Project Gutenberg's Jacques le fataliste et son matre, by Denis Diderot

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Title: Jacques le fataliste et son matre

Author: Denis Diderot

Editor: J. Asszat

Release Date: June 12, 2012 [EBook #39976]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES LE FATALISTE ET SON MATRE ***




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Notes de transcription: Pour une plus grande cohrence de l'ouvrage, les
majuscules ont t accentues. Le nom de l'auteur a t ajout dans la
premire page de prsentation.




    JACQUES LE FATALISTE
             ET
         SON MATRE

        Denis DIDEROT

(crit en 1773--Publi en 1796)




NOTICE PRLIMINAIRE


Comme _le Neveu de Rameau_, _Jacques le Fataliste_ fut connu en
Allemagne avant de l'tre en France. Schiller en avait traduit, en 1785,
l'pisode de Mme de La Pommeraye, sous ce titre: _Vengeance de femme_,
pour le journal _Thalie_[1]. Il en tenait la copie de M. de Dalberg. Il
parut, en 1792, une traduction du roman sous ce titre: _Jacob und sein
Herr_ (Jacques et son Matre), par Mylius. Le traducteur disait:
_Jacques le Fataliste_ est une des pices les plus prcieuses de la
succession littraire non imprime de Diderot. Ce petit roman sera
difficilement publi dans la langue de l'auteur. Il en existe bien une
vingtaine de copies en Allemagne, mais comme en dpt. Elles doivent
tre conserves secrtement et n'tre jamais mises au jour. Une de ces
copies a t communique au traducteur, sous la promesse solennelle de
ne pas confier le texte franais  la presse[2].

[1] Cette traduction fut retraduite en franais sous ce titre: _Exemple
singulier de la vengeance d'une femme_, conte moral, ouvrage posthume de
Diderot. Londre (_sic_) 1793, in-18 de 99 pages, y compris le titre;
avec un avertissement.

[2] ROSENKRANZ, _Diderot's Leben und Werke_, t. II, p. 316.

Deux ans plus tard, l'Institut de France s'organisait. Un de ses
premiers soins fut de s'occuper de dresser une sorte de bilan des
richesses perdues de la littrature franaise. On s'inquita, entre
autres choses, d'un chant de _Ver-Vert_ intitul _l'Ouvroir_, qu'on crut
tre entre les mains du prince Henri de Prusse. Ce prince, qui, aprs
avoir montr qu'il tait bon capitaine, dut se rfugier dans une
demi-obscurit pour ne pas risquer de trop dplaire  Frdric II, son
frre, occupait noblement ses loisirs en cultivant les lettres, les arts
et les sciences. Il tait un des souscripteurs  la _Correspondance_ de
Grimm. Il s'intressait particulirement  Diderot. La lectrice de sa
femme, Mme de Prmontval, dont il sera question dans le roman, avait pu
lui en parler _de visu_. Ce n'est pas cependant par elle, comme l'a cru
l'diteur Brire, qu'il eut communication de _Jacques le Fataliste_,
puisqu'elle tait morte plusieurs annes avant que ce livre ft crit.
Il en possdait une copie au mme titre que la vingtaine d'autres
personnes dont parle Mylius. Seulement, il ne se crut pas oblig  la
tenir secrte, et, en rponse  la demande du chant de _Ver-Vert_ qu'il
n'avait pas, il offrit _Jacques le Fataliste_, qu'il avait. Il reut des
remercments, et on le pria de mettre  excution cette louable
intention. Il rpondit par cette nouvelle lettre:

     J'ai reu la lettre que vous m'avez adresse. L'Institut
     national ne me doit aucune reconnaissance pour le dsir sincre
     que j'ai eu de lui prouver mon estime: l'empressement que
     j'aurais eu de lui envoyer le manuscrit qu'il dsirait, s'il
     et t en ma puissance, en est le garant. On ne peut pas
     rendre plus de justice aux grandes vues qui l'animent pour
     mieux diriger les connaissances de l'humanit.

     Je regrette la perte que fait la littrature de ne pouvoir
     jouir des oeuvres compltes de Gresset, cet auteur ayant une
     rputation si justement mrite. J'ai fait remettre au citoyen
     Caillard, ministre plnipotentiaire de la Rpublique franaise,
     le manuscrit de _Jacques le Fataliste_. J'espre que l'Institut
     national en sera bientt en possession. Je suis, avec les
     sentiments qui vous sont dus, votre affectionn,

    HENRI.

L'ouvrage parut chez Buisson en 2 vol. in-8 (an V, 1796), 4 figures non
signes. Il fut rimprim la mme anne, chez le mme libraire, en 3
vol. in-12, fig.; en 1797, chez Gueffier jeune et Knapen fils, 3 vol.
in-18, 3 fig., et chez Bertin, 4 vol. in-18, 4 fig. et un frontispice de
Chailloux, grav par Bovinet; en 1798, chez Maradan, 2 vol. in-12; en
1799, chez Leprieur, 4 vol. in-18, 4 fig. assez jolies non signes; en
1822, in-18; en 1830, in-12; en 1849, in-4 illustr. Il a subi une
condamnation insre au _Moniteur_ du 6 aot 1826.

Le livre a donc t beaucoup lu; mais l'a-t-il t par tous les
critiques qui en ont parl? Nous en doutons un peu, tant est grande la
divergence des opinions mises  son sujet. La plus rpandue, celle qui
a cours, c'est que c'est un livre ordurier, dans lequel se trouve
cependant un chef-d'oeuvre: _l'Histoire de Mme de La Pommeraye et du
Chevalier des Arcis_. Il serait,  notre avis, beaucoup plus juste de
dire comme le disait Goethe, que c'est un chef-d'oeuvre, dans lequel se
trouvent malheureusement deux ou trois passages qui tiennent le milieu
entre la licence de Sterne et celle de Rabelais, en se rapprochant un
peu plus de ce dernier.

Si, en effet, nous le prenons par le dtail, nous y trouvons d'abord
cette histoire de Mme de La Pommeraye, accepte par tous comme une
oeuvre hors ligne, et qui remplit le quart de l'ouvrage. Dans les trois
autres quarts, l'histoire du Pre Hudson, celle de l'empltre de
Desglands ont trouv une place trs-honorable dans les morceaux choisis
avec un soin si scrupuleux par M. Gnin. Celles du chevalier de
Guerchy, de Lepelletier, de Gousse, de l'intendant de M. de
Saint-Florentin, du chevalier de Saint-Ouin, sont trs-caractristiques
et ne sont pas de nature  choquer les plus scrupuleux. M. Lepelletier
est un saint, et si le chevalier de Saint-Ouin est un fripon, le saint
et le fripon sont galement vrais et peints de main de matre. Les
digressions sur l'art et le thtre sont ce qu'elles sont toujours chez
Diderot, pleines de verve et de bon sens. Il reste donc, crmage fait,
un quart du livre destin par l'auteur lui-mme  imiter Sterne, ou
plutt  le parodier, et c'est dans ce quart que se trouvent deux ou
trois contes trs-courts qui ne sont ni plus ni moins lestes que ceux
qu'il a sems un peu partout, dans les _Salons_ mme. Cette libert de
langage est malheureusement inhrente au caractre de Diderot, et,
disons-le,  celui de presque toute la socit de son poque, qui
n'tait point encore aussi polie que celle de la ntre, quoique
Crbillon le fils se ft charg de lui enseigner l'art des priphrases.
Plaignons-les, mais que le sentiment des convenances ne nous rende pas
injustes[3].

[3] Nous pourrions renvoyer, pour ces accusations,  _la Gazette
nationale_ (_Moniteur universel_) du 22 brumaire an V, qui dfend
Diderot. On a relev, dit le critique, avec trop d'aigreur et
d'affectation quelques intemprances d'esprit que le philosophe Diderot
s'est cru permises dans un ouvrage qu'il n'avait point destin 
l'impression... Nous observerons  ces hommes si chastes,  ces hommes
qui prtendent qu'on ne doit crire que pour des mres et des
magistrats, que les peuples ne gagnent jamais en licence que ce qu'ils
perdent rellement en puret... L'oreille est le dernier asile de la
chastet: ce n'est qu'aprs avoir t chasse du coeur qu'elle s'y
rfugie, etc.

Ce qui a rellement le plus nui  la rputation de _Jacques le
Fataliste_, c'est la forme dans laquelle il est crit. Ce reproche
capital doit tre renvoy  Sterne. Sterne est un mauvais modle, le
plus mauvais des modles. Son allure brise, sautillante, est tellement
fatigante pour le lecteur, qu'il ne la supporte que le temps de lire le
_Voyage sentimental_ et que _Tristram Shandy_ est dj deux fois trop
long. Et la particularit de cette fatigue, c'est qu'elle ne se dissipe
jamais. Commencez la lecture d'un livre crit dans le genre de Sterne:
ds la vingtime page, vous portez non-seulement le poids de ces vingt
pages, mais celui de tout le Sterne que vous avez lu prcdemment. C'est
ce qui est arriv aux premiers lecteurs de _Jacques le Fataliste_.

Le mme crivain, A... (Andrieux?), qui avait fait le compte rendu de
_la Religieuse_ dans la _Dcade philosophique_, s'exprimait, au sujet de
_Jacques_, en ces termes:

/#
     Je respecte beaucoup les grands noms, mais je tche de n'en
     tre pas la dupe. Qu'importe que ce soit Diderot ou un colier
     qui ait fait ce livre[4]? Il s'agit de savoir si l'ouvrage est
     digne d'un matre ou d'un colier. Lecteur, je vous ai rendu
     compte de _la Religieuse_, et je dsire que vous ayez t aussi
     content de mon extrait que je l'tais du roman. Je vous
     parlerai aujourd'hui de _Jacques le Fataliste_ avec autant de
     franchise, mais avec bien moins de plaisir.

     Vous connaissez Rabelais? vous connaissez Sterne? Si vous ne
     les connaissez pas, je vous conseille de les lire, surtout le
     dernier; mais si vous voulez connatre une trs-faible
     imitation de _Tristram Shandy_, vous n'avez qu' lire _Jacques
     le Fataliste_.

     Diderot n'a de son modle que le dcousu et le dfaut de
     liaison. (_Dcade philosophique_, t. XI, p. 224.)

     [4] On avait mis des doutes sur l'authenticit de
     l'attribution, et avec quelques motifs, puisqu'au mme moment
     des libraires peu scrupuleux mettaient le nom de Diderot  un
     roman dans lequel on ne retrouve ni son style, ni ses ides, ni
     mme quelque ide que ce soit. Ce roman, intitul d'abord:
     _Jules et Sophie, ou le Fils naturel_, an V, 2 vol. in-18 de
     142 et 146 p. avec deux gravures, reparut en 3 vol. in-18,
     1797, 3 gravures, chez Traintenelle, relieur, et Marchand,
     marchand de livres, et prit sur quelques exemplaires du
     deuxime tirage ce nouveau titre: _le Chartreux_. Personne
     alors ne se laissa prendre  cette supercherie; ce qui n'a
     point empch les bibliographes de continuer  porter sur leurs
     catalogues: On lui attribue ( Diderot) _Jules et Sophie_.
     Naigeon a eu tort, en 1798, de se borner  garder le silence
     sur cette fraude, quoique, nous le rptons, elle ne puisse
     tromper et n'ait tromp en ralit personne. Nous devons
     remercier ici M. Bgis qui, en nous communiquant gracieusement
     cette curiosit bibliographique fort rare en librairie, et qui
     manque aux bibliothques publiques o nous l'avons cherche,
     nous a mis  mme de nous faire une opinion raisonne sur la
     fausset de l'attribution.
#/

Cependant le critique, en continuant son _extrait_, trouve des morceaux
trs-vifs, trs-anims, qui rappellent le ton des plus jolies
narrations de Mme de Svign. S'il conclut en disant que _Jacques_ ne
vaut pas beaucoup mieux que les _Bijoux indiscrets_, c'est qu'il a t
surtout frapp par les passages licencieux.

Ne nous attachons pas  ces passages, et demandons-nous si rellement
Diderot n'a fait que copier Sterne. Dans le _Catalogue d'une jolie
collection de livres rares et curieux_ provenant de la bibliothque d'un
homme de lettres bien connu (Ren Pincebourde, 1871), cet homme de
lettres, M. Ch. Monselet, dit de _Jacques le Fataliste_: Chef-d'oeuvre
 la diable, crit sous l'influence directe de Sterne, et o l'on
retrouve avec stupfaction des pages entires copies de _Tristram
Shandy_. Qui ne croirait, aprs cela, qu'il s'agit de quelque chose de
pis qu'une imitation, et qu'on a affaire  un plagiat? Il en est tout
autrement.

Ces pages entires consistent en deux fragments, l'un au commencement
du livre, l'autre  l'avant-dernier feuillet, et celui-ci est ainsi
annonc: Voici le second paragraphe (du prtendu manuscrit d'o est
tire l'histoire des amours de Jacques), copi de la _Vie de Tristram
Shandy_,  moins que l'entretien de Jacques le Fataliste et de son
matre ne soit antrieur  cet ouvrage, et que le ministre Sterne ne
soit le plagiaire[5], ce que je ne crois pas, mais par une estime toute
particulire de M. Sterne, que je distingue de la plupart des
littrateurs de sa nation, dont l'usage assez frquent est de nous voler
et de nous dire des injures.

[5] L'accusation de plagiat n'a pas t mnage  Sterne, en Angleterre.
On a not tous les passages qu'il avait emprunts, bien plus pour s'en
moquer que pour se les approprier, il est vrai, mais qu'il a eu le tort,
par excs d'_humour_, de ne pas dsigner assez clairement comme des
citations.

En fait, Diderot, comme l'a fait Nodier pour l'_Histoire du roi de
Bohme et de ses sept chteaux_, a emprunt  Sterne une situation que
l'auteur anglais n'avait point dveloppe: celle du caporal Trim,
commenant l'histoire de sa blessure au genou et celle de ses amours,
histoire acheve quatre pages plus loin par l'oncle Toby. Il en a pris
le dbut et la conclusion: la scne qui amne le baiser sur la main; et,
entre ces deux demi-pages, il a intercal un volume o il n'y a, pour
rappeler Sterne, que l'affectation  courir d'un sujet  l'autre, avec
cette diffrence toutefois que les sujets choisis par Diderot entrent
dans la catgorie de ce que les Allemands appellent ses romans
sociaux, qu'ils ont tous une porte, que dans tous il y a de l'intrt,
et que l'ampleur de la pense y fait  chaque instant craquer les
coutures de l'habit trop troit o l'auteur voudrait la maintenir.

Mauvais habit que Diderot a eu le tort de choisir, s'il n'a pas voulu en
mme temps donner une leon. Sterne avait alors des partisans en France,
et beaucoup. Mlle de Lespinasse s'amusait  raconter les bonnes actions
de Mme Geoffrin dans un style o l'motion ne vient pas toujours  point
nomm faire oublier la peine que se donne l'crivain pour la faire
natre par le contraste. Le _Voyage sentimental_ avait fait cole, mais
_Tristram Shandy_ n'tait pas encore connu chez nous. Les deux derniers
volumes dans lesquels Diderot a pris son thme, parus en 1767, ne furent
traduits qu'en 1785. En suivant ce modle, Diderot se laissait sans
doute un peu prendre  la mode qui courait, mais n'essayait-il pas, en
mme temps, de la diriger? Comme c'tait sa manie de retoucher ce que
les autres avaient fait et de montrer ce qu'ils auraient pu faire,
n'a-t-il pas voulu montrer qu'avec les procds de Sterne on pouvait
avoir l'haleine plus longue, et qu'il n'tait pas interdit, malgr les
digressions, de finir ce que l'on commenait; car, malgr qu'on en dise,
_Jacques le Fataliste_ forme un tout dans lequel on ne peut mconnatre
un trs-grand art de composition. Nous l'avons vu affirmer par Goethe
lui-mme (_Notice prliminaire_ du _Neveu de Rameau_).

Naigeon trouve le livre trop long de moiti et regrette que Diderot ait
fait effort pour tre plaisant, car il ne l'tait nullement, surtout
quand il voulait l'tre. Mais M. Rosenkranz fait observer avec raison
qu' part ce qui concerne les doctrines philosophiques, Naigeon n'a pas
grande autorit, et qu'il ne comprend pas du tout le ct artistique de
son matre. Nous pourrions citer encore une lettre de Goethe  Merck,
du 7 avril 1780, o _Jacques le Fataliste_ est prsent comme un repas
de tous points excellent et servi avec une admirable entente de l'art du
cuisinier et du matre d'htel runis. En 1840, E. Erdmann, dans son
_Dveloppement de l'empirisme et du matrialisme, de Locke  Kant_ (p.
268), prsente ce roman comme un chef-d'oeuvre encore insuffisamment
apprci. Voici les opinions allemandes. Quant aux opinions franaises,
elles sont, comme il en est chez nous de toutes les opinions, coules
dans le mme moule. On parle de _Jacques le Fataliste_ comme en a parl
la _Dcade_ cite plus haut, et on se garde bien de le lire.

C'est pendant son sjour en Hollande et en Russie que Diderot a crit ce
livre. Il y est question de la reprsentation du _Bourru bienfaisant_ de
Goldoni, qui eut lieu en 1771, et Mme de Vandeul dit que son pre fit, 
l'poque de son retour, deux petits romans, _Jacques le Fataliste_ et
_la Religieuse_. Nous avons vu qu'il n'avait fait que retoucher ce
dernier. Peut-tre aussi n'a-t-il fait, dans le premier, que donner un
cadre  des histoires depuis longtemps bauches et que le procd de
Sterne lui permettait de rattacher par un lien commun.

Il a paru un _Second Voyage de Jacques le Fataliste et de son matre_
(_de Diderot_),  Versailles, chez Locard, et  Paris, chez tous les
marchands de nouveauts, 1803, in-12.

L'auteur de cette suite est encore inconnu. Il a t fait,  ce sujet,
plusieurs questions dans l'_Intermdiaire des chercheurs et des
curieux_, qui n'ont point obtenu de rponses. Le seul renseignement
qu'on trouve dans le livre est cette note:

/#
     Pardon, pardon, trois fois pardon, si j'entreprends de
     continuer les aventures de Jacques et de son matre. Il tait
     crit de tous les temps que je ferais cette folie-l. Je ne
     puis m'opposer  ma destine... P.L.C.
#/

Il a t jou aux Varits, en 1850, sous le titre de _Jacques le
Fataliste_, un vaudeville en deux actes de M. Dumanoir, Clairville et
Bernard Lopez, dans lequel Bouret et Rameau jouent un rle.


Nous avons eu peu de modifications  faire au texte adopt; les
corrections que M. Brire avait apportes aux ditions prcdentes tant
presque toutes justifies. Cependant, nous sommes revenu sur
quelques-unes; M. Dubrunfaut possde de ce roman une fort belle copie
qui parat avoir servi  l'impression de la premire dition. Il a bien
voulu nous la confier, et nous l'avons suivie de prfrence dans les cas
douteux, entre autres, p. 27, pour le membre de phrase: Et  elle
donc, mis dans la bouche du matre par tous nos prdcesseurs, mme par
Buisson.




JACQUES LE FATALISTE ET SON MATRE


Comment s'taient-ils rencontrs? Par hasard, comme tout le monde.
Comment s'appelaient-il? Que vous importe? D'o venaient-ils? Du lieu le
plus prochain. O allaient-ils? Est-ce que l'on sait o l'on va? Que
disaient-ils? Le matre ne disait rien; et Jacques disait que son
capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas
tait crit l-haut.

LE MATRE.

C'est un grand mot que cela.

JACQUES.

Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d'un fusil avait son
billet[6].

[6] Le roi Guillaume, sauf votre respect, dit Trim, tait d'avis que
notre destine ici-bas tait arrte d'avance; tellement qu'il disait
souvent  ses soldats que chaque balle avait son billet. (STERNE, _Vie
et opinions de Tristram Shandy_, liv. VIII, chap. CCLXIII.--_Traduction
Lon de Wailly_.)

LE MATRE.

Et il avait raison...

Aprs une courte pause, Jacques s'cria: Que le diable emporte le
cabaretier et son cabaret!

LE MATRE.

Pourquoi donner au diable son prochain? Cela n'est pas chrtien.

JACQUES.

C'est que, tandis que je m'enivre de son mauvais vin, j'oublie de mener
nos chevaux  l'abreuvoir. Mon pre s'en aperoit; il se fche. Je hoche
de la tte; il prend un bton, et m'en frotte un peu durement les
paules. Un rgiment passait pour aller au Camp devant Fontenoy; de
dpit je m'enrle. Nous arrivons; la bataille se donne.

LE MATRE.

Et tu reois la balle  ton adresse.

JACQUES.

Vous l'avez devin; un coup de feu au genou; et Dieu sait les bonnes et
mauvaises aventures amenes par ce coup de feu. Elles se tiennent ni
plus ni moins que les chanons d'une gourmette. Sans ce coup de feu, par
exemple, je crois que je n'aurais t amoureux de ma vie, ni boiteux.

LE MATRE.

Tu as donc t amoureux[7]?

[7] Et puis, dit le caporal, reprenant la parole,--mais d'un ton plus
gai,--sans ce coup de feu je n'aurais jamais t amoureux, sauf votre
respect.--Tu as donc t amoureux, Trim? dit mon oncle Toby en
souriant. (STERNE, _Tristram Shandy_, liv. VIII, chap. CCLXIII.)

JACQUES.

Si je l'ai t!

LE MATRE.

Et cela par un coup de feu?

JACQUES.

Par un coup de feu.

LE MATRE.

Tu ne m'en as jamais dit un mot.

JACQUES.

Je le crois bien.

LE MATRE.

Et pourquoi cela?

JACQUES.

C'est que cela ne pouvait tre dit ni plus tt ni plus tard.

LE MATRE.

Et le moment d'apprendre ces amours est-il venu?

JACQUES.

Qui le sait?

LE MATRE.

 tout hasard, commence toujours...


Jacques commena l'histoire de ses amours. C'tait l'aprs-dne: il
faisait un temps lourd; son matre s'endormit. La nuit les surprit au
milieu des champs; les voil fourvoys. Voil le matre dans une colre
terrible et tombant  grands coups de fouet sur son valet, et le pauvre
diable disant  chaque coup: Celui-l tait apparemment encore crit
l-haut...

Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu'il ne tiendrait
qu' moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le rcit des
amours de Jacques, en le sparant de son matre et en leur faisant
courir  chacun tous les hasards qu'il me plairait. Qu'est-ce qui
m'empcherait de marier le matre et de le faire cocu? d'embarquer
Jacques pour les les? d'y conduire son matre? de les ramener tous les
deux en France sur le mme vaisseau? Qu'il est facile de faire des
contes! Mais ils en seront quittes l'un et l'autre pour une mauvaise
nuit, et vous pour ce dlai.

L'aube du jour parut. Les voil remonts sur leurs btes et poursuivant
leur chemin.--Et o allaient-ils?--Voil la seconde fois que vous me
faites cette question, et la seconde fois que je vous rponds: Qu'est-ce
que cela vous fait? Si j'entame le sujet de leur voyage, adieu les
amours de Jacques... Ils allrent quelque temps en silence. Lorsque
chacun fut un peu remis de son chagrin, le matre dit  son valet: Eh
bien, Jacques, o en tions-nous de tes amours?

JACQUES.

Nous en tions, je crois,  la droute de l'arme ennemie. On se sauve,
on est poursuivi, chacun pense  soi. Je reste sur le champ de bataille,
enseveli sous le nombre des morts et des blesss, qui fut prodigieux. Le
lendemain on me jeta, avec une douzaine d'autres, sur une charrette,
pour tre conduit  un de nos hpitaux. Ah! monsieur, je ne crois pas
qu'il y ait de blessures plus cruelles que celle du genou.

LE MATRE.

Allons donc, Jacques, tu te moques.

JACQUES.

Non, pardieu, monsieur, je ne me moque pas! Il y a l je ne sais combien
d'os, de tendons et d'autres choses qu'ils appellent je ne sais
comment...[8]

[8] ... Si bien que ce n'est que le lendemain,  midi, continua le
caporal, que je fus chang et mis dans une charrette avec treize ou
quatorze autres, pour tre transport  notre hpital.--Il n'y a pas de
partie dans tout le corps, sauf votre respect, o une blessure cause une
torture plus intolrable qu'au genou.

--Except  l'aine, dit mon oncle Toby.--Sauf votre respect, repartit
le caporal, le genou,  mon avis, doit certainement tre plus douloureux
 cause de tous les tendons et de tous les je ne sais quoi qui s'y
trouvent. (STERNE. _Tristram Shandy_, liv. VIII, chap. CCLXIII.)


Une espce de paysan qui les suivait avec une fille qu'il portait en
croupe et qui les avait couts, prit la parole et dit: Monsieur a
raison...

On ne savait  qui ce _monsieur_ tait adress, mais il fut mal pris par
Jacques et par son matre; et Jacques dit  cet interlocuteur indiscret:
De quoi te mles-tu?

--Je me mle de mon mtier; je suis chirurgien  votre service, et je
vais vous dmontrer...

La femme qu'il portait en croupe lui disait: Monsieur le docteur,
passons notre chemin et laissons ces messieurs qui n'aiment pas qu'on
leur dmontre.

--Non, lui rpondit le chirurgien, je veux leur dmontrer, et je leur
dmontrerai...

Et, tout en se retournant pour dmontrer, il pousse sa compagne, lui
fait perdre l'quilibre et la jette  terre, un pied pris dans la basque
de son habit et les cotillons renverss sur sa tte. Jacques descend,
dgage le pied de cette pauvre crature et lui rabaisse ses jupons. Je
ne sais s'il commena par rabaisser les jupons ou par dgager le pied;
mais  juger de l'tat de cette femme par ses cris, elle s'tait
grivement blesse. Et le matre de Jacques disait au chirurgien: Voil
ce que c'est que de dmontrer.

Et le chirurgien: Voil ce que c'est que de ne vouloir pas qu'on
dmontre!...

Et Jacques  la femme tombe ou ramasse: Consolez-vous, ma bonne, il
n'y a ni de votre faute, ni de la faute de M. le docteur, ni de la
mienne, ni de celle de mon matre: c'est qu'il tait crit l-haut
qu'aujourd'hui, sur ce chemin,  l'heure qu'il est, M. le docteur serait
un bavard, que mon matre et moi nous serions deux bourrus, que vous
auriez une contusion  la tte et qu'on vous verrait le cul...

Que cette aventure ne deviendrait-elle pas entre mes mains, s'il me
prenait en fantaisie de vous dsesprer! Je donnerais de l'importance 
cette femme; j'en ferais la nice d'un cur du village voisin;
j'ameuterais les paysans de ce village; je me prparerais des combats et
des amours; car enfin cette paysanne tait belle sous le linge. Jacques
et son matre s'en taient aperus; l'amour n'a pas toujours attendu une
occasion aussi sduisante. Pourquoi Jacques ne deviendrait-il pas
amoureux une seconde fois? pourquoi ne serait-il pas une seconde fois le
rival et mme le rival prfr de son matre?--Est-ce que le cas lui
tait dj arriv?--Toujours des questions! Vous ne voulez donc pas que
Jacques continue le rcit de ses amours? Une bonne fois pour toutes,
expliquez-vous; cela vous fera-t-il, cela ne vous fera-t-il pas plaisir?
Si cela vous fera plaisir, remettons la paysanne en croupe derrire son
conducteur, laissons-les aller et revenons  nos deux voyageurs. Cette
fois-ci ce fut Jacques qui prit la parole et qui dit  son matre:

Voil le train du monde; vous qui n'avez t bless de votre vie et qui
ne savez ce que c'est qu'un coup de feu au genou, vous me soutenez, 
moi qui ai eu le genou fracass et qui boite depuis vingt ans...

LE MATRE.

Tu pourrais avoir raison. Mais ce chirurgien impertinent est cause que
te voil encore sur une charrette avec tes camarades, loin de l'hpital,
loin de ta gurison et loin de devenir amoureux.

JACQUES.

Quoi qu'il vous plaise d'en penser, la douleur de mon genou tait
excessive; elle s'accroissait encore par la duret de la voiture, par
l'ingalit des chemins, et  chaque cahot je poussais un cri aigu.

LE MATRE.

Parce qu'il tait crit l-haut que tu crierais?

JACQUES.

Assurment! Je perdais tout mon sang, et j'tais un homme mort si notre
charrette, la dernire de la ligne, ne se ft arrte devant une
chaumire. L, je demande  descendre; on me met  terre. Une jeune
femme, qui tait debout  la porte de la chaumire, rentra chez elle et
en sortit presque aussitt avec un verre et une bouteille de vin. J'en
bus un ou deux coups  la hte. Les charrettes qui prcdaient la ntre
dfilrent. On se disposait  me rejeter parmi mes camarades, lorsque,
m'attachant fortement aux vtements de cette femme et  tout ce qui
tait autour de moi, je protestai que je ne remonterais pas et que,
mourir pour mourir, j'aimais mieux que ce ft  l'endroit o j'tais
qu' deux lieues plus loin. En achevant ces derniers mots, je tombai en
dfaillance[9]. Au sortir de cet tat, je me trouvai dshabill et
couch dans un lit qui occupait un des coins de la chaumire, ayant
autour de moi un paysan, le matre du lieu, sa femme, la mme qui
m'avait secouru, et quelques petits enfants. La femme avait tremp le
coin de son tablier dans du vinaigre et m'en frottait le nez et les
tempes[10].

[9] Je racontais mes souffrances  une jeune femme, dans une maison de
paysan o notre charrette, qui tait la dernire de la file, avait fait
halte; on m'y avait fait entrer, et la jeune femme avait tir de sa
poche un cordial et en avait vers sur du sucre, et, voyant qu'il
m'avait ranim, elle m'en avait donn une seconde et une troisime
fois.--Je lui racontais donc, sauf votre respect, le supplice o
j'tais, et je lui disais qu'il tait si intolrable, que j'aimerais
mieux m'tendre sur ce lit,--en en dsignant un qui tait dans le coin
de la chambre, et mourir,--que d'aller plus loin. Elle essaya de m'y
conduire, mais je m'vanouis dans ses bras. (STERNE, _Tristram Shandy_,
liv. VIII, chap. CCLXIV.)

[10] Lors donc que je revins  moi, je me trouvai dans une cabane
silencieuse et tranquille, o il n'y avait que la jeune femme, le paysan
et sa femme. J'tais couch en travers du lit, dans le coin de la
chambre, ma jambe blesse sur une chaise, et la jeune femme  ct de
moi, d'une main me tenant sous le nez le coin d'un mouchoir tremp dans
du vinaigre, et de l'autre me frottant les tempes. (STERNE, _Tristram
Shandy_, _ibid._)

LE MATRE.

Ah! malheureux! ah! coquin!... Infme, je te vois arriver.

JACQUES.

Mon matre, je crois que vous ne voyez rien.

LE MATRE.

N'est-ce pas de cette femme que tu vas devenir amoureux?

JACQUES.

Et quand je serais devenu amoureux d'elle, qu'est-ce qu'il y aurait 
dire? Est-ce qu'on est matre de devenir ou de ne pas devenir amoureux?
Et quand on l'est, est-on matre d'agir comme si on ne l'tait pas? Si
cela et t crit l-haut, tout ce que vous vous disposez  me dire, je
me le serais dit; je me serais soufflet; je me serais cogn la tte
contre le mur; je me serais arrach les cheveux: il n'en aurait t ni
plus ni moins, et mon bienfaiteur et t cocu.

LE MATRE.

Mais en raisonnant  ta faon, il n'y a point de crime qu'on ne commt
sans remords.

JACQUES.

Ce que vous m'objectez l m'a plus d'une fois chiffonn la cervelle;
mais avec tout cela, malgr que j'en aie, j'en reviens toujours au mot
de mon capitaine: Tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas est
crit l-haut. Savez-vous, monsieur, quelque moyen d'effacer cette
criture? Puis-je n'tre pas moi? Et tant moi, puis-je faire autrement
que moi? Puis-je tre moi et un autre? Et depuis que je suis au monde, y
a-t-il eu un seul instant o cela n'ait t vrai? Prchez tant qu'il
vous plaira, vos raisons seront peut-tre bonnes; mais s'il est crit en
moi ou l-haut que je les trouverai mauvaises, que voulez-vous que j'y
fasse?

LE MATRE.

Je rve  une chose: c'est si ton bienfaiteur et t cocu parce qu'il
tait crit l-haut; ou si cela tait crit l-haut parce que tu ferais
cocu ton bienfaiteur?

JACQUES.

Tous les deux taient crits l'un  ct de l'autre. Tout a t crit 
la fois. C'est comme un grand rouleau qui se dploie petit  petit...


Vous concevez, lecteur, jusqu'o je pourrais pousser cette conversation
sur un sujet dont on a tant parl, tant crit depuis deux mille ans,
sans en tre d'un pas plus avanc. Si vous me savez peu de gr de ce que
je vous dis, sachez-m'en beaucoup de ce que je ne vous dis pas.

Tandis que nos deux thologiens disputaient sans s'entendre, comme il
peut arriver en thologie, la nuit s'approchait. Ils traversaient une
contre peu sre en tout temps, et qui l'tait bien moins encore alors
que la mauvaise administration et la misre avaient multipli sans fin
le nombre des malfaiteurs. Ils s'arrtrent dans la plus misrable des
auberges. On leur dressa deux lits de sangles dans une chambre forme de
cloisons entr'ouvertes de tous les cts. Ils demandrent  souper. On
leur apporta de l'eau de mare, du pain noir et du vin tourn. L'hte,
l'htesse, les enfants, les valets, tout avait l'air sinistre. Ils
entendaient  ct d'eux les ris immodrs et la joie tumultueuse d'une
douzaine de brigands qui les avaient prcds et qui s'taient empars
de toutes les provisions. Jacques tait assez tranquille; il s'en
fallait beaucoup que son matre le ft autant. Celui-ci promenait son
souci en long et en large, tandis que son valet dvorait quelques
morceaux de pain noir, et avalait en grimaant quelques verres de
mauvais vin. Ils en taient l, lorsqu'ils entendirent frapper  leur
porte: c'tait un valet que ces insolents et dangereux voisins avaient
contraint d'apporter  nos deux voyageurs, sur une de leurs assiettes,
tous les os d'une volaille qu'ils avaient mange. Jacques, indign,
prend les pistolets de son matre.

O vas-tu?

--Laissez-moi faire.

--O vas-tu? te dis-je.

--Mettre  la raison cette canaille.

--Sais-tu qu'ils sont une douzaine?

--Fussent-ils cent, le nombre n'y fait rien, s'il est crit l-haut
qu'ils ne sont pas assez.

--Que le diable t'emporte avec ton impertinent dicton!...

Jacques s'chappe des mains de son matre, entre dans la chambre de ces
coupe-jarrets, un pistolet arm dans chaque main. Vite, qu'on se
couche, leur dit-il, le premier qui remue je lui brle la cervelle...
Jacques avait l'air et le ton si vrais, que ces coquins, qui prisaient
autant la vie que d'honntes gens, se lvent de table sans souffler le
mot, se dshabillent et se couchent. Son matre, incertain sur la
manire dont cette aventure finirait, l'attendait en tremblant. Jacques
rentra charg des dpouilles de ces gens; il s'en tait empar pour
qu'ils ne fussent pas tents de se relever; il avait teint leur
lumire et ferm  double tour leur porte, dont il tenait la clef avec
un de ses pistolets.  prsent, monsieur, dit-il  son matre, nous
n'avons plus qu' nous barricader en poussant nos lits contre cette
porte, et  dormir paisiblement... Et il se mit en devoir de pousser
les lits, racontant froidement et succinctement  son matre le dtail
de cette expdition.

LE MATRE.

Jacques, quel diable d'homme es-tu! Tu crois donc...

JACQUES.

Je ne crois ni ne dcrois.

LE MATRE.

S'ils avaient refus de se coucher?

JACQUES.

Cela tait impossible.

LE MATRE.

Pourquoi?

JACQUES.

Parce qu'ils ne l'ont pas fait.

LE MATRE.

S'ils se relevaient?

JACQUES.

Tant pis ou tant mieux.

LE MATRE.

Si... si... si... et...

JACQUES.

Si, si la mer bouillait, il y aurait, comme on dit, bien des poissons de
cuits. Que diable, monsieur, tout  l'heure vous avez cru que je courais
un grand danger, et rien n'tait plus faux;  prsent vous vous croyez
en grand danger, et rien peut-tre n'est encore plus faux. Tous, dans
cette maison, nous avons peur les uns des autres; ce qui prouve que nous
sommes tous des sots...

Et, tout en discourant ainsi, le voil dshabill, couch et endormi.
Son matre, en mangeant  son tour un morceau de pain noir, et buvant un
coup de mauvais vin, prtait l'oreille autour de lui, regardait Jacques
qui ronflait et disait: Quel diable d'homme est-ce l!...  l'exemple
de son valet, le matre s'tendit aussi sur son grabat, mais il n'y
dormit pas de mme. Ds la pointe du jour, Jacques sentit une main qui
le poussait; c'tait celle de son matre qui l'appelait  voix basse:
Jacques! Jacques!

JACQUES.

Qu'est-ce?

LE MATRE.

Il fait jour.

JACQUES.

Cela se peut.

LE MATRE.

Lve-toi donc.

JACQUES.

Pourquoi?

LE MATRE.

Pour sortir d'ici au plus vite.

JACQUES.

Pourquoi?

LE MATRE.

Parce que nous y sommes mal.

JACQUES.

Qui le sait, et si nous serons mieux ailleurs?

LE MATRE.

Jacques?

JACQUES.

Eh bien, Jacques! Jacques! quel diable d'homme tes-vous?

LE MATRE.

Quel diable d'homme es-tu! Jacques, mon ami, je t'en prie.


Jacques se frotta les yeux, billa  plusieurs reprises, tendit les
bras, se leva, s'habilla sans se presser, repoussa les lits, sortit de
la chambre, descendit, alla  l'curie, sella et brida les chevaux,
veilla l'hte qui dormait encore, paya la dpense, garda les clefs des
deux chambres; et voil nos gens partis.

Le matre voulait s'loigner au grand trot; Jacques voulait aller le
pas, et toujours d'aprs son systme. Lorsqu'ils furent  une assez
grande distance de leur triste gte, le matre, entendant quelque chose
qui rsonnait dans la poche de Jacques, lui demanda ce que c'tait:
Jacques lui dit que c'taient les deux clefs des chambres.

LE MATRE.

Et pourquoi ne les avoir pas rendues?

JACQUES.

C'est qu'il faudra enfoncer deux portes; celle de nos voisins pour les
tirer de leur prison, la ntre pour leur dlivrer leurs vtements; et
que cela nous donnera du temps.

LE MATRE.

Fort bien, Jacques! mais pourquoi gagner du temps?

JACQUES.

Pourquoi? Ma foi, je n'en sais rien.

LE MATRE.

Et si tu veux gagner du temps, pourquoi aller au petit pas comme tu
fais?

JACQUES.

C'est que, faute de savoir ce qui est crit l-haut, on ne sait ni ce
qu'on veut ni ce qu'on fait, et qu'on suit sa fantaisie qu'on appelle
raison, ou sa raison qui n'est souvent qu'une dangereuse fantaisie qui
tourne tantt bien, tantt mal.

LE MATRE.

Pourrais-tu me dire ce que c'est qu'un fou, ce que c'est qu'un sage?

JACQUES.

Pourquoi pas?... un fou... attendez... c'est un homme malheureux; et par
consquent un homme heureux est sage.

LE MATRE.

Et qu'est-ce qu'un homme heureux ou malheureux?

JACQUES.

Pour celui-ci, il est ais. Un homme heureux est celui dont le bonheur
est crit l-haut; et par consquent celui dont le malheur est crit
l-haut, est un homme malheureux.

LE MATRE.

Et qui est-ce qui a crit l-haut le bonheur et le malheur?

JACQUES.

Et qui est-ce qui a fait le grand rouleau o tout est crit? Un
capitaine, ami de mon capitaine, aurait bien donn un petit cu pour le
savoir; lui, n'aurait pas donn une obole, ni moi non plus; car  quoi
cela me servirait-il? En viterais-je pour cela le trou o je dois
m'aller casser le cou?

LE MATRE.

Je crois que oui.

JACQUES.

Moi, je crois que non; car il faudrait qu'il y et une ligne fausse sur
le grand rouleau qui contient vrit, qui ne contient que vrit, et qui
contient toute vrit. Il serait crit sur le grand rouleau: Jacques se
cassera le cou tel jour, et Jacques ne se casserait pas le cou?
Concevez-vous que cela se puisse, quel que soit l'auteur du grand
rouleau?

LE MATRE.

Il y a beaucoup de choses  dire l-dessus...

JACQUES.

Mon capitaine croyait que la prudence est une supposition, dans laquelle
l'exprience nous autorise  regarder les circonstances o nous nous
trouvons comme causes de certains effets  esprer ou  craindre pour
l'avenir.

LE MATRE.

Et tu entendais quelque chose  cela?

JACQUES.

Assurment, peu  peu je m'tais fait  sa langue. Mais, disait-il, qui
peut se vanter d'avoir assez d'exprience? Celui qui s'est flatt d'en
tre le mieux pourvu, n'a-t-il jamais t dupe? Et puis, y a-t-il un
homme capable d'apprcier juste les circonstances o il se trouve? Le
calcul qui se fait dans nos ttes, et celui qui est arrt sur le
registre d'en haut, sont deux calculs bien diffrents. Est-ce nous qui
menons le destin, ou bien est-ce le destin qui nous mne? Combien de
projets sagement concerts ont manqu, et combien manqueront! Combien de
projets insenss ont russi, et combien russiront! C'est ce que mon
capitaine me rptait, aprs la prise de Berg-op-Zoom et celle du
Port-Mahon; et il ajoutait que la prudence ne nous assurait point un bon
succs, mais qu'elle nous consolait et nous excusait d'un mauvais: aussi
dormait-il la veille d'une action sous sa tente comme dans sa garnison,
et allait-il au feu comme au bal. C'est bien de lui que vous vous
seriez cri: Quel diable d'homme!...


Comme ils en taient l, ils entendirent  quelque distance derrire eux
du bruit et des cris; ils retournrent la tte, et virent une troupe
d'hommes arms de gaules et de fourches qui s'avanaient vers eux 
toutes jambes. Vous allez croire que c'taient les gens de l'auberge,
leurs valets et les brigands dont nous avons parl. Vous allez croire
que le matin on avait enfonc leur porte faute de clefs, et que ces
brigands s'taient imagin que nos deux voyageurs avaient dcamp avec
leurs dpouilles. Jacques le crut, et il disait entre ses dents:
Maudites soient les clefs et la fantaisie ou la raison qui me les fit
emporter! Maudite soit la prudence! etc., etc. Vous allez croire que
cette petite arme tombera sur Jacques et son matre, qu'il y aura une
action sanglante, des coups de bton donns, des coups de pistolet
tirs; et il ne tiendrait qu' moi que tout cela n'arrivt; mais adieu
la vrit de l'histoire, adieu le rcit des amours de Jacques. Nos deux
voyageurs n'taient point suivis: j'ignore ce qui se passa dans
l'auberge aprs leur dpart. Ils continurent leur route, allant
toujours sans savoir o ils allaient, quoiqu'ils sussent  peu prs o
ils voulaient aller; trompant l'ennui et la fatigue par le silence et le
bavardage, comme c'est l'usage de ceux qui marchent, et quelquefois de
ceux qui sont assis.

Il est bien vident que je ne fais pas un roman, puisque je nglige ce
qu'un romancier ne manquerait pas d'employer. Celui qui prendrait ce que
j'cris pour la vrit, serait peut-tre moins dans l'erreur que celui
qui le prendrait pour une fable.

Cette fois-ci ce fut le matre qui parla le premier et qui dbuta par le
refrain accoutum: Eh bien! Jacques, l'histoire de tes amours?

JACQUES.

Je ne sais o j'en tais. J'ai t si souvent interrompu, que je ferais
tout aussi bien de recommencer.

LE MATRE.

Non, non. Revenu de ta dfaillance  la porte de la chaumire, tu te
trouvas dans un lit, entour des gens qui l'habitaient.

JACQUES.

Fort bien! La chose la plus presse tait d'avoir un chirurgien, et il
n'y en avait pas  plus d'une lieue  la ronde. Le bonhomme fit monter 
cheval un de ses enfants, et l'envoya au lieu le moins loign.
Cependant la bonne femme avait fait chauffer du gros vin, dchir une
vieille chemise de son mari; et mon genou fut tuv, couvert de
compresses et envelopp de linges. On mit quelques morceaux de sucre
enlevs aux fourmis, dans une portion du vin qui avait servi  mon
pansement, et je l'avalai; ensuite on m'exhorta  prendre patience. Il
tait tard; ces gens se mirent  table et souprent. Voil le souper
fini. Cependant l'enfant ne revenait pas, et point de chirurgien. Le
pre prit de l'humeur. C'tait un homme naturellement chagrin; il
boudait sa femme, il ne trouvait rien  son gr. Il envoya durement
coucher ses autres enfants. Sa femme s'assit sur un banc et prit sa
quenouille. Lui, allait et venait; et en allant et venant, il lui
cherchait querelle sur tout. Si tu avais t au moulin comme je te
l'avais dit... et il achevait la phrase en hochant de la tte du ct
de mon lit.

On ira demain.

--C'est aujourd'hui qu'il fallait y aller, comme je te l'avais dit... Et
ces restes de paille qui sont encore sur la grange, qu'attends-tu pour
les relever?

--On les relvera demain.

--Ce que nous en avons tire  sa fin; et tu aurais beaucoup mieux fait
de les relever aujourd'hui, comme je te l'avais dit... Et ce tas d'orge
qui se gte sur le grenier, je gage que tu n'as pas song  le remuer.

--Les enfants l'ont fait.

--Il fallait le faire toi-mme. Si tu avais t sur ton grenier, tu
n'aurais pas t  la porte...

Cependant il arriva un chirurgien, puis un second, puis un troisime,
avec le petit garon de la chaumire.

LE MATRE.

Te voil en chirurgiens comme saint Roch en chapeaux[11].

[11] On lit dans toutes les ditions: _comme saint Roch en chapeau_; il
faut: _en chapeaux_. Ce proverbe se dit quand, d'un certain nombre de
choses que l'on possde, plusieurs sont inutiles: le mot est ici
d'autant mieux appliqu, que saint Roch avait trois chapeaux; on le voit
souvent ainsi reprsent. (BR.)

JACQUES.

Le premier tait absent, lorsque le petit garon tait arriv chez lui;
mais sa femme avait fait avertir le second, et le troisime avait
accompagn le petit garon. Eh! bonsoir, compres; vous voil? dit le
premier aux deux autres... Ils avaient fait le plus de diligence
possible, ils avaient chaud, ils taient altrs. Ils s'asseyent autour
de la table dont la nappe n'tait pas encore te. La femme descend  la
cave, et en remonte avec une bouteille. Le mari grommelait entre ses
dents: Eh! que diable faisait-elle  sa porte? On boit, on parle des
maladies du canton; on entame l'numration de ses pratiques. Je me
plains; on me dit: Dans un moment nous serons  vous. Aprs cette
bouteille, on en demande une seconde,  compte sur mon traitement; puis
une troisime, une quatrime, toujours  compte sur mon traitement; et 
chaque bouteille, le mari revenait  sa premire exclamation: Eh! que
diable faisait-elle  sa porte?


Quel parti un autre n'aurait-il pas tir de ces trois chirurgiens, de
leur conversation  la quatrime bouteille, de la multitude de leurs
cures merveilleuses, de l'impatience de Jacques, de la mauvaise humeur
de l'hte, des propos de nos Esculapes de campagne autour du genou de
Jacques, de leurs diffrents avis, l'un prtendant que Jacques tait
mort si l'on ne se htait de lui couper la jambe, l'autre qu'il fallait
extraire la balle et la portion du vtement qui l'avait suivie, et
conserver la jambe  ce pauvre diable. Cependant on aurait vu Jacques
assis sur son lit, regardant sa jambe en piti, et lui faisant ses
derniers adieux, comme on vit un de nos gnraux entre Dufouart[12] et
Louis[13]. Le troisime chirurgien aurait gobe-mouch jusqu' ce que la
querelle se ft leve entre eux, et que des invectives on en ft venu
aux gestes.

[12] Dufouart (Pierre), clbre chirurgien, mort  Sceaux le 21 octobre
1813,  l'ge de soixante-dix-huit ans. On a de lui: _Trait d'analyse
des plaies d'armes  feu_. (BR.)

[13] Louis (Antoine), chirurgien, secrtaire de l'Acadmie de Paris, n
 Metz le 13 fvrier 1723, mort  Paris en 1792. C'est lui qui fut
charg de la partie chirurgicale de l'_Encyclopdie_.

Je vous fais grce de toutes ces choses, que vous trouverez dans les
romans, dans la comdie ancienne et dans la socit. Lorsque j'entendis
l'hte s'crier de sa femme: que diable faisait-elle  sa porte! je me
rappelai l'Harpagon de Molire[14], lorsqu'il dit de son fils:
_Qu'allait-il faire dans cette galre?_ Et je conus qu'il ne s'agissait
pas seulement d'tre vrai, mais qu'il fallait encore tre plaisant; et
que c'tait la raison pour laquelle on dirait  jamais: _Qu'allait-il
faire dans cette galre?_ et que le mot de mon paysan, _Que faisait-elle
 sa porte?_ ne passerait pas en proverbe.

[14] Ce n'est point l'Harpagon de _l'Avare_ qui dit de son fils:
_Qu'allait-il faire dans cette galre?_ mais bien le Gronte des
_Fourberies de Scapin_, acte II, scne XI. (BR.)

Jacques n'en usa pas envers son matre avec la mme rserve que je garde
avec vous; il n'omit pas la moindre circonstance, au hasard de
l'endormir une seconde fois. Si ce ne fut pas le plus habile, ce fut au
moins le plus vigoureux des trois chirurgiens qui resta matre du
patient.

N'allez-vous pas, me direz-vous, tirer des bistouris  nos yeux, couper
des chairs, faire couler du sang, et nous montrer une opration
chirurgicale?  votre avis, cela ne sera-t-il pas de bon got?...
Allons, passons encore l'opration chirurgicale; mais vous permettrez au
moins  Jacques de dire  son matre, comme il le fit: Ah! monsieur,
c'est une terrible affaire que de r'arranger un genou fracass!... Et 
son matre de lui rpondre comme auparavant: Allons donc, Jacques, tu
te moques... Mais ce que je ne vous laisserais pas ignorer pour tout
l'or du monde, c'est qu' peine le matre de Jacques lui eut-il fait
cette impertinente rponse, que son cheval bronche et s'abat, que son
genou va s'appuyer rudement sur un caillou pointu, et que le voil
criant  tue-tte: Je suis mort! j'ai le genou cass!...

Quoique Jacques, la meilleure pte d'homme qu'on puisse imaginer, ft
tendrement attach  son matre, je voudrais bien savoir ce qui se passa
au fond de son me, sinon dans le premier moment, du moins lorsqu'il fut
bien assur que cette chute n'aurait point de suite fcheuse, et s'il
put se refuser  un lger mouvement de joie secrte d'un accident qui
apprendrait  son matre ce que c'tait qu'une blessure au genou. Une
autre chose, lecteur, que je voudrais bien que vous me dissiez, c'est
si son matre n'et pas mieux aim tre bless, mme un peu plus
grivement, ailleurs qu'au genou, ou s'il ne fut pas plus sensible  la
honte qu' la douleur.

Lorsque le matre fut un peu revenu de sa chute et de son angoisse, il
se remit en selle et appuya cinq ou six coups d'peron  son cheval, qui
partit comme un clair; autant en fit la monture de Jacques, car il y
avait entre ces deux animaux la mme intimit qu'entre leurs cavaliers;
c'taient deux paires d'amis.

Lorsque les deux chevaux essouffls reprirent leur pas ordinaire,
Jacques dit  son matre: Eh bien, monsieur, qu'en pensez-vous?

LE MATRE.

De quoi?

JACQUES.

De la blessure au genou.

LE MATRE.

Je suis de ton avis; c'est une des plus cruelles.

JACQUES.

Au vtre?

LE MATRE.

Non, non, au tien, au mien,  tous les genoux du monde.

JACQUES.

Mon matre, mon matre, vous n'y avez pas bien regard; croyez que nous
ne plaignons jamais que nous.

LE MATRE.

Quelle folie!

JACQUES.

Ah! si je savais dire comme je sais penser! Mais il tait crit l-haut
que j'aurais les choses dans ma tte, et que les mots ne me viendraient
pas.

Ici Jacques s'embarrassa dans une mtaphysique trs-subtile et peut-tre
trs-vraie. Il cherchait  faire concevoir  son matre que le mot
douleur tait sans ide, et qu'il ne commenait  signifier quelque
chose qu'au moment o il rappelait  notre mmoire une sensation que
nous avions prouve. Son matre lui demanda s'il avait dj accouch.

--Non, lui rpondit Jacques.

--Et crois-tu que ce soit une grande douleur que d'accoucher?

--Assurment!

--Plains-tu les femmes en mal d'enfant?

--Beaucoup.

--Tu plains donc quelquefois un autre que toi?

--Je plains ceux ou celles qui se tordent les bras, qui s'arrachent les
cheveux, qui poussent des cris, parce que je sais par exprience qu'on
ne fait pas cela sans souffrir; mais pour le mal propre  la femme qui
accouche, je ne le plains pas: je ne sais ce que c'est, dieu merci! Mais
pour en revenir  une peine que nous connaissons tous deux, l'histoire
de mon genou, qui est devenu le[15] vtre par votre chute...

[15] Nous rtablissons _le_, d'aprs la copie. Ce n'est point 
_histoire_, mais  _genou_ que se rapporte cet article, comme, dans la
rponse, _miennes_ se rapporte  _amours_.

LE MATRE.

Non, Jacques; l'histoire de tes amours qui sont devenues miennes par mes
chagrins passs.

JACQUES.

Me voil pans, un peu soulag, le chirurgien parti, et mes htes
retirs et couchs. Leur chambre n'tait spare de la mienne que par
des planches  claire-voie sur lesquelles on avait coll du papier gris,
et sur ce papier quelques images enlumines. Je ne dormais pas, et
j'entendis la femme qui disait  son mari: Laissez-moi, je n'ai pas
envie de rire. Un pauvre malheureux qui se meurt  notre porte!...

--Femme, tu me diras tout cela aprs.

--Non, cela ne sera pas. Si vous ne finissez, je me lve. Cela ne me
fera-t-il pas bien aise, lorsque j'ai le coeur gros?

--Oh! si tu te fais tant prier, tu en seras la dupe.

--Ce n'est pas pour se faire prier, mais c'est que vous tes quelquefois
d'un dur!... c'est que... c'est que...

Aprs une assez courte pause, le mari prit la parole et dit: L, femme,
conviens donc  prsent que, par une compassion dplace, tu nous as mis
dans un embarras dont il est presque impossible de se tirer. L'anne est
mauvaise;  peine pouvons-nous suffire  nos besoins et aux besoins de
nos enfants. Le grain est d'une chert! Point de vin! Encore si l'on
trouvait  travailler; mais les riches se retranchent; les pauvres gens
ne font rien; pour une journe qu'on emploie, on en perd quatre.
Personne ne paye ce qu'il doit; les cranciers sont d'une pret qui
dsespre: et voil le moment que tu prends pour retirer ici un inconnu,
un tranger qui y restera tant qu'il plaira  Dieu, et au chirurgien qui
ne se pressera pas de le gurir; car ces chirurgiens font durer les
maladies le plus longtemps qu'ils peuvent; qui n'a pas le sou, et qui
doublera, triplera notre dpense. L, femme, comment te dferas-tu de
cet homme? Parle donc, femme, dis-moi donc quelque raison.

--Est-ce qu'on peut parler avec vous.

--Tu dis que j'ai de l'humeur, que je gronde; eh! qui n'en aurait pas?
qui ne gronderait pas? Il y avait encore un peu de vin  la cave: Dieu
sait le train dont il ira! Les chirurgiens en burent hier au soir plus
que nous et nos enfants n'aurions fait dans la semaine. Et le chirurgien
qui ne viendra pas pour rien, comme tu peux penser, qui le payera?

--Oui, voil qui est fort bien dit; et parce qu'on est dans la misre
vous me faites un enfant, comme si nous n'en avions pas dj assez.

--Oh que non!

--Oh que si; je suis sre que je vais tre grosse!

--Voil comme tu dis toutes les fois.

--Et cela n'a jamais manqu quand l'oreille me dmange aprs, et j'y
sens une dmangeaison comme jamais.

--Ton oreille ne sait ce qu'elle dit.

--Ne me touche pas! laisse l mon oreille! laisse donc, l'homme; est-ce
que tu es fou? tu t'en trouveras mal.

--Non, non, cela ne m'est pas arriv depuis le soir de la Saint-Jean.

--Tu feras si bien que... et puis dans un mois d'ici tu me bouderas
comme si c'tait de ma faute.

--Non, non.

--Et dans neuf mois d'ici ce sera bien pis.

--Non, non.

--C'est toi qui l'auras voulu?

--Oui, oui.

--Tu t'en souviendras? tu ne diras pas comme tu as dit toutes les autres
fois?

--Oui, oui...

Et puis voil que de non, non, en oui, oui, cet homme enrag contre sa
femme d'avoir cd  un sentiment d'humanit...

LE MATRE.

C'est la rflexion que je faisais.

JACQUES.

Il est certain que ce mari n'tait pas trop consquent; mais il tait
jeune et sa femme jolie. On ne fait jamais tant d'enfants que dans les
temps de misre.

LE MATRE.

Rien ne peuple comme les gueux.

JACQUES.

Un enfant de plus n'est rien pour eux, c'est la charit qui les nourrit.
Et puis c'est le seul plaisir qui ne cote rien; on se console pendant
la nuit, sans frais, des calamits du jour... Cependant les rflexions
de cet homme n'en taient pas moins justes. Tandis que je me disais cela
 moi-mme, je ressentis une douleur violente au genou, et je m'criai:
Ah! le genou! Et le mari s'cria: Ah! femme!... Et la femme s'cria:
Ah! mon homme! mais... mais... cet homme qui est l!

--Eh bien! cet homme?

--Il nous aura peut-tre entendus!

--Qu'il ait entendu.

--Demain, je n'oserai le regarder.

--Et pourquoi? Est-ce que tu n'es pas ma femme? Est-ce que je ne suis
pas ton mari? Est-ce qu'un mari a une femme, est-ce qu'une femme a un
mari pour rien?

--Ah! ah!

--Eh bien! qu'est-ce?

--Mon oreille!...

--Eh bien! ton oreille?

--C'est pis que jamais.

--Dors, cela se passera.

--Je ne saurais. Ah! l'oreille! ah! l'oreille!

--L'oreille, l'oreille, cela est bien ais  dire...

Je ne vous dirai point ce qui se passait entre eux; mais la femme,
aprs avoir rpt l'oreille, l'oreille, plusieurs fois de suite  voix
basse et prcipite, finit par balbutier  syllabes interrompues
l'o...reil...le, et  la suite de cette o...reil...le, je ne sais quoi,
qui, joint au silence qui succda, me fit imaginer que son mal d'oreille
s'tait apais d'une ou d'autre faon, il n'importe: cela me fit
plaisir. Et  elle donc!

LE MATRE.

Jacques, mettez la main sur la conscience, et jurez-moi que ce n'est pas
de cette femme que vous devntes amoureux.

JACQUES.

Je le jure.

LE MATRE.

Tant pis pour toi.

JACQUES.

C'est tant pis ou tant mieux. Vous croyez apparemment que les femmes qui
ont une oreille comme la sienne coutent volontiers?

LE MATRE.

Je crois que cela est crit l-haut.

JACQUES.

Je crois qu'il est crit  la suite qu'elles n'coutent pas longtemps le
mme, et qu'elles sont tant soit peu sujettes  prter l'oreille  un
autre.

LE MATRE.

Cela se pourrait.


Et les voil embarqus dans une querelle interminable sur les femmes;
l'un prtendant qu'elles taient bonnes, l'autre mchantes: et ils
avaient tous deux raison; l'un sottes, l'autre pleines d'esprit: et ils
avaient tous deux raison; l'un fausses, l'autre vraies: et ils avaient
tous deux raison; l'un avares, l'autre librales: et ils avaient tous
deux raison; l'un belles, l'autre laides: et ils avaient tous deux
raison; l'un bavardes, l'autre discrtes; l'un franches, l'autre
dissimules; l'un ignorantes, l'autre claires; l'un sages, l'autre
libertines; l'un folles, l'autre senses; l'un grandes, l'autre petites:
et ils avaient tous deux raison.

En suivant cette dispute sur laquelle ils auraient pu faire le tour du
globe sans dparler un moment et sans s'accorder, ils furent accueillis
par un orage qui les contraignit de s'acheminer...--O?--O? lecteur,
vous tes d'une curiosit bien incommode! Et que diable cela vous
fait-il? Quand je vous aurai dit que c'est  Pontoise ou 
Saint-Germain,  Notre-Dame de Lorette ou  Saint-Jacques de
Compostelle, en serez-vous plus avanc? Si vous insistez, je vous dirai
qu'ils s'acheminrent vers... oui; pourquoi pas?... vers un chteau
immense, au frontispice duquel on lisait: Je n'appartiens  personne et
j'appartiens  tout le monde. Vous y tiez avant que d'y entrer, et vous
y serez encore quand vous en sortirez.--Entrrent-ils dans ce
chteau?--Non, car l'inscription tait fausse, ou ils y taient avant
que d'y entrer.--Mais du moins ils en sortirent?--Non, car l'inscription
tait fausse, ou ils y taient encore quand ils en furent sortis.--Et
que firent-ils l?--Jacques disait ce qui tait crit l-haut; son
matre, ce qu'il voulut: et ils avaient tous deux raison.--Quelle
compagnie y trouvrent ils?--Mle.--Qu'y disait-on?--Quelques vrits,
et beaucoup de mensonges.--Y avait-il des gens d'esprit?--O n'y en
a-t-il pas? et de maudits questionneurs qu'on fuyait comme la peste. Ce
qui choqua le plus Jacques et son matre pendant tout le temps qu'ils
s'y promenrent...--On s'y promenait donc?--On ne faisait que cela,
quand on n'tait pas assis ou couch... Ce qui choqua le plus Jacques et
son matre, ce fut d'y trouver une vingtaine d'audacieux, qui s'taient
empars des plus superbes appartements, o ils se trouvaient presque
toujours  l'troit; qui prtendaient, contre le droit commun et le vrai
sens de l'inscription, que le chteau leur avait t lgu en toute
proprit; et qui,  l'aide d'un certain nombre de vauriens  leurs
gages, l'avaient persuad  un grand nombre d'autres vauriens  leurs
gages, tout prts pour une petite pice de monnaie  pendre, ou
assassiner le premier qui aurait os les contredire: cependant au temps
de Jacques et de son matre, on l'osait quelquefois.--Impunment?--C'est
selon.

Vous allez dire que je m'amuse, et que, ne sachant plus que faire de mes
voyageurs, je me jette dans l'allgorie, la ressource ordinaire des
esprits striles. Je vous sacrifierai mon allgorie et toutes les
richesses que j'en pouvais tirer; je conviendrai de tout ce qu'il vous
plaira, mais  condition que vous ne me tracasserez point sur ce dernier
gte de Jacques et de son matre; soit qu'ils aient atteint une grande
ville et qu'ils aient couch chez des filles; qu'ils aient pass la nuit
chez un vieil ami qui les fta de son mieux; qu'ils se soient rfugis
chez des moines mendiants, o ils furent mal logs et mal repus pour
l'amour de Dieu; qu'ils aient t accueillis dans la maison d'un grand,
o ils manqurent de tout ce qui est ncessaire, au milieu de tout ce
qui est superflu; qu'ils soient sortis le matin d'une grande auberge, o
on leur fit payer trs-chrement un mauvais souper servi dans des plats
d'argent, et une nuit passe entre des rideaux de damas et des draps
humides et replis; qu'ils aient reu l'hospitalit chez un cur de
village  portion congrue, qui courut mettre  contribution les
basses-cours de ses paroissiens, pour avoir une omelette et une
fricasse de poulets; ou qu'ils se soient enivrs d'excellents vins,
aient fait grande chre et pris une indigestion bien conditionne dans
une riche abbaye de Bernardins; car, quoique tout cela vous paraisse
galement possible, Jacques n'tait pas de cet avis: il n'y avait
rellement de possible que la chose qui tait crite en haut. Ce qu'il y
a de vrai, c'est que, de quelque endroit qu'il vous plaise[16] de les
mettre en route, ils n'eurent pas fait vingt pas que le matre dit 
Jacques, aprs avoir toutefois, selon son usage, pris sa prise de tabac:
Eh bien! Jacques, l'histoire de tes amours?

[16] VARIANTE: Qu'il vous convienne.

Au lieu de rpondre, Jacques s'cria: Au diable l'histoire de mes
amours! Ne voil-t-il pas que j'ai laiss...

LE MATRE.

Qu'as-tu laiss?


Au lieu de lui rpondre, Jacques retournait toutes ses poches, et se
fouillait partout inutilement. Il avait laiss la bourse de voyage sous
le chevet de son lit, et il n'en eut pas plus tt fait l'aveu  son
matre, que celui-ci s'cria: Au diable l'histoire de tes amours! Ne
voil-t-il pas que ma montre est reste accroche  la chemine!

Jacques ne se fit pas prier; aussitt il tourne bride, et regagne au
petit pas, car il n'tait jamais press...--Le chteau immense?--Non,
non. Entre les diffrents gtes possibles[17], dont je vous ai fait
l'numration qui prcde, choisissez celui qui convient le mieux  la
circonstance prsente.

[17] VARIANTE: Possibles ou non possibles.

Cependant son matre allait toujours en avant: mais voil le matre et
le valet spars, et je ne sais auquel des deux m'attacher de
prfrence. Si vous voulez suivre Jacques, prenez-y garde; la recherche
de la bourse et de la montre pourra devenir si longue et si complique,
que de longtemps il ne rejoindra son matre, le seul confident de ses
amours, et adieu les amours de Jacques. Si, l'abandonnant seul  la
qute de la bourse et de la montre, vous prenez le parti de faire
compagnie  son matre, vous serez poli, mais trs-ennuy; vous ne
connaissez pas encore cette espce-l. Il a peu d'ides dans la tte;
s'il lui arrive de dire quelque chose de sens, c'est de rminiscence ou
d'inspiration. Il a des yeux comme vous et moi; mais on ne sait la
plupart du temps s'il regarde. Il ne dort pas, il ne veille pas non
plus; il se laisse exister: c'est sa fonction habituelle. L'automate
allait devant lui, se retournant de temps en temps pour voir si Jacques
ne revenait pas; il descendait de cheval et marchait  pied; il
remontait sur sa bte, faisait un quart de lieue, redescendait et
s'asseyait  terre, la bride de son cheval passe dans son bras, et la
tte appuye sur ses deux mains. Quand il tait las de cette posture, il
se levait et regardait au loin s'il n'apercevait point Jacques. Point de
Jacques. Alors il s'impatientait, et sans trop savoir s'il parlait ou
non, il disait: Le bourreau! le chien! le coquin! o est-il? que
fait-il? Faut-il tant de temps pour reprendre une bourse et une montre?
Je le rouerai de coups; oh! cela est certain; je le rouerai de coups.
Puis il cherchait sa montre  son gousset, o elle n'tait pas, et il
achevait de se dsoler, car il ne savait que devenir sans sa montre,
sans sa tabatire et sans Jacques: c'taient les trois grandes
ressources de sa vie, qui se passait  prendre du tabac,  regarder
l'heure qu'il tait,  questionner Jacques; et cela dans toutes les
combinaisons. Priv de sa montre, il en tait donc rduit  sa
tabatire, qu'il ouvrait et fermait  chaque minute, comme je fais,
moi, lorsque je m'ennuie. Ce qui reste de tabac le soir dans ma
tabatire est en raison directe de l'amusement, ou inverse de l'ennui de
ma journe. Je vous supplie, lecteur, de vous familiariser avec cette
manire de dire emprunte de la gomtrie, parce que je la trouve
prcise et que je m'en servirai souvent.

Eh bien! en avez-vous assez du matre; et son valet ne venant point 
nous, voulez-vous que nous allions  lui? Le pauvre Jacques! au moment
o nous en parlons, il s'criait douloureusement: Il tait donc crit
l-haut qu'en un mme jour je serais apprhend comme voleur de grand
chemin, sur le point d'tre conduit dans une prison, et accus d'avoir
sduit une fille!

Comme il approchait au petit pas, du chteau, non... du lieu de leur
dernire couche, il passe  ct de lui un de ces merciers ambulants
qu'on appelle porteballes, et qui lui crie: Monsieur le chevalier,
jarretires, ceintures, cordons de montre, tabatires du dernier got,
vraies jaback[18], bagues, cachets de montre. Montre, monsieur, une
montre, une belle montre d'or, cisele,  double bote, comme neuve...
Jacques lui rpond: J'en cherche bien une, mais ce n'est pas la
tienne... et continue sa route, toujours au petit pas. En allant, il
crut voir crit en haut que la montre que cet homme lui avait propose
tait celle de son matre. Il revient sur ses pas, et dit au porteballe:
L'ami, voyons votre montre  bote d'or, j'ai dans la fantaisie qu'elle
pourrait me convenir.

[18] Ce nom est emprunt de l'htel Jaback, situ  Paris, rue
Saint-Merri. On y vendit pendant quelque temps des bijoux et des
nouveauts en tous genres. La mode voulait alors qu'on n'achett que de
_vritables jaback_. (BR.)

--Ma foi, dit le porteballe, je n'en serais pas surpris; elle est belle,
trs-belle, de Julien Le Roi[19]. Il n'y a qu'un moment qu'elle
m'appartient; je l'ai acquise pour un morceau de pain, j'en ferai bon
march. J'aime les petits gains rpts; mais on est bien malheureux par
le temps qui court: de trois mois d'ici je n'aurai pas une pareille
aubaine. Vous m'avez l'air d'un galant homme, et j'aimerais mieux que
vous en profitassiez qu'un autre...

[19] Le Roi (Julien), fameux horloger, n  Tours en 1686, mort  Paris
le 20 septembre 1759, laissa quatre fils qui tous ont acquis quelque
clbrit dans les sciences et dans les arts. (BR.)

Tout en causant, le mercier avait mis sa balle  terre, l'avait ouverte,
et en avait tir la montre, que Jacques reconnut sur-le-champ, sans en
tre tonn; car s'il ne se pressait jamais, il s'tonnait rarement. Il
regarde bien la montre: Oui, se dit-il en lui-mme, c'est elle... Au
porte-balle: Vous avez raison, elle est belle, trs-belle, et je sais
qu'elle est bonne... Puis la mettant dans son gousset, il dit au
porteballe: L'ami, grand merci!

--Comment, grand merci!

--Oui, c'est la montre de mon matre.

--Je ne connais point votre matre, cette montre est  moi, je l'ai bien
achete et bien paye...

Et saisissant Jacques au collet, il se mit en devoir de lui reprendre la
montre. Jacques s'approche de son cheval, prend un de ses pistolets, et
l'appuyant sur la poitrine du porteballe: Retire-toi, lui dit-il, ou tu
es mort. Le porteballe effray lche prise. Jacques remonte sur son
cheval et s'achemine au petit pas vers la ville, en disant en lui-mme:
Voil la montre recouvre,  prsent voyons  notre bourse... Le
porteballe se hte de refermer sa malle, la remet sur ses paules, et
suit Jacques en criant: Au voleur! au voleur!  l'assassin! au secours!
 moi!  moi!... C'tait dans la saison des rcoltes: les champs
taient couverts de travailleurs. Tous laissent leurs faucilles,
s'attroupent autour de cet homme, et lui demandent o est le voleur, o
est l'assassin.

Le voil, le voil l-bas.

--Quoi! celui qui s'achemine au petit pas vers la porte de la ville?

--Lui-mme.

--Allez, vous tes fou, ce n'est point l l'allure d'un voleur.

--C'en est un, c'en est un, vous dis-je, il m'a pris de force une montre
d'or...

Ces gens ne savaient  quoi s'en rapporter, des cris du porteballe ou de
la marche tranquille de Jacques. Cependant, ajoutait le porteballe, mes
enfants, je suis ruin si vous ne me secourez; elle vaut trente louis
comme un liard. Secourez-moi, il emporte ma montre, et s'il vient 
piquer des deux, ma montre est perdue...

Si Jacques n'tait gure  porte d'entendre ces cris, il pouvait
aisment voir l'attroupement, et n'en allait pas plus vite. Le
porteballe dtermina, par l'espoir d'une rcompense, les paysans 
courir aprs Jacques. Voil donc une multitude d'hommes, de femmes et
d'enfants allant et criant: Au voleur! au voleur!  l'assassin! et le
porteballe les suivant d'aussi prs que le fardeau dont il tait charg
le lui permettait, et criant: Au voleur! au voleur!  l'assassin!...

Ils sont entrs dans la ville, car c'est dans une ville que Jacques et
son matre avaient sjourn la veille; je me le rappelle  l'instant.
Les habitants quittent leurs maisons, se joignent aux paysans et au
porteballe, tous vont criant  l'unisson: Au voleur! au voleur! 
l'assassin!... Tous atteignent Jacques en mme temps. Le porteballe
s'lanant sur lui, Jacques lui dtache un coup de botte dont il est
renvers par terre, mais n'en criant pas moins: Coquin, fripon,
sclrat, rends-moi ma montre; tu me la rendras, et tu n'en seras pas
moins pendu... Jacques, gardant son sang-froid, s'adressait  la foule
qui grossissait  chaque instant, et disait: Il y a un magistrat de
police ici, qu'on me mne chez lui: l, je ferai voir que je ne suis
point un coquin, et que cet homme en pourrait bien tre un. Je lui ai
pris une montre, il est vrai; mais cette montre est celle de mon matre.
Je ne suis point inconnu dans cette ville: avant-hier au soir nous y
arrivmes mon matre et moi, et nous avons sjourn chez M. le
lieutenant gnral, son ancien ami. Si je ne vous ai pas dit plus tt
que Jacques et son matre avaient pass par Conches, et qu'ils avaient
log chez le lieutenant gnral de ce lieu, c'est que cela ne m'est pas
venu plus tt. Qu'on me conduise chez M. le lieutenant gnral, disait
Jacques, et en mme temps il mit pied  terre. On le voyait au centre du
cortge, lui, son cheval et le porteballe. Ils marchent, ils arrivent 
la porte du lieutenant gnral. Jacques, son cheval et le porteballe
entrent, Jacques et le porteballe se tenant l'un l'autre  la
boutonnire. La foule reste en dehors.

Cependant, que faisait le matre de Jacques? Il s'tait assoupi au bord
du grand chemin, la bride de son cheval passe dans son bras, et
l'animal paissait l'herbe autour du dormeur, autant que la longueur de
la bride le lui permettait.

Aussitt que le lieutenant gnral aperut Jacques, il s'cria: Eh!
c'est toi, mon pauvre Jacques! Qu'est-ce qui te ramne seul ici?

--La montre de mon matre: il l'avait laisse pendue au coin de la
chemine, et je l'ai retrouve dans la balle de cet homme; notre bourse,
que j'ai oublie sous mon chevet, et qui se retrouvera si vous
l'ordonnez.

--Et que cela soit crit l-haut..., ajouta le magistrat.

 l'instant il fit appeler ses gens:  l'instant le porteballe montrant
un grand drle de mauvaise mine, et nouvellement install dans la
maison, dit: Voil celui qui m'a vendu la montre.

Le magistrat, prenant un air svre, dit au porteballe et  son valet:
Vous mriteriez tous deux les galres, toi pour avoir vendu la montre,
toi pour l'avoir achete...  son valet: Rends  cet homme son argent,
et mets bas ton habit sur-le-champ... Au porteballe: Dpche-toi de
vider le pays, si tu ne veux pas y rester accroch pour toujours. Vous
faites tous deux un mtier qui porte malheur... Jacques,  prsent il
s'agit de ta bourse. Celle qui se l'tait approprie comparut sans se
faire appeler; c'tait une grande fille faite au tour. C'est moi,
monsieur, qui ai la bourse, dit-elle  son matre; mais je ne l'ai point
vole: c'est lui qui me l'a donne.

--Je vous ai donn ma bourse?

--Oui.

--Cela se peut, mais que le diable m'emporte si je m'en souviens...

Le magistrat dit  Jacques: Allons, Jacques, n'claircissons pas cela
davantage.

--Monsieur...

--Elle est jolie et complaisante  ce que je vois.

--Monsieur, je vous jure...

--Combien y avait-il dans la bourse?

--Environ neuf cent dix-sept livres.

--Ah! Javotte! neuf cent dix-sept livres pour une nuit, c'est beaucoup
trop pour vous et pour lui. Donnez-moi la bourse...

La grande fille donna la bourse  son matre qui en tira un cu de six
francs: Tenez, lui dit-il, en lui jetant l'cu, voil le prix de vos
services; vous valez mieux, mais pour un autre que Jacques. Je vous en
souhaite deux fois autant tous les jours, mais hors de chez moi,
entendez-vous? Et toi, Jacques, dpche-toi de remonter sur ton cheval,
et de retourner  ton matre.

Jacques salua le magistrat et s'loigna sans rpondre, mais il disait en
lui-mme: L'effronte! la coquine! il tait donc crit l-haut qu'un
autre coucherait avec elle, et que Jacques payerait!... Allons, Jacques,
console-toi; n'es-tu pas trop heureux d'avoir rattrap ta bourse et la
montre de ton matre, et qu'il t'en ait si peu cot?

Jacques remonte sur son cheval et fend la presse qui s'tait faite 
l'entre de la maison du magistrat; mais comme il souffrait avec peine
que tant de gens le prissent pour un fripon, il affecta de tirer la
montre de sa poche et de regarder l'heure qu'il tait; puis il piqua des
deux son cheval, qui n'y tait pas fait, et qui n'en partit qu'avec plus
de clrit. Son usage tait de le laisser aller  sa fantaisie; car il
trouvait autant d'inconvnient  l'arrter quand il galopait, qu' le
presser quand il marchait lentement. Nous croyons conduire le destin;
mais c'est toujours lui qui nous mne: et le destin, pour Jacques, tait
tout ce qui le touchait ou l'approchait, son cheval, son matre, un
moine, un chien, une femme, un mulet, une corneille. Son cheval le
conduisait donc  toutes jambes vers son matre, qui s'tait assoupi sur
le bord du chemin, la bride de son cheval passe dans son bras, comme je
vous l'ai dit. Alors le cheval tenait  la bride; mais lorsque Jacques
arriva, la bride tait reste  sa place, et le cheval n'y tenait
plus[20]. Un fripon s'tait apparemment approch du dormeur, avait
doucement coup la bride et emmen l'animal. Au bruit du cheval de
Jacques, son matre se rveilla, et son premier mot fut: Arrive,
arrive, maroufle! je te vais... L, il se mit  biller d'une aune.

[20] VARIANTE: N'y tait plus.

--Billez, billez, monsieur, tout  votre aise, lui dit Jacques, mais
o est votre cheval?

--Mon cheval?

--Oui, votre cheval...

Le matre s'apercevant aussitt qu'on lui avait vol son cheval, se
disposait  tomber sur Jacques  grands coups de bride, lorsque Jacques
lui dit: Tout doux, monsieur, je ne suis pas d'humeur aujourd'hui  me
laisser assommer; je recevrai le premier coup, mais je jure qu'au second
je pique des deux et vous laisse l...

Cette menace de Jacques fit tomber subitement la fureur de son matre,
qui lui dit d'un ton radouci: Et ma montre?

--La voil.

--Et ta bourse?

--La voil.

--Tu as t bien longtemps.

--Pas trop pour tout ce que j'ai fait. coutez bien. Je suis all, je me
suis battu, j'ai ameut tous les paysans de la campagne, j'ai ameut
tous les habitants de la ville, j'ai t pris pour voleur de grand
chemin, j'ai t conduit chez le juge, j'ai subi deux interrogatoires,
j'ai presque fait pendre deux hommes; j'ai fait mettre  la porte un
valet, j'ai fait chasser une servante, j'ai t convaincu d'avoir couch
avec une crature que je n'ai jamais vue et que j'ai pourtant paye; et
je suis revenu.

--Et moi, en t'attendant...

--En m'attendant il tait crit l-haut que vous vous endormiriez, et
qu'on vous volerait votre cheval. Eh bien! monsieur, n'y pensons plus!
c'est un cheval perdu, et peut-tre est-il crit l-haut qu'il se
retrouvera.

--Mon cheval! mon pauvre cheval!

--Quand vous continueriez vos lamentations jusqu' demain, il n'en sera
ni plus ni moins.

--Qu'allons-nous faire?

--Je vais vous prendre en croupe, ou, si vous l'aimez mieux, nous
quitterons nos bottes, nous les attacherons sur la selle de mon cheval,
et nous poursuivrons notre route  pied.

--Mon cheval! mon pauvre cheval!

Ils prirent le parti d'aller  pied, le matre s'criant de temps en
temps, mon cheval! mon pauvre cheval! et Jacques paraphrasant l'abrg
de ses aventures. Lorsqu'il en fut  l'accusation de la fille, son
matre lui dit:

Vrai, Jacques, tu n'avais pas couch avec cette fille?

JACQUES.

Non, monsieur.

LE MATRE.

Et tu l'as paye?

JACQUES.

Assurment!

LE MATRE.

Je fus une fois en ma vie plus malheureux que toi.

JACQUES.

Vous paytes aprs avoir couch?

LE MATRE.

Tu l'as dit.

JACQUES.

Est-ce que vous ne me raconterez pas cela?

LE MATRE.

Avant que d'entrer dans l'histoire de mes amours, il faut tre sorti de
l'histoire des tiennes. Eh bien! Jacques, et tes amours, que je prendrai
pour les premires et les seules de ta vie, nonobstant l'aventure de la
servante du lieutenant gnral de Conches; car, quand tu aurais couch
avec elle, tu n'en aurais pas t l'amoureux pour cela. Tous les jours
on couche avec des femmes qu'on n'aime pas, et l'on ne couche pas avec
des femmes qu'on aime. Mais...

JACQUES.

Eh bien! mais!... qu'est-ce?

LE MATRE.

Mon cheval!... Jacques, mon ami, ne te fche pas; mets-toi  la place de
mon cheval, suppose que je t'aie perdu, et dis-moi si tu ne m'en
estimerais pas davantage si tu m'entendais m'crier: Mon Jacques! mon
pauvre Jacques!

Jacques sourit, et dit: J'en tais, je crois, au discours de mon hte
avec sa femme pendant la nuit qui suivit mon premier pansement. Je
reposai un peu. Mon hte et sa femme se levrent plus tard que de
coutume.

LE MATRE.

Je le crois.

JACQUES.

 mon rveil, j'entr'ouvris doucement mes rideaux, et je vis mon hte,
sa femme et le chirurgien, en confrence secrte vers la porte[21].
Aprs ce que j'avais entendu pendant la nuit, il ne me fut pas difficile
de deviner ce qui se traitait l. Je toussai. Le chirurgien dit au mari:
Il est veill; compre, descendez  la cave, nous boirons un coup,
cela rend la main sre; je lverai ensuite mon appareil, puis nous
aviserons au reste.

[21] VARIANTE: Vers la fentre.

La bouteille arrive et vide, car, en terme de l'art, boire un coup
c'est vider au moins une bouteille, le chirurgien s'approcha de mon lit,
et me dit: Comment la nuit a-t-elle t?

--Pas mal.

--Votre bras... Bon, bon, le pouls n'est pas mauvais, il n'y a presque
plus de fivre. Il faut voir  ce genou... Allons, commre, dit-il 
l'htesse qui tait debout au pied de mon lit derrire le rideau,
aidez-nous... L'htesse appela un de ses enfants... Ce n'est pas un
enfant qu'il nous faut ici, c'est vous, un faux mouvement nous
apprterait de la besogne pour un mois. Approchez. L'htesse approcha,
les yeux baisss... Prenez cette jambe, la bonne, je me charge de
l'autre. Doucement, doucement...  moi, encore un peu  moi... L'ami, un
petit tour de corps  droite,...  droite, vous dis-je, et nous y
voil...

Je tenais le matelas des deux mains, je grinais les dents, la sueur me
coulait le long du visage. L'ami, cela n'est pas doux.

--Je le sens.

--Vous y voil. Commre, lchez la jambe, prenez l'oreiller; approchez
la chaise, et mettez l'oreiller dessus... Trop prs... Un peu plus
loin... L'ami, donnez-moi la main, serrez-moi ferme. Commre, passez
dans la ruelle, et tenez-le par-dessous le bras...  merveille...
Compre, ne reste-t-il rien dans la bouteille?

--Non.

--Allez prendre la place de votre femme, et qu'elle en aille chercher
une autre... Bon, bon, versez plein... Femme, laissez votre homme o il
est, et venez  ct de moi... L'htesse appela encore une fois un de
ses enfants. Eh! mort diable, je vous l'ai dj dit, un enfant n'est
pas ce qu'il nous faut. Mettez-vous  genoux, passez la main sous le
mollet... Commre, vous tremblez comme si vous aviez fait un mauvais
coup; allons donc, du courage... La gauche sous le bas de la cuisse, l,
au-dessus du bandage... Fort bien!... Voil les coutures coupes, les
bandes droules, l'appareil lev et ma blessure  dcouvert. Le
chirurgien tte en dessus, en dessous, par les cts, et  chaque fois
qu'il me touche, il dit: L'ignorant! l'ne! le butor! et cela se mle
de chirurgie! Cette jambe, une jambe  couper? Elle durera autant que
l'autre: c'est moi qui vous en rponds.

--Je gurirai?

--J'en ai bien guri d'autres.

--Je marcherai?

--Vous marcherez.

--Sans boiter?

--C'est autre chose; diable, l'ami, comme vous y allez! N'est-ce pas
assez que je vous aie sauv votre jambe? Au demeurant, si vous boitez,
ce sera peu de chose. Aimez-vous la danse?

--Beaucoup.

--Si vous en marchez un peu moins bien, vous n'en danserez que mieux...
Commre, le vin chaud... Non, l'autre d'abord: encore un petit verre, et
votre pansement n'en ira pas plus mal.

Il boit: on apporte le vin chaud, on m'tuve, on remet l'appareil, on
m'tend dans mon lit, on m'exhorte  dormir si je puis, on ferme les
rideaux, on finit la bouteille entame, on en remonte une autre, et la
confrence reprend entre le chirurgien, l'hte et l'htesse.

L'HTE.

Compre, cela sera-t-il long?

LE CHIRURGIEN.

Trs-long...  vous, compre.

L'HTE.

Mais combien? Un mois?

LE CHIRURGIEN.

Un mois! Mettez-en deux, trois, quatre, qui sait cela? La rotule est
entame, le fmur, le tibia...  vous, commre.

L'HTE.

Quatre mois! misricorde! Pourquoi le recevoir ici? Que diable
faisait-elle  sa porte?

LE CHIRURGIEN.

 moi; car j'ai bien travaill.

L'HTESSE.

Mon ami, voil que tu recommences. Ce n'est pas l ce que tu m'as promis
cette nuit; mais patience, tu y reviendras.

L'HTE.

Mais, dis-moi, que faire de cet homme? Encore si l'anne n'tait pas si
mauvaise!...

L'HTESSE.

Si tu voulais, j'irais chez le cur.

L'HTE.

Si tu y mets le pied, je te roue de coups.

LE CHIRURGIEN.

Pourquoi donc, compre? la mienne y va bien.

L'HTE.

C'est votre affaire.

LE CHIRURGIEN.

 ma filleule; comment se porte-t-elle?

L'HTESSE.

Fort bien.

LE CHIRURGIEN.

Allons, compre,  votre femme et  la mienne; ce sont deux bonnes
femmes.

L'HTE.

La vtre est plus avise; elle n'aurait pas fait la sottise...

L'HTESSE.

Mais, compre, il y a les soeurs grises.

LE CHIRURGIEN.

Ah! commre! un homme, un homme chez les soeurs! Et puis il y a une
petite difficult un peu plus grande que le doigt... Buvons aux soeurs,
ce sont de bonnes filles.

L'HTESSE.

Et quelle difficult?

LE CHIRURGIEN.

Votre homme ne veut pas que vous alliez chez le cur, et ma femme ne
veut pas que j'aille chez les soeurs... Mais, compre, encore un coup,
cela nous avisera peut-tre. Avez-vous questionn cet homme? Il n'est
peut-tre pas sans ressource.

L'HTE.

Un soldat!

LE CHIRURGIEN.

Un soldat a pre, mre, frres, soeurs, des parents, des amis, quelqu'un
sous le ciel... Buvons encore un coup, loignez-vous, et laissez-moi
faire.

Telle fut  la lettre la conversation du chirurgien, de l'hte et de
l'htesse: mais quelle autre couleur n'aurais-je pas t le matre de
lui donner, en introduisant un sclrat parmi ces bonnes gens? Jacques
se serait vu, ou vous auriez vu Jacques au moment d'tre arrach de son
lit, jet sur un grand chemin ou dans une fondrire.--Pourquoi pas
tu?--Tu, non. J'aurais bien su appeler quelqu'un  son secours; ce
quelqu'un-l aurait t un soldat de sa compagnie: mais cela aurait pu
le _Clveland_[22]  infecter. La vrit, la vrit!--La vrit, me
direz-vous, est souvent froide, commune et plate; par exemple, votre
dernier rcit du pansement de Jacques est vrai, mais qu'y a-t-il
d'intressant? Rien.--D'accord.--S'il faut tre vrai, c'est comme
Molire, Regnard, Richardson, Sedaine; la vrit a ses cts piquants,
qu'on saisit quand on a du gnie.--Oui, quand on a du gnie; mais quand
on en manque?--Quand on en manque, il ne faut pas crire.--Et si par
malheur on ressemblait  un certain pote que j'envoyai 
Pondichry?--Qu'est-ce que ce pote?--Ce pote... Mais si vous
m'interrompez, lecteur, et si je m'interromps moi-mme  tout coup, que
deviendront les amours de Jacques? Croyez-moi, laissons l le pote...
L'hte et l'htesse s'loignrent...--Non, non, l'histoire du pote de
Pondichry.--Le chirurgien s'approcha du lit de Jacques...--L'histoire
du pote de Pondichry, l'histoire du pote de Pondichry.--Un jour il
me vint un jeune pote, comme il m'en vient tous les jours... Mais,
lecteur, quel rapport cela a-t-il avec le voyage de Jacques le Fataliste
et de son matre?...--L'histoire du pote de Pondichry.--Aprs les
compliments ordinaires sur mon esprit, mon gnie, mon got, ma
bienfaisance, et autres propos dont je ne crois pas un mot, bien qu'il y
ait plus de vingt ans qu'on me les rpte, et peut-tre de bonne foi,
le jeune pote tire un papier de sa poche: ce sont des vers, me
dit-il.--Des vers!--Oui, monsieur, et sur lesquels j'espre que vous
aurez la bont de me dire votre avis.--Aimez-vous la vrit?--Oui,
monsieur; et je vous la demande.--Vous allez la savoir.--Quoi! vous tes
assez bte pour croire qu'un pote vient chercher la vrit chez
vous?--Oui.--Et pour la lui dire?--Assurment!--Sans mnagement?--Sans
doute: le mnagement le mieux apprt ne serait qu'une offense
grossire; fidlement interprt, il signifierait, vous tes un mauvais
pote; et comme je ne vous crois pas assez robuste pour entendre la
vrit, vous n'tes encore qu'un plat homme.--Et la franchise vous a
toujours russi?--Presque toujours... Je lis les vers de mon jeune
pote, et je lui dis: Non-seulement vos vers sont mauvais, mais il m'est
dmontr que vous n'en ferez jamais de bons.--Il faudra donc que j'en
fasse de mauvais; car je ne saurais m'empcher d'en faire.--Voil une
terrible maldiction! Concevez-vous, monsieur, dans quel avilissement
vous allez tomber? Ni les dieux, ni les hommes, ni les colonnes, n'ont
pardonn la mdiocrit aux potes: c'est Horace qui l'a dit[23].--Je le
sais.--tes-vous riche?--Non.--tes-vous pauvre?--Trs-pauvre.--Et vous
allez joindre  la pauvret le ridicule de mauvais pote; vous aurez
perdu toute votre vie, vous serez vieux. Vieux, pauvre et mauvais pote;
ah! monsieur, quel rle!--Je le conois, mais je suis entran malgr
moi... (Ici Jacques aurait dit: Mais cela est crit l-haut.)--Avez-vous
des parents?--J'en ai.--Quel est leur tat?--Ils sont
joailliers.--Feraient-ils quelque chose pour vous?--Peut-tre.--Eh bien!
voyez vos parents, proposez-leur de vous avancer une pacotille de
bijoux. Embarquez-vous pour Pondichry; vous ferez de mauvais vers sur
la route; arriv, vous ferez fortune. Votre fortune faite, vous
reviendrez faire ici tant de mauvais vers qu'il vous plaira, pourvu que
vous ne les fassiez pas imprimer, car il ne faut ruiner personne... Il y
avait environ douze ans que j'avais donn ce conseil au jeune homme,
lorsqu'il m'apparut; je ne le reconnaissais pas. C'est moi, monsieur,
me dit-il, que vous avez envoy  Pondichry. J'y ai t, j'ai amass l
une centaine de mille francs. Je suis revenu; je me suis remis  faire
des vers, et en voil que je vous apporte... Ils sont toujours
mauvais?--Toujours; mais votre sort est arrang, et je consens que vous
continuiez  faire de mauvais vers.--C'est bien mon projet...

[22] V. _Histoire de Clveland, fils naturel de Cromwell, ou le
Philosophe anglais_, par l'abb Prvost. 4 vol. in-12, 1732.

[23]      ....... Mediocribus esse poetis,
          Non homines, non Di, non concessere column.

                HORAT. _de Art. Poet._, v. 373.


Le chirurgien s'tant approch du lit de Jacques, celui-ci ne lui laissa
pas le temps de parler. J'ai tout entendu, lui dit-il... Puis,
s'adressant  son matre, il ajouta... Il allait ajouter, lorsque son
matre l'arrta. Il tait las de marcher; il s'assit sur le bord du
chemin, la tte tourne vers un voyageur qui s'avanait de leur ct, 
pied, la bride de son cheval, qui le suivait, passe dans son bras.

Vous allez croire, lecteur, que ce cheval est celui qu'on a vol au
matre de Jacques: et vous vous tromperez. C'est ainsi que cela
arriverait dans un roman, un peu plus tt ou un peu plus tard, de cette
manire ou autrement; mais ceci n'est point un roman, je vous l'ai dj
dit, je crois, et je vous le rpte encore. Le matre dit  Jacques:

Vois-tu cet homme qui vient  nous?

JACQUES.

Je le vois.

LE MATRE.

Son cheval me parat bon.

JACQUES.

J'ai servi dans l'infanterie, et je ne m'y connais pas.

LE MATRE.

Moi, j'ai command dans la cavalerie, et je m'y connais.

JACQUES.

Aprs?

LE MATRE.

Aprs. Je voudrais que tu allasses proposer  cet homme de nous le
cder, en payant s'entend.

JACQUES.

Cela est bien fou, mais j'y vais. Combien y voulez-vous mettre?

LE MATRE.

Jusqu' cent cus...

Jacques, aprs avoir recommand  son matre de ne pas s'endormir, va 
la rencontre du voyageur, lui propose l'achat de son cheval, le paye et
l'emmne. Eh bien! Jacques, lui dit son matre, si vous avez vos
pressentiments, vous voyez que j'ai aussi les miens. Ce cheval est beau;
le marchand t'aura jur qu'il est sans dfaut; mais en fait de chevaux
tous les hommes sont maquignons.

JACQUES.

Et en quoi ne le sont-ils pas?

LE MATRE.

Tu le monteras et tu me cderas le tien.

JACQUES.

D'accord.


Les voil tous les deux  cheval, et Jacques ajoutant:

Lorsque je quittai la maison, mon pre, ma mre, mon parrain, m'avaient
tous donn quelque chose, chacun selon ses petits moyens; et j'avais en
rserve cinq louis, dont Jean, mon an, m'avait fait prsent lorsqu'il
partit pour son malheureux voyage de Lisbonne... (Ici Jacques se mit 
pleurer, et son matre  lui reprsenter que cela tait crit l-haut.)
Il est vrai, monsieur, je me le suis dit cent fois; et avec tout cela je
ne saurais m'empcher de pleurer...

Puis voil Jacques qui sanglote et qui pleure de plus belle; et son
matre qui prend sa prise de tabac, et qui regarde  sa montre l'heure
qu'il est. Aprs avoir mis la bride de son cheval entre ses dents et
essuy ses yeux avec ses deux mains, Jacques continua:

Des cinq louis de Jean, de mon engagement, et des prsents de mes
parents et amis, j'avais fait une bourse dont je n'avais pas encore
soustrait une obole. Je retrouvai ce magot bien  point; qu'en
dites-vous, mon matre?

LE MATRE.

Il tait impossible que tu restasses plus longtemps dans la chaumire.

JACQUES.

Mme en payant.

LE MATRE.

Mais qu'est-ce que ton frre Jean tait all chercher  Lisbonne?

JACQUES.

Il me semble que vous prenez  tche de me fourvoyer. Avec vos
questions, nous aurons fait le tour du monde avant que d'avoir atteint
la fin de mes amours.

LE MATRE.

Qu'importe, pourvu que tu parles et que j'coute? ne sont-ce pas l les
deux points importants? Tu me grondes, lorsque tu devrais me remercier.

JACQUES.

Mon frre tait all chercher le repos  Lisbonne. Jean, mon frre,
tait un garon d'esprit: c'est ce qui lui a port malheur; il et t
mieux pour lui qu'il et t un sot comme moi; mais cela tait crit
l-haut. Il tait crit que le frre quteur des Carmes qui venait dans
notre village demander des oeufs, de la laine, du chanvre, des fruits,
du vin  chaque saison, logerait chez mon pre, qu'il dbaucherait Jean,
mon frre, et que Jean, mon frre, prendrait l'habit de moine.

LE MATRE.

Jean, ton frre, a t Carme?

JACQUES.

Oui, monsieur, et Carme dchaux. Il tait actif, intelligent, chicaneur;
c'tait l'avocat consultant du village. Il savait lire et crire, et,
ds sa jeunesse, il s'occupait  dchiffrer et  copier de vieux
parchemins. Il passa par toutes les fonctions de l'ordre, successivement
portier, sommelier, jardinier, sacristain, adjoint  procure et
banquier; du train dont il y allait, il aurait fait notre fortune 
tous. Il a mari et bien mari deux de nos soeurs et quelques autres
filles du village. Il ne passait pas dans les rues, que les pres, les
mres et les enfants n'allassent  lui, et ne lui criassent: Bonjour,
frre Jean; comment vous portez-vous, frre Jean? Il est sr que quand
il entrait dans une maison, la bndiction du ciel y entrait avec lui;
et que s'il y avait une fille, deux mois aprs sa visite elle tait
marie. Le pauvre frre Jean! l'ambition le perdit. Le procureur de la
maison, auquel on l'avait donn pour adjoint, tait vieux. Les moines
ont dit qu'il avait form le projet de lui succder aprs sa mort, que
pour cet effet il bouleversa tout le chartrier, qu'il brla les anciens
registres, et qu'il en fit de nouveaux, en sorte qu' la mort du vieux
procureur, le diable n'aurait vu goutte dans les titres de la
communaut. Avait-on besoin d'un papier, il fallait perdre un mois  le
chercher; encore souvent ne le trouvait-on pas. Les Pres dmlrent la
ruse du frre Jean et son objet: ils prirent la chose au grave, et frre
Jean, au lieu d'tre procureur comme il s'en tait flatt, fut rduit au
pain et  l'eau, et bien disciplin jusqu' ce qu'il et communiqu  un
autre la clef de ses registres. Les moines sont implacables. Quand on
eut tir de frre Jean tous les claircissements dont on avait besoin,
on le fit porteur de charbon dans le laboratoire o l'on distille _l'eau
des Carmes_. Frre Jean, ci-devant banquier de l'ordre et adjoint 
procure, maintenant charbonnier! Frre Jean avait du coeur, il ne put
supporter ce dchet d'importance et de splendeur, et n'attendit qu'une
occasion de se soustraire  cette humiliation.

Ce fut alors qu'il arriva dans la mme maison un jeune Pre qui passait
pour la merveille de l'ordre au tribunal et dans la chaire; il
s'appelait le Pre Ange. Il avait de beaux yeux, un beau visage, un bras
et des mains  modeler. Le voil qui prche, qui prche, qui confesse,
qui confesse; voil les vieux directeurs quitts par leurs dvotes;
voil ces dvotes attaches au jeune Pre Ange; voil que les veilles de
dimanches et de grandes ftes, la boutique du Pre Ange est environne
de pnitents et de pnitentes, et que les vieux Pres attendaient
inutilement pratique dans leurs boutiques dsertes: ce qui les
chagrinait beaucoup... Mais, monsieur, si je laissais l l'histoire de
frre Jean et que je reprisse celle de mes amours, cela serait peut-tre
plus gai.

LE MATRE.

Non, non; prenons une prise de tabac, voyons l'heure qu'il est et
poursuis.

JACQUES.

J'y consens, puisque vous le voulez...


Mais le cheval de Jacques fut d'un autre avis; le voil qui prend tout 
coup le mors aux dents et qui se prcipite dans une fondrire. Jacques a
beau le serrer des genoux et lui tenir la bride courte, du plus bas de
la fondrire, l'animal ttu s'lance et se met  grimper  toutes jambes
un monticule o il s'arrte tout court et o Jacques, tournant ses
regards autour de lui, se voit entre des fourches patibulaires.

Un autre que moi, lecteur, ne manquerait pas de garnir ces fourches de
leur gibier et de mnager  Jacques une triste reconnaissance. Si je
vous le disais, vous le croiriez peut-tre, car il y a des hasards plus
singuliers, mais la chose n'en serait pas plus vraie: ces fourches
taient vacantes.

Jacques laissa reprendre haleine  son cheval, qui de lui-mme
redescendit la montagne, remonta la fondrire et replaa Jacques  ct
de son matre, qui lui dit: Ah! mon ami, quelle frayeur tu m'as cause!
je t'ai tenu pour mort... mais tu rves;  quoi rves-tu?

JACQUES.

 ce que j'ai trouv l-haut.

LE MATRE.

Et qu'y as-tu donc trouv?

JACQUES.

Des fourches patibulaires, un gibet.

LE MATRE.

Diable! cela est de fcheux augure; mais rappelle-toi ta doctrine. Si
cela est crit l-haut, tu auras beau faire, tu seras pendu, cher ami;
et si cela n'est pas crit l-haut, le cheval en aura menti. Si cet
animal n'est pas inspir, il est sujet  des lubies; il faut y prendre
garde...


Aprs un moment de silence, Jacques se frotta le front et secoua ses
oreilles, comme on fait lorsqu'on cherche  carter de soi une ide
fcheuse, et reprit brusquement:

Ces vieux moines tinrent conseil entre eux et rsolurent,  quelque prix
et par quelque voie que ce ft, de se dfaire d'une jeune barbe qui les
humiliait. Savez-vous ce qu'ils firent?... Mon matre, vous ne m'coutez
pas.

LE MATRE.

Je t'coute, je t'coute: continue.

JACQUES.

Ils gagnrent le portier, qui tait un vieux coquin comme eux. Ce vieux
coquin accusa le jeune Pre d'avoir pris des liberts avec une de ses
dvotes dans le parloir, et assura, par serment, qu'il l'avait vu.
Peut-tre cela tait-il vrai, peut-tre cela tait-il faux: que
sait-on? Ce qu'il y a de plaisant, c'est que le lendemain de cette
accusation, le prieur de la maison fut assign au nom d'un chirurgien
pour tre satisfait des remdes qu'il avait administrs et des soins
qu'il avait donns  ce sclrat de portier dans le cours d'une maladie
galante... Mon matre, vous ne m'coutez pas, et je sais ce qui vous
distrait, je gage que ce sont ces fourches patibulaires.

LE MATRE.

Je ne saurais en disconvenir.

JACQUES.

Je surprends vos yeux attachs sur mon visage; est-ce que vous me
trouvez l'air sinistre?

LE MATRE.

Non, non.

JACQUES.

C'est--dire, oui, oui. Eh bien! si je vous fais peur, nous n'avons qu'
nous sparer.

LE MATRE.

Allons donc, Jacques, vous perdez l'esprit; est-ce que vous n'tes pas
sr de vous?

JACQUES.

Non, monsieur; et qui est-ce qui est sr de soi?

LE MATRE.

Tout homme de bien. Est-ce que Jacques, l'honnte Jacques, ne se sent
pas l de l'horreur pour le crime?... Allons, Jacques, finissons cette
dispute et reprenez votre rcit.

JACQUES.

En consquence de cette calomnie ou mdisance du portier, on se crut
autoris  faire mille diableries, mille mchancets  ce pauvre Pre
Ange dont la tte parut se dranger. Alors on appela un mdecin qu'on
corrompit et qui attesta que ce religieux tait fou et qu'il avait
besoin de respirer l'air natal. S'il n'et t question que d'loigner
ou d'enfermer le Pre Ange, c'et t une affaire bientt faite; mais
parmi les dvotes dont il tait la coqueluche, il y avait de grandes
dames  mnager. On leur parlait de leur directeur avec une
commisration hypocrite: Hlas! ce pauvre Pre Ange, c'est bien
dommage! c'tait l'aigle de notre communaut.--Qu'est-ce qui lui est
donc arriv?  cette question on ne rpondait qu'en poussant un profond
soupir et en levant les yeux au ciel; si l'on insistait, on baissait la
tte et l'on se taisait.  cette singerie l'on ajoutait quelquefois: 
Dieu! qu'est-ce de nous!... Il a encore des moments surprenants... des
clairs de gnie... Cela reviendra peut-tre, mais il y a peu
d'espoir... Quelle perte pour la religion!... Cependant les mauvais
procds redoublaient; il n'y avait rien qu'on ne tentt pour amener le
Pre Ange au point o on le disait; et on y aurait russi si frre Jean
ne l'et pris en piti. Que vous dirai-je de plus? Un soir que nous
tions tous endormis, nous entendmes frapper  notre porte: nous nous
levons; nous ouvrons au Pre Ange et  mon frre dguiss. Ils passrent
le jour suivant dans la maison; le lendemain, ds l'aube du jour, ils
dcamprent. Ils s'en allaient les mains bien garnies; car Jean, en
m'embrassant, me dit: J'ai mari tes soeurs; si j'tais rest dans le
couvent, deux ans de plus, ce que j'y tais, tu serais un des gros
fermiers du canton: mais tout a chang, et voil ce que je puis faire
pour toi. Adieu, Jacques, si nous avons du bonheur, le Pre et moi, tu
t'en ressentiras... puis il me lcha dans la main les cinq louis dont
je vous ai parl, avec cinq autres pour la dernire des filles du
village, qu'il avait marie et qui venait d'accoucher d'un gros garon
qui ressemblait  frre Jean comme deux gouttes d'eau.

LE MATRE, sa tabatire ouverte et sa montre replace.

Et qu'allaient-ils faire  Lisbonne?

JACQUES.

Chercher un tremblement de terre, qui ne pouvait se faire sans eux; tre
crass, engloutis, brls; comme il tait crit l-haut.

LE MATRE.

Ah! les moines! les moines!

JACQUES.

Le meilleur ne vaut pas grand argent.

LE MATRE.

Je le sais mieux que toi.

JACQUES.

Est-ce que vous avez pass par leurs mains?

LE MATRE.

Une autre fois je te dirai cela.

JACQUES.

Mais pourquoi est-ce qu'ils sont si mchants?

LE MATRE.

Je crois que c'est parce qu'ils sont moines... Et puis revenons  tes
amours.

JACQUES.

Non, monsieur, n'y revenons pas.

LE MATRE.

Est-ce que tu ne veux plus que je les sache?

JACQUES.

Je le veux toujours; mais le destin, lui, ne le veut pas. Est-ce que
vous ne voyez pas qu'aussitt que j'en ouvre la bouche, le diable s'en
mle, et qu'il survient toujours quelque incident qui me coupe la
parole? Je ne les finirai pas, vous dis-je, cela est crit l-haut.

LE MATRE.

Essaye, mon ami.

JACQUES.

Mais si vous commenciez l'histoire des vtres, peut-tre que cela
romprait le sortilge et qu'ensuite les miennes en iraient mieux. J'ai
dans la tte que cela tient  cela; tenez, monsieur, il me semble
quelquefois que le destin me parle.

LE MATRE.

Et tu te trouves toujours bien de l'couter?

JACQUES.

Mais, oui, tmoin le jour qu'il me dit que votre montre tait sur le dos
du porteballe...

Le matre se mit  biller; en billant il frappait de la main sur sa
tabatire, et en frappant sur sa tabatire, il regardait au loin, et en
regardant au loin, il dit  Jacques: Ne vois-tu pas quelque chose sur ta
gauche?

JACQUES.

Oui, et je gage que c'est quelque chose qui ne voudra pas que je
continue mon histoire, ni que vous commenciez la vtre...

Jacques avait raison. Comme la chose qu'ils voyaient venait  eux et
qu'ils allaient  elle, ces deux marches en sens contraire abrgrent la
distance; et bientt ils aperurent un char drap de noir, tran par
quatre chevaux noirs, couverts de housses noires qui leur enveloppaient
la tte et qui descendaient jusqu' leurs pieds; derrire, deux
domestiques en noir;  la suite deux autres vtus de noir, chacun sur un
cheval noir, caparaonn de noir; sur le sige du char un cocher noir,
le chapeau rabattu et entour d'un long crpe qui pendait le long de son
paule gauche; ce cocher avait la tte penche, laissait flotter ses
guides et conduisait moins ses chevaux qu'ils ne le conduisaient. Voil
nos deux voyageurs arrivs au ct de cette voiture funbre. 
l'instant, Jacques pousse un cri, tombe de son cheval plutt qu'il n'en
descend, s'arrache les cheveux, se roule  terre en criant: Mon
capitaine! mon pauvre capitaine! c'est lui, je n'en saurais douter,
voil ses armes... Il y avait, en effet, dans le char, un long cercueil
sous un drap mortuaire, sur le drap mortuaire une pe avec un cordon,
et  ct du cercueil un prtre, son brviaire  la main et psalmodiant.
Le char allait toujours, Jacques le suivait en se lamentant, le matre
suivait Jacques en jurant, et les domestiques certifiaient  Jacques que
ce convoi tait celui de son capitaine, dcd dans la ville voisine,
d'o on le transportait  la spulture de ses anctres. Depuis que ce
militaire avait t priv, par la mort d'un autre militaire, son ami,
capitaine au mme rgiment, de la satisfaction de se battre au moins une
fois par semaine, il en tait tomb dans une mlancolie qui l'avait
teint au bout de quelques mois. Jacques, aprs avoir pay  son
capitaine le tribut d'loges, de regrets et de larmes qu'il lui devait,
fit excuse  son matre, remonta sur son cheval, et ils allaient en
silence.

Mais, pour Dieu, l'auteur, me dites-vous, o allaient-ils?... Mais, pour
Dieu, lecteur, vous rpondrai-je, est-ce qu'on sait o l'on va? Et vous,
o allez-vous? Faut-il que je vous rappelle l'aventure d'sope? Son
matre Xantippe lui dit un soir d't ou d'hiver, car les Grecs se
baignaient dans toutes les saisons: sope, va au bain; s'il y a peu de
monde nous nous baignerons... sope part. Chemin faisant il rencontre
la patrouille d'Athnes. O vas-tu?--O je vais? rpond sope, je n'en
sais rien.--Tu n'en sais rien? marche en prison.--Eh bien! reprit
sope, ne l'avais-je pas bien dit que je ne savais o j'allais? je
voulais aller au bain, et voil que je vais en prison... Jacques
suivait son matre comme vous le vtre; son matre suivait le sien comme
Jacques le suivait.--Mais, qui tait le matre du matre de
Jacques?--Bon, est-ce qu'on manque de matre dans ce monde? Le matre de
Jacques en avait cent pour un, comme vous. Mais parmi tant de matres du
matre de Jacques, il fallait qu'il n'y en et pas un bon; car d'un jour
 l'autre il en changeait.--Il tait homme.--Homme passionn comme vous,
lecteur; homme curieux comme vous, lecteur; homme importun comme vous,
lecteur; homme questionneur comme vous, lecteur.--Et pourquoi
questionnait-il?--Belle question! Il questionnait pour apprendre et pour
redire, comme vous, lecteur...

Le matre dit  Jacques: Tu ne me parais pas dispos  reprendre
l'histoire de tes amours.

JACQUES.

Mon pauvre capitaine! il s'en va o nous allons tous, et o il est bien
extraordinaire qu'il ne soit pas arriv plus tt. Ahi!... Ahi!...

LE MATRE.

Mais, Jacques, vous pleurez, je crois?... Pleurez sans contrainte,
parce que vous pouvez pleurer sans honte; sa mort vous affranchit des
biensances scrupuleuses qui vous gnaient pendant sa vie. Vous n'avez
pas les mmes raisons de dissimuler votre peine que celles que vous
aviez de dissimuler votre bonheur; on ne pensera pas  tirer de vos
larmes les consquences qu'on et tires de votre joie. On pardonne au
malheur. Et puis il faut dans ce moment se montrer sensible ou ingrat,
et, tout bien considr, il vaut mieux dceler une faiblesse que se
laisser souponner d'un vice. Je veux que votre plainte soit libre pour
tre moins douloureuse, je la veux violente pour tre moins longue.
Rappelez-vous, exagrez-vous mme ce qu'il tait: sa pntration 
sonder les matires les plus profondes; sa subtilit  discuter les plus
dlicates; son got solide qui l'attachait aux plus importantes; la
fcondit qu'il jetait dans les plus striles; avec quel art il
dfendait les accuss: son indulgence lui donnait mille fois plus
d'esprit que l'intrt ou l'amour-propre n'en donnait au coupable; il
n'tait svre que pour lui seul. Loin de chercher des excuses aux
fautes lgres qui lui chappaient, il s'occupait avec toute la
mchancet d'un ennemi  se les exagrer, et avec tout l'esprit d'un
jaloux  rabaisser le prix de ses vertus par un examen rigoureux des
motifs qui l'avaient peut-tre dtermin  son insu. Ne prescrivez  vos
regrets d'autre terme que celui que le temps y mettra. Soumettons-nous 
l'ordre universel lorsque nous perdons nos amis, comme nous nous y
soumettrons lorsqu'il lui plaira de disposer de nous; acceptons l'arrt
du sort qui les condamne, sans dsespoir, comme nous l'accepterons sans
rsistance lorsqu'il se prononcera contre nous. Les devoirs de la
spulture ne sont pas les derniers devoirs des mes. La terre qui se
remue dans ce moment se raffermira sur la tombe de votre amant; mais
votre me conservera toute sa sensibilit.

JACQUES.

Mon matre, cela est fort beau; mais  quoi diable cela revient-il? J'ai
perdu mon capitaine, j'en suis dsol; et vous me dtachez, comme un
perroquet, un lambeau de la consolation d'un homme ou d'une femme  une
autre femme qui a perdu son amant.

LE MATRE.

Je crois que c'est d'une femme.

JACQUES.

Moi, je crois que c'est d'un homme. Mais que ce soit d'un homme ou d'une
femme, encore une fois,  quoi diable cela revient-il? Est-ce que vous
me prenez pour la matresse de mon capitaine? Mon capitaine, monsieur,
tait un brave homme; et moi, j'ai toujours t un honnte garon.

LE MATRE.

Jacques, qui est-ce qui vous le dispute?

JACQUES.

 quoi diable revient donc votre consolation d'un homme ou d'une femme 
une autre femme?  force de vous le demander, vous me le direz
peut-tre.

LE MATRE.

Non, Jacques, il faut que vous trouviez cela tout seul.

JACQUES.

J'y rverais le reste de ma vie, que je ne le devinerais pas; j'en
aurais pour jusqu'au jugement dernier.

LE MATRE.

Jacques, il m'a paru que vous m'coutiez avec attention tandis que je
lisais.

JACQUES.

Est-ce qu'on peut la refuser au ridicule?

LE MATRE.

Fort bien, Jacques!

JACQUES.

Peu s'en est fallu que je n'aie clat  l'endroit des biensances
rigoureuses qui me gnaient pendant la vie de mon capitaine, et dont
j'avais t affranchi par sa mort.

LE MATRE.

Fort bien, Jacques! J'ai donc fait ce que je m'tais propos. Dites-moi
s'il tait possible de s'y prendre mieux pour vous consoler. Vous
pleuriez: si je vous avais entretenu de l'objet de votre douleur, qu'en
serait-il arriv? Que vous eussiez pleur bien davantage, et que
j'aurais achev de vous dsoler. Je vous ai donn le change, et par le
ridicule de mon oraison funbre, et par la petite querelle qui s'en est
suivie.  prsent convenez que la pense de votre capitaine est aussi
loin de vous que le char funbre qui le mne  son dernier domicile.
Partant, je pense que vous pouvez reprendre l'histoire de vos amours.

JACQUES.

Je le pense aussi.

Docteur, dis-je au chirurgien, demeurez-vous loin d'ici?

-- un bon quart de lieue au moins.

--tes-vous un peu commodment log?

--Assez commodment.

--Pourriez-vous disposer d'un lit?

--Non.

--Quoi! pas mme en payant, en payant bien?

--Oh! en payant et en payant bien, pardonnez-moi. Mais, l'ami, vous ne
me paraissez gure en tat de payer, et moins encore de bien payer.

--C'est mon affaire. Et serais-je un peu soign chez vous?

--Trs-bien. J'ai ma femme qui a gard des malades toute sa vie; j'ai
une fille ane qui fait le poil  tout venant, et qui vous lve un
appareil aussi bien que moi.

--Combien me prendriez-vous pour mon logement, ma nourriture et vos
soins?

--Le chirurgien dit en se grattant l'oreille: Pour le logement... la
nourriture... les soins... Mais qui est-ce qui me rpondra du payement?

--Je payerai tous les jours.

--Voil ce qui s'appelle parler, cela...

Mais, monsieur, je crois que vous ne m'coutez pas.

LE MATRE.

Non, Jacques, il tait crit l-haut que tu parlerais cette fois, qui ne
sera peut-tre pas la dernire, sans tre cout.

JACQUES.

Quand on n'coute pas celui qui parle, c'est qu'on ne pense  rien, ou
qu'on pense  autre chose que ce qu'il dit: lequel des deux
faisiez-vous?

LE MATRE.

Le dernier. Je rvais  ce qu'un des domestiques noirs qui suivait le
char funbre te disait, que ton capitaine avait t priv, par la mort
de son ami, du plaisir de se battre au moins une fois la semaine. As-tu
compris quelque chose  cela?

JACQUES.

Assurment!

LE MATRE.

C'est pour moi une nigme que tu m'obligerais de m'expliquer.

JACQUES.

Et que diable cela vous fait-il?

LE MATRE.

Peu de chose; mais quand tu parleras, tu veux apparemment tre cout?

JACQUES.

Cela va sans dire.

LE MATRE.

Eh bien! en conscience, je ne saurais t'en rpondre, tant que cet
inintelligible propos me chiffonnera la cervelle. Tire-moi de l, je
t'en prie.

JACQUES.

 la bonne heure! mais jurez-moi, du moins, que vous ne m'interromprez
plus.

LE MATRE.

 tout hasard, je te le jure.

JACQUES.

C'est que mon capitaine, bon homme, galant homme, homme de mrite, un
des meilleurs officiers du corps, mais homme un peu htroclite, avait
rencontr et fait amiti avec un autre officier du mme corps, bon homme
aussi, galant homme aussi, homme de mrite aussi, aussi bon officier que
lui, mais homme aussi htroclite que lui...


Jacques tait  entamer l'histoire de son capitaine, lorsqu'ils
entendirent une troupe nombreuse d'hommes et de chevaux qui
s'acheminaient derrire eux. C'tait le mme char lugubre qui revenait
sur ses pas. Il tait entour... De gardes de la Ferme?--Non.--De
cavaliers de marchausse? Peut-tre. Quoi qu'il en soit, ce cortge
tait prcd du prtre en soutane et en surplis, les mains lies
derrire le dos; du cocher noir, les mains lies derrire le dos; et des
deux valets noirs, les mains lies derrire le dos. Qui fut bien
surpris? Ce fut Jacques, qui s'cria: Mon capitaine, mon pauvre
capitaine n'est pas mort! Dieu soit lou!... Puis Jacques tourne bride,
pique des deux, s'avance  toutes jambes au-devant du prtendu convoi.
Il n'en tait pas  trente pas, que les gardes de la Ferme ou les
cavaliers de marchausse le couchent en joue, et lui crient: Arrte,
retourne sur tes pas, ou tu es mort... Jacques s'arrta tout court,
consulta le destin dans sa tte; il lui sembla que le destin lui disait:
Retourne sur tes pas: ce qu'il fit. Son matre lui dit: Eh bien!
Jacques, qu'est-ce?

JACQUES.

Ma foi, je n'en sais rien.

LE MATRE.

Et pourquoi?

JACQUES.

Je n'en sais pas davantage.

LE MATRE.

Tu verras que ce sont des contrebandiers qui auront rempli cette bire
de marchandises prohibes, et qu'ils auront t vendus  la Ferme par
les coquins mmes de qui ils les avaient achetes.

JACQUES.

Mais pourquoi ce carrosse aux armes de mon capitaine?

LE MATRE.

Ou c'est un enlvement. On aura cach dans ce cercueil, que sait-on, une
femme, une fille, une religieuse; ce n'est pas le linceul qui fait le
mort.

JACQUES.

Mais pourquoi ce carrosse aux armes de mon capitaine?

LE MATRE.

Ce sera tout ce qu'il te plaira; mais achve-moi l'histoire de ton
capitaine.

JACQUES.

Vous tenez encore  cette histoire? Mais peut-tre que mon capitaine est
encore vivant.

LE MATRE.

Qu'est-ce que cela fait  la chose?

JACQUES.

Je n'aime pas  parler des vivants, parce qu'on est de temps en temps
expos  rougir du bien et du mal qu'on en a dit; du bien qu'ils gtent,
du mal qu'ils rparent.

LE MATRE.

Ne sois ni fade pangyriste, ni censeur amer; dis la chose comme elle
est.

JACQUES.

Cela n'est pas ais. N'a-t-on pas son caractre, son intrt, son got,
ses passions, d'aprs quoi l'on exagre ou l'on attnue? Dis la chose
comme elle est!... Cela n'arrive peut-tre pas deux fois en un jour dans
toute une grande ville. Et celui qui vous coute est-il mieux dispos
que celui qui parle? Non. D'o il doit arriver que deux fois  peine en
un jour, dans toute une grande ville, on soit entendu comme on dit.

LE MATRE.

Que diable, Jacques, voil des maximes  proscrire l'usage de la langue
et des oreilles,  ne rien dire,  ne rien couter et  ne rien croire!
Cependant, dis comme toi, je t'couterai comme moi, et je t'en croirai
comme je pourrai.

JACQUES.

Mon cher matre, la vie se passe en quiproquo. Il y a les quiproquo
d'amour, les quiproquo d'amiti, les quiproquo de politique, de finance,
d'glise, de magistrature, de commerce, de femmes, de maris...

LE MATRE.

Eh! laisse l ces quiproquo, et tche de t'apercevoir que c'est en faire
un grossier que de t'embarquer dans un chapitre de morale, lorsqu'il
s'agit d'un fait historique. L'histoire de ton capitaine?

JACQUES.

Si l'on ne dit presque rien dans ce monde, qui soit entendu comme on le
dit, il y a bien pis, c'est qu'on n'y fait presque rien, qui soit jug
comme on l'a fait.

LE MATRE.

Il n'y a peut-tre pas sous le ciel une autre tte qui contienne autant
de paradoxes que la tienne.

JACQUES.

Et quel mal y aurait-il  cela? Un paradoxe n'est pas toujours une
fausset.

LE MATRE.

Il est vrai.

JACQUES.

Nous passions  Orlans, mon capitaine et moi. Il n'tait bruit dans la
ville que d'une aventure rcemment arrive  un citoyen appel M. Le
Pelletier, homme pntr d'une si profonde commisration pour les
malheureux, qu'aprs avoir rduit, par des aumnes dmesures, une
fortune assez considrable au plus troit ncessaire, il allait de porte
en porte chercher dans la bourse d'autrui des secours qu'il n'tait plus
en tat de puiser dans la sienne.

LE MATRE.

Et tu crois qu'il y avait deux opinions sur la conduite de cet homme-l?

JACQUES.

Non, parmi les pauvres; mais presque tous les riches, sans exception, le
regardaient comme une espce de fou; et peu s'en fallut que ses proches
ne le fissent interdire comme dissipateur. Tandis que nous nous
rafrachissions dans une auberge, une foule d'oisifs s'tait rassemble
autour d'une espce d'orateur, le barbier de la rue, et lui disait:
Vous y tiez, vous; racontez-nous comment la chose s'est passe.

--Trs-volontiers, rpondit l'orateur du coin, qui ne demandait pas
mieux que de prorer. M. Aubertot, une de mes pratiques, dont la maison
fait face  l'glise des Capucins, tait sur sa porte; M. Le Pelletier
l'aborde et lui dit: Monsieur Aubertot, ne me donnerez-vous rien pour
mes amis? car c'est ainsi qu'il appelle les pauvres, comme vous savez.

--Non, pour aujourd'hui, monsieur Le Pelletier.

M. Le Pelletier insiste. Si vous saviez en faveur de qui je sollicite
votre charit! c'est une pauvre femme qui vient d'accoucher, et qui n'a
pas un guenillon pour entortiller son enfant.

--Je ne saurais.

--C'est une jeune et belle fille qui manque d'ouvrage et de pain, et
que votre libralit sauvera peut-tre du dsordre.

--Je ne saurais.

--C'est un manoeuvre qui n'avait que ses bras pour vivre, et qui vient
de se fracasser une jambe en tombant de son chafaud.

--Je ne saurais, vous dis-je.

--Allons, monsieur Aubertot, laissez-vous toucher, et soyez sr que
jamais vous n'aurez l'occasion de faire une action plus mritoire.

--Je ne saurais, je ne saurais.

--Mon bon, mon misricordieux monsieur Aubertot!...

--Monsieur Le Pelletier, laissez-moi en repos; quand je veux donner, je
ne me fais pas prier...

Et cela dit, M. Aubertot lui tourne le dos, passe de sa porte dans son
magasin, o M. Le Pelletier le suit; il le suit de son magasin dans son
arrire-boutique, de son arrire-boutique dans son appartement; l, M.
Aubertot, excd des instances de M. Le Pelletier, lui donne un
soufflet...

Alors mon capitaine se lve brusquement, et dit  l'orateur: Et il ne
le tua pas?

--Non, monsieur; est-ce qu'on tue comme cela?

--Un soufflet, morbleu! un soufflet! Et que fit-il donc?

--Ce qu'il fit aprs son soufflet reu? il prit un air riant, et dit 
M. Aubertot: Cela c'est pour moi; mais mes pauvres?...

 ce mot tous les auditeurs s'crirent d'admiration, except mon
capitaine qui leur disait: Votre M. Le Pelletier, messieurs, n'est
qu'un gueux, un malheureux, un lche, un infme,  qui cependant cette
pe aurait fait prompte justice, si j'avais t l; et votre Aubertot
aurait t bien heureux, s'il ne lui en avait cot que le nez et les
deux oreilles.

L'orateur lui rpliqua: Je vois, monsieur, que vous n'auriez pas laiss
le temps  l'homme insolent de reconnatre sa faute, de se jeter aux
pieds de M. Le Pelletier, et de lui prsenter sa bourse.

--Non certes!

--Vous tes un militaire, et M. Le Pelletier est un chrtien; vous
n'avez pas les mmes ides du soufflet.

--La joue de tous les hommes d'honneur est la mme.

--Ce n'est pas tout  fait l'avis de l'vangile.

--L'vangile est dans mon coeur et dans mon fourreau, et je n'en connais
pas d'autre...

Le vtre, mon matre, est je ne sais o; le mien est crit l-haut;
chacun apprcie l'injure et le bienfait  sa manire; et peut-tre n'en
portons-nous pas le mme jugement dans deux instants de notre vie.

LE MATRE.

Aprs, maudit bavard, aprs...


Lorsque le matre de Jacques avait pris de l'humeur, Jacques se taisait,
se mettait  rver, et souvent ne rompait le silence que par un propos,
li dans son esprit, mais aussi dcousu dans la conversation que la
lecture d'un livre dont on aurait saut quelques feuillets. C'est
prcisment ce qui lui arriva lorsqu'il dit: Mon cher matre...

LE MATRE.

Ah! la parole t'est enfin revenue. Je m'en rjouis pour tous les deux,
car je commenais  m'ennuyer de ne te pas entendre, et toi de ne pas
parler. Parle donc...

Jacques allait commencer l'histoire de son capitaine, lorsque, pour la
seconde fois, son cheval, se jetant brusquement hors de la grande route
 droite, l'emporte  travers une longue plaine,  un bon quart de lieue
de distance, et s'arrte tout court entre des fourches patibulaires...
Entre des fourches patibulaires! Voil une singulire allure de cheval
de mener son cavalier au gibet!... Qu'est-ce que cela signifie? disait
Jacques. Est-ce un avertissement du destin?

LE MATRE.

Mon ami, n'en doutez pas. Votre cheval est inspir, et le fcheux, c'est
que tous ces pronostics, inspirations, avertissements d'en haut par
rves, par apparitions, ne servent  rien: la chose n'en arrive pas
moins. Cher ami, je vous conseille de mettre votre conscience en bon
tat, d'arranger vos petites affaires et de me dpcher, le plus vite
que vous pourrez, l'histoire de votre capitaine et celle de vos amours,
car je serais fch de vous perdre sans les avoir entendues. Quand vous
vous soucieriez encore plus que vous ne faites,  quoi cela
remdierait-il?  rien. L'arrt du destin, prononc deux fois par votre
cheval, s'accomplira. Voyez, n'avez-vous rien  restituer  personne?
Confiez-moi vos dernires volonts, et soyez sr qu'elles seront
fidlement remplies. Si vous m'avez pris quelque chose, je vous le
donne; demandez-en seulement pardon  Dieu, et pendant le temps plus ou
moins court que nous avons encore  vivre ensemble, ne me volez plus.

JACQUES.

J'ai beau revenir sur le pass, je n'y vois rien  dmler avec la
justice des hommes. Je n'ai ni tu, ni vol, ni viol.

LE MATRE.

Tant pis;  tout prendre, j'aimerais mieux que le crime ft commis qu'
commettre, et pour cause.

JACQUES.

Mais, monsieur, ce ne sera peut-tre pas pour mon compte, mais pour le
compte d'un autre, que je serai pendu.

LE MATRE.

Cela se peut.

JACQUES.

Ce n'est peut-tre qu'aprs ma mort que je serai pendu.

LE MATRE.

Cela se peut encore.

JACQUES.

Je ne serai peut-tre pas pendu du tout.

LE MATRE.

J'en doute.

JACQUES.

Il est peut-tre crit l-haut que j'assisterai seulement  la potence
d'un autre; et cet autre-l, qui sait qui il est? s'il est proche, ou
s'il est loin?

LE MATRE.

Monsieur Jacques, soyez pendu, puisque le sort le veut, et que votre
cheval le dit; mais ne soyez pas insolent: finissez vos conjectures
impertinentes, et faites-moi vite l'histoire de votre capitaine.

JACQUES.

Monsieur, ne vous fchez pas, on a quelquefois pendu de fort honntes
gens: c'est un quiproquo de justice.

LE MATRE.

Ces quiproquo-l sont affligeants. Parlons d'autre chose.


Jacques, un peu rassur par les interprtations diverses qu'il avait
trouves au pronostic du cheval, dit:

Quand j'entrai au rgiment, il y avait deux officiers  peu prs gaux
d'ge, de naissance, de service et de mrite. Mon capitaine tait l'un
des deux. La seule diffrence qu'il y et entre eux, c'est que l'un
tait riche et que l'autre ne l'tait pas. Mon capitaine tait le riche.
Cette conformit devait produire ou la sympathie, ou l'antipathie la
plus forte: elle produisit l'une et l'autre...


Ici Jacques s'arrta, et cela lui arriva plusieurs fois dans le cours de
son rcit,  chaque mouvement de tte que son cheval faisait de droite
et de gauche. Alors, pour continuer, il reprenait sa dernire phrase,
comme s'il avait eu le hoquet.


... Elle produisit l'une et l'autre. Il y avait des jours o ils taient
les meilleurs amis du monde, et d'autres o ils taient ennemis mortels.
Les jours d'amiti ils se cherchaient, ils se ftaient, ils
s'embrassaient, ils se communiquaient leurs peines, leurs plaisirs,
leurs besoins; ils se consultaient sur leurs affaires les plus
secrtes, sur leurs intrts domestiques, sur leurs esprances, sur
leurs craintes, sur leurs projets d'avancement. Le lendemain, se
rencontraient-ils? ils passaient l'un  ct de l'autre sans se
regarder, ou ils se regardaient firement, ils s'appelaient Monsieur,
ils s'adressaient des mots durs, ils mettaient l'pe  la main et se
battaient. S'il arrivait que l'un des deux ft bless, l'autre se
prcipitait sur son camarade, pleurait, se dsesprait, l'accompagnait
chez lui et s'tablissait  ct de son lit jusqu' ce qu'il ft guri.
Huit jours, quinze jours, un mois aprs, c'tait  recommencer, et l'on
voyait, d'un instant  un autre, deux braves gens... deux braves gens,
deux amis sincres, exposs  prir par la main l'un de l'autre, et le
mort n'aurait certainement pas t le plus  plaindre des deux. On leur
avait parl plusieurs fois de la bizarrerie de leur conduite; moi-mme,
 qui mon capitaine avait permis de parler, je lui disais: Mais,
monsieur, s'il vous arrivait de le tuer?  ces mots, il se mettait 
pleurer et se couvrait les yeux de ses mains; il courait dans son
appartement comme un fou. Deux heures aprs, ou son camarade le ramenait
chez lui bless, ou il rendait le mme service  son camarade. Ni mes
remontrances... ni mes remontrances, ni celles des autres n'y faisaient
rien; on n'y trouva de remde qu' les sparer. Le ministre de la guerre
fut instruit d'une persvrance si singulire dans des extrmits si
opposes, et mon capitaine nomm  un commandement de place, avec
injonction expresse de se rendre sur-le-champ  son poste, et dfense de
s'en loigner; une autre dfense fixa son camarade au rgiment... Je
crois que ce maudit cheval me fera devenir fou...  peine les ordres du
ministre furent-ils arrivs, que mon capitaine, sous prtexte d'aller
remercier de la faveur qu'il venait d'obtenir, partit pour la cour,
reprsenta qu'il tait riche et que son camarade indigent avait le mme
droit aux grces du roi; que le poste qu'on venait de lui accorder
rcompenserait les services de son ami, supplerait  son peu de
fortune, et qu'il en serait, lui, combl de joie. Comme le ministre
n'avait eu d'autre intention que de sparer ces deux hommes bizarres, et
que les procds gnreux touchent toujours, il fut arrt... Maudite
bte, tiendras-tu ta tte droite?... Il fut arrt que mon capitaine
resterait au rgiment, et que son camarade irait occuper le commandement
de place.

 peine furent-ils spars, qu'ils sentirent le besoin qu'ils avaient
l'un de l'autre; ils tombrent dans une mlancolie profonde. Mon
capitaine demanda un cong de semestre pour aller prendre l'air natal;
mais  deux lieues de la garnison, il vend son cheval, se dguise en
paysan et s'achemine vers la place que son ami commandait. Il parat que
c'tait une dmarche concerte entre eux. Il arrive... Va donc o tu
voudras! Y a-t-il encore l quelque gibet qu'il te plaise de visiter?...
Riez bien, monsieur; cela est en effet trs-plaisant... Il arrive; mais
il tait crit l-haut que, quelques prcautions qu'ils prissent pour
cacher la satisfaction qu'ils avaient de se revoir et ne s'aborder
qu'avec les marques extrieures de la subordination d'un paysan  un
commandant de place, des soldats, quelques officiers qui se
rencontreraient par hasard  leur entrevue et qui seraient instruits de
leur aventure, prendraient des soupons et iraient prvenir le major de
la place.

Celui-ci, homme prudent, sourit de l'avis, mais ne laissa pas d'y
attacher toute l'importance qu'il mritait. Il mit des espions autour du
commandant. Leur premier rapport fut que le commandant sortait peu, et
que le paysan ne sortait point du tout. Il tait impossible que ces deux
hommes vcussent ensemble huit jours de suite, sans que leur trange
manie les reprt; ce qui ne manqua pas d'arriver.


Vous voyez, lecteur, combien je suis obligeant; il ne tiendrait qu' moi
de donner un coup de fouet aux chevaux qui tranent le carrosse drap de
noir, d'assembler,  la porte du gte prochain, Jacques, son matre, les
gardes des Fermes ou les cavaliers de marchausse avec le reste de leur
cortge; d'interrompre l'histoire du capitaine de Jacques et de vous
impatienter  mon aise; mais pour cela il faudrait mentir, et je n'aime
pas le mensonge,  moins qu'il ne soit utile et forc. Le fait est que
Jacques et son matre ne virent plus le carrosse drap, et que Jacques,
toujours inquiet de l'allure de son cheval, continua son rcit:


Un jour, les espions rapportrent au major qu'il y avait eu une
contestation fort vive entre le commandant et le paysan; qu'ensuite ils
taient sortis, le paysan marchant le premier, le commandant ne le
suivant qu' regret, et qu'ils taient entrs chez un banquier de la
ville, o ils taient encore.

On apprit dans la suite que, n'esprant plus de se revoir, ils avaient
rsolu de se battre  toute outrance, et que, sensible aux devoirs de la
plus tendre amiti, au moment mme de la frocit la plus inoue, mon
capitaine qui tait riche, comme je vous l'ai dit... mon capitaine, qui
tait riche, avait exig de son camarade qu'il acceptt une lettre de
change de vingt-quatre mille livres, qui lui assurt de quoi vivre chez
l'tranger, au cas qu'il ft tu, celui-ci protestant qu'il ne se
battrait point sans ce pralable; l'autre rpondant  cette offre:
Est-ce que tu crois, mon ami, que si je te tue, je te survivrai?...
J'espre, monsieur, que vous ne me condamnerez pas  finir notre voyage
sur ce bizarre animal...

Ils sortaient de chez le banquier, et ils s'acheminaient vers les portes
de la ville, lorsqu'ils se virent entours du major et de quelques
officiers. Quoique cette rencontre et l'air d'un incident fortuit, nos
deux amis, nos deux ennemis, comme il vous plaira de les appeler, ne s'y
mprirent pas. Le paysan se laissa reconnatre pour ce qu'il tait. On
alla passer la nuit dans une maison carte. Le lendemain, ds la pointe
du jour, mon capitaine, aprs avoir embrass plusieurs fois son
camarade, s'en spara pour ne plus le revoir.  peine fut-il arriv dans
son pays, qu'il mourut.

LE MATRE.

Et qui est-ce qui t'a dit qu'il tait mort?

JACQUES.

Et ce cercueil? et ce carrosse  ses armes? Mon pauvre capitaine est
mort, je n'en doute pas.

LE MATRE.

Et ce prtre les mains lies sur le dos; et ces gens les mains lies sur
le dos; et ces gardes de la Ferme ou ces cavaliers de marchausse; et
ce retour du convoi vers la ville? Ton capitaine est vivant, je n'en
doute pas; mais ne sais-tu rien de son camarade?

JACQUES.

L'histoire de son camarade est une belle ligne du grand rouleau ou de ce
qui est crit l-haut.

LE MATRE.

J'espre...

Le cheval de Jacques ne permit pas  son matre d'achever; il part comme
un clair, ne s'cartant ni  droite ni  gauche, suivant la grande
route. On ne vit plus Jacques; et son matre, persuad que le chemin
aboutissait  des fourches patibulaires, se tenait les cts de rire. Et
puisque Jacques et son matre ne sont bons qu'ensemble et ne valent rien
spars non plus que Don Quichotte sans Sancho et Richardet sans
Ferragus, ce que le continuateur de Cervants[24] et l'imitateur de
l'Arioste, monsignor Forti-Guerra[25], n'ont pas assez compris, lecteur,
causons ensemble jusqu' ce qu'ils se soient rejoints.

[24] Avellaneda (Alonzo-Fernandez d') fit imprimer en 1614,  Tarragone,
une suite de _Don Quichotte_. Cet ouvrage, peu estim, a cependant t
traduit en 1704 par Le Sage, sous le titre _de Nouvelles Aventures de
Don Quichotte_. (BR.)

[25] Forti-Guerra ou Forte-Guerri, n  Pistoie en 1674, mort le 17
fvrier 1735, fit en trs-peu de temps son pome de _Ricciardetto_
(Richardet), dont il composa en un seul jour le premier chant, voulant
prouver par l combien il tait facile de russir dans le genre de
l'Arioste. Le _Richardet_ fut imprim en 1738, trois ans aprs la mort
de l'auteur; il a t traduit ou plutt imit en vers franais par
Dumourier, 1766, et par Mancini-Nivernois, Paris, 1796. (BR.)


Vous allez prendre l'histoire du capitaine de Jacques pour un conte, et
vous aurez tort. Je vous proteste que telle qu'il l'a raconte  son
matre; tel fut le rcit que j'en avais entendu faire aux Invalides, je
ne sais en quelle anne, le jour de Saint-Louis,  table chez un
monsieur de Saint-tienne, major de l'htel; et l'historien qui parlait
en prsence de plusieurs autres officiers de la maison, qui avaient
connaissance du fait, tait un personnage grave qui n'avait point du
tout l'air d'un badin. Je vous le rpte donc pour ce moment et pour la
suite: soyez circonspect si vous ne voulez pas prendre dans cet
entretien de Jacques et de son matre le vrai pour le faux, le faux pour
le vrai. Vous voil bien averti, et je m'en lave les mains.--Voil, me
direz-vous, deux hommes bien extraordinaires!--Et c'est l ce qui vous
met en dfiance? Premirement, la nature est si varie, surtout dans les
instincts et les caractres, qu'il n'y a rien de si bizarre dans
l'imagination d'un pote dont l'exprience et l'observation ne vous
offrissent le modle dans la nature. Moi, qui vous parle, j'ai rencontr
le pendant du _Mdecin malgr lui_, que j'avais regard jusque-l comme
la plus folle et la plus gaie des fictions.--Quoi! le pendant du mari 
qui sa femme dit: J'ai trois enfants sur les bras; et qui lui rpond:
Mets-les  terre... Ils me demandent du pain: donne-leur le
fouet!--Prcisment. Voici son entretien avec ma femme.

Vous voil, monsieur Gousse?

--Non, madame, je ne suis pas un autre.

--D'o venez-vous?

--D'o j'tais all.

--Qu'avez-vous fait l?

--J'ai raccommod un moulin qui allait mal.

-- qui appartenait ce moulin?

--Je n'en sais rien; je n'tais pas all pour raccommoder le meunier.

--Vous tes fort bien vtu contre votre usage; pourquoi sous cet habit,
qui est trs-propre, une chemise sale?

--C'est que je n'en ai qu'une.

--Et pourquoi n'en avez-vous qu'une?

--C'est que je n'ai qu'un corps  la fois.

--Mon mari n'y est pas, mais cela ne vous empchera pas de dner ici.

--Non, puisque je ne lui ai confi ni mon estomac ni mon apptit.

--Comment se porte votre femme?

--Comme il lui plat; c'est son affaire.

--Et vos enfants?

-- merveille!

--Et celui qui a de si beaux yeux, un si bel embonpoint, une si belle
peau?

--Beaucoup mieux que les autres; il est mort.

--Leur apprenez-vous quelque chose?

--Non, madame.

--Quoi! ni  lire, ni  crire, ni le catchisme?

--Ni  lire, ni  crire, ni le catchisme.

--Et pourquoi cela?

--C'est qu'on ne m'a rien appris, et que je n'en suis pas plus ignorant.
S'ils ont de l'esprit, ils feront comme moi; s'ils sont sots, ce que je
leur apprendrais ne les rendrait que plus sots...

Si vous rencontrez jamais cet original, il n'est pas ncessaire de le
connatre pour l'aborder. Entranez-le dans un cabaret, dites-lui votre
affaire, proposez-lui de vous suivre  vingt lieues, il vous suivra;
aprs l'avoir employ, renvoyez-le sans un sou; il s'en retournera
satisfait.

Avez-vous entendu parler d'un certain Prmontval[26] qui donnait  Paris
des leons publiques de mathmatiques? C'tait son ami... Mais Jacques
et son matre se sont peut-tre rejoints: voulez-vous que nous allions 
eux, ou rester avec moi?... Gousse et Prmontval tenaient ensemble
l'cole. Parmi les lves qui s'y rendaient en foule, il y avait une
jeune fille appele Mlle Pigeon[27], la fille de cet habile artiste qui
a construit ces deux beaux planisphres qu'on a transports du Jardin du
Roi dans les salles de l'Acadmie des Sciences. Mlle Pigeon allait l
tous les matins avec son portefeuille sous le bras et son tui de
mathmatiques dans son manchon. Un des professeurs, Prmontval, devint
amoureux de son colire, et tout  travers les propositions sur les
solides inscrits  la sphre, il y eut un enfant de fait. Le pre Pigeon
n'tait pas homme  entendre patiemment la vrit de ce corollaire. La
situation des amants devient embarrassante, ils en confrent; mais
n'ayant rien, mais rien du tout, quel pouvait tre le rsultat de leurs
dlibrations? Ils appellent  leur secours l'ami Gousse. Celui-ci, sans
mot dire, vend tout ce qu'il possde, linge, habits, machines, meubles,
livres; fait une somme, jette les deux amoureux dans une chaise de
poste, les accompagne  franc trier jusqu'aux Alpes; l, il vide sa
bourse du peu d'argent qui lui restait, le leur donne, les embrasse,
leur souhaite un bon voyage, et s'en revient  pied demandant l'aumne
jusqu' Lyon, o il gagna,  peindre les parois d'un clotre de moines,
de quoi revenir  Paris sans mendier.--Cela est trs-beau.--Assurment!
et d'aprs cette action hroque vous croyez  Gousse un grand fonds de
morale? Eh bien! dtrompez-vous, il n'en avait pas plus qu'il n'y en a
dans la tte d'un brochet.--Cela est impossible.--Cela est. Je l'avais
occup. Je lui donne un mandat de quatre-vingts livres sur mes
commettants; la somme tait crite en chiffres; que fait-il? Il ajoute
un zro, et se fait payer huit cents livres.--Ah! l'horreur!--Il n'est
pas plus malhonnte quand il me vole, qu'honnte quand il se dpouille
pour un ami; c'est un original sans principes. Ces quatre-vingts francs
ne lui suffisaient pas, avec un trait de plume il s'en procurait huit
cents dont il avait besoin. Et les livres prcieux dont il me fait
prsent?--Qu'est-ce que ces livres?...--Mais Jacques et son matre? Mais
les amours de Jacques? Ah! lecteur, la patience avec laquelle vous
m'coutez me prouve le peu d'intrt que vous prenez  mes deux
personnages, et je suis tent de les laisser o ils sont... J'avais
besoin d'un livre prcieux, il me l'apporte; quelque temps aprs j'ai
besoin d'un autre livre prcieux, il me l'apporte encore; je veux les
payer, il en refuse le prix. J'ai besoin d'un troisime livre prcieux.
Pour celui-ci, dit-il, vous ne l'aurez pas, vous avez parl trop tard;
mon docteur de Sorbonne est mort.

[26] Prmontval (Pierre Le Guay de), fils d'un vieux commissaire de
quartier de Paris, naquit  Charenton en 1716. Il enseignait les
mathmatiques vers 1740. Aprs qu'il eut enlev Mlle Pigeon, il passa en
Suisse, puis  Berlin, y vcut pauvrement, quoique membre de l'Acadmie,
et y mourut en 1764.  Paris, il faisait des confrences. Il est assez
gai de voir Crbillon fils, comme censeur, donner son approbation au
_Discours sur l'utilit des mathmatiques_ ou  celui _sur la Nature du
nombre_.

[27] Pigeon (Marie-Anne-Victoire), femme de Prmontval, ne  Paris en
1724, mourut  Berlin en 1767, peu de temps aprs son mari. Elle tait
lectrice de la princesse Henri de Prusse. Elle a publi en 1750:
_Mmoires sur la vie de Jean Pigeon_ ou _le Mcaniste philosophe_,
ouvrage obscur sur les ides de son pre.

--Et qu'a de commun la mort de votre docteur de Sorbonne avec le livre
que je dsire? Est-ce que vous avez pris les deux autres dans sa
bibliothque?

--Assurment!

--Sans son aveu?

--Eh! qu'en avais-je besoin pour exercer une justice distributive? Je
n'ai fait que dplacer ces livres pour le mieux, en les transfrant d'un
endroit o ils taient inutiles, dans un autre o l'on en ferait un bon
usage... Et prononcez aprs cela sur l'allure des hommes! Mais c'est
l'histoire de Gousse avec sa femme qui est excellente... Je vous
entends; vous en avez assez, et votre avis serait que nous allassions
rejoindre nos deux voyageurs. Lecteur, vous me traitez comme un
automate, cela n'est pas poli; dites les amours de Jacques, ne dites pas
les amours de Jacques;... je veux que vous me parliez de l'histoire de
Gousse; j'en ai assez... Il faut sans doute que j'aille quelquefois 
votre fantaisie; mais il faut que j'aille quelquefois  la mienne, sans
compter que tout auditeur qui me permet de commencer un rcit s'engage
d'en entendre la fin.

Je vous ai dit premirement; or, dire un premirement, c'est annoncer au
moins un secondement. Secondement donc... coutez-moi, ne m'coutez pas,
je parlerai tout seul... Le capitaine de Jacques et son camarade
pouvaient tre tourments d'une jalousie violente et secrte: c'est un
sentiment que l'amiti n'teint pas toujours. Rien de si difficile 
pardonner que le mrite. N'apprhendaient-ils pas un passe-droit, qui
les aurait galement offenss tous deux? Sans s'en douter, ils
cherchaient d'avance  se dlivrer d'un concurrent dangereux, ils se
ttaient pour l'occasion  venir. Mais comment avoir cette ide de celui
qui cde si gnreusement son commandement de place  son ami indigent?
Il le cde, il est vrai; mais s'il en et t priv, peut-tre l'et-il
revendiqu  la pointe de l'pe. Un passe-droit entre les militaires,
s'il n'honore pas celui qui en profite, dshonore son rival. Mais
laissons tout cela, et disons que c'tait leur coin de folie. Est-ce que
chacun n'a pas le sien? Celui de nos deux officiers fut pendant
plusieurs sicles celui de toute l'Europe; on l'appelait l'esprit de
chevalerie. Toute cette multitude brillante, arme de pied en cap,
dcore de diverses livres d'amour, caracolant sur des palefrois, la
lance au poing, la visire haute ou baisse, se regardant firement, se
mesurant de l'oeil, se menaant, se renversant sur la poussire,
jonchant l'espace d'un vaste tournoi des clats d'armes brises,
n'taient que des amis jaloux du mrite en vogue. Ces amis, au moment o
ils tenaient leurs lances en arrt, chacun  l'extrmit de la carrire,
et qu'ils avaient press de l'aiguillon les flancs de leurs coursiers,
devenaient les plus terribles ennemis; ils fondaient les uns sur les
autres avec la mme fureur qu'ils auraient porte sur un champ de
bataille. Eh bien! nos deux officiers n'taient que deux paladins, ns
de nos jours, avec les moeurs des anciens. Chaque vertu et chaque vice
se montre et passe de mode. La force du corps eut son temps, l'adresse
aux exercices eut le sien. La bravoure est tantt plus, tantt moins
considre; plus elle est commune, moins on en est vain, moins on en
fait l'loge. Suivez les inclinations des hommes, et vous en remarquerez
qui semblent tre venus au monde trop tard: ils sont d'un autre sicle.
Et qu'est-ce qui empcherait de croire que nos deux militaires avaient
t engags dans ces combats journaliers et prilleux par le seul dsir
de trouver le ct faible de son rival et d'obtenir la supriorit sur
lui? Les duels se rptent dans la socit sous toutes sortes de formes,
entre des prtres, entre des magistrats, entre des littrateurs, entre
des philosophes; chaque tat a sa lance et ses chevaliers, et nos
assembles les plus respectables, les plus amusantes, ne sont que de
petits tournois o quelquefois on porte des livres de l'amour dans le
fond de son coeur, sinon sur l'paule. Plus il y a d'assistants, plus la
joute est vive; la prsence de femmes y pousse la chaleur et
l'opinitret  toute outrance, et la honte d'avoir succomb devant
elles ne s'oublie gure.

Et Jacques?... Jacques avait franchi les portes de la ville, travers
les rues aux acclamations des enfants, et atteint l'extrmit du
faubourg oppos, o son cheval s'lanant dans une petite porte basse,
il y eut entre le linteau de cette porte et la tte de Jacques un choc
terrible dans lequel il fallait que le linteau ft dplac ou Jacques
renvers en arrire; ce fut, comme on pense bien, le dernier qui arriva.
Jacques tomba, la tte fendue et sans connaissance. On le ramasse, on le
rappelle  la vie avec des eaux spiritueuses; je crois mme qu'il fut
saign par le matre de la maison.--Cet homme tait donc
chirurgien?--Non. Cependant son matre tait arriv et demandait de ses
nouvelles  tous ceux qu'il rencontrait. N'auriez-vous point aperu un
grand homme sec, mont sur un cheval pie?

--Il vient de passer, il allait comme si le diable l'et emport; il
doit tre arriv chez son matre.

--Et qui est son matre?

--Le bourreau.

--Le bourreau!

--Oui, car ce cheval est le sien.

--O demeure le bourreau?

--Assez loin, mais ne vous donnez pas la peine d'y aller, voil ses gens
qui vous apportent apparemment l'homme sec que vous demandez, et que
nous avons pris pour un de ses valets...

Et qui est-ce qui parlait ainsi avec le matre de Jacques? c'tait un
aubergiste  la porte duquel il s'tait arrt, il n'y avait pas  se
tromper: il tait court et gros comme un tonneau; en chemise retrousse
jusqu'aux coudes; avec un bonnet de coton sur la tte, un tablier de
cuisine autour de lui et un grand couteau  son ct. Vite, vite, un
lit pour ce malheureux, lui dit le matre de Jacques, un chirurgien, un
mdecin, un apothicaire... Cependant on avait dpos Jacques  ses
pieds, le front couvert d'une paisse et norme compresse, et les yeux
ferms. Jacques? Jacques?

--Est-ce vous, mon matre?

--Oui, c'est moi; regarde-moi donc.

--Je ne saurais.

--Qu'est-ce donc qu'il t'est arriv?

--Ah le cheval! le maudit cheval! je vous dirai tout cela demain, si je
ne meurs pas pendant la nuit.

Tandis qu'on le transportait et qu'on le montait  sa chambre, le matre
dirigeait la marche et criait: Prenez garde, allez doucement;
doucement, mordieu! vous allez le blesser. Toi, qui le tiens par les
jambes, tourne  droite; toi, qui lui tiens la tte, tourne  gauche.
Et Jacques disait  voix basse: Il tait donc crit l-haut!...


 peine Jacques fut-il couch, qu'il s'endormit profondment. Son matre
passa la nuit  son chevet, lui ttant le pouls et humectant sans cesse
sa compresse avec de l'eau vulnraire. Jacques le surprit  son rveil
dans cette fonction, et lui dit: Que faites-vous l?

LE MATRE.

Je te veille. Tu es mon serviteur, quand je suis malade ou bien portant;
mais je suis le tien quand tu te portes mal.

JACQUES.

Je suis bien aise de savoir que vous tes humain; ce n'est pas trop la
qualit des matres envers leurs valets.

LE MATRE.

Comment va la tte?

JACQUES.

Aussi bien que la solive contre laquelle elle a lutt.

LE MATRE.

Prends ce drap entre tes dents et secoue fort... Qu'as-tu senti?

JACQUES.

Rien; la cruche me parat sans flure.

LE MATRE.

Tant mieux. Tu veux te lever, je crois?

JACQUES.

Et que voulez-vous que je fasse l?

LE MATRE.

Je veux que tu te reposes.

JACQUES.

Mon avis,  moi, est que nous djeunions et que nous partions.

LE MATRE.

Et le cheval?

JACQUES.

Je l'ai laiss chez son matre, honnte homme, galant homme, qui l'a
repris pour ce qu'il nous l'a vendu.

LE MATRE.

Et cet honnte homme, ce galant homme, sais-tu qui il est?

JACQUES.

Non.

LE MATRE.

Je te le dirai quand nous serons en route.

JACQUES.

Et pourquoi pas  prsent? Quel mystre y a-t-il  cela?

LE MATRE.

Mystre ou non, quelle ncessit y a-t-il de te l'apprendre dans ce
moment ou dans un autre?

JACQUES.

Aucune.

LE MATRE.

Mais il te faut un cheval.

JACQUES.

L'hte de cette auberge ne demandera peut-tre pas mieux que de nous
cder un des siens.

LE MATRE.

Dors encore un moment, et je vais voir  cela.


Le matre de Jacques descend, ordonne le djeuner, achte un cheval,
remonte et trouve Jacques habill. Ils ont djeun et les voil partis;
Jacques protestant qu'il tait malhonnte de s'en aller sans avoir fait
une visite de politesse au citoyen  la porte duquel il s'tait presque
assomm et qui l'avait si obligeamment secouru; son matre le
tranquillisant sur sa dlicatesse par l'assurance qu'il avait bien
rcompens ses satellites qui l'avaient apport  l'auberge; Jacques
prtendant que l'argent donn aux serviteurs ne l'acquittait pas avec
leur matre; que c'tait ainsi que l'on inspirait aux hommes le regret
et le dgot de la bienfaisance, et que l'on se donnait  soi-mme un
air d'ingratitude. Mon matre, j'entends tout ce que cet homme dit de
moi par ce que je dirais de lui, s'il tait  ma place et moi  la
sienne...

Ils sortaient de la ville lorsqu'ils rencontrrent un homme grand et
vigoureux, le chapeau bord sur la tte, l'habit galonn sur toutes les
tailles, allant seul si vous en exceptez deux grands chiens qui le
prcdaient. Jacques ne l'eut pas plus tt aperu, que descendre de
cheval, s'crier: c'est lui! et se jeter  son cou, fut l'affaire d'un
instant. L'homme aux deux chiens paraissait trs-embarrass des caresses
de Jacques, le repoussait doucement, et lui disait: Monsieur, vous me
faites trop d'honneur.

--Et non! je vous dois la vie, et je ne saurais trop vous en remercier.

--Vous ne savez pas qui je suis.

--N'tes-vous pas le citoyen officieux qui m'a secouru, qui m'a saign
et qui m'a pans, lorsque mon cheval...

--Il est vrai.

--N'tes-vous pas le citoyen honnte qui a repris ce cheval pour le mme
prix qu'il me l'avait vendu?

--Je le suis. Et Jacques de le rembrasser sur une joue et sur l'autre,
et son matre de sourire, et les deux chiens debout, le nez en l'air et
comme merveills d'une scne qu'ils voyaient pour la premire fois.
Jacques, aprs avoir ajout  ses dmonstrations de gratitude, force
rvrences, que son bienfaiteur ne lui rendait pas, et force souhaits
qu'on recevait froidement, remonte sur son cheval, et dit  son matre:
J'ai la plus profonde vnration pour cet homme que vous devez me faire
connatre.

LE MATRE.

Et pourquoi, Jacques, est-il si vnrable  vos yeux?

JACQUES.

C'est que n'attachant aucune importance aux services qu'il rend, il faut
qu'il soit naturellement officieux et qu'il ait une longue habitude de
bienfaisance.

LE MATRE.

Et  quoi jugez-vous cela?

JACQUES.

 l'air indiffrent et froid avec lequel il a reu mon remercment; il
ne me salue point, il ne me dit pas un mot, il semble me mconnatre, et
peut-tre  prsent se dit-il en lui-mme avec un sentiment de mpris:
Il faut que la bienfaisance soit fort trangre  ce voyageur, et que
l'exercice de la justice lui soit bien pnible, puisqu'il en est si
touch... Qu'est-ce qu'il y a donc de si absurde dans ce que je vous
dis, pour vous faire rire de si bon coeur!... Quoi qu'il en soit,
dites-moi le nom de cet homme, afin que je le mette sur mes tablettes.

LE MATRE.

Trs-volontiers; crivez.

JACQUES.

Dites.

LE MATRE.

crivez: l'homme auquel je porte la plus profonde vnration...

JACQUES.

La plus profonde vnration...

LE MATRE.

Est...

JACQUES.

Est...

LE MATRE.

Le bourreau de ***

JACQUES.

Le bourreau!

LE MATRE.

Oui, oui, le bourreau.

JACQUES.

Pourriez-vous me dire o est le sel de cette plaisanterie?

LE MATRE.

Je ne plaisante point. Suivez les chanons de votre gourmette. Vous avez
besoin d'un cheval, le sort vous adresse  un passant, et ce passant,
c'est un bourreau. Ce cheval vous conduit deux fois entre des fourches
patibulaires; la troisime, il vous dpose chez un bourreau; l vous
tombez sans vie; de l on vous apporte, o? dans une auberge, un gte,
un asile commun. Jacques, savez-vous l'histoire de la mort de Socrate?

JACQUES.

Non.

LE MATRE.

C'tait un sage d'Athnes. Il y a longtemps que le rle de sage est
dangereux parmi les fous. Ses concitoyens le condamnrent  boire la
cigu. Eh bien! Socrate fit comme vous venez de faire; il en usa avec le
bourreau qui lui prsenta la cigu aussi poliment que vous. Jacques,
vous tes une espce de philosophe, convenez-en. Je sais bien que c'est
une race d'hommes odieuse aux grands, devant lesquels ils ne flchissent
pas le genou; aux magistrats, protecteurs par tat des prjugs qu'ils
poursuivent; aux prtres, qui les voient rarement au pied de leurs
autels; aux potes, gens sans principes et qui regardent sottement la
philosophie comme la cogne des beaux-arts, sans compter que ceux mme
d'entre eux qui se sont exercs dans le genre odieux de la satire, n'ont
t que des flatteurs; aux peuples, de tout temps les esclaves des
tyrans qui les oppriment, des fripons qui les trompent, et des bouffons
qui les amusent. Ainsi je connais, comme vous voyez, tout le pril de
votre profession et toute l'importance de l'aveu que je vous demande;
mais je n'abuserai pas de votre secret. Jacques, mon ami, vous tes un
philosophe, j'en suis fch pour vous; et s'il est permis de lire dans
les choses prsentes celles qui doivent arriver un jour, et si ce qui
est crit l-haut se manifeste quelquefois aux hommes longtemps avant
l'vnement, je prsume que votre mort sera philosophique, et que vous
recevrez le lacet d'aussi bonne grce que Socrate reut la coupe de la
cigu.

JACQUES.

Mon matre, un prophte ne dirait pas mieux; mais heureusement...

LE MATRE.

Vous n'y croyez pas trop; ce qui achve de donner de la force  mon
pressentiment.

JACQUES.

Et vous, monsieur, y croyez-vous?

LE MATRE.

J'y crois; mais je n'y croirais pas que ce serait sans consquence.

JACQUES.

Et pourquoi?

LE MATRE.

C'est qu'il n'y a du danger que pour ceux qui parlent; et je me tais.

JACQUES.

Et aux pressentiments?

LE MATRE.

J'en ris, mais j'avoue que c'est en tremblant. Il y en a qui ont un
caractre si frappant! On a t berc de ces contes-l de si bonne
heure! Si vos rves s'taient raliss cinq ou six fois, et qu'il vous
arrivt de rver que votre ami est mort, vous iriez bien vite le matin
chez lui pour savoir ce qui en est. Mais les pressentiments dont il est
impossible de se dfendre, ce sont surtout ceux qui se prsentent au
moment o la chose se passe loin de nous, et qui ont un air symbolique.

JACQUES.

Vous tes quelquefois si profond et si sublime, que je ne vous entends
pas. Ne pourriez-vous pas m'claircir cela par un exemple?

LE MATRE.

Rien de plus ais. Une femme vivait  la campagne avec son mari
octognaire et attaqu de la pierre. Le mari quitte sa femme et vient 
la ville se faire oprer. La veille de l'opration il crit  sa femme:
 l'heure o vous recevrez cette lettre, je serai sous le bistouri de
frre Cosme... Tu connais ces anneaux de mariage qui se sparent en
deux parties, sur chacune desquelles les noms de l'poux et de sa femme
sont gravs. Eh bien! cette femme en avait un pareil au doigt,
lorsqu'elle ouvrit la lettre de son mari.  l'instant, les deux moitis
de cet anneau se sparent; celle qui portait son nom reste  son doigt;
celle qui portait le nom de son mari tombe brise sur la lettre qu'elle
lisait... Dis-moi, Jacques, crois-tu qu'il y ait de tte assez forte,
d'me assez ferme, pour n'tre pas plus ou moins branle d'un pareil
incident, et dans une circonstance pareille? Aussi cette femme en pensa
mourir. Ses transes durrent jusqu'au jour de la poste suivante par
laquelle son mari lui crivit que l'opration s'tait faite
heureusement, qu'il tait hors de tout danger, et qu'il se flattait de
l'embrasser avant la fin du mois.

JACQUES.

Et l'embrassa-t-il en effet?

LE MATRE.

Oui.

JACQUES.

Je vous ai fait cette question, parce que j'ai remarqu plusieurs fois
que le destin tait cauteleux. On lui dit au premier moment qu'il en
aura menti, et il se trouve au second moment, qu'il a dit vrai. Ainsi
donc, monsieur, vous me croyez dans le cas du pressentiment symbolique;
et, malgr vous, vous me croyez menac de la mort du philosophe?

LE MATRE.

Je ne saurais te le dissimuler; mais pour carter cette triste ide, ne
pourrais-tu pas?...

JACQUES.

Reprendre l'histoire de mes amours?...

Jacques reprit l'histoire de ses amours. Nous l'avions laiss, je crois,
avec le chirurgien.

LE CHIRURGIEN.

J'ai peur qu'il n'y ait de la besogne  votre genou pour plus d'un jour.

JACQUES.

Il y en aura tout juste pour tout le temps qui est crit l-haut,
qu'importe?

LE CHIRURGIEN.

 tant par jour pour le logement, la nourriture et mes soins, cela fera
une somme.

JACQUES.

Docteur, il ne s'agit pas de la somme pour tout ce temps; mais combien
par jour.

LE CHIRURGIEN.

Vingt-cinq sous, serait-ce trop?

JACQUES.

Beaucoup trop; allons, docteur, je suis un pauvre diable: ainsi
rduisons la chose  la moiti, et avisez le plus promptement que vous
pourrez  me faire transporter chez vous.

LE CHIRURGIEN.

Douze sous et demi, ce n'est gure; vous mettrez bien les treize sous?

JACQUES.

Douze sous et demi, treize sous... Tpe.

LE CHIRURGIEN.

Et vous payerez tous les jours?

JACQUES.

C'est la condition.

LE CHIRURGIEN.

C'est que j'ai une diable de femme qui n'entend pas raillerie,
voyez-vous.

JACQUES.

Eh! docteur, faites-moi transporter bien vite auprs de votre diable de
femme.

LE CHIRURGIEN.

Un mois  treize sous par jour, c'est dix-neuf livres dix sous. Vous
mettrez bien vingt francs?

JACQUES.

Vingt francs, soit.

LE CHIRURGIEN.

Vous voulez tre bien nourri, bien soign, promptement guri. Outre la
nourriture, le logement et les soins, il y aura peut-tre les
mdicaments, il y aura des linges, il y aura...

JACQUES.

Aprs?

LE CHIRURGIEN.

Ma foi, le tout vaudra bien vingt-quatre francs.

JACQUES.

Va pour vingt-quatre francs; mais sans queue.

LE CHIRURGIEN.

Un mois  vingt-quatre francs; deux mois, cela fera quarante-huit
livres; trois mois, cela fera soixante et douze. Ah! que la doctoresse
serait contente, si vous pouviez lui avancer, en entrant, la moiti de
ces soixante et douze livres!

JACQUES.

J'y consens.

LE CHIRURGIEN.

Elle serait bien plus contente encore...

JACQUES.

Si je payais le quartier? Je le payerai.

Jacques ajouta: Le chirurgien alla retrouver mes htes, les prvint de
notre arrangement, et un moment aprs, l'homme, la femme et les enfants
se rassemblrent autour de mon lit avec un air serein; ce furent des
questions sans fin sur ma sant et sur mon genou, des loges sur le
chirurgien leur compre et sa femme, des souhaits  perte de vue, la
plus belle affabilit, un intrt! un empressement  me servir!
Cependant le chirurgien ne leur avait pas dit que j'avais quelque
argent, mais ils connaissaient l'homme; il me prenait chez lui, et ils
le savaient. Je payai ce que je devais  ces gens; je fis aux enfants de
petites largesses, que leur pre et mre ne laissrent pas longtemps
entre leurs mains. C'tait le matin. L'hte partit pour s'en aller aux
champs, l'htesse prit sa hotte sur ses paules et s'loigna; les
enfants, attrists et mcontents d'avoir t spolis, disparurent, et
quand il fut question de me tirer de mon grabat, de me vtir et de
m'arranger sur mon brancard, il ne se trouva personne que le docteur,
qui se mit  crier  tue-tte et que personne n'entendit.

LE MATRE.

Et Jacques, qui aime  se parler  lui-mme, se disait apparemment: Ne
payez jamais d'avance, si vous ne voulez pas tre mal servi.

JACQUES.

Non, mon matre; ce n'tait pas le temps de moraliser, mais bien celui
de s'impatienter et de jurer. Je m'impatientai, je jurai, je fis de la
morale ensuite: et tandis que je moralisais, le docteur, qui m'avait
laiss seul, revint avec deux paysans qu'il avait lous pour mon
transport et  mes frais, ce qu'il ne me laissa pas ignorer. Ces hommes
me rendirent tous les soins prliminaires  mon installation sur
l'espce de brancard qu'on me fit avec un matelas tendu sur des
perches.

LE MATRE.

Dieu soit lou! te voil dans la maison du chirurgien, et amoureux de la
femme ou de la fille du docteur.

JACQUES.

Je crois, mon matre, que vous vous trompez.

LE MATRE.

Et tu crois que je passerai trois mois dans la maison du docteur avant
que d'avoir entendu le premier mot de tes amours? Ah! Jacques, cela ne
se peut. Fais-moi grce, je te prie, et de la description de la maison,
et du caractre du docteur, et de l'humeur de la doctoresse, et des
progrs de ta gurison; saute, saute par-dessus tout cela. Au fait!
allons au fait! Voil ton genou  peu prs guri, te voil assez bien
portant, et tu aimes.

JACQUES.

J'aime donc, puisque vous tes si press.

LE MATRE.

Et qui aimes-tu?

JACQUES.

Une grande brune de dix-huit ans, faite au tour, grands yeux noirs,
petite bouche vermeille, beaux bras, jolies mains... Ah! mon matre, les
jolies mains!... C'est que ces mains-l...

LE MATRE.

Tu crois encore les tenir.

JACQUES.

C'est que vous les avez prises et tenues plus d'une fois  la drobe,
et qu'il n'a dpendu que d'elles que vous n'en ayez fait tout ce qu'il
vous plairait.

LE MATRE.

Ma foi, Jacques, je ne m'attendais pas  celui-l.

JACQUES.

Ni moi non plus.

LE MATRE.

J'ai beau rver, je ne me rappelle ni grande brune, ni jolies mains:
tche de t'expliquer.

JACQUES.

J'y consens; mais c'est  la condition que nous reviendrons sur nos pas
et que nous rentrerons dans la maison du chirurgien.

LE MATRE.

Crois-tu que cela soit crit l-haut?

JACQUES.

C'est vous qui me l'allez apprendre; mais il est crit ici-bas que _chi
va piano va sano_.

LE MATRE.

Et que _chi va sano va lontano_; et je voudrais bien arriver.

JACQUES.

Eh bien! qu'avez-vous rsolu?

LE MATRE.

Ce que tu voudras.

JACQUES.

En ce cas, nous revoil chez le chirurgien; et il tait crit l-haut
que nous y reviendrions. Le docteur, sa femme et ses enfants se
concertrent si bien pour puiser ma bourse par toutes sortes de petites
rapines, qu'ils y eurent bientt russi. La gurison de mon genou
paraissait bien avance sans l'tre, la plaie tait referme  peu de
chose prs, je pouvais sortir  l'aide d'une bquille, et il me restait
encore dix-huit francs. Pas de gens qui aiment plus  parler que les
bgues, pas de gens qui aiment plus  marcher que les boiteux. Un jour
d'automne, une aprs-dne qu'il faisait beau, je projetai une longue
course; du village que j'habitais au village voisin, il y avait environ
deux lieues.

LE MATRE.

Et ce village s'appelait?

JACQUES.

Si je vous le nommais, vous sauriez tout. Arriv l, j'entrai dans un
cabaret, je me reposai, je me rafrachis. Le jour commenait  baisser,
et je me disposais  regagner le gte, lorsque, de la maison o j'tais,
j'entendis une femme qui poussait les cris les plus aigus. Je sortis; on
s'tait attroup autour d'elle. Elle tait  terre, elle s'arrachait les
cheveux; elle disait, en montrant les dbris d'une grande cruche: Je
suis ruine, je suis ruine pour un mois; pendant ce temps qui est-ce
qui nourrira mes pauvres enfants? Cet intendant, qui a l'me plus dure
qu'une pierre, ne me fera pas grce d'un sou. Que je suis malheureuse!
Je suis ruine! je suis ruine!... Tout le monde la plaignait; je
n'entendais autour d'elle que, la pauvre femme! mais personne ne
mettait la main dans la poche. Je m'approchai brusquement et lui dis:
Ma bonne, qu'est-ce qui vous est arriv?--Ce qui m'est arriv! est-ce
que vous ne le voyez pas? On m'avait envoye acheter une cruche d'huile:
j'ai fait un faux pas, je suis tombe, ma cruche s'est casse, et voil
l'huile dont elle tait pleine... Dans ce moment survinrent les petits
enfants de cette femme, ils taient presque nus, et les mauvais
vtements de leur mre montraient toute la misre de la famille; et la
mre et les enfants se mirent  crier. Tel que vous me voyez, il en
fallait dix fois moins pour me toucher; mes entrailles s'murent de
compassion, les larmes me vinrent aux yeux. Je demandai  cette femme,
d'une voix entrecoupe, pour combien il y avait d'huile dans sa cruche.
Pour combien? me rpondit-elle en levant les mains en haut. Pour neuf
francs, pour plus que je ne saurais gagner en un mois...  l'instant,
dliant ma bourse et lui jetant deux gros cus, tenez, ma bonne, lui
dis-je, en voil douze... et, sans attendre ses remercments, je repris
le chemin du village.

LE MATRE.

Jacques, vous ftes l une belle chose.

JACQUES.

Je fis une sottise, ne vous dplaise. Je ne fus pas  cent pas du
village que je me le dis; je ne fus pas  moiti chemin que je me le dis
bien mieux; arriv chez mon chirurgien, le gousset vide, je le sentis
bien autrement.

LE MATRE.

Tu pourrais bien avoir raison, et mon loge tre aussi dplac que ta
commisration... Non, non, Jacques, je persiste dans mon premier
jugement, et c'est l'oubli de ton propre besoin qui fait le principal
mrite de ton action. J'en vois les suites: tu vas tre expos 
l'inhumanit de ton chirurgien et de sa femme; ils te chasseront de chez
eux; mais quand tu devrais mourir  leur porte sur un fumier, sur ce
fumier tu serais satisfait de toi.

JACQUES.

Mon matre, je ne suis pas de cette force-l. Je m'acheminais
cahin-caha; et, puisqu'il faut vous l'avouer, regrettant mes deux gros
cus, qui n'en taient pas moins donns, et gtant par mon regret
l'oeuvre que j'avais faite. J'tais  une gale distance des deux
villages, et le jour tait tout  fait tomb, lorsque trois bandits
sortent d'entre les broussailles qui bordaient le chemin, se jettent sur
moi, me renversent  terre, me fouillent, et sont tonns de me trouver
aussi peu d'argent que j'en avais. Ils avaient compt sur une meilleure
proie; tmoins de l'aumne que j'avais faite au village, ils avaient
imagin que celui qui peut se dessaisir aussi lestement d'un demi-louis
devait en avoir encore une vingtaine. Dans la rage de voir leur
esprance trompe et de s'tre exposs  avoir les os briss sur un
chafaud pour une poigne de sous-marqus, si je les dnonais, s'ils
taient pris et que je les reconnusse, ils balancrent un moment s'ils
ne m'assassineraient pas. Heureusement ils entendirent du bruit; ils
s'enfuirent, et j'en fus quitte pour quelques contusions que je me fis
en tombant et que je reus tandis qu'on me volait. Les bandits loigns,
je me retirai; je regagnai le village comme je pus: j'y arrivai  deux
heures de nuit, ple, dfait, la douleur de mon genou fort accrue et
souffrant, en diffrents endroits, des coups que j'avais rembourss. Le
docteur... Mon matre, qu'avez-vous? Vous serrez les dents, vous vous
agitez comme si vous tiez en prsence d'un ennemi.

LE MATRE.

J'y suis, en effet; j'ai l'pe  la main; je fonds sur tes voleurs et
je te venge. Dis-moi comment celui qui a crit le grand rouleau a pu
crire que telle serait la rcompense d'une action gnreuse? Pourquoi
moi, qui ne suis qu'un misrable compos de dfauts, je prends ta
dfense, tandis que lui qui t'a vu tranquillement attaqu, renvers,
maltrait, foul aux pieds, lui qu'on dit tre l'assemblage de toute
perfection!...

JACQUES.

Mon matre, paix, paix: ce que vous dites l sent le fagot en diable.

LE MATRE.

Qu'est-ce que tu regardes?

JACQUES.

Je regarde s'il n'y a personne autour de nous qui vous ait entendu... Le
docteur me tta le pouls et me trouva de la fivre. Je me couchai sans
parler de mon aventure, rvant sur mon grabat, ayant affaire  deux
mes... Dieu! quelles mes! n'ayant pas le sou, et pas le moindre doute
que le lendemain,  mon rveil, on n'exiget le prix dont nous tions
convenus par jour.

En cet endroit, le matre jeta ses bras autour du cou de son valet, en
s'criant: Mon pauvre Jacques, que vas-tu faire? Que vas-tu devenir? Ta
position m'effraye.

JACQUES.

Mon matre, rassurez-vous, me voil.

LE MATRE.

Je n'y pensais pas; j'tais  demain,  ct de toi, chez le docteur, au
moment o tu t'veilles, et o l'on vient te demander de l'argent.

JACQUES.

Mon matre, on ne sait de quoi se rjouir, ni de quoi s'affliger dans la
vie. Le bien amne le mal, le mal amne le bien. Nous marchons dans la
nuit au-dessous de ce qui est crit l-haut, galement insenss dans nos
souhaits, dans notre joie et dans notre affliction. Quand je pleure, je
trouve souvent que je suis un sot.

LE MATRE.

Et quand tu ris?

JACQUES.

Je trouve encore que je suis un sot; cependant, je ne puis m'empcher de
pleurer ni de rire: et c'est ce qui me fait enrager. J'ai cent fois
essay... Je ne fermai pas l'oeil de la nuit...

LE MATRE.

Non, non, dis-moi ce que tu as essay.

JACQUES.

De me moquer de tout. Ah! si j'avais pu y russir!

LE MATRE.

 quoi cela t'aurait-il servi?

JACQUES.

 me dlivrer de souci,  n'avoir plus besoin de rien,  me rendre
parfaitement matre de moi,  me trouver aussi bien la tte contre une
borne, au coin de la rue, que sur un bon oreiller. Tel je suis
quelquefois; mais le diable est que cela ne dure pas, et que dur et
ferme comme un rocher dans les grandes occasions, il arrive souvent
qu'une petite contradiction, une bagatelle me dferre; c'est  se donner
des soufflets. J'y ai renonc; j'ai pris le parti d'tre comme je suis;
et j'ai vu, en y pensant un peu, que cela revenait presque au mme, en
ajoutant: Qu'importe comme on soit? C'est une autre rsignation plus
facile et plus commode.

LE MATRE.

Pour plus commode, cela est sr.

JACQUES.

Ds le matin, le chirurgien tira mes rideaux et me dit: Allons, l'ami,
votre genou; car il faut que j'aille au loin.

--Docteur, lui dis-je d'un ton douloureux, j'ai sommeil.

--Tant mieux! c'est bon signe.

--Laissez-moi dormir, je ne me soucie pas d'tre pans.

--Il n'y a pas grand inconvnient  cela, dormez...

Cela dit, il referme mes rideaux; et je ne dors pas. Une heure aprs, la
doctoresse tira mes rideaux et me dit: Allons, l'ami, prenez votre
rtie au sucre.

--Madame la doctoresse, lui rpondis-je d'un ton douloureux, je ne me
sens pas d'apptit.

--Mangez, mangez, vous n'en payerez ni plus ni moins.

--Je ne veux pas manger.

--Tant mieux! ce sera pour mes enfants et pour moi.

Et cela dit, elle referme mes rideaux, appelle ses enfants, et les voil
qui se mettent  dpcher ma rtie au sucre.


Lecteur, si je faisais ici une pause, et que je reprisse l'histoire de
l'homme  une seule chemise, parce qu'il n'avait qu'un corps  la fois,
je voudrais bien savoir ce que vous en penseriez? Que je me suis fourr
dans une _impasse_  la Voltaire[28], ou vulgairement dans un
cul-de-sac, d'o je ne sais comment sortir, et que je me jette dans un
conte fait  plaisir, pour gagner du temps et chercher quelque moyen de
sortir de celui que j'ai commenc. Eh bien! lecteur, vous vous abusez de
tout point. Je sais comment Jacques sera tir de sa dtresse, et ce que
je vais vous dire de Gousse, l'homme  une seule chemise  la fois,
parce qu'il n'avait qu'un corps  la fois, n'est point du tout un conte.

[28] Comment a-t-on pu donner, dit Voltaire dans son _Dictionnaire
philosophique_, le nom de _cul-de-sac_  l'_angiportus_ des Romains? Les
Italiens ont pris le nom d'_angiporto_ pour signifier _strada senza
uscita_. On lui donnait autrefois chez nous le nom d'_impasse_, qui est
expressif et sonore. C'est une grossiret norme que le mot de
_cul-de-sac_ ait prvalu.

On lit encore dans une lettre de Voltaire aux Parisiens (cette lettre,
qui prcde l'Avertissement de la comdie de _l'cossaise_, est crite
contre l'auteur de _l'Anne littraire_): J'appelle _impasse_,
messieurs, ce que vous appelez _cul-de-sac_. Je trouve qu'une rue ne
ressemble ni  un cul ni  un sac. Je vous prie de vous servir du mot
_impasse_, qui est noble, sonore, intelligible, ncessaire, au lieu de
celui de cul, en dpit du sieur Frron, ci-devant jsuite.

Le Breton, imprimeur de l'_Almanach royal_, s'tant servi du mot de
_cul-de-sac_ en donnant l'adresse de quelques personnages, Voltaire
s'crie encore, dans le _Prologue de la guerre civile de Genve_:
Comment peut-on dire qu'un grave prsident demeure dans un cul? Passe
encore pour Frron: on peut habiter le lieu de sa naissance; mais un
prsident, un conseiller! Fi! monsieur Le Breton; corrigez-vous,
servez-vous du mot _impasse_, qui est le mot propre; l'expression
ancienne est _impasse_. (BR.)

C'tait un jour de Pentecte, le matin, que je reus un billet de
Gousse, par lequel il me suppliait de le visiter dans une prison o il
tait confin. En m'habillant, je rvais  son aventure; et je pensais
que son tailleur, son boulanger, son marchand de vin ou son hte avaient
obtenu et mis  excution contre lui une prise de corps. J'arrive, et je
le trouve faisant chambre commune avec d'autres personnages d'une
figure omineuse. Je lui demandai ce que c'taient que ces gens-l.

Le vieux que vous voyez avec ses lunettes sur le nez, est un homme
adroit qui sait suprieurement le calcul et qui cherche  faire cadrer
les registres qu'il copie avec ses comptes. Cela est difficile, nous en
avons caus, mais je ne doute point qu'il n'y russisse.

--Et cet autre?

--C'est un sot.

--Mais encore?

--Un sot, qui avait invent une machine  contrefaire les billets
publics, mauvaise machine, machine vicieuse qui pche par vingt
endroits.

--Et ce troisime, qui est vtu d'une livre et qui joue de la basse?

--Il n'est ici qu'en attendant; ce soir peut-tre ou demain matin, car
son affaire n'est rien, il sera transfr  Bictre.

--Et vous?

--Moi? mon affaire est moindre encore.

Aprs cette rponse, il se lve, pose son bonnet sur le lit, et 
l'instant ses trois camarades de prison disparaissent. Quand j'entrai,
j'avais trouv Gousse en robe de chambre, assis  une petite table,
traant des figures de gomtrie et travaillant aussi tranquillement que
s'il et t chez lui. Nous voil seuls. Et vous, que faites-vous ici?

--Moi, je travaille, comme vous voyez.

--Et qui vous y a fait mettre?

--Moi.

--Comment, vous?

--Oui, moi, monsieur.

--Et comment vous y tes-vous pris?

--Comme je m'y serais pris avec un autre. Je me suis fait un procs 
moi-mme; je l'ai gagn, et en consquence de la sentence que j'ai
obtenue contre moi et du dcret qui s'en est suivi, j'ai t apprhend
et conduit ici.

--tes-vous fou?

--Non, monsieur; je vous dis la chose telle qu'elle est.

--Ne pourriez-vous pas vous faire un autre procs  vous-mme, le
gagner, et, en consquence d'une autre sentence et d'un autre dcret,
vous faire largir?

--Non, monsieur.

Gousse avait une servante jolie, et qui lui servait de moiti plus
souvent que la sienne. Ce partage ingal avait troubl la paix
domestique. Quoique rien ne ft plus difficile que de tourmenter cet
homme, celui de tous qui s'pouvantait le moins du bruit, il prit le
parti de quitter sa femme et de vivre avec sa servante. Mais toute sa
fortune consistait en meubles, en machines, en dessins, en outils et
autres effets mobiliers; et il aimait mieux laisser sa femme toute nue
que de s'en aller les mains vides; en consquence, voici le projet qu'il
conut. Ce fut de faire des billets  sa servante, qui en poursuivrait
le payement et obtiendrait la saisie et la vente de ses effets, qui
iraient du pont Saint-Michel dans le logement o il se proposait de
s'installer avec elle. Il est enchant de l'ide, il fait les billets,
il s'assigne, il a deux procureurs. Le voil courant chez l'un et chez
l'autre, se poursuivant lui-mme avec toute la vivacit possible,
s'attaquant bien, se dfendant mal; le voil condamn  payer sous les
peines portes par la loi; le voil s'emparant en ide de tout ce qu'il
pouvait y avoir dans sa maison; mais il n'en fut pas tout  fait ainsi.
Il avait affaire  une coquine trs-ruse qui, au lieu de le faire
excuter dans ses meubles, se jeta sur sa personne, le fit prendre et
mettre en prison; en sorte que quelque bizarres que fussent les rponses
nigmatiques qu'il m'avait faites, elles n'en taient pas moins vraies.

Tandis que je vous faisais cette histoire, que vous prendrez pour un
conte...--Et celle de l'homme  la livre qui raclait de la
basse?--Lecteur, je vous la promets; d'honneur, vous ne la perdrez pas;
mais permettez que je revienne  Jacques et  son matre. Jacques et son
matre avaient atteint le gte o ils avaient la nuit  passer. Il tait
tard; la porte de la ville tait ferme, et ils avaient t obligs de
s'arrter dans le faubourg. L, j'entends un vacarme...--Vous entendez!
Vous n'y tiez pas; il ne s'agit pas de vous.--Il est vrai. Eh bien!
Jacques... son matre... On entend un vacarme effroyable. Je vois deux
hommes...--Vous ne voyez rien; il ne s'agit pas de vous, vous n'y tiez
pas.--Il est vrai. Il y avait deux hommes  table, causant assez
tranquillement  la porte de la chambre qu'ils occupaient; une femme,
les deux poings sur les cts, leur vomissait un torrent d'injures, et
Jacques essayait d'apaiser cette femme, qui n'coutait non plus ses
remontrances pacifiques que les deux personnages  qui elle s'adressait
ne faisaient attention  ses invectives. Allons, ma bonne, lui disait
Jacques, patience, remettez-vous; voyons, de quoi s'agit-il? Ces
messieurs me semblent d'honntes gens.

--Eux, d'honntes, gens! Ce sont des brutaux, des gens sans piti, sans
humanit, sans aucun sentiment. Eh! quel mal leur faisait cette pauvre
Nicole pour la maltraiter ainsi? Elle en sera peut-tre estropie pour
le reste de sa vie.

--Le mal n'est peut-tre pas aussi grand que vous le croyez.

--Le coup a t effroyable, vous dis-je; elle en sera estropie.

--Il faut voir; il faut envoyer chercher le chirurgien.

--On y est all.

--La faire mettre au lit.

--Elle y est, et pousse des cris  fendre le coeur. Ma pauvre
Nicole!...

Au milieu de ces lamentations, on sonnait d'un ct, et l'on criait:
Notre htesse! du vin... Elle rpondait: On y va. On sonnait d'un
autre ct, et l'on criait: Notre htesse! du linge. Elle rpondait:
On y va.--Les ctelettes et le canard!--On y va.--Un pot  boire, un
pot de chambre!--On y va, on y va. Et d'un autre coin du logis un homme
forcen criait: Maudit bavard! enrag bavard! de quoi te mles-tu?
As-tu rsolu de me faire attendre jusqu' demain? Jacques! Jacques!

L'htesse, un peu remise de sa douleur et de sa fureur, dit  Jacques:
Monsieur, laissez-moi, vous tes trop bon.

--Jacques! Jacques!

--Courez vite. Ah! si vous saviez tous les malheurs de cette pauvre
crature!...

--Jacques! Jacques!

--Allez donc, c'est, je crois, votre matre qui vous appelle.

--Jacques! Jacques!

C'tait en effet le matre de Jacques qui s'tait dshabill seul, qui
se mourait de faim et qui s'impatientait de n'tre pas servi. Jacques
monta, et un moment aprs Jacques, l'htesse, qui avait vraiment l'air
abattu: Monsieur, dit-elle au matre de Jacques, mille pardons; c'est
qu'il y a des choses dans la vie qu'on ne saurait digrer. Que
voulez-vous? J'ai des poulets, des pigeons, un rble de livre
excellent, des lapins: c'est le canton des bons lapins. Aimeriez-vous
mieux un oiseau de rivire? Jacques ordonna le souper de son matre
comme pour lui, selon son usage. On servit, et tout en dvorant, le
matre disait  Jacques: Eh! que diable faisais-tu l-bas?

JACQUES.

Peut-tre bien, peut-tre mal; qui le sait?

LE MATRE.

Et quel bien ou quel mal faisais-tu l-bas?

JACQUES.

J'empchais cette femme de se faire assommer elle-mme par deux hommes
qui sont l-bas et qui ont cass tout au moins un bras  sa servante.

LE MATRE.

Et peut-tre 'aurait t pour elle un bien que d'tre assomme...

JACQUES.

Par dix raisons meilleures les unes que les autres. Un des plus grands
bonheurs qui me soient arrivs de ma vie,  moi qui vous parle...

LE MATRE.

C'est d'avoir t assomm?...  boire.

JACQUES.

Oui, monsieur, assomm, assomm sur le grand chemin, la nuit; en
revenant du village, comme je vous le disais, aprs avoir fait, selon
moi, la sottise; selon vous, la belle oeuvre de donner mon argent.

LE MATRE.

Je me rappelle...  boire... Et l'origine de la querelle que tu apaisais
l-bas, et du mauvais traitement fait  la fille ou  la servante de
l'htesse?

JACQUES.

Ma foi, je l'ignore.

LE MATRE.

Tu ignores le fond d'une affaire, et tu t'en mles! Jacques, cela n'est
ni selon la prudence, ni selon la justice, ni selon les principes... 
boire...

JACQUES.

Je ne sais ce que c'est que des principes, sinon des rgles qu'on
prescrit aux autres pour soi. Je pense d'une faon, et je ne saurais
m'empcher de faire d'une autre. Tous les sermons ressemblent aux
prambules des dits du roi; tous les prdicateurs voudraient qu'on
pratiqut leurs leons, parce que nous nous en trouverions mieux
peut-tre; mais eux  coup sr... La vertu...

LE MATRE.

La vertu, Jacques, c'est une bonne chose; les mchants et les bons en
disent du bien...  boire...

JACQUES.

Car ils y trouvent les uns et les autres leur compte.

LE MATRE.

Et comment fut-ce un si grand bonheur pour toi d'tre assomm?

JACQUES.

Il est tard, vous avez bien soup et moi aussi; nous sommes fatigus
tous les deux; croyez-moi, couchons-nous.

LE MATRE.

Cela ne se peut, et l'htesse nous doit encore quelque chose. En
attendant, reprends l'histoire de tes amours.

JACQUES.

O en tais-je? Je vous prie, mon matre, pour cette fois-ci, et pour
toutes les autres, de me remettre sur la voie.

LE MATRE.

Je m'en charge, et, pour entrer en ma fonction de souffleur, tu tais
dans ton lit, sans argent, fort empch de ta personne, tandis que la
doctoresse et ses enfants mangeaient ta rtie au sucre.

JACQUES.

Alors on entendit un carrosse s'arrter  la porte de la maison. Un
valet entre et demande: N'est-ce pas ici que loge un pauvre homme, un
soldat qui marche avec une bquille, qui revint hier au soir du village
prochain?

--Oui, rpondit la doctoresse, que lui voulez-vous?

--Le prendre dans ce carrosse et l'amener avec nous.

--Il est dans ce lit; tirez les rideaux et parlez-lui.


Jacques en tait l, lorsque l'htesse entra et leur dit: Que
voulez-vous pour dessert?

LE MATRE.

Ce que vous avez.

L'htesse, sans se donner la peine de descendre, cria de la chambre:
Nanon, apportez des fruits, des biscuits, des confitures...

 ce mot de Nanon, Jacques dit  part lui: Ah! c'est sa fille qu'on a
maltraite, on se mettrait en colre  moins...

Et le matre dit  l'htesse: Vous tiez bien fche tout  l'heure?

L'HTESSE.

Et qui est-ce qui ne se fcherait pas? La pauvre crature ne leur avait
rien fait; elle tait  peine entre dans leur chambre, que je l'entends
jeter des cris, mais des cris... Dieu merci! je suis un peu rassure; le
chirurgien prtend que ce ne sera rien; elle a cependant deux normes
contusions, l'une  la tte, l'autre  l'paule.

LE MATRE.

Y a-t-il longtemps que vous l'avez?

L'HTESSE.

Une quinzaine au plus. Elle avait t abandonne  la poste voisine.

LE MATRE.

Comment, abandonne!

L'HTESSE.

Eh, mon Dieu, oui! C'est qu'il y a des gens qui sont plus durs que des
pierres. Elle a pens tre noye en passant la rivire qui coule ici
prs; elle est arrive ici comme par miracle, et je l'ai reue par
charit.

LE MATRE.

Quel ge a-t-elle?

L'HTESSE.

Je lui crois plus d'un an et demi...

 ce mot, Jacques part d'un clat de rire et s'crie: C'est une chienne!

L'HTESSE.

La plus jolie bte du monde; je ne donnerais pas ma Nicole pour dix
louis. Ma pauvre Nicole!

LE MATRE.

Madame a le coeur tendre[29].

[29] VARIANTE: bon.

L'HTESSE.

Vous l'avez dit, je tiens  mes btes et  mes gens.

LE MATRE.

C'est fort bien fait. Et qui sont ceux qui ont si fort maltrait votre
Nicole?

L'HTESSE.

Deux bourgeois de la ville prochaine. Ils se parlent sans cesse 
l'oreille; ils s'imaginent qu'on ne sait ce qu'ils disent, et qu'on
ignore leur aventure. Il n'y a pas plus de trois heures qu'ils sont ici,
et il ne me manque pas un mot de toute leur affaire. Elle est plaisante;
et si vous n'tiez pas plus press de vous coucher que moi, je vous la
raconterais tout comme leur domestique l'a dite  ma servante, qui s'est
trouve par hasard tre sa payse, qui l'a redite  mon mari, qui me l'a
redite. La belle-mre du plus jeune des deux a pass par ici il n'y a
pas plus de trois mois; elle s'en allait assez malgr elle dans un
couvent de province o elle n'a pas fait de vieux os; elle y est morte;
et voil pourquoi nos deux jeunes gens sont en deuil... Mais voil que,
sans m'en apercevoir, j'enfile leur histoire. Bonsoir, messieurs, et
bonne nuit. Vous avez trouv le vin bon?

LE MATRE.

Trs-bon.

L'HTESSE.

Vous avez t contents de votre souper?

LE MATRE.

Trs-contents. Vos pinards taient un peu sals.

L'HTESSE.

J'ai quelquefois la main lourde. Vous serez bien couchs, et dans des
draps de lessive; ils ne servent jamais ici deux fois.


Cela dit, l'htesse se retira, et Jacques et son matre se mirent au lit
en riant du quiproquo qui leur avait fait prendre une chienne pour la
fille ou la servante de la maison, et de la passion de l'htesse pour
une chienne perdue qu'elle possdait depuis quinze jours. Jacques dit 
son matre, en attachant le serre-tte  son bonnet de nuit: Je
gagerais bien que de tout ce qui a vie dans l'auberge, cette femme
n'aime que sa Nicole. Son matre lui rpondit: Cela se peut, Jacques;
mais dormons.


Tandis que Jacques et son matre reposent, je vais m'acquitter de ma
promesse, par le rcit de l'homme de la prison, qui raclait de la basse,
ou plutt de son camarade, le sieur Gousse.

Ce troisime, me dit-il, est un intendant de grande maison. Il tait
devenu amoureux d'une ptissire de la rue de l'Universit. Le ptissier
tait un bon homme qui regardait de plus prs  son four qu' la
conduite de sa femme. Si ce n'tait pas sa jalousie, c'tait son
assiduit qui gnait nos deux amants. Que firent-ils pour se dlivrer de
cette contrainte? L'intendant prsenta  son matre un placet o le
ptissier tait traduit comme un homme de mauvaises moeurs, un ivrogne
qui ne sortait pas de la taverne, un brutal qui battait sa femme, la
plus honnte et la plus malheureuse des femmes. Sur ce placet il obtint
une lettre de cachet, et cette lettre de cachet, qui disposait de la
libert du mari, fut mise entre les mains d'un exempt, pour l'excuter
sans dlai. Il arriva par hasard que cet exempt tait l'ami du
ptissier. Ils allaient de temps en temps chez le marchand de vin; le
ptissier fournissait les petits pts, l'exempt payait la bouteille.
Celui-ci, muni de la lettre de cachet, passe devant la porte du
ptissier, et lui fait le signe convenu. Les voil tous les deux occups
 manger et  arroser les petits pts; et l'exempt demandant  son
camarade comment allait son commerce?

Fort bien.

--S'il n'avait aucune mauvaise affaire?

--Aucune.

--S'il n'avait point d'ennemis?

--Il ne s'en connaissait pas.

--Comment il vivait avec ses parents, ses voisins, sa femme?

--En amiti et en paix.

--D'o peut donc venir, ajouta l'exempt, l'ordre que j'ai de t'arrter?
Si je faisais mon devoir, je te mettrais la main sur le collet, il y
aurait l un carrosse tout prs, et je te conduirais au lieu prescrit
par cette lettre de cachet. Tiens, lis...

Le ptissier lut et plit. L'exempt lui dit: Rassure-toi, avisons
seulement ensemble  ce que nous avons de mieux  faire pour ma sret
et pour la tienne. Qui est-ce qui frquente chez toi?

--Personne.

--Ta femme est coquette et jolie.

--Je la laisse faire  sa tte.

--Personne ne la couche-t-il en joue?

--Ma foi non, si ce n'est un certain intendant qui vient quelquefois
lui serrer les mains et lui dbiter des sornettes; mais c'est dans ma
boutique, devant moi, en prsence de mes garons, et je crois qu'il ne
se passe rien entre eux qui ne soit en tout bien et en tout honneur.

--Tu es un bon homme!

--Cela se peut; mais le mieux de tout point est de croire sa femme
honnte, et c'est ce que je fais.

--Et cet intendant,  qui est-il?

--A M. de Saint-Florentin[30].

[30] Saint-Florentin (Phelipeaux de la Vrillire, comte de), fils de
Louis Phelipeaux de la Vrillire, a t ministre au dpartement du
clerg depuis 1748 jusqu'en 1757, en survivance de son pre, qui avait
occup le mme ministre de 1718  1748. (BR.)

--Et de quels bureaux crois-tu que vienne la lettre de cachet?

--Des bureaux de M. de Saint-Florentin, peut-tre.

--Tu l'as dit.

--Oh! manger ma ptisserie, baiser ma femme et me faire enfermer, cela
est trop noir, et je ne saurais le croire!

--Tu es un bon homme! Depuis quelques jours, comment trouves-tu ta
femme?

--Plutt triste que gaie.

--Et l'intendant, y a-t-il longtemps que tu ne l'as vu?

--Hier, je crois; oui, c'tait hier.

--N'as-tu rien remarqu?

--Je suis fort peu remarquant; mais il m'a sembl qu'en se sparant ils
se faisaient quelques signes de la tte, comme quand l'un dit oui et que
l'autre dit non.

--Quelle tait la tte qui disait oui?

--Celle de l'intendant.

--Ils sont innocents ou ils sont complices. coute, mon ami, ne rentre
pas chez toi; sauve-toi en quelque lieu de sret, au Temple, dans
l'Abbaye[31], o tu voudras, et cependant laisse-moi faire; surtout
souviens-toi bien...

[31] Le Temple, l'Abbaye taient encore  cette poque lieux d'asile
soustraits  la juridiction rgulire.

--De ne me pas montrer et de me taire.

--C'est cela.

Au mme moment la maison du ptissier est entoure d'espions. Des
mouchards, sous toutes sortes de vtements, s'adressent  la ptissire,
et lui demandent son mari: elle rpond  l'un qu'il est malade,  un
autre qu'il est parti pour une fte,  un troisime pour une noce. Quand
il reviendra? Elle n'en sait rien.

Le troisime jour, sur les deux heures du matin, on vient avertir
l'exempt qu'on avait vu un homme, le nez envelopp dans un manteau,
ouvrir doucement la porte de la rue et se glisser doucement dans la
maison du ptissier. Aussitt l'exempt, accompagn d'un commissaire,
d'un serrurier, d'un fiacre et de quelques archers, se transporte sur
les lieux. La porte est crochete, l'exempt et le commissaire montent 
petit bruit. On frappe  la chambre de la ptissire: point de rponse;
on frappe encore: point de rponse;  la troisime fois on demande du
dedans: Qui est-ce?

--Ouvrez.

--Qui est-ce?

--Ouvrez, c'est de la part du roi.

--Bon! disait l'intendant  la ptissire avec laquelle il tait
couch; il n'y a point de danger: c'est l'exempt qui vient pour excuter
son ordre. Ouvrez: je me nommerai; il se retirera, et tout sera fini.

La ptissire, en chemise, ouvre et se remet dans son lit.

L'EXEMPT.

O est votre mari?

LA PATISSIRE.

Il n'y est pas.

L'EXEMPT, cartant le rideau.

Qui est-ce qui est donc l?

L'INTENDANT.

C'est moi; je suis l'intendant de M. de Saint-Florentin.

L'EXEMPT.

Vous mentez, vous tes le ptissier, car le ptissier est celui qui
couche avec la ptissire. Levez-vous, habillez-vous, et suivez-moi.

Il fallut obir; on le conduisit ici. Le ministre, instruit de la
sclratesse de son intendant, a approuv la conduite de l'exempt, qui
doit venir ce soir  la chute du jour le prendre dans cette prison pour
le transfrer  Bictre, o, grce  l'conomie des administrateurs, il
mangera son quarteron de mauvais pain, son once de vache, et raclera de
sa basse du matin au soir... Si j'allais aussi mettre ma tte sur un
oreiller, en attendant le rveil de Jacques et de son matre; qu'en
pensez-vous?


Le lendemain Jacques se leva de grand matin, mit la tte  la fentre
pour voir quel temps il faisait, vit qu'il faisait un temps dtestable,
se recoucha, et nous laissa dormir, son matre et moi, tant qu'il nous
plut.


Jacques, son matre et les autres voyageurs qui s'taient arrts au
mme gte, crurent que le ciel s'claircirait sur le midi; il n'en fut
rien; et la pluie de l'orage ayant gonfl le ruisseau qui sparait le
faubourg de la ville, au point qu'il et t dangereux de le passer,
tous ceux dont la route conduisait de ce ct prirent le parti de perdre
une journe, et d'attendre. Les uns se mirent  causer; d'autres  aller
et venir,  mettre le nez  la porte,  regarder le ciel, et  rentrer
en jurant et frappant du pied; plusieurs  politiquer et  boire;
beaucoup  jouer; le reste  fumer,  dormir et  ne rien faire. Le
matre dit  Jacques: J'espre que Jacques va reprendre le rcit de ses
amours, et que le ciel, qui veut que j'aie la satisfaction d'en entendre
la fin, nous retient ici par le mauvais temps.

JACQUES.

Le ciel qui veut! On ne sait jamais ce que le ciel veut ou ne veut pas,
et il n'en sait peut-tre rien lui-mme. Mon pauvre capitaine qui n'est
plus, me l'a rpt cent fois; et plus j'ai vcu, plus j'ai reconnu
qu'il avait raison...  vous, mon matre.

LE MATRE.

J'entends. Tu en tais au carrosse et au valet,  qui la doctoresse a
dit d'ouvrir ton rideau et de te parler.

JACQUES.

Ce valet s'approche de mon lit, et me dit: Allons, camarade, debout,
habillez-vous et partons. Je lui rpondis d'entre les draps et la
couverture dont j'avais la tte enveloppe, sans le voir, sans en tre
vu: Camarade, laissez-moi dormir et partez. Le valet me rplique qu'il
a des ordres de son matre, et qu'il faut qu'il les excute.

Et votre matre qui ordonne d'un homme qu'il ne connat pas, a-t-il
ordonn de payer ce que je dois ici?

--C'est une affaire faite. Dpchez-vous, tout le monde vous attend au
chteau, o je vous rponds que vous serez mieux qu'ici, si la suite
rpond  la curiosit qu'on a de vous voir.

Je me laisse persuader; je me lve, je m'habille, on me prend sous les
bras. J'avais fait mes adieux  la doctoresse, et j'allais monter en
carrosse, lorsque cette femme, s'approchant de moi, me tire par la
manche, et me prie de passer dans un coin de la chambre, qu'elle avait
un mot  me dire. L, notre ami, ajouta-t-elle, vous n'avez point, je
crois,  vous plaindre de nous; le docteur vous a sauv une jambe, moi,
je vous ai bien soign, et j'espre qu'au chteau vous ne nous oublierez
pas.

--Qu'y pourrais-je pour vous?

--Demander que ce ft mon mari qui vnt pour vous y panser; il y a du
monde l! C'est la meilleure pratique du canton; le seigneur est un
homme gnreux, on en est grassement pay; il ne tiendrait qu' vous de
faire notre fortune. Mon mari a bien tent  plusieurs reprises de s'y
fourrer, mais inutilement.

--Mais, madame la doctoresse, n'y a-t-il pas un chirurgien du chteau?

--Assurment!

--Et si cet autre tait votre mari, seriez-vous bien aise qu'on le
desservt et qu'il ft expuls?

--Ce chirurgien est un homme  qui vous ne devez rien, et je crois que
vous devez quelque chose  mon mari: si vous allez  deux pieds comme
ci-devant, c'est son ouvrage.

--Et parce que votre mari m'a fait du bien, il faut que je fasse du mal
 un autre? Encore si la place tait vacante...


Jacques allait continuer, lorsque l'htesse entra tenant entre ses bras
Nicole emmaillotte, la baisant, la plaignant, la caressant, lui parlant
comme  son enfant: Ma pauvre Nicole, elle n'a eu qu'un cri de toute la
nuit. Et vous, messieurs, avez-vous bien dormi?

LE MATRE.

Trs-bien.

L'HTESSE.

Le temps est pris de tous cts.

JACQUES.

Nous en sommes assez fchs.

L'HTESSE.

Ces messieurs vont-ils loin?

JACQUES.

Nous n'en savons rien.

L'HTESSE.

Ces messieurs suivent quelqu'un?

JACQUES.

Nous ne suivons personne.

L'HTESSE.

Ils vont, ou ils s'arrtent, selon les affaires qu'ils ont sur la route?

JACQUES.

Nous n'en avons aucune.

L'HTESSE.

Ces messieurs voyagent pour leur plaisir?

JACQUES.

Ou pour leur peine.

L'HTESSE.

Je souhaite que ce soit le premier.

JACQUES.

Votre souhait n'y fera pas un zeste; ce sera selon qu'il est crit
l-haut.

L'HTESSE.

Oh! c'est un mariage?

JACQUES.

Peut-tre que oui, peut-tre que non.

L'HTESSE.

Messieurs, prenez-y garde. Cet homme qui est l-bas, et qui a si
rudement trait ma pauvre Nicole, en a fait un bien saugrenu... Viens,
ma pauvre bte; viens que je te baise; je te promets que cela n'arrivera
plus. Voyez comme elle tremble de tous ses membres!

LE MATRE.

Et qu'a donc de si singulier le mariage de cet homme?

 cette question du matre de Jacques, l'htesse dit: J'entends du
bruit l-bas, je vais donner mes ordres, et je reviens vous conter tout
cela... Son mari, las de crier: Ma femme, ma femme, monte, et avec
lui son compre qu'il ne voyait pas. L'hte dit  sa femme: Eh! que
diable faites-vous l?... Puis se retournant et apercevant son compre:
M'apportez-vous de l'argent?

LE COMPRE.

Non, compre, vous savez bien que je n'en ai point.

L'HTE.

Tu n'en as point? Je saurai bien en faire avec ta charrue, tes chevaux,
tes boeufs et ton lit. Comment, gredin!...

LE COMPRE.

Je ne suis point un gredin.

L'HTE.

Et qui es-tu donc? Tu es dans la misre, tu ne sais o prendre de quoi
ensemencer tes champs; ton propritaire, las de te faire des avances, ne
te veut plus rien donner. Tu viens  moi; cette femme intercde; cette
maudite bavarde, qui est la cause de toutes les sottises de ma vie, me
rsout  te prter; je te prte; tu promets de me rendre; tu me manques
dix fois. Oh! je te promets, moi, que je ne te manquerai pas. Sors
d'ici...

Jacques et son matre se prparaient  plaider pour ce pauvre diable;
mais l'htesse, en posant le doigt sur sa bouche, leur fit signe de se
taire.

L'HTE.

Sors d'ici.

LE COMPRE.

Compre, tout ce que vous dites est vrai; il l'est aussi que les
huissiers sont chez moi, et que dans un moment nous serons rduits  la
besace, ma fille, mon garon et moi.

L'HTE.

C'est le sort que tu mrites. Qu'es-tu venu faire ici ce matin? Je
quitte le remplissage de mon vin, je remonte de ma cave et je ne te
trouve point. Sors d'ici, te dis-je.

LE COMPRE.

Compre, j'tais venu; j'ai craint la rception que vous me faites; je
m'en suis retourn; et je m'en vais.

L'HTE.

Tu feras bien.

LE COMPRE.

Voil donc ma pauvre Marguerite, qui est si sage et si jolie, qui s'en
ira en condition  Paris!

L'HTE.

En condition  Paris! Tu en veux donc faire une malheureuse?

LE COMPRE.

Ce n'est pas moi qui le veux; c'est l'homme dur  qui je parle.

L'HTE.

Moi, un homme dur! Je ne le suis point: je ne le fus jamais; et tu le
sais bien.

LE COMPRE.

Je ne suis plus en tat de nourrir ma fille ni mon garon; ma fille
servira, mon garon s'engagera.

L'HTE.

Et c'est moi qui en serais la cause! Cela ne sera pas. Tu es un cruel
homme; tant que je vivrai tu seras mon supplice. , voyons ce qu'il te
faut.

LE COMPRE.

Il ne me faut rien. Je suis dsol de vous devoir, et je ne vous devrai
de ma vie. Vous faites plus de mal par vos injures que de bien par vos
services. Si j'avais de l'argent, je vous le jetterais au visage; mais
je n'en ai point. Ma fille deviendra tout ce qu'il plaira  Dieu; mon
garon se fera tuer s'il le faut; moi, je mendierai, mais ce ne sera pas
 votre porte. Plus, plus d'obligations  un vilain homme comme vous.
Empochez bien l'argent de mes boeufs, de mes chevaux et de mes
ustensiles: grand bien vous fasse. Vous tes n pour faire des ingrats,
et je ne veux pas l'tre. Adieu.

L'HTE.

Ma femme, il s'en va; arrte-le donc.

L'HTESSE.

Allons, compre, avisons au moyen de vous secourir.

LE COMPRE.

Je ne veux point de ses secours, ils sont trop chers...

L'hte rptait tout bas  sa femme: Ne le laisse pas aller, arrte-le
donc. Sa fille  Paris! son garon  l'arme! lui  la porte de la
paroisse! je ne saurais souffrir cela.

Cependant sa femme faisait des efforts inutiles; le paysan, qui avait de
l'me, ne voulait rien accepter et se faisait tenir  quatre. L'hte,
les larmes aux yeux, s'adressait  Jacques et  son matre, et leur
disait: Messieurs, tchez de le flchir... Jacques et son matre se
mlrent de la partie; tous  la fois conjuraient le paysan. Si j'ai
jamais vu...--Si vous avez jamais vu! Mais vous n'y tiez pas. Dites si
l'on a jamais vu.--Eh bien! soit. Si l'on a jamais vu un homme confondu
d'un refus, transport qu'on voult bien accepter son argent, c'tait
cet hte, il embrassait sa femme, il embrassait son compre, il
embrassait Jacques et son matre, il criait: Qu'on aille bien vite
chasser de chez lui ces excrables huissiers.

LE COMPRE.

Convenez aussi...

L'HTE.

Je conviens que je gte tout; mais, compre, que veux-tu? Comme je suis,
me voil. Nature m'a fait l'homme le plus dur et le plus tendre; je ne
sais ni accorder ni refuser.

LE COMPRE.

Ne pourriez-vous pas tre autrement?

L'HTE.

Je suis  l'ge o l'on ne se corrige gure; mais si les premiers qui se
sont adresss  moi m'avaient rabrou[32] comme tu as fait, peut-tre en
serais-je devenu meilleur. Compre, je te remercie de ta leon,
peut-tre en profiterai-je... Ma femme, va vite, descends, et donne-lui
ce qu'il lui faut. Que diable, marche donc, mordieu! marche donc; tu
vas!... Ma femme, je te prie de te presser un peu et de ne le pas faire
attendre; tu reviendras ensuite retrouver ces messieurs avec lesquels il
me semble que tu te trouves bien...

[32] _Rabrouer_, vieux mot. _Rudoyer, relever avec rudesse._

On lit dans le second volume de la _Traduction de Lucien_, par Perrot
d'Ablancourt, Amsterdam, 1709: Si l'on vous siffle, _rabrouez_ les
auditeurs.

Ce d'Ablancourt, un peu _rabroueur_ comme on sait, avait t choisi par
Colbert pour crire l'histoire de Louis XIV; mais le roi, ayant appris
qu'il tait protestant, dit: _Je ne veux point d'un historien qui soit
d'une autre religion que moi._ (BR.)

La femme et le compre descendirent; l'hte resta encore un moment; et
lorsqu'il s'en fut all, Jacques dit  son matre: Voil un singulier
homme! Le ciel qui avait envoy ce mauvais temps qui nous retient ici,
parce qu'il voulait que vous entendissiez mes amours, que veut-il 
prsent?

Le matre, en s'tendant dans son fauteuil, billant, frappant sur sa
tabatire, rpondit: Jacques, nous avons plus d'un jour  vivre
ensemble,  moins que...

JACQUES.

C'est--dire que pour aujourd'hui le ciel veut que je me taise ou que ce
soit l'htesse qui parle; c'est une bavarde qui ne demande pas mieux;
qu'elle parle donc.

LE MATRE.

Tu prends de l'humeur.

JACQUES.

C'est que j'aime  parler aussi.

LE MATRE.

Ton tour viendra.

JACQUES.

Ou ne viendra pas[33].

[33] Ces mots ne sont pas  la copie de l'dition originale.


Je vous entends, lecteur; voil, dites-vous, le vrai dnoment du
_Bourru bienfaisant_[34]. Je le pense. J'aurais introduit dans cette
pice, si j'en avais t l'auteur, un personnage qu'on aurait pris pour
pisodique, et qui ne l'aurait point t. Ce personnage se serait montr
quelquefois, et sa prsence aurait t motive. La premire fois il
serait venu demander grce; mais la crainte d'un mauvais accueil
l'aurait fait sortir avant l'arrive de Gronte. Press par l'irruption
des huissiers dans sa maison, il aurait eu la seconde fois le courage
d'attendre Gronte; mais celui-ci aurait refus de le voir. Enfin, je
l'aurais amen au dnoment, o il aurait fait exactement le rle du
paysan avec l'aubergiste; il aurait eu, comme le paysan, une fille qu'il
allait placer chez une marchande de modes, un fils qu'il allait retirer
des coles pour entrer en condition; lui, il se serait dtermin 
mendier jusqu' ce qu'il se ft ennuy de vivre. On aurait vu le Bourru
bienfaisant aux pieds de cet homme; on aurait entendu le Bourru
bienfaisant gourmand comme il le mritait; il aurait t forc de
s'adresser  toute la famille qui l'aurait environn, pour flchir son
dbiteur et le contraindre  accepter de nouveaux secours. Le Bourru
bienfaisant aurait t puni; il aurait promis de se corriger: mais dans
le moment mme il serait revenu  son caractre, en s'impatientant
contre les personnages en scne, qui se seraient fait des politesses
pour rentrer dans la maison; il aurait dit brusquement: _Que le diable
emporte les crm..._ Mais il se serait arrt court au milieu du mot,
et, d'un ton radouci, il aurait dit  ses nices: Allons, mes nices;
donnez-moi la main et passons.--Et pour que ce personnage et t li
au fond, vous en auriez fait un protg du neveu de Gronte?--Fort
bien!--Et 'aurait t  la prire du neveu que l'oncle aurait prt son
argent?-- merveille!--Et ce prt aurait t un grief de l'oncle contre
son neveu?--C'est cela mme.--Et le dnoment de cette pice agrable
n'aurait pas t une rptition gnrale, avec toute la famille en
corps, de ce qu'il a fait auparavant avec chacun d'eux en
particulier?--Vous avez raison.--Et si je rencontre jamais M. Goldoni,
je lui rciterai la scne de l'auberge.--Et vous ferez bien; il est plus
habile homme qu'il ne faut pour en tirer bon parti.

[34] _Le Bourru bienfaisant_ de Goldoni fut jou pour la premire fois 
Paris le 4 novembre 1771.

Nous aurons  parler ailleurs des relations de Diderot avec Goldoni et
des accusations de plagiat dont Diderot eut  souffrir lorsqu'il fit
jouer _le Pre de famille_.


L'htesse remonta, toujours Nicole entre ses bras, et dit: J'espre que
vous aurez un bon dner; le braconnier vient d'arriver; le garde du
seigneur ne tardera pas... Et, tout en parlant ainsi, elle prenait une
chaise. La voil assise, et son rcit qui commence.

L'HTESSE.

Il faut se mfier des valets; les matres n'ont point de pires
ennemis...

JACQUES.

Madame, vous ne savez pas ce que vous dites; il y en a de bons, il y en
a de mauvais, et l'on compterait peut-tre plus de bons valets que de
bons matres.

LE MATRE.

Jacques, vous ne vous observez pas; et vous commettez prcisment la
mme indiscrtion qui vous a choqu.

JACQUES.

C'est que les matres...

LE MATRE.

C'est que les valets...

Eh bien! lecteur,  quoi tient-il que je n'lve une violente querelle
entre ces trois personnages? Que l'htesse ne soit prise par les
paules, et jete hors de la chambre par Jacques; que Jacques ne soit
pris par les paules et chass par son matre; que l'un ne s'en aille
d'un ct, l'autre d'un autre; et que vous n'entendiez ni l'histoire de
l'htesse, ni la suite des amours de Jacques? Rassurez-vous, je n'en
ferai rien. L'htesse reprit donc:

Il faut convenir que s'il y a de bien mchants hommes, il y a de bien
mchantes femmes.

JACQUES.

Et qu'il ne faut pas aller loin pour les trouver.

L'HTESSE.

De quoi vous mlez-vous? Je suis femme, il me convient de dire des
femmes tout ce qu'il me plaira; je n'ai que faire de votre approbation.

JACQUES.

Mon approbation en vaut bien une autre.

L'HTESSE.

Vous avez l, monsieur, un valet qui fait l'entendu et qui vous manque.
J'ai des valets aussi, mais je voudrais bien qu'ils s'avisassent!...

LE MATRE.

Jacques, taisez-vous, et laissez parler madame.


L'htesse, encourage par ce propos de matre, se lve, entreprend
Jacques, porte ses deux poings sur ses deux cts, oublie qu'elle tient
Nicole, la lche, et voil Nicole sur le carreau, froisse et se
dbattant dans son maillot, aboyant  tue-tte, l'htesse mlant ses
cris aux aboiements de Nicole, Jacques mlant ses clats de rire aux
aboiements de Nicole et aux cris de l'htesse, et le matre de Jacques
ouvrant sa tabatire, reniflant sa prise de tabac et ne pouvant
s'empcher de rire. Voil toute l'htellerie en tumulte. Nanon, Nanon,
vite, vite, apportez la bouteille  l'eau-de-vie... Ma pauvre Nicole est
morte... Dmaillottez-la... Que vous tes gauche!

--Je fais de mon mieux.

--Comme elle crie! Otez-vous de l, laissez-moi faire... Elle est
morte!... Ris bien, grand nigaud; il y a, en effet, de quoi rire... Ma
pauvre Nicole est morte!

--Non, madame, non, je crois qu'elle en reviendra, la voil qui remue.

Et Nanon, de frotter d'eau-de-vie le nez de la chienne, et de lui en
faire avaler; et l'htesse de se lamenter, de se dchaner contre les
valets impertinents; et Nanon, de dire: Tenez, madame, elle ouvre les
yeux; la voil qui vous regarde.

--La pauvre bte, comme cela parle! qui n'en serait touch?

--Madame, caressez-la donc un peu; rpondez-lui donc quelque chose.

--Viens, ma pauvre Nicole; crie, mon enfant, crie si cela peut te
soulager. Il y a un sort pour les btes comme pour les gens; il envoie
le bonheur  des fainants hargneux, braillards et gourmands, le malheur
 une autre qui sera la meilleure crature du monde.

--Madame a bien raison, il n'y a point de justice ici-bas.

--Taisez-vous, remmaillottez-la, portez-la sous mon oreiller, et songez
qu'au moindre cri qu'elle fera, je m'en prends  vous. Viens, pauvre
bte, que je t'embrasse encore une fois avant qu'on t'emporte.
Approchez-la donc, sotte que vous tes... Ces chiens, cela est si bon;
cela vaut mieux...

JACQUES.

Que pre, mre, frres, soeurs, enfants, valets, poux...

L'HTESSE.

Mais oui, ne pensez pas rire, cela est innocent, cela vous est fidle,
cela ne vous fait jamais de mal, au lieu que le reste...

JACQUES.

Vivent les chiens! il n'y a rien de plus parfait sous le ciel.

L'HTESSE.

S'il y a quelque chose de plus parfait, du moins ce n'est pas l'homme.
Je voudrais bien que vous connussiez celui du meunier, c'est l'amoureux
de ma Nicole; il n'y en a pas un parmi vous, tous tant que vous tes,
qu'il ne ft rougir de honte. Il vient, ds la pointe du jour, de plus
d'une lieue; il se plante devant cette fentre; ce sont des soupirs, et
des soupirs  faire piti. Quelque temps qu'il fasse, il reste; la pluie
lui tombe sur le corps; son corps s'enfonce dans le sable;  peine lui
voit-on les oreilles et le bout du nez. En feriez-vous autant pour la
femme que vous aimeriez le plus?

LE MATRE.

Cela est trs-galant.

JACQUES.

Mais aussi o est la femme aussi digne de ces soins que votre Nicole?...

La passion de l'htesse pour les btes n'tait pourtant pas sa passion
dominante, comme on pourrait l'imaginer; c'tait celle de parler. Plus
on avait de plaisir et de patience  l'couter, plus on avait de mrite;
aussi ne se fit-elle pas prier pour reprendre l'histoire interrompue du
mariage singulier; elle y mit seulement pour condition que Jacques se
tairait. Le matre promit du silence pour Jacques. Jacques s'tala
nonchalamment dans un coin, les yeux ferms, son bonnet renfonc sur ses
oreilles et le dos  demi tourn  l'htesse. Le matre toussa, cracha,
se moucha, tira sa montre, vit l'heure qu'il tait, tira sa tabatire,
frappa sur le couvercle, prit sa prise de tabac; et l'htesse se mit en
devoir de goter le plaisir dlicieux de prorer.

L'htesse allait dbuter, lorsqu'elle entendit sa chienne crier.

Nanon, voyez donc  cette pauvre bte... Cela me trouble, je ne sais
plus o j'en tais.

JACQUES.

Vous n'avez encore rien dit.

L'HTESSE.

Ces deux hommes avec lesquels j'tais en querelle pour ma pauvre Nicole,
lorsque vous tes arriv, monsieur...

JACQUES.

Dites messieurs.

L'HTESSE.

Et pourquoi?

JACQUES.

C'est qu'on nous a traits jusqu' prsent avec cette politesse, et que
j'y suis fait. Mon matre m'appelle Jacques, les autres, monsieur
Jacques.

L'HTESSE.

Je ne vous appelle ni Jacques, ni monsieur Jacques, je ne vous parle
pas... (Madame?--Qu'est-ce?--La carte du numro cinq.--Voyez sur le coin
de la chemine.) Ces deux hommes sont bons gentilshommes; ils viennent
de Paris et s'en vont  la terre du plus g.

JACQUES.

Qui sait cela?

L'HTESSE.

Eux, qui le disent.

JACQUES.

Belle raison!...

Le matre fit un signe  l'htesse, sur lequel elle comprit que Jacques
avait la cervelle brouille. L'htesse rpondit au signe du matre par
un mouvement compatissant des paules, et ajouta:  son ge! Cela est
trs-fcheux.

JACQUES.

Trs-fcheux de ne savoir jamais o l'on va.

L'HTESSE.

Le plus g des deux s'appelle le marquis des Arcis. C'tait un homme de
plaisir, trs-aimable, croyant peu  la vertu des femmes.

JACQUES.

Il avait raison.

L'HTESSE.

Monsieur Jacques, vous m'interrompez.

JACQUES.

Madame l'htesse du _Grand-Cerf_, je ne vous parle pas.

L'HTESSE.

M. le marquis en trouva pourtant une assez bizarre pour lui tenir
rigueur. Elle s'appelait Mme de La Pommeraye. C'tait une veuve qui
avait des moeurs, de la naissance, de la fortune et de la hauteur. M.
des Arcis rompit avec toutes ses connaissances, s'attacha uniquement 
Mme de La Pommeraye, lui fit sa cour avec la plus grande assiduit,
tcha par tous les sacrifices imaginables de lui prouver qu'il l'aimait,
lui proposa mme de l'pouser; mais cette femme avait t si malheureuse
avec un premier mari, qu'elle... (Madame?--Qu'est-ce?--La clef du coffre
 l'avoine?--Voyez au clou, et si elle n'y est pas, voyez au coffre.)
qu'elle aurait mieux aim s'exposer  toutes sortes de malheurs qu'au
danger d'un second mariage.

JACQUES.

Ah! si cela avait t crit l-haut!

L'HTESSE.

Cette femme vivait trs-retire. Le marquis tait un ancien ami de son
mari; elle l'avait reu, et elle continuait de le recevoir. Si on lui
pardonnait son got effmin pour la galanterie, c'tait ce qu'on
appelle un homme d'honneur. La poursuite constante du marquis, seconde
de ses qualits personnelles, de sa jeunesse, de sa figure, des
apparences de la passion la plus vraie, de la solitude, du penchant  la
tendresse, en un mot, de tout ce qui nous livre  la sduction des
hommes... (Madame?--Qu'est-ce?--C'est le courrier.--Mettez-le  la
chambre verte, et servez-le  l'ordinaire.) eut son effet, et Mme de La
Pommeraye, aprs avoir lutt plusieurs mois contre le marquis, contre
elle-mme, exig selon l'usage les serments les plus solennels, rendit
heureux le marquis, qui aurait joui du sort le plus doux, s'il avait pu
conserver pour sa matresse les sentiments qu'il avait jurs et qu'on
avait pour lui. Tenez, monsieur, il n'y a que les femmes qui sachent
aimer; les hommes n'y entendent rien... (Madame?--Qu'est-ce?--Le
Frre-Quteur.--Donnez-lui douze sous pour ces messieurs qui sont ici,
six sous pour moi, et qu'il aille dans les autres chambres.) Au bout de
quelques annes, le marquis commena  trouver la vie de Mme de La
Pommeraye trop unie. Il lui proposa de se rpandre dans la socit: elle
y consentit;  recevoir quelques femmes et quelques hommes: et elle y
consentit;  avoir un dner-souper: et elle y consentit. Peu  peu il
passa un jour, deux jours sans la voir; peu  peu il manqua au
dner-souper qu'il avait arrang; peu  peu il abrgea ses visites; il
eut des affaires qui l'appelaient: lorsqu'il arrivait, il disait un mot,
s'talait dans un fauteuil, prenait une brochure, la jetait, parlait 
son chien ou s'endormait. Le soir, sa sant, qui devenait misrable,
voulait qu'il se retirt de bonne heure: c'tait l'avis de Tronchin.
C'est un grand homme que Tronchin[35]! Ma foi! je ne doute pas qu'il
ne tire d'affaire notre amie dont les autres dsespraient. Et tout en
parlant ainsi, il prenait sa canne et son chapeau et s'en allait,
oubliant quelquefois de l'embrasser. Mme de La Pommeraye...
(Madame?--Qu'est-ce?--Le tonnelier.--Qu'il descende  la cave, et qu'il
visite les deux pices de vin.) Mme de La Pommeraye pressentit qu'elle
n'tait plus aime; il fallut s'en assurer, et voici comment elle s'y
prit... (Madame?--J'y vais, j'y vais.)

[35] Nous empruntons  l'_Histoire de la Vie et des Ouvrages de J.-J.
Rousseau_, par M. V.-D. Musset-Pathay, Paris, 1821, t. II, p. 320, une
partie des renseignements que nous avons  donner sur ce mdecin
clbre.

Tronchin (Thodore), n  Genve en 1709, d'une ancienne famille
originaire d'Avignon, mourut  Paris en 1781. lve distingu de
Boerhaave, il se fit bientt une grande rputation. L'numration de ses
titres nous prendrait trop d'espace. Il n'vita pas l'accusation de
charlatanisme malgr son habilet. Voici une anecdote qui le prouve:

Ses ordonnances taient toutes _savonnes_. Comme il les prodiguait
pour toutes sortes d'infirmits, il passait pour un charlatan. Le comte
de Ch***, s'tant rendu  Genve exprs pour y consulter ce mdecin
renomm, communiqua l'ordonnance qu'il venait de recevoir  plusieurs
malades, qui, l'ayant confronte avec la leur, y trouvrent tous du
savon; ce qui fit dire que, si sa blanchisseuse le savait, elle
intenterait un procs au docteur.

Ce qui peut excuser Tronchin, c'est son exprience; il avait remarqu
que beaucoup de malades ne croient au savoir du mdecin qu'en raison des
remdes: s'il n'ordonne rien, c'est un ignare  leurs yeux. C'est encore
aujourd'hui comme de son temps, et nos plus clbres mdecins sont
obligs de prescrire des tisanes. Tronchin disait  ses amis qu'il
fallait _oser ne rien faire_. (BR.)

L'htesse, fatigue de ces interruptions, descendit, et prit apparemment
les moyens de les faire cesser.

L'HTESSE.

Un jour, aprs dner, elle dit au marquis: Mon ami, vous rvez.

--Vous rvez aussi, marquise.

--Il est vrai, et mme assez tristement.

--Qu'avez-vous?

--Rien.

--Cela n'est pas vrai. Allons, marquise, dit-il en billant,
racontez-moi cela; cela vous dsennuiera et moi.

--Est-ce que vous vous ennuyez?

--Non; c'est qu'il y a des jours...

--O l'on s'ennuie.

--Vous vous trompez, mon amie; je vous jure que vous vous trompez: c'est
qu'en effet il y a des jours... On ne sait  quoi cela tient.

--Mon ami, il y a longtemps que je suis tente de vous faire une
confidence; mais je crains de vous affliger.

--Vous pourriez m'affliger, vous?

--Peut-tre; mais le ciel m'est tmoin de mon innocence... (Madame?
Madame? Madame?--Pour qui et pour quoi que ce soit, je tous ai dfendu
de m'appeler; appelez mon mari.--Il est absent.) Messieurs, je vous
demande pardon, je suis  vous dans un moment.

Voil l'htesse descendue, remonte et reprenant son rcit:

... Cela s'est fait sans mon consentement,  mon insu, par une
maldiction  laquelle toute l'espce humaine est apparemment
assujettie, puisque moi, moi-mme, je n'y ai pas chapp.

--Ah! c'est de vous... Et avoir peur!... De quoi s'agit-il?

--Marquis, il s'agit... Je suis dsole; je vais vous dsoler, et, tout
bien considr, il vaut mieux que je me taise.

--Non, mon amie, parlez; auriez-vous au fond de votre coeur un secret
pour moi? La premire de nos conventions ne fut-elle pas que nos mes
s'ouvriraient l'une  l'autre sans rserve?

--Il est vrai, et voil ce qui me pse; c'est un reproche qui met le
comble  un beaucoup plus important que je me fais. Est-ce que vous ne
vous apercevez pas que je n'ai plus la mme gaiet? J'ai perdu
l'apptit; je ne bois et je ne mange que par raison; je ne saurais
dormir. Nos socits les plus intimes me dplaisent. La nuit, je
m'interroge et je me dis: Est-ce qu'il est moins aimable? Non.
Auriez-vous  lui reprocher quelques liaisons suspectes? Non. Est-ce que
sa tendresse pour vous est diminue? Non. Pourquoi, votre ami tant le
mme, votre coeur est-il donc chang? car il l'est: vous ne pouvez vous
le cacher; vous ne l'attendez plus avec la mme impatience; vous n'avez
plus le mme plaisir  le voir; cette inquitude quand il tardait 
revenir; cette douce motion au bruit de sa voiture, quand on
l'annonait, quand il paraissait, vous ne l'prouvez plus.

--Comment, madame!

Alors la marquise de La Pommeraye se couvrit les yeux de ses mains,
pencha la tte et se tut un moment, aprs lequel elle ajouta: Marquis,
je me suis attendue  tout votre tonnement,  toutes les choses amres
que vous m'allez dire. Marquis! pargnez-moi... Non, ne m'pargnez pas,
dites-les-moi; je les couterai avec rsignation, parce que je les
mrite. Oui, mon cher marquis, il est vrai... Oui, je suis... Mais,
n'est-ce pas un assez grand malheur que la chose soit arrive, sans y
ajouter encore la honte, le mpris d'tre fausse, en vous le
dissimulant? Vous tes le mme, mais votre amie est change; votre amie
vous rvre, vous estime autant et plus que jamais; mais... mais une
femme accoutume comme elle  examiner de prs ce qui se passe dans les
replis les plus secrets de son me et  ne s'en imposer sur rien, ne
peut se cacher que l'amour en est sorti. La dcouverte est affreuse,
mais elle n'en est pas moins relle. La marquise de La Pommeraye, moi,
moi, inconstante! lgre!... Marquis, entrez en fureur, cherchez les
noms les plus odieux, je me les suis donns d'avance; donnez-les-moi, je
suis prte  les accepter tous,... tous, except celui de femme fausse,
que vous m'pargnerez, je l'espre, car en vrit je ne le suis pas...
(Ma femme?--Qu'est-ce?--Rien.--On n'a pas un moment de repos dans cette
maison, mme les jours qu'on n'a presque point de monde et que l'on
croit n'avoir rien  faire. Qu'une femme de mon tat est  plaindre,
surtout avec une bte de mari!) Cela dit, Mme de La Pommeraye se
renversa sur son fauteuil et se mit  pleurer. Le marquis se prcipita 
ses genoux, et lui dit: Vous tes une femme charmante, une femme
adorable, une femme comme il n'y en a point. Votre franchise, votre
honntet me confond et devrait me faire mourir de honte. Ah! quelle
supriorit ce moment vous donne sur moi! Que je vous vois grande et que
je me trouve petit! c'est vous qui avez parl la premire, et c'est moi
qui fus coupable le premier. Mon amie, votre sincrit m'entrane; je
serais un monstre si elle ne m'entranait pas, et je vous avouerai que
l'histoire de votre coeur est mot  mot l'histoire du mien. Tout ce que
vous vous tes dit, je me le suis dit; mais je me taisais, je souffrais,
et je ne sais quand j'aurais eu le courage de parler.

--Vrai, mon ami?

--Rien de plus vrai; et il ne nous reste qu' nous fliciter
rciproquement d'avoir perdu en mme temps le sentiment fragile et
trompeur qui nous unissait.

--En effet, quel malheur que mon amour et dur lorsque le vtre aurait
cess!

--Ou que ce ft en moi qu'il et cess le premier.

--Vous avez raison, je le sens.

--Jamais vous ne m'avez paru aussi aimable, aussi belle que dans ce
moment; et si l'exprience du pass ne m'avait rendu circonspect, je
croirais vous aimer plus que jamais. Et le marquis en lui parlant ainsi
lui prenait les mains, et les lui baisait... (Ma femme?--Qu'est-ce?--Le
marchand de paille.--Vois sur le registre.--Et le registre?... reste,
reste, je l'ai.) Mme de La Pommeraye renfermant en elle-mme le dpit
mortel dont elle tait dchire, reprit la parole et dit au marquis:
Mais, marquis, qu'allons-nous devenir?

--Nous ne nous en sommes impos ni l'un ni l'autre; vous avez droit 
toute mon estime; je ne crois pas avoir entirement perdu le droit que
j'avais  la vtre: nous continuerons de nous voir, nous nous livrerons
 la confiance de la plus tendre amiti. Nous nous serons pargn tous
ces ennuis, toutes ces petites perfidies, tous ces reproches, toute
cette humeur, qui accompagnent communment les passions qui finissent;
nous serons uniques dans notre espce. Vous recouvrerez toute votre
libert, vous me rendrez la mienne; nous voyagerons dans le monde; je
serai le confident de vos conqutes; je ne vous clerai rien des
miennes, si j'en fais quelques-unes, ce dont je doute fort, car vous
m'avez rendu difficile. Cela sera dlicieux! Vous m'aiderez de vos
conseils, je ne vous refuserai pas les miens dans les circonstances
prilleuses o vous croirez en avoir besoin. Qui sait ce qui peut
arriver?

JACQUES.

Personne.

L'HTESSE.

Il est trs-vraisemblable que plus j'irai, plus vous gagnerez aux
comparaisons, et que je vous reviendrai plus passionn, plus tendre,
plus convaincu que jamais que Mme de La Pommeraye tait la seule femme
faite pour mon bonheur; et aprs ce retour, il y a tout  parier que je
vous resterai jusqu' la fin de ma vie.

--S'il arrivait qu' votre retour vous ne me trouvassiez plus? car
enfin, marquis, on n'est pas toujours juste; et il ne serait pas
impossible que je ne me prisse de got, de fantaisie, de passion mme
pour un autre qui ne vous vaudrait pas.

--J'en serais assurment dsol; mais je n'aurais point  me plaindre;
je ne m'en prendrais qu'au sort qui nous aurait spars lorsque nous
tions unis, et qui nous rapprocherait lorsque nous ne pourrions plus
l'tre...

Aprs cette conversation, ils se mirent  moraliser sur l'inconstance du
coeur humain, sur la frivolit des serments, sur les liens du mariage...
(Madame?--Qu'est-ce?--Le coche..) Messieurs, dit l'htesse, il faut que
je vous quitte. Ce soir, lorsque toutes mes affaires seront faites, je
reviendrai, et je vous achverai cette aventure, si vous en tes
curieux... (Madame?... Ma femme?... Notre htesse?...--On y va, on y
va.)

L'htesse partie, le matre dit  son valet: Jacques, as-tu remarqu une
chose?

JACQUES.

Quelle?

LE MATRE.

C'est que cette femme raconte beaucoup mieux qu'il ne convient  une
femme d'auberge.

JACQUES.

Il est vrai. Les frquentes interruptions des gens de cette maison m'ont
impatient plusieurs fois.

LE MATRE.

Et moi aussi.

Et vous, lecteur, parlez sans dissimulation; car vous voyez que nous
sommes en beau train de franchise; voulez-vous que nous laissions l
cette lgante et prolixe bavarde d'htesse, et que nous reprenions les
amours de Jacques? Pour moi je ne tiens  rien. Lorsque cette femme
remontera, Jacques le bavard ne demande pas mieux que de reprendre son
rle, et de lui fermer la porte au nez; il en sera quitte pour lui dire
par le trou de la serrure: Bonsoir, madame; mon matre dort; je vais me
coucher: il faut remettre le reste  notre passage.


Le premier serment que se firent deux tres de chair, ce fut au pied
d'un rocher qui tombait en poussire; ils attestrent de leur constance
un ciel qui n'est pas un instant le mme; tout passait en eux et autour
d'eux, et ils croyaient leurs coeurs affranchis de vicissitudes. 
enfants! toujours enfants!... Je ne sais de qui sont ces rflexions, de
Jacques, de son matre ou de moi; il est certain qu'elles sont de l'un
des trois, et qu'elles furent prcdes et suivies de beaucoup d'autres
qui nous auraient mens, Jacques, son matre et moi, jusqu'au souper,
jusqu'aprs le souper, jusqu'au retour de l'htesse, si Jacques n'et
dit  son matre: Tenez, monsieur, toutes ces grandes sentences que vous
venez de dbiter  propos de botte, ne valent pas une vieille fable des
craignes[36] de mon village.

LE MATRE.

Et quelle est cette fable?

[36] _craignes_ ou _Escraignes_, vieux mot; _veilles de village_.

Voici l'tymologie que donne  ce mot le _Seigneur des Accords_ dans ses
_Escraignes dijonnoises_, Paris, 1588, et  la suite des _Bigarrures et
Touches_, Paris, 1662.

La ncessit, dit-il, ceste mre des arts, a appris  de pauvres
vignerons, qui n'ont pas le moyen d'acheter du bois pour se deffendre de
l'injure de l'hyver, ceste invention de faire en quelque re escarte un
taudis ou bastiment, compos de plusieurs perches fiches en terre en
forme ronde, replies par le dessus et  la sommit; en telle sorte,
qu'elles representent la testire d'un chapeau, lequel aprs on recouvre
de force motes, gazon et fumier, si bien li et mesl que l'eau ne le
peut pntrer. L, ordinairement les aprs-soupes, s'assemblent les
plus belles filles de ces vignerons avec leurs quenoilles et autres
ouvrages, et y font la veille jusques  la minuict: dont elles retirent
ceste commodit, que, tour  tour, portant une petite lampe pour
s'esclairer et une trape de feu pour eschauffer la place, elles
espargnent beaucoup, et travaillent autant de nuict que de jour pour
aider  gaigner leur vie, et sont bien deffendes du froid. Quelquefois,
s'il fait beau temps, elles vont d'_escraigne_  autre se visiter, et l
font des demandes les unes aux autres. Il a convenu faire ceste
description parce que l'architecture ne se trouvera pas en Vitruve ni en
Du Cerceau, et semble plutost que ce soit quelque ouvrage d'arondelle
(hirondelle) que autrement. Chacun an aprs l'hyver on la rompt, et au
commencement de l'autre hyver on la rebastist. L'on l'appelle une
_escraigne_ par drivation du mot d'_escrin_ qui vaut autant  dire
comme un petit coffre: combien que d'autres le drivent de ce mot latin,
_scrinium_, ce qui est fort vray semblable, d'autant qu' telles
assembles de filles se trouve une infinit de jeunes varlots et
amoureux, que l'on appelle autrement des voeurs, qui y vont pour
descouvrir le secret de leurs penses  leurs amoureuses.

_Les Bigarrures et Touches du Seigneur des Accords_, l'un des ouvrages
les plus originaux du temps, contiennent une foule de contes et de
facties dans le genre de la fable du Coutelet. On a longtemps ignor le
vrai nom de l'auteur: il l'avait cependant rvl par un moyen aussi
ingnieux que peu ordinaire. En effet, en runissant les premires
lettres des vingt-deux chapitres dont se compose l'dition de 1572, on
trouve ces mots:

    ESTIENNE TABOUROT M'A FAIT.

C'est  tort que quelques biographes ont avanc que Tabourot (Estienne)
tait n  Langres, pays de Diderot; il naquit en 1547  Dijon, o il
devint avocat au parlement ou procureur du roi; il y mourut en 1590. Ce
qui donna lieu  cette mprise, c'est que son oncle Tabourot (Jehan),
connu par son _Orchsographie, ou Traict par lequel toutes personnes
peuvent facilement apprendre et practiquer l'honneste exercice des
dances_ (Langres, 1589, in-4), tait chanoine et official de Langres,
o il mourut en 1596. (BR.)

JACQUES.

C'est la fable de la Gane et du Coutelet. Un jour la Gane et le
Coutelet se prirent de querelle; le Coutelet dit  la Gane: Gane, ma
mie, vous tes une friponne, car tous les jours vous recevez de nouveaux
Coutelets... La Gane rpondit au Coutelet: Mon ami Coutelet, vous tes
un fripon, car tous les jours vous changez de Gane... Gane, ce n'est
pas l ce que vous m'avez promis... Coutelet, vous m'avez trompe le
premier... Ce dbat s'tait lev  table; Cil[37] qui tait assis
entre la Gane et le Coutelet, prit la parole et leur dit: Vous, Gane,
et vous, Coutelet, vous ftes bien de changer, puisque changement vous
duisait[38]; mais vous etes tort de vous promettre que vous ne
changeriez pas. Coutelet, ne voyais-tu pas que Dieu te fit pour aller 
plusieurs Ganes; et toi, Gane, pour recevoir plus d'un Coutelet? Vous
regardiez comme fous certains Coutelets qui faisaient voeu de se passer
 forfait de Ganes, et comme folles certaines Ganes qui faisaient voeu
de se fermer pour tout Coutelet: et vous ne pensiez pas que vous tiez
presque aussi fous lorsque vous juriez, toi, Gane, de t'en tenir  un
seul Coutelet; toi, Coutelet, de t'en tenir  une seule Gane.

[37] Celui.

[38] _Duire_, vieux mot; _plaire_, _convenir_.

    Je vous donne avec grand plaisir
    De trois prsents un  choisir,
    La belle, c'est  vous de prendre
    Celui des trois qui plus vous _duit_.
    Les voici, sans vous faire attendre:
    Bon jour, bon soir et bonne nuit.

          SARRASIN, _OEuvres_. Paris, 1685. (BR.)


Ici le matre dit  Jacques: Ta fable n'est pas trop morale; mais elle
est gaie. Tu ne sais pas la singulire ide qui me passe par la tte. Je
te marie avec notre htesse; et je cherche comment un mari aurait fait,
lorsqu'il aime  parler, avec une femme qui ne dparle pas.

JACQUES.

Comme j'ai fait les douze premires annes de ma vie, que j'ai passes
chez mon grand-pre et ma grand'mre.

LE MATRE.

Comment s'appelaient-ils? Quelle tait leur profession?

JACQUES

Ils taient brocanteurs. Mon grand-pre Jason eut plusieurs enfants.
Toute la famille tait srieuse; ils se levaient, ils s'habillaient, ils
allaient  leurs affaires; ils revenaient, ils dnaient, ils
retournaient sans avoir dit un mot. Le soir, ils se jetaient sur des
chaises; la mre et les filles filaient, cousaient, tricotaient sans mot
dire; les garons se reposaient; le pre lisait l'Ancien Testament.

LE MATRE.

Et toi, que faisais-tu?

JACQUES.

Je courais dans la chambre avec un billon.

LE MATRE.

Avec un billon!

JACQUES.

Oui, avec un billon; et c'est  ce maudit billon que je dois la rage
de parler. La semaine se passait quelquefois sans qu'on et ouvert la
bouche dans la maison des Jason. Pendant toute sa vie, qui fut longue,
ma grand'mre n'avait dit que _chapeau  vendre_, et mon grand-pre,
qu'on voyait dans les inventaires, droit, les mains sous sa redingote,
n'avait dit qu'_un sou_. Il y avait des jours o il tait tent de ne
pas croire  la Bible.

LE MATRE.

Et pourquoi?

JACQUES.

 cause des redites, qu'il regardait comme un bavardage indigne de
l'Esprit-Saint. Il disait que les rediseurs sont des sots, qui prennent
ceux qui les coutent pour des sots.

LE MATRE.

Jacques, si pour te ddommager du long silence que tu as gard pendant
les douze annes du billon chez ton grand-pre et pendant que l'htesse
a parl...

JACQUES.

Je reprenais l'histoire de mes amours?

LE MATRE.

Non; mais une autre sur laquelle tu m'as laiss, celle du camarade de
ton capitaine.

JACQUES.

Oh! mon matre, la cruelle mmoire que vous avez!

LE MATRE.

Mon Jacques, mon petit Jacques...

JACQUES.

De quoi riez-vous?

LE MATRE.

De ce qui me fera rire plus d'une fois; c'est de te voir dans ta
jeunesse chez ton grand-pre avec le billon.

JACQUES.

Ma grand'mre me l'tait lorsqu'il n'y avait plus personne; et lorsque
mon grand-pre s'en apercevait, il n'en tait pas plus content; il lui
disait: Continuez, et cet enfant sera le plus effrn bavard qui ait
encore exist. Sa prdiction s'est accomplie.

LE MATRE.

Allons, mon Jacques, mon petit Jacques, l'histoire du camarade de ton
capitaine.

JACQUES.

Je ne m'y refuserai pas; mais vous ne la croirez point.

LE MATRE.

Elle est donc bien merveilleuse!

JACQUES.

Non, c'est qu'elle est dj arrive  un autre,  un militaire franais,
appel, je crois, monsieur de Guerchy[39].

[39] Guerchy ou Guerchi (Claude-Louis de Regnier, comte de), officier de
la cour de Louis XV, fit ses premires armes en Italie, servit avec
distinction en Bohme et en Flandre, et mourut en 1768. (BR.)

LE MATRE.

Eh bien! je dirai comme un pote franais, qui avait fait une assez
bonne pigramme, disait  quelqu'un qui se l'attribuait en sa prsence:
Pourquoi monsieur ne l'aurait-il pas faite? je l'ai bien faite, moi...
Pourquoi l'histoire de Jacques ne serait-elle pas arrive au camarade de
son capitaine, puisqu'elle est bien arrive au militaire franais de
Guerchy? Mais, en me la racontant, tu feras d'une pierre deux coups, tu
m'apprendras l'aventure de ces deux personnages, car je l'ignore.

JACQUES.

Tant mieux! mais jurez-le-moi.

LE MATRE.

Je te le jure.

Lecteur, je serais bien tent d'exiger de vous le mme serment; mais je
vous ferai seulement remarquer dans le caractre de Jacques une
bizarrerie qu'il tenait apparemment de son grand-pre Jason, le
brocanteur silencieux; c'est que Jacques, au rebours des bavards,
quoiqu'il aimt beaucoup  dire, avait en aversion les redites. Aussi
disait-il quelquefois  son matre: Monsieur me prpare le plus triste
avenir; que deviendrai-je quand je n'aurai plus rien  dire?

--Tu recommenceras.

--Jacques, recommencer! Le contraire est crit l-haut; et s'il
m'arrivait de recommencer, je ne pourrais m'empcher de m'crier: Ah!
si ton grand-pre t'entendait!... et je regretterais le billon.

JACQUES.

Dans le temps qu'on jouait aux jeux de hasard aux foires de
Saint-Germain et de Saint-Laurent...

LE MATRE.

Mais c'est  Paris, et le camarade de ton capitaine tait commandant
d'une place frontire.

JACQUES.

Pour Dieu, monsieur, laissez-moi dire... Plusieurs officiers entrrent
dans une boutique, et y trouvrent un autre officier qui causait avec la
matresse de la boutique. L'un d'eux proposa  celui-ci de jouer au
passe-dix; car il faut que vous sachiez qu'aprs la mort de mon
capitaine, son camarade, devenu riche, tait aussi devenu joueur. Lui
donc, ou M. de Guerchy, accepte. Le sort met le cornet  la main de son
adversaire qui passe, passe, passe, que cela ne finissait point. Le jeu
s'tait chauff, et l'on avait jou le tout, le tout du tout, les
petites moitis, les grandes moitis, le grand tout, le grand tout du
tout, lorsqu'un des assistants s'avisa de dire  M. de Guerchy, ou au
camarade de mon capitaine, qu'il ferait bien de s'en tenir l et de
cesser de jouer, parce qu'on en savait plus que lui. Sur ce propos, qui
n'tait qu'une plaisanterie, le camarade de mon capitaine, ou M. de
Guerchy, crut qu'il avait affaire  un filou; il mit subitement la main
 sa poche, en tira un couteau bien pointu, et lorsque son antagoniste
porta la main sur les ds pour les placer dans le cornet, il lui plante
le couteau dans la main, et la lui cloue sur la table, en lui disant:
Si les ds sont pips, vous tes un fripon; s'ils sont bons, j'ai
tort... Les ds se trouvrent bons. M. de Guerchy dit: J'en suis
trs-fch, et j'offre telle rparation qu'on voudra... Ce ne fut pas
le propos du camarade de mon capitaine; il dit: J'ai perdu mon argent;
j'ai perc la main  un galant homme: mais en revanche j'ai recouvr le
plaisir de me battre tant qu'il me plaira... L'officier clou se retire
et va se faire panser. Lorsqu'il est guri, il vient trouver l'officier
cloueur et lui demande raison; celui-ci, ou M. de Guerchy, trouve la
demande juste. L'autre, le camarade de mon capitaine, jette les bras 
son cou, et lui dit: Je vous attendais avec une impatience que je ne
saurais vous exprimer... Ils vont sur le pr; le cloueur, M. de
Guerchy, ou le camarade de mon capitaine, reoit un bon coup d'pe 
travers le corps; le clou le relve, le fait porter chez lui, et lui
dit: Monsieur, nous nous reverrons... M. de Guerchy ne rpondit rien;
le camarade de mon capitaine lui rpondit: Monsieur, j'y compte bien.
Ils se battent une seconde, une troisime, jusqu' huit ou dix fois, et
toujours le cloueur reste sur la place. C'taient tous les deux des
officiers de distinction, tous les deux gens de mrite; leur aventure
fit grand bruit; le ministre s'en mla. L'on retint l'un  Paris, et
l'on fixa l'autre  son poste. M. de Guerchy se soumit aux ordres de la
cour; le camarade de mon capitaine en fut dsol; et telle est la
diffrence de deux hommes braves par caractre, mais dont l'un est sage,
et l'autre a un grain de folie.

Jusqu'ici l'aventure de M. de Guerchy et du camarade de mon capitaine
leur est commune: c'est la mme; et voil la raison pour laquelle je les
ai nomms tous deux, entendez-vous, mon matre? Ici je vais les sparer
et je ne vous parlerai plus que du camarade de mon capitaine, parce que
le reste n'appartient qu' lui. Ah! monsieur, c'est ici que vous allez
voir combien nous sommes peu matres de nos destines, et combien il y a
de choses bizarres crites sur le grand rouleau!

Le camarade de mon capitaine, ou le cloueur, sollicite la permission de
faire un tour dans sa province: il l'obtient. Sa route tait par Paris.
Il prend place dans une voiture publique.  trois heures du matin,
cette voiture passe devant l'Opra; on sortait du bal. Trois ou quatre
jeunes tourdis masqus projettent d'aller djeuner avec les voyageurs;
on arrive au point du jour  la djeune. On se regarde. Qui fut bien
tonn? Ce fut le clou de reconnatre son cloueur. Celui-ci lui
prsente la main, l'embrasse et lui tmoigne combien il est enchant
d'une si heureuse rencontre;  l'instant ils passent derrire une
grange, mettent l'pe  la main, l'un en redingote, l'autre en domino;
le cloueur, ou le camarade de mon capitaine, est encore jet sur le
carreau. Son adversaire envoie  son secours, se met  table avec ses
amis et le reste de la carrosse, boit et mange gaiement. Les uns se
disposaient  suivre leur route, et les autres  retourner dans la
capitale, en masque et sur des chevaux de poste, lorsque l'htesse
reparut et mit fin au rcit de Jacques.


La voil remonte, et je vous prviens, lecteur, qu'il n'est plus en mon
pouvoir de la renvoyer.--Pourquoi donc?--C'est qu'elle se prsente avec
deux bouteilles de champagne, une dans chaque main, et qu'il est crit
l-haut que tout orateur qui s'adressera  Jacques avec cet exorde s'en
fera ncessairement couter.

Elle entre, pose ses deux bouteilles sur la table, et dit: Allons,
monsieur Jacques, faisons la paix... L'htesse n'tait pas de la
premire jeunesse; c'tait une femme grande et replte, ingambe, de
bonne mine, pleine d'embonpoint, la bouche un peu grande, mais de belles
dents, des joues larges, des yeux  fleur de tte, le front carr, la
plus belle peau, la physionomie ouverte, vive et gaie, les bras un peu
forts, mais les mains superbes, des mains  peindre ou  modeler.
Jacques la prit par le milieu du corps, et l'embrassa fortement; sa
rancune n'avait jamais tenu contre du bon vin et une belle femme; cela
tait crit l-haut de lui, de vous, lecteur, de moi et de beaucoup
d'autres. Monsieur, dit-elle au matre, est-ce que vous nous laisserez
aller tout seuls? Voyez, eussiez-vous encore cent lieues  faire, vous
n'en boirez pas de meilleur de toute la route. En parlant ainsi elle
avait plac une des deux bouteilles entre ses genoux, et elle en tirait
le bouchon; ce fut avec une adresse singulire qu'elle en couvrit le
goulot avec le pouce, sans laisser chapper une goutte de vin. Allons,
dit-elle  Jacques; vite, vite, votre verre. Jacques approche son
verre; l'htesse, en cartant son pouce un peu de ct, donne vent  la
bouteille, et voil le visage de Jacques tout couvert de mousse. Jacques
s'tait prt  cette espiglerie, et l'htesse de rire, et Jacques et
son matre de rire. On but quelques rasades les unes sur les autres pour
s'assurer de la sagesse de la bouteille, puis l'htesse dit: Dieu
merci! ils sont tous dans leurs lits, on ne m'interrompra plus, et je
puis reprendre mon rcit. Jacques, en la regardant avec des yeux dont
le vin de Champagne avait augment la vivacit naturelle, lui dit ou 
son matre: Notre htesse a t belle comme un ange; qu'en pensez-vous,
monsieur?

LE MATRE.

A t! Pardieu, Jacques, c'est qu'elle l'est encore!

JACQUES.

Monsieur, vous avez raison; c'est que je ne la compare pas  une autre
femme, mais  elle-mme quand elle tait jeune.

L'HTESSE.

Je ne vaux pas grand'chose  prsent; c'est lorsqu'on m'aurait prise
entre les deux premiers doigts de chaque main qu'il me fallait voir! On
se dtournait de quatre lieues pour sjourner ici. Mais laissons l les
bonnes et les mauvaises ttes que j'ai tournes, et revenons  Mme de La
Pommeraye.

JACQUES.

Si nous buvions d'abord un coup aux mauvaises ttes que vous avez
tournes, ou  ma sant?

L'HTESSE.

Trs-volontiers; il y en avait qui en valaient la peine, en comptant ou
sans compter la vtre. Savez-vous que j'ai t pendant dix ans la
ressource des militaires, en tout bien et tout honneur? J'en ai oblig
nombre qui auraient eu bien de la peine  faire leur campagne sans moi.
Ce sont de braves gens, je n'ai  me plaindre d'aucun, ni eux de moi.
Jamais de billets; ils m'ont fait quelquefois attendre; au bout de deux,
de trois, de quatre ans mon argent m'est revenu...

Et puis la voil qui se met  faire l'numration des officiers qui lui
avaient fait l'honneur de puiser dans sa bourse, et monsieur un tel,
colonel du rgiment de ***, et monsieur un tel, capitaine au rgiment
de ***; et voil Jacques qui se met  faire un cri: Mon capitaine! mon
pauvre capitaine! vous l'avez connu?

L'HTESSE.

Si je l'ai connu? un grand homme, bien fait, un peu sec, l'air noble et
svre, le jarret bien tendu, deux petits points rouges  la tempe
droite. Vous avez donc servi?

JACQUES.

Si j'ai servi!

L'HTESSE.

Je vous en aime davantage; il doit vous rester de bonnes qualits de
votre premier tat. Buvons  la sant de votre capitaine.

JACQUES.

S'il est encore vivant.

L'HTESSE.

Mort ou vivant, qu'est-ce que cela fait? Est-ce qu'un militaire n'est
pas fait pour tre tu? Est-ce qu'il ne doit pas tre enrag, aprs dix
siges et cinq ou six batailles, de mourir au milieu de cette canaille
de gens noirs!... Mais revenons  notre histoire, et buvons encore un
coup.

LE MATRE.

Ma foi, notre htesse, vous avez raison.

L'HTESSE.

Je suis bien aise que vous pensiez ainsi.

LE MATRE.

Car votre vin est excellent.

L'HTESSE.

Ah! c'est de mon vin que vous parliez? Eh bien! vous avez encore raison.
Vous rappelez-vous o nous en tions?

LE MATRE.

Oui,  la conclusion de la plus perfide des confidences.

L'HTESSE.

M. le marquis des Arcis et Mme de La Pommeraye s'embrassrent, enchants
l'un de l'autre, et se sparrent. Plus la dame s'tait contrainte en sa
prsence, plus sa douleur fut violente quand il fut parti. Il n'est donc
que trop vrai, s'cria-t-elle, il ne m'aime plus!... Je ne vous ferai
point le dtail de toutes nos extravagances quand on nous dlaisse,
vous en seriez trop vains. Je vous ai dit que cette femme avait de la
fiert; mais elle tait bien autrement vindicative. Lorsque les
premires fureurs furent calmes, et qu'elle jouit de toute la
tranquillit de son indignation, elle songea  se venger, mais  se
venger d'une manire cruelle, d'une manire  effrayer tous ceux qui
seraient tents  l'avenir de sduire et de tromper une honnte femme.
Elle s'est venge, elle s'est cruellement venge; sa vengeance a clat
et n'a corrig personne; nous n'en avons pas t depuis moins
vilainement sduites et trompes.

JACQUES.

Bon pour les autres, mais vous!...

L'HTESSE.

Hlas! moi toute la premire. Oh! que nous sommes sottes! Encore si ces
vilains hommes gagnaient au change! Mais laissons cela. Que fera-t-elle?
Elle n'en sait encore rien; elle y rvera; elle y rve.

JACQUES.

Si tandis qu'elle y rve...

L'HTESSE.

C'est bien dit. Mais nos deux bouteilles sont vides...
(Jean.--Madame.--Deux bouteilles, de celles qui sont tout au fond,
derrire les fagots.--J'entends.)-- force d'y rver, voici ce qui lui
vint en ide. Mme de La Pommeraye avait autrefois connu une femme de
province qu'un procs avait appele  Paris, avec sa fille, jeune, belle
et bien leve. Elle avait appris que cette femme, ruine par la perte
de son procs, en avait t rduite  tenir tripot. On s'assemblait chez
elle, on jouait, on soupait, et communment un ou deux des convives
restaient, passaient la nuit avec madame et mademoiselle,  leur choix.
Elle mit un de ses gens en qute de ces cratures. On les dterra, on
les invita  faire visite  Mme de La Pommeraye, qu'elles se rappelaient
 peine. Ces femmes, qui avaient pris le nom de Mme et de Mlle d'Aisnon,
ne se firent pas attendre; ds le lendemain, la mre se rendit chez Mme
de La Pommeraye. Aprs les premiers compliments, Mme de La Pommeraye
demanda  la d'Aisnon ce qu'elle avait fait, ce qu'elle faisait depuis
la perte de son procs.

Pour vous parler avec sincrit, lui rpondit la d'Aisnon, je fais un
mtier prilleux, infme, peu lucratif, et qui me dplat, mais la
ncessit contraint la loi. J'tais presque rsolue  mettre ma fille 
l'Opra, mais elle n'a qu'une petite voix de chambre, et n'a jamais t
qu'une danseuse mdiocre. Je l'ai promene, pendant et aprs mon procs,
chez des magistrats, chez des grands, chez des prlats, chez des
financiers, qui s'en sont accommods pour un terme et qui l'ont laisse
l. Ce n'est pas qu'elle ne soit belle comme un ange, qu'elle n'ait de
la finesse, de la grce; mais aucun esprit de libertinage, rien de ces
talents propres  rveiller la langueur d'hommes blass. Mais ce qui
nous a le plus nui, c'est qu'elle s'tait entte d'un petit abb de
qualit, impie, incrdule, dissolu, hypocrite, anti-philosophe, que je
ne vous nommerai pas; mais c'est le dernier de ceux qui, pour arriver 
l'piscopat, ont pris la route qui est en mme temps la plus sre et qui
demande le moins de talent. Je ne sais ce qu'il faisait entendre  ma
fille,  qui il venait lire tous les matins les feuillets de son dner,
de son souper, de sa rapsodie. Sera-t-il vque, ne le sera-t-il pas?
Heureusement ils se sont brouills. Ma fille lui ayant demand un jour
s'il connaissait ceux contre lesquels il crivait, et l'abb lui ayant
rpondu que non; s'il avait d'autres sentiments que ceux qu'il
ridiculisait, et l'abb lui ayant rpondu que non, elle se laissa
emporter  sa vivacit, et lui reprsenta que son rle tait celui du
plus mchant et du plus faux des hommes.

Mme de La Pommeraye lui demanda si elles taient fort connues.

Beaucoup trop, malheureusement.

-- ce que je vois, vous ne tenez point  votre tat?

--Aucunement, et ma fille me proteste tous les jours que la condition la
plus malheureuse lui parat prfrable  la sienne; elle en est d'une
mlancolie qui achve d'loigner d'elle...

--Si je me mettais en tte de vous faire  l'une et  l'autre le sort le
plus brillant, vous y consentiriez donc?

-- bien moins.

--Mais il s'agit de savoir si vous pouvez me promettre de vous conformer
 la rigueur des conseils que je vous donnerai.

--Quels qu'ils soient vous pouvez y compter.

--Et vous serez  mes ordres quand il me plaira?

--Nous les attendrons avec impatience.

--Cela me suffit; retournez-vous-en; vous ne tarderez pas  les
recevoir. En attendant, dfaites-vous de vos meubles, vendez tout, ne
rservez pas mme vos robes, si vous en avez de voyantes: cela ne
cadrerait point  mes vues.

Jacques, qui commenait  s'intresser, dit  l'htesse: Et si nous
buvions  la sant de Mme de La Pommeraye?

L'HTESSE.

Volontiers.

JACQUES.

Et  celle de Mme d'Aisnon.

L'HTESSE.

Tpe.

JACQUES.

Et vous ne refuserez pas celle de Mlle d'Aisnon, qui a une jolie voix de
chambre, peu de talents pour la danse, et une mlancolie qui la rduit 
la triste ncessit d'accepter un nouvel amant tous les soirs.

L'HTESSE.

Ne riez pas, c'est la plus cruelle chose. Si vous saviez le supplice
quand on n'aime pas!...

JACQUES.

 Mlle d'Aisnon,  cause de son supplice.

L'HTESSE.

Allons.

JACQUES.

Notre htesse, aimez-vous votre mari?

L'HTESSE.

Pas autrement.

JACQUES.

Vous tes donc bien  plaindre; car il me semble d'une belle sant.

L'HTESSE.

Tout ce qui reluit n'est pas or.

JACQUES.

 la belle sant de notre hte.

L'HTESSE.

Buvez tout seul.

LE MATRE.

Jacques, Jacques, mon ami, tu te presses beaucoup.

L'HTESSE.

Ne craignez rien, monsieur, il est loyal; et demain il n'y paratra pas.

JACQUES.

Puisqu'il n'y paratra pas demain, et que je ne fais pas ce soir grand
cas de ma raison, mon matre, ma belle htesse, encore une sant, une
sant qui me tient fort  coeur, c'est celle de l'abb de Mlle d'Aisnon.

L'HTESSE.

Fi donc, monsieur Jacques; un hypocrite, un ambitieux, un ignorant, un
calomniateur, un intolrant; car c'est comme cela qu'on appelle, je
crois, ceux qui gorgeraient volontiers quiconque ne pense point comme
eux.

LE MATRE.

C'est que vous ne savez pas, notre htesse, que Jacques que voil est
une espce de philosophe, et qu'il fait un cas infini de ces petits
imbciles qui se dshonorent eux-mmes et la cause qu'ils dfendent si
mal. Il dit que son capitaine les appelait le contre-poison des Huet,
des Nicole, des Bossuet. Il n'entendait rien  cela, ni vous non plus...
Votre mari est-il couch?

L'HTESSE.

Il y a belle heure!

LE MATRE.

Et il vous laisse causer comme cela?

L'HTESSE.

Nos maris sont aguerris... Mme de La Pommeraye monte dans son carrosse,
court les faubourgs les plus loigns du quartier de la d'Aisnon, loue
un petit appartement en maison honnte, dans le voisinage de la
paroisse, le fait meubler le plus succinctement qu'il est possible,
invite la d'Aisnon et sa fille  dner, et les installe, ou le jour
mme, ou quelques jours aprs, leur laissant un prcis de la conduite
qu'elles ont  tenir.

JACQUES.

Notre htesse, nous avons oubli la sant de Mme de La Pommeraye, celle
du marquis des Arcis; ah! cela n'est pas honnte.

L'HTESSE.

Allez, allez, monsieur Jacques, la cave n'est pas vide... Voici ce
prcis, ou ce que j'en ai retenu:

Vous ne frquenterez point les promenades publiques; car il ne faut pas
qu'on vous dcouvre.

Vous ne recevrez personne, pas mme vos voisins et vos voisines, parce
qu'il faut que vous affectiez la plus profonde retraite.

Vous prendrez, ds demain, l'habit de dvotes, parce qu'il faut qu'on
vous croie telles.

Vous n'aurez chez vous que des livres de dvotion, parce qu'il ne faut
rien autour de vous qui puisse vous trahir.

Vous serez de la plus grande assiduit aux offices de la paroisse,
jours de ftes et jours ouvrables.

Vous vous intriguerez pour avoir entre au parloir de quelque couvent;
le bavardage de ces recluses ne nous sera pas inutile.

Vous ferez connaissance troite avec le cur et les prtres de la
paroisse, parce que je puis avoir besoin de leur tmoignage.

Vous n'en recevrez d'habitude aucun.

Vous irez  confesse et vous approcherez des sacrements au moins deux
fois le mois.

Vous reprendrez votre nom de famille, parce qu'il est honnte, et qu'on
fera tt ou tard des informations dans votre province.

Vous ferez de temps en temps quelques petites aumnes, et vous n'en
recevrez point, sous quelque prtexte que ce puisse tre. Il faut qu'on
ne vous croie ni pauvres ni riches.

Vous filerez, vous coudrez, vous tricoterez, vous broderez, et vous
donnerez aux dames de charit votre ouvrage  vendre.

Vous vivrez de la plus grande sobrit; deux petites portions
d'auberge; et puis c'est tout.

Votre fille ne sortira jamais sans vous, ni vous sans elle. De tous les
moyens d'difier  peu de frais, vous n'en ngligerez aucun.

Surtout jamais chez vous, je vous le rpte, ni prtres, ni moines, ni
dvotes.

Vous irez dans les rues les yeux baisss;  l'glise, vous ne verrez
que Dieu.

J'en conviens, cette vie est austre, mais elle ne durera pas, et je
vous en promets la plus signale rcompense. Voyez, consultez-vous: si
cette contrainte vous parat au-dessus de vos forces, avouez-le-moi; je
n'en serai ni offense, ni surprise. J'oubliais de vous dire qu'il
serait  propos que vous vous fissiez un verbiage de la mysticit, et
que l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament vous devnt
familire, afin qu'on vous prenne pour des dvotes d'ancienne date.
Faites-vous jansnistes ou molinistes, comme il vous plaira; mais le
mieux sera d'avoir l'opinion de votre cur. Ne manquez pas,  tort et 
travers, dans toute occasion, de vous dchaner contre les philosophes;
criez que Voltaire est l'Antechrist, sachez par coeur l'ouvrage de votre
petit abb, et colportez-le, s'il le faut...

Mme de La Pommeraye ajouta: Je ne vous verrai point chez vous; je ne
suis pas digne du commerce d'aussi saintes femmes; mais n'en ayez aucune
inquitude: vous viendrez ici clandestinement quelquefois, et nous nous
ddommagerons, en petit comit, de votre rgime pnitent. Mais, tout en
jouant la dvotion, n'allez pas vous en emptrer. Quant aux dpenses de
votre petit mnage, c'est mon affaire. Si mon projet russit, vous
n'aurez plus besoin de moi; s'il manque sans qu'il y ait de votre faute,
je suis assez riche pour vous assurer un sort honnte et meilleur que
l'tat que vous m'aurez sacrifi. Mais surtout soumission, soumission
absolue, illimite  mes volonts, sans quoi je ne rponds de rien pour
le prsent, et ne m'engage  rien pour l'avenir.

LE MATRE, en frappant sur sa tabatire et regardant  sa montre l'heure
qu'il est.

Voil une terrible tte de femme! Dieu me garde d'en rencontrer une
pareille.

L'HTESSE.

Patience, patience, vous ne la connaissez pas encore.

JACQUES.

En attendant, ma belle, notre charmante htesse, si nous disions un mot
 la bouteille?

L'HTESSE.

Monsieur Jacques, mon vin de Champagne m'embellit  vos yeux.

LE MATRE.

Je suis press depuis si longtemps de vous faire une question, peut-tre
indiscrte, que je n'y saurais plus tenir.

L'HTESSE.

Faites votre question.

LE MATRE.

Je suis sr que vous n'tes pas ne dans une htellerie.

L'HTESSE.

Il est vrai.

LE MATRE.

Que vous y avez t conduite d'un tat plus lev par des circonstances
extraordinaires.

L'HTESSE.

J'en conviens.

LE MATRE.

Et si nous suspendions un moment l'histoire de Mme de La Pommeraye...

L'HTESSE.

Cela ne se peut. Je raconte volontiers[40] les aventures des autres,
mais non pas les miennes. Sachez seulement que j'ai t leve 
Saint-Cyr, o j'ai peu lu l'vangile et beaucoup de romans. De l'abbaye
royale  l'auberge que je tiens il y a loin.

[40] VARIANTE: Assez volontiers.

LE MATRE.

Il suffit; prenez que je ne vous aie rien dit.

L'HTESSE.

Tandis que nos deux dvotes difiaient, et que la bonne odeur de leur
pit et de la saintet de leurs moeurs se rpandait  la ronde, Mme de
La Pommeraye observait avec le marquis les dmonstrations extrieures de
l'estime, de l'amiti, de la confiance la plus parfaite. Toujours bien
venu, jamais ni grond, ni boud, mme aprs de longues absences: il lui
racontait toutes ses petites bonnes fortunes, et elle paraissait s'en
amuser franchement. Elle lui donnait ses conseils dans les occasions
d'un succs difficile; elle lui jetait quelquefois des mots de mariage,
mais c'tait d'un ton si dsintress, qu'on ne pouvait la souponner de
parler pour elle. Si le marquis lui adressait quelques-uns de ces
propos tendres ou galants dont on ne peut gure se dispenser avec une
femme qu'on a connue, ou elle en souriait, ou elle les laissait tomber.
 l'en croire, son coeur tait paisible; et, ce qu'elle n'aurait jamais
imagin, elle prouvait qu'un ami tel que lui suffisait au bonheur de la
vie; et puis elle n'tait plus de la premire jeunesse, et ses gots
taient bien mousss.

Quoi! vous n'avez rien  me confier?

--Non.

--Mais le petit comte, mon amie, qui vous pressait si vivement de mon
rgne?

--Je lui ai ferm ma porte, et je ne le vois plus.

--C'est d'une bizarrerie! Et pourquoi l'avoir loign?

--C'est qu'il ne me plat pas.

--Ah! madame, je crois vous deviner: vous m'aimez encore.

--Cela se peut.

--Vous comptez sur un retour.

--Pourquoi non?

--Et vous vous mnagez tous les avantages d'une conduite sans reproche.

--Je le crois.

--Et si j'avais le bonheur ou le malheur de reprendre, vous vous feriez
au moins un mrite du silence que vous garderiez sur mes torts.

--Vous me croyez bien dlicate et bien gnreuse.

--Mon amie, aprs ce que vous avez fait, il n'est aucune sorte
d'hrosme dont vous ne soyez capable.

--Je ne suis pas trop fche que vous le pensiez.

--Ma foi, je cours le plus grand danger avec vous, j'en suis sr.

JACQUES.

Et moi aussi.

L'HTESSE.

Il y avait environ trois mois qu'ils en taient au mme point, lorsque
Mme de La Pommeraye crut qu'il tait temps de mettre en jeu ses grands
ressorts. Un jour d't qu'il faisait beau, et qu'elle attendait le
marquis  dner, elle fit dire  la d'Aisnon et  sa fille de se rendre
au Jardin du Roi. Le marquis vint; on servit de bonne heure; on dna:
on dna gaiement. Aprs dner, Mme de La Pommeraye propose une promenade
au marquis, s'il n'avait rien de plus agrable  faire. Il n'y avait ce
jour-l ni Opra, ni comdie; ce fut le marquis qui en fit la remarque;
et pour se ddommager d'un spectacle amusant par un spectacle utile, le
hasard voulut que ce fut lui-mme qui invita la marquise  aller voir le
Cabinet du Roi. Il ne fut pas refus, comme vous pensez bien. Voil les
chevaux mis; les voil partis; les voil arrivs au Jardin du Roi; et
les voil mls dans la foule, regardant tout, et ne voyant rien, comme
les autres.


Lecteur, j'avais oubli de vous peindre le site des trois personnages
dont il s'agit ici, Jacques, son matre et l'htesse; faute de cette
attention, vous les avez entendus parler, mais vous ne les avez point
vus; il vaut mieux tard que jamais. Le matre,  gauche, en bonnet de
nuit, en robe de chambre, tait tal nonchalamment dans un grand
fauteuil de tapisserie, son mouchoir jet sur le bras du fauteuil, et sa
tabatire  la main. L'htesse sur le fond, en face de la porte, proche
la table, son verre devant elle. Jacques, sans chapeau,  sa droite, les
deux coudes appuys sur la table, et la tte penche entre deux
bouteilles: deux autres taient  terre  ct de lui.


Au sortir du Cabinet, le marquis et sa bonne amie se promenrent dans le
jardin. Ils suivaient la premire alle qui est  droite en entrant,
proche l'cole des arbres, lorsque Mme de La Pommeraye fit un cri de
surprise, en disant: Je ne me trompe pas, je crois que ce sont elles;
oui, ce sont elles-mmes.

Aussitt on quitte le marquis, et l'on s'avance  la rencontre de nos
deux dvotes. La d'Aisnon fille tait  ravir sous ce vtement simple,
qui, n'attirant point le regard, fixe l'attention tout entire sur la
personne. Ah! c'est vous, madame?

--Oui, c'est moi.

--Et comment vous portez-vous, et qu'tes-vous devenue depuis une
ternit?

--Vous savez nos malheurs; il a fallu s'y rsigner, et vivre retires
comme il convenait  notre petite fortune; sortir du monde, quand on ne
peut plus s'y montrer dcemment.

--Mais moi, me dlaisser, moi qui ne suis pas du monde, et qui ai
toujours le bon esprit de le trouver aussi maussade qu'il l'est!

--Un des inconvnients de l'infortune, c'est la mfiance qu'elle
inspire: les indigents craignent d'tre importuns.

--Vous, importunes pour moi! ce soupon est une bonne injure.

--Madame, j'en suis tout  fait innocente, je vous ai rappele dix fois
 maman, mais elle me disait: Mme de La Pommeraye... personne, ma fille,
ne pense plus  nous.

--Quelle injustice! Asseyons-nous, nous causerons. Voil M. le marquis
des Arcis; c'est mon ami; et sa prsence ne nous gnera pas. Comme
mademoiselle est grandie! comme elle est embellie depuis que nous ne
nous sommes vues!

--Notre position a cela d'avantageux, qu'elle nous prive de tout ce qui
nuit  la sant: voyez son visage, voyez ses bras; voil ce qu'on doit 
la vie frugale et rgle, au sommeil, au travail,  la bonne conscience;
et c'est quelque chose...

On s'assit, on s'entretint d'amiti. La d'Aisnon mre parla bien, la
d'Aisnon fille parla peu. Le ton de la dvotion fut celui de l'une et de
l'autre, mais avec aisance et sans pruderie. Longtemps avant la chute du
jour, nos deux dvotes se levrent. On leur reprsenta qu'il tait
encore de bonne heure; la d'Aisnon mre dit assez haut,  l'oreille de
Mme de La Pommeraye, qu'elles avaient encore un exercice de pit 
remplir, et qu'il leur tait impossible de rester plus longtemps. Elles
taient dj  quelque distance, lorsque Mme de La Pommeraye se reprocha
de ne leur avoir pas demand leur demeure, et de ne leur avoir pas
appris la sienne: C'est une faute, ajouta-t-elle, que je n'aurais pas
commise autrefois. Le marquis courut pour la rparer; elles acceptrent
l'adresse de Mme de La Pommeraye, mais, quelles que furent les instances
du marquis, il ne put obtenir la leur. Il n'osa pas leur offrir sa
voiture, en avouant  Mme de La Pommeraye qu'il en avait t tent.

Le marquis ne manqua pas de demander  Mme de La Pommeraye ce que
c'taient que ces deux femmes.

Ce sont deux cratures plus heureuses que nous. Voyez la belle sant
dont elles jouissent! la srnit qui rgne sur leur visage!
l'innocence, la dcence qui dictent leurs propos! On ne voit point cela,
on n'entend point cela dans nos cercles. Nous plaignons les dvots; les
dvots nous plaignent: et  tout prendre, je penche  croire qu'ils ont
raison.

--Mais, marquise, est-ce que vous seriez tente de devenir dvote?

--Pourquoi pas?

--Prenez-y garde, je ne voudrais pas que notre rupture, si c'en est une,
vous ment jusque-l.

--Et vous aimeriez mieux que je rouvrisse ma porte au petit comte?

--Beaucoup mieux.

--Et vous me le conseilleriez?

--Sans balancer...

Mme de La Pommeraye dit au marquis ce qu'elle savait du nom, de la
province, du premier tat et du procs des deux dvotes, y mettant tout
l'intrt et tout le pathtique possible, puis elle ajouta: Ce sont
deux femmes d'un mrite rare, la fille surtout. Vous concevez qu'avec
une figure comme la sienne on ne manque de rien ici quand on veut en
faire ressource; mais elles ont prfr une honnte modicit  une
aisance honteuse; ce qui leur reste est si mince, qu'en vrit je ne
sais comment elles font pour subsister. Cela travaille nuit et jour.
Supporter l'indigence quand on y est n, c'est ce qu'une multitude
d'hommes savent faire; mais passer de l'opulence au plus troit
ncessaire, s'en contenter, y trouver la flicit, c'est ce que je ne
comprends pas. Voil  quoi sert la religion. Nos philosophes auront
beau dire, la religion est une bonne chose.

--Surtout pour les malheureux.

--Et qui est-ce qui ne l'est pas plus ou moins?

--Je veux mourir si vous ne devenez dvote.

--Le grand malheur! Cette vie est si peu de chose quand on la compare 
une ternit  venir!

--Mais vous parlez dj comme un missionnaire.

--Je parle comme une femme persuade. L, marquis, rpondez-moi vrai;
toutes nos richesses ne seraient-elles pas de bien pauvres guenilles 
nos yeux, si nous tions plus pntrs de l'attente des biens et de la
crainte des peines d'une autre vie? Corrompre une jeune fille ou une
femme attache  son mari, avec la croyance qu'on peut mourir entre ses
bras, et tomber tout  coup dans des supplices sans fin, convenez que
ce serait le plus incroyable dlire.

--Cela se fait pourtant tous les jours.

--C'est qu'on n'a point de foi, c'est qu'on s'tourdit.

--C'est que nos opinions religieuses ont peu d'influence sur nos moeurs.
Mais, mon amie, je vous jure que vous vous acheminez  toutes jambes au
confessionnal.

--C'est bien ce que je pourrais faire de mieux.

--Allez, vous tes folle; vous avez encore une vingtaine d'annes de
jolis pchs  faire: n'y manquez pas; ensuite vous vous en repentirez,
et vous irez vous en vanter aux pieds du prtre, si cela vous
convient... Mais voil une conversation d'un tour bien srieux; votre
imagination se noircit furieusement, et c'est l'effet de cette
abominable solitude o vous vous tes renfonce. Croyez-moi, rappelez au
plus tt le petit comte, vous ne verrez plus ni diable, ni enfer, et
vous serez charmante comme auparavant. Vous craignez que je vous le
reproche si nous nous raccommodons jamais; mais d'abord nous ne nous
raccommoderons peut-tre pas; et par une apprhension bien ou mal
fonde, vous vous privez du plaisir le plus doux; et, en vrit,
l'honneur de valoir mieux que moi ne vaut pas ce sacrifice.

--Vous dites bien vrai, aussi n'est-ce pas l ce qui me retient...

Ils dirent encore beaucoup d'autres choses que je ne me rappelle pas.

JACQUES.

Notre htesse, buvons un coup: cela rafrachit la mmoire.

L'HTESSE.

Buvons un coup... Aprs quelques tours d'alles, Mme de La Pommeraye et
le marquis remontrent en voiture. Mme de La Pommeraye dit: Comme cela
me vieillit! Quand cela vint  Paris, cela n'tait pas plus haut qu'un
chou.

--Vous parlez de la fille de cette dame que nous avons trouve  la
promenade?

--Oui. C'est comme dans un jardin o les roses fanes font place aux
roses nouvelles. L'avez-vous regarde?

--Je n'y ai pas manqu.

--Comment la trouvez-vous?

--C'est la tte d'une vierge de Raphal sur le corps de sa _Galathe_;
et puis une douceur dans la voix!

--Une modestie dans le regard!

--Une biensance dans le maintien!

--Une dcence dans le propos qui ne m'a frappe dans aucune fille comme
dans celle-l. Voil l'effet de l'ducation.

--Lorsqu'il est prpar par un bon naturel.

Le marquis dposa Mme de La Pommeraye  sa porte; et Mme de La Pommeraye
n'eut rien de plus press que de tmoigner  nos deux dvotes combien
elle tait satisfaite de la manire dont elles avaient rempli leur rle.

JACQUES.

Si elles continuent comme elles ont dbut, monsieur le marquis des
Arcis, fussiez-vous le diable, vous ne vous en tirerez pas.

LE MATRE.

Je voudrais bien savoir quel est leur projet.

JACQUES.

Moi, j'en serais bien fch: cela gterait tout.

L'HTESSE.

De ce jour, le marquis devint plus assidu chez Mme de La Pommeraye, qui
s'en aperut sans lui en demander la raison. Elle ne lui parlait jamais
la premire des deux dvotes; elle attendait qu'il entamt ce texte: ce
que le marquis faisait toujours d'impatience et avec une indiffrence
mal simule.

LE MARQUIS.

Avez-vous vu vos amies?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Non.

LE MARQUIS.

Savez-vous que cela n'est pas trop bien? Vous tes riche: elles sont
dans le malaise; et vous ne les invitez pas mme  manger quelquefois!

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je me croyais un peu mieux connue de monsieur le marquis. L'amour
autrefois me prtait des vertus; aujourd'hui l'amiti me prte des
dfauts. Je les ai invites dix fois sans avoir pu les obtenir une.
Elles refusent de venir chez moi, par des ides singulires; et quand je
les visite, il faut que je laisse mon carrosse  l'entre de la rue et
que j'aille en dshabill, sans rouge et sans diamants. Il ne faut pas
trop s'tonner de leur circonspection: un faux rapport suffirait pour
aliner l'esprit d'un certain nombre de personnes bienfaisantes et les
priver de leurs secours. Marquis, le bien apparemment cote beaucoup 
faire.

LE MARQUIS.

Surtout aux dvots.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Puisque le plus lger prtexte suffit pour les en dispenser. Si l'on
savait que j'y prends intrt, bientt on dirait: Mme de La Pommeraye
les protge: elles n'ont besoin de rien... Et voil les charits
supprimes.

LE MARQUIS.

Les charits!

MADAME DE LA POMMERAYE.

Oui, monsieur, les charits!

LE MARQUIS.

Vous les connaissez, et elles en sont aux charits?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Encore une fois, marquis, je vois bien que vous ne m'aimez plus, et
qu'une partie de votre estime s'en est alle avec votre tendresse. Et
qui est-ce qui vous a dit que, si ces femmes taient dans le besoin des
aumnes de la paroisse, c'tait de ma faute?

LE MARQUIS.

Pardon, madame, mille pardons, j'ai tort. Mais quelle raison de se
refuser  la bienveillance d'une amie?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Ah! marquis, nous sommes bien loin, nous autres gens du monde, de
connatre les dlicatesses scrupuleuses des mes timores. Elles ne
croient pas pouvoir accepter les secours de toute personne
indistinctement.

LE MARQUIS.

C'est nous ter le meilleur moyen d'expier nos folles dissipations.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Point du tout. Je suppose, par exemple, que monsieur le marquis des
Arcis ft touch de compassion pour elles; que ne fait-il passer ces
secours par des mains plus dignes?

LE MARQUIS.

Et moins sres.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Cela se peut.

LE MARQUIS.

Dites-moi, si je leur envoyais une vingtaine de louis, croyez-vous
qu'elles les refuseraient?

MADAME DE LA POMMERAYE.

J'en suis sre; et ce refus vous semblerait dplac dans une mre qui a
un enfant charmant?

LE MARQUIS.

Savez-vous que j'ai t tent de les aller voir?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je le crois. Marquis, marquis, prenez garde  vous; voil un mouvement
de compassion bien subit et bien suspect.

LE MARQUIS.

Quoi qu'il en soit, m'auraient-elles reu?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Non certes! Avec l'clat de votre voiture, de vos habits, de vos gens et
les charmes de la jeune personne, il n'en fallait pas davantage pour
apprter au caquet des voisins, des voisines et les perdre.

LE MARQUIS.

Vous me chagrinez; car, certes, ce n'tait pas mon dessein. Il faut donc
renoncer  les secourir et  les voir?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je le crois.

LE MARQUIS.

Mais si je leur faisais passer mes secours par votre moyen?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je ne crois pas ces secours-l assez purs pour m'en charger.

LE MARQUIS.

Voil qui est cruel!

MADAME DE LA POMMERAYE.

Oui, cruel: c'est le mot.

LE MARQUIS.

Quelle vision! marquise, vous vous moquez. Une jeune fille que je n'ai
jamais vue qu'une fois...

MADAME DE LA POMMERAYE.

Mais du petit nombre de celles qu'on n'oublie pas quand on les a vues.

LE MARQUIS.

Il est vrai que ces figures-l vous suivent.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Marquis, prenez garde  vous; vous vous prparez des chagrins; et j'aime
mieux avoir  vous en garantir que d'avoir  vous en consoler. N'allez
pas confondre celle-ci avec celles que vous avez connues: cela ne se
ressemble pas; on ne les tente pas, on ne les sduit pas, on n'en
approche pas, elles n'coutent pas, on n'en vient pas  bout.

Aprs cette conversation, le marquis se rappela tout  coup qu'il avait
une affaire presse; il se leva brusquement et sortit soucieux.

Pendant un assez long intervalle de temps, le marquis ne passa presque
pas un jour sans voir Mme de La Pommeraye; mais il arrivait, il
s'asseyait, il gardait le silence; Mme de La Pommeraye parlait seule; le
marquis, au bout d'un quart d'heure, se levait et s'en allait.

Il fit ensuite une clipse de prs d'un mois, aprs laquelle il reparut;
mais triste, mais mlancolique, mais dfait. La marquise, en le voyant,
lui dit: Comme vous voil fait! d'o sortez-vous? Est-ce que vous avez
pass tout ce temps en petite maison?

LE MARQUIS.

Ma foi,  peu prs. De dsespoir, je me suis prcipit dans un
libertinage affreux.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Comment! de dsespoir?

LE MARQUIS.

Oui, de dsespoir...

Aprs ce mot, il se mit  se promener en long et en large sans mot
dire; il allait aux fentres, il regardait le ciel, il s'arrtait devant
Mme de La Pommeraye; il allait  la porte, il appelait ses gens  qui il
n'avait rien  dire; il les renvoyait; il rentrait; il revenait  Mme de
La Pommeraye, qui travaillait sans l'apercevoir; il voulait parler, il
n'osait; enfin Mme de La Pommeraye en eut piti, et lui dit:
Qu'avez-vous? On est un mois sans vous voir; vous reparaissez avec un
visage de dterr et vous rdez comme une me en peine.

LE MARQUIS.

Je n'y puis plus tenir, il faut que je vous dise tout. J'ai t vivement
frapp de la fille de votre amie; j'ai tout, mais tout fait pour
l'oublier; et plus j'ai fait, plus je m'en suis souvenu. Cette crature
anglique m'obsde; rendez-moi un service important.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Quel?

LE MARQUIS.

Il faut absolument que je la revoie et que je vous en aie l'obligation.
J'ai mis mes grisons en campagne. Toute leur venue, toute leur alle est
de chez elles  l'glise et de l'glise chez elles. Dix fois je me suis
prsent  pied sur leur chemin; elles ne m'ont seulement pas aperu; je
me suis plant sur leur porte inutilement. Elles m'ont d'abord rendu
libertin comme un sapajou, puis dvot comme un ange; je n'ai pas manqu
la messe une fois depuis quinze jours. Ah! mon amie, quelle figure!
qu'elle est belle!...

Mme de La Pommeraye savait tout cela. C'est--dire, rpondit-elle au
marquis, qu'aprs avoir tout mis en oeuvre pour gurir, vous n'avez rien
omis pour devenir fou, et que c'est le dernier parti qui vous a russi?

LE MARQUIS.

Et russi, je ne saurais vous exprimer  quel point. N'aurez-vous pas
compassion de moi et ne vous devrai-je pas le bonheur de la revoir?

MADAME DE LA POMMERAYE.

La chose est difficile, et je m'en occuperai, mais  une condition:
c'est que vous laisserez ces infortunes en repos et que vous cesserez
de les tourmenter. Je ne vous clerai point qu'elles m'ont crit de
votre perscution avec amertume, et voil leur lettre...

La lettre qu'on donnait  lire au marquis avait t concerte entre
elles. C'tait la d'Aisnon fille qui paraissait l'avoir crite par ordre
de sa mre: et l'on y avait mis, d'honnte, de doux, de touchant,
d'lgance et d'esprit, tout ce qui pouvait renverser la tte du
marquis. Aussi en accompagnait-il chaque mot d'une exclamation; pas une
phrase qu'il ne relt; il pleurait de joie; il disait  Mme de La
Pommeraye: Convenez donc, madame, qu'on n'crit pas mieux que cela.

MADAME DE LA POMMERAYE.

J'en conviens.

LE MARQUIS.

Et qu' chaque ligne on se sent pntr d'admiration et de respect pour
des femmes de ce caractre!

MADAME DE LA POMMERAYE.

Cela devrait tre.

LE MARQUIS.

Je vous tiendrai ma parole; mais songez, je vous en supplie,  ne pas
manquer  la vtre.

MADAME DE LA POMMERAYE.

En vrit, marquis, je suis aussi folle que vous. Il faut que vous ayez
conserv un terrible empire sur moi; cela m'effraye.

LE MARQUIS.

Quand la reverrai-je?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je n'en sais rien. Il faut s'occuper premirement du moyen d'arranger la
chose, et d'viter tout soupon. Elles ne peuvent ignorer vos vues;
voyez la couleur que ma complaisance aurait  leurs yeux, si elles
s'imaginaient que j'agis de concert avec vous... Mais, marquis; entre
nous, qu'ai-je besoin de cet embarras-l? Que m'importe que vous aimiez,
que vous n'aimiez pas? que vous extravaguiez? Dmlez votre fuse
vous-mme. Le rle que vous me faites faire est aussi trop singulier.

LE MARQUIS.

Mon amie, si vous m'abandonnez, je suis perdu! Je ne vous parlerai point
de moi, puisque je vous offenserais; mais je vous conjurerai par ces
intressantes et dignes cratures qui vous sont si chres; vous me
connaissez, pargnez-leur toutes les folies dont je suis capable. J'irai
chez elles; oui, j'irai, je vous en prviens; je forcerai leur porte,
j'entrerai malgr elles, je m'asseyerai, je ne sais ce que je dirai, ce
que je ferai; car que n'avez-vous point  craindre de l'tat violent o
je suis?...


Vous remarquerez, messieurs, dit l'htesse, que depuis le commencement
de cette aventure jusqu' ce moment, le marquis des Arcis n'avait pas
dit un mot qui ne ft un coup de poignard dirig au coeur de Mme de La
Pommeraye. Elle touffait d'indignation et de rage; aussi rpondit-elle
au marquis, d'une voix tremblante et entrecoupe:

Mais vous avez raison. Ah! si j'avais t aime comme cela, peut-tre
que... Passons l-dessus... Ce n'est pas pour vous que j'agirai, mais je
me flatte du moins, monsieur le marquis, que vous me donnerez du temps.

LE MARQUIS.

Le moins, le moins que je pourrai.

JACQUES.

Ah! notre htesse, quel diable de femme! l'enfer n'est pas pire. J'en
tremble: et il faut que je boive un coup pour me rassurer... Est-ce que
vous me laisserez boire tout seul?

L'HTESSE.

Moi, je n'ai pas peur... Mme de La Pommeraye disait: Je souffre, mais je
ne souffre pas seule. Cruel homme! j'ignore quelle sera la dure de mon
tourment; mais j'terniserai le tien... Elle tint le marquis prs d'un
mois dans l'attente de l'entrevue qu'elle avait promise, c'est--dire
qu'elle lui laissa tout le temps de ptir, de se bien enivrer, et que
sous prtexte d'adoucir la longueur du dlai, elle lui permit de
l'entretenir de sa passion.

LE MATRE.

Et de la fortifier en en parlant.

JACQUES.

Quelle femme! quel diable de femme! Notre htesse, ma frayeur redouble.

L'HTESSE.

Le marquis venait donc tous les jours causer avec Mme de La Pommeraye,
qui achevait de l'irriter, de l'endurcir et de le perdre par les
discours les plus artificieux. Il s'informait de la patrie, de la
naissance, de l'ducation, de la fortune et du dsastre de ces femmes;
il y revenait sans cesse, et ne se croyait jamais assez instruit et
touch. La marquise lui faisait remarquer le progrs de ses sentiments,
et lui en familiarisait le terme, sous prtexte de lui en inspirer de
l'effroi. Marquis, lui disait-elle, prenez-y garde, cela vous mnera
loin; il pourrait arriver un jour que mon amiti, dont vous faites un
trange abus, ne m'excust ni  mes yeux ni aux vtres. Ce n'est pas que
tous les jours on ne fasse de plus grandes folies. Marquis, je crains
fort que vous n'obteniez cette fille qu' des conditions qui, jusqu'
prsent, n'ont pas t de votre got.

Lorsque Mme de La Pommeraye crut le marquis bien prpar pour le succs
de son dessein, elle arrangea avec les deux femmes qu'elles viendraient
dner chez elle; et avec le marquis que, pour leur donner le change, il
les surprendrait en habit de campagne: ce qui fut excut.

On en tait au second service lorsqu'on annona le marquis. Le marquis,
Mme de La Pommeraye et les deux d'Aisnon, jourent suprieurement
l'embarras. Madame, dit-il  Mme de La Pommeraye, j'arrive de ma terre;
il est trop tard pour aller chez moi o l'on ne m'attend que ce soir, et
je me suis flatt que vous ne me refuseriez pas  dner... Et tout en
parlant, il avait pris une chaise, et s'tait mis  table. On avait
dispos le couvert de manire qu'il se trouvt  ct de la mre et en
face de la fille. Il remercia d'un clin d'oeil Mme de La Pommeraye de
cette attention dlicate. Aprs le trouble du premier instant, nos deux
dvotes se rassurrent. On causa, on fut mme gai. Le marquis fut de la
plus grande attention pour la mre, et de la politesse la plus rserve
pour la fille. C'tait un amusement secret bien plaisant pour ces trois
femmes, que le scrupule du marquis  ne rien dire,  ne se rien
permettre qui pt les effaroucher. Elles eurent l'inhumanit de le faire
parler dvotion pendant trois heures de suite, et Mme de La Pommeraye
lui disait: Vos discours font merveilleusement l'loge de vos parents;
les premires leons qu'on en reoit ne s'effacent jamais. Vous entendez
toutes les subtilits de l'amour divin, comme si vous n'aviez t qu'
saint Franois de Sales pour toute nourriture. N'auriez-vous pas t un
peu quitiste?

--Je ne m'en souviens plus...

Il est inutile de dire que nos dvotes mirent dans la conversation tout
ce qu'elles avaient de grces, d'esprit, de sduction et de finesse. On
toucha en passant le chapitre des passions, et Mlle Duqunoi (c'tait
son nom de famille) prtendit qu'il n'y en avait qu'une seule de
dangereuse. Le marquis fut de son avis. Entre les six et sept, les deux
femmes se retirrent, sans qu'il ft possible de les arrter; Mme de La
Pommeraye prtendant avec Mme Duqunoi qu'il fallait aller de prfrence
 son devoir, sans quoi il n'y aurait presque point de journe dont la
douceur ne ft altre par le remords. Les voil parties au grand regret
du marquis, et le marquis en tte--tte avec Mme de La Pommeraye.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Eh bien! marquis, ne faut-il pas que je sois bien bonne? Trouvez-moi 
Paris une autre femme qui en fasse autant.

LE MARQUIS, en se jetant  ses genoux.

J'en conviens; il n'y en a pas une qui vous ressemble. Votre bont me
confond: vous tes la seule vritable amie qu'il y ait au monde.

MADAME DE LA POMMERAYE.

tes-vous bien sr de sentir toujours galement le prix de mon procd?

LE MARQUIS.

Je serais un monstre d'ingratitude, si j'en rabattais.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Changeons de texte. Quel est l'tat de votre coeur?

LE MARQUIS.

Faut-il vous l'avouer franchement? il faut que j'aie cette fille-l, ou
que j'en prisse.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Vous l'aurez sans doute, mais il faut savoir comme quoi.

LE MARQUIS.

Nous verrons.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Marquis, marquis, je vous connais, je les connais: tout est vu.


Le marquis fut environ deux mois sans se montrer chez Mme de La
Pommeraye; et voici ses dmarches dans cet intervalle. Il fit
connaissance avec le confesseur de la mre et de la fille. C'tait un
ami du petit abb dont je vous ai parl. Ce prtre, aprs avoir mis
toutes les difficults hypocrites qu'on peut apporter  une intrigue
malhonnte, et vendu le plus chrement qu'il lui fut possible la
saintet de son ministre, se prta  tout ce que le marquis voulut.

La premire sclratesse de l'homme de Dieu, ce fut d'aliner la
bienveillance du cur, et de lui persuader que ces deux protges de Mme
de La Pommeraye obtenaient de la paroisse une aumne dont elles
privaient des indigents plus  plaindre qu'elles. Son but tait de les
amener  ses vues par la misre.

Ensuite il travailla au tribunal de la confession  jeter la division
entre la mre et la fille. Lorsqu'il entendait la mre se plaindre de sa
fille, il aggravait les torts de celle-ci, et irritait le ressentiment
de l'autre. Si c'tait la fille qui se plaignt de sa mre, il lui
insinuait que la puissance des pres et mres sur leurs enfants tait
limite, et que, si la perscution de sa mre tait pousse jusqu' un
certain point, il ne serait peut-tre pas impossible de la soustraire 
une autorit tyrannique. Puis il lui donnait pour pnitence de revenir 
confesse.

Une autre fois il lui parlait de ses charmes, mais lestement: c'tait un
des plus dangereux prsents que Dieu pt faire  une femme; de
l'impression qu'en avait prouve un honnte homme qu'il ne nommait pas,
mais qui n'tait pas difficile  deviner. Il passait de l  la
misricorde infinie du ciel et  son indulgence pour des fautes que
certaines circonstances ncessitaient;  la faiblesse de la nature, dont
chacun trouve l'excuse en soi-mme;  la violence et  la gnralit de
certains penchants, dont les hommes les plus saints n'taient pas
exempts. Il lui demandait ensuite si elle n'avait point de dsirs, si le
temprament ne lui parlait pas en rves, si la prsence des hommes ne la
troublait pas. Ensuite, il agitait la question si une femme devait cder
ou rsister  un homme passionn, et laisser mourir et damner celui pour
qui le sang de Jsus-Christ a t vers: et il n'osait la dcider. Puis
il poussait de profonds soupirs; il levait les yeux au ciel, il priait
pour la tranquillit des mes en peine... La jeune fille le laissait
aller. Sa mre et Mme de La Pommeraye,  qui elle rendait fidlement
les propos du directeur, lui suggraient des confidences qui toutes
tendaient  l'encourager.

JACQUES.

Votre Mme de La Pommeraye est une mchante femme.

LE MATRE.

Jacques, c'est bientt dit. Sa mchancet, d'o lui vient-elle? Du
marquis des Arcis. Rends celui-ci tel qu'il avait jur et qu'il devait
tre, et trouve-moi quelque dfaut dans Mme de La Pommeraye. Quand nous
serons en route, tu l'accuseras, et je me chargerai de la dfendre. Pour
ce prtre, vil et sducteur, je te l'abandonne.

JACQUES.

C'est un si mchant homme, que je crois que de cette affaire-ci je
n'irai plus  confesse. Et vous, notre htesse?

L'HTESSE.

Pour moi je continuerai mes visites  mon vieux cur, qui n'est pas
curieux, et qui n'entend que ce qu'on lui dit.

JACQUES.

Si nous buvions  la sant de votre cur[41]?

[41] VARIANTE: De votre vieux cur.

L'HTESSE.

Pour cette fois-ci je vous ferai raison; car c'est un bon homme qui, les
dimanches et jours de ftes, laisse danser les filles et les garons, et
qui permet aux hommes et aux femmes de venir chez moi, pourvu qu'ils
n'en sortent pas ivres.  mon cur!

JACQUES.

 votre cur!

L'HTESSE.

Nos femmes ne doutaient pas qu'incessamment l'homme de Dieu ne hasardt
de remettre une lettre  sa pnitente: ce qui fut fait; mais avec quel
mnagement! Il ne savait de qui elle tait; il ne doutait point que ce
ne ft de quelque me bienfaisante et charitable qui avait dcouvert
leur misre, et qui leur proposait des secours; il en remettait assez
souvent de pareilles. Au demeurant vous tes sage, madame votre mre est
prudente, et j'exige que vous ne l'ouvriez qu'en sa prsence. Mlle
Duqunoi accepta la lettre et la remit  sa mre, qui la fit passer
sur-le-champ  Mme de La Pommeraye. Celle-ci, munie de ce papier, fit
venir le prtre, l'accabla des reproches qu'il mritait, et le menaa de
le dfrer  ses suprieurs, si elle entendait encore parler de lui.

Dans cette lettre, le marquis s'puisait en loges de sa propre
personne, en loges de Mlle Duqunoi; peignait sa passion aussi violente
qu'elle l'tait, et proposait des conditions fortes, mme un enlvement.

Aprs avoir fait la leon au prtre, Mme de La Pommeraye appela le
marquis chez elle; lui reprsenta combien sa conduite tait peu digne
d'un galant homme; jusqu'o elle pouvait tre compromise; lui montra sa
lettre, et protesta que, malgr la tendre amiti qui les unissait, elle
ne pouvait se dispenser de la produire au tribunal des lois, ou de la
remettre  Mme Duqunoi, s'il arrivait quelque aventure clatante  sa
fille. Ah! marquis, lui dit-elle, l'amour vous corrompt; vous tes mal
n, puisque le faiseur de grandes choses ne vous en inspire que
d'avilissantes. Et que vous ont fait ces pauvres femmes, pour ajouter
l'ignominie  la misre? Faut-il que, parce que cette fille est belle,
et veut rester vertueuse, vous en deveniez le perscuteur? Est-ce  vous
 lui faire dtester un des plus beaux prsents du ciel? Par o ai-je
mrit, moi, d'tre votre complice? Allons, marquis, jetez-vous  mes
pieds, demandez-moi pardon, et faites serment de laisser mes tristes
amies en repos. Le marquis lui promit de ne plus rien entreprendre sans
son aveu; mais qu'il fallait qu'il et cette fille  quelque prix que ce
ft.

Le marquis ne fut point du tout fidle  sa parole. La mre tait
instruite; il ne balana pas  s'adresser  elle. Il avoua le crime de
son projet; il offrit une somme considrable, des esprances que le
temps pourrait amener; et sa lettre fut accompagne d'un crin de riches
pierreries.

Les trois femmes tinrent conseil. La mre et la fille inclinaient 
accepter; mais ce n'tait pas l le compte de Mme de La Pommeraye. Elle
revint sur la parole qu'on lui avait donne; elle menaa de tout
rvler; et au grand regret de nos deux dvotes, dont la jeune dtacha
de ses oreilles des girandoles qui lui allaient si bien, l'crin et la
lettre furent renvoys avec une rponse pleine de fiert et
d'indignation.

Mme de La Pommeraye se plaignit au marquis du peu de fond qu'il y avait
 faire sur ses promesses. Le marquis s'excusa sur l'impossibilit de
lui proposer une commission si indcente. Marquis, marquis, lui dit Mme
de La Pommeraye, je vous ai dj prvenu, et je vous le rpte: vous
n'en tes pas o vous voudriez; mais il n'est plus temps de vous
prcher, ce seraient paroles perdues: il n'y a plus de ressources.

Le marquis avoua qu'il le pensait comme elle, et lui demanda la
permission de faire une dernire tentative; c'tait d'assurer des rentes
considrables sur les deux ttes, de partager sa fortune avec les deux
femmes, et de les rendre propritaires  vie d'une de ses maisons  la
ville, et d'une autre  la campagne. Faites, lui dit la marquise; je
n'interdis que la violence; mais croyez, mon ami, que l'honneur et la
vertu, quand elle est vraie, n'ont point de prix aux yeux de ceux qui
ont le bonheur de les possder. Vos nouvelles offres ne russiront pas
mieux que les prcdentes: je connais ces femmes et j'en ferais la
gageure.

Les nouvelles propositions sont faites. Autre conciliabule des trois
femmes. La mre et la fille attendaient en silence la dcision de Mme de
La Pommeraye. Celle-ci se promena un moment sans parler. Non, non,
dit-elle, cela ne suffit pas  mon coeur ulcr. Et aussitt elle
pronona le refus; et aussitt ces deux femmes fondirent en larmes, se
jetrent  ses pieds, et lui reprsentrent combien il tait affreux
pour elles de repousser une fortune immense, qu'elles pouvaient accepter
sans aucune fcheuse consquence. Mme de La Pommeraye leur rpondit
schement: Est-ce que vous imaginez que ce que je fais, je le fais pour
vous? Qui tes-vous? Que vous dois-je?  quoi tient-il que je ne vous
renvoie l'une et l'autre  votre tripot? Si ce que l'on vous offre est
trop pour vous, c'est trop peu pour moi. crivez, madame, la rponse que
je vais vous dicter, et qu'elle parte sous mes yeux. Ces femmes s'en
retournrent encore plus effrayes qu'affliges.

JACQUES.

Cette femme a le diable au corps, et que veut-elle donc? Quoi! un
refroidissement d'amour n'est pas assez puni par le sacrifice de la
moiti d'une grande fortune?

LE MATRE.

Jacques, vous n'avez jamais t femme, encore moins honnte femme, et
vous jugez d'aprs votre caractre qui n'est pas celui de Mme de La
Pommeraye! Veux-tu que je te dise? J'ai bien peur que le mariage du
marquis des Arcis et d'une catin ne soit crit l-haut.

JACQUES.

S'il est crit l-haut, il se fera.

L'HTESSE.

Le marquis ne tarda pas  reparatre chez Mme de La Pommeraye. Eh bien,
lui dit-elle, vos nouvelles offres?

LE MARQUIS.

Faites et rejetes. J'en suis dsespr. Je voudrais arracher cette
malheureuse passion de mon coeur; je voudrais m'arracher le coeur, et je
ne saurais. Marquise, regardez-moi; ne trouvez-vous pas qu'il y a entre
cette jeune fille et moi quelques traits de ressemblance?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je ne vous en avais rien dit; mais je m'en tais aperue. Il ne s'agit
pas de cela: que rsolvez-vous?

LE MARQUIS.

Je ne puis me rsoudre  rien. Il me prend des envies de me jeter dans
une chaise de poste, et de courir tant que terre me portera; un moment
aprs la force m'abandonne; je suis comme ananti, ma tte s'embarrasse:
je deviens stupide, et ne sais que devenir.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je ne vous conseille pas de voyager; ce n'est pas la peine d'aller
jusqu' Villejuif pour revenir.


Le lendemain, le marquis crivit  la marquise qu'il partait pour sa
campagne; qu'il y resterait tant qu'il pourrait, et qu'il la suppliait
de le servir auprs de ses amies, si l'occasion s'en prsentait; son
absence fut courte: il revint avec la rsolution d'pouser.

JACQUES.

Ce pauvre marquis me fait piti.

LE MATRE.

Pas trop  moi.

L'HTESSE.

Il descendit  la porte de Mme de La Pommeraye. Elle tait sortie. En
rentrant elle trouva le marquis tendu dans un fauteuil, les yeux
ferms, et absorb dans la plus profonde rverie. Ah! marquis, vous
voil? la campagne n'a pas eu de longs charmes pour vous.

--Non, lui rpondit-il, je ne suis bien nulle part, et j'arrive
dtermin  la plus haute sottise qu'un homme de mon tat, de mon ge et
de mon caractre puisse faire. Mais il vaut mieux pouser que de
souffrir. J'pouse.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Marquis, l'affaire est grave, et demande de la rflexion.

LE MARQUIS.

Je n'en ai fait qu'une, mais elle est solide: c'est que je ne puis
jamais tre plus malheureux que je le suis.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Vous pourriez vous tromper.

JACQUES.

La tratresse!

LE MARQUIS.

Voici donc enfin, mon amie, une ngociation dont je puis, ce me semble,
vous charger honntement. Voyez la mre et la fille; interrogez la mre,
sondez le coeur de la fille, et dites-leur mon dessein.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Tout doucement, marquis. J'ai cru les connatre assez pour ce que j'en
avais  faire; mais  prsent qu'il s'agit du bonheur de mon ami, il me
permettra d'y regarder de plus prs. Je m'informerai dans leur province,
et je vous promets de les suivre pas  pas pendant toute la dure de
leur sjour  Paris.

LE MARQUIS.

Ces prcautions me semblent assez superflues. Des femmes dans la misre,
qui rsistent aux appts que je leur ai tendus, ne peuvent tre que les
cratures les plus rares. Avec mes offres, je serais venu  bout d'une
duchesse. D'ailleurs, ne m'avez-vous pas dit vous-mme...

MADAME DE LA POMMERAYE.

Oui, j'ai dit tout ce qu'il vous plaira; mais avec tout cela permettez
que je me satisfasse.

JACQUES.

La chienne! la coquine! l'enrage! et pourquoi aussi s'attacher  une
pareille femme?

LE MATRE.

Et pourquoi aussi la sduire et s'en dtacher?

L'HTESSE.

Pourquoi cesser de l'aimer sans rime ni raison?

JACQUES, montrant le ciel du doigt.

Ah! mon matre!

LE MARQUIS.

Pourquoi, marquise, ne vous mariez-vous pas aussi?

MADAME DE LA POMMERAYE.

 qui, s'il vous plat?

LE MARQUIS.

Au petit comte; il a de l'esprit, de la naissance, de la fortune.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Et qui est-ce qui me rpondra de sa fidlit? C'est vous peut-tre!

LE MARQUIS.

Non; mais il me semble qu'on se passe aisment de la fidlit d'un mari.

MADAME DE LA POMMERAYE.

D'accord; mais je serais peut-tre assez bizarre pour m'en offenser; et
je suis vindicative.

LE MARQUIS.

Eh bien! vous vous vengeriez, cela s'en va sans dire. C'est que nous
prendrions un htel commun, et que nous formerions tous quatre la plus
agrable socit.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Tout cela est fort beau; mais je ne me marie pas. Le seul homme que
j'aurais peut-tre t tente d'pouser...

LE MARQUIS.

C'est moi?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je puis vous l'avouer  prsent sans consquence.

LE MARQUIS.

Et pourquoi ne me l'avoir pas dit?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Par l'vnement, j'ai bien fait. Celle que vous allez avoir vous
convient de tout point mieux que moi.

L'HTESSE.

Mme de La Pommeraye mit  ses informations toute l'exactitude et la
clrit qu'elle voulut. Elle produisit au marquis les attestations les
plus flatteuses; il y en avait de Paris, il y en avait de la province.
Elle exigea du marquis encore une quinzaine, afin qu'il s'examint
derechef. Cette quinzaine lui parut ternelle; enfin la marquise fut
oblige de cder  son impatience et  ses prires. La premire entrevue
se fait chez ses amies; on y convient de tout, les bans se publient; le
contrat se passe; le marquis fait prsent  Mme de La Pommeraye d'un
superbe diamant, et le mariage est consomm.

JACQUES.

Quelle trame et quelle vengeance!

LE MATRE.

Elle est incomprhensible.

JACQUES.

Dlivrez-moi du souci de la premire nuit des noces, et jusqu' prsent
je n'y vois pas un grand mal.

LE MATRE.

Tais-toi, nigaud.

L'HTESSE.

La nuit des noces se passa fort bien.

JACQUES.

Je croyais...

L'HTESSE.

Croyez  ce que votre matre vient de vous dire... Et en parlant ainsi
elle souriait, et en souriant, elle passait sa main sur le visage de
Jacques, et lui serrait le nez... Mais ce fut le lendemain...

JACQUES.

Le lendemain, ne fut-ce pas comme la veille?

L'HTESSE.

Pas tout  fait. Le lendemain, Mme de La Pommeraye crivit au marquis un
billet qui l'invitait  se rendre chez elle au plus tt, pour affaire
importante. Le marquis ne se fit pas attendre.

On le reut avec un visage o l'indignation se peignait dans toute sa
force; le discours qu'on lui tint ne fut pas long; le voici: Marquis,
lui dit-elle, apprenez  me connatre. Si les autres femmes s'estimaient
assez pour prouver mon ressentiment, vos semblables seraient moins
communs. Vous aviez acquis une honnte femme que vous n'avez pas su
conserver; cette femme, c'est moi; elle s'est venge en vous en faisant
pouser une digne de vous. Sortez de chez moi, et allez-vous-en rue
Traversire,  l'htel de Hambourg, o l'on vous apprendra le sale
mtier que votre femme et votre belle-mre ont exerc pendant dix ans,
sous le nom de d'Aisnon.

La surprise et la consternation de ce pauvre marquis ne peuvent se
rendre. Il ne savait qu'en penser; mais son incertitude ne dura que le
temps d'aller d'un bout de la ville  l'autre. Il ne rentra point chez
lui de tout le jour; il erra dans les rues. Sa belle-mre et sa femme
eurent quelque soupon de ce qui s'tait pass. Au premier coup de
marteau, la belle-mre se sauva dans son appartement, et s'y enferma 
la clef; sa femme l'attendit seule.  l'approche de son poux elle lut
sur son visage la fureur qui le possdait. Elle se jeta  ses pieds, la
face colle contre le parquet, sans mot dire. Retirez-vous, lui dit-il,
infme! loin de moi... Elle voulut se relever; mais elle retomba sur
son visage, les bras tendus  terre entre les pieds du marquis.
Monsieur, lui dit-elle, foulez-moi aux pieds, crasez-moi, car je l'ai
mrit; faites de moi tout ce qu'il vous plaira; mais pargnez ma
mre...

--Retirez-vous, reprit le marquis; retirez-vous! c'est assez de
l'infamie dont vous m'avez couvert; pargnez-moi un crime...

La pauvre crature resta dans l'attitude o elle tait, et ne lui
rpondit rien. Le marquis tait assis dans un fauteuil, la tte
enveloppe de ses bras, et le corps  demi pench sur les pieds de son
lit, hurlant par intervalles, sans la regarder: Retirez-vous!... Le
silence et l'immobilit de la malheureuse le surprirent; il lui rpta
d'une voix plus forte encore: Qu'on se retire; est-ce que vous ne
m'entendez pas?... Ensuite il se baissa, la poussa durement, et
reconnaissant qu'elle tait sans sentiment et presque sans vie, il la
prit par le milieu du corps, l'tendit sur un canap, attacha un moment
sur elle des regards o se peignaient alternativement la commisration
et le courroux. Il sonna: des valets entrrent; on appela ses femmes, 
qui il dit: Prenez votre matresse qui se trouve mal; portez-la dans
son appartement, et secourez-la... Peu d'instants aprs il envoya
secrtement savoir de ses nouvelles. On lui dit qu'elle tait revenue de
son premier vanouissement; mais que, les dfaillances se succdant
rapidement, elles taient si frquentes et si longues qu'on ne pouvait
lui rpondre de rien. Une ou deux heures aprs il renvoya secrtement
savoir son tat. On lui dit qu'elle suffoquait, et qu'il lui tait
survenu une espce de hoquet qui se faisait entendre jusque dans les
cours.  la troisime fois, c'tait sur le matin, on lui rapporta
qu'elle avait beaucoup pleur, que le hoquet s'tait calm, et qu'elle
paraissait s'assoupir.

Le jour suivant, le marquis fit mettre ses chevaux  sa chaise, et
disparut pendant quinze jours, sans qu'on st ce qu'il tait devenu.
Cependant, avant de s'loigner, il avait pourvu  tout ce qui tait
ncessaire  la mre et  la fille, avec ordre d'obir  madame comme 
lui-mme.

Pendant cet intervalle, ces deux femmes restrent l'une en prsence de
l'autre, sans presque se parler, la fille sanglotant, poussant
quelquefois des cris, s'arrachant les cheveux, se tordant les bras, sans
que sa mre ost s'approcher d'elle et la consoler. L'une montrait la
figure du dsespoir, l'autre la figure de l'endurcissement. La fille
vingt fois dit  sa mre: Maman, sortons d'ici; sauvons-nous. Autant
de fois la mre s'y opposa, et lui rpondit: Non, ma fille, il faut
rester; il faut voir ce que cela deviendra: cet homme ne nous tuera
pas... Eh! plt  Dieu, lui rpondait sa fille, qu'il l'et dj
fait!... Sa mre lui rpliquait: Vous feriez mieux de vous taire, que
de parler comme une sotte.

 son retour, le marquis s'enferma dans son cabinet, et crivit deux
lettres, l'une  sa femme, l'autre  sa belle-mre. Celle-ci partit dans
la mme journe, et se rendit au couvent des Carmlites de la ville
prochaine, o elle est morte il y a quelques jours. Sa fille s'habilla,
et se trana dans l'appartement de son mari o il lui avait apparemment
enjoint de venir. Ds la porte, elle se jeta  genoux. Levez-vous, lui
dit le marquis...

Au lieu de se lever, elle s'avana vers lui sur ses genoux; elle
tremblait de tous ses membres: elle tait chevele; elle avait le corps
un peu pench, les bras ports de son ct, la tte releve, le regard
attach sur ses yeux, et le visage inond de pleurs. Il me semble, lui
dit-elle, un sanglot sparant chacun de ses mots, que votre coeur
justement irrit s'est radouci, et que peut-tre avec le temps
j'obtiendrai misricorde. Monsieur, de grce, ne vous htez pas de me
pardonner. Tant de filles honntes sont devenues de malhonntes femmes,
que peut-tre serai-je un exemple contraire. Je ne suis pas encore digne
que vous vous rapprochiez de moi; attendez, laissez-moi seulement
l'espoir du pardon. Tenez-moi loin de vous; vous verrez ma conduite;
vous la jugerez: trop heureuse mille fois, trop heureuse si vous daignez
quelquefois m'appeler! Marquez-moi le recoin obscur de votre maison o
vous permettez que j'habite; j'y resterai sans murmure. Ah! si je
pouvais m'arracher le nom et le titre qu'on m'a fait usurper, et mourir
aprs,  l'instant vous seriez satisfait! Je me suis laisse conduire
par faiblesse, par sduction, par autorit, par menaces,  une action
infme; mais ne croyez pas, monsieur, que je sois mchante: je ne le
suis pas, puisque je n'ai pas balanc  paratre devant vous quand vous
m'avez appele, et que j'ose  prsent lever les yeux sur vous et vous
parler. Ah! si vous pouviez lire au fond de mon coeur, et voir combien
mes fautes passes sont loin de moi; combien les moeurs de mes pareilles
me sont trangres! La corruption s'est pose sur moi; mais elle ne s'y
est point attache. Je me connais, et une justice que je me rends, c'est
que par mes gots, par mes sentiments, par mon caractre, j'tais ne
digne de l'honneur de vous appartenir. Ah! s'il m'et t libre de vous
voir, il n'y avait qu'un mot  dire, et je crois que j'en aurais eu le
courage. Monsieur, disposez de moi comme il vous plaira; faites entrer
vos gens; qu'ils me dpouillent, qu'ils me jettent la nuit dans la rue:
je souscris  tout. Quel que soit le sort que vous me prparez, je m'y
soumets: le fond d'une campagne, l'obscurit d'un clotre peut me
drober pour jamais  vos yeux: parlez, et j'y vais. Votre bonheur
n'est point perdu sans ressource, et vous pouvez m'oublier...

--Levez-vous, lui dit doucement le marquis; je vous ai pardonn: au
moment mme de l'injure j'ai respect ma femme en vous; il n'est pas
sorti de ma bouche une parole qui l'ait humilie, ou du moins je m'en
repens, et je proteste qu'elle n'en entendra plus aucune qui l'humilie,
si elle se souvient qu'on ne peut rendre son poux malheureux sans le
devenir. Soyez honnte, soyez heureuse, et faites que je le sois.
Levez-vous, je vous en prie, ma femme, levez-vous et embrassez-moi;
madame la marquise, levez-vous, vous n'tes pas  votre place; madame
des Arcis, levez-vous...

Pendant qu'il parlait ainsi, elle tait reste le visage cach dans ses
mains, et la tte appuye sur les genoux du marquis; mais au mot de ma
femme, au mot de madame des Arcis, elle se leva brusquement, et se
prcipita sur le marquis, elle le tenait embrass,  moiti suffoque
par la douleur et par la joie; puis elle se sparait de lui, se jetait 
terre, et lui baisait les pieds.

Ah! lui disait le marquis, je vous ai pardonn; je vous l'ai dit; et je
vois que vous n'en croyez rien.

--Il faut, lui rpondait-elle, que cela soit, et que je ne le croie
jamais.

Le marquis ajoutait: En vrit je crois que je ne me repens de rien; et
que cette Pommeraye, au lieu de se venger, m'aura rendu un grand
service. Ma femme, allez vous habiller, tandis qu'on s'occupera  faire
vos malles. Nous partons pour ma terre, o nous resterons jusqu' ce que
nous puissions reparatre ici sans consquence pour vous et pour moi...

Ils passrent presque trois ans de suite absents de la capitale.

JACQUES.

Et je gagerais bien que ces trois ans s'coulrent comme un jour, et que
le marquis des Arcis fut un des meilleurs maris et eut une des
meilleures femmes qu'il y et au monde.

LE MATRE.

Je serais de moiti; mais en vrit je ne sais pourquoi, car je n'ai
point t satisfait de cette fille pendant tout le cours des menes de
la dame de La Pommeraye et de sa mre. Pas un instant de crainte, pas
le moindre signe d'incertitude, pas un remords; je l'ai vue se prter,
sans aucune rpugnance,  cette longue horreur. Tout ce qu'on a voulu
d'elle, elle n'a jamais hsit de le faire; elle va  confesse; elle
communie; elle joue la religion et ses ministres. Elle m'a sembl aussi
fausse, aussi mprisable, aussi mchante que les deux autres... Notre
htesse, vous narrez assez bien; mais vous n'tes pas encore profonde
dans l'art dramatique. Si vous vouliez que cette jeune fille intresst,
il fallait lui donner de la franchise, et nous la montrer victime
innocente et force de sa mre et de La Pommeraye, il fallait que les
traitements les plus cruels l'entranassent, malgr qu'elle en et, 
concourir  une suite de forfaits continus pendant une anne; il fallait
prparer ainsi le raccommodement de cette femme avec son mari. Quand on
introduit un personnage sur la scne, il faut que son rle soit un: or
je vous demanderai, notre charmante htesse, si la fille qui complote
avec deux sclrates est bien la femme suppliante que nous avons vue aux
pieds de son mari? Vous avez pch contre les rgles d'Aristote,
d'Horace, de Vida et de Le Bossu[42].

[42] Le Bossu, auteur d'un _Trait du Pome pique_, tient ici le rang
auquel un got clair a lev Boileau. Les quatre potiques sont
d'Aristote, Horace, Vida et Despraux; l'abb Batteux en a donn en 1771
une dition en 2 vol. in-8. (BR.)

L'HTESSE.

Je ne connais ni bossu ni droit: je vous ai dit la chose comme elle
s'est passe, sans en rien omettre, sans y rien ajouter. Et qui sait ce
qui se passait au fond du coeur de cette jeune fille, et si, dans les
moments o elle nous paraissait agir le plus lestement, elle n'tait pas
secrtement dvore de chagrin?

JACQUES.

Notre htesse, pour cette fois, il faut que je sois de l'avis de mon
matre qui me le pardonnera, car cela m'arrive si rarement; de son
Bossu, que je ne connais point; et de ces autres messieurs qu'il a
cits, et que je ne connais pas davantage. Si Mlle Duqunoi, ci-devant
la d'Aisnon, avait t une jolie enfant, il y aurait paru.

L'HTESSE.

Jolie enfant ou non, tant y a que c'est une excellente femme; que son
mari est avec elle content comme un roi, et qu'il ne la troquerait pas
contre une autre.

LE MATRE.

Je l'en flicite: il a t plus heureux que sage.

L'HTESSE.

Et moi, je vous souhaite une bonne nuit. Il est tard, et il faut que je
sois la dernire couche et la premire leve. Quel maudit mtier!
Bonsoir, messieurs, bonsoir. Je vous avais promis, je ne sais plus 
propos de quoi, l'histoire d'un mariage saugrenu: et je crois vous avoir
tenu parole. Monsieur Jacques, je crois que vous n'aurez pas de peine 
vous endormir; car vos yeux sont plus d' demi ferms. Bonsoir, monsieur
Jacques.

LE MATRE.

Eh bien, notre htesse, il n'y a donc pas moyen de savoir vos aventures?

L'HTESSE.

Non.

JACQUES.

Vous avez un furieux got pour les contes!

LE MATRE.

Il est vrai; ils m'instruisent et m'amusent. Un bon conteur est un homme
rare.

JACQUES.

Et voil tout juste pourquoi je n'aime pas les contes,  moins que je ne
les fasse.

LE MATRE.

Tu aimes mieux parler mal que te taire.

JACQUES.

Il est vrai.

LE MATRE.

Et moi, j'aime mieux entendre mal parler que de ne rien entendre.

JACQUES.

Cela nous met tous deux fort  notre aise.


Je ne sais o l'htesse, Jacques et son matre avaient mis leur esprit,
pour n'avoir pas trouv une seule des choses qu'il y avait  dire en
faveur de Mlle Duqunoi. Est-ce que cette fille comprit rien aux
artifices de la dame de La Pommeraye, avant le dnoment? Est-ce qu'elle
n'aurait pas mieux aim accepter les offres que la main du marquis, et
l'avoir pour amant que pour poux? Est-ce qu'elle n'tait pas
continuellement sous les menaces et le despotisme de la marquise?
Peut-on la blmer de son horrible aversion pour un tat infme? et si
l'on prend le parti de l'en estimer davantage, peut-on exiger d'elle
bien de la dlicatesse, bien du scrupule dans le choix des moyens de
s'en tirer?

Et vous croyez, lecteur, que l'apologie de Mme de La Pommeraye est plus
difficile  faire? Il vous aurait t peut-tre plus agrable d'entendre
l-dessus Jacques et son matre; mais ils avaient  parler de tant
d'autres choses plus intressantes, qu'ils auraient vraisemblablement
nglig celle-ci. Permettez donc que je m'en occupe un moment.

Vous entrez en fureur au nom de Mme de La Pommeraye, et vous vous
criez: Ah! la femme horrible! ah! l'hypocrite! ah! la sclrate!...
Point d'exclamation, point de courroux, point de partialit: raisonnons.
Il se fait tous les jours des actions plus noires, sans aucun gnie.
Vous pouvez har; vous pouvez redouter Mme de La Pommeraye: mais vous ne
la mpriserez pas. Sa vengeance est atroce; mais elle n'est souille
d'aucun motif d'intrt. On ne vous a pas dit qu'elle avait jet au nez
du marquis le beau diamant dont il lui avait fait prsent; mais elle le
fit: je le sais par les voies les plus sres. Il ne s'agit ni
d'augmenter sa fortune, ni d'acqurir quelques titres d'honneur. Quoi!
si cette femme en avait fait autant, pour obtenir  un mari la
rcompense de ses services; si elle s'tait prostitue  un ministre ou
mme  un premier commis, pour un cordon ou pour une colonelle; au
dpositaire de la feuille des Bnfices, pour une riche abbaye, cela
vous paratrait tout simple, l'usage serait pour vous: et lorsqu'elle se
venge d'une perfidie, vous vous rvoltez contre elle au lieu de voir que
son ressentiment ne vous indigne que parce que vous tes incapable d'en
prouver un aussi profond, ou que vous ne faites presque aucun cas de la
vertu des femmes. Avez-vous un peu rflchi sur les sacrifices que Mme
de La Pommeraye avait faits au marquis? Je ne vous dirai pas que sa
bourse lui avait t ouverte en toute occasion, et que pendant plusieurs
annes il n'avait eu d'autre maison, d'autre table que la sienne: cela
vous ferait hocher de la tte; mais elle s'tait assujettie  toutes ses
fantaisies,  tous ses gots; pour lui plaire elle avait renvers le
plan de sa vie. Elle jouissait de la plus haute considration dans le
monde, par la puret de ses moeurs: et elle s'tait rabaisse sur la
ligne commune. On dit d'elle, lorsqu'elle eut agr l'hommage du marquis
des Arcis: Enfin cette merveilleuse Mme de La Pommeraye s'est donc faite
comme une d'entre nous... Elle avait remarqu autour d'elle les souris
ironiques; elle avait entendu les plaisanteries, et souvent elle en
avait rougi et baiss les yeux; elle avait aval tout le calice de
l'amertume prpar aux femmes dont la conduite rgle a fait trop
longtemps la satire des mauvaises moeurs de celles qui les entourent;
elle avait support tout l'clat scandaleux par lequel on se venge des
imprudentes[43] bgueules qui affichent de l'honntet. Elle tait
vaine; et elle serait morte de douleur plutt que de promener dans le
monde, aprs la honte de la vertu abandonne, le ridicule d'une
dlaisse. Elle touchait au moment o la perte d'un amant ne se rpare
plus. Tel tait son caractre, que cet vnement la condamnait  l'ennui
et  la solitude. Un homme en poignarde un autre pour un geste, pour un
dmenti; et il ne sera pas permis  une honnte femme perdue,
dshonore, trahie, de jeter le tratre entre les bras d'une courtisane?
Ah! lecteur, vous tes bien lger dans vos loges, et bien svre dans
votre blme. Mais, me direz-vous, c'est plus encore la manire que la
chose que je reproche  la marquise. Je ne me fais pas  un ressentiment
d'une si longue tenue;  un tissu de fourberies, de mensonges, qui dure
prs d'un an. Ni moi non plus, ni Jacques, ni son matre, ni l'htesse.
Mais vous pardonnez tout  un premier mouvement; et je vous dirai que,
si le premier mouvement des autres est court, celui de Mme de La
Pommeraye et des femmes de son caractre est long. Leur me reste
quelquefois toute leur vie comme au premier moment de l'injure; et quel
inconvnient, quelle injustice y a-t-il  cela? Je n'y vois que des
trahisons moins communes; et j'approuverais fort une loi qui
condamnerait aux courtisanes celui qui aurait sduit et abandonn une
honnte femme: l'homme commun aux femmes communes.

[43] L'dition Brire met _impudentes_, en faisant remarquer qu'on lit
_imprudentes_ dans toutes les ditions. La copie que nous avons suivie
porte bien _imprudentes_. Et il nous semble trs-naturel de lire ainsi.
Le monde n'a pas  se venger des bgueules, impudentes ou non, mais de
celles qui sont assez _imprudentes_ pour donner prise  la revanche.


Tandis que je disserte, le matre de Jacques ronfle comme s'il m'avait
cout; et Jacques,  qui les muscles des jambes refusaient le service,
rde dans la chambre, en chemise et pieds nus, culbute tout ce qu'il
rencontre et rveille son matre qui lui dit d'entre ses rideaux:
Jacques, tu es ivre.

--Ou peu s'en faut.

-- quelle heure as-tu rsolu de te coucher?

--Tout  l'heure, monsieur; c'est qu'il y a... c'est qu'il y a...

--Qu'est-ce qu'il y a?

--Dans cette bouteille un reste qui s'venterait. J'ai en horreur les
bouteilles en vidange; cela me reviendrait en tte, quand je serais
couch; et il n'en faudrait pas davantage pour m'empcher de fermer
l'oeil. Notre htesse est, par ma foi, une excellente femme, et son vin
de Champagne un excellent vin; ce serait dommage de le laisser
venter... Le voil bientt  couvert... et il ne s'ventera plus...

Et tout en balbutiant, Jacques, en chemise et pieds nus, avait sabl
deux ou trois rasades sans ponctuation, comme il s'exprimait,
c'est--dire de la bouteille au verre, du verre  la bouche. Il y a deux
versions sur ce qui suivit aprs qu'il eut teint les lumires. Les uns
prtendent qu'il se mit  ttonner le long des murs sans pouvoir
retrouver son lit, et qu'il disait: Ma foi, il n'y est plus, ou, s'il y
est, il est crit l-haut que je ne le retrouverai pas; dans l'un et
l'autre cas, il faut s'en passer; et qu'il prit le parti de s'tendre
sur des chaises. D'autres, qu'il tait crit l-haut qu'il
s'embarrasserait les pieds dans les chaises, qu'il tomberait sur le
carreau et qu'il y resterait. De ces deux versions, demain,
aprs-demain, vous choisirez,  tte repose, celle qui vous conviendra
le mieux.

Nos deux voyageurs, qui s'taient couchs tard et la tte un peu chaude
de vin, dormirent la grasse matine; Jacques  terre ou sur des
chaises, selon la version que vous aurez prfre; son matre plus  son
aise dans son lit. L'htesse monta et leur annona que la journe ne
serait pas belle; mais que, quand le temps leur permettrait de continuer
leur route, ils risqueraient leur vie ou seraient arrts par le
gonflement des eaux du ruisseau qu'ils auraient  traverser; et que
plusieurs hommes de cheval, qui n'avaient pas voulu l'en croire, avaient
t forcs de rebrousser chemin. Le matre dit  Jacques: Jacques, que
ferons-nous? Jacques rpondit: Nous djeunerons d'abord avec notre
htesse: ce qui nous avisera. L'htesse jura que c'tait sagement
pens. On servit  djeuner. L'htesse ne demandait pas mieux que d'tre
gaie; le matre de Jacques s'y serait prt; mais Jacques commenait 
souffrir; il mangea de mauvaise grce, il but peu, il se tut. Ce dernier
symptme tait surtout fcheux: c'tait la suite de la mauvaise nuit
qu'il avait passe et du mauvais lit qu'il avait eu. Il se plaignait de
douleurs dans les membres; sa voix rauque annonait un mal de gorge. Son
matre lui conseilla de se coucher: il n'en voulut rien faire. L'htesse
lui proposait une soupe  l'oignon. Il demanda qu'on ft du feu dans la
chambre, car il ressentait du frisson; qu'on lui prpart de la tisane
et qu'on lui apportt une bouteille de vin blanc: ce qui fut excut
sur-le-champ. Voil l'htesse partie et Jacques en tte--tte avec son
matre. Celui-ci allait  la fentre, disait: Quel diable de temps!
regardait  sa montre (car c'tait la seule en qui il et confiance)
quelle heure il tait, prenait sa prise de tabac, recommenait la mme
chose d'heure en heure, s'criant  chaque fois: Quel diable de temps!
se tournant vers Jacques et ajoutant: La belle occasion pour reprendre
et achever l'histoire de tes amours! mais on parle mal d'amour et
d'autre chose quand on souffre. Vois, tte-toi, si tu peux continuer,
continue; sinon, bois ta tisane et dors.

Jacques prtendit que le silence lui tait malsain; qu'il tait un
animal jaseur; et que le principal avantage de sa condition, celui qui
le touchait le plus, c'tait la libert de se ddommager des douze
annes de billon qu'il avait passes chez son grand-pre,  qui Dieu
fasse misricorde.

LE MATRE.

Parle donc, puisque cela nous fait plaisir  tous deux. Tu en tais 
je ne sais quelle proposition malhonnte de la femme du chirurgien; il
s'agissait, je crois, d'expulser celui qui servait au chteau et d'y
installer son mari.

JACQUES.

M'y voil; mais un moment, s'il vous plat. Humectons.

Jacques remplit un grand gobelet de tisane, y versa un peu de vin blanc
et l'avala. C'tait une recette qu'il tenait de son capitaine et que M.
Tissot, qui la tenait de Jacques, recommande dans son trait des
maladies populaires[44]. Le vin blanc, disaient Jacques et M. Tissot,
fait pisser, est diurtique, corrige la fadeur de la tisane et soutient
le ton de l'estomac et des intestins. Son verre de tisane bu, Jacques
continua:

Me voil sorti de la maison du chirurgien, mont dans la voiture, arriv
au chteau et entour de tous ceux qui l'habitaient.

[44] Tissot, mdecin suisse, n en 1727, mourut  Lausanne le 15 juin
1797. Le livre auquel Diderot fait allusion est l'_Avis au peuple sur sa
sant_ (1761), qui a eu de nombreuses ditions.

LE MATRE.

Est-ce que tu y tais connu?

JACQUES.

Assurment! Vous rappelleriez-vous une certaine femme  la cruche
d'huile?

LE MATRE.

Fort bien!

JACQUES.

Cette femme tait la commissionnaire de l'intendant et des domestiques.
Jeanne avait prn dans le chteau l'acte de commisration que j'avais
exerc envers elle; ma bonne oeuvre tait parvenue aux oreilles du
matre: on ne lui avait pas laiss ignorer les coups de pied et de poing
dont elle avait t rcompense la nuit sur le grand chemin. Il avait
ordonn qu'on me dcouvrt et qu'on me transportt chez lui. M'y voil.
On me regarde; on m'interroge, on m'admire. Jeanne m'embrassait et me
remerciait. Qu'on le loge commodment, disait le matre  ses gens, et
qu'on ne le laisse manquer de rien; au chirurgien de la maison: Vous
le visiterez assidment... Tout fut excut de point en point. Eh bien!
mon matre, qui sait ce qui est crit l-haut? Qu'on dise  prsent que
c'est bien ou mal fait de donner son argent; que c'est un malheur d'tre
assomm... Sans ces deux vnements, M. Desglands n'aurait jamais
entendu parler de Jacques.

LE MATRE.

M. Desglands, seigneur de Miremont! C'est au chteau de Miremont que tu
es? chez mon vieil ami, le pre de M. Desforges, l'intendant de la
province?

JACQUES.

Tout juste. Et la jeune brune  la taille lgre, aux yeux noirs...

LE MATRE.

Est Denise, la fille de Jeanne?

JACQUES.

Elle-mme.

LE MATRE.

Tu as raison, c'est une des plus belles et des plus honntes cratures
qu'il y ait  vingt lieues  la ronde. Moi et la plupart de ceux qui
frquentaient le chteau de Desglands avaient tout mis en oeuvre
inutilement pour la sduire; et il n'y en avait pas un de nous qui n'et
fait de grandes sottises pour elle,  condition d'en faire une petite
pour lui.

Jacques cessant ici de parler, son matre lui dit:  quoi penses-tu? Que
fais-tu?

JACQUES.

Je fais ma prire.

LE MATRE.

Est-ce que tu pries?

JACQUES.

Quelquefois.

LE MATRE.

Et que dis-tu?

JACQUES.

Je dis: Toi qui as fait le grand rouleau, quel que tu sois, et dont le
doigt a trac toute l'criture qui est l-haut, tu as su de tous les
temps ce qu'il me fallait; que ta volont soit faite. _Amen_.

LE MATRE.

Est-ce que tu ne ferais pas aussi bien de te taire?

JACQUES.

Peut-tre que oui, peut-tre que non. Je prie  tout hasard; et quoi
qu'il m'advnt, je ne m'en rjouirais ni m'en plaindrais, si je me
possdais; mais c'est que je suis inconsquent et violent, que j'oublie
mes principes ou les leons de mon capitaine et que je ris et pleure
comme un sot.

LE MATRE.

Est-ce que ton capitaine ne pleurait point, ne riait jamais?

JACQUES.

Rarement... Jeanne m'amena sa fille un matin; et s'adressant d'abord 
moi, elle me dit: Monsieur, vous voil dans un beau chteau, o vous
serez un peu mieux que chez votre chirurgien. Dans les commencements
surtout, oh! vous serez soign  ravir; mais je connais les domestiques,
il y a assez longtemps que je le suis; peu  peu leur beau zle se
ralentira. Les matres ne penseront plus  vous; et si votre maladie
dure, vous serez oubli, mais si parfaitement oubli, que s'il vous
prenait fantaisie de mourir de faim, cela vous russirait... Puis se
tournant vers sa fille: coute, Denise, lui dit-elle, je veux que tu
visites cet honnte homme-l quatre fois par jour: le matin,  l'heure
du dner, sur les cinq heures et  l'heure du souper. Je veux que tu lui
obisses comme  moi. Voil qui est dit, et n'y manque pas.

LE MATRE.

Sais-tu ce qui lui est arriv  ce pauvre Desglands?

JACQUES.

Non, monsieur; mais si les souhaits que j'ai faits pour sa prosprit
n'ont pas t remplis, ce n'est pas faute d'avoir t sincres. C'est
lui qui me donna au commandeur de La Boulaye, qui prit en passant 
Malte; c'est le commandeur de La Boulaye qui me donna  son frre an
le capitaine, qui est peut-tre mort  prsent de la fistule; c'est ce
capitaine qui me donna  son frre le plus jeune, l'avocat gnral de
Toulouse, qui devint fou, et que la famille fit enfermer. C'est M.
Pascal, avocat gnral de Toulouse, qui me donna au comte de Tourville,
qui aima mieux laisser crotre sa barbe sous un habit de capucin que
d'exposer sa vie; c'est le comte de Tourville qui me donna  la marquise
du Belloy, qui s'est sauve  Londres avec un tranger; c'est la
marquise du Belloy qui me donna  un de ses cousins, qui s'est ruin
avec les femmes et qui a pass aux les; c'est ce cousin-l qui me
recommanda  un M. Hrissant, usurier de profession, qui faisait valoir
l'argent de M. de Rusai, docteur de Sorbonne, qui me fit entrer chez
Mlle Isselin, que vous entreteniez, et qui me plaa chez vous,  qui je
devrai un morceau de pain sur mes vieux jours, car vous me l'avez promis
si je vous restais attach: et il n'y a pas d'apparence que nous nous
sparions. Jacques a t fait pour vous, et vous ftes fait pour
Jacques.

LE MATRE.

Mais, Jacques, tu as parcouru bien des maisons en assez peu de temps.

JACQUES.

Il est vrai; on m'a renvoy quelquefois.

LE MATRE.

Pourquoi?

JACQUES.

C'est que je suis n bavard, et que tous ces gens-l voulaient qu'on se
tt. Ce n'tait pas comme vous, qui me remercieriez demain si je me
taisais. J'avais tout juste le vice qui vous convenait. Mais qu'est-ce
donc qui est arriv  M. Desglands? dites-moi cela, tandis que je
m'apprterai un coup de tisane.

LE MATRE.

Tu as demeur dans son chteau et tu n'as jamais entendu parler de son
empltre?

JACQUES.

Non.

LE MATRE.

Cette aventure-l sera pour la route; l'autre est courte. Il avait fait
sa fortune au jeu. Il s'attacha  une femme que tu auras pu voir dans
son chteau, femme d'esprit, mais srieuse, taciturne, originale et
dure. Cette femme lui dit un jour: Ou vous m'aimez mieux que le jeu, et
en ce cas donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne jouerez jamais;
ou vous aimez mieux le jeu que moi, et en ce cas ne me parlez plus de
votre passion, et jouez tant qu'il vous plaira... Desglands donna sa
parole d'honneur qu'il ne jouerait plus.--Ni gros ni petit jeu?--Ni gros
ni petit jeu. Il y avait environ dix ans qu'ils vivaient ensemble dans
le chteau que tu connais, lorsque Desglands, appel  la ville par une
affaire d'intrt, eut le malheur de rencontrer chez son notaire une de
ses anciennes connaissances de brelan, qui l'entrana  dner dans un
tripot, o il perdit en une seule sance tout ce qu'il possdait. Sa
matresse fut inflexible; elle tait riche; elle fit  Desglands une
pension modique et se spara de lui pour toujours.

JACQUES.

J'en suis fch, c'tait un galant homme.

LE MATRE.

[Comment va la gorge?

JACQUES.

Mal.

LE MATRE.

C'est que tu parles trop, et que tu ne bois pas assez.

JACQUES.

C'est que je n'aime pas la tisane, et que j'aime  parler[45].]

[45] Le passage renferm entre deux crochets ne se trouve pas dans
l'dition originale. (BR.)--Il manque en effet  la copie et il nous
parat d'ailleurs assez peu motiv.

LE MATRE.

Eh bien! Jacques, te voil chez Desglands, prs de Denise, et Denise
autorise par sa mre  te faire au moins quatre visites par jour. La
coquine! prfrer un Jacques!

JACQUES.

Un Jacques! un Jacques, monsieur, est un homme comme un autre.

LE MATRE.

Jacques, tu te trompes, un Jacques n'est point un homme comme un autre.

JACQUES.

C'est quelquefois mieux qu'un autre.

LE MATRE.

Jacques, vous vous oubliez. Reprenez l'histoire de vos amours, et
souvenez-vous que vous n'tes et que vous ne serez jamais qu'un
Jacques.

JACQUES.

Si, dans la chaumire o nous trouvmes les coquins, Jacques n'avait pas
valu un peu mieux que son matre...

LE MATRE.

Jacques, vous tes un insolent: vous abusez de ma bont. Si j'ai fait la
sottise de vous tirer de votre place, je saurai bien vous y remettre.
Jacques, prenez votre bouteille et votre coquemar, et descendez l-bas.

JACQUES.

Cela vous plat  dire, monsieur; je me trouve bien ici, et je ne
descendrai pas l-bas.

LE MATRE.

Je te dis que tu descendras.

JACQUES.

Je suis sr que vous ne dites pas vrai. Comment, monsieur, aprs m'avoir
accoutum pendant dix ans  vivre de pair  compagnon...

LE MATRE.

Il me plat que cela cesse.

JACQUES.

Aprs avoir souffert toutes mes impertinences...

LE MATRE.

Je n'en veux plus souffrir.

JACQUES.

Aprs m'avoir fait asseoir  table  ct de vous, m'avoir appel votre
ami...

LE MATRE.

Vous ne savez pas ce que c'est que le nom d'ami donn par un suprieur 
son subalterne.

JACQUES.

Quand on sait que tous vos ordres ne sont que des clous  soufflet,
s'ils n'ont t ratifis par Jacques; aprs avoir si bien accol votre
nom au mien, que l'un ne va jamais sans l'autre, et que tout le monde
dit Jacques et son matre; tout  coup il vous plaira de les sparer!
Non, monsieur, cela ne sera pas. Il est crit l-haut que tant que
Jacques vivra, que tant que son matre vivra, et mme aprs qu'ils
seront morts tous deux, on dira Jacques et son matre.

LE MATRE.

Et je dis, Jacques, que vous descendrez, et que vous descendrez
sur-le-champ, parce que je vous l'ordonne.

JACQUES.

Monsieur, commandez-moi toute autre chose, si vous voulez que je vous
obisse.


Ici le matre de Jacques se leva, le prit  la boutonnire, et lui dit
gravement:

Descendez.

Jacques lui rpondit froidement:

Je ne descends pas.

Le matre le secouant fortement, lui dit:

Descendez, maroufle! obissez-moi.

Jacques lui rpliqua froidement encore:

Maroufle, tant qu'il vous plaira; mais le maroufle ne descendra pas.
Tenez, monsieur, ce que j'ai  la tte, comme on dit, je ne l'ai pas au
talon. Vous vous chauffez inutilement, Jacques restera o il est, et ne
descendra pas.

Et puis Jacques et son matre, aprs s'tre modrs jusqu' ce moment,
s'chappent tous les deux  la fois, et se mettent  crier  tue-tte:

Tu descendras.

--Je ne descendrai pas.

--Tu descendras.

--Je ne descendrai pas.

 ce bruit, l'htesse monta, et s'informa de ce que c'tait; mais ce ne
fut pas dans le premier instant qu'on lui rpondit; on continua  crier:
Tu descendras. Je ne descendrai pas. Ensuite le matre, le coeur gros,
se promenant dans la chambre, disait en grommelant: A-t-on jamais rien
vu de pareil? L'htesse bahie et debout: Eh bien! messieurs, de quoi
s'agit-il?

Jacques, sans s'mouvoir,  l'htesse: C'est mon matre  qui la tte
tourne; il est fou.

LE MATRE.

C'est bte que tu veux dire.

JACQUES.

Tout comme il vous plaira.

LE MATRE,  l'htesse.

L'avez-vous entendu?

L'HTESSE.

Il a tort; mais la paix, la paix; parlez l'un ou l'autre, et que je
sache ce dont il s'agit.

LE MATRE,  Jacques.

Parle, maroufle.

JACQUES,  son matre.

Parlez vous-mme.

L'HTESSE,  Jacques.

Allons, monsieur Jacques, parlez, votre matre vous l'ordonne; aprs
tout, un matre est un matre...

Jacques expliqua la chose  l'htesse. L'htesse, aprs avoir entendu,
leur dit: Messieurs, voulez-vous m'accepter pour arbitre?

JACQUES ET SON MATRE, tous les deux  la fois.

Trs-volontiers, trs-volontiers, notre htesse.

L'HTESSE.

Et vous vous engagez d'honneur  excuter ma sentence?

JACQUES ET SON MATRE.

D'honneur, d'honneur...

Alors l'htesse s'asseyant sur la table, et prenant le ton et le
maintien d'un grave magistrat, dit:

Ou la dclaration de monsieur Jacques, et d'aprs des faits tendant 
prouver que son matre est un bon, un trs-bon, un trop bon matre; et
que Jacques n'est point un mauvais serviteur, quoiqu'un peu sujet 
confondre la possession absolue et inamovible avec la concession
passagre et gratuite, j'annule l'galit qui s'est tablie entre eux
par laps de temps, et la recre sur-le-champ. Jacques descendra, et
quand il aura descendu, il remontera: il rentrera dans toutes les
prrogatives dont il a joui jusqu' ce jour. Son matre lui tendra la
main, et lui dira d'amiti: Bonjour, Jacques, je suis bien aise de vous
revoir... Jacques lui rpondra: Et moi, monsieur, je suis enchant de
vous retrouver... Et je dfends qu'il soit jamais question entre eux de
cette affaire, et que la prrogative de matre et de serviteur soit
agite  l'avenir. Voulons que l'un ordonne et que l'autre obisse,
chacun de son mieux; et qu'il soit laiss, entre ce que l'un peut et ce
que l'autre doit, la mme obscurit que ci-devant.

En achevant ce prononc, qu'elle avait pill dans quelque ouvrage du
temps, publi  l'occasion d'une querelle toute pareille, et o l'on
avait entendu, de l'une des extrmits du royaume  l'autre, le matre
crier  son serviteur: Tu descendras! et le serviteur crier de son
ct: Je ne descendrai pas! allons, dit-elle  Jacques, vous,
donnez-moi le bras sans parlementer davantage...

Jacques s'cria douloureusement: Il tait donc crit l-haut que je
descendrais!...

L'HTESSE,  Jacques.

Il tait crit l-haut qu'au moment o l'on prend matre, on descendra,
on montera, on avancera, on reculera, on restera, et cela sans qu'il
soit jamais libre aux pieds de se refuser aux ordres de la tte. Qu'on
me donne le bras, et que mon ordre s'accomplisse...

Jacques donna le bras  l'htesse; mais  peine eurent-ils pass le
seuil de la chambre, que le matre se prcipita sur Jacques, et
l'embrassa; quitta Jacques pour embrasser l'htesse; et les embrassant
l'un et l'autre, il disait: Il est crit l-haut que je ne me dferai
jamais de cet original-l, et que tant que je vivrai il sera mon matre
et que je serai son serviteur... L'htesse ajouta: Et qu' vue de
pays, vous ne vous en trouverez pas plus mal tous deux.

L'htesse, aprs avoir apais cette querelle, qu'elle prit pour la
premire, et qui n'tait pas la centime de la mme espce, et
rinstall Jacques  sa place, s'en alla  ses affaires, et le matre
dit  Jacques:  prsent que nous voil de sang-froid et en tat de
juger sainement, ne conviendras-tu pas?

JACQUES.

Je conviendrai que quand on a donn sa parole d'honneur, il faut la
tenir; et puisque nous avons promis au juge sur notre parole d'honneur
de ne pas revenir sur cette affaire, il n'en faut plus parler.

LE MATRE.

Tu as raison.

JACQUES.

Mais sans revenir sur cette affaire, ne pourrions-nous pas en prvenir
cent autres par quelque arrangement raisonnable?

LE MATRE.

J'y consens.

JACQUES.

Stipulons: 1 qu'attendu qu'il est crit l-haut que je vous suis
essentiel, et que je sens, que je sais que vous ne pouvez pas vous
passer de moi, j'abuserai de ces avantages toutes et quantes fois que
l'occasion s'en prsentera.

LE MATRE.

Mais, Jacques, on n'a jamais rien stipul de pareil.

JACQUES.

Stipul ou non stipul, cela s'est fait de tous les temps, se fait
aujourd'hui, et se fera tant que le monde durera. Croyez-vous que les
autres n'aient pas cherch comme vous  se soustraire  ce dcret, et
que vous serez plus habile qu'eux? Dfaites-vous de cette ide, et
soumettez-vous  la loi d'un besoin dont il n'est pas en votre pouvoir
de vous affranchir.

Stipulons: 2 qu'attendu qu'il est aussi impossible  Jacques de ne pas
connatre son ascendant et sa force sur son matre, qu' son matre de
mconnatre sa faiblesse et de se dpouiller de son indulgence, il faut
que Jacques soit insolent, et que, pour la paix, son matre ne s'en
aperoive pas. Tout cela s'est arrang  notre insu, tout cela fut
scell l-haut au moment o la nature fit Jacques et son matre. Il fut
arrt que vous auriez les titres, et que j'aurais la chose. Si vous
vouliez vous opposer  la volont de nature, vous n'y feriez que de
l'eau claire.

LE MATRE.

Mais,  ce compte, ton lot vaudrait mieux que le mien.

JACQUES.

Qui vous le dispute?

LE MATRE.

Mais,  ce compte, je n'ai qu' prendre ta place et te mettre  la
mienne.

JACQUES.

Savez-vous ce qui en arriverait? Vous y perdriez le titre, et vous
n'auriez pas la chose. Restons comme nous sommes, nous sommes fort bien
tous deux; et que le reste de notre vie soit employ  faire un
proverbe.

LE MATRE.

Quel proverbe?

JACQUES.

Jacques mne son matre. Nous serons les premiers dont on l'aura dit;
mais on le rptera de mille autres qui valent mieux que vous et moi.

LE MATRE.

Cela me semble dur, trs-dur.

JACQUES.

Mon matre, mon cher matre, vous allez regimber contre un aiguillon qui
n'en piquera que plus vivement. Voil donc qui est convenu entre nous.

LE MATRE.

Et que fait notre consentement  une loi ncessaire?

JACQUES.

Beaucoup. Croyez-vous qu'il soit inutile de savoir une bonne fois,
nettement, clairement,  quoi s'en tenir? Toutes nos querelles ne sont
venues jusqu' prsent que parce que nous ne nous tions pas encore bien
dit, vous, que vous vous appelleriez mon matre, et que c'est moi qui
serais le vtre. Mais voil qui est entendu; et nous n'avons plus qu'
cheminer en consquence.

LE MATRE.

Mais o diable as-tu appris tout cela?

JACQUES.

Dans le grand livre. Ah! mon matre, on a beau rflchir, mditer,
tudier dans tous les livres du monde, on n'est jamais qu'un petit clerc
quand on n'a pas lu dans le grand livre...


L'aprs-dne, le soleil s'claircit. Quelques voyageurs assurrent que
le ruisseau tait guable. Jacques descendit; son matre paya l'htesse
trs-largement. Voil  la porte de l'auberge un assez grand nombre de
passagers que le mauvais temps y avait retenus, se prparant  continuer
leur route; parmi ces passagers, Jacques et son matre, l'homme au
mariage saugrenu et son compagnon. Les pitons ont pris leurs btons et
leurs bissacs; d'autres s'arrangent dans leurs fourgons ou leurs
voitures; les cavaliers sont sur leurs chevaux, et boivent le vin de
l'trier. L'htesse affable tient une bouteille  la main, prsente des
verres, et les remplit, sans oublier le sien; on lui dit des choses
obligeantes; elle y rpond avec politesse et gaiet. On pique des deux,
on se salue et l'on s'loigne.

Il arriva que Jacques et son matre, le marquis des Arcis et son
compagnon de voyage, avaient la mme route  faire. De ces quatre
personnages il n'y a que ce dernier qui ne vous soit pas connu. Il avait
 peine atteint l'ge de vingt-deux ou de vingt-trois ans. Il tait
d'une timidit qui se peignait sur son visage; il portait sa tte un peu
penche sur l'paule gauche; il tait silencieux, et n'avait presque
aucun usage du monde. S'il faisait la rvrence, il inclinait la partie
suprieure de son corps sans remuer ses jambes; assis, il avait le tic
de prendre les basques de son habit, et de les croiser sur ses cuisses;
de tenir ses mains dans les fentes, et d'couter ceux qui parlaient, les
yeux presque ferms.  cette allure singulire Jacques le dchiffra; et
s'approchant de l'oreille de son matre, il lui dit: Je gage que ce
jeune homme a port l'habit de moine?

--Et pourquoi cela, Jacques?

--Vous verrez.

Nos quatre voyageurs allrent de compagnie, s'entretenant de la pluie,
du beau temps, de l'htesse, de l'hte, de la querelle du marquis des
Arcis, au sujet de Nicole. Cette chienne affame et malpropre venait
sans cesse s'essuyer  ses bas; aprs l'avoir inutilement chasse
plusieurs fois avec sa serviette, d'impatience il lui avait dtach un
assez violent coup de pied... Et voil tout de suite la conversation
tourne sur cet attachement singulier des femmes pour les animaux.
Chacun en dit son avis. Le matre de Jacques, s'adressant  Jacques, lui
dit: Et toi, Jacques, qu'en penses-tu?

Jacques demanda  son matre s'il n'avait pas remarqu que, quelle que
ft la misre des petites gens, n'ayant pas de pain pour eux, ils
avaient tous des chiens; s'il n'avait pas remarqu que ces chiens, tant
tous instruits  faire des tours,  marcher  deux pattes,  danser, 
rapporter,  sauter pour le roi, pour la reine,  faire le mort, cette
ducation les avait rendus les plus malheureuses btes du monde. D'o il
conclut que tout homme voulait commander  un autre; et que l'animal se
trouvant dans la socit immdiatement au-dessous de la classe des
derniers citoyens commands par toutes les autres classes, ils
prenaient un animal pour commander aussi  quelqu'un. Eh bien! dit
Jacques, chacun a son chien. Le ministre est le chien du roi, le premier
commis est le chien du ministre, la femme est le chien du mari, ou le
mari le chien de la femme; Favori est le chien de celle-ci, et Thibaud
est le chien de l'homme du coin. Lorsque mon matre me fait parler quand
je voudrais me taire, ce qui,  la vrit, m'arrive rarement, continua
Jacques; lorsqu'il me fait taire quand je voudrais parler, ce qui est
trs-difficile; lorsqu'il me demande l'histoire de mes amours, et que
j'aimerais mieux causer d'autre chose; lorsque j'ai commenc l'histoire
de mes amours, et qu'il l'interrompt: que suis-je autre chose que son
chien? les hommes faibles sont les chiens des hommes fermes.

LE MATRE.

Mais, Jacques, cet attachement pour les animaux, je ne le remarque pas
seulement dans les petites gens; je connais de grandes dames entoures
d'une meute de chiens, sans compter les chats, les perroquets, les
oiseaux.

JACQUES.

C'est leur satire et celle de ce qui les entoure. Elles n'aiment
personne; personne ne les aime: et elles jettent aux chiens un sentiment
dont elles ne savent que faire.

LE MARQUIS DES ARCIS.

Aimer les animaux ou jeter son coeur aux chiens, cela est singulirement
vu.

LE MATRE.

Ce qu'on donne  ces animaux-l suffirait  la nourriture de deux ou
trois malheureux.

JACQUES.

 prsent en tes-vous surpris?

LE MATRE.

Non.

Le marquis des Arcis tourna les yeux sur Jacques, sourit de ses ides;
puis, s'adressant  son matre, il lui dit: Vous avez l un serviteur
qui n'est pas ordinaire.

LE MATRE.

Un serviteur, vous avez bien de la bont: c'est moi qui suis le sien; et
peu s'en est fallu que ce matin, pas plus tard, il ne me l'ait prouv en
forme.

Tout en causant on arriva  la couche, et l'on fit chambre commune. Le
matre de Jacques et le marquis des Arcis souprent ensemble. Jacques et
le jeune homme furent servis  part. Le matre baucha en quatre mots au
marquis l'histoire de Jacques et son tour de tte fataliste. Le marquis
parla du jeune homme qui le suivait. Il avait t prmontr. Il tait
sorti de sa maison par une aventure bizarre; des amis le lui avaient
recommand; et il en avait fait son secrtaire en attendant mieux. Le
matre de Jacques dit: Cela est plaisant.

LE MARQUIS DES ARCIS.

Et que trouvez-vous de plaisant  cela?

LE MATRE.

Je parle de Jacques.  peine sommes-nous entrs dans le logis que nous
venons de quitter, que Jacques m'a dit  voix basse: Monsieur, regardez
bien ce jeune homme, je gagerais qu'il a t moine.

LE MARQUIS.

Il a rencontr juste, je ne sais sur quoi. Vous couchez-vous de bonne
heure?

LE MATRE.

Non, pas ordinairement; et ce soir j'en suis d'autant moins press que
nous n'avons fait que demi-journe.

LE MARQUIS DES ARCIS.

Si vous n'avez rien qui vous occupe plus utilement ou plus agrablement,
je vous raconterai l'histoire de mon secrtaire; elle n'est pas commune.

LE MATRE.

Je l'couterai volontiers.


Je vous entends, lecteur: vous me dites: Et les amours de Jacques?...
Croyez-vous que je n'en sois pas aussi curieux que vous? Avez-vous
oubli que Jacques aimait  parler, et surtout  parler de lui; manie
gnrale des gens de son tat; manie qui les tire de leur abjection, qui
les place dans la tribune, et qui les transforme tout  coup en
personnages intressants? Quel est,  votre avis, le motif qui attire la
populace aux excutions publiques? L'inhumanit? Vous vous trompez: le
peuple n'est point inhumain; ce malheureux autour de l'chafaud duquel
il s'attroupe, il l'arracherait des mains de la justice s'il le
pouvait. Il va chercher en Grve une scne qu'il puisse raconter  son
retour dans le faubourg; celle-l ou une autre, cela lui est
indiffrent, pourvu qu'il fasse un rle, qu'il rassemble ses voisins, et
qu'il s'en fasse couter. Donnez au boulevard une fte amusante; et vous
verrez que la place des excutions sera vide. Le peuple est avide de
spectacles, et y court, parce qu'il est amus quand il en jouit, et
qu'il est encore amus par le rcit qu'il en fait quand il en est
revenu. Le peuple est terrible dans sa fureur; mais elle ne dure pas. Sa
misre propre l'a rendu compatissant; il dtourne les yeux du spectacle
d'horreur qu'il est all chercher; il s'attendrit, il s'en retourne en
pleurant... Tout ce que je vous dbite l, lecteur, je le tiens de
Jacques, je vous l'avoue, parce que je n'aime pas  me faire honneur de
l'esprit d'autrui. Jacques ne connaissait ni le nom de vice, ni le nom
de vertu; il prtendait qu'on tait heureusement ou malheureusement n.
Quand il entendait prononcer les mots rcompenses ou chtiments, il
haussait les paules. Selon lui la rcompense tait l'encouragement des
bons; le chtiment, l'effroi des mchants. Qu'est-ce autre chose,
disait-il, s'il n'y a point de libert, et que notre destine soit
crite l-haut? Il croyait qu'un homme s'acheminait aussi ncessairement
 la gloire ou  l'ignominie, qu'une boule qui aurait la conscience
d'elle-mme suit la pente d'une montagne; et que, si l'enchanement des
causes et des effets qui forment la vie d'un homme depuis le premier
instant de sa naissance jusqu' son dernier soupir nous tait connu,
nous resterions convaincus qu'il n'a fait que ce qu'il tait ncessaire
de faire. Je l'ai plusieurs fois contredit, mais sans avantage et sans
fruit. En effet, que rpliquer  celui qui vous dit: Quelle que soit la
somme des lments dont je suis compos, je suis un; or, une cause n'a
qu'un effet; j'ai toujours t une cause une; je n'ai donc jamais eu
qu'un effet  produire; ma dure n'est donc qu'une suite d'effets
ncessaires. C'est ainsi que Jacques raisonnait d'aprs son capitaine.
La distinction d'un monde physique et d'un monde moral lui semblait vide
de sens. Son capitaine lui avait fourr dans la tte toutes ces opinions
qu'il avait puises, lui, dans son Spinosa qu'il savait par coeur.
D'aprs ce systme, on pourrait imaginer que Jacques ne se rjouissait,
ne s'affligeait de rien; cela n'tait pourtant pas vrai. Il se
conduisait  peu prs comme vous et moi. Il remerciait son bienfaiteur,
pour qu'il lui ft encore du bien. Il se mettait en colre contre
l'homme injuste; et quand on lui objectait qu'il ressemblait alors au
chien qui mord la pierre qui l'a frapp: Nenni, disait-il, la pierre
mordue par le chien ne se corrige pas; l'homme injuste est modifi par
le bton. Souvent il tait inconsquent comme vous et moi, et sujet 
oublier ses principes, except dans quelques circonstances o sa
philosophie le dominait videmment; c'tait alors qu'il disait: Il
fallait que cela ft, car cela tait crit l-haut. Il tchait 
prvenir le mal; il tait prudent avec le plus grand mpris pour la
prudence. Lorsque l'accident tait arriv, il en revenait  son refrain;
et il tait consol. Du reste, bon homme, franc, honnte, brave,
attach, fidle, trs-ttu, encore plus bavard, et afflig comme vous et
moi d'avoir commenc l'histoire de ses amours sans presque aucun espoir
de la finir. Ainsi je vous conseille, lecteur, de prendre votre parti;
et au dfaut des amours de Jacques, de vous accommoder des aventures du
secrtaire du marquis des Arcis. D'ailleurs, je le vois, ce pauvre
Jacques, le cou entortill d'un large mouchoir; sa gourde, ci-devant
pleine de bon vin, ne contenant que de la tisane; toussant, jurant
contre l'htesse qu'ils ont quitte, et contre son vin de Champagne, ce
qu'il ne ferait pas s'il se ressouvenait que tout est crit l-haut,
mme son rhume.

Et puis, lecteur, toujours des contes d'amour; un, deux, trois, quatre
contes d'amour que je vous ai faits; trois ou quatre autres contes
d'amour qui vous reviennent encore: ce sont beaucoup de contes d'amour.
Il est vrai d'un autre ct que, puisqu'on crit pour vous, il faut ou
se passer de votre applaudissement, ou vous servir  votre got, et que
vous l'avez bien dcid pour les contes d'amour. Toutes vos nouvelles en
vers ou en prose sont des contes d'amour; presque tous vos pomes,
lgies, glogues, idylles, chansons, ptres, comdies, tragdies,
opras, sont des contes d'amour. Presque toutes vos peintures et vos
sculptures ne sont que des contes d'amour. Vous tes aux contes d'amour
pour toute nourriture depuis que vous existez, et vous ne vous en lassez
point. L'on vous tient  ce rgime et l'on vous y tiendra longtemps
encore, hommes et femmes, grands et petits enfants, sans que vous vous
en lassiez. En vrit cela est merveilleux. Je voudrais que l'histoire
du secrtaire du marquis des Arcis ft encore un conte d'amour; mais
j'ai peur qu'il n'en soit rien, et que vous n'en soyez ennuy. Tant pis
pour le marquis des Arcis, pour le matre de Jacques, pour vous,
lecteur, et pour moi.


Il vient un moment o presque toutes les jeunes filles et les jeunes
garons tombent dans la mlancolie; ils sont tourments d'une inquitude
vague qui se promne sur tout, et qui ne trouve rien qui la calme. Ils
cherchent la solitude; ils pleurent; le silence des clotres les touche;
l'image de la paix qui semble rgner dans les maisons religieuses les
sduit. Ils prennent pour la voix de Dieu qui les appelle  lui les
premiers efforts d'un temprament qui se dveloppe: et c'est prcisment
lorsque la nature les sollicite, qu'ils embrassent un genre de vie
contraire au voeu de la nature. L'erreur ne dure pas; l'expression de la
nature devient plus claire: on la reconnat; et l'tre squestr tombe
dans les regrets, la langueur, les vapeurs, la folie ou le dsespoir...
Tel fut le prambule du marquis des Arcis. Dgot du monde  l'ge de
dix-sept ans, Richard (c'est le nom de mon secrtaire) se sauva de la
maison paternelle, et prit l'habit de prmontr[46].

[46] Les prmontrs doivent leur nom  un vallon o saint Norbert,
fondateur de leur ordre, se retira en 1120. Ce ne fut qu'en 1584, quatre
cent cinquante ans aprs la mort de Norbert, que le pape Grgoire XIII
lui fit prendre place dans le catalogue des saints. (BR.)

LE MATRE.

De prmontr? Je lui en sais gr. Ils sont blancs comme des cygnes, et
saint Norbert qui les fonda n'omit qu'une chose dans ses conditions...

LE MARQUIS DES ARCIS.

D'assigner un vis--vis  chacun de ses religieux.

LE MATRE.

Si ce n'tait pas l'usage des amours d'aller tout nus[47], ils se
dguiseraient en prmontrs. Il rgne dans cet ordre une politique
singulire. On vous permet la duchesse, la marquise, la comtesse, la
prsidente, la conseillre, mme la financire, mais point la
bourgeoise; quelque jolie que soit la marchande, vous verrez rarement un
prmontr dans une boutique.

[47] Les prmontrs portaient l'habit blanc, tout en laine, et point de
linge. (BR.)

LE MARQUIS DES ARCIS.

C'est ce que Richard m'avait dit. Richard aurait fait ses voeux aprs
deux ans de noviciat, si ses parents ne s'y taient opposs. Son pre
exigea qu'il rentrerait dans la maison, et que l il lui serait permis
d'prouver sa vocation, en observant toutes les rgles de la vie
monastique pendant une anne: trait qui fut fidlement rempli de part
et d'autre. L'anne d'preuve, sous les yeux de sa famille, coule,
Richard demanda  faire ses voeux. Son pre lui rpondit: Je vous ai
accord une anne pour prendre une dernire rsolution, j'espre que
vous ne m'en refuserez pas une pour la mme chose; je consens seulement
que vous alliez la passer o il vous plaira[48]. En attendant la fin de
ce second dlai, l'abb de l'ordre se l'attacha. C'est dans cet
intervalle qu'il fut impliqu dans une des aventures qui n'arrivent que
dans les couvents. Il y avait alors  la tte d'une des maisons de
l'ordre un suprieur d'un caractre extraordinaire: il s'appelait le
pre Hudson. Le pre Hudson avait la figure la plus intressante: un
grand front, un visage ovale, un nez aquilin, de grands yeux bleus, de
belles joues larges, une belle bouche, de belles dents, le souris le
plus fin, une tte couverte d'une fort de cheveux blancs, qui
ajoutaient la dignit  l'intrt de sa figure; de l'esprit, des
connaissances, de la gaiet, le maintien et le propos le plus honnte,
l'amour de l'ordre, celui du travail; mais les passions les plus
fougueuses, mais le got le plus effrn des plaisirs et des femmes,
mais le gnie de l'intrigue port au dernier point, mais les moeurs les
plus dissolues, mais le despotisme le plus absolu dans sa maison.
Lorsqu'on lui en donna l'administration, elle tait infecte d'un
jansnisme ignorant; les tudes s'y faisaient mal, les affaires
temporelles taient en dsordre, les devoirs religieux y taient tombs
en dsutude, les offices divins s'y clbraient avec indcence, les
logements superflus y taient occups par des pensionnaires dissolus. Le
pre Hudson convertit ou loigna les jansnistes, prsida lui-mme aux
tudes, rtablit le temporel, remit la rgle en vigueur, expulsa les
pensionnaires scandaleux, introduisit dans la clbration des offices la
rgularit et la biensance, et fit de sa communaut une des plus
difiantes. Mais cette austrit  laquelle il assujettissait les
autres, lui, s'en dispensait; ce joug de fer sous lequel il tenait ses
subalternes, il n'tait pas assez dupe pour le partager; aussi
taient-ils anims contre le pre Hudson d'une fureur renferme qui n'en
tait que plus violente et plus dangereuse. Chacun tait son ennemi et
son espion; chacun s'occupait, en secret,  percer les tnbres de sa
conduite; chacun tenait un tat spar de ses dsordres cachs; chacun
avait rsolu de le perdre; il ne faisait pas une dmarche qui ne ft
suivie; ses intrigues taient  peine noues, qu'elles taient connues.

[48] Voir un fait analogue dans _la Religieuse_, t. V, p. 88.

L'abb de l'ordre avait une maison attenante au monastre. Cette maison
avait deux portes, l'une qui s'ouvrait dans la rue, l'autre dans le
clotre; Hudson en avait forc les serrures; l'abbatiale tait devenue
le rduit de ses scnes nocturnes, et le lit de l'abb celui de ses
plaisirs. C'tait par la porte de la rue, lorsque la nuit tait avance,
qu'il introduisait lui-mme, dans les appartements de l'abb, des femmes
de toutes les conditions: c'tait l qu'on faisait des soupers dlicats.
Hudson avait un confessionnal, et il avait corrompu toutes celles
d'entre ses pnitentes qui en valaient la peine. Parmi ces pnitentes il
y avait une petite confiseuse qui faisait bruit dans le quartier, par sa
coquetterie et ses charmes; Hudson, qui ne pouvait frquenter chez elle,
l'enferma dans son srail. Cette espce de rapt ne se fit pas sans
donner des soupons aux parents et  l'poux. Ils lui rendirent visite.
Hudson les reut avec un air constern. Comme ces bonnes gens taient en
train de lui exposer leur chagrin, la cloche sonne; c'tait  six heures
du soir: Hudson leur impose silence, te son chapeau, se lve, fait un
grand signe de croix, et dit d'un ton affectueux et pntr: _Angelus
Domini nuntiavit Mari_... Et voil le pre de la confiseuse et ses
frres honteux de leur soupon, qui disaient, en descendant l'escalier,
 l'poux: Mon fils, vous tes un sot... Mon frre, n'avez-vous point
de honte? Un homme qui dit l'_Angelus_, un saint!

Un soir, en hiver, qu'il s'en retournait  son couvent, il fut attaqu
par une de ces cratures qui sollicitent les passants; elle lui parat
jolie: il la suit;  peine est-il entr, que le guet survient. Cette
aventure en aurait perdu un autre; mais Hudson tait homme de tte, et
cet accident lui concilia la bienveillance et la protection du magistrat
de police. Conduit en sa prsence, voici comme il lui parla: Je
m'appelle Hudson, je suis le suprieur de ma maison. Quand j'y suis
entr tout tait en dsordre; il n'y avait ni science, ni discipline, ni
moeurs; le spirituel y tait nglig jusqu'au scandale; le dgt du
temporel menaait la maison d'une ruine prochaine. J'ai tout rtabli;
mais je suis homme, et j'ai mieux aim m'adresser  une femme corrompue,
que de m'adresser  une honnte femme. Vous pouvez  prsent disposer de
moi comme il vous plaira... Le magistrat lui recommanda d'tre plus
circonspect  l'avenir, lui promit le secret sur cette aventure, et lui
tmoigna le dsir de le connatre plus intimement.

Cependant les ennemis dont il tait environn avaient, chacun de leur
ct, envoy au gnral de l'ordre des mmoires, o ce qu'ils savaient
de la mauvaise conduite d'Hudson tait expos. La confrontation de ces
mmoires en augmentait la force. Le gnral tait jansniste, et par
consquent dispos  tirer vengeance de l'espce de perscution
qu'Hudson avait exerce contre les adhrents  ses opinions. Il aurait
t enchant d'tendre le reproche des moeurs corrompues d'un seul
dfenseur de la bulle et de la morale relche sur la secte entire. En
consquence il remit les diffrents mmoires des faits et gestes
d'Hudson entre les mains de deux commissaires qu'il dpcha secrtement,
avec ordre de procder  leur vrification et de la constater
juridiquement; leur enjoignant surtout de mettre  la conduite de cette
affaire la plus grande circonspection, le seul moyen d'accabler
subitement le coupable, et de le soustraire  la protection de la cour
et du Mirepoix[49], aux yeux duquel le jansnisme tait le plus grand de
tous les crimes, et la soumission  la bulle _Unigenitus_, la premire
des vertus. Richard, mon secrtaire, fut un des deux commissaires.

[49] Boyer, vque de Mirepoix, fut l'un des plus acharns ennemis des
jansnistes. Il avait t prcepteur du Dauphin, pre de Louis XV, et
tenait depuis la mort de Fleury la feuille des bnfices, ce qui lui
donnait une grande puissance.

Voil ces deux hommes partis du noviciat, installs dans la maison
d'Hudson, et procdant sourdement aux informations. Ils eurent bientt
recueilli une liste de plus de forfaits qu'il n'en fallait pour mettre
cinquante moines dans l'_in pace_. Leur sjour avait t long, mais leur
mene si adroite qu'il n'en tait rien transpir. Hudson, tout fin qu'il
tait, touchait au moment de sa perte, qu'il n'en avait pas le moindre
soupon. Cependant le peu d'attention de ces nouveaux venus  lui faire
la cour, le secret de leur voyage, leurs sorties tantt ensemble, tantt
spars; leurs frquentes confrences avec les autres religieux,
l'espce de gens qu'ils visitaient et dont ils taient visits, lui
causrent quelque inquitude. Il les pia, il les fit pier; et bientt
l'objet de leur mission fut vident pour lui. Il ne se dconcerta point;
il s'occupa profondment de la manire, non d'chapper  l'orage qui le
menaait, mais de l'attirer sur la tte des deux commissaires: et voici
le parti trs-extraordinaire auquel il s'arrta.

Il avait sduit une jeune fille qu'il tenait cache dans un petit
logement du faubourg Saint-Mdard. Il court chez elle, et lui tient le
discours suivant: Mon enfant, tout est dcouvert, nous sommes perdus;
avant huit jours vous serez renferme, et j'ignore ce qu'il sera fait de
moi. Point de dsespoir, point de cris; remettez-vous de votre trouble.
coutez-moi, faites ce que je vous dirai, faites-le bien, je me charge
du reste. Demain je pars pour la campagne. Pendant mon absence, allez
trouver deux religieux que je vais vous nommer. (Et il lui nomma les
deux commissaires.) Demandez  leur parler en secret. Seule avec eux,
jetez-vous  leurs genoux, implorez leur secours, implorez leur justice,
implorez leur mdiation auprs du gnral, sur l'esprit duquel vous
savez qu'ils peuvent beaucoup; pleurez, sanglotez, arrachez-vous les
cheveux; et en pleurant, sanglotant, vous arrachant les cheveux,
racontez-leur toute notre histoire, et la racontez de la manire la plus
propre  inspirer de la commisration pour vous, de l'horreur contre
moi.

--Comment, monsieur, je leur dirai...

--Oui, vous leur direz qui vous tes,  qui vous appartenez, que je vous
ai sduite au tribunal de la confession, enleve d'entre les bras de vos
parents, et relgue dans la maison o vous tes. Dites qu'aprs vous
avoir ravi l'honneur et prcipite dans le crime, je vous ai abandonne
 la misre; dites que vous ne savez plus que devenir.

--Mais, Pre...

--Excutez ce que je vous prescris, et ce qui me reste  vous prescrire,
ou rsolvez votre perte et la mienne. Ces deux moines ne manqueront pas
de vous plaindre, de vous assurer de leur assistance, et de vous
demander un second rendez-vous que vous leur accorderez. Ils
s'informeront de vous et de vos parents, et comme vous ne leur aurez
rien dit qui ne soit vrai, vous ne pouvez leur devenir suspecte. Aprs
cette premire et leur seconde entrevue, je vous prescrirai ce que vous
aurez  faire  la troisime. Songez seulement  bien jouer votre rle.

Tout se passa comme Hudson l'avait imagin. Il fit un second voyage. Les
deux commissaires en instruisirent la jeune fille; elle revint dans la
maison. Ils lui redemandrent le rcit de sa malheureuse histoire.
Tandis qu'elle racontait  l'un, l'autre prenait des notes sur ses
tablettes. Ils gmirent sur son sort, l'instruisirent de la dsolation
de ses parents, qui n'tait que trop relle, et lui promirent sret
pour sa personne et prompte vengeance de son sducteur; mais  la
condition qu'elle signerait sa dclaration. Cette proposition parut
d'abord la rvolter; on insista: elle consentit. Il n'tait plus
question que du jour, de l'heure et de l'endroit o se dresserait cet
acte, qui demandait du temps et de la commodit... O nous sommes, cela
ne se peut; si le prieur revenait, et qu'il m'apert... Chez moi, je
n'oserais vous le proposer... Cette fille et les commissaires se
sparrent, s'accordant rciproquement du temps pour lever ces
difficults.

Ds le jour mme, Hudson fut inform de ce qui s'tait pass. Le voil
au comble de la joie; il touche au moment de son triomphe; bientt il
apprendra  ces blancs-becs-l  quel homme ils ont affaire. Prenez la
plume, dit-il  la jeune fille, et donnez-leur rendez-vous dans
l'endroit que je vais vous indiquer. Ce rendez-vous leur conviendra,
j'en suis sr. La maison est honnte, et la femme qui l'occupe jouit,
dans son voisinage, et parmi les autres locataires, de la meilleure
rputation.

Cette femme tait cependant une de ces intrigantes secrtes qui jouent
la dvotion, qui s'insinuent dans les meilleures maisons, qui ont le ton
doux, affectueux, patelin, et qui surprennent la confiance des mres et
des filles, pour les amener au dsordre. C'tait l'usage qu'Hudson
faisait de celle-ci; c'tait sa marcheuse. Mit-il, ne mit-il pas
l'intrigante dans son secret? c'est ce que j'ignore.

En effet, les deux envoys du gnral acceptent le rendez-vous. Les y
voil avec la jeune fille. L'intrigante se retire. On commenait 
verbaliser, lorsqu'il se fait un grand bruit dans la maison.

Messieurs,  qui en voulez-vous?--Nous en voulons  la dame Simion.
(C'tait le nom de l'intrigante.)--Vous tes  sa porte.

On frappe violemment  la porte. Messieurs, dit la jeune fille aux deux
religieux, rpondrai-je?

--Rpondez.

--Ouvrirai-je?

--Ouvrez...

Celui qui parlait ainsi tait un commissaire avec lequel Hudson tait en
liaison intime; car qui ne connaissait-il pas? Il lui avait rvl son
pril et dict son rle. Ah! ah! dit le commissaire en entrant, deux
religieux en tte--tte avec une fille! Elle n'est pas mal. La jeune
fille s'tait si indcemment vtue, qu'il tait impossible de se
mprendre  son tat et  ce qu'elle pouvait avoir  dmler avec deux
moines dont le plus g n'avait pas trente ans. Ceux-ci protestaient de
leur innocence. Le commissaire ricanait en passant la main sous le
menton de la jeune fille qui s'tait jete  ses pieds et qui demandait
grce. Nous sommes en lieu honnte, disaient les moines.

--Oui, oui, en lieu honnte, disait le commissaire.

--Qu'ils taient venus pour affaire importante.

--L'affaire importante qui conduit ici, nous la connaissons.
Mademoiselle, parlez.

--Monsieur le commissaire, ce que ces messieurs vous assurent est la
pure vrit.

Cependant le commissaire verbalisait  son tour, et comme il n'y avait
rien dans son procs-verbal que l'exposition pure et simple du fait, les
deux moines furent obligs de signer. En descendant ils trouvrent tous
les locataires sur les paliers de leurs appartements,  la porte de la
maison une populace nombreuse, un fiacre, des archers qui les mirent
dans le fiacre, au bruit confus de l'invective et des hues. Ils
s'taient couvert le visage de leurs manteaux, ils se dsolaient. Le
commissaire perfide s'criait: Eh! pourquoi, mes Pres, frquenter ces
endroits et ces cratures-l? Cependant ce ne sera rien; j'ai ordre de
la police de vous dposer entre les mains de votre suprieur, qui est un
galant homme, indulgent; il ne mettra pas  cela plus d'importance que
cela ne vaut. Je ne crois pas qu'on en use dans vos maisons comme chez
les cruels capucins. Si vous aviez affaire  des capucins, ma foi, je
vous plaindrais.

Tandis que le commissaire leur parlait, le fiacre s'acheminait vers le
couvent, la foule grossissait, l'entourait, le prcdait, et le suivait
 toutes jambes. On entendait ici: Qu'est-ce?... L: Ce sont des
moines... Qu'ont-ils fait? On les a pris chez des filles... Des
prmontrs chez des filles! Eh oui; ils courent sur les brises des
carmes et des cordeliers... Les voil arrivs. Le commissaire descend,
frappe  la porte, frappe encore, frappe une troisime fois; enfin elle
s'ouvre. On avertit le suprieur Hudson, qui se fait attendre une
demi-heure au moins, afin de donner au scandale tout son clat. Il
parat enfin. Le commissaire lui parle  l'oreille; le commissaire a
l'air d'intercder; Hudson de rejeter rudement sa prire; enfin,
celui-ci prenant un visage svre et un ton ferme, lui dit: Je n'ai
point de religieux dissolus dans ma maison; ces gens-l sont deux
trangers qui me sont inconnus, peut-tre deux coquins dguiss, dont
vous pouvez faire tout ce qu'il vous plaira.

 ces mots, la porte se ferme; le commissaire remonte dans la voiture,
et dit  nos deux pauvres diables plus morts que vifs: J'y ai fait tout
ce que j'ai pu; je n'aurais jamais cru le pre Hudson si dur. Aussi,
pourquoi diable aller chez des filles?

--Si celle avec laquelle vous nous avez trouvs en est une, ce n'est
point le libertinage qui nous a mens chez elle.

--Ah! ah! mes Pres; et c'est  un vieux commissaire que vous dites
cela! Qui tes-vous?

--Nous sommes religieux; et l'habit que nous portons est le ntre.

--Songez que demain il faudra que votre affaire s'claircisse; parlez
vrai; je puis peut-tre vous servir.

--Nous vous avons dit vrai... Mais o allons-nous?

--Au petit Chtelet.

--Au petit Chtelet! En prison!

--J'en suis dsol.

Ce fut en effet l que Richard et son compagnon furent dposs; mais le
dessein d'Hudson n'tait pas de les y laisser. Il tait mont en chaise
de poste, il tait arriv  Versailles; il parlait au ministre; il lui
traduisait cette affaire comme il lui convenait. Voil, monseigneur, 
quoi l'on s'expose lorsqu'on introduit la rforme dans une maison
dissolue, et qu'on en chasse les hrtiques. Un moment plus tard,
j'tais perdu, j'tais dshonor. La perscution n'en restera pas l;
toutes les horreurs dont il est possible de noircir un homme de bien,
vous les entendrez; mais j'espre, monseigneur, que vous vous
rappellerez que notre gnral...

--Je sais, je sais, et je vous plains. Les services que vous avez rendus
 l'glise et  votre ordre ne seront point oublis. Les lus du
Seigneur ont de tous les temps t exposs  des disgrces: ils ont su
les supporter; il faut savoir imiter leur courage. Comptez sur les
bienfaits et la protection du roi. Les moines! les moines! je l'ai t,
et j'ai connu par exprience ce dont ils sont capables.

--Si le bonheur de l'glise et de l'tat voulait que votre minence me
survct, je persvrerais sans crainte.

--Je ne tarderai pas  vous tirer de l. Allez.

--Non, monseigneur, non, je ne m'loignerai pas sans un ordre exprs qui
dlivre ces deux mauvais religieux...

--Je vois que l'honneur de la religion et de votre habit vous touche au
point d'oublier des injures personnelles; cela est tout  fait chrtien,
et j'en suis difi sans en tre surpris d'un homme tel que vous. Cette
affaire n'aura point d'clat.

--Ah! monseigneur, vous comblez mon me de joie! dans ce moment c'est
tout ce que je redoutais.

--Je vais travailler  cela.

Ds le soir mme Hudson eut l'ordre d'largissement, et le lendemain
Richard et son compagnon, ds la pointe du jour, taient  vingt lieues
de Paris, sous la conduite d'un exempt qui les remit dans la maison
professe. Il tait aussi porteur d'une lettre qui enjoignait au gnral
de cesser de pareilles menes, et d'imposer la peine claustrale  nos
deux religieux.

Cette aventure jeta la consternation parmi les ennemis d'Hudson; il n'y
avait pas un moine dans sa maison que son regard ne ft trembler.
Quelques mois aprs il fut pourvu d'une riche abbaye. Le gnral en
conut un dpit mortel. Il tait vieux, et il y avait tout  craindre
que l'abb Hudson ne lui succdt. Il aimait tendrement Richard. Mon
pauvre ami, lui dit-il un jour, que deviendrais-tu si tu tombais sous
l'autorit du sclrat Hudson? J'en suis effray. Tu n'es point engag;
si tu m'en croyais, tu quitterais l'habit... Richard suivit ce conseil,
et revint dans la maison paternelle, qui n'tait pas loigne de
l'abbaye possde par Hudson.

Hudson et Richard frquentant les mmes maisons, il tait impossible
qu'ils ne se rencontrassent pas, et en effet ils se rencontrrent.
Richard tait un jour chez la dame d'un chteau situ entre Chlons et
Saint-Dizier, mais plus prs de Saint-Dizier que de Chlons, et  une
porte de fusil de l'abbaye d'Hudson. La dame lui dit: Nous avons ici
votre ancien prieur: il est trs-aimable, mais, au fond, quel homme
est-ce?

--Le meilleur des amis et le plus dangereux des ennemis.

--Est-ce que vous ne seriez pas tent de le voir?

--Nullement...

 peine eut-il fait cette rponse, qu'on entendit le bruit d'un
cabriolet qui entrait dans les cours, et qu'on en vit descendre Hudson
avec une des plus belles femmes du canton. Vous le verrez malgr que
vous en ayez, lui dit la dame du chteau, car c'est lui.

La dame du chteau et Richard vont au-devant de la dame du cabriolet et
de l'abb Hudson. Les dames s'embrassent: Hudson, en s'approchant de
Richard, et le reconnaissant, s'crie: Eh! c'est vous, mon cher
Richard? vous avez voulu me perdre, je vous le pardonne; pardonnez-moi
votre visite au petit Chtelet, et n'y pensons plus.

--Convenez, monsieur l'abb, que vous tiez un grand vaurien.

--Cela se peut.

--Que, si l'on vous avait rendu justice, la visite au Chtelet, ce n'est
pas moi, c'est vous qui l'auriez faite.

--Cela se peut... C'est, je crois, au pril que je courus alors, que je
dois mes nouvelles moeurs. Ah! mon cher Richard, combien cela m'a fait
rflchir, et que je suis chang!

--Cette femme avec laquelle vous tes venu est charmante.

--Je n'ai plus d'yeux pour ces attraits-l.

--Quelle taille!

--Cela m'est devenu bien indiffrent.

--Quel embonpoint!

--On revient tt ou tard d'un plaisir qu'on ne prend que sur le fate
d'un toit, au pril  chaque mouvement de se rompre le cou.

--Elle a les plus belles mains du monde.

--J'ai renonc  l'usage de ces mains-l. Une tte bien faite revient 
l'esprit de son tat, au seul vrai bonheur.

--Et ces yeux qu'elle tourne sur vous  la drobe; convenez que vous,
qui tes connaisseur, vous n'en avez gure attach de plus brillants et
de plus doux. Quelle grce, quelle lgret et quelle noblesse dans sa
dmarche, dans son maintien!

--Je ne pense plus  ces vanits; je lis l'criture, je mdite les
Pres.

--Et de temps en temps les perfections de cette dame. Demeure-t-elle
loin du Moncetz? Son poux est-il jeune?...

Hudson, impatient de ces questions, et bien convaincu que Richard ne le
prendrait pas pour un saint, lui dit brusquement: Mon cher Richard,
vous vous f..... de moi, et vous avez raison.

Mon cher lecteur, pardonnez-moi la proprit de cette expression; et
convenez qu'ici comme dans une infinit de bons contes, tels, par
exemple, que celui de la conversation de Piron et de feu l'abb Vatri,
le mot honnte gterait tout.--Qu'est-ce que c'est que cette
conversation de Piron et de l'abb Vatri?--Allez la demander  l'diteur
de ses ouvrages, qui n'a pas os l'crire; mais qui ne se fera pas tirer
l'oreille pour vous la dire.

Nos quatre personnages se rejoignirent au chteau; on dna bien, on dna
gaiement, et sur le soir on se spara avec promesse de se revoir... Mais
tandis que le marquis des Arcis causait avec le matre de Jacques,
Jacques de son ct n'tait pas muet avec monsieur le secrtaire
Richard, qui le trouvait un franc original, ce qui arriverait plus
souvent parmi les hommes, si l'ducation d'abord, ensuite le grand usage
du monde, ne les usaient comme ces pices d'argent qui,  force de
circuler, perdent leur empreinte. Il tait tard; la pendule avertit les
matres et les valets qu'il tait l'heure de se reposer, et ils
suivirent son avis.

Jacques, en dshabillant son matre, lui dit: Monsieur, aimez-vous les
tableaux?

LE MATRE.

Oui, mais en rcit; car en couleur et sur la toile, quoique j'en juge
aussi dcidment qu'un amateur, je t'avouerai que je n'y entends rien du
tout; que je serais bien embarrass de distinguer une cole d'une autre;
qu'on me donnerait un Boucher pour un Rubens ou pour un Raphal; que je
prendrais une mauvaise copie pour un sublime original; que
j'apprcierais mille cus une crote de six francs; et six francs un
morceau de mille cus; et que je ne me suis jamais pourvu qu'au pont
Notre-Dame, chez un certain Tremblin, qui tait de mon temps la
ressource de la misre ou du libertinage, et la ruine du talent des
jeunes lves de Vanloo.

JACQUES.

Et comment cela?

LE MATRE.

Qu'est-ce que cela te fait? Raconte-moi ton tableau, et sois bref, car
je tombe de sommeil.

JACQUES.

Placez-vous devant la fontaine des Innocents ou proche la porte
Saint-Denis; ce sont deux accessoires qui enrichiront la composition.

LE MATRE.

M'y voil.

JACQUES.

Voyez au milieu de la rue un fiacre, la soupente casse, et renvers sur
le ct.

LE MATRE.

Je le vois.

JACQUES.

Un moine et deux filles en sont sortis. Le moine s'enfuit  toutes
jambes. Le cocher se hte de descendre de son sige. Un caniche du
fiacre s'est mis  la poursuite du moine, et l'a saisi par sa jaquette;
le moine fait tous ses efforts pour se dbarrasser du chien. Une des
filles, dbraille, la gorge dcouverte, se tient les cts  force de
rire. L'autre fille, qui s'est fait une bosse au front, est appuye
contre la portire, et se presse la tte  deux mains. Cependant la
populace s'est attroupe, les polissons accourent et poussent des cris,
les marchands et les marchandes ont bord le seuil de leurs boutiques,
et d'autres spectateurs sont  leurs fentres.

LE MATRE.

Comment diable! Jacques, ta composition est bien ordonne, riche,
plaisante, varie et pleine de mouvement.  notre retour  Paris, porte
ce sujet  Fragonard; et tu verras ce qu'il en saura faire.

JACQUES.

Aprs ce que vous m'avez confess de vos lumires en peinture, je puis
accepter votre loge sans baisser les yeux.

LE MATRE.

Je gage que c'est une des aventures de l'abb Hudson?

JACQUES.

Il est vrai.


Lecteur, tandis que ces bonnes gens dorment, j'aurais une petite
question  vous proposer  discuter sur votre oreiller: c'est ce
qu'aurait t l'enfant n de l'abb Hudson et de la dame de La
Pommeraye?--Peut-tre un honnte homme.--Peut-tre un sublime
coquin.--Vous me direz cela demain matin.


Ce matin, le voil venu, et nos voyageurs spars; car le marquis des
Arcis ne suivait plus la mme route que Jacques et son matre.--Nous
allons donc reprendre la suite des amours de Jacques?--Je l'espre; mais
ce qu'il y a de bien certain, c'est que le matre sait l'heure qu'il
est, qu'il a pris sa prise de tabac et qu'il a dit  Jacques: Eh bien!
Jacques, tes amours?

Jacques, au lieu de rpondre  cette question, disait: N'est-ce pas le
diable! Du matin au soir ils disent du mal de la vie, et ils ne peuvent
se rsoudre  la quitter! Serait-ce que la vie prsente n'est pas, 
tout prendre, une si mauvaise chose, ou qu'ils en craignent une pire 
venir?

LE MATRE.

C'est l'un et l'autre.  propos, Jacques, crois-tu  la vie  venir?

JACQUES.

Je n'y crois ni dcrois; je n'y pense pas. Je jouis de mon mieux de
celle qui nous a t accorde en avancement d'hoirie.

LE MATRE.

Pour moi, je me regarde comme en chrysalide; et j'aime  me persuader
que le papillon, ou mon me, venant un jour  percer sa coque,
s'envolera  la justice divine[50].

[50] Sterne a dit dans ses _Mmoires_: Consulte une chenille, et le
papillon rsoudra ta question. (BR.)

JACQUES.

Votre image est charmante.

LE MATRE.

Elle n'est pas de moi; je l'ai lue, je crois, dans un pote italien
appel Dante, qui a fait un ouvrage intitul: _la Comdie de l'Enfer, du
Purgatoire et du Paradis_[51].

[51]      Non v'acorgete voi che noi siam vermi
          Nati a formar l'angelica farfalla
          Che vola alla giustizia senza schermi?

               DANTE ALIGHIERI, _Purgatorio_, canto X, v. 123. (BR.)

JACQUES.

Voil un singulier sujet de comdie!

LE MATRE.

Il y a, pardieu, de belles choses, surtout dans son enfer. Il enferme
les hrsiarques dans des tombeaux de feu, dont la flamme s'chappe et
porte le ravage au loin; les ingrats, dans des niches o ils versent des
larmes qui se glacent sur leurs visages; et les paresseux, dans d'autres
niches; et il dit de ces derniers que le sang s'chappe de leurs veines,
et qu'il est recueilli par des vers ddaigneux... Mais  quel propos ta
sortie contre notre mpris d'une vie que nous craignons de perdre?

JACQUES.

 propos de ce que le secrtaire du marquis des Arcis m'a racont du
mari de la jolie femme au cabriolet.

LE MATRE.

Elle est veuve!

JACQUES.

Elle a perdu son mari dans un voyage qu'elle a fait  Paris; et le
diable d'homme ne voulait pas entendre parler des sacrements. Ce fut la
dame du chteau o Richard rencontra l'abb Hudson qu'on chargea de le
rconcilier avec le bguin?

LE MATRE.

Que veux-tu dire avec ton bguin?

JACQUES.

Le bguin est la coiffure qu'on met aux enfants nouveau-ns!

LE MATRE.

Je t'entends. Et comment s'y prit-elle pour l'embguiner?

JACQUES.

On fit cercle autour du feu. Le mdecin, aprs avoir tt le pouls du
malade, qu'il trouva bien bas, vint s'asseoir  ct des autres. La dame
dont il s'agit s'approcha de son lit, et lui fit plusieurs questions;
mais sans lever la voix plus qu'il ne le fallait pour que cet homme ne
perdt pas un mot de ce qu'on avait  lui faire entendre; aprs quoi la
conversation s'engagea entre la dame, le docteur et quelques-uns des
autres assistants, comme je vais vous la rendre.

LA DAME.

Eh bien! docteur, nous direz-vous des nouvelles de Mme de Parme?

LE DOCTEUR.

Je sors d'une maison o l'on m'a assur qu'elle tait si mal qu'on n'en
esprait plus rien.

LA DAME.

Cette princesse a toujours donn des marques de pit. Aussitt qu'elle
s'est sentie en danger, elle a demand  se confesser et  recevoir ses
sacrements.

LE DOCTEUR.

Le cur de Saint-Roch lui porte aujourd'hui une relique  Versailles;
mais elle arrivera trop tard.

LA DAME.

Madame Infante n'est pas la seule qui donne de ces exemples. M. le duc
de Chevreuse, qui a t bien malade, n'a pas attendu qu'on lui propost
les sacrements, il les a appels de lui-mme: ce qui a fait grand
plaisir  sa famille.

LE DOCTEUR.

Il est beaucoup mieux.

UN DES ASSISTANTS.

Il est certain que cela ne fait pas mourir; au contraire.

LA DAME.

En vrit, ds qu'il y a du danger on devrait satisfaire  ces
devoirs-l. Les malades ne conoivent pas apparemment combien il est dur
pour ceux qui les entourent, et combien cependant il est indispensable
de leur en faire la proposition!

LE DOCTEUR.

Je sors de chez un malade qui me dit, il y a deux jours: Docteur,
comment me trouvez-vous?

--Monsieur, la fivre est forte, et les redoublements frquents.

--Mais croyez-vous qu'il en survienne un bientt?

--Non, je le crains seulement pour ce soir.

--Cela tant, je vais faire avertir un certain homme avec lequel j'ai
une petite affaire particulire, afin de la terminer pendant que j'ai
encore toute ma tte... Il se confessa, il reut tous ses sacrements.
Je revins le soir, point de redoublement. Hier il tait mieux;
aujourd'hui il est hors d'affaire. J'ai vu beaucoup de fois dans le
courant de ma pratique cet effet-l des sacrements.

LE MALADE,  son domestique.

Apportez-moi mon poulet.

JACQUES.

On le lui sert, il veut le couper et n'en a pas la force; on lui en
dpce l'aile en petits morceaux; il demande du pain, se jette dessus,
fait des efforts pour en mcher une bouche, qu'il ne saurait avaler, et
qu'il rend dans sa serviette; il demande du vin pur; il y mouille les
bords de ses lvres, et dit: Je me porte bien... Oui, mais une
demi-heure aprs il n'tait plus.

LE MATRE.

Cette dame s'y tait pourtant bien prise... et tes amours?

JACQUES.

Et la condition que vous avez accepte?

LE MATRE.

J'entends... Tu es install au chteau de Desglands, et la vieille
commissionnaire Jeanne a ordonn  sa jeune fille Denise de te visiter
quatre fois le jour, et de te soigner. Mais avant que d'aller en avant,
dis-moi, Denise avait-elle son pucelage?

JACQUES, en toussant.

Je le crois.

LE MATRE.

Et toi?

JACQUES.

Le mien, il y avait beaux jours qu'il courait les champs.

LE MATRE.

Tu n'en tais donc pas  tes premires amours?

JACQUES.

Pourquoi donc?

LE MATRE.

C'est qu'on aime celle  qui on le donne, comme on est aim de celle 
qui on le ravit.

JACQUES.

Quelquefois oui, quelquefois non.

LE MATRE.

Et comment le perdis-tu?

JACQUES.

Je ne le perdis pas; je le troquai bel et bien.

LE MATRE.

Dis-moi un mot de ce troc-l.

JACQUES.

Ce sera le premier chapitre de saint Luc[52], une kyrielle de _genuit_ 
ne point finir, depuis la premire jusqu' Denise la dernire.

[52] Les quarante _genuit_ sont de saint Matthieu, chap. 1er.

LE MATRE.

Qui crut l'avoir et qui ne l'eut point.

JACQUES.

Et avant Denise, les deux voisines de notre chaumire.

LE MATRE.

Qui crurent l'avoir et qui ne l'eurent point.

JACQUES.

Non.

LE MATRE.

Manquer un pucelage  deux, cela n'est pas trop adroit.

JACQUES.

Tenez, mon matre, je devine, au coin de votre lvre droite qui se
relve, et  votre narine gauche qui se crispe, qu'il vaut autant que je
fasse la chose de bonne grce, que d'en tre pri; d'autant que je sens
augmenter mon mal de gorge, que la suite de mes amours sera longue, et
que je n'ai gure de courage que pour un ou deux petits contes.

LE MATRE.

Si Jacques voulait me faire un grand plaisir...

JACQUES.

Comment s'y prendrait-il?

LE MATRE.

Il dbuterait par la perte de son pucelage. Veux-tu que je te le dise?
J'ai toujours t friand du rcit de ce grand vnement.

JACQUES.

Et pourquoi, s'il vous plat?

LE MATRE.

C'est que de tous ceux du mme genre, c'est le seul qui soit piquant;
les autres n'en sont que d'insipides et communes rptitions. De tous
les pchs d'une jolie pnitente, je suis sr que le confesseur n'est
attentif qu' celui-l.

JACQUES.

Mon matre, mon matre, je vois que vous avez la tte corrompue, et qu'
votre agonie le diable pourrait bien se montrer  vous sous la mme
forme de parenthse qu' Ferragus[53].

[53] L'auteur ne veut point ici parler du Ferragus de l'Arioste dans
l'_Orlando furioso_, mais de celui que Forti-Guerra a introduit dans son
_Ricciardetto_. Ce papelard devenu ermite y est indignement mutil par
la main de Renaud:

    Le tratre avec un couteau de boucher
    M'a fait eunuque.......

dit Ferragus avec douleur.  son agonie, le diable, qui le trouve de
bonne prise, vient lui reprsenter l'instrument dont la jalousie avait
arm la main de son ancien compagnon d'armes. (BR.)

LE MATRE.

Cela se peut. Mais tu fus dniais, je gage, par quelque vieille
impudique de ton village?

JACQUES.

Ne gagez pas, vous perdriez.

LE MATRE.

Ce fut par la servante de ton cur?

JACQUES.

Ne gagez pas, vous perdriez encore.

LE MATRE.

Ce fut donc par sa nice?

JACQUES.

Sa nice crevait d'humeur et de dvotion, deux qualits qui vont fort
bien ensemble, mais qui ne me vont pas.

LE MATRE.

Pour cette fois, je crois que j'y suis.

JACQUES.

Moi, je n'en crois rien.

LE MATRE.

Un jour de foire ou de march...

JACQUES.

Ce n'tait ni un jour de foire, ni un jour de march.

LE MATRE.

Tu allas  la ville.

JACQUES.

Je n'allai point  la ville.

LE MATRE.

Et il tait crit l-haut que tu rencontrerais dans une taverne
quelqu'une de ces cratures obligeantes; que tu t'enivrerais...

JACQUES.

J'tais  jeun; et ce qui tait crit l-haut, c'est qu' l'heure qu'il
est vous vous puiseriez en fausses conjectures; et que vous gagneriez
un dfaut dont vous m'avez corrig, la fureur de deviner, et toujours de
travers. Tel que vous me voyez, monsieur, j'ai t une fois baptis.

LE MATRE.

Si tu te proposes d'entamer la perte de ton pucelage au sortir des fonts
baptismaux, nous n'y serons pas si tt.

JACQUES.

J'eus donc un parrain et une marraine. Matre Bigre, le plus fameux
charron du village, avait un fils. Bigre le pre fut mon parrain, et
Bigre le fils tait mon ami.  l'ge de dix-huit  dix-neuf ans nous
nous amourachmes tous les deux  la fois d'une petite couturire
appele Justine. Elle ne passait pas pour autrement cruelle; mais elle
jugea  propos de se signaler par un premier ddain, et son choix tomba
sur moi.

LE MATRE.

Voil une de ces bizarreries des femmes, auxquelles on ne comprend rien.

JACQUES.

Tout le logement du charron matre Bigre, mon parrain, consistait en une
boutique et une soupente. Son lit tait au fond de la boutique. Bigre le
fils, mon ami, couchait sur la soupente,  laquelle on grimpait par une
petite chelle, place  peu prs  gale distance du lit de son pre et
de la porte de la boutique.

Lorsque Bigre mon parrain tait bien endormi, Bigre mon ami ouvrait
doucement la porte, et Justine montait  la soupente par la petite
chelle. Le lendemain, ds la pointe du jour, avant que Bigre le pre
ft veill, Bigre le fils descendait de la soupente, rouvrait la porte,
et Justine s'vadait comme elle tait entre.

LE MATRE.

Pour aller ensuite visiter quelque soupente, la sienne ou une autre.

JACQUES.

Pourquoi non? Le commerce de Bigre et de Justine tait assez doux; mais
il fallait qu'il ft troubl: cela tait crit l-haut; il le fut donc.

LE MATRE.

Par le pre?

JACQUES.

Non.

LE MATRE.

Par la mre?

JACQUES.

Non, elle tait morte.

LE MATRE.

Par un rival?

JACQUES.

Eh! non, non, de par tous les diables! non. Mon matre, il est crit
l-haut que vous en avez pour le reste de vos jours; tant que vous
vivrez vous devinerez, je vous le rpte, et vous devinerez de travers.

Un matin, que mon ami Bigre, plus fatigu qu' l'ordinaire ou du travail
de la veille, ou du plaisir de la nuit, reposait doucement entre les
bras de Justine, voil une voix formidable qui se fait entendre au pied
du petit escalier: Bigre! Bigre! maudit paresseux! l'_Angelus_ est
sonn, il est prs de cinq heures et demie, et te voil encore dans ta
soupente! As-tu rsolu d'y rester jusqu' midi? Faut-il que j'y monte et
que je t'en fasse descendre plus vite que tu ne voudrais? Bigre! Bigre!

--Mon pre?

--Et cet essieu aprs lequel ce vieux bourru de fermier attend; veux-tu
qu'il revienne encore ici recommencer son tapage?

--Son essieu est prt, et avant qu'il soit un quart d'heure il
l'aura...

Je vous laisse  juger des transes de Justine et de mon pauvre ami Bigre
le fils.

LE MATRE.

Je suis sr que Justine se promit bien de ne plus se retrouver sur la
soupente, et qu'elle y tait le soir mme. Mais comment en
sortira-t-elle ce matin?

JACQUES.

Si vous vous mettez en devoir de le deviner, je me tais... Cependant
Bigre le fils s'tait prcipit du lit, jambes nues, sa culotte  la
main, et sa veste sur son bras. Tandis qu'il s'habille, Bigre le pre
grommelle entre ses dents: Depuis qu'il s'est entt de cette petite
coureuse, tout va de travers. Cela finira; cela ne saurait durer; cela
commence  me lasser. Encore si c'tait une fille qui en valt la peine;
mais une crature! Dieu sait quelle crature! Ah! si la pauvre dfunte,
qui avait de l'honneur jusqu'au bout des ongles, voyait cela, il y a
longtemps qu'elle et btonn l'un, et arrach les yeux  l'autre au
sortir de la grand'messe sous le porche, devant tout le monde; car rien
ne l'arrtait: mais si j'ai t trop bon jusqu' prsent, et qu'ils
s'imaginent que je continuerai, ils se trompent.

LE MATRE.

Et ces propos, Justine les entendait de la soupente?

JACQUES.

Je n'en doute pas. Cependant Bigre le fils s'en tait all chez le
fermier, avec son essieu sur l'paule, et Bigre le pre s'tait mis 
l'ouvrage. Aprs quelques coups de doloire, son nez lui demande une
prise de tabac; il cherche sa tabatire dans ses poches, au chevet de
son lit; il ne la trouve point. C'est ce coquin, dit-il, qui s'en est
saisi comme de coutume; voyons s'il ne l'aura point laisse l-haut...
Et le voil qui monte  la soupente. Un moment aprs il s'aperoit que
sa pipe et son couteau lui manquent; et il remonte  la soupente.

LE MATRE.

Et Justine?

JACQUES.

Elle avait ramass ses vtements  la hte, et s'tait glisse sous le
lit, o elle tait tendue  plat ventre, plus morte que vive.

LE MATRE.

Et ton ami Bigre le fils?

JACQUES.

Son essieu rendu, mis en place et pay, il tait accouru chez moi, et
m'avait expos le terrible embarras o il se trouvait. Aprs m'en tre
un peu amus, coute, lui dis-je, Bigre, va te promener par le village,
o tu voudras, je te tirerai d'affaire. Je ne te demande qu'une chose,
c'est de m'en laisser le temps... Vous souriez, monsieur, qu'est-ce
qu'il y a?

LE MATRE.

Rien.

JACQUES.

Mon ami Bigre sort. Je m'habille, car je n'tais pas encore lev. Je
vais chez son pre, qui ne m'eut pas plus tt aperu, que poussant un
cri de surprise et de joie, il me dit: Eh! filleul, te voil! d'o
sors-tu, et que viens-tu faire ici de si grand matin?... Mon parrain
Bigre avait vraiment de l'amiti pour moi; aussi lui rpondis-je avec
franchise: Il ne s'agit pas de savoir d'o je sors, mais comment je
rentrerai chez nous.

--Ah! filleul, tu deviens libertin; j'ai bien peur que Bigre et toi ne
fassiez la paire. Tu as pass la nuit dehors.

--Et mon pre n'entend pas raison sur ce point.

--Ton pre a raison, filleul, de ne pas entendre raison l-dessus. Mais
commenons par djeuner, la bouteille nous avisera.

LE MATRE.

Jacques, cet homme tait dans les bons principes.

JACQUES.

Je lui rpondis que je n'avais ni besoin ni envie de boire ou de manger,
et que je tombais de lassitude et de sommeil. Le vieux Bigre, qui de son
temps n'en cdait pas  son camarade, ajouta en ricanant: Filleul, elle
tait jolie, et tu t'en es donn. coute: Bigre est sorti; monte  la
soupente, et jette-toi sur son lit... Mais un mot avant qu'il revienne.
C'est ton ami; lorsque vous vous trouverez tte  tte, dis-lui que je
suis mcontent, trs-mcontent. C'est une petite Justine que tu dois
connatre (car quel est le garon du village qui ne la connaisse pas?)
qui me l'a dbauch; tu me rendrais un vrai service, si tu le dtachais
de cette crature. Auparavant c'tait ce qu'on appelle un joli garon;
mais depuis qu'il a fait cette malheureuse connaissance... Tu ne
m'coutes pas; tes yeux se ferment; monte, et va te reposer.

Je monte, je me dshabille, je lve la couverture et les draps, je tte
partout, point de Justine. Cependant Bigre, mon parrain, disait: Les
enfants! les maudits enfants! n'en voil-t-il pas encore un qui dsole
son pre? Justine n'tant pas dans le lit, je me doutai qu'elle tait
dessous. Le bouge tait tout  fait obscur. Je me baisse, je promne mes
mains, je rencontre un de ses bras, je la saisis, je la tire  moi; elle
sort de dessous la couchette en tremblant. Je l'embrasse, je la rassure,
je lui fais signe de se coucher. Elle joint ses deux mains, elle se
jette  mes pieds, elle serre mes genoux. Je n'aurais peut-tre pas
rsist  cette scne muette, si le jour l'et claire; mais lorsque
les tnbres ne rendent pas timide, elles rendent entreprenant.
D'ailleurs j'avais ses anciens mpris sur le coeur. Pour toute rponse
je la poussai vers l'escalier qui conduisait  la boutique. Elle en
poussa un cri de frayeur. Bigre qui l'entendit, dit: Il rve...
Justine s'vanouit; ses genoux se drobent sous elle; dans son dlire
elle disait d'une voix touffe: Il va venir... il vient... je
l'entends qui monte... je suis perdue!... Non, non, lui
rpondis-je d'une voix touffe, remettez-vous, taisez-vous, et
couchez-vous... Elle persiste dans son refus; je tiens ferme: elle se
rsigne: et nous voil l'un  ct de l'autre.

LE MATRE.

Tratre! sclrat! sais-tu quel crime tu vas commettre? Tu vas violer
cette fille, sinon par la force, du moins par la terreur. Poursuivi au
tribunal des lois, tu en prouverais toute la rigueur rserve aux
ravisseurs.

JACQUES.

Je ne sais si je la violai, mais je sais bien que je ne lui fis pas de
mal, et qu'elle ne m'en fit point. D'abord en dtournant sa bouche de
mes baisers, elle l'approcha de mon oreille et me dit tout bas: Non,
non, Jacques, non...  ce mot, je fais semblant de sortir du lit, et de
m'avancer vers l'escalier. Elle me retint, et me dit encore  l'oreille:
Je ne vous aurais jamais cru si mchant; je vois qu'il ne faut attendre
de vous aucune piti; mais du moins, promettez-moi, jurez-moi...

--Quoi?

--Que Bigre n'en saura rien.

LE MATRE.

Tu promis, tu juras, et tout alla fort bien.

JACQUES.

Et puis trs-bien encore.

LE MATRE.

Et puis encore trs-bien?

JACQUES.

C'est prcisment comme si vous y aviez t. Cependant, Bigre mon ami,
impatient, soucieux et las de rder autour de la maison sans me
rencontrer, rentre chez son pre, qui lui dit avec humeur: Tu as t
bien longtemps pour rien... Bigre lui rpondit avec plus d'humeur
encore: Est-ce qu'il n'a pas fallu allgir par les deux bouts ce diable
d'essieu qui s'est trouv trop gros.

--Je t'en avais averti; mais tu n'en veux jamais faire qu' ta tte.

--C'est qu'il est plus ais d'en ter que d'en remettre.

--Prends cette jante, et va la finir  la porte.

--Pourquoi  la porte?

--C'est que le bruit de l'outil rveillerait Jacques ton ami.

--Jacques!...

--Oui, Jacques, il est l-haut sur la soupente, qui repose. Ah! que les
pres sont  plaindre; si ce n'est d'une chose, c'est d'une autre! Eh
bien! te remueras-tu? Tandis que tu restes l comme un imbcile, la tte
baisse, la bouche bante, et les bras pendants, la besogne ne se fait
pas... Bigre mon ami, furieux, s'lance vers l'escalier; Bigre mon
parrain le retient en lui disant: O vas-tu? laisse dormir ce pauvre
diable, qui est excd de fatigue.  sa place, serais-tu bien aise qu'on
troublt ton repos?

LE MATRE.

Et Justine entendait encore tout cela?

JACQUES.

Comme vous m'entendez.

LE MATRE.

Et que faisais-tu?

JACQUES.

Je riais.

LE MATRE.

Et Justine?

JACQUES.

Elle avait arrach sa cornette; elle se tirait par les cheveux; elle
levait les yeux au ciel, du moins je le prsume; elle se tordait les
bras.

LE MATRE.

Jacques, vous tes un barbare; vous avez un coeur de bronze.

JACQUES.

Non, monsieur, non, j'ai de la sensibilit; mais je la rserve pour une
meilleure occasion. Les dissipateurs de cette richesse en ont tant
prodigu lorsqu'il en fallait tre conome, qu'ils ne s'en trouvent plus
quand il faudrait en tre prodigue... Cependant je m'habille, et je
descends. Bigre le pre me dit: Tu avais besoin de cela, cela t'a bien
fait; quand tu es venu, tu avais l'air d'un dterr; et te voil vermeil
et frais comme l'enfant qui vient de tter. Le sommeil est une bonne
chose!... Bigre, descends  la cave, et apporte une bouteille, afin que
nous djeunions.  prsent, filleul, tu djeuneras
volontiers?--Trs-volontiers... La bouteille est arrive et place sur
l'tabli; nous sommes debout autour. Bigre le pre remplit son verre et
le mien, Bigre le fils, en cartant le sien, dit d'un ton farouche:
Pour moi, je ne suis pas altr de si matin.

--Tu ne veux pas boire?

--Non.

--Ah! je sais ce que c'est; tiens, filleul, il y a de la Justine l
dedans; il aura pass chez elle, ou il ne l'aura pas trouve, ou il
l'aura surprise avec un autre; cette bouderie contre la bouteille n'est
pas naturelle: c'est ce que je te dis.

MOI.

Mais vous pourriez bien avoir devin juste.

BIGRE LE FILS.

Jacques, trve de plaisanteries, places ou dplaces, je ne les aime
pas.

BIGRE LE PRE.

Puisqu'il ne veut pas boire, il ne faut pas que cela nous en empche. 
ta sant, filleul.

MOI.

 la vtre, parrain; Bigre, mon ami, bois avec nous. Tu te chagrines
trop pour peu de chose.

BIGRE LE FILS.

Je vous ai dj dit que je ne buvais pas.

MOI.

Eh bien! si ton pre a rencontr, que diable, tu la reverras, vous vous
expliquerez, et tu conviendras que tu as tort.

BIGRE LE PRE.

Eh! laisse-le faire; n'est-il pas juste que cette crature le chtie de
la peine qu'il me cause? , encore un coup, et venons  ton affaire. Je
conois qu'il faut que je te mne chez ton pre; mais que veux-tu que je
lui dise?

MOI.

Tout ce que vous voudrez, tout ce que vous lui avez entendu dire cent
fois lorsqu'il vous a ramen votre fils.

BIGRE LE PRE.

Allons...

Il sort, je le suis, nous arrivons  la porte de la maison; je le laisse
entrer seul. Curieux de la conversation de Bigre le pre et du mien, je
me cache dans un recoin, derrire une cloison, d'o je ne perdis pas un
mot.

BIGRE LE PRE.

Allons, compre, il faut encore lui pardonner cette fois.

--Lui pardonner, et de quoi?

--Tu fais l'ignorant.

--Je ne le fais point, je le suis.

--Tu es fch, et tu as raison de l'tre.

--Je ne suis point fch.

--Tu l'es, te dis-je.

--Si tu veux que je le sois, je ne demande pas mieux; mais que je sache
auparavant la sottise qu'il a faite.

--D'accord, trois fois, quatre fois; mais ce n'est pas coutume. On se
trouve une bande de jeunes garons et de jeunes filles; on boit, on rit,
on danse; les heures se passent vite; et cependant la porte de la maison
se ferme...

Bigre, en baissant la voix, ajouta: Ils ne nous entendent pas; mais, de
bonne foi, est-ce que nous avons t plus sages qu'eux  leur ge?
Sais-tu qui sont les mauvais pres? ce sont ceux qui ont oubli les
fautes de leur jeunesse. Dis-moi, est-ce que nous n'avons jamais
dcouch?

--Et toi, Bigre, mon compre, dis-moi, est-ce que nous n'avons jamais
pris d'attachement qui dplaisait  nos parents?

--Aussi je crie plus haut que je ne souffre. Fais de mme.

--Mais Jacques n'a point dcouch, du moins cette nuit, j'en suis sr.

--Eh bien! si ce n'est pas celle-ci, c'est une autre. Tant y a que tu
n'en veux point  ton garon?

--Non.

--Et quand je serai parti tu ne le maltraiteras pas?

--Aucunement.

--Tu m'en donnes ta parole?

--Je te la donne.

--Ta parole d'honneur?

--Ma parole d'honneur.

--Tout est dit, et je m'en retourne...

Comme mon parrain Bigre tait sur le seuil, mon pre, lui frappant
doucement sur l'paule, lui disait: Bigre, mon ami, il y a ici quelque
anguille sous roche; ton garon et le mien sont deux futs matois; et je
crains bien qu'ils ne nous en aient donn d'une  garder aujourd'hui;
mais avec le temps cela se dcouvrira. Adieu, compre.

LE MATRE.

Et quelle fut la fin de l'aventure entre Bigre ton ami et Justine?

JACQUES.

Comme elle devait tre. Il se fcha, elle se fcha plus fort que lui;
elle pleura, il s'attendrit; elle lui jura que j'tais le meilleur ami
qu'il et; je lui jurai qu'elle tait la plus honnte fille du village.
Il nous crut, nous demanda pardon, nous en aima et nous en estima
davantage tous deux. Et voil le commencement, le milieu et la fin de la
perte de mon pucelage.  prsent, monsieur, je voudrais bien que vous
m'apprissiez le but moral de cette impertinente histoire.

LE MATRE.

 mieux connatre les femmes.

JACQUES.

Et vous aviez besoin de cette leon?

LE MATRE.

 mieux connatre les amis.

JACQUES.

Et vous avez jamais cru qu'il y en et un seul qui tnt rigueur  votre
femme ou  votre fille, si elle s'tait propos sa dfaite?

LE MATRE.

 mieux connatre les pres et les enfants.

JACQUES.

Allez, monsieur, ils ont t de tout temps, et seront  jamais,
alternativement dupes les uns des autres.

LE MATRE.

Ce que tu dis l sont autant de vrits ternelles, mais sur lesquelles
on ne saurait trop insister. Quel que soit le rcit que tu m'as promis
aprs celui-ci, sois sr qu'il ne sera vide d'instruction que pour un
sot; et continue.


Lecteur, il me vient un scrupule, c'est d'avoir fait honneur  Jacques
ou  son matre de quelques rflexions qui vous appartiennent de droit;
si cela est, vous pouvez les reprendre sans qu'ils s'en formalisent.
J'ai cru m'apercevoir que le mot _Bigre_ vous dplaisait. Je voudrais
bien savoir pourquoi. C'est le vrai nom de la famille de mon charron;
les extraits baptistaires, extraits mortuaires, contrats de mariage en
sont signs Bigre. Les descendants de Bigre qui occupent aujourd'hui la
boutique, s'appellent Bigre. Quand leurs enfants, qui sont jolis,
passent dans la rue, on dit: Voil les petits Bigres. Quand vous
prononcez le nom de _Boule_[54], vous vous rappelez le plus grand
bniste que vous ayez eu. On ne prononce point encore dans la contre
de Bigre, le nom de Bigre sans se rappeler le plus grand charron dont on
ait mmoire. Le Bigre, dont on lit le nom  la fin de tous les livres
d'offices pieux du commencement de ce sicle, fut un de ses parents. Si
jamais un arrire-neveu de Bigre se signale par quelque grande action,
le nom personnel de Bigre ne sera pas moins imposant pour vous que celui
de Csar ou de Cond. C'est qu'il y a Bigre et Bigre, comme Guillaume et
Guillaume. Si je dis Guillaume tout court, ce ne sera ni le conqurant
de la Grande-Bretagne, ni le marchand de drap de l'_Avocat Patelin_; le
nom de Guillaume tout court ne sera ni hroque ni bourgeois: ainsi de
Bigre. Bigre tout court n'est ni le fameux charron, ni quelqu'un de ses
plats anctres ou de ses plats descendants. En bonne foi, un nom
personnel peut-il tre de bon ou de mauvais got? Les rues sont pleines
de mtins qui s'appellent Pompe. Dfaites-vous donc de votre fausse
dlicatesse, ou j'en userai avec vous comme milord Chatham[55] avec les
membres du parlement; il leur dit: Sucre, Sucre, Sucre; qu'est-ce
qu'il y a de ridicule l dedans?... Et moi, je vous dirai: Bigre,
Bigre, Bigre; pourquoi ne s'appellerait-on pas Bigre? C'est, comme le
disait un officier  son gnral le grand Cond, qu'il y a un fier
Bigre, comme Bigre le charron; un bon Bigre, comme vous et moi; de plats
Bigres, comme une infinit d'autres.

[54] Boule (Andr-Charles), n en 1642, mort  Paris en 1732, est le
sujet d'une trs-intressante notice de M. Ch. Asselineau. Paris,
Rouquette, 1871, in-8.

[55] Pitt (William), comte de Chatham, n en 1708, mort le 11 mai 1778,
fut le pre de William Pitt, ministre de George III. (BR.)

JACQUES.

C'tait un jour de noces; frre Jean avait mari la fille d'un de ses
voisins. J'tais garon de fte. On m'avait plac  table entre les deux
goguenards de la paroisse; j'avais l'air d'un grand nigaud, quoique je
ne le fusse pas tant qu'ils le croyaient. Ils me firent quelques
questions sur la nuit de la marie; j'y rpondis assez btement, et les
voil qui clatent de rire, et les femmes de ces deux plaisants  crier
de l'autre bout: Qu'est-ce qu'il y a donc? vous tes bien joyeux
l-bas?--C'est que c'est par trop drle, rpondit un de nos maris  sa
femme; je te conterai cela ce soir. L'autre, qui n'tait pas moins
curieuse, fit la mme question  son mari, qui lui fit la mme rponse.
Le repas continue, et les questions et mes balourdises, et les clats de
rire et la surprise des femmes. Aprs le repas, la danse; aprs la
danse, le coucher des poux, le don de la jarretire, moi dans mon lit,
et mes goguenards dans les leurs, racontant  leurs femmes la chose
incomprhensible, incroyable, c'est qu' vingt-deux ans, grand et
vigoureux comme je l'tais, assez bien de figure, alerte et point sot,
j'tais aussi neuf, mais aussi neuf qu'au sortir du ventre de ma mre,
et les deux femmes de s'en merveiller ainsi que leurs maris. Mais, ds
le lendemain, Suzanne me fit signe et me dit: Jacques, n'as-tu rien 
faire?

--Non, voisine; qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

--Je voudrais... je voudrais... et en disant je voudrais, elle me
serrait la main et me regardait si singulirement; je voudrais que tu
prisses notre serpe et que tu vinsses dans la commune m'aider  couper
deux ou trois bourres, car c'est une besogne trop forte pour moi seule.

--Trs-volontiers, madame Suzanne...

Je prends la serpe, et nous allons. Chemin faisant, Suzanne se laissait
tomber la tte sur mon paule, me prenait le menton, me tirait les
oreilles, me pinait les cts. Nous arrivons. L'endroit tait en
pente. Suzanne se couche  terre tout de son long  la place la plus
leve, les pieds loigns l'un de l'autre et les bras passs par-dessus
la tte. J'tais au-dessous d'elle, jouant de la serpe sur le taillis,
et Suzanne repliait ses jambes, approchant ses talons de ses fesses; ses
genoux levs rendaient ses jupons fort courts, et je jouais toujours de
la serpe sur le taillis, ne regardant gure o je frappais et frappant
souvent  ct. Enfin, Suzanne me dit: Jacques, est-ce que tu ne
finiras pas bientt?

--Quand vous voudrez, madame Suzanne.

--Est-ce que tu ne vois pas, dit-elle  demi-voix, que je veux que tu
finisses?... Je finis donc, je repris haleine, et je finis encore; et
Suzanne...

LE MATRE.

T'tait ton pucelage que tu n'avais pas?

JACQUES.

Il est vrai; mais Suzanne ne s'y mprit pas, et de sourire et de me
dire: Tu en as donn d'une bonne  garder  notre homme; et tu es un
fripon.

--Que voulez-vous dire, madame Suzanne?

--Rien, rien; tu m'entends de reste. Trompe-moi encore quelquefois de
mme, et je te le pardonne... Je reliai ses bourres, je les pris sur
mon dos; et nous revnmes, elle  sa maison, moi  la ntre.

LE MATRE.

Sans faire une pause en chemin?

JACQUES.

Non.

LE MATRE.

Il n'y avait donc pas loin de la commune au village?

JACQUES.

Pas plus loin que du village  la commune.

LE MATRE.

Elle ne valait que cela?

JACQUES.

Elle valait peut-tre davantage pour un autre, pour un autre jour:
chaque moment a son prix.

 quelque temps de l, dame Marguerite, c'tait la femme de notre autre
goguenard, avait du grain  faire moudre et n'avait pas le temps d'aller
au moulin; elle vint demander  mon pre un de ses garons qui y allt
pour elle. Comme j'tais le plus grand, elle ne doutait pas que le choix
de mon pre ne tombt sur moi, ce qui ne manqua pas d'arriver. Dame
Marguerite sort; je la suis; je charge le sac sur son ne et je le
conduis seul au moulin. Voil son grain moulu, et nous nous en
revenions, l'ne et moi, assez tristes, car je pensais que j'en serais
pour ma corve. Je me trompais. Il y avait entre le village et le moulin
un petit bois  passer; ce fut l que je trouvai dame Marguerite assise
au bord de la voie. Le jour commenait  tomber. Jacques, me dit-elle,
enfin te voil! Sais-tu qu'il y a plus d'une mortelle heure que je
t'attends?...

Lecteur, vous tes aussi trop pointilleux. D'accord, la mortelle heure
est des dames de la ville; et la grande heure, de dame Marguerite.

JACQUES.

C'est que l'eau tait basse, que le moulin allait lentement, que le
meunier tait ivre et que, quelque diligence que j'aie faite, je n'ai pu
revenir plus tt.

MARGUERITE.

Assieds-toi l, et jasons un peu.

JACQUES.

Dame Marguerite, je le veux bien...

Me voil assis  ct d'elle pour jaser, et cependant nous gardions le
silence tous deux. Je lui dis donc: Mais, dame Marguerite, vous ne me
dites mot, et nous ne jasons pas.

MARGUERITE.

C'est que je rve  ce que mon mari m'a dit de toi.

JACQUES.

Ne croyez rien de ce que votre mari vous a dit; c'est un gausseur.

MARGUERITE.

Il m'a assur que tu n'as jamais t amoureux.

JACQUES.

Oh! pour cela il a dit vrai.

MARGUERITE.

Quoi! jamais de ta vie?

JACQUES.

De ma vie.

MARGUERITE.

Comment!  ton ge, tu ne saurais pas ce que c'est qu'une femme?

JACQUES.

Pardonnez-moi, dame Marguerite.

MARGUERITE.

Et qu'est-ce que c'est qu'une femme?

JACQUES.

Une femme?

MARGUERITE.

Oui, une femme.

JACQUES.

Attendez... C'est un homme qui a un cotillon, une cornette et de gros
ttons.

LE MATRE.

Ah! sclrat!

JACQUES.

L'autre ne s'y tait pas trompe; et je voulais que celle-ci s'y
trompt.  ma rponse, dame Marguerite fit des clats de rire qui ne
finissaient point; et moi, tout bahi, je lui demandai ce qu'elle avait
tant  rire. Dame Marguerite me dit qu'elle riait de ma simplicit.
Comment! grand comme tu es, vrai, tu n'en saurais pas davantage?

--Non, dame Marguerite.

L-dessus dame Marguerite se tut, et moi aussi. Mais, dame Marguerite,
lui dis-je encore, nous nous sommes assis pour jaser et voil que vous
ne dites mot et que nous ne jasons pas. Dame Marguerite, qu'avez-vous?
vous rvez.

MARGUERITE.

Oui, je rve... je rve... je rve...

En prononant ces je rve, sa poitrine s'levait, sa voix
s'affaiblissait, ses membres tremblaient, ses yeux s'taient ferms, sa
bouche tait entr'ouverte; elle poussa un profond soupir; elle
dfaillit, et je fis semblant de croire qu'elle tait morte, et me mis
 crier du ton de l'effroi: Dame Marguerite! dame Marguerite! parlez-moi
donc; dame Marguerite, est-ce que vous vous trouvez mal?

MARGUERITE.

Non, mon enfant; laisse-moi un moment en repos... Je ne sais ce qui m'a
pris... Cela m'est venu subitement.

LE MATRE.

Elle mentait.

JACQUES.

Oui, elle mentait.

MARGUERITE.

C'est que je rvais.

JACQUES.

Rvez-vous comme cela la nuit  ct de votre mari?

MARGUERITE.

Quelquefois.

JACQUES.

Cela doit l'effrayer.

MARGUERITE.

Il y est fait...

Marguerite revint peu  peu de sa dfaillance, et dit: Je rvais qu' la
noce, il y a huit jours, notre homme et celui de la Suzanne se sont
moqus de toi; cela m'a fait piti, et je me suis trouve toute je ne
sais comment.

JACQUES.

Vous tes trop bonne.

MARGUERITE.

Je n'aime pas qu'on se moque. Je rvais qu' la premire occasion ils
recommenceraient de plus belle, et que cela me fcherait encore.

JACQUES.

Mais il ne tiendrait qu' vous que cela n'arrivt plus.

MARGUERITE.

Et comment?

JACQUES.

En m'apprenant...

MARGUERITE.

Et quoi?

JACQUES.

Ce que j'ignore, et ce qui faisait tant rire votre homme et celui de la
Suzanne, qui ne riraient plus.

MARGUERITE.

Oh! non, non. Je sais bien que tu es un bon garon, et que tu ne le
dirais  personne; mais je n'oserais.

JACQUES.

Et pourquoi?

MARGUERITE.

C'est que je n'oserais.

JACQUES.

Ah! dame Marguerite, apprenez-moi, je vous prie, je vous en aurai la
plus grande obligation, apprenez-moi... En la suppliant ainsi, je lui
serrais les mains et elle me les serrait aussi; je lui baisais les yeux,
et elle me baisait la bouche. Cependant il faisait tout  fait nuit. Je
lui dis donc: Je vois bien, dame Marguerite, que vous ne me voulez pas
assez de bien pour m'apprendre; j'en suis tout  fait chagrin. Allons,
levons-nous; retournons-nous-en... Dame Marguerite se tut; elle reprit
une de mes mains, je ne sais o elle la conduisit, mais le fait est que
je m'criai: Il n'y a rien! il n'y a rien!

LE MATRE.

Sclrat! double sclrat!

JACQUES.

Le fait est qu'elle tait fort dshabille, et que je l'tais beaucoup
aussi. Le fait est que j'avais toujours la main o il n'y avait rien
chez elle, et qu'elle avait plac sa main o cela n'tait pas tout 
fait de mme chez moi. Le fait est que je me trouvai sous elle et par
consquent elle sur moi. Le fait est que, ne la soulageant d'aucune
fatigue, il fallait bien qu'elle la prt tout entire. Le fait est
qu'elle se livrait  mon instruction de si bon coeur, qu'il vint un
instant o je crus qu'elle en mourrait. Le fait est qu'aussi troubl
qu'elle, et ne sachant ce que je disais, je m'criai: Ah! dame Suzanne,
que vous me faites aise!

LE MATRE.

Tu veux dire dame Marguerite.

JACQUES.

Non, non. Le fait est que je pris un nom pour un autre; et qu'au lieu de
dire dame Marguerite, je dis dame Suzon. Le fait est que j'avouai 
dame Marguerite que ce qu'elle croyait m'apprendre ce jour-l, dame
Suzon me l'avait appris, un peu diversement,  la vrit, il y avait
trois ou quatre jours. Le fait est qu'elle me dit: Quoi! c'est Suzon et
non pas moi?... Le fait est que je lui rpondis: Ce n'est ni l'une ni
l'autre. Le fait est que, tout en se moquant d'elle-mme, de Suzon, des
deux maris, et qu'en me disant de petites injures, je me trouvai sur
elle, et par consquent elle sous moi, et qu'en m'avouant que cela lui
avait fait bien du plaisir, mais pas autant que de l'autre manire, elle
se retrouva sur moi, et par consquent moi sous elle. Le fait est
qu'aprs quelque temps de repos et de silence, je ne me trouvai ni elle
dessous, ni moi dessus, ni elle dessus, ni moi dessous; car nous tions
l'un et l'autre sur le ct; qu'elle avait la tte penche en devant et
les deux fesses colles contre mes deux cuisses. Le fait est que, si
j'avais t moins savant, la bonne dame Marguerite m'aurait appris tout
ce qu'on peut apprendre. Le fait est que nous emes bien de la peine 
regagner le village. Le fait est que mon mal de gorge est fort augment,
et qu'il n'y a pas d'apparence que je puisse parler de quinze jours.

LE MATRE.

Et tu n'as pas revu ces femmes?

JACQUES.

Pardonnez-moi, plus d'une fois.

LE MATRE.

Toutes deux?

JACQUES.

Toutes deux.

LE MATRE.

Elles ne se sont pas brouilles?

JACQUES.

Utiles l'une  l'autre, elles s'en sont aimes davantage.

LE MATRE.

Les ntres en auraient bien fait autant, mais chacune avec son chacun...
Tu ris.

JACQUES.

Toutes les fois que je me rappelle le petit homme criant, jurant,
cumant, se dbattant de la tte, des pieds, des mains, de tout le
corps, et prt  se jeter du haut du fenil en bas, au hasard de se tuer,
je ne saurais m'empcher d'en rire.

LE MATRE.

Et ce petit homme, qui est-il? Le mari de la dame Suzon?

JACQUES.

Non.

LE MATRE.

Le mari de la dame Marguerite?

JACQUES.

Non... Toujours le mme: il en a, pour tant qu'il vivra.

LE MATRE.

Qui est-il donc?

Jacques ne rpondit point  cette question, et le matre ajouta:

Dis-moi seulement qui tait le petit homme.

JACQUES.

Un jour un enfant, assis au pied du comptoir d'une lingre, criait de
toute sa force. La marchande importune de ses cris, lui dit: Mon ami,
pourquoi criez-vous?

--C'est qu'ils veulent me faire dire A.

--Et pourquoi ne voulez-vous pas dire A?

--C'est que je n'aurai pas si tt dit A, qu'ils voudront me faire dire
B...

C'est que je ne vous aurai pas si tt dit le nom du petit homme, qu'il
faudra que je vous dise le reste.

LE MATRE.

Peut-tre.

JACQUES.

Cela est sr.

LE MATRE.

Allons, mon ami Jacques, nomme-moi le petit homme. Tu t'en meurs
d'envie, n'est-ce pas? Satisfais-toi.

JACQUES.

C'tait une espce de nain, bossu, crochu, bgue, borgne, jaloux,
paillard, amoureux et peut-tre aim de Suzon. C'tait le vicaire du
village.

Jacques ressemblait  l'enfant de la lingre comme deux gouttes d'eau,
avec cette diffrence que, depuis son mal de gorge, on avait de la
peine  lui faire dire A, mais une fois en train, il allait de lui-mme
jusqu' la fin de l'alphabet.

J'tais dans la grange de Suzon, seul avec elle.

LE MATRE.

Et tu n'y tais pas pour rien?

JACQUES.

Non. Lorsque le vicaire arrive, il prend de l'humeur, il gronde, il
demande imprieusement  Suzon ce qu'elle faisait en tte--tte avec le
plus dbauch des garons du village, dans l'endroit le plus recul de
la chaumire.

LE MATRE.

Tu avais dj de la rputation,  ce que je vois.

JACQUES.

Et assez bien mrite. Il tait vraiment fch;  ce propos il en ajouta
d'autres encore moins obligeants. Je me fche de mon ct. D'injure en
injure nous en venons aux mains. Je saisis une fourche, je la lui passe
entre les jambes, fourchon d'ici, fourchon de l, et le lance sur le
fenil, ni plus ni moins, comme une botte de paille.

LE MATRE.

Et ce fenil tait haut?

JACQUES.

De dix pieds au moins, et le petit homme n'en serait pas descendu sans
se rompre le cou.

LE MATRE.

Aprs?

JACQUES.

Aprs, j'carte le fichu de Suzon, je lui prends la gorge, je la
caresse; elle se dfend comme cela. Il y avait l un bt d'ne dont la
commodit nous tait connue; je la pousse sur ce bt.

LE MATRE.

Tu relves ses jupons?

JACQUES.

Je relve ses jupons.

LE MATRE.

Et le vicaire voyait cela?

JACQUES.

Comme je vous vois.

LE MATRE.

Et il se taisait?

JACQUES.

Non pas, s'il vous plat. Ne se contenant plus de rage, il se mit 
crier: Au meu... meu... meurtre! au feu... feu... feu!... au vo... au
vo... au voleur!... Et voil le mari que nous croyions loin qui
accourt.

LE MATRE.

J'en suis fch: je n'aime pas les prtres.

JACQUES.

Et vous auriez t enchant que sous les yeux de celui-ci...

LE MATRE.

J'en conviens.

JACQUES.

Suzon avait eu le temps de se relever; je me rajuste, me sauve, et c'est
Suzon qui m'a racont ce qui suit. Le mari qui voit le vicaire perch
sur le fenil, se met  rire. Le vicaire lui disait: Ris... ris... ris
bien... so... so... sot que tu es... Le mari de lui obir, de rire de
plus belle, et de lui demander qui est-ce qui l'a nich l.--Le vicaire:
Met... met... mets-moi  te... te... terre.--Le mari de rire encore,
et de lui demander comment il faut qu'il s'y prenne.--Le vicaire: Co...
co... comme j'y... j'y... j'y... suis mon... mon... mont, a... a...
avec la fou... fou... fourche...--Par sanguienne, vous avez raison;
voyez ce que c'est que d'avoir tudi?... Le mari prend la fourche, la
prsente au vicaire; celui-ci s'enfourche comme je l'avais enfourch; le
mari lui fait faire un ou deux tours de grange au bout de l'instrument
de basse-cour, accompagnant cette promenade d'une espce de chant en
faux-bourdon; et le vicaire criait: D... d... descends-moi, ma...
ma... maraud, me... me d... d... descendras... dras-tu?... Et le mari
lui disait:  quoi tient-il, monsieur le vicaire, que je ne vous montre
ainsi dans toutes les rues du village? On n'y aurait jamais vu une aussi
belle procession... Cependant le vicaire en fut quitte pour la peur, et
le mari le mit  terre. Je ne sais ce qu'il dit alors au mari, car Suzon
s'tait vade; mais j'entendis: Ma... ma... malheureux! tu... tu...
fra... fra... frappes un... un... pr... pr... prtre; je... je...
t'e... t'e... t'ex... co... co... communie; tu... tu... se... seras
da... da... damn... C'tait le petit homme qui parlait: et c'tait le
mari qui le pourchassait  coups de fourche. J'arrive avec beaucoup
d'autres; d'aussi loin que le mari m'aperut, mettant sa fourche en
arrt: Approche, approche, me dit-il.

LE MATRE.

Et Suzon?

JACQUES.

Elle s'en tira.

LE MATRE.

Mal?

JACQUES.

Non; les femmes s'en tirent toujours bien quand on ne les a pas
surprises en flagrant dlit... De quoi riez-vous?

LE MATRE.

De ce qui me fera rire, comme toi, toutes les fois que je me rappellerai
le petit prtre au bout de la fourche du mari.

JACQUES.

Ce fut peu de temps aprs cette aventure, qui vint aux oreilles de mon
pre et qui en rit aussi, que je m'engageai, comme je vous ai dit...


Aprs quelques moments de silence ou de toux de la part de Jacques,
disent les uns, ou aprs avoir encore ri, disent les autres, le matre
s'adressant  Jacques, lui dit: Et l'histoire de tes amours?--Jacques
hocha de la tte et ne rpondit pas.


Comment un homme de sens, qui a des moeurs, qui se pique de philosophie,
peut-il s'amuser  dbiter des contes de cette obscnit?--Premirement,
lecteur, ce ne sont pas des contes, c'est une histoire, et je ne me sens
pas plus coupable, et peut-tre moins, quand j'cris les sottises de
Jacques, que Sutone quand il nous transmet les dbauches de Tibre.
Cependant vous lisez Sutone, et vous ne lui faites aucun reproche.
Pourquoi ne froncez-vous pas le sourcil  Catulle,  Martial,  Horace,
 Juvnal,  Ptrone,  La Fontaine et  tant d'autres? Pourquoi ne
dites-vous pas au stocien Snque: Quel besoin avons-nous de la crapule
de votre esclave[56] aux miroirs concaves? Pourquoi n'avez-vous de
l'indulgence que pour les morts? Si vous rflchissiez un peu  cette
partialit, vous verriez qu'elle nat de quelque principe vicieux. Si
vous tes innocent, vous ne me lirez pas; si vous tes corrompu, vous me
lirez sans consquence. Et puis, si ce que je vous dis l ne vous
satisfait pas, ouvrez la prface de Jean-Baptiste Rousseau, et vous y
trouverez mon apologie. Quel est celui d'entre vous qui ost blmer
Voltaire d'avoir compos _la Pucelle_? Aucun. Vous avez donc deux
balances pour les actions des hommes? Mais, dites-vous, _la Pucelle_ de
Voltaire est un chef-d'oeuvre!--Tant pis, puisqu'on ne l'en lira que
davantage.--Et votre _Jacques_ n'est qu'une insipide rapsodie de faits,
les uns rels, les autres imagins, crits sans grce et distribus sans
ordre.--Tant mieux, mon _Jacques_ en sera moins lu. De quelque ct que
vous vous tourniez, vous avez tort. Si mon ouvrage est bon, il vous fera
plaisir; s'il est mauvais, il ne fera point de mal. Point de livre plus
innocent qu'un mauvais livre. Je m'amuse  crire sous des noms
emprunts les sottises que vous faites; vos sottises me font rire; mon
crit vous donne de l'humeur. Lecteur,  vous parler franchement, je
trouve que le plus mchant de nous deux, ce n'est pas moi. Que je serais
satisfait s'il m'tait aussi facile de me garantir de vos noirceurs,
qu' vous de l'ennui ou du danger de mon ouvrage! Vilains hypocrites,
laissez-moi en repos. F..tez comme des nes dbts; mais permettez-moi
que je dise f..tre; je vous passe l'action, passez-moi le mot. Vous
prononcez hardiment tuer, voler, trahir, et l'autre vous ne l'oseriez
qu'entre les dents! Est-ce que moins vous exhalez de ces prtendues
impurets en paroles, plus il vous en reste dans la pense? Et que vous
a fait l'action gnitale, si naturelle, si ncessaire et si juste, pour
en exclure le signe de vos entretiens, et pour imaginer que votre
bouche, vos yeux et vos oreilles en seraient souills? Il est bon que
les expressions les moins usites, les moins crites, les mieux tues
soient les mieux sues et les plus gnralement connues; aussi cela est;
aussi le mot _futuo_ n'est-il pas moins familier que le mot pain; nul
ge ne l'ignore, nul idiome n'en est priv: il a mille synonymes dans
toutes les langues, il s'imprime en chacune sans tre exprim, sans
voix, sans figure, et le sexe qui le fait le plus, a usage de le taire
le plus. Je vous entends encore, vous vous criez: Fi, le cynique! Fi,
l'impudent! Fi, le sophiste!... Courage, insultez bien un auteur
estimable que vous avez sans cesse entre les mains, et dont je ne suis
ici que le traducteur. La licence de son style m'est presque un garant
de la puret de ses moeurs; c'est Montaigne[57]. _Lasciva est nobis
pagina, vita proba._

[56] Hostius.

[57] Tout ce passage est imit de Montaigne, liv. III, ch. V. (BR.)


Jacques et son matre passrent le reste de la journe sans desserrer
les dents. Jacques toussait, et son matre disait: Voil une cruelle
toux! regardait  sa montre l'heure qu'il tait sans le savoir, ouvrait
sa tabatire sans s'en douter, et prenait sa prise de tabac sans le
sentir; ce qui me le prouve, c'est qu'il faisait ces choses trois ou
quatre fois de suite et dans le mme ordre. Un moment aprs, Jacques
toussait encore, et son matre disait: Quelle diable de toux! Aussi tu
t'en es donn du vin de l'htesse jusqu'au noeud de la gorge. Hier au
soir, avec le secrtaire, tu ne t'es pas mnag davantage; quand tu
remontas tu chancelais, tu ne savais ce que tu disais; et aujourd'hui tu
as fait dix haltes, et je gage qu'il ne te reste pas une goutte de vin
dans ta gourde?... Puis il grommelait entre ses dents, regardait  sa
montre, et rgalait ses narines.

J'ai oubli de vous dire, lecteur, que Jacques n'allait jamais sans une
gourde remplie du meilleur; elle tait suspendue  l'aron de sa selle.
 chaque fois que son matre interrompait son rcit par quelque question
un peu longue, il dtachait sa gourde, en buvait un coup  la rgalade,
et ne la remettait  sa place que quand son matre avait cess de
parler. J'avais encore oubli de vous dire que, dans les cas qui
demandaient de la rflexion, son premier mouvement tait d'interroger sa
gourde. Fallait-il rsoudre une question de morale, discuter un fait,
prfrer un chemin  un autre, entamer, suivre ou abandonner une
affaire, peser les avantages ou les dsavantages d'une opration de
politique, d'une spculation de commerce ou de finance, la sagesse ou la
folie d'une loi, le sort d'une guerre, le choix d'une auberge, dans une
auberge le choix d'un appartement, dans un appartement le choix d'un
lit, son premier mot tait: Interrogeons la gourde. Son dernier tait:
C'est l'avis de la gourde et le mien. Lorsque le destin tait muet
dans sa tte, il s'expliquait par sa gourde, c'tait une espce de
Pythie portative, silencieuse aussitt qu'elle tait vide.  Delphes, la
Pythie, ses cotillons retrousss, assise  cul nu sur le trpied,
recevait son inspiration de bas en haut; Jacques, sur son cheval, la
tte tourne vers le ciel, sa gourde dbouche et le goulot inclin vers
sa bouche, recevait son inspiration de haut en bas. Lorsque la Pythie et
Jacques prononaient leurs oracles, ils taient ivres tous les deux. Il
prtendait que l'Esprit-Saint tait descendu sur les aptres dans une
gourde; il appelait la Pentecte la fte des gourdes. Il a laiss un
petit trait de toutes sortes de divinations, trait profond dans lequel
il donne la prfrence  la divination de Bacbuc[58] ou par la gourde.
Il s'inscrit en faux, malgr toute la vnration qu'il lui portait,
contre le cur de Meudon qui interrogeait la dive Bacbuc par le choc de
la panse. J'aime Rabelais, dit-il, mais j'aime mieux la vrit que
Rabelais. Il l'appelle hrtique _Engastrimute_[59]; et il prouve par
cent raisons, meilleures les unes que les autres, que les vrais oracles
de Bacbuc ou de la gourde ne se faisaient entendre que par le goulot. Il
compte au rang des sectateurs distingus de Bacbuc, des vrais inspirs
de la gourde dans ces derniers sicles, Rabelais, La Fare, Chapelle,
Chaulieu, La Fontaine, Molire, Panard, Gallet, Vad. Platon et
Jean-Jacques Rousseau[60], qui prnrent le bon vin sans en boire, sont
 son avis de faux frres de la gourde. La gourde eut autrefois quelques
sanctuaires clbres; la Pomme-de-pin[61], le Temple[62] et la
Guinguette, sanctuaires dont il crit l'histoire sparment. Il fait la
peinture la plus magnifique de l'enthousiasme, de la chaleur, du feu
dont les Bacbuciens ou Prigourdins taient et furent encore saisis de
nos jours, lorsque sur la fin du repas, les coudes appuys sur la table,
la dive Bacbuc ou la gourde sacre leur apparaissait, tait dpose au
milieu d'eux, sifflait, jetait sa coiffe loin d'elle, et couvrait ses
adorateurs de son cume prophtique. Son manuscrit est dcor de deux
portraits, au bas desquels on lit: _Anacron et Rabelais, l'un parmi les
anciens, l'autre parmi les modernes, souverains pontifes de la gourde_.

[58] _Bacbuc_, en hbreu _Bachboch_, bouteille, ainsi appele du bruit
qu'elle fait quand on la vide. (BR.)--Voir _Pantagruel_ plutt que la
Bible.

[59] Le mot est crit _engastrimeste_ dans l'dition originale,
probablement par suite d'une erreur de copiste. On dit aujourd'hui
_engastrimythe_, de [Greek: gastr], _ventre_, et de [Greek: mythos],
_parole_.

[60] Si nous en croyons Mercier, Rousseau, au moins dans ses dernires
annes, ne ddaignait pas le vin; voyez son livre: _J.-J. Rousseau,
considr comme un des auteurs de la Rvolution_. Il s'exprime en des
termes que nous voulons croire empreints de son exagration habituelle.

[61] Cabaret de Villon.

[62] O Gallet s'tait rfugi pour chapper  ses cranciers.

Et Jacques s'est servi du terme engastrimute?... Pourquoi pas, lecteur?
Le capitaine de Jacques tait Bacbucien; il a pu connatre cette
expression, et Jacques, qui recueillait tout ce qu'il disait, se la
rappeler; mais la vrit, c'est que l'_Engastrimute_ est de moi, et
qu'on lit sur le texte original: _Ventriloque_.

Tout cela est fort beau, ajoutez-vous; mais les amours de Jacques?--Les
amours de Jacques, il n'y a que Jacques qui les sache; et le voil
tourment d'un mal de gorge qui rduit son matre  sa montre et  sa
tabatire; indigence qui l'afflige autant que vous.--Qu'allons-nous donc
devenir?--Ma foi, je n'en sais rien. Ce serait bien ici le cas
d'interroger la dive Bacbuc ou la gourde sacre; mais son culte tombe,
ses temples sont dserts. Ainsi qu' la naissance de notre divin
Sauveur, les oracles du paganisme cessrent;  la mort de Gallet[63],
les oracles de Bacbuc furent muets; aussi plus de grands pomes, plus de
ces morceaux d'une loquence sublime; plus de ces productions marques
au coin de l'ivresse et du gnie; tout est raisonn, compass,
acadmique et plat.  dive Bacbuc!  gourde sacre!  divinit de
Jacques! Revenez au milieu de nous!... Il me prend envie, lecteur, de
vous entretenir de la naissance de la dive Bacbuc, des prodiges qui
l'accompagnrent et qui la suivirent, des merveilles de son rgne et des
dsastres de sa retraite; et si le mal de gorge de notre ami Jacques
dure, et que son matre s'opinitre  garder le silence, il faudra bien
que vous vous contentiez de cet pisode, que je tcherai de pousser
jusqu' ce que Jacques gurisse et reprenne l'histoire de ses amours...

[63] Gallet, picier  la pointe Saint-Eustache, devenu chansonnier
clbre, mourut en 1757 au Temple, lieu de franchise pour les dbiteurs
insolvables. Comme il y recevait chaque jour des mmoires de ses
cranciers: Me voil, disait-il, au Temple des Mmoires. Sa misre
n'altra ni ses gots ni sa gaiet; il buvait cinq  six bouteilles de
vin par jour, mais ce rgime finit par le rendre hydropique. On lui fit
plusieurs fois la ponction, et il rendit 92 pintes d'eau, ce qui lui fit
dire au vicaire du Temple qui venait lui administrer l'extrme-onction:
Ah! monsieur l'abb, vous venez me graisser les bottes; cela est
inutile, car je m'en vais par eau.  sa mort, Panard, son ami, son
compagnon de promenade, de spectacle et de cabaret, rencontrant
Marmontel, s'cria en pleurant: Je l'ai perdu, je ne chanterai plus, je
ne boirai plus avec lui! il est mort... Je suis seul au monde... Vous
savez qu'il est mort au Temple? Je suis all pleurer et gmir sur sa
tombe. Quelle tombe! Ah! monsieur! ils me l'ont mis sous une gouttire,
lui qui depuis l'ge de raison n'avait pas bu un verre d'eau. (BR.)


Il y a ici une lacune vraiment dplorable dans la conversation de
Jacques et de son matre. Quelque jour un descendant de Nodot[64], du
prsident de Brosses[65], de Freinshmius[66], ou du pre Brottier[67],
la remplira peut-tre; et les descendants de Jacques ou de son matre,
propritaires du manuscrit, en riront beaucoup.

[64] Qui dcouvrit de prtendus fragments de Ptrone.

[65] Qui essaya de restituer le texte de Salluste.

[66] Qui a ajout des supplments  Quinte-Curce.

[67] Traducteur de Tacite et auteur de _Mmoires_ sur plusieurs points
peu connus de l'histoire des moeurs romaines.

Il parat que Jacques, rduit au silence par son mal de gorge, suspendit
l'histoire de ses amours; et que son matre commena l'histoire des
siennes. Ce n'est ici qu'une conjecture que je donne pour ce qu'elle
vaut. Aprs quelques lignes ponctues qui annoncent la lacune, on lit:
Rien n'est plus triste dans ce monde que d'tre un sot... Est-ce
Jacques qui profre cet apophthegme? Est-ce son matre? Ce serait le
sujet d'une longue et pineuse dissertation. Si Jacques tait assez
insolent pour adresser ces mots  son matre, celui-ci tait assez franc
pour se les adresser  lui-mme. Quoi qu'il en soit, il est vident, il
est trs-vident que c'est le matre qui continue.

LE MATRE.

C'tait la veille de sa fte, et je n'avais point d'argent. Le chevalier
de Saint-Ouin, mon intime ami, n'tait jamais embarrass de rien. Tu
n'as point d'argent, me dit-il?

--Non.

--Eh bien! il n'y a qu' en faire.

--Et tu sais comme on en fait?

--Sans doute. Il s'habille, nous sortons, et il me conduit  travers
plusieurs rues dtournes dans une petite maison obscure, o nous
montons par un petit escalier sale,  un troisime, o j'entre dans un
appartement assez spacieux et singulirement meubl. Il y avait entre
autres choses trois commodes de front, toutes trois de formes
diffrentes; par derrire celle du milieu, un grand miroir  chapiteau
trop haut pour le plafond, en sorte qu'un bon demi-pied de ce miroir
tait cach par la commode; sur ces commodes des marchandises de toute
espce; deux trictracs; autour de l'appartement, des chaises assez
belles, mais pas une qui et sa pareille; au pied d'un lit sans rideaux
une superbe duchesse[68]; contre une des fentres une volire sans
oiseaux, mais toute neuve;  l'autre fentre un lustre suspendu par un
manche  balai, et le manche  balai portant des deux bouts sur les
dossiers de deux mauvaises chaises de paille; et puis de droite et de
gauche des tableaux, les uns attachs aux murs, les autres en pile.

[68] Chaise longue.

JACQUES.

Cela sent le faiseur d'affaires d'une lieue  la ronde.

LE MATRE.

Tu l'as devin. Et voil le chevalier et M. Le Brun (c'est le nom de
notre brocanteur et courtier d'usure) qui se prcipitent dans les bras
l'un de l'autre... Eh! c'est vous, monsieur le chevalier?

--Et oui, c'est moi, mon cher Le Brun.

--Mais que devenez-vous donc? Il y a une ternit qu'on ne vous a vu.
Les temps sont bien tristes; n'est-il pas vrai?

--Trs-tristes, mon cher Le Brun. Mais il ne s'agit pas de cela;
coutez-moi, j'aurais un mot  vous dire...

Je m'assieds. Le chevalier et Le Brun se retirent dans un coin, et se
parlent. Je ne puis te rendre de leur conversation que quelques mots que
je surpris  la vole...

Il est bon?

--Excellent.

--Majeur?

--Trs-majeur.

--C'est le fils?

--Le fils.

--Savez-vous que nos deux dernires affaires?...

--Parlez plus bas.

--Le pre?

--Riche.

--Vieux?

--Et caduc.

Le Brun  haute voix: Tenez, monsieur le chevalier, je ne veux plus me
mler de rien, cela a toujours des suites fcheuses. C'est votre ami, 
la bonne heure! Monsieur a tout  fait l'air d'un galant homme; mais...

--Mon cher Le Brun!

--Je n'ai point d'argent.

--Mais vous avez des connaissances!

--Ce sont tous des gueux, de fieffs fripons. Monsieur le chevalier,
n'tes-vous point las de passer par ces mains-l?

--Ncessit n'a point de loi.

--La ncessit qui vous presse est une plaisante ncessit, une
bouillotte, une partie de la belle[69], quelque fille.

[69] Le jeu de la _belle_ est souvent mentionn au XVIIIe sicle. C'est
un jeu de hasard, une sorte de loterie.

--Cher ami!...

--C'est toujours moi, je suis faible comme un enfant; et puis vous, je
ne sais pas  qui vous ne feriez pas fausser un serment. Allons, sonnez
donc, afin que je sache si Fourgeot est chez lui... Non, ne sonnez pas,
Fourgeot vous mnera chez Merval.

--Pourquoi pas vous?

--Moi! j'ai jur que cet abominable Merval ne travaillerait jamais ni
pour moi ni pour mes amis. Il faudra que vous rpondiez pour monsieur,
qui peut-tre, qui sans doute est un honnte homme; que je rponde pour
vous  Fourgeot, et que Fourgeot rponde pour moi  Merval...

Cependant la servante tait entre en disant: C'est chez M. Fourgeot?

Le Brun  sa servante: Non, ce n'est chez personne... Monsieur le
chevalier, je ne saurais absolument, je ne saurais.

Le chevalier l'embrasse, le caresse: Mon cher Le Brun! mon cher
ami!... Je m'approche, je joins mes instances  celles du chevalier:
Monsieur Le Brun! mon cher monsieur!...

Le Brun se laisse persuader.

La servante qui souriait de cette momerie, part, et dans un clin d'oeil
reparat avec un petit homme boiteux, vtu de noir, canne  la main,
bgue, le visage sec et rid, l'oeil vif. Le chevalier se tourne de son
ct et lui dit: Allons, monsieur Mathieu de Fourgeot, nous n'avons pas
un moment  perdre, conduisez-nous vite...

Fourgeot, sans avoir l'air de l'couter, dliait une petite bourse de
chamois.

Le chevalier  Fourgeot: Vous vous moquez, cela nous regarde... Je
m'approche, je tire un petit cu que je glisse au chevalier qui le donne
 la servante en lui passant la main sous le menton. Cependant Le Brun
disait  Fourgeot: Je vous le dfends; ne conduisez point l ces
messieurs.

FOURGEOT.

Monsieur Le Brun, pourquoi donc?

LE BRUN.

C'est un fripon, c'est un gueux.

FOURGEOT.

Je sais bien que M. de Merval... mais  tout pch misricorde; et puis,
je ne connais que lui qui ait de l'argent pour le moment.

LE BRUN.

Monsieur Fourgeot, faites comme il vous plaira; messieurs, je m'en lave
les mains.

FOURGEOT,  Le Brun.

Monsieur Le Brun, est-ce que vous ne venez pas avec nous?

LE BRUN.

Moi! Dieu m'en prserve. C'est un infme que je ne reverrai de ma vie.

FOURGEOT.

Mais, sans vous, nous ne finirons rien.

LE CHEVALIER.

Il est vrai. Allons, mon cher Le Brun, il s'agit de me servir, il s'agit
d'obliger un galant homme qui est dans la presse; vous ne me refuserez
pas; vous viendrez.

LE BRUN.

Aller chez un Merval! moi! moi!

LE CHEVALIER.

Oui, vous, vous viendrez pour moi...

 force de sollicitations Le Brun se laisse entraner, et nous voil,
lui Le Brun, le chevalier, Mathieu de Fourgeot, en chemin, le chevalier
frappant amicalement dans la main de Le Brun et me disant: C'est le
meilleur homme, l'homme du monde le plus officieux, la meilleure
connaissance...

LE BRUN.

Je crois que M. le chevalier me ferait faire de la fausse monnaie.

Nous voil chez Merval.

JACQUES.

Mathieu de Fourgeot...

LE MATRE.

Eh bien! qu'en veux-tu dire?

JACQUES.

Mathieu de Fourgeot... Je veux dire que M. le chevalier de Saint-Ouin
connat ces gens-l par nom et surnom: et que c'est un gueux,
d'intelligence avec toute cette canaille-l.

LE MATRE.

Tu pourrais bien avoir raison... Il est impossible de connatre un homme
plus doux, plus civil, plus honnte, plus poli, plus humain, plus
compatissant, plus dsintress que M. de Merval. Mon ge de majorit et
ma solvabilit bien constate, M. de Merval prit un air tout  fait
affectueux et triste et nous dit avec le ton de la componction qu'il
tait au dsespoir; qu'il avait t dans cette mme matine oblig de
secourir un de ses amis press des besoins les plus urgents, et qu'il
tait tout  fait  sec. Puis s'adressant  moi, il ajouta: Monsieur,
n'ayez point de regret de ne pas tre venu plus tt; j'aurais t
afflig de vous refuser, mais je l'aurais fait: l'amiti passe avant
tout...

Nous voil tous bien bahis; voil le chevalier, Le Brun mme et
Fourgeot aux genoux de Merval, et M. de Merval qui leur disait:
Messieurs, vous me connaissez tous; j'aime  obliger et tche de ne pas
gter les services que je rends en les faisant solliciter: mais, foi
d'homme d'honneur, il n'y a pas quatre louis dans la maison...

Moi, je ressemblais, au milieu de ces gens-l,  un patient qui a
entendu sa sentence. Je disais au chevalier: Chevalier, allons-nous-en,
puisque ces messieurs ne peuvent rien... Et le chevalier me tirant 
l'cart: Tu n'y penses pas, c'est la veille de sa fte. Je l'ai
prvenue, je t'en avertis; et elle s'attend  une galanterie de ta part.
Tu la connais: ce n'est pas qu'elle soit intresse; mais elle est comme
toutes les autres, qui n'aiment pas  tre trompes dans leur attente.
Elle s'en sera dj vante  son pre,  sa mre,  ses tantes,  ses
amies; et, aprs cela, n'avoir rien  leur montrer, cela est
mortifiant... Et puis le voil revenu  Merval, et le pressant plus
vivement encore. Merval, aprs s'tre bien fait tirailler, dit: J'ai la
plus sotte me du monde; je ne saurais voir les gens en peine. Je rve;
et il me vient une ide.

LE CHEVALIER.

Et quelle ide?

MERVAL.

Pourquoi ne prendriez-vous pas des marchandises?

LE CHEVALIER.

En avez-vous?

MERVAL.

Non; mais je connais une femme qui vous en fournira; une brave femme,
une honnte femme.

LE BRUN.

Oui, mais qui nous fournira des guenilles, qu'elle nous vendra au poids
de l'or, et dont nous ne retirerons rien.

MERVAL.

Point du tout, ce seront de trs-belles toffes, des bijoux en or et en
argent, des soieries de toute espce, des perles, quelques pierreries;
il y aura trs-peu de chose  perdre sur ces effets. C'est une bonne
crature  se contenter de peu, pourvu qu'elle ait ses srets; ce sont
des marchandises d'affaires qui lui reviennent  trs-bon prix. Au
reste, voyez-les, la vue ne vous en cotera rien...

Je reprsentai  Merval et au chevalier, que mon tat n'tait pas de
vendre; et que, quand cet arrangement ne me rpugnerait pas, ma position
ne me laisserait pas le temps d'en tirer parti. Les officieux Le Brun et
Mathieu de Fourgeot dirent tous  la fois: Qu' cela ne tienne, nous
vendrons pour vous; c'est l'embarras d'une demi-journe... Et la sance
fut remise  l'aprs-midi chez M. de Merval, qui, me frappant doucement
sur l'paule, me disait d'un ton onctueux et pntr: Monsieur, je suis
charm de vous obliger; mais, croyez-moi, faites rarement de pareils
emprunts; ils finissent toujours par ruiner. Ce serait un miracle, dans
ce pays-ci, que vous eussiez encore  traiter une fois avec d'aussi
honntes gens que MM. Le Brun et Mathieu de Fourgeot...

Le Brun et Fourgeot de Mathieu, ou Mathieu de Fourgeot, le remercirent
en s'inclinant, et lui disant qu'il avait bien de la bont, qu'ils
avaient tch jusqu' prsent de faire leur petit commerce en
conscience, et qu'il n'y avait pas de quoi les louer.

MERVAL.

Vous vous trompez, messieurs, car qui est-ce qui a de la conscience 
prsent? Demandez  M. le chevalier de Saint-Ouin, qui doit en savoir
quelque chose...

Nous voil sortis de chez Merval, qui nous demande, du haut de son
escalier, s'il peut compter sur nous et faire avertir sa marchande. Nous
lui rpondons que oui; et nous allons tous quatre dner dans une auberge
voisine, en attendant l'heure du rendez-vous.

Ce fut Mathieu de Fourgeot qui commanda le dner, et qui le commanda
bon. Au dessert, deux marmottes s'approchrent de notre table avec leurs
vielles; Le Brun les fit asseoir. On les fit boire, on les fit jaser, on
les fit jouer. Tandis que mes trois convives s'amusaient  en chiffonner
une, sa compagne, qui tait  ct de moi, me dit tout bas: Monsieur,
vous tes l en bien mauvaise compagnie: il n'y a pas un de ces gens-l
qui n'ait son nom sur le livre rouge[70].

[70] Registre de la police.

Nous quittmes l'auberge  l'heure indique, et nous nous rendmes chez
Merval. J'oubliais de te dire que ce dner puisa la bourse du chevalier
et la mienne, et qu'en chemin Le Brun dit au chevalier, qui me le redit,
que Mathieu de Fourgeot exigeait dix louis pour sa commission, que
c'tait le moins qu'on pt lui donner; que s'il tait satisfait de nous,
nous aurions les marchandises  meilleur prix, et que nous retrouverions
aisment cette somme sur la vente.

Nous voil chez Merval, o sa marchande nous avait prcds avec ses
marchandises. Mlle Bridoie (c'est son nom) nous accabla de politesses et
de rvrences, et nous tala des toffes, des toiles, des dentelles, des
bagues, des diamants, des botes d'or. Nous prmes de tout. Ce furent Le
Brun, Mathieu de Fourgeot et le chevalier, qui mirent le prix aux
choses; et c'est Merval qui tenait la plume. Le total se monta 
dix-neuf mille sept cent soixante et quinze livres, dont j'allais faire
mon billet, lorsque Mlle Bridoie me dit, en faisant une rvrence (car
elle ne s'adressait jamais  personne sans le rvrencier): Monsieur,
votre dessein est de payer vos billets  leurs chances?

--Assurment, lui rpondis-je.

--En ce cas, me rpliqua-t-elle, il vous est indiffrent de me faire des
billets ou des lettres de change.

Le mot de lettre de change me fit plir. Le chevalier s'en aperut, et
dit  Mlle Bridoie: Des lettres de change, mademoiselle! mais ces
lettres de change courront, et l'on ne sait en quelles mains elles
pourraient aller.

--Vous vous moquez, monsieur le chevalier; on sait un peu les gards dus
aux personnes de votre rang... Et puis une rvrence... On tient ces
papiers-l dans son portefeuille; on ne les produit qu' temps. Tenez,
voyez... Et puis une rvrence... Elle tire son portefeuille de sa
poche; elle lit une multitude de noms de tout tat et de toutes
conditions. Le chevalier s'tait approch de moi, et me disait: Des
lettres de change! cela est diablement srieux! Vois ce que tu veux
faire. Cette femme me parat honnte, et puis, avant l'chance, tu
seras en fonds ou j'y serai.

JACQUES.

Et vous signtes les lettres de change?

LE MATRE.

Il est vrai.

JACQUES.

C'est l'usage des pres, lorsque leurs enfants partent pour la capitale,
de leur faire un petit sermon. Ne frquentez point mauvaise compagnie;
rendez-vous agrable  vos suprieurs, par de l'exactitude  remplir vos
devoirs; conservez votre religion; fuyez les filles de mauvaise vie, les
chevaliers d'industrie, et surtout ne signez jamais de lettres de
change.

LE MATRE.

Que veux-tu, je fis comme les autres; la premire chose que j'oubliai,
ce fut la leon de mon pre. Me voil pourvu de marchandises  vendre,
mais c'est de l'argent qu'il nous fallait. Il y avait quelques paires de
manchettes  dentelle, trs-belles: le chevalier s'en saisit au prix
cotant, en me disant: Voil dj une partie de tes emplettes, sur
laquelle tu ne perdras rien. Mathieu de Fourgeot prit une montre et
deux botes d'or, dont il allait sur-le-champ m'apporter la valeur; Le
Brun prit en dpt le reste chez lui. Je mis dans ma poche une superbe
garniture avec les manchettes; c'tait une des fleurs du bouquet que
j'avais  donner. Mathieu de Fourgeot revint en un clin d'oeil avec
soixante louis: il en retint dix pour lui, et je reus les cinquante
autres. Il me dit qu'il n'avait vendu ni la montre ni les deux botes,
mais qu'il les avait mises en gage.

JACQUES.

En gage?

LE MATRE.

Oui.

JACQUES.

Je sais o.

LE MATRE.

O?

JACQUES.

Chez la demoiselle aux rvrences, la Bridoie.

LE MATRE.

Il est vrai. Avec la paire de manchettes et sa garniture, je pris encore
une jolie bague, avec une bote  mouches, double d'or. J'avais
cinquante louis dans ma bourse; et nous tions, le chevalier et moi, de
la plus belle gaiet.

JACQUES.

Voil qui est fort bien. Il n'y a dans tout ceci qu'une chose qui
m'intrigue; c'est le dsintressement du sieur Le Brun; est-ce que
celui-l n'eut aucune part  la dpouille?

LE MATRE.

Allons donc, Jacques, vous vous moquez; vous ne connaissez pas M. Le
Brun. Je lui proposai de reconnatre ses bons offices; il se fcha, il
me rpondit que je le prenais apparemment pour un Mathieu de Fourgeot;
qu'il n'avait jamais tendu la main. Voil mon cher Le Brun, s'cria le
chevalier, c'est toujours lui-mme; mais nous rougirions qu'il ft plus
honnte que nous... Et  l'instant il prit parmi nos marchandises deux
douzaines de mouchoirs, une pice de mousseline, qu'il lui fit accepter
pour sa femme et pour sa fille. Le Brun se mit  considrer les
mouchoirs, qui lui parurent si beaux, la mousseline qu'il trouva si
fine, cela lui tait offert de si bonne grce, il avait une si prochaine
occasion de prendre sa revanche avec nous par la vente des effets qui
restaient entre ses mains, qu'il se laissa vaincre; et nous voil
partis, et nous acheminant  toutes jambes de fiacre vers la demeure de
celle que j'aimais, et  qui la garniture, les manchettes et la bague
taient destines. Le prsent russit  merveille. On fut charmante. On
essaya sur-le-champ la garniture et les manchettes; la bague semblait
avoir t faite pour le doigt. On soupa, et gaiement comme tu penses
bien.

JACQUES.

Et vous couchtes l.

LE MATRE.

Non.

JACQUES.

Ce fut donc le chevalier?

LE MATRE.

Je le crois.

JACQUES.

Du train dont on vous menait, vos cinquante louis ne durrent pas
longtemps.

LE MATRE.

Non. Au bout de huit jours nous nous rendmes chez Le Brun pour voir ce
que le reste de nos effets avait produit.

JACQUES.

Rien, ou peu de chose. Le Brun fut triste, il se dchana contre le
Merval et la demoiselle aux rvrences, les appela gueux, infmes,
fripons, jura derechef de n'avoir jamais rien  dmler avec eux, et
vous remit sept  huit cents francs.

LE MATRE.

 peu prs; huit cent soixante et dix livres.

JACQUES.

Ainsi, si je sais un peu calculer, huit cent soixante et dix livres de
Le Brun, cinquante louis de Merval ou de Fourgeot, la garniture, les
manchettes et la bague, allons, encore cinquante louis, et voil ce qui
vous est rentr de vos dix-neuf mille sept cent soixante et quinze
livres, en marchandises. Diable! cela est honnte. Merval avait raison,
on n'a pas tous les jours  traiter avec d'aussi dignes gens.

LE MATRE.

Tu oublies les manchettes prises au prix cotant par le chevalier.

JACQUES.

C'est que le chevalier ne vous en a jamais parl.

LE MATRE.

J'en conviens. Et les deux botes d'or et la montre mises en gage par
Mathieu, tu n'en dis rien.

JACQUES.

C'est que je ne sais qu'en dire.

LE MATRE.

Cependant l'chance des lettres de change arriva.

JACQUES.

Et vos fonds ni ceux du chevalier n'arrivrent point.

LE MATRE.

Je fus oblig de me cacher. On instruisit mes parents; un de mes oncles
vint  Paris. Il prsenta un mmoire  la police contre tous ces
fripons. Ce mmoire fut renvoy  un des commis; ce commis tait un
protecteur gag de Merval. On rpondit que, l'affaire tant en justice
rgle, la police n'y pouvait rien. Le prteur sur gages  qui Mathieu
avait confi les deux botes fit assigner Mathieu. J'intervins dans ce
procs. Les frais de justice furent si normes, qu'aprs la vente de la
montre et des botes, il s'en manquait encore cinq ou six cents francs
qu'il n'y et de quoi tout payer.


Vous ne croirez pas cela, lecteur. Et si je vous disais qu'un
limonadier, dcd il y a quelque temps dans mon voisinage, laissa deux
pauvres orphelins en bas ge. Le commissaire se transporte chez le
dfunt; on appose un scell. On lve ce scell, on fait un inventaire,
une vente; la vente produit huit  neuf cents francs. De ces neuf cents
francs, les frais de justice prlevs, il reste deux sous pour chaque
orphelin; on leur met  chacun ces deux sous dans la main, et on les
conduit  l'hpital.

LE MATRE.

Cela fait horreur.

JACQUES.

Et cela dure.

LE MATRE.

Mon pre mourut dans ces entrefaites. J'acquittai les lettres de change,
et je sortis de ma retraite, o, pour l'honneur du chevalier et de mon
amie, j'avouerai qu'ils me tinrent assez fidle compagnie.

JACQUES.

Et vous voil tout aussi fru[71] qu'auparavant du chevalier et de votre
belle; votre belle vous tenant la drage plus haute que jamais.

[71] _Fru_, vieux mot; _frapp_, _entich_.

          Je suis _fru_, j'en ai dans l'aile.

               _Posies de_ SAINT-AMAND. (BR.)

LE MATRE.

Et pourquoi cela, Jacques?

JACQUES.

Pourquoi? C'est que matre de votre personne et possesseur d'une fortune
honnte, il fallait faire de vous un sot complet, un mari.

LE MATRE.

Ma foi, je crois que c'tait leur projet; mais il ne leur russit pas.

JACQUES.

Vous tes bien heureux, ou ils ont t bien maladroits.

LE MATRE.

Mais il me semble que ta voix est moins rauque, et que tu parles plus
librement.

JACQUES.

Cela vous semble, mais cela n'est pas.

LE MATRE.

Tu ne pourrais donc pas reprendre l'histoire de tes amours?

JACQUES.

Non.

LE MATRE.

Et ton avis est que je continue l'histoire des miennes?

JACQUES.

C'est mon avis de faire une pause, et de hausser la gourde.

LE MATRE.

Comment! avec ton mal de gorge tu as fait remplir ta gourde?

JACQUES.

Oui; mais, de par tous les diables, c'est de tisane; aussi je n'ai point
d'ides, je suis bte; et tant qu'il n'y aura dans la gourde que de la
tisane, je serai bte.

LE MATRE.

Que fais-tu?

JACQUES.

Je verse la tisane  terre; je crains qu'elle ne nous porte malheur.

LE MATRE.

Tu es fou.

JACQUES.

Sage ou fou, il n'en restera pas la valeur d'une larme dans la gourde.


Tandis que Jacques vide  terre sa gourde, son matre regarde  sa
montre, ouvre sa tabatire, et se dispose  continuer l'histoire de ses
amours. Et moi, lecteur, je suis tent de lui fermer la bouche en lui
montrant de loin ou un vieux militaire sur son cheval, le dos vot, et
s'acheminant  grands pas; ou une jeune paysanne en petit chapeau de
paille, en cotillons rouges, faisant son chemin  pied ou sur un ne. Et
pourquoi le vieux militaire ne serait-il pas ou le capitaine de Jacques
ou le camarade de son capitaine?--Mais il est mort.--Vous le croyez?...
Pourquoi la jeune paysanne ne serait-elle pas ou la dame Suzon, ou la
dame Marguerite, ou l'htesse du Grand-Cerf, ou la mre Jeanne, ou mme
Denise sa fille? Un faiseur de roman n'y manquerait pas; mais je n'aime
pas les romans,  moins que ce ne soient ceux de Richardson. Je fais
l'histoire, cette histoire intressera ou n'intressera pas: c'est le
moindre de mes soucis. Mon projet est d'tre vrai, je l'ai rempli.
Ainsi, je ne ferai point revenir frre Jean de Lisbonne; ce gros prieur
qui vient  nous dans un cabriolet,  ct d'une jeune et jolie femme,
ce ne sera point l'abb Hudson.--Mais l'abb Hudson est mort?--Vous le
croyez? Avez-vous assist  ses obsques?--Non.--Vous ne l'avez point vu
mettre en terre?--Non.--Il est donc mort ou vivant, comme il me plaira.
Il ne tiendrait qu' moi d'arrter ce cabriolet, et d'en faire sortir
avec le prieur et sa compagne de voyage une suite d'vnements en
consquence desquels vous ne sauriez ni les amours de Jacques, ni celles
de son matre; mais je ddaigne toutes ces ressources-l, je vois
seulement qu'avec un peu d'imagination et de style, rien n'est plus ais
que de filer un roman. Demeurons dans le vrai, et en attendant que le
mal de gorge de Jacques se passe, laissons parler son matre.

LE MATRE.

Un matin, le chevalier m'apparut fort triste; c'tait le lendemain d'un
jour que nous avions pass  la campagne, le chevalier, son amie ou la
mienne, ou peut-tre de tous les deux, le pre, la mre, les tantes, les
cousines et moi. Il me demanda si je n'avais commis aucune indiscrtion
qui et clair les parents sur ma passion. Il m'apprit que le pre et
la mre, alarms de mes assiduits, avaient fait des questions  leur
fille; que si j'avais des vues honntes, rien n'tait plus simple que de
les avouer; qu'on se ferait honneur de me recevoir  ces conditions;
mais que si je ne m'expliquais pas nettement sous quinzaine, on me
prierait de cesser des visites qui se remarquaient, sur lesquelles on
tenait des propos, et qui faisaient tort  leur fille, en cartant
d'elle des partis avantageux qui pouvaient se prsenter sans la crainte
d'un refus.

JACQUES.

Eh bien! mon matre, Jacques a-t-il du nez?

LE MATRE.

Le chevalier ajouta: Dans quinzaine! le terme est assez court. Vous
aimez, on vous aime; dans quinze jours que ferez-vous? Je rpondis net
au chevalier que je me retirerais.

Vous vous retirerez! Vous n'aimez donc pas?

--J'aime, et beaucoup; mais j'ai des parents, un nom, un tat, des
prtentions, et je ne me rsoudrai jamais  enfouir tous ces avantages
dans le magasin d'une petite bourgeoise.

--Et leur dclarerai-je cela?

--Si vous voulez. Mais, chevalier, la subite et scrupuleuse dlicatesse
de ces gens-l m'tonne. Ils ont permis  leur fille d'accepter mes
cadeaux; ils m'ont laiss vingt fois en tte--tte avec elle; elle
court les bals, les assembles, les spectacles, les promenades aux
champs et  la ville, avec le premier qui a un bon quipage  lui
offrir; ils dorment profondment tandis qu'on fait de la musique ou la
conversation chez elle; tu frquentes dans la maison tant qu'il te
plat; et, entre nous, chevalier, quand tu es admis dans une maison, on
peut y en admettre un autre. Leur fille est note. Je ne croirai pas, je
ne nierai pas tout ce qu'on en dit; mais tu conviendras que ces
parents-l auraient pu s'aviser plus tt d'tre jaloux de l'honneur de
leur enfant. Veux-tu que je te parle vrai? On m'a pris pour une espce
de bent qu'on se promettait de mener par le nez aux pieds du cur de la
paroisse. Ils se sont tromps. Je trouve Mlle Agathe charmante; j'en ai
la tte tourne: et il y parat, je crois, aux effroyables dpenses que
j'ai faites pour elle. Je ne refuse pas de continuer, mais encore
faut-il que ce soit avec la certitude de la trouver un peu moins svre
 l'avenir.

Mon projet n'est pas de perdre ternellement  ses genoux un temps, une
fortune et des soupirs que je pourrais employer plus utilement ailleurs.
Tu diras ces derniers mots  Mlle Agathe, et tout ce qui les a prcds
 ses parents... Il faut que notre liaison cesse, ou que je sois admis
sur un nouveau pied, et que Mlle Agathe fasse de moi quelque chose de
mieux que ce qu'elle en a fait jusqu' prsent. Lorsque vous
m'introduistes chez elle, convenez, chevalier, que vous me ftes
esprer des facilits que je n'ai point trouves. Chevalier, vous m'en
avez un peu impos.

LE CHEVALIER.

Ma foi, je m'en suis un peu impos le premier  moi-mme. Qui diable
aurait jamais imagin qu'avec l'air leste, le ton libre et gai de cette
jeune folle, ce serait un petit dragon de vertu?

JACQUES.

Comment, diable! monsieur, cela est bien fort. Vous avez donc t brave
une fois dans votre vie?

LE MATRE.

Il y a des jours comme cela. J'avais sur le coeur l'aventure des
usuriers, ma retraite  Saint-Jean-de-Latran, devant la demoiselle
Bridoie, et plus que tout, les rigueurs de Mlle Agathe. J'tais un peu
las d'tre lantern.

JACQUES.

Et, d'aprs ce courageux discours, adress  votre cher ami le chevalier
de Saint-Ouin, que ftes-vous?

LE MATRE.

Je tins parole, je cessai mes visites.

JACQUES.

_Bravo! Bravo! mio caro maestro!_

LE MATRE.

Il se passa une quinzaine sans que j'entendisse parler de rien, si ce
n'tait par le chevalier qui m'instruisait fidlement des effets de mon
absence dans la famille, et qui m'encourageait  tenir ferme. Il me
disait: On commence  s'tonner, on se regarde, on parle; on se
questionne sur les sujets de mcontentement qu'on a pu te donner. La
petite fille joue la dignit; elle dit avec une indiffrence affecte 
travers laquelle on voit aisment qu'elle est pique: On ne voit plus ce
monsieur; c'est qu'apparemment il ne veut plus qu'on le voie;  la bonne
heure, c'est son affaire... Et puis elle fait une pirouette, elle se
met  chantonner, elle va  la fentre, elle revient, mais les yeux
rouges; tout le monde s'aperoit qu'elle a pleur.

--Qu'elle a pleur!

--Ensuite elle s'assied; elle prend son ouvrage; elle veut travailler,
mais elle ne travaille pas. On cause, elle se tait; on cherche 
l'gayer, elle prend de l'humeur; on lui propose un jeu, une promenade,
un spectacle: elle accepte; et lorsque tout est prt, c'est une autre
chose qui lui plat et qui lui dplat le moment d'aprs... Oh! ne
voil-t-il pas que tu te troubles! Je ne te dirai plus rien.

--Mais, chevalier, vous croyez donc que, si je reparaissais...

--Je crois que tu serais un sot. Il faut tenir bon, il faut avoir du
courage. Si tu reviens sans tre rappel, tu es perdu. Il faut apprendre
 vivre  ce petit monde-l.

--Mais si l'on ne me rappelle pas?

--On te rappellera.

--Si l'on tarde beaucoup  me rappeler?

--On te rappellera bientt. Peste! un homme comme toi ne se remplace pas
aisment. Si tu reviens de toi-mme, on te boudera, on te fera payer
chrement ton incartade, on t'imposera la loi qu'on voudra t'imposer; il
faudra t'y soumettre; il faudra flchir le genou. Veux-tu tre le matre
ou l'esclave, et l'esclave le plus malmen? Choisis.  te parler vrai,
ton procd a t un peu leste; on n'en peut pas conclure un homme bien
pris; mais ce qui est fait est fait; et s'il est possible d'en tirer
bon parti, il n'y faut pas manquer.

--Elle a pleur!

--Eh bien! elle a pleur. Il vaut encore mieux qu'elle pleure que toi.

--Mais si l'on ne me rappelle pas?

--On te rappellera, te dis-je. Lorsque j'arrive, je ne parle pas plus de
toi que si tu n'existais pas. On me tourne, je me laisse tourner; enfin
on me demande si je t'ai vu; je rponds indiffremment, tantt oui,
tantt non; puis on parle d'autre chose; mais on ne tarde pas de revenir
 ton clipse. Le premier mot vient, ou du pre, ou de la mre, ou de la
tante, ou d'Agathe, et l'on dit: Aprs tous les gards que nous avons
eus pour lui! l'intrt que nous avons tous pris  sa dernire affaire!
les amitis que ma nice lui a faites! les politesses dont je l'ai
combl! tant de protestations d'attachement que nous en avons reues! et
puis fiez-vous aux hommes!... Aprs cela, ouvrez votre maison  ceux qui
se prsentent!... Croyez aux amis!

--Et Agathe?

--La consternation y est, c'est moi qui t'en assure.

--Et Agathe?

--Agathe me tire  l'cart, et dit: Chevalier, concevez-vous quelque
chose  votre ami? Vous m'avez assure tant de fois que j'en tais
aime; vous le croyiez, sans doute, et pourquoi ne l'auriez-vous pas
cru? Je le croyais bien, moi... Et puis elle s'interrompt, sa voix
s'altre, ses yeux se mouillent... Eh bien! ne voil-t-il pas que tu en
fais autant! Je ne te dirai plus rien, cela est dcid. Je vois ce que
tu dsires, mais il n'en sera rien, absolument rien. Puisque tu as fait
la sottise de te retirer sans rime ni raison, je ne veux pas que tu la
doubles en allant te jeter  leur tte. Il faut tirer parti de cet
incident pour avancer tes affaires avec Mlle Agathe; il faut qu'elle
voie qu'elle ne te tient pas si bien qu'elle ne puisse te perdre, 
moins qu'elle ne s'y prenne mieux pour te garder. Aprs ce que tu as
fait, en tre encore  lui baiser la main! Mais l, chevalier, la main
sur la conscience, nous sommes amis; et tu peux, sans indiscrtion,
t'expliquer avec moi; vrai, tu n'en as jamais rien obtenu?

--Non.

--Tu mens, tu fais le dlicat.

--Je le ferais peut-tre, si j'en avais raison; mais je te jure que je
n'ai pas le bonheur de mentir.

--Cela est inconcevable, car enfin tu n'es pas maladroit. Quoi! on n'a
pas eu le moindre petit moment de faiblesse?

--Non.

--C'est qu'il sera venu, que tu ne l'auras pas aperu, et que tu l'auras
manqu. J'ai peur que tu n'aies t un peu bent; les gens honntes,
dlicats et tendres comme toi, y sont sujets.

--Mais vous, chevalier, lui dis-je, que faites-vous l?

--Rien.

--Vous n'avez point eu de prtentions?

--Pardonnez-moi, s'il vous plat, elles ont mme dur assez longtemps;
mais tu es venu, tu as vu et tu as vaincu. Je me suis aperu qu'on te
regardait beaucoup, et qu'on ne me regardait plus gure; je me le suis
tenu pour dit. Nous sommes rests bons amis; on me confie ses petites
penses, on suit quelquefois mes conseils; et faute de mieux, j'ai
accept le rle de subalterne auquel tu m'as rduit.

JACQUES.

Monsieur, deux choses: l'une, c'est que je n'ai jamais pu suivre mon
histoire sans qu'un diable ou un autre ne m'interrompt, et que la vtre
va tout de suite. Voil le train de la vie; l'un court  travers les
ronces sans se piquer; l'autre a beau regarder o il met le pied, il
trouve des ronces dans le plus beau chemin, et arrive au gte corch
tout vif.

LE MATRE.

Est-ce que tu as oubli ton refrain; et le grand rouleau, et l'criture
d'en haut?

JACQUES.

L'autre chose, c'est que je persiste dans l'ide que votre chevalier de
Saint-Ouin est un grand fripon; et qu'aprs avoir partag votre argent
avec les usuriers Le Brun, Merval, Mathieu de Fourgeot ou Fourgeot de
Mathieu, la Bridoie, il cherche  vous embter de sa matresse, en tout
bien et tout honneur s'entend, par-devant notaire et cur, afin de
partager encore avec vous votre femme... Ahi! la gorge!...

LE MATRE.

Sais-tu ce que tu fais l? une chose trs-commune et trs-impertinente.

JACQUES.

J'en suis bien capable.

LE MATRE.

Tu te plains d'avoir t interrompu, et tu interromps.

JACQUES.

C'est l'effet du mauvais exemple que vous m'avez donn. Une mre veut
tre galante, et veut que sa fille soit sage; un pre veut tre
dissipateur, et veut que son fils soit conome; un matre veut...

LE MATRE.

Interrompre son valet, l'interrompre tant qu'il lui plat, et n'en pas
tre interrompu.


Lecteur, est-ce que vous ne craignez pas de voir se renouveler ici la
scne de l'auberge o l'un criait: Tu descendras; l'autre: Je ne
descendrai pas.  quoi tient-il que je ne vous fasse entendre:
J'interromprai; tu n'interrompras pas. Il est certain que, pour peu
que j'agace Jacques ou son matre, voil la querelle engage; et si je
l'engage une fois, qui sait comment elle finira? Mais la vrit est que
Jacques rpondit modestement  son matre: Monsieur, je ne vous
interromps pas; mais je cause avec vous, comme vous m'en avez donn la
permission.

LE MATRE.

Passe; mais ce n'est pas tout.

JACQUES.

Quelle autre incongruit puis-je avoir commise?

LE MATRE.

Tu vas anticipant sur le raconteur, et tu lui tes le plaisir qu'il
s'est promis de ta surprise; en sorte qu'ayant, par une ostentation de
sagacit trs-dplace, devin ce qu'il avait  te dire, il ne lui reste
plus qu' se taire, et je me tais.

JACQUES.

Ah! mon matre!

LE MATRE.

Que maudits soient les gens d'esprit!

JACQUES.

D'accord; mais vous n'aurez pas la cruaut...

LE MATRE.

Conviens du moins que tu le mriterais.

JACQUES.

D'accord; mais avec tout cela vous regarderez  votre montre l'heure
qu'il est, vous prendrez votre prise de tabac, votre humeur cessera, et
vous continuerez votre histoire.

LE MATRE.

Ce drle-l fait de moi tout ce qu'il veut...

Quelques jours aprs cet entretien avec le chevalier, il reparut chez
moi; il avait l'air triomphant. Eh bien! l'ami, me dit-il, une autre
fois croirez-vous  mes almanachs? Je vous l'avais bien dit, nous sommes
les plus forts, et voici une lettre de la petite; oui, une lettre, une
lettre d'elle...

Cette lettre tait fort douce; des reproches, des plaintes et ctera; et
me voil rinstall dans la maison.


Lecteur, vous suspendez ici votre lecture; qu'est-ce qu'il y a? Ah! je
crois vous comprendre, vous voudriez voir cette lettre. Mme Riccoboni
n'aurait pas manqu de vous la montrer. Et celle que Mme de La Pommeraye
dicta aux deux dvotes, je suis sr que vous l'avez regrette.
Quoiqu'elle ft autrement difficile  faire que celle d'Agathe, et que
je ne prsume pas infiniment de mon talent, je crois que je m'en serais
tir, mais elle n'aurait pas t originale; 'aurait t comme ces
sublimes harangues de Tite-Live, dans son _Histoire de Rome_, ou du
cardinal Bentivoglio dans ses _Guerres de Flandre_. On les lit avec
plaisir, mais elles dtruisent l'illusion. Un historien, qui suppose 
ses personnages des discours qu'ils n'ont pas tenus, peut aussi leur
supposer des actions qu'ils n'ont pas faites. Je vous supplie donc de
vouloir bien vous passer de ces deux lettres, et de continuer votre
lecture.

LE MATRE.

On me demanda raison de mon clipse, je dis ce que je voulus; on se
contenta de ce que je dis, et tout reprit son train accoutum.

JACQUES.

C'est--dire que vous continutes vos dpenses, et que vos affaires
amoureuses n'en avanaient pas davantage.

LE MATRE.

Le chevalier m'en demandait des nouvelles, et avait l'air de s'en
impatienter.

JACQUES.

Et il s'en impatientait peut-tre rellement.

LE MATRE.

Et pourquoi cela?

JACQUES.

Pourquoi? parce qu'il...

LE MATRE.

Achve donc.

JACQUES.

Je m'en garderai bien; il faut laisser au conteur...

LE MATRE.

Mes leons te profitent, je m'en rjouis... Un jour le chevalier me
proposa une promenade en tte  tte. Nous allmes passer la journe 
la campagne. Nous partmes de bonne heure. Nous dnmes  l'auberge;
nous y soupmes; le vin tait excellent, nous en bmes beaucoup, causant
de gouvernement, de religion et de galanterie. Jamais le chevalier ne
m'avait marqu tant de confiance, tant d'amiti; il m'avait racont
toutes les aventures de sa vie, avec la plus incroyable franchise, ne me
clant ni le bien ni le mal. Il buvait, il m'embrassait, il pleurait de
tendresse; je buvais, je l'embrassais, je pleurais  mon tour. Il n'y
avait dans toute sa conduite passe qu'une seule action qu'il se
reprocht; il en porterait le remords jusqu'au tombeau.

Chevalier, confessez-vous-en  votre ami, cela vous soulagera. Eh bien!
de quoi s'agit-il? de quelque peccadille dont votre dlicatesse vous
exagre la valeur?

--Non, non, s'criait le chevalier en penchant sa tte sur ses deux
mains, et se couvrant le visage de honte; c'est une noirceur, une
noirceur impardonnable. Le croirez-vous? Moi, le chevalier de
Saint-Ouin, a une fois tromp, tromp, oui, tromp son ami!

--Et comment cela s'est-il fait?

--Hlas! nous frquentions l'un et l'autre dans la mme maison, comme
vous et moi. Il y avait une jeune fille comme Mlle Agathe; il en tait
amoureux, et moi j'en tais aim; il se ruinait en dpenses pour elle,
et c'est moi qui jouissais de ses faveurs. Je n'ai jamais eu le courage
de lui en faire l'aveu; mais si nous nous retrouvons ensemble, je lui
dirai tout. Cet effroyable secret que je porte au fond de mon coeur,
l'accable, c'est un fardeau dont il faut absolument que je me dlivre.

--Chevalier, vous ferez bien.

--Vous me le conseillez?

--Assurment, je vous le conseille.

--Et comment croyez-vous que mon ami prenne la chose?

--S'il est votre ami, s'il est juste, il trouvera votre excuse en
lui-mme; il sera touch de votre franchise et de votre repentir; il
jettera ses bras autour de votre cou; il fera ce que je ferais  sa
place.

--Vous le croyez?

--Je le crois.

--Et c'est ainsi que vous en useriez?

--Je n'en doute pas...

 l'instant le chevalier se lve, s'avance vers moi, les larmes aux
yeux, les deux bras ouverts, et me dit: Mon ami, embrassez-moi donc.

--Quoi! chevalier, lui dis-je, c'est vous? c'est moi? c'est cette
coquine d'Agathe?

--Oui, mon ami; je vous rends encore votre parole, vous tes le matre
d'en agir avec moi comme il vous plaira. Si vous pensez, comme moi, que
mon offense soit sans excuse, ne m'excusez point; levez-vous,
quittez-moi, ne me revoyez jamais qu'avec mpris, et abandonnez-moi  ma
douleur et  ma honte. Ah! mon ami, si vous saviez tout l'empire que la
petite sclrate avait pris sur mon coeur! Je suis n honnte; jugez
combien j'ai d souffrir du rle indigne auquel je me suis abaiss.
Combien de fois j'ai dtourn mes yeux de dessus elle, pour les attacher
sur vous, en gmissant de sa trahison et de la mienne. Il est inou que
vous ne vous en soyez jamais aperu...

Cependant j'tais immobile comme un Terme ptrifi;  peine entendais-je
le discours du chevalier. Je m'criai: Ah! l'indigne! Ah! chevalier!
vous, vous, mon ami!

--Oui, je l'tais, et je le suis encore, puisque je dispose, pour vous
tirer des liens de cette crature, d'un secret qui est plus le sien que
le mien. Ce qui me dsespre, c'est que vous n'en ayez rien obtenu qui
vous ddommage de tout ce que vous avez fait pour elle. (Ici Jacques se
met  rire et  siffler.)


Mais c'est _La vrit dans le vin_, de Coll[72]... Lecteur, vous ne
savez ce que vous dites;  force de vouloir montrer de l'esprit, vous
n'tes qu'une bte. C'est si peu la vrit dans le vin, que tout au
contraire, c'est la fausset dans le vin. Je vous ai dit une
grossiret, j'en suis fch, et je vous en demande pardon.

[72] _La Vrit dans le vin_, ou _les Dsagrments de la galanterie_,
charmante comdie de Coll, qui offre, comme ses autres productions en
ce genre, une peinture aussi agrable que vraie des moeurs de son temps.
(BR.)

LE MATRE.

Ma colre tomba peu  peu. J'embrassai le chevalier; il se remit sur sa
chaise, les coudes appuys sur la table, les poings ferms sur les yeux;
il n'osait me regarder.

JACQUES.

Il tait si afflig! et vous etes la bont de le consoler?... (Et
Jacques de siffler encore.)

LE MATRE.

Le parti qui me parut le meilleur, ce fut de tourner la chose en
plaisanterie.  chaque propos gai, le chevalier confondu me disait: Il
n'y a point d'homme comme vous; vous tes unique; vous valez cent fois
mieux que moi. Je doute que j'eusse eu la gnrosit ou la force de vous
pardonner une pareille injure, et vous en plaisantez; cela est sans
exemple. Mon ami, que ferai-je jamais qui puisse rparer?... Ah! non,
non, cela ne se rpare pas. Jamais, jamais je n'oublierai ni mon crime
ni votre indulgence; ce sont deux traits profondment gravs l. Je me
rappellerai l'un pour me dtester, l'autre pour vous admirer, pour
redoubler d'attachement pour vous.

--Allons, chevalier, vous n'y pensez pas, vous vous surfaites votre
action et la mienne. Buvons  votre sant. Chevalier,  la mienne donc,
puisque vous ne voulez pas que ce soit  la vtre... Le chevalier peu 
peu reprit courage. Il me raconta tous les dtails de sa trahison,
s'accablant lui-mme des pithtes les plus dures; il mit en pices, et
la fille, et la mre, et le pre, et les tantes, et toute la famille
qu'il me montra comme un ramas de canailles indignes de moi, mais bien
dignes de lui; ce sont ses propres mots.

JACQUES.

Et voil pourquoi je conseille aux femmes de ne jamais coucher avec des
gens qui s'enivrent. Je ne mprise gure moins votre chevalier pour son
indiscrtion en amour que pour sa perfidie en amiti. Que diable! il
n'avait qu'... tre un honnte homme, et vous parler d'abord... Mais
tenez, monsieur, je persiste, c'est un gueux, c'est un fieff gueux. Je
ne sais plus comment ceci finira; j'ai peur qu'il ne vous trompe encore
en vous dtrompant. Tirez-moi, tirez-vous bien vite vous-mme de cette
auberge et de la compagnie de cet homme-l...

[Ici Jacques reprit sa gourde, oubliant qu'il n'y avait ni tisane ni
vin. Son matre se mit  rire. Jacques toussa un demi-quart d'heure de
suite. Son matre tira sa montre et sa tabatire, et continua son
histoire que j'interromprai, si cela vous convient; ne ft-ce que pour
faire enrager Jacques, en lui prouvant qu'il n'tait pas crit l-haut,
comme il le croyait, qu'il serait toujours interrompu et que son matre
ne le serait jamais[73].]

[73] Le passage renferm entre deux crochets ne se trouve pas dans
l'dition originale. (BR.)--Il manque en effet  notre copie.

LE MATRE, au chevalier.

Aprs ce que vous m'en dites l, j'espre que vous ne les reverrez
plus.

--Moi, les revoir!... Mais ce qui est dsesprant c'est de s'en aller
sans se venger. On aura trahi, jou, bafou, dpouill un galant homme;
on aura abus de la passion et de la faiblesse d'un autre galant homme,
car j'ose encore me regarder comme tel, pour l'engager dans une suite
d'horreurs; on aura expos deux amis  se har et peut-tre 
s'entr'gorger, car enfin, mon cher, convenez que, si vous eussiez
dcouvert mon indigne mene, vous tes brave, vous en eussiez peut-tre
conu un tel ressentiment...

--Non, cela n'aurait pas t jusque-l. Et pourquoi donc? et pour qui?
pour une faute que personne ne saurait se rpondre de ne pas commettre?
Est-ce ma femme? Et quand elle le serait? Est-ce ma fille? Non, c'est
une petite gueuse; et vous croyez que pour une petite gueuse... Allons,
mon ami, laissons cela et buvons. Agathe est jeune, vive, blanche,
grasse, potele; ce sont les chairs les plus fermes, n'est-ce pas? et la
peau la plus douce? La jouissance en doit tre dlicieuse, et j'imagine
que vous tiez assez heureux entre ses bras pour ne gure penser  vos
amis.

--Il est certain que si les charmes de la personne et le plaisir
pouvaient attnuer la faute, personne sous le ciel ne serait moins
coupable que moi.

--Ah , chevalier, je reviens sur mes pas; je retire mon indulgence, et
je veux mettre une condition  l'oubli de votre trahison.

--Parlez, mon ami, ordonnez, dites; faut-il me jeter par la fentre, me
pendre, me noyer, m'enfoncer ce couteau dans la poitrine?...

Et  l'instant le chevalier saisit un couteau qui tait sur la table,
dtache son col, carte sa chemise, et, les yeux gars, se place la
pointe du couteau de la main droite  la fossette de la clavicule
gauche, et semble n'attendre que mon ordre pour s'expdier  l'antique.

Il ne s'agit pas de cela, chevalier, laissez l ce mauvais couteau.

--Je ne le quitte pas, c'est ce que je mrite; faites signe.

--Laissez l ce mauvais couteau, vous dis-je, je ne mets pas votre
expiation  si haut prix... Cependant la pointe du couteau tait
toujours suspendue sur la fossette de la clavicule gauche; je lui saisis
la main, je lui arrachai son couteau que je jetai loin de moi, puis
approchant la bouteille de son verre, et versant plein, je lui dis:
Buvons d'abord; et vous saurez ensuite  quelle terrible condition
j'attache votre pardon. Agathe est donc bien succulente, bien
voluptueuse?

--Ah! mon ami, que ne le savez-vous comme moi!

--Mais attends, il faut qu'on nous apporte une bouteille de champagne,
et puis tu me feras l'histoire d'une de tes nuits. Tratre charmant, ton
absolution est  la fin de cette histoire. Allons, commence: est-ce que
tu ne m'entends pas?

--Je vous entends.

--Ma sentence te parat-elle trop dure?

--Non.

--Tu rves?

--Je rve!

--Que t'ai-je demand?

--Le rcit d'une de mes nuits avec Agathe.

--C'est cela.

Cependant le chevalier me mesurait de la tte aux pieds, et se disait 
lui-mme: C'est la mme taille,  peu prs le mme ge; et quand il y
aurait quelque diffrence, point de lumire, l'imagination prvenue que
c'est moi, elle ne souponnera rien...

--Mais, chevalier,  quoi penses-tu donc? ton verre reste plein, et tu
ne commences pas!

--Je pense, mon ami, j'y ai pens, tout est dit: embrassez-moi, nous
serons vengs, oui, nous le serons. C'est une sclratesse de ma part;
si elle est indigne de moi, elle ne l'est pas de la petite coquine. Vous
me demandez l'histoire d'une de mes nuits?

--Oui: est-ce trop exiger?

--Non; mais si, au lieu de l'histoire, je vous procurais la nuit?

--Cela vaudrait un peu mieux. (Jacques se met  siffler.)

Aussitt le chevalier tire deux clefs de sa poche, l'une petite et
l'autre grande. La petite, me dit-il, est le passe-partout de la rue,
la grande est celle de l'antichambre d'Agathe; les voil, elles sont
toutes deux  votre service. Voici ma marche de tous les jours, depuis
environ six mois; vous y conformerez la vtre. Ses fentres sont sur le
devant, comme vous le savez. Je me promne dans la rue tant que je les
vois claires. Un pot de basilic mis en dehors est le signal convenu;
alors je m'approche de la porte d'entre, je l'ouvre, j'entre, je la
referme, je monte le plus doucement que je peux, je tourne par le petit
corridor qui est  droite; la premire porte  gauche dans ce corridor
est la sienne, comme vous savez. J'ouvre cette porte avec cette grande
clef, je passe dans la petite garde-robe qui est  droite, l je trouve
une petite bougie de nuit,  la lueur de laquelle je me dshabille  mon
aise. Agathe laisse la porte de sa chambre entr'ouverte; je passe, et je
vais la trouver dans son lit. Comprenez-vous cela?

--Fort bien!

--Comme nous sommes entours, nous nous taisons.

--Et puis je crois que vous avez mieux  faire que de jaser.

--En cas d'accident, je puis sauter de son lit et me renfermer dans la
garde-robe, cela n'est pourtant jamais arriv. Notre usage ordinaire est
de nous sparer sur les quatre heures du matin. Lorsque le plaisir ou le
repos nous mne plus loin, nous sortons du lit ensemble; elle descend,
moi je reste dans la garde-robe, je m'habille, je lis, je me repose,
j'attends qu'il soit heure de paratre. Je descends, je salue,
j'embrasse comme si je ne faisais que d'arriver.

--Cette nuit-ci, vous attend-on?

--On m'attend toutes les nuits.

--Et vous me cderiez votre place?

--De tout mon coeur. Que vous prfriez la nuit au rcit, je n'en suis
pas en peine; mais ce que je dsirerais, c'est que...

--Achevez; il y a peu de chose que je ne me sente le courage
d'entreprendre pour vous obliger.

--C'est que vous restassiez entre ses bras jusqu'au jour; j'arriverais,
je vous surprendrais.

--Oh! non, chevalier, cela serait trop mchant.

--Trop mchant? Je ne le suis pas tant que vous pensez. Auparavant je me
dshabillerais dans la garde-robe.

--Allons, chevalier, vous avez le diable au corps. Et puis cela ne se
peut: si vous me donnez les clefs, vous ne les aurez plus.

--Ah! mon ami, que tu es bte!

--Mais, pas trop, ce me semble.

--Et pourquoi n'entrerions-nous pas tous les deux ensemble? Vous iriez
trouver Agathe; moi je resterais dans la garde-robe jusqu' ce que vous
fissiez un signal dont nous conviendrions.

--Ma foi, cela est si plaisant, si fou, que peu s'en faut que je n'y
consente. Mais, chevalier, tout bien considr, j'aimerais mieux
rserver cette factie pour quelqu'une des nuits suivantes.

--Ah! j'entends, votre projet est de nous venger plus d'une fois.

--Si vous l'agrez?

--Tout  fait.

JACQUES.

Votre chevalier bouleverse toutes mes ides. J'imaginais...

LE MATRE.

Tu imaginais?

JACQUES.

Non, monsieur, vous pouvez continuer.

LE MATRE.

Nous bmes, nous dmes cent folies, et sur la nuit qui s'approchait, et
sur les suivantes, et sur celle o Agathe se trouverait entre le
chevalier et moi. Le chevalier tait redevenu d'une gaiet charmante, et
le texte de notre conversation n'tait pas triste. Il me prescrivait des
prceptes de conduite nocturne qui n'taient pas tous galement faciles
 suivre; mais aprs une longue suite de nuits bien employes, je
pouvais soutenir l'honneur du chevalier  ma premire, quelque
merveilleux qu'il se prtendt, et ce furent des dtails qui ne
finissaient point sur les talents, perfections, commodits d'Agathe. Le
chevalier ajoutait avec un art incroyable l'ivresse de la passion 
celle du vin. Le moment de l'aventure ou de la vengeance nous paraissait
arriver lentement; cependant nous sortmes de table. Le chevalier paya;
c'est la premire fois que cela lui arrivait. Nous montmes dans notre
voiture; nous tions ivres; notre cocher et nos valets l'taient encore
plus que nous.


Lecteur, qui m'empcherait de jeter ici le cocher, les chevaux, la
voiture, les matres et les valets dans une fondrire? Si la fondrire
vous fait peur, qui m'empcherait de les amener sains et saufs dans la
ville o j'accrocherais leur voiture  une autre, dans laquelle je
renfermerais d'autres jeunes gens ivres? Il y aurait des mots offensants
de dits, une querelle, des pes tires, une bagarre dans toutes les
rgles. Qui m'empcherait, si vous n'aimez pas les bagarres, de
substituer  ces jeunes gens Mlle Agathe, avec une de ses tantes? Mais
il n'y eut rien de tout cela. Le chevalier et le matre de Jacques
arrivrent  Paris. Celui-ci prit les vtements du chevalier. Il est
minuit, ils sont sous les fentres d'Agathe; la lumire s'teint; le pot
de basilic est  sa place. Ils font encore un tour d'un bout  l'autre
de la rue, le chevalier recordant  son ami sa leon. Ils approchent de
la porte, le chevalier l'ouvre, introduit le matre de Jacques, garde le
passe-partout de la rue, lui donne la clef du corridor, referme la porte
d'entre, s'loigne, et aprs ce petit dtail fait avec laconisme, le
matre de Jacques reprit la parole et dit:

Le local m'tait connu. Je monte sur la pointe des pieds, j'ouvre la
porte du corridor, je la referme, j'entre dans la garde-robe, o je
trouvai la petite lampe de nuit; je me dshabille; la porte de la
chambre tait entr'ouverte, je passe; je vais  l'alcve, o Agathe ne
dormait pas. J'ouvre les rideaux; et  l'instant je sens deux bras nus
se jeter autour de moi et m'attirer; je me laisse aller, je me couche,
je suis accabl de caresses, je les rends. Me voil le mortel le plus
heureux qu'il y ait au monde; je le suis encore lorsque...

Lorsque le matre de Jacques s'aperut que Jacques dormait ou faisait
semblant de dormir: Tu dors, lui dit-il, tu dors, maroufle, au moment
le plus intressant de mon histoire!... et c'est  ce moment mme que
Jacques attendait son matre. Te rveilleras-tu?

--Je ne le crois pas.

--Et pourquoi?

--C'est que si je me rveille, mon mal de gorge pourra bien se rveiller
aussi, et que je pense qu'il vaut mieux que nous reposions tous deux...

Et voil Jacques qui laisse tomber sa tte en devant.

Tu vas te rompre le cou.

--Srement, si cela est crit l-haut. N'tes-vous pas entre les bras de
Mlle Agathe?

--Oui.

--Ne vous y trouvez-vous pas bien?

--Fort bien.

--Restez-y.

--Que j'y reste, cela te plat  dire.

--Du moins jusqu' ce que je sache l'histoire de l'empltre de
Desglands.

LE MATRE.

Tu te venges, tratre.

JACQUES.

Et quand cela serait, mon matre, aprs avoir coup l'histoire de mes
amours par mille questions, par autant de fantaisies, sans le moindre
murmure de ma part, ne pourrais-je pas vous supplier d'interrompre la
vtre, pour m'apprendre l'histoire de l'empltre de ce bon Desglands, 
qui j'ai tant d'obligations, qui m'a tir de chez le chirurgien au
moment o, manquant d'argent, je ne savais plus que devenir, et chez qui
j'ai fait connaissance avec Denise, Denise sans laquelle je ne vous
aurais pas dit un mot de tout ce voyage? Mon matre, mon cher matre,
l'histoire de l'empltre de Desglands; vous serez si court qu'il vous
plaira, et cependant l'assoupissement qui me tient, et dont je ne suis
pas matre, se dissipera, et vous pourrez compter sur toute mon
attention.

LE MATRE dit en haussant les paules.

Il y avait dans le voisinage de Desglands une veuve charmante, qui avait
plusieurs qualits communes avec une clbre courtisane[74] du sicle
pass. Sage par raison, libertine par temprament, se dsolant le
lendemain de la sottise de la veille, elle a pass toute sa vie en
allant du plaisir au remords et du remords au plaisir, sans que
l'habitude du plaisir ait touff le remords, sans que l'habitude du
remords ait touff le got du plaisir. Je l'ai connue dans ses derniers
instants; elle disait qu'enfin elle chappait  deux grands ennemis. Son
mari, indulgent pour le seul dfaut qu'il et  lui reprocher, la
plaignit pendant qu'elle vcut, et la regretta longtemps aprs sa mort.
Il prtendait qu'il et t aussi ridicule  lui d'empcher sa femme
d'aimer, que de l'empcher de boire. Il lui pardonnait la multitude de
ses conqutes en faveur du choix dlicat qu'elle y mettait. Elle
n'accepta jamais l'hommage d'un sot ou d'un mchant: ses faveurs furent
toujours la rcompense du talent ou de la probit. Dire d'un homme qu'il
tait ou qu'il avait t son amant, c'tait assurer qu'il tait homme de
mrite. Comme elle connaissait sa lgret, elle ne s'engageait point 
tre fidle. Je n'ai fait, disait-elle, qu'un faux serment en ma vie,
c'est le premier. Soit qu'on perdt le sentiment qu'on avait pris pour
elle, soit qu'elle perdt celui qu'on lui avait inspir, on restait son
ami. Jamais il n'y eut d'exemple plus frappant de la diffrence de la
probit et des moeurs. On ne pouvait pas dire qu'elle et des moeurs; et
l'on avouait qu'il tait difficile de trouver une plus honnte crature.
Son cur la voyait rarement au pied des autels; mais en tout temps il
trouvait sa bourse ouverte pour les pauvres. Elle disait plaisamment, de
la religion et des lois, que c'tait une paire de bquilles qu'il ne
fallait pas ter  ceux qui avaient les jambes faibles. Les femmes qui
redoutaient son commerce pour leurs maris le dsiraient pour leurs
enfants.

[74] Ninon de Lenclos. (BR.)

JACQUES, aprs avoir dit entre ses dents: Tu me le payeras ce maudit
portrait, ajouta:

Vous avez t fou de cette femme-l?

LE MATRE.

Je le serais certainement devenu, si Desglands ne m'et gagn de
vitesse. Desglands en devint amoureux...

JACQUES.

Monsieur, est-ce que l'histoire de son empltre et celle de ses amours
sont tellement lies l'une  l'autre qu'on ne saurait les sparer?

LE MATRE.

On peut les sparer; l'empltre est un incident, l'histoire est le rcit
de tout ce qui s'est pass pendant qu'ils s'aimaient.

JACQUES.

Et s'est-il pass beaucoup de choses?

LE MATRE.

Beaucoup.

JACQUES.

En ce cas, si vous donnez  chacune la mme tendue qu'au portrait de
l'hrone, nous n'en sortirons pas d'ici  la Pentecte, et c'est fait
de vos amours et des miennes.

LE MATRE.

Aussi, Jacques, pourquoi m'avez-vous drout?... N'as-tu pas vu chez
Desglands un petit enfant?

JACQUES.

Mchant, ttu, insolent et valtudinaire? Oui, je l'ai vu.

LE MATRE.

C'est un fils naturel de Desglands et de la belle veuve.

JACQUES.

Cet enfant-l lui donnera bien du chagrin. C'est un enfant unique, bonne
raison pour n'tre qu'un vaurien; il sait qu'il sera riche, autre bonne
raison pour n'tre qu'un vaurien.

LE MATRE.

Et comme il est valtudinaire, on ne lui apprend rien; on ne le gne, on
ne le contredit sur rien, troisime bonne raison pour n'tre qu'un
vaurien.

JACQUES.

Une nuit le petit fou se mit  pousser des cris inhumains. Voil toute
la maison en alarmes; on accourt. Il veut que son papa se lve.

Votre papa dort.

--N'importe, je veux qu'il se lve, je le veux, je le veux...

--Il est malade.

--N'importe, il faut qu'il se lve, je le veux, je le veux...

On rveille Desglands; il jette sa robe de chambre sur ses paules, il
arrive.

Eh bien! mon petit, me voil, que veux-tu?

--Je veux qu'on les fasse venir.

--Qui?

--Tous ceux qui sont dans le chteau.

On les fait venir; matres, valets, trangers, commensaux; Jeanne,
Denise, moi avec mon genou malade, tous, except une vieille concierge
impotente,  laquelle on avait accord une retraite dans une chaumire 
prs d'un quart de lieue du chteau. Il veut qu'on l'aille chercher.

Mais, mon enfant, il est minuit.

--Je le veux, je le veux.

--Vous savez qu'elle demeure bien loin.

--Je le veux, je le veux.

--Qu'elle est ge et qu'elle ne saurait marcher.

--Je le veux, je le veux.

Il faut que la pauvre concierge vienne; on l'apporte, car pour venir
elle aurait plutt mang le chemin. Quand nous sommes tous rassembls,
il veut qu'on le lve et qu'on l'habille. Le voil lev et habill. Il
veut que nous passions tous dans le grand salon et qu'on le place au
milieu dans le grand fauteuil de son papa. Voil qui est fait. Il veut
que nous nous prenions tous par la main. Il veut que nous dansions tous
en rond, et nous nous mettons tous  danser en rond. Mais c'est le reste
qui est incroyable...

LE MATRE.

J'espre que tu me feras grce du reste?

JACQUES.

Non, non, monsieur, vous entendrez le reste... Il croit qu'il m'aura
fait impunment un portrait de la mre, long de quatre aunes...

LE MATRE.

Jacques, je vous gte.

JACQUES.

Tant pis pour vous.

LE MATRE.

Vous avez sur le coeur le long et ennuyeux portrait de la veuve; mais
vous m'avez, je crois, bien rendu cet ennui par la longue et ennuyeuse
histoire de la fantaisie de son enfant.

JACQUES.

Si c'est votre avis, reprenez l'histoire du pre; mais plus de
portraits, mon matre; je hais les portraits  la mort.

LE MATRE.

Et pourquoi hassez-vous les portraits?

JACQUES.

C'est qu'ils ressemblent si peu, que, si par hasard on vient 
rencontrer les originaux, on ne les reconnat pas. Racontez-moi les
faits, rendez-moi fidlement les propos, et je saurai bientt  quel
homme j'ai affaire. Un mot, un geste m'en ont quelquefois plus appris
que le bavardage de toute une ville.

LE MATRE.

Un jour Desglands...

JACQUES.

Quand vous tes absent, j'entre quelquefois dans votre bibliothque, je
prends un livre, et c'est ordinairement un livre d'histoire.

LE MATRE.

Un jour Desglands...

JACQUES.

Je lis du pouce tous les portraits.

LE MATRE.

Un jour Desglands...

JACQUES.

Pardon, mon matre, la machine tait monte, et il fallait qu'elle allt
jusqu' la fin.

LE MATRE.

Y est-elle?

JACQUES.

Elle y est.

LE MATRE.

Un jour Desglands invita  dner la belle veuve avec quelques
gentilshommes d'alentour. Le rgne de Desglands tait sur son dclin; et
parmi ses convives il y en avait un vers lequel son inconstance
commenait  la pencher. Ils taient  table, Desglands et son rival
placs l'un  ct de l'autre et en face de la belle veuve. Desglands
employait tout ce qu'il avait d'esprit pour animer la conversation; il
adressait  la veuve les propos les plus galants; mais elle, distraite,
n'entendait rien, et tenait les yeux attachs sur son rival. Desglands
avait un oeuf frais  la main; un mouvement convulsif, occasionn par la
jalousie, le saisit, il serre les poings, et voil l'oeuf chass de sa
coque et rpandu sur le visage de son voisin. Celui-ci fit un geste de
la main. Desglands lui prend le poignet, l'arrte, et lui dit 
l'oreille: Monsieur, je le tiens pour reu... Il se fait un profond
silence; la belle veuve se trouve mal. Le repas fut triste et court. Au
sortir de table, elle fit appeler Desglands et son rival dans un
appartement spar; tout ce qu'une femme peut faire dcemment pour les
rconcilier, elle le fit; elle supplia, elle pleura, elle s'vanouit,
mais tout de bon; elle serrait les mains  Desglands, elle tournait ses
yeux inonds de larmes sur l'autre. Elle disait  celui-ci: Et vous
m'aimez!...  celui-l: Et vous m'avez aime...  tous les deux: Et
vous voulez me perdre, et vous voulez me rendre la fable, l'objet de la
haine et du mpris de toute la province! Quel que soit celui des deux
qui te la vie  son ennemi, je ne le reverrai jamais; il ne peut tre
ni mon ami ni mon amant; je lui voue une haine qui ne finira qu'avec ma
vie... Puis elle retombait en dfaillance, et en dfaillant elle
disait: Cruels, tirez vos pes et enfoncez-les dans mon sein; si en
expirant je vous vois embrasss, j'expirerai sans regret!... Desglands
et son rival restaient immobiles ou la secouraient, et quelques pleurs
s'chappaient de leurs yeux. Cependant il fallut se sparer. On remit la
belle veuve chez elle plus morte que vive.

JACQUES.

Eh bien! monsieur, qu'avais-je besoin du portrait que vous m'avez fait
de cette femme? Ne saurais-je pas  prsent tout ce que vous en avez
dit?

LE MATRE.

Le lendemain Desglands rendit visite  sa charmante infidle; il y
trouva son rival. Qui fut bien tonn? Ce fut l'un et l'autre de voir 
Desglands la joue droite couverte d'un grand rond de taffetas noir.
Qu'est-ce que cela? lui dit la veuve.

DESGLANDS.

Ce n'est rien.

SON RIVAL.

Un peu de fluxion?

DESGLANDS.

Cela se passera.

Aprs un moment de conversation, Desglands sortit, et, en sortant, il
fit  son rival un signe qui fut trs-bien entendu. Celui-ci descendit,
ils passrent, l'un par un des cts de la rue, l'autre par le ct
oppos; ils se rencontrrent derrire les jardins de la belle veuve, se
battirent, et le rival de Desglands demeura tendu sur la place,
grivement, mais non mortellement bless. Tandis qu'on l'emporte chez
lui, Desglands revient chez sa veuve, il s'assied, ils s'entretiennent
encore de l'accident de la veille. Elle lui demande ce que signifie
cette norme et ridicule mouche qui lui couvre la joue. Il se lve, il
se regarde au miroir. En effet, lui dit-il, je la trouve un peu trop
grande... Il prend les ciseaux de la dame, il dtache son rond de
taffetas, le rtrcit tout autour d'une ligne ou deux, le replace et dit
 la veuve: Comment me trouvez-vous  prsent?

--Mais d'une ligne ou deux moins ridicule qu'auparavant.

--C'est toujours quelque chose.

Le rival de Desglands gurit. Second duel o la victoire resta 
Desglands: ainsi cinq  six fois de suite; et Desglands  chaque combat
rtrcissant son rond de taffetas d'une petite lisire, et remettant le
reste sur sa joue.

JACQUES.

Quelle fut la fin de cette aventure? Quand on me porta au chteau de
Desglands, il me semble qu'il n'avait plus son rond noir.

LE MATRE.

Non. La fin de cette aventure fut celle de la belle veuve. Le long
chagrin qu'elle en prouva, acheva de ruiner sa sant faible et
chancelante.

JACQUES.

Et Desglands?

LE MATRE.

Un jour que nous nous promenions ensemble, il reoit un billet, il
l'ouvre, et dit: C'tait un trs-brave homme, mais je ne saurais
m'affliger de sa mort... Et  l'instant il arrache de sa joue le reste
de son rond noir, presque rduit par ses frquentes rognures  la
grandeur d'une mouche ordinaire. Voil l'histoire de Desglands. Jacques
est-il satisfait; et puis-je esprer qu'il coutera l'histoire de mes
amours, ou qu'il reprendra l'histoire des siennes?

JACQUES.

Ni l'un, ni l'autre.

LE MATRE.

Et la raison?

JACQUES.

C'est qu'il fait chaud, que je suis las, que cet endroit est charmant,
que nous serons  l'ombre sous ces arbres, et qu'en prenant le frais au
bord de ce ruisseau nous nous reposerons.

LE MATRE.

J'y consens; mais ton rhume?

JACQUES.

Il est de chaleur; et les mdecins disent que les contraires se
gurissent par les contraires.

LE MATRE.

Ce qui est vrai au moral comme au physique. J'ai remarqu une chose
assez singulire; c'est qu'il n'y a gure de maximes de morale dont on
ne ft un aphorisme de mdecine, et rciproquement peu d'aphorismes de
mdecine dont on ne ft une maxime de morale.

JACQUES.

Cela doit tre.


Ils descendent de cheval, ils s'tendent sur l'herbe. Jacques dit  son
matre: Veillez-vous? dormez-vous? Si vous veillez, je dors; si vous
dormez, je veille.

Son matre lui dit: Dors, dors.

--Je puis donc compter que vous veillerez? C'est que cette fois-ci nous
y pourrions perdre deux chevaux.

Le matre tira sa montre et sa tabatire; Jacques se mit en devoir de
dormir; mais  chaque instant il se rveillait en sursaut, et frappait
en l'air ses deux mains l'une contre l'autre. Son matre lui dit:  qui
diable en as-tu?

JACQUES.

J'en ai aux mouches et aux cousins. Je voudrais bien qu'on me dt  quoi
servent ces incommodes btes-l?

LE MATRE.

Et parce que tu l'ignores, tu crois qu'elles ne servent  rien? La
nature n'a rien fait d'inutile et de superflu.

JACQUES.

Je le crois; car puisqu'une chose est, il faut qu'elle soit.

LE MATRE.

Quand tu as ou trop de sang ou du mauvais sang, que fais-tu? Tu appelles
un chirurgien, qui t'en te deux ou trois palettes. Eh bien! ces
cousins, dont tu te plains, sont une nue de petits chirurgiens ails
qui viennent avec leurs petites lancettes te piquer et te tirer du sang
goutte a goutte.

JACQUES.

Oui, mais  tort et  travers, sans savoir si j'en ai trop ou trop peu.
Faites venir ici un tique, et vous verrez si les petits chirurgiens
ails ne le piqueront pas. Ils songent  eux; et tout dans la nature
songe  soi et ne songe qu' soi. Que cela fasse du mal aux autres,
qu'importe, pourvu qu'on s'en trouve bien?...

Ensuite il refrappait en l'air de ses deux mains, et il disait: Au
diable les petits chirurgiens ails!

LE MATRE.

Jacques, connais-tu la fable de Garo[75]?

[75] _Le Gland et la Citrouille._ LA FONTAINE, liv. XI, fable IV.

JACQUES.

Oui.

LE MATRE.

Comment la trouves-tu?

JACQUES.

Mauvaise.

LE MATRE.

C'est bientt dit.

JACQUES.

Et bientt prouv. Si au lieu de glands, le chne avait port des
citrouilles, est-ce que cette bte de Garo se serait endormi sous un
chne? Et s'il ne s'tait pas endormi sous un chne, qu'importait au
salut de son nez qu'il en tombt des citrouilles ou des glands? Faites
lire cela  vos enfants.

LE MATRE.

Un philosophe de ton nom ne le veut pas[76].

[76] J.-J. ROUSSEAU, _mile_, liv. II. (BR.)

JACQUES.

C'est que chacun a son avis, et que Jean-Jacques n'est pas Jacques.

LE MATRE.

Et tant pis pour Jacques.

JACQUES.

Qui sait cela avant que d'tre arriv au dernier mot de la dernire
ligne de la page qu'on remplit dans le grand rouleau?

LE MATRE.

 quoi penses-tu?

JACQUES.

Je pense que, tandis que vous me parliez et que je vous rpondais, vous
me parliez sans le vouloir, et que je vous rpondais sans le vouloir.

LE MATRE.

Aprs?

JACQUES.

Aprs? Et que nous tions deux vraies machines vivantes et pensantes.

LE MATRE.

Mais  prsent que veux-tu?

JACQUES.

Ma foi, c'est encore tout de mme. Il n'y a dans les deux machines qu'un
ressort de plus en jeu.

LE MATRE.

Et ce ressort-l...?

JACQUES.

Je veux que le diable m'emporte si je conois qu'il puisse jouer sans
cause. Mon capitaine disait: Posez une cause, un effet s'ensuit; d'une
cause faible, un faible effet; d'une cause momentane, un effet d'un
moment; d'une cause intermittente, un effet intermittent; d'une cause
contrarie, un effet ralenti; d'une cause cessante, un effet nul.

LE MATRE.

Mais il me semble que je sens au dedans de moi-mme que je suis libre,
comme je sens que je pense.

JACQUES.

Mon capitaine disait: Oui,  prsent que vous ne voulez rien; mais
veuillez vous prcipiter de votre cheval?

LE MATRE.

Eh bien! je me prcipiterai.

JACQUES.

Gaiement, sans rpugnance, sans effort, comme lorsqu'il vous plat d'en
descendre  la porte d'une auberge?

LE MATRE.

Pas tout  fait; mais qu'importe, pourvu que je me prcipite, et que je
prouve[77] que je suis libre?

[77] VARIANTE: Que je me prouve.

JACQUES.

Mon capitaine disait: Quoi! vous ne voyez pas que sans ma contradiction
il ne vous serait jamais venu en fantaisie de vous rompre le cou? C'est
donc moi qui vous prends par le pied, et qui vous jette hors de selle.
Si votre chute prouve quelque chose, ce n'est donc pas que vous soyez
libre, mais que vous tes fou. Mon capitaine disait encore que la
jouissance d'une libert qui pourrait s'exercer sans motif serait le
vrai caractre d'un maniaque.

LE MATRE.

Cela est trop fort pour moi; mais, en dpit de ton capitaine et de toi,
je croirai que je veux quand je veux.

JACQUES.

Mais si vous tes et si vous avez toujours t le matre de vouloir, que
ne voulez-vous  prsent aimer une guenon; et que n'avez-vous cess
d'aimer Agathe toutes les fois que vous l'avez voulu? Mon matre, on
passe les trois quarts de sa vie  vouloir, sans faire.

LE MATRE.

Il est vrai.

JACQUES.

Et  faire sans vouloir.

LE MATRE.

Tu me dmontreras celui-ci?

JACQUES.

Si vous y consentez.

LE MATRE.

J'y consens.

JACQUES.

Cela se fera, et parlons d'autre chose...


Aprs ces balivernes et quelques autres propos de la mme importance,
ils se turent; et Jacques, relevant son norme chapeau, parapluie dans
les mauvais temps, parasol dans les temps chauds, couvre-chef en tout
temps, le tnbreux sanctuaire sous lequel une des meilleures cervelles
qui aient encore exist consultait le destin dans les grandes
occasions;... les ailes de ce chapeau releves lui plaaient le visage 
peu prs au milieu du corps; rabattues,  peine voyait-il  dix pas
devant lui: ce qui lui avait donn l'habitude de porter le nez au vent;
et c'est alors qu'on pouvait dire de son chapeau:

    Os illi[78] sublime dedit, coelumque tueri
    Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus.

          OVIDE, _Mtam._, lib. I, v. 85.

[78] Dans Ovide, on lit _homini_ au lieu de _illi_. (BR.)

Jacques donc, relevant son norme chapeau et promenant ses regards au
loin, aperut un laboureur qui rouait inutilement de coups un des deux
chevaux qu'il avait attels  sa charrue. Ce cheval, jeune et vigoureux,
s'tait couch sur le sillon, et le laboureur avait beau le secouer par
la bride, le prier, le caresser, le menacer, jurer, frapper, l'animal
restait immobile, et refusait opinitrement de se relever.

Jacques, aprs avoir rv quelque temps  cette scne, dit  son matre,
dont elle avait aussi fix l'attention: Savez-vous, monsieur, ce qui se
passe l?

LE MATRE.

Et que veux-tu qui se passe autre chose que ce que je vois?

JACQUES.

Vous ne devinez rien?

LE MATRE.

Non. Et toi, que devines-tu?

JACQUES.

Je devine que ce sot, orgueilleux, fainant animal est un habitant de la
ville, qui, fier de son premier tat de cheval de selle, mprise la
charrue; et pour vous dire tout, en un mot, que c'est votre cheval, le
symbole de Jacques que voil, et de tant d'autres lches coquins comme
lui, qui ont quitt les campagnes pour venir porter la livre dans la
capitale, et qui aimeraient mieux mendier leur pain dans les rues, ou
mourir de faim, que de retourner  l'agriculture, le plus utile et le
plus honorable des mtiers.

Le matre se mit  rire; et Jacques, s'adressant au laboureur qui ne
l'entendait pas, disait: Pauvre diable, touche, touche tant que tu
voudras: il a pris son pli, et tu useras plus d'une mche  ton fouet,
avant que d'inspirer  ce maraud-l un peu de vritable dignit et
quelque got pour le travail... Le matre continuait de rire. Jacques,
moiti d'impatience, moiti de piti, se lve, s'avance vers le
laboureur, et n'a pas fait deux cents pas que, se retournant vers son
matre, il se met  crier: Monsieur, arrivez, arrivez; c'est votre
cheval, c'est votre cheval.

Ce l'tait en effet.  peine l'animal eut-il reconnu Jacques et son
matre, qu'il se releva de lui-mme, secoua sa crinire, hennit, se
cabra, et approcha tendrement son mufle du mufle de son camarade.
Cependant Jacques, indign, disait entre ses dents: Gredin, vaurien,
paresseux,  quoi tient-il que je ne te donne vingt coups de bottes?...
Son matre, au contraire, le baisait, lui passait une main sur le flanc,
lui frappait doucement la croupe de l'autre, et pleurant presque de
joie, s'criait: Mon cheval, mon pauvre cheval, je te retrouve donc!

Le laboureur n'entendait rien  cela. Je vois, messieurs, leur dit-il,
que ce cheval vous a appartenu; mais je ne l'en possde pas moins
lgitimement; je l'ai achet  la dernire foire. Si vous vouliez le
reprendre pour les deux tiers de ce qu'il m'a cot, vous me rendriez un
grand service, car je n'en puis rien faire. Lorsqu'il faut le sortir de
l'curie, c'est le diable; lorsqu'il faut l'atteler, c'est pis encore;
lorsqu'il est arriv sur le champ, il se couche, et il se laisserait
plutt assommer que de donner un coup de collier ou que de souffrir un
sac sur son dos. Messieurs, auriez-vous la charit de me dbarrasser de
ce maudit animal-l? Il est beau, mais il n'est bon  rien qu' piaffer
sous un cavalier, et ce n'est pas l mon affaire... On lui proposa un
change avec celui des deux autres qui lui conviendrait le mieux; il y
consentit, et nos deux voyageurs revinrent au petit pas  l'endroit o
ils s'taient reposs, et d'o ils virent, avec satisfaction, le cheval
qu'ils avaient cd au laboureur se prter sans rpugnance  son nouvel
tat.

JACQUES.

Eh bien! monsieur?

LE MATRE.

Eh bien! rien n'est plus sr que tu es inspir; est-ce de Dieu, est-ce
du diable? Je l'ignore. Jacques, mon cher ami, je crains que vous n'ayez
le diable au corps.

JACQUES.

Et pourquoi le diable?

LE MATRE.

C'est que vous faites des prodiges, et que votre doctrine est fort
suspecte.

JACQUES.

Et qu'est-ce qu'il y a de commun entre la doctrine que l'on professe et
les prodiges qu'on opre?

LE MATRE.

Je vois que vous n'avez pas lu dom la Taste[79].

[79] La Taste (dom Louis), bndictin, vque de Bethlem, n 
Bordeaux, mort  Saint-Denis en 1754, a soutenu, dans ses _Lettres
thologiques_ aux crivains dfenseurs des convulsions et autres
miracles du temps (Paris, 1733, in-4), que les diables peuvent faire
des miracles bienfaisants et des gurisons miraculeuses pour introduire
ou autoriser l'erreur ou le vice. (BR.)--C'est la doctrine professe de
nos jours par les de Mirville, P. Ventura, Gougenot des Mousseaux,
Bizouard, etc.

JACQUES.

Et ce dom la Taste que je n'ai pas lu, que dit-il?

LE MATRE.

Il dit que Dieu et le diable font galement des miracles.

JACQUES.

Et comment distingue-t-il les miracles de Dieu des miracles du diable?

LE MATRE.

Par la doctrine. Si la doctrine est bonne, les miracles sont de Dieu; si
elle est mauvaise, les miracles sont du diable.

JACQUES. (Ici Jacques se mit  siffler, puis il ajouta:)

Et qui est-ce qui m'apprendra  moi, pauvre ignorant, si la doctrine du
faiseur de miracles est bonne ou mauvaise? Allons, monsieur, remontons
sur nos btes. Que vous importe que ce soit de par Dieu ou de par
Belzbuth que votre cheval se soit retrouv? En ira-t-il moins bien?

LE MATRE.

Non. Cependant, Jacques, si vous tiez possd...

JACQUES.

Quel remde y aurait-il  cela?

LE MATRE.

Le remde! ce serait, en attendant l'exorcisme... ce serait de vous
mettre  l'eau bnite pour toute boisson.

JACQUES.

Moi, monsieur,  l'eau! Jacques  l'eau bnite! J'aimerais mieux que
mille lgions de diables me restassent dans le corps, que d'en boire une
goutte, bnite ou non bnite. Est-ce que vous ne vous tes pas aperu
que j'tais hydrophobe?...


Ah! _hydrophobe_? Jacques a dit _hydrophobe_?... Non, lecteur, non; je
confesse que le mot n'est pas de lui. Mais, avec cette svrit de
critique-l, je vous dfie de lire une scne de comdie ou de tragdie,
un seul dialogue, quelque bien qu'il soit fait, sans surprendre le mot
de l'auteur dans la bouche de son personnage. Jacques a dit: Monsieur,
est-ce que vous ne vous tes pas encore aperu qu' la vue de l'eau, la
rage me prend?... Eh bien? en disant autrement que lui, j'ai t moins
vrai, mais plus court.

Ils remontrent sur leurs chevaux; et Jacques dit  son matre: Vous en
tiez de vos amours au moment o, aprs avoir t heureux deux fois,
vous vous disposiez peut-tre  l'tre une troisime.

LE MATRE.

Lorsque tout  coup la porte du corridor s'ouvre. Voil la chambre
pleine d'une foule de gens qui marchent tumultueusement; j'aperois des
lumires, j'entends des voix d'hommes et de femmes qui parlaient tous 
la fois. Les rideaux sont violemment tirs; et j'aperois le pre, la
mre, les tantes, les cousins, les cousines et un commissaire qui leur
disait gravement: Messieurs, mesdames, point de bruit; le dlit est
flagrant; monsieur est un galant homme: il n'y a qu'un moyen de rparer
le mal; et monsieur aimera mieux s'y prter de lui-mme que de s'y faire
contraindre par les lois...

 chaque mot il tait interrompu par le pre et par la mre qui
m'accablaient de reproches; par les tantes et par les cousines qui
adressaient les pithtes les moins mnages  Agathe, qui s'tait
envelopp la tte dans les couvertures. J'tais stupfait, et je ne
savais que dire. Le commissaire s'adressant  moi, me dit ironiquement:
Monsieur, vous tes fort bien; il faut cependant que vous ayez pour
agrable de vous lever et de vous vtir... Ce que je fis, mais avec mes
habits qu'on avait substitus  ceux du chevalier. On approcha une
table; le commissaire se mit  verbaliser. Cependant la mre se faisait
tenir  quatre pour ne pas assommer sa fille, et le pre lui disait:
Doucement, ma femme, doucement; quand vous aurez assomm votre fille,
il n'en sera ni plus ni moins. Tout s'arrangera pour le mieux... Les
autres personnages taient disperss sur des chaises, dans les
diffrentes attitudes de la douleur, de l'indignation et de la colre.
Le pre, gourmandant sa femme par intervalles, lui disait: Voil ce que
c'est que de ne pas veiller  la conduite de sa fille... La mre lui
rpondait: Avec cet air si bon et si honnte, qui l'aurait cru de
monsieur?... Les autres gardaient le silence. Le procs-verbal dress,
on m'en fit lecture; et comme il ne contenait que la vrit, je le
signai et je descendis avec le commissaire, qui me pria
trs-obligeamment de monter dans une voiture qui tait  la porte, d'o
l'on me conduisit avec un assez nombreux cortge droit au For-l'vque.

JACQUES.

Au For-l'vque! en prison!

LE MATRE.

En prison; et puis voil un procs abominable. Il ne s'agissait de rien
moins que d'pouser Mlle Agathe; les parents ne voulaient entendre 
aucun accommodement. Ds le matin, le chevalier m'apparut dans ma
retraite. Il savait tout. Agathe tait dsole; ses parents taient
enrags; il avait essuy les plus cruels reproches sur la perfide
connaissance qu'il leur avait donne; c'tait lui qui tait la premire
cause de leur malheur et du dshonneur de leur fille; ces pauvres gens
faisaient piti. Il avait demand  parler  Agathe en particulier; il
ne l'avait pas obtenu sans peine. Agathe avait pens lui arracher les
yeux, elle l'avait appel des noms les plus odieux. Il s'y attendait; il
avait laiss tomber ses fureurs; aprs quoi il avait tch de l'amener 
quelque chose de raisonnable; mais cette fille disait une chose 
laquelle, ajoutait le chevalier, je ne sais point de rplique: Mon pre
et ma mre m'ont surprise avec votre ami; faut-il leur apprendre que, en
couchant avec lui, je croyais coucher avec vous?... Il lui rpondait:
Mais en bonne foi croyez-vous que mon ami puisse vous pouser?...--Non,
disait-elle, c'est vous, indigne, c'est vous, infme, qui devriez y tre
condamn.

Mais, dis-je au chevalier, il ne tiendrait qu' vous de me tirer
d'affaire.

--Comment cela?

--Comment? en dclarant la chose comme elle est.

--J'en ai menac Agathe; mais, certes, je n'en ferai rien. Il est
incertain que ce moyen nous servt utilement; et il est trs-certain
qu'il nous couvrirait d'infamie. Aussi c'est votre faute.

--Ma faute?

--Oui, votre faute. Si vous eussiez approuv l'espiglerie que je vous
proposais, Agathe aurait t surprise entre deux hommes, et tout ceci
aurait fini par une drision. Mais cela n'est point, et il s'agit de se
tirer de ce mauvais pas.

--Mais, chevalier, pourriez-vous m'expliquer un petit incident? C'est
mon habit repris et le vtre remis dans la garde-robe; ma foi, j'ai beau
y rver, c'est un mystre qui me confond. Cela m'a rendu Agathe un peu
suspecte; il m'est venu dans la tte qu'elle avait reconnu la
supercherie, et qu'il y avait entre elle et ses parents je ne sais
quelle connivence.

--Peut-tre vous aura-t-on vu monter; ce qu'il y a de certain, c'est que
vous ftes  peine dshabill, qu'on me renvoya mon habit et qu'on me
redemanda le vtre.

--Cela s'claircira avec le temps...

Comme nous tions en train, le chevalier et moi, de nous affliger, de
nous consoler, de nous accuser, de nous injurier et de nous demander
pardon, le commissaire entra; le chevalier plit et sortit brusquement.
Ce commissaire tait un homme de bien, comme il en est quelques-uns,
qui, relisant chez lui son procs-verbal, se rappela qu'autrefois il
avait fait ses tudes avec un jeune homme qui portait mon nom; il lui
vint en pense que je pourrais bien tre le parent ou mme le fils de
son ancien camarade de collge: et le fait tait vrai. Sa premire
question fut de me demander qui tait l'homme qui s'tait vad quand il
tait entr.

Il ne s'est point vad, lui dis-je, il est sorti; c'est mon intime
ami, le chevalier de Saint-Ouin.

--Votre ami! vous avez l un plaisant ami! Savez-vous, monsieur, que
c'est lui qui m'est venu avertir? Il tait accompagn du pre et d'un
autre parent.

--Lui!

--Lui-mme.

--tes-vous bien sr de votre fait?

--Trs-sr; mais comment l'avez-vous nomm?

--Le chevalier de Saint-Ouin.

--Oh! le chevalier de Saint-Ouin, nous y voil. Et savez-vous ce que
c'est que votre ami, votre intime ami le chevalier de Saint-Ouin? Un
escroc, un homme not par cent mauvais tours. La police ne laisse la
libert du pav  cette espce d'hommes-l, qu' cause des services
qu'elle en tire quelquefois. Ils sont fripons et dlateurs des fripons;
et on les trouve apparemment plus utiles par le mal qu'ils prviennent
ou qu'ils rvlent, que nuisibles par celui qu'ils font...

Je racontai au commissaire ma triste aventure, telle qu'elle s'tait
passe. Il ne la vit pas d'un oeil beaucoup plus favorable; car tout ce
qui pouvait m'absoudre ne pouvait ni s'allguer ni se dmontrer au
tribunal des lois. Cependant il se chargea d'appeler le pre et la mre,
de serrer les pouces  la fille, d'clairer le magistrat, et de ne rien
ngliger de ce qui servirait  ma justification; me prvenant toutefois
que, si ces gens taient bien conseills, l'autorit y pourrait trs-peu
de chose.

Quoi! monsieur le commissaire, je serais forc d'pouser?

--pouser! cela serait bien dur, aussi ne l'apprhend-je pas; mais il
y aura des ddommagements, et dans ce cas ils sont considrables...
Mais, Jacques, je crois que tu as quelque chose  me dire.

JACQUES.

Oui; je voulais vous dire que vous ftes en effet plus malheureux que
moi, qui payai et qui ne couchai pas. Au demeurant, j'aurais, je crois,
entendu votre histoire tout courant, si Agathe avait t grosse.

LE MATRE.

Ne te dpars pas encore de ta conjecture; c'est que le commissaire
m'apprit, quelque temps aprs ma dtention, qu'elle tait venue faire
chez lui sa dclaration de grossesse.

JACQUES.

Et vous voil pre d'un enfant...

LE MATRE.

Auquel je n'ai pas nui.

JACQUES.

Mais que vous n'avez pas fait.

LE MATRE.

Ni la protection du magistrat, ni toutes les dmarches du commissaire ne
purent empcher cette affaire de suivre le cours de la justice; mais
comme la fille et ses parents taient mal fams, je n'pousai pas entre
les deux guichets. On me condamna  une amende considrable, aux frais
de gsine[80], et  pourvoir  la subsistance et  l'ducation d'un
enfant provenu des faits et gestes de mon ami le chevalier de
Saint-Ouin, dont il tait le portrait en miniature. Ce fut un gros
garon, dont Mlle Agathe accoucha trs-heureusement entre le septime et
le huitime mois, et auquel on donna une bonne nourrice, dont j'ai pay
les mois jusqu' ce jour.

[80] _Gsine_, vieux mot; _couches_.

        Et dans l'effort de la _gsine_,
        Sur la litire elle invoquait
    Et Junon l'accoucheuse, et madame Lucine.

                    EUST. LE NOBLE.
                    (BR.)

JACQUES.

Quel ge peut avoir monsieur votre fils?

LE MATRE.

Il aura bientt dix ans. Je l'ai laiss tout ce temps  la campagne, o
le matre d'cole lui a appris  lire,  crire et  compter. Ce n'est
pas loin de l'endroit o nous allons; et je profite de la circonstance
pour payer  ces gens ce qui leur est d, le retirer, et le mettre en
mtier.


Jacques et son matre couchrent encore une fois en route. Ils taient
trop voisins du terme de leur voyage, pour que Jacques reprt l'histoire
de ses amours; d'ailleurs il s'en manquait beaucoup que son mal de gorge
ft pass. Le lendemain ils arrivrent...--O?--D'honneur je n'en sais
rien.--Et qu'avaient-ils  faire o ils allaient?--Tout ce qu'il vous
plaira. Est-ce que le matre de Jacques disait ses affaires  tout le
monde? Quoi qu'il en soit, elles n'exigeaient pas au del d'une
quinzaine de sjour. Se terminrent-elles bien, se terminrent-elles
mal? C'est ce que j'ignore encore. Le mal de gorge de Jacques se
dissipa, par deux remdes qui lui taient antipathiques, la dite et le
repos.

Un matin le matre dit  son valet: Jacques, bride et selle les chevaux
et remplis ta gourde; il faut aller o tu sais. Ce qui fut aussitt
fait que dit. Les voil s'acheminant vers l'endroit o l'on nourrissait
depuis dix ans, aux dpens du matre de Jacques, l'enfant du chevalier
de Saint-Ouin.  quelque distance du gte qu'ils venaient de quitter, le
matre s'adressa  Jacques dans les mots suivants: Jacques, que dis-tu
de mes amours?

JACQUES.

Qu'il y a d'tranges choses crites l-haut. Voil un enfant de fait,
Dieu sait comment! Qui sait le rle que ce petit btard jouera dans le
monde? Qui sait s'il n'est pas n pour le bonheur ou le bouleversement
d'un empire?

LE MATRE.

Je te rponds que non. J'en ferai un bon tourneur ou un bon horloger. Il
se mariera; il aura des enfants qui tourneront  perptuit des btons
de chaise dans ce monde.

JACQUES.

Oui, si cela est crit l-haut. Mais pourquoi ne sortirait-il pas un
Cromwell de la boutique d'un tourneur? Celui qui fit couper la tte 
son roi, n'tait-il pas sorti de la boutique d'un brasseur, et ne dit-on
pas aujourd'hui?...

LE MATRE.

Laissons cela. Tu te portes bien, tu sais mes amours; en conscience tu
ne peux te dispenser de reprendre l'histoire des tiennes.

JACQUES.

Tout s'y oppose. Premirement, le peu de chemin qui nous reste  faire;
secondement, l'oubli de l'endroit o j'en tais; troisimement, un
diable de pressentiment que j'ai l... que cette histoire ne doit pas
finir; que ce rcit nous portera malheur, et que je ne l'aurai pas sitt
repris qu'il sera interrompu par une catastrophe heureuse ou
malheureuse.

LE MATRE.

Si elle est heureuse, tant mieux!

JACQUES.

D'accord; mais j'ai l... qu'elle sera malheureuse.

LE MATRE.

Malheureuse! soit; mais que tu parles ou que tu te taises,
arrivera-t-elle moins?

JACQUES.

Qui sait cela?

LE MATRE.

Tu es n trop tard de deux ou trois sicles.

JACQUES.

Non, monsieur, je suis n  temps comme tout le monde.

LE MATRE.

Tu aurais t un grand augure.

JACQUES.

Je ne sais pas bien prcisment ce que c'est qu'un augure, ni ne me
soucie de le savoir.

LE MATRE.

C'est un des chapitres importants de ton trait de la divination.

JACQUES.

Il est vrai; mais il y a si longtemps qu'il est crit, que je ne m'en
rappelle pas un mot. Monsieur, tenez, voil qui en sait plus que tous
les augures, oies fatidiques et poulets sacrs de la rpublique; c'est
la gourde. Interrogeons la gourde.

Jacques prit sa gourde, et la consulta longuement. Son matre tira sa
montre et sa tabatire, vit l'heure qu'il tait, prit sa prise de tabac,
et Jacques dit: Il me semble  prsent que je vois le destin moins noir.
Dites-moi o j'en tais.

LE MATRE.

Au chteau de Desglands, ton genou un peu remis, et Denise charge par
sa mre de te soigner.

JACQUES.

Denise fut obissante. La blessure de mon genou tait presque referme;
j'avais mme pu danser en rond la nuit de l'enfant; cependant j'y
souffrais par intervalles des douleurs inoues. Il vint en tte au
chirurgien du chteau qui en savait un peu plus long que son confrre,
que ces souffrances, dont le retour tait si opinitre, ne pouvaient
avoir pour cause que le sjour d'un corps tranger qui tait rest dans
les chairs, aprs l'extraction de la balle. En consquence il arriva
dans ma chambre de grand matin; il fit approcher une table de mon lit;
et lorsque mes rideaux furent ouverts, je vis cette table couverte
d'instruments tranchants; Denise assise  mon chevet, et pleurant 
chaudes larmes; sa mre debout, les bras croiss, et assez triste; le
chirurgien dpouill de sa casaque, les manches de sa veste retrousses,
et sa main droite arme d'un bistouri.

LE MATRE.

Tu m'effrayes.

JACQUES.

Je le fus aussi. L'ami, me dit le chirurgien, tes-vous las de
souffrir?

--Fort las.

--Voulez-vous que cela finisse et conserver votre jambe?

--Certainement.

--Mettez-la donc hors du lit, et que j'y travaille  mon aise.

J'offre ma jambe. Le chirurgien met le manche de son bistouri entre ses
dents, passe ma jambe sous son bras gauche, l'y fixe fortement, reprend
son bistouri, en introduit la pointe dans l'ouverture de ma blessure, et
me fait une incision large et profonde. Je ne sourcillai pas, mais
Jeanne dtourna la tte, et Denise poussa un cri aigu, et se trouva
mal...

Ici, Jacques fit halte  son rcit, et donna une nouvelle atteinte  sa
gourde. Les atteintes taient d'autant plus frquentes que les distances
taient courtes, ou, comme disent les gomtres, en raison inverse des
distances. Il tait si prcis dans ses mesures, que, pleine en partant,
elle tait toujours exactement vide en arrivant. Messieurs des ponts et
chausses en auraient fait un excellent odomtre[81], et chaque atteinte
avait communment sa raison suffisante. Celle-ci tait pour faire
revenir Denise de son vanouissement, et se remettre de la douleur de
l'incision que le chirurgien lui avait faite au genou. Denise revenue,
et lui rconfort, il continua.

[81] _Odomtre_, compte-pas, instrument qui sert  mesurer le chemin
qu'on a fait; de [Greek: hodos], _chemin_, [Greek: metron], _mesure_.
(BR.)

JACQUES.

Cette norme incision mit  dcouvert le fond de la blessure, d'o le
chirurgien tira, avec ses pinces, une trs-petite pice de drap de ma
culotte qui y tait reste, et dont le sjour causait mes douleurs et
empchait l'entire cicatrisation de mon mal. Depuis cette opration,
mon tat alla de mieux en mieux, grce aux soins de Denise; plus de
douleurs, plus de fivre; de l'apptit, du sommeil, des forces. Denise
me pansait avec exactitude et avec une dlicatesse infinie. Il fallait
voir la circonspection et la lgret de main avec lesquelles elle
levait mon appareil; la crainte qu'elle avait de me faire la moindre
douleur; la manire dont elle baignait ma plaie; j'tais assis sur le
bord de mon lit; elle avait un genou en terre, ma jambe tait pose sur
sa cuisse, que je pressais quelquefois un peu: j'avais une main sur son
paule; et je la regardais faire avec un attendrissement que je crois
qu'elle partageait. Lorsque mon pansement tait achev, je lui prenais
les deux mains, je la remerciais, je ne savais que lui dire, je ne
savais comment je lui tmoignerais ma reconnaissance; elle tait debout,
les yeux baisss, et m'coutait sans mot dire. Il ne passait pas au
chteau un seul porteballe, que je ne lui achetasse quelque chose; une
fois c'tait un fichu, une autre fois c'tait quelques aunes d'indienne
ou de mousseline, une croix d'or, des bas de coton, une bague, un
collier de grenat. Quand ma petite emplette tait faite, mon embarras
tait de l'offrir, le sien de l'accepter. D'abord je lui montrais la
chose; si elle la trouvait bien, je lui disais: Denise, c'est pour vous
que je l'ai achete... Si elle l'acceptait, ma main tremblait en la lui
prsentant, et la sienne en la recevant. Un jour, ne sachant plus que
lui donner, j'achetai des jarretires; elles taient de soie, chamarres
de blanc, de rouge et de bleu, avec une devise. Le matin, avant qu'elle
arrivt, je les mis sur le dossier de la chaise qui tait  ct de mon
lit. Aussitt que Denise les aperut, elle dit: Oh! les jolies
jarretires!

--C'est pour mon amoureuse, lui rpondis-je.

--Vous avez donc une amoureuse, monsieur Jacques?

--Assurment; est-ce que je ne vous l'ai pas encore dit?

--Non. Elle est bien aimable, sans doute?

--Trs-aimable.

--Et vous l'aimez bien?

--De tout mon coeur.

--Et elle vous aime de mme?


--Je n'en sais rien. Ces jarretires sont pour elle, et elle m'a promis
une faveur qui me rendra fou, je crois, si elle me l'accorde.

--Et quelle est cette faveur?

--C'est que de ces deux jarretires-l j'en attacherai une de mes
mains...

Denise rougit, se mprit  mon discours, crut que les jarretires
taient pour une autre, devint triste, fit maladresse sur maladresse,
cherchait tout ce qu'il fallait pour mon pansement, l'avait sous les
yeux et ne le trouvait pas; renversa le vin qu'elle avait fait chauffer,
s'approcha de mon lit pour me panser, prit ma jambe d'une main
tremblante, dlia mes bandes tout de travers, et quand il fallut tuver
ma blessure, elle avait oubli tout ce qui tait ncessaire; elle l'alla
chercher, me pansa, et en me pansant je vis qu'elle pleurait.

Denise, je crois que vous pleurez, qu'avez-vous?

--Je n'ai rien.

--Est-ce qu'on vous a fait de la peine?

--Oui.

--Et qui est le mchant qui vous a fait de la peine?

--C'est vous.

--Moi?

--Oui.

--Et comment est-ce que cela m'est arriv?...

Au lieu de me rpondre, elle tourna les yeux sur les jarretires.

Eh quoi! lui dis-je, c'est cela qui vous a fait pleurer?

--Oui.

--Eh! Denise, ne pleurez plus, c'est pour vous que je les ai achetes.

--Monsieur Jacques, dites-vous bien vrai?

--Trs-vrai; si vrai, que les voil. En mme temps je les lui prsentai
toutes deux, mais j'en retins une;  l'instant il s'chappa un souris 
travers ses larmes. Je la pris par le bras, je l'approchai de mon lit,
je pris un de ses pieds que je mis sur le bord; je relevai ses jupons
jusqu' son genou, o elle les tenait serrs avec ses deux mains; je
baisai sa jambe, j'y attachai la jarretire que j'avais retenue; et 
peine tait-elle attache, que Jeanne sa mre entra.

LE MATRE.

Voil une fcheuse visite.

JACQUES.

Peut-tre que oui, peut-tre que non. Au lieu de s'apercevoir de notre
trouble, elle ne vit que la jarretire que sa fille avait entre ses
mains. Voil une jolie jarretire, dit-elle: mais o est l'autre?

-- ma jambe, lui rpondit Denise. Il m'a dit qu'il les avait achetes
pour son amoureuse, et j'ai jug que c'tait pour moi. N'est-il pas
vrai, maman, que puisque j'en ai mis une, il faut que je garde l'autre?

--Ah! monsieur Jacques, Denise a raison, une jarretire ne va pas sans
l'autre, et vous ne voudriez pas lui reprendre ce qu'elle a.

--Pourquoi non?

--C'est que Denise ne le voudrait pas, ni moi non plus.

--Mais arrangeons-nous, je lui attacherai l'autre en votre prsence.

--Non, non, cela ne se peut pas.

--Qu'elle me les rende donc toutes deux.

--Cela ne se peut pas non plus.

Mais Jacques et son matre sont  l'entre du village o ils allaient
voir l'enfant et les nourriciers de l'enfant du chevalier de Saint-Ouin.
Jacques se tut; son matre lui dit: Descendons, et faisons ici une
pause.

--Pourquoi?

--Parce que, selon toute apparence, tu touches  la conclusion de tes
amours.

--Pas tout  fait.

--Quand on est arriv au genou, il y a peu de chemin  faire.

--Mon matre, Denise avait la cuisse plus longue qu'une autre.

--Descendons toujours.

Ils descendent de cheval, Jacques le premier, et se prsentant avec
clrit  la botte de son matre, qui n'eut pas plus tt pos le pied
sur l'trier que les courroies se dtachent et que mon cavalier,
renvers en arrire, allait s'tendre rudement par terre si son valet ne
l'et reu entre ses bras.

LE MATRE.

Eh bien! Jacques, voil comme tu me soignes! Que s'en est-il fallu que
je ne me sois enfonc un ct, cass le bras, fendu la tte, peut-tre
tu?

JACQUES.

Le grand malheur!

LE MATRE.

Que dis-tu, maroufle? Attends, attends, je vais t'apprendre  parler...

Et le matre, aprs avoir fait faire au cordon de son fouet deux tours
sur le poignet, de poursuivre Jacques, et Jacques de tourner autour du
cheval en clatant de rire; et son matre de jurer, de sacrer, d'cumer
de rage, et de tourner aussi autour du cheval en vomissant contre
Jacques un torrent d'invectives; et cette course de durer jusqu' ce que
tous deux, traverss de sueur et puiss de fatigue, s'arrtrent l'un
d'un ct du cheval, l'autre de l'autre, Jacques haletant et continuant
de rire; son matre haletant et lui lanant des regards de fureur. Ils
commenaient  reprendre haleine, lorsque Jacques dit  son matre:
Monsieur mon matre en conviendra-t-il  prsent?

LE MATRE.

Et de quoi veux-tu que je convienne, chien, coquin, infme, sinon que
tu es le plus mchant de tous les valets, et que je suis le plus
malheureux de tous les matres?

JACQUES.

N'est-il pas videmment dmontr que nous agissons la plupart du temps
sans vouloir? L, mettez la main sur la conscience: de tout ce que vous
avez dit ou fait depuis une demi-heure, en avez-vous rien voulu?
N'avez-vous pas t ma marionnette, et n'auriez-vous pas continu d'tre
mon polichinelle pendant un mois, si je me l'tais propos?

LE MATRE.

Quoi! c'tait un jeu?

JACQUES.

Un jeu.

LE MATRE.

Et tu t'attendais  la rupture des courroies?

JACQUES.

Je l'avais prpare.

LE MATRE.

Et c'tait le fil d'archal que tu attachais au-dessus de ma tte pour me
dmener  ta fantaisie?

JACQUES.

 merveille!

LE MATRE.

Et ta rponse impertinente tait prmdite?

JACQUES.

Prmdite.

LE MATRE.

Tu es un dangereux vaurien.

JACQUES.

Dites, grce  mon capitaine qui se fit un jour un pareil passe-temps 
mes dpens, que je suis un subtil raisonneur.

LE MATRE.

Si pourtant je m'tais bless?

JACQUES.

Il tait crit l-haut et dans ma prvoyance que cela n'arriverait pas.

LE MATRE.

Allons, asseyons-nous; nous avons besoin de repos.

Ils s'asseyent, Jacques disant: Peste soit du sot!

LE MATRE.

C'est de toi que tu parles apparemment.

JACQUES.

Oui, de moi, qui n'ai pas rserv un coup de plus dans la gourde.

LE MATRE.

Ne regrette rien, je l'aurais bu, car je meurs de soif.

JACQUES.

Peste soit encore du sot de n'en avoir pas rserv deux!

Le matre le suppliant, pour tromper leur lassitude et leur soif, de
continuer son rcit, Jacques s'y refusant, son matre boudant, Jacques
se laissant bouder; enfin Jacques, aprs avoir protest contre le
malheur qui en arriverait, reprenant l'histoire de ses amours, dit:

Un jour de fte que le seigneur du chteau tait  la chasse... Aprs
ces mots il s'arrta tout court, et dit: Je ne saurais; il m'est
impossible d'avancer; il me semble que j'aie derechef la main du destin
 la gorge, et que je me la sente serrer; pour Dieu, monsieur, permettez
que je me taise.

--Eh bien! tais-toi, et va demander  la premire chaumire que voil,
la demeure du nourricier...

C'tait  la porte plus bas; ils y vont, chacun d'eux tenant son cheval
par la bride.  l'instant la porte du nourricier s'ouvre, un homme se
montre; le matre de Jacques pousse un cri et porte la main  son pe;
l'homme en question en fait autant. Les deux chevaux s'effrayent du
cliquetis des armes, celui de Jacques casse sa bride et s'chappe, et
dans le mme instant le cavalier contre lequel son matre se bat est
tendu mort sur la place. Les paysans du village accourent. Le matre de
Jacques se remet prestement en selle et s'loigne  toutes jambes. On
s'empare de Jacques, on lui lie les mains sur le dos, et on le conduit
devant le juge du lieu, qui l'envoie en prison. L'homme tu tait le
chevalier de Saint-Ouin, que le hasard avait conduit prcisment ce
jour-l avec Agathe chez la nourrice de leur enfant. Agathe s'arrache
les cheveux sur le cadavre de son amant. Le matre de Jacques est dj
si loin qu'on l'a perdu de vue. Jacques, en allant de la maison du juge
 la prison, disait: Il fallait que cela ft, cela tait crit
l-haut...

Et moi, je m'arrte, parce que je vous ai dit de ces deux personnages
tout ce que j'en sais.--Et les amours de Jacques? Jacques a dit cent
fois qu'il tait crit l-haut qu'il n'en finirait pas l'histoire, et je
vois que Jacques avait raison. Je vois, lecteur, que cela vous fche; eh
bien, reprenez son rcit o il l'a laiss, et continuez-le  votre
fantaisie, ou bien faites une visite  Mlle Agathe, sachez le nom du
village o Jacques est emprisonn; voyez Jacques, questionnez-le: il ne
se fera pas tirer l'oreille pour vous satisfaire; cela le dsennuiera.
D'aprs des mmoires que j'ai de bonnes raisons de tenir pour suspects,
je pourrais peut-tre suppler ce qui manque ici; mais  quoi bon? on ne
peut s'intresser qu' ce qu'on croit vrai. Cependant comme il y aurait
de la tmrit  prononcer sans un mr examen sur les entretiens de
Jacques le Fataliste et de son matre, ouvrage le plus important qui ait
paru depuis le _Pantagruel_ de matre Franois Rabelais, et la vie et
les aventures du _Compre Mathieu_[82], je relirai ces mmoires avec
toute la contention d'esprit et toute l'impartialit dont je suis
capable; et sous huitaine je vous en dirai mon jugement dfinitif, sauf
 me rtracter lorsqu'un plus intelligent que moi me dmontrera que je
me suis tromp.

[82] _Le Compre Mathieu, ou les Bigarrures de l'Esprit humain_, fut
longtemps attribu  Voltaire et  Diderot. Cet ouvrage est de l'abb
Dulaurens (Henri-Joseph), n  Douai le 27 mars, et suivant quelques
biographes le 27 mai 1719. Vers 1761, il s'tait rfugi en Hollande,
faisant la route  pied. Il passa ensuite en Allemagne. Dnonc  la
chambre ecclsiastique  Mayence, il fut jug et condamn  une prison
perptuelle par sentence du 30 aot 1767, et mourut en 1797 dans une
maison de dtention situe prs de Mayence. (BR.)


L'diteur ajoute: La huitaine est passe. J'ai lu les mmoires en
question; des trois paragraphes que j'y trouve de plus que dans le
manuscrit dont je suis le possesseur, le premier et le dernier me
paraissent originaux, et celui du milieu videmment interpol. Voici le
premier, qui suppose une seconde lacune dans l'entretien de Jacques et
son matre.

Un jour de fte que le seigneur du chteau tait  la chasse, et que le
reste de ses commensaux taient alls  la messe de la paroisse, qui en
tait loigne d'un bon quart de lieue, Jacques tait lev, Denise tait
assise  ct de lui. Ils gardaient le silence, ils avaient l'air de se
bouder, et ils se boudaient en effet. Jacques avait tout mis en oeuvre
pour rsoudre Denise  le rendre heureux, et Denise avait tenu ferme.
Aprs ce long silence, Jacques, pleurant  chaudes larmes, lui dit d'un
ton dur et amer: C'est que vous ne m'aimez pas... Denise, dpite, se
lve, le prend par le bras, le conduit brusquement vers le bord du lit,
s'y assied, et lui dit: Eh bien! monsieur Jacques, je ne vous aime donc
pas? Eh bien! monsieur Jacques, faites de la malheureuse Denise tout ce
qu'il vous plaira... Et en disant ces mots, la voil fondant en pleurs
et suffoque par ses sanglots.

Dites-moi, lecteur, ce que vous eussiez fait  la place de Jacques?
Rien. Eh bien! c'est ce qu'il fit. Il reconduisit Denise sur sa chaise,
se jeta  ses pieds, essuya les pleurs qui coulaient de ses yeux, lui
baisa les mains, la consola, la rassura, crut qu'il en tait tendrement
aim, et s'en remit  sa tendresse sur le moment qu'il lui plairait de
rcompenser la sienne. Ce procd toucha sensiblement Denise.

On objectera peut-tre que Jacques, aux pieds de Denise, ne pouvait
gure lui essuyer les yeux...  moins que la chaise ne ft fort basse.
Le manuscrit ne le dit pas; mais cela est  supposer.

Voici le second paragraphe, copi de la vie de _Tristram Shandy_[83], 
moins que l'entretien de Jacques le Fataliste et de son matre ne soit
antrieur  cet ouvrage, et que le ministre Sterne ne soit le plagiaire,
ce que je ne crois pas, mais par une estime toute particulire de M.
Sterne, que je distingue de la plupart des littrateurs de sa nation,
dont l'usage assez frquent est de nous voler et de nous dire des
injures[84].

[83] Voyez _Notice prliminaire_, p. 6.

[84] Voltaire, dans une _lettre_ qui fait partie du premier volume
publi en 1820 par la _Socit des Bibliophiles franais_, a dit aussi:
_Je connais de rputation Aaron Hill; c'est un digne Anglais; il nous
pille et il dit du mal de ceux qu'il vole._ Cette lettre, adresse 
l'abb Raynal, est du 30 juillet 1749. (BR.)

Une autre fois, c'tait le matin, Denise tait venue panser Jacques.
Tout dormait encore dans le chteau, Denise s'approcha en tremblant.
Arrive  la porte de Jacques, elle s'arrta, incertaine si elle
entrerait ou non. Elle entra en tremblant; elle demeura assez longtemps
 ct du lit de Jacques sans oser ouvrir les rideaux. Elle les
entr'ouvrit doucement; elle dit bonjour  Jacques en tremblant; elle
s'informa de sa nuit et de sa sant en tremblant; Jacques lui dit qu'il
n'avait pas ferm l'oeil, qu'il avait souffert, et qu'il souffrait
encore d'une dmangeaison cruelle  son genou. Denise s'offrit  le
soulager; elle prit une petite pice de flanelle; Jacques mit sa jambe
hors du lit, et Denise se mit  frotter avec sa flanelle au-dessous de
la blessure, d'abord avec un doigt, puis avec deux, avec trois, avec
quatre, avec toute la main. Jacques la regardait faire, et s'enivrait
d'amour. Puis Denise se mit  frotter avec sa flanelle sur la blessure
mme, dont la cicatrice tait encore rouge, d'abord avec un doigt,
ensuite avec deux, avec trois, avec quatre, avec toute la main. Mais ce
n'tait pas assez d'avoir teint la dmangeaison au dessous du genou,
sur le genou, il fallait encore l'teindre au-dessus, o elle ne se
faisait sentir que plus vivement. Denise posa sa flanelle au-dessus du
genou, et se mit  frotter l assez fermement, d'abord avec un doigt,
avec deux, avec trois, avec quatre, avec toute la main. La passion de
Jacques, qui n'avait cess de la regarder, s'accrut  un tel point, que,
n'y pouvant plus rsister, il se prcipita sur la main de Denise... et
la baisa[85].

[85] Comparer avec le chapitre CCLXII de _Tristram Shandy_, un peu long
pour tre mis en note, et qui est beaucoup plus libre,  notre avis.

Mais ce qui ne laisse aucun doute sur le plagiat, c'est ce qui suit. Le
plagiaire ajoute: Si vous n'tes pas satisfait de ce que je vous rvle
des amours de Jacques, lecteur, faites mieux, j'y consens. De quelque
manire que vous vous y preniez, je suis sr que vous finirez comme
moi.--Tu te trompes, insigne calomniateur, je ne finirai point comme
toi. Denise fut sage.--Et qui est-ce qui vous dit le contraire? Jacques
se prcipita sur sa main, et la baisa, sa main. C'est vous qui avez
l'esprit corrompu, et qui entendez ce qu'on ne vous dit pas.--Eh bien!
il ne baisa donc que sa main?--Certainement: Jacques avait trop de sens
pour abuser de celle dont il voulait faire sa femme, et se prparer une
mfiance qui aurait pu empoisonner le reste de sa vie.--Mais il est dit,
dans le paragraphe qui prcde, que Jacques avait mis tout en oeuvre
pour dterminer Denise  le rendre heureux.--C'est qu'apparemment il
n'en voulait pas encore faire sa femme.

Le troisime paragraphe nous montre Jacques, notre pauvre Fataliste,
les fers aux pieds et aux mains, tendu sur la paille au fond d'un
cachot obscur, se rappelant tout ce qu'il avait retenu des principes de
la philosophie de son capitaine, et n'tant pas loign de croire qu'il
regretterait peut-tre un jour cette demeure humide, infecte,
tnbreuse, o il tait nourri de pain noir et d'eau, et o il avait ses
pieds et ses mains  dfendre contre les attaques des souris et des
rats. On nous apprend qu'au milieu de ses mditations les portes de sa
prison et de son cachot sont enfonces; qu'il est mis en libert avec
une douzaine de brigands, et qu'il se trouve enrl dans la troupe de
Mandrin. Cependant la marchausse, qui suivait son matre  la piste,
l'avait atteint, saisi et constitu dans une autre prison. Il en tait
sorti par les bons offices du commissaire qui l'avait si bien servi dans
sa premire aventure, et il vivait retir depuis deux ou trois mois dans
le chteau de Desglands, lorsque le hasard lui rendit un serviteur
presque aussi essentiel  son bonheur que sa montre et sa tabatire. Il
ne prenait pas une prise de tabac, il ne regardait pas une fois l'heure
qu'il tait, qu'il ne dt en soupirant: Qu'es-tu devenu, mon pauvre
Jacques!... Une nuit le chteau de Desglands est attaqu par les
Mandrins; Jacques reconnat la demeure de son bienfaiteur et de sa
matresse; il intercde et garantit le chteau du pillage. On lit
ensuite le dtail pathtique de l'entrevue inopine de Jacques, de son
matre, de Desglands, de Denise et de Jeanne.

C'est toi, mon ami!

--C'est vous, mon cher matre!

--Comment t'es-tu trouv parmi ces gens-l?

--Et vous, comment se fait-il que je vous rencontre ici?

--C'est vous, Denise?

--C'est vous, monsieur Jacques? Combien vous m'avez fait pleurer!...

Cependant Desglands criait: Qu'on apporte des verres et du vin; vite,
vite: c'est lui qui nous a sauv la vie  tous...

Quelques jours aprs, le vieux concierge du chteau dcda; Jacques
obtient sa place et pouse Denise, avec laquelle il s'occupe  susciter
des disciples  Znon et  Spinosa, aim de Desglands, chri de son
matre et ador de sa femme; car c'est ainsi qu'il tait crit l-haut.

On a voulu me persuader que son matre et Desglands taient devenus
amoureux de sa femme. Je ne sais ce qui en est, mais je suis sr qu'il
se disait le soir  lui-mme: S'il est crit l-haut que tu seras cocu,
Jacques, tu auras beau faire, tu le seras; s'il est crit au contraire
que tu ne le seras pas, ils auront beau faire, tu ne le seras pas; dors
donc, mon ami... et qu'il s'endormait.





End of the Project Gutenberg EBook of Jacques le fataliste et son matre, by 
Denis Diderot

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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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