The Project Gutenberg EBook of Diane de Poitiers, by Jean-Baptiste Capefigue

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Title: Diane de Poitiers

Author: Jean-Baptiste Capefigue

Release Date: June 11, 2012 [EBook #39953]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve.

Selon la note 340, la date de naissance de Brantme serait 1537, bien
que cette information soit presqu'illisible sur l'original. Cette date
serait 1535 selon certaines sources et vers 1540 selon d'autres.




    DIANE

    DE POITIERS




Coulommiers.--Imprimerie de A. MOUSSIN.




    DIANE

    DE POITIERS

    PAR

    M. CAPEFIGUE

    [Illustration]

    PARIS

    AMYOT, DITEUR, 8, RUE DE LA PAIX

    MDCCCLX




Le privilge de Diane de Poitiers, comme celui de la marquise de
Pompadour, fut d'avoir prsid  une poque de grandeur et de
rnovation dans les arts. Toutes les gloires passent, le souvenir de
la douce protection accorde aux artistes survit  toutes; les noms de
Lonard de Vinci, del Rosso, du Primatice, de Benvenuto Cellini, se
mlent  la mmoire de Diane de Poitiers.

Aujourd'hui encore, sur les frontispices des monuments de la
Renaissance, sur les colonnes canneles d'Anet, aux portes faonnes
d'Amboise, sur les chemines artistiques de Chambord,  Fontainebleau
ou au Louvre, on voit le chiffre de Diane de Poitiers entrelac 
l'initiale de Henri II; car c'est surtout pendant le rgne si rapide
de Henri II que domine Diane de Poitiers; sous Franois Ier, sa
puissance a t presqu'aussitt efface par la beaut froide et
capricieuse de la duchesse d'tampes, plus jeune qu'elle de vingt ans.

Sous le roi Henri II, Diane de Poitiers presqu' quarante ans,
gouverne par ses prestiges un jeune et chevaleresque roi; la Diane
chasseresse, telle que l'a reproduite le Primatice dans ses bosquets
mystrieux, le carquois sur l'paule, les lvriers en laisse, peut
vous donner une ide de la beaut merveilleuse de Diane de Poitiers.

La vritable Renaissance, avec son caractre ferme, dessin, ne s'est
produite en France que sous le rgne de Henri II, et c'est  tort
qu'on l'a exclusivement attribue  Franois Ier. Catherine de
Mdicis[1] et Diane de Poitiers furent les grandes protections des
artistes, et c'est  ces deux intelligences, l'une toute florentine,
l'autre toute franaise, que nous devons les plus beaux monuments de
l'art; elles protgrent Germain Pilon, Philibert Delorme; elles
tendirent la main  ce pauvre et brillant potier de terre,  ce
merveilleux artiste, Bernard Palissy, dont les oeuvres si
recherches blouissent nos yeux par leur dessin et leur couleur.

  [1] Voir ma _Catherine de Mdicis_.

Ce livre sur Diane de Poitiers devra trouver moins de contradicteurs
que mon tude sur madame de Pompadour, et cette diffrence s'explique.
Le nom de Diane de Poitiers ne s'est jamais ml  nos passions
politiques contemporaines; si quelques maussades rudits ont port
leurs mains brutales sur les marbres cisels de la Renaissance, nul
n'avait intrt  briser les statues de la Diane du chteau d'Anet. Il
n'en a pas t ainsi de madame de Pompadour, et encore plus de la
comtesse Du Barry; il fallait fltrir le rgne de Louis XV pour
exalter la rvolution franaise; il fallait dmolir la vieille
monarchie en couvrant de boue les chteaux d'tioles et le pavillon de
Luciennes. Diane de Poitiers fut une ombre charmante comme la
marquise de Pompadour et la comtesse Du Barry, mais on n'avait pas
besoin d'ameuter contre elle les enfants des chastes desses de la
libert et des pudiques vierges des salons du Directoire.

Je me suis donc trouv  l'aise avec Diane de Poitiers et dans ces
descriptions des oeuvres de la Renaissance. Ce livre n'est pas une
simple biographie; il m'a fallu embrasser tout le sicle de Franois
Ier, ses brillantes campagnes d'Italie, d'o il rapporta le beau
trophe des arts. Profondment pntr des grandeurs de la
Renaissance, je n'ai point abdiqu mes admirations pour le moyen-ge;
il fut aussi une grande civilisation qui eut son art, sa foi, ses
pomes piques, ses historiens, ses hros; et il y a cela mme de
particulier, c'est que toutes les fois qu'un peuple est appel  de
grandes choses, il imite le moyen-ge; quelle diffrence faites-vous
entre ces nobles soldats qui meurent pour la patrie et les chevaliers
de la croisade? Vos blasons ne sont-ils pas les maux des vieux
sicles, vos glorieux drapeaux un souvenir de l'oriflamme de
Saint-Denis. Respectez donc le moyen-ge, c'est le temps des lgendes
de l'honneur, elles sont bonnes  quelque chose dans l'histoire des
nations!

    Paris, avril 1860.




DIANE DE POITIERS




I

LES ROMANS DE CHEVALERIE.

XVe SICLE.


Le rgne de Franois Ier fut le dernier reflet de la chevalerie.
L'influence des crits sur les moeurs, est un des faits les plus
considrables dans l'histoire: quand les livres ont une certaine
tendance, les habitudes s'y conforment bientt comme  une ncessit
qui vient de l'esprit. Aprs les hroques rcits des chroniqueurs sur
les paladins de Charlemagne, tait survenu un temps de batailles et de
croisades[2]. Aprs les lgendes saintes, avait commenc la vie des
tours isoles, de l'ermitage au dsert, des lgendes de la mort et de
la pnitence; tel fut le caractre des XIe et XIIe sicles, au milieu
des tnbres que dissipaient par intervalles les rcits des
chroniques de Saint-Bertin, de Saint-Martin de Tours ou de
Saint-Denis.

  [2] J'ai peint cette poque avec ses vives couleurs dans mon
  travail sur _Philippe-Auguste_.

Au XVe sicle, s'tait fait tout  coup, un rveil, au son des
trompettes de la chevalerie; presque toutes les vieilles popes du
moyen-ge furent traduites et mises en prose, non point fidlement,
telles qu'elles taient lues au temps de Philippe-Auguste et de saint
Louis, mais avec des pisodes d'amour, de gracieuses aventures, des
combats courtois ou  outrance[3]: indpendamment des grands romans
d'_Amadis de Gaule_, de _Lancelot du Lac_, de _Garin le Lorrain_, les
dames, les chevaliers, les varlets, dans les longues soires d'hiver
lisaient avec avidit les charmants pisodes de _Grard de Nevers_, de
_Pierre de Provence et de la belle Maguelonne_ ou _de Jehan de
Saintr_, les posies d'Eustache Deschamps et le plus grand de tous,
Froissard en ses chroniques, avec Monstrelet son continuateur. La
chevalerie s'accoutumait aux plus hauts faits d'armes, aux aventures
les plus fabuleuses; on touffait dans le cercle des vnements de la
vie relle; tout ce qui n'tait pas extraordinaire ne comptait pas
dans l'existence d'un chevalier: il lui fallait de grands coups de
lances, des prodiges accomplis dans des expditions fabuleuses. Passes
d'armes, tournois, rencontres, tout tait marqu d'un caractre de
fantaisie, d'honneur et de loyaut. Quel noble enseignement d'amour et
de respect pour les dames! quel mpris de la crainte, quel ddain du
danger sur le champ de bataille; quelle cole d'honneur et de
soumission que celle des pages, des varlets, des cuyers, dans cette
vie consacre  un devoir,  un amour! Les belles miniatures de la
chronique de Froissard reproduisent les scnes animes de la vie du
paladin; on voit partout des pes et des lances croises, en prsence
des vieux chevaliers experts aux faits des joutes. Les manuscrits si
prcieux des _tournois du roi Rn_[4], si bien enlumins, nous
donnent la mesure du soin que l'on mettait  rgler toutes les
conditions de ces joutes; le digne et bon roi avait lui-mme dessin
les _festes et divertissements_ de la procession de la Fte-Dieu 
Aix, o toutes les rgles de la chevalerie taient observes, mme
_la passade_ qui prcdait les tournois[5].

  [3] Presque toutes les popes en vers des XIIe et XIIIe sicles,
  furent traduites en prose de 1480  1520. Ces traductions ont t
  parmi les premiers livres imprims in-folio. La Bibliothque
  impriale en possde une belle collection.

  [4] Le manuscrit des _Tournois du roi Rn_ est un prcieux
  monument de l'art. Le cabinet des manuscrits de la Bibliothque
  Impriale en possde un magnifique exemplaire.

  [5] _La description de la Fte-Dieu d'Aix_ du roi Rn a t
  plusieurs fois imprime; l'dition la plus exacte est celle d'Aix
  (1610).

Jamais d'oisivet dans cette vie; quand on n'tait pas en guerre, aux
tournois, on allait  la chasse; les cits taient trop troites, les
chteaux trop enserrs de tourelles et de murs! Autour de ces
chteaux, taient d'immenses bois, des forts sculaires, taillis
pais, o s'abritaient le loup, le sanglier, le cerf; la chasse tait
devenue une science, sur laquelle plus d'un preux chevalier crivait
des livres. La meute, le courre, les toiles, tout tait un sujet
d'tudes pour le chtelain; l'art de venaison s'appelait le _dduit de
la chasse_: Comme il suit qu'il n'y ait en ce monde plus louable
exercice que celui de la chasse, vnerie et faulconnerie, en faisant
lequel exercice sant corporelle est corrobore, plaisirs vnriens
oublis[6]. Bestes sauvages et oiseaux qui phaonent dans l'air, par
le droit des gens sont  ceux qui peuvent les prendre[7] (les lois
rigoureuses contre les braconniers ne datent que de Henri IV).
L'habituelle division des livres de chasse tait entre la vnerie et
la fauconnerie; l'une accomplie par les chiens, l'autre par les
oiseaux, et parmi tous les nobles oiseaux, il faut compter le faucon:
lev avec grand soin dans les chteaux, il ne craignait la lutte avec
aucun oiseau de proie, pas mme avec l'aigle, le roi de l'air, qu'il
attaquait avec intrpidit, image de l'audace des chevaliers, qui ne
comptaient ni la force, ni le nombre des adversaires. Ceux qui veulent
se faire une juste ide des grandeurs de la chasse sous le systme
fodal, peuvent lire le beau livre de Gaston de Foix: _Le miroir de
Phoebus du dduit de la chasse des bestes sauvages et des oiseaux de
proie._ Les dames chassaient souvent au faucon blanc, dont la
renomme s'tendait de l'occident  l'orient,  ce point, que pour la
ranon des barons de France  la croisade, on faisait entrer de six 
douze faucons blancs[8]. Les Sarrasins nous enviaient ces faucons,
ainsi que ces beaux chiens, race perdue, que Charlemagne envoyait au
calife Aroun-al-Rechyd, pour lutter contre les lions du dsert. L'art
d'lever les meutes entrait dans la vie du chevalier.

  [6] Prface _du dduit de la chasse au cerf_.

  [7] Bouteillier, _Somme rurale_, un des livres de jurisprudence
  le plus remarquable du moyen-ge. Bouteillier tait conseiller au
  Parlement de Paris au milieu du XVe sicle.

  [8] Charles VI envoya  Bajazet des vautours et des faucons; il
  les accompagna de gants bords de perles destinas au sultan pour
  les porter en chasse. Les deux frres Ste-Palaye ont donn de
  bien curieux renseignements sur lchasse au moyen-ge dans leurs
  admirables _Mmoires sur la Chevalerie_.

Il est facile de comprendre sous quelles ides, d'aprs quelles
impressions allait s'ouvrir l'poque de Franois Ier. La chevalerie
tait dans les livres, dans les moeurs, dans les habitudes; pour
conduire cette socit, il fallait un roi un peu romanesque dans ses
ides, grand lecteur de ces _chansons de geste_, imitateur de Roland,
d'Olivier le Danois, de Renaud de Montauban. Les sicles suivants ont
pu trouver ce caractre ridicule, mais la, splendeur et les fautes de
Franois Ier vinrent des lois de la chevalerie qui commandaient de ne
jamais compter les prils et de courir les aventures; il prit pour
modle _Amadis de Gaule_, noble type de courage, de dsintressement,
de haute loyaut, que les sicles goistes sont trop ports  tourner
en raillerie, et que l'on trouve encore dans nos camps!




II

CHARLES VIII ET LOUIS XII EN ITALIE.

1480-1514.


Aprs le rgne politique et sombre de Louis XI, il s'tait fait une
raction de jeunesse, de joie et de libert,  l'avnement de Charles
VIII; il tait impossible de tenir longtemps les ttes ardentes des
gentilshommes sous la calotte de plomb de Notre-Dame, ou d'abriter
leur coursier dans les tourelles du Plessis; on voulait respirer l'air
au loin et reprendre un peu la vie ardente et joyeuse des croisades.
La rgence de la dame de Beaujeu fut signale par une prise d'armes de
la chevalerie: la guerre de Bretagne suivit la mort de Louis XI,
expdition remplie d'pisodes et presque de feries dans ce pays de
prilleuses aventures. Les romans de la table ronde taient d'origine
bretonne: la fe Morgane, le roi Arthur, Tristan le Lonais, la belle
Iseult appartenaient  la Bretagne[9].

  [9] Sur cette guerre, on peut consulter les savantes recherches
  de Foncemagne, tomes XVI et XVII de l'_Acadmie des
  Inscriptions_.

Ce qui marqua plus encore le caractre jeune et aventureux du nouveau
rgne, ce fut le dsir, la volont d'une expdition en Italie, que
Charles VIII accomplit  21 ans. Le cauteleux Louis XI avait t plus
d'une fois appel, en vertu du droit hrditaire de la maison d'Anjou,
 prendre possession du royaume de Naples, du duch de Milan; les
Gnois eux-mmes s'taient offerts  Louis XI et  sa suzerainet. Le
vieux roi qui connaissait le caractre des Italiens, l'inconstance de
leur soumission, les avait donns  Sforza, ou, comme il le disait, au
diable[10]. Louis XI avait bien d'autres choses  faire qu' conqurir
des royaumes lointains; il assurait son autorit en France dans sa
lutte patiente contre les ducs de Bourgogne; il n'avait emprunt 
l'Italie qu'un corps d'hommes d'armes Lombards, que Ludovic Sforza,
son bon ami, lui envoyait, avec le conseil d'enfermer ses ennemis dans
de petites cages de fer au chteau de Loches, prcaution italienne;
c'tait la mort sans le sang vers, une manire d'touffer les
victimes sans les faire crier.

  [10] Philippe de Comines, livre VIII. Les Gnois avaient dit dans
  une supplique: Nous nous donnons  vous. Louis XI impatient
  rpondit: Et moi je vous donne au diable!

Charles VIII recueillit avec enthousiasme les droits hrditaires de
la maison d'Anjou sur l'Italie. Cette conqute sous un beau ciel
allait  ses gots,  son caractre; il y ajouta un projet plus
grandiose dans les ides de ce sicle d'aventures. Aprs la dynastie
phmre des empereurs francs et latins[11], l'empire byzantin tait
revenu aux Palologues, cette famille de princes aux couleurs ples,
aux bras effmins couverts de chapes de pourpre, semblables aux
figures de saints sur fond d'or, qui, les yeux larges et fixes, vous
regardent du haut du choeur de l'glise de Saint-Marc  Venise.
Bientt les Turcs, race forte et tartare, avaient bris les dernires
barrires qui dfendaient Constantinople; la cit des empereurs tait
foule aux pieds par ces cavaliers intrpides qui menaaient la Grce
et l'Italie, portant pour tendard la queue de leurs chevaux.

  [11] Le beau travail de Ducange ne laisse rien  dsirer sur la
  domination des Empereurs francs  Constantinople, Paris
  1642.--Cette grande famille de Ducange a laiss des monuments
  imprissables sur lesquels vivent les rudits modernes qui refont
  les lexiques et les glossaires.

Nul vnement ne produisit une plus profonde impression sur la
chrtient. Toute la chevalerie s'en mut, et Charles VIII se plaant 
la tte de cette nouvelle croisade, se fit cder par un diplme tous
les droits de la famille Palologue au trne de Constantinople[12]. Le
roi de France n'avait que dix mille lances; son passage en Italie fut
prodigieux, nul obstacle ne s'opposa  la conscration de ses droits, et
le pape Clment VII put dire: les Franais semblent tre venus en
Italie la craie  la main pour marquer leur logement.

  [12] Ce diplme est donn dans le travail de Foncemagne:
  _claircissements sur le voyage de Charles VIII en Italie_, t.
  XVII, Acadmie des Inscriptions.

Ces chevaliers en effet conquirent le Milanais, la Toscane, Rome, sans
bataille; et, arriv  Naples, Charles VIII fit cette fastueuse
entre, dont il est tant parl dans les chroniques, couvert du manteau
imprial, tandis que les hros d'armes proclamaient la grandeur et la
magnificence du nouvel Auguste, Charles VIII eut achev son
entreprise, si les Anglais et les Espagnols n'avaient simultanment
attaqu le royaume de France durant l'absence du Roi. Rappel par le
pril de sa monarchie, Charles VIII traversa de nouveau l'Italie, en
refoulant la coalition des tats italiens qui s'tait forme contre
lui; la chevalerie de France dispersa l'arme des confdrs:
vnitiens, romains, toscan, milanais, runis pour lui fermer le
passage prs le lac de Trasimne, si clbre sous la vieille Rome. Ce
fut merveille de voir ce que pouvait le courage et la force des
chevaliers de France contre ces Italiens groups, plutt que runis,
dans une ligue sans unit, avec du courage individuel sans me de
nation.

Aprs la mort de Charles VIII, Louis XII reprit l'oeuvre de la
conqute de l'Italie; jeune alors, il n'avait pas encore cet esprit de
paix et de repos qui domina la fin de son rgne; le roi de France
suivit l'impulsion de sa brave chevalerie, de ses chefs de
gens-d'armes, dont la plus belle expression se trouve dans la Palisse
et Bayard. Louis XII fit son entre  Milan revtu des habits du
duc[13], et confia le gouvernement du Milanais au marchal de
Trivulce, d'une grande famille italienne: A son aide, Sforza appela
les Suisses, qui, depuis Louis XI, commenaient  jouer un rle
politique dans l'histoire. Ces rudes montagnards rtablirent Sforza
dans la souverainet de Milan; jamais il n'y et tant d'inconstance
dans les populations lombardes, tant de bravoure dans la chevalerie
franaise: trois fois le Milanais fut conquis, abandonn, puis
repris. Sforza et les Suisses taient prfrs  la noblesse de France
par ces peuples versatiles qui n'osaient pas se gouverner eux-mmes.
Qu'taient les Sforza? des aventuriers qui avaient usurp le pouvoir:
sous leur robe ducale, on voyait encore la grossire armure des
condottieri[14]! Les peuples supportent plutt le despotisme que la
raillerie; ils aiment mieux l'oppression que le ridicule.

  [13] Les premires gravures de la Renaissance reproduisent
  l'entre de Louis XII  Milan et  Gnes (Bibliothque
  Impriale). On peut y voir quelles taient les armures de la
  chevalerie, le casque et l'armet.

  [14] Guicchardini est fort intressant sur les vnements de
  l'Italie; mais il est passionn contre les Franais. C'est un
  vritable Italien. _Historia d'Italia_, t. 1er. J'ai la curieuse
  dition _princeps_ de Florence sans date. Guicchardini a beaucoup
  de Tacite.




III

LES CAPITAINES DES GENS-D'ARMES SOUS LOUIS XII.--LE COMTE DE
SAINT-VALLIER.--ORIGINE DE DIANE DE POITIERS.

1488-1514.


Le vieux Dunois, du rgne de Charles VII, n'tait plus: si le btard
d'Orlans n'avait pas toujours t fidle  une mme cause, si on
l'avait vu plus d'une fois  la tte des ligues du bien public, il
avait toujours t digne de sa bonne pe, _tranche-haubert_, et de
son blason  trois fleurs de lys, sur champ d'azur, avec la barre de
btardise; son image tait peinte mme sur les cartes enlumines qui
avaient servi  distraire la folie de Charles VI[15]. Dunois avait eu
de dignes successeurs et des capitaines expriments, qui s'taient
forms dans les guerres d'Italie sous Charles VIII et Louis XII.

  [15] Lahire (le valet de coeur) a t seul conserv
  jusqu'aujourd'hui. Il a t fait beaucoup de dissertations sur
  les cartes  jouer. (Voyez un travail spcial dans mon _Agns
  Sorel_.) Dunois tait mort sous le rgne de Louis XI en 1468.

Le plus ancien tait La Trmouille, brave chevalier du Poitou, vicomte
de Thouart, prince de Talmont, dj trs-illustre dans les guerres de
Bretagne et chef de l'artillerie dans l'expdition d'Italie; il avait
partout brillamment combattu:  Naples, en Lombardie. Redout des
Allemands et des Italiens, il mrita le titre de chevalier sans
pareil[16].

  [16] La Trmouille avait pous Gabrielle de Bourbon (Histoire
  monumentale de la maison La Trmouille par Fauch).

Presque son gal en naissance et son rival de gloire, Chabannes,
seigneur de la Palisse, dont le nom devint le type de la guerre et le
sujet des chansons militaires[17] dans les sicles suivants:
Chabanne, le grand capitaine de beaucoup de batailles et de beaucoup
de victoires, (_el gran capitano de muchas guerras y vittoria_)[18],
comme le disaient les Espagnols, Chabannes qui,  la tte de trente
chevaliers, osa dfier toute l'arme de Castille.

  [17] C'est en abusant de cette tradition que La Monnaie au XVIIIe
  sicle fit la fameuse chanson de _Monsieur de la Palisse est
  mort_.

  [18] Brantme _Vie des Capitaines franais_.

Voici enfin Pierre du Terrail, seigneur de Bayard, de noble et
ancienne maison du Dauphin[19]; n en 1476, il avait t page du duc
de Savoie;  treize ans, il passa au service de Charles VIII qu'il
suivit en Italie; presque enfant, il avait brill dans les tournois. A
dix-huit ans, il avait pris une enseigne  la bataille de Fornoue, et
tu l'orgueilleux Santo-Mayor dans un de ces beaux combats corps 
corps, en prsence de l'arme. Seul, appuy sur un pont comme les
hros de l'antiquit, Bayard s'tait si bien dfendu, que les
Espagnols doutaient si ce fut un homme ou un diable. Partout on ne
parlait que du chevalier Bayard, aux siges de Milan, de Brescia, dans
le Roussillon, la Picardie aux batailles, aux assauts, prsent aux
prils, aux coups de balles et de couleuvrines.

  [19] La vie de Bayard a t crite par un de ses cuyers qui
  s'intitule _loyal serviteur_.--Paris 1515, in-4.

A toutes les poques, il se rvle des types d'honneur, que l'on
exalte comme un exemple, un tendard pour toute une chevalerie; Bayard
fut l'objet des lgendes, on l'appela le chevalier _sans peur et sans
reproche_; et il y en avait trs-peu sans reproches  une poque o
les hommes de vaillance ne gardaient pas toujours le respect des
choses et d'eux-mmes!

Plus jeune encore que Bayard, Gaston de Foix, de l'illustre maison des
comtes de Narbonne, neveu du roi Louis XII, la foudre d'Italie, comme
on aimait  le nommer, combattait les Espagnols, les Vnitiens, les
Lombards, avec une vaillance que la mort devait couronner  la
bataille de Ravennes. Aprs avoir refrn et rembarr les Suisses,
Gaston tourna ses enseignes de l'autre ct du P, et, cheminant par
la Romagne, il vint du ct de Ravennes; l fut donne une bataille,
la plus renomme que de longtemps fut donne en Italie. La victoire
obtenue, Gaston de Foix se prcipita avec un petit nombre de ses
Gascons sur les Espagnols, qui, ayant dcharg leurs arquebuses et
baiss leurs piques, entourrent la troupe de France: Gaston,
combattant avec hrosme, eut son cheval tu sous lui, et il fut
bless d'autant de coups, que, depuis le menton jusqu'au front, il en
avait quatorze[20].

  [20] Brantme (_Vie des grands Capitaines_).

Lautrec, cousin de Gaston de Foix, avait une bravoure indomptable; il
tomba bless  Ravennes. Anne de Montmorency, le filleul de la reine,
Anne de Bretagne, femme de Louis XII, tout jeune encore, combattait
comme page  ct de Bayard et de Gaston de Foix. Ce nom de
Montmorency portait un glorieux apanage aux barons, marchaux,
conntables.

Que reste-t-il maintenant de ces grandes lignes? quel souvenir est
demeur debout? la vieille tour, origine des Buchard, nid d'aigle
qu'assigea Louis VI, est mme dmolie; et seul peut-tre, au milieu
d'une multitude bruyante et en fte, je contemple la vieille glise,
dont les vitraux en ruine, dcors des ailerons blasonns, ont salu
le sire de Montmorency[21].

Le plus remarquable entre tous, celui que les gens d'armes comparaient
 Roland pour la vaillance, et les hardies conceptions, tait le
conntable de Bourbon, le vritable vainqueur de la bataille de
Marignan; sa science de guerre tait suprieure  celle de tous ses
contemporains, mme  l'habilet de Prosper Colonne et de Peschiera.

Il tait fils de Gilbert, comte de Montpensier[22], et par consquent
l'hritier des riches domaines de la maison de Bourbon. Autour de lui
se groupaient de nombreux vassaux, et le plus fidle de tous, son
cousin, Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier en Dauphin, brave
et hardi capitaine de cent hommes d'armes[23]; son chteau s'levait
sur le Rhne, dans ces montagnes abruptes des ctes du Vivarais, o se
voit encore aujourd'hui la roche taille.

  [21] L'glise de Montmorency contient la tombe de quelques nobles
  Polonais morts en exil aprs la rvolution de 1830. Le peuple de
  St-Casimir toujours pieux, tait digne de s'abriter dans l'glise
  des Montmorency.

  [22] La mre du conntable tait Claire de Gonzague. Il tait n
  en 1489. Sa vie a t crite par son cuyer Gilbert de Marillac,
  baron de Puissac.

  [23] On ne peut bien connatre l'origine et le caractre du comte
  de Saint-Vallier que par les pices du grand procs poursuivi
  contre le conntable et que le savant Du Puy a publies en 1665.

Le sire de Saint-Vallier avait une jeune fille d'une beaut
remarquable, auquel il avait donn le nom de Diane. A six ans  peine,
elle montait  cheval, allait en chasse avec son pre; elle savait
lever le faucon et l'esmerillon d'une manire merveilleuse[24]. A
l'ge de dix ans, elle fut promise  Louis de Brz, comte de
Maulevrier. Louis de Brz, grand-snchal de Normandie, descendait
par btardise du roi Charles VII: sa mre tait la fille des amours
d'Agns Sorel. Il avait reu de la gentille Agns le nom de
Maulevrier,  cause de son rude amour pour la chasse; enfant, il tait
dj terrible au gibier; il aimait Diane reproduite sous les traits de
la desse des forts. Les Brz taient d'une grande race de Normandie
(qu'il ne faut pas confondre avec les Dreux, sortis des matres de
requtes, qui reurent le nom de Brz)[25]. Le mariage de Diane de
Poitiers avec Louis de Brz fut clbr presqu'en guerre; le comte de
Saint-Vallier ne quittait pas le conntable de Bourbon,  la tte des
gens d'armes et son plus fidle conseiller; compagnon des batailles de
Bayard, de Gaston de Foix et de la Palisse, il avait fait les guerres
d'Italie avec la Trmouille et Lautrec, brave chevalerie qui aprs
avoir suivi Louis XII, allait entourer l'avnement de Franois Ier,
comme les paladins groups autour de Charlemagne. Gnration pleine de
merveilles et des grandes choses de la guerre, que Franois Ier devait
satisfaire par des victoires et des conqutes lointaines!

  [24] Diane de Poitiers tait ne le 3 septembre 1499. C'est 
  tort que Bayle a plac sa naissance au 14 mars 1500.

  [25] La famille actuelle des Dreux-Brz vient des Dreux, matres
  des requtes.




IV

LA CHRONIQUE DE L'ARCHEVQUE TURPIN.--LE MONDE ENCHANT.

1200-1510.


Cette impulsion vers les actions hroques, toute la gnration la
recevait d'un livre populaire, d'une lgende, _la chronique de
l'archevque[26] Turpin_, pope traditionnelle sur Charlemagne. Ce ne
sont, en gnral, qu'avec les glorieux mensonges, que les peuples sont
conduits  l'hrosme; les ralits n'ont jamais enfant que la vie
matrielle: les Grecs et les Romains eurent leurs fables des dieux et
des demi-dieux, d'Hercule et de Mars, leurs temps qu'on appela
hroques; et les poques modernes, malgr leur prtention au
ralisme, ont t conduites aux grandes actions par les popes de
leurs chroniques sur la Rvolution et l'Empire. L'archevque Turpin,
_il buon Turpino_, tant invoqu par l'Arioste, avait crit une lgende
sur Charlemagne, ses douze pairs, ses barons, ses paladins: on ne
voyait partout que gants, nains, enchanteurs, ncromanciens et des
exploits  faire croire qu'il existait alors une gnration d'une
nature particulire, invulnrable aux coups, qui ne mourait que d'une
faon fabuleuse, qui ne tombait qu'en fendant les rochers  coups
d'pe comme Roland  Roncevaux.

  [26] L'archevque Turpin, ou Tulpin, n'est pas un nom imaginaire,
  comme on l'a cru jusqu'ici; les savants bndictins l'ont plac
  le 29e dans la chronologie des archevques de Rheims; ils le font
  mourir de 810  811. Le livre, qui lui est attribu, porte le
  titre de: _Vita Caroli Magni et Rolandi_: on l'a rejet parmi les
  fables, je crois que c'est  tort; il y a des manuscrits du XIe
  sicle qui en constatent l'authenticit. Jamais livre ne fut plus
  populaire. Lacurne Ste-Palaye, le grand rudit, en comptait 13
  exemplaires  la Bibliothque du Roi seulement. Dante invoque
  souvent la chronique de Turpin; le roi Charles V fit faire deux
  bas-reliefs sur des coupes d'or qui reprsentent les exploits de
  Charlemagne, d'aprs la chronique de Turpin. Un savant de
  Florence, M. Ciampi, a publi une dition magnifique de la
  chronique de Turpin (1823)  la suite du roman de Philomena _de
  gesta Caroli Magna_.

Ce n'taient pas les paladins seuls qui avaient le privilge de
l'pope mais encore leurs chevaux de bataille, leurs armes
enchantes; chaque chevalier d'une certaine renomme avait son
coursier bien-aim, d'une intelligence gale  celle de l'homme, dou
de sens et de passions comme lui; la gnalogie des chevaux, leur
histoire tait aussi connue que celle des hros. Chaque chevalier
avait son coursier dot d'intelligence, d'une double vue; il
s'arrtait tout d'un coup, quand un danger menaait son matre, il
dressait les oreilles, soulevait la poussire, quand il approchait
d'une embche dresse par un enchanteur malfaisant, et les nobles
chevaux de Roland, d'Otger le Danois, de Renaud de Montauban couraient
 toute bride  travers les sentiers, les taillis sombres des forts,
pour les conduire  leurs matresses, Anglique, Bradamante, Marphise,
qu'ils saluaient en s'agenouillant devant elles comme de doux
agneaux[27].

  [27] Ariosto qui s'tait nourri pour son _Orlando furioso_ de la
  lecture attentive des romans de chevalerie, donne  tous ses
  chevaux une intelligence ferique; l'hypogriphe de Roger est un
  emprunt  l'antiquit.

Chaque pice de l'armure d'un chevalier avait aussi sa tradition, son
histoire: le cor enchant qui retentissait  travers la campagne, la
lance merveilleuse dont le simple contact renversait un cavalier; les
paladins faisaient tant de prodiges qu'on pouvait croire qu'il y avait
une me dans chaque pe; toutes avaient leur nom, _la Bonne Joyeuse_,
_Durandal_[28], _Flamberge_, qui pourfendaient des gants
invulnrables, ou qui faisaient brche dans la montagne, comme dans
une molle argile. L'armure d'un paladin tait sa gloire et son
orgueil; son casque, sa cuirasse, son brassart le couvraient tout
entier. On ne savait son nom, son origine, que par le blason qu'il
portait: aux fleurs de lis, aux merlettes, aux ailerons, aux
tourteaux, on savait sa famille; par les maux et les barres, on
savait aussi s'il tait an, cadet, et mme btard,  quelle maison
il s'tait alli. Chaque pice de son cu tait un souvenir de
bataille ou d'action hroque, et s'il tait permis d'employer une
expression moderne, le blason tait comme le certificat de civisme au
moyen-ge pour les grandes actions, ou bien une fltrissure pour la
flonie; il tait la garantie de la socit fodale pour la dfendre
et la protger[29].

  [28] Je renvoie aux admirables _Mmoires_ de Ste-Palaye sur
  l'ancienne chevalerie. Pure et belle vie que celle des deux
  frres Ste-Palaye, tout entire consacre  l'tude des monuments
  de notre ancienne France.

  [29] Rien de plus curieux que le travail du pre Mntrier _sur
  les armoiries_; la science du blason est si attrayante: on y a
  commis tant d'erreurs aux temps modernes!

Ce monde d'enchantement embrassait tout de ses crations
merveilleuses: on tait entour de feries, ces illusions charmantes
qui trompent et amusent encore nos socits blases. Les blessures
mme des chevaliers se gurissaient par des baumes enchants; l'art de
gurir les plaies profondes, les coups d'pes et de lances, entrait
dans l'ducation des chtelaines, toutes si empresses auprs des
chevaliers blesss[30]. On doit croire qu'il existait alors des
secrets inconnus de nos jours, car tout se gurissait par des simples
cueillis dans la campagne, ou par des baumes prpars dans chaque
chteau, quand on ne recourait pas  l'art de quelque ncromancien ou
enchanteur, tel que Maugis, le cousin des quatre fils Aymond, avec les
bons tours qu'il joue  Charlemagne, ou Merlin, des lgendes
bretonnes. Quel que soit le jugement que l'on porte sur ce monde
merveilleux, il est impossible de nier qu'il avait cr ce peuple de
hros, cette belle ligne de chevaliers qui prcda le rgne de
Franois Ier. La _chanson de Roland_, entonne par le hrault d'armes
avant la bataille, depuis Guillaume-le-Conqurant[31] n'tait-elle pas
le rsum de l'pope chevaleresque? et si les paladins faisaient de
si grandes prouesses, c'est qu'ils avaient la pense que leurs aeux
en avaient fait de plus grandes encore. Chaque gnration, qui se
propose de glorieux exploits, a sa lgende, ses chansons de Roland; la
dmocratie a les siennes, aussi fires, aussi hardies que celle que
rcitait la chevalerie au moyen-ge.

  [30] Les romans de _Lancelot du Lac_, _d'Amadis de Gaules_, les
  vrais miroirs des coutumes du temps, en contiennent mille
  exemples. La Colombire les a recueillis dans son beau livre:
  _Thtre d'honneur et de chevalerie_.

  [31] Roman de Rou ou de Rollon, duc de Normandie.

Aussi, faut-il en vouloir  tous ces mauvais esprits qui raillent les
nobles illusions, ou si l'on veut, les mensonges illustres des
peuples:  travers ces belles banderolles de tournois, ces faisceaux
d'pes et de lances, ces palais enchants, on aperoit la mchante
figure de Rabelais, aux joues saillantes, aux yeux ronds, 
l'expression ignoble; rien de bas, de commun, comme cette figure de
Rabelais[32], telle que la peinture nous l'a conserve[33]; sa vie
bouffonne et crapuleuse, il la consacre  dtruire les croyances
dores,  se moquer des chevaliers loyaux: les illusions glorieuses
pour le devoir, pour la patrie, il les place dans son le des
lanternes; rudit, farci de grec et de latin,  la grosse panse, aux
lvres paisses, aux yeux grillards, avec ses doigts sales et
crochus, il gratte les blasons, souille les tendards; les soldats ne
sont plus que les moutons de Panurge, et dans sa langue
inintelligible, il dtruit les grandes causes d'orgueil pour les
nations. Les poques modernes ne sont pas exemptes de leur Rabelais,
natures mauvaises et gostes, qui tuent les pomes piques des
peuples.

  [32] Muse de Versailles (Galerie de portraits).

  [33] Rabelais qui a t presque l'objet d'un culte pour toute une
  cole universitaire, tait n en 1483  Chinon en Tourraine. Le
  pape Clment VII fut plein de bont et d'indulgence pour ce
  mauvais esprit: Les philosophes ont beaucoup exalt Rabelais
  parce qu'ils ont tu aussi la posie de l'hrosme.




V

NAISSANCE, DUCATION ET MARIAGE DE FRANOIS Ier.

1494-1514.


L'arbre gnalogique de Franois Ier est difficile  retrouver, car il
n'tait qu'une frle branche sur le tronc verdoyant des Valois, comme
le dit Clment Marot. Le roi Charles V avait plusieurs fils; le cadet,
duc d'Orlans, pousa Valentine Visconti, fille du seigneur de Milan,
mariage qui le fit riche en cus d'or: origine des droits de la France
sur le Milanais. Le duc d'Orlans fut ce prince galant, lger, frapp
au coeur par les ordres jaloux de Jean, duc de Bourgogne, au coin de
la rue Barbette[34].

  [34] Le 23 novembre 1407 (Juvnal des Ursins: _Histoire de
  Charles VI_). L'htel de la rue Barbette existe encore selon la
  tradition hasarde. La maison que l'on voit aujourd'hui ne date
  pas au del du XVIIe sicle. Les chroniques de Monstrelet entrent
  dans de grands dtails, t. I, p. 36.

Il laissa trois fils; l'an monta sur le trne sous le nom de Louis
XII; le second, comte des Vertus, ne laissa pas de postrit lgitime;
le troisime, Jean, fut cr duc d'Angoulme[35]. Le Roi avait eu
galement un btard, le vaillant comte de Dunois[36], tige de la
maison de Longueville. Jean, comte d'Angoulme, captif pendant
vingt-six ans, comme gage et ranon, en Angleterre, y pousa
Marguerite de Rohan; il en eut un fils, Charles, comme lui, duc
d'Angoulme, mari  Louise de Savoie; son fils an reut en baptme
le nom de Franois, comte d'Angoulme (il fut depuis le roi Franois
Ier).

  [35] La vie du comte d'Angoulme a t crite par Papyrus, Masson
  et Jean Du Port. On trouve des dtails exacts dans l'_Art de
  vrifier les dates_, par les bndictins.

  [36] Le comte Dunois tait fils de Louis XII et de Mariette
  d'Enghien.

Rien de plus attrayant, que le journal de Louise de Savoie, crit sur
l'enfance de Franois Ier, celui qu'elle nomme son roi, son seigneur,
son Csar et son fils; c'est une tendre mre qui suit toutes les
pulsations du coeur de son enfant; elle recueille les premires
larmes que Franois versa  trois ans[37], quand il perdit son petit
chien Hapagon qui tait de bon amour et loyal  son matre[38].
Louise de Savoie avait d'abord rsid  Cognac, dpendance de son
apanage; quand Louis XII monta sur le trne, elle vint rsider au
chteau d'Amboise, la demeure royale. Un jour que l'enfant montait
avec imprudence une haquene, que le marchal De Gy, son gouverneur,
lui avait donne, il fut emport  travers la fort; on craignit pour
sa vie: mais Dieu, continue le journal de Louise de Savoie, ne me
voulut m'abandonner, connaissant que si cas fortuit m'et si
soudainement prive de mon amour, j'eusse t trop infortune[39].

  [37] N le 14 novembre 1494.

  [38] Le _Journal_ de Louise de Savoie embrasse l'histoire depuis
  1501 jusqu'en 1522. Il a t publi en outre par Guichenon,
  _Histoire gnalogique de la maison de Savoie_.

  [39] Brantme dit de Louise de Savoie: Elle tait trs-belle de
  visage et de taille, et  grand peine voyait-on  la cour de plus
  riche que celle-l.

A treize ans, rien n'tait plus imptueux et plus brave que Franois,
 qui son royal cousin Louis XII donnait le comt de Valois. Le
premier  tous les exercices de chevalerie,  la lutte, aux joutes, il
reut dans un de ces combats, une pierre au front, lance avec tant de
violence par une fronde, qu'on le crut mort; on lui rasa la tte,
jamais depuis il ne porta de cheveux, comme on peut le voir dans tous
ses portraits de la renaissance. Louis XII, pour retenir ce caractre
violent, le mit aux mains d'un chevalier prudent et sage, Arthur de
Gouffier de Boissy[40], qui, pour exprimer son devoir de surveillance
tendre et attentive auprs d'un lve de cette trempe de feu, donna
pour devise  Franois, la salamandre avec cette lgende, _nutrisco et
extinguo_, (je le nourris et je l'teins), c'est--dire, je l'instruis
et je le contiens[41]; explication naturelle d'une devise interprte
de mille manires tranges par les rudits. Cette salamandre et cette
devise effaces pour d'autres grandeurs plus modernes, sont restes
sur quelques vieilles portes en ruine du chteau de Fontainebleau[42];
plus respectes au chteau de Blois, la salamandre brille sur les
fentres ornes de la renaissance, comme le chiffre de Diane de
Poitiers et d'Henri II sur le vieux Louvre.

  [40] Les Gouffier taient de la noblesse de Poitou.

  [41] C'tait alors le temps des devises et des symboles comme on
  peut le voir dans les monuments contemporains. J'ai trouv sur
  une mdaille qui porte la Salamandre de Franois Ier cette
  devise:

    Discutit hc flammam Franciscus robore mentis
    Omnia pervicit, rerum immersabilis undis.


  [42] Il est triste de voir l'abandon des souvenirs de Franois
  Ier  Fontainebleau.

Franois tait alors un gros garon d'une stature leve,  la figure
panouie, l'oeil ardent, le nez long, un peu descendant sur ses
lvres amincies, fort aim de Louis XII, qui cherchait  le marier,
car le roi de France avait perdu ses deux fils et ses hritiers en
bas-ge; il ne lui restait qu'une fille, madame Claude[43], un
peu disgracieuse de sa personne, mais d'un excellent coeur, d'une
nature leve; un moment promise au prince d'Espagne, depuis
Charles-Quint, elle s'prit de Franois, comte de Valois, et le
mariage se fit avec solennit le vingt-deux mai 1506; nouveau lien qui
le rapprochait de la couronne. Dsormais, Franois d'Angoulme comte
de Valois et Gaston de Foix, devinrent les bien-aims du roi Louis
XII. Le brillant Gaston mourut les armes  la main, comme on l'a vu,
devant Ravennes, inspirant  tous de vifs regrets. Franois reut le
commandement des chevaliers qui marchaient en Navarre contre les
Espagnols; il s'y couvrit de gloire dans une rapide expdition des
montagnes. Les Anglais ayant envahi la Picardie, le comte de Valois
courut encore pour les combattre; au milieu de la bataille et sous la
tente, mourut Louis XII, en laissant son hritage royal  son
cousin[44], au mari de sa fille bien-aime, qui prit le nom et le
titre de Franois Ier, avec le blason fleurdelis des Valois.

  [43] Madame Claude, fille de Louis XII, portait pour devise la
  lune clatante et cette lgende: _candida candidis_.

  [44] 15 janvier 1515. On peut voir son admirable tombeau, sur
  lequel il est plac  ct de la reine Anne de Bretagne, dans
  l'glise de St-Denis. Je m'y suis souvent arrt, tandis que la
  foule allait visiter les tombeaux repltrs. Quand
  abandonnera-t-on cette horrible manie de mettre du pltre sur
  toutes les statues du moyen-ge?

Ce n'tait donc pas un prince inconnu que la naissance levait au
trne: Franois Ier avait vcu si longtemps  la cour de Louis XII,
qu'on savait ses dfauts et ses qualits; il s'tait fait d'ardents
amis: Brion, Montmorency, Montchenu[45]. L'un fut amiral l'autre
conntable aprs le duc de Bourbon, Montchenu fut matre de l'htel,
c'taient les trois plus braves pes parmi les gentilshommes, et le
nouveau roi les avait  son service pour son rgne.

  [45] Brantme se plaint un peu de la faveur exclusive des amis de
  Franois Ier:

    Sire, si vous donnez pour tous
    A trois ou quatre,
    Il faut donc que pour tous,
    Vous les fassiez combattre.

Franois Ier fut sacr  Reims par l'archevque Robert de
Lenancour[46]; on remarqua ses libralits, sa mine martiale, son
adresse et son intrpidit dans le tournois qui eut lieu  Paris, dans
la rue Saint-Antoine prs des Tournelles; sa haute stature frappait
tout le monde. Les bouillants gentilshommes secouaient avec plaisir le
rgne calme et justicier de Louis XII, trop avare de grandeurs, de
dissipations et de belles ftes; ils espraient le retour d'une poque
chevaleresque, que tout semblait favoriser. Le moyen-ge ne pouvait
pas tout--coup s'effacer. Avant qu'une civilisation nouvelle
triomphe, il se fait une recrudescence de la civilisation vieillie et
brillante qui s'en va; le rgne de Franois Ier eut ce caractre de
transition; les popes carlovingiennes, reparaissant dans tout leur
clat, devenaient la lecture populaire; c'tait sans doute un feu
passager, mais il devait allumer ces nobles coeurs. Le rgne de
Franois Ier fut le rveil de l'poque de Charlemagne; seulement, ce
n'tait plus la mme gnration; il passa donc comme le roman d'Amadis
de Gaule, dont il tait le reflet. On ne peut pas retenir les sicles
qui s'coulent: ce qui fut l'histoire devient le roman du pays[47].

  [46] 25 janvier 1515.

  [47] Belcarius _Comment. rerum Gallic._, liv. anne 1515.




VI

PREMIRE CAMPAGNE DE FRANOIS Ier EN ITALIE.

VICTOIRE DE MARIGNAN.

1515-1516.


Il fallait occuper l'imagination et le bras de toute cette chevalerie,
exalte par la contemplation des sicles de Charlemagne. Dans les
premiers temps d'un rgne, au reste, il se rveille toujours une
nergie, une puissance d'activit, un besoin d'aventures, qu'il faut
seconder, si l'on ne veut que le torrent ne prenne une autre direction
(souvent la guerre civile). Les batailles taient trop dans le
caractre de Franois Ier, pour qu'il s'oppost  l'esprit gnral de
ses paladins. Le champ de bataille tait d'ailleurs tout trouv:
l'Italie! Charles VIII et Louis XII y avaient laiss des droits
d'hritage et des souvenirs de gloire; le nouveau Roi devait
revendiquer les uns et les autres. Cette terre d'Italie rchauffait
d'ardents dsirs: la chevalerie avait vu les cits riches, splendides;
elle avait foul ces campagnes mailles de fleurs sous un ciel
rayonnant de soleil: quand les chevaliers se souvenaient que Charles
VIII, avec dix mille lances seulement, avait parcouru toute l'Italie,
depuis les Alpes jusqu'au golfe de Naples, ils souhaitaient les mmes
conqutes, les mmes aventures. Le nouveau Roi n'hsita pas 
revendiquer les droits de ses prdcesseurs sur le Milanais et Gnes.
Milan tait au pouvoir d'un duc de race d'aventuriers, Ludovic
Sforza[48], chef de grandes compagnies, fort aim de Louis XI, mais
qui aspirait  son indpendance et ne voulait pas cder ses droits
populaires au roi de France[49] sur toute la Lombardie. Mais les
vritables matres du Milanais, c'taient les Suisses, soldats
nergiques, ttus, et qui formaient la meilleure infanterie au XVIe
sicle; ces rudes montagnards espraient non-seulement dominer la
Lombardie, mais encore envahir la Bourgogne[50], et qui sait mme,
dans leurs rves, imposer tribut  la France; leurs guerres
contre les anciens ducs de Bourgogne avaient grandi leur orgueil: ils
voulaient se substituer  la domination allemande sur l'Italie, car
c'tait une fatalit de cette belle terre, d'tre toujours sous une
puissance trangre, et de ne jamais tre assez forte pour tre libre;
la rpublique de Venise seule tait assez considrable pour aspirer 
la nationalit[51]. Le nom du Csar germanique exerait toujours un
indicible prestige, car le pape et l'Empereur taient les grandes
puissances du moyen-ge que Venise avait espr un moment remplacer.

  [48] L'aeul des Sforza, chef de leur maison, tait Giacomuzo
  Sforza, dont le pre tait simple cultivateur et qui fut soldat,
  chef de condottieri. Le surnom de Sforza venait de _force_. Le
  premier duc de Milan qui reut l'investiture des empereurs
  Germains fut son fils Franois-Alexandre Sforza (1415).

  [49] Sur les guerres d'Italie, il faut consulter Guichardini;
  quoique fort dessin contre la France, il est exact et prcieux.

  [50] Les Suisses s'taient d'abord allis  la France sous Louis
  XI par le trait de 1454 conclu avec le dauphin depuis roi; ils
  secondrent Charles VIII et Louis XII au commencement de son
  rgne; ils se sparrent ensuite de la France sur des questions
  de positions et d'argent (Comparez Simler _Respublica Helvetica_
  et Philippe de Comines fort dtaill sur les ngociations avec
  les Suisses).

  [51] Venise avait trait sparment avec Louis XII et voulait
  renouveler ce trait avec Franois Ier. Guichardini, livre XII.

Ce fut donc pour combattre les Suisses et conqurir le Milanais, que
Franois Ier rsolut la guerre d'Italie, et convoqua sa chevalerie;
quand le passage des Alpes fut dcid, il se fit une joie immense au
milieu des paladins et gens d'armes de France. L'esprit des croisades
vivait encore, et les romans, les chroniques disaient, comment de
simples chevaliers normands s'taient faits de grands tats, 
Naples, en Sicile, mme en Grce. Dans ce temps d'aventures
extraordinaires, rien ne paraissait impossible; on esprait tout
conqurir  coups de lances et d'pes, on croyait  toutes les
merveilles des romans de chevalerie et les croyances prparent la
victoire!

Cependant les bons compres les Suisses, avec leur tnacit
habituelle, avaient envahi la Savoie, pour s'emparer de toutes les
issues des Alpes, et principalement _du Pas de Suze_, o les routes
alors traces venaient aboutir. De cette manire, ils ne pouvaient
tre attaqus de front. Les ducs de Savoie n'avaient jamais eu une
opinion fixe et des affections arrtes; placs au pied des Alpes,
tantt allis des empereurs d'Allemagne auxquels ils faisaient hommage
et auxquels ils devaient leur fortune, tantt prtant la main aux rois
de France pour les dlaisser ensuite, ils ne visaient qu' une seule
chose, leur agrandissement, et ce rsultat tait pour eux d'autant
plus difficile  raliser, que les ducs de Savoie n'taient pas
considrs comme membres de la nationalit italienne[52]. La duchesse
de Savoie rgente de France, avait assur l'alliance des ducs 
Franois Ier qui nanmoins connaissait leur foi incertaine et leur
politique mobile.

  [52] L'origine de la maison de Savoie est des plus anciennes;
  elle remonte  Humbert Ier, duc de Savoie en 1020; il tait
  Saxon. Comparez le livre de Guichenon, _Histoire gnalogique de
  la maison de Savoie_ et l'ouvrage de M. Costa de Beauregard.
  Turin 1806, 3 vol. in-8. Les ducs de Savoie, taient classs
  parmi les feudataires de l'Empire. Ce fut Amde IV, duc en 1234,
  qui plaa le sige de son gouvernement  Turin.

La direction de l'arme fut confie au conntable de Bourbon, l'esprit
de grande tactique du XVIe sicle, le seul qui put tre compar au duc
d'Albe; le conntable avait du sang italien dans les veines, car sa
mre tait Claire de Gonzague, une des filles du marquis de
Mantoue[53]. D'un seul coup d'oeil, le conntable traa son plan de
campagne: un corps d'arbaltriers, sous Aymar de Prie, leur
grand-matre, dut s'embarquer  Marseille pour s'emparer de Gnes, et,
de l, se portant sur le P, ce corps devait prendre les Suisses en
flanc, _au Pas de Suze_. Une avant-garde des plus hardis chevaliers,
sous Lautrec et la Palisse, devait marcher jusques aux Basses-Alpes,
s'y frayer un passage nouveau  travers les rochers et les torrents,
vers les sources de la Durance. Un berger pimontais avait indiqu
une route possible[54]. Ce corps de hardis chevaliers se fit
prcder de trois mille pionniers qui jetaient des ponts, coupaient
les rochers, comme autrefois avaient fait Annibal et Charlemagne. Ce
travail fut si hardiment accompli, que bientt le sommet des Alpes fut
couronn d'artillerie porte  bras et  dos de mulet, sans que les
Suisses en eussent la moindre connaissance, car, par une ruse de
guerre, un corps de bataille de lances franaises, pour masquer la
vritable attaque par les Basses-Alpes du midi, se dirigeait par les
routes ordinaires du Mont-Cenis, et du Mont-Genvre, sur le Pas de
Suze, comme s'il voulait attaquer les Suisses de front.

  [53] Le conntable tait fils de Gilbert de Bourbon, comte de
  Montpensier; n le 27 fvrier 1489, il avait alors vingt-six ans.

  [54] Guichardini, livre XII; Paul Jove, livre XV.

Pendant ce temps, l'arme italienne confdre, conduite par Prosper
Colonnia[55], de grande race romaine, un des habiles gnraux du
temps, marchait pour appuyer les Suisses et dfendre le Milanais. Les
confdrs italiens paraissaient si assurs de la victoire, qu'ils
disaient tout haut qu'ils allaient prendre les Franais dans les
dfils des Alpes _come gli pipioni nella gabbia_ (comme des
oiseaux en cage). Les Italiens virent qu'ils n'avaient pas affaire 
des papillons, mais  des diables, comme dit Brantme; car, tout 
coup surpris par les deux corps franais partis de Gnes et de
Brianon, ils furent disperss, et Prosper Colonnia tomba lui-mme au
pouvoir du marchal de Chabanne[56]. Les fuyards seuls apprirent aux
Suisses que les Franais entrs en Italie tournaient leur position.
Alors, avec leur grande habitude de guerre, les Suisses piroitrent
sur leur flanc pour se porter sur le P, menac par les corps du
marchal de La Palisse et de Lautrec.

  [55] Prosper Colonnia qui avait t d'abord au service de la
  France, tait un lve de Gonzalve de Cordoue; les Colonnia
  taient les grands ennemis des Orsini.

  [56] L'arme des confdrs italiens contre les Franais se
  composait de Lombards, de Romains, de Florentins, de Parmesans et
  de Bolonais. Paul Jovi, livre XV.

Ce mouvement des Suisses, le conntable de Bourbon l'avait pressenti,
en runissant une arme de rserve  Lyon, destine  franchir le
centre des Alpes. Ce corps principal aborda de front le mont Cenis,
tandis que les ailes attaquaient les flancs. La forte chevalerie, sous
la conduite du Roi en personne, prit la route du Pimont; Franois Ier
devait recevoir  Turin les hommages du duc de Savoie, toujours un peu
incertain dans son alliance et qu'il fallait raffermir. Le Roi
s'empara de Novare et vint camper  Marignan, o il fut joint par
les lansquenets des bandes noires, braves aventuriers des bords du
Rhin[57], pleins de bravoure et d'indiscipline: toujours vtus de
noir, svres dans leur visage, ce fut parmi les lansquenets,
qu'Albert Durer prit son type du _chevalier de la mort_, que les
oiseaux de la tombe couvrent de leurs ailes fantastiques. Il y avait
dans ces corps d'aventuriers une bravoure, une intrpidit
incomparables; ils ne craignaient ni les couleuvrines des Italiens, ni
les piques des Suisses.

  [57] C'taient six mille aventuriers qui avaient servi le duc de
  Gueldre contre l'empereur d'Allemagne: leur drapeau tait noir.
  (Belcarius livre XV, Guichardini livre XII.)

L'arme se formait  peine  Marignan, que partout on signala les
corps presss des Suisses, qui s'avanaient en colonnes trs-drues et
silencieuses comme des moines. Ils voulaient surprendre les Franais;
mais la poussire que leurs pieds soulevaient jusqu'aux cieux
annonait une attaque soudaine, et le conntable de Bourbon se prpara
 les recevoir. Les Suisses s'avanaient par carrs hrisss de piques
et de lances, prcds de leurs arquebusiers[58]; leur but tait de
s'emparer de l'artillerie des Franais pour la tourner ensuite
contre la chevalerie et l'abmer sous son feu.

  [58] C'est ainsi qu'on les voit dans les bas-reliefs du tombeau
  de Franois Ier  Saint-Denis.

Le conntable de Bourbon confia l'artillerie  la garde des
lansquenets, qui la dfendirent avec acharnement, tandis que, par une
manoeuvre habile, les gens d'armes du Roi, leurs capitaines en tte,
enveloppaient les Suisses par leurs deux ailes[59] comme dans des
tenailles d'acier.

  [59] Paul Jovi, _Histor. sui tempor._

L'attaque, comme la rsistance, fut hroque; la bataille de Marignan
dura deux jours et deux nuits; les Suisses tombaient par groupes au
milieu des carrs qu'ils avaient forms, sans abandonner leur rang:
quinze mille de ces montagnards mordirent la poussire; six mille
Franais furent tus dans la mle. Il s'y fit d'hroques exploits
que les chroniques ont raconts, en y mlant les noms de Franois Ier,
de Bayard, de La Trmouille, du sire de Genouillac[60], qui dirigea
l'artillerie. Le vritable vainqueur de Marignan, ce fut le conntable
de Bourbon, qui ne s'pargnait pas plus qu'un sanglier chauff[61].
L'infanterie suisse y perdit la renomme d'invincible qu'elle avait
garde jusqu'alors; les montagnards en pleurrent de douleur, en
jurant de se venger. Dans le rcit que fait Franois Ier de la
bataille de Marignan (dans une lettre crite  sa mre, rgente), il
parle de ce combat de gants qui laissa une longue trane de gloire,
au milieu des grands deuils de la chevalerie: Ma mre, vous vous
moquerez un peu de MM. de Lautrec et de Lescun, qui ne se sont point
trouvs  la bataille et se sont amuss  l'appointement des Suisses
qui se sont moqus d'eux[62].

  [60] Le duc de Savoie s'y comporta avec une grande vaillance
  ainsi que le duc de Lorraine et de Gueldre.

  [61] Paul Jove est le seul qui ne rende pas au conntable la
  justice qu'il mrite. _Historia sui tempor._ livre XV.

  [62] J'ai donn cette lettre en entier dans mon _Franois Ier et
  la Renaissance_.

La victoire de Marignan donna le Milanais  la France; le Roi et ses
chevaliers firent leur entre solennelle dans la cit capitale,
accabls sous les fleurs. Milan, si fire de son antiquit, devint un
peu la Capoue des gentilshommes franais; les belles patriciennes de
Gnes avaient dj retenu dans leurs liens Franois Ier. Les
gentilshommes, enlacs de roses, emportrent de l'Italie de funestes
prsents, et, si l'on en croit Brantme, surtout ce mal de Naples, qui
donna tant de soucis et de labeurs au jeune chirurgien Ambroise Par,
la lumire de la science.




VII

LONARD DE VINCI.--LA BELLE FERRONNIRE.

1515-1518.


Parmi les splendides conqutes de Franois Ier en Italie, on doit
compter la passion des arts qu'il y puisa comme  une source
abondante, et le souvenir des merveilles de la Renaissance qu'il
runit autour de lui:  Rome,  Florence,  Milan, tout se rveillait
alors au bruit des coles de sculpture, de peinture, et Franois Ier
s'enthousiasma pour les artistes surtout, qui souvent en Italie
runissaient les plus nobles instincts au gnie.

Dans le rayonnement de la renaissance, apparat une grande figure,
celle de matre Lonard de Vinci, vieillard dj; il tait n dans une
de ces villa qui entourent Florence[63], et Dieu l'avait dou d'une
belle figure, d'une taille leve et d'une force de corps si
prodigieuse, qu'il ployait de ses doigts le fer d'un cheval aussi
facilement qu'une lanire de cuir. A ces dons naturels, il
joignait les soins de l'ducation la plus haute, la plus varie: la
physique, les mathmatiques, l'loquence[64]. Il fut plac dans
l'atelier du peintre Andr Verocchio, qu'il tonna et surpassa bientt
par ses progrs. A l'art du peintre, Lonard de Vinci joignait une
pratique tonnante dans la fonte des mtaux, la sculpture
colossale[65] et mme l'art de l'ingnieur qui construit les ponts,
trace et creuse les canaux. Ludovic Sforza avait appel  Milan pour
dcorer ses ftes, ses spectacles, matre Lonard de Vinci, qui se
rvla tout d'un coup comme un habile mcanicien: des plantes
roulaient dans un ciel d'or, des lyres d'argent rendaient un son
harmonieux par le seul effet de son art crateur, et le bruit s'en
tait rpandu dans toute l'Italie.

  [63] Au chteau de Vinci, en 1452.

  [64] Il tait fils naturel de Giacoppo de Vinci (de noble
  maison).

  [65] La statue questre de Ludovico Sforza _et tanto grande la
  commencio, che condur non si pote mai_.

A l'entre de Louis XII  Milan, Lonard de Vinci avait construit un
lion automate qui marchait seul, et, s'arrtant devant le Roi, se dressa
sur ses pattes pour lui offrir l'cusson fleurdelis de France; et,
quand le pape Lon X voyageait, matre Lonard avait faonn en bois,
des petits oiseaux qui volaient et chantaient merveilleusement pour
amuser et distraire le pontife. Mais l'oeuvre admirable de Lonard de
Vinci fut le tableau de la Cne qu'il entreprit pour le rfectoire des
Dominicains,  la prire du grand duc Ludovic Sforza, suite de portraits
de ses amis et de ses ennemis; la tte de Judas fut mme une
vengeance[66]. La tradition veut que matre Lonard ait laiss la tte
du Christ inacheve, parce qu'il s'tait puis dans le dessin de celles
des aptres, et qu'il n'avait pu atteindre un assez haut degr de
perfection pour peindre le divin matre[67].

  [66] Voyez le remarquable opuscule de l'abb Aim Guillon, sous
  ce titre: _Le cnacle de Lonard de Vinci, essai historique et
  psychologique_. Milan 1811, in-8.

  [67] Lonard de Vinci tait aussi pote, et rien de joli comme ce
  sonnet mlancolique  la manire du Tasse:

    Chi non pu quel che vuol, quel che pu voglia
    Che quel che non si pu folle e volere.
    Adunque saggio e l'huomo da tenere
    Che da quel che non pu suo volere toglia.

Cet artiste extraordinaire, Franois Ier se le fit prsenter aprs la
victoire de Marignan; il le prit en grande amiti, car matre Lonard
tait un charmant esprit, d'une ducation particulire, gracieux pote
dans la langue italienne. Quand Milan et Florence taient si agits,
la peinture devait s'exiler, et le roi de France avait alors de
grands projets pour la construction de ses chteaux, l'embellissement
de ses jardins, l'achvement des canaux autour de la Loire. Il faut
donc placer  la fin de cette anne 1515 le dpart de matre Lonard
de Vinci pour Fontainebleau[68], o le Roi lui fit un grand accueil;
il lui donna un appartement splendide au chteau d'Amboise. Lonard de
Vinci s'occupa, comme ingnieur,  tracer le canal de Romorentin[69],
 jeter ses ides sur les embellissements des demeures royales. C'est
durant un de ses voyages  Paris, que Lonard composa le portrait un
peu mystrieux, de la Joconde (Lisa del Giocondo), chef-d'oeuvre
trac par l'ordre de Franois Ier. On dit que, pour distraire l'ennui
que les longues sances pouvaient donner au modle, Lonard de Vinci
l'avait entoure de chanteurs, de joueurs d'instruments,
d'improvisateurs et de potes, et c'est ainsi qu'il parvint  la
perfection ravissante du portrait,  ce regard d'une joyeuse enfant
qui se reflte dans le regard de la _Lisa del Giocondo_.

  [68] Telle est l'opinion de Mariette, de Vasari et de Monzi,
  diteur du _Trait della pitture_, par Lonard de Vinci.

  [69] Venturi a publi en 1797 un excellent mmoire sur _Lonard
  de Vinci_.

Nul n'a pu dire quelle a t la femme aime de Franois Ier, qui a
servi de modle au portrait de la Joconde[70], et  ce sujet quelques
conjectures me seront permises. Si l'on compare ce portrait  celui
qui nous est rest de la belle Ferronnire, du mme Lonard, on y
trouve une certaine ressemblance dans les traits, malgr la diffrence
des manires et des ornements de la chevelure. Il ne serait donc pas
tonnant que le mme type et servi  deux portraits, et que _Lisa del
Giocondo_ ne fut que l'idalisme de la belle Ferronnire. Je ne nie
pas que, pour admettre cette hypothse, il faudrait bouleverser toutes
les histoires racontes sur les amours du roi Franois Ier et de la
belle Ferronnire. Ces histoires d'abord portent avec elles un grand
anachronisme: Lonard de Vinci tait mort le 2 mai 1519[71], et elles
reportent l'amour du Roi pour la belle Ferronnire  la fin de la vie
de Franois Ier, c'est--dire  plus de vingt ans plus tard! Ils
la font femme d'un bourgeois drapier, une sorte de baladine qui
dansait et chantait dans les rues de Paris, puis avait pous un
marchand de la rue de la Ferronnerie. Or, la date des amours du Roi
pour la belle Ferronnire est fixe par le portrait mme, une des
belles oeuvres de Lonard de Vinci, mort en 1519: la _Lisa del
Jocondo_ tait donc la femme aime du roi  cette poque de jeunesse
et de victoire. Maintenant le doute est de savoir si c'tait la belle
Ferronnire.

  [70] Le portrait est au Louvre.

  [71] On sait que Lonard de Vinci mourut dans les bras de
  Franois Ier, ainsi que le dit son pitaphe:

            Leonardus Vincii, quid plura?
                  Divinum ingenium
                    Divina manus
            E mori in sinu regio merure
    Virtus et fortuna hoc monumentum contingere
          Gravissimis impensis curaverunt.

  Elle tait un chef-d'oeuvre de grce, de douceur et de joie
  expansive; cette figure de jeune fille dsespre l'art par la
  perfection de ses traits: nul ornement, un front pur, un nez
  divin, des yeux admirables d'expression, et la bouche anime par
  un lger sourire. Je crois donc que la belle Ferronnire, comme
  semble d'ailleurs l'indiquer son nom _Ferronari_, _Ferrieri_,
  tait une de ces belles milanaises ou gnoises prises du roi de
  France ou de ses chevaliers, aprs la victoire de Marignan, et qui
  le suivirent  Paris, doux trophe d'un retour glorieux. Quand il
  s'agit de peindre Lisa, le Roi s'adressa directement  Lonard de
  Vinci, et, comme la Joconde, fille rieuse, aurait pu s'ennuyer,
  comme un moment de fatigue sur ce beau front aurait pu le
  ternir, Lonard de Vinci, plaant la Joconde sur une espce de
  trne, l'avait entoure, comme nous l'avons dj dit, de musiciens
  et de baladins pour la distraire[72]. Franois Ier assistait
  lui-mme  ces longues sances, et quand le portrait fut achev,
  il le paya 4,000 cus d'or (ce qui fait aujourd'hui 200,000
  francs).

  [72] Cette scne a t plusieurs fois reproduite par la peinture.

Le beau ct de Franois Ier fut de n'avoir jamais marchand avec le
talent, qui a sa couronne au front. Avec Lonard de Vinci, il agissait
plutt en ami qu'en roi; on voyait partout ce beau vieillard  la
barbe blanche, dans les royales pompes d'Amboise, de Fontainebleau et
de Saint-Germain, les trois rsidences du Roi; nulle tte plus belle,
nulle humeur plus enjoue, nulle philosophie plus douce[73], avec
cette universalit de talent qui le rendait partout prcieux et
ncessaire; mcanicien pour le thtre et les ftes, ingnieur pour le
trac des canaux, architecte pour les btiments, peintre admirable de
la nature et de l'art. Lonard de Vinci tait nanmoins susceptible,
inquiet, fier de lui-mme, comme tout gnie suprieur qui craint de ne
pas tre suffisamment apprci, mais toujours d'une grave et douce
philosophie. L'universalit tait le caractre de son gnie, et la
mme main qui peignait la Cne, traait les remparts et les glacis des
places-fortes. Tantt on le trouvait dans un atelier dissquant le
corps humain, comme l'anatomiste le plus exact, tantt crivant le
_Trait de la Peinture_, objet de tant d'loges de Poussin, et dont
Annibal Carrachio disait: Quel dommage que je ne l'aie pas connu
plutt; il m'aurait vit vingt ans d'tudes. Franois Ier fit de
Lonard de Vinci presqu'un peintre franais, car il mourut  Amboise
dans le sentiment d'une extrme pit, et fut enterr dans l'glise de
Saint-Florentin; le Roi assista debout  ses funrailles, disant 
tous: qu'il pouvait faire un noble, que Dieu seul faisait les grands
artistes!

  [73] Ces vers d'un de ses sonnets expriment encore sa philosophie
  toujours de bon conseil.

    A dunque tu, lettor di queste note
    S'a te vuoi esser buenoe, e agl'altri caro,
    Vogli semper poter quel che tu debbe.




VIII

MADAME DE CHATEAUBRIAND.--GOUVERNEMENT DU MARCHAL DE LAUTREC DANS
LE MILANAIS.

1518-1520.


Un des plus beaux noms, dans les fastes de la chevalerie, tait celui
de la noble famille de Foix, lie par son origine aux maisons de
France et de Navarre. Ce nom remontait  la croisade de
Philippe-Auguste, pendant laquelle Roger Raymond, comte de Foix, se
signala au sige d'Ascalon[74]. Mais le plus potique de tous fut
Gaston de Foix, vicomte de Barn, qui reut le nom de Phbus,  cause
de la beaut de ses traits et de sa blonde chevelure qui descendait en
boucles ondoyantes sur ses paules; ce fut ce grand chasseur aux huit
cents chiens en meute, qui crivit le livre si prcieux: _Du dduist
de la chasse, des btes sauvages et oiseaux de proie_[75]. De cette
illustre tige, tait issu Gaston de Foix, fils de Jean de Foix,
vicomte de Narbonne et de Marie d'Orlans, soeur du roi Louis XII,
cr duc de Nemours, et tu vaillamment  la bataille de Ravennes. Sa
mort causa une douleur si profonde au roi de France, qu'il s'cria:
Je voudrais ne plus possder un seul pouce de terrain en Italie, et
pouvoir  ce prix faire revivre mon neveu Gaston de Foix et tous les
autres braves qui ont pri avec lui. Dieu nous garde de remporter
souvent de telles victoires. Ces regrets taient ceux de l'arme
entire; elle gardait un bon souvenir de ce courageux jeune homme, qui
s'tait lanc sur les Espagnols en poussant ce noble cri: Qui
m'aimera si me suive! et tous l'avaient suivi, parce que tous
l'aimaient, et la gloire avec lui.

  [74] Dans la croisade de 1190 (Voir mon _Philippe-Auguste_). Il
  avait pous Marie, fille du roi d'Aragon.

  [75] Il a t aussi publi sous ce titre: _Le Myroir de Phoebus
  avec l'art de faulconnerie et la cure des bestes et oyseaux 
  cela propice_. Imprim par Philippe Lenoir 1515-1520.

Gaston de Foix avait pour soeur, Franoise de Foix, marie
trs-jeune avec Jean de Laval-Montmorency, seigneur de Chteaubriand,
en Bretagne. Elle y vivait fort retire, lorsque Franois Ier fit
publier par tout son royaume ce bel adage: qu'une cour sans dames
tait comme un printemps sans roses, devise charmante d'Alain
Chartier. Le Roi appela donc toutes les belles chtelaines 
Fontainebleau, o il ne fut plus question que de galanteries, passes
d'armes et tournois. Madame de Chteaubriand, belle entre toutes, y
fut mande par un message de la reine, et la chronique dit que le
seigneur de Chteaubriand, fort jaloux, inquiet de cette renomme
galante de la cour de Franois Ier, fit promettre  sa femme qu'elle
ne viendrait point  la cour,  moins de recevoir un anneau d'or,
celui que le sire de Chteaubriand portait  son doigt, marqu au scel
de ses armes. Franois Ier en fut inform; par surprise il fit enlever
ou imiter la bague du sire inquiet et jaloux, et, par cette
supercherie, il attira madame de Chteaubriand dans le pige[76].

  [76] Les dtails un peu romanesques de la vie de madame de
  Chteaubriand sont tirs d'un pamphlet hollandais sous ce titre:
  _Histoire amoureuse de Franois Ier_. Amsterdam, 1695.

On ne peut dire si cette lgende n'est pas emprunte aux _Cent
nouvelles nouvelles_ du roi Louis XI, si elle n'tait pas un de ces
contes imits de Boccace alors fort gots; mais un fait incontest,
c'est que, ds cette anne, on voit madame de Chteaubriand rgner en
souveraine, et disposer des commandements les plus levs en faveur de
sa famille, illustre au reste, et si brave! Gaston de Foix, son frre,
tait mort glorieusement  la bataille de Ravennes; le second,
Odet de Foix, sire, puis marchal de Lautrec, avait bravement servi en
Italie et tait rest  Milan aprs le dpart du roi et du conntable,
charg du commandement de l'arme.

La bataille de Marignan avait dtruit  la fois la puissance des
Sforza et des Suisses, et plac dans la main de la France la
souverainet du Milanais. Il restait une question trs-srieuse: aux
mains de qui ce beau duch serait-il confi? Le laisserait-t-on  une
de ces grandes familles lombardes et nationales, qui resterait ainsi
italienne, ou le placerait-on sous le gouvernement d'un Franais? Il
eut t plus habile de constituer une apparence de nationalit
italienne: sous la tente du Roi, servait le vieux et prudent marchal
de Trivulce[77], de la grande famille d'Antonio Trivulzio, qui s'tait
voue au service de France depuis le roi Louis XI. Trivulce tait li
par le sang aux Visconti, si aims des Milanais; il aurait pu prsider
en quelque sorte,  un gouvernement national compos de Lombards, sous
la suzerainet du roi de France. Cette politique habile aurait
maintenu la rivalit entre les Visconti et les Sforza, et prpar la
domination de la France. Mais la chevalerie franaise ne pouvait
comprendre, ni supporter que l'on confit aux Italiens un pays conquis
par ses armes: Trivulce, aprs le sige de Brescia, fut rappel en
France avec une certaine mfiance de sa destine, et, sous l'influence
de la comtesse de Chteaubriand, le marchal de Lautrec obtint le
gouvernement du Milanais.

  [77] Jacobo Trivulzio tait n en 1447: il a t svrement jug
  par les historiens franais; il mourut en 1518. Son pitaphe est
  curieuse:

    Hic quiescit qui nunquam quierit.

Si la victoire de Marignan avait donn une force aux Franais en
Italie, si les Vnitiens avaient dput quatre de leurs plus fiers
snateurs pour saluer le Roi, si le pape Lon X[78] lui-mme, le
dictateur de l'Italie, avait sign le concordat, il n'tait pas moins
vrai que les Italiens n'aimaient pas les Franais; ce caractre lger
auprs des dames et railleur pour les hommes, leur tait antipathique.
A Milan, on et appel et second le pouvoir du marchal Trivulce,
parce qu'il appartenait  la race italienne, mais le marchal de
Lautrec de la maison de Foix tait trop franais; il faisait trop
sentir la domination trangre. Le marchal, mfiant pour les
Italiens, avait confi le gouvernement des places de la Lombardie:
Crmone, Bergame,  des Franais, et les Milanais murmuraient
hautement de cet oubli de leur nationalit. Sforza tait de leur race;
s'il faisait hommage aux empereurs allemands, lui au moins restait
Milanais, et comme un vieux chef des grandes compagnies, il tait prt
 les seconder dans leur indpendance. Un an s'tait  peine coul
depuis la bataille de Marignan, qu'on vit descendre des montagnes du
Tyrol seize mille Suisses, vingt mille lansquenets, qui accouraient
reprendre leur position de bataille et de guerre, et rpondre 
l'appel des Italiens[79].

  [78] Pour les dtails, lisez mon livre sur _Franois Ier et la
  Renaissance_.

  [79] Guichardini, livre XII.--Belcarius livre XV et Paul Jovi
  _hist. sui temporis_, livre XVIII. Paul Jovi a crit une vie de
  Lon X.

Le marchal de Lautrec, en ce moment, assigeait Brescia, de concert
avec les Vnitiens, fidles allis de la France; les Suisses et les
lansquenets dbordant ses deux ailes, le marchal fut oblig de se
retirer en toute hte vers Milan, o le conntable de Bourbon vint le
soutenir avec toutes ses forces. Cette invasion subite fut repousse,
mais l'Italie, toujours inconstante, murmurait; comme un malade qui
change de ct et souffre toujours, elle appelait tantt l'appui
des Allemands, tantt l'appui des Franais, elle ne pouvait rester
elle-mme. Elle possdait pourtant deux grands centres d'unit: Rome
et Venise. Lon X ne s'tait li qu'un moment  la France, et pour la
question religieuse; il aspirait  la libert et  l'unit italienne;
Florentin d'origine, il savait bien que les grands jours de Florence
taient passs; il ne voyait donc plus que Rome qui ft capable de
lutter contre l'empire allemand. Les papes avaient leur arme toute
romaine, ils prenaient pour auxiliaires les cantons catholiques de la
Suisse[80]. Mais le double fait de la rformation de Luther et de
l'invasion des Turcs, rendait trs-difficile la souverainet de
l'Italie,  laquelle les papes aspiraient.

  [80] Le cardinal de Sion, un des esprits remarquables du temps,
  tait l'intermdiaire entre le Pape et les Suisses, auxquels Rome
  avait envoy des tendards bnis.

Venise, le second centre d'unit, tait  son plus haut degr de
gloire et de splendeur. Si l'invasion des Turcs avait un peu contenu
sa puissance en Italie, si la ligue de Cambrai avait comprim ses
prtentions  la monarchie universelle, elle s'tait tendue sur la
terre ferme: matresse de la Croatie et de la Dalmatie, elle
avait port ses frontires de l'autre ct jusque dans la Lombardie.
Venise pouvait mettre sur pied de guerre trente ou quarante mille
Esclavons, bonne troupe, et elle avait un capitaine de premier ordre,
l'Alviane, qui pouvait tre compar au conntable de Bourbon. Ce fut
une remarque  faire, l'Italie fournit alors trois capitaines de
premier ordre: Prosper Colonnia, Sforza, l'Alviane[81], et cependant
elle ne put ni vaincre ni se rendre indpendante. C'est que de tristes
divisions la partageaient toujours: Venise ne pouvait supporter la
puissance du Pape; les Lombards dtestaient les Vnitiens, et
n'auraient jamais subi la domination du Lion de Saint Marc.

  [81] Bartholomeo Alviani, vnitien, avait servi d'abord sous les
  ordres de Borgia; cette illustre et grande famille des Borgia,
  tant calomnie, voulait rendre l'Italie la reine du monde. Tous
  les mlodrames et les belles histoires qu'on a faits sur les
  Borgia ne sont que des lgendes atroces inventes par leurs
  ennemis. Les Borgia taient des patriotes italiens avec des mes
  mles et romaines qui voulaient dlivrer leur patrie du joug des
  nations trangres; en dsespoir de cause, ils se jetrent dans
  les mains de la France; ils sont l'origine des ducs de
  Valentinois.

De ces divisions, rsultaient une extrme faiblesse, un incessant
besoin de recourir  l'tranger; comme les Lombards et les Romains,
les Florentins ne voulaient pas reconnatre la souverainet des
Vnitiens; ceux-ci abandonnrent leur cause. L'alliance intime de
Venise se fit donc avec la France, et l'Alviane, le patricien,  la
tte des troupes de la srnissime Rpublique, avait second les
oprations des Franais dans la Lombardie;  leur tour, les Franais
appuyaient les Vnitiens contre les troupes allemandes, qui
descendaient incessamment du Tyrol, et Lautrec accourut au sige de
Brescia pour s'unir aux Vnitiens. Mais Lautrec, imptueux dans ses
oprations, n'eut pas un grand succs: la situation des Franais en
Italie tait encore une fois compromise. Madame de Chteaubriand
protgeait sa famille, et le marchal ne fut pas rappel. Les
proccupations du roi Franois Ier se portaient vers d'autres
intrts; quand une fois l'ambition clate, elle n'a plus ni bornes ni
but limit. Elle va toujours en avant jusqu'aux grandes leons que
Dieu lui rserve.




IX

LE CAMP DU DRAP-D'OR.

1519.


Les annales de la chevalerie ont gard une longue mmoire de ce qui a
t appel le camp du Drap-d'Or: l'entrevue de Franois Ier et de
Henri VIII d'Angleterre, le 18 juin 1519, dans un champ devenu clbre
entre Arras et Guines. Les miniatures des manuscrits, les premires
gravures de la Renaissance[82] ont reproduit les somptueuses scnes du
camp du Drap-d'Or: les joutes, les tournois, les combats  outrance,
les _gorgiales festes_, les mille jeux de lance, d'pe et de bague en
prsence des dames et damoiselles. Cette entrevue, qui aboutit  peu
de rsultats, avait nanmoins un but considrable: l'alliance de la
France et de l'Angleterre contre la politique envahissante de
Charles-Quint, qui tentait de se faire lire et proclamer empereur
d'Allemagne.

  [82] Bibliothque Impriale (collection des estampes).

Les progrs toujours croissants des Turcs en Europe avaient donn une
vie nouvelle  la grande ide des papes: la fusion de toutes les
puissances chrtiennes dans une croisade pour viter les conqutes des
Ottomans.

Cette magnifique tentative de rsistance, les papes l'avaient
poursuivie depuis le moyen-ge, deux obstacles s'y taient opposs: le
schisme grec qui avait absorb, divis la chrtient, et, en ce
moment, la rformation de Luther qui jetait de nouveaux troubles dans
l'Europe[83]. Il avait t beau de voir l'empereur Maximilien adopter
les ides pontificales et suspendre toute rivalit pour s'occuper
d'une croisade contre le turc! L'Empereur mourut au milieu de ces
prparatifs de guerre et la couronne d'or fut un nouveau sujet de
rivalit.

  [83] Voyez mon travail sur _Catherine de Mdicis_.

Trois comptiteurs se prsentrent pour revendiquer la couronne
impriale: Franois Ier, roi de France, Henri VIII, roi d'Angleterre
et Charles, roi d'Espagne[84]; l'ide de l'empire tait si leve
encore aux yeux du monde! les souvenirs d'Auguste et de Csar avaient
travers le moyen-ge avec leurs splendeurs et leurs prestiges!
Quand l'empire fut vacant, les trois comptiteurs ngocirent avec les
lecteurs d'Allemagne: l'habilet de Charles d'Espagne triompha.
Franois Ier et Henri VIII en conurent un profond dpit; le roi de
France surtout qui s'tait appuy sur la partie militaire et un peu
sauvage des Teutons, des bandes noires et des lansquenets: Sickingen,
ce type des Burgraves des sept montagnes, si redoutable aux bords du
Rhin, le comte de la Marck, le descendant du _sanglier des Ardennes_,
clbre sous Louis XI.

  [84] Il existe une savante dissertation du professeur Bohm, sous
  ce titre: de _Henrico Octavo angli rege, imperium romanum post
  obitum Maximiliam primi affectante. Leipsick 1765._

L'ide qui avait triomph avec l'empire de Charles-Quint, vaste,
universelle, c'tait une pense de rsistance  la conqute des Turcs;
l'Allemagne, la chrtient entire, avaient besoin de la monarchie
universelle pour se liguer contre les hordes asiatiques; la papaut si
leve de pense n'tait plus assez forte matriellement;
Charles-Quint prenait son rle militaire. Toutes les questions
capitales se dcidant en Asie, l'Empereur voulait par une croisade,
porter la guerre en Orient, comme les Csars de Rome, comme
Philippe-Auguste, saint Louis, Frdric Barberousse, Conrad: l'Orient
troublait l'Occident par sa force et sa faiblesse. Tous les grands
esprits ont toujours jet leur regard sur Constantinople, l'gypte,
la Syrie; l'avenir appartenait  ces riches contres, et
Charles-Quint, dj matre du Nouveau-Monde, aspirait  la puissance
des empereurs romains.

C'tait contre cette vaste ide, que Franois Ier et Henri VIII
cherchaient  se liguer: il fallait qu' leurs yeux elle ft bien
redoutable, puisqu'elle avait fait taire les anciennes rivalits. Un
sicle s'tait  peine coul depuis que le roi anglais Henri VI
rgnait  Paris, et les angelots, monnaie courante en France,
portaient encore l'cusson d'Angleterre: tous ces diffrents devaient
s'oublier, et les deux rois taient convenus de se visiter sur une
partie neutre de leur territoire[85], pour confrer sur leurs intrts
respectifs[86]. C'taient bien les caractres les plus opposs et les
natures les plus diffrentes! Franois Ier, grand et beau garon,
excellant  tous les arts des tournois, faiseur de vers et de
galanteries, rieur et tout plein d'esprit; Henri VIII, ramass sur
lui-mme, gros et savant universitaire, parlant latin comme un
docteur, rustre, dur et passionn auprs des femmes. Les deux
noblesses, galement braves, mais jalouses l'une de l'autre: ici
Buckingham, Talbot, Russel[87]; l Bayard, La Trmouille, Montmorency.
Ces deux noblesses, au lieu d'une lice courtoise et  fer moulu,
auraient prfr se rencontrer sur un champ de bataille et se heurter
l'une contre l'autre, hommes et chevaux. Il y a des antipathies qu'il
est impossible de vaincre; la politique ne peut teindre les inimitis
de race; la lutte est vieille entre la raillerie et le sentiment
excessif et froid de la supriorit.

  [85] Cette entrevue ne fut pas un fait spontan; elle avait t
  rsolue entre Franois Ier et Henri VIII.

  [86] Reymer Federa XIII pages 719  724.

  [87] Le cardinal de Wolsey tait alors le conseiller intime de
  Henri VIII.

Cependant le lieu de l'entrevue fut fix dans une belle plaine entre
Guine et Ardre en Flandre.[88] Les deux rois devaient y amener leurs
cours, les reines et leurs belles matresses, leurs pages, leurs
meutes de chasse, leurs quipages de paix. Mille ouvriers habiles,
comme l'taient les corporations flamandes, travaillrent nuit et jour
 lever un palais en charpentes circulaire de 437 pieds anglais, pour
servir d'habitation au roi d'Angleterre, il tait couvert de
tapisseries de Gand et de Bruges. A son exemple, Franois Ier fit
lever galement un pavillon d'une mme tendue, tout couvert
d'toffe ou de tissu d'une richesse ferique rapport d'Italie. Ces
toffes d'or taient travailles  Constantinople par les habiles
ouvriers grecs, telles qu'on les voyait  Venise,  Rome,  Florence
dans les palais et les glises. Le camp du Drap-d'Or a eu son
historien, tmoin occulaire, le brave Fleurange[89]. Les gentilshommes
de France y dployrent un luxe immense, et, comme le dit Martin du
Belay, plusieurs y portrent leurs moulins, leurs prs, leurs terres
sur leurs paules. Il fut  honneur parmi les gentilshommes de France
d'clipser les Anglais par le luxe des armes, la beaut des chevaux,
les vtements de velours et d'or. Franois Ier aimait le faste et les
arts, autant que Henri VIII excellait dans les dissertations et les
thses d'universit. Les dames taient de part et d'autre si bien
accoutres, que, selon l'expression encore de Fleurange: On eut dit
des fleurs panouies sous le premier soleil du matin. Les parures de
France semblrent si gracieuses, si lgantes aux dames anglaises[90],
qu'elles s'en firent faire de semblables au grand dpit des
chevaliers et barons d'Angleterre, qui trouvaient ces modes trop peu
voiles et sans dcence: elles n'avaient ni guimpe ni linon jusque
presque au-dessous des bras.

  [88] Consultez sur le camp du Drap-d'Or, Belcarius livre XVI no
  14. Sleidan comment. livre XIX et Paul Jove _Historia sui
  tempor._, lib. XIX.

  [89] Fleurange fort connu sous le nom du _Jeune aventureux_, a
  crit _l'histoire des choses advenues en son temps_ depuis 1499
  jusqu'en 1521.

  [90] Mmoires de Fleurange, 1520.

Au camp du Drap-d'Or, le caractre si diffrent de Franois Ier et de
Henri VIII se rvla tout entier: le roi de France, jovial, spirituel,
bon garon; le roi d'Angleterre, mfiant, triste et compass[91]. Un
matin, Franois Ier alla surprendre Henri jusque dans son lit en lui
disant: Mon frre vous tes mon prisonnier[92]. Une autre fois, il
courut sur lui la lance en arrt comme pour le dsaronner, et
s'arrta tout d'un coup, en le saluant de la pointe.

  [91] Du Bellay, livre Ier.

  [92] Franois Ier ensuite voulut servir d'cuyer au roi
  d'Angleterre pour l'habiller et le vestir. Ce que Fleurange
  trouve trs-indigne du Roi. Franois Ier rpondit: Je n'ai pris
  conseil de personne, parce que personne ne m'aurait donn le
  conseil de la rsolution que j'ai prise.

Il y eut mme une lutte entre les deux rois, ou, comme disaient les
Anglais dans leur langue gutturale saxonne, une boxe[93] corps  corps
 coups de poing, et  chaque preuve Franois Ier, un des plus forts
et des plus adroits lutteurs, sortait victorieux aux applaudissements
de la chevalerie: ne se rappelait-on pas qu'il avait reu en
jouant, tout enfant  Romorantin, un coup de fronde ou de gaule, dont
les cicatrices profondes lui restrent toute la vie? Dans la joute et
les tournois, le prix fut dignement disput entre les gentilshommes
Franais et les Anglais; tous dployrent adresse et courage en
prsence des dames juges du combat, places sur des chafauds,
couverts de soie jaune, blanche, verte et bleue, comme dans les
hypodromes bysantins. Ce got des tournois allait jusqu' la frnsie
dans les moeurs des nobles dames et damoiselles. Elles s'y
animaient, s'y agitaient jusqu' oublier les lois de la dcence, 
jeter leurs atours et leurs vtements aux chevaliers qui luttaient et
triomphaient. A la fin, (dit le roman de Perceforet, dans la
traduction en prose faite sous Franois Ier,)[94] les dames taient si
dnues de leurs atours, qu'elles restaient en pur chef (tte nue) et
qu'elles s'en allaient les cheveux sur leurs paules plus jaunes que
fin or, leur cotte sans manche, car toutes avaient donn aux
chevaliers pour les parer, guimpes, chaperons, manteaux et camises;
mais quant elles se virent en tel point, elles en furent ainsi comme
toute honteuses; mais sitt qu'elles virent que toutes taient de
mme, elles se prirent  rire de leur aventure, car elles avaient
donn leurs habits et leurs joyaux toutes de si grand coeur aux
chevaliers, qu'elles ne s'apercevaient pas de leur dnment et
devestement.

  [93] Ce mot boxe est dans la chronique, _the box one_ signifie
  donner un coup de poing.

  [94] Roman de Perceforet, vol. Ier fo 155.

C'tait l'honneur de la chevalerie que la prsence des dames aux
tournois; elles en faisaient l'orgueil, comme leur doux regard en
tait la rcompense, ainsi que le disent les ballades d'Eustache
Deschamps au XVe sicle:

    Armes, amour, dduit, joye et plaisance
    Espoir, dsir, souvenir, hardement,
    Jeunesse aussi, manire et contenance
    Humble regard, trait amoureusement.
    Gens corps, jolis, pars trs-richement
    Advisez bien ceste saison nouvelle,
    Ce jour de mai, cette grande feste et belle
    Qui par le Roi se fait  St-Denis
    A bien jouter gardez vostre querelle,
    Et vous serez honors et chris[95].

    Car l sera la grand beaut de France,
    Vingt chevaliers, vingt dames ensement[96],
    Qui les mettront arms par ordonnance
    Sur la place, toute d'un parement
    Le premier jour et puis secondement,
    Vingt cuyers, chacun sa damoiselle,
    Doux paremens, joye se renouvelle,
    Et l feront les hraults plusieurs cris
    Aux bien joustant tenez fort votre selle,
    Et vous serez honors et chris.

    ....... amour qui ne chancelle
    L'enflammera d'amoureuse tincelle
    Honneur donra[97] aux mieux faisans le prix,
    Advisez tous cette doulce nouvelle,
    Et vous serez honors et chris.
    Servans d'amour, regardez doulcement,
    Aux eschaffaux anges du Paradis,
    Lors jouterez fort et joyeusement,
    Et vous serez honors et chris.

  [95] Posie d'Eustache Deschamps: Eustache Deschamps, charmant
  pote vivait au XVe sicle.

  [96] Ce vieux mot signifiait _aussi_.

  [97] Donnera.

Ces ftes et tournois maintenaient l'honneur chevaleresque et la
galanterie, ils formrent le caractre national; et ce fut en gardant
ces nobles moeurs, que la France fit de si grandes choses.




X

DFECTION DU CONNTABLE DE BOURBON.--COMPLICIT DU COMTE DE
SAINT-VALLIER.--DIANE DE POITIERS.

1520-1522.


L'entrevue du camp _du Drap-d'Or_, si magnifique comme fte de
chevalerie, n'eut pour rsultat qu'une manifestation d'antipathie
politique entre les Franais et les Anglais. Il y a dans l'esprit des
nations, je le rpte, certains caractres qu'il est impossible de
dtruire, et les symptmes s'taient produits avec une telle nergie,
que Franois Ier rapporta du camp du Drap-d'Or la conviction profonde,
que la neutralit de l'Angleterre serait  peine garde dans la lutte
violente, qui allait s'engager avec Charles-Quint[98]. Il y avait  la
fois quelque chose de fier et d'imprudent dans le caractre de
Franois Ier, il ne doutait jamais de lui-mme et de sa
chevalerie; c'tait bien le vigoureux paladin de la _vieille chanson
des Gestes_ de Roland, cette chanson que plus tard le loyal et savant
Lacurne Sainte-Palaye traduisait par ce vers si connu:

    Combien sont-ils? Combien sont-ils?
    . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Et ne comptez vos ennemis
    Qu'tendus morts sur la poussire.

  [98] Le Roi savait aussi que Charles-Quint et Henri VIII avaient
  eu des entrevues secrtes et qu'il tait mme question d'une
  alliance intime: _Sleidan commentar_ lib. XIX, et Paul Jove
  _Hist. sui tempor._, liv. IX.

Le Roi savait quelle tait la puissance de Charles-Quint, mais avec sa
tte chevaleresque, il n'avait jamais lu qu'Amadis de Gaule ou Tristan
le Leonais eussent fait de telles rflexions, lorsqu'ils avaient 
combattre des adversaires plus nombreux et formidables. Les politiques
froids et rflchis peuvent blmer ces caractres imprudents mme dans
la gloire, mais donnez-les  juger  ces soldats d'honneur qui savent
mourir sur un champ de bataille, ils en admireront la grandeur et la
beaut; plus Charles-Quint tait puissant, plus Franois Ier mettait
d'orgueil  le vaincre. Rabelais, le cynique philosophe de Meudon,
seul pouvait tourner en ridicule cette glorieuse audace de Franois
Ier[99], et la comparer  Panurge dans l'le des Lanternes.

  [99] Le caractre de Panurge dans l'le des Lanternes tait une
  allusion critique  l'esprit aventureux et plein d'illusions de
  Franois Ier.

Le Roi confia de nouveau le gouvernement du royaume  sa mre, la
duchesse d'Angoulme, rgente pendant sa minorit, princesse remplie
d'affection pour son fils, avec certaines passions, certaines
antipathies, dsireuse avant tout de joindre provinces sur provinces
autour de la couronne de France. En vertu de cette ide, la duchesse
d'Angoulme poursuivait un procs fodal contre le conntable de
Bourbon sur la possession et l'hritage de plusieurs grands
fiefs[100], le Bourbonnais, l'Auvergne, la Marche, le Forez, le
Beaujolais, procs qui tait une faute, au moment o la guerre avec
Charles-Quint appelait le concours de toutes les forces des vassaux.
On a dit que la duchesse d'Angoulme se vengeait d'un amour mconnu et
rtrospectif; les faiseurs de chroniques ont dvelopp ce petit roman,
sans remarquer que la duchesse d'Angoulme avait alors plus de
cinquante-cinq ans, que le conntable de Bourbon en avait  peine
trente, et que Louise de Savoie, duchesse d'Angoulme tait absorbe
dans son amour maternel. La vritable cause du procs fodal, intent
au conntable de Bourbon, tait le dsir d'agrandir le royaume de
France par de belles provinces, qui dans l'opinion des jurisconsultes,
devaient revenir au domaine[101]. Le conntable de Bourbon, fier et
imptueux caractre, devait vivement s'impressionner d'une
confiscation qui lui arrachait la plus riche partie de ses apanages:
de l ses premires ngociations avec Charles-Quint.

  [100] Pasquier a trs-bien analys le procs au Parlement contre
  le conntable. _Recherches sur la France_, livre VI, chapitre 4.

  [101] Le chancelier Duprat fut la main persvrante et inflexible
  qui fit prvaloir dans le Parlement le principe de la rversion 
  la couronne des apanages du conntable. L'arrt est du 11
  novembre 1522.

Le conntable de Bourbon, aprs les grands services rendus au Roi et 
la France  la bataille de Marignan, devait esprer une autre
destine[102]. Quand la guerre tait prte  clater, on l'humiliait
encore en donnant toute confiance  la maison de Foix, qui, sous
l'influence de la comtesse de Chteaubriand, grandissait au-dessus de
la maison de Bourbon; le marchal de Lautrec gardait le commandement
de l'arme d'Italie malgr ses fautes. La comtesse de Chteaubriand
avait une famille de soldats  protger: Lautrec, Bonnivet, capitaines
aussi braves, aussi imptueux aux batailles, mais moins capables que
le conntable de Bourbon de diriger une expdition militaire, de
conduire  bonne fin les batailles et d'administrer surtout une arme,
compose de compagnons hardis, de reitres, de lansquenets
insubordonns, qu'il fallait maintenir dans une discipline indulgente.
Cette situation injuste qu'on avait faite au fier conntable tait
difficile; le procs en parlement avait reu une solennelle
application, et tout le monde savait le mcontentement du duc de
Bourbon, qui s'exprimait hautement et avec aigreur sur la
reine-rgente et Franois Ier.

  [102] Le squestre fut mis sur tous les biens de la maison de
  Bourbon. (Mmoires de Du Bellay, livre II).

Aucune de ces circonstances n'avait chapp  la sagacit politique de
Charles-Quint: il avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de
la science militaire du conntable, et quand le roi de France
l'humiliait, le perscutait, l'Empereur offrait de le grandir et
l'lever. Le plan de Charles-Quint tait vaste, rflchi, profondment
hostile  la France; il faisait rtrograder la monarchie jusqu'au
rgne de Charles VI avec ses infirmits et ses faiblesses. Il
s'agissait de reconstituer le systme des grands fiefs qui enlaaient
la couronne de France au XIVe sicle: les liens fodaux entre la
maison de France et la maison de Bourbon n'tant pas trs-bien
dfinis, l'Empereur se proposait de constituer en faveur du conntable
un royaume indpendant qui et embrass toutes les terres depuis
le Bourbonnais jusqu'aux Pyrnes, depuis l'Auvergne jusqu'aux Alpes,
de manire  morceller,  briser l'cu blasonn de la maison de
Valois: ce royaume nouveau et t donn au conntable[103]. Ainsi, le
roi de France n'aurait plus t qu'un prince de second ordre, enserr
d'un ct par les duchs de Bourgogne, dont les droits taient passs
 Charles-Quint comme lgitime hritier; d'un autre ct par le roi
d'Angleterre, qui devait reprendre une fraction de la Normandie, et
enfin par le nouveau royaume institu au profit de la maison de
Bourbon, qui agglomrait encore la Provence avec la promesse du
Dauphin. Ce projet se rattachait au systme de monarchie universelle,
auquel aspirait Charles-Quint, et qui ne pouvait admettre aucun roi
puissant autour de son empire.

  [103] Le conntable devait pouser lonore, soeur de
  Charles-Quint, veuve du roi du Portugal avec une dot de 400,000
  cus d'or. Pour tous les dtails, on peut consulter _le procs en
  original du conntable_. (Manuscrits de la bibliothque
  impriale). Voyez surtout la dposition de l'vque d'Autun, 9
  novembre 1523.

A l'effet de conduire cette ngociation secrte et considrable avec le
conntable, l'Empereur dputa le comte de Beaurein[104], un de ses plus
habiles conseillers, qui devait apporter les bulles d'institution du
royaume de Provence; le ngociateur trouva le conntable de Bourbon si
profondment irrit contre la duchesse d'Angoulme, qu'il ne fut pas
difficile de le convaincre et de l'entraner. En acceptant ce trait
hardi et secret dans cette circonstance particulire, le conntable ne
commettait pas prcisment une trahison envers la couronne de France: la
maison de Bourbon ne possdait que l'Auvergne comme terre fodale du roi
de France, et prcisment le parlement venait de la confisquer; le
conntable n'tait plus qu'un chevalier sans terre, sans tat, libre
d'accepter toutes les conditions qu'on lui proposait, et celles que lui
prsentait Charles-Quint taient magnifiques. Il ne signa rien: mais il
engagea sa parole, et rsolut de s'enfuir pour rester libre de sa
personne et de sa dignit. Le conntable fit connatre son projet 
quelques membres de sa famille,  quelques vassaux sur lesquels il
pouvait compter, et parmi eux  son cousin le sire de Poitiers, comte de
Saint-Vallier[105]; tous jurrent sur le bois de la vraie croix qu'ils
n'en diraient mot  me qui vive. Dans sa dposition au grand procs, le
comte de Saint-Vallier dit bien qu'il avait cherch  dtourner son
cousin de cette funeste rsolution[106] ce qui n'est pas probable, car
il entra compltement dans le complot. Ce qui avait t convenu fut
excut, le conntable prit la fuite avec une hardiesse incomparable
pour aller joindre l'empereur Charles-Quint[107]. Le comte de
Saint-Vallier moins heureux, arrt et traduit devant une commission du
parlement, se dfendit avec habilet, en protestant de son ignorance
absolue des projets rels du conntable, en invoquant surtout la
fidlit que, par la loi fodale, il devait  son seigneur immdiat le
conntable, et le serment qu'il avait fait sur la vraie croix. Il fut
fltri d'une sentence de flonie, on dressa un chafaud couvert d'un
drap noir, la hache du bourreau tait leve pour le frapper, quand un
ordre du Roi vint tout  coup suspendre l'excution.

  [104] Adrien de Croy, seigneur de Beaurein, fils du comte de
  Roeux.

  [105] Le comte de St-Vallier tait chevalier de l'ordre,
  capitaine de cent hommes d'armes.

  [106] Dposition de Saint-Vallier (procs du conntable).

  [107] On peut voir toutes les ruses qu'employa le conntable pour
  cacher sa fuite dans la dposition de Grossone, 4 octobre 1523
  (procs du conntable).

De romanesques rcits ont t faits sur la cause relle qui dtermina
le Roi  cette clmence, et le plus accept de ces rcits est
celui-ci: Diane de Poitiers, jeune fille, sacrifia son honneur au
Roi pour sauver la vie de son pre. Ce drame un peu honteux est
inexact, faux, et l'on peut s'en convaincre par le rapprochement des
dates et l'examen des pices[108]. Le procs du conntable de Bourbon
est de l'anne 1523, ainsi que cela rsulte de l'interrogatoire du
comte de Saint-Vallier, encore existant (12 octobre 1523); Diane de
Poitiers, ne en 1499, avait t marie le 6 novembre 1518,  Louis de
Brz, grand-snchal de Normandie; ainsi, en 1523, elle n'tait ni
jeune fille, ni sous la dpendance de son pre; elle ne fut veuve que
six ans aprs[109] et montra un grand dsespoir  la mort de son mari,
auquel elle leva un monument funbre o se lisait encore le nom de
Louis de Brz, comte de Maulevrier.

  [108] Le grave de Thou, au reste, le plus passionn, le plus
  inexact des historiens a rappel toutes ces fables; Bayle les a
  acceptes (Diction. historique).

  [109] D'aprs les gnalogistes, la mre du comte de Maulevrier
  tait fille naturelle de Charles VII et d'Agns Sorel; le comte
  de Maulevrier mourut le 23 juillet 1531.

Diane de Poitiers tait donc femme du sire de Maulevrier, quand elle
fut aime de Franois Ier. tait-ce avant ou aprs le grand procs,
suivi contre les complices du conntable? Ici les faits manquent.
L'origine d'un sentiment d'amour est presque toujours cach, et la
publicit n'arrive que lorsque la faveur est venue  son apoge.
Il faut remarquer qu' la suite de la conjuration du conntable de
Bourbon, il n'y eut aucune excution  mort, tout fut transform en
prison perptuelle, plusieurs des complices obtinrent mme leur grce
absolue. Toutes les rigueurs se runirent contre le comte de
Saint-Vallier jusqu'au pied de l'chafaud: ce fut l seulement qu'il y
eut commutation de peine; et encore quelle grce! une transformation
de la mort en une captivit perptuelle[110]. On pourrait douter mme
de l'influence de Diane de Poitiers  cette poque, puisque, dit-on,
trs-aime du Roi, elle ne put obtenir la libert absolue de son pre.

  [110] Voir le procs du conntable (manuscrits de la Bibliothque
  Impriale).

Peut-tre Franois Ier avait-il compris toute la profondeur de cette
conjuration et toutes ses consquences politiques. Le conntable avait
quitt la France pour se mettre  la tte des armes de Charles-Quint.
La face de la guerre allait changer. Il y avait sans doute dans la
chevalerie de Franois Ier de braves coeurs, de rudes bras, des
courages indomptables; mais il n'y avait aucun chef d'exprience et de
guerre qui pt tre  la hauteur du conntable pour la direction
et la tactique d'une arme. Bourbon avait t le vritable vainqueur
de Marignan; il savait ranger une arme, la conduire avec
intelligence. Si le marchal de Lautrec, si les Bayard, les La
Trmouille menaient vaillamment une troupe de chevalerie, de gens
d'armes et mme de reitres ou de lansquenets, l se bornait leur
science militaire. Le conntable manquait donc  l'arme du Roi dans
les circonstances prilleuses o se trouvait la France; le vide qu'il
faisait dans les rangs tait immense, et malgr son dpit, sa colre,
le Roi le savait bien.

Cette poque de la dfection du conntable marque non pas la priode
de triomphe et de faveur de Diane de Poitiers, mais celle de la
toute-puissance de la reine-mre, Louise de Savoie, rgente; elle
seule gouverne, car le Roi est absorb par la coalition qui, de tout
ct, menace la France d'une invasion redoutable. Les lettres-patentes
en faveur de la reine-mre sont des plus tendues; le Roi l'institue
rgente  cause de son sens, vertu, prudence et intgrit pour rgir
et administrer jusqu' ce qu'il soit de retour[111].

  [111] Ces lettres-patentes du 12 avril 1523, sont enregistres au
  Parlement de Paris, le 7 septembre, et se trouvent au _Mmorial
  de la Chambre des Comptes, c. c._ fo 246.




XI

LA CHEVALERIE FRANAISE DANS LE MILANAIS.--LES ESPAGNOLS EN
PROVENCE.--LES DAMES DE MARSEILLE.

1523-1524.


L'alliance politique conclue entre l'empereur Charles-Quint et Henri
VIII d'Angleterre, aprs la dfection du conntable de Bourbon, tait
une vritable coalition militaire, que le roi Franois Ier ne pouvait
repousser que par le dveloppement de toutes les forces nationales. Il
y eut dans toute la France un grand lan de chevalerie, qui se
manifesta par une prise d'armes du ban et de l'arrire-ban et par des
dons gratuits d'impts.

Toutes les frontires allaient tre envahies  la fois, et dans ces
temps de sacrifice, les dames exeraient un prestige de gloire, une
puissance de gnrosit; elles firent voeu de n'aimer, de ne choisir
pour leur servant d'amour, que les chevaliers qui partiraient, haut
leur lance, dans les prils de la patrie pour combattre Charles-Quint
avec ses Espagnols, ses Flamands, et Henri VIII avec ses
Anglais[112]. Madame de Chteaubriand et Diane de Poitiers
institurent un nouvel ordre de chevalerie, de courage et de
galanterie.

  [112] Paul Jove _Hist. sui tempor._ lib. X.

Le premier thtre de la guerre devait tre encore l'Italie; les
Franais occupaient le Milanais, le protgeant contre les Suisses et
les reitres, sans jamais obtenir les sympathies des Italiens, toujours
les mmes, impatients de tout joug et pourtant incapables de s'en
dlivrer[113]. La cause en tait peut-tre au mauvais gouvernement du
marchal de Lautrec, qui avait les pleins-pouvoirs de Franois Ier.
Chaque brave capitaine, Bayard, La Palisse, Montmorency, combattant de
droite, de gauche, faisaient des prodiges de valeur  Milan, Crmone,
Brescia, sans obtenir ces rsultats dcisifs que la bataille de
Marignan avait donns aux Franais. Le Roi avait confi le
gouvernement suprme du Milanais  Guillaume Gouffier de Boissy,
seigneur de Bonnivet, amiral de France, qui devait prendre la
direction de l'expdition militaire rsolue contre une ligue
italienne, qui se formait encore une fois contre la domination
des Franais[114].

  [113] Guichardini, _lib. XV_, il est trs-dessin pour la ligue
  italienne.

  [114] Bonnivet devait remplacer Lautrec au gouvernement de la
  Guyenne.

A chaque poque de son histoire, l'Italie, compose de populations
hostiles les unes aux autres, avait cherch  se rorganiser en un
seul corps de nation par une ligue politique et militaire
momentanment forme, quelquefois dissoute par des antipathies ou des
haines avant mme qu'elle et produit des rsultats de dlivrance et
encore moins de nationalit. Cette fois, les Lombards, les Florentins,
les Romains, les Modnais, les Napolitains, s'taient forms en ligue,
sous la protection de l'empereur Charles-Quint, pour marcher contre
les Franais et les expulser de la Lombardie. Les chefs militaires de
cette ligue taient Prosper Colonnia et Franois Sforza[115], tous
deux Italiens et profondment hostiles  la France. Les troupes
devaient se joindre aux Espagnols, aux Flamands, aux reitres et aux
lansquenets placs sous l'pe du conntable de Bourbon, qui en avait
reu le commandement suprme des mains de l'Empereur. Tous marchaient
galement contre la chevalerie de France, qui opposait la bravoure la
plus brillante, mais aussi la plus dsordonne  la ruse,  la
finesse des Italiens, dont l'historien Guichardini nous fait le
tableau si anim: Guichardini, chaud patriote, qui esprait restaurer
la nationalit italienne! De l, ses dclamations contre les Franais
qu'il considrait comme des obstacles  la dlivrance de la patrie.
Mais n'taient-ils pas des trangers aussi, ces Suisses, ces reitres
et lansquenets, la plupart huguenots et mcrans, que l'Italie
appelait  son secours? Le caractre du conntable plaisait  ces
troupes d'aventuriers, qui avaient pleine confiance dans la hardiesse
de ses projets, dans la fougue de son caractre et la force de son
bras.

  [115] Le Pape s'tait dclar le chef de la Ligue italienne.
  Guichardini, lib. XV, Belcarius, lib. XVII, no 55.

La guerre d'Italie n'tait qu'un point dans le vaste dessein de
l'Empereur, qui voulait ramener la France  l'tat d'abjection et
d'abaissement, o elle se trouvait sous Charles VI. D'aprs son trait
particulier avec le conntable, la Provence entrait dans le lot
assign au chef de la maison du Bourbon; le conntable, impatient de
prendre possession de la terre promise, dirigea son corps de troupes
vers le Var, par Gnes et Nice; la Provence n'tait-elle pas le plus
beau fleuron ajout  ses domaines[116]? L'Empereur devait
joindre une flotte et un corps de dbarquement espagnol, pour seconder
l'expdition du conntable. Le vieux Peschiera la commandait; plein de
raillerie et de jalousie, le gnral espagnol n'obissait que malgr
lui au conntable; il avait reu l'ordre secret de l'Empereur de
s'emparer du littoral de la Provence: car il y avait longtemps que
Marseille, rpublique si riche, si commerante, tait convoite par
l'Espagne: n'y parlait-on pas la langue de l'Aragon et de la
Catalogne? son pavillon tait illustr en Orient et par toutes les
mers; ses navires faisaient des escales en Egypte, et tant l'intimit
tait grande entre les Catalans et les Provenaux, qu'une colonie de
pcheurs tait venue s'tablir dans les rochers, vers une anse
favorable de la cte qui gardait le nom des Catalans[117].

  [116] L'historien de Thou entre dans beaucoup de dtails sur la
  campagne du conntable en Provence. Comparez avec Belcarius,
  livre XVIII, et Papon, _Histoire de Provence_, livre VIII.

  [117] Pour s'opposer  la marche des Espagnols, Franois Ier,
  venait de signer un trait d'alliance avec Henri, roi de Navarre
  (27 septembre 1525).

Traversant le bas Pimont au pas de course, aprs avoir franchi le
Var, le conntable de Bourbon et ses lansquenets, auxquels s'taient
jointes quelques bandes ou rgiments espagnols, pntrrent dans la
Provence, dgarnie de troupes: l'ennemi s'empara de Grasse, Antibes,
Toulon (qui alors n'taient pas fortifies), et d'Aix, la capitale du
roi Rn, nagure si plaisante et si gaie, ravageant tout, les riches
campagnes, les terres en fleurs; puis, le conntable marcha sur la
ville de Marseille, objet de convoitise pour l'empereur Charles-Quint,
car Marseille liait la Catalogne  Gnes; ces ctes devaient former
une ligne dports jusqu'en Italie. Aussi,  l'expdition du
conntable, s'taient jointes des troupes venues d'Espagne, sur la
flotte que commandait Peschiera; caractre prudent et tout  fait
oppos  l'imptuosit du conntable, le marquis de Peschiera
connaissait les Marseillais de vieille date, il les savait
trs-dcids  dfendre leur ville, ou comme ils l'appelaient, leur
rpublique municipale, leurs lois et leurs franchises.

C'tait au contraire avec une sorte de ddain que le conntable
parlait de la rsistance de Marseille: Les bourgeois et marchands
devaient venir la corde au cou implorer sa clmence et demander son
commandement. C'tait mal juger l'esprit et la situation de Marseille
et de sa corporation municipale; on ne peut lire sans motion dans le
vieux historien Ruffi, la chronique de notre belle poque civique;
Ruffi[118] la source de toute rudition en Provence, vieux
conseiller municipal qui, assis sur sa chaise curule ou sous l'ombrage
des pins de sa bastide, secoue par le mistral, crivait avec un
patriotisme rudit les faits de notre ville: que sommes-nous  ct de
ces fidles chroniqueurs du XVIIe sicle?

  [118] Antoine de Ruffi conseiller de la Snchausse tait n 
  Marseille en 1607. Son fils Louis-Antoine continua son
  oeuvre d'rudition. _Histoire de la ville de Marseille_, 1643.

Marseille alors s'levait sur le flanc de la colline, abritant son port
creus dans l'anse qui spare la montagne de la Vierge-de-la-Garde et la
Colline-des-Moulins, situation admirable qui la garait du vent
imptueux, du mistral et de la tempte des sables du Rhne; les champs
de Canbe ou Chanvre[119] vritables marais, n'taient pas btis encore;
la population arme des corporations, porte-faix, forgerons, ouvriers
constructeurs, s'tait accrue de quelques compagnies corses et
gnoises[120] au service de la rpublique municipale. Les murailles
comptaient huit tours, parmi lesquelles la tour de Sainte-Paule, la plus
haute, protgeait la porte de la Joliette, (Paule et Jules-Csar, deux
noms de la vieille Rome, la soeur de Marseille[121] dans les mdailles
votives). L'arme du conntable, venue d'Aix, s'tablit sur les hauteurs
de la ville, en face mme des murailles et de la porte de Jules-Csar;
quand les batteries furent tablies, les couleuvrines commencrent 
jouer, et l'on vit, comme aux temps hroques, un beau spectacle; tandis
que les hommes combattaient firement sur les remparts, les femmes
apportaient des matriaux pour rparer les brches, les projectiles de
guerre pour lancer  l'ennemi. Ces femmes de Marseille, de race
hellnique et gauloise, taient fires et glorieuses de la cit;  cette
poque, les romans de chevalerie mlaient les femmes  tous les
dvouements: elles avaient leurs Marphises, leurs Bradamantes, leurs
Clarisses, transformation des Amazones de l'antiquit.

  [119] Depuis la Canebire.

  [120] Notre famille sort de quelques-uns de ces capitaines de
  compagnies gnoises.

  [121] _Rom soror_ dans les inscriptions lapidaires.

Marseille, malgr sa belle dfense, eut invitablement succomb,
sans quelques circonstances qu'il faut noter: 1 la victoire de
l'amiral Andr Doria[122] qui,  la tte des flottes gnoises et
marseillaises[123], dispersa la flotille espagnole; 2 la jalousie
invincible du marquis de Peschiera, commandant les Espagnols contre le
conntable de Bourbon; ils ne pouvaient se supporter l'un l'autre;
l'espagnol savait que la Provence tait un lot qui revenait au
conntable comme fief de son nouveau royaume, il le servait mal et
mollement. Peschiera raillait mme les efforts de Bourbon contre
Marseille, et plusieurs fois il fit remarquer combien les Marseillais
pointaient bien en envoyant leurs boulets jusque dans la tente du
conntable, et il lui disait: ce sont les timides bourgeois qui
viennent la corde au cou et les clefs  la main se jeter  vos
pieds[124].

  [122] Guichardini, lib. XV, Mmoires du Bellay livre II.

  [123] Franois Ier y avait ses galres commandes par un amiral
  du nom de Lafayette.

  [124] Je ne pourrai rien dire de plus que Ruffi sur ces souvenirs
  du sige de Marseille, livre VI.

Mais ce qui sauva la Provence, ce qui dlivra Marseille, ce fut la
marche rapide d'un corps de gendarmerie de France, qui s'avana
jusqu'au del d'Avignon[125], sous la conduite du roi Franois Ier
lui-mme. Les Espagnols et les lansquenets, ainsi pris par les flancs,
resserrs entre les Gnois, les Marseillais et les Provenaux insurgs
levrent le sige de Marseille en toute hte: ce fut presqu'une fuite.
Franois Ier et sa brillante cour sjournrent quelque temps  Aix, le
Roi y fit clbrer les jeux du roi Rn, comme comte de Provence et il
visita la Sainte-Baume, grotte antique o s'abrita Madeleine la
pcheresse; le nom du roi de France fut longtemps incrust sur ces
rochers abruptes, couronns d'une fort sculaire, o le druidisme
antique s'tait abrit avec son caractre sombre et sanglant.

  [125] Du Bellay, livre II.

Que reste-t-il de ces vieux souvenirs, de cette grande mmoire de la
dfense de Marseille par ses citoyens et ses illustres dames? les murs
ont t dtruits, la tour Sainte-Paule, la porte de Jules-Csar ont
t renverses par les embellisseurs des cits. Le sol a t nivel
pour laisser place au vent du mistral, et  ce sable du Rhne,  la
poussire de la Crau et d'Arenc. La civilisation moderne respecte peu
les traditions du pass, elle sera dvore  son tour par ses fils
comme chtiment! Il est triste de voir Marseille si grande dans
l'histoire, si antique dans ses souvenirs, renverser ses derniers
monuments du pass: la vieillesse glorieuse a tort, on brise ses durs
ossements; on la dcouronne de ses vestiges; l'industrie est
impitoyable dans ses ravages et matrialise toutes les ides. Si la
peinture n'avait crayonn le souvenir de l'hrosme des dames
marseillaises, si elle n'avait reproduit les murailles antiques, les
tours, la cathdrale de la Major, l'esplanade de la Tourette, la place
de Linche, les moulins et les sources abondantes qui tombaient
des Accoules, sous les beaux jardins ombrags de Platanes, il ne
resterait aucune trace de l'ancien Marseille, de cette ville
aujourd'hui entrept de passage plutt que cit, o les caravanes de
la civilisation posent un instant leurs tentes de voyage vers
l'Orient.




XII

LES POTES D'AMOUR ET DE GUERRE.--JEAN ET CLMENT MAROT.--DIANE DE
POITIERS.

1524-1530.


Tandis que l'ennemi envahissait le territoire, les grands tournois,
les hrosmes de la guerre, les sentiments exalts de l'amour, avaient
leurs chanteurs et leurs potes. A cette poque de la renaissance, on
ne saurait assez dire combien l'exaltation produite par la lecture des
beaux romans de chevalerie produisit de fabuleux exploits: la guerre
est si triste dans ses ralits, qu'il est besoin d'une posie idale
pour exalter les mes. Si l'on n'avait eu, je le rpte, que le vieux
sybarite de Meudon, comparant Franois Ier  Panurge et ses soldats 
des moutons, l'ennemi aurait paisiblement envahi le territoire, et
Charles-Quint serait rest matre de la Provence. Heureusement les
imaginations chevaleresques rvaient un monde de gloire que le
pourceau de Touraine ne comprenait pas: Rabelais garnissait sa panse,
tandis que Bayard, Lautrec, La Trmouille, Montmorency, couraient
dfendre la patrie.

Les lectures favorites de Franois Ier et de ses paladins, de Diane de
Poitiers, de madame de Chteaubriand, taient le _Roman de la Rose_,
commenc par Guillaume Lorris[126] et termin par Jean de Meung.
Malgr quelques mchancets contre les dames, quelques mystiques
histoires, le _Roman de la Rose_ exaltait les mes et crait les
nobles actions. Le monde des ralits est si peu de chose, qu'il
resserre l'oeuvre de l'homme dans un cercle rtrci et matriel; il
faut s'enivrer du fantastique pour courir  tous les hrosmes. Qu'on
me pardonne cette admiration pour Amadis de Gaule, pour Tristan le
Lonnais, pour les quatre fils Aymond: j'aime  vivre avec ces
popes, ces contes et ces fables, la joie de nos aeux.[127]
Lorsqu'on veut s'expliquer l'hrosme de Bayard ou de Gaston de
Foix, il faut ouvrir un de ces grands romans du moyen-ge, o tout est
en dehors du possible: il n'y a que la vie usuelle qui ne soit pas
comprise et raconte; le chevalier a le privilge de passer au milieu
des prodiges pour arriver  un but fabuleux: amour ou gloire. C'est ce
qui le faisait l'ami des potes et des chanteurs de fables.

  [126] Guillaume Lorris tait mort en 1240. _Le roman de la Rose_
  exera une immense influence sur toute la socit du XIVe et du
  XVe sicle. Voyez sur ce sujet le beau travail de M. Mon,
  vieillard respectable qui passa sa vie  publier un texte pur et
  complet du _Roman de la Rose_. Je l'ai connu, tant lve de
  l'cole des Chartes  la Bibliothque Impriale; lui et l'abb de
  Lpine appartenaient encore  la vieille rudition.

  [127] Je me suis souvent enivr de la poussire de ces vieilles
  ditions des romans de chevalerie. La Bibliothque impriale en
  possde une magnifique collection rare et premires oeuvres de
  l'Imprimerie. La traduction _princeps_ en prose d'Amadis de Gaule
  fut ddie  Franois Ier.

On les voit ces chanteurs  la suite de toutes les batailles aux
poques les plus recules, lors de la conqute de l'Angleterre par les
Normands, et Robert Wace le Trouvre en a gard mmoire. Les deux
Marots, les potes de Louis XII et de Franois Ier, suivirent ces Rois
dans leur guerre. Jean Marot, le pre de Clment, aussi remarquable
que lui, n de race normande, tait devenu le secrtaire et le pote
de la reine Anne de Bretagne, femme de Louis XII; il accompagna le Roi
dans son expdition en Italie,  Gnes,  Milan,  Venise, riches
cits qu'il clbra dans ses posies. Il aimait les batailles et
crivait au milieu des hasards de la guerre. A la mort de Louis XII,
devenu le pote en titre de Franois Ier, il le servit galement dans
sa politique et dans sa gloire[128]: voulant associer les trois
tats aux succs de la guerre, il composa son dialogue _entre clerg,
noblesse et labour_, qui tous offraient leurs bras et leurs deniers
pour la gloire de la France. N'tait-ce pas le devoir de tous de
relever la patrie, que les sceptiques abaissaient, en dtruisant le
prestige des belles actions? Quand le Roi fut vainqueur  Marignan,
Jean Marot composa _une Eptre galante des dames de Paris au roi
Franois Ier tant au del des monts_; puis une autre _aux courtisans
de France tant pour lors en Italie_[129]. Parmi de hardies
comparaisons qu'on ne peut toujours suivre dans leur licence, Jean
Marot place bien au-dessus des Italiennes, les dames de France, pour
les grces, le maintien et les mille trsors de leur beaut
ravissante. Aussi, aprs les avoir loues  l'extrme, il veut les
enseigner dans leur conduite, et c'est pourquoi il crit son
_Doctrinal des Princesses et nobles Dames_, livre d'enseignements pour
le maintien, l'esprit et les beaux habits qu'elles doivent porter.
Pote soldat, il chantait au milieu des camps; son Manuel, son
Doctrinal, son Brviaire, c'tait le _Roman de la Rose_, d'une si
fabuleuse popularit jusqu'au XVIe sicle, o les ennuyeuses
controverses et la guerre civile vinrent dtrner les doux passe-temps
des chteaux.

  [128] Jean Marot tait n  Caen en 1463; il avait commenc par
  publier son _Voyage  Gnes_, ou _Voyage  Venise_.

  [129] Les oeuvres de Jean Marot ont t recueillies pour la
  premire fois, Paris, 1563.

Clment, son fils, entra comme page dans la maison des
Neuville-Villeroy, dj grande  son origine; puis, il passa comme
valet de chambre dans le service de Marguerite de Valois, duchesse
d'Alenon, soeur de Franois Ier, ce ravissant esprit, qui adorait
l'art de faire les vers;  cette cour, il connut Diane de Poitiers,
qui devint un moment sa protectrice, et  laquelle il adressait ses
rondeaux et ballades. Il se montra ardent, passionn pour la divinit
de ses rves, passion de pote, idale, vaniteuse; on a dit qu'il fut
aim de Diane de Poitiers et de Marguerite de Valois; l'amour-propre
des potes a suppos tant de choses! S'il avait t aim de
Marguerite, s'il avait eu puissance sur des coeurs si levs, et-il
tendu la main dans ses posies pour demander une gratification, et son
traitement arrir de valet de chambre[130]. Les potes ne marchandent
pas leurs expressions d'amour et d'enthousiasme; grelottant de froid,
souvent ils chantent les feux du soleil, et mourant de faim ils
dcrivent les banquets somptueux. Il ne faut jamais prendre dans leur
sens moderne les expressions galantes et d'une douce familiarit de la
langue nave du moyen-ge, l'amour n'y est pas voil, les grces
restent nues; les savants en galanteries expriment leurs passions pour
des dames quelquefois inconnues, et jettent des baisers qui passent 
travers les crnaux pour arriver jusqu'aux tourelles[131]. Clment
Marot garda ces traditions dans ses ballades; noble coeur, plein de
courage, servant d'armes trs-brave, comme son pre, il suivit
Franois Ier dans son expdition de Flandre et se battit bien, en
brave gentilhomme.[132] Inquiet de sa nature, frondeur de caractre,
il n'pargnait personne dans ses vers pour l'loge et le blme. Ainsi
que les trouvres et les troubadours du moyen-ge, il fit une rude
guerre au clerg ou papelards; on le souponna mme d'une certaine
tendance pour les opinions nouvelles: n'tait-il pas de mode parmi les
universitaires et les lettrs de dclamer contre l'glise? Les potes
du XVIe sicle rappelaient les hardiesses des troubadours
albigeois au XIIIe sicle; l'esprit ne peut se passer de certaines
allures frondeuses, et Clment Marot les gardait avec une grande
libert: gourmand de son ventre, il n'observait aucune des abstinences
de l'glise, ce qui le faisait souponner d'tre huguenot ou mangeur
de la vache  Colas; il parat qu'il fut dnonc pour s'tre affranchi
des abstinences du vendredi.

    Un jour j'crivis  ma mie
    Son inconstance seulement
    Mais elle ne mie fut endormie
    A me le rendre chaudement,
    Car ds lors elle tint parlement
    Avec je ne sais quel papelard
    Elle lui dit tout bellement:
    Prenez-le, il a mang du lard[133].

  [130] Ballade VIII. C'est Langlet Dufresnoy, le dernier des
  diteurs de Clment Marot qui a mis l'opinion des amours de
  Clment Marot avec Diane de Poitiers (1745). L'abb Goujet a
  discut cette opinion avec une judicieuse critique.

  [131] J'ai parl des troubadours dans mon travail sur
  _Philippe-Auguste_.

  [132] Clment Marot avait suivi Franois Ier  l'entrevue du
  _Camp du Drap-d'Or_ et au camp d'Attign, 1520.

  [133] Ballade VIII. Voyez l'dition Elzevir qui est la plus
  exacte et la plus correcte; celle de Niort, in-16, 1595, est
  aussi trs-recherche.

Or, manger du lard, ce n'tait plus garder l'abstinence, c'tait le
signe qui vous faisait reconnatre huguenot. Dans l'opinion du peuple,
le huguenot tait un maudit, il mangeait de la vache  Colas, dicton
des multitudes qui avaient leur instinct dans ces jugements. Les
jenes, les abstinences avaient t institus par l'glise,
non-seulement pour imposer la pnitence, mais encore pour
signaler aux riches ce que le pauvre souffrait de privations: le jene
que l'opulent faisait  certaine priode, le pauvre ne le
supportait-il pas toujours? Et il tait bon de le rappeler aux heureux
qui faisaient un dieu de leur ventre.

Des commentateurs ont suppos que la _Mie_ de Marot, dont il est
question dans ces mauvais vers et qui le dnona, fut Diane de
Poitiers. Il faut vraiment manquer de toute critique pour croire que
madame de Chteaubriand, o Diane de Poitiers se fussent abaisses 
dnoncer un pote, valet de chambre spcialement protg par
Marguerite de Valois! Si Clment Marot fut poursuivi, c'est qu'il
avait par ses crits attaqu la foi de l'glise; s'il fut mis au
Chtelet, ce fut par ordre ou mandement des officiers de justice et
par le parlement.

    Lors, six pendards ne faisant mie,
    A me surprendre finement,
    Et de jour pour plus d'infamie
    Firent mon emprisonnement.
    Ils vinrent  mon logement
    Lors, il va dire aux gros pendards:
    Par l, morbleu! voil Clment,
    Prenez-le, il a mang du lard.

Marot, batailleur, plein de fantaisie, se faisait sans cesse arrter
sur la voie publique par les sergens. Aussi c'tait surtout
contre les gens de justice que Marot dclamait; n'est-ce pas la
plainte ordinaire de tous ceux que la justice poursuit? Marot parlait
du Chtelet en termes durs et amers:

    L, les plus grands, les plus petits dtruisent
    L, les petits peu ou point aux grands nuisent,
    L, trouve-t-on faon de prolonger
    Ce qui se doit ou se peut abrger,
    L, sans argent, pauvret n'a raison,
    L, se dtruit mainte bonne maison etc.[134].

  [134] C'est dans la pice intitule _l'Enfer_, que Clment Marot
  se livre  ces dclamations: _L'Enfer_, c'est le Chtelet. Au
  point de vue de la versification et de l'ide, je n'ai jamais
  beaucoup admir Clment Marot, je n'ai mme jamais compris que
  Boileau ait appel _un lgant badinage_ ces vers, la plupart
  fort ennuyeux, lourds et inintelligibles. Mais Clment Marot
  tait mort hrtique, de l la renomme qu'on lui a fait.

Ces dclamations toujours les mmes,  toutes les poques,
s'adressaient au Chtelet. Pourquoi y mler Diane de Poitiers et
madame de Chteaubriand, nobles esprits qui inspiraient  Franois Ier
les belles rsolutions de lutter contre la coalition des Espagnols,
des Allemands, des Italiens et des Anglais, qui menaaient la
monarchie. Les gens de littrature sont ainsi faits, quand on ne leur
laisse pas dire et faire tout ce qu'ils veulent, ils se disent
perscuts. Franois Ier qui comprenait mieux les gnreux
dvouements, savait tout ce qu' d'autres poques les femmes avaient
rendu de services  la France; n'est-ce pas lui qui  Fontainebleau
crivit ces vers charmants sur Agns Sorel:

    Gentille Agns plus d'honneur en mrite
    La cause tant de France recouvrer
    Que ce que peut en un clotre ouvrer
    Close nonain ou bien dvt ermite.

Oui, telle tait Diane de Poitiers, amoureuse de toutes les gloires,
poussant le Roi comme Agns Sorel _ France recouvrer_, elle le
jetait en nouvel Amadis de Gaule, partout o il y avait pril et
honneur. Diane, fidle  la loi catholique, voulait maintenir la force
d'impulsion que la foi donnait  la chevalerie, mais dnoncer un
pauvre diable de pote, tel que Clment Marot, un valet de garde-robe,
parce qu'il avait mang du lard et qu'il tait parpaillot, c'est ce
qui ne peut tre suppos! Les rudits ont bien souvent des petites
ides et des sentiments mme au-dessous de leurs ides[135].

  [135] J'ai choisi la version la plus commune; une autre peu
  diffrente a t donne dans le _Recueil des posies de Franois
  Ier_ dont je parlerai plus tard.




XIII

L'ARME FRANAISE EN ITALIE.--LA BATAILLE DE PAVIE.

1521-1525.


Si nulle chevalerie n'tait plus brave, plus noblement courageuse que
les gens d'armes de France, nulle aussi n'tait plus imprudente, plus
aventureuse, s'exposant  des dangers volontaires par le sentiment
excessif de sa propre valeur: en France ce caractre ne peut se
changer, il fait notre gloire et notre orgueil; sentiment tellement
extrme qu'il inspire un vrai mpris pour la valeur retenue et
rflchie. Le paladin modle ne devait rien trouver d'impossible, ce
qui avait eu souvent de tristes rsultats militaires. Ainsi, les deux
beaux types de la chevalerie franaise, Gaston de Foix[136] et
Bayard[137], chaque fois qu'ils avaient t chargs de commander des
expditions lointaines, avaient expos leurs gens d'armes  des
prils et souvent mme  d'invitables dfaites. Ils se battaient en
Roland, en Renaud de Montauban, les hros qu'avait choisis l'Arioste
dans le pome qu'il venait de publier, sous le titre d'_Orlando
furioso_[138], qui exera une grande influence sur cette gnration.
Ce caractre d'imprudence glorieuse, les gnraux italiens et
espagnols le connaissaient parfaitement, et ils en profitaient avec
leur habilet et leur exprience accoutumes, pour entraner les
Franais dans les piges, o les poussait la fougue de leur glorieux
caractre.

  [136] Gaston avait t tu  la bataille de Ravennes.

  [137] Bless dix-sept fois dans sa carrire de soldat (Voyez sa
  vie crite par son cuyer).

  [138] Le pome d'_Orlando furioso_ fut commenc  imprimer en
  1515, et achev en 1516. L'dition de Ferrare est trs-rare;
  celle des Aldes, 1545, est aussi fort recherche.

Le commandement de l'arme d'Italie avait t laiss  l'amiral
Bonnivet, brave capitaine, qui avait du sang de Montmorency dans les
veines, et comme dit Brantme: gentil esprit fort bien disant, fort
beau et agrable[139], qui avait remplac le marchal de Lautrec dans
le Milanais: plus brave qu'expriment, l'amiral Bonnivet assigeait
Milan, sans prter une grande attention  l'arme centrale italienne,
que commandait le marquis de Peschiera; et cependant, cette arme
compose de toutes les races italiennes, milanaises, gnoises,
lombardes, romaines, comptait de bons soldats. Les Napolitains surtout
(et c'est une remarque  faire que cette grande renomme alors des
rgiments napolitains) formaient les meilleures troupes de
Charles-Quint[140]; on les citait pour leur excellente discipline et
leur patiente valeur,--la race normande semblait y avoir laiss son
empreinte depuis le Xe sicle. L'amiral Bonnivet, repouss en
plusieurs rencontres, un peu dcourag, remit le commandement de
l'arme  Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, capitaine
d'une mdiocre capacit; pour la vaillance et la loyaut, rien de plus
digne d'loge que Bayard, il se battait  outrance comme un digne
preux des meilleurs temps. Mais, c'tait un bien pauvre chef d'arme,
presque partout il tait battu. Il le fut  Rebec, prs Milan, o il
soutint mal le choc des Espagnols si disciplins: le capitaine Bayard
se faisait vieux, il devenait grognard, discoureur. A Biagrasso, o il
prit le commandement de la retraite, il reut encore un chec; dans la
confusion d'une marche en arrire rapide, Bayard, qui se battait
partout comme un lion, fut frapp d'un coup d'arquebuse  croc dans
les reins[141]; bless  mort, il pronona quelques humbles prires 
Dieu, regardant sa longue pe en croix comme un hros du temps des
croisades. Le conntable de Bourbon, qui poussait sa victoire avec
vigueur, vint jusqu' lui et lui dit quelques mots de courtoisie et de
regrets sur sa blessure, et de touchants loges de sa vaillance.

  [139] Vie des grands capitaines.

  [140] Les rgiments napolitains sous la Ligue occuprent Paris.
  Voir mon travail _sur la Ligue_.

  [141] Le 24 avril 1524; il tait n en 1476.

La chronique prte  Bayard des reproches amers adresss au conntable
sur sa trahison envers le Roi, reproches que l'on ne trouve que dans
la vie de Bayard[142]. Je ne crois pas  ces paroles; en vertu des
ides fodales, le conntable de Bourbon, dgag de tous liens par la
confiscation de ses fiefs, n'tait plus qu'un aventurier sans
patrimoine et sans terre, qui combattait selon sa fantaisie; il n'y
avait pas alors de sujets du roi, mais des vassaux du suzerain: les
ides de la nationalit taient trs-imparfaites, et le conntable de
Bourbon n'tait pas plus dloyal que le duc de Bourgogne combattant
Charles VII ou Louis XI. Le conntable poursuivit sa victoire en
dispersant les gens d'armes de Bayard qui faisaient leur retraite sur
le Pimont. Le conntable se hta de marcher sur Turin, esprant par
un coup de main hardi se saisir du passage des Alpes, s'assurer
l'alliance[143] du duc de Savoie, et rattacher  sa cause cette maison
toujours dispose pour le vainqueur.

  [142] Vie de Bayard crite par un loyal serviteur, Paris, 1527
  in-4.

  [143] Guichardini, Hist. Ital., livre XV, toujours trs-ennemi de
  la puissance franaise en Italie.

Quand ces dsastres frappaient l'arme d'Italie, Franois Ier tait 
Lyon au retour de son expdition de Provence, que les Espagnols
venaient d'vacuer. Le Roi rsolut donc de passer encore une fois les
Alpes, soit pour appuyer la retraite de ses gens d'armes, soit pour
prendre l'initiative contre le conntable de Bourbon, car il avait ici
une injure personnelle  venger. Franois Ier, que nul n'galait en
bravoure, voulait se mesurer avec le conntable et le vaincre en
bataille range, comme le plus brave et le meilleur capitaine. Le Roi
traversa rapidement les Alpes[144], le _Pas de Suze_ tait encore
libre, htant ainsi sa marche sur Milan, qui tait le but de la
campagne. Nulle rsistance ne lui fut d'abord oppose; Milan
tait alors ravag par la peste; le peuple mourait par milliers, et
les convois funbres remplaaient les ftes de fleurs et de ballets,
qui avaient accueilli la premire entre des Franais en
Lombardie[145]; on et dit Florence  ce temps de dsolation, de la
peste noire, quand Boccace composait ses contes aux sons funbres des
cloches des campaniles. Le Roi fut donc oblig de disperser son arme
dans les plaines du Milanais, afin de la prserver de ces manations
funestes, de ces vents empests; il put d'abord manoeuvrer sans
obstacles, car le conntable de Bourbon, alors proccup de
rorganiser son arme, s'tait rendu dans la basse Allemagne pour
recruter les reitres et les lansquenets, qui avaient en lui bonne
confiance pour le butin et la victoire. A l'imagination de ces
lansquenets de la Souabe et du Rhin, s'offrait une expdition jusqu'au
centre de l'Italie, contre Rome surtout et le Pape: les prdications
de Luther encore rcentes travaillaient l'Allemagne de vives haines
contre l'glise; le conntable de Bourbon, avec son caractre de
hardiesse, avait promis une riche proie, sans respect pour les
sanctuaires[146]; il parcourait l'Allemagne en faisant ainsi un
appel  tous les aventuriers, reitres, lansquenets hrtiques. En
quelques mois, le conntable en groupa plus de dix mille autour de
lui, tous braves, dtermins, gens de sac et de corde, hros de
courage ou gibier de potence, selon les temps et les circonstances,
mcrants excommunies qui passrent les Alpes Lombardes sous un chef
trange, digne du crayon d'Albert Durer. Il avait nom Fronsperg ou
Fronsberg[147]; d'origine de Souabe, d'une haute stature, d'une force
de corps extraordinaire, mcrant de toutes manires, gros buveur de
vin du Rhin, d'une corpulence paisse, d'un ventre prominant, il
avait fait faire une chane d'or pour trangler le pape[148]. Les
lansquenets firent leur jonction avec les Espagnols, que commandait
Antonio de Lve; et ces troupes se placrent sous les ordres du
conntable de Bourbon, en qui tous plaaient leur confiance, comme au
plus habile capitaine de son temps et au chef le plus sans
scrupule sur les rsultats de la victoire.

  [144] Il ne fut pas mme arrt par la nouvelle de la mort de
  Madame (Claude de France), sa femme, _Sanctissima fmina_, 25
  juillet 1524, Belcarius, livre XVIII.

  [145] Guichardini, lib. XV.

  [146] Le duc de Savoie qui avait pass  l'alliance de
  Charles-Quint avait fourni des subsides au conntable de Bourbon
  pour la leve des reitres (Guichenon, _Histoire de la maison de
  Savoie_, 1524).

  [147] Brantme a consacr un article  _Fronsberg_ (Voyez
  _Capitaines trangers_).

  [148] Elle tait d'or parce que, disait-il: _A tout seigneur tout
  honneur_.

La situation de Franois Ier dans le Milanais, entour par tous les
points, cern par les Alpes, n'tait longtemps tenable et possible
qu'en conservant une libre communication avec le port de Gnes, d'o
les renforts pouvaient arriver. Les Gnois avaient promis de seconder
l'arme du roi de France, leur ancien seigneur, par un ou deux corps
d'arbaltriers et bombardiers[149]: tiendraient-ils leur parole? Or,
pour conserver ces libres communications, il fallait ncessairement
aux Franais la possession de Pavie. Un corps considrable de l'arme
s'y tait port sous les ordres du marchal de Montmorency. Ce sige
fut long et meurtrier, parce que la dfense fut belle et confie  don
Antonio de Lve, qui esprait l'arrive prompte du conntable. Durant
le long sige de Pavie, l'arme de Franois Ier s'tait disperse en
petits corps pour suivre des expditions diffrentes, et un mouvement
de concentration command par le Roi, fut mal excut[150]. Le
conntable manoeuvra avec tant d'habilet qu'il se plaa entre
la ville assige et l'arme des assigeants: ainsi le camp retranch
qu'avaient construit les Franais pour s'y protger en cas de revers,
se trouva tout  coup entour par les Allemands du conntable, les
Espagnols du marquis de Peschiera, les Italiens et les Napolitains du
vice-roi de Lannoy, et, derrire l'arme, Pavie, dont la garnison
pleine d'esprance redoublait ses efforts. L'arme de France se
trouvait presse dans un cercle de fer qui se resserrait chaque jour
davantage.

  [149] Belcarius, livre XVIII, no 17. L'arme de Franois Ier
  occupait Varregio et Savonne.

  [150] Les Franais comptaient 1,800 lances et 26,000 hommes
  d'infanterie (Paul Jove, livre X).

Fallait-il attendre l'ennemi dans le camp retranch? alors on
s'exposait  manquer de toutes choses,  voir Pavie ravitaille, et 
se trouver ainsi soi-mme assig! Devait-on prendre l'initiative
d'une bataille? la victoire pouvait seule sauver l'arme! et c'est 
ce dernier parti que s'arrta le roi Franois Ier[151].

  [151] Sur la bataille de Pavie on peut comparer Guichardin, lib.
  XV. Les mmoires de du Bellay, livre II et surtout Brantme,
  articles _La Palisse_, _Bonnivet_. Brantme avait connu plusieurs
  des capitaines qui assistrent  la bataille de Pavie.

Pour rpondre  tant d'ennemis  la fois, les Franais durent
considrablement tendre leurs ailes et affaiblir leur centre. Le
conntable, avec son exprience de guerre, vit l'imprudence et la
faute de ce mouvement, et sans tendre ses lignes, il groupa ses
troupes en forts carrs de lances pour couper les corps les plus
faibles, et les sparer du centre de bataille en les entourant. Quand
les trompettes eurent sonn, le corps intrpide des aventuriers
allemands se prcipita, en poussant des cris sauvages, sur l'aile
gauche que commandait le duc de Suffolk,  la tte des cossais; ces
braves allis de la France se dfendirent vaillamment, forms en
carrs profonds, mais, crass par le nombre, ils roulrent les uns
sur les autres sans quitter leurs rangs. En mme temps, les Espagnols
et les Napolitains, coupant l'aile droite du corps de bataille,
faisaient contre cette aile une attaque aussi vigoureuse que celle des
reitres; ainsi, les deux envergures de l'immense oiseau de proie,
comme le dit Guichardin, taient arraches du corps qui restait seul
en butte  l'attaque du conntable[152].

  [152] Guichardin, l'ennemi de la France, raconte la bataille de
  Pavie avec une joie mal dissimule, lib. XV.

Au milieu de ce corps de bataille, se trouvait Franois Ier,  la tte
de sa plus brave gendarmerie; le Roi ne cherchait ni  se dguiser ni
 se confondre: mont sur son grand cheval de bataille, couvert de son
armure brillante, de son haubert  fil d'argent, de son casque
orn de plumes blanches flottant jusque sur le dos, on le voyait de
tous les points de la bataille; sa stature leve l'exposait  tous
les regards: comme le Roland de l'Arioste, il portait des coups
valeureux de droite et gauche, ne craignant pas les combats
singuliers. Autour de lui les plus braves gentilshommes tombaient en
faisant des troues profondes, et peut-tre ce combat de gants et-il
rtabli la bataille, si le marquis de Lve n'et fait avancer un corps
tout nouvellement form, c'taient les arquebusiers basques, petits
hommes lgers, habitus  courir dans la montagne comme des chamois,
instruits au tir de l'arquebuse,  ce point qu'ils ne manquaient
jamais leur homme, et quand l'arquebuse n'atteignait pas son coup, ils
se glissaient comme des serpents, et avec de longs coutelas qu'ils
arrangeaient au bout de leur arquebuse en guise de lance, ils
atteignaient le poitrail des chevaux, qu'ils ventraient lestement
(ces coutelas forgs  Bayonne prirent depuis le nom de baonnettes).

Oh! que de braves chevaliers furent ainsi frapps! que de dignes
compagnons du Roi mordirent la poussire, Chabanne, La Palisse[153],
La Trmouille qui eut le coeur et la tte percs (deux nobles
blessures)[154]; ils tombrent aux pieds du Roi. Franois Ier venait
d'avoir son cheval tu d'un coup de glaive tranchant. Debout comme un
hros de l'_Iliade_, il frappait d'estoc et de taille avec une force
et une dextrit sans gale, tenant son pe des deux mains, qu'un
homme fort peut  peine soulever aujourd'hui. Comme le Roi tait
reconnu, on ne cherchait pas  le tuer, mais  le prendre comme  un
jeu d'chec; dj bless au front dans sa lutte hroque, il reut un
nouveau coup d'pe  la jambe, et, un genou en terre, il combattait
encore, entour de Basques qui voulaient le saisir avec des espces de
lacets, lorsqu'un gentilhomme franais, du nom de Lemperant, cuyer du
duc de Bourbon, se faisant jour dans la foule, arriva auprs du Roi,
se prosterna devant lui le suppliant de se rendre au conntable.
Politiquement le Roi et bien fait; avec le conntable il pouvait
esprer un trait favorable, comme d'un vassal  son suzerain, mais
le sentiment de l'honneur et de l'indignation tait trop vif, trop
nergique contre Bourbon qui l'avait trahi. Franois Ier prfra
rendre son pe au lieutenant de Charles-Quint, de Lannoy, vice-roi de
Naples. Il esprait en la puissance et la gnrosit de son
ennemi[155]: traiter avec Charles-Quint pouvait tre un malheur,
jamais une honte! de Lannoy, appel sur le champ de bataille, mit le
genou en terre, et reut avec le plus grand respect l'pe de Franois
Ier accabl de la double douleur de ses blessures et de sa dfaite.

  [153] La Palisse fut tu d'un coup d'arquebuse; il avait assist
   dix-sept batailles. Un Guise fut galement tu, il portait le
  titre de comte de Lambesc.

  [154] Ce fut deux coups d'arquebuse des Basques. Brantme est
  plein d'un froid intrt en racontant la mort de ces braves
  capitaines.

  [155] Le pre Daniel est celui des historiens du XVIIe sicle qui
  a le mieux rsum la bataille de Pavie; on a trop ddaign le
  pre Daniel et on l'a jug sur quelques lazzis de Voltaire; le
  pre Daniel s'occupait surtout des oprations militaires. Dans
  l'ordre des jsuites, chacun avait sa spcialit. J'ai entendu
  dire par le plus minent des crivains militaires que le pre
  Daniel tait l'historien qui avait le mieux racont les
  oprations de guerre dans l'histoire de France.

A ce moment, se passait une scne de grande chevalerie; le conntable
de Bourbon et l'amiral de Bonnivet se cherchaient des yeux dans toute
la bataille pour engager un combat singulier. Guillaume de Gouffier de
Boissy, sire de Bonnivet[156], tout dvou  la reine-mre, avait
conseill le procs de confiscation contre le conntable, et
prpar ainsi sa dfection. Ils s'en voulaient donc l'un et l'autre 
mort et espraient croiser le fer. La bataille tait perdue pour la
France, Bonnivet courait en fou pour atteindre corps  corps le
conntable, lorsqu'il fut entour par les Basques; en vain le
conntable voulut traverser les aventuriers pour engager un combat
personnel, les archers n'obirent pas; ils voulaient faire prisonnier
Bonnivet, qui, avec un beau ddain de la vie, se prcipita au plus
fort de la mle, et tomba perc de coups de pique; quand le
conntable le vit ainsi tendu tout sanglant, il versa des larmes
abondantes: Malheureux, tu es cause de la perte de la France et de la
tristesse qui m'accable mme dans ma victoire!

  [156] Brantme, toujours un peu conteur, dit que l'amiral
  Bonnivet tait l'amant heureux de la comtesse de Chteaubriand.




XIV

CAPTIVIT DE FRANOIS Ier A MADRID.

1524-1525.


Tous ces respects, qui entouraient le roi de France captif, n'taient
que de la chevalerie: un roi, dans les ides fodales et religieuses,
tait l'objet d'un culte profond et antique, et nul n'et os effacer
l'empreinte de l'huile sainte du couronnement et du sacre. Mais tous
ces respects ne dtournaient pas les projets de politique gnrale de
Charles-Quint, et Franois put bientt reconnatre la faute qu'il
avait commise en ne remettant pas son pe  Lemperant, l'officier
charg des ordres du conntable[157]. D'aprs le droit public de cette
poque, tout captif devait sa ranon; il tait vident que
Charles-Quint l'imposerait dure, imprative et surtout en rapport avec
ses intrts politiques. Hritier des ducs de Bourgogne, ces grands
vassaux hautains, reprsentant de la maison d'Anjou et de
Provence, Charles-Quint devait reprendre sur Franois Ier tout ce que
Louis XI avait runi  la couronne de France, et essayer de
reconstruire les liens de cette fodalit des temps de Charles VI et
de Charles VII, qui enlaait le trne de France sous des treintes si
dures.

  [157] Les regimentos espagnols prtendaient s'tre empars de
  Franois Ier. On joua longtemps  Madrid un drame ou (saynete)
  dans lequel un Espagnol tait reprsent terrassant Franois Ier
  sous ses genoux.

Franois Ier fut d'abord envoy  la citadelle de Pizzitone, sous
prtexte de le gurir de ses blessures[158]: Le conseil de Castille,
runi  la hte, avait dcid, sur l'avis inflexible du duc d'Albe,
que le roi de France serait conduit  Madrid, et qu'une fois en
Espagne, il serait pris  l'gard du roi de France toutes les
rsolutions que les intrts du royaume pourraient commander.
Charles-Quint, qui avait inspir les avis de son conseil, fit semblant
de les subir; et comme s'il voulait se mettre  l'abri de toute
influence particulire et chevaleresque, il s'absenta de Madrid, au
moment mme o Franois Ier y arrivait. Le roi fut trait avec toute
sorte de respect, mais gard  vue; l'aspect de cette ville toute
monacale, la caractre grave, compass de la grandesse espagnole,
tait en opposition complte avec les faons galantes et ouvertes de
Franois Ier; il en conut un grand ennui, une douleur si profonde,
qu'il en tomba malade. En vain, plusieurs fois, il avait demand une
entrevue personnelle avec Charles-Quint, qui l'ludait toujours, afin
d'abandonner  son conseil le soin d'imposer un trait inflexible.

  [158] Brantme dit qu'il alla faire sa prire dans l'glise des
  Chartreux de Pavie et la premire chose qui le frappa ce fut ce
  passage du psaume: _Bonum mihi quia humiliaste me et discam
  justificationes tuas_. La Chartreuse de Pavie est une des
  merveilles de la Renaissance; elle est en beau marbre de diverses
  couleurs et ressemble  un bijou d'ivoire incrust d'bne.

A la cour de France, la nouvelle de la captivit du Roi avait excit
un sentiment de tristesse dsole. Sa mre, la duchesse d'Angoulme,
prit la rgence, et, avec l'autorit politique, la tutelle de ses fils
si jeunes encore, le Dauphin et Henri, duc d'Orlans. Depuis le roi
Jean, jamais la situation du royaume n'avait t plus triste, il n'y
avait ni paix publique ni unit. Il fallait lever des impts pour
prparer la ranon du Roi; on devait craindre l'opposition des
parlements, qui en gnral profitaient des pnuries du pays pour
renouveler leurs remontrances. Les prdications de Luther et de Calvin
avaient soulev partout des espces de jacqueries; les chteaux
taient pills[159] par des bandes armes, et les paysans taient
soulevs en Lorraine, en Champagne, et jusque dans le Parisis. Sur un
seul point, en Alsace, douze mille reitres tudesques,  l'aspect rude,
 la parole gutturale, s'taient rus sur les proprits, en
proclamant une sorte d'galit et de fraternit sombre et menaante.
La rgente, pour ramener un peu d'ordre, dut prendre quelques mesures
contre la propagation des ides de Luther[160]. Il y eut moins de
perscutions religieuses que de prcautions de suret publique  cette
poque.

  [159] Il existe un dit (25 septembre 1523) qui ordonne de courir
  sur ces aventuriers pillards et _mangeurs_ de peuple (Recueil
  Fontanon 115, 166).

  [160] Lettres patentes de la Rgente relatives aux poursuites 
  exercer contre les luthriens (10 juin 1525).

Ici se manifestent des faits historiques considrables: le commencement
de la puissance des Guise et leur union politique avec Diane de
Poitiers. Le premier de ces braves princes lorrains venait de disperser
comme des loups enrags les paysans luthriens soulevs, dans plusieurs
sanglantes rencontres, et ses services grandissaient son pouvoir. Sous
l'influence de ses victoires, par le concours de Diane de Poitiers, le
comt de Guise fut rig en duch-pairie. Il y avait une grande
conformit d'opinions entre Diane de Poitiers et les Guise, pour
rprimer ces nouveauts religieuses qui se reproduisaient comme une
grande jacquerie et menaaient d'une guerre civile en prparant le
retour des grandes compagnies.

Il n'en avait pas t ainsi de madame de Chteaubriand, qui par sa
famille, appartenait essentiellement au tiers parti,  la modration, 
la tolrance. Amie de Marguerite de Valois, la soeur de Franois Ier,
noble coeur, mais lie avec le pote Marot, avec les rudits, Bze,
Erasme, Bude, et mme avec Calvin, madame de Chteaubriand n'avait pas
les opinions fermes et tenaces de Diane de Poitiers; elle n'aimait pas
les Guise et se plaait avec les Montmorency, pour lutter contre leur
influence. Clment Marot, qu'elle protgeait, s'tait montr brave
pendant la guerre d'Italie, et  Pavie il avait t bless  ct du
Roi: revenu en France, toujours un peu brouillon, il avait t mis
encore au Chtelet, d'o il avait crit au Roi pour dplorer ses
malheurs, en implorant la gnrosit de Charles-Quint[161]. Il ne
put uivre Marguerite de Valois, mais il applaudit au projet qu'elle
venait e former, de se rendre  Madrid afin de consoler son frre
captif, lors trs-souffrant et surtout plong dans une profonde
mlancolie[162]. Marguerite avait obtenu un sauf-conduit de
Charles-Quint, limit pour le temps, et, sans hsiter, la princesse
tait partie avec quelques-unes de ses dames, parmi lesquelles tait la
comtesse de Chteaubriand, car Marguerite n'aimait pas Diane de
Poitiers, trop lie aux Guises pour approuver la tolrance de Marguerite
de Valois envers les huguenots.

  [161] La rgente insistait auprs du Chtelet pour qu'il suivt
  une procdure contre Marot.

  [162] Mmoires du Bellay, livre III.

Quand cette cour de nobles dames vint  Madrid, elle trouva le roi
Franois Ier alit, les larmes aux yeux, le dsespoir au coeur;
Charles-Quint ne l'avait visit qu'une fois, sous prtexte qu'un
trait srieux devenait impossible, dans des relations trop intimes,
car  ses yeux, disait-il, il n'y avait pas de Roi captif, mais un
frre malheureux[163]; simple prtexte pour laisser toute libert aux
exigences impratives du conseil de Castille. Si mme Charles-Quint
avait donn un sauf-conduit  Marguerite, c'est qu'il craignait pour
la vie de son prisonnier, sa seule garantie: Peut-on croire nanmoins
aux sentiments si bas qu'on prte  ce grand esprit, Charles-Quint, et
qu'on pourrait ainsi rsumer: ce Franois Ier mort, plus de gage pour
imposer  la France une paix inflexible. En repoussant mme ce ct
odieux de la ngociation, il et t dplorable pour sa renomme de
chrtien et de Roi, qu'un prince tel que Franois Ier, mourt d'ennui
et de douleur dans le triste _retiro_ de Madrid. Aussi le sauf-conduit
fut accord avec facilit  Marguerite de Valois et  ses dames qui,
partout sur leur route, furent accueillies avec honneur et
distinction, et furent conduites jusqu' Madrid[164] par les officiers
de l'Empereur.

  [163] La conversation fut courte. _Franois Ier_: Votre Majest
  veut donc voir mourir son prisonnier?

  _Charles_: Vous n'tes point mon prisonnier, mais mon frre et
  mon ami. Arnold Ferron, _de rerum Gallic_, lib. VIII.

  [164] Paul Jove, histor. lib. III.

Dire quelle fut pour Franois Ier la tendresse de cette soeur
bien-aime, ce serait le rcit d'une vie toute de dvouement: rieuse
de caractre, spirituelle de propos, la princesse tait entoure de
jeunes femmes gracieuses comme elle, et la _marguerite_, comme dit
Marot, brillait au milieu d'une corbeille de fleurs. Dans les longues
soires de la captivit de Madrid, elle improvisa et lut  son frre
ses contes un peu hardis  la manire de Boccace, ces libres
compositions qui ont survcu comme les _cent nouvelles_ de Louis
XI, un de ses passe-temps favoris[165]. _L'Heptameron_, qui prit plus
tard le nom de la reine de Navarre, est une suite de petites
nouvelles, trs-attrayantes sur tous les sujets d'amour et de
galanterie. Franois Ier aimait les petits scandales de propos; il
provoquait les confidences d'amour, les indiscrtions de ses
compagnons de chevalerie. A travers les voiles transparents, les
historiettes de Marguerite de Valois, sa soeur chrie, lui faisaient
des rvlations sur les moeurs de sa cour, sur les dames qu'il avait
connues et aimes: Brantme a t plus libre et plus os dans ses
portraits, sans pargner mme la reine Marguerite; bien disante des
choses d'amour et qui en savait plus que son pain quotidien en matire
de galanteries.

  [165] Les contes de la reine de Navarre furent recueillis par
  Claude Gruget, un des valets de chambre de Marguerite et ddis 
  Jeanne d'Albret. 1 vol. in-4, 7 avril 1559.




XV

NGOCIATIONS POUR LE TRAIT DE MADRID.

1525.


C'tait comme un doux rve pour Franois Ier que le sjour de
Marguerite de Valois et de ses gracieuses dames  Madrid. Ce temps
heureux devait bientt s'effacer; le Roi une fois rtabli et le
sauf-conduit expir, Charles-Quint pressait le dpart de cette petite
cour de France qui tait venue s'abattre comme un choeur joyeux
d'oiseaux gazouillant. La gravit espagnole s'inquitait de ces joies
qui pouvaient cacher quelques projets d'vasion. Le conseil de
Castille, le duc d'Albe son chef, avait mme prvenu Charles-Quint,
qu'il se tramait quelque chose d'hroque, d'inattendu, entre
Franois Ier et sa soeur, une rsolution qui pouvait tout  coup
changer la situation politique si glorieuse pour l'Espagne, qu'avait
cre la bataille de Pavie. Le dsespoir du Roi ne pouvait-il pas le
porter  des extrmits fatales?

Franois Ier avait demand loyalement  l'Empereur, quelle condition
il imposait  sa dlivrance. Le conseil de Castille, aprs de
longs retards, avait enfin rpondu en envoyant un projet de trait
d'une inflexibilit rigoureuse pour le captif. Ces conditions taient
celles-ci: 1 la renonciation absolue  tous les droits du roi de
France sur le Milanais, Gnes, le royaume de Naples, et  toute
influence sur l'Italie centrale; 2 la cession ou ce que Charles-Quint
appelait la restitution[166] de la Bourgogne  l'hritier de ses
anciens ducs, c'est--dire  lui, Charles, le petit-fils de Marie de
Bourgogne; 3 la constitution au profit du conntable de Bourbon d'un
royaume indpendant qui se composerait de la Provence, du Dauphin, du
Bourbonnais, du Fort, du Lyonnais,[167] de manire  ce que le
royaume de France ft rduit  l'tat o il se trouvait sous Charles
VI et Charles VII; en un mot le retour de la monarchie franaise
jusqu'au XV sicle.

  [166] Le mot de _restitution_ se trouve dans la note. En effet,
  Charles-Quint tait fils de Philippe, archiduc d'Autriche,
  lui-mme fils de Maximilien et de Marie de Bourgogne.

  [167] Ces deux provinces taient dj dans l'apanage du duc de
  Bourbon. Il devait recevoir en plus la Provence et le Dauphin.

On s'expliquait trs-bien comment Franois Ier avait d'abord rejet
ces dures et malheureuses conditions; il avait donc pris tout 
coup dans ses conversations avec Marguerite de Valois sa soeur, une
rsolution que le conseil de Castille avait pressentie et pntre. En
France le Roi ne mourait jamais, si donc Franois Ier abdiquait, le
dauphin devenait Roi sous la rgence de sa mre sans intervalle, sans
interruption d'un rgne  un autre, et il ne resterait plus  Madrid
dans les mains des Espagnols, qu'un prince captif sans royaume et sans
terre qui serait dlivr quand Dieu voudrait[168]. Cette abdication
signe du roi, Marguerite de Valois la portait dans les plis de sa
robe et le conseil de Castille avait souponn cette ruse ou ce qu'il
appelait le vol moral du prisonnier; mais au moment o il en tait
inform, la princesse passait la frontire et arrivait en Navarre
vitant ainsi toute investigation.

  [168] Paul Jove, lib. III. Le Roi avait dsign le marchal de
  Montmorency et Brion pour diriger le Dauphin par leurs conseils.

Hlas! la rsolution qu'avait pris Franois Ier tait au dessus de ses
forces et l'ennui jetait ses pavots sur sa volont engourdie; il
s'tait cru assez rsign pour supporter une longue captivit, il ne
le pouvait pas. La mlancolie l'avait ressaisi: plus de sommeil, plus
d'apptit, plus de banquet; son oeil morne et constern se
tournait vers la France. Les bibliothques possdent un recueil de
posies bien tristes, bien navrantes crites par le roi Franois Ier,
captif  Madrid. La langue n'en est pas pure, la versification
incorrecte et obscure exprime des plaintes lamentables comme si la
mort approchait[169]: quelques-unes de ces posies sont adresses 
Marguerite, sa soeur; d'autres  une amie inconnue, est-ce  Diane
de Poitiers, est-ce  madame de Chteaubriand?

    O triste dpartie
    De mon tant regrett
    Deuil ne sera ost
    Qui mon coeur fait parl
    Sur moi laisse le fait
    Je t'en supplie, amie,
    Car mort j'aurai pour vie
    Si autrement ne fait.

  [169] Ces posies et ces lettres ont t imprimes et publies
  in-4 dans la _Collection de l'Histoire de France_; elles sont
  difficiles  lire et  comprendre dans leurs incorrections.

En vain, le Roi cherche-t-il  s'illusionner lui-mme,  se donner un
peu de repos et de tranquillit en consolant cette amie inconnue qui
le rchauffe de son amour et de ses souvenirs. Le Roi lui conseille de
se consoler, de vivre contente avec sa mmoire.

    Vivant contente ayant la souvenance
    De mon amour sans nulle dfiance,
    Car au monde, mon coeur te laisse et donne
    Aprs ma mort mon esprit te l'ordonne;
    Les immortels tout entier m'ont demi,
    Tmoin en est la main de ton ami.

Ainsi de tristes et fatales images dominent dans ces posies; Franois
Ier parle de sa langueur, de sa mort, des souvenirs qui resteront
aprs lui; le Roi n'a plus son calme ni son courage; cette main, qu'il
offre  son amie, tait bien fltrie, bien souffrante.

    La cire fond au feu sans peu d'attente,
    La fange aussi en chaleur vhmente.

La solitude du chteau de Madrid ne pouvait se peupler de ses amis, de
ses compagnons d'armes, et quand, pour la seconde fois, Charles-Quint
lui proposa de finir cette captivit par un trait, il y consentit
enfin et demanda  sa mre et  sa soeur que des plnipotentiaires
fussent envoys  Madrid. On trouve dans le mme recueil quelques
lettres de Marguerite de Valois, et de Diane de Poitiers un peu graves
et obscures; je n'ai remarqu qu'une seule phrase d'un sentiment
exalt dans une lettre de Diane de Poitiers: La main dont tout le
corps est votre et Franois Ier lui rpond: Vous dites, amye, qu'
tout le moins vous croyez avoir un seul et affectionn amy, c'est
vrai; si je vous perdais je ne chercherais d'autre remde que de me
perdre. Il serait difficile de bien fixer la date prcise de ces
lettres, la plupart difficiles  comprendre et se ressentant pour le
style de cette poque de transition entre le moyen-ge et les temps
modernes: un mlange de latinisme et mme de grcisisme[170].

  [170] Le collecteur de ce recueil aurait d accompagner ces
  lettres de quelques annotations; il s'en est presque toujours
  abstenu ce qui rend presque impossible la lecture des lettres de
  Franois Ier.

La rgente, profondment affecte de la situation d'esprit de Franois
Ier, dsigna enfin des plnipotentiaires pour discuter et arrter les
conditions dfinitives du trait: ces plnipotentiaires taient Jean
de Selves, premier prsident du parlement de Paris, Gabriel Gramont,
vque de Tarbes, et Franois de Tournon, vque d'Embrun[171], tous
esprits fort srieux, trs-aptes  discuter avec les membres du
conseil de Castille. Le dbat se prolongea tout l'automne de l'anne
1525; Charles-Quint, qui ne parut jamais dans l'assemble des
plnipotentiaires, savait bien le caractre impatient, dcourag, de
Franois Ier et qu' la fin, dans son dsespoir, il accepterait les
conditions du conseil de Castille. En effet, un trait fut sign 
Madrid, le 15 janvier 1526, une des plus tristes ncessits du
dsastre de Pavie: le texte de ce trait a t recueilli
officiellement[172]; il est sign (pour l'Espagne) par Charles de
Lannoy, vice-roi de Naples, et par don Hugues de Moncade; et au nom de
la France par les plnipotentiaires que j'ai dj indiqus: le roi de
France _rend et restitue_ la duch de Bourgogne, ensemble le
Charolais, la vicomt d'Auxonne dpendant de la Franche-Comt, et
ladite restitution sera faite en six semaines: Il est convenu que le
mme jour et heure, que le roi de France sortira des terres d'Espagne,
y entreront pour tages, les deux fils ans dudit seigneur roi: 
savoir, monseigneur le Dauphin et monseigneur le duc d'Orlans, ou le
Dauphin seul avec le duc de Vendme, messeigneurs d'Albanie, de
Saint-Paul, de Guise, Lautrec, Laval de Bretagne, le marquis de
Saluce, de Rieux, le grand snchal de Normandie, le marchal de
Montmorency, MM. de Brion et d'Aubign au choix de la rgente[173].
Le roi, de plus, renonce  tous ses droits sur le royaume de Naples,
les tats de Milan, la ville de Gnes, aux comts de Flandre et
d'Artois; il renonce encore  toutes ses prtentions sur la
chatellenie et sur les chteaux de Pronne, Montdidier, comt de
Boulogne, Guise et Ponthieu[174]. Avec ces renonciations dj si
capitales, Franois Ier dclarait qu'il agirait de tout son pouvoir
pour empcher Henri d'Albret de prendre le titre de roi de Navarre, et
que jamais il n'aiderait les ducs de Gueldre et de Wurtemberg dans
leur guerre contre l'Empereur. Enfin, on arrivait  la condition
difficile, douloureuse,  celle qui concernait le conntable de
Bourbon: le trait tait sur ce point fort curieux dans ses termes:
Comme  l'occasion de l'absence dudit conntable ont t saisis et
confisqus, les duchs de Bourbonnais, Auvergne, Clermont en
Beauvoisis, Fort, Montpensier, la Marche haute et basse, Beaujolais,
Rouanais, Annonay, baronnie de Mercoeur, seigneurie de Marignane en
Provence, pays de Dombes etc., toutes ces terres devaient tre
restitues au conntable de Bourbon dans les six semaines du
trait avec une amnistie gnrale en faveur des amis du duc de
Bourbon, parmi lesquels est spcialement dsign le comte de
Saint-Vallier, le pre mme de Diane de Poitiers. (Ce qui dment tout
 fait l'histoire scandaleuse de sa grce.)

  [171] Les deux vques plnipotentiaires furent faits depuis
  cardinaux. 1530.

  [172] Recueil de Traits, II, 112.

  [173] C'taient les meilleurs hommes de guerre de Franois Ier,
  la fleur de la noblesse.

  [174] La runion de ces comts avait t faite  la France sous
  le rgne de Louis XI.

On pouvait toutefois remarquer  l'gard du conntable de Bourbon
qu'il ne s'agissait plus de lui crer un royaume indpendant ou
souverainet particulire[175], mais de lui restituer de simples biens
confisqus par la couronne de France. L'Empereur avait beaucoup plus
promis au conntable qu'il ne tenait; mais  la premire poque de la
guerre, il avait besoin de l'pe du duc de Bourbon, et depuis la
bataille de Pavie, l'Empereur se croyait matre absolu de la position
politique, et l'pe du conntable ne lui tait plus indispensable.
Dsormais il lui fallait des serviteurs, plutt que des allis[176] et
il le faisait sentir au duc de Bourbon en modifiant les conditions du
trait.

  [175] L'engagement en avait t pris lors de la dfection du
  conntable par Charles-Quint qui l'oubliait dans le trait de
  Madrid.

  [176] Le conntable de Bourbon avait alors quitt l'Espagne, il
  se trouvait dans le Milanais.

Afin de colorer la violence par une pense religieuse, Charles-Quint
demanda  Franois Ier de le seconder de toute sa flotte dans
l'expdition qu'il mditait contre les Turcs, dont les forces
menaaient l'Italie: Car, par cette paix particulire, l'intention du
seigneur Empereur et Roi trs-chrtien est de se liguer dans une
entreprise contre le Turc et autres infidles et hrtiques de notre
sainte mre l'glise. De cette manire l'Empereur impunment pouvait
se montrer inflexible, rigoureux; car l'alliance qu'il formait avec le
roi de France, le trait qu'il lui imposait, n'avait qu'un but:
grouper et runir les forces de la chrtient contre les infidles et
les hrtiques[177], et faire cesser les guerres particulires.

  [177] Pour rendre cette alliance encore plus intime, Franois
  Ier, veuf de la reine Claude, s'obligeait  pouser lonore de
  Portugal, veuve aussi et soeur de Charles-Quint, et le Dauphin,
  Marie, Infante du Portugal (Articles 15  19 du trait).

Le texte public du trait ne faisait aucune mention d'un subside
d'argent, mais par des articles secrets il tait dit: Que la ranon
de la personne du Roi serait fixe  deux millions d'cus d'or. Dans
le droit public de l'Europe au moyen-ge, tout captif devait sa
ranon; en outre, le roi de France s'engageait  payer au roi
d'Angleterre les 500 mille cus d'or que l'Empereur avait emprunts
audit roi, afin de compenser les dpenses que l'expdition de Franois
Ier, en Italie, avait occasionnes au trsor de Castille. Il n'existe
pas dans les archives historiques, d'acte plus minutieusement rdig
que le trait de Madrid; il y respire l'esprit des universits
espagnoles, ce mlange de science et d'habilet qui les caractrisait.
C'tait la grande poque des Castilles; Charles-Quint commandait aux
deux mondes, il aspirait  la monarchie universelle; mais ces sortes
de projets trop vastes ont toujours un ct faible; ils prissent par
l'imprvu.




XVI

DLIVRANCE DU ROI.--SON AMOUR POUR MADEMOISELLE D'HEILLY, CRE
DUCHESSE D'TAMPES.--DISGRACE DE MADAME DE CHATEAUBRIAND.

1526.


Ds que le trait eut t sign  Madrid, quelque fatal qu'il pt tre
dans ses conditions, tout s'embellit autour du Roi; tout prit un
sourire et une gat pour lui incomparable, car il allait revoir la
France. Charles-Quint, jusque-l si renferm en lui-mme, si peu
expansif de sa nature, vint joyeusement visiter celui qu'il traitait
nagure gravement, tristement, comme un prisonnier d'tat. Les deux
princes se montrrent dans les rues de Madrid, en se donnant les
tmoignages d'une mutuelle confiance.

Toutefois, l'Empereur n'avait pas une foi absolue dans la fidle
excution du trait; chtiment de tous ceux qui imposent des
conditions trop dures dans la victoire; un prince, une nation ne
s'abaissent pas longtemps devant les abus de la force: de son ct
Franois Ier avait quelque crainte que Charles-Quint ne lui rendt
pas cette libert tant dsire, aprs une captivit qui lui
pesait si durement. Aussi la joie fut indicible de part et d'autre,
lorsqu'on apprit que la duchesse d'Angoulme, la reine-mre, tait
arrive  Bayonne avec les princes, ses petits-enfants, destins comme
tages. Aussitt Franois Ier quitta Madrid[178], accompagn d'une
escorte d'honneur et de surveillance, charge de l'entourer jusqu' la
Bidassoa. Les historiens espagnols[179] disent que Charles-Quint vint
avec le roi jusqu' Vittoria, et que sur la route, plein de crainte
sur la fidle excution du trait, l'Empereur lui dit: Mon frre,
vous voil libre maintenant; jusqu'ici nous n'avons trait qu'en roi,
agissons aujourd'hui en gentilshommes; me promettez-vous d'excuter
toutes vos promesses? rpondez avec franchise. Franois Ier s'y
engagea solennellement et prit  tmoin les croix qui bordaient la
route, selon la coutume espagnole. Ces prcautions, ces craintes
n'taient pas tout  fait imaginaires, et ce qui se passait  Paris
pouvait les justifier.

  [178] 18 mars 1526. Comparez Sleidanus, Comment., lib. VI et
  Belcarius, livre XVIII.

  [179] Ant. de Vera. Hist. Carl. V.

Ds que le parlement avait eu connaissance du trait de Madrid, il
avait examin en secret une question de haute jurisprudence: Un trait
sign par un roi captif, sans libert d'action et de volont, tait-il
obligatoire dans le droit public[180]? Ces dlibrations qui n'avaient
reu aucune publicit, taient pressenties par l'empereur
Charles-Quint, et la cour de madame d'Angoulme tait partie de Paris
dans la conviction que tt ou tard le trait serait dclar nul. Dans
cet itinraire vers la Bidassoa,  travers toute la France, il se
manifestait quelque chose de triste et d'afflig autour du royal
cortge; on voyait deux jeunes princes, dont l'an avait  peine dix
ans, s'acheminant vers la captivit, livrs en tage aux trangers,
aux ennemis, comme au temps des croisades de Philippe-Auguste et de
saint Louis.

La duchesse d'Angoulme, attentive  tout ce qui pouvait distraire son
fils bien-aim et lui rappeler la France, avait conduit avec elle[181]
une charmante cour de dames et de demoiselles qui devaient
assister aux fianailles de Franois Ier avec la soeur de
Charles-Quint, la reine de Portugal, une des conditions du trait. Il
ne pouvait y avoir de noces sans ballet, et de ftes sans dames.
lonore de Portugal avait ce caractre triste et compass des
princesses de la maison d'Autriche qui commenaient leur vie dans les
couvents, et la finissaient dans des palais plus tristes encore. Le
roi venait d'assister  une cruelle sparation sur la Bidassoa; ses
deux enfants aims taient remis aux commissaires espagnols[182] au
moment o le Roi traversait la rivire  cheval; libre enfin, et
heureux de se trouver sur les terres de France, il avait fait d'une
seule course le trajet de Fontarabie jusqu' Bayonne, o la cour de
madame d'Angoulme, sa mre, tait arrive apportant les joies et les
plaisirs de la paix.

  [180] Quoique le premier prsident de Selves et t un des
  signataires du trait, le Procureur Gnral avait fait des
  rquisitoires contre le trait, 15 fvrier 1526.

  [181] La duchesse d'Angoulme s'arrta  Bayonne (10 mars 1526).

  [182] Les commissaires espagnols pour l'change taient de
  Lannoy, vice-roi de Naples et le capitaine d'Alarcon; le
  commissaire franais qui accompagnait les princes tait le
  marchal de Lautrec. L'change se fit au milieu de la rivire
  dans des barques. Belcarius, liv. XVIII.

Parmi les filles qui accompagnaient madame d'Angoulme, il en tait
une distingue entre toutes par sa vivacit, sa jeunesse et sa grce
particulire; on la nommait Anne de Pisseleu ou mademoiselle
d'Heilly, fille d'Antoine, seigneur de Meudon, ne en 1508; elle avait
donc dix-huit ans lors du voyage de Bayonne[183], ses traits ont t
conservs par deux oeuvres immortelles; le Primatice a reproduit
Anne de Pisseleu par la peinture, et Jean Goujon a cisel son buste;
elle n'tait pas prcisment jolie, un front trop avanc pour tre
intelligent, les yeux d'un bleu opaque, sans grande expression, un nez
long, une charmante bouche un peu efface par la prominence des joues
jeunes et rebondies[184], mais, par dessus tout, un grand clat de
fracheur comme ces jeunes filles gracieuses et robustes, leves dans
les chteaux du moyen-ge avec la vie active de la chasse,  cheval,
un pieu  la main, un faucon sur le poing[185]. Telle tait
mademoiselle d'Heilly, lorsqu'elle fut prsente au roi Franois Ier,
au retour de sa captivit de Madrid. Le Roi, alors dans la maturit de
l'ge, imptueux encore dans ses sentiments, s'prit d'une folle
passion pour mademoiselle d'Heilly, de manire  tout oublier pour
elle,  effacer les durs sacrifices du trait de Madrid, sacrifices
immenses mme dans la famille de Franois Ier: n'imposait-il pas une
triste sparation? Il paraissait cruel  tous de voir s'loigner comme
tages les enfants du roi, si jeunes, si beaux, et tout en pleurs de
quitter la cour de France. Ces deux enfants, le premier, Franois,
dauphin de France, alors  dix ans, l'autre  huit ans, du nom de
Henri, duc d'Orlans, d'une figure charmante[186], tous deux, on les
livrait au roi d'Espagne, sans savoir la destine qui leur serait
rserve, car dans la pense du conseil et du parlement, le trait de
Madrid, contract sans volont libre, par un roi captif, tait nul
dans le fond et la forme; ce trait, on ne voulait donc pas
l'excuter? En ce cas, quelle rsolution prendrait Charles-Quint dans
sa colre contre les jeunes et royaux tages qu'on mettait dans ses
mains? Le conseil de Castille tait inflexible comme tous les pouvoirs
absolus qui ont le sentiment de leur droit et de leur prrogative;
les moeurs des Espagnes tenaient un peu aux habitudes d'une
svrit austre, impitoyable, contracte dans les guerres avec les
Arabes; on pouvait donc tre justement inquiet sur le sort qui serait
rserv aux enfants de France, le jour o le parlement dclarerait
publiquement nul le trait de Madrid.

  [183] 1526. Elle tait demoiselle d'honneur de la reine-mre.

  [184] Il a t fait bien des portraits de fantaisie de la
  duchesse d'tampes. (Voyez la collection des gravures,
  bibliothque impriale.)

  [185] Sur la chasse au faucon, lisez toujours le charmant et
  admirable ouvrage de Ste-Palaye sur la chevalerie et la chasse.
  T. II. Ste-Palaye entre dans les plus prcieux dtails sur la vie
  des chasseurs au moyen-ge. J'ai galement dcrit les
  distractions de la fodalit dans mon _Philippe-Auguste_.

  [186] Ce fut ensuite le roi Henri II. Le marchal Anne de
  Montmorency accompagnait les enfants de France  Madrid.

Et cependant le roi Franois Ier, oubliant tout ce qu'il y avait de
triste, de fatal dans cette situation, ne semblait proccup que de
son fol amour pour mademoiselle d'Heilly, amour si public, si brusque,
si imptueux, qu'il entrana une rupture avec madame de Chteaubriand;
on parla plus tard avec mystre, de tout un drame qui suivit cette
rupture[187]: On dit que Jean de Laval-Montmorency, sire de
Chteaubriand, avait attendu la disgrce de sa femme, pour la
renfermer dans une chambre tendue de noir en un de ses vieux manoirs
de Bretagne, et qu'aprs quelques jours de repentir et de deuil, il
lui fit ouvrir les veines. Sauval, l'historien anecdotique de la ville
de Paris, affirme que le sire de Chteaubriand tua sa femme pour
se livrer  de nouvelles amours. La lgende veut mme qu'il ait servi
de type au populaire conte de Barbe-Bleue, recueilli par Perrault sur
les lgendes du moyen-ge.

  [187] Beaucoup de romans ont t crits sur la comtesse de
  Chteaubriand. Lescouvel l'a raconte dans son _Histoire
  amoureuse de Franois Ier_. Un anonyme a publi l'_Histoire
  tragique de la comtesse de Chteaubriand_. Amsterdam 1675, in-12.
  Comparez Bayle, Moreri, _Dict. hist._ qui se perdent en
  conjectures.

Des tmoignages incontestables refutent toutes ces absurdits. Madame
de Chteaubriand parut encore  la cour aprs la faveur de
mademoiselle d'Heilly: il existe dans le recueil des lettres de
Franois Ier, une rponse de madame de Chteaubriand, pour remercier
le roi d'une riche broderie qu'il lui envoyait[188]. Brantme donne
quelques dtails sur les accidents de cette rupture. Le Roi ayant fait
demander  madame de Chteaubriand les joyaux qu'il lui avait donns,
sur lesquels on lisait quelques devises amoureuses composes par la
reine de Navarre, madame de Chteaubriand eut le temps de faire fondre
ces bijoux, et rpondit au gentilhomme messager, en lui remettant des
lingots: Portez cela au roi, et dites lui que, puisqu'il lui a plu me
rvoquer ce qu'il m'a donn si libralement, je le lui renvoie en
lingots; quant aux devises, je les ai si bien empreintes et colloques
en ma mmoire, et les y tient si chres, que je n'ai pas souffert
que personne en dispost, en jout et en et de plaisir que
moi-mme[189].

  [188] Recueil in-4 dj cit.

  [189] Brantme, _Mme de Chteaubriand_.

Madame de Chteaubriand, loin de mourir de mort violente et jalouse,
ne trpassa que longtemps aprs, et Clment Marot crivit mme son
pitaphe en vers d'une haute pense philosophique:

    Sous ce tombeau o gt Franoise de Foix
    De qui tout bien, chacun soulait dire
    Et le disant, onc une seule voix
    Ne s'avana de vouloir contredire.
    De grand' beaut, de grce qui attire
    De bon savoir, d'intelligence prompte,
    De biens, d'honneur et mieux qu'on ne racompte
    Dieu esternel richement l'estoffa.
    O Viateur pour t'abrger le compte
    Ci-gist un rien l o tout triompha[190].

  [190] Posie de Marot, lib. III.

Cette haute rflexion de philosophie si bien exprime par le pote,
n'indique ni mort soudaine, ni violente. Madame de Chteaubriand
vivait retire de la cour pendant la faveur de mademoiselle d'Heilly,
cre par lettres-patentes, duchesse d'Estampes; celle-ci, qui
jouissait alors de toute la puissance royale, se faisait la
protectrice des savants, des rudits de toute cette cole
demi-huguenote qui bourdonnait autour du Roi: elle donna asile 
Rabelais dans les terres de son pre, seigneur de Meudon[191], et
Rabelais fut nomm cur de la paroisse o il crivait ses tranges et
fastidieuses bouffonneries.

  [191] Le cardinal du Bellay avait donn  Rabelais une prbende
  dans l'glise collgiale de Saint-Mand-les-Fosss.

Aussi n'est-il sorte de flatterie que les potes n'adressent  la
duchesse d'tampes, et Marot en tte lui prodigue l'encens  pleines
mains. Mademoiselle d'Heilly, duchesse d'tampes, un peu fatigue d'un
long voyage, avait perdu de sa fracheur, Marot lui adresse ce petit
rondeau flatteur:

    Vous reprendrez, je l'affirme
        Par la vie,
    Ce teint que vous a ost
    La desse Beaut
        Par envie[192].

  [192] _OEuvres de Marot_, lib. III.

Quand tout l'encens des potes, des rudits s'levait au pied de la
duchesse d'tampes, pour l'entraner aux opinions nouvelles, Diane de
Poitiers se rattachait de plus en plus au parti des Guises, aux
fervents catholiques que menaait l'lvation de la duchesse
d'tampes, favorable aux opinions de Calvin. C'est par ordre de la
duchesse que Calvin traduisait les psaumes; c'est par son
intermdiaire qu'il adressait au Roi des ddicaces, et afin de servir
ses penchants, le Roi fit pouser  la duchesse, un gentilhomme
trs-enclin aux ides de la rformation, Jean de Brosses[193];
nanmoins mademoiselle d'Heilly garda le titre et le nom qu'elle
devait au roi, celui de duchesse d'tampes, avec cinquante mille
livres de pension. Diane de Poitiers n'eut besoin d'aucune influence
pour rentrer dans le patrimoine de son pre, le comte de
Saint-Vallier, que lui restituait une des stipulations du trait de
Madrid. La duchesse d'tampes, fire de sa jeunesse, bravait avec une
certaine hauteur Diane de Potiers, alors appele madame la grande
snchale, et qu'une fortune singulire attendait plus tard avec le
rgne du dauphin, depuis Henri II.

  [193] Jean de Brosses appartenait  une famille bretonne, dont
  les biens avaient t confisqus sous Louis XI.




XVII

LE CONNTABLE DE BOURBON EN ITALIE.--SAC DE ROME PAR LES
HUGUENOTS.--CALVIN ET LA DUCHESSE D'TAMPES.

1526-1527.


Aucune popularit ne fut comparable  celle du conntable de Bourbon
parmi les gens d'armes, les aventureux de toutes nations et les
soldats de tous camps, malgr le discrdit qu'on avait voulu jeter sur
sa personne par sa dfection: la gloire qu'il avait acquise  Pavie
n'tait pas la seule cause de cette popularit, il la devait encore 
ce caractre hardi, batailleur, un peu sans foi ni loi, qui plaisait
tant aux soudards et compagnons de guerre au moyen-ge: les Espagnols
eux-mmes chantaient sous la tente le conntable de Bourbon:

    Calla, calla, Julio Cesar, Annibal, Scipion,
              Viva la fama de Borbon[194].

  [194]

    Ne parlez plus de Csar, d'Annibal, de Scipion,
        Vive la renomme de Bourbon.

  La chanson des gens d'armes sur le duc de Bourbon
  retentissait dans les batailles, comme celle de Rolland parmi les
  preux:

    Louange  Dieu qui donne la victoire
    Belle  Csar[195] par le duc de Bourbon;
    Noble Bourbon, puis mil ans telle gloire
    Ne acquit quelqu'un que ton bruit et renom
    Par tel faon a rig ton nom
    A toujours, mais, n'est besoin en douter,
    Tu as dompt superbe nation
    Qui prtendait le monde surmonter[196].

  [195] Charles-Quint.

  [196] Pice conserve  la Bibliothque de l'Arsenal, et publie
  dans le _Bulletin des Bibliophiles_, 1853-1858, p. 732.

Ce chant faisait allusion  la bataille de Pavie et  la gloire que le
duc de Bourbon y avait acquise; on put bien faire des lgendes en
France sur les ddains dont le conntable fut entour en Espagne: nul
grand de Castille ne lui tourna le dos, nul ne brla sa maison aprs
que le conntable l'avait habite; nobles fables pour rchauffer le
dvoment des gentilshommes au roi de France. La renomme de Bourbon
pouvait inspirer jalousie, jamais un tel ddain; sa place, au reste,
tait au milieu des retres et des lansquenets que lui amenait
d'Allemagne, Fronsberg, plus mcrant encore que Bourbon, et  son
ct le prince d'Orange, tout pris de la gloire des aventuriers.

A la tte de cette arme moiti allemande et flamande, moiti
aragonaise, le corps espagnol surtout tait mcontent, car il n'tait
pas pay; les soldats disaient dans leur rodomontades: _que si no les
pagavan, revolverian todo el mondo: y por mostrar en la obro sus
intenciones sacquevavan y robovan todo_[197]. Le conntable, avec une
merveilleuse activit pour les satisfaire, faisait des emprunts,
imposait les populations et mettait ainsi au courant leur solde. Il
leur promettait surtout le pillage de l'Italie: de belles villes 
dpouiller, les trsors des glises, les sous d'or de la bourgeoise
commerante[198]; et tous ces braves gens comme dit Brantme en
taient ravis de joie. Si les Espagnols pouvaient se faire quelques
scrupules sur une expdition contre le pape et les glises, il n'en
tait pas ainsi des retres et des lansquenets qui pratiquaient les
enseignements de Luther. La rformation en Allemagne tait reste bien
peu de temps dans l'tat de simple doctrine; elle s'tait
transforme en agitation et en guerre violente. C'est le ct par
lequel on n'a pas assez tudi la rformation, quand on veut
s'expliquer les mesures svres qui furent prises pour la contenir et
la rprimer. Le premier droit d'un gouvernement et d'une socit est
de se dfendre, et le luthranisme jetait au milieu du monde la guerre
sociale des paysans et des grandes compagnies glorieusement comprims
par les Guises.

  [197] Que si on ne les payait, ils retourneraient tout le monde,
  et pour montrer leur intention par leurs oeuvres, ils
  saccageaient et volaient tout.

  [198] Brantme, dans l'article _M. de Bourbon_, est fort curieux
   consulter: _La Vie des grands Capitaines_, t. Ier. Ou les
  moeurs militaires de cette poque taient tranges et sans
  merci, ou bien Brantme n'a pas le sens moral.

Le sentiment le plus profond, le plus vivace, j'ai presque dit le plus
brute, au coeur des retres, c'tait la haine contre le pape et
Rome; cette haine, Luther l'avait suscite avec une telle persvrance
et une telle rudesse[199] qu'elle tait passe dans le corps et dans
les os de tous ces soldats de la rformation, parmi les fodaux
surtout qui considraient les abbayes et les terres monacales comme
une proie facile offerte  leur avidit: la guerre ternelle entre la
force matrielle et la puissance morale se renouvelait avec une
nouvelle nergie au XVIe sicle.

  [199] Voyez mon travail _sur la Rforme et la Ligue_, t. II.

Le type de ces fodaux tait toujours Fronsberg, le baron de la
Souabe, qui avait franchement accept la supriorit militaire du
conntable. Tout glorieux de son pass, Bourbon promettait 
toutes ces bandes noires et grises le sac de Rome, la chute du pape,
la dispersion des cardinaux; il s'engageait  donner  chaque chef de
bons tablissements en Italie. L'occasion tait toute trouve;
Charles-Quint lui-mme avait des griefs contre le pape, car avec cette
inconstance qui le caractrise, le peuple italien tait pass d'un
systme  un autre; l'Italie devait son indpendance  l'Empereur et
par son pe elle s'tait dlivre des Franais et des Suisses; mais
cette pe protectrice, l'Italie capricieuse voulait la briser pour
agir et s'organiser seule, ce qui fut toujours sa pense, d'autres
diraient son rve.

Les Vnitiens, le pape, les Florentins, en concluant une alliance bien
fragile contre Charles-Quint, mettaient sur pied une arme _de la
Ligue italienne_[200]. C'tait aussi la prtention de ces
souverainets de s'armer entre elles pour un but commun qu'elles ne
pouvaient atteindre, l'esprit d'unit leur manquant. Ils voulaient
former une arme italienne, se grouper par des ligues nationales;
presque aussitt la faiblesse des moyens, la division des chefs
amenaient la dissolution de cette arme.

  [200] Guicchardin, liv. XVI et XVII. L'historien Guicchardin
  commandait comme capitaine dans l'arme de la _Ligue italienne_,
  dont cependant il reconnat la faiblesse.

Cette ligue italienne, le conntable s'tait charg de la combattre et
de la vaincre;  cet effet, il avait lanc ses Allemands et ses
Espagnols sur le centre mme de l'Italie; ses lieutenants,
Fronsberg[201] et le prince d'Orange[202], tous deux braves
aventuriers, le secondaient de tous leurs moyens: La ligue italienne
fut bientt disperse; le conntable et ses deux lieutenants
envahirent les lgations romaines, Ferrare se rendit aux lansquenets.
L, mourut le gros capitaine Fronsberg dans une orgie huguenote, en
avalant une grande coupe de vin dans un calice: c'tait pourtant un
rude homme,  la taille haute, aux larges paules,  la figure paisse
et enlumine; nul ne connaissait mieux le langage de guerre qui
convenait  ses soudarts; le conntable donna de grands regrets 
Fronsberg; puis il dit aux lansquenets, ne suis-je pas un pauvre sire
comme lui, sans bien ni terre, et ne me faut-il pas gagner ville et
tat?

  [201] La vie du capitaine Fronsberg a t publie en latin, par
  Adam Reissner, Francfort, 1568, in-fo, et traduite en allemand,
  1595, in-fo; le capitaine laissa un fils, Gaspard Fronsberg, qui
  fut aussi chef d'un corps de lansquenets.

  [202] Brantme a consacr un article au _prince d'Orange_.

Rome se levait devant les aventuriers avec ses richesses infinies: il
y avait alors une opinion rpandue, c'est que Rome avait hrit des
trsors du vieux monde, opinion qu'on voit se rpandre ds le Ve
sicle chez les Goths, les Vandales et aprs la chute de
Constantinople, ces richesses avaient d s'accrotre. On disait que
des tonnes d'or taient enfouies dans les caveaux des basiliques; tout
tait riche  Rome: reliquaires, vases sacrs, chandeliers, ornements
des autels, chappes et tiares; les mcrants se faisaient joie de ces
profanations, et ils salurent Rome de leur chant de guerre, de leurs
clameurs de victoire[203].

  [203] Laissez faire, compagnons, je vous mne en un lieu o vous
  serez tous riches. (Paroles du Conntable.)

Presqu'aussitt, l'assaut fut donn par les deux cts des vastes
murailles, qui s'tendaient sur un espace de prs de cinq lieues,
assaut terrible, bravement soutenu et fortement accompli. Un coup
d'arquebuse frappa le conntable en pleine poitrine, et il tomba,
bless  mort. S'il faut en croire l'artiste un peu hableur, Benvenuto
Cellini,[204] ce fut lui qui lana ce grand coup: il ne faut pas en
vouloir aux artistes fantasques de ces petits mensonges, de ces
vanteries frquentes; leur imagination travaille ardemment; elle
charpente avec navet un roman dont ils se croient les hros et qui
devient pour eux de bonne foi, la vrit absolue. La mort glorieuse du
conntable de Bourbon fit une impression profonde de tristesse et de
colre parmi les bandes d'aventuriers; en langue espagnole ou
allemande ils poussaient ces cris sauvages: Il faut venger Bourbon
par la chair et le sang[205].

  [204] _Mmoires de Benvenuto Cellini_, liv. III.

  [205] _Carne! carne! Sangre! sangre! Cierra! cierra! Bourbon!
  Bourbon!_ Ils ajoutaient ces mots sauvages dans leur mauvais
  idiome d'espagnol-flamand: _Hasta a non hartaze_: Il faut tuer
  sans tre jamais rassasis.

Un chant de geste et de guerre demeura longtemps parmi les
aventuriers, en souvenir de la mort du conntable, leur chef
bien-aim.

    Quand le bon prince d'Orange
    Vist Bourbon qui tait mort,
    Criant: Saint Nicolas!
    Il est mort, saincte Barbe!
    Jamais plus ne dist mot,
    A Dieu rendit son ame.
    Sonnez, sonnez, trompette.
    Sonnez tous  l'assaut,
    Approchez vos engins,
    Abbattez les murailles
    Tous les biens des Romains
    Je vous donne au pillage[206].

  [206] Ce chant a t conserv dans la _Collection Fontanieu_. Le
  prince d'Orange dont il est tant parl par Brantme, tait
  Philibert de Chalons, n en 1502; il mourut au sige de Florence,
  en 1530.

Cet ordre fut cruellement excut. La description que fait Brantme du
sac de Rome par les lansquenets et les volontaires espagnols, soulve
de tristes rflexions sur les moeurs des gens de guerre de cette
poque, que plus tard Callot a dessins. Il y a sans doute un peu
d'exagration dans le rcit du sire de Bourdeille qui n'tait pas
tmoin oculaire des faits qu'il raconte par ou dire: Brantme n'tait
pas au sige de Rome; mais il avait cout, entendu ce rcit de la
bouche mme de quelques-uns de ces soudards, compagnons d'armes de sa
jeunesse; le souvenir en tait rest en sa mmoire: Rome vaincue, dit
Brantme, ils se mirent  tuer, desrober, tuer et violer femmes sans
tenir aucun respect ni  l'ge ni  dignit, sans respecter les
saintes reliques des temples, ni les vierges, ni les moniales, jusques
l que leur cruaut ne s'estendit pas seulement sur les personnes,
mais encore sur les marbres et antiques statues: les lansquenets qui
taient imbus de la nouvelle religion, s'habillaient en cardinaux, en
evsques en leurs habits pontificaux et se promenaient ainsi parmi la
ville, au lieu d'estaffier, fesaient ainsi marcher ces pauvres
clesiastiques,  ct ou en devant en habits de laquais, les uns les
assommaient de coups, les autres se contentaient de leur donner des
horions, les autres se moquaient d'eux et en tiraient des rises en
les habillant en bouffons et maltassins; les uns leur levaient les
queues de leur chappes en fesant leur procession par la ville et
disant les litanies; bref ce fut un vilain scandale.

Brantme ajoute comme un souvenir: Les huguenots en nos guerres en
ont bien fait autant et mesme  la prise de Cahors, car, tant que dura
leur sjour, les palefreniers tous les matins et soirs qui allaient
abreuver leurs chevaux, s'habillaient de chapes des glises qu'ils
avaient prises et monts sur leurs chevaux, allaient en l'abreuvoir et
entournaient ainsi vestus en chantant les litanies et un qui avait
trouv la mitre allait derrire fesant l'office de l'vque.[207] Je
rapporte ce passage de Brantme, pour expliquer et justifier les
ractions populaires contre les calvinistes.

  [207] Brantme, _Grands Capitaines_, article _M. de Bourbon_.

Il serait impossible de suivre plus loin les rcits trop nafs du sire
de Bourdeille, dans la description du sac de Rome par les lansquenets
et les compagnies d'aventuriers espagnols; Brantme ne s'pargne
pas la licence des tableaux et la franchise des expressions. L'opinion
qu'il a des dames romaines (comtesses, marquises, baronesses), est un
peu conforme  sa manire de conter les galanteries des dames  la
cour de Henri II et de Charles IX. Il faut prendre Brantme comme un
charmant hableur, une espce de Boccace franais qui lance un peu au
hasard des noms propres  ct des rcits de galanterie souvent
invents; il les conte si bien, avec tant de naturel, qu'on ne
distingue pas ses imaginations de la vrit, et qu'on se laisse
doucement bercer par ses agrables aventures.

Pendant le sac de Rome, la dvastation des basiliques, le saccagement
de la tombe des Aptres[208], par les reitres plus cruels que les Huns
et les Alains, le pape et les cardinaux s'taient rfugis au chteau
Saint-Ange, o ils subirent un sige rgulier; du haut de cette vaste
tour (le Mle d'Adrien), ils purent contempler ces processions
moqueuses, dans lesquelles les Huguenots, monts sur des nes,
transportaient les reliques et mme le pain consacr. Les
prdications de Luther avaient prpar ces excs de la soldatesque
allemande.

  [208] Aussi les soldats espagnols, qui ne conservaient rien de
  toutes ces richesses, disaient que: _el diablo les avia dado el
  diablo les avia il evado_.

L'empereur Charles-Quint, tout en dsavouant le sac de Rome, n'en
faisait pas moins assiger le souverain pontife dans le chteau
Saint-Ange, et le forait  se rendre prisonnier en l'environnant de
respect, et en s'agenouillant devant lui; l'empereur aimait les grands
captifs. Il mlait un respect affect  sa politique d'invasion et de
conqute; c'tait sa seule hypocrisie.

Pour rester juste et impartial, il faut dire que les opinions de la
Rforme s'taient produites, en majorit jusqu'ici en France, dans des
conditions plus calmes, plus modres que les jacqueries luthriennes
de l'Allemagne. Ces opinions purent mriter la protection de
mademoiselle d'Heilly (la duchesse d'tampes), comme elles avaient
trouv des partisans dans les classes scientifiques et universitaires.
Le calvinisme, quoique plus hardi, plus dessin comme doctrine, avait
quelque chose de plus doux dans la parole et dans l'expression.
Calvin, n  Noyon, loin de lutter contre la puissance royale,
s'adressait  elle dans les formes les plus obsquieuses, pour
demander sa protection; il ddiait  Franois Ier ses livres et
ses oeuvres[209]. Calvin avait pour protectrice avoue Marguerite de
Valois (depuis duchesse d'Alenon), cette tendre soeur du roi, puis
madame Marie de France, duchesse de Ferrare[210] et enfin la duchesse
d'tampes, toute puissante  la cour de Franois Ier.

Ce fut sur les instances de la matresse bien-aime de Franois Ier,
que Clment Marot traduisit les psaumes en franais, que le soir on
rcitait dans le Pr-au-Clerc, ce beau rendez-vous de la cour[211].
Qu'on se reprsente au del de la Seine, les prs fleuris en face du
Louvre, ombrags de grands arbres et s'tendant jusqu'au village de
Grenelle. L'universit avait l ses jardins, ses alles, ses vergers
en espaliers, sa fruiterie, et ses beaux treillis de vigne. Le soir,
le Pr-au-Clerc retentissait d'une douce musique qui accompagnait les
psaumes de David: chacun y mettait son air favori, et la popularit de
l'oeuvre de Marot fut si grande, que le roi en accepta enfin la
ddicace:

    Puisque voulez que je poursuive,  Sire,
    L'oeuvre royale du psautier commenc,
    Et que tous ceux aimant Dieu le dsire,
    D'y besogner m'y tient tout dispos;
    S'en sente donc qui voudra offens;
    Car ceux  qui un tel bien ne peut plaire
    Doivent penser, si j ne l'ont pens,
    Qu'en vous plaisant me plat de leur dplaire[212].

  [209] Le livre capital de Calvin, _L'Institution chrtienne_, est
  ddi  Franois Ier.

  [210] Soeur de Louis XII.

  [211] Les catholiques attaquant ces psaumes en vers, les
  appelaient des _chansons_. Voyez le petit livre: _Contrepoison
  des cinquante-deux chansons de Clment Marot, faussement
  intitules par lui Psaumes de David_, Paris, 1560.

  [212] La traduction des psaumes de David par Clment Marot,
  complte par Thodore de Bze, fut le texte chant dans les
  glises calvinistes pendant le XVIe sicle; Conrard en a donn
  une version plus moderne, que plusieurs glises calvinistes
  chantent encore aujourd'hui.

Ainsi le Roi lui-mme commandait cette traduction des psaumes que
l'glise condamnait: ce fut par la duchesse d'tampes, que Clment
Marot obtint toutes les grces de la cour; esprit fantasque, exigeant,
tapageur, plus d'une fois le pote avait eu des dmls avec la
justice; ses vers sur le Chtelet le constatent.

Les ennemis, que Marot dnonait dans ses jeux de mots versifis,
taient les catholiques ardents, les docteurs de la Sorbonne, les
magistrats des cours de justice qui maintenaient les principes de la
vieille socit. Ce parti avait pour expression Diane de Poitiers,
unie intimement aux Guise, la rivale de la duchesse d'tampes, esprit
politique qui voulait dfendre les lois antiques de la chevalerie et
de la socit du moyen-ge.

On tait, en effet,  une poque de transition scientifique; le
moyen-ge s'affaiblissait, l'esprit de la chevalerie tait son dernier
souffle jet sur le sicle de Franois Ier: sa guerre civile, les
dissentions universitaires allaient se substituer aux belles joutes et
aux tournois; et la preuve que ce vieil esprit s'en allait, ce fut la
faon presque ridicule, dont se termina le grand cartel envoy par
Charles-Quint  Franois Ier!




XVIII

CARTEL DE CHARLES-QUINT A FRANOIS Ier.

1526-1527.


Un des pisodes les plus tranges dans l'histoire srieuse, ce fut de
voir le grave et politique Charles-Quint, oubliant les lois gnrales
de son systme habituellement plein de calme et de rflexion (comme
l'esprit monacal de l'Espagne), pour se jeter dans les aventures d'un
cartel de chevalerie. Le sang des ducs de Bourgogne lui tait-il mont
au cerveau? la colre d'avoir t tromp, jou par Franois Ier, lui
faisait-elle oublier les lois de la prudence gnrale? Vainqueur
partout au moyen de ses armes, comment se jetait-il en chevalier
errant dans les hasards d'un combat singulier? C'est que lorsqu'une
forte dception arrive, lorsqu'on a travaill  l'accomplissement d'un
systme et que le but chappe, on ne raisonne plus, on agit avec sa
colre et non point avec la rflexion. L'Empereur venait d'apprendre
que le parlement de Paris avait dclar nul l'acte scell des
armes royales de France, en vertu de ce principe du droit romain, qui
exigeait la libert, la spontanit dans tous les actes lgaux de la
vie de l'homme; or, Franois Ier captif n'avait pu agir
librement[213].

  [213] Le Roi vint tenir un lit de justice au parlement, le 12
  dcembre 1527. Le trait de Madrid fut solennellement dclar nul
  (Mss de Colbert, _Pices sur le Parlement_, t. Ier.). Antonio de
  Vera, _Histoire de Charles-Quint_, juge trs-svrement cet arrt
  et la conduite de Franois Ier.

L'Empereur considrait cette faon de raisonner comme une grande
dloyaut. Ce n'tait pas le roi de France qui avait ngoci et
prpar le trait, mais des plnipotentiaires librement choisis par
lui; il n'avait fait que ratifier leur oeuvre discute, rflchie;
et, d'ailleurs, n'avait-il pas engag sa parole de gentilhomme et de
chevalier, d'excuter fidlement les clauses du trait de Madrid?
Cheminant tout  ct de l'Empereur depuis Burgos jusqu' la Bidassoa,
Franois Ier n'avait-il pas pris  tmoin l'image de la croix, et ne
se parjurait-il pas comme un flon en oubliant cette promesse? Comme
il avait manqu  sa foi de chevalier, Charles-Quint le provoquait en
cartel. Peut-tre aussi, par un de ces caprices qui arrivent
quelquefois aux esprits politiques, Charles-Quint voulait-il se jeter
dans les aventures pour montrer son courage personnel et enlever  son
rival, l'autorit et le prestige de roi chevalier.

Aprs la signature du trait de Madrid, Franois Ier avait envoy pour
le reprsenter auprs de Charles-Quint un ambassadeur; c'tait un
chevalier trs en avant dans la confiance de la duchesse d'Angoulme,
Henri de Calvimont, et plusieurs fois en sa prsence, l'Empereur
s'tait exprim en paroles aigres et colres sur la conduite du roi de
France, jusqu' la provocation. Les instructions de l'ambassadeur lui
recommandaient beaucoup de calme, la ncessit de prolonger et
d'attendre: en ce moment, Franois Ier ngociait avec le roi
d'Angleterre, et l'on tait  la veille de la signature d'un trait
offensif et dfensif. Le trait avait pour but de forcer Charles-Quint
 rendre les deux jeunes princes, fils de Franois Ier, moyennant une
juste ranon, ce qui tait dans le droit chrtien.

Le pape invitait tous les peuples  une croisade, et il fallait pour
cela un durable systme de conciliation[214].

  [214] Pour tout ce qui concerne le cartel de Charles-Quint 
  Franois Ier, on peut consulter un rcit contemporain conserv
  dans les Mss Bethune, _Biblioth. imp._ nos 8471, 8472.

L'empereur Charles-Quint tait instruit de ces ngociations et de ces
actes[215]; impatient des dlais et de ces paroles vasives ou de
cette mauvaise volont, il s'cria tout haut en prsence de
l'ambassadeur de France, Calvimont: Le roi, votre matre, a manqu
dloyalement  la foi de chevalier qu'il m'avait donne, et s'il osait
le nier, je le soutiendrais seul  seul avec lui les armes  la main!
Dans les lois de la chevalerie c'tait un vritable dfi d'armes. Une
dpche de Calvimont informa Franois Ier de cet appel  un combat
singulier: l'ambassadeur, n'exprimant aucune opinion, racontait les
faits tels qu'ils s'taient passs dans l'audience de l'Empereur.

  [215] Le trait conclu entre Franois Ier et Henri d'Angleterre
  fut sign le 14 septembre 1527. Ces deux rois dnoncrent ensuite
  la guerre  Charles-Quint par des hrauts-d'armes.

A l'poque toute de ngociation et de diplomatie o l'on se trouvait,
Franois Ier avait tout  gagner en retardant une rponse. Le conseil
tait d'avis qu'en poursuivant la guerre en Italie, l'empereur
Charles-Quint avait bris lui-mme le trait de Madrid, et qu'il n'y
avait plus d'engagement de la part du roi de France, puisque la
paix n'tait pas observe, opinion partage par le roi Henri VIII. Les
deux conseils de France et d'Angleterre rsolurent donc d'envoyer des
hrauts-d'armes  Charles-Quint, pour lui dclarer solennellement la
guerre. Ce n'tait point ici un dfi de chevalerie, la provocation
d'un cartel, pour un combat corps  corps, les hrauts d'armes
reprsentaient le suzerain, chef de la nation; ce qu'ils dnonaient,
c'tait la guerre et non pas un combat de chevalerie[216] en
champ-clos.

  [216] Comparez _Belcarius_, liv. 19, no 46, et Sleidan, _Comm._,
  lib. VI.

Le dfi de Charles-Quint, au contraire, tait une provocation
individuelle,  laquelle tout chevalier devait rpondre. Le
hraut-d'armes de France s'appelait Guyenne, celui d'Angleterre
Clarence; tous deux partirent donc couverts d'armures avec le blazon
de leur matre sur la poitrine et le gonfanon  la main, prcds de
deux trompettes galement aux armes royales, s'acheminant  travers
les terres de France et d'Espagne[217]; ils trouvrent l'empereur
Charles-Quint qui tenait sa cour plnire  Burgos. Ils
s'annoncrent comme messagers d'armes de France et d'Angleterre
portant les paroles des rois leurs seigneurs; aprs trois appels au
son de trompe, Guyenne, le hraut-d'armes de France, s'cria: A toi,
empereur Charles le cinquime, nous dclarons au nom des rois de
France et d'Angleterre, que tu as forfait  l'honneur en retenant
notre Saint-Pre le pape captif au chteau de Saint-Ange, en gardant
comme des serfs les enfants du roi de France qui n'taient qu'otages,
en refusant de payer  Henri, roi d'Angleterre, les sommes dont tu lui
es dbiteur[218].

  [217] Sur les fonctions de hrauts-d'armes, consultez le beau
  livre de Sainte-Palaye _Sur la chevalerie_, liv. IV. Les
  miniatures de manuscrits reproduisent galement les
  hrauts-d'armes.

  [218] Mss Bethune, nos 8471, 8472 (Biblioth. imp.) Cette demande
  tait habile de la part de Franois Ier; elle indiquait
  l'alliance intime de la France et de l'Angleterre.

En entendant ces paroles hardies du hros-d'armes, l'empereur
Charles-Quint, tout rouge de colre, rpliqua d'une voix terrible: En
vrit, Guyenne, ton matre en a menti par la gorge, Franois de
Valois, quoique libre, n'a pas cess d'tre mon prisonnier; il a viol
sa parole de chevalier, car n'avait-il pas promis de venir se remettre
en mes mains, si le trait de Madrid n'tait pas excut, et il ne l'a
pas t. Ton matre, ayant forfait  l'honneur, n'a plus qu' rpondre
au dfi d'un combat singulier que je lui porte  la lance, 
l'pe,  la hache d'armes, ainsi que je lui ai envoy dire par
l'ambassadeur Calvimont. A prsent pars, je te donne cong.

Les hrauts-d'armes, remettant leur casque et haulme sur leur chef,
s'acheminrent donc  travers l'Espagne et la France vers la cour de
Fontainebleau, o ils trouvrent le roi Franois Ier au milieu des
ftes et des plaisirs de ses nouvelles amours pour la duchesse
d'tampes: Guyenne rpta mot  mot les paroles fires et ddaigneuses
de Charles-Quint. Franois, le visage en feu, dicta le cartel suivant:
A toi, lu empereur d'Allemagne, tu en as menti par la gorge, quand
tu soutiens que j'ai manqu  ma foi de gentilhomme; j'accepte ton
dfi, assigne un lieu de combat, promets-moi la sret du camp et
terminons par l'pe ce qui s'est trop continu par l'criture[219].

  [219] Ces sortes de dfi se retrouvaient souvent dans les romans
  de chevalerie au moyen-ge; voyez aussi Favin _Thtre
  d'honneur_. Franois Ier avait pris pour modle _Amadis de
  Gaule_, et il le suivait en toutes ses fabuleuses actions.

Dans la loi de la chevalerie, assurer le camp, c'tait donner un
sauf-conduit solennel, de manire qu'en aucun cas il pt y avoir
saisie de corps de l'un des deux combattants, car Franois Ier
craignait toujours quelque pige tendu par Charles-Quint, et de
voir ainsi recommencer sa captivit. Le hraut-d'armes Guyenne
s'achemina une seconde fois pour les terres d'Espagne, portant le
royal cartel dans une aumonire de soie. Charles-Quint tenait alors sa
cour  Monco en Aragon: quand le hraut-d'armes eut achev son dfi et
sonn ses trois coups de trompette, l'Empereur lui dit: Rapporte au
roi ton matre que j'accepte le cartel, le lieu fix pour le combat
sera l'le de la Bidassoa, la place mme o Franois Ier m'a donn sa
foi de gentilhomme d'excuter le trait, et o il me remit ses enfants
en otages; ce lieu plac entre les deux tats, n'est-il pas sr? nous
enverrons de part et d'autre un prud'homme en chevalerie pour procurer
la sret du camp et dcider le choix des armes que je prtends
m'appartenir, car je suis l'insult[220].

  [220] J'ai donn toute la correspondance et les pices relatives
   ce cartel, dans mon _Franois Ier et la Renaissance_, t. II.

Charles-Quint prenait ce cartel si parfaitement au srieux qu'il avait
fait choix du chevalier qui devait l'accompagner comme tmoin et
second dans le duel, c'tait don Baltazar Castiglionne, le plus loyal
des paladins dans la grandesse d'Espagne, l'auteur du beau livre
chevaleresque _la Cortezia_ (la Courtoisie), parfait miroir
d'honneur et de bravoure; ce choix ainsi fait, Bourgogne, le
hraut-d'armes de Charles-Quint, s'achemina portant le dfi en rgle;
il esprait trouver  la frontire un sauf-conduit tout prpar pour
voyager en France, mais, par un concours de circonstances que l'on ne
peut expliquer, ce sauf-conduit se fit attendre jusqu'au 18 aot[221].
Voil donc Bourgogne, voyageant  travers la France prcd de son
cuyer, le blason d'Autriche sur la poitrine; il arriva 
Fontainebleau le 6 septembre et se fit annoncer  son de trompe comme
le messager de l'Empereur: le hraut Guyenne vint au devant de lui:

--Que demandes-tu, chevalier?

--Le roi, ton matre.

--Il est impossible que tu le voies aujourd'hui, il est  Lonjumeau 
courre le cerf et j'ai ordre de t'y conduire.

  [221] Le hraut Bourgogne a lui-mme rdig un procs-verbal
  presque notari, de toutes les circonstances de son message. (Mss
  Bethune, nos 8471, 8472). Les hrauts-d'armes portaient en gnral
  le nom d'une province, et le blason du prince.

Le hraut d'armes Bourgogne se mit en marche accompagn de Guyenne
pour atteindre Franois Ier  la chasse dans la fort; quand ils
virent les tours de Lonjumeau, Guyenne ayant distanc Bourgogne
revint bientt en disant: Le roi est encore  la chasse avec la
duchesse d'tampes et je n'ai pu les rejoindre. Aprs bien des alles
et des venues, le roi de France enfin fit dire qu'il recevrait le
message de Charles-Quint dans le chteau des Tournelles  Paris, et
Bourgogne se hta de s'y rendre conduit par le grand-matre de
Montmorency, montrant partout une vive impatience de remplir son
office.

Ds que le Roi l'aperut, il s'cria:

--Hraut Bourgogne m'apportes-tu l'assurance du camp[222]?

  [222] Toutes les paroles de Franois Ier portent la trace d'une
  vive et profonde irritation; on avait dj eu l'exemple de ces
  cartels envoys de rois  rois: Louis _le Gros_ dfia Henri Ier,
  roi d'Angleterre, Edouard III dfia Philippe-de-Valois, et le roi
  Jean, etc. etc.

--Permettez, sire, que je fasse mon office et que je lise le cartel
que l'Empereur mon matre m'a charg de porter  votre majest.

--Hraut Bourgogne, je te le rpte, m'apportes-tu la sret du camp?

Le hraut Bourgogne, au lieu de rpondre, se mit en mesure de lire le
cartel dans son entier. Le Roi l'interrompit:

--Assez, Bourgogne! donne-moi d'abord la patente de sret du
champ-clos, et tu harangueras ensuite tant que tu voudras.

--J'ai ordre de lire  votre majest le cartel et de vous le remettre
en main.

--Je ne le permettrai pas; ton matre voudrait-il donner des lois dans
mon royaume?

--Sire, je ne puis remplir mon office ainsi qu'il m'a t donn:
constatez votre refus par crit et donnez-moi un sauf-conduit pour le
retour.

--Montmorency, qu'on le lui donne donc, dit le Roi impatient.

Le hraut Bourgogne rpta  deux fois au grand-matre Montmorency:

--Monseigneur, vous voyez bien qu'on n'a pas voulu m'entendre, et
cependant je dois vous dire que le cartel contenait la sret du camp.

Alors le hraut fit encore sonner trois fois de la trompette, provoqua
le roi de France au nom de son matre en combat singulier et reprit la
route d'Espagne  travers l'Orlanais, la Guyenne et la Gascogne[223].

  [223] Procs-verbal du hraut-d'armes Bourgogne. Cette pice
  est fort curieuse pour l'histoire des cartels de chevalerie.




XIX

LA PAIX DE CAMBRAI OU DES DAMES[224].

1528.


Quand on lit le procs-verbal minutieux du hraut-d'armes Bourgogne,
tout en faisant mme une grande part  sa passion personnelle pour
l'empereur Charles-Quint, son matre, on serait tent de croire  un
manque de coeur et de courage du ct de Franois Ier. Il semble en
rsulter, en effet, que Charles-Quint cherchait trs-srieusement un
duel corps  corps, mme  outrance,  la lance,  l'pe, au
poignard, et que Franois Ier l'luda par des prtextes et des dlais
qui tinrent videmment  des causes particulires qu'on expliquerait
difficilement au point de vue de la chevalerie.

  [224] Je conserve ce mot de _Paix des Dames_, qui est dans
  Brantme; les vritables ngociateurs furent des clercs et des
  parlementaires sous la mdiation du lgat.

On ne peut croire nanmoins que Franois Ier, si brave, si dtermin,
le vainqueur de Marignan, le hros de Pavie, qui, seul,
combattait  pied, l'pe brise, une multitude d'ennemis, et cherch
un prtexte pour viter le champ-clos, si exalt par _les chansons de
gestes_ du moyen-ge; les romans de chevalerie fournissaient des
exemples d'empereurs et de rois rompant une lance au carrefour d'une
fort avec une intrpidit incomparable contre un chevalier inconnu,
et Charlemagne lui-mme, le grand empereur, n'avait pas ddaign de se
mesurer avec Sacripan et Ferragus, comme on le lisait dans le pome de
l'_Orlando furioso_[225].

  [225] L'_Orlando furioso_ d'Arioste avait t publi en 1515, et
  la premire dition tait trs-rpandue en Italie et en France;
  Franois Ier en commanda la traduction.

Il et t difficile de croire  un pige de la part de Charles-Quint:
on devait se battre en terre neutre sur l'extrme frontire, et il
tait si ais de prendre ses prcautions! Il faut donc penser que ce
refus ou ces dlais tenaient  une cause gnrale et politique: la
question d'honneur et de courage restait en dehors. Le conseil de
Franois Ier avait jug que tout ce qui s'tait fait  Madrid tait
nul et que Charles-Quint lui-mme avait bris le trait par des
entreprises nouvelles qui en modifiaient singulirement l'esprit
et la tendance. Selon le conseil du roi de France la consquence
immdiate du trait de Madrid, devait tre la paix absolue; Franois
Ier avait tant cd pour apaiser l'ambition de Charles-Quint! Comment
arrivait-il donc que la guerre continut en Italie et que l'Empereur
combattt encore les Florentins, les Milanais et notre saint-pre le
Pape lui-mme? Toutes les conditions taient donc changes; la
domination suprme de l'Italie tait convoite par Charles-Quint en
violation manifeste du trait. Il est vrai que cette Italie mritait
peu d'intrt de la part de la France: les Milanais secouaient tout
gouvernement rgulier dans la guerre civile, sous les Sforza et les
Visconti. Les Florentins, capricieusement, exilaient ou rappelaient
les Mdicis; les Romains s'agenouillaient devant les papes ou les
chassaient: Bologne, Ferrare, taient en pleine rvolution, et les
Vnitiens, nagure si puissants, s'affaiblissaient dans l'excs de
leur propre ambition conqurante[226] dans l'Orient.

  [226] Guichardin, quoique profondment italien, constate ces
  tristes agitations des peuples.

Au milieu de ces agitations intestines, se rvlait le caractre
ambitieux de la maison de Savoie. Au passage de Franois Ier, avant la
triste bataille de Pavie, le duc Charles III, li  la France,
avait reu du roi des subsides et des promesses d'agrandissement
depuis le Pimont jusqu' la frontire de Gnes; aprs les malheurs de
la France, le duc brisait presque avec clat cette alliance, sans
s'arrter mme  la question de famille: car la rgente, mre du roi
de France, tait la tante du duc Charles III[227]. L'empereur eut
dsormais la clef des Alpes et le concours des forces des ducs de
Savoie.

  [227] Charles tait le successeur de Philibert II, duc de Savoie;
  son rgne fut trs-long, il ne mourut qu'en 1558.

La rpublique de Gnes elle-mme avait abandonn la cause de la France
en pril; la dsertion clatante d'Andr Doria, le clbre marin,
mettait le sceau  cette politique d'oubli et d'abandon.

Le conseil de Franois Ier soutenait donc qu'il y avait rupture ou
modification dans le trait de Madrid, et par consquent libert pour le
roi de s'en affranchir ou de prendre tous les moyens pour le rendre
moins lourd. L'habile diplomatie de la France d'ailleurs avait dj
obtenu quelques rsultats d'alliance et de concours efficaces: durant
mme la captivit de Franois Ier  Madrid, la rgente, Madame de
Savoie, avait ouvert des ngociations avec Henri VIII d'Angleterre,
inquiet lui-mme des empitements de Charles-Quint; elles avaient abouti
 des stipulations secrtes[228], et le cardinal Wolsey, aprs la
dlivrance du roi de France, tait venu ngocier sur le continent: un
trait de mariage fut conclu entre le second fils du roi de France et
Marie, princesse d'Angleterre. Cette alliance assurait le concours de
Henri VIII dans une guerre, si Charles-Quint persistait  garder les
deux fils de Franois Ier en captivit et  perscuter notre Saint-Pre.
Dans les caprices de sa puissance, Charles-Quint s'agenouillait devant
le pape et le gardait captif; l'Empereur respectait la papaut, mais il
voulait avoir son pape. On rencontre souvent de ces esprits dans
l'histoire qui mnagent les institutions pourvu qu'elles se ployent 
leur caprice.

  [228] Trait du 7 aot 1526, avec l'Angleterre.

Dans l'tat o se trouvait l'Europe menace par les Turcs, il tait
difficile qu'une longue guerre pt se renouveler entre les princes
chrtiens, sous un simple prtexte d'ambition et de querelles
personnelles; les esprits taient tourns vers la croisade en Orient.
Tout ce qui avait un coeur lev songeait donc  combattre le
Turc; et, sous l'influence de Diane de Poitiers, il s'tait form un
ordre de chevalerie, dont le premier voeu tait de combattre les
infidles avec les braves chevaliers de Saint-Jean de Jrusalem. Il
fallait donc assurer une paix dfinitive et sans esprit de retour
entre Charles-Quint et Franois Ier: comme il tait difficile de les
rapprocher personnellement aprs tant d'irritation et d'injures, deux
femmes encore se chargrent de mnager la rconciliation des princes.
En France, ce fut la prudente et active duchesse d'Angoulme[229], la
mre de Franois Ier; elle avait ngoci avec l'Angleterre et se
croyait assez puissante pour conclure une seconde paix avec
Charles-Quint. Pour l'Empereur, la femme choisie pour ngocier fut
Marguerite, archiduchesse d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas,
princesse d'une intelligence suprieure, la fille de l'empereur
Maximilien et de Marie de Bourgogne; enfant, elle avait t fiance 
Charles VIII, roi de France, puis  l'infant d'Espagne, mort avant son
mariage[230], enfin veuve presqu'aussitt de Philibert-le-Beau,
duc de Savoie; elle vit  peine son mari qu'elle pleura toute sa vie.
Ds ce moment, Marguerite se consacra au gouvernement des Pays-Bas;
une des hritires de la maison de Bourgogne, elle en avait gard la
hardiesse, la fiert; elle protgeait les lettres et les arts, et son
gouvernement fut aim et admir: l'industrie des villes de Bruges, de
Gand, de Malines, grandit sous ses lois: il n'y eut pas de rvolte
mais des liberts. Du gouvernement de Marguerite, datent la plupart de
ces htels-de-ville  horloge,  clochetons qui couvrent les Flandres:
les corporations libres et heureuses purent btir leur maison commune,
se grouper dans la salle des festins, processionner an son des cloches
 carillon. Les Flandres sont aujourd'hui encore les gardiennes de
l'esprit de corporation au moyen-ge; c'est ce qui fait leur joie,
leur libert et leur grandeur!

  [229] Comparez Belcarius, liv. XX, Sleidan, _Comment._ lib. VI,
  avec Guichardin, liv. XIX. Guichardin est fort irrit contre
  cette ngociation, qui selon lui sacrifiait l'Italie.

  [230] Marguerite d'Autriche tait ne  Gand, en 1430; elle avait
  t fiance  l'infant en 1497. Ce fut alors qu'elle composa
  l'pitaphe si connue:

    Ci gt Margot, la gente damoiselle,
    Eut deux maris et si mourut pucelle.

La protection artistique de Marguerite d'Autriche s'tendit sur les
domaines de Savoie, la patrie de l'poux pleur; elle y fit
construire la charmante glise de Brou qui fait encore l'admiration
des artistes. Matresse de toute la confiance de Charles-Quint, ce fut
 elle que le pape s'adressa pour obtenir son intervention: il
s'agissait d'une grande trve pour tourner les armes chrtiennes
contre les Turcs. Ainsi, deux femmes allaient prsider  des
ngociations dlicates que la colre des princes avaient rendu
impossibles; elles allaient donner  l'esprit chevaleresque une autre
direction, celle de la croisade contre les Turcs. A Cambrai, furent
runies toutes les dames de la cour de Fontainebleau, de Gand, de
Malines et de Bruxelles. Diane de Poitiers, la duchesse d'tampes,
suivirent la reine rgente, comme attaches  sa personne, et pour
prsider aux ftes de la chevalerie.

Les premires gravures de la Renaissance nous donnent, comme pour le
camp du Drap-d'Or, la reproduction des solennits qui accompagnent les
ngociations de Cambrai: une surtout tmoignait du mlange de l'esprit
franais et de la grande pit flamande. Dans une haute tour, est dame
l'glise vtue de blanc, toute en pleurs, assige par des mcrans
tout noirs, Sarrasins et Turcs; elle implore le secours des chevaliers
qui accourent de toute part, la croix sur la poitrine. Dans une
miniature, on voit Constantinople et Jrusalem: les rgles de la
perspective n'y sont nullement gardes, les maisons semblent se
refouler sur les maisons, les cits sont pleines de Sarrasins, mais
sur l'horizon apparat un ange  l'pe flamboyante qui montre aux
chrtiens les cits captives.

L'esprit des croisades suffirait-il pour apaiser les colres
politiques de Charles-Quint et de Franois Ier? Nanmoins les deux
ngociatrices en profitrent pour signer la paix de Cambrai[231], que
Brantme, le premier, appelle la _paix des dames_. Ce trait modifiait
sous quelques points de vue l'inflexible convention de Madrid:
moyennant le mariage accompli de Franois Ier et d'lonore de
Portugal, le roi de France gardait le duch de Bourgogne, sous la
condition expresse qu'il serait donn en apanage  un des fils du roi,
sous un simple hommage; le dauphin devait pouser une infante, car
l'empereur Charles-Quint semblait mettre un grand prix  reconstituer
l'illustre maison de Bourgogne, dont il tait l'hritier et le
reprsentant. La Flandre, l'Artois avec Tournai taient runis
aux Pays-Bas sous le gouvernement de Marguerite d'Autriche. Le roi de
France rendait aux hritiers du conntable de Bourbon, tous les fiefs
confisqus, pour les tenir sous simple hommage, sans qu'on pt
invoquer les arrts prononcs par le parlement. La principaut
d'Orange tait reconstitue au profit de Philibert de Chlons[232], le
compagnon si brave du conntable de Bourbon au sige de Rome, vaillant
chevalier rest fidle  la cause de Charles-Quint. La principaut
d'Orange tait enclave dans les terres pontificales du comtat
d'Avignon; plus tard elle passa dans la famille protestante des ducs
de Nassau qui prirent le titre, depuis si glorieux, de prince
d'Orange. Charles-Quint voulait ainsi entourer le royaume de France de
principauts indpendantes et libres, afin d'en empcher le
dveloppement territorial.

  [231] Les deux princesses logeaient dans deux maisons contigues,
  afin de se voir facilement. Consulter Belcarius, liv. XX, no 24,
  25, et Sleidan, _Comment._, lib. VI.

  [232] Philibert de Chalons, prince d'Orange, tait fils de Jean
  de Chalons, baron d'Aulay, et de Philiberte de Luxembourg; il
  avait d pouser Catherine de Medicis, pour se faire un grand
  tat en Italie. La ngociation fut brusquement rompue. Philibert
  de Chalons, prince d'Orange, tant mort sans enfants, ses biens
  et ses armoiries passrent  Rn de Nassau, fils de sa soeur,
  qui institua pour hritier Guillaume de Nassau, le fondateur de
  la rpublique hollandaise.

L'article de ce trait qui dut coter durement  Franois Ier, ce fut
la renonciation absolue  tous les droits,  toutes prtentions
sur l'Italie, cette terre pour lui toute de prdilection. Le roi
donnait sa parole sous la garantie du pape, de ne jamais plus
revendiquer ses hritages du Milanais, de Naples et de Gnes, ces
terres qu'il avait tant aimes. L'histoire des premiers Valois rvle
l'amour immense de ces rois pour l'Italie; tous l'avaient traverse,
les armes  la main, en la revendiquant comme leur patrimoine; il en
fut ainsi jusqu' la rformation qui annula l'action diplomatique de
la France pendant un sicle.




XX

DLIVRANCE DES ENFANTS DE FRANCE.--TOURNOI DE LA RUE
SAINT-ANTOINE.--DIANE DE POITIERS.--LA DUCHESSE D'TAMPES.

1529-1530.


La signature du trait de Cambrai faisait cesser la bien triste
captivit des pauvres enfants du Roi, donns comme otage pour
l'excution du trait de Madrid; ils avaient pass de cruels jours et
subi bien des dures preuves en Espagne! L'empereur Charles-Quint dans
sa colre avait report sur eux ses ressentiments. Les enfants de
France, exils de Madrid, furent relgus dans un couvent de moines 
Valadolid; l, gardant leur fiert et leur honneur, ils ne se
plaignirent jamais; ils ne firent aucune dmarche pour appeler le roi
leur pre aux sacrifices de sa couronne et de son pouvoir.

Une fois le trait de Cambrai conclu, les otages devenaient libres
moyennant ranon, selon l'usage; elle fut fixe  deux millions d'cus
d'or que la rgente recueillit avec des peines infinies par un
systme d'conomie, d'emprunt et d'impt: ces sacs d'cus furent
chargs sur des mulets[233] et conduits jusqu' la Bidassoa. Comme le
chancelier Duprat qui les conduisait tait fort retord et que les
Espagnols le savaient trs-habile pour l'alliage des monnaies, ils
envoyrent des commissaires avec charge de vrifier le poids et l'aloi
des cus, opration qui dura quatre mois; on reconnut un dficit dans
le poids, il fallut ajouter quarante mille cus dans les balances pour
le complment de la somme promise; les caisses charges sur des mules
pimpantes prirent la route de la frontire. En ce moment on vit
paratre sur les rives de la Bidassoa un royal cortge[234]: en tte
dix alcades, leurs btons blancs  la main;  la suite, le conntable
de Castille, Fernands Velasco, suivi de la reine douairire de
Portugal, grave de contenance, suivie de ses dugnes et de ses filles
d'honneur;  ses cts et faisant disparate  sa gravit, les deux
enfants de France, le Dauphin et le duc d'Orlans, alertes et forts
contents de s'en revenir: les moeurs espagnoles taient si
diffrentes des coutumes vives et lgres de la nation franaise!
Le conntable de Montmorency conduisait  la fois la reine de Portugal
et les princes: Franois Ier se porta  leur rencontre jusqu'
Bayonne; il accueillit ses enfants avec des transports de tendresse et
de joie; l'un et l'autre s'taient conduits avec tant de dignit dans
leur malheur!

  [233] Il y avait 80 caisses de 25,000 cus chacune. Voyez
  Belcarius, lib. XX, no 31, qui entre dans de grands dtails.

  [234] Sleidan, _Comment._, liv. VII, dtaille toute cette
  crmonie de la Bidassoa.

Le royal cortge se dirigea sur Bordeaux, qui salua la nouvelle reine
par des ftes, des festins, comdies, ballets et passes d'armes: les
Espagnols rcitrent quelques joyeuses sayntes  l'occasion des noces
qui furent accomplies par l'archevque d'Embrun[235]; on suivit la
route de la Guyenne, du Languedoc, lentement, entour de peuples et de
ftes; chaque cit tait en joie, et l'on vit bientt se dessiner les
tours et le vaste btiment du chteau d'Amboise. Dans cette royale
demeure, les deux poux devaient attendre les prparatifs du
couronnement de la nouvelle reine  Saint-Denis[236]. L'empereur
Charles-Quint avait exig cette crmonie royale, afin qu'en aucun cas
il put y avoir sparation ou divorce. La vieille abbaye se para de
toutes ses reliques et du chef ou tte de Charlemagne enchss
dans son reliquaire d'or. A l'occasion de ce couronnement de la reine
Elonore, un tournoi fut indiqu dans la rue Saint-Antoine, le lieu
habituel de ces passes-d'armes: depuis deux mois, les messagers,
cuyers, hrauts, varlets suivant l'usage, s'taient dirigs vers tous
les chteaux de France pour annoncer  son de trompe, la belle et
joyeuse fte; on devait combattre  la lance,  l'pe (fer moulu), 
la masse d'armes,  la jote et  la lutte, et ce fut une grande joie
dans toutes les chtellenies. Quel chevalier pouvait manquer  l'appel
de Franois Ier?

  [235] Depuis cr cardinal de Tournon.

  [236] Au mois de mars 1530.

A l'extrmit, vers la porte Saint-Antoine, se trouvait la Bastille
dont les jardins et les fosss s'tendaient jusqu' la rivire[237]:
un espace couvert de verdure et de prairies sparait la Bastille du
chteau des Tournelles entour de ses vergers, treillis[238] et d'un
petit bois de cerisiers s'tendant jusqu'au bastillon et  la petite
colline de Montreuil; entre ces jardins et la Seine, tait la
large rue Saint-Antoine se dveloppant jusqu'au couvent des Clestins.
C'tait entre l'htel Saint-Paul et la mnagerie des Lyons que se
donnaient les tournois.

  [237] On peut voir (Biblioth. imper.) le plan de Paris sous
  Franois Ier (Cabinet des cartes). Ce cabinet est fort pauvre sur
  le vieux Paris.

  [238] Les rues environnantes ont encore conserv aujourd'hui ces
  dnominations de la Cerisaye, du Beau-Treillis, du
  Lyon-Saint-Paul.

Il devait tre splendide ce tournoi donn par le roi Franois Ier 
l'occasion de son mariage avec la reine de Portugal!

Au jour indiqu par les prudhommes et experts en chevalerie, on
prpara de grandes lices sables et bien arroses d'eaux de senteur
entre les chafaudages pars de couleurs brillantes, destins aux
dames et aux juges des tournois. La veille,  la passe d'armes, les
champions suspendirent  des piquets dors leurs gonfanons et leurs
cus orns de leurs armoiries, afin que les juges d'armes pussent
apprcier et dcider la loyaut et l'origine des tenants du tournois,
car il ne fallait pas qu'un flon et discourtois chevalier pt se
mler dans les rangs de cette fleur des paladins de France[239]. Le
chroniqueur Belleforest[240] a dcrit le tournoi de la rue Saint-Antoine
avec de longs et heureux dtails; historien d'imagination, d'une
navet charmante, Belleforest n'est pas, comme le fut aprs lui De
Thou, un esprit fort, un parlementaire srieux et chagrin, subissant
le joug de l'ide politique et passionn pour son parti. Belleforest,
gardant les traditions du moyen-ge, se complat  la description des
ftes de chevalerie; il rflchit peu, il raconte!

  [239] Voir dans le bel ouvrage de Sainte-Palaye, les crmonies
  des tournois: <i>Essais sur la chevalerie</i>, dissert. 3.

  [240] Franois de Belleforest appartenait  la noblesse du pays
  de Comminges; il avait t lev sur les genoux de la reine de
  Navarre, soeur de Franois I^{er}, et avait entendu conter les
  belles histoires du temps.

Belleforest a donc dcrit ce tournoi de la rue Saint-Antoine avec des
couleurs vives, comme celle d'une miniature de manuscrits[241]. Il
raconte les lances brises en l'honneur des dames et les carrires
fournies. Aprs les honneurs rendus  la reine lonore, la lice fut
ouverte pour disputer le prix de la beaut; les deux hrones furent
la duchesse d'tampes et Diane de Poitiers, dj rivales de grces et
de pouvoir: des chevaliers croisrent l'pe pour elles et vinrent
leur offrir le gage de bataille. Le roi tait alors sous la puissance
de la jeunesse et de la grce; la duchesse d'tampes l'exerait avec
un charme si en dehors mme des formules de respect que, dans sa
correspondance, elle donne  Franois Ier le simple titre de
_Monsieur_; enfant gte, elle semble compter sur l'amour qu'elle
inspire  un roi dj avanc dans la vie; elle lui commande avec grce
ses moindres caprices. Autour d'elle, se groupait le parti huguenot;
Jean Calvin la choisit pour sa protectrice; Clment Marot lui
adressait ses psaumes versifis et ses plus jolis rondeaux. A une
poque de parti, les opinions ardentes ne discutent pas le genre, la
nature et mme la moralit des protections qu'ils invoquent, pourvu
que ces protections les servent et les fassent triompher.

  [241] Son livre porte ce titre: _Annales ou Histoire gnrale de
  France_, 2 vol. in-fo. Belleforest avait encore crit un livre
  d'histoire sous ce titre: _Histoire de neuf rois de France qui
  ont port le nom de Charles_.

A la cour de Franois Ier, sous la toute-puissance de la duchesse
d'tampes, on vit le duc d'Orlans, le second fils du roi,  treize
ans, s'prendre aussi comme un jeune et fou chevalier de Diane de
Poitiers qui comptait dj trente ans. Si on en croit Brantme et les
traditions qu'il avait recueillies sur Diane de Poitiers  cet ge,
elle tait la belle parmi les belles; et plus elle prenait des annes,
plus cette beaut jetait de l'clat, si bien qu'on croyait qu'elle
avait recours  la magie[242]. Cette magie tait le rsultat
d'une vie active, du soin qu'elle prenait d'elle-mme. Debout  cinq
heures du matin, elle se trempait dans un bain d'eau froide, puis 
cheval, elle s'lanait dans les forts comme la Diane de la
mythologie, la divinit dont elle avait pris le nom; elle chassait
deux ou trois heures au _courre_,  la pique, le cerf, le sanglier,
puis elle revenait se coucher sur son lit de repos, o elle passait la
matine  lire des romans de chevalerie, des livres d'astrologie et
d'histoire, jusqu' ses repas qu'elle prenait substantiels et lgers.

  [242] Thodore de Bze, fort hostile  Diane de Poitiers,
  attribue  la magie, ce charme qu'elle exerait autour d'elle; le
  grave Pasquier n'est pas loign de cette opinion populaire, t.
  II, p. 5 de ses _Recherches_.

L'amour un peu trange qu'elle inspirait  un jeune homme de quatorze
ans avait sans doute sa source dans les bonts que Diane avait
tmoignes aux jeunes princes captifs lors de leur triste dpart pour
l'Espagne;  Bayonne, lors de leur retour, Diane de Poitiers avait
lev Henri sur ses genoux et dans ses bras, elle l'avait caress avec
une affection de mre; aussi, quand Henri fit son gracieux dbut
d'armes au tournoi de la rue Saint-Antoine, son premier coup de lance
fut pour Diane de Poitiers; il ne la quittait plus dans ses courses
des bois,  la chasse; on disait mme que le petit amour que le
Primatice avait plac  ct de Diane dans son admirable portrait
n'tait autre que Henri, duc d'Orlans. Il se rattachait peut-tre 
cette affection une ide de parti. Diane de Poitiers tait rapproche
des Guise[243] et des Montmorency[244] (la maison de Lorraine toute
dvoue aux catholiques et les Montmorency expression de la haute
fodalit); ces deux maisons supportaient impatiemment l'influence de
la duchesse d'tampes, et Diane de Poitiers tait sa rivale.

  [243] La maison de Lorraine tait reprsente par Claude, duc de
  Guise, qui avait pous Antoinette de Bourbon.

  [244] La maison de Montmorency tait reprsente par le marchal
  Anne de Montmorency, depuis le conntable.

Aprs les ftes des tournois vinrent les deuils: par une circonstance
curieusement triste, les deux princesses, qui avaient sign le trait
de Cambrai, _la paix des dames_, moururent  la distance  peine d'une
anne l'une de l'autre. La duchesse d'Angoulme, mre de Franois Ier,
qui suivit Marguerite d'Autriche dans la tombe, avait exerc une
influence de bien et de mal sur le rgne de Franois Ier;
gnreusement dvoue, elle avait servi son fils avec amour, mais en
mme temps trs-passionne, elle avait t un obstacle  l'apaisement
des partis; elle avait bless, heurt bien des caractres, et on
pouvait lui attribuer la dfection du conntable de Bourbon[245].
Marguerite d'Autriche[246], tte  la fois politique et doucement
chevaleresque, dvoue aux lettres, avait agi avec une grande prudence
dans le gouvernement des Pays-Bas, en mme temps qu'elle passait les
plus tendres loisirs de sa vie  pleurer son dernier mari, Philibert
de Savoie, qu'elle avait tant aim; elle lgua son corps  l'glise de
Brou, o l'on voyait son tombeau au milieu des merveilles de la
Renaissance qui alors se rveillait au palais de Fontainebleau avec
les chefs-d'oeuvre de l'art.

  [245] Louise de Savoie, duchesse d'Angoulme, mourut le 29
  septembre 1532,  l'ge de 54 ans; son _Journal_ comprend les
  annales de 1501  1522.

  [246] Marguerite d'Autriche mourut  Bruxelles, le 1er dcembre
  1531, elle a laiss des pomes et des chansons qui existent
  encore  la Bibliothque Impriale.




XXI

LA RENAISSANCE DE L'ART.--DEL ROSSO.--PRIMATICE.--BENVENUTO
CELLINI.--BERNARD PALISSY.

1520-1540.


Les loisirs que la paix de Cambrai allaient laisser au roi Franois
Ier lui permettraient dsormais de satisfaire son irrsistible
penchant pour les arts, ce got des btiments qu'il avait pris durant
son expdition d'Italie, et l'on a vu qu' son retour, aprs la
victoire de Marignan, le Roi avait fait un digne accueil  matre
Lonard de Vinci. Cette Italie, si fconde, si riche en artistes,
alors tout entire livre  la guerre civile, aux misres[247] qu'elle
entrane, offrait peu de ressources  l'art, elle crait des
infortunes et peu de travail; il se fit donc une migration naturelle
vers la France, o rgnait un prince passionn pour les btiments,
pour leur splendeur et leur ornementation.

  [247] Guichardin, quoique profondment Italien, fait un triste
  tableau de sa patrie  cette poque, liv. VII.

Presque tous les chteaux jusqu'au XVIe sicle, mme les rsidences
royales, avaient gard les formes du moyen-ge. Il ne faut jamais tre
exclusif dans les admirations, et cependant il faut rester juste:
l'architecture du XIIe au XVe sicle avait bien sa grce particulire,
son originalit nationale: ces tourelles lances et couronnes de
crnaux, ces ponts-levis, ces escaliers qui s'entrelaaient comme un
serpent au flanc des murailles, ces oratoires, ces glises  ogives,
ces formes de btiments  la fois sveltes et solides avaient leur
charme et leur diversit[248]. Les btiments du moyen-ge apparaissent
de loin, comme les chteaux des fes dans les lgendes bretonnes. Mais
tout allait changer avec les moeurs et les habitudes: les chteaux
fodaux taient faits pour ces temps de morcellement et de partage du
pouvoir suzerain, o l'abb Suger, avec toutes les forces de la
monarchie de Louis-le-Gros, assigeait le chteau de Montmorency.

La perfection du style  ogives s'tait produite sous le rgne de
saint Louis, et la Sainte-Chapelle  Paris tait une oeuvre
admirable.

  [248] J'ai trait avec quelque tendue la vie de chteau au
  moyen-ge dans mon _Philippe-Auguste_.

Lorsque la domination des Anglais fora les rois de France 
porter leur cour plnire dans la Touraine, ce fut encore les
chteaux fodaux qui abritrent le Dauphin, depuis Charles VII. Les
dbris du Plessis-les-Tours peuvent donner l'ide d'un chteau
royal  cette poque de luttes entre la royaut, les fodaux et les
Anglais; les types varient peu: les murailles, les tours, les
machicoulis, les ponts-levis, les fosss sont du mme style[249].

  [249] La Bibliothque Impriale possde des gravures presque
  contemporaines qui reproduisent le chteau de Plessis-les-Tours,
  la rsidence de Louis XI, moins terrible qu'on ne la fait
  (Cabinet des estampes).

Ce fut donc  l'art de l'Italie qu'on dut la transformation des
chteaux royaux en vastes btiments avec jardins bien dessins, des
pavillons larges et carrs, de longues galeries ornes de peintures,
de sculptures, des jardins peupls de statues. De loin on distingue
encore et l'on reconnat les btiments de la Renaissance avec leurs
fentres longues et sculptes, leurs colonnes  torsades cribles de
niches remplies de gracieuses statues: dans chaque salle, de hautes
chemines qui sont elles-mmes des monuments, des plafonds
mythologiques o taient reproduits Jupiter, Vnus, Ulysse et ses
aventures fabuleuses, l'histoire, traduite en pome pique sur la
pierre et le marbre. Dans les jardins, les beaux treillis, les
fruiteries succdaient aux grands massifs d'arbres verts et
sculaires: plus la fort tait profonde, plus le hallali se faisait
entendre  cette poque o la chasse tait un grand art; dans chaque
bosquet taient des statues en bronze ou en marbre. Les fontaines
elles-mmes, ornes de fantastiques compositions, des sirnes, des
faunes, des salamandres; de petits chteaux en bronze d'o
s'lanaient, en cascade bouillante, les eaux cumeuses roulant dans
un bassin plein de vieilles carpes aux colliers d'or.

Le premier des artistes qui vint en France aprs matre Lonard de
Vinci, pour raliser cette transformation, fut Del Rosso[250], connu
plus gnralement sous le nom de matre Roux; n  Florence sous le
gouvernement des Mdicis. Comme Lonard de Vinci, aucun art ne lui
tait inconnu: l'architecture, la peinture, la posie, la musique.
C'tait le type de l'artiste italien que cette universalit dans une
seule imagination; par dessus tout, matre Rosso possdait un
faire original, un coloris brillant: l'glise de l'_Annonciada_, 
Florence, possdait son tableau de la transfiguration[251], o le
peintre avait plac une troupe de Bohmiens sur le premier plan du
tableau, au devant mme des Aptres. Durant le sige de Rome par le
conntable, o tous les artistes se battirent pour le pape, en
tmoignage de la protection qu'il leur accordait, matre Rosso fut
fait prisonnier par les Allemands; rachet par Franois Ier, il vint
en France, o le roi lui confia, avec le titre de surintendant, la
direction des btiments de Fontainebleau: matre Rosso construisit la
principale galerie qu'il orna de belles peintures, aujourd'hui
dtruites par le temps et par l'humidit: elles reprsentaient _les
actions les plus mmorables_ du rgne de Franois Ier; dans la galerie
dore on remarquait _Vnus_ et _Bacchus nus_, _Vnus et l'amour_ et la
sybille _Tiburtine_ annonant la naissance du Messie. Chacune de ces
figures reproduisait les portraits de Franois Ier et de Diane de
Poitiers ou de la duchesse d'tampes. Matre Rosso rgna en matre 
Fontainebleau jusqu' l'arrive du Primatice.

  [250] Matre Roux tait n en 1496, et avait beaucoup tudi
  Michel-Ange.

  [251] Le muse du Louvre a un seul tableau del Rosso; il
  reprsente la Vierge qui reoit les _hommages de sainte
  lisabeth_.

Franois Primatice, n  Bologne, l'lve chri de Jules Romain[252],
le peintre des vastes scnes de l'histoire antique, fut appel en
France un peu aprs Rosso[253], et  peine  ct l'un de l'autre les
deux artistes conurent une jalousie mutuelle qui se traduisit en
combats singuliers; ces rivalits d'artistes s'expliquent et peuvent
mme se justifier; quand on a la passion de l'art, on se fait souvent
de ses propres oeuvres une ide exagre, parce qu'on y a mis toute
sa personnalit, sa force et sa vie; on se bat pour son oeuvre,
comme pour sa chair et son sang.

  [252] En 1490; il resta six ans dans les ateliers de Jules
  Romain.

  [253] Un an aprs l'arrive del Rosso  Fontainebleau.

L'irritation en vint  ce point chez Rosso, que le Roi fut oblig de
donner au Primatice une mission d'art pour recueillir les plus belles
statues antiques de l'Italie: le modle de Laocoon, de la Vnus de
Mdicis, de l'Ariane, bientt couls en bronze et destins  orner les
jardins de Fontainebleau. Primatice revint en France, et aprs la mort
violente de Rosso[254], il reut du roi la mme charge, la mme
dignit d'intendant des btiments et chteaux; ce fut alors, qu'avec
une ardeur extrme, il composa les plafonds de la _galerie d'Ulysse_ 
Fontainebleau, vaste sujet de mythologie et d'histoire, dont il ne
reste plus que quelques dbris: heureusement la gravure, plus
respecte[255] que les ouvrages de l'art, a recueilli l'oeuvre du
Primatice; les gnrations futures portent si peu de respect au pass!
Cette histoire d'Ulysse, si merveilleuse, qui prtait tant  l'art,
tait d'un fini parfait et d'un brillant coloris; il reste du
Primatice les deux figures de Diane de Poitiers et de la duchesse
d'tampes; Diane, surtout, la desse des forts, est splendide de
fiert et de grce;  demi cache, elle semble attendre ses compagnes
pour s'lancer ensuite dans la fort  la poursuite du cerf et du
sanglier: Primatice modifia tout le plan de matre Roux, pour
l'achvement de Fontainebleau; on dit que ce fut encore par jalousie
et pour dtruire ses oeuvres.

  [254] Il prit du poison  la suite d'une aventure tragique, en
  1541.

  [255] La galerie du chteau de Fontainebleau a t grave par
  Thodore Van Thualden, 58 pices in-fo.

Le plus trange, le plus singulier de ces artistes au milieu de la
Renaissance, ce fut Benvenuto Cellini, orfvre-ciseleur, qui a crit
lui-mme sa vie avec l'histoire de ses oeuvres. J'aime les mmoires
de Benvenuto Cellini, personnels, exagrs parce qu'ils sont
prcisment l'expression nave du sentiment excessif de
l'artiste; chez lui, pas de fausse modestie, de front humble et
hypocrite, pour mendier un compliment: Benvenuto Cellini a tout fait;
brave comme Roland, il a t excellent musicien grand pote; il le dit
du moins[256]; n au commencement du XVIe sicle,  l'poque de l'art
de Nieler (la gravure sur cuivre, or ou argent), Benvenuto Cellini, se
consacra  la ciselure,  la fonte des mtaux, science nouvelle et
florentine: il arriva  ce point de perfection qu'il put reproduire
les modles antiques, et composer lui-mme d'admirables oeuvres en
bronze, en marbre, en or, en argent, d'une perfection  laquelle n'ont
pu atteindre les artistes modernes. Appel par le roi Franois Ier,
aprs les troubles civils de Rome, Benvenuto Cellini, vint au chteau
de Fontainebleau, o, par l'ordre du Roi et avec ses encouragements,
il faonna des coupes[257], des vases, des statues. Dans ses mmoires
il dit que le Roi lui commanda douze figures d'argent, de la hauteur
de 5 pieds huit pouces, reprsentant six dieux et six desses
pour orner la table des royaux festins; quelques jours aprs, Franois
Ier lui commanda une salire du poids de mille cus d'or: les deux
statues de Jupiter et de Junon furent bientt acheves, et le Roi vint
les visiter dans l'atelier de Benvenuto; il tait accompagn de la
duchesse d'tampes,  laquelle l'artiste galant offrit un beau vase
cisel de sa main[258]: il reut alors la commande d'un dessus de
porte en argent et d'une fontaine architecturale, pour orner la cour
d'honneur du chteau. Benvenuto Cellini a laiss la description
dtaille de cette fontaine: elle devait tre en bronze, haute de 5
pieds, et former un carr parfait, enlac de petits escaliers pour
monter sur une tour d'argent, d'o s'lanait une statue arme d'une
lance, qui reprsentait le dieu Mars, dont le Roi tait la vivante
image: quatre statuettes formaient l'encoignure de la tour, la
peinture, la sculpture, l'architecture, la musique dont le Roi tait
le protecteur. Il cisela, par les ordres de Franois Ier, la statue
d'Hb, l'expression la plus pure, la plus suave, de la beaut
antique; l'amphore qu'elle tenait de ses mains, d'une puret de
contours admirable, tait incruste de pierres prcieuses. Franois
Ier, charm de ces chefs-d'oeuvre, tmoigna sa joie, sa
reconnaissance; mais la duchesse d'tampes, qui protgeait trop
ouvertement le Primatice, blessa profondment l'amour-propre de
Benvenuto Cellini, qui voulut quitter Fontainebleau; le Roi lui
dclara qu'il n'en ferait rien: Je vous toufferai dans l'or, et vous
vous en irez aprs si vous voulez[259]. La fiert de l'artiste fut
au-dessus de l'amour de l'or. Tandis que le Primatice reproduisait
sans cesse la duchesse d'tampes dans ses dcorations de galeries,
Benvenuto Cellini, qui dtestait la duchesse, avait choisi pour son
modle de prdilection, Diane de Poitiers, sous les traits de Diane
chasseresse. Il trouvait dans ce corps quelque chose de parfait, un
symbole de l'absolu dans le beau qui ravit les grands artistes: la
duchesse d'tampes, jalouse de Diane, blessa profondment Benvenuto
Cellini, qui vint continuer son noble art  Florence[260].

  [256] Benvenuto Cellini naquit en 1501. Les mmoires de Benvenuto
  Cellini ont t plusieurs fois imprims; il a fait aussi un
  _Trattato del arti delle oreficeria_, Florence 1568.

  [257] Les coupes de Benvenuto Cellini sont trs-prcieusement
  recherches; une d'elles fut paye 1,600 guines en 1774.

  [258] Mmoires de Benvenuto Cellini, liv. Ier.

  [259] Le roi Franois Ier avait pour habitude de donner le revenu
  des abbayes aux grands artistes; l'art put louer cette
  gnrosit, mais elle altra les biens sacrs des glises. Voir
  mon _Eglise au moyen-ge_.

  [260] On lui attribue le Perse qui coupe la tte de Mde, dans
  le palais Pitti.

Diane de Poitiers fut spcialement la protectrice, durant toute sa vie
d'un art presque perdu, les belles poteries, et d'un artiste dont
le nom glorieux doit survivre  tous les oublis, Bernard Palissy, qui
eut  lutter contre la misre, la douleur et la jalousie[261]; ses
poteries furent des chefs-d'oeuvre d'un fini aussi parfait que les
plus beaux vitraux du moyen-ge.

  [261] Bernard Palissy tait n dans le diocse d'Agen, en 1501.
  Sa descendance existe encore inconnue dans un petit village sur
  les limites du Perigord. Les grandes oeuvres de Bernard Palissy
  appartiennent surtout  l'poque de Catherine de Mdicis et au
  rgne de Henri II; elles sont d'une grande beaut. La si
  remarquable collection de poteries et d'maux de M. le baron
  Seillire, au chteau de Mello, possde deux assiettes admirables
  marques des chiffres de Catherine de Mdicis et de Henri II.

Lorsqu'on parcourt aujourd'hui les riches et trs-rares galeries des
amateurs de la Renaissance, on est frapp de l'art merveilleux de ces
peintures sur mail qui reproduisent les sujets les plus divers de
l'histoire, de la fable et de l'criture-Sainte, avec des couleurs si
belles, si varies qu'on retrouve difficilement; le vert glauque de la
mer, le rose tendre, le bleu cleste, teintes charmantes inaltrables,
qui paraissent aussi brillantes aprs quatre sicles, que lorsqu'elles
furent places sur l'mail et l'argile. Ces poteries taient-elles
destines au service de la table ou bien servaient-elles de simple
ornement sur des tagres? Elles avaient l'un et l'autre emplois
aux chteaux: on voit dans les tableaux de la Renaissance les
dressoirs et armoires tout remplis de ces poteries ranges autour de
la salle des festins; les plats, les assiettes, les vases sont tals
comme ornements. Aux jours des grandes solennits, ils servaient pour
l'usage des convives; les varlets portaient sur ces poteries le
faisan, le paon, la hure de sanglier, et dans les Paul Veronse, les
levriers lchent des plats maills de mille couleurs[262]. L'aspect
d'un festin royal de la Renaissance tait magnifique: une large table
couverte de statues d'argent, de vases et de coupes cisels par
Benvenuto Cellini; les mets servis sur les poteries d'mail de Bernard
Palissy, gayes par les verreries de mille couleurs que les artistes
vnitiens et bohmiens faonnaient en coupes, en amphores.

  [262] Collect. du Louvre.

Les huguenots attaquaient dj ce luxe, cette magnificence que
protgeait Diane de Poitiers; avec leur haine des images, avec leur
austrit de vtements, ils ne pouvaient souffrir ces joies, ces
brillantes expressions de l'art. Avec le triomphe de la rforme,
jamais la Renaissance n'aurait donn au monde ses clatants produits.
Diane de Poitiers soulevait la haine du parti protestant, par ce
luxe de la vie, cette grce paenne d'ornementation. D'aprs les
calvinistes, tout l'art devait consister dans des maisons blanches et
propres, sans tableaux ni sculptures, o, assis sur des bancs de bois,
ils auraient assist  la lecture de la Bible; un artiste pour eux
tait un paen, un dbauch, amoureux de la forme. Si dj les
huguenots brisaient les statues des saints ou de la Vierge dans les
cathdrales,  plus forte raison ils jetaient leur maldiction sur les
artistes, qui peignaient dans leurs tableaux passionns les figures de
Diane, de Vnus ou d'Hb. On s'explique ainsi trs-bien la rpugnance
des artistes pour le calvinisme; un ou deux seulement adoptrent la
rforme: froids sculpteurs, architectes corrects, ils firent des
portiques, des escaliers, dessinrent des allgories; mais la chaleur
de la vie paenne leur manquait[263]: leurs oeuvres ne parlent
jamais aux passions ardentes qui sont l'art.

  [263] Sous Henri II, nous parlerons de Jean Goujon.




XXII

LA RENAISSANCE DANS LES LETTRES.--INFLUENCE DE DIANE DE POITIERS ET DE
LA DUCHESSE D'TAMPES.

1530-1545.


Si dans la transformation de l'art du moyen-ge par la Renaissance, le
paganisme grec imprima la beaut et la grandeur de la forme  la
peinture,  la sculpture,  l'orfvrerie,  l'architecture, en fut-il
de mme pour ce qu'on a appel la Renaissance des lettres, dont la
gloire est attribue  Franois Ier? Cette question est grave, et, 
mon sens, ce qu'on a appel la Renaissance dans les lettres ne fut, 
quelque point de vue, qu'une invasion des ides, des formes de
l'antiquit dans la langue et la littrature nationales; car ce serait
une erreur de croire que le moyen-ge n'avait pas sa littrature, ses
potes, ses versificateurs, ses historiens. La Renaissance du XVIe
sicle ne fit que substituer un chaos d'rudition  la simplicit de
la langue nationale[264], vivante et belle. Elle fut une poque
de bizarrerie, une invasion trangre dans la tradition franaise.

  [264] Je suis entr dans de grands dtails sur la littrature du
  moyen-ge dans mon _Philippe-Auguste_.

Au XVe sicle, les pomes de chevalerie vivaient encore dans leur
grce et leur fcondit: ils racontaient des aventures merveilleuses,
des feries, des prouesses extraordinaires. La gnration alors les
lisait avec avidit; elle y trouvait son plaisir, sa distraction, ses
moeurs, son histoire. Les posies d'Alain Chartier, de Charles
d'Orlans, d'Eustache Deschamps[265] respirent une fracheur, une
navet d'image et d'expression claire et simple. Le pur moyen-ge,
l'poque qui produisit les trouvres et les troubadours, le _Roman de
la rose_, fut aussi littraire qu'aucun autre temps; et, quant 
l'histoire, quand elle ne compterait que Froissard, Monstrelet et
leurs chroniques srieuses et charmantes, ce serait suffisant pour
grandir et glorifier un sicle: Froissard, tout  la fois ami du vrai
et du merveilleux, qui promenait sa riche imagination et son enqute
exacte sur les plus grands vnements, en France, en Angleterre, en
Flandre et en Espagne[266]!

  [265] Ces trois potes vcurent dans le XIVe sicle, sous Charles
  VI. La plupart de leurs posies sont encore indites ou mal
  dites; le manuscrit, no 7219 Biblioth. Impriale, contient les
  ballades d'Eustache Deschamps.

  [266] La chronique de Froissard n'a besoin ni d'explication ni de
  commentaires; je connais un rudit qui a fait sa renomme en
  promettant depuis 30 ans une dition commente des grandes
  chroniques.

Dira-t-on qu'il y a trop de crdulit dans ces popes historiques,
trop de dtails minutieux? mais le merveilleux n'est-il pas ce qui
fait vivre l'homme, ce qui fait panouir son coeur, ce qui enchante
son existence. La langue que parle Froissard est simple, facile,
intelligible  tous: aucune obscurit dans les mots primitifs et
clairs qui expriment les sentiments de l'me, ou qui racontent les
pisodes, les vnements avec une ravissante fantaisie.

A toutes ces beauts, qui ont leur origine dans la nationalit
franaise, que substitua la Renaissance? Pour la langue, un jargon
inintelligible, un mlange de grec et de latin obscur, pdant, un
bariolage autour de la primitive langue[267], des mots composs
introduits dans la grammaire de ce temps qui exigent des commentaires,
et qu'on ne peut lire sans le secours d'un vocabulaire spcial
que les rudits enthousiastes sont forcs de placer  la fin de leur
dition. Rabelais fut l'expression la plus vraie de ce langage
transform. Attir par quelques sommaires de chapitres piquants, le
lecteur pntre dans son livre, et il est bientt envelopp de
tnbres et d'allusions grossires; son texte est plus difficile 
retenir que la pure langue d'Horace et de Virgile; chaque mot exige
une explication dont le sens obscur et enclav dans le grec et le
latin, se dveloppe d'une faon lourde et fastidieuse.

  [267] On a depuis appel ce jargon inintelligible le
  Rabelaisnisme; il a eu des imitateurs modernes, et
  particulirement M. de Balzac; je n'ai pas  juger ses oeuvres
  d'une cruelle et fatale analyse qui a tu toutes les nobles et
  saintes illusions.

A l'esprit de gracieuse fantaisie ou de vrit nave du moyen-ge, la
Renaissance substitua l'cole critique et d'examen qui n'est pas la
certitude et la trouble souvent; on eut des commentateurs  l'infini,
on voulut tout expliquer par de subtiles interprtations: Scaliger,
Vatable, Ramus, Agrippa, Erasme, Ocolampade, cette pliade de noirs
docteurs qu'ont-ils enseign, qu'ont-ils distrait? Une pope
chevaleresque vous menait dans un monde inconnu, une chronique
rapportait les faits  travers les moeurs de la gnration; mais que
vous rvlait un rudit du XVIe sicle dans cette dispute sur les
textes qu'avait enfants la rformation? Alors furent abandonns les
lectures attrayantes: les _Quatre fils Aymon_, le _Roman de
Pierre de Provence_ et de _la Belle Maguelone_, _Jehan de Saintr_ et
la _Dame des belles cousines_, pour les livres fastidieux de Casaubon
ou les dissertations de Vatable. Froissard, Monstrelet furent
ddaigns; on eut les froides histoires; on se passionna pour les
textes de l'antiquit, on pensa moins  la vieille France qu' la
Grce,  l'Assyrie,  Rome.

L'origine de cette invasion trangre fut dans l'migration
bysantine[268] qui suivit la prise de Constantinople par les Turcs. A
cette poque de faiblesse et de dcadence, Constantinople tait
remplie de rhteurs et de grammairiens qui, par Venise, inondrent
l'Italie. Si la ville de Constantin[269] tait encore grande au XVe
sicle par son luxe et son industrie, son gnie d'invention dans les
arts de la mcanique, elle tombait au bruit des disputes scholastiques
dans ses coles pleines de sophistes et de discoureurs. Venise
recueillit les arts, les ouvriers en soie, en tapis, en verre de
couleur, elle abandonna les savants  l'Italie. La Rpublique s'occupa
mme trs-peu des manuscrits des bibliothques, qu'elle abandonna 
quelques protes d'imprimerie, les Manuccio. Il n'en fut pas de mme de
l'Italie qui s'abreuva de grec, de latin, d'hbreu et de syriaque. On
s'enthousiasma pour Lascaris, le chef de cette migration
scientifique, et le moyen-ge fut dlaiss. On traita de folie
l'_Orlando furioso_, et, plus tard, le Tasse fut jet dans une maison
d'alins. On eut alors les textes d'Aristote, de Platon, des
philosophes de l'cole d'Alexandre; on se perdit en subtilits sur la
plus inutile des sciences, la philosophie rsume en aphorisme
d'enseignement. Ce fut la Renaissance qui cra cette classe d'rudits
qui vcurent sur les textes comme les vieilles chenilles sur les
feuilles, rongeant les pensions du roi, tandis que les potes, les
crivains qui immortalisaient le pays, taient dans toutes les
privations de la vie. Oui, il fallait accueillir les ouvriers
bysantins qui portaient l'art de tisser la soie et l'or, le secret du
feu grgeois et des machines hydrauliques; mais ces rveurs de
scholastiques  quoi pouvaient-ils servir? Grandir les subtilits d'un
peuple, c'est avancer sa ruine morale, et les Grecs de Bysance
eux-mmes en avaient donn l'exemple. Ce furent des explications de
textes qui, multiplies  l'infini, se transformrent en disputes
d'cole; et ces disputes,  leur tour, produisirent la guerre civile
du XVIe sicle. Le heurtement des doctrines aboutit tt ou tard aux
batailles sanglantes, et l'esprit de critique eut son couronnement
dans la guerre civile. Nul ne pouvait nier la beaut des oeuvres
antiques; mais ces beauts exclusivement grecques, transportes sur
une terre trangre, devaient altrer l'essor du gnie national, comme
une invasion trangre opprime un pays. Il n'est pas vrai que la
France alors fut barbare: elle avait sa langue, son gnie, sa
littrature; ce qu'on appelle la Renaissance fut l'oppression de ce
gnie mme par la scholastique bysantine.

  [268] La grande migration des savants grecs se fit par Venise:
  ils vinrent la plupart s'abriter  Rome sous la protection des
  papes. (Voir Muratori, _Annales_, ann. 1470.)

  [269] Constantinople tait riche de toute industrie au XVe
  sicle; il faut regretter que Gibbon n'ait pas trait ce sujet;
  Ducange en a dit  peine un mot dans son admirable livre:
  _Histoire de Constantinople_.

Le merveilleux, qui ne meurt jamais chez un peuple, subit mme une
triste transformation: comparez les charmantes feries des romans et
des popes du moyen-ge avec _les centuries_ de Nostradamus. Le
savant est crdule aussi; mais il est obscur, ennuyeux. Ce qu'on
appelle les rudits disputeurs ne grandirent pas la vrit, seulement
ils la rendirent invisible par la pesanteur de leur forme; ils
changrent la ferie en devination et le merveilleux en crdulit
pedante[270].

  [270] _Les Centuries_ de Nostradamus. Aix, 1580; ils ont eu 20
  ditions au XVIe sicle.

Aussi le temps a fait justice de ces scholastiques: que reste-t-il, je
le rpte, de Casaubon, de Vatable, de Ocolampade, de Scaliger,
est-il possible de les lire tous sans un immense ennui et le sentiment
de leur inutilit? Tandis que Froissard, Philippe de Commines,
Monstrelet se lisent et se liront toujours avec un charme particulier
tant que vivra la langue franaise. Combien donc eut raison Diane de
Poitiers d'aimer, de protger la littrature du moyen-ge, les
chevaleresques dbris de ces temps potiques. Au contraire, la
duchesse d'tampes, domine par les rudits de la Renaissance, engagea
le roi  fonder cette institution qui fut depuis appele le _Collge
de France_[271], d'abord simple collge de langue, d'enseignement de
l'hbreu, du grec, du syriaque, pour lesquels on instituait des
chaires spciales. Il y avait ici un but d'utilit; le mal fut de
donner trop d'importance  ces travaux d'rudition sur des textes qui
changrent l'esprit et les tendances de la littrature du moyen-ge.
La Renaissance eut pour rsultat dfinitif de crer le doute dans
l'explication des livres saints, de remplacer l'autorit par
l'incertitude, la simplicit, la navet historiques par des travaux
o un docte esprit de parti remplaa la vrit des chroniques. De Thou
dtrna Froissard, la posie quitta les habits des trouvres et des
troubadours pour des robes d'emprunt grecques et romaines.

  [271] Le Collge de France fut fond aprs la paix de Cambrai.

Tandis que Diane de Poitiers protgeait plus spcialement la
rimpression des romans de chevalerie, image de l'ancien caractre
franais, et qu'elle faisait accepter par le roi la ddicace d'_Amadis
des gaules_[272], la duchesse d'tampes laissait mettre son nom  la
tte des psaumes de Luther et de Calvin. Diane voulait une France
revtue d'armures brillantes, le casque  plumes flottantes, la cotte
de mailles d'argent; la duchesse d'tampes la plaait sous la calotte
doctorale. L'une la faisait assister aux tournois, aux belles ftes de
la chevalerie; l'autre la faisait asseoir sur les bancs de l'cole,
avide de la parole des docteurs. Et cependant plus que jamais la
France avait besoin de son attitude guerrire!

  [272] La Biblioth. Impr. possde un bel exemplaire de l'_Amadis
  des Gaules_, avec une ddicace au roi Franois Ier. (Fonds
  rservs.)




XXIII

MODIFICATION DE LA DIPLOMATIE DU MOYEN-AGE.--ALLIANCE POLITIQUE DE
FRANOIS Ier AVEC LA PORTE OTTOMANE ET LES LUTHRIENS.

1540-1547.


Le trait de Cambrai, bien qu'il et modifi sous quelques points de
vue les conditions inflexibles de la convention de Madrid, tait
encore trop dur pour les forces relatives qu'il laissait  la France;
il tait donc dans la nature des choses que Franois Ier chercht tous
les moyens de secouer cette situation humiliante pour un pays si
robuste encore, soit par une nouvelle guerre, soit par des alliances
politiques qui lui feraient regagner le terrain perdu. L'influence de
la duchesse d'tampes, en dtournant le roi des ides et des
conditions du moyen-ge, l'avait rendu plus facile sur les moyens de
trouver des allis au dehors et des forces nouvelles dans sa
politique.

Depuis la croisade jusqu'au XVe sicle, l'union des princes chrtiens
contre les infidles dominait les alliances politiques, et la
chrtient tout entire s'tait branle pour se jeter sur
l'Orient[273]. Sous Franois Ier, cette opinion s'altrant, le roi de
France osa appeler  son aide la puissance ottomane, chose trange et
nouvelle. On n'avait pas d'exemple d'une telle hardiesse, et les
chroniques de la croisade parlent avec indignation des tentatives de
l'empereur Frdric II pour essayer un trait d'alliance avec les
4soudans et les mirs de l'gypte et de la Syrie[274].

  [273] Voir mon _Philippe-Auguste_, sur la croisade en Orient.

  [274] La vie de Frdric Barberousse, qui rgna de 1185  1191, a
  t recueillie dans la chronique d'Othon de Fresingue.

Dans la situation difficile o se trouvait Franois Ier, sous cette
treinte de traits inflexibles, il tourna les yeux vers la puissance
conqurante des Ottomans, qui avait pour grand ennemi Charles-Quint.
Et comme si ce n'tait pas assez, le Roi tendit galement la main aux
princes luthriens d'Allemagne, rsolution au moins aussi hardie dans
les ides du temps. Qui ne sait l'indignation qu'inspirait l'hrsie 
l'poque croyante? Les chroniques rappelaient la cruelle guerre des
Albigeois[275]: une croisade s'tait forme contre eux, et l'on avait
vu les fodaux du Parisis, de la Normandie, de la Brie et de la
Champagne s'lancer sur les belles terres du Midi, et s'emparer des
fiefs de Toulouse, Montpellier, Alby et Carcassonne. L'Eglise
pardonnait beaucoup aux fodaux: la joie des festins, les moeurs
faciles avec les chtelaines du Midi; mais un pacte avec les infidles
ou les hrtiques tait une acte en dehors de la civilisation et des
moeurs de la socit.

  [275] Sur la guerre des Albigeois, on peut consulter la chronique
  de Pierre de Vaulxcernai, ad. ann. 1220.

La politique hardie de Franois Ier changea toutes ces ides[276];
tandis que les armes ottomanes menaaient la Hongrie, il signait une
alliance avec la sublime Porte, afin de lutter, aid de ces forces
immenses, contre son ennemi le plus acharn. Le Roi ne vit dans les
Turcs que des auxiliaires pour seconder sa rsistance  la monarchie
universelle de Charles-Quint: cette alliance avec Soliman, le roi de
France n'osa point d'abord l'avouer; elle fut tenue secrte, car elle
aurait suscit mille indignations dans la chrtient menace.

  [276] Franois Ier sentait si bien la hardiesse de sa dmarche,
  qu'il s'en justifia personnellement dans une lettre particulire.
  _Litt. Francisc. I. apud Freher_, t. III, _Rerum Germanii_.

Ce qui fit la grandeur de Charles-Quint, ce fut l'universalit de sa
pense; il n'en dvia jamais: il avait compris que, pour reconstituer
l'empire de Charlemagne, le premier gage qu'il devait donner  la
politique, c'tait l'expulsion des Turcs de l'Europe. Il voulut donc
s'assimiler toutes les forces, apaiser cette sorte de guerre civile
que les opinions nouvelles suscitaient dans la chrtient, et  l'aide
de cette fraternit de tous les peuples chrtiens, arriver  la
reconstitution de l'Empire.

Il y avait au fond du coeur de Charles-Quint sans doute une pense
d'ambition et de grandeur personnelle, et la couronne de Charlemagne
tait son but; mais toute pense universelle est par cela mme un
progrs dans l'histoire de l'humanit. Franois Ier, au contraire,
soit par ncessit, soit par les tendances mme de son caractre,
divisa les opinions, les intrts de l'Europe autant qu'il le put; il
traita directement avec les Turcs, que Charles-Quint voulait expulser
de l'Europe; il les appela pour ainsi dire dans le coeur de
l'Allemagne, sur les ctes de la Mditerrane, en Italie; il tendit la
main aux pirates, aux barbaresques sur les ctes d'Afrique, d'o ils
menaaient l'Espagne et la Provence; il ne recula pas devant un
systme de subsides et de tribut pays aux barbares. Charles-Quint
suivit une politique contraire; aprs ses victoires d'Afrique, il
signa un trait de dlivrance pour tous les esclaves chrtiens qui
allrent proclamer la splendeur de son nom en Europe.

Le roi Franois Ier agit avec hardiesse auprs des lecteurs
protestants de l'Allemagne: il signa la ligue de Smalkalde contre
l'empereur Charles-Quint, origine du morcellement de l'Allemagne, et
qui la rendit impuissante pendant un sicle[277]; la ligue de
Smalkalde crait cette anarchie qui se transforma plus tard en
fdration, toujours indcise, si lourde  se mouvoir; les luthriens
firent bien quelques dmonstrations insignifiantes contre l'invasion
des Turcs dans la Hongrie et l'Autriche, mais l'Allemagne fut absorbe
dans sa propre guerre civile d'tats  tats.

  [277] La ligue de Smalkalde fut signe le 5 fvrier 1531. Voyez
  Sleidan, _Comment._ lib. VII. Le principal instigateur avait t
  Jean-Frdric, lecteur de Saxe. Les catholiques signrent la
  ligue d'Augsbourg.

Cette politique de Franois Ier fut dnonce  l'Europe chrtienne par
Charles-Quint; c'tait une belle poque pour l'Empereur; il venait de
signer son trait avec Muley-Assan. Le roi maure de Tunis, en se
dclarant le vassal de l'Espagne, dlivrait vingt mille esclaves
chrtiens que Charles-Quint fit revtir de riches habits avant de les
rendre  leur patrie. Franois Ier prenait parti, au contraire,
pour les Turcs et les luthriens?

Ce fut alors que, pour se justifier, le roi de France crut essentiel
de laisser le cours de la justice s'accomplir  l'gard des opinions
nouvelles qui pntraient dans les coles et les universits[278].
Pour s'expliquer le systme de rpression des calvinistes par le
Parlement et le Chtelet, il faut se rappeler qu'en France
l'inquisition n'avait pas t admise comme elle l'tait en Espagne:
l'inquisition, sorte de jury, constatait l'hrsie, et la main
sculire ensuite appliquait la peine prononce par les vieux dits de
Ferdinand et d'Isabelle.

  [278] J'en ai recueilli et publi les preuves dans mon _Histoire
  de la Rforme_.

En France, la Sorbonne jugeait la doctrine, constatait l'hrsie; le
Chtelet, pouvoir de police, faisait l'enqute, et le Parlement
prononait l'arrt. Le roi intervenait rarement dans ces sortes de
procs, et il fut presque toujours enclin  faire grce, tmoin les
vers si pleins de reconnaissance de Clment Marot, adresss  la
duchesse d'tampes, la protectrice des Huguenots. Et pour les esprits
srieux et politiques, j'oserai examiner une question grave,  savoir
si le refus d'admettre l'inquisition en France ne fut pas une
faute considrable de la part des rois. Il faut prendre les opinions
d'un sicle dans les conditions qu'elles se produisent: le
catholicisme alors tait la doctrine gouvernementale, il constituait
l'unit: admettre une autre doctrine, c'tait briser cette unit qui
est la force des pouvoirs, et la preuve en est qu'un sicle de guerre
civile fut lgu  la France et  l'Allemagne par la rformation.

Au contraire, l'Espagne du XVIe sicle grandit dans sa magnificence,
grce  l'unit des doctrines que protgeait l'inquisition; au milieu
des prils que crait la prsence des maures, des juifs, des faux
chrtiens, l'Espagne ne dveloppait ses forces que par la surveillance
attentive et les moyens rpressifs; tous les pouvoirs forts et menacs
qui veulent sauver un pays ont besoin de ces deux forces: la police et
la rpression. Les deux comits de _salut public_ et de _sret
gnrale_ sous la Convention nationale ne furent que les formes de
l'inquisition applique  la politique; or, au moyen-ge, le
catholicisme c'tait le gouvernement; si bien que, jusqu' ce qu'un
droit public nouveau se ft form au XVIIIe sicle, la guerre
europenne et civile eut pour principe le catholicisme et la
rforme. La vieille Espagne dcouvrait un nouveau monde, arrtait les
conqutes des Turcs  Lpante, jetait  flots d'or sa posie, ses
drames, ses artistes en vertu de sa force, de son unit, de son repos
maintenus, par l'inquisition[279].

L'attitude mme prise par Franois Ier, la protection accorde au
parti luthrien par Marguerite sa soeur, amena en France
l'organisation plus serre du parti catholique, et ds ce moment il
entoura fortement la haute famille des Guise. Si la duchesse d'tampes
protgeait le prche, les potes tels que Marot, les universitaires
commentateurs de la Bible; les Guises avec Diane de Poitiers
adoptrent le parti contraire, et alors se dveloppa le jeune amour du
duc d'Orlans, presque enfant, pour Diane de Poitiers; le second fils
du roi, en adopta publiquement les couleurs; le chiffre de Diane fut
brod sur ses armures: il devint presque chef de parti, et il fut
question pour la premire fois de son mariage avec Catherine de
Mdicis.

  [279] Calderon, Lopz de Vega, Cervantes, Murillo, s'honoraient
  du titre de familiers de l'Inquisition.




XXIV

LA JEUNE CATHERINE DE MDICIS.--LA COUR DE FRANOIS Ier.

1530-1535.


L'Italie tait dfinitivement perdue pour la France en vertu de deux
traits solennels, et il semblait que tout espoir fut enlev au roi
Franois Ier de recouvrer jamais cette terre de sa prdilection;
toutefois ce droit qu'il ne pouvait plus rclamer directement, il
cherchait  l'obtenir par des alliances intimes et des mariages
politiques. Franois Ier avait second de tous ses efforts le pape
Clment VII (de la famille des Mdicis), et le souverain Pontife avait
caress la pense d'un projet de mariage entre sa propre nice
Catherine de Mdicis et un des fils du roi de France, le jeune duc
d'Orlans, le chevalier courtois de Diane de Poitiers[280].

  [280] Correspondance des cardinaux Grammont et de Tournon,
  ngociateurs du mariage, 21 janvier 1533.

Les Mdicis taient d'une puissante race, d'une illustration,
toute personnelle, petits-fils de simples marchands de laines et de
soie. Or, s'allier au roi de France tait pour eux un grand honneur.
Franois Ier,  son tour, trouvait dans ce mariage un principe
d'influences personnelles en Italie. Indpendamment de sa dot en
ducats d'or, Catherine de Mdicis apportait comme hritage le duch
d'Urbino, et comme ventualit, mme le grand-duch de Toscane; et, ce
qui tait plus considrable encore pour le roi de France, ses
prtentions sur Reggio, Modne, Pise, Livourne, Parme et Plaisance. Le
chroniqueur Martin du Bellay, en rcapitulant ainsi les avantages
considrables qu'apportait la princesse italienne, raconte que,
lorsque les trsoriers de France se plaignirent au marchal Strozzi de
l'exigut de la dot, le marchal rpondit: Oui, la dot est petite,
l'argent est d'un poids lger; mais vous oubliez que madame Catherine
apporte en plus, trois bagues d'un prix inestimable, la seigneurie de
Gnes, le duch de Milan, le royaume de Naples. Paroles qui ne
peuvent tre prises que dans un sens figur et comme une esprance,
car Catherine de Mdicis n'avait aucun droit lgal, srieux sur ces
seigneuries; seulement le marchal voulait dire que, par cette
alliance avec le pape et les Mdicis, Franois Ier reprenait
moralement sa situation en Italie, et qu'il y retrouvait toutes les
prtentions des Valois[281].

  [281] Le pape et Franois Ier s'taient vus  Marseille. Comparez
  Dubellay, liv. IV, et Belcarius, liv. XV, no 48: j'ai donn
  beaucoup de dtails dans mon livre sur _Catherine de Mdicis_.

Aussi Charles-Quint, profondment affect de ce mariage, fit tous ses
efforts pour l'empcher; puis, il voulut opposer les Sforza aux
Mdicis, et donna lui-mme une de ses nices  ce vigoureux
condottieri du Milanais: Franois Sforza appartenait  une famille
galement issue de sa propre fortune. L'Empereur se tourna vers le duc
de Savoie, ce gardien des Alpes, et lui offrit aussi une alliance de
famille: Charles-Quint voyait bien que Franois Ier n'avait pas
abandonn ses belles illusions sur l'Italie, et que le dernier mariage
tendait  les raliser[282]. Il voulut donc y mettre obstacle.

  [282] Sur la politique de Charles-Quint en Italie, Guichardin est
  fort curieux, liv. XX.

Catherine de Mdicis  Fontainebleau, c'tait comme l'Italie tendant
les bras  la France; le pape devenait l'alli du roi, comme on voit
sur la grande mosaque de Rome le pape Adrien tendant la main 
Charlemagne. Franois Ier souriait  l'Italie comme  un souvenir
de ses belles et premires annes. Toutefois, la situation personnelle
de Catherine de Mdicis  cette nouvelle cour devenait d'une extrme
dlicatesse. La jeune Florentine trouvait le duc d'Orlans en plein
amour avec Diane de Poitiers, et, chose trange, Catherine de Mdicis,
qui avait dix-huit ans  peine, se trouvait en rivalit avec une
matresse de plus de trente-cinq ans, si belle pourtant, qu'on
croyait, je le rpte, que la magie seule avait pu conserver ces
traits inaltrables, cette fracheur de jeunesse qui faisait
l'admiration de matre El Rosso et du Primatice.

Avec une habilet qui tenait de sa nature italienne, Catherine de
Mdicis ne heurta nullement cette situation; elle ne manifesta ni
dpit ni colre, elle avait subi  Florence d'autres spectacles; elle
s'tait habitue  ces doubles amours,  ces sentiments partags.
trangre en France, jete au milieu d'un monde inconnu, son but fut
de plaire  chacun, de s'associer aux plaisirs d'une cour charmante,
d'y crer des distractions nouvelles  l'italienne, de se faire aimer
surtout de Franois Ier, dj maladif, et qu'une vieillesse prmature
menaait autant dans son ambition que dans ses plaisirs; le Roi
partageait sa vie entre Fontainebleau, Amboise et Saint-Germain.
Catherine de Mdicis le suivait partout, sans se prononcer dans ses
prfrences entre Diane de Poitiers et la duchesse d'tampes, se
contentant de leur sourire  toutes deux, de se faire  elle-mme une
cour particulire dans cette cour gnrale, o chacun devait avoir sa
dame et son amour. Brantme, plein des souvenirs de cette poque,
raconte dans son naf langage que le Roi voulait fort que tous les
gentilshommes se fissent des matresses, et s'ils ne s'en faisaient,
il les estimait mal et sot, et bien souvent aux uns et aux autres, il
leur en demandait les noms et promettait de leur dire du bien et de
les servir[283].

  [283] Brantme, _Les Dames galantes_.

Telle tait, au reste, la loi de la chevalerie, les dames taient les
penses, la proccupation de tous les gentilshommes; seulement 
l'poque de Franois Ier, les ides payennes et artistiques s'taient
introduites  la cour; il ne n'agissait plus toujours de la fidlit
inaltrable, du culte religieux du chevalier pour sa dame, comme dans
le roman d'Amadis. Ces dames elles-mmes passaient d'un amour  un
autre, et selon Brantme encore, la duchesse d'tampes ne gardait
pas grande fidlit au Roi, ainsi qu'est le naturel des dames, qui ont
fait autrefois profession d'amour. Le Roi semblait s'y rsigner, et
tout jeune homme n'avait-il pas crit ces vers sur un vitrail.

    Souvent femme varie,
    Et bien fol qui s'y fie.

Brantme cite un nom ou deux parmi les amants de la duchesse
d'tampes, mais Brantme est une de ces charmantes mauvaises langues
qu'on coute plaisamment sans les croire toujours[284]. Le parler
d'ailleurs  cette poque tait plus libre que les moeurs n'taient
mauvaises; il ne gardait ni voile ni draperie; le nu conserve sa
chastet, tmoin la Vnus antique. A cette cour qui parlait la langue
de Boccace, il y avait respect pour les dames  ct des rcits
d'amour. Le Roi, continue Brantme, faisait bien mieux de recevoir
une si honnte troupe de dames et de demoiselles dans sa cour que de
suivre les errements des anciens rois du temps pass, qui se faisaient
accompagner par des femmes de mauvaise vie[285]. Brantme se
sert d'une expression plus hardie et plus nave qu'il serait difficile
de rapporter.

  [284] J'aime Brantme, mais il est impossible de se fier  ses
  rcits; il parle toujours par des ou dire, et les aventures
  scandaleuses ont besoin d'autres tmoignages pour passer dans
  l'histoire.

  [285] Je n'ai trouv qu'un seul document (sous Charles VII), qui
  constate la prsence de femmes impudiques auprs des rois; mais
  c'tait  la guerre et peut-tre dans le dsordre des camps.
  Brantme parle encore par _ou-dire_.

Catherine de Mdicis sut ardemment plaire  la cour, avide de plaisirs
nouveaux:  cheval dans les bois, toujours en selle aux chasses du
Roi, elle inventa des triers d'une forme lgante, qui laissaient
voir la plus jolie jambe du monde; place entre Diane de Poitiers et
la duchesse d'tampes, elle leur donnait l'exemple du courage sur des
haquenes fougueuses; chaque rendez-vous de chasse offrit une fte 
la florentine, ou une soire  la vnitienne; doux souvenir de
l'Italie. Il y eut des reprsentations scniques, des spectacles, o
les feux se mlrent  l'eau; des chanteurs  la voix douce,
ravissaient la cour. Catherine, fort lie avec le Primatice et
Benvenuto Cellini, attira aprs eux tout ce que l'Italie avait
d'artistes pour embellir les ftes: les jardins furent orns comme des
dcors de thtre; on enlaa des chiffres d'amour dans la Salamandre,
symbole de Franois Ier. On trouve quelques-unes de ces Salamandres
parsemes sur les chteaux d'Amboise et de Blois; une seule,
pauvre dlaisse, est encore aux flancs d'une pierre ronge sous une
porte basse dans la cour de Fontainebleau[286]; nul ne la remarque
dans cette royale demeure, dans ces jardins solitaires que le
Primatice a dessins.

  [286] La Salamandre se trouve sur l'aile des btiments de la
  troisime cour  gauche; la porte est presqu'en ruine.




XXV

LA FRANCE ENVAHIE UNE SECONDE FOIS PAR CHARLES-QUINT.

LA TRVE DE DIX ANS.

1533-1538.


L'irritation profonde que l'empereur Charles-Quint manifestait dans
toutes les occasions contre la dloyaut du Roi de France, devait  la
fin clater par la guerre srieuse sur une grande chelle; le
territoire de la monarchie fut bientt envahi par ses extrmits: la
Provence et la Picardie, car l'immense empire de Charles-Quint,
enlaait toutes les terres de France, comme dans de fortes tenailles,
par l'Espagne, les Flandres et la Franche-Comt, tandis que la
dfection du duc de Savoie lui livrait les Alpes. Charles-Quint
paraissait si sr de la victoire et de la conqute, qu'il avait dit 
son historien Paul Jove[287], de le suivre sous sa tente, et de
tailler sa plume parce qu'il aurait bientt de la grande besogne.
Etrange historien que Paul Jove, faisant et defaisant les renommes au
milieu de sa villa splendide du lac de Como, btie sur les ruines du
palais de Pline, entour de portraits des hommes illustres dont il
crivait la vie avec l'histoire de son temps; on l'accusait de
corruption, il acceptait des prsents de toutes mains, il vivait
grandement, dans les banquets parmi les courtisanes, recevant des
chanes d'or, des sacs de ducats de tous ceux dont il faisait l'loge.
Triste coutume alors admise que cette corruption! tmoin l'Artin, le
cynique entre tous, qui fit mme sur Paul Jove plus d'une
pigramme[288].

  [287] Paolo Giovo; il tait n le 19 avril 1483; son livre,
  trs-remarquable, porte le titre: _Historiarum sui temporis ab
  ann. 1494 ad ann. 1544_, libri XLV. L'dition princeps est de
  Florence, 2 vol. in-fo, 1550.

  [288] La plus dure pigramme de l'Artin sur Paolo Giovo, est son
  pitaphe:

    _Qui giace Paolo Giovo ermafrodito
    Quel vuol dire in vulgar moglie et marito._

Ce fut un triste temps pour la Provence, que celui de l'invasion des
Allemands et des Espagnols sous Charles-Quint; toutes ces terres aimes
du soleil, depuis Nice jusqu' Toulon furent couvertes de retres, de
lansquenets, de bandes italiennes et savoyardes, qui dvastrent les
grandes cits: Aix, la capitale du roi Rn, Arles et Tarascon.
Marseille rsista une fois encore; le capitaine de ses galres du nom
de Paulin ou Paul, arma tous ses habitants, plaa ses canons sur les
murailles et refusa de capituler. Cette rsistance donna le temps 
l'arme de Franois Ier de s'avancer jusqu' Avignon. Le Roi avait vu
que le pril tait en Provence; il avait appel  son aide les forces
turques, et dj les galres au pavillon ottoman arrivaient dans le port
de Marseille. La dfense de la Picardie fut confie au duc de Guise; le
danger s'accroissait, car des corps de cavalerie flamande s'taient
avancs jusqu' Compigne. Le duc de Guise, si grand capitaine, prserva
Paris d'une invasion[289].

  [289] Sur cette campagne de 1536, voyez le _Mmoire de_ LANGEY,
  lib. VI, et Paul Jove lui-mme trs-favorable  l'empereur
  Charles-Quint.

L'arme que conduisait le Roi depuis Lyon jusqu' Avignon[290], tait
bien l'image de la vive cour de Franois Ier; pleine d'ardeur et de
courage, elle gardait nanmoins cette lgret de caractre, cet
esprit de folle galanterie qui ne l'abandonna jamais, et dont le Roi
donnait l'exemple: c'est ce qui faisait dire au marchal de
Tavannes: Charles-Quint voit les femmes quand il n'a plus d'affaires,
le Roi voit les affaires quand il n'a plus de femmes. Franois Ier,
en effet, conduisait avec lui la duchesse d'tampes; le dauphin jouait
 la paume avec sa belle matresse, la marquise de l'Estrange, et le
duc d'Orlans, le second fils du Roi, avait sous sa tente Diane de
Poitiers: il rsultait de cette vie licencieuse, un certain dsordre
dans la marche des troupes; nul ne pouvait contester le courage de
cette chevalerie, mais l'indiscipline tait partout. En pleine route,
on jouait, on ballait, on donnait des tournois, des passes d'armes
avec la joie la plus franche, la plus folle; on rptait les grandes
actions des hros de chevalerie, si bien que Lanoue dit: Si quelqu'un
eut voulu blmer les Amadis, je crois qu'on lui aurait crach au
visage.

  [290] Un premier camp retranch avait t tabli entre Valence et
  Avignon (Voyez Belcarius, liv. XXI, no 48): le conntable de
  Montmorency le commandait.

Tout  coup une triste nouvelle se rpandit dans le camp! le dauphin
tomba malade avec la rapidit de la foudre, il mourut le jour mme
dans les bras de son pre. Quelle fut la cause de cette mort subite,
de ce trpassement d'un tout jeune homme? Il fut dit bien des
suppositions: on parla d'un empoisonnement, par quelle main? Il fut
fait un procs criminel; Montcuculi condamn  mort pour cet affreux
vnement, tait-il coupable? le dauphin tremp de sueur avait
pris un verre d'eau glace, puis au ruisseau de la fontaine de
Vaucluse, il s'tait alit pour ne plus se relever! La crudit de
cette eau des Alpes n'avait-elle pas produit l'effet d'un poison?
tait-il besoin des trames de l'Espagne[291] pour amener les tristes
effets d'une pleursie? Le dauphin tait fort aim: le marchal de
Montmorency crivait de lui ne vistes oncque, homme  qui le harnais
fut plus sant que  lui. Il fut pleur longtemps aprs sa mort, et
Malherbe, dans une triste lgie, rappelle le souvenir de cette
mort[292].

    Franois, quand la Castille, ingale  ses armes,
          Lui vola son dauphin,
    Semblait d'un si grand coup devoir jeter des larmes
          Qui n'eussent jamais fin;
    Il les scha pourtant, et comme un autre Alcide,
          Contre fortune instruit,
    Fit qu' ses ennemis, d'un acte si perfide
          La honte fut le fruit.
    Leur camp que la Durance avait presque tarie
          De bataillons pais,
    Entendant sa constance, eut peur de sa furie
          Et demanda la paix.

  [291] Sleidan, _Commentaires_, liv. X.

  [292] Malherbe, _Stances  Du Perrier_, strophe 77.

Le pote Malherbe ne parlait que par la tradition, il n'avait vu ni
les hommes ni les vnements du rgne de Franois Ier: le procs
poursuivi contre Montcuculi, jug et condamn pour l'empoisonnement
du dauphin[293], comme agent de l'Empereur, ne constatait qu'un
rsultat, la volont de jeter un grand odieux sur la personne de
Charles-Quint, et de l'accuser d'un crime, au milieu de ses
conqutes...

  [293] Montecuculi fut cartel  Lyon. L'arrt s'appuie sur
  l'empoisonnement. (Voyez les mmoires de Du Bellay, liv. VIII,
  comparez avec Sleidan, liv. X.)

A ce moment la politique de Franois Ier, soulevait une irritation
profonde dans toute la chrtient menace par les sultans;
non-seulement le Roi avait fait une alliance secrte avec le Turc,
mais encore il avait attir, second ses entreprises, en Italie, en
Allemagne, afin d'amener un contre-poids  la domination universelle
de Charles-Quint. Dans le droit public de l'cole moderne, une telle
politique eut t habile, justifie; mais au sortir du moyen-ge, elle
tait comme un sacrilge: ainsi il tait avr que dans l'expdition
de Provence, c'tait moins le camp d'Avignon, la marche des Franais
sur le bord du Rhne, qui avaient dtermin la retraite des flottes et
des troupes de Charles-Quint que la nouvelle reue par l'Empereur, que
les Turcs et les Arabes d'Afrique se prparaient  dbarquer sur
les ctes de Gibraltar et  soulever les maures si nombreux encore en
Espagne: Charles-Quint,  l'exemple de Ferdinand et d'Isabelle, avait
t d'une indulgence extrme pour les Maures qui restaient matres,
par le commerce et leurs richesses, des grandes cits de l'Andalousie:
Cordoue, Sville, Grenade, et des magnifiques huertas du royaume de
Valence. Pour contenir les Maures et sauver l'Espagne d'un
soulvement, il fallut plus tard la politique svre de Philippe II et
l'inflexible justice de l'inquisition. Franois Ier, en s'alliant avec
le sultan, mettait en pril la sret de l'Espagne et de
l'Italie[294].

  [294] Khair Eddyn Barberousse avait dbarqu dans le royaume de
  Naples, et Soliman envahissait la Hongrie (1537).

Dans ces circonstances difficiles le pape Paul III voulut prserver la
chrtient, en apaisant la haine profonde qui sparait Charles-Quint
de Franois Ier. La situation s'tait un peu modifie depuis la mort
du dauphin; le second fils du roi, Henri, sous l'influence de Diane de
Poitiers, tait plus favorable  l'unit catholique, et dauphin de
France  son tour, il devait exercer une plus forte action sur la
politique du roi. Si le pape n'esprait pas une paix dfinitive, il
pouvait obtenir une trve suffisante pour repousser l'invasion
des sultans. Paul III proposait donc les conditions suivantes[295]: 1
mariage du troisime fils du roi (devenu duc d'Orlans, depuis que le
duc d'Orlans tait dauphin) avec Marguerite, nice de Charles-Quint,
fille du roi des Romains (elle apporterait en dot le Milanais sous
l'hommage  l'empire); 2 confirmation du trait de Madrid et de
Cambrai; 3 engagement souscrit par Franois Ier, sur sa parole de
chevalier, de runir toutes ses forces pour une croisade contre le
Turc; 4 renonciation loyale du roi de France  toutes les brigues et
ligues conclues et suivies avec les princes luthriens de l'Allemagne.
Moyennant ces conditions acceptes, on signait, non pas une paix
dfinitive, mais une trve de dix ans[296].

  [295] Sur ces ngociations, voyez les mmoires de Du Bellay, liv.
  VIII.

  [296] Cette ngociation fut protge par la reine Elonore, la
  propre femme de Franois Ier, et la soeur de Charles-Quint,
  (dpche du mois de janvier, 1538).

Par ce trait ou trve, le troisime fils du roi, duc d'Orlans,
devenait duc de Milan. Pour s'expliquer cette faveur subite qui
entourait le duc d'Orlans, on doit dire qu'un parti dirig par la
duchesse d'tampes, entourait ce jeune prince pour l'opposer au
dauphin, li  la politique des Guises et de Diane de Poitiers:
le duc d'Orlans devenait ainsi neveu de l'empereur, vassal du
saint-empire, et avec cette protection, il pouvait lutter contre la
domination du dauphin et la prpondrance de Diane. On laissait dans
l'indcision les droits de Catherine de Mdicis; et c'tait une
singulire position qu'on avait faite  cette jeune femme, qui devait
exercer plus tard une si grande action sur les affaires. En ce moment,
elle s'annulait comme influence politique: Devenue dauphine de France,
hritire de la couronne, elle laissait toute sa puissance  Diane de
Poitiers; il semblait qu'avec sa prescience italienne, elle devinait
que le temps n'tait pas arriv pour elle, et qu'il fallait cacher
sous l'amour des plaisirs et des distractions, des projets de
domination dans l'avenir. Ces sortes de caractres se rencontrent dans
l'histoire; il ne faut pas toujours croire que la lgret des formes
soit une abdication absolue de l'ambition individuelle; dans les
mascarades chacun avait son dguisement, et Catherine cachait le
sceptre sous les grelots de la folie[297].

  [297] Voir ma _Catherine de Mdicis_.

Le pape Paul III qui mettait un si haut intrt  rgler les
conditions de la trve, se rendit de Rome  Nice pour se placer dans
une sorte de pays neutre, d'o il pourrait ngocier librement. Comme
il craignait que l'entrevue personnelle entre deux princes, si
profondment irrits, ne leur ft encore porter une fois la main sur
la garde de leur pe et n'aboutt qu' un nouveau cartel, le pape
exigea que Franois Ier se tint du ct de la France dans le petit
village de Villanova  une lieue de Nice, tandis que Charles-Quint
rsiderait du ct du Pimont,  Villa-Franca: le souverain pontife,
quoique accabl par les annes, se rendait d'un village  l'autre,
portant des paroles de conciliation aux deux princes, afin d'aboutir 
l'apaisement de leurs griefs, oeuvre difficile. Ce fut ainsi que par
sa douceur et sa patience, le pape Paul III amena la trve de dix ans,
si dsire: il fit taire les irritations violentes dans le coeur de
deux princes qui avaient jur de se venger; il leur rvla les
puissants intrts de la chrtient menacs par les invasions des
Turcs et par les prdications du luthranisme, les deux faits
subversifs qui branlaient tout le droit public du moyen-ge[298].

  [298] Le trait pour la trve est du 18 juin 1538.




XXVI

CHARLES-QUINT A PARIS.--LA DUCHESSE D'TAMPES.--LES FOUS TRIBOULET ET
BRUSQUET.

1538-1540.


La trve  peine signe, Franois Ier vint rsider au chteau de
Compigne, demeure royale situe au nord de ses domaines, vieille
fort des rois francs Mrovingiens. Durant sa dernire campagne, le
Roi souffrant et maladif avait t oblig de s'aliter: Quelques rcits
de Brantme ont donn lieu  d'autres lgendes, elles disent: que le
roi fut atteint du mal de Naples, et qu'un mari tromp se vengea
cruellement[299]; on a mme suppos dans cette lgende scandaleuse,
que ce mari tait celui de la belle Fronnire. J'ai prouv que cet
amour du Roi pour la Fronnire, se rattachait  la premire priode
du rgne,  l'poque artistique de Lonard de Vinci. Ainsi, la lgende
scandaleuse se modifierait singulirement: pourquoi supposer une
cause libertine  une maladie qui put tre le rsultat des fatigues,
des tristesses et des dceptions: faut-il croire toujours Brantme,
vieux conteur de scandales?

  [299] Je dois dire que Du Bellay le rapporte, _Mmoires_, liv.
  II.

Dans le chteau de Compigne,  peine relev de ses souffrances,
Franois Ier reut la nouvelle d'une demande inattendue qui vint
surprendre et embarrasser son conseil; l'empereur Charles-Quint
annonait que les Gantois, ces hardis flamands venaient de se
rvolter, qu'il tait  craindre que la plupart des villes de Flandres
ne suivissent cet exemple: l'Empereur demandait donc  son frre un
sauf-conduit pour traverser la France, afin de plus facilement
rprimer la rvolte des cits. Franois Ier tait inform de cette
rvolte, car les Gantois s'taient adresss  lui pour demander
concours et appui, comme ils avaient fait autrefois sous Louis XI (le
vieux rus s'tait bien donn garde de refuser, quand il s'agissait
d'abaisser l'orgueil de son puissant vassal le duc de Bourgogne),
Franois Ier, qui venait de signer la trve de dix ans, ne voulait pas
suivre l'exemple de cette politique; toutefois la lettre de
Charles-Quint embarrassa singulirement le conseil. Ce sauf-conduit,
il fallait l'accorder sans condition, n'tait-il pas  craindre que
Charles-Quint n'en abust pour renouveler quelques intrigues avec
les mcontents, alors que les divisions taient profondes entre le
Dauphin et le duc d'Orlans, entre Diane de Poitiers et la duchesse
d'tampes[300]?

  [300] Le message de Charles-Quint, du mois d'avril 1538, portait
  la promesse que l'Empereur donnerait l'investiture du duch de
  Milan au second fils de Franois Ier, le duc d'Orlans, en vertu
  du trait de trve.

Le parti le plus gnreux l'emporta; le sauf-conduit fut accord, les
deux fils du roi, le Dauphin et le duc d'Orlans, furent envoys
au-devant de l'Empereur comme compagnons de route jusqu'aux Pyrnes,
o Charles-Quint fut accueilli avec tous les honneurs souverains; le
conntable de France portait devant lui l'pe nue et droite comme
devant le Roi; dans chaque ville de son itinraire il dlivrait les
prisonniers, prrogative qui n'appartenait qu'aux souverains du pays
(droit rgalien); on lchait des oiseaux, image de son pouvoir de
grce. Franois Ier vint lui-mme recevoir l'Empereur  Chateleroux,
des ftes somptueuses, des tournois, des assauts d'armes, des festins
magnifiques marqurent son sjour aux chteaux d'Amboise, de Blois et
d'Orlans.[301] A Paris, le corps des bourgeois, le Parlement vinrent
au-devant de l'Empereur  deux lieues des portes de la ville;
l'Universit lui fit une belle harangue, et le conntable marchait
toujours devant lui l'pe nue, honneur grand et souverain.

  [301] Comparez Sleidan, _Comment._, liv. XII, et Martin Du
  Bellay, liv. VIII, sur l'itinraire de Charles-Quint.

Charles-Quint visita les royales abbayes, Saint-Denis en France, la
dernire demeure des rois, et son oeil mlancolique, sous ces votes
antiques, suivait les traces de la puissance tombe. Ces spectacles de
la mort dans les dbris de ce qui fut grand et superbe, plaisaient 
Charles-Quint; nagure il s'tait arrt plus de deux heures sur la
tombe de Charlemagne,  Aix-la-Chapelle, comme pour mditer sur les
causes de grandeur et de dcadence des empires: il n'est pas rare de
voir les hautes intelligences mditer sur les ruines. Dans ce sjour
de Paris, Charles-Quint n'tait pas parfaitement rassur sur sa propre
situation  la cour de Franois Ier;  chaque incident,  chaque
pisode de ce voyage, il semblait craindre qu'on ne profitt de sa
prsence  Paris pour lui imposer de dures lois, ou mme pour le
retenir captif[302]. Il n'avait pas une grande confiance dans la
parole de Franois Ier depuis la violation du trait de Madrid; en
plusieurs circonstances, il le manifesta: un frisson traversa son
corps, lorsque, suivant une familiarit des jeux chevaleresques, le
jeune duc d'Orlans, le fils du roi, sautant en croupe derrire lui
sur son cheval s'cria: Sire, vous tes mon prisonnier. L'Empereur
sourit d'une manire trs-expressive, lorsqu'il vit que ce n'tait
qu'un jeu. Dans un jour d'abandon et de gaiet confiante, Franois Ier
dit  Charles-Quint en lui montrant la duchesse d'tampes, qu'on
supposait hostile: Savez-vous bien le conseil que me donne cette
belle dame, c'est de vous retenir prisonnier jusqu' la pleine
excution de nos traits. Et sans paratre s'mouvoir, l'Empereur
rpondit: Si le conseil est bon il faut le suivre. Il savait bien 
qui ces paroles s'adressaient, et le soir mme,  Fontainebleau,
lorsque la duchesse d'tampes lui prsenta l'aiguire pour se laver,
l'Empereur laissa tomber de son doigt comme par mgarde, un diamant
d'un prix incomparable, et se baissant pour le ramasser, il l'offrit
galamment  la belle duchesse, en la priant de le garder en souvenir
de lui. Charles-Quint, du reste, promit alors de favoriser la
politique de la duchesse d'tampes, qui tait d'lever et de grandir
le duc d'Orlans au del et au-dessus du dauphin Henri, afin de crer
la rivalit d'un grand vassal  ct d'un nouveau roi aprs la
mort de Franois Ier. La sant du roi de France s'altrait tous les
jours, la souffrance s'emparait de son corps, il s'alitait souvent;
autour de lui, il ne tolrait plus que quelques potes ou quelques
bouffons pour le distraire, et, parmi eux, Brusquet[303] le fou du
roi, qui venait de succder  Triboulet[304]. On a attribu 
Triboulet un jeu d'esprit qui se rattache au sjour de Charles-Quint 
Paris; le fou gardait un livre barriol de mille couleurs, comme son
vtement, et sur lequel il inscrivait tous les fous ses amis et ses
confrres. Quand Charles-Quint prit la rsolution de traverser la
France en se confiant au roi, Triboulet l'inscrivit tout au long sur
son livre, et quand on le laissa sortir, il y mit Franois Ier en plus
gros caractre et presque comme un fou  lier. Si cette anecdote est
vraie, il faut l'attribuer  Brusquet et non  Triboulet, mort depuis
plusieurs annes. C'tait un homme trange, une sorte de Diogne
spirituel, contrefait de corps, qui jetait  et l de triviales
vrits avec une hardiesse qui dgnrait en cynisme. Triboulet
tait vieux dj au commencement du rgne de Franois Ier: fou  titre
du roi Louis XII, il l'avait suivi dans sa campagne d'Italie; il eut
tellement peur au sige de Peschiera du bruit de l'artillerie, qu'il
se cacha sous un lit comme un chien de basse cour. (Il est rare que
les railleurs et les cyniques aient du courage). Jean Marot fait
allusion  cette circonstance dans les vers que voici:

    Et croy qu'encore y fu qui ne l'en eut tir
    C'est de merveilles pour les sages craignant coups
    Qui font telles tremeurs aux innocents et foulx[305]

  [302] Mmoires de Du Bellay, liv. VIII.

  [303] Brusquet tait provenal; il se fit connatre au roi lors
  du camp d'Avignon, en 1536, o il devint mdecin des Suisses et
  des lansquenets.

  [304] Triboulet tait blaisois, n vers la fin du XVe sicle; il
  avait t longtemps le jouet des pages et des officiers de Louis
  XII.

  [305] Jean Marot, le pre de Clment (pome sur le sige de
  Peschiera).

Le pote se complait  dcrire la grotesque figure de Triboulet dans
la paix comme dans la guerre:

                              De la tte norme
    Aussi large  trente ans que le jour qui fut n,
    Petit front et gros yeux, nez grand, taille avoste,
    Estomac plat et long, hault dos  porter hotte,
    Chacun contrefaisant, chanta, dansa, prcha,
    Et de tout si plaisant qu'onc homme ne fascha.

Aprs la mort de Louis XII, Franois Ier avait pris Triboulet  son
service, et il le rjouissait par ses facties, ses mots, et ses
libres jugements sur chacun[306]. Aprs sa mort, le Roi adopta un
autre fou contrefait, plus instruit que lui, mdecin de profession, du
nom de Brusquet, pauvre mdecin selon Brantme: qui envoyait les
lansquenets _ad patres_, drus comme mouche. C'est donc  Brusquet
qu'il faudrait attribuer l'anecdote du calendrier des fous et la
substitution de Franois Ier  Charles-Quint dans leur lgende; fort
dvou  Diane de Poitiers, Brusquet tait son hte journalier et
l'amusait par son esprit et son rudition;  son accent provenal, il
joignait la connaissance des langues italienne, espagnole, avec de
l'esprit par dessus tout, dans cette socit trange peut-tre, mais
mobile et varie comme un jeu de cartes et de tarots: chevaliers,
barons, cuyers, dames de coupe, valet de carreaux, fous, bohmiens,
chevaliers de deniers et mallemort. Cette socit ne connaissait pas
l'uniformit triste et dsenchante: c'taient toujours festes et
mascarades dans un long carnaval.

  [306] Dans un drame de l'cole dj vieillie,  peine ne (1830),
  on fait jouer  Triboulet un rle d'indignation qu'il n'eut
  jamais: _le roi pouvait s'amuser_, mais en aucun cas Triboulet
  n'et lanc ces dclamations que le pote lui prte; les
  chevaliers l'eussent renvoy parmi les varlets et les gardeurs
  d'curie pour n'en sortir jamais.




XXVII

LES DERNIERS JOURS DE FRANOIS Ier.

1530-1545.


S'il y avait encore dans le roi Franois Ier des volonts et des
impatiences de guerre, si l'esprit de ses gentilshommes et de ses
familiers l'y entranait, son corps souffreteux et maladif ne s'y
prtait plus gure. Ce qui lui restait d'activit, il le donnait aux
arts, aux constructions, aux magnificences des chteaux; l'influence
de Catherine de Mdicis n'avait fait que redoubler cette ardeur.
Florence, Rome, Pise ne s'oublient jamais, on les porte avec soi comme
son coeur et son imagination d'artiste.

Fontainebleau tait toujours le lieu de prdilection du Roi; la chasse
qui est comme le mensonge de la guerre pour les bras vieillis et
fatigus, tait devenue sa passion dominante; Franois Ier aprs
quelques heures de repos tait toujours en chasse au milieu des
forts, suivi de sa cour de dames, de ses gentilshommes favoris;
les jappements d'une meute, le son du cor, la poursuite d'un cerf,
d'un sanglier, d'une troupe de loups tait son plus doux dlassement:
le Roi passait au moins cinq mois de l'anne  Fontainebleau, que ses
artistes embellissaient avec une infatigable ardeur[307].

  [307] Les premires gravures de la Renaissance reproduisent les
  chasses monumentales du roi Franois Ier.

Le Primatice dirigeait toujours les travaux; sa jalousie contre Rosso
(Matre Roux) lui avait un peu fait changer l'ordonnance primitive des
galeries, il les ornait avec un soin particulier, ainsi que les
jardins, les bosquets, les parterres. Le talent du Primatice avait
deux genres particuliers: la grande peinture historique et
mythologique qu'il tenait de Jules Romain, puis l'ornementation qu'il
poussait jusqu' une excellence exquise; ses fontaines, ses dieux
termes, ses masques de satyre taient des fantaisies, admirables
souvenirs de l'antiquit; il les entrelaait de fleurs, d'adorables
arabesques[308], il excellait dans l'art d'orner les chemines
monumentales, ce qui ne l'empchait pas de continuer la grande
peinture de son odysse (les aventures d'Ulysse). Dans ses figures de
dieux, de Vnus ou de Diane, il semble toujours apercevoir les
modles de Diane de Poitiers et de la duchesse d'tampes. Il tait
fort naturel qu'un artiste courtisan se ft servi de ces modles de
perfection et de beaut; nulle n'galait Diane de Poitiers, et quand
Brantme la vit pour la premire fois elle avait 60 ans, il fut frapp
de cette beaut de marbre de Paros, de cette grce, de cette
perfection de formes[309].

  [308] Voyez les oeuvres du Primatice (Biblioth. Imp.).

  [309] Brantme, _Dames galantes_.

Autour de Primatice s'tait forme toute une cole franaise, deux
hommes jeunes encore qui devaient dployer un immense talent sous les
successeurs de Franois Ier, pour la construction et la dcoration de
son palais: 1 Germain Pilon, normand d'origine,[310] le sculpteur qui
comprit le mieux, peut-tre, les dtails d'ornementation et les
groupes de statues; 2 Jean Goujon[311], appel le restaurateur de la
sculpture franaise, n  Paris, o il exera spcialement son art; le
roi avait ordonn la transformation du Louvre. Si l'on examine un plan
de Paris  la fin du XIVe sicle, on peut voir sur les bords de la
Seine, en face de l'htel de Nesle, un vritable chteau fodal,
avec ses hautes murailles, ses crneaux, son pont-levis jet prs des
vastes jardins de l'glise de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le Louvre
flanqu de quatre tours, protgeait le ct ouest de la Seine, comme
l'htel Saint-Paul et la Bastille dfendaient celui de l'est. C'est ce
chteau fodal que Franois Ier voulut transformer: le moyen-ge peu 
peu disparaissait pour faire place  la Renaissance romaine et
florentine; le Louvre cessait d'tre un chteau pour devenir un
palais. Cette transformation, peut-tre heureuse pour tout ce qui
touchait aux demeures royales, aux jardins,  l'ornementation des
htels, l'tait-elle galement pour les glises et les tombeaux?

  [310] N prs du Mans, il ne vint  Paris qu'en 1540.

  [311] On n'a jamais pu savoir le nom du matre qui l'enseigna;
  c'tait sans doute, un de ces artistes italiens, venus  la suite
  de Catherine de Medicis, et auquel on attribue le beau tombeau de
  Franois Ier encore  Saint-Denis.

Le moyen-ge avec ses formes ogivales, avec ses glises nues et
pourtant ornes de ses statues de saints, de ses abbs mitrs o
partout se montrait l'image de la mort et de la rsurrection,
n'tait-il pas prfrable pour l'exaltation de la pense religieuse, 
ces glises de la Renaissance,  ces tombes ornes de statues froides
et correctes qui rappelaient l'cole paenne d'Athnes ou de Rome? La
belle tombe de Louis XII,  Saint-Denis, avec ses bas-reliefs
admirablement cisels, leve comme un monument, inspire-t-elle
l'ide de la prire et de la rsurrection[312]! Le prince couch sur
la tombe  ct de sa royale compagne, n'inspire aucune ide de la
mort chrtienne. On regarde, on admire, mais l'on n'est point pntr
du sentiment religieux, comme devant ces ossements en croix, ces
crnes dnuds, aux yeux creuss par les vers du spulcre: ces statues
du tombeau de Louis XII iraient aussi bien en groupes autour d'une
fontaine, dans l'escalier d'un palais que dans une basilique
chrtienne.

  [312] Le tombeau est d sans doute encore  quelques artistes
  florentins. Les bas-reliefs sont admirables.

Ce mme got de l'art antique se trouve dans Philibert Delorme, n 
Lyon[313], et qui avait pass sa jeunesse dans les ateliers de
Florence et de Rome; quand il revint dans sa ville natale, son premier
ouvrage fut le portail de Saint-Nizier: il fut ensuite appel  Paris
pour les embellissements que le roi faisait faire  Fontainebleau; il
dessina l'escalier  fer  cheval, construction svelte et hardie. Mais
les oeuvres capitales et nouvelles de ce matre, appartiennent
surtout au rgne de Henri II, poque artistique par excellence,
sous la double protection de Catherine de Mdicis et de Diane de
Poitiers.

  [313] 1508. Philibert Delorme avait tudi  Florence; il fut
  attir  Paris par le cardinal Du Bellay.

La dernire partie du rgne de Franois Ier est dj domine par les
questions religieuses. Or la tendance des opinions est de s'emparer du
pouvoir, lorsqu'on les laisse  leur propre nergie; c'est pourquoi la
libert des ides conduit droit  la guerre civile. Le systme de
Franois Ier,  l'exception de quelques rpressions passagres
diriges par les parlements et le Chtelet, avait t celui de la
tolrance; le Roi avait arrt plus d'une fois les poursuites contre
les luthriens[314]; entour de savants, aux opinions mixtes et
incertaines, ses philosophes, ses potes, taient accuss des
nouvelles hrsies. De ses deux soeurs, l'une professait ouvertement
le calvinisme, l'autre restait indiffrente. La duchesse d'tampes
allait secrtement aux prches, et mritait les loges des docteurs et
des ministres, qui disaient d'elle qu'elle tait la plus savante des
belles et la plus belle des savantes[315]. Fortifi par ces
protections diverses, le calvinisme, obscur d'abord, s'tait
constitu en opinion, et comme le luthranisme dans l'Allemagne, il
tait prt  sonner la guerre civile, car les paysans des montagnes
s'armaient aussi contre les riches et les tats. La dernire partie du
rgne de Franois Ier ft domine par cette situation nouvelle; il
fallait un chef, un roi au parti huguenot, et ce parti entourait le
duc d'Orlans, le frre cadet du dauphin. Les huguenots savaient
qu'ils n'avaient rien  esprer de Henri, le dauphin, l'hritier
prsomptif de la couronne, toujours sous l'influence de Diane de
Poitiers, leur profonde ennemie; le duc d'Orlans s'tait engag avec
eux, et ils voulaient le faire roi aprs la mort de Franois Ier. Ce
prince, sous le charme de la duchesse d'tampes, se laissait aller 
cette ide de changement, et son principal motif c'tait la liaison du
dauphin avec les Guises.

  [314] La duchesse d'tampes prit sous sa protection La Renaudie,
  qui devint ensuite le chef de la conjuration d'Amboise. Voir ma
  _Catherine de Mdicis_.

  [315] Cependant Thodore de Bze ne nomme pas la duchesse
  d'tampes dans la liste qu'il donne des femmes qui ont protg le
  calvinisme; peut-tre la svrit du prche dsavouait cette
  protection.

Cette puissante et noble famille, adore des catholiques, grandissait
toujours; Franois Ier pressentait sa fortune et s'en faisait des
craintes srieuses jusqu' ce point que plus tard on fit ce quatrain:

    Le feu roi devina ce point
    Que ceux de la maison de Guise
    Mettraient ses fils en pourpoint
    Et son pauvre peuple en chemise[316].

  [316] Ces vers sont attribus  Charles IX, alors tout dvou au
  parti huguenot.

Rien n'tait plus mensonger que ce quatrain huguenot, car les Guise et
les Montmorency taient les seuls vigoureux dfenseurs du territoire
dans la guerre, que, cette fois encore, Franois Ier engageait contre
Charles-Quint; devenu maladif, capricieux, le roi, vieilli avant
l'ge, s'tait jet un peu en fou dans cette guerre, aid de
l'alliance des Turcs et des luthriens d'Allemagne, et cette fois
l'alliance ne consistait plus en un assentiment moral et en des
traits ventuels: la guerre se faisait de concert et ouvertement; les
flottes ottomanes, sous l'mir Barberousse, venaient s'abriter au port
de Marseille, et runies  celles du roi de France, elles assigeaient
Nice[317], ravageaient les ctes d'Italie et d'Espagne: Franois Ier
recevait des secours des retres et des lansquenets luthriens
d'Allemagne.

  [317] Les flottes ne purent russir devant Nice, et il existe une
  mdaille curieuse qui constate l'alliance des Turcs et des
  Franais: _Nica  Turcis et Gallis obsessa_.

Dans les voies de cette politique trange, si on la compare  la
situation religieuse des esprits, le roi avait d changer son conseil;
la duchesse d'tampes dsormais gouvernait tout, et la guerre fut pour
ainsi dire dans ses mains. Cette guerre ne fut pas heureuse, les
armes de Charles-Quint envahirent la France par toutes ses
frontires: il y eut bien de folles entreprises jusqu' la mort du duc
d'Orlans, qui vint une fois encore arrter les esprances du parti
huguenot et de la duchesse d'tampes, matresse absolue des destines
de la France. Le dauphin tait en disgrce; Diane de Poitiers s'tait
retire au chteau d'Anet, dont les embellissements faisaient sa
proccupation unique. Les Guise avaient des commandements en Italie;
Catherine de Mdicis seule gardait  la cour de Fontainebleau une
situation mixte et mesure; femme du dauphin, un peu nglige par son
mari, elle tait fort aime de Franois Ier, par son got de plaisir,
ses hardiesses de chasse que le Roi se plaisait  raconter dans ses
entretiens du soir[318].

  [318] Brantme constate le charmant esprit de Franois Ier dans
  sa causerie, souvent un peu licencieuse.

Aprs la paix de Crespi, la sant de Franois Ier dclina
sensiblement;  peine  52 ans, il portait dj toutes les marques de
la dcrpitude et de la vieillesse; un seul got lui restait, la
chasse, et il s'y livrait avec une activit fbrile, une fureur qui
tenait sans doute au besoin de changer sans cesse de rsidence, de
gte, pour distraire ses douleurs: Catherine de Mdicis seule semblait
avoir compris cette nouvelle situation de Franois Ier; attentive
auprs du Roi, elle caressait ses faiblesses et tenait un habile
milieu entre la duchesse d'tampes et Diane de Poitiers[319]: la vie
du Roi ne pouvait longtemps se prolonger;  sa mort elle devenait
reine; le pouvoir de la duchesse d'tampes devait cesser. Mais
Catherine ne pouvait esprer la domination avec la puissance
qu'exerait Diane de Poitiers sur l'esprit et les volonts du dauphin
Henri, et quelle continuerait d'exercer sur ce prince devenu Roi. La
rivalit entre la duchesse d'tampes et Diane avait pris les
proportions d'aigreur et de proscriptions violentes. Diane de
Poitiers, tait relgue par la duchesse d'tampes, qui faisait plus
encore. Disant, selon le rcit de Brantme, qu'elle tait ne
prcisment le jour o Diane de Poitiers s'tait marie. Les femmes
ne pardonnent pas ces sortes d'outrages, et c'tait en tremblant
que la duchesse d'tampes devait voir s'avancer les derniers jours de
Franois Ier.

  [319] Voir ma _Catherine de Mdicis_.

Le prince semblait fuir la mort qui, montant en croupe, le suivait
partout, dans ses excursions saccades, maladives, de chteau en
chteau, de forts en forts, sans trve, sans repos, comme s'il tait
poursuivi par le cor fantastique qui appelle les trpasss! il courait
de Saint-Germain  la Muette,  Dampierre,  Loche. Puis il revint 
Rambouillet, toujours triste, proccup, chassant comme le fantme des
lgendes, il s'arrta dans le chteau pour ne plus se relever, et le
glas funbre sonna le 5 mars 1547, la mort du Roi de France[320].

  [320] Sur la mort de Franois Ier, comparez Mmoires de Du
  Bellay, lib. X, et Belcarius, liv. XXV, no 1.




XXVII

AVNEMENT DE HENRI II.--TOUTE-PUISSANCE DE DIANE DE POITIERS.

1547.--1548.


Les funrailles de Franois Ier taient  peine accomplies, que Diane
de Poitiers arrivait  la cour de Saint-Germain, et son premier acte
fut un ordre d'exil pour la duchesse d'tampes, qui se retira dans son
chteau de Saint-Bris. La toute-puissance de Diane de Poitiers effaa
toutes les rivalits et les oppositions, et ce fut une vritable
merveille que de la voir  l'ge de quarante-sept ans, rgner en
matresse favorite sur l'esprit et le coeur de Henri II; on put
croire alors  la prdiction de la bohmienne, dont parlent quelques
mmoires. Enfant, elle avait sauv un vieux mcrant prt  tre pendu
par le prvt, et la fille du mcrant reconnaissante, lui avait donn
un filtre, qui lui conservait une ternelle jeunesse[321]. Ce qu'il y
a de certain, c'est que le portrait de Diane de Poitiers, fait 
cette poque par le Primatice, sous les traits de Diane chasseresse,
et son buste par Jean Goujon, constatent une ternelle jeunesse, une
grce charmante et nave de la premire poque de la vie d'une femme.

  [321] Voyez ce que disent  ce sujet des auteurs fort graves du
  XVIe sicle: Thodore de Bze et Pasquier lui-mme dans ses
  _Recherches sur la France_.

Presque aussitt des lettres-patentes crrent Diane de Poitiers,
duchesse de Valentinois, un des beaux domaines de la couronne[322]: en
mme temps la reine Catherine de Mdicis recevait pour son revenu,
l'administration du comt d'Auvergne; des lettres-patentes rendaient
au sire de Montmorency son titre de conntable, et son cousin
Rochepot, tait lev  la lieutenance gnrale de la ville de Paris.
Tout le conseil du Roi tait chang, car un systme nouveau de
fermet, de rsolution allait s'inaugurer sous la main des Guise,
hommes forts et populaires. Le duc de Guise tait bien le plus fier,
le plus hardi des fodaux qui oncque fut jamais.

  [322] Aprs le sacre de Reims, 25 juillet 1547.

    A quel Dieu semblait-il? ou si, comme il me semble,
    Il ressemblait lui seul  trois dieux tous ensemble
    Or, ne ressemblait-il pas de la tte et des yeux
    Le tonnerre foudroyant et le pre de dieux,
    Au fier esbranle-terre, au dieu de la marine?

Ce changement absolu dans le conseil venait de la ncessit
surtout d'arrter les progrs des opinions que la duchesse d'tampes
avait tant favorises; ces opinions pntraient partout, et Calvin
lui-mme crivait: La reine de Navarre a bien affermi notre religion
en Barn; les papistes ont t chasss entirement; en Languedoc, ont
t runies maintes assembles sur notre croyance. Avec le temps
partout seront ouies les louanges de l'Eternel[323].

  [323] Lettre originale de Calvin.

Ainsi s'exprimait Calvin, et ses esprances se ralisaient: presque
partout le calvinisme s'organisait comme une rformation et une
rsistance dans l'Etat, tmoin la rvolte dj de la Guyenne et de La
Rochelle. Des assembles se formaient, et, le soir, les huguenots se
runissaient dans le Pr aux Clercs pour chanter les psaumes de Bze
ou de Marot en franais. A la cour mme, les nouvelles opinions
faisaient des progrs; Dandelot, colonel de l'infanterie franaise,
tait dj fortement souponn d'hrsie. Quand le roi Henri II
l'interrogea sur ce point: Est-il vrai, seriez-vous huguenot?
Dandelot rpondit: Mon corps et ma vie sont au pouvoir de Votre
Majest, mais mon me appartient  Dieu seul; j'aimerais mieux mourir
que d'aller  la messe[324]. Cette hardie rponse indiquait le
pril que l'Etat courait par l'invasion des nouvelle doctrines, et
Diane de Poitiers ne fut pas la dernire  conseiller au Roi un
systme rpressif sous la main des Guise. Il ne faut jamais sparer un
temps de ses ncessits, de ses ides; le mot _intolrance_ ne doit
jamais tre pris d'une faon absolue; chaque poque a ses
intolrances; quand la religion domine, l'intolrance est dans la
religion; quand la politique domine, elle est dans la politique; les
mots changent seuls. La messe tait encore la foi gnrale de la
socit; se rvolter contre la formule religieuse tait aussi
dangereux pour l'tat que dans les temps modernes se rvolter contre
la formule politique; et cela tait si vrai, que partout la
rformation tait suivie d'une insurrection hardie de nobles et de
paysans. L'Allemagne voyait son antique constitution renverse;
l'Angleterre tait en pleine guerre civile, tandis que l'Espagne, qui,
 l'aide de l'inquisition, avait su se prserver des nouvelles
opinions, portant son nergie sur elle-mme, dcouvrait un nouveau
monde et gagnait la bataille de Lpante. A toutes les poques,
l'unit est une force, et l'opposition une cause de faiblesse et de
dcadence.

  [324] Voir les pices textuelles dans mon travail sur la Rforme,
  t. Ier.

Diane de Poitiers, sous l'influence des Guise, contribua puissamment 
cette tendance ferme et unitaire de la monarchie sous Henri II;
partout l'ordre fut rtabli et la rvolte rprime d'une manire
inflexible, ncessit d'un gouvernement qui voulait viter la guerre
civile[325]: les temps modernes en montrent plus d'un exemple. Certes,
le conntable Anne de Montmorency tait un esprit de modration avec
une certaine tendance vers la rforme, et cependant Brantme dit de
lui[326]: Tous les matins, il ne faillait de dire et entretenir ses
patentres, soit qu'il ne bouget du logis ou qu'il montt  cheval,
et on disait qu'il fallait se garder des patentres de M. le
conntable, car en les disant et marmottant, lorsque les occasions se
prsentaient, il s'criait: Allez-moi pendre un tel, attachez
celui-l  un arbre, faites passer celui-l par les piques, tout 
cette heure; taillez-moi en pice, mettez-moi le feu partout, et tels
ou semblables mots de police ou de guerre[327]. Ainsi taient
les moeurs dans ce sicle de violence et de guerre civile, et
cependant Anne de Montmorency tait un esprit de temprance et de
modration!

  [325] _Recueil des ordonnances de Henri II_, publi par Decreusi.

  [326] Brantme, _Le conntable de Montmorency_.

  [327] Brantme, article _M. le conntable de Montmorency_.




XXVIII

LE COMBAT SINGULIER DE LA CHATAIGNERAIE ET JARNAC.

1547.


La toute-puissance de Diane de Poitiers, le retour vers les vieilles
moeurs, furent marqus par une lice ardente et chevaleresque entre
deux nobles champions  qui le champ fut assign selon l'antique
formule des combats singuliers: ils s'appelaient La Chataigneraie et
Jarnac. Diane de Poitiers passionne pour les usages des paladins eut
toujours applaudi des deux mains  ces rencontres  l'pe; mais  ce
duel retentissant, qui a laiss une longue trane de souvenirs, se
mlaient des ides et des passions particulires, la rivalit de Diane
de Poitiers, dsormais duchesse de Valentinois, avec la duchesse
d'tampes.

Franois de Vivonne, seigneur de La Chataigneraie, tait fils d'Andr
de Vivonne, grand snchal de Poitou[328], et de tout temps li  la
famille de Saint-Vallier. Franois Ier avait t son parrain, et
il l'attacha  sa personne comme page et enfant d'honneur. A dix-huit
ans, La Chataigneraie, que le Roi aimait tendrement, qu'il appelait
son filleul, excellait dans tous les exercices du corps,  la lutte, 
l'escrime,  la chasse, avec une telle vigueur, qu'il saisissait un
taureau par les cornes et le renversait sans effort; on l'avait vu
lutter avec deux athltes  la fois et leur faire toucher la terre du
front. Dans les tournois, en pleine course, sur son cheval, il jetait
deux ou trois fois sa lance, la reprenait de ses mains gantes avant
de la mettre en arrt contre son adversaire. Aussi, un peu orgueilleux
de sa vaillance et de son adresse, La Chataigneraie aimait  dire:
Nous sommes quatre gentilshommes de la Guyenne, Fezensac, Sensac,
Ess et moi qui courons  tous venants. Franois Ier avait compos
ces deux vers pour lui:

    Chataigneraye, Vieilleville et Bourdillon
    Sont les trois hardis compagnons.

  [328] Il tait n en 1520.

Partout la Chataigneraie s'tait distingu aux batailles; plusieurs
fois aussi le Dauphin, depuis Henri II, lui confia son gonfanon aux
siges de Landrecis et de Throuanne; Diane de Poitiers exaltait
La Chataigneraie comme le plus brave paladin[329].

  [329] Brantme dit de lui: Il n'avait que cela de mauvais qu'il
  tait trop haut de la main et trop querelleux.

Non moins illustre tait le comte de Jarnac, de l'illustre famille des
Chabot, beau-frre de la duchesse d'tampes, un peu coureur d'amour,
comme le dit Brantme: Jarnac, petit dameret, qui faisait plus grande
profession de curieusement se vestir que des armes de guerre[330],
avait fait certaines confidences un peu quivoques sur ses amours avec
certaine dame; il s'en tait fait grand bruit, Jarnac les dmentit; on
voulut remonter  la source jusqu'au Dauphin, profondment hostile 
la duchesse d'tampes. La Chataigneraie intervint loyalement pour son
seigneur et dclara que Jarnac lui en avait fait confidence 
lui-mme, et sans hsiter, offrit le combat pour le soutenir.
Toutefois, il ne fut pas approuv de tous. S'il m'avait voulu croire,
dit Montluc, et cinq ou six de mes amis, il et desml sa furie
contre le sire de Jarnac d'autre sorte[331].

  [330] Paroles de La Vieuville, dans ses _Mmoires_.

  [331] Mmoires de Montluc, chap. V.

Ce dfi tait jet  la fin du rgne de Franois Ier,  une poque de
faiblesse et de maladie; le roi n'avait pas accord le champ,
c'est--dire qu'il avait refus la permission de la lice et du combat;
mais  l'avnement de Henri II, au moment de la disgrce de la
duchesse d'tampes, Jarnac alla demander le champ-clos contre La
Chataigneraie, et le nouveau roi, tout chevaleresque, l'accorda
d'aprs les principes des romans de chevalerie. La lice fut indique
dans le parc du chteau de Saint-Germain: comme dans les combats
judiciaires du moyen-ge, les armes avaient t bnies  Saint-Denis;
le Roi, toute sa cour, les dames, Diane de Poitiers elle-mme, durent
assister  cette grande lice. Le champ-clos fut orn comme pour un
tournoi, et jouste  fer trs-moulu.

La renomme de La Chataigneraie tait si bien tablie sous le rapport
de la vaillance, de l'adresse, de la force, que nul ne doutait qu'il
ne sortt vainqueur; lui-mme avait command pour le soir un joyeux
festin destin  clbrer sa victoire. Le combat commena au soleil
couchant, dans une chaude journe[332]. La Chataigneraie fondit sur
son adversaire avec la fire assurance d'un vainqueur; Jarnac esquiva
le coup, et avec une adresse non pareille, il lui rpondit par la
feinte de quarte, que depuis on a appel le coup de Jarnac. Quel tait
ce coup qui a fait l'objet de tant de recherches? Les uns disent que
c'tait un coup de pointe donn avec l'habilet d'un chirurgien dans
les tendons de la cuisse et de la jambe, de manire  renverser son
adversaire sur la poussire; les autres, qu'il lui fendit le mollet
par un estoc terrible de haut en bas[333]. Tant il y a que La
Chataigneraie toucha la terre, humiliation qu'il n'avait jamais subie.
Jarnac, tonn de sa victoire, courut vers lui, le suppliant de garder
sa vie, pourvu qu'il rendt l'honneur  la dame par une dclaration
publique qu'il s'tait tromp. La Chataigneraie refusa; alors Jarnac,
selon les coutumes du combat singulier, s'agenouilla devant le Roi
pour lui dire qu'il lui donnait La Chataigneraie pour en faire son
plaisir. Le Roi rpondit  Jarnac: Vous avez combattu comme Csar et
vous parlez comme Cicron; j'accepte La Chataigneraie. Le fier
chevalier bless dclara qu'il voulait mourir. En vain transport au
chteau du duc de Guise, son parent, on pansa sa blessure; il en
dchira les appareils et ne fit aucune concession. Il mourut donc
firement avec l'orgueil de sa renomme. Il y en eut force qui ne le
regrettrent gure, car ils le craignaient plus qu'ils ne l'aimaient;
il tait trop haut de la main, querelleux: comme il tait des parents
et commensaux des Guise, Monseigneur d'Aumale lui fit lever un grand
mausole avec cette inscription: Aux mnes fires de Franois de
Vivonne, chevalier franais trs-valeureux[334].

  [332] Il estait au soleil couch, premier qu'ils entrassent en
  duel. (Mm. de Montluc.)

  [333] Ce coup n'tait pas loyal.

  [334] Comparez Mmoires de Montluc, Brantme et La Vieuville
  (Mmoires). On dit que la dame sur laquelle Chataigneraie avait
  tenu les vilains propos, tait la duchesse d'tampes et qu'en
  cette occasion il servit Diane de Poitiers qui fit autoriser le
  combat.




XXIX

LE CUR DE MEUDON.--MONTAIGNE.--BRANTOME.--NOSTRADAMUS.

1549-1560.


Le duel sanglant entre La Chtaignerai et Jarnac fut le dernier combat
judiciaire autoris comme il l'tait au moyen-ge chevaleresque,
vritable appel au jugement de Dieu. Cet esprit s'affaiblissait chaque
jour: l'honneur et la chevalerie taient raills hautement comme une
folie des temps couls. Alors mourait dans la petite maison, rue du
Jardin et Saint-Paul[335] cet esprit mchant et tout matrialiste dont
j'ai parl, Rabelais, que l'indulgence de Franois Ier avait trop
mnag comme un pdant chiquet d'universitaire et de fou royal: _La
vie inestimable du grand Gargantua, pre de Pantagruel, jadis compose
par l'abstracteur et quintessence, livre plein de Pantagrualisme_
avait paru  Lyon sous le rgne encore de Franois Ier[336], et
la protection du Roi avait couvert ce fatras d'histoires drolatiques
crites dans une langue inintelligible; mais le recueil contenait de
grossires dclamations contre le pape, les moines, les papelards, et
mme contre les dogmes chrtiens et  cette poque, o les calvinistes
et les luthriens attaquaient l'glise, les livres de Rabelais
obtinrent une grande renomme: on entrait dans l'poque matrialiste.
Ce qu'on exaltait, c'tait la chair, le ventre, le sensualisme aux
dpens des ides de chevalerie et de dvouement. Le parlement avait
t d'une indulgence extrme pour ce cur qui mourait dans l'opulence
en profitant des bnfices de cette glise qu'il maudissait: et
c'tait une grande faute du concordat sign par Franois Ier et Lon
X, que l'autorit laisse au Roi de disposer des bnfices
ecclsiastiques qu'il distribuait libralement entre les artistes, les
courtisans et quelquefois parmi les universitaires ennemis de
l'glise; le Primatice, Benvenuto Cellini eurent des abbayes comme
s'ils avaient appartenu aux ordres sacrs.

  [335] En 1553; il tait toujours cur de Meudon, et avait une
  prbende dans l'glise collgiale de Saint-Maur-les-Fosss.

  [336] L'dition _princeps_ est de Lyon, Frdric Juste, 1536.
  L'dition Elzevir est de Leyde, 1663.

Franois Rabelais fut sans doute un grand railleur de choses
saintes, mais on lui prta plus encore qu'il n'avait dit et fait; les
faiseurs d'historiettes lui ont attribu mille bouffonneries impies et
des paroles plus que dplorables au moment si grave de son agonie;
quand le cardinal du Bellay fit demander des nouvelles de sa sant par
un page, Rabelais rpondit de sa voix mourante: Dis  monseigneur
l'tat o tu me vois, je m'en vais chercher un grand peut-tre; il est
au nid de la pie, dis-lui qu'il s'y tienne, et pour toi tu ne seras
jamais qu'un fou; tire le rideau, la farce est joue. Toutes ces
inventions furent faites aprs coup par de mauvais esprits qui
voulurent trouver dans Rabelais un prcurseur des ides du XVIIIe
sicle, tandis qu'il ne fut que le successeur de ces mdisans de
l'glise, les Albigeois et Vaudois qui troublrent l'ordre religieux
du XIIIe sicle. Ses livres sont crits presque en patois ml de
grcisisme, tous ses personnages sont des paysans, des moines, mais il
n'y a dans Rabelais ni systme, ni pense arrte, ni intention
saisissante: on lui ferait trop d'honneur de trouver en lui autre
chose qu'un bouffon[337].

  [337] Les philosophes, mdiocres commentateurs de Rabelais, ont
  cherch en vain  relever cette physionomie jusqu' en faire un
  penseur; chaque poque a sa manie: aujourd'hui on est penseur par
  tat.

Si Rabelais avait t le protg de la duchesse d'tampes, Michel
Montaigne fut celui de Diane de Poitiers; et cependant son esprit
dissertateur, les livres qu'il avait publis entranaient avec
eux-mmes la destruction de l'esprit chevaleresque, objet d'un culte
profondment branl par la rformation. Michel Montaigne enfant fut
envoy auprs de Franois Ier[338], et plus tard Diane de Poitiers
l'attacha au service de Henri II, non pas comme un de ses braves
chevaliers qui allaient avec lui aux batailles, mais comme un jeune
page qui pouvait le distraire et l'enseigner. Ainsi se formait le
scepticisme en face de cet difice de croyance qui composait le
moyen-ge. Peu de chose appartenait  l'esprit de Montaigne dans ses
oeuvres; il empruntait tout  Cicron,  Senque et mme  Lucrce.
L'antiquit ragit sur toute cette littrature comme le latin et le
grec sur la langue franaise; Montaigne enfant eut toute la faveur de
Diane de Poitiers, parce que tout en philosophant et mditant, il ne
fut jamais souponn de huguenoterie; il restait dans la rgion
leve de la pense sans branler publiquement le dogme[339].

  [338] Il tait n le 22 fvrier 1533.

  [339] Ce ne fut que plus tard qu'il publia ses livres; l'dition
  _princeps_ est de 1585.

A tous ces crivains d'une littrature emprunte aux anciens, combien
Brantme tait prfrable, non point qu'on doive croire tout ce qu'il
rapporte: J'ai ou dire, j'ai entendu conter n'est-ce pas sa
formule? Brantme a cout partout les mille chroniques de guerre et
de galanterie; quand il vint  la cour, Diane de Poitiers tait
vieille dj[340]; pourtant il fut frapp de cette clatante beaut
qui se conservait  travers les annes; Prigourdin un peu vantard, il
se disait issu par son pre de la trs-noble et antique race de
Bourdeilles, dj renomme sous l'empereur Charlemagne: Comme les
histoires anciennes et vieux romans franais, italiens, espagnols le
tmoignent de pre en fils, et du ct de sa mre, issue de l'illustre
race des Vivonne[341]. Brantme recueillait jour par jour les
anecdotes dans un grand volume couvert de velours vert pour les dames
et de velours noir pour les rodomontades. Brantme fut par la
navet de son langage, la tradition de la chronique du moyen-ge, en
y ajoutant cette petite mdisance de rcit qui tait l'apanage du
Valois. Chez Brantme, seigneur de Bourdeilles, le sentiment de la
morale n'a pas un rigide cho; expression de la cour de Charles IX et
de Catherine de Mdicis, il conte avec une grande crudit les actions
que d'autres sicles et d'autres moeurs ont fltries; chaque poque
a sa morale particulire trop souvent, hlas! en dehors des lois
suprmes et ternelles.

  [340] Brantme tait n en 1537.

  [341] Cette longue numration se trouve dans le testament ou
  pitaphe de Brantme.

Bien plus puissant sur les imaginations et les esprits, avait paru 
cette poque un crivain trange, tireur d'horoscope, dont les
_Centuries_ faisaient grand bruit  la cour; c'tait Michel Nostradame
ou Nostradamus, natif de Salon en Provence. Jamais les superstitions
et les fables n'abandonnent le coeur de l'homme; elles se
transforment et ne disparaissent sous un type que pour se produire
sous un autre; l'horoscope fut une dgnration de cette magie, des
popes du moyen-ge, dans les romans de Lancelot du Lac, de Roland et
des quatre fils d'Aymon o la magie se montre sous des couleurs
brillantes comme le ressort divin d'un pome. L'horoscope plus sombre
s'attachait  la vie de l'homme,  deviner son histoire individuelle,
sa destine, tel tait le but des _centuries_ que matre
Nostradamus publiait  Lyon. Quelle tait l'origine de ce triste
prophte? Il se disait d'une famille de juifs convertie. A Rome,
Juvnal avait dj fltri les juifs vendeurs et interprtes des
songes; mdecin d'abord, il avait publi un _almanach pronosticant
toutes les saisons_[342], puis un trait _des fardements_[343], l'art
de se farder que l'Italie avait donn  la France; les singulires
recettes pour entretenir le corps (et Diane de Poitiers n'tait-elle
pas une merveille entre toutes). Mais les livres qui firent sa
renomme, ce furent les _centuries_[344] qui prdisaient en termes
fort obscurs les horoscopes de chacun et que toute la gnration
lisait avec avidit; qui ne dsire pntrer le secret de sa destine?
Les centuries crites en vers taient feuilletes par Catherine de
Mdicis, Diane de Poitiers, la duchesse d'tampes, et on citait avec
effroi la prdiction suivante qu'on appliqua plus tard au malheureux
tournoi o prit Henri II:

    Le lion jeune, le vieux surmontera
    Au champ bellique par singulier duel.
    Dans cage d'or les yeux lui crevera,
    Deux plaies ont fait mourir, mort cruelle!

  [342) Le 14 dcembre 1563, ainsi que le constate Papon (_Hist. de
  Provence_).

  [343] _Trait des Fardements_, dition _princeps_ trs-rare,
  1552.

  [344] dition rare, Lyon, 1568.

Cette prdiction semblait annoncer qu'un grand pril menaait le Roi
(le lion), qu'un vieux (Montgomery) le blesserait en duel au champ
belliqueux; la cage d'or, c'tait le casque; le Roi serait frapp
entre les deux yeux, et de quelle blessure, juste ciel? une blessure 
mort. Ces prdictions obscures taient d'un grand effet sur les
imaginations; on ne se dirigeait que par son astrologue. Au milieu des
ftes, des plaisirs, des distractions, la prdiction apparaissait
comme une fatale menace!




XXX

LES ARTS SOUS HENRI II.--LES DEMEURES
ROYALES.--CHAMBORD.--CHENONCEAUX.--ANET.--LES ARTISTES.

1545-1557.


Si l'on veut exactement parler, la belle Renaissance n'appartient pas
 Franois Ier, mais  Henri II; c'est sous ce rgne que se dveloppe
l'art dans sa perfection, ces btiments sveltes  colonnes caneles
qui se couronnent par des ornements de fantaisie d'une belle
ordonnance, et ces mille statues parsemes dans les niches et qui
diffrent si essentiellement des oeuvres du moyen-ge: meubles,
armures, coffrets, boiseries, orfvrerie, tout est marqu d'un
splendide cachet; le marbre est cisel avec un fini dont on trouve des
modles dans les deux tombeaux de Louis XII et de Franois Ier 
Saint-Denis.

Quels matres accomplirent ces oeuvres? la plupart sont inconnus;
ils venaient presque tous d'Italie, et Catherine de Mdicis les avait
entrans  sa suite. Quand aujourd'hui on parcourt mme les
provinces, on trouve dans certaines glises des boiseries, des
sculptures, des oeuvres d'art d'une grande perfection videmment de
l'cole italienne, et en feuilletant les registres on voit que des
artistes, sorte de plerins de la Renaissance, allaient de villes en
villes offrir leurs ciseaux, leurs pinceaux aux glises, aux
monastres; Catherine de Mdicis n'tait-elle pas la reine des
artistes? elle leur donnait l'impulsion, et l'art franais se
ressentit de cette protection, comme l'cole italienne.

On en trouve un exemple considrable dans l'ineffable amiti qu'elle
porta  matre Bernard Palissy, ce merveilleux potier de terre dont
les oeuvres devinrent pour Diane de Poitiers et Catherine de Mdicis
ce que la manufacture de Svres fut plus tard sous la marquise de
Pompadour. La seconde manire de matre Bernard Palissy est la plus
perfectionne; celle-l seule est splendide et incontestablement les
modles taient fournis par l'cole de Florence et de Rome; la reine
Catherine de Mdicis faisait excuter sur les grands dessins ses
plats, ses assiettes dont le prix est aujourd'hui illimit[345].

  [345] Les deux assiettes (collection du chteau de Mello)
  marques aux chiffres de Henri II et de Catherine de Mdicis, ont
  t payes douze mille francs.

La demeure habituelle de Henri II ce fut le chteau de
Saint-Germain. Presque tous ses actes d'autorit royale sont sortis de
cette rsidence leve au temps de Charles VII; la vaste fort qui
s'tendait d'un ct jusqu' Pontoise, de l'autre jusqu' couen,
tait aussi sombre et sculaire que celle de Fontainebleau; la chasse
y tait belle et plantureuse, et le point de vue unique. Un certain
nombre de chteaux commencs par Franois Ier taient en construction,
aucun n'tait achev, le bizarre Chenonceaux avec ses ponts, ses
canaux, ses formes irrgulires; Chambord, construit sur les dessins
du Primatice taient loin d'tre  leur fin. Philibert Delorme, par
les ordres de Diane de Poitiers, semait de riches ornements la
rsidence d'Anet. Les galeries du Louvre, celles qui donnaient sur la
rivire, ne s'levaient qu'au premier tage[346].

  [346] On a pourtant crit que Charles IX tirait sur les huguenots
  des fentres du Louvre, qui ne fut achev que sous Henri III.

Presque dans tous ces btiments,  ct de la Salamandre de Franois
Ier, on voyait s'incruster le chiffre entrelac de Diane de Poitiers
et de Henri II, et la plus singulire des remarques c'est que ce
tmoignage public d'un amour un peu trange tait donn en prsence de
Catherine de Mdicis, la femme lgitime de Henri II. La reine
fconde[347] et heureuse de ses artistes paraissait trs-peu s'occuper
de ces manifestations publiques; elle prparait sa domination
politique au milieu des plaisirs et des ftes. Sous l'emblme de ces
chiffres amoureux, on ne vit partout que l'histoire de Diane dans
l'Olympe restaur de tant de dieux, par la Renaissance; Vnus n'a
qu'une trs-petite place dans ces crations d'artiste; Hb, symbole
de la jeunesse et de la grce, avait t plusieurs fois sculpte
durant la puissance de la duchesse d'tampes, et Benvenuto avait conu
et excut dans une pense flatteuse son Hb, chef-d'oeuvre
d'orfvrerie. Sous Henri II, Vnus, Hb cessent de rgner, les
artistes y substituent des scnes de chasse o Diane apparat dans
tous ses attributs; autour d'elle sont groupes ses nymphes qui
refltent souvent le portrait des dames qui accompagnaient Diane de
Poitiers: parmi elles on trouve une autre Diane, moins clbre et
nanmoins aussi belle, aussi spirituelle.

  [347] Elle avait trois enfants dj  la mort de Franois Ier.

C'tait une fille d'amour de Henri II qu'il avait eue dauphin dans son
expdition des Alpes, d'une dame pimontaise nomme Philippe
Duc[348]. La petite princesse prit le nom de Diane de France, et fut
leve avec un soin extrme sur les genoux pour ainsi dire de la
duchesse de Valentinois. Je pense, dit Brantme, que jamais dame et
t mieux  cheval, et elle tait trs-belle de visage et de taille:
elle parlait l'italien, l'espagnol, et  treize ans elle avait pous
Horace de Farnze, duc de Castro, deuxime fils de Louis, duc de Parme
et de Plaisance, tu tout jeune devant Hesdin[349]. Diane de France,
reste veuve sous la garde de Diane de Poitiers, fut destine 
Franois de Montmorency, fils du conntable, le protg particulier de
Diane de Poitiers, alors en toute sa faveur: on dit mme qu'elle tait
la mre de cette jeune Diane que les lettres de lgitimation
supposaient fille d'une dame pimontaise.

  [348] Diane tait ne en 1538. Voyez ce qui est dit d'elle dans
  les _Confessions_ de Sancy, chap. VI, et dans d'Aubign, liv. II,
  chap. IV.

  [349] Le Roi avait ngoci ce mariage avec le pape Paul III.

L'amour de Henri II pour Diane de Poitiers (duchesse de Valentinois)
ne faisait que s'accrotre; le roi portait publiquement ses couleurs,
la devise de _donec totum implicit orbem_[350] sous un croissant plac
sur les monnaies s'appliquait  Diane de Poitiers, qui elle-mme
avait pris pour devise le chiffre de Henri; dans quelques mdailles on
voit Diane foulant au pied un amour avec cette lgende: _omnium
victorem vici_ (j'ai vaincu le vainqueur de tous). A la fin de l'anne
1556, le chteau d'Anet fut achev par Philibert Delorme, charmante
demeure entre les deux forts d'Yves et de Dreux. Diane devait aimer
les bois; son parc s'tendait sur l'Eure jusqu'au village d'Yvry,
clbre depuis par la victoire de Henri IV. Anet devint dsormais la
demeure de prdilection de Diane de Poitiers: elle-mme l'avait meubl
de belles tapisseries qui racontaient ses amours avec le Roi de France
qu'elle aimait de toute sa passion; le premier acte de la prise de
possession du chteau d'Anet fut la fondation d'un hospice ou
maladrerie pour les pauvres[351].

  [350] Plusieurs des monnaies de Henri II portent cette lgende.

  [351] Sa fondation la plus charitable fut un hospice pour quinze
  pauvres veuves.

Le chteau d'Anet se distinguait surtout par la richesse de son
ameublement, cet art port  son point extrme de svre lgance sous
les Valois: les meubles taient d'bne et d'ivoire, les tentures en
cuir damasquin jaune, les buffets et coffrets en bois sculpt
reproduisaient les scnes de chasse releves en or; les tapis de
l'Orient, les glaces de Venise sans reflet, ornaient les salles; dans
quelques galeries, des peintures, des poteries jaune glauque ou bien
sur mail; les chemines avaient cette perfection de grandeur qui en
faisait des monuments: n'tait-ce pas autour de la chemine qu'aprs
la chasse on se runissait pour deviser sur les faits et gestes de la
journe? Diane de Poitiers connaissait peu la vie sdentaire: le son
du cor la rveillait le matin, et vritable desse, elle courait dans
la fort le pieu en main, suivie de sa meute. La fort d'Evreux a
conserv plusieurs rendez-vous de chasse de la dame suzeraine d'Anet.




XXXI

ALLIANCE DE DIANE DE POITIERS AVEC LES GUISE.--MARIE STUART.--LA VIE
DE CHATEAU.

1558.


Le roi Henri II,  son avnement  la couronne, avait trouv une
politique toute faite, des traits existants qu'il fallait excuter;
Franois de Guise, qui avait expuls les Anglais de Boulogne et de
Calais, tait envoy en Italie, dans un commandement militaire, sorte
d'exil, tandis que les gentilshommes huguenots, ou tiers-parti, sous
l'amiral Coligni, marchaient contre les Espagnols en Flandre. A
Saint-Quentin, le corps de chevalerie de Coligni prouva une telle
dfaite, que Charles-Quint, du fond de son monastre, demanda  son
fils Philippe II si les Espagnols taient entrs  Paris, et le roi
catholique, dans l'exaltation de sa victoire, fit voeu d'lever, 
Saint-Laurent, ce fantastique monastre de l'Escurial qui fait encore
l'admiration du monde[352]. Il fallut rappeler en toute hte le duc
de Guise de son commandement d'Italie et lui confier la dfense
publique avec le titre de lieutenant-gnral: le peuple avait une
telle confiance en lui, qu'il runit toutes les forces de la
monarchie, comme si elles n'attendaient que lui pour marcher. Les
Espagnols furent contraints  la retraite; le duc de Guise s'empara de
la place de Guine. La consquence fut la signature du trait de
Cateau-Cambresis[353] et la paix gnrale avec l'Angleterre et
l'Espagne.

  [352] L'Escurial cota six millions de ducats d'or (soixante
  millions de francs).

  [353] La paix de Cateau-Cambresis fut signe le 13 avril 1559.

La puissance de la maison de Guise s'accrut encore par les fianailles
de Franois, dauphin de France, avec Marie Stuart, fille de Jacques V,
roi d'Ecosse[354], et de Marie de Lorraine, duchesse de Longueville:
son enfance avait commenc triste et solitaire, au milieu des lacs.
Entoure de quatre jeunes filles de son ge (7 ans), des premires
familles d'Ecosse, Marie arrivait en France[355] pour s'accoutumer aux
moeurs, aux habitudes de la cour si polie des Valois; elle fut
comble de caresses par Henri II, et place avec ses jeunes
compagnes dans un couvent  Saint-Germain; Marie s'y fit admirer par
ses progrs dans les langues, la posie et les lettres. A onze ans,
elle parlait si bien le latin, qu'elle soutint une thse devant les
plus grands rudits pour prouver: que les femmes doivent s'occuper de
littrature aussi bien que les hommes, et que le savoir leur sied 
merveille[356]. Ce n'tait pas seulement  Brantme que Marie Stuart
inspirait de l'admiration, mais encore au grave chancelier l'Hospital,
 Du Bellay,  tout ce qui s'occupait alors de science et des lettres
 la cour de Henri II.

  [354] Marie avait t couronne reine d'Ecosse  9 mois
  (septembre 1543).

  [355] Elle avait t confie au comte de Brz, ambassadeur de
  France.

  [356] Cette thse fut soutenue en prsence de Catherine de
  Mdicis, dans une salle du Louvre.

Quelle charmante runion d'esprit et de grce que la cour des Valois!
des femmes potes, artistes, pratiquant tous les travaux de l'esprit;
Diane de Poitiers appelant Ronsard  Anet, que le pote clbrait sous
le nom de _Dianet_; Marie Stuart cultivant la posie depuis son
enfance, et Diane de France, duchesse de Montmorency, rudite  vingt
ans comme le Parnasse tout entier. La mythologie semblait insuffisante
 Ronsard pour clbrer tant de beaut et de grces, et Marie Stuart
appelait Ronsard l'Apollon de la source des Muses.

Puis enfin Catherine de Mdicis, l'artiste par excellence, l'amie du
Primatice, de Benvenuto-Cellini, dessinant elle-mme les chteaux, le
jardin des Tuileries et partageant sa vie entre les ftes, les
joyeuses mascarades et la patiente tude des partis; elle savait qu'il
y avait plus de charme spirituel que de ralits sensuelles dans
l'amour de Henri II pour Diane de Poitiers et le roi semblaient le
prouver, puisque dix enfants taient ns de son union avec Catherine
dans les dix annes, garons et filles, charmante famille leve dans
les arts, la posie, les plaisirs et les ftes; l'an des fils, je
l'ai dit, pousait Marie Stuart; l'ane des filles, l'Infant
d'Espagne, fils de Philippe II. Si la rformation n'tait pas venue
jeter son rudition disputeuse et la guerre civile  travers la
renaissance et les progrs de la France, la patrie serait pass  un
degr de splendeur merveilleux.

Et toute cette cour si brillante, si courtoise, vivait dans les plus
belles rsidences du monde. Franois Ier et Henri II, dans leur amour
des arts, avaient mis la main  toutes les oeuvres: tel est le
caractre indlbile de cette architecture; on la reconnat  la
simple vue dans cette admirable galerie de vieux manoirs qui s'tend
de Blois  Amboise: vus de loin, ils ressemblent  des chteaux
fantastiques. Amboise fut un peu la transition de l'architecture du
moyen-ge  celle de la Renaissance; Chenonceaux fut bti comme par un
enchantement capricieux sur pilotis, avec ses ponts, ses vives eaux;
il semble voir encore sur des lgantes barques, comme  Venise, toute
cette cour de Henri II naviguant au milieu des cygnes au cou lanc et
des carpes au collier d'or. On trouve encore  Chenonceaux une salle
tout entire conserve avec ces belles chemines soutenues par des
cariatides; et comme toujours, domin par la pense de Diane de
Poitiers, l'artiste a reproduit Diane entirement nue (et pourtant
chaste), tenant dans ses bras un cerf qu'elle semble caresser[357].

  [357] Si l'on veut se faire une ide exacte de ces chteaux 
  chaque poque, il faut parcourir la collection de gravures
  (Biblioth. Imp.). Malheureusement le dsir de trop complter, a
  fait donner place dans cette collection  de mauvaises estampes
  vendues aux foires comme l'histoire du _Juif Errant_.

Chambord, entour d'un parc de sept lieues, tait  lui seul une
cration splendide; on voyait bien que le crayon du Primatice avait
dirig ces dessins; tout se ressentait de l'Italie, de Florence, mme
ces lanternes de pierre qu'on dirait des campanilles, comme 
Pise, et cet ajustement des tuyaux de chemines, ces escaliers en
spirales d'un effet audacieux et charmant, ces pavillons carrs que
Catherine de Mdicis mit partout  la mode, tmoins les Tuileries,
avant qu'elles n'eussent t alourdies par les grosses galeries et les
pavillons de Henri IV et de Louis XIV[358].

  [358] Les Tuileries de Catherine de Mdicis se composaient du
  pavillon du centre avec deux ailes que terminaient deux petits
  pavillons florentins, surmonts de galeries  colonnades: il n'y
  avait pas ces noires et grosses mansardes, chapeaux de plomb, sur
  le monument.

Dj dans les btiments de Chambord on employait le moellon rouge; ce
mlange de pierre et de marbre de toute couleur enlevait aux monuments
la monotonie de la pierre toujours blanche ou grise. Ces btiments
taient immenses, et nanmoins, vus  certaine distance, ils
paraissaient lgers, fluets, comme si le vent qui se jouait dans les
campanilles allait les emporter par ses caprices. A Chambord, la
salamandre de Franois Ier brille partout; on ne trouve pas les
chiffres amoureux de Diane de Poitiers et de Henri II, comme si l'on
avait voulu conserver entire l'empreinte de son crateur.

Mais la grande merveille fut acheve aux dernires annes de
Henri II, ce fut le chteau dont j'ai parl, la demeure chrie de
Diane de Poitiers. Tel qu'il sortit des mains de Philibert Delorme,
Anet consistait en un portique de la plus belle poque de la
Renaissance, surmont de la figure d'un beau cerf six cors, que deux
levriers au repos regardent avec une sorte de respect. Sur l'autre
face du portique est encore Diane nue qui tient un cerf dans les bras
et le caresse de ses yeux; aprs le portique, vient une cour entoure
de galeries  colonnes sveltes; une lgante fontaine, oeuvre de
Jean Goujon, avec les attributs de Diane, s'levait au milieu[359]; un
second portique conduisait  une nouvelle cour galement orne de
btiments, et au fond la chapelle. Diane de Poitiers n'avait pas
oubli la mort, et son tombeau l'attendait pieusement sous les
armoiries de la duchesse de Valentinois: Benvenuto-Cellini avait
cisel les galeries et les rampes en fer; Jean Goujon avait orn les
chambranles, les chemines, les portes, les fentres, avec un soin qui
respirait l'amour, l'admiration envers la grande protectrice des
arts.

  [359] Quelques dbris du chteau d'Anet ont t conservs; le
  plus beau morceau est  l'cole des Beaux-Arts, o il fait encore
  l'admiration des visiteurs: on a plac encore quelques dbris
  d'Anet, les mdaillons, dans un petit difice situ dans le
  quartier de Franois Ier aux Champs-lyses.

C'est dans ces vastes demeures aux champs que vivaient les cours de
Franois Ier et de Henri II; les sjours des rois, des gentilshommes
dans les villes taient alors une exception, les capitales
n'absorbaient pas toutes les grandeurs; le chteau, le monastre
recueillaient le cultivateur enfant et le nourrissaient vieillard.
Dans quelques miniatures du moyen-ge, celles surtout qui ornent les
manuscrits de Froissard, on peut voir quels taient les travaux des
champs: le paysan  la figure riante, porte des vtements commodes,
mme lgants; il foule le raisin dans la cuve, il s'abrite sous les
pommiers chargs de fruits, il dort sous la treille; le soir venu,
autour du feu de l'tre il coute les contes, les lgendes, et des
brocs circulent autour des tables charges de fruits; la vieille est
au rouet, la jeune fille  la toile de lin, et le jeune homme boit le
vin qui fait attendre l'amour et les fianailles.




XXXII

LE DERNIER TOURNOIS[360].--MORT DE HENRI II.--DESTINES DE DIANE DE
POITIERS ET DE LA DUCHESSE D'TAMPES.

1557-1578.


C'tait un des nobles penchants de la chevalerie que la passion des
tournois et des passes d'armes. Oui, il devait y avoir dans ce bruit
de fer et d'acier, dans ce caracollement des chevaux, dans ce
croisement des lances un charme indicible; chacun portait son armure
brillante, son casque aux plumes de mille couleurs; on se disputait
comme un prix, un regard, un gage d'honneur et d'amour. Au son des
trompettes la lice tait ouverte; il fallait une adresse infinie pour
conduire ces chevaux caparaonns, braves compagnons de batailles; il
fallait esquiver les coups, en porter de puissants et de redoutables
aux applaudissements d'une foule avide de ces jeux. A toutes les
poques les luttes, les jeux d'armes furent une vive passion;
Rome antique avait ses gladiateurs, Bysance ses courses dans les
hippodromes. Au moyen-ge chevaleresque, on se passionnait pour les
tournois, dont la renomme retentissait dans le plus lointain pays.

  [360] Il serait inexact de dire que le tournois de la rue
  Saint-Antoine fut le dernier. Charles IX fut bless par le duc de
  Guise dans un tournoi donn en 1571,  Clermont-la-Marche.

Les mariages d'Elisabeth de France et de Philippe II, roi d'Espagne,
et de Marguerite, soeur de Henri II, avec le duc de Savoie, venaient
de s'accomplir[361]. A l'occasion de ces mariages, un tournois avait
t annonc par des messagers, selon l'antique usage, dans toutes les
cours d'Espagne, d'Angleterre, d'Ecosse, d'Italie.

  [361] Mai 1559.

Le lieu fix pour la lice fut encore la rue Saint-Antoine, entre les
Tournelles et la Bastille. Il y eut multitude de dames et de preux
chevaliers. Aprs cent lances brises, le roi voulut lui-mme courir
contre un capitaine de la garde cossaise du nom de Montgomery.
Brantme rapporte qu'avant le tournoi Henri II s'tait fait tirer son
horoscope en prsence du conntable Anne de Montmorency, et qu'on lui
avait annonc qu'il serait tu en duel; alors le roi se tournant vers
le conntable lui dit: Voyez, mon compre, quelle mort m'est
prsage.--Comment, sire, lui rpondit le fier conntable, vous,
vous pouvez croire  ces marauds qui sont menteurs et bavards;
faites-moi jeter cela au feu.--N'importe, compre, je la garde, mais
j'aime autant mourir de cette manire-l, pourvu que ce soit de la
main d'un chevalier brave et noble[362]. Paroles loyales dignes d'un
Valois.

  [362] Brantme, _Henri II_.

L'horoscope n'avait donc point arrt ce roi qui entra firement dans
la lice; Henri mit donc la lance hautement en arrt contre Montgomery
qui, fort colre de voir sa propre lance brise dans le choc,
atteignit durement le roi du tronon  la visire au-dessous de
l'oeil, et lui fit une plaie profonde. On crut d'abord la blessure
peu dangereuse; bientt elle s'empira et le roi fut en danger de mort:
Ce fut un grand deuil autour de ce lit de douleur: dj les ambitions
s'agitrent. Avec la vie et le pouvoir de Henri II devait s'effacer et
disparatre l'influence de Diane de Poitiers, et Catherine de Mdicis,
si longtemps relgue dans les plaisirs et les arts, devenait reine et
rgente[363].

  [363] Henri II mourut le 10 juillet 1559, il avait rgn 13 ans.

Aussi fit-elle donner avis  la duchesse de Valentinois qu'elle et 
se retirer de la cour; Diane, avec beaucoup de dignit, demanda
si le roi tait mort; Non, madame, mais il ne passera pas la
journe.--Je n'ai donc point encore de matre; que mes ennemis
sachent que je ne les crains point; quand le roi ne sera plus, je
serai trop occupe de la douleur de sa perte pour que je puisse tre
sensible aux chagrins qu'on voudra me donner. Diane avait toujours eu
un langage plein de dignit et de fiert, mme envers Henri II. Quand
le roi voulut lgitimer sa fille, Diane lui dit: J'tais ne pour
avoir des enfants lgitimes de vous; je vous ai appartenue parce que
je vous aimais, je ne souffrirai pas qu'un arrt du parlement me
dclare votre concubine.

Aprs la mort de Henri II, Diane de Poitiers se retira au chteau
d'Anet, o elle vcut dans le deuil et la solitude la plus absolue,
conservant auprs d'elle ses amis les plus intimes, les Montmorency et
les Guise, ces grandes races. Le gouvernement tait pass aux mains et
aux ides de Catherine de Mdicis, esprit de temprance et de
modration qui esprait tenir le milieu entre les catholiques et les
huguenots. Vaine tentative; quand les partis sont en armes, rien ne
peut les empcher d'arriver  leur fin[364].

  [364] Voir ma _Catherine de Mdicis_.

On le vit bientt dans la conjuration d'Amboise, un des plus
audacieux projets du parti protestant qui ne tendait  rien moins
qu' crer une rpublique huguenote sous le protectorat du prince
de Cond. Catherine de Mdicis fut oblige d'appeler les Guise en
aide  la royaut et avec eux Diane de Poitiers reprit quelque
pouvoir jusqu' sa mort, arrive le 22 avril 1665,  l'ge de 66
ans; c'tait six ans auparavant que Brantme, seigneur de
Bourdeille, l'avait vue encore si belle qu'il en fut bloui.

Avant sa mort, Diane de Poitiers avait fond un Htel-Dieu  Anet pour
nourrir et recueillir six pauvres veuves; sa rivale, Anne de Pisseleu
duchesse d'tampes, la protectrice du parti huguenot, se jeta
ouvertement dans la rformation; elle embrassa le protestantisme 
Genve, devint l'amie de Bze et de Calvin; elle mourut dans une telle
obscurit, dit son biographe, qu'on ne peut dire l'poque de sa
mort[365].

  [365] Voir sa biographie dans Michaud.

Le chteau d'Anet passa dans les mains des lgitims de Henri IV (les
Vendme), qui l'embellirent encore en respectant tous les symboles,
tous les souvenirs de Diane de Poitiers et son tombeau surtout,
l'oeuvre runie de Jean Goujon et de Philibert Delorme. Anet
fut ravag par la rvolution franaise: toutes ces belles oeuvres
eussent pri s'il ne se ft trouv un savant collecteur. M. Lenoir, le
fondateur du muse des Augustins, qui l'an VIII de la rpublique
proposa au ministre de l'Intrieur[366] de recueillir tous les dbris
du chteau d'Anet pour en orner l'cole des Beaux-Arts. On y voit
encore quelques portiques, des cariathides, et ces inimitables
ornements que Philibert Delorme et Jean Goujon jetaient partout avec
une abondance de dtails qu'on ne connat plus aujourd'hui.

  [366] La ptition existe encore, elle est recueillie (Biblioth.
  Impriale, cabinet des estampes, chteau d'Anet).

J'ai visit nagure les ruines abandonnes du chteau d'Anet; je
m'arrtai d'abord  Ivry, l'hermitage de Diane de Poitiers, prs d'un
moulin  eau dont le bruit monotone prtait  la mditation et  la
solitude. A Anet, le pont lgant qui prcdait le pavillon du centre
tait frang par le temps, comme le beau corps de Diane est dvor par
les vers du spulcre; le pavillon que surmontaient la Diane, les
chiens, le cerf, tait en ruine; la chambre que Henri II aimait de
prdilection tait alors transforme en une espce de buanderie
remplie de cornues et de baquets: une bonne et vieille femme agitait
son rouet devant une belle chemine de la Renaissance dont l'tre
tait dmoli. Ainsi est la destine des choses du pass; notre orgueil
se propose toujours des oeuvres imprissables, et quelques annes
suffisent pour faire disparatre et nos oeuvres et notre souvenir!


FIN.




           TABLE


                                                                  Pages.

       I.--Les romans de chevalerie. XVe sicle                        1

      II.--Charles VIII et Louis XII en Italie. 1480-1514              7

     III.--Les capitaines des gens d'armes sous
           Louis XII.--Le comte de Saint-Vallier.--Origine
           de Diane de Poitiers. 1488-1514                            13

      IV.--La chronique de l'archevque Turpin.--Le
           monde enchant. 1200-1510                                  20

       V.--Naissance, ducation et mariage de Franois
           Ier. 1494-1514                                             27

      VI.--Premire campagne de Franois Ier en
           Italie.--Victoire de Marignan. 1515-1516                   34

     VII.--Lonard de Vinci.--La belle Ferronnire.
           1515-1518                                                  44

    VIII.--Madame de Chteaubriand.--Gouvernement
           du marchal de Lautrec dans le
           Milanais. 1518-1520                                        52

      IX.--Le camp du Drap-d'Or. 1519                                 61

       X.--Dfection du conntable de Bourbon.--Complicit
           du comte de Saint-Vallier.--Diane
           de Poitiers. 1520-1522                                     71

      XI.--La chevalerie franaise dans le Milanais.--Les
           Espagnols en Provence.--Les dames de Marseille.
           1523-1524                                                  82

     XII.--Les potes d'amour et de guerre.--Jean
           et Clment Marot--Diane de Poitiers. 1524-1530             93

    XIII.--L'arme Franaise en Italie.--La bataille
           de Pavie. 1521-1525                                       103

     XIV.--Captivit de Franois Ier  Madrid. 1524-1525             117

      XV.--Ngociations pour le trait de Madrid. 1625               125

     XVI.--Dlivrance du roi.--Son amour pour mademoiselle
           d'Heilly, cre duchesse d'tampes.--Disgrce
           de madame de Chteaubriand. 1526                          136

    XVII.--Le conntable de Bourbon en Italie.--Sac
           de Rome par les huguenots.--Calvin
           et la duchesse d'tampes. 1526-1527                       147

   XVIII.--Cartel de Charles-Quint  Franois Ier. 1526-1527         162

     XIX.--La paix de Cambrai ou des Dames. 1528                     173

      XX.--Dlivrance des enfants de France.--Tournoi
           de la rue Saint-Antoine.--Diane de Poitiers.--La
           duchesse d'tampes 1529-1530                              184

     XXI.--La renaissance de l'art.--Del
           Rosso.--Primatice.--Benvenuto Cellini.--Bernard
           Palissy. 1520-1540                                        194

    XXII.--La renaissance dans les lettres.--Influence
           de Diane de Poitiers et de la duchesse d'tampes.
           1530-1545                                                 207

   XXIII.--Modification de la diplomatie du moyen-ge.--Alliance
           politique de Franois Ier avec la Porte Ottomane
           et les luthriens.--1540-1547                             216

    XXIV.--La jeune Catherine de Mdicis.--La cour de
           Franois Ier. 1530-1535                                   224

     XXV.--La France envahie une seconde fois par
           Charles-Quint.--La trve de dix ans. 1533-1538            232

    XXVI.--Charles-Quint  Paris.--La duchesse d'tampes.--Les
           fous Triboulet et Brusquet. 1538-1540                     242

   XXVII.--Les derniers jours de Franois Ier. 1530-1545             250

           Avnement de Henri II.--Toute puissance
           de Diane de Poitiers. 1547-1548                           261

  XXVIII.--Le combat singulier de La Chataigneraie
           et Jarnac. 1547                                           267

    XXIX.--Le cur de Meudon.--Montaigne.--Brantme.--
           Nostradamus. 1549-1560                                    273

     XXX.--Les arts sous Henri II.--Les demeures
           royales.--Chambord.--Chenonceaux.
           Anet.--Les artistes.--1545-1557                           284

    XXXI.--Alliance de Diane de Poitiers avec les
           Guise.--Marie Stuart.--La vie de chteau. 1558            288

   XXXII.--Le dernier tournoi.--Mort de Henri II.--Destines
           de Diane de Poitiers et de
           la duchesse d'tampes. 1557-1578                          296


Coulommiers.--Imprimerie de A. MOUSSIN.





End of Project Gutenberg's Diane de Poitiers, by Jean-Baptiste Capefigue

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

