The Project Gutenberg EBook of Histoire Anecdotique de l'Ancien Thtre
en France, Tome Second, by Albert Du Casse

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Title: Histoire Anecdotique de l'Ancien Thtre en France, Tome Second
       Thtre-Franais, Opra, Opra-Comique, Thtre-Italien,
       Vaudeville, Thtres forains, etc...

Author: Albert Du Casse

Release Date: June 20, 2012 [EBook #40049]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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et n'a pas t harmonise.




     HISTOIRE ANECDOTIQUE
     DE
     L'ANCIEN THATRE
     EN FRANCE

     THATRE-FRANAIS, OPRA, OPRA-COMIQUE, THATRE-ITALIEN
     VAUDEVILLE, THATRES FORAINS, ETC.

     PAR
     A. DU CASSE
     AUTEUR DES MMOIRES DU ROI JOSEPH, DU PRINCE EUGNE, ETC.

     TOME SECOND

     [Illustration: logo]

     PARIS
     E. DENTU, DITEUR
     LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES
     PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLANS

     1864
     Tous droits rservs.




OUVRAGES DU MME AUTEUR


  MMOIRES DU ROI JOSEPH, 10 vol. in-8.

  HISTOIRE DES NGOCIATIONS RELATIVES AUX TRAITS DE MORFONTAINE, DE
    LUNVILLE ET D'AMIENS, faisant suite aux _Mmoires du roi
    Joseph_, 3 vol. in-8.

  ALBUM DES MMOIRES DU ROI JOSEPH, grand in-folio.

  PRCIS HISTORIQUE DES OPRATIONS DE L'ARME DE LYON EN 1814, 1
    vol. in-8.

  MMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE LA CAMPAGNE DE 1812, 1 vol.
    in-8.

  OPRATIONS DU NEUVIME CORPS DE LA GRANDE-ARME EN 1806 ET EN
    1807, 2 vol. in-8 avec atlas.

  PRCIS DES OPRATIONS DE L'ARME D'ORIENT DE MARS 1854 A OCTOBRE
    1855, 1 vol. in-8.

  LE DUC DE RAGUSE DEVANT L'HISTOIRE, 1 vol. in 8.

  LES ERREURS MILITAIRES DE M. DE LAMARTINE, 1 vol. in-8.

  MMOIRES DU PRINCE EUGNE, 10 vol. in-8.

  LA MORALE DU SOLDAT, 1 vol. in-18.

  SOUVENIRS D'UN OFFICIER DU 2e DE ZOUAVES, 1 vol. in-18.


ROMANS

     QUATORZE DE DAMES, 1 vol. in-18.

     RAMBURES, 1 vol. in-8.

     DU SOIR AU MATIN, 1 vol. in-8.

     LES DEUX BELLES-SOEURS, 1 vol. in-8.

     LE MARQUIS DE PAZAVAL, 1 vol. in-18.     { En collaboration avec
                                              { M. VALVIS.
     LE CONSCRIT DE L'AN VII, 1 vol. in-18.   {




HISTOIRE ANECDOTIQUE

DE

L'ANCIEN THATRE EN FRANCE




XIII

LA COMDIE AVANT MOLIRE.

  La comdie ancienne.--Comdie de caractre et comdie
    d'intrigue.--Usage  Athnes.--JEAN DE LA TAILLE DE BONDARROY
    et JODELLE, de 1552  1578.--Anecdote sur Jodelle.--JEAN DE LA
    RIVEY.--CHAPUIS (1580).--_L'Avare cornu_ et _le Monde des
    cornus_.--ROTROU, auteur de plusieurs comdies et
    tragi-comdies.--La tragi-comdie.--Comdies de Rotrou.--_Les
    Mnechmes_ (1631), sujet souvent remis  la scne.--_Diane_
    (1635).--_Les Captifs_ (1638).--_Climne_ (1633),
    pastorale.--Sujet de cette pice.--_Dorist et Clagenor_
    (1630).--Mot de Rotrou en donnant son _Hypocondriaque_
    (1628).--_Les Deux pucelles_ (1636), singularit de ce
    titre.--Deux vers de _Don Lope de Cordoue_.--SCUDRY, de 1630 
    1642.--_La Comdie des Comdiens_ (1634).--Anecdote.--_L'amour
    tyrannique_ (1638), son succs.--_Axiane_ (1642), sorte de
    drame historique.--VION D'ALIBRAI, sa clbrit comme
    buveur.--BEYS, de 1635  1642.--Sa _Comdie des Chansons_
    (1642).--Origine probable du vaudeville et de l'opra
    comique.--DOUVILLE, de 1637  1650.--Son genre de talent.--_La
    Dame invisible_ (1641).--_Les fausses Vrits_
    (1642).--_L'Absent de chez soi_ (1643).--Anecdote.--LEVERT, de
    1638  1646.--_Aricidie_ (1646).--Anecdote.--GILLET, de 1639 
    1648, prcurseur de Molire.--Son genre de talent.--Ses
    comdies puises dans son propre fonds.--_Le Triomphe des cinq
    passions_ (1642).--Citation.--DE BROSSE, de 1644  1650.--_Le
    Curieux impertinent_ (1645).--Anecdote.--SCARRON, de 1645 
    1660.--Notice historique sur ce pote dramatique et sur son
    genre.--Ses principales productions, pices
    burlesques.--JODELET.--_L'Hritier ridicule_
    (1649).--Anecdote.--_Don Japhet d'Armnie_
    (1653).--Anecdotes.--_L'colier de Salamanque_
    (1654).--Anecdote.--pigramme sanglante.--_Le Menteur_, de
    CORNEILLE.--Anecdote.


Le genre dramatique auquel on a donn le nom de _Comdie_, trs-fort
en honneur dans la Grce ancienne et  Rome, n'exista en France qu'
l'tat le plus imparfait jusqu' la venue de Molire, au milieu du
dix-septime sicle.

La Comdie, comme l'entendaient les anciens, tait une critique
pouvant tre utile pour l'amlioration des moeurs, car elle faisait
passer sous les yeux des humains les travers  viter. La Comdie
tirait naturellement sa principale force du ridicule mis en scne,
quelquefois mme exagr  dessein. Les anciens vitaient avec soin
que les travers peints par ce genre de drame, fussent affligeants,
rvoltants ou dangereux, dans la crainte d'exciter la compassion, la
haine ou l'effroi; ces sentiments taient rservs par eux  la
Tragdie.

Leurs comdies taient donc la reprsentation d'une action plus ou
moins touchante de la vie habituelle, la peinture plus ou moins fidle
de moeurs prtant au ridicule.

Il est bien entendu que nous ne parlons ici que de la comdie sortie
de ses langes et pure par les habiles auteurs de la Grce et de
Rome. Dans le principe, en effet, la Comdie ne consistait gure
qu'en un tissu d'injures adresses aux passants par des vendangeurs
(dit l'histoire) barbouills de lie de vin. Crats l'leva sur un
thtre plus dcent, en prenant pour modle la tragdie invente par
Eschyle. Aprs lui, quelques auteurs lui firent faire un grand pas.

On divisait l'histoire de la Comdie chez les Grecs en trois priodes:
la comdie _ancienne_, satire politique et civile qui allait jusqu'
nommer les personnages; la comdie _moyenne_ qui se bornait  dsigner
ceux dont elle s'emparait pour les soumettre  sa censure, attendu
qu'on avait fini par interdire la licence dont nous venons de parler;
enfin la comdie _nouvelle_, qui consistait  intresser les
spectateurs par la peinture des moeurs gnrales, au moyen d'une
intrigue attachante. Ce fut cette espce de comdie imagine par
Mnandre et les potes ses contemporains, que Plaute et Trence
transportrent avec tant d'habilet et de succs sur la scne de Rome.

La comdie, la bonne et saine comdie, dgnra ensuite, et on la perd
de vue pendant des sicles entiers, avant de retrouver en Italie
quelque trace, mme des plus imparfaites, de l'art dramatique tomb
dans la plus complte dcadence. Elle commena enfin  renatre vers
le quinzime sicle, grce  des troupes de baladins allant de ville
en ville jouer sur les trteaux des farces qu'ils dcoraient fort
improprement du nom de comdies, farces dont les intrigues absurdes et
les situations ridicules avaient pour principal but de faire valoir la
pantomime italienne. Quelques auteurs, entre autres le cardinal
Bibiena et Machiavel, puis l'Arioste, essayrent de produire des
comdies imites des bons auteurs grecs et romains. Composs
spcialement pour des ftes, ces ouvrages n'taient malheureusement
reprsents que dans de rares occasions. A peu prs vers la mme
poque, le thtre espagnol se releva galement par des comdies assez
intressantes et dont les intrigues ne manquaient pas d'un certain
mrite. En France, on peut dire que jusqu'au _Menteur_ de Corneille
(1642), on n'eut pas de vritable comdie.

Avant l'envahissement du genre dit romantique, ce genre de pices
tait soumis, comme la tragdie,  diverses rgles dont les auteurs,
n'osaient s'affranchir. Nous avons tous t bercs sur les bancs des
collges avec la fameuse rgle des _trois units_: Unit d'action,
unit de temps, unit de lieu.

     Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli
     Tienne jusqu' la fin le thtre rempli...

a dit le grand critique.

Corneille a crit une excellente dissertation  ce sujet, ce qui ne
l'a pas empch, presque seul des auteurs dramatiques faisant loi, de
s'carter un beau jour de cette rgle, en mettant au monde son
chef-d'oeuvre, _le Cid_. Aujourd'hui nous sommes beaucoup moins
exclusifs, nous laissons parfaitement de ct la rgle des trois
units et bien d'autres. Au thtre, la seule rgle actuellement en
honneur, est celle qui astreint l'auteur  plaire  son public.
Avons-nous tort? Je ne le pense pas. Nous prfrons, en gnral, une
comdie qui plat, quoiqu'elle soit irrgulire,  un ouvrage
construit dans les rgles de l'art, mais qui fatigue ou ennuie. Pour
tout dire, en un mot, nous ne connaissons plus de rgles. La scne
n'est plus, de nos jours, un _amusement srieux_, c'est un moyen de
passer le plus agrablement possible quelques heures, et pourvu qu'en
effet les heures s'coulent agrablement, l'on n'en demande gure plus
aux auteurs dramatiques.

Il y a deux sortes de comdies, la comdie d'intrigue et la comdie de
caractre. Ce dernier genre est celui dont Molire a surtout fait
usage. Son _Avare_ semble tre un modle. Ainsi que nous l'avons fait
remarquer plus haut, quand la comdie est une imitation de moeurs, il
faut qu'elle soit un peu exagre. Ainsi, pour prendre un exemple, il
est impossible d'admettre qu'en un seul jour un _Harpagon_, quelque
harpagon qu'il puisse tre, ait l'occasion de produire autant de
traits d'avarice que celui de Molire. Ce dernier a concentr
ncessairement en quelques scnes le rsum, pour ainsi dire, de la
vie morale de son hros.

Une remarque avant de quitter la comdie ancienne.

Il existait  Athnes un usage qu'on devrait bien acclimater chez
nous. Les pices dramatiques taient soumises  dix juges, hommes
distingus, indpendants, d'un mrite reconnu, d'une intgrit 
l'abri de tout soupon, et qui prtaient serment de juger avec la plus
grande quit. Ces juges n'avaient gard ni aux sollicitations, ni 
la cabale. Leur apprciation, compltement littraire, tait
trangre  toute considration, mme politique. Que n'avons-nous en
France un semblable aropage? Certes, on ne verrait pas sur la scne
autant de rapsodies, et le got du public n'irait pas se perdant de
plus en plus. Ce ne serait fcheux que pour cette littrature de
couplets grivois, de ronds de jambes et d'exhibition de maillots,
cherchant son succs dans des excentricits dplorables. Le thtre
s'enrichirait, selon toute apparence, de comdies dignes de ce nom, de
vaudevilles plus dcents et non moins gais, de couplets plus
spirituels, de bons mots plus convenables, de situations moins
ridicules. Ce serait l un grand bien pour les thtres modernes.

Mais parlons maintenant de la comdie en France avant la venue de
Molire.

Les deux crivains auxquels on peut attribuer la rgnration de la
comdie sur notre scne furent JEAN DE LA TAILLE DE BONDARROY, qui
donna en 1562 _les Corrivaux_, en 1567 _Ngromant_, et en 1578 _le
Combat de Fortune et de Pauvret_; et JODELLE, qui fit reprsenter en
1552 _Eugnie_ ou _la Rencontre_, et en 1558 _la Mascarade_. Ces deux
potes ne brillent ni par un got pur, ni par un style dcent, mais
enfin il y a, dans leurs conceptions dramatiques, quelque chose de
mieux que les rapsodies sans intrigue et sans intrt mises
jusqu'alors au thtre.

Le roi Charles IX avait compris la supriorit de Jodelle sur ses
devanciers, car il le comblait de bienfaits, ce qui n'empcha pas le
pote de se plaindre du sort jusqu' son dernier soupir.

On raconte qu'tant presque  l'agonie, il adressa au roi un sonnet
dans lequel il compare sa position  celle du philosophe Anaxagore,
que Pricls aimait et cependant laissait dans le besoin. Anaxagore,
press par l'indigence, se dcide  mourir. Pricls l'apprend, vole
prs de lui, lui exprime ses regrets, lui fait mille promesses:

     L'autre, tout rsolu, lui dit (ce qu' toi, Sire,
     Dlaiss, demi-mort presque, je puis bien dire):
     Qui se sert de la lampe au moins de l'huile y met.

JEAN DE LA RIVEY, comme les deux prcdents, essaya de ranimer la
comdie et fit faire quelques pas au genre dramatique. Un peu plus
tard, en 1580, parut CHAPUIS, qui composa deux comdies: _l'Avare
cornu_, en cinq actes et en vers de dix syllabes, et _le Monde des
Cornus_, _o l'on traite de l'origine des cornes_. Le sous-titre de
cette dernire pice indique suffisamment la force du sujet.

La comdie resta ensuite quelques annes stationnaire; ROTROU, que
nous avons dj apprci comme pote tragique, la remit en scne. Nous
lui devons un grand nombre de comdies et de tragi-comdies qui ne
sont pas sans mrite, en les considrant au point de vue des
productions littraires du commencement du dix-septime sicle, avant
Corneille et avant Molire. Nous avons prononc le nom de
tragi-comdie: un mot sur le genre d'ouvrage qu'on appelait ainsi et
qui tenait de la pastorale, de la comdie et de la tragdie, sans tre
rellement d'aucun de ces trois genres.

On dsignait par ce nom un pome dans lequel le srieux de la tragdie
se trouvait mari au plaisant de la comdie. C'tait quelquefois aussi
une action dramatique, roulant sur les aventures de personnages
hroques et ayant un dnouement heureux. Corneille a longtemps appel
son _Cid_ une tragi-comdie.

Ces pices ne laissaient pas que d'avoir une sorte d'analogie avec le
drame moderne, en un certain sens. Dans le drame qui fleurit sur nos
scnes du boulevard, on trouve runi, dans la mme action,  ct des
rles principaux habituellement srieux et mme _lugubres_, un ou
plusieurs rles gais et souvent grotesques, faisant contraste. Ce
contraste est, pour ainsi dire, exig aujourd'hui par les classes
populaires qui forment le public de ces thtres. L'antiquit n'a pas
connu ces sortes de compositions btardes qu'on a quelquefois aussi
appeles _comdies-hroques_. Les Anglais, dans leur thtre, en ont
beaucoup us et abus; mais en France, elles furent abandonnes, quand
vint l'poque de la vraie et saine comdie.

Revenons  Rotrou, auteur de _la Bague de l'oubli_ (1628), des
_Mnechmes_ (1631), de _Diane_ (1635), de _Clorinde_ (1636), des
_Captifs_ (1638), des _Sosies_ (1638), de _la Soeur gnreuse_ (1635).
Toutes ces comdies sont en cinq actes et en vers. Elles peuvent tre
considres comme le trait d'union entre le genre primitif du sicle
prcdent et celui qui allait natre sous la plume de Molire.
Plusieurs de ces productions de Rotrou eurent un grand succs, et il
en est dont l'ide a t souvent reprise au thtre aprs lui. Ainsi,
_les Mnechmes_, pice imite de Plaute et dont l'intrigue consiste
dans la ressemblance parfaite de deux frres, est une comdie refaite
soixante-quinze ans aprs Rotrou par Regnard, et qui, de nos jours, a
fourni le sujet d'un des plus spirituels et des plus amusants
vaudevilles du rpertoire moderne: _Prosper et Vincent_.

La comdie de _Diane_ est une espce de pice  tiroir dans laquelle
une mme actrice joue plusieurs rles, ce qui a t imit souvent
depuis, pour mettre en relief les facults d'artistes ayant une grande
facilit d'imitation. _Les Captifs_, comdie puise dans Plaute, dont
l'intrigue est fort simple, l'action bien conduite, eut une grande
vogue, de mme que les _Sosies_, qui fussent rests probablement
longtemps encore  la scne, si l'_Amphitryon_ de Molire n'tait venu
les dtrner trente ans plus tard.

Outre les comdies que nous venons de nommer rapidement, Rotrou donna
encore  la scne franaise, de 1630  1637, une pastorale et dix-huit
tragi-comdies.

Le titre de la pastorale est _Climne_ ou _Amarilis_ (1633). En
gnral, on donnait ce nom  une espce d'opra champtre ou de ballet
dont tous les personnages taient des bergers et des bergres, et dont
la musique tait simple et pleine de douceur. Du temps de Rotrou
cependant, alors que l'opra n'tait pas encore connu en France, une
pastorale tait une comdie galement  personnages champtres, dont
l'intrigue tait des plus naves. On en jugera par celle-ci:
Climne, voyant son amant prs de lui tre infidle, se dguise
elle-mme en berger, se fait aimer de sa rivale et de toutes les
bergres dont les bergers deviennent jaloux. Elle finit par se faire
connatre, unit les amants et rallume les feux de son volage. Cela
dure _cinq actes_ et se dbite en vers, ce qui prouve en faveur de la
patience qu'avaient nos pres dans la premire moiti du dix-septime
sicle. Tout au plus, de nos jours, avec ce canevas, parviendrait-on 
btir un acte de ballet, dont le succs pourrait tre d aux jupes
courtes des jolies bergres de l'Opra,  la pantomime expressive
d'une Climne-Rosita,  une mise en scne pleine de fracheur, et non
pas certes  un scenario aussi nul.

Parmi les tragi-comdies de Rotrou, nous citerons celle de _Dorist et
Clagenor_ (1630), non  cause de sa donne qui est parfaitement
absurde, mais parce qu'elle offre un des premiers exemples de la
violation de la rgle fameuse de l'unit de temps et de lieu. Elle
avait t prcde, en 1628, de _l'Hypocondriaque_ ou _le Mort
amoureux_, coup d'essai de Rotrou qui dit, en la donnant au thtre:
Il y a d'excellents potes, mais non pas  l'ge de vingt ans. Il
avait bien raison, car la pice tait fort mdiocre. En 1631, on joua
celle de _l'Heureuse Constance_ qui eut un grand succs, et elle le
mritait (quoique la donne n'et rien de remarquable), par l'intrt
jet sur des caractres trs-bien tracs.

En 1645, Rotrou obtint galement une sorte de succs avec _Agsilas_,
tir d'_Amadis de Gaule_. Dans l'intervalle, en 1636, il avait fait
reprsenter la tragi-comdie des _Deux Pucelles_, dont le sujet est
tir d'une comdie espagnole. Ce qu'il y a de curieux dans le titre,
rapproch de la pice, titre qui ne passerait plus aujourd'hui au
thtre, c'est que l'une des deux pucelles de Rotrou est prte
d'accoucher.

La dernire pice du prdcesseur de Corneille est la tragi-comdie de
_Don Lope de Cordoue_ (1650), dans laquelle on trouve ces deux vers
dignes du grand pote:

     Il suffit pour bien peindre une guerre allume
     Qu'on tait Espagnol en l'une et l'autre arme.

Un des principaux potes dramatiques parmi les contemporains de Rotrou
fut SCUDRY, dont la vie littraire s'tendit de 1630  1642. Pendant
cette priode, cet auteur fcond donna  la scne une vingtaine de
pices, dont quatre comdies et neuf tragi-comdies.

Les comdies sont: _la Comdie des Comdiens_ (1634), _le Fils
suppos_ (1635), _l'Amant libral_ (1636), _l'Amour tyrannique_
(1638). A proprement parler, la premire de ces quatre pices n'est
une comdie que pendant les deux premiers actes, qui sont en prose;
les trois derniers, crits en vers, forment une pastorale amene,
justifie, si l'on veut, par les actes prcdents qui lui servent de
prologue. _La Comdie des Comdiens_ est un sujet souvent mis  la
scne. Quelques annes avant la reprsentation de cette pice, en
1629, du Peschier avait donn au thtre _la Comdie de la Comdie_,
critique plaisante de l'loquence ampoule et des hyperboles de
Balzac. Elle tait prcde d'un prologue rempli de ces inconvenances
reues alors par le public, et dont on aura une ide par la phrase
suivante.--J'envoie bien faire f..... ces bonnes gens du temps pass,
dit l'auteur, d'avoir pris tant de peine  ne rien faire qui vaille.

_Le Fils suppos_ est un long quiproquo assez original et qui eut du
succs. _L'Amant libral_, traduction de Cervants, a une intrigue qui
donne une ide trs-juste du thtre espagnol; c'est un long tissu
d'invraisemblances, d'incidents, avec des scnes qui ne manquent pas
d'intrt. Quant  _l'Amour tyrannique_, quoique fort mdiocre sous
tous les rapports, cette pice russit admirablement. On la considra
comme un chef-d'oeuvre. Le cardinal de Richelieu, en sortant de la
reprsentation, dit tout haut: Cet ouvrage n'a pas besoin d'apologie,
il se dfend assez de lui-mme. De fait, il est incontestable qu'on
et pu tirer du sujet une belle tragdie ou un drame digne de la scne
anglaise; mais Scudry n'en fit qu'une mauvaise comdie en cinq actes
et en vers. Nous ne dirons qu'un mot de deux des nombreuses
tragi-comdies de cet auteur. _Le Prince dguis_ (1635) ressemble
beaucoup  un ballet avec des choeurs, _Axiane_ (1642), est un
vritable drame historique _en prose_, en cinq actes. Cette
innovation, dans une tragi-comdie, de remplacer les vers par la prose
fut tente par Scudry, parce que longtemps il avait prconis cette
ide qu'il est possible d'crire un bon ouvrage dramatique sans avoir
recours  la posie. Du reste, il est juste de dire qu'il s'est
surpass lui-mme en traant les caractres d'Axiane et d'Hermocrate.

Les traits qui sont propres au talent de Scudry seraient appels
aujourd'hui les carts d'une imagination folle. A l'poque o il
vivait, on les admirait. Chaque sicle a son got dominant, auquel il
faut bien que les crivains sachent sacrifier. Lorsqu'on juge et
critique, on ne doit pas perdre cela de vue, si l'on veut tre juste.

Voici maintenant un pote plus clbre par son amour pour le jus de la
treille que par ses productions littraires, VION D'ALIBRAI, qui fit
son propre portrait dans les vers suivants:

     Je me rendrai du moins fameux au cabaret;
     On parlera de moi comme on fait de Faret.
     Qu'importe-t-il, ami, d'o nous vienne la gloire?
     Je la puis acqurir sans beaucoup de tourment;
     Car, grces  Bacchus, dj je sais bien boire,
     Et je bois tous les jours avecque Saint-Amant.

Ce serait-l en effet une faon assez commode d'acqurir de la gloire,
mais on ne peut acqurir ainsi qu'une triste clbrit. C'est ce qui
arriva pour cet auteur, pre de deux pitoyables comdies, de deux
pastorales encore plus mdiocres, et d'une tragdie ne valant pas
mieux.

Beys, qui vivait  la mme poque, donna, de 1635  1642, cinq
comdies en cinq actes et en vers, et une tragi-comdie. Sa premire
pice, _l'Hpital des fous_ (1635), imite de la comdie italienne, ne
resta pas au thtre, non plus que _le Jaloux sans sujet_ (1635),
_l'Amant libral_ (1636), et _les Fous illustres_ (1642); mais _la
Comdie des chansons_ de la mme anne 1642 offre cette particularit,
qu'elle pourrait en quelque sorte tre considre comme l'origine du
vaudeville et de l'opra comique en France. En effet, c'est peut-tre
le premier exemple d'une comdie entremle de couplets, cousus  la
suite les uns des autres. Beys eut une certaine clbrit, non  titre
de pote dramatique, mais  titre d'auteur (d'aprs les ordres de
Louis XIII) d'un pome pique sur les campagnes de ce prince.
Nanmoins on le souponna un beau jour d'avoir crit contre le
gouvernement du roi, et comme  cette poque, d'un pareil soupon  la
Bastille, il n'y avait qu'un pas, on lui fit sauter ce pas sans plus
de faon. Son innocence ne tarda pas cependant  tre reconnue, et le
pangyriste de S. M. Louis XIII fut rendu  la libert.

DOUVILLE, qui prcda de bien peu Molire, est un auteur plus srieux
que Beys. Il composa beaucoup de comdies; malheureusement elles se
ressemblent tellement par le fond, qu'aprs en avoir lu une, on les
connat presque toutes. Ce sont toujours rencontres inopines,
trompeuses apparences, brouilleries et raccommodements d'amants qui
s'adorent, etc. En gnral, dans ses pices, les femmes font les
avances. Il faut tout dire, cet auteur puisait assez habituellement
dans les rpertoires espagnols ou italiens. Il traduisait les potes
de ces deux nations, les dfigurait et finissait par se les
approprier. Il plaisait au public d'alors qu'il parvenait  blouir
avec les richesses d'autrui, tant peu riche de son propre fonds. Ce
Douville, frre de l'abb Bois-Robert, composa un recueil de contes
qui servirent  sa rputation plus que ses travaux dramatiques. Il
tait ingnieur et gographe du roi.

Parmi ses comdies, nous citerons _la Dame invisible_ (1641), dont le
sujet est pris de la _Dame Duende_ du pote espagnol Calderon, copie
plus tard par le thtre italien, sous le titre d'_Arlequin perscut
par la dame invisible_. Citons encore: _les Fausses vrits_, ou
_Croire ce qu'on ne voit pas et ne pas croire ce que l'on voit_
(1642), comdie en un acte et en vers, espce de proverbe tir
galement de Calderon; _l'Absent de chez soi_ (1643), en cinq actes et
en vers. Aprs la premire reprsentation de cette pice, Douville,
trs-fier du succs qu'elle avait obtenu, demanda  son frre ce qu'il
en pensait. Bois-Robert lui avoua franchement qu'il la trouvait
mauvaise (et c'tait la vrit). --Je m'en rapporte au parterre!
s'cria l'auteur piqu au vif.--Vous faites bien, reprit l'abb, mais
je crains que vous ne vous en rapportiez pas toujours  lui. Quelque
temps aprs, Douville donna _Aimer sans savoir qui_; cette comdie fut
siffle.--Eh bien! lui dit son frre, vous en rapportez-vous encore
au parterre?--Non vraiment, reprit l'auteur, il n'a pas le sens
commun.--H quoi, s'cria Bois-Robert, vous ne vous en apercevez que
d'aujourd'hui? Pour moi, je m'en suis aperu ds votre pice
prcdente. _La Dame suivante_ (1645), _Jodelet astrologue_ (1646),
_la Coiffeuse  la mode_ (1646), et _les Soupons sur les apparences_
(1650), comdies en cinq actes et en vers, longues, diffuses, 
intrigues embrouilles, imbroglios sans queue ni tte, compltent le
bagage dramatique de Douville avec la tragi-comdie des _Morts
vivants_ (1645). _Jodelet_ a servi  Thomas Corneille pour sa comdie
de _l'Astrologue_. _La Coiffeuse  la mode_, pice moins mauvaise que
les prcdentes, offre une situation assez originale et qui russit 
la scne.

Nous ne dirons qu'un mot de LEVERT, qui avait plus de prsomption que
de mrite et qui menaait srieusement ses lecteurs de sa haine, s'ils
ne le louaient pas. Cependant, dans les quatre pices (dont deux
comdies) donnes par lui au thtre, on trouve un certain mrite, des
intrigues assez bien conduites, des scnes varies et une
versification coulante. Ces comdies sont: _l'Amour mdecin_ et _le
Docteur amoureux_ (1638), qui n'a aucune analogie avec celui de
Molire. La tragi-comdie de _Aricidie_ (1646) et t promptement
oublie sans ces quatre vers qui scandalisrent fort le public par
l'application qu'on en fit:

     La faveur qu'on accorde aux princes comme lui
     Est exempte de blme et de honte aujourd'hui,
     Tout ce qu'on leur permet n'te rien  l'estime,
     Et la condition en efface le crime.

Morale, en effet, des plus commodes pour les femmes qui se prostituent
dans l'espoir d'tre en faveur auprs des souverains.

Nous voici arriv  un auteur dont le nom est bien peu connu de nos
jours, GILLET, et qui cependant mrite qu'on se souvienne de lui. En
effet, on peut en quelque sorte faire remonter  ses comdies qui ne
sont pas, comme celles de ses contemporains, pilles dans les ouvrages
italiens ou espagnols, l'origine de la comdie franaise.

GILLET DE TESSONNERIE, n en 1620, plus tard conseiller  la cour des
monnaies, est un des premiers qui ait os se lancer dans les pices 
caractres puises dans son propre fonds. Il avait sans doute peu de
got, mais ses compositions sont sagement conduites. Il fit bonne
justice des enlvements  _l'espagnole_, des reconnaissances 
_l'italienne_, de toutes ces ressources qu'aujourd'hui nous
appellerions des _ficelles_, et dont les auteurs saturaient le public
depuis la fin du sicle dernier. Gillet imagina des comdies comiques
par le fond et par la manire de prsenter le dialogue. On peut donc
dire  sa louange qu'il ouvrit le premier la carrire brillante que
Molire courut avec tant de gloire.

Ses pices, la plupart originales et amusantes, sont une esquisse
lgre encore,  la vrit, des ridicules de la socit, mais
indiquant ces ridicules avec esprit. Elles sont semes de critiques
judicieuses et de traits de moeurs. En un mot, personne avant lui
n'avait fait une peinture si vraie des coutumes et du got de la
nation franaise.

Ses comdies sont: _Francion_ (1642), _le Triomphe des cinq passions_
(1642), _le Dniais_ (1647), et _le Campagnard_ (1657). _Le Triomphe
des cinq passions_ est un sujet simple et cependant original. Un
jeune seigneur est prt  entrer dans le monde, un sage, un mentor,
lui montre les cinq passions qu'il aura  vaincre, _la vaine gloire_,
_l'ambition_, _l'amour_, _la jalousie_ et _la fureur_, passions qu'il
fait passer successivement sous ses yeux en lui apprenant  les
connatre par cinq comdies en un acte et ayant toutes un sujet
diffrent, ce qui constitue rellement cinq petites pices en un acte
avec un prologue. _Le Dniais_ a une scne qui a t compltement
imite par Molire dans son _Dpit amoureux_, en voici quelques mots:

     JODELET, arrtant Pancrace.

     Tandis qu'ils vont dner, un petit mot, Pancrace,
     Dirais-tu qu'une fille ait de l'amour pour moi?
     ...............

     PANCRACE.

     ... Tous nos vieux savants n'ont pu nous exprimer
     D'o vient cet ascendant qui nous force d'aimer,
     Les uns disent que c'est un vif clair de l'me, etc.

     JODELET.

     Ainsi donc...

     PANCRACE.

                  Nous perdrions le droit du libre arbitre.

     JODELET.

     Mais...

     PANCRACE.

            Il n'y a point de mais. C'est notre plus beau titre.

     JODELET.

     Quoi!...

     PANCRACE.

              C'est parler en vain, l'me a sa volont.

     JODELET.

     Il est vrai!...

     PANCRACE.

                    Nous naissons en pleine libert.

     JODELET.

     C'est sans doute.

     PANCRACE.

                       Autrement notre essence est mortelle.

     JODELET.

     D'effet...

     PANCRACE.

               Et nous n'aurions qu'une me naturelle.

     JODELET.

     Bon!...

     PANCRACE.

             C'est le sentiment que nous devons avoir.

     JODELET.

     Donc...

     PANCRACE.

           C'est la vrit que nous devons savoir.

     JODELET.

     Un mot.

     PANCRACE.

           Quoi! Voudrais-tu des mes radicales,
     Ou l'opration pareille aux animales?

     JODELET, voulant lui fermer la bouche.

     Je voudrais te casser la gueule.

     PANCRACE, se dbarrassant.

                                     On a grand tort
     De vouloir que l'esprit s'teigne par la mort.

     JODELET.

     Enfin.

     PANCRACE.

         Les minraux produits d'air et de flamme.
     Ont un temprament, mais ce n'est pas une me,

     JODELET, lass.

     Ah!

     PANCRACE.

         L'me n'est donc pas cette aveugle puissance
     Qui se meut ou qui fait mouvoir sans connaissance.

     JODELET, jetant son chapeau.

     J'enrage.

     PANCRACE.

             Elle n'est pas au sang comme on le dit.

     JODELET.

     Parlera-t-il toujours? Mais...

     PANCRACE.

                                 Ce mais m'tourdit.

     JODELET, fermant les poings.

     Peste!

     PANCRACE.

         Nous pouvons voir des choses animes
     Qui, sans avoir de sang, auraient t formes, etc.?

     JODELET.

     Hol!

     PANCRACE.

         Prte l'oreille  mes solutions, etc., etc.
     ................
     Ainsi l'me a l'arbitre.

     JODELET.

                           Ah! c'est trop arbitr.
     Au diable le moment que je t'ai rencontr.

     PANCRACE.

     Au diable le pendard qui ne veut rien apprendre.

     JODELET.

     Au diable les savants, et qui peut les comprendre!

_Le Campagnard_ est la mise en scne du ridicule des nobles de
province de l'poque.

DE BROSSE, dont les tragdies sont mauvaises, composa quelques
comdies passables de 1644  1650, comdies dans lesquelles rgne un
ton plus convenable, plus dcent que dans les ouvrages dramatiques de
ses prdcesseurs et de ses contemporains. C'est l son plus grand
mrite. Une de ses productions, la comdie du _Curieux impertinent_
(1645), est  peu prs sa meilleure pice. On y trouve deux vers
remarquables par les penses qu'ils expriment:

     La honte est le rempart de l'honneur d'une femme;

et celui-ci:

     L'or ne se corrompt point et peut corrompre tout.

_Le Curieux impertinent_, tir de _Don Quichotte_, fut remis  la
scne en 1710 par Destouches. Ce fut la premire comdie de
Destouches, et l'on fit sur elle une pigramme qui n'est qu'un bon
mot, car la pice est fort bonne:

             On reprsente maintenant
             Le _Curieux impertinent_,
     Pour moi j'ai vu la pice, et j'ose en tre arbitre.
             Voici ce que j'en crois de mieux:
     Pour la voir une fois, on n'est pas curieux,
     Mais qui la verra deux en portera le titre.

_Le Songe des hommes veills_ (1646) eut du succs. Le sujet en a t
bien souvent remis  la scne depuis de Brosse. C'est celui du paysan
ivre, du marchand endormi, du pauvre diable, transports tout  coup
dans des appartements magnifiques ou dans des palais et auxquels on
fait croire qu'ils ont toujours t de grands personnages ou mme des
souverains. Il y a peu d'annes, ce canevas a t trait en opra
comique.

Nous n'avons plus, pour terminer notre notice anecdotique sur les
principaux auteurs qui ont prcd Molire, qu' parler de l'un des
plus originaux, le pote SCARRON, qui travailla pour le thtre de
1645  1660, et, pendant ces quinze annes, donna une douzaine de
pices, toutes plus burlesques les unes que les autres. Fils d'un
conseiller au Parlement de Paris et n en 1610, poux de mademoiselle
d'Aubign, plus tard madame de Maintenon, il fut affect, ds l'ge de
vingt-six ans, d'une paralysie qui lui ta l'usage de ses jambes. Son
esprit, malgr son triste tat, tait tellement enjou, que sa maison
tait le rendez-vous d'une foule de gens du monde, de potes,
d'auteurs, qui venaient le consoler dans son infortune et apprendre 
rire auprs de lui. Scarron se voua au genre burlesque. Il y excella,
et ses comdies en vers et en prose sont pleines de traits,
malheureusement plus bizarres que comiques. Il introduisit au thtre
le valet factieux, le valet grotesque, le valet intrigant, parce que
ce genre de personnage prtait beaucoup  ses compositions; ainsi:
_Jodelet duelliste_ (1646), _Jodelet matre valet_, sont des types
crs par lui. Le sujet de cette dernire pice est tir d'une comdie
espagnole intitule _Don Juan Alvaredo_; mais le titre est le nom
d'un acteur alors clbre, Julien Geoffrin, qui prit au thtre celui
de JODELET.

Entr dans la troupe du Marais en 1610, l'anne de la naissance de
Scarron, Geoffrin s'y fit bientt remarquer par la navet de son jeu,
l'expression comique de sa figure et de ses gestes. En 1634, par ordre
de Louis XIII, il passa  l'htel de Bourgogne, o son talent prit de
nouvelles proportions. Plusieurs auteurs firent des pices en vue de
cet acteur clbre; mais Scarron fut celui qui mit le mieux ses
talents en relief. Jodelet joua ses rles de valet original avec un
succs toujours croissant. Il est vrai de dire que sa figure avait
quelque chose de si plaisant, qu' son entre en scne, les
spectateurs ne pouvaient le regarder sans rire. Il feignait alors une
surprise qui redoublait la bonne humeur du public. Il parlait du nez,
et ce dfaut n'en tait pas un dans son jeu. De nos jours, que
d'imperfections physiques, sur nos petits thtres, font la fortune de
certains acteurs? On le reprsente, dans les gravures du temps, avec
une grande barbe et de longues moustaches noires, le reste du visage
enfarin. Il mourut en 1660. Mais revenons  Scarron.

En 1646, ce pote fit jouer _les Boutades du capitan Matamore_, espce
de pochade en un acte et en vers, trs-bouffonne et qui amusa
beaucoup. En 1649, ce fut _l'Hritier ridicule_, comdie en cinq
actes, qui plut si fort  Louis XIV, que ce prince, alors encore fort
jeune, se la fit jouer, dit-on, trois fois de suite dans le mme jour,
ce qui prouve qu' cette poque le grand roi avait du temps  donner
 ses plaisirs et le got encore assez peu pur. En 1653, Scarron
ddia  son souverain une comdie burlesque intitule _Don Japhet
d'Armnie_, par une ptre non moins burlesque que sa comdie
elle-mme. Voici l'ptre:

   AU ROI

   Sire,

   Quelque bel esprit qui aurait, aussi bien que moi,  ddier un
   livre  Votre Majest, dirait en beaux termes que vous tes le
   plus grand Roi du monde; qu' l'ge de quatorze  quinze ans,
   vous tes plus savant en l'art de rgner qu'un roi barbon; que
   vous tes le mieux fait des hommes, pour ne pas dire des Rois,
   qui sont en petit nombre, et enfin que vous portez vos armes
   jusque au Mont Liban et au del. Tout cela est beau  dire, mais
   je ne m'en servirai point ici: cela va sans dire. Je tcherai
   seulement de persuader  Votre Majest qu'Elle ne se ferait pas
   grand tort si Elle me faisait un peu de bien; si elle me faisait
   un peu de bien, je serais plus gai que je ne suis; si j'tais
   plus gai que je ne suis, je ferais des comdies enjoues; si je
   faisais des comdies enjoues, Votre Majest en serait divertie;
   si Elle en tait divertie, son argent ne serait pas perdu. Tout
   cela conclut si ncessairement, qu'il me semble que j'en serais
   persuad si j'tais aussi bien un grand Roi comme je ne suis
   qu'un pauvre malheureux, mais pourtant,

   De Votre Majest, etc.

La pice de _Don Japhet d'Armnie_, rduite en trois actes, fut
reprsente en 1721, avec intermdes de chant et de danse, devant
l'ambassadeur ottoman Mehemet Effendi, dont elle excita la gaiet.

Une autre des comdies de Scarron, _l'colier de Salamanque_ (1654),
fit du bruit  l'poque o il la donna, parce que le sujet lui en
avait t drob par l'abb Bois-Robert, qui avait compos avec le
plan ses _Gnreux ennemis_ qu'il fit reprsenter  l'htel de
Bourgogne. L'abb eut en outre l'impudence de critiquer la pice de
Scarron. Ce dernier, qui avait la bonhomie de lire ses lucubrations
dramatiques  ses amis avant de les mettre au thtre, ne pardonna
jamais cet indigne larcin et, pour s'en venger, il lana contre l'abb
le sarcasme le plus sanglant. Quand on pense, disait-il, que j'tais
n assez bien fait pour avoir mrit les respects des Bois-Robert de
mon temps.

         Vous savez bien que ce prlat bouffon
     De beaucoup d'impudence et de peu de mrite.
         Est par dessus Fabri, l'archifripon,
           Un trs-grand s....te.

_Le Gardien de soi-mme_ (1655), _le Marquis ridicule_ (1656), _le
Faux Alexandre_, tragi-comdie laisse inacheve, et enfin celle du
_Prince Corsaire_, compltent le burlesque bagage dramatique du
premier mari de madame de Maintenon.

Boileau ne pouvait le souffrir. Un jour, Louis XIV se bottait pour
aller  la chasse. A ct de lui se trouvaient plusieurs seigneurs de
la cour et Despraux. Il demande  ce dernier quels auteurs,  son
avis, avaient le mieux russi dans la comdie.--Sire, je n'en connais
qu'un, rpond Boileau, c'est Molire, tous les autres n'ont fait que
des farces proprement dites, _comme ces vilaines pices de Scarron_.
A ces mots, chapps par mgarde de la bouche du satirique et qu'il
et bien voulu reprendre, le successeur du pote burlesque auprs de
sa veuve devint fort pensif. Au bout d'un instant, il reprit:--Si
bien donc que Despraux n'estime que le seul Molire.--Il n'y a que
lui, Sire, qui soit estimable dans son genre d'crire, se borna 
rpondre le critique qui ne se souciait pas de remettre Scarron sur le
tapis.

Le duc de Chevreuse, tirant Boileau  part:--Oh! pour le coup, mon
cher, lui dit-il, votre prudence tait endormie.--Et o est l'homme,
rpondit Despraux,  qui il n'chappe jamais une sottise? A notre
avis, Boileau avait bien raison de parler de _Scarron_ et de ses
compositions dramatiques comme il le faisait. On ne peut comprendre
qu'un prince dont le rgne fut celui des arts, ait jamais pris quelque
plaisir aux rapsodies du pote burlesque. Aujourd'hui ses
lucubrations ne supporteraient pas la scne, pas plus qu'elles ne
supportent la lecture. En 1645, bien peu d'annes avant _l'tourdi_ de
Molire, la cour et la ville battaient des mains et riaient  gorge
dploye de cette tirade de Jodelet  Batrix:

     Vous ne m'aimez donc pas, madame la tratresse!
     Et vous me desservez auprs de ma matresse?
     Ah! louve! ah! porque! ah! chienne! ah! braque! ah! loup!
     Puisses-tu te briser bras, main, pied, chef, cul, cou!
     Que toujours quelque chien contre ta jupe pisse!
     Qu'avec ses trois gosiers Cerbrus t'engloutisse!
     Le grand chien Cerbrus, Cerbrus le grand chien,
     Plus beau que toi cent fois, et plus homme de bien.

En 1653, alors que Molire se faisait dj applaudir en province, on
applaudissait  Paris des tirades comme celle-ci de _don Japhet_:

         Gare l'eau! bon Dieu! la pourriture!
     Ce dernier accident ne promet rien de bon:
     Ah! chienne de dugne, ou servante ou dmon,
     Tu m'as tout _compiss_, pissante abominable!
     Spulchre d'os vivants, habitacle du diable,
     Gouvernante d'enfer, pouvantail pltr,
     Dents et crins emprunts, et face de chtr!

     LA DUGNE.

     Gare l'eau...

     DON JAPHET.

               La diablesse a redoubl la dose.
     Excrable guenon! si c'tait de l'eau rose,
     On la pourrait souffrir par le grand froid qu'il fait;
     Mais je suis tout couvert de ton dluge infect, etc., etc.

Or, _Jodelet_ et _Don Japhet_ sont les deux meilleurs produits
littraires et dramatiques du pote _Scarron_, et on peut ajouter que
ces comdies sont aussi pitoyables par le fond que par la forme.
Empruntes  la mauvaise cole espagnole, elles eurent cependant, nous
devons le dire, jusqu' la venue de Molire, un grand succs
non-seulement prs des bons habitants de la ville de Paris, mais
auprs du Grand Roi et de sa cour. Nous avouerons mme encore qu'en
1763, on les reprit et que _Don Japhet_ fut trs-suivi; l'auteur des
_Mmoires secrets_ en fait le plus grand loge, il le prfre 
beaucoup des pices de cette poque qui sont cependant,  notre avis,
infiniment plus supportables.

Avant de parler du pre vritable de la bonne et saine comdie en
France, de l'immortel Molire, qu'on nous permette une anecdote 
propos du _Menteur_ de Corneille. Cette charmante pice, reprsente
en 1642, tait reste classique  la scne, et beaucoup de vers qu'on
y trouvait avaient pass en proverbe. Un grand seigneur contait un
jour  table des anecdotes peu vridiques. Un homme d'esprit, se
tournant vers le laquais de ce personnage et l'apostrophant du nom du
laquais du Menteur:--Clisson, lui dit-il, donnez  boire  votre
matre.




XIV

MOLIRE.

  MOLIRE, de 1620  1673.--Son voyage dans le Midi (1641).--Son
    entre dans la troupe de la Bjart (1652).--_La comdie de
    l'tourdi._--Son succs.--L'Illustre Thtre, dbuts de la
    troupe  Paris (24 octobre 1658).--La troupe de
    Monsieur.--Ouverture de la salle du Petit-Bourbon (3 novembre
    1658).--Rivalit avec la troupe de l'htel de Bourgogne.--_Le
    Dpit amoureux_ (1658).--_Les Prcieuses ridicules_
    (1659).--Anecdotes.--L'htel Rambouillet.--Bon mot de
    Mnage.--Influence de la comdie des _Prcieuses_ sur les
    moeurs de l'poque.--_Le Cocu imaginaire._--Anecdotes.--La
    troupe de Molire au Palais-Royal (4 novembre 1660).--_Don
    Garcie de Navarre_ (1661).--Chute de cette comdie
    hroque.--_L'cole des maris_ (1661).--_Les Fcheux_
    (1661).--Anecdotes.--_Le Fcheux Chasseur._--_L'cole des
    femmes_ (1662).--_La Critique de l'cole des femmes_
    (1663).--Anecdotes.--Citations.--Tarte  la crme du duc de la
    Feuillade.--_Le Portrait du peintre_, de BOURSAULT, et
    _l'Impromptu de Versailles_, de MOLIRE.--Double utilit de
    cette dernire comdie.--Dchanement des ennemis de Molire
    contre le grand auteur.--Louis XIV le venge par ses
    bienfaits.--_La Princesse d'lide_ (1664).--Les trois premiers
    actes du _Tartuffe_ aux ftes de Versailles.--_Psych._--_Le
    Festin de pierre_ ou _la Statue du Commandeur_
    (1665).--Anecdote.--_L'Amour mdecin_ (1665).--_Le Misanthrope_
    (1666).--Anecdote.--La comdie du _Misanthrope_ devant les
    acteurs du Thtre-Franais.--La troupe de Molire troupe du
    Roi (aot 1665).--Le _Tartuffe_
    (1667).--Anecdotes.--Plaisanterie de l'acteur Armand.--_Le
    Sicilien_ (1667).--_Amphitryon_ (1668).--_Georges Dandin_
    (1668).--_L'Avare_ (1668).--Dernires pices de Molire, de
    1668  1673.--Anecdotes.--Anecdotes relatives 
    _l'Avare_.--_Monsieur de Pourceaugnac_ (1669).--_Le Bourgeois
    gentilhomme_ (1670).--_Les Femmes savantes_ (1672).--_Le Malade
    imaginaire_ (1673).--Lully en Pourceaugnac.--Anecdote relative
     la comdie de _la Comtesse d'Escarbagnas_.--Jugement sur
    Molire.


Jean-Baptiste POQUELIN, qui prit plus tard le nom illustre de MOLIRE,
naquit  Paris en 1620 et y mourut en 1673. Tout le monde sait que cet
homme clbre, fils et petit-fils de valet de chambre, tapissier du
Roi, montra ds son enfance une vritable passion pour l'tude et une
grande vocation pour le thtre; que son grand-pre l'encourageait
dans ses instincts naturels, et que son pre, au contraire, le
retenait; que le jeune enfant n'obtint qu'avec peine de faire quelques
tudes  Paris au collge de Clermont[1], o il se lia avec plusieurs
hommes qui acquirent par la suite un nom dans les lettres. Nous ne
nous arrterons donc pas  Poquelin enfant, tapissier du roi par
charge hrditaire, studieux lve des Jsuites, non moins studieux
lve de Gassendi, dans les leons duquel il puisa les principes de
justesse et les prceptes de philosophie qui lui servirent de guide
dans ses ouvrages. Nous prendrons Molire fait homme, quoique bien
jeune encore, et forc, en 1641, de remplacer dans sa charge de
tapissier son pre tomb malade; nous le prendrons contraint de suivre
le roi Louis XIII  Narbonne, interrompant ainsi des tudes qui
faisaient toute sa joie pour se livrer  des fonctions diamtralement
opposes  ses gots.

  [1] Aujourd'hui lyce Louis-le-Grand.

Ce voyage en Languedoc ne fut cependant pas inutile au jeune Poquelin.
Lorsqu'on veut tudier, on le peut toujours, surtout si la nature est
le sujet de l'tude, car la nature se trouve partout. Or, ds cette
poque, l'objet des mditations de Molire, c'tait la nature humaine.
Certes, il avait autour de lui,  la cour de Louis XIII, assez
d'originaux  observer, assez de types  graver dans son esprit, assez
de passions  critiquer, pour trouver un aliment  sa naissante
philosophie. Que de portraits ne devait pas puiser dans l'entourage du
prince un aussi grand peintre de moeurs?

A son retour  Paris, en 1652, l'apprenti tapissier ne put rsister
plus longtemps  la voix secrte qui le poussait au thtre. A cette
poque, et depuis que le Cardinal de Richelieu avait rgn de fait sur
la France, le got des spectacles s'tait gnralis dans le royaume.
Plusieurs troupes de comdiens ou _socits_ donnaient des
reprsentations, couraient mme la province. Le jeune Poquelin se fit
recevoir dans l'une d'elles au grand dsespoir de sa famille, et
changea son nom en celui de MOLIRE.

La troupe dans laquelle il fut affili, tait exploite par une
comdienne, la Bjart, qui ne tarda pas  comprendre tout le parti
qu'elle pouvait tirer pour elle de son association avec un jeune homme
aussi intelligent que paraissait l'tre sa nouvelle recrue. On tait
en 1645; les comdiens de la Bjart n'ayant pas eu de succs  Paris
sur les trteaux aux fosss de la porte de Nesle (aujourd'hui rue
Mazarine) ni au port Saint-Paul, s'tablirent au jeu de paume de la
Croix-Blanche (faubourg Saint-Germain). L ils russirent quelque
temps, et fiers de voir la foule se presser chez eux, ils baptisrent
leur thtre du nom un peu ambitieux d'_Illustre Thtre_.

Pendant quelque temps, tout parut assez bien marcher; mais la
politique ne tarda pas  se jeter  la traverse de leur entreprise. La
rgence d'Anne d'Autriche tait devenue orageuse. La guerre civile,
les troubles de la Fronde tournaient les esprits vers des sujets tout
autres que les spectacles; la salle de la Bjart devint dserte.
Molire proposa alors  ses compagnons de tenter le sort en province.
Ils se rendirent  Bordeaux o le fameux duc d'pernon, gouverneur de
la Guyenne, leur fit bon accueil. Molire, qui se sentait
non-seulement le talent ncessaire pour _reprsenter_, mais encore
celui de _composer_ de bonnes pices, essaya de donner une tragdie de
sa faon, _la Thbade_. Cette pice ayant t froidement coute,
l'auteur en conclut que le genre tragique pouvait bien n'tre pas son
fait. Alors il tenta d'crire _l'tourdi_, qui commena rellement sa
rputation.

La troupe de _l'Illustre Thtre_ quitta Bordeaux pour se rendre 
Lyon o elle donna cette pice, _l'tourdi_, premire comdie
rgulire du tapissier devenu auteur dramatique. La troupe et la pice
eurent un immense succs. Le prince de Conti, qui tenait alors avec
faste  Bziers les tats de la province du Languedoc, qui avait connu
Poquelin chez les Jsuites au collge de Clermont, et s'tait,
depuis, souvent intress aux reprsentations des comdiens de la
Bjart, manda Molire et sa troupe, voulant qu'ils servissent 
l'ornement de ses ftes. _L'tourdi_ parut  Bziers avec un nouvel
clat, fut suivi du _Dpit amoureux_ et de quelques petites pices ou
_farces_, _le Docteur amoureux_, _les Trois docteurs rivaux_, disparus
depuis du rpertoire.

Le prince de Conti fut tellement satisfait de l'esprit de son ancien
condisciple, qu'il voulut se l'attacher en qualit de secrtaire
particulier. Heureusement pour la France, la vocation de Molire
l'emporta sur les offres sduisantes de son protecteur. Molire
persvra dans son projet de vouer son existence  la carrire
thtrale et refusa le prince. Toutefois, sentant bien que ce n'tait
pas  courir la province qu'il pourrait acqurir la rputation 
laquelle il se sentait la force et le talent d'aspirer et devenir chef
de l'association, il tenta quelques dmarches pour se fixer  Paris.
Soutenu par le prince de Conti, admis auprs de Monsieur, il obtint
enfin de jouer en prsence du roi et de la reine.

Le 24 octobre 1658, un thtre fut construit dans la salle des gardes
du Louvre, et la troupe de l'Illustre Thtre, depuis plusieurs annes
comme exile en province, eut l'honneur de paratre devant la Cour.
Elle joua d'abord la tragdie de _Nicomde_ de Corneille, pice
choisie par Louis XIV lui-mme, et  laquelle le Grand Roi avait voulu
que vinssent assister les comdiens de l'htel de Bourgogne. De
nombreux applaudissements rcompensrent les nouveau-venus de leurs
efforts. Nanmoins Molire, ne se faisant pas illusion sur
l'infriorit de ses camarades, relativement aux acteurs de la grande
troupe, dans la tragdie, voulut donner  Leurs Majests une ide du
genre dans lequel les siens montraient quelque talent. S'avanant donc
vers la rampe, il remercia le roi d'avoir daign excuser les dfauts
d'acteurs qui n'avaient paru qu'en tremblant devant une assemble
aussi auguste, puis il demanda la permission de jouer un de ces petits
divertissements qui leur avaient acquis une certaine rputation en
province.

Le roi ayant agr l'offre de Molire, on reprsenta _le Docteur
amoureux_. Louis XIV, _trs-amus_ et par consquent trs-satisfait,
permit  l'Illustre Thtre de s'tablir sous le nom de _Troupe de
Monsieur_, au Petit-Bourbon, pour y donner des reprsentations
alternativement et de deux jours l'un avec les Italiens.

La troupe de Molire tait alors compose des deux frres Bjart, de
Duparc, de Dufresne, de Desbries, de Croisal, des demoiselles Bjart,
Duparc, Debrie et Herv. Elle prit possession, dix jours aprs la
reprsentation du 24 octobre 1658, du nouveau thtre que Sa Majest
lui avait octroy si gracieusement.

Ainsi donc, aprs une jeunesse toute de souci et de travail, dans
laquelle Poquelin lutta courageusement pour conqurir le droit de
s'instruire et de suivre sa vocation, il parvint  l'ge de vingt-huit
ans  se crer une position  Paris, auprs du roi, devenu son
protecteur.

A partir de ce moment, le got de la saine comdie commence  rgner
sur la scne franaise, et c'est  1658 que l'on doit fixer les
reprsentations,  Paris, des comdies de Molire.

Les pices de Molire, dignes du nom de _Comdies_ et restes au
rpertoire, sont au nombre de trente. Il cra en outre une douzaine de
farces qui n'ont pas eu les honneurs de l'impression.

_L'tourdi_, qui avait eu un grand succs en province,  Lyon d'abord,
 Bziers ensuite, parut sur la scne du Petit-Bourbon, le jour de
l'ouverture du thtre, le 3 novembre 1658, et y fut fort applaudi.
_Tout_ Paris, c'est--dire la Cour et la bourgeoisie, aurait voulu
assister  la premire reprsentation qui fut des plus brillantes. La
troupe de l'htel de Bourgogne s'en montra sottement fort courrouce,
et la guerre clata bientt entre les deux thtres, guerre
d'intrigues qui dgnra en une guerre d'injures, et cependant la
grande ville tait dj bien assez vaste pour contenir deux thtres,
deux troupes qui d'ailleurs diffraient essentiellement entre elles
par le genre, puisque l'une ne jouait gure que la tragdie, l'autre
la comdie.

Molire eut  souffrir de cette ridicule rivalit; car, comme chef de
la troupe du Petit-Bourbon, c'est  lui que s'adressaient toutes les
tracasseries dont on cherchait  l'accabler de l'htel de Bourgogne.

Que les temps sont changs! pourrait-on dire avec Racine. Aujourd'hui
ce ne sont plus deux troupes vivant en mauvaise intelligence qui se
partagent la capitale du monde civilis, mais vingt troupes au moins,
dont directeurs et artistes vivent dans l'entente la plus cordiale, se
faisant sans cesse mille politesses au travers desquelles on entrevoit
 peine de loin en loin,  l'poque des _revues_, par exemple,
quelques coups de patte, quelque trait plus ou moins spirituel contre
telle ou telle pice, contre tel ou tel acteur ou actrice du thtre
voisin. Mais qu'est-ce que ces piqres d'pingles  ct des coups de
massue que se portaient les deux thtres du dix-septime sicle?...
La civilisation marche, les guerres s'en vont, les guerres de thtre,
s'entend; mais revenons  Molire.

C'est lui qui joua dans _l'tourdi_ le rle du valet Mascarille, rle
rest type  la scne. Cette pice, avec des dfauts, est cependant
suprieure  tout ce que l'on avait jou jusqu'alors; bien loin
surtout du genre adopt (_le Menteur_, de Corneille, qui l'avait
prcde s'en rapproche); aussi ne doit-on pas s'tonner qu'elle ait
fait en quelque sorte _cole_.

Un mois aprs l'ouverture de son thtre  Paris, Molire donna _le
Dpit amoureux_, dont le sujet lui avait t fourni par la pice
italienne _la Filia creduta Maschio_. Dj sa troupe l'avait jou aux
tats de Languedoc. Cette comdie n'est pas sans dfauts, on y
retrouve ceux de la scne espagnole et mme de l'ancien thtre
franais: l'intrigue y est absurde; on y remarque, surtout dans les
scnes entre le valet et la suivante, des expressions d'une trivialit
presque cynique, mais elle offre une peinture vraie des folies de
l'amour. L'auteur dessinait encore d'aprs de mauvais modles; il ne
tarda pas  prendre son essor,  peindre d'aprs nature et  devenir
ds lors un peintre inimitable.

La troisime pice de Molire, _les Prcieuses ridicules_, dut le jour
 un travers de l'poque. Il existait  Paris, au milieu du
dix-septime sicle, une femme d'un aimable caractre, qui avait
pous le marquis de Rambouillet, et dont l'htel tait ouvert  tout
ce qui prtendait  l'esprit. Il arriva que les beaux esprits dont
s'entoura la charmante marquise ne tardrent pas  faire de sa maison
le sjour non des grces, mais de l'affterie la plus exagre, la
plus ridicule, la plus insoutenable. Rien n'tait absurde comme ce qui
se passait parmi les habitus de l'htel de Rambouillet. Les initis
devaient y connatre _la Carte du Tendre_; pour se faire aimer, un
homme ne pouvait se dispenser d'emporter d'assaut le village des
_Billets galants_, le hameau des _Billets doux_ et le chteau des
_Petits soins_. Les femmes se dsignaient entre elles sous la
qualification de _chres_. Une _prcieuse_, une _chre_ se mettait au
lit pour recevoir ses visites. Sa _ruelle_ tait dcore avec
coquetterie. Pour avoir le bonheur d'tre admis en sa prsence, il
fallait tre initi par _un grand introducteur des ruelles_, _au fin
des choses_, _au grand fin_, _au fin du fin_[2]. Prs d'elle se
trouvait aussi _l'alcviste_, espce de cavalier servant dans le genre
de ceux dont quelques parties de l'Italie ont conserv si longtemps
l'usage. C'tait sur l'heureux mortel charg de ces hautes et
importantes fonctions, que reposait le soin de faire les honneurs de
la chambre de la _chre_ et de veiller  l'ordonnance des
conversations. Il tait l'introducteur, le metteur en scne de cette
stupide comdie journalire. Chose bizarre, et qui prouve du reste
combien les moeurs, au sicle du Grand Roi, taient diffrentes des
ntres, jamais un _alcviste_ ne faisait natre le moindre soupon
contre la vertu des _chres_. Ces dames, dit Saint-vremond, faisaient
consister leur principal mrite  aimer tendrement leurs amants sans
jouissance, et  jouir solidement de leurs maris avec aversion.

  [2] Ceci nous rappelle ces _prospectus_ que nous ne pouvons
  jamais lire sans hausser les paules, et o s'talent: le _fin_,
  le _demi-fin_, l'_extra-fin_, le _super-fin_, etc., et qui ne
  sont, en rsum, que la dernire expression du charlatanisme le
  _moins fin_.

Comme ce qui est _mode_ a toujours russi et russira toujours en
France, ne ft-ce que quelque temps, la vogue tait  l'htel
Rambouillet. On finit par pousser les choses si loin dans cette
runion frivole, qu'on y voulut modifier le langage. Mais au lieu de
le simplifier, on se servit de priphrases inintelligibles pour rendre
la pense. La pense fut bientt travestie  tel point qu'elle ne
pouvait plus tre comprise que par les habitus du lieu, ayant la clef
de cet absurde fatras. On y discutait sur le mot d'une nigme, on
s'envoyait un rondeau, une pice de vers boursoufls. L'affectation
devint si fort  la mode, qu'elle commenait  gagner toutes les
classes de la socit. Molire saisit le travers et essaya de
l'arrter par le sarcasme; il y parvint en faisant jouer, le 8
novembre 1659, sa comdie des _Prcieuses ridicules_.

La pice, charmante et spirituelle critique du travers que nous venons
de signaler, eut le plus incroyable succs, incroyable est le mot,
lorsqu'on pense que tout l'htel de Rambouillet se trouvait  la
premire reprsentation et applaudit  la critique de ses propres
dfauts, s'amusa de ses propres ridicules, admira la vrit de la
peinture de ses propres et journalires absurdits. L'auteur n'avait
pas craint de mettre tout cela en scne avec autant de talent que
d'esprit. En sortant de la salle du Petit-Bourbon, Mnage, un des
fidles de la marquise, dit  Chapelain, autre habitu de
l'htel:--Monsieur, nous approuvions, vous et moi, toutes les
sottises qui viennent d'tre critiques si finement et avec tant de
bon sens; mais, croyez-moi, pour me servir des paroles de saint Rmy 
Clovis: Il nous faudra brler ce que nous avons ador, et adorer ce
que nous avons brl.

La rputation de Molire s'accrut beaucoup de cette cration. On joua
la pice  la Cour, alors aux Pyrnes, et qui lui fit un
trs-brillant accueil. On prtend qu' cette nouvelle, l'auteur fut
tellement satisfait, qu'il dit:--Allons, je n'ai plus que faire
d'tudier Plaute et Trence, ni d'plucher des fragments de Mnandre;
je n'ai qu' tudier le monde.

On raconte encore dans les Mmoires du temps que pendant la premire
reprsentation, un vieillard s'cria du milieu du parterre:--Courage,
Molire, voil de la bonne comdie! et qu' la seconde, la troupe de
Monsieur doubla le prix ordinaire des places, ce qui portait celui du
parterre  _vingt sous_.

Le vieillard des _Prcieuses ridicules_ avait bien raison, car c'tait
la premire fois qu'en France on offrait au public le tableau des
ridicules. Jusqu'alors on s'tait born, dans la comdie,  mettre
sous les yeux du public des vnements bizarres, des caractres
forcs, des intrigues souvent absurdes. Le succs de cette comdie ne
se borna pas  un succs de thtre, il fut presque un vnement
social, puisque, grce  elle, le dfaut signal, dont on se faisait
un mrite, fut corrig et abandonn tout  coup. Que n'avons-nous, de
nos jours, un autre Molire, pour faire disparatre ce jargon de
mauvais got qui tend  se populariser,  passer d'un certain monde
dans le monde le plus lev, et qui prend racine jusque sur nos
thtres?

Une autre rforme, attribue  la comdie des _Prcieuses ridicules_,
fut le changement presque complet opr dans le got du public en
matire de romans qui taient alors fort  la mode. Elle discrdita ce
genre de livre, au point qu'un des grands diteurs de cette poque,
Jolly, fut, dit-on, ruin par ce revirement soudain.

Aux _Prcieuses ridicules_ succda, en 1660, _le Cocu imaginaire_, en
un acte et en vers, charmante petite comdie qui n'eut pas moins de
succs que les prcdentes compositions de Molire. A la suite de la
reprsentation, un brave Parisien, croyant avoir t pris par l'auteur
pour l'original du hros de la pice, en parla  un de ses amis, en
lui disant qu'il ne comprenait pas qu'un comdien et pu avoir
l'audace de mettre en scne un homme tel que lui.--Parbleu, je vous
conseille de vous plaindre! s'cria l'ami; ne vous a-t-il pas peint du
beau ct, en ne faisant de vous qu'un _Cocu imaginaire_. Vous seriez
bien heureux d'en tre quitte  si bon march.

Le titre de cette pice qui, au temps de Louis XIV, n'alarmait pas
encore les oreilles des femmes les plus chastes, ne serait plus admis
de nos jours. Dj en 1773, un sicle aprs Molire, on le changea en
celui des _Fausses alarmes_, lorsqu'on voulut jouer cette jolie
comdie  Fontainebleau, devant le roi et la Cour. On et bien fait,
ce nous semble, en modifiant le titre, de supprimer aussi un certain
nombre de vers, d'une crudit d'expression et de pense qu'on ne
tolrerait plus, comme lorsque Sganarelle s'crie dans son dsespoir:

     Dj pour commencer, dans l'ardeur qui m'enflamme,
     Je vais dire partout qu'il couche avec ma femme.

A propos de ce mot de cocu, ray aujourd'hui du dictionnaire
dramatique, et auquel le langage pur a renonc galement, on
racontait, au temps de Molire, une spirituelle saillie d'une
bourgeoise, nomme madame Loiseau, et qui passait alors pour une des
langues les mieux affiles de Paris. Le roi se l'tait fait montrer,
et se plaisait  provoquer son caquet lorsqu'il en trouvait
l'occasion. L'apercevant, un soir qu'il causait avec une duchesse de
sa cour, il dit tout bas  cette dernire de la questionner. On tait
au beau moment du succs du _Cocu_ de Molire.--Quel est l'oiseau le
plus sujet  tre cocu? demande  la gentille bourgeoise la duchesse,
qui croit faire preuve d'-propos et d'esprit.--C'est le duc, Madame,
rpondit aussitt celle-ci. On ne dit pas si le mot tombait juste en
cette circonstance; mais, ce qu'il y a de certain, c'est que les
rieurs ne furent pas du ct de la grande dame.

On peut adresser une sorte de reproche  l'auteur du _Cocu imaginaire_
si on se place au point de vue abstrait, c'est celui d'avoir sacrifi
aux anciens usages en glissant  travers le dialogue quelques
bouffonneries; mais il faut se souvenir que Molire ne pouvait se
dispenser de faire la part du got de l'poque, et qu'il et peut-tre
t dangereux pour lui de sevrer compltement son public de certains
mots, de certaines situations auxquels ce public n'tait pas encore
dshabitu.

Dans le monologue de Sganarelle, par exemple, on trouve ces
pasquinades:

     Quand j'aurai fait le brave et qu'un fer pour ma peine
     M'aura d'un vilain coup transperc la bedaine,
     Que par la ville ira le bruit de mon trpas,
     Dites-moi, mon honneur, en serez-vous plus gras?
     La bire est un sjour par trop mlancolique
     Et trop malsain pour ceux qui craignent la colique.

C'est tout au plus si on tolrerait ce mauvais jeu de mots au thtre
actuel du Palais-Royal, o cependant le public tolre bien des choses.

Au mois d'octobre 1660, la salle du Petit-Bourbon ayant t abattue,
Louis XIV accorda celle du Palais-Royal, btie par Richelieu pour les
reprsentations de _Mirame_, aux troupes des Italiens et de Molire.
Cette dernire y dbuta le 4 novembre de la mme anne.

Le 4 fvrier 1661, Molire fit jouer _Don Garcie de Navarre_ ou _le
Prince jaloux_, comdie hroque en cinq actes et en vers. Ce fut son
premier chec. Comme auteur et comme acteur, il dplut au public. La
pice tomba  plat et ne fut plus mise au thtre. Elle ne fut mme
imprime qu'aprs la mort de Molire, qui pensait tellement ne jamais
la tirer de l'oubli, que plusieurs scnes furent utilises par lui
dans d'autres pices. La chute de _Don Garcie_ ranima les esprances
d'ennemis nombreux qui ne pardonnaient pas facilement les succs
prcdents. En tte, s'inscrivaient les acteurs de l'htel de
Bourgogne.--Molire est puis;--son esprit est mort disaient-ils.
Vis, qui rdigeait le _Mercure galant_, s'empressa d'y insrer des
plaisanteries, des pigrammes contre l'auteur de la malencontreuse
comdie; mais pendant ce temps-l, Molire, incapable de se laisser
dcourager, composait la belle tude de moeurs de _l'cole des maris_,
en trois actes et en vers. Le 24 juin 1661, cette pice fut joue en
prsence d'un concours considrable de spectateurs, qui tous ne
venaient pas pour applaudir. Malheureusement pour ceux qui jalousaient
Molire, le champ de bataille resta  ce dernier. Il put enregistrer
un nouveau triomphe, car de tous les points de la salle du
Palais-Royal ce fut, pendant le temps que dura la reprsentation, un
_tolle_ d'admiration, des applaudissements sans cesse renouvels. Un
des dtracteurs de Molire prtendit que c'tait une ple copie des
_Adelphes_ de Trence. Il se trompait. Le sujet avait t puis en un
joli conte de Boccace, dans lequel une femme prise d'un jeune homme
s'arrange de faon  se donner pour complice involontaire son propre
confesseur, qui, sans s'en douter et croyant remplir les devoirs de
son ministre, porte les billets doux. Molire, au confesseur,
substitue un tuteur ridicule et d'un certain ge, et  la femme
marie, une jeune pupille que l'amoureux a l'intention d'pouser.

On applaudit beaucoup la tirade de Lisette au premier acte, et ces
vers d'Ariste:

     Et les soins dfiants, les verroux et les grilles
     Ne font pas la vertu des femmes et des filles;
     C'est l'honneur qui les doit tenir dans le devoir;
     Non la svrit que nous leur faisons voir.

La jolie comdie de moeurs des _Fcheux_, vit le jour cette mme anne
1661, et fut compose en trs-peu de jours par Molire, pour la fte
que Fouquet donna  Louis XIV dans son chteau de Vaux. On assure que
cette pice fut conue, faite, apprise et reprsente en quinze jours.
C'tait une srie de vrais tours de force.

Lorsque le moment d'entrer en scne fut venu, que le Grand Roi et sa
Cour eurent pris place, Molire fit lever le rideau, puis s'approchant
en habit de ville de la rampe, il parut tout troubl, balbutia des
excuses d'un air embarrass, assurant qu'il ne savait comment faire,
se trouvant seul, sans acteurs et hors d'tat d'offrir  Sa Majest
l'amusement qu'elle semblait attendre. Alors, vingt jets d'eau
naturels s'levrent tout  coup des diverses parties du thtre, une
norme coquille s'ouvrit, et une Naade s'en lana, s'avana et
dclama un compliment en vers, compos par Plisson, compliment
formant prologue et qui est bien la plus plate flagornerie qu'on
puisse jeter  la tte d'un homme, cet homme ft-il le plus grand
souverain du monde, comme l'appelle la Naade lorsqu'elle s'crie:

     Lui-mme n'est-il pas un miracle visible,
     Son rgne si fertile en miracles divers
     N'en demande-t-il pas  tout cet univers?
     Jeune, victorieux, sage, vaillant, auguste,
     Etc., etc.

Le compliment continue sur ce ton jusqu' la fin. Passons  la pice
de Molire. Elle plut beaucoup au Roi,  la Cour et au public d'lite
invit chez le surintendant. En sortant, Louis XIV adressa des paroles
flatteuses  Molire, et, apercevant le comte de Soyecourt, chasseur
ennuyeux, fort connu par ses hbleries:--Voil, dit-il au pote, un
grand original que tu n'as pas encore copi. Le mot ne fut pas perdu;
Molire composa et fit apprendre en vingt-quatre heures,  sa troupe,
la dlicieuse scne du _Fcheux Chasseur_. Ce qu'il y a de plus
piquant, c'est que l'auteur, n'tant pas trs au fait des termes
techniques usits lorsqu'on parle de chasse, se les fit apprendre par
le comte de Soyecourt lui-mme. Le Roi sut bon gr  Molire d'avoir
suivi son conseil, et s'amusa infiniment de la scne ajoute aux
_Fcheux_, scne qui, en effet, est une des meilleures de cette
charmante comdie. Au troisime acte, l'un des personnages, Ormin,
veut faire parvenir au Roi un grand projet, et propose de mettre
toutes les ctes de France en _ports de mer_, afin d'arriver  des
bnfices normes. Cette plaisanterie, imagine par Molire, semble
revivre de nos jours, mais prise au srieux par un des grands organes
de la publicit, qui a demand, tout rcemment, qu'on fasse de Paris
un _port de mer_, en inondant une des plaines qui l'environnent. Avec
deux cents millions le tour sera jou, et la capitale de la France,
qui donne depuis si longtemps  notre brave arme de terre ses plus
joyeux et ses plus intrpides soldats, aura le bonheur d'offrir en
outre,  l'arme de mer, ses mousses les plus hardis, ses matelots les
plus indomptables, ses amiraux les plus nergiques. Seulement, pour
cela, il faut que nous ayons, comme le dit le _Vis_ moderne:
_Paris-port_. Molire a donc devanc son sicle de deux cents ans.

L'anne 1662 fut une anne de succs littraires et dramatiques pour
l'auteur des _Fcheux_, mais elle marque fatalement dans sa vie
intrieure. Molire eut la fatale pense d'pouser une jeune fille
dont il avait guid les premiers pas, mademoiselle Bjart, et cette
union le rendit malheureux pour le reste de ses jours. Il n'en
continua pas moins avec ardeur ses travaux dramatiques. A chaque
instant, une nouvelle comdie sortait tout arme de son fertile
cerveau. Ainsi, il fournit successivement au thtre, aprs _les
Fcheux_: _l'cole des femmes_, _la Critique de l'cole des femmes_,
_l'Impromptu de Versailles_, pices critiques qui remurent la Cour et
la ville, et donnrent lieu  une foule d'anecdotes.

L'ide premire de _l'cole des femmes_, fut inspire  Molire par la
lecture d'un livre intitul: _les Nuits factieuses du seigneur
Strapole_. Dans une des histoires de ce livre, un individu fait
confidence  son ami (qu'il ne sait pas tre son rival), des faveurs
obtenues prs de sa matresse. C'est sur ce faible canevas que Molire
broda, en peu de temps, la riche comdie qui devait rester  la scne
et dans laquelle un rle, celui d'Agns, devenait un type toujours
admir. Malgr les beauts que renferme cette pice, et peut-tre
aussi  cause de ses charmes, les ennemis du pote firent tous leurs
efforts pour la dnigrer. Des critiques sanglantes parurent de toutes
parts. Boileau vengea Molire par une pice de vers qui se termine
ainsi:

     Laisse gronder tes envieux:
     Ils ont beau crier, en tous lieux,
     Qu'en vain tu charmes le vulgaire,
     Que tes vers n'ont rien de plaisant.
     Si tu savais un peu moins plaire,
     Tu ne leur dplairais pas tant.

On s'leva beaucoup contre l'inconvenance de la scne du deuxime
acte, o Arnolphe s'enquiert de ce qui s'est pass entre Agns et
Horace:

     Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses,
     Ne vous faisait-il point aussi quelques caresses?

     AGNS.

     Oh tant! il me prenait et les mains et les bras,
     Et de me les baiser il n'tait jamais las.

     ARNOLPHE.

     Ne vous a-t-il point pris, Agns, quelqu'autre chose?

     (La voyant interdite.)

     Ouf...

     AGNS.

         Eh! il m'a...

     ARNOLPHE.

                       Quoi!

     AGNS.

                             Pris...

     ARNOLPHE.

                                    Euh!...

     AGNS.

                                           Le...

     ARNOLPHE.

                                                Plat-il?

     AGNS.

                                                        Je n'ose,
     Et vous vous fcherez peut-tre contre moi.

     ARNOLPHE.

     Non.

     AGNS.

         Si fait.

     ARNOLPHE.

                 Mon Dieu, non.

     AGNS.

                               Jurez donc votre foi.

     ARNOLPHE.

     Ma foi, soit!

     AGNS.

     Il m'a pris... vous serez en colre.

     ARNOLPHE.

     Non.

     AGNS.

         Si

     ARNOLPHE.

             Non, non, non, non. Diantre! Que de mystres!
     Qu'est-ce qu'il vous a pris?

     AGNS.

                                 Il...

     ARNOLPHE, ( part).

                                     Je souffre en damn.

     AGNS.

     Il m'a pris le ruban que vous m'aviez donn;
     A vous dire vrai, je n'ai pu m'en dfendre.

     ARNOLPHE, (reprenant haleine).

     Passe pour le ruban. Mais je voulais apprendre
     S'il ne vous a rien fait que vous baiser les bras.

     AGNS.

     Comment! Est-ce que l'on fait d'autres choses?

     ARNOLPHE.

                                                   Non pas.
     Mais pour gurir du mal qu'il dit qui le possde,
     N'a-t-il point exig de vous d'autre remde?

     AGNS.

     Non. Vous pouvez juger, s'il en et demand,
     Que, pour le secourir, j'aurais tout accord.

De fait, la rticence contenue dans cette scne serait peut-tre
accepte difficilement aujourd'hui, o l'on accepte cependant bien des
choses, o les mots  double entente sont fort de mise sur le thtre.
Molire le sentit, puisqu'il chercha dans la critique de cette pice,
dont il fit une autre jolie comdie,  pallier ce que cette scne
pouvait avoir d'inconvenant.

Lors de la premire reprsentation de _l'cole des femmes_, le duc de
la Feuillade et quelques grands seigneurs qui n'aimaient pas Molire
et croyaient montrer, par une critique fort peu intelligente, l'esprit
qu'ils n'avaient pas, s'levrent contre cette comdie. On raconte
qu'un de leurs adeptes, nomm Plapisson, s'criait  mi-voix du
thtre o il tait, en regardant le parterre, chaque fois qu'on riait
et applaudissait:--Ris donc, parterre, ris donc... comdie dans la
comdie qui amusait infiniment le public, et le faisait redoubler ses
clats de rire si dsagrables pour Plapisson.

Des discussions littraires, comme il s'en engageait beaucoup  cette
poque du grand sicle, accueillirent _l'cole des femmes_. On
demandait un jour au duc de la Feuillade qui, dans le principe, s'en
tait dclar l'ennemi, de formuler ses griefs.--Ah! parbleu! s'cria
le duc, voil qui est plaisant? peut-on soutenir une pice o l'on a
mis _Tarte  la crme_? Tarte  la crme est dtestable, n'a pas le
sens commun, tarte  la crme est odieux; et l'estimable grand
seigneur ne sortit pas de l.

On sait qu' la premire scne, Arnolphe, expliquant  son frre son
systme d'ducation pour les femmes, s'crie:

     Je prtends que la mienne, en clarts peu sublime,
     Mme ne sache pas ce que c'est qu'une rime;
     Et s'il faut qu'avec elle on joue au corbillon
     Et qu'on vienne  lui dire  son tour: qu'y met-on?
     Je veux qu'elle rponde: une tarte  la crme,
     En un mot, qu'elle soit d'une ignorance extrme.

C'tait ce fameux tarte  la crme du corbillon qui avait si fort
rvolt le duc. L'histoire, comme l'on pense, fut bientt connue de
tout Paris. La Cour s'en amusa, et Molire s'en empara pour en faire
une des bonnes plaisanteries de sa comdie de _la Critique de l'cole
des femmes_.

Le duc, lorsqu'il se vit tourn en ridicule dans cette nouvelle pice,
devint furieux et il inventa un genre de vengeance aussi sot que sa
critique. Voyant passer Molire dans un appartement o il se trouvait,
il l'aborde, et, saisissant le moment o ce dernier s'incline pour le
saluer, il lui saisit la tte, lui frotte le visage sur ses boutons,
en lui disant  plusieurs reprises: _Tarte  la crme, Molire, tarte
 la crme_, puis il le laisse la figure ensanglante. Louis XIV
apprit, le soir mme, cette stupide action de la Feuillade; il en fut
indign et le lui exprima de la faon la plus vive. Or,  cette
poque, lorsque le Grand Roi fronait le sourcil, les courtisans
rentraient sous terre.

Beaucoup de personnes ont appliqu  Thomas Corneille, qui s'tait
fait appeler M. de Lille, ces vers de _l'cole des femmes_:

     Quel abus de quitter le vrai nom de ses pres,
     Pour en vouloir prendre un bti sur des chimres?
     De la plupart des gens c'est la dmangeaison;
     Et, sans vous embrasser dans la comparaison,
     Je sais un paysan, qu'on appelait Gros-Pierre,
     Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
     Y fit, tout  l'entour, faire un foss bourbeux,
     Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.

Molire, ainsi que nous l'avons dit, fit paratre aprs _l'cole des
femmes_, _la Critique de l'cole des Femmes_, jolie petite comdie en
prose, en un acte, qui lui fut inspire par le dsir de combattre de
front ses ennemis et de les rduire au silence en les couvrant de
ridicule.

La lutte tait engage et cette lutte devait amener sur le thtre une
pice d'un auteur assez  la mode, BOURSAULT, qui, ayant cru se
reconnatre dans le Lisidas de Molire, fit jouer par vengeance _le
Portrait du Peintre_. Dans cette comdie, la vie prive de Molire est
mise en scne. Molire, dcid  tenir tte  l'orage, abma Boursault
dans son _Impromptu de Versailles_ et rpandit le sarcasme  pleines
mains sur ses ennemis intimes, les acteurs de l'htel de Bourgogne.
Mais revenons  _la Critique de l'cole des Femmes_, joue en 1663.

Cette pice, dialogue en prose plutt que comdie vritable, est le
premier ouvrage connu de ce genre, mis au thtre. La satire des
censeurs y est sanglante et spirituelle. Vis, qui rdigeait  cette
poque le fameux journal intitul le _Mercure Galant_, essaya de
raconter une histoire pour prouver que la pice n'tait pas de
Molire, mais de l'abb Dubuisson; personne n'a cru et ne croit encore
 cette fable. Malgr une opposition redoutable et systmatique, _la
Critique de l'cole des femmes_ ne fut pas moins apprcie que la
comdie elle-mme qui en avait fourni le sujet.

_L'Impromptu de Versailles_, reprsent d'abord  Versailles devant le
roi, en 1663, jou ensuite quelques jours plus tard  Paris, est une
jolie pice en prose et en un acte, compose par Molire dans le but
de rduire au silence les comdiens de l'htel de Bourgogne, en
hostilit flagrante contre lui. Avec un esprit charmant et une
convenance parfaite, l'auteur exposa aux yeux du public les dfauts
des grands comdiens, comme on les appelait alors, mais leurs dfauts
 la scne, comme acteurs, sans jamais se permettre la moindre
allusion  leur vie prive. Il se garda mme bien de se conduire
vis--vis Boursault comme Boursault vis--vis de lui. Il se borna 
l'attaquer comme auteur. Il faut tout dire, il lui infligea un rude
chtiment:

Le beau sujet  divertir la Cour que monsieur Boursault, dit-il dans
la pice, s'adressant  mademoiselle de Brie; je voudrais bien savoir
de quelle faon on pourrait l'ajuster pour le rendre plaisant, et si,
quand on le bernerait sur un thtre, il serait assez heureux pour
faire rire le monde. Ce lui serait trop d'honneur que d'tre jou
devant une auguste assemble, etc., etc... La courtoisie doit avoir
des bornes et il y a des choses qui ne font rire ni les spectateurs ni
celui dont on parle. Je leur abandonne de bon coeur mes ouvrages, ma
figure, mes gestes, etc.; mais ils me doivent faire la grce de me
laisser le reste et ne point toucher  des matires de la nature de
celles sur lesquelles on m'a dit qu'ils m'attaquaient dans leurs
comdies.

A un point de vue gnral, cette pice, _l'Impromptu de Versailles_,
eut une double utilit: 1 celle de couper court  une guerre de
personnes qui tendait  prendre racine au Parnasse aprs la comdie
de Boursault, et qui pouvait s'lever  des proportions et  des
personnalits fcheuses; 2 celle de faire sentir aux acteurs de
l'htel de Bourgogne les dfauts qu'ils avaient  la scne et de les
porter  s'en corriger, ce qu'ils firent pour la plupart. La mise en
relief du ton faux et outr de leur dclamation chantante se modifia
rellement  la suite de la bonne et spirituelle leon que leur donna
Molire.

La _parodie_ ou critique d'une pice, la _parodie_ ou critique des
artistes chargs d'interprter les productions dramatiques virent donc
le jour, grce  Molire, ds le milieu du dix-septime sicle. Il
rendit par l service  son poque et aux poques  venir, en faisant
sentir aux Montfleury et autres qu'il tait ridicule d'appuyer sur le
dernier vers pour attirer l'approbation, et comme on disait alors,
pour amener le _brouhaha_ (les applaudissements); en indiquant 
certaines actrices, comme mademoiselle Beauchteau, qu'il tait peu
logique de conserver un visage riant dans les moments les plus
tristes, les plus pathtiques. Cette pice profita aux acteurs des
temps  venir, en les mettant en garde contre de pareils errements.
Molire remplaa ainsi et avec beaucoup plus de logique et de force,
le sifflet alors dfendu aux spectateurs.--Je voudrais pour tout au
monde, disait Prville au foyer de la Comdie, qu'on n'et pas enlev
au public le droit de siffler. Je l'ai vu applaudir au jeu forc de
quelques-uns de mes camarades, j'ai charg mes rles pour recevoir les
mmes applaudissements. Si, la premire fois que cela m'arriva, un
connaisseur m'et lch deux bons coups de sifflet, il m'aurait fait
rentrer en moi-mme et j'en serais meilleur.

Les troupes de l'htel de Bourgogne et du Marais qui, depuis bien
longtemps, se partageaient la faveur du public parisien, perdaient
chaque jour de cette faveur, tandis que le thtre du Palais-Royal ne
dsemplissait pas. Un attrait irrsistible poussait les spectateurs de
toutes les conditions  la salle o l'on reprsentait les pices de
l'auteur-comdien moraliste. De l naquit une rivalit qui n'avait pas
tard  dgnrer en inimiti fougueuse. Les deux troupes avaient
essay d'une ligue que Molire s'tait empress de combattre. Afin
d'attirer chez lui plus de monde encore, il voulut,  l'attrait de ses
propres pices, joindre celui de tragdies aptes  sduire son public
clair. Racine, encore fort jeune, composa pour le Palais-Royal _les
Frres ennemis_, et cette pice trouva dans les acteurs de Molire des
interprtes dignes et intelligents. La haine ne connut plus de bornes.
On tait en 1663. Louis XIV reut de l'acteur Montfleury une requte
accusant Molire d'avoir pous la fille d'une femme avec laquelle il
avait vcu. Le Roi vengea Molire en lui accordant une pension et en
tenant son enfant sur les fonts baptismaux avec la duchesse d'Orlans,
Henriette d'Angleterre.

On raconte dans les Mmoires du temps, deux anecdotes relatives 
Molire qui, dit-on, eurent lieu vers cette poque, et qui, si elles
sont vraies, prouvent en faveur d'un souverain fier de se montrer le
protecteur des Beaux-Arts.

Molire avait conserv sa charge de tapissier valet de chambre du Roi.
Appel,  son tour, par cette charge,  faire le lit de Louis XIV, il
se prsente un jour pour aider un autre valet de chambre, comme lui de
service. Ce dernier se retire, disant qu'il ne veut pas aider un
comdien.--Monsieur de Molire, lui dit aussitt Bellocq, homme
d'esprit et pote agrable, voulez-vous bien que j'aie l'honneur de
faire avec vous le lit du Roi? Louis XIV tmoigna  l'autre valet de
chambre tout son mcontentement.

Les officiers de la chambre du Roi se montraient blesss d'tre
obligs de prendre leurs repas avec Molire,  la table du contrleur
de la bouche; ils ne laissaient pas chapper une occasion de tmoigner
de leurs ddains pour l'homme auquel la postrit devait lever des
statues. Le Roi, inform de ces petites intrigues et voulant les faire
cesser, imagina de dire un beau matin  son petit lever 
Molire:--On assure que vous faites maigre chre ici, Molire, et que
les officiers de ma chambre ne vous trouvent pas fait pour manger avec
eux; vous avez peut-tre faim? Moi-mme je m'veille avec un trs-bon
apptit, mettez-vous  cette table, et qu'on me serve mon _en cas de
nuit_. (Les services de prvoyance s'appelaient des _en cas_).

Louis XIV, coupant alors une volaille, en sert une aile  Molire,
prend l'autre pour lui, ordonne de faire entrer les personnages admis
au petit-lever, et leur dit: Vous me voyez occup  faire manger
Molire, que mes valets de chambre ne trouvent pas d'assez bonne
compagnie pour eux. A partir de ce jour, comme bien l'on pense, tout
le monde se montra heureux et fier de possder  sa table l'homme 
qui le Roi venait d'accorder une telle marque de distinction.

En 1664, Molire fit jouer _la Princesse d'lide_, comdie en cinq
actes, dont le premier est en vers, les quatre autres en prose.
L'auteur, press de donner cette pice, qui devait figurer au
programme des ftes de Versailles, n'avait pas eu le loisir de la
versifier entirement. Cela fit dire  Marigny, fameux chansonnier de
cette poque, que la comdie n'avait eu le temps de prendre qu'un de
ses brodequins et qu'elle tait venue prouver son obissance un pied
chauss et l'autre nu. _La Princesse d'lide_, pice avec ballets,
intermde, etc., fut reprsente pendant le second des sept jours de
ftes que Louis XIV donna  la reine sa mre et  Marie-Thrse sa
femme, sous le titre des _plaisirs de l'le enchante_.

Ces ftes, pendant toute une semaine, offrirent tout ce que la
magnificence du Grand Roi, le bon got, le gnie et les talents
pouvaient enfanter de plus vari et de plus merveilleux. Vigarani, un
des plus habiles dcorateurs machinistes, s'y surpassa; Lully y
commena sa brillante rputation. Benserade, par de jolis compliments
en vers, Molire, par sa pice de circonstance et par les trois
premiers actes de _Tartuffe_, contriburent puissamment  embellir ces
journes de plaisirs. Comme le Roi n'avait laiss que peu de jours 
Molire pour choisir un sujet et le traiter, l'auteur emprunta la
fable de la princesse d'lide  un pote espagnol. Ce fut mme de sa
part une galanterie assez fine, que celle de prsenter  deux reines,
Espagnoles de naissance, l'imitation d'un des meilleurs ouvrages du
thtre de leur nation. Cette comdie et celle de _Psych_, compose
un peu plus tard, furent traduites en italien et joues sous le nom de
Ricoboni.

_Le Mariage forc_ (1664) suivit de prs _la Princesse d'lide_.
L'ide en fut inspire  Molire par une aventure du fameux comte de
Grammont dont lord Hamilton a crit les Mmoires. Pendant son sjour
en Angleterre, Grammont avait fait la cour  mademoiselle Hamilton. La
chose avait fait du bruit, ce qui n'avait pas empch le comte de
partir pour la France, sans rien conclure. Les deux frres de la
demoiselle, trouvant peu de leur got la conduite du seigneur
franais, le joignirent  Douvres dans l'intention de se battre avec
lui et de le tuer. Du plus loin qu'ils l'aperurent, ils lui
crirent:--Comte de Grammont, n'avez-vous rien oubli 
Londres?--Pardon, reprit avec beaucoup d'esprit et d'-propos
Grammont, j'ai oubli d'pouser votre soeur et j'y retourne avec vous
pour finir cette affaire.

Au temps de Louis XIV, on aimait les anecdotes, on les aime encore
aujourd'hui, aussi bien que les allusions et les actualits,
l'aventure de Grammont ne contribua pas peu au succs de la pice,
dans laquelle on trouve du reste des scnes dignes de son auteur. De
plus Louis XIV, en 1664, dansa dans le ballet avec les principaux
personnages de sa Cour; certes il n'en fallait pas tant pour mettre 
la mode la nouvelle pice de Molire, n'et-elle pas eu le mrite
qu'elle a rellement.

En 1665, l'auteur de belles et de bonnes comdies, eut l'ide assez
bizarre de traiter le sujet de la statue du Commandeur. Il la prit au
thtre espagnol de Tirso de Molina et en fit une pice fort agrable
en cinq actes et en prose, que Thomas Corneille mit ensuite en vers,
ainsi que nous l'avons rapport au premier volume de cet ouvrage.
Thomas Corneille prtendit qu'en travaillant  cette pice, il ne fit
que cder aux instances de quelques personnes ayant tout pouvoir sur
lui; il et pu ajouter pour tre tout  fait dans le vrai, qu'un peu
d'intrt personnel n'tait pas tranger  sa condescendance; en
effet, les Mmoires du temps affirment qu'il existe une certaine
quittance de la femme de Molire, quittance conue en ces termes: Je
soussigne confesse avoir reu de la troupe, en deux paiements, la
somme de deux mille deux cents livres, tant pour moi que pour M.
Corneille, de laquelle somme je suis crancire avec ladite troupe et
dont elle est demeure d'accord pour _l'achat de la pice du Festin de
Pierre, qui m'appartenait_ et que j'ai fait mettre en vers par ledit
sieur Corneille.

_L'Amour mdecin_, comdie-ballet en trois actes et en prose, suivit
de trs-prs le _Festin de Pierre_, en 1665. C'est la premire fois
que Molire mit la Facult sur la scne. On prtendit que sa pice
avait t faite pour exercer une espce de vengeance sur son hte,
mdecin dont la femme extrmement avare, voulait augmenter le loyer de
la portion de maison occupe par l'auteur. Il est possible, sans
doute, que cette circonstance ait eu quelque influence sur la
dtermination de Molire qui, comme homme, pouvait avoir ses petites
passions, mais il n'est gure admissible que l ait t son but
vritable. Molire, observateur s'il en ft, critique judicieux et
spirituel, poursuivant  outrance les vices, les travers et le
ridicule, reconnut probablement chez les mdecins de son poque, dans
leur maintien, dans leur jargon scientifique, matire  comdies
amusantes et utiles. Il s'empara des mdecins comme il s'tait empar
des grands seigneurs ignorants, des prcieuses, comme il s'empara
bientt aprs des faux dvots. On doit remarquer du reste, que comme
les marquis, les mdecins trouvrent place dans ses tableaux plutt
qu'ils n'y jourent le rle principal.

Molire dfinissait ainsi son mdecin: Un homme que l'on paie pour
conter des fariboles dans la chambre d'un malade, jusqu' ce que la
nature l'ait guri ou que les remdes l'aient tu. Si cette
dfinition du spirituel critique peut avoir quelque fondement,
lorsqu'on se reporte aux mdecins du dix-septime sicle, et peut-tre
de nos jours  quelques-uns de ces _fraters_ de campagne qui, encore
actuellement, dans le midi, ont la spcialit de raser, de saigner, de
purger leurs clients, elle ne saurait pas plus s'appliquer  nos
mdecins franais, si clairs, si instruits et toujours si intrpides
en face des grandes pidmies, qu' nos mdecins militaires affrontant
sans cesse la mort sur les champs de bataille pour sauver nos
hroques soldats.

Quoiqu'il en soit, et pour en revenir  _l'Amour mdecin_ de Molire,
nous dirons que cette jolie pice eut du succs. Afin de donner  ses
plaisanteries plus d'-propos, l'auteur-comdien imagina de faire
imiter les premiers mdecins de la Cour, et de donner  sa troupe des
masques ressemblant aux personnages qu'il voulait reprsenter,
messieurs de Fougerais, Esprit, Guenant et d'Aquin. En outre, il pria
son ami Boileau de lui inventer des noms s'appliquant  ces
personnages. Boileau tira du grec ces noms rappelant par quelque trait
le caractre de l'individu. _Desfonandrs_ (en grec tueur d'hommes)
fut celui appliqu  M. de Fougerais, _Behis_ (jappant, aboyant)  M.
Esprit qui bredouillait, _Macraton_ (qui parle lentement)  M.
Guenant, lequel s'coutait volontiers, enfin _Tomis_ (saigneur)  M.
d'Aquin, trs-partisan de la saigne.

En 1666, on vit  la scne une comdie en cinq actes et en vers qui
devait tre un des deux chefs-d'oeuvre du matre, _le Misanthrope_.
L'anne suivante, ce fut le tour de son autre chef-d'oeuvre, le
_Tartuffe_.

Un prcis anecdotique de chacune de ces deux belles comdies est
facile  faire, car elles occuprent longtemps l'attention  l'poque
o elles parurent; elles devinrent mme un sujet de proccupation qui
atteignit des proportions considrables, surtout la seconde, mais
chacune d'elles d'une faon bien diffrente. _Le Misanthrope_, par la
froideur avec laquelle la pice fut accueillie d'abord, celle du
_Tartuffe_, par le bruit qui se fit ds le premier instant autour
d'elle.

Un jour, Molire causait thtre avec un Italien nomm Angelo, et ce
dernier lui racontait une pice intitule _le Misanthrope_, qu'il
avait vu reprsenter  Naples. Il lui parlait avec feu des beauts
contenues dans cet ouvrage, lui expliquait le caractre d'un grand
seigneur fainant dont l'occupation principale tait de cracher dans
un puits pour y faire des ronds. Molire l'coutait avec la plus
grande attention. Quinze jours aprs, Angelo fut stupfait de voir sur
l'affiche du Palais-Royal l'annonce de la comdie du _Misanthrope_. Un
mois ne s'tait pas coul depuis sa conversation avec le directeur de
la troupe, que la comdie promise faisait son apparition  la scne.
Seulement, si Angelo tait un homme de got, il dut faire une
diffrence notable entre ce qu'il avait entendu  Naples et ce qu'il
entendit  Paris.

Le sujet du _Misanthrope_ avait frapp Molire et il s'tait mis 
l'oeuvre. Profitant, comme il le faisait toujours, de ses
observations, habile  saisir le ridicule, il introduisit dans sa
pice un trait plein d'esprit et que son ami Despraux lui avait
fourni sans s'en douter. On sait que Despraux ne pouvait souffrir les
vers de Chapelain. Molire cherchait  dtourner Boileau de l'espce
d'acharnement avec lequel ce dernier abmait, dans ses satires, un
homme jouissant d'une certaine considration dans le monde, un homme
bien en Cour, favoris du ministre Colbert, ajoutant que ses
railleries par trop fortes pourraient quelque jour lui attirer quelque
disgrce du ministre et mme du Roi. Cette amicale mercuriale ayant
mis Despraux de fort mauvaise humeur:--Oh! rpondit-il, le Roi et M.
de Colbert feront ce qu'il leur plaira; mais,  moins que le Roi ne
m'ordonne expressment de trouver bons les vers de Chapelain, je
soutiendrai toujours qu'un homme, aprs avoir fait _la Pucelle_,
mrite d'tre pendu. Molire rit beaucoup de cette saillie et s'en
empara pour son _Misanthrope_, o l'on trouve  la fin de la dernire
scne du second acte:

     PHILINTE.

     Mais il faut suivre l'ordre; allons, disposez-vous.

     ALCESTE.

     Quel accommodement veut-on faire entre nous?
     La voix de ces Messieurs me condamnera-t-elle
     A trouver bons les vers qui font notre querelle?
     Je ne me ddis point de ce que j'en ai dit,
     Je les trouve mchants.

     PHILINTE.

                             Mais d'un plus doux esprit...

     ALCESTE.

     Je n'en dmordrai point, les vers sont excrables.

     PHILINTE.

     Vous devez faire voir des sentiments traitables,
     Allons, venez.

     ALCESTE.

                 J'irai, mais rien n'aura pouvoir
     De me faire ddire.

     PHILINTE.

                         Allons nous faire voir.

     ALCESTE.

     Lors qu'un commandement exprs du Roi me vienne,
     De trouver bons les vers dont on se met en peine,
     Je soutiendrai toujours, morbleu! qu'ils sont mauvais
     Et qu'un homme est pendable aprs les avoir faits.

On sait qu'en 1664, pendant les ftes de Versailles, Molire avait
fait reprsenter les trois premiers actes de son _Tartuffe_ devant
Louis XIV. Quoique le public n'et pas t appel  juger ces trois
actes, ils avaient dj cependant fortement impressionn les faux
dvots. Un bruit sourd commenait  s'lever autour de Molire, bruit
qui ne devait pas tarder  dgnrer en orage. Quelques libelles
satiriques avaient paru contre l'auteur du _Tartuffe_; c'est  propos
de ces libelles que ce dernier fit dire  Alceste, dans la premire
scne du cinquime acte:

     Et, non content encor du tort que l'on me fait,
     Il court parmi le monde un livre abominable
     Et de qui la lecture est mme condamnable;
     Un livre  mriter la dernire rigueur, etc.

Molire, avant de faire jouer son _Misanthrope_, le lut, comme il
faisait habituellement,  son ami Boileau. Boileau s'en montra non
seulement on ne peut plus satisfait, mais dclara qu' ses yeux,
c'tait un chef-d'oeuvre. Nanmoins, lorsque la pice fut donne 
messieurs les comdiens, ces messieurs la trouvrent froide,
ennuyeuse, et ne la reurent que par une sorte de considration pour
leur directeur. Le public leur donna d'abord gain de cause; la plus
belle cration du grand Molire tomba tout net. On vint donner cette
nouvelle  Racine, alors brouill avec Molire, croyant lui faire un
sensible plaisir.--La pice est  bas, lui dit un des ennemis de
l'auteur, elle est froide, dtestable; vous pouvez m'en croire, j'y
tais.--Vous y tiez, reprit Racine, eh bien! moi je n'y tais pas,
et, cependant, jamais je ne croirai que Molire ait fait une mauvaise
pice; retournez-y et examinez-la mieux.

Ainsi donc, deux hommes, Boileau et Racine, l'un aprs avoir lu et vu
jouer _le Misanthrope_, l'autre sans l'avoir lu ni vu, soutinrent
seuls en France, contre tout le public, la meilleure composition de
Molire.

Molire retira la pice en souriant, bien dcid  faire revenir petit
 petit, et par des moyens dtourns, le public parisien du sot
jugement qu'il avait port et qui n'tait peut-tre qu'un rsultat de
l'amour-propre froiss. Ceci mrite explication.

A la premire reprsentation du _Misanthrope_, aprs la lecture du
sonnet d'Oronte, le parterre applaudit beaucoup, non pas la
plaisanterie consistant  faire dbiter  Oronte des vers ridicules,
mais le sonnet lui-mme, qui lui parut charmant. Lorsqu'Alceste,  la
suite de la scne, dmontre clairement que les vers de ce sonnet sont:

     De ces colifichets dont le bon sens murmure,

le parterre, alors souverain au thtre, confus d'avoir pris le
change, tourna contre la pice la mauvaise humeur qu'il ressentait
d'avoir si maladroitement jug.

Boileau disait partout, et  qui voulait l'entendre, que cette comdie
aurait un succs prodigieux, qu'elle porterait aux nues la gloire de
Molire.--Bah! reprit un jour ce dernier, vous verrez bien autre
chose. Il voulait parler du _Tartuffe_, pice  laquelle il mettait
alors la dernire main, et qu'il prfrait videmment au
_Misanthrope_.

Afin de ramener le public  des sentiments plus justes, voici ce
qu'imagina Molire. Il prit dans les petites comdies qu'il avait fait
jadis reprsenter en province, le sujet d'une pice fort amusante dont
nous avons parl plus haut: _le Mdecin malgr lui_ ou _le Fagoteux_.
Il remit au thtre _le Misanthrope_, prcd de ce _Fagoteux_, qui
eut un grand succs et fut jou trois mois de suite, toujours
prcdant le _Misanthrope_. Ainsi,  l'aide de la farce et sous son
abri tutlaire, le chef-d'oeuvre de Molire s'insinua tout
doucettement dans la faveur du parterre. D'abord on le supporta;
ensuite on le demanda; puis on l'apprcia, et, comme l'avait prdit
Boileau, on le comprit et on l'admira.

Les ennemis de Molire voulurent persuader au duc de Montausier, grand
seigneur d'une vertu austre, qu'Alceste, c'tait lui; qu'on avait
voulu le mettre en scne. Le duc alla voir la pice et dit tout haut,
en sortant, qu'il voudrait bien ressembler au _Misanthrope_.

Depuis le mois d'aot 1665, la troupe de Molire avait reu le titre
de _troupe du Roi_, et Louis XIV, pour la fixer tout  fait  son
service, lui avait accord une pension de sept mille livres.

C'est en 1667 que le _Tartuffe_ parut en entier sur la scne du
Palais-Royal. Dj donc, depuis prs de deux ans, la troupe qui avait
t jadis l'_Illustre Thtre_, tait en possession du titre qui
faisait sa gloire, lorsque le second chef-d'oeuvre de son directeur
vint soulever une tempte, non-seulement dans le monde littraire de
l'poque, mais encore et surtout dans le monde religieux, qui voulait
voir absolument, dans le _Tartuffe_, la personnification des hommes
jets dans la dvotion, au lieu d'y voir la critique des hypocrites et
des faux dvots.

D'o vint  Molire la premire ide du _Tartuffe_, c'est ce que l'on
ignore, mais on connat  quelle source il a puis le nom singulier de
cette comdie, nom qui est rest type pour la dsignation des hommes
vicieux, grimaant la dvotion et se faisant de la religion un masque
pour arriver  des fins peu avouables. A l'poque o Molire
travaillait  ce chef-d'oeuvre, il vint faire une visite au nonce du
Pape, chez lequel se trouvaient deux ecclsiastiques  l'air mortifi,
 la mine hypocrite, rendant assez bien, quant  l'extrieur, l'ide
du personnage qu'il avait alors en tte de placer  la scne. A cet
instant, et tandis qu'il les examinait de son oeil scrutateur, on vint
prsenter au nonce des truffes  acheter. Un des ecclsiastiques, qui
savait un peu d'italien,  ce mot de truffes sembla, pour les
considrer, sortir tout  coup du dvot silence qu'il gardait, et,
choisissant avec soin les plus belles, il s'criait d'un air riant:
_Tartufoli, signor nuntio, tartufoli_. Molire eut  l'instant la
pense de faire de cette exclamation enthousiaste et gourmande, dans
laquelle se peignait la convoitise, le titre de sa pice, et le nom de
_Tartuffe_ prit place dans le dictionnaire de la langue franaise.

Un des plus jolis mots de cette admirable comdie fut donn 
l'auteur par Louis XIV lui-mme, alors fort loign de se douter qu'il
tait observ par son valet de chambre tapissier, lequel prenait
partout o il y avait quelque chose de bon  glaner.

En 1662, sur la fin de l't, pendant la marche de l'arme franaise
sur la Lorraine, le Roi allait se mettre  table un jour de jene,
lorsque, ayant conseill  son prcepteur d'en faire autant, l'vque
crut devoir faire observer  Sa Majest que, pour jener, il ne
fallait faire qu'une lgre collation. Cette rponse de l'vque fit
poindre un sourire sur les lvres d'un courtisan; Louis XIV voulut en
connatre la cause, le rieur lui raconta alors le dtail du dner du
prlat auquel il avait assist. A chaque mets recherch et copieux que
le conteur faisait passer sur la table de l'vque, le Roi s'criait:
_le pauvre homme!_ et chaque fois il variait son intonation, de sorte
que cette scne tait des plus comiques. Molire s'en empara, et la
reproduisit dans son _Tartuffe_. Lorsque les trois premiers actes
furent jous devant le Roi, il rappela cette histoire  Louis XIV,
auquel cette dlicate flatterie fut loin de dplaire.

Si les marquis, les mdecins, les grandes dames de la Cour, les
bourgeois n'avaient pas t assez puissants pour empcher Molire de
les mettre en scne et de faire rire  leurs dpens, les dvots eurent
plus de force. Ils s'armrent contre l'auteur du _Tartuffe_, et firent
si bien qu'on crut longtemps que cette pice frisait l'impit. Ils
mirent une fureur incroyable dans la lutte, et arrivrent  persuader
au Roi, qui cependant en avait approuv les trois premiers actes en
1664, qu'il y allait de son salut de dfendre une comdie attentatoire
 la morale,  la religion, et dont l'auteur mritait le feu.

Louis XIV, influenc par ce qu'il entendait dire, ordonna que cette
comdie ne serait pas reprsente qu'elle ne ft termine et qu'elle
n'et t examine avec soin par des gens capables de discerner ce qui
pouvait s'y trouver de rprhensible. Les choses allrent si bien que,
dans un livre qu'il prsenta au Roi, un cur dclara damner Molire
_de sa propre autorit_. Des prlats, le lgat lui-mme, aussi bien
que Louis XIV, aprs avoir entendu la lecture du _Tartuffe_, le
jugrent plus favorablement, et permission verbale fut accorde par le
souverain  sa troupe de reprsenter cette pice sous le titre de
_l'Imposteur_. Il fut prescrit aussi que l'acteur charg du rle de
Tartuffe prendrait le nom de Panulphe, et qu'au lieu de porter le
petit collet et tout ce qui constituait le costume ecclsiastique, il
aurait l'pe, le chapeau, en un mot l'habit de l'homme du monde.

Enfin, cette comdie, qui avait tant fait parler d'elle avant de
paratre et qui devait appeler encore bien des temptes, fut donne
sur le thtre du Palais-Royal le 5 aot 1667. Le sujet tait dlicat,
les hypocrites ne voulaient pas tre dmasqus, beaucoup de vrais
dvots et de gens simples ne voyaient que la religion mise en jeu,
sans voir qu'il n'tait question que des faux dvots.

La premire reprsentation eut lieu. Au moment o les acteurs allaient
entrer en scne pour la deuxime, une dfense du Parlement de jouer la
pice arriva, et Molire, s'adressant au public, lui dit: Messieurs,
nous comptions aujourd'hui avoir l'honneur de vous donner le
_Tartuffe_; mais M. le premier-prsident ne veut pas qu'on le
joue[3], mot  double entente, qui fit beaucoup rire le parterre et
qui fut parodi quelques annes plus tard par des acteurs de province.
Ces acteurs jouaient le _Tartuffe_ depuis quelque temps, lorsque
l'vque mourut; le successeur voulut que les comdiens quittassent la
ville avant son arrive. La veille de leur dpart, celui qui annona,
se prsentant au public comme si on devait encore jouer le jour
suivant, dit: Messieurs, demain vous aurez le _Tartuffe_.

  [3] Cette plaisanterie de Molire s'appliquait  tout le
  Parlement plutt qu'au premier-prsident, M. de Lamoignon, homme
  d'une pit sincre et qu'il tait impossible de confondre avec
  les faux dvots ou _tartuffes_.

Deux ans s'coulrent, et pendant ces deux annes, malgr les placets,
les demandes, les supplications de Molire, le _Tartuffe_ ne parut
pas. Enfin Louis XIV se laissa persuader que ce chef-d'oeuvre
n'attaquait nullement la religion. Permission fut donc donne de le
reprendre. Les amis de Molire vinrent l'en fliciter, disant que
cette comdie, loin d'tre mauvaise, mettait la vertu dans tout son
jour. Cela est vrai, s'cria l'auteur; mais je trouve qu'il est fort
dangereux de prendre ses intrts; au prix qu'il m'en cote, je me
suis repenti plusieurs fois de l'avoir fait.

Un des hommes les plus contraires au _Tartuffe_ de Molire fut le
clbre Bourdaloue qui, dans son sermon du septime dimanche aprs
Pques, lui consacra une espce de long rquisitoire.

A l'poque o l'on dfendait cette pice comme contraire  la
religion, on en tolrait une tire de l'italien, _Scaramouche
Hermite_, comdie des plus licencieuses, dans laquelle on voit un
moine monter la nuit par une chelle  la fentre d'une femme marie,
et y reparatre quelques instants aprs, en disant: _Questo per
mortificar la carne_. Louis XIV, en sortant de la reprsentation de
cette mauvaise pasquinade, dit au grand Cond: Je voudrais bien
savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comdie de
Molire, ne disent rien de celle de Scaramouche.--Cond
rpondit:--La raison de cela, Sire, c'est que la comdie de
Scaramouche joue le ciel et la religion, dont ces messieurs ne se
soucient point; mais celle de Molire les joue eux-mmes, et c'est ce
qu'ils ne peuvent souffrir.

Primitivement, l'auteur faisait dire  _Tartuffe_,  la scne septime
du troisime acte:

     O ciel! pardonnez-lui comme je lui pardonne.

On trouva avec raison ce vers mal sonnant pour le thtre, et Molire
le modifia ainsi:

     O ciel! pardonnez-lui la douleur qu'il me donne.

Le _Tartuffe_ fut la premire comdie que Piron vit en arrivant 
Paris. Son admiration allait jusqu' l'extase. A la fin de la pice,
il ne contenait plus ses transports. Ses voisins lui demandrent la
raison de son enthousiasme.--Ah! Messieurs, s'cria-t-il, si cet
ouvrage n'tait pas fait, il ne se ferait jamais.

Il est de fait que le _Tartuffe_ est sans contredit la meilleure
comdie de Molire, un de ces chefs-d'oeuvre dont on n'avait pas
encore eu d'exemple  la scne. Il tait impossible de traiter avec
plus de sagesse un sujet aussi singulier et aussi hardi. Rien de plus
heureux, de plus simple, de plus vif, de plus complet que l'exposition
faite par les leons aigres de madame Pernelle; rien de mieux annonc
que _Tartuffe_ paraissant seulement au troisime acte, rien de mieux
dialogu que la scne o Orgon se tient cach sous une table. S'il est
un reproche qu'on puisse adresser  l'auteur, c'est d'avoir voulu, par
un dnouement mdiocre, et comme on dit vulgairement, casser encore
une fois le nez au Grand Roi  coups d'encensoir: cependant, avant de
condamner Molire, il faut se reporter au sicle et au milieu dans
lequel il vivait, aux obligations qu'il avait  son protecteur.

Un acteur comique, Armand, qui eut une grande rputation trs-mrite
et vivait au commencement du dix-huitime sicle, tant  boire au
cabaret avec deux de ses camarades, imagina de les faire pleurer en
leur racontant le sujet du _Tartuffe_. Figurez-vous, mes bons amis,
leur dit-il quand le vin eut commenc  chauffer les ttes,
figurez-vous un honnte gentilhomme qui retire chez lui un misrable 
qui il donne sa fille avec tout son bien, et qui, pour le rcompenser
de ses bienfaits, veut sduire sa femme, le chasser de sa propre
maison, et se charge de conduire un exempt pour l'arrter.--Ah! le
coquin, le monstre, le sclrat! s'criaient les deux convives
d'Armand. Alors ce dernier reprenant, avec le sang-froid qui le
rendait si plaisant: L, l, consolez-vous, leur dit-il, ne pleurez
pas, mon gentilhomme en fut quitte pour la peur, l'exempt lui dit:

     Remettez-vous, Monsieur, d'une alarme si chaude.

--Que diable! c'est le _Tartuffe_ que tu nous dbites.--Eh oui! mes
chers camarades. A-t-on si grand tort de dire que nombre de comdiens
ne connaissent que leur rle, mme dans les pices qu'ils reprsentent
journellement?

Aprs avoir donn  la scne ses deux chefs-d'oeuvre, Molire ne se
reposa pas et successivement, de 1667  1673, anne de sa mort, il fit
reprsenter: _le Sicilien ou l'amour peintre_ (1667), comdie-ballet
en un acte, _Amphitryon_ (1668), comdie en trois actes et en vers,
_George Dandin_ (1668), comdie en trois actes et en prose, avec
intermdes, _l'Avare_ (1668), comdie en cinq actes et en prose,
_Monsieur de Pourceaugnac_ (1669), comdie-ballet en trois actes et en
prose, _les Amants magnifiques_ (1670), comdie-ballet en cinq actes
et en prose, _le Bourgeois gentilhomme_ (1670), comdie en cinq actes
et en prose, les _Fourberies de Scapin_ (1671), comdie en trois actes
et en prose, _la Comtesse d'Escarbagnas_ (1671), comdie en un acte et
en prose, _les Femmes savantes_ (1672), comdie en cinq actes et en
vers, _le Malade imaginaire_ (1673), comdie-ballet en trois actes.

Molire avait compos pour tre jointe au _ballet des Muses_, donn
par Benserade  Saint-Germain en prsence du Roi, deux petites pices,
_la Pastorale comique_ et _Mlicerte_. Fort peu satisfait de ces
deux ouvrages, il travailla  les remplacer par une composition de
plus de mrite, et  la reprise du ballet, on vit paratre la comdie
du _Sicilien_. La _Pastorale comique_, petit acte en vers formant la
troisime entre du ballet des Muses, avait t mdiocrement
accueillie. _Mlicerte_, autre pastorale, n'avait pas mieux russi;
Benserade, depuis ce moment, prenait vis--vis de l'auteur du
_Tartuffe_ et du _Misanthrope_ des airs avantageux qui ne tardrent
pas  lui valoir une bonne et spirituelle leon  la Molire.

Molire imagina de composer la comdie des _Amants magnifiques_, et de
mettre  la fin du prologue un compliment en vers dans le genre de
Benserade. Il ne s'en dclara l'auteur qu' Louis XIV lui-mme,
prvoyant bien ce qui allait arriver. La Cour trouva le compliment
charmant, et l'attribua d'autant plus volontiers  Benserade que ce
dernier, protg par un grand seigneur, en acceptait volontiers
l'hommage, sans cependant se trop avancer. Ds qu'il vit la petite
comdie qu'il jouait  son avantageux confrre assez avance, que
toute la Cour se fut bien extasie, et que Benserade eut t dment
atteint et convaincu des vers dlicieux dont chacun le flicitait
chaque jour, Molire s'en dclara publiquement l'auteur. Or, comme il
avait pour lui le tmoignage du Roi, personne ne put rvoquer en doute
la vrit de son assertion. Benserade et son protecteur, pris au
pige, furent trs-mortifis de cette petite vengeance, qui amusa
beaucoup Louis XIV et sa cour.

_Amphitryon_, comdie imite de Plaute, mais suprieure  celle de
l'auteur ancien, surtout grce  l'ingnieux dnouement imagin par
Molire, n'tait pas fort apprcie par Boileau, qui critiquait
beaucoup les tendresses de Jupiter envers Alcmne. Ce sujet a t
trait sur presque toutes les scnes de l'Europe. L'Italie, l'Autriche
ont eu leur Amphitryon. Celui reprsent  Vienne tait une farce
assez originale. Jupiter, en lorgnant Alcmne  travers une ouverture
faite dans les nuages, en tombe amoureux. Au lieu de courir chez la
belle en vrai Dieu qu'il est, il imagine de faire monter prs de lui
un tailleur auquel il filoute un habit galonn. Il vole ensuite un sac
d'argent; une bague, pour les dposer aux pieds de la beaut qu'il
adore.

Deux jeunes femmes causaient de l'_Amphitryon_ de Molire, le
lendemain de la premire reprsentation! Ah! que cette pice m'a fait
plaisir, disait l'une.--Je le crois bien, rpondit l'autre, aussi
vertueuse que spirituelle; mais c'est dommage qu'elle apprenne 
pcher.

J'avais onze ans, dit Voltaire, quand je lus tout seul pour la
premire fois _l'Amphitryon_ de Molire; je ris au point de tomber 
la renverse.

Lorsque Molire travaillait  son _George Dandin_, un de ses amis le
prvint charitablement qu'il y avait de par le monde un vrai Dandin
qui pourrait bien se reconnatre dans cette comdie, trouver mauvais
la chose, et causer  son auteur quelque prjudice, attendu que sa
famille ne laissait pas que d'tre puissante. Molire rpondit  cet
obligeant ami qu'il avait raison, mais qu'il connaissait un excellent
moyen de conjurer l'orage. Le soir, au thtre, il va se placer prs
du Dandin et, tout en causant avec lui, il lui exprime le dsir qu'il
aurait de lui lire une nouvelle pice, avant de la mettre  la scne,
ajoutant qu'il ne voudrait pas abuser cependant de moments prcieux,
etc., et tout ce qui se dit en pareil cas. L'autre, flatt au dernier
point de la bonne fortune qui lui incombe (car alors avoir chez soi
une lecture de Molire tait le _nec plus ultra_ de la mode),
s'empresse de donner parole pour le lendemain. Il court toute la
ville, rassemblant ses amis et connaissances, les invitant  venir
entendre Molire. Bref, le brave homme tout hors de lui, ne se tenant
pas de joie, trouve la comdie excellente, admirable, heureux d'tre
le premier  applaudir sa fidle image, petite comdie dans la grande,
et qui dnotait chez Molire une bien relle connaissance du coeur
humain.

_L'Avare_ est une des meilleures pices du rpertoire de Molire, une
de celles que le Thtre-Franais reprend le plus volontiers, parce
que le vice qu'elle met en scne est, de tous les sicles, l'un des
plus communs et l'un de ceux dont on convient le moins volontiers. Le
sujet en est de Plaute; mais l'Harpagon de Molire est bien prfrable
au personnage du pote latin. Enclion devenu riche veut encore
paratre pauvre, il ne s'occupe que du soin d'enfouir son trsor.
Harpagon, n avare et riche, ne se contente pas de vouloir conserver
son bien; il est tout aussi occup  l'augmenter. Il aime et cesse
d'aimer par avarice, et devient usurier de son propre enfant. Il
prsente l'avare sous diffrentes faces et toujours dans les
situations qui caractrisent le mieux le vice originel, auquel il
sacrifie tout. C'est ainsi que Molire savait s'approprier ce qu'il
empruntait aux anciens. C'est la bonne manire en littrature. Quoique
cette comdie soit une des meilleures de Molire, elle fut, dans le
principe, assez peu gote. Le public n'tait pas encore fait aux
comdies en prose. On se figurait que ce genre de pices ne devait
tre trait qu'en vers, surtout lorsqu'elles avaient cinq actes. Ce
prjug, qui devait bientt tomber compltement, nuisit au succs de
_l'Avare_, comme il avait nui dj  celui du _Festin de Pierre_.
L'auteur, en homme qui connaissait le monde auquel il avait affaire,
laissa passer une anne avant de remettre son _Avare_ sur la scne.
Alors on vint le voir avec empressement.

Racine se trouvait  la premire reprsentation, il y vit Boileau, et
quelques jours aprs, il dit au grand critique:--Je vous ai vu  la
pice de Molire. Vous riiez tout seul sur le thtre.--Je vous estime
trop, reprit son ami, pour croire que vous n'y avez pas ri, du moins
intrieurement.

A l'une des reprises de _l'Avare_, en 1766, un sicle aprs la
cration de cette pice, mademoiselle d'Oligny, qui faisait le rle de
Marianne, tant reste court aprs ce mot d'Harpagon: _Voil un
compliment bien impertinent; quelle belle confession  faire_, et le
souffleur tant absent, Bonneval reprit sur-le-champ avec une
admirable prsence d'esprit: _Elle ne rpond rien; elle a raison: 
sot compliment, point de rponse_. Le public applaudit beaucoup cette
faon spirituelle d'interprter un silence qui aurait pu devenir
embarrassant pour tous les acteurs.

_Monsieur de Pourceaugnac_, charmante petite pice dans le genre
appel _farce_, et o l'on trouve cependant des scnes dignes de la
haute comdie, fut compose par Molire  la suite d'une aventure d'un
gentilhomme limousin qui, dans une querelle en plein thtre, s'tait
montr d'un ridicule achev. Le public prisa beaucoup cette
plaisanterie, la Cour s'en amusa, et, lorsqu'on voulut dire  l'auteur
qu'une pareille factie n'tait pas digne de lui, il rpondit fort
judicieusement qu'tant comdien aussi bien qu'auteur, il devait
consulter non-seulement sa gloire, mais les intrts de ses camarades.
Quoi qu'il en soit, _Pourceaugnac_ a toujours beaucoup amus. Le
Limousin en a reu une quasi-illustration, dont ses habitants ont pris
leur parti en riant plus fort que les autres du compatriote mis en
scne.

Lully avait fait la musique du divertissement de cette petite comdie.
Ayant dplu au Grand Roi, et ne sachant comment faire pour rentrer en
grce, il imagina un singulier moyen pour le forcer  rire, persuad
que le Roi, s'il riait, serait dsarm: un jour qu'on devait jouer
_Monsieur de Pourceaugnac_, il pria Molire de lui confier le rle,
et, au moment o les apothicaires poursuivent le gentilhomme limousin,
aprs avoir longtemps couru sur la scne pour les viter, il vint
sauter tout  coup au milieu de l'orchestre, au beau milieu du
clavecin, qu'il mit en pices. La gravit de Louis XIV ne put, en
effet, tenir devant cette folie, et Lully obtint son pardon. A
quelque temps de l, Lully sollicita du ministre Louvois une place
qu'il dsirait beaucoup obtenir. Louvois refusa en disant qu'il ne
pouvait accorder une position pareille  un homme qui s'tait montr
sur les planches! Eh quoi! reprit l'illustre mastro, si le Roi vous
ordonnait de danser sur le thtre, vous refuseriez?... Le ministre
ne rpondit pas; mais accorda la place.

_Le Bourgeois gentilhomme_, une des bonnes comdies de moeurs de
Molire, compose pour la Cour, joue  Chambord, puis ensuite 
Paris, fut d'abord assez mal accueilli, parce qu' la premire
reprsentation, Louis XIV n'avait pas exprim son opinion. Mais quand,
 la seconde, il eut daign dire  l'auteur:--Je ne vous ai pas parl
de votre pice, parce que j'ai apprhend d'tre sduit par la faon
dont elle a t reprsente; mais, en vrit, vous n'avez rien fait
encore qui m'ait mieux diverti, et votre pice est excellente. Oh!
alors ce fut autour de Molire un _tolle_ de louanges que, du reste,
l'ouvrage mritait. En effet, il n'est pas de caractre  la scne
mieux soutenu que celui de M. Jourdain. Vouloir paratre ce qu'on
n'est pas a toujours t un ridicule quasi-universel, surtout en
France. Molire a peint fort spirituellement ce ridicule, mais sans
pouvoir le faire disparatre. Chacun va rire volontiers des manies, en
apparence outres, du _Bourgeois gentilhomme_, et chacun sort, sans se
douter qu'il a presque toujours en soi-mme une manie analogue  celle
du hros de la pice. Molire tait, comme on sait, fort malheureux
avec sa femme, pour laquelle il avait une vritable passion. Il l'a
peinte dans la Lucile de cette charmante comdie.

Nous avons dj parl, dans le volume prcdent, de la
tragi-comdie-ballet de _Psych_. Molire ne put faire que le premier
acte, la premire scne du second et la premire du troisime, ainsi
que le prologue. Corneille se chargea du reste de la pice.

La pice des _Fourberies de Scapin_, que Boileau a critique dans ces
deux vers de son art potique:

     Dans ce sac ridicule, o Scapin s'enveloppe,
     Je ne reconnais plus l'auteur du _Misanthrope_,

est, en effet, une de ces petites farces que Molire avait fait jadis
reprsenter en province sous le titre de: _Gorgibus dans le sac_. Sans
doute, on peut se rcrier contre la diffrence qui existe entre cette
comdie et les belles comdies du mme auteur; mais, comme il le
disait et le rptait souvent, il tait directeur d'une troupe 
laquelle il fallait des succs pour vivre, et les farces, dans le
genre de celle-ci, plaisaient infiniment au public. C'est  l'aide de
ces petites pices, espces de parodies toujours spirituelles, de
folies propres  exciter la gaiet des grands seigneurs et des
bourgeois qui affluaient  son thtre, qu'il faisait souvent excuter
ses comdies srieuses. Il et t trs-fcheux pour Molire, pour sa
troupe et pour la postrit, qu'il n'et pas laiss au rpertoire un
peu de la menue monnaie du _Misanthrope_, du _Tartuffe_ et de _l'cole
des femmes_. Molire distinguait parfaitement lui-mme ses bonnes
pices d'avec ces facties qui, encore une fois, n'avaient d'autre
but que de soutenir son thtre.

Molire a insr, dans cette pice, deux scnes imites du _Pdant
Jou_, comdie de Cyrano de Bergerac. Mais lui-mme, dans son enfance,
en avait fourni l'ide  Cyrano. Quand on reprochait  Molire cette
sorte de plagiat, il rpondait: Ces deux scnes sont assez bonnes:
cela m'appartenait de droit: il est permis de reprendre son bien o on
le trouve. La premire scne des _Fourberies de Scapin_ est faite
d'aprs la premire scne de _la Soeur_, comdie de Rotrou.

Quand Boileau a reproch  Molire,

     ... D'avoir  Trence alli Tabarin,

il avait principalement en vue, comme on sait, cette pice dont la
moiti est prise du _Phormion_ de Trence, et la scne du sac
emprunte des farces de Tabarin. On sera peut-tre curieux de voir ici
l'extrait de deux de ces farces que Molire connaissait srement:

_Piphagne_, farce  cinq personnages, en prose.

Piphagne est un vieillard qui veut pouser Isabelle. Il confie son
projet  son valet, Tabarin, et lui ordonne d'aller acheter des
provisions pour le festin des noces. D'un autre ct, Francisquine
enferme dans un sac son mari Lucas, pour le drober  la vue des
sergents qui le cherchent. Elle enferme dans un autre le valet de
Rodomont, qui vient pour la sduire. Sur ces entrefaites, Tabarin
arrive pour excuter sa commission. Francisquine, pour se venger et
de son mari et du valet de Rodomont, dit  Tabarin que ce sont deux
cochons qui sont dans ces sacs, et les lui vend vingt cus. Tabarin
prend un couteau de cuisine, dlie les sacs, et est fort surpris d'en
voir sortir deux hommes. On rit beaucoup de son tonnement, et tous
les acteurs finissent par se battre  coups de btons.

_Francisquine_, seconde farce.

Lucas veut faire un voyage aux Indes. Mais il est inquiet; comment
faire garder la vertu de sa fille Isabelle? Il en confie la garde 
Tabarin, qui promet _d'tre toujours dessus_. Lucas part. Isabelle
charge Tabarin d'une commission pour le capitaine Rodomont, son amant.
Tabarin promet  Rodomont de le faire entrer dans la maison de sa
matresse, et il lui persuade, pour que les voisins ne s'en
aperoivent pas, de se mettre dans un sac. Le capitaine y consent, et
tout de suite on le porte chez Isabelle. Dans le mme temps, Lucas
arrive des Indes. Il voit ce sac o est Rodomont, il le prend pour un
ballot de marchandises, et l'ouvre. Il est fort tonn d'en voir
sortir Rodomont, qui lui fait accroire qu'il ne s'y tait cach que
pour ne pas pouser une vieille qui avait cinquante mille cus. Lucas,
tent par une si grosse somme, prend la place du capitaine, et se met
dans le sac. Alors Isabelle et Tabarin paraissent. Rodomont dit  sa
matresse qu'il a enferm dans ce sac un voleur qui en voulait  ses
biens et  son honneur. Ils prennent tous un bton, battent beaucoup
Lucas, qui trouve enfin le moyen de se faire reconnatre et la pice
finit.

_La Comtesse d'Escarbagnas_ est une petite pice, peinture nave des
ridicules de la province. On se rcria d'abord  la Cour, quand
Molire la fit jouer; mais le public ne fut pas de l'avis de la Cour.
On la vit avec plaisir, on y courut en foule. Le rle de la Comtesse
tait rempli par Hubert, acteur excellent pour ces sortes de
caractres de femme. C'est lui qui faisait encore madame Pernelle du
_Tartuffe_, madame Jourdain du _Bourgeois gentilhomme_, et madame de
Sotenville du _George Dandin_.

La marquise de Villarceaux, dont le mari tait l'amant de la fameuse
Ninon, avait un jour beaucoup de monde chez elle; on voulut voir son
fils. Le prcepteur de l'enfant, pdant s'il en ft, ayant reu
l'ordre de faire briller son lve en l'interrogeant sur ce qu'il
savait, lui posa cette question: _Quem habuit successorem Belus,
Assyriorum?--Ninum_, rpondit sans hsiter l'lve. La similitude de
nom frappa la marquise qui, s'imaginant qu'il s'agissait de la belle
Ninon, s'cria:--Mon Dieu, Monsieur, quelle sottise que d'entretenir
mon fils des folies de son pre. Le mot tait joli, l'histoire
plaisante, elle se rpandit et vint bientt aux oreilles de Molire
qui s'en empara et en fit une des plus jolies scnes de sa _Comtesse
d'Escarbagnas_. Il utilisa aussi trs-spirituellement le nom de
Martial, alors parfumeur de la Cour et valet de chambre de Monsieur.
Je trouve ces vers admirables, dit le vicomte  la seizime scne, en
parlant  M. Thibaudier, amant de la comtesse, et qui venait de lire
deux strophes de sa composition; ce sont deux pigrammes aussi bonnes
que toutes celles de _Martial_.--Quoi! reprend la comtesse, _Martial_
fait des vers? Je pensais qu'il ne ft que des gants?--Ce n'est pas ce
_Martial_-l, Madame, s'empresse de rpondre M. Thibaudier, c'est un
auteur qui vivait il y a _trente ou quarante ans_.

Nulle espce de ridicule, comme on voit, n'chappait  Molire; il le
poursuivait jusqu'au fond de la province. Angoulme, Limoges, comme
Paris, taient ses tributaires. Par le sicle qui court de chemin de
fer et de tlgraphe lectrique, on aurait peut-tre quelque peine 
trouver en Angoumois, en Limousin ou en Gascogne une comtesse
d'Escarbagnas; mais au temps du Grand Roi, alors que le coche tait le
grand moyen de locomotion, et que les gazettes de Paris ne se
pouvaient lire  la mme heure  deux cents lieues de distance, alors
que chaque petite ville n'avait ni son journal ni le cours de la
Bourse, il y avait beaucoup de comtesses pareilles  celle que nous
dpeint Molire.

Une des dernires comdies de Molire, et l'une des plus belles, _les
Femmes savantes_, causa d'abord  l'auteur le mme chagrin que celui
prouv par lui  la premire reprsentation du _Bourgeois
gentilhomme_. Le grand arbitre souverain de toutes choses, Louis XIV,
ne donna son avis qu' la seconde reprsentation, en disant  l'auteur
que sa pice tait trs-bonne et qu'elle lui avait fait beaucoup de
plaisir.

L'abb Cotin, irrit contre Despraux qui l'avait raill, dans sa
troisime satire, sur le petit nombre d'auditeurs qu'il avait  ses
sermons, fit une mauvaise satire contre lui dans laquelle on lui
reprochait, comme un grand crime, d'avoir imit Horace et Juvnal.
Cotin ne s'en tint pas  sa satire: il publia un autre ouvrage sous ce
titre: _la Critique dsintresse sur les satires du temps_. Il y
chargea Despraux des injures les plus grossires, et lui imputa des
crimes imaginaires, comme de ne reconnatre ni Dieu, ni foi, ni loi.
Il s'avisa encore, malheureusement pour lui, de faire entrer Molire
dans cette dispute, et ne l'pargna pas, non plus que Despraux.
Celui-ci ne s'en vengea que par de nouvelles railleries; mais Molire
acheva de le perdre de rputation, en l'immolant sur le thtre,  la
rise publique, dans la comdie des _Femmes savantes_.

La scne cinquime du troisime acte de cette pice, est l'endroit qui
a fait le plus de bruit. Trissotin et Vadius y sont peints d'aprs
nature. Car l'abb Cotin tait vritablement l'auteur du sonnet  la
princesse Uranie. Il l'avait fait pour madame de Nemours, et il tait
all le montrer  Mademoiselle, princesse qui se plaisait  ces sortes
de petits ouvrages, et qui, d'ailleurs, considrait fort l'abb Cotin,
jusqu' l'honorer du nom de son ami. Comme il achevait de lire ses
vers, Mnage entra. Mademoiselle les fit voir  Mnage, sans lui en
nommer l'auteur. Mnage les trouva, ce qu'effectivement ils taient,
dtestables. L-dessus nos deux potes se dirent  peu prs l'un 
l'autre les douceurs que Molire a si agrablement rimes.

Ce fut Despraux,  ce qu'on prtend, qui fournit  Molire l'ide de
la scne des _Femmes savantes_ entre Trissotin et Vadius. La mme
scne s'tait passe, a-t-on dit aussi, entre Gilles Boileau, frre du
satirique, et l'abb Cotin. Molire tait en peine de trouver un
mauvais ouvrage pour exercer sa critique, et Despraux lui apporta le
propre sonnet de l'abb Cotin avec un madrigal du mme auteur, dont
Molire sut si bien faire son profit dans sa scne incomparable.

Molire fit acheter un des habits de Cotin pour le faire porter 
celui qui faisait le personnage dans sa pice. Molire joua d'abord
Cotin sous le nom de Tricotin, que plus malicieusement, sous prtexte
de mieux dguiser, il changea depuis en Trissotin, quivalant  trois
fois sot. Jamais homme, except Montmaur, n'a tant t turlupin que
le pauvre Cotin. On fit en 1682, peu de temps aprs sa mort, ces
quatre vers:

     Savez-vous en quoi Cotin
     Diffre de Trissotin?
     Cotin a fini ses jours,
     Trissotin vivra toujours.

A l'gard de Vadius, le public a t persuad que c'tait Mnage. Et
Richelet, aux mots _s'adresser et reprocher_, ne l'a pas dissimul.
Mnage disait  ce sujet: On dit que _les Femmes savantes_ de Molire
sont mesdames de..., et l'on me veut faire accroire que je suis le
savant qui parle d'un ton doux. Ce sont choses cependant que Molire
dsavouait.

Molire a jou, dans ses _Femmes savantes_, l'htel de Rambouillet,
qui tait le rendez-vous de tous les beaux-esprits. Molire y eut un
grand succs et y tait fort bien venu; mais lui ayant t dit
quelques railleries piquantes de la part de Cotin et de Mnage, il n'y
mit plus le pied, et joua, comme nous l'avons dit, Cotin sous le nom
de Trissotin et Mnage sous le nom de Vadius. Cotin avait introduit
Mnage chez madame de Rambouillet: ce dernier allant voir cette dame
aprs la premire reprsentation des _Femmes savantes_, o elle
s'tait trouve, elle ne put s'empcher de lui dire: Quoi! Monsieur,
vous souffrirez que cet impertinent de Molire nous joue de la sorte?
Mnage ne lui fit point d'autre rponse que celle-ci: Madame, j'ai vu
la pice, elle est parfaitement belle; on n'y peut rien trouver 
redire, ni  critiquer. Si ce rcit est vrai, il fait honneur 
Mnage.

Bayle a pris plaisir de peindre l'effet que la comdie des _Femmes
savantes_ produisit sur Cotin et sur ses admirateurs. Ce passage est
curieux. Nous le transcrirons en entier:

Cotin, qui n'avait t dj que trop expos au mpris public par les
satires de M. Despraux, tomba entre les mains de Molire qui acheva
de le ruiner de rputation, en l'immolant sur le thtre,  la rise
de tout le monde. Je vous nommerais, si cela tait ncessaire, deux ou
trois personnes de poids qui,  leur retour de Paris, aprs les
premires reprsentations des _Femmes savantes_, racontrent en
province qu'il fut constern de ce coup; qu'il se regarda et qu'on le
considra comme frapp de la foudre; qu'il n'osait plus se montrer;
que ses amis l'abandonnrent; qu'ils se firent une honte de convenir
qu'ils eussent eu avec lui quelques liaisons, et, qu' l'exemple des
courtisans qui tournent le dos  un favori disgraci, ils firent
semblant de ne pas connatre cet ancien ministre d'Apollon et des neuf
soeurs, proclam indigne de sa charge et livr au bras sculier des
satiriques. Je veux croire que c'taient des hyperboles, mais on n'a
pas vu qu'il ait donn depuis ce temps-l nul signe de vie; et il y a
toute apparence que le temps de sa mort serait inconnu, si la
rception de M. l'abb Dangeau, son successeur  l'Acadmie franaise,
ne l'avait notifi. Cette rception fut cause que M. de Vis, qui l'a
dcrite avec beaucoup d'tendue, dit en passant que M. l'abb Cotin
tait mort au mois de janvier 1682. Il ne joignit  cela aucun mot
d'loge, et vous savez que ce n'est pas sa coutume. Les extraits qu'il
donna amplement de la harangue de M. l'abb Dangeau, nous font juger
qu'on s'arrta peu sur le mrite du prdcesseur, et qu'il semblait
qu'on marchait sur la braise  cet endroit-l. Rien n'est plus contre
l'usage que cette conduite. La rponse du directeur de l'Acadmie, si
nous en jugeons par les extraits, fut entirement muette, par rapport
au pauvre dfunt. Autre inobservation de l'usage. Je suis sr que vous
voudriez que M. Despraux et succd  Cotin? L'embarras qu'il aurait
senti en composant sa harangue, aurait produit une scne fort
curieuse.[4] Mais que direz-vous du sieur Richelet qui a publi que
l'on enterra l'abb Cotin  Saint-Mry, l'an 1673. Il lui te huit ou
neuf annes de sa vie, et ils demeuraient l'un et l'autre dans Paris.
M. Baillet le croyait encore vivant en 1684: voil une grande marque
d'abandon et d'obscurit. Quelle rvolution dans la fortune d'un homme
de lettres! Il avait t lou par des crivains illustres. Il tait de
l'Acadmie franaise depuis quinze ans. Il s'tait signal  l'htel
de Luxembourg et  l'htel de Rohan. Il y exerait la charge de
bel-esprit jur et comme en titre d'office; et personne n'ignore que
les nymphes qui y prsidaient n'taient pas dupes. Ses _OEuvres
galantes_ avaient eu un si prompt dbit, et il n'y avait pas fort
longtemps qu'il avait fallu que la deuxime dition suivt de prs la
premire, et voil que tout d'un coup il devient l'objet de la rise
publique, et qu'il ne se peut jamais relever de cette funeste chute.
(_Rponse aux questions d'un provincial_, tome 1er, chap. 29, page
245, 250.)

  [4] L'auteur du _Bolana_ dit, au sujet de cette ide plaisante
  de Bayle: Je rapportai la chose  M. Despraux, qui me dit, qu'
  la vrit, il aurait fallu marcher un peu sur la cendre chaude,
  mais, qu' la faveur des dfils de l'art oratoire, il se serait
  chappe d'un pas si dlicat. Il n'y a rien, disait-il, dont la
  rhtorique ne vienne  bout. Un bon orateur est une espce de
  charlatan qui sait mettre  propos du baume sur les plaies.

Boileau corrigea deux vers de la premire scne des _Femmes savantes_,
que le pote comique avait faits ainsi:

     Quand sur une personne on prtend s'ajuster,
     C'est par les beaux cts qu'il la faut imiter.

Despraux trouva du jargon dans ces deux vers, et les rtablit de
cette faon:

     Quand sur une personne on prtend se rgler,
     C'est par ses beaux endroits qu'il lui faut ressembler.

_Le Malade imaginaire_ est la dernire production de Molire. Le matin
du jour de la troisime reprsentation, il se sentit plus souffrant de
sa maladie de poitrine. Il dclara qu'il ne pourrait jouer si on
n'avanait pas le spectacle et si on ne commenait pas  quatre heures
prcises. Sa femme et Baron le pressrent de prendre du repos, et de
ne pas jouer; H! que feraient, rpondit-il, tant de pauvres
ouvriers? Je me reprocherais d'avoir nglig, un seul jour, de leur
donner du pain. Les efforts qu'il fit pour achever son rle,
augmentrent son mal, et l'on s'aperut qu'en prononant le mot
_juro_, dans le divertissement du troisime acte, il lui prit une
convulsion. On le porta chez lui, dans sa maison, rue de Richelieu, o
il fut suffoqu d'un vomissement de sang, le 17 fvrier 1673.

Molire tant mort, les comdiens se disposaient  lui faire un convoi
magnifique; mais M. de Harlay, archevque de Paris, ne voulut pas
permettre qu'on l'inhumt en terre sainte. La femme de Molire alla
sur-le-champ  Versailles se jeter aux pieds du Roi, pour se plaindre
de l'injure que l'on faisait  la mmoire de son mari, en lui refusant
la spulture ecclsiastique. Le Roi la renvoya, en lui disant que
cette affaire dpendait du ministre de M. l'Archevque, et que
c'tait  lui qu'il fallait s'adresser. Cependant Sa Majest fit dire
 ce prlat, qu'il ft en sorte d'viter l'clat et le scandale.
L'Archevque rvoqua donc sa dfense,  condition que l'enterrement
serait fait sans pompe et sans bruit. Il se fit, en effet, par deux
prtres qui accompagnrent le corps sans chanter, et on l'enterra dans
le cimetire qui tait derrire la chapelle de Saint-Joseph, dans la
rue Montmartre. Tous ses amis y assistrent, ayant chacun un flambeau
 la main. L'pouse du dfunt s'criait partout: Quoi! l'on refuse la
spulture  un homme qui mrite des autels!

Deux mois avant la mort de Molire, Despraux l'tant all voir, le
trouva fort incommod de sa toux et faisant des efforts de poitrine
qui semblaient le menacer d'une fin prochaine. Molire, assez froid
naturellement, fit plus d'amiti que jamais  Despraux, ce qui
engagea Boileau  lui dire: Mon pauvre monsieur Molire, vous voil
dans un pitoyable tat. La contention continuelle de votre esprit,
l'agitation de vos poumons sur votre thtre, tout devrait vous
dterminer  renoncer  la reprsentation? N'y a-t-il que vous dans la
troupe qui puisse excuter les premiers rles? Contentez-vous de
composer, et laissez l'action thtrale  quelqu'un de vos camarades;
cela vous fera plus d'honneur dans le public, qui regardera vos
acteurs comme vos gagistes, et vos acteurs, d'ailleurs, qui ne
sont pas des plus souples avec vous, sentiront mieux votre
supriorit.--Ah! Monsieur, rpondit Molire, que me dites-vous l? Il
y va de mon honneur de ne point quitter.--Plaisant honneur, disait
en soi-mme le satirique,  se noircir tous les jours le visage pour
se faire une moustache de Sganarelle et  dvouer son dos  toutes les
bastonnades de la comdie!

Quand Molire mourut, plusieurs mauvais potes lui firent des
pitaphes. Un d'entre eux alla en prsenter une de sa faon au prince
de Cond. _Plt  Dieu, Monsieur_, dit durement le Prince en la
recevant, _que Molire me prsentt la vtre!_

Dans le temps que Molire composait _le Malade imaginaire_, il
cherchait un nom pour un lvrier de la Facult, qu'il voulait mettre
sur le thtre. Il trouva un garon apothicaire, arm d'une seringue,
 qui il demanda quel but il voulait coucher en joue. Celui-ci lui
apprit qu'il allait seringuer de la beaut  une comdienne: Comment
vous nommez-vous? reprit Molire. Le postillon d'Hippocrate lui
rpondit qu'il s'appelait Fleurant. Molire l'embrassa, en lui disant:
Je cherchais un nom pour un personnage tel que vous. Que vous me
soulagez, en m'apprenant le vtre! Le clistriseur qu'il a mis sur le
thtre, dans _le Malade imaginaire_, s'appelle Fleurant. Comme on sut
l'histoire, tous les petits matres  l'envi allrent voir l'original
du Fleurant de la Comdie. Il fit force connaissances; la clbrit
que Molire lui donna, et la science qu'il possdait, lui firent faire
une fortune rapide, ds qu'il devint matre apothicaire. En le
ridiculisant, Molire lui ouvrit la voie des richesses.

Le latin macaronique, qui fait tant rire  la fin de cette mme
comdie, fut fourni  Molire par son ami Despraux, en dnant
ensemble avec mademoiselle Ninon de Lenclos et madame de la Sablire.

Dans la mme pice, l'apothicaire Fleurant, brusque jusqu'
l'insolence, vient, une seringue  la main, pour donner un lavement au
malade. Un honnte homme, frre de ce prtendu malade, qui se trouve
l dans ce moment, le dtourne de le prendre. L'apothicaire s'irrite,
et lui dit toutes les impertinences dont les gens de sa sorte sont
capables. A la premire reprsentation, l'honnte homme rpondait 
l'apothicaire: Allez, Monsieur, on voit bien que vous n'avez coutume
de parler qu' des culs. Tous les auditeurs qui taient  la premire
reprsentation s'en indignrent, au lieu qu'on fut ravi  la seconde
d'entendre dire: Allez, Monsieur, on voit bien que vous n'avez pas
coutume de parler  des visages.

Le mari de mademoiselle de Beauval tait un faible acteur: Molire
tudia son peu de talent, et lui donna des rles qui le firent
supporter du public. Celui qui lui fit le plus de rputation fut le
rle de Thomas Diafoirus, dans _le Malade imaginaire_, qu'il jouait
suprieurement. On dit que Molire, en faisant rpter cette pice,
parut mcontent des acteurs qui y jouaient, et principalement de
mademoiselle de Beauval, qui reprsentait le personnage de Toinette.
Cette actrice, peu endurante, aprs lui avoir rpondu assez
brusquement, ajouta: Vous nous tourmentez tous et vous ne dites mot 
mon mari!--J'en serais bien fch, rpondit Molire; je lui gterais
son jeu; la nature lui a donn de meilleures leons que les miennes
pour ce rle.

Peu de jours avant les reprsentations du _Malade imaginaire_, les
mousquetaires, les gardes-du-corps, les gendarmes et les chevau-lgers
entraient  la Comdie sans payer, et le parterre en tait toujours
rempli. Molire obtint de Sa Majest un ordre pour qu'aucune personne
de la maison du Roi n'et ses entres _gratis_  son spectacle. Ces
messieurs ne trouvrent pas bon que les comdiens leur fissent imposer
une loi si dure, et prirent pour un affront qu'ils eussent eu la
hardiesse de le demander. Les plus mutins s'ameutrent et rsolurent
de forcer l'entre: ils allrent en troupe  la Comdie et attaqurent
brusquement les gens qui gardaient les portes. Le portier se dfendit
pendant quelque temps; mais enfin, tant oblig de cder au nombre, il
leur jeta son pe, se persuadant qu'tant dsarm, ils ne le
tueraient pas. Le pauvre homme se trompa. Ces furieux, outrs de la
rsistance qu'il avait faite, le percrent de cent coups; et chacun
d'eux, en entrant, lui donna le sien. Ils cherchaient toute la troupe,
pour lui faire prouver le mme traitement qu'aux gens qui avaient
voulu dfendre la porte; mais Bjart, qui tait habill en vieillard
pour la pice qu'on allait jouer, se prsenta sur le thtre: Eh!
Messieurs, leur dit-il, pargnez du moins un pauvre vieillard de
soixante-quinze ans, qui n'a plus que quelques jours  vivre. Le
compliment de cet acteur, qui avait profit de son habillement pour
parler  ces mutins, calma leur fureur. Molire leur parla aussi
trs-vivement de l'ordre du Roi; de sorte que, rflchissant sur la
faute qu'ils venaient de commettre, ils se retirrent. Le bruit et les
cris avaient caus une alarme terrible dans la troupe. Les femmes
croyaient tre mortes; chacun cherchait  se sauver. Quand tout ce
vacarme fut pass, les comdiens tinrent conseil pour prendre une
rsolution dans une occasion si prilleuse. Vous ne m'avez point
donn de repos, dit Molire  l'assemble, que je n'aie importun le
Roi pour avoir l'ordre qui nous a mis tous  deux doigts de notre
perte; il est question prsentement de voir ce que nous avons 
faire. Plusieurs taient d'avis qu'on laisst toujours entrer la
maison du Roi; mais Molire, qui tait ferme dans ses rsolutions,
leur dit que, puisque le Roi avait daign leur accorder cet ordre, il
fallait en presser l'excution jusqu'au bout, si Sa Majest le jugeait
 propos. Et je pars dans ce moment, ajouta-t-il, pour l'en
informer. Quand le Roi fut instruit de ce dsordre, il ordonna aux
commandants de ces quatre corps de les faire mettre sous les armes le
lendemain, pour connatre, faire punir les coupables, et leur ritrer
ses dfenses. Molire, qui aimait fort la harangue, en alla faire une
 la tte des gendarmes, et leur dit que ce n'tait ni pour eux ni
pour les autres maisons du Roi qu'il avait demand  Sa Majest un
ordre pour les empcher d'entrer  la Comdie; que sa troupe serait
toujours ravie de les recevoir, quand ils voudraient les honorer de
leur prsence; mais qu'il y avait un nombre infini de malheureux qui,
tous les jours, abusant de leurs noms et de la bandoulire de MM. les
gardes-du-corps, venaient remplir le parterre et ter injustement 
la troupe le gain qu'elle devait faire; qu'il ne croyait pas que des
gentilshommes, qui avaient l'honneur de servir le Roi, dussent
favoriser ces misrables contre les comdiens de Sa Majest; que,
d'entrer au spectacle sans payer, n'tait point une prrogative que
des personnes de leur caractre dussent ambitionner jusqu' rpandre
du sang pour se la conserver; qu'il fallait laisser ce petit avantage
aux auteurs qui en avaient acquis le droit et aux personnes qui,
n'ayant pas le moyen de dpenser quinze sols, ne voyaient le spectacle
que par charit. Ce discours fit tout l'effet que l'orateur s'tait
promis; et, depuis ce temps-l, la maison du Roi n'est point entre
_gratis_  la Comdie.

Le rang qui convient  Molire, dans les lettres, est fix depuis
longtemps, c'est le premier. Ses ouvrages ne sont comparables qu'aux
plus parfaites productions de l'antiquit. Ses premiers matres furent
les anciens; plus tard, la nature et les ridicules de son sicle lui
parurent une source inpuisable.

Il en tira cette foule de tableaux si diffrents les uns des autres et
si admirables. Sous son habile pinceau, la comdie prit une forme
nouvelle et une noblesse qu'elle n'avait encore jamais eue en France.
Il tudia la cour et la ville, fit rire grands seigneurs et bourgeois
en leur prsentant l'image de leurs dfauts. Philosophe et observateur
judicieux, rien n'chappait  ses regards. Il est peu de conditions
humaines o il n'ait port sa loupe investigatrice, peu de ridicules
qu'il n'ait mis en scne avec une vrit saisissante. Il s'emparait
de la folie des humains et allait la chercher o personne ne l'et
souponne. Grce  son thtre moralisateur, bien des abus existant 
son poque lui ont d des rformes sinon totales, du moins partielles.
_Les Prcieuses ridicules_ firent cesser le stupide jargon de l'htel
de Rambouillet, _les Femmes savantes_ firent tomber des prtentions
absurdes chez un sexe fait pour aimer et tre aim. La Cour et la
ville cessrent, grce  ses comdies  caractres, l'une de s'arroger
le droit exclusif de critique, l'autre de conserver une morgue
fatigante.

Certainement, les comdies de Molire ne firent pas et ne feront
jamais disparatre les avares et les hypocrites, parce que le vice est
plus difficile  draciner que le ridicule ne l'est  rformer, mais
elles servirent  attacher les avares et les faux dvots au pilori de
l'opinion. On doit convenir, il est vrai, que Molire, mme dans ses
chefs-d'oeuvre, a quelquefois un langage un peu trivial, et que ses
dnouements ne sont pas toujours des plus heureux. Il est un reproche
qu'on lui adressa souvent  l'poque o il vivait, c'est d'avoir
beaucoup trop donn de pices populaires, de ces comdies composes
pour faire rire son parterre; mais il faut se souvenir que Molire
tait chef d'une troupe de comdiens, qu'il fallait  ces comdiens
des recettes et que la meilleure manire de leur en donner, c'tait de
plaire  la multitude. Or, ce qui plat  la multitude n'est pas
toujours le _nec plus ultra_ de l'art. Que de directeurs de thtre
disent encore de nos jours: sans doute cette pice est dtestable,
sans doute elle est ridicule, sans doute elle n'a que des scnes
vulgaires, mais le public l'applaudira, le public y reviendra, et
telle autre, beaucoup meilleure sans contredit, n'attirera personne.
Nous connaissons un habile journaliste qui donne volontiers place dans
le bas de sa feuille  d'interminables et stupides romans tout en
disant: Ils sont absurdes depuis un bout jusqu' l'autre, _concedo_,
mais ils m'amnent dix mille abonns dans les basses classes; un roman
bien crit ne m'en donnera pas cinq cents dans les classes leves,
_ergo..._ la conclusion est facile  tirer. Eh bien! Molire,
directeur de thtre en 1662, raisonnait comme le directeur de thtre
et le journaliste de 1862.

Molire tait oblig d'amuser la Cour, qui avait un got dlicat, mais
qui aimait encore mieux rire qu'admirer; il lui fallait aussi plaire 
la ville. Sans doute le _Mdecin malgr lui_, _Pourceaugnac_, les
_Fourberies de Scapin_, le _Malade imaginaire_, sont des pices qui ne
peuvent entrer en parallle avec le _Misanthrope_, le _Tartuffe_, les
_Femmes savantes_; mais plus d'un trait, dans les premires de ces
productions, dcle le gnie qui enfanta les secondes. On retrouve
Molire partout et toujours dans les oeuvres de ce grand peintre de la
nature. D'ailleurs, il faut bien le dire, en introduisant le bon got
sur la scne comique, Molire n'avait pu en extirper entirement le
mauvais. L'idole qu'il voulait renverser, il tait quelquefois oblig
de l'encenser. Il imitait en cela la sagesse de certains lgislateurs
sages et prudents qui, pour faire adopter de bonnes lois, tolrent
parfois d'anciens abus.

Voici un portrait moral en vers et un portrait physique en prose de
Molire:

     Tantt Plaute, tantt Trence,
     Toujours Molire, cependant:
     Quel homme! Avouons que la France
     En perdit trois en le perdant.

Le portrait physique est de la dame Poisson, femme d'un des meilleurs
comiques que nous ayons eus, fille de Ducroisy, comdien de la troupe
de Molire, et qui avait jou le rle d'une des _Grces_ dans Psych
en 1671: Il n'tait ni trop gras ni trop maigre, il avait la taille
plus grande que petite, le port noble, la jambe belle; il marchait
gravement, avait l'air trs-srieux, le nez gros, la bouche grande,
les lvres paisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et
les divers mouvements qu'il leur donnait, lui rendaient la physionomie
extrmement comique. A l'gard de son caractre, il tait doux,
complaisant et gnreux. Il aimait fort  haranguer: et quand il
lisait ses pices aux comdiens, il voulait qu'ils y amenassent leurs
enfants, pour tirer des conjectures de leurs mouvements naturels.

A peine Molire fut mort, que Paris fut inond d'pitaphes  son
sujet, toutes assez mauvaises,  l'exception de celle que le clbre
La Fontaine composa, et d'une pice de vers du P. Bouhours.

Vers du P. Bouhours, sur Molire

     Ornement du thtre, incomparable acteur,
         Charmant pote, illustre auteur,
         C'est toi, dont les plaisanteries
     Ont guri du Marquis l'esprit extravagant.
         C'est toi qui, par tes momeries,
     A rprim l'orgueil du bourgeois arrogant.
         Ta muse, en jouant l'hypocrite,
         A redress les faux dvots;
         La prcieuse,  tes bons mots,
         A reconnu son faux mrite;
         L'homme ennemi du genre humain,
         Le campagnard, qui tout admire,
         N'ont pas lu tes crits en vain:
     Tous deux se sont instruits, en ne pensant qu' rire.
     Enfin, tu rformas et la ville et la cour:
         Mais, quelle fut ta rcompense?
         Les Franais rougiront un jour
         De leur peu de reconnaissance.
         Il leur fallait un comdien
     Qui mt,  les polir, son art et son tude;
     Mais, Molire,  ta gloire il ne manquerait rien.
     Si, parmi leurs dfauts que tu peignis si bien,
     Tu les avais repris de leur ingratitude.

pitaphe de Molire, par La Fontaine:

     Sous ce tombeau gisent Plaute et Trence,
     Et, cependant, le seul Molire y gt.
     Leurs trois talents ne formaient qu'un esprit,
     Dont le bel art rjouissait la France.
     Ils sont partis; et j'ai peu d'esprance
     De les revoir, malgr tous nos efforts.
     Pour un long temps, selon toute apparence,
     Trence et Plaute et Molire sont morts.

Un abb prsenta  M. le Prince l'pitaphe suivante, et qui lui valut
l'accueil peu aimable que nous avons rapport plus haut:

     Ci-gt, qui parut sur la scne,
     Le singe de la vie humaine,
         Qui n'aura jamais son gal;
     Mais voulant de la mort, ainsi que de la vie,
     tre l'initiateur, dans une comdie,
     Pour trop bien russir, il russit trs-mal;
         Car la Mort, en tant ravie,
         Trouva si belle la copie,
         Qu'elle en fit un original.

Deux ou trois ans aprs la mort de Molire, il y eut un hiver
trs-rude. Sa veuve fit porter cent voies de bois sur la tombe de son
mari, et les y fit brler pour chauffer les pauvres du quartier. La
grande chaleur du feu fendit en deux la pierre qui couvrait la tombe.

Molire avait un grand-pre qui l'aimait beaucoup; et comme ce
vieillard avait de la passion pour la comdie, il menait souvent le
petit Poquelin  l'htel de Bourgogne. Le pre, qui apprhendait que
ce plaisir ne dissipt son fils et ne lui tt l'attention qu'il
devait  son mtier, demanda un jour au bonhomme pourquoi il menait si
souvent son petit-fils au spectacle? Avez-vous envie, lui dit-il,
d'en faire un comdien?--Plt  Dieu, lui rpondit le grand-pre,
qu'il ft aussi bon comdien que _Bellerose_. Cette rponse frappa le
jeune homme.

Le pre de Molire, fch du parti que son fils avait pris d'aller
dans les provinces jouer la comdie, le fit solliciter inutilement par
tout ce qu'il avait d'amis, de quitter ce mtier. Enfin il lui envoya
le matre chez qui il l'avait mis en pension pendant les premires
annes de ses tudes, esprant que par l'autorit que ce matre avait
eue sur lui pendant ce temps-l, il pourrait le ramener  son devoir;
mais bien loin que cet homme l'engaget  quitter sa profession, le
jeune Molire lui persuada de l'embrasser lui-mme, et d'tre le
docteur de leur comdie, lui reprsentant que le peu de latin qu'il
savait le rendrait capable d'en bien faire le personnage, et que la
vie qu'ils mneraient serait bien plus agrable que celle d'un homme
qui tient des pensionnaires.

Molire rcitait en comdien sur le thtre et hors du thtre, mais
il parlait en honnte homme, riait en honnte homme, avait tous les
sentiments d'un honnte homme. Despraux trouvait la prose de Molire
plus parfaite que sa posie, en ce qu'elle tait plus rgulire et
plus chtie, au lieu que la servitude des rimes l'obligeait souvent 
donner de mauvais voisins  des vers admirables: voisins que les
matres de l'art appellent des frres chapeaux.

Quoique Molire ft trs-agrable en conversation, lorsque les gens
lui plaisaient, il ne parlait gure en compagnie,  moins qu'il ne se
trouvt avec des personnes pour qui il et une estime particulire.
Cela faisait dire  ceux qui ne le connaissaient pas qu'il tait
rveur et mlancolique: mais s'il parlait peu, il parlait juste.
D'ailleurs il observait les manires et les moeurs, et trouvait le
moyen ensuite d'en faire des applications admirables dans ses
comdies, o l'on peut dire qu'il a jou tout le monde, puisqu'il s'y
est jou le premier en plusieurs endroits, sur ce qui se passait dans
sa propre famille.

Le grand Cond disait que Corneille tait le brviaire des rois; on
pourrait dire que _Molire_ est le brviaire de tous les hommes.

Louis XIV, voyant un jour Molire  son dner, avec un mdecin nomm
Mauvillain, lui dit: Vous avez un mdecin, que vous fait-il?--Sire,
rpondit Molire, nous raisonnons ensemble; il m'ordonne des remdes,
je ne les fais point, et je guris. Mauvillain tait ami de Molire,
et lui fournissait les termes d'art dont il avait besoin. Son fils
obtint,  la sollicitation de Molire, un canonicat  Vincennes.

Baron annona un jour  Molire un homme que l'extrme misre
empchait de paratre. Il se nomme Mondorge, ajouta-t-il. Je le
connais, dit Molire, il a t mon camarade en Languedoc, c'est un
honnte homme. Que jugez-vous qu'il faille lui donner?--Quatre
pistoles, dit Baron, aprs avoir hsit quelque temps.--H bien!
rpliqua Molire, je vais les lui donner pour moi, donnez-lui pour
vous ces vingt autres que voil. Mondorge parut, Molire l'embrassa,
le consola, et joignit au prsent qu'il lui faisait un magnifique
habit de thtre pour jouer les rles tragiques.

Molire tait dsign pour remplir la premire place vacante 
l'Acadmie franaise. La Compagnie s'tait arrange au sujet de sa
profession: il n'aurait plus jou que dans les rles de haut comique;
mais sa mort prcipite le priva d'une place bien mrite, et
l'Acadmie d'un sujet si digne de la remplir. Ce fait est attest par
une note de l'Acadmie franaise.




XV

CONTEMPORAINS DE MOLIRE.

DE 1650 A 1673.

  SAINT-VREMOND.--Sa comdie _des Acadmies_ (1643).--DE
    CHAPUISEAU _Pythias et Damon_ (1656).--_L'Acadmie des femmes_
    (1661).--Son analogie avec _les Prcieuses ridicules_.--_Le
    Colin-Maillard_ et _le Riche mcontent_ (1642).--Citation.--_La
    Dame d'Intrigue_ (1663).--Plagiat de Molire.--MONTFLEURY (ou
    ZACHARIE JACOB).--Son genre de mrite.--Ses
    dfauts.--_L'Impromptu de l'htel de Cond_ (1664).--Anecdotes.
    _La Femme juge et partie._--_Les Amours de Didon_,
    tragi-comdie hroque.--_Le Comdien pote_ (1673).--_Le
    Mariage de rien._--Bon mot  propos de cette petite
    comdie.--_L'cole des jaloux_ (1664).--_La Fille capitaine_
    (1669).--Autres comdies de Montfleury, toutes plus
    licencieuses les unes que les autres.--_Les Btes
    raisonnables._--DORIMOND.--Ses pices en 1661 et 1663.--_Le
    Festin de Pierre._--Jolis vers de la femme de Dorimond  son
    mari.--_L'Amant de sa femme._--_L'cole des cocus._--Comdies
    mdiocres.--CHEVALIER.--Compose une dizaine de comdies
    mdiocres, de 1660  1666.--_L'Intrigue des carosses  cinq
    sous._--_La Dsolation des filous._--Jugement qu'il porte sur
    ses oeuvres.--HAUTEROCHE.--Donne quatorze comdies de 1668 
    1680.--Qualits et dfauts de ces pices.--Citations puises
    dans _Crispin mdecin_, _le Cocher suppos_, _le
    Deuil_.--L'acteur POISSON.--Il cre _les Crispins_.--_Les
    Nouvellistes_ (1678).--Anecdotes.--BRCOURT.--Sa singulire
    existence.--Ses aventures.--_La Feinte mort de Jodelet._--_La
    Noce de village._--Anecdotes.--VIS.--Rdacteur du _Mercure
    Galant._--Collaborateur de plusieurs auteurs dramatiques.--_Les
    Amants brouills_ (1665).--_La Mre coquette._--_L'Arlequin
    balourd._--Anecdote.--_Le Gentilhomme Guespin_
    (1670).--Anecdote.--Autres pices de Vis.--_Le Vieillard
    Couru_ (1696).--Anecdote.--Sa tragdie des _Amours de Vnus et
    d'Adonis._--BOULANGER DE CHALUSSAY.--Ses deux comdies de
    _l'Abjuration du marquisat_ (1670) et _Elomire hypocondre_
    (1661).--BOURSAULT.--Un mot sur cet auteur.--CHAMPMESL (ou
    Charles CHEVILLET).--Son genre de talent.--Ses comdies.--Sa
    femme, lve de Racine.--pigramme de Boileau.--Quatrain.--La
    pastorale de _Delie_ (1667).--Acteurs-auteurs de cette
    poque.--Les deux POISSON (pre et fils).--Arrt de Louis XIV,
    en 1672.


Les auteurs comiques _contemporains_ de Molire (nous n'entendons
parler ici que de ceux qui ont commenc  travailler pour le thtre
alors que Molire tait dans la plnitude de son talent), ces auteurs
dramatiques, disons-nous, sont rares.

Le gnie dont l'ex-tapissier de Louis XIV faisait journellement
preuve, loignait-il de la scne les hommes mdiocres, effrayait-il
les concurrents? ou bien se montrait-on plus difficile pour admettre
des ouvrages qui semblaient ples  ct des chefs-d'oeuvre sortant de
la plume de Molire, c'est ce que nous ne pourrions dire, toujours
est-il que de 1650  1673, poque de la mort du grand crivain qui
fonda en France la saine et bonne comdie, on ne compte pas plus de
huit  dix auteurs dont les compositions aient t acceptes et
joues; encore, l'un d'eux, DE SAINT-VREMONT, n'a-t-il fait que
composer les quatre pices de son thtre sans les faire reprsenter
pendant qu'il tait en exil hors du royaume. L'une d'elles intitule
les _Acadmiciens_, en trois actes et en vers, est une comdie
satirique qui, aprs avoir couru longtemps manuscrite sous le nom de:
_Comdie des acadmistes pour la rformation de la langue franaise
avec le rle des reprsentations faites aux grands jours de ladite
acadmie, l'an de la rforme_ 1643, fut refondue compltement par
Saint-vremont. Les personnages sont presque tous des acadmiciens.

DE CHAPUISEAU, qui vivait  la mme poque, aprs avoir longtemps
voyag comme mdecin dans les diverses cours de l'Allemagne,
poursuivant la fortune qui le fuyait sans cesse, s'tant dcid 
tenter le sort d'une autre faon, se mtamorphosa en auteur comique.
En 1656, il donna _Pythias_ et _Damon_ ou le _Triomphe de l'amiti_,
comdie en cinq actes qui russit. Quelques annes plus tard, en 1661,
il fit reprsenter l'_Acadmie des Femmes_, en trois actes et en vers.

Cette comdie, malheureusement pour son auteur, arrivait  la scne
deux annes aprs les _Prcieuses Ridicules_, et elle avait, avec la
charmante critique de l'htel de Rambouillet, un air de parent qui
lui fit du tort. En effet, on y voit, comme dans la pice de Molire,
une femme affectant une instruction exagre, rejetant l'amour d'un
gentilhomme, et dupe par le domestique de ce mme gentilhomme, envoy
par ce dernier pour le venger des ddains de la belle. Le dnouement
est le retour d'un mari qu'on a cru mort, _ficelle_ dont les auteurs
du dix-septime sicle usaient et abusaient, et qui de nos jours
serait difficilement admise.

En 1662, Chapuiseau donna deux comdies, le _Colin-Maillard_ et le
_Riche Mcontent_. Dans cette dernire, en vers et en cinq actes,
l'intrigue est assez habilement mene. On y trouve, en outre, une fort
jolie peinture des embarras attachs  l'tat de financier, embarras
que l'homme d'argent nous dtaille lui-mme avec une grande
complaisance.

     Toujours, jusqu' midi, mille gens m'assassinent;
     Leurs importunits jamais ne se terminent.
     L'un propose une affaire, et l'autre en mme temps
     S'empresse  vous donner des avis importants.
     Mais ces chercheurs d'emplois, harangueurs incommodes,
     Qui ne peuvent finir leurs longues priodes,
     Qui viennent nous tuer de leurs sots compliments,
     De l'humeur dont je suis, sont mes plus grands tourments.
     Il faut rpondre  tout; il faut se rendre esclave,
     Tantt d'un receveur, tantt d'un rat-de-cave;
     Avoir l'oreille au guet  tout ce que l'on dit;
     Avancer les deniers; conserver son crdit;
     Recevoir une enchre; examiner un compte;
     Prendre garde surtout que nul ne nous affronte;
     Que livres et papiers soient en ordre parfait;
     Qu'un commis soit fidle; et ce n'est jamais fait.

En 1663, Chapuiseau fit paratre la _Dame d'intrigue_, comdie en
trois actes et en vers, dans laquelle on trouve la plaisanterie que
Molire met dans la bouche de son avare. L'avare de Molire dit  La
Flche de lui faire voir ses mains, et, aprs les avoir examines
toutes les deux, il ajoute: et les autres? Chapuiseau fait dire au
vilain riche, parlant  Philippin:

     a, montre-moi la main.

     PHILIPPIN.

                             Tenez.

     CRISPIN.

                                       L'autre.

     PHILIPPIN.

         Tenez, voyez jusqu' demain.

     CRISPIN.

                                     L'autre.

     PHILIPPIN.

     Allez la chercher; en ai-je une douzaine.

Il faut rendre  Csar ce qui est  Csar, et  Chapuiseau ce qui est
 cet auteur. S'il a pu s'inspirer de quelques passages des
_Prcieuses Ridicules_, nes en 1659, avant l'_Acadmie des Femmes_,
Molire a pu, bel et bien,  son tour, emprunter le trait que nous
venons de citer, et qui n'est pas un des moins jolis et des moins
spirituels de l'_Avare_. En effet, l'_Avare_ est de 1668, et la _Dame
d'intrigue_ de 1663. Du reste, Chapuiseau ne manque pas d'un certain
mrite; dans ses comdies il fait preuve d'imagination; l'intrigue est
gnralement intressante et bien conduite; malheureusement la
versification est pitoyable, obscure, entortille; aussi a-t-on peine
 comprendre que ses comdies aient t supportes au temps o vivait
Molire. Chapuiseau est encore l'auteur d'une _Histoire du
Thtre-Franais_; mais cet ouvrage manque d'ordre, de direction et
d'exactitude.

Vers la mme poque (1660), un homme dont le nom vritable (ZACHARIE
JACOB) est aussi peu connu que le nom d'emprunt MONTFLEURY est rest
clbre  la Comdie-Franaise, commena  donner  la scne une
assez grande quantit de pices mdiocres, mais qui furent acceptes
et reprsentes. Ce Montfleury tait le fils de l'acteur trs-aim du
public et trs-protg de Richelieu, qui, lors de son mariage, ne
voulut pas qu'on mt sur son contrat sign par le cardinal d'autre
qualit que celle de _Comdien du Roi_. Montfleury, l'auteur, a
produit de 1660  1678 une vingtaine de pices dans lesquelles on
trouve un peu d'esprit, du naturel, un dialogue anim, une certaine
connaissance de l'art dramatique, mais  ct de ces qualits une
licence dplorable dans le choix des sujets et dans la manire de les
traiter. Il brille par une crudit d'expression qui, aujourd'hui
non-seulement, paratrait rvoltante, mais ne serait pas admise. Il y
fait du mariage l'ternel sujet de plaisanteries de mauvais got. On
se heurte  chaque pas, dans ses compositions, contre un mari jou,
tromp, devenu l'objet de la rise publique. Dans celle de ses
comdies qui passe pour la meilleure, la seule qui soit reste
longtemps  la scne, la _Femme juge et partie_, on lit le curieux
dialogue suivant:

     BERNARDILLE.

         Il faut donc, tout scrupule vaincu,
     Dclarer hautement qu'elle m'a fait cocu.

     BATRIX.

     Qu'est-ce qu'un cocu, Monsieur, ne vous dplaise.

     BERNARDILLE.

     La question est neuve! Ah! tu fais la niaise.

     BATRIX.

     Si vous ne m'expliquez ce que c'est, je prtends...

     BERNARDILLE.

     Tu veux donc le savoir? C'est quand en mme temps
     On fait sympathiser, pourvu qu'un tiers y trempe,
     Un mariage en huile avec un en dtrempe.
     Quand une femme prend un galant  son choix:
     Que d'un lit fait pour deux elle en fait un pour trois,
     Et qu'enfin, se faisant consoler de l'absence...
     Maugrebleu de la masque avec son innocence.

C'est  Montfleury que Boileau fait allusion dans ce passage de l'_Art
potique_:

     Mais, pour un faux plaisant  grossire quivoque,
     Qui, pour me divertir, n'a que la salet,
     Qu'il s'en aille, s'il veut, sur des trteaux mont,
     Amusant le Pont-Neuf de ses sornettes fades,
     Aux laquais assembls jouer ses mascarades.

Montfleury qui a puis son rpertoire dans le thtre espagnol, choque
souvent la vraisemblance, en conservant le merveilleux tant pris chez
nos voisins d'outre-Pyrnes.

On voit que Molire ne trouvait pas dans des contemporains des rivaux
bien redoutables. Montfleury, cependant, osa s'attaquer au grand
comique et fit jouer en 1664 un acte en vers, l'_Impromptu de l'htel
de Cond_, qui tait une rponse  l'_Impromptu de Versailles_, pice
dans laquelle Molire avait donn une charmante et spirituelle
critique des comdiens de l'htel de Bourgogne. Plusieurs des acteurs
chargs d'interprter la comdie de Montfleury y jouaient des rles
sous leurs noms propres.

Ce qui sans doute donna  cet auteur l'audace d'engager avec Molire
une sorte de lutte, c'est que sa comdie de la _Femme juge et partie_,
reprsente en mme temps que le _Tartuffe_, mais sur une autre scne,
balana le succs du chef-d'oeuvre du grand auteur comique. Il parat
toutefois que ce succs tait plutt d  la curiosit qu'au mrite.
On prtendait que l'intrigue avait t inspire par le marquis de
Fresne qui passait pour avoir vendu sa femme  un corsaire.

On envoya aprs la reprsentation,  mademoiselle Quinault qui jouait
le principal rle, le joli madrigal suivant:

     Que d'esprit et que d'lgance,
     Quinault, tu mles dans ton jeu!
     Et qu'au brillant d'un si beau feu,
     Tu sais joindre de biensance!
     Par toi, l'auteur peu chti
     Retrouve de la modestie;
     Et la femme juge et partie
     En est plus belle de moiti.

Cet auteur eut aussi l'ide bizarre de composer une espce de
tragi-comdie-hroque, l'_Ambigu-Comique_ ou les _Amours de Didon_,
mle d'intermdes, en trois actes, dont chacun renferme un sujet. Ces
sujets sont: le _Nouveau Mari_, _Don Pasquin d'Avalos_ et le
_Semblable  soi-mme_. C'est une rminiscence du thtre espagnol,
peu dans le got des spectateurs de notre pays, et qui n'eut aucun
succs. Un second essai, dans le mme genre, lui russit un peu mieux,
en 1673, le _Comdien-Pote_; cette pice se compose d'un prologue en
prose, d'un premier acte en vers, formant une action particulire,
d'une scne en prose, suite du prologue, et enfin de quatre actes en
vers composant une autre pice comique n'ayant nul rapport avec le
titre. On prtendait que Thomas Corneille avait travaill  ce
_Salmigondis_, et on en trouvait une preuve dans un ancien registre
des comdiens o on lit: Donn  MM. Corneille et Montfleury
chacun 660 livres de l'argent qu'on a retir de la pice du
_Comdien-Pote_. Ainsi, on voit que le succs avait t assez
mdiocre, puisque cette singulire lucubration avait produit en tout
et pour tout 1,320 livres. Si Thomas Corneille en a t le
collaborateur, tant pis pour lui.

Le sujet d'une de ses premires pices, le _Mariage de rien_, petite
comdie en un acte et en vers, est assez original. Un mdecin a une
fille qui dclare  chaque instant brler d'envie d'tre marie. Le
pre rebute tous les prtendants, faisant la critique de l'tat, de la
profession de chacun d'eux. Isabelle, impatiente, s'crie avec plus
de bon sens que de pudeur:

     Il faut donc que je meure fille?
     Qui voudra plus se prsenter?
     Ah! par ma foi, j'en veux tter.....

Un galant mieux avis arrive, et dclare au pre qu'il n'est rien.
Cette absence de profession embarrasse le mdecin qui lui donne sa
fille.

Cette petite pice est tellement cousue d'indcences et d'inutilits,
qu'un plaisant dit aprs l'avoir entendue: Si du _Mariage de rien_
on retirait tout ce qui choque ou tout ce qui n'a pas raison d'tre,
que resterait-il? presque rien.

Le sujet d'une autre des comdies de Montfleury, l'_cole des Jaloux_
ou le _Cocu volontaire_ (1664), reprise plus tard sous le titre de la
_Fausse Turque_, fera comprendre combien le public de cette poque
tait encore peu difficile sur l'intrigue des pices qu'on
reprsentait devant lui. Un mari jaloux rend sa femme malheureuse;
cette femme imagine pour le gurir de le conduire en mer et de faire
enlever le navire qui les porte par un prtendu btiment turque qui
est cens les dbarquer  Constantinople. Elle va tre livre au
sultan; le mari, s'il refuse son consentement, sera empal. Il
consent; un change de vaisseau est cens avoir lieu, et... tout se
dcouvre et...., et le jaloux est _radicalement_ guri. On voit de
quelle force taient les tudes du coeur humain du sieur de
Montfleury, et quelle rapsodie un auteur pouvait faire admettre par le
public.

La _Fille Capitaine_ (1669), comdie en cinq actes et en vers, est de
tout le rpertoire de Montfleury la pice qui eut le plus de succs.
La donne en est encore assez invraisemblable, il s'y trouve comme
dans toutes ses oeuvres dramatiques un mari bern; mais il rgne
depuis un bout jusqu' l'autre une gaiet soutenue, et les situations
y sont piquantes et thtrales.

L'_Ambigu Comique_, le _Comdien-Pote_, _Trigaudin_ et trois ou
quatre autres comdies, presque toutes licencieuses par le fond comme
par la forme, composent le bagage dramatique de Montfleury, acteur de
talent, auteur mdiocre. Une de ses dernires pices, _Crispin
Gentilhomme_, fournit plus tard  Brueys la jolie composition de la
_Force du sang_ ou le _Sot toujours sot_; mais Brueys tira un beaucoup
meilleur parti du sujet que celui qui l'avait invent.

Un mot, pour terminer, sur une petite comdie intitule les _Btes
raisonnables_, dont la donne est assez singulire pour mriter qu'on
en parle, c'est la mtamorphose des compagnons d'Ulysse. Circ permet
au roi d'Itaque de retourner dans ses tats et d'emmener ceux de ses
sujets qui voudront le suivre, en reprenant leur figure naturelle;
mais tous refusent  Ulysse de redevenir hommes. Un docteur
mtamorphos en ne, un valet en lion, une femme en biche, donnent de
bonnes raisons pour garder leur nouvelle position de btes; seul, un
courtisan devenu cheval, entendant faire l'loge de Louis XIV, consent
 reprendre sa figure dans l'esprance de voir un jour un pareil
monarque. On sait que ce genre de flatterie et bien d'autres encore ne
dplaisaient pas au Grand-Roi.

De 1661  1663, en moins de deux annes, DORIMOND, acteur de la troupe
du Marais, fournit au thtre huit comdies n'ayant rien de
remarquable, indignes de figurer  ct des plus mdiocres productions
de Molire, mais qui cependant furent assez suivies par le public. La
premire qu'il composa, le _Festin de Pierre_, sujet trait si souvent
avant et aprs lui, donna lieu  une jolie pice de vers. La femme de
l'auteur cultivait avec succs la posie; faisant allusion au _Festin
de Pierre_, aussi nomm le _Fils criminel_, elle crivit  son mari:

     Encore que je sois ta femme,
     Et que tu me doives ta foi;
     Je ne te donne point de blme
     D'avoir fait cet enfant sans moi.
     Toutefois ne me crois pas buse;
     Je connais le sacr valon,
     Et si tu vas trop voir la muse
     J'irai caresser Apollon.

Les autres comdies de Dorimond sont l'_Amant de sa Femme_, l'_cole
des Cocus_ et trois ou quatre autres pices compltement inconnues
aujourd'hui. Presque toutes, du reste, mritaient peu de voir le jour.
La seule peut-tre qui pt faire exception tait l'_Amant de sa
Femme_, en un acte et en vers, dont le sujet a t bien souvent, par
la suite, trait au thtre. C'est un mari prt  tromper sa femme, et
devenant pris d'une personne qui n'est autre que sa propre femme
dguise ou masque, ou qu'il n'a pas reconnue.

CHEVALIER, autre acteur de la mme troupe, composa aussi une dizaine
de comdies mdiocres, de 1660  1666. L'une d'elles eut du succs,
elle est intitule l'_Intrigue des Carrosses  cinq sols_; elle est en
trois actes et en vers. Le sujet fut inspir  l'auteur par
l'tablissement ordonn, cette mme anne 1662, de voitures publiques
 six places chacune, stationnant sur divers points de Paris et dont
chaque place cotait cinq _sols_. Moyennant cette somme, on pouvait
se faire conduire en un point quelconque de la capitale; mais il
fallait attendre que la voiture ft complte par des gens ayant
affaire dans le mme quartier. Qui sait si l'inventeur ou les
inventeurs des _omnibus_ n'ont pas puis dans cette comdie
l'ide-mre de leur industrieuse, lucrative et si commode entreprise?
A coup sr, les fameux coucous des environs de Paris, dont nous avons
pu voir les derniers chantillons dans notre enfance, ont pour origine
premire les _Carrosses  cinq sols_ du temps du Grand-Roi.

La premire pice de Chevalier, le _Cartel de Guillot_, n'est autre
chose qu'une farce digne de celles des enfants _Sans souci_. La
_Dsolation des Filoux_, autre farce en un acte, compose  l'occasion
de la bonne police tablie par M. de la Reynie, a fourni  Molire
l'ide d'une des scnes de M. de Pourceaugnac, la scne au Clystre
bnin.

Chevalier jugeait lui-mme, avec assez d'impartialit, ses
lucubrations; car aprs avoir fait jouer les _Galants Ridicules_ ou
les _Amours de Ragotin_, comdie en un acte et en vers de huit
syllabes (1662), il s'criait assez plaisamment: si les comdies sont
bonnes quand elles font rire, je puis dire que celle-ci n'est pas
mauvaise; mais comme quelquefois ces sortes de choses excitent  rire
 force d'tre mchantes, je ne sais ce que j'en dois croire.

HAUTEROCHE, autre contemporain de Molire, fournit quatorze comdies
au thtre, de 1668  1680, et plusieurs de ses compositions sont
restes  la scne jusqu' la fin de l'Empire, cependant nous devons
dire que toutes nous paraissent d'une mdiocrit dplorable. Elles
ont t sauves de l'oubli, probablement  cause des plaisanteries
qu'elles renferment, et d'un dialogue vif et naturel. Du reste, il ne
faut y chercher ni tude de moeurs, ni dveloppement de caractres un
peu suivis. Le style en est assez facile, les vers y sont coulants,
mais le genre est une espce de comique qui n'a rien de noble, rien
d'lev, et qui tient le milieu entre la comdie et la farce.
_Crispin-Mdecin_ et l'_Esprit Follet_ ou la _Dame invisible_, ainsi
que le _Deuil_, sont les trois compositions de Hauteroche qui ont t
le plus souvent remises au thtre. Cet auteur est class parmi ceux
du second ordre. Trois citations prises dans ses meilleures pices
feront juger combien le got de l'poque tait encore peu pur malgr
les comdies de Molire, et combien tait grande la licence du langage
et des situations scniques.

Dans _Crispin-Mdecin_, Crispin lisant une lettre de son matre au
pre de ce dernier, lettre compose par lui-mme, dit: Monsieur, mon
pre, on me voit le cul de tous les cts; je prie Dieu qu'ainsi soit
de vous, etc. Parlant ensuite  ce mme matre, de son pre, il
s'crie: De quoi s'avise ce vieux retre..., voyez le vieux pnard! il
lui faut des filles de dix-huit ans pour le rjouir! il le prend bien;
il lui faut donner encore une pipe.

Dans le _Cocher suppos_, Hilaire dit  Morille et  Julie, qu'il
croit maris: Votre runion ne sera pas bien faite que vous n'ayez
couch ensemble. Vous pouvez, en attendant mieux, disposer de ce
cabinet, vous dshabiller et vous mettre au lit.--Oh! Monsieur,
s'crie Julie.--Quant  moi, reprend Morille se _dboutonnant_, je
suis tout prt  obir.--Vous devez  son exemple, continue Hilaire
s'adressant  Julie, montrer un peu d'empressement pour les choses.
Qu'on fasse dsormais son devoir et que je n'entende aucune plainte.
Je vais emmener votre parente avec moi et la conduire dans un autre
appartement; un tiers est toujours incommode en de pareilles
rencontres.

Ce n'est point dans le thtre de _Hauteroche_ qu'il faut chercher des
modles d'amour filial. Les pres y sont ridiculiss et traits plus
que familirement par leurs prognitures; mais on y peut trouver la
personnalit du valet ou _Crispin_, si fort  la mode  cette poque.
Pas de comdie de cet auteur o l'on ne voie un Crispin charg de l'un
des principaux rles.

On trouve dans la comdie du _Deuil_ quelques vers et quelques penses
remarquables, ceux-ci par exemple, qui  ce qu'il parat, sont de
toutes les poques:

                --Il est vrai qu'aujourd'hui
     Passt-on en vertu les vieux hros de Rome,
     Si l'on n'a de l'argent on n'est pas honnte homme.
     Il en faut pour paratre.--Aussi pour en avoir,
     Il n'est ressort honteux qu'on ne fasse mouvoir:
     Lois, justice, quit, pudeur, vertu svre;
     Partout, au plus offrant, on n'attend que l'enchre;
     Et je ne sache point d'honneur si bien plac,
     Dont on ne vienne  bout, ds qu'on a financ.

Dans la comdie de _Crispin-Mdecin_, le rle de Crispin eut pour
interprte un artiste d'un vritable talent, Poisson, acteur du
Thtre-Franais, fils d'un mathmaticien distingu. Ce Poisson se
cra une sorte de spcialit dans les rles de valet ou de _Crispin_,
spcialit qui fit sa fortune thtrale. Il paraissait toujours en
scne avec des bottines par dessus la culotte, ce qui fit dire qu'il
agissait ainsi pour cacher la maigreur de ses jambes. Il faut croire
plutt qu'il avait adopt cet usage pour tre dans son rle de valet
toujours prt  parcourir Paris, alors mal pav et fort mal propre.
Quoi qu'il en soit, l'usage des bottines s'est conserv pour les
_Crispin_, au thtre.

En 1678, on joua une comdie en trois actes, les _Nouvellistes_, qui
fut attribue  Hauteroche. L'ambassadeur du roi de Siam assistait 
la reprsentation, en comprit le sujet, fit des remarques judicieuses
sur la pice, et dit  l'acteur Lagrange, qui avait fait le rle du
_Marquis_, et vint le complimenter:--Je vous remercie, Monsieur le
marquis. On admira beaucoup l'-propos et la haute intelligence de
l'ambassadeur. Cette anecdote ne viendrait-elle pas corroborer ce que
l'on a souvent prtendu,  savoir que les fameux envoys de Siam au
Grand-Roi avaient t _invents_ par Madame de Maintenon pour amuser
sa Majest et lui donner une occasion de jouer au monarque fastueux et
absolu, chose qui lui plaisait tant?

Voici maintenant un acteur-auteur, GUILLAUME MARCOUREAU, sieur DE
BRCOURT, qui eut une des existences les plus singulires, les plus
_Bohmes_ dirait-on aujourd'hui, qu'il soit possible d'imaginer.
Quoique d'une bonne famille, il embrassa la carrire thtrale. Il
joua quelques annes en province dans diffrentes troupes, puis enfin
il entra dans celle de Molire. Il suivit ce dernier  Paris, en 1658,
lorsqu'il vint s'y tablir; mais ayant eu le malheur de tuer un cocher
sur la route de Fontainebleau, il dut se sauver et quitter la France.
Il se retira en Hollande et s'engagea dans une troupe de comdiens
franais, appartenant au prince d'Orange. Brcourt, cependant,
soupirait aprs le moment o il lui serait possible de rentrer dans sa
patrie; or, le hasard voulut qu' cette poque la cour de Louis XIV
eut des raisons pour faire enlever un individu rfugi en Hollande.
Brcourt le sut, s'offrit pour tenter le coup. Il fut agr; mais il
choua et dut fuir la Hollande comme il avait fui la France. Le roi,
inform par Molire de la bonne volont de l'artiste exil, lui
accorda sa grce et lui permit de rentrer dans son ancienne troupe.

Il eut, de retour en France, une aventure qui le rendit plus clbre
que les pices dont il est l'auteur. En 1658, se trouvant  la chasse
 Fontainebleau, en prsence de Louis XIV, il fut charg par un
sanglier furieux qui l'atteignit  la botte. Il fut assez heureux,
assez adroit, et eut assez de sang-froid pour enfoncer son pe
jusqu' la garde dans le corps de son redoutable adversaire. Le Roi,
racontent les chroniques, _daigna_ lui demander s'il n'tait pas
bless, et _eut la bont_ de lui dire qu'il n'avait jamais vu donner
un si vigoureux coup d'pe. Il y avait dans cette bienveillance du
Grand-Roi de quoi illustrer le nom de Brcourt  une poque o le
souverain s'criait sans nulle vergogne: l'_tat, c'est moi_.

Brcourt, bon acteur, auteur plus que mdiocre, eut une fin aussi
singulire que son existence; il se rompit une veine en jouant avec
trop d'animation un rle dans sa comdie de _Timon_, qu'il voulait
absolument faire russir. Son rpertoire se compose de cinq  six
petites pices dans lesquelles on rencontre de loin en loin quelques
traits comiques qui ne rachtent ni le dfaut d'invention, ni la
crudit (pour ne pas dire plus) des plaisanteries dont elles sont
parsemes. L'une d'elles, la _Feinte Mort de Jodelet_, espce de farce
en un acte et en vers, coup d'essai de l'auteur, ne russit que grce
 la mort de l'acteur si clbre de ce nom.

L'une des comdies de Brcourt, la _Noce de Village_, donna lieu  un
trait de perspicacit qui mrite d'tre cit. On sait que Molire
lisait ses comdies  une vieille servante devenue clbre, grce 
cette circonstance. On sait aussi que le grand homme notait avec soin
l'impression que les plaisanteries et les traits saillants
produisaient sur la bonne femme; qu'il corrigeait mme les passages o
elle tait reste indiffrente et froide. Un jour, Molire voulant
prouver le got de cette servante, lui lut quelques scnes de la
_Noce de Village_ de Brcourt, comme tant de lui. Elle ne prit pas le
change, et aprs avoir cout quelques vers elle dclara nettement 
son matre qu'il n'en tait pas l'auteur. La pice passa cependant et
eut mme du succs, non pas grce  Brcourt, _auteur_, mais grce 
Brcourt, _acteur_, qui jouait avec tant d'esprit les rles comiques,
que Louis XIV dit un jour de lui: Cet homme-l ferait rire une
pierre.

Vis, dont le nom ne se rattache pas seulement au thtre, puisqu'il
fut plus connu encore comme rdacteur de l'un des premiers journaux
publis, le _Mercure-Galant_, que comme auteur dramatique, doit tre
not sous un autre point de vue de clbrit, si clbrit il y a,
c'est celle d'avoir un des premiers _collabor_  diverses pices.
Avant lui,  de rares exceptions prs, un auteur dramatique concevait
et rdigeait  lui seul, dans le silence du cabinet, son oeuvre bonne
ou mauvaise, Vis apporta  divers potes sa fructueuse collaboration.
Il y a sans doute loin encore de cette fabrication  deux, aux
licences de notre poque, o l'on voit trois et quatre hommes d'esprit
se runir pour parfaire un acte de vaudeville; l'un apportant le plan,
un second les modifications, un troisime le dialogue ou les couplets,
un quatrime qui se fait placer le premier sur l'affiche, la
prpondrance et l'autorit de son nom pour imposer la pice au
directeur et au public. C'est ainsi que, de nos jours, un acte a
quelquefois quatre pres parmi lesquels deux n'ont pas pris
connaissance de l'enfant avant le jour de la mise en scne.

Vis peut donc, en quelque sorte, tre regard comme l'inventeur de
cette modification. Il est, par le fait, le pre _in partibus_ d'une
bonne moiti des nombreuses comdies qui portent son nom. D'une
famille d'ancienne noblesse, il avait t destin primitivement 
l'tat ecclsiastique, mais tant tomb amoureux de la fille d'un
peintre, il l'avait pouse, et  peine g de dix-huit ans il se mit
 composer des nouvelles galantes qui eurent du succs. A trente-deux
ans, il eut l'ide de crer le _Mercure-Galant_, qui devint ensuite le
_Mercure de France_. Avec des talents mdiocres, il russit dans plus
d'un genre. Poli, spirituel, aimable, il tait bien vu dans les salons
de Paris.

La premire des comdies de Vis, les _Amants brouills_, en trois
actes et en vers, reprsente en 1665, assez mauvaise par elle-mme,
donna l'ide de deux autres comdies: la _Mre-Coquette_, une des
meilleures de _Quinault_, et l'_Arlequin-Balourd_, de Procope; on
raconte  propos de cette pice, qu'un des acteurs, piqu, d'avoir t
mal reu du public dans un des rles, quitta le thtre. Interrog 
quelques jours de l par des amis qui lui demandaient s'il avait de
bonnes nouvelles de Paris, il rpondit:--Je n'en sais rien; mais ce
que je peux vous annoncer, c'est que j'ai quitt le thtre.--H bien,
reprit un plaisant, n'est-ce donc pas l une bonne nouvelle?

La premire reprsentation de la seconde pice de Vis, le
_Gentilhomme Guespin_(1670), en un acte et en vers, donna lieu  une
scne plaisante qui se passa entre le public du parterre et le public
du thtre. L'auteur et quelques seigneurs de ses amis riaient et
faisaient du bruit derrire les acteurs, le parterre ennuy se mit 
les siffler; un des jeunes gentilshommes s'avance sur la scne en
disant: Si vous n'tes pas satisfaits, on vous rendra votre argent.
Un plaisant lui rpond:

     Prince, n'avez-vous rien  nous dire de plus?

Un second s'crie aussitt:

     Non: d'en avoir tant dit il est mme confus.

Alors ce fut un _tolle_ gnral, un rire homrique qui faillit nuire
au succs de la pice, laquelle, somme toute, ne valait pas
grand'chose. On peut porter le mme jugement sur _les Intrigues de la
Loterie_, qui parut peu aprs; sur _le Mariage de Bacchus_ (1672),
comdie hroque; mais non pas sur _l'Inconnu_, autre comdie
hroque, joue en 1675, dont Thomas Corneille fut le collaborateur,
qui eut un grand nombre de reprsentations, et fut souvent reprise
depuis, mme aprs la mort des auteurs. _La Devineresse_, quatre ans
plus tard, en 1679, eut aussi un grand succs.

_La Comte_ (1680), _les Dames Venges_ (1695), dfense des femmes
attaques dans la satire de Boileau, furent des comdies composes, la
premire par Fontenelle et attribue  Vis, la seconde par Vis et
Thomas Corneille.

En 1696, l'auteur du _Mercure_ fit jouer _le Vieillard Couru_, en cinq
actes et en prose. Les lois sur la diffamation taient,  cette
poque, moins svres que de nos jours, car _le Vieillard_ mis en
scne et flagell d'importance par Vis, tait un commissaire aux
saisies-relles, dsign de faon  ce que personne ne pt s'y
tromper, et dont le nom de Farfadet de la pice tait le vrai nom 
une lettre prs. Cependant cette comdie ne fut pas dfendue, le
commissaire mis en scne ne se fcha pas, et le public rit de tout son
coeur en faisant voir qu'il saisissait l'allusion.

Vis, auquel ses contemporains durent encore une dizaine d'autres
pices en vers ou en prose, faites en collaboration avec des auteurs
de l'poque, avait dans le principe essay de composer une tragdie,
_les Amours de Vnus et d'Adonis_, mais il crut prudent, et eut
raison, de borner l ses rapports avec la muse tragique; en effet,
dans cette rapsodie hroco-comico, Vnus est une vraie Messaline,
Adonis un fat, Mars un bravache ridicule qui se laisse jouer par un
faible rival. Le langage du dieu des combats est celui d'un soldat aux
gardes, _bourrant_ sa matresse  la cantine du rgiment.

Voici maintenant BOULANGER DE CHALUSSAY, dont le bagage dramatique est
mince et mdiocre, car il ne se compose que de deux pices,
_l'Abjuration du Marquisat_, comdie en prose, qui ne fut pas
imprime, qu'on reproduisit en 1670, et qui, ayant t trouve
mauvaise par Molire, attira sur ce dernier les vengeances de son
auteur, lequel fit paratre _Elomire_ (anagramme de Molire)
_hypocondre_. Cette mauvaise comdie, en cinq actes et en vers,
intitule aussi _les Mdecins Vengs_, ne fit rire que Molire.

Nous avons dj longuement parl de BOURSAULT, auteur de tragdies et
de _comdies_ pleines d'intrt. Son nom se rattache de plusieurs
faons au sicle littraire du Grand Roi, et il revient souvent sous
la plume du critique Despraux et de Molire. On montra souvent contre
cet crivain un acharnement que ses productions taient loin de
mriter, car elles ont de la valeur. Boursault est un des bons auteurs
de second ordre, et un certain nombre de ses comdies, entre autres:
_sope  la cour_; _les fables d'sope_ et _le Mercure Galant_, sont
restes longtemps  la scne et peuvent encore tre lues avec
plaisir[5].

  [5] Voir au premier volume.

Nous ne savons trop s'il est bien logique de dire que CHAMPMESL fut
un auteur contemporain de Molire, puisque Molire donna sa dernire
comdie l'anne de sa mort, en 1673, et Champmesl donna sa premire
en 1671. Le vritable nom de cet acteur-auteur, qui prta si souvent
sa personnalit  La Fontaine,  Vis et  d'autres pour leurs
oeuvres, est Charles CHEVILLET. Il tait fils d'un marchand de Paris.
Outre les lucubrations, qui ne sont pas de lui, dont il consentit 
endosser la responsabilit littraire, et  quelques-unes desquelles
cependant on assure qu'il travailla, Champmesl fit seul cinq  six
comdies. Sans doute, son bagage dramatique ne l'a pas mis au rang des
auteurs mme du deuxime ordre; mais ses pices ne sont pas sans
mrite. Son talent principal consistait  peindre d'aprs nature les
ridicules des petites socits bourgeoises. Ses intrigues sont peu
corses et dnotent une certaine paresse d'esprit ou peu de fcondit
dans l'imagination. Il savait toutefois rparer ces dfauts par des
situations intressantes, par des incidents heureux ou plaisants, par
cette connaissance du thtre, qui tait moins le fruit d'une tude
srieuse que celui de l'exercice journalier d'une profession faite
pour perfectionner le talent.

Les comdies des _Grisettes_ (1671), du _Parisien_ (1682), de _la Rue
Saint-Denis_ (1682), la pastorale de _l'Heure du berger_ (1672),
principaux ouvrages dramatiques de Champmesl, ne sont pas de nature 
lui donner la rputation qui s'attacha  son nom comme acteur, et 
celui de sa femme principalement.

Cette dernire tait fille de Desmarets et naquit  Rouen en 1644.
Elle joua d'abord la comdie en province, puis, en 1669, elle dbuta 
Paris au thtre du Marais. Elle eut du succs. Elle passa  la salle
de l'Htel de Bourgogne avec son mari, en 1670, et le suivit en 1679
au thtre Gungaud. lve de Racine, dont elle tait, dit-on, la
matresse, elle remplissait, avec un talent inimitable les premiers
rles dans les tragdies de ce grand auteur. Elle profita avec tant
d'intelligence des leons du matre, qu'elle ne tarda pas  distancer
toutes ses rivales. Cette excellente actrice n'avait pas un esprit
suprieur, mais un grand usage du monde, beaucoup de douceur, une
certaine faon de s'exprimer pleine d'amabilit et de navet. Elle
tait belle; sa maison devint le rendez-vous d'un grand nombre
d'hommes de la Cour et de la ville et des plus clbres auteurs de
l'poque. La Fontaine tait un des grands admirateurs et de son
talent et de ses charmes. Il lui adressa son joli conte de Belphgor.
La Champmesl, lorsqu'elle tait en scne, faisait facilement verser
des larmes  son auditoire. Elle disait d'une voix sonore, et on
l'entendait des parties les plus recules de la salle.

On prtend qu'elle fut infidle  Racine, qui l'aimait tendrement, et
qui s'en vengea par un bon mot dit  son mari, lequel bon mot fut rim
par Boileau dans l'pigramme suivante:

     De six amants contents et non jaloux,
     Qui tour  tour servaient madame Claude,
     Le moins volage tait Jean, son poux:
     Un jour, pourtant, d'humeur un peu trop chaude,
     Serrait de prs sa servante aux yeux doux,
     Lorsqu'un des six lui dit: Que faites-vous?
     Le jeu n'est sr avec cette ribaude;
     Ah! voulez-vous, Jean, Jean, nous gter tous?

Boileau ne lisait cette pigramme qu' ses meilleurs amis.

On prtend encore que cette charmante actrice sacrifia Racine au comte
de Clermont-Tonnerre, ce qui donna lieu  ce joli quatrain:

     A la plus tendre amour elle fut destine,
       Qui prit longtemps _Racine_ dans son coeur;
         Mais, par un insigne malheur,
     Le _Tonnerre_ est venu, qui l'a _dracine_.

Pour en revenir  _Champmesl_ et  son thtre, nous dirons un mot
d'une pastorale, intitule _Dlie_, en cinq actes et en vers,
reprsente en 1667, et qui lui est attribue, bien qu'elle porte
pour nom d'auteur celui de Vis. Dans cette pice, assez ennuyeuse,
mais qui cependant eut alors du succs, on trouve le portrait
ci-dessous de Louis XIV, portrait qu'on dbitait en face au Grand Roi,
qu'il recevait en pleine poitrine et qu'il acceptait le plus
naturellement du monde. En lisant de telles platitudes, on ne sait
vraiment ce qui doit surprendre le plus, de l'orgueil du monarque ou
de la bassesse du pote. De nos jours, pareil compliment paratrait
presque une sanglante pigramme ou une ingnieuse moquerie:

     L se fait admirer ce jeune et puissant Roi,
     De qui le monde entier doit recevoir la Loi:
     Ce Roi charmant en paix, et redoutable en guerre,
     Dont le nom aujourd'hui fait seul trembler la terre,
     Et pour qui vous voyez les Bergers diligens
     Courir avec ardeur lorsqu'il passe en vos champs;
     Et, ravis de le voir, oublier leur tristesse,
     Jeter des cris de joie et des pleurs d'allgresse;
     Et, dans l'empressement qu'ils font parotre tous,
     Laisser leur troupeaux mme  la merci des loups,
     Pour ne voir qu'un moment ce Monarque adorable,
     Qu'on ne voit qu' travers une foule innombrable
     De Hros, sur lesquels il parot, en tous lieux,
     Tel qu'on voit Jupiter entre les autres Dieux.
     Venez donc admirer ce plus grand des Monarques,
     Le voir de ses bonts donner  tous des marques,
     Connotre le mrite et le rcompenser;
     Ces plaisirs sont plus grands qu'on ne sauroit penser;
     Et, quels que soient enfin ceux que je vais dcrire,
     Le plaisir de le voir vaut tout ce qu'on peut dire.

Aux dix-septime et dix-huitime sicles, nous trouvons un assez grand
nombre d'acteurs qui, aprs avoir dbut sur les planches, se sont
mis  composer eux-mmes et ont donn, soit  la Comdie-Franaise,
soit aux Italiens, de bonnes comdies. Les deux POISSON (pre et fils)
furent du nombre de ces acteurs-auteurs, dont le talent s'est
dvelopp pour ainsi dire  la chaleur de la rampe.

Le pre, Raimond POISSON, fils d'un savant, rejeta tous les avantages
que voulait lui faire le duc de Crqui pour s'engager dans une troupe
de comdiens de campagne. Il entra ensuite dans celle de l'htel de
Bourgogne, et remplit  la rue Gungaud, avec une verve inimitable,
les rles de Crispin dont il fut en quelque sorte le crateur. Louis
XIV l'apprciait, l'aimait beaucoup, et lui donna  plusieurs reprises
des preuves de sa libralit. En 1661, il fit jouer _Lubin_ ou _le Sot
veng_, en un acte et en vers. En 1662, _le Baron de la Crasse_, et
sept autres petites comdies. La dernire est de 1680. L'une d'elles,
_le Fou de qualit_, fut ddie par l'auteur  Langly, clbre fou de
la cour de Louis XIV. _Les Faux Moscovites_, pice en un acte et en
vers, joue en 1668, fut imagine par Poisson  la suite de la
promesse que les premiers ambassadeurs russes  Paris, Potemkin et
Romanzow, avaient faite de venir  la Comdie, o tout tait prt pour
les recevoir, promesse qu'ils ne purent tenir, ayant t appels 
Saint-Germain pour leur audience de cong. Pour remercier le Grand Roi
de la gnrosit qu'il avait eue  son gard, Poisson fit ensuite _la
Hollande malade_, en un acte et en vers, joue en 1672 et relative 
la guerre dclare  ce pays par Louis XIV. On attribue encore 
Raimond Poisson, _le Cocu battu et content_, comdie non imprime, 
la suite d'une des reprsentations de laquelle eut lieu sur le thtre
un duel des plus plaisants entre deux actrices, mesdemoiselles Beaupr
et Catherine des Urlis.

Ce qu'il y a de plus remarquable dans les oeuvres de Poisson, c'est,
ainsi que nous l'avons dit, la cration d'un type qui resta bien
longtemps  la scne et qui fut charg, pendant plus d'un sicle, de
dfrayer les pices des auteurs de saillies, de plaisanteries de tout
genre, en un mot, de leur imprimer un cachet comique. Ce type est le
_Crispin_, qui ne saurait tre autre qu'un personnage plaisant,
flatteur ternel, complaisant  gages, conseiller importun, se mlant
de toute chose, faisant sans cesse l'empress, vritable mouche du
coche en tout et pour tout.

Nous ne devons pas oublier un arrt du Roi, rendu en 1672, lors de la
mort d'un acteur clbre, _de Soulas_, gentilhomme qui avait pris au
thtre le nom de _Floridor_. Cet arrt de Louis XIV dclarait la
profession de comdien compatible avec la qualit de gentilhomme. M.
_de Soulas_, trs-aim, trs-estim de la cour et du public, grce 
ses belles qualits et  sa conduite irrprochable, artiste plein de
noblesse et de dignit au thtre et en dehors de la scne, avait su
vaincre en quelque sorte le prjug qui s'attachait et s'attache
encore aujourd'hui aux artistes qui montent sur les planches. Si le
Grand Roi put maintenir aux acteurs qui taient nobles leurs titres de
noblesse, il ne fut assez puissant ni pour draciner le prjug dont
nous venons de parler, ni pour empcher le clerg de considrer comme
vivant en dehors du sein de l'glise tout ce qui tait comdien.




XVI

LA COMDIE APRS MOLIRE

(FIN DU RGNE DE LOUIS XIV)

  Dveloppement que prend le genre comique aprs et sous
    l'impulsion de Molire.--LA FONTAINE (1686).--Ses oeuvres
    dramatiques.--_Le Florentin_, comdie.--_Je vous prends sans
    verd_ (1687).--_Le Veau perdu_ (1689).--_Astre_ (1691),
    comdie-opra.--Anecdote.--Les _a-parte_ au
    thtre.--Anecdote.--DANCOURT.--Notice sur cet auteur.--Son
    genre de talent.--Son peu de scrupule.--Dancourt et le Grand
    Roi.--Anecdotes.--Dancourt et M. du Harlay.--Anecdote.--Son mot
    au pre de Larue.--_Le Chevalier  la mode_ (1687).--_Les
    Bourgeoises  la mode_ (1692).--_Les Trois cousines_
    (1700).--Anecdotes.--_Les Curieux de Compigne_ (1698).--_La
    Gazette de Hollande_ (1692).--Anecdote.--_L'Opra de village_
    (1692).--Anecdote.--Le marquis de Sabl.--_La foire de Bezons_
    (1695).--_La foire de Saint-Germain_ (1696)--Anecdote.--_La
    Loterie_ (1696).--Origine de cette pice.--_Le Colin-Maillard_
    (1701).--Le couplet final.--_Les Agioteurs_ (1710).--_L'Enfant
    terrible._--Anecdote.--loignement du public pour le
    Thtre-Franais.--_L'Amour charlatan_ (1710).--_Sancho
    Pana._--_Le Vert-Galant_ (1714).--Anecdote.--_La Droute du
    Pharaon_ (1714).--Anecdote.--BOINDIN, original.--Vers faits sur
    lui  sa mort.--Son caractre.--Son portrait dans _le Temple du
    Got_.--_Les Trois Gascons_ (1701).--_Le Bal
    d'Auteuil._--tablissement de la censure thtrale.--_Le Port
    de mer_ (1704).--_Le Petit-Matre_ (1705).--BRUEYS et
    PALAPRAT.--_Le Grondeur_ (1691).--Anecdote.--_Le Muet_
    (1691).--_L'Important de Cour_ (1693).--_Les Empiriques_
    (1697).--_L'Avocat Pathelin_ (1706).--Anecdotes.--_La Force du
    sang_ (1725).--Parat le mme jour aux Franais et aux
    Italiens.--Histoire de cette pice.--Amiti touchante de
    Brueys et de Palaprat.--Histoire de la pice des _Amours de
    Louis le Grand_.--PALAPRAT.--_Le Concert spirituel_
    (1689).--Aventure de mademoiselle Molire,  la premire
    reprsentation de cette pice.--pitaphe de Palaprat, faite par
    lui-mme.--Auteurs de la fin du dix-septime sicle.--REGNARD
    et DUFRESNY.--Notice sur Regnard.--Son genre de
    talent.--Travaille d'abord pour la Comdie Italienne.--Comdies
    de Regnard.--Ses meilleures productions dramatiques.--_La
    Srnade_ (1693).--_Le Joueur_ (1696).--_Le Distrait_
    (1798).--_Dmocrite_ (1700).--_Les Folies amoureuses_
    (1704).--Les _Mnechmes_ (1705).--_Le Lgataire universel_
    (1708).--Anecdotes sur le _Joueur_.--Sur le _Distrait_.--_Sur
    les Folies amoureuses._--Sur les _Mnechmes_.--Sur _le
    Lgataire_.--_Attendez-moi sous
    l'orme._--Anecdote.--DUFRESNY.--Notice sur ce collaborateur de
    Regnard.--Conduite dsordonne de cet auteur, homme de talent
    et de mrite.--Bonts de Louis XIV, pour lui.--Son genre de
    talent (1692).--_Le Ngligent._--_Le Chevalier joueur_
    (1697).--_La Joueuse_ (1700).--_Le Jaloux honteux de l'tre_
    (1708).--LEGRAND, auteur et acteur.--Ses aventures
    curieuses.--Son physique ingrat.--Son portrait, fait par
    lui-mme.--Plaisanteries de mauvais got dans son
    rpertoire.--Citations.--_Plaisantinet._--Un bon mot de Legrand
     un pauvre.--Ses principaux collaborateurs.--_L'Amour diable_
    (1708).--Critique en trois lignes.--Sujet de cette pice.--_La
    Foire de Saint-Laurent_ (1709).--Histoire
    plaisante.--_L'preuve rciproque_ (1711).--Mot spirituel et
    mchant d'Alain.--_Le Roi de Cocagne_ (1718).--Anecdotes.--Le
    pote MAY.--_Cartouche_ (1721).--_Le Ballet des vingt-quatre
    heures_ (1722).--_Le Rgiment de la calotte_
    (1725).--Anecdote.--_Les Amazones modernes_ (1727).--Chute
    bruyante de cette pice.--Anecdote.--BARON.--Son orgueil.--Ses
    aventures.--Son portrait, par Rousseau.--Ses oeuvres
    dramatiques.--_Le Rendez-vous des Tuileries_ (1685).--_L'Homme
     bonne fortune_ (1686).--Anecdotes sur cette
    pice.--_L'Andrienne_ (1703).--_Les Adelphes_ (1705).--BOISSY
    et sa satire sur Baron.--Anecdote sur les _Adelphes_.--Portrait
    de Baron, par Lesage.--LENOBLE.--Ses aventures.--Sa vie de
    Bohme.--_Les Deux Arlequins_ (1691).--_Le Fourbe_
    (1693).--Anecdote.--LESAGE.--Donne deux comdies au
    Thtre-Franais.--_Crispin, rival de son matre_, et
    _Turcaret_ (1707 et 1709).--Anecdotes
    curieuses.--Citations.--CAMPISTRON.--_Le Jaloux dsabus_ et
    _l'Amante amant_.--LAFONT.--Son genre de talent.--Ses
    dfauts.--pigramme compose par lui.--_L'Amour veng_
    (1712).--_Les Trois frres rivaux._--Jean-Baptiste
    ROUSSEAU.--_Le Flatteur_ (1696).--Anecdote.--Chanson
    d'Autreau.--Le caf Laurent.--Les pigrammes.--Exil de
    Rousseau, Sa lettre  Duchet.--Les divertissements introduits
    par Molire, gnraliss  la fin du rgne de Louis XIV,
    prennent une nouvelle extension  la Rgence.

La comdie aprs Molire, et sous l'impulsion de ce grand crivain,
prit en peu de temps des dveloppements considrables. Le genre
comique, encore trs-restreint et tenu dans d'troites limites,
s'tendit avec plus de libert. Diffrents genres furent tents avec
plus ou moins de succs par des auteurs qui, moins _classiques_
peut-tre que les matres, habiturent peu  peu les spectateurs 
certaines licences. L'on vit bientt les potes et les prosateurs
dramatiques s'affranchir de rgles vieilles et uses. De l naquirent
le vaudeville, l'opra comique, la tragdie bourgeoise, ou drame,
imite des Anglais et qui a pris de nos jours un vol audacieux, la
parodie, copie spirituelle si bien dans les habitudes et les moeurs
franaises[6].

  [6] Le malheur voulut seulement que des petites pices, indignes
  de la grande scne de la Comdie-Franaise, l'envahissent pendant
  longtemps depuis Dancourt et jusqu' la fondation de thtres
  spciaux d'un ordre secondaire.

Sans doute, il y a loin de ces productions lgres aux tudes de
moeurs dont les oeuvres de Molire nous offrent de frappants exemples;
mais il n'en est pas moins vrai que la scne devant tre considre
comme un jeu, comme un dlassement aussi bien que comme une tude, il
importait de rendre ce dlassement aussi agrable que possible en
l'adaptant aux usages, aux habitudes, aux actualits de l'poque.
C'est ce que comprirent au dix-huitime sicle les Dancourt, les
Destouches, les L'Affichard, les Piron, les Dorat, les Collin
d'Harleville; comme l'ont compris au dix-neuvime, les Scribe, les
Bayard, les Mlesville, les Clairville, les Duvert et autres auteurs
de thtre qui n'ont jamais eu sans doute la prtention d'entrer en
parallle avec le pre de la haute comdie en France, mais qui n'en
jouissent pas moins d'une lgitime rputation.

Un des auteurs qui suivirent de prs Molire, est LA FONTAINE, ou
plutt LE BON LA FONTAINE, trop connu pour que nous esquissions sa
vie. A notre point de vue, c'est le plus grand et presque le seul
moraliste qui ait jamais paru; car les conclusions de ses fables sont
en quelques vers des traits complets d'une morale vraie et de toutes
les poques. Les sicles pourront passer sur ces fables, la langue
peut se modifier, changer, les prceptes qu'elles renferment ne
changeront pas, ne se modifieront jamais.

La Fontaine fabuliste, commit aussi sept comdies et deux opras. On
prtend qu'un troisime opra allait voir le jour lorsque l'auteur
tomba dangereusement malade. Le confesseur appel ayant su que son
pnitent venait de terminer une pice destine au thtre, ce qui lui
paraissait un crime irrmissible et que la misricorde divine tait
impuissante  pardonner, refusa l'absolution, si l'engagement n'tait
pris de brler le manuscrit damn. Cet _ultimatum_ parut dur au bon La
Fontaine, il demanda qu'il en ft rfr  des personnes d'une
moralit connue et claire. Le confesseur accepta; on soumit la
question  la Sorbonne, qui dcida en faveur de l'ecclsiastique.
L'opra fut livr aux flammes, et peut-tre, grce  la stupide
ignorance d'un imbcile trop zl, le public fut-il priv d'un
chef-d'oeuvre.

Une des comdies de La Fontaine qui sont restes le plus longtemps 
la scne est celle du _Florentin_. Elle est assez ordinaire.
L'intrigue en est faible, les vers faciles, et on y trouve une jolie
scne entre un tuteur et sa pupille, une scne de vraiment bonne
comdie. On prtend que cette petite pice fut compose par l'auteur
dans un but de vengeance contre l'_Italien_ Lully, qui, aprs l'avoir
engag  faire les paroles d'un opra intitul _Daphn_, refusa d'en
composer la musique, affirmant que le _scenario_ tait dtestable. La
Fontaine employa tous les moyens pour faire revenir le mastro sur sa
dtermination, rien ne put vaincre l'enttement de Lully. On fut
jusqu'au Roi. Madame de Thiange sollicite par La Fontaine, qui lui
adressa une charmante ptre en vers, ne put rien obtenir. Tout ayant
t puis, _le Florentin_ parut; mais la donne en est d'une
invraisemblance et d'une faiblesse telles que Lully n'eut gure  s'en
mouvoir.

_Je vous prends sans verd_, comdie avec danses et chants, eut du
succs et fut reprise plusieurs fois. Elle est tire du conte intitul
_le Contrat_, de La Fontaine lui-mme.

Plusieurs des comdies de La Fontaine parurent sous le nom de
Champmesl, qui se prtait volontiers, dit-on,  pareille chose; mais
beaucoup sont tires des contes mmes de l'auteur. Dans l'une de ces
pices, celle du _Veau perdu_ (1689), il y a une scne des plus
divertissantes. Un paysan a perdu son veau: pour dcouvrir au loin, il
monte sur un arbre. Un gentilhomme se rfugie sous le mme arbre avec
sa servante qu'il presse tendrement de se rendre  ses dsirs. A
chaque instant le galant s'crie, faisant allusion aux appas de la
belle: Que vois-je? que ne vois-je pas? Le paysan finit par crier du
haut de son belvdre:--Notre Seigneur, qui voyez tant de choses, ne
voyez-vous pas mon veau?

Lors de la premire reprsentation de son _Astre_, tragdie-opra
dont la musique est de Colasse (1691), La Fontaine se trouvait dans
une loge derrire deux femmes qu'il ne connaissait pas, et dont il
n'tait pas connu.--Dtestable, dplorable, rptait-il  chaque
instant.--Monsieur, lui dit une des deux femmes, cela n'est pas si
mauvais; la pice est de M. de La Fontaine, un homme d'esprit.--La
pice ne vaut pas le diable, et ce La Fontaine est stupide! s'crie
l'auteur; puis, prenant son chapeau, il sort en ajoutant: C'est
lui-mme qui vous parle. Il arrive au caf, s'endort dans un coin. Un
de ses amis le rveille pour qu'il aille assister  son opra.--Mais,
lui dit La Fontaine, j'en viens, j'ai essuy le premier acte qui m'a
prodigieusement ennuy, je n'ai pas voulu en entendre davantage et
j'admire la patience des Parisiens.

La Fontaine qui tait assez distrait blmait beaucoup les _a-parte_ au
thtre, disant qu'ils n'taient pas naturels. On mit la discussion
sur ce sujet avec Molire, Boileau et d'autres auteurs de mrite; il
s'anima si bien que Boileau lui cria tout haut  plusieurs reprises:
Ce butor de La Fontaine, cet entt, cet extravagant. Tout le monde
riait. La Fontaine finit par demander la cause de cette gaiet.--Vous
dclamez contre les _a-parte_, lui dit Despraux, et il y a une heure
que je vous dbite aux oreilles une kyrielle d'injures, sans que vous
y ayez fait attention.

DANCOURT, qui rgna en matre  la Comdie-Franaise pendant plus de
trente annes, de 1686  1715, et donna prs de soixante pices  ce
thtre, mrite une tude spciale, au point de vue anecdotique, car
il est peu de ses jolies compositions qui n'aient donn lieu  quelque
trait curieux et intressant. Cet auteur fcond, le SCRIBE de la fin
du dix-septime sicle et du commencement du dix-huitime, naquit en
1661  Fontainebleau. Le pre de la Rue, jsuite, voyant sa
perspicacit, voulut le pousser  entrer dans la compagnie; mais
l'loignement du disciple pour le clotre, rendit inutiles les soins
du matre. Il travailla pour le Barreau qu'il abandonna de bonne heure
pour le thtre. Il devint en peu de temps un excellent acteur, et
trs-rapidement aussi un crivain distingu. Un assez grand nombre de
ses pices sont restes  la scne et il s'est plac au premier rang
des auteurs du second ordre. Longtemps aprs sa mort, la
Comdie-Franaise a continu  jouer son _Notaire obligeant_, son
_Chevalier  la mode_, ses _Bourgeoises  la mode_, son _Tuteur_, ses
_Trois Cousines_ et une douzaine d'autres comdies qu'on doit
considrer comme le trait-d'union entre la comdie et le vaudeville.
En gnral, dans les pices de Dancourt, on trouve un dialogue lger,
vif, rapide, plein de gaiet et de saillies. Sans doute si on analyse
son rpertoire avec un peu de svrit, on est oblig de reconnatre
qu'il se meut sans cesse dans un cercle restreint. Ses personnages
sont presque toujours des financiers, des procureurs, des villageois.
La scne est plus souvent au village qu' la ville, et il fait
volontiers paratre les paysans, qu'il tait parvenu  peindre avec
vrit et d'une faon tout  la fois agrable et naturelle. Le thtre
lui est en quelque sorte redevable de ce genre nouveau que jusqu' lui
personne n'avait tent d'introduire. A l'exception de son _Chevalier 
la mode_, pice d'intrigue, il peint rarement de grands tableaux; ce
sont les petits sujets qui ont sa prfrence. Les caractres de ses
personnages sont ordinairement bien suivis, bien soutenus; mais ce qui
semble surtout l'avoir proccup c'est de saisir au vol, pour les
traduire immdiatement  la scne, l'histoire, l'anecdote du jour. Une
aventure, une mode nouvelle, la plus lgre circonstance, sont
habilement mis  profit et lui fournissent matire en quelques jours,
 une comdie-vaudeville qui, par son actualit mme, est assure d'un
succs relatif. Dancourt, en agissant ainsi, avait un but, celui
d'tre utile  la troupe dont il tait le directeur, et aussi
d'chapper  l'cueil qu'il trouvait dans son peu de connaissance des
auteurs anciens. Il est un reproche grave qu'on doit lui faire,
reproche que l'on a pu adresser de nos jours  quelques directeurs de
thtre, en France. Il avait l'habitude de ne jamais refuser les
pices que lui apportaient de jeunes auteurs dramatiques. Il prenait
leurs manuscrits, les copiait, les rendait quelques jours aprs en
dclarant le _scenario_ impossible. L'anne suivante, il dguisait de
son mieux la pice refuse, brodait quelques dtails et la mettait au
thtre sous son nom. Cette faon d'agir dnote chez lui plus
d'habilet comme directeur que d'honntet comme crivain.

Dancourt avait un talent vritable pour imprimer  ses petites
comdies une conduite rgulire, pour bien mnager les situations et
amener un dnoment plein de verve et de comique. Il crivait
agrablement en prose.

Ses vers sont rims avec peine, et sa contrainte pour les tourner fait
perdre  son style toute la vivacit qui lui est naturelle. Il maniait
bien le couplet, nanmoins; il russissait dans les divertissements
qui accompagnaient ses comdies, et les liait avec art au sujet. Bref,
Dancourt est un des auteurs auquel le thtre eut pendant trente ans
le plus d'obligation. Il est aux auteurs dramatiques, disait un homme
d'esprit, ce qu'est  des ministres de gnie,  des grands gnraux,
un ministre ou un gnral qui n'a jamais fait rien de grand ni
d'hroque, mais qui, toute sa vie, a fait des choses utiles.
Dancourt, disait-on encore de son temps, jouait _noblement_ dans la
comdie, et _bourgeoisement_ dans la tragdie. On raconte que Racine,
ayant entendu le libraire Brunet crier:--Voil le thtre de M.
Dancourt,--reprit aussitt:--Dis son chafaud.

Louis XIV avait pour l'auteur-acteur-directeur, poux de la fille du
clbre La Thorillire, une bienveillance toute particulire. Il
l'admettait souvent  l'honneur de lui lire ses ouvrages dans son
cabinet, ce qui prouve une fois de plus que les affaires de l'tat
n'occupaient pas seules ce monarque. On assure qu'un jour Dancourt,
s'tant trouv indispos par la chaleur, le Roi poussa la complaisance
jusqu' aller lui-mme ouvrir les fentres de son appartement. Une
autre fois, au sortir de la messe, il parlait au Prince en marchant
devant lui et  reculons; arriv sur le bord d'un escalier, Louis XIV
le retint par le bras en s'criant:--Prenez garde! vous allez
tomber.--On cite, dans les Mmoires du temps, ce trait comme un acte
de magnanimit; nous n'y voyons qu'un mouvement d'humanit tellement
naturel, que nous n'en saurions vraiment pas saisir le mrite. Malgr
le crdit dont il jouissait auprs du Roi, il ne put jamais obtenir de
faire revenir le clerg sur l'excommunication dont les acteurs taient
frapps de son temps. Il essaya une fois, en portant aux
administrateurs de l'hpital le quart des pauvres, de toucher cette
corde en prsence de l'archevque de Paris et du prsident du Harlay,
qui se trouvait en tte du bureau; mais il perdit son loquence 
vouloir prouver que ceux qui, par leurs talents, procuraient des
secours aux malheureux, mritaient bien d'tre  l'abri des foudres de
l'glise.--Dancourt, lui rpondit froidement M. du Harlay, nous avons
des oreilles pour vous entendre, des mains pour recevoir les aumnes
que vous nous apportez; mais nous n'avons pas de langue pour vous
rpondre.

Il se vengea de ce qu'il considrait comme un dni de justice, en
disant  quelques jours de l  son ancien professeur, le pre de La
Rue, qui le sermonait:--Ma foi, mon pre, je ne vois pas que vous
deviez tant blmer l'tat que j'ai pris. Je suis comdien du Roi, vous
tes comdien du Pape; il n'y a pas tant de diffrence de votre tat
au mien.

Une des premires et des meilleures comdies de Dancourt, _le
Chevalier  la mode_ (1687), en cinq actes, eut quarante
reprsentations de suite. A la vingt-troisime, l'auteur crivit sur
le registre: Je ne veux plus de part d'auteur. On prtend toutefois
que cet ouvrage et _les Bourgeoises  la mode_ (1692), en cinq actes,
sont de M. de Saint-Yon, en collaboration avec Dancourt.

En 1697, il arriva  Paris une aventure singulire et qui fit beaucoup
de bruit. Une dame de la Pivardire fut accuse d'avoir fait
assassiner son mari. Le mari crut que le meilleur moyen de mettre 
nant l'accusation tait de se montrer; mais les juges de
Chtillon-sur-Indre, chargs des poursuites contre la femme,
refusrent de le reconnatre. Le procs fut port au Parlement de
Paris, qui voulut bien admettre que le sieur de La Pivardire n'tant
_pas dfunt_ l'accuse ne l'avait pas tu. Dancourt s'empara du sujet;
il fit du mari le meunier Julien, et du tribunal de Chtillon, le
bailli de sa nouvelle pice.

_Les Trois Cousines_, en trois actes avec prologue et intermdes
(musique de Gilliers) parurent en 1700. On reprit cette pice en 1724,
et Armand, excellent comique, fut charg du rle de Blaise. On
l'applaudit beaucoup; le parterre ayant cri _bis_ aprs ce couplet:

     Si l'Amour, d'un trait malin,
     Vous fait une blessure,
     Prenez-moi pour mdecin
     Quelque bon garde-moulin.

Armand le chanta de nouveau en substituant aux deux derniers vers
ceux-ci:

     Prenez, pour soulagement,
     Un bon gaillard comme Armand.

La variante fit fureur et contribua  la prolongation du succs.

En 1763, on reprit cette jolie comdie des _Trois Cousines_, et  la
reprsentation _gratis_ du 21 juin, o elle fut donne au public, il
se passa un fait assez singulier: deux actrices clbres, la Clairon
et la Dubois, vinrent sur la scne aprs la pice de Dancourt et
eurent l'impudence de jeter de l'argent au peuple en criant: Vive le
roi! Le peuple rpondit, en se prcipitant sur la monnaie et en
criant: Vive Mademoiselle Clairon! vive Mademoiselle Dubois! Qu'on
juge de l'effet que produirait de nos jours une pareille audace de la
part de deux reines de comdie.

_Les Curieux de Compigne_ en un acte, avec divertissement (1698),
vaudeville trs-amusant o sont critiqus d'une faon plaisante
plusieurs marchands de Paris, fut inspir  Dancourt par la
circonstance d'un camp avec sige de la ville, ordonns par Louis XIV
pour initier le Duc de Bourgogne  ces sortes d'oprations militaires.
Le camp attirait journellement des habitants de la capitale. Des
aventures plus ou moins plaisantes qui s'y produisaient, l'auteur fit
un pot-pourri des plus comiques.

_La Gazette de Hollande_, un acte (1692), dut aussi son succs  une
aventure qui tait une actualit. Un M. de Lorme de Monchenay ayant
compos pour l'ancien Thtre-Italien quelques comdies qui
contenaient des portraits satiriques attira  son frre cadet, qu'on
prit pour lui, des coups de bton. Il poursuivit devant les tribunaux
la rparation de l'outrage, ce qui fut accord et amplement; mais le
bon de la chose fut que le profit revint  l'auteur non btonn, au
dtriment du frre ross, et cela malgr les plus nergiques
protestations de ce dernier. L'aventure tait trop plaisante pour que
Dancourt, toujours  l'afft de nouveauts, ne s'en empart pas. Il
imita en quelque sorte _le Mercure Galant_ de Boursault, et dans une
des scnes dtaches de personnages ridicules, qui s'adressent au
libraire pour faire insrer leurs extravagances dans la Gazette, il
mit tout au long l'histoire de M. de Lorme.

_L'Opra du Village_, reprsent vers la mme poque (1692), fut une
petite vengeance contre le directeur de l'Opra, Pcourt. Ce dernier
avait obtenu de nouvelles dfenses contre la Comdie-Franaise d'avoir
 ses gages ni chanteurs ni danseurs; il avait mme fait supprimer
quelques instrumentistes de l'orchestre. Dancourt peignit sous le nom
de _Galoche_ son collgue du Thtre-Lyrique. Le plus plaisant de ce
vaudeville, c'est que le marquis de Sabl, sortant d'un long dner et
tant venu voir la reprsentation de _l'Opra du Village_, devint
furieux en entendant le couplet o l'on chante: Les vignes et les prs
sont _sabls_. Se figurant qu'on le nommait, il s'lana sur Dancourt
et lui donna un soufflet en plein thtre.

_La Foire de Bezons_ (1695), avec musique de Gilliers, _la Foire de
Saint-Germain_ (1696), _le Moulin de Javelle_, _la Loterie_, se
succdrent rapidement. Dancourt, qui tait aussi jaloux de ses
privilges que le directeur de l'Opra, et qui se conduisit pour les
Italiens comme Pcourt  l'gard des Franais, voyant que le public se
pressait en foule  la Comdie-Italienne pour entendre une jolie pice
de Regnard et Dufresny, _la Foire de Saint-Germain_, n'eut pas de
cesse qu'il n'et compos et fait jouer chez lui une comdie ayant le
mme titre, mais qui tomba  plat. Les Italiens ajoutrent aussitt,
pour le narguer,  leur pice les deux couplets suivants:

     Deux troupes de marchands forains
       Vous vendent du comique:
     Mais si pour les Italiens
       Votre bon got s'explique,
     Bientt l'un de ces deux voisins
       Fermera sa boutique.

     Quoique le pauvre italien
       Ait eu plus d'une crise,
     Les jaloux ne lui prennent rien
       De votre chalandise;
     Le parterre se connat bien
       En bonne marchandise.

_La Loterie_ eut, comme les comdies qui l'avaient prcde, une
origine d'actualit. Un Italien nomm _Fagnani_, marchand brocanteur
tabli  Paris, ayant obtenu la permission de mettre sa boutique en
loterie  raison d'un cu par billet, fit annoncer partout que chaque
billet gagnerait un lot. Cette promesse, renouvele bien souvent de
nos jours, fut une amorce qui lui amena une foule de chalands. Tous
les billets furent enlevs. Il imagina alors (exemple imit depuis
lui, en maintes occasions) de distribuer les beaux et gros lots  des
compres, et de _lotir_ de lots insignifiants, les personnes qui
l'avaient honor de leur confiance. Le public en fut quitte pour tre
dup comme cela lui arrive habituellement, et pour aller se consoler
au Thtre-Franais en applaudissant la pice dans laquelle il avait
jou le principal rle au naturel. Ce bon public paya double, dans
cette occasion.

Dancourt, en 1701, dans sa comdie en un acte du _Colin-Maillard_,
introduisit le couplet final adress au public, et ce couplet sauva sa
pice d'une chute. Il est du reste assez spirituel, le voici:

     Votre plaisir nous intresse,
     Pour nos soins ayez quelqu'gard;
     Sur les dfauts de notre pice,
     Faites, Messieurs, Colin Maillard.

En 1710, on joua _les Agioteurs_, en trois actes et en prose. Lorsque
Dancourt donnait une pice nouvelle et qu'elle ne russissait pas, il
allait s'en consoler en soupant avec deux ou trois amis, aprs la
reprsentation, chez Chret, clbre restaurateur de l'poque, _A la
Cornemuse_. Aprs la rptition gnrale des _Agioteurs_, le matin, il
eut l'ide de demander  sa fille, alors ge de dix ans, ce qu'elle
pensait de la comdie de son pre:--Ah! mon gros papa, reprit
aussitt l'enfant terrible, bien sr vous pourrez aller ce soir
souper chez Chret. On juge des rires de l'assistance.

Vers la fin de sa carrire dramatique, Dancourt vit avec dsespoir le
public s'loigner de son thtre; il ne comprit pas qu'il tait en
grande partie la cause de cette indiffrence. En effet, depuis plus de
quinze ans, il ne laissait reprsenter sur la premire scne du monde
que des petites pices, des vaudevilles de sa composition, fort
spirituels sans doute, mais plus faits pour des thtres forains
(alors petits thtres de Paris), que pour ceux sur lesquels on avait
t habitu si longtemps  entendre les belles comdies de Molire. De
loin en loin, Dancourt faisait quelques exceptions, mais c'tait pour
revenir bien vite  son rpertoire lger, frivole, amusant; rpertoire
qui n'et pas d tre le principal aliment de la scne franaise. Il
aurait d comprendre qu'il faut  un public d'lite des ouvrages que
ce public puisse voir plusieurs fois sans se lasser de les entendre.
Attribuant donc l'loignement qu'on montrait pour son thtre,  ce
qu'il ne sacrifiait pas assez au got du jour qu'il croyait tourn
vers les pices foraines, il essaya d'introduire ce genre aux
Franais, comme de nos jours les directeurs des thtres parisiens ne
cherchent que les pices feries, ou les pices  exhibition fminines
pour obtenir des succs phmres. La nouvelle phase dans laquelle le
malheureux directeur voulut entrer ne lui fut pas heureuse. Il eut
alors le tort et le mauvais esprit de se fcher et de s'en rfrer 
ses privilges exclusifs contre les petites scnes de la foire. Pour
tenter de vaincre l'indiffrence des Parisiens  l'endroit de sa
troupe, il composa _Sancho-Pana gouverneur_, fit cinq actes en vers,
y joignit un divertissement avec musique de Gilliers, copia assez
servilement la donne, et mme  tel point que les comdiens
dlibrrent s'ils ne lui refuseraient pas sa part d'auteur. Sa
comdie russit faiblement.

Un vaudeville, un des derniers de ceux qu'il fit reprsenter, _le
Vert-Galant_, jou en 1714, avec divertissement et musique du fidle
Gilliers, attira quelque temps le public, et le remit sur le chemin de
la Comdie-Franaise. Le sujet tait une aventure burlesque arrive 
un certain abb connu pour sa galanterie. Cet abb faisait une cour
assidue  la femme d'un teinturier, charmante crature qui avait le
mauvais got de prfrer son mari  l'homme au petit collet. Elle fit
part un beau jour  son poux des poursuites souvent fatigantes de son
galant. L'poux s'entendit avec elle, annona un voyage, prpara tout
avant de partir pour la mystification convenue, puis il feignit de
s'en aller. L'heureux abb arrive, obtient un rendez-vous, un souper
avec sa belle; mais au beau milieu du repas, le froce teinturier
revient, se jette sur l'amoureux de sa femme et le plonge des pieds 
la tte dans une cuve de teinture verte qui se trouve l, comme par
hasard. L'aventure fit du bruit; les poux n'avaient pas intrt  ne
pas l'bruiter; l'abb fut surnomm _l'Abb Vert_, et Dancourt en fit
une jolie comdie, remplaant l'abb par un faiseur d'affaires ou un
agioteur.

Nous avons dj fait voir que Dancourt n'tait pas trop scrupuleux sur
certains articles. Il pillait volontiers partout et se faisait encore
plus volontiers payer ce qui ne lui tait pas d. Il avait compos et
fait jouer en 1687 un petit acte intitul: _la Dsolation des
Joueuses_; en 1714, il imagina de donner une seconde fois ce
vaudeville, comme une nouveaut en changeant le titre en celui de _la
Droute du Pharaon_. Les comdiens, pour ne pas lui payer la part
d'auteur, refusrent de reprsenter cette pice, bien qu'elle ft
rpte et annonce sur l'affiche.

Un original  l'humeur acaritre,  l'esprit de travers, donna
quelques comdies au Thtre-Franais, dans les premires annes du
dix-huitime sicle, BOINDIN, d'abord mousquetaire du roi. Cet auteur,
qui fut reu en 1706 de l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres,
et t admis  l'Acadmie Franaise s'il n'et profess trop haut des
principes d'athisme qui lui en fermrent les portes. A sa mort
l'glise lui refusa les honneurs de la spulture; il fut enterr sans
pompe, et on lui fit cette pigrammatique pitaphe:

     Sans murmurer contre la Parque
     Dont il connaissait le pouvoir,
     Boindin vient de passer la barque
     Et nous a dit  tous: bonsoir.
     Il l'a fait sans crmonie;
     On sait qu'en ces derniers moments
     On suit volontiers son gnie;
     Il n'aimait pas les compliments.

En effet, Boindin avait une corce rude, un caractre insociable.
Ennemi de toute faon logieuse de s'exprimer, il avait les moeurs
pures, un coeur gnreux, une franchise brutale, une prsomption et
une tnacit incroyables. Homme d'esprit et de talent, il se plaisait
 encourager les jeunes gens et  leur donner de bons conseils, 
corriger au besoin leurs ouvrages pour les aider  paratre, gardant
sur ses bonnes oeuvres un secret absolu, ce qui dispensait de la
reconnaissance. Habitu d'un caf trs-connu il y discutait
littrature ou science, et souvent des jeunes gens, ses
interlocuteurs, s'exprimaient devant lui avec peu d'gards pour son
ge, ce qui fit dire qu'il avait eu une jeunesse infirme et une
vieillesse robuste.

Voici comment, dans _le Temple du Got_, on peignait Boindin:

     Un raisonneur, avec un fausset aigre,
     Criait: Messieurs, je suis le juge intgre
     Qui toujours parle, argue et contredit.
     Je viens siffler tout ce qu'on applaudit.
     Lors, la Critique apparut, et lui dit:
     Ami Boindin, vous tes un grand matre;
     Mais n'entrerez en cet aimable lieu.
     Vous y venez pour fronder notre Dieu,
     Contentez-vous de ne pas le connatre.

Les pices de Boindin sont: _les Trois Gascons_ (1701), jolie comdie
en un acte; _le Bal d'Auteuil_, caractris par une mesure qui,
depuis, a pris une grande extension, l'tablissement de la censure
thtrale. Il parat que le souverain qu'on avait si longtemps appel
le Grand Roi et qu'on n'appelait plus que le Vieux Roi, ayant assist
 l'une des reprsentations de cette comdie en trois actes donne en
1702, la trouva trop libre et prescrivit au marquis de Gesvre, charg
des spectacles, de rprimander les comdiens. Dfense fut faite en
outre de jouer plus longtemps cette pice, et ordre fut donn d'avoir
 soumettre,  l'avenir, les oeuvres dramatiques  un censeur nomm
_ad hoc_.

_Le Bal d'Auteuil_ tait en effet une comdie un peu graveleuse. Elle
roulait en partie sur des incidents et des aventures de bal, mais il y
avait des scnes de _quiproquo_ piquantes, des paroles  double
entente, un laisser aller de paroles et d'actions peu convenables pour
la scne franaise. Du reste, on trouvait dans cette pice beaucoup
d'intrt, d'esprit et de vivacit.

_Le Port de mer_ (1704) et _le Petit-Matre de robe_ (1705) sont
encore deux jolies pices de Boindin. Les ouvrages de cet auteur ne
sont ni assez nombreux ni assez importants pour lui mriter un rang
distingu parmi nos bons comiques, mais ils lui ont acquis la
rputation mrite d'un homme de beaucoup d'esprit.

La fin du rgne de Louis XIV vit paratre un auteur d'un mrite rel
et dont les compositions restes longtemps  la scne franaise y sont
encore reprsentes de temps  autre: BRUEYS, dont le nom est
insparable de celui de PALAPRAT, son collaborateur. On disait au
commencement du dix-huitime sicle Brueys et Palaprat, comme de nos
jours on a dit Duvert et Lausanne.

Brueys, n en 1640  Aix, lev dans la religion rforme, converti
par Bossuet auquel il avait adress un livre contre l'exposition de la
foi (ouvrage d'un grand orateur chrtien), commena par combattre les
ministres protestants. Son esprit enjou se pliant avec peine au
srieux des discussions thologiques, il se mit  composer avec un de
ses amis, Palaprat, quelques comdies pleines d'esprit et de gaiet.
En 1691, dans l'espoir d'obtenir leurs entres  la Comdie-Franaise,
ils portrent aux acteurs une charmante petite pice en trois actes,
_le Grondeur_, qui a fait cole et qui est regarde mme comme
suprieure  celles du mme genre de Molire. L'intrigue, l'enjouement
et la bonne plaisanterie la firent admettre immdiatement. On prtend
que Brueys, aprs avoir confi la pice du _Grondeur_ aux comdiens en
les priant de faire les corrections qu'ils jugeraient convenables,
s'en fut dans son pays o l'appelait une affaire de famille. A son
retour il trouva sa comdie, donne en cinq actes, rduite  trois, et
ayant subi de grands changements, mais fort bien lance puisqu'elle
tait le vritable succs du jour. Au lieu de remercier ses
collaborateurs _in partibus_, Brueys leur fit des reproches:--Vous
avez mutil, dfigur ma pice, leur dit-il, j'en avais fait une
pendule, vous en avez fait un tournebroche. Un jour que devant lui,
dans un salon, on louait cette comdie, il s'cria:--Voyez-vous, le
premier acte est excellent, il est tout de moi; le second, couci,
couci, Palaprat y a travaill; pour le troisime, il ne vaut pas le
diable, je l'avais abandonn  ce barbouilleur. Palaprat, qui tait
prsent, rpondit sur le mme ton et avec son accent des bords de la
Garonne: _C couquin!--Il m dpouille, tout l jour de cette faon?
Et mon chien d tendre pour lui, n'empche de m fcher._ Dans le
principe, la pice avait un prologue intitul _les Sifflets_, qui fut
supprim aprs les premires reprsentations.

Champmesl, effray du caractre du _Grondeur_ et de ce titre, voulut
d'abord s'opposer  la rptition, et le prince de Cond, dont le got
faisait loi, dsirant aller aux Franais, mit pour condition qu'on ne
lui donnerait pas cette comdie ou bien qu'on y joindrait les
_Sabines_. Il vit l'oeuvre de Brueys, en fut charm si bien qu'il la
fit jouer  la cour, puis chez lui  Anet pendant le carnaval. Chose
singulire,  la premire reprsentation, et contrairement  tous les
usages, _le Grondeur_ fut siffl par le thtre et protg par le
parterre.

Brueys et Palaprat donnrent successivement  la scne: _le Muet_
(1691), comdie imite de l'Eunuque de Trence; _l'Important de cour_
(1693), dont le titre est faux, attendu que l'Important est tout
simplement un provincial ignorant des choses de la Cour et voulant se
donner les airs de les connatre; _les Empiriques_ (1697).

En 1706, les deux amis remirent  la scne une vieille pice, la plus
ancienne des farces connues et la plus connue des farces anciennes,
_l'Avocat Pathelin_. Brueys,  qui madame de Maintenon avait tmoign
le dsir de voir reprsenter dans le salon du Roi _l'Avocat Pathelin_,
jou sur les trteaux sous Franois Ier, imagina de reprendre
compltement cette farce, qui, en effet, eut l'honneur d'gayer en
1700 Sa Majest et sa dvote matresse et femme, la veuve Scarron. Six
ans plus tard, les comdiens du Roi la donnrent sur leur thtre. A
la premire reprsentation, on la siffla. Heureusement pour la pice,
Boindin dont nous avons parl plus haut, et qui se piquait toujours
d'tre d'un avis oppos  celui du public, trouva _l'Avocat Pathelin_
excellent, par la raison que le parterre l'avait trouv dtestable;
cette fois il n'avait pas tort. Quelque temps aprs la chute de la
pice, il engagea les comdiens  en donner une seconde reprsentation
 la suite d'une tragdie, un jour o la mre du Rgent avait fait
retenir deux loges pour elle et les dames de la cour. Cette princesse
avait un got naturel et une franchise allemande: elle rit beaucoup,
s'amusa fort de cette comdie, qui fut alors applaudie avec fureur par
la salle entire. A quoi tiennent souvent les plus grands succs
dramatiques?

En 1725, aprs avoir donn  la scne franaise, deux ou trois
comdies assez bonnes et trois tragdies des plus mdiocres, Brueys
fit reprsenter une trs-jolie pice: _la Force du Sang_ ou _le Sot
toujours sot_, qui eut la singulire destine de paratre  la fois et
le mme jour au Thtre-Franais et au Thtre-Italien. Voici comment
cela eut lieu.

Brueys avait d'abord donn sous le titre du _Sot toujours sot_ ou le
_Bon paysan_, une pice en un acte qui eut le plus grand succs. Ses
amis trouvrent que le sujet comportait cinq actes, et l'engagrent 
retirer sa comdie pour en composer une autre plus corse. Il le fit,
mais des occupations srieuses, des affaires l'empchrent quelque
temps d'y travailler. Dans un moment de loisir, il la mit en cinq
actes sous le titre de: _la Belle-mre_, et l'envoya  son
collaborateur et ami PALAPRAT pour la porter aux comdiens. Ces
derniers la refusrent. Palaprat la renvoya  Brueys en l'engageant 
la fondre en trois actes, ce qui fut fait, mais avec un nouveau titre,
celui de _la Force du Sang_ ou _le Sot toujours sot_. Une fois encore
Brueys expdia la comdie  Palaprat. Les comdiens demandrent de
nouvelles corrections. L'auteur rebut laissa le manuscrit entre les
mains de son ami. Peu de temps aprs ce dernier mourut. Sa femme,
trouvant cette pice dans les papiers de son mari, la fit donner aux
comdiens franais, qui cette fois la reurent. Brueys cependant, en
apprenant la mort de son collaborateur, craignit que sa pice ne ft
perdue, et en envoya une copie  une personne tierce en la priant de
la faire jouer, mais sans dsigner le thtre. Cette personne, croyant
que l'ouvrage aurait du succs aux Italiens, le leur porta. Ils le
reurent, l'affichrent prcisment pour le mme jour que les
comdiens franais avaient affich celle qui leur avait t remise au
nom de feu Palaprat par la veuve. Grande contestation entre les deux
troupes. Cette comdie que le Thtre-Franais avait rejete si
longtemps, aujourd'hui les comdiens en revendiquaient la proprit
exclusive. L'affiche fut porte au lieutenant de police, qui rendit un
vritable jugement de Salomon. Il dcida que _la Force du Sang_ serait
joue en mme temps sur les deux scnes, et acquise  celle o elle
aurait le plus de reprsentations et, par consquent, le plus de
succs. Ce furent les Italiens qui eurent l'avantage. Aux Franais
elle tomba, bien qu'elle offre de l'intrt et que l'intrigue soit
conduite avec assez d'art.

Ces diverses productions des deux auteurs associs semblent indiquer
une certaine conformit d'ides et de style. Cependant nous devons
dire que les meilleurs ouvrages sont de Brueys. Ainsi _le Grondeur_,
_l'Avocat Pathelin_, _le Muet_, appartiennent plus  Brueys qu'
Palaprat. Mieux que son collaborateur il savait animer le dialogue et
y jeter des plaisanteries qui gayaient les spectateurs et les
rendaient favorables au succs, il entendait trs-bien la marche d'une
comdie; aussi disait-il plaisamment qu'avec de l'esprit et du
travail, on placerait les tours de Notre-Dame sur le thtre. De nos
jours c'est un miracle dont Brueys pourrait tre facilement le tmoin,
non pas grce  l'esprit d'un auteur dramatique, mais grce au travail
d'un machiniste habile.

PALAPRAT a longtemps joui de la gloire due aux travaux de son associ,
et on les lui attribue encore en grande partie de nos jours. Il eut
quelquefois la gnrosit de s'en dfendre; effort sublime de
modestie. Il avait l'imagination vive, saisissait bien un plan,
tournait facilement les vers; cependant aucune des pices qu'il a
donnes seul n'est reste  la scne. En gnral il tait l'inventeur
du plan, Brueys l'excutait.

Brueys et Palaprat, chose bien rare et bien digne de remarque, sont
toujours rests lis ensemble. Leur sparation tardive n'a pas t
volontaire, elle eut lieu parce que le premier se retira 
Montpellier, o il mourut, et que le second suivit en Italie M. de
Vendme, auquel il avait t attach.

On prtend qu'en 1696 il parut en Angleterre, sur un des thtres de
Londres, une comdie anonyme en cinq actes et en prose, intitule:
_les Amours de Louis le Grand et de Mademoiselle du Tron_. Dans cette
rapsodie, le Roi est amoureux d'une demoiselle du Tron, nice de son
valet de chambre Bontems. Il cherche  lui prouver sa passion; mais il
ne fait que lui prouver sa faiblesse morale et physique. Leurs
entretiens sont souvent interrompus par Madame de Maintenon, jalouse
et furieuse; par le pre La Chaise, hypocrite et ambitieux; par Fagon,
le mdecin, et par de Pontchartrain, le ministre, tous deux les sides
de la vieille marquise. La pice a pour dnouement le serment d'amour
ternel de Louis XIV et de Mademoiselle du Tron. On prtend que le
vieux Roi, ayant appris qu'on avait reprsent cette mauvaise comdie
en Angleterre, voulut, par reprsaille, faire jouer en France _les
Amours de Guillaume_, et qu'il chargea Brueys de cette composition.
Elle aurait t faite et allait tre joue, d'aprs Voltaire, qui
raconte cette anecdote, lorsque le roi d'Angleterre mourut. Il parat
que toute cette histoire, dans laquelle se trouve ml le nom de
Brueys, n'est qu'un conte sans le moindre fondement.

PALAPRAT, n  Toulouse en 1650, mort  Paris en 1722, remporta des
prix aux jeux floraux, fut capitoul dans sa ville natale, devint
secrtaire des commandements du Grand-Prieur Monsieur de Vendme, et
composa plusieurs pices faites par lui seul, mais elles sont loin de
valoir celles qu'il fit en collaboration.

L'une d'elles qu'on donna en 1689, _le Concert ridicule_, en un acte
et en prose, eut une premire reprsentation fort agite, par suite
d'une aventure burlesque qui fit grand bruit. Aprs avoir jou dans
cette comdie, mademoiselle Molire rentrait dans sa loge, lorsque le
prsident Hescot du parlement de Grenoble y pntra derrire elle. A
peine la porte ferme, il adresse les plus vifs reproches  l'actrice,
lui demandant pourquoi elle a manqu au rendez-vous, la suppliant
ensuite de lui dire en quoi il a pu lui dplaire, lui le plus amoureux
des hommes. Mademoiselle Molire, fort tonne d'un pareil langage
chez un individu qu'elle ne connat pas, lui rpond avec aigreur. Le
prsident s'emporte, lui reproche les cadeaux qu'il lui a faits, la
traite d'une faon trs-cavalire et la menace de lui arracher le
collier qu'elle porte et qu'elle tient de lui. L'actrice, croyant
avoir affaire  un fou, pousse des cris. On accourt, le commissaire se
prsente, arrte le prsident et l'envoie en prison, o il passe la
nuit et d'o il ne sort que le lendemain sous caution. Enfin, on finit
par dcouvrir d'o vint le quiproquo. Le pauvre amoureux de
mademoiselle Molire avait confi sa passion  une habile
entremetteuse fort connue alors de tout Paris; cette femme avait
promis d'amener adroitement la jolie actrice  cder aux dsirs du
magistrat, puis elle lui avait livr une fille qu'elle connaissait et
dont la ressemblance avec mademoiselle Molire tait telle qu'il tait
impossible de ne pas les prendre l'une pour l'autre. L'entremetteuse
et la fille cause de l'esclandre furent punies devant la porte du
Thtre-Franais.

Le rpertoire de Palaprat se compose encore de quelques petites pices
qui n'eurent qu'un mdiocre succs. Nous terminerons cette notice sur
les deux amis et sur leurs ouvrages par le rcit suivant que nous
empruntons  Palaprat lui-mme, rcit dans lequel il explique ce qui
donna lieu  la jolie pice du _Secret rvl_, joue en 1690:

Une dispute donna la naissance au _Secret rvl_, dit Palaprat.
L'incomparable acteur, Raisin le cadet, avec qui nous passions notre
vie, qui contoit dans le particulier aussi gracieusement qu'il jouoit
en public, nous fit un jour le conte d'un roulier ou chartier qui
conduisoit une voiture de vin de grand prix. Les cerceaux d'un de ses
tonneaux cassrent; le vin s'enfuyoit de toutes parts: il y porta
d'abord, avec empressement, tous les remdes dont il put s'aviser,
dchira son mouchoir et sa cravate pour boucher les fentes du tonneau.
Le vin ne cessoit point de s'enfuir, quelque grands mouvemens qu'il se
donnt; l'agitation cause la soif: il s'en sentit press; et, pendant
qu'il avoit envoy chercher du secours, il s'avisa de profiter au
moins de son malheur pour se dsaltrer. Il fit une tasse des bords de
son chapeau, et regarda comme un mnage de boire du vin qu'il ne
pouvoit empcher de se rpandre. Il commena par ncessit; il
continua par plaisir; il y prit got, et tant procda qu'il en prit
trop. Or, cet excellent acteur rendoit ce conte avec une grce
infinie dans tous les degrs de l'loignement de sa raison; commenant
d'tre en pointe de vin, afflig de la perte qu'il faisoit et rjoui
par la liqueur qu'il avoit avale, pleurant et riant  la fois,
chantant et s'arrachant les cheveux en mme temps. Voil, dit l'abb
Brueys, une scne qui seroit plaisante  mettre sur le thtre. Je ne
fus pas de son avis. Je l'entreprendrai, moi, rpondit froidement mon
associ; _et si je l'avois rsolu, je mettrois les tours de Notre-Dame
sur le thtre_. L'expression toit du pays. (Ils taient Gascons.)
Nous en rmes; il se piqua; et,  quelques jours de l, il me montra
le plan de cette petite comdie.

Palaprat avait une imagination vive et plaisante, une candeur de
moeurs et une simplicit de caractre des plus rares. C'tait  la
fois un bel esprit pour les saillies originales et un enfant pour la
navet. Il s'est peint lui-mme dans cette pitaphe:

     J'ai vcu l'homme le moins fin
     Qui fut dans la machine ronde;
     Et je suis mort, la dupe enfin.
     De la dupe de tout le monde.

Vers la fin du dix-septime sicle on vit paratre tout  coup une
douzaine d'auteurs d'un mrite relatif, et qui, cherchant  marcher
sur les traces de Molire, donnrent  la scne franaise sinon des
chefs-d'oeuvre, du moins des comdies dont plusieurs taient pleines
d'attrait. LENOBLE, REGNARD, DUFRESNY, LEGRAND, BARON, CAMPISTRON,
LAFONT, LESAGE, ROUSSEAU (Jean-Baptiste), firent reprsenter un grand
nombre de productions qui semblaient comme la monnaie des
chefs-d'oeuvre du grand crateur de la comdie.

On disait  cette poque Brueys et Palaprat, on et pu dire, aussi de
1692  1696, Regnard et Dufresny, mais ces deux derniers noms ne
furent jamais accols ensemble par le public, comme ceux des deux
premiers, quoique beaucoup des pices donnes au Thtre-Italien par
Regnard aient t faites en collaboration avec Dufresny, telles que
_les Chinois_ (1692), _la Baguette de Vulcain_ (1693), _la Foire
Saint-Germain_ (1695), _les Momies_ (1696). Regnard, qui mrite d'tre
considr comme le premier des auteurs du second ordre, tait le fils
d'un picier de Paris; il commena  travailler assez tard pour la
scne, puisqu'il naquit en 1657 et que ses premiers ouvrages sont de
1690. Il est vrai qu'il voyagea pendant sa jeunesse et qu'il fut
captur par des pirates algriens, puis vendu par eux sur le march;
Rachet par sa famille, il conserva toujours les chanes qu'il avait
portes. Il mourut en 1709.

Regnard eut d'abord la prtention de s'lever jusqu'au tragique. Il
composa _Sapor_, fort mauvaise pice qu'on ne reprsenta pas et dont
il fit justice lui-mme. Mais s'il choua compltement en essayant de
chausser le cothurne pour joindre aux jeux de Thalie les fureurs de
Melpomne, il fut plus heureux en venant se placer trs-prs de
Molire. Quelle que soit la distance qui spare encore les deux potes
dramatiques, la postrit a mis avec justice Regnard immdiatement
aprs Molire. On doit lui savoir gr d'avoir imit parfaitement un
homme qui aurait pu servir de modle  toute l'antiquit,--Qui ne se
plat pas avec Regnard, dit un jour Voltaire, n'est pas digne
d'admirer Molire. Il ne serait pas juste non plus de considrer cet
auteur seulement comme un servile et habile imitateur. Quelque bien
inspir qu'il soit, lorsqu'il marche sur les pas du matre de l'art,
il n'est pas moins remarquable quand il suit les sentiers qu'il s'est
trac lui-mme. Ses comdies sont remplies de traits saillants, de
beaux vers, d'incidents nouveaux. Dans la plupart d'entre elles le
sujet est expos sagement, l'intrigue est bien conduite, l'action
prend une marche rgulire, le noeud se forme et se dnoue
naturellement, l'intrt crot jusqu' la dernire scne, presque
toujours heureuse et tire du fond mme de la pice. Les portraits
sont tracs de main de matre, les dfauts, les ridicules, les vices y
sont mis  nu avec art. Regnard peint d'aprs nature les originaux
qu'il a sous les yeux ou qu'il va choisir et tudier pour mettre en
relief leur ton, leur langage, leurs moeurs. Son _Joueur_ peut
soutenir le parallle avec les meilleures comdies de Molire, _le
Distrait_, _Dmocrite_, _les Mnechmes_, _le Lgataire universel_,
sont des comdies pleines d'intrt, d'tudes consciencieuses, de
traits fins et dlicats. Peut-tre pourrait-on lui reprocher d'avoir
un peu grossi ses personnages, de laisser quelquefois la versification
tranante et prosaque, mais,  part ces lgers dfauts, on doit
admirer cet auteur fcond.

Tant que la Comdie-Italienne fut autorise  Paris, Regnard travailla
de prfrence pour ce thtre; mais lorsque cette scne fut ferme
par ordre de Louis XIV, il se mit  composer pour les Franais,
auxquels dj, du reste, il avait donn deux ou trois bonnes comdies.
_La Srnade_ (1693), _le Joueur_ (1696), _le Distrait_ (1697),
_Dmocrite_ (1700), _les Folies amoureuses_ (1704), _les Mnechmes_
(1705), _le Lgataire universel_ (1708), sont les meilleures
productions de Regnard. Disons-le cependant, l'une de ses bonnes
comdies fut une mauvaise action, un plagiat impardonnable. Pendant
plusieurs annes, Regnard et Dufresny restrent collaborateurs pour
fournir le Thtre-Italien. En 1695, Dufresny communiqua  son ami
plusieurs sujets de pices, et entre autres celui du _Joueur_.

Regnard comprit de suite le parti qu'on pouvait tirer de cette donne;
il amusa son collaborateur, fit quelques changemens  l'ouvrage, puis
il le donna sous son nom aux Franais. Dufresny furieux raconta ce
trait partout, disant que c'tait le fait d'un pote du plus bas
tage. _Le Joueur_ n'en fut pas moins reprsent avec un succs
magnifique et mrit. Dufresny ne voulut pas tout perdre, il composa
_le Chevalier joueur_, mdiocre comdie en prose qui tomba, ce qui
donna lieu  deux pigrammes du pote Bacon, voici la plus
spirituelle:

         Un jour, Regnard et de Rivire[7],
     En cherchant un sujet que l'on n'et point trait,
     Trouvrent qu'un joueur ferait un caractre
         Qui plairait par sa nouveaut.
     Regnard le fit en vers, et de Rivire en prose:
         Ainsi, pour dire au vrai la chose,
         Chacun vola son compagnon.
     Mais quiconque, aujourd'hui, voit l'un et l'autre ouvrage,
         Dit que Regnard a l'avantage
         D'avoir t le bon Larron.

  [7] Dufresny s'appelait Rivire Dufresny.

Ce qu'il y a de plus curieux dans l'histoire du _Joueur_ vol  un ami
c'est que non seulement Regnard s'empara du plan, du _scenario_, mais
c'est qu'il crivit la pice en prose et qu'il chargea Gcon de
traduire cette prose en vers; afin d'acclrer la confection totale,
voici ce qu'il imagina. Il mena Gcon  une jolie maison de campagne,
 Grillon, maison qu'il affectionnait, il l'y enferma dans une belle
et confortable chambre et lui donna pour chaque jour sa tche. Il ne
le dlivrait le soir, qu'aprs avoir acquis la certitude que le nombre
de vers _exig_ pour les vingt-quatre heures tait bien et
convenablement achev par son fabricateur de posie.[8]

  [8] Cette histoire est-elle bien vraie? C'est Gcon qui la
  raconte, et Gcon, assez mauvais pote, mrite-t-il toute
  croyance?.....

Une des reprsentations du _Joueur_ fut gaye par une assez plaisante
histoire. Un acteur que l'on n'engageait que par considration pour sa
femme, excellente comdienne, parut en scne aprs un dner dans
lequel il avait bu un peu plus que de coutume. Son tat n'ayant pas
dvelopp chez lui de nouveaux talents, bien au contraire, notre homme
fut siffl  tout rompre par le parterre furieux de sa mauvaise tenue.
Au bout d'un instant, le pauvre diable, puisant sans doute dans les
fumes du vin un courage dont il n'et pas t capable sans cette
surexcitation, s'avance vers la rampe, et s'adressant au public:

Messieurs, lui dit-il, vous me sifflez; c'est fort bien fait, je ne
me plains pas de cela; mais vous ne savez pas une chose: c'est que mes
camarades prennent tous les bons rles et me laissent les Grontes,
les Dorantes. Oh! si l'on me donnait un Ariste, un Prince, un Pasquin
vous verriez; mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse d'un
Dorante, d'un Gronte? Vous ne dites mot; il faut donc que je
continue, et vous tes encore bien heureux que je m'en donne la
peine. Le parterre applaudit, et le _Dorante_ du _Joueur_ continua et
acheva paisiblement de dire son rle.

En 1697, Regnard fit jouer sa jolie comdie du _Distrait_, dont le
caractre principal est copi sur celui du duc de Brancas, si clbre
par son inconcevable et divertissante distraction. La pice ne russit
pas, elle n'eut que quatre reprsentations; mais trente-quatre ans
plus tard, bien longtemps aprs la mort de l'auteur, en 1731, elle fut
reprise et eut un grand succs.

_Dmocrite amoureux_, comdie en cinq actes et en vers, donne en
1700, russit; mais les _puristes_ de l'poque firent  l'auteur une
grande querelle de ce qu'il n'avait pas observ L'UNIT DE LIEU; en
effet la scne change au second acte. On prtendit alors qu'il et t
facile d'viter cette _faute_ en supprimant le premier acte, mais que
l'auteur n'avait pas voulu entendre parler de cela, attendu qu'il et
fallu sacrifier toutes les plaisanteries qui s'y trouvent. Aujourd'hui
que nous sommes loin des trois fameuses units, ou plutt que les
trois units sont loin de nous, nous comprenons peu l'importance
attache  un changement de dcors. Nous dirons mme plus, nous
croyons que les pices dans lesquelles la scne restant la mme la
dcoration ne change pas, offrent une certaine monotonie qui dispose
peu favorablement le public. De nos jours, il faut  ce public le
spectacle des yeux aussi bien que celui de la parole.

En 1704, la comdie en trois actes, en vers avec prologue et
divertissement des _Folies amoureuses_, donna lieu  un embarras qui
faillit entraver la reprsentation. L'actrice charge du rle de la
Folle, mademoiselle Lecouvreur, ne savait pas jouer de la guitare.
Comment faire? On dcide qu'un fameux musicien, Chabrun, se tiendra
dans le trou du souffleur et jouera l'air italien. Rien de plus simple
et de plus frquent de nos jours; mais alors le public, plus
susceptible  ce qu'il parat, fut sur le point de se fcher, il finit
par se moquer de l'actrice si peu _guitariste_ et pinant dans le
vide. Il est vrai de dire qu'elle ne sut pas du tout prter 
l'illusion.

Regnard, qui avait parfaitement et sans scrupule dpouill Dufresny de
son _Joueur_, ne recula pas devant de bons gros larcins faits  Rotrou
pour ses _Mnechmes_, comdie en cinq actes et en vers donne par lui
en 1705. Cette jolie pice fut l'occasion d'une ddicace de l'auteur 
Despraux,  la suite d'un raccommodement obtenu par un ami commun.

Une des meilleures comdies de Regnard, _le Lgataire_, en cinq actes
et en vers, fut la dernire qu'il fit reprsenter, en 1708, un an 
peine avant sa mort. On lui reproche la scne o Crispin imite le
moribond pour dicter un testament; mais ce n'tait l que la copie
d'un fait qui s'tait produit du temps de l'auteur et avait mme eu un
certain retentissement. Regnard, par suite de ce reproche, voulut
composer une critique de son _Lgataire_, il en fit une petite pice
en prose qui ne russit pas.

Un autre larcin de Regnard fut le charmant acte, rest  la scne de:
_Attendez-moi sous l'orme_. Ce fut encore le collaborateur et ami
Dufresny qui fut vol en cette occasion. Dufresny le rclama, mais il
n'en est pas moins imprim dans les oeuvres de Regnard. On a bien
prtendu que ce dernier l'avait achet trois cents livres de l'auteur
vritable, un beau matin que le malheureux, fort coutumier du fait,
avait un pressant besoin d'argent; mais rien n'est moins prouv.

Un jour que l'excellent comique Armand jouait le rle de Pasquin dans
cette petite pice, aprs ces mots: --Que dit-on d'intressant? Vous
avez des nouvelles de Flandres? il rpliqua sur-le-champ: --Un bruit
se rpand que Port-Mahon est pris. Le vainqueur de Port-Mahon, le duc
de Richelieu, tait le parrain d'Armand. Le public, qui aimait
beaucoup l'acteur, applaudit et lui sut gr de ce trait de prsence
d'esprit, de dlicatesse et de reconnaissance.

Deux vers du divertissement de cette comdie sont passs  l'tat de
proverbe:

     Attendez-moi sous l'orme,
     Vous m'attendrez longtemps,

Regnard a eu les aventures les plus extraordinaires, il les a crites
en dissimulant son nom sous celui de Zlis. L'histoire peut-tre un
peu amplifie de ses amours avec une fort belle dame ne en Provence,
qu'il trouva en Italie et qui fut comme lui captive chez les
infidles; le rcit de ses voyages dans le nord de l'Europe jusqu'au
fond de la Laponie, avec deux gentilhommes franais, messieurs de
Corberon et de Fercourt, tous deux originaires de Picardie, sont des
plus curieux et des plus intressants. La premire partie de
l'existence de cet auteur clbre est un vritable roman: ses
tribulations, ses amours et son sjour au milieu des Algriens et des
Turcs pourraient facilement fournir matire  un drame des plus
pathtiques.

Aprs _le voleur, le vol_. DUFRESNY, auteur fcond dont la carrire
dramatique s'tend de 1692  1721, avait t dou par la nature d'une
organisation fort riche, car il tait propre  tout ce qui touchait
aux beaux-arts. Pote, prosateur, musicien, dessinateur, sculpteur,
architecte, il avait un talent si rel pour ce qui tient 
l'embellissement des jardins, que le Grand Roi, lorsqu'il voulut faire
dessiner le parc de Versailles, lui demanda des plans, et s'il
n'ordonna pas de les suivre, c'est qu'ils eussent entran mme le
prodigue Louis XIV dans des frais trop considrables. Cela valut
toujours  Dufresny le brevet de contrleur des jardins royaux, qu'il
cumula bientt avec le privilge d'une manufacture de grandes glaces
cre pour lui. Cette manufacture prit en peu de temps une extension
telle que l'on chercha  en obtenir la cession. Dufresny et pu en
tirer un bon prix, mais toujours  court d'argent, tant il en
gaspillait pour ses plaisirs et ses passions, il fut circonvenu un
jour o il tait sans le sou et cda son privilge pour une somme
modique. Le temps du privilge expir, Louis XIV, qui aimait Dufresny,
ordonna aux nouveaux entrepreneurs de servir au pote une rente
viagre de trois mille livres. Il voulait assurer ainsi l'existence
toujours problmatique de son protg. Il n'y russit pas, Dufresny
vendit cette rente. En apprenant ce dernier trait, le Roi dit en riant
qu'il ne se croyait pas assez puissant pour l'enrichir.

Louis XIV avait un vritable faible pour cet auteur, non-seulement 
cause de son talent, de son organisation artistique qui lui permettait
de tout comprendre en fait d'art sans mme avoir jamais rien appris,
mais aussi et surtout parce que arrire-petit-fils de la _belle
Jardinire_ d'Anet, honore jadis des _bonts_ (comme on disait alors
et je crois bien encore aujourd'hui) du roi Henri IV, il ne s'tait
jamais prvalu de son origine. Du reste, son pre et son aeul avaient
t ainsi que lui sans ambition.

Comme nous l'avons dit, Dufresny tait musicien sans avoir jamais
appris la musique; il a compos un grand nombre de chansons 
caractre. Lorsqu'il avait trouv un air qui lui plaisait, il s'en
venait le chanter  Grandval, qui le lui notait. Il tait habile
dessinateur sans avoir la moindre notion de cet art, sans avoir mani
le pinceau ni le crayon.

Comme auteur dramatique, il tient une bonne place parmi ceux du
deuxime ordre. Ses comdies offrent un dialogue vif, spirituel, sans
affectation et sem d'un comique de bon aloi. Sa prose a toute la
vivacit des vers; ses vers tout le naturel de la prose. Il choisit
ses sujets avec un discernement et une dcence de bon got d'autant
plus louable que jusqu'alors les matres eux-mmes n'avaient pas agi
de cette faon. Ses caractres saillants sont pleins d'originalit.
S'il est des reproches  lui faire, c'est d'avoir adopt des plans peu
rguliers et des dnoments un peu trop brusques. Il ne saurait tre
compar ni  Molire ni  Regnard, auxquels il est certainement
infrieur. Une chose assez singulire c'est que trs-peu de ses pices
ont russi de son vivant, tandis que plusieurs, reprises aprs sa
mort, ont eu alors du succs.

Nous avons dj parl d'_Attendez-moi sous l'orme_. En 1692, Dufresny
donna _le Ngligent_, comdie en un acte et en prose, dans laquelle on
trouve le caractre d'un pote qui se laisse aller  une action peu
dlicate moyennant un prix de trente pistoles. On reprocha beaucoup 
l'auteur d'avoir mis en scne un crivain dont on est oblig de
mpriser l'action; on prtendit qu'en agissant ainsi les hommes de
lettres s'avilissaient eux-mmes. _Le Chevalier Joueur_ (1697) et _la
Joueuse_ (1700) sont deux pices qui n'eurent pas de succs et dont le
sujet est le mme que celui du _Joueur_. Dufresny les composa
videmment en haine de Regnard et comme une sorte de protestation
contre son plagiat.

Parmi les comdies de Dufresny se trouve _le Jaloux honteux de
l'tre_, comdie en cinq actes et en prose, joue en 1708, qui n'eut
aucun succs quoiqu'elle soit un des bons ouvrages de l'auteur. Par la
suite Coll la rduisit en trois actes et fit disparatre trois
personnages inutiles.

Un des auteurs comiques les plus fconds de la fin du rgne de Louis
XIV, et du commencement de la Rgence, un de ceux principalement dont
les pices ont eu non-seulement du succs lors de leur premire
apparition, mais sont restes le plus longtemps  la scne, fut sans
contredit LEGRAND, auteur et acteur, n le 17 fvrier 1673, le jour
mme de la mort de Molire, et mort en 1728. Ce Legrand tait fils
d'un chirurgien-major de l'Htel royal des Invalides. Son pre le
destinait au doctorat, mais le jeune homme se prit d'une telle passion
pour le thtre qu'un beau matin, il dcampa, se fit acteur ambulant
et passa en Pologne. L'ambassadeur du Grand Roi ayant eu occasion de
l'entendre, le remarqua, le signala au Grand Dauphin, et la
Comdie-Franaise, fort pauvre alors en sujets de mrite, le fit
venir. Il dbuta en 1695 dans le rle de Tartuffe. Il choua, ne se
tint pas pour battu, parut une seconde fois en 1702, et enfin une
troisime fois quelques mois plus tard. Reu pour l'emploi des rois,
des paysans et des rles  manteau, il se mit en outre  composer et
il le fit avec succs. Legrand avait une voix belle, pleine, sonore,
mais  cela se bornaient ses qualits physiques. Il tait petit,
mdiocrement fait et d'une figure assez ingrate. Ayant jou un grand
rle dans une tragdie et ayant t assez mal reu, il s'approcha de
la rampe et dit au public d'un air piqu:--Messieurs, il vous est
encore plus facile de vous accoutumer  une figure, qu' moi d'en
changer. Il ne fallut rien moins que la haute protection du Grand
Dauphin pour le faire admettre au Thtre-Franais. Par reconnaissance
il adressa  son protecteur les vers suivants:

     Ma taille, par malheur, n'est ni haute ni belle;
     Mes rivaux sont ravis qu'on me la trouve telle.
     Mais, Grand prince, aprs tout, ce n'est pas l le fait:
     Recevoir le _meilleur_ est, dit-on, votre envie;
     Et je ne serais pas parti de Varsovie
     Si vous aviez parl de prendre le _mieux fait_.

Comme acteur, Legrand entendait bien la scne et remplissait
convenablement presque tous les rles; comme auteur, sans approcher de
Molire, il avait du mrite; c'tait plutt un esprit agrable qui
plaisait  tout le monde qu'un talent de premier ordre. Il savait
saisir avec beaucoup d'-propos les travers du temps, les aventures,
les circonstances de l'poque. Il se montrait ingnieux pour convertir
en comdie une actualit que bien d'autres eussent laiss passer
inaperue. Il fut imit en cela par Boissy, un de ses successeurs, par
lequel il fut mme surpass. Le talent de Legrand consistait surtout 
donner  ses pices une marche dont la rgularit tait observe
jusque dans les plus petits dtails, et  placer ses personnages dans
des situations prtant au comique; son dfaut tait de les laisser
dgnrer en bouffonneries leur donnant un air de _farces_ plutt que
de _comdies_. Le dialogue en est vif, spirituel, mais souvent
l'auteur se laisse entraner  des plaisanteries du plus mauvais got,
que l'on ne tolrerait peut-tre pas de nos jours dans nos petits
thtres, sur la scne desquels on tolre cependant tant de
platitudes.

Ainsi, dans _le Roi de Cocagne_, on trouve ceci:

     GUILLOT.

     Trsorier! ah morgu, que cette charge est bonne!
     Je recevrai l'argent et ne paierai personne.

     LE ROI.

     Oui, monsieur le manant? Vous tes un fripon;
     Au lieu de trsorier, soyez _porte-coton_.

     GUILLOT.

     Porte-coton! Morgu, ce nom-l m'effarouche.
     Quelle charge est-ce l?

     ZACORIN.

     Ce n'est pas de la _bouche_.

Ce trait est d'autant plus dplac, que dans le prologue de la pice,
l'auteur tablit une sorte de lutte entre _Thalie_ et l'auteur
_Plaisantinet_, et que la muse dit  ce dernier, en lui parlant de la
pice qu'il propose:

     En retrancheras-tu les mots  double entente
     Dont le bon sens murmure et la pudeur rougit?
     Je suis muse enjoue, mais non pas insolente.

     PLAISANTINET.

     Pourquoi les retrancher? Ce qui vous pouvante,
         De mes pices fait la bont;
         Et quoi que vous en puissiez dire,
         Pour exciter la curiosit,
         C'est la bonne faon d'crire.

     THALIE.

       Comment! tu ne peux faire rire
       Sans offenser l'honntet?
     Tu ne peux composer une pice amusante,
         Enjoue, divertissante,
     Sans grossire quivoque et sans obscnit?

     PLAISANTINET.

       Je n'y trouverais pas mon compte.

Que de directeurs et d'auteurs _Plaisantinet_ on trouve de nos jours!
Et comme le public est indulgent  leur endroit! Mais revenons 
Legrand. Il avait une vritable facilit, travaillait trs-vite, de
telle sorte que ses ouvrages manquent de correction et de ce fini
fruit de la patience et du temps qu'on met  crire. Il avait l'esprit
d'-propos: un jour, se promenant avec un de ses amis, un pauvre
l'aborde, il lui fait l'aumne. Pour le remercier, le malheureux lui
rcite un _De profundis_. --Eh! dis donc, rpond aussitt le roi de
thtre, me prends-tu pour un trpass? au lieu d'entonner un _De
profundis_, chante plutt un _Domine salvum fac regem_. Je suis le roi
sur la scne.

Legrand a donn aux thtres franais, italiens, forains, en comdies,
vaudevilles, parodies, prs de quarante pices en prose ou en vers, en
un ou plusieurs actes, pices composes en collaboration tantt avec
les uns tantt avec les autres. Les auteurs Dominique, Alain,
Fuzeliers, Quinault, le musicien Grandval l'ont tour  tour aid de
leur verve potique, dramatique ou lyrique.

Une des premires productions de Legrand, _l'Amour diable_,
jolie petite comdie en un acte et en vers, joue en 1708 au
Thtre-Franais, fut critique en trois lignes: Le pre est un fou,
la fille une effronte, l'enfant un libertin, le prcepteur un
ivrogne, l'amant un suborneur, la mre mme ne vaut pas grand'chose
puisqu'elle se soucie peu que son mari soit un diable. Une aventure
plaisante, habilement saisie par l'auteur, avait fait le sujet de
cette pice. Un lutin amoureux, prtendait-on, se faisait entendre
chaque nuit dans certaine maison de Paris. Du reste la capitale du
monde civilis semble en possession perptuelle de _canards_ de cette
espce, revenant  certaines poques. Du temps de Legrand c'tait le
lutin amoureux; en 1750, c'tait un diable qui avait choisi la
boutique d'un grainetier de la rue du Four pour y tenir ses assises;
en 1770, chaque nuit le diable ou les diables envahissaient,
disait-on, la boutique d'un luthier, pour y donner des concerts
infernaux. De nos jours, nous avons eu dans les faubourgs Saint-Denis
et autres des exhibitions de la mme espce, et il s'est trouv, en
plein dix-neuvime sicle comme au dix-huitime, bon nombre de braves
gens pour y croire; braves gens cependant, se vantant de faire partie
de la population la plus sceptique de l'univers. Paris n'a-t-il pas eu
tout rcemment encore des serpents fantastiques et des crocodiles
enchants?......

_La Foire Saint-Laurent_, comdie en un acte, en vers, avec
divertissement et musique de Grandval, reprsente en 1709, donna lieu
 une assez plaisante histoire. Il y avait alors  la foire
Saint-Laurent une espce de gant de bonne mine, nomm _Lerat_, qui,
tout vtu de noir, le corps  moiti couvert par une immense perruque,
tait charg d'annoncer les tableaux changeants et d'attirer le
public.

Dou d'une voix retentissante, dbitant sa leon avec un aplomb et un
sang-froid imperturbables, il terminait invariablement son programme
_affriolant_ par ces mots: Oui, Messieurs, vous serez contents,
trs-contents, extrmement contents; et si vous n'tes pas contents,
on vous rendra votre argent; mais vous serez contents, trs-contents,
extrmement contents. Dans la comdie de Legrand, La Thorillire
imita le bonhomme LERAT  s'y mprendre. Depuis et de nos jours, on a
imit bien souvent les annonceurs de spectacles, ceux de Sraphin, des
figures de cire, et jusqu' l'invalide des Panoramas, tous y ont pass
et aucun n'a pris la mouche. Lerat, plus susceptible, ne trouva rien
de mieux pour se venger que d'ajouter  sa leon: Entrez, vous y
verrez La Thorillire ivre, Baron avec la Desmare, Poisson qui tient
un jeu, mademoiselle Dancourt et ses filles. Toute la Cour les a vus,
tout Paris les a vus, on n'attend point; cela se voit dans le moment,
et cela n'est pas cher. Vous serez contents, etc. Le lieutenant de
police trouva l'annonce un peu trop forte et la plaisanterie trop
assaisonne; il fit arrter le gant et le retint en prison jusqu' la
fin de la foire.

_L'preuve rciproque_, en un acte et en prose (1711), une des bonnes
pices du rpertoire de Legrand, a t rclame aprs sa mort par
Alain. Le jour de la premire reprsentation, La Motte trouvant dans
le foyer Alain, dont il connaissait la collaboration, lui dit en
parlant de la comdie, qui avait plu gnralement, mais qu'on avait
trouve trop courte:--Vous n'avez pas assez allong la courroie.
C'tait une allusion assez mordante  la profession de sellier exerce
par Alain. Ce mme jour, Legrand, avant de jouer dans sa propre pice
de _l'preuve_, avait t oblig de paratre dans _la Mort de Pompe_.
Le parterre, dont il tait aim et comme auteur et comme acteur
comique, ne le sifflait pas, mais riait souvent de son jeu ridicule,
c'est ce qui arriva pendant cette reprsentation. A la fin de la
tragdie, Legrand annona pour le lendemain, puis il dit: Je
souhaite, Messieurs, de vous faire rire un peu plus dans la petite
pice que je ne vous ai fait rire dans la grande.

En 1718, Legrand donna _le Roi de Cocagne_, comdie en trois actes, en
vers libres avec intermdes, chants, danses, prologue, musique de
Quinault. Dans le prologue il y a un pote nomm La Farinire, dont
l'original tait trs-connu sous le nom de pote May. Ce pauvre diable
avait compos plus de trente ouvrages, sans avoir pu russir  en
faire reprsenter un seul qui ne tombt  plat. May tait toujours
poudr  blanc; on le copia si bien qu'il se fcha, et se plaignit au
lieutenant de police. Pour l'apaiser, La Thorillire charg du rle
conduisit le pote au cabaret, le fit boire, et boire  tel point
qu'on dut le coucher dans un lit du cabaret mme. La Thorillire prit
alors ses vtements et vint sur la scne ainsi affubl. Le pote May,
original s'il en fut, avait eu cent mille francs  lui. Il avait
rsolu de les manger en cinq ans, vivant comme un homme qui possde
vingt mille livres de rente. Il le fit et se trouva sans le sou au
commencement de la sixime anne. Les comdiens Franais eurent la
pense gnreuse de lui venir en aide et de lui fournir une pension de
cent cus payable par mois pour l'empcher de mourir de faim. Du
reste, cet homme montrait dans sa misre un stocisme admirable,
jamais il ne se plaignait. Un de ses amis, le rencontrant pendant
l'hiver le plus rigoureux et le voyant vtu de toile, ne put en tirer
que ce mot: Je souffre. Le duc de Ventadour l'aimait, lui donnait
quelquefois la table et des vtements; mais quand il le recevait 
dner, il le rationnait  une bouteille de vin, sans quoi il
s'enivrait. Un jour il lui fit cadeau d'une magnifique perruque toute
neuve, lui recommandant de la mnager et de ne la porter que quand il
ferait beau temps. A quelques jours de l May vient chez le duc avec
sa perruque, il pleuvait  verse. --Pourquoi n'avez-vous pas mis
votre mauvaise perruque? lui dit le duc.--Parce que je l'ai
vendue.--Et pourquoi l'avez-vous vendue?--Pour ne pas vendre la
neuve. Il mourut sur une botte de paille.

La comdie de _Cartouche_ en 1721 eut un succs d'-propos, parce que,
compose avant l'arrestation du clbre voleur, elle fut reprsente
prcisment le jour de son supplice. L'impatience du public pour
entendre cette espce de vaudeville fut si grande qu'on ne put achever
la comdie d'_sope  la cour_.

L'anne suivante, Legrand fit reprsenter au chteau de Chantilly,
dans une fte donne par le duc d'Enghien au roi, son ambigu-comique
intitul _le Ballet des vingt-quatre heures_, en trois actes, en
prose, avec prologue en vers, avec musique et divertissements. En
1725, il donna un ambigu dans le mme genre, ayant deux comdies en un
acte et un prologue. L'une des comdies tait intitule _les Nouveaux
dbarqus_, l'autre _la Franaise italienne_. Ces deux pices taient
entremles d'un divertissement de Dangeville avec musique de
Quinault. _La Revue du rgiment de la Calotte_ dans la _Franaise
italienne_, permit  Arnaud de contrefaire avec tant de vrit le
Pantalon des Italiens, que celui-ci s'cria: Si je ne me sentais au
parterre, je me croirais sur le thtre.

_Le Rgiment de la Calotte_ dont nous venons de prononcer le nom et
qui donna lieu  quelques petites pices, dont un opra comique en
1721, tait un rgiment mtaphysique invent par des plaisants qui se
distriburent les principaux grades et envoyrent ensuite des brevets
burlesques, en prose et en vers,  tous ceux qui avaient par quelque
singularit appel sur eux l'attention du public. On a fait de ces
brevets un recueil assez volumineux. Quelques-uns seulement mritent
d'tre lus. Nous reviendrons sur ce fameux rgiment lorsque nous
parlerons de l'opra de Lesage.

_Les Amazones modernes_, un des derniers ouvrages de Legrand, avec
divertissements (musique de Quinault), comdie en trois actes et en
prose, joue en 1727, fut d'abord siffle  outrance, et au milieu
d'un fou rire, d'une gaiet, de plaisanteries, de bons mots qui
amusrent beaucoup les spectateurs et assez peu les auteurs. Legrand
prouva mme une mortification qui lui fut assez cruelle. Il jouait le
rle de Matre Robert. Dans un monologue, aprs avoir fait une
dclaration rejete avec ddain, il se disait  lui-mme:--Eh bien,
monsieur Matre Robert, vous le voyez, avec vos ides saugrenues, vous
n'tes qu'un sot. L'acteur-auteur fut pris au mot par le parterre et
par la salle entire, qui applaudit avec frnsie ces mots en les
appliquant  la situation. Malgr cette chute clatante, les
comdiens, qui aimaient leur collgue, auquel d'ailleurs ils avaient
de relles obligations, tentrent de reprendre sa comdie en changeant
le titre en celui de _Triomphe des Dames_; ce tour de passe-passe ne
russit pas, le public l'avait condamn sans retour.

Nous pourrions citer encore parmi les productions de Legrand plusieurs
parodies fort amusantes, mais elles furent reprsentes sur les
thtres italiens ou de la foire; il en sera donc question lorsque
nous aborderons l'histoire anecdotique de ces thtres secondaires.

Nous aurions d, avant Legrand, parler du clbre BARON, le Talma du
dix-septime sicle, le comdien, l'artiste le plus accompli peut-tre
qui ait jamais paru, mais auteur assez mdiocre et qui eut deux
travers pousss  un point extrme: celui de donner sous son nom des
pices qui, selon toute apparence, ne lui doivent pas le jour; celui
plus plaisant de vouloir rehausser la profession d'acteur au point de
se poser presqu'en gal des personnages les plus levs.

Baron, fils d'un comdien et d'une comdienne de l'htel de Bourgogne,
dont le nom vritable tait BOYRON, mais dont le pre ayant t 
plusieurs reprises appel BARON par Louis XIII, se crut en droit de
conserver cette variante, resta orphelin  huit ans. Il entra dans la
troupe des petits acteurs du Dauphin. Molire le vit, remarqua ses
dispositions naturelles, l'attacha  son thtre et se plut  le
former; mais ayant eu maille  partir avec madame Molire de qui il
essuyait de mauvais traitements, il revint avec ses jeunes compagnons;
il les quitta bientt aprs pour rentrer dfinitivement dans la troupe
du Marais. Aprs la mort du matre, il fut admis  l'htel de
Bourgogne, o il ne tarda pas  acqurir la rputation du plus grand
comdien de l'poque. Sa vanit ds lors ne connut plus de bornes, et
apprenant qu'on l'avait surnomm le ROSCIUS de son sicle il se prit 
dire dans un moment d'enthousiasme personnel:--On voit un Csar tous
les cent ans, mais il en faut deux mille pour produire un Baron. Un
autre jour son cocher et son laquais ayant t rosss par les gens du
marquis de Byron, lequel consentait, selon l'usage de cette poque, 
admettre quelques bons acteurs dans son intimit, Baron se plaignit au
grand seigneur:--Vos gens, dit-il, ont maltrait les _miens_, je vous
en demande justice.--Et que veux-tu que j'y fasse, mon pauvre Baron,
reprit en riant le marquis, pourquoi diable aussi te mles-tu d'avoir
des _gens_?

N avec tous les dons physiques de la nature, Baron, dont les talents
avaient t perfectionns par l'art, possdait la figure la plus
noble, la voix la plus sonore et une intelligence suprieure. Le grand
Rousseau traa son portrait dans ces quatre vers:

     Du vrai, du pathtique il a fix le ton.
     De son art enchanteur, l'illusion divine
     Prtait un nouveau lustre aux beauts de Racine,
         Un voile aux dfauts de _Pradon_.

Dans les conditions o il se trouvait plac, il semble que Baron
devait se trouver satisfait de son sort; il n'en fut rien, et comme il
est dans la nature humaine de vouloir toujours tre autre chose que ce
que l'on est, il rva la gloire d'auteur. Il se mit donc  composer
quelques pices. Il donna d'abord en 1685 _le Rendez-vous des
Tuileries_ ou le _Coquet tromp_, et _les Enlvements_, mdiocres
comdies en prose; l'anne suivante il fit reprsenter _l'Homme 
bonnes fortunes_, qui eut un trs-grand succs et qui est mme rest
longtemps  la scne. Malheureusement pour Baron, on prtendait qu'il
avait achet cette comdie fort cher  monsieur d'Aligre. Cependant il
ne serait pas impossible qu'elle ft rellement de son cr, d'abord
parce que _Moncade_ est la personnification de l'acteur lui-mme,
ensuite parce que le dialogue est du fait d'un homme habitu au monde,
comme l'tait Baron; enfin, parce qu'elle est dans ses cinq actes
d'une longueur qui la ferait trouver fort ennuyeuse aujourd'hui et qui
la rend quasi insupportable  la lecture. Cet acteur-auteur _in
partibus_ aimait beaucoup  faire croire  ses bonnes fortunes; il en
avait eu quelques-unes, il faut le dire, et dans le grand monde,  la
honte des belles dames de l'poque. Il tait vaniteux et fat, aussi ne
serait-il pas fort tonnant qu'il et pu puiser dans son propre fonds
de quoi dfrayer cette longue et soporifique comdie.

On prtend qu' propos d'elle, un acteur comique vivant quelques
annes aprs Baron, discutant et se plaignant de ce qu'on avait,  la
scne, remplac le bon et utile comique par des tudes alambiques,
quelqu'un lui dit: --Mais tout cela est dans la nature.--Pardieu,
s'cria-t-il aussitt, dans un mouvement de colre et dans un langage
des moins gazs: Mon c... aussi est dans la nature et je porte des
culottes!...

Deux autres comdies de Baron, _l'Andrienne_, en cinq actes et en
vers, joue en 1703, et _les Adelphes_, galement en cinq actes et en
vers, donne en 1705, toutes deux imites de Trence, sont toutes deux
aussi attribues au pre de la Rue, Jsuite. Ce qu'il y a de certain,
c'est que l'auteur de _l'Homme  bonnes fortunes_ ne saurait tre
l'auteur de ces dernires comdies; style, dialogue, rien n'est plus
dissemblable.

Boissy avait fait une satire intitule _l'lve de Terpsichore_, dans
laquelle les oeuvres de Baron n'taient pas mnages. Un libraire,
ancien comdien, lui communiqua manuscrite cette satire de Boissy;
Baron vit le danger, et pour le conjurer, il envoya bien vite au pote
son _Andrienne_ en donnant les plus grands loges  la satire. Les
vers si mal sonnants pour le pauvre Baron disparurent  sa plus grande
joie.

Il parat que peu de jours avant la premire reprsentation des
_Adelphes_, on commenait  parler beaucoup de cette comdie. Monsieur
de Roquelaure pria Baron de venir la lire chez lui.--Tu sais que je
m'y connais, lui dit-il, je veux savoir si tu es moins ennuyeux que
Trence, j'en ai fait fte  trois femmes d'esprit, viens dner avec
nous. Baron flatt accepte avec reconnaissance et arrive  l'htel
son manuscrit sous le bras, brlant de lire son oeuvre. Le dner se
prolonge. Enfin on sort de table; mais les trois grandes dames, les
plus illustres brelandires de la haute socit de cette poque, ne
sont pas plus tt au salon qu'elles demandent des cartes. --Des
cartes! s'crie Roquelaure; mais Baron va nous lire sa pice.--Sans
doute, rpond une des comtesses, pendant ce temps-l nous ferons notre
partie. Nous aurons double plaisir. En entendant ces mots, Baron
furieux se sauve et court encore, tandis que l'amphitryon se tient les
ctes de rire.

Poinsinet fit de cette anecdote une jolie petite scne de sa comdie
du _Cercle_.

La vanit de Baron lui valut un coup de plume assez piquant de Lesage
dans le roman du _Diable boiteux_. Voici le portrait que l'aimable,
satirique et spirituel auteur trace du comdien en faisant dire au
dmon:

J'aperois un histrion qui gote, dans un profond sommeil, la douceur
d'un songe qui le flatte agrablement. Cet acteur est si vieux, qu'il
n'y a tte d'homme  Madrid qui puisse dire l'avoir vu dbuter. Il y a
si longtemps qu'il parot sur le thtre, qu'il est, pour ainsi dire,
thtrifi. Il a du talent; et il en est si fier et si vain, qu'il
s'imagine qu'un personnage tel que lui est au-dessus d'un homme.
Savez-vous ce que fait ce superbe hros de coulisse? Il rve qu'il se
meurt, et qu'il voit toutes les divinits de l'Olympe assembles pour
dcider de ce qu'elles doivent faire d'un mortel de son importance. Il
entend Mercure qui expose au conseil des Dieux, que ce fameux
comdien, aprs avoir eu l'honneur de reprsenter si souvent sur la
scne Jupiter et les autres principaux immortels, ne doit pas tre
assujetti au sort commun  tous les humains, et qu'il mrite d'tre
reu dans la troupe cleste. Momus applaudit au sentiment de Mercure;
mais quelques autres dieux et quelques desses se rvoltent contre la
proposition d'une apothose si nouvelle; et Jupiter, pour les mettre
tous d'accord, change le vieux comdien en une figure de dcoration.

LE NOBLE (Eustache Tenelire), qui a publi des ouvrages en tout genre
et en grand nombre, eut l'existence la plus singulire, la plus
_bohme_, dirait-on aujourd'hui.

N  Troyes en 1643, d'une famille distingue, il s'leva par son
esprit  la charge de procureur-gnral du Parlement de Metz. Il
jouissait d'une rputation brillante et d'une fortune avantageuse,
lorsqu'il fut accus d'avoir fait  son profit de faux actes. Il fut
mis en prison au Chtelet, et condamn  faire amende honorable et 
un bannissement de neuf ans. Le Noble appela de cette sentence, qui
n'tait que trop juste, et il fut transfr  la Conciergerie.
Gabrielle Perreau, connue sous le nom de la _Belle picire_, tait
alors dans cette prison, o son mari l'avait fait mettre pour ses
dsordres. Le Noble la connut, l'aima, et se chargea d'tre son
avocat; cette femme ne fut pas insensible. Une figure prvenante,
beaucoup d'esprit, une imagination vive, une facilit extrme pour
parler et pour crire, tout dans Le Noble annonait un homme aimable.
Les deux amants en vinrent bientt aux dernires faiblesses. La Belle
picire demanda  tre enferme dans un couvent, pour y accoucher
secrtement entre les mains d'une sage-femme, que Le Noble y fit
entrer comme pensionnaire. Le fruit de ses dsordres parut bientt au
jour; et elle fut transfre dans un autre couvent, d'o elle trouva
le moyen de se sauver. Le Noble s'vada aussi quelque temps aprs de
la Conciergerie, pour rejoindre sa matresse. Ils vcurent ensemble
quelque temps changeant souvent de quartier et de nom, de peur de
surprise.

Pendant cette vie errante, elle accoucha de nouveau. Le Noble fut
repris et mis en prison, o il fut condamn, comme faussaire,  faire
amende honorable dans la chambre du Chtelet et  un bannissement de
neuf ans. Son amante fut juge; et en vertu d'un autre arrt, Le Noble
fut charg de trois enfants dclars btards. Malgr ce nouvel
incident, il obtint la permission de revenir en France,  la condition
de ne point exercer de charge de judicature. Les malheurs de Le Noble
ne l'avaient point corrig: il fut drgl et dissipateur toute sa
vie, qu'il termina dans la misre, en 1711, g de soixante-huit ans.
Il fallut que, par charit, la paroisse de Saint-Severin se charget
de l'enterrement de cet homme, qui avait fait gagner plus de cent
mille cus  ses imprimeurs. On a de lui un grand nombre d'ouvrages,
recueillis en vingt volumes. On pourrait les diviser en trois classes:
dans la premire, on placerait les ouvrages srieux; dans la seconde,
les ouvrages romanesques, et dans la troisime, les ouvrages
potiques, parmi lesquels on doit compter quatre pices de thtre,
savoir: _sope_, _les Deux Arlequins_, _Thalestris_ et _le Fourbe_.

Deux des pices de Le Noble parurent au Thtre-Franais et deux au
Thtre-Italien. _Les deux Arlequins_ (1691), pice en trois actes et
en vers, eut pour principal interprte le fameux Gherardi, qui
imitait, dans Arlequin l'an, Baron, plus fameux encore, lequel
venait de quitter le thtre. Le public ne pouvant voir son idole
courait en voir la copie. Cette comdie fut joue sur le thtre de
Bruxelles, et l'on raconte que l'acteur charg du rle d'Arlequin
ayant t siffl, dclara tout net au public que si on recommenait il
brlerait ses habits de thtre. Le lendemain  peine tait-il en
scne que de tout ct il vit pleuvoir prs de lui des allumettes.

_Le Fourbe_, comdie en trois actes et en prose (1693), fut l'objet
d'une singulire mprise. Le parterre la reut fort mal. On ne put la
jouer tout entire. Le secrtaire de la Comdie-Franaise, voulant
marquer sur le registre qu'elle n'avait pas t coute jusqu' la
fin, crivit: _le Fourbe pas achev_. Les auteurs de l'_Histoire du
Thtre-Franais_ prirent l'_S_ pour un _R_ et placrent cette pice
dans le rpertoire sous le nom du FOURBE PARACHEV.

LESAGE, contemporain de Baron, de Legrand, de Le Noble, de Campistron,
mrite d'tre tudi comme auteur de romans inimitables et comme l'un
des crateurs du vritable opra comique, plutt que comme auteur du
Thtre-Franais. En effet, il ne donna  ce thtre que deux
comdies, _Crispin rival de son matre_ et _Turcaret_. Il est vrai que
ces deux comdies sont restes  la scne, qu'elles y sont encore,
surtout la dernire, qui a cr un type, celui du financier ou
Turcaret, du nom du principal personnage, en sorte qu'on dit depuis
cette pice un turcaret, ainsi que l'on dit depuis Molire, un
harpagon et un tartuffe.

N en Bretagne en 1677, Lesage, orphelin  huit ans, ruin par un
oncle et tuteur maladroit, se maria de bonne heure, composa les romans
de _Gil Blas_, de _Gusman d'Alfarache_, du _Diable boiteux_, du
_Bachelier de Salamanque_ et essaya (comme on dit aujourd'hui), de
faire du thtre. Il ne russit pas d'abord. Quelques pices tires
d'auteurs espagnols, traites dans le got espagnol, chourent ou ne
purent pas mme obtenir les honneurs de la reprsentation. Un peu
dgot par ces revers successifs, il aborda les thtres forains, y
eut de grands succs ainsi qu'au Thtre-Italien, et finit par obtenir
des comdiens franais de jouer son _Crispin Rival_ en 1707 et son
_Turcaret_ en 1709. La premire de ces deux comdies fut donne le
mme jour que _Csar Ursin_, galement de lui, mais qui fut siffle
impitoyablement malgr la prsence du prince de Conti. Le public, qui
s'tait montr fort mal dispos pour _Csar_, accueillit avec
empressement et force applaudissements _Crispin_. Une chose assez
bizarre, c'est que les deux mmes pices ayant t reprsentes  la
Cour, ce fut Csar  qui le brillant aropage fit fte, et Crispin
qu'il considra comme une simple farce. La ville avait fait preuve de
meilleur jugement que la Cour dans cette circonstance.

Quelques jours avant la premire reprsentation de _Turcaret_, il
n'tait question  Paris, que de cette pice. La duchesse de Bouillon
fit prier Lesage de lui la lire; comme l'auteur ne pouvait le faire
aprs avoir mang, sans risquer de se rendre malade, il demanda qu'on
voult bien fixer l'heure de midi. Tout le monde est exact au
rendez-vous, sauf l'auteur, qui ne parat pas. Une heure, deux heures
sonnent, pas de Lesage, pas de _Turcaret_. Enfin ils arrivent l'un
portant l'autre. Lesage se confond en excuses, expliquant  la
duchesse qu'il n'a pu sortir plus tt du tribunal o se jugeait un
procs duquel dpendait sa fortune.--N'importe, lui dit durement et
avec hauteur la grande dame, vous m'avez fait perdre fort
impertinemment deux heures  vous attendre.--Madame la duchesse,
rpond aussitt Lesage, je vais vous faire regagner ces deux heures,
en ne vous lisant pas ma comdie. L-dessus il sort du salon. En vain
on court aprs lui, on veut le faire revenir, il refuse. Depuis il ne
remit jamais les pieds  l'htel de Bouillon.

_Turcaret_, satire sanglante contre les traitants dont Lesage avait,
dit-on,  se plaindre, l'un d'eux lui ayant t un emploi lucratif
dont il s'acquittait avec honneur, _Turcaret_ eut de la peine  se
produire sur la scne. Comme le _Tartuffe_, comme pour beaucoup de
comdies qui mettent  nu un vice, font cole et dmasquent des hommes
puissants, on voulut s'opposer  ce qu'il part. Les financiers
remurent ciel et terre dans ce but; ils chourent. Elle eut un
certain succs, mais pas autant qu'elle en a eu depuis. D'abord le
froid excessif de l'hiver de 1709 retint chez eux bien des gens qui
auraient dsir l'entendre, et qui n'osaient affronter les glaces de
la Comdie-Franaise (les calorifres et le gaz, ces deux agents d'un
calorique souvent excessif et gnant dans nos thtres modernes,
n'taient pas encore invents.) Ensuite cette pice,  ce qu'il
parat, renfermait trop de portraits d'originaux de l'poque,
portraits frappants, si frappants que les murmures parvinrent en haut
lieu et suscitrent des difficults. Il fallut l'ordre du Dauphin pour
faire reparatre cette charmante comdie.

Bien que le _Turcaret_ de Lesage ait dj un sicle et demi, on peut
dire que bien des choses qui s'y trouvent n'ont pas vieilli, ainsi
lorsqu' la scne dernire du premier acte, Frontin se dit 
lui-mme:--J'admire le train de la vie humaine! nous plumons une
coquette, la coquette mange un homme d'affaires, l'homme d'affaires en
pille d'autres: cela fait un ricochet de fourberies le plus plaisant
du monde. Remplacez coquette et homme d'affaires par deux autres noms
plus modernes, et vous avez une tirade qui va droit  l'enseigne du
monde actuel.

Et ceci encore, dans la premire scne du deuxime acte:

   FRONTIN,  la Baronne.

   Elle servait des personnes qui mnent une vie retire, qui ne
   reoivent que des visites srieuses; un mari et une femme qui
   s'aiment; des gens extraordinaires. Eh bien, c'est une maison
   triste; ma pupille s'y est ennuye.

   LA BARONNE.

   O donc est-elle,  l'heure qu'il est?

   FRONTIN.

   Elle est loge chez une vieille prude de ma connaissance, qui,
   par charit, retire les femmes de chambre sans condition, pour
   savoir ce qui se passe dans les familles.

A la scne douzime du quatrime acte:

   LA BARONNE,  Mme Jacob.

   Eh! que faites-vous donc, madame Jacob, pour pourvoir ainsi,
   toute seule, aux dpenses de votre famille?

   Mme JACOB.

   Je fais des mariages, ma bonne dame. Il est vrai que ce sont des
   mariages lgitimes: ils ne produisent pas tant que les autres;
   mais, voyez-vous, je ne veux rien avoir  me reprocher..... Et
   si madame tait dans le got de se marier, j'ai en main le plus
   excellent sujet.

Ce qui prouve que M. Foy n'est pas l'inventeur de son art, et qu'il
pourrait faire remonter au commencement du dix-huitime sicle sa
maison d'agence matrimoniale.

Il serait injuste de juger Lesage d'aprs ses premiers essais. Il
s'tait fourvoy dans la traduction de drames espagnols longs, diffus,
 caractres absurdes, romanesques, sans vrit; aussi n'a-t-il
commenc  russir qu'en redevenant lui-mme, en abandonnant
l'imitation d'un genre antipathique  la nation franaise, et en
cherchant dans les propres inspirations de son talent et la mise en
scne de ridicules, d'tudes de moeurs ou d'aventures prtant au bon
comique. Ses ouvrages sont pleins de finesse, de traits, de penses
vives et saillantes qui frappent en passant sans blesser. Comparaisons
plaisantes, rflexions malignes, incidents bien trouvs, style pur,
dialogue ais et anim, voil ce qu'on rencontre  chaque pas dans les
oeuvres dramatiques de Lesage, qui ne donna pas moins de quatre-vingts
pices aux petits thtres de la Foire et aux Italiens. Nous
reviendrons sur cet auteur lorsque nous traiterons de l'opra comique.

Nous avons dj parl de CAMPISTRON, auteur dramatique de second ordre
plutt qu'auteur comique, puisqu'il ne donna  la scne que deux
comdies, _le Jaloux dsabus_ et _l'Amante amant_.

LAFONT, dont nous n'avons pas encore prononc le nom, mrite qu'on
s'arrte  quelques-uns de ses ouvrages. Fils d'un procureur au
Parlement de Paris, il naquit dans cette ville en 1686 et mourut assez
jeune (en 1725), aprs avoir donn au Thtre-Franais cinq  six
comdies assez jolies, et  l'Opra-Comique (thtre de la Foire), en
collaboration avec Lesage ou d'Orneval, quelquefois avec tous deux, un
pareil nombre de pices estimes. En outre, l'Opra eut de lui deux
productions curieuses. Homme d'esprit, ayant d'heureuses dispositions
pour le genre comique, il et t  dsirer pour le thtre que sa vie
ft plus longue. Ses comdies ont du naturel, les situations sont
spirituellement choisies ou amenes, les rles de valet semblent avoir
t l'objet d'un soin particulier, il les place toujours dans une
position piquante. Ses tableaux, a-t-on dit de ses oeuvres, sont de
charmantes toiles de chevalet, et peut-tre a-t-il t bien inspir en
ne se risquant pas  composer une comdie en cinq actes. Du reste, la
partie brillante de ses oeuvres est la partie qui concerne l'Opra.
Malheureusement Lafont tait joueur et buveur. Il passait le temps que
lui laissait le travail,  boire dans quelque cabaret des environs de
Paris ou  jouer dans quelque tripot de troisime ordre, n'tant pas
assez favoris de la fortune pour aborder les nombreuses et luxueuses
maisons de jeu qui existaient alors. D'une indiffrence toute
philosophique  l'endroit des lieux o le menaient ses deux passions
et  l'gard de ceux qu'il y rencontrait, il ne se montrait sensible
qu' la perte de son argent. Lorsqu'il avait tout perdu, ce qui lui
arrivait presque chaque fois qu'il jouait, il se mettait au travail,
pour passer du travail au jeu ds qu'il avait quelques cus dans la
poche. Pendant l'hiver de 1709, il composa l'pigramme suivante, seule
petite pice qu'on connaisse de lui dans ce genre:

     H quoi! s'criait Apollon,
     Voyant le froid de son empire,
     Pour chauffer le sacr vallon,
     Le bois ne saurait donc suffire?
     Bon bon! dit une des neuf soeurs,
     Condamnez vite  la brlure
     Tous les vers des mchants auteurs,
     Par l, nous ferons feu qui dure.

_Dana ou Jupiter Crispin_, reprsente en 1707, comdie en un acte et
en vers libres, fut la premire pice de Lafont. Il emprunta ensuite
aux _Mille et une Nuits_ le sujet d'un autre ouvrage en un acte avec
divertissement et musique de Gilliers, _le Naufrage ou la Pompe
funbre de Crispin_ (1710).

_Les Trois frres rivaux_, une des jolies comdies de cet auteur,
furent invents  table. La Thorillire, dnant un jour avec Lafont,
lui communiqua aprs boire et d'une faon trs-embrouille, le sujet
d'une pice dans laquelle il entrevoyait la manire de crer pour la
scne un charmant rle de valet intrigant. Lafont saisit avec beaucoup
de bonheur cette ide et composa _les Trois Frres_. Ce fut un de ses
beaux succs.

Nous ne devons pas oublier le thtre de _Jean-Baptiste_ ROUSSEAU,
thtre bien mdiocre  ct des autres posies de ce grand auteur. N
 Paris en 1669 et fils d'un cordonnier, Rousseau, dont nous ne
retracerons pas la vie, fut expuls de France en 1712 par arrt du
Parlement. Il donna en 1694, _le Caf_, assez mdiocre petite pice en
un acte et en prose, dont le plus grand mrite est d'avoir inspir le
rondeau suivant:

     Le caf, d'un commun accord,
     Reoit enfin son passe-port.
     Avez-vous trop mang la veille
     Ou trop pris de jus de la treille?
     Au matin prenez-le un peu fort,
     Il chasse tout mauvais rapport;
     De l'esprit il meut le ressort:
     En un mot on sait qu'il rveille;
     Il ressusciterait un mort;
     Et sur son sujet, sans effort,
     Rousseau pouvait charmer l'oreille,
     Au lieu qu' sa pice on sommeille
     Et que chez lui seul il endort.

_Le Flatteur_, comdie en cinq actes, joue en 1696 en prose, mise en
vers vingt annes plus tard par l'auteur, eut un grand succs dans
l'origine. Le sujet, dit Rousseau, demandait autre chose que de la
prose; mais quand je la donnai au public, j'tais trop jeune et trop
timide pour entreprendre un ouvrage de deux mille vers. On prtendit
qu'au sortir de la premire reprsentation du _Flatteur_, le pre de
Rousseau voulut l'embrasser et qu'il fut durement repouss par son
fils. Cela est peu croyable, mais n'en donna pas moins lieu  une
chanson d'Autreau, chanson avec estampe et qui causa un profond
chagrin  Rousseau:

     Or, coutez, petits et grands,
     L'histoire d'un ingrat enfant,
     Fils d'un cordonnier, honnte homme,
     Et vous allez entendre comme
     Le diable pour punition
     Le prit en sa possession.

Aprs le succs du _Flatteur_, Gcon fit ce quatrain:

         Cher Rousseau, ta perte est certaine,
     Tes pices dsormais vont toutes chouer;
     En jouant le flatteur, tu t'attires la haine
         Du seul qui te pouvait louer.

Rousseau frquentait le caf clbre de l'poque, le caf Laurent. Il
y tait, pour ainsi dire, le chef d'une bande de beaux-esprits, de
potes en antagonisme avec une autre bande  la tte de laquelle se
trouvait La Motte-Houdard. On s'y battait  coups d'pigrammes plus ou
moins sanglantes. Aprs les reprsentations du _Capricieux_, jou avec
un succs douteux en 1710, il y eut une recrudescence de ces
pigrammes fort bien versifies et qu'on attribua  Rousseau. Le pote
s'en dfendit et accusa mme Saurin d'en tre l'auteur, de l le
fameux procs qui se termina par l'arrt du Parlement envoyant en exil
perptuel le malheureux Rousseau, accus dj et un peu convaincu
d'une assez noire ingratitude.

C'est  l'occasion de ces faits et aprs les premires reprsentations
du _Capricieux_, que Rousseau crivit  son ami Duchet la lettre
suivante:

Permettez-moi, mon cher ami, de vous faire un petit reproche. D'o
vient que m'crivant un mois aprs la reprsentation de ma comdie,
bien inform de ses diverses fortunes, que M. Desmarets,  qui vous
aviez fait rponse, vous avait mandes; d'o vient, dis-je, mon ami,
que vous m'criviez d'un air mystrieux: _Je vous flicite du succs
qu'a d avoir le Capricieux_. En bonne foi est-ce avec moi qu'il
faut prendre de ces politesses rserves et sches? Pensez-vous que
j'eusse trouv mauvais que vous m'eussiez crit: _J'ai t bien tonn
d'apprendre le mauvais sort de votre premire reprsentation?_ Non,
mon cher Duch, ce n'est point devant des gens comme vous que je suis
honteux de ma mauvaise fortune. De qui est-ce qu'un malheureux recevra
des consolations, si ce n'est de ses amis? Et comment pourront-ils le
consoler, lorsqu'ils ignoreront ou feindront d'ignorer ce qui lui
arrive? Ce n'est pourtant pas en cette occasion que j'en ai eu le plus
de besoin. La pice s'est releve et a t fort applaudie pendant onze
reprsentations, et aurait t  vingt, si les comdiens avaient voulu
y joindre une pice; ce qui, au lieu de cent pistoles que m'a valu
cette comdie, m'en aurait valu deux cents. Mais apprenez la plus
cruelle chose qui puisse arriver  un homme. On a fait des chansons
sur un air de l'opra qui se joue aujourd'hui, et depuis trois
semaines, il en parat tous les jours de nouveaux couplets; mais les
plus atroces et les plus abominables du monde,  ce qu'on dit, contre
tous ceux sans exception qui vont au caf de madame Laurent. J'ai tort
de dire sans exception, car je suis except, moi; et cela, joint  ce
qu'elles sont fort bien rimes la plupart, a fait souponner que j'en
tais l'auteur. De sorte qu'avec les sentiments que vous me
connaissez, et l'intgrit dont je crois, sans vanit, que personne ne
peut se louer  plus juste titre que moi, me voil sans y penser mis
au nombre des monstres qu'il faudrait touffer  frais communs. Car
il n'y a point de termes qui puissent exprimer la noirceur dont je
serais coupable, si les meilleurs amis que j'aie eus, gens qui m'ont
donn rcemment,  l'occasion de ma pice et en mille autres, des
preuves de leur amiti et de l'intrt qu'ils prennent en moi, gens,
en un mot, dont je suis sr; si ces gens-l, dis-je, taient l'objet
que j'eusse pris pour mes satires. Pour moi le parti que j'ai pris a
t de faire une dclaration que j'tais prt  signer que l'auteur de
ces libelles est le plus grand coquin du monde. Je l'ai mme mise en
rimes, comme vous verrez par l'pigramme que je joins  cette lettre,
et cela fait, j'ai renonc, pour le reste de ma vie,  aller dans tous
les lieux publics, o en effet des gens connus, comme nous, courent un
fort grand risque, par le mlange invitable de gens qu'on ne connat
point, et mme de ceux qu'on connat pour de malhonntes gens. Je m'en
trouve trs-bien; et depuis quinze jours que je cesse d'y aller, je
suis devenu beaucoup plus attach  mes affaires, plus assidu  voir
bonne compagnie, et meilleur conome de mon temps. Il me fallait un
malheur comme celui-l pour me dessiller les yeux, et me dsacoquiner
de la hantise d'un lieu qui, au bout du compte, n'honore pas ceux qui
le frquentent. A Paris, le 22 fvrier 1710.

     PIGRAMME.

     Auteur cach, qui que tu sois,
     Brigand des forts du Parnasse,
     Qui, de mon style et de ma voix,
     Couvres ton impudente audace;
     Vil rimeur, cynique effront,
     Que ne t'es-tu manifest?
     Nous eussions tous deux fait nos rles;
     Toi, d'aboyer qui ne dit mot,
     Et moi de choisir un tricot
     Qui ft digne de tes paules.

Vers la fin du rgne de Louis XIV et probablement dans le but d'amuser
le vieux roi, qui ne s'amusait plus gure depuis qu'il tait en
puissance de la rigide marquise de Maintenon, on gnralisa au thtre
l'usage des _divertissements_, introduit par Molire dans ses
dernires pices. On appelait divertissements les ballets, les
choeurs, les danses mles de chants qu'on plaait soit au milieu,
soit  la fin des comdies, et que l'on justifiait tant bien que mal.
C'est au reste un usage qui s'est perptu  l'Opra jusqu' nos
jours, puisque nous n'assistons pas  une grande mise en scne des
chefs-d'oeuvre lyriques, sans y voir intercal un ballet dont
quelquefois les choeurs en chantant forment la musique, ainsi que cela
a lieu dans _Guillaume Tell_. Le sujet de l'opra se prte quelquefois
par lui-mme  l'introduction du ballet ou _divertissement_, pour
parler le langage de la fin du dix-septime sicle, plus souvent il
est amen sans que l'on sache pourquoi; mais qu'importe une
invraisemblance de plus ou de moins, tout n'est-il pas invraisemblance
dans un opra, dans un opra-comique ou dans un vaudeville? Le
thtre, si l'on excepte la tragdie et la comdie, reprsente, comme
la peinture, une nature de convention.

A l'poque dont nous parlons, quelques auteurs du second ordre,
s'efforaient de marcher sur les traces de Molire et ne pouvaient
arriver qu' tirer  eux, avec beaucoup de peine, quelques bribes de
la succession du grand _peintre_ dramatique;  cette poque,
disons-nous, le _divertissement_ prit des proportions considrables
et,  notre avis, parfaitement ridicules. Plus de comdie mdiocre qui
n'et son divertissement, jet  la face du public, souvent sans rime
ni raison; aussi voyons-nous presque tous les auteurs chercher leurs
succs dans cet lment nouveau. Ajoutons cependant que beaucoup de
bonnes et saines comdies reprsentes au Thtre-Franais et donnes
par des hommes de talent, surent s'affranchir de ce tribut pay au
got du public.

A l'poque que nous allons aborder, c'est--dire sous la Rgence, le
Thtre-Italien, les thtres forains et l'Opra avaient galement
pris des proportions considrables; beaucoup d'auteurs avaient
abandonn les travaux srieux de la Comdie-Franaise, pour se jeter
dans les pices moins difficiles  concevoir et qui attiraient le
public. La haute comdie perd alors de son charme et l'on voit les
scnes d'un ordre secondaire prdominer  Paris et dans la province.
Le nombre des spectacles augmente et ce n'est point au profit des
oeuvres d'art.




XVII

LA COMDIE SOUS LA RGENCE

(DE 1715 A 1723)

  Influence du thtre sur les moeurs et des moeurs sur le
    thtre.--DESTOUCHES seul auteur srieux ayant produit des
    comdies  caractres pour la Comdie-Franaise sous la
    Rgence.--Notice sur lui.--Son genre de talent. _L'Ingrat_
    (1712).--_L'Irrsolu_ (1713).--_La Fausse Veuve_ (1715).--_Le
    Triple Mariage_ (1716).--Ce qui donna lieu  cette
    pice.--_L'Obstacle imprvu_ (1717).--_Le Philosophe mari_
    (1727).--_Les Envieux_ (1727).--Anecdote.--_Le Philosophe
    amoureux_ (1729).--Couplet sur cette pice.--_Le Glorieux_
    (1732).--L'acteur Dufresne pris pour type.--Vers sur la prface
    de cette pice.--_L'Ambitieux et l'Indiscrte_ (1737).--Comdie
    longtemps interdite.--_La force du Naturel_ (1750).--Mot de
    Mademoiselle Gaussin.--Bon mot d'une autre Gaussin
    moderne.--_Le Dissipateur_ (1753).--_La Fausse Agns_, _l'Homme
    singulier_, _le Tambour nocturne_, reprsents aprs la mort de
    Destouches (en 1759, 1762, 1765).--_Les Amours de Ragonde_
    (1742), opra comique compos pour la duchesse du Maine.


Si le thtre influe sur les moeurs des peuples, les moeurs aussi
influent sur le thtre. Pendant les guerres de religion, la scne est
occupe par des pices  sujets religieux; pendant les graves priodes
du gouvernement de Richelieu et du rgne du Grand Roi, la scne voit
natre les tragdies  sujets hroques des Corneille et des Racine,
les belles comdies de moeurs de Molire. Quand vient la Rgence, avec
ses moeurs lgres, le thtre perd ses auteurs srieux; la comdie
facile, l'opra comique, le vaudeville, les pices qui n'ont plus
aucun cachet d'tude, qui commenaient  se faire pressentir aux
dernires annes de Louis XIV, font irruption sur notre thtre; les
Italiens, avec leurs bouffonneries, sont rappels, et la scne tend 
se modifier compltement,  devenir dj ce qu'elle est de nos jours.

Sous le gouvernement du Rgent, nous ne voyons gure qu'un seul auteur
srieux, DESTOUCHES, ayant bien voulu vouer son talent au
Thtre-Franais, et nous rappeler, par ses comdies  caractres,
l'cole de Molire, qui s'loignait de plus en plus  cette poque
lgre, frivole, graveleuse et inconsquente. Tous les autres auteurs
s'taient jets du ct des Italiens ou travaillaient pour les
thtres de la Foire.

Philippe-Nricault DESTOUCHES, n  Tours en 1680, aprs avoir fait de
bonnes tudes  Paris, entra dans l'arme et se trouva au sige de
Barcelone o il faillit prir par suite d'une explosion de mine. Ayant
fait la connaissance du marquis de Puysieux pendant que son rgiment
tait  Soleure, le marquis, alors ambassadeur de France en Suisse,
s'attacha beaucoup  lui et l'engagea si fortement  se vouer  la
diplomatie, que Destouches suivit ce conseil. Grce  son protecteur,
il fut nomm bientt premier secrtaire d'ambassade. L'tude des
grandes affaires politiques ne l'empcha pas de se livrer au culte des
Muses, pour lequel il avait ds son enfance montr une vocation
trs-prononce. Pendant son sjour en Suisse, il avait compos une de
ses bonnes comdies, la premire, _le Curieux impertinent_, qui eut
plus tard du succs  Paris.

En 1717, le Rgent l'envoya en Angleterre o il resta sept annes
charg des affaires de France. Il s'y maria. Le duc d'Orlans lui
destinait le dpartement des affaires trangres. Aprs la mort de ce
prince, Destouches, qui avait dj fait jouer plusieurs comdies
trs-remarquables, se retira dans une terre prs de Melun. C'est dans
cette solitude qu'il composa une bonne partie des pices qui composent
son rpertoire. Il venait de temps en temps  Paris porter une comdie
aux acteurs du Thtre-Franais, et repartait toujours pour sa
campagne la veille de la premire reprsentation. Il y mourut en 1754,
 l'ge de soixante-quatorze ans. Il avait t reu  l'Acadmie en
1723. Destouches tait un homme d'une candeur, d'une franchise qui le
firent toujours aimer et estimer de tout le monde. Impossible de voir
personne ayant un plus aimable caractre.

On doit assigner  ce pote une des meilleures places parmi les
auteurs comiques qui ont travaill pour la scne franaise. En effet,
on remarque dans ses comdies une grande justesse de dialogue, une
versification facile, un comique noble, une morale saine, un jugement
mri par l'tude, une lgante simplicit comparable  celle qu'on
admire dans Trence, un soin parfait  rejeter tout ce qui sent
l'affterie. Ses compositions ont un grand cachet de vrit, de
naturel, d'honntet. On peut le mettre au-dessous de Molire et
au-dessus de Regnard; car s'il n'a ni la force comique du premier, ni
la gaiet vive du second, il runit  un certain degr les qualits
essentielles de l'un et de l'autre. Souvent mme ses comdies
prsentent un dnoment plus adroit, plus heureux que le dnoment des
pices de Molire, plus moral et plus dcent que dans celles de
Regnard. Le plus grand reproche que l'on puisse adresser aux
compositions de Destouches, c'est un peu de monotonie dans la facture,
un style quelquefois diffus et trop de rgularit dans la marche de
l'action.

La premire comdie que Destouches fit jouer est _le Curieux
impertinent_, en 1710. Il donna ensuite, en 1712, _l'Ingrat_, comdie
en cinq actes et en vers, qui eut du succs. L'auteur, fils plein de
bons sentiments et qui prlevait sur son avoir la somme considrable,
 cette poque surtout, de quarante mille livres, pour l'envoyer
d'Angleterre en France,  son pre charg d'une nombreuse famille, ce
fils pouvait bien stigmatiser le vice affreux de l'ingratitude.

Une anne plus tard, en 1713, Destouches donna une autre comdie en
cinq actes et en vers, _l'Irrsolu_, et deux ans aprs _le Mdisant_,
galement en cinq actes et en vers, et _la Fausse Veuve_ ou _le Jaloux
sans jalousie_, en un acte et en prose. Cette dernire pice ne
russit pas. C'est  la suite de cette premire reprsentation de _la
Fausse Veuve_, que le thtre resta ferm pendant un mois entier, 
cause de la mort de Louis XIV. _Le triple Mariage_, jolie petite
comdie en un acte et en prose, fut joue en 1716. La donne en
paratrait aujourd'hui assez mdiocre et parfaitement invraisemblable,
cependant l'ide en fut suggre  l'auteur par une aventure
vritable. Un homme d'un ge avanc, pre d'un fils et d'une fille,
pouse en secret une jeune personne qui, au bout de quelques mois, le
dcide  dclarer son mariage. Le brave homme juge  propos de faire
cette confidence  ses enfants,  la fin d'un repas de famille. Or,
quel n'est pas son tonnement lorsque son fils, aprs avoir entendu
l'aveu, se lve et vient prsenter  la bndiction paternelle une
jeune femme qu'il a pouse aussi secrtement. La fille,  son tour,
imite son frre et prsente un mari qu'elle a pris sans le
consentement de l'auteur de ses jours. Le pre se dcide  tout
approuver et  porter un toast aux trois mariages. Telle est
l'aventure que Destouches a fort spirituellement mise en action dans
sa jolie comdie.

En 1717 parut _l'Obstacle imprvu_, comdie en cinq actes. En 1727,
_le Philosophe mari_ et _les Envieux_. Ainsi, on voit que Destouches
resta dix annes sans rien composer pour le thtre, absorb sans
doute par ses fonctions diplomatiques. La comdie des _Envieux_ est
une critique du _Philosophe mari_. Cette dernire comdie, en cinq
actes et en vers, est tout simplement l'histoire du mariage secret de
l'auteur. Destouches, envoy en Angleterre avec l'abb depuis cardinal
Dubois, resta pendant quelques mois  la cour de Londres avec le trop
clbre abb. Dubois ayant t rappel  Paris pour remplir les hautes
fonctions de secrtaire des affaires trangres, laissa Destouches en
qualit de ministre plnipotentiaire de France. C'est alors que le
pote-diplomate conut une passion des plus violentes pour une
Anglaise fort jolie, d'une naissance fort distingue. Il l'pousa dans
la chapelle de l'ambassade. La bndiction nuptiale fut donne par le
chapelain en prsence de la soeur de sa femme et de quatre tmoins. La
crmonie fut tenue secrte, et le mari, reprenant la plume du pote,
fit de cette union une fort bonne comdie. Puis il composa lui-mme la
critique de sa propre comdie, dans une pice intitule _les Envieux_.

En 1729 on joua au Thtre-Franais _le Philosophe amoureux_, qu'on
devait donner sous le titre du _Philosophe garon_, comdie en cinq
actes et en vers, longtemps attendue, longtemps dsire comme le
fameux _Catilina_ de Crbillon, annonc en sept actes et qu'on ne
finissait pas de mettre  l'affiche. Cela donna lieu  un joli couplet
chant dans _les Spectacles malades_ par un mdecin de la
Comdie-Franaise:

     Un peu de nouveau comique
     Dans l'hyver vous sera bon;
     Le _Philosophe garon_
     A la fin de sa boutique;
     Mais il faut avec cela
     Sept gros de sen tragique,
     Mais il faut avec cela
     Sept gros de _Catilina_.

_Le Glorieux_, 1732, la meilleure production de Destouches, comdie
en cinq actes et en vers, reste au thtre, fut crite pour l'acteur
Dufresne, choisi par l'auteur pour type. Aussi Dufresne joua-t-il le
rle d'original. Ce comdien avait un valet avec lequel il daignait
parfois s'abaisser jusqu' la confidence. Ce valet, vritable Crispin
de comdie, courait au foyer raconter aux camarades de son matre les
propos excentriques de ce dernier, ce qui, bien entendu, amusait fort
les bons camarades. Un jour cependant, leur joie se changea en colre;
Dufresne ne voulant pas jouer, dit avec emphase  son domestique qui
s'empressa de venir leur rapporter la phrase:--Champagne, allez-vous
en dire  _ces gens_ que je ne jouerai pas aujourd'hui.

La prface mise par l'auteur en tte de la pice parut quelque peu
prsomptueuse, ce qui donna lieu  cette pigramme:

     Destouches, dans sa comdie,
     A cru peindre le Glorieux;
     Et moi je trouve, quoi qu'on die,
     Que sa prface le peint mieux.

Aprs _le Glorieux_, _l'Ambitieux et l'Indiscrte_, tragi-comdie en
cinq actes et en vers, joue sans avoir t affiche, en 1737. Le sort
de cette pice fut longtemps incertain. Les comdiens, ds qu'on la
leur avait prsente, l'avaient unanimement reue, fondant sur elle de
grandes esprances; mais le lieutenant de police, trouvant ou croyant
y voir des allusions contre le garde-des-sceaux, refusa net
l'autorisation de la jouer. Quelques dmarches que l'on ft prs de
lui, l'interdiction fut maintenue jusqu' la disgrce du personnage
que l'on prtendait dsign. Alors on obtint la libre pratique et la
comdie put paratre, mais n'obtint pas un bien grand succs, malgr
les efforts de mademoiselle Dangeville qui cependant par son jeu
spirituel, par sa grce, par la navet qu'elle mit dans son rle, la
sauva d'une chute et la prserva d'une cabale.

En 1750, quatre ans avant la mort de Destouches, cet auteur, quoiqu'il
ft g de soixante-dix ans, donna une pice en vers et en cinq actes,
la _Force du naturel_, qui ne fut ni un succs ni une dfaite, malgr
le jeu de cette mme Dangeville. La clbre mademoiselle Gaussin y
avait un rle de jeune fille dans lequel se trouvaient ces vers:

     .....C'est un pauvre mouton,
     Je crois que, de sa vie, elle ne dira non.

Ce trait fit rire la salle entire qui connaissait ce mot de cette
tendre actrice: a leur fait tant de plaisir, et  moi si peu de
peine! Ces mots rappellent ceux du mme genre de la Gaussin du
dix-neuvime sicle,  qui l'on demandait quel tait le pre de deux
charmants enfants:--Ma foi, je n'en sais rien, il entre tant de monde
ici, et puis j'ai la vue si basse!

Destouches donna encore une comdie, peu de temps avant de fermer les
yeux, _le Dissipateur ou l'honnte Friponne_, en cinq actes et en
vers; imprime en 1736, joue on province en 1737, cette pice ne fut
reprsente  Paris qu'en 1753.

Deux autres, _la Fausse Agns_, imprime en 1736, _le Tambour
Nocturne_ et _l'Homme Singulier_, imprimes ds 1736, ne furent
reprsentes qu'en 1759, 1762 et 1765, bien longtemps aprs la mort de
l'auteur. L'une de ces comdies, _le Tambour Nocturne ou le Mari
devin_, en cinq actes et en vers, est une charmante pice, encore
reprise quelquefois  la scne, dont la donne, assez frivole en
apparence, a t souvent imite, et qui plat toujours.

Destouches a aussi compos en 1742, un opra comique avec trois
intermdes, les _Amours de Ragonde_, pour tre jou sur le thtre de
la duchesse du Maine,  Sceaux.

Ainsi que nous l'avons dit, Destouches est  peu prs le seul auteur
qui ait travaill pour la Comdie-Franaise et compos des pices
srieuses pour le thtre, sous la Rgence.




XVIII

LA COMDIE SOUS LOUIS XV

  Les comdies de VOLTAIRE.--_L'Indiscret_ (1725).--_L'Enfant
    prodigue_ (1736).--_Nanine_ (1749).--Anecdotes.--_L'cossaise_
    (1760).--L'_cueil du sage_ (1762).--_La Femme qui a raison_
    (1760).--_Le Dpositaire_ (1772).--Anecdote.--Anecdote relative
     _l'cueil du sage_.--Anecdotes sur Voltaire.--Son dernier
    voyage  Paris en 1778.--Le _credo d'un amateur du
    thtre_.--Anecdotes relatives  Voltaire aprs sa
    mort.--_L'sope_ de Boursault  propos des _Muses
    rivales_.--PELLEGRIN.--pitaphes.--LACHAUSSE.--Inventeur du
    drame.--Ses productions dramatiques.--Comdies
    larmoyantes.--Rflexions.--_La Fausse antipathie_ (1733).--Le
    prjug  la mode (1735).--_L'cole des amis_
    (1737).--_Mlanide_ (1741).--Anecdote.--Couplet.--_Pamla_
    (1743).--Anecdotes.--_Le Retour de jeunesse_ (1749).--Vers
    ridicules.--Anecdote.--_L'Homme de Fortune_.--AUTREAU ET
    D'ALLAINVALLE, de 1725  1740.--MARIVAUX.--_Le
    Legs_.--SAINTE-FOIX.--_L'Oracle_ (1740).--Anecdote.--_La
    Colonie_ (1749).--Anecdote.--Le manche  balai.--Boissy.--Son
    genre de talent.--_Le Babillard_ (1725).--_Le Franais 
    Londres_ (1727).--_L'Impertinent_ (1724).--_L'Embarras du
    choix_ (1741).--Portrait de la Gaussin.--_L'poux par
    supercherie_ (1744).--Anecdote.--_La Folie du jour_ et _Le
    Mdecin par occasion_ (1744).--_Le Duc de Surrey_
    (1746).--Anecdote.--PONT DE VEYLE.--_Le Complaisant_
    (1732).--_Le Fat puni_ (1739).--_La Somnambule_
    (1739).--Histoire de cet auteur.--Anecdote plaisante.--Son got
    naturel pour la chanson.--PIRON.--_La Mtromanie_
    (1738).--Anecdotes.--_Fagon_. Son caractre indolent.--_Le
    Rendez-vous_ (1733).--_La Pupille_ (1734). Vers 
    Gaussin.--_Lucas et Perrette_ (1734).--Vers.--_Les Caractres
    de Thalie_ (1737).--Trois comdies en une.--_L'Heureux Retour_
    (1744).--LAMOTTE-HOUDARD.--_Le Magnifique_ (1731).--Sa
    prodigieuse mmoire.--Anecdote.--Principaux auteurs de cette
    poque.--L'AFFICHARD.--Son indiffrence.--_Les Acteurs
    dplacs_ (1735).--Ce qui fait le succs de cette pice.--_La
    Rencontre imprvue._--GRESSET.--Ses trois pices.--Sidney.--_Le
    Mchant_ (1747).--Anecdotes.--pigramme.--La tragdie
    d'_douard III_ (1740).--Critique spirituelle.--CAHUSAC.--_Le
    comte de Warwick._--_Znide_ (1743).--_L'Algrien_
    (1744).--Pice de circonstance.--Anecdote.--Les trois
    Rousseau.--ROUSSEAU de Toulouse (Pierre).--_Les Mprises_
    (1754).


Le long rgne de Louis XV vit paratre et disparatre beaucoup
d'auteurs dramatiques, dont plusieurs furent des hommes de mrite. En
tte de ceux qui donnrent les productions les plus remarquables au
Thtre-Franais, nous devons citer encore une fois le pote-roi,
VOLTAIRE, aux tragdies duquel, dans notre premier volume, nous avons
consacr dj un chapitre spcial.

Voltaire fit reprsenter ou composa les comdies de: _l'Indiscret_,
_l'Enfant Prodigue_, _l'cossaise_, _Nanine_, _l'cueil du sage_, _la
Prude_, _la Femme qui a raison_, _la Comtesse de Givry_, _le
Dpositaire_.

_L'Indiscret_ date de 1725, il est en un acte. _L'Enfant Prodigue_ fut
jou en 1736 pour la premire fois et en quelque sorte par surprise
pour le public. On devait donner _Britannicus_; au moment de
commencer, on vint annoncer que l'indisposition subite d'une actrice
(car dj  cette poque les _indispositions subites_ taient choses
communes au thtre) ne permettait pas de reprsenter cette tragdie,
mais que le public, par compensation, pourrait assister  une comdie
nouvelle en cinq actes et en vers. Le public ne fut pas dupe de cette
_comdie_  la _Comdie_, mais se laissa faire et entendit la pice
de Voltaire; on lui fit bon accueil comme elle le mritait. Piron
racontait qu'tant un jour  la Foire avec Voltaire et plusieurs
autres personnes, au Thtre des Marionnettes o l'on jouait le trait
d'histoire de l'Enfant Prodigue, il dit au grand pote:--Savez-vous
que je vois l de quoi faire une bonne comdie? C'est dans la
crainte, ajoutait Piron, que je ne fisse ce que j'avanai, que M. de
Voltaire prit les devants et composa sa pice; et de fait, j'avais
moi-mme un plan sur le mme sujet sans sortir de l'vangile. Voil
qui prouve, qu'alors comme aujourd'hui, un auteur dramatique ne
saurait tre trop discret.

_L'cossaise_ a t joue en 1760, mais imprime longtemps avant cette
poque. Elle suivit de deux mois la comdie des _Philosophes_,
interdite dans le principe. Si on et voulu la donner avant, nul doute
qu'elle n'et t dfendue, car elle offrait les mmes allusions.

En 1762 parut _L'cueil du sage_, qui fut mal reu. Quant aux autres
comdies de Voltaire, elles n'eurent pas toutes les honneurs de la
scne franaise. _La Prude_, _la Femme qui a raison_, _le Dpositaire_
ne furent joues que sur des thtres particuliers. En 1760,
cependant, on donna  Paris la seconde de ces trois pices. Elle avait
t reprsente en 1748, pour la premire fois,  Lunville, dans le
palais du Roi de Pologne. Les rles taient tenus par des personnages
de la plus haute distinction. Ainsi la marquise du Chtelet jouait le
principal. Plus tard, on donna cette comdie sur un thtre lev 
Carouge, petite ville situe  un quart de lieue de Genve, sur les
terres de la Savoie, et o une troupe d'acteurs franais faisait
trs-bien ses affaires. Les citoyens de Genve s'y portaient en foule.
Malheureusement les magistrats de cette cit, gens trs-puritains, 
ce qu'il parat, craignant que le spectacle n'introduist le got du
luxe et de l'oisivet dans la rpublique, prirent le Roi de Sardaigne
d'interdire les reprsentations et le Roi accueillit leur requte. _Le
Dpositaire_, comdie en cinq actes et en vers, crite en 1772, fut
inspir  Voltaire par un trait de la clbre Ninon de Lenclos. Avant
de partir pour l'arme, un officier confia deux dpts prcieux, l'un
 Ninon, l'autre  un ecclsiastique. Le dpt remis  Ninon fut rendu
au lgitime propritaire avec la plus scrupuleuse fidlit, tandis que
l'autre fut perdu pour lui:--J'ai tout distribu en oeuvres pies,
disait le dpositaire infidle. Voil pourquoi Saint-vremond appelle
dans ses lettres, Ninon, la belle gardeuse de cassette.

A propos de la premire de ces quatre comdies, _l'cueil du sage_,
Voltaire se permit une bonne plaisanterie qui amusa beaucoup le public
lorsqu'il la lui fit connatre, et qui prouve qu'au dix-huitime comme
au dix-neuvime sicle, il est bon d'avoir de puissants protecteurs ou
un nom pour pouvoir se faire accepter de MM. les comdiens ou de MM.
les directeurs. Un jour, un pauvre jeune homme parfaitement obscur,
vient prsenter au haut et puissant aropage de la Comdie-Franaise,
une pice ayant pour titre: _le Droit du Seigneur_. Il la remet  ce
que l'on appelait alors le comdien semainier. Il est reu, selon
l'usage, avec morgue, et n'obtient qu' force de supplications et
d'instances les plus humbles, la promesse qu'on daignera jeter les
yeux sur son _factum_. Aprs bien des courses, bien des prires pour
avoir une nouvelle audience, on lui dclare que sa pice a t lue,
qu'elle est dtestable. Le jeune homme fait observer que l'arrt est
rigoureux, il dit qu'il a montr sa comdie  quelques personnes de
got qui ne l'ont pas trouve aussi mauvaise, qu'enfin M. de Voltaire
lui-mme, lui a fait l'honneur de l'approuver. On lui rit au nez et on
veut bien ajouter que, pour sa gouverne, il ne doit pas se laisser
sduire par des applaudissements de complaisance, que d'ailleurs les
gens du monde n'entendent rien  ces sortes d'affaires, que quant 
l'illustre auteur qu'il met en avant, c'est sans doute un persiflage.
Le pauvre diable insiste pour avoir une lecture; on lui rpond qu'il
veut rire, sans doute, que la Comdie ne s'assemble pas pour une
rapsodie pareille. Nanmoins il parvient  avoir sa lecture. On
l'coute sans l'entendre, et la pice est conspue  l'unanimit.
Notre jeune homme se retire enchant, car c'tait une petite comdie
qu'il venait de jouer  Messieurs les comdiens. Quelque temps aprs,
Voltaire adresse cette mme pice, qui tait _de lui_,  la Socit,
sous le titre de _l'cueil du sage_. On la reoit avec respect, on la
lit avec admiration, et on prie l'auteur de continuer  tre le
bienfaiteur de la compagnie. C'est alors que le malin vieillard
s'empressa de raconter partout l'histoire du jeune homme envoy par
lui. On fit  ce sujet une caricature reprsentant le tribunal
auguste de Messieurs de la Comdie-Franaise _en bches coiffes de
perruques_.

Voltaire, un des hommes de gnie les plus extraordinaires qui aient
jamais paru, composa jusqu' sa dernire heure. A la fin de sa
carrire, il fit jouer sa tragdie de _Zulime_, sur laquelle on fit
l'pigramme suivante:

     Du temps qui dtruit tout, Voltaire est la victime;
     Souvenez-vous de lui, mais oubliez Zulime.

Au mois d'octobre 1768, on rpandit  la Cour le bruit de la mort de
l'auteur de _Zare_, en disant qu'il tait pass de vie  trpas dans
l'impnitence finale. On crut  cette nouvelle, il avait alors
soixante et quatorze ans. Il est vrai qu'il devait vivre encore dix
annes. Le comte d'Artois s'cria: _Il est mort un grand homme et un
grand coquin!_

Quelque temps aprs cette fausse nouvelle de la mort du clbre
philosophe, on imagina de composer dans le foyer du Thtre-Franais,
une factie qu'on intitula le _Credo d'un amateur du thtre_, la
voici:

Je crois en _Voltaire_, le pre tout-puissant, le crateur du thtre
et de la philosophie. Je crois en _Laharpe_, son fils unique, notre
seigneur, qui a t conu du comte _d'Essex_, est n de _Lekain_, a
souffert sous M. _de Sartines_, a t mis  Bictre, est descendu aux
cabanons, le troisime mois est ressuscit d'entre les morts, est
mont au thtre, et s'est assis  la droite de Voltaire, d'o il est
venu juger les vivants et les morts. Je crois  Lekain,  la sainte
association des fidles,  la confrrie du sacr gnie de M.
_d'Argental_,  la rsurrection des _Scythes_, aux sublimes
illuminations de M. de _Saint-Lambert_, aux profondeurs ineffables de
madame _Vestris_. Ainsi soit-il!

A cette poque, Laharpe crivait dans _le Mercure_ o il tait charg
des comptes-rendus des pices de thtre.

Au commencement de l'anne 1778, Voltaire, alors g de prs de
quatre-vingt-quatre ans, voulut revoir Paris et jouir encore des
hommages dont il esprait tre l'objet  l'Acadmie et au thtre,
malgr le peu de sympathie qu'il inspirait  la Cour et l'anthipathie
qu'avaient pour lui les dvots et le parti ecclsiastique. Il
descendit avec sa nice, madame Denis, chez le marquis de Villette, et
bientt ce fut chez lui une procession non interrompue des personnages
de tous les rangs. La fatigue fit tomber malade, au bout de quelque
temps, le philosophe de Ferney; mais on ne put l'empcher de recevoir
et de se livrer  son ardente imagination. Madame de Villette,
demoiselle de Varicourt, leve plusieurs annes chez Voltaire, qui
avait t son bienfaiteur, s'tait marie au marquis. Ce dernier ayant
demand  mademoiselle Arnoux, dans une visite faite  son hte, ce
qu'elle pensait de sa femme: C'est, rpondit-elle, une fort belle
dition de _la Pucelle_.

Le sjour de Voltaire  Paris fut un vritable vnement. On dsirait
beaucoup qu'il pt tre prsent  la Cour et au Roi,  Versailles;
mais Louis XVI dclara qu'il ne l'aimait ni ne l'estimait, que
c'tait dj beaucoup de fermer les yeux sur son arrive dans la
capitale de la France. Malgr cela, il fut dcid  cette poque que
la statue de Voltaire serait excute en marbre par Pigal, auquel le
directeur-gnral des btiments la commanda. Comme ce mme Pigal
devait faire galement celle du marchal de Saxe, le grand pote lui
adressa les vers suivants:

     Le Roi connat votre talent;
     Dans le petit et dans le grand
     Vous produisez oeuvre parfaite.
     Aujourd'hui, contraste nouveau!
     Il veut que votre heureux ciseau
     Du hros descende au trompette.

Au mois de mars, la maladie de Voltaire fit des progrs assez
effrayants. Il venait de mettre la dernire main  sa tragdie
d'_Irne_, qu'on devait reprsenter au Thtre-Franais en sa
prsence, et il se dsolait  la pense qu'il ne pourrait peut-tre
assister  la premire reprsentation. Ds qu'on sut dans Paris que le
chef des philosophes tait en danger, plusieurs prtres se
prsentrent chez lui. Il finit par en recevoir un, nomm l'abb
Gauthier, chapelain des Incurables, et qui dj avait converti,
disait-on, le fameux abb L'Attaignant, fort connu pour ses moeurs
drgles. Voltaire se confessa et l'on fit sur cet acte l'pigramme
suivante:

     Voltaire et L'Attaignant, d'humeur encore gentille,
     Au mme confesseur ont fait le mme aveu:
         En tel cas il importe peu
     Que ce soit  _Gauthier_, que ce soit  Garguille:
     Mons Gauthier, cependant, nous semble bien trouv;
          L'honneur de deux cures semblables
          A bon droit tait rserv
          Au chapelain des Incurables.

Voltaire ne mourut pas, mais il ne put aller  la reprsentation de
son _Irne_; seulement il apprit qu' la fin du spectacle, le parterre
avait demand de ses nouvelles et que l'acteur en scne en avait donn
de favorables[9]. On tait au milieu de mars 1778. Deux jours aprs,
Voltaire ressuscit tenait cour plnire chez le marquis de Villette,
promettait de se montrer au Thtre-Franais,  l'Acadmie, et de se
faire recevoir franc-maon.

  [9] Pendant tout le temps de cette reprsentation, qui eut lieu
  le 16 mars, il partit des messagers de la Comdie-Franaise
  chargs de dire  l'auteur que tout allait bien, que sa pice
  tait porte aux nues.

La tragdie d'_Irne_ avait t un succs de convenance, ce qu'on
avait eu soin de cacher  Voltaire. Le pote fut si fier de ce qu'il
croyait tre un triomphe complet, qu'il mit immdiatement en ordre sa
pice d'_Agathocle_, pour la faire jouer de suite. Il voulut savoir
quels taient les vers qui avaient t applaudis dans _Irne_. On lui
dit que c'taient ceux contraires au clerg. Il en fut ravi, esprant
que cela pourrait, aux yeux de ses amis et partisans, compenser la
fcheuse impression que sa fameuse confession avait produite. Ce fut 
cette poque extrme de la vie du philosophe, qu'une grande dame,
vieille coquette, voulant essayer sur lui l'effet de ses charmes, vint
le voir en toilette fort dcollete. Apercevant les yeux de Voltaire
fixs sur sa gorge trs-dcouverte, elle lui dit: Comment! est-ce que
vous songeriez encore  ces petits coquins-l?--Petits coquins, rpond
avec vivacit le malin vieillard, petits coquins, Madame, ce sont bien
de grands pendards.

Ds qu'on sut que le philosophe de Ferney irait  la
Comdie-Franaise, ce fut chaque jour au thtre une foule norme, ce
qui plaisait fort  Messieurs les socitaires; ils se mirent mme 
exploiter cette rclame d'un nouveau genre, en faisant rpandre chaque
matin, dans le public, la nouvelle que le soir on verrait M. de
Voltaire chez eux.

Le 1er avril, Voltaire, dcid  jouir des triomphes qu'on lui
promettait depuis longtemps, monta dans son carrosse couleur d'azur,
parsem d'toiles (ce qui fit dire  un plaisant que c'tait le char
de l'Empyre) et se rendit d'abord  l'Acadmie. Tout ce qui faisait
partie du clerg avait vit de se montrer  la sance,  l'exception
des seuls abbs de Boismont et Millot, l'un n'ayant de son tat que la
robe, l'autre n'ayant rien  esprer de la Cour ou de l'glise.

L'Acadmie vint au devant du grand pote, le fit asseoir au fauteuil
du directeur, au-dessus duquel tait son portrait. On le nomma par
acclamation directeur du trimestre d'avril, et M. d'Alembert se mit 
lire l'loge de Despraux o il avait eu soin d'insrer des flatteries
fines et dlicates  l'adresse de Voltaire.

Aprs la sance, le vieillard, heureux et fier des honneurs qu'on
venait de lui rendre, monta chez le secrtaire de l'Acadmie, resta
quelque temps chez lui, puis il se mit en route pour la
Comdie-Franaise, dont les abords taient encombrs d'une foule
impatiente de le contempler. Ds que sa voiture, unique en son genre
et bien connue de tout le peuple, parut, ce fut un immense cri de
joie. _Les Savoyards_, _les marchandes de pommes_, _toute la canaille
du quartier_, disent les chroniques du temps, s'taient donn
rendez-vous l et les acclamations de: vive Voltaire! ont retenti pour
ne plus finir. Lorsque le philosophe descendit de son carrosse, on eut
de la peine  l'arracher  la foule qui voulait le porter en triomphe.
A son entre  la Comdie, un monde plus lgant, heureux de rendre
hommage au gnie, l'entoura. Comme cela a lieu habituellement, en
pareille occasion, les femmes se montraient plus enthousiastes; elles
touchaient ses vtements comme ceux d'un saint, enfin, il y en eut qui
arrachrent du poil de sa fourrure pour le conserver comme relique.
Mais laissons un tmoin oculaire nous raconter les dtails de cette
curieuse soire, un des derniers triomphes de l'auteur le plus
prodigieux qu'ait jamais enfant les muses:

Le Saint, ou plutt le Dieu du jour, devait occuper la loge des
gentilshommes de la chambre, en face de celle du comte d'Artois.
Madame Denis, madame de Villette taient dj places, et le parterre
tait dans des convulsions de joie, attendant le moment o le pote
paratrait. On n'a pas eu de cesse qu'il se ft mis au premier rang
auprs des dames. Alors on a cri: _la Couronne!_ et le comdien
Brisard est venu la lui mettre sur la tte: _Ah Dieu! vous voulez
donc me faire mourir!_ s'est cri M. de Voltaire, pleurant de joie et
se refusant  cet honneur. Il a pris cette couronne  la main et l'a
prsente _ Belle et Bonne_[10]. Celle-ci disputait, lorsque le
prince de Bauveau, saisissant le laurier, l'a remis sur la tte du
Sophocle, qui n'a pu rsister cette fois.

  [10] C'tait le surnom que Voltaire avait donn  la marquise de
  Villette.

On a jou la pice, plus applaudie que de coutume, mais pas autant
qu'il l'aurait fallu pour rpondre  ce triomphe. Cependant les
comdiens taient fort intrigus de ce qu'ils feraient, et pendant
qu'ils dlibraient, la tragdie a fini, la toile est tombe et le
tumulte du parterre tait extrme, lorsqu'elle s'est releve, et l'on
a vu un spectacle pareil  celui de _la Centenaire_. Le buste de M. de
Voltaire, plac depuis peu dans le foyer de la Comdie-Franaise,
avait t apport au thtre et lev sur un pidestal: tous les
comdiens l'entouraient en demi-cercle, des palmes et des guirlandes 
la main. Une couronne tait dj sur le buste, le bruit des fanfares,
des tambours, des trompettes avait annonc la crmonie, et madame
Vestris tenait un papier, qu'on a su bientt tre des vers, que venait
de composer M. le marquis de Saint-Marc. Elle les a dclams avec une
emphase proportionne  l'extravagance de la scne. Les voici:

     Aux yeux de Paris enchant,
     Reois en ce jour un hommage,
     Que confirmera d'ge en ge
     La svre postrit.
     Non, tu n'as pas besoin d'atteindre au noir rivage,
     Pour jouir des honneurs de l'immortalit,
          _Voltaire_, reois la couronne
          Que l'on vient de te prsenter;
          Il est beau de la mriter,
          Quand c'est la France qui la donne!

On a cri _bis_, et l'actrice a recommenc. Aprs, chacun est all
poser sa guirlande autour du buste. Mademoiselle Fanier, dans une
extase fanatique, l'a bais et tous les autres comdiens l'ont suivie.

Aprs cette crmonie fort longue, accompagne de _vivats_ qui ne
cessaient point, la toile s'est encore baisse, et quand on l'a
releve pour jouer _Nanine_, comdie de M. de Voltaire, on a vu son
buste  la droite du thtre, qui y est rest durant toute la
reprsentation.

M. le comte d'Artois n'a pas os se montrer trop ouvertement; mais
instruit, suivant l'ordre qu'il en avait donn, ds que M. de Voltaire
serait  la Comdie, il s'y est rendu incognito, et l'on croit que
dans un moment o le vieillard est sorti et pass quelque part, sous
prtexte d'un besoin, il a eu l'honneur de voir de plus prs cette
Altesse Royale et de lui faire sa cour.

_Nanine_ joue, nouveau brouhaha, autre embarras pour la modestie du
philosophe; il tait dj dans son carrosse et l'on ne voulait pas le
laisser partir; on se jetait sur les chevaux, on les baisait, on a
entendu mme de jeunes potes, s'crier qu'il fallait les dteler et
se mettre  leur place, pour reconduire l'Apollon moderne;
malheureusement, il ne s'est pas trouv assez d'enthousiastes de
bonne volont, et il a enfin eu la libert de partir, non sans des
_vivats_, qu'il a pu entendre du Pont-Royal et mme de son htel.

Telle a t l'apothose de M. de Voltaire, dont mademoiselle Clairon
avait donn chez elle un chantillon, il y a quelques annes, mais
devenue un dlire plus violent et plus gnral.

M. de Voltaire, rentr chez lui, a pleur de nouveau et protest
modestement que s'il avait prvu qu'on et fait tant de folies il
n'aurait pas t  la Comdie.

Le lendemain, 'a t chez lui une procession de monde, qui est venu
successivement lui renouveler en dtail les loges et les faveurs
qu'il avait reus en _chorus_ la veille; il n'a pu rsister  tant
d'empressement, de bienveillance et de gloire, et il s'est dcid
sur-le-champ  acheter une maison.

La mort approchait  grands pas pour le vieillard; dj,  plusieurs
reprises, il lui avait chapp pour ainsi dire miraculeusement; elle
s'apprtait  saisir sa proie. Cependant le 13 avril, un second
triomphe, presque pareil au premier, lui tait encore rserv au
spectacle de madame de Montesson. Les princes de la famille d'Orlans,
malgr le dplaisir que cela ne pouvait manquer de causer  la famille
royale, et surtout au bon Louis XVI, voulurent recevoir Voltaire. Le
duc de Chartres le combla d'loges, le pre l'accueillit avec une
bienveillance marque, le fora de s'asseoir en sa prsence. La
duchesse de Chartres, malade et au lit, s'empressa de se faire
habiller et passa chez son Altesse.

Tous les honneurs rendus au chef de la secte des philosophes dans
toutes les classes de la socit n'taient pas de nature  calmer le
clerg, et bientt plusieurs prdicateurs firent contre lui, du haut
de la chaire, de violentes sorties; de faon que son sjour  Paris
devint presque un grand vnement de politique intrieure.

Le 17 avril, Voltaire se rendit encore une fois  l'Acadmie, puis de
l au Thtre-Franais. Il se plaa dans une petite loge, _incognito_.
On jouait _Alzire_. Le parterre l'ayant entrevu, interrompit la pice
pour l'applaudir et,  sa sortie, le chevalier de Lescure, officier au
rgiment d'Orlans, infanterie, lui rcita l'impromptu suivant:

     Ainsi chez les Incas, dans leurs jours fortuns,
     Les enfants du Soleil, dont nous suivons l'exemple,
     Aux transports les plus doux taient abandonns,
     Lorsque de ses rayons il clairait leur temple.

Voltaire rpondit  ce pitoyable quatrain par ces deux vers de Zare:

     Des chevaliers franais tel est le caractre,
     Leur franchise en tout temps me fut utile et chre.

Ce qu'on trouva passablement impertinent dans sa bouche.

Le 30 mai, cet homme prodigieux mourut en disant au cur de
Saint-Sulpice, qui lui demandait s'il croyait en Dieu: Oui. Le mme
ecclsiastique lui ayant adress cette autre question: Croyez-vous en
Jsus-Christ il n'eut que le temps de rpliquer: Au nom de Dieu, ne
m'en parlez pas!

Nous ne raconterons pas ici tout ce  quoi donna cours la mort de
Voltaire dans les sphres religieuses; nous nous bornons aux anecdotes
dramatiques. Avec son existence ne cessrent pas les honneurs qu'on
lui rendit. Il avait t reu franc-maon de la loge dite _des
Neuf-Soeurs_. Le 29 novembre, la loge lui fit une sorte de service
racont de la manire suivante dans un ouvrage de cette poque:

29 _Novembre_. La crmonie funraire dont la loge _des Neuf-Soeurs_
se proposait d'honorer la mmoire du frre Voltaire, en supplant en
quelque sorte ainsi  celle que lui avait refuse l'glise, a eu lieu
hier, jour indiqu. Pour la rendre plus solennelle, M. d'Alembert
devait se faire recevoir maon avant et y reprsenter l'Acadmie
Franaise en la personne de son secrtaire; mais le grand nombre de
ses membres trs-circonspects a craint, qu'aprs tout ce qui s'tait
pass, cette dmarche ne scandalist, ne rveillt la fureur du
clerg, n'indispost la Cour; c'est devenu la matire d'une
dlibration de la Compagnie, qui a li ce philosophe, quoique
trs-indiscrtement il et donn sa parole en particulier. La loge,
dsole de ne pouvoir faire cette acquisition, en a t un peu
ddommage par le peintre Greuze, trs-utile aux travaux dans sa
partie.

Aprs la clbration des mystres, interdite aux profanes, on a ferm
la loge et l'on s'est transport dans une vaste enceinte en forme de
temple o la fte devait se clbrer. Le vnrable frre La Lande, les
frres Franklin et comte de Strogonoff, ses assistants, ainsi que tous
les grands-officiers et frres de la loge tant entrs pour faire les
honneurs de l'assemble, le grand-matre des crmonies a introduit
les frres visiteurs deux  deux, au nombre de plus de cent cinquante;
un orchestre considrable, dans une tribune, jouait, pendant cette
marche, celle d'_Alceste_: il a excut ensuite diffrents morceaux de
_Castor et Pollux_, et tout le monde tant en place, le frre abb
Cordier de Saint-Firmin, agent-gnral de la loge et celui auquel on
doit l'imagination de la fte, est venu annoncer que madame Denis et
madame la marquise de Villette dsiraient recevoir la faveur de jouir
du spectacle: la permission accorde, ces deux dames sont entres,
l'une conduite par le marquis de Villette et la seconde par le marquis
de Villeville. Elles n'ont pu qu'tre frappes du coup d'oeil imposant
du local et de l'assemble, qui tait reste dcore de ses diffrents
cordons _bleus_, _rouges_, _noirs_, _blancs_, _jaunes_, etc., suivant
les grades.

Aprs avoir pass sous une vote troite, on trouvait une salle
immense tendue de noir dans son pourtour et dans son ciel, claire
seulement par de tristes lampes, avec des cartouches en transparents,
o l'on lisait des sentences en prose et en vers, toutes tires des
oeuvres du frre dfunt. Au fond se voyait le cnotaphe.

Les discours d'apparat ont commenc. Le vnrable a d'abord fait le
sien, relatif  ce qui allait se passer: l'orateur de la loge _des
Neuf-Soeurs_, frre Changeux, a parl aprs lui un peu plus
longuement: frre Coron, l'orateur de la loge _de Thalie_, affilie 
celle _des Neuf-Soeurs_, a dbit son compliment de mmoire, et,
quoique plus court, il a paru le meilleur; enfin frre La Dixmerie a
commenc l'loge de Voltaire. Il a suivi la mthode de l'Acadmie
Franaise et a lu son cahier, ce qui refroidit beaucoup le pangyriste
et l'auditoire. On y a observ quelques traits saillants, mais peu de
faits et point d'anecdotes. Frre La Dixmerie s'est tendu trop
amplement sur les oeuvres de ce grand homme, qu'il a dissques en
dtail, et n'a point assez parl de sa personne. Nulle digression
vigoureuse, nul cart, nul lan; on voyait que l'auteur,
continuellement dans les entraves, ne marchait qu'avec une
circonspection timide, qui l'obligeait de faire de la rticence sa
figure favorite. Le seul endroit o il se soit anim et ait mis un peu
de chaleur, 'a t dans son apostrophe aux ennemis fougueux de son
hros, o, aprs avoir dit tout ce qui pouvait les toucher, les
attendrir: _si sa mort enfin ne vous rduit au silence_, a-t-il
ajout, _je ne vois plus que la foudre qui puisse en vous crasant
vous y forcer!_ A l'instant, des coups redoubls de tonnerre d'opra
se font entendre: le cnotaphe a disparu, et l'on n'a plus vu dans le
fond qu'un grand tableau reprsentant l'_Apothose de Voltaire_.

On conoit que les pitaphes ne manqurent pas  Voltaire.

En voici une qu'on attribue  Rousseau:

     Plus bel esprit que grand gnie,
     Sans loi, sans moeurs et sans vertu,
     Il est mort comme il a vcu,
     Couvert de gloire et d'infamie.

La suivante est de M. de Laplace:

     O Parnasse! frmis de douleur et d'effroi!
     Muses, abandonnez vos lyres immortelles:
     Toi dont il fatigua les cent voix et les ailes,
     Dis que Voltaire est mort; pleure et repose-toi!

Enfin Dorat fit son portrait dans les vers suivants:

     Raphal pour le trait, Rubens pour la couleur,
     De la prose et des vers possdant la magie,
     crivain trs-sensible, ou trs-malin railleur,
           Dans le vaste champ du gnie
         De chaque genre il a cueilli la fleur:
     Le rire est son secret, son arme est la saillie:
     Que de fois dans ces riens dont il est crateur,
     Dguisant la raison sous l'air de la folie,
     Sans en prendre le ton, il fut lgislateur!
     Sachant tout embrasser, sans peine il associe
     Le compas de Newton aux pompons d'milie;
     Mme aprs La Fontaine il est joyeux conteur,
     Mme aprs l'Arioste il charme l'Italie;
     Il s'lve, descend, gament se multiplie:
     Plein de grce ou de nerf, de souplesse et d'ardeur,
         Il plane en aigle, en serpent se replie,
     Au Plaute des Franais laisse la profondeur,
     Et va d'un fard brillant enluminer Thalie.
     Plus piquant que fidle, agrable et trompeur,
     Par ses jolis romans l'histoire est embellie;
     Bien loin de se montrer scrupuleux narrateur
         Des sottises, qu'il apprcie
     Toujours en philosophe, il ment  son lecteur,
     Qu'avec la vrit si souvent on ennuie;
     Et, rival des anciens, autant qu'imitateur,
         Dans l'Epope ou dans la Tragdie,
     Ornant ce qu'il drobe, il est plus qu'inventeur.

Quelques mois aprs la mort de Voltaire, un auteur, rest quelque
temps inconnu, composa une sorte d'apothose du grand crivain.
C'tait une petite comdie intitule: _les Muses rivales_, en un acte
et en vers, reprsente avec le plus grand succs sur la scne
franaise le 1er fvrier 1779. Cette apothose tait dans le genre de
celle faite pour Molire. Elle avait t remise en grand mystre aux
comdiens, par le comte d'Argental. Le sujet tait celui-ci: Chacune
des neuf Muses prtend que l'illustre mort lui appartient comme ayant
excell dans le genre auquel elle prside et rclame le privilge de
le prsenter au dieu des beaux-arts. _Les Muses rivales_, fort bien
reues du public, furent trs-mal accueillies par le clerg.
L'archevque de Paris essaya d'entraver les reprsentations; mais on
passa outre. C'est sans doute pour viter les colres de l'glise que
l'auteur garda l'anonyme quelque temps, malgr son succs. Il se fit
enfin connatre: c'tait Laharpe.

Cette petite pice, toute de circonstance, fut donne en mme temps
que l'_sope  la cour_, une des bonnes comdies de Boursault, remise
 la scne par ordre de Louis XVI, et  la suite d'une circonstance
qui prouve les bonnes qualits de cet excellent roi. Dans l'_sope_ de
Boursault il y a une scne de courtisans auxquels le prince permet de
lui reprocher ses dfauts. Tous ne lui trouvent que des qualits, 
l'exception d'un seul qui le blme d'aimer le vin, vice dangereux chez
tout homme, mais encore plus pernicieux chez un monarque. Madame de
Mailly faisait souvent boire Louis XV. Un jour qu'on reprsentait
devant lui _sope  la cour_, il crut que la reine avait choisi avec
intention cette pice pour lui _faire pice_, selon l'expression
vulgaire. Fort mcontent, il dfendit de la reprsenter de nouveau.
Aprs sa mort, les comdiens voulurent la reprendre; mais les
gentilshommes de la chambre, craignant, sans doute encore, l'ombre de
Louis XV ou pensant que ce qui avait dplu  un roi devait dplaire 
son successeur, s'opposrent  ce qu'elle ft joue. Louis XVI n'en
fut pas plus tt inform, qu'il ordonna de la reprsenter devant lui.
Il la trouva admirable, pleine de belles penses et formant une
excellente cole pour les souverains.

Nous avons dj parl de l'abb PELLEGRIN au premier volume de cet
ouvrage,  propos des tragdies de cet auteur fcond, nous ajouterons
seulement ici qu'il fit jouer et crivit quelques comdies peu
intressantes, et nous ne rappelons de nouveau son nom que pour avoir
l'occasion de citer les deux curieuses pitaphes suivantes:

     Pellegrin rarement s'applique
     A faire sermons en trois points:
     Trois thtres font tous les soins
     De ce prtre tragi-comique;
     Tantt par de nobles travaux,
     Il fournit de farces la foire,
     Tantt il pourchasse la gloire
     Jusqu'au thtre de Quinault.
     A l'Opra sa muse clate
     Il brille donc en trois endroits.
     Volontiers je comparerois
     Pellegrin  la triple Hcate.

Voici l'autre:

     Enfin l'auteur du _Nouveau Monde_
     Vient de partir pour l'autre monde;
     Muses, tous vos regrets sont ici superflus,
     Passants, dites pour lui ce qu'il ne disait plus,
                                   _Pater, Ave_.

Nous voici en face d'un auteur, LA CHAUSSE, qui est, sinon
l'inventeur, du moins le rnovateur d'un genre qui a reu de nos jours
un terrible dveloppement, la tragdie bourgeoise ou _drame_. L'loge
et le blme ont t distribus  La Chausse par des contemporains
d'un grand mrite; aujourd'hui, nous aurions mauvaise grce  ne pas
l'absoudre, car le genre auquel il sacrifia est sans contredit celui
qui plat le plus, en France, aux masses populaires; et si les
partisans de la haute tragdie, de la bonne comdie, ont pu jadis et
jusqu' un certain point refuser d'admettre cette innovation dans
l'art dramatique, nous ne pouvons, nous, tre aussi svres. La
Chausse tait un homme aimable et honnte. On trouve dans ses
productions dramatiques de la raison, de la noblesse et surtout du
pathtique. Deux de ses pices (et il en a donn une vingtaine au
thtre), _l'cole des mres_ et _Mlanide_, ont un mrite rel. Deux
autres, _Maximin_ et _le Prjug  la mode_, renferment de bonnes
choses. _Le Prjug  la mode_ fit cole. A l'exception de ces quatre
pices, comdies et drames, comme on voudra les appeler, son
rpertoire ne prsente plus gure, il faut l'avouer, que des pices
mdiocres, romanesques, n'ayant rien de naturel et  plans
dfectueux. Ainsi que nous venons de le dire, le genre adopt par cet
auteur a eu d'ardents adversaires et de zls sectateurs et aussi des
imitateurs, mme au dix-huitime sicle, principalement le fameux
Caron de Beaumarchais. Ce qu'il y a de positif, c'est que ce genre a
t got du public et fort applaudi. Or, il est difficile de
prtendre que toute une nation ait tort de prendre plaisir  certaine
chose, et que cette chose doive tre dclare mauvaise. Ne pas
admettre diffrents genres, ce serait vouloir n'adopter qu'une fleur
dans un jardin et en faire arracher les autres, ou bien, comme le
philosophe, ne voir qu'une couleur dans la nature entire.

Molire et ceux qui ont cherch  marcher sur ses traces se sont
attachs  peindre les ridicules; d'autres se sont borns  conduire,
 dialoguer avec art une intrigue; quelques-uns  dvelopper le
sentiment dans tout son naturel. Le genre de La Chausse tient en
partie de ces trois genres. Il joignit  tout cela le pathtique, ce
qui fit donner  ses pices le surnom de _Comdies larmoyantes_,
surnom moins ridicule qu'on n'a voulu le faire croire  son poque,
puisqu'il a t un temps o l'on appelait comdies mme les tragdies.
Le drame ou tragdie bourgeoise nous semble une consquence des ides
librales appliques au thtre, et de fait nous ne voyons pas
pourquoi les malheurs des rois, des princes et des grands de la terre
auraient seuls le privilge de provoquer les sympathies et les larmes.
Aujourd'hui, du reste, les choses ont bien chang. Nous doutons que
l'admirable et regrettable Rachel, quelque talent qu'elle ait jamais
dploy, ait fait verser autant de pleurs sur les douleurs des reines
et des princesses, que nous en voyons rpandre sur les malheurs du
chiffonnier, de l'ouvrire, de l'homme du peuple. Chaque soir, la plus
mdiocre actrice de la Porte-Saint-Martin, de l'Ambigu ou de la Gat
fait pleurer  chaudes larmes son auditoire, en criant  gorge
dploye une fort mdiocre prose dans quelque drame atrocement
vulgaire; tandis que le plus habile artiste du Thtre-Franais aura
de la peine  provoquer un simple mouvement de sensibilit parmi des
spectateurs, froids et calmes admirateurs des beaux vers de nos grands
potes, mais peu touchs des malheurs de Didon ou de la douleur de
Camille.

Ce qui,  l'poque de La Chausse, rvolta le plus dans le nouveau
genre dramatique, c'est le passage subit du comique au srieux et le
mlange de l'un et de l'autre; cependant rien de plus naturel que de
voir un valet, par exemple, rire tandis que son matre s'afflige, ou
sous le mme toit la joie et la tristesse. L'auteur du _Prjug  la
mode_ connaissait bien le thtre, mais il savait aussi mieux
disserter que peindre, ce qui l'a empch de perfectionner le genre
qu'il avait adopt. Ses pices sont souvent d'une longueur assommante,
ce qui les a fait comparer  de froids et ennuyeux sermons. Pour tout
dire, en un mot, on applaudit souvent La Chausse, on ne l'admira
jamais.

La Chausse fit ses tudes  Louis-le-Grand, alors dirig par les
Jsuites; quoique n en 1692, il ne donna ses premires pices qu'en
1733. Il fut reu  l'Acadmie en 1736, et pronona alors un discours
de remerciement, moiti en prose moiti en vers, qui fut fort got.
Il mourut en 1754,  l'ge de soixante-deux ans. C'est  lui que Piron
fait allusion dans _la Mtromanie_, en disant:

     Dans ma tte, un beau jour, ce talent se trouva,
     Et j'avais cinquante ans quand cela m'arriva.

La premire pice de La Chausse fut _la Fausse Antipathie_, comdie
en trois actes, en vers, avec un prologue (1733). Il en fit lui-mme
la critique en 1734, pour rpondre aux censeurs du comique larmoyant.

En 1735, La Chausse fit jouer _le Prjug  la mode_, comdie en cinq
actes et en vers. Voici ce que Voltaire dit  propos de cette pice
qui fit cole:

Depuis 1673, anne dans laquelle la France perdit Molire, on ne vit
pas une seule pice supportable, jusqu'au jour de Regnard; et il faut
avouer qu'il n'y a que lui seul, aprs Molire, qui ait fait de bonnes
comdies en vers. La seule pice de caractre qu'on ait eue depuis lui
a t _le Glorieux_, de Destouches, dans laquelle tous les personnages
ont t gnralement applaudis, except malheureusement celui du
_Glorieux_, qui est le sujet de la pice. Rien n'tant si difficile
que de faire rire les honntes gens, on se rduisit  donner des
comdies romanesques, qui taient moins la peinture fidle des
ridicules que des essais de tragdie bourgeoise. Ce fut une espce
btarde, qui, n'tant ni comique ni tragique, manifestait
l'impuissance de faire des tragdies et des comdies. Cette espce
cependant avait un mrite, celui d'intresser, et ds qu'on intresse,
on est sr du succs. Quelques auteurs joignirent aux talents que ce
genre exige, celui de semer leurs pices de vers heureux. Voici comme
ce genre s'introduisit:

Quelques personnes s'amusaient  jouer, dans un chteau, de ces
petites farces qu'on appelle _parades_. On en fit une en l'anne 1732,
dont le principal personnage tait le fils d'un ngociant de Bordeaux,
trs-bon homme et marin fort grossier, lequel, croyant avoir perdu sa
femme et son fils, venait se remarier  Paris aprs un long voyage
dans l'Inde. Sa femme tait une impertinente, qui tait venue faire la
grande dame dans la capitale, manger une grande partie du bien acquis
par son mari, et marier son fils  une demoiselle de condition. Le
fils, beaucoup plus impertinent que la mre, se donnait des airs de
seigneur, et son plus grand air tait de mpriser beaucoup sa femme,
laquelle tait un modle de vertu et de raison. Cette jeune femme
l'accablait de bons procds sans se plaindre, payait ses dettes
secrtement quand il avait jou et perdu sur parole, et lui faisait
tenir de petits prsents trs-galants sous des noms supposs. Le marin
revenait  la fin de la pice et mettait ordre  tout.

Une actrice de Paris, fille de beaucoup d'esprit, nomme mademoiselle
Quinault, ayant vu cette farce, conut qu'on en pourrait faire une
comdie fort intressante, et d'un genre tout nouveau pour les
Franais, en exposant sur le thtre le contraste d'un jeune homme,
qui croirait en effet que c'est un ridicule d'aimer sa femme, et d'une
pouse respectable qui forcerait enfin son mari  l'aimer
publiquement. Elle pressa l'auteur d'en faire une pice rgulire,
noblement crite; mais ayant t refuse, elle demanda la permission
de donner ce sujet  M. de La Chausse, qui faisait fort bien les vers
et qui avait de la correction dans le style. Ce fut ce qui valut au
public _le Prjug  la mode_.

Aprs _l'cole des amis_, en 1737, la tragdie de _Maximien_ en 1738,
La Chausse fit jouer en 1741 _Mlanide_, comdie en cinq actes et en
vers. Cette pice, tire d'un roman intitul _Mademoiselle du
Bontems_, est peut-tre la meilleure de son rpertoire, dans le genre
attendrissant. Piron, qui comparait ces espces de drames  de froids
sermons (et il n'tait pas dans le vrai), disait un jour  un de ses
amis qui se rendait au thtre o l'on jouait _Mlanide_: Tu veux
donc entendre prcher le Pre de La Chausse? Il fit sur cette mme
pice le joli couplet suivant:

     Connaissez-vous sur l'Hlicon
       L'une et l'autre Thalie?
     L'une est chausse et l'autre non;
       Mais c'est la plus jolie;
     L'une a le souris de Vnus,
       L'autre est froide et pince;
     Salut  la belle aux pieds nus,
       Nargue _de la Chausse_.

En 1743, vint _Pamla_, comdie en cinq actes et en vers, non
imprime, qui tomba  plat, un peu grce  un vers ridicule. Un des
personnages se plaint de n'avoir pas le temps ncessaire pour faire
une commission, un autre lui rpond:

     Vous prendrez mon carrosse, afin d'aller plus vite.

Aprs la premire reprsentation, un plaisant dit  un de ses amis qui
lui demandait  la porte: Comment va _Pamla_?--Elle pme, hlas!

Une autre comdie en cinq actes et en vers, _la Gouvernante_, joue en
1747, fut inspire  La Chausse par un admirable trait de M. de la
Falucre, premier-prsident du Parlement de Bretagne.

Ce prsident, n'tant encore que conseiller, avait t nomm
rapporteur d'une affaire. Il en laissa l'examen  des personnes qu'il
croyait d'aussi bonne foi que lui. Sur l'extrait qui lui en fut remis,
il rapporta le procs. Quelques mois aprs le jugement, il reconnat
que sa trop grande confiance et sa prcipitation ont dpouill une
famille honorable et pauvre des seuls biens qui lui restaient; il ne
dissimule point sa faute. Mais ne pouvant faire rtracter l'arrt qui
avait t signifi et excut, il se donne les plus grands mouvements
pour retrouver les malheureuses victimes de sa ngligence. Il les
trouve enfin; il ne craint point de leur avouer ce dont il se sent
coupable, et les force d'accepter, de ses propres deniers, la somme
qu'il leur avait fait perdre involontairement.

_Le Retour de jeunesse_, comdie en cinq actes et en vers, reprsente
en 1749, avait d'abord pour titre: _Le Retour de soi-mme_; mais les
amis de La Chausse, n'ignorant pas que l'on se moquait de l'auteur et
qu'on le nommait _le Prdicateur de thtre_, l'engagrent  ne pas
donner  sa comdie un titre qui ressemblait  celui d'un sermon. On
trouve dans cette pice ces deux vers passablement ridicules:

     En passant par ici, j'ai cru de mon devoir
     De joindre le plaisir  l'honneur de vous voir.

Piron, passant un jour devant la demeure de La Chausse, lui remit sa
carte sur laquelle il avait eu la piquante et spirituelle ide
d'crire ces deux vers.

_L'Homme de fortune_, en cinq actes et en vers, fut donn au chteau
de Bellevue et jou par la marquise de Pompadour, ce qui n'empcha pas
la pice d'tre trouve dtestable et de ne pas obtenir mme ce qu'on
appelle un succs d'estime.

Nous ne parlerons pas des autres comdies de La Chausse, lesquelles
n'ont rien de saillant.

AUTREAU et D'ALLAINVALLE firent, de 1725  1740, quelques comdies
pour les Franais; mais, comme ils travaillrent principalement pour
les Italiens et les thtres de la Foire, nous parlerons plus
longuement d'eux aux chapitres o nous traiterons spcialement de ces
scnes de second ordre. Nous en pouvons dire autant du fcond
MARIVAUX, qui donna au thtre sept volumes de pices, dont deux ou
trois seulement aux Franais, entre autres _le Legs_, une de ses
meilleures et qui est souvent reprise.

A la mme poque parut un auteur d'un esprit distingu, SAINTE-FOIX,
qui fit jouer plusieurs pices  l'Opra et aux Italiens, et neuf
jolies comdies aux Franais. Ses productions, pleines d'lgance et
d'une noble simplicit, ne sont jamais soumises  des plaisanteries de
mauvais got. Elles ne sont pas assaisonnes de cette grosse gaiet 
la Dancourt, que nous avons signale, et l'oreille la plus chaste peut
les entendre sans crainte.

_L'Oracle_, une de ses comdies, joue en 1740, donna lieu  une
scne des plus bouffonnes. A la rptition gnrale, mademoiselle
de La Motte, l'actrice charge du rle de la fe, ayant probablement
trop bien dn et bu un peu plus que de coutume, disait son rle
sur un ton des plus dplacs, Sainte-Foix, fort mcontent, lui
arrache tout  coup la baguette magique, attribut de son rle, en
s'criant:--J'ai besoin d'une fe et non d'une sorcire! L'actrice
se regimbant:--Taisez-vous! ajoute l'auteur, vous n'avez pas voix
ici; nous sommes au thtre et non au sabbat.

Une autre des comdies de Sainte-Foix, _la Colonie_, donne en 1749,
n'eut qu'une reprsentation (quoiqu'elle ft trs-jolie), par suite du
fait suivant: L'acteur Poisson tait venu au thtre ivre et ne
sachant pas son rle; il laissa chapper quelques gestes hasards,
quelques paroles indcentes. Plainte fut porte au procureur-gnral
contre la pice qui, disait-on, tait remplie d'inconvenances. Le
manuscrit des comdiens ayant t demand, on fut fort surpris de n'y
pas trouver la moindre obscnit, et ordre fut donn de continuer les
reprsentations; mais Sainte-Foix, fort mcontent, retira
non-seulement la pice, mais aussi celle du _Rival suppos_.

En 1753, les acteurs du Thtre-Franais ayant pri Sainte-Foix de
leur donner une comdie qui pt comporter l'introduction sur la scne
d'un fort joli ballet, cet auteur composa celle intitule: _Les
Hommes_. On nomma cette comdie le _Manche  ballet_.

BOISSY, auteur fcond, qui donna un grand nombre de pices aux
Franais, aux Italiens,  l'Opra-Comique, commena sa carrire
dramatique  l'poque de l'avnement au trne de Louis XV. Homme d'un
esprit brillant, d'une imagination vive, il mit dans ses comdies un
coloris gracieux. Avec un talent rare pour le dialogue et une
connaissance parfaite des ridicules de son temps, il ne pouvait
manquer d'avoir des succs au thtre, quoique ses pices pchent
souvent par le plan et par l'intrigue. Il composait mieux une scne
qu'une comdie entire. Si les dtails dans ses comdies sont
agrables, l'ensemble laisse beaucoup  dsirer. Ses tudes, du reste,
taient lgrement faites; aussi a-t-il compos de jolis ouvrages,
mais il n'en a laiss aucun de remarquable.

Les premires pices de Boissy furent: _le Babillard_, en 1725; _le
Franais  Londres_, en 1727; _l'Impertinent_, en 1724. _Le Franais 
Londres_ donna sans doute l'ide de jouer  Londres, en 1753,
_l'Anglais  Paris_. Le contraste des caractres des deux nations est
bien saisi et bien dpeint dans la comdie de Boissy, et elle resta
longtemps au thtre.

Une de ses jolies compositions, _l'Embarras du choix_ (1741), en cinq
actes et en vers, lui donna occasion de faire le portrait de la
clbre Gaussin, dans celui de Lucile, dont elle jouait le personnage.
Le voici en quelques vers:

     Rien ne peut l'enlaidir, tout sied  sa personne;
     Tout devient agrment par l'air qu'elle se donne.
     On ne saurait la voir sans en tre enchant.
     Son air, son caractre et son ingnuit,
     Mais ingnuit fine, spirituelle;
     Car elle a de l'esprit presqu'autant qu'elle est belle.
     Ses grces sans tude et qui n'ont rien d'acquis
     Charment dans tous les temps, sont de tous les pays,
     Et son me parfaite, ainsi que sa figure,
     Pour devoir rien  l'art, tient trop  la nature.

En 1744, une histoire invraisemblable et cependant parfaitement vraie,
fournit  Boissy le sujet d'une comdie en deux actes, _l'poux par
supercherie_. Une femme pousa un individu croyant en pouser un
autre. Cet homme, feignant de signer comme tmoin, avait sign pour
lui-mme. Enfin la marie coucha de fait avec celui qu'elle pensait
tre son tmoin, croyant se mettre au lit avec son poux, et ne
s'aperut de rien. La donne, quelque vraie qu'elle ft, parut absurde
et le public fut d'avis qu'une aventure extraordinaire, unique en son
espce, ne peut jamais fournir matire  une bonne comdie.

_La Folie du jour_, jolie petite comdie en un acte et en vers, suivit
de prs _l'poux par supercherie_ et _le Mdecin par occasion_, pice
dans laquelle la belle Gaussin se montra inimitable. Cette _Folie du_
_jour_ tait la manie des reprsentations thtrales dans tous les
salons de Paris, salons de la haute socit, de la Cour, de la
bourgeoisie mme; manie qu'on voit renatre de temps  autre en
France, le pays o le thtre est pass  l'tat de ncessit
journalire.

En 1736, Boissy donna aux Italiens une comdie hroque intitule _le
Comte de Neuilly_, en cinq actes et en vers. Elle tomba  plat;
l'auteur, dix ans plus tard, la prsenta sous le nom du _Duc de
Surrey_ aux Franais qui l'accueillirent bien, la jourent et la
firent russir. Les Italiens, reconnaissant leur enfant, n dix ans
plus tt, crirent au vol, au scandale, et parlrent d'intenter un
procs aux Franais et  Boissy. Ce dernier leur proposa de leur
restituer la pice; ils refusrent; il leur offrit de leur en composer
une autre, second refus de leur part; comme aprs cela l'auteur tait
dans son droit, la Comdie-Italienne n'eut plus d'autre ressource pour
se venger, que de faire jouer une parodie intitule _le Prince de
Suresne_, qui eut un succs mdiocre.

En consacrant quelques lignes  un des hommes les plus aimables du
commencement du rgne de Louis XV, PONT DE VEYLE, nous parlerons
plutt de l'auteur que de ses pices. Les ouvrages dramatiques qu'il
donna au Thtre-Franais sont au nombre de trois; les comdies du
_Complaisant_, en cinq actes et en prose, joue en 1732; _le Fat
puni_, en un acte et en prose, tire du _Gascon puni_, conte de La
Fontaine, et _la Somnambule_, reprsente en 1739, en un acte et en
prose.

Le comte de Pont de Veyle, dont le nom tait _de Ferriol_ et qui
fut cr intendant-gnral des classes de la marine, lecteur de la
chambre du Roi, naquit en 1697 et mourut en 1774. Son pre, prsident
 mortier au Parlement de Metz, frre de l'ambassadeur de France 
Constantinople, avait pous mademoiselle de Tencin, soeur du cardinal
du mme nom. Le nom de Pont de Veyle lui venait d'une terre en Bresse,
qui tait sortie de la famille.

Le jeune homme qui devait donner plus tard de jolies compositions  la
scne fut d'abord destin  la robe, noble profession pour laquelle il
ne se sentait pas le moindre attrait. On lui acheta cependant une
charge de conseiller au Parlement. Un jour qu'il attendait, dans _son
uniforme_, le procureur-gnral auquel il venait demander des
conclusions, se trouvant dans une chambre voisine du cabinet o ce
magistrat s'tait enferm, et ne sachant comment chapper  l'ennui de
l'attente, il se mit  rpter la danse du chinois, de l'opra
d'_Iss_, alors fort en vogue, accompagnant la danse des contorsions
ncessites par le rle. Le procureur-gnral entend du bruit, ouvre
tout doucement la porte de son cabinet, Pont de Veyle lui tournait le
dos, et le grave magistrat resta quelques instants  considrer les
entrechats et les grimaces de son candidat  la magistrature. Ce brave
procureur-gnral tait un homme de beaucoup d'esprit et fort gai; il
se prit  rire et fut le premier  assurer les parents du jeune homme
que leur fils n'avait pas la moindre aptitude pour un mtier srieux.

On se rendit  ses raisons et on acheta  Pont de Veyle la charge de
lecteur du Roi, charge qui lui convenait d'autant mieux que les
fonctions tant nulles, il jouissait d'une libert qui toujours eut
pour lui un attrait irrsistible. Il esprait passer sa vie dans un
doux _far niente_, n'ayant aucune ambition personnelle;
malheureusement pour ses gots modestes, il tait trs-li avec M. de
Maurepas, qui le fora, pour ainsi dire,  accepter la place
d'intendant-gnral des classes de la marine, fonctions qu'il remplit
toujours avec autant d'exactitude que d'intelligence.

lev dans sa famille jusqu' l'ge de dix ans, puis au collge des
Jsuites, alors fort  la mode, il ne fut jamais qu'un fort mdiocre
colier. Il avait beaucoup d'esprit, et d'esprit bienveillant, en
sorte qu'il tait ador de ses camarades et fort souvent gourmand par
ses matres qui voyaient son peu de succs et comprenaient qu'il lui
et t facile d'en obtenir beaucoup.

Pont de Veyle, encore fort jeune, avait pour la chanson un talent
naturel des plus singuliers. Ne trouvant pas d'autre objet pour
exercer sa verve, il s'en prit  ses livres d'tudes et les chansonna
tous les uns aprs les autres de la faon la plus amusante et la plus
spirituelle. Sorti du collge, il continua  parodier les opras  la
mode. Il avait un don singulier, celui de l'impromptu. Il a souvent
pari de parodier en quelques minutes, non-seulement les airs qu'il
connaissait, mais ceux qui lui taient trangers et qu'il solfiait
pour la premire fois. Il a toujours gagn ses paris.

Plus tard, il se mit  composer pour les thtres de socit, puis
pour les Franais. Il donna (en gardant _l'incognito_) la jolie
comdie du _Complaisant_, qui resta  la scne; puis _le Fat puni_,
dont le sujet, tir du conte de La Fontaine, lui fut conseill par
mademoiselle Quinault avec laquelle il tait fort li, et enfin _la
Somnambule_, qui eut un grand succs.

Pont de Veyle a laiss la rputation mrite d'un auteur charmant et
d'un des hommes les plus aimables de son sicle.

Nous avons dj parl de PIRON, auteur de belles tragdies, homme d'un
grand mrite. Outre les petites pices qu'il composa pour les thtres
forains, il donna  la scne franaise quatre comdies, dont l'une,
_la Mtromanie_, est un chef-d'oeuvre. Son dbut dans le genre fut
_l'cole des pres_, connue d'abord sous le titre du _Fils ingrat_,
reprsente en 1728, en cinq actes et en vers. Il fit jouer ensuite,
le mme jour, en 1734, une comdie en vers, en trois actes, _l'Amour
mystrieux_, et une pastorale, _les Courses de Temp_, en un acte et
en vers, avec divertissement et musique de Rameau. La pastorale
russit, Piron la fit imprimer; la comdie tomba, Piron brla le
manuscrit.

En 1738, cet auteur clbre fit reprsenter la comdie en vers et en
cinq actes intitule _la Mtromanie_.

La plus grande partie de l'intrigue de cette pice est fonde sur
l'aventure vritable du dguisement de M. Desforges Maillard en
mademoiselle Malcrais de la Vigne. Il faut remonter  l'origine de
cette plaisante anecdote.

En 1730, M. Desforges Maillard concourut pour le prix de posie de
l'Acadmie franaise, dont le sujet tait: _Les Progrs de l'art de la
navigation sous le rgne de Louis XIV_. Sa pice ne fut point
couronne, et il crut devoir en appeler. Il envoya du Croisic, petite
ville de Bretagne, o il a presque toujours fait sa rsidence, son
pome au chevalier de la Roque, qui faisait alors le _Mercure de
France_. Un parent de l'auteur prsenta trs-humblement l'ouvrage  la
Roque. Celui-ci le refusa, allguant pour toute raison qu'il ne
voulait pas se brouiller avec Messieurs de l'Acadmie Franaise. Le
parent insista; La Roque se fcha et jeta le pome dans le feu, en
protestant qu'il n'imprimerait jamais rien de la faon de M. Desforges
Maillard. Ce dernier en fut inconsolable. Il tait occup de ce
dsastre  Brdrac, sur les bords de la mer, petite maison de
campagne de laquelle dpendait une villa qui se nomme _Malcrais_. Il
lui vint dans l'esprit de forcer l'inflexible La Roque  l'imprimer
malgr son serment. Il se _fminisa_ sous le nom de mademoiselle
Malcrais de la Vigne; il fit part de son ide  une femme d'esprit de
ses amies, qui la trouva charmante, et se chargea d'tre son
secrtaire. Elle transcrivit plusieurs pices de vers. On les adressa
 La Roque, qui en fut enchant; il se prit mme d'une belle passion
pour la _Minerve_ du Croisic; et il s'mancipa dans une lettre jusqu'
dire: Je vous aime, ma chre Bretonne; pardonnez-moi cet aveu; mais
le mot est lch! Il ne fut pas seul la dupe de cette comdie.
Mademoiselle Malcrais devint la dixime Muse, la Sapho, la Deshoulire
de notre Parnasse franais. Il n'y eut pas de pote qui ne lui rendt
ses hommages par le ministre commode du _Mercure_. On ferait un
volume de tous les vers composs  sa louange. On connat ceux de M.
de Voltaire. Destouches fut aussi un des rivaux. Il fit sa dclaration
d'amour  mademoiselle Malcrais: l'tonnement de ces beaux-esprits est
ais  concevoir, quand M. Desforges vint  Paris se montrer  tous
ses soupirants. Ils dguisrent leur dpit et tchrent de rire de
cette mascarade singulire.

Voil ce qui a fourni  M. Piron les situations les plus comiques de
sa _Mtromanie_. Il a su leur donner un tour si plaisant, que cette
aventure parviendra  la postrit la plus recule, avec la comdie
immortelle qu'elle a enfante. Cette pice fut reue du public avec
les plus grands applaudissements; elle est reste au thtre, et
peut-tre est-elle la meilleure de toutes les comdies, aprs celles
de Molire, par sa vrit, son comique, sa posie et sa force.

On assure qu'au mois de janvier 1751, un entrepreneur fit donner la
_Mtromanie_ sur le thtre de Toulouse, et que le premier capitoul en
fut excessivement choqu. L'on prtend que ce magistrat lava la tte 
l'entrepreneur, et lui demanda quel tait l'auteur de cette comdie?
On lui rpond que c'est M. Piron.--Faites-le moi venir
demain.--Monseigneur, il est  Paris.--Bien lui en prend; mais je vous
dfends de donner sa pice. Tchez, monsieur le drle, de faire un
meilleur choix. La dernire fois vous jouiez _l'Avare_, comdie de
mauvais exemple, dans laquelle un fils vole son pre. De qui est
cette pice?--De Molire, Monseigneur.--Eh! est-il ici ce Molire? Je
lui apprendrais  avoir des moeurs et  les respecter. Est-il
ici?--Non, Monseigneur, il y a soixante-quatorze ou quinze ans qu'il
est mort.--Tant mieux. Mais, mon petit Monsieur, choisissez mieux les
comdies. Ne sauriez-vous reprsenter que des pices d'auteurs
obscurs? Plus de Molire, ni de Piron, s'il vous plat. Tchez de nous
donner des comdies que tout le monde connaisse! L'entrepreneur,
soutenu de toute la ville, ne voulut pas obir  M. le Capitoul; il
prsenta requte au Parlement, qui ordonna, par arrt, que la
_Mtromanie_ serait reprsente nonobstant et malgr l'opposition de
MM. les capitouls. Elle fut donc reprise, donna beaucoup d'argent 
l'entrepreneur et de grands ridicules aux capitouls. C'taient des
battements de pieds et de mains qui ne finissaient point  ces
endroits-ci:

     Monsieur le Capitoul, vous avez des vertiges.
     ................
     ...  Apprenez qu'une pice d'clat
     Anoblit bien autant que le Capitoulat;

et dans quelques autres endroits qui faisaient pigramme dans cette
circonstance. Le fond de cette anecdote est trs-vrai, tels que la
dfense des capitouls et l'arrt du Parlement qui dfend la dfense.

Piron vcut trs-longtemps et conserva, comme Voltaire, tout le feu de
la jeunesse jusqu' la fin de ses jours. Rival de l'auteur de _Zare_,
quand il fallait faire assaut de sarcasmes il ne lui cdait en rien
pour l'esprit et la gaiet. Ayant appris, en 1768, qu'un ngociant
avait fait construire un btiment trs-beau et lui avait donn le nom
de _Voltaire_, il lui crivit:

     Si j'avais un vaisseau qui se nomme _Voltaire_,
     Sous cet auspice heureux, j'en ferais un _Corsaire_.

FAGAN,  qui la nature avait donn en partage beaucoup de l'esprit et
du caractre du bon La Fontaine, tait indolent comme lui et dtestait
tout ce qui ressemblait  une affaire de quelque sorte qu'elle ft.
Dou d'un grand talent dramatique, il composa beaucoup de bonnes
pices en collaboration ou seul pour les Franais, les Italiens ou
pour les thtres forains. Parmi celles qu'il fit reprsenter sur la
scne franaise, nous citerons:

_Le Rendez-vous_ (1733), en un acte et en vers, dont le sujet
ressemble  celui de _l'Amour veng_, de Lafont, joue en 1712,
reprise en 1722 et toujours trs-applaudie; _la Pupille_ (1734), en un
acte et en prose, dont le succs fut en partie l'ouvrage de
mademoiselle Gaussin.

On crivit  cette charmante actrice aprs la premire reprsentation:

          En ce jour, pupille adorable,
          Que ne suis-je votre tuteur?
     Un seul mot, un soupir, un regard enchanteur,
     Ce silence loquent, cet embarras aimable,
          Tout m'instruirait de mon bonheur,
          M'embraserait d'une flamme innocente:
          Une pupille aussi charmante
     Mrite bien le droit de toucher son tuteur.

_Lucas et Perrette_ (1734), en prose, en un acte, avec divertissement.
Comdie non imprime.

Il y avait dans le divertissement le joli couplet ci-dessous:

     Que l'amour ici nous unisse;
          Chantons, dansons.
          Si nous cessons
          D'tre garons,
     Ce n'est point peur de la milice.
     Quand le sort tombera sur moi,
     a n'aura rien qui m'inquite,
     L't je servirai le roi,
     L'hiver je servirai Perrette.

Fagan fit jouer en 1739 _les Caractres de Thalie_, compose de
_trois_ comdies en un acte, savoir: _l'Inquiet_, comdie de
caractre, en vers; _l'tourderie_, comdie d'intrigue, en prose; _les
Originaux_, comdie  scnes pisodiques, en prose. Ce qu'il y avait
de plus remarquable dans cette lucubration, c'tait un prologue o
l'auteur exprimait trs-naturellement et trs-habilement les alarmes
d'un homme dont on va reprsenter la pice.

Aprs la convalescence de Louis XV, en 1744, alors que le prince reut
de son peuple le surnom de Bien-aim, surnom qu'il ne sut pas
conserver jusqu' la fin de son rgne, Fagan donna en collaboration
avec Panard la comdie en un acte et en vers intitule _l'Heureux
retour_. On y trouve des louanges dlicates  l'adresse du roi.

LAMOTTE-HOUDARD, ou plutt HOUDARD DE LAMOTTE,  qui tous les genres
dramatiques srieux eurent de vritables obligations dans la premire
partie du dix-huitime sicle, donna huit comdies au Thtre-Franais
ou aux Italiens. Une de ses meilleures, celle du _Magnifique_, joue
en 1731, d'abord en trois actes, rduite  deux, est reste longtemps
 la scne. Cet auteur jouissait d'une singulire facult, qui donna
lieu  une aventure assez jolie. Un jeune homme lui lut un jour une
tragdie qu'il venait de terminer.--Votre pice est fort belle, lui
dit Lamotte aprs l'avoir cout avec la plus scrupuleuse attention;
j'ose vous rpondre du succs. Une seule chose me fait de la peine,
c'est que vous donnez dans le plagiat; je puis vous citer comme preuve
la deuxime scne de l'acte quatrime. Le jeune pote se rcriant sur
ce qu'avanait Lamotte:--Je n'avance rien, ajouta ce dernier, sans
pouvoir donner des preuves  l'appui, et si vous le voulez, je vais
vous redire cette scne que je connaissais dj et si bien que je la
sais par coeur. En effet, il rcita la scne depuis un bout jusqu'
l'autre, sans hsiter, sans se tromper d'un seul mot. Tous les
spectateurs taient stupfaits, le pauvre auteur baissait la tte
comme un criminel, ne sachant  quel saint se vouer.--Allons,
remettez-vous, fit en riant Lamotte; la scne et toute la tragdie
sont bien de vous, et de vous seul; mais vos vers m'ont paru tellement
beaux et touchants que je n'ai pu m'empcher de les retenir.

       *       *       *       *       *

A partir de cette poque, les auteurs qui s'adonnent au thtre
deviennent si nombreux qu'il est difficile de les suivre tous dans
leur carrire dramatique. Parmi eux citons: L'AFFICHARD, GRESSET,
CAHUSAC, PIERRE ROUSSEAU, qui fournirent  la Comdie-Franaise un
trs-grand nombre de pices plus ou moins jolies pendant la premire
partie du rgne de Louis XV.

L'AFFICHARD, le premier dont le nom se prsente sous notre plume,
souffleur, puis receveur  la Comdie-Italienne, mort en 1753, associ
avec Panard, Valois, d'Orville et Gallet, a compos beaucoup de
comdies dont plusieurs ont paru sous le nom de ses collaborateurs.
Une de celles dont il est seul l'auteur, _les Acteurs dplacs_ ou
_l'Amant comdien_, joue au Thtre-Franais en 1735, eut un grand
succs, grce  l'ide originale qui fait le fond de cette petite
comdie: celle de faire remplir aux acteurs des rles compltement
contraires  leur ge,  leur sexe,  leur figure, enfin  leur
individualit. Ainsi, les rles de pre et de mre avaient t donns
 des enfants de huit ans, celui de la jeune-premire  une vieille
actrice, celui de l'amoureux au vieux Poisson. Dans les
divertissements, un pas de deux trs-grave fut dans sur l'air d'une
sarabande par un Arlequin et un Polichinelle; tandis qu'un Italien et
un Espagnol se mirent  cabrioler.

L'Affichard donna encore aux Franais _la Rencontre imprvue_. Les
autres pices de son rpertoire appartiennent  l'Opra-Comique, aux
Italiens et aux thtres forains. Il avait l'esprit juste, des
saillies et du comique de bon aloi; mais une instruction peu tendue,
nul usage du monde et une indiffrence complte pour la gloire ou
mme pour la clbrit. Le thtre pour lui fut un amusement.

GRESSET est le nom d'un pote trop clbre pour que nous nous
tendions longuement sur son existence, connue de tout le monde. On
peut le mettre  la tte des auteurs dramatiques de second ordre,
quoiqu'il n'ait fait jouer que trois pices aux Franais, la tragdie
d'_douard III_ et les comdies de _Sidney_ et du _Mchant_; car il
avait minemment le gnie de la posie et l'instinct du thtre. On
prtend qu'il avait compos un assez grand nombre de pices
remarquables, mais qu'il lui prit ensuite un remords d'avoir travaill
pour la scne, et qu'il les brla. C'est l un malheur; car Gresset,
s'il pche un peu par le plan et la marche de ses compositions
dramatiques, a un style si plein d'harmonie, une versification si
naturelle, si pleine de charmes, si fertile en images, qu'il a fait
faire plus d'un pas  la langue franaise et imprim un genre nouveau
 la posie.

Gresset fit jouer en 1747 ses deux comdies de _Sidney_, en trois
actes et en vers, et du _Mchant_, en cinq actes et galement en vers.
Cette dernire pice eut du succs, on la reprend encore quelquefois 
la scne franaise. Elle a, il faut bien le dire, un grand air de
famille avec _le Mdisant_, de Destouches, paru vingt ans plus tt.

A l'une des reprsentations du _Mchant_, une madame de Forcalquier,
admirablement belle, tant entre dans sa loge, tout le parterre se
tourna vers elle et, charm de la beaut de la jeune femme, se mit 
l'applaudir sans respect pour la pice.--Paix! Messieurs, s'cria
quelqu'un; convient-il d'interrompre ainsi la comdie? Alors une voix
s'cria, parodiant un vers comique:

     La faute en est aux dieux qui la firent _si belle_.

Le lendemain de la premire reprsentation, on envoya  Gresset
l'pigramme suivante, compose _par une muse bourgeoise du parterre:_

     Un membre de caf, philosophe pdant,
     Qui de l'esprit se croit et le juge et l'arbitre,
     En sots propos s'gayait sur le titre
         De votre pice du _Mchant_.
         Quelqu'un dit au mauvais plaisant:
         Pour un auteur, c'est bon augure,
         Lorsque, dans un livre nouveau,
     L'envie, au dsespoir de ne voir que du beau,
         De rage mord la couverture.

La tragdie d'_douard III_, en 1740, donna lieu  une jolie critique
qui trouva place dans un petit opra comique intitul _la Barrire du
Parnasse_. douard III vient se plaindre  la Muse, de la critique
injuste qu'on fait d'une tragdie dans laquelle on trouve une double
intrigue, et, par consquent, un double intrt. La critique a tort,
rpond la Muse, l'intrt ne peut tre double o l'on n'en trouve pas
du tout. Alors douard reprend:

     De plus, on blme en moi des scnes applaudies
     Qui firent le succs de tant de tragdies.
     Feuilletez avec soin tous les auteurs fameux,
     Mes traits les plus frappants sont tirs d'aprs eux,
     Le public bonnement, dans son erreur extrme,
     Pense que tous mes vers sont faits pour mon pome.
     Madame, en vrit, c'est juger de travers,
     Mon pome n'est fait que pour coudre leurs vers.

LOUIS DE CAHUSAC, contemporain de Gresset et l'un des auteurs fconds
de cette poque, donna aux Franais deux tragdies: _Pharamond_ et _le
Comte de Warwick_, toutes deux fort mdiocres, et deux comdies:
_Znede et l'Algrien_.

_Znede_, en un acte, en vers libres, joue en 1743, eut du succs et
le mritait; c'est une jolie comdie attribue  plusieurs personnes,
mais qui semble bien rellement de Cahusac. _L'Algrien_ ou _les Muses
comdiennes_, comdie-ballet en trois actes, en vers libres,
reprsente en 1744, est une pice de circonstance, compose 
l'occasion du rtablissement de la sant de Louis le Bien-Aim. Cette
pice causa, un jour, une sorte de tumulte. Boindin tait  ct de
Piron:--Voyez donc, dit-il  son voisin, combien il y a peu d'ordre 
la Comdie-Franaise.--Ne m'en parlez pas, reprit Piron, c'est une
vieille... fille qui a perdu... (il lui dit le dernier mot 
l'oreille).

Au milieu du dix-huitime sicle vivaient trois auteurs du nom de
Rousseau; le plus fameux, Jean-Jacques, s'tant intitul _de Genve_,
on donna au second, Jean-Baptiste, qu'on appela aussi le grand
Rousseau, le surnom _de Paris_; alors le troisime, qui tait n 
Toulouse, Pierre Rousseau, prit pour sobriquet le nom de sa ville
natale.

Ce dernier composa quelques jolies comdies qui furent presque toutes
joues, dans le principe, chez le duc de Chartres, plus tard duc
d'Orlans. L'une d'elles, _les Mprises_, en un acte, en vers libres
avec divertissement, reprsente en 1754, avait t annonce ainsi
dans les _Petites-Affiches_ de Paris: _Les Mprises_, comdie par
Pierre Rousseau, citoyen de Toulouse. On fit aussitt une pigramme
sur les trois Rousseau, pigramme sanglante pour Pierre et
Jean-Jacques.




XIX

LA COMDIE SOUS LA SECONDE PARTIE DU RGNE DE LOUIS XV

  BRET.--_Le Concert._.--_Le Jaloux_ (1755).--_Le Faux gnreux_
    (1758).--Anecdotes.--MARMONTEL.--_La
    Guirlande._--Anecdote.--Les commandements du dieu du
    Got.--BASTIDE.--_Le Jeune homme_ (1764).--Le chevalier DE LA
    MORLIRE.--_La Crole_ (1754).--Anecdote.--JEAN-JACQUES
    ROUSSEAU.--_L'Amant de lui-mme_ (1752).--_Le Devin de village_
    (1753).--Anecdote.--Les deux POINSINET.--Les
    mystifications.--Anecdotes.--Mort tragique de
    Poinsinet.--LAPLACE.--_Adle de Ponthieu_
    (1757).--Anecdote.--PALISSOT.--_Ninus second_ (1750).--_Les
    Tuteurs_ (1754).--Son genre de talent.--_Le Rival par
    ressemblance_ (1762).--Anecdotes.--_Le Cercle_ (1756).--_Les
    Philosophes_ (1760).--Anecdotes.--Parodie.--_Le Barbier de
    Bagdad._--_L'Homme dangereux_ (1770).--Anecdotes.--Cabales
    contre cet auteur.--_Les Courtisanes._--Histoire de cette
    comdie.--Palissot, plat adulateur de madame de
    Pompadour.--SAURIN, imitateur de La Chausse.--_Blanche et
    Guiscard_ (1763).--Pice imite de l'anglais.--Vers  la
    Clairon.--_L'Orpheline lgue_ (1765) ou
    _l'Anglomanie_.--_Bewerley_ ou _le Joueur_
    (1768).--Anecdotes.--Vers adresss 
    Saurin.--DORAT.--Vers,--pigrammes,--pices diverses sur
    Dorat.--MARIN.--Auteur de _Julie ou le Triomphe de l'amiti_
    (1762).--Anecdote qui donna l'ide de cette comdie.--ROCHON DE
    CHABANNES.--_Heureusement_
    (1762).--Anecdote.--FAVART.--_L'Anglais  Bordeaux_
    (1763).--L'abb VOISENON.--Auteur anonyme.--Son
    mrite.--SDAINE, GOLDONI.--_Le Philosophe sans le savoir_
    (1765).--_La Gageure imprvue_ (1768).--_Le Bourru bienfaisant_
    (1771).--_Les Huit Philosophes
    aventuriers._--Anecdotes.--Prtentions des acteurs.--LA
    HARPE.--Auteur de tragdies.--_Le Comte de Warwick_
    (1763).--Anecdotes.--Jeunesse de La Harpe.--Son peu de
    reconnaissance.--Son esprit satirique.--TIMOLON
    (1764).--Anecdotes.--Bons mots.--Lettre sur les premires
    reprsentations.--Rflexions.--_Pharamond_
    (1765).--Anecdote.--_Gustave Vasa_ (1759).--_Menzikoff_
    (1775).--_Mlanie_, drame (1769).--Vers sur La Harpe.


Plus on avance dans le rgne de Louis XV et plus on voit augmenter le
nombre des auteurs dramatiques; malheureusement le thtre ne gagne
rien  la multiplicit des ouvrages. De l'anne 1750,  laquelle nous
sommes parvenus, jusqu' 1774, les principaux crivains pour la
Comdie-Franaise sont: BRET, MARMONTEL, BASTIDE, LA MORLIRE,
JEAN-JACQUES ROUSSEAU, POINSINET, LAPLACE, PALISSOT, SAURIN, DORAT,
MARIN, ROCHON DE CHABANNES, FAVART, l'abb VOISENON, SDAINE, GOLDONI,
LA HARPE.

BRET, auteur de mrite, ayant de l'lgance dans le style, de la
facilit, du naturel et de la justesse dans le dialogue, connaissant 
fond l'art dramatique, fit jouer un assez grand nombre de comdies aux
Franais et aux Italiens. Il donna mme quelques opras comiques.
L'une de ses compositions, le _Concert_, en un acte et en prose,
reprsente en 1747, mais non imprime, fit dire  Sainte-Foix, auquel
un de ses amis demandait d'o il venait:--Je viens du _Concert_, mais
ce n'est pas du _Concert spirituel_. Le mot tait plus joli que vrai.
_Le Jaloux_ (1755), en cinq actes en vers, ne russit pas, parce que
la donne tait fausse. La jalousie du jaloux s'exerait sur un rival
qui n'tait plus. Malgr le jeu remarquable d'une jeune et jolie
actrice, mademoiselle Guant, le public ne gota pas la pice. Trois
ans plus tard, en 1758, Bret donna, au contraire, son _Faux gnreux_,
galement en cinq actes et en vers, qui eut du succs, parce que la
donne est dans la nature. On applaudit surtout une scne touchante
dans laquelle un fils veut s'enrler pour tirer son pre de prison
avec le prix de son engagement.

En 1767, il fit jouer _les Deux Soeurs_, en deux actes et en prose,
comdie qui n'eut aucun succs. A peu prs  la mme poque, Moissy
ayant fait reprsenter _les Deux Frres_, pice galement fort mal
accueillie du public, un plaisant s'cria qu'il fallait marier les
deux soeurs avec les deux frres.

MARMONTEL, dont nous avons dit un mot  propos de ses tragdies, au
volume prcdent, donna aussi quelques comdies  la scne, mais
presque toutes au Thtre-Italien. Un jour que l'on jouait une de ses
pices, _la Guirlande_, fort mal accueillie du public, quoiqu'elle ne
mritt pas un si violent courroux du parterre, Marmontel, press de
se rendre  l'Opra, prit un fiacre et dit au cocher (craignant
l'embarras):--vitez le Palais-Royal.--Ne craignez rien, Monsieur,
reprit ce dernier, il n'y a pas foule, on donne aujourd'hui _la
Guirlande_.

On rpandit, vers la mme poque, une plaisanterie intitule: _les
Commandements du dieu du Got:_

     I.--Au dieu du Got immoleras
         Tous les crits de _Pompignan_.

     II.--Chaque jour tu dchireras
          Trois feuillets de l'abb Leblanc.

     III.--De _Montesquieu_ ne mdiras
           Ni de _Voltaire_ aucunement.

     IV.--L'ami des sots point ne seras
          De fait ni de consentement.

     V.--La _Dunciade_ tu liras,
         Tous les matins dvotement.

     VI.--_Marmontel_ le soir tu prendras,
          Afin de dormir longuement.

     VII--_Diderot_ tu n'achteras,
          Si ne veux perdre ton argent.

     VIII.--_Dorat_ en tous lieux honniras,
            Et _Colardeau_ pareillement.

     IX.--_Lemire_, aussi, tu siffleras,
          A tout le moins une fois l'an.

     X.--L'ami _Frron_ n'applaudiras
         Qu' _L'cossaise_ seulement.

Marmontel s'tant mari et sa femme ayant fait un fausse couche, on
fit l'pigramme suivante:

     Marmontel se flattait enfin,
     De porter le doux nom de pre:
     Sa femme devait en lumire
     Mettre incessamment un Dauphin.
     Mais, esprance mensongre!
     Eh bien! Quoi?... Vous le devinez,
     Depuis longtemps il ne peut faire,
     Hlas! que des enfants mort-ns!

Nous ne dirions rien de Bastide, romancier plutt qu'auteur
dramatique, et qui donna quelques comdies mdiocres de 1750  1767,
si nous ne voulions parler de l'une de ses productions, _le Jeune
Homme_, en cinq actes et en vers, joue en 1764 et qui eut la plus
singulire destine. Le commencement du premier acte fut applaudi
avec fureur, la dernire scne fut hue. Au second acte, les murmures
recommencrent;  la seconde scne du troisime, des expressions trop
crues ayant choqu le public, et un des spectateurs ayant imagin
d'ternuer avec affectation et d'une faon comique, les rires
redoublrent. L'actrice en scne, interrompue, ne pouvant reprendre le
fil de son rle, se dcida  faire une humble rvrence et  se
retirer. Ainsi finit la premire reprsentation, et il n'y en eut pas
une seconde. C'tait bien le cas de dire: _Pauvre Jeune Homme!_

Un autre auteur de la mme poque, le chevalier DE LA MORLIRE, ne fut
pas plus heureux. Il donna trois comdies aux Franais, et aucune
n'eut de succs. Dans l'une d'elles, _la Crole_, joue en 1754, un
valet dit en scne  son matre, aprs lui avoir fait le dtail d'un
divertissement: Que pensez-vous de tout cela?--Je pense que tout cela
ne vaut pas le diable, rpond le matre. Cette parole fut aussitt
applique  la situation par le parterre. Il rpta en choeur une
phrase qui devint un jugement dfinitif et sans appel, car la pice ne
fut pas mme acheve.

Jean-Jacques ROUSSEAU, l'un des trois Rousseau dont nous avons parl,
et celui qui fit le plus de bruit dans le monde, eut en 1752 et en
1753 une vellit thtrale. Il fit jouer aux Franais une petite
comdie en un acte et en prose intitule _l'Amant de lui-mme_, et 
l'Opra _le Devin du village_, intermde dont les paroles et la
musique taient de lui.

En sortant de la reprsentation des Franais, il se rendit justice 
lui-mme et dit dans un caf voisin, au milieu d'une foule de
beaux-esprits: La pice nouvelle est tombe; elle mrite sa chute;
elle m'a ennuy; elle est de Rousseau de Genve, et c'est moi qui suis
ce Rousseau.

A la premire reprsentation du _Devin_, deux spectateurs, l'un grand
partisan de la musique franaise, l'autre non moins chaud admirateur
de la musique italienne, soutenaient leur opinion avec une telle
vhmence qu'ils troublaient spectateurs et acteurs. La sentinelle,
s'approchant d'eux, leur intima l'ordre de baisser la voix. Monsieur
est donc _Bouffoniste_? dit le Lulliste au grenadier. A cette
apostrophe en pleine poitrine,  laquelle il tait loin de s'attendre,
le brave soldat troubl retourna confus  son poste. Cette petite
pice ne souleva pas des temptes seulement en France; en Angleterre,
o on la joua, avec paroles traduites, sur le thtre de _Drury-Lane_,
les Anglais la soutinrent contre les cossais qui firent tout leur
possible pour la _chuter_.

Le dix-huitime sicle vit deux auteurs du nom de Poinsinet, l'un,
POINSINET DE SIVRY, qui traduisit quelques comdies d'Aristophane et
composa quelques tragdies, dont _Brisis_, qui eut un grand succs;
l'autre, Henri POINSINET, qui naquit  Fontainebleau en 1735 et acquit
une rputation quasi burlesque dans le monde au milieu duquel il
vcut.

Ce dernier Poinsinet, dont il est si souvent question dans les
_Mmoires secrets_, tait d'une famille depuis longtemps attache  la
maison des princes d'Orlans. Il aurait pu succder  son pre dans
ses charges; mais, ds l'ge le plus tendre, il fut _mordu_ par le
dmon de la mtromanie et rsolut de se consacrer  l'tude du
thtre. Malheureusement il se donna peu de peine pour cultiver
l'esprit dont la nature l'avait dou. Sa vie fut courte; mais depuis
1753, o il publia une parodie de l'opra de _Titan_ et _de l'Aurore_,
il ne cessa de faire retentir son nom sur toutes les scnes de Paris.
Toutefois, ce n'est point prcisment par ses succs dramatiques que
Poinsinet a fait passer ce nom  la postrit, mais par les
plaisanteries souvent grotesques dont il a t l'objet, plaisanteries
auxquelles il donnait lieu par une crdulit  toute preuve, par une
prsomption des plus ridicules et par une poltronnerie des plus
divertissantes. C'est grce  lui et aux plaisanteries dont nous
venons de parler que la langue franaise s'est enrichie du mot
_mystification_.

Nous parlerons donc de ses _mystifications_ dont quelques-unes sont
assez plaisantes, plutt que de ses pices qui ne valent pas
grand'chose. L'une d'elles, cependant, _Tom Jones_, joue en 1765,
mrite qu'on en dise un mot, tant sa destine fut singulire. Cette
comdie en trois actes et en prose, mle d'ariettes, et dont la
musique est de Philidor, offrait un sujet grave, pathtique, qui ne
fut pas compris par l'auteur. Il parsema cette pice de plaisanteries
grossires et manquant de sel. Les deux premiers actes ennuyrent le
public; mais le troisime mit le parterre en belle humeur, et  l'une
des premires scnes il commena  accompagner chaque phrase de hues,
d'clats de rire, d'applaudissements frntiques, puis enfin il lui
prit la fantaisie de chanter chacun des couplets, ce qui fut comme le
bouquet du feu d'artifice.

Poinsinet tait furieux; il avait annonc plaisamment qu'il allait
faire lever _le Sige de Calais_, la tragdie  la mode, voulant dire
que le public se tournerait vers sa comdie et abandonnerait l'oeuvre
de Belloy.

Cependant les jeunes princes de la famille royale, pour qui Poinsinet
avait compos un fort mdiocre divertissement, en apprenant la chute
de la pice du pauvre auteur, exigrent de messieurs les gentilshommes
de la Chambre qu'on reprt le _Tom Jones_. On distribua une foule de
billets _gratis_, une claque fut organise, et la pice conspue la
veille fut porte aux nues le lendemain. Ce qui prouve que le
charlatanisme dramatique tait une monnaie ayant dj cours. On
demanda les auteurs et on les couvrit d'applaudissements. Mais c'tait
l une fuse qui ne dura que l'espace d'un moment. Quand le vrai
public revint prendre ses places, _Tom Jones_ tomba de nouveau pour ne
plus se relever.

On comprendra le chagrin que causa cette chute au pauvre Poinsinet,
lorsqu'on saura par quelles pripties, par quelle srie de
mystifications le malheureux auteur avait d passer avant de faire
jouer sa pice.

Flicitez-moi, Messieurs, disait-il un jour  ses amis; enfin l'on va
jouer ma pice; j'ai la parole des comdiens; et demain j'ai
rendez-vous  leur assemble,  onze heures prcises. Un de ceux 
qui il apprenait cette bonne nouvelle, avait lui-mme envie de faire
jouer une pice; et il se promit bien de l'empcher d'aller le
lendemain  l'assemble. Ce fut prcisment celui qui le flicita
davantage et qui l'exhorta le plus srieusement  ne pas manquer au
rendez-vous. Dans la joie qu'inspiraient  Poinsinet les magnifiques
esprances qu'il fondait sur sa comdie, on lui propose un souper
qu'il accepte. On le mne dans un quartier de Paris des plus loigns,
chez des personnes qui s'taient dj diverties quelquefois aux dpens
du pote, et qui sont charmes de le recevoir. On tient table
longtemps; et, vers la fin du souper, on tourne exprs la conversation
sur les accidents o l'on est expos la nuit dans les rues de Paris.
On raconte des histoires effrayantes d'assassinats et de vols. On
parle d'une aventure tragique, arrive rcemment dans le quartier mme
o l'on soupe. L'imagination de Poinsinet, dispose  recevoir toutes
sortes d'impressions, est si vivement branle, que, pour rien au
monde, il n'et os s'en retourner, ce soir-l, chez lui. Il avoue
navement sa frayeur. Tout le monde a l'air de la partager; on lui dit
qu'on ne doit pas combattre ces mouvements secrets, qui sont
trs-souvent d'utiles pressentiments des plus grands malheurs. On le
retient  coucher, lui et sa compagnie. Soulag de sa crainte, il ne
demande qu'une grce; c'est qu'on ait l'attention de le faire veiller
le lendemain, un peu de bonne heure, pour qu'il ne manque pas
l'assemble des comdiens. On le lui promet; et, dans cette confiance,
il s'endort. Pendant son premier sommeil, on s'empare de sa culotte;
et l'on appuie fortement la pointe d'un canif sur les quatre
principales coutures, de manire qu'elles puissent se rompre
infailliblement le lendemain, et toutes  la fois, au plus lger
effort. On pense bien qu'on ne fut pas fort soigneux d'veiller le
dormeur  l'heure qu'il avait demande. Comme il avait donn la veille
ample carrire  son apptit, il ne s'veilla de lui-mme que vers les
dix heures. tonn qu'il ft si grand jour:--Comment, Messieurs,
dit-il, en s'lanant hors du lit, il me parat que je n'avais qu'
compter sur vous? Il s'approche d'une pendule, et voit, en
frmissant, que dix heures vont sonner:--Vite un perruquier,
s'crie-t-il; je n'ai pas un instant  perdre! Le perruquier arrive;
et comme il faisait assez chaud, notre pote reste en chemise tout le
temps qu'on met  l'accommoder. Enfin sa toilette acheve, il vole 
sa culotte, et voulant y passer une jambe, elle se spare en deux
parties. C'tait la perfidie la plus propre  faire perdre  ce pote
infortun le peu qui lui restait de raison.--Morbleu! Messieurs, le
tour est abominable, et je ne vous le pardonnerai de ma vie. Il s'agit
de ma pice, de ma gloire, de l'affaire la plus essentielle pour moi;
et c'est ainsi que vous me traitez! Mais vous en aurez le dmenti; je
me rendrai mort ou vif  l'assemble. Il court  la cuisinire, et la
supplie  genoux de vouloir bien, au plus vite, reprendre  longs
points les quatre fatales coutures, d'o dpendait la solidit de sa
culotte. La cuisinire entreprend l'ouvrage; mais combien il la
trouvait lente! Il ne faisait qu'aller et venir de la cuisine  la
pendule et de la pendule  la cuisine, renouvelant  chaque fois ses
imprcations. Onze heures allaient sonner; le haut-de-chausses est
rapport. Poinsinet veut y passer la jambe; mais la mesure se trouve
avoir t si mal prise, que sa jambe ne peut y entrer. La maligne
cuisinire, en riant aux larmes, le priait d'excuser si elle n'tait
pas plus adroite dans un mtier qu'elle n'avait fait de sa vie.
Poinsinet, furieux, fait venir un commissionnaire, qu'il expdie chez
lui avec un billet, par lequel il demande promptement une culotte. On
intercepte le billet: midi sonne; et le commissionnaire n'est pas
revenu. On lui dit froidement qu'il a eu grand tort d'envoyer un homme
qu'il ne connat pas; que ce commissionnaire pourrait bien s'tre
laiss tenter par le besoin pressant que lui-mme paraissait avoir
d'une culotte. Il prend enfin le seul parti qui lui reste. Aprs avoir
assujetti, par devant et par derrire, les basques de son habit avec
quelques pingles, il s'en retourne chez lui.

A quelques annes de l, Poinsinet imagina d'offrir un opra, puis,
fier du succs qu'il voyait poindre dans ses rves, il s'en vint le
visage dcouvert aux bals masqus de l'Acadmie royale de musique,
dont la vogue commenait  cette poque (1768). C'tait dans la nuit
du 4 au 5 fvrier. A peine est-il reconnu par les principales actrices
de Paris que la fameuse Guimard monte un coup. Toutes les belles
pcheresses se donnent le mot, se runissent, l'entourent et tombent
sur lui  grands coups de poings. Le pauvre Poinsinet demande ce qu'il
a fait, ce qu'on lui reproche. On lui rpond en lui donnant des
bourrades et en lui disant:--Pourquoi as-tu fait un mchant opra?
Cette plaisanterie assez ridicule avait ameut des spectateurs. On eut
de la peine  tirer le malheureux auteur de la griffe de mesdames de
l'Opra, et il rentra chez lui rou, vermoulu, maudissant la gloire et
disant: Que dcidment une grande rputation est quelquefois bien 
charge!...

Poinsinet imagina de composer une tragdie bourgeoise, dans le genre
larmoyant, intitule: _Les Amours d'Alice et d'Alexis_, en deux actes
et mls d'ariettes, emprunte d'une romance de Moncriff. Il n'eut pas
la consolation de la voir reprsenter avant sa mort, et cette mort fut
tragique.

En 1760, il tait all en Italie; en 1769 il fut en Espagne, et on le
nomma par drision _Don Antonio Poinsinet_. Il avait imagin de se
faire directeur d'une troupe ambulante et s'tait donn pour mission
de propager la musique _italienne_ et les ariettes _franaises_. Il se
noya dans le Guadalquivir,  Cordoue. Personne n'eut plus d'aventures
grotesques, de procs singuliers que ce malheureux auteur. Il parle
lui-mme de ses mystifications, devenues fameuses, dans une _Ode  la
Vrit_. Il s'y compare  un agneau qui va, la foudre en main,
poursuivre dans les sombres abmes ceux qui riaient de son excessive
et incroyable crdulit. Palissot, dans sa _Dunciade_, lui consacra
les vers suivants:

     Ainsi tomba le petit Poinsinet;
     Il fut dissous par un coup de sifflet.
     Telle, un matin, une vapeur lgre
     S'vanouit aux premiers feux du jour,
     Tel Poinsinet disparut sans retour.

LAPLACE, auteur de deux ou trois comdies, rdacteur du _Mercure de
France_, homme d'esprit, traducteur de plusieurs tragdies du thtre
anglais, donna aux Franais, en 1757, _Adle de Ponthieu_. Cette
pice, prsente aux comdiens, lue, reue avec acclamation par
l'aropage, fut dix-huit mois sans tre joue, par suite de dmarches
et de menes secrtes. Les gentilshommes de la Chambre furent obligs
de se mler de l'affaire. Le duc de Richelieu, qui venait de prendre
Mahon, tait alors d'exercice; il donna des ordres si formels
qu'_Adle de Ponthieu_ fut reprsente, mais de mauvaise grce, par
les acteurs. Le public cependant l'applaudit, et l'auteur fit pour
Richelieu cet impromptu:

       Ton oncle conquit la Rochelle,
     Combla les arts de bienfaits clatants.
       Digne hritier de ses talents,
     Tu pris Minorque _et fis jouer Adle_.

Un des hommes du dix-huitime sicle dont le nom eut le plus de
retentissement dans la rpublique des lettres fut Palissot, n  Nancy
en 1730, et qui,  peine g de dix-neuf ans, composa la tragdie de
_Zars_, reprsente en 1750 et imprime sous le titre de _Ninus
second_. On prtend que Palissot,  qui ce premier essai permettait
d'esprer du succs dans la carrire, lorsqu'il eut rflchi aux
perfections de Racine, se dcida  abandonner un genre dans lequel il
ne trouvait pas qu'il lui ft permis d'tre mdiocre.

Il se tourna vers la comdie. Il composa _les Tuteurs_ en 1754, et le
public crut y retrouver les qualits des bonnes pices de Regnard. La
gaiet, le naturel, la vivacit du dialogue, le style, la
versification pleine de sel et du meilleur coloris firent pardonner la
pauvret de l'intrigue, et la pice eut un trs-beau succs.

Palissot fit alors _le Rival par ressemblance_. C'tait le sujet des
_Mnechmes_, anobli et rendu plus vraisemblable, grce  une ide
ingnieuse; mais la pice perdit en gaiet sur sa devancire ce
qu'elle acquit en finesse. Cette comdie, reprsente en 1762, ne fut
pas accueillie favorablement du public. D'abord une cabale tait
monte contre l'auteur,  tel point qu'il fallut l'intervention de la
force arme pour le protger, lui et son oeuvre. Une des scnes du
premier acte tait une sorte de galerie de portraits de l'poque qui
dsignait des personnages bien connus. On cria  la mchancet et l'on
fut trs-mal dispos pour Palissot. Un loge intempestif de la nation
et de M. de Choiseul ne raccommoda rien, et lorsqu'au quatrime acte,
pour un changement  vue, le sifflet du machiniste retentit sur le
thtre, la salle tout entire applaudit  l'incident d'une faon
humiliante pour l'auteur. On raconte que pendant tout le temps de la
reprsentation, le chevalier de La Morlire, que l'on savait tre peu
l'ami de Palissot, eut  ct de lui un exempt de police, lequel ne
cacha pas  son voisin qu'il tait mis l tout exprs pour le
_morigner_, l'engageant  se bien tenir, ce qui fit dire  un
plaisant: La pice est gte, les _mouches_ y sont. On appelait dj
alors _mouches_ les hommes de la police. Le titre primitivement donn
 cette comdie avait t _les Mprises_; mais un plaisant s'tant
cri que c'tait l une vritable _mprise_ de l'auteur, ce dernier
le changea en celui du _Rival par ressemblance_.

En 1756, Palissot avait fait reprsenter  Nancy une comdie en prose
intitule _le Cercle_. Cette petite pice lui fut en partie vole par
_Poinsinet_, qui en fit jouer une sous le mme titre en 1764. Comme on
demandait au vritable auteur pourquoi il n'avait pas revendiqu sa
proprit, --Serait-il dcent, s'cria-t-il, pour personne, que
Gronte reprt sa robe de chambre sur le dos de Crispin? Cette jolie
comdie offre d'assez curieuses peintures de ce qui se passait alors
parmi les gens d'un certain monde. --Palissot, lui dit un jour un
grand personnage, Palissot, vous avez cout aux portes.

La ville de Nancy ayant  donner des ftes pour l'inauguration de la
statue que le roi de Pologne venait de faire riger  Louis XV,
demanda  Palissot, en 1755, une jolie comdie. Palissot composa _les
Originaux_. Il y avait dans cette pice un personnage calqu sur le
clbre Rousseau de Genve et une critique assez forte des crits du
philosophe dont la personnalit, du reste, tait respecte. Les amis
de Rousseau (il s'en trouve toujours en pareil cas) lui persuadrent
qu'il ne pouvait laisser passer inaperue l'impertinence de M.
Palissot, et qu'il fallait porter plainte au roi de Pologne. Un
mmoire fut rdig, l'orage fut violent mais court et, pour se venger,
Palissot publia les _Petites Lettres sur de grands philosophes_, puis
il composa la comdie des _Philosophes_, dont on peut dire que celle
des _Originaux_ fut l'occasion.

_Les Philosophes_, en trois actes et en vers, comdie joue en 1760,
eut un retentissement norme  l'poque o on la donna. Voici comment
l'auteur explique la raison qui l'engagea  entreprendre cette pice:

On fit paratre une traduction de deux comdies de Goldoni,  la tte
de laquelle on mit une pigraphe latine, du style du _Portier des
Chartreux_, et deux ptres ddicatoires insolentes, o l'on
outrageait deux dames du premier rang qui m'honoraient de leur
bienveillance. On y faisait une parodie injurieuse pour elles, de
l'ptre ddicatoire de mes _Petites Lettres sur de grands
philosophes_. La main d'o partait cette atrocit ne demeura pas
inconnue. On s'tait flatt que ces deux dames, fches d'avoir t
compromises  mon occasion, cesseraient de me recevoir et
m'abandonneraient  mon infortune. Cette noirceur philosophique eut un
effet tout oppos, elle ne tourna qu' la confusion et  l'opprobre de
celui qui l'avait conue; et si ce fut principalement pour venger la
raison et les moeurs, que je fis depuis la comdie _des Philosophes_,
je ne dsavoue point que le dsir de venger ces dames ne ft aussi
entr dans mon projet.

Les comdiens, et surtout mademoiselle Clairon, avaient d'abord refus
_les Philosophes_, parce qu'on y trouvait des personnalits; mais,
comme l'auteur tait trs-protg, des ordres positifs prescrivirent
de jouer sa pice. De temps immmorial on n'avait vu un tel concours
de monde  une premire reprsentation. Jamais les chefs-d'oeuvre de
nos potes n'avaient remu tant de monde et autant de passions, ni
fait autant de bruit. Une fermentation gnrale rgnait dans Paris.
Lorsque le public se fut cas tant bien que mal, l'acteur Bellecour
vint faire un compliment et l'on commena. La comdie de Palissot fut
coute d'un bout  l'autre, ce que l'auteur et ses amis n'espraient
pas. Elle fut applaudie en certains endroits, ce qui les tonna encore
plus.

Lorsque Voltaire en eut pris connaissance, il crivit  Palissot une
lettre moiti gaie moiti chagrine, ce qui fit dire  une femme
d'esprit:

Monsieur de Voltaire ne pardonnera jamais  l'auteur des
_Philosophes_ d'avoir battu sa _livre_.

On raconte,  propos de cette pice, que dans une lecture faite dans
une maison particulire, l'auteur, arriv au passage o Cidalise dit 
sa fille qu'elle l'aime en qualit d'_tre_, fut interrompu par les
bruyants clats de rire d'un des auditeurs qui s'criait: Oh! je
rirai longtemps d'une mre qui prend sa fille pour un arbre (_un
htre_).

Dans l'opra comique intitul _le Procs des ariettes et des
vaudevilles_, on trouve ce couplet relatif aux _Philosophes_ de
Palissot:

     Quoique son but lui fasse honneur,
     Nous conseillons  cet auteur,
     S'il veut que son nom s'ternise,
     De prendre un pinceau moins hardi,
     Et d'avoir toujours pour devise:
     _Sublato jure nocendi_.

Cette comdie fit des _monceaux_ d'ennemis  Palissot. Il avait eu le
courage d'attaquer non pas un seul personnage ridicule ou vicieux,
mais une secte nombreuse, puissante, accrdite. Elle avait donc une
importance plus grande encore que toutes les comdies parues depuis le
_Tartuffe_, et jusqu'alors aucune ne pouvait lui tre assimile.

Comme on reprochait beaucoup  Palissot de sacrifier la gaiet  la
finesse, dans ses comdies, il imagina d'emprunter aux _Mille et une
Nuits_ le sujet du _Barbier de Bagdad_. Il fit jouer en socit cette
charmante pice, dans laquelle il avait jet toute la folie dont cette
bagatelle tait susceptible, afin de bien prouver qu'il tait en tat
de faire rire aussi bien que de plaire. Il est  regretter que cette
jolie bluette n'ait pas t mise au thtre, quand elle parut.

En 1770, Palissot composa dans le plus grand secret une comdie en
trois actes et en vers, intitule: _l'Homme dangereux_. Il en traa le
caractre principal d'aprs l'ide ingnieuse que ses ennemis avaient
cru donner de sa personne dans une foule de brochures calomnieuses. Il
fit ensuite rpandre le bruit que c'tait une satire sanglante contre
lui et qu'il en tait fort affect. La pice fut reue unanimement par
les comdiens qui taient dans le secret. Elle devait tre donne le
samedi 16 juin 1770; mais au moment de la reprsenter, un ordre de la
police la dfendit. Palissot la fit jouer  son thtre particulier
d'Argenteuil, et lui-mme voulut remplir le rle de l'homme dangereux.

Ce qui, probablement, avait engag Palissot  agir de ruse pour faire
recevoir et jouer sa pice, c'est qu'il avait appris que l'anne
prcdente, l'Acadmie franaise n'avait pas craint de le mettre, de
son autorit prive, hors de concours pour le prix qui devait tre
dcern au meilleur loge de Molire.

Il est assez curieux de voir comment un auteur de cette poque, peu
partisan de Palissot, parle de cette affaire. Voici ce qu'il dit:

Quoique les juges, pour viter les tracasseries d'une publicit
prmature, soient fort secrets sur leurs dlibrations, il est
toujours quelques membres plus indiscrets ou plus aiss  pntrer,
qui laissent transpirer quelque chose. On prtend qu'une pice entre
autres a attir l'attention de la compagnie, mais que sur un soupon
qu'elle pourrait tre du sieur Palissot, on l'a mise  l'cart, pour
ne la point couronner, quel qu'en ft le mrite, si elle tait
rellement de cet auteur. Les acadmiciens croient pouvoir en cette
occasion s'lever au-dessus des rgles ordinaires, et exclure du
concours un aspirant indigne par ses moeurs et par sa conduite,
d'entrer dans la carrire. Il faut se rappeler, ou plutt on ne peut
oublier, avec quelle impudence le sieur Palissot s'est adjug le rle
d'Aretin moderne, et a vers le fiel de la satire sur les personnages
les plus illustres de la philosophie et de la littrature. Par le
scandale de la comdie des _Philosophes_ et de son pome de _la
Dunciade_, il s'est condamn lui-mme au triste et infme rle de
mdire dans les tnbres du reste de ses confrres. Personne n'a
daign lui faire l'honneur de lui rpondre, et son dernier ouvrage,
quoique bien fait dans son genre, et trs-digne d'observations et de
critiques, n'a pas mme reu les honneurs de la censure.

Une comdie de Palissot, celle des _Courtisanes_, devait remuer un
autre monde. Le sujet tait aussi hardi que celui des _Philosophes_.
L'auteur la lut aux comdiens assembls au nombre de treize, en avril
1775. Sept voix furent pour la rception, trois pour le refus, sans
motiver les raisons, trois pour le rejet comme tant contraire aux
moeurs. Palissot rclama, disant que ce n'tait point aux comdiens 
se prononcer relativement  ce dernier point de vue, mais  la police.
Ayant obtenu une approbation de la police par Crbillon, alors charg
des fonctions de censeur, il exigea une nouvelle assemble.
Vingt-quatre comdiens du Thtre-Franais se trouvrent runis, et la
comdie des _Courtisanes_ fut rejete par dix-neuf voix contre cinq.
Les acteurs dclarrent en outre qu'ils refusaient la pice parce
qu'elle manquait d'action, d'intrt, d'intrigue. Tout cela tait
faux, Palissot furieux en appela de cet inique jugement au public, en
faisant imprimer sa comdie; en outre, il se mit bien avec le clerg,
et l'archevque lui-mme prit fait et cause pour qu'on reprsentt
cette nouvelle cole de moeurs. En attendant, l'auteur, qui avait un
esprit des plus satiriques, se moqua des comdiens dans une ptre
pleine de sel, intitule: _Remercments des demoiselles du monde aux
demoiselles de la Comdie-Franaise  l'occasion des Courtisanes_,
comdie. Madame Prville fut la plus attaque dans ce _factum_, des
plus curieux et des plus amusants.

Mais si Palissot censura les vices du jour, il se montra en
compensation fort plat adulateur de _la matresse du roi_. Voulant
clbrer la convalescence de madame de Pompadour, il lui envoya
effrontment le compliment ci-dessous:

         Vous tes trop chre  la France,
         Aux Dieux des arts et des amours,
     Pour redouter du sort la fatale puissance:
         Tous les Dieux veillaient sur vos jours,
     Tous taient anims du zle qui m'inspire;
         En volant  votre secours,
         Ils ont affermi leur empire.

Il est difficile de pousser plus loin la flatterie.

Le temps tait venu o La Chausse allait trouver des imitateurs, o
la tragdie bourgeoise, autrement appele drame, s'apprtait  envahir
la scne, mme la scne du Thtre-Franais, en attendant la
construction de salles spciales pour le genre nouveau.

SAURIN, que nous appellerons le _second_ de La Chausse, vint, de 1760
 1774, donner sa _Blanche et Guiscard_, son _Orpheline lgue_ et son
fameux _Bewerley_, pices ou drames qui firent dire, fort
spirituellement,  un prince, peu amateur de la tragdie
bourgeoise:--Je dteste le drame; il me choque autant que si un
peintre s'avisait de reprsenter _Minerve_ en _pet-en-l'air_.

Ce fut en septembre 1763 que le Thtre-Franais donna la premire
reprsentation de _Blanche et Guiscard_, imite de l'anglais, dont le
sujet, puis dans _Gil Blas_ par Tompson, auteur des _Saisons_, fut
mis sur notre scne par Saurin. Ce drame ne fit pas d'abord fortune.
Il est vicieux dans ses caractres, dans sa forme. Mademoiselle
Clairon, cependant,  la reprsentation suivante, se montra si
suprieure, qu'elle enleva les applaudissements. L'auteur, en sortant,
lui envoya ce quatrain:

     Ce drame est ton triomphe,  sublime Clairon:
     Blanche doit  ton art les larmes qu'on lui donne;
         Et j'obtiens  peine un fleuron
         Quand tu remportes la couronne.

En novembre 1765, Saurin fit jouer un second drame, _l'Orpheline
lgue_ ou _l'Anglomanie_, en trois actes et en vers libres. Le trait
du citoyen de Corinthe qui, en mourant, lgue  son ami le soin de
soutenir sa femme et sa fille, avait dj fourni  Fontenelle le sujet
du _Testament_. Il donna celui de _l'Orpheline_  Saurin. Cette pice
avait un but, celui de corriger les Franais d'un ridicule fort en
vogue  cette poque et qu'on a vu reparatre bien souvent depuis:
l'admiration exclusive de quelques personnes chez nous, pour tout ce
qui se fait, se dit, se pense de l'autre ct du dtroit. Les deux
premiers actes renfermaient des scnes plaisantes, spirituelles et
ingnieuses, mais le troisime fut trouv long, diffus et ennuyeux.
L'auteur vit le dfaut de la cuirasse et fit des coupures qui
rendirent le drame trs-agrable.

Trois annes plus tard, en 1768, parut un nouveau drame de Saurin,
drame qui eut un grand retentissement, _Bewerley_ ou _le Joueur_,
imit de l'anglais. Il eut un succs immense  Paris. En province,
notamment  Toulouse, o l'on voulut le voir jouer, le public fut si
impressionn de la scne dans laquelle le joueur,  deux reprises
diffrentes, est prt  tuer son fils pour lui viter les chagrins de
la vie, qu'il sortit du thtre en poussant un cri d'horreur. Quelques
hommes seulement, au coeur plus dur, taient rests jusqu' la fin du
drame et crirent aux acteurs:--Adoucissez le cinquime acte si vous
voulez que nous puissions revenir.

Cette pice de _Bewerley_ fut imite depuis et en partie reproduite
dans celle assez rcente de _Trente ans ou la Vie d'un joueur_.

On envoya  Saurin les vers ci-dessous:

     Grces  l'anglomanie, enfin sur notre scne,
     Saurin vient de tenter la plus affreuse horreur;
     En bacchante on veut donc travestir Melpomne.
     Racine m'intresse et pntre mon coeur
       Sans le broyer, sans glacer sa chaleur.
     Laissons  nos voisins leurs excs sanguinaires.
     Malheur aux nations que le sang divertit!
     Ces exemples outrs, ces farces mortuaires,
       Ne satisfont ni l'me ni l'esprit.
     Les Franais ne sont point des tigres, des froces,
     Qu'on ne peut mouvoir que par des faits atroces.
       Drobez-nous l'aspect d'un furieux.
     Ah! du sage Boileau suivons toujours l'oracle!
     Il est beaucoup d'objets que l'art judicieux
     Doit offrir  l'oreille et reculer des yeux.
       Loin en ce jour de crier au miracle,
       Analysons ce chef-d'oeuvre vant:
     Un drame tantt bas, et tantt exalt,
     Des bourgeois ampouls, une intrigue fadasse,
     Un joueur larmoyant, une pouse bonasse.
     Action paresseuse, intrt effac,
     Des beauts sans succs, le but outrepass,
     Un fripon rvoltant, machine assez fragile,
     Un homme vertueux, personnage inutile,
     Qui toujours doit tout faire et qui n'agit jamais.
     Un vieillard, un enfant, une soeur indcise,
     Pour catastrophe, hlas! une horrible sottise,
       Force discours, trs-peu d'effets,
     Suspension manque, on sait partout d'avance
     Ce qui va se passer. Aucune vraisemblance
     Dans cet acte inhumain, ni dans cette prison,
       O Bewerley, d'une me irrsolue,
     Deux heures se promne en prenant son poison,
     Sans remarquer son fils qui lui crve la vue,
       Ce qu'il ne voit qu'afin de l'gorger.
     D'un monstre forcen le spectacle barbare
     Ne saurait attendrir, ne saurait corriger;
     Nul pre ayant un coeur ne peut l'envisager.
     Oui, tissu mal construit et de tout point bizarre,
       Tu n'es fait que pour affliger.
     Puisse notre thtre, ami de la nature,
     Ne plus rien emprunter de cette source impure.

Saurin avait une femme charmante; on prtendit qu'il l'avait prise
pour modle dans madame Bewerley de son drame, et on lui crivit:

         Saurin, cette femme si belle,
         Ce coeur si pur, si vertueux,
         A tous ses devoirs si fidle,
     De ton esprit n'est point l'enfant heureux.
         Tu l'as bien peint: mais le modle
         Vit dans ton me et sous tes yeux!

Nous avons dj parl, dans notre premier volume, de DORAT, qui eut
une certaine rputation de pote agrable et d'homme d'esprit, et qui
mme obtint des succs  la Comdie-Franaise par quelques tragdies
et par une comdie qui le mirent fort  la mode.

On fit sur lui une trs-spirituelle pigramme que voici:

     Bons dieux! que cet auteur est triste en sa gat!
     Bons dieux! qu'il est pesant dans sa lgret!
     Que ses petits crits ont de longues prfaces;
     Ses fleurs sont des pavots, ses ris sont des grimaces;
     Que l'encens qu'il prodigue est plat et sans odeur!
     C'est, si je veux l'en croire, un heureux petit-matre;
     Mais, si j'en crois ses vers, ah! qu'il est triste d'tre
         Ou sa matresse ou son lecteur!

Dorat, en lisant ces vers, qu'on attribuait gnralement au philosophe
de Ferney, rpondit fort spirituellement:

         Grce, grce, mon cher censeur,
     Je m'excute et livre  ta main vengeresse
       Mes vers, ma prose et mon brevet d'auteur.
       Je puis fort bien vivre heureux sans lecteur;
       Mais, par piti, laisse-moi ma matresse.
     Laisse en paix les amours, pargne au moins les miens.
     Je n'ai point, il est vrai, le feu de ta saillie,
       Tes agrments; mais chacun a les siens.
         On peut s'arranger dans la vie,
         Si de mes vers gl s'ennuie,
       _Pour l'amuser, je lui lirai les tiens_.

La rponse tait charmante, et un ami de Dorat publia ce quatrain:

         Non, les clameurs de tes rivaux
     Ne te raviront point le talent qui t'honore,
         Si tes fleurs taient des pavots,
         Tes jaloux dormiraient encore.

Dorat est certainement un des auteurs de cette poque qui fit et sur
lequel on fit le plus de pices de vers: pigrammes, madrigaux,
posies fugitives, satires, etc.

En 1777, peu de temps avant sa mort, on lui adressa la pice suivante
intitule: _Confession potique_, par un acadmicien des arcades.
C'est lui-mme qui est cens dire:

     De petits vers pour Iris, pour Climne,
     Dans les boudoirs m'avaient fait quelque nom;
     Dsir me prit de briller sur la scne,
     Mais j'y parus sans l'aveu d'Apollon.
     L, comme ailleurs, s'achte la victoire:
     A beaux deniers l'on m'a vendu la gloire;
     Mieux et valu, ma foi, qu'on m'et bern.
     Que m'ont servi tant de prneurs  gages?
     De mes succs o sont les avantages?
     Un seul encore, et me voici ruin.

Dorat, en effet, mourut dans la misre.

En 1762, parut aux Franais une jolie comdie intitule _Julie ou le
Triomphe de l'amiti_, en trois actes et en prose. L'auteur, MARIN,
sut y glisser une charmante histoire, histoire vritable du fameux
Samuel Bernard. Un grand seigneur, trs-connu pour tre un panier
perc, empruntant partout mais se gardant bien de jamais rendre, vint
un jour trouver le riche banquier et lui dit:--Monsieur, je vais bien
vous tonner. Je me nomme le marquis de F..., je ne vous connais
point, et je viens vous emprunter cinq cents louis.--Pardieu,
Monsieur, lui rpond aussitt Bernard, je vais, moi, vous tonner bien
davantage, je vous connais et je vais vous prter cette somme.

Marin, en 1765, fit jouer encore quelques petites comdies assez
spirituelles.

ROCHON DE CHABANNES, auteur de la mme poque, qui travaillait pour
les divers thtres de Paris, donna en 1762, aux Franais, la jolie
comdie en un acte et en vers, intitule: _Heureusement_. Elle est
tire d'un conte de Marmontel. Il y a dans la pice une scne entre un
militaire et une jeune femme pendant laquelle l'officier dit  Marton,
la soubrette:

     Verse rasade, Hb, je veux boire  Cypris.

La jeune femme rpond:

     Je vais donc boire  Mars.

Le jour de la premire reprsentation, le prince de Cond, qui
revenait de l'arme, se trouvait au thtre; l'actrice charge du rle
de Madame Lisban se tourna avec grce et respect vers le prince, et la
salle entire saisissant l'-propos applaudit  tout rompre.

Nous parlerons plus longuement de FAVART, un de nos plus fconds
auteurs dramatiques du sicle dernier, et de sa femme, au chapitre
relatif  la Comdie-Italienne; nous dirons seulement ici qu'il fit
jouer aux Franais, en 1763, une pice qui eut un grand succs,
_l'Anglais  Bordeaux_, compose  l'occasion de la paix signe 
cette poque avec l'Angleterre. Mademoiselle d'Angeville et la clbre
Gaussin firent dans cette jolie pice leurs adieux au public
parisien. _L'Anglais  Bordeaux_ valut  son auteur une pension de
mille livres sur la cassette du roi, pension que lui fit avoir l'abb
Voisenon.

Puisque l'abb VOISENON est tomb sous notre plume, un mot sur cet
homme d'esprit, auteur plus ou moins anonyme de beaucoup de fort
jolies comdies. Les oeuvres de cet auteur, qui prit toujours autant
de soin  se cacher que d'autres en mettent  se faire connatre, sont
pleines de posie et de charme. Elles caractrisent l'homme rpandu
dans le monde et l'habile crivain. Ses tableaux sont bien tracs, ses
prceptes sont sages, le tour de ses vers est heureux, facile,
lgant; son style est brillant, naturel, solide. L'intrigue dans ses
pices est bien conduite. En outre, on doit lui savoir beaucoup de gr
des efforts qu'il fit pour ramener la comdie aux bons et vrais
principes de l'art. Imitant l'incognito qu'il chercha toute sa vie,
nous ne citerons aucune de ses pices, bien que le nombre en soit
assez considrable.

SDAINE, GOLDONI, comme Favart, sont plutt des auteurs de thtres
lyriques et de troisime ordre que des auteurs de la scne franaise.
Le premier cependant donna deux pices aux Franais, _le Philosophe
sans le savoir_ (1765) et _la Gageure imprvue_ (1768), et le second,
_le Bourru bienfaisant_ (1771). _Le Philosophe sans le savoir_,
comdie en cinq actes, devait tre reprsente devant la Cour le 22
octobre 1765; mais la police y trouvant diffrentes choses 
reprendre, entre autres, un duel autoris par un pre, exigea de
l'auteur des rductions. Sdaine ne voulut pas d'abord y consentir; on
finit par obtenir cependant quelques modifications et, aprs une
rptition gnrale devant le lieutenant de police, l'interdit fut
lev. Le public trouva la pice de son got.

Ce titre de _Philosophe_ nous permet de dire un mot d'une comdie
anonyme imprime en 1762, en un acte et en prose, intitule _les Huit
Philosophes aventuriers de notre sicle_, dont le sujet est celui-ci.
Les huit philosophes, Voltaire, Dargens, Maupertuis, Marivaux, Prvt,
Crbillon, Mouhi, Mainvilliers, se rencontrent d'une faon tout
imprvue dans l'auberge de madame Tripandire,  l'enseigne d'Uranie,
et s'y livrent  des conversations d'un style  faire rougir le plus
mdiocre auteur.

_La Gageure imprvue_, en un acte et en prose, joue en 1768, tait
plutt une comdie de socit qu'une comdie  figurer sur le
Thtre-Franais. A cette poque eut lieu une contestation des plus
vives entre _Messieurs_ de la Comdie-Franaise et Sdaine.

Cet auteur ayant envoy chercher de l'argent  la caisse, fut fort
surpris quand on lui fit dire que sa pice du _Philosophe_ tant
tombe dans les rgles, il n'avait droit  rien. C'tait l un petit
tour de Jarnac que les _histrions_ (comme on les appelait  cette
poque) taient assez enclins  pratiquer, pour s'attribuer ensuite
tout le bnfice. Sdaine leur crivit une lettre  cheval, les
traitant avec le dernier mpris, leur jetant  la face toutes leurs
turpitudes, et se plaignant entre autres choses de ce qu'ils louaient
pour cinquante mille cus par an de petites loges dont le produit
rparti aurait d entrer dans le calcul journalier. Indigns de ce
qu'un ancien maon (car c'tait l'tat primitif de Sdaine) ost se
permettre de leur crire de la sorte, les comdiens arrtrent qu'on
ne reprsenterait plus ses pices. Cette affaire nanmoins fut le
prologue de la longue comdie dont Caron de Beaumarchais s'empara pour
amener, par la suite, les acteurs  composition, et les forcer 
respecter les droits trop souvent mconnus jusqu'alors, des auteurs
qui les faisaient vivre.

GOLDONI, auteur de la Comdie-Italienne, fit jouer en 1771, aux
Franais, la comdie du _Bourru bienfaisant_, en trois actes et en
prose, souvent reprise  la scne et qui a cr un type que l'on
n'oubliera jamais.

LA HARPE, si clbre par son cours de littrature et par ses nombreux
ouvrages, n'a gure fait reprsenter que des tragdies au
Thtre-Franais, aussi les anecdotes auxquelles ses pices ont donn
lieu seraient-elles mieux places au premier volume de cet ouvrage.

Une des premires compositions de La Harpe fut une espce de
tragdie-drame, _le Comte de Warwick_, reprsente en 1763, et qui fit
une grande sensation. On trouva la conduite de cette pice pleine de
sagesse et de mrite, le style sans boursouflure et laissant loin
derrire lui le style ampoul auquel on sacrifiait alors beaucoup
trop. Les gens de got fondrent de grandes esprances sur un jeune
homme de vingt-trois ans qui avait pu produire seul un pareil ouvrage.

_Le Comte de Warwick_ ayant eu un grand succs, suscita aussi tout
naturellement beaucoup d'envieux  son auteur. On se mit en qute de
la vie prive, des faits et gestes du jeune pote, et bientt les plus
noires histoires coururent sur son compte. On le donna comme un
monstre d'ingratitude. La fameuse Clairon, pique au vif de ce qu'un
auteur dramatique avait os composer une pice sans lui faire un rle,
furieuse de ce que sa rivale, mademoiselle Dumesnil, avait si bien
russi dans celui de Marguerite d'Anjou, accrdita les bruits les plus
affreux sur La Harpe, et les rpandit de son mieux. Grce  elle on
sut bientt qu'il tait fils d'un porteur d'eau et d'une ravaudeuse,
un enfant trouv qui, ayant eu occasion d'tre connu de M. Asselin,
principal du collge d'Harcourt, avait t reu comme pensionnaire par
ce M. Asselin, homme de mrite, lequel avait dcouvert dans l'lve de
brillantes dispositions. La Harpe avait rpondu par son travail aux
bonts de son protecteur, mais non par ses sentiments de
reconnaissance; car tout en remportant les prix de l'Universit, il ne
manquait aucune occasion d'exercer son esprit satirique d'une faon
quasi inconvenante contre ses matres, et mme contre M. Asselin. Il
avait trouv le moyen de faire imprimer une pice de vers
trs-spirituelle et trs-mchante, dans laquelle il se moquait 
plaisir de ceux  qui il n'aurait d tmoigner que de la
reconnaissance. M. Asselin voulant rprimer chez son lve une licence
qui pouvait lui faire du tort, obtint du lieutenant de police de
dtenir quelque temps La Harpe au Fort-l'vque. Pendant sa
captivit, le jeune pote composa ses _Hrodes_, qui eurent un succs
mdiocre, mais dont la prface fut trouve impudente parce qu'il y
jugeait avec un sans-gne nullement convenable  son ge, du mrite
des auteurs anciens et modernes. Un peu chti de ses tmrits
premires, La Harpe baissa le ton et donna son _Comte de Warwick_.
Bientt le naturel reprenant le dessus, il annona une nouvelle
tragdie, celle de _Timolon_ qui, disait-il, devait faire _fondre le
coeur_ de tous les heureux qui pourraient l'entendre. Cette
outre-cuidance suscita une cabale des plus srieuses. On tait indign
de ce ton de morgue et de despotisme littraire. _Timolon_ parut en
1764, et ne rpondit pas aux esprances que l'on avait conues des
talents dramatiques de l'auteur. Les trois premiers actes nanmoins
furent applaudis, mais le quatrime parut fort mauvais et le cinquime
dtestable! A la fin de la pice le parterre se divisa en deux partis,
celui des _applaudisseurs_ et celui des _siffleurs_. Un plaisant dit
que La Harpe n'avait pas assez de _reins_ pour porter un si lourd
fardeau, ni assez de _fond_ pour fournir une course tout entire.

A l'occasion de cette tragdie, on insra la lettre suivante dans
_l'Anne littraire_:

Les jours de pices nouvelles, il se commet un monopole criant sur
les billets du parterre. Il est de fait qu'aujourd'hui,  _Timolon_,
on n'en a pas dlivr la sixime partie au guichet. On voyait de
toutes parts les garons de caf, les savoyards, les cuistres du
canton, ranonner les curieux et agioter sur nos plaisirs. Les plus
modrs voulaient tripler leur mise, et le taux de la place tait
depuis trois livres jusqu' six francs. Par l, l'homme de lettres peu
 son aise, est priv d'un spectacle particulirement fait pour lui.
Il n'est pas possible que dans le trs-petit nombre de billets qu'on
distribue, il soit assez heureux pour s'en procurer un,  moins qu'il
ne s'expose  recevoir cent coups de poing,  faire dchirer ses
habits,  tre cras lui-mme par la foule des gens du peuple qui
obsdent la grille. Le magistrat, citoyen clair, vigilant, qui
prside  la police, ignore sans doute ce dsordre, qui ne peut
provenir que d'une intelligence sourde entre les subalternes de la
Comdie et les agents de leur cupidit. Il ne serait peut-tre pas
difficile de rompre cette intelligence, non plus que d'interdire
l'accs du guichet  cette canaille qui l'assige et qui empche les
honntes gens d'en approcher.

Ceci tait crit en 1764; nous sommes en 1864, voil juste un sicle
que les plaintes contenues dans cette lettre curieuse ont t faites,
et, loin que les choses se soient amliores, elles n'ont fait
qu'empirer. Les jours de premires reprsentations, ce n'est plus
trois livres, six livres que se paient des places, mais 20, 25, 30
francs et plus. Il est vrai qu'on ne se donne mme presque plus la
peine, ces jours-l, d'ouvrir le _guichet_, ce serait chose assez
inutile, tout est enlev, distribu, vendu, colport longtemps 
l'avance. On a trafiqu des moindres places; nous ne parlerons pas du
parterre; ainsi que nous aurons l'occasion de le dire, le _parterre_
est ray, dans la plupart de nos thtres, du nombre des vivants; le
peu de places qu'on y a laisses est rserv  messieurs les
chevaliers du lustre, auprs desquels le vrai public se soucie peu de
se trouver; les loges des premires et des avant-scnes sont pour les
femmes que l'on dsigne aujourd'hui sous le nom de _petites-dames_ ou
de _cocottes_, quelquefois pour des actrices non moins petites-dames
et non moins cocottes; les fauteuils, pour ceux qu'on appelle les
gandins ou pour les critiques de la presse grande et petite; restent
les loges des secondes et des troisimes dont personne ne se soucie et
qui incombent habituellement aux femmes de chambre et aux domestiques
de bonne maison.

En 1765, La Harpe fit jouer la tragdie de _Pharamond_, qu'il n'avait
pas fait connatre comme tant de lui. L'auteur ayant t demand  la
fin de la premire reprsentation, l'acteur charg d'annoncer vint
dire que le pote qui avait compos la tragdie de _Pharamond_ venait
de sortir. On lui demanda le nom.--Personne de nous ne le connat,
reprit-il avec une navet magnifique. Alors une jeune et jolie femme,
impatiente, se lve, et se tournant vers le parterre elle
s'crie:--Si j'avais l'honneur d'tre le parterre, je ne cesserais de
crier que l'auteur n'et paru.

L'anne suivante, La Harpe donna la tragdie de _Gustave Vasa_, et, en
1769, _Mlanie_, drame en trois actes et en vers, qui ne fut
reprsent que sur des thtres de socit.

Beaucoup plus tard, vers la fin de 1775, cet auteur fit jouer 
Fontainebleau la tragdie de _Menzikoff_, monte avec un luxe de
dcors et d'habillements digne des hauts personnages devant lesquels
la pice tait donne. Le Roi, la Reine, les princes, les
ambassadeurs, une foule d'trangers de distinction, de Russes
principalement, assistaient  cette reprsentation. Les acteurs firent
de leur mieux; mais, malgr toutes ces chances favorables, _Menzikoff_
parut mdiocre aux spectateurs indulgents, mauvais aux gens
difficiles, d'un noir ridicule et fatigant  tout le monde.

Lorsqu'en 1776 La Harpe occupa le fauteuil acadmique, on lui adressa
les vers suivants:

         Funeste et glorieux fauteuil,
       Toi, du talent le trne et le cercueil,
         De ta vertu soporifique,
     Sur le pauvre _Bb_ rpands l'heureux effet:
       Endors-le moi d'un sommeil lthargique,
         Pour tre plus sr de ton fait,
           Avec _Gustave_, _Mlanie_,
         Et des _Conseils_ la froide rapsodie.

         Il faut rembourrer ton coussin;
       Apprte-toi, voici le petit nain!
         On le passe de main en main,
       Il est nich! Gloire  l'Acadmie.
       L, du fauteuil, l'assoupissant gnie,
       Vient d'oprer, il saisit le bambin.
       Ah! n'allez pas troubler sa paix profonde:
       N'est-il pas juste, amis, qu'il dorme enfin
       Aprs avoir endormi tout le monde!

Pour comprendre cette plaisanterie, il faut qu'on sache que Frron
avait souvent compar La Harpe au petit nain du roi de Pologne, que
l'on appelait _Bb_, et cela  cause de la petite taille, du petit
orgueil et des petites colres du littrateur, dfauts que ledit
littrateur possdait, comme le nain, au plus haut degr.

En 1772, on fit encore sur La Harpe, ou plutt sur son nom, l'espce
de charade suivante:

     J'ai sous un mme nom trois attributs divers,
     Je suis un instrument, un pote, une rue;
     Rue troite, je suis des pdants parcourue;
     Instrument, par mes sons je charme l'univers;
         Rimeur, je t'endors par mes vers.




XX

LA COMDIE A LA FIN DU RGNE DE LOUIS XV ET AU COMMENCEMENT DE CELUI
DE LOUIS XVI

  Le drame prend de l'extension.--Mme DE GRAFIGNY.--Son
    histoire.--Son drame de _Cnie_.--Celui de _la Fille
    d'Aristide_.--Vers qu'on lui adresse.--CHAMPFORT.--_La Jeune
    Indienne_ (1764).--Peu de succs de ce drame.--Anecdote.--_Le
    Marchand de Smyrne_ (1775).--CARON DE BEAUMARCHAIS.--Son
    premier drame d'_Eugnie_ (1767).--Vers qu'on adresse 
    l'auteur.--_Les Deux Amis_ ou _le Ngociant de Lyon_.--Bons
    mots.--Mot spirituel de Mlle Arnoux.--_Le Barbier de
    Sville._--Anecdote.--Beaumarchais mis au
    Fort-l'vque.--Arrt.--Vers.--Mmoires sur
    Marin.--_Ques--co._--Coiffure de ce nom.--La pice du _Barbier
    de Sville_, joue en 1775.--Singulier jugement sur cette
    pice.--Son succs.--_Les Battoirs._--Prface du _Barbier de
    Sville_.--Jugement de Palissot sur Beaumarchais.


Le genre appel _Comdie larmoyante_, que nous dsignons aujourd'hui
sous le nom de _drame_, et dont la naissance remonte au milieu du
rgne de Louis XV, prit une nouvelle extension pendant les quelques
annes de celui du malheureux Louis XVI. Avant de parler de l'un des
auteurs qui ont donn la plus grande clbrit  la _tragdie
bourgeoise_, Caron de Beaumarchais, disons un mot d'une femme de
beaucoup d'esprit qui composa deux pices de ce genre, madame de
Grafigny, et d'un auteur qui eut de la rputation, Champfort.

Franoise d'Issembourg d'Happoncourt de Grafigny, fille d'un major de
la gendarmerie du duc de Lorraine et d'une petite-nice du fameux
Callot, marie  Franois Hugot de Grafigny, chambellan du prince,
vcut quelque temps avec son poux, homme violent auprs duquel elle
fut souvent en danger. Spare juridiquement, elle perdit enfin son
mari, mort en prison, et libre de ses chanes vint  Paris avec
mademoiselle de Guise, destine au marchal de Richelieu. Elle crivit
d'abord pour un recueil une jolie nouvelle espagnole intitule: _Le
mauvais exemple produit autant de vertus que de vices_, puis elle fit
ses _Lettres pruviennes_ qui illustrrent son nom et eurent un
immense retentissement. Enfin elle composa son drame de _Cnie_ qui,
aprs _Mlanide_ dont nous avons parl, fut juge la meilleure pice
dans le genre attendrissant. Elle donna ensuite _la Fille d'Aristide_
qui eut moins de succs. Un jugement sain, un esprit modeste, un coeur
sensible et bienfaisant, un commerce doux, lui avaient acquis des
amitis solides. Son coeur plein de dlicatesse tait malheureusement
trop accessible au chagrin que lui causaient la plus lgre critique,
l'pigramme la plus innocente. Elle l'avouait de bonne foi. Elle est
aussi l'auteur d'une petite comdie en un acte et en prose intitule
_Phasa_.

Le sujet de _Cnie_, comdie en cinq actes et en prose, est le mme
que celui de _Tom-Jones_.

La chute de son second drame, _la Fille d'Aristide_ (1758), causa la
mort de son auteur. Trop impressionnable pour soutenir cette petite
disgrce, elle en fit une maladie qui la mena au tombeau.

On lui adressa les vers suivants:

     Bonne maman de la gente Cnie,
     A cinquante ans vous ftes un poupon:
     On applaudit, on le trouva fort bon:
       On passe un miracle en la vie.
       Mais, d'un effort moins circonspect,
     Sept ans aprs tenter mme aventure,
     Et travailler encor dans le got grec;
     Pardon! maman, si la phrase est trop dure;
       Je le dis, sauf votre respect,
     C'est de tout point vouloir forcer nature.

On prtend que madame de Grafigny a compos plusieurs jolies pices,
reprsentes  Vienne par les enfants de l'Empereur. Ce sont des
sujets simples et moraux,  la porte de l'auguste jeunesse qu'elle
voulait instruire. L'Empereur et l'Impratrice la comblrent de
prsents. Elle a aussi crit un acte de ferie intitul _Azor_, et
qu'on la dtourna de donner aux comdiens.

DE CHAMPFORT a produit les deux drames de _la Jeune Indienne_ et du
_Marchand de Smyrne_, qui, l'un et l'autre, sont crits avec facilit
et lgance.

La premire reprsentation de _la Jeune Indienne_ eut lieu le 30 avril
1764,  la rouverture du Thtre-Franais. A la suite d'un compliment
assez fastidieux prononc par l'acteur Auger, on joua _Hraclius_,
puis la pice de Champfort, auteur alors fort jeune, puisqu'il n'avait
pas vingt et un ans.

On fondait des esprances sur cette comdie; mais le public fut assez
dsappoint de ne trouver, au lieu d'une pice bien charpente, que
huit scnes copies de l'anglais (_l'Histoire d'Inkle et de Yarico_),
scnes que le pote franais n'avait pas mme travailles avec soin
sous le rapport de l'intrigue et du plan.

Nous aurions pass sous silence cette petite pice, qui n'en est pas
une, sans le fait qui se produisit. On avait peu et lgrement
applaudi pendant la reprsentation; cependant, vers la fin, les
partisans de l'auteur, voulant faire une ovation  leur ami,
s'avisrent de le demander. Cela parut plaisant, et d'autres voix, par
drision, se mlrent  ces amis maladroits, vritables ours de la
fable. Le bruit prenant de l'extension au parterre, les loges,
l'amphithtre, l'orchestre, au lieu de sortir de la salle, restrent
pour voir le dnoment de la cohue et l'apaisement du brouhaha. Les
comdiens, qui d'abord n'avaient pas fait grande attention  la
demande du public, la prenant pour une plaisanterie, feignirent de se
donner quelque mouvement pour chercher Champfort. Ce dernier, ayant la
conscience de son oeuvre, refusa de paratre, et Mol vint dire qu'on
ne pouvait le trouver. Alors ce fut un tapage infernal, et les
comdiens firent tomber la toile, insolence que jusqu'alors on ne
s'tait jamais permise dans un cas semblable, et que le parterre
tolra,  la grande stupfaction du public lev et peut-tre encore
plus  l'tonnement de ceux qu'on appelait alors les _histrions_.

Champfort fut plus heureux avec _le Marchand de Smyrne_ (1775), qui
eut beaucoup de succs. Malheureusement pour lui, un beau jour un de
ses envieux dterra une vieille tragdie de _Mustapha et Zangir_, de
M. Belin, joue soixante-dix ans avant la reprsentation du
_Marchand_, et qui avait un grand air de famille avec cette dernire.
Quoi qu'il en soit, ce drame fit poque.

Nous terminerons ce qui a trait  la Comdie-Franaise par une
apprciation et des anecdotes sur le clbre CARON DE BEAUMARCHAIS,
auteur remarquable, remarqu, attaqu et dfendu avec acharnement dans
les mmoires du temps, qui a laiss de beaux drames et la rputation
inconteste d'homme d'infiniment d'esprit.

La premire pice ou drame que Beaumarchais donna au thtre, fut, en
1767, _Eugnie_, en cinq actes et en prose. La premire reprsentation
fut orageuse, surtout aux deux derniers actes. Les trois premiers
avaient t applaudis. A la seconde reprsentation, ce drame reprit
faveur; les femmes y trouvaient de l'intrt et y revinrent. Le fond
du sujet est puis dans _Clarisse_ et dans _l'Aventure du comte de
Belflor_, raconte dans le _Diable Boiteux_. Quelques scnes sont
imites de celles du _Gnreux ennemi_, comdie de Scarron, et du
_Point d'honneur_, de Lesage.

Lorsque la pice fut imprime, elle parut avec une prface des plus
_singulires_ et qui, comme tout ce qui est _singulier_ en France,
lui attira de la vogue.

C'est  l'_Eugnie_ de Beaumarchais qu'il faut fixer l'poque du
changement du mot comdie en celui de _drame_, pour les pices du
genre larmoyant. Avant cet auteur, le mot drame n'tait pas employ
d'une faon aussi radicale et aussi absolue; ainsi les pices de La
Chausse, de Saurin, prenaient encore le nom de comdie.

Beaumarchais, lorsqu'il fit paratre _Eugnie_, tait dj clbre par
ses Mmoires plaisants, publis par suite de son procs avec madame
Gotzmann, ce qui donna lieu aux vers qu'on va lire:

     Cher Beaumarchais, sur tes crits,
     En deux mots, voici mon avis:
     Donne au palais ton _Eugnie_,
     Tes _factums_  la Comdie.

Quelques annes plus tard, Beaumarchais fit jouer son second drame,
_les Deux Amis_ ou _le Ngociant de Lyon_. Ce drame, comme le
prcdent, eut ses admirateurs et ses contradicteurs. A l'une des
reprsentations, au beau milieu de l'_imbroglio_ assez diffus de la
pice, un plaisant s'cria du fond du parterre: _Le mot de l'nigme au
prochain Mercure!_ Cette boutade prouve que les charades, logogriphes
et nigmes, placs  la fin de certains journaux, ne sont pas
d'invention rcente.

Il parat que peu de jours aprs l'apparition sur la scne franaise
des _Deux Amis_, l'auteur se trouvant  l'Opra, dans le foyer,
eut l'imprudence de faire remarquer, d'un ton dgag et ddaigneux,
 la spirituelle Arnoux (qu'on appelait le Piron femelle,  cause
de ses rponses et de ses saillies), combien ce thtre tait
dlaiss.--Voil, ajouta-t-il, une trs-belle salle; mais vous n'aurez
personne  votre _Zoroastre_.--Pardonnez-moi, lui dit l'actrice, vos
_Deux Amis_ nous en enverront.

Les acteurs de la Comdie-Franaise donnrent onze reprsentations du
drame de Beaumarchais, et cependant ne voulurent pas qu'il en retirt
ses honoraires, ce qui devint le sujet de Mmoires, de rclamations et
d'une question de principe souleve dj par Sdaine.

La pice de Beaumarchais qui fit le plus de bruit dans le monde des
lettres et dans le monde lev fut le _Barbier de Sville_. Longtemps
elle ne put tre reprsente, et voici pourquoi:

L'auteur tait trs-li avec le duc de Chaulnes, lequel duc avait une
fort belle matresse nomme Mesnard. Beaumarchais, homme d'esprit,
aimable, insinuant auprs des femmes, acquit bientt une certaine
intimit avec la matresse du grand seigneur. Ce dernier finit par
ressentir une jalousie telle qu'il voulut tuer M. Caron. Il le
provoqua; on convint qu'on se battrait en prsence du comte de La
Tour-du-Pin, pris pour juge du combat; mais le comte n'ayant pu se
rendre sur l'heure  l'invitation, la tte du duc de Chaulnes s'exalta
 tel point, chez son rival mme, qu'il voulut le tuer dans sa propre
maison. Beaumarchais fut oblig de se dfendre  coups de pied et 
coups de poing. Son adversaire tait un des plus vigoureux
personnages de France, et il commenait  l'assommer lorsque
heureusement les domestiques intervinrent; il tait temps. Le guet, le
commissaire arrivrent  leur tour, on dressa procs-verbal de cette
scne tragi-comique. On donna un garde au battu pour le garantir des
fureurs du duc dont on chercha  gurir la tte.

Le plus plaisant de l'aventure, c'est que comme si l'on n'et pas
voulu faire mentir le vieux proverbe: _Les battus paient l'amende_,
Beaumarchais fut mis au Fort-l'vque pour ne s'tre pas exactement
conform  l'invitation que lui avait envoye le duc de la Vrillire
de ne pas sortir de sa maison avant la dtention du duc de Chaulnes.
En outre, l'auteur du _Barbier de Sville_ ayant lanc un Mmoire
extrmement vif qui avait dplu  la maison de Luynes, l'on exigea la
punition de cette impudence. Du reste, comme Beaumarchais tait assez
impertinent, ne doutait de rien, il tait gnralement dtest, avait
beaucoup d'ennemis, et quoique dans la circonstance dont nous parlons,
les torts ne fussent pas de son ct, on ne le plaignit nullement des
vexations qu'il prouva et l'on ne fit qu'en rire.

Un arrt tant intervenu contre Beaumarchais, dont le nom rel tait
Caron, on adressa au tribunal le plaisant quatrain suivant:

         O vous qui lancez le tonnerre,
         Quand vous descendrez chez Pluton,
         Prenez votre chemin par terre,
     Vous serez mal mens dans la barque  Caron.

Au nombre des Mmoires publis par Beaumarchais, s'en trouvait un
dirig contre le sieur Marin. Ce factum fit beaucoup de bruit; il
tait plaisant et spirituel, et se terminait ainsi: crivain
loquent, causeur habile, gazetier vridique, journalier de pamphlets,
s'il marche il rampe comme un serpent, s'il s'lve il tombe comme un
crapaud. Enfin, se tranant, gravissant, et par sauts et par bonds,
toujours ventre  terre, il a tant fait par ses jrmies, que nous
avons vu de nos jours le corsaire allant  Versailles, tir  quatre
chevaux sur la route, portant pour armoiries aux panneaux de son
carrosse, dans un cartel en forme de buffet d'orgue, une renomme en
champ de gueule, les ailes coupes, la tte en bas, raclant de la
trompette marine, et pour support une figure dgote reprsentant
l'Europe; le tout embrass d'une soutanelle double de gazettes et
surmont d'un bonnet carr, avec cette lgende  la houpe: Ques--co?
Marin. Le ques--co, dicton provenal voulant dire: Qu'est-ce que
cela? fit fureur et plut si fort  la Dauphine lorsqu'elle lut ce
Mmoire, qu'elle l'adopta et le rpta souvent. Il devint un quolibet,
un mot de Cour. Une marchande de modes imagina de profiter de la
circonstance et inventa une coiffure qu'elle appela un _quesaco_.
C'tait un panache en plumes que les jeunes femmes, les lgantes,
portaient sur le derrire de la tte, et qui, ayant t fort bien reu
par les princesses, surtout par la trop clbre comtesse Dubarry,
acquit une faveur superbe et devint la coiffure  la mode.

Enfin, en fvrier 1775, le fameux _Barbier de Sville_ fit son
apparition sur la scne franaise; mais il n'eut pas alors le succs
qu'il obtint depuis. Il y avait  la premire reprsentation une telle
foule et si peu d'ordre pour la distribution des billets et l'entre
du thtre, que des malheurs rels furent sur le point d'avoir lieu.
Voici le singulier jugement qu'on trouve dans un auteur de l'poque
sur cette pice: Elle n'est qu'un tissu mal ourdi de tours uss au
thtre pour attraper les maris ou les tuteurs jaloux. Les caractres,
sans aucune nergie, point assez prononcs, sont quelquefois
contradictoires. Les actes, extrmement longs, sont chargs de scnes
_oisives_, que l'auteur a imagines pour produire de la gaiet, et qui
n'y jettent que de l'ennui. Le comique de situation est ainsi
totalement manqu, et celui du dialogue n'est qu'un remplissage de
trivialits, de turlupinades, de calembours, de jeux de mots bas et
mme obscnes; en un mot, c'est une _parade_ fatigante, une _farce_
insipide, indigne du Thtre-Franais... L'auteur a soutenu cette
chute avec son impudence ordinaire; il espre bien s'en relever et
monter aux nues dimanche, o elle doit tre joue pour la seconde
fois.

En effet, le 1er mars, _le Barbier de Sville_ fut port aux nues. Le
critique dont nous avons cit l'apprciation peu judicieuse, parlant
de ce succs, s'crie:--_Les battoirs_, comme les appelle le sieur
Caron lui-mme dans sa pice, l'ont parfaitement bien servi. Il y
dsigne, sous cette qualification burlesque, cette valetaille des
spectacles, qui gagne ainsi ses billets de parterre par des
applaudissements mendis et des battements de mains perptuels. Il a
rduit sa pice en quatre actes, ce qui la rend moins longue, moins
ennuyeuse, et ce qui a fait dire qu'il se mettait _en quatre_ pour
plaire au public. On a dit encore mieux, qu'il aurait plutt d mettre
ses quatre actes en pices. Jeu de mots qui, en indiquant le respect
qu'il aurait d avoir pour la dcision du public, dsigne le principal
dfaut de son ouvrage, o il n'y a ni suite, ni cohrence entre les
diffrents actes.

Nous terminerons cette srie d'anecdotes sur Beaumarchais, par ce
qu'on lit sur la prface du _Barbier de Sville_, dans les _Mmoires
Secrets_, et par le jugement de Palissot, sur l'auteur et ses
ouvrages, aprs l'apparition sur la scne de ses deux premiers drames.

Voici d'abord ce qu'on trouve dans Bachaumont:

Le sieur Beaumarchais vient de faire imprimer son _Barbier de
Sville_, comdie en quatre actes, reprsente et tombe sur le
thtre de la Comdie-Franaise, le 23 fvrier 1774. Telle est la
modeste annonce qu'il fait de son ouvrage. La prface rpond  cette
ouverture; il se met  genoux aux pieds du lecteur, et lui demande
pardon d'oser lui offrir encore une pice siffle. Mais toute cette
humilit prtendue n'est qu'un persiflage, qui rpond parfaitement 
l'insolence avec laquelle il a soutenu la premire chute: on ne peut
nier qu'il n'y ait beaucoup d'esprit dans cette diatribe contre le
public dnigrant, fort longue, fort verbeuse, fort impertinente, o il
bavarde sur mille choses trangres  sa comdie, o il affecte une
gat, une folie mme, sous laquelle il cherche  dguiser sa fureur
de n'avoir pas russi; car, malgr tout ce qu'il dit de la vigueur
avec laquelle son _Barbier_ a repris pied et s'est soutenu pendant
dix-sept reprsentations, il ne peut se dissimuler les petits moyens
dont il s'est servi pour cette rsurrection; il sait qu'on ne revient
point de l'anathme une fois prononc en connaissance de cause par le
got et l'impartialit. Au reste, cette prface est crite dans le
style de ses Mmoires, c'est--dire burlesque, nologue et remplie de
disparates et d'incohrences.

On lit dans Palissot:

On n'a encore que deux drames de cet auteur; ils sont crits en prose
guinde et partags en cinq actes. M. de Beaumarchais, persuad que la
perfection est l'ouvrage du temps, et, qu' bien des gards, notre art
dramatique est encore dans l'enfance, parat s'occuper uniquement de
ses progrs et des moyens de plaire que Molire a eu, selon lui, le
malheur de ngliger.

Il a surpass M. Diderot, par l'attention scrupuleuse avec laquelle
il dcrit le lieu de la scne et jusqu' l'ameublement dont il
convient de le dcorer. Il a la bont de noter, avec le mme soin, les
diffrentes inflexions de voix, les gestes, les positions rciproques
et les habillements de ses personnages.

Pour sacrifier davantage au naturel, M. de Beaumarchais a imagin
d'introduire, dans la comdie des _Deux Amis_, un valet bien bte, ce
qui est d'une commodit admirable pour les auteurs qui voudront se
dispenser d'avoir de l'esprit. Mais une dcouverte plus singulire,
plus heureuse, et dont toute la gloire appartient  M. de
Beaumarchais, c'est le projet qu'il a dvelopp dans la prface de son
drame d'_Eugnie_, pour dsennuyer les spectateurs pendant les
entr'actes; il voudrait qu'alors le thtre, au lieu de demeurer vide,
ft rempli par des personnages pantomimes et muets, tels que des
valets, par exemple, qui frotteraient un appartement, balaieraient une
chambre, battraient des habits ou rgleraient une pendule: ce qui
n'empcherait pas l'accompagnement ordinaire des violons de
l'orchestre.




XXI

LA COMDIE-ITALIENNE

  Comdie-Italienne.--PREMIRE PRIODE.--Troupe _Li Gelosi_, du
    milieu  la fin du seizime sicle.--Les pices 
    l'impromptu.--DEUXIME PRIODE, de la fin du seizime sicle 
    l'anne 1662.--_Orphe_ et _Eurydice_ (1647).--Le cardinal
    MAZARIN.--Ses essais pour naturaliser en France
    l'Opra.--Suppression de la troupe italienne, en
    1662.--TROISIME PRIODE, de 1662  1697.--ARLEQUIN,
    personnification de la Comdie-Italienne.--Origine du nom
    d'Arlequin.--Bons mots.--Anecdotes.--L'acteur DOMINIQUE et
    Louis XIV.--Dominique et le pote Santeuil.--_Castigat ridendo
    mores._--Mort de Dominique.--FIURELLI.--Son aventure chez le
    Dauphin, depuis Louis XIV.--Personnage de
    Scaramouche.--Scaramouche, ermite.--Anecdote.--Expulsion de la
    troupe italienne et fermeture de leur thtre (1692).--Raison
    probable de cet acte de rigueur.--Retour en France de la
    Comdie-Italienne.--QUATRIME PRIODE.--Ouverture de leur scne
    en 1716.--La troupe devient troupe de Monseigneur le Rgent,
    puis troupe du Roi, en 1723.--Elle joue  l'htel de
    Bourgogne.--Vicissitudes des comdiens italiens.--Ils ferment
    leur thtre pour aller s'tablir  la foire
    Saint-Laurent.--CARLIN et rouverture du thtre de l'htel de
    Bourgogne, le 10 avril 1741.--Fusion du thtre de la foire
    Saint-Laurent, Opra-Comique, avec la Comdie-Italienne, en
    1762.--Rglement semblable  ceux des Franais et de
    l'Opra.--Les quatre auteurs qui ont travaill pour l'ancien
    Thtre-Italien.--FATOUVILLE.--REGNARD.--DUFRESNY.--BARANTE.--Les
    pices  Arlequin de Fatouville.--Celles de Regnard.--_Les
    Chinois_ (1692).--Prix des places au parterre.--Ce qu'est
    devenu le parterre de nos jours.--_La Baguette de Vulcain_
    (1693).--Anecdote.--BARANTE.


Vers le milieu du seizime sicle, il arriva en France, puis  Paris,
une troupe d'acteurs italiens connus sous le nom de _Li Gelosi_. Cette
troupe eut l'autorisation de jouer de temps  autre  l'htel de
Bourgogne; mais on ne lui accorda pas d'tablissement stable. Elle
tait pour ainsi dire tolre, et devait passer par bien des preuves
avant de prendre en quelque sorte droit de cit. Les acteurs avaient
un rpertoire trs-restreint et ne reprsentaient gure qu'
l'_impromptu_. Voici ce qu'on doit entendre par l. On attachait aux
murs du thtre, dans les coulisses et hors de la vue des spectateurs,
de simples canevas concis de la pice. Au commencement de chaque
scne, les acteurs allaient lire ces canevas pour s'identifier aux
rles qu'ils devaient interprter. Ils venaient ensuite broder de leur
mieux leur dialogue sur le thtre. Avec des artistes intelligents,
ayant de l'esprit et de la facilit, cette manire de reprsenter,
assez semblable du reste aux charades en action que l'on joue dans le
monde, pouvait avoir du piquant, de la varit. Cela permettait
d'entendre plusieurs fois une mme pice, puisque chaque fois les
acteurs avaient la libert de dialoguer d'une faon diffrente; mais
avec des individus sans imagination, n'ayant pas la rplique facile,
les spectateurs taient appels  subir bien des inepties.

Au bout de quelques annes, la troupe _Li Gelosi_ fut remplace par
une autre qui resta jusqu'en 1662.

Pendant cette priode, qu'on peut appeler la seconde de la
Comdie-Italienne en France, la nouvelle troupe reprsenta (1647) une
tragi-comdie en vers italiens attribue  l'abb Perrin, _Orphe et
Eurydice_, de laquelle date pour le thtre une re toute nouvelle,
l'introduction d'un genre jusqu'alors inconnu chez nous, et qui fut
bien longtemps avant que de pouvoir y tre impatronis, le genre
lyrique.

Le cardinal MAZARIN qui, sans avoir comme son prdcesseur Richelieu,
la manie de la composition dramatique, aimait, en sa qualit
d'Italien, la bonne musique et les spectacles  grands effets, fit
venir une troupe entire de musiciens de son pays, instrumentistes et
chanteurs, puis des dcors. Il ordonna de monter au Louvre la
tragi-comdie opra d'_Orphe_ en vers italiens. Ce spectacle ennuya
tout Paris, il faut l'avouer. Il est vrai de dire qu'il tait
dtestable. Trs-peu de gens comprenaient et encore moins parlaient la
langue italienne, un plus petit nombre tait musicien, et en outre
gnralement on aimait fort peu le cardinal-ministre. Il y avait l
plus de raisons qu'il n'en fallait pour faire tomber  plat une
malheureuse pice en faveur de laquelle on avait dpens beaucoup
d'argent. Elle fut siffle et donna lieu  un grand ballet appel: _le
Branle de la fuite de Mazarin, dans sur le thtre de la France par
lui-mme et par ses adhrents_. Tel fut le prix dont on paya  Son
minence les efforts qu'elle tenta pour plaire  la nation.

C'est cependant  cet essai fort malheureux que l'on doit rapporter
l'introduction sur notre scne de la musique _thtrale_,
_dramatique_, comme on voudra l'appeler, enfin de l'opra italien ou
franais.

Le cardinal Mazarin, dit Voltaire  ce propos, fit connatre aux
Franais l'opra, qui ne fut d'abord que ridicule, quoique le ministre
n'y travaillt point. Ce fut en 1647 qu'il fit venir, pour la premire
fois, une troupe entire de musiciens italiens, des dcorateurs et un
orchestre[11].

  [11] Voltaire n'tait nullement partisan de la musique sur le
  thtre, c'est--dire des pices chantes ou opras; il croyait
  que le genre introduit par Mazarin finirait, tt ou tard, par
  tomber, en France. Ses prvisions ont t bien trompes,
  heureusement pour nous.

Avant lui on avait eu des ballets en France ds le commencement du
seizime sicle, et, dans ces ballets, il y avait toujours eu quelque
musique d'une ou de deux voix, quelquefois accompagne de choeurs, qui
n'taient gure autre chose qu'un plain-chant grgorien. Les filles
d'Acheloys, les Sirnes, avaient chant en 1582 aux noces du duc de
Joyeuse; mais c'taient d'tranges Sirnes.

Le cardinal Mazarin ne se rebuta pas du mauvais succs de son opra
italien, et lorsqu'il fut tout-puissant, il fit revenir les musiciens
de son pays qui chantrent le _Nozze di Pelco et di Thedite_, en trois
actes. Louis XIV y dansa. La nation fut charme de voir son roi,
jeune, d'une taille majestueuse et d'une figure aussi aimable que
noble, danser dans sa capitale, aprs en avoir t chass; mais
l'opra du cardinal n'ennuya pas moins Paris pour la seconde fois.
Mazarin persista. Il fit venir le signore _Cavalli_ qui donna, dans la
grande galerie du Louvre, l'opra de _Xerxs_, en cinq actes. Les
Franais billrent plus que jamais, et se crurent dlivrs de l'opra
italien par la mort de Mazarin qui donna lieu  mille pitaphes
ridicules et  presque autant de chansons qu'on en avait fait contre
lui pendant sa vie.

Les ractions sont frquentes en France, et  cette poque, de ce
qu'un ministre protgeait tel tablissement ou telle personne, il ne
s'ensuivait pas que le successeur voult agir de mme. Le contraire
avait mme habituellement lieu. C'est ce qui arriva pour la
malheureuse troupe italienne qui, en 1662, fut supprime. Bientt
cependant, il en vint une autre  qui l'on permit de jouer sur le
thtre de l'htel de Bourgogne, puis ensuite sur le thtre du
Palais-Royal, alternativement avec la troupe de Molire. En 1680,
aprs la fusion des deux comdies Franaises, les Italiens restrent
seuls en possession de l'htel de Bourgogne, o ils s'tablirent, mais
dont ils furent expulss ainsi que de la France en 1697, poque 
laquelle Louis XIV fit fermer leur thtre.

Cette priode de 1662  1697 est la troisime de la Comdie-Italienne.

_Arlequin_ peut tre regard comme la personnification de cette
troisime poque. Dans presque toutes les pices reprsentes sur le
Thtre-Italien d'alors, il est question de ce personnage, en
possession du monopole des bons mots, des lazzis, des farces et devenu
un type qui s'est perptu jusqu' nos jours.

Le nom d'Arlequin doit son origine  un jeune acteur italien fort
habile, qui vint  Paris sous le rgne de Henri III. Comme il tait
bien accueilli dans la maison du prsident Achille du Harlay, ses
camarades, se conformant  l'usage admis dans leur pays, l'appelrent
_Arlequino_, du nom du matre ou patron. Beaucoup de mots heureux sont
rests le patrimoine de tous les successeurs d'_Harlequino_, qui
prirent aprs lui le nom d'_Harlequin_ ou _Arlequin_.

C'est  Arlequin qu'on fait dire cette navet spirituelle:--Si Adam
s'tait avis d'acheter une charge de secrtaire du Roi, nous serions
tous gentilshommes.--Et encore cette jolie critique de la noblesse
Franaise: Autrefois, les gens de qualit savaient tout sans avoir
jamais rien appris, aujourd'hui ce n'est plus cela, ils apprennent
tout et ne savent rien.

Dans une comdie, on lui fait raconter la mort de son pre qui tait
un coquin.--Hlas! dit-il, le pauvre homme, il mourut de
chagrin.--Comment, de chagrin?--Eh! oui, du chagrin de se voir
pendre. Un jour qu'il n'y avait que fort peu de monde au thtre,
Colombine veut raconter un secret tout bas  Arlequin:--Parlez haut,
s'crie-t-il, car personne ne nous entend.

On dfendit plus tard la musique aux Italiens. Les acteurs de ce
thtre firent paratre sur la scne un ne qui se mit 
braire.--Veux-tu bien te taire! lui crie Arlequin, ne sais-tu pas que
la musique nous est interdite?

La Comdie-Italienne eut, pendant la priode thtrale dont nous nous
occupons, un excellent acteur, nomm _Dominique_, qui tait le bon
gnie de la troupe. _Il faisait les Arlequins._ Louis XIV, qu'il
amusait, l'aimait beaucoup.

Les acteurs du Thtre-Franais, mcontents dj, vers cette poque,
de l'extension prise par les Italiens  leur dtriment, voulurent les
empcher de reprsenter en franais, usage qui commenait 
s'introduire  leur scne. L'affaire fut porte devant le Roi. Baron
et Dominique, dputs par les deux troupes, furent introduits en
prsence du puissant monarque. Baron parla le premier. Louis XIV fit
signe  Dominique de parler  son tour.--Dans quelle langue, Sire?
lui dit Dominique.--Parle comme tu voudras, reprit Sa Majest.--Je
n'en veux pas davantage, ajoute Dominique-_Arlequin_, avec un geste
comique, la cause est gagne. Louis XIV ne put s'empcher de rire de
la surprise, et ajouta:--La parole est lche, je n'en reviendrai
pas.

Un des auteurs qui fournit le plus de pices  l'ancienne
Comdie-Italienne, fut Fatouville, qui composa, pour ce thtre, plus
de trente farces ou bluettes, dont plusieurs ne manquaient pas
d'esprit. Arlequin et Colombine, son insparable compagne, taient,
dans presque toutes, les deux principaux personnages: _Arlequin
Mercure galant_, _Arlequin lingre du palais_, _Arlequin Jason_,
_Arlequin Prote_, etc.; mais l'me de la troupe tait le fameux
Dominique, dont nous venons de parler, dont on peut citer une foule de
traits d'esprit. Il dsirait vivement, pour mettre au bas du buste
d'Arlequin, qui devait dcorer l'avant-scne de la Comdie-Italienne,
une sentence latine. Il voulait l'obtenir du pote Santeuil, mais il
n'osait la lui demander, Santeuil ne se donnant pas volontiers cette
peine. Voici ce qu'il imagina pour arriver  son but. Un beau jour il
prend son habit de thtre, sa sangle, son pe de bois, son petit
chapeau et un manteau qui l'enveloppe des pieds  la tte, puis il se
met dans une chaise  porteur et se fait mener chez Santeuil. Il
entre, jette son manteau et court sans rien dire d'un bout  l'autre
de la chambre, faisant les mines les plus plaisantes, empruntes 
tous ses rles. Santeuil, d'abord tonn, se prend  rire, puis se met
de la partie et court en imitant les gestes de Dominique. Enfin, ce
dernier te son masque et vient embrasser le pote qui lui fait
immdiatement ce demi-vers: _Castigat ridendo mores_. Avis au
spirituel _Figaro_, dont c'est aujourd'hui la devise, et qui, du
reste, connaissait sans doute cette anecdote bien avant nous.

C'est encore Dominique qui, se trouvant au souper du Roi, fixait si
ardemment un certain plat de perdrix, que Louis XIV l'ayant remarqu,
dit  l'officier charg de la bouche:--Que l'on donne le plat 
Dominique.--Quoi! Sire, reprend l'acteur, et les perdrix aussi? Le roi
partit d'un clat de rire, en ajoutant:--Et les perdrix aussi.

Louis XIV, au retour d'une chasse, tait venu dans une espce
d'incognito rire  la Comdie-Italienne qui se jouait ce jour-l 
Versailles. La pice reprsente lui parut des plus ennuyeuses, et en
sortant, le Roi s'adressant  Dominique:--Voil une mauvaise
pice.--Dites cela tout bas, reprend ce dernier; car si le Roi le
savait, il me congdierait avec ma troupe.

Cet acteur fut victime de son zle. Dans une scne, il imita le matre
 danser du grand Roi; ce dernier en rit comme un simple mortel et de
si bon coeur, que Dominique voulut prolonger outre mesure son rle. Il
y attrapa une fluxion de poitrine et mourut huit jours aprs. Le
thtre resta ferm un mois en signe de deuil.

On grava au bas du portrait du joyeux scaramouche:

     Cet illustre comdien
     De son art traa la carrire,
     Il fut le matre de Molire
     Et la nature fut le sien.

Nous nous sommes tendus sur le personnage d'Arlequin et sur l'acteur
Dominique, parce que ce personnage, et l'acteur qui en jouait alors le
rle, personnifient rellement la Comdie-Italienne de cette poque.

Un autre acteur du mme thtre, FIURELLI, qui vcut jusqu'
quatre-vingt-huit ans, et joua jusqu' quatre-vingt-trois ans avec
tant d'agilit, qu' cet ge il donnait encore un soufflet avec le
pied, tout aussi facilement qu'une triste clbrit chorgraphique du
dix-neuvime sicle, eut galement une grande rputation[12]. Il
faisait le rle-type de Scaramouche. Venu en France sous le rgne de
Louis XIII, il allait quelquefois chez la reine qui s'amusait beaucoup
de ses grimaces. Un jour, il se trouvait avec cette princesse dans
l'appartement du dauphin, plus tard Louis XIV. Le royal enfant, g de
deux ans tout au plus, tait de si mauvaise humeur, que rien ne
pouvait apaiser ses cris. L'acteur dit  la reine que si Sa Majest
voulait bien lui permettre de prendre Monseigneur le Dauphin dans ses
bras, il se faisait fort de le calmer. La Reine le permit, et
Fiurelli--Scaramouche fit tant et de si plaisantes mines  l'enfant,
que ce dernier se mit  rire comme un fou; mais en riant, il satisfit
un besoin, et le comdien fut inond. Depuis ce jour, Fiurelli eut la
mission de se rendre chaque soir  la Cour pour amuser le Dauphin.
Louis XIV ne pouvait, sans rire, entendre le vieil acteur raconter
cette aventure.

  [12] Nous avons aujourd'hui, au Cirque des Champs-lyses, un
  clown, garon de beaucoup d'esprit, aim du public, et qui,
  malgr un ge avanc, conserve l'agilit la plus incroyable.

Aprs la mort du pauvre Dominique, CONSTANTINI, qui le doublait dans
les rles d'arlequin, et qui faisait habituellement ceux d'intrigant
ou _Mztin_, fut charg de le remplacer tout  fait. Il ne russit
pas, et l'on fit venir GHRARDI. A la suppression du Thtre-Italien
en 1697, Constantini passa  Brunswick, forma une troupe pour le roi
Auguste de Pologne. Ce prince fit la folie de l'anoblir et lui donna
la charge de trsorier de ses menus plaisirs. _Constantini_ ou
_Mztin_, oubliant son origine, au lieu de se montrer reconnaissant,
fit la cour  une des matresses du Roi, accompagnant sa dclaration
de quelques plaisanteries de mauvais got sur le souverain. La dame,
outre de cette audace, prvint le prince qui se cacha, surprit
l'ex-acteur au milieu de ses phrases amoureuses, et sortant, le sabre
 la main, voulut lui trancher la tte. Le Mztin eut une peur
affreuse. Sa tte ne tomba pas, mais il fut vingt ans en prison. Au
bout de ce temps il fut mis en libert, revint dans la nouvelle troupe
italienne, et  son dbut tout Paris voulut le voir. Il tait devenu
une curiosit, une clbrit. Malheureusement l'engouement ne dura
pas, ses talents n'taient plus  la hauteur de la vogue, et il quitta
Paris pour retourner  Vrone o il mourut.

Parmi les pices du Thtre-Italien de cette priode, se trouvait
celle de _Scaramouche ermite_ joue en 1667, en mme temps que le
_Tartuffe_ de Molire au Thtre-Franais. _Scaramouche ermite_ tait
une petite comdie des plus licencieuses, dans laquelle un anachorte,
vtu en moine, monte la nuit par une chelle  la chambre d'une femme
marie, et revient quelque temps aprs en disant: _Questo per
mortificar la carne._ On reprsenta cette pice  la Cour. En sortant,
le Roi dit au grand Cond: Je voudrais bien savoir pourquoi les gens
qui se scandalisent si fort de la comdie de Molire, ne disent rien
de celle de Scaramouche?--La raison en est fort simple, Sire, rpondit
Cond, la comdie de Scaramouche joue le ciel et la religion dont ces
messieurs ne se soucient gure; celle de Molire les joue eux-mmes,
ce  quoi ils sont trs-sensibles.

Depuis dix-sept ans, les comdiens italiens reprsentaient chaque
jour, le vendredi except,  l'htel de Bourgogne,  la grande
satisfaction du public, lorsqu'un beau matin de l'anne 1697, M.
d'Argenson, lieutenant-gnral de police, se transporta  onze heures
au thtre, fit apposer les scells sur toutes les portes, et dfendit
aux acteurs, de la part du Roi, de continuer leurs reprsentations, Sa
Majest jugeant  propos de les faire cesser.

Ce fut un coup de foudre pour la troupe italienne. Quel tait le motif
qui leur attirait cette disgrce? on le souponna, mais on ne le
connut jamais d'une faon certaine. Il est  prsumer toutefois que
madame de Maintenon, alors en grande faveur auprs du vieux Roi, qui
tournait  la pit exagre, ne fut pas trangre  leur disgrce. Il
est fort probable, en effet, que l'une de leurs pices, _la Fausse
prude_, qui devait tre reprsente  l'htel de Bourgogne au mois de
mai, ait fait croire  Louis XIV qu'on avait eu la pense de dsigner
l'ancienne veuve du pote Scarron. Quelques auteurs du temps
attribuent la svrit dont la troupe italienne fut victime,  la
maladresse qu'elle mit  _jouer_, dans _Arlequin misanthrope_, M. le
premier-prsident. Cette version est moins probable que la premire.

Quoi qu'il en soit, pendant dix-neuf ans, le Thtre-Italien fut
ferm. Les comdiens qui composaient cette troupe s'taient retirs
chez eux ou disperss. Ce fut le duc d'Orlans, rgent du royaume, qui
eut l'ide d'en faire venir d'autres. Il chargea de ce soin RICCOBONI,
fils d'un acteur clbre. Riccoboni, plus connu sous le nom de LLIO,
forma en Italie une nouvelle troupe, compose de dix individus, qu'il
amena  Paris en 1716. Le Rgent leur permit de jouer sur le thtre
du Palais-Royal, les jours o il n'y aurait point d'opra[13],
jusqu'au moment o on pourrait leur livrer l'htel de Bourgogne. Ce
fut le 18 mai 1716, que la troupe de Llio dbuta, par une jolie
petite pice intitule: _l'Heureuse surprise_. Une foule immense
voulut assister  cette reprsentation, et la recette fut considrable
pour l'poque, puisqu'on prtend qu'elle s'leva  4,068 livres. Les
comdiens ouvrirent leur registre par ces mots: Au nom de Dieu, de la
sainte Vierge, de saint Franois de Paul et des mes du purgatoire,
nous avons commenc le 18 mai, par _l'Heureuse surprise_, _Inganno
fortunato_. Que font, dans cette affaire de thtre, Dieu, les saints
et les mes du purgatoire? c'est ce qu'il serait assez difficile de
dire. Deux jours aprs, une ordonnance relative  leur tablissement
fut rendue en leur faveur. Le 1{er} juin suivant, ils prirent
possession du thtre de l'htel de Bourgogne, avec le titre de
comdiens ordinaires de Son Altesse Royale Monseigneur le duc
d'Orlans, rgent. Ce prince tant mort le 2 dcembre 1723, la troupe
obtint le titre de Comdiens italiens ordinaires du Roi, avec quinze
mille livres de pension. Elle fit mettre sur la porte de l'htel de
Bourgogne les armes de Sa Majest, et au-dessous, sur un marbre noir,
cette inscription en lettres d'or: HTEL DES COMDIENS ORDINAIRES DU
ROI, ENTRETENUS PAR SA MAJEST; RTABLIS A PARIS EN L'ANNE MDCCXVI.

  [13] Cet usage parat s'tre conserv jusqu' nous, puisque nous
  avons vu longtemps de nos jours,  Paris, l'Opra et l'Opra
  italien alterner pour leurs reprsentations.

Parmi les acteurs engags par Llio, se trouvait un nomm BISSONI, de
Bologne, charg du rle de _Scapin_. Il avait eu de singulires
aventures. A l'ge de quinze ans, il avait suivi de ville en ville un
charlatan, dont il dbitait les drogues en jouant de petits rles dans
les farces composes par ledit charlatan. En forgeant, on devient
forgeron; en voyant oprer, Bissoni devint aussi fort que son matre.
Alors il eut une altercation avec lui, et de valet devint rival de
l'empirique. Il voulut, se croyant assez fort, voler de ses propres
ailes, et se dirigea sur Milan, o il commena  dbiter des drogues
et des lazzis. Malheureusement pour lui, il se trouvait dj sur une
place voisine, un autre confrre fort en vogue, en sorte que le public
entourait toujours les trteaux de l'ancien oprateur en plein vent,
sans mme prendre garde au nouveau. Bissoni commenait  se
dsesprer. La faim, qui fait sortir le loup du bois, vint  son
secours et lui suggra une ide burlesque. Un jour, il parvint 
rassembler autour de lui quelques flneurs, et l, d'un ton
pathtique, il leur conte que l'oprateur voisin est son pre; qu' la
suite de quelques espigleries, ce pre svre l'a repouss et qu'il
ne demande qu' rentrer en grce. Lorsque la foule est plus compacte,
il l'entrane sur ses pas et vient se jeter aux genoux du charlatan en
l'appelant son pre et en lui demandant grce. L'autre, bien entendu,
le repousse, l'injurie. Le populaire prend le change dans cette
comdie, o le charlatan joue son rle, sans s'en douter, au naturel.
On commence  murmurer dans la foule,  accuser le faux pre de
cruaut; on abandonne son thtre, et chacun court acheter  prix
d'or, au fils malheureux et tendre, d'affreuses drogues. Bissoni, ds
qu'il eut vendu son fonds, se hta de sortir de Milan. Il s'engagea
ensuite dans la troupe de Riccoboni-Lelio, dont il ne fut pas,
malheureusement, un des bons acteurs.

Pendant quelque temps, les nouveaux comdiens italiens ne jourent que
des pices italiennes. Les femmes du monde, d'abord par genre, avaient
paru vouloir apprendre cette langue; mais elles y renoncrent et
abandonnrent l'htel de Bourgogne, parce qu'elles ne comprenaient pas
ce qu'on y reprsentait. Les femmes qui, au dix-huitime comme au
dix-neuvime sicle, ont eu et auront toujours, en France, le
privilge d'attirer les hommes  tout ce qui sera spectacle ou fte,
ayant cess d'aller au Thtre-Italien, les hommes l'abandonnrent
galement.

Les Italiens voulurent essayer d'abord de parer  l'inconvnient qu'on
leur reprochait, en imprimant le canevas des pices qu'ils
reprsentaient. Ainsi firent-ils pour l'_Arlequin bouffon de cour;_
mais cela ne prit pas, et,  la suite d'une reprsentation de cette
comdie, Thomassin, l'_Arlequin_ de la troupe, s'avana sur le bord du
thtre, et, s'adressant aux spectateurs dans un jargon moiti
italien, moiti franais, dit:--Messieurs, je veux vous dire _una
picciole fable_ que j'ai lue ce matin, car il me prend quelquefois
envie de _diventar_ savant; mais la _diro_ en italien, et ceux qui
l'_entenderrano_, l'_expliqueranno_  ceux qui ne l'entendent pas.
Alors il raconta, de la manire la plus comique, la fable de La
Fontaine, du _Meunier, de son fils et l'ne_; il accompagnait son
rcit de tous les gestes qui lui taient familiers: il descendait de
l'ne avec le meunier, il y montait avec le jeune homme, il trottait
devant eux, il prenait tous les diffrents tons des donneurs de
conseils, et, aprs avoir fini ce rcit comique, il ajouta en
franais:--Messieurs, venons  l'application. Je suis le bonhomme, je
suis son fils, et je suis encore l'ne. Les uns me disent: Arlequin,
il faut parler franais, les dames ne vous entendent point et bien des
hommes ne vous entendent gure. Lorsque je les ai remercis de leur
avis, je me tourne d'un autre ct, et des seigneurs me disent:
Arlequin, vous ne devez pas parler franais, vous perdez votre feu,
etc. Je suis bien embarrass; parlerai-je italien, parlerai-je
franais, Messieurs? Alors quelqu'un du parterre, qui avait
apparemment recueilli les voix, rpondit:--Parlez comme il vous
plaira, vous ferez toujours plaisir.

Les comdiens comprirent la ncessit de jouer des pices franaises
s'ils ne voulaient pas assister  la ruine de leur tablissement. Ils
eurent recours au rpertoire de l'ancien Thtre-Italien; mais le got
se modifie, change, et malheureusement pour la troupe de Llio, ce qui
avait fait plaisir avant 1697, ennuya aprs 1716. Plusieurs fois ces
pauvres diables furent sur le point d'abandonner  tout jamais la
France et de retourner en Italie. Voulant cependant essayer de
ramener le public dans leur salle, ils chargrent celui d'entre eux
qui faisait habituellement le rle d'Arlequin, d'adresser un petit
discours au public  l'une des reprsentations:

Messieurs, dit Arlequin, on me fait jouer toutes sortes de rles, je
sens que dans beaucoup je dois vous dplaire. Le balourd de la veille
n'est plus le mme homme le lendemain, et parle esprit et morale.
J'admire avec quelle bont vous supportez toutes ces disparates;
heureux, si votre indulgence pouvait s'tendre jusqu' mes camarades,
et si je pouvais vous rchauffer pour nous! Deux choses vous
dgotent, nos dfauts et ceux de nos pices. Pour ce qui nous
regarde, je vous prie de songer que nous sommes des trangers,
rduits, pour vous plaire,  nous oublier nous-mmes. Nouveau langage,
nouveau genre de spectacle, nouvelles moeurs. Nos pices originales
plaisent aux connaisseurs; mais les connaisseurs ne viennent point les
entendre. Les dames (et sans elles tout languit) les dames, contentes
de plaire dans leur langue naturelle, ne parlent ni n'entendent la
ntre, comment nous aimeraient-elles? Quelque difficile qu'il soit de
se dfaire des prjugs de l'enfance et de l'ducation, notre zle
pour votre service nous encourage; et pour peu que vous nous mettiez
en tat de persvrance, nous esprons devenir, non d'excellents
acteurs, mais moins ridicules  vos yeux, peut-tre supportables. A
l'gard de nos pices, je ne puis trop envier le bonheur de nos
prdcesseurs, qui vous ont attirs et amuss avec les mmes scnes
qui, reprises aujourd'hui, vous ennuient, et dont vous pouvez  peine
soutenir la lecture. Le got des spectateurs est chang et
perfectionn: pourquoi celui des auteurs ne l'est-il pas de mme? Vous
voulez (et vous avez raison) qu'il y ait dans une comdie du jeu, de
l'action, des moeurs, de l'esprit et du sentiment, en un mot, qu'une
comdie soit un ragot dlicat, o rien ne domine, o tout se fasse
sentir. Plus  plaindre encore que les auteurs, nous sommes
responsables et de ce qu'ils nous font dire, et de la manire dont
nous le disons. J'appelle de cette rigueur  votre quit: mesurez
votre indulgence sur nos efforts, nous les redoublerons tous les
jours. En nous protgeant, vous vous prparez, dans nos enfants, de
jeunes acteurs, qui, ns parmi vous, qui forms, pour ainsi dire, dans
votre got, auront peut-tre un jour le bonheur de mriter vos
applaudissements. Quel que puisse tre leur succs, ils n'auront
jamais pour vous plus de zle et plus de respect que leurs pres.

Ce discours sauva la Comdie-Italienne. Le public devint plus
indulgent, quelques auteurs donnrent des pices plus convenables, les
comdiens se formrent, et enfin on parvint  remonter ce thtre, qui
avait t  deux doigts de sa perte. La chose n'avait pas t sans
difficult et cela se conoit, presque tout le mrite de l'ancienne
comdie italienne avait t concentr dans le jeu d'Arlequin. Les
autres acteurs taient sacrifis. Les _arlequinades_ tant passes de
mode, il fallut aviser  remplacer les pices  _Arlequin_, 
_Scaramouche_, et  autres personnages du mme genre par des pices
d'un comique de meilleur aloi. On crut y russir en imaginant un genre
qui tnt le milieu entre la comdie franaise et la comdie italienne.
Le _Vaudeville_, puis bientt aprs le vritable _Opra-Comique_, tel
qu'il existe encore maintenant, virent le jour.

Tout le monde connat ce vers de Boileau:

     Le Franais, n malin, cra le vaudeville.

Aprs un pareil brevet d'origine, donn au vaudeville, nous n'oserions
nous inscrire en faux; mais nous voulons expliquer ici que le
_Vaudeville_, tel que l'entend Boileau, c'est l'ariette, le couplet
lger, tandis que le vaudeville, comme nous l'entendons, est le genre
de pice qui naquit sur les marches du Thtre-Italien, de la fusion
de la comdie franaise gaie avec la comdie italienne, d'Arlequin et
de Scaramouche.

Cependant la troupe des Italiens, quoiqu'elle ft troupe du Roi,
voyant la vogue passe au thtre de la Foire et le peu de succs
qu'elle obtenait, crut bien faire en fermant pour quelque temps la
salle de l'htel de Bourgogne et en en construisant une autre  la
foire Saint-Laurent. L'avantage qu'en retirrent les comdiens fut des
plus minces, et le 10 avril 1741, ils ouvrirent de nouveau la scne de
l'htel de Bourgogne par la comdie italienne en prose et en trois
actes de _Arlequin muet par crainte_. Ce jour-l le nomm _Carlo_
Bertinazzi, devenu fameux sous le nom de _Carlin_, devait dbuter dans
le rle d'Arlequin. L'acteur Rochard, qui avait fait le compliment au
public, lors de la clture du thtre, fut encore charg de celui
d'ouverture, et s'exprima ainsi: Messieurs, ce jour, qui renouvelle
nos soins et nos hommages, devait tre marqu par une nouveaut que
nous vous avions prpare; mais l'acteur qui va avoir l'honneur de
paratre devant vous pour la premire fois, avait trop d'intrt et
d'impatience d'apprendre son sort, pour nous permettre de reculer son
dbut. Si votre nouveaut tombe, a-t-il dit, j'apprendrai comme le
public siffle, et c'est ce que je ne veux point savoir; si elle
russit, je saurai comme on applaudit, et ferai peut tre une funeste
comparaison de sa rception  la mienne. Pour ne donner  ce nouvel
acteur aucun lieu de reproche, nous nous sommes entirement conforms
 ses dsirs. Il sait, Messieurs, non-seulement ce qu'il a  craindre
en paraissant devant vous, mais en y paraissant aprs l'excellent
acteur que nous avons perdu (Thomassin), dont il va jouer le mme
rle. Les sujets d'une si juste crainte seraient balancs dans son
esprit, s'il connaissait les ressources qu'il doit trouver dans votre
indulgence; mais c'est en vain que nous avons essay de le rassurer;
il ne peut tre convaincu de cette vrit que par vous-mmes, et nous
esprons, Messieurs, que vous voudrez bien souscrire aux promesses que
nous lui avons faites de votre part. Elles sont fondes sur une si
longue et si heureuse exprience, que nous sommes aussi srs de vos
bonts, que vous devez l'tre de notre zle et de notre profond
respect.

Ce compliment disposa les spectateurs  un accueil favorable pour le
sieur Carlin; et cet acteur outrepassa les esprances qu'on avait de
ses talents dans le genre qu'il avait adopt. Il continua de jouer
toujours avec le mme succs; de sorte qu'il fut reu dans la troupe
au mois d'aot 1742.

     La vrit n'est point flatte:
     Oui, Carlin parat  nos yeux
     Ce que Momus est dans les cieux,
     Ce que chez Neptune est Prote.

Aprs la suppression de l'Opra-Comique, en 1744, la
Comdie-Italienne, qui jouait vis--vis les Franais le rle dont
l'Odon semble avoir hrit de nos jours, donna plus d'extension sur
son thtre aux pices  ariettes. Plusieurs des acteurs de Favart
furent reus dans la troupe, et l'on peut dire que cette scne
s'achemina graduellement vers sa fusion avec l'Opra-Comique; fusion
dont il commena  tre fortement question dans les derniers jours de
l'anne 1761. Mais alors cette affaire prit les proportions d'une
vritable _affaire d'tat_. L'archevque de Paris intervint,
sollicitant vivement la conservation d'un thtre qui procurait  ses
pauvres d'abondantes ressources. En effet, le spectacle de la foire
tait fort suivi, et versait dans la caisse, au profit des malheureux,
le quart de ses recettes. Toutefois, le crdit du respectable prlat
ne fut pas assez fort pour empcher la runion dcide en grand
conseil. En vain le public fut de l'avis de l'archevque par un
motif beaucoup moins sacr; en vain, les habitants de Paris
rclamrent disant: Que cette runion ferait un effet dplorable,
et contribuerait  la chute des deux spectacles qui charmaient
tout le monde par des pices appropries au got de la nation. Il
fut dcid le 31 janvier 1762, que l'Opra-Comique serait supprim,
que le fond des pices joues sur ce thtre appartiendrait  la
Comdie-Italienne; que la Comdie-Italienne serait soumise comme les
Franais et l'Opra  l'inspection des gentilshommes de la Chambre.

Afin, sans doute, d'attnuer le mauvais effet que produisait dans les
classes populeuses de Paris, la suppression d'un thtre trs  la
mode, on affirma d'abord que la runion de l'Opra-Comique avec les
Italiens n'avait lieu qu' titre d'essai; mais le 3 fvrier, les
comdiens italiens donnrent une reprsentation qui semblait tre et
tait en effet une vritable prise de possession. Ils commencrent par
une pice dont le titre tait de circonstance: _la Nouvelle troupe_ de
Favart,  la fin de laquelle on ajouta une scne d'actualit sur la
fusion, puis une harangue au parterre en lui demandant ses bonts. On
joua ensuite _Blaise le savetier_, bluette de Sdaine, dont la musique
est de Monsigny, et enfin: _On ne s'avise jamais de tout_. Le public
s'tait port en foule au thtre; depuis plusieurs jours tout tait
lou jusqu'au _paradis;_ mais il ne sortit pas trs-satisfait. Il
comprit que pour les opras-comiques, il fallait un local, un
orchestre, des acteurs spciaux; et tout cela n'existait pas encore 
la Comdie-Italienne. On augura donc mal de la mesure qui avait t
prise, et dont le but tait probablement d'tre agrable  l'Opra et
aux Franais, en runissant dans une seule salle les deux thtres qui
faisaient tort  leurs reprsentations et leur enlevaient une grande
partie de leur public. Toutefois, les justes apprciations des
Parisiens semblrent faire rflchir. On dclara que la runion ne
serait que provisoire, et cesserait  Pques, si le suffrage se
prononait contre. On n'admit que cinq sujets, dont deux femmes de la
troupe supprime, et alors il se fit une mtamorphose qui n'chappa
pas  la causticit du peuple le plus caustique du monde. Les
comdiens italiens cherchrent  se parer de la gaiet nave des
acteurs de l'Opra-Comique; les acteurs de l'Opra-Comique
cherchrent, enfls qu'ils taient de leur nouvelle dignit de
_Comdiens du Roi_,  se donner une importance qui gta tout le
naturel de leur jeu. On se moqua des uns et des autres.

Le 20 mars de cette mme anne 1762, il s'leva une difficult 
laquelle on n'avait pas song. Au moment de la semaine-sainte, les
thtres royaux fermaient leurs portes; la Comdie-Italienne, se
disant hritire de l'Opra-Comique, prtendit pouvoir continuer 
reprsenter. L'archevque le lui interdit; mais la police l'autorisa 
passer outre, sous la condition expresse qu'elle ne donnerait que des
_opras comiques_, et que le profit des reprsentations de la semaine
serait rparti, sur-le-champ, entre les diffrents acteurs.

Le 8 mars, et sans attendre Pques, ainsi qu'on l'avait d'abord
promis, le sort de l'Opra-Comique avait t fix, et ce thtre
dfinitivement fusionn avec celui de la Comdie-Italienne. Il fut
dcid que ce spectacle aurait lieu toute l'anne. Un nouveau
rglement intervint ensuite, et l'on connut bientt les vritables
motifs qui avaient ht la dtermination irrvocable qui venait d'tre
prise. D'une part, la Cour ne voulait pas se priver d'un amusement qui
faisait fureur, et d'une autre, on pensa qu'il ne serait pas
convenable de faire jouer, devant la famille royale, des _histrions
non revtus du titre de Comdiens du Roi_. Il parat qu'on n'eut pas
l'ide, beaucoup plus simple, de nommer l'Opra-Comique thtre royal,
en le retirant de la Foire et en lui donnant une salle de spectacle
pour ses reprsentations.

A partir de l'anne 1762, la Comdie-Italienne entre donc dans une
nouvelle phase et y reste jusqu' la rvolution de 1793, poque 
laquelle les acteurs de ce thtre se dispersrent et quittrent la
France.

Quatre auteurs ont principalement travaill pour _l'ancien
Thtre-Italien_, et par ancien Thtre-Italien nous entendons celui
qui exista jusqu' la suppression de 1697, ces auteurs sont:
FATOUVILLE, REGNARD, DUFRESNY et BARANTE.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, les pices composes par
Fatouville de 1680  1696, ont presque toutes pour principaux
personnages _Arlequin_ et _Colombine_, et en cela cet auteur fut imit
par tous ceux qui, pendant cette priode, travaillrent pour le mme
thtre. Dans le rpertoire de cet auteur, nous trouvons Arlequin sous
toutes les formes. Une de ses premires comdies  Arlequin (1683),
_Arlequin Prote_, fut aussi une des premires parodies joues en
France, la parodie de _la Brnice_ de Racine. Une autre de ses
pices, _Arlequin empereur dans la lune_ (1684), eut un succs
immense; mais lorsqu'au retour de la troupe italienne sur le nouveau
thtre en 1716, on voulut la reprendre mme avec des changements, le
got s'tait pur, et la pice ne fut nullement applaudie. En 1712,
on y avait ajout quelques couplets, et elle avait attir le public 
la foire. Aprs les _Arlequins_, dont le fameux Dominique tait le
reprsentant fidle, et  la mort de cet excellent acteur comique,
vinrent les pices  Colombine. _Colombine femme venge_ (1689),
_Colombine avocat_, etc. Toutes les lucubrations de Fatouville ont
leur indispensable Arlequin ou Colombine, et dans beaucoup les deux
personnages figurent  la fois. Bref, Arlequin et Colombine restrent
pendant trs-longtemps la personnification du Thtre-Italien, auquel
les thtres forains ne tardrent pas  les emprunter.

Un auteur comique ayant acquis en France une des plus grandes
rputations, Regnard qui, sur la scne franaise, marche immdiatement
aprs Molire, se voua dans le commencement de sa carrire au
Thtre-Italien. De 1688  1696, il fit reprsenter neuf pices sur
cette scne, dont quatre en collaboration avec Dufresny. Comme son
prdcesseur, il dut sacrifier au got de l'poque et produire des
_Arlequins_. Il fit donc _Arlequin homme  bonnes fortunes_ (1690);
_Mztin_ (autre espce d'Arlequin) _descendant aux enfers_ (1689).
Une de ses comdies, celle des _Chinois_ (1692), en quatre actes avec
prologue, faite avec Dufresny, a l'avantage, si elle ne peut plus tre
reprsente de nos jours parce qu'elle a trop vieilli, de nous
apprendre qu' cette poque (fin du dix-septime sicle) les places au
parterre ne cotaient encore que _quinze sous_. Alors le parterre
occupait tout le rez-de-chausse intrieur des salles de spectacle.
Aujourd'hui, les choses se sont modifies, le parterre n'existe pour
ainsi dire plus dans aucun de nos thtres; il est remplac tout
entier,  peu de chose prs, par des places dites d'orchestre, de
fauteuils d'orchestre, de stalles d'orchestre, etc., etc., places pour
lesquelles on demande une forte rtribution. C'est depuis une
vingtaine d'annes que l'on a trouv le moyen de pousser petit  petit
le public venant au thtre, en payant un droit raisonnable, hors de
l'enceinte qu'il avait toujours occupe; et le public a laiss faire,
sans mme protester. Il fallait bien inventer une manire honnte de
gagner de l'argent, pour payer des prix fous des artistes mdiocres et
exigeants; pour fournir la rente  ceux qui font les _avances ou les
fonds_; pour solder les dcorateurs, les machinistes, les costumiers,
puisque c'est dans les accessoires brillants que gt, de nos jours, le
succs d'une pice, ferie, revue, comdie, vaudeville, drame, opra
ou opra-comique. Peu d'esprit, mais beaucoup de clinquant, de la
toile  illusion, de la lumire lectrique et du gaz  l'intrieur et
mme  l'extrieur, des noms connus du public sur l'affiche, et le
public est satisfait. Heureux directeurs!

Les _Chinois_ de Regnard et de Dufresny nous font connatre aussi que
le populaire de cette poque tait dj admis  jouir des
reprsentations _gratis_, quand venait  se produire pour la France
quelque vnement heureux, ou du moins rput tel. En effet, c'est en
1682,  la naissance du duc de Bourgogne, qu'on vit s'tablir cet
usage qui s'est perptu jusqu' nos jours.

Une des plus jolies comdies de Dufresny et Regnard,  l'ancien
Thtre-Italien, fut la _Baguette de Vulcain_ (1693). Elle eut un
succs prodigieux. Le sujet avait t inspir aux auteurs par le bruit
que faisait alors  Paris un homme, Jacques Aymar, qui prtendait, 
l'aide d'une baguette, dcouvrir une foule de choses extraordinaires.
C'tait le charlatanisme de la fin du dix-septime sicle, comme nous
avons encore le ntre: les tables tournantes, les esprits frappeurs,
les spirites, et, comme chaque sicle, comme chaque anne a le sien en
France et dans les autres pays dits civiliss. Une scne surtout
faisait fureur dans la comdie de la _Baguette de Vulcain_, celle dans
laquelle Arlequin (car alors la batte d'Arlequin tait de rigueur  la
Comdie-Italienne) dbitait l'histoire du cabaretier qui, pour
perptuer un muid de vin vieux, le remplissait au fur et  mesure de
vin nouveau. Au moyen de sa baguette il faisait croire  la perptuit
de la bienfaisante liqueur.

Le collaborateur de Regnard, _Dufresny_, pill  plusieurs reprises
par lui, s'en tant spar, donna quelques jolies pices  la
Comdie-Italienne, entre autres _l'Union des deux opras_ (1692), puis
il travailla pour le Thtre-Franais.

BARANTE, pendant trois ou quatre annes, s'exera aussi dans
l'arlequinade. _Arlequin, dfenseur du beau sexe_ (1694), _Arlequin
misanthrope_ (1695), etc. _Le Tombeau de matre Andr_ (1695), pice
dans laquelle on trouve la parodie de quelques scnes du _Cid_ et de
divers opras, eut un certain succs. C'est  peu prs la meilleure
comdie de son rpertoire.

Nous ne parlerons pas de quelques autres auteurs comiques,
fournisseurs d'_Arlequinades_ pour la Comdie-Italienne. Nous allons
voir la troupe de Llio jouer, dix-neuf ans plus tard, des pices de
meilleur aloi, et le Thtre-Italien devenir, peu  peu, le thtre le
plus en vogue de Paris, aprs avoir toutefois pass par bien des
vicissitudes.




XXII

THATRE-ITALIEN

(DEPUIS 1716)

  Les acteurs italiens reviennent en France (1716).--RICCOBONI ou
    LLIO et _la Baletti_.--Pices qu'ils composent.--_Le
    Naufrage._--Le fils de DOMINIQUE.--_La Femme fidle_ et _OEdipe
    travesti_.--Chute des pices burlesques.--_La Dsolation des
    deux comdies._--_Agns de Chaillot._--Les Italiens  la Foire
    (1724).--_Le Mauvais mnage_, parodie (1725).--_L'Ile des Fes_
    (1735).--Premire pice du genre de celles appeles
    _Revues_.--Rflexions.--_Les Enfants trouvs_
    (1732).--Vers.--Principaux auteurs qui ont travaill pour le
    Thtre-Italien.--AUTREAU.--Il introduit la langue franaise
    aux Italiens.--Son genre de mrite.--_Le Port  l'Anglais_
    (1718).--_Dmocrite prtendu fou_, refus aux
    Franais.--ALENON.--Anecdote.--BEAUCHAMP.--_Le Jaloux_
    (1723).--Couplet.--Bon mot.--FUZELIER.--_La Rupture du Carnaval
    et de la Folie_ (1719).--Jolie critique.--_Amadis le cadet_
    (1724).--Couplet.--_Momus exil_ ou _les Terreurs paniques_
    (1725).--Vers.--Bon mot.--SAINTE-FOIX.--_Les Mtamorphoses_
    (1748).--Couplets relatifs aux feux d'artifice introduits au
    thtre.--Couplet de Riccoboni fils.--_Le Derviche_ (1755).--Ce
    qui occasionna cette pice.--MARIVAUX.--Son genre de
    talent.--_Arlequin poli par l'amour_ (1720).--_Le Prince
    travesti_ (1724).--Changement de la toile au
    Thtre-Italien.--_L'Amour et la Vrit_
    (1720).--Anecdote.--_La Surprise de l'amour_ (1722).--Dbut de
    Riccoboni fils.--Vers.--Succs de scandale.--BOISSY.--_Le
    Temple de l'Intrt_ (1730).--_Les trennes_ (1733).--Couplet
    de circonstance.--Vers  Mlle Sall.--_La ***_
    (1737).--Vers.--LA GRANGE.--_L'Accommodement imprvu_
    (1737).--Anecdote.--PANARD.--Son genre de talent.--Son
    caractre.--Ses principaux collaborateurs.--_L'Impromptu des
    acteurs_ (1745).--_Le Triomphe de Plutus_ (1728).--_Zphire et
    Fleurette_ (1754).--Anecdote sur cette parodie.--Le portrait de
    Panard, par lui-mme.--_Les Tableaux._--Madrigal.--FAVART.--Son
    thtre.--Anecdote la veille de la bataille de Rocroy.--Mme
    FAVART.--Ses belles qualits.--Ses talents.--Vers au bas de ses
    portraits.--Anecdote sur elle.--_La Rosire de
    Salenci._--Anecdotes.--_Les Sultanes_, comdie attribue 
    l'abb Voisenon, fait poque pour les costumes.--Vers sur les
    deux Favart.--_Isabelle et Gertrude_ ou _les Sylphes supposs_
    (1765).--Favart la ddie  l'abb Voisenon.--Rponse de
    l'abb.--_Les Moissonneurs_ (1762).--Bon mot.--_Les Ftes de la
    Paix_ (1763).--Pice  tiroir.--_Les Ftes publiques_
    (1747).--Anecdote.--ANSEAUME.--Ses pices plutt des opras
    comiques que des comdies.--Reconnaissance des comdiens
    italiens pour Favart et Duni.--AVISSE.--Deux de ses
    pices.--LAUJON.--Anecdotes plaisantes sur la parodie de
    _Thse_.--Conclusion.


Le grand Roi tait  peine depuis quelques mois dans la tombe, que
tout changeait en France, sous l'administration du rgent. Le plaisir
succdait aux moeurs austres et quasi monastiques de la fin du rgne
prcdent. Le duc d'Orlans, qui aimait le thtre et qui avait gard
bon souvenir des arlequinades de la troupe italienne, engagea un
directeur dont le vrai nom tait _Riccoboni_, mais qui prenait celui
de _Llio_,  recruter pour Paris une troupe nouvelle, bien compose,
lui promettant une protection efficace. Riccoboni,  la tte de
comdiens depuis vingt-deux ans, avait pous une demoiselle
_Baletti_. Tous deux taient de fort bons acteurs et s'taient
efforcs de faire perdre  l'Italie le got de ces pices ridicules ou
farces pour lesquelles les habitants de la Pninsule avaient une
prdilection si prononce. Dans ce but Riccoboni se mit  traduire les
comdies de Molire; mais il ne russit pas, et le champ de bataille
resta  la comdie grotesque. C'est  cette poque que les deux poux
reurent les offres du Rgent (1716). Non-seulement ils se htrent de
se rendre aux dsirs du duc d'Orlans, mais ils se mirent l'un et
l'autre  composer quelques pices afin de commencer un rpertoire
pour leur nouveau thtre. La Baletti crivit une comdie intitule
_le Naufrage_, imitation de Plaute, mais qui fit un vrai naufrage.
Llio composa cinq  six pices mdiocres qui n'eurent pas plus de
succs que celle de sa femme. Il s'associa alors Dominique, fils du
fameux acteur de l'ancien Thtre-Italien, qui, aprs avoir jou sur
diverses scnes de province, en France et dans les principales villes
de l'Italie, s'tait joint  la troupe de Marseille, plus tard  celle
de Lyon, et enfin avait t engag  l'Opra-Comique de Paris en 1710.
Dominique, fort got du public parisien dans toutes les farces, tait
retourn cependant en province en 1713, trouvant sans doute plus
d'avantages pcuniaires  courir les grandes cits. Revenu dans la
capitale, il fut engag par Llio en 1717, aprs la Foire
Saint-Laurent, et non-seulement il prit les rles d'Arlequin, mais il
essaya de composer pour la troupe des pices qu'il crut propres 
attirer la vogue  la nouvelle Comdie-Italienne. Quelques-unes, en
effet, furent applaudies. Dj, l'anne qui avait prcd son
engagement, il avait fait jouer _la Femme fidle_ et _OEdipe
travesti_, remarquables toutes les deux en ce qu'elles font en quelque
sorte poque: la premire, parce que c'est une pice italienne,
traduite et joue en franais sur un thtre o jusqu'alors on n'avait
reprsent qu'en italien; la seconde, parce qu'elle est une _parodie_
de la tragdie d'_OEdipe_, et que, depuis les pices de l'ancien
Thtre-Italien, ce genre avait t abandonn.

Cette tentative ayant t bien accueillie, Dominique se mit, pour
ainsi dire,  l'afft de toutes les nouveauts des grands thtres
pour les parodier. Il donna ainsi successivement plus de trente
petites pices ou parodies dont quelques-unes, il faut le dire,
tombrent  plat.

Ce genre burlesque, pour lequel il faut beaucoup de verve et d'esprit,
soutint pendant quelque temps la nouvelle scne italienne; mais
bientt le public, qui avait oubli les pasquinades et les
arlequinades de l'ancien spectacle o trnait Dominique le pre,
s'loigna de Dominique le fils, qui lui parut ennuyeux, et dont les
comdies n'taient plus de son got.

Llio et son Arlequin eurent alors l'ide de composer une pice
intitule, _la Dsolation des deux Comdies_, dont le sujet leur tait
inspir par la nature mme des choses et par la position fcheuse dans
laquelle ils se trouvaient. L'ide tait bonne, elle fit rire, et l'on
reprit peu  peu le chemin de leur thtre. Ce ne fut malheureusement
pas pour longtemps, et les spectacles forains firent si bien rafle du
public que la salle des Italiens se trouva de nouveau dserte, ce que
voyant, les malheureux compagnons de Llio, dsesprs, l'engagrent 
demander l'autorisation de reprsenter  la Foire. Ils obtinrent cette
permission, et en 1724 ils s'y tablirent et donnrent une nouvelle
pice de Dominique, _Agns de Chaillot_, parodie de l'_Ins de
Castro_ de La Motte. On y applaudit beaucoup les couplets suivants:

     Qu'un amant, perdant sa matresse,
     Au sort d'un rival s'intresse,
         Je n'en dis mot;
     Mais lorsque sa bouche jalouse
     Prononce ce mot: qu'il l'pouse,
       J'en dis du mirlitot.

     Qu'en proie  sa juste colre,
     Un fils soit condamn d'un pre,
         Je n'en dis mot;
     Mais qu'un vieux conseiller barbare
     Contre son ami se dclare,
       J'en dis du mirlitot.

Outre cette parodie, on en fit une autre sur l'air du _Mirliton_ qui
eut une trs-grande vogue, qui donna des crispations  l'auteur
d'_Ins_, et qui prouve que les _Mirlitons_ n'ont pas paru pour la
premire fois au thtre en l'an de grce 1861. Piron,  propos du
_Jugement de Pris_, fit aussi la chanson du _Mirliton_. Elle est trop
dcollete pour que nous en donnions mme un couplet.

Voltaire redoutait par dessus tout les parodies; maintes fois il
s'tait adress aux plus hautes influences pour obtenir qu'on ne
parodit pas ses pices. On savait si bien cela qu'en 1725, Dominique,
associ  Legrand, donna au Thtre-Italien le _Mauvais mnage_,
parodie de _Marianne_, sans la faire annoncer. Cette charmante
critique eut du succs. A la mme poque, tant on sacrifiait au got
du public pour ces sortes d'lucubrations peu dignes des grandes
scnes, les Franais rptaient une seconde parodie de la mme
tragdie de Voltaire; mais, en voyant la vogue de celle des Italiens,
ils y renoncrent.

Une autre des parodies de Dominique et de Llio, l'_Ile des Fes_, ou
le _Conte de Fe_, reprsente  la Foire Saint-Laurent en 1735, fait
poque en ce sens que c'est peut-tre la premire pice _Revue_, genre
qui a pris de nos jours une extension dplorable et telle que pas un
de nos petits thtres ne se croit en droit d'chapper,  la fin de
chaque anne,  une rapsodie de ce genre. Encore tait-ce tolrable
lorsqu'une libert rsultant d'un autre systme politique tait
laisse aux auteurs qui pouvaient ainsi jeter quelques couplets
critiques sur les vnements du jour. Mais quand il est interdit de
toucher aux actualits, quand il est convenu qu'on ne parlera des
vnements et des hommes que pour les louer  outrance, tout le sel de
ce genre de pice disparat pour faire place  des loges presque
toujours ridicules. Quand donc les thtres et les auteurs
comprendront-ils qu'il est des pices qu'il faut savoir abandonner,
parce que les temps ayant chang, les moeurs n'tant plus les mmes,
les usages s'tant modifis, ce qui tait agrable  une poque est
devenu inadmissible et ennuyeux  une autre?

Une des dernires parodies de Dominique et de Llio, celle de la
tragdie de _Zare, les Enfants trouvs_, joue en 1732, contient,
entre autres critiques pleines d'esprit, ce portrait du sultan qui fut
chaleureusement accueilli du public:

     Au sein des volupts, bien loin que je m'endorme,
     Si je tiens un srail, ce n'est que pour la forme;
     Les lois que, ds longtemps, suivent les Mahomet,
     Nous dfendent le vin: moi je me le permet.
     Tout usage ancien cde  ma politique,
     Et je suis un sultan de nouvelle fabrique.

Le rpertoire de Dominique contient encore deux parodies, celle de
l'opra _d'Hsione_, dans laquelle on trouve ce couplet:

     L'oracle est donc satisfait,
         C'en est fait,
     Par un seul coup de sifflet
     Je suis venu sans monture.
         Des auteurs
     C'est aujourd'hui la voiture.

et la parodie du _Brutus_ de Voltaire, _Bolus_ (1731). L'auteur eut
l'ide plaisante de faire, pour ainsi dire, coup double en remplaant
la haine des Romains contre les Tarquins par la haine des mdecins
contre les chirurgiens.

A partir de la vogue du nouveau Thtre-Italien, le nombre des auteurs
qui se vouent  ce genre plus facile que celui des comdies srieuses
des Franais devient de plus en plus considrable, et nous voyons
successivement, de 1716  1774: AUTREAU, ALENON, FUZELIER, BEAUCHAMP,
SAINTE-FOIX, MARIVAUX, BOISSY, LA GRANGE, AVISSE, LANJEON, PANARD,
DORNEVAL, MOISSY, ROCHON DE CHABANNES, BAURANS, VOISENON, FAVART et sa
FEMME faire reprsenter, sur la scne o l'on abandonnait peu  peu
Arlequin et Colombine, une foule de comdies, vaudevilles, opras
comiques, pices d'une plus ou moins grande valeur littraire et
dramatique, mais dont le nombre tend  s'accrotre chaque jour pendant
la majeure partie du dix-huitime sicle.

Il nous serait difficile de rapporter toutes les anecdotes relatives 
ces pices oublies pour la plupart depuis longtemps, mais dont un
petit nombre cependant est arriv jusqu' nous; nous ne parlerons donc
ici que de celles dont le souvenir n'est point compltement teint.

Un des premiers auteurs qui se voua  la Comdie-Italienne et  la
troupe de Lelio fut _Autreau_, pote par got et peintre par besoin,
qui mourut dans la pauvret,  l'hpital des Incurables, en 1745,
aprs avoir donn au thtre une vingtaine de pices et aprs avoir
peint plusieurs tableaux, dont deux sont estims. Le premier
reprsente Fontenelle, La Motte et Danchet discutant sur un ouvrage
dont ils viennent d'entendre la lecture. Le second reprsente Diogne
cherchant un homme et le trouvant dans la personne du cardinal de
Fleury. Il montre le portrait dans un mdaillon, au bas duquel est une
inscription latine dont voici la traduction: _Celui que le Cynique
chercha vainement autrefois, le voici retrouv aujourd'hui_. Il est
probable que le philosophe des temps anciens et pass longtemps avec
sa lanterne tout allume, sans s'arrter auprs de _l'homme_ dcouvert
si ingnieusement par Autreau.

Cet auteur introduisit la langue franaise sur la scne italienne; de
plus, il ramena sur la scne franaise un genre de comique presque
oubli. Son nom doit donc faire en quelque sorte poque pour les deux
thtres. Esprit fin, dlicat, critique, Autreau saisissait
promptement et facilement le ct ridicule des hommes et des choses;
malheureusement la gne dans laquelle il vcut toujours, en
l'loignant du grand monde, ne lui permit pas de prendre ses portraits
dans la classe leve de la socit. Ayant au coeur un fond de
tristesse caus par sa mauvaise fortune, on ne comprend pas qu'il ait
pu surmonter ses chagrins pour jeter dans ses ouvrages la gat de bon
aloi qui y rgne.

La premire pice d'Autreau aux Italiens fut une bonne oeuvre, car
elle sauva la troupe du dsespoir, en lui ramenant le public et en
empchant Llio et les siens de quitter Paris. Cette jolie comdie,
_le Port  l'Anglais_ (1718), en trois actes, avec divertissement,
prologue, dont la musique est de Mouret, est une sorte d'opra-comique
qui eut un succs immense. C'est la premire comdie joue en franais
sur ce thtre.

Cet auteur donna une douzaine de pices aux Italiens, trois ou quatre
aux Franais, et plusieurs ballets. Une de ses meilleures, _Dmocrite
prtendu fou_, avait t refuse par les Franais; il la porta  la
Comdie-Italienne. A cette poque, Messieurs de la Comdie-Franaise
taient peu gracieux pour certains auteurs, et quand un nom ne leur
tait pas bien connu, ils refusaient impitoyablement les ouvrages,
tandis qu'ils acceptaient toutes les rapsodies manant d'une plume qui
leur tait sympathique.

ALENON, un des auteurs qui le premier composrent pour le
Thtre-Italien de la Rgence, mais dont toutes les pices sont
compltement oublies  l'exception de la _Vengeance comique_ et du
_Mariage par lettre de change_, tait bossu. Il avait une incroyable
prtention  l'esprit, et n'en avait qu'une mdiocre dose, ce qui
rendait furieux un autre bossu beaucoup plus spirituel, l'abb de
Pons, lequel allait partout, disant en parlant d'Alenon: Cet
animal-l dshonore le corps des bossus.

Un des bons auteurs du Thtre-Italien de la Rgence et des premires
annes du rgne de Louis XV fut BEAUCHAMP, qui donna  la troupe de
Llio une douzaine de pices plus ou moins spirituelles. L'une
d'elles, _le Jaloux_, joue en 1723, contient un assez joli couplet
qu'on dirait avoir t fait bien plutt pour l'poque actuelle que
pour le commencement du dix-huitime sicle; le voici:

     Autrefois on ne payait pas,
     Mais il fallait aimer pour plaire;
     Il en cotait trop d'embarras,
     Trop de faon et de mystre;
     Nous avons chang cet abus,
     _Nous payons et nous n'aimons plus_.

Les deux premiers actes du _Jaloux_ furent bien reus du public; mais
le troisime n'ayant paru qu'une rptition fatigante des situations
dj exposes, un plaisant cria du parterre, au moment o la toile
tomba:--Je demande le dnoment!

FUZELIER, contemporain de Beauchamp, mort  l'ge de quatre-vingts
ans, avait obtenu le privilge _du Mercure de France_ avec La Brure,
comme rcompense de ses travaux et de ses succs dramatiques. Il
composa pour tous les thtres, et notamment pour la Comdie-Italienne
qui reut de lui une vingtaine de pices.

L'une de ses parodies, celle de l'opra d'_Alcyone_, est intitule _La
rupture du carnaval et de la folie_ (1759). On y trouve une
spirituelle critique de l'action de Ple qui, voyant sa matresse
prte  expirer, au lieu de la secourir, chante  tue-tte. Dans la
comdie de Fuzelier, Momus dit, en parlant de Psych:

     Que vois-je! de ses sens
     Elle a perdu l'usage.

L'Amour lui rpond:

--Fort bien! allez-vous,  l'exemple de Ple, psalmodier deux heures
aux oreilles d'une femme vanouie? Ces hros d'opra prennent, je
crois, leurs chansons pour de l'eau de la reine de Hongrie.

Un peu plus loin, parlant des auteurs qui ont la prtention de mettre
du bon sens dans les opras, il dit:

--Un opra raisonnable, c'est un corbeau blanc, un bel-esprit
silencieux, un Normand sincre, un garon modeste, un procureur
dsintress, enfin un petit-matre constant et un musicien sobre.

La parodie d'_Amadis de Grce_, de La Motte et Destouches, _Amadis le
cadet_ (1724), amusa beaucoup le public, surtout le couplet o
l'auteur plaisante sur le dpart prcipit d'Amadis, le sans-gne
avec lequel il abandonne Mlisse et le prince de Thrace:

     Partons, m'y voil rsolu,
     Sans que Mlisse m'embarrasse,
     Ni mme ce qu'est devenu
     Mon ami le prince de Thrace;
     Le drle me rattrapera
     A la dne..... ou ne pourra.

Une des jolies parodies de Fuzelier fut celle du _Ballet des
lments_, _Momus exil_ ou _les Terreurs paniques_ (1725). Il rgnait
beaucoup de confusion dans le fameux _Ballet des lments;_ voici
comment l'auteur critique cette espce de dsordre; un musicien
chante:

     Va, triste raison, va rgner loin de la treille,
     Et vive le dsordre o nous jettent les pots!
     Ainsi que l'Opra, le dieu de la bouteille,
     Au lieu des lments, nous fait voir le chaos.

Un autre personnage arrive et chante:

     Paraissez, lments;
     Point de dispute vaine:
     Ainsi sur la scne
     N'observez point vos rangs.
     Paraissez, lments.

Enfin un troisime s'crie:

     En vain, dcorant cet ouvrage,
     Le pinceau, par des coups divers,
     Du chaos nous trace l'image,
     Il est bien mieux peint dans les vers.

Afin de mieux peindre encore la confusion comique qui rgne dans le
ballet, Fuzelier imagina de faire paratre les lments en costume de
caractre. Des jardiniers et des ouvriers sont chargs de reprsenter
la terre; des souffleurs d'orgue, l'air; des porteurs d'eau, l'eau;
des boulangers habills en glace, le feu (le rchaud de Vesta, dit
l'auteur, ne valant pas le four d'un boulanger). Un des plus jolis
mots de cette parodie est celui-ci: Dans l'opra, un amant de
cinquante ans marque une impatience invincible auprs d'une vestale de
quarante printemps qu'il doit pouser le lendemain,  moins qu'on ne
les surprenne, que la vestale ne soit enterre vive, et l'amant
condamn au fouet _selon la loi_. Dans la pice de Fuzelier, on
prtend que cette vivacit de l'amant mritait le fouet
_indpendamment de la loi_.

SAINTE-FOIX, auteur de plusieurs opras, fit jouer une douzaine de
pices aux Italiens, de 1725  1755.

Une des jolies comdies de Sainte-Foix, les _Mtamorphoses_ (1748),
fut le principe d'un usage qui se conserva quelque temps et qui fut
remplac depuis par le couplet final dans les vaudevilles. Cet usage
tait celui de jeter des couplets au public du haut du cintre aprs
chaque pice, pour demander son indulgence pour les auteurs. On
excuta  cette poque, au Thtre-Italien, un feu d'artifice pendant
lequel on vit tomber, en bouquet, de l'ouverture ovale au-dessus du
parterre, des couplets imprims et qui pouvaient tre chants sur des
airs connus. Ces couplets avaient t composs par Panard et Galet; en
voici deux des meilleurs:

             Un petit feu
     Fait qu'un mauvais ouvrage passe;
             Un petit feu
     Aux auteurs ne sert pas de peu:
     Quand une pice est  la glace,
     Pour l'aider il est bon qu'on fasse
             Un petit feu.

     Le succs de l'artificier
     L'engage  vous remercier;
     Grces  l'extrme indulgence
     Dont vous honorez ses travaux:
     Messieurs, nous n'avons point en France,
     Tir notre poudre aux moineaux.

Lorsqu'on entra dans la voie de s'adresser directement au public pour
appeler sa bienveillance, chaque acteur,  la fin de la pice, voulut
avoir son couplet  envoyer ou  dire au parterre. Panard, qui avait
ce monopole, ayant oubli un jour d'en faire un pour Riccoboni fils,
ce dernier s'en vengea par l'impromptu suivant qu'il composa dans le
foyer et dans lequel il fait allusion au grand fabricateur de
chansons:

     Autrefois, de vos chansonnettes,
     Le public s'amusait un peu;
     Maintenant, celles que vous faites
     Ne sont bonnes que pour le feu.

En 1755, Sainte-Foix fit jouer une de ses dernires comdies, _le
Derviche_, critique spirituelle d'un ordre de religieux, _les
Carmes-Dchaux_, dont il avait dit dans ses Essais sur la ville de
Paris: Quoiqu'ils possdent actuellement cinquante mille cus de
rente, en maisons,  Paris seulement, ces richesses n'ont rien
diminu de l'humilit de ces moines, qui, malgr cela, vont tous les
jours encore  la qute, pour recevoir les aumnes des fidles. Cette
faon de vanter leur humilit dplut aux _bons_ religieux qui y
virent, avec raison, une sanglante pigramme, et firent imprimer trois
lettres pour se plaindre de l'auteur. Ce dernier, pour toute rponse,
fit sa comdie du _Derviche_, dans laquelle il a peint avec esprit et
gaiet la sottise, l'incontinence et la bassesse des religieux...
mahomtans. Tout le monde comprit.

Un des auteurs fconds du dix-huitime sicle, MARIVAUX, fut un des
principaux fournisseurs du Thtre-Italien pendant le rgne de Louis
XV. Cet auteur, homme d'esprit, voyant que ses prdcesseurs avaient
puis une grande partie des sujets de la comdie  caractre, se
rejeta sur la comdie  intrigue, et s'y fraya une route nouvelle en
se bornant  tre _lui-mme_. Il introduisit sur la scne la
mtaphysique, l'analyse du coeur humain.

Le canevas de ses pices est, en gnral, une toile lgre dont
l'ingnieuse broderie, orne de traits satiriques et plaisants, de
jolies penses et de fines saillies, exprime ce que le coeur a de plus
secret, de plus dlicat. Il rgne dans ses oeuvres un fond de
philosophie dont les ides principales ont toutes, pour but, le bien
de l'humanit. Le style n'est pas toujours naturel; le dialogue,
souvent trop parsem de pointes d'esprit, est quelquefois un peu long,
un peu fastidieux; certaines locutions sont hasardes, voil ce qui a
fait crer un mot pour peindre sa faon d'crire, mot emprunt  son
nom, _le marivaudage_. Ce trs-spirituel auteur tait convaincu que la
subtilit pigrammatique de son genre, la singularit de sa manire
d'exprimer sa pense, lui feraient des partisans et mme des
imitateurs. Il ne s'est pas tromp, et ce fut un malheur, car une
foule d'crivains maladroits s'agitrent dans un labyrinthe de phrases
qui devinrent  la mode. On vit renatre un instant comme une dernire
lueur du langage des prcieuses de l'htel de Rambouillet. La partie
saine du public rejeta ce jargon ridicule qu'on ne voulut souffrir que
dans les oeuvres de Marivaux, parce qu'il faisait passer ce langage 
l'aide des grces qu'il savait rpandre partout.

Parmi les nombreuses pices qu'il composa pour le Thtre-Italien,
nous en citerons d'abord deux, qui font poque par suite de deux
circonstances particulires: _Arlequin poli par l'amour_ (1720) et _le
Prince travesti_ (1724). Ce fut pendant les reprsentations de la
premire de ces deux comdies que les Italiens firent changer la toile
place depuis leur rtablissement  Paris, en 1716. Elle montrait un
phnix sur le bcher avec cette devise: _Je renais_. Ils firent
peindre sur la seconde la muse Thalie, couronne de lierre, un masque
 la main, et ayant autour d'elle les mdaillons d'Aristophane,
d'Eupolis, de Cratius et de Plaute. En haut de cette toile se trouvait
un soleil avec ces deux vers:

     _Qui qurit alia his,
     Malum videtur qurere._

Cette devise ayant dplu, on la remplaa par celle qui avait t
longtemps sur le thtre avant 1796:

     _Sublato jure nocendi._

La seconde comdie eut cela de particulier, que c'est la premire qui
ait t joue sans tre annonce. On craignait la cabale, et cette
faon d'viter les critiques aux premires reprsentations prvalut
pendant quelque temps.

Citons aussi _l'Amour et la Vrit_ (1720), qui tomba; ce qui fit dire
 Marivaux, dans une loge o il tait _incognito:_--Cette comdie n'a
point eu de succs, elle m'a ennuy plus qu'une autre, et c'est assez
naturel, attendu que j'en suis l'auteur.

En 1722, parut _la Surprise de l'Amour_, avec divertissement. C'est
dans cette pice que dbuta Riccoboni fils; son pre crut devoir
prvenir le public que le jeune homme sortait du collge, et rclama
pour lui l'indulgence. Riccoboni fils joua trs-bien, eut un grand
succs, et on adressa  l'heureux pre les vers suivants:

     Pour ton fils, Lelio, ne sois point alarm;
         Il n'a pas besoin d'indulgence.
     D'un heureux coup d'essai le parterre charm
     N'a pu lui refuser toute sa bienveillance.
     Pour ses succs futurs cesse donc de trembler;
         Que nulle crainte ne t'agite,
         Si ce n'est d'avoir dans la suite
         Un gnreux rival pour t'galer.

Il y a toujours eu en France une faon certaine d'obtenir un succs de
vogue, c'est en causant, par un livre bien ou mal crit, par une
pice bien ou mal faite, le scandale. BOISSY le savait, et il obtint,
en effet, un grand succs sur la scne italienne au moyen de sa
comdie, _du Triomphe de l'intrt_, reprsente en 1730, mais dont le
lieutenant de police crut devoir faire supprimer une scne par trop
forte. Cette pice roulait sur les aventures scandaleuses d'un juif
fort riche avec une actrice de l'Opra, sur celles d'un jeune homme
avec une ex-belle assez vieille qui s'tait fait pouser par lui. Ces
faits, mis en lumire avec toute l'cret de la satire, firent un tel
effet que tout Paris courut aux reprsentations.

_La Comdie des trennes_ ou _la Bagatelle_ (1733) n'eut pas moins de
vogue. C'tait une critique fort spirituelle des nouveauts
dramatiques de l'poque. Boissy y glissa le couplet suivant, faisant
allusion  la fuite de mademoiselle Petit-Pas qui venait de se sauver
en Angleterre:

     Que des coulisses une tendre princesse
     D'un riche amant coute la tendresse,
     Lui vende cher ses sons flts et doux,
       Le cas n'est pas grave chez nous;
         Mais qu'avec lui la belle,
       Privant Paris de son talent,
       S'enfuie ailleurs  tire d'aile,
     Sans avertir le public qui l'attend,
       Cela passe la _Bagatelle_.

Il envoya sa pice  mademoiselle Sall avec ces vers:

     La _Bagatelle_ au jour vient de paratre
     Et son auteur ose te l'envoyer;
     Vertueuse Sall, par le titre peut-tre
         Que l'ouvrage va t'effrayer,
       Rassure-toi, l'enjouement l'a fait natre;
         Mais j'y respecte la vertu.
     Je t'y rends, sous son nom, l'hommage qui t'est d,
     Paris, avec plaisir, a su t'y reconnatre;
       Je n'eus jamais que le vrai seul pour matre,
         J'y fais ton portrait d'aprs lui;
         J'en demande un prix aujourd'hui,
         C'est le bonheur de te connatre.

En 1737, Boissy fit jouer une pice sans titre, _La ***_. Incertain du
succs, il avait voulu garder l'anonyme; mais quand elle eut russi,
il fut moins port  rester inconnu. On lui adressa, d'autres disent
_il s'adressa_ le quatrain suivant:

     Du public enchant, le suffrage unanime,
     De l'auteur du secret rend les soins superflus.
     Sa pice le dcle; on ne l'ignore plus;
     Le talent dcid peut-il tre anonyme?

Si Boissy ne reculait pas devant le scandale, il ne reculait pas non
plus devant la flatterie; il eut l'ide fructueuse de ddier une de
ses pices, _le Prix du silence_ (1751),  madame de Pompadour qui lui
fit obtenir le _Mercure de France_ et une place  l'Acadmie.

LA GRANGE, homme d'esprit, d'une bonne famille de Montpellier, mais
dissipateur et ayant mang sa fortune, voulut se faire une ressource
des talents que lui avait dvolus la nature, et il composa plusieurs
jolies pices. L'une d'elles, l'_Accommodement imprvu_ (1737), amusa
beaucoup le parterre, non pas par elle-mme, mais  cause d'un
original auquel l'auteur, sans doute, avait donn un billet pour
applaudir, et qui, en effet, applaudissait  tout rompre en criant en
mme temps  tue-tte: Dieu! que c'est mauvais, Dieu! que cela est
dtestable. La police lui demanda pourquoi il faisait tant de vacarme
et pourquoi surtout il applaudissait en dnigrant la pice. Rien de
plus simple, rpondit l'individu, j'ai reu un billet pour applaudir,
j'applaudis; mais je trouve cette comdie dplorable, je suis honnte
homme, et je le dis. Le public, en entendant cette amusante
profession de foi, prit le parti de rire et d'imiter. Les battements
de mains et les coups de sifflets retentirent en mme temps de tous
les coins de la salle.

La Grange mourut en 1767  l'hpital de la Charit  Paris.

Un des hommes les plus aimables du dix-huitime sicle, un des auteurs
qui fournirent le plus de pices lgres  tous les thtres, mais
surtout aux Italiens et aux scnes foraines, fut PANARD dont le nom
est rest, comme celui du pote franais, type pour les productions
gracieuses, les chansons anacrontiques, les posies galantes de bon
got. Panard naquit en 1690 prs de Chartres,  Courville, et mourut 
Paris en 1764,  l'ge de soixante-quatorze ans. Il montra de bonne
heure un got prononc pour la posie, et il ne tarda pas  prouver,
par des productions pleines d'lgance, qu'il avait en lui quelques
tincelles de la verve d'Anacron. Ses oeuvres, quoique ayant moins de
correction et de coloris que celles du pote grec, ont une gaiet, des
traits satiriques qui leur donnent une vritable valeur et un charme
inexprimable. C'est de lui que l'on peut dire qu'il peignit, en
badinant, les moeurs de son sicle. Il sut toujours si bien dguiser
les coups d'pingles de sa muse facile sous des dehors charmants, que
jamais on ne lui sut mauvais gr des traits pigrammatiques qui se
trouvent dans ses chansons bachiques et galantes, dans sa posie
anacrontique.

D'un caractre plein d'amnit, d'une navet d'enfant, d'une candeur,
d'une vivacit qu'il conserva jusque dans l'ge le plus avanc, il
composa, ou seul ou avec d'autres auteurs, plus de soixante comdies,
opras comiques, pices foraines, etc. L'Affichard, d'Allainval,
Sticotti, Favart, Laujon, Fuzelier, Fagan, Gallet furent ses amis et
ses collaborateurs.

Panard donna aux Italiens, entre autres comdies qui eurent un
vritable succs, _l'Impromptu des acteurs_ (1745), _le Triomphe de
Plutus_ (1728), _Zphire et Fleurette_ (1754), parodie de l'opra de
_Zelindor, roi des Sylphes_, de Moncrif. Cette jolie pice, compose
par Panard, Favart et Laujon, a une singulire histoire. Elle fut
acheve en 1745; mais les parodies ayant t dfendues, les comdiens
ne purent la jouer. Elle tomba alors sous les yeux d'un nomm
Villeneuve, qui, sans dire gare, y retrancha une grande partie des
couplets, en ajouta d'autres et la fit reprsenter, ainsi mutile,
hors de Paris; il la fit mme imprimer sous son nom, se contentant de
marquer d'une astrisque les couplets qui n'taient pas de lui. Au
bout de quelques annes, les parodies furent autorises au
Thtre-Italien, les vritables auteurs reprirent leur pice, y
changrent quelques dtails, en lagurent tous les couplets de
Villeneuve, et la donnrent au public, qui lui fit un trs-bon
accueil.

La rputation littraire de Panard lui fut acquise principalement par
les charmants couplets dont il enrichit les pices qui portent son
nom, couplets qu'on appelait alors des _Vaudevilles_. Ce genre de
posie, invent par nos pres, et qui servit si souvent  les venger
des injustices, ou  les consoler des malheurs, mais que parfois aussi
le libertinage employa  chanter ses excs, devint, grce 
l'imitateur d'Anacron, le masque le plus sduisant que jamais la
sagesse ait emprunt pour attirer  elle et rformer les ridicules.

Voici le portrait que, dans un ge dj avanc, Panard traa de sa
propre personne:

     Mon automne  sa fin rembrunit mon humeur;
     Et dj l'Aquilon, qui sur ma tte gronde,
     De la neige rpand la fcheuse couleur.
     Mon corps, dont la stature a cinq pieds de hauteur,
     Porte sous l'estomac une masse rotonde,
     Qui de mes pas tardifs excuse la lenteur.
     Peu vif dans l'entretien, craintif, distrait, rveur;
     Aimant sans m'asservir, jamais brune ni blonde,
     Peut-tre pour mon bien, n'ont captiv mon coeur.
     Chansonnier sans chanter, passable couplteur,
     Jamais dans mes chansons on n'a rien vu d'immonde.
     Soigneux de mnager, quand il faut que je fronde,
     (Car c'est en censurant qu'on plat au spectateur),
     Sur l'homme en gnral, tout mon fiel se dbonde.
     Jamais contre quelqu'un ma Muse n'a vomi
         Rien dont la dcence ait gmi;
     Et toujours dans mes vers la vrit me fonde.
         D'une indolence sans seconde,
     Paresseux s'il en fut, et souvent endormi;
     D'un revenu qu'il faut, je n'ai pas le demi.
     Plus content toutefois que ceux o l'or abonde,
         Dans une paix douce et profonde
         Par la Providence affermi,
     De la peur des besoins je n'ai jamais frmi.
     D'une humeur assez douce et d'une me assez ronde,
         Je crois n'avoir point d'ennemi:
     Et je puis assurer, qu'ami de tout le monde,
     J'ai, dans l'occasion, trouv plus d'un ami.

Panard tait tel qu'il s'est peint. Plus enjou, mais aussi simple que
La Fontaine, d'un caractre vrai et sans fard, sans jalousie et sans
ambition; ardent ami, convive aimable, il conserva sa gaiet dans
toutes les situations de la vie. Plus sage encore dans ses moeurs que
dans ses vers, il n'afficha jamais cette vaine philosophie qui ne
consiste que dans des paroles et dans une conduite singulire. Ce vers
que M. Favart, son ami, a fait sur Panard, le caractrise trs-bien:

     Il chansonna le vice, et chanta la vertu.

Panard ayant fait jouer, en 1747, la jolie comdie intitule _les
Tableaux_, confia le principal rle  la jeune Camille, encore enfant,
qui faisait le rle de Terpsichore, et y dansait avec un got parfait.
Il lui adressa, aprs la reprsentation, le madrigal suivant, rajeuni
d'un pareil ayant un sicle de date et d  Boisrobert:

     Objet de nos dsirs, dans l'ge le plus tendre,
     Camille, ne peut-on vous voir et vous entendre
     Sans prouver les maux que l'amour fait souffrir?
         Trop jeune  la fois et trop belle,
     En nous charmant si tt, que vous tes cruelle!
     Attendez, pour blesser, que vous puissiez gurir.

Aprs Panard, le nom qui vient naturellement sous la plume est celui
de son ami et principal collaborateur, FAVART. Le thtre de cet
auteur, le plus fcond peut-tre du dix-huitime sicle, est aussi
piquant par sa singularit que par la varit des compositions. Il
runit presque tous les genres qui, depuis trente annes, alimentaient
les diverses scnes de Paris et de la province. On y trouve: des
opras comiques, des parodies, des comdies lyriques, des pastorales,
des pices  caractre, des pices  sentiment; enfin tout ce que les
comdiens italiens et forains ont produit de plus curieux, tout ce que
successivement elles ont laiss introduire, s'y trouve runi. Favart
est le type de l'auteur des scnes de second ordre. L'histoire de ses
productions est en quelque sorte l'histoire des thtres pour lesquels
il a principalement compos. Ce qui fait surtout son loge, c'est
qu'on peut dire avec vrit qu'il sut allier au sentiment,  l'esprit,
 la gaiet, le coloris le plus vif, le ton le plus dcent. On raconte
de lui que, la veille de la journe de Rocroy, le marchal de Saxe
l'ayant pri de faire un couplet pour annoncer comme une bagatelle la
bataille du lendemain, dont le succs ne pouvait pas mme tre
douteux, Favart, alors directeur de la troupe dramatique qui suivait
l'arme, composa immdiatement le couplet suivant, chant le soir mme
par une charmante actrice:

     Demain nous donnerons relche,
     Quoique le Directeur s'en fche,
     Vous voir comblerait nos dsirs.
     On doit cder tout  la gloire:
     Nous ne songeons qu' nos plaisirs;
     Vous ne songez qu' la victoire.

Puis on annona, pour le surlendemain, _le Prix de Cythre_ et _les
Amours grivois_, qu'on reprsenta en effet comme un prlude des
rjouissances publiques, ce qui fit dire au camp que le Marchal avait
prpar le triomphe avant la victoire.

La femme de Favart, mademoiselle de Ronceray ou plutt _Chantilly_, de
son nom de thtre, fut pour son mari, non-seulement la plus aimable
compagne, pour les spectacles dont il fut directeur la meilleure
actrice, mais encore un collaborateur utile, car on lui attribue
plusieurs comdies pleines d'originalit et d'esprit.

On grava son portrait dans un des costumes de l'une de ses comdies,
celle des _Amours de Bastien et de Bastienne_, et l'on mit au bas ces
vers:

     L'amour, sentant un jour l'impuissance de l'art,
     De Bastienne emprunta les traits et la figure,
     Toujours simple, suivant pas  pas la nature,
     Et semblant ne devoir ses talents qu'au hasard.
     On dmlait pourtant la mine d'un espigle
     Qui fait des tours, se cache, afin d'en rire  part,
     Qui sduit la raison et qui la prend pour rgle.
     Vous voyez son portrait sous les traits de Favart.

Au bas d'un autre portrait de cette charmante femme, on grava:

     Nature un jour pousa l'Art;
     De leur amour naquit Favart,
     Qui semble tenir de son pre,
     Tout ce qu'elle doit  sa mre.

Madame Favart, pleine de mrite, fort jolie, ayant de l'esprit, mais
modeste, vivant isole, de la vie de famille, partageant ses soins
entre un mari qu'elle aimait, un fils qu'elle adorait et son talent
qu'elle cherchait sans cesse  perfectionner, tait l'idole du public.
Lorsqu'elle mourut en 1771, elle emporta dans la tombe d'unanimes et
sincres regrets.

On raconte d'elle que, revenant un jour d'un long voyage  l'tranger,
elle fut arrte aux barrires de Paris vtue d'une robe de Perse. On
en trouva deux autres dans ses malles. Ces toffes taient alors
svrement prohibes. On voulut les saisir. Elle imagina de jouer
d'original une petite scne qui russit. Elle se mit  baragouiner
dans un franais germanis quelques explications pour dire qu'elle
tait Allemande, qu'elle ne connaissait pas les usages franais et
s'habillait  la mode de son pays. Elle joua ce rle avec tant de
vrit, que le premier commis de la douane, qui avait t longtemps en
Allemagne, y fut pris et ordonna, aprs s'tre confondu en excuses, de
la laisser passer.

Quelques-unes des pices du volumineux rpertoire de Favart donnrent
lieu  des anecdotes que nous allons raconter.

Une des jolies compositions de cet auteur est _la Rosire de Salenci_,
comdie en trois actes, joue d'abord  la Cour et plus tard aux
Italiens. Le sujet du ballet qui suit cette pice, dont l'ide est
puise dans l'institution fonde par saint Mdard au village o il
naquit, rendit cette cration de Favart plus intressante encore. Ce
sujet est celui-ci: Louis XIII se trouvant au chteau de Varannes prs
Salenci, M. de Belloi, alors seigneur du village, le supplia de faire
donner en son nom le prix destin  la Rosire. Le roi y consentit,
chargea son capitaine des gardes de la crmonie de la rose, et remit
par son ordre  la jeune fille dsigne une bague et un cordon bleu.

Depuis cette poque, avant la rvolution, le jour de la fte aprs une
procession solennelle, on faisait dans la chapelle de Saint-Mdard la
bndiction du chapeau de rose, qui tait garni d'un ruban bleu 
bouts flottants et orn d'une couronne d'argent, en souvenir du roi
Louis XIII.

On raconte qu' l'poque o parut la pice de Favart, il s'tait lev
une singulire contestation entre le seigneur de Salenci et les
habitants du village. Le premier prtendait avoir le droit de dsigner
la rosire seul et sans le concours de ses vassaux qui, eux,
soutenaient, au contraire, qu'il ne pouvait la choisir que parmi les
trois jeunes filles qu'ils lui prsentaient. L'affaire fut porte au
Parlement qui jugea en faveur des habitants.

Le public fit  plusieurs reprises l'honneur  l'abb Voisenon de lui
attribuer les pices de Favart. C'est ce qui arriva pour _Soliman II_
ou les _Sultanes_, comdie en trois actes en vers, tire d'un conte de
Marmontel et joue en 1761. Ce qu'il y avait de plus plaisant, c'est
que l'abb Voisenon avait beau dire et rpter partout qu'il n'tait
pour rien dans les lucubrations de Favart, on ne voulait pas le
croire. Cependant il est positif que si Voisenon et Favart sont deux
peintres agrables, leur style et leur _faire_ ne se ressemblent en
rien. L'un crit en homme du monde qui a de l'esprit, l'autre en pote
qui possde son art.

La comdie des _Sultanes_ fait poque en ce que l'on vit alors pour la
premire fois sur la scne des costumes turcs vritables. Ils avaient
t confectionns  Constantinople avec les toffes du pays. La
clbre Clairon, imitant madame Favart, lutta pour introduire au
thtre le costume, et c'est  partir de ce moment que les acteurs
observrent des rgles sages et vraies pour se vtir suivant les
ncessits du rle.

Aprs la premire reprsentation, l'abb Lattaignant qui avait
applaudi, avec tout le public, fit en sortant cet impromptu:

     Le joli couple  mon avis,
       Que Favart et sa femme!
     Quel auteur met dans ses crits
       Plus d'esprit et plus d'me?
     Est-il pour l'excution
       Actrice plus jolie?
     On prendrait l'un pour Apollon
       Et l'autre pour Thalie.

     Que tous deux, d'un commun aveu,
       Ont bien tous les suffrages!
     L'actrice prime par son jeu,
       L'auteur par ses ouvrages.
     Le spectateur prvient le choix
       Du sultan qu'elle irrite;
     Et de tous les coeurs  la fois
       Elle est la favorite.

Favart eut la bonne fortune de ramener le public au Thtre-Italien,
alors fort abandonn, lorsqu'il fit jouer en 1751 _les Amours
inquiets_, parodie de l'opra de _Thtis et Ple_. Grce  cette
jolie comdie,  celles qui la suivirent et au jeu gracieux de madame
Favart, les Parisiens reprirent un chemin qu'on avait bien oubli.

_Isabelle et Gertrude_ ou _les Sylphes supposs_ (1765) fut encore une
de celles qu'on attribua  Voisenon. Favart, voyant cela, la lui
ddia, et l'abb, sensible  l'injustice dont il tait la cause fort
innocente, rpondit par ces vers:

         Je sens le prix de ton hommage,
     Quelque dieu de la terre en et t flatt;
         Mais tu penses en homme sage.
       Dans l'amiti tu vois la dignit,
         Tu runis tous les suffrages;
       Et le public, tir de son erreur,
         Te rend ta gloire et tes ouvrages.
     Rien ne peut  prsent altrer ton bonheur,
     Tes succs sont  toi, j'en gote la douceur
     Et n'ai jamais voulu t'en ravir l'avantage.
         Ton esprit en a tout l'honneur,
         C'est mon coeur seul qui les partage.

En 1762, sur la fin de sa vie, Favart fit jouer la comdie en trois
actes intitule _les Moissonneurs_, dont le sujet est tir du livre de
Ruth, un des beaux morceaux de l'_criture sainte_. Comme on y trouve
de grands principes de morale et qu'elle fut reprsente pendant le
carme, on dit plaisamment que le _petit pre_ Favart prchait _le
Carme_, rue Mauconseil.

L'anne suivante, Favart donna encore _les Ftes de la paix_, assez
mdiocre pice, du genre de celles dites _ tiroir_. Les scnes sont
une sorte de galerie de personnages de toutes les professions,
chantant des couplets assez ennuyeux. Elle ne russit pas  la
premire reprsentation, l'auteur la retoucha et la fit accepter du
parterre, du reste, fort indulgent pour un des auteurs qu'il
affectionnait avec raison.

A l'occasion du mariage du Dauphin, en 1747, Favart fit jouer _les
Ftes publiques_. Il se passa,  la rptition gnrale de cette
pice, une particularit plaisante qui mrite de trouver place ici, et
qui est raconte d'une faon nave et charmante par un auteur de
l'poque:

Mademoiselle S....., dit-il, connue sous le nom de ma mie Babichon,
se glissa derrire le banc des symphonistes qui taient rangs sur une
seule ligne dans l'orchestre. Ces musiciens avaient des perruques;
Babichon y entortilla des hameons qu'elle avait prpars avec des
crins imperceptibles. Ces crins se runissaient  un fil de rappel qui
rpondait aux troisimes loges. Babichon y monte, attend qu'on donne
le signal pour l'ouverture. Au premier coup d'archet, la toile se lve
et les perruques s'envolent toutes en mme temps. M. B..., directeur
du grand Opra, qui prsidait  cette rptition avec toute sa
dignit, scandalis d'une pareille indcence, voulut en connatre
l'auteur pour le faire punir. Babichon, qui avait eu le temps de
descendre, tait auprs de lui et haussait les paules en joignant les
mains; mais on connut,  son air modeste, que c'tait elle qui avait
fait le coup; elle l'avoua, et dit  M. B... Hlas! Monsieur, je vous
supplie de me pardonner; c'est un effet de l'antipathie que j'ai pour
les perruques; et mme, au moment que je vous parle, malgr le respect
que je vous dois, je ne puis m'empcher de me jeter sur la vtre. Ce
qu'elle fit en prenant la fuite aussitt. Chacun dit qu'il fallait
venger l'honneur des ttes  perruques. Babichon fut mande le
lendemain  la police; mais elle raconta l'histoire si navement et
d'une faon si plaisante, que le magistrat s'pouffait de rire en la
grondant. Elle en fut quitte pour une mercuriale.

Lorsque Favart mourut, le Thtre-Italien perdit beaucoup de la faveur
du public. Cependant ANSEAUME le soutint quelque temps avec quelques
pices, parmi lesquelles on peut citer _les Deux chasseurs et la
Laitire_ (1763), _l'cole de la jeunesse_ (1765), tire d'une
tragdie anglaise de Thomasson, _Barnweld ou le marchand de Londres_,
_la Clochette_ (1766), _le Tableau parlant_ (1769), musique de Duni.
Ces diverses pices, reprsentes aux Italiens, sont,  proprement
parler, des opras comiques qui ont subsist au thtre jusqu' nos
jours et sont encore repris souvent sur nos scnes lyriques de second
ordre.

Les comdiens italiens voulant reconnatre ce qu'avaient fait pour
leur thtre Favart et Duni, musicien de mrite, dcidrent  cette
poque qu'une pension viagre de huit cents livres serait servie, sur
les fonds de la socit  chacun des deux auteurs que nous venons de
nommer.

Deux pices de l'un des auteurs des Italiens, AVISSE, mritent un
souvenir, _les Petits-Matres_ (1743) et _la Runion force_ (1730):
la premire, parce qu'elle fait poque, puisque ce fut pendant le
cours de la reprsentation que les comdiens imaginrent de donner sur
leur thtre des feux d'artifice composs par Ruggieri frres, de
Bologne; la seconde, parce qu'elle fut compose au sujet d'un procs
fameux, que la demoiselle Duclos, actrice clbre, avait intent  son
mari, le comdien Duchemin, pour que leur mariage ft annul.

En 1745, LAUJON, un des collaborateurs de Favart, fit jouer _Thse_,
parodie de l'opra du mme nom; une aventure des plus plaisantes vint
gayer le public le jour de la reprsentation. Nous laissons  un
auteur de l'poque le soin de raconter la chose:

Un nomm Lger, domestique de M. Favart, anim par l'amour des
talents et voulant consacrer les siens au thtre, dbuta dans cette
parodie par la moiti d'un boeuf. Pour faire entendre ceci, il est
ncessaire d'expliquer que, dans le triomphe de Thse, la monture de
ce hros tait le boeuf gras, figur par une machine de carton, qui se
mouvait par le moyen de deux hommes qui y taient renferms. Le
premier debout, mais un peu inclin; le second la tte appuye sur la
chute des reins de son camarade. Lger, qui avait brigu l'honneur du
dbut, obtint la prfrence pour faire le train de devant. Gonfl
d'aliments et de gloire, il lcha une flatuosit qui pensa suffoquer
son collgue. Celui-ci, dans son premier mouvement, pour se venger de
l'effet sur la cause, mordit bien serr ce qu'il trouva sous ses
dents. Lger fit un mugissement pouvantable; le boeuf gras se spara
en deux; une moiti s'enfuit d'un ct, une moiti de l'autre, et le
superbe Thse se trouva  terre tendu de son long. On eut beaucoup
de peine  continuer la pice. A peine fut-elle acheve, que l'on
entendit une grande rumeur; c'tait Lger qui, prtendant que son
camarade lui avait manqu de respect, se gourmait avec lui sur le
cintre. Aprs avoir disput sur la prminence et les avantages du
train de devant et du train de derrire, ils en taient venus aux
coups. Le pauvre Lger pensa en tre la victime. Il tomba du cintre;
mais, par bonheur, il fut accroch par un cordage qui le suspendit 
vingt pieds de haut, comme une oie que les mariniers vont tirer; il en
fut quitte pour quelques contusions. Cet accident ne le dgota point
des dbuts.

Quelques jours aprs, comme on allait commencer le spectacle, on
apprit que Marville, acteur charg du rle de roi dans la mme
parodie, venait de dcamper en poste. Lger se prsenta pour le
remplacer; c'tait la seule ressource pour ce jour-l. Il joua le
rle. Sa figure, sa voix, son geste, et surtout sa confiance
insolente, taient d'un ridicule et d'un comique si parfaits, qu'il
fut applaudi gnralement. Ds le soir mme il donna cong  son
matre, et demanda mille cus d'appointements pour s'engager dans la
troupe. Comme on n'accepta pas ses propositions, il cria 
l'injustice, et la tte lui tourna tout  fait.

A une reprsentation de la parodie de _Thse_, la demoiselle V...,
charge du rle de Mde, oubliant le moment qu'elle devait entrer sur
la scne, s'amusait  couter les fleurettes d'un financier
sexagnaire. Elle entend sa rplique, comme le bonhomme, transport
d'amour, se prcipitait  ses genoux, pour lui baiser la main. Elle
s'en dbarrasse brusquement; mais, dans le mouvement qu'elle fit, la
crinire postiche du vieil Adonis s'embarrasse dans les paillettes
de la jupe de Mde. La V... part et laisse son amant en attitude,
chauve et prostern. Elle s'avance sur le thtre, portant devant
elle, sans le savoir, ce grave trophe chevelu, qui, se balanant
majestueusement, semblait rpondre aux gestes pathtiques de
l'actrice. Il s'leva un applaudissement gnral, qui devint convulsif
lorsque l'on vit sortir d'une coulisse une tte pele, qui rclamait
sa vnrable dpouille. La V..., dj toute fire de l'accueil
favorable qu'elle croyait recevoir du public, faisait de grandes
rvrences; mais elle ne resta pas longtemps dans l'erreur. En
s'inclinant avec dignit pour remercier les spectateurs, elle aperut
la malheureuse perruque. Tout autre qu'elle et t dconcerte; mais
en princesse au-dessus des coups de la fortune, elle dtacha
tranquillement cet ornement tranger qu'elle rendit, et continua
froidement son rle. Cela lui valut un succs: tant il est vrai qu'il
faut se possder dans les grands vnements pour en sortir avec
honneur.

Nous terminerons par ces aventures comiques la srie des anecdotes
relatives aux deux principaux thtres qui existaient avant la
rvolution, heureux si nous avons pu, en rajeunissant quelques-unes de
ces histoires puises dans les vieux livres, dans les chroniques, dans
les mmoires du temps, faire clore le sourire sur les lvres de nos
lecteurs et les amuser quelques heures.

FIN. TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE SECOND VOLUME


XIII

LA COMDIE AVANT MOLIRE

  La comdie ancienne.--Comdie de caractre et comdie
    d'intrigue.--Usage  Athnes.--JEAN DE LA TAILLE DE
    BONDARROY et JODELLE, de 1552  1578.--Anecdote sur
    Jodelle.--JEAN DE LA RIVEY.--CHAPUIS (1580).--_L'Avare
    cornu_ et _le Monde des cornus_.--ROTROU, auteur de
    plusieurs comdies et tragi-comdies.--La
    tragi-comdie.--Comdies de Rotrou.--_Les Mnechmes_ (1631),
    sujet souvent remis  la scne.--_Diane_ (1635).--_Les
    Captifs_ (1638).--_Climne_ (1633), pastorale.--Sujet de
    cette pice.--_Dorist et Clagenor_ (1630).--Mot de Rotrou
    en donnant son _Hypocondriaque_ (1628).--_Les Deux Pucelles_
    (1636), singularit de ce titre.--Deux vers de _Don Lope de
    Cordoue_.--SCUDRY, de 1630  1642.--_La Comdie des
    Comdiens_ (1634).--Anecdote.--_L'Amour tyrannique_ (1638),
    son succs.--_Axiane_ (1642), sorte de drame
    historique.--VION D'ALIBRAI, sa clbrit comme
    buveur.--BEYS, de 1635  1642.--Sa _Comdie des Chansons_
    (1642).--Origine probable du vaudeville et de l'opra
    comique.--DOUVILLE, de 1637  1650.--Son genre de
    talent.--_La Dame invisible_ (1641).--_Les fausses Vrits_
    (1642).--_L'Absent de chez soi_ (1643).--Anecdote.--LEVERT,
    de 1638  1646.--_Aricidie_ (1646).--Anecdote.--GILLET, de
    1639  1648, prcurseur de Molire.--Son genre de
    talent.--Ses comdies puises dans son propre fonds.--_Le
    Triomphe des cinq passions_ (1642).--Citation.--DE BROSSE,
    de 1644  1650.--_Le Curieux impertinent_
    (1645).--Anecdote.--SCARRON, de 1645  1660.--Notice
    historique sur ce pote dramatique et sur son genre.--Ses
    principales productions, pices
    burlesques.--JODELET.--_L'Hritier ridicule_
    (1649).--Anecdote.--_Don Japhet d'Armnie_
    (1653).--Anecdotes.--_L'colier de Salamanque_
    (1654).--Anecdote.--pigramme sanglante.--_Le Menteur_, de
    CORNEILLE.--Anecdote.                                            1

XIV

MOLIRE

  MOLIRE, de 1620  1673.--Son voyage dans le Midi (1641).--Son
    entre dans la troupe de la Bjart (1652).--La comdie de
    _l'tourdi_.--Son succs.--L'Illustre Thtre, dbuts de la
    troupe  Paris (24 octobre 1658).--La troupe de
    Monsieur.--Ouverture de la salle du Petit-Bourbon (3
    novembre 1658).--Rivalit avec la troupe de l'htel de
    Bourgogne.--_Le Dpit amoureux_ (1658).--_Les Prcieuses
    ridicules_ (1659).--Anecdotes.--L'htel Rambouillet.--Bon
    mot de Mnage.--Influence de la comdie des _Prcieuses_
    sur les moeurs de l'poque.--_Le Cocu
    imaginaire._--Anecdotes.--La troupe de Molire au
    Palais-Royal (4 novembre 1660).--_Don Garcie de Navarre_
    (1661).--Chute de cette comdie hroque.--_L'cole des
    maris_ (1661).--_Les Fcheux_ (1661).--Anecdotes.--_Le
    Fcheux Chasseur._--_L'cole des femmes_ (1662).--_La
    Critique de l'cole des femmes_
    (1663).--Anecdotes.--Citations.--Tarte  la crme du duc de
    la Feuillade.--_Le Portrait du peintre_, de BOURSAULT, et
    _l'Impromptu de Versailles_, de MOLIRE.--Double utilit de
    cette dernire comdie.--Dchanement des ennemis de Molire
    contre le grand auteur.--Louis XIV le venge par ses
    bienfaits.--_La Princesse d'lide_ (1664).--Les trois
    premiers actes du _Tartuffe_ aux ftes de
    Versailles.--_Psych._--_Le Festin de pierre_ ou _la Statue
    du Commandeur_ (1665).--Anecdote.--_L'Amour mdecin_
    (1665).--_Le Misanthrope_ (1666).--Anecdote.--La comdie du
    _Misanthrope_ devant les acteurs du Thtre-Franais.--La
    troupe de Molire troupe du Roi (aot 1665).--Le _Tartuffe_
    (1667).--Anecdotes.--Plaisanterie de l'acteur Armand.--_Le
    Sicilien_ (1667).--_Amphitryon_ (1668).--_Georges Dandin_
    (1668).--_L'Avare_ (1668).--Dernires pices de Molire, de
    1668  1673.--Anecdotes.--Anecdotes relatives 
    _l'Avare_.--_Monsieur de Pourceaugnac_ (1669).--_Le
    Bourgeois gentilhomme_ (1670).--_Les Femmes savantes_
    (1672).--_Le Malade imaginaire_ (1673).--Lully en
    Pourceaugnac.--Anecdote relative  la comdie de _la
    Comtesse d'Escarbagnas_.--Jugement sur Molire.                 29

XV

CONTEMPORAINS DE MOLIRE DE 1650 A 1673

  SAINT-VREMOND.--Sa comdie des _Acadmies_ (1643).--DE
    CHAPUISEAU.--_Pythias et Damon_ (1656).--_L'Acadmie des
    femmes_ (1661).--Son analogie avec _les Prcieuses
    ridicules_.--_Le Colin-Maillard et le Riche mcontent_
    (1642).--Citation.--_La Dame d'intrigue_ (1663).--Plagiat de
    Molire.--MONTFLEURY (ou ZACHARIE JACOB).--Son genre de
    mrite.--Ses dfauts.--_L'Impromptu de l'htel de Cond_
    (1664).--Anecdotes.--_La Femme juge et partie._--_Les Amours
    de Didon_, tragi-comdie hroque.--_Le Comdien pote_
    (1673).--_Le Mariage de rien._--Bon mot  propos de cette
    petite comdie.--_L'cole des jaloux_ (1664).--_La Fille
    capitaine_ (1669).--Autres comdies de Montfleury, toutes
    plus licencieuses les unes que les autres.--_Les Btes
    raisonnables._--DORIMOND.--Ses pices en 1661 et 1663.--_Le
    Festin de Pierre._--Jolis vers de la femme de Dorimond  son
    mari.--_L'Amant de sa femme._--_L'cole des
    cocus._--Comdies mdiocres.--CHEVALIER.--Compose une
    dizaine de comdies mdiocres, de 1660  1666.--_L'Intrigue
    des carrosses  cinq sous._--_La Dsolation des
    filous._--Jugement qu'il porte sur ses
    oeuvres.--HAUTEROCHE.--Donne quatorze comdies de 1668 
    1680.--Qualits et dfauts de ces pices.--Citations puises
    dans _Crispin mdecin_, _le Cocher suppos_, _le
    Deuil._--L'acteur POISSON.--Il cre _les Crispins_.--_Les
    Nouvellistes_ (1678).--Anecdotes.--BRCOURT.--Sa singulire
    existence.--Ses aventures.--_La Feinte mort de
    Jodelet._--_La Noce de
    village._--Anecdotes.--VIS.--Rdacteur du _Mercure
    galant_.--Collaborateur de plusieurs auteurs
    dramatiques.--_Les Amants brouills_ (1665).--_La Mre
    coquette._--_L'Arlequin balourd._--Anecdote.--_Le
    Gentilhomme Guespin_ (1670).--Anecdote.--Autres pices de
    Vis.--_Le Vieillard couru_ (1696).--Anecdote.--Sa tragdie
    des _Amours de Vnus et d'Adonis_.--BOULANGER DE
    CHALUSSAY.--Ses deux comdies de _l'Abjuration du marquisat_
    (1670) et _Elomire hypocondre_ (1661).--BOURSAULT.--Un mot
    sur cet auteur.--CHAMPMESL (ou Charles CHEVILLET).--Son
    genre de talent.--Ses comdies.--Sa femme, lve de
    Racine.--pigramme de Boileau.--Quatrain.--La parole de
    _Delie_ (1667).--Acteurs-auteurs de cette poque.--Les deux
    POISSON (pre et fils).--Arrt de Louis XIV, en 1672.          105

XVI

LA COMDIE APRS MOLIRE.--(FIN DU RGNE DE LOUIS XIV.)

  Dveloppement que prend le genre comique aprs et sous
    l'impulsion de Molire.--LA FONTAINE (1686).--Ses oeuvres
    dramatiques.--_Le Florentin_, comdie.--_Je vous prends sans
    verd_ (1687).--_Le Veau perdu_ (1689).--_Astre_ (1691),
    comdie-opra.--Anecdote.--Les _a-parte_ au
    thtre.--Anecdote.--DANCOURT.--Notice sur cet auteur.--Son
    genre de talent.--Son peu de scrupule.--Dancourt et le Grand
    Roi.--Anecdotes.--Dancourt et M. du Harlay.--Anecdote.--Son
    mot au pre de Larue.--_Le Chevalier  la mode_
    (1692).--_Les Bourgeois  la mode_ (1692).--_Les Trois
    cousines_ (1700).--Anecdotes.--_Les Curieux de Compigne_
    (1698).--_La Gazette de Hollande_
    (1692).--Anecdote.--_L'Opra de village_
    (1692).--Anecdote.--Le marquis de Sabl.--_La foire de
    Bezons_ (1695).--_La foire de Saint-Germain_
    (1690).--Anecdote.--_La Loterie_ (1696).--Origine de cette
    pice.--_Le Colin-Maillard_ (1701).--Le couplet final.--_Les
    Agioteurs_ (1710).--L'Enfant
    terrible.--Anecdote.--loignement du public pour le
    Thtre-Franais.--_L'Amour charlatan_ (1710).--_Sancho
    Pana._.--_Le Vert-Galant_ (1714).--Anecdote.--_La Droute
    du Pharaon_ (1714).--Anecdote.--BOINDIN, original.--Vers
    faits sur lui  sa mort.--Son caractre.--Son portrait dans
    _le Temple du Got_.--_Les Trois Gascons_ (1701)--_Le Bal
    d'Auteuil._--tablissement de la censure thtrale.--_Le
    Port de mer_ (1704).--_Le Petit matre_ (1705).--BRUYEIS et
    PALAPRAT.--_Le Grondeur_ (1691).--Anecdote.--_Le Muet_
    (1691).--_L'Important de Cour_ (1693).--_Les empiriques_
    (1697).--_L'Avocat Pathelin_ (1706).--Anecdotes.--_La Force
    du sang_ (1725).--Parat le mme jour aux Franais et aux
    Italiens.--Histoire de cette pice.--Amiti touchante de
    Bruyeis et de Palaprat.--Histoire de la pice des _Amours de
    Louis le Grand_.--PALAPRAT.--_Le Concert spirituel_
    (1689).--Aventure de mademoiselle Molire,  la premire
    reprsentation de cette pice.--pitaphe de Palaprat, faite
    par lui-mme.--Auteurs de la fin du dix-septime
    sicle.--REGNARD ET DUFRESNY.--Notice sur Regnard.--Son
    genre de talent.--Travaille d'abord pour la
    Comdie-Italienne.--Comdies de Regnard.--Ses meilleures
    productions dramatiques.--_La Srnade_ (1693).--_Le Joueur_
    (1696).--_Le Distrait_ (1798).--_Dmocrite_ (1700).--_Les
    Folies amoureuses_ (1704).--_Les Mnechmes_ (1705).--_Le
    Lgataire universel_ (1708).--Anecdotes sur le
    _Joueur._--Sur le _Distrait_.--Sur les _Folies
    amoureuses_.--Sur les _Mnechmes._--Sur le
    _Lgataire_.--_Attendez-moi sous
    l'orme._--Anecdote.--DUFRESNY.--Notice sur ce collaborateur
    de Regnard.--Conduite dsordonne de cet auteur, homme de
    talent et de mrite.--Bonts de Louis XIV pour lui.--Son
    genre de talent (1692).--_Le Ngligent._--_Le Chevalier
    joueur_ (1697).--_La Joueuse_ (1700).--_Le Jaloux honteux de
    l'tre_ (1708).--LEGRAND, auteur et acteur.--Ses aventures
    curieuses.--Son physique ingrat.--Son portrait, fait par
    lui-mme.--Plaisanteries de mauvais got dans son
    rpertoire.--Citations.--_Plaisantinet._--Un bon mot de
    Legrand  un pauvre.--Ses principaux
    collaborateurs.--_L'Amour diable_ (1708).--Critique en trois
    lignes.--Sujet de cette pice.--_La Foire de Saint-Laurent_
    (1709).--Histoire plaisante.--_L'preuve rciproque_
    (1711).--Mot spirituel et mchant d'Alain.--_Le Roi de
    Cocagne_ (1718).--Anecdotes.--Le pote MAY.--_Cartouche_
    (1721).--_Le Ballet des vingt-quatre heures_ (1722).--_Le
    Rgiment de la calotte_ (1725).--Anecdote.--_Les Amazones
    modernes_ (1727).--Chute bruyante de cette
    pice.--Anecdote.--BARON.--Son orgueil.--Ses aventures.--Son
    portrait, par Rousseau.--Ses oeuvres dramatiques.--_Le
    Rendez-vous des Tuileries_ (1685).--_L'Homme  bonnes
    fortunes_ (1686).--Anecdotes sur cette pice.--_L'Andrienne_
    (1703).--_Les Adelphes_ (1705).--BOISSY et sa satire sur
    Baron.--Anecdote sur les _Adelphes_.--Portrait de Baron, par
    Lesage.--LENOBLE.--Ses aventures.--Sa vie de Bohme.--_Les
    Deux Arlequins_ (1691).--_Le Fourbe_
    (1693).--Anecdote.--LESAGE.--Donne deux comdies au
    Thtre-Franais.--_Crispin, rival de son matre_, et
    _Turcaret_ (1707 et 1709).--Anecdotes
    curieuses.--Citations.--CAMPISTRON.--_Le Jaloux dsabus_ et
    _l'Amante amant_.--LAFONT.--Son genre de talent.--Ses
    dfauts.--pigramme compose par lui.--_L'Amour veng_
    (1712).--_Les Trois frres rivaux._--Jean-Baptiste
    ROUSSEAU.--_Le Flatteur_ (1696).--Anecdote.--Chanson
    d'Autreau.--Le caf Laurent.--Les pigrammes.--Exil de
    Rousseau. Sa lettre  Duchet.--Les divertissements
    introduits par Molire, gnraliss  la fin du rgne de
    Louis XIV, prennent une nouvelle extension  la Rgence.       135

XVII

LA COMDIE SOUS LA RGENCE

(DE 1715 A 1723)

  Influence du thtre sur les moeurs et des moeurs sur le
    thtre.--DESTOUCHES, seul auteur srieux ayant produit des
    comdies  caractres pour la Comdie-Franaise sous la
    Rgence.--Notice sur lui.--Son genre de talent.--_L'Ingrat_
    (1712).--_L'Irrsolu_ (1713).--_La Fausse Veuve_
    (1715).--_Le Triple Mariage_ (1716).--Ce qui donna lieu 
    cette pice.--_L'Obstacle imprvu_ (1717).--_Le Philosophe
    mari_ (1727).--_Les Envieux_ (1727).--Anecdote.--Le
    _Philosophe amoureux_ (1729).--Couplet sur cette pice.--_Le
    Glorieux_ (1732).--L'acteur Dufresne pris pour type.--Vers
    sur la prface de cette pice.--_L'Ambitieux et
    l'Indiscrte_ (1737).--Comdie longtemps interdite.--_La
    Force du naturel_ (1750).--Mot de Mademoiselle Gaussin.--Bon
    mot d'une autre Gaussin moderne.--_Le Dissipateur_
    (1753).--_La Fausse Agns, l'Homme singulier, le Tambour
    nocturne_, reprsente aprs la mort de Destouches (en 1759,
    1762, 1765).--_Les Amours de Ragonde_ (1742), opra comique
    compos pour la duchesse du Maine.                             205

XVIII

LA COMDIE SOUS LOUIS XV

  Les comdies de VOLTAIRE.--_L'Indiscret_ (1725).--_L'Enfant
    prodigue_ (1736).--_Nanine_
    (1749).--Anecdotes.--_L'cossaise_ (1760).--_L'cueil du
    sage_ (1762).--_La Femme qui a raison_ (1760).--_Le
    Dpositaire_ (1772).--Anecdote.--Anecdote relative 
    l'cueil du sage.--Anecdotes sur Voltaire.--Son dernier
    voyage  Paris en 1778.--_Le credo d'un amateur du
    thtre._--Anecdotes relatives  Voltaire aprs sa
    mort.--L'sope de Boursault  propos des Muses
    _ridicules_.--PELLEGRIN.--pitaphes.--LACHAUSSE.--Inventeur
    du drame.--Ses productions dramatiques.--Comdies
    larmoyantes.--Rflexions.--_La Fausse antipathie_
    (1733).--_Le prjug  la mode_ (1735).--_L'cole des amis_
    (1737).--_Mlanide_ (1741).--Anecdote.--Couplet.--_Pamla_
    (1743).--Anecdotes.--_Le Retour_ de jeunesse (1749).--Vers
    ridicules.--Anecdote.--_L'Homme de Fortune._--AUTREAU et
    D'ALLAINVALLE, de 1725  1740.--MARIVAUX.--Le
    Legs.--SAINTE-FOIX.--L'Oracle (1740).--Anecdote.--_La
    Colonie_ (1749).--Anecdote.--Le manche 
    balai.--BOISSY.--Son genre de talent.--_Le Babillard_
    (1725).--_Le Franais  Londres_ (1727).--_L'Impertinent_
    (1724).--_L'Embarras du choix_ (1741).--Portrait de la
    Gaussin.--_L'poux par supercherie_ (1744).--Anecdote.--_La
    Folie du jour_ et _Le Mdecin par occasion_ (1744).--_Le Duc
    de Surrey_ (1746).--Anecdote.--PONT DE VEYLE.--_Le
    Complaisant_ (1732).--_Le Fat puni_ (1739).--_La Somnambule_
    (1739).--Histoire de cet auteur.--Anecdote plaisante.--Son
    got naturel pour la chanson.--PIRON.--_La Mtromanie_
    (1738).--Anecdotes.--FAGAN.--Son caractre indolent.--_Le
    Rendez-vous_ (1733).--_La Pupille_ (1734).--Vers 
    Gaussin.--_Lucas et Perrette_ (1734).--Vers.--_Les
    Caractres de Thalie_ (1737).--Trois comdies en
    une.--_L'Heureux Retour_ (1744).--LAMOTTE-HOUDARD.--_Le
    Magnifique_ (1731).--Sa prodigieuse
    mmoire.--Anecdote.--Principaux auteurs de cette
    poque.--L'AFFICHARD.--Son indiffrence.--_Les Acteurs
    dplacs_ (1735).--Ce qui fait le succs de cette
    pice.--_La Rencontre imprvue._--GRESSET.--Ses trois
    pices.--_Sidney._--_Le Mchant_
    (1747).--Anecdotes.--pigramme.--_La tragdie d'douard III_
    (1740).--Critique spirituelle.--CAHUSAC.--_Le comte de
    Warwick._--_Znide_ (1743).--_L'Algrien_ (1744).--Pice de
    circonstance.--Anecdote.--Les trois Rousseau.--ROUSSEAU de
    Toulouse (Pierre).--_Les Mprises_ (1754).                     215

XIX

LA COMDIE SOUS LA SECONDE PARTIE DU RGNE DE LOUIS XV

  BRET.--_Le Concert._--_Le Jaloux_ (1755).--_Le Faux gnreux_
    (1758).--Anecdotes.--MARMONTEL.--_La
    Guirlande._--Anecdote.--Les commandements du dieu du
    Got.--BASTIDE.--_Le Jeune homme_ (1764).--Le chevalier DE
    LA MORLIRE.--_La Crole_ (1754).--Anecdote.--JEAN-JACQUES
    ROUSSEAU.--_L'Amant de lui-mme_ (1752).--_Le Devin de
    village_ (1753).--Anecdote.--Les deux POINSINET.--Les
    mystifications.--Anecdotes.--Mort tragique de
    Poinsinet.--LAPLACE.--Adle de Ponthieu
    (1757).--Anecdote.--PALISSOT.--_Ninus second_ (1750).--_Les
    Tuteurs_ (1754).--Son genre de talent.--_Le Rival par
    ressemblance_ (1762).--Anecdotes.--_Le Cercle_ (1756).--_Les
    Philosophes_ (1760).--Anecdotes.--Parodie.--_Le Barbier de
    Bagdad._--_L'Homme dangereux_ (1770).--Anecdotes.--Cabales
    contre cet auteur.--_Les Courtisanes._--Histoire de cette
    comdie.--Palissot, plat adulateur de madame de
    Pompadour.--SAURIN, imitateur de La Chausse.--_Blanche et
    Guiscard_ (1763).--Pice imite de l'anglais.--Vers  la
    Clairon.--_L'Orpheline lgue_ (1765) ou
    _l'Anglomanie_.--_Bewerley_ ou _le Joueur_
    (1768).--Anecdotes.--Vers adresss 
    Saurin.--DORAT.--Vers,--pigrammes,--pices diverses sur
    Dorat.--MARIN.--Auteur de _Julie_ ou _le Triomphe de
    l'amiti_ (1762).--Anecdote qui donna l'ide de cette
    comdie.--ROCHON DE CHABANNES.--_Heureusement_
    (1762).--Anecdote.--FAVART.--_L'Anglais  Bordeaux_
    (1763).--L'abb VOISENON.--Auteur anonyme.--Son
    mrite.--SDAINE, GOLDONI.--_Le Philosophe sans le savoir_
    (1765).--_La Gageure imprvue_ (1768).--_Le Bourru
    bienfaisant_ ( 1771).--_Les Huit Philosophes
    aventuriers._--Anecdotes.--Prtentions des acteurs.--LA
    HARPE.--Auteur de tragdies.--_Le Comte de Warwick_
    (1763).--Anecdotes.--Jeunesse de La Harpe.--Son peu de
    reconnaissance.--Son esprit satirique.--TIMOLON (1764).
    --Anecdotes.--Bons mots.--Lettre sur les premires
    reprsentations.--Rflexions.--_Pharamond_
    (1765).--Anecdote.--_Gustave Vasa_ (1759).--_Menzikoff_
    (1775).--_Mlanie_, drame (1769).--Vers sur La Harpe.          263

XX

LA COMDIE A LA FIN DU RGNE DE LOUIS XV ET AU COMMENCEMENT DE CELUI
DE LOUIS XVI

  Le drame prend de l'extension.--Mme DE GRAFIGNY.--Son
    histoire.--Son drame de _Cnie_.--Celui de _la Fille
    d'Aristide_.--Vers qu'on lui adresse.--CHAMPFORT.--_La Jeune
    Indienne_ (1764).--Peu de succs de ce
    drame.--Anecdote.--_Le Marchand de Smyrne_ (1775).--CARON DE
    BEAUMARCHAIS.--Son premier drame d'_Eugnie_ (1767).--Vers
    qu'on adresse  l'auteur.--_Les Deux Amis_ ou _le Ngociant
    de Lyon._--Bons mots.--Mot spirituel de Mlle Arnoux.--_Le
    Barbier de Sville._--Anecdote.--Beaumarchais mis au
    Fort-l'vque.--Arrt.--Vers.--Mmoires sur
    Marin.--_Ques--co_--Coiffure de ce nom.--La pice du
    _Barbier de Sville_, joue en 1775.--Singulier jugement sur
    cette pice.--Son succs.--_Les Battoirs._--Prface du
    _Barbier de Sville_.--Jugement de Palissot sur
    Beaumarchais.                                                  299

XXI

LA COMDIE-ITALIENNE

  Comdie-Italienne.--PREMIRE PRIODE.--Troupe _Li Gelosi_, du
    milieu  la fin du seizime sicle.--Les pices 
    l'impromptu.--DEUXIME PRIODE, de la fin du seizime
    sicle  l'anne 1662.--ORPHE ET EURYDICE (1647).--Le
    cardinal MAZARIN.--Ses essais pour naturaliser en
    France l'opra.--Suppression de la troupe italienne,
    en 1662.--TROISIME PRIODE, de 1662  1697.--ARLEQUIN,
    personnification de la Comdie-Italienne.--Origine d
    nom d'Arlequin.--Bons mots.--Anecdotes.--L'acteur
    Dominique et Louis XIV.--Dominique et le pote
    Santeuil.--_Castigat ridendo mores._--Mort de
    Dominique.--FIURELLI.--Son aventure chez le Dauphin,
    depuis Louis XIV.--Personnage de Scaramouche.--_Scaramouche,
    ermite._--Anecdote.--Expulsion de la troupe italienne
    et fermeture de leur thtre (1692).--Raison probable
    de cet acte de rigueur.--Retour en France de la
    Comdie-Italienne.--QUATRIME PRIODE.--Ouverture de
    leur scne en 1716.--La troupe devient troupe de Monseigneur
    le Rgent, puis troupe du Roi, en 1723.--Elle joue 
    l'htel de Bourgogne.--Vicissitudes des comdiens
    italiens.--Ils ferment leur thtre pour aller s'tablir
     la foire Saint-Laurent.--CARLIN et rouverture du
    thtre de l'htel de Bourgogne, le 10 avril 1741.--Fusion
    du thtre de la foire Saint-Laurent, Opra-Comique,
    avec la Comdie-Italienne, en 1762.--Rglement semblable
     ceux des Franais et de l'Opra.--Les quatre auteurs
    qui ont travaill pour l'ancien Thtre-Italien.--
    FATOUVILLE.--REGNARD.--DUFRESNY.--BARANTE.--Les pices
     Arlequin de Fatouville.--Celles de Regnard.--_Les
    Chinois_ (1692).--Prix des places au parterre.--Ce qu'est
    devenu le parterre de nos jours.--_La Baguette de Vulcain_
    (1693).--Anecdote.--BARANTE.                                   313

XXII

THATRE-ITALIEN (DEPUIS 1716)

  Les acteurs italiens reviennent en France (1716).--RICCOBONI
    ou LLIO et LA BALETTI.--Pices qu'ils composent.--_Le
    Naufrage._--Le fils de DOMINIQUE.--_La Femme fidle et
    OEdipe travesti._--Chute des pices burlesques.--_La
    Dsolation des deux comdies._--_Agns de Chaillot._--Les
    Italiens  la Foire (1724).--_Le Mauvais mnage_, parodie
    (1725).--_L'Ile des Fes_ (1735).--Premire pice du genre
    de celles appeles _Revues_.--Rflexions.--_Les Enfants
    trouvs_ (1732).--Vers.--Principaux auteurs qui ont
    travaill pour le Thtre-Italien.--AUTREAU.--Il introduit
    la langue franaise aux Italiens.--Son genre de mrite.--_Le
    Port  l'Anglais_ (1718).--_Dmocrite prtendu fou_, refus
    aux Franais.--ALENON.--Anecdote.--BEAUCHAMP.--_Le Jaloux_
    (1723).--Couplet.--Bon mot.--_Fuzelier._--_La Rupture du
    Carnaval et de la Folie_ (1719).--Jolie critique.--_Amadis
    le cadet_ (1724).--Couplet.--_Momus exil ou les Terreurs
    paniques_ (1725).--Vers.-Bon mot.--SAINTE-FOIX.--_Les
    Mtamorphoses_ (1748).--Couplets relatifs aux feux
    d'artifice introduits au thtre.--Couplet de Riccoboni
    fils.--_Le Derviche_ (1755).--Ce qui occasionna cette
    pice.--MARIVAUX.--Son genre de talent.--_Arlequin poli par
    l'amour_ (1720).--_Le Prince travesti_ (1724).--Changement
    de la toile au Thtre-Italien.--_L'Amour et la Vrit_
    (1720).--Anecdote.--_La Surprise de l'amour_ (1722).--Dbut
    de Riccoboni fils.--Vers.--Succs de scandale.--BOISSY.--_Le
    Temple de l'Intrt_ (1730).--_Les trennes_
    (1733).--Couplet de circonstance.--Vers  Mlle Sall.--LA
    *** (1737).--Vers.--LA GRANGE.--_L'Accommodement imprvu_
    (1737).--Anecdote.--PANARD.--Son genre de talent.--Son
    caractre.--Ses principaux collaborateurs.--_L'Impromptu des
    acteurs_ (1745).--_Le Triomphe de Plutus_ (1728).--_Zphire
    et Fleurette_ (1754).--Anecdote sur cette parodie.--Le
    portrait de Panard, par lui-mme.--_Les
    Tableaux._--Madrigal.--FAVART.--Son thtre.--Anecdote la
    veille de la bataille de Rocroy.--Mme FAVART.--Ses belles
    qualits.--Ses talents.--Vers au bas de ses
    portraits.--Anecdote sur elle.--_La Rosire de
    Salenci._--Anecdotes.--_Les Sultanes_, comdie attribue 
    l'abb Voisenon, fait poque pour les costumes.--Vers sur
    les deux Favart.--_Isabelle et Gertrude ou les Sylphes
    supposs_ (1765).--Favart la ddie  l'abb
    Voisenon.--Rponse de l'abb.--_Les Moissonneurs_
    (1762).--Bon mot.--_Les Ftes de la Paix_ (1763).--Pice 
    tiroir.--Les Ftes publiques
    (1747).--Anecdote.--ANSEAUME.--Ses pices plutt des opras
    comiques que des comdies.--Reconnaissance des comdiens
    italiens pour Favart et Duni.--AVISSE.--Deux de ses
    pices.--LAUJON.--Anecdotes plaisantes sur la parodie de
    THSE.--Conclusion.                                           341

FIN DE LA TABLE.

Paris.--Imp. de L. TINTERLIN et Ce, rue Neuve-des-Bons-Enfants, 3.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire Anecdotique de l'Ancien
Thtre en France, Tome Second, by Albert Du Casse

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

