chose.--Les mdecins
appellent cela des diminutifs les plus jolis et les plus
coquets,--cholrine,--cholrinette, etc. Mais, nanmoins, quelques-uns
en meurent,--et beaucoup en sont fort malades.--A d'autres, cela produit
un effet meilleur pour eux, mais plus fcheux: ils deviennent btes et
mchants, de bons et spirituels qu'ils taient.

[GU] VERTUS PARLEMENTAIRES.--La proposition Remilly s'est encore
prsente sous une nouvelle forme.

Cette proposition, quelque figure qu'elle prenne, continue  n'tre pas
autre chose que ceci:

Deux partis se disputent le pouvoir.

Comme le pouvoir a ceci de particulier,  l'poque o nous vivons, qu'il
ne peut rien;--quand je dis pouvoir,--lisez places et argent.

[GU] Le parti vaincu met immdiatement en avant la proposition Remilly,
qui a pour but de dclarer incompatibles les fonctions de dput avec
toutes fonctions salaries.

Le parti vainqueur,--qui est naturellement en majorit, puisque c'est le
nombre qui a dcid de la victoire,--et que d'ailleurs une partie des
vaincus s'est rallie  lui avec fureur,--repousse ladite proposition
Remilly.

Quand les autres arriveront au pouvoir (lisez places et argent)  leur
tour,--par trahison, coalition, etc., etc.,--ils auront  repousser 
leur tour la mme proposition, qu'ils soutenaient si morale et si
indispensable contre ceux qui la veulent aujourd'hui et qui la
repoussaient hier.

La proposition Remilly, en un mot, sera toujours prsente,--et ne sera
jamais admise.

[GU] A MES LECTEURS.--Je vous avais annonc,--mes chers lecteurs,--que,
pour payer une partie du timbre auquel je suis condamn, comme vous
pouvez le voir,--j'admettrais une demi-feuille d'annonces.

Mais  peine cette rsolution a-t-elle t connue qu'il s'est prsent
de toutes parts--des sirops indcents,--des pastilles obscnes,--des
vtements immoraux,--des ptes contraires aux bonnes moeurs,--des
fcules barbares,--des instruments immodestes,--des bonbons
immondes,--une foule, en un mot, de ces marchandises impudiques, comme
dit l'honorable M. Grandin,--qui encombrent quotidiennement la quatrime
page des grands carrs de papier--se disant les organes de l'opinion
publique.

J'ai repouss les annonces,--j'ai pay, je paye et je payerai le timbre
de mon propre argent.

[GU] Pendant que je parle des grands journaux, il faut que je demande
pourquoi on les lit.--Voici de quoi ils se composent invariablement:

Un grand article,--appel _premier Paris_,--contenant des _rflexions
sur la situation_,--c'est une tartine dlaye,--c'est un insipide brouet
clair,--dans lequel il n'y a rien que le lecteur puisse
comprendre;--cette srie de longues phrases, de grands mots qui,
semblables aux corps matriels, sont sonores  proportion qu'ils sont
creux,--est un logogriphe qui veut dire, pour les initis, diffrentes
choses dont vous ne vous doutez pas, et qui n'ont aucun rapport avec ce
que vous croyez y comprendre.

Voici un article _pour_ les fortifications,--que croyez-vous que cela
veuille dire?--rien autre chose que ceci: Mademoiselle***, danseuse
trs-maigre, est rengage  l'Acadmie royale de musique.

Et cette longue dissertation sur la guerre d'Alger et contre le gnral
Bugeaud?

Que la femme de M.*** n'a pas encore le bureau de tabac qu'elle
sollicite, etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc.,
etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc.,
etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc.,
etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc.,
etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc.,
etc., etc., etc., etc.

--Continuons:

_Nouvelles trangres_.--Les mmes, dans tous les journaux,--toutes
puises  la mme source,--chaque journal les tient d'un seul et mme M.
Havas, qui en a l'entreprise.

[GU] _Nouvelles diverses_.--Les mmes dans tous les journaux,--chacun
prend celles que les autres donnaient la veille.

[GU] _Chambre des pairs_.--_Chambre des dputs_.--Les mmes dans tous
les journaux,--les journaux du matin les prennent sur les journaux du
soir.

_Rclames_.--loges divers,--tarifs et pays.

[GU] _Annonces_.--La kyrielle de marchandises dont je vous parlais tout
 l'heure.

Ces deux articles n'ont pas plus de varit que les autres,--ils sont
identiquement les mmes dans les divers journaux,--qui sont parfaitement
de mme avis sur tout ce qui se paye un franc la ligne.

Amusez-vous bien.

[GU] UNE GLISE.--Envoyer de Toulouse  Paris par la diligence une
glise que Clment Boulanger tait all y peindre,--cela et t
dispendieux; c'est pour cela qu'il n'a rien au Salon cette anne. Les
Toulousains sont trs-contents de ses tableaux et voudraient le
garder,--lui, autant que je me le rappelle, aime le pt de foie de
canard,--je crains qu'il ne reste quelque temps encore.

Pendant ce temps, madame lise Boulanger enrichit un catchisme de ses
gracieux dessins,--je n'en connais qu'une Madeleine pnitente beaucoup
trop jolie--qui m'a fait m'crier: Quel dommage! elle pcherait si bien
encore!

[GU] UNE RCOMPENSE HONNTE.--En 1836,--M. Gudin a expos un grand
tableau qui a t fort remarqu.--Ce tableau reprsentait l'entre du
Havre, vu de la rade,--au moment o y entrait le navire le _Casimir
Delavigne_.

Ce tableau fut donn par le roi  la ville d'Avignon, laquelle ville
d'Avignon en a t fort reconnaissante, mais ne l'a jamais reu.--Le
dput d'Avignon--dont je ne sais pas le nom, mais qui porte des
moustaches--a t charg de le rclamer instamment.--Il n'est pas
probable que le tableau soit en route depuis cinq ans sans tre arriv 
sa destination;--on s'occupe de chercher ce tableau, qui n'a pas moins
de douze pieds de haut, de la cave aux combles du Louvre;--on ne le
trouve pas.

[GU] Le parti lgitimiste a manqu deux occasions de se montrer
gnreux.

A la vente des dames de la Misricorde, faite dans les salons de M. J.
de Castellane par toutes les belles dames lgitimistes, il y avait
plusieurs ouvrages de la duchesse d'Angoulme,--entre autres un coffre
en tapisserie, qui tait cot cent francs.

Pendant les cinq jours qu'a dur la vente, il ne s'est prsent personne
qui voult mettre ce prix  l'ouvrage de la dauphine.

Ce qui s'est le plus vendu, a t des torchons; on trouvait
trs-plaisant d'aller en marchander aux duchesses et aux princesses, qui
les dployaient; elles en ont vendu tonnamment.

Cet lan modr rappelle celui qu'a excit la souscription faite par M.
de Brz pour le buste du duc de Bordeaux,--elle a rapport fort peu de
chose;--on a remarqu, parmi les souscriptions envoyes  M. Vernes,
celle-ci, qui montre un touchant sacrifice:

M. B***, vingt francs--qu'il a trouvs.

Les belles vendeuses ont pri M. de Castellane, en rcompense de leur
zle charitable--de leur donner sur son thtre une reprsentation
secrte de _Pass Minuit_.--Il est toujours bon et encourageant que la
vertu soit rcompense... ne ft-ce que par le vice.

La pice n'a pas t joue sur le thtre, mais dans un petit salon.

Une des scnes les plus piquantes de la pice est celle o l'acteur au
lit,--en costume de nuit,--semble toujours sur le point de se lever
brusquement,--et entretient le public dans une apprhension continuelle
de ce qu'il va montrer,--jusqu'au moment o il se lve en chemise.

C'est M. de Tully qui a jou le rle d'Arnal, et qui s'en
est,--dit-on,--tir  merveille.

Ces dames n'ont nullement paru embarrasses de revoir, quelques instants
aprs, dans le salon, l'acteur qui venait de jouer devant elles un rle
aussi singulier.

Ces faons-l deviennent fort  la mode;--j'avouerai qu'entre deux
excs, puisque la plupart des femmes ne peuvent faire autrement,--je
prfrerais encore la pruderie. Mais je ne dis plus un mot de toutes ces
choses;--on prend trop mal les observations que j'ai faites en d'autres
circonstances, et je suis assez lche avec les femmes.

--Comme l'autre matin j'attendais qu'une personne  laquelle je faisais
une visite, pt me recevoir,--je trouvai dans le salon un petit volume
intitul:


PENSES DIVERSES

par C.-M.-A. Dugrivel.

Et je me mis  le parcourir au hasard.--Je veux vous donner part au
plaisir que j'y ai pris.

PREMIRE PENSE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 23.--Ce que l'on dit et ce
que l'on pense NE SONT pas toujours d'accord.

Cela a dj t dit,--mais est heureusement rajeuni par l'expression _ne
sont_.

DEUXIME PENSE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 96.--La plupart des hommes,
vus de prs, sont rarement ce qu'ils paraissent de loin.

Celle-ci est hardie, mais le moraliste, le philosophe, ne doit pas
reculer devant sa pense, quelque choquante qu'elle puisse tre pour les
opinions reues.--D'ailleurs, quelque audacieuse qu'elle puisse
paratre, cette pense de M. C.-M.-A. Dugrivel n'est contraire ni aux
bonnes moeurs, ni  la religion, ni  la charte.

QUATRIME PENSE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 100.--L'ingratitude est la
monnaie dont se paye le plus souvent un bienfait.

Il faut l'avouer,--cette pense est triste;--est-il donc vrai que le
philosophe ne peut se livrer  une tude un peu approfondie sans y
dcouvrir des choses aussi affligeantes,--et doit-on rellement lui
savoir gr de sa dcouverte?

CINQUIME PENSE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 111.--L'avarice, examine
de prs, sent bien la crapule.

Attrape!--j'aime qu'on dise leur fait aux hommes et  leurs
passions.--La philosophie n'a pas pour but de dire des douceurs  son
semblable,--et je suis content de voir M. C.-M.-A. Dugrivel morigner
l'homme et le tancer de la bonne faon.

SIXIME PENSE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 117.--Il est des gens
toujours amis de ceux qui sont au pouvoir.

Bravo!--il est possible que cela dplaise  M.
Passy--(Hippolyte-Philibert), mais rien n'arrte M. Dugrivel: ni la
hardiesse de la pense,--ni les dangers de l'application.

SEPTIME PENSE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 169.--Je me venge des
mchants par une pense contre la perversit humaine,--mes armes sont
bien innocentes.

Trs-innocentes, en effet, monsieur C.-M.-A. Dugrivel.

HUITIME PENSE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 171.--Il est tout naturel
que l'homme cultive les arts et l'industrie, puisqu'ils contribuent 
augmenter son bonheur.

NEUVIME PENSE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 210.--Si la brutalit
produit des tres vivants, comment la pense ne produirait-elle rien?

DIXIME PENSE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 211.--La vie est un songe.

Pardon, monsieur C.-M.-A. Dugrivel,--ceci n'est-il pas un peu risqu?

ONZIME PENSE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 200.--La fortune est aveugle
et rend aveugle. Paradoxe!

DOUZIME PENSE de M. C.-M.-A. DUGRIVEL.--L'amabilit est un agrment
qui n'est pas propre  embellir toutes les personnes.

[GU] Je ne puis citer davantage: je vous renvoie au livre imprim en
1841,--qui se vend chez Debcourt,  Paris, rue des Saints-Pres, 69. Le
volume se compose de deux cent quinze pages, chaque page renferme au
moins cinq penses.--C'est--dire mille et soixante-quinze penses.

[GU] LES CONCERTS.--Je divise les choses dites _plaisirs_ en deux
classes:--les plaisirs qui m'amusent et les plaisirs qui m'ennuient;--je
prfre les premiers, et je m'abstiens obstinment des seconds.

Ceci vous parat, au premier abord, une pense dans le genre de celles
de M. C.-M.-A. Dugrivel;--eh bien! soyez de bonne foi, et vous verrez
que c'est plus difficile que vous ne pensez.--Repassez dans votre
mmoire la semaine qui vient de s'couler, et voyez si vous n'avez pas
consacr quelque soire  quelque plaisir qui vous aura parfaitement
ennuy.

Je ne vais jamais au thtre,--et beaucoup moins encore dans les
concerts.

Je l'ai dj dit, si je n'tais pas fils d'un piano clbre, les
pianistes auraient affaire  moi.

Ils jouent aujourd'hui plus pour les yeux que pour les oreilles,--et
frappent sur leur clavier comme s'ils avaient peur qu'on ne st pas que
c'est de bois. M. Listz a, presque chaque fois qu'il joue, un piano tu
sous lui. Au dernier, il a jou debout;--il jouera couch au
prochain.--Mais que voulez-vous que fassent ces pauvres diables?--les
loges les perdent.--Dernirement, un homme, qui du reste a
ordinairement de l'esprit,--disait qu'il aimait voir un pianiste
_pantelant_.--Il arrive trs-souvent  M. Listz,--quand il vient
d'excuter sa musique pantelante,--de terminer en se laissant tomber
inanim sur son piano.--On trouve cela ravissant. Au concert de M.
Chopin,--auquel je n'assistais pas, on m'a racont que, le morceau fini,
M. Listz, qui ne jouait pas du piano, mais qui voulait absolument jouer
un rle,--se prcipita sur M. Chopin pour le soutenir, pensant qu'il
allait se trouver mal.

[GU] Depuis que Schubert est mort,--sous prtexte de trois belles
mlodies qu'il a laisses,--tout le monde s'amuse  faire des choses
plus ou moins incolores et ennuyeuses et surtout dnues de mlodie,
qu'on publie sous son nom,--et auxquelles les gens accordent la mme
admiration qu' ses meilleurs ouvrages.

[GU] Dans une maison--o je me trouvais dernirement,--on a amen un
jeune phnomne:--c'tait un enfant de douze ans trs-fort sur le piano.
Il s'est assis et a commenc, puis imperturbablement--a jou plus d'une
heure--sans tre arrt par les applaudissements, qui avaient pour but
de le faire finir et qu'il prenait pour des encouragements.--En vain, on
se disait: Charmant enfant!  quelle heure le couche-t-on?

Il ne s'arrta qu' la fin de son morceau,--si toutefois ce qu'il a
jou peut s'appeler un morceau, car je ne connais rien d'entier qui soit
de cette longueur.

Quelqu'un que je ne nommerai pas--disait:

--Eh bien! cela m'intressait davantage au commencement.

--Pourquoi cela?

--Parce que l'enfant tait plus jeune.

[GU] Il y a peu de choses auxquelles je doive d'aussi ravissantes
sensations qu' la musique;--mais je finirai par n'en plus vouloir
entendre  cause des diffrents bruits prtentieux--dont on m'assourdit
sous prtexte de musique.

Je n'ai plus de ressources que dans de petites mlodies,
franches,--vraies,--qui me bercent l'esprit et me font rver.

L'autre jour, j'ai entendu une jolie voix chanter--une chanson,--une
romance,--je ne sais quoi,--mais c'tait ravissant. Cela s'appelle:--_Je
n'ose la nommer_!--La chose est de F. Brat.

Si ceci te tombe sous la main,--tu verras en mme temps,--mon ami
Brat,--que tu me feras plaisir de m'envoyer cette romance, que je
voudrais tenir de toi.

[GU] Beaucoup de braves gens,--quand je me plaignais d'avoir t ennuy
par des chefs-d'oeuvre, objets de leur admiration la plus
furieuse,--m'ont dit: Il faut entendre cela plusieurs fois.

J'ai trouv le pige grossier:--comment! j'entendrai seulement une fois
la musique qui me charme,--et plusieurs fois celle qui m'ennuie!

Travaillez donc douze ans  passer pour un homme d'esprit, pour qu'on
ose encore vous dire de semblables choses!

Non,--mes braves gens,--je ne tombe pas dans le panneau,--j'entends le
plus souvent possible la musique qui me plat,--et, quand il m'arrive
d'en entendre d'autre,--je regrette qu'il n'y ait pas un autre moyen de
faire savoir qu'elle m'ennuie.

[GU] Un tranger, M. S----z, a cherch  Paris la clbrit par un
moyen bizarre:--il a gag consommer dans sa matine--une promenade de
deux lieues, trois bouteilles de vin et trois femmes.

Du temps d'Hercule, pour attirer l'attention,--il ne fallait pas moins
d'un boeuf et de cinquante vierges.--C'est un des douze travaux.--Je
n'aime pas beaucoup que l'on fasse passer l'amour  l'tat de travail.

Il est du reste triste de voir de telles prouesses,--qui ne servent qu'
montrer la pauvret des choses ordinaires,--et l'humilit de ceux qui
parient contre.

Une veuve  laquelle on racontait le fait--a dit: Mais,--autant que je
puis me rappeler,--a n'est pas trs-extraordinaire.

M. S----z, se voyant clbre, se fait beaucoup prsenter aux femmes
dans le monde.

Mais il a t puni d'une manire bien cruelle.--Son vrai nom, que je
n'cris pas ici,--pour m'associer  la punition,--n'a pu entrer dans la
tte des gens, et on l'appelle obstinment M. Sedlitz.

Son exploit est plus ou moins admir sous un nom qui n'est pas le
sien.--On ne peut l'annoncer dans un salon sans qu'on se pousse du coude
en se disant: C'est lui.--Pour recueillir les fruits de sa gloire,--il
lui faudrait faire comme certains marchands,--et s'appeler  l'avenir M.
S----z, dit Sedlitz,--ou se faire annoncer ainsi:--M. S----z, celui
qu'on a mal  propos dsign sous le nom de Sedlitz.

Peut-tre se dcidera-t-il  quitter son vrai nom et  porter  l'avenir
celui qu'il a rendu illustre.

[GU] Tout bonheur se compose de deux sensations tristes:--le souvenir de
la privation dans le pass,--et la crainte de perdre dans l'avenir.

[GU] Voici le printemps;--l'air qu'on respire est imprgn de
lilas.--Ce matin chaque brin d'herbe avait sur sa pointe une
transparente perle de rose,--les unes blanches, les autres rouges comme
des rubis,--d'autres vertes comme des meraudes,--puis  chaque instant
l'meraude devenait un rubis,--le rubis une topaze ou un saphir. C'est
une riche parure qui tombe tous les matins du ciel,--qui la prte  la
terre pour une demi-heure,--et que le soleil remporte au ciel sur ses
premiers rayons,-- l'heure  laquelle la terre est livre au
travail,-- la haine,-- l'ambition _rveills_.

L'me s'panouit,--une foule de petits bonheurs purs fleurit dans le
coeur.

[GU] LES COURSES AU CLOCHER. Cela s'appelle encore
_steeple-chase_;--comme les journaux racontent ce qui s'y passe avec de
grands enthousiasmes, il est bon que je dise  ce sujet la vrit,--on
trouvera un jour dans les _Gupes_,--le plus petit livre qui se soit
jamais fait, le mot de toutes les nigmes et de tous les mensonges de ce
temps-ci.

Ces courses se font d'ordinaire  la Croix de Berny, sur un terrain
fangeux,--o les chevaux  chaque temps de galop enfoncent jusque
par-dessus le sabot. Aprs divers obstacles factices, tels que des haies
 franchir, etc., les chevaux et les cavaliers puiss doivent franchir
la Bivre.

La Bivre est une rivire qui roule une boue noire et infecte.

Il est grave de s'exposer  tomber dans ce marais ftide.

On ne s'y expose pas,--il n'y a pas l de chance  courir:--on y tombe
certainement.

L'exprience de plusieurs annes a dmontr que les choses se passent
toujours ainsi.

Arriv  la Bivre,--le cheval, fatigu par le terrain sur lequel il a
couru et saut, et se sentant sans point d'appui, rsiste et refuse, le
cavalier insiste, le cheval saute,--tombe au milieu ou sur l'autre bord,
o il glisse et retombe dans la mare--d'o on le sort avec ou sans le
cavalier qu'on repche,--tous deux noirs, sales, infects, et cela si
invariablement, qu'on croirait que c'est le but rel de la chose.

C'est le dlassement le plus lgant de la plus lgante jeunesse,--et
on ne nglige rien pour tre regard par les femmes les plus belles et
les plus  la mode.

Le prtexte est l'amlioration des races de chevaux en
France.--Jusqu'ici on n'a fait, pour l'amlioration de la
race,--qu'estropier et tuer les individus.

[GU] J'ai reu un prospectus annonant un ouvrage parlementaire--et qui
commence ainsi:

_A une poque o la parole gouverne tout._

C'est plus vrai,--hlas!--que ne le croit le brave homme, auteur du
prospectus;--mais ledit brave homme parat trouver cela charmant,--c'est
en quoi nous ne sommes plus du mme avis.

Il n'y a que les comdies et les tragdies faites par les hommes dont le
commencement fasse deviner la fin;--la Providence est plus mystrieuse
dans ses voies,--ses ressorts sont plus cachs, ses pripties plus
imprvues;--le plus souvent, dans la ville relle, les romans n'ont pas
de second volume,--les drames n'ont pas de cinquime acte.

[GU] Un mari a quelque chance de voir que l'on fait la cour  sa femme;
mais, une fois que l'on est d'accord avec elle,--tout semble s'entendre
pour le tromper et pour lui cacher ce qui se passe. C'est seulement
lorsque Thse devient ngligent ou infidle--et qu'Ariane,  son tour,
rend de soins, de chagrins, de concessions et d'humilit--tout ce
qu'elle en a fait payer avant de rpondre  une flamme dont elle
s'aperoit qu'elle brle seule,--que les imprudences, les mauvaises
humeurs de la femme lui font souponner qu'il se passe quelque
chose,--qu'il se dit:--Mais,--mais,--mais monsieur un tel fait, je
crois, la cour  ma femme;--et il met  la porte l'amant, qui depuis
six mois cherchait  avoir un prtexte et un expdient pour s'en aller,
pour qu'il ne soit pas dit qu'il n'ait pas pris soin de prparer toutes
les phases de son infortune,--et qu'il ait cess d'tre au dnoment la
providence de l'amant comme il l'a t pendant tout le cours du roman.

[GU] M. LEHON. On s'est naturellement beaucoup occup de la dconfiture
de M. Lehon, le notaire;--beaucoup de gens veulent qu'on fasse de
nouvelles lois  ce sujet.

Hlas!--ce n'est pas de lois que nous manquons:--nous avons  la Chambre
quatre cent cinquante faiseurs de lois en permanence,--qui en font Dieu
sait combien,--comme si on changeait de lois comme de gants,--et je ne
m'aperois pas que les choses pour cela en aillent beaucoup mieux. On
aura beau faire des lois,--on ne dcrtera jamais l'honneur,--la probit
et le dsintressement;--une loi de plus n'empchera pas un crime,--et
fera seulement que ce sera une faon prvue de le commettre, et, cette
faon, on saura bien l'luder pour en prendre une autre.

Prenez-vous-en  cette agitation--qu'on a jete dans tous les
esprits,-- cette prtendue galit qui n'est que le dsir de primer sur
les autres,--qui fait que personne ne veut rester dans sa sphre;--que
personne n'acceptera pour but de sa vie--de mettre ses pieds dans les
traces des pieds de son pre,--et de ne le reconnatre autrement que
comme point de dpart.

[GU] LES GANTS JAUNES. A ce propos, il me revient une chose  l'esprit;
je ne m'amuse gure  rpondre aux attaques varies dont je suis parfois
l'objet de la part de certaines gens, au bas de certains journaux et
ailleurs;--les pages dont se composent les _Gupes_ n'y suffiraient
pas;--et, d'ailleurs, je serais bien veng si ces pauvres gens pouvaient
savoir  quel point tout cela m'est gal.

Il arrive cependant quelquefois qu'une attaque  laquelle je ne ferais
aucune attention me donne un prtexte raisonnable de traiter un sujet
qui me convient,--c'est ce qui arrive  une sorte de recueil 
couverture verte,--auquel je ferai d'abord le chagrin de ne pas le
nommer.

Ces messieurs, en parlant d'une soire,--veulent bien y mentionner ma
prsence,--et disent  ce sujet:

--On a remarqu que ce _critique_ portait des gants noirs.--Est-ce par
conomie?

D'abord,--messieurs,--pour faire semblant d'ignorer que je fais des
livres, il faudrait que les premires pages de votre brochure ne fussent
pas occupes par une espce de rcit qu'un de vous a bien voulu copier
dans un roman de moi, qui s'appelle _Genevive_, et signer de son nom.

Il viendra, je l'espre, un jour--o, les hommes n'tant pas tout  fait
fous, il deviendra impossible de comprendre l'importance qu'on attache
de ce temps  la couleur des gants.

J'ai dj eu occasion de le dire,--l'ancienne aristocratie tenait  la
beaut des mains.--La nouvelle tient  la beaut des gants.

Certaines conditions de l'aristocratie taient un peu difficiles 
atteindre.

Il fallait de la naissance, de l'esprit, du savoir,--du courage,--de
l'lgance, de l'honneur.

On a chang tout cela au bnfice de cette grosse btise qu'on appelle
galit.--Tout cela est remplac avantageusement par des gants jaunes.

Il n'y a plus que deux classes d'hommes en France:

Non pas les honntes gens et les fripons;

Non pas les gens d'esprit et les sots;

Non pas les hommes de coeur et les lches;

Non pas les savants et les ignorants;

Non pas les hommes lgants et les rustres.

Il n'y a que les hommes qui portent des gants jaunes et les hommes qui
n'en portent pas.

Quand on dit d'un homme qu'il porte des gants jaunes,--qu'on l'appelle
un gant jaune,--c'est une manire concise de dire un homme comme il
faut.--C'est en effet tout ce qu'on exige pour qu'un homme soit rput
homme comme il faut.

Comme, par les raisons que j'ai dduites plus haut, il n'tait pas ais
de parvenir  l'aristocratie, on a fait descendre l'aristocratie  la
porte du plus grand nombre,-- une paire de gants de cinquante sous.

Mais ce privilge, dj fort modifi,--ce monopole dj bien partag, a
fait crier les gens qui n'y atteignaient pas encore,--et on a demand
l'abolissement de l'aristocratie comme on demande  prsent
l'abaissement du cens lectoral.

Le besoin de gants jaunes  vingt-neuf sous se faisait trop gnralement
sentir pour que l'industrie ne vnt pas au secours des victimes du
monopole.

[GU] PARENTHSE.--Je ne veux pas perdre ceci, qui me vient  propos de
l'abaissement du cens lectoral.

Vous, messieurs, qui demandez cet abaissement,--vous trouvez sans doute
mauvais que l'chelle de l'argent soit celle sur laquelle on mesure les
capacits lectorales et gouvernementales.

Pensez-vous atteindre votre but de corriger cette sottise en faisant
qu'un plus grand nombre arrive aux affaires par cette voie que vous
blmez?--Croyez-vous la rendre meilleure en l'largissant?--Croyez-vous
qu'un abus soit dtruit parce qu'un plus grand nombre en profite?

[GU] On a donc fait des gants  vingt-neuf sous;--et les gants jaunes
sont rests plus que jamais la premire,--la seule condition d'admission
et de considration dans le monde.

Je rpondrai, messieurs,  la question que vous voulez bien m'adresser:
Est-ce par conomie?

Pourquoi pas,--messieurs?--et si je vous disais tout ce que je n'ai pas
t oblig de faire dans ma vie au moyen de semblables
conomies,--c'est--dire par le mpris de certaines vanits,--en ne
dsirant jamais paratre riche,--en tant plus fier de ma pauvret et de
mon indpendance mille fois que vous ne l'tes de vos fausses
lgances,--qui vous donnent tant de tourments,--qui vous obligent  des
luttes si acharnes, qu'elles sont devenues le but de votre vie, et
qu'elles vous forcent, tant le superflu vous est devenu ncessaire, 
traiter le ncessaire en superflu!

Non, je ne suis pas dupe de cette prtendue galit des gens de lettres
avec les gens du monde, ce qui ne les a amens qu' l'galit des
dpenses sans les faire arriver  l'galit des recettes.--Je n'ai pas
voulu prendre un rle dans cette sotte comdie,--o tout le monde veut
tromper tout le monde sans que personne soit tromp;--o l'on est
ridicule quand on ne russit pas, et odieux quand on russit.

Nous voici dj un peu loin des gants jaunes.

[GU] CHOSES DIVERSES.--Il y a des honneurs bizarres;--ce qu'un marchand
appelle son honneur, c'est de payer ses billets,--parce que c'est
seulement ainsi qu'il a du crdit, c'est--dire qu'il peut remuer une
somme d'argent plus que dcuple de celle qu'il possde en ralit; mais,
une fois un billet protest, un marchand est capable de tout.

[GU] Un juge d'instruction ne reoit que douze--quinze ou dix-huit cents
francs:--c'est une sottise.--La magistrature, en gnral, n'est pas
paye,--il n'y a pas un chanteur de province qui se contenterait des
appointements d'un prsident de cour royale.--Eh bien!  ce juge
d'instruction qui reoit quinze cents francs,--offrez cent mille francs
pour qu'il trahisse--son devoir,--il les repoussera avec
indignation,--mais rien ne l'arrtera s'il s'agit de son avancement--qui
peut-tre augmentera son revenu de cent cus.

[GU] LES AMIS.--Un ami, c'est un homme arm contre lequel on combat sans
armes.

--C'est un homme qui sait sur quel coup prcisment il vous prendra en
tirant l'pe.

--C'est un homme qui connat l'escalier qui conduit chez votre femme;
qui sait les moments de froideur et les instants o vous tes dehors et
l'heure prcise  laquelle vous rentrerez.

--Un ami, c'est Judith qui vous assoupit dans ses bras et vous tue au
milieu des songes agrables qu'elle vous fait faire.

--C'est Dalilah qui connat le secret de votre force et de votre
faiblesse.

--Quand un homme a deux amis, ce n'est que pour se plaindre
alternativement de chacun d'eux  l'autre.

--On prend des amis comme un joueur prend des cartes; on les garde tant
qu'on espre gagner.

--L'homme qui a un ami, qui s'assimile un autre homme, prsente une
surface double aux coups du malheur. On peut lui casser quatre bras et
lui fendre deux ttes; il portera le deuil de deux pres: il aura le
tracas de deux femmes.

--Entre deux amis, il n'y en a qu'un qui soit l'ami de l'autre.

--Entre tous les ennemis, le plus dangereux est celui dont on est l'ami.

--A la fin de sa vie, on dcouvre qu'on n'a jamais autant souffert de
personne que de son ami.

--Ce serait pourtant une belle et sainte chose que l'amiti. Mais qui
comprend l'amiti? Chacun veut avoir un ami, mais personne ne veut tre
l'ami d'un autre. On emprisonne ce qu'on appelle son ami dans ses
propres ides  soi, dans ses gots: on lui trace la route qu'il doit
suivre. Il y a des limites o l'amiti cesse. Si votre ami prend un
parti, avant de le suivre, vous examinerez s'il a tort ou raison. Ce
serait l ce qu'on devrait faire pour un indiffrent; mais un ami! s'il
est malheureux; on doit tre malheureux avec lui; criminel, on doit tre
criminel avec lui. Tout ce qu'il fait, on en doit supporter la
responsabilit comme on supporte celle de ses propres actions; deux amis
doivent se suivre dans la vie comme s'ils ne faisaient qu'un. L'amiti
ne doit pas tre un pacte, mais une assimilation; on ne doit pas prendre
un ami, on doit devenir lui.

[GU] UN PROVERBE.--J'ai connu un homme, jeune, bien fait,  moiti
spirituel, passablement brave, riche; en un mot, fort dispos  tre
heureux. Pour y parvenir, il rsolut de mettre en pratique cet
aphorisme: _Il faut avoir des amis partout._

Il donnait  dner, prtait de l'argent, sacrifiait ses matresses,
permettait  qui voulait de rendre ses chevaux poussifs; la
bienveillance gnrale tait une des conditions de son existence. Il
jouait aux checs et perdait; il dansait, et dansait gauchement; enfin,
il n'avait de supriorit dans aucun genre, et ne pouvait exciter
l'envie, si ce n'est par sa fortune; mais sa fortune n'tait pas  lui.

Tout le monde tait son ami; tout le monde le tutoyait: il tait
enchant. Peut-tre, s'il et regard d'un peu prs les bnfices de
cette amiti universelle, et-il vu que les gens qui ne chantaient
jamais, parce qu'ils avaient la voix fausse, ne s'en faisaient aucun
scrupule devant lui. L'hiver, on le mettait loin du feu pour donner la
meilleure place  un tranger. On lui donnait  dner avec la soupe et
le bouilli: _on ne se gne pas avec ses amis_;--on servait tout le monde
avant lui, et les enfants essuyaient leurs tartines sur ses vlements.

Un jour, un de ses _amis_ lui crivit une lettre en ces termes:

Sauve-toi; je suis entr dans une conspiration qui vient d'tre
dcouverte; on a saisi mes papiers. Comme tu es _mon ami_, comme je sais
que l'on peut compter sur toi, je t'avais mis un des premiers sur la
liste des conjurs. Notre affaire est certaine; nous serons tous
condamns  mort. Fuis sans perdre un instant.

Hermann demeurait dans un quartier de la ville assez loign; l'homme
charg de la distribution des lettres s'aperut que la lettre destine 
Hermann tait la seule  porter dans son quartier; il pensa ne pas
devoir se gner avec un _ami_; il remit au lendemain pour porter la
lettre, en mme temps que les autres qui ne pouvaient manquer de venir
pour le mme quartier; il ne porta la lettre que le surlendemain.
Derrire lui arrivaient les soldats chargs d'arrter Hermann.

Le chef de la troupe tait _un ami_ d'Hermann, il ne voulut pas avoir la
douleur de l'arrter lui-mme, et resta  la porte; les soldats, sans
chef pour les rprimer, maltraitrent fort le prisonnier.

Nanmoins, sous prtexte de s'habiller, il passa dans un cabinet et
sauta par la fentre.

Il tomba prcisment sur son ami, que sa sensibilit retenait
malheureusement  la porte; l'ami jeta un cri qui donna l'alarme; il fut
repris et conduit en prison.

On instruisit son procs; toute la ville tait convaincue de son
innocence; mais la plupart des juges se rcusrent pour ne pas avoir, en
aucun cas,  condamner _un ami_.

L'accusateur, qui tait _son ami_, comprit que sa rputation
d'impartialit se trouvait singulirement compromise par sa liaison
connue avec l'accus; pour combattre cette prvention, il se vit forc
de le charger plus qu'il n'avait jamais fait aucun autre. Son avocat
tait tellement mu,--car _il le chrissait_,--que, lorsqu'il voulut
parler, sa voix fut touffe par ses sanglots; il reprit un peu courage,
mais sa mmoire tait trouble; les arguments sur lesquels il avait le
plus compt ne se prsentaient plus qu' travers un nuage; sa voix tait
faible et mal accentue. Hermann fut condamn  l'unanimit.

L'autorit, vu le nombre infini de _ses amis_, redoutait un coup de main
pour forcer la prison et l'enlever; aussi fut-il mis aux fers, et ne lui
laissa-t-on la consolation de voir personne. Le jour de son supplice
arriva; un moment, le dsespoir lui prta des forces; il se dbarrassa
de ses liens, chappa aux soldats, et se serait enfui, si la foule
immense des gens qui _lui taient attachs_ et pu s'ouvrir assez vite
pour lui livrer passage; il fut rattrap et garrott. Le bourreau, qui
l'avait _beaucoup aim_, avait peine  contenir sa douloureuse motion;
sa main, mal assure, ne put sparer la tte du tronc qu'au cinquime
coup.




Juin 1841.

     Fragments d'une belle rponse de l'auteur des _Gupes_  un homme
     tonn.--Les philanthropes.--Les prisons.--Les ftes.--Question des
     hannetons.--M. Basin de Rocou.--Quelques citations de M. de
     Lamennais.--Une singulire oraison funbre.--Les mdailles de
     baptme.--De M. Dugab et d'un nouveau thtre.--Un mot du
     roi.--Vritable histoire de l'infante.--Comme quoi un jeune
     Polonais est devenu neveu de la reine de France.--Des cheveux
     roux.--M. Villemain.--Mademoiselle Fitzjames.--On oublie M.
     Mol.--Humbles remontrances  monseigneur l'archevque de
     Paris.--Question srieuse traite de la faon la moins ennuyeuse
     qu'il a t possible  l'auteur.--M. Duchtel.--conomies de M.
     Auguis.--Le parti des pharmaciens.--L'inconvnient d'avoir un frre
     clbre.--Un danseur de l'Opra au couvent.--Repos du roi.--M.
     Thorn.--Un parapluie vert.--Un voisin de campagne.--De quelques
     carrs de papier.


[GU] FTES DE MAI.--Comme je quittais Paris, le dernier jour du mois
d'avril, un homme de ma connaissance me rencontra qui parut m'examiner
avec tonnement.--Comment, _mon cher_, me dit-il, les gros souliers et
les gutres de cuir! Vous quittez Paris--la veille des ftes de
mai?--Est-ce que vous comptez n'en pas parler dans votre volume du mois
prochain?

Je fis alors  cet homme une rponse si belle, que j'eus regret quand
elle fut finie,--ce qui n'eut pas lieu tout de suite,--de ne pas
l'avoir rserve pour un auditoire plus distingu et surtout plus
nombreux,--et qu'aujourd'hui encore je ne puis me rsigner  la voir
perdue pour mes contemporains et pour la postrit,--ce qui fait que je
vais m'efforcer de m'en rappeler quelques fragments,--sauf  prtendre,
si on ne partage pas l'admiration qu'elle m'a inspire, que j'en ai
oubli les morceaux les plus saillants.

[GU] Mon bon ami, lui dis-je,--les philanthropes,--qu' une poque
d'injustice et de passion on avait appels _filous en troupe_,--ont
amlior bien des choses.

Ils ont invent deux manires de compatir  l'infortune des prisonniers:

PREMIRE MANIRE.--Pour ceux qui ont commis de grands crimes,--tels que
d'avoir assassin leur pre  coups de hache,--coup leur soeur en
petits morceaux,--empoisonn leur mre--ou noy leur cousin,--et qui ont
eu le malheur de rencontrer des jurs assez indulgents pour voir l des
circonstances attnuantes et ne les faire condamner qu' la prison,--les
philanthropes les ont jugs d'autant plus  plaindre qu'ils taient plus
criminels; et, pensant qu'ils avaient besoin de grandes
consolations,--ils se sont occups de leur rendre la vie agrable;--ils
ont amlior leur potage,--assaini leurs prisons, plant leurs jardins
d'arbres d'agrment,--en un mot, convaincus de l'pret de leurs
remords, ils ont fait en sorte qu'ils n'en pussent tre distraits par
aucun autre chagrin et qu'ils y fussent livrs tout entiers.

[GU] DEUXIME MANIRE.--Mais pour ceux qui se sont laiss aveugler par
la lecture de certains carrs de papier, o on rpte les saugrenuits
emphatiques que le gouvernement actuel disait contre son prdcesseur,
alors qu'il n'tait pas encore gouvernement,--pour ceux qui ont tent
sans succs contre ledit gouvernement actuel ce qui a si bien russi
audit gouvernement actuel en juillet 1830.

Les philanthropes ont arbitr--qu'il tait difficile d'tre plus svre
contre eux qu'un pre, ancien mauvais sujet, ne l'est pour son fils, 
l'gard des fautes qu'il a commises autrefois, jusqu' ce que l'ge soit
venu lui apprendre  traiter de vices les plaisirs qu'il ne peut plus
prendre, et  riger en vertus les infirmits qui lui arrivent;

Que le monde n'attache aucune ide de dshonneur aux crimes politiques;

Qu'en un mot, les condamns politiques tant moins malheureux que les
autres,--on peut sans scrupule faire sur eux des essais philanthropiques
varis, tels que le rgime cellulaire,--l'isolement,--et une foule de
tortures morales,--par suite de quoi la plupart de ces pauvres
diables--meurent furieux ou vivent fous et idiots.

[GU] Les philanthropes,--pendant longtemps,--ne s'occuprent de l'homme
qu' son entre en prison,--ne faisant pas la moindre attention  lui
tant qu'il n'est que misrable et dans la longue route de privations,
d'abstinence et de douleurs qu'il parcourt avant d'arriver au crime.

Ils ont craint, un moment, de voir manquer les occasions de
s'attendrir,--et, perfectionnant leur industrie,--ils ont imagin de
donner aux enfants une ducation toute littraire et
rpublicaine,--ducation qui, sous le premier point de vue, les dtourne
des mtiers utiles et productifs, et, sous le second, les lve dans
l'admiration d'une foule de vertus d'une autre poque, vertus toutes
prvues par le Code pnal,--et dont la moindre envoie celui qui la
pratique faire,  Brest ou  Toulon, un voyage de cinq ou six annes.

[GU] D'o vient que pas un de ces braves philanthropes,--aujourd'hui que
plusieurs d'entre eux sont fort bien vus au chteau,--n'a imagin de
rendre un peu plus amusantes les ftes que l'on donne au peuple 
certains anniversaires?

D'o vient que pas un des grands potes,--des romanciers
distingus,--des dramaturges clbres,--des crivains de tous genres,
qui depuis dix ans se sont succd au pouvoir,--n'a trouv dans sa
cervelle la moindre varit  apporter aux _quatre orchestres de danse
du carr Marigny_,--aux mts de cocagne, etc., etc.?

Quelque chose,--il faut le dire,--car, si je vaux un peu, c'est par mon
impartialit, qui vient de mon indiffrence--quelque chose a t tent 
l'gard du feu d'artifice:--on l'a fait tirer sur le pont Louis XV,--au
lieu du rond-point des Champs-lyses,--mais cela avait dj t os par
le gouvernement de la Restauration,--ce qui ne l'a pas empch d'tre
renvers.

[GU] J'ai vu quelques-unes de ces ftes quand j'tais enfant,--depuis
j'ai lu le rcit de beaucoup d'autres dans les journaux.--Quand une
succession naturelle, une invasion, une restauration, une
rvolution,--ou toute autre cause, nous a amen un nouveau gouvernement,
je me suis dit chaque fois:--Ah! on va peut-tre donner d'autres
ftes.--Sous ce rapport-l, comme sous beaucoup d'autres, je ne me suis
pas aperu que les changements de gouvernement aient apport rien de
nouveau.--Depuis une trentaine d'annes que je suis spectateur des
choses que font les autres,--j'ai vu les partis tour  tour vaincus et
triomphants, se fusiller,--se
guillotiner,--s'emprisonner,--s'exiler,--etc.

[GU] Mais aucun n'a os changer ni la forme des ifs des illuminations
publiques, ni ces ifs eux-mmes, qui ont port tour  tour le suif
officiel, que le peuple a le droit de voir brler  certaines poques
pour augmenter la joie qu'il est cens ressentir des naissances, ftes
ou avnements varis.

Aussi m'a-t-il sembl voir--que, dans ce cas, le peuple n'accepte de
tout cela qu'un jour de loisir, et se donne  lui-mme le choix de ses
divertissements,--lesquels ne sont pas non plus trs-varis, et
consistent  aller boire aux barrires le petit vin, que si btement et
si odieusement on lui charge dans la ville d'impts gaux  ceux que
payent les vins fins qui se servent sur la table des gens riches.

Il n'y a moyen de distinguer ces ftes les unes des autres que par le
nombre des accidents qui y arrivent;--il n'y a eu cette fois qu'un
cuirassier de tu;--la prcdente avait cot la vie  deux hommes.

[GU] QUESTION DES HANNETONS.--De toutes les parties de la France--on
crit: Les arbres sont dpouills par les hannetons, que depuis bien
longtemps on n'avait vus en nombre aussi formidable.--Suivent les
lamentations.

En effet,--en plein mois de mai,--on voit des arbres aussi dpouills de
feuilles que l'hiver. Le soir, les hannetons volent en si grande
quantit, que le bruit de leur vol force d'lever la voix pour causer.

Certains arbres en sont tellement couverts,--ils s'y pendent si presss
en forme de feuillage brun, qu'un homme tranger  la campagne, au lieu
de dire: C'est un prunier, c'est un htre,--c'est un chne,--dirait:
C'est un hannetonnier.

[GU] me rappelle un pauvre diable que l'on mit une fois en route pour
l'Italie.--Aprs lui avoir persuad que la vgtation tait sur cette
terre bnie toute diffrente de ce qu'elle est dans les autres pays, que
les arbres y produisent naturellement une foule d'objets qui ne naissent
en France qu' force de travail et de main-d'oeuvre: Tu y verras, lui
disait-on,--le saucissonnier, c'est--dire l'arbre qui produit des
saucissons,--la varit  l'ail est fort rare;--tu y verras le
bretellier, c'est--dire l'arbre  bretelles, elles sont mres vers la
fin de septembre,--tu m'en rapporteras une paire;--mais ne va pas
prendre des bretelles sauvages qui ne durent rien.

--Toujours est-il qu'il en devint fou.

[GU] N'ai-je pas quelque part dj fait cette remarque qu'une branche de
commerce s'est perdue en France?

Je me rappelle avoir vu des enfants dguenills courir les rues, ayant 
la main des hannetons pleins un bas bleu,--et sur l'paule une branche
d'orme femelle,--et ameutant autour d'eux de jeunes chalands empresss
au cri de V'l d'zhann'tons, d'zhann'tons pour un yard.

Cela vient de ce qu'il n'y a plus d'enfants.--A l'ge o on faisait
voler des hannetons avec un fil  la patte, au son de cette romance que
nous avons peut-tre chante les derniers: Hanneton, vole, vole, vole!
 cet ge aujourd'hui--on fume, on a une canne,--on lit le journal,--on
boit de l'eau-de-vie,--et on _demande_ au Palais-Royal--les pices o
mademoiselle Djazet joue les rles les plus voisins de la nudit
absolue.

[GU] AUTRES CONSIDRATIONS SUR LES HANNETONS.--Il y a quelques annes,
M. Romieu--prfet de la Dordogne--songea  dtruire, du moins en partie,
ce terrible coloptre,--et donna une somme par chaque boisseau de
hannetons.--C'tait une mesure sage dans l'intrt de l'agriculture; car
chaque hanneton tu aurait produit plusieurs centaines de _vers blancs_
ou _mans_, qui, l'anne d'aprs, mtamorphoss en hannetons, auraient
donn quelques milliers de vers blancs.

On plaisanta fort M. Romieu  ce sujet,--on en fit plusieurs
caricatures--la peinture et la sculpture ont laiss des monuments de la
faon dont fut apprcie cette mesure utile.

Et beaucoup de gens--de cette classe si nombreuse--qui aiment trouver de
l'esprit tout fait, et qui rptent avec une charmante navet ce qu'ils
ont entendu donner comme plaisant,--quand mme, pour leur part, ils n'y
comprennent absolument rien,--beaucoup de ces braves gens, s'ils
entendaient nommer M. Romieu, s'crieraient: Ah! oui,
Romieu--hannetons--hi, hi, hi,--h, h, h!--sans savoir  quel propos
le nom de M. Romieu s'est trouve accol aux hannetons:--et leurs
auditeurs se mettraient  rire, sans comprendre plus qu'eux, et
s'empresseraient  la premire occasion de rpter la plaisanterie, qui
ne manquerait pas d'avoir encore le mme succs.

[GU] UNE ILLUSTRATION.--Je trouve dans le _Moniteur_ un sujet de se
fliciter pour ceux qui aiment la gloire de leur pays:--le roi vient de
nommer chevalier de l'ordre royal de la Lgion d'honneur--M. BASIN DE
ROCOU--_homme de lettres_. Cette distinction nous rvle un crivain
sans contredit suprieur  mon ex-ami M. de Balzac--puisque celui-ci
n'est pas encore dcor, sans quoi il faudrait douter de la sagesse du
roi en fait de littrature et de dcorations.--Je ne sais seulement par
quelle fatalit, humiliante pour moi, je me trouve ne rien connatre
absolument de M. Basin de Rocou--si ce n'est qu'il vient d'tre nomm
par le roi chevalier de l'ordre royal de la Lgion d'honneur.

[GU] M. DE LAMENNAIS.--J'ai dj reu beaucoup d'injures et de menaces 
propos de M. de Lamennais.--On sait le cas que je fais des unes et des
autres.--Je me permettrai donc encore cette fois de citer ces paroles
d'un prtre chrtien que je trouve dans un nouveau livre de M. de
Lamennais.

Aprs une apprciation dure,--exagre, ridiculement emphatique des
hommes aujourd'hui au pouvoir,--apprciation cependant juste sous
quelques rapports, il s'crie:

Et le peuple livr  cette race d'hommes,--le peuple qui la souffre,
qu'en dire?

M. de Bonald parle beaucoup de rsistance passive, il ne permet que
celle-l.--La rsistance passive est la rsistance du cou  la hache qui
tombe dessus.

Peut-tre l'emploi de la force est-il ncessaire aujourd'hui, car on ne
doit pas la laisser  jamais du ct du mal.

Puis, quand il a jet ces paroles provocantes, ces paroles
d'insurrection, de haine et de sang,-- une poque agite comme
celle-ci,  une poque o tout cela germe si vite et si cruellement
dans les cerveaux qui, faisant leur ducation politique dans les
estaminets, arrosent chaque pense de ce genre d'une gorge de caf et
d'eau-de-vie, il ajoute avec une hypocrisie jsuitique:

Mais il faut que ce soit la misricorde qui tienne l'pe.

J'ai trouv dans ce livre, entre autres choses contre lesquelles
j'aurais un blme bien plus svre encore, si M. de Lamennais, ce prtre
qui n'est ni catholique ni chrtien, n'tait pas en prison,--une pense
juste et bien exprime que voici:

Il y a des esprits si striles, qu'il n'y pousse pas mme de
btises;--il s'y en trouve cependant, mais elles y ont t
transplantes.

En voici une autre assez belle,--si ce n'est qu'elle devient un
non-sens, applique  l'poque d'aujourd'hui, o il n'y a plus de
pouvoir et o le prtre crit des livres pareils  ceux de M. de
Lamennais:

L'histoire, qu'est-ce? le long procs-verbal du supplice de
l'humanit:--le pouvoir tient la hache, et le prtre exhorte le
patient.

Disons encore  ce sujet que, s'il est une chose btement
immorale,--c'est le prestige dont on entoure de ce temps-ci tout homme
qui subit les rigueurs de la justice, ds l'instant qu'on peut donner 
sa condamnation une couleur quelque peu politique.

On envoie des adresses  M. Lamennais, et M. Lamennais rpond: La
prison m'tait due pour avoir dfendu les coeurs justes.--J'y suis
entr avec une grande joie.

Je lis dans le _Sicle_ un loge funbre ainsi conu: M. Jules Olivier,
juge au tribunal de Grenoble, vient de mourir dans un ge peu avanc. M.
Jules Olivier avait t tout rcemment en butte aux rigueurs du
gouvernement.

On ne se donne mme plus la peine d'arguer lesdites rigueurs
d'injustice;--non, il suffit pour la gloire d'un homme qu'il ait t en
prison.

Que pensez-vous qu'il arrive de cette glorification de la prison?

[GU] STEEPLE-CHASES--Voici quelques phrases que je copie dans un journal
franais, relativement  une course faite en France et par des chevaux
appartenant  des Franais:--New betting room stakes.--Two years old
stakes.--Les sportmen--le stud-book.--Les gentlemen riders
turf--sport--STEEPLE-CHASE.

Tout homme qui a un cheval, un tiers de cheval,--car il y a des gens qui
ont un tiers de cheval de course, comme un tiers de charge d'agent de
change,--tout homme qui parie, tout homme qui veut faire semblant
d'avoir un cheval, tout homme qui veut faire semblant de parier,
s'efforce de ne parler qu'anglais.--C'est un ridicule qui passera comme
passent les ridicules,--quand il sera dtrn par un autre.

[GU] MM. LES DPUTS.--A propos du baptme du comte de Paris,--dj
flagorn et insult par les journaux selon leur couleur,--le ministre de
l'intrieur a fait frapper des mdailles: quelques-unes en or pour la
famille royale; d'autres en argent pour quelques hauts
dignitaires.--Celles de MM. les dputs taient en bronze, conomie
suffisamment explique par leur nombre de plus de quatre cent cinquante.

Beaucoup d'entre eux,--considrant que la mdaille en argent, qui cote
au ministre vingt-cinq francs, pouvait avoir une valeur intrinsque
d'une dizaine de francs,--se sont agits jusqu' ce qu'on leur ait donn
une mdaille d'argent.

[GU] Du reste, la session est finie de fait, et MM. les dputs
assigent les ministres de demandes de toutes sortes; et on se
tromperait fort si on croyait que les dputs des oppositions sont les
moins pres  cette cure.

[GU] Voici,  ce sujet, une petite anecdote:

M. Dugab est gendre de madame..., propritaire de la cit Berryer,
passage situ  ct de l'glise de la Madeleine. Madame..., pour donner
un peu de mouvement  sa cit, a pens qu'il serait excellent d'y
construire un thtre.--Elle a fait demander le privilge avec beaucoup
d'instances par M. Dugab, se contentant, dit-on, du bnfice apport 
son quartier, et abandonnant  son gendre le produit du thtre, qu'on
devait louer quinze mille francs.--On assure que M. Berryer en a dit
quelques mots, et que l'importance du ptitionnaire avait rendu tout
d'abord le ministre trs-favorable  la demande;--mais on a ensuite
pens que, lors de l'ouverture de l'glise, le cur ne manquerait pas de
trouver inconvenant le voisinage aussi proche d'un thtre, et que, si
on s'avisait alors de supprimer le thtre, on crierait au jsuitisme,
au parti prtre, etc.; c'est pourquoi on a refus le privilge, c'est
pourquoi--M. Dugab a prononc  la Chambre deux discours contre
l'administration.

[GU] UN MOT DU ROI.--Voici un mot du roi Louis-Philippe, qui est plus
juste que constitutionnel:--MM. les dputs sont quatre cent
cinquante;--mais j'ai pour moi l'unit.

[GU] VRITABLE HISTOIRE DE L'INFANTE ISABELLE.--_Comme quoi un jeune
Polonais est devenu neveu de la reine de France et de la reine
Christine._--On a souvent plaisant amrement dans plusieurs journaux
lgitimistes et rpublicains sur les difficults que rencontrait le roi
Louis-Philippe pour l'tablissement de sa nombreuse famille. Voici
cependant une nouvelle alliance qui s'est faite et conclue non-seulement
sans qu'il se soit donn pour cela aucune peine, mais encore  peu prs
malgr lui.

M. le comte....ski,--j'espre que ces trois lettres sont fort discrtes,
attendu qu'elles appartiennent aux deux tiers des Polonais,--tait connu
dans le monde comme un assez joli homme, lgant et _comme il faut_, et
ami de M. le marquis de C***. Rien jusque-l n'avait fait prsager
qu'il dt devenir aussi prochainement neveu de deux reines, d'autant
qu'il passait pour avoir peu de penchant au mariage.

L'infante dont on a tant parl par ces derniers temps--est fille de don
Franois de Paule, infant d'Espagne, domicili  Paris, htel
Galiffet;--et, par suite d'une gnalogie aussi longue que celle de la
Gense, nice de la reine Amlie de France, et de la reine Christine
d'Espagne.--Aussitt l'enlvement connu, on mit  la poursuite de la
princesse le gouverneur des infants, qui rejoignit le couple  Namur, o
il trouva l'appui des autorits prvenues par le tlgraphe.--On laissa,
ou plutt on fit chapper le comte...ski;--et le gouverneur annona 
l'infante qu'il allait la ramener  Paris.

--Monsieur, lui dit-elle avec beaucoup de calme et d'autorit, je ne
pense pas que vous ayez l'intention de porter la main sur moi.--Eh bien!
je ne vous suivrai qu'aprs que vous m'aurez donn votre parole
d'honneur de respecter une condition que je mets  mon obissance.

--Quelle est cette condition, mademoiselle?

--Monsieur, je suis comtesse....ski;--ma condition est celle-ci: vous me
reconduirez directement chez mon pre,--et vous ne me renverrez pas au
couvent.

--Je vous le promets.

--C'est bien, partons.

On part, on arrive; l'infant refuse de recevoir sa fille.

--Que faire? Si vous vouliez retourner au couvent?

--Non, monsieur, je ne retournerai pas au couvent.

--Mais o voulez-vous aller?

--Cela m'est gal, pourvu que ce ne soit pas au couvent.

--Je suis fort inquiet.

--Moi, je suis fort tranquille, j'ai votre parole que vous ne me
renverrez pas au couvent.

--Ma foi, je ne vois qu'une chose: c'est de vous conduire au ministre
de l'intrieur, puisque c'est du ministre de l'intrieur qu'est venu
l'ordre de vous arrter.

--Comme vous voudrez.

On arrive au ministre de l'intrieur.--M. Duchtel est  Chantilly--ou
ailleurs;--le sous-secrtaire d'tat est galement absent;--il n'y a
absolument que M. Mallac, secrtaire particulier de M. Duchtel. Le
gouverneur lui expose son embarras.

M. Mallac n'est pas moins embarrass.

--Que voulez-vous que je fasse de l'infante? dit-il au gouverneur.

--C'est justement la question que je viens vous faire pour mon compte,
rpond le gouverneur.

--Il faut que vous retourniez prs de don Franois de Paule.

--Je le veux bien.

M. Mallac fait ouvrir  l'infante les appartements de madame Duchtel,
qui est  la campagne avec son mari, et la confie aux soins de
mademoiselle ***, amie de pension de madame Duchtel, qui l'a garde
auprs d'elle, se rservant ceux de faire fermer les _portes_ et les
_fentres_. Le gouverneur revient avec un nouveau refus de l'infant.

--Allons,--allons,--dit M. Mallac, il faut la dcider  retourner au
couvent.

--Mademoiselle, lui dit-il, votre pre refuse de vous recevoir;--dans
cette situation, vous n'avez d'autre asile convenable que le couvent.

--Vous vous trompez, monsieur, rpondit l'infante avec dignit, j'ai un
asile sr et honorable auprs de mon mari,--M. le comte....ski.

--Mais, mademoiselle, vous savez bien que votre mariage...

--Monsieur, quelques heures aprs mon vasion, nous avons trouv, dans
un village, un prtre qui nous a maris.

--Ce mariage manque de toutes les formalits, mademoiselle.

--Monsieur, je suis au moins marie devant Dieu;--Je suis
comtesse....ski, et vous m'obligerez en m'appelant ainsi.--On a beaucoup
parl de mon aventure, n'est-ce pas?

--Je ne vous cache pas, madame...

--Je le savais, il y a eu du scandale; j'en suis dsole, mais c'tait
le seul moyen d'arriver  mon but;--ma mre savait que j'aimais M. le
comte....ski,--je le dis sans rougir, parce que je suis sa femme
maintenant.--C'est pour cela qu'elle m'a mise dans cet affreux couvent,
d'o j'ai risqu ma vie pour m'chapper, car j'ai descendu d'une fentre
de trente pieds de haut avec des draps et des serviettes;--je n'y
retournerai pas, parce que j'y mourrais.--Qu'y a-t-il de nouveau en
Espagne, monsieur?

--Madame, Espartero est rgent.

--Cela va dsoler ma mre; elle avait rv la rgence pour mon
pre;--pauvre femme! elle s'aveuglait, cela lui irait si peu.--Ma tante
Amlie a d tre bien fche contre moi?

--On dit qu'elle a t fort triste de ce qui est arriv.

--J'en suis dsole. Et ma tante Christine?

--Elle est arrive  Paris.

--Monsieur, faites-moi, je vous prie, donner un mouchoir. M. Mallac
s'empresse d'obir  l'infante.

--Savez-vous, monsieur, ce qui m'a trahie et ce qui m'a fait
reconnatre?--rien autre chose que mes maudits cheveux roux;--si je
pouvais au moins en accuser quelque chose de moins laid;--n'est-ce pas
que c'est affreux?

M. Mallac cita Rubens, qui aimait  donner cette nuance aux cheveux de
ses hrones, et la plupart des peintres, qui, plus justes apprciateurs
de la beaut que le vulgaire, ont pour les cheveux ardents une affection
particulire.

Sur ces entrefaites, M. Duchtel arrive;--on demande M. Mallac;--M.
Mallac va lui raconter la chose.

--Il faut la dcider  retourner au couvent.

--C'est impossible.

--Il faut la renvoyer chez le pre.

On envoie encore le prcepteur, plus que jamais dans l'embarras.

Il revient avec un nouveau refus de recevoir l'infante, mais avec un
consentement formel  son mariage avec le comte....ski.

--L'infante,  cette nouvelle, saute de joie.

--Je vais donc tre rendue  mon mari.--Allons, monsieur, donnez-moi mes
passe-ports--et demandez des chevaux.

Mais il n'y a point de passe-ports au ministre de l'intrieur; on va
prendre les ordres du roi; le roi rpond: Donnez-lui ses
passe-ports,--mais je ne veux pas qu'ils partent du ministre de
l'intrieur: j'aurais l'air d'avoir donn mon approbation  ce singulier
mariage; envoyez le passe-port chez don Franois, c'est lui qui le fera
donner  sa fille.

L'infante s'est mise en route.

La reine Amlie a dit, dans sa navet de femme simple, honnte et bonne
qu'elle est: Ce qui me console, c'est qu'il y avait deux lits dans la
chambre o on les a arrts.

[GU] Dans ce roman rel,--si rare dans la vie, o les romans n'ont qu'un
premier volume,--ce n'est pas le Polonais qui est mon hros.--Tout mon
intrt se porte sur la jeune femme anime d'une passion si vraie et si
profonde, d'une croyance si absolue; si forte de son amour.--Et je songe
avec tristesse que tout cela doit finir par un cruel
dsillusionnement.--Don Franois n'est pas riche, et d'ailleurs ne
parat pas dispos  ngliger un des plus magnifiques prtextes que
puisse trouver un pre pour marier sa fille sans dot. On pense que le
comte....ski va aller offrir  Espartero les services du neveu de la
reine Christine et de la reine Amlie.

[GU] La question adresse  M. Mallac par l'infante d'Espagne me
rappelle une msaventure arrive  un dramaturge obscur  propos d'une
cantatrice de second ordre, qui a les cheveux roux,--mais qui n'en
convient pas.--Le pauvre diable avait fait laborieusement un loge des
cheveux roux.

Apollon,--dit-il dans sa lettre,--avait les cheveux roux comme
Jsus-Christ et comme sainte Magdeleine.--La nature avare, qui a cach
les pierreries dans le sein de la terre et les perles au fond des mers,
a rendu rares les plus belles choses.--La raret des cheveux roux en
signale le mrite.--Il n'y a que deux couleurs de cheveux:--le noir et
le roux.--Le blond est au roux ce que le chtain est au noir; le blond
est un roux incomplet et manqu.

Le roux est de la couleur de l'or et du feu,--de l'or, le plus prcieux
des mtaux;--du feu, le plus puissant des lments, etc., etc.

Il y en avait sept ou huit pages, que je veux bien vous pargner.

     La dame rpondit: Il est possible, monsieur, que votre lettre soit
     spirituelle et qu'elle soit agrable  quelque femme, si vous en
     connaissez qui ait les cheveux de la couleur que vous prconisez si
     fort. ***

     _P. S._ Je ne pourrai me trouver au souper auquel vous m'aviez
     invite,--j'ai ma migraine.

[GU] M. VILLEMAIN.--Que l'on est donc mchant dans le monde! disait
l'autre jour M. Villemain: voil dj que l'on veut nuire  mes pauvres
petites filles: on rpand le bruit qu'elles me ressemblent.

[GU] MADEMOISELLE FITZJAMES.--Mademoiselle Fitzjames est une danseuse
trs-maigre, qui a une plus grande influence politique qu'on ne le croit
gnralement.--L'autre soir, en la voyant danser avec une charpe de
gaze,--quelqu'un a dit: On dirait une araigne qui danse avec sa
toile.

[GU] M. MOL.--Le jour du grand dner de trois cents couverts donn pour
le baptme du comte de Paris,--on a oubli d'inviter M. Mol,--qui a
cependant donn  dner au roi,  Champltreux.

[GU] HUMBLES REMONTRANCES A MONSEIGNEUR DE PARIS.--C'est une bizarre
chose aujourd'hui qu'une promenade du roi au travers de ce peuple qui a
laiss dire pendant tant de temps  ses potes qu'il adorait ses rois.
L'art militaire n'a pas d'tudes, la stratgie n'a pas de secrets qu'on
n'emploie pour protger la rentre et la sortie de Louis-Philippe;--les
sentinelles avances, les marches, les contre-marches, toutes les ruses
de guerre sont mises en usage pour faire prendre l'air  Sa Majest.--Je
ne sais si Turenne ou Napolon, s'ils taient encore de ce monde, deux
hommes qui en leur temps passaient pour entendre quelque chose  l'art
de la guerre,--j'en parle par ou-dire, je ne m'y connais pas;--je ne
sais s'ils se chargeraient sur leur tte de faire, sans danger, promener
le roi de France pendant une heure au milieu de son peuple. Quand le roi
doit sortir, on fait maintenant une haie de soldats du ct oppos 
celui qu'il doit prendre, puis on change brusquement de route.

On lit dans les journaux:

Aprs la crmonie, vers midi et demi, au moment du retour, les gardes
municipaux et les sergents de ville ont ouvert le passage sur le quai
aux Fleurs, le pont au Change et les quais de la rive droite, en forant
la foule  reculer. Le public, pensant alors que le cortge suivait ce
chemin, s'est port de ce ct; mais alors le cortge a pass devant la
Morgue; il a suivi le quai des Orfvres, le pont Neuf, les quais de la
Monnaie et Malaquais, le pont du Carrousel et le quai des Tuileries. A
une heure, le roi tait rentr au chteau.

On a remarqu que la voiture du roi n'tait trane que par deux
chevaux.

[GU] C'est ce moment que monseigneur l'archevque de Paris a pris pour
prononcer un discours, qui aurait t fort convenable adress  Louis
XIV, mais qui a l'air aujourd'hui d'une sanglante ironie:--Sire, a dit
monseigneur Affre,--_Jsus-Christ, par le premier de ses sacrements,
impose le mme caractre au descendant des rois et au fils du citoyen le
plus obscur._

Vraiment, monsieur Affre,--vous n'y pensez pas,--de venir ainsi, comme
Bossuet, rappeler les rois au souvenir de la condition humaine, la mme
pour tous--de leur rappeler par des paroles svres qu'ils ne doivent
pas se laisser blouir par la splendeur de leur rang, ni enivrer par
l'encens qu'on leur prodigue;

De les prier ainsi de se souvenir des autres hommes, et de les vouloir
prendre en compassion et en misricorde.

O saint homme! qui traversez ainsi la vie, les yeux sur la pointe de vos
souliers, sans regarder ni devant vous, ni  droite ni  gauche,--et ne
vous apercevant, dans votre pieuse contemplation, de rien de ce qui se
passe, de rien de ce qui s'est pass depuis cinquante ans.

Ce n'est plus le temps o les rois taient adors, et o La Bruyre
lui-mme,--ce moraliste frondeur, disait de Louis XIV: Le roi n'a pas
ddaign d'tre beau, afin de runir en lui toutes les perfections.

Votre discours, monseigneur, ressemble singulirement  un vieux
cantique  la Vierge que chantent encore aujourd'hui les marins de nos
ctes de Normandie:

    Quelqu'effort que le _Turc_ fasse,
    Nous nous moquerons de lui,
    Et braverons son audace
    Par votre invincible appui.

Vous n'avez donc pas compris,--monseigneur,--cet abaissement o est
tombe la royaut aujourd'hui, tel que vous auriez d retourner vos
paroles,--et recommander les rois  la clmence et  la merci des
peuples.

Est-il un homme qui chaque jour soit aussi cruellement et aussi
impunment insult que le roi de France?--ne savez-vous pas qu'au moment
o vous parliez on jugeait le quatrime assassin du roi?--et l'enfant
que vous baptisiez, tandis que quelques journaux le traitaient assez
ridiculement de monseigneur, presque tous ne lui donnaient-ils pas dj
aussi comme un baptme de railleries et d'invectives?

Demandez  vos vicaires moins distraits, monseigneur, et ils vous diront
que la royaut est aujourd'hui la royaut insultante dont on aggrava le
supplice de Jsus-Christ,--une couronne d'pines sur la tte,--un roseau
pour sceptre,--et des soufflets sur le visage.

Il faut absolument, monseigneur, faire aujourd'hui soi-mme ses
discours;--et, quelque beaux que soient les modles de l'loquence de la
chaire, il les faut abandonner, car ils parlaient de choses qui ne sont
plus.

Les temps sont accomplis,--monseigneur;--les opprims ont escompt les
consolations de l'vangile: _les derniers sont devenus les premiers_,
sans attendre pour cela la vie future;--et les _pauvres d'esprit_,
auxquels on avait promis le _royaume du ciel_, l'ont vendu--comme sa
son droit d'anesse pour un plat de lentilles,--et se sont empars des
royaumes de la terre, o ils s'en donnent  coeur joie.

[GU] LES LIVRES.--La longue plaisanterie du gouvernement reprsentatif
suit toujours son cours.--Les fortifications votes sont en pleine
activit.--M. Thiers, qui ne trouvait rien de si facile que de nourrir
Paris assig avec le double de sa population ordinaire,--devrait bien
se charger en ce moment de rsoudre une question de quelque gravit, sur
laquelle M. de Lespinasse et un ou deux de ses collgues ont essay
inutilement d'attirer l'attention de la Chambre.

Depuis plusieurs annes, la consommation de la viande diminue  Paris
dans une proportion d'autant plus remarquable, que la population a, au
contraire, considrablement augment.--La viande est arrive  un prix
tellement exorbitant, que les ouvriers qui, plus que personne, auraient
besoin d'une nourriture forte et substantielle,--sont obligs de s'en
abstenir presque entirement, et qu'il a t dcouvert qu'il se mangeait
 Paris une horrible quantit de viande de cheval.

Je suis peu indulgent pour les prtentions sottement encourages par une
partie de la presse,--qui pousse les ouvriers  demander des droits
politiques ou d'injustes augmentations de salaires:--mais j'ai toujours
lev la voix plus haut qu'aucun de ces estimables carrs de
papier--quand il s'est agi de souffrances relles.

[GU] Sous prtexte d'encourager et de soutenir l'agriculture en
France,--on grve de droits si normes les bls et les bestiaux
trangers,--qu'il n'y en peut entrer, parce que, dit-on, les leveurs et
les cultivateurs franais ne pourraient soutenir la concurrence.--J'ai
entendu M. Bugeaud, agriculteur distingu, dire  la Chambre des
dputs: J'aimerais mieux voir entrer en France une arme de Cosaques
qu'un troupeau de boeufs trangers.--Et personne n'a dit  M.
Bugeaud:--Parce que c'est  la fois pour vous un mtier profitable, et
d'aller vous battre contre les Cosaques, et de vendre cher les boeufs
de vos prairies de la Dordogne!

[GU] Je comprendrais,-- la rigueur,--s'il s'agissait de quelque
industrie dans l'enfance, que l'on voudrait acclimater dans le pays, que
l'on pt, _pendant un nombre d'annes limit_, protger les efforts
encore incertains de cette industrie, jusqu' ce que nos compatriotes
eussent acquis l'exprience et l'habilet ncessaires pour produire avec
les mmes avantages que les trangers.--Mais, le temps fix coul, il
faudrait dire aux gens:--Le pays ne peut pas prolonger davantage ses
sacrifices;--si vous n'tes pas arrivs au mme degr que vos
concurrents de l'tranger, tant pis pour vous:--c'est que vous avez
manqu d'intelligence ou d'activit,--ou que le pays manque des lments
ncessaires.

Mais l'agriculture n'est pas, que je sache, une invention nouvelle,--pas
plus que la viande n'est une nourriture rcemment dcouverte.

Si nos leveurs ne peuvent donner leurs produits au mme prix que les
trangers,--on ne peut sacrifier, non pas seulement les intrts, mais
la sant de toute la classe ouvrire et de toute la classe pauvre, aux
intrts des leveurs.

Cette protection, qui consiste  payer plus cher les produits du pays
qu'on ne payerait ceux de l'tranger, et  ne pas profiter de
ceux-ci,--n'a de prtexte qu'autant que cela ne durerait que pendant un
temps limit,--et que cela aurait pour but d'arriver  pouvoir donner
les produits indignes  un prix infrieur  celui des produits
exotiques;--car, si le prix n'tait qu'gal, on serait en perte de tout
ce qu'on aurait pay de trop pendant tout le temps de l'apprentissage de
l'industrie protge.

Et peut-tre, dans ce cas-l,--serait-il plus sage et plus honnte de
donner aux leveurs des encouragements en argent pris sur d'autres
impts, pour compenser la perte momentane qu'ils prouveraient en
donnant leurs produits aux mmes prix que ceux des trangers.

Mais quand cette situation devient permanente; quand il faut payer dix
sous de plus par livre la gloire de manger le boeuf de sa patrie, au
lieu de manger le boeuf de l'tranger;--quand, surtout, plusieurs
gnrations d'ouvriers et de pauvres doivent ne pas manger de viande,
s'tioler et souffrir, et n'avoir pour consolation que la pense que
leurs compatriotes plus riches mangent de la viande franaise,--je
trouve cela un fricot mdiocre, et je ne puis m'empcher de dire que ce
systme de protection est une monstrueuse sottise et une niaiserie
infme.

[GU] Mais les choses seront ainsi, ou pis encore, tant qu'on n'aura pas
compris que les impts devraient peser, non pas sur les choses de
premire ncessit, mais sur tous les luxes, quels qu'ils soient;--que
le pain,--la viande,--les vins du peuple, devraient en tre exempts,--et
qu'on devrait en grever les vins fins,--les voitures,--les chevaux de
luxe,--que ce serait un impt raisonnable que celui qui s'tablirait sur
les gants, sur certaines toffes,--sur les chapeaux, etc.

Je sais qu'il y a eu autrefois en Angleterre,--et je ne sais si cela
existe encore,--un impt sur la poudre  poudrer, qui tait d'un assez
grand produit, parce qu'on tirait  vanit de faire poudrer les
domestiques.

Une loi qui tablirait qu'on peut porter gratuitement une veste,--mais
que, si on y ajoute derrire deux pans pour en faire un habit, on sera
soumis  un impt de tant par anne,--suffirait pour remplir les coffres
de l'tat.

Et au moins une partie du peuple cesserait de payer sa part d'impts en
abstinence, en jene et en maigreur.

[GU] Cette question, la plus grave, sans contredit, de la session,--n'a
pas obtenu un quart d'heure d'attention;--le ministre a dit: Nous
verrons plus tard,--et tout a t fini.

Il n'y a de questions rellement graves  la Chambre que celles qui
peuvent ramener ou renverser un ministre.

Mais nos reprsentants ne sont occups en ce moment que de retourner
dans leurs foyers, suffisamment munis des bureaux de tabac,--des
ponts,--des routes,--des bourses dans les collges,--des privilges de
toutes sortes que leurs lecteurs leur ont fait promettre pour prix de
leur voix,--et tout en leur recommandant l'indpendance et
l'incorruptibilit.

[GU] Et la question si importante de la subsistance est ajourne;--tout
ce que MM. les dputs vont faire pour le peuple en cette
occurrence--sera de bien boire et de bien manger dans divers gueuletons
dits patriotiques, et de porter des toasts  son affranchissement et 
l'extension de nos droits politiques.--Je voudrais bien qu'on y comprt
le droit de manger--autrement que par reprsentants.

[GU] LES JOURNAUX.--M. Duchtel a dit  la Chambre:--Tout le monde
convient que le gouvernement a besoin d'un journal.

Je suis,  ce sujet, parfaitement de l'avis de M. Duchtel; seulement,
je crains bien que nous n'entendions pas ce besoin tout  fait de la
mme manire.

Outre la faveur qui s'attache en France  tout ce qui est contre le
pouvoir,--outre l'esprit fanfaron du plus grand nombre des gens qui se
croient braves et audacieux de lire sans danger, au coin du feu, un
journal qui attaque le gouvernement,--la presse systmatiquement
opposante et dissolvante se rpand sous toutes les formes, se glisse
dans les masses par le bon march.

Pendant ce temps, le gouvernement actuel, invent par le journalisme et
perptuellement menac dans son existence par celui qui l'a cr,--sent
le besoin d'avoir _un_ journal;--il en a trois:--le _Moniteur_,--le
_Journal des Dbats_ et le _Messager_.--L'un des trois est le plus cher
et le moins rpandu de tous les journaux;--les deux autres sont entre
les plus chers aprs lui et les moins rpandus.

Ces trois journaux ne sont lus que par des gens qui, par leurs ides,
leur position et leurs intrts, appartiennent au gouvernement.--Ils ne
parlent qu' des gens d'avance convaincus;--ils y lisent les rponses 
des attaques contre le gouvernement, qu'ils n'avaient pas lues et qu'ils
apprennent par l;--tandis que ceux qui ont lu ces attaques dans les
journaux de l'opposition ne lisent jamais une ligne des journaux du
gouvernement.

Cela fait un jeu peu divertissant et ressemblant beaucoup  ce qui
arrive aux gens qui mangent de ces bonbons appels _demandes et
rponses_,--que l'on vend au poids et au hasard,--de telle sorte qu'une
personne a quelquefois toutes les _demandes_, et que c'est une autre qui
a toutes les _rponses_.

Certes, le gouvernement, au lieu de payer clandestinement certaines
plumes et certains journaux plus ou moins indpendants, pourrait avoir
un journal  lui, un journal le plus riche, le plus rpandu, le plus
recherch de tous, avec les sommes qu'il jette honteusement dans la
presse.--On a vu le succs de la presse  bon march: les journaux 
quarante francs se partagent plus d'un million de lecteurs. Pourquoi le
journal du gouvernement n'est-il pas  vingt francs?--pourquoi
n'attache-t-on pas par des liens avous et honorables  sa rdaction les
crivains les plus habiles et les plus aims du public?

Tout cela serait facile,--mais _quos vult perdere Jupiter dementat_.

[GU] Ainsi, dans l'affaire des lettres attribues au roi--tous les
journaux en ont produit des extraits;--des brochures de toutes sortes
ont circul en grand nombre dans les dpartements;--la dfense du roi a
t mise--dans un des deux journaux que personne ne lit.

A la Chambre, on avait annonc que M. Guizot parlerait des fameuses
lettres;--il a parl  ct.

Le bon M. Auguis--a principalement sduit ses lecteurs par la
simplicit qui prside habituellement  sa toilette--et ils l'envoient 
la Chambre pour appliquer au gouvernement de la France l'conomie qu'il
apporte dans son extrieur. La session presque finie, il a cru devoir
faire son examen de conscience et s'est demand  lui-mme contre quel
luxe abusif il s'tait lev;--il a alors song  son embarras quand ses
lecteurs,  l'poque des gueuletons reprsentatifs, l'appelleraient
comme Dieu appela Adam aprs sa faute,--Adam, _ubi es_?--et lui
demanderaient compte des conomies qu'ils l'ont envoy faire  la
Chambre basse.

Il a vu avec terreur qu'il avait laiss passer les meilleures
occasions; et cependant, dcid  demander une conomie sur n'importe
quoi, il est mont  la tribune et a dclar  la face de la France que
les animaux du Jardin des Plantes mangeaient trop.

Il a demand positivement qu'on les ft empailler, par
conomie,--attendu que c'est une dpense une fois faite. Dans sa
farouche indpendance, M. Auguis a dj bien des fois attaqu
l'existence d'autres htes du Jardin des Plantes, et on n'a pas oubli
ses violentes philippiques contre les singes et contre leur _palais_.

[GU] Voici le dnombrement des partis qui existent en Espagne: parti
libral,--parti carliste,--parti
exalt,--modr,--progressiste,--rtrograde,--monarchiste,--rpublicain,--catholique,--fanatique,--sanguinaire,--constitutionnel
soi-disant,--unitaire,--trinitaire,--chauss,--dchauss,--absolutiste
illustr,--absolutiste tnbreux,--etc.

Il faut y joindre encore le parti des apothicaires; car, dans la Chambre
des dputs de Madrid, sur deux cent quarante membres, on compte
quatorze pharmaciens.

[GU] Je suppose que vous avez un frre illustre par ses vertus, par ses
talents, ou sans qu'on sache pourquoi.--Comme beaucoup d'autres,--ce
frre s'appelle Franois Tartempiou. Vous vous nommez Alfred ou Edgard
Tartempiou.

Vous vous prsentez ou l'on vous prsente dans une maison.

On annonce M. Tartempiou. A ce nom europen de Tartempiou, tout le monde
se retourne;--le quadrille commenc s'arrte; un beau danseur manque son
_cavalier seul_.--On murmure le nom de Tartempiou. Ah! Tartempiou vient
ici? Les femmes jettent un regard de ct dans une glace.

Mais un monsieur dit:

--Ce n'est pas l Tartempiou. Je le connais beaucoup.--J'ai dn avec
lui avant-hier.--On a cependant annonc M. Tartempiou.

--Oui, mais c'est son frre!

--Ah! ce n'est que son frre?

--Ce n'est rien, c'est son frre.

Et tout le monde est dj mal dispos pour vous.--Il semble que vous les
avez attraps.--Ils vous siffleraient volontiers.

[GU] Le _public_ est irrit comme celui d'un thtre de province sur les
portes duquel on avait affich: La _Dame blanche_, opra en trois
actes; paroles de M. Scribe, musique de Boieldieu.

On entre en foule. On lve le rideau. Un acteur s'avance et dit: Que
les cors se fassent entendre! Chez les montagnards cossais on donne
volontiers l'hospitalit.

Un peu aprs, un autre personnage dit: C'est rellement un tat fort
agrable que l'tat militaire.

--Ah a! dit un spectateur qui avait entendu la pice  Paris, il y
avait des couplets: Ah! quel plaisir! ah! quel plaisir d'tre soldat!

La remarque circule; on siffle, on crie, on hurle, on demande le
rgisseur. Le rgisseur s'avance, fait ses trois saluts et dit:

--Que veulent ces messieurs?

--La musique!

--Pardon, vous n'avez pas lu l'affiche; elle porte ceci, en caractres
un peu fins, il est vrai: Un dialogue vif et spirituel remplacera la
musique, qui nuit  l'action.

[GU] Le public du salon o vous entrez est tromp: il croyait avoir un
personnage illustre, et ce n'est que son nom, ce n'est que vous.

Un peu dcontenanc d'abord, vous vous remettez cependant bientt; vous
invitez une femme  danser, vous dansez de votre mieux; elle vous dit:

--Votre frre ne danse pas, n'est-ce pas?

--Non, madame.

--J'en tais sre: les hommes suprieurs n'aiment pas la danse.

La contrarit vous anime, vous tes plus spirituel que d'ordinaire,
vous trouvez des mots heureux, vous les dites sans en trop rire
vous-mme: vous croyez vous tre rhabilit.--La matresse de la maison
vous dit:

--Ah! monsieur; monsieur votre frre a bien de l'esprit. Il n'a donc pas
pu venir?

--Non, madame.

--Je comprends,--ses moments sont prcieux; il n'a pas voulu venir
s'ennuyer ici.

--Eh bien! et moi,--pensez-vous,--et mes moments donc: ils ne sont donc
pas prcieux?--Ce qui ennuierait mon frre est donc trop bon pour moi?

Vous prenez un fiacre, le cocher vous ranonne.

Vous raisonnez, il vous bat; vous prenez son numro, le citez chez un
commissaire;--le commissaire demande le nom du plaignant.

--Tartempiou.

Le commissaire sourit et s'incline.

--Ah! ah! le grand Tartempiou!--donnez-vous la p....

Il avance un sige.

--Non, monsieur; son frre.

--Ah! trs-bien!

Et il retire son sige. Le cocher rclame cinq francs.

--Monsieur, je ne serais pas venu ici pour cinq francs; mais il faut
cependant punir ces gens-l; c'est cinq francs qu'il veut me voler.

--Ah! monsieur, dit le commissaire, pour cinq francs, vous ne voudrez
pas compromettre le beau nom que vous portez; donnez, donnez cinq
francs, et n'en parlons plus.

Un matin, votre frre daigne arriver chez vous.

--Ah! te voil!

--Oui, monsieur.

--Oh! monsieur... qu'est-ce qu'il y a?

--Il y a que vous me dshonorez.

--Moi!

--Oui... vous avez accompagn au thtre une femme...

--Parbleu, oui; c'est ma matresse.

--On vous a vu.

--Je ne me cachais pas; elle est charmante.

--On a dit et rpt votre nom, mon nom.

--Ah!

--Croyez-vous que cela me soit agrable?

--Mais, mon frre, cela me l'est beaucoup  moi.

--Ne plaisantons pas. Quand on est porteur d'un nom honorable, il faut
l'honorer; il ne faut plus qu'on vous voie avec cette femme.

--Tu es fou! c'est ma matresse, elle est jolie; je l'aime.

--Alors vous m'obligerez de ne plus venir chez moi.

Un autre jour, votre frre revient.

--Eh bien! j'en apprends de belles. Vous allez prendre une boutique?

--Ma foi, mon frre, c'est ma seule ressource: la famille a tout dpens
pour toi, personne ne m'a aid, je veux essayer de l'industrie.

--Fi!

--Fi plutt de la misre et de la faim! Si tu veux me donner de
l'argent, je ne me ferai pas boutiquier.

--Je n'en ai pas.

--Alors laisse-moi en gagner,--ou plutt aide-moi;--si tu veux, en me
recommandant  M...., tu peux faire presque ma fortune.

--Du tout, je n'avouerai pas que j'ai un frre qui porte mon nom, un
frre boutiquier, fi!

Ce nom, ce terrible nom,--illustr quelquefois par un faquin adroit et
intrigant,--c'est pour vous la robe de Nessus;--ou plutt c'est comme un
habit qu'un ami vous aurait prt;--l'ami est derrire vous qui vous dit
 chaque instant:

Prends garde, tu vas verser du punch _sur ton habit_.

Ne lve donc pas les bras comme cela,--tu vas faire craquer les
entournures de l'_habit_.

Je t'avais dit de ne pas le boutonner,--tu vas dformer mon habit.

Ne mets donc pas la main dedans pour te poser  la Chateaubriand,--tu
vas m'arracher un bouton.

N'oublie pas de prendre une voiture,--il pleut, tu gterais mon habit.

Vous finissez par dire  l'ami: Eh bien! reprends ton habit.

De mme, un matin, vous dites  votre illustre frre--O mon illustre
frre! tu m'ennuies considrablement avec ton nom de Tartempiou; tu
seras dsormais le seul Tartempiou, tu porteras uniquement ce nom devenu
trop grand et trop lourd pour moi: je ne m'appelle plus Tartempiou, je
puis faire ce que je veux.--Je m'appelle Tartempioux; l'x me rend la
libert et mon bonheur, et de nous sortiront deux races distinctes: les
Tartempiou dont tu seras l'origine, et les Tartempioux dont je serai la
souche; et si, dans cinq mille ans d'ici, ces deux races, devenues
ennemies, s'entre-dchirent; si nos neveux, oubliant qu'ils sont
cousins, s'avisent de se manger  des sauces varies, sur toi seul en
retombera le crime. _Vade retro_, Tartempiou! Tartempioux n'a plus rien
de commun avec toi.

[GU] Un goste de nos amis,--qui se croit  la fois le centre, le but
et la cause de tout ce qui est et de tout ce qui arrive, disait
avant-hier:

--Il n'y a qu' moi qu'il arrive de ces choses-l!

--Qu'avez-vous donc?

--Vous voyez bien, il pleut.

[GU] Dernirement le danseur Barr a t mand au couvent des Augustins,
o il a t introduit chez la suprieure, o il a appris pourquoi on le
faisait venir.

On venait de renvoyer le matre de danse de la maison,--parce qu'il
n'avait pas su montrer aux jeunes lves,--demoiselles comme il
faut,--la danse  la mode aujourd'hui parmi les femmes lgantes,--le
_cancan_;--et on priait Barr de vouloir bien le remplacer.

Il faut avouer qu'aujourd'hui l'ducation des femmes est trangement
perfectionne, et que les femmes savantes de Molire auraient beaucoup 
apprendre auprs des petites pensionnaires d'aujourd'hui.

[GU] Depuis que le roi Louis-Philippe a obtenu ses fortifications tant
dsires,--il ne prend plus aucune part aux affaires et ne s'occupe de
rien: il est comme un acadmicien qui a enfin attrap son fauteuil et
qui s'y repose.

[GU] Aux ftes de Chantilly, les lgitimistes ont pris parti avec fureur
contre les chevaux du duc d'Orlans engags sous le nom de M. de
Cambis;--ils applaudissaient avec frnsie quand le prix tait gagn par
un cheval de lord Seymour--ou de tout autre,--et restaient tristement
silencieux quand le vainqueur appartenait au prince royal.

[GU] La lutte tablie contre les ftes de Chantilly par le parti
lgitimiste n'a pas t heureuse.--Le soin de paratre s'amuser plus que
les invits du chteau a beaucoup nui au plaisir qu'on a prouv
rellement.

[GU] On a rpandu le bruit que les ftes de M. Thorn sont le rsultat
d'une souscription mystrieuse du faubourg Saint-Germain, qui se cotise
pour avoir une sorte de club dansant.--C'est fort bte, mais cela fche
beaucoup M. Thorn.

[GU] On rencontre souvent par les rues--un dragon ou un cuirassier au
grand trot.--Les fers de son cheval font jaillir du pav des milliers
d'tincelles.--Son sabre rsonne dans le fourreau.--On se range en toute
hte sur son passage.--Les mres se serrent contre les murailles avec
leurs enfants.

O vas-tu, guerrier?--O s'arrtera ton coursier cumant? Vas-tu sur un
champ de bataille, rejoindre ton drapeau,--donner ou recevoir la mort?

Ou, simple messager, apportes-tu la nouvelle d'une victoire ou d'une
dfaite?--Demain les cloches des glises appelleront-elles les hommes
pieux et les hommes curieux  un _De profundis_ ou  un _Te Deum_?

Quelque malheur public va-t-il rjouir les employs, les ouvriers et les
lycens, en fermant les bureaux, les ateliers et les classes pour
vingt-quatre heures?--En te voyant passer si rapidement on s'interroge,
et plus d'une portire songe  retirer son argent de la caisse
d'pargne.

O vas-tu, guerrier, et d'o viens-tu?

Es-tu un messager de crainte ou d'esprance, de joie ou de deuil?

Non, le guerrier est une estafette envoye du ministre des finances 
la rue de la Tour-d'Auvergne, par mon ami***, employ audit
tablissement, pour me demander s'il n'aurait pas par hasard laiss chez
moi un parapluie vert.

[GU] Darms,--qui a tir sur le roi, vient d'tre, par la Cour des
pairs, condamn  la peine des parricides,--c'est--dire  tre conduit
sur le lieu du supplice et  avoir le poing coup, puis la tte
tranche.

MM. les pairs ont, en cette circonstance, un peu agi comme les
architectes qui, sachant qu'on leur diminuera un quart ou un cinquime
en rglant leur mmoire, mettent sur ledit mmoire un cinquime ou un
quart de plus qu'ils ne veulent avoir.

Darms a t excut deux jours aprs son jugement.

Le roi a, dit-on, fait grce des accessoires, c'est--dire de la chemise
blanche et du poing.

[GU] UN VOISIN DE CAMPAGNE.--Le roi Louis-Philippe avait prs de Neuilly
un voisin fort incommode. C'tait un citoyen ennemi des rois en gnral,
et du roi de Juillet en particulier,--qui offrait  la patrie toutes les
tribulations qu'il trouvait moyen de faire subir au malheureux monarque.

Sa proprit, contigu  celle du roi, consistait en un petit terrain,
sur lequel il se plaisait  rassembler tous les chiens morts repchs
dans la rivire, et en gnral tout ce qui pouvait offenser
l'odorat.--Le roi s'en plaignit  M. de Montalivet, qui prit sur lui de
dlivrer le parc de Neuilly de cet inconvnient;--il alla trouver le
voisin, et lui demanda s'il voudrait vendre son petit terrain.

--Non, rpondit le voisin.

--Parce que?

--Parce que j'aime mieux le garder.

--Mais si on vous en offrait un bon prix?

--Je ne le donnerais pas.

--Le double, le triple de sa valeur?

--Nullement.

M. de Montalivet revint tristement rendre compte au roi du mauvais
succs de sa dmarche.--Le roi n'osait employer contre son voisin les
moyens judiciaires qui eussent servi au dernier de ses sujets.--Il fit
venir M. Legrand, directeur des ponts et chausses, et lui fit part de
son embarras.--M. Legrand y rva un peu et trouva le projet d'une route
royale que l'on fit passer au milieu du carr de terre du voisin, que
l'on _expropria pour cause d'utilit publique_,--ce qui fora le roi
d'abandonner, de son ct,  la route, un petit coin de terre.

[GU] On lisait, ces jours derniers, dans le _National_, dans le _Journal
du Peuple_, etc., etc., un article ainsi conu:

Avant nous, M. Alphonse Karr, _ami du chteau_, qui fait appeler par le
roi _des choses assez singulires_ les choses contenues dans les lettres
de 1808 et 1809, avait insr dans ses _Gupes_ que _si le roi avait
crit les lettres qu'on lui impute, il n'aurait plus qu' s'en aller_.

Il a paru  quelques personnes assez bizarre que ces estimables carrs
de papier prissent prcisment, pour m'intituler _ami du chteau_, le
moment o, selon eux,--je les ai _prvenus_, eux, qui sont les _ennemis
du chteau_, dans leur apprciation des lettres attribues au roi.

Cela me rappelle une msaventure arrive, en une autre circonstance, 
un autre carr de papier appel le _Pilote du Calvados_;--ledit carr de
papier s'tait donn plusieurs fois la distraction innocente de me
dnoncer comme _vendu au pouvoir_,--ce qui avait fait rire assez fort
les gens qui avaient l'extrme bont de nous lire tous les deux.

Un jour, je ne sais comment il se fit que le carr de papier en question
imagina de transcrire dans ses colonnes un article que j'avais fait pour
blmer avec quelque svrit une mesure du gouvernement. Mon carr de
papier du Calvados est saisi  la requte du procureur du roi du
dpartement,--moins indulgent que celui du parquet de Paris,--et on lui
fait tranquillement un bon petit procs par suite duquel il est condamn
 une bonne petite amende et  trois bons petits mois de prison.

La probit, l'impartialit et l'indpendance sont donc des choses bien
tranges en ce temps-ci, qu'on n'y croie pas, mme en les voyant,--et
que leur apparition soit passe  l'tat de miracles contests par les
esprits forts!

Faut-il donc que je fasse remarquer aujourd'hui  mes lecteurs, aprs
bientt deux ans que je cause avec eux, que je dis  chacun son fait
dans l'occasion,--que je n'appartiens  aucun parti ni  aucune
coterie,--que je ne suis ami que du juste, du vrai, de l'honnte et du
grand,--que je ne suis l'ennemi que de l'injustice, de l'hypocrisie, de
l'absurdit, de la sottise et des platitudes.

Je n'ai gagn gure  cela que d'tre fort mal vu de tous les partis et
de toutes les coteries,--de n'avoir l'appui de personne et de combattre
seul dans la mle.

Je suis bien heureux, vraiment, de mon indiffrence pour les
clapotements que font dans les coins obscurs quelques langues contre
quelques palais.--Voici, maintenant, qu'on dit et qu'on imprime que j'ai
amass des sommes normes, que j'ai achet un chteau, et que je cesse
de publier les _Gupes_.

D'ordinaire, je demeure assez sur les chemins, n'ayant pas grand'chose 
faire  Paris, que je n'aime gure.--Avant cette invention, chaque fois
que je quittais Paris, on racontait que j'tais en prison pour
dettes.--En vain, quelque ami disait:--Mais il est  tretat, je l'ai
mis en voiture.--Bah! rpondait-on, vous ne nous en ferez pas accroire,
on sait o il est.

--Mais voil une lettre que je reois de lui avec le timbre de
Montivilliers, qui est le bureau de poste d'tretat.

--Allons donc, on connat ces ruses-l.

--Mais il revient demain.

--Tarare!

Cette fois, tout cela est chang.--Quand je m'absente, c'est pour aller
acheter un chteau ou une terre.--Je joue le rle du marquis de
Carabas,--et j'blouis les gens par une fortune scandaleuse.

Tout ceci n'empchera pas les _Gupes_ de continuer  prendre leur vol
chaque mois, qu'elles sortent des roses de mon jardin de la rue de la
Tour-d'Auvergne, ou des joncs qui couvrent d'un tapis d'or les ctes
d'tretat et de Sainte-Adresse.

FIN DU DEUXIME VOLUME.




TABLE DES MATIERES


1840

AOUT.--Les tailleurs abandonnent Paris.--Les feuilles de vigne.--Une
fourmi aux gupes.--On prend l'auteur en flagrant dlit d'ignorance.--Il
se dfend assez mal.--M. Orfila.--Les banquets.--M. Desmortiers.--M.
Plougoulm.--Situation impossible du gouvernement
de Juillet.--Le peuple veut se reprsenter lui-mme.--M. de Rmusat.--Danton.--Les
cordonniers.--Les boulangers.--M. Arnal.--M.
Bouff.--M. Rubini.--M. Samson.--M. Simon.--M. Alcide
Tousez.--M. Mathieu de la Redorte et le coiffeur Armand.--La
presse vertueuse et la presse corrompue.--M. Thiers.--Le duc d'Orlans.--M.
E. Leroy.--Le cheval de Tata.--Un bourreau.--M. Baudin.--M.
Mackau.--Le Mapah.--M. V. Hugo.--M. Jules Sandeau.--Les
bains de Dieppe.--Mme *** et la douane.--M. Coraly prvu
par Racine.--M. Conte.--M. Cousin et M. Mol.--Une fourne.--Mademoiselle
Taglioni et M. V. de Lapelouze.--Coups de bourse.--M.
de Pontois.--Plusieurs noms barbares.--M. de Woulvre.--M.
de Sgur.--Navet des journaux ministriels.--Un ministre
vertueux et parlementaire.--Chagrins d'icelui.--M. Chambolle s'en
va-t-en guerre.--MM. Jay et de Lapelouze le suivent.--Situation.--_Am
Rauchen_.      1

SEPTEMBRE.--Prohibition de l'amour.--Le pain et les boulangers.--Injustices
de la justice.--La paix et la guerre.--La feuille de chou de M. Villemain.--Le
roi sans-culotte.--M. Cousin.--M. de Sainte-Beuve.--La pauvret
est le plus grand des crimes.--Les circonstances attnuantes et le
jury.--La morale du thtre.--M. Scribe.--La distribution des prix
 la Sorbonne.--L'ducation en France.--Navets de M. Cousin.--M.
Aug. Nisard.--Ce que M. Thiers laisse au roi.--M. Hugo.--Monseigneur
Affre.--M. Roosman.--M. Gerain.--Les voleurs avec ou
sans effraction.--Le roi et les douaniers.--Un chiffre  deux fins.--Comme
quoi c'est une dot d'tre le gendre d'un homme vertueux.--M.
Renauld de Barbarin.--M. Gisquet et ses Mmoires.--M. de
Montalivet.--M. de Lamartine.--M. tienne.--La Bourse.--M.
Dosne.--M. Thiers.--La vrit sur la Bourse.--Une petite querelle
aux femmes.--Un malheur arriv  M. Chambolle.--Aphorisme.--Coquetterie
des _Dbats_.--Mot de M. Thiers.--La cure au chenil. 28

OCTOBRE.--Mort de Samson.--M. Joubert.--M. Gannal veut _empailler_ les
_cendres_ de l'empereur.--M. Ganneron conomise une croix.--Une belle
action.--Une vieille flatterie.--M. de Balzac et M. Roger de Beauvoir.--Madame
Decaze au Luxembourg.--Contre les voyages.--Une
gupe excute au Jockey-Club.--Un mot de mademoiselle ***.--Les
ouvriers, le gouvernement et les journaux.--A propos de l'Acadmie
franaise.--M. Cousin.--M.-Rvoil.--Notes de quelques inspecteurs
gnraux sur quelques officiers.--M. Desmortiers plac sous la surveillance
de Grimalkin.--Attentat contre le papier blanc.--M. Michel
(de Bourges).--M. Thiers.--M. Arago.--M. Chambolle.--M. de
Rmusat.--Question d'Orient.--De l'homme considr comme engrais.--M.
Delessert.--M. Mry.--Lettres anonymes.--On dcouvre
que l'auteur des _Gupes_ est vendu  M. Thiers.--L'auteur en
prison.--M. Richard.--Avis aux prisonniers.--M. Jacqueminot.--Aux
amoureux de madame Laffarge.--Les jurs limousins.--M. Orfila.--M.
Raspail.--Le petit Martin et M. Martinet.--On abuse de Napolon.--Ide
singulire d'un _Sportman_.      48

NOVEMBRE.--Les _Gupes_.--Un tombeau.--La justice.--Ugolin, Agamemnon,
Jepht et M. Alphonse Karr.--Le nouveau ministre.--M.
Soult.--M. Martin (du Nord).--M. Guizot.--M. Duchtel.--M. Cunin-Gridaine--M.
Teste.--M. Villemain.--M. Duperr.--M. Humann.--L'auteur
se livre  un lgitime sentiment d'orgueil.--Dpart
de M. Thiers.--Madame Dosne.--M. Dosne.--M. Roussin.--M.
de Cubires.--M. Pelet (de la Lozre).--M. Vivien.--Lettres
de grce.--M. Marrast.--M. Buloz.--M. de Rambuteau.--M. de
Bondy.--M. Jaubert.--M. Lavenay.--M. de Rmusat.--M. Delavergne.--Le
sergent de ville Petit.--Le garde municipal Lafontaine.--Darms.--Mademoiselle
Albertine et Fnlon.--M. Clestin Nanteuil.--M.
Giraud.--M. Gouin et les falaises du Havre.--M. de Mornay.--La
prison de Chartres.--Nouvel usage du poivre.--La _Marseillaise_.--La
guerre.--Un rfractaire.--M. Chalander.--Les
soldats de plomb.--Un bal au profit des pauvres.--Les fortifications
de Paris.--Les pistolets du grand homme.--M. Mathieu de la Redorte.--M.
Boilay.--M. et madame Jacques Coste.--M. et madame Lon
Faucher.--M. et madame Lon Pillet.--Madame la comtesse de
Flahaut.--Madame la comtesse d'Argout.--On continue  demander
ce qu'est devenue la fameuse enqute sur les affaires de la Bourse.--M.
Dosne se livre  de nouveaux exercices.--M. de Balzac.--Une
gageure propose au prfet de police.--M. Berlioz.--M. Barbier.--M.
L. de Vailly.--M. de Vigny.--M. Armand Bertin.--M. Habeneck.--Le
_Journal des Dbats_ porte bonheur.--Richesses des pauvres.--Subvention
que je reois.--On demande l'adresse des oreilles de
M. E. Bouchereau.      79

DCEMBRE.--Ranon et retour des _Gupes_.--Le cheval Ibrahim.--Un mot
de M. Vivien.--Mot de M. Pelet (de la Lozre).--M. Griel.--M. Dosne
considr comme pripatticien.--La mare d'Auteuil.--Comment
se fait le discours du roi.--Un mot de M. nouf.--Les checs.--Un
mot de M. Lherbette.--M. Barrot.--M. Guizot.--M. de
Rmusat.--M. Jaubert.--Les vaudevilles de M. Duvergier de Hauraune.--Deux
lanternes.--Le roi et M. de Cormenin.--Naissance du
duc de Chartres.--M. de Chateaubriand.--La reine Christine.--Le
gnral d'Houdetot.--Bureau de l'esprit public.--M. Malacq et mademoiselle
Rachel.--M. Lerminier et M. Villemain.--Une gupe de la
Malouine.--M. A. Dumas.--Forts non dtachs.--Mot de M. Barrot
revendiqu par les _Gupes_.--M. Cochelet.--M. Drovetti.--M. Marochetti.--Une
messe d'occasion.--_Obolum Belisario_.--MM. Hugo,--de
Saint-Aulaire,--Berryer,--Casimir Bonjour.--M. Legrand (de
l'Oise).--M. Jourdan.--Un logogriphe de M. Delessert.--Dnonciation
contre les conservateurs du muse.--M. Ganneron mcontent.--M.
E. Sue et monseigneur Affre.--Les fourreurs de Paris et les marchands
de rubans de Saint-tienne.--M. Bouchereau parat.--Les
inondations.--Le maire de Saint-Christophe.      109


1841

JANVIER.--Sur Paris.--La neige et le prfet de police.--Il manque vingt-neuf
mille deux cent cinquante tombereaux.--Deux classes de portiers.--Le
timbre et les _Gupes_.--Le gouvernement sauv par lesdits
insectes.--M. Thiers et M. Humann.--M. le directeur du Timbre.--Une
question des fortifications.--Saint-Simon et M. Thiers.--Vauban,
Napolon et Louis XIV.--Les forts dtachs et l'enceinte continue.--Retour
de l'empereur.--Le ver du tombeau et les vers de M. Delavigne.--Indpendance
du _Constitutionnel_.--Un cheveau de fil en
fureur.--Napolon  la pompe  feu.--Le marchal Soult.--M. Guizot.--M.
Villemain.--La gloire.--Les hommes srieux.--M. de Montholon.--Le
prince de Joinville et lady ***.--M. Cav.--Vivent la joie
et les pommes de terre!--Les vaudevillistes invalides.--M. de Rmusat.--M.
tienne.--M. Salverte.--M. Duvergier de Hauranne.--M.
Empis.--M. Mazre.--De M. Gabrie, maire de Meulan, et de Denys,
le tyran de Syracuse.--Le charpentier.--_Dor_ en cuivre.--Le cheval
de bataille.--M. ***.--M. le duc de Vicence.--Le roi Louis-Philippe
a un cheval de l'empereur tu sous lui.--M. Kausmann.--Aboukir.--M.
le gnral Saint-Michel.--Le cheval blanc et les vieilles filles.--Quatre
Anglais.--M. Dejean.--L'Acadmie.--Le parti Joconde.--M.
de Saint-Aulaire.--M. Ancelot.--M. Bonjour veut triompher en
fuyant.--Chances du marchal Sbastiani.--Rception de M. Mol.--M.
Dupin, anctre.--Mot du prince de L***.--Mot de M. Royer-Collard.--M.
de Qulen.--Le _National_.--Mot de M. de Pongerville.--Histoire
des ouvrages de M. Empis.--Le dogue d'un mort.-- MM. Baude
et Audry de Puyraveau.--M. de Montalivet.--Le roi considr comme
propritaire.--M. Vedel.--M. Buloz.--Un vice-prsident de la vertu.--La
Favorite.--Un bal  Notre-Dame.--cole de danses inconvenantes.--M.
D*** et le pape.--M. Adam.--M. Sauzet.--J. J.--Les
receveurs de Rouen.--La princesse Czartoriska.--Madame Lebon.--Madame
Hugo.--Madame Friand.--Madame de Remy et mademoiselle
Dangeville.--Madame de Radepont.--Lettre de M. Ganneron.--M.
Albert, dput de la Charente.--M. Sguier.--Les vertus prives.--La
garde nationale de Carcassonne.--Le gnral Bugeaud.--Correspondance.--Fureurs
d'un monsieur de Mulhouse.      137

FVRIER.--Nouveau canard.--L'auteur des _Gupes_ est mort.--Les
Parisiens  la Bastille.--Scne de haut comique.--Les fortifications.--M.
Thiers.--M. Dufaure.--M. Barrot.--Influence des synonymes.--Les
soldats de lettres.--Le lieutenant gnral Ganneron.--Tous ces
messieurs sont prvus par Molire.--Chodruc-Duclos.--Alcide Tousez.--Madame
Deshoulires.--M. de Lamartine.--M. Garnier-Pags.--Les
fortifications et les fraises.--Ceux qui se battront.--Ceux qui ne
se battront pas.--Invasion des avocats.--Les hauts barons du mtre.--Les
gentilshommes et les vilains hommes.--Cassandre aux Cassandres.--La
tour de Babel.--Avnement de messeigneurs les marchands
bonnetiers.--Le bal de l'ancienne liste civile.--Costume
exact de mesdames Martin (du Nord), Leboeuf et Barthe.--Costume
de MM. Gentil,--de Rambuteau,--Gouin,--Roger (du Nord), etc.,
et autres talons rouges.--Mhmet-Ali.--Le bal au profit des inonds
de Lyon.--On apporte de la neige rue Laffitte.--M. Batta.--M.
Artot.--Relations de madame Chevet et d'un employ de la liste
civile.--M. de Lamartine et les nouvelles mesures.--La protection de
madame Adlade.--Les lettres du roi.--M. A. Karr btonn par la
livre de M. Thiers.--Envoi  S. M. Louis-Philippe.      170

MARS.--L'auteur au Havre.--La ville en belle humeur.--Popularit de
M. Fulchiron.--Ressemblance dudit avec Racine.--La Chambre des
pairs.--Le duc d'Orlans.--Le roi et M. Pasquier.--M. Bourgogne et
madame Trubert.--Les femmes _gnes_ dans leurs corsets par la _libert_
de la presse.--M. Sauzet invente un mot.--M. Mermilliod en imagine
un autre.--Les masques.--Lord Seymour.--Msaventure du prfet
de police.--Histoire de Franois.--Sur les dners.--La liste civile
fait tout ce qui concerne l'tat des autres.--A M. le comte de Montalivet.--Le
roi jardinier et maracher.--Plaintes de ses confrres.--Les
_Gupes_ n'ont pas de couleur.--Un pome pique.--Un bienfaiteur
 bon march.--Une croix d'honneur.--La proprit littraire.--Une
prtention nouvelle du peuple franais.--M. Lacordaire et mademoiselle
Georges.--Les princes et les sergents de ville.--Une anecdote
du gnral Clary.--M. Taschereau.--M. Mol.--M. Mounier.--M. de la
Riboissire.--M. Tirlet.--M. Ancelot.--M. de Chateaubriand.      196

AVRIL.--Histoire d'un monsieur auquel il manquait trente-quatre sous.--Sur
la proprit littraire.--M. Berville.--M. Chaix d'Est-Ange.--M.
Lherbette.--M. Durand de Romorantin.--M. Hugo.--M. de Lamartine.--Histoire
de M. M*** et d'un commissaire de police.--Un
mot d'ami sur M. Villemain.--De la valse  deux temps.--Des miracles
du puits de Grenelle.--Une histoire d'un voleur.--Sur les fortifications.--A
quoi tient un vote.--M. Thorn.--Les fleurs des critiques
et des romanciers, et, en particulier, de quelques fleurs de M. Eugne
Sue.--Un oeillet.--Un mot d'amie.--Un distique sur un avocat.--De
la tyrannie et de l'inviolabilit de MM. les comdiens.--La vrit
sur mademoiselle Elssler aux tats-Unis.--Le timbre, les _Gupes_ et les
cachemires.--De l'loquence du palais.--M. Lon Bertrand.--Deux
nouvelles toffes.--L'exposition de peinture.      228

MAI.--Les lettres attribues au roi.--M. Partarrieu-Lafosse patauge.--Me
Berryer.--Embarras o me met le verdict du jury.--Opinion de
saint Paul sur ce sujet.--La Contemporaine.--Une heureuse ide de
M. Gabriel Delessert.--Sangfroid de M. Soumet.--M. Passy (Hippolyte-Philibert).--Un
mot de l'archevque de Paris.--Le faubourg Saint-Germain
et un employ de la prfecture de la Seine.--De M. Grandin,
dput, et de son magnifique discours.--J'ai la douleur de n'tre pas
de son avis.--M. Hortensius de Saint-Albin.--Deux petites filles.--Une
singularit du roi.--Ralisation du rve d'Henry Monnier.--Paris
malade.--Vertus parlementaires.--A mes lecteurs.--Une glise par
la diligence.--Rcompense honnte.--Rcompense moins honnte.--Penses
diverses de M. C.-M.-A. Dugrivel.--Les concerts.--De M. S***
improprement appel _Sedlitz_.--Steeple-chase.--Choses diverses.--M.
Lebon.--Les gants jaunes.--Des amis.--Un proverbe.      255

JUIN.--Fragments d'une belle rponse de l'auteur des _Gupes_  un
homme tonn.--Les philanthropes.--Les prisons.--Les ftes.--Question
des hannetons.--M. Bazin de Rocou.--Quelques citations de
M. de Lamennais.--Une singulire oraison funbre.--Les mdailles
de baptme.--De M. Dugab et d'un nouveau thtre.--Un mot du
roi.--Vritable histoire de l'infante.--Comme quoi un jeune Polonais
est devenu neveu de la reine de France.--Des cheveux roux.--M. Villemain.--Mademoiselle
Fitzjames.--On oublie M. Mol.--Humbles
remontrances  monseigneur l'archevque de Paris.--Question srieuse
traite de la faon la moins ennuyeuse qu'il a t possible  l'auteur.--M.
Duchtel.--conomies de M. Auguis.--Le parti des pharmaciens.--L'inconvnient
d'avoir un frre clbre.--Un danseur de l'Opra au
couvent.--Repos du roi.--M. Thorn.--Un parapluie vert.--Un voisin
de campagne.--De quelques carrs de papier.      283

FIN DE LA TABLE DU DEUXIME VOLUME.

Paris.--Imprimerie de A. WITTERSHEIM, rue Montmorency, 8.






End of Project Gutenberg's Les gupes; sries 1 & 2, by Alphonse Karr

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
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