Project Gutenberg's Les vrais mystres de Paris, by Franois Vidocq

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Title: Les vrais mystres de Paris

Author: Franois Vidocq

Release Date: June 5, 2012 [EBook #39921]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VRAIS MYSTRES DE PARIS ***




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LES VRAIS MYSTRES DE PARIS.




LES

VRAIS MYSTRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME PREMIER.

[Illustration: colophon]

BRUXELLES,

ALPH. LEBGUE ET SACR FILS,

IMPRIMEURS-DITEURS.

1844



                  TABLE

    LES VRAIS MYSTRES DE PARIS. TOME PREMIER

        I.--Prliminaires.
        II.--Chez la mre Sans-Refus.
        III.--Les voleurs aristocratiques.
        IV.--La comtesse de Neuville
        V.--Les dbuts d'un grand homme.
        VI.--Une cantatrice.
        VII.--L'vasion.
        VIII.--Un tapis de la Grande Bohme.
        IX.--Le marquis de Pourrires.
        X.--Quelques portraits.

    LES VRAIS MYSTRES DE PARIS. TOME DEUXIME.

        I.--Histoire de Felicit Beaupertuis.
        II.--Deux meurtres.
        III.--Fortun et Silvia.
        IV.--Silvia

    LES VRAIS MYSTRES DE PARIS. TOME TROISIME.

        I.--Baden-Baden.
        V.--Un usurier.
        VI.--Le vicomte de Lussan.
        VII.--Beppo.
        VIII.--A Choisy-le-Roi.

    LES VRAIS MYSTRES DE PARIS. TOME QUATRIME.

        I.--Matho.
        II.--Digression.
        III.--La fte de la mre Sans-Refus
        Notes.

    LES VRAIS MYSTRES DE PARIS. TOME CINQUIME.

        I.--Beppo et Silvia.
        II.--Eugnie de Mirbel.
        III.--Un complot renouvel des Grecs.
        IV.--Rencontre.

    LES VRAIS MYSTRES DE PARIS. TOME SIXIME.

        I.--Les trois pachas.
        II.--Servigny.
        III.--La maison des voleurs.
        IV.--Un malheur complet.
        V.--Un amour fatal.
        VI.--Un digne prtre.

    LES VRAIS MYSTRES DE PARIS. TOME SEPTIME.

        I.--Le dpart.
        II.--Deux unions.
        III.--Un coup d'oeil en arrire.
        IV.--Le chteau de Pourrires.
        V.--Correspondance.
        VI.--Le crime puni par le crime.
        VII.--Complications.
        VIII.--Catastrophe.

    LES VRAIS MYSTRES DE PARIS. TOME HUITIME.

        I.--Catastrophe. (Suite.)
        II.--Comment un cocher anglais se servit de son fouet.
        III. Chez la mre Sans-Refus.
        IV.--La conciergerie
        V.--Un coin du voile se dchire.
        VI--Fuite.
        VII.--Priptie.

    LES VRAIS MYSTRES DE PARIS. TOME NEUVIME.

        I.--Instruction.
        II.--vasion.
        III.--La dame au voile vert.
        IV.--Suite du prcdent.
        V.--Drame.
        Epilogue.




LES VRAIS

Mystres de Paris.




I.--Prliminaires.


Du chteau construit  Choisy-le-Roi, en 1682, sur les dessins de
l'architecte Franois Mansard, et successivement possd par madame de
Louvois, le grand dauphin, fils de Louis XIV, et la princesse de Cond;
et du petit chteau construit en 1739,  peu de distance du premier,
dont le roi Louis XV venait de faire l'acquisition, par l'architecte
Gabriel, pour madame de Pompadour; il ne reste plus maintenant que
quelques btiments accessoires, et les restes d'une belle terrasse,
contre laquelle viennent se briser les flots de la Seine, et d'o l'oeil
dcouvre une campagne minemment romantique.

Le temps et les rvolutions ont cependant respect l'ancien pavillon des
gardes, plac jadis  l'entre de la cour d'honneur. Le style coquet des
ornements de ce pavillon, qui sont dus aux ciseaux des sculpteurs les
plus distingus de l'poque  laquelle il fut construit, est d'autant
plus remarquable, que l'difice se trouve plac au centre d'un site dont
les habitants du pays ne paraissent gure apprcier l'aspect
pittoresque.

La route de Versailles passe sous les fentres de ce petit difice; mais
cette route, trace en cet endroit au milieu d'un bouquet d'arbres de
haute futaie, est trs-peu frquente. On peut donc, lorsque le ciel est
pur, aller de ce ct, s'asseoir au pied d'un vieux marronnier ou d'un
chne sculaire, sans craindre que les chants discordants de quelque
rustre, ou les clameurs avines de quelques bons drilles en goguettes,
ne viennent interrompre les douces rveries auxquelles on s'est livr.

De la cour d'honneur devant laquelle se trouvait plac ce pavillon, on a
fait un jardin potager; de succulents lgumes croissent paisiblement sur
le sol foul anciennement par les spirituels gentilshommes, les belles
et nobles dames et les jolis petits pages du temps de Louis le
Bien-Aim; hlas! on file la laine, on teint des toffes, on fabrique
des allumettes chimiques, que savons-nous, dans ce qui reste des
btiments du chteau de madame de Pompadour. Celui qui serait venu dire
 l'orgueilleuse marquise, que moins d'un sicle aprs sa mort, il ne
resterait plus de sa noble demeure, que quelques btiments ruins et un
pauvre petit pavillon, qui, bientt, sans doute, disparatra  son
tour, celui-l, certes, aurait t accueilli par un immense clat de
rire. Etait-il en effet possible de croire que ce beau chteau, si
solidement bti, durerait moins que les gravures qu'on a faites au temps
de sa splendeur, et dont nous avons vu un exemplaire, entour d'un
modeste cadre de bois noir, chez un habitant de Choisy-le-Roi, qui le
conserve comme une prcieuse relique.

Le chemin de fer de Paris  Orlans a pris une partie notable de la
magnifique terrasse qui existait autrefois devant le chteau, du ct de
la Seine. Ce qui en reste est encore aujourd'hui le point le plus lev
de Choisy-le-Roi; rien de plus riant, de plus anim, de plus attrayant,
que le paysage qui frappe les regards du spectateur qui s'y trouve plac
par une belle journe d't.

Les bords de la Seine,  cet endroit, sont couverts d'une vgtation
luxuriante et sems de jolies habitations qui se dtachent blanches sur
le fond vert du paysage, et se mirent dans le fleuve dont les ondes
argentes coulent entre deux rives fleuries; souvent le clapotement de
l'eau et une colonne de fume qui se dtache en capricieuses spirales
sur le fond bleu du ciel, annonce l'arrive d'un bateau  vapeur, qui
conduit  Corbeil,  Ris, ou  Soisy-sous-Etiolles, les bons citadins,
qui vont oublier sous de frais ombrages, les soucis de la veille et ceux
du lendemain.

Le pavillon dont nous venons de parler avait t rpar et dcor avec
got, par les soins d'un propritaire spculateur; et peu de temps avant
le jour o commence cette histoire, une lgante calche y avait amen
les personnes qui venaient de le louer.

C'taient deux hommes dont le costume et les manires annonaient des
gens distingus; le plus jeune portait  la boutonnire de son frac le
ruban rouge de la Lgion d'honneur; le plus g tait porteur d'une de
ces bonnes et joviales physionomies qui annoncent que celui auquel elles
appartiennent est parfaitement content de son sort. La rotondit de
toute sa personne, l'ampleur calcule de ses habits, coups sans
prtention, la magnifique pingle qui attachait sa cravate  une chemise
de fine toile de Hollande, et la chane d'or dont les nombreux anneaux
brillaient sur son gilet de piqu blanc, lui donnaient l'aspect d'un
riche financier. Ces deux hommes, aprs avoir examin avec la plus
scrupuleuse attention l'habitation dont le propritaire leur faisait les
honneurs avec cette politesse obsquieuse qui caractrise le spculateur
qui vient de terminer une excellente affaire, parurent assez contents de
ce qu'ils venaient de voir, et le plus jeune donna l'ordre au chasseur
dor sur toutes les coutures qui le suivait  distance, de faire
dcharger des voitures de dmnagement qui venaient d'arriver, amenant
tout un monde de domestiques et de tapissiers-dcorateurs.

Le propritaire attendait avec une certaine impatience l'ouverture des
caisses qui contenaient les meubles qui devaient garnir les lieux; il
tait persuad d'avance qu'ils taient d'une valeur plus que suffisante
pour rpondre des loyers; cependant il tait bien aise de les voir; son
attente ne fut pas trompe, tous les meubles taient neufs et du
meilleur got. D'autres caisses renfermaient de magnifiques cristaux,
des porcelaines peintes et dores, de l'argenterie et bien d'autres
choses encore. Les tapissiers-dcorateurs, aids par les domestiques du
nouveau locataire, eurent bientt mis tout en place. Cela fait, les
trangers, aprs avoir donn  tout le coup d'oeil du matre et fait
rectifier ce qui ne leur parut pas convenable, se retirrent emports
par le brillant vhicule qui les avait amens.

Tant que dura la belle saison, ils reurent  leur pavillon belle et
nombreuse compagnie; mais au commencement de l'automne qui suivit, tous
les services furent emballs et remports  Paris; les trangers ne
firent plus  Choisy-le-Roi que de rares apparitions, et les volets et
les portes du pavillon restrent constamment ferms.

Cette histoire commence vers la fin d'une sombre journe du mois de
fvrier. L'aspect du paysage dont nous avons esquiss les traits
principaux est bien chang; le loriot au plumage dor ne siffle plus
sous la rame; les bateaux  vapeur ne glissent plus joyeusement sur les
ondes unies de la Seine; le soleil n'claire plus les habitations qui
couronnent les deux rives du fleuve. Le ciel d'un gris terne ressemble 
une immense nappe de plomb; une pluie fine qui tombe depuis le matin
avec un bruit monotone a dtremp le sol qui est couvert de larges
flaques d'eau; le vent gmit  travers les vieux arbres; les eaux du
fleuve, si limpides lorsqu'elles rflchissaient l'azur d'un beau ciel,
sont devenues ternes et limoneuses.

Deux hommes, misrablement vtus, rdaient depuis quelques instants
autour du pavillon des gardes. Avec la nuit, le froid tait devenu plus
vif et avait converti en brillants stalactites chaque goutte de pluie
qui s'tait arrte sur les rameaux dpouills.

Il n'apparaissait pas de lumire  l'intrieur. Les deux hommes qui
marchaient prs l'un de l'autre s'arrtrent au mme instant, comme
s'ils avaient obi  la mme pense. Tout tait calme autour d'eux;
seulement  de rares intervalles, on entendait retentir le son aigu du
sifflet des conducteurs de wagons, ou les aboiements du chien de garde
de quelque ferme isole.

--Tu le vois, je ne me suis pas tromp, dit  voix basse  son compagnon
l'un de ces deux hommes, la _taule_[1] n'est pas habite.

--C'est bien, il ne s'agit plus que d'_enquiller_[2]. Tu as les
_halnes_[3]?

--Comme tu dis, Fifi.

L'homme releva un vieux bourgeron de toile bleue qui composait, avec un
mauvais pantalon de treillis, un costume trs-peu capable de le dfendre
contre les rigueurs de la saison, et fit voir  son camarade que son
buste tait entour d'une corde de grosseur moyenne.

--V'l la _tourtousse_[4]! dit-il.

--C'est tout ce qu'il faut. J'ai une _vanterne sans loches, des bches
plombantes et des caroubles dans les valades de ma pelure_[5].

--Tu es bien heureux d'avoir une _pelure_[6], car il fait diablement
_vert_[7].

En effet, le givre tombait sur les membres presque nus du misrable qui
s'tait dbarrass de la corde qui ceignait son corps; des petits
glaons pendaient aprs les poils incultes qui ombrageaient sa lvre
suprieure; ses dents claquaient avec force. Il se tenait courb et il
se battait les flancs sans pouvoir parvenir  se rchauffer.

--Allons, de l'_atou_[8], lui dit son compagnon, si le _chopin_[9] est
bon, tu pourras demain au _matois_[10] _abloquir des frusquins  la
fort Noire_[11].

--Oh! qu'oui, qu'j'irai  la _fort Noire_, et que je _m'collerai_[12]
une castorine toute _batifonne_[13] et double en _lyonnaise_[14], dans
les bons numros.

Tout en parlant, l'homme avait cherch sur le sol et il avait ramass
une pierre d'une certaine grosseur.

--Voil je crois ce qu'il nous faut, dit-il.

L'autre individu, qui avait fait plusieurs noeuds  la corde, attacha la
pierre  une de ses extrmits et la lana sur le chaperon du mur. La
pierre tomba de l'autre ct. Il tira la corde  lui, il s'y cramponna
avec force, et, lorsqu'il se fut assur qu'elle tait bien assujetie:

--_A gaye_, dit-il[15].

Il se suspendit  la corde, et, en un instant, il eut atteint la crte
du mur sur lequel il se mit  cheval. Son camarade l'imita.

Ils n'eurent besoin pour descendre, que de rpter la mme manoeuvre.

Aprs avoir travers la cour, ils se trouvrent sous un lgant
pristyle devant une porte en chne qui paraissait solide. De chaque
ct de cette porte, il y avait des fentres  hauteur d'appui qu'ils
examinrent d'abord. Ces fentres taient fermes de fortes persiennes
assujetties par de larges barres de fermeture en fer mplat et 
clavettes, et fermes  l'intrieur par des cadenas  secrets.

--Il y a des _crapauds aux vanternes_[16] impossible d'_enquiller_[17]
par l, voyons la _lourde_[18].

--Tiens, c'est une entre tourmente.

--Fore?

--Non, bnarde.

--C'est bon, nous pourrons peut-tre bien _dbrider_[19].

Les deux larrons avaient essay presque toutes les fausses cls de leur
trousseau lorsque la porte roula sur ses gonds. Ils s'arrtrent
quelques instants.

--_Prtons loches_[20], dit l'un d'eux avant de se dterminer  entrer.

--Je n'entends que _nibergue_[21] rpondit l'autre, _coque la
camoufle_[22] et au petit bonheur.

--La _piole_ est _rupine_[23], il doit y avoir _gras_[24].

Ils venaient de fermer la porte du vestibule, et ils se croyaient chez
eux, lorsqu'ils entendirent le bruit des pas de deux personnes qui
marchaient sur le gravier de la route et qui s'arrtrent devant la
grille qui dfendait l'entre de la cour; une cl tourna dans la
serrure, la grille fut ouverte, et deux hommes envelopps de larges
manteaux, entrrent dans la cour et se dirigrent vers la maison, aprs
avoir ferm avec soin.

Les premiers arrivs avaient vu  travers deux guichets  claire-voie
pratiqus dans les panneaux de la porte tout ce qui venait de se passer.

--Merci, nous sommes _marrons_[25], dit le plus misrable des deux,
_planquons_-nous[26].

--Il tremble toujours ce Dlicat, n'avons-nous pas des _lingres_[27]
bien affils.

--Oui, mais ces deux _chnes_[28] paraissent de taille  se dfendre, le
plus sr est de nous _esgarer_[29], nous trouverons peut-tre notre
belle lorsqu'ils seront dans le _pieu_[30] et s'il faut les
_refroidir_[31], ma foi alors comme alors.

Aprs ces quelques paroles changes rapidement et  voix basse, ils se
blottirent derrire la porte d'un petit dgagement, aprs avoir teint
la bougie de leur lanterne sourde.

Il tait temps; les nouveaux venus entraient dans la pice qu'ils
venaient de quitter et peu d'instants aprs ils allumaient une lampe.

Les larrons cachs dans le petit dgagement ne pouvaient rien voir mais
ils pouvaient tout entendre.

--Qui de nous ira  la cave, dit un des nouveaux venus?

--Ce sera vous, monsieur le marquis.

--Soit, pendant ce temps, monsieur mon intendant vous ferez du feu, j'ai
besoin de me rchauffer un peu.

Le marquis prit une cl accroche au mur prs de la porte du dgagement
et sortit de la salle.

--As-tu entendu, dit Dlicat  son camarade, il parat que c'est des
_messires de la haute_[32], un marquis et un intendant, pus qu'a
d'monnaie.

--Veux-tu bien taire ta _menteuse_[33], V'l l'marquis qui
_rapplique_[34].

Le marquis rentrait en effet dans la salle qu'il venait de quitter, le
feu flambait dans l'tre, il prit deux verres et quelques biscuits dans
une armoire:

--Voil, dit-il, une de ces vieilles bouteilles du clos Vougeot que nous
ne dbouchons que dans les grandes occasions,  la sant du pre
Loiseau.

--Ce pauvre _orphelin_[35] n'est pas,  l'heure qu'il est, aussi content
que nos _zigues_[36].

--Il faut en convenir, ce vicomte de Lussan est une vritable
providence, il est comme le solitaire, il sait tout, il voit tout, il
est partout.

--Tu lui as _coqu son fade_[37]?

--_Gy[38], dix mille balles en taillebins d'altque_[39], il s'est
content de cela, le vicomte est raisonnable.

--Et prudent: _les taillebins n'ont pas de centre_[40].

--_Allumans_ un peu cette _camelotte_[41].

--_Entraves_-tu[42] comme ils _jaspinent bigorne_[43]? dit Dlicat,
c'est des _grinches_[44].

--T'as raison, c'est des _pgres_[45] et de la _haute_[46] encore.

--Et qui viennent de faire un fameux _chopin_[47] les gueux.

--_Rembroque_[48] ces _mirzalles_[49], disait le marquis  son
intendant, tandis que Dlicat et son compagnon causaient  voix basse
dans le petit dgagement, tant _rondines_[50] _piquantes_[51]
_cadennes_[52] et _durailles sur mince_[53]. Il y en a pour plus de
_cinquante mille balles_[54].

--Tu vois, mon cher marquis, que je travaille toujours assez bien, soit
dit entre nous, bon cheval n'est jamais rosse.

--C'est vrai.

--Les _caroubles dbridaient_ bien[55], n'est-ce pas?

--Le pre Loiseau n'aurait pas ouvert plus facilement avec ses cls.

Le marquis tira sa montre.

--Bientt neuf heures, dit-il, il est temps de partir, nous avons
beaucoup de choses  faire ce soir; va porter la _camelotte_[56]  la
_planque_[57], et partons, nous _attrimerons plus tard au fourgat_[58].

L'intendant runit dans la forme de son chapeau plusieurs petites botes
de maroquin vert et rouge qu'il en avait tires, et sortit de la pice.

--C'est fait, dit-il en rentrant aprs une absence de quelques minutes,
maintenant, partons.

--Qu chance, mon vieux Coco-Desbraises ils vont _dcaniller_.

--Oui, qu'ils se la _donnent_[59] et nous dirons deux mots  la _planque
de ces rupins_[60].

Aprs le dpart du marquis et de son intendant, Dlicat et
Coco-Desbraises sortirent du petit dgagement dans lequel ils s'taient
tenus blottis, avec l'esprance de dcouvrir la cachette dont ils
avaient entendu parler. Ils se disposaient  briser les meubles, mais
les cls taient sur toutes les serrures et tous les meubles taient
vides; ils cherchrent avec un acharnement sauvage sans pouvoir rien
trouver; ils voulurent enfin se venger sur la cave, dont ils ouvrirent
la porte avec la cl accroche dans la salle  manger; mais cette cave,
comme tous les meubles qu'ils avaient dj visits, tait compltement
vide; ils y trouvrent seulement une bouteille de vin blanc, qu'ils
vidrent en deux coups.

--En v'l une dure, en v'l une criminelle! pas un _fenin_[61] chez un
marquis, dit Dlicat, c'est le _raboin_[62] qui s'en mle.

--Tout a n'est pas naturel, rpondit Coco-Desbraises, mais ous donc
qu'ils ont _planqu la camelotte de l'orphelin qu'ils ont nettoy_[63]?

--J'en _paume la sorbonne_[64]; si tu veux, nous allons recommencer 
_rapioter_[65] partout; la _camelotte_[66] est ici, c'est sr; il faut
la trouver.

De nouvelles recherches furent tout aussi infructueuses que celles qui
venaient d'tre faites.

--_Niente_[67], dit Coco-Desbraises, qui paraissait en proie  une
violente colre.

--Foi de bon _zigue_[68], rpondit Dlicat; si tu veux, nous allons
_coquer le riffle  la piole_[69], puisque nous ne pouvons rien
trouver.

--a serait pas juste, y ne sont peut-tre pas les propritaires.

--Pourquoi que a n'serait pas eux, puisque l'un de ces _grinches_[70]
est marquis, et que l'autre est son intendant? C'est-y drle que des
nobles qui sont nobles soient des _pgres_[71], et des _chouettes
pgres_[72] encore.

--C'est vrai que c'est drle; car s'ils sont _riflards_[73], pourquoi
qu'ils risquent leur peau pour _poisser_[74]?

--Dis donc, si c'tait des _railles_[75]?

--En v'l une de _loffitude_[76]. Si c'taient des _rousses_[77], est-ce
qu'ils seraient marquis et intendant? Ah! que j'_marronne_[78] de
n'avoir pas pu les _remoucher_[79].

--As-tu remarqu comme ils parlent? qu'on dirait des charabias ou des
Gascons.

--En tout cas, y sont vicieux, les coquins, d'avoir si bien
_planqu_[80] leur _camelotte_[81].

--T'as raison; mais quand on est si de la _bonne_[82], s'exposer  aller
au _pr_[83], c'est _pavillonner_[84].

--C'est peut-tre une passion; mais quand on a des _chopins de cinquante
mille balles  fourguer_[85], on peut bien risquer quelque chose.
C'est-y a un _grinchissage_[86]! Sont-y heureux les sclrats!

--T'auras beau te _morfiller le dardant_[87], tu n'empcheras pas que a
ne soit comme a; l'eau va toujours  la rivire.

Tout en conversant, Dlicat et Coco-Desbraises avaient parcouru la
maison dans tous les sens; mais  leur grand regret, ils n'avaient rien
trouv de bon  prendre; seulement Dlicat, ayant dcouvert dans une
remise une redingote et un pantalon oublis depuis longtemps et couverts
de poussire, voulut absolument s'en vtir.

Dlicat et Coco-Desbraises employrent, pour sortir du pavillon, le
moyen qui leur avait servi pour y entrer; et, aprs avoir suivi quelques
instants un petit sentier trac  travers les terres laboures, ils se
trouvrent sur la route pave qui conduit  Paris.

--Nous avons un bon ruban de queue d'ici  _Pantin_[88], dit
Coco-Desbraises.

--C'est gal, rpondit _Dlicat_; je n'ai plus _taffetas du vert_[89],
et je puis aller jusqu'au bout du monde, maintenant que j'ai un
_montant_[90] et une bonne _pelure_[91] sur les _andosses_[92].

Le marquis et son intendant qui avaient pris le chemin de fer pour
revenir  Paris se quittrent  la station; l'intendant tait mont dans
un cabriolet, et le marquis avait continu sa route  pied, le visage 
moiti couvert par un cache-nez et le corps bien envelopp dans son
manteau. Arriv sur le boulevard de l'Hpital, il s'arrta quelques
minutes; puis il revint sur ses pas. Aprs avoir recommenc plusieurs
fois la mme manoeuvre, il entra dans une maison sans portier, dont la
porte tait ferme par une serrure  secret; il gravit lestement quatre
tages, et entra dans une petite pice carre dont il ferma
soigneusement la porte.

Sans perdre de temps, il quitta le costume assez lgant dont il tait
couvert pour se revtir de celui que portent habituellement les patrons
ou conducteurs de bateaux; cela fait, il sortit, et aprs avoir travers
le quai, il descendit sur la berge, puis dtacha un bateau du piquet
auquel il tait retenu, et s'abandonna au cours de la Seine. Arriv  la
hauteur de la place de l'htel de ville, et aprs avoir solidement
amarr son bateau  un des gros anneaux de fer scells dans le parapet,
il s'engagea dans l'troite et sombre ruelle  laquelle on a donn le
nom de rue des Teinturiers.




II.--Chez la mre Sans-Refus.


Chaque jour, Paris perd quelques-uns des traits de sa physionomie
primitive; grce aux soins de notre dilit, des voies larges et ares,
viennent  chaque instant remplacer les ruelles troites et sombres de
la vieille cit parisienne, les artistes regrettent les vieilles maisons
 pignon, les fentres en ogive, les lgres tournelles du moyen ge,
dont bientt les dernires traces seront effaces; nos nouvelles
constructions,  peu prs semblables entre elles, nos rues larges
bordes de trottoirs et claires par le gaz, n'ont pas, nous devons en
convenir, cette couleur fantastique qui plat tant aux imaginations
rveuses, aussi nous comprenons les regrets des amateurs du pittoresque
et des archologues, mais nous avouerons, dt-on nous trouver quelque
peu prosaque, que nous prfrons les choses d'aujourd'hui  celles
d'autrefois.

La capitale, surtout depuis une dizaine d'annes, s'est singulirement
embellie, cependant il existe encore  et l, quelques constructions,
quelques rues mme, qui rappellent le Paris de nos bons aeux, ces
constructions, ces rues, presses de tous les cts par la ville
nouvelle, ne tarderont pas sans doute  disparatre  leur tour.

Quel est celui de nos lecteurs qui, aprs avoir parcouru le soir un
quartier bien bti, populeux, clair par les mille rayons lumineux du
gaz, ne s'est pas senti frapp d'tonnement en se trouvant tout  coup,
au dtour d'une rue, dans une de ces ruelles o l'on ne passe que par
hasard et dont personne ne sait le nom; rues du Clos-Georgeot, des
Trois-Sabres, de la Masure, de la Tuerie de la Vieille-Lanterne,
Grenier-sur-l'Eau, Saint-Bon, Brise-Miche, etc., etc.

La rue de la Tannerie est une de ces rues dans lesquelles on ne peut
passer sans prouver une sensation de malaise inexplicable, qui fait que
l'on presse le pas, sans que pourtant on cherche  se rendre compte du
sentiment auquel on obit, le soir elle est  peine claire par la
flamme ple et douteuse d'un antique rverbre, le jour elle est plus
triste encore.

Toutes les maisons de cette rue paraissent si peu solides sur leurs
fondements, qu'au moindre choc, au plus lger coup de vent, on est
tonn de ne pas les voir tomber l'une sur l'autre, comme ces capucins
de cartes sur lesquels vient de souffler un enfant.

Ces masures ne ressemblent pas  ces ruines que l'on rencontre parfois
au milieu d'une belle campagne, qui,  de certaines heures, sont dores
par les rayons du soleil et sur lesquelles s'panouissent le lierre aux
larges feuilles d'un vert sombre et le liseron aux clochettes bleues qui
semblent avoir t mis l par la main du Crateur, pour nous rappeler
que rien de ce qui existe ici-bas ne peut prir sans tre immdiatement
remplac par autre chose; les masures de la rue de la Tannerie, n'ont
rien de vnrable, elles rappellent la dcrpitude du vice.

On y entre par des portes basses et difformes, elles sont claires par
des baies fermes de cette espce de fentre que le peuple, pendant
notre premire rvolution, a nommes fentres  guillotine, sans doute
parce que leur forme lui rappelait celle du terrible instrument qui
fonctionnait alors sur la place publique.

L'humidit qui dcime les malheureux habitants de ces bouges, (des
individus naissent, vivent, aiment et meurent dans la rue de la Tannerie
et dans toutes celles qui lui ressemblent), suinte  travers des murs
mal recrpis et s'coule en gouttelettes noirtres qui exhalent une
odeur nausabonde.

Dans la rue de la Tannerie, il n'y a pas un seul atelier, pas un seul
magasin consacr  une industrie s'exerant au grand jour. Les espces
de caves auxquelles de prsomptueux propritaires ont donn le nom de
boutique, sont toutes occupes par des gens qui exercent des industries
douteuses, des marchands fripiers du dernier tage, des marchands de
vieilles chaussures, des chiffonniers, des ferrailleurs, des rogomistes.

Si l'on excepte celui qui occupe le coin de la rue Planche-Mibray, il
n'y a pas dans la rue de la Tannerie un seul marchand de vin; on ne boit
pas de vin dans la rue de la Tannerie, de l'eau-de-vie,  la bonne
heure.

La rue de la Tannerie, est coupe par une ruelle assez troite, pour que
deux hommes ne puissent y passer de front; c'est la rue des Teinturiers:
Cette rue commence  celle de la Vannerie et dbouche sur la Seine, en
passant sous le quai de Gvres; mais depuis quelques annes,
l'administration a fait fermer par de fortes grilles, la partie qui de
la rue de la Tannerie conduisait sur la rive du fleuve.

L'une de ces grilles est scelle d'un ct dans le gros mur de la maison
qui porte le n 31, sur la rue de la Tannerie. Cette maison est leve
de quatre tages, une porte de chne cintre, ferre avec soin et dans
laquelle on a pratiqu un guichet dfendu par trois tringles en fer
carr qui peut tre ferm par une petite porte en forte tle, laisse
apercevoir, lorsqu'elle est ouverte, un escalier en spirale qui conduit
aux tages suprieurs et auquel sert de rampe une corde  puits noire et
luisante; cette porte et la boutique qui occupe le rez-de-chausse sont
peintes en vert.

Toutes les vitres de cette maison ont t enduites d'une couche paisse
de blanc d'Espagne; on a cependant mnag dans une de celles de la
boutique, qui forme  elle seule le rez-de-chausse, un petit espace
circulaire dans lequel apparat souvent un oeil provocateur, charg
d'indiquer aux passants inexpriments, l'industrie exerce rue de la
Tannerie, n 31.

Cette boutique est divise en deux parties, spares par une cloison
jadis vitre, dont les carreaux, depuis longtemps briss, ont t
remplacs par du papier huil; la boutique proprement dite, est garnie
seulement de quelques tables couvertes de toile cire, qui ne sont
jamais essuyes si ce n'est par les manches des consommateurs, de
quelques chaises et de plusieurs grossiers tabourets. Le comptoir sur
lequel se carrent quelques bouteilles, des verres brchs et une srie
de mesures d'tain, est form d'un vieux bas de buffet en chne
vermoulu; le fauteuil de madame, plac derrire, est recouvert d'une
basane, qui de noir est presque devenue rouge; ce fauteuil a perdu un de
ses bras dans une des batailles qui se sont livres en ce lieu, et des
nombreuses blessures qui le couvrent, s'chappent le crin et la bourre
qu'il renferme dans ses flancs.

Ce modeste trne est occup par une femme ge d'environ cinquante-cinq
ans, grande, maigre, les yeux d'un bleu ple; un usage immodr du tabac
a considrablement largi les mplats de son nez long et pointu; sa
bouche, d'une grandeur plus qu'ordinaire, n'est garnie que de dents
noires et mal ranges; ses lvres sont ples et minces; quelques poils
gris sont mls  sa chevelure rousse, elle est coiffe d'un mouchoir
rouge pos en marmotte; les pendeloques qui garnissent ses oreilles,
sont forms de brillants assez beaux; ses doigts maigres et peut-tre un
peu sales, sont tous orns de bagues; une chane en jaseron, qui
supporte une grosse montre d'or, fait quinze ou vingt cercles autour de
son cou;  sa ceinture pend un clavier d'argent, qui enserre des cls et
un couteau.

Cette femme a plac prs d'elle une bouteille d'absinthe,  laquelle
elle donne assez frquemment, les accolades les plus fraternelles.

Les odalisques de son modeste harem sont diversement occupes; plusieurs
boivent, quelques-unes se tirent les cartes, d'autres, faute de
cigarettes, fument du caporal dans des pipes culottes.

Si le lecteur veut bien nous le permettre, nous ne nous arrterons pas
auprs de ces pauvres filles, et nous entrerons dans l'arrire-salle;
lorsque nos yeux auront perc le nuage pais de fume qui charge
l'atmosphre de cette pice, nous pourrons examiner les individus qui
s'y trouvent.

Leur aspect n'offre rien de bien remarquable, ils sont vtus,  peu
prs, comme tout le monde, si ce n'est qu'ils paraissent avoir une
prdilection singulire pour les couleurs clatantes, la toilette de
quelques-uns serait irrprochable, si de grosses chanes d'or, des
breloques trs-apparentes ne venaient pas lui donner un cachet de
mauvais got tout particulier; le costume des autres est celui
d'honntes ouvriers endimanchs, ceux qui ne sont vtus seulement que
d'un bougeron et d'un large pantalon de toile, se tiennent dans l'ombre:
au reste, quel que soit le costume qu'ils portent, tous ces hommes
paraissent se connatre; c'est que nous sommes dans un _vrai Tapis
franc_, et que les hommes parmi lesquels nous avons introduit le
lecteur, sont les habitus de ce lieu, dont le nom maintenant est connu
de tout le monde.

Il y a des _Tapis francs_ dans les quartiers les plus brillants de la
capitale, comme dans les rues sales et tortueuses de la Cit et du
quartier de l'htel de ville, de quelques faubourgs et de la place
Maubert. Il y en a pour toutes les catgories de malfaiteurs, pour les
_pgriots_ et les _blavinistes_[93], et pour les voleurs titrs et
dcors de la bonne compagnie.

Il ne faut pas chercher  se le dissimuler, il existe certains
malfaiteurs qui se croiraient dshonors... dshonors! c'est le mot,
s'ils allaient boire dans un lieu semblable  celui dans lequel les
ncessits de notre sujet nous ont forc d'introduire nos lecteurs.

Les _Tapis francs_ de la _grande Bohme_, dont nous parlerons plus tard,
sont dcors avec luxe, clairs  giorno; on n'y rencontre que des gens
portant gants jaunes et bottes vernies: est-ce pour cela qu'ils
chappent  la surveillance de la police, et ne fait-elle la guerre au
vice, que lorsqu'il est couvert de guenilles?

Il existe une notable diffrence entre les _Tapis francs_ et ces
ignobles cabarets dans lesquels vont boire, non-seulement les voleurs
qui vont un peu partout, mais les ouvriers drangs, les cochers de
voitures publiques, les souteneurs de filles et les vagabonds, le nom de
_Tapis franc_, n'est pas applicable  ces derniers tablissements; il
n'est pas ncessaire en effet, d'tre _franc_ ou _affranchi_[94], pour
tre  la tte d'un tablissement, dans lequel on se borne  servir 
boire  tous venants.

La police qui visite souvent ces cabarets, y pche, pour ainsi dire, en
eau trouble;  chaque coup d'pervier qu'elle y jette, elle ramne un
voleur en recherche, un forat ayant rompu son ban, cependant elle
choue quelquefois: lorsque cela arrive, elle tablit une souricire,
mais le matre du cabaret dont l'intrt est de protger ceux qui le
font vivre, et qui sait que la police donne un peu trop d'extension au
proverbe: _Ce qui est bon  prendre, est bon  rendre_, se sert d'un
mot d'ordre ou d'un signal, pour avertir sa clientle lorsque la
_raille_[95] est chez lui: une bouteille pose d'une certaine manire,
un pain de quatre livres plac contre les carreaux, etc.

Le _vrai Tapis franc_, (le nombre de ces tablissements dangereux dans
tous les grands centres de population, est beaucoup plus considrable
qu'on ne le croit gnralement), est un lieu connu de la police, qui y
exerce une surveillance continuelle, qui, cependant, demeure presque
toujours sans rsultat; car ceux qui tiennent ces sortes
d'tablissements, sont de leur ct constamment sur leurs gardes, et
font tous leurs efforts pour annihiler des mesures qui doivent leur tre
fatales.

La profession du matre ou de la matresse du _Tapis franc_, qu'ils
soient logeurs, rogomistes, ou matres de mauvais lieu, est destine 
voiler l'industrie qu'ils exercent en ralit, celle de recleurs; c'est
au _Tapis franc_ que les voleurs dposent ou fabriquent leurs
instruments de travail, qu'ils se dguisent, qu'ils apportent leur
butin, qu'ils procdent aux partages, qu'ils se rfugient sous de faux
noms, lorsqu'ils sont trop vivement poursuivis.

Les matres de _Tapis francs_, sont pour les voleurs de profession, ce
que la Mre est pour les compagnons du tour de France; le voleur vad
ou libr, qui veut continuer l'exercice de sa profession, y trouve,
sans bourse dlier, s'il est connu, ou seulement s'il peut se
recommander de quelque voleur fameux qu'il a laiss au bagne ou dans les
prisons, un logement, des habits convenables au genre de vol qu'il
pratique, des passe-ports, des certificats et les instruments
ncessaires, l'_homme de peine_[96] est admis de droit  prendre part 
la premire affaire: s'il dsire s'abstenir, il reoit un _bouquet_[97]
de vingt-cinq pour cent sur le produit de la vente du _chopin_[98].

--_Rengraciez_[99] dit un homme plac  une table du fond, en
s'adressant  tous ceux qui se trouvaient dans la salle, _prtez
loches_[100].

Le bourdonnement des conversations particulires, cessa tout  coup et
chacun se rapprocha de l'homme qui venait de parler.

Cet homme, d'une taille leve et bien prise, paraissait g d' peu
prs trente  trente-cinq ans, son visage encadr dans un collier de
barbe noire parfaitement coup, avait un caractre particulier de
distinction, et il aurait fallu toute la perspicacit d'un observateur
attentif, pour dcouvrir, sur sa physionomie, une certaine expression de
duret, qui devait chapper aux yeux du vulgaire. Son costume se
composait d'une veste bleue  boutons noirs en os, d'un large pantalon
de coutil  raies rouges, retenu sur les hanches par une ceinture en
escot de mme couleur; sa chemise de cotonnade  carreaux, tait ferme
sur sa poitrine par une petite ancre d'argent  facettes, et de dessous
son chapeau de cuir verni, de forme trs-basse et  larges bords,
s'chappaient de grosses boucles de cheveux d'un noir d'bne.

Cet homme qui portait le costume des conducteurs de bateaux, n'tait pas
cependant un de ces laborieux ouvriers, car ses mains n'accusaient pas
les rudes travaux auxquels ils se livrent.

--_Douze plombes crossent  la vergne_, l'instant de la _dcarade_[101]
est arriv, continua-t-il, avancez  l'ordre, et que chacun tche de
faire son profit de ce que je vais lui dire;  vous, messieurs les
_fourlineurs_[102].

Deux hommes parfaitement costums, habit  la franaise, chapeau Gibus,
bottes vernies et le reste, s'avancrent prs de lui.

--Messieurs Mimi et Lenain, c'est vous qui _sonderez les valades_[103]
au foyer de l'Opra; Dejean la Main d'or et Petit Crpine, seront 
_l'encarrade_[104]; Maladetta et Lion le Taffeur,  la _dcarrade_[105];
vous pouvez _sans taffetas vous esbatre dans la trpe_[106], toutes les
mesures sont prises en consquence, de tous les _rousses_[107] que la
police a envoys au bal de l'Opra, un seul est  craindre, c'est le
_coup de deux_[108]; au reste, c'est le seul qui vous connaisse; mais
le grand Richard est charg de ne pas le quitter, et lorsqu'il le verra
se diriger de votre ct, il vous fera le _saint Jean_[109] et vous
_rengracierez_, il faudra que ce _rousse_ ait bien du vice, s'il vous
_paume marron_[110] voil vos _taillebins d'encarrade_,
_camoufflez-vous_ avec des _doubles vanternes_[111], et bonne chance.

Vous, Robert et Cadet Vincent, mettez une blouse par-dessus vos
vtements, allez  la _flan_[112] et ne passez pas sans vous arrter
devant les _boucards bons  esquinter_[113]. Voil un jeu de _carouble
et une ripe_[114] dont vous me direz des nouvelles.

Les _charrieurs_  la _mcanique_[115] ne sortiront que vers deux ou
trois heures pour _pouffer_[116] les pans qui quitteront le bal sans
_roulotte_[117].

Les _Goupineurs de poivriers_[118] et les _saute-dessus_ peuvent se
donner de l'air; Dlicat et Coco-Desbraises exploiteront les boulevards
et le quartier du Temple, Biscuit et Cornet tape Dur les rues
environnant les halles.

Les deux _mmes_[119] et Lasaline iront  la chasse aux _bleus_[120],
surtout, mes amis, pas _d'esgard_[121] et que chacun respecte notre
devise: probit quand mme.

Ce discours de l'homme au costume de marinier que nous n'avons rapport
que parce qu'il nous fournissait l'occasion de nommer quelques-uns des
personnages qui doivent figurer dans cette histoire, fut dbit tout
d'une haleine, d'une voix brve et avec un accent qui ne permettait pas
 l'observation le droit de se faire place, il fut cout avec la plus
srieuse attention, et lorsqu'il fut achev, chacun se disposa  se
rendre au poste qui lui avait t indiqu.

Le marinier sortit aprs avoir dit quelques mots  la vieille femme
place au comptoir.

--C'est bien _Rupin_[122], c'est bien, lui rpondit-elle on excutera
tes ordres, mon garon, voil un _carouble_[123], allons, mes poulettes,
continua-t-elle en s'adressant  ses odalisques, il y aura _gras_
pendant la _sorgue_[124] au dodo.

Les femme allrent se coucher, et il ne resta dans la salle o nous
avons introduit le lecteur que ceux qui ne devaient sortir que beaucoup
plus tard.

La matresse du lieu n'avait pas quitt la place qu'elle occupait et
continuait  caresser sa bouteille. La sourde rumeur qui partait de
l'arrire-salle n'inquitait pas la vieille femme qui connaissait par
exprience la turbulence de ses habitus.

Un individu dont la physionomie dcelait l'odieux caractre, prit la
parole aprs le dpart de Rupin, c'tait Dlicat qui venait d'changer
quelques paroles avec Coco-Desbraises.

--Sommes-nous les _larbins_[125] de Rupin pour qu'il se donne le genre
de nous envoyer au _vague_[126], dit-il, allez, qu'il nous dit,
_esquintez les boucards et les cambriolles_[127] _escarpez les
messires_ et _balancez-les  la lance_, mais _aboulez icigo_ le _pze_,
les _bogues_ les _btes  cornes_ la _blanquette_ et toute la
_camelotte_; je _solirai_ le tout et je prendrai _double fade_ pour
_mzigue_[128], est-ce juste a?

--Non, non, a n'est pas juste, dirent tous ceux qui avaient cout
Dlicat.

--Mais a n'est pas tout, continua ce dernier, il faut _coquer_ leur
_fade_  ces _batteurs d'entifles_ qui ne _goupinent_ que _du chiffon
rouge_, ils nous _coquent_, c'est vrai, des _affaires_ qui ne sont pas
_mouchiques_, mais pour notre _truc_ cela n'est pas ncessaire; nous
trouvons en _baladant_ tout ce qu'il nous faut[129].

--C'est vrai tout de mme, reprit un homme que les autres nommaient
Mauvais gueux, surnom que du reste il mritait  tous gards. C'est donc
pour les regarder faire les _mecs_[130] que nous courons le risque de
nous faire _gerber_  _vioque_ ou  la _passe_[131], c'est tre par trop
melon que de _flouer si grand flouant_[132] pour des particuliers qui
nous _nazent_[133] lorsqu'ils nous rencontrent dans la rue.

--Et qui vous disent: Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connatre,
si vous leur offrez un petit canon, ajouta Coco-Desbraises.

--Si vous aviez autant de _toupet_[134] que moi, vous ne _coqueriez
quelpoique_  ces _pateurs_[135].

--Il ne faut plus risquer notre viande pour ces _frileux_[136].

--Des _frileux_! s'cria un individu qui n'avait pas encore parl, des
_frileux_, vous ne _bonniriez_ pas de _pareilles loffitudes_ si vous les
aviez vus  _l'ouvrage_[137]; des _frileux_ eux qui _escarperaient_[138]
le Pre ternel plutt que de se laisser _agrafer_[139], au surplus ce
n'est pas pendant qu'ils sont absents qu'il faut les _corner_[140],
quand ils seront l  la bonne heure.

--Ecoutez, Vernier les bas bleus, si vous voulez vous faire
_esquinter_[141], reprit Dlicat, allez-vous y faire mordre, Rupin et ce
brigand de Provenal vous arrangeront comme ils ont arrang le grand
Louis et Charles la belle cravate.

--Vous me faites tous suer avec vos _boniments_[142], dit Mauvais gueux,
c'est-y donc si difficile que de se dbarrasser de ces messieurs, si
vous voulez me faire _none_[143], je me charge de rgler leur compte.

--C'est-ty du _flan_[144], dit Coco-Desbraises, si c'en est, je vais
vous communiquer une ide lumineuse.

--Voyons ton ide, ton ide, s'crirent-ils tous.

--Eh bien! si vous tes tous d'accord il y aura un bon _chopin_[145] et
sans _morasse_[146]. On _filera_[147] ces deux particuliers de sorte
qu'on saura o ils _perchent_[148], on restera  la _planque_[149]
trs-tard et le lendemain on sera  leur porte  six heures du matin
pour les voir _dcarrer_[150],  la premire occasion, on les
_estourbira_[151], et lorsqu'ils seront _refroidis_[152], on
_enquillera_[153] chez eux.

--Bravo! bravo! s'cria toute la bande.

--Que ceux qui veulent qu'on _refroidisse_ les Rupins lvent la main,
dit Dlicat.

Tous, hormis Vernier les bas bleus, imitrent Dlicat; cette opposition
au dsir gnral suscita une tempte contre cet homme.

--Ah! vous voulez _escarper_[154] vos camarades pour les
_grinchir_[155], dit-il  ces brigands; ils vous commandent, dites-vous,
et cela ne vous convient pas, alors _travaillez_[156] seuls, mais
_escarper_ des hommes qui vous donnent chaque jour des leons  l'aide
desquelles vous pouvez _grinchir_ presque impunment. C'est de la
reconnaissance  la Capahut[157], mais votre projet ne s'accomplira pas,
j'avertirai Rupin.

--Si nous t'en laissons le temps, s'cria Coco-Desbraises.

Durant le temps qu'avait dur cette discussion plusieurs litres avaient
t vids, aussi les cerveaux taient-ils trs-chauffs, l'opposition
de Vernier les bas bleus fut donc on ne peut plus mal accueillie.

--Non! nous ne te laisserons pas le temps de prvenir les _rupins_, dit
Dlicat.

--C'est cela, ajouta Mauvais gueux, il faut le _buter_[158].

Vernier les bas bleus n'tait pas homme  se laisser intimider;
cependant, tous les bandits s'tant arms de couteaux, allaient, excits
par Dlicat, Mauvais gueux et Coco-Desbraises, se prcipiter sur lui, il
comprit que ce serait folie qu'essayer de rsister seul  une dizaine
d'hommes anims par le vin et la colre: il recula jusqu' la porte de
la boutique, qu'il ouvrit prcipitamment, et se sauva par la petite rue
des Teinturiers.

Les agresseurs, qui ne voulaient pas engager dans la rue une lutte qui
aurait infailliblement attir du monde sur le lieu de la scne,
n'avaient point song  poursuivre Vernier les bas bleus; cependant
celui-ci qui croyait les avoir tous  ses trousses, courait avec tant de
vlocit, qu'il renversa deux femmes en traversant la rue de la
Tannerie.

La surprise, la douleur et la crainte firent jeter des cris perants 
ces deux femmes; elles demandaient du secours, mais le plus profond
silence rgnait dans cette rue dserte et mal claire, dont l'aspect
sinistre augmentait encore leur anxit: l'une d'elles tant parvenue 
se relever, faisait de vains efforts pour aider sa compagne  l'imiter,
sans pouvoir y parvenir, celle-ci qui sentait ses forces l'abandonner,
dit  son amie:

--Hte-toi, ma chre Laure, frappe  la porte la plus voisine, je meurs
si je ne suis bientt secourue. Eperdue, Laure courut d'abord 
l'extrmit de la rue afin de chercher le cocher de la voiture qui les
avait amenes. Malheureusement elle ne le trouva pas; elle revint de
suite  la place o tait reste son amie,  laquelle la douleur et la
crainte arrachaient des larmes. Laure, en regardant autour d'elle, crut
remarquer une faible lumire  l'intrieur de la maison d'o tait sorti
l'homme qui les avait renverses; elle frappa  la porte avec ses
poings, personne ne rpondit; impatiente, elle ramassa par terre un
morceau de platras et frappa de nouveau  coups redoubls.

--Sainte mre de Dieu qu qui cogne si tard? rpondit de l'intrieur une
voix dont toutes les cordes paraissaient casses. Quoiqu'vous voulez?

--Du secours pour une dame qui vient d'tre blesse! rpondit Laure
d'une voix suppliante.

--_Pas si cher on aquige  la lourde[159]!_ dit la mme voix.

La porte fut ouverte et la femme que nous connaissons dj parut sur le
seuil; elle tenait  la main une espce de lampion, dont la flamme
tremblotante semblait prte  s'teindre. Un mouvement de surprise et
d'intrt, tout  la fois, se peignit sur la physionomie de la mre
Sans-Refus (la tavernire avait reu de ses habitus ce surnom qui
indiquait sa constante bonne volont),  la vue de la jeune fille dont
la gracieuse physionomie, claire par les ples rayons que projetait le
lampion, rappelait les dlicieuses crations qui se dtachent sur les
fonds obscurs d'Esteban Murillo.

Laure, avait t sur le point de fuir  l'aspect ignoble et repoussant
de cette femme, mais elle se rappela que son amie attendait des secours
et elle surmonta la rpugnance qu'elle prouvait.

--Ous donc qu'elle est vot'dame que j'lui porte queuque chose pour la
ravigoter, j'sommes heureuse, ma petite chatte, d'pouvoir tre utile 
des jolies jeunesses comme vous.

En achevant ces mots la mre Sans-Refus prit une bouteille, versa de
l'eau-de-vie dans un verre, prit son lampion de l'autre main et dit 
Laure:

--A c't'heure, allons voir c'te dame, que je la soulage.

Laure la conduisit prs de son amie qui s'tait enveloppe de sa pelisse
et attendait avec rsignation qu'on vnt la secourir.

La vieille femme posa son lampion sur les gravois, dont une partie
servait de sige  la comtesse Lucie de Neuville (ainsi se nommait la
femme blesse); puis elle lui offrit le breuvage qu'elle avait apport.

--Merci! merci! bonne dame, je n'ai besoin de rien, dit-elle en
repoussant le verre; aidez-moi, seulement,  gagner ma voiture.

La mre Sans-Refus lampa la liqueur et mit le verre dans la poche de son
tablier.

--Entrez un instant chez moi, dit-elle; vous serez mieux que dans la
rue.

Laure et la mre Sans-Refus, soulevrent la comtesse, qui fut introduite
dans la boutique, claire seulement alors par la faible lueur qui se
faisait jour  travers les carreaux de papier huil de la cloison.

La mre Sans-Refus, qui avait replac son lampion dans la niche
pratique dans un mur de refend pour le recevoir, examinait avec
intrt les traits de la comtesse.

--Doux Jsus! se disait-elle... Est-elle _giroffle la rupine_[160],
aussi _giroffle_ que ma pauvre Nichon. Qu _broquille_[161], qu
_bride_[162], qu _chouette pelure sur ses endosses_[163], qu chance
qu'elle n'ait pas t _rembroque_[164] par les _fanandels_[165], ils
l'auraient _grinchie d'autor_[166], mais ils n'auront que
_nibergue_[167], les sclrats.

La comtesse se trouvait un peu mieux et elle essayait de se lever; la
_mre_ Sans-Refus s'y opposa.

--N'grouillez pas, lui dit-elle, vous vous feriez du mal, vous tes ici
plus en sret que chez le cur de la paroisse; nous allons, votre amie
et moi, chercher votre cocher, et puis aprs nous vous conduirons 
votre voiture, a n'sera pas long: au surplus soyez sans crainte, _j'vas
brider le boucart_[168].

La _mre_ Sans-Refus frappa sur la cloison et dit seulement ces deux
mots: du _maigre_[169].

Cela fait, elle sortit, emmenant Laure avec elle.

Lucie demeura seule et attendit quelques instants avec rsignation;
cependant elle n'tait pas tranquille, elle prouvait un sentiment de
terreur indfinissable qu'augmentait encore l'aspect misrable de tout
ce qui l'entourait, tout  coup le bruit confus de plusieurs voix
venant de la pice forme par la cloison, frappa son oreille, elle
runit toutes ses forces pour s'en approcher, puis se cachant, se
blottissant, pour ainsi dire, derrire l'espce de comptoir prs duquel
l'avait fait asseoir sa singulire htesse, et retenant son haleine,
mue, tremblante, elle couta!...

Les individus cachs par la cloison, parlaient  voix basse, Lucie ne
pouvait donc saisir que quelques-unes de leurs paroles, qui, du reste,
ne disaient rien  son imagination, c'tait un mlange confus de mots
htroclites, de locutions vicieuses entremles d'horribles blasphmes.

De plus en plus pouvante, Lucie comprit enfin l'affreuse position dans
laquelle elle se trouvait place,  chaque instant elle s'attendait 
devenir victime des hommes qu'elle entendait dans la pice voisine; en
ce moment la porte pratique dans la cloison s'ouvrit; Lucie se crut
perdue; elle eut cependant assez de prsence d'esprit pour conserver sa
position, un homme vint allumer sa pipe au lampion que la mre
Sans-Refus avait replac dans sa niche, tout en rpondant  un individu
rest dans l'arrire salle:

--Foi de _Coco Desbraises_! dit-il, si elle me fait des traits, je _lui
faucherai le colas_[170].

Lucie, sans bien comprendre le sens de ces paroles, devina cependant, 
l'accent de celui qui venait de les prononcer, qu'elles renfermaient une
horrible menace, elle fit un lger mouvement, l'homme tourna la tte
vers le comptoir comme s'il avait entendu quelque bruit, et,  la lueur
du papier enflamm avec lequel il avait allum sa pipe, et qu'il avait
jet sur le sol, ayant clair la place o se tenait Lucie, elle vit
distinctement, sous le comptoir derrire lequel elle s'tait accroupie,
le cadavre d'un homme jeune encore, envelopp seulement d'une mauvaise
serpillire: l'homme attendit un instant, puis il entra dans la salle en
disant:

--Allons, mes bijoux, un _glacis d'eau d'aff_[171].

Une sueur froide, dont les gouttes abondantes ruisselaient sur son
visage, inonda le corps de Lucie, tout son sang reflua vers son coeur;
mais puisant du courage dans l'excs mme du pril, elle ne perdit pas
totalement l'usage de ses sens;  chaque instant cependant elle croyait
entendre sonner sa dernire heure, les minutes lui paraissaient des
sicles, mille affreuses images traversaient son imagination; pourquoi
l'avait-on enferme? pourquoi avait-on emmen sa compagne? elle allait
tre vole, assassine peut-tre; enfin sa terreur devint si grande,
qu'elle allait crier pour implorer du secours, lorsque le bruit de la
cl tournant dans la serrure, la rappela  elle. Voulant savoir si enfin
c'tait son amie et la vieille femme, elle leva la tte, et  la faible
lueur du rverbre  laquelle donnait passage la porte qui tait
demeure entr'ouverte, elle aperut un homme sur le seuil, c'tait celui
auquel nous avons entendu la mre Sans-Refus donner le nom de Rupin; sa
main droite tait appuye sur la cl reste dans la serrure, dans
l'autre il tenait un rouleau de ces petits cordages dont se servent
habituellement les mariniers; il restait immobile sur le seuil, comme
s'il attendait l'arrive de quelqu'un.

Le son de plusieurs voix et le bruit d'une voiture vinrent fort 
propos ranimer quelque peu le courage de Lucie, que tant d'motions
avaient brise; elle fit un mouvement involontaire, l'attention de
l'homme fut veille; il se retourna, et ses regards se dirigrent vers
la place occupe par Lucie; la blancheur de ses vtements et le feu de
ses diamants, qui brillaient dans l'ombre, la trahirent.

Rupin s'approcha d'elle vivement, il lui saisit les deux mains en
s'criant: _Tron de l'air_, qu'elle est _chouette la menesse_[172],
c'est du fruit nouveau que _d'allumer une calge de la haute dans le
tapis_ de la mre Sans-Refus[173]. N'ayez pas peur, belle trangre,
nous connaissons les manires qu'il faut employer avec les
_calges_[174]; vous serez traite avec gards et politesse.

--De grce, laissez-moi sortir d'ici, lui rpondit Lucie, laissez-moi
sortir, je vous en supplie.

--Oui, tu sortiras, bel ange, mais avant de sortir, il faudra payer le
passage, allons, embrasse-moi. Et, joignant le geste aux paroles, il
saisit Lucie par la taille.

La jeune femme jeta un cri perant, la porte du repaire intrieur
s'ouvrit et la boutique se trouva tout  coup encombre par une foule
d'individus, porteurs de sinistres physionomies, l'un d'eux, qui tenait
une chandelle  la main, s'approcha de Lucie, et dj il allongeait la
main pour saisir son collier.

Rupin le repoussa brusquement, et changeant subitement de ton et de
langage:

--Oh! pardonnez-moi, madame, dit-il  Lucie, mais par quel hasard une
femme de votre monde se trouve-t-elle  cette heure dans un pareil lieu?

Lucie n'eut pas le temps de lui rpondre; Laure et la mre Sans-Refus
entraient  ce moment dans la boutique, suivies de plusieurs individus
attirs par ses cris; l'un d'eux voulut saisir Rupin, mais celui-ci,
dou d'une vigueur peu commune, se dbarrassa facilement de son
agresseur qui alla tomber sur le comptoir; le choc fut si rude, que les
verres, les bouteilles et les mesures d'tain tombrent sur le sol avec
un bruit pouvantable.

La mre Sans-Refus entendit dans le lointain le bruit des pas mesurs
d'une patrouille.

--_Enquillez  la planque, la sime aboule icigo_[175], s'cria-t-elle.

Rupin et les autres malfaiteurs disparurent par l'arrire-salle, et il
ne restait plus dans la boutique, lorsque la patrouille arriva, que les
curieux attirs par le bruit.

Lucie, soutenue et guide par Laure, avait profit du trouble pour
s'esquiver et rejoindre la voiture qui les avait amenes, elle donna
cependant sa bourse  la mre Sans-Refus, dont l'trange et dangereuse
hospitalit fut gnreusement paye.

Une demi-heure aprs, cette scne, qui avait dur moins de temps qu'il
ne nous en a fallu pour essayer de la dcrire, Lucie et Laure rentraient
chez elles.




III.--Les voleurs aristocratiques.


La _haute pgre_[176] est une association d'hommes qui, dans la guerre
qu'ils font  la socit, se sont donn l'un  l'autre des preuves de
dvouement et de capacit, qui exercent depuis dj longtemps, qui ont
invent ou pratiqu avec succs un genre quelconque de vol; le _pgre de
la haute_[177] fera voler, mais il ne volera pas lui-mme un objet d'une
importance minime, il croirait compromette sa dignit d'homme capable;
il ne fait que des affaires importantes, et mprise ceux qui volent des
bagatelles; ceux-l, il les domine.

A une poque qui n'est pas loigne, les _pgres de la haute_ avaient
leurs lois, lois qui n'taient crites dans aucun code, mais qui,
cependant, taient plus exactement observes que la plupart de celles
qui rgissent notre ordre social; ces lois sont maintenant tombes en
dsutude, mais encore aujourd'hui le _pgre de la haute_, qui n'a pas
trahi ses camarades au moment du danger, n'est pas abandonn par eux
lorsqu' son tour il se trouve dans la _peine_[178]; il reoit des
secours en prison, au bagne, et quelquefois mme au pied de l'chafaud.

On rencontre partout le _pgre de la haute_, au Coq hardi[179] et  la
Maison dore, au bal Chicard[180] et au balcon du thtre italien;
qu'il soit vtu d'un costume lgant, d'une veste ronde, ou seulement
d'une blouse, il porte convenablement le costume que les ncessits du
moment l'ont forc d'adopter; il sait prendre toutes les formes et
parler tous les langages; celui de la bonne compagnie lui est aussi
familier que celui des bagnes et des prisons.

Le _pgre de la haute_ aime son mtier et les motions qu'il procure, et
une qualit qu'on ne peut lui refuser est celle d'excellent
jurisconsulte; aussi il ne procde pour ainsi dire que le code  la
main, et s'il a adopt un genre particulier de vol, il acquiert bientt
une telle habilet, qu'il peut en quelque sorte exercer impunment; cela
est si vrai que ce n'est qu' des circonstances imprvues on des
dlations qu'on a d l'arrestation de ceux d'entre eux qui ont comparu
devant les tribunaux.

Plusieurs nuances distinguent entre eux les _pgres de la haute_: la
plus facile  saisir est celle qui spare les voleurs parisiens des
voleurs provinciaux; les premiers n'adoptent gure que les genres qui
demandent de l'adresse et de la subtilit, la _tire_[181], la
_dtourne_[182]; les seconds, au contraire, moins adroits, mais plus
audacieux, seront _caroubleurs_[183], _vanterniers_[184] ou
_roulottiers_[185]. Mais il existe des organisations encyclopdiques,
aussi les grands hommes de la corporation exercent-ils indiffremment
tous les genres, rien ne leur parat difficile; ils ne reculent devant
quoi que ce soit. Souvent mme leur tte est l'enjeu de la partie qu'ils
jouent contre la socit.

Introduisons maintenant le lecteur dans un cabinet de travail qui fait
partie d'un joli petit htel du faubourg Saint-Honor; les tentures et
les rideaux sont de couleur sombre, mais orns d'embrasses et de
crpines d'argent; sur les murs sont attachs quelques tableaux de nos
premiers matres, la chemine en marbre griotte d'Italie, sur laquelle
on a plac une pendule forme d'un seul bloc de marbre noir et deux
coupes dlicieusement ciseles, est surmonte d'une immense glace,
encadre seulement d'une troite baguette de cuivre argent. Les meubles
en palissandre sont orns d'incrustations en argent; sur les rayons
d'une lgante bibliothque sont rangs, richement relis, les meilleurs
ouvrages de notre littrature; en un mot, le got le plus svre a
procd  l'ameublement et  la dcoration de cette pice.

Devant un bureau  cylindre, couvert de papiers, de journaux, de
brochures et de ces mille superfluits qui sont indispensables pour
constituer un luxe bien entendu, est assis un homme envelopp dans une
lgante robe de chambre; il tient entre ses mains un petit carnet
d'caille, enrichi d'incrustations en or, qu'il examine avec beaucoup
d'attention.

A quelque distance, assis sur un fauteuil  la Voltaire, avec tout le
laisser aller d'un ami intime, est un homme plus g que celui dont nous
venons de parler, cependant le sans faon de ses manires peut paratre
quelque peu extraordinaire, car son costume noir des pieds  la tte, sa
culotte courte, ses bas de soie, ses souliers  petites boucles d'or
annoncent sinon un domestique, du moins un subalterne.

L'homme plac devant le bureau est monsieur le marquis de Pourrires,
auditeur au conseil d'Etat et chevalier de l'ordre royal de la Lgion
d'honneur. Cependant cet homme ne nous est pas inconnu, nous l'avons
rencontr chez la mre Sans-Refus, donnant sous le nom de Rupin des
instructions  une bande de malfaiteurs.

Un moment, lecteur; quel que soit votre tonnement, ne criez pas encore
 l'invraisemblance, on ne rencontre pas, il est vrai, des grands
seigneurs dans les bouges infmes du Paris moderne,  moins qu'ils n'y
soient alls pour y tudier des moeurs exceptionnelles; mais souvent il
arrive que les habitants de ces bouges quittent tout  coup leur place
pour prendre celle des grands seigneurs sans que cependant ils renoncent
 cultiver leur ancienne industrie.

C'est un fait fcheux, mais il existe. Il y a dans le meilleur monde,
dans la plus haute socit, des hommes sortis des bagnes et des prisons
du royaume;  chaque pas que vous faites dans un salon vous pouvez tre
coudoy par un escroc, un voleur, un assassin mme. Un ancien forat,
qui certes avait bien mrit la peine  laquelle il avait t condamn,
Guy de Chambreuil, tait, en 1815, directeur gnral des haras de France
et chef de la police du chteau. Qui ne se rappelle le fameux Cognard,
qui sous le nom du comte de Pontis de Sainte-Hlne, tait parvenu  se
faire nommer colonel de la lgion de la Seine[186].

M. le marquis de Pourrires, auditeur au conseil d'Etat et chevalier de
la Lgion d'honneur, malgr son htel, ses quipages sortis des ateliers
du carrossier  la mode, ses magnifiques attelages, son nom, sa place et
ses dcorations qui lui faisaient ouvrir  deux battants les plus
aristocratiques demeures, n'tait rien autre chose qu'un des membres les
plus distingus de la _haute pgre_.

Il tenait toujours  la main le petit carnet d'caille.

--Comprends-tu cela, toi, dit-il  son compagnon; rencontrer une
comtesse chez la mre Sans-Refus, une vraie comtesse, vrai Dieu!

--Une vraie comtesse! une vraie comtesse! c'est possible, mais le
contraire aussi est possible, tout ce qui reluit n'est pas or, nous
sommes nous-mmes une preuve de la vrit de ce vieux proverbe.

--Mais butor! ne t'ai-je pas fait connatre l'vnement qui avait amen
l cette femme.

--Tu viens de me parler d'une chute, c'est vrai, mais peux-tu me dire ce
que cette comtesse tait venue chercher  plus de minuit dans la rue de
la Tannerie?

--Non, je sais seulement que cette femme est trs-capable d'inspirer une
violente passion  un honnte homme; au reste, je me suis trouv l 
propos pour empcher Dlicat de lui faire un mauvais parti, l'clat de
ses diamants avait bloui le misrable.

--Mais ce que tu as fait n'est pas trs-adroit; si vraiment ces diamants
taient aussi beaux que tu le dis, c'est une bonne occasion de perdue,
et tous les jours elles deviennent plus rares...

--Mais, matre sot, ne savez-vous pas que la mre Sans-Refus que nous
devons mnager, car nous trouverions difficilement un _tapis_ plus
commode que le sien, ne veut pas que l'on _rpande du raisinet_[187]
chez elle; et puis la bonne femme s'tait prise de cette belle comtesse
qui,  ce qu'elle prtend, ressemble  sa fille.

--Est-ce vrai?

--Il y a quelque chose.

--En ce cas, tu dois en tre amoureux; c'est ce qui t'arrive chaque fois
que tu rencontres une femme qui de prs ou de loin ressemble  la petite
Nichon.

--Tu sais, mon cher Roman, que les plaisirs ne me font jamais ngliger
les affaires.

--Est-ce que vraiment tu as l'intention de revoir cette femme?

--Sans doute.

--Mais elle te reconnatra!

--Je le crois.

--Elle jasera.

--Qu'est-ce que cela me fait; crois-tu qu'il me sera difficile de
justifier  ses yeux ma prsence chez la mre Sans-Refus et mon
dguisement; autrefois les grands seigneurs allaient aux Porcherons et
chez Ramponneau; ils peuvent bien maintenant aller dans les mauvais
lieux, c'est tout simple; mais comme il faut avant tout donner  la
belle comtesse une bonne opinion de ma personne, je vais lui faire
remettre ce carnet dans lequel j'ai trouv ses cartes et ces deux
billets de mille francs.

Le marquis, qui tout en conversant avec Roman, avait crit quelques mots
sur une feuille de papier ambr et timbr  ses armes, mit le carnet,
les deux billets de banque et sa lettre sous enveloppe, puis il sonna;
un domestique vtu d'une lgante livre se prsenta.

--Rendez-vous, lui dit-il, chez madame la comtesse de Neuville, vous lui
ferez remettre ceci; si l'on vous interroge, vous ne rpondrez rien,
vous ne direz mme pas  qui vous appartenez.

Le domestique s'inclina et sortit.

Roman soupira lorsqu'il fut dehors; la restitution de ces deux billets
de mille francs lui paraissait une chose monstrueuse.

Le marquis de Pourrires et Roman continuaient la conversation dont nous
venons de donner le commencement, lorsque l'on annona le vicomte de
Lussan.

--Faites entrer, s'cria le marquis, Richard ne pouvait arriver plus 
propos, ajouta-t-il en s'adressant  Roman.

Le vicomte de Lussan tait un beau jeune homme, d'une taille de beaucoup
au-dessus de la moyenne, mais que faisait excuser l'extrme aisance et
la grce parfaite de ses manires.

--Bonjour, marquis, dit-il en saluant de Pourrires avec une politesse
tout  fait aristocratique: vous le voyez, je suis exact; je vous
apporte votre part et celle de votre fidle Achate, ajouta-t-il en
souriant gracieusement  Roman.

--Y a-t-il _gras_[188]? rpondit celui-ci.

--Vraiment, mon cher Roman, s'cria le vicomte de Lussan, vous tes
insupportable; ne pouvez-vous, lorsque nous sommes entre nous, employer
le langage des honntes gens; je ne sais si vous tes comme moi,
Marquis, mais je ne puis entendre prononcer un mot d'argot sans me
sentir les nerfs agacs.

--Allons, cher vicomte, ne faites pas la guerre  ce pauvre Roman et
parlons d'affaires. Que nous apportez-vous?

--Deux mille francs pour vous et Roman.

--Ce n'est gure, dit celui-ci.

La moisson au bal de l'Opra n'a pas t aussi bonne que nous
l'esprions, Maladetta et Lion ne se sont pas trouvs  leur poste.

--Cela m'tonne, dit encore Roman, Maladetta et Lion sont ordinairement
trs-exacts.

--Leur absence nous a t trs-prjudiciable; Robert et Cadet-Vincent
ont t assez heureux; ils ont dvalis compltement la boutique d'un
petit orfvre de la rue Pastourelle; les deux enfants et Lasaline ont
rapport quelques manteaux; on a retir du tout six mille francs, le
tiers pour vous et _Roman_, mille francs pour moi, le reste a t
partag entre les autres.

--Les charrieurs  la mcanique et les autres ont-ils rapport quelque
chose?

--Ils ne sont pas sortis. Vraiment, marquis, vous devriez nous
dbarrasser de cette canaille.

--Pourquoi? ce sont des gens intrpides qui se contentent de peu et qui
seront trs-utiles si l'occasion de les employer se prsente. Mais
parlons d'autre chose. Vous connaissez sans doute, vous qui tes reu
dans la bonne compagnie, madame la comtesse de Neuville?

--Je suis de toutes ses runions.

--Ainsi vous pouvez me prsenter chez elle.

--Non pas chez elle, cher marquis, mais chez la marquise de Villerbanne,
tante de son mari; mais, permettez... pour quelles raisons dsirez-vous
tre prsent  madame de Neuville?

--Cette comtesse ressemble  la Nichon, dit Roman... Et Pourrires qui
l'a vue par hasard est devenu amoureux d'elle.

--Diable, diable, mais c'est que moi aussi je suis presque amoureux de
madame de Neuville et je ne sais si je dois donner  de Pourrires des
armes pour me combattre.

--Comment, vicomte, vous me craignez!

--Oh! ce n'est pas sans peine que je ferai ce que vous dsirez.

--Allons donc, mon cher de Lussan, nous agirons chacun de notre ct, le
plus heureux ou le plus adroit russira; mais comme vous tes plus jeune
et beaucoup plus joli garon que moi, toutes les chances sont en votre
faveur.

--Je le souhaite, cher marquis... Au reste, ce que vous dsirez sera
fait.

Roman, qui depuis quelques instants lisait un journal qu'il avait pris
sur le bureau du marquis, jeta tout  coup un cri de surprise:

--Qu'y a-t-il donc? demandrent en mme temps de Pourrires et de
Lussan.

--Je ne suis plus tonn de ce que Maladetta et Lion ne se sont pas
trouvs  leur poste! dit Roman... Ils sont morts.

--Morts! s'cria de Lussan.

--Oui, morts! ajouta Roman, tout ce qu'il y a de plus mort, coutez
ceci:

     Paris, 10 fvrier 1839.

     Une jeune femme doue de la plus agrable physionomie, habitait
     avec un jeune homme, un modeste logement de la rue des Lions
     Saint-Paul. Depuis quelque temps, cette jeune femme qui s'tait
     d'abord fait remarquer par sa ptulance et sa vive gaiet, tait
     triste, et souvent ses voisines remarqurent le matin l'extrme
     pleur de son visage et la trace de larmes rpandues, sans doute,
     pendant la nuit.

     Elle ne rpondit jamais aux questions obligeantes qui lui furent
     adresses. On sut cependant bientt, que le jeune homme avec lequel
     elle vivait la maltraitait d'une manire horrible.

     Hier, dans la matine, elle eut avec lui une violente altercation
     durant laquelle une voisine, qui, attire par le bruit, s'tait
     approche de sa porte, entendit distinctement le jeune homme
     prononcer ces mots: Je ne changerai pas de conduite pour te
     plaire. Cette voisine ne put en entendre davantage. La porte de
     l'appartement dans lequel se trouvaient les deux jeunes gens, fut
     ouverte avec prcipitation et le jeune homme sortit en disant: Ne
     m'attends pas cette nuit, je vais au bal de l'Opra.

     Sur les neuf heures du soir, un homme que l'on croit tre un
     ouvrier serrurier, qui portait sur l'paule cette trousse que l'on
     nomme communment le sac en ville, et qui tenait  la main un
     marteau, vint demander dans la maison une demoiselle Elisabeth
     Neveux. La portire rpondit que ce nom lui tait inconnu, mais
     l'ouvrier dpeignit si exactement la physionomie, les allures, le
     costume habituel de la personne  laquelle il donnait le nom
     d'Elisabeth Neveux, que la portire l'envoya chez la jeune femme
     dont nous parlons, qui n'tait connue dans la maison que sous le
     nom de madame Lion.

     L'ouvrier tait chez elle depuis environ une heure et demie,
     lorsque le sieur Lion rentra, accompagn d'un jeune Italien nomm
     Maladetta, qui venait souvent le voir. Ces jeunes gens n'taient
     pas ivres, mais on pouvait sans peine s'apercevoir qu'ils avaient
     copieusement dn.

     Quelques instants aprs, on entendit dans l'appartement du sieur
     Lion, le bruit des sanglots de la jeune femme, puis des cris
     perants. Les voisins accouraient, lorsqu'un homme, l'ouvrier qui
     tait venu demander la dame Lion sous le nom d'Elisabeth Neveux,
     descendit l'escalier renversant tout ceux qui voulurent s'opposer 
     son passage et prit la fuite.

     Un horrible spectacle vint pouvanter les regards des premires
     personnes qui entrrent dans l'appartement du sieur Lion, les deux
     hommes que moins d'une demi-heure auparavant, on avait vus pleins
     de vie et de sant, taient tendus sur le carreau, morts tous deux
     et horriblement dfigurs par les effroyables blessures qu'ils
     avaient reues.

     La justice a t immdiatement avertie et un substitut de monsieur
     le procureur du roi s'est rendu sur les lieux, accompagn d'un juge
     d'instruction.

     La jeune femme a t mise sous la main de la justice; cependant
     les circonstances qui paraissent avoir accompagn cet abominable
     assassinat ne sont pas de nature  dmontrer d'une manire positive
     sa culpabilit; cependant, lorsqu'on lui a demand si elle
     connaissait l'auteur du crime, elle a positivement refus de donner
     son nom, bien qu'il soit certain qu'il ne lui est pas inconnu.

     Une circonstance imprvue est venue augmenter les tnbres qui
     enveloppaient dj ce tragique vnement. Dans une armoire cache
     derrire un secrtaire, on a dcouvert une norme quantit de
     montres, de tabatires, de bijoux de toute espce. Faut-il conclure
     de cette dcouverte, que les deux victimes appartenaient  cette
     catgorie de voleurs, qu'en termes de police on nomme _tireurs_ ou
     _fourlineurs_, ou bien taient-ils des recleurs? C'est ce que
     l'instruction dcidera.

     L'assassin a laiss sur le thtre du crime, l'instrument qui lui
     a servi pour le commettre; c'est un de ces forts marteaux dont se
     servent habituellement les ouvriers serruriers. On a aussi trouv
     son sac, dans lequel sont ses outils.

     --Il ne reste plus, dit Roman, interrompant sa lecture, que de
     Pourrires et Lussan avaient coute avec beaucoup d'attention,
     que le commentaire oblig du journaliste.

     Ce crime commis avec tant d'audace,  dix heures et demie du soir,
     au centre d'un quartier populeux, est venu tout  coup jeter
     l'pouvante dans la population. Chacun se demande  quoi sert une
     police, etc., etc.

--Ce n'est point un _escarpe_[189] qui a rgl le compte de nos amis,
dit Roman, lorsqu'il eut achev la lecture du journal.

--Je ne regrette pas ces deux individus, rpondit de Lussan, les
ncessits de notre industrie me foraient de me trouver souvent avec
eux, et je vous assure, cher marquis, que cela me faisait beaucoup
souffrir, c'taient des hommes sans ducation qui n'avaient nulle
lgance dans les manires. Je m'tais cependant intress  Lion, je
l'avais conduit chez mon tailleur, un vritable artiste, peines perdues,
mon cher.

--C'taient de braves garons, ajouta de Pourrires. Mais, aprs tout,
j'aime mieux les savoir morts qu'arrts; c'est beaucoup plus sr. Les
morts sont discrets.

La conversation continua quelques instants encore, puis de Lussan quitta
de Pourrires et Roman, aprs avoir salu le marquis et son ami avec
cette grce et cette urbanit, apanage ordinaire d'un gentilhomme de
bonne maison.




IV.--La comtesse de Neuville


Madame de Neuville et Laure de Beaumont, son amie, habitaient rue
Saint-Lazare, prs celle Larochefoucault, une de ces anciennes et vastes
demeures qui ne ressemblent en rien aux constructions de notre poque,
auxquelles une main parcimonieuse parat avoir mesur l'air et l'espace.
Le comte de Neuville, gentilhomme de bonne souche, tait, au moment o
commence cette histoire, colonel au corps royal d'tat-major, et tous
ses grades avaient t acquis sur le champ de bataille, toutes les
dcorations qui brillaient sur sa poitrine, avaient t le prix du sang
ou d'une action d'clat, ce qui n'est pas commun par le temps qui court.

Le comte de Neuville tait dou de cette franchise de coeur, apanage
ordinaire des hommes qui ont longtemps vcu dans les camps; et les seuls
dfauts qu'il et t possible de lui reprocher avec quelque apparence
de raison, taient une extrme susceptibilit et une certaine violence
de caractre qui seraient passes inaperues chez tout autre individu,
mais que faisaient remarquer son ge et sa position dans le monde.

Comme on le pense bien, Lucie, en pousant le comte de Neuville, n'avait
pas contract un mariage d'inclination; mais comme elle n'tait, avant
son mariage, jamais sortie du pensionnat dans lequel elle avait t
leve, elle avait accept sans prouver le moindre chagrin un homme que
des qualits estimables et un extrieur qui, sans tre sduisant,
n'tait pas dpourvu d'un certain charme, recommandaient suffisamment.

Grce aux soins clairs des personnes qui avaient fait son ducation,
elle n'avait pas lu les productions cheveles des femmes incomprises de
notre poque; aussi elle avait envisag sa position sans rpugnance, et
les bonnes qualits de son poux aidant, elle en tait venue  prouver
pour lui cet attachement calme et rflchi qui dure souvent plus
longtemps que l'amour, et presque toujours conduit au port aprs une vie
parfaitement heureuse, lorsque des vnements imprvus ne viennent pas
dranger le cours ordinaire de l'existence.

La comtesse Lucie de Neuville tait une trs-jeune et trs-jolie femme,
quelque peu capricieuse, assez volontaire, mais bonne, spirituelle,
doue en un mot de cette gnrosit grande, et de cette parfaite
distinction qui paraissent n'appartenir qu' de certaines
individualits.

Lucie avait perdu son pre quelques mois aprs son mariage; son frre
an, lev loin d'elle, avait t tu en Afrique lorsqu'elle n'tait
encore qu'une enfant; son mari tait donc le seul homme au monde dont la
protection lui ft acquise.

Laure de Beaumont tait orpheline, mais un oncle maternel qui habitait
une contre loigne s'intressait  elle, et  la fin de chaque
semestre faisait tenir  la matresse du pensionnat dans lequel elle
avait t leve avec madame de Neuville, une somme assez considrable
pour lui assurer tous les soins et tous les gards imaginables.

Lorsque Lucie eut pous le comte de Neuville, dsirant ne pas tre
spare de Laure qu'elle aimait et dont elle tait aime, elle avait
voulu qu'elle vnt habiter son htel et en avait fait son amie et sa
compagne de tous les instants.

L'oncle de Laure, dont le comte de Neuville avait sollicit le
consentement, avait approuv cet arrangement, qui permettait  sa nice
de quitter son pensionnat et lui donnait dans le monde une position
convenable.

Laure avait dix-huit ans: c'tait une blonde charmante, rien n'tait
plus sduisant que la gracieuse dsinvolture de ses mouvements; le bleu
azur de ses yeux faisait excuser la pleur de son visage, et ses
traits, empreints de cette distinction, apanage ordinaire des races
privilgies, dcelaient une belle me; on ne pouvait l'entendre sans
prouver une douce motion; en un mot, cette jeune fille paraissait tre
la ralisation d'un de ces rves qui viennent quelquefois caresser notre
imagination lorsque nous avons vingt ans, rves dors dont nous
conservons toujours le souvenir.

Voil quelles taient les deux femmes que nous avons rencontres chez la
mre Sans-Refus. Nous devons maintenant faire connatre  nos lecteurs
l'vnement qui avait conduit madame de Neuville et sa compagne dans cet
ignoble lieu.

Monsieur de Neuville, que le ministre de la guerre avait nomm chef de
l'tat-major d'une division employe en Algrie, tait parti quelques
jours auparavant pour se rendre  son poste. Ce dpart avait beaucoup
contrari sa jeune pouse, qui redoutait pour lui les dangers qu'il
allait courir; mais le colonel, en partant, l'avait rassure autant du
moins que cela lui avait t possible, et ne voulant pas que son
absence, pendant la saison des bals et des runions, privt la jeune
femme des plaisirs que sans doute elle avait esprs, il lui avait fait
promettre qu'elle irait dans le monde, il lui avait surtout recommand
de ne pas ngliger une de ses parentes, la marquise de Villerbanne.

Les salons de la marquise de Villerbanne, qui habitait un des htels de
la place Royale, taient un terrain neutre sur lequel se rencontraient
tous les hommes distingus de la socit parisienne; gentilshommes,
artistes, militaires, littrateurs ou diplomates y taient bien reus,
lorsque des qualits personnelles les rendaient dignes de la position
qu'ils occupaient dans le monde; aussi ces runions taient-elles
brillantes, animes, et, ce qui est rare, on ne s'y ennuyait jamais.

Madame de Neuville et Laure, belles toutes deux d'une beaut diffrente,
toutes deux jeunes et pleines de grces, taient les reines de ce salon,
dans lequel cependant il n'tait pas rare de rencontrer de trs-jeunes,
trs-jolies et trs-aimables femmes.

Quelle est la femme; quelque dose de sagesse qu'on lui suppose, qui
n'est pas flatte d'tre l'objet des hommages empresss d'une foule
d'hommes distingus, surtout lorsque ces hommages peuvent paratre
dsintresss et provoqus seulement par une admiration vivement sentie.

On ne sera donc pas tonn lorsque nous dirons que toutes les
recommandations que monsieur de Neuville avait faites  sa femme, celle
de ne pas ngliger madame de Villerbanne tait la plus exactement
observe.

Madame de Neuville et Laure, aprs avoir donn  leur toilette ce soin
consciencieux que de jolies femmes ne ngligent jamais, et qui doit
ajouter une nouvelle force  la puissance de leurs attraits, attendaient
dans le salon que les chevaux fussent attels au coup, lorsque Paolo
entra.

Paolo avait trente-cinq ans, il tait depuis six ans au service du baron
de Noirmont, pre de madame de Neuville, lors du mariage de celle-ci.
C'tait un savoisien dont plusieurs annes de sjour  Paris n'avaient
pas chang les moeurs primitives, bon, franc, loyal, plein de dvouement,
type de ces domestiques que l'on ne rencontre maintenant que dans les
romans ou dans les opras-comiques, il se croyait un des membres de la
famille qu'il servait, il respectait monsieur de Neuville, il aimait sa
jeune matresse.

Il tait entr dans le salon pour annoncer que les chevaux allaient tre
prts dans quelques minutes, cela fait il resta, Lucie devina qu'il
avait quelque chose  lui dire.

--Vous avez quelque chose  me dire, Paolo, lui dit-elle en accompagnant
ces paroles du plus gracieux sourire.

--C'est vrai, madame la comtesse, mais je ne sais si je dois...

--Allons, ne craignez rien et expliquez-vous.

--Paolo sortit une lettre de la poche de son gilet: On m'a pri de vous
remettre cette lettre, mais elle vient d'une personne  laquelle
monsieur le comte a fait dfendre la porte de l'htel,  mademoiselle de
Mirbel et je n'ose...

--Une lettre d'Eugnie, dit Lucie, aprs ce qui s'est pass.

--Cette lettre vient de m'tre remise par une vieille femme en
guenilles, mademoiselle de Mirbel est,  ce qu'elle assure, trs-malade
et trs-malheureuse, j'ai pens que madame la comtesse... Les yeux du
bon serviteur taient pleins de larmes, madame de Neuville vit qu'il
n'osait pas lui dire tout ce qu'il savait.

--Vous avez bien fait, Paolo, lui dit-elle, donnez-moi la lettre de
mademoiselle de Mirbel, laissez-nous maintenant, je sonnerai si j'ai
besoin de vous.

--Tu n'as pas oubli Eugnie de Mirbel, dit madame de Neuville aprs
avoir parcouru la lettre qu'elle avait dcachete.

--Eugnie de Mirbel, rpondit Laure, une jolie brune qui est entre dans
le monde quelques mois aprs mon arrive au pensionnat.

--Oui, je sais maintenant pourquoi monsieur de Neuville m'a dfendu de
la recevoir, ah! les hommes ont bien peu d'indulgence pour les fautes
qu'ils nous font commettre, coute ceci:

     Avez-vous oubli, celle qui fut votre amie lorsqu'elle tait
     rieuse et innocente jeune fille? je ne le crois pas. S'il en est
     ainsi, si vous avez conserv le souvenir de la pauvre Eugnie de
     Mirbel, au nom de tout ce que avez de plus cher au monde, je vous
     en supplie, venez  mon secours, ou plutt venez au secours de mon
     enfant. Il faut, Lucie que je sois bien misrable pour oser vous
     crire aprs ce qui s'est pass, si j'tais seule  souffrir, si je
     n'avais pas  ct de moi, sur le grabat que je ne dois plus
     quitter, une faible et innocente crature, qui elle aussi va mourir
     si personne ne vient la secourir, j'aurais eu assez de courage pour
     quitter la vie sans presser une main amie, sans rencontrer pour
     m'aider  mourir, un regard affectueux; mais je suis mre! Lucie,
     puissiez-vous ne jamais connatre les horribles souffrances d'une
     mre qui ne peut rien faire pour son enfant, qui va mourir  ct
     d'elle de froid et de faim. De froid et de faim, Lucie! Si vous
     craignez de dsobir  monsieur de Neuville, lisez-lui ma lettre,
     mettez-vous  genoux devant lui, dites-lui que l'on pardonne
     beaucoup  ceux qui vont mourir, et il vous laissera venir, mais au
     nom du ciel, au nom de votre respectable pre qui tait l'ami du
     mien, htez-vous; mes seins sont desschs, ma pauvre petite fille
     pleure et je n'ai pas seulement un sou, un sou! pour lui acheter un
     peu de lait.

--Partons de suite, Lucie, dit Laure lorsque madame de Neuville eut
achev la lecture de cette lettre; partons de suite, si M. de Neuville
tait ici, il viendrait avec nous, j'en suis sre.

--Oh! oui, rpondit Lucie, M. de Neuville m'a dfendu de voir Eugnie,
et il avait raison, mais elle n'tait pas malheureuse alors.

Lucie et Laure jetrent une pelisse sur leurs paules puis madame de
Neuville sonna, ce fut Paolo qui se prsenta.

--Vous allez me chercher un fiacre sur la place la plus voisine, vous le
conduirez prs de la petite porte du jardin, rue Larochefoucault, o
vous m'attendrez, lui dit-elle.

Bien qu'elle n'et pas l'intention de cacher  son mari la dmarche
qu'elle allait faire, madame de Neuville croyait devoir se servir d'une
voiture de place, afin de ne pas se trouver, pour ainsi dire, oblige de
dduire  ses gens, les raisons qui l'engageaient  visiter une
personne qui demeurait dans la rue de la Tannerie, au lieu d'aller
passer la soire chez madame de Villerbanne.

La soire tait dj avance, lorsque Lucie et Laure montrent en
voiture aprs avoir travers le vaste jardin de l'htel.

--Cette pauvre Eugnie, disait madame de Neuville en montant en voiture,
il faut qu'elle soit bien malheureuse, pour s'tre dtermine  m'crire
une lettre semblable  celle que je viens de recevoir; oh! mon amie,
combien nous devons nous trouver heureuses, si nous comparons notre sort
 celui de la pauvre Eugnie de Mirbel.

La comtesse ne dit plus rien pendant tout le temps que le fiacre mit 
franchir l'espace qui spare la rue Saint-Lazare de la rue de la
Tannerie; le sort malheureux de son ancienne amie paraissait l'affecter
vivement, et Laure, sur laquelle la tristesse qui assombrissait ses
traits paraissait ragir, n'osait troubler ses rflexions.

On dmolissait en ce moment, dans la rue de la Tannerie, les vieilles
masures qui ont fait place aux constructions nouvelles, qui avoisinent
maintenant la place de l'htel de ville; la rue, dj troite, tait
encombre de gravois, qui la rendait impraticable aux voitures, aussi
avait-elle t barre; les deux femmes avaient donc t forces de
laisser le fiacre qui les avait amenes au coin de la rue
Planche-Mibray.

Elles trouvrent sans difficult la demeure d'Eugnie de Mirbel, la
pauvre fille n'avait pas fait une peinture exagre de son affreuse
misre, dont l'aspect navra le coeur de madame de Neuville.

Les murs de la mansarde qu'elle habitait taient nus, et le vent s'y
frayait un passage, malgr les tampons de chiffons avec lesquels on
avait essay de remplacer les vitres absentes, du chssis d'imposte qui
clairait ce galetas, Eugnie tait couche sur un mince matelas
d'toupes, pos sur un mauvais lit de sangle, et couverte seulement
d'une lgre couverture de coton, jadis blanche; elle tenait entre ses
bras une jolie petite fille ge au plus de trois mois, les yeux de la
pauvre mre, profondment enfoncs dans leur orbite et entours d'un
cercle noir, annonaient qu'elle tait en proie  une fivre dvorante.

--Ah! te voil, dit-elle lorsqu'elle vit entrer madame de Neuville
suivie de Laure; je croyais que tu ne viendrais pas, je suis si
malheureuse!

--Ma pauvre Eugnie! s'cria Lucie en fondant en larmes, oh! oui, tu es
bien malheureuse!... Mais pourquoi ne m'as-tu pas crit plus tt?

--Ecoute, Lucie, je vais mourir, dit Eugnie en attirant vers elle la
comtesse de Neuville pour lui montrer son enfant; je vais mourir, mais
tu prendras soin de ma fille; tu me le promets, n'est-ce pas?

--Non, tu ne mourras pas, ma pauvre amie, tu es jeune, la nature est
forte  ton ge.

Eugnie secoua tristement la tte.

--Occupe-toi de ma fille, dit-elle en mettant son enfant entre les bras
de la comtesse.

Lucie envoya chercher un mdecin, une garde, fit acheter tout ce qui
tait ncessaire pour attendre qu'Eugnie et repris assez de forces
pour pouvoir tre transporte dans une maison de sant: elle donna un
peu d'argent  la vieille femme qui avait apport la lettre de son
ancienne amie; tous ces soins avaient ncessit un temps assez long,
aussi tait-il prs de minuit lorsqu'elle quitta son amie, en lui
promettant de venir la voir dans la journe du lendemain. Le lecteur
sait comment elle fut, ainsi que Laure, renverse par Vernier les bas
bleus, qui se sauvait de chez la mre Sans-Refus  la suite d'une
querelle, et quelles furent les suites de cette chute.

Une demi-heure aprs sa sortie de chez la mre Sans-Refus, la comtesse
de Neuville, ainsi que nous l'avons dit, rentrait  son htel, avec
Laure, par la petite porte du jardin, prs de laquelle, fidle  la
consigne qu'il avait reue, Paolo tait dmeur en faction.

La blessure de madame de Neuville, sans tre trs-grave, ncessitait
cependant des soins immdiats; elle fit donc appeler de suite le docteur
Matheo, mdecin ordinaire de l'htel.

Les remdes du docteur l'avaient beaucoup soulage; cependant, ainsi que
cela arrive souvent lorsque l'on vient d'prouver de violentes
sensations, elle passa une nuit trs-agite; des songes qui retraaient
 son esprit les vnements qui venaient de se passer, vinrent troubler
son sommeil; et lorsqu'elle s'veillait le front baign de sueur, la
pense des dangers qu'elle avait courus, et auxquels elle avait expos
sa jeune amie, venait porter le trouble dans tous ses sens.

Toutes ses inquitudes redoublrent lorsqu'elle s'aperut qu'on lui
avait vol un petit carnet orn d'incrustations qui contenait, outre ses
cartes, deux billets de banque de mille francs.

Laure, qui avait pass la nuit prs d'elle, et  laquelle elle faisait
connatre cette circonstance, et les craintes qu'elle lui inspirait,
cherchait  la consoler de son mieux. Nous avons commis, lui disait
Lucie, une grave inconsquence en nous risquant  une heure indue dans
un quartier dsert...

--A-t-on le temps de penser  tout, lorsqu'il s'agit de faire une bonne
action? lui rpondit Laure. Au reste, c'est sans raison que tu
t'inquites; celui qui a vol ton carnet ne s'attachera sans doute qu'
la valeur des billets.

--Mais cet homme, d'abord si brutal et qui a pris si subitement le ton,
les manires et le langage d'un homme du monde, et qui a empch l'un de
ceux qui sont sortis de la salle du fond de me prendre mon collier, qui
peut-il tre?

--Sans doute un honnte ouvrier qui n'a pas voulu voir commettre en sa
prsence un vol qu'il pouvait empcher.

--Tu te trompes, Laure, cet homme n'est pas un ouvrier, et je ne sais
pourquoi, mais ce que je crains le plus, c'est que ce soit entre ses
mains que soit tomb mon carnet.

--De grce, tranquillise-toi, ma chre Lucie, il y a mille  parier
contre un que ce que tu crains n'arrivera pas.

Laure parlait encore, lorsqu'une femme de chambre annona le valet qui
avait t expdi par le marquis de Pourrires, madame de Neuville brisa
le cachet armori du paquet qui lui fut remis, et en ouvrit l'enveloppe
en tremblant, il contenait le carnet, les deux billets de banque, et
parmi les cartes, un petit billet dont voici le contenu:

Je bnis le ciel qui a fait tomber entre mes mains le carnet que vous
avez perdu dans la maison o je vous ai rencontre; j'espre, madame la
comtesse, qu'il me sera permis de vous prsenter mes hommages en un lieu
plus convenable.

La comtesse ne put rien apprendre du domestique qu'elle voulut
questionner elle-mme, il obit scrupuleusement  la consigne qu'il
avait reue.

Les armes qui ornaient la lettre et la main qui l'avait trace, taient
tout  fait inconnues  madame de Neuville.




V.--Les dbuts d'un grand homme.


Un marchand de nouveauts et de mercerie, et sa femme, habitaient depuis
plusieurs annes une jolie petite maison de la rue des Consuls 
Toulouse.

Le succs avait couronn la constante activit et la loyaut bien connue
de ce marchand qui, petit  petit, tait devenu un ngociant
recommandable et avait acquis une fortune qui, chaque jour, devenait
plus rondelette; le pre Salvador, il se nommait ainsi, avait longtemps
dsir un enfant, enfin le ciel avait exauc ses voeux et aprs dix ans
d'union, son alerte et intelligente mnagre avait donn le jour  un
fils dont la venue ici-bas avait t clbre par une fte  laquelle
avaient t convis tous les amis et voisins.

Un de ces repas homriques comme il ne s'en fait qu'en province, repas
qui durent plusieurs heures pendant lesquelles on dbouche les vieilles
bouteilles rserves pour les grandes occasions, et dont on conserve le
souvenir pendant plusieurs annes avait couronn la fte.

Le fils du pre Salvador,  quatorze ans, paraissait en avoir dix-huit,
tant il tait grand et bien constitu. Les jeunes filles remarquaient
dj la rgularit de ses traits, ses beaux yeux bleus et ses
magnifiques cheveux blonds dont les longues boucles tombaient jusque sur
ses paules.

La nature avait accord au jeune Salvador ses plus prcieuses faveurs,
son intelligence n'tait pas au-dessous des agrments de sa personne,
aussi avait-il obtenu au collge les plus clatants succs,  quinze ans
il allait passer son examen de bachelier s-lettres, et ses parents,
dont il tait l'orgueil et la joie, voulaient en faire un avocat. Notre
fils sera bien sr un avocat distingu, et maintenant un avocat
distingu peut tout esprer, disait souvent  sa mnagre le bon pre
Salvador, qui lisait les journaux du temps et qui n'tait pas aussi
simple que le prtendaient ses voisins.

La maison du pre Salvador tait assez vaste pour qu'il lui restt
quelques chambres sans emploi; l'honnte ngociant qui savait tirer
parti de tout, avait fait meubler ces chambres, qu'il louait soit  des
marchands trangers, soit  des officiers de la garnison, mais le pre
Salvador n'admettait pas tout le monde au nombre de ses locataires, en
fait de marchands, il ne recevait que ceux qui se recommandaient d'un de
ses correspondants; il ne voulait en fait d'officiers que ceux dont
l'ge et le grade pouvaient garantir la conduite, une seule fois, il
avait drog  ses habitudes; un homme qui s'tait dit ngociant 
Marseille, et dont au reste les papiers de sret taient parfaitement
en rgle, s'tait prsent chez lui sans tre porteur de la
recommandation oblige, le pre Salvador aurait bien voulu ne pas lui
accorder sa demande, mais cet homme tait dou d'une physionomie si
honnte, il s'exprimait avec tant de politesse, qu'il n'avait pas os le
refuser.

Cet homme tait revenu plusieurs fois, et sa conduite d'une rigidit
exemplaire, qui ne s'tait pas dmentie depuis plusieurs annes, la
constante rgularit de ses habitudes, lui avaient acquis enfin la
confiance des poux Salvador, qui avaient pris l'habitude de le
consulter lorsqu'il s'agissait pour eux d'une affaire importante.

Cet tranger, qui se faisait appeler Duchemin, paraissait aimer beaucoup
le jeune Salvador, qui, de son ct, le voyait toujours arriver chez son
pre avec un nouveau plaisir. Il causait souvent avec lui de ses tudes,
il lui faisait raconter les nombreux voyages qu'il disait avoir faits,
et le jeune homme qui rvait une vie aventureuse, s'enthousiasmait  ces
rcits combins avec assez d'art pour veiller son imagination sans
blesser les susceptibilits des parents. Ceux-ci, charms de ce qu'on
fournissait  leur fils l'occasion de faire montre des connaissances
qu'il avait acquises, accordaient  l'tranger une lgre portion de
l'attachement qu'ils avaient vou  leur unique enfant.

Duchemin, que les ncessits de son commerce amenaient deux ou trois
fois par anne  Toulouse, se trouvait chez les poux Salvador au moment
o leur fils se disposait  passer son examen de bachelier s-lettres.
Duchemin, qui avait annonc son dpart, le retarda pour assister au
triomphe du jeune homme, il fut reu, cela n'tonna personne; cependant
la joie de ses parents fut grande, et Duchemin fut invit  prendre part
 la petite fte qui fut donne  cette occasion.

Le lendemain, Duchemin annona qu'il devait aller  Muret, o il
resterait trois jours; il fit natre au jeune homme l'ide de demander 
ses parents la permission de l'accompagner. Le pre Salvador ne pouvait
rien refuser  son fils aprs un triomphe aussi clatant que celui qu'il
venait d'obtenir, aussi s'empressa-t-il d'accorder au jeune homme la
lgre faveur qu'il sollicitait, et le lendemain,  sept heures du
matin, une voiture de louage vint prendre les voyageurs. Le temps tait
superbe, et le ciel bleu, parsem de petits nuages argents, annonait
une belle journe, tout le monde tait joyeux; cependant, en voyant son
fils bien-aim quitter pour la premire fois le toit paternel, la mre
ne put retenir ses larmes; une voix secrte qu'elle s'efforait en vain
d'touffer, un pressentiment que rien n'avait pu faire natre et que
rien ne justifiait, lui disait qu'elle ne reverrait plus son enfant:
elle cherchait sans pouvoir y parvenir  chasser les penses
affligeantes qui traversaient son esprit et elle allait dclarer qu'elle
ne pouvait consentir  se sparer de son fils, lorsque le cheval prenant
le petit trot, la voiture s'loigna.

--Que Dieu et la sainte Vierge le protgent! dit madame Salvador,
lorsque la carriole d'osier, qui emportait son cher fils, disparut au
milieu des tourbillons de poussire qu'elle soulevait sur la route.

Le ciel n'exaua pas les voeux de la pauvre mre, le soleil qui devait
clairer la journe du retour se leva radieux et le fils ne revint pas.
Des semaines, des mois, des annes se passrent sans que ses parents
entendissent parler de lui; enfin, briss par la douleur, ils tombrent
aprs avoir rpandu leur dernire larme.

Duchemin (nous connatrons plus tard le vritable nom de cet homme)
appartenait  une honnte famille du midi de la France; il avait reu
une assez bonne ducation, et tait dou de capacits assez minentes
pour occuper dans le monde une position honorable.

Ses parents tant morts lorsqu'il n'tait encore qu'un enfant, sa
tutelle avait t confie  un homme trop goste pour comprendre les
devoirs qu'imposent d'aussi saintes fonctions, cet homme cependant avait
administr la petite fortune de son pupille avec assez d'intelligence et
de probit, et lorsque celui-ci avait t majeur, il lui avait remis son
compte en livres, sous et deniers; puis il s'tait fait donner une
dcharge, avait souhait au jeune homme toutes sortes de prosprits et
ne s'tait plus occup de lui.

Duchemin s'tait donc trouv  vingt ans matre absolu de ses actions et
possesseur d'une somme qu'il se hta de dissiper.

C'est ce qui devait arriver.

Aprs quelques annes durant lesquelles il ne trouva pas un instant pour
rflchir, Duchemin s'aperut un matin que son coffre tait vide. Il
fallait dire adieu aux plaisirs, chercher l'emploi de ses facults, et
demander  un travail de tous les instants une fortune peut-tre moindre
que celle qu'il avait si vite dissipe. Duchemin n'eut pas assez de
courage pour faire cela.

Ce n'taient donc pas les ncessits d'un commerce honorable qui
amenaient Duchemin  Toulouse; il ne venait dans cette ville que pour
vendre  un joaillier juif les bijoux et les pices d'argenterie, fruit
des rapines d'une association de malfaiteurs qui infestait le bois de
Cuges  laquelle il tait affili.

Voulant exercer avec scurit sa dangereuse industrie, Duchemin avait
compris que le premier de ses soins devait tre celui d'viter les
soupons qui,  tort ou  raison, atteignent toujours l'tranger dont
la prsence dans une ville de province ne parat pas suffisamment
justifie, si surtout il n'a pas eu la prcaution de se loger dans ce
qu'on appelle une maison bien fame. Aussi changeait-il une faible
partie de la somme que lui comptait le joaillier juif contre des
marchandises que souvent il vendait  perte dans une autre ville; et
lors de son premire voyage  Toulouse, il avait d'abord song  se
procurer un logis tel qu'il le dsirait. Le juif lui avait indiqu la
maison du pre Salvador, dont son extrieur honnte, et l'urbanit de
ses manires lui avait fait ouvrir les portes.

Duchemin, dou d'une assez grande perspicacit, avait dcouvert, au
milieu des brillantes qualits que possdait le jeune Salvador, le germe
de plusieurs vices. Cette dcouverte et l'esprance qu'elle lui fit
concevoir de se crer un complice sur lequel il pt compter dans tous
les vnements de sa vie aventureuse, le dterminrent  enlever ce
jeune homme  sa famille.

--Il n'eut pas beaucoup de peine  gagner l'amiti et la confiance du
jeune Salvador, qui eut bientt oubli ses parents et qui se lana avec
une ardeur toute juvnile au milieu des plaisirs faciles que Duchemin
faisait en quelque sorte natre sous ses pas.

Salvador, pour chapper aux recherches actives qui avaient t faites
par sa famille, avait d'abord pris le nom d'Aymard. Ce fut sous ce nom
qu'il fit ses premires _armes_. Arriv, aprs avoir parcouru une
notable partie de la France, dans une des villes du nord, il fut reu
chez une jeune veuve fort riche  laquelle il avait su inspirer de
l'amour; il lui vola,  l'instigation de Duchemin, un crin d'une valeur
considrable. La jeune femme ne pensa pas un seul instant  accuser
celui qu'elle aimait, et ce premier succs ayant enhardi Salvador, il
fabriqua plusieurs faux, au moyen desquels des sommes considrables
furent enleves  divers banquiers de la France et de la Belgique.

Un certain jour, la fortune se lassa de favoriser les entreprises du
jeune homme, il fut arrt au moment o il venait de commettre un vol
chez un riche bourgeois de Valenciennes o il se trouvait alors, mais
aid par ses complices qui, plus heureux que lui, n'avaient pas t
pris, il parvint  se tirer des mains de la gendarmerie.

Duchemin et le jeune homme qu'il tait all arracher au foyer paternel
pour en faire son complice, taient vivement poursuivis; on savait
qu'ils taient auteurs des faux nombreux qui venaient d'pouvanter le
commerce, et le signalement de ces deux malfaiteurs avait t envoy
dans toutes les communes du royaume. Duchemin et Salvador, pour laisser
aux recherches le temps de se ralentir, quittrent la France, qu'ils
traversrent et s'embarqurent  Marseille sur un paquebot qui faisait
voile pour l'Italie.

L'argent ne leur manquait pas: ils arrivrent donc  Turin en grand
quipage. Salvador prit le nom de vicomte de Lestang, et se fit passer
pour un jeune homme de noble famille qui voyageait accompagn de son
gouverneur pour achever son ducation. Les maisons les plus honorables
de Turin furent ouvertes au jeune gentilhomme franais, dont tout le
monde, et particulirement les femmes, admiraient la beaut et les
excellentes manires. Salvador avait capt les bonnes grces de madame
Carmagnola, l'une des femmes les plus distingues de la ville, cette
dame, encore trs-dsirable, avait cependant atteint l'ge auquel une
femme peut sans se compromettre tmoigner de l'intrt  un aimable
jeune homme, Salvador tait devenu un des plus intimes de son petit
cercle. Duchemin, en sa qualit de gouverneur, accompagnait partout son
lve il examinait les lieux, prenait adroitement une empreinte, des
fausses cls taient fabriques, et bientt on entendait parler dans la
ville d'un vol, dans les yeux peu exercs de la police turinaise ne
pouvaient deviner les moyens d'excution.

--Salvador et Duchemin avaient retrouv  Turin plusieurs de leurs
complices, auxquels ils avaient crit de venir les joindre, ils
formrent entre eux le projet de voler la caisse de la maison
Carmagnola. Tout fut prpar pour assurer la russite de ce crime: des
fausses cls furent prpares et, au moment indiqu, les complices se
runirent prs du lieu o ils devaient oprer; la nuit tait obscure, et
grce  une forte pluie, les rues taient dsertes: toutes les portes de
la maison du riche banquier Carmagnola furent ouvertes avec une
dextrit surprenante, et les malfaiteurs arrivrent sans obstacle dans
la pice o se trouvait la caisse qu'il s'agissait de vider; c'tait un
coffre en bois de chne recouvert d'une plaque de fer d'une paisseur
raisonnable, scell dans le mur par de fortes lames de fer, et ferm par
trois serrures dont Duchemin n'avait pu se procurer les empreintes, il
fallait donc les forcer, ce que les malfaiteurs essayrent, en se
servant d'un cric et de coins en buis, elles allaient cder sous les
efforts redoubls de quatre hommes vigoureux, qui croyaient dj tenir
l'or et les billets de banque; lorsque tout  coup une bruyante
dtonation se fit entendre.

Les voleurs prirent la fuite; les coups de pistolets qui les avaient si
fort effrays, et les avaient arrts au moment o le vol qu'ils
projetaient allait tre consomm, n'taient cependant pas dirigs contre
eux. Le banquier Carmagnola qui devait le lendemain faire un petit
voyage, avait remis ses pistolets  son domestique, en lui ordonnant de
les mettre en tat, et celui-ci avait dcharg imprudemment ces armes
dans le jardin, sur lequel donnait la fentre de la petite pice dans
laquelle se trouvaient alors les voleurs.

Ceux-ci, en se sauvant, renversrent presque le domestique qui, tonn
de rencontrer au milieu de la nuit quatre individus dans le jardin de
son matre, se mit sans hsiter  leur poursuite; il allait atteindre
l'un d'eux, et les cris qu'il poussait allaient infailliblement amener
du monde sur le lieu de la scne: le bandit se retourna l'attendit de
pied ferme et lui porta en pleine poitrine un coup de poignard qui
l'tendit sur le sol.

Dbarrasss du domestique, les voleurs, que rien ne vint plus contrarier
dans leur fuite, purent quitter l'htel _Carmagnola_, et se disperser
sans tre davantage inquits.

--Vous allez bien, mon cher, dit Duchemin  Salvador, lorsque tous deux
se trouvrent runis devant un bon feu dans la chambre de l'htel _de la
Bonne-femme_ qu'ils habitaient, vous allez bien, c'est une justice 
vous rendre; un homme bless, tu peut-tre.

--Ne fallait-il pas me laisser prendre? rpondit Salvador, je tuerais
dix hommes plutt que de faire connaissance avec les prisons italiennes.

--Trs-bien, mon cher lve. Un jour, je l'espre, vous surpasserez
votre matre. Mais quels seront les rsultats de tout ceci?

--Nuls; ce domestique, s'il n'est pas mort, ne pourra reconnatre
personne puisque, suivant notre coutume, nous tions masqus.

Duchemin et Salvador en taient l de leur conversation, lorsqu'un
domestique de l'htel vint les prvenir qu'un inconnu dsirait leur
parler. Salvador rpondit qu'on pouvait faire entrer.

--Demandez des chevaux de poste et partez  l'instant mme, leur dit
celui qu'on avait introduit auprs d'eux, et qui n'tait autre qu'un de
ceux qui les avait aids dans la tentative de vol qui venait d'chouer,
partez, si vous ne voulez pas tre arrts dans quelques heures. La
rumeur publique, corrobore par les assertions du domestique que vous
avez bless et qui prtend avoir reconnu M. le vicomte de Lestang, vous
accuse hautement.

--Mais cela est impossible, s'cria Salvador, nous tions tous masqus.

--Votre masque se sera drang; vous avez peut-tre dit quelques mots;
tout ce que je puis vous dire, c'est que vous tes reconnus, que je suis
certain de ce que j'avance, et que les gens de justice sont actuellement
chez le banquier. Faites maintenant ce que vous voudrez.

Salvador voulait rester et tenir tte  l'orage, mais Duchemin crut
qu'il tait plus sage de partir.

--_Lorsque l'on a du beurre sur la tte_, dit-il  son compagnon, _il ne
faut pas aller au soleil; le beurre fond et tache_[190].

L'avis de Duchemin l'emporta, et quelques minutes aprs l'entretien que
nous venons de rapporter, une voiture des frres Bonnafous emportait
Salvador et ses deux compagnons.

A peine rentrs en France, ils volrent le receveur gnral du Var, 
Draguignan, auquel ils enlevrent une somme de prs de 35,000 francs,
avec des circonstances assez singulires, que nous rapporterons pour
donner  nos lecteurs la mesure du caractre audacieux de Salvador et de
ses complices.

Salvador, en changeant des espces contre des mandats au porteur, sur
divers receveurs gnraux, mandats qui s'escomptent partout avec
facilit, avait pu prendre toutes les empreintes qui taient
ncessaires; Duchemin, de son ct, qui de gouverneur du vicomte de
Lestang tait devenu son valet de chambre, avait si adroitement
manoeuvr, qu'il tait parvenu  se lier avec le domestique de confiance
du receveur-gnral.

Ce domestique couchait dans la pice o se trouvait la caisse. C'tait
un trs-honnte garon et Duchemin vit de suite qu'il ne fallait pas
songer  le corrompre. L'attaquer, le mettre, non pas peut-tre en
quartiers, mais au moins dans l'impossibilit de s'opposer  la russite
de leur entreprise, Salvador et ses compagnons l'eussent fait
volontiers, mais le domestique, semblable  ce chien dont parle le bon
la Fontaine, tait de taille  se vaillamment dfendre. Duchemin avait
donc cru devoir l'aborder trs-humblement. Quelques bouteilles de vin de
Juranon, offertes  propos, dlirent la langue du domestique, qui
raconta toute son histoire  Duchemin.

Cette histoire tait celle de tout le monde; cependant elle renfermait
l'nonciation d'un fait dont Duchemin crut qu'il pourrait tirer parti.
Le valet, dans le cours de sa narration, ayant parl d'un vieux
chteau, situ dans son pays, dans lequel, suivant lui, il revenait des
esprits, Duchemin s'tait mis  rire.

--Si vous aviez vu, comme moi, ces esprits, vous n'auriez pas envie de
rire, s'tait cri le domestique.

--Vraiment, lui rpondit Duchemin qui venait de concevoir les moyens de
mener  bien l'entreprise qu'il mditait et avait repris son srieux.
Vraiment vous avez vu des esprits?

--Comme je vous vois.

Et le domestique raconta une de ces longues et lamentables chroniques
qui se disent aux veilles.

La nuit tait venue, et Duchemin et le domestique qui s'taient arrts
dans une petite auberge des environs de Draguignan, songrent  rentrer
en ville. La journe avait t chaude, et  des certains intervalles des
flammes du feu Saint-Elme, si commun dans le Midi, apparaissaient dans
la campagne. Le domestique, encore sous l'impression du rcit qu'il
venait de faire, paraissait en proie  la plus vive frayeur.

--J'ai toujours cru, disait-il en saisissant le bras de Duchemin, que
ces petites flammes bleues taient des mes en peine.

--Vous pourriez bien avoir raison, lui rpondait celui-ci.

Arrivs en ville ils se quittrent.

Salvador avait approuv le projet qu'avait conu Duchemin.

Vtus tous deux d'un costume complet de pnitent noir, ils
s'introduisirent heureusement dans la pice o couchait le domestique
qui tait comme nous l'avons dit, celle dans laquelle se trouvait la
caisse. Leur compagnon faisait le guet.

Le pauvre gardien dont les rves retraaient les images dont il s'tait
occup toute la journe, s'tant veill fut saisi d'une telle frayeur 
la vue des deux effroyables fantmes qui se trouvaient devant ses yeux,
qu'il n'eut pas la force de jeter un seul cri. Salvador et Duchemin ne
perdirent pas de temps; tandis que le premier ouvrait la caisse avec les
fausses cls qu'ils avaient fabriques, le second jetait de la poudre de
Lycopode sur la flamme d'une petite bougie qu'il tenait  la main.

Le malheureux domestique, qui se serait dfendu avec courage s'il avait
su avoir affaire  deux malfaiteurs, n'avait pas de force contre des
esprits. Il perdit l'usage de ses sens.

Salvador et Duchemin se retirrent sans rencontrer d'obstacles; mais par
une fatalit singulire, le lendemain du jour o fut commis ce vol, les
deux amis furent arrts, par un gendarme intelligent, au moment o ils
allaient monter en diligence.

Traduits devant la cour d'assises d'Aix, ils furent condamns tous deux
 dix annes de travaux forcs, et conduits au bagne de Toulon.

Lorsqu'un voleur, qui durant le cours de sa carrire s'est fait
connatre par quelques action d'clat, arrive au bagne, il a le droit
que personne ne songe  lui contester de choisir la meilleure place du
_banc_[191]; les _braves garons_[192] lui apportent tous les petits
objets qui sont ncessaires  un forat; ils dgarnissent mme leur
_serpentin_[193] pour amliorer celui du nouveau venu.

Les argousins, dont depuis quelque temps on a fait des adjudants, ont
pour ces hommes une sorte de respect et des gards qu'ils n'accordent
pas aux forats qui expient un crime de peu d'importance.

L'entre de Duchemin et de Salvador dans la salle n 3[194], fut salue
par d'unanimes acclamations; les forats se cotisrent, le vin coula 
flots, chacun raconta son histoire, et comme on le pense bien, ce furent
les plus criminels qui obtinrent les plus bruyants applaudissements.

Salvador, lorsque Duchemin eut racont son histoire aux doyens de la
salle n 3, obtint une lgre part de la considration que l'on
accordait  son compagnon; on loua beaucoup surtout sa prsence d'esprit
et son courage dans la tentative de vol commise chez le banquier
Carmagnola.

Les deux amis s'taient procurs, aussitt leur arrive au bagne, tous
les petits objets qui sont ncessaires  un forat; ils s'taient, en un
mot, conduits comme des hommes rsigns  subir une punition qu'ils
reconnaissent avoir mrite; cependant telle n'tait par leur intention;
Duchemin portait sur lui une assez forte somme en billets de banque
qu'il avait su soustraire  tous les regards, et comme au bagne aussi
bien que partout ailleurs on trouve tout ce que l'on dsire, lorsqu'on
est en mesure de payer, il n'avait pas eu de peine  se procurer un de
ces tuis de fer-blanc ou d'ivoire de quatre pouces de long sur environ
douze lignes de diamtre qui peuvent contenir un passe-port, une scie et
sa monture et auquel les voleurs ont donn le nom de _bastrigue_.

La jeunesse de Salvador, avait intress en sa faveur le commissaire du
bagne, qui lui avait accord une des places de _sous-payot_.

Les places de _payot et de sous-payot_, sont les plus belles et les plus
lucratives de toutes celles qui peuvent tre accordes aux forats qui,
par leur conduite ou leur ducation, se montrent dignes des faveurs de
l'administration. Le _payot_, comme tous les autres sous-officiers de
galre, est dferr et ne va pas  la _fatigue_[195]; mais il a de plus
qu'eux, la permission de circuler librement dans l'intrieur du bague.

Duchemin et Salvador avaient tout prpar pour faciliter leur vasion,
et ils attendaient avec patience un moment favorable, lorsqu' des
indices qui ne pouvaient chapper  des yeux aussi clairvoyants que ceux
de Duchemin, ils s'aperurent que leur projet avait t devin par un de
leurs compagnons d'infortune.

Duchemin n'avait pas obtenu les mme faveurs que Salvador, il tait
accoupl et allait  la fatigue; son compagnon de chane, qui subissait
une condamnation  cinq ans, tait un homme de vingt-trois  vingt-cinq
ans, fortement constitu, ses traits, d'une rgularit parfaite, taient
empreints d'une remarquable expression de rsolution: nous dirons les
causes qui avaient amen au bagne de Toulon, cet homme qui doit jouer un
rle important dans la suite de cette histoire.




VI.--Une cantatrice.


Le voyageur qui, aprs avoir parcouru les contres du nord et de l'est
de la France, arrive dans une de nos cits mridionales, pourrait croire
qu'il se trouve transport sur une terre trangre, si l'uniforme des
douaniers et des gendarmes, ne venait  chaque pas qu'il fait, lui
rappeler qu'il n'a pas quitt le bon royaume de France; les peuples du
midi, excits sans doute par l'ardeur du soleil qui brille sur leurs
ttes, se passionnent avec la plus grande facilit; leur imagination,
d'une extrme mobilit, court sans cesse les champs aprs toutes les
occasions qui peuvent se prsenter de l'occuper durant quelques
instants. Qu'une des clbrits de l'poque, que ce soit un brave
militaire, un artiste clbre, ou un grand crivain, arrive dans une des
cits du Languedoc, de la Provence ou de la Guienne, si l'homme clbre
est quelque peu populaire, toutes les voix se rsumeront en un immense
vivat, il n'y aura pas dans la ville assez d'instruments de musique,
pour suffire  toutes les srnades, et si le ciel est serein, et qu'une
main rencontre par hasard celle qui se trouve prs d'elle, une immense
farandole est excute  l'instant sur la place publique.

C'est des pays mridionaux qu'est venue la mode d'accorder aux artistes
dramatiques, ces ovations gigantesques, qui doivent laisser  celui qui
en est l'objet, la crainte d'tre enseveli vivant sous une avalanche de
fleurs, mode du reste qui a fait plus de chemin que la libert, car 
l'heure qu'il est, elle a dj fait le tour du monde.

Aprs cette lgre esquisse du caractre de nos compatriotes du midi,
nos lecteurs ne seront pas tonns lorsque nous leur dirons que les
dbuts d'une jeune cantatrice qui, pour parler comme l'affiche, _n'avait
encore paru sur aucun thtre_, occupait toute la population de
l'antique cit phocenne: on racontait des merveilles de cette jeune
femme, elle tait, disait-on, plus belle que la mre des Amours, sa voix
devait faire oublier celle d'Henriette Sontag, la clbrit de l'poque;
elle n'avait pas encore eu l'occasion de donner les preuves de l'immense
talent qu'on lui supposait, et dj l'on craignait que la capitale, que
l'on maudissait par anticipation, ne vnt enlever  la ville de
Marseille, le plus beau diamant de sa couronne.

Le jour des dbuts arriva, toute la ville s'tait donn rendez-vous dans
la rue de la Comdie; les spculateurs qui, depuis le matin, obstruaient
toutes les avenues des bureaux de location, gagnrent des sommes
normes; on se battit aux portes du thtre, plus d'un lion marseillais
laissa, sur le champ de bataille, les parties les plus essentielles de
sa parure, il y eut des paules dmises et des chapeaux enfoncs, des
bras et des jambes casss, et des habits et des redingotes transforms
en vestes rondes; enfin l'on entra.

Un cri partit  la fois de toutes les poitrines, lorsque la toile se
leva: la _dbutante_! la _dbutante_! le public ne voulut pas couter la
petite pice qui devait commencer le spectacle. Un religieux silence
s'tablit, lorsque l'orchestre attaqua les premires mesures de
l'ouverture de l'opra, dans lequel devait paratre la dbutante.
Malgr l'expression paterne que l'on pouvait remarquer sur la
physionomie de la plupart des individus qui se trouvaient dans la salle,
on eut, bien certainement, trs-rudement jet  la porte celui qu'une
quinte aurait surpris  l'improviste; c'est qu'il faut peu de chose pour
aigrir la bile des Marseillais, braves gens, du reste, si ce n'est
qu'ils paraissent tre constamment en colre, et que l'on peut croire
qu'ils sont prts  se battre, lorsqu'ils parlent entre eux d'affaires
ou de plaisirs.

La dbutante parut enfin, c'tait une trs-belle personne, grande, bien
faite, ses cheveux noirs et luisants comme l'aile du corbeau, dont les
longues boucles tombaient sur ses paules d'une blancheur blouissante,
encadraient un visage d'un ovale parfait; ses traits d'une rgularit
tout  fait artistique, rappelaient les gracieuses crations que nous a
lgu le ciseau des vieux sculpteurs, ses yeux bleus,  demi cachs sous
des cils longs et soyeux, semblaient lancer des clairs.

Elle chanta; les esprances qu'elle avait fait concevoir ne furent pas
dues; sa voix, d'une puret et d'une fracheur remarquables,
atteignait sans efforts les notes les plus leves du registre, c'tait
un dluge de cadences perles, d'admirables fioritures se succdant
toujours nouvelles avec une rapidit merveilleuse.

Presque toujours, les passions violentes, lorsque l'vnement qui doit
en dterminer l'explosion agit sur une nature impressionnable, naissent
spontanment dans le coeur de celui qui doit en prouver les effets;
aussi un jeune homme, que le hasard avait conduit au thtre eut toute
la nuit devant les yeux l'image de la brillante cantatrice.

Ce jeune homme que nous nommerons Servigny, avait ralis une somme
d'environ vingt mille francs, qu'il avait dpose chez un notaire de
Paris qui devait la lui faire tenir  Marseille, et il attendait dans
cette ville qu'un navire mt  la voile pour les Indes orientales,
contres qu'il brlait du dsir de visiter; lorsque la vue de Silvia,
(ainsi se faisait nommer la jeune cantatrice dont nous venons de
raconter les dbuts), vint tout  coup changer la rsolution qu'il avait
prise.

Il n'est pas difficile de se faire prsenter  une actrice de province,
oblige de mnager une foule de petites autorits, elle est force
d'ouvrir son salon  tous ceux qui, directement ou indirectement,
exercent sur l'opinion du public une certaine influence. Servigny put
donc facilement arriver auprs de celle qu'il n'avait vue qu'une fois et
que dj il aimait.

Silvia reut Servigny avec beaucoup de grce; les actrices (il est bon
de rappeler qu'il n'existe pas de rgle sans exception) ont
ordinairement beaucoup d'indulgence pour ceux qui se montrent disposs 
courber la tte devant la puissance de leurs charmes. Servigny tait
jeune, beau, et son introducteur autant pour se donner du relief que
pour le servir, lui avait de sa propre autorit donn la fortune d'un
nabab indien, aussi Silvia employa pour achever de le sduire les plus
ravissantes coquetteries, les oeillades les plus provocatrices. Elles
voulut bien lui chanter les plus jolis airs de son rpertoire, et
lorsque le pauvre jeune homme eut  moiti perdu la raison, elle lui
serra la main, lui accorda un de ses plus doux regards, et le congdia,
cent fois plus amoureux qu'il ne l'tait lorsqu'il s'tait prsent chez
elle.

Silvia tait beaucoup plus exprimente que ne permettait de le
supposer son extrme jeunesse, et nous devons dire qu'elle tait toute
dispose  se faire de ses charmes un moyen de fortune. Servigny qu'elle
croyait beaucoup plus riche qu'il ne l'tait en ralit, lui paraissait
une proie qu'elle ne devait pas ngliger.

Il existe des familles dans lesquelles le crime se transmet de
gnration en gnrations, et qui ne paraissent exister que pour prouver
la vrit du vieux proverbe qui dit que tout bon chien chasse de race.

La tavernire de la rue de la Tannerie; la hideuse Sans-Refus tait la
fille naturelle d'un voleur nomm Comtois, rompu vif en 1788, dans la
cour de Bictre, et de la fille Marianne Lempave, qui fut un peu plus
tard condamne pour vol  plusieurs annes de prison.

Deux voleurs du plus bas tage, les nomms Nifflet et Dubois
_l'insolp_[196], revendiquaient la paternit d'une petite fille 
laquelle sa mre, la Sans-Refus, avait donn les noms de Dsire-Cleste
Comtois, et que nous venons de rencontrer prima donna au thtre de
Marseille, sous le nom de Silvia.

La beaut de cette fille,  laquelle nous conserverons jusqu' nouvel
ordre le nom de Silvia, fut remarque ds sa naissance; on admirait
surtout l'extrme blancheur de sa peau et la puret admirables de ses
formes.

Elle fut mise en nourrice  Crepy en Valois, o elle resta jusqu' l'ge
de cinq ans; la nourrice tait fire d'avoir lev cette petite fille,
dont l'excellente sant et la beaut taient le tmoignage vivant des
soins qu'elle prodiguait  ses nourrissons.

Les bnfices que procurait  la mre Sans-Refus l'honnte industrie
qu'elle exerait, taient assez considrables pour lui permettre
d'esprer qu'elle pourrait un jour se retirer des affaires avec une
jolie fortune.

La mre Sans-Refus n'aimait rien au monde que sa fille, et nous l'avons
vue prodiguer les soins que les plus empresss et les plus dsintresss
 la comtesse de Neuville, seulement parce que les traits de cette dame
lui rappelaient ceux de sa fille qui lui avait t enleve dans les
circonstances que nous allons rapporter.

Un certain monsieur de Prval, rencontra un jour aux Tuileries, une
jeune fille de quinze  seize ans au plus, dont il admira l'extrme
beaut; cette jeune fille tait accompagne d'une dame d'un ge et d'une
physionomie respectables. Prval, qui ce jour-l ne savait que faire,
suivit ces deux femmes pour passer le temps.

Sur la terrasse du bord de l'eau elles abordrent un homme dcor qui
paraissait les attendre, elles prirent des chaises, Prval fit comme
elles, et, protg par le pidestal de la statue contre lequel taient
les chaises occupes par les trois individus qu'il piait; il put, sans
tre aperu, couter toute leur conversation; il apprit que l'homme
dcor tait le pre de la jeune personne, et que cette dernire tait
leve  l'institution de Saint-Denis en sa qualit de fille d'un
officier de la Lgion d'honneur; Prval fut normment surpris de ce
qu'il entendait; il connaissait beaucoup l'homme dcor qui causait avec
les deux femmes qu'il avait suivies; il savait que cet homme tait veuf
et que l'unique fille qu'il avait eue de son mariage tait de longtemps
en apprentissage chez une marchande lingre de Rambouillet.

Prval, qui savait o retrouver l'homme dcor lorsqu'il en aurait
besoin, le laissa donc partir sans s'en inquiter davantage, il savait
tout ce qu'il dsirait savoir.

Le soir mme, Prval abordait cet officier de la Lgion d'honneur, dans
un salon ouvert clandestinement aux amateurs de la roulette et du trente
et quarante, et avait avec lui la conversation suivante:

--Eh bien, monsieur Fontaine, la fortune vous favorise-t-elle ce soir?

--Je ne suis pas mcontent, mon cher de Prval, rpondit Fontaine en
ramenant  lui une certaine quantit de pices d'or.

--Si vous continuez ainsi, vous pourrez octroyer une trs-belle dot 
mademoiselle Fontaine.

--Les destins et les flots sont changeants! reprit Fontaine, auquel un
refait de trente et un venait d'enlever une petite partie de ce qu'il
avait gagn. Si ma fille attend pour se marier la dot que je lui
donnerai, je crois qu'elle sera force de mourir fille.

--Sainte Catherine ne tresse pas des couronnes pour celles qui sont
aussi jolies que mademoiselle Fontaine.

--Catherine Fontaine jolie, s'cria le vieil officier de la Lgion
d'honneur profondment tonn, je suis bien fch pour elle d'tre forc
de vous dmentir, mais Catherine ressemble  son pre, et il prit la
position du soldat qui doit subir l'inspection d'un officier suprieur.

Fontaine n'tait pas beau, et si ce qu'il venait de dire tait vrai, la
pauvre Catherine ne devait pas rencontrer beaucoup d'adorateurs.

--Si votre fille est aussi laide... que vous le dites, ajouta de
Prval, quelle est donc la charmante personne qui ce matin aux Tuileries
vous appelait son pre.

--L'tonnement de Fontaine fut si grand, qu'il oublia de pointer sur la
carte qu'il tenait  la main la couleur qui venait de passer.

--Ah! vous avez vu ma fille ce matin, dit-il en balbutiant.

--Oui, monsieur Fontaine, j'ai vu aussi votre nouvelle pouse, je ne
croyais pas que vous vous seriez remari sans me prier d'assister  vos
noces.

Fontaine se mit  rire aux clats.

--Monsieur de Prval, dit-il lorsque cet accs d'hilarit fut pass, je
devine vos intentions, la petite que vous avez vue ce matin vous plat,
et vous dsirez vous en faire aimer; rien de plus facile, mon trs-cher,
je vais, si vous voulez me promettre le secret, vous raconter tout ce
qu'il est ncessaire que vous sachiez afin de russir dans ce que vous
projetez.

De Prval fit toutes les promesses imaginables, et Fontaine lui raconta
ce qui suit:

--J'avais demand  l'institution de Saint-Denis, pour ma fille, une
place,  laquelle lui donnait droit ma qualit d'officier de la Lgion
d'honneur; lorsque l'on m'eut accord ma demande, je pensai que ma fille
serait beaucoup plus heureuse si au lieu de la faire lever 
Saint-Denis, je la plaais dans une maison de manire  ce qu'il ne ft
plus ncessaire que je m'occupasse d'elle; cette dtermination prise je
ne savais plus que faire de l'ordre d'admission que j'avais obtenu pour
ma fille, lorsqu'une respectable dame qui dsirait faire donner  sa
fille une ducation soigne...

--Sans doute celle qui ce matin accompagnait la jeune fille.

--Non, mon cher de Prval, la dame de ce matin est seulement une de
celles qui sont attaches  l'institution. La mre de la jeune fille en
question tient un de ses tablissements qui n'ont pas de nom dans la
bonne compagnie; elle demeure rue de la Tannerie, n 31, et les habitus
de sa maison l'ont surnomme la _mre Sans-Refus_.

--Mais je connais cette femme, s'cria de Prval.

--Ah! vous connaissez cette femme, ajouta Fontaine profondment tonn;
j'en suis bien aise. Cette femme donc me proposa de m'acheter pour sa
fille la place qui devait tre occupe par la mienne; elle veut
absolument faire une femme du monde de sa fille, qu'elle ne voit jamais,
dans la crainte de la compromettre.

--Elle est assez riche pour se passer cette fantaisie.

--J'avais besoin d'argent, j'acceptai; et maintenant la jeune
Dsire-Cleste Comtois est leve  Saint-Denis sous les noms de
Catherine Fontaine.

Vous dsirez sans doute maintenant que je vous donne quelques dtails
sur le caractre de cette jeune fille? Elle est belle, vous le savez
puisque vous l'avez vue; elle a beaucoup d'esprit, elle est excellente
musicienne, elle chante  ravir: voil ses qualits; elle est
dissimule, vindicative, jalouse: voil ses dfauts. Si maintenant vous
dsirez en faire votre matresse, je ne m'y oppose pas.

--Vous ne voulez pas me servir?

--Je ne le puis pas.

--En ce cas, j'agirai seul. Une seule question: avez-vous dj crit 
Saint-Denis?

--Jamais.

--En ce cas, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes
possibles.

De Prval laissa Fontaine  ses combinaisons alatoires, et se rendit
chez lui afin d'y mrir le plan qu'il avait conu pour se rendre matre
de la jeune Cleste. Le lendemain, aprs avoir fait la plus brillante
toilette, et s'tre procur une voiture lgante et des gens de bonne
mine, il se rendit  Saint-Denis et demanda  parler  la directrice de
l'institution.

On reoit toujours bien celui qui arrive en quipage et dont l'extrieur
annonce un homme bien plac dans le monde. De Prval, qui avait cru
devoir orner la boutonnire de son habit d'une brochette de dcorations,
fut admis sans difficult dans le cabinet de madame la directrice; il
lui dit que Fontaine venait d'obtenir la protection du gnral dont lui,
Prval, tait l'aide de camp, et que ce gnral, qui dsirait prsenter
 sa femme la fille de son protg, l'avait charg de venir chercher 
Saint-Denis la jeune Catherine. Les rglements s'opposaient  la demande
qu'il venait de faire; elle lui fut cependant accorde, mais la
directrice qui voulait satisfaire le grand personnage au nom duquel
Prval s'tait prsent, sans manquer aux convenances, ne consentit 
laisser sortir Cleste qu'accompagne d'une institutrice.

--Est-ce qu'il faudra que j'enlve aussi la vieille? se dit de Prval
lorsqu'il vit la respectable matrone qui devait l'accompagner.

De Prval, fit monter les deux femmes dans sa voiture et se plaa
modestement sur le devant; il se montra, du reste, si rserv dans ses
discours, si rempli de petites prvenances et de dlicates attentions,
que la vieille dame, qui d'abord l'avait regard comme un ennemi
qu'elle devait surveiller, finit par lui accorder les plus gracieux
sourires. La voiture s'tant arrte devant un riche magasin de
nouveauts, de Prval dit  l'institutrice que son gnral l'avait
charg de faire quelques acquisitions qu'il dsirait offrir  Catherine,
et il pria les dames de vouloir bien descendre afin de l'clairer de
leurs conseils.

Des femmes auxquelles on propose d'aller examiner les riches toffes et
les mille futilits qui servent  leur toilette, qu'elles soient jeunes
ou vieilles, laides ou jolies, acceptent sans se faire beaucoup prier.
Les dames entrrent avec de Prval dans le magasin; des commis portaient
dans la voiture tout ce qui plaisait  ces dames, qui jamais ne
s'taient vues  pareille fte, Prval paya sans marchander tout ce
qu'elles avaient choisi. Les acquisitions taient faites, Cleste, aussi
joyeuse qu'un pinson, avait repris sa place dans la voiture, lorsqu'un
commis, auquel de Prval avait donn le mot, appela l'institutrice en
lui disant qu'elle oubliait quelque chose et l'entrana au fond du
magasin, de Prval se plaa promptement auprs de Cleste, et, sur un
signe qu'il fit au cocher, les chevaux partirent au galop.

--Vous ne me conduisez donc pas chez le gnral dont vous me parliez il
n'y a qu'un instant, dit Cleste aprs quelques instants de silence.

De Prval voulut protester.

--Vous cherchez en vain  me tromper, dit Cleste; si vous me conduisiez
auprs de mon pre, vous ne laisseriez pas ici ma conductrice; au reste,
je vous ai reconnu de suite, c'est vous qui, hier, me suiviez aux
Tuileries.

--Ah! vous m'avez reconnu, dit de Prval, que la parole brve et le ton
dcid de la jeune fille tonnaient singulirement.

--Oui, et maintenant, au lieu de me conduire chez un gnral qui ne sait
seulement pas si j'existe, vous me conduisez probablement dans quelque
lieu cart, dans une petite maison peut-tre; c'est ainsi que cela se
pratique dans les romans que j'ai lus en cachette.

Cleste, se mit  rire aux clats; l'tonnement de de Prval tait si
complet qu'il ne savait plus ce qu'il devait dire.

--Au reste, continua la jeune fille, cela m'est gal, je ne crains rien,
et vous ne me ferez faire que ce qui me conviendra.

--Ah! c'est comme cela, se dit de Prval, je crois que j'ai fait une
conqute plus prcieuse que je ne l'esprais. Faut-il, continua-t-il en
s'adressant  Cleste, donner l'ordre au cocher de nous ramener 
Saint-Denis.

--Laissez ce brave homme continuer son chemin, je ne veux plus retourner
 Saint-Denis, je verrai plus tard ce qu'il me sera possible de faire
pour vous.

De Prval conduisit Cleste dans le logement qu'il avait fait prparer
pour elle, et la quitta aprs l'y avoir installe.

--Peste, disait-il quelques jours aprs  Fontaine qui lui demandait si
son entreprise avait russi, quelle gaillarde que cette petite fille,
elle a plus d'nergie que beaucoup d'hommes, et si elle tait tombe
entre les mains de mon ami de Lussan, elle serait alle loin si on ne
l'avait pas arrte; mais c'est gal, elle est admirablement belle, et
je crois qu'il me sera possible d'en tirer un excellent parti.

M. de Prval, l'lgant jeune homme aux manires gracieuses, voulait
exploiter  son profit la beaut d'une femme. Il ne faut pas que cela
vous tonne, cher lecteur. On rencontre dans toutes les classes de la
socit des hommes de cette trempe. La fille des rues est exploite par
ces hommes dont on trouve le nom dans la _Pucelle_ de Voltaire; la
lorette, par l'amant de coeur, qu'il ne faut pas confondre avec l'Arthur;
l'actrice prte de l'argent aux artistes incompris et aux journalistes
inconnus; la femme du monde fait distribuer,  ses protgs, des places
et des dcorations; ainsi va le monde.

De Prval qui supportait, non sans le savoir (il tait trop expriment
pour qu'il en ft ainsi), le joug que devaient porter tous ceux qui
connatraient Cleste, et qui voulait cacher  tous les yeux la
prcieuse conqute qu'il avait faite, l'emmena aux les d'Hyres.

La jeune fille s'tait laisse vaincre sans se dfendre; mais le Prval
n'tait pas satisfait de sa victoire, Cleste avait cd sans
hsitation, de propos dlibr, parce qu'elle ne pouvait faire
autrement. De Prval avait compris que ce n'tait pas l'amour qu'il
inspirait qui avait amen la chute de sa matresse, aussi il cherchait
par tous les moyens en son pouvoir  conqurir le coeur de celle dont il
possdait dj le corps.

--Mais tu ne m'aimes donc pas, lui dit-il un jour.

--Je ne t'aime pas comme je puis aimer, lui rpondit Cleste; si tu me
quittais, je ne te ferais pas de mal.

De Prval jouait parfaitement tous les jeux, il savait mme, lorsque
cela tait ncessaire, corriger la fortune; mais il n'avait pas, ainsi
qu'il l'esprait, trouv aux les d'Hyres, l'occasion d'exercer ses
talents; aussi, sa bourse tant presque vide, il ordonna  Cleste de
se tenir prte  partir pour Paris.

--Vous voulez retourner  Paris? lui dit-elle... A votre aise, mon ami,
quant  moi je reste ici.

--Vous voulez rester ici?

--Sans doute ne suis-je pas libre?...

--Mais que ferez-vous?

--Que cela ne vous inquite pas, je ne suis pas embarrasse de ma
personne.

--Vous ne savez ce que vous dites, vous me suivrez  Paris, je le veux;
nous verrons qui de nous deux cdera.

--Ce ne sera pas moi.

Une violente querelle s'engagea et de Prval, qui tenait  la main une
petite cravache, en porta un coup  Cleste.

Elle ne fit pas un geste, ne dit pas un mot; mais ses yeux lancrent des
clairs, ses joues devinrent affreusement ples, de Prval comprit qu'il
avait t trop loin et voulut s'excuser.

--C'est bien! lui dit Cleste, c'est bien, si vous partez je partirai
avec vous.

Quelques heures aprs cette scne, de Prval sortait du cercle o il
passait toutes les soires. Au dtour d'une petite rue qu'il devait
suivre pour se rendre  l'htel qu'il habitait, il fut abord par un
homme envelopp dans un de ces cabans que portent les pcheurs
provenaux.

--Si tu pars, elle partira avec toi, lui dit cet homme. Et sans laisser
 Prval le temps de se reconnatre, il lui porta un violent coup de
couteau qui l'tendit par terre.

Des passants relevrent de Prval et le portrent  son htel, la
blessure qu'il avait reue, quoique trs-grave, n'tait pas mortelle.
Cleste tait partie. De Prval qui craignait, par-dessus tout, d'tre
forc de mettre la justice dans la confidence de ses affaires, ne dit
rien de nature  la compromettre, et lorsqu'il fut rtabli, il retourna
 Paris.

Nous connatrons plus tard les vnements qui,  partir de ce moment,
prcdrent les dbuts de Cleste au grand thtre de Marseille, o,
sous le nom de Silvia, nous l'avons vue obtenir les plus brillants
succs.

Supposons un instant que plusieurs jours se sont couls durant le temps
que nous avons mis  vous raconter les vnements qui prcdent, et nous
entendrons Servigny, que nous retrouverons dans le boudoir de Silvia,
lui adresser cette question:

--Mais tu ne m'aimes donc pas?

--Silvia ne rpondit pas  Servigny avec autant de franchise qu'elle
l'avait fait lorsque Prval lui avait adress la mme question, elle
avait devant les yeux, au moment o nous sommes arrivs, un but qu'elle
voulait atteindre.

--Si je ne vous aimais pas, seriez-vous ici, lorsque j'ai fait dfendre
ma porte  tout le monde.

--Mais si vous m'aimez, Silvia, pourquoi ne me confiez-vous pas toutes
vos penses.

--Mais je n'ai vraiment rien  vous confier, dit Silvia, en adressant 
Servigny un de ses plus gracieux sourires.

--Vous me trompez, Silvia, depuis quelques jours vous tes triste,
proccupe; je vous en prie, ne me laissez pas ignorer plus longtemps le
sujet de vos peines.

--Puisque vous l'exigez, je vais vous satisfaire; mais, songez-y bien,
je vous dfends de vous moquer de moi.

--Je vous coute avec la plus srieuse attention.

Silvia tait aussi bonne comdienne dans son boudoir que sur les
planches de son thtre; elle baissa modestement ses beaux yeux.

--C'est une bien heureuse vie, n'est-ce pas, que celle d'une comdienne
 laquelle le public veut bien accorder un peu de talent, dit-elle aprs
quelques instants d'hsitation. Une actrice fait tout ce qu'elle veut,
elle peut couter tous les compliments qu'on lui adresse; les hommes les
plus distingus s'empressent autour d'elle, c'est fort agrable sans
doute: c'est le beau ct de la mdaille dont voici le revers: Si
prenant le temps comme il vient, nous cherchons dans une affection
relle une distraction aux ennuis incessants de notre profession, on
nous mprise; si nous restons sages, on nous calomnie; nous sommes
forces, surtout en province, d'obir  mille petites influences; il
faut que nous recevions une foule de gens qui nous dplaisent, parce
qu'ils iraient nous siffler au thtre si nous ne les recevions pas dans
notre salon; mais trouverons-nous parmi nos camarades ce que nous ne
pouvons pas rencontrer dans le monde?... Ah! n'allez pas le croire; ceux
de nos camarades qui ont moins de talent que nous, nous jalousent; ceux
qui en on plus, nous mprisent; et tous cherchent  nous nuire: les
hommes en faisant manquer nos entres et les effets sur lesquels nous
comptions, les femmes soit en ameutant contre nous ceux qui sont leur
amants et ceux qui cherchent  le devenir, soit en cherchant  nous
craser par un luxe auquel nous ne pouvons atteindre.

Silvia pleura en achevant ce petit discours dont Servigny ne devinait
pas la conclusion; ses larmes qui paraissaient sincres, touchrent le
pauvre jeune homme.

Silvia apprciant l'effet qu'elle avait produit, vit qu'elle pouvait
continuer, ce qu'elle fit en ses termes:

--J'ai une parure d'opales et d'meraudes assez belle, je tiens  cette
parure, non pas  cause de sa valeur qui n'est pas considrable, mais
parce qu'elle a appartenu  ma pauvre mre (ici une pause, puis quelques
nouvelles larmes), cependant, lors de mes dbuts, n'ayant pas assez
d'argent pour acheter les costumes qui m'taient indispensables, je la
confiai  un juif qui me prta la somme dont j'avais besoin, il fut
stipul que si je ne lui rendais pas cette somme  une poque indique,
la parure deviendrait sa proprit. J'esprais tre en mesure  l'poque
convenue, je ne savais pas alors qu'au commencement de notre carrire
nous devons tre exploite par nos directeurs. Ce matin, le juif est
venu chez moi, il ne veut plus attendre, et ce soir, si aujourd'hui je
ne lui paye pas une assez forte somme, ma parure sera vendue.

--Calmez-vous, ma chre Silvia; calmez-vous. Je vais aller voir ce juif,
et il faudra bien qu'il attende quelques jours encore.

--Il ne voudra rien entendre. Je sais que le marquis de Roselli, que je
n'ai pas voulu recevoir, parce que je vous aime, Servigny, veut acheter
cette parure pour la donner  la seconde chanteuse.

Si Servigny avait eu  sa disposition la petite fortune qu'il possdait,
il eut sch de suite les larmes qui coulaient le long des joues de la
femme qu'il aimait; mais ne voulant pas lui laisser concevoir une
esprance que, peut tre, il ne pourrait pas raliser, il sortit se
bornant  l'engager  souffrir avec rsignation ce qu'elle ne pouvait
empcher. Silvia qui avait remarqu la proccupation  laquelle il
paraissait en proie, et qui devinait que c'tait d'elle qu'il allait
s'occuper, se mit  rire aussitt qu'il fut sorti.

--C'est bien! se dit-elle, c'est bien! Je crois que je puis sans me
compromettre prier Dieu qu'il te fasse russir dans tout ce que tu vas
entreprendre.

Le juif qui servait de compre  Silvia, car la parure d'opales et
d'meraudes n'avait t engage que pour la mise en scne de la comdie
qu'elle voulait jouer, possdait tous les dfauts qui constituent les
qualits des enfants d'Isral. Il tait laid, sale, rus et fripon; et
toutes les fois qu'il rencontrait l'occasion de jouer, tout en gagnant
quelques cus, un bon tour  un _go_[197], il la saisissait avec le
plus vif empressement.

Ce moderne Schilock, qui tait cependant la providence de toute la
fashion marseillaise, habitait la plus vieille masure de la plus sale
rue du triste quartier Saint-Jean. Il reut Servigny avec un
empressement qui parut de bon augure  celui-ci.

--Vous voulez dgager la parure de mademoiselle Silvia, dit-il, lorsque
le jeune homme lui et fait connatre l'objet de sa visite; vous avez
bien raison, mon jeune monsieur; c'est une bien jolie femme que
mademoiselle Silvia, et qui vous aime bien,  ce que l'on dit.

--Ah! on dit cela, rpondit Servigny, intrieurement flatt, de ce qu'on
savait qu'il tait aim d'une aussi jolie femme que Silvia.

--Voici la parure, ajouta le juif posant sur une petite table, devant
laquelle il tait assis, une petite bote de maroquin qu'il avait prise
dans un tiroir; voil une parure, dit-il, qui ne serait pas reste
longtemps entre mes mains, si mademoiselle Silvia l'avait voulu.
Monsieur le marquis de Roselli, une jeune seigneur italien, tait
dispos  faire pour elle tous les sacrifices possibles.

Il ouvrit la petite bote, Servigny se dit que Silvia devait tre bien
belle lorsqu'elle tait pare de ces pierres qui refltaient toutes les
brillantes couleurs de l'iris, il fit un pas, et son corps obissant
machinalement  sa pense, il tendit la main pour les recevoir, le juif
couvrit la petite bote de ces deux mains longues et osseuses.

--Il faut me compter cinq mille francs, dit-il.

--Je n'ai pas d'argent, dit Servigny, mais...

Le juif ne lui laissa pas le temps d'en dire davantage, il remit la
petite bote dans le tiroir qu'il ferma et dont il mit la cl dans sa
poche.

--Il faut me compter cinq mille francs dit-il encore.

--Voulez-vous prendre la peine de m'couter, monsieur, lui dit Servigny.
Les manires, la voix, le regard du juif, taient changs depuis que
Servigny avait laiss s'chapper de ses lvres ces fatales paroles: Je
n'ai pas d'argent! D'obsquieux, ils taient devenus  peu prs
insolents, il fit cependant signe qu'il tait dispos  l'couter.

--Servigny lui fit alors comprendre que s'il n'avait pas  sa
disposition immdiate la somme ncessaire pour le satisfaire, il n'tait
cependant pas dpourvu de ressources; il lui apprit qu'il possdait une
somme considrable dpose chez un notaire de Paris, et qu'il pouvait
disposer de cette somme.

--Je comprends bien, rpondit le juif, je comprends bien; mais puisque
je puis aujourd'hui mme recevoir mon argent en vendant, au marquis de
Roselli cette parure, qui m'appartiendra ce soir, pourquoi attendrais-je
encore huit jours au moins? Si cependant vous m'offriez des srets et
un intrt raisonnable, nous pourrions peut-tre nous entendre. Le juif
avait examin avec la plus srieuse attention les pices qui attestaient
la vrit de ce qu'avanait Servigny.

--Qu' cela ne tienne! si vous voulez vous contenter d'une lettre de
change  quinze jours de date de 5,500 fr...

--Vous n'y pensez pas, je puis recevoir mon argent ce soir et gagner
plus que vous ne m'offrez en vendant cette parure au marquis de Roselli.

--Alors dites-moi ce que vous exigez.

--Voil: les pices que vous me prsentez sont en rgle, et attestent,
il est vrai, que Me Bnard, notaire  Paris, tient entre ses mains un
somme de 20,000 francs qui vous appartient, et qu'il doit vous remettre,
lorsque vous la demanderez; c'est trs-bien. Voil vos pices; je veux
bien m'en rapporter  votre parole! Vous me ferez seulement une lettre
de change  quinze jours de 7,125 fr., capital 7 mille fr., intrts du
capital  cinq pour cent pendant six mois, cent vingt-cinq francs,
bnfice que j'aurais fait en vendant la parure au marquis de Roselli
deux mille francs, je ne puis pas perdre cette somme pour vous obliger,
quel que soit l'intrt que je vous porte.

--Que maudit soit cet infme usurier, pensa Servigny, mais je ne puis
faire autrement, j'accepte, dit-il.

--Vous tes bien sr de me payer  l'chance, rpondit le Juif.

--Trs-sr! parbleu! Je vais crire ce soir mme  mon notaire de
m'envoyer mes fonds.

--Il doit alors vous tre indiffrent d'ajouter un autre nom au vtre,
celui de M. Mathieu Durand, par exemple, le juif nommait un des
ngociants recommandables de Marseille, dont vous imiterez tant bien que
mal la signature sur les billets que vous allez passer  mon ordre.

--Mais c'est un faux que vous voulez que je fasse, misrable que vous
tes, s'cria Servigny, qui ne put couter sans prouver une vive colre
une aussi trange proposition.

--Vous refusez? admettons alors que nous n'avons rien dit, et le juif
retira du tiroir la petite bote, et fit scintiller les pierres dans le
rayon de soleil qui passait  grand peine  travers les normes barreaux
de fer qui garnissaient l'troite fentre de sa tanire. Trs-souvent,
cependant, j'ai fait de semblables affaires, et puis ce que vous
regardez comme une mauvaise action, ne fait en ralit de tort 
personne, en prenant votre billet je sais que c'est un faux, vous, vous
tes certain de payer  l'chance; il ne sortira pas de mes mains: nous
sommes au 25 juin, je vous le remettrai le 10 juillet en change de la
somme de 7,125 fr., il est du reste bien entendu que vous allez me
remettre de suite cent francs, que coteraient les actes, et
enregistrement que ncessiterait une dlgation  non profit sur la
somme dpose chez votre notaire, si nous traitions d'une autre manire.

Servigny hsita longtemps, cependant comme en faisant ce que le juif
exigeait, il ne croyait pas blesser les lois de la probit, et qu'il
tait bien certain de payer, avant mme son chance, la lettre de
change, sur laquelle il allait apposer le nom du ngociant Mathieu
Durand; il signa.

Servigny emportant la parure d'meraudes et d'opales, tait  peine
sorti de chez lui, que le juif s'empressa de se rendre chez Silvia, 
laquelle il raconta ce qui venait de se passer: Je crois bien, lui
dit-il, que vous ne pourrez arracher que cette aile  l'oiseau qui est
venu se prendre dans vos filets; le jeune homme n'est pas aussi riche
que vous le supposiez, il ne possde maintenant qu'une dixaine de mille
francs, au plus.

--Cela pourra durer  peu prs un mois, rpondit Silvia.

--Je crois que vous feriez bien de laisser  ce jeune homme ce qui lui
reste, et de vous occuper du marquis de Roselli, que vos rigueurs
commencent  lasser.

--Vous tes la sagesse mme, digne enfant d'Abraham, vos avis seront
peut-tre pris en considration.

--Eh! eh! dit le juif en riant en dedans, comme le Nathaniel Bunppo de
Fenimore Cooper, nous pourrions,  nous deux, faire d'excellentes
affaires, mais il faudrait pour cela jouer cartes sur table.

Silvia jeta sur lui un regard si incisif, qu'il baissa presque les yeux.

--Lequel de nous deux tromperait l'autre, honnte Josu? dit-elle.

--Vraiment, je ne sais, rpondit Josu en donnant cours  l'hilarit
qu'il comprimait  peine, ah! si vous tiez une fille de Jacob.

--Restons comme nous sommes, vous m'apprendriez, sans doute, beaucoup
de choses utiles, mais j'ai remarqu que les instituteurs veulent
exploiter leurs lves, et cela ne me convient pas. J'ai parcouru,  peu
prs, toute l'Europe, en la compagnie d'un homme avec lequel je me
serais peut-tre entendue, s'il avait voulu prendre sa part et me
laisser la mienne. Si j'en trouve un qui soit plus juste et aussi habile
que le duc de Modne, nous pourrons peut-tre nous entendre.

--Le duc de Modne est un grand homme, dit le juif, il a trouv le moyen
de me mettre dedans.

Le soir mme, Servigny, qui dans la journe avait fait remettre  Silvia
la parure, rencontra dans sa loge le marquis de Roselli, cependant il
n'osa se plaindre. Silvia, lorsque le marquis fut parti, lui tmoigna
tant de reconnaissance, de ce qu'il avait fait pour elle, elle se montra
si gracieuse, si enjoue, qu'il craignit lui faire injure en la
souponnant.

Le lendemain matin, le marquis de Roselli sortait de chez Silvia,
lorsqu'il y entrait il essaya de faire comprendre  sa matresse,
qu'elle ne devait pas recevoir cet homme, dont les prtentions taient
connues de toute la ville. Silvia lui rpondit qu'elle se souciait peu
de ce que pouvaient penser les oisifs; puis elle se mit  rire, et
ajouta qu'elle tait charme de pouvoir enlever un adorateur  sa
rivale, la seconde chanteuse.

--Ainsi vous recevrez de nouveau ce marquis italien?

--Si cela me plat, mon trs-cher, ne suis-je pas libre?

--Non, tu n'es pas libre de faire ce qui me dplat, ce qui me blesse.

--Ah! dj de la tyrannie! je vous en avertis, je n'aime pas les
jaloux.

--Vous croyez donc, que vous pourrez recevoir chez vous tous les beaux
fils de la ville, et qu'il ne me sera pas permis de m'y opposer? cela ne
sera pas, vrai Dieu!

--Ah! ah! vous voulez dj que je vous paye l'intrt de votre argent.
Et Silvia lana  Servigny un regard de ddain indfinissable.

Le jeune homme bondit sous ce regard comme s'il et t frapp d'une
tincelle lectrique, un clair lumineux qui traversa sa pense, lui fit
durant un instant, voir tels qu'taient en ralit tous les faits qui
venaient de se passer; il sortit pour ne pas clater. Silvia ne fit pas
un pas pour le retenir, cependant il n'attribua d'abord qu' un caprice,
 une de ces ides fantasques, qui traversent si souvent l'imagination
des femmes, la conduite de sa matresse.

En payant ce que je devais au juif Josu, vous m'avez rendu un
trs-grand service, soyez donc assur de ma reconnaissance, mais vous
connaissez trop bien les usages de la bonne compagnie, pour vous faire
un titre de ce service; je vous ai aim, je vous l'ai prouv aussi bien
que cela m'a t possible, hier je vous aimais encore: aujourd'hui je ne
vous aime plus, et je vous l'cris, afin de m'viter la peine de vous le
dire; ne venez plus chez moi, vous pourriez y rencontrer le marquis de
Roselli.

Silvia avait sign cette lettre, qui fut remise  Servigny lorsqu'il
rentra chez lui. Il aurait d sans doute considrer ce qui lui arrivait
comme une leon dont il devait faire son profit et ne plus s'occuper de
Silvia. Mais, si l'on veut bien considrer qu'il ne possdait pas encore
cette exprience qui ne s'acquiert qu'avec les annes, et surtout qu'il
aimait vritablement Silvia, on pourra peut-tre trouver sa conduite
toute naturelle. Sa raison, il est vrai, condamnait cette femme, mais
son coeur, vivement pris, cherchait  l'excuser; il ne pouvait croire
qu'elle et agi de son propre mouvement, elle devait, suivant lui, avoir
obi  des influences trangres. Il voulait la voir encore, elle
n'oserait lui avouer qu'elle tait l'auteur d'une lettre aussi odieuse
que celle qu'il venait de recevoir? Il n'est pas possible, se
disait-il, que si jeune, si belle, elle ait dj atteint ce degr de
corruption. Puis, relisant la lettre qu'il venait de recevoir, il la
commentait avec la plus scrupuleuse attention, et cet examen venait
corroborer son opinion.

Il se rendit de suite chez Silvia; la cantatrice le reut dans son
boudoir, elle tait tendue sur un divan, et seulement vtue d'un
peignoir de satin noir, qui faisait admirablement ressortir l'clatante
blancheur de sa carnation; en la voyant si belle, le premier dsir qu'il
prouva fut celui de tomber  ses genoux. Il se contraignit cependant.

--Ce n'est pas vous sans doute, Silvia, qui avez crit cette lettre? lui
dit-il.

Lorsque Servigny adressait cette question  celle qui avait t sa
matresse, il n'esprait plus une dngation; la froide ironie qui
tincelait dans les yeux de Silvia, lui faisait pressentir sa rponse,
ses prvisions ne furent pas trompes; cependant, elle ne rpondit pas
d'une manire directe.

--Je n'esprais plus vous revoir, lui dit-elle, je croyais que vous
auriez bien voulu me comprendre.

--Ainsi vous pensez tout ce qui est crit sur cette feuille de papier?

--Sans doute: je vous aimais, je le crois du moins, je ne vous aime
plus, j'en suis sre. Y a-t-il l quelque chose qui doive vous tonner?

Servigny avait le coeur trop bien plac et trop d'nergie dans le
caractre pour essayer de rpondre  des paroles qui accusaient chez
celle qui venait de les prononcer une scheresse d'me et un cynisme
vritablement inexplicables, il allait quitter le boudoir de Silvia,
lorsque celle-ci, qui sans doute esprait une scne de dsespoir et de
larmes, et qui semblait trouver du plaisir  remuer le poignard dans la
blessure qu'elle avait faite, lui dit:

--C'est cela, mon trs-cher, partez, mais htez-vous, j'attends le
marquis de Roselli.

C'en tait trop; l'infernale mchancet de Silvia mritait une punition
exemplaire: Servigny la frappa au visage, puis il s'enfuit, effray de
l'odieuse action qu'il venait de commettre.

--Et de deux, dit Silvia.

--Il parat que c'est comme cela qu'on vous quitte, dit un homme qui
s'tait tenu cach derrire les rideaux du boudoir, pendant tout le
temps qu'avait dur la scne que nous venons de dcrire, faut-il encore
aller tuer celui-l.

Cet homme portait le costume des pcheurs provenaux.

--Que me voulez-vous, s'cria Silvia, qui malgr l'audace de son
caractre, ne put s'empcher de trembler sous le regard implacable de
l'homme qui se trouvait devant elle.

--J'tais venu pour vous tuer, rpondit le pcheur en lui montrant un
couteau bien affil.

Silvia saisit le cordon d'une sonnette qui se trouvait  sa porte.

--Ne craignez rien, lui dit le pcheur, je ne vous tuerai pas
aujourd'hui, puis il disparut par la fentre avec l'agilit d'un chat
sauvage.

Reste seule, Silvia crivait une petite lettre qu'elle ne signa pas et
qu'elle fit porter chez le substitut du procureur du roi.

Le lendemain,  six heures du matin, Servigny tait arrt  son
domicile comme prvenu de faux en criture de commerce.

Il rpondit avec franchise  toutes les questions qui lui furent
adresses, il dit dans quelles circonstances il avait remis au juif
Josu la lettre de change sur laquelle il avait oppos la signature du
ngociant Mathieu Durand, qu'il avait ensuite endosse; mais le juif qui
ne voulait pas faire connatre  la justice les petits secrets de son
commerce, soutint qu'il avait escompt la lettre de change, croyant de
bonne foi qu'elle avait t souscrite par celui dont elle portait la
signature.

Servigny, bien certain d'tre sous peu de jours en mesure de payer, ne
redoutait pas les rsultats de la faute qu'il avait commise, mais un
vnement qu'il tait bien loin de prvoir, vint tout  coup le plonger
dans le plus profond dsespoir, au lieu de l'argent sur lequel il
comptait, il reut une lettre qui lui apprit que le notaire auquel il
avait confi sa petite fortune, venait de prendre la fuite, emportant
tous les fonds que lui avaient confis ses clients.

Servigny comparut devant la cour d'assises d'Aix; sa jeunesse et la
franchise de ses aveux intressrent tout le monde, il fut cependant,
ainsi que nous l'avons dit, condamn  cinq annes de travaux forcs,
sans exposition.

Les hommes dous d'une certaine dose d'nergie, puisent assez souvent
du calme, dans l'excs mme de leur malheur; Servigny tait un de ces
hommes: il envisagea sans sourciller le sombre avenir qui se droulait
devant ses yeux, et, lorsqu'il fut seul dans la chambre qu'il occupait
en prison, il s'cria:

Il arrivera ce qu'il plaira  Dieu d'ordonner, mais je ne subirai pas la
peine  laquelle je viens d'tre condamn.




VII.--L'vasion.


Ainsi que nous l'avons dit, Duchemin,  des indices qui ne pouvaient
chapper  des yeux aussi exercs que les siens, s'tait aperu que les
projets qu'il mditait taient connus de son compagnon de chane, il
pouvait donc craindre que cet homme ne les dvoilt, pour se mnager
quelques faveurs; il fit part  Salvador des craintes qu'il prouvait,
craintes que celui-ci partagea.

--Il y a cependant un moyen, lui dit Duchemin: cet homme parat fort et
rsolu, ne pourrions-nous pas lui confier entirement notre projet, et
lui faire partager nos moyens d'vasion? Si par la suite il nous gne,
nous saurons bien nous en dbarrasser.

Salvador, beaucoup plus prudent cette fois que Duchemin, lui fit
observer que celui dont ils redoutaient l'indiscrtion ne savait, aprs
tout, rien de bien positif, et qu'il tait beaucoup plus sage d'attendre
encore. Duchemin se rendit  ces raisons.

Plusieurs jours s'coulrent sans qu'il arrivt rien qui pt leur faire
supposer qu'ils avaient t trahis.

Il survint pendant ce temps un vnement qui non-seulement les dtermina
 faire partager  Servigny les moyens d'vasion qu'ils s'taient
mnags, mais encore leur donna le dsir de se l'attacher.

Un vieux forat, que sa force prodigieuse et la frocit de son
caractre avaient rendu la terreur de tous les malheureux habitants du
bagne, voulut un jour que Servigny et Duchemin l'aidassent  commettre
un vol dans l'arsenal. Duchemin, qui craignait que si ce vol venait 
tre dcouvert, on ne le resserrt plus compltement, ne se souciait pas
de le commettre; Servigny refusa positivement son assistance, et ne
daigna mme pas allguer quelques raisons pour justifier son refus.
Toute la fureur du vieux forat se tourna contre lui.

--Ah! tu veux pas m'aider! lui dit-il, eh bien, mauvais _fagot_[198], tu
n'aideras jamais personne, il faut que je te _refroidisse_[199].

Et, joignant l'effet aux menaces, il se prcipita sur lui. Servigny
l'attendit de pied ferme, et, sans paratre employer toutes ses forces,
il le terrassa; puis, lui serrant le cou entre ses deux mains, il le
fora de demander grce.

Les hommes disposs  abuser de leurs forces, prouvent toujours un
certain respect pour ceux qui paraissent organiss de manire  pouvoir
leur tenir tte. Duchemin, qui venait de voir Servigny vaincre avec
facilit un homme qu'il n'aurait peut-tre pas attaqu sans prouver un
lger sentiment de crainte, bien qu'il se sentt dou d'une force peu
commune, devait donc plus que tout autre obir  cette loi gnrale.

--Tudieu! quel gaillard vous tes, dit-il  Servigny.

Puis, s'adressant au vieux forat qui rlait tendu sur le sol:

--Tu n'esprais pas, lui dit-il, recevoir aujourd'hui une pareille
_floppe_?

--Je le _buterai_[200]; rpondit celui-ci.

--C'est ce qu'il faudra voir, reprit Servigny, en quittant avec Duchemin
le thtre de la lutte.

Duchemin put avant la fin de la journe causer quelques instants avec
Salvador, auquel il raconta ce qui s'tait pass.

--Je t'assure, lui dit-il, que c'est un _niert_[201] qui n'est pas
_frileux_[202], et que s'il reste avec nous, il pourra dans l'occasion
nous donner plus d'un bon coup de main.

--Mais restera-t-il avec nous? voil ce qu'il faudrait savoir.

--Que veux-tu qu'il fasse en sortant d'ici? Il ne me parat pas charg
d'argent, et comme probablement il n'a pas t envoy  Toulon pour ses
bonnes actions, il sera trop content de trouver avec nous l'occasion de
s'en procurer.

--Je vois que tu ne veux pas laisser chapper cette occasion de former
un nouvel lve; mais, puisque maintenant nous sommes trois au lieu de
deux, il faut que nous cherchions un nouveau plan.

--As-tu vu Matho?

--Pas aujourd'hui.

--Tu ne le verras sans doute qu'aprs demain; d'ici-l, je te dirai ce
qu'il faudra lui demander.

--Es-tu bien sr de cet homme, Duchemin?

--Sr comme de moi-mme; il est intress, je lui donne de l'argent; il
est poltron, je puis lui faire couper le cou.

Cette conversation entre Salvador et Duchemin avait eu lieu  voix
basse, de manire  ce que Servigny, qui, par discrtion, s'tait
loign de toute la longueur de sa chane, ne pt rien entendre. Lorsque
Duchemin rejoignit son compagnon aprs avoir quitt Salvador, les
forats rentraient dans leurs salles respectives.

Aprs la distribution du vin, Duchemin et Servigny eurent ensemble la
conversation suivante:

--Vous avez devin, dit Duchemin, que j'ai l'intention de m'vader avec
le _payot_ Salvador?

--Oui, rpondit Servigny, mais c'est le hasard seul qui m'a appris quels
taient vos projets.

--Je le sais; vous auriez pu, en nous dnonant, obtenir quelques
faveurs, tre dferr par exemple.

--Je ne vous ai pas dnonc, parce que je ne puis vouloir vous empcher
de faire ce que je voudrais pouvoir faire moi-mme.

--Quelle est la cause de votre condamnation?

Servigny, auquel la mine honnte de Duchemin inspirait de la confiance,
lui raconta toute son histoire.

--Ah! vous tes un _homme de lettres_[203], il y en a beaucoup ici, ce
sont tous de trs-honntes gens, dit Duchemin, avec une certaine
expression de ddain, qui n'chappa pas  Servigny.

--Quelle que soit l'opinion que vous ayez de moi, rpondit-il, vous
pouvez agir sans crainte, je ne vous trahirai pas.

--Ecoutez-moi, reprit Duchemin, aprs quelques instants de rflexion,
nous pouvons aussi bien faire notre _cavale_ (fuite)  trois, vous avez
du courage, de la rsolution, si vous le voulez, vous partirez avec
nous, lorsque nous serons en libert, nous verrons s'il y a moyen de
nous entendre...

Servigny, nous l'avons dj dit, tait bien dtermin  ne point subir
la peine  laquelle il avait t condamn, il accepta donc la
proposition qui lui tait faite, se rservant _in petto_ le droit de
quitter ses compagnons, si, comme il avait tout lieu de le supposer,
leur compagnie ne lui paraissait pas convenable.

Le forat qui, pour une raison quelconque, dsire entrer  l'hpital du
bagne, arrivera tt ou tard  son but, il saura si bien simuler tous les
diagnostics d'une maladie grave que les mdecins les plus experts s'y
laisseront prendre.

Servigny, Duchemin et Salvador taient protgs par un des chirurgiens
aides-major, attach  l'hpital, que les vnements de sa vie passe
foraient d'obir  Duchemin (ce chirurgien tait n dans l'le de
Malte, et se nommait Matho); ils purent donc trs-facilement obtenir
leur admission.

Cependant, comme ils ne voulaient pas compromettre leur protecteur, ils
firent tout ce qui tait ncessaire pour ne rien laisser souponner.

Servigny, qui avait reu de Duchemin les instructions ncessaires, entra
le premier  l'hpital pour se faire traiter du scorbut; c'est de
toutes les maladies celle que les forats savent le mieux simuler;
Duchemin qui paraissait en proie  la plus effroyable fivre, le suivit;
deux jours aprs, Salvador, atteint en apparence d'une hmorragie
complique, venait rejoindre ses deux compagnons.

Les forats qui remplissent l'office d'infirmiers, sont dferrs et
peuvent circuler librement dans toute l'enceinte du bagne, ce sont
ordinairement des doyens qui se sont faits du bagne une patrie
d'adoption et qui savent manoeuvrer avec assez d'adresse pour mnager 
la fois et la chvre et le chou, c'est--dire pour ne rien voir de ce
que les malades, ou prtendus tels, qu'ils doivent soigner, dsirent
cacher, tout en ayant l'air de regarder beaucoup; il est donc fort rare
qu'un de ces hommes _tortille une cavale_[204].

Ce sont presque tous de vieux renards qui connaissent toutes les ruses
du mtier, et qui comprennent  demi-mot, sans qu'il soit ncessaire de
les mettre dans la confidence; ils savent, moyennant finance bien
entendu, procurer  leurs malades tout ce qu'ils dsirent pour amliorer
tant soit peu le rgime assez maigre de l'hpital; cela fait ils ne
s'occupent plus de rien.

Matho, qui faisait le service de la salle dans laquelle se trouvaient
Servigny, Duchemin et Salvador, avait le soin de formuler les
ordonnances de manire  faire croire qu'ils taient rellement malades.
Les argousins ne se doutaient de rien, les gardes-chiourmes n'avaient
pas reu l'ordre de se montrer plus svres que de coutume; tout allait
donc  merveille, et Duchemin faisait passer tous les jours une lettre 
Matho, qui, de son ct, lui faisait tenir la rponse, enfin celle
qu'il attendait arriva, Matho lui apprenait que tout tait prt.

Il existe,  l'extrmit de la plus grande salle de l'hpital, celle
dans laquelle se trouvaient nos trois forats, une petite pice qui sert
de salle des morts. L'infirmier tait le dpositaire de la cl de cette
salle que l'on n'ouvrait que lorsqu'il fallait y dposer momentanment
de nouveaux htes. Duchemin parvint  prendre l'empreinte de cette cl;
cela fait, il n'tait plus difficile de s'en faire fabriquer une
semblable.

Pourvus de cette cl, Servigny, Duchemin et Salvador pouvaient, chaque
fois qu'ils trouvaient le moment favorable, entrer dans la petite salle.
Sous une des tables de marbre noir destines  recevoir les cadavres,
ils creusrent un trou par lequel,  l'aide des draps de leurs lits
rouls en corde et attachs les uns au bout des autres, ils descendirent
au moment propice dans les magasins de la marine qui sont situs au
rez-de-chausse du btiment dont l'hpital du bagne occupe le premier
tage.

Lorsqu'ils furent tous les trois arrivs  bon port, Duchemin alluma une
petite bougie dont la ple lueur tait  peine suffisante pour dissiper
les tnbres autour d'eux, et,  l'aide des instructions qu'il avait
reues de Matho, il se mit  chercher la malle qui devait contenir tout
ce qui leur tait ncessaire pour se dguiser; il la trouva dans un des
coins les plus reculs du magasin, il s'empressa de l'ouvrir; elle
contenait deux uniformes complets de gendarmes, armement et quipement,
des perruques, des cordes et une pince pour forcer une des portes du
magasin qui donnait entre sur l'arsenal.

Salvador et Duchemin endossrent chacun un des deux uniformes de
gendarme et Servigny conserva ses vtements de forat auquel il ajouta
une espce de bissac qu'il devait porter sur son dos; on lui lia les
mains, et  la naissance du jour, lorsque le coup de canon qui annonait
l'ouverture du port se fit entendre, la porte du magasin, la plus
voisine de la grille de l'arsenal fut force.

--Maintenant, chargeons nos armes! dit Duchemin qui avait trouv dans la
malle plusieurs paquets de cartouches, on ne sait pas ce qui peut
arriver.

Salvador et Duchemin, vtus de leurs uniformes de gendarmes et
conduisant Servigny qui semblait un forat extrait du bagne pour aller
en tmoignage, devant quelque cour d'assises, favoriss, par la foule
d'ouvriers de la marine, qui se rendaient  leurs travaux, passrent
sans rencontrer d'obstacles la grille de l'arsenal.

Ils taient dans la ville, qu'ils traversrent avec la plus grande
rapidit; puis ils prirent la route du Beausset. A quelque distance de
Toulon, ils prirent un chemin trac au milieu d'un bois assez pais,
dans lequel ils voulaient se reposer quelques instants; ils y taient 
peine arrivs, lorsque trois coups de canon, rpts trois fois  des
intervalles gaux, annoncrent aux habitants des environs de Toulon, que
trois forats venaient de s'vader, et qu'une somme de cent francs
serait la rcompense de celui d'entre eux qui ramnerait au bagne un des
fugitifs.

--Nous ferons bien, dit Duchemin, de rester dans ce bois jusqu' la fin
de la journe, afin de ne traverser qu' la nuit le bourg du Beausset.

--Mais si nous sommes rencontrs ici, par quelques-uns de ces chasseurs
d'hommes! rpondit Salvador, et il montrait  ses compagnons plusieurs
paysans arms de carabines rouilles et de mauvais fusils de munition,
qui gravissaient une petite colline dominant le bouquet d'arbres au
milieu desquels ils taient cachs.

--Ils n'auront pas l'esprit de deviner que l'uniforme de la gendarmerie
royale couvre le gibier qu'ils chassent; ce qu'il faut surtout viter,
c'est la rencontre de nos frres d'armes de la brigade du Beausset, ds
que nous aurons atteint la fort de Cuges, nous serons sauvs.

Lorsqu'il ne fait ni trop chaud ni trop froid, messieurs les gendarmes,
si cependant ils n'ont rien de mieux  faire, montent  cheval vers le
soir et parcourent les environs de leur rsidence.

Duchemin, parfaitement au courant des habitudes de ces messieurs,
croyait ne devoir rien redouter, attendu qu'il tombait, lorsqu'il quitta
le bois avec ses deux compagnons, une de ces pluies continues, qui, dans
les contres mridionales, paraissent plus froides et plus dsagrables
que partout ailleurs.

Malheureusement pour les fugitifs, le brigadier de la gendarmerie du
Beausset, venait de se disputer avec sa mnagre, cela l'avait mis de
trs-mauvaise humeur, et comme il fallait ncessairement qu'il en ft
supporter les effets  quelqu'un, il choisit de prfrence ses gendarmes
qui se trouvaient sous sa main, il les fit donc monter  cheval et les
emmena faire patrouille.

Les fugitifs sortis du bois dans lequel ils avaient pass une partie de
la journe, suivirent, tant que cela leur fut possible, des sentiers et
des chemins de traverse; enfin la nuit tant tout  fait venue et ne se
trouvant plus qu' un quart de lieue de Beausset, ils crurent devoir
rejoindre la grande route; ils y arrivaient lorsqu'ils rencontrrent la
patrouille commande par le brigadier dont nous venons de parler; la
surprise leur fit faire un mouvement; cependant, ils ne perdirent pas
contenance et continurent leur route en htant le pas, aprs un
_bonjour, camarades_, prononc par Duchemin avec un accent qui
n'accusait pas la plus lgre motion.

Ils croyaient avoir esquiv ce mauvais pas, mais ils furent bientt
cruellement dtromps, le brigadier s'tait tout  coup rappel les
coups de canon qui avaient retenti dans la journe, et comme il ne
trouvait dans sa mmoire aucun nom  appliquer sur les physionomies des
gendarmes qu'ils venaient de rencontrer, lesquels devaient cependant
appartenir  la rsidence de Toulon, il lui vint dans l'esprit une foule
de soupons qu'il voulut claircir.

--Camarades! cria-t-il aux prtendus gendarmes qui avaient dj fait
assez de chemin, camarades, arrtez-vous un instant, nous dsirons vous
parler.

--Faut-il courir, demanda Salvador  Duchemin, faut-il nous arrter?

--Il faut continuer  marcher du mme pas, ils croiront que nous ne les
avons pas entendus et peut-tre qu'ils nous laisseront tranquille.

--Regardez dit Servigny.

--Salvador et Duchemin, tournrent la tte en arrire, les gendarmes sur
l'ordre de leur brigadier avaient tourn bride, et ils arrivaient au
galop en manoeuvrant de manire  couper la retraite  ceux qu'ils
souponnaient, si cela devenait ncessaire.

--De l'_atout_ et _rif_ sur la _cogne_, s'cria Salvador ou nous sommes
_paums_[205];  moi le brigadier. Il fit feu et le pauvre vieux soldat
tomba frapp d'une balle dans la poitrine; Duchemin avait imit Salvador
et un gendarme avait prouv le mme sort que le brigadier.

Servigny s'tant dbarrass des liens qui ne l'attachaient qu'en
apparence, se sauvait d'un ct, Duchemin et Salvador qui, tout en
courant rechargeaient leurs armes, et qui savaient o se retrouver s'ils
chappaient au danger qui les menaait, avaient pris chacun une
direction oppose. Les deux gendarmes changrent quelques coups de
carabine avec ces deux bandits, mais l'un d'eux ayant t bless
lgrement, et ceux qu'ils poursuivaient s'tant engags au milieu des
terres laboures, dans lesquelles ils ne pouvaient les suivre sans
abandonner leurs chevaux, et renoncer  secourir les blesss, ils
cessrent de poursuivre les fugitifs, et retournrent sur la grande
route relever leurs camarades.

Salvador et Duchemin purent donc arriver  une auberge isole, situe 
peu de distance au del du Beausset, dans laquelle Matho avait dpos
pour eux tout ce qui leur tait ncessaire pour changer de costume.

Il y a dans toutes les provinces, et surtout aux environs des villes o
se trouvent des bagnes et des maisons centrales, des auberges tenues par
un htelier franc du collier, et prt  tout faire pourvu qu'il y trouve
son compte. L'homme qui tenait celle o Salvador et Duchemin trouvrent
ce qui avait t dpos pour eux, tait affili  la bande qui en ce
moment infestait depuis plusieurs anne la fort de Cuges et il lui
rendait, parce qu'il y trouvait son compte, les plus importants
services.

Duchemin et Salvador, aprs une nuit de repos se remirent en route,
lests d'un excellent djeuner, pourvus de deux bonnes montures, et
vtus convenablement; ils gagnrent la fort de Cuges sans rencontrer
plus d'obstacles.

Duchemin qui connaissait les lieux puisque, ainsi que nous l'avons dit
prcdemment, c'tait lui qui tait charg de vendre  Toulouse et dans
d'autres villes, le butin de la bande, rencontra facilement ceux qu'il
dsirait revoir.

On lui fit l'accueil le plus amical, et pendant plusieurs mois il
partagea, ainsi que Salvador, les nobles travaux de ses anciens amis.

La bande tait compose en grande partie d'habitants du pays, les uns
meuniers, les autres cultivateurs ou tisserands, ceux qui comme Duchemin
et Salvador n'taient pas tablis dans le pays, se cachaient tantt chez
l'un, tantt chez l'autre, le chef de la bande, (qui formait un effectif
de dix hommes y compris les nouveaux venus) runissait souvent chez lui,
ses subordonns soit pour procder aux partages du butin, soit pour leur
donner connaissance des faits qui pouvaient intresser leur sret.

L'aubergiste du Beausset l'ayant fait prvenir un jour qu'une battue
gnrale devait tre faite dans la fort de Cuges par plusieurs brigades
de gendarmerie, le chef convoqua toute la bande afin de lui faire part
de cette nouvelle; Salvador et Duchemin, n'arrivrent que trs-tard  la
maison du chef, ils frapprent, personne ne leur rpondit, cependant la
pice dans laquelle devaient avoir soup leurs camarades, paraissait
claire. La maison avait une seconde porte, connue seulement des
affids, et qui avait t pratique afin qu'ils pussent se sauver dans
la campagne en cas d'alerte; cette porte tait ouverte, ce qui surprit
trangement Duchemin.

--Entrons, lui dit Salvador, il doit s'tre pass ici quelque chose
d'extraordinaire.

--Entrons rpondit Duchemin, aprs avoir examin si ses pistolets
taient en bon tat.

--Ils entrrent dans la maison, et arrivrent sans rencontrer
d'obstacles dans la pice claire.

--Le chef, sa femme, ses deux filles et leurs sept camarades, taient
tendus ple-mle sur le sol.

--Ils sont morts ivres dit Salvador et il s'approcha de l'un d'eux.
Mort! s'cria-t-il; puis regardant successivement tous les autres:

--Morts! ils sont tous morts! que veut dire ceci.

--Cela veut dire, rpondit Duchemin, qui avait  son tour examin les
cadavres, que notre ami Matho vient de faire la besogne du
_Taule_[206].

--Salvador et Duchemin ne pouvaient plus rester dans ce pays: aprs
avoir pris le peu d'argent qu'ils trouvrent dans la ferme, ils dirent
adieu  la Provence et se dirigrent vers Paris o nous allons les
retrouver.

Nous dirons plus tard ce qui arriva  Servigny.




VIII.--Un tapis de la Grande Bohme.


Les lieux o se dessinent d'une manire plus franche et plus dcide
que partout ailleurs les innombrables varits des moeurs nationales,
sont sans contredit les cafs. Chacun de ces tablissements,  part
cette masse d'individus qui n'ont point de physionomie et que l'on
rencontre partout, a ses habitus, ses moeurs et ses usages. Un Anglais
qui voyageait en France en vritable gentleman, fut un jour forc, par
suite d'un accident arriv  sa chaise de poste, de s'arrter dans la
plus mauvaise auberge d'un pauvre village des Pyrnes; une ignoble
maritorne lui servit un dtestable dner et il fut injuri par un hte 
moiti ivre en remontant dans sa voiture. Cet Anglais crivit ces mots
sur ses tablettes: On ne sait pas faire la cuisine en France, toutes les
femmes y sont laides et sales, tous les hommes ivrognes et grossiers;
cet Anglais, comme beaucoup d'autres hommes qu'il est facile de
rencontrer, sans tre forc de traverser le dtroit qui nous spare du
Royaume-Uni, jugeait sur l'tiquette du sac. Eh bien! conduisez le mme
jour un homme de ce caractre, au caf Tortoni,  l'estaminet
Hollandais, au caf de la Rgence, et il vous dira gravement: que la
population parisienne est compose de spculateurs, de militaires en
retraite qui rvent la venue d'un autre Napolon et de joueurs d'checs.

Nous avons  Paris le caf des Varits, rendez-vous ordinaire des gens
qui font, qui vendent ou qui achtent des vaudevilles ou des drames
entiers, des moitis, des quarts de vaudevilles ou de drames; le caf du
Cirque, o l'on peut tre sr de rencontrer,  toute heure, de petits
auteurs, de petits comdiens ou de petits musiciens; le caf Desmares,
qui ouvre chaque jour ses portes  nos modernes Solons, le caf des
Epiciers, celui des Comdiens, mme celui des... Nous n'osons pas
imprimer le mot, qui sert de titre  un roman de M. Paul de Kock.

Il existe encore dans ce vaste pandmonium que l'on nomme Paris, des
tablissements dcors avec autant et plus de luxe que ceux que nous
venons de nommer, qui sont situs dans les quartiers les plus brillants
de la capitale, et qui ne sont gure frquents que par la grande bohme
parisienne: si nous n'avions pas la crainte de nous voir faire un procs
en diffamation, rien ne nous serait plus facile que de nommer ces
tablissements.

La _bohme parisienne_ (faisons observer en passant que cette
dnomination, ainsi que celle de _lorette_, que nous devons au spirituel
auteur des nouvelles  la main, est de cration toute rcente), est
naturellement divise en _grande_ et en _petite Bohme_; nous ne
parlerons, quant  prsent, que de la _grande Bohme_.

Il existe  Paris une foule de gens qui habitent de magnifiques
appartements, qui ont de beaux chevaux, et qui entretiennent des
danseuses, et auxquels cependant on ne connat ni rentes, ni proprits;
ces gens-l, escrocs, _grecs_[207], ou chevaliers d'industrie, composent
cette socit dans la socit  laquelle on a donn, depuis quelque
temps, le nom de _grande bohme_. Ces gens-l, cependant, sont moins mal
vus dans le monde que ceux qui se bornent  tre franchement et
ouvertement voleurs. On reoit dans son salon, on admet  sa table, on
salue dans la rue, tel ou tel individu dont la profession n'est
peut-tre un secret pour personne, et qui ne doit ni  son travail ni 
sa fortune, l'or qui brille  travers les rseaux de sa bourse, et l'on
honnit, l'on conspue, l'on vilipende celui qui a drob  l'talage
d'une boutique un objet de peu de valeur, un petit pain, par exemple.
Est-ce parce que messieurs les membres de la _grande bohme_ ont des
manires plus douces, un langage plus fleuri, un costume plus lgant
que le commun des martyrs que l'on agit ainsi? non sans doute; c'est
parce que, gostes que nous sommes, nous croyons tous tre dous
d'assez d'esprit et de perspicacit pour pouvoir facilement dfendre
notre bourse contre ceux dont nous n'avons pas  redouter les violences.

Les chevaliers d'industrie, les grecs, les escrocs, quelque soit le nom
que l'on donne aux membres de le grande bohme parisienne, sont, nous le
croyons, plus dangereux et plus coupables que les autre exploiteurs de
la socit, plus dangereux parce qu'ils chappent presque toujours aux
lois rpressives du pays; plus coupables, parce que la plupart d'entre
eux, hommes instruits et dous d'une certaine capacit, pourraient
certainement ne devoir qu'au travail ce qu'ils demandent  la fraude et
 l'indlicatesse.

C'est presque toujours la ncessit (si l'on excepte quelque
individualits semblables  celles dont nous essayons dans ce livre de
tracer les portraits), c'est presque toujours la ncessit, disons-nous,
qui conduit la main du voleur  ses dbuts dans la carrire du crime, et
souvent, lorsque cette ncessit n'est plus flagrante, il se corrige et
revient  la vertu. Les _bohmiens_, au contraire, sont presque tous des
jeunes gens de bonne famille qui aprs avoir follement dissip une
fortune pniblement acquise par leurs pres n'ont pas voulu renoncer aux
aisances de la vie fashionnable et aux habitudes de luxe qu'ils avaient
contractes. Ils ne s'amendent jamais, par la raison toute simple
qu'ils peuvent facilement et presque toujours impunment exercer leur
pitoyable industrie.

Quelles que soient au reste les qualits qui distinguent les bohmiens
du dix-neuvime sicle, ils n'atteignent pas  la cheville de leurs
devanciers. Les Cagliostro, les Casanova, les chevaliers de
Saint-Georges et de la Morlire, les comtes de Saint-Germain, et cent
autres dont les noms chappent n'ont pas laiss aprs eux de dignes
successeurs.

Le bohmien qui veut marcher de loin seulement sur les traces de ces
grands hommes de la corporation, doit possder un esprit vif et cultiv,
une bravoure  toute preuve, une prsence d'esprit inaltrable, une
physionomie  la fois agrable et imposante, une taille leve et bien
prise.

Le bohmien qui possde toutes ces qualits n'est encore qu'un pauvre
sire, s'il ne sait pas les faire valoir. Ainsi il devra, avant de se
lancer sur la scne, s'tre pourvu d'un nom convenable; un bohmien ne
peut se nommer ni Pierre Lelong, ni Eustache Lecourt.

Sa carrire sera manque s'il est assez sot pour se donner un nom de
saint, le saint de nos jours est us jusqu' la corde.

Pourvu d'un nom, il doit, s'il ne l'est dj, se pourvoir d'un tailleur
 la mode, ses habits, coups dans le dernier got, sortiront des
ateliers de Roolf ou de Chevreuil, il prendra ses gants chez Boivin, son
chapeau chez Gausseran, ses bottes chez Clerx, sa canne chez Thomassin;
il ne se servira que de mouchoirs sortis de chez Chapron, il conservera
ses cigares dans un tui de paille de manille.

Il se logera dans une des rues nouvelles de la chausse d'Antin; des
meubles de palissandre, des draperies lgantes, des bronzes, des glaces
magnifiques, des tapis de Sallandrouze garniront ses appartements.

Ses chevaux seront anglais, son tilbury du carrossier  la mode.

Son domestique ne sera ni trop jeune, ni trop vieux; perspicace,
prvoyant, audacieux et fluet, il saura  propos parler des proprits
de monsieur et de ses riches et vieux parents.

Un portier complaisant est la premire ncessit du _bohmien de la
haute_, aussi le sien sera choy, adul et surtout gnreusement pay.

Ce qui prcde n'est qu'une lgre esquisse des traits gnraux qui
constituent la physionomie du _bohmien de la haute_, quels que soient
les moyens qu'il emploie pour se procurer de l'argent qui doit servir 
entretenir le luxe dont il est entour et  payer les plaisirs qui ne
s'achtent qu'au comptant.

Les _bohmiens_ n'ont pas d'ge, il y a parmi eux de trs-jeunes gens,
des hommes mrs et des vieillards  cheveux blancs; beaucoup ont t
dupes avant de devenir fripons, et ceux-l sont les plus dangereux, ceux
qu'il est le moins facile de reconnatre, car ils ont conserv les
manires et le langage des hommes du monde, quant aux autres, quels que
soient les titres qu'ils se donnent, et malgr le costume, et les
dcorations dont ils se parent, il y a toujours dans leurs manires,
dans leurs habitudes, quelque chose qui rappelle le fameux baron de
Wormspire; quelquefois, des liaisons dangereuses se glisseront dans
leurs discours, et souvent, bien qu'ils se tiennent sur la dfensive,
ils emploieront des expressions qui ne sont pas empruntes au
vocabulaire de la bonne compagnie: au reste, si les diagnostics propres
 les faire reconnatre ne sont pas aussi faciles  saisir que ceux qui
sont propres aux diverses catgories de voleurs, ils n'en sont pas moins
visibles, et il devient trs-facile de les apercevoir, si l'on veut bien
observer ces hommes avec quelque attention.

Il y a beaucoup d'anciens militaires dans la _grande bohme_, seulement
celui qui, sous les drapeaux n'tait que sous-officier, se fait appeler
capitaine, le capitaine est au moins colonel, le colonel est toujours
gnral divisionnaire, il serait marchal de France si le gouvernement
lui avait rendu justice.

Ce serait tenter une entreprise  peu prs inexcutable que de vouloir
dvoiler toutes les ruses, ou seulement essayer l'esquisse des
principaux traits de la physionomie des _bohmiens_ des diverses
catgories, car alors il faudrait parler...

Des journalistes qui exploitent les artistes dramatiques auxquels ils
accordent ou refusent des talents, suivant que le chiffre de leurs
abonnements est plus ou moins lev, de ceux qui vous menacent, si vous
ne leur donnez pas une certaine somme, d'imprimer dans leur feuille, une
notice biographique sur vous, votre pre, votre mre ou votre soeur, ou
qui vous offrent  un prix raisonnable, l'oraison funbre de celui de
vos grands parents qui vient de rendre l'me: _bohmiens?_

Du vaudevilliste qui a des flons-flons pour tous les baptmes:
_Bohmien?_

Du pote qui a des dithyrambes pour toutes les naissances, et des
lgies pour toutes les morts: _Bohmien!_

Des _chanteurs_[208] par mtier ou par occasion, qui vendent leur
silence ou leur tmoignage; l'honneur de la femme qu'ils ont sduite;
une lettre tombe par hasard entre leurs mains et de mille autres
encore: _Bohmiens!_

De cet homme qui, lorsqu'il se dispose  jouer, choisit d'abord la
chaise la plus haute afin de dominer son adversaire; qui approche
toujours les cartes le plus prs possible de la personne contre laquelle
il joue lorsqu'il donne  couper, afin qu'elle ne remarque pas le _pont_
qu'il vient de faire, et qui file la carte avec une si merveilleuse
adresse: _Bohmien!_

De ces directeurs de compagnies en commandites et par actions, dont la
caisse, semblable  celle de Robert Macaire, est toujours ouverte pour
recevoir les fonds des nouveaux actionnaires, et toujours ferme
lorsqu'il s'agit de payer les dividendes chus: _Bohmiens!_

De ces directeurs d'agences d'affaires tnbreuses, de mariages, de
placement ou d'enterrement, oui d'enterrement, il ne faut pas que cela
vous tonne: _bohmiens_ ou plutt fripons; mais fripons musqus,
gants, peronns, dcors, tirs  quatre pingles, auxquels le
procureur du roi donne la main et qui sont salus par le commissaire de
police.

Dans un des passages ouverts sur le boulevard, au centre d'un des plus
riches et des plus brillants quartiers de la bonne ville de Paris, tout
prs d'un thtre o les rles de pre nobles, de jeunes amoureux, et de
grandes coquettes, sont remplis par des bambins de huit  dix ans, est
un tablissement dans lequel,  toutes les heures du jour et de la
soire, on peut tre certain de rencontrer quelques-uns des membres de
la _grande bohme_ parisienne: cet tablissement, situ dans la partie
la plus obscure du passage en question, chappe aux regards des
passants. L'honnte homme, qui par hasard, entre l pour y prendre sa
demi-tasse ou sa canette de bire, s'y trouve dpays; il y est gn
sans savoir pourquoi. Il prend pour des diplomates, tous ces gens si
superbement vtus; les rubans rouges qui brillent  toutes les
boutonnires l'blouissent, et lorsqu'il sort, il est tout prt de
demander  la dame du comptoir pardon de la libert grande.

L'tablissement dont nous venons de parler, ne ressemble pas, on le voit
de reste,  celui de la rue de la Tannerie. D'lgants guridons de
marbre blanc, remplacent les tables couvertes de toile cire; des divans
tiennent la place des mauvais tabourets; le comptoir est resplendissant
de dorures, et derrire, sur un sige qui ressemble beaucoup  un trne,
se carre une jeune et jolie femme. Le matre de cans ne ressemble pas 
un limonadier ordinaire. Il ne porte pas le gilet piqu blanc, et la
cravate de mousseline que ses confrres paraissent avoir adopt. Il n'a
jamais sous le bras l'indispensable serviette; sa tournure, toutes les
habitudes de son corps, ses moustaches grisonnantes taille en brosse,
le font ressembler plutt  un ex-officier de grosse cavalerie. Il donne
des poignes de main  ceux de ses habitus dont la bourse parat pour
le moment bien garnie; sa voix est brve, rude mme, lorsqu'il s'adresse
 ceux d'entre eux qui paraissent prouver une gne momentane.

Le dbit des canettes de bire, des demi-tasses et des verres d'absinthe
est la moindre branche du commerce de ce limonadier. Si un jeune homme
de famille, dispos  manger son bien en herbe, est conduit dans son
gupier, il y sera adul, choy, ft de toutes les manires: Monsieur
lui racontera les campagnes qu'il n'a pas faites; madame qui ne veut pas
oublier qu'elle a t jolie, lui octroiera ses plus gracieux sourires,
si le jeune homme a besoin d'argent, eh bon Dieu, monsieur, lui
dira-t-on, pourquoi n'avez-vous pas parl plus tt, je vous aurais prt
sans intrt la somme dont vous avez besoin, mais adressez-vous 
monsieur un tel, si vous voulez je vous conduirai chez lui, et le jeune
homme est circonvenu de tous les cts, on ne lui laisse pas le temps de
rflchir, il souscrit enfin des lettres de change  l'usurier qui lui
donne en change une faible somme d'argent et une collection de tableaux
apocryphes; le limonadier partage le profit et le jeune homme est
dpouill du reste par les compres.

--Monsieur *** est de premire force au billard, monsieur *** joue
suprieurement bien  l'cart; et il a toujours sous la main des
compres prts  le servir de toutes les manires, pourvu qu'ils aient
leur part du gteau, aussi est-il toujours prt  jouer tout ce qu'on
dsire.

Monsieur *** avance de l'argent  ceux de ses habitus qui en ont besoin
pour terminer une _affaire_, et partage avec eux les bnfices; il donne
ou fait donner sur leur compte de bons renseignements moyennant finance,
etc. Enfin, il a plusieurs cordes  son arc et ces cordes sont
constamment tendues.

Il tait un peu plus de six heures du soir, les garons allumaient le
gaz dans l'tablissement en question, et les habitus venaient de sortir
pour aller dner; il ne restait dans la salle que ceux qui taient
intresss dans une partie engage entre le matre de la maison et un
trs-beau jeune homme, et deux trangers, placs  une table voisine de
celle occupe par les joueurs, qui suivaient avec beaucoup d'intrt
toutes les phases de la partie.

La prsence de ces deux hommes paraissait importuner les joueurs, qui
auraient probablement manifest le mcontentement qu'ils prouvaient si
la mine rsolue et la tournure tout  fait dgage de ces profanes, ne
leur avait pas impos une certaine retenue.

--Nous sommes dans un _touffe_[209], dit  voix basse  son compagnon
celui des deux qui paraissait le plus g, et le plus jeune des deux
joueurs est un pigeon que les autres sont en train de plumer.

--Cela me fait cet effet-l.

--Il n'y a pas de doute, ce petit qu'ils ont nomm de Prval, fait le
_sert_[210]  celui qui tient les cartes.

La partie tait termine, le jeune homme avait perdu, il tira pour payer
son adversaire un portefeuille gonfl de billets de banque.

--Le _sinve_ a le _sac_[211], dit le plus jeune des deux trangers, si
nous pouvions lui _hisser_ le _gandin_[212], cela nous remettrait 
flot.

--Laisse-moi faire et tout ira bien, rpondit l'autre, puis il
s'approcha du limonadier  moustaches grises et lui dit quelques mots 
l'oreille, celui-ci le regarda d'un air courrouc.

--C'est comme cela, lui dit  voix basse l'tranger, sans paratre
beaucoup mu de ses regards menaants; c'est comme cela, encore cette
partie, mais qu'elle soit la dernire, je ne veux pas laisser dpouiller
devant moi un compatriote.

Monsieur veut peut-tre le dpouiller lui-mme? dit Prval, qui avait
entendu les quelques paroles que nous venons de rapporter.

--Peut-tre bien, mon jeune monsieur!... rpondit Duchemin... Nos
lecteurs, sans doute, l'ont dj reconnu, ainsi que son compagnon
Salvador. Est-ce que cela vous dplairait?

De Prval ne releva pas cette provocation indirecte et le jeune homme
ayant perdu la partie avec autant de bonne grce que la premire fois.
Le combat finit faute de combattants.

Quelques instants aprs, le jeune homme, Salvador et Duchemin, taient 
peu prs seuls dans le caf.

--Je crois, dit ce dernier, que nous sommes compatriotes.

--Nous sommes, au moins, de la mme province! rpondit gracieusement le
jeune homme... Je suis du village de Pourrires en Provence.

--Et moi je suis de Trets,  moins de deux lieues de chez vous; mais
vous connaissez peut-tre ma famille, je me nomme Roman.

Salvador poussa le coude de son ami.

--Quelle imprudence! lui dit-il.

--Laisse donc, rpondit Roman; mon _centre d'altque n'est pas plus
mouchique que mon centre  l'estorgue_[213].

--J'ai quitt fort jeune le pays, rpondit le jeune homme; cependant je
crois me rappeler qu'un notaire de ce nom habitait Pourrires.

--C'tait mon oncle et mon tuteur.

Roman disait vrai.

--Je me nomme de Courtivon! dit  son tour le jeune homme qui ne
pouvait, sans manquer aux convenances, cacher plus longtemps son nom 
son compatriote.

--Ce jeune homme nous cache son vritable nom! dit Roman  son ami...
Personne  Pourrires ne porte le nom de Courtivon.

--Qu'il se nomme Pierre, Paul ou Jean, lui rpondit Salvador,
l'important pour nous est de nous emparer du portefeuille.

--Tout vient  point  qui sait attendre, reprit Roman, qui continua de
causer avec le jeune homme qui s'tait donn le nom de Courtivon: il lui
parlait des beaux sites de leur pays, de son beau ciel des jolies filles
d'Arles et des beaux garons de Tarascon. Salvador prit part  la
conversation; de Courtivon charm d'avoir rencontr d'aussi aimables
compatriotes les pria de venir dner avec lui. Salvador et Roman firent
quelques faons pour la forme, mais de Courtivon ayant renouvel ses
instances, ils le suivirent au caf Anglais.

De Courtivon fit trs-honorablement les choses. Il fit servir  ses
convives les mets les plus succulents et les vins les plus gnreux, de
sorte qu'au dessert la plus parfaite harmonie rgnait entre ces trois
personnages. Salvador et Roman, qui voulaient provoquer la confiance de
leur Amphytrion, lui avaient chacun racont une histoire, qu'ils avaient
invente pour les besoins du moment. De Courtivon ne voulant pas se
montrer moins communicatif que ses nouveaux amis, prit  son tour la
parole.




IX.--Le marquis de Pourrires.


--Je me nomme Alexis de Pourrires, dit le jeune homme.

--J'avais devin que de Courtivon n'tait pas votre nom, dit Roman.

--C'est par habitude que je vous ai donn ce nom que je porte dj
depuis longtemps; je n'ai plus, aujourd'hui, hlas! de raisons pour
cacher celui de ma famille. Pourrires, vous le savez aussi bien que
moi, est un village assez considrable du dpartement du Var, entre
Brignoles et Saint-Maximin, on remarque aux environs de ce village les
ruines d'un monument lev par Marius pour perptuer le souvenir de la
grande victoire qu'il remporta sur plus de trois cents mille barbares
qui taient sortis des sombres forts de la Germanie, pour entreprendre
la conqute de l'Espagne, et le vieux chteau des anciens seigneurs du
village, les rparations qu'il a fallu faire  cette ancienne demeure
ont beaucoup altr sa physionomie primitive, les fosss ont t
combls, le pont-levis a t remplac par une grille qui est surmonte
de l'cusson de la famille, et dont le style rococo rappelle le rgne
de Louis XV, des fentres tiennent la place des meurtrires; les vieux
portraits de famille, les trophes qui garnissaient la salle d'armes,
qui n'est plus aujourd'hui qu'une vaste antichambre, ont t disperss
pendant la priode rvolutionnaire; cependant, tel qu'il est
aujourd'hui, le chteau de Pourrires n'est pas indigne de l'attention
des touristes; on peut encore admirer les gracieuses tourelles qui
flanquent les grosses tours, les sveltes colonnettes, l'architecture
denticule et les magnifiques vitraux coloris de la chapelle du vieux
manoir fodal.

Ce vieux chteau, chapp par miracle au marteau dmolisseur de la bande
noire, fut rendu  ma famille avec tous ceux de ses biens qui n'avaient
pas t vendus pendant la premire rvolution, lors de la premire
rentre des migrs en France; quoiqu'il et perdu la plus grande partie
de sa fortune, mon pre, le marquis de Pourrires, possdait encore au
moins 80,000 francs de rente lorsque je vins au monde. Cette fortune
tait plus que suffisante pour lui permettre de tenir  la cour un rang
distingu, et les services qu'il avait rendus aux princes de la branche
ane pendant l'migration, lui donnaient le droit de solliciter un
emploi honorable. Mon pre tait un de ces gentilshommes que leurs
princes rencontrent sur les champs de bataille et qu'ils cherchent en
vain au milieu de la foule de leurs courtisans lorsque des jours sereins
ont remplac les jours d'orage; il fit cependant un voyage  Paris en
1816, mais ses manires taient peut-tre un peu rudes, il ne savait pas
arrondir ses discours en priodes lgantes, en un mot il faisait une
assez triste figure parmi les courtisans du nouvel OEil-de-Boeuf. Il
revint chez lui sans avoir obtenu l'emploi qu'il avait sollicit, et se
dtermina, sans prouver beaucoup de peine,  mener la vie de
gentilhomme campagnard.

Mon pre avait confi le soin de faire mon ducation  un prtre
scularis qui lui avait t recommand par un de ses frres d'armes de
l'arme de Cond; c'tait un excellent homme; ses moeurs taient pures,
et il avait acquis une vaste rudition; en un mot, il possdait toutes
les qualits hormis celles que doit possder un instituteur. Il ne
savait du monde que ce qu'il en avait appris dans ses livres, la
timidit de son caractre tait si grande qu'il n'osait me faire les
rprimandes ou m'infliger les punitions que je mritais trop souvent, et
la crainte que lui inspirait mon pre tait telle, qu'il ne pouvait se
rsoudre  solliciter son intervention.

Les enfants, comme tous les tres faibles, sont toujours disposs 
abuser de l'indulgence que l'on a pour eux. Comme vous devez bien le
penser, je faisais trs-peu de cas des exhortations et des rprimandes
de mon digne prcepteur dont je connaissais la faiblesse; au lieu
d'tudier, je passais toutes mes journes  parcourir, avec les jeunes
garons de mon ge, les vastes dpendances du chteau. Aussi,  l'ge de
douze ans, si j'tais aussi fort qu'il est possible de l'tre  cet ge
et dou d'une sant trs-florissante, j'tais en revanche le plus
ignorant polisson qu'il ft possible de rencontrer. Je savais lire, un
peu crire; j'avais retenu quelques bribes de latin, c'tait tout. Mon
pre, qui savait mieux manier une pe qu'une plume, et qui connaissait
mieux _La curne de Sainte Palaye_, _le Miroir du vrai Gentilhomme
franais_ et _le parfait Ecuyer_, que le _de Viris illustribus_, ayant
remarqu que je pratiquais avec assez de succs tous les exercices du
corps, avait flicit plusieurs fois mon prcepteur qui, je dois le
croire, s'tait  la fin persuad que, grce  ses bons conseils,
j'tais devenu un jeune gentilhomme trs-distingu.

J'avais un peu plus de dix-huit ans, lorsque mon pre et mon professeur
(ma mre tait morte peu d'annes aprs ma naissance), persuads que ce
n'est qu'aprs avoir voyag que l'on devient un gentilhomme accompli,
rsolurent de me faire visiter les principales contres de l'Europe. Mon
pre se serait fait volontiers mon compagnon de voyage, mais les
fatigues qu'il avait supportes pendant l'migration, l'avaient rendu
valtudinaire et les blessures qu'il avait reues l'enchanaient au
seuil du foyer patrimonial. Il fut donc dcid entre mon pre et mon
prcepteur que ce dernier continuerait auprs de moi ses fonctions de
Mentor. Mentor bien incapable, hlas! et qui avait form un pauvre
Tlmaque.

Lorsque mon pre, m'ayant fait appeler dans son cabinet, me fit
connatre la dcision qui venait d'tre prise, j'prouvai tout d'abord,
je dois en convenir, un vif sentiment de joie; j'tais charm de quitter
pour quelque temps le vieux chteau de mes pres, que je savais par
coeur, les bois que j'avais parcouru en tous sens, les collines si
souvent gravies par moi. Les rves de ma jeune imagination allaient
enfin se raliser; j'allais visiter des contres qui devaient selon moi
renfermer plus de merveilles que celles parcourues par Sinbad, le marin.
J'allais voir le monde!

Cependant quelque grande que ft la joie que j'prouvais, lorsque mon
pre, aprs m'avoir tenu longtemps serr sur sa poitrine, m'et enfin
dit adieu; je sentis mes yeux se mouiller de larmes, je ne pouvais me
rsoudre  le quitter. Etait-ce une voix intrieure que j'entendais sans
pouvoir la comprendre, qui me disait que je ne devais plus le revoir?

Avant de commencer ma tourne en Europe, je devais habiter quelques mois
Marseille, chez des parents de ma mre, qui devaient guider mes premiers
pas dans le monde; ces bons parents me reurent  merveille, et l'amiti
qu'ils me portaient les ayant sans doute aveugls sur mon compte, ils
eurent l'extrme bont de me trouver charmant, tout en convenant
toutefois que les voyages que j'allais entreprendre devaient me faire
gagner beaucoup.

Ma mre appartenait  une ancienne famille parlementaire, dont tous les
membres avaient conserv les moeurs svres, les manires dignes et
froides des anciens conseillers au parlement de Provence; mon
grand-oncle et mon oncle, les seuls parents qui me restassent (je ne
compte pas une foule de cousins des deux sexes et  divers degrs que je
ne fis qu'entrevoir), m'aimaient beaucoup, sans doute; ils m'inspiraient
infiniment de respect, mais je ne me plaisais pas chez eux, j'avais
froid dans leur salon; lorsque je les voyais marcher ou parler avec une
gravit compose, je me figurais avoir devant les yeux deux portraits
famille, auxquels la baguette d'une fe aurait donn l'existence.

Je ne trouvais donc pas chez mes grands parents des distractions en
harmonie avec mon ge et la manire dont j'avais t lev.

J'tais possd d'un extrme besoin de mouvement, d'une soif de voir des
choses nouvelles qui ne trouvaient pas chez eux, de quoi se satisfaire;
j'allai donc chercher ailleurs les distractions qui me manquaient.

Lorsque mon prcepteur voulut me faire des remontrances, je lui dis,
avec beaucoup de tranquillit, que je ne faisais rien que ne fissent
tous les jeunes gens de mon ge et de ma condition, qu'il ne devait pas
se montrer plus svre que ne le serait mon pre en pareille occasion;
que je savais assez ce que je devais  la dignit de mon nom pour ne
jamais le compromettre; que, du reste, j'tais assez g pour ne plus
avoir besoin de mentor. Le brave homme se le tint pour dit; ce qu'il
craignait par-dessus tout, c'taient les discussions et pour n'en plus
avoir avec moi, il me mit la bride sur le cou. Me voil donc  dix-huit
ans matre absolu ou  peu prs de mes actions (mes oncles, qui
comptaient sur mon prcepteur, ne s'occupaient de moi que pour me donner
des conseils que j'coutais avec toutes les apparences du plus parfait
recueillement).

Voulant profiter de cette douce libert, je me mis  frquenter les
cafs et le thtre. Je me liai avec tous les jeunes habitus de ces
lieux de plaisir. Mon nom, trs-estim dans toute la Provence, la
fortune que je devais possder un jour, me donnaient une certaine
autorit sur mes jeunes compagnons de plaisir, qui formaient autour de
moi une petite cour toujours prte  me flatter. J'tais de toutes les
parties, de toutes les ftes et comme je ne me montrais pas trs-svre
sur le choix de mes compagnons, on trouvait gnralement que j'tais un
trs-bon garon. Je crois vous avoir dit dj que j'tais assez adroit 
tous les exercices du corps; celui que j'affectionnais particulirement
tait l'escrime; mes compagnons me parlaient sans cesse d'un matre,
nomm Louiset dit _Belle-Pointe_, dont la salle tait frquente par
tout ce que la ville renfermait de jeunes gens riches et dsoeuvrs, et
auquel on accordait beaucoup de talent. Je n'eus pas plutt manifest le
dsir de le connatre que mes amis me menrent chez lui.

Louiset _Belle-Pointe_ tait matre d'armes dans toute l'acception du
terme, il ne parlait que de tierces, de quartes, de coups fourrs. Il
tait bavard et il aimait  boire, ce qui ne l'empchait pas d'tre
aussi rus qu'un singe, d'aimer passionnment l'argent (il ne buvait que
le vin qu'on lui payait), et de trouver bons tous les moyens qui
pouvaient lui en procurer. Louiset reut trs-bien le jeune comte de
Pourrires; il m'apprit toutes les finesses de son art, et quelques
semaines ne s'taient pas coules que j'tais devenu le commensal le
plus assidu, l'ami le plus intime du matre d'armes.

Ce n'taient, je vous l'assure, ni ma passion pour l'escrime, ni l'envie
d'couter les discours un peu dcollets du matre d'armes qui
m'attiraient chez lui.

J'avais remarqu sa fille, et j'en tais devenu passionnment amoureux.

C'tait vritablement une trs-jolie fille que mademoiselle Jazetta
Louiset; elle avait une de ces physionomies spirituelles et piquantes
qui plaisent au premier coup d'oeil, et de beaux yeux noirs admirables,
des cheveux de la mme couleur; ses pieds et ses mains taient d'une
forme tout  fait aristocratique; c'tait, en un mot, la plus dlicieuse
crature qui se puisse imaginer, gaie, vive, toujours prte  chanter
les plus jolis airs de notre joyeuse Provence, et dix-sept ans  peine.

Jazetta avait t leve par une soeur de sa mre, aussi laide et
disgracieuse que sa nice tait aimable et jolie, cette femme tait
Italienne; les amis de Louiset disaient tout bas: (le matre d'armes
avait la main malheureuse), qu'elle avait exerc  Gnes, sa patrie, le
plus ignoble mtier, et que c'tait pour se soustraire aux poursuites de
la justice qu'elle s'tait rfugie  Marseille. Que ce fut ou non
calomnie, toujours est-il que cette femme tait la plus immorale de
toutes les cratures; elle avait inculqu  sa nice les plus
dtestables principes; grce  ses leons, Jazetta tait aussi roue 
dix-sept ans que l'est ordinairement  trente une femme qui a beaucoup
vcu. Ce que je vous dis l, je ne l'ai su que plus tard; je ne voyais
alors les choses de la vie qu' travers le prisme que nous avons tous
devant les yeux lorsque nous avons vingt ans. J'aimais Jazetta comme on
n'aime qu'une fois dans la vie, je l'aimais pauvre, je l'eusse aime
riche; je croyais qu'elle tait comme moi, et vraiment il tait
difficile de croire que des promesses menteuses pouvaient sortir de
cette bouche si rose et si frache, et qu'il n'y avait dans cette jeune
poitrine qu'une vieille ponge raccornie  la place du coeur.

Louiset, sa fille et la vieille Gnoise m'exploitaient de concert;
Jazetta dsirait qu'une brillante toilette ajoutt de nouveau charmes 
tous ceux qu'elle possdait dj; elle voulait, disait-elle, tre
toujours belle pour me plaire toujours. Je trouvais cela tout naturel,
et je la mettais  mme de choisir, parmi les plus-riches tissus et les
bijoux les plus lgants, les objets, de sa parure. Je prtais de
l'argent  Louiset, dont je voulais conserver les bonnes grces, et la
tante, qui favorisait mes entrevues avec sa nice, et qui me paraissait
alors une trs-estimable femme, trouvait tous les jours un moyen nouveau
de faire de rudes saignes  ma bourse.

Ma pauvre bourse, elle tait devenue tique  force d'tre pressure;
j'avais emprunt  mes nouveaux amis tout ce qu'ils avaient voulu me
prter; mon prcepteur, qui n'avait plus d'argent, n'osait pas en
demander  mon pre; il tait en effet assez difficile de justifier 
ses yeux la dissipation totale de la somme assez forte qu'il nous avait
remise lors de notre dpart de Pourrires. Jazetta, qui me demandait
depuis plusieurs jours un objet d'une valeur assez considrable que je
n'avais pu lui donner, me faisait la moue; Louiset,  qui l'on
rclamait, (il me l'avait dit du moins), le payement d'un billet, me
rudoyait; la tante avait des scrupules, j'tais dsespr.

Un certain matin,  la suite d'une lgre altercation avec Jazetta,
j'tais plus morose encore que d'habitude; Louiset, qui paraissait avoir
bu quelques verres de vin de trop, s'approcha de moi. Ne soyez donc pas
aussi triste, me dit-il; il faut bien souffrir ce qu'on ne peut
empcher; faites comme moi, au premier jour, je vais tre jet en
prison...

--Mon pauvre Louiset, dis-je  mon tour au matre d'armes qui venait de
me porter une botte secrte sans lui laisser le temps d'achever sa
phrase, si j'tais le matre de ma fortune, vous n'iriez pas en prison.

--Je sais bien, je sais bien, rpondit Louiset; mais si c'est que vous
n'avez pas d'argent que vous tes aussi triste, pourquoi ne
cherchez-vous pas  vous en procurer?

--Et quels moyens voulez-vous que j'emploie? En demander  mon pre, il
ne m'en donnera pas; j'en ai emprunt  tous mes amis...

--Si j'tais le comte de Pourrires, je mettrais ma signature au bas
d'une feuille de papier timbr, et j'irais trouver Josu qui
m'obligerait avec infiniment de plaisir.

--Est-ce que vraiment vous croyez que ce juif...

--Le mtier de Josu est d'obliger les jeunes gens de famille qui se
trouvent momentanment gns.

Les paroles de Louiset n'taient pas tombes dans l'oreille d'un sourd;
aussi le mme jour il me conduisait chez le juif Josu qui voulut bien
me prter une assez forte somme  raison de 5 pour 100 d'intrt... par
mois.

Lorsque cette somme fut dans ma poche, Jazetta redevint aimable,
Louiset, dont je payais les dettes relles ou prtendues, me dmontra un
coup de seconde qu'il n'avait encore dmontr  personne, la tante n'eut
plus de scrupules. Tout alla donc au gr de mes dsirs pendant un
certain temps. Lorsque ma bourse fut de nouveau vide, les visages
redevinrent sombres autour de moi. Je fis une nouvelle visite au juif.

Comme vous devez bien le penser, tout entier  l'amour que j'prouvais,
je ngligeais beaucoup mes grands parents, j'tais plus souvent dans la
salle d'armes de Louiset que dans le salon de mes oncles; ils
interrogrent mon prcepteur qui ne sut que leur rpondre, par
l'excellente raison qu'il ne savait rien; ils me firent des
remontrances, et je leur promis pour avoir la paix, de faire tout ce
qu'ils exigeraient de moi.

Le meilleur moyen de me faire oublier Jazetta tait de me faire quitter
Marseille, ce fut aussi celui que l'on adopta, mais lorsque vint
l'instant de me mettre en route pour commencer mes voyages en Europe, je
refusai positivement de partir, mes oncles ne s'attendaient pas  une
pareille rsistance, ils s'emportrent, je les envoyai se promener, et
n'ayant plus ds-lors de mnagements  garder, je me livrai sans
scrupules  tous les dbordements. Les amis de Louiset devinrent mes
amis les plus intimes, on me voyait partout avec eux dans les cafs, au
thtre,  la promenade; ma liaison avec Jazetta tait devenue un
scandale public. Tous les honntes gens taient indigns de rencontrer 
la fois l'amant, la fille et le pre; un pareil tat de choses ne
pouvait tre tolr plus longtemps; mon pre qui avait t averti et
qu'une maladie grave tenait clou sur son lit, sollicita un ordre pour
me faire enfermer quelque temps dans une maison de correction; cet ordre
aurait t sans doute excut, mais Josu qui avait appris, je ne sais
par quelle voie, ce que l'on projetait contre moi, me fit prvenir et me
fournit les moyens de passer en Italie.

Louiset,  qui je comptai une somme assez ronde, voult bien me laisser
emmener sa fille dont je ne voulais pas absolument me sparer. Il est
vrai qu'il me fit promettre de la lui ramener et de l'pouser aussitt
que mon pre serait mort.

Jazetta, qui n'tait pas fche de parcourir le monde, me suivit avec
plaisir, l'argent ne me manquait pas; nous parcourmes successivement
l'Italie et la Suisse.

Nous courions le monde depuis environ deux ans, nous arrtant dans tous
les lieux qui nous plaisaient, nous remettant en route lorsque nous
prouvions les premires atteintes de l'ennui, lorsque Jazetta m'annona
qu'elle tait enceinte.

Cette nouvelle me causa le plus vif plaisir, j'aimais si sincrement ma
matresse, que si je n'avais pas connu le caractre inflexible de mon
pre, je serais all avec elle me jeter  ses genoux pour le prier de me
la laisser prendre pour pouse.

Lorsque Jazetta m'avait annonce qu'elle tait enceinte, nous tions 
Ble, nous voyagemes quelques mois encore; lorsqu'elle fut prs de son
terme, nous nous arrtmes  Genve, o elle accoucha trs-heureusement
d'un garon, que je reconnus et auquel je donnai le nom de Fortun.

Je confiai cet enfant  une femme estimable qui me fut indique par des
personnes dignes de confiance. Cette femme se chargea de l'lever avec
le plus grand soin et de le placer dans un pensionnat aussitt qu'il
aurait atteint l'ge de quatre ans.

Je n'ai pas cess depuis cette poque de m'occuper de mon fils qui est
maintenant g de quinze ans, et la personne  laquelle j'ai confi son
ducation m'informe  la fin de chaque anne de tout ce qui le concerne.

Josu connaissait mieux que personne l'tat de la fortune qui devait me
revenir aprs la mort de mon pre, aussi il fournissait abondamment 
tous mes besoins, mais l'exprience m'tant venue avec les annes,
j'avais tabli sur de nouvelles bases mes relations avec lui; je ne lui
empruntais plus  raison de 1 pour 100 par mois, il avait t convenu
qu'il me fournirait 12,000 fr. par an et que je m'engagerais pour
15,000, qui devaient produire intrt  5 et qui seraient rembourss
aussitt aprs la mort de mon pre.

Je m'tais li pendant l'indisposition qui avait suivi les couches de
Jazetta avec un jeune Anglais qui habitait le mme htel que nous; cet
homme m'enleva ma matresse qu'il emmena, je crois,  Calcutta ou 
Madras.

On n'aime bien qu'une fois dans la vie, voyez-vous, et lorsque c'est 
vingt ans, que nous rencontrons la femme qui doit nous inspirer ce
sentiment dont nous devons toujours conserver le souvenir, les
dceptions qui suivent tous les vnements de la vie doivent nous
paratre beaucoup plus cruelles. J'aurais d sans doute lorsque j'appris
la fuite de Jazetta me dire que sa conduite la rendait indigne de
l'amour que j'avais pour elle, et chercher  l'oublier; mais fait-on
toujours ce que l'on devrait faire? Je dois en convenir, je n'prouvais
qu'un regret, celui de l'avoir perdue, et au moment o je vous parle, je
crois que si elle tait l et qu'elle me prit de lui pardonner, je
crois que j'oublierais tout ce qui s'est pass.

--Je ne sais si je dois, dit  ce moment de Pourrires en interrompant
le rcit qu'il faisait  Salvador et  Roman, vous raconter les
vnements de ma vie jusqu'au moment o nous sommes arrivs.

--Et pourquoi vous arrteriez-vous en aussi beau chemin, rpondit Roman
en accompagnant ces mots d'un juron provenal, qui fit natre un sourire
sur les lvres du comte, votre rcit nous intresse beaucoup, n'est-ce
pas Salvador?

Salvador fit un signe d'assentiment.

--C'est que je crains que le rcit de ce qui me reste  vous raconter,
ne me fasse perdre l'estime que vous tes naturellement dispos 
accorder  un compatriote.

--Ne craignez rien, dit Salvador, nous sommes indulgents.

--Et nous buvons  votre sant, monsieur le comte, ajouta Roman.

--Le chagrin que j'prouvai en me voyant abandonn de Jazetta, me causa
une maladie trs-grave qui dura plusieurs mois; pendant longtemps je fus
 deux doigts de la mort, que je voyais, je vous l'assure, s'approcher
de moi sans prouver beaucoup de regret; mais enfin la jeunesse fut plus
forte que le mal, je recouvrai la sant.

--Pour me distraire de mes chagrins, je me rendis aux eaux de Bade; je
me liai dans cette ville avec un homme qui se faisait appeler le duc de
Modne.

--Je connais cet homme, s'cria Roman, son vritable nom est Ronquetti.

--C'est bien cela, rpondit de Pourrires.

--Le duc de Modne possdait entre autres talents celui de se rendre la
fortune favorable, aprs m'avoir gagn tout ce que j'avais d'argent
comptant, il crut ne pouvoir mieux me tmoigner l'amiti qu'il me
portait, qu'en me montrant tout ce qu'il savait.

Il n'eut pas  se plaindre de son lve, qui aprs quelques leons se
trouva de force  lutter contre son matre: je ne voulais pas cependant
faire usage des talents que je possdais, je le dis au duc de Modne:

--Laissez faire, me rpondit-il, si jamais vous vous trouvez sur le
point d'tre vaincu, vous ne vous laisserez pas jeter  terre sans vous
servir des armes que vous avez en votre possession: Ronquetti avait
raison.

--Mais dit Roman en interrompant encore de Pourrires, vous vous
laissiez tout  l'heure plumer bel et bien par ce limonadier 
moustaches grises.

--Je voulais lui donner le courage de jouer contre moi une somme
considrable, afin de le punir par o il a pch.

--Je vois maintenant que je suis venu dranger vos combinaisons.

--J'apprcie, soyez-en convaincu, mon cher compatriote, l'intention qui
vous faisait agir.

Quinze annes s'taient coules depuis que j'avais quitt le chteau de
Pourrires, et je n'avais pas une seule fois crit  mon pre.
Ronquetti, qui avait t longtemps mon compagnon de voyage, venait de me
quitter. Lass  la fin de la vie dsordonne que je menais, je me
disposais  crire  mon pre, afin de solliciter de son indulgence le
pardon de mes fautes et l'oubli du pass, lorsque je reus  Bruxelles,
que j'habitais depuis quelque temps, une lettre de Josu qui m'apprit
qu'il venait de mourir, et qu'il fallait absolument que je revinsse pour
me faire mettre en possession de l'hritage que j'tais appel a
recueillir; le Juif m'envoyait 20,000 francs pour faire mon voyage et me
mettre  mme de faire une figure honorable en arrivant dans mon pays;
il me disait aussi que le cholra avait enlev mes oncles, et que
j'tais le seul et le dernier rejeton de l'ancienne famille des
Pourrires.

Je quittai de suite Bruxelles et je m'arrtai  Paris, j'avais
l'intention de sjourner quelques mois dans cette ville, que je n'avais
pas encore vue, avant de me retirer du monde; je suis  Paris depuis
moins de deux mois et dans quelques jours je quitterai cette ville sans
prouver le moindre regret, si jamais vous retournez  Trets,
arrtez-vous en passant au chteau de Pourrires, vous m'y trouverez
menant la vie d'un gentilhomme campagnard, et m'occupant de l'ducation
de mon fils, que je vais faire venir auprs de moi et qui sera, j'ose
l'esprer, plus raisonnable et plus heureux que son pre.

Je suis las de courir le monde: j'ai vu l'Angleterre, la Suisse,
l'Italie, la Hollande, l'Espagne et le Portugal, et j'ai rencontr
partout les mmes vices et les mmes travers. Au ciel brumeux de la
vieille Angleterre,  ses vaisseaux, ses docks et son tunnel, aux
glaciers de la Suisse,  l'hospitalit si vante, et aux vertus
champtres des paysans helvtiques, aux lazzarone de Naples, aux palais
de marbre de Florence, aux gondoles et aux barcarolles vnitiennes, aux
brigands de la campagne de Rome et aux merveilles de la cit ternelle,
aux canaux et aux tulipes de la Hollande, aux rvolutions de l'Espagne
et aux oranges du Portugal, je prfre maintenant le ciel bleu et les
oliviers de notre belle Provence.

Je donne dans quelques jours un grand dner d'adieux  toutes les
personnes dont j'ai fait la connaissance depuis que j'habite Paris; si
vous voulez y assister, vous me ferez plaisir; et si vous tes
observateurs, vous pourrez y tudier des physionomies assez curieuses.

Salvador et Roman acceptrent avec empressement l'invitation du marquis.

La soire tait dj avance lorsqu'ils quittrent le cabinet dans
lequel ils avaient dn. Le marquis, ayant manifest l'intention de
rentrer de suite chez lui, ses nouveaux amis l'accompagnrent jusque
dans l'appartement qu'il occupait seul dans une assez jolie maison de la
rue Joubert, et ne le quittrent que lorsqu'il se fut mis au lit, et
aprs avoir pris rendez-vous pour le lendemain.

--Ceci peut nous tre utile, dit Salvador  Roman lorsqu'ils furent
dans la rue, en lui prsentant un morceau de cire jaune.

--Ah! tu as pris l'empreinte, c'est fort bien; mais nous n'aurons pas
besoin, je crois, de nous en servir, j'ai une ide que je te ferai
connatre tout  l'heure.

Roman et Salvador venaient d'arriver dans la chambre garnie du modeste
htel que le mauvais tat de leur bourse les avait forc de choisir.
Salvador avait pris un sige pour se reposer quelques instants en fumant
un cigare; Roman qui tait rest debout, se dcouvrit, et fit plusieurs
profondes et respectueuses rvrences  son compagnon, qui le regardait
avec tonnement.

--J'ai bien l'honneur, lui dit-il, de prsenter mes civilits  monsieur
le marquis de Pourrires, et je le prie de vouloir bien agrer mes
trs-sincres compliments de condolance.

Un clair brilla dans les yeux de Salvador; il avait compris son matre.

--A quand l'excution de ton plan? lui dit-il.

--Il faut que je le mrisse et que je fasse natre une occasion
favorable; mais ce sera facile.

Salvador se jeta au cou de son digne camarade, qu'il tint longtemps
embrass.--C'est charmant, ajouta-t-il, c'est charmant, mon ami Roman;
vous tes un grand homme.




X.--Quelques portraits.


Si des dputs patriotes veulent chercher  table les moyens de rendre 
la France son influence en Europe, si des hommes de lettres veulent se
brler de l'encens sous le nez entre la poire et le fromage, si des
barbistes[214] dsirent, lorsque commence une nouvelle anne, causer en
trinquant des beaux jours de leur jeunesse, si des philanthropes veulent
aviser aux moyens de soulager les misres du peuple, c'est chez le
restaurateur Lemardelay qu'ils se runiront; ce digne successeur des
Baleine et des Lejay possde en effet le monopole des banquets qui
doivent runir autour de la mme table un grand nombre de convives.

Le festin offert par le marquis Alexis de Pourrires  tous ceux qu'il
connaissait  Paris, et auquel devaient assister Salvador et Roman,
avait t command, plusieurs jours  l'avance,  cet aimable artiste
culinaire, et ne devait, dit-on, rien laisser  dsirer.

Au jour et  l'heure indiqus, le couvert tait mis dans un salon
lgamment dcor et clair par une quantit raisonnable de bougies
parfumes. Brillat-Savarin, Grimod, de la Reynire, Berchoux,
d'Aigrefeuille, tous les doctes en gastronomie, prtendent, et nous
sommes de cet avis, qu'un excellent repas ne doit tre savour qu'aux
lumires.

La table tait couverte de linge damass d'une blancheur blouissante;
de magnifiques cristaux, d'admirables porcelaines rflchissaient mille
jets lumineux; des surtouts de bronze dor, vritables chefs-d'oeuvre
artistiques sortis des ateliers de Denire, taient chargs de fleurs
exotiques les plus rares; les vins rafrachissaient dans des seaux en
maillechort remplis de glace; le chef et ses aides, le sommelier et les
garons de service taient  leur poste, les convives pouvaient
arriver, tout tait dispos pour les recevoir.

De Pourrires, qui ne voulait pas laisser  Lemardelay le soin de
recevoir ses convives, arriva le premier; Salvador et Roman le suivaient
de prs; il s'empressa d'aller au-devant de ses nouveaux amis, dont il
serra les mains dans les siennes.

De Pourrires n'avait voulu d'abord runir autour de lui qu'un petit
nombre d'amis; mais chacun d'eux, lorsque l'on avait su qu'il ne donnait
ce festin que pour adresser des adieux solennels au monde dans lequel il
avait vcu jusqu'alors, avait voulu amener un ami; puis on s'tait dit
ensuite qu'il n'y a point de fte complte si elle n'est embellie par la
prsence de quelques jolies femmes; de sorte que le nombre des convives
s'tait insensiblement augment, et que la table qui, primitivement,
devait tre dresse dans un salon de mdiocre grandeur, se carrait
majestueusement dans le plus vaste et le plus orn des salons de
Lemardelay.

Salvador et Roman admiraient le luxe et la parfaite ordonnance du
couvert, et adressaient  l'Amphytrion des flicitations qui
paraissaient le flatter, lorsque les convives les plus presss
arrivrent; il y en avait de jeunes et de vieux; beaucoup portaient 
leur boutonnire le signe rvr de l'honneur. Salvador remarqua parmi
eux un beau jeune homme, dou d'une taille beaucoup au-dessus de la
moyenne, et d'une physionomie gracieuse, sur laquelle cependant on
pouvait remarquer l'expression d'une fiert ddaigneuse. Quel est,
dit-il au marquis, ce jeune homme qui ne vous a adress qu'un trs-lger
salut, et auquel tous ceux qui sont ici paraissent adresser des
hommages?

--Ce monsieur, rpondit de Pourrires avec un lger sourire, est une des
plus curieuses physionomies de la socit parisienne; on ne lui connat
ni rentes, ni proprits de ville ou de campagne, ni places, ni
pensions; il n'est ni artiste, ni commerant, ni homme de lettres;
cependant il donne le ton aux lions les plus distingus de la capitale,
il a sa place dans la loge infernale, il renouvelle souvent ses
quipages et ses attelages, il joue et perd, sans froncer le sourcil,
des sommes considrables; il habite un des htels les plus confortables
du nouveau quartier de l'Europe; et lorsqu'il sort de chez lui il
demande  son valet de chambre, qui lui rpond toujours oui, s'il a mis
de l'or dans ses poches. Aussi, monsieur le vicomte Achille de Lussan
voit-il s'ouvrir devant lui les portes des plus nobles demeures; il est
de tous les clubs de la bonne compagnie, de toutes les socits
philanthropiques; les plus jeunes et les plus jolies duchesses en
raffolent; et, si elles l'osaient, elles se disputeraient son coeur  la
danseuse qu'il entretient, une trs-jolie crature qui nous fera
peut-tre l'honneur d'assister  ce banquet.

--Ce monsieur de Lussan, dit Roman, me parat un solide gaillard.

--Vous ne vous trompez pas, rpondit de Pourrires; il se sert des armes
qu'il a reues de la nature avec autant d'adresse que de l'pe que lui
ont lgue ses nobles aeux; il a dj tu quelques curieux qui avaient
cherch  connatre les sources de sa fortune. Aussi a-t-on pour lui
maintenant infiniment de respect.

Pendant le temps qu'avait dur la courte conversation que nous venons de
rapporter, plusieurs nouveaux convives taient arrivs, et aprs avoir
salu l'Amphytrion, s'taient mls aux divers groupes qui attendaient
en causant l'heure  laquelle on devait se mettre  table.

De Pourrires continuait la conversation commence avec Salvador et
Roman.

--Si tous ces gens-l, disait-il, voulaient tre sincres et raconter
leur histoire, vous entendriez de singuliers aveux, et en une heure vous
apprendriez plus de choses que ne peuvent vous en apprendre en dix ans
tous les romans intimes que l'on a fabriqus depuis quelque temps; il y
a, voyez-vous, dans les replis du coeur humain des passions mauvaises,
des vices ignobles que l'oeil de Dieu peut seul apercevoir, et qui ne
seront jamais mis en oeuvre par les romanciers.

--Oh! oh! monsieur le marquis, savez-vous que vous prchez  ravir, dit
Salvador, qui n'tait que mdiocrement prvenu en faveur du discours que
de Pourrires venait de commencer.

--Vous avez raison, le moment est mal choisi pour faire de la morale;
puisque nous sommes ici pour nous amuser, amusons-nous; mais vitez
surtout de me donner mon nom; tous ceux qui sont ici ne me connaissent
que sous celui de Courtivon.

Roman lana  Salvador un coup d'oeil significatif.

--En attendant qu'il nous soit permis de faire honneur au festin, dit-il
en s'adressant au marquis, continuez, autant du moins que cela vous sera
possible, de nous faire connatre les convives.

--Avec plaisir. Ce petit monsieur qui se fait appeler de Prval, est un
satellite qui gravite autour de l'astre que l'on nomme de Lussan; mais
comme on connat  peu prs les moyens qu'il emploie pour soutenir le
luxe qu'il affiche, on ne lui accorde pas la considration qu'on n'ose
refuser au vicomte de Lussan. Les femmes qui se laissent sduire par la
jolie figure, les gracieuses manires et les tirades sentimentales de M.
de Prval, qu'elles soient duchesses, actrices ou femmes entretenues,
sont la mine qu'il exploite; une vieille princesse russe fait les frais
de son tilbury, une actrice ceux de son appartement, une fille
entretenue lui fournit son argent de poche. M. de Prval, pour parer aux
ventualits de sa position, a une seconde corde  son arc; il est,
dit-on, plus qu'heureux au jeu...

Cet homme qui parat g d'environ soixante ans, qui est dou d'une si
respectable physionomie, et qui porte  sa boutonnire la croix de la
Lgion d'honneur, est un des aigles du barreau et un des puritains de la
chambre lective. Le bienheureux saint Yves _advocatus et non latro res
miranda_, fut canonis, quoique avocat; c'est peut-tre jusqu'ici le
seul de sa robe qui ait t admis dans le royaume des cieux, et c'est
pour cela sans doute que la batitude y est si grande; car s'il y en
avait un second, le pre Eternel ne serait pas sr de finir
tranquillement son bail.

Quoi qu'il en soit, je vais vous raconter une petite anecdote
trs-difiante,  l'endroit de cet avocat dput qui pourrait bien, tt
ou tard, prendre place  ct de saint Yves, son digne patron, et lui
enlever une partie de sa clientle cleste.

Voici ce que c'est. Pour me rendre plus intelligible j'adopterai, si
vous voulez bien me le permettre, la forme du dialogue. Remarquez, je
vous prie, que la scne se passe dans le cabinet de l'avocat en
question, cabinet meubl avec tout le luxe possible. L'avocat est assis
devant un bureau  cylindre; il est envelopp dans une magnifique robe
de chambre  ramages, et ses pieds sont fourrs dans des babouches
orientales de maroquin rouge; une dame dj sur le retour, mais dont la
toilette est trs-lgante, vient d'entrer et lui dit:

--Eh! bonjour, cher matre; comment se portent les cinq codes et leurs
honorables commentaires?

Puis elle s'assied.

--Ah! belle dame, rpondit l'avocat, toute ma jurisprudence est  vos
genoux. D'honneur, vous tes plus belle tous les jours.

--Toujours galant, cher matre; mais trve d'aimables propos
aujourd'hui, c'est une affaire srieuse qui me conduit chez vous.

--De quoi s'agit-il? je suis tout oreilles.

--J'ai besoin de reprendre les choses d'un peu loin; excusez-moi si vous
me trouvez prolixe, c'est un peu le dfaut de mon sexe.

Vous vous rappelez, cher matre, cette poque  jamais dplorable de
1814, o une nue de barbares vint fondre sur la France accable; ils
ramenaient dans leurs bagages ce roi fameux qui, grce  une figure de
rhtorique qui n'est pas encore bien dfinie, nous persuada un beau jour
que nos ennemis taient nos meilleurs amis.

--Ah! madame, dit ici l'avocat en soupirant, quels souvenirs vous
voquez, il suffit de me rappeler les maux de ma patrie pour me voir
fondre en larmes.

--Cela se conoit, pensa la dame, c'est un si grand patriote, j'aurais
bien d ne pas mettre sa sensibilit  une aussi rude preuve;
permettez-moi de continuer, dit-elle aprs avoir fait cette rflexion.

Parmi cette foule de barbares dont je viens de vous parler, se trouvait
un grand seigneur, vritable ours mal lch, mais qui rachetait ce petit
dsagrment par une foule de millions de roubles. Ds les premiers jours
de son arrive  Paris, il voulut s'initier aux moeurs franaises, et
pour cela il eut besoin de dpouiller le vieil homme; aprs avoir pourvu
aux ncessits de sa toilette, il songea  ces aimables riens dont les
philosophes font si peu de cas, mais dont les jolies femmes sont folles;
je veux parler des bijoux.

C'est ici, cher matre, qu' mon tour je vais mettre ma sensibilit 
une bien rude preuve, rien que le souvenir de ces malheurs me fait
fondre en larmes... j'aimais tant mon mari.

Vous vous rappelez sans doute que j'tais bijoutire au Palais-Royal; le
barbare vint, il me vit et _vainquit_. Quelques mois plus tard j'tais 
l'tranger; au moyen d'un pacte fait entre mon mari et le barbare,
j'tais devenue la proprit de ce dernier. Hlas! il usa de sa
proprit _comme de chose  lui appartenant_.

Or on sait ce que l'usage produit en pareil cas; vous avez devin que je
devins mre.

Le barbare avait des sentiments, il voulut rcompenser dignement ma
_fidlit_;  ses derniers moments il fit appeler un notaire, et, dans
un testament en bonne forme, il lgua au fruit de nos amours une somme
considrable  prendre sur les millions en question.

Peu de temps aprs, le bonhomme mourut! Dieu veuille avoir son me.

--_Amen._ Ah! belle dame, combien ce rcit m'a mu et combien je suis
sensible  vos peines.

--Baste! il faut penser  autre chose! il s'agit maintenant de
recueillir la succession laisse  mon fils par le vieux magot; mais
cette succession est en Russie, et l'empereur Nicolas n'aime pas que les
millions passent les frontires de ses Etats; il ne faut donc pas moins
qu'un avocat de votre mrite pour lever toutes les difficults qui vont
surgir. Pouvez-vous vous charger de cette mission.

--Quoi! aller en Russie?

--Oui en Russie.

--Hum! c'est bien loin... et pendant ce temps, que deviendront la patrie
et mon cabinet.

--Oh! ce n'est pas mon affaire, mais si je vous donne des honoraires
quivalents a ceux que votre cabinet vous aurait procurs, ne
voudrez-vous pas  ce prix me rendre service.

--Vous savez bien, belle dame, que je ne puis rien vous refuser.

--Eh bien! voyons, qu'exigez-vous pour vous charger de cette affaire et
du voyage qu'elle ncessite.

--Ah! madame, que me demandez-vous l? Est-ce que je tiens  l'argent!
mais que deviendra la France pendant mon absence!  mon pays!...

La dame pensa quelle devait tenir compte,  un aussi grand patriote, du
sacrifice qu'il allait faire en s'exilant pour elle.

--Eh bien, cher matre, dit-elle, vingt-cinq mille francs, est-ce assez?

--Que me dites-vous l? oh! France, que vas-tu devenir.

--Mais il me semble que vingt-cinq mille francs...

Bref, l'avocat accepta et la dame lui apportait le lendemain matin, les
vingt-cinq mille francs en beaux billets de banque; aprs les avoir
palps, l'avocat reconduisit poliment sa cliente, en lui assurant que
sous huit jours il serait parti.

Mais un mois s'tait coul que notre avocat n'avait pas encore song 
prendre son passe-port; la dame, informe de cette circonstance, va le
trouver et lui tmoigne son tonnement; mais, en homme qui n'est jamais
court, il lui donne mille raisons pour justifier son retard; la dame
accorde un nouveau dlai  l'expiration duquel, nouvelle visite, nouveau
moyen dilatoire de la part de l'avocat.

La dame,  la fin mcontente, consulta; on lui dit que si l'avocat ne se
met pas en route, c'est que sans doute des besoins d'argent le forcent 
rester.

Eclaire par ce trait de lumire, elle retourne prs de son cher
conseil, elle lui demande si, par hasard, ce ne seraient pas quelques
besoins d'argent qui l'empchent de partir. A ce mot d'argent, la
physionomie de l'avocat s'illumine.

--Oui, dit-il, c'est cela. J'ai des signatures dehors, et je ne puis
m'absenter avant d'y avoir fait honneur.

--Combien vous faut-il? Lchez le mot franchement.

--Franchement, soixante-quinze mille francs; mais  titre de prt.

--Vous les aurez.

Le lendemain, la dame apporta les soixante-quinze bien heureux mille
francs. L'avocat fait deux billets, l'un de quarante-deux mille francs,
et l'autre de trente-trois mille francs. Il faut lui rendre cette
justice, il faisait parfaitement les billets.

Ainsi pay, nettoy, allg, vous allez croire que notre avocat va se
mettre en quatre pour satisfaire sa cliente?...

Erreur!

Notre avocat est dput, c'est un des meilleurs orateurs de la chambre;
il ne peut donc voyager comme un pkin d'avocat.

Il commence donc sa tourne par Goritz; il se fait prsenter au roi de
France (l'excellent roi! il est, quant  prsent, d'un trs-facile
accs...), le roi lui demande s'il _veut manger un morceau_. Notre
avocat quitte alors son rle et devient homme politique, il accepte le
djeuner du roi Henri V, puis il prend sa vole vers Saint-Ptersbourg.
A peine arriv, une rclame adroitement lance dans les journaux russes,
annona l'arrive de l'illustre personnage. L'empereur Nicolas inform
du djeuner de Goritz, lui permit de se prsenter  la cour. Voil donc
notre homme admis aux soires, aux cavalcades, aux revues, aux parades,
aux parties d'eau, aux djeuners, aux dners, aux petits soupers, aux
concerts de l'empereur Nicolas. Un avocat dans de semblables
circonstances, pouvait-il trouver le temps de s'occuper des affaires de
sa cliente, lorsque l'empereur,  lui seul, drobait tous ses instants,
lui donnait tant et de si agrables occupations? C'tait bien l chose
impossible! Aussi, aprs avoir pass deux ou trois mois 
Saint-Ptersbourg, et y avoir dissip et les honoraires destins 
claircir l'affaire de la succession, et les soixante-quinze mille
francs que l'on n'a pas oublis, notre hros reprit le chemin de sa
chre patrie.

Vous devinez qu'il ne s'empressa pas de faire appeler sa cliente pour
lui rendre compte de sa mission: il voulait viter le quart d'heure de
Rabelais. La dame fut cependant informe de son retour et prit
l'initiative des visites.

--Eh quoi! de retour! et vous n'tes pas venu me voir?

--Ah! madame quel voyage, quel pays! Je suis abm, bris, rompu.

--Cependant vous n'aviez pas, il me semble, cette mine frache et ce
vernis de sant avant votre dpart.

--Ah! madame, c'est l'effet des climats froids, cependant vous pouvez
affirmer que je suis ruin... de sant.

--Allons, allons, du courage! trois mois de notre excellent air
franais, et il n'y paratra plus.

--Ouf! l'affreux rhumatisme!!!

--Parlons un peu d'autre chose. Et l'affaire de mon fils?

--Oh! la, la! au diable soient les douleurs d'intestins!

--Remettez-vous; je reviendrai causer de cela une autre fois. Buvez
frais et tenez-vous chaudement.

La dame revint vingt fois afin de savoir ce qu'elle devait esprer du
voyage en Russie; mais vingt fois la mme scne fut rpte: Oh! la,
la, mes nerfs! ae! mon rhumatisme! ouf! mes douleurs d'intestins!

Cependant l'chance des billets allait arriver, l'impitoyable
calendrier allait marquer la date fatale...

La dame se prsenta!... Personne. Son dbiteur qui faisait depuis
longtemps des chteaux en Espagne, tait all faire ses dvotions en
Galice, puis ensuite  Notre-Dame d'Atocha.

Revenu de ce dernier pays, le pauvre cher homme oublie et les billets
faits  sa cliente et une foule d'autres engagements du mme genre, le
moyen, en effet, qu'un aussi bon patriote pense  payer ses
dettes[215].

Ce petit homme rabougri, qui cause en ce moment avec le vicomte de
Lussan,  la tournure grotesque, aux jambes torses, au gros ventre dont
la tte est encaisse dans des paules d'une largeur peu commune, dont
les bras sont d'une longueur dmesure, au visage couvert d'une barbe
paisse et noire, dont toute la personne enfin rappelle l'illustre
Sancho Pana fut jadis le cur d'un village des environs de Paris. Dieu,
il est vrai,

    En maonnant les remparts de son me,
    Songea bien plus au fourreau qu' la lame.

Cependant, monsieur l'abb, vous pouvez le voir, affecte un maintien
grave et vnrable, ce n'est pourtant qu'un de ces prtres hautains, qui
se croient le droit de primer partout o l'on veut bien les admettre, un
de ces prtres sans esprit et sans usage qui ne voient que le mauvais
ct des choses, et qui, soit btise, soit orgueil, prtendent tout
assujettir au ton de leurs hypocrites momeries, de ces prtres enfin qui
s'insinuent partout, dans la seule vue de tout blmer, et qui deviennent
le flau de tous ceux qui sont assez bons ou assez faibles pour tolrer
leurs rvoltantes impertinences, quant  la religion, ce personnage
l'exploite en vritable disciple d'Escobar; aussi ceux qui le
connaissent bien assurent qu'il ne rcite jamais d'autre prire que
celle-ci:

             _Pulchra Laverna_
    _Da mihi fallere, da justem sanctum que videri,_
    _Noctem peccatis, et fraudibus objicere nubem[216]._
                         HORACE.

Notez que cet homme s'est lanc dans de grandes entreprises, qu'il est
cribl de dettes, et que, pour faire diversion  ses embarras, il rend
un culte assidu  la dive bouteille.

Lorsqu'il tait cur de *** il devait des sommes considrables au
banquier P***, il fallait les payer ou du moins donner au banquier des
signatures qui le rassurassent sur le sort de sa crance. Payer n'tait
pas chose facile, l'lment principal manquait: donner de bonnes
signatures, autre difficult; car, qui aurait consenti  cautionner un
ecclsiastique qui n'avait d'autre fortune que le produit de sa cure? il
fallait donc, pour que monsieur le cur pt arriver  son but, qu'il
recourt  un de ces tours indits,  un de ces tours que matre Lucifer
inspire  ses ams et faux pour les sortir momentanment d'affaires,
sauf  les leur faire expier plus tard. Voici donc celui que monsieur le
cur joua au plus honnte de ses paroissiens, nomm je crois M.
Franois.

C'tait entre _Oculi_ et _Latere_ de l'anne 18...[217]. Le digne M.
Franois prsidait, avec toute la grce dont il tait capable, 
l'enlvement du _fimum_ de sa basse-cour.

Cependant son ducation et sa fortune le mettaient au-dessus des soins
si vulgaires; mais encourag par l'exemple d'Hercule, qui jadis n'avait
pas ddaign de nettoyer les tables d'Augias, il croyait que tout ce
qui se rattache  l'agriculture tait chose respectable.

Au reste, le digne M. Franois n'tait pas un de ces paysans incultes et
grossiers dont le vocabulaire est  l'unisson des btes qu'ils
conduisent. M. Franois avait fait des tudes dans sa jeunesse, le
rudiment ne lui tait pas tranger, et si la rvolution n'tait pas
survenue, il serait aujourd'hui cur d'une paroisse ou chanoine de
quelque gros chapitre; mais arrt dans sa vocation par ce grand
cataclysme, il n'avait jamais pu aller au del des ordres mineurs, aussi
en mmoire du petit collet et du rabat, qu'il avait ports jadis,
l'appelle-t-on encore dans le pays l'abb Franois, bien qu'il soit
mari depuis longtems et pre d'une assez nombreuse famille. Il justifie
du reste ce titre d'_abb_ par la manie qu'il a de faire  propos ou
hors de propos toutes les citations latines qui se sont incrustes dans
sa mmoire, ce qui fait dire qu'il est aussi savant que monsieur le
cur. Les ouvriers de sa ferme lui accordent la priorit.

Pour en revenir  ce que je vous disais en commenant, M. Franois,
suivant un de ses domestiques qui conduisait aux champs une voiture du
_fimum_ susdit, rencontra au dtour d'une rue fort troite l'abb en
question, cur de la commune, celui-ci profitait du soleil printanier
pour faire sa promenade dans le village, il avait tricorne en tte et le
brviaire  la main, enfin le costume rigoureusement exig par les
saints canons.

M. Franois tait, au dire de M. le cur, une de ses brebis les plus
chres, mais la chronique ajoute que la susdite brebis s'tait quelque
peu gare; aussi M. le cur avait-il fait de nombreuses tentatives pour
la ramener au bercail. En ce moment, et bien qu'il et d'autres vues sur
son honnte paroissien, il ne manqua pas de le prendre par son faible;
levant donc sa dextre avec solennit, il lui donna sa sainte
bndiction en l'accompagnant de ces mots:

_Domine sit in anim tu._

M. Franois, qui possdait comme je vous l'ai dit une vritable
rudition, s'empressa de rpondre en se dcouvrant et en se signant:

_Ave Domine, gratias ago. Amen!_

Les prliminaires ainsi termins entre le cur et son ouaille, et tous
deux satisfaits sans doute d'avoir montr le fruit de leurs tudes, le
cur continua en ces termes:

--Il y a bien longtemps, mon bon M. Franois, que je n'ai eu le plaisir
de vous voir au presbytre: aurais-je eu le malheur d'encourir votre
disgrce?

--Pas le moins du monde, M. le cur, rpondit M. Franois, je n'ai
jamais eu qu' me louer de vos procds envers moi, vous avez l'estime
de tous vos paroissiens et la mienne; mais vous l'avouerai-je? plus le
temps de Pques approche, et plus je fuis le presbytre; il me semble
que je ne saurais y aller sans rgler certains comptes fort arrirs...
vous savez...

--Allons donc, mon bon M. Franois, croyez-vous que je fasse de la
religion dans la rue, et que je sois assez intolrant pour vous relancer
jusque dans vos travaux? Combien c'est mal me connatre; si je me plains
de la raret de vos visites, mon bon M. Franois, c'est parce que vous
tes un aimable convive, et que depuis longtemps je n'ai eu le plaisir
de me trouver avec vous; il faut pour m'en ddommager, que vous veniez
sans crmonie un de ces matins me demander  djeuner; je vous ferai
goter d'un certain vin vieux de derrire les fagots, dont vous me direz
votre sentiment, surtout ayez soin de ne pas venir un jour maigre, vous
savez que le carme n'a dj que trop de rigueurs, il faut donc que nous
nous indemnisions ensemble.

M. Franois, flatt d'une invitation aussi polie, et certain d'ailleurs
que M. le cur ne voulait pas l'entreprendre sur le chapitre de la
confession gnrale, s'empressa d'accepter le djeuner offert: on prit
jour pour le jeudi suivant.

Le jour indiqu tant venu, le bon M. Franois fait un pouce de toilette
et se rend au presbytre, les signes prcurseurs sont du plus favorable
augure. En effet, l'atmosphre environnante est agrablement parfume de
l'odeur des viandes que l'on prpare pour les estomacs pieux de nos deux
personnages.

On s'assied, la table est mise avec propret et mme avec lgance, deux
couverts seulement y figurent, mais les bouteilles y sont en bien plus
grand nombre. Le cur qui sait le moyen de mettre son convive de bonne
humeur, ne manque pas de lui dire en montrant les bouteilles: _Album an
atrum pota?_

_Aut interlibet, aut alternis vicibus_, rplique M. Franois; l-dessus,
nos gens satisfaits d'eux-mmes, engagent la partie  fond: les morceaux
se succdent avec rapidit, on mouille d'autant, les gais propos
viennent  la suite; bref, Rabelais n'a rien de mieux dans son chapitre
des propos de table.

Le second service a disparu: monsieur Franois parat lgrement
absorb par la digestion, son oeil indcis n'a plus la mme nettet,
monsieur le cur, pour le remercier, le salue d'un _Nunc est bibendum,
pulsanda tellus pede libero?_

--_Dulce est desipere in loco_, riposte bravement monsieur Franois.

Nos gens ayant ainsi prouv qu'ils n'avaient pas oubli leur Horace, se
mettent  trinquer de plus belle; les couleurs se confondent, on verse
alternativement le blanc et le rouge, puis le rouge et le blanc, puis
vient le caf avec ses ternels accompagnements; le vieux cognac, le
kirsch de la Fort-Noire et l'anisette de Bordeaux; mais depuis
longtemps monsieur le cur s'tait aperu que les yeux de son convive
papillotaient, que ses jambes taient titubantes, enfin que sa raison
tait ensevelie au fond des bouteilles, c'tait l'tat o il voulait
l'amener; quant  lui, plus jeune, plus fort, plus aguerri et surtout
plus matre de lui, c'tait  peine si les nombreuses rasades qu'il
avait absorbes lui faisaient impression. D'ailleurs, il lui fallait
toute sa prsence d'esprit pour arriver  ses fins.

S'tant assur de nouveau que la langue de monsieur Franois,
paississait de plus en plus, que sa vue tait presque  l'tat
d'clipse, et sa raison dans les limbes....

--Monsieur Franois, dit-il, avant de nous sparer, j'espre que vous
voudrez bien me rendre un petit service.

--Comment donc, monsieur le cur, mais tout ce que vous voudrez,
disposez de moi, ne suis-je pas votre ami?

--Oh! je le sais, mais il s'agit de peu de chose. Vous saurez donc que
monseigneur l'vque m'a demand quelques renseignements sur l'tat
moral de la paroisse, sur l'instruction primaire, etc.; ces
renseignements sont rdigs, mais il faut, outre mon tmoignage, qu'ils
soient revtus de la signature d'un des plus notables de la commune; or,
qui est plus comptent que vous en pareille matire, vous qui venez de
me parler latin comme feu Cicron, et que tout le monde cite comme le
plus rudit du pays, voici les papiers, veuillez les signer.

En achevant ce petit discours, monsieur le cur place divers papiers sur
la table, monsieur Franois encore sous l'influence des paroles
flatteuses qu'il vient d'entendre, et des nombreuses rasades qui lui ont
t verses, s'arme d'une plume, et par cinq fois entoure son nom de son
plus beau parafe.

Le tour tait jou.

--Il faut que je dise mes offices et que j'aille visiter mes malades,
dit alors monsieur le cur: adieu, mon bon monsieur Franois,
excusez-moi si je vous quitte si vite, mais vous connaissez l'exigence
de nos devoirs, principalement en ce saint temps de carme; mes
civilits respectueuses  votre digne pouse et  toute votre
respectable famille.

On se quitte les meilleurs amis du monde.

A six mois de l, le digne monsieur Franois entour de sa famille et de
ses domestiques, dnait patriarcalement, heureux du bonheur de tous ceux
qui l'entouraient, lorsqu'un homme  mine rbarbative se prsente,
c'tait une de ces figures sinistres connues de tout un arrondissement,
comme l'pouvantail des grands et des petits;  cet aspect de funeste
prsage, toutes les mchoires cessent de fonctionner, la foudre tombant
au milieu de la famille runie, ne l'aurait pas autant impressionne,
terrifie!

Cependant monsieur Franois se lve:

--Qu'y a-t-il, matre Tenantbon? (c'tait le nom du personnage, honnte
huissier de son tat), dit-il.

--Une misre, mon bon monsieur Franois, c'est une petite visite
intresse que je viens vous rendre, _pour et  cette fin_ de recevoir
de vous une somme de dix mille francs, plus les frais montant de cinq
effets crs par monsieur le cur de votre commune, endosss par vous et
protests faute de payement.

--Comment? quoi? qu'est-ce? que dites-vous?

--Mais! dit matre Tenantbon, de sa voix la plus mielleuse; ceux qui
m'envoient ne sont pas des fous. Tenez, voyez, n'est-ce pas l votre
signature.

--Ah! mon Dieu! qu'ai-je fait? s'cria monsieur Franois, moi qui ai cru
signer des papiers pour l'vch... maldiction! Oui, dit-il enfin 
matre Tenantbon, c'est bien ma signature; mais il y a des juges 
Berlin et je serai veng!

A un mois de l, l'abb en question, tait condamn  un an de prison
comme coupable d'escroquerie et d'abus de confiance; mais la Belgique
est une terre hospitalire, o l'on fait collection d'hommes de bien,
l'abb alla pendant quelque temps en augmenter le nombre[218].

Deux hommes se sont retirs dans l'embrasure d'une fentre pour causer
plus  leur aise; l'un est grand, maigre, son teint est bilieux, ses
yeux d'un gris douteux sont surmonts d'pais sourcils noirs qui se
joignent  la naissance du nez; c'est un de messieurs les avous de
premire instance de la bonne ville de Paris; l'autre est un gros et
court, aux yeux  fleur de tte, au nez couvert de lgers bourgeons,
c'est un des membres de la corporation des avocats. Ces deux hommes
mitonnent, sans doute, quelques sales affaires, ils n'en font pas d'un
autre genre.

Matre Ruinard, ainsi se nomme l'avou, vivait, lorsqu'il tait encore
tudiant en droit avec une jeune femme qui devint enceinte de ses
oeuvres; cette malheureuse, de concert avec son amant, se fit avorter.

Lorsque l'tudiant en droit prit femme, il quitta sa matresse, qui
s'empressa de former d'autres liens.

Devenue enceinte de nouveau, elle voulut mettre  profit les leons
qu'elle avait reues de son premier amant; en consquence, elle se fit
avorter; mais cette fois le crime fut dcouvert, et elle fut traduite
devant la cour d'assises de la Seine.

Par un hasard singulier, son ancien amant, celui qui avait t son
complice lorsqu'elle avait commis son premier crime, faisait partie du
jury qui devait dcider de son sort. La femme, vous devez bien le
penser, se garda bien d'user de son droit de rcusation contre un homme
sur l'indulgence duquel elle croyait pouvoir compter.

Lorsqu'aprs les dbats, les jurs taient runis dans la chambre des
dlibration, l'avou se trouva appel le dernier  mettre son vote;
cinq voix dj taient favorables  l'accuse; vous croyez sans doute
que celle de son amant va partager les votes et qu'elle sera acquitte?
eh bien! vous vous trompez; il se runit aux jurs qui avaient vot
contre l'accuse, qui fut condamne  six ans de rclusion.

--Oh! quel homme abominable! s'crirent en mme temps Salvador et
Roman.

Aprs le prononc du jugement, continua de Pourrires, l'avou qui
sortait de la cour d'assises, fut accost par un avocat trs-connu et
trs-recommandable, qui savait tout ce qui s'tait pass jadis, entre
lui et la femme qui venait d'tre condamne.

--Vous avez d bien souffrir pendant tout le temps qu'ont dur les
dbats et la dlibration du jury? lui dit-il.

--Que voulez-vous, mon ami, rpondit l'avou avec le plus grand calme;
elle tait coupable.

--Vraiment j'admire votre sang-froid, il ne vous manquerait plus que
d'avoir vot contre elle.

--Mais c'est ce que j'ai fait.

--Comment, vous avez vot contre celle qui a t votre matresse, et
aprs ce qui s'est pass entre elle et vous?

--Que voulez-vous, mon ami, j'tais d'autant plus convaincu de sa
culpabilit, qu'elle s'est fait avorter pendant le temps qu'elle tait
ma matresse; au reste, mon cher ami, j'ai obi  ma conscience.

L'avocat indign, tourna le dos sans rpondre un seul mot  ce Brutus
d'un nouveau genre, qui se console en faisant fortune du mpris que les
honntes gens lui tmoignent[219].

Celui qui cause avec l'avou, dont je viens de vous parler, n'est pas
encore arriv aussi haut que le dput patriote. Il existe entre
celui-ci et celui-l la mme distance qu'entre le vicomte de Lussan et
de Prval; cet avocat entretient dans les prisons, des courtiers qui
sont chargs de lui procurer des affaires. On lui proposa, il y a peu
de temps, de dfendre un jeune voleur, accus d'avoir soustrait une
somme d'argent considrable; le jeune fripon pouvait esprer qu'il
serait acquitt, s'il tait habilement dfendu; car aucun fait positif
ne venait justifier l'accusation. L'avocat vit l'accus, et, aprs
l'avoir cout, il lui donna bon espoir et lui demanda le solde de ses
honoraires; l'accus lui dit qu'il ne pourrait le payer qu'aprs sa mise
en libert; l'avocat crut devoir lui faire observer qu'il ne serait pas
plus riche lorsqu'il serait libre, qu'il ne l'tait en prison.

--Oh! que si, rpondit le dtenu qui connaissait de rputation le
particulier auquel il avait affaire; lorsque je serai libre, je pourrai
vous payer gnreusement.

L'avocat qui avait dress l'oreille au coup d'oeil significatif du
voleur, pressa son client, qui enfin lui avoua qu'il tait rellement
l'auteur du vol dont il tait accus, et que le sac qui contenait les
espces, tait enterr sous le lit de sa mre. L'avocat feignit de ne
pas croire le voleur; celui-ci, voulant lui donner une preuve de sa
bonne foi, l'invite  retirer le sac du lieu o il se trouve cach.
Prenez le magot, lui dit-il, et gardez le quart de ce qu'il contient,
vous me remettrez le reste lorsque je serai libre. L'avocat se rendit 
Charentonneau, petit hameau de Maisons-Alfort. Comme la mre ignorait la
culpabilit de son fils, et le lieu o tait cach le sac vol, il
fallait pour que notre hros pt procder  son aise, qu'il se
dbarrasst de la prsence de cette honnte femme, ce qu'il ft en
l'envoyant  Maisons-Alfort, chercher une feuille de papier timbr.
Pendant son absence, la cachette fut aisment dcouverte, et le sac en
fut tir. L'avocat dfendit le jeune voleur qui fut acquitt. Mais
lorsqu'il rclama les trois quarts de la somme vole, l'avocat lui
rclama ses honoraires. Le voleur aussi honteux qu'un renard qui se
serait laiss prendre par une poule, jura, mais un peu tard, qu'on ne
l'y prendrait plus[220].

--Si jamais je suis accus, dit Roman, je ne confierai pas  ce
monsieur, le soin de me dfendre.

--Vous ferez bien, rpondit de Pourrires; mais si, pour des raisons 
vous connues, vous dsirez vendre ou louer la jolie petite maison orne
de pampres verts que vous possdez  Trets, ne vous adressez pas non
plus  l'individu, porteur d'un nez pyramidal, qui se dandine sur ce
sofa. Les ruses du mtier qu'il exerce sont nombreuses, et vous pourriez
bien vous y laisser prendre. Mais comme cet individu ne dpense pas en
folies l'argent qu'il escroque, il aura bientt acquis une brillante
fortune; il achtera alors des proprits, il sera capitaine de la
milice citoyenne, chevalier de la Lgion d'honneur, lecteur, jur, et
il condamnera impitoyablement tous ceux qui comparatront devant lui.

Trouvant un jour que son commerce ne lui rapportait pas d'assez beaux
bnfices, un marchand de bas et de bonnets de coton, fit annoncer dans
tous les journaux qu'il livrerait moyennant la modique somme de un
franc, une graine qui, plante dans un bon terrain, devait donner
naissance  un chou d'une dimension merveilleuse; malheureusement pour
les horticulteurs, l'usage leur prouva que la graine du chou colossal
n'tait que de la graine de niais.

La physionomie colore, les cheveux du plus beau rouge carotte qu'il
soit possible de rencontrer, et l'habit noir  queue de morue de
l'individu qui cause en ce moment avec l'inventeur du chou colossal,
vous annonce un naturel des les Britanniques. Celui-ci vend aux bons
Parisiens un spcifique unique, propre  gurir les maux passs,
prsents et  venir. La panace de cet honnte insulaire est tout
simplement de la farine de lentilles que l'on achte parce qu'il la vend
sous son nom scientifique, d'Ervelenta.

Voici deux hommes, que je suis trs-tonn de rencontrer ensemble,
quoiqu'ils soient compatriotes. Le midi de la France les a vus natre.
Le premier est g d'environ cinquante-cinq ans; il est corpulent et de
belle taille; il est dou d'une physionomie agrable, bien qu'elle soit
lgrement marque de petite vrole; ses manires sont nobles et
gracieuses; on dit tout bas, bien bas, qu'il a achev ses tudes au
bagne, o ses camarades l'avaient surnomm le philosophe et l'avocat, et
qu'il porte, sur l'paule droite, le tmoignage de ses anciens services.
Depuis sa libration, trois dcorations, qu'il n'avait pas au bagne,
brillent sur sa poitrine.

La mise de cet homme est toujours recherche; il joue l'aristocrate 
ravir; ou peut dire sans craindre d'tre dmenti, que c'est un coquin de
bonne compagnie.

Le second est aussi bel homme que son compatriote, mais il n'est pas
comme lui, dou d'une physionomie propre au mtier qu'ils exercent tous
deux. La petite vrole qui n'a laiss que de lgres traces sur le
visage de son ami, a fait sur le sien de notables ravages. Sa barbe est
blonde et paisse; il la fait couper aprs une premire affaire, et il
la laisse crotre lorsqu'il vient d'en terminer une seconde. Il dit dans
les tripots, dont il est le plus fidle habitu, qu'il est de noble
origine, ancien officier de cavalerie, comte palatin du saint-empire
romain; prtentions dmenties par l'expression commune de son visage et
sa tournure assez semblable  celle d'un souteneur de filles; il n'est
en ralit, que chevalier de l'ordre nigmatique de l'Eperon d'or, dont
il a achet le brevet cinquante cus  Sartorius Cort; il donnerait, 
ce qu'il assure, son brevet pour quatre cigares; je le crois; lorsqu'il
acheta ce malencontreux brevet, il croyait qu'il lui donnait le droit
d'attacher  sa boutonnire, le ruban de l'ordre qui est de la mme
couleur que celui de la Lgion d'honneur, hlas! il n'en est rien.

Ces deux individus qui ne marchent jamais l'un sans l'autre, se
trouvrent un jour trs-_sangls_ (c'est l'expression dont ils se
servent), tous les deux, c'est--dire qu'ils avaient un trs-pressant
besoin d'argent. Le plus g dit alors au plus jeune:

--Ecoute j'ai trouv cette nuit une mine d'or, ou plutt, ce qui vaut
mieux, une mine de billets de banque.

--Comment, lui rpondit son ami, tu veux fabriquer de faux billets de
banque? Cela ne me va pas. Je me moque de la police correctionnelle,
mais je respecte beaucoup la cour d'Assises.

--Et qui diable te parle de fabriquer quoi que ce soit? n'est-il donc
plus possible de se procurer de bons vritables billets de banque?

--Pour s'en procurer un nombre raisonnable, je ne connais que deux
moyens: les faire soi-mme ou voler la banque de France; et je te
l'avoue, l'une ou l'autre de ces deux actions m'pouvante; tu sais que
je suis honnte homme, et que l'ide seule de commettre une mauvaise
action me donne des crispations.

--Mais il ne s'agit, je te l'assure, ni de voler ni de rien de
semblable; il ne faut que savoir saisir adroitement un portefeuille bien
plein de cet agrable et soyeux papier.

--S'il ne s'agit que de s'emparer avec adresse d'un portefeuille, je
consens  t'aider; mais avant tout je dsire que tu m'expliques ton
plan.

--Mon plan est simple, et si demain il fait aussi beau temps
qu'aujourd'hui, je suis certain du succs.

--Tu me fais mourir d'impatience avec tes rticences! dis-moi de suite
de quoi il s'agit, je suis tout oreilles: parle!

--Tu as remarqu l'autre jour l'embonpoint du portefeuille de mon
banquier?

--Oui, je l'ai vu et convoit. Mais ce portefeuille est comme l'arche
sainte, personne ne peut y toucher.

--Cependant si demain le soleil se lve radieux, et si tu veux me
seconder, demain nous en serons propritaires.

--Je crois, mon cher, que tu es devenu fou. Il nous serait plus facile
de prendre la lune avec nos dents que de nous approprier le portefeuille
de ce brave usurier.

--Demain, s'il fait beau (c'est la condition _sine qu non_), tu te
promneras sous les fentres de l'usurier en question, et si le
portefeuille tombe  tes pieds, tu le ramasseras et tu disparatras:
voil tout ce que j'exige de toi, entends-tu?

--Oui, j'entends, mais je ne comprends pas.

--Consens-tu, oui ou non,  faire ce que j'exige de toi?

--Eh bien! oui!

--C'est bien. Alors prie Dieu que la journe de demain soit belle, et
s'il exauce tes prires, avant qu'il soit midi nous serons tous deux de
la fte.

--En ce cas nous nous retrouverons demain matin  sept heures au
Palais-Royal, vis--vis de la Rotonde.

Le lendemain les deux amis se rencontrrent au lieu et  l'heure
indiqus. Le ciel tait pur, le soleil brillait, tout annonait un jour
exempt d'orage. L'empressement tait gal de part et d'autre, ils se
dirigrent ensemble vers le domicile de l'usurier, et le plus g dit 
son ami:

--Avant d'entrer dans la maison, sois attentif et la fortune te tombera
sur la tte.

Le comte palatin du saint-empire romain, se promenait sur le trottoir,
attendant avec impatience le bienheureux arolithe qui devait lui tomber
dessus. Enfin, aprs une heure d'attente qui lui parut aussi longue
qu'une journe passe au violon, sans argent, le portefeuille qu'il
attendait tomba; il le ramassa et disparut: personne n'avait remarqu ce
qui venait de se passer.

Voici ce qui tait arriv dans le cabinet de l'usurier dont, ainsi que
l'avait prvu notre escroc, une des fentres tait ouverte  cause du
beau temps. Le plus g des deux, qui lui faisait escompter souvent
certains billets qui taient toujours bien pays  leur chance, lui en
avait prsent deux de mille francs chaque,  quatre mois de date. Le
compte fait, il revenait  notre homme quinze cent et soixante francs:
le brave usurier ne donnait pas ses coquilles. Le portefeuille fut
retir de la caisse, et trois billets de cinq cents francs en furent
extraits, tourns et retourns dix fois et remis enfin, accompagns d'un
long soupir; cela fait, l'usurier comme il en avait l'habitude, plaa le
portefeuille  ct de lui enfin de puiser dans sa caisse les soixante
francs qui devaient complter la somme qu'il devait remettre  son
client,  ce moment l'escroc saisit le portefeuille qu'il jeta par la
fentre, qui fut ferme aussitt.

L'usurier avait t si surpris, qu'il resta au moins une minute sans
pouvoir dire un mot; enfin il reprit ses sens et poussa des cris
perants, on accourut; l'escroc tait assis dans un des coins de la
pice, son bordereau d'escompte et les trois billets de banque qu'il
avait reus,  la main. Je crois, dit-il aux personnes accourues aux
cris de l'usurier, que ce respectable monsieur est subitement devenu
fou. Le commissaire de police, mand d'aprs les ordres du banquier,
arriva enfin; notre hros est fouill, on ne trouve rien sur lui, il
explique par A plus B sa prsence chez l'usurier, qui, seulement alors,
se rappelle que le portefeuille a t jet par la fentre; tout le monde
remarque qu'elle est hermtiquement ferme et que celui qu'on accuse,
est plac  une extrmit oppose; de son ct, il assure qu'elle tait
dans cet tat lorsqu'il est entr. Le malheureux usurier qui devine que
son argent, ce qu'il a de plus cher au monde, est  jamais, perdu pour
lui, se livre  tous les transports du plus furieux dsespoir; ses excs
font croire qu'il a perdu l'esprit. Cependant, on interroge celui qu'il
inculpe. Son air patelin, la vue de ses dcorations convainquirent tout
le monde de son innocence. On fut chez lui, o il obtint d'excellents
renseignements, il fut enfin relax.

Comme vous le pensez bien, il craignait d'tre suivi, aussi il prit des
prcautions pour aller rejoindre son ami, enfin, vers six heures du
soir, ils se rencontrrent au caf qui fait le coin du boulevard et de
la rue Montmartre; ils se salurent comme des connaissances qui ont t
quelque temps sans se voir, puis ils allrent dner chez Vfour.

Entre la poire et le fromage; le plus vieux dit  son ami:

--Eh bien! combien as-tu trouv? l'usurier prtend qu'il contenait
50,000 francs.

--Que dis-tu? 50,000 francs, comment, o?

--Mais dans le portefeuille de ce matin.

--De quoi me parles-tu, ma parole d'honneur je ne te comprends pas.

--C'est assez plaisanter, combien y avait-il, voil le principal?

--Mais tu es donc devenu imbcile?

--Tu es un brave camarade, n'est-ce pas?

--Sans doute.

--Eh bien, ne me tiens pas plus longtemps dans l'incertitude, partageons
et que tout soit dit.

--Eh! de par tous les diables, est-ce pour me faire tourner en bourrique
que tu me payes  dner, explique-toi, de grce.

Il s'expliqua. Lorsqu'il eut achev son discours, le comte palatin,
aprs de nombreux clats de rire, lui rpondit qu'il ne savait ce qu'il
voulait dire, alors, mais alors seulement, le plus g des deux larrons
vit que son camarade voulait s'approprier le contenu du portefeuille, il
se leva et lui dit d'une voix solennelle: J'avais cru jusqu' ce jour
que tu tais un honnte homme, je me suis tromp. Adieu; Dieu te
punira[221].

Une petite actrice assez gentille d'un petit thtre du boulevard du
Temple, avait un amant. Il n'y a rien l qui doive vous tonner; mais ce
qu'il y a d'extraordinaire c'est que cette jeune actrice aimait son
amant. Un beau matin l'actrice et son amant furent arrts au saut du
lit. Le jeune homme tait accus d'un crime assez grave et l'on tait
assez peu galant pour accuser la jeune prtresse de Thalie d'tre sa
complice; mais dame Thmis ayant reconnu son erreur, elle fut rendue aux
habitus de son thtre. La jeune actrice n'tait pas de ces gens qui
oublient leurs amis lorsqu'ils sont dans l'infortune. Son amant tait
rest sous les verroux, il fallait essayer de le tirer d'embarras; elle
alla trouver l'homme qui est assis  ct des deux larrons dont je viens
de vous parler. Cet homme, qui fut longtemps l'une des colonnes du parti
lgitimiste, exerait en province la profession d'avocat lorsqu'il fut
envoy  la chambre lective. Il tranquillisa la jeune beaut qui venait
de s'adresser  lui, et empocha une somme de 1,500 francs; cela fait,
l'avocat dput ne s'occupa pas plus de son client que s'il n'avait
jamais exist; il avait vraiment bien d'autres choses  faire en ce
moment; mais la jeune femme, qui ne voulait pas supporter plus longtemps
les cruels tourments de l'absence, se plaignit  la chambre des avocats;
des explications furent demandes par le btonnier de l'ordre. Le dput
lgitimiste, ne pouvant pas,  ce qu'il faut croire, les donner
satisfaisantes, pria ses collgues de l'une et de l'autre chambre de
vouloir bien accepter sa dmission pure et simple.

Il cause en ce moment avec un de ces littrateurs auxquels on peut
appliquer les vers de Voltaire contre l'abb Desfontaines:

    Au peu d'esprit que le bonhomme avait,
    L'esprit d'autrui par complment servait.
    Il compilait, compilait, compilait.

Voulez-vous l'histoire de n'importe quelle nation ou de n'importe quel
grand homme; voulez-vous un roman de moeurs, un roman maritime ou un
roman intime, des contes bruns, roses, noirs, de toutes les couleurs; la
physiologie de n'importe quoi, la biographie de n'importe qui, un trait
de physique, d'histoire naturelle ou de mtaphysique, demandez et vous
serez servis, cet illustre inconnu s'armera des grands ciseaux qui sont
en permanence sur son bureau, et au jour et  l'heure indiqus, il vous
livrera ce que vous lui aurez command,  moins cependant que vous ne
l'ayez pay d'avance.

--Je vois que nous allons dner avec tout ce que Paris renferme d'hommes
tars, ajouta Salvador.

--Dtrompez-vous, mon cher compatriote;  part quelques rares
exceptions, tous les hommes qui sont ici sont des personnages
trs-recommandables; les uns sont riches ou paraissent l'tre, les
autres exercent des professions honorables, quelques-uns occupent des
places qui ne sont ordinairement accordes qu' des hommes vertueux, ce
n'est que tout bas que l'on dit ce que je viens de raconter et lorsque
l'on rencontre ces gens-l dans un salon, on leur fait bon visage.

--Eh! bonjour donc, monsieur de Courtivon, dit un beau jeune homme qui
tendait  de Pourrires une main parfaitement gante que celui-ci serra
dans la sienne. Le jeune homme, aprs avoir chang quelques paroles
avec l'Amphytrion, alla se mler aux groupes dj nombreux qui se
formaient dans la salle.

--Est-il possible de refuser la main qui vous est tendue lorsqu'elle
est aussi bien gante que celle de ce beau jeune homme? dit de
Pourrires en souriant.

--Cela serait en effet difficile, lui rpondit Salvador, si surtout cet
individu est un peu moins coquin que tous ceux dont vous venez de nous
raconter l'histoire.

--Ce jeune homme est un assez habile mdecin, mais quelle que soit la
science qu'il ait acquise sur les bancs de l'cole, son savoir sera
toujours au-dessous de son savoir-faire, aussi sa clientle est-elle une
des plus distingues et des plus lucratives.

Une femme dont le mari est absent, et qui redoute les suites d'une
conversation quelque peu criminelle avec le neveu, le caissier ou
l'intendant de son mari, fait venir le docteur Delamarre, qui se charge
de dissiper ses craintes. Les jeunes personnes de nobles familles qui ne
veulent pas que leur cusson soit tach; les lorettes, qui veulent
esquiver les consquences d'un souper  la Maison-d'Or, les grisettes
qui ne veulent pas laisser de traces d'une soire orageuse  l'Ile
d'Amour, trouvent chez lui assistance et dlivrance lorsqu'elles ont de
l'argent.

Voulez-vous un hritier, cet habile docteur saura vous en procurer un;
si vous en avez un de trop il vous en dbarrassera; en un mot ce galant
homme est la providence de toutes les vertus douteuses et de toutes les
ambitions. Pour achever de vous faire connatre ce personnage, je vais
vous raconter un des traits les moins saillants de sa vie.

Un septuagnaire de ses amis, qui voulait mystifier ses neveux et qui
probablement avait oubli le refrain de la romance populaire,

    Jeunes femmes et vieux maris,
    Feront toujours mauvais mnage.

se leva un matin avec l'ide de prendre femme. Il jeta alors les yeux
sur une jeune fille aussi belle qu'elle tait innocente, et ce n'est pas
peu dire, car elle est bien belle; jugez-en, sa taille est svelte et
bien prise, ses yeux bleus fendus en amande et ombrags de longs cils
promettaient de lancer des clairs, ses cheveux, du plus beau blond
cendr et lgrement onduls, rappellent les vierges de Lonard de
Vinci; sa peau, lgrement rose, est d'une blancheur blouissante; sa
bouche est peut-tre un peu grande, mais lorsqu'elle s'ouvre pour
sourire, elle laisse apercevoir trente-deux petites dents bien ranges,
qui font natre l'envie de se laisser mordre par elles.

Cette jeune fille avait t leve par des religieuses, et depuis six
mois elle avait quitt le village pour venir habiter prs d'une tante
qui cachait sous les apparences d'une svrit exagre, l'esprance
qu'elle avait conue depuis longtemps d'exploiter  son profit les
attraits de sa nice; aussi lorsque le vieux podagre demanda la main de
la jeune houri en question, elle lui rpondit que sa recherche lui
faisait beaucoup d'honneur, et que sa nice serait charme d'pouser un
aussi galant homme.

Le mariage fut conclu, mais il ne fut pas consomm. Le lendemain des
noces, le malheureux septuagnaire vint trouver son ami; sa mine
allonge et son regard terne annonaient un homme dont les esprances
ont t dues.

--Eh bien? lui dit le docteur.

--Impossible! mon cher, impossible!

--Diable! mais je ne puis augmenter la dose sans risquer de vous envoyer
dans l'autre monde.

--Mais je ne veux pas laisser ma fortune  mes neveux, s'cria le
vieillard.

--Il y a bien un moyen, rpondit le complaisant docteur.

Il dit quelques mots  l'oreille du vieillard.

--Cela me va, et vous aurez les 5,000 fr. que vous me demandez si la
chose russit, mais vous m'assurez qu'aprs ce sera plus facile.

--Sans doute.

--Eh bien, mon cher, essayez.

--Donnez-moi carte blanche et tout ira bien, je vous rponds du succs.

Le mdecin communiqua son plan  la vieille tante, qui, moyennant
finance, voulut bien prter les mains  la plus infme de toutes les
immoralits; elle fit croire  sa nice que dans le cas o elle se
trouvait, le mdecin avait mission de consommer le mariage par
procuration.

La jeune fille, il est permis de le croire, trouva le fond de pouvoir
plus agrable que son mari, le docteur, de son ct, tait charm
d'avoir rencontr une aussi bonne aubaine; enfin il est n de ce joli
commerce deux beaux enfants, qui font la joie du bonhomme en question et
le dsespoir de ses neveux.

L'air respectable et les manires distingues quoique sans prtentions
de ce monsieur, vous l'ont sans doute fait prendre pour un ngociant de
premier ordre, c'est un _faiseur_. Savez-vous ce que c'est qu'un
_faiseur_?

--Non, rpondirent en mme temps Salvador et Roman.

Eh bien! les faiseurs sont des individus qui se donnent la qualit de
banquiers, de ngociants ou de commissionnaires en marchandises, pour
usurper la confiance des vritables commerants.

Les faiseurs peuvent tre diviss en deux classes: la premire n'est
compose que des hommes capables de la corporation, de ceux qui oprent
en grand; ces pauvres diables que vous pourrez voir dans l'alle du
Palais-Royal qui fait face au caf de Foi composent la seconde. A chaque
renouvellement d'anne, on les voit reparatre sur l'horizon, ples et
dcharns, les yeux mornes et vitreux; casss quoique jeunes encore,
toujours vtus du mme costume, toujours tristes et soucieux, ils ne
font que peu ou point d'affaires; leur unique mtier est de vendre leur
signature  leurs confrres du grand genre.

Ceux-l, et monsieur Roulin est un des plus distingus de la
corporation, procdent  peu prs de cette manire:

Ils louent dans un beau quartier un vaste local qu'ils ont soin de
meubler avec un luxe propre  inspirer de la confiance aux plus
dfiants; leur caissier porte souvent un ruban rouge  sa boutonnire,
et les allants et venants peuvent remarquer dans leurs bureaux des
commis qui paraissent ne pas manquer de besogne, et des ballots de
marchandises qui semblent prts  tre expdis dans toutes les villes
du monde.

Aprs quelques jours d'tablissement, la maison adresse des lettres et
des circulaires  tous ceux avec lesquels elle dsire se mettre en
relation. Jamais le nombre de ces lettres n'pouvante un de ces
prtendus ngociants. M. Roulin, notamment, mit le mme jour _six cents_
lettres  la poste.

En rponse aux offres de service du _faiseur_, on lui adresse des
valeurs  recouvrer;  son tour aussi, il en envoie sur de bonnes
maisons parmi lesquelles il glisse quelques billets de bricole, les
bons font passer les mauvais, et comme ces derniers aussi bien que les
premiers sont pays  l'chance par des confrres, aposts _ad hoc_,
des noms inconnus acquirent bientt une certaine valeur dans le monde
commercial.

Le _faiseur_ qui ne veut point paratre avoir besoin d'argent, ne
demande point ses fonds de suite, il les laisse quelque temps entre les
mains de ses correspondants.

Lorsque le _faiseur_ a reu une certaine quantit de valeurs, il les
encaisse ou les ngocie, et, en change, il retourne des lettres de
change tires souvent sur des tres imaginaires, des individus qui
jamais n'ont entendu parler de lui, et des billets sans valeur.

L'unique industrie d'autres _faiseurs_ qui ne sont pas encore arrivs 
la hauteur de M. Roulin, est d'acheter des marchandises qu'ils ne
payeront jamais, ceux-l s'associent trois ou quatre, placent quelques
fonds chez un banquier, et fondent plusieurs maisons de commerce sous
diverses raison sociales. L'une sera la maison Pierre et compagnie;
l'autre, la maison Jacques et compagnie, et ainsi de suite; de sorte
qu'il en existe bientt sur la place quatre ou cinq qui agissent de
concert, et se renseignent l'une et l'autre.

Lorsqu'ils ne peuvent plus marcher, les plus adroits dposent leur bilan
et s'arrangent avec leurs cranciers, qui souvent s'estiment
trs-heureux de recevoir dix ou quinze pour cent; les autres
disparaissent en laissant la cl sur la porte d'un appartement vide.

Vous nommer toutes les socits en commandites qui sont mortes entre les
mains de cet individu, continua de Pourrires en montrant  Salvador et
 Roman un homme gros et court,  la physionomie joyeuse, qui cachait
sous des besicles d'or, des petits yeux clignotants, et qu'il tait
facile de reconnatre pour un enfant d'Isral, ce serait vouloir faire
une chose impossible; cet homme aurait invent la commandite si elle
n'avait pas exist; entre ses mains l'actionnaire devient une pte molle
qu'il ptrit  son gr,  laquelle il fait prendre toutes les formes et
toutes les couleurs; cet homme est un grand gnie, il a invent les
intrts garantis, les primes mirobolantes et les dividendes prlevs
sur le capital. Il a tout exploit, mines de houille, mines de fer, d'or
et d'argent, bitumes de toutes les espces et de toutes les couleurs;
chemins de fer et bateaux remorqueurs; journaux catholiques, politiques,
commerciaux, artistiques, littraires, des femmes et de la jeunesse: la
caisse de chacune des entreprises n'est que rarement ouverte pour payer
les intrts et les dividendes chus; mais en revanche, le caissier est
toujours  son poste lorsqu'il s'agit de recevoir les fonds des nouveaux
actionnaires; les bnfices d'une affaire servent  rparer les pertes
de l'autre; lorsque toutes les caisses sont vides, ce qui arrive plus
souvent que ne le voudrait cet honnte industriel; des annonces, et
qu'elles annonces! sont lances dans tous les journaux, et de tous les
coins de la France surgissent de nouveaux actionnaires empresss de
prendre leur place au banquet de la commandite; somme toute, cet homme
est un trs-grand homme.

Tout ceux qui devaient prendre part au festin taient arrivs; de
Pourrires allait faire connatre  ses amis un petit vieillard assez
pauvrement vtu, que tout le monde saluait avec les marques du plus
profond respect; lorsque le vicomte de Lussan s'approcha de lui:

--Je crois, dit-il, aprs avoir salu Salvador et Roman, que tous vos
convives sont arrivs; ne ferions-nous pas bien en attendant les dames,
qui sans doute ne se feront pas attendre longtemps, de passer dans un
petit salon dans lequel nous trouverons,  ce que vient de m'assurer
Lemardelay, toutes les liqueurs apritives possibles.

--C'est une excellente ide que vous avez l, monsieur le vicomte,
rpondit le marquis.

Toute la compagnie, conduite par de Pourrires, entra dans un petit
salon, voisin de celui o avait t dress le couvert. Sur une table
ronde d'acajou, on avait plac plusieurs flacons et des verres  pattes
en cristal taill; l'absinthe aux reflets d'meraude, le vermout, le
stougthon-madre, furent servis aux convives avec une gnreuse
profusion.

Les femmes arrivrent.

La premire se nommait Mina, c'tait une belle et forte femme, ses
cheveux noirs et luisants, se droulaient en longs anneaux sur des
paules d'une blancheur blouissante, ses grands yeux noirs brillaient
d'un vif clat, ses lvres un peu paisses peut-tre, mais d'un rouge
aussi vif que celui d'une grenade, laissaient apercevoir des dents
blanches et bien ranges; bien que cette femme ft doue d'une taille
leve, tous ses mouvements taient souples et harmonieux et elle avait
adopt des ajustements qui ajoutaient de nouveaux charmes  sa
merveilleuse beaut. Un robe de pou-de-soie cerise garnie de dentelles
en points d'Angleterre, emprisonnait des formes aussi pures que celles
de la Diane chasseresse, ses cheveux taient tenus par un cercle d'or,
et un collier form d'une magnifique opale et d'un triple rang de perles
de moyenne grosseur, ornait son cou dont les muscles saillants
annonaient une grande force.

Elle tait accompagne d'une femme qui formait avec elle le plus parfait
contraste, celle-ci qui se faisait appeler Flicit Beaupertuis, tait
aussi frle, aussi mignonne que son amie tait forte et puissante;
envisags sparment, ses traits n'taient pas irrprochables; mais ils
composaient un ensemble qui plaisait au premier coup d'oeil. L'expression
sereine de sa physionomie, la placidit de ses regards indiquaient un
excellent naturel, ses mains et ses pieds taient d'une lgance et
d'une petitesse vraiment remarquables; son costume tait simple, mais
lgant; Mina tait admirable, Flicit tait jolie; laissons  nos
lectrices le soin de dcider de la valeur respective de ces deux
minentes qualits.

L'entre de ces deux femmes dans le petit salon o se trouvaient runis
les convives de Pourrires, fut salue par d'unanimes acclamations.
Tous, jeunes et vieux, s'empressaient autour d'elles, et elles
recevaient les hommages avec autant d'aisance qu'une belle reine reoit
ceux de ses plus dvous courtisans; cependant une lgre rougeur venait
animer les joues un peu ples de Flicit. Lorsque l'admiration qu'on
lui tmoignait s'exprimait en termes trop nergiques.

--Voil, dit Salvador  de Pourrires, une petite personne
trs-sduisante.

--N'est-ce pas? rpondit-il, eh bien, cette jeune fille est aussi bonne
quelle est jolie, et peut-tre que si elle s'tait trouve place dans
d'autres circonstances, elle serait l'ornement des salons du meilleur
monde..... Mais quelle est la nouvelle divinit qui nous arrive? eh!
parbleu, c'est la danseuse de monsieur le vicomte de Lussan.

Le vicomte en effet tait all au-devant d'une jeune femme d'une
parfaite beaut; ses traits fatigus, le lger cercle noir qui
entourait ses yeux bruns, la nonchalance des habitudes de son corps, la
faisaient ressembler  un beau lis qui s'incline vers la terre aprs
avoir support longtemps les efforts de l'orage.

D'autre femmes suivirent, toutes jeunes, jolies et richement pares;
chacune en entrant, tait aborde par ceux de convives qu'elle
connaissait. Une seule demeurait solitaire dans le coin le plus obscur
du salon sans que personne songet  s'occuper d'elle; cette femme, il
est vrai, tait vieille, laide, et plus que modestement vtue;
l'isolement dans lequel on la laissait, paraissait contrarier beaucoup
le petit vieillard dont de Pourrires allait parler  ses deux amis
lorsque de Lussan l'avait abord; il se remuait en tous sens, il tait
et remettait le tricorne qui se balanait sur son chef dnud.

Une si bonne femme! disait-il entre ses dents, ils n'ont des yeux que
pour ces poupes bien habilles, enfin il alla prendre par la main dans
le coin qu'elle occupait, la vieille femme dont nous venons de parler,
et il l'amena au milieu du cercle:

--Messieurs et mesdames, dit-il, j'ai l'honneur de vous prsenter mon
pouse, madame Juste.

Salvador et Roman croyaient que l'aspect htroclite de ce couple allait
exciter des clats de rire universels; leur attente fut trompe,  leur
grand surprise, la plupart de ceux qui s'empressaient autour des femmes
jeunes et jolies dont nous venons de parler, les quittrent pour venir
offrir leurs hommages  la vieille madame Juste.

--Il ne faut pas que cela vous tonne, leur dit de Pourrires, monsieur
Juste est un trs-riche usurier, et il prte de l'argent  la plupart
des jeunes gens de famille qui sont ici.

--Nous avons donc ici des jeunes gens de famille?

--Sans doute, croyez-vous par hasard que c'est par moi qu'ont t
invits les fripons dont je viens de vous parler?

--S'il n'en est pas ainsi, comment donc se trouvent-ils ici?

--Tous ces gens-l tripotent des affaires, aussi ils cherchent  se lier
avec tous les jeunes gens qui dbutent dans la vie, et ils russissent
souvent; car on n'est pas ordinairement trs-difficile sur le choix de
ses liaisons, lorsque l'on ne possde pas encore cette exprience qui ne
s'acquiert qu'avec les annes; je suis moi-mme une preuve vivante de la
vrit de ce que j'avance, ne vous ai-je pas dit que durant les
premires annes de ma vie, je m'tais li avec Ronquetti?

Huit heures sonnrent  la magnifique pendule de bronze dor qui ornait
la chemine du salon.

--A table! s'crirent tout d'une voix les convives...  table!...

De Pourrires prit la main de Flicit Beaupertuis, l'avocat dput
franco-russe offrit la sienne  madame Juste, et l'on passa dans la
salle du festin.

Lemardelay avait mis  contribution toutes les contres de la France et
de l'tranger. L'air, la mer, les fleuves, les forts, et les jardins
avaient fourni tout ce qu'ils produisent de plus beau et de plus
recherch, le pluvier, au plumage dor, le noble faisan, les cailles en
caisse, le rouget de la Mditerrane, le saumon de la Loire, l'perlan
dlicat, l'esturgeon, le sterlet du Volga, le chevreuil, le livre, la
hure du sanglier des Ardennes, les pattes de l'ours blanc du Groenland,
devaient figurer sur la table.


FIN DU PREMIER VOLUME.




LES VRAIS MYSTRES DE PARIS.




LES

VRAIS MYSTRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME DEUXIME.

[Illustration: colophon]

BRUXELLES,

ALPH. LEBGUE ET SACR FILS,

IMPRIMEURS-DITEURS.

1844




LES VRAIS

Mystres de Paris.




I.--Histoire de Felicit Beaupertuis.


Le premier service d'un grand repas est habituellement trs-silencieux,
les convives charms de pouvoir enfin satisfaire un vigoureux apptit,
sont trop agrablement occups pour perdre le temps en discours
inutiles; c'est  peine si quelques paroles sont changes pour louer la
saveur d'un excellent potage aux bisques d'crevisses ou  la Crcy, ou
le fumet odorant d'un dlicieux rosbif. Au second service, comme ce
n'est plus tout  fait pour satisfaire le plus imprieux des besoins de
la nature que l'on mange, chacun alors commence  s'occuper de son
voisin, et des digressions politiques et littraires, des lamentations
sur le dernier cours des fonds publics, l'loge de la danseuse  la
mode, viennent se mler aux acclamations admiratives arraches aux
convives par l'apparition inattendue d'une respectable poularde du Mans,
raisonnablement bourre de ces prcieux tubercules rcolts dans le
Prigord, ou d'une succulente carpe du Rhin. Mais au dessert, lorsque
les vins gnreux de la Bourgogne et du Bordelais n'ont pas t pargns
pendant les deux premiers services, la conversation devient gnrale,
alors si les convives sont des gens de joyeuse humeur et pas trop
collets monts, c'est un feu roulant d'pigrammes et de gais propos,
d'clats de rire et de refrains recommencs sans cesse et jamais
achevs, auquel se mle la dtonation des bouchons qui vont frapper le
plafond et le ptillement dans ces verres de cristal de si gracieuse
forme de la divine liqueur champenoise.

Le banquet offert par de Pourrires devait se passer comme toutes les
ftes de semblable nature. Le premier et le second services se passrent
trs-convenablement, et si durant le temps que l'on mit  les faire
disparatre, un tranger tait entr dans le salon, la physionomie
respectable de quelques-uns des convives, l'air de bonne compagnie et la
tenue parfaite de tous, auraient pu lui faire croire qu'il se trouvait
au milieu d'une runion de pairs de France ou de dputs. Faisons
cependant observer en passant que quelques physionomies, notamment celle
de l'usurier, de sa femme et du comte palatin du saint empire romain,
faisaient ombre au tableau.

L'apport sur la table du plus beau dessert qui se puisse imaginer,
excita de la part des convives des cris unanimes d'admiration. En effet,
Lemardelay s'tait surpass, et ce n'est pas peu dire, il avait voulu
satisfaire  la fois presque tous les sens des convives; l'odeur
parfume des limons de Barbarie, des oranges de Stubal et de l'ananas
des tropiques, saisissait agrablement l'odorat; les vives couleurs de
la cerise de Montmorency, et de la fraise des bois, flattaient les
regards. On devait certainement prouver un bien vif plaisir  enlever
aux magnifiques pches de Montreuil et aux chasselas de Fontainebleau,
le duvet velout qu'ils n'avaient pas encore perdu. Des ptisseries,
petits chefs-d'oeuvre de l'illustre Flix, des conserves et des fruits
secs de toutes les espces, des confitures de Bar, des fromages de tous
les pays, parmi lesquels le vnrable fromage de Brie, qui, grce 
monsieur de Talleyrand, fit triompher la France au congrs de Vienne,
occupait la place d'honneur; des pices montes, si brillantes d'aspect,
si lgantes de formes, que ce n'est pas sans prouver un vif sentiment
de regret que l'on se dtermine  les dtruire, furent en mme temps
dposs sur la table.

Des flacons couverts d'une vnrable poussire; les uns, assez allongs,
au col lgrement renfl, d'un verre mince, de teinte presque jaune,
annonaient le Joannisberg venu directement du clos de monsieur de
Metternich, accompagn de son certificat d'origine; d'autres,
dlicatement envelopps de petits joncs tresss avec art qui devaient,
lorsque l'on aurait bris le cachet de cire verte sur lequel on pouvait
lire en caractres persans une sentence de l'Alcoran, laisser s'chapper
cette liqueur si chre aux sectateurs du prophte, connue sous le nom
de vin de Schiras, accompagnaient ce mirifique dessert.

--Messieurs, dit de Prval, je propose la sant de notre Amphytrion, 
monsieur de Courtivon!

--A monsieur de Courtivon! s'crirent tous les convives en levant leurs
verres;  monsieur de Courtivon!

--Nous ne serons pas assez injustes pour oublier l'habile traducteur de
ses intentions, ajouta le vicomte de Lussan. Messieurs, je bois 
Lemardelay!

Ce toast comme le premier, fut accueilli par d'unanimes acclamations, et
l'estimable artiste fut forc de venir dans le salon recevoir les
hommages de ces chaleureux admirateurs de ses talents culinaires.

Jusque-l, tout s'tait pass trs-convenablement; mais  ce moment, le
fumet des vins capiteux servis avec profusion aux convives, leur tant
mont  la tte, et le caf et les liqueurs franaises et des les ayant
achev une besogne si bien commence, la conversation prit tout  coup
des allures trs-dcolletes. Ainsi que cela arrive presque toujours, ce
furent les femmes qui donnrent le signal des propos hasards et des
pigrammes licencieuses.

--Eh bien! M. de Courtivon, dit la danseuse, vous tes donc dtermin 
quitter le monde?

--Hlas! oui, madame, rpondit de Pourrires, je renonce  Satan,  ses
pompes et  ses oeuvres.

--C'est trs-difiant, reprit Mina.

--Et tout  fait pastoral, ajouta la danseuse.

--Tiendrez-vous  la main, lorsque vous serez aux champs, une houlette
enjolive de petits rubans roses?

--Mais certainement, j'aurai une houlette, une pannetire, un troupeau
de jolis moutons, et peut-tre bien une Philis, si j'en puis trouver
une.

--Oh! M. de Courtivon, emmenez-moi, je vous prie, dit une femme qui
n'avait pas encore parl; je vous assure que je vous serai fidle, et
que je ne me laisserai pas sduire par les bergers d'alentour.

--Je ne veux pas priver le quartier Notre-Dame-de-Lorette de son plus
bel ornement.

--Vous n'tes pas trs-galant, mon cher.

--Assez de phbus comme cela, dit le docteur Delamarre... A boire!

--A boire! s'crirent tous les convives, et que l'on nous apporte
d'autres verres que ceux-ci.

Des verres d'une capacit monstrueuse furent apports, remplis jusqu'aux
bords de vin de Champagne, et religieusement vids. Le docteur remplit
son verre une seconde fois, et avala d'un trait, sans en laisser une
seule goutte, la liqueur qu'il contenait; sa face tait horriblement
injecte, ses yeux paraissaient hagards, il ne sortait plus de sa
poitrine que des sons rauques et inarticuls.

--Ce pauvre Delamarre est dj ivre, dit le vicomte de Lussan, il n'en
fait jamais d'autres. Delamarre, lui cria-t-il aux oreilles, est-ce
parce que les fantmes de tous ceux que tu as envoys dans les limbes
viennent de t'apparatre, que tu es si triste et si morose?

--A boire, rpondit le docteur qui tomba la tte sur la table.

--Cela commence bien, dit Salvador  de Pourrires.

--Ce n'est rien, rpondit celui-ci; puis il fit un signe aux garons de
service qui quittrent discrtement le salon.

L'ivresse prmature du docteur avait produit sur les convives un effet
 peu prs semblable  celui que produisait sur les jeunes
Lacdmoniens, la vue des malheureux Ilotes, que l'on exposait  leurs
yeux aprs leur avoir fait boire outre mesure; du vin de Syracuse;
personne ne paraissait dispos  achever dignement une fte si bien
commence.

--Est-ce parce que ce pauvre diable qui ne sait pas mnager le peu de
force qu'il possde, est tomb avant d'avoir combattu, que nous
paraissons redouter le combat? dit le vicomte de Lussan. De Prval,
viens m'aider  transporter dans un coin ce malappris dont la vue nous
attriste.

De Prval s'empressa de faire ce que dsirait le vicomte de Lussan; le
docteur fut transport dans l'embrasure d'une fentre, et l'on laissa
retomber sur lui les draperies de lampas rouge dont elle tait orne.

--Maintenant que nous sommes chez nous, dit l'abb, et que monsieur le
vicomte a bien voulu nous dbarrasser de la vue de cet ivrogne, j'aurai
l'honneur, messieurs, de vous proposer la sant des dames.

--Vive monsieur l'abb! et buvons  ces dames, rpondit le dput
patriote; je vois avec plaisir, mon cher monsieur, que votre dvotion
n'est pas intolrante.

--Monsieur l'abb est un trs-aimable homme, reprit la danseuse, et ce
n'est jamais  lui, je vous l'assure, que l'on chantera la fameuse
chanson:

    O allez-vous, monsieur l'abb,
    Vous allez vous casser le nez.

--Monsieur l'abb est trs-indulgent.

--Il est tolrant.

--Il excuse, parce qu'il les pratique, toutes les faiblesses de la
pauvre humanit.

--L'esprit est prompt et la chair est faible.

--H l'abb! quand serez-vous nomm cur de l'une des paroisses de
Paris? dit le dput patriote.

--Quand vous reprendrez votre place  la chambre lective, rpondit
l'abb, qui venait de s'apercevoir que l'on se moquait de lui.

--Bien rpondu, s'crirent tous les convives, bien rpondu;  boire!

De nouvelles rasades furent verses et vides  la ronde.

--Pas de personnalits, messieurs, ou notre festin finira aussi
tristement que celui des Lapithes, dit le comte palatin du saint-empire
romain.

--Monsieur le comte a raison; ne nous cherchons pas des poux  la tte.

--Ah! quelle ignoble comparaison, s'cria la majestueuse Mina. On voit
bien, mon cher, que vous tes devenu tout  fait limonadier! Ne
pouviez-vous employer une expression plus convenable!

--Garon, une demi-tasse.

--Une bouteille de bire.

--Un petit verre.

Le limonadier  moustaches grises qui se trouvait au nombre des
convives, paraissait en proie  une violente colre; son visage
ordinairement trs-ple, tait successivement pass du blanc au rouge,
du rouge au bleu, et du bleu au vert.

--Eh! eh! monsieur, si vous vous mettez en colre, je vais raconter 
ces messieurs l'anecdote du lingot, dit le vicomte de Lussan.

--C'est a, racontez-nous l'anecdote du lingot; cela nous aidera 
passer le temps.

--Faut-il? demanda Lussan au malheureux limonadier.

Celui-ci fit un signe ngatif.

--Prions plutt ces dames de nous raconter leur histoire, dit un jeune
homme dont les regards langoureux, les longs cheveux blonds, toutes les
allures annonaient un pote incompris.

--Ce monsieur a besoin d'un sujet de vaudeville, rpondit la lorette.

--De roman, ajouta la danseuse.

--Vous brlez toutes du dsir de nous raconter votre histoire, dit
l'avocat; et de notre cot, nous brlons du dsir de vous entendre;
n'est-il pas vrai, messieurs.

--Sans doute, rpondirent en mme temps de Pourrires, Salvador et
Roman.

--Qu'entendrons-nous d'abord, continua l'avocat, le vaudeville ou le
roman?

--Le vaudeville, dit l'abb.

--Le roman, dit Salvador.

--Les avis sont partags, ajouta Mina; si, pour mettre tout le monde
d'accord, nous coutions un drame?

--Va pour le drame; mais qui nous le racontera? dit Roman.

--Eh parbleu! Flicit Beaupertuis, rpondit Mina; son histoire, j'en
suis sre, est trs-attendrissante.

--Voyons! Flicit, excute-toi, ma chre, ajouta la danseuse.

Flicit hsita quelques minutes avant de se dterminer  prendre la
parole; mais Salvador lui ayant vers un verre de vin de Champagne
qu'elle but lentement:

--C'est une bien bonne chose que le vin de Champagne, dit-elle; lorsque
l'on a bu quelques rasades de ce vin gnreux, tous les vnements de la
vie nous apparaissent couleur de rose.

--Vide encore un verre et commence ton histoire, dit la danseuse.

Flicit repoussa de la main le verre qu'on lui prsentait.

--Je n'ai plus soif, dit-elle.

Puis s'tant affermie sur son sige, elle commena ainsi:

--Vous voulez que je vous raconte mon histoire, je vais vous satisfaire;
ne faut-il pas que je paye le dner que vous venez de me donner?

--Flicit, vous tes mchante ce soir, dit le vicomte de Lussan.

--C'est vrai, j'ai tort.

--On te pardonne, ma fille; mais l'histoire, l'histoire.

--Je suis ne  Dijon...

--Ville renomme pour son excellente moutarde, dit un jeune homme qui
paraissait trs-fier de ses joues colores, de ses belles dents, de ses
deux gros yeux btes  fleur de tte, et qui parut trs-tonn de ne pas
voir ce qu'il regardait comme une excellente plaisanterie exciter des
clats de rire universels.

Flicit, tout interdite, s'tait arrte:

--Continue, lui dit Mina; si ce jeune monsieur recommence ses facties,
nous le prierons d'aller jouer au loto.

Je suis ne  Dijon, reprit Flicit, sur la place de l'htel de ville,
en face de l'ancien palais des ducs de Bourgogne; il y a une jolie
petite maison, dont les contrevents sont peints en vert et dont les
murailles sont caches par des touffes paisses de capucines, et de pois
de senteur qui courent sur un treillage de fil d'archal; cette maison
est celle de ma famille; j'ai pass l les plus belles annes de ma vie.
A quinze ans j'tais aussi heureuse que peut l'tre une innocente jeune
fille, que les vnements de la vie ne sont pas encore venus
dsillusionner; lorsque j'allais me coucher, aprs une journe bien
employe et que mon pre avait dpos sur mon front un bon gros baiser,
presque toujours des songes couleur de rose venaient caresser mon
sommeil.

J'avais atteint ma seizime anne, lorsqu'un jour mon bon pre, aprs
m'avoir embrasse encore plus tendrement que de coutume, me demanda si
je serais bien aise de me marier.

Ce mot de mariage, qui cause ordinairement tant et de si douces
motions aux jeunes filles, je dois vous l'avouer, ne me causa que de
l'pouvante. La premire pense qui me vint  l'esprit fut, que lorsque
je serais marie, je serais force de quitter mon pre que j'aimais
tant, les jolis oiseaux de ma volire dont les chants joyeux
m'veillaient chaque matin, et les belles fleurs de mon petit parterre
que je cultivais avec tant de plaisir. Aussi je fondis en larmes et je
me jetai sur le sein de mon pre, en le priant de me garder auprs de
lui.

Le bon vieillard m'embrassa en souriant:

--Il ne faut pas, me dit-il, que ce que je te dis te cause le plus
lger chagrin, tu ne seras peut-tre pas force de me quitter, et ce
n'est que de ton plein gr que tu pouseras celui que je te destine. Je
voulais que mon pre me promt de ne plus me parler de mariage; mais il
me fit observer qu'il tait dj vieux, que les blessures qu'il avait
reues et ses nombreuses infirmits, ne lui permettaient pas d'esprer
une bien longue existence; que mon frre (j'avais un frre alors), forc
de suivre partout le rgiment auquel il appartenait, en qualit de
lieutenant, ne pouvait pas me servir de protecteur, et que lui, ne
mourrait pas tranquille s'il devait quitter la vie en me laissant seule
au monde.

Celui qui avait demand ma main, me fut enfin prsent par mon pre;
c'tait le chirurgien-major d'un rgiment, alors en garnison dans notre
ville; c'tait un beau jeune homme, de trente ans environ, les manires
et le langage d'un homme de bonne compagnie; son pre avait t l'ami du
mien; quoique jeune il avait dj fait plusieurs campagnes, et le signe
de l'honneur brillait sur sa poitrine. Aprs qu'il m'et parl trois ou
quatre fois, je commenai  croire que je l'pouserais sans peine. Un
mois ne s'tait pas coul que je l'aimais de toutes les puissances de
mon me, toutes ses paroles trouvaient un cho dans mon coeur, lorsqu'il
n'tait pas auprs de moi je dsirais son retour, lorsque j'entendais le
bruit de ses pas retentir sur le seuil de notre porte, une sueur froide
inondait tout mon corps et mon front devenait brlant. Eh bien!
savez-vous ce qui arriva? cet homme, que ses camarades estimaient, car
il est brave,  ce qu'ils assurent; cet homme, auquel mon pre avait
accord une place  son foyer, parce qu'il avait cru, le pauvre vieux
soldat, que la croix qu'il portait sur sa poitrine tait la meilleure
garantie de probit qu'il pt exiger; cet homme dont il serrait chaque
matin la main dans les siennes, eh bien! cet homme employa tout ce qu'il
possdait de facults pour garer le coeur et les sens d'une pauvre jeune
fille; il l'entrana loin du foyer paternel, et lorsqu'il en eut obtenu
tout ce qu'elle pouvait lui donner, il la quitta sans s'inquiter de ce
qu'elle allait devenir.

J'avais donc suivi mon amant, et je dois l'avouer, ce ne fut que
lorsqu'il m'et quitte, que je pensai  mon pre, que la disparition de
sa fille chrie, devait avoir plong dans le dsespoir.

Mon amant m'avait abandonne dans un htel garni, au moment o j'allais
devenir mre. A partir de cette poque, huit jours, pendant lesquels je
ne sais ce qui m'arriva, doivent tre retranchs de ma vie. Lorsque je
repris mes sens j'tais couche dans une des salles de l'hospice de la
maternit; les faits qui venaient de se passer taient confus dans ma
mmoire. Je voulus absolument qu'on me les rappelt. Ce fut alors
seulement que j'appris qu'aprs avoir lu la lettre de mon amant, par
laquelle il m'annonait son dpart et m'engageait  former, pour me
distraire, disait-il, une autre liaison, j'tais tombe sur le carreau,
froide et inanime; pendant deux jours on m'avait garde  l'htel que
j'habitais; mais le mdecin qui me soignait, voyant que je ne reprenais
pas mes sens et que je manquais de tout, avait voulu qu'on me
transportt  l'hospice. Tout  coup un souvenir me revint  l'esprit...
Et mon enfant? m'criai-je. Je compris au silence que l'on garda, et
aux tristes regards que l'on jeta sur moi qu'il tait mort avant d'avoir
vu le jour.

--Pauvre fille! dit la lorette.

--Oh! ce n'est rien, reprit Flicit; donnez-moi  boire, ajouta-t-elle
en tendant son verre au vicomte de Lussan.

La jeunesse et une excellente constitution furent plus forts que le
mal; je guris; et avec la sant je recouvrai la paix de l'me. Je ne
regrettais plus, je n'aimais plus celui qui m'avait sduite; je
n'prouvais plus pour lui que le mpris que devait inspirer son indigne
conduite.

Lorsque l'on me mit  la porte de l'hospice, j'tais encore un peu
ple, je n'avais pas recouvr toutes mes forces, et je fus contrainte de
m'arrter plus d'une fois pour me reposer avant d'arriver  l'htel
garni que j'habitais avant mon entre  l'hpital. La matresse de cette
maison parut charme de me voir rtablie. Je la priai de me conduire 
la petite chambre qui avait t la mienne, elle me demanda de l'argent,
et me fit clairement comprendre qu'elle ne me remettrait le peu de
hardes que j'avais laisses chez elle que lorsque je lui aurais pay la
petite somme qu'elle me rclamait. Comme je versais des larmes amres,
elle me fit observer que j'avais tort de me dsoler, et qu' Paris une
jeune et jolie fille ne devait pas tre embarrasse de sa personne.

Je sortis de chez mon htesse sans savoir o j'allais porter mes pas;
j'errai toute la journe dans les rues de Paris; la nuit vint. Il
faisait froid, mes dents claquaient les unes contre les autres, je
n'avais rien pris depuis la veille. Je m'arrtai prs d'une borne, dans
une rue que je ne connaissais pas, et je pleurai; la pluie tombait sur
moi sans que j'y fisse attention. Une vieille femme, abrite sous un
mauvais parapluie vert, s'approcha de moi.

Elle me demanda le sujet qui faisait couler mes larmes, et pourquoi je
restais expose  la pluie. Je ne sais ce que je lui rpondis, mais elle
m'emmena chez un marchand de vin et me fit asseoir prs d'un pole dans
lequel brlait un bon feu. Lorsque, grce  une douce chaleur, le sang
circula de nouveau dans mes veines, elle se fit apporter une tasse de
vin chaud sucr et quelques biscuits. Un demi-verre de vin et un biscuit
me ranimrent un peu, et je pus raconter  la vieille tout ce qui
m'tait arriv. Lorsque je lui eus dit que je ne savais o passer la
nuit, elle me rpondit de ne pas m'inquiter, qu'elle allait me conduire
dans son domicile, et que le lendemain elle me placerait comme ouvrire
dans une maison o je me trouverais trs-bien.

Le lendemain en effet, elle me conduisit dans une maison d'assez belle
apparence, et me prsenta  une dame qui, aprs m'avoir examine avec la
plus scrupuleuse attention, lui dit qu'elle m'acceptait, puis elle donna
quelques pices d'argent  la vieille, qui me recommanda de faire tout
ce que l'on exigerait, si je voulais que l'on continut de s'intresser
 moi. Je lui promis tout ce qu'elle voulut. La vieille et la dame 
laquelle elle venait de me prsenter, parurent charmes de ma docilit,
la vieille, avant de me quitter, voulut absolument m'embrasser.

--Vous tes bien jeune, me dit-elle, mais soyez tranquille, on vous
formera: vous tes ici  bonne cole.

Je ne comprenais pas alors l'horrible sens qu'elle attachait  ses
paroles.

J'tais en effet  bonne cole. Cependant durant les quelques premiers
jours que je passai dans la maison de madame Dinville, je me trouvais
assez heureuse. Cette femme m'avait retir les vtements plus que
simples que je portais lorsque j'tais entre dans sa maison, et elle
m'avait donn en place des ajustements qui me paraissaient au-dessus de
la condition d'une pauvre ouvrire. Elle me faisait servir dans ma
chambre les mets les plus dlicats et les vins les plus exquis, et elle
me prodiguait les soins les plus empresss.

Presque toujours elle me tenait compagnie, lorsque je prenais mes
repas; alors, elle m'excitait  boire, et lorsque les fumes du vin
commenaient  me monter au cerveau, elle me tenait les discours les
plus singuliers.

J'tais depuis huit jours chez cette femme, lorsqu'un matin, elle me
dit de m'habiller et de la suivre; je m'empressai de lui obir.

Une voiture nous attendait  la porte. Madame Dinville me conduisit
dans plusieurs magasins o elle fit quelques acquisitions; elle
n'achetait pas un bijou, on une pice d'toffe, sans me consulter; et
elle me fit observer qu'elle me destinait plusieurs des objets qu'elle
venait de choisir; et comme je me rcriais, elle me dit en m'embrassant:
taisez-vous, petite friponne, vous, tes jolie comme un ange, vous me
ferez regagner tout cela.

La voiture nous dposa dans une petite rue sombre et troite, devant
une maison d'assez pauvre apparence, dans laquelle on entrait par une
longue alle. Lorsque je m'y engageai,  la suite de ma conductrice, des
hommes de mauvaise mine taient arrts devant la porte d'un marchand de
vin voisin; l'un d'eux dit  un de ses camarades:

--Elle n'est pas _mouche_[222], la dbutante. C'est a qui ferait une
_chouette marmitte_[223].

Et cet homme me lana un regard qui me fit baisser les yeux.

Quelques secondes aprs ce petit vnement, j'tais avec madame
Dinville dans une assez grande salle o se trouvaient dj plusieurs
femmes qui paraissaient attendre qu'on les introduisit dans une autre
pice, o elles restaient quelques instants; aprs quoi, elles se
htaient de quitter celle dans laquelle nous faisions antichambre. Ces
femmes taient aussi diffrentes de physionomies que de costumes. Les
unes taient jeunes et jolies; les autres dj sur le retour, taient
aussi laides qu'il est possible de l'tre. Les unes taient couvertes de
soie et de velours, coiffes d'lgants chapeaux et drapes dans de
magnifiques cachemires. Les autres taient  peine vtues de quelques
mauvaises guenilles; cependant, elles paraissaient toutes se connatre,
et causaient entre elles du ton le plus amical. Quelquefois, une de ces
femmes, qui tait entre en riant dans la mystrieuse petite pice, en
sortait tout en larmes, accompagne d'un garde municipal.

Je n'tais pas  mon aise dans ce lieu; j'prouvais de la crainte sans
savoir pourquoi; je le dis  madame Dinville, qui me rpondit que
j'tais une enfant, et qu'il ne fallait pas que je m'pouvantasse de ce
que je voyais.

Un vieillard, assez ignoble d'aspect, auquel madame Dinville en entrant
avait donn son nom et le mien, nous appela; introduites  notre tour,
dans la petite pice, nous y trouvmes un homme, assis devant un bureau
de bois noir, et courb sur un gros registre; il ne leva pas seulement
les yeux pour nous regarder. Il me demanda mon nom, mon ge, le lieu de
ma naissance. Je lui rpondis machinalement. J'tais tellement tonne
de tout ce que je voyais, que je n'avais plus la conscience de mes
actions;

Numro 3797, murmura l'homme qui achevait de transcrire sur son gros
registre, mes rponses  ses questions.

Ce ne fut pas tout: on me conduisit dans un cabinet o je trouvai
plusieurs hommes dont l'aspect et la physionomie annonaient d'honntes
gens, c'taient des mdecins. Comme je restais devant eux les yeux
baisss et la contenance embarrasse, l'un d'eux fit observer  ma
conductrice qu'ils n'avaient pas le temps d'attendre mon bon plaisir.
Lorsqu'elle m'eut expliqu ce que l'on exigeait, je m'vanouis, le voile
qui couvrait mes yeux venait enfin de se dchirer.

Lorsque je repris mes sens, j'tais dans la voiture qui nous avait
amenes; madame Dinville tait auprs de moi. Elle ne me dit pas un mot,
elle comprenait, l'infme mgre, qu'elle devait laisser  la douleur si
vive que j'prouvais le temps de se calmer. Lorsque nous fmes arrives
chez elle, je voulais qu'elle me rendit mes pauvres vtements et qu'elle
me laisst sortir de la maison.

Elle me dit que j'tais une folle, que je refusais mon bonheur; elle me
fit une peinture effroyable de la misre qui allait me saisir aussitt
que j'aurais pass le seuil de sa porte. Comme je ne voulais absolument
rien entendre, elle m'apprit enfin que je ne m'appartenais plus, que
j'tais devenue, sous le numro 3797, la proprit de la police, qu'il
fallait, en un mot, mourir d'inanition ou rester attache  la glbe de
la prostitution.

Madame Dinville parut sensible aux reproches amers que je lui fis; elle
me dit qu'elle n'aurait pas agi ainsi si la vieille qui m'avait amene
ne l'avait pas trompe. Enfin, elle me proposa de rester, mais seulement
en qualit d'ouvrire. Que pouvais-je faire, quel parti pouvais-je
prendre, si ce n'est celui de mourir? Et mourir lorsque l'on est aussi
jeune que je l'tais alors, cela parat bien dur, je restai.

Les pensionnaires de madame Dinville n'taient plus alors caches  mes
yeux, et ces femmes, sans doute pour plaire  leur matresse, ne
cessaient de me vanter les charmes de leur mtier. Madame Dinville, de
son ct, n'avait pas cess de m'accabler de petits soins.

Elle m'avait mis entre les mains des livres infmes que j'avais d'abord
jets loin de moi avec horreur, et qu'ensuite j'avais lus, pousse par
cette irrsistible envie de tout savoir qui tourmente toutes les jeunes
filles. Ces lectures, les propos de mes compagnes, le rgime alimentaire
auquel m'avait soumise madame Dinville, produisirent enfin l'effet
qu'elle en attendait; un mois ne s'tait pas coul, que je n'tais plus
reconnaissable; je riais et je pleurais sans sujet, toutes mes nuits
taient remplies par des songes rotiques; j'tais  moiti folle.
Enfin, un soir madame Dinville me fit boire je ne sais quelle infernale
drogue, elle me couvrit de riches ajustements, et, au lieu de m'enfermer
dans ma chambre, ainsi qu'elle en avait l'habitude, elle me fit rester
dans le salon, o se tenaient, tant que durait la soire, celles qui
taient devenues mes compagnes. Des hommes vinrent, qui nous firent
boire du vin de Champagne, et le lendemain j'tais tout  fait perdue.

A partir de ce moment, ma vie ne fut plus qu'une suite continuelle de
folles journes, suivies de nuits plus folles encore.

Un soir madame Dinville introduisit plusieurs officiers dans le salon
o nous nous tenions; il fut convenu que chacun de ces officiers
passerait la nuit avec l'une de nous. Comme j'tais la plus jeune de
toutes les pensionnaires de madame Dinville, je fus choisie par le plus
jeune de ces officiers, c'tait un capitaine des chasseurs d'Afrique. Il
tait dou de la plus aimable physionomie; ses grands yeux noirs, qui
laissaient tomber sur moi des regards de commisration, taient
empreints d'une remarquable expression de mlancolie. Sans pouvoir me
rendre compte du sentiment auquel j'obissais, moi qui n'acceptais
jamais sans me faire violence les amants du hasard auxquels j'tais
condamne, j'attendais avec une certaine impatience le moment o il me
serait permis de me retirer avec ce jeune officier. Et cependant, j'en
atteste le ciel, aucune des penses que vous me supposez sans doute, ne
m'taient venues  l'esprit.

Enfin, aprs avoir bu beaucoup de vin de Champagne et vid une quantit
raisonnable de bols de punch glac, l'heure de la retraite arriva;
toutes mes compagnes taient plus ou moins mues, et ce n'tait pas sans
peine que leurs cavaliers pouvaient se tenir sur leurs jambes; contre
mon habitude, je n'avais pas voulu prendre part  ces libations, j'avais
remarqu que le jeune officier trempait seulement ses lvres dans son
verre chaque fois que ses camarades avalaient de copieuses rasades, et
j'avais voulu l'imiter.

Le lendemain matin lorsque je m'veillai, le jeune officier qui avait
pass la nuit auprs de moi, l'tait sans doute depuis longtemps, car le
cigare qu'il fumait tait plus d' moiti consum; il me regardait avec
le mme regard mlancolique que j'avais remarqu la veille, je ne sais
comment cela se fit, mais je devinai ses penses, je cachai mon visage
sur sa poitrine et je versai des larmes amres.

Il m'embrassa sur le front:--Pauvre, pauvre fille, dit-il.

J'avais enfin trouv quelqu'un qui me plaignait, j'appartenais donc
encore  l'humanit. Cette pense me fit du bien; je continuai de
pleurer, mais les larmes que je rpandais taient douces, elles ne
ressemblaient pas  celles que j'avais dj rpandues et qui me
retombaient sur le coeur aprs avoir brl mes paupires.

Le jeune officier qui n'avait pas cess de me regarder, employait
toutes ses forces pour se contenir; cependant une larme s'chappa de ses
paupires, elle s'arrta une seconde dans le profond sillon que le
yatagan d'un arabe avait trac sur son visage, puis elle glissa le long
de sa joue et resta suspendue comme une brillante goutte de rose 
l'extrmit de ses moustaches. Oh! j'aurais bien voulu scher, sous un
chaste baiser, cette prcieuse larme; je ne l'osai pas.

Comment s'tablit entre deux tres qui ne se sont jamais vus, cette
mystrieuse communaut de sensations qui fait qu'ils se comprennent sans
avoir besoin de se parler: c'est une nigme dont nous ne trouverons
jamais le mot.

J'prouvais un irrsistible dsir de raconter  cet homme les
vnements qui m'avaient amene dans le lieu o je me trouvais; je ne
voulais pas qu'il me quittt en emportant l'ide que je me plaisais chez
madame Dinville, je lui dis tout ce que je viens de vous dire.

A mesure que j'avanais dans mon rcit, les traits de l'officier se
couvraient d'une affreuse pleur.

--O tes-vous ne? quel est votre nom? me dit-il lorsque j'eus
termin; et comme j'hsitais:

--Rpondez-moi, s'cria-t-il, il faut que vous me rpondiez!

Je lui dis le nom de mon pre; un sourd gmissement sortit de sa
poitrine, il se cacha le visage dans ses deux mains et il demeura
quelques instants sans me rpondre.

--C'tait mon frre!!...

Elev dans une cole militaire, il avait quitt la maison paternelle
lorsque je n'tais encore qu'une enfant, et depuis, les ncessits de sa
profession l'en avaient toujours tenu loign; mais les lettres qu'il
avait reues de notre pre, lui avaient appris les circonstances de ma
fuite avec le chirurgien-major que je devais pouser, et c'tait la
similitude de faits qu'il avait remarque entre ce qui tait arriv  sa
soeur et  la fille publique qui lui racontait son histoire, qui l'avait
engag  me demander mon nom.

Je n'essayerai pas de vous peindre l'affreux dsespoir qui me saisit
lorsque je fis cette horrible dcouverte; mes sanglots clatrent avec
une telle force, qu'ils attirrent dans ma chambre mes compagnes et les
camarades de mon frre; nous fmes alors forcs de jouer une ignoble
comdie, il nous fallut supposer une brouille provoque par une de ces
vulgaires circonstances, de nature  tre comprise de ceux qui nous
interrogeaient.

Ils nous laissrent seuls afin que nous puissions faire la paix.

Aprs quelques instants de silence, Flicit Beauperthuis continua le
rcit qu'elle avait commenc:

Lorsque nous fmes seuls, dit-elle, mon frre me fit observer que nous
ne pouvions rien contre des faits accomplis, et que nous avions le droit
d'esprer que Dieu nous pardonnerait le crime que nous venions de
commettre, car nous tions, en ralit, plus malheureux que coupables.
Il ne faut pas, ajouta-t-il, nous laisser abattre par le dsespoir; il
faut d'abord que vous puissiez quitter cette infme maison, et je vais
de suite m'occuper de vous en procurer les moyens.

Mon frre sortit avec ses camarades aprs m'avoir promis de revenir
avant la fin de la journe. J'eus beaucoup  souffrir pendant son
absence; madame Dinville et ses pensionnaires, qui avaient remarqu sur
mon visage les traces des larmes que j'avais verses, ne cessaient de
m'interroger, et comme je refusais de leur rpondre, elles se mirent 
faire des conjectures  perte de vue sur ce qui s'tait pass entre moi
et le jeune capitaine. Chacune de leurs suppositions, chacune de leurs
paroles me paraissait, je ne sais pourquoi, une sanglante insulte; et je
devais tout entendre sans me plaindre!...

Mon frre revint; enfin il manifesta  madame Dinville le dsir de me
conduire au thtre; comme il offrait de lui payer trs-gnreusement le
droit de m'emmener, elle ne crut pas devoir le refuser.

Il me conduisit dans une petite chambre de l'htel qu'il habitait, et,
 partir de ce moment, il employa toutes ses journes  chercher pour
moi une honnte maison dans laquelle on voult bien me recevoir; le sort
qui n'tait pas las de me poursuivre ne voulut pas que ses dmarches
fussent couronnes de succs.

La permission qu'il avait obtenue tait sur le point d'expirer, il
allait donc tre forc de partir avant d'avoir pu assurer mon sort d'une
manire convenable; cette pense le dsolait, et tous les jours son
front devenait plus sombre.

J'avais beaucoup rflchi, depuis environ un mois, que je vivais
presque seule, et j'avais pris une dtermination que je voulus
communiquer  mon frre. Je le fis donc un soir prier d'entrer chez moi
(il n'y venait que lorsque la ncessit l'y forait); je lui dis alors
qu'aprs ce qui s'tait pass, je ne devais plus vouloir rentrer dans le
monde, et que le parti le plus sage que je pouvais prendre tait celui
d'aller achever ma vie dans un couvent. Mon frre n'essaya pas de me
faire changer de rsolution, il comprenait qu'elle ne m'tait inspire
que par les ncessits de ma position; aussi sans perdre de temps, il
fit toutes les dmarches ncessaires, et la veille de son dpart pour
l'Afrique, il put me conduire au couvent des soeurs de Saint-Vincent de
Paul.

J'tais employe depuis environ huit mois dans un des hpitaux de
Paris, et je m'tais toujours acquitte de tous les devoirs qui
m'taient imposs avec assez de soin et d'exactitude pour mriter les
loges de mes suprieures. Les lettres que je recevais de mon frre me
permettaient d'esprer qu' une poque trs-rapproche, il me serait
permis d'aller embrasser mon pre; enfin, si je n'tais pas compltement
heureuse, j'avais du moins recouvr la paix de l'me.

Toutes mes esprances furent dtruites en un moment, et je me trouvai
tout  coup replonge dans une plus affreuse position que celle o je me
trouvais lorsque je fis la rencontre de la femme  laquelle je devais
tous mes malheurs. Une des pensionnaires de la Dinville, qui tait
afflige d'une affreuse maladie, fut place dans une des salles de mon
service. Cette femme, malgr le costume que je portais et les
changements qu'avait fait subir  ma physionomie une vie  la fois calme
et active, me reconnut; je la suppliai de ne pas me trahir, elle me le
promit; mais deux jours ne s'taient pas couls que tout le monde
savait qu'avant d'appartenir  Dieu j'avais appartenu  la police. Un
matin, la mre suprieure me fit demander dans son cabinet, et lorsque
nous fmes seules, elle me dit qu'elle devait reconnatre que depuis que
j'tais place sous ses ordres, elle n'avait pas trouv l'occasion de
m'adresser un reproche, mais que mes antcdents s'opposaient  ce que
je restasse plus longtemps parmi les saintes filles dont je portais
l'habit.

Je n'essayai pas d'attendrir cette religieuse; ses regards ternes et
froids, sa parole brve et sche, me disaient trop que toutes les
supplications seraient inutiles, je me rsignai.

Je quittai mes habits de religieuse qui furent remplacs par des
vtements simples, mais propres, que me fit donner la mre suprieure.

Comme je passais pour me retirer devant le lit occup par la femme qui
m'avait trahie: Au revoir, me dit-elle. Ces paroles et le sourire
sardonique qui les accompagna m'affectrent plus que l'affront que je
venais de subir; elles venaient de m'apprendre que le malheur avait
trac autour de moi un cercle infranchissable, et qu'il n'existe pas
ici-bas de voies ouvertes au repentir.

Je pris  ce moment la rsolution de faire mentir cet oracle.

Au moment o j'allais franchir le seuil de l'hospice, le concierge me
remit deux lettres; cet homme, auquel j'avais prodigu les soins les
plus affectueux pendant tout le temps qu'avait dur une maladie qu'il
venait de faire, trouva le moyen de rendre encore plus douloureuse la
blessure qui me faisait souffrir. Donnez-moi votre adresse, ma soeur, me
dit-il, j'irai peut-tre vous voir. Et il accompagna ces ignobles
paroles d'un sourire plus ignoble encore.

Arrive sur le quai, je m'arrtai afin de lire les deux lettres que je
venais de recevoir; alors seulement je remarquai qu'elles taient toutes
deux cachetes de noir. Je fus saisie d'un tremblement convulsif: l'une
de ces lettres m'apprit que mon pre tait mort aprs une longue et
douloureuse maladie, l'autre que mon frre avait t tu en Afrique en
chargeant  la tte de sa compagnie un goum de Bdouins; je ne jetai pas
un cri, je ne versai pas une larme, je regardai tristement la Seine,
dont les eaux coulaient calmes et limpides, je me dis que j'avais assez
souffert pour qu'il me ft permis de chercher un refuge dans la mort, et
je restai longtemps appuye sur le parapet.

Je fus arrache aux sombres rflexions qui m'accablaient par la voix
d'une vieille femme qui me demandait ce que je faisais l. J'attends,
rpondis-je, que la nuit soit venue afin de me jeter dans la rivire;
cette rponse tait la continuation des penses qui occupaient mon
esprit.

La vieille me saisit le bras, alors seulement je reconnus une femme de
mnage que j'avais eue  mon service peu de temps auparavant.

--Etes-vous folle, ma soeur, me dit-elle, et que vous est-il donc
arriv?

En m'adressant cette question, elle me regardait d'un air affectueux.
Toutes les glaces dont j'avais cuirass mon coeur se fondirent devant les
doux regards de cette pauvre femme. Je pleurai. Dj les oisifs
s'arrtaient autour de nous:

--Venez chez moi, me dit la vieille, nous serons plus  notre aise pour
causer.

Elle n'avait pas quitt mon bras qu'elle avait pass sous le sien, je
la suivis sans opposer de rsistance dans la plus pauvre mansarde d'une
pauvre maison de la rue des Rats.

--Restez l, me dit-elle, remettez-vous; j'ai besoin de sortir, mais je
ne resterai pas longtemps dehors. Lorsque je serai de retour, vous me
raconterez ce qui vous est arriv, et peut-tre que je pourrai vous tre
utile; je suis bien pauvre, c'est vrai, mais quand on a de la bonne
volont il est toujours possible de faire un peu de bien.

La vieille rentra aprs une heure environ d'absence, elle prpara avec
une activit au-dessus de son ge, un lger repas dont elle m'engagea 
prendre ma part. J'avais le coeur trop gros pour essayer de la
satisfaire, cependant pour ne pas la dsobliger, j'acceptai une tasse de
bouillon dont j'avalai quelques gorges.

La vieille avait achev son modeste repas.

--Eh bien? mon enfant, me dit-elle.

Je lui dis tout ce qui m'tait arriv, et je lui fis lire les deux
lettres que je venais de recevoir.

--Vous tes bien malheureuse, me dit-elle; vous avez dj support de
bien cruelles preuves, et peut-tre que l'avenir vous en rserve de
plus cruelles encore; mais cela-ne vous donne pas le droit de disposer
de votre vie; c'est de Dieu que vous tenez l'existence, mon enfant, et
vous devez attendre pour mourir, l'instant o il lui plaira de vous
reprendre ce qu'il vous a donn. En quittant la maison de votre pre
pour suivre votre amant, vous avez commis une grande faute, acceptez
donc comme une expiation toutes les souffrances qui vous sont envoyes.

Je regardais avec tonnement cette pauvre femme, qui appartenait
videmment aux dernires classes de la socit, et qui trouvait, pour
consoler une afflige, des paroles loquentes.

--Mais il faudra donc, m'criai-je, que je retourne dans l'abominable
maison de madame Dinville.

--Non, mon enfant, me rpondit la bonne vieille, vous ne retournerez
pas dans la maison de cette femme; ce n'est pas en vain que Dieu m'a
conduite sur votre chemin au moment o vous alliez commettre un crime.
Je vous l'ai dj dit, avec de la bonne volont, on peut faire beaucoup
de choses. Ainsi, ne vous dsesprez pas, je chercherai, et il est
probable que je trouverai ce qui vous convient; en attendant, restez
ici, et priez Dieu de vous donner assez de courage pour supporter les
peines de cette vie.

Ainsi qu'elle me l'avait promis, ma respectable htesse se mit en
campagne, et, aprs quelques jours, elle m'annona qu'elle avait enfin
trouv une place pour moi, et elle me mena chez un vieillard et sa
femme, qui voulurent bien, sur sa recommandation, me recevoir chez eux.

J'tais depuis environ un mois dans cette maison, lorsqu'un jour je fus
accoste dans la rue par deux individus d'assez mauvaise mine, qui
m'abordrent en me demandant si je ne me nommais pas Louise Durand.
Comme ces noms ne m'appartenaient pas, je leur rpondis qu'ils se
trompaient; ils insistrent. Impatiente  la fin, de ce qu'ils ne
voulaient pas me laisser tranquille, je finis par leur dire mon
vritable nom. Je ne m'tais donc pas tromp, dit l'un d'eux, en
changeant subitement de ton et de langage; eh bien, puisque vous tes la
demoiselle ***, vous allez avoir la bont de venir avec nous; vous
pouvez, ma princesse, vous vanter de nous avoir joliment fait trimer.
Ces deux hommes taient deux agents de cette division de la police 
laquelle on a donn le nom d'attribution des moeurs. Ils me conduisirent
dans un corps de garde, o ils rdigrent le procs-verbal de mon
arrestation. Cela fait, ils me menrent  la prfecture de police, et je
fus jete au milieu d'une cinquantaine de femmes qui ne paraissaient pas
trs affliges de leur sort.

Les vtements noirs que je portais,  cause de la mort de mon pre et
de mon frre, et que j'avais achets avec le peu d'argent que la
suprieure m'avait remis avant de me congdier, m'attirrent d'abord
quelques brocards; mais, voyant que je ne rpondais rien  leurs sottes
plaisanteries, et que je ne bougeais pas du coin dans lequel je m'tais
rfugie en entrant dans la salle, ces femmes finirent par me laisser
tranquille.

Le lendemain matin, mon nom retentit dans les couloirs de la prison et
un gelier me remit entre les mains du garde municipal charg de me
conduire devant mon juge. Je fus force de traverser toutes les cours
de la prfecture, accompagne de mon guide, pour arriver  la maison o
j'tais dj venue avec madame Dinville. Les passants s'arrtaient pour
me regarder, et ils paraissaient tonns, de ce que je cachais mon
visage sous mon mouchoir.

Je fus introduite dans le cabinet d'un commissaire interrogateur; je
n'essayai pas de l'apitoyer sur mon sort; je savais trop bien que cela
serait inutile; je me bornai seulement  rpondre, par oui, et par non,
aux questions qu'il m'adressa, et je l'attendis, sans prouver beaucoup
d'motion, me condamner  trois mois de prison.

On me conduisit  la prison de Saint-Lazare. Je retrouvai dans cette
maison, qui doit ressembler  toutes les autres prisons, plusieurs
femmes que j'avais eu occasion de connatre pendant le temps que j'avais
pass chez madame Dinville. Ces femmes me plaignirent, elles blmrent
beaucoup celle qui, en me trahissant, m'avait fait perdre la position
que j'occupais  l'hospice.

--Si seulement, me dit l'une d'elles, tu n'avais t rencontre par les
agents qu'un mois plus tard, tu aurais pu rester chez les braves gens o
t'avait place cette bonne vieille femme! car aprs un an, tu aurais t
raye d'office.

Cette femme disait vrai: un mois de plus, et la police  laquelle
j'appartenais encore corps et me, consentait  lcher sa proie.

--Que veux-tu ma pauvre amie? c'est comme cela, me disait souvent cette
femme avec laquelle je m'tais lie parce qu'elle me paraissait un peu
moins dvergonde que toutes mes autre compagnes de captiv, une fois
que notre nom est inscrit sur le _Livre rouge_[224], il faut qu'il y
reste, et le parti le plus sage que nous puissions prendre, c'est de
bien employer notre jeunesse, et d'attendre, pour nous dsoler, que nous
soyons vieilles et laides.

Je commenais  croire qu'elle pouvait bien avoir raison. J'avais en
effet us toutes mes forces dans la terrible lutte que je soutenais
depuis si longtemps, et tous mes efforts avaient t inutiles; j'tais
lasse de souffrir, et je ne voulais plus mourir: je jetai, comme on dit,
le manche aprs la cogne, et comme je ne recevais de secours de
personne, j'crivis  madame Dinville de m'en envoyer, et je lui promis
de rentrer chez elle aussitt que serais en libert. Sa rponse ne se
fit pas attendre; elle tait plus affectueuse que je ne l'esprais, et
accompagne d'argent et de toutes les bagatelles qui pouvaient adoucir
ma captivit.

Ma vie,  partir du jour o je fus mise en libert, a t celle de
toutes les femmes de ma sorte; mais je puis le dire parce que c'est la
vrit, souvent, pendant les ignobles orgies au milieu desquelles je
jouais quelquefois le rle le plus actif, je regrettais les jours que
j'avais passs  soigner les malades de l'hospice; mais lorsque cela
m'arrivait, je cherchais des consolations au fond d'un verre de vin de
Champagne.

--Verse-moi  boire, superbe vicomte de Lussan! dit ici Flicit
Beauperthuis, en interrompant son rcit.

Le vicomte s'empressa d'obir.

--C'est vraiment une chose curieuse, continua-t-elle en levant son
verre au-dessus de sa tte, que de voir le dernier rejeton,  ce qu'on
dit, d'une des plus illustres familles de la Bretagne, servir
d'chanson  une courtisane. Messieurs, je bois  votre sant, vous ne
valez pas mieux que moi.

--Bravo! Flicit, s'crirent toutes les femmes, c'est trs bien! Mais
achve ton histoire.

Flicit chancelait sur sa chaise, ses yeux regardaient sans voir, la
pauvre fille commenait  ressentir les premires atteintes de
l'ivresse.

--Ah! oui, dit-elle, il faut que j'achve mon histoire. Eh bien! moi
aussi j'ai eu du bonheur, comme toi, Mina, comme vous toutes, mesdames
ou mesdemoiselles, j'ai trouv un homme qui paye ma marchande de modes,
mon bijoutier et mes laquais; mais cet homme qui est vieux et laid, il
ne m'aime pas, il m'a achete comme il aurait achet un cheval ou un
chien de prix; je suis pour lui un objet de luxe, et il me quitterait
demain si je cessais d'tre  la mode... mais je suis  la mode! aussi
je suis bien pare, j'ai des diamants et des laquais, et je dors sur la
plume. Cela durera tant que dureront ma jeunesse et mes attraits... tant
que je serai drle, comme dit monsieur _chose_,... aprs, l'hpital;
c'est ce qui nous attend toutes... Lorsque j'y serai pour y mourir, on
ne m'en chassera peut-tre pas...

Flicit Beauperthuis prit le verre plac  ct d'elle, et, bien qu'il
ft vide, elle essaya de le porter  ses lvres, mais elle n'eut pas la
force de le soutenir, elle le laissa tomber, et il se brisa sur le
parquet; puis elle promena autour d'elle des regards tonns, sa tte
tomba sur sa poitrine, et elle s'endormit profondment.

Le rcit qu'elle venait de faire avait diversement impressionn les
convives; de Pourrires, quelques jeunes gens et les femmes taient tous
disposs  la croire et  la plaindre, les autres pensaient qu'elle
avait voulu seulement se rendre intressante.

--Je n'aime ni les romans ni les drames, dit le limonadier  moustaches
grises, et si ces dames ne peuvent nous raconter que des histoires  peu
prs semblables  celle que nous venons d'couter, elles feront mieux de
se taire; c'tait trs-ennuyeux.

--Vous vous exprimez avec bien de la rudesse, mon cher, lui rpondit la
danseuse.

--Ce n'est pas de la rudesse mais de la bonne franchise militaire.

--Allons, allons, vous calomniez les militaires, ils sont en gnral
trs-polis, mme ceux qui servent dans la grosse cavalerie.

--De Lussan, l'histoire du lingot, dit Mina?

--Je crains de mettre notre ami en colre, rpondit le vicomte.

--Allons donc, il n'est pas aussi mchant que l'animal dont parle la
chanson, quand on l'attaque, il ne se dfend pas.

Le limonadier  moustaches grises quitta sans dire un mot le sige qu'il
occupait, et sortit du salon en se glissant le long des murs, afin de ne
pas tre aperu.

--Un individu d'une probit plus que douteuse, dit de Lussan lorsqu'il
fut dehors, se dit un jour, que ce serait faire quelque chose de
trs-drle, et qui ferait bien rire messire Satan, que de trouver les
moyens de mettre dedans notre estimable ami; aprs avoir longtemps
rflchi, voici comment il s'y prit pour arriver  son but.

Il alla trouver cet honorable ngociant, qu'il pria de lui accorder un
entretien secret, et auquel, lorsqu'ils furent seuls, il tint  peu prs
ce langage:

--J'exerais en province la profession de marchand bijoutier; par suite
d'affaires malheureuses, j'ai t forc de quitter le commerce; et il ne
me reste plus de tout ce que j'ai possd, qu'un lingot d'or qui peut
valoir environ dix mille francs; la position dans laquelle je me trouve
m'interdit la facult de vendre ouvertement ce lingot, form de bijoux
que j'ai trouv le moyen de soustraire  mes cranciers  l'poque de ma
faillite; si vous voulez me l'acheter, je serai assez raisonnable pour
vous laisser la possibilit de raliser un joli bnfice.

Une semblable proposition devait tre accueillie par notre ami, on prit
jour pour conclure le march.

Le propritaire du lingot fit observer au limonadier  moustaches
grises, qu'ils ne devaient pas traiter _coram populo_ une affaire aussi
dlicate; notre ami comprit la justesse de cette observation et il
s'empressa de louer une petite mansarde au sixime tage d'un
trs-modeste htel garni, dans laquelle il se trouva au moment indiqu.

--Avez-vous apport tout ce qu'il faut pour essayer le titre de l'or,
lui dit le possesseur du lingot.

--Ma foi, non.

--Comment faire, alors.

--C'est trs-embarrassant.

--Eh! mais j'y pense, j'ai justement sur moi une petite scie, nous
allons en dtacher un morceau que vous irez faire essayer chez le
premier bijoutier.

Le lingot fut tir de son enveloppe et pos sur une table; notre ami se
chargea de le tenir pendant que l'autre sciait, un morceau enlev en
quelques traits de scie, tomba  terre; le fripon se baissa, le ramassa,
et le remit  notre digne ami qui l'examina quelques instants avant de
sortir pour le faire essayer.

--C'est de l'or, et du meilleur, lui dit le bijoutier auquel il
s'adressa.

Rien ne s'opposant plus  la conclusion du march, notre ami compta six
beaux billets de mille francs au fripon en question, qui se retira,
aussi satisfait qu'un juif qui vient de tromper un chrtien.

Quelques jours aprs, le lingot tait devenu la proprit d'un honnte
banquier qui l'avait achet de confiance; mais lorsqu'on voulut en faire
usage, on s'aperut que ce n'tait que du cuivre premire qualit; de
l, procs: avous et huissiers d'entrer en campagne, de sorte qu'en
dfinitive notre ami fut forc de restituer au banquier la somme qu'il
en avait reue et qu'il se trouva avoir pay six mille francs un morceau
de cuivre pesant quelques livres.

Le malheureux marchand d'eau chaude ne s'tait pas aperu que le fripon,
lorsqu'il s'tait baiss, avait adroitement substitu un morceau de l'or
le plus pur  celui qui avait t dtach du lingot.

--Ce limonadier se plaignit sans doute, et le voleur fut puni, dit le
jeune pote incompris.

Vous tes dans l'erreur, mon cher monsieur, lui rpondit de Prval, il
ne se plaignit pas et le voleur ne fut pas puni; des gens qui se
respectent ne mettent jamais la justice dans la confidence de leurs
affaires. Si chaque fois que l'on a sujet de se plaindre d'un ami, on
allait trouver le procureur du roi, nous ne verrions pas aujourd'hui
Oreste et Pylade assis  la mme table, l'un  ct de l'autre; Prval
dsignait le comte palatin du saint-empire romain et son insparable
ami.

--Le pass est un songe, rpondit ce dernier.

--C'est vrai! dit Mina; occupons-nous seulement du prsent, et prions
cet ex-lgitimiste de nous raconter l'histoire de sa conversion.

--Il est dfendu de parler politique dans une runion de plus de vingt
personnes; rpondit celui auquel Mina s'tait adresse.

--Dites donc, mon honorable ami, reprit le dput patriote, ne
serez-vous pas un peu embarrass, lorsqu'il faudra que vous rendiez vos
comptes  vos commettants?

--Pas plus que vous, mon trs-cher; car on dit dans le monde que depuis
que l'on ne voit, chez vous, que des boiteux et des louches, tout y va
de travers.

--Vous tes un paltoquet.

--Vous en tes un autre.

--La! la! messieurs! avez-vous oubli que ce n'est qu'en famille qu'il
faut laver son linge sale? dit Roman.

--Vous nous devez une histoire, ajouta de Prval, en s'adressant  la
danseuse; vous excuterez-vous avec autant de bonne grce que notre amie
Flicit?

--Certainement, je suis toute prte  vous obir, mais si vous le
vouliez, monsieur de Prval, vous pourriez nous raconter une histoire
beaucoup plus intressante que tout ce que je pourrais vous dire.

--Et laquelle, bon Dieu?

--Mais la vtre, parbleu! Croyez-vous, par hasard, que nous ne savons
pas ce qui s'est pass aux les d'Hyres, entre vous et cette jeune
fille de la Lgion d'honneur?

--Dis donc, de Prval, il parat que c'tait une matresse femme? dit de
Lussan.

--Souffrez-vous encore du coup de couteau qu'elle vous a fait donner
par un pcheur provenal? reprit la danseuse.

--Non, je suis maintenant tout  fait guri; mais ne parlons plus de
cela, je vous prie.

--Est-il vrai que cette petite fille est devenue une admirable
cantatrice, et que, sous le nom de Silvia, elle a obtenu  Marseille un
succs colossal?

--Est-il vrai qu'elle soit la fille d'une femme nomme ou surnomme la
mre Sans-Refus, qui tient une maison suspecte dans la rue de la
Tannerie?

Ces nombreuses questions contrariaient infiniment le pauvre de Prval,
qui essaya plusieurs fois, sans pouvoir y parvenir, de changer le sujet
de cette conversation: cependant, lorsqu'on fut las de le taquiner, on
rappela  la danseuse la promesse qu'elle venait de faire.

--Quels sont ceux d'entre vous qui se rappellent le bal de la Grande
chaumire? dit-elle.

--Moi, moi, s'crirent tous ceux de la compagnie, qui appartenaient au
barreau ou  la mdecine.

--Eh bien! leur rpondit la danseuse, convenez avec moi que c'est un
lieu charmant. La Grande chaumire! A l'audition de ces mots, semblables
au vieux coursier qui vient de sentir l'aiguillon, le grave magistrat
qui allait s'endormir sur son sige, l'avocat, studieux qui lisait
attentivement les pices poudreuses d'un volumineux dossier, le docteur
mrite qui cherchait la solution d'un problme mdical, lvent la tte
et un sourire vient clairer leurs physionomies si soucieuses il n'y a
qu'un instant, et tous les vnements de leur vie passe se droulent
devant eux; ce sont les luttes orageuses du parterre de l'Odon, les
rencontres sous les vieux marronniers du Luxembourg, les pipes
culottes et la mansarde o l'on se trouvait si bien avec une jolie
grisette.

Nous avons le bonheur de possder parmi nous deux des clbrits du
barreau moderne et un honnte mdecin dont le sommeil parat trs-agit.
Eh bien! je suis certaine que ces graves personnages donneraient
beaucoup de choses pour qu'il leur ft permis de boire encore quelques
gouttes  la coupe qu'ils ont vide tant de fois.

La Grande chaumire, voyez-vous, c'est l'Eldorado des disciple de
Cujas, de Barthole et d'Hippocrate, et de ces jolis oiseaux du quartier
latin dont le nid est partout o il y a du vin de Chablis, des hutres,
des filets sauts et des cigarettes de Maryland. Chacun trouve l ce qui
lui convient; les tudiants de jolies grisettes qui ne sont pas des
Lucrces, les grisettes des soins empresss, de la bire mousseuse et
des chauds tous les jours; des glaces et des soupers fins durant les
premiers jours de chaque mois.

J'tais une modeste petite ouvrire lorsque je fus conduite dans ce
lieu de dlices par une de mes compagnes d'atelier; je n'avais jamais
rien vu de si beau, les sons mlodieux du flageolet et du cornet 
piston, les soins empresss d'un beau jeune homme, qui me dit entre une
valse et une contredanse qu'il mourrait si je ne consentais  prendre
piti de ses peines, me firent oublier l'heure  laquelle je devais
rentrer chez nous. Mon pre tait un pauvre ouvrier dont l'ducation
n'avait pas corrig les dfauts qu'il avait reus de dame nature; aussi
tait-il rude, brutal mme. Au lieu de me faire des observations que
j'aurais coutes avec respect, il me maltraita d'une manire horrible
et me mit  la porte de la maison paternelle, en me disant de retourner
d'o je venais. Ma mre, qui trop souvent dj avait prouv les cruels
effets des colres de mon pre, pleurait dans un coin, sans oser me
dfendre.

Outre du chtiment que je venais de recevoir pour une faute en ralit
assez lgre, je quittai notre maison sans prouver de bien vifs
regrets, et j'allai passer la nuit chez l'amie qui m'avait mene  la
Grande chaumire; elle me reut bien et me dit que je pouvais demeurer
avec elle tant que cela me ferait plaisir.

L'amant de cette jeune fille tait le plus intime ami de celui qui
m'avait si vivement courtise  la Grande chaumire; je revis ce jeune
homme, il recommena ses poursuites; j'tais jeune, inexprimente, il
ne me dplaisait pas: vous avez dj devin qu'il devint mon amant.

J'apportai dans cette liaison une dlicatesse de coeur et une puret de
sentiments que mon amant n'tait pas capable de comprendre; aussi trois
mois ne s'taient pas couls lorsqu'il me quitta pour s'atteler au char
d'un nouvel astre qui venait de se lever sur l'horizon du quartier
latin.

Cet abandon que rien ne justifiait me blessa, mais comme je suis, Dieu
merci, doue d'une dose de philosophie assez raisonnable, je ne pensai
pas un seul instant  mourir; je jetai un coup d'oeil en arrire afin
d'examiner toute ma vie jusqu'au moment o j'tais arrive, et voici ce
que je me dis: Jusqu' l'ge de dix-huit ans ma conduite a t
irrprochable; j'tais douce, modeste, je travaillais avec ardeur et
j'apportais religieusement mon salaire  la maison paternelle; cependant
mes parents au lieu de m'aider  suivre la voie dans laquelle je
paraissais vouloir m'engager, semblaient chercher tous les moyens
possibles de m'ter l'envie de bien faire, et parce qu'un jour j'ai
pass quelques heures de plus que je ne le devais dans un bal public,
mon pre, au lieu des sages remontrances et des conseils affectueux que
j'avais le droit d'attendre, m'a frappe et jete hors de sa maison, au
milieu de la nuit, sans s'inquiter de ce que j'allais devenir. Il
n'avait cependant pas le droit de se montrer aussi svre, lui qui passe
au cabaret la plus grande partie de ses journes et qui ne rpond que
par des mauvais traitements aux justes reproches que lui adresse sa
compagne; un homme est venu, et m'a dit qu'il m'aimait, je l'ai cru, et
cette homme, aprs avoir obtenu de moi tout ce que je pouvais lui
donner, m'a quitte avec autant d'indiffrence que l'on se dbarrasse
d'un vtement dont on ne veut plus se servir. Serais-je toujours la dupe
de mes bonnes qualits? non! je suis pauvre, il n'existe pas une
personne au monde sur l'amiti de laquelle je puisse compter, mais je
suis jeune, je suis belle, trs-belle mme, l'avenir est  moi; je ferai
comme font toutes ces femmes qui, parce que je suis modestement vtue,
me regardent d'un air si ddaigneux lorsque je passe prs d'elles; tant
que dureront ma jeunesse et ma beaut, je mnerai bonne et joyeuse vie:
lorsque mes beaux cheveux noirs seront devenus blancs, lorsque ma
taille,  l'heure qu'il est si svelte si bien prise sera courbe, par
l'ge, lorsque les trente-deux perles qui garnissent ma bouche seront
devenues de misrables petits os jaunes tremblotants dans leurs
alvoles, je ne serai pas malheureuse, car je veux avoir le soin de
faire chaque jour la part de l'avenir.

Cette rsolution prise au moment o je venais d'tre lchement
abandonne par celui que j'aimais, a t depuis lors la rgle constante
de toutes les actions de ma vie; j'ai senti que si je voulais russir
dans la carrire que j'ai choisie, je devais me laisser aimer par tous
ceux  qui cela pourrait faire plaisir, et ne jamais aimer personne; je
me suis rappele les courtisanes clbres qui sont mortes  l'hpital
aprs s'tre roule sur des monceaux d'or; aussi je n'ai jamais aim
personne, pas mme vous, monsieur le vicomte de Lussan, qui tes en ce
moment l'heureux possesseur de mes charmes, et j'ai converti en bonnes
inscriptions sur le trsor la plus grande partie de ce que m'ont
rapport mes sourires, mes oeillades et mes douces paroles.

Vous allez peut-tre trouver que je suis une crature bien ignoble,
bien goste; qu'est-ce que cela me fait? n'avez-vous pas dit tous avec
je ne sais plus quel pote, que la vertu sans argent tait un meuble
inutile, et toutes vos actions ne sont elles pas la consquence de cette
maxime; pourquoi donc ne me serait-il pas permis de faire ce que vous
faites.

On dit que des ministres vendent leur pays, que des dputs vendent
leur conscience, que les lecteurs vendent leurs votes, que des gnraux
vendent leurs armes  l'ennemi; le pape,  ce que l'on assure, vend des
indulgences, des dispenses et la croix de l'Eperon d'or; monsieur l'abb
vendait l'absolution  ses ouailles; on dit que des juges vnals,
vendent des acquittements et des condamnations, que des hommes influents
vendent les places, les grades et les privilges dont ils peuvent
disposer; des avocats, des avous et des huissiers vendent leurs
clients; les portiers et les domestiques vendent leurs matres, j'ai
achet des loges  cet illustre littrateur; j'achterais des sonnets
 ce jeune pote chevelu si ses vers valaient quelque chose; le docteur
Delamarre vend aux femmes trompes des conseils qui le conduiront tt ou
tard devant la cour d'assises, cet Anglais, qui tout  l'heure va tomber
sous la table, et cet ex-marchand de bonnets de coton, vendent de la
graine de niais aux badauds; cet honnte grant de commandite, vend 
ses actionnaires la poudre qu'il leur jette aux yeux; des maris vendent
leurs femmes, des mres vendent leurs filles; monsieur Juste vend au
poids de l'or de l'argent aux jeunes gens de famille; il parat enfin
que dans notre moderne Babylone, la moiti du monde vend l'autre moit.
Je vends des sourires, des oeillades et des doux propos, que ceux d'entre
vous qui ne trouvent pas la marchandise de bonne qualit le disent, et
on leur rendra leur argent.

--Bravo! Coralie, s'cria M. Roulin lorsque la danseuse eut achev cette
longue tirade, bravo!  chacun son compte, le diable n'y perdra rien.

--Vous tes bien prompt  m'applaudir, est-ce parce que je vous ai
oubli?...

--M. Roulin ne vend rien, il achte au contraire tout ce qui se
prsente, dit le comte palatin du saint-empire romain.

--Except votre croix de chevalier de l'Eperon d'or.

--Messieurs, dit Salvador, qu'elle est la conclusion qu'il faut tirer de
tout ce que nous venons d'entendre.

--Voulez-vous que je vous rponde avec franchise? dit le dput
franco-russe.

--Vous me ferez plaisir.

--Eh bien! celui qui a dit que les sots taient ici-bas pour nous menus
plaisirs, celui-l a mis au jour une vrit qui est de tous les temps et
de tous les pays.

--_Amen_, dit l'ex-cur.

Il tait tard, et les convives prouvaient tous le besoin d'aller
prendre quelques instants de repos. De Pourrires fit apporter un norme
bol de punch; chacun en prit sa part, et l'on se spara.

--Nous vous raconterons notre histoire une autre fois, dirent en mme
temps Mina et la lorette, avant de quitter le marquis de Pourrires et
ses deux amis.




II.--Deux meurtres.


Le surlendemain Salvador et Roman se rendirent chez leur Amphytrion.
Bien qu'il fut dj tard, de Pourrires qui avait ft l'avant-veille
Bacchus et Comus avec beaucoup d'ardeur, tait encore couch, et se
plaignait d'avoir la tte lourde et l'estomac embarrass.

--Je suis tellement malade, dit-il  ses nouveaux amis, que je crois
bien qu'il me sera impossible de me mettre en route demain, ainsi que
j'en avais l'intention.

--C'est que vous nous avez donn un vritable festin de Balthazar,
rpondit Roman, et vous avez un peu prch d'exemple pour encourager les
convives.

--Je suis tonn, dit Salvador, de n'avoir pas vu apparatre sur les
murs de la salle du festin, les trois mots qui annoncrent aux convives
de Balthazar la ruine de Babylone.

--Ce qui n'est pas arriv hier, arrivera peut-tre demain, ajouta Roman;
mais occupons-nous d'autre chose: le ciel est serein, le soleil brille,
si vous le voulez, monsieur le marquis, nous irons tous ensemble
djeuner  la provenale chez un de nos compatriotes qui habite
Villemomble, un joli petit village  deux lieues de Paris.

De Pourrires qui tait vritablement indispos, ne voulait pas d'abord
accepter l'invitation qui lui tait faite, mais Salvador et Roman ayant
redoubl leurs instances, et lui ayant fait observer qu'une promenade 
la campagne dissiperait les nuages qui obscurcissaient son cerveau et
lui rendrait toute sa vigueur, il se dtermina  les suivre.

Salvador et Roman, depuis qu'ils avaient fait la rencontre du marquis de
Pourrires, n'avaient pas laiss se passer un seul jour sans aller lui
rendre visite, et de simples connaissances ils taient devenus ses plus
intimes amis; Roman surtout que sa qualit de compatriote rendait cher
au jeune homme, avait conquis toute sa confiance, et ce dernier avait
pris l'habitude de le consulter sur tout ce qu'il voulait faire.

Il lui avait fait lire toute sa correspondance avec le juif Josu et la
femme de Genve qui tait charge d'lever son fils, ainsi que la copie
du testament de son pre, et les divers codicilles qui l'accompagnaient.
La lecture de ces pices avait prouv  Roman que l'ide de substituer
Salvador au marquis de Pourrires, en faisant disparatre ce dernier,
tait trs-ralisable. En effet, le cholra avait enlev les plus
proches parents du marquis et tous les vieux serviteurs de la famille, 
l'exception d'un seul que son grand ge devait rendre facile  tromper.

Roman et Salvador avaient amen avec eux un cabriolet de louage, qu'un
commissionnaire avait t charg de garder pendant le temps qu'ils
avaient pass chez leur ami.

--Nous serons peut-tre un peu gns, dit Roman  de Pourrires avant de
monter en voiture, mais  la guerre comme  la guerre, le cabriolet nous
mnera bien jusqu' Bondy o nous le laisserons, et nous traverserons 
pied le parc du Raincy. Cette course nous donnera de l'apptit, en mme
temps qu'elle vous fera connatre une des plus agrables promenades des
environs de Paris, un beau chteau et une superbe avenue.

Salvador, le marquis et Roman prirent place dans le cabriolet qui se
trouva assez grand pour les recevoir tous trois sans qu'ils prouvassent
trop de gne. Salvador qui s'tait plac au milieu, prit les rnes et
l'on partit.

Le cheval qui paraissait assez vigoureux pour fournir une course
beaucoup plus longue que celle que l'on exigeait de lui, trottait 
ravir, et l'espace qui spare la rue Joubert du joli village de Bondy,
fut franchi avec rapidit.

Aprs avoir travers ce village, les voyageurs, ainsi que cela avait t
convenu, descendirent de voiture, et aprs avoir pris chacun un verre de
genivre chez l'aubergiste du _Cheval rouge_, auquel ils confirent le
cheval et le cabriolet, ils se mirent en route pour Villemomble.

C'tait par une belle matine de juillet, le ciel tait bleu et sem de
petits nuages argents, le soleil qui s'tait lev radieux dorait la
cime des arbres sur lesquels tremblotaient encore les perles
tincelantes de la rose du matin; les pinsons, les linots gazouillaient
sous la feuille en voltigeant de branche en branche, et chaque bouffe
de vent apportait avec elle les senteurs parfumes des fleurs des
champs.

Lorsque l'on vient de quitter une ville aussi tumultueuse que Paris,
l'aspect de la campagne quand elle est revtue de sa belle parure et que
tout semble sourire dans la nature, impressionne toujours vivement: on
se sent plus lger qu'on ne l'tait un instant auparavant, on hume l'air
de toute la force de ses poumons, et l'on est tout dispos  croire que
l'on vient de faire un nouveau bail avec la vie.

Telle tait la disposition d'esprit d'Alexis de Pourrires qui marchait
devant Salvador et Roman, en fumant un cigare de la Havane.

Il s'arrta tout  coup.

--Vraiment, dit-il, je vous suis oblig d'tre venus me chercher ce
matin, et surtout d'avoir insist pour m'emmener; si je ne vous avais
pas suivi, je serais encore dans mon lit, aussi malade qu'il est
possible de l'tre aprs une forte dbauche, tandis que maintenant je
suis gai, dispos, et tout prt  trouver excellents les mets simples que
notre compatriote va nous servir.

--J'aimerais mieux tre forc de combattre seul dix gendarmes pour
reconqurir ma libert, dit Salvador  voix basse, que d'assassiner cet
homme aussi lchement que nous l'allons faire.

--Des scrupules! lui rpondit Roman sur le mme ton; vraiment, le moment
est bien choisi; as-tu donc oubli que nous n'avons plus d'argent, et
qu'il faut absolument que nous nous tenions tranquilles pendant quelque
temps si nous ne voulons pas retourner l-bas.

--Notre position est embarrassante, c'est vrai; mais cet homme nous
tmoigne tant de confiance...

--Eh! qui diable te prie de mettre la main  la pte. Lorsque arrivera
le moment d'agir, tu tourneras la tte, ce sera absolument comme si tu
n'tais pas l.

--De quoi parlez-vous donc, dit de Pourrires qui marchait toujours en
avant.

--Oh! de choses trs-peu intressantes, rpondit Roman, de la pluie et
du beau temps. Tu peux, si tu le veux, rester en arrire, continua-t-il
en s'adressant  son compagnon, dans cinq minutes l'affaire sera faite.

Ils taient arrivs dans la partie la plus obscure et la moins
frquente du parc.

--Par ici, monsieur le marquis, dit Roman  de Pourrires qui avait
travers la route pour courir aprs un papillon dont les ailes diapres
tincelaient au soleil comme une mosaque de pierres prcieuses, par
ici, en suivant ce sentier, nous arrivons un quart d'heure plus tt 
Villemomble.

De Pourrires revint sur ses pas, et Roman le laissa passer le premier
dans l'troit sentier qu'il lui dsignait.

--J'ai une faim de diable, dit-il aprs avoir fait quelques pas.

Roman avait promen ses regards autour de lui. Tout tait calme, le ciel
tait serein; la fauvette et le chardonneret chantaient leurs amours
sous le feuillage des vieux chnes.

Sa main caressait, dans une des poches de son paletot, un instrument de
mort de dix  onze pouces de long, form de cinq  six brins de baleine
runies ensemble, et termin aux extrmits par deux boules de plomb de
la grosseur d'un oeuf, pesant chacune une livre et recouvertes ainsi que
la branche qui les unissait l'une  l'autre par un tissu de cuir tress
avec art.

Il s'tait rapproch du marquis.

--Va djeuner chez Satan, dit-il.

De Pourrires tomba comme s'il avait t frapp de la foudre.

A ce moment, le cri d'un oiseau de proie, qui fendait les airs pour
s'abattre sur deux innocents ramiers, retentit aux oreilles de
l'assassin; et par un de ces changements de temps si communs pendant les
jours caniculaires, le ciel devint sombre et gris, l'clair sillonna la
nue, le tonnerre gronda dans le lointain, et une pluie battante et
continue eut bientt chang en une scne de dsolation le paysage, il
n'y a qu'un instant si riant et si anim.

Salvador s'tait rapproch de Roman et regardait avec des yeux effrays
le cadavre du marquis de Pourrires tendu sur le sol.

--Cet orage si subit ne nous prsage rien de bon, dit-il aprs quelques
minutes de silence.

--Cet orage est au contraire un vnement trs-heureux pour nous,
rpondit Roman qui avait repris tout son sang-froid; il nous donne la
certitude que nous ne serons pas interrompus; mais htons-nous, il ne
nous reste pas trop de temps pour tout ce que nous avons  faire.

Roman tira de dessous un amas de branches mortes et de feuilles sches
amonceles au pied d'un vieil orme, une de ces grosses cruches de grs,
auxquelles on a donn le nom de dame-jeanne; et lorsque Salvador eut
pris le portefeuille et tout ce qui se trouvait dans les poches du
marquis de Pourrires, il en vida le contenu sur le cadavre, en ayant
soin d'en bien imbiber tous les vtements.

--C'est de l'essence de trbenthine, dit-il. Cinq minutes aprs que
nous y aurons mis le feu, il ne restera plus de ce cadavre que des
lambeaux informes, auxquels il sera impossible de donner un nom.

Que l'on ne nous accuse pas de broyer du noir dans le seul but
d'effrayer nos lecteurs; nous l'avons dj dit et nous le rptons, la
plupart des vnements que nous rapportons dans ce livre sont vrais,
rigoureusement vrais, et si nous n'avions pas la crainte d'augmenter les
notes dj si nombreuses de notre ouvrage, nous pourrions presque
toujours citer une autorit  l'appui de ce que nous avanons[225].

Salvador et Roman, aprs que ce dernier eut mis le feu au tas de rames
qu'il avait runies autour et au-dessus du cadavre se htrent de
quitter le thtre du crime qu'ils venaient de commettre et regagnrent
 pas presss l'auberge de Bondy dans laquelle ils avaient laiss leur
voiture.

Salvador tait toujours extrmement ple, Roman le laissa sur le seuil
de l'auberge et alla seul reprendre le cabriolet auquel, suivant l'ordre
qu'il avait donn, le cheval tait encore attel.

--Vous avez t surpris par l'orage, et cela a drang votre promenade,
lui dit l'htelier du _Cheval rouge_.

--C'est un malheur dont nous nous consolerons facilement, rpondit
Roman.--Il avait amen la voiture devant la porte charretire sous
laquelle Salvador s'tait tenu.--Allons, messieurs, dit-il de manire 
tre entendu, montez. Adieu, notre hte.

--Bon voyage, messieurs, rpondit l'aubergiste sans seulement tourner la
tte.

--Si nous devons un jour rendre compte aux hommes de la mort du marquis
de Pourrires, dit-il  son complice, celui-l ne pourra pas dposer
contre nous, il n'a pas remarqu que nous sommes arrivs trois, et que
nous ne sommes que deux au dpart.

La maison dans laquelle se trouvait l'appartement habit par de
Pourrires, tait compose de deux corps de logis, l'un sur la rue,
l'autre sur un jardin qui les sparait; l'appartement du marquis tait
situ au troisime tage du premier, et la loge du concierge tait 
l'entre-sol du deuxime; il tait donc trs-facile de s'introduire, sans
tre vu, dans cet appartement.

Salvador et Roman qui, ainsi que nous l'avons dit, avaient pris dans les
poches du marquis son portefeuille et ses cls, s'introduisirent chez
lui  la tombe de la nuit, aprs avoir ramen la voiture chez le
loueur de carrosse de la rue Basse-du-Rempart o ils l'avaient prise.

Ils s'emparrent de tout l'argent et des billets de banque, des divers
bijoux, et de tous les papiers, lettres et passe-ports qu'ils
trouvrent, et ils furent assez heureux pour ne rencontrer personne
lorsqu'ils se retirrent.

Aprs cette expdition, les deux complices qui taient briss de
fatigue, se htrent de rentrer chez eux. Salvador tait aussi ple
qu'un cadavre, et des mouvements convulsifs qu'il ne pouvait comprimer,
annonaient qu'il tait en proie  une fivre ardente, Roman, au
contraire, tait aussi tranquille et aussi gai que de coutume.

--Mon cher lve, dit-il  Salvador lorsqu'ils furent rentrs dans leur
petite chambre, il faut tcher de changer de physionomie; si les
sergents de ville devant lesquels nous sommes passs pour nous rendre
ici avaient remarqu ta figure, ils auraient sans doute devin que tu
venais de faire un mauvais coup.

--Oh! rpondit Salvador, j'aurais toujours devant les yeux l'image de ce
malheureux.

--Si c'tait ton premier coup _d'escarpe_[226], je comprendrais que tu
ne fus pas trs  ton aise, ces sortes d'affaires chiffonnent toujours
un peu la premire fois; mais il n'en est pas ainsi. As-tu donc oubli
le domestique du banquier Carmagnola, et le brigadier de la gendarmerie
du Beausset?

--Oh! ce n'est pas la mme chose! ceux-l, si je les ai frapps c'tait
pour me dfendre; mais cet homme, Roman, cet homme que nous avons tu
lorsqu'il nous croyait ses amis!...

--N'en parlons plus, ce sera beaucoup plus sage, et occupons-nous de nos
petites affaires. Te voil maintenant,  peu prs certain d'hriter du
nom et de la fortune du marquis de Pourrires, auras-tu assez de courage
et de prsence d'esprit pour marcher en avant.

--J'espre que tu n'en doutes pas?

--Tu es plus jeune que le dfunt, mais cela n'y fait rien: tu as
toujours paru un peu plus g que tu ne l'tais; tu ne lui ressembles
pas positivement, mais tes traits et ta taille, ont de l'analogie avec
les siens: tu es blond, mais grce aux prodiges rcents de la chimie, il
sera facile de faire de toi le plus beau brun du monde. Tes yeux sont
bleus et les siens taient noirs; mais cette diffrence chappera
d'autant plus facilement  tous les regards, que personne ne songera 
contester ton identit.

--Mais il reste  ce qu'il parat un vieux domestique de la famille.

--C'est vrai, mais l'ge doit avoir affaibli toutes les facults de cet
homme que nous ferons disparatre, si cela devient absolument
ncessaire.

--Nous serons aussi forcs de voir le juif Josu.

--Je me prsenterai chez lui comme ton fond de pouvoirs, je ne me
montrerai pas trop svre lorsqu'il s'agira de rgler le chapitre des
intrts et ce juif n'en demandera pas davantage; l'enfant du dfunt et
de Jazetta n'est pas un obstacle srieux, il devient ton fils  dater
d'aujourd'hui; nous verrons plus tard ce que nous pourrons en faire.

--Allons, allons, tout est pour le mieux, me voil marquis de Pourrires
et possesseur d'au moins soixante mille francs de rente, s'cria
Salvador qui avait repris toute sa gaiet.

--Tu veux dire, reprit Roman, que nous voil marquis de Pourrires et
possesseurs de soixante mille francs de rente.

--Cela coule de source; nous ne pouvons plus nous sparer maintenant.

Le premier soin de Roman et de Salvador, fut de quitter, pour se loger
plus convenablement, l'htel qu'ils habitaient sous des noms d'emprunt
depuis leur arrive  Paris. Ils ne craignaient pas du reste le rsultat
des recherches provoques par la dcouverte que l'on avait faite du
cadavre de leur victime, certains qu'ils taient qu'on ne pourrait
appliquer un nom  ces restes informes.

Ils taient retourns souvent au caf dans lequel ils avaient rencontr
pour la premire fois l'infortun de Pourrires, personne ne s'enquit
auprs d'eux de celui qui n'tait connu que sous le nom de Courtivon, et
qui du reste avait annonc son prochain dpart  tous ceux qui le
connaissaient.

Aprs avoir bien tudi leur rle et lorsque Salvador, qui possdait un
trs-grand talent de faussaire, fut parvenu  imiter parfaitement
l'criture du dfunt, ils partirent pour Aix.

Ils avaient pris la poste pour arriver dans cette ville, Salvador avait
tous les papiers du marquis de Pourrires qui taient parfaitement en
rgle, il avait fait teindre ses cheveux avec le plus grand soin, et
cette opration avait tout  fait chang l'expression de sa physionomie;
Roman avait pris le nom de Lebrun et se faisait passer pour son
intendant.

Il fut dcid que Salvador resterait  Aix, et que Roman, charg d'une
lettre dont l'criture imitait  s'y mprendre celle du marquis, se
rendrait seul chez le notaire dpositaire du testament, afin de prendre
connaissance des affaires de la succession; il devait trouver bien et
donner son approbation  tout ce qui avait t fait, tout en ayant soin
de se montrer dfenseur soigneux des intrts de son matre.

Le notaire qui du reste tait un trs-honnte homme, le reut trs-bien,
et huit jours ne s'taient pas couls qu'il avait accord toute son
estime  M. Lebrun; il tait en effet difficile de rencontrer un
intendant  la fois plus honnte homme et moins mticuleux.

Le notaire, oncle et tuteur de Roman, tait mort depuis longtemps, et
comme le compagnon de Salvador n'tait venu quinze ans auparavant que
deux ou trois fois au village de Pourrires, il ne craignait pas d'tre
reconnu, il tait donc parfaitement tranquille et il employait tous les
instants qu'il ne passait pas avec le notaire,  recueillir  Pourrires
et dans les environs, tous les renseignements de nature  faciliter
l'entre de son compagnon sur la scne; il apprit avec plaisir que le
cholra avait fait dans cette partie de la Provence de tels ravages, que
la moiti au moins de la population tait descendue dans la tombe.

Lors de sa premire visite au chteau de Pourrires, il tait accompagn
du notaire; c'tait en quelque sorte une dmarche officielle, mais
voulant,  ce qu'il disait, faire plus ample connaissance avec ceux qui
allaient devenir ses camarades; il y revint seul plusieurs fois. Les
domestiques, tous nouveaux serviteurs, craignaient que le jeune marquis
ne les gardt pas  son service, encourags par l'air bonhomme et la
jovialit de M. l'intendant, ils osrent lui faire part de leurs
craintes; Roman les rassura: son matre, disait-il, ne voulait causer
de peine  personne, il saurait au contraire rcompenser les services de
ceux que le dfunt marquis aurait oublis dans son testament; quant 
vous, disait-il souvent au vieil Ambroise, vous n'aurez pas  vous
plaindre; M. le marquis m'a fait part de ses intentions  votre gard,
et comme vous n'tes pas de ce pays, si vous dsirez vous retirer dans
votre village, il ajoutera douze cents francs de rente  ce que vous a
laiss feu monsieur son pre.

--Mon jeune matre est bien bon, M. Lebrun, rpondait toujours Ambroise
 cette insinuation qu'il ne considrait cependant que comme un
tmoignage d'intrt, mais j'habite la Provence depuis mon enfance et
j'ai l'intention d'y terminer mes jours;  mon ge, voyez-vous, on a
besoin de soleil.

--S'il t'arrive malheur, c'est que tu l'auras voulu, vieux beltre, se
disait alors Roman.

Roman puisait dans les longs entretiens qu'il avait souvent avec
Ambroise, une foule de renseignements utiles qu'il transmettait
journellement  Salvador, afin de lui donner le temps de les graver dans
sa mmoire; Ambroise qui avait vou  la maison de Pourrires un
attachement semblable  celui qu'prouvait le vieux Caleb pour la maison
des Rawensvood, aimait beaucoup  raconter; aussi tait-il charm
lorsque M. l'intendant l'ayant fait demander dans sa chambre, dans
laquelle il tait toujours sr de trouver une vieille bouteille de vin
cuit, le mettait sur le chapitre de la famille; c'tait en prouvant le
plus vif plaisir qu'il racontait les prouesses de son vieux matre 
l'arme des princes et les premires fredaines du jeune marquis, et ses
yeux taient humides lorsqu'il parlait des chagrins qu'avait caus au
vieux gentilhomme qu'il avait servi si longtemps l'absence prolonge de
son fils.

Ambroise, tout vieux qu'il tait, paraissait avoir une excellente
mmoire; il se rappelait trs-bien son jeune matre, qu'il avait,
disait-il souvent, fait sauter plus d'une fois sur ses genoux.

--Je crois bien que je le reconnatrai; cependant il doit tre bien
chang: cette phrase terminait ordinairement ses discours.

Ambroise tait un obstacle sans doute, mais cet obstacle n'tait pas de
nature  faire renoncer  leur entreprise des hommes aussi audacieux que
l'taient Salvador et Roman; il fut donc dcid que le premier qui avait
eu le temps de bien tudier le rle qu'il devait jouer, ne ferait pas
attendre plus longtemps  ses vassaux, le marquis Alexis de Pourrires.

Salvador partit d'Aix, assez tard pour n'arriver  Pourrires qu' la
naissance de la nuit. Il se rendit de suite chez le notaire, et
lorsqu'il se fut nomm, l'officier ministriel qui cependant avait vu
souvent Alexis de Pourrires lorsqu'il tait dj g de plus de dix
ans, s'empressa de le reconnatre, afin de faire preuve de perspicacit.

Rassur par l'heureux rsultat de cette premire dmarche, Salvador, qui
d'abord avait t quelque peu embarrass, se sentit assez d'aplomb pour
ne plus rien craindre. Aprs avoir approuv  son tour tout ce que Roman
avait trouv bien, il parla au notaire de ses voyages, des garements de
sa jeunesse, et des regrets que lui inspirait la mort de son pre, dont
il aurait voulu fermer les yeux; puis il lui demanda des nouvelles
d'Ambroise, de ce vieux et loyal serviteur de la famille, qu'il
esprait, disait-il, retrouver encore plein de verdeur malgr son ge
avanc.

Le notaire, pour faire sa cour au nouveau seigneur de Pourrires, lui
proposa d'envoyer chercher ce vieux domestique, et comme Salvador
s'tait empress d'acquiescer  la proposition qui lui tait faite, un
clerc fut dpch  l'instant mme, aprs avoir reu l'ordre de ne point
revenir sans amener Ambroise avec lui.

Le premier soin de ce jeune homme, qui avait entendu tout ce que
venaient de dire le notaire et Salvador, fut de rapporter au vieux
domestique, que son patron qui n'avait vu le marquis de Pourrires que
lorsqu'il tait g de dix ans, l'avait cependant reconnu de suite et
que cela avait paru singulirement flatter monsieur le marquis.

Ambroise parut charm du retour de son jeune matre.

--Si votre patron l'a reconnu de suite, dit-il au jeune clerc, je suis
bien sr de le reconnatre aussi.

Ambroise, aussitt son arrive, fut introduit dans le cabinet du
notaire.

--Te voil donc, mon vieil ami? lui dit Salvador; il y a bien longtemps
que nous ne nous sommes vus; allons, viens m'embrasser!...

Salvador qui tait vtu d'un costume complet de deuil, paraissait
vivement mu. Ambroise  qui sa prsence rappelait une foule de vieux
souvenirs, se jeta dans les bras de son jeune matre, qui le tint
longtemps serr contre sa poitrine.

A ce moment on annona M. Lebrun. Roman, aprs avoir salu son matre
avec beaucoup de respect, prit part  la conversation et fit un loge
pompeux du vieux domestique, qui paraissait charm de l'accueil qui lui
tait fait, et dont la satisfaction fut porte  son comble, lorsque le
notaire ayant pri le marquis de partager le souper impromptu qu'il
venait de faire servir: il accepta,  la condition qu'Ambroise prendrait
 table sa part de ce repas.

Pendant tout le temps que dura le souper, Salvador ne cessa de prodiguer
 Ambroise les tmoignages de son attachement, et lorsque l'heure de la
retraite tant arrive, il se retira avec Roman, le vieux domestique
tait aussi satisfait qu'il est possible de l'tre.

Les affaires de la succession n'taient pas difficiles  rgler; on
devait au juif  peu prs six cent mille francs; mais le vieux marquis
qui dpensait au plus la moiti de son revenu, avait laiss, en argent
comptant une somme trs-considrable. Roman se chargea d'aller rgler
avec ce juif, qu'il trouva dans sa masure du quartier Saint-Jean,
occup, comme toujours,  compter l'or qu'il avait extorqu  quelques
malheureuses dupes, de sorte que Josu dsintress, il devait rester au
marquis de Pourrires, environ cinquante mille francs de rentes en
biens-fonds.

Je croyais, dit Josu, lorsque Roman eut dclin son nom et sa qualit,
que j'aurais l'honneur de voir M. le marquis de Pourrires; au reste,
puisque vous tes son intendant, nous pourrons probablement nous
entendre, ajouta-t-il en souriant.

Les prvisions du juif ne furent pas trompes; monsieur l'intendant se
montra si coulant en affaires, que Josu, qui ne pouvait deviner le
motif qui le faisait agir, en conclut qu'il ne savait pas son mtier.

--Dites bien  M. de Pourrires que je suis tout  son service, dit le
juif lorsqu'il reut la somme qui lui tait due; mon plus vif plaisir
est celui d'obliger les jeunes gens de noble famille.

--Je vous crois, rpondit Roman en prenant cong de lui, si vous
obligez toujours au mme prix, vous ne devez pas laisser chapper les
occasions qui se prsentent de vous procurer ce plaisir.

Salvador qui, aprs sa visite au notaire, tait retourn  Aix pour y
terminer,  ce qu'il disait, quelques affaires importantes, vint habiter
le chteau de Pourrires, aussitt que son ami lui eut fait savoir qu'il
avait termin avec Josu.

--Ce vieux coquin, disait Roman dans la lettre qu'il envoyait  son
compagnon, nous a tir une fameuse plume de l'aile, mais il n'a pas
conu le plus lger soupon.

Le vieux manoir habit par un jeune et brillant cavalier prit tout 
coup un aspect plus riant et plus anim, les vieilles tapisseries furent
remplaces par des tentures  la mode; des meubles du plus nouveau got
vinrent prendre la place des lourdes chaises et des gothiques bahuts qui
furent relgus au grenier, de beaux chevaux, une calche et des livres
lgantes compltrent un ensemble tout  fait confortable.

Des gentilshommes du voisinage avaient invit plusieurs fois Salvador 
des parties de chasse et  des runions qu'il s'tait empress de
rendre, et toujours il avait obtenu les succs les plus flatteurs.

On a naturellement beaucoup d'indulgence pour les gens chez lesquels on
s'amuse; aussi les voisins du chteau de Pourrires, qui tait devenu le
centre de tous les plaisirs de la contre, ressentaient beaucoup
d'amiti pour son propritaire: les hommes trouvaient que c'tait un
joyeux compagnon, les femmes admiraient la grce aristocratique et la
parfaite lgance de ses manires.

Quelques-uns des petits-cousins qu'Alexis de Pourrires n'avait fait
qu'entrevoir lors du sjour qu'il avait fait  Marseille avant de
commencer ses voyages en Europe, vinrent le visiter. Salvador les reut
si gracieusement, il leur fit avec tant de politesse les honneurs de sa
demeure, qu'il parvint  leur faire oublier qu'ils avaient espr se
partager la fortune qu'il possdait.

Salvador et Roman auraient t parfaitement tranquilles s'ils n'avaient
pas remarqu que depuis quelque temps le caractre d'Ambroise tait
totalement chang; le vieux domestique, d'ordinaire dispos et toujours
prt  rire, tait devenu sombre et taciturne, il paraissait domin par
quelques penses importunes, et souvent on l'avait surpris hochant la
tte ngativement aprs avoir regard son matre.

Roman, qui possdait toute la confiance d'Ambroise, l'avait plusieurs
fois interrog avec adresse: Faites-moi connatre, lui disait-il, les
causes de la tristesse qui vous accable, et si cela est possible,
monsieur le marquis fera tout pour les faire cesser. Ambroise avait
longtemps vit de rpondre  ces questions, mais un jour Roman ayant
t beaucoup plus pressant que de coutume, Ambroise se dtermina  le
prendre pour confident.

Je suis peut-tre fou, mon cher monsieur Lebrun, mais je souffre tant,
que vous aurez piti de moi. Figurez-vous qu'il y a un mois j'ai fait un
rve dont je ne puis chasser le souvenir de ma mmoire. Je rvais que je
m'tais assis au pied du vieux mrier que dfunt monsieur le marquis a
fait planter dans le parc le jour de la naissance de son fils. J'tais
l depuis quelques instants, lorsque tout  coup j'entendis des cris de
dtresse; je me levai prcipitamment et je vis mon jeune matre tel
qu'il tait lorsqu'il quitta le chteau pour commencer ses voyages,
tendu sur le sol; le sang sortait  gros bouillons d'une profonde
blessure qu'il avait  la poitrine. J'allais courir  lui pour le
secourir, mais je fus arrt par un homme qui me dit en posant sa main
sur mon paule: arrte, c'est moi qui suis ton matre. Les traits de cet
homme sont sortis de ma mmoire; je me rappelle seulement qu'il avait de
grands yeux bleus.

J'aurais certainement oubli ce songe, si je n'avais pas remarqu par
hasard, que les yeux de M. le marquis sont bleus, tandis que je me
rappelle fort bien qu'il les avait du plus beau noir lorsqu'il a quitt
le chteau. Je suis bien malheureux, M. Lebrun; ce songe me poursuit
partout, et quelquefois il fait natre dans mon esprit de singulires
penses.

Ambroise se pencha vers Roman et lui dit  voix basse:

--Etes-vous bien sr que notre matre est rellement le marquis Alexis
de Pourrires?

--Vous me faites l une singulire question, rpondit Roman. Depuis cinq
ans que je suis au service de M. le marquis, je l'ai toujours entendu
nommer ainsi par les personnes recommandables avec lesquelles il tait
en relation, et je dois croire que le nom qu'il porte lui appartient,
puisque vous-mme, ainsi que le notaire, vous l'avez reconnu lors de son
arrive ici.

--C'est vrai, c'est vrai, rpondit Ambroise en secouant tristement la
tte; je suis fou; il ne faut pas croire aux songes; quelquefois,
cependant, les songes sont des avertissements donns par la Providence.

Roman employa toute sa rhtorique pour rassurer Ambroise, qu'il ne
quitta pour aller trouver Salvador que lorsqu'il le vit un peu plus
calm.

--Il faut absolument que nous trouvions le moyen de nous dfaire de cet
homme, dit Salvador, lorsque Roman lui eut rapport la conversation
qu'il venait d'avoir avec Ambroise.

--Ah! si Matho n'avait pas envoy dans l'autre monde nos amis de la
fort de Cuges...

--Nous ne nous servirions pas d'eux, rpondit Salvador, pourquoi laisser
faire par d'autres l'ouvrage que l'on peut faire soi-mme?

--Sans doute; mais il faut, pour viter de donner naissance  des
soupons, dont les rsultats pourraient tre dsagrables, que la mort
d'Ambroise paraisse naturelle.

--Le poison!

--Le poison laisse des traces.

Les deux amis cherchrent longtemps un moyen d'arriver au but qu'ils
voulaient atteindre, sans pouvoir rien trouver qui leur part
convenable.

--Mais il faut absolument que cet homme prisse, dit Salvador; s'il ne
meurt pas, nous sommes perdus.

Roman, depuis quelques instants, paraissait rflchir.

--C'est cela, s'cria-t-il tout  coup en se frappant le front, c'est
cela. Mon ami, dans trois ou quatre jours au plus tard, nous n'aurons
plus rien  redouter.

--Quel est ton projet?

--Tu le connatras lorsqu'il sera ralis.

--Mais encore faut-il que je sache?

--Eh bon Dieu! monsieur le marquis, laissez, je vous en prie, agir  sa
guise, votre dvou serviteur; vous savez qu'il est homme de ressources
et qu'il n'a pas froid aux yeux.

Roman,  quelques jours de l, invitait au nom de son matre, les
chtelains les plus voisins et le notaire que nous connaissons dj, 
passer la journe au manoir de Pourrires. Tous les invits se
montrrent exacts; on savait que le marquis savait faire les honneurs de
sa table.

--Je vous ai runis, messieurs, dit Salvador  ses convives au moment o
l'on allait se mettre  table, pour dguster quelques flacons
d'excellent Tokay, et quelques nouveauts gastronomiques que je viens de
recevoir de Paris.

Le djeuner fut servi avec ce luxe et ce confort qui ajoutent une
nouvelle saveur  la dlicatesse des mets et  l'excellence des vins.
Comme toujours, Salvador se montra aimable et gracieux. Cependant un
examen attentif et permis de saisir sur sa physionomie l'expression
d'une vive proccupation. On resta longtemps  table, Salvador aprs
avoir fait servir  ses convives le caf et les liqueurs, leur proposa
une partie de boules; on joue beaucoup aux boules dans les contres
mridionales de la France, et particulirement en Provence. La
proposition fut accepte avec enthousiasme, et les convives
s'empressrent de se rendre sur une pelouse situe devant l'entre
principale du chteau.

On allait engager les parties, lorsque Ambroise bott et peronn, et
conduisant une jument par la bride, s'approcha de Salvador et lui
demanda s'il avait quelques commissions pour Aix. Celui-ci qui avait
reu de Roman les instructions ncessaires, lui remit un bon de cent
francs qu'il le chargea de remettre au libraire Aubin, qui faisait ses
abonnements aux journaux et aux Revues de la capitale.

--Le pre Ambroise est encore fort et vigoureux, dit le marquis en
s'adressant  ses convives, et malgr son grand ge, il est aussi bon
cavalier que le premier postillon du pays. Mais c'est gal, je dfendrai
 Lebrun de vous faire faire d'aussi longues courses.

--Monsieur le marquis est bien bon, rpondit Ambroise; mais comme j'ai
encore bon pied, bon oeil, il faut que je me rende utile.

--C'est bien, Ambroise, c'est bien, partez, mon ami, et que Dieu vous
conduise.

Ambroise tait en selle, il piqua lgrement sa bte et partit au petit
trot.

--Il est bien bon pour moi, se disait-il en laissant flotter les rnes
sur le col de sa monture, tout le monde le reconnat: le notaire; qui
causait avec lui tout  l'heure; les neveux de feu madame la marquise;
mais ses yeux sont bleus, dit-il  haute voix, et j'en suis bien sr,
ceux d'Alexis taient noirs... Oh! mon songe, mon songe!...

Tandis que la monture d'Ambroise trottait dans un petit sentier qui
conduisait  la route d'Aix, les parties de boules continuaient devant
l'entre du chteau.

Elles se prolongrent jusqu' l'heure du dner, auquel assistrent
toutes les personnes qui avaient pris part au repas du matin. Vers huit
heures du soir, Salvador ayant demand une cl dont il prtendait avoir
besoin, Roman lui rpondit devant ses convives qu'Ambroise avait emport
cette cl et qu'il n'tait pas encore rentr. On pensa naturellement que
le vieillard s'tant trouv fatigu, s'tait dtermin  coucher  Aix,
et qu'il ne reviendrait que le lendemain.

Le chteau de Pourrires tait entour de vastes dpendances en terres
laboures, bois, vignes, plantations de mriers et d'oliviers, qu'il
fallait traverser pour gagner le village o se trouvait un embranchement
qui conduisait  la route d'Aix; ce chemin tait celui que prenaient
toutes les personnes qui venaient de la ville; mais les habitants du
chteau que leurs affaires appelaient  Aix, en avaient adopt un autre
qui diminuait le trajet d'au moins une demi-lieue.

Le parc du chteau de Pourrires, d'une trs-vaste tendue et plant
d'arbres de haute futaie, est travers  son extrmit par un ruisseau
qui prend sa source dans les montagnes qui couronnent la valle o est
bti ce chteau. Ce ruisseau coule lentement entre deux rochers d'une
hauteur d'environ trente-cinq mtres, au sommet desquels on arrive par
deux pentes douces mnages exprs des deux cts du parc; ces deux
rochers et le ruisseau qu'ils enserrent dans leur sein forment  la
partie du parc qui avoisine le manoir une ceinture naturelle qui
deviendrait impossible de franchir si un pont n'avait pas t tabli sur
les deux crtes les moins leves des rochers.

La largeur du ruisseau n'tant pas trs-considrable, on a tout
simplement, pour tablir ce pont, jet de forts madriers sur les
rochers, et sur ces madriers qui sont tenus en place par de forts
crampons en fer, on a fix des planches assez paisses. Lorsqu'on a
travers ce pont primitif, on suit un petit sentier qui conduit, aprs
quelques dtours, sur la grand'route d'Aix  Marseille.

Salvador et ses convives allaient se lever de table, lorsqu'un
domestique, dont la physionomie renverse et les yeux hagards
annonaient qu'il tait porteur d'une mauvaise nouvelle, entra dans la
salle  manger.

--Oh! monsieur le marquis! s'cria-t-il, quel malheur! quel affreux
malheur!... Ambroise! le pauvre Ambroise!

--Eh bien! dit Salvador, qu'est-il donc arriv  Ambroise.

--Il est mort! monsieur le marquis; je viens de retrouver son corps dans
le ruisseau du parc. Le pont s'est rompu, sans doute au moment o il
passait dessus avec sa jument.

Et le domestique, sans attendre la rponse de son matre, le quitta pour
aller apprendre la triste nouvelle aux autres habitants du chteau.

Tous les convives s'taient levs de table lorsque le domestique tait
venu annoncer le fatal vnement qui avait caus la mort du pauvre
Ambroise, et Salvador s'tait lanc sur ses traces en affectant tous
les signes d'une profonde douleur. Les convives avaient suivi ses pas,
et lorsqu'on arriva au lieu o gisait le cadavre, Roman, qui s'tait
ml parmi les amis de son matre, affichait une douleur que tout le
monde s'empressa de consoler.

Le cadavre du vieux serviteur fut relev avec toutes les marques du plus
profond respect et transport au chteau. Les convives de Salvador,
respectant la douleur qu'il paraissait prouver, se retirrent aprs lui
avoir tmoign toute la part qu'ils prenaient au triste vnement qui
venait d'arriver.

Le lendemain matin, Salvador et Roman se promenaient dans la partie
rserve du parc. Roman, qui paraissait trs-satisfait, se frottait
joyeusement les mains.

Le hasard nous a servis, dit Salvador, que Roman n'avait pas tout  fait
mis dans la confidence de son projet, et qui depuis la veille n'avait
pas trouv un instant pour interroger son digne ami.

--Oui, dit Roman, mais c'est moi qui ai fait natre ce hasard.

--Comment cela?

--Je savais que chaque fois qu'Ambroise se rendait  Aix, il prenait la
route du parc qui abrge beaucoup le chemin. Hier, je lui ordonnai de se
rendre dans la ville, et je l'envoyai te demander tes commissions devant
tes convives qui avaient t invits  dessein, afin qu'il ft bien
tabli qu'il partait de son plein gr.

--Mais cela ne me dit pas comment il se fait que le pont se soit rompu,
justement au moment o il passait dessus.

--Eh! mon cher, rien de plus simple. Depuis quelques jours, je versais
chaque matin de l'acide sulfurique sur les parties des madriers qui
avaient le plus souffert des outrages du temps, de sorte qu'ils devaient
ncessairement se rompre et emporter avec eux tout l'difice au moment
o ils auraient  supporter le poids d'un homme et d'un cheval; et les
parties de rochers sur lesquelles tait tabli ce pont formant
l'entonnoir, il tait certain qu'Ambroise serait mort avant d'tre
arriv au fond du prcipice.

--Roman, je suis content de vous, dit Salvador en tendant la main  son
digne compagnon; vous vous tes acquis des droits ternels  ma
reconnaissance et  la moiti de la fortune de la famille de Pourrires.
A propos, quand partageons-nous?

--A quoi bon partager? tu le sais, j'ai de l'amiti pour toi; aussi, je
dsire que nous ne nous sparions jamais. Je suis ennemi du faste et des
grandeurs, la position que j'occupe ici ne me dplat pas; je ne parais
tre, il est vrai, que le premier de tes domestiques, mais cela ne me
fait rien; cette comdie perptuelle m'amuse.

Roman, en sa qualit d'intendant, fit faire des funrailles magnifiques
 Ambroise. Salvador assista au service funbre et au convoi, et tous
les habitants du village de Pourrires remarqurent son air afflig
lorsque l'on couvrit de terre la dpouille mortelle du vieux serviteur.
Par ses soins, un modeste monument, surmont d'une croix de fer, fut
lev  sa mmoire, prs du caveau destin  servir de spulture aux
membres de la famille de Pourrires.

Roman recevait le prix des fermages et tous les autres revenus. Lorsque
Salvador avait besoin d'argent, il en demandait  son compagnon qui lui
en donnait sans compter. Un jour, dsirant envoyer  Paris une somme
assez forte  son carrossier, il la demanda comme de coutume  Roman.

--Je suis bien fch de ne pouvoir te satisfaire, mais il faut que tu
attendes les prochaines rentres; ma caisse est vide.

Salvador, qui savait que Roman avait touch, deux jours auparavant,
environ quinze mille francs de divers fermiers en retard, lui en fit
l'observation.

--Les quinze mille francs? s'cria Roman, ils sont loin s'ils courent
toujours. J'ai jou au baccarat, et je les ai perdus; mais je les
regagnerai.

--Tu ferais beaucoup mieux de ne plus jouer, lui rpondit Salvador, que
ce contre-temps paraissait vivement contrarier.

--Eh! pourquoi me priverais-je de jouer, si j'y trouve du plaisir?
est-ce que je trouve mauvais que tu achtes des chevaux et des
quipages?

--On se ruine vite lorsque l'on a la passion du jeu.

--Lorsque nous serons ruins, nous reprendrons notre ancien mtier; nous
sommes encore trop jeunes pour nous retirer des affaires.

Cette petite altercation n'eut pas de suite; la chane qui attachait ces
deux hommes l'un  l'autre tait beaucoup trop forte pour se rompre au
premier choc.

Le rcit des faits qui prcdent l'poque  laquelle nous sommes arrivs
n'a pas d donner  nos lecteurs une opinion exacte du caractre de
Salvador. En effet, ils ne l'ont vu jusqu' prsent agir qu' la suite
de Roman; ils ont donc pu croire que c'tait une de ces natures sans
individualit, bonnes tout au plus  suivre l'impulsion qui leur est
donne: il n'en tait rien cependant. Salvador, au contraire, possdait
autant si ce n'est plus de rsolution que son compagnon, il savait
examiner les choses de haut, qualit qui manquait  Roman; et il n'et
pas t impossible  un habile phrnologiste de trouver sur son crne
les bosses de l'organisation et de la prvision. Nous avons dj dit
quels taient les agrments extrieurs de sa personne et de son esprit.
Roman, qui avait guid les premiers pas de Salvador dans la carrire du
crime, devait exercer et exerait en effet une certaine influence sur
son esprit; mais son pouvoir devait cesser le jour o son lve
s'apercevrait qu'il tait assez fort pour voler de ses propres ailes.

Salvador se dit un jour que, porteur d'un beau nom, possesseur d'une
belle fortune, et dou d'assez de capacits pour occuper une place
importante dans la socit, il devait tout faire pour conqurir cette
place. Le voleur voulait voir le signe de l'honneur briller sur sa
poitrine; l'assassin ne se serait pas trouv dplac sur le sige du
lgislateur: l'ambition venait de le mordre au coeur.

--Tu veux devenir quelque chose, lui disait souvent Roman, auquel il
avait confi ses rves d'avenir;  ton aise, chacun prend son plaisir o
il le trouve; mais, prends garde, c'est en voulant monter trop haut que
l'on tombe.

--Tomber de haut ou de bas, rpondait Salvador, lorsque la mort doit
tre le rsultat de la chute, qu'importe!

--Que tu sois dput ou pair de France, ou que tu restes tout simplement
le marquis de Pourrires, cela m'est gal, pourvu que nous puissions
avoir bonne table, bons vins et de quoi jouer au baccarat.

--Sois raisonnable, ne perds pas plus de la moiti de notre revenu.

--Sois tranquille, je suis en veine maintenant.

Le marquis de Pourrires, qui, jusqu' ce jour avait frquent seulement
les gentilshommes de son bord, rendit des visites aux fonctionnaires
publics de son arrondissement. Ces avances furent accueillies avec le
plus vif empressement, on tait flatt de voir se rallier au nouvel
ordre de choses un gentilhomme du nom le plus ancien et le plus vnr
de la province. Salvador fit entendre qu'il ne serait pas fch
d'obtenir un emploi en harmonie avec son nom et sa fortune; on lui
rpondit que le dsir qu'il prouvait de servir l'Etat tait trop digne
de louange pour qu'on ne s'empresst pas de le satisfaire  la premire
occasion.

Sur ces entrefaites, l'poque de l'lection des officiers de la garde
nationale tant arrive, monsieur le marquis de Pourrires se mit sur
les rangs. Il fut nomm sans opposition commandant du bataillon de son
canton. Roman, pour faire plaisir  son ami, avait bien voulu accepter
le modeste grade de sergent.

Bientt on remarqua dans les rangs de la garde nationale de
l'arrondissement de Brignoles, la bonne tenue du bataillon command par
monsieur le marquis de Pourrires, les hommes qui le composaient taient
tous vtus uniformment, leurs armes taient en bon tat, il savaient
mme emboter le pas. Monsieur le marquis avait fait habiller  ses
frais les plus ncessiteux, et il avait dot son bataillon d'une musique
dont l'harmonie aurait pu paratre satisfaisante  des oreilles plus
difficiles que celles des bons habitants du village de Pourrires et des
lieux circonvoisins.

Lorsque arriva l'poque des lections, monsieur le marquis qui avait
trop de tact pour se mettre lui-mme sur les rangs, intrigua tant et si
bien qu'il fit nommer d'emble le candidat du gouvernement.

De semblables services devaient tre rcompenss, aussi le premier jour
de mai, aprs les lections, il fut nomm chevalier de la Lgion
d'honneur.




III.--Fortun et Silvia.


Parmi les nombreux papiers dont s'taient empars Salvador et Roman,
aprs l'assassinat du marquis, se trouvait une volumineuse
correspondance entre la victime et la dame Moulin de Genve, qui avait
t charge d'lever l'enfant naturel d'Alexis et de Jazatta, toutes
les lettres de cette femme portaient seulement pour suscription ces deux
initiales _A de P._, et taient toutes adresses, poste restante, dans
les diffrentes villes o le marquis avait sjourn.

La lettre la plus rcente remontait dj  un peu plus d'un an lors de
la mort de celui  qui elle tait adresse, et accusait rception d'une
somme de quatre mille deux cents francs qui devaient servir au payement,
pendant trois ans, de la pension alloue par son pre au jeune Fortun.

Salvador habitait le chteau depuis environ deux annes et il se
disposait  faire un voyage  Lyon, lorsqu'il se rappela qu'il tait
temps qu'il envoyt une nouvelle somme  Genve.

--Dans quelques annes, dit-il  Roman, en pliant la lettre qu'il venait
d'crire et dans laquelle il avait plac trois billets de banque de
mille francs, dans quelques annes cet adolescent qui est g de
dix-sept ans sera tout  fait un homme, que ferons-nous alors?

--Nous lui donnerons une petite somme et nous l'enverrons dans une de
ces colonies d'o l'on ne revient pas.

--Mais voudra-t-il partir?

--Nous le verrons bien. Au reste nous avons encore trois ans au moins
devant nous, et j'ai pour habitude de ne m'occuper d'une affaire qu'au
moment de la terminer.

Peu de jours aprs, Salvador reut, au lieu de la rponse de la femme
Moulin, une lettre du premier magistrat municipal de la ville de Genve,
lettre  peu prs conue en ces termes:

La femme Moulin ayant quitt notre ville depuis dj plus de trois ans
sans laisser d'indication du lieu qu'elle a choisi pour y fixer sa
rsidence, la lettre que vous lui avez crite nous a t remise;
esprant y trouver des renseignements de nature  nous mettre sur les
traces de cette femme qui a tromp plusieurs personnes recommandables de
notre ville, nous avons cru devoir la dcacheter.

Nous avons vu avec peine que vous aussi vous aviez t tromp par cette
intrigante, et nous regrettons bien sincrement d'tre forc de vous
apprendre des faits qui doivent ncessairement vous causer un grand
chagrin.

La femme Moulin habitait Genve depuis environ cinq ans, lorsque vous
ftes forc de lui confier votre fils; et les personnes qui vous ont
donn sur son compte les plus favorables renseignements taient de bonne
foi: elle jouissait  cette poque de la meilleure rputation.

Cette malheureuse fit croire  tout le monde que votre fils appartenait
 une de ses nices qui venait de mourir sans laisser de fortune, et
qu'elle s'tait charge d'lever cet enfant afin d'viter qu'il ne ft
plac dans un hospice. Cette intrigante qui recevait de vous plus
d'argent qu'il n'en fallait pour lever et faire instruire
convenablement le jeune Fortun, gardait,  ce qu'il parat, pour elle
l'argent destin  l'ducation de votre fils; car elle se contenta de
l'envoyer  l'cole primaire, de sorte qu' plus de neuf ans il n'tait
pas plus instruit que celui d'un ouvrier de notre ville, et puisque
d'aprs la lettre que nous avons sous les yeux, vous paraissez satisfait
de ses progrs, il faut croire que les lettres qui vous ont t
adresses comme provenant de lui ont t fabriques dans le seul but de
vous tromper.

Le jeune Fortun tait doux, complaisant; il paraissait dou d'une
certaine intelligence, aussi tait-il trs-aim de tous les voisins de
sa prtendue tante, et l'on regrettait gnralement que la fortune de
madame Moulin ne lui permt pas de faire donner  son neveu une
ducation plus complte que celle qu'il recevait.

Votre fils venait d'atteindre sa quinzime anne, lorsqu'un jour la
femme Moulin le chargea d'aller  Versoix, village situ  deux lieues
de Genve, remettre au sieur G. Piachaut, entrepreneur de roulage, une
lettre dont il devait rapporter la rponse. Lorsqu'il arriva, M. G.
Piachaut tait absent; il fut donc forc d'attendre, de sorte qu'il ne
fut de retour  Genve que vers sept heures du soir. La porte de la
maison habite par la femme Moulin tait ferme, il attendit jusqu'
neuf heures celle qu'il nommait sa tante, elle ne revint pas; enfin il
s'en alla tout en larmes trouver le pre Humbert, brave homme qui
occupait depuis plus de vingt-cinq ans la place de commissionnaire 
l'htel de l'_Ecu de Genve_. Cet homme lui apprit que sa tante tait
venue le chercher afin de lui faire porter ses malles chez Vissel,
entrepreneur de voitures, et qu'elle tait partie pour Paris.--Comme je
m'tonnais de ne pas te voir avec elle, continua le pre Humbert, en
s'adressant  Fortun, elle me dit que tu devais l'attendre hors de la
ville avec un de tes parents.--Les pleurs de Fortun redoublrent
lorsqu'il eut entendu le pre Humbert. Le bonhomme, touch de ses
larmes, l'accompagna  la demeure de la femme Moulin, esprant qu'il
pourrait y recueillir quelques renseignements utiles. Les voisins lui
apprirent que la femme Moulin avait vendu tous ses meubles quelques
heures seulement avant celle de son dpart, qu'elle n'avait du reste
annonc  personne. Il devenait donc vident que c'tait de son plein
gr qu'elle avait abandonn son neveu, que la commission dont elle
l'avait charg n'tait qu'un prtexte pour se dbarrasser de lui, et que
le pauvre enfant ne devait plus compter sur elle.

Nous n'essayerons pas de vous dpeindre la douleur de ce malheureux
enfant qui venait de perdre son unique parente, et qui se trouvait, tout
 coup et  un ge aussi tendre, sans asile et sans pain. Le pre
Humbert eut piti de lui. Ecoute, lui dit-il, reste avec moi, il y a de
l'ouvrage et du pain pour deux,  l'htel de l'_Ecu de Genve_; tu seras
log, nourri et habill comme moi, et quand je serai trop vieux pour
travailler, tu me succderas. Fortun accepta avec empressement et
reconnaissance l'offre qui lui tait faite, et, ds le lendemain, le
pauvre jeune homme tait en fonctions.

Le pre Humbert, pour obliger son jeune protg, fit toutes les
dmarches possibles pour arriver  dcouvrir la retraite de la femme
Moulin; mais elles demeurrent sans rsultats satisfaisants; on sut,
seulement, que cette femme tait d'origine franaise et qu'elle avait
quitt notre ville, probablement, pour se soustraire aux poursuites
qu'allaient exercer contre elle plusieurs ngociants auxquels elle avait
escroqu des sommes assez considrables.

Votre fils, monsieur le marquis, dut se rsigner; il tait laborieux,
attentif; il secondait, autant que ses forces le lui permettaient, le
gnreux vieillard qui l'avait accueilli et qui lui tmoignait beaucoup
d'intrt.

Une anne se passa ainsi, et Fortun, qui se faisait toujours remarquer
par sa bonne conduite, avait dj mis quelques centaines de francs en
rserve, et sa petite garde-robe tait assez bien monte. Enfin, il
tait  peu prs heureux, et aujourd'hui il aurait trouv son pre, si
un vnement, que nous vous rapporterons sans l'accompagner de
commentaires, n'tait pas venu tout  coup le prcipiter dans un abme
sans fond et jeter l'pouvante dans notre cit, ordinairement si
paisible.

Fortun, arrivait toujours le premier  l'htel de l'_Ecu de Genve_,
le pre Humbert ne se rendait  son poste que plus tard. Le 20 mai de
l'anne dernire, jour de la naissance de son pre adoptif, Fortun,
aprs lui avoir fait agrer ses hommages  cette occasion, sortit 
l'heure ordinaire.

A dix heures et demie, Humbert, qui devait venir le prendre pour
l'emmener djeuner  Carouges, n'tait pas encore arriv.

A onze heures, le jeune homme, impatient d'attendre, envoya un de ses
camarades chez le vieillard, afin de l'inviter  se presser.

Quelques minutes aprs, le messager revenait, ple et hors de lui,
annoncer aux habitants de l'htel de l'Ecu, que le pre Humbert venait
d'tre assassin.

Fortun ne voulut pas d'abord croire  un aussi effroyable malheur;
mais lorsqu'il ne lui fut plus permis de douter, il tomba dans un
abattement voisin de la folie; la justice informa sur-le-champ et
Fortun, amen sur le thtre du crime, ne put supporter la vue du
cadavre; il s'vanouit et demeura longtemps priv de l'usage de ses
sens.

On savait que deux jours auparavant, le pre Humbert avait retir de
chez M. Lombard Odier, banquier, une somme de dix-sept mille cinq cents
francs, qu'il devait remettre  M. Fazy Pasteur, prsident du tribunal
de commerce et propritaire d'une petite ferme qu'il venait d'acqurir.

Cette somme avait t enleve d'un mauvais meuble dans lequel elle
avait t dpose. Ce meuble cependant tait beaucoup moins remarquable
que plusieurs autres qui garnissaient l'appartement et qui avaient t
respects. Cette circonstance dut faire croire que l'assassin
connaissait parfaitement les lieux, et les habitudes de la victime. Les
voisins entendus dclarrent tous qu'aucune personne trangre n'tait
sortie de la maison.

On retrouva l'instrument qui avait servi  commettre le crime. C'tait
un couteau qui fut reconnu pour appartenir  Fortun. On trouva encore,
dans le modeste logement, une paire de gros souliers  l'usage de ce
dernier. Ces objets taient couverts de sang. Les semelles des souliers
en taient imprgnes et elles avaient laiss des empreintes
trs-visibles sur la mare de sang coagul qui entourait le cadavre.
Toutes ces circonstances firent planer sur Fortun les plus graves
soupons. Tout semblait se runir pour accuser ce jeune homme. Il fut
arrt et mis en secret le plus absolu.

Une maladie trs-grave dont il fut subitement attaqu et qui dura trois
mois, retarda l'instruction de son affaire; mais grce au soins qui lui
furent prodigus par notre estimable M. Prunier, mdecin en chef des
hpitaux de cette ville, il recouvra la sant.

Il possdait toute sa raison, qu'il avait t sur le point de perdre 
la suite de la maladie  laquelle il venait d'chapper, lorsque
l'instruction de son affaire fut reprise.

Il fut interrog avec la plus grande svrit. On lui reprsenta le
couteau et les souliers. On lui fit observer qu'il tait au moins
extraordinaire que ce couteau, qu'il portait habituellement attach  sa
veste par une lanire en cuir de Hongrie, et servi  la perptration du
crime. Sa rponse,  toutes les questions qui lui furent adresses, fut
constamment la mme. Tout semble, disait-il, prouver que je suis
coupable; cependant, je suis innocent; et plus afflig que qui que ce
soit, de la mort de celui qui me servait de pre.

Fortun, aprs une longue dtention prventive, fut traduit devant le
tribunal criminel extraordinaire; il aurait infailliblement t
condamn, si l'avocat charg d'office de prsenter sa dfense, n'et pas
invoqu en sa faveur un alibi qui fut prouv jusqu' l'vidence. Il fut
donc acquitt; mais  sa sortie de prison, il se trouva sans pain, sans
asile, et presque nu; et malheureusement par suite du sentiment de
rpulsion qu'inspirent aux personnes honntes tous ceux qui  tort ou 
raison ont eu quelque dml avec la justice, toutes les portes se
fermrent devant lui. Il prit alors le parti de quitter notre ville, et
depuis lors, nous n'en avons plus entendu parler.

Nous sommes d'autant plus fch, M. le marquis, de ce qui est arriv 
votre infortun fils, que depuis son dpart, nous avons acquis la preuve
convaincante de son innocence, puisque nous tenons sous les verroux de
la prison de notre ville, le vritable auteur de l'assassinat commis sur
la personne du bon pre Humbert.

--Eh bien! dit Roman, lorsque Salvador et achev la lecture de la
lettre qu'il venait de recevoir, un seul individu dans le monde pouvait
nous demander compte de la fortune que nous avons acquise, et le ciel,
ou plutt le diable nous en dbarrasse; nous sommes vraiment des coquins
bien heureux.

--Dis-moi, Roman, te souviens-tu de l'histoire de ce roi de l'Asie
Mineure, nomm, je crois, Crsus?

--Sais-tu, ce qu'un plaisant du parterre cria  une jeune actrice qui
venait de manquer de mmoire au moment o son interlocuteur lui
adressait cette question:

    Vous souvient-il, ma soeur, du feu roi notre pre?

--Vraiment! non.

--Eh bien, voici ce que rpondit ce plaisant, et sa rponse pourra me
servir:

    Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient gure.

Et qu'est-il arriv  ce Crsus?

--Ce monarque avait t constamment heureux dans toutes ses
entreprises; il se promenait un jour sur le bord de la mer, accompagn
de ses courtisans, qui disaient tous, que leur souverain tait le mortel
le plus chri des dieux, et que jamais la fortune ne se lasserait de
l'accabler de ses dons. Crsus tira de son doigt une bague magnifique et
la jeta  la mer.--Si je retrouve cette bague, dit-il, je croirai tout
ce que vous venez de me dire.

A quelques jours de l, on servit, sur la table du roi Crsus, un
admirable esturgeon, et dans le ventre de ce poisson, il retrouva sa
bague.--Vous ne vous trompiez pas, dit-il alors  ses courtisans; je
suis vritablement le plus heureux des mortels. Un sage, qui par
hasard, se trouvait parmi les convives, lui fit observer que l'on
n'tait jamais aussi prt de tomber dans l'abme, que lorsque l'on tait
arriv au comble de la prosprit, tout le monde se moqua de ce sage.

--Et tout le monde eut raison; pourquoi cet oiseau de mauvais augure,
venait-il mler ses croassements, aux joyeux propos qui, sans doute,
assaisonnaient le banquet.

--Tout le monde eut tort, mon cher Roman; car voici ce qui arriva:

--Quelque temps aprs, le grand Cyrus vint attaquer les Etats du roi
Crsus; celui-ci essaya vainement de rsister au vainqueur; il perdit
toutes les batailles qu'il livra. Enfin, il tomba entre les mains de son
ennemi, qui aprs l'avoir abreuv d'outrages, le fit corcher vif.

--Et quelle est la moralit de cette histoire, ou plutt de cette fable?

--C'est qu'il ne faut pas trop compter sur notre destine, et que le
plus petit vnement peut survenir et renverser tout  coup
l'chafaudage sur lequel nous sommes monts.

--Vous tes fou, monsieur le marquis; notre difice est trop solide pour
tomber au premier souffle de l'orage; et s'il plat au diable, nous
mourrons dans notre lit, et marquis de Pourrires.

--Je le souhaite et je l'espre; mais pouvons-nous savoir ce que
l'avenir nous rserve.

La conversation finit l.

Peu de jours aprs, Salvador quitta le chteau, o il laissa Roman, pour
aller  Lyon, oprer le recouvrement de quelques sommes importantes,
dues  la succession du vieux marquis de Pourrires, et dposes en
l'tude de matre Coste, notaire. Les dmarches qu'il fut forc de
faire, le mirent en relations avec les personnes qui composaient, 
cette poque, la socit la plus distingue de la ville.

A la suite d'un dner, auquel il avait t invit, quelques jeunes gens,
qu'il voyait assez habituellement, lui firent la proposition de les
accompagner au grand thtre. Salvador, aprs s'tre fait un peu prier,
pour satisfaire aux exigences du bon ton, se dtermina  les suivre. Ces
messieurs, en entrant dans leur loge, firent assez de bruit pour
troubler le spectacle; et grce au sans-gne de leurs manires et 
l'excentricit de leur toilette, ils taient devenus aprs quelques
minutes le point de mire toutes les lorgnettes. Les lions de la province
imitent, hlas! tous les travers des lions parisiens.

Ces messieurs taient tous arms d'un de ces tlescopes, auxquels on a
conserv le nom de lorgnettes. Aprs avoir mis en tat ces formidables
instruments, ils examinrent  leur tour, et lorsqu'ils rencontraient
une physionomie originale, ou un joli minois derrire leur objectif, des
observations pleines de malignit, ou des exclamations admiratives,
partaient de leur loge avec la rapidit des fuses d'un feu d'artifice,
et souvent elles allaient frapper les oreilles de ceux qu'elles
intressaient.

Salvador, depuis quelques minutes, ne pouvait dtacher ses yeux d'une
femme qui venait d'entrer dans une loge, situe en face de celle qu'il
occupait avec ses amis, et dont la brillante toilette et la merveilleuse
beaut attiraient tous les regards.

L'attention soutenue de Salvador, parut  la fin blesser cette femme,
qui  son tour, regarda notre hros avec tant d'assurance et de fixit,
qu'elle lui fit presque baisser les yeux.

--_Tron de l'air_, dit-il  un de ses amis en lui dsignant l'objet de
son admiration; cette femme est au moins aussi effronte qu'elle est
belle; quel regard, il est aussi acr que la pointe d'un poignard
malais.

--Ah! vous avez remarqu cette belle personne; lui dit le jeune homme
auquel il s'tait adress; elle est trs-dsirable, n'est-ce pas.

--Certes, rpondit Salvador, et si je n'avais pas la crainte de vous
rencontrer tous sur mon chemin, je tcherais de conqurir ses bonnes
grces.

--Si ce n'est que la crainte d'avoir l'un de nous pour rival, vous
pouvez, sans crainte, tenter l'aventure; mais je crois que vous ne
russirez pas.

--Vous m'tonnez; cette femme est-elle donc doue d'une vertu  toute
preuve?

--Vous tes quelque peu prsomptueux, monsieur le marquis;
n'accordez-vous qu'aux Lucrces le pouvoir de vous rsister?

--Oh! vous ne m'avez pas compris, mais rpondez-moi srieusement, je
vous en prie, cette femme est-elle si vertueuse que ce soit faire une
folie que d'essayer de s'en faire aimer?

--Avez-vous lu, monsieur le marquis, un excellent roman du plus fcond
de nos romanciers: _la Peau de chagrin_?

--Sans doute.

--Vous vous rappelez alors une certaine comtesse Foedora?

--Quel rapport...?

--Eh bien! si cette femme tait un peu plus ge, nous croirions tous
qu'elle servait de modle  M. de Balzac lorsqu'il traait le portrait
de la comtesse Foedora.

--Ainsi, selon vous, cette femme est?...

--Une femme sans coeur, cher marquis, et nous sommes trop de vos amis
pour ne pas chercher  vous dtourner du dfil dans lequel vous
paraissez vouloir vous engager.

--Merci de vos bons avis, messieurs, mais, en vrit, il est bien
difficile de les suivre lorsque l'on a devant les yeux une crature
aussi sduisante que celle-ci.

--Il faudrait avoir la puissance du dieu qui anima la Galathe du
sculpteur Pygmalion si l'on devait devenir amoureux de toutes les belles
statues que l'on peut rencontrer sur son chemin.

--Si j'tais un palatin moins aventureux, je quitterais la lice avant
d'avoir combattu, car vos discours ne sont pas de nature  m'encourager;
mais ne me direz-vous pas le nom de cette femme et ce qui vous autorise
 parler d'elle en des termes si dfavorables?

--Nous vous apprendrons volontiers tout ce que vous dsirez savoir.

--Je vous coute.

--Madame la marquise de Roselly n'a pas probablement l'intention de se
fixer dans notre ville, car elle n'a pas mont sa maison et se contente
depuis qu'elle est ici du plus bel appartement de l'htel des
_Ambassadeurs_: cependant ses quipages, qu'elle a fait venir de Paris,
excitent  la fois l'admiration et l'envie de toutes nos merveilleuses.

Le caractre assez extraordinaire, les habitudes originales de cette
marquise (elle fume, fait des armes comme le meilleur lve de Mathieu
Coulon, et est aussi bonne cuyre que Baucher) auraient suffi pour que
toutes les portes se fermassent devant elle, si la renomme aux cent
voix n'avait pas pris le soin de nous apprendre son histoire.

La marquise de Roselly venait on ne sait d'o lorsqu'elle dbuta au
grand thtre de Marseille sous le nom de Silvia.

--Silvia! s'cria Salvador en interrompant le narrateur; Silvia!

--Vous connaissez la marquise de Roselly?

--Pas prcisment, mais j'ai beaucoup entendu parler de la cantatrice
Silvia.--C'est singulier, se disait Salvador qui se rappelait ce que lui
avait racont Servigny pendant son sjour au bagne de Toulon, et ce
qu'il avait entendu au dner donn  Paris par le marquis Alexis de
Pourrires.

--Continuez, je vous en prie, dit-il aprs quelques instants de silence.

--Je vous disais donc, continua le narrateur, que Silvia venait on ne
sait d'o lorsqu'elle dbuta au grand thtre de Marseille. Comme elle
est doue d'un talent incontestable et d'une beaut que vous tes  mme
de juger, elle obtint les plus brillants succs, et bientt elle compta
autant d'adorateurs qu'il y avait  Marseille de jeunes gens riches et
bien tourns. Aprs une liaison avec un jeune homme de Paris dont le nom
m'chappe, liaison dont les suites furent fatales  ce malheureux, qui
paya de sa libert et de son honneur le bonheur bien fugitif d'avoir
serr une femme jolie entre ses bras, elle fit la connaissance du
marquis de Roselly, noble seigneur vnitien; cet Italien,  ce qu'il
parat, n'avait point de cervelle, car trois mois ne s'taient pas
couls qu'au grand tonnement de tous les oisifs de Marseille, Silvia,
aprs avoir pay un norme ddit  son directeur, quitta le thtre et
annona  tout le monde qu'elle allait pouser son adorateur.

On crut d'abord que les esprances de la jeune actrice ne se
raliseraient pas; on ne pouvait croire qu'un aussi noble gentilhomme
que le marquis de Roselly se dterminerait  pouser une fille de
thtre dont la rputation tait plus qu'quivoque, cependant au jour
indiqu, le mariage fut clbr avec beaucoup de pompe.

Silvia, devenue marquise, ne changea ni de caractre, ni de conduite,
et son mari s'tant noy  la suite d'une promenade sur l'eau, elle ne
parut pas trop afflige de la perte qu'elle venait de faire, et aprs un
voyage qu'elle fit en Italie pour recueillir ce qui lui revenait des
biens du marquis de Roselly, elle reparut  Marseille, et, sans attendre
que l'anne de son deuil ft expire, elle remonta sur les planches du
grand thtre; une insensibilit si ouvertement affiche rvolta tout le
monde, et au lieu des bravos et des transports d'admiration qui avaient
accueilli ses dbuts, elle ne rcolta cette fois que des hues et des
sifflets. Les quelques amis qui lui restaient, une femme jolie, quels
que soient ses vices, en a toujours quelques-uns, affirmrent, que la
succession de son mari tant compose en grande partie de biens
domaniaux qui, suivant les lois qui rgissent le royaume
Lombard-Vnitien, retournant  l'Etat  dfaut d'hritier du sang,
c'tait la ncessit qui la forait  suivre de nouveau la carrire
dramatique, mais ce fut en vain, elle fut force de quitter Marseille.
Ce fut alors qu'elle vint ici.

--Mais si vraiment elle n'a pas de fortune, dit Salvador  celui de ses
nouveaux amis qui venait de lui apprendre ce qui prcde, quels moyens
emploie-t-elle pour suffire  l'entretien du luxe dont elle s'environne?

--Vous me demandez l, cher marquis, la solution d'un problme bien
facile  rsoudre: une femme ne trouve-t-elle pas tous les jours des
ressources nouvelles?

--Ainsi, vous croyez?...

--Je crois que la belle marquise de Roselly serait  l'heure qu'il est,
toute dispose  vous vendre trs-cher ce que vous pouvez vous procurer
 beaucoup meilleur compte, en vous adressant ailleurs.

--Oh! vous tes vritablement trop mchant.

--Je suis de l'avis du philosophe de Genve; vous savez ce qu'il a dit
de la courtisane du roi?...

--Assez, assez, mnagez un peu plus, cette pauvre marquise.

Silvia, on plutt la marquise de Roselly, paraissait avoir devin que
Salvador et les jeunes merveilleux placs prs de lui s'occupaient
d'elle, car elle n'avait pas cess de regarder la loge dans laquelle ils
se trouvaient, en balanant nonchalamment le bouquet de violettes de
Parme et de camlias qu'elle tenait  la main.

Aprs la seconde pice elle sortit, non sans avoir jet sur Salvador un
de ces regards qui enveloppent de la tte aux pieds celui auquel ils
sont adresss.

Salvador, pendant les quelques jours qui suivirent cette soire, pensa
plus d'une fois  Silvia; il n'tait pas encore positivement amoureux de
cette femme, dont la beaut avait impressionn vivement ses sens, mais
il se sentait entran vers elle par un sentiment inexplicable et une
curiosit irrsistible.

Salvador, comme tous les gens qui ont  se reprocher quelque grand
crime, tait excessivement superstitieux[227]. Il se figura que ce
n'tait pas le hasard qui avait amen devant lui cette femme dont
plusieurs fois dj il avait entendu prononcer le nom, et qu'il existait
entre sa destine et la sienne une mystrieuse relation.--Russir 
fixer cette femme qui ne s'est encore attache  personne, et qui se
dbarrasse d'une manire si expditive des gens qui lui dplaisent, se
dit-il un jour, est une entreprise beaucoup plus difficile que de
conqurir lorsque l'on ne recule pas devant l'emploi de certains moyens,
un nom et une fortune! Eh bien! je tenterai l'aventure, et, si je
russis, ce sera un certain signe qu'aucun vnement fcheux ne doit
plus m'arriver. Cette ide, accueillie d'abord comme une folie, germa
cependant dans l'esprit de Salvador, qu'elle domina bientt.

Salvador se prsenta plusieurs fois  l'htel des _Ambassadeurs_ sans
pouvoir obtenir la faveur d'tre admis auprs de Silvia; et, ainsi que
cela arrive toujours, les obstacles qu'il rencontrait sur son chemin ne
firent qu'ajouter de nouvelles forces au dsir qu'il prouvait.

Un valet de place assez intelligent tait attach depuis plusieurs
annes  l'htel des _Ambassadeurs_. Cet homme, que Salvador payait
trs-gnreusement, lui avait appris que la marquise de Roselly se
rendait presque tous les soirs sur la place Bellecourt, o la musique
d'un rgiment de ligne, alors en garnison dans la ville, attirait
l'lite de la socit lyonnaise.

Salvador alla donc un soir augmenter la foule, dj si nombreuse, des
adorateurs que la belle Silvia tranait partout aprs elle, et ce ne fut
pas sans peine qu'il parvint  conqurir un sige  ses cts. Silvia,
qui connaissait dj son nom, et qui savait qu'il occupait dans le monde
une assez belle position, voulut bien se dpartir en sa faveur des
rigueurs dont assez ordinairement elle accablait ceux qui portaient ses
chanes.

--Je crois, lui dit Salvador, aprs les prliminaires obligs de toute
conversation que l'un des deux interlocuteurs veut amener sur un terrain
plus intressant que celui sur lequel elle s'agite, que j'ai eu le
plaisir, il y a quelques jours dj, de vous rencontrer au grand
thtre.

--C'est vrai, lui rpondit Silvia, et vraiment, je dois vous le dire,
vous n'auriez pas, je le crois, examin avec plus d'attention un cheval
de luxe que vous auriez en l'envie d'acheter.

--Ah! madame, vous punissez bien svrement une faute que tout le monde
aurait commise  ma place. Lorsqu'une fois les yeux se sont fixs sur
vous, croyez-vous qu'il soit possible qu'ils se dtournent?

--Ecoutez, monsieur le marquis, dit Silvia aprs quelques instants de
silence, si je suis sincre, me promettez-vous de rpondre avec
franchise aux quelques questions que je vais vous adresser?

--Oui, rpondit Salvador.

Silvia jeta sur lui un regard qui semblait interroger les plus secrtes
penses de son me.

--M'aimez-vous? dit-elle.

Salvador tait venu sur le terrain avec le dessein d'attaquer, et
c'tait l'ennemi qui lui prsentait la bataille. Cette interversion des
rles, qu'il n'avait pas prvue, le drouta sige; aussi il hsita
quelques instants avant de se dterminer  rpondre.

--Eh! bien, reprit Silvia, m'aimez-vous?

--Je le crois, rpondit Salvador.

--Je ne serai pas moins franche que vous, je n'ai encore aim personne,
pas mme mon mari, ajouta-t-elle en souriant, et j'ai cru jusqu' ce
jour que ce serait toujours ainsi: il parat que je me suis trompe.

--Ah! madame, est-ce un aveu et dois-je l'interprter en ma faveur?

--Vous faites beaucoup trop de chemin en peu de temps, monsieur le
marquis, je ne veux pas dire que je vous aime, mais seulement qu'il est
possible que je finisse par vous aimer; mais si vous voulez me croire,
nous en resterons l.

--Ah! madame, ce que vous me demandez est impossible.

--Je ne sais si je me trompe, monsieur le marquis, mais quelque chose me
dit que d'une liaison entre vous et moi il ne doit rien rsulter de bon.

--Croyez, madame, que si mes esprances se ralisent, de mon ct du
moins, vos prvisions seront trompes.

La conversation continua quelques instants encore sur ce ton, et
Salvador ne quitta la belle marquise de Roselly qu'aprs avoir obtenu la
permission d'aller chez elle lui prsenter ses hommages.

L'amour, ce sentiment si pur, par lequel deux mes se fondent en une
seule, peut-il donc tre prouv par des cratures aussi perverses que
celles qui nous occupent en ce moment; et le sentiment qui les engage 
se rapprocher l'une de l'autre, est-il bien le mme que celui dont nous
avons tous plus ou moins ressenti les atteintes; hlas! oui, les tigres
aussi bien que les colombes recherchent les individus de leur espce,
lorsqu'arrive la saison des amours.

L'amour, lorsqu'il a li l'un  l'autre deux individus dont la vie a t
une suite continuelle de dbordements et de crimes, est peut-tre plus
violent, plus constant, plus capable de dvouement que celui qui a pris
naissance dans le coeur d'un individu de trempe ordinaire; cette vrit
une fois admise, les vnements qui doivent tre le rsultat de la
rencontre de Salvador et de Silvia, ne seront plus que les effets
naturels d'une cause prvue.

Il nous et t facile, pour justifier ceux des vnements de ce livre
qui peuvent au premier aspect paratre extraordinaire, de rapporter une
foule de faits emprunts  la vie relle; nous n'avons us de cette
facult qu'avec une extrme rserve, car nous savions que ce n'est pas
sans courir le risque d'ennuyer ses lecteurs, qu'un auteur tale les
trsors de son rudition; cependant le nouvel aspect sous lequel nous
sommes forc de prsenter Salvador et la fille de la mre Sans-Refus,
nous engage  rappeler au souvenir de nos lecteurs, quelques faits
rcents qui se rattachent  un clbre criminel.

Les malfaiteurs, quelle que soit la catgorie  laquelle ils
appartiennent, voleurs ou assassins de profession (il existe des
assassins de profession et nous aurons occasion de peindre quelques-unes
de ces hideuses individualits), sont comme tous les autres hommes,
plus peut-tre que tous les autres hommes, domins par l'amour-propre;
mais comme ils ne peuvent se glorifier des vertus qu'ils ne possdent
pas, ils se glorifient de leurs crimes: ainsi que nous l'avons dj dit,
ils mprisent ceux d'entre eux qui ne volent que des bagatelles ou qui,
aprs avoir vol, manifestent l'intention de se repentir; la publicit
que les journaux donnent  leurs mfaits les flatte au lieu de les
chagriner, et bien souvent ils arrivent au bagne ou dans la prison ayant
dans leur poche le numro de la feuille dans laquelle se trouve le
compte-rendu des dbats qui ont amen leur condamnation. Aussi, depuis
que les journaux judiciaires lvent un pidestal  chaque grand
criminel, et que les dames du meilleur monde assistent pares comme pour
le bal aux audiences de la cour d'assises, lorsque l'acte d'accusation
promet des dtails sanglants ou rotiques, tous ceux que l'on amne sur
le banc des accuss, cherchent  prendre une attitude dramatique et pour
eux, l'instant du triomphe est celui o l'auditoire parat glac
d'pouvante.

Poulmann est peut-tre de tous les assassins qui depuis quelques annes
ont comparu devant la cour d'assises de la Seine, celui qui a affich le
plus rvoltant cynisme et la plus effroyable immoralit: Eh bien! cet
homme qui numrait avec une certaine complaisance toutes les phases de
son crime, qui dcrivait sans sourciller l'horrible agonie de sa
victime, se rattachait cependant  l'humanit par l'affection qu'il
portait  la femme Simonnet, surnomme Louise aux yeux de chat, qui, de
son ct tait folle de lui. Ces deux individus, pendant leur dtention
 la Conciergerie, se donnaient  chaque instant les preuves d'un
attachement sans bornes. Poulmann, auquel Louise avait donn toute sa
chevelure, la contemplait avec ravissement,  tous les instants du jour,
et la portait constamment sur son coeur; il adressait  sa matresse des
lettres dans lesquelles il lui peignait son amour en traits de feu, et
lorsqu'il la rencontrait  l'avant-greffe, il la serrait entre ses bras
avec une force extraordinaire. Louise aux yeux de chat, de son ct,
avait renferm dans on petit sachet qu'elle portait sur sa poitrine
toutes les lettres qu'elle avait reues de Poulmann. Elle les lisait dix
fois par jour, et souvent l'auteur de ce livre lui entendit adresser 
ses compagnes de captivit, ces singulires paroles: Que je suis
malheureuse: mon mari tait un homme de mauvaises moeurs, qui me rendit
la vie insupportable et me battait sans cesse; je le quitte, j'ai la
chance de tomber entre les mains d'un honnte homme qui me rend le
bonheur et la tranquillit, et il faut que l'on vienne l'arrter: quelle
fatalit!

Ce qui prcde a surabondamment prouv, que les femmes les plus
criminelles sont, aussi bien que les personnes les plus vertueuses,
susceptibles d'attachement. Aussi nos lecteurs ne seront pas tonns
lorsque nous dirons que, moins d'un mois aprs s'tre rencontrs pour la
premire fois, Salvador et Silvia prouvaient l'un pour l'autre un amour
(doit-il tre permis de conserver ce nom  un sentiment prouv par des
individus de semblable nature?) aussi violent que celui qui unissait
Poulmann  la femme Simonnet.

Nous devons, avant d'aller plus loin, donner  ceux de nos lecteurs qui
ont bien voulu nous suivre jusqu'ici quelques explications qu'ils
voudront bien, nous l'esprons, accueillir avec indulgence.

Ce n'est point seulement pour satisfaire la vaine curiosit des gens du
monde et des oisifs que nous nous sommes dtermin  crire ce livre.
Bien que nous ne soyons pas trs-expert en matire littraire, nous
savons cependant qu'il ne suffit pas de grouper un certain nombre de
personnages plus ou moins excentriques autour d'une donne plus ou moins
originale, et de saupoudrer le tout de quelques tableaux de moeurs plus
ou moins exacts, pour avoir fait un livre utile; nous savons aussi que
les livres utiles sont les seuls qui soient destins  fournir une
longue carrire.

Nous avons voulu faire un livre utile.

Nos forces ne sont peut-tre pas en harmonie avec la tche que nous nous
sommes impose; mais  dfaut d'autre mrite, il nous restera celui de
l'intention, mrite dont bien certainement les lecteurs de bonne foi
voudront bien nous tenir compte.

On va peut-tre nous demander pourquoi, de toutes les formes
littraires, nous avons adopt la plus frivole, celle du roman. A cette
question nous ferons une rponse bien ingnue.

Nous avons voulu tre lu.

Le public liseur (que l'on nous pardonne cette comparaison), ressemble
un peu  ces enfants qui ne se dterminent  boire la potion qui doit
leur sauver la vie que lorsque les bords du vase qui contient ont t
pralablement enduits de miel... Cherchez d'abord les moyens de
l'intresser ou de l'amuser, vous pourrez ensuite l'instruire et le
moraliser tout  votre aise.

Prouver que les fautes les plus lgres ont presque toujours des suites
dplorables; qu'il n'y a point de crime, quelque bien combin qu'il
soit, quelque pais que soient les voiles dont il s'enveloppe, qui
chappe  la punition qui est due. Que souvent les crimes sont punis
l'un par l'autre. Que les consquences de toutes les liaisons qui ne
sont pas fondes sur la vertu sont toujours dplorables. Qu'il n'est pas
de chute dont on ne puisse se relever lorsque l'on a du courage. Qu'il
est toujours possible de faire le bien lorsque l'on a de la bonne
volont. Telles sont les vrits morales que ce livre est destin 
mettre en relief. Nous croyons qu'elles rsulteront suffisamment des
faits qui doivent amener le dnoment de notre ouvrage; aussi
serons-nous aussi sobre que possible de rflexions.

Jusqu' ce moment les personnages que nous avons mis en scne, Salvador,
Cleste, Comtois et sa mre, Roman et tous les autres,  l'exception de
la comtesse de Neuville, de son amie et de Servigny, qui ne sont rests
qu'un instant sous les yeux du lecteur, sont des tres essentiellement
vicieux. Mais que l'on se rassure, nous aurons aussi quelques nobles
caractres  peindre, et plus d'une belle action  raconter.

On a beaucoup crit sur les moeurs des malfaiteurs, et ces moeurs
cependant n'ont pas encore t dcrites avec fidlit. La plupart des
crivains qui se sont occups de cette matire ont voulu, avant tout,
dramatiser leur sujet; aussi, les uns ont charg leurs palettes de
couleurs ou trop sombres ou trop riantes; les autres, domins par leurs
ides politiques, ont cherch  expliquer, par l'organisation de la
socit, tous les vices de la classe qu'ils ont voulu peindre; d'autres
ne les ont vus que du haut de leur position officielle, et ne les ont
observs que sous l'influence des prventions que la nature mme de
leurs fonctions devait ncessairement leur inspirer.

On viendra peut-tre nous dire que des philanthropes ont visit dans
leurs plus petits dtails les lieux de dtention, et qu'ils n'ont pris
la plume qu'aprs avoir tout examin consciencieusement; l'auteur de ce
livre veut croire tout le bien possible de ces messieurs, quoique de nos
jours on ait fait de la philanthropie un mtier auquel on gagne de
bonnes rentes et de beaux biens au soleil; mais en admettant que ces
philanthropes se soient acquitts de leur mission avec toute la
conscience possible, toujours est-il qu'ils n'ont jamais vu qu'en
_toilette_ les bagnes et les maisons centrales. Au jour de la visite,
annonce longtemps  l'avance, la soupe tait presque passable, les
gardiens taient  peu prs polis, et tous les prisonniers dsireux
d'obtenir, soit leur grce, soit une commutation de peine, des agneaux
purs et sans tache, et puis ce n'est pas tout, il existe toujours chez
la plupart des condamns une sorte de crainte mle d'esprance, et un
respect humain qui les empche de se montrer tels qu'ils sont devant
ceux auxquels est dvolue une certaine autorit, ou qui ne sont pas
descendus  leur niveau; ce n'est que lorsqu'ils sont seuls entre eux,
qu'ils peuvent tre jugs comme ils le mritent, et dt-on trouver mon
opinion plus que hasarde, je soutiens que s'il s'agissait de faire un
livre dans lequel fussent dcrits avec dtails et exactitude le
caractre et les moeurs des malfaiteurs, ce livre devrait tre fait par
l'un d'eux.

Par le fait de circonstances qu'il est inutile de rappeler ici, puisque
des publications prcdentes les ont fait suffisamment connatre,
l'auteur de cet ouvrage se trouve plac dans les circonstances les plus
favorables  l'excution du travail qu'il s'est impos; aussi, pour
crire les peintures de moeurs qui se trouvent dans son livre, il lui a
suffi de rappeler ses souvenirs, et il peut dire qu' dfaut d'autre
mrite, elles auront du moins celui de l'exactitude.

Il fallait pour tre exact, conserver aux individus que nous avons mis
en scne, le langage qu'ils parlent habituellement, aussi on trouve dans
ce qui prcde, et on trouvera dans ce qui va suivre, une grande
quantit de mots d'_argot_, on nous fera peut-tre observer qu'il tait
au moins inutile d'initier les gens du monde  la connaissance du jargon
des voleurs et des assassins. Nous comprendrions jusqu' un certain
point cette observation, si nous tions les premiers  faire ce que nous
avons fait; mais comme depuis dj longtemps nous avons t devanc dans
la carrire, le seul soin dont  ce sujet nous ayons d nous inquiter,
a t celui de veiller  ce que notre plume restt constamment chaste.
C'est ce que nous avons fait.

Nous devions  nos lecteurs les quelques explications qui prcdent,
dont il voudra bien, nous l'esprons, excuser la longueur.

Aprs quelques mois de sjour  Lyon, Silvia et Salvador se disposrent
 partir pour le chteau de Pourrires, que ce dernier voulait faire
visiter  sa matresse avant de se mettre en route pour Paris, o il
avait l'intention de se fixer.

Les premiers temps de leur liaison n'avaient pas t exempts d'orages,
Salvador que la sensualit seule avait d'abord attir prs de Silvia,
avait primitivement tent de rompre les noeuds qui l'attachaient  cette
femme; Silvia, de son ct, avait cherch par tous les moyens possibles
 faire de son amant ce que jusqu' ce moment elle avait fait de tous
les hommes qu'elle avait rencontrs, un hochet, une sorte de mannequin
toujours prt  accepter tous ses caprices,  se courber devant toutes
ses volonts. Ils n'avaient ni l'un ni l'autre russi dans leur
entreprise; un sourire, quelques douces paroles, quelques regards plus
tendres que de coutume ramenaient Salvador aux pieds de Silvia,
lorsqu'il venait de manifester l'intention de briser ses chanes; mais
lorsqu'elle voulait lui faire trop sentir le joug qu'il portait, l'amant
si tendre, si soumis quelques minutes auparavant, changeait totalement
d'aspect, et les clats de sa colre pouvantaient Silvia, toute rsolue
qu'elle tait.

--Ecoutez, lui dit un jour Salvador aprs une scne plus violente que
toutes celles qui l'avaient prcde, voulez-vous que nous restions
ensemble?

Silvia et t dsole si son amant lui et manifest le dsir de rompre
avec elle, mais les mauvais instincts qui la dominaient  son insu lui
empchrent la rponse qu'elle avait dans le coeur de venir se placer sur
ses lvres; elle rpondit le contraire de ce qu'elle pensait.

--Non, dit-elle.

--Vous tes bien dtermine?

Silvia hsita quelques instants avant de rpondre, mais elle ne put se
rsoudre  dmentir son caractre.

--Oui, ajouta-t-elle.

Salvador tait sur le point de remporter une victoire complte, mais il
ne put se contenir plus longtemps.

--Ah! vous voulez me quitter, je devais m'attendre  cela de votre part,
mais n'y comptez pas.

Silvia venait de reconqurir d'un seul coup les avantages qu'elle avait
perdus dans les luttes prcdentes.

--Je vous trouve plaisant, dit-elle, et vous affichez de singulires
prtentions; parce que probablement je n'ai pas cess de vous plaire,
vous voulez me garder auprs de vous, malgr moi; cela ne sera pas,
monsieur le marquis de Pourrires.

--Cela sera, madame la marquise de Roselly.

--Je suis curieuse de connatre le moyen que vous comptez employer pour
me forcer  faire votre volont.

--Tenez, Silvia, vous vous tes grossirement trompe si vous avez cru
qu'il vous serait possible de faire de moi ce que vous avez fait de tous
ceux que vous avez rencontrs; je ne suis ni un Prval ni un Servigny;
de ma poitrine au poignard d'un assassin, il y a, sachez-le bien, un
espace que vous ne pourrez pas franchir, et ce n'est pas moi que vous
enverrez au bagne de Toulon.

--Ah! vous savez ce qui m'est arriv avec ces deux messieurs, dit Silvia
profondment tonne.

--Je sais bien d'autres choses encore, et je puis, lorsque cela me
plaira, renverser l'chafaudage sur lequel vous tes monte. Monsieur de
Prval a-t-il pris la peine de vous apprendre que le nom que vous
portiez  l'institution de la Lgion d'honneur n'tait pas le vtre?

--Je ne possde pas le talent de deviner les charades. Je ne vous
comprends plus.

--Je vais me faire comprendre.

Salvador raconta  sa matresse tout ce qu'il savait de sa vie passe,
comment elle avait t admise  l'institution de la Lgion d'honneur,
sous le nom de Catherine Fontaine, qui n'tait pas le sien, et comment
elle se trouvait tre la fille d'une femme qui tenait un mauvais lieu.
Vous le voyez, ajouta-t-il, je puis, si cela me plat, faire dclarer
nul votre mariage avec le marquis de Roselly, qui a t contract sous
des noms supposs; vous serez alors force de rendre compte  ses
hritiers de ce que vous avez recueilli de sa succession. Vous le voyez,
Silvia, vous tes entirement  ma discrtion, ne me forcez pas  user
de mon pouvoir.

--Ce que vous dites, rpondit Silvia, doit tre vrai; car vous
connaissez assez mon caractre pour tre certain qu'avant d'accorder une
crance entire  vos paroles, j'aurais soin de m'assurer de leur
valeur, je suis donc, jusqu' un certain point,  votre discrtion, mais
cela ne m'inquite gure; quoique vous fassiez, il me restera quelque
chose que vous ne pourrez pas m'enlever.

--Eh quoi? s'il vous plat.

--Les talents que je possde, de la jeunesse et peut-tre quelques
attraits, ajouta Silvia, en adressant  Salvador le plus gracieux des
sourires.

--Vous tes une infernale coquette, lui rpondit son amant, tout  fait
dsarm, mais croyez-moi, Silvia, tchons de marcher d'accord sur le
chemin que nous devons suivre ensemble, plus de ces luttes dont les
suites nous seraient fatales  tous deux.

--Vous vous trompez de moiti, mon cher.

--Comment l'entendez-vous?

--Je veux dire que si la bataille s'engage de nouveau, toutes les
chances seront en votre faveur; car vous possdez tous les secrets de
l'ennemi, qui de son ct, ne sait absolument rien de ce qui vous
regarde.

--Oh! je vous assure, que vous savez de ma vie, tout ce qu'il est
possible d'en savoir.

--Peut-tre; mais si vous avez des secrets que vous ayez intrt 
cacher, faites en sorte que je ne puisse pas les dcouvrir, si jamais
vous veniez  me tromper, j'en ferais peut-tre un usage qui ne vous
conviendrait pas.

--A bon entendeur, salut.

--Et il demeure constant?...

--Que je vous adore, et que vous voulez bien ne pas me dtester; et que
si jamais je vous trompe, vous aurez acquis le droit de vous venger.

--Convenu! dit Silvia, en tendant sa main  Salvador, qui y dposa le
plus ardent des baisers.

--Et vous me suivrez  Pourrires, et de l  Paris, dit-il sans quitter
la main de sa matresse qu'il tenait serre dans les siennes, et en
attachant sur ses yeux un regard qui cherchait  deviner sa pense.

--Partout o vous voudrez, rpondit-elle et cette fois le sourire
sardonique qui venait toujours se placer sur ses lvres lorsqu'elle
rpondait  ses adorateurs, ne vint pas dmentir l'expression de sa voix
et de son regard.

Elle tait sincre.

Salvador fit de suite les prparatifs de son dpart, et aprs avoir cent
fois recommand  Silvia que la crainte de blesser les convenances
l'empchait d'emmener avec lui, de ne pas trop se faire attendre, il
quitta Lyon.

Roman tait absent lorsqu'il arriva au chteau de Pourrires; et
lorsqu'il demanda aux domestiques o il tait all, on lui rpondit que
M. l'intendant tait parti depuis environ huit jours, pour aller
rejoindre,  Lyon, M. le marquis, et que, depuis lors, on n'avait pas
reu de ses nouvelles.

L'absence de son complice aurait inquit Salvador dans tout autre
moment; mais l'impatience avec laquelle il attendait sa matresse, et
les prparatifs qu'il faisait faire pour la recevoir, occupaient tous
ses instants et ne lui laissaient pas le temps de penser  autre chose.

Il savait qu'il ne pouvait, sans blesser les convenances, recevoir chez
lui une femme, qu'il avait l'intention de faire admettre dans le monde
qu'il frquentait. Aussi, son premier soin en arrivant au chteau de
Pourrires, avait t d'aller trouver un chtelain de ses voisins, que
les honneurs qu'il avait obtenus depuis qu'il s'tait ralli au nouveau
gouvernement n'avaient pas loign de lui, afin de prier son pouse de
vouloir bien recevoir chez elle, pendant quelques jours, la noble
marquise de Roselly, qu'il avait annonce comme la veuve d'un
gentilhomme italien avec lequel il s'tait li pendant ses voyages.

De semblables services ne se refusent jamais; aussi Silvia, lors de son
arrive  Pourrires, fut accueillie dans la famille du voisin de
Salvador avec l'empressement et la cordialit que l'on croyait devoir
tmoigner  une femme que sa jeunesse, sa beaut, son esprit et sa
position de veuve rendait trs-intressante.

Salvador avait laiss entrevoir  ses voisins qu'il dsirait captiver
les bonnes grces de la marquise de Roselly qu'il avait l'intention de
prendre pour pouse si elle voulait bien y consentir; aussi les
frquentes visites qu'il lui faisait, paraissaient toutes naturelles au
brave gentilhomme et  son pouse, qui sans y mettre d'affectation,
saisissaient toutes les occasions de les laisser seuls.

Salvador avait termin toutes les affaires qui le retenaient 
Pourrires, et Silvia avait annonc  ses htes son prochain dpart:
ils devaient se mettre en route  un jour d'intervalle et se rejoindre 
Valence, o le premier arriv devait attendre l'autre  l'htel _de la
Poste_, aprs une fte d'adieu qui allait tre donne au chteau de
Pourrires, et  laquelle avaient t invits tous les voisins du
marquis. Celui-ci autant pour plaire  sa matresse que pour laisser 
ses amis des souvenirs agrables, avait voulu que rien ne manqut 
cette fte. Un festin magnifique devait tre servi aux invits, les
meilleurs musiciens d'Aix avaient t mis en rquisition afin de
composer un orchestre digne des nobles danseurs auxquels il tait
destin, le parc tout entier devait tre illumin en verres de couleurs,
enfin un admirable feu d'artifice devait la terminer.

La fte tait arrive  son apoge et Salvador allait prier Silvia de
donner le signal du feu d'artifice qui devait prcder le souper,
lorsqu'un domestique vint le trouver dans la partie du parc o
l'orchestre avait t tabli, afin de lui annoncer que monsieur Lebrun
venait d'arriver, et qu'aprs s'tre retir dans son appartement, il
faisait prier monsieur le marquis de venir lui parler.

Le domestique s'tait acquitt de sa mission devant Silvia, que Salvador
tenait sous le bras et  laquelle il faisait les honneurs de la fte; il
parut singulier  cette dernire, qu'un intendant ft prier son matre
de venir le trouver dans sa chambre, et elle ne pt s'empcher de
tmoigner son tonnement.

--Oh! mon intendant est un ancien serviteur de la famille, rpondit
Salvador  ses observations, et je lui permets des petites licences que
je ne tolrerais chez aucun autre.

Et comme le domestique attendait la rponse de son matre:

--Dites  mon intendant, ajouta-t-il en appuyant sur ce dernier mot, de
venir me trouver ici.

Le domestique alla transmettre  Roman, l'ordre qu'il avait reu, et
celui-ci, qui s'tait dj dbarrass de son costume de voyage, fut
assez vivement contrari d'tre forc de se dranger pour aller se mler
 la foule des invits.

--Il parat, se dit-il, qu'il y a quelque chose de nouveau, puisqu'il ne
peut pas disposer d'un instant; nous allons voir cela.

Aprs avoir fait un peu de toilette, il se rendit dans le parc;
lorsqu'il aborda Salvador, celui-ci lui fit un signe qui, tout
imperceptible qu'il tait, n'chappa pas aux regards clairvoyants de
Silvia.

--Ne pouviez-vous, dit Salvador, prendre quelques instants sur votre
repos, afin de venir me communiquer ce que vous avez de si press  me
dire?

--Je prie monsieur le marquis, de vouloir bien m'excuser, rpondit
Roman, qui avait compris le signe de son ami: mais ce que j'ai  lui
dire ne souffrant aucun retard et ne regardant que lui, et tous les
appartements du chteau tant envahis par la foule, j'ai pens que nous
serions plus commodment chez moi.

--C'est bien; maintenant vous pouvez vous expliquer.

Et comme Roman ne rpondait pas.

--Vous pouvez parler devant madame, ajouta Salvador.

--Je demande bien pardon  monsieur le marquis, mais ce que j'ai  lui
dire m'tant  peu prs personnel, il est ncessaire que je ne
m'explique que devant lui.

Salvador devina aux regards de Roman, que lui seul devait entendre ce
que son complice voulait lui dire, il conduisit Silvia dans la partie du
parc rserve pour le bal, et il revint joindre son ami.

--Puis-je savoir, dit-il, lorsqu'ils se trouvrent dans une partie
carte du parc, d'o tu sors et ce que tu as fait depuis quinze jours
que tu as quitt le chteau?

--Ah! mon ami, je n'ose te dire ce qui m'est arriv.

--Je le devine, tu es rest  Aix pendant ces quinze jours?

--Oui.

--Tu as jou?

--Oui.

--Et tu as sans doute beaucoup perdu?

--C'est ta faute autant que la mienne, pourquoi m'as-tu quitt? Lorsque
je suis seul je m'ennuie et alors je joue pour me distraire, mais ce qui
vient de m'arriver me servira de leon.

--Voil plusieurs fois dj, que tu me tiens le mme langage... Voyons,
combien as-tu perdu?

--Vingt-deux mille francs.

--Vingt-deux mille francs! s'cria Salvador; mais bourreau, ajouta-t-il,
tu as donc promis au diable de nous ruiner?

--J'en conviens, la saigne est un peu forte; mais tu le sais, mon ami,
au jeu comme  la guerre, on peut en un instant, rparer les pertes
d'une anne.

--Ainsi, tu ne veux pas cesser de jouer?

--Pourquoi n'essayerais-je pas de regagner ce que j'ai perdu?

--Ah! je voudrais que tous les joueurs fussent au fond des enfers!

--Le souhait est charitable, mais veux-tu me permettre une petite
observation?

--Je t'coute.

--Il a t dit, si je m'en souviens bien, que la fortune du marquis de
Pourrires nous appartiendrait  tous deux?

--Sans doute.

--Depuis que nous sommes ici, j'ai perdu deux cents mille francs
environ... Eh! bien, crois-tu que tu n'as pas dpens davantage en
objets de luxe, en chevaux, en quipages, sans compter ce que t'a cot
l'organisation et la musique de ton bataillon de garde nationale.

--Mais, mon ami, ce n'est pas tant l'argent que tu as perdu que je
regrette, que le mauvais effet que ta conduite peut produire dans le
monde, on doit difficilement comprendre qu'un intendant puisse perdre
des sommes considrables; et l'on peut penser que tu es un fripon et que
je suis un imbcile.

--Ce que tu dis est vrai; mais indique-moi, je t'en prie, le moyen de
vaincre une passion aussi imprieuse que la passion du jeu?

--Ecoute! Roman, notre position est dlicate, le plus lger accident
peut dchirer le voile pais qui couvre nos crimes. Les lieux que tu
frquentes sont le rendez-vous de tout ce que la socit renferme de
plus vicieux, et tu peux y rencontrer quelqu'un qui te reconnaisse.

--Tu parles aussi bien que feu saint Jean bouche d'or, et je te promets
de suivre  l'avenir tous tes conseils.

--Je dsire que cette fois tu tiennes tes promesses. Ainsi c'est convenu
tu ne joueras plus?

--Laisse-moi seulement regagner ce que je viens de perdre, et aprs je
dis un ternel adieu aux tapis verts, aux cartes et aux ds.

--Mon cher ami, ne nourris pas plus longtemps une esprance qui conduit
au suicide tous les joueurs qui ne veulent pas mourir de faim.

Silvia, que Salvador avait mene prs de la noble chtelaine chez
laquelle elle habitait lorsque Roman l'avait abord, avait quitt cette
dame aprs une conversation de quelques minutes, et ayant suivi une
assez longue avenue en se cachant derrire chaque arbre, elle tait
arrive dans le fourr pais o se trouvaient Salvador et Roman.

Elle venait  ce moment de se placer assez prs d'eux pour pouvoir
entendre tout ce qu'ils disaient.

--Mon cher Roman, ajouta Salvador aprs quelques instants de silence,
cela ne peut durer. Depuis que nous sommes ici, voil plus de deux cent
mille francs que tu perds; encore quelques annes de cette vie et nous
serons ruins, et forcs peut-tre de reprendre, notre ancien mtier.
Sparons-nous, c'est le parti le plus sage que nous puissions prendre.

--Ingrat! rpondit Roman, tu veux me quitter?

--C'est de ma part un parti pris, si tu ne veux pas changer de conduite.
Comme, ainsi que je te l'ai dit, j'ai l'intention de me fixer  Paris,
je vais emprunter sur toutes les proprits de la seigneurie de
Pourrires la somme qu'il me faut pour monter maison dans la capitale:
si tu le veux, je te remettrai une somme quivalente  celle qui te
revient sur ce qui nous reste.

--Ne me remets rien et restons comme nous sommes: tu sais bien que je ne
puis pas me sparer de toi.

--Restons ensemble puisque cela te plat; mais je prends,  partir de ce
jour, la cl du coffre, et lorsque tu voudras jouer ne viens pas me
demander de l'argent, car je te le jure, je ne t'en donnerai pas.

--Eh! qu'est-ce que cela me fait? Crois-tu par hasard, que si j'en
voulais absolument il ne me serait plus possible de m'en procurer?

--Ne va pas au moins remettre la main  la pte!

--C'est bon, c'est bon, le temps est un grand matre! Du reste je suis
dcid  ne plus jouer.

--S'il en est ainsi, tout est oubli. Mais il faut que je te quitte pour
m'occuper un peu de mes invits, tu m'attendras dans mon appartement,
n'est-ce pas?

Silvia cache derrire un arbre avait cout la fin de la conversation
du marquis de Pourrires et de son intendant, et cette conversation
venait de lui apprendre qu'il existait un secret entre ces deux hommes;
mais de quelle nature tait ce secret? C'tait l ce qu'elle aurait
voulu savoir, et ce que peut-tre elle aurait appris si un de ces
ternuements, que malgr les plus violents efforts il est impossible de
comprimer, n'tait pas venu tout  coup, rvler aux deux amis la
prsence d'un tiers.

--Quelqu'un nous coute dit Roman  voix basse en montrant du doigt la
place o se tenait Silvia.

--Nous n'avons heureusement rien dit qui puisse nous compromettre,
rpondit de mme Salvador.

Silvia, aux mouvements du marquis et de son intendant, qui depuis son
malencontreux ternuement ne parlaient plus qu' voix basse, avait
devin qu'elle venait d'tre dcouverte, craignant d'avoir t reconnue
et ne voulant pas laisser supposer  son amant qu'elle n'tait venue que
pour l'pier dans cette partie du parc, elle quitta la place qu'elle
occupait et se dirigea vers lui.

H quoi! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle en l'abordant, je
n'esprais pas, je vous l'assure, avoir le bonheur de vous rencontrer
dans cette partie dserte du parc.

--Ah! vipre, pensa Salvador, en se mordant les lvres, tu nous piais!
Croyez, madame la marquise, dit-il en offrant son bras  Silvia, que le
bonheur est tout de mon ct. C'est bien, continua-t-il d'un ton bref et
impratif en s'adressant  Roman qui, ignorant encore la liaison qui
existait entre son complice et la femme qu'il avait devant les yeux,
tait redevenu le plus humble et le plus poli des intendants, c'est
bien, vous pouvez vous retirer.

Roman s'inclina et laissa seuls Silvia et Salvador.

--Vous nous coutiez! dit ce dernier  sa matresse.

--Je crois que vous vous trompez, rpondit-elle.

--Pourquoi dissimuler? Je vous ai vue, vous tiez l.

Et Salvador montrait  Silvia l'arbre derrire lequel elle s'tait tenue
cache.

--Et, quand cela serait! rpondit-elle, quels reproches auriez-vous le
droit de me faire? Grce  l'emploi de je ne sais quels moyens, vous
tes parvenu  savoir plus de choses qui me concernent que je n'en sais
moi-mme. Pourquoi ne me serait-il pas permis de faire, pour savoir ce
qui vous regarde, l'quivalent de ce que vous avez fait vous-mme? Du
reste ne soyez pas inquiet, je ne sais rien, je n'ai rien entendu.

Salvador regarda fixement Silvia; il voulait deviner sa pense dans ses
yeux: elle soutint sans changer de visage les regards qu'il attachait
sur elle, puis elle lui dit en souriant avec grce:

--Et quand bien mme je saurais quelque chose! Quel mal pourrait-il en
rsulter pour vous? n'avons-nous pas fait ensemble une espce de pacte?
observez-en les conditions avec autant de fidlit que moi, et quoiqu'il
arrive je ne vous trahirai pas.

--C'est bien! rpondit Salvador; mais rejoignons la compagnie, notre
absence pourrait tre remarque.

L'heure  laquelle le signal du feu d'artifice qui devait prcder le
souper, devait tre donn, tait arrive, et les invits attendaient
leur hte avec une certaine impatience, lorsque Salvador rejoignit la
compagnie. Aprs s'tre excus du petit retard dont il s'tait rendu
coupable, et lorsque tout le monde se fut plac commodment, Silvia
donna le signal et tout  coup mille gerbes de feu, de toutes les
couleurs, s'lancrent dans les airs et clairrent les parties les plus
sombres du parc, et lorsque les dernires tincelles de la dernire
fuse se furent teintes sur le fond brun du ciel, on se rendit dans la
salle  manger, o un magnifique ambigu attendait tous ceux que les
plaisirs de la soire avaient dispos  y faire honneur.

Aprs avoir tmoign au marquis de Pourrires, la reconnaissance que
leur inspirait sa gnreuse hospitalit, et l'avoir pri d'agrer les
voeux qu'ils faisaient pour son prochain retour, les convives se
sparrent au moment o les premiers feux du jour commenaient  dorer
l'horizon.

Silvia avait t force de se retirer avec la noble dame chez laquelle
elle avait t reue.

Salvador, en rentrant dans son appartement y trouva Roman, ainsi que
cela avait t convenu; ce dernier tait rellement fch d'avoir perdu
des sommes aussi considrables; il regrettait surtout d'avoir pu, par sa
conduite, exciter quelques soupons; il tendit la main  son ami qui la
serra dans la sienne.

La paix tant faite, Salvador raconta  son complice ce qui lui tait
arriv avec Silvia, et lui apprit que la marquise de Roselly et la
cantatrice, dont leur compagnon d'vasion, Servigny, leur avait parl au
bagne de Toulon, taient une seule et mme femme, et que cette femme
tait devenue sa matresse. Roman engagea son ami  apporter la plus
grande prudence dans ses relations avec cette syrne, et il ajouta,
qu'il craignait que l'amour ne ft du tort  l'amiti; Salvador rassura
son complice, et ils se sparrent pour aller prendre quelques heures de
repos.

Les dmarches que Salvador fut oblig de faire pour se procurer la somme
ncessaire  ses frais de voyage et d'installation  Paris, furent
couronnes de succs, mais elles le retinrent  Pourrires quelques
jours de plus qu'il ne l'avait pens. Enfin, il se mit en route,
accompagn de son ami, et aprs qu'il et rejoint Silvia, qui, ainsi que
cela avait t convenu, l'attendait  Valence,  l'htel _de la Poste_;
une bonne berline attele de quatre vigoureux chevaux, les conduisit
rapidement  Paris.




IV.--Silvia


Le premier soin de Salvador, en arrivant  Paris, fut de chercher une
maison en harmonie avec le rang, qu'il voulait occuper dans le monde;
aprs en avoir visit plusieurs, il choisit le petit htel du faubourg
Saint-Honor, dans lequel nous avons introduit le lecteur en commenant
cette histoire.

Le local trouv, il ne s'agissait plus que de le faire garnir de tous
les objets qui doivent constituer une existence aristocratique, ce qui
fut promptement excut, grce  l'or que Salvador rpandait avec
profusion.

Sa maison compltement monte, il s'occupa de celle de Silvia; il loua
pour elle, aux Champs-Elyses, une charmante petite villa du style le
plus coquet, qu'il fit meubler avec tout le luxe et tout le confort qui
devaient ncessairement entourer une aussi jolie femme.

Aprs avoir fait choix de domestiques rompus au service de gens de bonne
compagnie, renouvel leurs quipages et mis dans leurs curies
d'excellents chevaux, Salvador et sa matresse vinrent prendre
possession de leurs nouvelles habitations; Roman, qui voulait, disait-il
 son ami, faire pendant quelques jours encore le grand seigneur, avait
conserv le petit appartement qu'il occupait  l'htel des Princes, o
il tait descendu avec Salvador et Silvia, lors de son arrive  Paris.

Silvia, qui avait eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer Roman chez
Salvador, et qui n'avait pas oubli la conversation dont elle avait
entendu quelques fragments dans le parc de Pourrires, lui avait
plusieurs fois adress des questions adroitement insidieuses; mais le
vieux renard qui, lui aussi, avait de la mmoire, sut dissimuler tout en
conservant son air bonhomme. Les obstacles que Silvia rencontra ne
firent qu'augmenter l'envie qu'elle prouvait d'tre instruite et la
rendre plus entreprenante; elle renouvela prs de Salvador les
tentatives qui avaient chou prs de Roman; mais ce fut en vain, elle
dut se rsigner  attendre un moment plus opportun, moment qui, dans sa
conviction, ne devait pas tre trs-loign.

Salvador avant de quitter le chteau de Pourrires, avait eu le soin de
se munir de lettres d'introduction de toutes les notabilits nobiliaires
de la Provence; grce  ces lettres qu'on n'avait pas cru devoir refuser
au denier rejeton d'une trs-illustre famille, et aux chaleureuses
recommandations faites en haut lieu par les autorits de son
dpartement, toutes les portes s'ouvrirent devant lui, et il se trouva
reu  la fois avec le plus vif empressement dans les salons du noble
faubourg Saint-Germain, et dans ceux des puissances du jour; il fit la
cour  une vieille duchesse  laquelle il eut le bonheur de plaire, et
cette noble dame voulant rcompenser un dvouement vritablement digne
des plus grands loges, voulut bien se charger d'introduire dans la
bonne compagnie, la jolie marquise de Roselly, que sa beaut, son esprit
et ses grces firent du reste accueillir avec le plus vif empressement.

Ce fut  cette poque que Salvador fut nomm auditeur au conseil d'Etat.

Roman, aprs quelques semaines de sjour  Paris, et lorsque Salvador
qu'il avait second dans les dmarches qu'avait ncessit l'organisation
de sa maison, n'eut plus besoin de lui, se laissa conduire un jour qu'il
ne savait que faire, dans un de ces tablissements connus sous la
dnomination de tables d'htes, et qui sont cent fois plus dangereux que
les tripots de la dfunte administration de M. Bnazet.

La police fait une rude guerre  ces sortes d'tablissements, mais tous
ses efforts,  ce qu'il parat, demeurent sans rsultats, car  peine
a-t-elle fait fermer un de ces tripots au n 4 de la rue Richelieu, par
exemple, qu'il s'en ouvre un autre  l'instant mme au n 6.

Un excellent dner est servi tous les jours  heure fixe, aux personnes
qui frquentent ces maisons, c'est le prtexte honnte de la runion;
mais lorsque les convives passent dans le salon pour y prendre le caf,
les tables d'cart, de trente et quarante et mme de roulette sont dj
dresses.

Ces maisons sont ordinairement tenues par des vtrantes de l'le de
Cythre qui ne manquent pas d'esprit, et qui par leur ton et leurs
manires, paraissent appartenir  la bonne compagnie; toutes ces femmes,
s'il faut les croire, sont veuves d'un officier gnral, ou tout au
moins d'un officier suprieur, mais ce serait en vain que l'on
chercherait les titres et les tats de services des dfunts poux
qu'elles se donnent, dans les cartons du ministre de la guerre.

Nous venons de dire que ces sortes de maisons taient plus dangereuses
que les tripots jadis autoriss; en effet, ces derniers n'taient
tolrs qu' la condition qu'il serait permis  l'autorit d'y exercer
un contrle de tous les instants; les gens qui les frquentaient
pouvaient donc facilement tre tenus  l'index, et si toutes les chances
du jeu taient calcules de manire  assurer au banquier des avantages
considrables, lorsque la fortune paraissait vouloir favoriser un ponte,
on lui laissait le champ libre. Dans les maisons dont nous parlons, au
contraire, ce n'est pas seulement contre les chances fatales du jeu que
l'on est forc de combattre, on doit encore se tenir constamment en
garde contre les ruses d'une infinit de fripons de toutes les espces
et de tous les sexes auxquels elles servent de lieux de runion.

Beaucoup de gens qui jamais n'auraient mis les pieds dans un des antres
de l'administration Bnazet, frquentent cependant ces maisons
auxquelles les fripons connus sous le nom de _grecs_[228], ont donn le
nom d'_touffes_ ou d'_touffoirs_[229]. C'est que pour les y attirer,
la veuve du gnral ou du colonel a ouvert les portes de son salon  une
foule de femmes charmantes: ce n'est point il est vrai, par la vertu que
ces dames brillent; mais elles sont pour la plupart jeunes, jolies et
bien pares, la matresse du lieu ne leur demande pas autre chose.

Des chevaliers d'industrie, des _grecs_, des _faiseurs_, forment avec
ces dames, le noyau de la socit de ces tablissements, que dans le
langage ordinaire, on nomme des tables d'htes, socit polie, mais
assurment trs-peu honnte.

Il y a peut-tre  Paris des runions de ce genre, composes
principalement de personnes recommandables, mais ce sont justement
celles-l que recherchent les flibustiers en tous genres, car l o il y
a des honntes gens, il y a ncessairement des dupes  exploiter.

Les tables d'htes dans lesquelles on joue, ne sont pas seulement
frquentes par des escrocs, des _grecs_ et des chevaliers d'industrie,
on y rencontre aussi des _donneurs d'affaires_[230]; ces derniers
chercheront  connatre la position, les habitudes de l'individu qu'ils
veulent prendre pour dupe, les heures durant lesquelles il est absent de
chez lui, et lorsqu'ils auront appris tout ce qu'il leur importe de
savoir, ils donneront  celui qu'ils nomment un _ouvrier_[231] et qui
n'est autre qu'un adroit _cambrioleur_[232], le rsultat de leurs
observations, cela fait, l'_ouvrier_ prend l'empreinte de la serrure,
une fausse cl est fabrique, et au moment favorable, _l'affaire_[233]
se trouve faite. Il n'est pas ncessaire d'ajouter, que le _donneur
d'affaires_ sait toujours se mnager un alibi incontestable, ce qui le
met  l'abri des rsultats que pourraient amener ses questions hardies
et ses visites indiscrtes.

Viennent ensuite les _emporteurs_[234], qui sont chargs de
_lever_[235], ce sont ces derniers qui amnent dans les tables d'htes
o l'on joue, cette foule de jeunes gens sans exprience, qui trouvant
l tout ce qui peut les corrompre: le jeu, des vins exquis, une chaire
dlicate, des amis empresss, des femmes agrables et d'une complaisance
extrme, lorsque leur bourse parat bien garnie, viennent y dpenser
leurs plus belles annes en folles orgies et en dbordements de toute
nature.

La plus suivie et la plus luxueuse de toutes les maisons de ce genre,
fut patronne par un vieux gnral (un gnral pour de vrai), mort
depuis peu d'annes, et dont le nom est souvent cit dans le recueil
des _Victoires et conqutes_, elle est tenue par une femme que les liens
du sang attachent  une comdienne, qui fut, sous l'empire, la plus
smillante, la plus jolie et la moins cruelle de toutes les prtresses
de Thalie. Ce fut dans cette maison que Roman fut conduit. Deux
individus que nous avons vu figurer au dner donn chez Lemardelay, par
Alexis de Pourrires, le comte palatin du saint-empire romain, et son
digne ami qu'il avait rencontrs par hasard, furent ses introducteurs.

Roman tait assez expriment pour apprcier au premier coup d'oeil, la
valeur morale des individus qui composaient la masse des habitus de
cette maison; mais ses introducteurs qui croyaient avoir mis la main sur
un oiseau qu'il serait facile de plumer, lui firent tant de politesses,
qu'il ne put se dispenser d'accepter un souper fin  la Maison dore.

Le bon vin, le caf et les liqueurs ayant mis les convives en belle
humeur, le comte palatin du saint-empire romain lui demanda ce qu'il
pensait de la maison dans laquelle il avait t conduit.

--Voulez-vous que je vous parle avec franchise? rpondit-il.

--Vous nous ferez plaisir.

--Dfunt mon pauvre pre m'a dit souvent qu'il y avait dans Paris, une
foule d'individus qui conduisaient les riches trangers dans des maisons
de jeux tenues par des femmes galantes, afin de pouvoir les dpouiller 
leur aise. Je suis bien loin de croire que vous tes des individus de ce
genre; mais je crois que la maison dans laquelle vous m'avez men, n'est
pas trs-catholique.

--Cependant le gnral...

--Le gnral me fait l'effet d'un vieux voltigeur du camp de la Lune.

--Mais les dames de la compagnie ne vous ont-elles pas paru aimables,
jolies et spirituelles?

--Oh! vous leur accordez beaucoup trop de qualits, elles ne sont
aimables que lorsqu'elles gagnent; jolies, elles l'ont t peut-tre;
quant  leur esprit, il ne m'a pas t permis d'en juger.

--Ainsi, mon cher monsieur, cette maison ne vous convient pas.

--Non, cher comte, et si vous ne pouvez m'indiquer quelque chose de
beaucoup mieux, je serai forc de garder dans mon portefeuille les
quelques billets de mille francs que j'tais dtermin  perdre.

--Le gouvernement en faisant fermer les anciennes maisons de jeu, a
commis un abus de pouvoir intolrable, dit le comte palatin qui avait
renonc  l'espoir de tirer quelque chose de sa nouvelle connaissance;
mais puisque vous tes si fort tourment de l'envie de jouer, pourquoi
n'allez-vous pas chercher le remde de vos maux dans le lieu o il
existe?

--Vous voulez sans doute m'envoyer bien loin, dit Roman.

--Comment! vous ne savez pas, rpondit le comte palatin, que le digne
monsieur Bnazet a transport sur le territoire hospitalier du
grand-duch de Bade ses tapis verts, ses rteaux et ses croupiers, et
que l'impt qu'il paye au souverain de ce pays, forme la partie la plus
claire du revenu du prince Lopold.

--Je le savais, mais je n'y pensais pas, s'cria Roman qui partit avec
la rapidit d'une flche, aprs avoir souhait le bonsoir  ses deux
compagnons.

Roman, lorsqu'il quitta le comte palatin et son ami, tait dtermin 
aller tenter la fortune  Baden. Comme tous ceux qui se laissent dominer
par la passion du jeu, il n'attribuait pas  un hasard qui pouvait bien
ne pas changer, les nombreuses pertes qu'il venait de faire, il
n'accusait que sa maladresse, et il tait aussi persuad qu'il est
possible de l'tre, qu'une martingale qu'il venait de combiner amnerait
la ruine de la banque. Aprs avoir fait les prparatifs de son dpart,
prparatifs qui ne lui prirent pas un temps considrable; car, ainsi
qu'il a t facile de s'en apercevoir, il tait ennemi du faste et des
grandeurs, Roman alla voir Salvador qu'il trouva dans son htel du
faubourg Saint-Honor, entour de toutes les recherches du luxe, et
d'une foule de fournisseurs, marchands de chevaux, carrossiers et
tapissiers, dont il soldait les mmoires.

--Ainsi tu ne renonces pas  cette funeste passion? dit Salvador  son
ami, lorsque celui-ci lui et fait part de son projet.

--Mon cher ami, l'amour du luxe et des jolies femmes, l'ambition et
l'orgueil constituent une passion aussi coteuse au moins que celle du
jeu.

--Tu as peut-tre raison; mais qu'y faire? Nous obissons  notre
destine, et nous arriverons probablement au mme but aprs avoir suivi
une route diffrente.

--Allons, encore ces folles ides; je te quitte: je n'aime pas 
entendre parler de ce que l'avenir me rserve; adieu, mon ami.

--Adieu, et fais en sorte de revenir millionnaire.

Roman, avant de quitter Salvador, lui demanda cinquante mille francs,
avec lesquels il voulait, disait-il, tenter la fortune une dernire
fois. Salvador, qui de son ct, avait fait d'normes dpenses pour
monter sa maison et celle de sa matresse, qui plus que lui, peut-tre
tait domine par un amour effrn du luxe, et qui ne pouvait se
dissimuler, que les droits de son complice, sur l'hritage sanglant
d'Alexis de Pourrires, taient au moins gaux aux siens, lui remit
cette somme, sans se permettre d'autres observations que celles qu'il
lui avait dj faites  Pourrires, et les deux amis se quittrent en
apparence satisfaits l'un de l'autre.

Il n'en tait rien cependant. Salvador s'tait peu  peu habitu  ne
considrer son complice que comme un subalterne, et ce n'tait pas sans
prouver un vif sentiment de contrarit, sentiment, dont aprs quelques
instants de rflexion, il reconnaissait l'injustice, mais auquel il
obissait  son insu, qu'il le voyait agir avec indpendance. Roman,
pour sa part, ne voyait pas avec plaisir la liaison qui existait entre
son ami et Silvia, et il trouvait assez peu convenable, qu'une fortune,
qui ne devait appartenir qu' deux individus, ft devenue la proie de
trois.

Salvador, aprs le dpart de Roman, fut pendant quelques jours soucieux
et taciturne. Silvia saisit cette occasion pour tcher d'apprendre
quelque chose.

--Pourquoi donc? dit-elle  son amant, ce bon monsieur Lebrun vous
a-t-il quitt; vous l'avez sans doute renvoy sans motifs; vous tes si
vif quelquefois; vous avez eu tort de le laisser partir; on ne rencontre
pas tous les jours un... intendant aussi fidle, aussi dvou.

Elle appuyait sur ces derniers mots avec une sorte d'affectation dont
Salvador saisissait parfaitement l'intention, mais dont il ne voulait
pas avoir l'air de s'apercevoir; et comme il lui faisait observer que
son intendant ne s'tait absent que pour terminer quelques affaires, et
qu'il serait de retour dans quelques jours, Silvia fit semblant de ne
pas le croire.

--Si vous voulez me dire o il s'est retir, continua-t-elle, je me
charge de le faire revenir sans blesser en rien les convenances. De
grce, mon ami, accordez-moi cette faveur. J'aime beaucoup monsieur
Lebrun, et si je ne dois plus le voir prs de vous, je vous assure que
cela me fera beaucoup de peine.

Toute l'adresse diplomatique de Silvia, choua contre la rserve de
Salvador, et cette fois encore, elle dpensa sans obtenir de rsultats,
tous les trsors de son loquence.

Une chaise de poste, attele de deux vigoureux chevaux, attendait Roman
 la porte de l'htel de Salvador. Le misrable se berait de si
tranges illusions; il tait si bien convaincu de l'infaillibilit des
calculs auxquels il avait soumis la chose la moins susceptible d'tre
calcule, le hasard, qu'il aurait voulu pouvoir franchir d'un seul bond,
l'espace qui le sparait des tapis verts de Baden-Baden, et que la seule
crainte qu'il prouvait tait celle qu'un autre, plus diligent que lui,
et possesseur d'un secret semblable au sien, n'arrivt avant lui et ne
fit sauter la banque de l'administration des jeux, qu'il regardait dj
comme sa proprit.

Aprs avoir travers le Rhin sur un pont de bateaux, on arrive 
Bischofshein, premire poste sur la grande chausse de Rastadt et de
Francfort, dont un embranchement conduit  Baden-Baden.

Cette route est d'abord aussi monotone qu'un sentier trac au milieu des
gurets de la Beauce, ou des plaines crayeuses de la Champagne
Pouilleuse; elle est troite, sablonneuse, et se prolonge  travers une
ligne interminable de peupliers, et la rive droite du Rhin, qu'on
entrevoit de temps  autre.

Ce n'est qu'aprs avoir travers Stollhofen que le paysage change
d'aspect, et que la route, jusque-l monotone, change tout  coup et
offre  la vue des collines couronnes  leur sommet par des villages ou
de simples hameaux, dont la pierre blanche contraste avec le vert
clatant d'une vgtation vigoureuse, couvertes  leur pied de vignes,
de vergers, et de riches moissons, et domines par les sommets bleus
d'une chane de hautes montagnes qui se confondent  l'horizon avec la
cime toujours verte des sapins de la Fort-Noire; fort dont le nom
rappelle  la mmoire une foule de vieilles chroniques, d'antiques
traditions de mlodrames oublis et de refrains populaires.

Cette longue et sombre chane de hautes montagnes court paralllement au
Rhin depuis les frontires du nord de la Suisse jusqu' l'Enz, prs
Pforzheim, et renferme dans son sein un nombre considrable de belles
valles. C'est dans la plus belle de ces belles valles qu'est situe la
petite ville de Baden-Baden,  deux lieues de Rastadt, o furent
assassins les plnipotentiaires franais en 1793, et  sept de
Carlsrhue, capitale des Etats du grand-duc de Bade.

On arrive  Baden-Baden par une chausse bien entretenue, trace au
milieu d'une riche prairie, borne  droite par des champs couverts de
riches moissons et de magnifiques vignobles, et les villas parses des
plus riches habitants de la ville,  gauche par des bois de sapin, de
fortes masses de rochers et les ruines pittoresques du vieux Burg,
berceau de l'antique maison des margraves de Bade.

Au centre, au bout de cette chausse, est situe l'ancienne Civitas
Aurelia Aquensis, bains de l'empereur Aurlien, aujourd'hui Baden-Baden,
nom que les Allemands lui donnrent vers le milieu du septime sicle,
et le chteau que les margraves, que jusqu' cette poque, la ncessit
d'tre toujours en garde contre les attaques imprvues avaient forc de
rsider au Burg, firent btir vers le commencement du treizime sicle.

Ce chteau a prouv des fortunes diverses. Il ne fut achev qu'en 1417.
Rebti sur un meilleur plan par les soins du margrave Philippe de Bade,
et compltement achev en 1579, il fut peu de temps aprs incendi et
compltement dvast par les gnraux franais forcs d'obir aux ordres
qu'ils avaient reus de l'imprieux Louvois; mais on le rtablit bientt
dans l'tat o il existe maintenant.

Une route large et commode, construite par les soins du grand-duc
actuellement rgnant, conduit  ce chteau, qui,  part sa position, qui
est magnifique puisqu'elle domine au loin toute la contre, et ses
souterrains, n'offre rien de bien remarquable.

C'est dans ces souterrains que, suivant quelques savants, se tenaient
les sances d'un tribunal de francs-juges, semblable  ceux qui
existaient  la mme poque en Westphalie et dans plusieurs autres
contres de l'Allemagne.

Ces souterrains sont forms d'une suite de votes profondes sous
lesquelles on entre par la tour de l'angle droit du chteau, aprs avoir
descendu un escalier  vis et pass prs d'un ancien bain  nager de
style romain, et deux cuves de pierres incrustes l'une sur l'autre
dans le mur,  l'entre des souterrains. Aprs avoir descendu encore
deux degrs, on entre dans une alle courbe et troite, haute de sept
pieds et longue de six, qui conduit dans un vestibule d'environ seize
pieds de diamtre; aprs ce vestibule, on parcourt plusieurs autres
alles de diffrentes longueurs, dont une dans les murs de laquelle on
remarque,  gauche, deux lignes parallles de trous, et  droite, six
soutiens de bancs en pierre, mnent  une salle  laquelle la tradition
a conserv le nom de chambre de la question,  cause sans doute de
plusieurs anneaux de fer encore scells dans le mur; aprs la chambre de
la question est une voie troite ferme par une porte  trappe. C'est l
qu'existait le fameux cachot du baiser de la Vierge; s'il faut en croire
ce que rapporte la tradition, lorsqu'un criminel s'approchait de la
fatale trappe, elle s'ouvrait subitement et il tombait entre les bras
garnis de lames tranchantes d'une statue mobile de la Vierge. On
dcouvrit dans ce cachot, il y a quelques annes, des dbris de
vtements, des ossements, des fragments de roues garnies de lames
tranchantes, et plusieurs autres objets qui avaient sans doute appartenu
aux malheureuses victimes du tribunal wimique.

A l'heure qu'il est, le cachot du baiser de la Vierge est entirement
combl; cependant ce n'est pas sans prouver un vif sentiment de crainte
mystrieuse, que les gens du pays approchent du lieu o il existait
autrefois.

Une partie de la ville de Baden-Baden, qui est protge  l'est par les
montagnes appeles Grosse-Stauffenberg-Mercurius et par le petit
Stauffenberg,  l'ouest par le Prmersberg, et au nord par la chane de
montagnes dont les plus hautes sont situes dans cette direction, est
assise au dos de la colline qui s'lve en terrasses superposes l'une
au-dessus de l'autre; l'autre partie couvre la colline et est domine
par le chteau dont nous venons de parler.

Le Grosse-Stauffenberg-Mercurius, le petit Stauffenberg et le
Prmersberg qui forment autour de la ville une ceinture naturelle, sont
couvertes des bois aciculaires qui font la richesse de la Suisse
alpestre; mais leurs collines les plus avances nourrissent les essences
spciales aux climats temprs, le htre, le chne, l'orme qui sont
entremls de bouquets de chtaigniers, du bouleau pittoresque, du houx
toujours vert et du genivre brancheux dont les baies bleues se groupent
dans les taillis.

Les vieux murs de la ville de Baden-Baden, qui depuis seize ans a t
considrablement embellie, ont t abattus, les fosss des vieilles
fortifications ont t combls et convertis en boulevards bords de
belles maisons bourgeoises et de brillantes boutiques, l'ancien
Stadt-Graben n'existe plus; cependant Baden-Baden, comme toutes les
villes situes sur les bords du Rhin, a conserv cette couleur
pittoresque particulire aux cits du moyen ge, couleur qui plat tant
aux imaginations rveuses et aux amateurs des vieilles chroniques; elle
est encore aujourd'hui irrgulire dans sa forme et ses anciennes
constructions flanques de petites tourelles, sont en gnral tellement
enfonces dans un sol escarp, que dans plusieurs on peut facilement
passer du grenier au jardin.

Un ruisseau couvert traverse et nettoie la partie basse de la ville, qui
forme avec ses faubourgs un ensemble d'environ quatre cents maisons,
domines par les clochers de trois glises, dont la plus remarquable est
celle dont la fondation est attribue aux moines de Vissembourg.

Alte-Schloss, le vieux Burg de Bade, est situ  une demie-lieue nord de
la ville, sur le revers de la montagne.

Les ruines de ce chteau donnent une prodigieuse ide de son importance
et de son lvation primitives. Le temps a seulement pargn une partie
d'une tour carre encore accessible aux visiteurs, qui peuvent arriver 
son sommet par un escalier que des rparations rcentes ont rendu
praticable; arriv l, on se trouve  une telle hauteur, qu'on se sent
tout  coup saisi de vertige, et pourtant ce qui reste de cette tour, ne
s'lve pas, dit-on,  la moiti de sa hauteur originaire.

C'est de la plate-forme de la tour carre du vieux Burg, qu'il faut
admirer le paysage qu'offre l'ensemble des divers lieux dont nous avons
essay de donner une ide; et le moment le plus favorable au coup d'oeil,
est celui du soleil couchant; quand les mille ruisseaux qui sillonnent
les prairies environnantes, murmurent doucement sous les vapeurs
embrases du crpuscule, et que les vitres des villas voisines sont
argentes par les derniers rayons de l'astre du jour, alors une rose
dore tincelle sur le feuillage des pais vergers qui cachent  moiti
les hameaux de Scheuern, Nahscheurn et la Dolle, un doux zphir aide 
respirer plus librement le pauvre malade qui s'avance  pas lents vers
les sources salutaires qui doivent lui redonner la sant, et le coeur est
tout dispos  s'ouvrir aux douces impressions auxquelles l'aspect d'un
magnifique paysage doit ncessairement donner naissance.

Roman n'tait venu  Baden-Baden ni pour prendre des bains, ni pour
admirer les ctes, les valles, les beaux bois et les vieux monuments
qui environnent la ville, il n'tait tourment que d'un seul dsir,
celui de jouer. Aussi aprs avoir arrt un logement  l'htel _de la
Cour de Darmstadt_ et avoir fait un excellent repas chez Chabert, il se
rendit, ds que le soir fut venu,  la salle des jeux. Il n'eut pas  se
plaindre de ses premires sances, il suivait sans s'en carter d'un
pas, la marche qu'il s'tait impose d'avance; il tait prudent dans la
perte, hardi dans le gain, et  la fin de chaque sance, il ralisait un
bnfice de plusieurs mille francs. On commenait  admirer le
sang-froid et la science profonde de ce joueur mrite; et Roman qui
avait mis  part ses bnfices qui s'levaient dj  une somme assez
forte, se promit bien de ne pas toucher  celle qu'il avait apporte
avec lui.

Si je ne fais pas sauter la banque ainsi que je l'esprais, se
disait-il souvent, je quintuplerai au moins mes capitaux; mais quoiqu'il
arrive, je n'entamerai ma rserve que l'anne prochaine, ce que j'ai
dj gagn doit me suffire pour achever la saison; Baden-Baden est un
charmant sjour je veux y venir souvent.

Hlas! l'homme propose et Dieu dispose, dit un vieux proverbe.

Roman, lorsqu'il s'tait vu  la tte d'un gain de soixante mille
francs, avait partag, cette somme en douze parts de cinq mille francs
chacune, il en prenait une chaque soir qu'il devait perdre on gagner et
lorsque l'une ou l'autre de ces hypothses s'tait ralise, il cessa de
jouer, et se livrait aux plaisirs, mais comme il gagnait plus souvent
qu'il ne perdait, chaque jour son trsor prenait un embonpoint plus
respectable.

Les dsirs s'augmentent avec la facilit de les satisfaire; Roman
s'tant dit un jour que s'il doublait les mises de sa martingale, il
arriverait beaucoup plus vite au but qu'il voulait atteindre, les parts
de cinq mille francs furent augmentes du double. Une srie de zros
rouges emporta, avec la rapidit de l'clair, la premire qui fut
risque.

_Tron de l'air!_ se dit-il, ces diables de zros rouges ne m'ont pas
laiss le temps de me reconnatre; mais ce qui vient d'arriver ne peut
pas compter pour une preuve, et je puis bien pour aujourd'hui, mais
pour aujourd'hui seulement, risquer une seconde masse.

C'tait une rsolution fatale!

Il n'est certes pas possible de soumettre  des calculs ou  des rgles,
ce qu'il y a au monde de plus variable, le hasard; cependant on ne peut
nier que si quelques hommes se sont fait, de la pratique des jeux de
hasard, une industrie qui leur procure les moyens de vivre, assez
largement mme, c'est qu'ils ont adopt une marche rationnelle qu'ils ne
quittent jamais, quelles que soient les sensations du gain ou les
motions de la perte; mais ces hommes-l sont rares, on peut facilement
les reconnatre  leur chef dnud,  leurs yeux ternes qui ne quittent
la carte couverte d'hiroglyhes rouges et noirs qu'ils tiennent
constamment  la main, que pour suivre les rvolutions capricieuses de
la boule d'ivoire qui doit dcider de leur sort, et l'on peut dire d'eux
comme de la plupart de ceux qui se sont carts des voies droites
ouvertes devant tous les hommes, qu'ils dpensent peut-tre plus
d'nergie et plus d'efforts, dans l'exercice de leur pitoyable
industrie, qu'il ne leur en faudrait pour se crer une position
honorable.

La seconde masse de Roman prouva le sort de la premire, seulement,
cette fois, ce fut en combattant une srie de doubles zros noirs
qu'elle fut oblige de succomber.

Superstitieux comme le sont tous les joueurs, qui, quelque clairs
qu'ils soient dans les relations ordinaires de la vie, ont toujours la
tte pleine de mille chimres, Roman se figura qu'il devait cesser de
jouer pendant quelques jours, afin de laisser  la veine le temps de lui
revenir.

Aprs les poignantes motions du jeu, on trouve  Baden-Baden, mille
autres distractions: des cercles littraires, des concerts, des bals,
des reprsentations thtrales et une compagnie compose d'lments
trs-divers, mais en dfinitive brillante, varie, et dans laquelle on
est facilement admis pourvu que l'on puisse payer un peu de sa personne,
et que l'on ne soit pas forc d'interroger sa bourse  tous les instants
du jour. Roman qui savait, lorsque cela tait ncessaire, prendre le ton
et les manires d'un homme de bonne compagnie, et que la jovialit de
son caractre et l'expression presque candide de sa physionomie
faisaient rechercher de tous ceux qu'il rencontrait, fut bientt de
toutes les runions intimes et de toutes les parties qui runissaient
chaque jour l'lite des baigneurs.

Il pouvait donc trs-agrablement passer les quelques jours durant
lesquels il devait s'abstenir de jouer.

Il se promenait un matin devant la Conversation-hauss ou maison de
conversation, magnifique difice bti sur un large terrain situ au sud
de la ville, entre l'Ohlbach et le pied du Friesenberg, lorsque, par
hasard, ses regards se portrent sur un quipage arrt depuis quelques
instants devant l'entre principale de la maison de conversation.

--Tiens, tiens, tiens! dit-il  haute voix au moment o cet quipage,
emport par deux vigoureux chevaux, disparaissait  ses yeux ne laissant
aprs lui qu'un tourbillon de poussire; voil un petit vhicule assez
_chouette_: chevaux gris-pommel, livre vert tendre, groom
_ficel_[236] au dernier genre. Peste!  la fracheur de tout cela, je
parierais que c'est la proprit de quelque nouvel enrichi, de quelque
confident intime du tlgraphe.

--Que dites-vous donc? rpliqua un charitable passant qui avait entendu
l'exclamation qui prcde; vous n'avez donc pas vu la personne assise
dans l'intrieur de la voiture?

Ce passant tait l'illustre pote chevelu que nous avons vu figurer au
dner donn chez Lemardelay, et qui tait venu  Baden-Baden afin
d'offrir au grand-duc Lopold la ddicace d'un pome pique de douze
fois douze cents vers.

--Mais, pas trop bien, rpondit Roman, aprs les formules ordinaires de
politesse; tout cela a t pour moi fugitif comme une synthse,
l'analyse m'a chapp: est-ce que j'aurais commis une mprise assez
grossire pour mriter d'tre rappel  l'ordre?

--Pas prcisment, rpondit le pote chevelu; mais ce que vous avez pris
pour un loup cervier n'est qu'un animal de beaucoup plus petite
dimension, animal fort recherch de nos jours quoique de la famille des
rongeurs et des omnivores. En un mot c'est un _rat_... d'autres mme
diraient un _raton_[237].

Je vous comprends. Tout vieux que je suis, le vocabulaire des _lions_
m'est aussi familier que celui que la nouvelle littrature a mis  la
mode; mais puisque vous avez bien voulu me faire apercevoir de mon
erreur, vous devriez bien me faire connatre la biographie de ce _rat_.

--La biographie... peste! comme vous y allez! vous en entendriez de
belles! Et d'ailleurs, qui pourrait jamais narrer tous les dtails d'une
pareille existence? l'aimable petit _rat_ lui-mme serait fort
embarrass s'il tait charg d'une pareille entreprise; si vous le
voulez cependant, et puisque nous sommes ici  flner tous deux, je vous
conterai un trait passablement excentrique de son caractre.

--Volontiers: voyons.

--Un instant. Mais que vois-je? c'est comme un fait exprs!

--De qui parlez-vous donc? C'est l'histoire du rat que j'attends de
votre complaisance.

--Mais non, soyez tranquille: ce qui m'occupe n'est pas du tout tranger
 mon sujet.

--Voyez ce petit vieillard courb, cass, au regard bat,  la mise
htroclite, il marche en se dandinant et porte sous son bras un humble
bissac qu'il cherche  dissimuler le plus adroitement possible. Si vous
tes physionomiste, je vous laisse le soin de deviner quelle est sa
profession.

--Ma foi, il ne faut pas avoir pli longtemps sur les Lavater, les Gall,
les Spurzheim _et altri doctores ejusdem farin_ pour reconnatre de
suite que c'est un vieil emb... mais quant  vous dire  l'instant mme
sa profession, s'il ne prsente pas le goupillon  l'entre d'une des
trois glises de cette ville, je jette ma langue aux chiens.

--Vous n'y tes pas, mon cher, c'est un artiste.

--Un artiste! ah! par exemple vous voulez rire! Je n'en ai jamais vu de
taill sur ce modle.

--Entendons-nous, mon cher monsieur, il y a artiste, et artiste, comme
il y a fagots et fagots: celui-ci est un artiste de la catgorie la plus
modeste, quoique ce soit grce  son art que nos parquets jouissent d'un
certain clat.

--Diable? c'est l un procureur du roi? Ma foi c'est bien le cas de dire
avec le pote:

    Le vrai peut quelquefois n'tre pas vraisemblable.

--Mais je ne vous dis pas non plus que ce soit vrai ni mme
vraisemblable, ce vieux bonhomme est tout simplement un artiste
frotteur, charg, ainsi que plusieurs autres de ses confrres, de donner
du lustre aux parquets de la Conversation-hauss.

--Eh bien! qu'y a-t-il de commun entre ce vieux frotteur et le _rat_ sur
le compte duquel vous m'avez promis une anecdote?

--Ce qu'il y a de commun? mille choses. Mais permettez-moi avant que
j'entre en matire, de vous citer quelques jolis vers d'un de nos vieux
potes.

--Citez, je vous coute.

    ...Auteurs qui ne mdisent
    N'ont les rieurs souvent de leur ct:
    Voil le sicle et le train qu'il veut suivre.
    Dit-on du mal, c'est jubilation;
    Dit-on du bien, des mains tombe le livre
    Qui vous endort comme bel opium.

Ces vers sont de Snec.

Laissez-moi encore me retrancher derrire quelque puissante autorit qui
justifie mon incursion dans la vie prive de ces deux personnages.
D'abord, et pour commencer par celui des deux qui parat vous inspirer
le plus d'intrt, je vous dirai avec Dmosthne, que les Grecs avaient
trois sortes de femmes: les unes pour leurs plaisirs, c'taient les
courtisanes; les autres pour soigner leur personne, c'taient les
concubines; les troisimes, les pouses, taient destines  perptuer
la famille et  gouverner avec sagesse l'intrieur de la maison.

Je suis trop poli pour vous dire en propres termes  laquelle de ces
trois catgories appartient la jolie personne dont nous nous occupons;
je puis cependant affirmer qu'elle n'appartient pas  la dernire.

Si maintenant vous voulez me permettre mes investigations  travers les
profondeurs de l'histoire, je vous apprendrai si vous ne le savez dj
que chez les Grecs, les femmes de la premire catgorie que je viens
d'indiquer, devenaient les compagnes des hommes d'Etat, des potes et
des philosophes; qu'elles vivaient et conversaient avec ceux qui
dcernaient l'immortalit; qu'ainsi et tandis que l'honnte mre de
famille tombait dans l'oubli, celles dont il s'agit figuraient dans
l'histoire; que l'poque de leur naissance tait un sujet de recherches;
qu'on rapportait avec soin et dtail leurs aventures; que leurs bons
mots et leurs saillies taient scrupuleusement enregistrs, et qu'aprs
avoir port souvent un diadme pendant leur vie, elles taient
ensevelies dans un tombeau dont la magnificence pouvait faire croire 
celui qui tait tranger aux moeurs d'Athnes, que c'tait un monument
consacr au plus grand des hros, des philosophes ou des magistrats de
la Grce.

--Bon Dieu! cher pote, combien vous tes fcond en prcautions
oratoires! Est-ce que par hasard j'aurais l'honneur de confabuler avec
un professeur d'histoire ou un membre de l'Acadmie des inscriptions et
belles-lettres?

--Pardon de mon pdantisme, cher monsieur; je ne suis pas coutumier du
fait, mais pour faire circuler certains cancans qui rappellent les moeurs
d'un autre ge, il fallait bien, comme le disent les sommits politiques
de notre poque, _m'tayer sur des prcdents_. Ainsi,  cette question
que vous m'avez adresse: Qu'y a-t-il de commun entre ce vieux frotteur
et le _raton_ que nous venons de voir passer, je puis maintenant
rpondre:

Que l'un est la cause et l'autre l'effet;

Ou, si vous l'aimez mieux, que l'un est l'arbre et l'autre le bouton;

Ou, si je veux tre plus galant, que l'un est le rosier et l'autre la
rose;

Ou bien encore, que l'un est le cocotier et l'autre le coco.

--M'avez-vous compris?

J'ajoute que c'est le vieux bonhomme qui le premier dveloppa
l'intelligence de la jeune personne; elle n'avait pas encore deux ans
que dj elle comprenait parfaitement cette phrase si clbre: Tirez le
cordon s'il vous plat!

--Comment, c'est l le pre de la jeune et brillante dame que nous
venons de voir passer dans ce galant quipage, et elle est fille d'un
portier devenu frotteur! Il faut donc qu'elle ait eu un grand nombre
d'amants pour laisser son pre  cette distance?

--Pas encore tout  fait autant que la fille de ce roi d'Egypte qui ne
demandait qu'une pierre  chacun de ceux qui se mesuraient avec elle, et
qui en amassa assez pour faire riger la plus clbre des pyramides;
mais patience, elle pourra bientt lui rendre des points!

--Diable! diable! il faut qu'elle soit bien belle pour avoir mis tant
d'esclaves dans ses fers? Elle a donc bien des talents?

--Belle! vous m'adressez l une question  laquelle il est difficile de
rpondre. Savez-vous bien qu'il faut l'assemblage de _trente_ choses
pour qu'une femme soit belle; tmoin ces vers d'un de nos vieux auteurs:

    Celle qui veut paroir des femmes la plus belle,
    C'est dix fois trois beauts, trois longs, trois courts, trois blancs,
    Trois rouges et trois noirs, trois petits et trois grands,
    Trois troits et trois gros, trois menus soient en elle.

Vous seriez peut-tre curieux de connatre toutes ces choses par leur
nom; mais je ne puis vous les dire que dans une langue morte, car comme
l'a dit Boileau:

    Le latin dans les mots brave l'honntet.

Voici donc la description d'une belle accomplie telle que je la trouve
dans une pice de vers fort ancienne et fort rare.

Ici le pote chevelu se pencha vers Roman, et pendant quelques minutes
il lui parla  l'oreille.

--Maintenant, continua-t-il, je vois  votre oeil interrogateur, que vous
voulez savoir si ce portrait s'applique de point en point  la personne
en question; pas absolument. Ainsi partout o l'auteur a mis _nigra_, il
faut mettre _flava_, et l o il y a _stricta_, _ampla_; du reste on
assure que c'est la femme la mieux faite qu'il soit possible de voir, et
que le costume qui lui sied le mieux est celui que portait jadis la
reine Pomar, et qui n'tait compos, dit-on, que d'un collier de grains
rouges.

Quant  ses talents, il se formulent en deux mots: sduire et plaire.
Comme vous le voyez son lot n'est pas trop mauvais.

J'en viens  mon histoire; car j'espre que vous n'avez plus de
questions  m'adresser?

--Je n'y renonce pas, mais pour le moment trve aux digressions.

--Je vous disais donc que Josphine ou plutt Maxime (car le premier de
ces noms qui est le sien, lui paraissant trop commun; elle a fait choix
du second), est dou du coeur le plus expansif, le plus aimant; il faut
mme qu'elle diminue le surabondant de sa sensibilit pour la mettre en
quation parfaite avec celle de ses adorateurs. C'est ainsi qu'il y a
quelque temps et pour tirer parti de ce surabondant, elle avait pris en
affection une chienne pagneule d'une force et d'une taille norme,
nomme Miss. Maxime et sa chre Miss taient insparables, c'tait  en
faire crever saint Roch de dpit! En voiture, au thtre,  table, au
lit,  la promenade, Miss tait partout; quand on voyait Maxime conduire
en laisse cette norme bte, on se rappelait involontairement cette
question de Cicron  son gendre qui, tant petit, affectait de porter
une grande pe: Mon Dieu! mon gendre, qui donc vous a attach  votre
pe? De mme, on pouvait demander  Maxime: Qui donc vous a condamne
 tre attache  la chane de cette vilaine bte?

Bref, on pense bien qu'une passion si extraordinaire pour un animal dut
amener plus d'une scne bizarre entre Maxime et ceux de ses adorateurs
qui voulaient rgner sans partage dans son coeur. Il n'entre pas dans mon
sujet d'en faire le rcit; mais pour trancher court, je dirai que tous
ceux qui dplurent  Miss furent promptement congdis.

C'est vraiment un problme  jamais insoluble pour moi, qu'une femme qui
ne connat d'autre divinit que l'inconstance, ait plac toutes ses
affections sur le symbole de la fidlit.

Quoi qu'il en soit, historien fidle de la catastrophe qui a mis fin aux
jours de l'infortune Miss, je vous dirai que les prcautions et les
soins que prenait sa matresse pour conserver une existence si
prcieuse, amenrent son trpas bien avant l'heure marque par la fatale
Parque. Gorge de bonbons, de biscuits, de macarons, de champagne, de
caf, de punch, au sortir d'un petit souper fait en tiers avec sa
matresse et une personne que par discrtion je ne nommerai pas,
l'infortune Miss fut frappe d'apoplexie et ne tarda pas  rendre le
dernier soupir. Nuit effroyable o retentit tout  coup et comme un
clat de tonnerre cette sinistre nouvelle: Miss se meurt! Miss est
morte!!!.....

O Gresset! que n'ai-je la plume avec laquelle tu traas la mort de
_Vert-Vert_! Ou plutt, Muse de l'pope, redis-moi les douleurs, les
larmes et les cris de la triste Maxime! Non, jamais Andromaque ne versa
tant de larmes sur son Hector; non, jamais la sensible Didon ne regretta
tant le fils d'Anchise!

Hlas! Cet objet de tant d'amour, de tant de larmes, n'est plus en ce
moment qu'un froid et insensible cadavre! La voix, les caresses de
l'inconsolable Maxime resteront dsormais sans cho, dans ce coeur glac
par la mort.

Une sombre tristesse s'empare de ses sens. Elle veut que des signes
publics et ostensibles tmoignent des regrets qu'elle prouve d'une
perte aussi cruelle. Pendant trois jours! Oui, pendant trois mortels
jours, elle fuit tout regard masculin, elle se plonge dans le deuil le
plus profond; et pour qu'il ne soit ignor de personne, _ infandum_,
elle attache le crpe funbre  sa jarretire!... A cet aspect, les
Amours pouvants, fuient  tire d'ailes.

Mais que va faire l'infortune Maxime? Quelle spulture va-t-elle donner
 sa chre Miss? Celle qui rgnait si puissante dans son coeur,
maintenant objet infime, sera-t-elle, comme le vulgaire des tres de son
espce, abandonne  ces barbares qui n'aiment des chiens que leur
enveloppe?...

Non! mille fois non!...

Nouvelle Mausole; il faut que le tombeau de sa chienne favorite, dpose
ternellement de sa douleur et de ses larmes! Elle s'occupe donc, en
sanglotant, de rgler les funbres apprts de ses funrailles. Une bote
en coeur de chne est ordonne; on la garnit d'ouate, on la parfume des
plus fines essences, puis on procde  la dernire toilette de Miss; on
la peigne, on la bichonne, on lui met dans la gueule un mouchoir de fine
batiste imprgn d'eau de Cologne et de patchouli, son corps a pour
premire enveloppe, une des plus belles robes de sa matresse, viennent
ensuite une chemise, des draps, des serviettes, des nappes. Enfin, la
bote est referme sur ces tristes restes au moyen de vis d'argent.

Ici, nouvel embarras de Maxime! Quelle terre sera digne de recevoir la
dpouille mortelle de Miss, de la clbre Miss?

Dans cette perplexit, Maxime se fait apporter l'atlas de Lapie; elle en
interroge tous les feuillets; mais dans sa douleur, est-il possible
qu'elle fasse un choix? Tout  coup, cependant un trait de lumire se
fait jour  travers les tnbres profondes o son me est plonge. Miss,
la fidle Miss, ne peut-tre inhume d'une manire digne et convenable,
que dans la terre classique de la fidlit! C'est donc la Picardie, qui
aura la gloire de conserver ses dpouilles.

La suivante de Maxime est appele; c'est  elle qu'est confie la triste
mission de procder aux dernires crmonies.

La posie, l'loquence, jettent  profusion des fleurs sur la tombe de
Miss.

_Consummatum est!..._

--Dieu de Dieu! s'cria Roman, j'ai presque envie de pleurer.

    Excusez ma douleur, cette image cruelle
    Sera pour moi de pleurs une source ternelle!

Quel bon coeur! Quelle sensibilit! Quel bon caractre! Cette Maxime, est
vraiment la perle des femmes; je l'aime, j'en suis fou... Eh, mais! et
ce pauvre vieux qui est, dites-vous, son pre; vous ne m'en avez plus
reparl? J'espre que sa fille a pour lui, des soins et des gards qui
tmoignent que, chez elle, le _pre_ est infiniment au-dessus de la
bte?

--Avant que je ne rponde  cette question, dit le pote chevelu,
examinez, je vous prie, la femme qui descend de cette voiture dont la
portire vient d'tre ouverte par une espce de commissionnaire dont
les jambes vacillantes et le regard hbt, annoncent qu'il a dj
absorb une quantit plus que raisonnable de petits verres.

L'quipage est au moins aussi lgant que celui du _rat_ dont je viens
de vous parler; cependant la femme qui vient d'en descendre n'est pas
aussi attrayante que la belle Maxime, aussi elle emploie des moyens tout
diffrents pour soutenir le luxe dont elle s'environne; ce que la
premire demande aux charmes de sa personne, la seconde le trouve dans
les finesses de son esprit.

Cette femme a vu s'couler son dixime lustre; elle n'a pas cependant
renonc  l'espoir de paratre jeune; mais ses manires enfantines, ses
petites minauderies, s'accordent mal avec un extrieur qui n'a rien de
distingu; elle est d'une taille au-dessous de la moyenne, ses formes,
d'une ampleur prononce, rappellent celles de la Vnus Hottentote; et si
son visage fortement color n'est pas parsem de marbrures violaces,
indices certains d'un temprament sanguin, c'est grce  un usage
souvent rpt de la pommade de concombre.

Si j'tais forc de vous numrer toutes les friponneries, toutes les
escroqueries qu'elle a commises et que vous soyez forc de m'couter,
nous devrions nous rsigner  rester ici jusqu' demain matin; aussi je
pense qu'il vous suffira de savoir qu'elle ne recule devant rien, que
tous les moyens lui sont bons lorsqu'elle veut se procurer de l'argent;
elle sait  propos prendre tous les masques; toutes les ruses lui sont
familires. Elle trouva mme le moyen de dpouiller, de tout ce qu'elle
possdait, une vieille femme qui se croyait au moins aussi fine
qu'elle; et qui se faisait, je ne sais pour quelle raison, appeler la
reine de Hongrie.

--En vrit, cher pote, vous tes un singulier conteur; depuis plus
d'une heure vous me tenez le bec dans l'eau; me direz-vous enfin quels
rapports existent entre Maxime et le vieux frotteur, entre la femme dont
vous me parlez maintenant, et ce commissionnaire  demi ivre?

    Rpondez-donc enfin, ou bien je me retire.
    --Ah, de grce! Un moment souffrez que je respire.

Maxime et la baronne *** (je ne vous dirai pas le nom de cette femme
qui, du reste, est la mme que celui d'un homme qui occupe la place la
plus haute dans la hirarchie directoriale des thtres), roulent toutes
deux sur l'or et les billets de banque; elles ont toutes deux de
somptueux appartements, de riches parures, et comme vous avez pu le
voir, des quipages et une livre dignes d'tre envis par une duchesse.
Maxime, sans compter le fils d'un pair de France, a ruin dj un bon
nombre de jeunes gens de famille; la baronne ***, a escroqu l'univers
entier. Cependant on pourrait peut-tre trouver quelques excuses  leur
conduite, si elles avaient conserv quelques-uns des bons sentiments qui
existent dans le coeur de presque toutes les femmes; mais Maxime laisse
son vieux pre mourir de faim, et le commissionnaire est le fils unique
de la baronne, qui le laisse croupir dans la plus atroce misre; vous
voyez, mon cher monsieur, qu'il est possible de rencontrer 
Baden-Baden, quelques-uns des mystres de Paris.

--_Tron de l'air!_ je crois que vous avez raison.

--Est-ce la premire fois que vous venez  Baden-Baden?

--Oui, cher pote; mais j'y reviendrai, car je m'y amuse beaucoup.

Il est en effet difficile de s'y ennuyer, car on rencontre ici les gens
les plus nobles, les plus distingus et les plus riches de l'Europe; et
des lions de tous les pays, qui sont au moins aussi ridicules et aussi
amusants que nos lions parisiens. Ici, le rpublicain, le carliste et le
milieu juste, ils vivent ensemble en bonne intelligence: chacun d'eux,
en entrant dans la ville, a laiss ses opinions politiques  la porte,
comme un bagage inutile; ils ont vraiment bien d'autres choses  faire
et de plus importantes que de discuter! Ne faut-il pas qu'ils luttent
d'excentricit les uns contre les autres; que le luxe de celui-ci fasse
plir celui de son voisin? Et puis les bals, les runions, les dners
princiers donns par le fermier des jeux  l'aristocratie des baigneurs,
et surtout le jeu qui occupe si bien tous les instants des habitus de
Baden-Baden, qu'ils paraissent, hommes et femmes, jeunes et vieux,
appliquer toutes les facults qu'ils possdent  l'tude des
combinaisons alatoires de la rouge et de la noire.

Parmi ces nobles et riches trangers, bourdonne un essaim de parasites
et de fripons, qui ne viennent aux eaux que pour y pcher de nouvelles
dupes...

--Vraiment, il y a ici des parasites et des fripons? dit Roman au pote
chevelu qui s'tait fait si bnvolement son cicerone; je ne le crois
que parce que vous me le dites.

--Il y en a autant qu'au dner o nous nous sommes rencontrs pour la
premire fois, et ce n'est pas peu dire. Nous sommes enfin dans une
vritable fort de Bondy.

A ce nom de la fort de Bondy qui lui rappelait le crime dont Alexis de
Pourrires avait t la victime, Roman ne put rprimer un mouvement
convulsif, et il devint si affreusement ple que son compagnon remarqua
l'altration de ses traits.

--Qu'avez-vous donc? dit-il, vous tes aussi ple qu'un des malheureux
ouvriers de la fabrique de blanc de cruse de Clichy.

Roman avait cent fois rappel  son complice le crime qu'ils avaient
commis ensemble, sans prouver le moindre remords, et cette fois le nom
seul d'un lieu voisin de celui o la victime avait rendu le dernier
soupir venait d'veiller toutes les voix de sa conscience, il faut le
dire, et c'est une vrit consolante, la conscience n'est jamais
_muette_[238].

--Rassurez-vous, continua le pote! Nous ne sommes pas il est vrai, dans
la fort de Bondy, mais nous sommes proches voisins de la Fort-Noire,
et sa rputation n'est pas meilleure que celle de la fort que je viens
de nommer. Mais rassurez-vous, les bandits que vous rencontrerez  la
Conversation-hauss,  l'Ursprung[239],  l'abbaye de Lichtental, au
Geroldsane,  l'Angle-Vert, au Fremersberg et  Alte-Schloss, ne vous
voleront ni votre bourse, ni votre montre; et parmi eux, il en est
plusieurs qui sont de trs-honntes gens dans toute l'acception du mot,
qui apportent dans toutes leurs relations une extrme dlicatesse, et
qui cependant deviennent des fripons aussitt qu'ils ont pris place
devant une table de jeu.

Ces individus sont, pour la plupart, connus des habitus des eaux; mais
ceux-ci, qui ont t leurs tributaires, se gardent bien de les faire
connatre aux nouveaux venus; ils sont au contraire bien aise de voir
ces derniers tomber entre les griffes de ces industriels qui jouent tous
les jeux avec perfection. Ajoutez  cette science leur adresse, les
cartes biseautes, et tout ce qui s'en suit, et vous pouvez facilement
deviner ce qui arrive au nouveau dbarqu.

Ce qui se passe  Baden-Baden, se passe aussi dans tous les lieux o
l'on joue; les gens du grand monde ont fond des cercles dans lesquels
ils se runissent pour se livrer aux plaisirs de la conversation, sabler
des vins gnreux, faire bonne chre, et jouer lorsque l'occasion s'en
prsente. Pour devenir membre de ces sortes d'tablissements, il faut
que le candidat soit prsent par plusieurs parrains et qu'il consente 
ce que son nom soit affich pendant un certain laps de temps, dans la
salle principale du cercle, afin que s'il se trouvait par hasard des
opposants  l'admission, ils pussent faire connatre  un comit _ad
hoc_, les raisons qu'ils voudraient allguer contre elle. Cette mesure
est sage, et si elle tait rigoureusement observe, les cercles seraient
des lieux de runion fort agrables; malheureusement il n'en est rien.
Comme chacun de nous se croit toujours assez fort pour ne rien devoir
craindre, et que gnralement on ne se soucie pas de se faire des
ennemis sans aucune utilit; presque toujours, si la rputation du
candidat n'est que douteuse on se contente d'opiner du bonnet, si elle
est tout  fait mauvaise, on s'abstient. Si le candidat est riche, s'il
porte un nom aristocratique, s'il est viveur, joueur surtout, il est
reu avec acclamations. De ce que je viens de vous dire de la manire
dont se font les admissions, vous pouvez conclure que les exploiteurs
trouvent facilement les moyens de se glisser parmi les habitus des
cercles les mieux fams, dans lesquels on ne devrait cependant
rencontrer que des gens estimables; aussi peut-on dire, sans crainte
d'tre dmenti, que l'on trouvera dans tous, quelle que soit l'heure 
laquelle on s'y prsente, des individus toujours prts  coucher votre
bourse en joue; il faut pourtant en convenir, ce n'est jamais l qu'ils
travaillent; trop de regards expriments seraient  mme d'y surveiller
leurs oprations; mais lorsque arrive un dbutant dans la carrire du
dandysme et des belles manires, ils jettent de suite sur lui leur
dvolu, et tt ou tard il faut qu'il succombe. Ils trouveront mille
moyens de le circonvenir, de capter sa bienveillance; l'un lui proposera
de lui faire admirer des chevaux pur sang o des chiens de race, un
autre lui vantera les charmes de tel _rat_  la mode et le rsum de
toutes ces avances, est ordinairement une invitation  un dner qui
viendra d'tre perdu, invitation qu'il ne pourra se dispenser
d'accepter.

Aprs le repas, lorsque les fumes du vin de Champagne auront chauff
le cerveau de la victime, les parties seront engages, et quel que soit
le jeu choisi que ce soit la bouillotte, l'cart, le creps o la
roulette (ces messieurs ont des roulettes fabriques en Angleterre, dont
les cases sont si adroitement arranges, qu'un lger mouvement fait 
propos, rend celles qui seraient favorables au ponte, inaccessibles  la
boule), elle perd toutes les sommes qu'elle pose sur le tapis.

Lorsque je vous disais, il n'y a qu'un instant, que de trs-honntes
gens, dans les relations ordinaires de la vie, taient des fripons au
jeu, vous avez secou la tte d'un air de doute. Parce que vous tes
honnte, mon cher monsieur, et que vous ne connaissez pas encore toutes
les misres de la vie parisienne; vous ne pouvez croire que l'homme qui
vient de serrer affectueusement votre main dans les siennes, vous
dpouillera sans scrupule, si vous vous asseyez devant lui  une table
de jeu; cette incrdulit fait votre loge; mais si vous voulez me
croire, ne jouez jamais autre part que dans des tablissements
semblables  celui-ci, o plutt ne jouez pas du tout, ce sera beaucoup
plus sage.

Deux individus qui se placent l'un vis--vis de l'autre pour se
disputer, les cartes ou les ds  la main, une somme plus ou moins
forte, sont, tant que dure la partie, deux ennemis qui cherchent  se
vaincre... Eh bien! supposez au plus honnte homme du monde le pouvoir
de changer ses cartes au moment o il va perdre la partie, croyez-vous
qu'il n'en usera pas?

--Eh! eh!

--C'est l'histoire du mandarin dont parle Rousseau dans je ne sais plus
quel ouvrage. Beaucoup de gens qui, lorsqu'ils ont appris ce qu'ils
savent, ne voulaient d'abord que se mettre en tat de ne pas redouter
les ruses des fripons, sont devenus les plus intrpides et les plus
dangereux des exploiteurs, et cela se conoit: si vous mettez une arme
entre les mains d'un individu, il s'en servira lorsqu'il se trouvera
dans la ncessit de se dfendre.

Aussi, des hommes haut placs dans la hirarchie sociale, des grands
seigneurs fidles  la religion du serment, des notaires dvots, des
avocats patriotes, des ngociants, auxquels la Bourse accorde une
certaine considration, trouvent dans le jeu des ressources prcieuses,
une somme de bnfices souvent plus importants que ceux que leur procure
l'exercice de leur profession.

Ce sont ceux-l qui sont ordinairement chargs d'organiser les dners,
les parties, les soires,  la suite desquels les dupes doivent tre
dpouills.

Ainsi, s'ils ne veulent pas travailler eux-mmes, ils introduiront chez
des amis, un ou deux _grecs_, qui travailleront avec d'autant plus de
facilit, que personne ne s'avisera de souponner ces nouveaux venus,
prsents quelquefois par des amis de vingt ans.

Pour oprer avec plus de chances de russite, les _grecs_ ont presque
toujours dans leurs poches deux ou trois sixains de cartes biseautes,
qu'ils substituent adroitement  ceux qui se trouvent sur les tables,
qu'ils font disparatre en les portant en certain lieu. Pleins de
scurit, les bonnes gens jouent sans dfiance; ils perdent des sommes
considrables et accusent le hasard qui n'en peut.

Le nombre de gens qui volent on qui font voler au jeu leurs amis et
leurs parents, est beaucoup plus considrable qu'on ne le croit
gnralement; et si j'osais vous nommer ceux que je connais, que de
masques vous verriez tomber et combien de gens seraient dsols d'avoir
t si longtemps les amis de monsieur le marquis un tel; de monsieur le
comte un tel; de monsieur le vicomte un tel.

--N'tes-vous pas un misanthrope, cher pote? et n'est-ce point parce
qu'elle ne fait pas  vos vers l'accueil qu'ils mritent que vous
traitez si mal la socit?

--Oh! mon Dieu, non... nous ne savons que faire en attendant l'ouverture
des salons, et nous causons pour passer le temps: voil tout.

--C'est vrai! et puisque sans nous en apercevoir, nous avons atteint
l'heure du dner, nous allons entrer ensemble chez Chabert.

Une brillante socit tait dj runie dans le magnifique salon, orn
de peintures trusques et de superbes glaces, du Vry de Baden-Baden,
lorsque Roman et son compagnon entrrent; ils se placrent et les
premiers instants furent consacrs  satisfaire le vigoureux apptit
qu'ils devaient  la longue promenade qu'ils venaient de faire.

Aprs le dessert, Roman qui avait cout avec plaisir les histoires et
les longues dissertations du pote chevelu, lui demanda, s'il ne
conservait pas dans les trsors de sa mmoire, quelques anecdotes
concernant les personnes qui se trouvaient en ce moment dans le salon de
Chabert?

--Je ne connais, dit le pote, aprs avoir promen ses regards autour de
lui, parmi les personnes qui sont ici, que cet homme et ces deux jolies
femmes.

--Et vous pouvez, sans doute, me raconter des histoires dont ils sont
les hros?

--Pour peu que cela vous fasse plaisir.--Par qui commencerai-je?

--Dbarrassons-nous d'abord de l'homme qui doit tre un bien grand
misrable, si Lavater n'est pas un rveur.

--On devine,  la premire vue, que cet homme qui porte la tte haute et
le nez au vent, et qui cherche, sans pouvoir y parvenir,  imiter les
airs, le ton et les manires des gens distingus avec lesquels il cause
en ce moment, est de la plus basse extraction. Examinez, avec un peu
d'attention, cette taille courte et ramasse, ces paules de portefaix,
ces cheveux noirs et gras, ces petits yeux de mme couleur qui ne
lancent que des regards obliques, ces mains dont la rougeur et les
rugosits ont rsist  toutes les ptes d'amande et  tous les savons
de toilette imaginables et ces pieds d'une dimension fantastique.
Croyez-vous que tout cela puisse appartenir  une nature aristocratique?
Cependant cet individu se fait appeler le comte de Bon... de Bon...

--Hein? dit Roman.

--Son nom m'chappe, rpondit le pote chevelu.

Ce n'est que depuis peu de temps que de sa propre autorit il s'est
dcor d'une qualification nobiliaire; car si nous remontons jusqu'
l'anne 1830, nous le trouverons dans la principale ville de nos
dpartements de l'Ouest, prchant la libert, l'galit et la
fraternit. Comme il saupoudrait souvent ses harangues d'une infinit de
liaisons dangereuses, ses auditeurs  cette poque, l'avait surnomm le
_cuirassier_ ou le _tanneur_... Au diable! je ne puis me rappeler ni son
nom vritable, ni celui qu'il s'est donn; au reste si vous tes
dsireux de le connatre, compulsez la _Gazette des tribunaux_: ce
personnage fut pendant un temps l'ennemi politique du procureur du roi,
il a eu des malheurs devant la cour d'assises.

Aprs une assez sale faillite consomme en 1833, ce comte de contrebande
s'enfuit en Belgique; mais les ngociants qu'il avait mis dedans, se
plaignirent, et l'extradition du comte et de la comtesse de *** (notre
homme avait emmen avec lui sa chaste pouse,  laquelle nous donnerons,
si vous voulez bien le permettre, le nom de Marguerite), fut demande
et obtenue.

De Bruxelles  la cour d'assises du dpartement o le comte avait tabli
sa rsidence, le trajet est long; aussi le comte trouva les moyens de
s'vader pendant sa dure, en laissant sa femme pour otage; heureusement
pour elle, les jurs ne trouvrent pas dans la cause assez d'lments
pour clairer leur conscience, elle fut acquitte; mais le comte fut
condamn par contumace  dix annes de travaux forcs.

Le comte qui tait en 1830, ainsi que je viens de vous le dire, le
coryphe du parti rpublicain de sa ville natale, devint tout  coup un
fervent royaliste. Arriv, je ne sais comment,  Londres, il s'engagea
dans la lgion trangre que formait  cette poque don Carlos pour
reconqurir son royaume, dans laquelle il obtint, je ne sais par quels
moyens, le grade de capitaine.

Le comte de ***, malgr l'extrieur peu gracieux qu'il a reu de dame
nature, sut capter la confiance du prince espagnol, qui bientt, lui
confia tous ses secrets. Le comte n'en demandait pas davantage. Aussi,
lorsqu'il sut tout ce qu'il voulait savoir, il quitta l'arme royaliste
sans tambour ni trompette, et vint trouver  Paris, l'ambassadeur de Sa
Majest Marie-Christine, auquel il vendit tous les secrets de don
Carlos.

L'ambassadeur, voulant rcompenser dignement les services du comte de
***, le mit en rapport avec un haut personnage, grce aux soins duquel
il fut incorpor dans une des mille polices occultes qui se heurtent et
se croisent  Paris.

Le comte de ***, fut immdiatement charg par le chef d'une de ces
polices, d'aller surveiller  Bourges, son ancien matre, don Carlos;
mais par suite d'un malentendu entre ceux de qui il tenait cette mission
et les autorits de Bourges, il fut _brl_[240] et forc de revenir 
Paris, Gros-Jean comme devant.

A cette poque, le duc de Bordeaux devant visiter l'Italie, le comte de
***, en sa qualit d'ancien officier de l'arme de don Carlos, fut
charg d'aller lui _prsenter ses hommages_.

Arriv  Rome, il fut d'abord parfaitement reu; on voulut bien se
souvenir d'un prcdent voyage qu'il avait fait  Goritz,  l'effet de
protester de son attachement et de son dvouement aux princes de la
branche ane; mais hlas! tout ici-bas a un terme! Le duc de Levis qui
accompagne partout le jeune espoir des partisans de la dynastie dchue,
fit un jour prier M. le comte de ***, de passer dans son cabinet.

--Monsieur, lui dit-il, nous vous connaissons, et nous savons quel est
le rle que vous venez jouer parmi nous. Le parti le plus sage que vous
puissiez prendre, c'est de quitter Rome plus vite que vous n'y tes
venu,  moins cependant, que vous vouliez qu'on ne vous y fasse un
trs-mauvais parti.

Le comte crut devoir suivre  la lettre l'avis charitable qu'il venait
de recevoir. En effet, on le regardait dj de travers. Il s'enfuit...

Mais, oh! malheur! il trouva en arrivant  Paris, la comtesse Marguerite
et son propre neveu, dans une de ces positions  la suite desquelles un
mari outrag va qurir le commissaire de police afin de le prier de
constater le flagrant dlit.

C'est ce que fit le comte de ***.

Maintenant que vous dirai-je? Que de 1835  1840, M. le comte de ***, a
gagn de quoi payer ceux qu'il avait _flous_ en 1833; qu'il a purg sa
contumace; qu'il exerce toujours le mtier d'espion, et qu'on le paye
trs-cher; c'est l'histoire de beaucoup d'autres. Au reste, ce camlon
politique qui devrait tre attach au pilori de l'opinion publique,
vendra demain les hommes qu'il sert aujourd'hui, si la caisse des fonds
secrets n'tait plus  leur disposition[241].

--Et sait-on ici que cet homme est un mouchard?

--C'est probable; cependant on le souffre, car si on le forait de
dguerpir, ceux qui le payent enverraient  sa place quelque autre
individu de mme farine, qui, moins connu, serait peut-tre plus
dangereux.

--Ne nous occupons plus de ce personnage, et parlez-moi, je vous prie,
de ces deux jolies petites dames.

--Oh! ce sont pchs mignons que ceux de ces dames; mais je ne sais si
je dois...

--Parlez sans crainte, cher pote, personne ne saura rien de ce que vous
allez me dire.

--Vous n'tes pas mari?

    --Femme souvent varie,
    Bien fol est qui s'y fie.

C'est parce que ces deux vers du bon roi Franois Ier ne sont jamais
sortis de ma mmoire, que je n'ai pas voulu choisir une mnagre.

--Puisque vous tes garon je puis sans crainte de vous blesser, vous
raconter ce qui concerne ces deux dames. Je commence: Le... mari tromp,
battu et...

--Content, s'cria Roman.

--Du tout; mcontent, rpondit le pote chevelu; mon histoire ne
ressemble pas au conte de la Fontaine.

Depuis quelque temps on remarquait dans toutes les promenades et dans
tous les lieux frquents habituellement par la fashion parisienne, aux
Tuileries,  la messe de midi,  l'Assomption, au balcon du
Thtre-Italien, une petite femme dont les formes sveltes et gracieuses,
et admirablement calcules, ont t modeles par la main des Amours;
cette petite femme est doue, ainsi que vous pouvez le voir, d'une
physionomie qui rappelle par la rgularit de ses lignes, la parfaite
harmonie de ses contours, et la fracheur de son coloris, les
chefs-d'oeuvre de Mignard. Ce joli visage est encadr par des cheveux
plus noirs que l'bne et dont les boucles longues et soyeuses caressent
un cou aussi blanc que l'albtre.

Cette gracieuse crature est l'pouse d'un comte tranger tant soit peu
sauvage, despote et jaloux.

Les lions du boulevard Italien qui admiraient depuis longtemps cette
pierre prcieuse qu'un avare voulait enfouir, prirent la rsolution de
la lui enlever. Cette rsolution une fois prise, ils tirrent au sort 
qui tenterait de toucher le coeur de cette belle, le hasard favorisa un
gentilhomme lorrain fidle habitu du caf Anglais et du club Jockei qui
est dou d'une physionomie agrable, d'une taille avantageuse, dont la
lvre suprieure est orne d'une jolie moustache noire coupe avec soin,
qui possde en un mot tout ce qui est ncessaire pour russir dans la
carrire amoureuse.

Aprs une cour assez longue, ce gentilhomme obtint enfin le doux prix de
ses peines. Il tait heureux depuis dj assez longtemps, lorsque le
mari, dont des propos indiscrets avaient veill l'attention, surveilla
sa volage pouse, et finit par dcouvrir le lien o se runissaient les
deux amants. Cependant, soit qu'il manqut d'adresse ou de bonheur,
toutes ses tentatives pour les surprendre en flagrant dlit de
conversation criminelle, demeurrent sans rsultats. Lass  la fin de
ronger son frein en silence, il pressa et menaa tant et si bien sa
pauvre petite femme, qu'elle avoua sa faute; mais lorsqu'il voulut lui
faire nommer son complice, cette femme qui n'avait pas os se dfendre
elle-mme, retrouva de l'nergie pour pargner un danger  celui qu'elle
aimait, et opposa une rsistance opinitre aux prires, aux menaces, aux
promesses de pardon que lui fit son mari; celui-ci tait furieux, il
voulait absolument laver dans le sang de l'amant de sa femme, la tache
faite  son cusson, mais toutes les dmarches qu'il fit pour le
dcouvrir furent inutiles. On dit que l'amour porte un bandeau, je crois
plutt qu'il en met un sur les yeux de ceux qui veulent troubler les
plaisirs de ceux qu'il favorise.

Le mari tait d'autant plus furieux, que ses malheurs, il le savait,
taient connus des habitus, de tous les cafs fashionables du boulevard
Italien, et que chaque fois qu'il entrait dans un de ces tablissements,
son arrive tait salue par quelques-uns de ces sourires ironiques que
les maris mmes n'pargnent pas,  ceux d'entre eux qui sont...
malheureux.

Le pauvre mari tait donc malheureux... depuis environ deux mois,
lorsqu'un jour, ou plutt un soir, ayant t  la suite d'un bon dner,
chercher des distractions dans une de ces maisons ouvertes  tous les
amateurs des plaisirs faciles, l'odalisque  laquelle il avait jet le
mouchoir lui raconta sa propre histoire, en l'accompagnant de
commentaires assez dcollets et sans oublier les noms des personnes.

Le pauvre homme tait dans ses petits souliers, aussi; ds que l'aurore
aux doigts de roses ouvrit les portes de l'orient, il se leva sans
bruit, et aprs s'tre muni d'une paire de pistolets, il se rendit chez
le gentilhomme lorrain.

Le valet de chambre de celui-ci, devina de suite de quoi il s'agissait,
et ne voulant pas veiller son matre, afin de lui annoncer une mauvaise
nouvelle, il rpondit au mari que son matre qui s'tait couch
trs-tard, ne serait visible qu' deux heures aprs midi, et il se plaa
devant la porte de la chambre  coucher, dans l'attitude d'un homme
dcid  en dfendre l'entre envers et contre tous.

--A deux heures! s'cria le mari,  deux heures! mais il en est neuf 
peine, et je ne puis attendre cinq heures le plaisir de brler la
cervelle  ce misrable.

Le valet de chambre charm de trouver l'occasion de rsister  un
matre, faisait toujours la mme rponse  tous les observations du
pauvre comte.

--Monsieur a tort d'insister, j'ai reu de mon matre la consigne de ne
l'veiller qu' deux heures, et il faut que je lui obisse; il n'est
d'ailleurs pas poli d'veiller les gens pour les tuer.

Le mari dut se rsigner.

Deux heures sonnrent enfin, il fut alors introduit dans l'appartement
du gentilhomme lorrain, qui le reut en billant.

L'explication fut chaude, l'amant nia: en pareil cas c'est le devoir
d'un galant homme, le mari affirma; enfin il fut convenu qu'ils se
rencontreraient les armes  la main.

Lorsque les amis du mari se prsentrent chez l'amant pour rgler les
conditions du combat, ce dernier prtendit qu'ayant t provoqu sans
sujet, il devait avoir le choix des armes; il n'y avait pas moyen pour
le mari de dcliner sa position, il ne pouvait sans se couvrir de
ridicule, invoquer le tmoignage de sa femme qui l'avait si bien... il
fut donc forc de subir la loi de son adversaire qui choisit l'pe,
arme dont il se servait  merveille.

    Ah! daignez m'pargner le reste.

La bonne cause succomba (historique).

Voici maintenant l'histoire du second mari.

Celui-ci est un duc de la vieille roche, qui a conserv des habitudes
quelque peu rgence, et qui aime surtout  se moquer des poux
malheureux.

Ce noble duc aime beaucoup sa femme, il en est jaloux, trs-jaloux mme;
ce qui ne l'empche d'avoir pour matresse la soeur d'une clbre
tragdienne  laquelle un malencontreux coup de sonnette fit perdre les
bonnes grces du plus grand capitaine de l'poque.

Quelques petits faits qui ne pouvaient du reste avoir de l'importance
qu'aux yeux d'un jaloux ayant veill l'attention du duc, il lui prit la
fantaisie de s'assurer si ses soupons taient ou non fonds; il chargea
donc un de ses anciens domestiques de suivre sa femme et de lui rendre
compte de toutes ses dmarches. Ce domestique, bavard et indiscret comme
le sont presque tous les gens de cette classe, confia l'objet de sa
mission  sa femme, celle-ci  une modiste qui en parla  la femme de
chambre de la duchesse qui prvint sa matresse; ainsi prvenue, la
duchesse se tint sur ses gardes et ne se rencontra plus avec son amant
(car elle a un amant) qu'aprs avoir pris toutes les prcautions
possibles afin de n'tre pas surprise. Le mari croyait s'tre tromp,
mais quelques paroles indiscrtes tant venu donner  sa jalousie un
nouvel aliment, la surveillance redoubla; mais le surveillant malgr
tout son zle et toute sa perspicacit fut tromp d'une manire
trs-adroite, et voici comment:

La femme de chambre qui tait  peu prs de la mme taille que sa
matresse, se rendait les jours de rendez-vous chez une baronne amie de
la duchesse: arrive l, elle prenait un costume absolument semblable 
celui que portait sa matresse (il est bien entendu que cette dernire
avait dit  son mari, quelles taient les visites qu'elle comptait
faire), et lorsque celle-ci tait arrive, elle faisait sortir son
Sosie, qui la figure couverte d'un voile pais et  mouches larges,
montait dans la voiture, et le cocher dont l'itinraire tait trac 
l'avance, continuait sa course et s'arrtait  toutes les maisons
indiques. La femme de chambre qui jouait  merveille le rle de
duchesse, remettait au chasseur les cartes de visite pour qu'il les
dpost chez les concierges et pendant que tout ceci se passait, la
notable dame sortait de chez sa complaisante amie et se rendait dans une
petite maison o l'attendait l'heureux possesseur de ses charmes.

Le mari, qui de son ct redoutait la surveillance de sa femme, qui pour
lui donner le change avait quelquefois tmoign des vellits de
jalousie, profitait du temps qu'elle employait  faire ses visites,
temps que du reste il ne songeait pas  trouver trop long pour aller
rendre visite  sa matresse.

Ainsi que cela arrive souvent, l'amant de la femme tait justement le
plus intime ami du mari, qui ne lui cachait pas les moyens qu'il
employait afin de tromper sa femme tout en s'assurant de sa vertu.

Il se trouvait enfin le plus heureux des maris, si bien qu'un jour un
plaisant que l'amant avait mis dans la confidence et devant lequel il se
flicitait de son bonheur, ne put s'empcher de lui dire: Vrai Dieu!
cher duc, je crois que vous tes n coiff. Cette plaisanterie fit
froncer le sourcil au noble personnage; mais le plaisant ayant remarqu
le mouvement fbrile qui venait d'assombrir son visage, ajouta de suite:
Lorsque je dis que vous tes n coiff, croyez bien que c'est dans
l'acception honnte du mot. Les maris sont toujours disposs  croire
qu'ils font exception  la rgle gnrale, cependant malgr la petite
satisfaction qui venait d'tre donne  son amour-propre, il resta sur
la physionomie et dans l'esprit du duc un nuage que malgr tous ses
efforts et les rapports journaliers de son escogriffe, qui attestaient
tous la conduite exemplaire de son pouse, il ne pouvait parvenir 
chasser.


FIN DU DEUXIME VOLUME.




LES VRAIS MYSTRES DE PARIS.




LES

VRAIS MYSTRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME TROISIME.

[Illustration: colophon]

BRUXELLES,

ALPH. LEBGUE ET SACR FILS,

IMPRIMEURS-DITEURS.

1844




LES VRAIS

Mystres de Paris.




I.--Baden-Baden.


Cependant au bout de quelque temps le duc n'ayant rien appris de
nouveau, se tranquillisa, et il en tait arriv  dormir sur ses deux
oreilles, lorsque sa matresse, que ses petites contrarits conjugales
ne lui avaient pas fait oublier, manifesta le dsir de voir Baden-Baden.
Le duc qui dsirait l'accompagner se plaignit de violentes douleurs de
nerfs, et se fit ordonner les eaux par son mdecin. L'pouse qui savait
par son amant tout ce qui se passait; voulut par sa conduite justifier
la bonne opinion que son mari avait d'elle, elle lui dit qu'elle ne
souffrirait pas que, pendant les trois mois qu'il devait passer dans une
ville trangre, le soin de veiller  sa prcieuse sant ft confi 
des mains trangres; elle voulait, disait-elle, tre sa garde-malade;
pouvait-il en trouver une plus dvoue? Le mari fut forc d'accepter
cette preuve de dvouement.

Les avoir  la fois auprs de lui dans un lieu comme Baden-Baden, o
personne n'ayant rien  faire, aime assez  s'occuper des affaires de
tout le monde, c'tait bien la chose impossible; cependant l'excellent
mari trouva un moyen de tout concilier: il alla prier son ami intime de
venir avec lui  Baden-Baden; et comme celui-ci, pour mieux jouer son
rle, refusait, il lui dit que ce serait lui rendre un vritable
service, qu'il fallait dans les relations ordinaires de la vie faire
quelque chose pour ses amis, si  son tour on voulait les trouver dans
l'occasion; enfin il parla tant et si bien que le beau jeune homme
voulut bien se sacrifier.

Ils partirent tous  peu de jours de distance. L'amant de la duchesse
accompagnait la matresse du duc. Je ne puis vous dire ce qui se passa
entre ces deux derniers durant le voyage. Je vous ferai seulement
remarquer que le jeune homme, qui apprenait  sa matresse tout ce que
faisait son mari, ne lui avait jamais parl de l'artiste dramatique en
question, ce qui peut laisser supposer que le noble duc tait  la fois
trahi par l'amiti, l'hymen et les amours.

L'arrive  Baden-Baden de ces quatre individus vient d'exciter
l'tonnement gnral; car les deux tiers au moins des lions et des
lionnes qui sont venus ici de Paris, savent tout ce que je viens de vous
raconter. Le noble duc cependant n'a pas cess de dormir sur ses deux
oreilles; on dirait que la Providence se plat  tenir un voile pais
devant les yeux des maris qui sont presque tous sourds et aveugles.

--Et la conclusion de ceci? dit Roman, lorsque le pote chevelu eut
termin le rcit qui prcde.

--La conclusion, la voici: c'est qu' Baden-Baden, aussi bien qu'
Paris, on rencontre souvent des niais, des sots et des fripons;

Des observateurs par got et par tat;

Des artistes qui n'ont d'autre mrite que celui qu'ils se donnent;

Des hommes de lettres qui n'ont d'autre esprit que celui qu'ils pillent;

Des magistrats cribls de dettes;

Des dputs dont la conscience est  vendre;

Des avous, des avocats et des huissiers corchant la pratiques;

Des banquiers usuriers;

Des soldats, hros d'antichambre, qui n'ont jamais vu d'autre feu que
celui de la cuisine;

Des filous couverts de rubans de toutes les couleurs;

Des jeunes gens aimables et lgants dont toute la fortune est
hypothque sur le tir aux pigeons, les cartes biseautes et les ds
pips;

Des faux dvots, des philanthropes inhumains, des millionnaires sans
entrailles, des faux amis et des ingrats, des marchands sans probit,
des femmes coquettes, jalouses et infidles, et le reste.

Lorsque Roman et le pote chevelu se levrent de table, la nuit tait
venue, et les sons mlodieux d'un orchestre nombreux annonaient que
dj les salons venaient d'tre ouverts. Nos deux hros suivirent la
foule empresse des joueurs et des amateurs de la danse, et ils se
sparrent pour se livrer chacun au plaisir qu'il prfrait. Le pote
alla se mler aux groupes de jeunes lgants et de jolies femmes qui
attendaient avec impatience le moment de se livrer  la danse; Roman
prit la place qu'il occupait ordinairement  la table de jeu.

La fortune tait dcidment lasse de le favoriser. Il perdit une
premire masse, puis une seconde, puis une troisime; alors le peu de
raison qu'il avait conserv jusqu'alors l'abandonna tout  fait; le sang
lui monta  la tte, ses artres battirent avec violence, les veines de
son cou se gonflrent; il prit sans les compter, les pices d'or et les
billets de banque pour les dposer sur le fatal tapis vert, et il ne
s'arrta que lorsqu'il ne trouva plus rien dans ses poches.

Il venait de perdre en moins d'une heure tout ce qu'il avait gagn
depuis qu'il tait  Baden-Baden.

Il sortit afin de respirer plus  son aise.

--C'est bien fait, se dit-il lorsqu'il fut sur la magnifique terrasse
qui longe la maison de conversation, c'est bien fait, je devais, ainsi
que je me l'tais promis, rester au moins huit jours sans jouer.

Roman avait recouvr tout son sang-froid au grand air, et comme aprs
tout il ne venait de perdre que ce qu'il avait gagn prcdemment, et
que la somme qu'il avait apporte de Paris tait encore intacte, il
reprit bientt toute sa gaiet.

Les rsultats des sances qui suivirent cette dernire furent heureux;
il regagna en moins de huit jours une somme  peu prs quivalente 
celle qu'il venait de perdre; puis vinrent des alternatives de pertes
et de gains, qui furent en dfinitive suivies d'une dbcle gnrale
qui, en quelques sances enleva  Roman tout ce qu'il possdait d'argent
comptant.

--C'est bien, se disait-il en ttant son portefeuille qui n'tait plus
gonfl de billets de banque, et en frappant sur ses poches qui ne
rendaient plus ce son mtallique qui rsonne si agrablement aux
oreilles, c'est bien, il parat que ma martingale n'tait pas
infaillible. Mais pouvais-je prvoir une srie de douze rouges, suivies
de trois doubles zros noirs? Allons, c'est une affaire dcide, je ne
jouerai plus!

Il ne restait plus rien  Roman que sa garde-robe, qui du reste tait
assez bien monte, quelques bijoux et la chaise de poste qui l'avait
amen  Baden-Baden. Un de ces brocanteurs, que l'on est certain de
rencontrer partout o il existe des maisons de jeux, lui acheta deux
mille francs des objets qui valaient au moins le double, et Roman, qui
venait de se faire  lui-mme le serment de ne plus jouer, s'empressa
d'aller porter sur le fatal tapis vert ses dernires pices d'or.

N'ayant plus rien  faire  Baden-Baden, qui lui paraissait une
rsidence trs-ennuyeuse depuis qu'il n'avait plus l'espoir de ruiner
l'administration des jeux, il se dtermina  reprendre la route de
Paris; et pour se procurer la petite somme qu'il lui fallait pour
subvenir aux frais de son voyage, il fut forc de rendre une nouvelle
visite au brocanteur et de se dbarrasser d'une foule de petits objets
qui avaient chapp  la premire vente.

Le premier soin de Roman, en arrivant  Paris, fut de se rendre chez son
ami, qui devina  sa triste mine et  son pitre quipage qu'il avait
t du dans ses esprances.

--Eh bien! lui dit-il, tu ne reviens pas millionnaire,  ce qu'il
parat?

--Il s'en faut de tout, mon cher Salvador, rpondit Roman en frappant
sur ses poches vides. Je reviens assez semblable au philosophe Bias,
c'est--dire que je porte avec moi toute ma fortune.

--Tu le vois, je n'avais pas tort lorsque je te disais que cette
dernire tentative ne serait pas plus heureuse que toutes les
prcdentes.

--Tu avais raison, je ne veux pas le nier, rpondit Roman, aprs s'tre
commodment tabli dans un bon fauteuil  la Voltaire; mais si tu veux
bien me le permettre, nous allons causer un peu de nos petites affaires.
Fais dfendre ta porte.

Salvador sonna.

--Je n'y suis pour personne, dit-il au domestique qui se prsenta.

--Monsieur le marquis a sans doute oubli, rpondit le domestique, que
madame la marquise de Roselly a fait dire qu'elle viendrait  une heure
prendre monsieur le marquis pour l'accompagner au bois...

--Monsieur le marquis n'y est pour personne, dit Roman, pas mme pour
madame la marquise de Roselly.

Salvador fit un signe pour approuver ce que venait de dire son
intendant.

Le domestique s'inclina et sortit.

--Maintenant, je t'coute, dit Salvador lorsqu'ils furent seuls.

--Parmi les vieux proverbes qui courent le monde depuis je ne sais
combien d'annes, rpondit Roman, il y en a un dont la vrit ne saurait
tre mise en doute.

--Et que dit ce proverbe?

--Il dit que nous voyons toujours la paille qui est dans l'oeil de notre
voisin, et que nous n'apercevons pas la poutre qui est dans le ntre. Tu
me dis que j'ai tort de jouer, qu'il est probable que si je continue je
perdrai une bonne partie de ce que nous possdons...

--Est-ce vrai?

--Je ne dis pas non, aussi lorsque tu me fais de la morale, il y a
longtemps que je me suis dit moi-mme tout ce qu'il est possible de se
dire  propos d'un pareil sujet; mais te crois-tu assez raisonnable pour
avoir le droit de me morigner?

--Si j'avais perdu au jeu deux cent cinquante mille francs en deux ans;
je crois que j'irais de suite me pendre.

--Tu ne rponds pas  ma question; je te demande si tu te crois assez
raisonnable pour avoir le droit de me morigner?

--Je ne suis certes pas un Caton, mais je ne me crois pas aussi fou que
toi.

--Les proverbes auront toujours raison.

--Eh! tu me fais mourir avec tes proverbes. Voyons, o veux-tu en venir?

--A te prouver que tu es aussi fou que moi, si ce n'est plus.

--Je t'coute.

--Le marquis de Pourrires en mourant nous a laiss environ soixante
mille francs de rente, n'est-ce pas? C'tait un fort joli denier, et
nous pouvions mener tous deux une existence fort agrable en dpensant
chacun trente mille francs chaque anne.

--Sans doute.

--Mais j'ai jou, et j'ai fait  cette fortune une brche...

--Trop considrable, morbleu! deux cent cinquante mille francs en deux
ans.

--J'ai eu tort; je le sais, mais puisque mon compte est tabli,
examinons un peu le tien.

--Les rparations et l'ameublement du vieux manoir de Pourrires ont
cot, si je ne me trompe, quarante mille francs; l'organisation et la
musique de la garde nationale, dix mille francs. Je ne parle que pour
mmoire de ces deux articles. Il fallait bien rparer et meubler
convenablement notre demeure, et je ne suis pas fch de voir briller ce
chiffon rouge  ta boutonnire. Les ftes, feux d'artifices et tout ce
qui s'en suit, vingt-cinq mille francs; ta maison, tes chevaux et tes
quipages, cinquante mille cus; la maison des Champs-Elyses, les
chevaux, les quipages, les habits prune de Monsieur galonns d'or, les
vestes et les culottes de panne rouge de la livre de madame la marquise
de Roselly, au moins autant; tout cela fait  peu prs trois cent
soixante-cinq mille francs. Suis-je exact?

--Que trop, malheureusement.

--Nous avons donc, outre nos revenus qu'une foule de menues dpenses ont
absorb et au del dissip, plus de six cent mille francs, et  l'heure
qu'il est il ne nous reste plus que trente mille francs de rente, quinze
mille francs  chacun; c'est peu, n'est-ce pas?

--Il faudra bien cependant que nous finissions par nous contenter de
cela.

--Et le plus tt sera le mieux; pour ma part, j'en fais le serment
solennel, jamais je ne poserai une pice d'or sur un tapis vert.

--C'est bien! Mon ami, c'est bien!

--Ainsi, nous allons retourner  Pourrires, tu vas renoncer  tes rves
d'ambition et au luxe dont tu t'es environn; tu feras comprendre  ta
matresse qu'il ne faut  deux amants bien pris l'un de l'autre, qu'une
chaumire, de frais ombrages, un clair ruisseau, des fruits et du
laitage.

--Dis donc, Roman, je crois que tu te moques de moi?

--Tu te trompes, je te l'assure; ce qui vient de m'arriver m'a fait
faire de trs-srieuses rflexions, et je crois maintenant qu'il n'est
pas de vie plus agrable que celle que l'on peut mener  la campagne.

Roman s'tait lev, et il se promenait dans le cabinet que nous avons
dcrit au premier volume de cet ouvrage, en chantonnant le refrain d'une
romance devenue populaire:

    Quand on fut toujours vertueux
    On aime  voir lever l'aurore.

--Es-tu devenu fou? s'cria Salvador, en se levant  son tour.

--Ainsi donc mon pauvre ami, rpondit Roman, tu n'es pas soucieux
d'aller t'enterrer de nouveau  Pourrires, o nous sommes rests aussi
longtemps que pour laisser  ceux qui nous connaissent le temps de nous
oublier, et tu crois que ta matresse ne quitterait pas volontiers, sa
jolie maison des Champs-Elyses, ses quipages et le reste; quant  ce
qui me regarde je crois bien que le serment que je viens de faire
ressemblera  tous ceux que j'ai dj faits.

--Mais que devenir alors?

--Ecoute, nous sommes, toi et moi, domins chacun par des passions
diffrentes, mais dont les rsultats doivent tre les mmes, et tous les
efforts que nous pourrions faire pour chapper  notre destine
seraient, je le crains bien, des efforts inutiles; ainsi, je crois que
le parti le plus sage que nous puissions prendre, est celui de suivre
chacun l'impulsion de la nature, et d'attendre le dnoment avec
patience et rsignation.

--Oh! nous n'aurons pas besoin d'attendre longtemps, le dnoment est
beaucoup plus proche que tu ne le crois peut-tre. Pour me procurer de
l'argent comptant, j'ai t oblig d'engager une bonne partie des
revenus des terres de Pourrires; c'est tout au plus si,  l'heure qu'il
est, il me reste une dizaine de mille francs, et il faut, si je ne veux
pas dchoir, qu' la fin de ce mois je paye ce que je redois  mes
fournisseurs et  ceux de Silvia.

--Cette marquise de Roselly n'a donc pas de fortune?

--Eh! lorsque j'ai fait sa connaissance, elle avait dj dissip tout ce
qu'elle possdait.

Roman et Salvador en taient l de leur conversation lorsque le
domestique, que ce dernier avait charg de dfendre sa porte, entra dans
le cabinet prcdant Silvia.

--M. le marquis est tmoin, dit-il, que madame a forc ma consigne.

--C'est bien, rpondit Salvador, vous pouvez vous retirer.

--Vous n'tes pas galant, M. le marquis, dit Silvia; vous me dites hier
que vous m'accompagnerez au bois aujourd'hui, et lorsque je viens vous
rappeler votre promesse, vous me faites rpondre que vous tes absent;
cela est mal.

--Daignez croire, madame...

--Oh! je vous excuse; mais c'est parce que je vous trouve avec M.
Lebrun, que je suis charme de rencontrer ici.

--Madame la marquise est infiniment trop bonne, rpondit Roman en
s'inclinant avec toute l'humilit d'un serviteur de bonne maison.

--Allons! c'est dcid, se dit Silvia; je ne saurai encore rien
aujourd'hui. Eh bien! partons-nous, dit elle  Salvador.

--Je suis  vos ordres, madame, rpondit Salvador en se levant.

Silvia avait remis son chapeau qu'elle avait t en entrant, et drap
sur ses paules l'charpe soyeuse et lgre dont elle enveloppait
habituellement sa taille fine et cambre.

--A propos dit-elle, en s'adressant  Salvador, puisque monsieur votre
intendant est ici, ayez donc l'extrme obligeance de le prier de
m'apporter demain une dizaine de mille francs; j'ai promis de l'argent 
mes marchandes de modes, lingres, couturires, etc., et je serais
dsole d'tre force de leur manquer de parole; je vous rembourserai
cette bagatelle au premier jour.

L'expression d'un vif mcontentement se peignit sur les traits de
Salvador  cette demande imprvue; il allait cependant rpondre par un
promesse, mais Roman, auquel il venait de faire connatre l'tat
prcaire de ses finances, ne lui en laissa pas le temps.

--Je crois, madame, qu'il ne sera pas possible  M. le marquis de vous
rendre le lger service que vous lui demandez. Lorsque vous tes
entre, j'achevais de lui rendre mes comptes; et comme il a t forc de
payer rcemment de trs-fortes sommes, ma caisse en ce moment et  peu
prs vide.

--Est-ce vrai? dit Silvia en s'adressant  Salvador.

--Que trop vrai, hlas! rpondit celui-ci en laissant un long soupir
s'chapper de sa poitrine.

--Seriez-vous ruin? s'cria Silvia.

--Oh! pas tout  fait, rpondit Roman en souriant; mais il faudra
peut-tre que M. le marquis vende une partie de ses terres.

Silvia s'tait assise, et Salvador, qui avait repris sa place devant le
bureau, paraissait enseveli dans de profondes et tristes rflexions.

--Il ne faut pas vous chagriner, lui dit sa matresse; ce n'est qu'un
moment  passer; il faut diminuer le train de votre maison, supprimer
une partie de vos quipages... et des miens, ajouta-t-elle  voix basse.

Salvador venait d'tre piqu  l'endroit le plus sensible.

--Diminuer le train de ma maison! s'cria-t-il, supprimer une partie de
mes quipages! cela est impossible! Que penserait-on de moi dans le
monde? on croirait que je suis ruin, et le ministre ne m'accorderait
pas la place que je sollicite.

--Il est certain, M. le marquis, que si l'on vous voit dchoir au
premier acte de votre apparition dans le monde, vos esprances dans le
monde ne se raliseront pas.

--Il faut pourtant que je sorte de cet affreux labyrinthe.

--Ah! il ne faudrait, pour vous tirer d'embarras, que la valeur de ce
que je viens de voir il n'y a qu'un instant.

--Eh! qu'avez-vous donc vu, madame la marquise? dit Roman plutt pour ne
pas laisser tomber la conversation que pour satisfaire sa curiosit.

--La plus belle collection de pierres prcieuses qu'il soit possible
d'imaginer; des diamants, des meraudes, des saphirs, des rubis, des
amthystes, des topazes; des opales magnifiques, des perles admirables.

--Enfin, tous les trsors de Golconde et de Visapour, dit Salvador. Et
quel tait l'heureux possesseur de toutes ces richesses?

--Un des compatriotes de M. de Roselly, rpondit Silvia, que j'ai
rencontr hier chez la duchesse de Beautreillis, et qui est venu ce
matin me prsenter ses hommages.

--Et ces pierres taient bien belles? reprit Roman, que la conversation
commenait  intresser.

--Admirables. Je crois voir encore briller devant mes yeux le rouge
clatant des escarboucles, le rouge plus ple des rubis, les reflets
dors des opales, le violet mystrieux des amthystes; le bleu des
saphirs, et le vert des meraudes, qui rappellent la couleur du ciel par
une belle journe d't, et le sombre feuillage des forts.

--Le compatriote de monsieur le marquis de Roselly est au moins le plus
riche marchand joaillier de la noble ville de Venise? dit Roman.

--Vous faites erreur, ce n'est point un marchand qui possde cette riche
collection de pierres prcieuses, mais un gentilhomme de bonne maison.
Le nom des Colordo est crit depuis des sicles sur le livre d'or de la
noblesse vnitienne.

--Et il veut sans doute vendre ces pierreries?

--Il n'est venu  Paris que pour cela; et c'est en sortant de chez
Halphen, qu'il veut charger des ngociations relatives  cette vente,
qu'il est venu me rendre visite.

--Je souhaite bien sincrement que cet tranger ne se ruine pas  Paris;
mais s'il monte sa maison aussi grandement que monsieur le marquis a
mont la sienne, il faudra peut-tre qu'aprs avoir vendu ses
pierreries, il vende encore ses terres.

--Oh! il n'y a pas de danger, le comte de Colordo est le plus avare de
tous les mortels. Croiriez-vous qu'il se contente d'un des plus petits
appartements de l'htel de Castiglione, et qu'il dne  une table d'hte
 cinq francs par tte; il n'a pas d'ailleurs l'intention de se fixer 
Paris. Mais nous nous amusons  parler de choses indiffrentes, et nous
oublions que l'heure du bois sera bientt passe; partons-nous, monsieur
le marquis?

--Je suis  vos ordres, madame.

Au moment o Salvador allait sortir, Roman le prit  part pour lui
demander un billet de mille francs; et comme Salvador se rcriait:

--Sois tranquille, lui dit son ami, cette fois ce n'est pas pour aller
la jouer que je te demande cette somme: va t'amuser et ne t'inquite pas
de l'avenir; dans quelques jours j'aurai probablement de trs-bonnes
nouvelles  t'annoncer.

Roman alla de suite reprendre,  l'htel des Princes, ce qu'il y avait
laiss avant son dpart pour Baden-Baden, il fit porter le tout, qui
constituait encore une garde-robe trs-convenable, chez son ami; puis,
lorsque cela fut fait, il sortit et prit  la porte de l'htel un
cabriolet qui le conduisit  l'embarcadre du chemin de fer d'Orlans.

Il partit par le premier convoi et descendit  Orlans,  l'htel de _la
Boule d'or_, d'o il crivit  Salvador de lui envoyer, par la voie la
plus prompte, ses malles et tout son bagage.

Ce que je te demande te paratra peut-tre extraordinaire, lui
disait-il en terminant sa lettre, et tu seras peut-tre surpris de ce
que j'ai pris un autre nom que celui qui maintenant parat m'appartenir;
mais que cela ne t'empche pas de faire ce que je te demande, je tiens 
te prouver, et j'espre pouvoir y russir, que si je sais perdre de
l'argent, je sais aussi en gagner.

Aprs avoir reu ce qu'il attendait, Roman revint  Paris par la mme
voie que celle qui lui avait servi pour arriver  Orlans; et de
l'embarcadre au chemin de fer, il se fit conduire  l'htel de
_Castiglione_, o il n'arriva que le soir, envelopp dans un vaste
manteau, la tte couverte d'un bonnet de soie noire, et son mouchoir
devant sa bouche, comme quelqu'un qui souffre d'un violent mal de dents.

Avant d'arrter un appartement, il fit observer aux gens de l'htel,
qu'il dsirait, attendu son tat maladif, savoir quels taient ceux
qu'il aurait pour voisins, et s'ils ne faisaient pas de bruit; on
rpondit  ces observations qui parurent toutes naturelles, que
l'appartement qui portait le n 11, tait de tous ceux de la maison,
celui qui convenait le mieux  sa position; le n 12 tant occup par un
seigneur italien, qui ne rentrait habituellement que pour se coucher, et
qui ne s'occupait, lorsque par hasard il restait chez lui, qu' lire et
 crire; le n 13, par une vieille dame sourde qui ne recevait
personne, qui ne sortait que le soir pour aller dner, et rentrait 
onze heures au plus tard; et la pice au-dessus, par le teneur de
livres de la maison.

Roman arrta le n 11.

Lorsque le lendemain matin il sortit de sa chambre, Salvador, lui-mme,
en passant prs de lui, ne l'aurait pas reconnu; de brun il tait devenu
blond, des moustaches et une barbe paisse couvraient son visage, qui de
plein et de color qu'il tait ordinairement, tait devenu maigre et
ple, ses yeux taient en outre cachs sous des lunettes vertes d'une
dimension plus qu'ordinaire; enfin, il paraissait si souffreteux, si
malingre, si rachitique, que les propritaires de l'htel, en le voyant
gagner appuy sur le bras d'un domestique la voiture qu'il avait fait
demander, ne purent s'empcher de le plaindre et qu'ils se dirent que ce
malheureux tranger laisserait ses os en France.

Roman, cependant, ne pensait pas  mourir, les questions adroites qu'il
avait faites aux serviteurs de l'htel lorsqu'il avait choisi son
appartement, lui avaient appris, ainsi qu'on l'a vu, quel tait celui
occup par le comte Colordo; ce renseignement une fois obtenu, il ne
lui avait pas t difficile de saisir un moment favorable pour prendre
l'empreinte de la serrure, et il sortait pour se procurer les
instruments qui lui taient ncessaires pour oprer au moment opportun.

Roman qui avait dj exerc  Paris, savait qu'on pouvait trouver au
Temple et chez tous les ferrailleurs de la rue de Lappe, des cls de
toutes les formes et de toutes les dimensions; il en acheta deux petits
trousseaux celles de l'un devaient servir pour les portes extrieures,
et celles de l'autre pour les meubles; puis des vrilles, un petit ciseau
et une lime; il esprait bien cependant ne pas tre forc de se servir
de ces derniers instruments, car il avait dj remarqu que les serrures
des portes et des meubles de l'htel de Castiglione, n'taient, comme
celles de presque toutes les maisons garnies, que des serrures de
pacotille qui peuvent tre ouvertes par presque toutes les cls.

Il n'eut pas de peine  se procurer ce qu'il dsirait, et lorsqu'il se
trouva seul dans son appartement, il se dit, en se frottant les mains et
en jetant sa perruque et sa fausse barbe au plafond, que le plus
difficile de l'affaire qu'il projetait tait fait, et qu'il ne
s'agissait plus que d'avoir de la patience; le hasard, du reste, le
favorisa plus qu'il ne l'esprait.

Il tait depuis cinq jours seulement  l'htel, lorsqu'un matin il
entendit dans la chambre de son voisin un bruit inaccoutum: on ouvrait
et on fermait les meubles, on tranait des malles; ce remue-mnage
semblait indiquer les apprts d'un voyage prcipit. Le coeur de Roman
battit avec violence. Depuis plus d'une heure, chaque mouvement qu'il
entendait, augmentait les transes mortelles auxquelles il tait en
proie, lorsqu'un domestique pronona ces mots fatals: Allez vite
chercher une voiture, M. de Colordo veut partir  l'instant mme. Plus
de doute, le trsor sur lequel il comptait allait lui chapper. Le son
d'une nouvelle voix vint frapper son oreille; c'tait celle de
l'tranger qui disait au garon d'htel de lui choisir la voiture la
plus propre qu'il pourrait trouver et de la prendre  l'heure. Au
surplus, ajouta-t-il, faites monter le cocher, je m'entendrai avec lui.
Roman, l'oreille applique contre la cloison qui sparait son
appartement de celui de l'tranger, retenait son souffle afin de ne pas
perdre une syllabe. Le cocher demand arriva.

--Je vous prends  l'heure, dit l'tranger, vous me conduirez d'abord
chez Boivin le fameux gantier de la rue de la Paix, puis ensuite 
l'ambassade d'Autriche, o vous m'attendrez jusqu' quatre heures du
soir. Combien me prendrez-vous pour tout cela?

Le cocher demanda vingt francs. Le noble italien qui tait en ralit
aussi avare que Silvia l'avait dit, ne voulait en donner que quinze, et
il dfendit ses intrts avec tant de tnacit que le cocher fut oblig
de cder. Dix minutes aprs, Roman, de sa fentre, voyait son voisin
monter dans le char numrot qui devait le conduire rue de
Grenelle-Saint-Germain.

--C'est cela, dit-il, va danser chez madame d'Appony, je vais, pour ma
part, faire danser tes pierreries[242].

Une heure s'tant coul, Roman sortit de son appartement, et aprs
avoir jet en haut et en bas de l'escalier un coup d'oeil investigateur,
il s'introduisit  l'aide des cls qu'il s'tait procur dans celui du
malheureux propritaire des pierres prcieuses dont Silvia avait fait
devant lui une si brillante description.

L'appartement tait fait, et le comte devait tre absent plusieurs
heures; il avait donc devant lui plus de temps qu'il ne lui en fallait
pour visiter sans craindre d'tre drang, tous les meubles qui
garnissaient ce logement. Il ferma donc la porte sur lui; il mit ses
armes en tat, car il tait bien dtermin  ne point se laisser prendre
vivant, si le hasard voulait qu'il ft surpris, et aprs avoir mis des
chaussons de tresse, afin que le bruit de ses pas ne pt tre entendu
des locataires de l'tage au-dessous, il commena une visite exacte de
tous les meubles. Il avait dj fouill tous les tiroirs de la commode,
tous ceux du secrtaire et toutes les armoires qu'il avait ouverts avec
la plus grande facilit,  l'aide des cls de ses deux trousseaux, et il
dsesprait presque du succs de son entreprise, lorsqu'il avisa dans un
coin une espce de petit chiffonnier qu'il n'avait pas remarqu d'abord.

--Le magot est l dedans, ou il n'est nulle part, se dit-il.

Et les tiroirs du chiffonnier prouvrent le sort de ceux des autres
meubles. Roman ne s'tait pas tromp: dans un des tiroirs de ce meuble,
il trouva une petite bote de chagrin dans laquelle taient toutes les
pierres prcieuses dont avait parl Silvia; il ne prit pas le temps de
les examiner.

Aprs avoir remis tous les meubles en tat, il sortit de l'appartement
du comte aussi heureusement qu'il y tait entr.

Son premier soin lorsqu'il fut rentr chez lui, fut de faire un peu de
toilette; puis il sonna et commanda au domestique qui se prsenta,
d'aller lui chercher une voiture.

Roman serrant contre sa poitrine sa prcieuse capture, et appuy comme
de coutume sur le bras d'un domestique, gagna sa voiture; et lorsque son
cocher qui avait vigoureusement fouett les deux bucphales attels 
son carrosse, et laiss bien loin derrire lui la rue et l'htel de
Castiglione, un ouf! prolong sortit de sa poitrine.

Au moment o Roman tait mont en voiture, un vhicule numrot, s'tait
arrt devant la porte de cet htel, et une dame que dans sa
proccupation il n'avait pas remarque, en tait descendue, et avait
demand au concierge si le comte Colordo tait chez lui. Cette dame se
retirait aprs avoir reu une rponse ngative, lorsqu'elle remarqua
notre hros.

--C'est singulier, se dit-elle, cet homme qui parat si malade,
ressemble beaucoup, malgr la barbe, les moustaches et les lunettes
vertes qui couvrent son visage,  l'intendant de monsieur le marquis de
Pourrires.

--Cocher, dit-elle, en s'adressant  son Automdon, suivez cette
voiture, mais de loin, et de manire  ce qu'on ne vous remarque; vingt
francs pour vous, si vous vous acquittez de cette mission avec
intelligence.

Il y a rien que ne puisse faire un cocher de voiture publique auquel une
personne qui parat en tat de tenir sa promesse, vient d'offrir un
napolon, aussi celui de Silvia (le lecteur a dj devin que la dame
qu'il conduisait n'tait autre que la marquise de Roselly), employait-il
tous ses soins pour se montrer digne de la magnifique rcompense qu'il
esprait obtenir.

Roman se fit conduire  la barrire de l'Etoile, o il quitta sa
voiture.

--Suivez l'homme, dit Silvia  son cocher, mais de loin et de manire 
ce qu'il ne puisse pas vous remarquer.

Roman entrait dans le bois de Boulogne par la porte Maillot.

--Vite, vite, dit Silvia, s'il s'engage dans les taillis nous allons le
perdre.

Le cocher fouetta ses chevaux qui quittrent  leur grand regret
probablement leur paisible allure; mais lorsqu'ils arrivrent  la porte
Maillot le vieillard cacochyme qui marchait si lentement le long de la
route de Neuilly, avait disparu.

--Ce vieillard est bien leste, se dit Silvia, je suis videmment sur les
traces du secret que je veux pntrer; mais comment retrouver cet homme?
Allons, c'est une occasion perdue, mais s'il plat  Dieu...

Silvia allait donner l'ordre  son cocher de retourner, mais par une de
ces inspirations subites, auxquelles on obit sans chercher  se rendre
compte du sentiment qui les a fait natre, elle lui dit de suivre
l'alle dans laquelle ils se trouvaient, et qui conduit au rond-point;
arrive  cette partie du bois de Boulogne, Silvia vit sortir d'une
alle transversale, et s'engager dans celle qui conduit  la grille de
Passy, l'intendant du marquis de Pourrires, vtu d'une redingote qui
lui serrait la taille, et dpouill des moustaches, de la barbe et des
lunettes qui lui cachaient le visage quelques minutes auparavant.

--Enfin! dit Silvia.

Elle fit arrter sa voiture, remit  son cocher la rcompense promise,
et le quitta aprs lui avoir donn l'ordre d'aller l'attendre  la porte
Maillot.

Roman marchait avec assez de rapidit pour que Silvia prouvt beaucoup
de peine  le suivre; mais l'envie qu'elle prouvait de russir lui
donnait  chaque instant de nouvelles forces. Roman se retournait
souvent, mais Silvia qui s'tait enveloppe dans son chle, et qui avait
baiss son voile, ne le suivait que de loin, et il n'tait pas probable
que la vue d'une femme lgante, si toutefois il la remarquait, lui
inspirt la moindre inquitude; enfin, il arriva  la station de la
barrire des Bons-Hommes, o il prit un cabriolet; il tait temps:
Silvia, dont la longue course qu'elle venait de faire avait puis les
forces, pouvait  peine se soutenir; elle monta en voiture et fit suivre
celle de Roman qui s'arrta  la porte de l'htel du marquis de
Pourrires.

Roman entra; Silvia attendit quelques instants avant de le suivre, et,
lorsqu'elle supposa qu'il tait install dans le cabinet du marquis,
elle entra, et malgr les efforts du domestique qui voulait s'opposer 
son passage, elle arriva dans la pice o se trouvaient les deux amis.
Les pierreries voles au comte Colordo, taient tales sur le bureau
de Salvador:

    Le voil donc connu ce secret plein d'horreur,

dit Silvia en enlevant un journal que Roman avait jet sur les
pierreries au moment o elle tait entre dans l'appartement.

--Que voulez-vous dire? s'cria Salvador; et que signifie, madame, cette
habitude que vous avez prise de forcer la consigne de mes gens, lorsque
je dsire tre seul.

--Vous me permettrez sans doute de m'asseoir, rpondit Silvia qui
s'tait dbarrasse de son chle et de son chapeau, et avait pris un
sige qu'elle avait plac prs de celui de son amant. Ces pierreries
appartiennent au comte Colordo, et elles ont t voles par votre
intendant M. Lebrun.

--Madame la marquise me permettra de lui faire observer que sans doute
elle a perdu l'esprit, rpondit Roman.

--Laissons de ct, je vous prie, nos titres respectifs, et
expliquons-nous simplement et sans formules de politesse; mais d'abord
laissez-moi, mon cher monsieur Lebrun, vous prouver que je n'ai pas
perdu l'esprit. Lorsque vous tes sorti de l'htel de Castiglione, vous
tiez envelopp dans une houppelande de drap brun, vous aviez une
perruque blonde, des moustaches et de la barbe de la mme couleur; vous
tes mont dans un cabriolet  quatre roues, portant le numro 266, qui
vous a conduit jusqu' la barrire de l'Etoile, o vous l'avez quitt;
vous avez ensuite suivi la route de Neuilly, puis vous vous tes engag
dans un des massifs de _l'alle des Voleurs_[243], dont vous tes sorti
vtu du costume que vous portez maintenant, aprs avoir laiss sans
doute dans les taillis, votre houppelande, votre perruque, votre barbe
et vos moustaches; vous avez pris ensuite une autre voiture qui vous a
conduit jusqu'ici. Eh bien! ai-je perdu l'esprit?

Roman, pendant que Silvia parlait avait, sans qu'elle s'en apert, tir
de la poche de ct de sa redingote un poignard  lame courte et
triangulaire, il se leva brusquement, posa une de ses mains sur son
paule et la renversa sur le sige qu'elle occupait, il levait le bras
pour la frapper, mais Salvador, qui avait remarqu ses mouvements,
s'lana pour le retenir.

--As-tu perdu la tte? s'cria-t-il.

Silvia ne s'aperut du danger qu'elle avait couru qu'au moment o elle
n'avait plus rien  craindre; tous ses traits se couvrirent d'une pleur
mortelle, mais elle ne perdit pas l'usage de ses sens.

--Vous n'tes gure prudent, mon bon M. Lebrun, dit-elle  Roman, auquel
la rflexion tait venue, et qui remettait dans sa poche le poignard
qu'il en avait tir.

--Remettez-vous, dit Salvador, vous n'avez rien  craindre quant 
prsent.

--Je suis toute remise, lui rpondit Silvia, et trs en tat de vous
couter si toutefois vous avez quelque chose  me dire.

--J'ai en effet beaucoup de choses  vous dire. Vous saviez depuis
longtemps qu'il existait un secret entre moi et Lebrun, et qu'il n'tait
mon intendant que pour la forme. Et bien, nous ne sommes pas seulement
amis, nous sommes complices, et le crime que nous avons commis
aujourd'hui n'est pas le premier; vous savez ce que vous avez  faire;
quant  dnoncer le vol commis par Lebrun chez le comte Colordo, vous
ne le ferez pas, nous vous ferions passer pour notre complice.
Maintenant serons-nous trois  marcher du mme pas dans la mme
carrire, ou ne devons-nous rester que deux?

--Nous resterons trois, rpondit Silvia en offrant ses deux mains 
Roman et  Salvador; je tiens  avoir ma part des pierreries de ce brave
comte Colordo.

--Et vous l'aurez belle, je vous en rponds, s'cria Roman. Je vois que
j'avais tort de me dfier de vous, et que mon ami ne se trompait pas
lorsqu'il me disait que vous tiez une femme rsolue et sur laquelle on
pourrait compter au besoin.

--Monsieur le marquis de Pourrires sait que je lui suis toute dvoue,
rpondit Silvia en appuyant sa jolie tte sur la poitrine de Salvador,
qui dposa un baiser sur son front.

Si, grce  la bquille d'un obligeant Asmode il eut t permis 
quelque nouveau don Clophas, de voir ce qui se passait dans le cabinet
du petit htel du faubourg Saint-Honor, un ravissant tableau se serait
offert  ses yeux, et si son cicerone lui avait demand compte de ses
impressions, voici  peu prs ce qu'il aurait rpondu: Je vois dans un
appartement, o toutes les recherches du luxe et du confortable ont t
runies par une main intelligente, deux tres jeunes et beaux qui se
regardent amoureusement et qui se prodiguent mille caresses. Un homme 
la physionomie pleine et colore et dont les cheveux noirs commencent 
grisonner, sourit  leurs bats. C'est sans doute un bon pre qui est
heureux du bonheur de ses enfants; c'est fort touchant et
trs-patriarcal. Et si le diable, aprs avoir jet dans les airs le
sourire sardonique qui lui est dit-on si familier, lui avait dit ce
qu'taient les individus qui se trouvaient devant lui, le pauvre don
Clophas aurait sans doute accus Asmode de calomnier l'humanit. Et
cela et t naturel. On ne se reprsente habituellement le crime que
couvert de haillons et habitant des lieux dont l'aspect est sombre et
dsol; on ne peut pas croire que des gens dont la physionomie n'offre
rien de remarquable, qui sont vtus comme tout le monde, et qui habitent
des demeures somptueuses, ne reculent pas devant les crimes les plus
pouvantables lorsqu'il s'agit de satisfaire la passion qui les domine.

La conversation continuait entre Salvador, Silvia et Roman. Ce dernier
venait d'achever le rcit des moyens qu'il avait employs pour s'emparer
des pierreries du comte Colordo, et ses deux auditeurs s'taient
beaucoup gays aux dpens de la victime.

--Ainsi, dit Silvia, l'ide de vous approprier ces pierreries vous est
venue au moment mme o je vous en ai parl.

--Oh! mon Dieu oui, rpondit Roman. Je conois promptement et j'excute
de mme.

--Et tu es un noble ami, ajouta Salvador; me donner ma part dans une
affaire  laquelle je n'ai pas particip! c'est un beau trait.

--Ainsi tu me laisseras faire ma petite partie sans trop me gronder?

--Certainement, mon ami; et la moiti de ce que produira la vente de ces
admirables cailloux te sera remise en beaux et bons billets de banque.

--Cela ne presse pas, je ne suis pas en veine dans ce moment.

--Une ide! s'cria Silvia en riant aux clats, le comte Colordo ne
perdra pas tout, puisque vous avez laiss vos malles  l'htel de
_Castiglione_.

--Ah! charmant! mais ces malles sont absolument vides; un chiffon laiss
dedans aurait peut-tre mis la police sur mes traces.

--Vois cependant mon cher Roman, comme le plus petit vnement peut
annuler les combinaisons les plus savantes: si Silvia, au lieu d'tre
une femme selon mon coeur, avait t une crature ordinaire, nous tions
perdus.

--Mon cher camarade, tu ne sais ce que tu dis; une femme ordinaire ne
m'aurait pas reconnu, n'est-il pas vrai, belle marquise?

--Je crois que vous avez raison.

--Allons, allons, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes
possibles, et je crois qu' nous trois nous pourrons faire des grandes
choses.

--Lorsque notre bourse sera vide, dit Silvia, je vous parlerai d'une
petite affaire dont les rsultats, je l'espre, ne seront pas moins
beaux que ceux que M. Lebrun vient d'obtenir.

--Je vous rappellerai votre promesse en temps utile, madame la marquise.

La conversation se prolongea sur ce ton quelque temps encore; puis enfin
la question de savoir  qui les pierreries seraient vendues fut agite.
Salvador, Roman et Silvia, qui avaient plus vcu en province qu' Paris,
ne connaissaient pas encore toutes les ressources de la capitale.

--Nous pouvons dessertir nous-mmes ces pierres et les mettre sur
papier; mais  qui les vendre ou les engager? voil la question 
laquelle il faudrait pouvoir rpondre, dit Salvador.

--C'est, en effet, embarrassant.

--Oh! une ide, ajouta Salvador en se frappant le front, je tiens notre
affaire. Te souviens-tu de cet original que nous avons rencontr chez
Lemardelay, qui avait amen avec lui une vieille femme d'une tournure si
grotesque, et que tous le monde accablait de compliments et de
salutations.

--M. Juste?

--Juste, je crois que cet homme est celui qu'il nous faut.

--Et tu sais o le trouver?

--Pas prcisment, mais je sais o trouver le comte palatin du
saint-empire romain. Tu sais, l'homme au portefeuille? et il est
probable que ce noble personnage pourra m'indiquer la tanire de
monsieur Juste.

--Je n'ai pas besoin de te recommander d'tre prudent, de ne pas faire
 ces gens-l d'ouvertures de nature  leur donner l'veil.

--La recommandation est au moins inutile.

--C'est que je n'accorde pas beaucoup de confiance  ce comte palatin,
qui a tromp si indignement son ami dans l'affaire du portefeuille.

--Sois tranquille, te dis-je, je n'ai pas oubli que les _ouvriers_[244]
parisiens n'ont pas de probit.

--C'est qu'il ne serait pas trs-agrable de faire naufrage au port,
avec d'autant plus de raison que cette affaire sera probablement la
dernire que nous ferons; car si les promesses qui m'ont t faites se
ralisent, j'obtiendrai sous peu de temps un trs-bel emploi.

--Si vous vouliez me permettre de voir le ministre et de solliciter pour
vous, dit Silvia  Salvador, aprs avoir adress  Roman un coup d'oeil
significatif, je suis bien sre que vous n'attendriez pas longtemps.

--Au fait, c'est une ide, rpondit Roman.

--Ne parlons pas de cela, je vous prie, je ne veux pas devoir aux beaux
yeux de ma matresse l'emploi que je sollicite.

--Eh bien! c'est dit, je saurai demain o demeure M. Juste, et ce sera
madame la marquise qui sera charge de traiter l'affaire que nous
voulons faire avec lui.




V.--Un usurier.


Roman savait que le comte palatin du saint-empire romain tait un des
plus fidles habitus de l'tablissement du limonadier  moustaches
grises, et que pour rencontrer ce noble personnage, il ne fallait
qu'aller passer quelques heures de l'aprs-midi dans cette maison o il
venait tous les jours.

C'est ce que fit Roman. Il y tait depuis moins d'une heure, lorsqu'il
vit entrer celui qu'il attendait, il l'appela, et le comte vint avec
empressement se placer prs de lui. Aprs les politesses d'usage entre
gens de bonne compagnie, le comte demanda  Roman, si les rsultats de
son voyage  Baden-Baden avaient t satisfaisants.

--Hlas! non, rpondit celui-ci, et  l'heure qu'il est, je payerais
avec bien du plaisir un excellent dner  celui qui pourrait m'indiquer
un honnte marchand d'argent dispos  escompter  un taux raisonnable
du papier couvert d'excellentes signatures.

--Que ne vous adressez-vous donc au matre de cans?

--Je n'ai pas beaucoup de confiance en cet homme-l; j'ai entendu
raconter, au dner o j'ai eu le plaisir de vous rencontrer pour la
premire fois, une certaine histoire.

--Celle du lingot?

--Prcisment; et vous conviendrez avec moi...

--Je respecte vos scrupules; mais si vous le voulez, je vais vous mener
chez un marchand de jouets d'enfants qui fera votre affaire.

--Il me donnerait des polichinelles et des chevaux de bois en place
d'cus.

--Si ce sont des cus que vous voulez, il n'y a que monsieur Juste qui
puisse faire votre affaire.

--Monsieur Juste, dites-vous? mais ce nom-l ne m'est pas inconnu, je
l'ai entendu prononcer quelque part; mais o?...

--Eh! parbleu, au dner en question, monsieur Juste y tait.

--Cet homme-l me convient, et si vous voulez me donner son adresse,
j'irai demain chez lui de votre part.

Le comte donna l'adresse qu'on lui demandait, se rservant _in petto_ de
voir le soir mme l'usurier, afin de stipuler avec lui la commission 
laquelle il aurait droit.

Roman, ainsi qu'il l'avait promis, paya un excellent dner au comte.

Il employa toute la journe qui suivit  recueillir des renseignements
sur le compte de monsieur Juste, et ce qu'il apprit lui donna la
conviction que l'on pouvait sans crainte proposer les affaires les plus
louches  cet usurier, dont la discrtion tait, disait-on acquise 
tous ceux qui lui procuraient les moyens de gagner de l'argent.
Cependant lorsqu'il rapporta  Salvador et  Silvia tout ce qu'il avait
appris, il recommanda  cette dernire de n'agir qu'avec une extrme
prudence, et de ne faire, si elle jugeait convenable, que des
demi-ouvertures  l'usurier lors de sa premire visite.

--N'ayez pas d'inquitude, lui rpondit Silvia, j'irai demain voir ce
monsieur, et je vous promets que vous serez content de moi.

Le lendemain, ainsi que cela avait t convenu, Silvia sortit de chez
elle pour se rendre chez monsieur Juste.

Elle se fit conduire devant la grille principale du jardin du
Luxembourg, o elle laissa sa voiture; et aprs avoir dfendu  son
chasseur de la suivre, elle s'enveloppa dans son chle, abattit sur ses
yeux le voile de dentelle qui ornait son chapeau, et entra dans le
jardin, qu'elle traversa tout entier pour sortir par la grille de la rue
d'Enfer.

Arrive dans la rue Saint-Dominique d'Enfer, elle sonna  la porte d'une
maison d'assez pauvre apparence, et attendit patiemment quelques minutes
avant que quelqu'un vnt lui ouvrir. Les aboiements d'un chien, auquel
la plnitude de sa voix permettait de supposer une taille formidable,
rpondirent seuls d'abord aux premiers tintements de la sonnette. Silvia
ne s'effraya pas, et sonna de nouveau; les aboiements du chien
redoublrent; mais un petit guichet, pratiqu dans la porte, et dfendu
par d'assez forts barreaux de fer, fut ouvert, et lui laissa voir une
figure jaune et parchemine, claire par deux petits yeux vert de mer,
et surmonte d'un bonnet dont la couleur primitive disparaissait sous
une couche paisse de crasse.

C'tait celle de M. Juste.

--Que demandez-vous? dit-il.

--M. Juste, rpondit Silvia; mais abrgez, s'il vous plat, les
formalits qui doivent prcder mon admission dans la place,
ajouta-t-elle en levant assez son voile pour permettre  M. Juste de
jeter un coup d'oeil sur ses jolis traits.

--Bien, bien, dit le digne usurier que la vue d'un aussi joli visage
avait probablement attendri; je vais vous ouvrir, laissez-moi seulement
le temps d'attacher mon chien.

La porte fut enfin ouverte, et Silvia, en passant dans une petite cour
qu'il fallait traverser pour arriver au btiment habit par M. Juste, ne
put s'empcher de remarquer le compagnon de l'usurier, terre-neuvien de
la plus forte race, qui grondait dans sa loge.

--Eh! eh! dit Juste, que dites-vous du compagnon de ma solitude?
Croyez-vous qu'avec un gardien de cette taille, et aussi incorruptible
que celui-ci, je doive beaucoup craindre messieurs les voleurs de la
bonne ville de Paris?

Une baie, ferme par une forte porte en chne garnie d'une serrure de
sret et de plusieurs verrous, donnait entre dans le btiment
d'habitation, dont toutes les fentres taient garnies d'normes
barreaux de fer; et avant d'arriver au cabinet dans lequel Juste avait
introduit Silvia, il fallait traverser plusieurs pices dont les portes,
la nuit, devaient tre soigneusement fermes.

Ces pices qui servaient de magasin  M. Juste taient pleines d'une
foule d'objets htroclites, venus de toutes les contres du monde et
appartenant  toutes les poques, rassembls sans ordre, les uns
accrochs au plafond ou le long des murs, les autres jets ple-mle sur
le carreau, des objets d'histoire naturelle, des boas et des oiseaux
empaills, deux cadres, un rempli d'insectes, l'autre de papillons, des
chantillons et des minraux dans une bote de bois blanc; des
coquillages de toutes les formes et de toutes les couleurs; une
collection complte de Michel-Ange, de Poussin, de Salvator Rosa, de
Murillo, de Paul Porter, de Mignard, de Tniers et de Rubens apocryphes,
au milieu desquels on pouvait cependant trouver quelques toiles
authentiques dsoles d'tre forces de rester en aussi mauvaise
compagnie; des souricires et des horloges de Nuremberg, tous les ours
de la librairie moderne, et quelques bons vieux livres venus on ne sait
comment dans ce capharnaum, des armes offensives et dfensives,
antiques, modernes et du moyen ge; des morions, rondaches, salades,
cuirasses, masses d'armes, hallebardes, pertuisanes, pes  deux mains,
arquebuses, pistolets  mches et  rouet, claymores cossaises, crics
malais, tromblon oriental, yatagan arabe, arcs, flches, carabines
tyroliennes, fusils de chasse et de munition; des porcelaines de Saxe,
de la Chine et du Japon; des vieux svres et des poteries de Bernard de
Palissy; des vases trusques et des urnes lacrymatoires; une tte de
mort couronne d'une guirlande de roses artificielles; le calumet des
peaux rouges de l'Amrique septentrionale, la chibouque des Turcs et le
narguil des Italiens; des bouteilles de vin de Champagne  brillantes
tiquettes; des pots de la pommade du lion; des coupes de bronze et
d'argent ciseles par Benvenuto Cellini et des encriers siphodes, des
foetus et des lzards conservs dans des bocaux remplis d'esprit de vin;
des scapulaires, une momie gyptienne, des Agnus Dei et un reliquaire,
contenant un des morceaux de la vraie croix; des instruments de musique
et des ustensiles de cuisine; des mdailles romaines; des paquets de
bougies et des bottes d'allumettes chimiques allemandes; la tte
parfaitement tatoue d'un chef des peuplades de la mer du Sud; des
botes de sardines, les vieilles paulettes, le sabre d'honneur et le
manteau de pair d'un illustre marchal de France: toutes les dpouilles
du riche et du pauvre, de l'homme du monde, de l'artiste et du savant,
toutes couvertes de poussire et de toiles d'araignes.

Quelques chaises de paille, une petite table de bois noir, devant
laquelle tait plac un fauteuil de canne, une cuvette et un pot  eau
placs sur la chemine, et surmonte d'une mauvaise gravure colle sur
la muraille, composaient tout l'ameublement du cabinet dans lequel Juste
avait introduit Silvia. Les fentres de ce cabinet comme celles de
toutes les autres pices, taient garnies de forts barreaux assez
rapprochs l'un de l'autre pour ne laisser pntrer dans l'appartement
qu'un jour ple et douteux.

Les murs taient tapisss d'un mur commun  fleurs blanches sur un fond
bleu dchir en plusieurs endroits la chemine tait garnie seulement
d'une paire de petits chenets en fonte, et  la voir si propre et si
nette, on devinait que mme pendant les jours les plus rigoureux de
l'hiver, monsieur Juste n'y faisait pas de feu.

Il offrit  Silvia une des chaises de paille qui garnissaient son
cabinet, et se plaa dans le fauteuil.

--Vous permettez, dit-il, aprs s'tre envelopp dans la vieille
redingote de molleton noir, couverte de taches et perce aux coudes dont
il tait vtu, vous permettez que j'achve mon repas; je djeunais
lorsque vous avez sonn  ma porte.

--Ne vous gnez pas, rpondit Silvia.

Une jatte de lait et un morceau de pain bis composait le djeuner de
Juste.

--M'expliquerez-vous, dit-il en trempant une mouillette dans sa jatte de
lait, ce qui me procure l'honneur de votre visite?

Silvia essaya de prendre une voie dtourne pour arriver au but qu'elle
voulait atteindre.

--Vous possdez des objets trs-curieux et d'un grand prix dont vous
seriez bien aise de vous dfaire, rpondit elle, et comme il est
possible que je me dtermine  en acheter quelques-uns, je suis venue
pour les voir.

--On vous a tromp, dit Juste, en jetant sur Silvia un regard
interrogateur, les objets qui garnissent mes magasins ne sont pas 
vendre, je les donne quelquefois  ceux dont j'escompte le papier; mais
je les rachte aussitt qu'ils sont vendus, si cependant vous dsirez
jeter un coup d'oeil sur mes curiosits, je suis  vos ordres.

Silvia ayant tmoign qu'elle ne serait pas fche d'examiner
attentivement ces objets qu'elle n'avait fait qu'entrevoir, monsieur
Juste qui avait expdi la dernire bouche de son modeste djeuner se
leva et prcda Silvia dans les pices o taient rassembls tous ses
bric--brac.

--Voil, dit-il, de magnifiques toiles dues aux pinceaux des plus
clbres matres des coles franaise, italienne, hollandaise et
espagnole; les meilleurs ouvrages des littrateurs les plus distingus
de l'poque: la _Vierge de Meudon_, de monsieur Groult de Tourlaville,
la _Ckristeide_, une _Blonde_, le _Mousse_ de madame Augusta Kernock, le
_Code des honntes gens_ et une multitude d'autres _codes_, et plusieurs
autres chefs-d'oeuvre: des Elzvirs, des Etienne, des Aldes et des
Manuces. Dans ce bocal est renferm l'aspic de la reine Cloptre; voil
du vin de Champagne de Mot et compagnie d'Epernay; la bote  mouches
de madame de Pompadour, le stylet dont se servit Dibutade lorsqu'elle
traa sur la muraille le profil de son amant, la palette d'Appelles, un
des ciseaux de Phidias, un autographe de Molire, le ruban avec lequel
Androcls conduisait son lion dans les rues de Rome.

Monsieur Juste, pour faire l'numration de toutes ces richesses, avait
pris le ton d'un charlatan qui vante aux badauds rassembls autour de
lui les proprits merveilleuses de son baume.

--Avez-vous parmi toutes vos curiosits, l'anneau de Gygs et le sceau
du grand Salomon, dit Silvia en souriant.

--Est-ce que vous avez envie d'acheter ces deux objets? rpondit M.
Juste en fixant sur Silvia ses petits yeux vert de mer.

--S'ils taient  vendre... l'anneau de Gygs surtout, me conviendrait
infiniment; on a souvent besoin d'aller dans des lieux dans lesquels on
ne voudrait pas tre vue.

--Chez l'usurier Juste, par exemple.

--Vous l'avez dit, matre, rpondit Silvia.

--Et peut-on connatre, madame, le motif qui vous amne dans ce lieu o
vous ne voudriez pas tre rencontre?

--Vous tes discret, M. Juste?

--Trs-discret, belle dame, surtout lorsque j'y trouve mon compte.

--Si vous le voulez, nous ferons ensemble une affaire dont vous n'aurez
pas  vous plaindre.

--Et quelle est cet affaire?

--Vous tes bien press...

--Excusez mon impatience, elle est toute naturelle, l'affaire que vous
voulez me proposer est, dites-vous, trs-avantageuse.

--Vous allez en juger: mais procdons par ordre. Vous ne me connaissez
pas, et comme je vis dans un monde o vous n'tes pas admis, il n'est
pas probable que vous puissiez me retrouver une fois que je serai sortie
de votre maison; je puis donc sans me compromettre; vous dire ce qui
m'amne prs de vous.

--Trs-vrai! aimable dame.

--Si l'on vous offrait, moyennant cent mille francs, des pierres
prcieuses qui valent au moins cinquante mille francs de plus,
accepteriez-vous la proposition?

M. Juste regarda fixement Silvia pendant quelques minutes avant de lui
rpondre, puis il se rapprocha d'elle et lui souffla ces quelques mots
dans l'oreille.

--Si les pierreries valent rellement cinquante mille cus, je vous
compterai la somme que vous exigez, quand bien mme ces pierreries
seraient celles qui ont t voles, il y a deux jours, au comte
Colordo.

--Je vois que vous tes un homme raisonnable et qu'il y a moyen de
s'entendre avec vous; mais si je vous apportais dans quelques heures les
pierreries en question, seriez-vous en mesure de me compter
immdiatement la somme en billets de banque?

--Immdiatement; en billets de banque, ou en or:  votre choix.

--En ce cas, matre, ouvrez votre caisse, j'ai apport les pierreries
avec moi.

--J'en tais sr! et ce sont celles du comte Colordo?

--Que vous importe? si elles valent rellement cinquante mille cus.

--Vous avez raison; mais voulez-vous me permettre d'examiner ces
pierres?

--Rien de plus juste, je n'ai pas l'intention de vous vendre chat en
poche.

Silvia avait mis la main  l'aumnire attache  sa ceinture pour en
tirer le petit paquet qui contenait les pierreries, et le vieux Juste
essuyait les verres de ses lunettes, lorsqu'un vigoureux coup de
sonnette, accompagn de formidables aboiements du chien de garde, vint
tout  coup les frapper d'pouvante; Silvia tait ple, et ses yeux,
fixs sur ceux de l'usurier, semblaient lui demander l'explication de
cette visite inopportune. Juste posa sur son bras une de ses mains
dcharnes.

--Rassurez-vous, lui dit-il, vous n'avez rien  redouter ici; je vais
voir quel est celui qui a tir la sonnette avec tant de violence; c'est
sans doute un client qui vient me demander de l'argent aprs avoir pass
la nuit au jeu.

Juste sortit en effet aprs avoir mis dans sa poche la cl de son
bureau.

Silvia, lorsqu'elle se trouva seule dans le bazar de M. Juste, se dit,
bien qu'une trahison de la part de l'usurier ne ft pas  redouter,
qu'il tait cependant possible que la police ft sur les traces de
l'auteur du vol commis  l'htel de Castiglione: que peut-tre elle
avait t suivie, et que, dans ce cas, elle devait se dbarrasser des
pierreries qu'elle portait sur elle; cette rsolution une fois prise,
elle songea  l'excuter; elle avisa dans un coin un vase soi-disant
antique,  col trs-troit, qui tait  demi cach sous un monceau de
vieilles armes de toutes les espces, et couvert d'une vnrable
poussire, elle y introduisit toutes les pierreries; ce qui lui fut
facile lorsqu'elle les et retires du papier qui les enveloppait; elle
avait termin cette opration lorsque monsieur Juste rentra: la plus
complte satisfaction tait peinte sur sa physionomie, il souriait
presque!

--Soyez sans crainte, madame, dit-il, ce n'est rien, c'est un gnral de
mes amis qui vient, en sortant du club, me prier de lui prter
cinquante mille francs que je vais lui remettre. Je l'ai pri de
m'attendre quelques instants dans une pice voisine, afin de vous
laisser le temps de vous cacher, si, comme je le crois, vous ne voulez
pas tre vue.

Juste conduisit Silvia derrire une cloison treillage, garnie de petits
rideaux de toile verte, qui sparait le cabinet en deux parties gales;
il lui avana un sige, et aprs lui avoir donn de nouveau l'assurance
qu'il ne la ferait pas attendre longtemps, il introduisit le gnral
dans le cabinet.

Silvia, de la place qu'elle occupait, pouvait entendre tout ce que
disaient l'usurier et le gnral, et le tissu des petits rideaux verts
qui couvraient le treillage tait si mince qu'elle pouvait presque
distinguer leurs traits.

Le gnral,  peine quadragnaire, tait bel homme dans toute
l'acception du mot, ses formes gracieuses, et le timbre flatteur de sa
voix indiquaient un homme de la meilleure compagnie.

--Vraiment, mon cher Juste, dit-il en entrant dans le cabinet de
l'usurier,  la difficult que l'on prouve avant d'arriver  votre
_sanctum sanctorum_, on serait presque tent de croire que vous tes en
bonne fortune.

--Eh! eh! rpondit Juste, pourquoi ne me serait-il pas permis de
demander quelques distractions aux amours.

--Oh! je sais que vous tes assez riche pour acheter les bonnes grces
des plus jolies femmes.

--Acheter! acheter! mais, gnral, croyez-vous donc que je puisse devoir
mes bonnes fortunes qu' mon argent.

Et le petit monstre se caressait le menton et se regardait
complaisamment dans un petit miroir de toilette accroch 
l'espagnolette de la fentre.

--Pardonnez-moi, mon cher Juste, vous ne m'avez pas compris; je voulais
dire seulement que les hommes les mieux faits sont quelquefois obligs
de faire des sacrifices pour satisfaire les petites fantaisies d'une
femme aimable et jolie.

--C'est possible, mais jusqu' ce jour j'ai t assez heureux pour
viter les piges des coquettes.

--Cela est facile, lorsque l'on est, comme vous, ferme dans ses
rsolutions; mais, hlas! je ne suis pas dou d'une semblable force de
caractre, et les cinquante mille francs que vous allez me prter, sont,
vous le savez, destins  ma matresse.

--Gnral, _vous tes un cornichon_! une somme aussi considrable  une
femme qui se moque de vous!

--Vous ne diriez pas cela si vous connaissiez cette adorable crature
que tout le monde accable d'hommages et qui n'aime que moi.

--Et vos billets de banque!

--Vous vous trompez, vous ne rendez pas  Coralie, la justice qui lui
est due.

--C'est possible; mais je crois que ce n'est pas dans les coulisses de
l'Opra qu'il faut aller chercher des femmes dsintresses.

--Permettez-moi de ne pas tre de votre avis; ce n'est que depuis que je
suis aim de Coralie que je connais le vritable bonheur.

--Alors je vous flicite; mais revenons  nos moutons?

Silvia, qui ne savait pas que Juste avait retir et mis en lieu de
sret la cl qui servait  fermer la porte de la cloison, tremblait
qu'il ne vnt au gnral la pense de s'assurer si ses soupons, 
l'endroit des vellits amoureuses du marchand d'argent, taient fonds.
Juste ne lui laissa pas le temps de s'inquiter davantage.

--Vous dsirez, dit-il au gnral, que je vous prte cinquante mille
francs? je suis, comme toujours, dispos  vous obliger.

--Trs-bien, mon ami; mais cette fois, je vous en avertis, c'est de
l'argent qu'il me faut; je ne veux plus de vos marchandises qui ne
sortent de chez vous que pour y revenir.

--De l'argent! de l'argent! s'cria Juste, mais o diable voulez-vous
que je prenne une somme aussi forte que celle que vous me demandez?

--Vous prendrez cette somme dans votre coffre-fort, mon matre, et je ne
vous donnerai en change que ces chiffons de papier.

Le gnral tira de son portefeuille plusieurs feuilles de papier timbr
qu'il remit  l'usurier.

--Vous le voyez, dit-il, lorsque Juste aprs, avoir achev la lecture
d'une de ces pices, la posa sur la petite table, l'acte est
parfaitement en rgle, il ne s'agit plus que d'y ajouter le nom du
prteur.

--Oh! du moment que madame la comtesse s'engage solidairement avec vous,
cela change totalement la face des choses, et je suis prt  vous
compter la somme en question.

--Eh bien! alors c'est une affaire faite.

--Vous me prendrez seulement dix mille francs de curiosits et d'objets
antiques.

--Je ne prendrai pas seulement le plus petit objet. Cinq mille francs de
prime et dix pour cent d'intrts c'est, je crois, trs-raisonnable.

--Allons, allons, je vais vous chercher votre somme, mais vous me
promettez de ne plus faire d'affaires avec mon confrre Josu?

--Je vous promets de ne m'adresser  ce juif que pour les affaires que
vous refuserez.

--Trs-bien! trs-bien! s'cria Juste en se frottant les mains; s'il
fait une affaire refuse par moi, il perdra de l'argent et ce sera bien
fait.

--Vous dtestez donc bien messire Josu?

--Je dteste tous les juifs; mais ne parlons plus de ce paen, dont je
ne puis entendre prononcer le nom sans me mettre en colre, et terminons
notre affaire.

--Je vous attends.

Juste reprit l'acte qu'il lut une seconde fois avec la plus scrupuleuse
attention, s'arrtant  la fin de chaque phrase, et en commentant
mentalement tous les termes; bien convaincu qu'il tait parfait en la
forme, il dit au gnral de remplir de ses noms et prnoms les blancs
laisss  dessein, et il lui rappela qu'outre cet acte, il devait lui
remettre des lettres de change  trois, quatre et six mois, revtues de
l'aval de sa femme.

--Voici les lettres de change, mon cher Juste, dit le gnral; chose
promise, chose due.

L'usurier sortit aprs avoir examin les lettres de change avec autant
d'attention qu'il en avait mis  examiner l'acte.

Aprs quelques instants d'absence, il rentra dans le cabinet, portant
sous son bras un vieux portefeuille de maroquin vert dont il tira, l'un
aprs l'autre, cinquante billets de banque qu'il remit  son client.

Le gnral, charm de tenir enfin la somme qu'il dsirait, sortit aprs
avoir affectueusement serr la main de l'usurier qui le reconduisit
jusqu' la porte de la rue.

Lorsqu'il eut ouvert  Silvia la porte de la cloison, il lui montra le
portefeuille vert.--Il reste encore dans ce portefeuille, dit-il en
frappant dessus, de quoi vous satisfaire, et si vous voulez me permettre
d'examiner ces pierreries dont les journaux ont fait un si pompeux
loge, nous aurons bientt termin.

Silvia prit le vase antique, et fit tomber sur la tablette du grillage
qui entourait la petite table de l'usurier tout ce qu'il contenait.

--Ah! madame, s'cria Juste d'une voix profondment attendrie et les
yeux pleins de larmes, vous tes une personne bien estimable, une
semblable prcaution au moment o vous paraissiez si trouble, vous me
rappelez, par vos traits et par votre prsence d'esprit, ma pauvre
dfunte.

--Je suis trs-flatte de ressembler  feu madame Juste, rpondit Silvia
en souriant.

Juste ne l'coutait plus; les regards ardents qu'il attachait sur les
pierreries du comte Colordo rsumaient toutes ses facults. Ses petits
yeux tincelaient sous le verre de ses lunettes, et il exprimait par des
exclamations et des petits cris inarticuls sa vive admiration. Quels
beaux diamants, disait-il; quelles magnifiques meraudes! Tout cela vaut
au moins deux cent mille francs, s'cria-t-il enfin, cdant sans y
penser  la joie que lui causait la certitude d'acqurir, moyennant la
moiti de leur valeur, toutes les richesses tales devant ses yeux.

--Ah! ah! lui dit Silvia, cela vaut au moins deux cent mille francs. En
ce cas matre, vous m'en donnerez bien cent cinquante mille.

Cette observation intempestive rendit  l'usurier tout le sang-froid que
l'admiration lui avait fait perdre.

--Je vais vous donner, dit-il, la somme convenue et pas un liard avec.
Ces pierreries sont celles du comte Colordo, et pour en tirer parti, il
faut que je les envoie en Angleterre ou en Hollande, et que je charge de
les vendre un de mes confrres auquel je serai forc d'allouer une
trs-forte commission, de sorte que mes bnfices seront beaucoup moins
considrables que vous ne le supposez.

--C'est bien! tenons-nous-en  ce qui a t convenu.

Juste remit  Silvia quatre-vingt-dix-neuf billets de mille francs.

--Il en manque un, dit-elle aprs les avoir compts.

--Je le sais bien, rpondit l'usurier. Mais comme vous avez sans doute
une bibliothque, j'ai pens que vous voudriez bien m'acheter quelques
livres.

--Vous plaisantez, mon cher! que voulez-vous que je fasse de vos
bouquins?

--Des bouquins! _Une blonde_, _la Vierge de Meudon_, et le _Code des
honntes gens_! ah! belle dame, vous n'apprciez pas  leur juste valeur
les oeuvres les plus remarquables de littrateurs distingus.

--C'est possible, mais j'aime mieux mon billet de mille francs:
donnez-le-moi ou rien de fait.

--Le voil. Vous voyez que je suis rond en affaires; ainsi, si de
nouvelles occasions se prsentent, c'est  moi, je l'espre, que vous
vous adresserez.

--Sans nul doute.

--N'allez pas surtout trouver mon confrre Josu, c'est un misrable
sans foi qui corche ses clients.

--Vous paraissez dtester cordialement cet homme.

--Pourquoi aussi, a-t-il quitt Marseille pour venir s'tablir  Paris,
et m'enlever une bonne partie de ma clientle?

--Ah! messire Josu de Marseille est maintenant  Paris! dit Silvia, se
parlant  elle-mme.

--Vous le connaissez?

--Pas personnellement, mais une dame de mes amies a fait quelques
affaires avec lui.

--Envoyez-moi cette dame, je suis beaucoup plus raisonnable et j'ai
beaucoup plus d'argent que Josu.

--Plus d'argent que Josu! cela me parat difficile: on assure que ce
Juif est trois ou quatre fois millionnaire.

--Je suis plus riche que lui, dit Juste en accompagnant ces paroles d'un
sourire d'orgueilleuse satisfaction.

--Oh! oh!

--Si vous ne me croyez pas, parlez de moi au gnral que vous
rencontrez, dites-vous, dans le monde, et vous serez difie.

--Je vous crois. Mais dites-moi? cher M. Juste, je rencontre en effet
assez souvent ce gnral dans le monde, et je serais bien aise de savoir
tout ce qui le regarde: ne pouvez vous rien m'apprendre?

--Vous tes mademoiselle Coralie! s'cria Juste.

Silvia se mit  rire aux clats.

--Vous n'allez donc jamais  l'Opra? dit-elle.

--Jamais; c'est un plaisir qui cote trop cher.

--Alors je m'explique votre erreur, mais parlons du gnral.

--Oh! je ne sais si je dois: un client...

--M. Juste, il faut me tmoigner de la confiance, si vous voulez qu'
l'avenir je ne m'adresse pas  votre confrre Josu. J'ai vraiment
besoin de savoir tout ce qui concerne ce gnral, et par la nature de
vos relations avec lui, vous devez connatre ses affaires aussi bien que
lui-mme. Parlez, je vous coute.

--Il faut donc faire tout ce que vous voulez, on ne peut pas appliquer
aux fils des grands hommes de l'poque impriale le proverbe si connu,
tel pre, tel fils. En effet,  part quelques rares exceptions, les fils
des favoris du grand empereur ramassent la boue des ruisseaux pour en
tacher leur nouvel cusson.

Le gnral qui vient de sortir d'ici est le fils unique d'un des plus
braves gnraux de l'empire, rejeton dgnr d'une noble souche, mon
client n'a rien hrit de son pre si ce n'est de sa belle prestance, et
de sa physionomie mle et expressive. Au reste, je ne vous apprends rien
que vous ne sachiez dj, puisque, ainsi que vous venez de me le dire,
vous l'avez rencontr plusieurs fois dans le monde.

Le chef intrpide de la demi-brigade la plus valeureuse de la rpublique
et de l'empire, laissa  son fils une fortune assez considrable et qui
lui permettait de tenir dans le monde un rang distingu.

Mon client, jeune, riche et porteur d'un nom auquel se rattachaient tant
et de si glorieux souvenirs, fut trs-bien accueilli lors de ses dbuts
dans la socit. Le moment, il est vrai, tait favorable: c'tait peu de
temps aprs les vnements de juillet 1830, et,  cette poque, tous
ceux qui portaient un nom illustre dans les fastes de la priode
impriale, voyaient s'ouvrir devant eux toutes les avenues qui
conduisent  la fortune.

A cette poque l'amour de la garde nationale avait tourn toutes les
ttes; les bourgeois les plus dbonnaires apprenaient la charge en
douze temps, et laissaient crotre leurs moustaches; les femmes
habillaient leurs enfants en voltigeurs de la milice citoyenne;
c'taient en un mot une manie universelle et je crois que si l'on y
cherchait bien, on trouverait chez moi un vieil uniforme de soldat
citoyen tout couvert de poussire.

Mon client, grce aux gens puissants qui le protgeaient (on ne manque
jamais de protecteurs lorsque l'on n'a besoin de rien) obtint le poste
qu'il occupe encore aujourd'hui de gnral d'une des brigades de la
garde nationale parisienne.

Je vois, dit Silvia, que je me suis trangement trompe, je croyais,
moi, que ce gnral tait l'un des hros de notre jeune arme d'Afrique,
un mule des Changarnier et des Lamoricire.

Vous vous tes en effet trangement trompe. Mon client, tout gnral
qu'il est, et malgr les dcorations qui brillent sur sa poitrine, ne
possde aucune des excellentes qualits de son pre, dont la probit, la
bravoure et le dvouement taient  l'ordre du jour des armes de la
rpublique et de l'empire, et dont le nom est rest pur au milieu des
souillures de notre poque.

Devenu gnral, mon client vit s'ouvrir devant lui les salons de toutes
les sommits du jour, il fut mme reu  la cour; mais cela ne dura pas
longtemps. Le grand train que menait cet honorable personnage, les
dners de Lucullus qu'il donnait aux officiers suprieurs de la brigade
citoyenne place sous ses ordres, ses jolies femmes qu'il entretenait,
ses quipages qui rivalisaient, s'ils ne surpassaient pas ceux des
princes, tout cela lui cotait par anne, une somme au moins triple de
celle  laquelle s'levaient ses revenus, de sorte qu'un beau jour il se
trouva veuf de son dernier billet de mille francs. La position tait
embarrassante.

Diable, diable, se dit le gnral, aprs quelques instants de
rflexions, la caisse est vide, je ne puis pourtant pas me passer
d'argent, il m'en faut pour mes gens et pour mes matresses; mais,
comment m'en procurer?

--Monsieur le comte est embarrass! lui dit son valet de chambre,
vritable Frontin de comdie, qui avait entendu le monologue de son
matre. Cette interrogation intempestive n'offensa point le gnral, qui
connaissait trop bien le caractre parfaitement convenable de son valet,
pour ne pas deviner de suite que s'il se permettait d'adresser la parole
 son matre dans un moment o celui-ci paraissait si vivement
contrari, c'est qu'il pouvait, ainsi que cela du reste, lui tait
arriv plusieurs fois, lui donner quelques bons conseils; aussi bien
loin de le rudoyer, il l'engagea  s'expliquer sans crainte, et voici 
peu prs ce que le valet de chambre lui dit aprs lui avoir demand
pardon de la libert grande.

--Monsieur le comte est jeune, la position qu'il occupe dans le monde
est excessivement honorable, et, bien que toutes les proprits de
monsieur le comte soient greves d'hypothques il trouverait facilement,
s'il voulait se marier, une femme qui lui apporterait une dot
trs-considrable.

--Est-ce que vous avez une femme  me proposer monsieur Frdric,
rpondit en souriant mon client qui, pour la premire fois de sa vie,
envisagea sans frmir la ncessit de se marier.

--Monsieur le comte veut rire, rpondit le Frontin il sait bien de qui
je veux parler.

Le gnral savait en effet quelle tait la personne  laquelle son valet
faisait allusion. L'un des officiers suprieurs de sa brigade tait le
pre d'une jeune fille que tous les beaux de l'tat-major accablaient
d'hommages et de petits soins; taient-ils sduits par les attraits de
la demoiselle ou par les beaux yeux de la cassette du papa? je ne puis
rpondre  cette question d'une manire positive. Tout ce que je puis
vous dire, c'est que la jeune fille tait ravissante, et que la cassette
du pre tait dit-on respectable. Quoi qu'il en soit cette jeune fille,
semblable en cela  presque toutes les femmes, ddaignait tous ceux qui
composaient la foule de ses adorateurs, et tait toute dispose 
accueillir avec beaucoup d'indulgence le seul homme qui paraissait
vouloir contester la puissance de ses charmes.

Cet homme, je n'ai pas besoin de vous le dire, n'tait autre que le
gnral en question. Aussi, lorsqu' son tour il se mit sur les rangs,
tous ceux qui, jusqu' ce moment avaient t soufferts comme en cas,
furent successivement carts, ce fut  lui dsormais que le soin de
porter le bouquet et l'ventail de la demoiselle, lorsqu'ils se
trouvaient ensemble au bal, fut confi, et je dois en convenir, il
s'acquittait avec beaucoup de grce des fonctions de cavalier servant.

Le pre de la jeune personne, la borne la plus mal taille qu'il soit
possible de rencontrer, ne voyait pas sans prouver un certain plaisir
son gnral faire une cour assidue  sa fille; la position leve de mon
client flattait son amour-propre, et bien qu'il st quelque chose du
mauvais tat de ses affaires, son nom, ses paulettes toiles et son
charpe tricolore garnie de franges d'argent, excusaient, aux yeux de la
borne en question, les peccadilles du pass.

Le mariage fut conclu.

Hlas! hlas! pourquoi les jours de la lune de miel sont-ils si peu
nombreux? pourquoi sont-ils si courts?

Le gnral qui, durant les premiers mois de son mariage, avait paru
enchant, charm de sa femme; qui vantait ses charmes, son esprit et ses
grces  tous ceux qui voulaient bien l'entendre, se refroidit
insensiblement. D'abord, monsieur et madame qui, chaque soir se
retiraient dans le mme appartement, eurent chacun un logis spar; puis
madame fut force de faire ses visites et d'aller au bois sans tre
accompagne de monsieur; puis enfin, monsieur, ennuy  ce qu'il parat
d'entendre les reproches de madame, qui n'avait pas accept sans se
plaindre la position qui lui tait faite, position que du reste elle ne
mritait pas, car elle tait jeune, jolie, spirituelle, et, ce qui est
plus rare, elle aimait son mari; monsieur, dis-je, reprit tout  coup
les habitudes cheveles de sa vie de garon.

Ses dettes avaient t payes lors de son mariage, il en fit de
nouvelles. J'ai eu fort souvent le plaisir de lui prter de l'argent.

--En prenant vos srets, dit Silvia.

--Bien entendu, rpondit Juste. Lorsqu'on ne voulut plus lui prter
d'argent, il acheta des marchandises de toutes natures afin de les
revendre  vil prix. Vous dire tout ce qu'il a achet, serait beaucoup
trop long; qu'il vous suffise de savoir qu'il doit sur la place au moins
seize cents mille francs.

--Tant que cela!

--Tout autant; et il est probable qu'il devrait beaucoup plus, si
plusieurs de ceux qu'il a essay de mettre dedans, n'taient alls
chercher prs du chef de certain tablissement que le ciel confonde,
certains renseignements qui drangrent une bonne partie de ses
combinaisons.

Il trouva cependant les moyens d'acheter  un marchand de vins des
environs de Paris, cent cinquante mille francs de vins de Bordeaux; la
russite de cette opration lui fit natre l'ide d'en tenter une autre;
il se dit que puisqu'il avait du vin, il devait acheter des bouteilles
et des bouchons, et  cet effet il s'adressa  un honnte marchand de
ces deux articles; mais celui-ci mieux avis que le marchand de vins de
Bordeaux, ne se laissa pas blouir par le grade minent les dcorations
et les belles manires du personnage, il se dit qu'il ne serait pas
prudent de livrer, sans avoir pris certaines prcautions, trente-deux
mille francs de bouteilles et de bouchons; il alla donc  son tour
demander des renseignements  l'tablissement en question, et ceux qu'il
obtint furent de telles nature, qu'il garda, et fit bien, ses bouteilles
et ses bouchons.

Le vin fut vendu par les soins d'un de ces courtiers d'affaires
tnbreuses,  cinquante cinq pour cent de perte.

Le marchand qui l'avait vendu au gnral, n'tant pas pay  l'chance
de ses lettres de change, et ne pouvant faire mettre son dbiteur 
Clichy, seul moyen de le contraindre  s'excuter; (mon client, j'ai
oubli de vous dire cela, tait dput, et grce  ses fonctions
lgislatives, il se moquait de messieurs les gardes du commerce et de
ses cranciers tant que durait la session des chambres) le marchand fut
donc oblig de faire contre fortune bon coeur, et de prendre son mal en
patience.

Cette affaire et beaucoup d'autres, qu'il serait trop long de vous
rappeler, excitrent quelques lgres rumeurs dans le monde honorable o
mon client tait reu; des gens rigoristes qui ne veulent pas absolument
faire  notre poque les concessions qu'elle exige ces gens-l s'en
allrent partout, disant  qui voulait les entendre, qu'un fripon bien
habill n'en tait pas moins un fripon. Le gnral fit d'abord tte 
l'orage, il traita de calomnie et de mchants propos les bruits que l'on
faisait courir sur son compte, de sorte que beaucoup de gens le voyant
si calme au milieu de la tempte, ne purent s'empcher de dire:

    Rien ne l'meut, rien ne l'tonne.

Mais lorsque toutes les portes se fermrent devant lui, lorsque des gens
qui jusque-l avaient paru le rechercher, tournrent la tte lorsqu'ils
passaient  ct de lui, afin de n'tre pas forcs de lui rendre son
salut, il fut enfin forc de s'mouvoir.

Aujourd'hui ce n'est qu'avec la signature de sa femme qu'il peut obtenir
de l'argent, et vous avez pu voir qu'il ne se fait pas faute de s'en
servir, et pour satisfaire les caprices les plus frivoles.

--Est-ce que vraiment il va donner  cette Coralie les cinquante mille
francs que vous venez de lui prter?

--Sans doute. Coralie,  ce qu'on assure, est une de ces femmes qui
n'accordent leurs bonnes grces qu'aux gens qui payent argent comptant,
et qui sait tirer un bon parti de tous ceux qu'elle a sduits; ainsi, il
est plus que certain que l'argent extorqu  la femme servira  acheter
les faveurs de la matresse.

--Ainsi, dit Silvia qui avait cout avec la plus srieuse attention
tout ce que venait de lui dire Juste, vous pensez sans doute que la
recommandation de ce gnral ne serait pas d'une grande utilit 
quelqu'un qui solliciterait des fonctions d'une certaine importance?

--Je crois au contraire, aimable dame, qu'elle ne pourrait que lui
nuire; car je vous le dis en confidence, mon client est maintenant un
astre  son dclin, et si mes prvisions ne me trompent pas, d'ici  peu
de temps il sera forc de donner sa dmission de gnral; on dit mme,
tout bas, qu'il a l'intention d'aller se fixer  Rome, afin de
solliciter de notre Saint-Pre, le grade de gnralissime des troupes
papales.

Silvia, lorsque Juste eut achev de lui raconter tout ce qu'il savait
sur le compte du gnral qu'elle venait de rencontrer chez lui, sortit
de sa maison, empresse d'aller rejoindre Salvador et Roman, qui
l'attendaient sans doute avec la plus vive impatience. Elle tait
charme d'tre  mme de leur prouver qu'ils n'avaient pas eu tort de
lui confier la ngociation de l'affaire si dlicate qu'elle venait de
terminer avec tant d'intelligence et de bonheur, et qu'elle tait digne
d'tre en tiers dans l'association qu'ils avaient forme. Elle tait
encore trs-satisfaite de ce que le hasard lui avait fourni les moyens
d'clairer sont amant sur le compte du gnral; car Salvador, lorsqu'il
tait arriv  Paris, tait porteur d'une lettre de recommandation
adresse au gnral par une personne notable de son dpartement, de
laquelle, sans doute, ce dernier n'tait pas connu sous son vritable
jour; et il comptait beaucoup sur les promesses qui lui avaient t
faites par ce noble personnage.

Si le lecteur veut bien nous le permettre, nous laisserons Silvia aller
retrouver ceux que maintenant nous pouvons nommer ses complices, et nous
resterons quelques instants encore chez l'usurier Juste, o nous
rencontrerons quelques personnages nouveaux qui doivent, ainsi que lui,
jouer un certain rle dans la suite de cet ouvrage, et qui nous
fourniront l'occasion d'initier nos lecteurs  quelques nouveaux
mystres de la vie parisienne.

Il s'exerce dans Paris et au grand jour, une foule de commerces et
d'industries, qui, trs-honntes en apparence, ne sont en ralit que
des officines de ruses et d'escroqueries.

Au centre des plus beaux quartiers de la capitale, dans la partie la
plus en vue d'une rue brillante, on est souvent tonn de rencontrer un
trou noir et mal clair, laiss par hasard au pied d'une construction
lgante, dont cependant il augmente de quelques centaines de francs les
valeurs locatives; ce trou, ddaign longtemps par tous les petits
industriels, cesse un jour d'tre inoccup; ses murs humides et
salptrs, sont garnis de rayons achets rue Chapon; un comptoir de bois
de chne et quelques chaises viennent complter l'ameublement du trou en
question et une enseigne hisse au dessus de la porte, est charge
d'apprendre aux passants que monsieur un tel, vient de s'tablir
marchand d'habits, et qu'il dgage les effets du mont-de-pit afin d'en
procurer la vente.

Une certaine quantit de vtements d'homme, achets aux ventes du
mont-de-pit, quelques uniformes et deux ou trois paires de vieilles
paulettes, telles sont ordinairement les marchandises tales aux yeux
du public, par les propritaires de ces bazars tnbreux; gouffres sans
fond o tout vient s'engloutir.

Celui qui a besoin d'une petite somme vient vendre dans ces boutiques,
tout ou une partie de sa garde-robe, que viendra acheter celui qui veut
se procurer sans dpenser beaucoup d'argent, l'quipement d'un
fashionable; c'est l, en effet, la branche connue du commerce de
messieurs les fripiers; c'est aussi celle qui leur rapporte le moins de
bnfices, et l'on peut croire, lorsqu'on les connat bien, qu'ils ne
l'exercent que pour se donner une contenance et pour voiler aux yeux
trop curieux, la partie occulte de leurs affaires.

Supposons un instant, qu'une personne qui vient de lire ce qui prcde,
et qui veut avoir le mot de ce qui, jusqu' ce moment, lui a paru une
nigme, est monte dans une voiture qu'elle a fait arrter au coin d'une
rue donnant sur le boulevard qui sert de promenade habituelle aux
lgants de notre bonne ville, il verra entrer dans une petite boutique
d'assez pitre apparence, des individus arrivs les uns  pied, les
autres en carrosse, qui en sortiront quelques minutes aprs, couverts
d'un riche et nouveau costume, de chanes d'or, de bijoux et le reste.

Voici comment cela se fait:

Un individu qui a eu besoin d'argent, est venu chez ce fripier, auquel
il a vendu sa malle et tout ce qu'elle contient, sa montre ses bijoux,
voire mme sa canne.

Mais, ne voulant ou ne pouvant pas rester couvert toujours des mmes
vtements, il est convenu d'avance, avec le fripier usurier, que chaque
fois qu'il aurait besoin de changer de costume, il en aurait la
facilit, moyennant le payement d'une prime de cinq, de dix ou de vingt
francs, et le dpt pralable de la dfroque ancienne et d'une somme
quelconque pour rtablir l'quilibre.

On rencontre dans les galeries de l'Opra, sur le boulevard des
Italiens, au divan,  l'estaminet du Grand balcon et ailleurs, une foule
de dandys, fashionables, gants jaunes, lions, comme on voudra les
appeler, qui n'ont jamais chang de costume que chez le fripier en
question, qui a donn  ses clients le nom de _lzards_.

La boutique du pre des _lzards_, est constamment pleine d'une foule de
ces sauriens; les uns vendent, les autres achtent; quelques-uns
engagent, mais tous vivent en bonne intelligence avec leur pre, pre du
reste rempli d'indulgence, et qui ne peut pas plus se passer de ses
enfants, que ceux-ci ne peuvent se passer de lui.

Un jour, un cabriolet trs-lgant, derrire lequel tait juch un
ngre, vtu d'une magnifique livre, chapeau  galon d'or, redingote de
fin drap marron  boutons de mtal armoris, culottes de peau de daim,
bottes  revers et gants blancs, s'arrte devant la porte du pre des
_lzards_, et de ce brillant vhicule descend un fort bel homme, vicomte
de son mtier, qui entre sans faon dans la boutique, tire une chemise
de son chapeau et demande cinq francs  son pre, auquel il offre pour
garantie la chemise susdite. Le gage tait peut-tre un peu exigu; mais
le pre des _lzards_ est un homme trs-accommodant: il sait qu'il n'y a
pas de petite opration qui, rpte souvent, ne finisse par rapporter
des bnfices importants; et que plusieurs petits ruisseaux runis
forment  la fin une grande rivire. La pice de cinq francs fut
octroye avec une grce tout aristocratique, et le noble vicomte,
charm, probablement du rsultat de cette importante ngociation,
remonta dans son cabriolet de louage qui partit au galop.

Il existe, pour les femmes, des maisons semblables  celles du pre des
_lzards_; nous trouverons probablement l'occasion d'en parler dans la
suite de cet ouvrage.

Silvia venait de sortir de chez M. Juste, et le vieil usurier calculait
les bnfices probables de l'affaire qu'il venait de faire avec elle,
lorsque les tintements de la sonnette et les aboiements de son chien,
lui annoncrent une nouvelle visite; il se leva et courut  l'entre de
son habitation.

Aprs avoir, suivant sa coutume, examin celui qui demandait  tre
admis dans son fort, il ouvrit sa porte; il venait de reconnatre la
physionomie d'un ami, ou plutt d'une personne de laquelle il ne devait
rien craindre; car monsieur Juste, ainsi du reste que la plupart des
gens de son espce et de sa profession, n'avait ni amis, ni parents.

--Ah! ah! c'est vous, Rigobert!... dit-il au nouveau venu lorsqu'il
l'et introduit dans son cabinet. Comment vont les affaires et quel bon
vent vous amne?

--Les affaires vont mal, M. Juste, et le vent qui m'amne ne souffle pas
du bon ct, rpondit le nouveau venu; je viens vous demander de
l'argent!

--Ce que vous me dites l m'tonne; comment se fait-il qu'tant  la
tte d'un commerce dont les bnfices sont trs-considrables, vous vous
trouviez aujourd'hui forc d'avoir recours  moi?

--Eh! bon Dieu! s'cria Rigobert, les jours se suivent et ne se
ressemblent pas: si maintenant je suis gn, c'est que j'ai voulu
marcher sur vos traces.

--L'ambition perd l'homme, mon cher lve! j'ai commenc comme vous;
mais ce n'est que lorsque je me suis trouv possesseur d'une bonne
somme, que j'ai agrandi le cercle de mes oprations. Mais je ne veux pas
jouer auprs de vous le rle de ce magister qui faisait de la morale 
l'enfant qui se noyait, vous avez besoin d'argent, combien vous faut-il?

--Il me faut dix mille francs: prtez-moi cette somme et je suis sauv!

--Vraiment? Eh bien! mon ami, apportez-moi demain une partie de
marchandises d'une valeur quivalente  la somme dont vous avez besoin,
et cette somme vous sera compte  l'instant mme.

Rigobert (le lecteur sans doute a dj devin que cet individu n'tait
autre que le pre des _lzards_), tout usurier qu'il tait, ne l'tait
cependant pas encore assez pour s'attendre  voir M. Juste le traiter
comme il aurait trait le premier individu qui se serait adress  lui.

--Eh! eh! dit celui-ci qui avait remarqu son tonnement, vous avez donc
cru que je vous prterais de l'argent sans prendre mes srets? vous
vous tes tromp, mon cher enfant. Que ce qui vous arrive aujourd'hui
vous serve de leon; et rappelez-vous  l'avenir, que lorsqu'il s'agit
d'affaires, et surtout d'affaires d'argent, il faut oublier les liens
qui nous attachent aux gens qui s'adressent  nous. Si vous aviez
toujours tenu vos _lzards_  distance, vous ne seriez pas oblig
aujourd'hui de venir supplier le pre Juste de venir  votre secours.

--Enfin, M. Juste, ce qui est fait est fait; mais comme vous le dites,
ce qui m'arrive aujourd'hui me servira de leon; si vous voulez bien
prendre la peine de passer, vous choisirez dans mon magasin les
marchandises qui devront vous servir de garantie. A quel taux me
prterez-vous ces dix mille francs?

--Six pour cent...

--Trs-bien, s'cria Rigobert, charm de rencontrer un aussi honnte
marchand d'argent, je suis sauv! six pour cent par an, c'est trs-bien.

--Mais je n'ai pas dit cela, rpondit Juste, je veux bien vous prter
dix mille francs sur nantissement, mais  raison de six pour cent par
mois, c'est ce que me rapportent ordinairement mes capitaux.

--Au diable! se dit Rigobert; j'avais  ce qu'il parat tort de croire
que ce vieux podagre se rappellerait les services que j'ai pu lui
rendre.--Et comme il restait sans parler:

--Une fois, deux fois, cela vous va-t-il? dit Juste.

--Vous tes dur, pre Juste, rpondit-il; mais il faut bien faire tout
ce que veut celui qui tient les cordons de la bourse.

--Allons, allons, mon cher lve, vous en serez quitte pour tenir  vos
_lzards_ la drage un peu plus haute.

--Il le faudra bien ainsi. C'est convenu: vous viendrez demain chez moi.

Quelque dures que fussent les conditions qui lui taient imposes,
Rigobert, qui avait un trs-pressant besoin d'argent, se trouva trop
heureux de les accepter; car, en ralit, cet argent qui devait lui
coter soixante-douze pour cent, allait lui rendre un trs-grand
service. C'est que les ressources du mtier qu'il faisait sont
incalculables, et que Dieu seul et l'usurier qui la prte, peuvent
savoir ce qu'une pice de cinq francs prte sur gage  un _lzard_,
est susceptible de rapporter. Htons-nous de dire, afin que nos lecteurs
ne nous accusent de n'tre pas d'accord avec nous-mme, que si M.
Rigobert se trouvait momentanment gn, les causes de cette gne lui
taient toutes personnelles, et qu'il n'en accusait pas son commerce qui
jamais au contraire n'avait t plus prospre.

Juste, aprs lui avoir de nouveau promis d'aller le lendemain lui rendre
visite, reconduisit Rigobert jusqu' la porte de sa maison qu'il ne fit
qu'entre-biller pour le laisser sortir, ainsi qu'il en avait
l'habitude.

Lorsque Rigobert lui eut tourn le dos, il voulut fermer sa porte, mais
il en fut empch par un homme de haute taille dou d'une physionomie
agrable et dont l'lgant nglig du matin annonait un homme de
trs-bonne compagnie, qui passa son bras entre la porte et le chambranle
et ferma vivement la porte lorsqu'il fut entr dans la petite cour.

Juste, qui ignorait le but de ce qui venait de se passer, tremblait de
tous ses membres n'osait prononcer un seul mot; il tait tout prt 
supposer  cet individu quelques intentions criminelles, lorsque le
vicomte de Lussan (car c'tait lui) le rassura quelque peu en lui disant
en riant aux clats:

--Vous voyez bien, M. Juste, que toutes vos prcautions peuvent tre
mises en dfaut: vous voici  ma discrtion.

L'usurier, que l'tonnement paraissait avoir ptrifi et qui tremblait
toujours un peu, voulut cependant essayer de persuader  ce visiteur
importun, qu'il n'avait pas conserv la moindre crainte du moment qu'il
l'avait reconnu.

--L'entre inopine es assez brusque d'un individu que je croyais
tranger, dit-il, m'avait, il est vrai, pouvant; mais maintenant que
je sais que j'ai l'honneur de parler  un estimable gentilhomme, j'ai
recouvr tout mon sang-froid et je suis parfaitement tranquille.

--Malgr vos assertions, rpondit le vicomte de Lussan en regardant
l'usurier qui ne paraissait pas encore trs-rassur, je suis persuad
que vous avez conserv des soupons, puisque vous ne me conduisez pas
dans votre cabinet; savez-vous M. Juste, qu'il n'est pas trs-poli de me
recevoir sous ce vestibule.

--Je dois avouer  M. le vicomte, que la manire peut-tre un peu
brutale dont il s'est introduit chez moi, m'a caus une certaine
frayeur, et avec d'autant plus de raison, que M. de Lussan est
ordinairement trs-poli et excessivement rserv; mais  l'heure qu'il
est, je suis, je vous le rpte, parfaitement tranquille.

De Lussan, dont un excellent djeuner avait excit la gaiet,
s'apercevant que l'usurier, malgr tous ses efforts, ne pouvait vaincre
la peur qui le travaillait, voulut se donner le plaisir de l'pouvanter
davantage.

--Vous allez donc de suite m'introduire dans votre cabinet, je veux y
entrer de gr ou de force; mais daignez croire, mon cher Juste, que je
n'ai pas pris la respectueuse libert de vous arracher  vos importantes
occupations, sans y tre forc par un puissant motif.

Juste aurait bien voulu pouvoir se dispenser de faire ce qu'exigeait le
vicomte de Lussan, car il venait de se rappeler que son portefeuille de
maroquin vert, qui contenait encore, malgr les deux fortes saigns
qu'il venait de lui faire, une trs-forte somme en billets de banque et
autres valeurs, tait rest sur la chemine de son cabinet, et il
craignait, par-dessus tout, qu'il ne vnt  frapper les regards de son
noble visiteur; il essaya, par des paroles insidieuses, de le retenir
dans une des pices d'entre o tout en causant ils taient arrivs.

Le vicomte regarda quelques minutes l'usurier, dont la mine piteuse
tait vraiment comique, puis il se mit  rire aux clats!

--Monsieur Juste, lui dit-il lorsque cet excs d'hilarit fut pass,
vous tes un vieil imbcile! suis-je donc un tranger pour vous? Je
crois vous avoir donn assez de preuves de loyaut pour mriter votre
confiance.

--Monsieur le vicomte a raison; je n'ai jamais eu qu' me louer des ses
bons procds; mais il me permettra de lui faire observer que je suis
seul, que j'habite un quartier presque dsert, que tous les jours on
entend parler d'assassinats suivis de vol, et que d'aprs cela, il doit
m'tre permis de me tenir un peu sur mes gardes. Je dois encore ajouter
que votre langage et vos manires me paraissent aujourd'hui si peu en
harmonie avec vos principes et vos habitudes, que j'ai d craindre un
moment pour ma fortune et pour ma vie.

--Votre franchise, mon cher, m'oblige  vous dire toute la vrit. Avant
de venir ici, j'avais djeun chez Desmares avec des dputs de ma
province, nous avons ft Bacchus avec ferveur; et lorsque je suis
arriv  votre porte, j'avais encore dans le cerveau les fumes du
champagne et du chambertin. Je venais vous trouver afin de vous parler
de diverses affaires, et je n'avais, je vous l'assure, nullement l'envie
de vous pouvanter; mais l'occasion de vous prouver que les hommes les
plus prvoyants peuvent tre mis en dfaut, s'est prsente, et ma foi
je ne l'ai pas laisse s'chapper. J'ai voulu plaisanter un moment,
voil tout; vous avez eu peur, j'ai continu afin de vous pouvanter
davantage; il parat que j'ai russi au del de mes esprances. Du
reste, je vous donne ma parole de noble breton, que je n'ai l'intention
de nuire ni  votre personne, ni  votre fortune.

--Vous me donnez donc votre parole de gentilhomme que je n'ai rien 
craindre?

Le vicomte de Lussan rpondit par l'affirmative  cette question de
l'usurier. Juste qui paraissait trs rassur depuis que le vicomte de
Lussan lui avait donn sa foi de gentilhomme que sa personne et ses
biens seraient respects, l'introduisit enfin dans son cabinet. Il
n'oublia pas cependant de jeter, en entrant, son mouchoir sur le
portefeuille; et ce mouvement ayant, selon toute apparence, chapp 
son compagnon, il se sentit soulag d'un grand poids.

Il offrit un sige au vicomte et s'assit dans son vieux fauteuil de
canne.

--Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une furieuse peur, monsieur le
vicomte, dit Juste une fois qu'il se fut retranch derrire le grillage
qui formait une espce de rempart autour de la petite table qui lui
servait de bureau.

Nous devons maintenant expliquer  nos lecteurs, quels taient les
moyens employs par Juste, pour se mettre  l'abri des tentatives de
ceux de ses clients qu'il croyait capables de lui nuire.

Le chien de Terre-Neuve, animal qu'il avait lev et dress lui-mme
avec le plus grand soin, tait vritablement un gardien formidable et
trs-capable de dvorer un homme sur un signe de son matre; aussi
tait-il toujours en libert. Le pre Juste qui comptait sur sa
vigilance et son incorruptibilit, qualits que diverses fois il avait
fait prouver et qui jamais n'avaient t mises en dfaut, tait
parfaitement tranquille.

Lorsqu'on sonnait, il n'ouvrait sa porte qu'aprs avoir reconnu 
travers le petit guichet dont nous avons parl, quelle tait la personne
qui sollicitait son admission. Lorsqu'il l'avait admise, il la faisait
entrer dans son cabinet et lui se retirait dans son espce de fort, dont
la porte se fermait en dedans et ne pouvait tre ouverte qu' l'aide
d'un cordon plac  la droite de l'usurier. Si quelqu'un avait voulu
tenter de forcer le grillage, il pouvait se retirer dans la cour auprs
de son fidle gardien, qui alors l'aurait dfendu jusqu' la mort. La
pice qu'il appelait son cabinet, tait ci-devant une chambre  coucher
dont l'alcve treillage et garnie de petits rideaux verts, existait
encore. C'est dans cette alcve que Silvia s'tait tenue cache pendant
tout le temps que le gnral tait rest chez Juste.

De ce qui prcde, on doit naturellement conclure que Juste pouvait,
jusqu' un certain point, recevoir chez lui, sans avoir rien  redouter
de leur part, les gens suspects avec lesquels il tait en relations
rgles: en effet, dans sa cour il avait son gardien  sa disposition,
et,  son dfaut mme, il pouvait demander du secours  ses voisins,
dont les fentres en dominaient l'intrieur; il n'tait pas du reste
probable que l'on ost y commettre un attentat contre sa personne.

Lussan causait depuis quelques instants avec l'usurier, et n'avait pas
encore abord le sujet de sa visite, les fumes qui obscurcissaient son
cerveau ne s'taient pas encore tout  fait dissipes.

--Vous ne me rendez pas justice, disait-il sans cesse; croyez-vous qu'un
gentilhomme d'aussi bonne maison que votre serviteur ait jamais manqu 
sa parole?

En achevant ces mots, il enleva avec le bout de sa canne le mouchoir 
petits carreaux bleus qui cachait le bienheureux portefeuille dont il
s'empara.

La physionomie de Juste, en voyant son trsor  la disposition du comte
de Lussan, prit tout  coup une expression de douloureuse anxit, que
toutes les paroles imaginables seraient incapables de peindre: on
pouvait seulement entendre quelques sourds gmissements s'chapper de sa
poitrine, et ce n'est qu' grand peine qu'il put runir assez de force
pour articuler ces quelques paroles:

--Monsieur le vicomte!... mon portefeuille... votre parole... rendez-moi
mon portefeuille!

Le vicomte avait ouvert le vieux portefeuille et examinait avec beaucoup
d'attention tout ce qu'il contenait.

--Diable! dit-il enfin, sans paratre remarquer la profonde
consternation empreinte sur tous les traits de Juste, des billets de
banque, des bank-notes, des mandats sur les receveurs gnraux,
d'excellentes actions au porteur: il y a toute une fortune dans ce vieux
portefeuille.

--Monsieur le vicomte rptait toujours le pauvre Juste, vous m'avez
donn votre parole de gentilhomme, je suis sans inquitude.

De Lussan, que les transes mortelles du malheureux usurier amusaient
singulirement paraissait ne pas vouloir l'entendre.

--Je disais donc, continua-t-il, qu'il y a dans ce portefeuille toute
une fortune; et si je le voulais, je pourrais sortir d'ici en
l'emportant sans que vous tentassiez de vous opposer  mon passage, il
est mme probable que vous n'iriez pas faire  la police la confidence
de ce qui vous serait arriv.

--C'est vrai, dit Juste, je vous aime trop pour avoir le courage de vous
dnoncer; mais je suis ruin... mort...

--Vous n'tes ni mort, ni ruin; mais vous tes et vous serez toujours
un vieil imbcile, un pince-maille, un vieux juif, tout chrtien que
vous tes; vous mritez sans aucun doute une svre leon, mais je n'ai
pas oubli que je vous ai donn ma parole.

Et le vicomte de Lussan tendit  Juste, par le guichet pratiqu dans le
grillage, le vieux portefeuille et tout ce qu'il contenait.

Il n'y a pas dans notre langue d'expression assez nergiques pour
retracer fidlement le changement qui s'opra soudainement sur le visage
de l'usurier  cette restitution si inattendue; les plus brillantes
couleurs remplacrent tout  coup l'affreuse pleur qui couvrait son
visage; il faudrait en un mot tre usurier et avare afin de pouvoir
peindre convenablement la vive satisfaction qu'il prouva.

--J'ai voulu seulement continuer la plaisanterie, lui avait dit le comte
en lui remettant son trsor, mais je crois bien que maintenant vous tes
corrig, et que vous ne serez plus tent de vous mfier d'un homme comme
moi.

--Ah! monsieur le vicomte, que de reconnaissance, s'cria Juste aprs
avoir enfoui le portefeuille dans une des vastes poches de sa vieille
houppelande; si jamais vous avez besoin de quelques billets de mille
francs, je vous les prterai... Moyennant de bonnes et valables
garanties, et un intrt raisonnable, s'empressa-t-il d'ajouter, dans la
crainte que celui auquel il s'adressait ne voult de suite mettre sa
bonne volont  l'preuve.

--Laissons toutes ces fadaises et parlons de l'objet qui m'amne, dit le
comte; vous tes maintenant, je crois, en tat de m'couter?

--Oui, monsieur le vicomte.

--J'ai rencontr il y a dj quelques temps chez une noble dame de
charit, le joaillier chez lequel elle se fournit depuis environ dix
ans; j'ai caus avec cet homme, qui m'a fait, ainsi que cela se
pratique, ses offres de services, et m'a instamment pri d'aller lui
rendre visite si par hasard j'avais quelques acquisitions  faire. Vous
avez dj devin, digne pre Juste, que peu de jours aprs cette
rencontre, il me prit la fantaisie d'acheter quelques bijoux et que je
me rendis chez le joaillier en question, o je dpensai quelques
centaines de francs.

Lors de cette premire visite, que j'ai fait durer aussi longtemps que
cela m'a t possible, j'ai trouv l'occasion d'adresser quelques
paroles aimables  la femme et  la fille de mon homme, qui sont du
reste toutes deux de trs-jolies et de trs-aimables femmes.

Je suis retourn plusieurs fois faire de nouvelles emplettes chez cet
honnte marchand. Grce  mon extrme politesse, aux compliments que
j'adresse sans cesse aux deux dames, qui sont un peu, comme toutes les
femmes, disposes  accorder une confiance sans bornes  tous ceux qui
les adulent,  quelques fleurs offertes  propos, je n'ai pas eu de
peine  devenir le plus intime ami de la maison; de sorte que j'ai pu
facilement prendre l'empreinte des trois serrures de sret qui ferment
la porte de l'appartement, et que le joaillier croit invulnrables.

--C'est une affaire magnifique! Est-elle mre?

--Pas encore tout  fait; mais je voudrais avoir sous la main, pour m'en
servir en temps utile, deux hommes adroits et dtermins pour
l'excution: pouvez-vous me procurer cela?

--Mais que ne prenez-vous Lion le Taffeur et Maladetta, ou bien Robert
et Cadet-Vincent?

--Lion et Maladetta sont des hommes spciaux qui ne conviennent pas 
cette affaire; et je ne veux pas avoir, vous le savez bien, de relations
directes avec les deux autres, dont le ton et les manires sont de
nature  compromettre le plus honnte homme du monde.

--Ah! diable!  qui donc confier l'excution de cette affaire?

--Voyez, demandez  la Sans-Refus, il doit y avoir parmi les habitus de
son tablissement quelqu'un  qui il soit possible de parler sans
compromettre sa rputation.

--Voulez-vous Dlicat, Coco-Desbraises, Rolet le mauvais Gueux, Charles
la belle Cravate, le Grand-Louis, Vernier les Bas bleus; je ferai parler
par la mre Sans-Refus  ceux d'entre eux qui vous conviendraient.

--Vous tes fou, Juste! il faut que je donne moi-mme les instructions
ncessaires, et je ne puis vraiment me commettre avec un seul des
misrables que vous venez de nommer.

--Mais si vous les connaissez, ils ne vous connaissent pas plus qu'ils
ne me connaissent moi-mme, et vous pouvez sans inconvnient vous
rencontrer avec les deux plus propres, Charles la belle Cravate et
Vernier les Bas bleus par exemple.

Le vicomte de Lussan rflchit quelques instants.

--Dcidment, dit-il, je ne veux aucun de ces misrables; tous ces
gens-l ont un langage atroce, de pitoyables costumes, et de si
dgotantes manires qu'ils me font mal au coeur. Cherchez, pre Juste,
vous devez avoir parmi vos connaissances ce qui me convient: les deux
que vous m'avez procurs pour l'affaire du marchand papetier.

--Ah! vous voulez parler de Fanfan la Grenouille et de Poil aux Lvres;
ces deux braves garons viennent d'tre arrts; par suite de
rvlations: ils sont l-bas.

--J'en suis dsespr. Mais vous pourrez sans doute en trouver d'autres:
j'attendrai, rien ne presse.

--S'il n'y a pas pril en la demeure, je vous y engage. Je crois que si
vous me laissez un peu de temps devant moi, il me sera possible de vous
procurer des gens avec lesquels vous pourrez facilement vous entendre.

Juste, lorsqu'il faisait cette promesse au vicomte de Lussan, pensait 
la femme  laquelle il avait, quelques heures auparavant, achet les
pierreries du comte Colordo, il supposait, et nos lecteurs savent que
ses conjectures taient fondes, que cette femme n'tait qu'un missaire
des individus qui avaient commis le vol, individus qui ne s'en
tiendraient probablement pas l, et que tt ou tard il finirait par
connatre.

--Maintenant que nous sommes parfaitement bien ensemble, dit le vicomte
de Lussan, il faut que je vous fasse comprendre que toutes les
prcautions dont vous vous entourez seraient inutiles, si un individu
comme moi par exemple, voulait vous assassiner afin de vous voler
ensuite. D'abord on pourrait sans peine empoisonner votre Cerbre.

Et comme l'usurier secouait la tte et faisait une grimace ngative.

--Il y a de si friandes boulettes, reprit le vicomte qu'elles tentent
les chiens les mieux levs et les plus sobres. Du reste si de ce ct
votre animal est invulnrable; ne connat-on pas mille moyens de charmer
les chiens, et de rendre aussi doux qu'un mouton, le plus froce de ces
animaux, et puis vous vivez seul, et, depuis la mort de madame Juste,
vous ne sortez que rarement, de sorte que vous seriez mort depuis
longtemps lorsqu'on commencerait  s'inquiter de vous.

--Oui, tout cela est possible; mais quand je serais mort, qui
indiquerait aux assassins le lieu qui renferme mon or et mon
portefeuille? car c'est par extraordinaire que je l'avais apport avec
moi; c'est une imprudence que j'ai commise aujourd'hui pour la premire
fois, et qui ne se renouvellera plus, je vous l'assure: il est vrai que
je n'avais eu  traiter qu'avec une femme et un gnral de mes amis, et
que je ne devais rien craindre de ces deux personnages.

--Ainsi donc, vous tes persuad qu'il serait impossible de dcouvrir
votre cachette?

--Oui, M. le vicomte.

--Quelle erreur est la vtre, mon cher Juste! on la dcouvrirait,
gardez-vous d'en douter. Mais tranquillisez-vous: aucun de ceux avec
lesquels vous tes en relations ne songe  vous faire le moindre mal;
car admettons un moment qu'on vous enlve quelques centaines de mille
francs, qui, partags entre trois ou quatre personnes seraient bientt
dissips, o trouverait-on aprs un homme comme vous! car vous tes
vraiment notre providence! Quel que soit le chiffre d'une affaire, vous
payez comptant; tandis que vos confrres ne donnent que des -compte;
vous savez si bien faire disparatre les objets que vous achetez, qu'une
fois qu'ils sont entrs chez vous, on n'en entend plus parler. Avec vous
on termine de suite: il est vrai que vous donnez le moins possible; mais
qu'est-ce que cela fait? Vous voyez que nous avons le plus grand intrt
 vous conserver. Que deviendrions-nous sans vous? vous nous tes
ncessaire, indispensable; soyez donc sans inquitude sur votre sort,
vous n'avez rien  redouter: on mnage toujours les gens dont on a
besoin; et puis d'ailleurs ne vous ai-je pas prouv la vrit de ce que
je viens de vous dire en vous rendant votre portefeuille, que je pouvais
garder impunment.

--C'est vrai, mais tous mes clients ne sont pas des nobles gentilshommes
bretons. Si ce portefeuille tait tomb entre les mains de
Coco-Desbraises ou de Dlicat, ils l'auraient gard.

--Il faut convenir, mon cher Juste, que vous faisiez une piteuse grimace
 la fois pouvantable et risible tandis qu'il tait entre mes mains, la
mort tait vraiment sur vos lvres. Vous aimez donc bien l'argent, M.
Juste?

--Oh! oui, je l'aime! L'argent et Dieu, voyez-vous, sont les seuls
objets de mon culte! L'argent!... mais que faire ici-bas sans argent!
N'est-ce pas avec ce mtal, avec ce vil mtal, comme disent ceux qui
n'en possdent pas, que l'on peut se procurer tous les bonheurs et
toutes les satisfactions de cette vie, et toutes les batitudes de
l'autre?

--Je sais, rpondit de Lussan, que lorsque l'on possde beaucoup
d'argent il devient facile d'obtenir des honneurs, des grades et des
places; que pour avoir de superbes chevaux, des quipages magnifiques,
de jolies matresses, tous les plaisirs enfin, il en faut beaucoup; mais
 vous, pre Juste, qui vivez comme un anachorte, qui tes toujours mal
vtu, et qui ne djeunez jamais au caf Anglais,  quoi vous sert,
dites-le-moi, tout celui que vous possdez, puisque vous ne savez pas en
jouir?

--Je ne sais pas en jouir, M. de Lussan, je ne sais pas en jouir? quelle
erreur est la vtre! Je jouis beaucoup plus que vous; je savoure toutes
les dlices, tout le bonheur dont vous faites tant de cas; je m'enivre 
la coupe que vos lvres effleurent  peine, et mes jouissances sont
d'autant plus grandes et plus dlicieuses qu'elles n'entranent pas
aprs elles les regrets et les dsillusions de la vie commune. J'ai
comme vous des matresses, des chevaux et des quipages: des matresses,
plus pimpantes et plus jolies, des chevaux de meilleure race, des
quipages plus brillants que les vtres, M. le vicomte de Lussan!

--Vous m'tonnez, cher Juste! Je vous avoue que je ne m'tais pas dout
que vous possdiez tant et de si belles choses. Mais o sont-elles donc?
je suis vraiment dsireux de voir toutes ces merveilles.

Juste tira de la poche de sa houppelande le vieux portefeuille de
maroquin vert, puis il en tira les billets de banque, bank-notes,
mandats et actions au porteur qu'il renfermait et qu'il tala sur sa
petite table de bois noir, puis il s'cria avec enthousiasme:

--Voil mes salons dors, mes boudoirs parfums, mes bains de jaspe et
de porphyre, mes quipages du carrossier  la mode, mes chevaux anglais,
mes chiens de race et mes valets dors sur toutes les coutures! voil
mes matresses! et celles-l sont doues de toutes les beauts que mon
imagination leur prte! brunes et blondes, fougueuses on naves,
enjoues ou mlancoliques, fidles mme si cela me convient; car avec de
l'argent, voyez-vous, on achte tout, mme de la fidlit, la
marchandise la plus rare.

Le vicomte de Lussan coutait l'usurier d'un air profondment tonn; il
ne s'attendait pas  trouver sous une aussi ignoble enveloppe des ides
aussi potiques que celles que venait d'exprimer le vieux Juste.

--Continuez, dit-il, je vous coute avec beaucoup d'attention, et je
vous avoue que, que jusqu' ce jour, je ne m'tais pas dout que le pre
Juste, ce vieux bonhomme que trs-souvent j'ai vu grelotter dans une
pice sans feu, durant les plus rudes journes de l'hiver, et souffler
dans ses doigts pour se rchauffer, tait susceptible d'prouver d'aussi
vives jouissances.

--Des jouissances! mais en est-il de plus vives, de plus relles que
celle de plonger dans un bain d'or, de serrer contre sa poitrine
plusieurs millions en billets de banque, et de pouvoir se dire: Quand je
le voudrai, je pourrai satisfaire toutes mes fantaisies et tous mes
caprices: des femmes, j'en aurai de tous les pays et de toutes les
conditions: des cantatrices et des danseuses, des aimes et des
bayadres, si cela me convient, j'ai le moyen de les payer le prix
qu'elles se vendent; quand je le voudrai la poitrine du vieil usurier
de la rue Saint-Dominique-d'Enfer sera couverte de rubans de toutes les
couleurs et de croix de tous les ordres; quand je voudrai, je ne serai
plus le pre Juste, mais M. de Saint-Juste.

--Mais, M. Juste, puisque vous comprenez si bien les jouissances de la
vie, pourquoi diable, puisque vous en avez les moyens, vous
contentez-vous de l'ombre lorsque vous pouvez vous procurer la ralit?

L'usurier, en proie  une surexcitation presque fbrile, avait oubli
toute prudence; il attacha quelques instants ses petits yeux vert de
mer, qui brillaient comme deux escarboucles, sur le vicomte de Lussan,
puis il se mit  rire aux clats.

--Ah! ah! dit-il, vous n'tes potes qu' demi, vous autres gens du
monde; vous me dites que j'ai tort de me contenter de l'ombre lorsque je
puis me procurer la ralit, vous avez la vue courte, M. le vicomte de
Lussan. Mais vous ne savez donc pas que tous les jours mon trsor
devient plus considrable; et qu'avec lui s'augmente la somme des dsirs
que je puis satisfaire. Il existe un plaisir, et celui-l je le possde,
qui les renferme tous, c'est d'avoir beaucoup d'or, beaucoup plus que
vous ne pourriez le croire, si je vous disais la somme  laquelle
s'lvent mes richesses, beaucoup plus que n'en possdent des gens qui
se croient infiniment plus riches que moi, et cet or, il n'est pas dans
les caisses de l'Etat, ni dans celle d'un banquier, il est ici. Je puis
chaque soir, si cela me plat, me rouler sur un lit de pices d'or et de
billets de banque, et ce lit me paratra plus doux que le lit de ptales
de roses de Lucullus; je puis en ramasser une certaine quantit et me
dire, sans craindre que qui que ce soit vienne me dmentir: Avec cela
je suis au-dessus de tous les hommes, que je puis  mon gr rendre
souples et rampants; avec cela je tiens entre mes mains l'honneur des
filles et des femmes, celui des pres et des maris; je puis me faire
ouvrir toutes les portes, faire flchir devant moi toutes les
consciences; je puis enfin me faire rendre le culte qui n'est d qu'
Dieu.

La physionomie du vieil usurier, pendant tout le temps qu'il avait
employ pour dbiter cette longue tirade, avait exprim tour  tour la
joie la plus fanatique, et la plus dlirante satisfaction. Son teint,
ordinairement si ple et si terreux, brillait de plus vives couleurs.

--Ma foi, mon cher Juste, lui dit le vicomte de Lussan, vous tes si
loquent et si persuasif que je suis forc d'tre de votre avis, et de
croire que le vrai bonheur est celui que vous savez si bien peindre; je
veux  l'avenir marcher sur vos traces; mais, pour goter le bonheur
dont vous faites tant de cas, il me manque les premiers lments. Le
pre Loisseau me fournira, je l'espre, les premires pierres de
l'difice que je veux btir.

--Il faut le croire, M. le vicomte, rpondit Juste en tendant,  travers
le guichet de son grillage, sa main dcharne au vicomte de Lussan, il
faut le croire.

Le vicomte sortit.




VI.--Le vicomte de Lussan.


Ainsi que nous l'avons dit en commenant cette histoire, la mre
Sans-Refus tait la fille naturelle d'un assassin rompu vif en 1787,
dans une des cours de Bictre, et d'une fille Marianne Lempave,
condamne pour vol  plusieurs annes de prison.

Aprs l'excution de son pre,  laquelle, par suite de circonstances
que nous rapporterons en temps utile, elle avait t force d'assister,
Marie-Madeleine Colette Comtois, ou plutt la mre Sans-Refus (nous
conserverons  cette femme le nom sous lequel, jusqu'au moment o nous
sommes arrivs, elle a t connue de nos lecteurs), qui jusqu'alors
avait exerc, dans la rue Grenier-sur-l'Eau un commerce qui n'a pas de
nom dans la langue des honntes gens, prit pour son compte l'ancien
tablissement de la rue de la Tannerie, dans lequel nous avons plusieurs
fois dj introduit nos lecteurs.

Ce n'est pas sans raisons, que nous avons dit l'ancien tablissement,
car certaines maisons, certaines rues mme, paraissent fatalement
destines  n'tre habites que par la partie vicieuse ou misrable de
la population. Malgr les changements apports dans nos moeurs et dans
nos habitudes par la civilisation, toutes celles des rues, assignes par
les anciennes ordonnances de nos rois  l'infme commerce de la
prostitution, qui n'ont pas t dmolies de fond en comble, sont encore
aujourd'hui habites par des prostitues et par ceux qui vivent de leur
commerce, et pour n'employer qu'un exemple entre plusieurs qui
pourraient servir  prouver la vrit de ce que nous avanons: nous
citerons seulement celle dans laquelle Marie Madeleine Colette Comtois
fit ses premires armes, la rue Grenier-sur-l'Eau.

Cette rue vient d'tre dmolie en entier, des constructions lgantes
ont remplac les masures sombres et ftides qui servaient autrefois
d'asile  des individus d'un aspect plus hideux encore que celui des
lieux qu'ils habitaient, il y a maintenant de l'air et du soleil dans la
rue Grenier-sur-l'Eau; eh bien! une des anciennes masures de cette rue,
sise au coin de celle Geoffroy-l'Asnier, n'a pas subi le sort de ses
compagnes, elle a chapp, par hasard,  la dmolition gnrale qui
vient d'tre faite; vous croyez peut-tre que, force de paratre au
grand jour, la vieille effronte a chang de moeurs; qu'elle essaye au
moins de faire oublier les fautes de son pass, du tout; elle est
aujourd'hui ce qu'elle tait il y a trente ans, il y a cinquante ans, il
y a plus longtemps peut-tre; elle est ce qu'elle sera dans cinquante
ans si elle existe encore un mauvais lieu!

L'tablissement de la mre Sans-Refus fut d'abord frquent par tous les
malfaiteurs qui avaient connu son pre et sa mre; mais  mesure que les
annes s'coulaient, leurs rangs s'claircissaient de plus en plus, et
bientt il n'en resta plus que quelques-uns dont l'ge avait blanchi la
tte et courb l'pine dorsale, trop vieux, en un mot, pour mettre de
nouveau la main  la pte[245], mais encore trs-capables,  ce qu'ils
disaient, et la suite prouvera qu'ils ne mentaient pas, de faire
d'excellents lves.

Ces misrables dbris des luttes prcdemment engages contre la
socit, restrent les seuls habitus fidles, il est vrai, mais
trs-peu capables de faire la fortune d'un semblable tablissement, en
raison de la rserve que leur imposait l'inaction dans laquelle ils
taient forcs de vivre, aussi la mre Sans-Refus se dsolait-elle 
chaque instant du jour, et toutes ses lamentations trouvaient un cho
dans le coeur de ses fidles.

--Ecoute, ma fille, lui dit un jour l'un d'eux, vieillard de
quatre-vingt-quatre ans, qui avait pass les deux tiers, au moins, de
cette longue existence dans les bagnes et dans les maisons
centrales[246], ton _boccart_[247] tombera tout  fait, si tu ne veux
pas joindre une nouvelle branche  ton commerce. Les _fanandels_[248]
dpensent leur _auber_[249] l o ils trouvent  _fourguer_[250], c'est
tout simple.

La mre Sans-Refus,  laquelle la terrible mort de son pre, et la fin
malheureuse de sa mre, qui venait  ce moment de mourir en prison,
avaient inspir une terreur salutaire, craignait d'avoir  subir tt ou
tard les consquences du mtier de recleur; mais le vieillard la
catchisa tant et si bien, qu'il finit par vaincre, non pas ses
scrupules, la fille de Comtois et de Marianne Lempave avait t trop
bien leve pour en prouver, mais la crainte; qui jusqu'alors l'avait
empche de franchir l'extrme limite qui spare les gens qui, sans tre
honntes, chappent cependant  l'action de la loi, de ceux qu'elle a le
droit de frapper.

Il fut donc convenu que la mre Sans-Refus ferait savoir  tous ceux que
cette nouvelle pouvait intresser, qu'elle tait prte  donner un prix
raisonnable de toutes les marchandises qui lui seraient proposes.

Cette rsolution une fois prise, le vieil ami de la mre Sans-Refus, ce
Nestor du crime, qui tait dou d'une loquence si persuasive que l'on
pouvait dire de lui comme du roi de Pylos, que lorsqu'il parlait ses
paroles taient plus douces que le miel du mont Hymte, se chargea de
voir la nouvelle gnration de malfaiteurs qui avait remplac ceux qui
avaient connu la mre Sans-Refus lors de ses dbuts dans la rue
Grenier-sur-l'Eau.

Ses dmarches furent tout d'abord couronnes de succs. Il fut accueilli
dans tous les _tapis_[251] qu'il visita, avec le respect et les gards
que l'on croyait devoir accorder  un _brave garon_[252], prouv par
un long sjour dans les bagnes et dans les prisons, et les ouvertures
qu'il fit aux habitus des mauvais lieux qui infestent encore les rues
Aubry-le-Boucher, de Bondy, de Bivre, du Pltre-Saint-Jacques, des
Marmouzets, la place Maubert, le boulevard du Temple, furent accueillies
avec le plus vif empressement, et tous lui promirent (lorsqu'il eut
convenablement fait valoir les raisons qui militaient en faveur de la
mre Sans-Refus) que ce ne serait jamais qu'aprs s'tre adresss  elle
qu'ils iraient rendre visite  la _Tte-de-Mort_[253],  la
_Pomme-Rouge_[254], ou  _Fouille-au-Pot_[255].

Ils se montrrent fidles observateurs de la parole qu'ils avaient
donne  leur doyen et l'tablissement de la mre Sans-Refus,  peu prs
dsert quelques jours auparavant, devint tout  coup le plus florissant
de tous ceux du mme genre.

Semblables  ces oiseaux voyageurs qui quittent sans regret nos climats
 la naissance des mauvais jours, ses odalisques avaient toutes
successivement abandonn son harem, faute d'y rencontrer un sultan,
elles y revinrent en foule avec le beau temps.

La mre Sans-Refus eut bientt achet  ceux de ses habitus que le
lecteur connat dj, une quantit si considrable de bijoux et
d'argenterie qu'elle dut songer  s'en dfaire afin de raliser une
somme qui lui permit de continuer ses oprations.

Cadet Filoux, ainsi se nommait le vieillard dont nous venons de parler,
fut encore cette fois la Providence de la mre Sans-Refus. Vtu d'un
costume qu'il devait  la munificence de la tavernire, et qui donnait
du relief  sa physionomie respectable et  ses magnifiques cheveux
blancs, il se mit en qute et aprs de nombreuses recherches, il finit
par dcouvrir l'honnte M. Juste.

Celui-ci tait dj en relations avec tout ce que la capitale renferme
de fripons titrs et dcors, lorsque Cadet Filoux vint lui rendre
visite, et il lui tait arriv plus souvent qu'il ne voulait en
convenir, d'acheter, soit  l'un, soit  l'autre, un riche bracelet, une
broche de grande valeur enlevs par son cavalier  une jolie duchesse ou
 quelque coquette financire, au milieu des enivrements d'une valse ou
d'un galop ou d'une polka; ces objets, aussitt qu'ils taient achets,
taient immdiatement expdis secrtement en Angleterre ou en Hollande,
pays dans lesquels le pre Juste s'tait mnag des correspondants
intelligents qu'il servait dans la capitale avec un zle gal  celui
qu'ils dployaient pour lui toutes les fois que l'occasion s'en
prsentait.

Lorsque Cadet Filoux, aprs avoir employ les prcautions oratoires qui
ne devaient pas tre ngliges en semblable occurrence, eut fait
connatre  M. Juste l'objet de sa visite, ce dernier ne se montra pas
d'abord trs-empress d'tablir avec la mre Sans-Refus les relations
que lui proposait le Nestor des bagnes; mais celui-ci lui fit tant et de
si beaux discours, qu'il le dtermina enfin  voir sa protge, et que
sance tenante, jour et heure furent pris pour la premire entrevue.

Juste et la mre Sans-Refus s'entendirent facilement ensemble; il fut
convenu que Juste achterait et payerait comptant, mais seulement les
deux tiers de leur valeur relle tous les objets d'or et d'argent qui
lui seraient offerts par la tavernire, qui traiterait  ses risques et
prils avec les derniers possesseurs qui ne devraient jamais le
connatre.

Toutes les clauses de ce contrat que les deux parties avaient un intrt
gal  respecter furent rigoureusement observes, seulement, la mre
Sans-Refus, un peu plus communicative que le pre Juste, lui fit
successivement connatre tous ceux qu'elle appelait ses _ouvriers_, ce
qui explique comment le pre Juste put lorsque l'occasion se prsenta,
mettre en rapport avec des hommes d'excution le vicomte de Lussan,
jeune gentilhomme breton, qui aprs avoir t successivement chevalier
d'industrie _grec_, tait devenu ce qu'en terme du mtier on nomme un
_donneur d'affaires_.

Du rcit des faits qui prcdent nos lecteurs ont d naturellement
conclure qu' l'poque o nous sommes arrivs, il existait dans la
capitale tous les lments d'une association de malfaiteurs, et que de
ces vnements, une fois qu'ils seraient runis et dirigs par une ou
plusieurs mains habiles, il devait rsulter une socit dans la socit,
plus dangereuse cent fois que toutes les associations dont nous venons
de voir se drouler les fastes devant la cour d'assises de la Seine.

En effet, celle-l pouvait tre nombreuse, compose d'individus rsolus
et de toutes les classes, et dirige par des hommes, auxquels le nom
qu'il portaient et la position qu'ils occupaient dans le monde, devaient
en quelque sorte donner la certitude de l'impunit. Mais tous ces hommes
dont les uns vivaient dans l'atmosphre enfume du bouge de la rue de la
Tannerie, tandis que les autres donnaient le ton dans les salons les
plus aristocratiques de notre bonne ville, devaient-ils enfin se runir
et marcher tous ensemble du mme pas vers un but commun? Hlas! oui.

Prenez une quantit quelconque de mercure que vous jetterez avec force
sur le parquet, le mtal se divisera d'abord en plusieurs milliers de
molcules imperceptibles, puis peu  peu et insensiblement ces molcules
se joindront l'une  l'autre et bientt toutes ces parties parses
auront form un tout parfaitement homogne, il en est  peu prs de mme
des malfaiteurs de toutes les catgories, ils se rencontrent sans se
chercher, sans se connatre, ils se devinent avant mme de s'tre parl,
est-ce  dire qu'en se rapprochant ainsi l'un de l'autre ils obissent 
une loi fatale de leur organisation? Non grce  Dieu, mais ce qui est
vrai, c'est que l'habitude de vivre continuellement en garde contre tout
le monde (et telle est la loi de l'existence des malfaiteurs) donne au
corps certains tics qui sont imperceptibles aux yeux du vulgaire, mais
qui se laissent facilement saisir par des gens expriments.

Un nouveau crime, commis par Salvador, Silvia et Roman devait unir entre
eux les anneaux pars de cette longue chane qui tranait  la fois
dans les plus nobles demeures et dans le bouge infect de la mre
Sans-Refus.

Les mauvais instincts de la jolie Silvia n'avaient pas attendu pour se
dvelopper l'poque  laquelle nous sommes arrivs, les vnements de sa
vie que nous avons dj rapports, ont prouv jusqu' l'vidence que
cette femme tait capable de commettre tous les crimes, lorsqu'il
s'agissait de satisfaire l'un d'eux, qu'en un mot elle cachait sous une
gracieuse enveloppe une me bien digne d'appartenir au dernier rejeton
des affreux sclrats auxquels elle devait le jour.

Continuellement en contact avec deux hommes aussi peu scrupuleux que
l'taient Salvador et Roman, dont elle avait t  mme d'apprcier
l'audace et pour l'un desquels elle ressentait une vive affection,
l'orgueil qui ainsi qu'on a pu le voir tait un des traits dominants de
son caractre, devait lui inspirer l'envie de se montrer digne d'eux, de
les surpasser mme si l'occasion s'en prsentait.

Au moment mme o Silvia, par la dcouverte des pierreries voles au
comte Colordo, acqurait relativement  son amant, et  l'homme qui se
faisait passer pour l'intendant de ce dernier, la certitude d'un fait
que la conversation qu'elle avait entendue dans le parc du chteau de
Pourrires lui avait permis de supposer, elle avait conu l'ide d'un
crime dont le juif Josu devait tre la victime, pendant son entretien
avec l'usurier Juste, elle se dit que ce dernier ne devait pas non plus
tre nglig et que ce serait un coup de matre que de dpouiller  la
fois le chrtien et l'isralite.

Cet entretien lui ayant appris que Josu tait  Paris, tandis qu'elle
le supposait  Marseille, elle avait adroitement interrog Juste, afin
d'arriver  connatre sa demeure; mais cet usurier qui craignait qu'elle
n'et l'intention d'aller trouver son digne confrre, s'tait
constamment tenu sur la rserve: de sorte qu'il lui avait t impossible
malgr toute son adresse et les questions dtournes qu'elle lui avait
faites, d'arriver au but qu'elle voulait atteindre.

Aprs avoir rendu compte  Salvador et  Roman des rsultats plus que
satisfaisants de la mission qu'elle venait d'accomplir, et avoir reu
avec une orgueilleuse satisfaction les louanges que mritaient son
audace et son intelligence, elle leur communiqua, sans se donner la
peine de prendre les prcautions oratoires qu'une semblable ouverture
paraissait ncessiter, les projets qu'elle avait conus.

--Mais pour oprer de cette manire il faudrait absolument se dfaire de
ces deux hommes qui sont continuellement sur leurs gardes, s'cria
Salvador, lorsque Silvia et achev d'exposer le plan qu'elle avait
conu.

Silvia ne rpondit pas  cette observation qui paraissait renfermer un
blme implicite.

La contenance de Roman tait embarrasse, il craignait que la
proposition de Silvia, dont il apprciait l'extrme malice, ne ft une
pierre de touche destine  lui faire connatre les vritables
sentiments de ses deux compagnons.

--Il parat que ces deux oprations ne vous conviennent pas? dit Silvia,
que la froideur de son amant et du bon M. Lebrun, c'est ainsi qu'elle
nommait ordinairement Roman, tonnait singulirement.

Ce dernier cependant se dtermina enfin  rompre la glace, mais en
vitant cependant de rpondre d'une manire positive.

--On peut toujours, dit-il, se procurer l'adresse du juif Josu,
examiner les lieux qu'il habite et prendre quelques renseignements sur
son compte; ces dmarches ne nous engageront  rien quant  prsent, et
leurs rsultats pourront nous servir  l'avenir.

--L'avenir, l'avenir, dit Silvia, celui que nous avons devant nous n'est
pas trs-brillant, les cent billets de mille francs que je viens de vous
apporter ne nous mneront pas trs-loin.

--C'est vrai, rpondit Roman, il faut absolument que nous fassions une
saigne au coffre-fort de messire Josu, qu'en dis-tu? continua-t-il en
s'adressant  Salvador.

--Je suis de ton avis, mais si nous pouvions arriver  notre but sans
tre forcs de...

--Impossible; s'cria Silvia d'un ton qui ne permettait pas de douter de
sa bonne foi; et puis d'ailleurs ce sera rendre un vritable service 
la socit que de dbarrasser la terre d'un pareil misrable.

--Allons, allons, reprit Roman, je vois que nous sommes bien prs de
nous entendre, il ne s'agit plus que de dcouvrir le domicile de messire
Josu, et c'est ce dont je vais de suite m'occuper.

Roman, en effet, se mit immdiatement en qute, mais comme il tait
oblig de n'agir qu'avec une extrme rserve, ce ne fut qu'aprs avoir
employ plusieurs jours en recherches, qu'il dcouvrit la demeure de
Josu.

Ce juif habitait dans la rue Saint-Gervais, n 4, au coin de celle du
Roi-Dor, une maison entoure de tous les cts par une forte grille de
fer scelle dans un mur de hauteur d'appui en pierres de taille et
surmonte de fers de lance. Cette maison existe encore aujourd'hui.
Toutes les fentres du btiment d'habitation situ au bout d'un jardin
plant de petits arbres rabougris et de quelques fleurs tioles,
aujourd'hui converti en cour, taient garnies,  l'intrieur, de forts
volets en chne doubls de tle, et dfendues extrieurement par des
persiennes en fer. Josu se tenait habituellement dans un grand cabinet
situ au rez-de-chausse de sa maison et d'o il pouvait voir tout ceux
qui se prsentaient  la grille, de sorte qu'il ne faisait ouvrir qu'aux
personnes qu'il avait l'intention de recevoir, sa chambre tait situe
au premier tage, prcisment au-dessus du cabinet, et l'on croyait que
c'tait dans cette pice, dans laquelle il ne laissait pntrer personne
et qui tait ferme par une porte paisse, garnie de plusieurs fortes
serrures, ressemblant plus  la porte d'une prison qu' celle d'un
appartement, qu'il conservait son trsor. Ce n'est pas tout: le juif
Josu  ce qu'assuraient les bonnes femmes de son quartier, avait le
sommeil trs-lger, et au moindre bruit, au plus lger mouvement qui lui
paraissait insolite, il se levait afin de regarder, soit par un judas de
quinze pouces environ, qu'il avait fait pratiquer dans le plancher de sa
chambre  coucher, soit par des ouvertures adroitement mnages dans les
volets et la porte, s'il ne se passait rien d'extraordinaire autour de
son fort. On assurait encore que tous les soirs des fils de laiton qui
correspondaient  une grosse sonnette place au chevet de son lit
taient tendus en tous sens dans toutes les pices de son appartement.

Une trs-vieille femme que l'on disait sa soeur et un jeune isralite
auquel il apprenait les premiers lments du mtier d'usurier, et qui
lui servait  la fois de commis et de domestique, habitaient avec lui la
maison de la rue Saint-Gervais, qui ne restait jamais seule. Du reste
Josu n'accordait  ses commensaux que la confiance que lui donnait la
solidit de son coffre et les nombreuses prcautions dont il s'tait
entour.

Roman qui avait d'abord pens que c'tait chez lui qu'il fallait
attaquer le vieux juif, reconnut, lorsqu'il sut tout ce que nous venons
d'apprendre  nos lecteurs, que cela n'tait pas facile, pour ne pas
dire impossible, et que le plan propos par Silvia, offrait des chances
de russite beaucoup plus nombreuses, ce fut donc celui que l'on adopta,
aprs lui avoir fait subir,  la suite de discussions nombreuses et
animes, quelques lgres modifications.

Comme il fallait avant tout se mettre en rapport avec Josu, et qu'on ne
voulait ni se prsenter chez lui ni lui crire, attendu qu'aprs une
visite on pouvait tre reconnu et qu'une lettre pouvait, s'il survenait
des vnements qu'il tait impossible de prvoir, compromettre les trois
associs, Silvia fut charge de guetter la victime au passage.

Silvia savait que ce juif, comme tous les gens de sa religion en
gnral, et en particulier comme tous ceux qui exercent une industrie
illicite, qu'ils soient juifs ou chrtiens, tait excessivement dvot,
au moins en apparence, ainsi il devait tous les samedis, si ce n'tait
tous les matins, se rendre  la synagogue; elle fit donc un samedi matin
 l'heure convenable, arrter une voiture de place, rue du Temple, au
coin de celle Notre-Dame-de-Nazareth, o est situ le consistoire
isralite; son attente ne fut pas trompe, dix heures sonnaient
lorsqu'elle vit au loin celui qu'elle attendait s'avancer vers la place
o elle se trouvait, elle dit alors  son cocher de marcher et au moment
o sa voiture passait devant le juif, elle frappa  la glace de la
portire, devant laquelle il se trouvait; Josu tourna la tte et ayant
de suite reconnu la jolie cantatrice du grand thtre de Marseille, il
s'arrta aussitt et la voyant en si brillante toilette il lui fit une
multitude de rvrences. L'pine dorsale de ce digne enfant d'Abraham,
tait au moins aussi flexible que celle d'un solliciteur qui vient
d'tre admis dans le cabinet d'un ministre, ou que celle d'un candidat 
la dputation, qui rend visite aux lecteurs de son arrondissement.

--Ah! vous voil mon bon Josu, s'cria Silvia, qui avait donn l'ordre
 son cocher d'ouvrir la portire de la voiture et de remonter sur son
sige, je suis vraiment charme de vous rencontrer, mais vous avez donc
quitt Marseille pour venir vous fixer  Paris?

--Oui, madame, j'ai quitt Marseille, mais depuis quelques mois
seulement.

--Montez donc prs de moi, j'ai besoin de causer avec vous.

--Je suis dsol de ne pouvoir accepter votre aimable invitation, mais
c'est aujourd'hui samedi et nous ne pouvons nous permettre de monter en
voiture le jour du sabbat.

--Vous tes dvot, M. Josu, c'est bien, aussi je ne veux pas vous
distraire plus longtemps de vos devoirs religieux, mais venez me voir
demain de midi  une heure, j'ai  vous proposer une excellente affaire.

Silvia remit sa carte au juif.

--Lorsque vous vous prsenterez chez moi, ajouta-t-elle, vous donnerez
sans dire un seul mot cette carte  ma femme de chambre qui me la
remettra, et de suite vous serez introduit. Vous m'avez compris?

--Parfaitement, madame, parfaitement; je serai demain chez vous 
l'heure indique, rpondit Josu, qui ne se retira qu'aprs avoir
recommenc une nouvelle srie de salutations.

Le vieux juif avait t instruit du mariage de Silvia avec le marquis de
Roselly, qu'il avait toujours cru trs-riche; il fut donc assez surpris
de rencontrer en fiacre son ancienne connaissance. Serait-elle ruine,
se disait-il en se retirant; en tous cas, je me tiendrai sur mes gardes,
comme on connat les saints on les adore.

Les quelques mots qui prcdent avaient t changs  voix basse entre
Silvia et le juif, et le cocher du coup avait profit pour s'endormir
de cette station qui avait dur environ vingt-cinq minutes. Ce ne fut
pas sans peine que Silvia parvint  le rveiller.

--Conduisez-moi, lui dit-elle, aprs lui avoir laiss le temps de se
frotter les yeux, rue Notre-Dame-de-Lorette, n 21.

Arrive au lien qu'elle avait indiqu, elle paya son cocher, et entra
dans la maison o elle s'tait fait conduire. Aprs avoir demand au
concierge le premier nom qui lui vint  l'esprit, elle en sortit et alla
prendre  la place de la rue Flchier, une autre voiture qui la
conduisit faubourg du Roule, au coin de la rue d'Angoulme, o elle la
quitta; elle voulait rentrer chez elle  pied ainsi qu'elle en tait
sortie quelques heures auparavant.

Son premier soin fut de rendre compte  ses deux associs des rsultats
qu'elle venait d'obtenir; ils en parurent charms, Roman surtout, qui
lui donna l'assurance que ses dbuts avaient dpass toutes ses
prvisions.

--Vous tiez la seule femme, digne de M. le marquis de Pourrires, lui
dit-il.

--C'est vrai, rpondit Salvador, et nous pouvons dire sans craindre que
l'on vienne nous dmentir:

    Nos pareils  deux fois ne se font pas connatre,
    Et pour leurs coups d'essais veulent des coups de matre.

--C'est trs-vrai, monsieur le marquis, ajouta Roman, c'est trs-vrai.

Cette qualification de marquis amenait toujours un sourire sur les
lvres de Silvia, qui ne pouvait concilier la position de son noble
amant avec la profession tant soit peu quivoque qu'il exerait de
concert avec celui qui se faisait passer pour son intendant; elle tait
persuade qu'elle n'avait encore soulev qu'un coin du voile qui cachait
le pass de ces deux hommes, du reste, aucunes des tentatives qu'elle
avait faites pour s'instruire n'ayant t couronnes de succs, elle
laissait au hasard le soin de satisfaire sa curiosit.

Il fut en dfinitive convenu que la direction de cette affaire serait
laisse  la marquise de Roselly; la confiance que lui tmoignaient deux
hommes aussi experts en ces matires que l'taient Salvador et Roman la
flattait singulirement et pour prouver qu'elle en tait tout  fait
digne, elle leur parla de nouveau du bon M. Juste.

Il n'tait pas permis d'esprer que cet usurier qui connaissait les
trois associs, se laisserait ainsi que Josu (vis--vis duquel ils se
trouvaient placs dans des circonstances tout  fait favorables  la
russite de leurs projets) entraner dans un pige; il fallait donc, si
l'on voulait absolument en tirer parti, s'introduire chez lui. Cela
n'tait pas facile il est vrai, le chien de Terre-Neuve tait un
obstacle srieux dont il fallait absolument se dbarrasser, mais
comment? Et en admettant que l'on fint par trouver un moyen assez
naturel pour ne pas trop veiller les soupons de l'usurier, tait-il
bien certain qu'une fois qu'on se serait introduit dans sa maison, on
parviendrait  dcouvrir le lieu o il renfermait son trsor. Aprs
avoir discut assez longtemps, les associs, d'un commun accord,
dcidrent qu'une entreprise contre Juste n'offrait pas assez de chances
de russite pour tre immdiatement tente; il fut donc convenu qu'il
fallait l'ajourner et s'occuper exclusivement du juif Josu.

Le lendemain  l'heure indique le juif se prsenta chez Silvia qui,
ainsi que nous l'avons dj dit, habitait aux Champs-Elyses (avenue
Chateaubriand n 22), un charmant petit htel. Suivant les instructions
qui lui avaient t donnes la veille, il remit la carte qu'il avait
reue de la marquise  une femme de chambre qui le fit de suite entrer
dans le boudoir de sa matresse.

Toutes les recherches du luxe et de l'lgance avaient t runies dans
cette petite pice; elle tait claire par une fentre en ogive vitre
de carreaux de diverses couleurs, afin d'amortir l'clat trop vif des
rayons du soleil et qui n'y laissaient pntrer qu'un demi-jour tout 
fait voluptueux; les tentures et les rideaux taient de mrinos blanc
garnis d'embrasses et d'agrments de mme couleur, et sans doute pour
faire contraste, la portire destine  masquer la porte d'entre, qui
roulait sur un thyrse de bois dor, tait forme d'une magnifique toffe
de soie rouge, broche d'or; le parquet tait couvert d'un pais tapis 
grandes fleurs, chef-d'oeuvre des manufactures d'Aubusson; une
jardinire garnie des fleurs les plus rares, des tagres sur lesquelles
ont avait group avec art une foule de chinoiseries, de statuettes et de
gracieuses fantaisies, un trpied de bronze qui supportait une
cassolette, et quelques chaises de forme moyen ge composaient tout
l'ameublement de ce boudoir, clair le soir par une lampe d'argent
suspendue au plafond par une chane de mme mtal et qui tait le
_sanctum sanctorum_ de la jolie marquise de Roselly.

Lorsque le juif entra, Silvia, dans le plus galant nglig tait, ainsi
qu'elle en avait l'habitude,  demi couche sur une chaise longue; elle
se leva presque pour le recevoir et lui adressa la plus coquette
inclination de tte et le plus charmant sourire qui se puissent
imaginer; elle savait, l'infernale crature, que si cuirasse qu'il soit
permis de la supposer, il n'est pas d'organisation masculine sur
laquelle les gracieusets d'une jolie femme ne produisent une impression
favorable.

Josu, aprs avoir jet sur tous les objets qui composaient
l'ameublement du charmant petit boudoir dans lequel il venait d'tre
introduit, le coup d'oeil interrogateur d'un expert commissaire-priseur,
s'avana vers la matresse du lieu qu'il salua jusqu' terre. Silvia lui
dit de prendre un fauteuil et de s'asseoir.

--Je sais trop ce que je vous dois, madame la marquise, lui rpondit
Josu qui se posa sur le coin d'une chaise, les pieds rapprochs l'un de
l'autre, et serrant entre ses genoux un chapeau jadis noir, mais, 
l'heure qu'il tait, de couleur jaune et crasseux  faire lever le coeur.

Au moment o Silvia allait lui adresser la parole, il voulut se lever
afin de prendre une attitude plus respectueuse; mais le mouvement fut
si brusque qu'il tomba  la renverse, tandis que son vieux feutre et sa
perruque roulaient chacun d'un ct oppos, laissant apercevoir le crne
le plus dnud des quatre parties du monde.

Des clats de rires inextinguibles, que Silvia ne put retenir, salurent
la chute du pauvre Josu qui faisait de vains efforts pour se relever,
tout en priant la marquise de vouloir bien excuser sa maladresse; enfin,
l'accs d'hilarit auquel Silvia tait en proie s'tant un peu calm,
elle tendit la main au malheureux enfant d'Isral. Le premier soin de
Josu, lorsqu'il se retrouva sur pied, fut de courir aprs sa perruque,
qui ressemblait assez  un vieux gazon de chiendent dessch au soleil;
il la ramassa, et dans sa prcipitation, il la plaa  rebours sur sa
tte. Ainsi accoutr, il se trouvait porteur d'une mine si htroclite,
d'une physionomie si grotesque, que Silvia se mit de nouveau  rire aux
clats. Le malheureux juif, pour plaire  la dame essayait de l'imiter.
Est-il possible d'imaginer une bassesse que ne soit pas prt  faire un
juif  la fois usurier et avare, et dsireux de plaire  une personne
qui doit lui faire gagner de l'argent?

Aprs s'tre, pendant quelques instants, amuse aux dpens de messire
Josu, Silvia, qui dans ce moment ressemblait un peu  ces chats qui
jouent longtemps avec une souris avant de la mettre  mort, le prit par
les deux paules et le fora de s'asseoir sur une chaise longue
semblable  celle sur laquelle elle tait place.

Alors la conversation commena.

Silvia voulait savoir pourquoi monsieur Josu avait quitt Marseille,
qu'elles taient les raisons qui l'avaient dtermin  venir s'tablir 
Paris, s'il y avait longtemps qu'il tait dans cette ville, s'il y
faisait de bonnes affaires et mille autres choses encore; puis elle lui
rappela l'amiti qu'ils avaient l'un pour l'autre, lorsqu'ils habitaient
 la mme poque la bonne ville de Marseille, ce qui devait l'engager 
lui tmoigner la confiance et le dterminer  ne rien lui cacher.

Le digne Josu se mit  faire le rcit qu'on lui demandait, rcit bien
digne en vrit de servir de pen-(?)  celui de la vie de Cartouche.

--Vous savez, madame, dit-il, combien j'aime  obliger mes semblables;
je ne puis voir un homme dans une position fcheuse sans de suite
voler...  son secours; vous savez cela, madame la marquise; eh bien?
des gens  qui j'avais dj plusieurs fois rendu service, ont eu
l'infamie de dposer au parquet de monsieur le procureur du roi une
plainte contre moi, et les gens de justice ont eu la faiblesse de
prendre cette plainte en considration. Hlas! madame la marquise,
lorsqu'un chrtien, en parlant de quelqu'un de la religion de Mose, dit
tue, les autres de suite rpondent, assomme! C'est pour cela sans doute
qu'un matin les gens du roi vinrent saisir chez moi tout ce que je
possdais; quand je dis tout c'est une manire de parler; il trouvrent
soixante et onze francs soixante-quinze centimes et un petit livre de
dpenses, le reste heureusement, tait cach. Le mauvais succs de leurs
recherches ne les empcha pas de continuer leurs poursuites: des tmoins
furent entendus; mais j'avais eu la prcaution de les faire travailler
par le rabbin (cela m'a cot gros, madame la marquise), aussi ils
vinrent tous dclarer qu'ils n'avaient jamais t usurs par moi; qu'
la vrit je leur avais souvent prt de l'argent, mais que je m'tais
toujours content d'un intrt raisonnable; cela tait vrai; cependant
on ne voulut pas les croire, et je fus forc de payer trente mille
francs d'amende, plus les frais du procs. Cette criante injustice me
fit prendre en aversion la ville de Marseille; je runis tout ce que je
possdais, et je vins m'tablir  Paris. Je suis dans la capitale depuis
environ huit mois, j'habite avec ma soeur et mon neveu, rue
Saint-Gervais, 4, au coin de celle du Roi-Dor, une maison que j'ai
achete, afin de pouvoir la faire arranger  ma guise, j'ai fait d'assez
bonnes affaires et si vous avez besoin de moi, je suis entirement 
votre service.

--Je vous remercie, bon Josu, rpondit Silvia, qui avait cout
trs-srieusement le lamentable rcit des msaventures du juif, je vous
remercie bien; je n'ai pas, quant  prsent, besoin de vos services; si
je vous ai pri de venir me trouver, c'tait afin de vous parler d'une
personne de mes amis qui dsire contracter un emprunt. Cette personne
est un homme qui occupe dans le monde une position minente, et qui
possde au moins un million et demi en proprits.

--Vous le savez, madame, je ne connais pas de plus vif plaisir que de
celui d'obliger. En me donnant l'adresse de la personne dont vous me
parlez, et que j'irai voir de votre part, vous me rendrez un vritable
service.

--Je ferais bien volontiers ce que vous paraissez dsirer, bon Josu;
mais vous comprendrez que je ne puis avant de lui avoir demand si cela
lui convient, vous adresser  M. le marquis de Pourrires.

--Le marquis Alexis de Pourrires! s'cria le vieux Judas en entendant
prononcer ce nom, le marquis Alexis de Pourrires! Mais je le connais
trs-particulirement; c'est un excellent jeune homme avec lequel j'ai
dj fait des affaires trs-considrables, presque sans intrts.

--Comment, vous connaissez M. le marquis de Pourrires? mais depuis
quand donc?

--Depuis plus de quinze ans. Je lui ai prt prs de trois cent mille
francs en diverses fois; il m'a bien pay, c'est un trs-honnte homme.
C'est son intendant qui est venu me trouver  Marseille, afin de rgler.
Il a approuv mes comptes en capital et intrts, et sans me faire une
seule observation. Cet intendant est aussi un trs-excellent homme.

--Comment vous connaissez aussi le bon monsieur Lebrun?

--Je ne l'ai vu qu'une fois, mais je m'en souviendrai toujours; c'est un
homme probe et rond en affaires. Il est bien digne de servir un aussi
digne matre.

--Ainsi vous ne serez pas fch de faire de nouvelles affaires avec M.
le marquis de Pourrires?

--J'en serais au contraire charm. Mais comment se fait-il donc que M.
Alexis ait besoin d'argent? il possde, si je ne me trompe, plus de
vingt mille cus de revenu.

--Il a en effet plus de soixante mille francs de rente; mais ses places
et son nom l'obligent  avoir un train de maison considrable; et puis
il veut se faire nommer dput de son arrondissement, ce qui lui sera
facile, car il est dj auditeur au conseil d'Etat, commandant de la
garde nationale de son canton, et membre du conseil gnral de son
dpartement: tout cela ncessite de grandes dpenses; il lui faut de
beaux quipages, recevoir, donner d'excellents dners; et, je vous le
dis entre nous, ma fortune n'est pas trs considrable, et M. le Marquis
de Pourrires veut bien quelquefois m'obliger.

--Je vous comprends, je vous comprends  merveille, dit Josu, auxquels
les dernires paroles de Silvia avaient suffisamment expliqu la gne
momentane du marquis de Pourrires; eh bien! que M. le marquis me fasse
prvenir, et je tiendrai  sa disposition deux cent mille francs, et
mme plus...

--Je ferai part  M. de Pourrires de vos bonnes intentions, et je suis
persuade que vous vous arrangerez ensemble.

--Ce cher M. Alexis! j'aurais, je vous l'assure, bien du plaisir  le
revoir. Il doit tre bien chang depuis plus de quinze ans. Est-il
toujours joli garon? C'tait un beau brun, aux sourcils bien marqus,
aux yeux...

--Bleus, fendus en amande, reprit Silvia; d'une physionomie agrable, et
le reste  l'avenant.

--Vous dites que ses yeux sont bleus? rpondit le juif; je croyais au
contraire, qu'ils taient du plus beau noir.

--C'est drle se dit Silvia, que l'observation de Josu avait frappe,
c'est trs-drle.

--Ma mmoire est sans doute infidle, continua le juif, qui n'avait pas
remarqu la proccupation de la marquise; il y a si longtemps que je
n'ai vu M. le marquis de Pourrires. Du reste, qu'il ait des yeux noirs
ou bleus, cela ne fait rien  l'affaire dont il s'agit.

--Vous avez raison; mais je dois vous prvenir d'avance qu'il ne voudra
probablement pas vous accorder les intrts que vous exigez assez
ordinairement. Vous ne devez pas esprer qu'un homme comme lui veuille
bien emprunter de l'argent  vingt-cinq pour cent pour six mois. Si vous
dsirez faire cette affaire, il faudra que vous soyez un peu moins juif
que de coutume.

--C'est bien, madame la marquise, c'est bien, nous finirons par nous
entendre, soyez-en persuade, si surtout vous voulez bien parler de moi
en bons termes  M. Alexis.

Silvia et Josu en taient l de leur conversation, lorsque la femme de
chambre qui avait introduit le juif dans le boudoir vint annoncer le
marquis de Pourrires.

--Priez M. le marquis de se rendre dans le jardin, o je vais le
rejoindre dans quelques instants, dit Silvia. Placez-vous prs de cette
fentre, ajouta-t-elle en s'adressant  Josu, vous verrez si vous
reconnaissez votre client.

A ce moment, Salvador entrait dans le jardin et s'avanait en se
promenant dans la direction de la fentre derrire laquelle Josu
s'tait plac.

--Eh bien! lui dit Silvia, le reconnaissez-vous.

--Parfaitement, rpondit le juif; ce sont bien ses beaux cheveux noirs,
sa taille lance; mais je ne puis distinguer d'ici la couleur de ses
yeux qui sont bleus  ce que vous dites.

--Enfin le reconnaissez-vous? lui demanda de nouveau Silvia, qui ne
pouvait s'expliquer d'une manire satisfaisante le changement qui
paraissait s'tre opr dans la couleur des yeux de son amant; est-ce
bien l le marquis de Pourrires que vous connaissez?

--Oui, madame le marquise, c'est bien celui que je connais.

--En ce cas, allons le trouver, il vous parlera probablement de
l'emprunt en question.

Silvia conduisit Josu dans le jardin.

--Eh! vous voil, Josu, dit Salvador qui reconnut de suite le juif, au
portrait qu'on lui en avait fait.

--C'est bien M. Alexis de Pourrires, dit Josu  voix basse en
s'adressant  Silvia; il m'a tout de suite reconnu.

--Vieil imbcile! se dit Silvia, qui trouve tout naturel que des yeux
noirs soient devenus bleus.

--Je suis charm, continua Salvador, du hasard qui m'a fait vous
retrouver. J'ai justement besoin en ce moment de deux cent mille francs:
si vous pouvez disposer de cette somme pour six mois, nous pourrons
faire une nouvelle affaire ensemble; mais il faudra que vous vous
contentiez d'un intrt raisonnable; je ne suis plus un jeune homme, mon
cher monsieur Josu.

--Je me contenterai de vingt pour cent, M. le marquis, de quinze mme
pour vous obliger.

--C'est un peu cher; au surplus, nous discuterons en les signant les
clauses de notre trait.

--Si M. le marquis le trouve bon, j'irai demain chez lui aprs son
djeuner, ou plus tard si cela lui convient mieux.

--Demain, impossible; j'ai beaucoup de visites  faire dans la journe,
et je passe la soire  l'ambassade d'Espagne. Venez ici aprs demain, 
sept heures et demie du soir; apportez la somme en billets de banque, et
du papier timbr, afin que nous puissions terminer de suite.

--Oui, M. le marquis.

--Eh bien! c'est entendu, et maintenant parlons d'autres choses.

Salvador, qui savait tout ce qui tait arriv  Alexis de Pourrires
pendant son sjour  Marseille, et qui voulait capter la confiance du
juif, lui parla de Jazetta, du pre Louiset, le matres d'armes, de la
vieille Gnoise, et des divers vnements de sa jeunesse.

Silvia l'coutait avec beaucoup d'attention.

--C'est singulier, se disait-elle en regardant son amant avec beaucoup
d'attention, cet homme-l n'a jamais eu les yeux noirs. Il y a dans tout
ceci un mystre qu'il faut que je pntre, mais comment?

Aprs une conversation qui dura environ une heure, Salvador congdia le
Juif, qui ne sortit qu'aprs avoir renouvel les salutations qu'il avait
faites en entrant, et donn un violent exercice  son pine dorsale; il
promit d'tre exact au rendez-vous.

Le surlendemain, ainsi que cela avait t convenu, Josu arriva chez
Silvia  sept heures et demie du soir. Il causa avec la marquise de
Roselly jusqu' prs de huit heures et demie,  ce moment un domestique
de Salvador vint prvenir, que son matre ayant t mand  l'improviste
au ministre de l'intrieur, ne pourrait venir, et qu'il fallait
remettre au lendemain la conclusion de l'affaire. Ce retard, qui
semblait indiquer que le marquis n'tait pas trs-press de terminer, ce
retard, disons-nous, ne fit, tout court qu'il tait, qu'augmenter
l'ardente soif du gain qui tourmentait sans cesse le malheureux usurier.

--Est-ce que M. le marquis aurait chang d'ide? dit-il  Silvia qui
paraissait vivement contrarie.

--Je ne le pense pas, rpondit-elle, puisqu'il vient de vous faire dire
de revenir; mais je sais qu'hier on lui a parl d'un certain M. Juste.

--Dieu d'Isral! s'cria Josu, tchez, madame la marquise, que ce bon
M. de Pourrires ne tombe pas entre les mains de ce misrable; il est,
quoique chrtien, cent fois plus juif que moi.

--Vous m'tonnez, messire Josu; on assure cependant que ce M. Juste
est un homme probe et trs-rond en affaires.

--Que le Dieu d'Abraham et de Jacob vous prserve de tomber entre ses
griffes, rpondit Josu en poussant un profond soupir.

Ce n'tait pas sans dessein que Silvia avait parl  Josu de l'usurier
Juste, elle avait pens que si elle laissait entrevoir au juif qu'il
tait possible au marquis de Pourrires, de trouver chez un autre
spculateur, la somme qu'il dsirait emprunter, il se montrerait plus
pre  la cure et que l'envie d'enlever  son confrre une affaire
qu'il devait en dfinitive considrer comme trs-avantageuse, lui ferait
peut-tre ngliger une foule de petites prcautions.

Silvia qui avait tudi avec soin toutes les parties de son rle,
chercha d'abord  calmer les craintes du vieux juif, aprs avoir  peu
prs russi en lui disant qu'il lui paraissait certain que le marquis de
Pourrires ne s'adresserait  Juste, que s'il ne pouvait s'arranger avec
lui, elle changea le sujet de la conversation, elle lui raconta les
vnements qui avaient amen et suivi son mariage avec le marquis de
Roselly, enfin aprs mille circonlocutions, elle trouva le moyen
d'amener la conversation sur la somme que l'enfant de Judas devait
prter  son amant.

--Vraiment, mon cher Josu, dit-elle au pauvre juif, si je portais sur
moi une somme aussi considrable, je ne serais pas aussi tranquille que
vous l'tes, j'aurais peur de la perdre ou de me la voir enlever par des
voleurs.

--Je ne perds jamais rien, s'cria Josu.

--Mais les voleurs?

--Les voleurs! dit-il  voix basse, ils ne pourraient, aprs m'avoir
tu, trouver les deux cents billets de mille francs. Je les ai cousus
dans mon scapulaire; et il tira de dessous son gilet une sorte de loque
sale et de couleur douteuse que tous les juifs portent sur leur
poitrine, les billets y taient en effet cousus.--Ils ne s'aviseraient
pas bien certainement, continua-t-il, de chercher quelque chose dans ce
mauvais chiffon et puis d'ailleurs, j'ai plutt l'apparence d'un pauvre
vieux mendiant que celle d'un homme qui porte toute une fortune sur lui.

--Vous tes dou d'une rare prsence d'esprit, rpondit Silvia qui avait
appris tout ce qu'elle dsirait savoir, il faut tre vous pour avoir de
ces ides, mais il est dj tard et j'prouve le besoin de me reposer,
adieu, mon cher Josu,  demain.

Salvador, Roman et Silvia, employrent une bonne partie de la journe du
lendemain  se mettre en mesure de russir, il fut convenu que Silvia
emploierait toutes les ressources que lui fourniraient son adresse et
son imagination pour retenir chez elle le juif jusqu' onze heures et
demie du soir, elle devait mme, si cela devenait ncessaire, l'inviter
 souper avec elle.

Tout se passa  merveille. Josu qui craignait par-dessus tout que le
marquis de Pourrires ne s'adresst  Juste, arriva quelques minutes
avant l'heure indique; il attendit avec patience jusqu'au moment o le
domestique qui s'tait prsent la veille, vint annoncer que son matre
priait madame la marquise de Roselly de faire agrer ses excuses  la
personne avec laquelle il devait se rencontrer et de l'inviter  revenir
le lendemain.

--Plus de doute, dit Josu d'une voix dolente, lorsque Silvia lui eut
transmis le message qu'elle venait de recevoir, plus de doute, il va
s'adresser  M. Juste.

--Ne craignez rien, rpondit Silvia, je vous promets que monsieur le
marquis prendra vos deux cent mille francs; mais comme je ne veux pas
que vous ayez fait pour rien une aussi longue course, vous allez me
faire le plaisir de souper avec moi.

Josu voulut en vain se dfendre en protestant qu'il n'tait pas digne
d'un pareil honneur, Silvia lui fit tant de politesse qu'il ft forc
d'avouer que d'aprs les lois de Mose, il ne pouvait ni manger ni boire
chez une chrtienne.

--Acceptez seulement un biscuit et un verre de vin de Tokay, lui dit
Silvia, qui n'avait pas suppos que les lois de Mose viendraient mettre
des entraves  ses projets.

--Hlas! madame la marquise, rpondit le malheureux juif pouss dans ses
derniers retranchements, nous devons nous abstenir de vins et d'aliments
qui ne seraient pas prpars par des enfants d'Isral, le lait mme dont
nous faisons usage doit avoir t recueilli par nos coreligionnaires.

--Eh bien, mon cher Josu, vos lois sont absurdes, et je veux
qu'aujourd'hui, pour me plaire, vous leur dsobissiez; je vous promets
du reste que je ne vous ferai pas servir de viandes impures.

Silvia fit servir  messire Josu le souper le plus confortable: une
tranche de pt de foie gras, des cailles en caisse, des confitures de
Bar et quelques fruits magnifiques. Le digne Josu n'tait pas habitu 
manger d'aussi bonnes choses; aussi obissant en mme temps  l'envie de
faire, sans qu'il lui en cott rien, un excellent repas, et  la
crainte de dsobliger la marquise qui avait renouvel ses instances, il
se mit  table, et une fois qu'il y fut, il s'en donna  coeur joie; il
sablait sans trop faire la grimace les nombreuses rasades de vins
gnreux que lui versait sa perfide Hb. Enfin il tait tout guilleret
lorsqu'il sortit de chez elle  plus de onze heures et demie du soir.

Salvador et Roman, vtus tous deux d'un costume qui les rendait
mconnaissables, attendaient au coin de l'avenue Fortun, d'o ils
pouvaient facilement voir sortir le juif de la maison de Silvia.

Il passa prs d'eux pour gagner les Champs-Elyses, il avait pos son
vieux feutre de ct et il chantonnait en marchant l'air d'une vieille
ballade allemande.

--Je crois, vrai Dieu, dit  voix basse Roman  son compagnon, qu'il est
 moiti gris.

--Il l'est parbleu bien tout  fait, rpondit Salvador sur le mme ton,
voil qu'il pleut  verse et il ne songe seulement pas  ouvrir le
parapluie qu'il porte sous son bras.

--Madame la marquise de Roselly est vraiment une femme prcieuse, reprit
Roman, si tu n'tais pas mon ami, et si j'tais un peu plus jeune je
tcherais de te l'enlever.

Roman et Salvador avaient changs les quelques paroles qui prcdent,
en marchant de loin sur les traces de Josu, qui avait suivi la grande
avenue des Champs-Elyses et travers la place de la Concorde pour
gagner le quai des Tuileries.

--Attention! dit Roman, lorsque Josu eut dpass de quelques mtres le
pont de la Concorde, attention! puis il s'lana sur le juif; il lui
jeta autour du cou un foulard roul en forme de corde, et se retournant
brusquement, le pauvre Josu se trouva suspendu sur ses paules, et 
moiti trangl avant d'avoir pu faire un mouvement pour se dfendre,
tandis que Roman s'avanait vers le parapet, Salvador arrachait le
scapulaire suspendu au cou de la victime, et le frou-frou du papier de
soie lui avait appris qu'il tenait ce qu'il ambitionnait:

--C'est fait, dit-il  son compagnon, laisse l ce malheureux qui n'est
peut-tre pas tout  fait mort, et qui bien certainement ne nous a pas
reconnus.

--Mon cher ami, rpondit Roman, il n'y a que les _refroidis_[256] qui ne
_jaspinent quelpoique_[257], et sans attendre la rponse de Salvador,
comme il se trouvait  ce moment au coin d'une des descentes qui
conduisent  la rivire, il jeta par-dessus le parapet le malheureux
Josu.

--Ah! c'tait un meurtre inutile, dit Salvador, lorsqu'il entendit le
bruit que fit le corps en tombant dans la rivire.

Le malheureux juif n'avait pas jet un seul cri, n'avait pas fait un
seul mouvement.

--Allons, allons, dit Roman, htons-nous, nous n'avons pas de temps 
perdre en discours inutiles.

Roman et Salvador quittrent  la hte les blouses et les larges
pantalons de toile qu'ils portaient par-dessus leurs vtements; un
chapeau mcanique, cach sur leur poitrine, par-dessous leur gilet,
remplaa, aprs qu'ils lui eurent donn sa forme naturelle, les
casquettes  visires dont ils taient coiffs ils firent de toute cette
dfroque un paquet qu'ils remplirent de plusieurs grosses pierres, et
qu'ils jetrent  la rivire; puis ils s'loignrent et regagnrent le
faubourg Saint-Honor.

Un individu, qu'un caprice, ou tout autre motif, avait amen sur le bord
de l'eau, et qui remontait sur le quai par le chemin de halage qui
conduit  la rivire, avait vu tout ce qui venait de se passer.

Ainsi que nous l'avons dit, lorsque le juif sortit de chez Silvia, il
pleuvait  torrents et le ciel tait couvert; mais pendant le temps
qu'il avait mis  franchir l'espace qui spare l'avenue Chateaubriand
des Tuileries, la pluie avait cess peu  peu, et au moment o Roman
jetait le juif par-dessus le pont, le vent avait chass les nuages qui
jusqu'alors avaient voil l'astre des nuits. De sorte que l'homme dont
nous venons de parler, dont l'attention avait t veille par le bruit
que fit en tombant dans l'eau le cadavre du malheureux Josu, avait pu
facilement voir toutes les pripties du lugubre drame qui venait de
s'accomplir.

Soit crainte, soit tout autre sentiment, cet homme, pendant tout le
temps que Salvador et Roman employrent  se dbarrasser de leurs
dguisements, s'tait tenu cach derrire une pile de gros madriers,
d'o il pouvait facilement voir, sans craindre d'tre aperu tout ce qui
se passait; lorsque les deux assassins se mirent en route, il les suivit
de loin jusqu' leur domicile, o ils rentrrent  une heure et demie du
matin.

L'homme qui les avait suivis ne se retira qu'aprs tre rest plus d'une
heure devant la porte.

Le lendemain dans la matine, Silvia vint rendre visite  ses deux
complices, qui lui apprirent ce qui s'tait pass la veille; elle fut
charme d'apprendre qu'ils taient nantis du prcieux scapulaire, qu'ils
jetrent au feu aprs en avoir retir les billets de banque, et qui fut
entirement consum en moins de quelques minutes.

Aprs avoir examin les billets de banque, qui taient de trs-bon aloi,
examen assaisonn de plusieurs joyeux propos sur le compte du pauvre
Josu, ces trois sclrats se mirent  table et djeunrent d'un grand
apptit.

Pourquoi de semblables monstres ne portent-ils pas au front une marque
propre  les faire reconnatre lorsqu'ils se trouvent mls aux autres
hommes? pourquoi leur forme est-elle semblable  la ntre? ou plutt
pourquoi Dieu a-t-il voulu que l'existence d'organisations semblables
ft possible?

Silvia, qui avait quelques visites  faire, s'tait retire au moment o
l'on allait servir le caf et les liqueurs; il tait alors onze heure et
demie du matin.

Salvador et Roman, bien loin de se douter qu'ils taient dcouverts, et
que leurs ttes taient  la merci d'un homme que le hasard avait rendu
tmoin du crime qu'ils venaient de commettre, devisaient joyeusement en
fumant chacun un cigare, lorsqu'un domestique vint leur remettre la
carte d'un monsieur qui demandait  tre introduit prs d'eux.

--Connais-tu cela, demanda Salvador, aprs avoir pass  son ami une
carte du plus beau carton-porcelaine, sur laquelle tait crit, en
caractres presque imperceptibles, ce nom surmont d'une couronne 
trois pointes:

_Le vicomte de Lussan.._

Le vicomte de Lussan, rpondit Roman aprs quelques instants de
rflexion, eh! oui, parbleu, je dois connatre cela, ce nom est celui de
ce grand et beau jeune homme qui nous a racont l'histoire du lingot, 
ce fameux banquet, c'est singulier! il parat que nous devons rencontrer
les unes aprs les autres toutes les personnes qui assistaient  ce
repas. J'ai dj rencontr le comte palatin du saint-empire romain, son
insparable ami, et le pote Chevelu, nous sommes presque en relations
avec l'usurier Juste, et voici qu'aujourd'hui le vicomte de Lussan se
prsente chez nous, c'est singulier...

--Que peut-il nous vouloir? ajouta Salvador.

--C'est ce que nous saurons aprs avoir caus avec lui.

--Faites entrer, dit Salvador au domestique qui pour attendre les ordres
de son matre s'tait discrtement retir prs la porte de
l'appartement.

Le vicomte fut immdiatement introduit.

--J'ai l'honneur de parler  M. le marquis de Pourrires, dit-il 
Salvador, aprs l'avoir salu avec une grce et une lgance
parfaites.--Et comme Roman rentr dans son rle d'intendant voulait se
retirer.--Restez monsieur, ajouta-t-il, le motif de ma visite est aussi
intressant pour vous que pour M. le marquis, ce n'est pas du reste la
premire fois que j'ai l'honneur de me trouver avec vous, messieurs,
j'tais, si je ne me trompe, l'un des convives d'un banquet auquel vous
assistiez aussi.

--C'est vrai, monsieur, rpondit Salvador, mais prenez un sige et
faites-moi connatre, je vous en prie, le motif qui me procure l'honneur
de vous recevoir.

Le vicomte de Lussan se plaa sans faire de faons, dans le fauteuil que
Salvador lui avait offert.

--Ma visite vous tonne, elle vous inquite peut-tre; il y a de ces
jours o les vnements les plus simples ont le privilge de nous
troubler, de nous causer une certaine inquitude, dit le vicomte en
attachant sur les deux amis des regards qui les surprenaient
trangement.

--Veuillez m'expliquer, monsieur, s'cria Salvador en se levant de son
sige, ce que signifient et ce ton et ce langage.

--Ecoutons d'abord ce que M. le vicomte dsire nous communiquer, dit
Roman  Salvador, nous nous fcherons ensuite, s'il y a lieu.

--Parfaitement raisonn, mon cher monsieur, rpondit le vicomte de
Lussan, parfaitement raisonn. Le hasard messieurs a souvent fait des
merveilles, il a terni des rputations, chang des positions, dtruit
des avenirs; le hasard lve aujourd'hui au pinacle un homme que demain
il prcipitera dans un abme, grce au hasard bien des crimes sont
ensevelis dans l'ombre, et c'est presque toujours le hasard qui amne la
dcouverte de ces mmes crimes; le hasard...

--De grce, monsieur, dit Roman, laissez l tous ces hasards et arrivez
 nous faire connatre le motif qui procure  M. le marquis de
Pourrires, l'honneur de vous recevoir.

--C'est prcisment ce que j'allais avoir l'honneur de vous dire lorsque
vous m'avez interrompu. Hier au soir par hasard je rendis visite  une
jolie danseuse,  laquelle, je ne sais par quel hasard, je tiens
infiniment, et chez laquelle je n'tais jamais all que le matin. Je ne
fus pas admis. De charitables amis que je rencontrai par hasard au club,
et auxquels je confiai mes peines, m'apprirent une chose que tout le
monde, except moi, savait depuis longtemps dj, c'est--dire qu'un des
gnraux de brigade de la milice citoyenne, avait achet cinquante
mille francs les bonnes grces de ma danseuse, et qu'il tait probable
qu' l'heure qu'il tait, on livrait au susdit gnral la marchandise
dont il venait de faire l'acquisition. On n'apprend pas de semblables
choses sans en tre quelque peu contrari, je jouai pour me distraire et
je perdis une somme considrable. Trahi  la fois par l'amour et par la
fortune, il me vint la fantaisie d'en finir avec la vie, et bravant les
vents et la pluie, je me mis en route  pied pour me rendre chez moi. Je
demeure rue de Varennes. En passant devant la rivire, les folles ides
qui quelques instants auparavant avaient travers mon esprit me
revinrent de plus belle et je descendis au bord de l'eau...

Salvador et Roman se lancrent l'un  l'autre un rapide coup d'oeil, ils
avaient  peu prs devin le motif qui avait amen chez eux le vicomte
de Lussan. Celui-ci recula son fauteuil et continua ainsi:

--A ce moment le vent chassa au loin les nuages qui voilaient le disque
argent de l'astre des nuits, et je vis que les ondes du fleuve taient
jaunes et limoneuses, cette vue me gurit de mon envie de mourir.

J'allais rejoindre le quai par le chemin de halage, il tait alors prs
de minuit, lorsqu' l'extrmit de ce chemin, je vis deux hommes vtus
de blouses de toile bleue jeter  l'eau, par-dessus le parapet, un autre
homme petit et grle, aprs lui avoir arrach un objet dont je ne pus
distinguer la forme qu'il portait sur la poitrine; l'homme jet  l'eau
avait t probablement trangl auparavant, car il ne faisait aucun
mouvement; les deux hommes en question se dbarrassrent de leurs
blouses et de leurs pantalons de toile dont ils firent un paquet qu'ils
envoyrent dans la rivire tenir compagnie  l'homme qu'ils venaient
d'y jeter. Pendant que les vnements que je viens de vous raconter
s'taient passs, je m'tais tenu cach derrire une pile de madriers
dposs par hasard sur le chemin de halage, non par peur, je vous
assure, je n'ai peur de rien, mais parce que je me suis rappel  ce
moment le vieux proverbe qui dit: _qu'il y a toujours quelque chose 
pcher dans l'eau trouble_.

Salvador et Roman taient presque frapps de stupeur, ils voyaient bien
le but que voulait atteindre le vicomte de Lussan, mais ils craignaient
que ses prtentions ne fussent exagres.

--Maintenant, messieurs, continua le vicomte qui s'tait arrt quelques
instants, afin sans doute de laisser  ses auditeurs le temps de placer
quelques observations, je pense que si je vous dis que j'ai suivi les
deux hommes en question lorsqu'ils se sont retirs, et que c'est ainsi
que j'ai dcouvert que ces deux hommes n'taient autres que vous; je ne
vous apprendrai rien que vous ne sachiez dj; vous voyez bien,
messieurs, que le hasard est une singulire divinit, s'il n'avait pas
plu  un gnral de la milice citoyenne de devenir amoureux d'une
danseuse de l'Opra, le vicomte de Lussan ne serait pas venu ce matin
vous prier de lui octroyer une petite part de votre butin.

--Monsieur, dit Salvador, votre dmarche, en admettant que notre
position soit telle qu'il vous plat de nous la faire, ne nous
autorise-t-elle pas  profiter du hasard qui vient pour ainsi dire vous
mettre  notre discrtion?

--Sans doute, et si vous pouviez sans vous compromettre vous dfaire de
moi et que vous vous en dfissiez, je vous assure que je trouverais cela
tout naturel, mais je ne suis pas  votre discrtion, vous n'avez pas
cru, je l'espre, que le vicomte de Lussan tait venu se jeter dans la
gueule du loup (pardonnez-moi la comparaison); sans avoir pralablement
pris toutes les mesures qui pouvaient l'en faire sortir; je suis, je
crois, de taille  me dfendre, j'ai bon courage et de bonnes armes.

Le vicomte de Lussan tira de la poche de ct de son habit un pistolet
richement damasquin, dont il fit ngligemment jouer la batterie.

--Ils sont deux, dit-il, et je vous donne ma parole de gentilhomme,
qu'au besoin, ils ne me feraient pas dfaut, ce sont de vritables
Kukenreiter. Ce n'est pas tout, j'ai laiss  votre porte dans mon
tilbury, un jeune gentilhomme parisien de mes amis, M. de Prval, qui,
s'il ne me voyait pas revenir viendrait infailliblement vous demander de
mes nouvelles, vous voyez donc que je suis en rgle sur tous les points;
que voulez-vous faire?...

--Vous prier de venir dner avec moi aujourd'hui, dit Salvador en
tendant au vicomte de Lussan une main, que celui-ci serra
affectueusement dans les siennes.

--Je suis vraiment dsol de ne pouvoir accepter votre aimable
invitation; mais j'ai donn parole  un vnrable ecclsiastique avec
lequel je dois dner aujourd'hui.

--Celui qui tait au banquet en question, dit Roman.

--Celui-l mme, vous vous le rappelez?

--Trs-bien, c'tait un joyeux convive.

--Chut, dit le vicomte, il ne faut pas dire cela, il vient d'tre nomm
vque.

--Ah! bah!

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Je suis, je le rpte,
extrmement fch, monsieur le marquis, de ne pouvoir, pour aujourd'hui
du moins, accepter votre aimable invitation; je vais donc me retirer...

--Attendez je vous en prie quelques instants encore, dit Salvador, nous
avons quelque chose  vous remettre.

--Ah! c'est vrai! d'honneur je n'y pensais plus.

--Voyons, ajouta Roman, qu'exigez-vous?

--Oh! je suis raisonnable, remettez-moi seulement le huitime de ce que
vous a rapport cette affaire; je m'en rapporte du reste  votre
loyaut.

Salvador fit un signe  Roman, qui sortit de l'appartement, il rentra
quelques minutes aprs, tenant  la main vingt-cinq billets de banque de
mille francs chaque, qu'il remit au vicomte de Lussan.

Celui-ci les serra dans son portefeuille aprs les avoir compts.

--Ceci vient  point pour rparer les brches faites par la bouillotte 
ma caisse, et je suis vraiment charm d'avoir fait votre connaissance,
mais puisque vous vous tes excut d'aussi bonne grce, je veux vous
faire regagner et au del le petit emprunt forc que je viens de vous
faire.

Le vicomte de Lussan raconta alors  ceux qu'il considrait dj comme
des nouveaux amis, tout ce que le lecteur lui a entendu raconter 
Juste, relativement au vol qu'il voulait faire commettre chez le
joaillier Loiseau, puis il leur parla de la mre Sans-Refus, des hommes
qui se runissaient chez elle, de la possibilit de les utiliser, puis
enfin de l'usurier Juste, Roman lui ayant demand s'il n'tait pas
possible de tirer pied on aile de ce vieil arabe.

--On pourrait sans doute, rpondit le vicomte, arracher quelques bonnes
plumes  ce vieil oiseau de proie, mais je crois que ce serait
impolitique, il serait en effet difficile de retrouver un homme toujours
prt comme lui  acheter de suite et  payer comptant tout ce qu'on lui
prsenterait; si vous voulez me croire nous conserverons le pre Juste,
qui, si mes prvisions se ralisent, nous sera trs-utile.

Salvador et Roman avaient cout le vicomte de Lussan avec beaucoup
d'attention, et ils lui donnrent l'assurance qu'il pouvait compter sur
eux pour l'affaire Loiseau (ce furent les termes dont ils se servirent)
lorsque le moment serait arriv; enfin ils se quittrent en parfaite
intelligence, aprs s'tre promis mutuellement de se revoir.

--Eh bien? dit-Roman  son ami, lorsqu'ils se trouvrent seuls.

--Eh! eh! rpondit Salvador, sais-tu que l'on pourrait faire de beaux
coups si l'on avait  sa disposition les hommes qui frquentent
l'tablissement de la mre de mon amante; j'ai bien envie d'essayer de
donner une direction commune  tous ces lments pars.

--Ainsi, tu n'es pas fch d'avoir fait la connaissance de ce vicomte de
Lussan.

--Puisque nous avons tant fait que de reprendre notre ancien mtier, je
ne vois pas pourquoi nous nous arrterions en aussi beau chemin, et je
crois que cet homme nous sera trs-utile.

--Je le crois aussi, mais c'est un gaillard qui ne me parat pas
disposer  donner ses coquilles, du reste, je ne regretterai pas les
vingt-cinq mille francs que nous cote sa connaissance si l'affaire du
joaillier Loiseau russit.

--Je le crois parbleu bien: cinquante mille francs au moins de
pierreries, et le vicomte de Lussan n'en demande que dix mille pour sa
part.

Quelques jours aprs les vnements que nous venons de rapporter, les
journaux annoncrent  leurs lecteurs qu'on avait trouv au pont de
Neuilly, engag dans les hautes herbes qui croissent sur les lots du
roi, le cadavre d'un vieillard qui s'tait sans doute jet
volontairement  la rivire, puisqu'il tait encore porteur de sa montre
d'or et de dix-sept francs en petite monnaie.

--O! Providence! s'cria Roman aprs avoir lu l'article dont nous venons
de donner la substance.




VII.--Beppo.


Le lecteur n'a pas oubli, sans doute, qu'au moment o Silvia venait de
rompre avec Servigny, un homme, vtu du costume des pcheurs provenaux,
s'tait introduit dans le boudoir de la cantatrice  laquelle il avait
demand si elle voulait qu'il allt tuer l'homme qui venait de la
quitter.

Nous devons maintenant nous occuper de cet homme, que des liens, dont
les vnements qui vont suivre expliqueront suffisamment la nature,
attachaient  Silvia, et qui doit jouer un rle trs-important dans la
suite de cette histoire.

Beppo (ainsi se nommait cet homme) quitta Marseille, qu'il habitait
ordinairement, aussitt aprs le mariage de Silvia avec le marquis de
Roselly, pour aller  Frjus vendre quelques proprits que son pre lui
avait laisses.

Lorsque aprs avoir termin ses affaires, qui l'avaient retenu  Frjus
beaucoup plus de temps qu'il ne l'esprait, il revint  Marseille, le
marquis de Roselly, tait mort et Silvia tait partie on ne savait pour
quel pays. (Nos lecteurs savent qu'elle tait alors  Venise o elle
s'tait rendue pour recueillir ce qui lui revenait de la succession de
son mari.)

Beppo, dont la disparition de la cantatrice contrariait singulirement
les projets, prit de suite la rsolution de parcourir, l'Italie et la
France afin de la retrouver. Il avait dj visit, sans obtenir de
rsultats, la plus grande partie des villes de l'Italie, lorsqu'il
arriva dans la capitale du royaume lombard-vnitien; apprit sans peine
dans cette ville que celle qu'il cherchait y avait sjourn quelque
temps et qu'elle en tait partie pour se rendre  Lyon.

Beppo dont l'amour sauvage (nos lecteurs ont dj devin sans doute que
c'tait ce sentiment qui l'entranait sur les traces de Silvia)
paraissait s'augmenter avec les obstacles qu'il rencontrait, ne se
dcouragea pas, il se mit immdiatement en route, mais lorsqu'il arriva
dans cette dernire ville, Silvia venait de partir avec Salvador, et
personne ne put lui dire dans quel lieu elle s'tait retire.

Beppo qui connaissait l'esprit aventureux et l'orgueil dmesur de la
femme qu'il aimait, tait convaincu que puisque toutes les recherches
qu'il avait faites en France et en Italie avaient t inutiles, ce
n'tait qu' Paris qu'il pourrait la retrouver, il prit donc la
rsolution de se rendre de suite dans cette ville.

La mre de Beppo, semblable en cela  presque toutes les provinciales,
se faisait de Paris une ide monstrueuse, elle craignait qu'il n'arrivt
malheur  son fils, dans cette immense cit, elle le pria donc de
renoncer  son projet, mais ses remontrances, ses prires, ses larmes
mmes, furent inutiles; convaincue alors qu'elle ne pourrait le faire
changer de rsolution, cette bonne femme qui avait pour son fils un de
ces attachements sans bornes qui ne sont prouv que par les natures
agrestes, lui dit que puisqu'il voulait absolument partir elle partirait
avec lui, cette rsolution combla de joie Beppo, qui de son ct aimait
sa mre de toutes les puissances de son me.

La mre de Beppo n'avait que cinquante-deux ans, sa taille tait moyenne
mais assez fortement charpente, ses traits taient rguliers mais
fortement prononcs, des cheveux noirs dans lesquels commenaient 
paratre quelques fils argents, des dents blanches et bien ranges, un
teint bruni, par l'habitude de vivre au grand air, composaient un
ensemble qu'un artiste aurait aim  reproduire, mais qui cependant
devait paratre un peu rude au premier aspect; la mre de Beppo tait
l'un des types parfaits de cette race d'hommes connus  Marseille sous
le nom des Catalans, qui bien que ns en France, de pres ns en France,
ont conserv le langage, les moeurs et le costume d'une autre patrie,
qui, depuis des sicles, exercent la mme industrie et qui ne s'allient
jamais qu'entre eux.

Il y a dj longtemps que l'on a dit pour la premire fois qu'il n'y
avait pas de rgles qui ne souffrt d'exception; c'est pour cela sans
doute que la mre de Beppo se dtermina  pouser un assez beau garon,
bien qu'il ne fut pas Catalan, ce beau garon qui pour obtenir la main
de celle qu'il aimait, avait t forc d'adopter les moeurs de sa
nouvelle famille, avait cependant voulu que son fils apprt  lire et 
crire, ce qui du reste avait paru aux doctes du quartier des Catalans
une anomalie monstrueuse, de sorte que si Beppo n'tait pas tout  fait
civilis, il tait un peu moins sauvage que les gens au milieu desquels
il avait t lev.

Le voyage une fois rsolu, Beppo et sa mre se mirent en route pour
Paris, ils avaient avec eux une petite voiture attele d'une mule;
destins  porter le bagage et dans laquelle montait la vieille mre
lorsqu'elle se trouvait fatigue; quant  Beppo, il tait dou d'une si
robuste constitution que la fatigue n'avait pas de prise sur ses muscles
d'acier.

Le premier soin de Beppo en arrivant  Paris fut de loger convenablement
sa mre, puis il prvint qu'il serait absent quelques jours.

Il se mit de suite en qute, mais ce fut en vain qu'il visita tous les
marchands de musique et d'instruments qu'il s'adressa au conservatoire
et  tous les thtres.

Un jour, qu'il se promenait dans les environs de l'Opra, n'attendant
plus que du hasard la ralisation de ses dsirs, un homme lui frappa sur
l'paule et lui dit:

--C'est vous Beppo.

Beppo se retourna, et dans celui qui venait de l'aborder, il reconnut un
de ses compatriotes qui avait occup un emploi subalterne au grand
thtre de Marseille,  l'poque o Silvia y tait attache.

Beppo, aprs lui avoir donn la main, lui demanda des nouvelles de la
cantatrice.

--J'ai bien souvenance de cette femme, lui rpondit son compatriote, et
je crois qu'elle est en ce moment  Paris.

--O est-elle? s'cria Beppo; conduis-moi chez elle.

Et il adressa  son compatriote une multitude de questions qui se
succdaient l'une  l'autre avec une rapidit lectrique.

Lorsque Beppo eut fini de le questionner, cet homme lui rpondit qu'il
ne pouvait le satisfaire; tout ce que je puis vous dire, ajouta-t-il,
c'est que cette dame est actuellement  Paris, que je l'ai rencontre
deux ou trois fois dans un brillant quipage, accompagne d'un homme
jeune, beau et dcor, qui parat tre son mari.

--Marie! marie une seconde fois! s'cria Beppo aprs avoir cout son
compatriote.

Et tour  tour, les expressions de la colre, du ressentiment, du dsir
de la vengeance se peignaient sur sa physionomie. Aprs avoir recouvr
un peu de calme, il adressa de nouvelles questions  son ancien ami,
qu'il ne pouvait se rsoudre  quitter, et qui ne put lui rpondre autre
chose que ce qu'il lui avait dj dit; il ajouta seulement que c'tait
sur les boulevards, et au bois de Boulogne, qu'il avait rencontr
Silvia; et que, s'il voulait la rencontrer  son tour, il fallait qu'il
frquentt ces parages.

Ces paroles furent un trait de lumire pour Beppo, qui prit de suite la
rsolution de parcourir les lieux qu'on venait de lui dsigner jusqu'
ce qu'il et retrouv Silvia; aussi, ds le lendemain, aprs avoir,
durant toute la matine, parcouru toutes les rues de la
Chausse-d'Antin, car c'tait suivant lui dans ce quartier qu'il devait
esprer de la rencontrer. Il se posta sur le boulevard des Italiens,
vers l'heure  laquelle les quipages commencent  se rendre au bois.

Il y tait depuis environ une heure, lorsqu'il remarqua qu'il tait
devenu le point de mire des regards de tout le monde; il ne savait 
quoi attribuer l'importunit de tous ces gens qui se pressaient autour
de lui, lorsqu'il ft abord par un homme d'ge et de physionomie
respectables, qui lui adressa la parole en patois provenal.

Beppo, qui parlait le franais, il est vrai, mais avec un accent
marseillais, trs-prononc, fut charm de rencontrer une personne avec
laquelle il pouvait se servir de l'idiome paternel. Aprs avoir chang
avec l'tranger les banalits, prliminaires obligs de toute
conversation entre gens qui se rencontrent pour la premire fois, Beppo
lui demanda pourquoi tous les flneurs du boulevard le regardaient avec
tant d'attention.

--C'est que votre costume n'est pas semblable  celui qu'ils portent; il
n'en faut pas davantage pour attirer les regards des lions et des
lorettes qui se promnent ici, lui rpondit le vieux Provenal.

Jusqu'alors, il n'tait pas venu  la pense de Beppo que son costume
ft ridicule, et s'il n'avait pas eu un but  atteindre, il aurait
probablement brav les regards des curieux, et gard son costume de
pcheur, qui lui paraissait, au moins, aussi gracieux que les habits
triqus de tous ceux qu'il rencontrait; mais il comprit que, pour
russir, il ne fallait pas que sa personne ft remarquable, et il pria
son nouvel ami de lui indiquer un lieu o il pourrait acheter des
vtements  la mode. Celui-ci l'envoya au march Saint-Jacques, de
sorte que, le lendemain, le pcheur catalan, qui avait quitt son large
pantalon de toile, son bonnet de laine brun, et son caban de mme toffe
et de mme couleur, pour endosser une belle blouse de toile bleue, orne
de broderies de toutes les couleurs, un pantalon de velours  petites
ctes, que dans sa navet il trouvait superbe, et se coiffer d'une
casquette de drap  grande visire, avait tout  fait l'aspect d'un
dbardeur endimanch, et qu'il put parcourir sans craindre d'tre
remarqu, les lieux o il esprait toujours rencontrer Silvia,
c'est--dire, la ligne des boulevards, la grande avenue des
Champs-Elyses, et l'alle fashionnable du bois de Boulogne.

Un matin, tant sorti  la pointe du jour de l'auberge du Cheval blanc,
march Lenoir, faubourg Saint-Antoine, o il logeait, avec sa mre,
depuis son arrive  Paris, il se dirigea, contre son habitude, vers la
barrire du Trne.

Il avait pris la rsolution de suivre les boulevards extrieurs jusqu'
la barrire de l'Etoile, d'o il voulait revenir chez lui en traversant
Paris. Arriv au but qu'il s'tait assign, il s'aperut que la
promenade matinale qu'il venait de faire, lui avait ouvert l'apptit,
et, comme  ce moment, il se trouvait justement devant le temple
culinaire, ouvert par Graziano aux amateurs du macaroni  l'italienne,
et des ctelettes de veau  la milanaise; il entra. Et se fit servir un
bon djeuner qu'il expdia assez rapidement, et il venait de savourer
une demi-tasse de caf, accompagne d'un petit verre de cognac, lorsque
le bruit d'un quipage qui venait de Neuilly, et se dirigeait vers
Paris, lui fit machinalement tourner la tte.

C'tait une calche bleue dcouverte, garnie  l'intrieur de satin
blanc, vritable chef-d'oeuvre de Thomas-Baptiste et attele de quatre
beaux chevaux gris-pommel. Silvia, magnifiquement pare tait seule
dans cette voiture.

La calche avait pass devant les fentres de Graziano avec la rapidit
de l'clair, et Beppo n'avait pu y jeter qu'un seul coup d'oeil; mais ce
coup d'oeil lui avait suffi pour reconnatre la femme qu'il aimait.

Il s'tait plac pour djeuner devant une des fentres de la salle du
premier tage, qui tait reste ouverte. Il comprit de suite que s'il
prenait le temps de descendre et de payer ce qu'il devait  son hte, il
risquait fort de ne plus retrouver les traces d'une voiture emporte par
quatre vigoureux chevaux.

Il tait dou d'assez de rsolution, et il avait trop l'envie de ne pas
laisser chapper une occasion favorable, pour hsiter longtemps sur le
parti qu'il avait  prendre. L'tage qui le sparait du sol n'tait pas
trs-lev: il sauta par la fentre et se mit  courir le long de
l'avenue de Neuilly, afin de rattraper l'quipage qui fuyait devant lui,
et qui  ce moment allait entrer  Paris par la barrire de l'toile.

Cependant Graziano et ses garons avaient remarqu la fuite de Beppo, et
ils s'taient mis  sa poursuite, agitant leurs serviettes et criant de
toute la force de leurs poumons: Au voleur! au voleur! arrtez le
voleur! Mais Beppo courait avec tant d'agilit, qu'il est probable
qu'ils ne l'auraient pas attrap, si des ouvriers bitumeurs, qui
travaillaient prs de l'arc de triomphe, ne s'taient pas opposs  son
passage.

Beppo, tant qu'il vit devant lui la voiture qui emportait celle qu'il
aimait, employa toutes ses forces et tout son courage pour s'chapper
des mains de ceux qui le retenaient; mais lorsque, devenue un point
imperceptible  l'horizon, elle disparut enfin derrire un nuage de
poussire, il cessa de se dmener et se laissa conduire, sans opposer la
moindre rsistance, au corps de garde de la barrire.

Quelques minutes aprs, il fut conduit devant le commissaire de police
de la commune de Neuilly.

Beppo avait compris que, par son imprudence, il venait de se mettre dans
une position fcheuse dont il ne sortirait que s'il ne manquait pas de
prsence d'esprit: il dit au commissaire de police qu'tant  Marseille,
il avait connu une femme attache au grand thtre en qualit de
premire chanteuse,  laquelle il avait prt toutes ses conomies; que
cette femme avait quitt Marseille furtivement, enlevant des sommes
considrables  plusieurs personnes, et  lui personnellement, plus de
quatre mille francs, et que c'tait parce qu'il venait de la voir passer
dans un brillant quipage, qu'il avait voulu suivre afin de dcouvrir sa
demeure, qu'il tait parti de chez Graziano, en oubliant de payer son
djeuner. A l'appui de ce qu'il avanait, il exhiba ses papiers de
sret qui taient parfaitement en rgle, sa bourse, dans laquelle se
trouvaient une douzaine au moins de napolons, ce qui ne permettait pas
de lui supposer l'intention de filouter le montant d'une carte qui ne
s'levait pas  cinq francs, et des lettres du notaire de Frjus, qui
avait t charg de la vente de ses proprits, et qui par consquent
justifiaient la possession lgitime de la somme qu'il venait d'exhiber.

--Ces couleurs-l ne sont pas de bon teint, dit l'un des garons de
Graziano, qui voulait faire l'avocat. Je connais ce particulier-l
depuis plus de dix ans, et voil  ma connaissance au moins vingt fois
qu'il fait le mme tour et raconte la mme histoire.

Beppo rugissait de colre, et il est probable que s'il et t seul avec
le garon restaurateur, qui paraissait trs-content du petit discours
qu'il venait d'improviser, il lui aurait fait passer un assez mauvais
quart d'heure. Cependant il se matrisa.

--Monsieur, dit-il au commissaire de police, ce garon est un fou ou un
calomniateur. Je ne suis  Paris que depuis quinze jours: je suis log
au march Lenoir, avec ma mre, et il vous sera facile de vous
convaincre de la vrit de ce que j'avance en la faisant interroger.

La fermet des rponses de Beppo avait convaincu le commissaire de
police que ce n'tait que par suite d'un malentendu qu'il avait t
amen devant lui; il se borna donc  lui ordonner de payer ce qu'il
devait  Graziano, et il lui permit de se retirer.

Beppo remit deux pices de cinq francs au restaurateur, et lui dit de
distribuer  ses garons, ce qui resterait, une fois sa carte paye;
afin de les rcompenser de la peine qu'ils s'taient donne en courant
aprs lui.

Ces deux pices de cinq francs avaient mis de trs-bonne humeur Graziano
et ses garons, qui firent  Beppo toutes les excuses imaginables,
lorsqu'ils quittrent tous ensemble le bureau du commissaire de police.
Il vint alors  Beppo l'ide que le restaurateur pourrait peut-tre lui
donner quelques renseignements de nature  l'aider dans ses recherches;
il lui dpeignit minutieusement la femme et l'quipage aprs lesquels il
courait lorsqu'il avait t arrt, et lui demanda s'il connaissait l'un
ou l'autre.

--La voiture que vous venez de me dpeindre si exactement, rpondit
Graziano, passe assez souvent devant ma porte pour se rendre au bois;
mais ce n'est que trs-rarement que la dame dont vous parlez est seule;
son mari est presque toujours avec elle. C'est un beau garon dcor...

--Eh! comment savez-vous que cet homme est son mari? s'cria Beppo, qui
ne pouvait pas se faire  l'ide de savoir Silvia marie.

--Je le prsume, rpondit Graziano,  moins que ce ne soit son amant o
son frre, ou un ami; mais tout ce que je puis vous dire, c'est que je
ne crois pas que la dame que vous venez de dpeindre soit celle qui vous
a trompe; elle a de trop beaux quipages, une livre trop riche pour
n'tre pas honnte.

--Non, non, je ne me suis pas tromp, c'est bien elle, j'en suis
certain, et comme vous me dites qu'elle passe assez souvent devant votre
maison,  dater de ce jour, je deviens votre pensionnaire, et pour
viter les soupons, je dposerai chaque matin entre vos mains une somme
assez forte pour vous rpondre de la dpense que je ferai chez vous
pendant la journe, car je veux avoir la libert d'entrer et de sortir
quand il me conviendra; cela vous va-t-il?

--Jamais marchand n'a refus de vendre, rpondit Graziano, mais je crois
que vous perdrez votre temps et votre jeunesse; du reste cela vous
regarde.

Beppo s'installa le mme jour chez Graziano, o il resta jusqu' huit
heures du soir.

Le lendemain il arriva  sept heures du matin et resta jusqu' la nuit
tout  fait venue.

Plus de douze jours se passrent, et ni la femme ni la voiture qu'il
attendait n'apparurent sur l'horizon. Les habitus de la maison
Graziano, qui connaissaient le motif de ces longues stations, taient
tous disposs  le croire fou; il tait en effet assez bizarre de passer
des journes  attendre qu'une voiture passt devant une porte.
Cependant Beppo ne se lassait pas et comme il ne paraissait pas d'humeur
facile, et qu'il tait de taille  en imposer aux mauvais plaisants,
ceux qui d'abord avaient tmoign l'envie de se moquer de lui, le
laissrent  la fin parfaitement tranquille.

A force d'attendre une souris au passage, le chat finit par poser la
patte dessus. La constance de Beppo, qui avait montr autant de patience
au moins que le plus matois des Rominagrobis de gouttires, fut enfin
rcompense. Un soir, vers huit heures, Graziano et ses garons qui
commenaient  s'intresser  lui le virent se lever prcipitamment en
s'criant: la voil.

En effet, la calche bleue attele de ses quatre chevaux gris pommels
dans laquelle tait Silvia et deux messieurs lgants, passait au petit
trot devant la boutique du restaurateur italien.

Beppo la suivit sans peine; elle passa la barrire, puis il la vit
s'arrter et entrer au n 22 de l'avenue Chateaubriand. C'est donc l
qu'elle demeure, se dit-il, puis il se posta au coin de l'avenue
Fortun,  la mme place o quelques jours auparavant Salvador et Roman
s'taient tenu pour guetter au passage le malheureux Josu. Il voulait
savoir jusqu' quelle heure resteraient les deux individus qu'il avait
vu entrer avec Silvia; ils sortirent ensemble et beaucoup plus tt qu'il
ne l'esprait. Beppo, comme tous les hommes, tait tout dispos  croire
ce qu'il dsirait; il en conclut tout naturellement que Silvia
n'appartenait ni  l'un ni  l'autre.

Comme il avait l'intention de se prsenter le lendemain matin chez
Silvia, il fallait qu'il st sous quel nom il devait la demander. Il
questionna avec plus d'adresse qu'il n'tait permis d'en supposer  un
enfant de la nature, un domestique qui vint  passer devant lui, et
celui-ci lui ayant appris que l'htel qu'il dsignait tait occup par
la marquise de Roselly, Beppo se mit  sauter comme un jeune chevreuil
en s'criant: Quel bonheur! quel bonheur! elle ne s'est pas remarie.

Beppo n'avait pas encore atteint sa trentime anne; il tait grand, et
fortement et lgamment constitu; ses cheveux noirs taient lgrement
friss; ses yeux taient bleus et orns de longs cils; sa bouche tait
peut-tre un peu grande, mais en revanche ses dents taient blanches et
parfaitement ranges; de tout cela rsultait un trs-bel homme, mais qui
cependant risquait fort de ne pas tre admis chez madame la marquise de
Roselly s'il s'y prsentait vtu d'une blouse et coiff d'une casquette.
Beppo savait dj assez de choses de la vie parisienne pour comprendre
cela; aussi il prit une bonne somme dans sa poche, et comme il avait
entendu dire dans sa jeunesse qu'on pouvait avec de l'argent trouver
tout ce qu'on voulait au Palais-Royal, ce fut l qu'il se dirigea: il
tait un peu plus de neuf heures du matin.

--Pouvez-vous me dire, demanda-t-il  un respectable vieillard  cheveux
blancs, qui attendait sa montre  la main le coup de canon de midi, o
je pourrais acheter des habits  la mode et bien confectionns.

--Mon ami, lui rpondit ce vieillard, ce n'est plus chez les tailleurs
du Palais-Royal que vous trouverez ce que vous dsirez. Si vous voulez
tre bien habill, il faut aller ici prs, galerie Vivienne, nos 18
et 20, chez Bonnard, c'est une maison de confiance, et  coup sr vous
trouverez l tout ce que vous pouvez dsirer.

Beppo suivit le conseil de cet obligeant promeneur, il alla chez
Bonnard, et en moins de vingt minutes, il eut fait l'acquisition d'un
costume complet de fashionable mrite; il trouva dans la galerie
Vivienne tout ce qui lui tait ncessaire pour complter son costume:
linge, bottes vernies, cravates, chapeau, gants, canne, etc.; il voulait
tre mis avec autant d'lgance que les deux individus qui
accompagnaient la veille la jolie Silvia. Il fit transporter dans une
voiture toutes ses acquisitions, puis aprs avoir confi sa personne 
l'artiste _capillaire_ Thiberge, qui le coiffa et le barbifia  l'air de
sa physionomie, il se fit conduire chez lui afin de changer de costume.

Aprs avoir pris un lger repas en compagnie de sa mre, qui ne pouvait
se lasser d'admirer son fils qui, disait-elle, ressemblait  un prince,
il monta dans le cabriolet-milord qui l'avait amen, et se fit conduire
 la demeure de Silvia.

Il avait remarqu sur le comptoir du marchand tailleur plusieurs
cartes-porcelaine, une entre autres, portant une couronne de comte,
l'avait particulirement frappe par son extrme lgance; il l'avait
prise pour l'examiner de plus prs, et machinalement il l'avait mise
dans sa poche. Tandis que son vhicule suivait la grande avenue des
Champs-Elyses, il se demandait sous quel nom il se ferait annoncer chez
Silvia, et il ne pouvait trouver de rponse  cette question, tant il
est vrai que ce sont souvent les choses les plus simples qui nous
embarrassent le plus.

--Ma foi, se dit-il enfin, je donnerai cette carte que par hasard j'ai
conserve sur moi, et c'est bien le diable si M. le comte de Badimont
n'est pas admis sans difficults.

Arriv  la porte de l'htel de Silvia il sonna. Il allait donc voir
celle qu'il cherchait depuis si longtemps, il allait lui parler, et cet
entretien devait dcider du sort de toute sa vie, aussi son coeur battait
 rompre sa poitrine, et ce n'est qu' grand'peine qu'il pouvait se
contenir. Il demanda au suisse (Silvia avait un suisse) madame la
marquise de Roselly.

--Il ne fait pas jour chez madame la marquise, lui rpondit une femme de
chambre qui se trouvait par hasard dans le logement du cerbre galonn.

Beppo, qui n'avait pas eu le temps d'apprendre les us et coutumes de la
fashion parisienne pendant le temps qu'il avait exerc aux les d'Hyres
la profession de pcheur, ne savait trop ce que voulait dire la femme de
chambre; aussi craignant qu'elle ne l'et pas bien compris, il renouvela
sa demande.

--J'ai dj eu l'honneur de dire  monsieur, lui rpondit la camriste,
qu'il ne faisait pas encore jour chez madame la marquise, qui ne reoit
que de midi  quatre heures; si cependant monsieur veut laisser son
nom...

Beppo comprit alors ce que voulait dire cette domestique, qu'il avait
prise d'abord pour une demoiselle de bonne maison. Aprs lui avoir dit
qu'il reviendrait, il alla se promener en attendant l'heure indique.

Lorsqu'il revint, il faisait enfin jour chez madame la marquise. Aprs
avoir donn sa carte  la camriste et quelques minutes d'attente dans
un salon o toutes les recherches du luxe et de l'lgance avaient t
runies, il fut enfin introduit dans le boudoir que nous connaissons
dj. Craignant que son apparition subite ne ft jeter  Silvia un cri
de surprise; il avait pour la saluer pos sur ses lvres l'index de sa
main gauche, prcaution bien inutile il est vrai, car le costume qu'il
portait avait tellement chang l'aspect de sa physionomie, que Silvia ne
le reconnut pas d'abord; ce ne fut que lorsque pour rpondre  la
question qu'elle lui faisait de lui faire connatre le motif de sa
visite, il pronona quelques mots, que, reconnaissant sa voix, elle
s'cria:

--Ciel! Beppo.

--Enfin, Silvia, dit celui-ci, je vous ai retrouve.

--Eh! que voulez-vous faire, que voulez-vous de moi? rpondit la
marquise, qui depuis qu'elle n'avait vu le pcheur avait acquis une dose
d'audace qu'elle ne possdait pas encore  l'poque o nous avons
rencontr Beppo pour la premire fois, et qui avait de suite compris que
l'homme qui, pour se prsenter chez elle, avait adopt le costume des
fashionables, s'tait dj frott  la civilisation, et qu'il tait
beaucoup moins  craindre que lorsqu'il portait seulement, rude enfant
de la mer, un bonnet de laine brune, un vieux caban de pcheur et qu'il
marchait pieds nus sur les grves de la Mditerrane.

--Que voulez-vous faire? rpta-t-elle, je vous l'ai dj dit, je ne
veux pas vous suivre, et le temps n'est plus o vous m'inspiriez de la
terreur.

--Le ciel m'est tmoin, dit Beppo, que ce n'est point ce sentiment que
j'aurais voulu vous inspirer; quelquefois peut-tre j'ai pu me laisser
emporter par la violence de mon caractre; mais, dites-le moi, Silvia,
mes excs n'taient-ils pas suffisamment justifis par votre manque de
foi?

--Si c'est pour me parler de ce qui s'est autrefois pass entre nous,
rpondit Silvia, que vous tes venu chez moi, vous pouvez vous retirer,
rien ne m'ennuie plus que le rcit des vieilles histoires; et je n'ai
d'ailleurs ni le loisir, ni la volont de vous couter plus longtemps.

Silvia allait tirer le cordon d'une sonnette afin de prvenir ses gens.

Beppo lui saisit le bras et la repoussa assez brusquement pour qu'elle
allt tomber sur la chaise longue qu'elle venait de quitter.

--Vous m'couterez, lui dit-il, il le faut, je le veux!

Et comme Silvia faisait un signe de tte ngatif.

--Ecoutez, ajouta-t-il, ne me forcez pas  commettre un nouveau crime;
c'est dj bien assez des remords qu'entrane aprs lui celui que j'ai
commis. Je vous le jure par Notre-Dame de la Garde, si vous jetez un
cri, si vous faites un geste, je vous enfonce jusqu' la poigne ce
poignard dans le coeur.

Silvia plit lgrement, le pass lui avait appris que le pcheur tait
incapable de manquer  un serment semblable  celui qu'il venait de
faire.

--Parlez-donc, dit-elle avec une lgre expression de ddain, qui
n'chappa aux regards pntrants de Beppo, parlez donc, je vous
couterai puisque je ne puis faire autrement.

--Aussi bien, il faut que tout cela finisse, dit Beppo, se parlant 
lui-mme  voix basse.

Il s'tait assis prs d'un petit guridon sur lequel, quelques jours
auparavant, Silvia avait servi  souper au vieux juif. Il tenait sa tte
entre ses deux mains, et paraissait enseveli dans de profondes et
tristes rflexions.

--Je vous attends dit Silvia.

--Vous me disiez tout  l'heure que vous n'aimiez pas les vieilles
histoires, il faut cependant que vous en coutiez une dont vous
connaissez dj tous les dtails.

Une jeune femme qui cachait sous la physionomie d'un ange l'me d'un
dmon, vint un jour trouver dans sa cabane un pauvre pcheur qui jamais
ne lui avait adress la parole.

Elle savait cependant que ce pcheur l'aimait de toutes les forces de
son me, qu'il la rvrait  l'gal d'une madone, qu'elle tait devenue
la pense de tous ses jours, le rve de toutes ses nuits; car elle avait
remarqu qu'il suivait partout ses traces, et elle avait lu dans les
regards qu'il osait  peine jeter sur une aussi grande dame, la violente
passion qu'elle lui avait inspire. Cette jeune femme vint donc trouver
le pcheur.

Elle n'attendit pas qu'il lui fit l'aveu de ses sentiments, elle lui
dit qu'elle les avait devins, et qu'il ne lui tait pas dfendu
d'esprer; puis, lorsqu'elle l'eut enivr de sa parole, fascin de ses
regards, elle lui mit un poignard dans la main et lui dit d'aller tuer
un homme qui devait,  une certaine heure, passer dans un lieu qu'elle
lui dsigna. Comme il hsitait, elle lui raconta une histoire qui et
justifi un crime, si un crime pouvait tre justifi, histoire qu'elle
inventa  l'instant mme, et qui, cependant, arracha des larmes  celui
qui l'coutait. Elle lui dit,  cet homme qui tait fou, qu'elle
l'aimait depuis le jour o pour la premire fois elle l'avait vu, et que
ce n'tait que depuis ce jour, que la tyrannie de celui qu'il fallait
frapper lui tait devenue insupportable; elle lui dit que cet homme
tait le seul obstacle qui s'opposait  leur bonheur; que lorsqu'il
n'existerait plus, elle serait libre, et qu'elle se trouverait heureuse
de partager avec lui le modeste avenir qu'il tait  mme de lui offrir.
Le misrable promit de faire tout ce que voulait l'enchanteresse, et
comme elle paraissait douter de sa parole, il lui jura par Notre-Dame de
la Garde d'accomplir ses desseins. Faut-il vous dire le reste? Il
s'embusqua au coin d'une rue, il attendit dans l'ombre un homme qui ne
songeait pas  se dfendre, et il lui plongea dans le coeur le poignard
que voici.

--Tous les dtails de l'histoire que je viens de vous raconter, sont-ils
exacts, madame la marquise?

--Je ne vous dis pas le contraire, rpondit Silvia de l'air de la plus
parfaite indiffrence. Avez-vous achev?

Beppo sentait tout son sang bouillonner dans ses veines, et de sa main
droite qu'il avait machinalement passe sous sa chemise, il se
meurtrissait la poitrine; cependant il eut assez de force pour se
contenir.

--Non, je n'ai pas achev, ajouta-t-il; mais il me reste peu de choses 
vous dire.

Lorsque le meurtrier, tout couvert encore du sang de sa victime, vint
demander  sa complice le salaire de son crime, il ne la trouva pas; et
ce ne fut que longtemps aprs, qu'il parvint  la dcouvrir. Alors comme
aujourd'hui, comme toutes les fois qu'il fut possible de la rencontrer,
elle n'eut pour lui que des paroles outrageantes et des regards de
ddain. Est-ce encore vrai, madame?

Beppo, en prononant ces derniers mots, s'tait lev du sige qu'il
occupait, et il dominait de toute sa hauteur Silvia qui tait  demi
tendue sur sa chaise longue, et qui jouait ngligemment avec les
glands de la cordelire qui serrait sa taille.

Elle ne rpondit pas.

--Je vous ai demand si ce que je viens de dire tait vrai? rpta
Beppo.

--Ecoutez-moi, rpondit Silvia, qui comprenait qu'il ne serait pas
prudent de pousser  bout Beppo, dont l'irritation croissante commenait
 l'inquiter: Je ne veux pas chercher  le nier, vous pouvez m'adresser
de justes reproches; mais pourquoi revenir sans cesse sur des faits
_accomplis_? nous avons _obi_ chacun  notre destine et je crois que
le parti le plus sage que nous puissions prendre, et d'oublier le pass,
et de ne pas engager une lutte dont les rsultats seraient
ncessairement fatals, soit  vous, soit  moi.

--Ainsi, reprit Beppo, vous vous serez servi de moi comme d'un
instrument que l'on peut briser sans crainte lorsque l'on n'en a plus
besoin. Il n'en sera pas ainsi, madame.

--Qu'exigez-vous donc? car enfin il faut que tout ceci ait un terme; je
suis vritablement lasse de ses obsessions continuelles.

--J'exige que vous teniez la parole que vous m'avez donne: vous m'avez
dshrit de ma part du paradis, il est bien juste, je crois, que je me
procure ici-bas toute la somme de bonheur  laquelle je puis prtendre,
et ce n'est qu'avec vous que je puis tre heureux.

--Vous tes fou; mais pour vous suivre, mon pauvre Beppo, il faudrait
que je renonasse  toutes les choses sans lesquelles je ne puis vivre,
au luxe dont je suis entoure.

--Certes, j'aimerais mieux que vous fussiez pauvre, je serais plus 
l'aise pour vous rclamer l'excution de votre promesse. Mais lorsque
vous m'avez fait cette promesse vous tiez plus pauvre que moi, et si
depuis, votre position a chang, ce n'est que grce  un manque de foi
de votre part. Je puis donc, sans vous donner le droit de me prter des
penses qui ne sont pas les miennes, vous dire partout et toujours, que
vous soyez pauvre on riche, cantatrice ou marquise, Silvia, vous m'avez
fait une promesse, il faut la tenir.

--Ainsi vous voulez que je renonce  tous les plaisirs et  toutes les
aisances d'une vie lgante, que je quitte le monde dans lequel j'ai
l'habitude de vivre, que je dise adieu  tous mes amis, pour aller
m'enterrer avec vous dans je ne sais quelle solitude; vous tes fou, mon
cher: ce n'est que des hrones de roman que l'on exige de pareils
dvouements; et, grce  Dieu, je ne suis ni une Clarisse Harlowe, ni
une Pamla.

Beppo, qui depuis quelques instants paraissait rflchir, ne rpondit
pas.

Silvia crut que le moment tait opportun pour frapper un grand coup.

--Et puis, ajouta-t-elle, je vous dois un aveu qui vous dterminera
peut-tre  changer de rsolution. Lorsque je vous ai dit que je vous
aimais, je ne me rendais peut-tre pas compte de mes sentiments; mais 
peine cet aveu s'tait-il chapp de mes lvres, que je m'aperus que je
vous avais tromp en me trompant moi-mme; j'aurai voulu pouvoir vous
rappeler et vous dire que je vous rendais le serment que vous veniez de
me faire; mais il n'tait plus temps. Aussi, ne sachant pas ce que je
pourrais vous dire lorsque vous viendriez rclamer l'excution de la
promesse que je vous avais faite, je saisis avec empressement une
occasion de fuir qui se prsenta par hasard. Mais, je vous le jure, je
n'aimais pas plus l'homme avec lequel je m'enfuyais que je ne vous
aimais vous-mme, que je n'aimais ceux que le hasard me fit rencontrer
plus tard, pas plus que je n'aimais celui dont aujourd'hui je porte le
nom: mon heure n'tait pas venue.

Les ides de Beppo, depuis qu'il habitait Paris et qu'il s'tait frott
 la civilisation, s'taient singulirement modifies, et  l'heure
qu'il tait, il sentait que le rle qu'il jouait auprs de Silvia tait
parfaitement ridicule; il tait donc bien aise de ce qu'elle voulait
bien, en essayant de se justifier lui pargner la peine de recourir 
des violences. Il ne voulait pas cependant renoncer  ses projets; il se
croyait des droits sur cette femme, pour laquelle il avait commis un
crime, et ces droits, il voulait les faire respecter; mais devinant que
la violence ne lui servirai  rien, il voulut avoir recours  la ruse.

--Et maintenant? dit-il sans lever la voix.

Silvia l'examina quelques instants avant de se dterminer  rpondre.

L'expression de sa physionomie tait triste mais calme.

--Maintenant, ajouta-t-elle, mon heure est venue, je ne veux pas
chercher  vous le cacher; et croyez-le bien, ce n'est pas parce que je
trouve ma personne un prix au-dessus du dvouement que vous m'avez
tmoign que je ne veux pas vous tenir la promesse que je vous ai faite,
c'est seulement parce que je ne puis vous donner un coeur qui aujourd'hui
appartient  un autre.

--C'est bien, rpondit Beppo, c'est bien, je sais maintenant ce qui me
reste  faire.

--Retournez en Provence, Beppo, vous trouverez encore d'heureux jours
sous le beau ciel de votre patrie. Si vraiment vous m'aimez, si vous
m'aimez pour moi, vous devez dsirer mon bonheur, et je ne puis tre
heureuse avec vous, l'image de celui que vous avez tu pour me plaire,
viendrait sans cesse se placer entre vous et moi. Mais, croyez-le bien,
je ne vous oublierai jamais; j'aurai toujours prsent  la mmoire le
souvenir de l'affection que vous m'avez voue; et qui sait? peut-tre il
nous sera permis de nous runir lorsque plusieurs annes auront pass
sur nos deux ttes.

Silvia, pour dire  Beppo tout ce qui prcde, avait employ les plus
caressantes inflexions de sa voix, et comme celui-ci l'avait coute
avec beaucoup de calme, elle pouvait croire que ses paroles avaient
produit sur lui l'effet qu'elle en esprait. Cependant elle aurait voulu
qu'il lui dt quelques mots, de nature  lui prouver qu'elle ne s'tait
point trompe;

Voyant qu'il ne rpondait pas, elle crut qu'elle devait frapper un
dernier coup, coup dcisif, et qui, suivant elle, devait lui apprendre
ce qu'elle devait craindre ou esprer. Elle continua donc en ces termes:

--Mais si je ne puis, mon cher Beppo, vous rcompenser quant  prsent,
ainsi que vous paraissez le dsirer, vous me permettrez, je l'espre, de
partager avec vous une partie de ce que je possde. Je suis riche,
trs-riche mme, je puis donc, sans me gner, vous prier d'accepter ce
lger tmoignage de l'amiti que j'ai pour vous.

Silvia en achevant ces mots, posa sur le petit guridon auprs duquel
Beppo tait assis, un paquet de billets de banque assez volumineux.

Voici quel fut en substance le raisonnement que se fit de suite Beppo.

Si j'accepte la somme qu'elle vient de m'offrir, elle croira que
j'accepte la position qu'elle veut me faire, et elle ne se mfiera plus
de moi, si au contraire je refuse, elle devinera que je n'ai pas renonc
 mes projets, et elle se tiendra continuellement sur ses gardes.

--J'accepte cette somme, dit-il  Silvia en ramassant les billets de
banque qu'il mit dans la poche de son habit aprs les avoir compts;
comme vous le disiez tout  l'heure, le parti le plus sage que je puisse
prendre, est celui de ne pas engager avec vous une lutte dont les suites
seraient fatales  l'un de nous, je crois que je ferais bien de
retourner en Provence, et de tcher de vous oublier, c'est ce que je
vais faire, et pas plus tard qu'aujourd'hui.

--Bien vrai? dit Silvia, en attachant sur Beppo un regard qui cherchait
 deviner sa pense dans ses yeux.

--Je ne vous ai pas, je crois, donn le droit de douter de ma parole; je
vous quitte, madame et je souhaite bien sincrement que vous soyez
heureuse.

Beppo sortit aprs s'tre respectueusement inclin devant la marquise de
Roselly.

Huit jours aprs cette entrevue, Silvia,  son grand dam, tait au
pouvoir de Beppo.

Celui-ci,  peine sorti de chez la marquise de Roselly, avait t
rejoindre sa mre qu'il trouva sur la porte de l'auberge du Cheval
blanc, attendant son retour avec impatience, et qui lui demanda de suite
s'il tait content du rsultat de sa dmarche. Beppo, qui avait la rage
dans le coeur depuis que Silvia lui avait avou qu'elle en aimait un
autre, pria sa mre de le laisser se recueillir quelques instant se
retira dans sa chambre. Aprs y avoir pass quelques heures, il en
sortit beaucoup plus calme qu'il n'y tait entr. C'est que sa
rsolution tait prise, et qu'il ne s'agissait plus que de l'excuter.

Sa mre, il est presque inutile de le dire, ignorait de quelle nature
taient les liens qui l'attachaient  Silvia, elle ne savait pas mme
quelle tait la position de cette femme, elle savait seulement que son
fils avait rencontr aux les d'Hyres, une femme doue d'une
merveilleuse beaut, dont il tait devenu perdument amoureux, qu'il
avait longtemps cherch cette syrne sans pouvoir la rencontrer et que
c'tait pour la chercher encore qu'il tait venu  Paris. La bonne femme
n'avait appris que le matin mme que ses dmarches avaient t
couronnes de succs, et que c'tait pour aller chez celle qu'il aimait,
qu'il tait sorti en si brillante toilette; la Catalane n'avait pas
dout un seul instant que son fils ne russit dans la dmarche qu'il
allait entreprendre; il lui paraissait en effet impossible qu'une femme
ne ft pas sensible aux mrites qu'elles lui accordait.

Elle fut donc profondment surprise, lorsque Beppo, sans cependant lui
donner plus de dtails qu'il ne voulait qu'elle en connt, lui et
appris le mauvais succs de sa dernire tentative, elle lui fit de
nouvelles instances, afin de l'engager  renoncer  cette femme qui
paraissait le ddaigner; mais elle parlait  un sourd, les obstacles
n'avaient fait qu'augmenter l'aveugle passion  laquelle le malheureux
Beppo tait en proie; il avait conu un projet dont lui-mme il ne
cherchait pas  se dissimuler l'absurdit, mais que cependant il
voulait excuter cote que cote; disons cependant qu'alors, ce n'tait,
plus seulement l'amour qui le faisait agir, mais qu' ce sentiment, se
mlaient ceux de la jalousie, de l'orgueil bless, et peut-tre aussi le
dsir de se venger des ddains que lui avait prodigu maintes fois une
femme qu'il aimait sans pouvoir s'en dfendre, et tout en apprciant 
sa juste valeur son atroce caractre.

Comme sa mre, aprs de longs discours sems d'arguments qu'il n'avait
pas mme essay de rfuter, car il en reconnaissait l'impossibilit, lui
demandait s'ils retourneraient bientt en Provence, il lui rpondit
qu'il tait dtermin  se fixer  Paris, o il lui serait facile de se
crer une industrie qui lui permettrait de vivre, et mme assez
largement, sans entamer son petit capital qu'il avait du reste
l'intention de placer chez un banquier. La bonne femme, qui du reste se
trouvait bien, partout o tait son fils, s'opposa d'autant moins  ce
projet, qu'elle esprait que les distractions d'une grande ville
chasseraient du coeur de son fils la passion qui le rendait si
malheureux, de sorte que lorsque Beppo lui et donn l'assurance que
pour le moment du moins, il ne voulait pas s'en occuper, elle se trouva
plus tranquille, et il ne fut plus question entre eux que de chercher un
logement convenable pour s'y fixer dfinitivement.

Beppo, que ses courses continuelles avaient familiaris avec le bruit et
le tumulte de la capitale, se chargea de ce soin, et ds le lendemain,
il se mit en qute.

Pendant plusieurs jours, il chercha vainement ce qu'il dsirait, et cela
ne doit pas tonner; il voulait un logement faisant partie d'une maison
situe dans un quartier isol et trs-peu habit; il voulait que ce
logement ft lui-mme loign de toute habitation, et dispos de manire
 ce que, si par hasard ceux qui l'habitaient venaient  pousser
quelques cris, ces cris ne pussent tre entendus par d'officieux
voisins: cela n'tait donc pas facile  trouver, surtout dans une ville
comme Paris, o chacun sait ce que vaut un pouce de terrain, et agit en
consquence, de sorte que les habitations y sont aussi rapproches l'une
de l'autre que les alvoles d'un gteau d'abeilles; il trouva cependant
ce qu'il voulait dans la rue Contrescarpe-Saint-Marcel au n 21.

Cette maison, double en profondeur, est leve, sur la rue, d'un
entre-sol et de cinq tages, ce qui constitue dj une hauteur
trs-raisonnable; mais le propritaire ayant,  ce qu'il parat,
remarqu que sa maison tait assez solidement btie pour supporter un
btiment supplmentaire, a fait construire sur le toit une sorte de
pavillon carr compos de deux grandes pices superposes l'une
au-dessus de l'autre, qui augmente de deux cents francs environ les
valeurs locatives de sa maison.

Des fentres de ce logement, qui fait partie d'une maison situe sur le
point culminant du quartier le plus lev de Paris, on dcouvre toute la
capitale et les campagnes environnantes, et l'on est si rapproch du
ciel que les mille bruits de la grande ville ne viennent plus frapper
les oreilles que comme un vague murmure, Aussi le pavillon de la maison
sise rue Contrescarpe-Saint-Marcel, n 21, est-il assez ordinairement
habit par des potes, jaloux de se rapprocher autant que possible des
astres auxquels ils adressent leurs invocations. Quoiqu'il en soit, il
tait inoccup  l'poque o Beppo cherchait un logement pour lui et sa
mre, et comme il paraissait runir toutes les conditions qu'il
dsirait, il s'empressa de le louer et de venir s'y tablir, aprs
l'avoir meubl de tous les objets ncessaires  un mnage.

Il fallait, aprs avoir tabli sa mre dans cette espce de vaste
pigeonnier, que Beppo la dtermint  lui prter aide et assistance en
cas de besoin: cela ne lui fut pas difficile.

Lorsqu'il lui et dit qu'il tait persuad que s'il tenait en son
pouvoir, seulement pendant quelques jours, la femme qu'il aimait, il
tait sr qu'elle changerait de rsolution; que lorsqu'elle le rebutait,
elle ne faisait que cder aux influences trangres dont elle tait
entoure, et que ce n'tait que pour la soustraire  ces mmes
influences qu'il voulait l'enlever; la bonne femme, qui ne dsirait rien
au monde que le bonheur de son fils, qu'elle croyait incapable de
commettre une mauvaise action, et qui, de plus ignorait la condition de
celle dont il lui parlait, lui promit tout ce qu'il voulut.

Beppo venait de s'assurer le concours d'un auxiliaire aussi dvou que
possible, la cage tait trouve; cage assez jolie vraiment et pourvue de
tout ce qui pouvait rendre l'existence supportable  une femme habitue
 toutes les aisances du luxe et du confort, il ne s'agissait plus que
d'y faire entrer l'oiseau auquel elle devait servir de prison, c'tait
le plus difficile. Cependant Beppo ne dsesprait pas de russir; il
savait par exprience qu'avec beaucoup de patience et de rsolution on
peut faire beaucoup de choses, et enlever une femme lui paraissait
beaucoup moins difficile que de dcouvrir une adresse dans une ville
comme Paris. Il faut ajouter encore qu'il comptait un peu sur le
hasard, et qu'il se disait, que puisqu'une premire fois dj il tait
venu  son aide, il n'tait pas impossible qu'il le favorist une second
fois.

Il n'avait donc pas de plan arrt; il se bornait seulement  errer sans
cesse aux environs de la maison de Silvia, attendant du hasard une
occasion favorable qu'il se promettait bien de ne pas laisser chapper.

Silvia tait presque aussi superstitieuse que son amant: c'est une loi
fatale  laquelle doivent obir tous ceux qui n'ont pas la conscience
trs-nette; elle croyait donc comme lui aux songes, aux prsages et 
l'influence des jours; et trs-souvent le matin elle allait consulter
une devineresse assez clbre, experte en phrnologie, physiognomonie,
cartomancie, aromancie, chiromancie, astrologie judiciaire, magntisme
et autres fariboles, qui demeurait dans la rue des Vignes,  Chaillot.

Comme elle ne se souciait pas de mettre ses gens dans la confidence de
cette faiblesse, et que le domicile de la pythonisse n'tait pas
trs-loign de son htel, puisque pour s'y rendre il ne fallait que
traverser les Champs-Elyses, elle y allait  pied et trs-simplement
vtue. Beppo qui, ainsi que nous venons de le dire, tait sans cesse
dans les environs de son htel, vtu tantt d'une manire, et tantt
d'une autre, devait donc infailliblement finir par la rencontrer.

C'est ce qui arriva par une sombre et pluvieuse matine que Silvia avait
justement choisie, afin de ne pas tre remarque, et au moment o
lui-mme, bien persuad que celle qu'il attendait ne sortirait pas par
un aussi mauvais temps que celui qu'il faisait, allait se retirer.

Lorsque Silvia tait sortie de chez elle, il ne tombait qu'une petite
pluie dont elle pouvait tre facilement garantie par le parapluie
qu'elle avait emprunt  sa femme de chambre; mais elle tait  peine
arrive au bout de l'avenue Chateaubriand, que toutes les cataractes du
ciel s'ouvrirent  la fois, et que des torrents de pluie chassrent au
loin tous ceux qui, comme elle, avaient jusqu' ce moment brav l'orage.

Elle tait  une distance  peu prs gale de son htel et du domicile
de la tireuse de cartes. Rentrerait-elle chez elle, ou irait-elle chez
la devineresse? Elle allait, malgr le vent et la pluie, continuer
bravement la route, lorsqu'elle fut brusquement saisie par Beppo,
qu'elle ne s'attendait certes pas  rencontrer l.

La vue inopine de cet homme qu'elle croyait  l'heure qu'il tait,
depuis longtemps en Provence, causa  Silvia un telle saisissement,
qu'elle n'eut pas la force d'appeler  son secours.

--Si vous jetez un cri, si vous faites un geste, un seul mouvement de
nature  attirer, l'attention, dit Beppo, vous tes morte. Je ne veux
vous faire aucune violence, mais il faut que je vous parle, ne cherchez
pas  me tromper, ne me faites pas de promesses que vous n'avez pas plus
l'intention de tenir que je n'ai celle de les couter, ce serait prendre
une peine inutile; vous m'avez entendu, vous savez ce dont je suis
capable; suivez-moi donc, il le faut.

Tout en parlant, Beppo avait entran Silvia vers la barrire de
l'Etoile, o il esprait de trouver une voiture. Son attente ne fut pas
trompe, par un de ces hasards assez rares par les temps de pluie, un
fiacre tait rest sur la place, il fit monter dedans Silvia, que la
surprise qu'elle avait prouve paraissait avoir anantie; puis il dit
quelques mots  l'oreille du cocher, qui dsireux sans doute d'obtenir
la magnifique rcompense qui venait de lui tre promise, fouetta
vigoureusement les deux maigres rossinantes atteles  son carrosse,
lesquelles voulant bien cette fois seconder les intentions de leur
matre partirent au galop.




VIII.--A Choisy-le-Roi.


Des jours, des semaines, des mois se passrent sans que Silvia repart 
son htel, sans que l'on entendit parler d'elle; Salvador et Roman ne
savaient  quoi attribuer cette disparition si subite, que rien n'avait
provoque, que rien ne justifiait, et qui leur parut encore plus
inexplicable, lorsque les gens de justice tant venu apposer les scells
au domicile de la marquise de Roselly; il fut constat qu'elle n'avait
rien emport de ce qui lui appartenait, ni habillements, ni bijoux, ni
argent.

Salvador, qui aimait vritablement Silvia, se montra pendant assez
longtemps afflig de la disparition de sa matresse, et chaque fois que
Roman ou le vicomte de Lussan, qui tait devenu son plus intime ami
cherchaient  le consoler, il le repoussait brusquement, il ne
s'occupait plus de rien, ni de solliciter auprs des ministres
l'avancement qu'on lui avait fait esprer, ni des magnifiques _affaires_
que venait sans cesse lui proposer le vicomte de Lussan, qui commenait
 croire que ses nouveaux amis ne lui seraient pas aussi utiles qu'il se
l'tait figur d'abord.

Mais il n'est si cuisant chagrin que le temps ne calme, Salvador, aprs
avoir employ un mois entier  regretter Silvia, sans vouloir s'occuper
d'autre chose que de la chercher, se dit enfin que si elle tait perdue
pour lui, c'tait un fait accompli auquel il ne pouvait remdier, et
dont il fallait qu'il prt son parti. Cependant ne voulant pas que sa
matresse, s'il venait  la retrouver, pt lui reprocher d'avoir nglig
aucune des prcautions qui pouvaient servir  le mettre sur ses traces,
il s'en fut trouver la police, afin de faire rechercher partout la
marquise de Roselly, disparue de son domicile d'une manire si bizarre
et si inexplicable.

Son titre, sa position dans le monde, et peut-tre aussi les magnifiques
rcompenses qu'il promit aux employs subalternes, le firent accueillir
on ne peut plus favorablement. On lui promit de faire tout ce qu'il
tait humainement possible pour retrouver la noble dame; mais on ne lui
cacha pas qu'il tait presque certain qu'on ne russirait pas.

--Il est probablement arriv malheur  cette dame, lui dit celui auquel
il s'adressa. Depuis quelque temps la capitale est infeste par une
foule de garnements qui, chaque jour, commettent de nouveaux mfaits; ce
sont de ces rdeurs de barrires pour qui rien n'est sacr, qui
assassinent un homme pour lui voler deux pices de cinq francs; et il
pourrait bien se faire que la dame dont vous parlez soit tombe entre
les mains de quelques-uns d'entre eux.

Et comme Salvador faisait observer  ce fonctionnaire que ses
conjectures n'taient pas fondes, attendu qu'il tait prouv que la
marquise de Roselly tait sorti de chez elle en plein jour, et que les
gens dont il parlait n'taient  craindre que la nuit:

--C'est vrai, c'est vrai, rpondit le fonctionnaire; il y a dans cet
vnement quelque chose de mystrieux qui me passe; mais esprez, M. le
marquis, l'oeil de la police est constamment ouvert et rien de ce qui se
passe dans la capitale ne lui chappe; si madame la marquise de Roselly
est encore de ce monde nous dcouvrirons le lieu o elle se cache ou
plutt o on la tient cache; nous avons bien dcouvert les assassins du
juif Josu.

--Ah! vous avez dcouvert les assassins du juif Josu, dit Salvador, qui
ne rprima pas sans peine un lger mouvement de frayeur.

--Quand je dis que nous avons dcouvert ces assassins je m'avance
peut-tre un peu trop; mais nous tenons en ce moment, sous les verrous
deux de ces rdeurs de barrires, qui pourraient bien tre les auteurs
de la mort de ce malheureux, que l'on avait d'abord attribue  un
suicide.

--Je souhaite bien sincrement que vous ne vous trompiez pas, monsieur,
rpondit Salvador; il serait vraiment dplorable que les auteurs de cet
effroyable crime chappassent  la juste vengeance de la socit; pour
ma part, j'en serais dsol. Je connaissais beaucoup Josu, avec lequel
j'ai fait quelques affaires lorsque j'habitais Marseille, et je puis
assurer que c'tait un trs-honnte et trs-galant homme.

--Ils n'chapperont pas, monsieur le marquis, pas plus eux, que les
misrables dont depuis quelques temps les nombreuses dprdations
effrayent la capitale.

--En effet, ajouta Salvador, on n'entend maintenant parler que de vols
commis avec une audace et une adresse infinies; on serait vraiment tent
de croire que les gens qui les commettent, sont dirigs par quelqu'un
d'habile et qu'ils reoivent des indications de personnes bien places
dans le monde. N'tes-vous pas de mon avis?

--Du tout, monsieur le marquis, du tout, les voleurs agissent isolment;
et il n'y a pas dans le monde, j'entends par le monde, celui que vous
habitez, des gens qui leur donnent des renseignements. Quoiqu'il en
soit, nous leur faisons une rude guerre, et si aujourd'hui, ils
jouissent de l'impunit, nous aurons notre lendemain.

L'outrecuidance du fonctionnaire amusait beaucoup Salvador; et malgr le
vif chagrin qu'il prouvait; lorsqu'il le quitta, en lui recommandant de
ne pas ngliger la mission qu'il venait de lui confier; il eut besoin de
se contenir afin de ne pas lui rire au nez, car il savait mieux que ce
fonctionnaire ce qu'il fallait penser des crimes nombreux qui depuis
quelques temps dsolaient la capitale.

En effet, pendant qu'avait dur sa somnolence, Roman et le vicomte de
Lussan, n'avaient pas perdu leur temps, grce  ce dernier, le compagnon
de Salvador avait t mis en rapport avec le pre Juste, qui l'avait
encourag dans la poursuite de l'entreprise qu'il mditait, et qui lui
avait donn l'assurance que quelle que fut l'importance des objets qui
lui seraient prsents, il les achterait sans coup frir. L'usurier lui
avait ensuite fait connatre la mre Sans-Refus,  laquelle il l'avait
recommand comme un homme sur lequel on pouvait compter, et trs-capable
de rendre  la socit d'importants services.

Roman, vtu d'un costume appropri au rle qu'il voulait jouer, s'tait
rendu plusieurs fois chez la mre Sans-Refus; il avait parl d'abord 
ceux des habitus qui lui parurent mriter le plus de confiance; ces
ouvertures avaient t accueillies avec le plus vif empressement, et il
n'avait pas tard  acqurir sur ces hommes, pour la plupart incultes et
grossiers, l'autorit que devait lui procurer l'audace minente dont il
tait dou et l'ducation qu'il avait reue; car les malfaiteurs sont
peut-tre de tous les hommes, ceux qui sont disposs  accueillir avec
le plus de facilit, l'influence des hommes qui leur paraissent
suprieurs, soit par leurs qualits personnelles, soit par leur
ducation; on se rappelle sans doute que les complices de Lacenaire ne
s'adressaient jamais  lui, qu'en lui disant M. Lacenaire, et que cet
infme sclrat ne les considrait, disait-il, que comme ses
domestiques.

Salvador, lorsqu'il tait sorti de l'tat de torpeur dans lequel il
avait t plong pendant quelque temps, avait d'abord blm les
dmarches de son compagnon; mais la chose tait faite et Salvador tait
l'homme du monde qui savait le mieux accepter la logique des faits
accomplis. Il ne songea donc plus bientt qu' tirer le parti le plus
avantageux possible de ce qu'avait fait son ami, et en peu de temps, il
se vit  la tte d'une bande nombreuse de sacripants prts  tout faire,
pourvu qu'ils y trouvassent quelque chose  gagner, qu'il connaissait
tous et dont il n'tait pas connu.

Voici  quel point taient arrives les choses peu de temps avant
l'poque o nous avons commenc cette histoire.

Salvador et Roman taient les chefs reconnus de tous les bandits
auxquels le bouge de la mre Sans-Refus servait de lieu de runion; ils
n'agissaient qu'aprs avoir reu les ordres de l'un ou de l'autre, et le
produit de chaque vol tait vendu  la tavernire, qui le payait  peu
prs ce qu'elle voulait,  la charge, par elle, de le revendre un prix
plus lev au pre Juste et de remettre  Roman,  Salvador et au
vicomte de Lussan, une certaine somme qui tait partage entre eux, le
premier produit auquel prenaient toujours part les trois associs
appartenait sans contestation  ceux qui avaient commis le vol. La mre
Sans-Refus achetait pour son propre compte tout ce qui n'tait pas or,
argent ou bijoux, objets sur lesquels le triumvirat n'levait aucune
prtention, quant  l'argent ou aux billets de banque, ils restaient 
ceux dans les mains desquels ils tombaient, car malgr leurs promesses,
ils n'taient pas assez sots pour les apporter  la masse. Il existait
donc entre les trois amis, Juste et la mre Sans-Refus une vritable
socit commerciale en participation dont les oprations consistaient 
acheter aux malfaiteurs le meilleur march possible le fruit de leurs
dprdations et  partager une diffrence.

Il est bien entendu que lorsqu'il se prsentait une bonne affaire, Roman
et Salvador l'excutaient seuls et qu'ils en gardaient le profit, aprs
avoir remis en argent ou en billets au vicomte de Lussan la somme 
laquelle lui donnaient droit les indications qu'il avait fournies; car
c'tait ordinairement au rle d'indicateur que se bornaient les
fonctions de ce dernier. Si par hasard ils avaient besoin de quelques
hommes d'excution pour leur donner un coup de main, ils avaient
toujours le soin de se faire la part de lion.

Ce fut  cette poque, que sentant le besoin d'avoir  leur disposition
un lieu dans lequel ils pussent dlibrer  l'aise et cacher au besoin
les objets dont ils ne voudraient pas se dbarrasser de suite, Salvador
et Roman lourent le pavillon isol de Choisy-le-Roi, dans lequel nous
avons introduit le lecteur au premier chapitre de ce livre.

Quelques jours aprs le premier emmnagement, Roman revint au pavillon
accompagn de quatre domestiques qui conduisaient un fourgon de voyage,
attel de deux beaux chevaux hollandais qui furent dtels et conduits 
l'curie.

Le fourgon tait charg de tout ce qu'on n'avait pu apporter lors du
premier voyage, de la batterie de cuisine, de quelques gros meubles, de
paniers de vins fins et de plusieurs autres objets. Lorsque le
dchargement fut opr et que tous ces objets furent mis en place, Roman
prit le chemin de fer pour retourner  Paris, et la cuisine n'tant pas
encore organise ceux des domestiques qui taient rests au pavillon,
afin de mettre la dernire main  l'arrangement de l'ameublement, furent
obligs d'aller souper  l'auberge o se trouve la vieille gravure
reprsentant le chteau dans toute sa splendeur dont nous avons parl au
commencement de cet ouvrage.

Aprs le repas, on vida quelques bouteilles du petit vin du pays, et la
conversation tant devenue gnrale, on se mit  parler du chteau, et
chacun dsirait savoir comment il se faisait que le pavillon des gardes
et t respect, tandis qu'on avait dtruit en grande partie l'difice
principal. Un vieillard dont la physionomie pleine et colore et
l'embonpoint respectable annonaient une sant parfaite, prit la parole
 son tour et s'exprima en ces termes:

--Je suis peut-tre le seul qui puisse aujourd'hui satisfaire votre
curiosit; j'ai  l'heure qu'il est bien prs de quatre-vingts ans, je
suis n dans le chteau, et je n'en suis sorti qu'en 1792, je sais donc
une foule de choses qui sont ignores de tout le pays, et c'est une de
ces choses-l que je vais vous raconter.

Tout le monde se rapprocha du vieillard qui prit un verre plein de vin,
qu'il vida sans faire la grimace et qui continua ainsi:

Mon pre, Pierrot Coquardon, tait jardinier du chteau; c'tait un
beau et grand garon que toutes les jeunes filles du pays avaient aim,
et que les jolies marquises avaient plus d'une fois honor de lgers
coups d'ventail sur la joue, ce qui ne l'empcha pas de mourir lorsque
je n'avais encore que sept ans.

Ma pauvre mre le suivit de prs dans la tombe.

Rest seul sur la terre, j'allais tre conduit a l'hospice des Enfants
trouvs, lorsque le pre Kerval, un vieux Breton qui tait suisse du
chteau depuis longtemps, me recueillit et me fit lever avec autant de
soin que si j'avais t son enfant.

Lorsqu'il mourut j'tais un jeune et beau gaillard, cinq pieds huit
pouces, et gros  proportion, aussi je n'eus pas de peine  obtenir sa
place.

Il fallait voir quelle mine j'avais en grand uniforme, chapeau bord,
habit bleu de roi dor sur toutes les coutures, culotte de panne rouge,
bas de soie de mme couleur, souliers  boucles d'argent et tout ce qui
s'en suit; et quelles belles paulettes mes enfants! elles auraient fait
honte  celles d'un lieutenant gnral des armes du roi! Aussi les
jeunes filles et les jolies femmes du canton ne m'appelaient que le beau
suisse l'aimable suisse; hlas! il y a longtemps de cela et je suis bien
chang, du reste vous ne pouvez le voir.

Et le vieillard, en achevant ce petit exorde, se leva afin de laisser
voir  ses auditeurs ce qu'il avait conserv de sa prestance et de ses
grces d'autrefois.

A l'poque dont je vous parle, continu-t-il en se passant la main sous
le menton, il survint tout  coup dans notre belle France un grand
bouleversement auprs duquel celui qui est arriv il y a quelques annes
 Paris n'tait vraiment rien du tout. Aussi quelque temps aprs la
prise de la Bastille, une superbe forteresse situe  l'entre du
faubourg Saint-Antoine, tous nos matres prirent la fuite pour aller 
l'tranger rejoindre nos bons princes qui taient partis les premiers et
comme la plupart d'entre eux emmenaient leurs domestiques, je restai
seul au chteau avec un jeune homme nomm Louis Tristan dit
Brin-d'Amour, qui avait t fifre dans les gardes franaises.

Les auteurs du bouleversement dont je viens de vous parler taient les
messieurs sans-culottes. Ils vinrent ici organiser ce qu'ils appelaient
une socit populaire, et ils me recommandrent de bien garder tout ce
qu'il y avait dans le chteau; c'tait bien l, mes enfants, une
recommandation inutile, car il n'y restait dj plus rien dans ce pauvre
chteau, les messieurs sans-culottes du pays et des villages
environnants y taient venus avant ceux de Paris; ils avaient emport
tout ce qui leur avait paru de bonne prise, puis ils avaient brl le
reste, bu le vin et bris les vitres et les portes.

Les messieurs sans-culottes de Paris, qui sans doute taient venus ici
pour faire ce que leurs camarades du pays avaient dj fait, ne parurent
pas trs-satisfaits de trouver la besogne acheve, et ce fut sans doute
pour se venger qu'ils se mirent  tout changer ici comme ils l'avaient
dj fait  Paris.

Il faut vous dire que ces messieurs-l ne voulaient rien laisser
subsister de ce qui existait avant eux, la cocarde blanche fut remplace
par la cocarde tricolore. Il ne fut plus permis de porter de la poudre
ni de se coiffer  l'oiseau royal. Un d'eux, qu'on nommait je crois
Fabre d'Eglantine, un bien drle de nom pour un sans-culotte, changea
tout le calendrier; il y eut des annes et des mois  la mode de la
rpublique, avec des dcadis  la place du saint dimanche, et des jours
complmentaires pour finir l'anne, des brumaire, des nivse, des
prairial et des fructidor pour remplacer les mois, si bien qu'on ne s'y
reconnaissait plus du tout; ils remplacrent mme dans l'almanach les
noms des saints par des noms de fruits, de lgumes et d'instruments
aratoires: saint Ognon fut mis  la place de saint Louis; saint
Cornichon  celle de saint Joseph; sainte Serpette  celle de sainte
Madeleine et ainsi de suite. Il ne fut plus permis de se nommer Pierre,
Boniface ou Nicolas, il fallut donner  ses enfants les noms des
sans-culottes romains de l'antiquit, et les appeler Brutus,
Horatius-Cocls ou Mutius-Scoevola; il n'y eut pas jusqu' la bonne
sainte Vierge, mre de Dieu, qu'ils voulurent ter du paradis pour
mettre  sa place la desse de la Libert, une certaine Throigne de
Mricourt, qui,  ce qu'on assure, n'tait pas Vierge du tout.

Les glises furent transformes en temples de la Raison, dans lesquels
des prtres,  la mode de la rpublique, disaient des messes auxquelles
on ne comprenait plus rien, et aprs lesquelles on dansait des
sarabandes, des menuets et des courantes dans le choeur, devant le
matre-autel, sur les airs de la _Carmagnole_ et du _a ira!_ de bien
drles de chansons, mes enfants, o l'on ne parlait que de tuer et
d'gorger tout le monde, et d'accrocher les aristocrates aux lanternes.

Quand je vous dis que les messieurs sans-culottes avaient tout chang,
les grandes et les petites choses. Je ne vous en impose pas; ils avaient
mme chang les jeux de cartes; ainsi quand on jouait au piquet avec un
ami, on ne disait plus quinte  l'as ou seizime  la dame, il fallait
dire quinte  la Loi, ou seizime  la Libert. Il fallait que tout le
monde se dit tu et toi; il n'y avait plus de matres ni de valets,
ceux-l taient devenus des citoyens officieux. C'tait  ce point que
si par hasard madame de Pompadour, la marquise de Pompadour! Etait
revenue au chteau, j'aurais pu lui manger dans la main et lui dire toi
ni plus ni moins qu' une vachre; enfin ils voulaient faire un nouveau
soleil avec la lune et dtrner le bon Dieu comme ils avaient dtrn le
bon roi Louis XVI et son auguste pouse.

Arriv  cet endroit de son rcit, le bon pre Coquardon ta le gros
bonnet de laine brune qui couvrait ses longs cheveux blancs, mouvement
qui fut instinctivement imit par tous ses auditeurs.

Les messieurs sans-culottes qui avaient fait tant de changements,
continua le pre Coquardon aprs une petite pause, n'taient pourtant
pas parvenus  changer la marche du temps qui allait toujours de mme,
de sorte que souvent il pleuvait lorsqu'ils auraient voulu voir luire un
beau soleil pour clbrer la fte de la Raison, celle de la Libert ou
toute autre fte  la mode de la rpublique; aussi ne pouvant s'en
prendre ni  Dieu ni a ses saints qui taient trop loin et trop haut
pour qu'ils pussent les atteindre, ils passrent leur colre sur leurs
images, qu'ils firent brler et traner dans la boue.

On aurait vraiment dit que tous ces messieurs de la rpublique taient
devenus des enrags. Furieux de ne pouvoir aller dtrner le bon Pre
ternel dans son paradis, ils se rejetrent sur les nobles et sur les
bons prtres; ils firent guillotiner tous ceux qu'ils purent attraper,
ils espraient, en agissant ainsi, dtruire la religion et rendre tous
les hommes aussi mchants qu'eux, afin de pouvoir ensuite les livrer 
Satan, avec qui ils avaient, dit-ont fait un pacte; mais le bon Dieu et
la sainte Vierge ont empch ces grands crimes, et les messieurs
sans-culottes ont presque tous t guillotins  leur tour; mme leur
chef, M. de Robespierre, le plus mchant de tous, quoiqu'il ft toujours
trs-proprement couvert; habit bleu barbot, culottes jaune-serin et
gilet de piqu blanc, poudr et coiff  l'oiseau royal, le reste 
l'avenant.

Ces hommes qui avaient vol tous les biens des honntes gens les
vendirent pour de mchants assignats  des gens qui voulaient faire
fortune aux dpens de ceux  qui ces biens appartenaient. Le chteau de
Choisy, comme bien d'autres, fut achet par des particuliers inconnus,
qui s'en allaient par toute la France achetant les chteaux qu'ils
faisaient dmolir pour en vendre les matriaux. A cette poque, je
n'tais dj plus suisse, on ne m'appelait plus dans le pays que le
citoyen concierge, ce qui, comme vous le pensez bien, me contrariait
infiniment, car on ne renonce pas facilement aux honneurs et aux
dignits une fois que l'on en a possd.

Ces particuliers mirent tout le chteau en capilotade; ils firent
d'abord enlever tout le plomb et tout le fer, il y en avait pour une
somme double au moins de celle qu'ils avaient paye pour le tout. Enfin
vint le tour du pavillon des gardes, qu'ils avaient conserv jusqu' ce
moment afin de se loger pendant la dmolition.

Les premiers coups de pioches furent donns pour enlever une grille qui
en dfendait l'entre du ct du chteau, et les quatre ouvriers chargs
de ce travail firent un trou afin de dplacer une grosse borne qui
empchait de lever une norme crapaudine. Aprs un travail pnible, la
borne cda aux efforts redoubls de ces hommes, et leur laissa voir une
trappe couverte d'une couche paisse de rouille. Esprant trouver l un
trsor, ils se concertrent entre eux, et il fut convenu que pour le
moment ils s'occuperaient d'autre chose, qu'ils ne parleraient 
personne de leur prcieuse dcouverte et qu'ils ne reviendraient  leur
trou que la nuit, afin de l'explorer  l'aise et sans crainte d'tre
drangs; ils eurent soin de recouvrir la trappe avec de la terre et des
gravois, puis ils allrent au cabaret pour clbrer, par anticipation,
leur heureuse dcouverte.

Chacun d'eux faisait des suppositions et btissait des chteaux en
Espagne; ils se voyaient dj possesseurs d'immenses trsors, et leur
seule crainte tait que les commissaires de la nation ne vinssent les en
dpouiller; aussi il aurait fallu voir combien taient sages les plans
de conduite qu'ils se traaient, afin de ne pas veiller les soupons et
pour transporter  leur domicile les caisses ou la caisse qui devaient
contenir le trsor qu'ils croyaient dj possder. Ils buvaient depuis
dj bien longtemps, et les fumes du petit vin du pays commenaient 
leur obscurcir le cerveau, lorsque sonna la douzime heure de la nuit:
il faut partir, dit l'un d'eux, il est temps; puis tout s'armrent des
outils et des pioches qu'ils croyaient ncessaires pour leur expdition
nocturne, et ils se mirent bravement en route.

Arrivs sur le terrain et clairs seulement par la faible lueur d'une
chandelle, ils commencrent par dbarrasser la place des gravois et de
la terre qu'ils y avaient amoncels, puis ils essayrent de lever la
trappe, mais leurs premiers efforts furent inutiles, ce ne fut qu'aprs
un assez long travail qu'elle cda, et leur laissa voir une seconde
trappe; celle-ci tait ferme  l'extrieur par un norme verrou. Ce
n'tait pas une petite affaire que de le tirer, ce verrou, la rouille
l'avait tellement scell dans sa gche, qu'il paraissait impossible d'en
venir  bout, aussi ce ne fut qu' grands coups de marteaux que trois
des ouvriers que le quatrime clairait avec la chandelle qu'il tenait 
la main, parvinrent  le faire glisser sur sa plaque; enfin la trappe
fut ouverte. Au mme moment une flamme bleutre sortit du gouffre bant
qu'elle laissait entrevoir, et les quatre malheureux ouvriers tombrent
morts comme s'ils avaient t frapps de la foudre.

Le lendemain matin d'autres ouvriers chargs comme ceux dont je viens
de vous raconter la fin malheureuse d'enlever les plombs et les fers,
trouvrent les cadavres de leur quatre camarades dans le trou que
ceux-ci avaient creus la veille; ils n'avaient aucune blessure, on
remarquait seulement sur leur visage et sur leurs mains, des traces 
peu prs semblables  celles que laisse l'lectricit; cette mort
extraordinaire jeta l'pouvante dans tout le pays, on se dit de suite
que ces ouvriers avaient t frapps par le feu du ciel qui ne voyait
pas sans colre la dmolition de toutes les nobles demeures de la
France; il est bon d'ajouter que chaque fois qu'on donnait un coup de
pioche de ce ct, on entendait des gmissements sourds qui semblaient
venir du caveau o les quatre ouvriers avaient trouv la mort  la place
du trsor qu'ils cherchaient; tous les habitants du pays, c'est--dire
tous ceux qui croyaient  Dieu et qui vnraient les saints, entendirent
ces gmissements, si bien qu' compter de ce jour, personne ne voulut
plus venir dmolir ce pavillon. Les nouveaux propritaires du chteau
avaient bien voulu me laisser occuper une petite chambre situe
au-dessus de l'ancienne loge du suisse, et j'avais plusieurs fois trouv
l'occasion de leur rendre quelques petits services, autant pour
m'obliger, que pour ne pas blesser les gens du pays qui ne les voyaient
pas dj d'un trs-bon oeil, et qui s'taient attachs  ce pavillon, par
cela seulement, qu'il y revenait des esprits qui se seraient mis 
courir la campagne si on les avait priv du lieu qu'ils avaient choisi
pour leur domicile, ils se dterminrent  ne point faire venir de Paris
des gens qui auraient volontiers fait ce que ceux du pays ne voulaient
pas faire, et  laisser subsister ce pavillon.

Voil, messieurs, comment il se fait que le pavillon des gardes n'a pas
t dmoli, on a attribu ce miracle  la puissante intercession d'un
aumnier de madame de Pompadour, mort en odeur de saintet, et qui fut
dit-on enterr dans le caveau situ sous le pavillon; c'est donc ce
saint aumnier qui a conserv cette habitation, et qui a tu les quatre
hommes qui venaient troubler ses cendres.

Les domestiques pour la plupart sont trs-peu religieux, mais en
revanche, ils sont presque aussi superstitieux que les voleurs, ceux de
Salvador subissaient la loi commune, aussi le rcit que venait de leur
faire le pre Coquardon, avait-il produit sur leur esprit une certaine
impression; cependant l'un d'eux qui voulait faire l'esprit fort et le
beau parleur, prtendit qu'il n'avait pas plus peur des diables que des
saints aumniers, et que si les uns ou les autres avaient du pouvoir,
ils n'avaient qu' le lui faire voir, qu'ils les attendait de pied
ferme, enfin, une multitude de fanfaronnades semblables.

Cependant lorsque aprs avoir serr la main du vieux Coquardon, et bu le
coup de l'trier, il fallut sortir du cabaret pour retourner au
pavillon, ce brave  trois poils ne voulut pas aller se coucher seul, et
il s'en fut  l'curie retrouver le cocher.

Le lendemain matin, Roman vint examiner si les instructions donnes par
lui la veille avaient t excutes, et si tout tait bien en ordre; il
n'eut que des flicitations  adresser aux domestiques qu'il avait
amens au pavillon, et il se retira trs-satisfait aprs avoir vu que le
logis tait en tat de recevoir bonne et nombreuse compagnie.

En effet, tant que dura la belle saison, Salvador donna des ftes et
reut  sa maison des champs toute l'lite de la fashion parisienne;
mais une fois l'hiver venu, il n'y fit plus que de rares apparitions, et
seulement le soir et pour y apporter le produit de quelque vol dont il
ne voulait pas se dfaire de suite. C'est ainsi que dans le premier
chapitre de cet ouvrage, nous l'avons vu y apporter en compagnie de
Roman, les bijoux et les pierreries enleves au malheureux joaillier
Loiseau, qui venait enfin d'tre dvalis par le triumvirat, aprs
avoir t longtemps tenu en joue.

Le lecteur se rappelle sans doute que le vicomte de Lussan n'avait voulu
recevoir que dix mille francs pour sa part dans ce vol, dont
l'importance tait au moins de cinquante mille francs; telle tait en
effet la manire d'agir ordinaire de ce noble personnage, le vicomte se
contentait d'une part beaucoup moins considrable que celle alloue 
ses complices; mais cette part, il voulait, ainsi que nous l'avons dj
dit, la recevoir de suite et en argent ou en billets de banque.

Maintenant que nous sommes revenus  notre point de dpart, nous
reprendrons o nous l'avons laiss notre rcit, qui ne sera plus
interrompu que lorsque nous aurons  apprendre  nos lecteurs ce qui
arriva  Servigny, du moment o il quitta Salvador et Roman aprs la
lutte contre les gendarmes de la brigade de Beausset, jusqu' celui ou
nous le retrouverons.

Un personnage (_Ronquetti_, dit _le duc de Modne_), dont dj plusieurs
fois nous avons prononc le nom, et que nous n'avons pas encore mis en
scne, sera charg d'apprendre  nos lecteurs les vnements qui, des
les d'Hyres, o Silvia fit la connaissance de Beppo, la conduisirent
au grand thtre de Marseille.

Si maintenant le lecteur veut bien nous suivre, nous le conduirons rue
Saint-Lazare, prs celle de Saint-Georges, et nous le prierons d'entrer
dans l'htel du comte de Neuville, o nous retrouverons la comtesse
Lucie de Neuville et Laure de Beaumont qui sans doute n'ont pas t
oublies.


FIN DU TROISIME VOLUME.




LES VRAIS MYSTRES DE PARIS.




LES

VRAIS MYSTRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME QUATRIME.

[Illustration: colophon]

BRUXELLES,

ALPH. LEBGUE ET SACR FILS,

IMPRIMEURS-DITEURS.

1844




LES VRAIS

Mystres de Paris.




I.--Matho.


Ainsi que nous l'avons dit, la comtesse Lucie de Neuville ne put rien
apprendre du domestique que Salvador avait charg de lui remettre le
petit paquet contenant le carnet qu'elle avait perdu chez la Sans-Refus
et le petit billet armori qui l'accompagnait.

La remise de ce carnet prouvait  la comtesse que ses conjectures
taient en partie fondes. Ainsi, il tait certain que l'homme qui lui
avait d'abord caus tant de frayeur, tait un homme du monde, et qu'elle
le rencontrerait probablement au premier jour, s'il fallait croire les
termes du billet qu'elle venait de recevoir.

Laure, qui jusqu' ce moment avait cherch par tous les moyens possibles
 calmer les crainte de son amie, commenait  les partager; cependant
dans la crainte d'augmenter l'anxit de la comtesse qui, depuis
quelques instants, paraissait ensevelie dans de profondes et tristes
rflexions, elle ne voulait rien laisser paratre.

--Il y a vraiment dans tout ceci quelque chose d'inexplicable, dit enfin
Lucie qui, plusieurs fois dj, avait comment les termes du petit
billet qu'elle tenait entre ses mains. Si ce billet, comme tout parat
l'annoncer, a t crit par un homme de bonne compagnie, pourquoi ne
l'a-t-il pas sign? pourquoi cet homme se trouvait-il dans un pareil
lieu, couvert d'un costume qui n'est pas celui de sa classe? pourquoi,
avant d'avoir vu quelle tait la personne  laquelle il s'adressait,
a-t-il employ pour me parler un langage inqualifiable?

Laure, qui avait cout la comtesse avec beaucoup d'attention, se leva
tout  coup du sige sur lequel elle tait assise, et frappant ses mains
l'une contre l'autre:

--Mais qui te dit, s'cria-t-elle, que cet homme qui t'a tant effraye
est bien celui qui viens de t'envoyer ton carnet? ce carnet ne peut-il
pas tre tomb entre les mains d'une autre personne, par exemple, entre
celles de l'une des personnes que tes cris avaient attires dans cette
caverne au moment o nous nous sommes sauves.

--Tu te trompes, ma chre Laure, rpondit la comtesse, ce billet que
j'ai lu plus de dix fois a t bien certainement crit par l'homme dont
je te parle; les termes dans lesquels il est conu le prouvent de
reste.

Et Lucie lut  son amie le billet en question, en accompagnant chaque
ligne de commentaires qui prouvaient qu'elle ne se trompait pas.

Laure fut enfin force de se rendre  l'vidence.

--En effet, dit-elle, ce billet, je le crois maintenant, a t crit par
cet homme; mais, aprs tout, que dois-tu craindre? rien ne t'oblige 
cacher les circonstances qui t'ont amene dans cette maison. Ainsi, en
admettant que cet homme ait quelques mauvais desseins, je ne crois pas
que tu aies grand sujet de le craindre.

Lucie allait rpondre  son amie, lorsque Paolo annona le docteur
Matho. La comtesse donna l'ordre de le faire entrer.

Le docteur paraissait beaucoup plus vieux qu'il ne l'tait en ralit,
il n'tait g que de trente-cinq ans environ, et cependant son crne
tait presque entirement nu, et les rares cheveux noirs qui couvraient
encore la partie postrieure de sa tte, taient sems de quelques fils
argents. Les chagrins, les remords ou l'tude avaient creus de
profonds sillons sur son visage, qui presque toujours paraissait couvert
de sombres nuages. Cependant au total, le docteur Matho n'tait pas un
homme disgracieux d'aspect; il s'exprimait avec lgance et facilit, et
grce  son profond savoir et  la rigidit de ses moeurs depuis cinq ans
qu'il s'tait fix  Paris, o il tait venu s'tablir aprs avoir
quitt le service de la marine, dans lequel il avait t employ assez
longtemps et o il avait commenc sa carrire, il s'tait acquis une
clientle compose des gens les plus comme il faut et qui lui tait
excessivement attache.

Aprs avoir lev l'appareil qu'il avait pos la veille sur la blessure
de la comtesse, blessure assez lgre du reste et qu'il trouva en bon
tat, il allait se retirer aprs avoir chang avec elle les banalits
ordinaires, lorsque Lucie, qui tenait encore  la main le petit billet
qu'elle venait de recevoir, lui demanda s'il connaissait le nom de la
personne  laquelle appartenaient les armoiries du cachet.

--Je ne puis quant  prsent vous satisfaire, rpondit le docteur aprs
avoir attentivement examin le cachet; mais, si comme l'indique du reste
l'aspect de ces armoiries, elles appartiennent  une ancienne famille,
il ne sera pas difficile de savoir ce nom, et pour peu, madame la
comtesse, que cela puisse vous faire plaisir, je me chargerais
trs-volontiers de vous le dcouvrir.

Lucie, pouss par une curiosit qu'elle ne pouvait s'expliquer 
elle-mme, voulait absolument dcouvrir ce qu'elle ignorait encore, elle
rpondit donc au docteur qu'il lui rendrait un important service s'il
parvenait  dcouvrir le nom de la personne  laquelle appartenait le
cachet, qu'elle enleva de la lettre sur laquelle il tait appos afin de
le lui remettre; elle ajouta mme que, si aprs l'avoir dcouvert, il
voulait bien l'informer de ce qu'tait cette personne, de sa position
dans le monde, enfin de tout ce qui pouvait servir  se former une
opinion sur son compte, il l'obligerait infiniment.--Ce que vous me
demandez ne sera pas bien difficile, ajouta Matho. Je dcouvrirai
infailliblement le nom de la personne en question en consultant soit
l'_Armorial de France_, soit le _Trsor des Chartres_, soit le collge
hraldique, le reste ira tout seul et je serai charm d'avoir trouv
cette occasion de vous tre agrable.

La comtesse, depuis qu'elle savait que le docteur allait s'occuper de
percer l'espce de mystre qui enveloppait l'vnement qui venait de lui
arriver, tait beaucoup plus calme; elle songea alors  lui demander des
nouvelles de la pauvre Eugnie de Mirbel,  laquelle, d'aprs les ordres
qu'elle lui avait donns lorsqu'il tait venu poser le premier appareil
sur sa blessure, il avait d dj rendre visite. Matho lui apprit que
cette jeune fille avait pass une assez bonne nuit, et qu'il pouvait lui
donner l'assurance qu'elle recouvrerait la sant; il croyait mme
qu'elle pouvait, ds ce moment, tre transporte sans inconvnients dans
une maison de sant.

Lucie avait d'abord eu l'intention de placer sa malheureuse amie dans un
de ces tablissements; mais elle se dit que, puisqu'elle voulait faire
une bonne action, il fallait que cette bonne action ft complte, et
qu'elle ferait beaucoup mieux de faire louer et meubler pour son amie un
petit logement dans lequel elle serait transporte de suite, et o,
grce  de bons soins, elle se rtablirait bien plus promptement.
Ensuite, aide de ses secours qui ne lui manqueraient pas, car elle
connaissait assez bien le noble coeur de son mari, pour tre certaine
d'avance qu'il approuverait tout ce qu'elle ferait, Eugnie, pourrait
attendre qu'elle se ft, en utilisant les nombreux talents qu'elle
possdait, cr une position indpendante.

--Je regrette beaucoup de ne pouvoir sortir, dit-elle aprs avoir fait
connatre ses intentions au docteur qui les approuva sans rserve; je me
serais occupe de suite de cette affaire, car ma pauvre amie ne peut pas
rester plus longtemps dans l'affreux galetas o elle se trouve
maintenant, et je ne puis charger de ces dmarches aucunes des
personnes que je connais, qui sont toutes du monde dans lequel a vcu
mademoiselle de Mirbel, et qui presque toutes la connaissent.

--Si vous me jugez digne de votre confiance, je me chargerai bien
volontiers de toutes ces dmarches, que vous ne pourriez faire que dans
quelques jours, rpondit le docteur. Je n'ai pas l'honneur de connatre
mademoiselle de Mirbel, mais je crois cependant qu'elle est tout  fait
digne de ce que vous voulez faire pour elle, et je serais heureux de
m'associer, autant du moins que vous voudrez bien me le permettre,  une
aussi bonne action.

--Je vous reconnais bien l, docteur, dit la comtesse, vous n'tes avare
ni de votre temps, ni mme  ce qu'on assure de votre bourse, lorsqu'il
s'agit d'tre utile  quelqu'un.

--Je fais tout ce qui m'est possible pour me faire pardonner par Dieu
les fautes que j'ai pu commettre, rpondit le docteur, dont le front
s'tait couvert d'un sombre nuage, lorsque la comtesse de Neuville lui
avait adress les quelques paroles que nous venons de rapporter.

--Savez-vous, M. Matho, ajouta Laure qui avait recouvr toute l'aimable
gaiet de son caractre depuis que son amie paraissait plus tranquille,
savez-vous, qu' vous voir quelquefois si triste, vous que tout le monde
estime et aime, et qui n'avez pas a vous plaindre de la fortune qui vous
traite,  ce qu'on assure, en enfant gt, il serait permis de croire
que vous avez commis quelques grandes fautes et que vous tes tourment
par les remords.

Les paroles de Laure venaient, sans qu'elle s'en doutt de soulever un
violent orage dans le coeur du docteur Matho, et l'expression d'un amer
dcouragement passa rapide sur son visage.

--A Dieu seul, dit-il, appartient le droit de m'apprendre si
quelques-unes des actions de ma vie sont ou ne sont pas de grands
crimes. Mais nous nous laissons entraner bien loin du sujet qui devrait
nous occuper, ajouta-t-il, en faisant un effort pour sourire.

--Sans doute, reprit Laure, en riant de bon coeur; mais croyez-le bien,
monsieur le docteur, je n'ai jamais cru que vous tiez un grand
criminel; j'ai voulu seulement vous faire un peu la guerre, parce que je
ne veux pas que vous soyez toujours aussi triste, et que je suis fche
de ce que vous nous ngligez pour d'autres clients.

Laure, en achevant ces mots, avait adress  son amie un regard
d'intelligence.

--Laure a raison, ajouta la comtesse de Neuville: vous nous ngligez, M.
le docteur.

--Je ne vous comprends pas, madame la comtesse.

--Je veux dire que, comme vous consacrez tout votre temps aux pauvres
malades, il ne vous en reste pas pour ceux de vos clients qui ont le
malheur d'tre riches.

--J'en trouverai madame, daignez en tre persuade pour faire tout ce
qui pourra vous tre agrable.

Et le docteur Matho sortit aprs avoir promis aux deux dames qu'il
allait de suite et activement s'occuper des missions dont elles
l'avaient charg.

Le lendemain il revint chez la comtesse, qui l'attendait avec la plus
vive impatience.

--Eh bien? lui dit elle aussitt qu'il et t introduit dans le petit
salon o elle se trouvait alors avec Eugnie?

--Votre amie, madame la comtesse, rpondit le docteur Matho, est
maintenant dans un logement petit, mais sain et commode, et j'ai laiss
prs d'elle, pour lui donner les soins qui lui sont encore ncessaires,
une garde sur laquelle je crois pouvoir compter; car elle parat aimer
beaucoup mademoiselle de Mirbel qui, de son ct, lui est trs-attache,
puisqu'elle n'a pas voulu s'en sparer: c'est cette mme vieille femme,
m'a-t-elle dit, qui a apport ici la lettre qui vous a appris le sort
malheureux de votre amie. J'ai dit  mademoiselle de Mirbel pourquoi
vous n'alliez pas la voir, elle a paru trs-afflige de l'accident qui
vous tait arriv; mais lui ayant donn l'assurance que cet accident
n'avait rien de grave, et que d'ici  trs-peu de jours vous pourriez
sortir sans inconvnient, elle s'est tranquillise. Du reste, j'ai
maintenant la conviction qu'il ne faut plus  mademoiselle de Mirbel,
pour achever de se gurir, que du calme et des soins qui, grce  vous
madame la comtesse, ne lui manqueront pas.

--Ainsi, dit Laure, cette pauvre Eugnie n'est plus dans cette vilaine
petite chambre si nue et si dlabre?

--Elle ne manque de rien, reprit Lucie; vous avez pourvu son logement de
tout ce qui tait ncessaire?

Et comme le docteur rpondait que pour faire convenablement les choses,
il n'avait eu besoin, que de suivre  la lettre les instructions de sa
cliente:

--Oh! c'est qu'il y a une foule de choses qui sont ncessaires  une
femme et auxquelles un homme ne pense jamais; ainsi je parie que vous
n'avez pas pens  un berceau pour sa petite fille.

--Vous vous trompez, madame la comtesse,  l'heure qu'il est, la petite
fille de votre amie dort bien paisiblement dans le plus joli berceau qui
se puisse imaginer.

--C'est bien, bon docteur, c'est bien, ajouta Laure en tendant sa jolie
petite main au docteur Matho qui la prit dans les siennes, et dont une
larme qu'il ne put parvenir  cacher, vint mouiller les paupires.

--Pourquoi, lui dit Lucie, cherchez-vous  nous cacher cette larme qui
est la preuve de la sensibilit de votre coeur, les hommes sont-ils ainsi
faits, que lorsqu'ils prouvent un bon sentiment, ils craignent que l'on
ne s'en aperoive.

Le docteur ne releva pas cette observation de la comtesse de Neuville;
ainsi que cela lui arrivait souvent, il demeura quelques instants
enseveli dans une profonde tristesse.

--Allons, Lucie, dit Laure, ne vas-tu pas maintenant faire la guerre 
ce bon docteur qui s'est donn tant de peine pour nous obliger.

--Ah! qu' Dieu ne plaise, s'cria la comtesse, mais je suis si heureuse
de savoir que notre pauvre amie est maintenant tout  fait hors de
danger, et qu'elle ne manque de rien, que je ne sais plus ce que je dis.

--Je voudrais tre marie, dit tout  coup Laure d'un ton dlibr.

--Eh pourquoi! grand Dieu, s'cria la comtesse, n'est-tu pas heureuse
auprs de moi, que tu es si presse de me quitter?

--Je ne dis pas cela, mais si j'tais marie je pourrais aller, venir,
sans que cela part extraordinaire, et je trouverais bien moi, qui ne
suis pas blesse, un moment pour aller voir la pauvre Eugnie de Mirbel.

La comtesse prit dans ses deux mains la tte de son amie qu'elle
embrassa au front:

--Ecoute, lui dit-elle, aprs cette douce treinte, le docteur m'assure
que dans deux ou trois jours, je pourrai sortir, et tu devines que ma
premire visite sera pour notre amie; eh! bien je te promets que tu
viendras avec moi.

--Bien vrai! s'cria, Laure, oh! que tu es bonne, ma chre Lucie, et la
jeune fille rendit avec usure  son amie, les caresses qu'elle venait
d'en recevoir.

Ni Laure, ni la comtesse ne parlaient au docteur de la seconde
commission dont il avait t charg; ces deux charmantes femmes taient
heureuses du bien qu'elles avaient pu faire, et le plaisir qu'elles
prouvaient leur faisait oublier l'objet qui, deux jours auparavant,
piquait si vivement leur curiosit.

--Croyez-vous par hasard, que j'ai nglig l'une des deux missions que
vous m'aviez confies, que vous ne me parlez pas de ceci? dit le docteur
en tirant le cachet de son portefeuille.

--C'est vrai, docteur, rpondit la comtesse de Neuville, mais je suis
heureuse de savoir que mon amie est hors de danger est un peu moins
malheureuse, que j'en oublie mes propres contrarits; eh bien,
savez-vous  quelle famille appartiennent les armoiries de ce cachet?

--Ces armoiries sont celles d'une trs-noble et trs-ancienne maison de
la Provence, de la maison de Pourrires, et il est certain que ce cachet
a t appos par M. le marquis Alexis de Pourrires, le seul membre qui
existe encore aujourd'hui.

C'est singulier, se dirent en mme temps Laure et Lucie de Neuville, et
elles changrent un regard d'intelligence, traduction fidle de leurs
penses.

--Et sait-on quelle espce d'homme c'est, que ce marquis de Pourrires?

--Le marquis de Pourrires, s'il faut croire plusieurs de mes clients
auxquels je n'ai pas le droit de suspecter la bonne foi, est un
gentilhomme aussi noble de coeur que de souche, il est venu se fixer 
Paris il y a deux ans environs, et de suite, grce aux recommandations
qu'il avait apportes de sa province, il a t admis dans les meilleurs
salons; il tait lorsqu'il quitta la Provence, commandant de la garde
nationale de son canton, membre du conseil-gnral de son dpartement,
chevalier de la Lgion d'honneur; et venait d'tre nomm auditeur au
conseil d'Etat; il est riche, jeune encore, et il peut, dit-on,
prtendre  tout. Pendant quelque temps, il a t trs-chagrin de la
perte qu'il a faite d'une dame qu'il devait pouser;  ce qu'on assure,
cette dame que l'on nommait la marquise de Roselly, est disparue sans
que l'on ait jamais pu savoir ce qu'elle tait devenue; les dmarches
que le marquis de Pourrires a faites et fait faire, les recherches de
la police ont t inutiles; comme je viens d'avoir l'honneur de vous le
dire; le marquis pendant assez longtemps, a t trs-afflig, mais
maintenant il est, sinon tout  fait, du moins  peu prs consol; on
ajoute qu'il a l'intention de se marier, ce qui ne lui sera pas
difficile, car il n'est pas un pre qui ne soit heureux d'accorder la
main de sa fille  un aussi galant homme.

Tout ce que venait de dire le docteur, avait plong Lucie et Laure dans
le plus profond tonnement, ainsi; cet homme, si noble de race et de
caractre, si riche, si bien pos dans le monde, la comtesse l'avait
rencontr dans un des lieux les plus infmes de la capitale; il y
paraissait trs  son aise, et il tait vtu d'un costume en harmonie
parfaite avec le ton, les manires et le langage qui avaient t les
siens pendant un certain laps de temps, c'tait l un trange mystre,
mystre auquel Lucie se trouvait mle, et qu'il tait de son intrt,
(du moins elle le croyait), de chercher  pntrer; Laure de son ct,
bien qu'elle n'attacht pas  cet vnement autant d'importance que son
amie, n'aurait pas non plus t fche de voir ce singulier marquis qui
courait les rues de Paris vtu d'un costume qui, suivant elle, devait le
rendre laid  faire peur.

Les deux femmes domines toutes deux par le mme sentiment, la
curiosit, et quelle est la fille d'Eve, qui, quelles que soient les
qualits qu'elle possde, n'est pas quelque peu curieuse, se regardaient
toutes deux en silence.

Laure fut la premire qui rompit la glace.

--Je devine, dit-elle  son amie, ce que tu n'oses me dire? tu as envie
de me demander s'il faut confier  notre bon docteur l'vnement de la
rue de la Tannerie.

Lucie fit un signe affirmatif.

--Eh! bon Dieu! je n'y vois pas d'inconvnient, cet vnement pouvait
arriver  tout le monde, et il n'y a rien dans tout ceci que tu doives
cacher; tu feras bien, aprs tout, de prendre les conseils d'un homme
qui nous porte assez d'intrt pour nous rendre service si cela est
ncessaire, et qui a assez d'exprience pour te dire si tu as raison de
t'inquiter, ou si tu te fais un monstre d'une chimre.

La comtesse de Neuville, sentait que son amie avait raison, cependant ce
ne fut qu'aprs avoir hsit quelques instants, qu'elle se dtermina 
raconter au docteur Matho, ce qui lui tait arriv deux jours
auparavant, dans le cabaret de la Sans-Refus,  la suite de la blessure
qu'elle s'tait faite en sortant de chez Eugnie de Mirbel.

Le docteur, qui avait cout la comtesse avec beaucoup d'attention, lui
rpondit qu'en dfinitive, elle ne devait pas craindre les suites de cet
vnement, et il ajouta, qu'il n'tait pas probable, que l'homme dont,
pendant quelques instants elle avait eu  se plaindre, et le marquis de
Pourrires fussent le mme individu.

--Vous venez de me dire, ajouta-t-il, qu'au moment o, accompagne de
votre amie, vous vous tiez chappe de ce repaire, vos cris y avaient
attirs plusieurs personnes, n'est-il pas possible que le marquis de
Pourrires se soit trouv parmi elles, et que ce soit lui qui ait
ramass votre carnet et vous l'ait envoy?

Et comme la comtesse ayant  ce moment  dfendre son opinion contre le
docteur et contre son amie, qui, s'tant range  l'opinion de ce
dernier, persistait  soutenir que l'homme au costume de marinier et le
marquis de Pourrires taient un seul et mme individu, puisque c'tait
ce dernier qui lui avait envoy le carnet, le docteur, ajouta:

--Ecoutez, madame la comtesse, si vraiment c'est le marquis de
Pourrires que vous avez rencontr dans ce cabaret; et vous en paraissez
si convaincue que je n'ai plus le droit d'en douter; il y a
effectivement dans cet vnement quelque chose de mystrieux, qu'il est
bon d'claircir; puisque cet homme vous a si vivement frappe, vous
devez vous rappeler ses traits, essayez de me les dcrire, j'irai chez
le marquis de Pourrires... sous le premier prtexte venu, car il ne
faut pas que votre nom soit prononc dans tout ceci, et je vous dirai
ensuite si vos conjectures sont ou non fondes.

--Ainsi, reprit la comtesse, vous croyez que vous pouvez sans qu'il en
rsulte rien de dsagrable, ni pour vous, ni pour moi, aller comme cela
sans motif chez ce marquis de Pourrires?

--Je vous rpte, madame, que votre nom ne sera pas prononc, vous
n'avez donc absolument rien  redouter; quant  ce qui me regarde, ne
vous en mettez pas en peine, nous autres docteurs nous avons le
privilge de pouvoir nous introduire partout sans exciter de soupons.

La comtesse dcrivit alors au docteur l'homme qu'elle croyait tre le
marquis de Pourrires, et dans le portrait qu'elle en fit, elle
s'attacha  peindre, la rgularit et la beaut des traits de son
visage, le timbre flatteur de sa voix, et la parfaite lgance de ses
manires lorsqu'il eut chang de ton et de langage.

Le docteur coutait attentivement la comtesse de Neuville, qui sans s'en
apercevoir se servait d'expressions qui semblaient indiquer que cette
rencontre ne la proccupait si vivement, que parce que l'homme dont elle
parlait avait vivement impressionn son esprit.

Les femmes sont pour la plupart ainsi faites, doues d'une imagination 
la fois plus riche et plus active que celle des hommes, elles doivent
naturellement se sentir attires vers tout ce qui sort des limites de
l'ordinaire, aussi n'est-il pas rare de les voir prouver pour des
hommes placs  cent lieues du monde qu'elles habitent un sentiment
vague de sympathie, qui ne tarde pas  se transformer en un sentiment
plus tendre et d'une nature plus dtermine, lorsque des vnements
imprvus ne viennent pas se jeter  la traverse et apporter un nouvel
aliment  l'activit incessante de leur imagination.

Le docteur Matho, ne sortit de chez la comtesse de Neuville que pour se
rendre chez le marquis de Pourrires, dont il se procura facilement
l'adresse.

Lorsqu'il se fit annoncer, Salvador et Roman taient ensemble dans le
cabinet que nous connaissons dj.

Ce nom: le docteur Matho, prononc par le domestique charg d'annoncer
les personnes qui demandaient  tre introduites, fit faire  Salvador
et  Roman un soubresaut sur les siges qu'ils occupaient, ils se
regardrent quelques instants sans parler. Salvador fut le premier 
rompre le silence.

--Le docteur Matho, dit-il, que penses-tu de cette visite, serait-ce
par hasard, le Matho que nous connaissons?

--C'est probable, ce nom-l n'est pas commun.

--Ainsi tu crois que nous sommes dcouverts?

--Je le crains; mais aprs tout nous n'avons rien  redouter: si Matho
connat une partie de nos secrets, nous connaissons tous les siens.

--Faites entrer, dit Salvador au domestique: nous allons savoir de
suite, continua-t-il en s'adressant  Roman, si nous devons craindre les
rsultats de cette visite.

Matho introduit dans le cabinet, reconnut d'abord Roman qu'il
connaissait plus particulirement et depuis beaucoup plus longtemps que
Salvador, qu'il n'avait vu que pendant le sjour assez court de ce
dernier au bagne de Toulon. Il prouva d'abord un tel saisissement que
pendant quelques instants il n'eut pas la force de prononcer une
parole; de Roman, ses regards se portrent sur Salvador, qu'il examina
attentivement et qu'il ne tarda pas  reconnatre, malgr les
changements que les annes avaient apportes dans sa physionomie et la
couleur de ses cheveux, qui ainsi que le lecteur le sait dj taient
devenus noirs de blonds qu'ils taient auparavant.

L'tonnement manifest d'abord par le docteur, n'avait pas chapp aux
deux amis; ils en conclurent naturellement que lorsqu'il s'tait
prsent chez le marquis de Pourrires, il ne venait pas y chercher les
deux forats dont il avait facilit l'vasion quelques annes
auparavant; mais maintenant ils taient reconnus, ils n'en pouvaient
plus douter, la feinte tait donc inutile. Htons-nous de dire cependant
qu'ils ne craignaient que peu les rsultats de cette dcouverte, attendu
que Matho, en admettant que ce ft son intention, ne pouvait les perdre
sans se perdre lui-mme. Ils crurent donc devoir aborder la question, et
ce fut Roman qui, aprs avoir consult Salvador du regard, adressa le
premier la parole au docteur Matho.

--Eh bien, mon vieil ami, dit-il, lorsque tu te faisais annoncer chez M.
le marquis de Pourrires, tu ne t'attendais pas  rencontrer chez ce
noble gentilhomme d'aussi anciennes connaissances.

--Il est vrai, rpondit le docteur qui n'tait pas tout  fait remis de
la surprise qu'il avait prouve, il est vrai; et cdant  un mouvement
de dsespoir qu'il ne put rprimer, le docteur laissa tomber sa tte
entre ses mains.

--Est-ce que par hasard il serait devenu vertueux! dit Roman  voix
basse, en montrant  Salvador le docteur Matho qui paraissait
profondment accabl.

--Il faut voir, rpondit celui-ci.

--Eh bien, Matho, reprit Roman, tu ne nous dis rien, on croirait
vraiment que tu es fch de nous avoir rencontrs?

--C'est vrai, rpondit le malheureux docteur, je ne vous dis rien; mais
j'avoue que j'ai t si tonn de vous rencontrer ici, que la surprise
m'a d'abord priv de l'usage de la parole, et puis ce nouveau nom sous
lequel Salvador est connu maintenant...

--Ce nom est le mien, s'cria Salvador.

--Oh! je ne dis pas le contraire, rpondit le docteur, je crois
cependant que je ne puis dire  celui que j'ai connu sous le nom de
Salvador, ce qui n'tait destin qu'au marquis de Pourrires. Il ne me
reste plus qu' me retirer; Roman sait des secrets qui peuvent me perdre
et que sans doute il vous a confis... Vous tes donc les deux seuls
hommes au monde que je doive craindre; mais si ma vie est entre vos
mains, votre libert est entre les miennes; nous n'avons donc pas besoin
de nous faire de mutuelles promesses, l'intrt que nous avons  nous
mnager rciproquement rpond  l'un de l'autre. Nous avons, vous et
moi, par les moyens qui nous ont paru les plus convenables, conquis
chacun une position leve dans le monde, allons donc chacun de notre
ct sans chercher  nous rencontrer de nouveau, et que Dieu nous
conduise tous dans la voie que nous avons prise.

--En achevant ces mots, Matho se levait pour sortir.

Je crois que tu avais raison, dit Salvador  Roman, tandis qu'il se
dirigeait vers la porte, il est devenu vertueux, trs-vertueux mme,
mais laisse-moi seul avec lui, il faut absolument que je connaisse le
motif qui l'amenait ici. Restez, dit-il en levant la voix, et en
s'adressant  Matho qui n'avait pas entendu ce qu'il venait de dire 
Roman, restez Matho, j'ai besoin de vous parler, et sur un signe qu'il
lui fit, Roman se retira.

--Ecoutez, Matho, dit Salvador lorsqu'il se trouva seul avec le
docteur, je ne veux pas que vous me quittiez en emportant l'ide que les
leons du pass ont t perdues pour moi: vous savez quelles sont les
fautes qui m'avaient conduit au bagne de Toulon, et comment, grce 
votre concours, que vous accordtes  Roman plutt qu' moi, je parviens
 m'chapper. Poursuivis activement aprs l'vnement du Beausset, nous
fmes forcs de nous rfugier dans la fort de Cuges, et de nous
affilier  la bande commande par les frres Bisson.

Ce ne fut qu'aprs de nombreuses traverses que je parviens  quitter la
France. Aprs deux annes passes hors du territoire, ayant appris la
mort de mon pre, qui avait toujours ignor les fautes ou plutt les
crimes que j'avais commis, car c'tait heureusement sous un nom suppos
que j'avais t condamn, je me htai d'affermer mes terres, et lorsque
j'eus mis toutes mes affaires en ordre je vins me fixer  Paris, et par
une conduite exemplaire, j'ose le dire, je tchai de me faire oublier 
moi-mme les crimes de ma vie passe, lorsque je fis la rencontre de
Roman que j'avais quitt aprs la mort singulire de tous les hommes qui
composaient la bande des frres Bisson. Arriv  cet endroit de son
rcit, Salvador s'arrta quelques instants et regarda fixement Matho
dont le front tait inond de sueur, et qui se troubla visiblement.

--Roman tait malheureux, continua Salvador sans paratre s'apercevoir
du trouble de son auditeur, je devais le craindre, et il me promettait
de se bien conduire  l'avenir; toutes ces raisons me dterminrent  le
recevoir chez moi et  lui donner la place d'un majordome que je venais
de perdre, mais je dois le dire, depuis qu'il vit avec moi je n'ai eu
qu' me louer de ses services. Vous voyez donc, mon cher Matho, par mon
exemple, par celui de Roman, par le vtre mme, ajouta Salvador en
baissant la voix, qu'aprs avoir commis de grandes fautes, il est encore
possible de suivre la bonne voie.

--Je ne sais, rpondit Matho quel est le motif qui vous a engag  me
faire cette confidence, cependant je vous crois, j'ai besoin de vous
croire, mais puisque vous paraissez tenir  me convaincre, dites-moi ce
que vous faisiez, il y a trois jours, vtu d'un costume qui n'est pas le
vtre, dans un des plus infmes bouges de la capitale?

Cette question,  laquelle il ne s'attendait pas, tonna singulirement
Salvador. Matho tait-il au courant des vnements de sa nouvelle
existence, et devait-il continuer de feindre? il prit ce dernier parti,
c'tait le plus sr, et il serait toujours temps de l'abandonner si cela
devenait ncessaire.

--Je ne sais comment vous avez pu savoir, dit-il, qu'il y a trois jours
vtu comme vous le dites, d'un costume qui n'est pas le mien, j'tais
dans un mauvais lieu de la rue de la Tannerie; quoi qu'il en soit, je ne
veux pas le nier. Il y a quelques jours donc, je sortis  pied par
hasard, et je fus abord par un homme qui tait en mme temps que moi au
bagne de Toulon, dans la salle n 3. Cet homme m'avait reconnu, malgr
toutes les prcautions que j'ai prises pour rendre ma physionomie
mconnaissable. Je craignais qu'il ne voult me suivre afin de connatre
mon adresse et de pouvoir me tenir  sa discrtion. Il n'en fit rien, il
m'aborde au contraire humblement; il me dit qu'il tait trs-malheureux,
et que cependant jusqu' ce moment il n'avait pas voulu voler, mais
qu'il tait pouss dans ses derniers retranchements, et que le soir
mme, aid de plusieurs individus qu'il devait retrouver dans un lieu
qu'il me dsigna, il devait commettre un vol. Je voulais arracher ce
malheureux au sort funeste qui l'attendait s'il commettait ce nouveau
crime, et comme je n'avais pas sur moi une somme assez forte pour le
mettre  l'abri du besoin jusqu' ce que son travail lui et procur des
moyens d'existence honorable, je lui donnai rendez-vous pour lui
remettre la somme que je lui destinais. Voil l'explication toute simple
de ma prsence dans l'tablissement de la rue de la Tannerie et de mon
dguisement.

Matho tait un peu plus tranquille depuis qu'il avait entendu Salvador,
les explications que venait de lui donner celui-ci n'taient pas dnues
de vraisemblance, et, moins que tout autre, du reste, il pouvait en
contester la ralit.

Salvador, cependant, ne savait pas encore quelles taient les raisons
qui avaient amen le docteur Matho chez le marquis de Pourrires, et
c'tait l l'objet qui l'intressait le plus.

--Maintenant, mon cher Matho, dit-il, vous me direz sans doute ce qui
vous amenait chez moi.

Matho, pouss dans ses derniers retranchements, ne savait plus trop ce
qu'il devait faire, il ne pouvait gure, aprs les confidences que
venait de lui faire Salvador, refuser de le satisfaire, et il lui en
cotait de parler de madame de Neuville  un homme contre lequel il ne
pouvait s'empcher de conserver quelques prventions; cependant dans
l'intrt mme de sa cliente, il tait ncessaire qu'il st quel tait
le mobile qui avait fait agir Salvador lorsqu'il avait crit le petit
billet qu'il avait envoy  madame de Neuville, billet au moins inutile,
s'il avait voulu se borner  lui envoyer ce qu'elle avait perdu, et s'il
n'avait pas conserv l'intention d'entrer en relations avec elle. Il se
dtermina donc  parler de cette dame  Salvador.

Nous croyons que le moment de faire connatre  nos lecteurs les
vnements de la vie du docteur Matho, qui se rattachent  notre
histoire, est maintenant arriv.

Matho tait g de seize ans  peine, lorsque son pre, qui exerait 
la cit de La Valette, le de Malte, la profession de mdecin, commit un
crime,  la suite duquel il fut forc d'abandonner cette ville pour
chapper aux poursuites qui taient diriges contre lui. Cet homme tait
le plus infme sclrat qu'il soit possible d'imaginer, et le crime
qu'il avait commis avait t accompagn de circonstances si affreuses
qu'il tait certain d'avance que le gouvernement anglais demanderait son
extradition aussitt que le lieu o il porterait ses pas serait connu,
et, qu'elle serait accorde sans la moindre difficult.

Il tait arriv dans les environs d'Aix avec beaucoup de peine et en ne
marchant que la nuit, car il n'avait pas eu le temps de se munir des
papiers de sret, et il craignait  chaque instant de tomber entre les
mains de la gendarmerie. Cependant, il ne se trouvait pas en sret
dans cette partie de la France, il voulait gagner un des petits ports de
la Mditerrane, o il chercherait les moyens de s'embarquer, ce qu'il
ne croyait pas impossible, attendu qu'il ne manquait pas d'argent,
lorsqu'il tomba ainsi que son fils, qu'il avait amen avec lui entre les
mains de deux des bandits qui infestaient  cette poque la fort de
Cuges, qui les dpouillrent de tout ce qu'ils possdaient et les
conduisirent  leurs chefs, les frres _Bisson_, riches cultivateurs du
dpartement des Bouches-du-Rhne, qui cumulaient les deux professions
d'agriculteurs et de voleurs de grands chemins.

Il devait la vie  son fils, qui s'tait plusieurs fois jet au devant
des couteaux dirigs contre la poitrine de son pre, et dont le courage
et l'extrme jeunesse avaient fini par intresser les deux voleurs, qui,
ne pouvant se dcider  assassiner un enfant, l'avaient amen  leurs
chefs afin qu'ils dcidassent de son sort. Le pre avait profit de
l'espce de sursis accord au fils, et quelques minutes aprs ils
taient tous deux devant les frres _Bisson_ de Trets.

Deux sclrats se trouvaient tre les arbitres du sort d'un troisime
sclrat. Entre gens de mme toffe, il est facile de s'entendre. Le
Maltais avait compris de suite qu'il n'y avait pour lui qu'un moyen de
se tirer de ce mauvais pas, c'tait de proposer aux frres Bisson de
s'enrler dans la bande qu'ils commandaient; il n'hsita pas: et pour
leur donner la preuve qu'il tait digne de faire partie de leurs gens,
il leur fit la confidence du crime qu'il venait de commettre, crime si
horrible que les frres Bisson, dont les mains plusieurs fois dj
avaient t teintes de sang humain, en furent presque pouvants.
Cependant on ne pouvait refuser un collaborateur auquel des antcdents
semblables permettaient d'accorder une confiance illimite, et que sa
profession (Matho avait eu soin d'apprendre  ses chefs futurs qu'il
tait mdecin), mettait  mme de rendre d'importants services  la
troupe, il fut donc agr  l'unanimit.

Le fils Matho, trop jeune encore pour comprendre toute l'infamie du
mtier que venait d'adopter son pre, qui lui avait fait croire qu'il
n'avait quitt l'le de Malte que parce qu'il avait prit part  une
conspiration qui venait d'tre dcouverte, suivit la fortune de l'auteur
de ses jours, et pendant un laps de temps assez considrable, il prit
part aux expditions de la bande des frres Bisson.

Cependant ce jeune homme n'tait pas n pour l'infme mtier qu'il
exerait. Tant qu'il avait t extrmement jeune, il avait suivi, sans
trop chercher  se rendre compte des vnements de sa vie, l'impulsion
qu'on lui avait donne, ne songeant pas  trouver mal ce que faisait son
pre, pour lequel il avait conserv un profond respect. Les frres
Bisson voulant, au reste, mnager les susceptibilits du jeune homme, ne
l'avaient employ que dans des entreprises de peu d'importance, de sorte
que jamais le sang n'avait t rpandu devant lui. Mais avec les annes
il lui vint l'exprience, et bientt il ne put se dissimuler qu'il
n'tait rien autre chose qu'un infme bandit.

Ce fut d'abord son pre que, dans sa navet de jeune homme, il prit
pour le confident de ses penses. Celui-ci se moqua de lui et lui dit:
qu'il avait cru jusqu' ce moment qu'il s'tait depuis longtemps
dbarrass des prjugs de son enfance, qu'il voyait avec peine qu'il
n'en tait pas ainsi, mais qu'il ne pouvait rien y faire; que cependant
si la vie qu'il menait ne lui convenait pas, il pouvait s'en aller.
Matho voulait que son pre partt avec lui; mais celui-ci lui rpondit
en riant qu'il se trouvait trs-bien l o il tait, et qu'il n'tait
pas convenable de chercher  dgoter les gens d'une position qui leur
plaisait.

Le jeune Matho vit alors que pour sortir de l'impasse dans laquelle il
se trouvait engag, il ne devait compter que sur lui-mme. Cependant il
ne se dcouragea pas, cette vie de dsordre lui tait devenue
insupportable, aussi il prit la rsolution de saisir, pour s'chapper,
la premire occasion favorable.

Cependant les frres Bisson et les principaux de la bande, avaient
remarqu que depuis quelque temps il tait triste, proccup et qu'il
saisissait tous les prtextes afin de ne point prendre part aux
expditions. Cette conduite devait ncessairement leur inspirer des
soupons; ils interrogrent son pre, qui, tout sclrat qu'il tait,
commenait  se repentir d'avoir entran son fils dans l'abme o il
s'tait jet, et ne voulut rien leur dire des intentions de son fils.

Celui-ci tait donc devenu pour toute la troupe un sujet continuel de
mfiance et d'apprhensions, lorsqu'un soir, les claireurs vinrent
annoncer que la diligence de Paris, que depuis quelque temps les
autorits du pays faisaient escorter, allait bientt passer, et que,
contre toute attente, elle ne l'tait pas. Les frres Bisson, voulant
profiter de cette bonne occasion, donnrent l'ordre  tout leur monde de
s'armer et d'aller se mettre en embuscade. Matho voulut employer un
moyen qui plusieurs fois dj lui avait russi: prtexter une
indisposition afin de se dispenser de prendre part  cette expdition;
mais les frres Bisson lui intimrent d'un ton qui ne souffrait pas de
rplique l'ordre de prendre sa carabine et de les suivre, et son pre,
qui au mme moment passait devant lui, lui dit  voix basse d'obir sans
faire d'observations, s'il ne voulait pas que ses camarades lui fissent
un mauvais parti.

Matho fut donc forc d'obir; et quelques minutes aprs, il tait en
embuscade avec les frres Bisson et les autres bandits de la troupe.

La diligence avanait lentement, gne par la neige qui tombait depuis
plusieurs jours, et qui avait encombr tous les chemins, elle venait de
s'engager dans une partie de la route, borde de chaque ct de hautes
touffes de genets, derrire lesquelles se tenait cache toute la bande,
lorsque les frres Bisson, qui croyaient saisir une proie facile,
sautrent  la bride des chevaux, tandis que Matho le pre, Roman, qui
 cette poque faisait dj partie de la bande, et quelques autres,
ouvraient les portires et intimaient aux voyageurs l'ordre de
descendre. Ils ne s'attendaient certes pas  la rception qui leur fut
faite: la diligence tait pleine de gendarmes dguiss, qui salurent
les bandits d'une dcharge  bout portant et s'lancrent  la poursuite
de ceux qui n'avaient pas t atteints.

Matho qui, ds le commencement de l'action, s'tait tenu aussi en
arrire autant que cela lui avait t possible, fut atteint par une
balle perdue, et il tait tomb sur la neige, dangereusement bless  la
tte et tout  fait priv de sentiment. Il tait le seul bless. Les
balles avaient pargn tous ceux qui n'avaient pas t tus. Favoriss
par leur parfaite connaissance du pays et l'obscurit de la nuit, les
autres bandits purent assez facilement se soustraire aux poursuites de
ceux qui les avaient si rudement accueillis.

Les gendarmes bien convaincus que toutes les recherches seraient
inutiles, rejoignaient la diligence lorsque l'un d'eux heurta Matho du
pied; il se pencha et reconnut qu'il respirait encore. C'tait une
prcieuse capture; on pouvait esprer, s'il en rchappait, que l'on en
obtiendrait des rvlations, de nature  mettre sur les traces des
individus qui composaient la bande de la fort de Cuges; aussi il fut
relev avec le plus grand soin, pans tant bien que mal par un gendarme
un peu plus expert que ses camarades, et transport avec toutes les
prcautions imaginables dans le coup de la diligence, qu'il ne quitta
que pour tre incarcr dans la prison d'Aix.

Il tait littralement entre la vie et la mort, mais, cependant, grce
aux soins qui lui furent prodigus (personne n'est mieux soign que ceux
qui sont destins  l'chafaud), grce aussi, peut-tre,  sa jeunesse
et  la vigueur de sa constitution il recouvra la sant. Alors
commencrent pour lui une longue srie d'interrogatoires, qui en
dfinitive devaient le conduire  l'chafaud, auquel il ne pouvait
chapper qu'en se dterminant  faire des rvlations, dtermination
qu'il aurait prise peut-tre, si la crainte de compromettre son pre
qui, selon toute apparence, tait rest avec les frres Bisson, ne l'en
avait empch.

Aussi, ds qu'il et recouvr ses forces, son premier, son unique soin
ft de chercher les moyens de s'chapper de sa prison. Il n'entre pas
dans notre plan de dire comment il s'y prit pour russir, et quels
furent les vnements de sa vie, jusqu'au moment o nous l'avons vu
chirurgien aide-major de la marine, et attach en cette qualit 
l'hpital du bagne de Toulon; nous dirons seulement que cette priode de
sa vie fut traverse par de longues et douloureuses preuves, et que ce
ne ft qu' force de constance, d'nergie, et grce  des efforts en
quelque sorte surhumains, qu'il parvint  vaincre sa destine et 
surmonter des obstacles devant lesquels se serait brise vingt fois une
organisation moins vigoureuse que la sienne.

Le temps, et les peines qu'il avait prouves, avaient tellement chang
sa physionomie, qu'il pouvait esprer qu'il ne serait pas reconnu par
ceux des hommes de la bande des frres Bisson, qui d'aventure, et par
une grce toute spciale, seraient amens au bagne de Toulon. Aussi,
lorsque aprs avoir obtenu sa nomination, il vit que tous ses efforts
pour obtenir un changement de rsidence taient inutiles, il se rsigna
 accepter le poste qui lui tait offert. Ce modeste emploi tait pour
lui un port aprs de nombreux orages, et il faut le dire, le misrable
avait  peu prs us toutes ses forces dans la terrible lutte qu'il
venait de soutenir. Son dos s'tait vot, ses cheveux taient devenus
presque blancs, de noirs qu'ils taient auparavant. Le ciel, se dit-il,
ne voudra pas que je sois soumis  de nouvelles preuves! N'ai-je pas,
grand Dieu! assez cruellement expi les fautes que j'ai pu commettre? Il
se trompait. Il n'occupait son poste que depuis quelques mois, et dj
son zle, son assiduit, la science profonde qu'il avait acquise lui
avaient confr l'estime de ses suprieurs, lorsque Roman, qui avait
quitt la bande de la fort de Cuges, pour courir le monde avec
Salvador, fut amen au bagne avec ce dernier.

Roman reconnut de suite son ancien compagnon, et il vit aussitt le
parti qu'il en pouvait tirer. Il saisit donc la premire occasion qui se
prsenta pour l'entretenir sans tmoins, et aprs lui avoir appris que
la bande des frres Bisson, malgr les pertes nombreuses faites sur le
champ de bataille, tait toujours florissante, et que son pre avait t
tu les armes  la main peu de temps aprs son arrestation; il lui fit
comprendre qu'il n'avait pas l'intention de rester plus longtemps au
bagne, et qu'il comptait sur lui pour favoriser son vasion.

Il fallut que Matho, au risque de se compromettre et de perdre une
position pniblement acquise, ft tout ce qu'exigea Roman, qui tenait
sans cesse suspendue sur sa tte l'pe de Damocls. Nous avons vu
comment Roman, Salvador et Servigny s'vadrent, grce  lui, du bagne
de Toulon, et comment les deux premiers parvinrent  rejoindre, dans la
fort de Cuges, la bande des frres Bisson.

Roman, comme tous ceux qui se sont trop avancs dans la carrire du
crime pour jamais retourner en arrire, ne pouvait voir sans lui vouer
un vif sentiment de haine l'un de ceux qu'il avait vu suivre un instant
les errements qu'il devait continuer toute sa vie, chercher 
reconqurir une place dans la socit.

Il y a, dit l'Evangile, plus de joie dans le ciel pour un coupable qui
se repent, que pour dix justes qui meurent dans la foi. Il est permis de
croire, bien que l'Evangile n'en dise rien, qu'il y dans l'enfer plus de
pleurs et de grincements de dents pour un coupable qui se sauve, que
pour dix justes qui se damnent. Il en est de mme ici-bas. Les dmons
qui ne peuvent, quels que soient les efforts de leur rage insense,
franchir l'espace immense qui les spare du royaume des lus, font sans
doute tous leurs efforts pour augmenter la population de leur tnbreux
sjour; de mme il existe des hommes, dmons dous d'une physionomie
humaine, et Roman tait de ceux-l, qui cherchent par tous les moyens
possibles  replonger dans l'abme, ceux qui essayent d'en sortir.

Roman ne tint donc pas la parole donne au malheureux Matho; son
premier soin, lorsqu'il et rejoint la bande de la fort de Cuges, fut
d'apprendre aux frres Bisson, ce qu'tait devenu leur ancien compagnon.
Matho ne tarda pas  prouver les effets de cette indiscrtion; il fut
d'abord forc d'aller donner des soins  un de ces misrables qui avait
t bless dans une rencontre; puis on le chargea de remettre  un
forat tout ce qui lui tait ncessaire pour faciliter sa fuite; puis
enfin, les exigences de ces misrables s'augmentant avec la facilit
qu'ils trouvaient  les satisfaire, ils voulurent qu'il leur fournit les
indications qui leur taient ncessaires pour commettre un vol dans un
chteau voisin de Toulon o il tait reu. La mesure tait comble. Le
malheureux Matho ne pouvait vivre plus longtemps dans une contrainte
aussi cruelle, il fallait ou qu'il se dtermint  devenir franchement
le complice de ces misrables, ou que, renonant tout  coup  la
position qu'il s'tait faite, il prt honteusement la fuite, s'il ne
voulait pas porter sa tte sur l'chafaud. Les frres Bisson ne lui
avaient pas cach qu'ils le dnonceraient la premire fois qu'il
n'obirait pas  leurs ordres, et ils savaient bien qu'ils taient
hommes  tenir parole. Ce fut alors qu'il se dtermina  les faire tous
prir, nous avons vu comment il russit, et comment, Roman et Salvador,
n'chapprent que par hasard  cette excution gnrale.

Htons-nous de dire que Matho, lorsqu'il se rendit coupable de cette
action, qu'il faut bien nommer un crime, avait  peu prs perdu la
raison, car voil  peu prs les raisonnements qu'il s'tait faits pour
la justifier:

Les crimes de l'auteur de mes jours; la rencontre au coin d'un bois de
deux bandits; circonstances tout  fait indpendantes de ma volont,
m'ont amen, bien jeune encore, au milieu d'une bande de sclrats. J'ai
t presque lev au milieu d'eux; j'ai t forc d'couter leur
discours; d'tre le spectateur et quelquefois le complice de leur
mfaits; et cependant  un ge o l'on n'a pas encore acquis la
connaissance des notions du juste et de l'injuste qui doivent servir de
rgle  la conduite de l'homme appel  vivre en socit, j'ai su, en
partie, rsister  la contagion de l'exemple. a n'a jamais t
volontairement que j'ai pris part aux dprdations de mes compagnons.
Mes mains sont vierges du sang de mes semblables, et si quelquefois il a
t rpandu devant moi, c'est que je n'ai pas pu l'empcher. J'ai commis
bien des fautes, je ne veux pas me le dissimuler; mais ces fautes
sont-elles bien les miennes? ne doivent-elles pas plutt tre imputes 
la fatalit qui n'a cess de me poursuivre depuis que je suis n. Arrt
 la suite d'une affaire  laquelle je n'ai pris qu'une part passive, et
seulement parce qu'on m'y avait forc, je n'ai pas trahi mes infmes
compagnons. Je suis donc quitte envers eux de toutes obligations, et je
ne leur ai demand pour me soustraire au funeste sort, qui grce  eux,
m'tait rserv, ni aide, ni secours, ni protection.

Ce n'est qu'aprs avoir pass par toutes les phases de la plus cruelle
existence; aprs avoir support des preuves devant lesquelles auraient
recul l'homme le plus intrpide, que je suis parvenu  conqurir une
position plus que modeste, mais qui suffit  mes voeux. Eh bien! cette
position, ils veulent me la faire perdre en me forant de renouer avec
eux des relations qui ont t rompues par la force irrsistible des
vnements; mais ce n'est pas seulement ma position que j'ai  dfendre,
c'est mon honneur, c'est ma vie qu'ils attaquent aujourd'hui, et qu'il
faut que je dfende. Je suis donc en guerre avec eux, et cette guerre,
ce n'est pas moi qui l'ai dclare, d'o il suit que ma position est
absolument semblable  celle d'un peuple qui, attaqu injustement par un
peuple dix fois plus fort que lui, se trouverait forc d'employer, pour
conserver sa nationalit, ces moyens extrmes que la plus cruelle
ncessit fait seule excuser. Je suis donc vis--vis d'eux en tat de
lgitime dfense.

Si j'tais vis--vis d'un seul homme, dans une position semblable 
celle qui m'est faite en ce moment en face de plusieurs, que devrais-Je
faire? La rponse  cette question n'est pas difficile  trouver; voil
ce que je devrais faire. Aller trouver cet homme, lui dire ce que
j'aurais le droit de lui dire, puis le provoquer, le combattre; et si,
avec l'aide de Dieu, j'en tais vainqueur, personne, j'en suis
convaincu, ne songerait  me blmer; mais je ne puis faire, dans la
position o je me trouve, ce qui me serait possible si je n'avais qu'un
seul ennemi devant moi; en effet, je ne puis sans folie attaquer seul
une douzaine au moins d'individus, et cependant, tous ces individus sont
mes ennemis. Ce sont eux qui sont venus m'attaquer au moment o je ne
demandais qu' les oublier; et s'ils ne prissent pas, il faut, ou que
je commette des crimes devant lesquels ma conscience se rvolte, ou que
je me rsolve, non-seulement  perdre ce que je n'ai acquis qu' l'aide
d'efforts surhumains et d'une conduite irrprochable, mais encore 
subir une mort cruelle et ignominieuse.

La science que j'ai acquise a mis  ma disposition des armes terribles;
armes peu courtoises,  la vrit; mais ce sont les seules dont je
puisse me servir, et ceux contre lesquels je veux les employer, sont
d'infmes sclrats dont la tte est depuis longtems dvolue au
bourreau, et qui jamais ne feront rien pour chapper au sort dont ils
sont menacs. Je ne vais donc faire autre chose qu'avancer leur heure
fatale de quelques jours, de quelques mois peut-tre. Mais puis-je
m'arroger un droit qui n'appartient qu' Dieu, et aprs lui,  la
socit tout entire reprsente par les magistrats chargs d'appliquer
les lois qui la rgissent? non sans doute,  Dieu seul le droit de
retirer ce que lui seul a pu donner;  la socit celui de punir,
humainement parlant, les crimes commis par quelques-uns de ses membres.
Mais je n'ai pas la prtention de jouer ici-bas le rle de la
Providence. Je n'ai point non plus celle de m'riger en vengeur de la
socit outrage. Je ne veux faire qu'une seule chose, me dfendre, et
le droit de la dfense est le plus sacr, le plus incontestable de tous
les droits. Et puis d'ailleurs, en dbarrassant la terre de ces
misrables, je sauve la vie  une infinit de victimes.

On voit par quels pitoyables sophismes Matho avait cherch  justifier
le crime qu'il avait commis; crime du reste commis, ainsi que nous
l'avons dit, dans un moment o le malheur lui avait enlev le libre
usage de ses facults, et dont  l'poque o nous sommes arrivs, il
portait encore le remords dans le coeur.

Nous avons dit que Matho venait de se dterminer  parler  Salvador de
ce qui tait arriv  celui-ci avec madame de Neuville.

--Une dame, lui dit-il, qui veut bien m'honorer de sa confiance, a t
conduite, par suite d'un accident qui pouvait arriver  la premire
personne venue dans la maison o vous vous trouviez par hasard; vous
vous tes permis  l'gard de cette dame.....

--Des inconvenances que je dplore, rpondit Salvador; mais nous tions
tous deux plongs dans l'obscurit, je n'avais donc pu voir  qui
j'avais affaire; j'ai suppos un instant que je m'adressais  une des
habitantes de la maison, et je devais, pour ne pas exciter de soupons,
prendre le ton et les manires d'un des individus qu'elle devait tre
habitue  y rencontrer; au reste, cette dame a d vous apprendre
qu'aussitt que je me suis aperu de mon erreur, je me suis empress de
m'excuser.

--C'est vrai. Ainsi c'est vous qui avez renvoy  cette dame le petit
carnet contenant des cartes et deux billets de mille francs, et qui avez
crit la lettre qui accompagnait cet envoi?

--C'est moi.

--Les termes de cette lettre semblent indiquer que vous avez conserv
l'espoir de rencontrer cette dame dans le monde; est-ce en effet votre
intention?

--Vous me faites subir, mon cher Matho, un interrogatoire dont je veux
bien excuser l'inconvenance en faveur du motif qui sans doute vous fait
agir. Je n'ai, je vous l'assure, aucune intention sur madame la comtesse
de Neuville; je lui ai envoy le carnet, et ce qu'il contenait, parce
que je n'ai pas cru devoir me l'approprier, et la lettre qui
l'accompagnait n'tait qu'une banale formule de politesse. Il est
probable que je ne reverrai jamais cette dame,  moins que je ne la
rencontre dans le monde, ce qui est douteux; mais il me restera toujours
le souvenir de sa gracieuse physionomie et le regret bien sincre de lui
avoir caus une aussi vive terreur.

--Terreur bien vive en effet, rpondit Matho, et que la vue d'un
cadavre cach sous une espce de comptoir prs duquel elle tait
blottie, est encore venue augmenter.

--Vous pouvez, pour la tranquilliser, lui donner l'assurance que ce
cadavre n'tait pas celui d'un homme assassin. L'amphithtre, quelque
bien approvisionn qu'il soit, ne fournit pas toujours aux tudiants
laborieux et  quelques-unes de nos clbrits mdicales, des sujets en
quantit suffisante, aussi, pour s'en procurer, ils ont pris le parti de
s'adresser  de certains industriels qui vont voler la nuit dans les
cimetires des cadavres  la convenance de leurs clients. Quelques-uns
de ces industriels se runissent dans l'tablissement en question; et
c'est sans doute un des articles de leur commerce qu'ils auront dpos
l pour quelques instants, n'en ayant pas trouv le placement immdiat,
qui a si fort effray madame la comtesse de Neuville[258].

Salvador venait d'achever ce court rcit, lorsque Roman entra dans le
cabinet sans se faire annoncer.

--Je vous demande bien pardon, dit-il, d'interrompre votre conversation;
mais ce que j'ai  dire  Salvador, ne souffre pas de retards. Tu
permets, continua-t-il, en s'adressant  Matho.

--Ne vous gnez pas pour moi, rpondit celui-ci, je vais me retirer.

--Non, reste, j'ai besoin de te parler, ajouta Roman.

Matho se retira dans l'embrasure d'une fentre afin de laisser aux deux
amis la facult de causer librement.

--Il parat que c'est aujourd'hui la journe aux vnements, dit Roman 
Salvador.

--Qu'est-il donc encore arriv? rpondit celui-ci.

--Dlicat, Coco-Desbraises et Rolet le mauvais gueux, savent qui nous
sommes.

--Pas possible! s'cria Salvador.

--C'est si possible que cela est.

--Mais, quel funeste hasard les a si bien instruits?

--Je vais te l'apprendre:

Depuis la scne  la suite de laquelle madame de Neuville avait t
renverse par Vernier les bas bleus qui se sauvait de chez la mre
Sans-Refus, cet homme n'avait pas reparu dans le bouge de la rue de la
Tannerie. Comme il n'avait pas voulu s'associer aux desseins que
tramaient les autres bandits contre Salvador et Roman, il craignait
qu'ils ne lui fissent un mauvais parti; de sorte qu'il n'avait pu
rencontrer ni l'un ni l'autre des deux amis, auxquels il avait
l'intention de dvoiler le complot form contre eux. Ce n'tait que
quelques minutes avant l'entre de Roman dans le cabinet, qu'il avait
rencontr ce dernier, auquel il avait appris comment Dlicat et
Coco-Desbraises s'taient introduits dans le pavillon de Choisy-le-Roi;
comment plus tard en les suivants ils s'taient procurs leur adresse et
leurs noms, et quel tait le projet qu'ils avaient form contre eux,
projet auquel s'taient associs tous les autres bandits; mais, avait
ajout Vernier les bas bleus, Rolet le mauvais gueux est le seul auquel
ils aient fait la confidence entire de leur plan; il est le seul avec
eux qui sache qui vous tes, car ils ont fait la rflexion qu' eux
trois ils pouvaient facilement vous tuer et vous voler. Ils ont
cependant promis aux autres de leur donner part au gteau et de leur
apprendre qui vous tes. S'ils ne russissent pas, ils ont l'intention
de _manger le morceau_[259].

--Diable, diable, dit Salvador, aprs avoir cout Roman avec beaucoup
d'attention; ceci est grave. Vernier les bas bleus sait-il aussi qui
nous sommes?

--Vernier ne sait rien. Il n'y a, quant  prsent, que les trois
individus que je viens de nommer qui soient  craindre.

--Il faut absolument qu'ils ne le soient plus, et au plus tt. Ils sont
trois aujourd'hui, ils seront peut-tre quatre demain et ainsi de suite.
Il n'y a pas de raison pour que cela finisse. Mais est-il bien certain
que Vernier les bas bleus ne nous trompe pas?

--Quel intrt?...

--Au fait! Du reste, j'ai remarqu sur la physionomie des hommes que
j'ai rencontr  la _planque_[260], hier et avant-hier, un air de
contrainte qui n'annonait rien de bon.

--Ainsi?...

--C'est dans quelques jours qu'arrive la fte de la Sans-Refus, elle
donne, dit-on, ce jour-l un dner monstre  ses intimes, nous
assisterons  ce dner, et nous verrons ce que nous aurons  faire, et
s'il faut en dcoudre, nous serons l, trois, qui en vaudront bien
plusieurs.

--Qui donc avec nous?

--Eh! parbleu! le vicomte de Lussan. Puisque nous l'avons bien amen 
faire le _sert_[261]  nos hommes, crois-tu qu'il refuse de nous donner
un coup de main dans une circonstance qui l'intresse autant que nous.

--Non, sans doute, nous pouvons mme au besoin compter sur Vernier les
bas bleus.

--Eh bien! c'est dit. Mais il faut empcher que les trois individus en
question ne parlent, et pour cela il faudrait si bien les occuper
jusque-l, qu'ils n'aient pas le temps de prononcer une parole
indiscrte.

--Comment faire?

--Tu sais o retrouver Vernier les bas bleus?

--Sans doute. Je l'ai rencontr aux Champs-Elyses o j'tais all pour
prendre l'air pendant que tu causais avec ce maudit docteur. Je l'ai
men dans un petit caf de la rue de Bourgogne o je lui ai dit de
m'attendre, et je suis vite accouru ici afin de te raconter tout cela.

--C'est bien; voil maintenant ce qu'il faut faire: prends de l'argent
et va retrouver Vernier, tu lui remettras deux billets de mille francs,
tu lui diras d'en garder un pour lui et de dpenser l'autre avec
Dlicat, Coco-Desbraises et Rolet le mauvais gueux, avec lesquels il lui
sera facile de se raccommoder; il leur dira qu'il vient de faire un bon
_chopin_ (vol) et qu'il a voulu manger son _carle_ (argent) avec eux,
tout ce qu'il voudra. La seule chose dont il devra s'occuper, sera de
faire manger et boire ces individus, boire surtout, de manire  ce
qu'ils n'aient pas un moment de raison; s'il les amne ivres au banquet
de la Sans-Refus, il y aura pour lui un autre billet de mille francs.

--Bien, trs-bien, je vais retrouver Vernier.

--Termine avant avec Matho.

--Ah! Matho, eh bien! qu'en penses-tu?

--Je crois que comme nous le disions tout  l'heure, il est devenu
vertueux, mais j'avoue qu'aprs l'avoir entendu, je m'explique
difficilement que tu m'aies dit de lui, lorsque nous tions l-bas,
qu'il tait intress et poltron.

--Mon cher, je te le disais pour te donner de la confiance, mais  te
parler franchement, je crois qu'il n'est pas plus poltron que toi et
moi. Mais je ne veux pas laisser  Vernier les bas bleus le temps de
s'impatienter. Je vais sortir avec Matho, je veux absolument savoir
pourquoi il a envoy dans l'autre monde nos vieux amis de la fort de
Cuges.

Roman en effet sortit avec le docteur; mais malgr tous ses efforts, il
ne put amener Matho sur le terrain o il voulait l'entraner, et ils se
quittrent assez mcontents l'un de l'autre.




II.--Digression.


Ce n'est pas certes sans prouver un vif sentiment de crainte que nous
nous sommes dtermin  crire les quelques lignes qui suivent, bien
qu'elles trouvent ici une place toute naturelle. La matire dont nous
allons nous occuper a t si souvent traite, elle a fait si souvent
l'objet des mditations des hommes du plus grand mrite, qu'on trouvera
peut-tre que nous sommes bien prsomptueux d'oser parler aprs eux et
de nous exposer  un parallle qui, nous le comprenons, ne peut que nous
tre dsavantageux; mais comme beaucoup d'autres, nous avons voulu
apporter notre pierre  l'difice que l'on btit en ce moment, nous
avons cru que nous devions aussi  l'humanit le compte rendu des
impressions que nous ont laisses un long contact avec les malfaiteurs
de toutes les catgories; nous avons pens enfin que l o la science
avait avanc tous ses arguments, dvelopp toutes ses thories,
accrdit tous les systmes, l'exprience pratique pouvait encore lever
la voix et proclamer ses convictions.

Afin que les ntres restent vierges, nous n'avons lu aucun des ouvrages
crits sur la matire et c'est un hommage que nous avons rendu aux
auteurs de ces oeuvres, car ce n'est que parce que nous avons craint de
subir l'influence acquise  leur clbrit et  leurs talents que nous
n'avons pas voulu les lire. Nous avons compris qu'aprs les avoir lus
nous ne pourrions tre autre qu'eux-mmes, et qu'alors ce ne serait plus
notre individualit que nous apporterions dans la discussion d'ides
toutes pratiques. Nous n'avons cherch d'inspirations que dans notre
coeur et dans de longues et consciencieuses observations.

Depuis longtemps dj, mais particulirement durant les quelques annes
qui viennent de s'couler, les philanthropes ont cherch les moyens
d'amliorer le sort et l'tat moral des prisonniers; mais soit qu'ils
aient mal compris la question, soit que leurs systmes divers n'aient pu
recevoir une application immdiate, toujours est-il, que si l'on a fait
quelque chose pour le bien-tre physique des dtenus, il reste encore
beaucoup  faire, si ce n'est tout, pour leur bien-tre moral, nous
croyons qu'on peut expliquer ainsi la nullit des rsultats, des
innovations rcemment essayes: les uns n'ont vu chez les condamns que
les victimes d'un tat social mal organis, et, ds lors, ils ont
prsent pour tre appliques  tous, certaines thories qui ne
pouvaient recevoir qu'une application exceptionnelle; les autres au
contraire, n'ont voulu tenir aucun compte de la faiblesse de l'humanit
et des circonstances qui pouvaient exercer une certaine influence sur la
destine l'homme; ils ont creus pour ainsi dire un abme entre
l'innocent et le coupable, et ont voulu bannir  jamais de la socit,
tous ceux qui avaient failli, et qui, par cela seul, suivant eux,
devaient toujours en tre le flau. La trop grande indulgence de ceux
qui ont cherch  expliquer tous les crimes par l'organisation actuelle
de la socit, les a empch d'atteindre le but qu'ils s'taient
propos, et la svrit des autres le leur a fait dpasser.

Si l'on adoptait les opinions des premiers, il ne faudrait plus de lois
rpressives, et si au contraire on n'coutait que les derniers, une mme
peine devrait frapper tous les coupables: la mort.

On a dit souvent que pour bien apprcier la juste porte de nos lois
rpressives, il serait  dsirer que l'on pt tudier l'intrieur des
tablissements destins  ceux qui les ont violes, en vivant au milieu
des prisonniers qui ne devraient pas se douter de cette captivit
volontaire, ce serait en effet le seul moyen d'apprcier  sa juste
valeur l'efficacit des peines prononces par nos codes. Mais il est
d'autant plus facile de concevoir l'impossibilit d'une semblable
exprience, qu'il faudrait que le sjour que le philanthrope se
dterminerait  faire dans les bagnes et les prisons, ft assez long
pour rendre complet l'examen des hautes questions qui se rattachent 
notre lgislation criminelle.

Les vnements de sa vie, ont donn  l'auteur de ce livre le triste
avantage de pouvoir tudier sur les lieux mmes les moeurs des
prisonniers. Il croit donc pouvoir soumettre aux hommes clairs et
impartiaux le rsultat de ses observations, et il _s'estimera heureux
s'il peut appeler l'intrt des vritables philantropes sur des hommes
qui en sont quelquefois plus dignes qu'on ne le suppose_.

La premire question  se poser avant de proposer aucune rforme
pnitentiaire est celle-ci: la socit, en infligeant des peines aux
coupables, n'a-t-elle pour but que de les _punir_ sans s'inquiter de
leur sort  venir, ou veut-elle les ramener au bien pour les rappeler
ensuite dans son sein.

Dans la premire hypothse, hypothse monstrueuse et qui rvoltera tous
les esprits sages, la socit n'aurait  s'occuper que des lois
prventives; tous ses efforts devraient se borner  moraliser les
classes pour diminuer le nombre des coupables. Quant aux lois
rpressives, elles seraient toutes  supprimer, ainsi que nos prisons et
nos bagnes, qui ne seraient alors que des causes de dpenses inutiles.
Ds le moment en effet qu'on dsesprerait de tous les coupables, tous
devraient tre anantis sans misricorde, et le code de Dracon qui
condamnait  mort pour les plus lgers dlits, devrait tre exhum et
remis en vigueur; il garantirait au moins la socit si domine par un
sentiment d'gosme. Elle n'a d'autre but, en frappant les coupables,
que d'assurer la scurit sans se proccuper de leur amlioration.

Si nous jetons les yeux sur le code de nos lois, nous voyons qu'on a
gradu les peines, qu'on a cherch  les proportionner aux crimes et aux
dlits, qu'on a laiss en outre aux magistrats chargs de les appliquer,
la facult de les modrer encore, suivant que le coupable leur
paratrait mriter, soit par ses antcdents, soit par son repentir,
plus ou moins d'indulgence; nous en concluons que le lgislateur a pens
que l'homme qui avait mrit une peine temporaire, pouvait s'amender et
reprendre dans la socit la place qu'il n'avait que momentanment
perdue.

Cette conviction du lgislateur n'est pas, et nous en remercions Dieu,
une vaine illusion; un trs-grand nombre de condamns pourraient en
effet se corriger, si l'autorit voulait bien prendre des mesures pour
arriver  ce rsultat. Mais pour qu'il en soit ainsi, il faut qu'elle se
persuade bien que le prisonnier est toujours un membre de la famille et
qu'elle n'a reu de la socit la mission de le punir qu'afin de le
rendre meilleur.

Lorsqu'un malheureux qui ne possde plus le libre exercice de ses
facults intellectuelles, commet des actes de nature  compromettre la
scurit publique, l'autorit charge de veiller  la conservation de
tous les intrts, ne se contente pas de le mettre dans l'impossibilit
de nuire, elle charge d'habiles mdecins de lui donner des soin, jusqu'
ce qu'il ait recouvr sa raison; pourquoi n'agirait-elle pas de mme
envers les malheureux contre lesquels elle s'est trouve dans la
ncessit de svir?

Gnralement parlant, les hommes, du moins nous aimons  le croire,
naissent bons; aussi doit-on considrer comme atteints d'une maladie
morale, ceux que des passions funestes poussent au crime: ils doivent
tre comme les insenss, mis dans l'impossibilit de nuire, et, pour
qu'il en soit ainsi, elle les rejette de son sein et les relgue pendant
un certain temps dans des lieux  ce destin, d'o elle n'a plus  les
redouter. Mais nous ne voyons pas pourquoi celui qui n'est autre chose,
en rsum, qu'un malheureux auquel il manque quelques organes moraux, ou
dont les organes sont vicis, serait plus abandonn que tous les autres
malades. Nous comprendrions difficilement en effet, que l'on ne chercht
pas  le gurir aussi, c'est--dire  lui rendre, si nous pouvons nous
exprimer ainsi, la sant morale qu'il a perdue; en d'autres termes le
remettre dans la voie qu'il n'aurait jamais d quitter, celle de la
droiture et de l'honneur.

Qu'on en soit donc bien convaincu, il y a beaucoup moins d'hommes
incorrigibles qu'on ne le pense gnralement, et ici, ce ne sont pas de
vaines thories que nous venons de jeter en avant; nous avons fait de
nombreux essais, et ce sont ces essais qui nous autorisent  mettre
cette assertion, non sous la forme dubitative et comme une croyance que
l'vnement pourrait venir dmentir, mais comme une ralit dont nous
avons fait l'exprience, et que nous devons proclamer hautement,
puisqu'en dfinitive elle ne peut qu'honorer l'espce humaine.

Pendant vingt ans et plus, que l'auteur de ce livre a pass  la tte de
la police de sret, il n'a presque toujours employ que des forats
librs, souvent mme des forats vads, dont l'autorit voulait bien
tolrer la position en considration des services qu'ils rendaient; il
choisissait mme de prfrence ceux auxquels des antcdents plus
fcheux avaient acquis une certaine clbrit; eh bien! il a souvent
confi  ces hommes les missions les plus dlicates; ils ont eu
frquemment entre les mains des valeurs considrables pour les porter 
la police et dans les greffes, ils ont pris part  des oprations  la
suite desquelles ils auraient pu facilement dtourner des sommes
importantes, et aucun d'eux n'a forfait  l'honneur. Et chose
remarquable, si parfois l'administration a d svir contre des agents
coupables de soustractions frauduleuses, ce ne fut jamais que contre
ceux qu'elle pouvait appeler les _purs_, c'est--dire contre ceux qui
n'avaient jamais t frapps de condamnations.

Aprs sa sortie de la police, lorsque l'administration refusa d'employer
ces mmes hommes qui, durant le temps qu'ils avaient t placs sous ses
ordres, avaient donn tant de preuves d'une conversion sincre,
plusieurs d'entre eux, privs tout  coup de moyens d'existence, et ne
voulant pas reprendre leur mtier primitif, s'en allrent travailler 
la fabrique de blanc de cruse de Clichy, sans se laisser pouvanter par
les longues maladies, suite, hlas! prvue de leur travail mme,
maladies toujours suivies d'une mort cruelle, que plusieurs subirent
plutt que de commettre de nouveaux crimes.

La fabrication du blanc de cruse et quelques autres fabrications aussi
pernicieuses et fatales dans leurs rsultats, sont  peu prs les seules
industries que puissent exercer les repris de justice. Ces industries
qui tuent les ouvriers qu'elles occupent, qui ne produisent qu'un
modique salaire, ne chment cependant pas, et les hommes qu'elles
emploient sont presque tous des repris de justice assez expriments,
assez adroits, assez audacieux, pour exercer avec une certaine chance
d'impunit le mtier de voleur; ces hommes se sont donc sincrement
corrigs.

L'auteur de ce livre pourrait au reste citer mille exemples de
conversions qui sont  la connaissance de tous, ou que du moins tout le
monde peut vrifier.

Lorsque retir de la police de sret, il tablit  Saint-Mand une
fabrique de carton, il voulait continuer les observations qu'il avait
dj faites sur les repris de justice, et chercher encore les moyens
d'tre utile  cette classe de parias qu'on a trop ngligs jusqu'ici,
ou plutt, dont l'autorit ne parat s'tre occupe que pour les mettre
dans l'impossibilit de gagner honorablement leur vie. Il avait
principalement en vue de procurer au plus grand nombre possible un
mtier facile et suffisamment rtribu pour qu'ils n'eussent plus besoin
de chercher dans le crime des moyens d'existence. Il n'employa donc dans
ses ateliers que des malheureux des deux sexes, que la surveillance et
le prjug qui la suit ordinairement, rduisaient  l'inaction,  la
misre et au dsespoir. Les mmes causes reproduisirent les effets qu'il
avait remarqus. Beaucoup de ces tres, qu'une longue pratique du vice
et des sjours plus ou moins prolongs dans les bagnes et dans les
prisons avaient presque compltement dgrads, s'amendrent et devinrent
des ouvriers probes, sobres et laborieux; et il a vivement regrett que
le gouvernement n'ait pas cru devoir encourager son oeuvre, il ne craint
pas de le dire, vritablement philantropique, et ne l'ait pas mis, par
de lgers sacrifices, a mme de subvenir aux frais que ncessite tout
tablissement qui commence. Il aurait eu, il n'en doute pas de nombreux
imitateurs, et les rsultats obtenus auraient depuis longtemps, rsolu
aux yeux de tous comme elle l'est aux siens, la plus importante de
toutes les questions actuellement  l'ordre du jour.

Si des faits gnraux, nous passons aux faits particuliers, les exemples
 l'appui de notre opinion ne nous manqueront pas. Parmi une foule qui
se prsentent  notre mmoire, nous en choisirons seulement deux qui
nous paraissent les plus saillants.

Un jeune tudiant est refus lors de son dernier examen; il prtend que
l'on a t injuste  son gard; son esprit s'exalte et de suite il court
chez celui de ses professeurs auquel,  tort ou  raison, il attribue sa
disgrce et il dirige sur lui le pistolet dont il s'tait arm. Le
professeur est assez heureux pour chapper  la mort qui lui tait
rserve. Quelques jours aprs cette tentative d'assassinat, le jeune
homme fut arrt et par suite traduit devant la cour d'assises de la
Seine. Il ne chercha pas  nier la tentative criminelle dont la vindicte
publique lui demandait la rparation; mais il prtendait ne pouvoir
s'expliquer  lui-mme comment avec le caractre dont il tait dou, il
avait pu se dterminer  commettre une semblable action.

L'avocat de ce jeune homme chercha  tablir que son client tait en
dmence, et qu'il ne jouissait pas du libre exercice de ses facults
lorsqu'il avait voulu assassiner son professeur. Il cita des faits de
nature  prouver qu'il tait dou d'un caractre qui rendait, en quelque
sorte, inexplicable le crime qu'il avait voulu commettre, faits, qui du
reste, furent confirms par les dclarations de plusieurs tmoins
honorables.

Ce systme de dfense fut parfaitement accueilli. On posa cette question
au Jury. L'accus jouissait-il du libre exercice de ses facults
lorsqu'il a commis le crime qui fait l'objet de l'accusation? Une
rponse ngative fit acquitter le jeune homme. Les magistrats qui
avaient voulu poser cette question, et les douze citoyens qui la
rsolurent dans un sens favorable  l'accus, ont ncessairement admis
la possibilit du fait qu'elle nonait. Une opinion partage par des
magistrats de cour royale, par douze citoyens honorables et par une
foule de lgistes, de mdecins et de philosophes, ne doit ce me semble,
tonner personne. Au reste, dans l'espce, l'vnement  dmontr que
les magistrats et les jurs avaient agi sagement, car le jeune tudiant
d'alors est aujourd'hui un pre de famille honorablement plac dans le
monde.

Deux assassins, nomms Blanchet et Henry, condamns au supplice de la
roue par la cour de justice de Paris, taient dtenus  Bictre lorsque
clatrent les vnements de la premire rvolution; grce  ces
vnements, ils furent oublis, et bientt ils recouvrrent leur libert
en s'vadant lors du massacre des prisons en septembre 1793, et ils la
conservrent pendant plusieurs annes. Ils ne furent remis en prison que
lorsque la justice et repris un cours rgulier; mais il y avait trop de
temps que la sentence avait t prononce pour qu'on pt songer 
l'excuter, on se borna donc  les laisser en prison. Durant un laps de
temps de prs de trente annes, ils ne donnrent pas  l'autorit le
moindre sujet de plainte; leur conduite au contraire aurait pu tre
cite  tous les autres dtenus comme un exemple  suivre; enfin on se
dtermina  les mettre en libert. Ils vivent encore tous deux; l'un est
matre perruquier, et l'autre fabricant de cartes gographiques et ils
jouissent de l'estime et de la considration de tous ceux qui les
connaissent. Ils sont tous deux la preuve qu'on peut se corriger mme
aprs avoir commis un crime norme, et que c'est peut-tre  tort que
Boileau a dit quelque part:

    L'honneur est comme une le escarpe et sans bords,
    On n'y peut plus rentrer ds qu'on en est dehors.

Nous avons suffisamment dmontr, et dmontr par des faits, que les
plus grands criminels eux-mmes peuvent tre ramens  rcipiscence.

Nous avons prcdemment esquiss les traits principaux du caractre et
des moeurs des hommes que nous croyons susceptibles de s'amender; nous ne
reviendrons donc pas sur cet article; cependant nous croyons en avoir
dit assez pour les faire suffisamment connatre; mais notre travail ne
serait pas complet, si aprs avoir peint les hommes tels qu'ils sont,
nous ne disions pas quelles sont les causes qui produisent de semblables
effets, et si nous n'indiquions pas sommairement les moyens qui nous
paraissent propres  les dtruire.

Un grand nombre d'crivains philanthropes par tat, ont taill leur
plume et se sont mis  crire pour le peuple et dans l'intrt du peuple
qui jamais n'a lu leurs ouvrages, des livres, qui nous voulons bien le
croire, sont pleins, d'excellentes choses. Ils ont gagn  ce mtier, de
beaux biens au soleil, des dcorations et des inscriptions sur le grand
livre de la dette publique; mais c'est en vain que nous regardons autour
de nous, nous ne voyons pas ce que le peuple y a gagn; il est permis de
s'tonner de ce qu'il n'a point recueilli les fruits que devait produire
le travail des hommes qui se sont poss comme comprenant si bien son
intrt et sa misre.

A Dieu ne plaise, que nous attaquions ici ce petit nombre d'hommes
consciencieux qu'un vritable sentiment d'humanit a pousss dans
l'arne, et dont la reconnaissance publique vnre le nom; mais leurs
efforts ont t touffs par les dclamations de ces philanthropes  la
face merveille, qui dorment la grasse matine, et s'apitoient aprs
boire sur le sort des malheureux qui jenent et qu'ils se sont donns la
mission de secourir: ceux-ci, et le nombre en est tel que l'on peut dire
avec raison, qu'il en est de la philanthropie comme de l'esprit, qu'elle
court les rues, ceux-ci, disons-nous n'ont fait que compliquer la
question, en multipliant les thories et les difficults.

En rsultat, quelques grandes mesures ont-elles t prises, a-t-on fait
quelques chose qui pt servir au bonheur de l'amlioration des classes
infimes? nous ne le croyons pas: on a beaucoup crit sans doute, mais on
n'a rien tent, du moins rien d'efficace.

Pour se convaincre de cette vrit, il suffit de ne pas craindre de
regarder  la loupe toutes les plaies qui rongent l'ordre social, et de
dissquer ensuite le corps de nos lois pnales pour y chercher le remde
qu'elles appliquent  la gurison de ces mmes plaies.

On nat pote, on nat maon, dit un vieux proverbe on pourrait dire en
donnant  ce proverbe une certaine extension: on nat voleur, et ajouter
que la loi n'a pas le droit de punir un homme seulement parce que son
organisation est vicieuse; mais l'exprience a depuis longtemps prouv,
les phrnologistes eux-mmes (si leur science est exacte), ont reconnu
que l'ducation pouvait corriger les torts de la nature; il suit del
que si une socit bien organise a le droit de punir ceux qui violent
ses lois, l'exercice de ce droit doit tre subordonn  l'observation de
quelques conditions. Avant de svir contre le crime, elle doit tout
faire pour le prvenir, et en lui infligeant des peines, elle doit avoir
pour premier but de corriger son auteur; elle cesse d'tre juste alors
qu'elle est svre sans avoir pralablement fait tous ses efforts pour
dtruire les causes qui portent d'ordinaire l'un de ses membres 
commettre un premier crime.

La famille des voleurs, nous devons en convenir, est beaucoup plus
nombreuse qu'on ne le croit gnralement, et nous ne parlons ici que de
ceux qui violent ouvertement les lois pnales du pays; il en est de mme
des causes qui leur donnent naissance, elles sont nombreuses aussi et
leur numration formerait sans peine un ouvrage volumineux, nous ne
parlerons donc que des principales.

Le manque d'ducation.

--Presque tous les voleurs de profession sortent des rangs du peuple.
Pourquoi? Il n'est pas difficile de trouver une rponse  cette
question.

Les gens du peuple, sauf quelques rares exceptions quittent leur
domicile le matin pour aller  leurs travaux, et n'y rentrent que le
soir pour souper et se livrer au sommeil; ceux d'entr'eux qui ont des
enfants les laissent courir toute la journe dans la rue, et ne peuvent
savoir ce qu'ils ont fait, ni ce qu'ils ont appris et s'ils agissent
ainsi, ce n'est pas par indiffrence, car ils aiment leurs enfants, les
gens du peuple; mais ils croient qu'il vaut mieux, pour leur sant, les
laisser courir que de les tenir renferms: ils sont d'ailleurs frapps
des accidents qui arrivent  ceux qu'on a l'imprudence d'abandonner dans
une chambre, et sous ce rapport, il est peut-tre difficile de les
blmer.

Ainsi livrs  eux-mmes, sans autre guide que leur libre arbitre, ces
enfants envient le sort de leurs camarades, un peu plus gs et dj
pervertis qui peuvent jouer au bouchon et acheter quelques friandises,
et, pour faire comme ces derniers, ils drobent quelques objets de mince
valeur  l'talage d'une boutique, puis ils s'aguerrissent, et finissent
par devenir d'audacieux voleurs. Et que l'on ne croie pas que nous
tirons une consquence trop grave d'un fait en lui-mme insignifiant,
l'exprience  dmontr  l'auteur de ce livre la vrit de ce que nous
avanons ici: la plupart des enfants qu'il avait remarqus errants sans
but sur la voie publique, sont devenus, aprs avoir commenc par des
peccadilles, d'honts voleurs, qui sont enfin tombs entre ses mains.

Mais, nous rpondra-t-on, tous les enfants du peuple ne sont pas levs
ainsi; il y a des salles d'asile; d'accord. Mais les salles d'asile,
institutions minemment utiles, ne sont pas assez nombreuses pour que
tous les enfants puissent en obtenir l'accs; elles s'ouvrent trop tard
et se ferment de trop bonne heure (le mme reproche peut tre adress
aux diverses coles consacres aux enfants du peuple), pour que les
ouvriers puissent, sans perdre une portion du temps consacr  leur
travail, y conduire leurs enfants et venir les y chercher.

Mais dans ces salles d'asile, dans ces coles primaires, dont videmment
le nombre est insuffisant pour que tout le monde puisse en profiter, et
mme dans des coles d'un ordre plus lev, apprend-on aux enfants du
peuple  respecter les lois du pays? Non, cette partie si essentielle de
toute bonne ducation est compltement nglige. L'on peut donc, jusqu'
un certain point, croire que celui qui commet un premier crime ne pche
que par ignorance. Puisque tous les Franais doivent connatre la loi,
apprenez donc la loi  tous les Franais.

L'ignorance est au moral ce que la petite vrole est au physique: toutes
deux laissent des traces ineffaables, et l'on doit convenir que celles
qui fltrissent l'me sont cent fois pire que celles qui enlaidissent le
corps. Tous les soins possibles ont t pris pour rpandre dans le
peuple les bienfaits de la dcouverte de Jenner, des primes
d'encouragement sont offertes aux mres qui font vacciner leurs enfants,
et certains privilges sont accords  ces derniers: ainsi, ils sont
seuls admis dans les coles du gouvernement; enfin on impose aux
nourrices l'obligation de faire vacciner leurs nourrissons; et, ds leur
arrive dans les rgiments de notre arme, les jeunes conscrits sont
soumis  cette opration. Pourquoi donc ne fait-on rien de semblable
pour rpandre les bienfaits autrement prcieux de l'instruction?
Pourquoi l'ducation des enfants, quelque chose qu'on ait faite
jusqu'ici, reste-t-elle toujours une charge pour les parents pauvres?
Pourquoi dans celles de nos coles qu'on veut bien appeler gratuites,
laisse-t-on supporter par ces derniers le prix des livres et du papier?
et pourquoi encore les oblige-t-on  fournir  leurs enfants tel ou tel
costume? Nous voulons bien admettre que ces livres, ce papier, ce
costume oblig, ne ncessitent en dfinitive que de bien lgers
sacrifices; mais quelque lgers qu'ils soient ils sont trop
considrables, souvent, pour des malheureux qui se lvent quelquefois
sans savoir comment il se procureront le pain de la journe; tant que
vous n'aurez pas intress la misre ou l'avarice des parents  envoyer
leurs enfants aux coles, alors assez nombreuses pour satisfaire aux
exigences de la population; tant que vous ne leur aurez pas, au besoin,
fait une obligation de ce devoir, vous n'aurez pas assez fait.

Mais cela fait, est-ce  dire qu'il n'y aura plus rien  faire! Non,
sans doute: il faut s'occuper de tous les ges comme de toutes les
classes. Et nous le demandons, y a-t-il en France des tablissements
dans lesquels les adolescents puissent, en apprenant un tat, complter
l'ducation que, dans un pays civilis, tous les hommes devraient
possder, et, en mme temps contracter l'habitude du travail et de la
sobrit? Non! c'est la rponse qu'on se trouve  regret forc de faire
 cette question: la prvoyance de l'autorit ne s'est pas tendue
jusque-l.

Ainsi donc, tel homme est vicieux, parce qu'on a nglig de dvelopper
le germe des bonnes qualits que la nature avait mises en lui; tel autre
meurt de faim, parce qu'on a ddaign de lui apprendre un tat ou qu'il
ne trouve pas l'occasion d'exercer celui qu'il a appris par hasard:

De cet tat de chose  un vol qui sera bientt suivi de plusieurs
autres, et qui, du voleur par occasion ou par ncessit fera un voleur
de profession, il n'y a qu'un pas.

Mais il y a, dit-on, du travail pour tout le monde. Cependant ceux qui
avaient crit sur leurs drapeaux: _Vivre en travaillant ou mourir en
combattant!_ n'avaient pas de travail; cependant tous les jours, les
tribunaux condamnent des individus qui n'ont ni domicile, ni moyens
d'existence, bien qu'ils ne soient pas encore devenus des voleurs. Il
est assurment bien permis de croire que si ces individus avaient trouv
l'occasion d'utiliser leurs facults, il n'auraient pas manqu de la
saisir, car leur misre mme est une prsomption en leur faveur.
Cependant, ainsi que nous l'avons dj dit, des individus vont mourir 
la peine dans les ateliers pestilentiels de la fabrique de Clichy, c'est
faute assurment de trouver de l'ouvrage dans des tablissements moins
insalubres.

C'est en voulant mconnatre la vritable cause de la profonde misre
qui accable tant de malheureux, qu'on est arriv  crire dans nos codes
ces lois monstrueuses sur les vagabonds, lois qui ont donn naissance 
plus de crimes qu'on ne parat le supposer.

L'article 209 du code pnal, porte que le vagabondage est un dlit.

L'article 270 donne ainsi la dfinition du mot: _Les vagabonds ou gens
sans aveu sont ceux qui n'ont ni domicile certain ni moyens de subsister
et qui n'exercent habituellement ni mtier ni profession_.

Et c'est dans le code d'une nation qui se pose devant toutes les autres
comme la plus claire, que de semblables lois sont crites! Personne
n'lve la voix pour se plaindre de vous, mais le malheur vous a
toujours poursuivi, donc vous tes coupable: les haillons qui vous
couvrent sont vos accusateurs. Par cela seul que vous tes malheureux,
vous n'avez plus le droit de respirer au grand air, et le dernier des
sbires de la prfecture de police peut vous courir sus comme sur une
bte fauve; c'est ce qu'il ne manque pas de faire. _Vous valez un petit
cu_; vous tes saisi, jet dans une prison obscure et malsaine, et
aprs quelques mois de captivit prventive, des gendarmes vous tranent
devant les magistrats chargs de vous rendre justice; votre conscience
est pure, et vous croyez qu' la voix de vos juges les portes de la
gele vont s'ouvrir devant vous. Pauvre sot que vous tes! la loi dicte
aux magistrats, qui gmissent en vous condamnant, des arrts
impitoyables. Quoi que vous puissiez dire pour votre dfense, vous serez
condamn a trois on six mois de prison, et aprs avoir subi votre peine,
_vous serez mis  la disposition du gouvernement pendant le temps qu'il
dterminera_.

Si l'on traite avec tant de rigueur celui dont le seul tort souvent est
d'tre n et rest misrable, on a, en revanche, une extrme indulgence
pour le criminel de noble race. Ainsi, tandis qu'on sacrifiera 
l'exemple le fils d'un pauvre ouvrier, on sauvera l'accus de bonne
famille. O est alors la justice! L'honneur d'une famille favorise par
la fortune lui parat-il plus prcieux  conserver que celui de la
famille d'un proltaire? Je ne le crois pas; cependant les faits sont l
et connus de tous.

Suivant nous l'homme qui comparat devant un tribunal aprs avoir reu
une ducation librale est,  dlit gal, videmment plus coupable que
celui qui a toujours vcu dans l'ignorance. Il n'est pas ncessaire, du
moins nous le prsumons, de dduire les raisons qui nous font penser
ainsi; ce serait s'puiser en efforts superflus pour prouver l'vidence.
Pourquoi donc l'homme bien lev est-il presque toujours trait avec une
extrme indulgence, tandis que l'on se montre si svre envers celui
dont l'ignorance est le plus grand crime? pourquoi? nous n'en savons
rien. Mais n'est-il pas permis de croire que cette manire d'agir blesse
profondment cet instinct du juste et de l'injuste qui existe dans le
coeur de tous les hommes, et qu'elle en dtermine plusieurs  se rvolter
contre la socit.

Notre lgislation sur les mendiants n'est ni plus morale ni moins
funeste en rsultats que celle qui frappe les vagabonds; si les premiers
sont frres jumeaux de ceux-ci, s'ils sont tous deux ns des mmes pre
et mre, il faut reconnatre que nos lois les traitent avec une mme
svrit, et que sous ce rapport, elles sont au moins impartiales si
elles ne sont pas souvent injustes.

Pour avoir le droit de blmer la mendicit et celui de punir les
mendiants, il faut avoir donn  tous les ncessiteux la possibilit de
vivre  l'aide d'un travail quelconque (car il est un droit qui les
domine tous et qui appartient  tous les hommes, c'est celui de vivre,)
(en travaillant, bien entendu). Si avant de s'tre acquitt de ce devoir
on se montre svre, on court le risque de punir un homme qui a prfr
la mendicit au vol, et c'est prcisment ce qui arrive tous les jours.

Les agents de l'autorit ne manquent pas d'arrter tous les ncessiteux
qu'ils trouvent sur leur chemin, et ceux qui sont ainsi arrts, sont
condamns  deux ou trois jours d'emprisonnement; ils sont ensuite mis 
la disposition de l'autorit administrative qui les fait enfermer et ne
leur rend la libert que lorsqu'ils ont acquis un capital de trente 
quarante francs, fruit du travail d'une anne tout entire; jet ensuite
sur le pav, que peut faire le mendiant avec une aussi faible somme? il
la dissipe en cherchant ou en ne cherchant pas du travail, et se trouve
bientt aussi misrable qu'il l'tait lors de son arrestation. Cela
n'arriverait pas si, au lieu d'une prison, ces malheureux avaient trouv
dans un tablissement _ad hoc_ un travail convenablement rtribu.

L'autorit pour se montrer aussi svre envers les mendiants, a-t-elle
fait pour eux tout ce qu'elle devait faire? nous avons, il est vrai, des
dpts de mendicit, et l'on pourrait s'tonner que les mendiants ne
s'empressent pas de s'y rendre; mais cet tonnement cesse, lorsque aprs
examen, on reste convaincu que ces dpts ne sont autre chose que des
prisons. Eh quoi! vous voulez qu'un malheureux donne sa libert, le seul
bien qui lui reste, pour un morceau de pain bis, et un potage  la
rumfort, cela n'est ni juste, ni raisonnable, eh! quel inconvnient
trouveriez-vous donc  lui laisser l'ombre au moins de cette libert et
 lui accorder la facult de sortir, au moins une fois par semaine.

Le travail de ces malheureux dans les dpts de mendicit, pourrait
aussi tre plus convenablement rtribu; presque tous les pauvres
peuvent tre employs utilement par une administration intelligente,
cela est si vrai, que la plupart de ceux qui sont bons pauvres 
Bictre, travaillent encore, il savent se trouver  eux-mmes quelques
travaux en rapport avec leurs forces et leurs capacits, et gagnent
ainsi d'assez bonnes journes, c'est une preuve incontestable, que
l'administration se montre parcimonieuse envers ceux qu'elle garde dans
les dpts, ou qu'elle ne sait pas tirer un parti convenable de leur
travail. Quoi qu'il en soit, on conoit sans peine qu'un homme auquel le
travail ne rapporte que cinq  six centimes par jour, s'en dgote
facilement.

Au nombre des mendiants, il s'en trouve qui n'implorent la charit
publique que parce que des infirmits relles les mettent dans
l'impossibilit de travailler; si quelques-uns mritaient l'indulgence,
assurment ce seraient ceux-l, car ils souffrent doublement et de leurs
maux physiques et de la violence morale qu'ils se font; pourtant c'est
pour eux que sont les rigueurs, et l'autorit laisse des mendiants
privilgis, vaquer tranquillement  leur industrie.

Lorsque l'on arrte, pour les conduire dans des dpts de mendicit,
tous les mendiants que l'on rencontre dans les rues; pourquoi
accorde-t-on  quelques-uns le privilge de mendier  la porte des
glises, est-ce que par hasard la mendicit serait moins repoussante 
la porte d'une glise, qu'au coin d'une rue?

Les fruits de la charit publique destins  secourir la misre des
pauvres, sont on ne peut plus mal distribus; on inscrit sur les
registres des bureaux de bienfaisance, tous ceux qui se prsentent avec
quelques recommandations, et l'on repousse impitoyablement celui qui n'a
que sa misre pour parler pour lui, et qui ne peut s'tayer du nom de
personne, aussi il y a dans Paris, des gens qui sont assists  la fois
dans cinq ou six arrondissements, tandis que de plus ncessiteux ne
reoivent dans aucun.

Celui qui est enfin parvenu  se faire inscrire dans un bureau de
charit est toujours assist, quels que soient les changements oprs
dans sa position; d'un autre ct ceux que de fcheuses circonstances
plongent momentanment dans la misre, n'arrivent, quelles que soient
leurs recommandations,  se faire inscrire et secourir que longtemps
aprs que les besoins du moment ont cess, longtemps aprs qu'ils ont
produit leurs irrparables effets.

Ainsi, qu'un ouvrier laborieux tombe malade, sa famille prive du
salaire journalier qui la faisait vivre, se trouve bientt rduite  la
plus affreuse misre et dans l'impossibilit de procurer quelque
soulagement  celui qui n'attend que son retour  la sant pour
redevenir son soutien. Peu quelquefois pourrait activer cette gurison
si dsire, mais il meurt souvent avant qu'on ait pu obtenir quelque
chose des bureaux de bienfaisance, ou s'il se relve, c'est pour
entendre ses enfants lui demander du pain, sans pouvoir les satisfaire,
c'est pour se trouver en proie  ce morne dsespoir compagnon
insparable de la misre; et nous n'avons pas besoin de le dire, puisque
tout le monde le sait, le dsespoir et la misre sont de bien mauvais
conseillers.

Les secours destins aux pauvres sont insuffisants, il serait peut-tre
juste d'imposer en leur faveur les gens qui possdent,
proportionnellement  leurs revenus. Des gens qui possdent cinquante et
cent mille livres de rente donnent seulement quelques centaines de
francs par anne pour les pauvres, et cependant ils croyent faire
beaucoup; ils ddaignent, ils mprisent les pauvres, c'est cependant
dans leurs rangs qu'ils trouvent tout ce dont ils ont besoin, des
ouvriers, des domestiques, des remplaants qui verseront au besoin leur
sang pour leur fils et quelquefois mme de jeunes et jolies filles pour
satisfaire leurs passions.

Les ouvriers sont presque tous ivrognes et brutaux, les domestiques
volent, ce n'est peut-tre que trop vrai, mais  qui la faute si ce
n'est  vous messieurs qui possdez? Si vos dons taient proportionns 
votre fortune et aux besoins des classes pauvres, les enfants du pauvre
recevraient une meilleure ducation, ils connatraient les lois et
l'histoire de leur pays et bientt il ne resterait pas la plus lgre
trace des dfauts, des vices mmes que vous reprochez  ceux que la
Providence a placs sur les derniers degrs de l'chelle sociale.

Tant que pour secourir les pauvres, on se bornera  leur envoyer une
dame richement pare et tincelante de diamants, leur porter les bons
d'un pain de quatre livres et d'une tasse de bouillon; tant qu'on se
bornera  emprisonner ceux qui implorent la commisration publique, les
rsultats de l'tat de chose actuel seront  craindre.

Nous ne nous tendrons pas davantage sur ce sujet, qui serait
interminable si l'on voulait signaler tous les abus et indiquer tous
les remdes qu'il serait possible d'y apporter; il nous suffit d'avoir
dmontr que la socit avait beaucoup  faire pour les mendiants, afin
d'viter qu'ils n'embrassent une profession beaucoup plus dangereuse
pour elle, en un mot qu'ils ne se fassent voleurs.

L'honorable M. de Belleyme, qui ne put faire durant sa courte
administration tout le bien qu'il mditait, eut cependant le temps de
fonder un tablissement qui devait servir de refuge  tous les individus
des classes pauvres, et dans lequel ils devaient trouver les moyens
d'employer utilement leurs facults; les heureux effets que cet essai ne
tarda pas  produire, auraient d encourager les amis de l'humanit,
mais l'institution de M. de Belleyme, ft malheureusement accueillie
avec cette indiffrence qui n'accompagne que trop souvent les oeuvres du
vritable philanthrope.

L'ivrognerie est de toutes les passions celle qui dgrade le plus
l'homme, elle est aussi l'une de celles qui arment le plus souvent son
bras pour le meurtre et le crime. Qui n'a senti son coeur se soulever de
dgot en rencontrant dans les carrefours et parfois dans les plus beaux
quartiers de la capitale, ces hommes abrutis par la boisson, se tranant
de borne en borne et courant,  chaque pas qu'ils font, le risque de se
tuer? qui n'a galement frmi d'horreur en lisant dans les journaux les
dtails des crimes que l'ivresse seule a fait commettre? Pourtant
l'autorit n'a pris aucune mesure pour rprimer les tristes effets de
cette inconcevable passion, et notre lgislation est reste dsarme
pour la combattre; et assurment cette passion est mille fois plus
dangereuse que le vagabondage, mille fois plus dgradante que la
mendicit, contre lesquels on svit avec une rigueur souvent bien
inconsidre.

Si nous cherchons  nous expliquer cette mansutude pour les ivrognes,
notre raison se perd en conjectures et nous arrivons toujours  cette
conclusion: les ivrognes consomment des produits sur lesquels
l'administration peroit des droits normes... serait-ce l ce qui leur
vaut l'indulgence? vraiment on serait tent de le croire, lorsqu'on voit
ce nombre prodigieux d'tablissements borgnes, qui infestent la capitale
et les barrires, ces bouges de perdition qui ne sont frquents que par
des malfaiteurs et des prostitues du dernier tage et les ivrognes que
le bon march des boissons qu'on y dbite y attire. Tous les quartiers
populeux de Paris possdent un ou plusieurs tablissements de ce genre,
et sans parler de Paul Niquet, que tout le monde connat, on pourrait
citer, en ne comprenant dans l'numration que les plus clbres, on
pourrait citer disons-nous: le _Chapeau Rouge_, rue de la Vannerie;
_l'Auvergnat_, rue Planche-Mibray; _l'Abattoir_, quartier de l'Arsenal;
le _Cassis_, rue du Pltre Saint-Jacques; le _Petit bal Chicard_, rue
Saint-Jacques; le _Drapeau Tricolore_, rue Galande; _La Maison
Muraille_, rue des Marmousets; _l'Htel de la Modestie_, rue de la
Tacherie et enfin le _Grand Saint-Michel ou le Grand Bal Chicard_, rue
de Bivre[A][262]. On dbite dans ces cloaques de l'eau-de-vie, du
cassis et d'autres spiritueux  raison de quatre-vingts centimes le
litre, ces liqueurs falsifies  l'aide de matires malfaisantes, sont
dsagrables au got autant qu'elles sont nuisibles  la sant, mais
elles procurent l'effet que les malheureux qui les prennent en
attendent, elles grisent, elles leur procurent les douceurs de l'ivresse
et disposent leur sang aux orgies, aux saturnales, qui suivent presque
constamment de copieuses libations. Les matres des tablissements que
nous venons de nommer ont en effet, pour en doubler la puissance
attractive, le soin d'y runir des femmes le rebut de leur sexe, qui
vendent leurs faveurs quelques sous ou quelques verres de mauvaise
eau-de-vie, mais qui ne laissent pas chapper l'occasion de dvaliser
ceux qu'elles ont su captiver, lorsque l'ivresse est arrive chez eux 
ce point d'engourdir tout leur tre.

Lgislateurs qui n'avez pas cru devoir armer votre bras pour frapper
l'ivrognerie, administrateurs qui l'encouragez en quelque sorte parce
qu'elle augmente le budget des recettes, descendez dans ces sentines de
la _grande Lutce_, o la dbauche est en permanence, o les murs
suintent l'orgie, coutez le langage des gens que vous y rencontrerez,
voyez-les s'enivrer, se battre, se confondre, hommes et femmes, dans des
treintes furibondes, puis cder  ce sommeil de plomb qui a
l'insensibilit de la mort sans en avoir le calme, et vous pourrez juger
alors quelle source puissante de dmoralisation vous laissez subsister
dans le sein de votre patrie?

Mais sans descendre dans ces repaires de corruption, n'avez-vous pas t
suffisamment frapps des insparables effets de l'ivrognerie, en
rencontrant sur les boulevards des jeunes gens de famille auxquels
l'ivresse inspire des propos qui scandalisent vos femmes et vos filles;
en heurtant,  chaque pas que vous avez fait dans nos rues ces ouvriers
qui, ont dpens aux barrires le fruit de leur travail d'une semaine,
qui vous tourdissent de leurs chansons obscnes et qui ne sauront
comment donner demain du pain  leurs femmes et  leurs enfants; enfin
ces rixes si nombreuses et souvent si funestes, dans lesquelles
l'ivresse seule porte des coups, ne vous ont-elles pas effrayes?
Comptez les victimes de cette ignoble passion, et vous verrez que la
cupidit n'a pas vers tant de sang, amoncel autant de cadavres que
l'ivresse, et vous resterez convaincus que votre indulgence n'a t
jusqu'ici qu'une coupable faiblesse.

Les voleurs, pour la plupart du temps, n'attentent qu' la proprit
d'autrui, et les ivrognes menacent sans cesse la vie de leurs
semblables; voil peut-tre la seule distinction que l'on devrait faire
entre eux. Cependant, non-seulement la passion de ces derniers n'est pas
range dans la nomenclature des crimes et des dlits, mais aux yeux de
nos lois, elle sert souvent d'excuse aux crimes qu'elle fait commettre;
on arrive ainsi  ne svir ni contre l'immoralit de la cause, ni contre
la criminalit de ses effets. Tous les jours, en effet, nous entendons
des malheureux traduits soit devant la police correctionnelle soit
devant la cour d'assises n'invoquer d'autres moyens de dfense que
l'ivrognerie; ils taient ivres, voil leur justification, et presque
toujours nos magistrats, prenant en considration cet tat qui exclut la
prmditation, appliquent le minimum de la peine, lorsqu'ils n'absolvent
pas entirement le coupable; l'ivresse est devenue un brevet d'impunit.

Il est temps, nous le pensons, de mettre fin  un pareil tat de chose;
il est temps de svir contre la cause mme de tant de crimes et de
dlits, ou de rprimer au moins avec la dernire rigueur ses dplorables
excs. Quant  nous, nous ne voyons pas quel grand inconvnient il y
aurait  s'en prendre  la cause elle-mme et  ranger l'ivresse,
l'ivresse seule, isole de ses effets, au nombre des dlits. Arrtez et
poursuivez tous les individus, de quelque classe qu'ils soient, que vous
rencontrerez en tat d'ivresse, soit dans les rues, soit dans les lieux
publics; poursuivez galement comme leurs complices tous ces chefs
d'tablissements qui, pousss par la plus ignoble cupidit, ne se font
pas scrupule de verser  boire  des hommes dj privs de raison, et
vous aurez puissamment contribu  moraliser la socit, vous aurez
empch beaucoup de crimes.

Qu'on ne nous dise pas que l'ivresse par elle-mme, ne portant prjudice
 personne, ne peut tre range au nombre des dlits; il ne doit pas
tre permis  un membre de la socit de dgrader en lui l'humanit
jusqu' le priver du caractre distinctif qui spare l'homme de la
brute, c'est un suicide moral que nos lois ne doivent pas autoriser;
d'ailleurs l'ivresse est un scandale, un outrage  la morale publique,
que l'autorit peut certainement rprimer sans tre accuse de porter
atteinte  la libert individuelle. Vous avez supprim les maisons de
jeux; vous poursuivez les matres d'tablissements qui permettent de
jouer chez eux; pourquoi ne traiteriez-vous pas avec la mme svrit
les ivrognes et ceux qui les tolrent et qui les attirent chez eux;
pourquoi ne faites-vous pas aussi fermer ces tablissements o l'on
dbite des spiritueux a des prix qui ne permettent que de verser du
poison aux consommateurs; l'ivrognerie ne ruine pas moins de malheureux
que le jeu, elle ne laisse pas moins d'enfants sans pain, pas moins de
mres de famille dans le plus complet dnment; elle les expose en outre
plus frquemment aux mauvais traitements, aux brutalits de leurs
parents et de leurs poux, de ceux-l mmes qui leur devaient assistance
et protection; envisages toutes deux sous ce point de vue, l'ivrognerie
est des deux passions celle qui est la plus funeste, et elle doit
envoyer et elle envoie en effet, de nombreuses recrues grossir les rangs
des malfaiteurs. (Qu'il demeure bien entendu cependant que nous ne
voulons pas faire une exception en faveur de la passion du jeu qui est
plus rpandue qu'on ne le pense dans les classes infrieures, puisqu'il
n'est si petite tabagie qui n'ait son billard, et qui, comme toutes les
autres passions mauvaises, est une cause puissante de dmoralisation;
nous prtendons seulement que l'ivrognerie est un vice encore plus
funeste dans ses rsultats que le jeu.)

Personne, nous le pensons, ne sera tent de mettre en doute, ni la
ncessit d'apporter aux maux que nous venons de signaler les remdes
convenables, ni celle, plus grande encore, de crer, en faveur des
classes pauvres, des tablissements dans lesquels elles pourraient
toujours trouver de l'ducation, du travail, et du pain. Ces
tablissements, si jamais ils existent, devront tre administrs par des
philanthropes clairs et non rtribus.

Si l'on veut diminuer le nombre des malfaiteurs, il faut, ce qui n'est
pas impossible, rendre meilleurs et un peu plus heureux ceux qui
appartiennent aux classes infrieures de la socit; le point de dpart
qu'il ne faut jamais perdre de vue.

Dans ce but, lorsque vous aurez dtruit toutes les causes qui le portent
au mal, intressez l'homme  faire le bien; l'intrt, vous ne l'ignorez
pas, est le plus puissant mobile de toutes nos actions.

Les peuples anciens savaient sans doute punir le crime, mais ils
savaient aussi rcompenser la vertu; une couronne de chne, une palme,
taient dcernes  celui qui avait rendu  la patrie un service
minent, ou qui s'tait toujours dignement occup de tous ses devoirs.
Les peuples modernes, que l'exprience des sicles devraient cependant
avoir instruits, ont, il est vrai, des juges pour appliquer les lois,
des geliers, des argousins, et des bourreaux pour les excuter; mais
ils n'ont pas, comme les anciens, des magistrats dispensateurs des
rcompenses publiques accordes aux belles actions. A ct de la loi qui
punit de mort l'assassin, ne devrait-il pas y en avoir une pour
rcompenser le citoyen courageux qui, au pril de sa vie, sauve celle de
son semblable; si la loi punit celui qui viole un des articles du pacte
social, pourquoi ne rcompense-t-elle pas celui qui les observe tous
religieusement? Les hommes ont besoin de hochets, c'est l une de ces
vrits qui sont malheureusement trop prouves, c'est une vrit chez
tous les peuples, c'en est une surtout chez le peuple franais.

Regardez nos armes: assurment elles sont naturellement courageuses;
mais oserait-on nier que les mises  l'ordre du jour, les sabres
d'honneur, les croix surtout, n'aient pas contribu puissamment  leur
faire enfanter des prodiges. On peut juger par l combien il en cote
peu pour donner de l'mulation aux Franais; des mots souvent suffisent,
pourvu qu'ils aient quelque retentissement, et lorsque Napolon disait
aux bataillons qu'il commandait: _Du haut de ces pyramides quarante
sicles vous contemplent_, il faisait de ses soldats autant de hros.

Les mmes causes produiront les mmes effets dans la carrire civile;
donnez  tous les hommes, pour se bien conduire les mmes stimulants qui
ont rendu nos soldats immortels, et vous ne manquerez pas de citoyens
qui s'immortaliseront aussi par leurs vertus prives.

Aprs avoir jet un coup d'oeil sur notre ordre social, nous nous
trouvons forc d'avouer que la ralisation de nos souhaits nous parat
encore bien loigne; on exige tout d'une certaine classe, et cependant
on ne fait rien pour elle: quel est donc l'avenir qui lui est rserv?
l'homme pourra-t-il toujours rsister aux influences pernicieuses qui ne
manqueront pas de l'assaillir  ses dbuts dans le monde? pourra-t-il
traverser sans guide les nombreux cueils que peut-tre il trouvera sur
sa route sans y faire naufrage? le contraire est  craindre lorsque vous
ne faites rien, pour qu'il en soit ainsi.

L'homme fort, c'est--dire celui qui n'a jamais succomb parce que
peut-tre il n'a jamais senti la ncessit, ou qu'il n'a eu  lutter que
contre un ennemi faible, veut que l'on rsiste  ses passions, aux
mauvais exemples, mme aux privations les plus rigoureuses; et cependant
il ne prend pas la peine de servir de guide  l'homme faible, il ne lui
donne pas les moyens de rsister, de combattre avec avantage les
ncessits humaines et les besoins imprieux qui bientt vont
l'accabler, et qui pourront le conduire au crime; et l'on s'tonne aprs
cela que cet homme succombe et vienne augmenter la population dj si
nombreuse des bagnes et des maisons centrales! C'est jeter un homme
dans une arne, au milieu des btes froces, sans mme armer son bras,
et s'tonner ensuite qu'il se laisse dvorer par elles.

Ds l'instant qu'une institution pche par sa base, tout ce qui se
rattache ou en ressort ne peut tre que vicieux, il faut en consquence
prendre l'homme tel que le forment les circonstances qui l'entourent, et
ne pas exiger qu'il se montre tel qu'il serait peut-tre si
l'organisation sociale ne l'avait pas corrompu et ne lui avait pas fait
perdre sa puret native.

En rsum, lorsqu'il existera des coles dans lesquelles les enfants du
peuple recevront une ducation proportionne  leurs capacits; lorsque
des professeurs seront chargs de leur faire connatre et respecter les
lois du pays, et de leur apprendre par leurs paroles et surtout par leur
exemple  chrir la vertu; lorsqu'en sortant de ces coles ils pourront
entrer dans un tablissement, pour y apprendre un tat et y contracter
des habitudes d'ordre et de sobrit, lorsque l'homme dnu de
ressources pourra sans craindre de se voir ravir le plus prcieux et le
dernier de ses biens, la libert, aller trouver le commissaire de police
de son quartier, et lui demander, ce qu'alors il obtiendra, du travail
et du pain; lorsque vous aurez combattu et rprim cette honteuse
passion qui assimile l'homme  la brute, en lui enlevant son caractre
distinctif, la raison, lorsque enfin quelques lois prventives seront
crites  ct des lois rpressives de notre code et que des rcompenses
seront accordes aux hommes vertueux; alors seulement il sera permis de
se montrer svre sans cesser d'tre juste; car personne ne pourra jeter
ces paroles au visage du magistrat qui, lorsqu'il est assis sur son
sige reprsente la socit tout entire: J'ai vol pour manger, je veux
bien m'acquitter de la tche qui m'est impose, mais je suis homme, j'ai
le droit de vivre et la socit dont vous tes le reprsentant, la
socit qui m'a laiss croupir dans l'ignorance, n'a pas celui de me
laisser mourir de faim; ou toutes autres vrits semblables qui, si
elles ne sont l'apologie du crime, l'expliquent au moins et peuvent,
jusqu' un certain point, le faire paratre plus excusable.

Dans l'tat actuel il faut admirer ceux qui restent vertueux, plaindre
ceux qui succombent, leur tendre la main lorsque aprs avoir expi leurs
fautes, ils veulent se relever et chercher avec soin les moyens de les
empcher de succomber de nouveau.

Nous avons essay de prouver que si les voleurs sont corrompus, ils
n'taient pas incorrigibles, et qu' part quelques exceptions, il tait
possible de les ramener au bien si l'on voulait s'en donner la peine, et
d'numrer les principales causes qui augmentent sans cesse les rangs
dj si nombreux des malfaiteurs. Ce long prambule tait nous le
croyons, ncessaire  l'intelligence de ce qui va suivre, il est bon
lorsque l'auteur met en scne des personnages qui, au premier aspect
peuvent paratre quelque peu excentriques, tout rels qu'ils sont, que
le lecteur sache ce que sont ces personnages, d'o ils viennent et o
ils vont; ce qui suit n'est donc en quelque sorte que le commentaire en
action de ce que nous venons de dire, mais cependant que l'on se garde
bien de prendre pour l'expression de la pense de l'auteur, les discours
qu'il met dans la bouche de ses personnages; il a voulu seulement les
faire parler comme ils parlent ordinairement; on aurait tort d'accorder
 ce qu'ils disent, une porte que l'auteur lui-mme est bien loin
d'avoir voulu y attacher.




III.--La fte de la mre Sans-Refus


Il fut un temps, disent les Nestors du bagne et des maisons centrales,
lorsque sur le prau ou dans le chauffoir de la prison o ils se
trouvent ils ont rassembl autour d'eux un essaim d'auditeurs, avides
d'couter leurs leons en attendant qu'ils puissent marcher sur leurs
traces, il fut un temps o les voleurs taient  la fois braves et
discrets, c'tait le bon temps (Les vieillards toujours aiment  vanter
le pass aux dpens du prsent), alors, un _rousse_  _l'arnache_[263]
ou un _cuisinier_[264],  moins d'tre certain de ne pas tre connu, ne
se serait certes pas avis de s'introduire dans des lieux o les
_grinches_[265] avaient l'habitude de se runir; il savait trop bien
qu'au moindre indice de nature  dceler un _macaron_[266], il aurait
t sacrifi  la scurit gnrale. Cela du reste est arriv plusieurs
fois, mme en prison, et les _chats_[267] se contentaient, lorsque le
_macaron_ tait expdi, de tirer son cadavre par une jambe pour en
dbarrasser la cour, en disant: c'est bien fait; pourquoi, puisqu'il
tait _rousse_[268], ne s'est-il pas fait mettre  part[269]?

En ce temps-l les _grinches_, lorsqu'ils taient pris, ne se _mettaient
pas  table_[270], ceux qui avaient _travaill_[271] avec eux pouvaient
dormir sans _taf_[272], souvent mme on pouvait aller voir son _camarade
d'affaires_[273], terminer glorieusement sa carrire sur la
_placarde_[274], plutt que de _donner_[275] les _fanandels_[276]; en ce
temps-l, on avait de la probit et de l'_atout_[277].

Maintenant, ce n'est plus de mme; les _railles_[278] vont partout tte
leve, et sitt qu'un _poisse_[279] est _paum marron_[280], il _casse
le morceau_[281]; il n'y a plus de _vrais tapis_[282]; de sorte qu'un
_bon garon_ ne sait plus, lorsqu'il sort du _castuc_[283] ou du
_pr_[284], de quel ct porter ses pas.

Ce que disent ces Nestors du bagne, pour leur conserver le nom que nous
venons de leur donner, n'est vrai que jusqu' un certain point. Sans
doute il y a maintenant moins de types caractristiques qu'autrefois; il
s'est opr une telle fusion dans nos moeurs que plusieurs se sont
effacs; malheureusement cela ne prouve rien en notre faveur; cependant
il existe encore dans des coins oublis de la vieille Lutce, quelques
lieux o se conservent toujours intactes toutes les vieilles traditions.
La maison de Marie-Madeleine Comtois, dite Sans-Refus, tait un de ces
lieux-la. Depuis longtemps, elle tait connue pour n'tre autre chose
qu'un repaire  voleurs. La police y faisait de frquentes descentes,
mais presque toujours ces descentes taient infructueuses, et si
quelquefois elle y faisait des captures, c'tait celles de quelques
novices qui n'taient pas encore initis aux mystres du lieu et dont on
croyait devoir laisser  quelques annes de _collge_[285] le soin de
terminer l'ducation. Les mots sacramentels _entolez_  la
_plaque_[286], n'taient du reste prononcs que dans les grandes
occasions et en faveur de ceux en petit nombre qui avaient donn 
l'association des preuves de leur zle, de leur capacit et de leur
discrtion.

Nous avons dj dcrit, avec autant d'exactitude que cela nous a t
possible, l'extrieur de la maison Sans-Refus; maison qui existe encore
aujourd'hui  la place que nous avons indique et dans l'tat o elle se
trouvait  l'poque o se passrent les vnements de cette histoire.
Nous devons maintenant faire pour l'intrieur de cette maison ce que
nous avons fait pour l'extrieur.

La boutique, ainsi que nous l'avons dj dit, tait partage en deux
parties gales, par une cloison jadis vitre, dont on avait remplac les
carreaux absents par du papier huil. Dans la premire partie se
tenaient les odalisques attaches  l'tablissement et les consommateurs
vulgaires. La seconde formait une espce de sanctuaire dans lequel
n'taient admis que les adeptes.

Une porte avait t pratique dans le mur du fond de cette partie de la
boutique. Cette porte petite, basse et garnie de fortes pentures,
donnait entre dans une petite cour carre entoure de hautes murailles
et de laquelle on ne pouvait voir qu'un coin du ciel. Jamais un rayon de
soleil ne descendait dans cette cour dans laquelle on devait avoir froid
au milieu des plus chaudes journes de l't, le pav en tait ingal,
raboteux, toujours sordide et fangeux, et ses murs, sur lesquels
croissaient des agarics vnneux, avaient pris cette teinte presque
verte qui n'appartient qu'aux lieux humides et malsains.

Une seconde porte avait t pratique dans le mur de refend de droite,
contigu  la petite ruelle des Teinturiers. Aprs avoir pass cette
porte on n'avait plus que quelques pas  faire pour arriver sur la berge
du fleuve dont,  ce moment, les eaux avaient atteint une certaine
hauteur; mais cette porte n'tait que rarement ouverte.

A l'extrmit oppose de cette cour, il existait une pompe sous le
robinet de laquelle on avait plac une auge plus longue que large,
forme d'une seule pierre de taille. Cette auge, presque toujours pleine
de dtritus et d'eau croupissante, pouvait tre facilement enleve de la
place qu'elle occupait,  l'aide d'un fort manche  balai pass entre
deux trous pratiqus  ses extrmits opposes. Alors elle laissait voir
un trou creus dans le sol, qui allait s'largissant par le bas,  la
naissance duquel on avait,  l'aide de crampons et de forts pitons en
fer, adapt une chelle de meunier. L'auge pouvait tre replace aussi
facilement qu'elle avait t enleve, de sorte qu'une fois qu'elle avait
t remise en place et de nouveau remplie d'eau, il devenait impossible,
 moins d'tre initi au mystres du lieux, de dcouvrir la retraite
dont elle cachait l'entre.

Aprs avoir descendu les vingt marches de l'chelle de meunier, on se
trouvait dans un grand caveau carr, distrait des caves de la maison,
partages en trois parties gales, et dont ce caveau tait une, par de
forts murs auxquels on avait eu le soin de donner, bien qu'ils fussent
de construction nouvelle, l'apparence de vtust et la noirceur
vnrable des vieux murs.

On pouvait, au besoin, sortir de ce caveau par une porte basse et
cintre qui donnait entre sous la vote qui, avant les constructions du
quai qui viennent d'tre faites, rgnait sous toute la longueur du quai
de Gvres.

Une table, forme de quelques planches de sept  huit pieds de long
placs sur des trteaux, autour de laquelle vingt-cinq ou trente
personnes pouvaient prendre place sans tre trop gnes, avait t
dresse dans le caveau dans lequel nous venons d'introduire nos
lecteurs.

Les planches avaient t couvertes, en guise de nappes, de draps de
grosse toile crue enlevs  la couche virginale des pensionnaires de la
mre Sans-Refus (htons-nous de dire que ces draps taient blancs de
lessive) et charges d'un nombre d'assiettes, de grossire faence, de
toutes les formes et de toutes les couleurs, gal  celui des convives
qui devaient prendre part au festin. Un dindon monstre, convenablement
bourr de hachis et de marrons, deux oies et un fromage d'Italie, des
assiettes de charcuterie assortie, d'autres remplies jusqu'aux bords de
beurre, de radis, de moutarde, de sardines et de cornichons: tels
taient les pices de rsistance et les hors-d'oeuvre qui devaient
l'accompagner. Le dindon tait en outre flanqu de deux pts de lapins
quivoques, et de deux salades de barbe de capucin garnie de tranches de
betteraves; deux normes bonnets de Turc ou biscuit de Savoie, surmonts
chacun d'une grosse touffe d'immortelles et de l'image en pte sucre de
la sainte dont on allait clbrer la fte, garnissaient les deux
extrmits de la table qui tait claire par une douzaine de chandelles
fiches dans des chandeliers de cuivre et de plaqu, vnrables
reprsentants de tous les sicles passs, rcurs pour cette occasion
solennelle et surmonts de bobches en papier dcoup de diverses
couleurs; les couverts d'argent de _conseiller_[287] sur lesquels on
pouvait encore distinguer les restes d'anciennes armoiries grossirement
effaces, comme les chandeliers, appartenaient  toutes les poques; un
_petit pre noir_[288], plein jusqu'aux bords de cet excellent vin bleu
que l'on ne boit qu' Paris, compltait chaque couvert; on n'avait pas
servi de couteau, les gens de la classe  laquelle appartenaient ceux
qui devaient prendre place  ce banquet, ayant l'habitude d'en porter
constamment un dans leur poche.

Sur un vieux coffre, couvert comme la tapisserie d'un drap blanc de
lessive, on avait dispos le dessert, qui se composait de deux fromages,
un de Brie, l'autre de Grard-Mer, vulgairement appel Grome; de noix
et de noisettes, un plein saladier de pruneaux, de pain d'pices et de
biscuits de Reims; le tout accompagn de plusieurs bouteilles ornes
d'tiquette sur lesquelles on pouvait lire ces indications: cent sept
ans, vanill, parfait-amour, cognac, noms des liqueurs que chrissent
les enfants de Mercure.

Le vieux fauteuil de la mre Sans-Refus, envelopp aussi d'un drap blanc
afin que les habits de gala de l'hrone de la fte n'enlevassent rien
de l'paisse couche de graisse dont il tait couvert, avait t
transport dans le caveau et plac au haut bout de la table. Sur ce
sige trnait dj la tavernire qui, pour faire honneur  ses convives,
avait fait des frais de toilette vraiment extraordinaires et s'tait
pare de ses plus pimpants atours. Son visage, habituellement noir et
crasseux, avait t nettoy avec de la pommade au jasmin, mais malgr
cette prcaution, il tait encore sillonn de lgers filets noirs, et
comme la serviette, imprgne du prcieux cosmtique n'avait t
promene que sur les parties apparentes, il se dtachait en blanc sur
le fond obscur des parties infrieures, assez semblable  une vitre mal
nettoye, une robe de mrinos, du rouge le plus clatant, borde et
nerve de cordonnet vert, un tablier de soie d'un vert un peu plus clair
que celui des agrments de la robe et garni de dentelles noires, une
ceinture de velours de mme couleur, attache sous la poitrine par une
boucle enrichie de roses et de perles fines, un bonnet mont  rubans
aurores, un tour blond dont les tire-bouchons se droulaient le long de
ses joues creuses, et un fichu de belle dentelle composaient un ensemble
de toilette qui ne pouvait appartenir qu' la mre Sans-Refus ou  une
femme de sa sorte.

Mais si la parure de la Sans-Refus tait du plus haut mauvais got, elle
tait en revanche d'une extrme richesse; le cou dcharn de la vieille
mgre tait entour de diamants de grosseur raisonnable et de la plus
belle eau; ses doigts maigres et osseux taient tous garnis de bagues de
formes diverses; enfin, toute sa personne ressemblait assez  un de ces
mannequins d'talage sur lesquels les bijoutiers, qui courent les
foires, font l'exhibition des richesses de leur magasin.

Les deux siges placs  droite et  gauche de la mre Sans-Refus,
taient occups, l'un par Cadet-Filoux, le doyen des _grinches_[289] et
des _escarpes_[290], l'autre par Cadet-l'Artsien, beau vieillard de
soixante-douze ans, encore frais et dispos, qui avait pass quarante
cinq annes de sa vie au bagne de Brest, d'o il s'tait vad plusieurs
fois. Ces deux vnrables dbris du temps pass, qui avaient t les
amis de _Comtois_ et de _Marianne Lempave_, et qui  ce titre, avaient
obtenu les places d'honneur, avaient conserv le costume qu'ils
portaient, lorsque jeunes et forts, ils taient les sultans privilgis
des Vnus Callipiges, habitantes des bouges, qui  cette poque
infestaient les rues de la Vieille-Lanterne, de la Vieille place aux
Veaux, de la Mortellerie et _tutti quanti_; grand chapeau  cornes,
cravate d'une ampleur dmesure, veste trs-courte, pantalon large, bas
 coins de couleur et chaussure sortant des magasins du successeur de la
mre Rousselle[291].

Un autre vieux larron, Coco-Lardouche, tait plac prs de Cadet-Filoux
ces trois messieurs causaient avec la mre Sans-Refus, en attendant
l'arrive des autres convives.

Ces derniers arrivaient  la suite l'un de l'autre, et  mesure,
qu'aprs avoir descendu les vingt degrs de l'chelle de meunier, ils
faisaient leur entre dans le caveau, la superbe ordonnance du banquet
leur arrachait des exclamations admiratives. Le grand Louis, Charles la
belle Cravate, Robert, Cadet-Vincent, et plusieurs autres, taient dj
arrivs, il ne manquait plus que Dlicat, Coco-Desbraises Rolet le
mauvais Gueux, Rupin, le Provenal et le grand Richard, ainsi que
Vernier les Bas bleus, sur lequel, du reste, on ne comptait pas.

--Faut-y descendre? cria Cornet tappe dur, qui tait rest en haut afin
d'introduire les convives  mesure qu'ils arrivaient.

--Pas encore, mon garon, lui rpondit la mre Sans-Refus; Rupin, le
Provenal et le grand Richard ne sont pas arrivs.

--C'est bon, c'est bon, la _daronne_[292], rpondit Cornet tape dur, a
m'est gal d'attendre; mais n'allez pas me casser le ventre au moins.

--Eh! pourquoi donc qu'on les attendrait, les _rupins_, ajouta Charles
la belle Cravate, qui avait encore sur le coeur certaine correction qui
lui avait t administre par Salvador et Roman, correction  laquelle
Dlicat et ses deux camarades, qui cherchaient par tous les moyens
possibles  aigrir tous les bandits contre leurs ennemis, avaient fait
allusion en diverses circonstances. Pourquoi qu'on les attendrait,
sont-y donc si grands seigneurs qu'y ne puissent pas arrivera l'heure
comme les _fanandels_[293].

--Veux-tu bien ne pas tant _balancer le chiffon rouge_, mchant
_ferlampier_[294], s'cria la mre Sans-Refus, de sa voix la plus aigre;
j'suis-t'y pas libre de faire _morfiller ma refaite de sorgue_[295] par
qui me plat? et a m'plat  moi qu'on attende les _rupins_.

--La! la! n'vous fchez pas, la mre, dit le grand Louis, on les
attendra les _rupins_, pisque a vous convient; mais faut convenir tout
d'mme qu'vous les aimez comme vos petits boyaux, et qu'si par hasard
la _raille_[296] dcouvrait la _planque_[297], vous seriez capable d'les
cacher sous vos cotillons.

--Eh, ben! oui, j'les aime, c'est des hommes qu'a de l'ordre, de la
conduite et du coeur  l'ouvrage, avec lesquels qu'on peut gagner sa
pauvre vie, et qui sont toujours _flambants_[298], vous ne travaillez
que quand vous n'avez plus de _lime sur les andosses_[299]; aussi vous
tes toujours _ficels comme des plongeurs_[300], avec des _frusques
boulins_[301] _aux arpions_ des _philosophes de neuf jours_[302], de
sorte que vous pouvez vous couper les ongles des pieds sans vous
dchausser.

--C'est a! moquez-vous de notre misre; mais rira bien qui rira le
dernier; avec a qu'elle est bien _ta refaite de sorgue_[303], qu'y n'y
a pas tant seulement un jambonneau.

--Ah! tu trouves que j'ai pas bien fait les choses, mchant _pgre 
marteau_[304]! eh! bien, t'en _morfilleras_[305] pas, voil tout; le
_pivois_[306], le _larton_[307] et la _criolle_[308], te passeront
devant le _naze_[309].

--H! dites donc, les autres, cria par le trou Cornet tape dur,
_n'jaspinez_[310] donc pas tant, v'l les _rupins_.

En effet, Salvador, Roman et le vicomte de Lussan, vtus d'un costume en
harmonie avec le lieu o ils se trouvaient, quoique propre, descendaient
les degrs de l'chelle et entraient dans le caveau.

Les trois nouveaux arrivs, aprs avoir lgrement salus ceux qui se
trouvaient dj dans le caveau, allrent prendre les places qui leur
avaient t rserves prs de la mre Sans-Refus et du respectable
triumvirat, compos comme on sait de Cadet-Filoux, de Coco-Lardouche et
de Cadet l'Artsien.

--Heim! comme y font leur tte, dit le grand Louis  Charles la belle
Cravate, y n'ont pas tant seulement dit bonjour aux amis.

--Patience, a n'durera pas, lorsque Dlicat, Coco-Desbraises et Rolet
le mauvais Gueux, seront arrivs, faudra bien qu'y dchantent.

--Allons, allons, mauvais sujets, dit la Sans-Refus, en prenant un petit
air agrable,  table.

--A table,  table, s'crirent presque tous les bandits.

--Et pourquoi donc qu'on s'mettrait  table avant qu'Dlicat et ses amis
soient arrivs, puisqu'on a bien attendu les Rupins dit le grand Louis.

--Tu verras bien si j'attends ces _pans_-l, rpondit la mre
Sans-Refus; si y sont bien ousqu'y sont, qui z'y restent.

--Pourquoi ne les attendrait-on pas? dit alors Salvador; puisque les
amis ont eu la complaisance de ne pas se mettre  table sans nous, il
est juste que nous attendions  notre tour; accordons-leur au moins le
quart d'heure de grce.

--Allons va, pour un quart d'heure, reprit la Sans-Refus.

--S'ils n'allaient pas venir, dit le vicomte de Lussan en s'adressant 
Salvador, ce serait fort dsagrable; je serais dsol d'tre venu pour
rien dans cette atroce caverne.

--Il n'y a pas de danger, rpondit Roman; Vernier les bas Bleus, qui ne
les a pas quitts depuis trois jours m'a fait dire ce matin, au petit
caf de la rue de Bourgogne, qu'il les amnerait.

--V'l l'restant des amis, cria Cornet tape dur.

Dlicat, Coco-Desbraises et Rolet, dans un tat d'brit qui
annonaient que Vernier les bas Bleus s'tait fidlement acquitt de sa
mission, descendaient l'chelle de meunier, suivis de Vernier, qui,
sitt qu'il eut mis le pied sur le sol, s'approcha de Roman et lui dit 
l'oreille:

--Les v'l; depuis trois jours que j'les pilote. Ils n'ont parl 
personne. Vous voyez que j'me suis fidlement acquitt de ma tche.

--Et tu vois que je tiens ma promesse, lui rpondit Roman en lui
remettant un billet de mille francs: chose promise, chose due.

--Merci, s'il y a d'la _morasse_[311] vous pouvez compter sur moi.

--Cornet! _bride le boucart_[312] et viens te mettre  la
_carrante_[313], mon garon, cria la Sans-Refus  celui des bandits qui
tait rest en haut.

Il ne fut pas ncessaire de lui rpter, cet ordre; il eut bien vite
termin tout ce qu'il avait  faire dans la boutique, et  son tour il
fit son entre dans le caveau mais, quelque diligence qu'il et faite,
il n'arriva pas assez tt pour pouvoir choisir une place; il fut forc
de se contenter d'un tabouret plac  l'extrmit de la table.

Le repas fut d'abord aussi paisible que pouvait l'tre une runion
compose d'lments semblables  ceux qui taient rassembls dans le
caveau de la mre Sans-Refus. Les bandits voulaient d'abord satisfaire
le vigoureux apptit que la plupart ils avaient le bonheur de possder.
Il est inutile de dire que Salvador, et ses deux compagnons, accoutums
 une chre beaucoup plus dlicate, que celle qui pour le moment tait 
leur disposition, ne touchaient  leurs mets que pour se donner une
contenance, et ne faisaient que mouiller leurs lvres aux rouges bords
que leur versait avec une libralit toute gracieuse la hideuse Hb de
ce banquet de dieux infernaux.

Au dessert, les convives, qui arrosaient chaque bouche qu'ils avalaient
d'une copieuse rasade de vin bleu, taient assez anims pour laisser
poindre une certaine confusion, diagnostic prcurseur de l'orgie qui
allait suivre.

La Sans-Refus, qui avait le vin trs-sensible, versait des larmes
d'attendrissement en rappelant aux vieillards placs prs d'elle la
triste fin de son pre, _gerb  conir sur la lune  douze
quartiers_[314], et qui tait mort sans _cribler_[315]. Tous les
bandits,  l'exception de Salvador et de ses deux compagnons qui se
bornaient au simple rle d'observateurs, et de Vernier les bas Bleus,
qui suivait l'exemple de ses patrons, buvaient  l'envi l'un de l'autre,
parlaient tous  la fois, ou chantaient des refrains o la crudit de la
pense le disputait au cynisme de l'expression.

Les vieillards, auxquels la compagnie n'avait pas cess de prodiguer les
soins et les gards dus  leur ge et  leurs antcdents, commencrent
 s'animer; leurs yeux brillrent d'un plus vif clat qu' l'ordinaire,
et les mouvements de leur tte annoncrent qu'ils allaient parler.

Tous les bandits firent silence pour les couter.

Le plus vieux Cadet-Filoux remplit de vin son verre qu'il leva
au-dessus de sa tte; les deux autres, Coco-Lardouche et Cadet
l'Artsien suivirent son exemple.

--A la mmoire de la vieille _pgre_! s'crirent-ils en choeur.

--A la mmoire, continua Cadet-Filoux, de ceux qui comme nous ont su
souffrir sans jamais _manger le morceau_[316]!

Tout le monde s'empressa de faire raison  ce toast et la conversation
se trouva amene sur un terrain o elle ne devait pas languir.

--C'est tout d'mme un bon mtier que celui de _pgre_[317], dit Cornet
tape dur qui s'escrimait contre un pilon de volaille.

--Oui, oui, tu trouves le mtier bon lorsqu'il s'agit de se bourrer le
fusil, rpondit le grand Louis; mais lorsqu'il s'agit de _travailler_,
il n'est plus de ton got, _taffeur_[318].

--Au fait il n'est pas dj si _chouette_[319] le _truc_[320], avec la
perspective que l'on a devant les yeux, ajouta Vernier les Bas bleus qui
jusqu' ce moment avait gard le silence; le _collge_[321], la
_traverse_[322] ou la _passe_[323].

--C'est votre faute, dit Coco-Lardouche; si aussitt qu'un de vous autre
est pris, il ne se _mettait pas  table_[324], les _railles_[325], les
_gerbiers_[326] et _l'Avocat-Bcheur_[327], n'auraient pas si beau jeu.

--Dites-donc, vieux? s'cria Charles la belle Cravate, est-ce qu'il y en
a parmi nous quelques-uns qui ont fait les _macarons_[328]?

--Ce n'est pas l ce que veut dire Coco-Lardouche; il sait aussi bien
que moi que vous tes tous de bons garons, incapables de trahir un
camarade; mais il sait aussi que la _jeune pgre_ s'est dshonore.

Cadet-Filoux remplit son verre de vin et le vida d'un seul trait.

--coutez-moi, mes enfants, dit-il aprs s'tre recueilli quelque
instants. J'ai dbut bien jeune; j'ai vu le _grand_ et le _petit
Meudon_[329];  treize ans, j'ai t fouett sous la _custode_[330]; et
si je n'avais pas t si _momacque_[331], il est probable qu'avec la
_salade_[332], j'aurais eu le _rti_[333]. Les ans ont argent ma
chevelure. (Le vieux sclrat montrait avec un certain orgueil les
magnifiques cheveux blancs dont les longues boucles descendaient sur ses
paules); mes plus belles annes se sont coules au _pr_[334] et dans
tous les _castucs_[335] de notre belle France; le _satou_[336] des
argousins et des gardes-chiourmes s'est us sur mes paules; j'ai t le
compagnon des grands hommes qui ont illustr notre profession; des
Comtois, des Josas, des Marquis dit la Main d'or, des Mabou dit
l'Apothicaire, de Molin le chapelier, de Jallier dit Bombance, des
Nezel, des Cornu et de plusieurs autres qu'il serait trop long de vous
nommer[337]. Je puis donc vous donner d'utiles conseils, et je dois
croire que mes paroles auront auprs de vous une certaine autorit.

--Est-ce que ce vieux drle a l'intention de nous faire un sermon, dit
le vicomte  Salvador.

--Ecoutons-le en attendant que nous trouvions l'occasion d'amener les
choses  point, rpondit celui-ci.

--Tous les _grinches_[338], continua Cadet-Filoux, quel que soit
d'ailleurs le genre qu'ils exercent, que ce soit l'_escarpe_[339] ou la
_tire_[B], la _carre_[C], ou la _dtourne_[D], le _chantage_[E], ou le
_charriage_[F], qu'ils soient _cambriolleurs_[G], _roulottiers_[H],
_bonjouriers_[I], _ramastiques_[J], _soulasses_[K], _romanichels_[L],
_vanterniers_[M], ou _neps_[340], devraient se considrer comme les
enfants d'une mme famille, se prter aide et assistance en cas de
besoin, en un mot, se chrir comme des frres; malheureusement il n'en
est pas ainsi, vous avez tous oubli,  rameaux tiols d'une noble
souche que si vous le vouliez bien vous pourriez former une socit au
milieu de la socit, socit que l'on ne pourrait que
trs-difficilement dtruire, si toutefois l'on y parvenait, si tous ses
membres avaient toujours prsente  la mmoire, cette maxime des petits
peuples auxquels les grands tats font la guerre, _l'union fait la
force_. Mais non, ceux d'entre vous qui sont moins heureux ou moins
habiles que tel ou tel autre, le jalousent et emploient pour lui nuire
tous les moyens qu'ils peuvent imaginer.

Il y a dans le monde, mes enfants, des hommes qui se gorgent tous les
jours de truffes et de vin de Champagne, qui dorment sur l'dredon, qui
se font traner dans de somptueux quipages et qui passent leurs
soires  lorgner les tibias des danseuses de l'opra, qui emploient les
instants dont ils ne savent que faire,  crire de beaux traits dans
lesquels ils recommandent  ceux qui ne boivent que du vin  six sous,
quand ils en boivent, qui se couchent sur une mchante paillasse, quand
ils ne couchent pas  la belle toile, et qui jamais ne verront les
tibias de mesdemoiselles Fanny Elssler et Crito, de vivre et de mourir
sans jamais s'carter du sentier de l'honneur: ces gens-l, mes enfants,
on les appelle des philanthropes.

Des philanthropes sont ceux qui disent au peuple lorsqu'il n'a pas de
pain de manger de la brioche, ce sont les philanthropes qui, lorsqu'un
cruel flau dcimait la population de la capitale, recommandaient  des
misrables qui n'avaient pour couvrir leurs membres amaigris qu'une
mauvaise serpillire de toile, de se tenir bien chaudement, de se
nourrir d'aliments sains et de ne boire que de bons vins de Bordeaux.

Vivre, souffrir et mourir sans jamais s'carter du sentier de la vertu,
c'est beau sans doute, mais celui qui n'a pas un toit pour abriter sa
tte, de vtements pour se couvrir, d'aliments pour apaiser la faim qui
le tourmente, le pauvre diable qui n'a pu trouver de travail qui a t
mis dehors par son htelier parce qu'il n'a pu payer son modeste
logement, qui n'a pas dn, et que l'on condamne parce qu'il s'est
endormi  jeun sous le porche d'une glise ou dans un four  pltre, se
dit  la fin que les philanthropes sont des _solliceurs de
loffitudes_[341], et voil  peu prs la raisonnement qu'il se fait.

Le code pnal, que les heureux du sicle ont fabriqu pour leur usage
particulier, n'est qu'un arsenal dans lequel ils trouvent toujours des
armes toutes prtes pour frapper ceux qui laissent tomber des regards
envieux sur leurs htels magnifiques, leurs brillants quipages et leur
table somptueuse. Si je leur avais arrach,  ces heureux mortels, une
petite part de leur superflu, ma physionomie  l'heure qu'il est ne
serait pas livide et terreuse, mes vtements ne tomberaient pas en
lambeaux! Qui leur a dit que je n'avais pas, sans pouvoir y parvenir,
cherch  utiliser ce que je possde de forces et de facults? Puisque
personne n'levait la voix pour se plaindre de moi, pourquoi donc, au
lieu de me donner ce que tous les hommes, dans un tat bien organis,
devraient pouvoir obtenir, du travail et du pain, me condamne-t-on 
passer quelques mois de ma vie dans une prison, et me met-on pour un
temps plus on moins long  la disposition du gouvernement: est-ce que le
malheur m'a t le droit de respirer au grand air?

Lorsqu'un homme s'est dit tout cela (et ceux qui ne se le disent pas le
sentent, ce qui revient absolument au mme), il est bien prt de devenir
_grinche_[342]; aussi lorsque aprs avoir, grce  un arrt dict par
des lois impitoyables,  des magistrats qui, je veux bien le croire,
gmissaient en le prononant, pass quelques-unes de ses plus belles
annes en prison, il sera rendu  la libert; ce qu'il n'avait pas voulu
faire avant d'y tre mis, il le fera infailliblement aprs en tre
sorti, il sera voleur.

--Bien sr, dit Cornet tape dur, on trouve dans l'_tas de pierres_[343]
des amis qui vous _affranchissent_[344], qui vous donnent des bons
conseils, et ma foi comme on a dj vu que a ne servait  rien d'tre
honnte, on fait comme eux.

--Et on fait bien, reprit Cadet-Filoux. Si l'on connaissait les
antcdents de tous ceux qui sont _gerbs  vioque ou  la passe_[345],
peut-tre bien qu'on les plaindrait un peu plus qu'on ne le fait; et
comme presque toujours on soulage ceux que l'on plaint, il est certain
qu'il y aurait beaucoup moins de _grinches_ qu'il n'y en a, il est
probable mme que beaucoup de _pgres_, et des bons, quitteraient le
mtier pour se mettre  _turbiner_[346].

--Bien sr, dit Cadet-Vincent, je ne suis pas certes un des plus
maladroits _caroubleurs_[347], j'ai toujours de l'_auber_ dans mes
_valades_, _bogue d'orient_, _cadennes_, _rondines_ et _frusquins
d'altque_[348], eh ben! a n'empche pas que j'aimerais mieux encore
_turbiner d'achar_ du _matois_  la _sorgue_, pour _affurer_ cinquante
_ptards_ par _luisants_, que de _goupiner_[349], mais il n'y a pas
moyen. Une supposition! j'suis depuis un an, deux ans, plus ou moins,
dans un atelier ousque j'travaille d'mon tat d'bniste,
j'_turbine_[350] comme un _double six_[351], je n'me mets jamais en
_riolle_[352], j'suis estim du _beausse_[353] et chri des
_fanandels_[354], c'est bon; mais v'l qu'on apprend que j'ai t
l-bas: patatras, serviteur de tout mon coeur, on me met  la porte, et
c'est toujours la mme histoire; ma foi on se lasse de tout, et ds
qu'on est bien sr qu'une fois qu'on a t sur la _planche au pain et
gerb_[355] il faut mourir de faim si l'on veut mourir honnte homme, on
se refait _grinche_, c'est plus sr et moins trompeur.

--C'est plus sr et moins trompeur, reprit Robert, le camarade
d'affaires de Cadet-Vincent; c'est une question, je crois pour ma part
qu'il n'y a pas de mtier qui soit moins sr et qui soit plus trompeur
que celai de _grinche_.

--Et pourquoi a, s'il vous plat? repartit Coco-Lardouche.

--Pourquoi a, pourquoi a, je ne peux pas bien vous dire, je ne sais
pas parler comme vous autres, moi; mais seulement je me rappelle que ma
mre, une pauvre brave femme qui est morte de chagrin de c'que j'suivais
pas ses conseils, me disait toujours que le bien mal acquis ne profitait
jamais.

--Ah! c'te farce, s'cria Charles la belle Cravate, c'est donc  dire
que si aujourd'hui je f'sais un _chopin_[356] de quelques centaines de
mille _balles_[357], et que je l'place chez un _beurrier_[358] pour
qu'il m'en paye le revenu, j'pourrais pas vivre tranquillement de mes
rentes, comme un bon bourgeois, et devenir comme un autre jur et
marguillier de ma paroisse?

--Mais ousqui sont donc les _grinches_ qui vivent tranquilles aprs
avoir fait fortune? reprit Robert; v'l le _birbe_[359], qui a fait de
beaux coups, des coups plus beaux que tous ceux que nous pourrons faire,
eh ben! au jour d'aujourd'hui, si ses enfants qui sont honntes ne lui
faisaient pas une petite rente, et si queuquefois la _fourgate_[360] et
Rupin ne lui _collaient_ pas quelques _sieues_ dans _l'arguemine_[361],
il serait forc de _caner la pgrenne_[362]; et encore c'est un des plus
heureux; combien qu'y en a, des _pgres de la haute_[363], qui, aprs
avoir roul sur l'or et sur l'argent, et avoir fait _pallas_[364], sont
alls mourir l-bas. Voyez-vous, y a un fait, c'est que c'que le vice
rapporte, le vice doit l'remporter.

--Eh ben! c'est gal, ajouta Coco-Desbraises, si l'on meurt misrable,
on a toujours la consolation d' pouvoir se dire, lorsqu'il faut
_caner_[365], qu'on a joyeusement pass sa _tigne_[366].

--Belle fichue vie, en effet, que d'avoir continuellement le _taf_[367]
des _griviers_[368], des _cognes_[369], des _rousses_[370] et des
_gerbiers_[371]! que de n'pas savoir le _matois_[372] si on
_pioncera_[373] la _sorgue_[374] dans son _pieu_[375], que de n'pas
pouvoir entendre _aquiger_[376]  sa _lourde_[377], sans que
l'_palpitant_[378] vous fasse tictac; et puis c'est pas tout:
voyez-vous, pour peu qui vous reste encore un peu d'a (et Robert en
disant ces mots, frappait avec force sur sa poitrine), on se dit souvent
que ce n'est pas bien d'enlever  de pauvres diables ce qu'ils ont
_affur_[379] en _turbinant_[380] comme des _raboins_[381].

--Mais puisque le mtier de _grinche_[382] te parat si
_mouchique_[383], et que tu plains tant les _pantres_[384]  qui qu'on
_pescille_[385] leur _auber_[386], pourquoi que tu ne te fais pas
honnte homme?

--Ah! pourquoi, pourquoi! est-ce que j'sais?

--Je vais vous le dire, moi, dit Cadet-l'Artsien, c'est la
_surbine_[387].

Beaucoup de personnes trs-estimables du reste, et dont la bonne foi ne
saurait tre mise en doute, considrent la surveillance comme une mesure
minemment utile. Il leur parat juste et naturel  la fois que la
socit ait toujours les yeux fixs sur ceux de ses membres qui ont
viol ses lois et qui, par le fait seul de cette violation, se sont
volontairement mis en tat de suspicion lgitime.

Il est malheureusement plus facile de rtorquer par des faits que par
des raisonnements les arguments que ces personnes mettent en avant pour
soutenir leur opinion.

La surveillance serait une mesure utile si nous tions tous, exempts de
prjugs; mais nous sommes loin d'tre arrivs  ce haut degr de
civilisation.

Quoiqu'on nous fasse l'honneur de nous citer comme le peuple le plus
clair de la terre, les prjugs nous dominent encore; et de tous ceux
dont nous sommes imbus, le plus funeste dans ses consquences, celui qui
cause le plus de crimes, le plus antisocial enfin, est celui qui
repousse les librs.

Lorsqu'un dbiteur a pay sa dette, personne ne vient lui reprocher les
retards qu'il a mis  l'acquitter, et quatre-vingts fois sur cent, au
contraire, ceux qui furent ses cranciers lui tendent une main
secourable, lui prtent leur appui, lui continuent leur crdit. La
position du libr est, suivant moi, toute semblable  celle du dbiteur
retardataire qui s'est enfin acquitt: il devait  la socit un
exemple, une rparation quelconque, il a pay sa dette en subissant la
peine qui lui a t inflige; pourquoi donc n'est-il pas trait comme on
traite le premier? pourquoi donc lui reprocher sans cesse la faute ou le
crime qu'il a commis? pourquoi le repousser impitoyablement? Dans quelle
loi divine ou humaine a-t-on puis ces principes d'une ternelle
rprobation?

Personne, je le pense, ne sera tent de mettre en doute la force du
prjug qui repousse les librs.

Des gens qui occupent dans le monde de trs-belles positions, ont subi
des condamnations plus ou moins fortes; mais fort heureusement pour eux,
elles sont ignores; car, bien que ces gens mritent l'estime qu'ils
inspirent, si leur position tait connue, ceux qui maintenant leur
touchent la main, qui les admettent  leur table, s'en loigneraient
comme on s'loigne d'un lpreux ou d'un pestifr.

J'ai vu souvent des librs parvenir, en cachant leur position,  se
faire admettre dans un atelier, s'y trs-bien conduire durant plusieurs
annes, et cependant en tre ignominieusement chasss lorsqu'elle tait
connue.

Les consquences de la condamnation deviennent ainsi plus terribles que
la condamnation elle-mme, pour ceux qui sont soumis  l'expiration de
leur peine  la surveillance de la police, qui ne leur laisse jamais
pendant longtemps la possibilit de cacher leur position de librs; et,
je ne crains pas de le dire, les librs qui n'ont pas de fortune n'ont
d'option qu'entre ces deux parties, mourir de faim...

--Merci, mourir de faim, dit Cornet tape dur, il n'y a pas de presse.

--Ou redevenir ce qu'ils taient, continua Cadet-l'Artsien.

Mourir; tous les hommes n'ont pas assez de courage pour cela, aussi le
libr, repouss ternellement par cette socit que jadis il offensa,
mais  laquelle il ne doit pas pourtant le sacrifice de sa vie, reprend
ses anciennes habitudes; il va retrouver ses camarades du temps pass
qui lui donnent ce qui lui manque, un asile et du pain, et bientt il
redevient, malgr lui, ce qu'il tait jadis. Qui donc a tort? c'est la
socit, ce sont les prjugs. Pourquoi ne pas couter l'homme qui vient
 rcipiscence, l'homme auquel une circonstance souvent indpendante de
sa volont, une mauvaise ducation, une passion qui n'a pas t
combattue, ont fait commettre une faute quelquefois involontaire, et
souvent excusable? pourquoi se montrer inhumain pour le seul plaisir de
l'tre?  quoi sert un code qui proportionne les peines aux dlits, si
le coupable est marqu pour toujours du sceau de la rprobation?
_L'injuste prjug cra la rcidive_, c'est l une de ces vrits que
tous les lgislateurs et tous les philanthropes devraient mditer.

Que l'on ne croie pas que le libr succombe toujours sans avoir
combattu...

--Ah! c'est vrai, dit Charles la belle Cravate, lorsque je me suis
laiss _affranchir_  la _rebiffe_[388] par les _fanandels_ (camarades),
il y avait deux _luisants_ (jours) que je n'avais _morfil_ (mang).

--Eh bien, si toi, qui tais  cette poque honnte, et qui pouvais,
sans rougir, te prsenter partout, tu as t rduit a une telle
extrmit! Juge de ce qui arrive  un malheureux libr que tout le
monde repousse comme un chien galeux!

--En prsence de tels rsultats, il faut, de deux choses l'une, ou
extirper le prjug qui porte les masses  repousser le libr et  lui
refuser de l'ouvrage, ou modifier, sinon supprimer la surveillance, de
manire  ce qu'elle laisse  celui qu'elle frappe la possibilit de
cacher sa position; c'est peut-tre moins en effet, contre la
surveillance elle-mme que contre la manire dont elle est exerce qu'il
faut s'lever. A sa sortie de prison, vous dites  un libr: Vous ne
pouvez habiter Paris ni les grandes villes, vous ne pouvez habiter les
ports de mer, vous ne pouvez habiter les places fortes, o voulez-vous
habiter? c'est retenir d'une main ce que l'on offre de l'autre; c'est
une drision, et o voulez-vous que cet homme rside et travaille,
puisque tous les endroits qui sont des centres d'activit et
d'industrie, et qui par cela mme rclament des ouvriers, lui sont
interdits?

Les librs privilgis qui obtiennent la permission de rsider dans les
grandes villes, sont forcs de se prsenter,  certaines poques, au
bureau de police; de sorte que s'ils parviennent  cacher leur position
relle, ils ne tardent pas  tre pris pour des mouchards, et ils ne
gagnent gure  cette erreur, car, par une de ces bizarreries de notre
caractre national, librs et mouchards sont frapps d'une mme
rprobation; on craint constamment les uns, on a besoin des autres pour
qu'ils vous en garantissent, et cependant on les mprise tous
galement: c'est une anomalie dans nos prjugs.

Quant aux librs que la surveillance parque dans les communes rurales,
ils sont soumis  l'arbitraire du dernier garde champtre, et ceux
d'entre eux qui cultivent la terre, ne peuvent quitter leur commune pour
aller vendre leurs lgumes au march de la ville voisine, sans rompre
leur ban, et s'exposer  une peine correctionnelle; pour eux la
surveillance est une captivit aprs la captivit.

Les meilleurs arguments que l'on puisse opposer  la surveillance, sont
sans contredit des extraits du cong dlivr au forat qui s'y trouve
soumis. En tte et en gros caractres, se trouvent ces mots: _Cong de
forat._ Ensuite on y rapporte les principales dispositions du dcret
du 17 juillet 1807, et notamment les articles 3, 10, 11 et 12 ainsi
conus:

Art. 5. Aucun forat libr,  moins d'une autorisation spciale du
directeur gnral de la police, ne pourra fixer sa rsidence dans les
villes de Paris, Versailles, Fontainebleau et autres lieux o il existe
des palais royaux, dans les ports o des bagnes sont tablis, dans les
places de guerre, ni  moins de trois myriamtres de la frontire et des
ctes.

Art 10. Aucun forat libr ne pourra quitter le lieu de sa rsidence
sans l'autorisation du prfet du dpartement.

Art. 11. Sur _toute la route_  suivre par le forat libr, l'officier
public du lieu auquel il sera tenu de se prsenter, visera sa feuille,
et notera la somme qu'il aura remise au forat libr, pour se rendre 
la nouvelle couche qu'il lui aura indique.

Art. 12. Arriv  sa destination, le forat libr se prsentera au
commissaire de police ou au maire du lieu qui lui dlivrera son cong en
change de sa feuille de route.

J'ai fait ressortir les inconvnients qui rsultaient des dispositions
des articles 5 et 10, mais je ne vous ai rien dit encore des articles
suivants; sur toute sa route et lors de son arrive  destination, le
forat libr est tenu de se prsenter  l'officier public du lieu, mais
l'autorit s'est-elle assure de la discrtion de ce dernier?  voir ce
qui se passe on ne peut douter que la question ne doive tre rsolue par
la ngative; dans certains endroits, dans presque tous mme c'est un
vnement que l'arrive d'un forat, et l'officier public qui le reoit
n'a rien de plus press que d'en informer ses voisins, bientt le forat
devient l'objet de la curiosit publique, l'objet de toutes les
conversations du pays, chacun se redit la nouvelle, chacun accourt sur
son passage, c'est une vritable exposition qui dure depuis l'instant
qu'il se met en route jusqu'au moment o il arrive  sa destination; que
dis-je, elle se perptue au del de ce terme, car dans le lieu qu'il a
choisi pour sa rsidence, la curiosit n'est pas satisfaite alors qu'on
l'a vu arriver, et elle se perptue jusqu' ce qu'elle trouve un aliment
dans d'autres vnements.

Avec un tel luxe de prcautions qui ne permettent pas au libr de
cacher un instant sa position dans un pays o le prjug s'lve avec
tant de force contre lui, que voulez-vous qu'il fasse? que voulez-vous
qu'il devienne? comment voulez-vous qu'il trouve de l'ouvrage?

Placer un malheureux dans cette position, c'est le mettre au-dessus d'un
prcipice, sur une planche  bascule et lui ordonner de marcher;
bientt l'quilibre est rompu, la bascule joue, et l'homme tombe dans
l'abme.

Lgislateurs et philanthropes, avez-vous assez rflchi  l'empire de la
ncessit? Vous qui tes partisans de la surveillance, avez-vous calcul
ce que peut le besoin? ce que peut la faim, sur ceux qu'elle tourmente?
Pour moi, je suis convaincu que la vertu elle-mme, si elle se
personnifiait pour habiter cette terre, succomberait si elle tait mise
en surveillance.

Que l'on ne m'accuse pas d'exagration dans tout ce que je viens de
dire, les faits parlent plus haut que mes paroles; et des faits je
pourrais vous en citer  satit, qui prouveraient ce que je viens
d'avancer.

Un individu, nomm Carr,  peine g de treize ans, fut condamn 
seize annes de travaux forcs, pour un vol de deux lapins, commis la
nuit, de complicit et,  l'aide d'effraction; mais  raison de son ge,
la peine qu'il avait encourue, fut commue en seize annes de prison.
Carr se conduisit bien tant que dura sa captivit et apprit l'tat de
polisseur de boutons; il fut assez heureux, lors de sa libration, pour
trouver de l'occupation, et durant plusieurs annes il ne donna pas le
moindre sujet de plainte; mais le mtier qu'il exerait tant venu 
tomber, il se trouva tout  coup dans la plus affreuse misre; pendant
longtemps il alla voir tous les deux ou trois jours une personne
charitable, et  chaque visite cette personne lui remettait deux ou
trois francs; mais craignant que cette personne ne se lasst de le
secourir, il n'alla plus chez elle et vola, dans une cuisine, deux
casseroles qui pouvaient valoir dix francs au plus; il fut arrt pour
ce fait et condamn aux travaux forcs  perptuit et  la marque.

Lors du dpart de la chane, la personne en question alla voir Carr; et
comme elle ne connaissait pas les circonstances qui l'avaient port 
commettre un nouveau crime, elle crut devoir lui adresser quelques
reproches; eh! monsieur, lui rpondit Carr, je ne pouvais trouver de
l'ouvrage nulle part, j'tais repouss de tout le monde, je n'ai vol
que pour tre envoy au bagne; l, au moins, je mangerai tous les jours.

--Voulez-vous que je vous raconte l'histoire d'un forat libr que
plusieurs d'entre vous doivent avoir connu au bagne de Toulon, celle de
_Aubert_[389]. Cet homme fut condamn le 2 aot 1826, pour un faux
commis dans des circonstances qui le rendaient presque excusable,  cinq
ans de travaux forcs, il subit sa peine au bagne de Toulon, et fut
libr le 2 aot 1831. Il se rendit lgalement  Caen, o il rejoignit
sa femme et sa fille que le prjug et la misre, qui en est la
consquence invitable, le forcrent bientt de quitter dans leur propre
intrt et pour qu'elles ne partageassent pas la rprobation dont il
tait l'objet; il se rendit  Bordeaux, il s'adressa  une des autorits
de la ville, qui touche de ses malheurs, le secourut largement de sa
bourse et lui fit avoir un passe-port non stigmatis, qui lui permit de
chercher un emploi. Il parvint  se faire recevoir comme prcepteur dans
une famille des environs de Bordeaux; il rpondit  la confiance qu'on
lui tmoignait. Mais une fatale circonstance vint dvoiler le mystre
dont il s'entourait et bien qu'on n'et qu' se louer de sa conduite et
de son travail, on le congdia...

Il s'enrla alors dans les armes de Don Pedro, il fut grad et passa
trois ans en Portugal, puis il resta cinq ans en Belgique, d'abord comme
ouvrier dans une fabrique de fer, puis  la tte d'une cole de jeunes
enfants, mais la rprobation vint l'y chercher et l'en chasser, il
parvint alors  se faire admettre comme surveillant au chemin de fer,
section de Gouy, les pitons  Charleroi, mais les travaux une fois
achevs il se trouva de nouveau sans emploi et dans l'impossibilit d'en
trouver un, parce que sa vritable position tait connue; il passa en
Prusse o il fut arrt et ramen  la frontire franaise, en France on
l'arrta galement et aprs une prvention de vingt-trois jours, il fut
condamn  vingt-quatre heures de prison, pour rupture de ban. Les
certificats dont il tait porteur plaidrent en sa faveur, et en le
condamnant le prsident du tribunal dplora la svrit de la loi, mais
elle dictait la sentence, il ne put qu'user de la facult qu'elle lui
laissait pour infliger le minimum de la peine.

Aprs avoir satisfait  cette condamnation, le forat libr se rendit 
Metz o le prfet de la Moselle l'envoya  Remelfding dans la colonie de
M. Appert. Il y resta huit mois et en sortit parce qu'il fut impossible
 ce gnreux philanthrope de continuer plus longtemps son oeuvre
charitable. Le libr voulut alors se rendre  Couvron, prs Vitry, o
les travaux du chemin de fer taient alors en pleine activit. Il en
sollicita l'autorisation, elle lui fut refuse par le caprice d'un
secrtaire de mairie, et c'est par suite d'un refus aussi inexplicable
que ce malheureux, porteur d'excellents certificats et d'une lettre de
recommandation fort honorable du sous-prfet de Toul, se trouvait
rduit  mendier des secours le long de la roule qu'il parcourait pour
se rendre  Dreux, lorsque je le rencontrai. Cette victime du prjug et
des rigueurs de la surveillance, vingt-trois ans aprs l'expiration de
sa peine, versait des larmes amres en me disant qu'il savait bien qu'il
n'tait qu'un lche puisqu'il endurait depuis si longtemps de semblables
tortures et de semblables humiliations sans avoir le courage de se
dtruire.

--Pourquoi qu'il ne _grinchissait_[390] pas? dit Coco-Desbraises.

--Des ides? reprit Cadet-l'Artsien.

--Des ides de _pantre_[391], ajouta Cadet-Filoux. Mais si cet homme
faisant un retour sur lui-mme et sur la socit qu'il trouve inexorable
vingt trois ans aprs la perptration d'un crime  peu prs excusable,
se rvoltait enfin contre elle et redevenait criminel, qui devrait-on
accuser, hein?

--Ce n'est pas lui, bien sr, rpondit le grand Louis  cette question
du vieux Cadet-Filoux.

--Quoi qu'il en soit, reprit Cadet-l'Artsien, Aubert n'est pas le seul
_fagot_[392] dont je puisse vous raconter l'histoire; mais comme je ne
veux pas vous tenir l jusqu' demain matin, je ne vous parlerai plus
que d'un seul, de Blanchet.

Blanchet avait t condamn  la prison pour un vol de peu d'importance
commis dans un moment d'ivresse. A l'expiration de sa peine, il fut
plac sous la surveillance et envoy dans une petite localit de la
province o il n'avait ni parents ni amis, il y manqua d'ouvrage.
Habitu depuis vingt ans au sjour de Paris, seule ville dans laquelle
il pt gagner sa vie (il tait marchand des quatre saisons), il y
revint; mais bientt il fut arrt pour rupture de ban et condamn.
Renvoy de nouveau en province, la ncessit lui fit encore une loi de
regagner la capitale; mais cette fois, instruit par l'exprience, il se
cacha. Les moyens de gagner sa vie lui devinrent par l plus difficiles,
et bientt il tomba en rcidive. Cet homme pourtant n'avait pas le got
du mtier, ses sentiments taient droits et honntes. Il tait rest
longtemps  la Conciergerie et s'tait attir l'estime des autres
dtenus et celle de ses gardiens. Sa conduite y fut toujours exemplaire
et il sut,  ce qu'on assure, gagner la confiance de monsieur le
directeur de la prison. Cette confiance fut entire et jamais il n'en
abusa. On dit que monsieur le directeur affirmerait au besoin que
Blanchet n'avait que des sentiments honntes, et pourtant la
surveillante en a fait un _grinche_[393] comme nous autres.

Lorsqu'une peine, ou plutt ce qui n'est que l'accessoire d'une peine,
produit de tels effets, cette peine ou cet accessoire, comme on voudra
le nommer, est jug; il doit disparatre de nos codes ou subir dans son
application de notables changements; la socit a bien le droit de
punir, mais elle ne peut avoir celui de dpraver.

Il semble, au reste, que les lgislateurs eux-mmes aient compris le peu
de valeur morale de notre loi sur la surveillance, car pendant longtemps
ils ont laiss au libr la facult de s'en affranchir, moyennant le
dpt d'une somme dont le chiffre a vari, mais qui ne s'est jamais
leve au del de quelques cents francs: belle garantie, vraiment, pour
la socit qu'une pareille somme.

On a fini par comprendre qu'il tait monstrueux d'accorder aux librs
la facult de racheter une peine, de faire ainsi du chtiment une
marchandise vnale; et maintenant tous les librs restent soumis  la
surveillance. On et mieux fait de les en affranchir tous, si on ne
voulait pas remdier aux maux qu'elle produit. Ces maux sont rels, ils
sont immenses, et ils produisent leurs effets  chaque instant; voyez
les tables de statistique, les rcidives augmentant progressivement;
vous avez gnralis la surveillance, elle frappe par cela mme sur un
plus grand nombre d'individus, et les rcidives sont plus nombreuses;
cela devait tre, c'tait une consquence force; et si l'on voulait
tablir une rgle de proportion, on trouverait, je n'en doute pas, que
le rapport entre les rcidives et le nombre des librs parqus ou
traqus par la surveillance, a constamment t le mme.

Ne cherchez donc pas ailleurs la cause de cette recrudescence des crimes
qui effrayent la socit; que l'on s'attache  combattre ou  dtruire
cette cause, et que l'on n'aille pas chercher le remde dans un nouveau
systme pnitentiaire qui, quand bien mme il produirait les bons effets
qu'on en attend, n'aurait rien fait pour la scurit de la socit, si
pralablement on n'avait pas dtruit les prjugs qui la dominent
encore.

--Cadet-Vincent, mes enfants, reprit Cadet-Filoux, vous a dit tout 
l'heure ce qui arrivait au _grinche_ qui tait assez sot pour
_rengracier_[394]. Je reviens au point o il m'a interrompu; je vous
disais tout  l'heure que beaucoup de _garons_[395] s'ils le pouvaient,
quitteraient le mtier pour se mettre  _turbiner_[396]. Je n'ai donc
pas besoin de m'arrter sur ce point o j'tais arriv lorsqu'il m'a
interrompu.

--Dcidment ce vieux sclrat prche, dit le vicomte de Lussan  ses
deux compagnons; j'ai bien envie d'envoyer  tous les diables le
prdicateur et ses auditeurs.

--Gardez-vous-en bien, cher vicomte, rpondit Salvador; il ne faut pas
que nous soyons les provocateurs, si nous ne voulons pas avoir sur les
bras toute cette vile canaille.

Ces quelques paroles changes  voix basse n'avaient pas interrompu
Cadet-Filoux, qui continuait en ces termes:

Si les crimes de quelques-uns d'entre nous pouvantent la socit, si
nos dprdations rompent l'quilibre de la machine sociale, ne faut-il
pas, autant que nous, accuser l'organisation, les lois, les moeurs de
cette mme socit?

Pour justifier la rigueur des lois qui rgissent les classes infimes de
la socit, on objecte que presque tous les _grinches_ sortent des rangs
du proltariat. C'est vrai, ou  peu prs; mais qu'est-ce que cela
prouve, si ce n'est la vrit de ce vieux dicton populaire: _Ventre
affam n'a point d'oreilles_.

Admettons donc que tous les _grinches_ de profession sortent des rangs
du peuple. Je ne vous parlerai pas des grands criminels qui,  quelques
exceptions, appartiennent aux classes leves.

--Il a ma foi raison, le vieux singe, dit Roman au vicomte de Lussan:
c'est plus souvent des salons que des mansardes que sortent les
assassins et les faussaires.

--Que voulez-vous, messire intendant, rpondit celui-ci, les gens de peu
n'ont pas l'intelligence assez dveloppe pour concevoir les grandes
choses.

--Ceci admis, je vous demanderai s'il y a en France des tablissements
dans lesquels cette multitude d'enfants du peuple qui vaguent sur les
places et sur les boulevards puissent tre conduits afin d'y apprendre
un tat et d'y recevoir, en contractant l'habitude du travail et de la
sobrit, l'ducation que, dans un pays qui marche, dit-on,  la tte de
la civilisation, tous les hommes devraient possder? Non.

Pourquoi? parce que pour crer des tablissements de ce genre, il faut
de l'argent et que l'argent manque, belle rponse, vraiment! l'argent ne
manque pas lorsqu'il s'agit de subventionner des journaux, ou des
thtres auxquels le peuple ne va jamais, de payer des danseuses qui ne
dansent pas pour lui, ou d'riger des palais dans lesquels on ne le
laisse pas entrer. L'argent ne manque donc pas et vous croyez tous comme
moi qu'il serait  dsirer qu'il fut employ  fonder quelques
tablissements philanthropiques, semblables  ceux dont je viens de vous
parler.

Quoi qu'il en soit il n'en existe pas, et les enfants auxquels ils
seraient si utiles, vont passer la plus grande partie de leur temps aux
Quatre billards[397] ou dans tout autre lieu semblables et ils
deviennent des _pgriots_[398].

Le _pgriot_, mes enfants, occupe les derniers degrs de l'chelle au
sommet de laquelle sont placs les _pgres de la haute_[399]; les hommes
comme _rupin_, le provenal; Richard, comme Cadet-l'Artsien,
Coco-Lardouche et moi jadis, et dont vous autres vous occupez les
chelons intermdiaires. Le besoin conduisait la main du _pgriot_
lorsqu'il commit son premier vol et peut-tre que si quelqu'un voulait
bien lui donner du pain en change de son travail et l'aider de quelques
conseils, il abandonnerait un mtier dont les commencements doivent lui
paratre assez rudes. Le _pgriot_ est timide et ce n'est que lorsqu'il
est pouss dans ses derniers retranchements, qu'il se hasarde  tirer de
la poche de celui qui se trouve  sa porte, un foulard que la
_fourgate_[400] lui payera le quart de sa valeur, le _pgriot_ est
toujours sale et mal vtu, il ne djeune jamais et ne dne pas tous les
jours; lorsqu'il a quelques sous, il va prendre gte dans un des htels
 la nuit de la Cit; lorsque son gousset est vide, il se promne toute
la nuit, si la premire patrouille qu'il rencontre ne le mne pas au
corps de garde, qu'il ne quittera que pour aller chez un
_quart-d'oeil_[401] qui l'enverra  la _cigogne_[402].

Voil comment on devient _grinche_, l'homme pauvre devient
_goupeur_[403], on l'envoie  la _Lorcefe_[404], il en sort
_poisse_[405]. L'enfant ignorant et abandonn devient _pgriot_, on
l'envoie en prison, il en sort voleur, c'est toujours la mme chanson
avec des variations diffrentes. Une fois qu'on est arriv l,
savez-vous ce qu'il faut faire?

--Eh ben! qu qui faut faire? dit Dlicat.

--Prendre le temps comme il vient, la soupe comme elle est, et faire son
mtier en _brave garon_[406], rpondit Cadet-Filoux.

L, _du flan, birbe_[407], dit Charles la belle Cravate, est-ce qu'une
fois qu'on a _mis la main  la pte, il n'y a plus moyen de la
retirer_[408]?

--Plus moyen, mon garon, plus moyen et pour vous prouver  tous que je
ne vous en impose pas, je vais vous raconter en peu de mots l'histoire
d'un _grinche_ qui a voulu redevenir _pantre_[409]. Dis-donc
Cadet-Vincent, as-tu connu l-bas, dans la salle n 3, un nomm Etienne
Lardenois.

--Je crois bien, un beau brun, fort comme un taureau et courageux comme
un lion, g de vingt-cinq  trente ans au plus; mais dis-donc,
Coco-Desbraises, tu l'as connu aussi, toi, Etienne Lardenois,  preuve
qu'on jour il t'a donn une fameuse _floppe_?

--Oui, oui, je l'ai connu, Etienne Lardenois, rpondit Coco-Desbraises
d'une voix sombre.

--Eh bien! voici ce qui lui est arriv: reprit Cadet-Filoux.

--Etienne Lardenois avait t _gerb_  _cinq longes de dur_, pour un
_grinchissage avec fric-frac_, dans une _taule_ habite[410]; vingt ans
et plus de _pr_[411] a s'arrache, dix ans a se tire, cinq ans a se
fait par-dessus la jambe; vous savez a, vous autres; aussi, Etienne
Lardenois, qui tait un joyeux compre, ne s'affligea pas beaucoup de sa
condamnation, et lorsqu'il arriva au bagne de Toulon, il tait gai comme
un pinson. Au bout de quelques jours, a n'tait plus a, Etienne
Lardenois ne pouvait pas s'accoutumer aux coups de rotin de messieurs
les argousins; aussi, il ne fit pas ses cinq _longes_, il les arracha,
et lorsqu'il reut ses _escraches de fagot affranchi_[412], il se promit
bien de ne plus revenir  Toulon, le pauvre garon! il ne se doutait pas
du nombre des obstacles qu'il serait forc de surmonter, s'il voulait
tenir la promesse qu'il s'tait faite.

Comme il avait t condamn  une poque ou il tait encore possible de
racheter sa _surbine_[413]...

--C'tait le bon temps, dirent tous ceux de la compagnie qui savaient
que le cas chant la facult dont venait de parler Cadet-Filoux, leur
serait enleve, c'tait le bon temps...

--Il n'eut pas trop  en souffrir, il lui fut permis de rester  Paris.

--Dites donc, _birbe_[414] dit Robert, savez-vous que c'est une drle de
loi que la _surbine_; ainsi, un suppos moi qu'tait bijoutier de mon
tat avant que d'tre _grinche_, si j'venais d'faire un _gerbement_[415]
et qu'j'en aie d'la _surbine_, on m'enverrait dans un trou
_d'vergne_[416] ou dans un _villois de la Jargole_[417]?

--Comme tu dis, fiston.

--Eh ben! alors, j'pourrais pas _rengracier_[418], puisqu'on ne fait des
bijoux qu' _Pantin_[419]; faudrait que j'_grinchisse pour
morfiler_[420].

--C'est ce que tu ferais et tu aurais raison, mon garon; mais pour en
revenir  Etienne Lardenois; je vous disais donc qu'il lui fut permis de
rester  Paris.

Etienne Lardenois, tait ciseleur de son tat, c'tait un excellent
ouvrier, presqu'un artiste; aussi il fut admis sans difficult dans un
atelier o, pendant un certain laps de temps, il gagna cinq francs par
jour.

--C'tait joli, on pouvait boulotter avec a, dit Cadet-Vincent.

--Malheureusement pour Etienne Lardenois, continua Cadet-Filoux, un
grinche, avec lequel il avait eu des raisons l-bas et qui lui en
voulait depuis qu'il en avait reu une floppe des mieux conditionnes,
le rencontra et finit par savoir o il travaillait, il crivit au
bourgeois d'Etienne Lardenois et il lui apprit que celui qu'il occupait
tait un _fagot affranchi_[421].

--Et voil Etienne Lardenois renvoy de son atelier? dit Cadet-Vincent.

Cadet-Filous se mit  rire aux clats:

--Tu ne sais pas? continua-t-il lorsque cet accs d'hilarit fut pass,
tu ne sais pas combien les _pantres_[422] sont coquins; le bourgeois
d'Etienne Lardenois ne le renvoya pas; mais sachant trs-bien que son
ouvrier ne pourrait pas, s'il sortait de chez lui, trouver de l'ouvrage
ailleurs, il lui diminua sa journe de moiti; il ne lui paya plus que
deux francs cinquante centimes ce qu'auparavant il lui payait cinq
francs; le pauvre garon fut forc d'en passer par l.

--Mais ce bourgeois-l tait aussi coquin que nous, dit Bolet le mauvais
gueux.

--Je ne vous dis pas le contraire; quoi qu'il en soit, Etienne
Lardenois, qui avait la bonhomie de croire que c'tait une preuve qu'on
voulait lui faire subir afin de savoir s'il tait rellement redevenu
honnte homme, travailla autant et aussi bien que pour cinq francs. Cela
ne faisait pas le compte du grinche qui l'avait vendu; voyant qu' la
dnonciation qu'il avait faite au bourgeois d'Etienne Lardenois, son
ennemi n'avait pas t honteusement chass de son atelier, il se dit
qu'il serait peut-tre plus heureux s'il s'adressait aux camarades de ce
dernier; en consquence, il les accosta dans un cabaret, un jour o
Etienne Lardenois n'tait pas avec eux; car il tait trop lche pour
attaquer son ennemi en face.

--C'est--dire, s'cria Coco-Desbraises.

--Est-ce que tu connais l'ennemi d'Etienne Lardenois? dit Cadet-Filoux.

--Non, rpondit le misrable, charm de ce que le vieux n'avait pas
l'intention de le nommer.

--En ce cas, tais-toi et laisse-moi achever mon histoire.

Ce qu'avait prvu le _macaron_[423] qui avait _mang sur l'orgue_[424]
d'Etienne Lardenois arriva, les ouvriers ne voulurent plus travailler
avec un forat libr, et le matre fut, malgr lui, forc de le
renvoyer; vous avez devin que la position d'Etienne Lardenois fut
bientt connue de tous les gens de son tat, et qu'en consquence il dut
y renoncer: que pouvait-il faire?

--Parbleu, grinchir, dit Cornet tape dur.

--Il ne le voulait pas. Voil ce qu'il fit: aprs avoir puis toutes
ses ressources, engag ou vendu tout ce qu'il possdait, fait feu des
quatre pieds et remu ciel et terre pour trouver  s'occuper, sans
pouvoir y parvenir.

Il existe  Clichy un tablissement dans lequel on fabrique du blanc de
cruse...

--Ah a! dit Robert, j'ai dj entendu plusieurs fois parler de c'te
fabrique comme de queuque chose de terrible: qu que c'est donc?

--Vous voulez savoir ce que c'est que la fabrique de blanc de cruse de
Clichy, rpondit le vicomte de Lussan, qui jusqu' ce moment n'avait pas
pris part  la conversation, je vais vous le dire.

--Eh! bien a nous fera plaisir, reprit Cadet-Vincent.

--Nous dcernons des croix et des couronnes de lauriers  ceux qui se
sont montrs braves sur le champ de bataille, continua le vicomte de
Lussan, nous avons des couronnes de chne et des mdailles de tous les
mtaux et de tous les modules, pour ceux qui ont eu le bonheur de sauver
un ou plusieurs de leurs semblables  la suite d'un incendie on d'une
inondation: c'est juste, n'est-ce pas, il faut rcompenser toutes les
belles actions?

--Sans doute, dit Robert, on est _grinche_, c'est vrai, mais on est
Franais tout d'mme; et quand on voit la croix d'honneur briller sur la
poitrine d'un brave troupier qui l'a gagne sur le champ de bataille,
quand on voit une belle mdaille d'argent pendu par un ruban tricolore 
la veste d'un marinier qui a sauv des flots quelques douzaines de
personnes, a fait plaisir.

--Et bien! mon ami, il y a des hommes plus braves et plus vertueux que
ceux auxquels on accorde ces belles rcompenses, et pour ceux-l on n'a
que des rebuffades, du mpris et de la rpulsion.

--Bah! dit Cornet tape dur dont les yeux carquills annonaient le plus
profond tonnement, et qui que c'est donc que ces hommes-l?

--Ces hommes-l, ce sont les ouvriers de la fabrique de blanc de cruse
de Clichy; ils ont certes bien de la vertu et un bien grand courage, les
malheureux que la misre ou les rigueurs d'une surveillance mal entendue
forcent  venir chercher  la fabrique de Clichy des moyens d'existence
pour leur famille et pour eux, et qui prfrent une mort cruelle, 
laquelle ils savent d'avance qu'ils ne pourront chapper,  la ncessit
de commettre une seconde faute ou une chute nouvelle; en effet, la
fabrication du blanc de cruse est si malsaine, les manations qui
s'exhalent de la trituration des matires que l'on y emploie, matires
parmi lesquelles domine l'oxide blanc de plomb, sont si pernicieuses,
qu'il faut avant de se dterminer  aller travailler  la fabrique de
Clichy, avoir fait le sacrifice de sa vie; un homme d'une force
ordinaire y est expdi en six semaines ou deux mois au plus, un hommes
sain et vigoureux rsiste trois ou quatre mois ceux qui durent six mois
sont les hercules.

Si un salaire lev permettait  ces misrables l'esprance de laisser
aprs eux un morceau de pain  ceux qui leur sont chers? si au moins
leurs derniers jours qu'ils passent dans la pratique de la vertu la plus
rare, l'abngation, n'taient pas abreuvs d'amertume, il ne faudrait
pas trop crier contre les fabriques de blanc de cruse; mais il n'en est
rien, ces ouvriers gagnent un franc cinquante  deux francs par jour, et
les lpreux, au moyen ge, n'inspiraient pas plus d'horreur que l'on
n'en a de nos jours pour les ouvriers de la fabrique de Clichy; ces
malheureux sont regards par les gens du pays comme des pestifrs
maudits de Dieu et des hommes, et portant avec eux la contagion et la
mort; et cela est si vrai, qu'il n'est pas dans Clichy une seule fille
qui le connaissant veuille bien danser avec un de ces ouvriers (ces
cadavres ambulants, ! puissance du caractre franais, dansent pour
s'tourdir), on refuse de prendre du tabac dans leur tabatire, et
personne ne voudrait qu'ils en prissent dans la leur; dans beaucoup de
cabarets on ne veut pas les recevoir, et ceux dans lesquels ils sont
admis ne sont frquents que par eux; si des buveurs s'y trouvent
lorsqu'ils y arrivent, ils s'en loignent, et si par hasard on voit un
homme du pays boire avec un de ces ouvriers sans le connatre, on a un
mot d'ordre pour l'avertir: _au plomb_, et  cet avertissement, il
quitte l'ouvrier qui retombe de toute sa hauteur dans l'isolement le
plus complet.

Allez, lorsque vous n'aurez rien de mieux  faire, vous promener du ct
de Clichy, et vous verrez rder aux environs de la fabrique de
malheureuses femmes tranant aprs elles des enfants maigres et
rachitiques, auxquelles des hommes encore plus ples et plus tiols
qu'elles ne le sont elles-mmes, remettront une petite somme destine 
faire les frais de leur subsistance du lendemain; vous verrez ces
malheureuses s'loigner la mort dans le coeur, aprs avoir lu dans les
yeux du pre de leurs enfants l'annonce d'une mort prochaine.

Voil le sort que la socit rserve  ceux d'entre vous qui, presss
par le dsir de redevenir d'honntes gens, iraient chercher des moyens
d'existence  la fabrique de blanc de cruse de Clichy.

--Ah ben! y n'y a pas de presse, dit Charles la belle Cravate; mais
comment donc qui s'fait qu'on souffre qu'il existe des tablissements
ousque des hommes vont s'empoisonner  raison de deux francs par jour.

--C'est qu'il faut  l'industrie des couleurs fines et qui durent
longtemps, reprit le grand Louis, et qu'on tient plus  a qu'
l'existence d'un tas d'ferlampiers comme nous autres.

--Richard vous disait tout  l'heure, reprit Cadet-Filoux, que pour
supporter pendant six mois la vie  la fabrique de blanc de cruse, il
fallait tre un hercule; les hercules sont rares mais il y en a, et
Etienne Lardenois en tait un. Je le rencontrai par hasard un jour que
j'allais faire une petite promenade matinale dans la campagne, ce fut
lui qui m'aborda, car je ne l'avais pas reconnu le pauvre garon. La
plus effrayante pleur avait remplac les belles couleurs de son visage,
ses yeux, dont le blanc tait sillonn de petits filets sanguinolents,
taient mornes et ternes, et c'est  peine s'ils pouvaient supporter
l'clat du grand jour; ses cheveux taient presque tous tombs, ses
lvres avaient pris cette couleur violace qui rappelle les marbrures
que l'on remarque sur les cadavres qui sont rests longtemps dans l'eau,
il n'avait plus de dents, il tait maigre et il tait plus courb 
trente ans que je ne le suis  quatre-vingt-quatre.

--Eh bien! _birbe_[425]. me dit-il d'une voix presque teinte, vous ne
me _reconnobrez_[426] donc pas?

--Ma foi, lui rpondis-je, tu es si chang que si tu ne m'avais pas dit
ton nom, je ne me serais pas dout que c'tait toi. Il faut changer de
mtier, mon garon.

--Il est trop tard, _Vioque_[427], il est trop tard! mon compte est
rgl... J'en ai encore pour un mois, a fera six que j'aurai dur;
c'est beaucoup. J'ai eu du bonheur. Allons, venez _casser un grain de
raisin_[428]. Nous entrmes chez le _malzingue_[429] le plus voisin, et
tout en vidant une _rouillarde_[430], qu'il voulut absolument payer, il
me raconta ce qui lui tait arriv. Le pauvre garon n'en voulait pas 
celui qui lui avait fait perdre son tat; il me dit seulement en me
quittant que Dieu le punirait tt ou tard. Probablement qu'il croyait
aux _loffitudes_[431] de la religion depuis qu'il voyait la
_carline_[432] de si prs.

--Il n'avait pas dj si tort de croire au _mec des mecs_[433], dit
Cadet-l'Artsien; car aprs tout, il y en a un de _mec des mecs_. Ce
n'est ni vous ni moi qui avons cr tout ce qui nous entoure, et il est
plus que probable que nous n'avons pas t jets sur la terre pour vivre
comme des _tambours_[434].

--En v'la un de _bigoteur_[435], qui a le _taffetas_[436] d'aller en
_glier_[437] o le _Raboin_[438] le retournera pour le faire
_riffauder_[439]. Parce qu'il est prs de _conir_[440]. Il veut faire le
bon aptre, dit Coco-Lardouche, de sa voix caverneuse et saccade.

--J'ai fait tout mon possible, mes enfants, pour vous prouver que les
circonstances faisaient autant plus de _grinches_ que la volont des
hommes qui exercent la profession; et d'aprs ce que je vous ai dit
d'Etienne Lardenois, vous avez d voir qu' moins de se rsigner 
suivre son exemple, il n'y avait gure moyen de rentrer, sur la route
commune une fois qu'on s'en tait cart. Je ne puis donc que vous
rpter en d'autres termes ce que je vous disais en commenant: Puisque
vous tes _grinches_ restez _grinches_; mais ne donnez pas  ceux qui
vous font la guerre des armes contre vous-mmes. Au lieu de vous
dtester les uns les autres, que le _pgriot_[441] serve, sans orgueil,
le _pgre de la haute_[442], en attendant qu'il le devienne  son tour.
Paris, dit un vieux proverbe, n'a pas t bti en un jour. Subissez sans
vous plaindre les consquences de la vie que vous menez. Il ne se livre
pas de bataille qui ne cote la vie  plus ou moins de soldats; votre
libert quelquefois mme votre vie, sont les enjeux de la partie que
vous jouez contre la socit, partie que tt ou tard vous devez perdre.
C'est l une vrit que vous auriez tort de chercher  vous dissimuler;
vous devez donc, si vous tes raisonnables, tcher de la faire durer le
plus longtemps possible.

--Qu'il est _marlou_[443] le _birbe_[444], dit Charles la belle Cravate,
c'est que c'est vrai tout de mme ce qu'il nous a dit l.

Le vieux Cadet-Filoux, que les loges de ses auditeurs, tout grossiers
qu'ils taient, paraissaient singulirement flatter, ne se serait pas
ht de conclure, si Salvador ne s'tait pas pench vers lui, et ne lui
avait pas dit  voix basse de passer de suite  la proraison de son
sermon. Il ne pouvait continuer du moment que Salvador lui intimait
l'ordre de se taire; car il avait intrt  ne rien faire qui pt
dplaire  celui-ci, qui lui glissait souvent dans la main quelques
pices d'or qui, avec ce que lui donnait la mre Sans-Refus, qui se
serait fait un scrupule de laisser dans la misre un ancien camarade
d'affaires de l'auteur de ses jours, et la petite rente qu'il possdait,
l'aidaient  passer doucement sa vie.

--Pour qu'elle dure, cette partie, il faut, continua-t-il, aprs avoir
adress  Salvador un regard qui indiqua qu'il tait arriv  conclusion
de son discours, que le camarade en libert n'abandonne pas le camarade
dans la peine; il faut aussi qu'il ne vienne jamais  ce dernier la
pense d'amliorer sa position aux dpens de ses camarades en libert;
il faut en un mot que vous vous donniez tous la main et que vous vous
aimiez comme des frres; c'est ce que je vous souhaite, et je vous donne
ma bndiction. _Amen._

--Bravo! bravo! s'crirent tous les bandits en empoignant les _petits
pres noirs_ placs devant eux. A la sant du _birbe_[445].

Les ttes taient dj passablement chauffes lorsque les fioles de
parfait-amour, de cent-sept ans et de cognac, que depuis quelques
instants les convives de la mre Sans-Refus lorgnaient du coin de l'oeil,
furent apportes sur la table.

Les liqueurs venaient d'achever ce que le vin bleu avait si bien
commenc, lorsque la mre Sans-Refus voulant laisser  ses convives
toute la libert possible, et craignant sans doute que la prsence
d'une personne du sexe ne leur impost une rserve incommode fit comme
les dames anglaises, qui quittent la table afin de laisser  leurs maris
la facult de se griser  leur aise aussitt que l'on a enlev le
dessert.

Les trois vieillards, Cadet-Filoux, Cadet-l'Artsien et Coco-Lardouche,
auxquels leur grand ge imposait une sobrit et des habitudes d'ordre
que n'taient pas forcs d'observer les autres individus de la
compagnie, suivirent l'exemple de la matresse du lieu.

La mre Sans-Refus, avant de quitter ses convives, leur adressa une
grimace qu'ils voulurent prendre pour un sourire, et leur recommanda de
bien s'amuser et de ne pas mnager son vin, dont il restait encore trois
pices dans un des coins du caveau.

--Non! qu'on ne le mnagera pas ton _picton_[446], avait dit Dlicat 
ses deux acolytes lorsque la mre Sans-Refus s'tait retire. Avez-vous
_rembroqu_ la _bonique_[447]? c'est pis que l'talage d'un
_orphelin_[448], et dire que tout a c'est nos sueurs, c'est not' sang!
Qu mal qu'il y aurait  lui _pesciller d'esbrouffe_[449], tout ce
qu'elle nous a _esgar_[450] la vieille _attriqueuse_[451]?

Dlicat, Coco-Desbraises et Rolet le Mauvais gueux occupaient,  table,
l'extrmit oppose  celle o se trouvaient Salvador, Roman et le
vicomte de Lussan.

Vernier les Bas bleus, qui en entrant s'tait plac au centre de la
table, entre Cornet tape dur et Cadet-Vincent, venait sans affectation
de quitter sa place et de s'approcher de Roman qui lui avait fait signe
de venir lui parler.

Les trois amis n'avaient pas mis encore Vernier les Bas bleus dans la
confidence de leur projet; il fallait cependant qu'ils sussent s'ils
pouvaient compter sur lui.

--Ecoute, lui dit Roman qui s'tait charg de la ngociation; tu as
devin sans doute que nous avions Rupin, Richard et moi, le plus grand
intrt  ce que le secret dcouvert par Coco-Desbraises et Dlicat,
secret qu'ils ont dj fait connatre  Rolet le Mauvais gueux, ne soit
plus connu de personne?

--Pardine!

--Et crois-tu qu'il y ait plusieurs moyens de forcer ces hommes  se
taire?

--Je n'en connais qu'un; et si vous voulez l'employer, vous pouvez
compter sur moi, dit Vernier les Bas bleus, en adressant  Roman un
regard significatif. Je n'ai pas oubli qu'ils ont voulu me
_buter_[452].

--Voyons, dit le vicomte de Lussan, ils sont ici quatorze: si le combat
s'engage, quels sont ceux qui seront contre nous, et quels sont ceux qui
resteront neutres?

--Vous aurez contre vous, outre les trois en question, le grand Louis et
Charles la belle Cravate, et peut-tre un ou deux autres; Robert,
Cadet-Vincent et les autres ne se mleront de rien.

--Eh! mais la partie est beaucoup plus belle que je ne le pensais,
reprit le vicomte de Lussan; il ne s'agit plus que de l'engager.

--a ne sera pas difficile, reprit Vernier les Bas bleus, si vous voulez
me laisser faire.

--Tu as carte blanche, mon cher, lui rpondit Roman, qui dit  ses deux
amis, lorsque Vernier les eut quitts pour aller se placer prs de
Dlicat et de ses deux acolytes: cet homme pourrait bien, pendant les
trois jours qu'il vient de passer avec ces individus, avoir appris
beaucoup trop de choses. Lorsqu'il nous aura aid  nous dbarrasser de
ceux-ci, nous lui rglerons son compte.

--Encore! dit Salvador.

--Messire Roman a parfaitement raison, dit le vicomte de Lussan.

Tandis que les _rupins_, si l'on veut bien nous permettre de conserver 
ces trois personnages le nom qu'ils portaient dans le lieu o ils se
trouvaient, changeaient  voix basse les quelques paroles qui
prcdent, Vernier, de son ct, ne perdait pas son temps prs de
Dlicat et de ses deux amis.

--Je viens de causer avec les _rupins_, leur dit-il.

--Eh bien! qu qui t'ont dit? dit Dlicat, le visage allum par le vin
et la colre.

--Qu'ils se moquaient de toi et de tes amis, rpondit Vernier les Bas
bleus.

--Ah! ils ont dit a, repartit Coco-Desbraises, y leur-z-y en cuira.

--Faut les _buter_[453], ajouta Rolet le Mauvais gueux.

--Au fait, c'est votre faute, reprit Vernier les Bas bleus. Aprs avoir
reconnu qu'il tait impossible d'_enquiller_[454] chez eux, o,
dites-vous, il y a un _abadis de larbins du raboin_[455], vous me
chargez de leur dire que s'ils ne vous _coquaient pas_ dix _tailbins
d'altque de mille balles, vous mangeriez sur leur orgue_[456], et vous
ne m'apprenez rien de ce que vous savez, de sorte que j'ai en l'air d'un
_sinve_[457].

--Eh bien! dis donc, les Bas bleus, repartit Coco-Desbraises, j'ai dans
la _sorbonne_[458] que t'es pas si _sinve_ que t'en as l'air, et que ce
n'est pas sans intention que tu nous _trimballes_  la _cambrouze_[459]
depuis trois _luisants_[460], m'est avis que tu es de _mche_[461] avec
les _rupins_ pour nous _emblmer_[462].

--Si je savais a, ajouta Dlicat en tirant de la poche de sa redingote
un long couteau-poignard, si je savais a, j'te fourrerais mon
_lingre_[463] dans le _palpitant_[464] jusqu'au manche.

Dlicat avait lev la voix pour prononcer ces mots; ses yeux, qui
sortaient de leur orbite, lanaient des clairs et des commissures de
ses lvres sortaient de lgers flocons d'cume.

--Qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce qu'il y a? s'crirent  la fois tous
les bandits.

Vernier les Bas bleus s'tait promptement recul en arrire, lorsqu'il
avait vu Dlicat s'armer de son couteau-poignard.

--Il y a, dit-il en dsignant Dlicat, que ce mchant gamin veut me
_buter_[465], parce que je ne veux pas l'aider  _escarper_[466] les
_rupins_.

--Ah! tu nous trahissais, _lzard_[467]! s'cria Coco-Desbraises; eh
bien! tu ne sauras rien, et nous allons te _refroidir_[468].

--Il parat que Vernier ne sait rien, dit Salvador  Roman.

--Coco-Desbraises vient sans s'en douter de lui sauver la vie, rpondit
celui-ci. Eh bien! vicomte, je crois qu'il est temps d'ouvrir le bal;
tes-vous prt?

--Tout prt, _my dear_, rpondit le vicomte de Lussan en se levant avec
beaucoup de sang-froid. Par lequel voulez-vous que je commence?

--Un instant, dit Salvador, puisqu'ils n'ont pas d'armes  feu, il faut
nous laisser attaquer.

Vernier les Bas bleus, profitant du tumulte, s'tait rapproch des
rupins; Dlicat prorait au milieu d'un groupe compos de ses deux
intimes, du grand Louis, de Charles la belle Cravate et de quelques
autres, et vomissait  haute voix les plus sales injures contre Salvador
et ses amis.

--Voulez-vous _rengracier_[469], dit enfin Salvador d'une voix de
tonnerre, il y a assez longtemps que cela dure et si vous ne cessez 
l'instant, vous allez me forcer de vous corriger tous.

--Qu'est-ce que c'est? nous corriger, s'cria Rolet le Mauvais gueux, et
presque tous les bandits, s'avancrent contre les rupins. Robert,
Cadet-Vincent, Cornet tape dur, et quelques autres, prvoyant une lutte
 laquelle ils ne voulaient pas prendre part, se htrent de se hisser
sur les dernires marches de l'chelle de meunier, d'o ils pouvaient
tre spectateurs de ce qui allait se passer, sans craindre d'attraper
quelques horions.

Les rupins et Vernier les Bas bleus se placrent le long du mur, afin
d'viter d'tre cerns.

--_Arma presto, subito!_ dit Roman; puis ils mirent tous la main aux
pistolets de combat, dont ils avaient eu soin de se munir. Il leur
fallait triompher de neuf coquins rsolus, que le vin et l'eau-de-vie
qu'ils venaient de boire, avaient transforms en autant de btes
froces.

--_Butons_[470] les rupins d'abord, criaient Dlicat, Coco-Desbraises et
Rolet le Mauvais gueux; _butons-les_, nous _refroidirons_[471] aprs la
_fourgate_[472], et nous _rapioterons_[473] partout; il y a _gras_[474]
dans la _taule_[475].

--A bas les _lingres_[476], tas de _ferlampiers_[477], cria Salvador,
d'une voix qui parvint  dominer le tumulte:  bas les _lingres_, on je
vous _riffaude_[478].

--A mort les rupins!  mort!... Et les bandits arms tous de longs
couteaux-poignards, et semblables  un torrent qui vient de rompre ses
digues, se rurent avec fureur contre le petit groupe de leurs ennemis;
Vernier les Bas bleus, fut atteint le premier d'un coup de couteau au
bras gauche.

--Ah! c'est comme cela, dit le vicomte de Lussan, en voyant couler le
sang de Vernier; c'est bien: et dchargeant presqu' brle pourpoint un
de ses pistolets sur Rolet le Mauvais gueux qui avait port le coup, il
fracassa le crne du misrable, dont la cervelle alla se plaquer sur les
murs du caveau.

Deux des bandits pouvants, se retirrent en arrire, les rupins
n'avaient plus devant eux que Dlicat, Coco-Desbraises, le grand Louis,
Charles la belle Cravate, et deux autres. A toi! marquis de malheur,
s'cria Dlicat en s'lanant sur Salvador avec toute l'agilit d'un
chat tigre;  toi! et il lui porta en pleine poitrine un furieux coup de
son couteau-poignard; malheureusement pour lui la lame glissa sur une
cte, et ne fit  Salvador qu'une blessure lgre.

Cette brusque attaque avait surpris Salvador, mais ne l'avait pas
pouvant; il saisit Dlicat d'une main, et le tenant loign de lui
afin de l'empcher de renouveler sa tentative, il lui envoya deux balles
dans le ventre. Dlicat fit un tour sur lui-mme, et tomba la face
contre terre.

--Dis le secret aux autres, cria-t-il d'une voix trangle par la
douleur  Coco-Desbraises qui luttait contre Vernier les Bas bleus,
tandis que Roman et le vicomte de Lussan tenaient en respect les autres
bandits dont l'ardeur commenait  se ralentir; dis le secret aux
autres, afin qu'ils soient forcs de les tuer tous ou de la danser...

Ce furent ses dernires paroles.

Les chaises, la table et tous les objets qui la couvraient, avaient t
renverss, briss, rompus en mille pices; la fume produite par la
dcharge des deux pistolets n'ayant pas trouv d'issue pour s'chapper,
formait un nuage pais dans le caveau, clair seulement par la lueur
ple et douteuse d'une chandelle dont s'tait empar Cadet-Vincent, au
moment o il s'tait rfugi sur l'chelle de meunier.

Les paroles prononces par Dlicat avant de rendre le dernier soupir
avaient t entendues de Roman: laissant pour un moment au vicomte de
Lussan et  Salvador le soin de tenir tte  ce qui restait
d'assaillants; il saisit une forte barre de fer oublie par hasard dans
le caveau et qui se trouvait  sa porte, et se glissant dans l'ombre
derrire Coco-Desbraises, il lui en porta sur la nuque un si furieux
coup qu'il tomba sur le sol sans prononcer une parole.

--Et de trois, dit-il en brandissant au-dessus de sa tte la formidable
barre de fer dont il venait de faire usage, tandis que ses amis tenaient
 distance,  l'aide de leurs armes  feu, les quatre assaillants qui
n'taient pas encore hors de combat, qui en veut? demandez, faites-vous
servir.

--Allons, jetez vos couteaux et rendez-vous  discrtion, dit le vicomte
de Lussan, si vous ne voulez pas que j'en descende encore.

--Rendez-vous donc, crirent ceux qui taient sur l'chelle, vous voyez
bien que vous n'tes plus en force.

Le grand Louis et Charles la belle Cravate, voyant qu'ils n'taient que
mollement soutenus par les uns, et que les autres gardaient la plus
parfaite neutralit, ne demandaient pas mieux que de faire ce qu'on leur
conseillait; mais ils craignaient que les _rupins_ ne leur fissent un
mauvais parti; ceux-ci, qui n'avaient plus aucun intrt  prolonger la
lutte, puisque ceux qui connaissaient leur secret n'taient plus, leur
ayant offert de nouveau quartier, ils s'empressrent d'accepter.

Vernier les Bas bleus tait celui qui avait le plus souffert, c'tait
contre lui que s'taient particulirement acharns ceux qui avaient
perdu la vie, la blessure que lui avait faite au bras Rolet le Mauvais
gueux le faisait horriblement souffrir, et Coco-Desbraises l'avait assez
rudement men dans la lutte qu'il avait soutenue contre lui; la blessure
de Salvador n'tait qu'une gratignure.




Notes.


(A) Quelque sombres que soient les couleurs dont celui qui voudra
peindre la physionomie des lieux dans lesquels on peut trouver des
chantillons de la population excentrique de la capitale, charge sa
palette; quelque vigoureux que soient les contours tracs par lui;
quelle que soit, du reste, la puissance de son imagination, ses
tableaux, s'ils ne sont copis sur la nature, seront toujours au-dessous
de la ralit: c'est qu'il existe en effet de ces choses, de ces hommes
qu'il faut avoir vus pour en concevoir l'existence.

Les tablissements que nous venons de citer existent rellement; mais
nous n'engageons pas nos lecteurs  les visiter, car c'est suivant nous
un bien triste spectacle que celui de l'humanit, lorsqu'elle a perdu la
dernire trace de sa cleste origine, et c'est  peu prs le seul qu'ils
pourraient rencontrer dans tous ces lieux et dans beaucoup d'autres dont
l'numration seule remplirait un volume. Cependant, comme maintenant on
est gnralement avide de tout connatre, nous allons essayer d'en dire
quelques mots.

Le _grand Saint-Michel_, surnomm le _grand bal Chicard_, rue de Bivre,
prs la place Maubert, est le plus considrable de tous les
tablissements qui, semblables  ces plaies purulentes qui dshonorent
le visage des dbauchs et des ivrognes, talent effrontment leur
enseigne dans les rues de notre cit. Des chiffonniers, des marchands de
chansons, des joueurs d'orgues et des marchands d'allumettes, des
voleurs et de hideuses prostitues toujours prtes  se livrer  ces
misrables pour quelques verres d'eau-de-vie, ou un mauvais repas, voil
quels sont les gens que l'on rencontre habituellement au _grand
Saint-Michel_. Mais si une belle journe a invit les bons habitants de
Paris  prendre le plaisir de la promenade, levez les yeux vers cette
espce de soupente qui domine la salle principale de l'tablissement
dont nous parlons, et examinez un peu les individus qui s'y
trouvent;--mais ils sont convenablement costums: ce sont sans doute des
gens comme il faut, qui sont venus l pour tudier les excentricits des
moeurs populacires. Examinez de nouveau, et si vos yeux ne vous
suffisent pas, joignez-y vos oreilles, et tchez de saisir au passage,
au milieu du brouhaha qui rgne ici, quelques bribes de la conversation
de ces gens si bien vtus.--Mais, en effet, la toilette de ces hommes et
celle de ces femmes, quoique riche, est d'assez mauvais got. Ils
boivent de l'eau-de-vie  pleins verres, et des refrains de chansons
obscnes s'chappent de leur bouche. Quels sont donc ces gens? Eh! bon
Dieu! rien autre chose que des voleurs et des prostitues, plus heureux
ou plus adroits que ceux qu'ils dominent, qui viennent taler l leurs
richesses, afin d'exciter la jalousie de leurs camarades, stimuler ceux
d'entre eux qui restent dans l'inaction, et respirer dans une atmosphre
qu'ils aiment, en attendant qu'un revers de fortune les force  servir
de spectacle  leur tour.

L'eau-de-vie ne se vend au _grand Saint-Michel_ que quatre-vingts
centimes le litre, et le vin seulement cinquante centimes; mais quel
vin, et surtout quelle eau-de vie! Le vin laisse aprs les parois de
chaque verre les traces bleutres de son origine; l'eau-de-vie est un
mlange malfaisant d'alcool, d'acide sulfurique (oui, d'acide
sulfurique!) et de caramel. Cependant les consommateurs se pressent
devant l'immense comptoir d'tain o se fait le dbit de ces infernales
drogues, dbit si considrable, que pour pargner  ses garons de trop
frquents voyages  la cave, la directrice de l'tablissement (c'est une
femme qui est  la tte de cette maison), mademoiselle _Victorine_, a
fait tablir, de la cave au comptoir, tout un appareil de pompes, de
rservoirs et de tuyaux, aussi compliqu qu'une machine  vapeur, de
sorte que pour remplir le verre des ivrognes, auxquels on a
pralablement fait payer ce qu'ils demandaient, il ne s'agit que de
tourner l'un des robinets d'une fontaine intarissable.

La discorde sige en souveraine dans la salle principale du grand bal
Chicard: des misrables qui ont t forcs de se promener toute la
nuit, faute de possder les deux on quatre sous ncessaires pour se
procurer un grabat chez Pageot (Pageot est un logeur du faubourg du
Temple, dont la maison n'est ordinairement habite que par des forats
librs ou en rupture de ban, voire mme des assassins; c'est chez lui
qu'ont t arrts Lacenaire, Avril et plusieurs autres), viennent
passer la journe au _grand Saint-Michel_. Leur unique occupation est de
_tirer des carottes_ (style du lieu), ou de chercher querelle  ceux
qui, plus heureux, peuvent stationner devant le comptoir, querelles
suivies bientt de luttes plus hideuses que celles des sauvages de la
mer du Sud, dans lesquelles les adversaires cherchent  s'arracher les
yeux de leur orbite,  se dvorer les parties saillantes du visage. Mais
ne croyez pas que, pour sparer ces cannibales, on ira chercher la force
arme: si la lutte est par trop sanglante, si elle se prolonge trop
longtemps, les garons de l'tablissement, dont les efforts ont t
impuissants, ont recours  mademoiselle Victorine, qui, sans se donner
beaucoup de peine, spare les combattants, qu'elle saisit par les
flancs, et qu'elle jette sans plus de faons  la porte. Libre  eux de
se _reprendre_ dans la rue.

Malheur  ceux qui s'endorment aprs boire sur un des bancs crasseux du
_grand Saint-Michel_; on profitera de leur sommeil pour les dpouiller
de tout ce qu'ils possdent; et cela au grand jour, sans plus se gner
que pour une action toute naturelle.

On fait aussi du commerce au grand bal _Chicard_; et quel commerce,
grand Dieu! Semblables  ces oiseaux de proie qui ne cherchent leur
pture que sur les cadavres en putrfaction, des brocanteurs se tiennent
constamment dans cet ignoble bouge, toujours prts  acheter  des
malheureux tourments d'une soif inextinguible la blouse, le gilet rond
ou la chemise dont ils sont couverts; et les quelques sous reus en
change de ces guenilles sordides sont immdiatement ports au comptoir,
et c'est tout au plus si les vendeurs se rserveront dix centimes pour
payer l'infme potage dont ils se nourrissent.

Mademoiselle Victorine, la matresse du lieu, est, sans contredit, la
plus curieuse physionomie de toutes celles qu'il est possible de
rencontrer au _grand Saint-Michel_. Cette femme (cette crature est une
partie de ce tout qui forme la plus belle moiti du genre humain) parat
parfaitement  son aise au milieu de la tourbe ignoble qui frquente son
tablissement; et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que cette tourbe
a pour elle infiniment de respect. Htons-nous de dire, pour rendre
hommage  la vrit, que ce n'est peut-tre pas  sa personne que l'on,
accorde ce respect, mais bien  la force herculenne dont elle est
doue, force dont assez souvent, ainsi que nous l'avons dit plus haut,
les ncessits de sa position l'obligent  donner de nouvelles preuves;
et cependant l'extrieur de cette femme n'offre rien d'extraordinaire:
elle n'a pas encore atteint son sixime lustre; sa physionomie n'est pas
dsagrable; sa voix n'est ni rauque ni saccade; elle sait mme baisser
les yeux, lorsque par hasard une personne qui ne fait pas partie de sa
clientle habituelle la regarde avec une attention trop soutenue; en un
mot, elle ressemble plus  une honnte et coquette villageoise qu' la
matresse d'une ignoble taverne.

Par quel concours de circonstances cette femme s'est-elle trouve place
 la tte d'un semblable tablissement? comment a-t-elle fait pour
accoutumer sa vue aux spectacles horripilants qu'elle a constamment sous
les yeux, ses oreilles  l'effroyable harmonie des blasphmes et des
paroles obscnes, ses poumons  un air toujours imprgn de miasmes
pestilentiels? C'est l un de ces mystres impntrables, une de ces
nigmes sans mot, dont OEdipe lui-mme n'aurait pas trouv la solution.

Il n'est, dit-on, si petit astre qui n'ait ses satellites; s'il en est
ainsi, les astres plus considrables ne doivent pas en manquer; aussi,
aprs le grand bal Chicard de la rue de Bivre, vient le petit bal
Chicard de la rue Saint-Jacques. Cet tablissement est un diminutif de
celui dont nous venons de parler: ce sont les mmes individus que l'on y
rencontre, tout aussi sales, tout aussi dpenaills.

Si nous nous enfonons dans le sombre ddale des vieilles rues de la
Cit, nous trouverons d'abord sous la porte cochre d'une maison de la
rue des Marmouzets, en face celle de la Licorne, la maison Muraille.
Cette maison est le rendez-vous des ignobles prostitues qui infestent
le quartier de la Cit, qui trouvent le moyen d'extorquer quelques sous
aux malheureux qu'elles y rencontrent.

C'est chez le sieur Muraille que s'est pass le fait que nous allons
rapporter pour donner  nos lecteurs une ide du degr d'abaissement
auquel peuvent atteindre des hommes abrutis par l'abus du vin bleu et
des liqueurs fortes.

Deux chiffonniers accompagns chacun de leur fils, jeunes enfants de
quatorze  quinze ans, se trouvaient dans cette maison: tous taient
ivres, les deux pres et les deux fils; cependant ils voulaient boire
encore: les malheureux n'avaient pas encore atteint cette dernire
priode de l'ivresse, durant laquelle l'homme, transform en une masse
inerte, n'a plus mme la conscience de son existence; et c'tait  ce
_nec plus ultra_ de l'ivresse qu'ils voulaient arriver. Mais comment
faire, quels moyens employer pour satisfaire cette envie? il ne leur
restait pas un sou, ou plutt, pour nous servir du langage assez imag
des lieux dans lesquels nous avons conduit nos lecteurs, _les toiles se
touchaient_! mais, oh! ide lumineuse, un des deux fils tait vtu d'une
blouse. Cette blouse tait  peu prs neuve, et le brocanteur tait l.
Il est vrai que cette blouse tait l'unique vtement du malheureux
enfant; mais il est avec le ciel des accommodements. L'autre fils avait
aussi une blouse, vieille  la vrit; mais il avait un gilet dessous.
Les deux pres tinrent conseil, et il fut dcid que celui qui avait un
gilet donnerait sa blouse dpenaille  l'autre, et que le vtement neuf
serait vendu ce qui fut fait. Une fois leur gousset garni, ces
misrables prirent place  une table et se firent servir un litre
d'eau-de-vie: un litre pour quatre, c'est bien peu, si surtout, voulant
joindre l'loquence du geste  celle de la parole, on en renverse une
partie en se dmenant: c'est ce qui arriva. Pour recueillir le prcieux
liquide rpandu sur la table, l'un des deux vieux chiffonniers se servit
de son bras, et le dommage fut rpar sans grande perte.

Quelques instants aprs, en voulant allumer sa pipe, cet homme, qui
commenait  ne plus pouvoir se tenir sur ses jambes (un second litre
avait t absorb, et les deux enfants taient dj sous la table),
laissa tomber sur sa blouse imprgne d'alcool, l'allumette dont il
venait de se servir: le feu prend  ses vtements; effray, il se
rapproche de son camarade, auquel il communique l'lment destructeur.
Vous croyez peut-tre que le propritaire de l'tablissement va porter
des secours  ces misrables? quelle erreur est la vtre! il a vraiment
bien d'autres chats  fouetter; il se contente de les jeter dans la rue,
et du seuil de sa porte, il les regarde en riant btement se rouler dans
le ruisseau de la rue des Marmouzets, afin d'teindre les flammes qui
menacent de les dvorer.

En face est situe la maison Auguste. C'est dans cette maison que les
femmes de la maison Muraille mnent boire du vin les pauvres diables
avec lesquels elles viennent de boire de l'eau-de-vie chez ce dernier.
Le changement de boisson les tourdit, et, lorsqu'ils sont totalement
privs de sens, elles les...

Lorsque ces femmes ne trouvent pas de chalands dans les lieux qu'elles
frquentent habituellement, elles rdent sur les ponts et sur le quai
aux Fleurs: malheur, trois fois malheur  ceux qui, sduits par les
charmes quivoques de ces fallacieuses Syrnes, les accompagnent dans
les sombres cabarets de la rue du Haut-Moulin; ce n'est que dpouills
de leurs plus belles plumes qu'ils sortiront du gupier dans lequel ils
se seront fourrs.

Les individus qui frquentent habituellement tous ces lieux infmes ne
dnent que rarement et ne djeunent jamais. Quoi qu'il en soit, des
spculateurs se sont aperus qu'il tait encore possible de gagner
quelques sous en leur vendant la maigre pitance dont ils se contentent;
et les sieurs Andr et Franois ont ouvert pour eux, le premier rue du
Haut-Moulin, le second rue de la Tacherie, deux officines culinaires.
L'hte chez lequel Gilblas de Santillanne fit son premier repas, aprs
sa sortie de la maison paternelle, tait un Carme, comparativement 
ces deux desservants de Comus. Qu'est-ce en effet, que des filets de
mulets et une omelette aux craquelins, compars aux mets fantastiques
dont se nourrit la plbe parisienne? Ecoutez: lorsque les chaleurs de
l't sont un peu plus fortes qu' l'ordinaire, l'administration
municipale fait visiter les laboratoires de MM. les charcutiers,
bouchers, marchands de volailles et de poissons de Paris, et toutes les
viandes qui ne paraissent pas aux examinateurs d'une fracheur
convenable, sont saisies pour tre jetes pendant la nuit dans les eaux
vannes de Montfaucon et de la Petite-Villette. Eh bien! malgr toutes
les prcautions de la police, ces viandes sont repches, et c'est de
ces ignobles aliments (nous aimons cependant  croire que l'on veut bien
prendre la peine de les laver) que se nourrissent des misrables qui se
sont abreuvs toute la journe de cette eau-de-vie dont nous avons
indiqu la composition. Et que l'on ne nous accuse pas de nous servir de
couleurs trop sombres, ce que nous venons de dire est vrai, trop vrai
malheureusement; oui, nous avons vu des hommes se repatre d'aliments
qu'au mme instant des chiens ont refus; et cela dans la capitale du
monde civilis  quelques pas de distance du Louvre, de la prfecture de
la Seine et de la prfecture de police!

Le Drapeau tricolore et le Cassis sont principalement frquents par des
mendiants, des marchandes  ventaire de la place Maubert, des
marchandes de cartons et des prostitues. Aprs avoir visit ces deux
tablissements, il faut s'arrter quelques instants rue des Noyers, chez
Sifflet, distillateur, avant d'arriver chez Paul Niquet.

Le nom de Paul Niquet est un nom clbre parmi les plus clbres; aussi
nous avons en  Paris le grand et le petit Paul Niquet. Dans plusieurs
villes des dpartements,  Alger mme, on a fond des tablissements
sous le patronage du nom de Paul Niquet; mais l'ancien, le vritable
Paul Niquet est celui de la rue aux Fers; c'est aussi celui dont nous
allons dire quelques mots.

Cet tablissement est actuellement tenu par le sieur Feillieux. Paul
Niquet,  ce qu'on assure, est maintenant un riche bourgeois, aim et
considr dans le quartier qu'il habite,  cheval sur la morale, et qui
ne peut souffrir les ivrognes. L'ingrat! il a donc oubli que s'il est
aujourd'hui quelque chose, c'est aux ivrognes qu'il doit en rendre
grce. Quoi qu'il en soit, la maison Paul Niquet a conserv sa
physionomie primitive. Une lanterne place au-dessus de la baie d'une
troite et longue alle indique aux passants l'entre de cet
tablissement; vous croyez peut-tre que cette alle va vous conduire
dans une salle are en t, convenablement chauffe en hiver: erreur,
profonde erreur; le comptoir, garni d'un appareil semblable  celui du
grand Saint-Michel, est tout simplement plac dans l'un des angles d'une
petite cour que l'on a couverte d'un chssis vitr. Il n'y a ni tables
ni bancs chez le successeur de Paul Niquet; il faut que les ivrognes y
boivent debout devant le comptoir. Il est inutile d'ajouter que
l'eau-de-vie et les liqueurs qu'on y consomme ne sont pas d'une qualit
suprieure  celles des tablissements du mme genre.

A partir de dix heures du soir, des hommes et des femmes sans asile,
voleurs et voleuses, mais voleurs et voleuses de bas tage, des ouvriers
dbauchs, des souteneurs de filles et d'ignobles prostitues, auxquels
viennent se mler un peu plus tard quelques honntes habitants des
campagnes qui avoisinent Paris, se runissent chez le successeur de Paul
Niquet. Ceux qui ont quelques sous boivent incontinent, ceux dont les
poches sont vides, semblables  ces hrons qui, perchs sur leurs
longues pattes, attendent sur le bord d'une rivire qu'ils puissent
happer un petit poisson au passage, attendent, le dos appuy contre la
muraille qui fait face au comptoir, la venue de quelqu'un qui leur
procure les moyens de se rafrachir. C'est ce qui ne manque pas
d'arriver; la maison Paul Niquet, tant la plus connue de toutes celles
du mme genre qui existent  Paris, est accidentellement frquente par
tous les trangers qui veulent connatre les moeurs de la populace
parisienne, par ceux des habitants de Paris qui,  la suite d'un souper
qui s'est termin tard, ou plutt de bonne heure, veulent passer 
flner le reste de la nuit, et par MM. les tudiants en droit et en
mdecine de premire anne, charms  ce qu'il parat de pouvoir passer
l quelques heures en mauvaise compagnie. Les pauvres diables dont nous
venons de parler se glissent parmi ces htes aristocrates de la maison
Paul Niquet, auxquels ils servent de bnvoles Cicerones; ils leur
racontent les chroniques du lieu et l'histoire des habitus les plus
remarquables; enfin ils font tant et si bien qu'ils attrapent un verre
d'eau-de-vie  celui-ci, une pipe de tabac  celui-l, une pice de deux
sous  cet autre, tant et si bien enfin que lorsque le jour arrive, ils
sont, oh! flicit suprme! aussi gris, si ce n'est plus, que leurs
camarades mieux argents.

L'arrive des garons tailleurs, chez le successeur de Paul Niquet, est
salue par des cris de joie et des acclamations amicales; et vraiment il
y a bien de quoi; toute la socit va pouvoir se rafrachir sans qu'il
lui en cote rien. Ces messieurs qui sont arrivs vers minuit en hurlant
des refrains de chansons patriotiques, feront servir, aprs avoir compt
le nombre des personnes qui se trouvent devant le comptoir, autant de
petits verres de liqueurs qu'ils auront trouv d'individus; puis ils
choqueront leurs verres contre celui des vagabonds et des filous qu'ils
se font un plaisir de rgaler. Si par hasard quelques-uns de ces
derniers ont t oublis, ils s'approchent de messieurs les tailleurs
qu'ils traitent de citoyens, et de suite ils sont admis  prendre leur
part de cette bienheureuse rose de petits verres, rose cent fois plus
prcieuse  leurs yeux que ne l'tait  ceux des Hbreux celle de la
manne du dsert!

Le lecteur sait sans doute que les garons tailleurs sont pour la
plupart de trs-farouches rpublicains: pourquoi sont-ils rpublicains?
ils n'en savent rien. Le fait est qu'ils le sont; et c'est chez le
successeur de Paul Niquet qu'ils viennent faire de la propagande; c'est
parmi la tourbe infme dont nous avons numr les lments, qu'ils
viennent recruter les soutiens futurs de l'difice rpublicain; hlas!
hlas! pardonnez leur faute, grand Dieu, ils ne savent ce qu'ils font.

Lorsqu'un homme d'honnte apparence, mais dont le cerveau parat un peu
chauff, arrive seul dans cet Eldorado de la crapule parisienne, et
que, pour payer ce qu'il vient de se faire servir, il jette sur le
comptoir une pice de cinq ou de deux francs, les petits verres arrivent
pour une bonne partie de la galerie, sans qu'il ait besoin de les
commander; des officieux le feront pour lui, car les garons ne peuvent
s'en prendre qu' celui qui possde; o il n'y a rien, le roi perd ses
droits. Ce vieux proverbe reoit tous les jours, ou plutt tous les
soirs, chez le successeur de Paul Niquet, de nombreuses applications.

On a dispos pour les gens comme il faut, qui veulent passer chez le
successeur de Paul Niquet une partie de la nuit, une petite salle assez
propre,  laquelle on n'arrive qu'en traversant le comptoir, et de
laquelle on peut tout voir sans tre vu. Le droit d'entrer dans cette
salle se paye assez cher: il est vrai qu'une fois qu'on y est, on ne
court pas le risque d'avoir maille  partir avec la police, tandis que
ceux qui restent debout devant le comptoir peuvent  chaque instant tre
arrts par les rondes de nuit; mais comme les heures du passage de ces
rondes sont  peu prs connues, sitt qu'elles sonnent toute cette
population nocturne se disperse comme une vole de perdrix au coup de
fusil du chasseur.

Et maintenant que nous nous sommes sauvs de chez Paul Niquet, afin
d'viter d'tre pris par la patrouille grise, entrons, s'il vous plat,
chez Charles Chantme, rue Aubry-le-Boucher: quel lieu infect, et
quelles ignobles physionomies! D'o sortent, bon Dieu! ces hommes
dpenaills, au teint couleur de cendre, au regard sinistre; ces femmes
qui de leur sexe n'ont conserv que l'habit, qui hurlent des refrains
obscnes, qui se disputent et se battent, qui fument et qui boivent de
l'eau-de-vie? Est-ce qu'il y a eu dans la vie de tous ces gens-l des
jours d'innocence et de puret? Nous ne le croyons pas; il faut qu'ils
soient ns dans l'atmosphre o nous les rencontrons, puisqu'ils y
respirent et qu'ils y paraissent trs  leur aise. Mais quels sont ces
hommes? des malheureux; oh! non; la misre honnte, quelque affreuse
qu'elle soit, n'a pas cet aspect sordide et repoussant: c'est le vice et
non pas la pauvret qui a imprim son cachet sur le front de ces hommes
et de ces femmes. En effet, la maison _Charles Chantme_ est l'gout
dans lequel toutes celles dont nous venons de parler dversent le trop
plein de leur population de voleurs et d'assassins.

Nos lecteurs doivent tre fatigus de la promenade assez longue qu'ils
viennent de faire dans toutes ces sentines impures: htons-nous donc de
terminer; mais avant, qu'ils nous permettent de leur adresser quelques
questions, dont la solution, nous l'avouons en toute humilit, a
jusqu'ici chapp  notre perspicacit et auxquelles sans doute ils ne
pourront rpondre d'une manire satisfaisante.

Pourquoi l'administration municipale tolre-t-elle l'existence
d'tablissements semblables  ceux dont nous venons de parler?
tablissements qui doivent donner aux trangers qui visitent notre
capitale une bien triste ide de nos moeurs, et qui ne sont en ralit
que des coles de rapine et de dbauche, ouvertes  tous venants.

Mais est-il possible de fermer ces tablissements sans blesser la
libert du commerce? Nous concevons parfaitement que le gouvernement
couvre de sa protection, qu'il accorde toutes les garanties imaginables
au plus petit, aussi bien qu'au plus grand commerce; mais faut-il donner
le nom de commerce  l'industrie de ces individus, pourvoyeurs patents
des bagnes et de l'chafaud (et que l'on ne trouve pas cette expression
trop forte; plus d'un crime, dont les auteurs,  l'heure qu'il est,
subissent les consquences, a t inspir par le vin du grand bal
Chicard, ou l'eau-de-vie de Charles Chantme), qui vendent aux
misrables enfants perdus de notre civilisation les infernales drogues
qui abtardissent les gnrations, les abrutissent et les rendent
capables de commettre tous les crimes? Et puis d'ailleurs, nous
n'exigeons pas absolument qu'on ferme ces maisons; nous savons bien
qu'il faut  la police des viviers bien poissonneux, dans lesquels elle
puisse de temps  autre jeter ses filets; nous savons aussi qu'il n'est
corps si sain, et Dieu sait si celui de notre vieille socit n'est pas
tant soit peu malade; nous savons, disons-nous, qu'il n'est corps si
sain auquel il ne faille de temps  autre poser des exutoires. Laissons
donc, si nous ne pouvons faire autrement, subsister toutes ces maisons;
mais, pour Dieu, qu'elles soient surveilles avec plus de soin qu'elles
ne le sont? Pourquoi, par exemple, ne seraient-elles pas considres du
mme oeil que les maisons de prostitution, de sorte qu'il serait permis
de les fermer instantanment lorsqu'elles paratraient trop dangereuses?
Ne pourrait-on pas enfin leur enlever la facult de dbiter les liquides
pernicieux dont les mauvais effets sont incalculables?

(B) Le vol  la tire est trs-ancien et a t exerc par de trs-nobles
personnages; c'est sans doute pour cela que les _tireurs_ se regardent
comme faisant partie de l'aristocratie des voleurs et comme membres de
la _haute_ pgre, qualits que personne au reste ne songe  leur
contester.

Le Pont-Neuf tait autrefois le rendez-vous des _tireurs de laine_ et
des coupeurs de la bourse qu' cette poque les habitants de Paris
portaient suspendue  la ceinture de cuir qui entourait leur corps. Ces
messieurs, qui alors taient nomms _Mions de Boulles_, ont compt dans
leurs rangs, le frre du roi Louis XIII, Gaston d'Orlans, le pote
Villon, le chevalier de Rieux, le comte de Rochefort, le comte
d'Harcourt et plusieurs gentilshommes de premires familles de la cour,
ils exeraient leur industrie  la face du soleil et sous les yeux du
guet qui ne pouvait rien y faire, c'tait le bon temps! Mais maintenant
les grands seigneurs qui peuvent puiser  leur aise dans la caisse des
fonds secrets, ce qui est moins chanceux et surtout plus productif que
de voler quelques manteaux rps ou quelques bourses tiques ont laiss
le mtier aux manants.

Les _tireurs_ sont toujours bien vtus, quoique par ncessit ils ne
portent jamais de cannes, ni de gants  la main droite; ils cherchent 
imiter les manires et le langage des hommes de bonne compagnie, ce 
quoi quelques-uns d'entre eux russissent parfaitement. Les tireurs,
lorsqu'ils travaillent, sont trois ou quelquefois mme quatre ensemble,
ils frquentent les bals, concerts, spectacles, enfin tous les lieux o
ils esprent rencontrer la foule. Au spectacle leur poste de
prdilection est le bureau des cannes parce qu'au moment de la sortie il
y a toujours l grande affluence, ils ont des relations avec presque
tous les escamoteurs et chanteurs des rues qui participent aux bnfices
de la _tire_. Rien n'est plus facile que de reconnatre un _tireur_, il
ne peut rester en place, il va et vient, il laisse aller ses mains 
l'aventure mais de manire cependant  ce qu'elles frappent sur les
poches on le gousset dont il veut approximativement connatre le
contenu. S'il suppose qu'il vaille la peine d'tre vol, deux compres
que le _tireur_ nomme ses _nonnes_, ou _nonneurs_ se mettent chacun 
leur poste, c'est--dire prs de la personne qui doit tre dvalise,
ils la poussent, la serrent jusqu' ce que l'oprateur ait achev son
entreprise. L'objet vol passe entre les mains d'un troisime affid, le
_coqueur_, qui s'loigne le plus vite possible, mais, cependant sans
affectation.

Il y a parmi les _tireurs_ des prestidigitateurs assez habiles pour en
remontrer au clbre Philippe lui-mme, et les grands hommes de la
catgorie sont dous d'un sang-froid vraiment remarquable et qui ne se
dment jamais.

Mfiez-vous, lecteurs, de ces individus qui lorsque tout le monde sort
de l'glise ou du spectacle, cherchent  y entrer; tordez le gousset de
votre montre, n'ayez jamais de bourse, une bourse est le meuble le plus
inutile qu'il soit possible d'imaginer, on peut perdre sa bourse et par
contre-coup tout ce qu'elle contient, si au contraire vos poches sont
bonnes, vous ne perdrez rien et dans tous les cas la chute d'une pice
de monnaie peut vous avertir du danger que courent ses compagnes. Ne
mettez rien dans les poches de votre gilet; que votre tabatire, que
votre portefeuille soient dans une poche ferme par un bouton; que votre
foulard soit dans votre chapeau et marchez sans craindre les _tireurs_.

(C) Presque tous les _careurs_ sont des Bohmiens, des Italiens ou des
Juifs, hommes ou femmes, ils se prsentent dans un magasin achaland, et
aprs avoir achet ils donnent en payement une pice de monnaie dont la
valeur excde de beaucoup celle de l'objet dont ils ont fait
l'acquisition; tout en examinant la monnaie qui leur a t rendue, ils
remarquent une ou deux pices qui ne sont pas semblables aux autres, les
anciennes pices de vingt-quatre sous, les cus de six francs  la vache
ou au double W, les pices de cinq francs d'Italie, de Sardaigne, etc.,
sont celles qu'ils remarquent le plus habituellement parce que l'on
croit assez gnralement qu'il y a dans ces pices de monnaie une
certaine quantit d'or, et que cette croyance doit donner  la
proposition qu'ils ont l'intention de faire une certaine valeur: Si
vous aviez beaucoup de pices semblables  celles-ci, nous vous les
prendrions en vous donnant un bnfice, disent-ils. Le marchand sduit
par l'appt du gain se met  chercher dans son comptoir et quelquefois
mme dans les sacs de sa rserve des pices telles que le _careur_ en
dsire, et si pour acclrer la recherche, le marchand lui permet
l'accs de son comptoir, il peut tre assur qu'il y puisera avec une
dextrit vraiment remarquable.

Les _careurs_ ont dans leur sac plusieurs ruses dont ils se servent
alternativement, mais un change est le fondement de toutes, au reste il
est trs-facile de reconnatre les _careurs_, tandis qu'on ouvre le
comptoir, ils y plongent la main comme pour aider au triage et indiquer
les pices qu'ils dsirent, si par hasard le marchand a besoin d'aller
dans son arrire-boutique pour leur rendre sur une pice d'or, ils le
suivent et il n'est sorte de ruses qu'ils n'emploient pour parvenir 
mettre la main dans le sac.

Que les marchands se persuadent bien que les anciennes pices de
vingt-quatre sous, les cus de six francs  la vache ou au double W,
ainsi que les monnaies trangres, n'ont point une valeur
exceptionnelle, qu'ils aient l'oeil continuellement ouvert sur les
inconnus hommes, femmes ou enfants qui viendraient sous quel prtexte
que ce soit, leur proposer un change et ils seront  l'abri de la ruse
des plus adroits _careurs_.

Il y a parmi les _careurs_, comme parmi tous les autres voleurs, des
_nourrisseurs d'affaires_, ces derniers pour gagner la confiance de
celui qu'ils veulent dpouiller, lui achtent jusqu' ce que le moment
opportun soit arriv, des pices cinq ou six sous au-dessus de leur
valeur relle.

Les _Romanichels_ citent parmi les clbrits de leur corporation, deux
_careuses clbres_, la _Duchesse_ et la _mre Caron_, avant d'exercer
ce mtier, ces femmes servaient d'claireurs  la bande du fameux
_Sallambier_, chauffeur du Nord, excut  Bruges avec trente de ses
complices.

(D) Vol  l'intrieur et  l'talage des boutiques.

(E) Ainsi que nous l'avons dj dit: Le _chanteur_ est un voleur qui
fait contribuer un individu en le menaant de mettre le public ou
l'autorit dans la confidence de sa turpitude. Si quelquefois de
trs-braves gens n'taient pas les victimes des chanteurs, on pourrait
sans qu'il en rsultt un grand mal, laisser ces derniers exercer
paisiblement leur industrie, car ceux qu'il exploitent ne valent gure
plus qu'eux; ce sont des ces hommes que les lois du moyen ge, lois
impitoyables, il est vrai, condamnaient au dernier supplice de ces
hommes dont toutes les actions, toutes les penses sont un outrage aux
lois imprescriptibles de la nature; de ces hommes enfin que l'on est
forc de regarder comme des anomalies, si l'on ne veut pas concevoir une
bien triste ide de la pauvre humanit.

Les _chanteurs_ ont  leur disposition de jeunes garons dous d'une
jolie physionomie qui s'en vont tourner autour de tel financier, de tel
noble personnage et mme de tel magistrat, qui ne se rappelle de ses
tudes classiques, que les odes d'Anacron  Bathylle et les passages
des Bucoliques de Virgile adresss  Alexis, si le _pantre_ mord 
l'hameon, le _Jsus_ le mne dans un lieu propice et lorsque le dlit
est bien constat, quelquefois mme lorsqu'il a dj reu un
commencement d'excution arrive un agent de police d'une taille et d'une
corpulence respectable: Ah! je vous y prends, dit-il; suivez-moi chez
le commissaire de police. Le _Jsus_ pleure, le pcheur supplie:
larmes, prires sont inutiles. Le pcheur offre de l'argent, le faux
agent de police n'est pas incorruptible, tout s'arrange moyennant
finance et il n'est plus question de procs-verbal.

Ce n'est pas toujours de cette manire que procdent les chanteurs,
c'est quelquefois le frre ou le pre suppos du jeune homme qui joue le
rle de l'agent de police, cette dernire manire de procder qui
entrane en cas de malheur une pnalit moins forte, puisqu'au dlit
principal ne se joint pas celui d'usurpation de fonctions, est mme la
plus usite.

Beaucoup de gens bien certains qu'ils avaient  faire  des fripons, ont
cependant financ; s'ils s'taient plaint, les _chanteurs_ il est vrai,
auraient t punis, mais la turpitude des plaignants aurait t connue,
ils se turent et firent bien.

Une petite maison de l'alle des Veuves, voisine du bal Mabille, est
habite depuis plusieurs annes par le nomm S... dit L..., qui exerce
depuis trs-longtemps  Paris le mtier de _chanteur_, sans que jamais
la police ait trouv l'occasion de lui chercher noise, ses confrres,
admirateurs enthousiastes de son audace et de son adresse, l'ont
surnomm le _Sophano des chanteurs_.

(F) Le mot _charriage_ dans le langage des voleurs est un terme
gnrique qui signifie voler un individu en le mystifiant, les
_charrieurs_ sont donc en mme temps voleurs et mystificateurs, et
presque toujours ils spculent sur la bonhomie d'un fripon qui n'exerce
le mtier que par occasion; ils vont habituellement deux de compagnie,
l'un se nomme l'_Amricain_, et l'autre le _Jardinier_. Le _Jardinier_
aborde le premier individu dont l'extrieur n'annonce pas une trs-vaste
conception, et il sait trouver le moyen de lier conversation avec lui;
tout a coup ils sont abords par un quidam richement vtu qui s'exprime
difficilement et qui dsire tre conduit, soit au Jardin du Roi, soit au
Palais-Royal, soit  la plaine de Grenelle, pour y voir le _petite
foussillement bien choli_, mais toujours  un lieu trs-loign de
l'endroit o on se trouve, il offre en change de ce lger service une
pice d'or, quelquefois mme deux, il s'est adress au _Jardinier_ et
celui-ci dit  la dupe: Puisque nous sommes ensemble nous partagerons
cette bonne aubaine, conduisons cet tranger o il dsire aller, cela
nous promnera. On ne gagne pas tous les jours dix ou vingt francs en
se promenant, aussi la dupe se garde bien de refuser la proposition, les
voil donc partis tous les trois pour leur destination.

L'tranger est communicatif. Il raconte son histoire  ses compagnons;
il n'est que depuis peu de jours  Paris, il tait au service d'un riche
tranger qui est mort en arrivant en France et qui lui a laiss beaucoup
de pices jaunes qui n'ont pas cours  Paris, et qu'il voudrait bien
changer contre des pices blanches, il donnerait volontiers une des
siennes pour trois et mme deux de celles qu'il dsire.

La dupe trouve l'affaire excellente, il y a cent pour cent  gagner  un
pareil march; il s'entend avec le _Jardinier_ et il est convenu qu'ils
duperont l'_Amricain_. Mais dit le _Jardinier_, les pices d'or ne
sont peut-tre pas bonnes. Il faut aller les faire estimer. Ils font
comprendre cette ncessit  l'tranger qui leur confie une pice sans
hsiter, et ils vont ensemble chez un changeur qui leur rend quatre
pices de cinq francs en change d'une de vingt, ils en remettent trois
 l'_Amricain_ qui parat parfaitement content, et ils en partagent
une; les bons comptes font les bons amis, l'affaire est presque conclue
l'_Amricain_ tale ses rouleaux d'or, qu'il met successivement dans un
petit sac ferm par un cadenas.

--Vous vre fait estimer mon bice d'or, dit-il alors, moi fouloir aussi
savoir si fotre archent il tre pon.

--Rien de plus juste rpond le _Jardinier_.

L'_Amricain_ ramasse toutes les pices de cinq francs du _pantre_, et
sort accompagn du _Jardinier_, soi-disant pour aller les faire estimer.
Il va sans dire qu'il a laiss en garantie le petit sac qui contient ses
rouleaux d'or.

Le _pantre_ est tout  fait tranquille; il attend paisiblement dans la
salle du marchand de vin, chez lequel il s'est laiss entraner qu'il
plaise  ses deux compagnons de revenir; il attend une demi-heure, puis
une heure, puis deux, puis les soupons commencent  lui venir, il ouvre
enfin le sac dans lequel, au lieu de pices d'or, il ne trouve que des
rouleaux de monnaie de billon.

(G) Les _cambriolleurs_ travaillent rarement seuls; lorsqu'ils
prmditent un coup, ils s'introduisent trois ou quatre dans une maison,
et montent successivement  tous les tages; l'un d'eux frappe aux
portes, si personne ne rpond c'est bon signe et l'on se dispose 
oprer aussitt, pour se mettre en garde contre toute surprise, pendant
que l'un des associs fait sauter la gche ou jouer le rossignol, un
autre va se poster a l'tage suprieur et un troisime  l'tage
au-dessous.

Lorsque l'affaire est _donne_ ou _nourrie_, un des voleurs se charge de
_filer_ (suivre) la personne qui doit tre vole, dans la crainte qu'un
oubli ne la force  revenir au logis, s'il en est ainsi, celui qui est
charg de cette mission, la devance et vient prvenir ses camarades, qui
peuvent alors s'vader avant le retour du _mezires_ (du bourgeois).

Si tandis que les _cambriolleurs_ travaillent quelqu'un monte ou
descend, et qu'il dsire savoir ce que font dans l'escalier ces
individus qu'il ne connat pas, on lui demande un nom en l'air, une
blanchisseuse, une sage-femme, une garde-malade. Dans ce cas, le voleur
qui interroge ou qui est interrog, balbutie plutt qu'il ne parle, il
ne regarde pas son interlocuteur et, empress, de lui livrer passage il
se range contre la muraille et tourne le dos  la rampe.

Si les voleurs savent que le portier est vigilant et s'ils prsument que
le vol consomm ils auront de gros paquets  sortir, l'un d'eux entre et
en en tenant un sous le bras, ce paquet comme on le pense bien ne
contient que du foin qui est remplac lorsqu'il s'agit de sortir par les
objets vols.

Quelques _cambriolleurs_ se font accompagner dans leurs expditions, par
des femmes portant une hotte ou un panier de blanchisseuse, dans
lesquels les objets vols peuvent tre facilement dposs, la prsence
d'une femme sortant d'une maison et surtout d'une maison sans portier
avec un semblable attirail, est donc une circonstance qu'il est
important de remarquer, si surtout l'on croit voir cette femme pour la
premire fois.

Il y a aussi les _cambriolleurs  la flan_ (voleurs de chambre au
hasard) qui s'introduisent dans une maison sans avoir auparavant jet
leur dvolu; ces improvisateurs ne sont srs de rien, ils vont de porte
en porte, o il y a, ils prennent: o il n'y a rien le voleur comme le
roi perd ses droits. Le mtier de _cambriolleur  la flan_, qui n'est
exerc que par ceux qui dbutent dans la carrire, est trs-prilleux et
trs-peu lucratif.

Les meilleurs moyens  employer pour mettre les _cambriolleurs_ dans
l'impossibilit de nuire, est de tenir toujours la cl de son
appartement dans un lieu sr, ne la laissez jamais  votre porte, ne
l'accrochez nulle part, ne la prtez  personne mme pour arrter un
saignement de nez; si vous sortez prenez votre cl sur vous; cachez vos
objets les plus prcieux, cela fait, laissez  vos meubles toutes vos
autres cls, vous pargnerez aux voleurs la peine d'une effraction qui
ne les arrterait pas, et  vous le soin de faire rparer le dgt que
sans cela ils ne manqueraient pas de faire.

Les plus dangereux _cambriolleurs_ sont sans contredit les
_nourrisseurs_; on les nomme ainsi parce qu'ils _nourrissent_ des
affaires. _Nourrir_ une affaire c'est l'avoir toujours en perspective en
attendant le moment le plus favorable pour l'excution. Les
_nourrisseurs_, qui n'agissent que lorsqu'ils ont la certitude de ne
point faire coup fourr, sont ordinairement de vieux routiers qui
connaissent plus d'un tour, ils savent se mnager des intelligences dans
la place, au besoin mme l'un d'eux y vient loger et attend pour
commettre le vol qu'il et acquis dans le quartier qu'il habite, une
considration qui ne permette pas aux soupons de s'arrter sur lui, ce
dernier n'excute presque jamais, il se borne seulement  fournir aux
excutants tous les indices qui peuvent leur tre ncessaire, souvent
mme il a la prcaution de se mettre en vidence lors de l'excution
afin que sa prsence puisse en temps opportun servir  tablir un alibi
incontestable.

Ce sont ordinairement de vieux voleurs qui travaillent de cette manire,
le plus clbre fut un nomm _God_, dit _Marquis_, dit _Capdeville_,
encore aujourd'hui au bagne de Brest o il subit une condamnation 
perptuit.

Les vols de chambre sont ordinairement commis les dimanches et jours de
ftes.

(H) Les _roulottiers_ appartiennent presque tous aux dernires classes
du peuple et leur costume est presque toujours semblable  celui des
commissionnaires ou des routiers. Ils _travaillent_ toujours plusieurs
ensemble, Lorsqu'ils ont remarqu sur une voiture un objet qui parat
valoir la peine d'tre vol, l'un d'eux aborde le conducteur et le
retient  la tte de ses chevaux tandis que les autres dbchent la
voiture et en font tomber les ballots.

En gnral les _roulottiers_ procdent avec une audace vraiment
extraordinaire. Il est arriv plusieurs fois  un _roulottier_ fameux,
le nomm _Goupil_, de monter en plein jour et dans le quartier des
halles, sur l'impriale d'une diligence et d'en descendre une malle
comme si elle lui appartenait.

Pour se mettre  l'abri des entreprises des _roulottiers_, il ne faut
attacher les ballots derrire les voitures, ni avec des cordes, ni avec
des courroies, mais avec des chanettes de fer qui ne pourraient tre
touches sans qu'une sonnette place dans l'intrieur de la voiture ne
vnt donner l'veil aux voyageurs.

Que les camionneurs aient un chien sur leur camion, le plus mchant
qu'ils pourront trouver sera le meilleur; qu'ils renoncent surtout  la
dtestable habitude d'aller boire un _canon_ avec le premier individu
qu'ils rencontrent.

Que les gardiens de voitures de blanchisseurs ne dorment plus sur leurs
paquets de linge sale et l'industrie des _roulottiers_ sera mise aux
abois.

Les plus fameux _roulottiers_ taient autrefois les _France_; les
_Mouchotte_, les _Dor_, les _Cadet Herrier_, les _Csar Vioque_. Ces
individus et surtout le dernier, taient capables de suivre une chaise
de poste pendant plusieurs lieues; ces individus ont presque tous achev
leur existence dans les bagnes et dans les prisons. Le dernier s'est
corrig.

(I) Le costume du _bonjourier_ ou _chevalier grimpant_ est propre,
lgant mme, il est toujours chauss comme s'il tait prt  partir
pour le bal et, un sourire qui ressemble plus  une grimace qu' tout
autre chose est continuellement strotyp sur son visage.

Rien n'est plus simple que sa manire de procder. Il s'introduit dans
une maison  l'insu du portier ou en lui demandant une personne qu'il
sait devoir y demeurer, cela fait, il monte jusqu' ce qu'il trouve une
porte  laquelle il y ait une cl, il ne cherche pas longtemps, car
beaucoup de personnes ont la dtestable habitude de ne jamais retirer
leur cl de la serrure, le _bonjourier_ frappe d'abord doucement, puis
plus fort, puis encore plus fort, si personne n'a rpondu, bien certain
alors que sa victime est absente ou profondment endormie, il tourne la
cl, entre et s'empare de tous les objets  sa convenance, si la
personne qu'il vole se rveille pendant qu'il est encore dans
l'appartement, il lui demande le premier nom venu et se retire aprs
avoir pri d'agrer ses excuses; le vol est quelquefois dj consomm
lorsque cela arrive.

Il se commet tous les jours  Paris un grand nombre de vols au bonjour;
les _bonjouriers_ pour procder plus facilement puisent leurs lments
dans l'_Almanach du Commerce_; ils peuvent donc au besoin citer un nom
connu et autant que possible, ils ne s'introduisent dans la maison o
ils veulent voler que lorsque le portier est absent.

Rien ne serait plus facile que de mettre les _bonjouriers_ ainsi que
tous les voleurs dans l'impossibilit de nuire; qu'il y ait dans la loge
du concierge un cordon correspondant a une sonnette place dans chaque
appartement et qu'il devra tirer lorsqu'un inconnu viendra lui demander
un des habitants de la maison. Qu'on ne permette plus aux domestiques de
cacher la cl du buffet qui renferme l'argenterie, quelque bien choisie
que soit la cachette les voleurs sauront facilement la dcouvrir; cette
mesure est donc une prcaution pour ainsi dire inutile; il faut autant
que possible garder ses cls sur soi.

Lorsqu'un _bonjourier_ a vol une assiette d'argent ou tout autre pice
plate, il la cache sous son gilet; si ce sont des couverts, des
timbales, un huilier, son chapeau couvert d'un mouchoir lui sert  cler
le larcin. Ainsi si l'on rencontre dans, un escalier un homme  la
tournure embarrasse, tournant le dos, portant sous le bras un chapeau
couvert d'un mouchoir, il est permis de prsumer que cet homme est un
voleur. Il serait donc prudent de le suivre jusque chez le portier et de
ne le laisser aller que lorsqu'on aurait acquis la certitude qu'il n'est
point ce qu'il parat tre.

(J) Les _ramastiques_ on _ramastiqueurs_, comme beaucoup d'autres
fripons, ne doivent leurs succs qu' la cupidit des dupes.

Ce qui suit est un petit drame qui malgr les avertissements de la
_Gazette des Tribunaux_, se joue encore tous les jours dans la capitale,
tant il est vrai que rien n'est plus facile que de tromper les hommes
lorsque l'on caresse la passion qui les domine tous, la soif de l'or.

La scne se passe sur la place publique. Les acteurs principaux
examinent avec soin les allants et les venants. Enfin apparat sur
l'horizon l'individu qu'ils attendent; sa physionomie, son costume,
dclent un quidam aussi crdule qu'intress. L'un des observateurs
l'aborde et lui adresse quelques-unes de ces questions dont la rponse
doit rvler  l'interrogateur l'tat des finances de l'interrog. Si
les renseignements obtenus lui paraissent favorables, il fait un signe,
alors l'un de ses compagnons prend les devants et laisse tomber de sa
poche une bote ou un petit paquet, de manire cependant  ce que
l'tranger ne puisse faire autrement qui de remarquer l'objet; c'est ce
qui arrive en effet, et au moment o il se baisse pour le ramasser, sa
nouvelle connaissance s'crie: Part  deux. On s'empresse d'ouvrir le
paquet  la grande joie du _pantre_. On y trouve ou une bague ou une
pingle magnifique, un crit accompagne l'objet et cet crit est la
Facture d'un marchand joaillier qui reconnat avoir reu d'un domestique
une somme assez forte pour le prix de ce qu'il envoie  M. le marquis ou
 M. le comte un tel. Nous ne rendrons pas cela, dit le fripon; un
marquis, un comte a bien le moyen de perdre quelque chose et nous
serions de bien grands niais si nous ne profitions pas de la bonne
aubaine que le ciel nous envoie. La dupe ne pense pas autrement il ne
reste donc plus qu' vendre l'objet, voil le difficile. Le _ramastique_
fait observer que cela ne serait peut-tre pas prudent, on ne se dfait
pas facilement d'un objet d'un aussi grand prix, comment faire? Ecoutez
dit enfin le fripon, vous me paraissez un honnte garon et je vais vous
donner une marque de confiance dont vous vous montrerez digne je
l'espre; je vais laisser l'objet entre vos mains, mais comme j'ai
besoin d'argent, vous me ferez l'avance de quelques centaines de francs,
mais j'exige que vous me donniez votre adresse. Le niais qui dj est
dtermin  garder toute la valeur de ce qu'on a trouv s'empresse
d'accepter la proposition, et dans son for intrieur il se moque de la
simplicit de son compagnon; il ne cesse de rire  ses dpens que
lorsqu'il a fait estimer la trouvaille par un joaillier qui lui apprend
que le bijou qu'il possde vaut tout au plus quinze ou vingt francs.

Les _ramastiques_ sont presque tous des juifs. Chacun d'eux est vtu
d'un costume appropri au rle qu'il doit jouer. Celui qui accoste est
presque toujours vtu comme un ouvrier, le perdant se distingue par la
largeur de son pantalon dont une des jambes sert de conducteur  l'objet
pour le faire arriver jusqu' terre. Quelques femmes exercent ce genre
d'industrie, mais comme il est facile de le prsumer elle ne
s'adressent qu' des personnes de leur sexe.

Sur vingt individus tromps par les _ramastiques_, dix-huit au moins
donnent un faux nom et une fausse adresse, s'il est vrai que l'intention
doive tre punie comme le fait, nous demanderons s'il ne serait pas
juste d'infliger aux dupes une punition de nature  leur servir de
leon.

Ne soyez jamais assez sot pour vouloir partager avec un homme qui trouve
un objet quelconque surtout si pour cela il faut dnouer les cordons de
votre bourse.

(K) Voleurs qui se lient avec une personne pour la tromper ensuite d'une
manire quelconque. Tous les membres de la grande famille des trompeurs
peuvent donc tre nomms ainsi. Le vol du lingot, commis au prjudice du
limonadier  moustaches grises (qui n'est autre qu'un personnage dont
dj plusieurs fois nous avons parl  nos lecteurs. _Ronquetti_, dit le
_duc de Modne_), est un chantillon suffisant de la manire dont
procdent les _soulasses_.

(L) Les _Romanichels_, originaires  ce qu'on assure de la Basse-Egypte,
forment comme les juifs, une population errante sur toute la surface du
globe, population qui a conserv le type qui la distingue mais qui
diminue tous les jours et dont bientt il ne restera plus rien.

Les _Romanichels_ sont donc ces hommes  la physionomie orientale que
l'on nomme en France, Bohmiens; en Allemagne, des Egyptiens; en
Angleterre, Gypsis; en Espagne et dans toutes les contres du midi de
l'Europe, Gitanos.

Aprs avoir err longtemps dans les contres du nord de l'Europe, une
troupe nombreuse de ces hommes, auxquels on donna le nom de _Bohmiens_
sans doute  cause du long sjour qu'ils avaient fait en Bohme, arriva
en France en 1427, commande par un individu auquel ils donnaient le
titre de roi et qui avait pour lieutenants des ducs et des comtes. Ces
hommes taient rgis par une constitution et des lois particulires,
nous citerons seulement une de ces lois qui doit tre encore en vigueur,
lorsqu'un Bohmien avait commis un crime quelconque (un assassinat par
exemple), il portait pendant un an cilice ou chemise de laine, et aprs
il se croyait purifi. Comme ils s'taient, on ne sait comment procur
un bref du pape qui occupait alors le trne pontifical, bref qui les
autorisait  parcourir toute l'Europe et  solliciter la charit des
bonnes mes. Ils furent d'abord assez bien accueillis et on leur assigna
pour rsidence la chapelle Saint-Denis. Mais bientt ils abusrent de
l'hospitalit qui leur avait t si gnreusement accorde, et, en 1612,
un arrt du parlement de Paris leur enjoignit de sortir du royaume dans
un dlai fix, s'ils ne voulaient pas aller passer toute leur vie aux
galres.

Les Bohmiens n'obirent pas  cette injonction, ils ne quittrent pas
la France et continurent  prdire l'avenir aux gens crdules, et 
voler lorsqu'ils en trouvaient l'occasion. Mais pour chapper aux
poursuites qui alors taient diriges contre eux, ils furent forcs de
se disperser; c'est alors qu'ils prirent le nom de _Romanichels_, nom
qui leur est rest et qui est pass dans le jargon des voleurs.

Il n'y a plus en France, au moment o nous sommes arrivs, beaucoup de
Bohmiens, cependant on en rencontre encore quelques-uns, principalement
dans nos provinces du nord, comme jadis, ils n'ont pas de domicile fixe,
ils errent continuellement d'un village  l'autre et les professions
qu'ils exercent ostensiblement sont celles de marchands de chevaux, de
brocanteurs ou de charlatans. Les _Romanichels_ connaissent beaucoup de
simples propres  rendre malades les animaux domestiques, ils savent se
procurer les moyens de leur en administrer une certaine dose; ensuite
ils viennent offrir leurs services au propritaire de l'table dont ils
ont empoisonn les habitants et se font payer fort cher les gurisons
qu'ils oprent.

Les _Romanichels_ ont invent, ou du moins ont exerc avec beaucoup
d'habilet, le roi  la care dont nous venons de parler, qu'ils ont
nomm _Cariben_.

Lorsque les _Romanichels_ ne volent pas eux-mmes, ils servent
d'claireurs aux voleurs. Les chauffeurs qui de l'an IV  l'an VI de la
rpublique, infestrent la Belgique, une partie de la Hollande et la
plupart des provinces du nord de la France, avaient des _Romanichels_
dans leurs bandes.

Les _Marquises_ (les _Romanichels_ nomment ainsi leurs femmes) taient
ordinairement charges d'examiner la position, les alentours et les
moyens de dfense des _gernafles_ (fermes) ou _pips_ (chteaux) qui
devaient tre attaqus, ce qu'elles faisaient en examinant la main d'une
jeune fille  laquelle elles ne manquaient pas de prdire un sort
brillant et qui souvent devait s'endormir le soir pour ne plus se
rveiller.

(M) Les premiers vols  la _vanterne_ furent commis  Paris en 1814,
lors de la rentre en France des prisonniers dtenus sur les pontons
anglais, ceux de ces prisonniers qui prcdemment avaient t envoys
aux les de Rh et de Saint-Marcouf, taient pour la plupart d'anciens
voleurs, aussi  leur retour, ils se formrent en bandes et commirent
une multitude de vols. Dans une seule nuit plus de trente vols commis 
l'aide d'escalade vinrent effrayer les habitants du faubourg
Saint-Germain, mais peu de temps aprs cette nuit mmorable, l'auteur de
ce livre mit entre les mains de l'autorit judiciaire trois bandes de
_vanterniers_ fameux; la premire compose de trente-deux hommes, la
seconde de vingt-huit et la troisime de seize; sur ce nombre total de
soixante-seize, soixante-sept furent condamns  des peines plus ou
moins fortes.

Il serait facile de mettre les _vanterniers_ dans l'impossibilit de
nuire, il suffirait pour cela  fermer  la tombe de la nuit et mme
durant les plus grandes chaleurs, toutes les fentres pour ne les ouvrir
que le matin.

Les Savoyards de la bande des fameux _Delzaives_ frres, taient pour la
plupart d'adroits et audacieux _vanterniers_.

Un vol  la _vanterne_ n'est quelquefois que le prliminaire d'un
assassinat: des _vanterniers_ voulaient dvaliser un appartement situ a
l'entre-sol d'une maison du faubourg Saint-Honor; l'un d'eux entre par
la fentre, visite le lit, ne voit personne, bientt il est suivi par un
de ses camarades et tous deux se mettent  chercher ce qu'ils espraient
trouver, mais bientt ils aperoivent une jeune dame endormie sur un
canap, elle avait au cou une chane et une montre d'or, elle _roupille_
(elle dort) dit  son compagnon l'un des _vanterniers_, _Delzaives_,
surnomm l'_Ecrevisse_, il faut _pesciller le bogue et la bride de jonc_
(il faut prendre la montre et la chane d'or), mais si elle _crible_
(crie), rpond le second _vanternier_ le nomm _Mabou_, dit
l'_Apothicaire_, si elle _crible_ reprend l'_Ecrevisse_, si elle
_crible_ on lui _fauchera le colas_ (coupera le cou). La jeune dame qui
n'tait endormie qu'en apparence et qui entendait sans en comprendre le
sens les paroles que prononaient les voleurs, eut assez de prudence et
de courage pour feindre de toujours dormir profondment, aussi il ne lui
arriva rien.

Le recleur de la bande dont _Delzaives_ dit l'_Ecrevisse_, tait le
chef, se nommait _Mtral_ et tait frotteur de l'impratrice Josphine.
On trouva chez lui lors de son arrestation des sommes considrables.

L'auteur de ce livre a fait une rude guerre aux _vanterniers_ de la
bande des frres _Delzaives_ et il est enfin parvenu  les faire tous
condamner.


FIN DU QUATRIME VOLUME.




LES VRAIS MYSTRES DE PARIS.




LES

VRAIS MYSTRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME CINQUIME.

[Illustration: colophon]

BRUXELLES,

ALPH. LEBGUE ET SACR FILS,

IMPRIMEURS-DITEURS.

1844




LES VRAIS

Mystres de Paris




I.--Beppo et Silvia.


Comme il est assez ordinaire aux hommes de passer d'une extrmit 
l'autre, une fois que la paix fut faite entre Salvador, ses amis et ceux
qui avaient pris part au complot ourdi par Dlicat et Coco-Desbraises,
les bandits furent les premiers  accuser de tout ce qui s'tait pass
ceux qui n'taient plus l pour se dfendre, et  promettre une
soumission sans bornes et une obissance aveugle  Salvador ainsi qu'
ses compagnons.

--C'est trs-bien leur dit Salvador aprs avoir cout avec beaucoup de
patience leurs protestations de regrets et de dvouement, mais ce n'est
pas de tout cela qu'il s'agit maintenant, voil la _plombe_[479] de la
_dcarrade_[480], et nous ne pouvons pas laisser l ces trois _falourdes
engourdies_[481], il faut nous en dbarrasser.

--Si encore avant de _caner_[482] ils nous avaient donn l'adresse du
mdecin  qui qu'ils les _solisaient_[483] leurs _falourdes engourdies_,
nous aurions pu _bloquire_[484] celles-l, dit Charles la belle Cravate
en heurtant du pied les cadavres tendus sur le sol.

--Mais vous ne l'avez pas cette adresse, rpondit Roman, ainsi il faut
renoncer  cette spculation et ne songer qu' nous dbarrasser de ces
_charognes_, mais comment faire?

--C'est en effet assez embarrassant, dit le vicomte de Lussan.

--Laissez-moi faire, dit le grand Louis, ancien garon boucher aux
formes athltiques, aprs avoir retrouss au-dessus du coude les manches
de sa chemise, laissez-moi faire, j'ai mon ide, il faut d'abord
_dfrimousser_[485] ces gaillards-l, de manire  ce qu'il ne soient
pas _reconnobrs_[486], je m'en charge. Et sans attendre une rponse, il
se mit  taillarder,  l'aide de son couteau poignard le visage des
dfunts et toutes les parties de leur corps o il existait des
tatouages. Il y avait quelque chose de si horrible, de si antisocial
dans cette monstrueuse profanation accomplie avec autant de sang-froid
et d'insouciance que s'il ne s'tait agi que de l'action la plus
naturelle du monde, que Salvador, Roman, le vicomte de Lussan et les
autres bandits, tout aguerris qu'ils taient ne purent s'empcher de
frmir et de dtourner leurs regards de cette scne dgotante;
cependant ils ne dirent rien, ce que faisait le grand Louis tait
ncessaire  leur sret.

--C'est fait, dit le grand Louis lorsqu'il eut achev la tche qu'il
s'tait impose et je dfie bien le plus _marlou_[487] des
_rousses_[488] de donner un _centre_[489]  n'importe lequel de ces
particuliers-l, il faut dfoncer les barriques de _picton_[490] et
fourrer dedans nos trois _fanandels_[491] que nous _balancerons_[492] 
la _lance_[493] aprs que nous aurons fait des _boulins_[494] aux
tonneaux pour qu'ils ne surnagent pas.

--Et ni vu ni connu, dit Charles la belle Cravate.

--Va l-haut voir si tout est tranquille et amne le bachot, dit
Salvador  Cornet tape dur.

--Tout est tranquille, cria celui-ci par le trou, quelques minutes aprs
sa sortie du caveau, il pleut  verse, la _sorgue_[495] est noire, les
_largues_ ne sont pas _rappliques_  la _taule_, la _fourgate roupille_
dans son _rade_[496], c'est le moment, il n'est pas un _niert_[497] dans
la _trime_[498]; v'l une _tourtouse_[499].

Les barriques dans lesquelles on avait, non sans peine, fait entrer les
trois cadavres, furent hisses au moyen de la corde dans la petite cour
par Cornet tape dur et Cadet-Vincent, qui tait mont afin de lui donner
un coup de main, et transportes dans le bateau de Salvador, par la
petite rue des Teinturiers.

Salvador tenait dj les rames  la main, lorsque tout  coup des
rumeurs confuses, domines par les cris d'une femme, parties du pont
Notre-Dame, et suivies bientt d'un long cri de douleur et de ces
exclamations: _au meurtre! arrtez l'assassin!_ vinrent frapper ses
oreilles.

_Balauce_[500] vite les tonneaux, et _rapplique_[501], lui cria Roman,
qui tait rest sur la berge, _l'abadis_[502] se dirige de ct.

Salvador se hta d'obir  son ami. Il venait de se dbarrasser du
dernier des trois tonneaux, lorsqu'un homme, celui probablement qui
tait poursuivi par la clameur publique, s'lana du pont d'Arcole dans
le fleuve, et se mit  nager vigoureusement dans le sillage trac par
le bateau qu'il eut bientt dpass. Cet homme aborda vis--vis la rue
des Teinturiers, dans laquelle il s'engagea rsolument, et o il fut
suivi par Salvador qui venait de dbarquer, et par Roman, qui avait
attendu sur la berge le retour de son ami. Cet homme ayant probablement
remarqu que la nuit tait si sombre et l'atmosphre si charge de
brouillards, que ceux qui le poursuivaient devaient ncessairement avoir
perdu ses traces, s'arrta pour reprendre haleine mais ayant entendu des
cris confus presque au-dessus de sa tte, il se mit  courir et se
trouva, aprs avoir fait quelques pas, au milieu des habitus de la
maison Sans-Refus qui avaient tous quitt le caveau, et qui aprs avoir
remis  sa place l'auge qui en cachait l'entre  tous les yeux,
allaient se retirer.

Il crut naturellement qu'ils faisaient partie de ceux qui le
poursuivaient, et qu'ils ne s'taient mis en embuscade dans cette ruelle
obscure que pour le saisir au passage. Dtermin  vendre chrement sa
vie, il brandit un couteau au-dessus de sa tte et s'lana sur ceux qui
taient devant lui.

--Laissez-moi passer ou je vous tue! leur cria-t-il.

A son accent provenal trs-prononc, Salvador et Roman venaient de
reconnatre un compatriote; comme ils se trouvaient derrire lui, ils le
saisirent par les deux paules et le firent brusquement entrer dans la
petite cour dont, sur un signe, le vicomte de Lussan avait ouvert la
porte.

La foule venant des deux quais parallles de la Cit et de l'htel de
ville, allait se rpandre dans la rue de la Tannerie; les bandits ne se
souciant pas de s'y trouver mls, aprs ce qui venait de se passer, se
htrent de rentrer dans leur repaire.

Il tait temps, la rue de la Tannerie venait d'tre envahie par la
foule, et du lieu o ils se trouvaient, les bandits et l'homme que
Salvador et Roman venaient de sauver, pouvaient entendre ses clameurs.

Cet homme, lorsqu'il s'tait senti saisi  l'improviste et introduit
presque de force dans la petite cour, tait rest pendant quelques
minutes les yeux hagards, la poitrine haletante, priv pour ainsi dire
de l'usage de ses facults.

--Qui tes-vous? que me voulez-vous? Au nom du ciel, laissez-moi sortir,
s'cria-t-il lorsqu'il eut repris ses sens.

--Taisez-vous donc! braillard, lui dit Charles la belle Cravate en lui
mettant la main sur bouche. N'entendez-vous pas qu'on vous cherche?

En effet, on entendait encore les clameurs confuses de la foule qui
venait de passer devant la maison de la mre Sans-Refus pour aller sans
doute sur la place de l'htel de ville.

Lorsque tout fut redevenu calme aux environs, les bandits entrrent dans
la salle qui faisait suite  la boutique, et l'un d'eux alla rveiller
la tavernire qui, grce aux nombreuses rasades qu'elle avait absorbes
depuis qu'elle avait quitt le caveau, n'avait cess de dormir du plus
profond sommeil.

--Eh bien! mes enfants, tout s'est-il bien pass, dit-elle en apportant
une chandelle et une bouteille d'eau-de-vie.

--Parfaitement, la mre; parfaitement, lui rpondit Salvador. Vous
dormiez bien,  ce qu'il parat?

--Oh! oui, je dormais bien. Ah! mon Dieu! s'cria-t-elle en se ttant
avec vivacit; mais retrouvant  ses cts son clavier garni de ses
cls, son visage redevint serein, alors seulement elle remarqua le
nouveau venu.

--Qu'est-ce que c'est que celui-l? dit-elle  Charles la belle Cravate.

--Un _escarpe_ (assassin), rpondit-il, que les _rupins_ viennent de
sauver.

--Le pauvre jeune homme! reprit la Sans-Refus en s'approchant avec
intrt de l'inconnu, auquel elle offrit un verre d'eau-de-vie; mais
c'est qu'il est fort bien, ce garon.

L'inconnu tremblait de tous ses membres, une effrayante pleur couvrait
son visage; il chancela quelques instants comme un homme ivre; puis il
tomba de toute sa hauteur.

--Bon! voil qu'il se trouve mal,  prsent, dit la Sans-Refus.

--Il faut le transporter dans la chambre d'une femme dit Roman; qui veut
me donner un coup de main?

Cadet-Vincent prit les pieds de l'inconnu que Roman tenait dj par la
tte, et, prcds de la Sans-Refus, qui tenait une chandelle  la main,
les deux bandits le portrent dans une des chambres du premier tage et
le couchrent dans un assez bon lit.

L'inconnu tait en proie  une fivre dvorante.

--Il n'est pas encore habitu  la chose, dit Roman au vicomte de
Lussan, qui se trouvait auprs de lui.

--Il s'y fera, rpondit celui-ci; il n'y a en tout que le premier pas
qui cote.

Une femme qui rentrait  ce moment se chargea de passer la nuit auprs
de l'inconnu, afin de lui donner tout ce dont il pourrait avoir besoin.

A quel sentiment avaient obi Salvador et Roman, lorsqu'ils avaient
sauv cet homme?

A quel sentiment obissait la femme dont nous venons de parler,
lorsqu'elle avait propos de passer la nuit prs de cet homme qu'elle
n'avait jamais vu, afin de lui prodiguer les soins dont il avait besoin?

A quel sentiment, en un mot, obissaient tous ces bandits qui
paraissaient charms de ce que cet homme avait chapp aux poursuites
dont il tait l'objet?

A la piti que l'on prouve naturellement pour tous les hommes qui sont
malheureux, quelles que soient d'ailleurs les fautes qu'ils aient
commises?  l'humanit? Eh! bon Dieu, non.

Un sentiment beaucoup moins noble explique l'intrt que Salvador et
Roman d'abord, et tous les autres ensuite, venaient de commettre, il ne
devait tre attribu qu' ce dsir de faire pice  la justice, dont
sont anims tous ceux qui ont eu maille  partir avec elle, ou qui
savent que, dans un avenir plus ou moins loign, ils devront lui rendre
compte de leurs actions. Pour ces gens-l, et nos lecteurs savent que
tous ceux qui s'intressaient  l'inconnu taient de ce nombre; entraver
les oprations de la justice, rendre impossible ses investigations, en
un mot lui nuire par tous les moyens en leur pouvoir, c'est un plaisir,
une sorte de vengeance anticipe qu'ils ne se refusent pas toutes les
fois qu'ils trouvent l'occasion de la satisfaire.

Nos lecteurs sans doute ont dj devin que l'inconnu  l'accent
provenal auquel les bandits rassembls chez la tavernire de la rue de
la Tannerie venaient de prodiguer tant de soins, n'tait autre que
Beppo. Nous leur dirons les vnements qui accompagnrent l'enlvement
de Silvia, et ceux qui le suivirent jusqu'au moment o l'ex-pcheur
catalan, aprs avoir commis un effroyable crime, se jeta du pont
d'Arcole dans la Seine, pour chapper  ceux qui le poursuivaient.

On n'a sans doute pas oubli que Silvia, en quelque sorte terrifie par
l'aspect imprvu de cet homme qu'elle croyait ne plus jamais rencontrer,
s'tait laiss conduire sans opposer de rsistance vers une voiture de
place. Elle avait cru d'abord que Beppo n'avait d'autres intentions que
de mettre  profit une occasion favorable qu'il ne devait qu'au hasard,
afin de renouveler les instances qu'il lui avait dj faites, et elle
avait mieux aim se plier  cette exigence, que de provoquer en
rsistant un scandale devant lequel elle savait bien que la nature 
demi sauvage de Beppo ne reculerait pas.

Elle s'tait jete, plutt qu'elle ne s'tait assise, dans un des coins
de la voiture, et elle attendait encore, non sans prouver une certaine
impatience, que Beppo lui adresst la parole, lorsque la voiture
s'arrta. Elle leva la tte et promena ses regards autour d'elle afin de
connatre en quel lieu elle avait t transporte. L'aspect sombre et
dsol du quartier, o tait situe la maison habite par Beppo,
l'pouvanta.

--O suis-je? s'cria-t-elle, o me conduisez-vous? Beppo avait pay le
cocher qui, se conformant aux instructions qu'il avait reues, tait
parti de toute la vitesse des deux haridelles atteles  son carrosse.

--Veuillez me suivre, madame la marquise, dit Beppo  Silvia dont il
avait saisi le bras aussitt qu'ils taient descendus de voiture.

La lgre teinte d'ironie dont il accompagna ces paroles, ironie qui
n'chappa pas  l'attention de Silvia, augmenta tellement l'anxit 
laquelle elle tait en proie depuis qu'elle avait remarqu l'aspect
assez peu rassurant de la maison dans laquelle on voulait l'introduire,
qu'elle s'vanouit, et que Beppo fut forc de la prendre entre ses bras
pour la transporter chez lui. Sa mre qui attendait  chaque instant la
matresse de son fils, tait en mesure de la recevoir. Beppo la dposa
sur un lit assez bon quoique garni de draps grossiers, et la laissa
seule avec sa mre durant un laps de temps assez considrable. Tous les
soins qui lui furent prodigus demeurrent longtemps sans rsultat. Son
vanouissement s'tait compliqu d'un touffement provoqu par une
violente colre longtemps comprime, mais  laquelle elle donna cours
lorsque enfin elle eut recouvr l'usage de ses facults.

--O suis-je? qui tes-vous? et qui m'a place l? s'cria-t-elle.

A toutes ces questions qui se succdaient avec la rapidit de l'clair,
la mre de Beppo, assez embarrasse du reste du rle qu'elle tait
force de jouer, ne pouvait ou ne voulait faire qu'une rponse: Je ne
sais pas.

Silvia tout  fait remise, lui dit alors imprativement qu'elle voulait
voir Beppo, qu'il n'avait sans doute pas la prtention de la retenir
prisonnire dans la chambre o elle se trouvait, et que s'il ne se
htait pas de lui rendre la libert, elle saurait bien se faire rendre
justice et le faire repentir de sa conduite  son gard. Enfin elle
voulut se lever du lit dans lequel on l'avait couche pendant son
vanouissement; mais elle fut force de renoncer  ce dessein, ses
vtements avaient t enlevs.

Se croyant abandonne pour l'instant  la garde de la vieille femme qui
tait auprs d'elle, elle leva la voix  plusieurs reprises, dans
l'esprance que ses cris amneraient quelqu'un  son secours; mais cet
espoir ayant t du, elle se leva malgr les efforts de la mre de
Beppo qui ne cessait de l'engager  se calmer et  prendre patience au
moins jusqu' l'arrive de son fils qui, bien certainement, ne
refuserait pas de lui rendre la libert, et la bonne femme, lorsqu'elle
faisait cette promesse, tait de bonne foi, car elle ne pouvait croire
que son fils serait assez fou pour vouloir garder chez lui, malgr elle,
une femme qui, bien loin de l'aimer, paraissait (au moins  en juger par
ses discours), prouver pour lui la haine la plus violente.

Mais Silvia,  qui l'exaspration  laquelle elle tait en proie avait
fait oublier toute retenue, se jeta  bas du lit et ouvrit la petite
porte du palier, dtermine  demander aide et protection  la premire
personne qu'elle rencontrerait sur l'escalier. Malheureusement pour
elle, Beppo, qui n'avait quitt la chambre que par discrtion tait sur
le palier; elle fut donc force de rentrer, ce qu'elle fit sans
prononcer une parole.

Elle venait d'user dans cette dernire lutte tout ce que les motions de
la journe lui avaient laiss, d'nergie, et sa volont, toute
imprieuse qu'elle tait, fut force de se plier devant une volont plus
forte qu'elle.

Quelques minutes aprs, et lorsqu'elle tait encore en proie  une sorte
d'agitation fbrile, provoque par la rage de se sentir impuissante, et
les regrets qu'elle prouvait de s'tre aussi lgrement laiss conduire
dans un pige dont elle ne pouvait plus sortir, Beppo entra.

Beppo, aprs avoir fait  sa mre un signe pour l'inviter  s'loigner,
s'approcha du lit de Silvia.

--Ecoutez, madame la marquise, lui dit-il  voix basse, voici la
rsolution que j'ai prise, rsolution que ne changeront ni vos menaces,
ni vos pleurs, ni mme, si vous m'y forcez, la ncessit de commettre un
nouveau crime; vous m'avez fait verser le sang de votre amant  la
condition que vous seriez  moi tout entire; aveugl par le fol amour
que j'avais pour vous, que j'ai toujours, peut-tre, matris par vos
sductions, j'ai frapp, je me suis rigoureusement acquitt de mon
infme mandat. Maintenant, cependant, je ne veux pas vous forcer 
remplir toutes vos promesses. Je sais, et vous savez aussi bien que moi,
qu'il est certaines choses qui n'ont du prix que lorsque la personne de
qui on dsire les obtenir les accorde de bonne grce; vous n'avez donc 
redouter aucune violence; mais puisque vous ne voulez pas, ou que vous
ne pouvez pas m'accorder l'amour sur lequel j'avais le droit de compter,
je vous garderai ici, afin que celui que vous aimez maintenant ne
possde pas un bien qui m'appartient.

Silvia, nous devons le dire, ne s'attendait pas  cette dclaration;
elle n'avait pas suppos que le rude pcheur des les d'Hyres aurait
autant de dlicatesse, et elle commenait  comprendre que, malgr tout
l'esprit qu'elle possdait, sa conduite envers lui avait manqu de
logique. La nature de cette femme tait si corrompue qu'elle ne
supposait  cet homme que le dsir brutal de sa possession et qu'au
moment mme o il lui exprimait ses sentiments  cet gard, elle se
disait encore qu'elle en serait quitte pour payer sa libert de quelques
complaisances. La dcouverte qu'elle venait de faire lui enlevait donc
son dernier espoir, cependant elle voulut hasarder quelques
observations de nature  faire prendre le change  Beppo.

--Il est inutile de chercher  me tromper, madame, lui rpondit Beppo;
pourquoi me dire aujourd'hui le contraire de ce que vous m'avez dit la
dernire fois que j'ai eu l'avantage de vous voir; croyez-vous donc que
je ne devine pas que si vous me dites maintenant que si je ne m'y tais
pris autrement, vous auriez pu peut-tre finir par m'aimer, c'est parce
que vous tes en mon pouvoir, que vous me tenez ce langage? Non, madame,
non, vous ne m'avez jamais aim, vous ne m'aimez pas, et vous ne
m'aimerez jamais; ne laissez donc pas sortir de votre bouche des paroles
contre lesquelles votre coeur se rvolte. J'ai pu lire votre
indiffrence, votre haine mme dans toutes vos actions je la lis 
l'heure qu'il est dans tous les mouvements de votre corps, qui, malgr
vous, se replie sur lui-mme lorsque je m'en approche, comme si j'tais
un reptile ou un animal immonde; et tout  l'heure, lorsque vous avez
essay de m'adresser un sourire semblable  ceux qui m'ont fascin
autrefois, je l'ai vue clater dans vos yeux. Et moi-mme, est-ce que je
vous aime encore? Je ne le crois pas. Mais c'est vous qui avez charg ma
vie d'un remords; c'est grce  vous que ma pauvre mre, qui souffre de
voir souffrir son unique enfant, est aussi malheureuse. Eh bien! je ne
veux pas que votre bonheur insulte  mes souffrances, je ne veux pas que
vous puissiez vous dire que vous vous tes servie de moi comme d'un
instrument que l'on peut briser sans crainte lorsque l'on n'en a plus
besoin, je veux me venger; c'est pour cela que je vous ai enleve 
celui que vous aimez; c'est pour cela que je vous forcerai de vivre 
ct d'un homme que vous dtestez, et pour que vous ne puissiez pas vous
soustraire au sort que je vous rserve; je vous garderai avec autant de
soin que l'avare garde son trsor.

--Et combien de temps, Beppo, comptez-vous me faire supporter cette vie?

--Je ne sais, lorsque l'indiffrence aura remplac l'amour ou la haine
que j'ai pour vous; (je ne sais quel nom donner au sentiment que vous
m'inspirez); je vous rendrai votre libert.

--Mais malheureux! s'cria Silvia, qui voulut alors essayer d'inspirer
de la terreur  Beppo, de quel droit voulez-vous me garder ici?

--De celui du plus fort, puisque c'est le seul que vous ayez laiss  ma
disposition.

--Mais je puis crier, on viendra  mon secours, et alors il me sera
possible de vous faire punir trs-rigoureusement.

--Vous pouvez crier, sans doute, dit Beppo en souriant avec amertume;
mais quand bien mme vous auriez la voix de Stentor, vous ne seriez
entendue de personne; prenez la peine de jeter un regard  travers les
fentres, et vous serez assure que l'isolement de cette maison est tel,
que tous vos cris seraient inutiles. Allez, allez, j'ai bien pris toutes
mes prcautions. Du reste, de tous les partis le plus sage que vous
puissiez prendre, c'est celui de vous rsigner, car je suis rsolu 
vous garder envers et contre tous, et  ne vous quitter s'il le faut
qu'aprs vous avoir plong un poignard dans le coeur.

Les paroles qui prcdent avaient t changes  voix basse; de sorte
que la mre de Beppo qui, sur le signe que lui avait fait son fils
s'tait retire dans l'embrasure d'une fentre, n'avait pu rien
entendre.

--Ma mre, lui dit Beppo, approchez-vous et coutez-moi.

La pauvre femme, qui avait remarqu que depuis quelques instants son
fils causait trs-paisiblement avec la femme si violente et si emporte
quelques instants auparavant, crut d'abord qu'un rapprochement s'tait
opr entre ces deux jeunes gens, et elle s'approcha toute joyeuse.

--Vous voyez bien cette dame, lui dit Beppo en lui montrant Silvia, ce
n'est qu' l'aide de la ruse et de la violence que je l'ai amene ici,
o je prtends la garder contre sa volont.

--Vous avez fait cela, oh! mon fils, rpondit la vieille Catalane, mais
cette dame, m'avez-vous dit, vous aimait, et ce n'tait que de son
consentement et pour la soustraire  des influences trangres que vous
deviez l'amener dans notre demeure, o je n'avais consenti  la recevoir
que parce que vous m'avez donn l'assurance que le mariage consacrerait
l'amour que vous avez pour elle, je le vois maintenant, vous m'avez
trompe.

--Oui, ma mre, je vous ai trompe, mais ce qui est fait est fait...

--Aussi, je ne veux pas vous faire des reproches inutiles, mais puisque
cette dame ne vous aime pas, laissez-la partir et tchez de l'oublier;
elle voudra bien sans doute ne pas se souvenir de vos torts et de vos
violences.

--Oh! oui, madame, s'cria Silvia en employant les plus douces
inflexions de sa voix et donnant  son regard l'expression la plus
veloute, laissez-moi partir, et je vous promets que personne au monde
ne saura ce qui m'est arriv aujourd'hui.

--Je ne veux pas que madame sorte d'ici, s'cria Beppo, et comme je
prvois que je serai quelquefois forc de m'absenter, il faut ma mre
que vous consentiez  me remplacer pendant mon absence, car, je vous le
rpte, il faut que madame reste ici.

--Vous n'esprez pas sans doute, mon fils, que je consente  faire ce
que vous exigez de moi.

Silvia,  qui l'opposition de la mre de Beppo avait donn de l'espoir,
et qui comprenait bien que celui-ci ne pourrait la garder si sa mre ne
consentait pas  lui prter son concours, ne put s'empcher de lui
lancer un regard de triomphe et de froide ironie.

--Ma mre! ma mre! s'cria l'ex-pcheur, qui bondit sous ce regard
comme s'il avait t frapp d'une tincelle lectrique, je vous le jure
par Notre-Dame de Bon-Secours, et vous savez si jamais j'ai manqu  un
pareil serment, si elle sort d'ici, je la tuerai. Et maintenant faites
ce que vous voudrez et qu'il arrive ce qu'il plaira  Dieu.

La mre de Beppo tait devenue affreusement ple en entendant les
dernires paroles de son fils, elle se jeta en sanglotant la face sur le
lit de Silvia; Beppo tait sorti de la chambre, et Silvia, dont
l'oreille tait aux aguets, avait distinctement entendu qu'il avait
descendu l'escalier; elle voulut profiter de la profonde stupeur dans
laquelle paraissait plonge la mre de Beppo pour essayer de se lever.

--Oh! restez de grce, madame, s'cria la Catalane, restez, je vous en
supplie, restez pour vous et pour mon malheureux fils; c'est que
voyez-vous, ce qu'il a dit il le ferait, aussi vrai que Dieu est au
ciel; Beppo n'a jamais manqu  un serment fait  notre sainte patronne
Notre-Dame de Bon-Secours.

Silvia savait que la Catalane ne lui en imposait pas, elle devait donc
croire que le dsespoir de cette femme, qui devait connatre le
caractre de son fils, n'tait pas une comdie joue uniquement pour
l'engager  prendre patience; elle laissa retomber sa tte sur
l'oreiller; elle venait d'acqurir la certitude que celle qui quelques
minutes auparavant voulait absolument qu'on lui rendit la libert, tait
devenue tout  coup, pour pargner un crime  son fils, une gelire
incorruptible: l'altire marquise de Roselly venait d'tre vaincue une
seconde fois.

Plusieurs jours se passrent ainsi.

Silvia comprit enfin que pour sortir des mains de son ravisseur, il
fallait qu'elle dissimult, aussi s'arrta-t-elle  ce dernier parti, et
un mois ne s'tait pas coul qu'elle parut sinon rsigne, du moins
beaucoup moins afflige qu'elle ne l'tait peu de temps auparavant. Sans
pourtant laisser deviner le motif secret de ce changement de conduite;
elle ne cessait de prier, de supplier son gelier de lui rendre la
libert ou du moins de lui laisser prendre l'air; elle employait pour
capter sa confiance tous les moyens que son imagination fminine lui
suggrait, prires, larmes, caresses, menaces, mais Beppo tait
inbranlable; il apercevait les piges cachs sous les manoeuvres de la
sirne.

Six mois se passrent, Silvia, qui poursuivait avec cette tnacit qui
n'appartient qu' ceux qui ont accept comme un fait accompli une
position dont cependant ils esprent sortir, paraissait  peu prs
satisfaite de son sort, il lui arrivait mme quelquefois de rire et de
fredonner quelques petits airs. Grce  la connaissance parfaite de
l'idiome provenal qu'elle avait acquise pendant son sjour  Marseille,
elle avait tout  fait gagn la confiance de la mre de Beppo, et cette
bonne femme, qui comprenait difficilement qu'il ft possible de voir
longtemps son fils sans l'aimer, n'tait pas loigne de croire qu'elle
aurait pu laisser la cage ouverte sans que l'oiseau tentt de s'envoler;
Beppo lui-mme croyait sa captive rsigne, et bien qu'il ne se relcht
en rien de la surveillance incessante dont elle tait l'objet, il lui
arrivait quelquefois de penser que cette femme altire avait enfin
accept toutes les consquences de la position dans laquelle l'avait
place le crime qu'elle lui avait fait commettre, et que peut-tre, et
dans un avenir moins loign qu'il ne l'avait cru d'abord, il recevrait
le prix de sa tnacit et d'un amour qui, malgr tous ses efforts,
n'avait pas cess de rgner sur son me.

Mais cette rsignation n'tait qu'apparente; Silvia s'tait demand
souvent si, pendant une des courtes absences de Beppo, elle ne tenterait
pas d'employer la violence pour sortir de l'espce de prison dans
laquelle on la tenait renferme; mais aprs avoir remarqu la forte
carrure de la Catalane, qui annonait des forces bien suprieures aux
siennes, elle renona  ce projet et prit la rsolution de n'avoir
recours qu' la ruse, et d'attendre, pour s'vader, une occasion
favorable.

Plusieurs raisons, qui seront connues plus tard, empchaient d'ailleurs
Silvia d'avoir recours aux moyens violents pour recouvrer sa libert.

L'espce de pavillon qu'elle habitait en compagnie de ses geliers,
tait divis en deux tages; le dernier qui se composait d'une seule
pice, tait habit par Silvia, celui au-dessous, beaucoup plus
considrable, servait d'habitation  Beppo et  sa mre, et de lieu de
runion pour toute la petite colonie.

La mre de Beppo ne servait de gelier  Silvia que contre son gr, car
comme elle ignorait, non pas la liaison prcdente qui avait exist
entre son fils et Silvia, mais la cause qui avait donn naissance 
cette liaison, elle ne cherchait pas  se dissimuler l'injustice qu'il y
avait  enlever une jeune femme  ses affections et  ses habitudes,
pour la tenir squestre loin du monde et de ses plaisirs,  un ge ou
l'on a tant besoin d'air et de mouvement; mais cependant, comme
l'exaltation du caractre de son fils lui donnait lieu de croire qu'il
raliserait la menace qu'il lui avait faite, tout en s'acquittant
consciencieusement de ses fonctions, elle s'tudiait  rendre la
captivit de Silvia aussi douce que possible; et que chaque fois qu'elle
se trouvait seule avec elle, elle lui laissait entrevoir qu'il ne
s'agissait plus que d'avoir de la patience pendant quelque temps encore,
que Beppo se lasserait bientt de la vie que la contrainte dans laquelle
il la tenait le forait de mener, et que, du reste, si elle lui servait
de complice, ce n'tait que pour lui pargner  elle Silvia, un malheur,
et un crime  un fils qu'elle aimait, bien qu'elle ne pt justifier sa
conduite.

A tous ces discours, Silvia rpondait ordinairement qu'elle avait pris
son parti, qu'elle savait bien qu'on ne la tiendrait pas ternellement
en prison, qu'elle excusait presque une faute en faveur de laquelle
militait le motif qui l'avait fait commettre, et que du reste elle
comprenait assez la position de celle qui lui parlait, pour ne point lui
savoir mauvais gr de sa conduite  son gard.

Du moment qu'elle eut pris la rsolution d'tre constamment  l'afft
afin de pouvoir saisir au passage la premire occasion de prendre la
fuite, Silvia, qui durant les premiers jours de sa captivit se tenait
presque constamment dans sa chambre, o du reste toutes les commodits
de la vie avaient t runies, se mla un peu plus  la vie de ses
compagnons, elle voulut mme prendre part  leurs travaux.

Pendant les premiers jours de son sjour  Paris, Beppo, passant par
hasard sur le quai de la Mgisserie, s'tait arrt pour examiner les
ustensiles de chasse et de pche qui composent l'talage du magasin du
sieur Kretz, le marchand le mieux assorti de la capitale; Beppo
regardait avec tant d'attention les filets, et son regard indiquait
tellement qu'il tait trs-capable d'apprcier la bonne confection de
ces objets, que le sieur Kretz lui demanda s'il voulait en acheter et
s'il tait amateur de la pche. Beppo rpondit ngativement  la
premire partie de cette question, mais il ajouta, pour rpondre  la
seconde, qu'il tait plus qu'un amateur de la pche, qu'avant de venir 
Paris, il exerait  Marseille, sa patrie, la profession de pcheur, et
qu'il tait trs-expert dans l'art de bien faire les filets. S'il en est
ainsi, lui rpondit Kretz, faites-moi voir de votre ouvrage, et si vous
avez besoin de travailler et que vous soyez aussi adroit que vous le
dites, il me sera possible de vous occuper aussi longtemps que vous le
voudrez.

Beppo, charm de trouver au moment o il s'y attendait le moins la
possibilit d'occuper ses loisirs tout en gagnant de l'argent, se
procura tout ce dont il avait besoin, et se mit de suite  la besogne;
puis il fit voir  Kretz le premier filet qu'il avait fait, et le
marchand, oubliant pour un moment ses habitudes commerciales, ne put
s'empcher de s'crier: C'est un ouvrage parfait dans toutes ses
parties! combien me ferez-vous payer cela le pied?

Beppo qui, plusieurs fois dj, avait t  mme de s'apercevoir qu'
Paris tout tait beaucoup plus cher qu' Marseille, demanda un tiers de
plus qu'il n'aurait exig dans son pays, se promettant _in petto_ de
diminuer ses prtentions si elles paraissaient trop exagres; mais  sa
grande surprise, le marchand se hta de le prendre au mot, et de suite
il lui fit une commande assez considrable pour l'occuper pendant
plusieurs mois; c'tait  cette fabrication que Silvia avait voulu
prendre part, et comme elle tait excessivement adroite, elle fut, aprs
avoir reu quelques leons, aussi experte que ses professeurs, et put
faire admirablement bien ses jolis petits filets de diverses couleurs,
destins aux dames lgantes.

Grce  la hauteur prodigieuse de leur habitation, les reclus
respiraient un air trs-sain, et la vue sur le magnifique panorama
qu'ils avaient devant les yeux lorsqu'ils se mettaient  la fentre,
pouvait en quelque sorte leur tenir lieu de promenade; aussi la vie
sdentaire qu'ils menaient tous trois, n'avait en rien altr leur
sant. Silvia avait dans sa chambre un piano, de la musique, tout ce qui
lui tait ncessaire pour dessiner, de sorte que lorsqu'elle tait lasse
de travailler elle pouvait se retirer chez elle, lire, dessiner ou
chanter quelques morceaux que Beppo et sa mre, impressionnables comme
toutes les natures mridionales, coutaient toujours avec un nouveau
plaisir; ils taient donc en apparence assez contents l'un de l'autre.

Beppo, qui dans l'origine ne sortait qu' de rares intervalles et pour
trs-peu d'instants, s'absentait assez souvent et quelquefois il lui
arrivait de rester plusieurs heures dehors; mais cependant il n'oubliait
jamais de recommander  sa mre de ne pas se relcher de sa
surveillance, et c'tait fort sage, car s'il n'avait pas pris cette
prcaution, la bonne femme qui ne savait ce que c'tait que la
dissimulation, voyant la srnit briller sur le visage de Silvia, lui
aurait ouvert toutes les portes, pourvu que celle-ci lui et fait la
promesse de revenir.

Beppo dit un jour qu'il allait sortir pour un temps beaucoup plus long
que celui qu'il passait ordinairement dehors, il fallait qu'il allt
rendre  Kretz les travaux qu'il venait d'achever, et qu'il fit emplette
des matires premires qui devaient lui servir  confectionner de
nouveaux filets, tout cela devait le retenir dehors au moins cinq ou six
heures, de sorte que comme il tait prs de deux heures lorsqu'il
sortit, il ne devait tre de retour que de sept  huit heures du soir.

Silvia, de sa chambre o elle s'tait retire au moment de son dpart,
sous le prtexte de prendre quelques instants de repos, l'ayant entendu
dire  sa mre ce que nous venons de rapporter, en lui recommandant bien
de ne pas cesser un instant d'avoir les yeux sur elle, se dit qu'elle
attendrait peut-tre longtemps avant qu'il se prsentt une occasion
aussi favorable et qu'elle devait chercher  la mettre  profit. Cette
rsolution une fois prise, elle descendit vers la Catalane, bien
dtermine  tout risquer pour recouvrer la libert.

Elle n'avait pas de plan arrt, cependant elle fit d'abord mille
caresses  la vieille femme, afin de dtourner son attention et saisit
adroitement une cravate et le bonnet de laine rouge de Beppo, qu'elle
cacha sous sa blouse. (Nous avons oubli de dire que Beppo, afin sans
doute de mettre davantage sa captive dans l'impossibilit de fuir, lui
avait enlev ses vtements, qu'il avait remplacs par un costume complet
d'enfant de Paris, c'est--dire un large pantalon de velours ctel, un
gilet de mme toffe et une blouse de toile bleue sur le tout.)

Silvia avait remarqu que la Catalane mettait ordinairement dans la
poche de son tablier la cl qui ouvrait la porte sur le palier
d'escalier, elle attendait donc avec une certaine impatience que la
vieille se mit  travailler, car elle esprait pouvoir, pendant que
celle-ci serait occupe  la confection de ses filets, lui enlever cette
cl et tre assez leste pour ouvrir la porte, la fermer sur elle et se
sauver avant que la vieille pt s'opposer  cette action, mais voyant
qu'elle restait inactive, elle manifesta elle-mme l'envie de se mettre
au travail.

--Mais nous n'avons absolument rien  faire, lui rpondit la Catalane,
tous les filets ont t termins hier au soir et il n'y a pas ici ce
qu'il faut pour en confectionner de nouveaux; et comme Silvia paraissait
assez vivement contrarie de ce qu'elle tait force de rester
inoccupe, la Catalane se frappa tout a coup le front, en s'criant:

--Savez-vous tailler les robes?

Bien que l'on ne ft encore qu'au mois de mars, le temps tait superbe,
un joyeux soleil dorait le faite des maisons d'alentour, et pour
profiter de cette belle journe, les habitants du pavillon en avaient
ouvert toutes les fentres, un clair illumina tout  coup l'esprit de
Silvia, elle venait de concevoir un plan d'vasion dont la russite lui
paraissait  peu prs certaine.

--Sans doute, rpondit-elle, je sais parfaitement tailler les robes et
si vous en avez une  faire, donnez-la-moi, je serais charme de
m'occuper, je ne puis rester un instant oisive, sans me sentir les nerfs
agacs.

La Catalane prit dans une armoire un coupon d'toffe de soie, rapport
de la Provence et fabriqu selon toute apparence bien avant la premire
rvolution, elle le remit  Silvia.

Celle-ci ne manqua pas de trouver charmante cette toffe qui n'tait
autre chose qu'un pkin chin du plus mauvais got, et pour tmoigner
toute la joie qu'elle prouvait de ce qu'on voulait bien lui confier la
confection d'un aussi prcieux vtement, elle se mit  chanter une
romance en dployant toutes les ressources de sa voix. La Catalane tait
charme de la voir d'aussi bonne humeur.

--Ah! lui dit-elle en soupirant, que j'aurais de plaisir  vous nommer
ma fille.

C'tait la premire fois qu'elle se permettait une allusion  la
position de son fils et de la captive. Silvia la regarda en souriant.

--Vrai, lui rpondit-elle, eh bien! nous parlerons de cela plus tard, en
attendant aidez-moi  transporter cette table prs de la fentre.

La Catalane s'empressa de faire ce qu'elle dsirait, et Silvia, aprs
avoir pris avec beaucoup d'aisance la mesure de la robe qu'elle allait
tailler, dploya l'toffe. La table n'tait pas, il s'en fallait, d'une
superficie gale  celle du coupon, aussi fut-elle force d'en laisser
pendre dehors au moins la bonne moiti. Tout en appliquant sur l'toffe
les patrons qu'elle avait pralablement taills, elle parlait de choses
et d'autres  la Catalane, de sorte qu'au moment o celle-ci cherchait
dans les cavits cervicales de sa bote osseuse une rponse  une
question assez saugrenue qu'elle venait de lui adresser, (elle avait
demand  cette bonne femme, qui ne connaissait en fait de musique que
le tambourin et la petite flte des joyeux enfants de la Provence, si
elle prfrait la musique allemande  la musique italienne), elle laissa
tomber par la fentre un assez grand morceau de la magnifique toffe
flambe.

--Ma robe, ma pauvre robe! s'cria la vieille femme.

--Elle n'est pas perdue, dit Silvia qui avait vivement dplac la table
et s'tait de suite mise  la fentre, le coupon s'est arrt sur le
toit qui est parfaitement sec, et de la fentre de l'tage au-dessous il
vous sera trs-facile de l'amener  vous  l'aide d'une perche.
Descendez vite, je vais veiller afin qu'on ne vous l'enlve pas.

La mre de Beppo s'empressa de faire ce que lui disait Silvia, elle
sortit de l'appartement arme d'un manche  balai, elle n'oublia pas
cependant de fermer la porte  deux tours.

Ds qu'elle fut dehors, Silvia quitta la fentre et courut vers une
armoire dans laquelle elle prit un verre qu'elle remplit de vinaigre,
puis elle se plaa contre la porte, et lorsque la Catalane l'ouvrit pour
rentrer, elle lui lana avec violence au visage le liquide contenu dans
le verre qu'elle tenait  la main.

La surprise et la douleur arrachrent  la pauvre femme de nombreux cris
de terreur.

--Je suis aveugle, je suis morte, dit-elle.

Et elle tomba plutt qu'elle ne s'assit sur la premire marche de
l'tage infrieur, en se frottant les yeux; Silvia sans s'inquiter
davantage de ce qui pourrait lui arriver, profita de ce moment pour
s'esquiver; et elle descendit les cent dix marches qui conduisaient  la
rue avec la lgret d'un faon.

Une fois hors de sa prison, Silvia se trouva fort embarrasse; son
premier soin avait t de se rfugier sous une alle afin d'entourer son
cou de la longue cravate et de se coiffer de l'pais bonnet de laine
dont elle s'tait munie; cela fait, elle erra pendant trs-longtemps
dans le sombre ddale que forment les rues troites et tortueuses du
quartier Saint-Marcel, et plusieurs fois,  sa grande terreur, elle se
retrouva devant la maison qu'elle venait de quitter; elle ne connaissait
pas le quartier dans lequel elle se trouvait et elle n'osait ni prendre
une voiture ni demander son chemin, dans la crainte que ceux auxquels
elle s'adresserait ne devinassent son sexe. La nuit vint bientt, elle
tait sombre et quelques gouttes d'eau annonaient dj la pluie qui,
quelques instants plus tard, devait tomber avec violence. Aprs avoir
fait une foule de marches et de contre-marches qui  son grand dsespoir
la ramenaient toujours au mme point, elle se trouva proche la barrire
Saint-Jacques; elle tait alors dtermine  prendre une voiture et  se
faire conduire chez elle, au risque de ce qui pourrait en arriver, mais
suivant leur louable habitude, les cochers de fiacres et de cabriolets
avaient quitt la station aux premiers signes de pluie qu'ils avaient
remarqus.

Silvia se dtermina  aborder un homme et une femme d'un aspect assez
respectable, abrits sous un vaste parapluie vert qui  ce moment
entraient dans Paris, afin de leur demander en quel lieu elle se
trouvait et le chemin qu'elle devait suivre pour se rendre chez elle, 
la barrire de l'Etoile.

--Vous tes, lui rpondit l'homme,  la barrire Saint-Jacques, mon
garon, mais comment se fait-il donc que vous soyez  prs de neuf
heures du soir et par un temps pareil dans un quartier aussi loign de
celui dans lequel vous devez vous rendre?

Un bourgeois de Paris ne rpond jamais d'une manire directe  la
question, quelque simple qu'elle soit qu'on lui adresse, il faut d'abord
qu'il sache pourquoi on lui adresse cette question, et tout ce qui s'en
suit.

Silvia crut ne pas devoir prendre pour confident, cet honnte habitant
du quartier Saint-Marcel, elle se borna  renouveler sa demande.

--Je me suis gare, dit-elle, je dois me rendre avenue Chteaubriant,
prs la barrire de l'Etoile, et je ne sais vraiment quel chemin je dois
suivre.

--Eh! bien mon garon, vous n'tes pas arriv au terme de votre course,
il y a loin d'ici la barrire de l'Etoile, deux bonnes lieues au moins;
mais pour ne pas vous garer, il faut suivre cette rue en droite ligne,
jusqu'au deuxime pont que vous traverserez, ensuite vous tournerez 
gauche sur le quai, jusqu'aux Champs-Elyses, d'o vous verrez la
barrire de l'Etoile, terme de votre longue course: vous entendez,
toujours tout droit sans vous dtourner; allez, mon Jsus, et que Dieu
vous accompagne.

La femme n'avait pas dit un mot; elle tait reste en extase, la bouche
bante, les yeux clignotants, effets sans doute du petit vin
d'Argenteuil qu'elle venait de sabler, et que le peuple nomme  si juste
titre du casse-poitrine.

Le bonhomme parlait encore que Silvia s'tait dj mise en route.

Comme elle marchait en sens divers depuis plus de trois heures, elle
tait trempe par la pluie, et ses jambes commenaient  plier sous
elle; cependant elle reprit courage. Tout en suivant la rue
Saint-Jacques; elle se demandait de quelle manire elle pourrait sortir
de la fcheuse position dans laquelle elle se trouvait: devait-elle
aller chez elle? il tait probable qu'elle n'y trouverait personne;
devait-elle aller chez Salvador? mais pendant sa longue absence quelques
accidents imprvus pouvaient avoir drang l'existence du marquis: il
fallait cependant qu'elle se dtermint  aller chez lui, au risque de
ce qui pourrait arriver.

Elle tait en proie  de sombres et tristes rflexions lorsqu'en
arrivant au coin du quai aux Fleurs, elle se sentit saisir le bras par
une main vigoureuse.

Elle se retourna vivement, et reconnut Beppo; le visage du pcheur tait
aussi blanc qu'un linceul: elle jeta un cri.

--Suivez-moi, lui dit Beppo d'une voix saccade, en lui posant sa main
sur la bouche: suivez-moi.

--J'aime mieux mourir! rpondit Silvia: une secousse vigoureuse la
dbarrassa de l'treinte nergique du pcheur, et elle essaya de prendre
la fuite.

En trois bonds, Beppo se retrouva prs d'elle:

--Epargnez-moi un second crime, lui dit-il.

Au lieu de lui rpondre, Silvia poussa des cris perants; plusieurs
personnes qui avaient remarqu les gestes violents de ces deux
individus, se rapprochrent vivement, et Silvia implorait leur appui,
lorsque Beppo, furieux de ce qu'elle allait infailliblement lui
chapper, tira de sa poche un long couteau-poignard, et le lui plongea
dans le sein.

Elle tomba sur le trottoir avant d'avoir pu prononcer une parole.

Beppo effray de l'action qu'il venait de commettre, restait sans
mouvement devant le cadavre de sa victime.

Ceux qui avaient t les spectateurs de ce crime, effrays sans doute
par le couteau qu'il tenait  la main, n'osaient s'approcher.

Cet tat d'indcision ne dura cependant que quelques minutes, Beppo
rappel  lui par les clameurs de la foule, pera le cercle dont il
tait entour, et prit la fuite dans la direction du pont d'Arcole;
arriv sur ce pont, il se trouva sur le point d'tre pris; la foule des
gens qui le poursuivaient, s'tait divise en deux, bandes, dont l'une
suivant le quai de Gvres et l'autre celui de la Cit, allaient se
rejoindre sur le pont d'Arcole de sorte que s'il chappait  l'une, il
devait ncessairement tre pris par l'autre; ce fut pour viter ce pril
imminent, qu'il se prcipita dans la rivire, et grce  l'obscurit, on
le perdit de vue.

Nous avons vu comment il fut recueilli chez la mre Sans-Refus, au
moment o les bandits, aprs la scne  la suite de laquelle Dlicat,
Rolet le Mauvais gueux et Coco-Desbraises avaient perdu la vie allaient
se sparer, c'est l o nous le retrouverons en proie  une fivre
dvorante, et soign par une des odalisques du lieu que sa haute taille,
sa physionomie avantageuse, sa magnifique chevelure noire, et plus que
tout cela peut-tre la position dans laquelle il se trouvait, et le
crime qu'il venait de commettre, intressaient en sa faveur.

Presque tous les lieux o se passent les vnements de cette
trs-vridique histoire existent encore aujourd'hui, de sorte que nous
pourrions inviter nos lecteurs  les visiter, ce qui nous pargnerait la
peine de les dcrire; mais comme nous aimons  croire que tous nos
lecteurs sont gens de trs-bonne compagnie, et qu'ils ne seraient pas
flatts d'tre forcs d'aller passer quelques instants dans un lieu o
ils pourraient rencontrer des individus  peu prs semblables  ceux que
nous avons mis en scne dans le chapitre prcdent, nous allons, pour
concilier autant que possible le dsir bien naturel qu'ils prouvent,
sans doute, de connatre les lieux  physionomie excentrique dans
lesquels nous plaons nos hros, et la rpugnance non moins naturelle
qu'ils prouveraient s'il fallait qu'ils les y accompagnassent, essayer
de dcrire la chambre dans laquelle se trouvait Beppo, et d'esquisser la
physionomie de la femme qui veillait  son chevet.

Il n'y a rien de plus triste, suivant nous, qu'une chambre d'htel
garni, et cela vient, du moins nous le croyons, de ce qu'il n'y a pas
d'harmonie dans l'ameublement de ces sortes d'tablissements; en effet,
on devine, rien qu' les voir, que ces meubles qui appartiennent 
toutes les poques et  toutes les conditions, rassembls sans got et
sans choix dans l'asile offert au voyageur par l'hospitalit cupide des
hteliers, ont t achets  l'encan  la suite d'un dcs, d'une
faillite ou d'un dpart, et l'on se sent mal  l'aise au milieu de ces
dpouilles de la mort, de la misre et de l'absence; eh bien, il y a
entre les chambres d'htels garnis et celles des lieux semblables 
celui dans lequel se trouvait Beppo, une trange similitude; qu'on en
juge.

Ainsi que nous l'avons dj dit, le pcheur catalan avait t port,
pendant qu'il tait vanoui, dans une des chambres du premier tage de
la maison de la rue de la Tannerie.

C'tait une grande pice carre, claire sur la rue par deux fentres 
guillotine, fermes par un cadenas et garnies de grands rideaux de
calicot rouge. Ainsi que celles de la boutique, les vitres de ces
fentres avaient t barbouilles de blanc d'Espagne, de sorte qu'elles
ne laissaient pntrer dans la chambre qu'un jour ple et douteux.

Un lit d'acajou, fabriqu sous le Directoire  l'poque o les
fabricants d'bnisterie offraient aux amateurs des modes renouveles
des Grecs et des Romains, des meubles antiques dans le plus nouveau
got, tait plac dans une alcve pratique au fond de la pice,
vis--vis des fentres. C'tait dans ce lit que gisait Beppo qui n'avait
pas encore prononc une parole. Il tait envelopp dans des draps de
gros calicot, et couvert d'un de ces couvre-pieds form de mille pices
d'toffes de diverses couleurs cousues ensemble, et de ses habits que
l'on avait eu le soin de faire scher.

Une commode de bois de diverses natures, garnie d'agrments en cuivre
jadis dors; deux fauteuils couverts en velours d'Utrecht jaune; (les
rideaux des fentres et du lit taient rouges); quelques chaises
dpareilles et dpailles; un vieux lavabo dmantel; et dans de
mauvais cadres de bois dors, de ces infmes gravures dont on devrait
pendre les auteurs, compltaient l'ameublement de cette pice, la plus
belle de la maison aprs celle de madame, _sanctum sanctorum_ dans
lequel personne n'tait admis.

Quelques tisons brlaient ou plutt fumaient dans la chemine, veuve de
toute espce de garniture,  moins que l'on ne veuille donner ce nom 
deux larges et longues briques qui servaient de chenets, et surmonte
seulement d'une assez belle glace de Venise, tonne de se trouver en
aussi mauvaise compagnie, et de deux vases de porcelaine pleins de
fleurs artificielles  un franc vingt-cinq centimes la botte.

La femme  laquelle avait t confie la mission de soigner Beppo,
malgr les traces visibles de son passage que la dbauche avait laisses
sur sa physionomie, tait une trs-belle crature. Elle tait grande et
bien faite; sa chevelure, qui,  en juger par l'ampleur de son chignon,
devait tre longue et paisse, tait du plus beau noir; ses grands yeux,
de mme couleur, taient bords de cils longs et soyeux; ses traits
taient d'une rgularit parfaite, ses doigts longs et effils, ses
pieds petits et bien faits, mais  ct de tous ces attraits qui
pouvaient former un ensemble presque irrprochable, il y avait une
imperfection acquise; ainsi les habitudes de son corps taient brusques
et saccades; elles n'avaient pas cette gracieuse dsinvolture, apanage
envi de nos lgantes Parisiennes; cette femme ngligeait sa chevelure
dont les boucles ingales encadraient des joues lgrement marbres; ses
yeux taient entours de cercles violacs qui leur donnaient une
expression presque sinistre, et ses ongles taient couronns de cercles
noirs.

Depuis dj assez longtemps, elle regardait Beppo qui tremblait de tous
ses membres malgr la couverture paisse dont il tait couvert, et dont
les yeux taient fixs sur elle sans qu'il part la remarquer.

--Quelle singulire maladie? dit-elle; il n'a pas encore ouvert la
bouche; il me regarde sans me voir, et cependant, malgr la fivre
violente qui le dvore, il n'a pas le transport; c'est  n'y rien
comprendre.

Elle ramena les couvertures sur la poitrine du malade.

--Il a froid, dit-elle. Quel dommage qu'un aussi beau garon ne vaille
pas mieux que tous les sclrats qui frquentent cette maison. Ah! bah!
ne pensons plus  cela.

Elle tira de la poche de sa robe une petite fiole d'eau-de-vie dont elle
but quelques gorges, puis elle assembla les tisons pars dans la
chemine et essaya de les faire flamber.

--Au diable, dit-elle encore en jetant au milieu de sa chambre le
mauvais soufflet dont elle venait de se servir.

Beppo fit un mouvement, elle s'approcha vivement de son lit et lui
souleva la tte.

--A boire, dit le malade d'une voix faible.

--Enfin, dit la fille.

Elle prsenta  Beppo un verre d'eau dans lequel elle avait mis fondre
un morceau de sucre et que celui-ci but avec avidit, puis il laissa
tomber sa tte sur l'oreiller et s'endormit profondment.

A ce moment on frappa  la porte, que la fille alla ouvrir, et la mre
Sans-Refus entra dans la chambre.

--Eh bien! ma fille, dit-elle, comment qui va c'te _escarpe_ (assassin)?

--Il vient de me demander  boire et, aprs avoir satisfait sa soif, il
s'est profondment endormi.

--Faut esprer que le sommeil lui fera du bien et qu'il pourra sortir 
la _sorgue_ (nuit).

--Comment! vous voulez le mettre dehors, faible comme il l'est? s'cria
la fille; mais le malheureux n'aura pas fait trois pas qu'il tombera
dans la rue.

--Tiens, tiens, crois-tu par hasard que je vais la garder une ternit
dans ma maison, avec a que a ferait bon effet si par hasard la
_rousse_ (police) venait faire une visite.

--Eh bien! c'est bon, dit la fille, avec un accent marqu de mauvaise
humeur, laissez-le dormir et puisque maintenant il parle et qu'il a
l'air de comprendre ce qu'on lui dit, lorsqu'il s'veillera je lui dirai
qu'il faut qu'il s'en aille, et  la nuit je le mnerai dans une auberge
o on lui donnera une chambre et o on aura soin de lui jusqu' ce qu'il
soit rtabli.

--Comme tu voudras, je sais que tu as bon coeur, et je suis bien
tranquille sur le compte de ce pauvre garon puisque tu t'en charges.

--Bien sr que j'ai bon coeur, un meilleur coeur que le tien, vieille
sorcire, dit la fille lorsque la mre Sans-Refus eut quitt sa chambre.

Reste seule avec Beppo, elle alluma une chandelle; car bien qu'il ft 
peine quatre heures, la chambre tait dj obscure; puis elle s'assit 
la tte du lit, et attendit patiemment que le malade s'veillt.

Elle n'attendit pas longtemps, le sommeil de Beppo tait trop agit pour
pouvoir durer longtemps.

Il promena des yeux tonns sur tous les objets dont il tait entour,
et, remarquant la femme inconnue assise prs de son lit:

--O suis-je? lui dit-il, et que m'est-il donc arriv?

--L'avez-vous dj oubli? lui dit la fille; ne vous rappelez-vous plus
qu'hier vous avez assassin une femme, que vous vous tes jet  la
rivire pour chapper  ceux qui vous poursuivaient, et que des hommes
vous ont fait entrer dans cette maison au moment o vous alliez tre
pris.

--En effet, je me souviens, dit Beppo aprs tre rest quelques minutes
le visage cach dans ses deux mains.--Je me souviens, continua-t-il
d'une voix sombre, j'ai commis un second crime; mais que s'est-il donc
pass depuis hier?

--Voil ce qui est arriv, voil du moins ce que m'a dit madame, car je
n'tais pas ici au moment o vous y tes entr; vous tiez en bas dans
l'arrire-boutique depuis moins de cinq minutes, et vous n'aviez pas
encore prononc une parole, lorsque vous vous tes vanoui; on vous a
port dans cette chambre et lorsque je suis rentre, on m'a pri d'avoir
soin de vous; c'est ce que j'ai fait, et de bon coeur, allez.

Beppo regardait d'un air profondment tonn cette fille, qui lui
parlait de ce qui tait arriv la veille, comme de la chose la plus
naturelle.

--Mais puisque vous n'ignorez pas le crime que j'ai commis, lui dit-il,
comment se fait-il donc que je ne vous inspire pas de l'horreur?

--Est-ce que vous ne savez ni ce que je suis, ni dans quel lieu vous
tes? rpondit-elle.

--Non.

--Je m'en doutais; ce n'est point, n'est-ce pas, pour la voler que vous
avez tent d'assassiner cette femme?

--Pour la voler! s'cria Beppo, qui, tout faible qu'il tait, s'tait
dress sur son sant pour rpondre  cette question. Pour la voler! oh!
vous ne le croyez pas.

--Non, je ne le crois pas; et maintenant je devine que cette femme est
une matresse qui vous a trahi, et que c'est par jalousie que vous avez
voulu la tuer.

--C'est  peu prs cela.

--J'en tais sre, rpondit la fille; vous l'aimez donc bien, cette
femme? ajouta-t-elle aprs quelques instants de silence.

--Je ne sais, je ne sais, dit Beppo. Je suis fou...

Et sa tte retomba sur l'oreiller; il allait peut-tre retomber dans
l'tat de prostration dont il ne faisait que de sortir, si la fille ne
se ft empresse de lui mettre sous le nez un petit flacon d'essence.

--Il ne faut pas vous laisser abattre, dit-elle, lorsqu'il eut repris
ses sens; ce qui est fait est fait, et d'ailleurs elle n'est pas morte,
votre matresse; la blessure que vous lui avez faite, quoique
dangereuse, n'est pas mortelle,  ce qu'on assure; et comme les mdecins
de l'Htel-Dieu, o elle a t transporte, sont habiles, il est
probable qu'elle en reviendra.

--Ah! tant mieux, rpondit Beppo.

Comme il allongeait le bras pour prendre le verre d'eau sucre plac sur
la table de nuit, son couteau-poignard que les bandits avaient
soigneusement replac dans la poche de ct de son caban de pcheur,
s'en chappa et roula sur sa poitrine; il le saisit et le jeta avec
force dans la chemine.

La fille, lorsqu'elle lui avait vu prendre cette arme formidable,
s'tait machinalement loigne de quelques pas.

--Ne craignez rien, lui dit Beppo, j'ai bien pu commettre un crime, mais
je ne suis pas un assassin; en jetant ce couteau, je viens de rompre
avec mon pass, et si la justice des hommes ne me demande pas de suite
la rparation de mes crimes, toute ma vie sera consacre  satisfaire la
justice de Dieu.

--Je ne vous comprends pas bien; mais si c'est que vous craignez d'tre
arrt, je crois que quant  prsent vous avez tort; votre victime n'a
pu encore parler, vous pouvez donc retourner chez vous, mais si cela
vous est impossible, je puis vous conduire dans une auberge, o vous
serez du reste plus en sret qu'ici.

--Mais o suis-je donc, et quelles sont les personnes gnreuses qui
m'ont sauv et qui vous ont place prs de moi?

--Vraiment! ne le savez-vous pas?

--Je crois avoir eu dj l'honneur de vous dire que non.

--Quels sont ceux qui, lorsqu'un voleur ou un assassin est poursuivi par
la clameur publique, le sauvent au lieu de s'opposer  son passage?

--Ainsi ceux qui m'ont sauv sont?...

--Des voleurs et des assassins, dit la fille en baissant tellement la
voix, que c'est  peine si Beppo pt saisir le sens de ses paroles; et
c'est dans une maison qu'ils frquentent habituellement que vous tes en
ce moment.

--Mais vous, s'cria Beppo, vous si bonne, vous qui m'avez soign avec
une si touchante sollicitude?

--Quelles femmes trouve-t-on avec les voleurs et les assassins? de ces
misrables cratures qui n'ont plus rien de leur sexe que le nom.

--Sauv par des voleurs et des assassins qui m'ont pris pour un des
leurs! murmura Beppo. L'expiation commence.

--Et soign par une prostitue qui croyait qu'elle rendait service  un
des hommes avec lesquels elle vit habituellement, dit la fille en
regardant fixement Beppo. Pourquoi ne dites-vous pas votre pense tout
entire?

Il y avait des larmes dans la voix de la fille, lorsqu'elle pronona ces
mots, Beppo, sans savoir positivement pourquoi, se sentit profondment
mu; il prit la main de sa garde et il la serra affectueusement dans les
siennes.

--Je suis persuad, lui dit-il, que vous n'tes pas ici  votre place.

--Merci de cette bonne pense, lui rpondit-elle; mais puisque vous
savez maintenant en quel lieu et avec quels gens vous tes, vous devez
comprendre que vous ne sauriez trop tt partir. Avez-vous assez de
forces pour vous lever et aller prendre sur le quai, dont vous tes 
deux pas, une voiture qui vous conduira chez un de vos amis, si vous
craignez de rentrer chez vous?

--Je suis faible, rpondit Beppo; mais le courage remplacera les forces
qui me manquent. Je vais rentrer chez moi, car je ne veux rien faire ni
pour me perdre ni pour me sauver: les crimes que j'ai commis doivent
tre punis, soit dans ce monde, soit dans l'autre; je dois donc laisser
 la volont de Dieu, le soin de dcider de ma destine.

La fille s'tant retire  l'extrmit de la chambre, Beppo se leva et
s'habilla avec plus de facilit qu'il n'tait permis de le supposer
aprs la crise terrible qu'il venait de traverser. Il retrouva dans une
des poches de son caban le sac qui contenait la somme assez ronde qu'il
avait reue la veille de Kretz; il le prit et le posa sur la chemine.

--Ceux qui m'ont sauv, dit-il, n'ont pas voulu me faire payer le
service qu'ils m'ont rendu.

--Oh! lui rpondit la jeune fille, puisqu'ils vous ont sauv, c'est
qu'ils ont cru que vous tiez du mme bois qu'eux; et entre loups on ne
se mange pas.

Beppo avait fini de s'habiller, et comme la nuit tait tout  fait
venue, il allait sortir.

--Comment vous nommez-vous? dit-il  la fille.

--Georgette, rpondit-elle.

--Eh bien! Georgette, continua-t-il, vous savez qu'au jour du jugement,
Dieu psera dans une mme balance nos bonnes et nos mauvaises actions,
et que suivant que la somme du bien l'emportera sur celle du mal, nous
serons rcompenss ou punis; j'ai dj commis beaucoup de fautes, des
crimes mme, ne voulez-vous pas me permettre de faire une action qui
puisse m'tre compte en dduction de mes iniquits?

--Si je puis vous tre utile  quelque chose, disposez de moi, rpondit
Georgette, je ferai tout ce que vous voudrez.

--Puisqu'il en est ainsi, acceptez cette petite somme. Si vous ne restez
ici, comme je le crois, que parce que vous ne pouvez faire autrement,
elle pourra vous aider a en sortir; et j'emporterai en vous quittant la
consolation d'avoir fait une bonne action.

La fille ne voulut pas accepter l'argent que lui offrait Beppo.

--Je n'ai rien fait pour vous que je n'eusse fait pour un autre, lui
dit-elle. Si le don que vous voulez me faire aujourd'hui m'et t
offert un peu plus tt, je l'aurais accept avec reconnaissance. Mais,
maintenant, il est trop tard: l'toffe a pris son pli; et il faut
voyez-vous, que je reste o je me trouve. Partez donc, et ne vous
occupez plus de moi. Je ne suis pas aussi malheureuse que vous le
supposez.

Beppo fit quelques pas pour sortir de la chambre, et comme il ne
paraissait pas trs-solide sur ses jambes:

--Voulez-vous, lui dit la fille, que je vous accompagne jusqu' la
prochaine station de voitures.

--C'est inutile, rpondit le pcheur, le grand air me fera du bien; je
n'ai pas d'ailleurs beaucoup de chemin  faire.

--Partez donc, et que Dieu vous conduise.

Beppo sortit de la chambre et descendit l'escalier, dans lequel il ne
rencontra personne. Georgette qui le prcdait, lui ouvrit la porte de
l'alle.

--Adieu, lui dit-elle.

Et elle remonta dans sa chambre.

Elle prit dans sa poche la petite fiole d'eau-de-vie  laquelle elle
avait dj donn de nombreuses accolades et acheva de la vider.

--Je suis bien aise, dit-elle, qu'il soit parti; je crois que je
commenais  aimer cet homme-l.

Beppo avait trop prsum de ses forces. Aprs avoir suivi la rue de la
Tannerie en s'appuyant le long des murs afin de ne pas tomber, il fut
forc lorsqu'il arriva sur la place de l'htel de ville, de s'asseoir
sur une borne; ses jambes refusaient de le porter plus loin. Aprs
s'tre repos quelques instants, il pria un ouvrier qui passait prs de
lui, de le soutenir jusque sur le quai o il pourrait prendre une
voiture. Le brave ouvrier, qui n'aurait pas refus  _un pochard_ le
lger service qui lui tait demand, ayant remarqu l'affreuse pleur
qui couvrait le visage de celui qui rclamait son aide, voulut faire
plus qu'on ne lui demandait: il engagea Beppo  ne point bouger de sa
place, et alla chercher  la station voisine un fiacre qu'il lui amena
et dans lequel il le fit monter.

Laissons rouler Beppo vers la rue Contrescarpe-Saint-Marcel, et
retournons chez la comtesse Lucie de Neuville, o nous allons retrouver
le docteur Matho.




II.--Eugnie de Mirbel.


Du bon feu flambe dans la chemine du boudoir, ou plutt du cabinet de
Lucie de Neuville, et gay cette pice dcore et meuble avec une rare
lgance.

La comtesse et Laure de Beaumont sont diversement occupes, Lucie brode
un superbe devant d'autel, destin  la chapelle du chteau de
Villerbanne, ancien et magnifique manoir seigneurial, qui doit un jour
appartenir  son poux, Laure peint sur un cran une touffe de fleurs
rares et le vase de porcelaine du Japon qui la contient.

Le boudoir de la comtesse Lucie de Neuville, n'est pas, il s'en faut,
celui d'une femme  la mode.

Il y a longtemps dj que l'on a dit pour la premire fois, qu'
l'aspect seul des lieux on pouvait deviner le caractre de ceux qui les
habitaient, et cela est vrai: un picier retir du commerce, ne se
choisira pas une petite maison  volets verts, sise sur le penchant
d'une jolie colline et dont la faade sera orne seulement d'un cep de
vigne et de quelques liserons aux campanules bleues; un pote n'ira pas
se loger, s'il peut faire autrement, dans la rue la plus populeuse de la
moderne Babylone; un marin n'ira pas habiter les gurets de la Beauce;
l'picier voudra dans une petite ville de province, une maison 
l'instar de Paris, et si ses moyens le lui permettent, il fera placer
deux statues en pltre sous son vestibule; le pote acceptera avec
plaisir la retraite ddaigne par l'picier, le marin voudra voir la mer
des fentres de sa chambre  coucher.

Tous ceux, quels que soient d'ailleurs leur caractre, leurs moeurs et
leurs habitudes, qui mnent une existence fashionable, se mnagent dans
la partie la plus recule de leur habitation, une sorte de rduit dans
lequel ils aiment  se retirer, que les femmes nomment un boudoir et les
hommes un cabinet, et o ils n'admettent que leurs plus intimes amis, ou
du moins ceux aux quels ils veulent bien accorder ce titre; eh bien,
ceux de nos lecteurs qui ont t  mme de visiter quelques-unes de ces
retraites intimes des privilgis de l'poque, ont sans doute remarqu
que le boudoir d'une danseuse, cette danseuse se nomma-t-elle Fanny
Elssler ou Crito, ne ressemblait pas plus  celui d'une dvote, que
celui de la femme d'un riche banquier, cette femme ft-elle madame James
Rotschild, ne ressemble  celui d'une noble duchesse du faubourg
Saint-Germain, que rien ne ressemble moins au cabinet d'un de ces lions
(puisque c'est ainsi qu'on les nomme), qui ont conserv au dix-neuvime
sicle les moeurs dissolues de la rgence, que celui d'un noble
descendant des Montmorency ou des La Trmouille. En effet. On aura
trouv: dans le boudoir de la danseuse  ct de la statuette en bronze
de la divinit du temple, si elle a obtenu ce genre d'illustration (et
il faudrait que son mrite ft bien mince pour qu'il n'en ft pas ainsi)
les cartes armories de l'adorateur de quartier, les couronnes et les
bouquets octroys la veille par un public idoltre  la nouvelle
sylphide et peut-tre mme les cls de quelques cits du nouveau monde.
Des gravures mystiques, des livres d'heures des magasins de Curmer et le
portrait du prdicateur  la mode, clairs par un demi-jour plus propre
 inspirer des penses voluptueuses que des penses chrtiennes dans
celui de la dvote. Dans le boudoir de la femme du Turcaret, de l'or sur
les lambris, de l'or sur les panneaux, de l'or en haut, en bas, de l'or
partout, de sorte que le gynce de madame n'est autre chose qu'un
reflet de la caisse de monsieur.

Le cabinet du rou (pourquoi ne pas conserver  ces messieurs un nom
qu'ils mritent  tous gards) sera orn des portraits des malheureuses,
blondes, brunes on chtain, qu'il aura faites ou qu'il aura voulu faire,
de cigares de Manille dans d'lgantes botes de palissandre, et pour
peu que le rou soit quelque peu expert dans l'art des Bertrand et des
Daressy, il pourra bien arriver qu'une ptre amoureuse crite par la
dernire femme aime, soit appendue, richement encadre,  la place la
plus apparente de ce mme cabinet; et ainsi des autres; il y aura
toujours dans chacun d'eux le cachet de l'individualit de ceux auxquels
ils appartiendront, mais nous croyons bien sincrement qu'il n'y a de
vraiment irrprochable, sous le double rapport de l'lgance, de la
dcoration et du choix convenable des objets destins  les meubler, que
ceux que nous avons cits sans en rien dire, par la raison toute simple
que nous avons l'intention d'essayer de dcrire celui de la comtesse
Lucie de Neuville qui est un de ceux-l.

Ainsi que nous l'avons dit, le boudoir de la comtesse de Neuville ne
ressemble pas  celui d'une coquette. Il est tendu d'une toffe de
soie, fond lilas clair, seme de fleurs et d'oiseaux fantastiques,
releve  chaque panneau par des torsades de soie verte, roules autour
de trs-petites rosaces en cuivre argent. Des draperies paisses n'ont
pas t disposes devant les fentres de cette pice afin de n'y laisser
pntrer que ce demi-jour tant aim des coquettes, sans doute parce
qu'il dispense de rougir, (ce qui serait  peu prs impossible  la
plupart de ces dames), et qu'il augmente l'audace de ceux qui attaquent
leur vertu. Le jour pour arriver chez Lucie de Neuville n'a, donc pas 
traverser un triple rempart de gaze, de mousseline et de soie, il n'y a
absolument rien devant les deux fentres de son gynce, formes chacune
d'une magnifique glace, seulement lorsque les rayons du soleil sont un
peu trop vifs, elle peut baisser des stores sur lesquels elle a peint
les deux plus gracieux paysages qui se puissent imaginer.

On le voit, le boudoir de Lucie de Neuville ressemblait un peu  la
maison de verre de Socrate, on pouvait facilement, du vaste jardin sur
lequel il tait clair, voir tout ce qui s'y passait; mais qu'est-ce
que cela pouvait faire  Lucie, ce n'tait ni pour crire des billets
doux, ni pour recevoir les nombreux adorateurs que son irrprochable
beaut, ses grces modestes et les charmes de son esprit attiraient sans
cesse sur ces traces, qu'elle s'y retirait.

Le boudoir de Lucie, ainsi du reste qu'il tait facile de s'en
apercevoir aussitt qu'on y tait entr, tait un temple consacr  tous
les arts; aussi les pices les plus remarquables de son ameublement,
taient-elles un magnifique piano d'Erard, une harpe, un chevalet et
tout ce qui tait ncessaire pour peindre, des bronzes de Barye et
quelques statuettes d'aprs l'antique, disposs avec got sur une
tagre; et rangs avec soin dans une lgante bibliothque de bois de
citronnier, les meilleurs ouvrages de notre ancienne et de notre
nouvelle littrature.

Parmi tous ces objets consacrs aux arts, c'tait avec plaisir que l'on
remarquait une jolie table  ouvrage et un mtier  broder; ces deux
petits meubles semblaient n'avoir t mis  la place qu'ils occupaient,
que pour indiquer que la matresse de ce sanctuaire n'avait pas renonc
aux occupations habituelles de son sexe, et qu'elle ne cultivait les
arts et les lettres que pour se dlasser et non pour en faire l'unique
occupation de sa vie.

Depuis le dpart de monsieur de Neuville pour l'Algrie, Lucie qui ne
sortait que trs-rarement et qui pour recevoir peu de visites, passait
dans ce cabinet o son amie, Laure de Beaumont, lui tenait compagnie la
plus grande partie de son temps; et nous pouvons donner l'assurance 
celles de nos jolies lectrices qui seraient disposes  trouver
l'existence qu'elle menait quelque peu monotone, qu'elle ne s'ennuyait
que trs-rarement.

Est-il en effet possible de s'ennuyer lorsque l'on sait demander  un
travail, que l'on peut rendre attrayant en le variant  l'infini, les
distractions que l'on n'est pas dispos  aller chercher dans le monde,
et que l'on a prs de soi une personne  laquelle on est attach par des
rapports d'esprit et de caractre.

Depuis environ une heure qu'elles travaillaient ensemble, la comtesse et
Laure de Beaumont, contre leur habitude, n'avaient chang que des
monosyllabes; depuis l'aventure de la rue de la Tannerie, Lucie tait
triste, et Laure, qui avait plusieurs fois en vain essay de lui faire
comprendre qu'elle se dbattait contre une chimre et que ses craintes
taient absolument sans fondement, avait pris le parti de ne plus lui
parier de cet vnement dont le souvenir paraissait lui tre
dsagrable.

Laure s'tait leve pour juger de l'effet de ce qu'elle venait de
peindre, et elle fut si satisfaite de son ouvrage, qu'elle frappa ses
mains l'une contre l'autre et s'cria, avec une navet qui
n'appartenait qu' son heureux caractre:

--Oh! que c'est joli et comme j'ai bien rendu ce beau rhododendron et
les brillantes couleurs de ce magnifique Vulcain; mais regarde donc,
Lucie, ajouta-t-elle en mettant sous les yeux de son amie l'cran
qu'elle venait de peindre, c'est presque aussi bien qu'une aquarelle de
madame Jacotot.

Lucie leva la tte pour admirer le chef-d'oeuvre de son amie, celle-ci
remarqua l'expression de profonde tristesse empreinte sur le visage de
la comtesse.

--Vraiment, Lucie, s'cria-t-elle, je ne te comprends pas, je suis
certaine que tu penses encore  ce qui nous est arriv l'autre soir?

--Que veux-tu, ma chre Laure, un pressentiment que je ne puis vaincre,
me dit que la rencontre que j'ai faite dans cette maison me sera fatale,
et ce n'est pas en vain, vois-tu, que Dieu a permis que nous ayons de
ces pressentiments.

--Je le crois comme toi, c'est afin sans doute que nous puissions nous
tenir sur nos gardes, qu'il nous envoie ces mouvements intrieurs qui
nous avertissent de l'approche d'un danger quelconque; mais s'il en est
ainsi, que dois-tu craindre, le pril que l'on prvoit est beaucoup
moins redoutable que celui que l'on ignore, car il est au moins possible
d'en attnuer les effets, sinon de l'viter tout  fait.

--Tu es vraiment beaucoup plus raisonnable que ta pauvre amie, ma chre
Laure, et cependant tu es beaucoup plus jeune qu'elle, mais il faut
m'excuser, vois-tu, je suis tellement contrarie de ce que ce maudit
docteur ne soit pas encore venu m'apprendre comment se porte la pauvre
Eugnie, que je me dplais  moi-mme.

--Mais tu as oubli, sans doute, que tu as pri le docteur de faire pour
toi une dmarche qui peut-tre a demand un certain temps, et puis les
ncessits de sa place peuvent l'avoir retenu. Ne te rappelles-tu plus
que c'est dans son service que l'on a plac cette femme habille en
homme que l'on a tent d'assassiner sur le pont Notre-Dame.

Lucie et Laure en taient l de leur conversation, lorsque Paolo vint
annoncer  sa matresse que le docteur Matho demandait  tre introduit
prs d'elle.

--Faites entrer, dit Lucie.

Le docteur tait plus ple et paraissait encore plus triste qu'il ne
l'tait ordinairement.

--Enfin, docteur, vous voil donc! dit Lucie, lorsque Matho se fut
assis sur le sige que, sur un signe de sa matresse, Paolo s'tait
empress de lui prsenter; nous vous attendions avec la plus vive
impatience.

--A ce point, ajouta Laure, que lorsqu'on vous a annonc nous parlions
de vous, et que je disais  Lucie que si vous nous aviez ngliges si
longtemps, il ne fallait pas accuser votre indiffrence, mais bien vos
nombreuses occupations.

--Je vous remercie beaucoup, mademoiselle, de ce que vous avez bien
voulu me dfendre; j'ai t en effet tellement occup qu'il m'a t
impossible jusqu' ce moment de prendre un instant pour vous rendre
visite.

--Vous ne pouviez sans doute quitter cette pauvre jeune femme si
lchement assassine.

--Il est vrai, mademoiselle, la blessure qu'on lui a faite est grave,
trs-grave, et je n'ai voulu laisser  personne le soin de lever le
premier appareil.

--Dites-moi, docteur, cette femme est-elle aussi belle que le disent les
journaux qui ont rendu compte de ce qui lui est arriv?

--Oui, mademoiselle. Cette femme est vraiment doue d'une merveilleuse
beaut; il y a entre sa physionomie et celle de madame la comtesse de
Neuville quelques points de ressemblance.

--Vous me flattez, docteur, dit Lucie en souriant.

--Du tout, madame la comtesse, rpondit Matho; cette femme qui est
admirablement belle vous ressemble un peu, il n'y a rien l qui puisse
vous paratre extraordinaire.

--Et l'on ne sait encore, continua Laure, ni le nom de celui qui l'a
frappe, ni pourquoi elle tait vtue d'un costume d'homme?

--Hlas! non, mademoiselle; il y a vraiment dans cet vnement quelque
chose de mystrieux. Les journaux vous ont appris comment l'assassin
tait parvenu  se sauver en se prcipitant dans la rivire. On ne sait
ni s'il a pri, ni s'il est parvenu  gagner le bord; le temps tait si
obscur et l'atmosphre si charge de brouillards, au moment de la
perptration du crime, qu'il a chapp  tous les yeux; et par un
hasard fcheux, le saisissement ou tout autre cause a enlev  la
victime, qui est encore trop faible pour crire, l'usage de la parole.
Mais je vous parle de choses qui doivent peu vous intresser, et
j'oublie de rendre compte  madame la comtesse de la mission qu'elle a
bien voulu me confier.

Le docteur prit dans son portefeuille le cachet armori du billet crit
par Salvador  la comtesse Neuville que cette fois il remit  cette
dernire.

--Je suis all, lui dit-il, chez la personne qui vous a adress la
lettre  laquelle tait adapt ce cachet.

--Eh bien! docteur, rpondit la comtesse, cet homme, n'est-ce pas, est
un galant homme, et ses traits qui annoncent une belle me, ne sont pas
un miroir trompeur? mais rpondez-moi donc, ajouta-t-elle aprs une
pause de quelques minutes, impatiente qu'elle tait de ce que Matho
gardait le silence.

Le docteur laissa tomber sur Lucie de Neuville un regard empreint de la
plus profonde tristesse; puis, un profond soupir s'chappa de sa
poitrine.

--Mais, qu'avez-vous donc, docteur? dit Laure,  laquelle n'avait pas
chapp l'expression du regard qu'il avait jet sur la comtesse; on
dirait vraiment que vous avez une fcheuse nouvelle  nous apprendre?

--Voyons, M. le docteur, ajouta Lucie, qu'est-ce que ce marquis de
Pourrires? je vous avoue que je suis curieuse de savoir comment un si
noble personnage se trouvait dans un lieu semblable  celui dans lequel
je l'ai rencontr.

La comtesse, sans peut-tre se rendre compte  elle-mme du sentiment
auquel elle obissait, affectait l'air de la plus profonde indiffrence
pour faire une question dont elle attendait la rponse avec la plus vive
impatience; Matho ne fut pas la dupe de cette petite ruse fminine.

--La maison de Pourrires, rpondit Matho, est ainsi que je vous l'ai
dj dit, une des plus anciennes et des plus considres de la Provence,
celui qui vous a crit est,  ce qu'on assure, le dernier rejeton de
cette ancienne maison; du reste, sa position dans le monde parat
assure; il est, vous le savez, auditeur au conseil d'Etat et le
chevalier de la Lgion d'honneur.

Ce que disait le docteur causait  la comtesse et  son amie un plaisir
vident, et dont l'expression se laissait lire sur leurs charmants
visages.

Lucie tait satisfaite de ce que l'homme auquel elle s'intressait sans
trop savoir pourquoi, tait, par sa naissance et par sa position, du
mme monde que celui auquel elle appartenait; elle ne dsirait peut-tre
pas le revoir, mais elle se disait _in petto_ que si par hasard elle le
rencontrait dans un des cercles qu'elle frquentait, et qu'il vnt lui
parler, elle pourrait lui rpondre sans craindre de se compromettre;
elle tait bien aise, en un mot, de ce que le marquis de Pourrires
tait de ces gens que l'on pouvait connatre.

Laure de son ct, tait charme d'acqurir la certitude que l'homme
dont son amie avait fait la rencontre, appartenait  la bonne compagnie,
par la raison toute simple qu'elle tait persuade qu'une fois que Lucie
serait bien certaine qu'elle n'avait rien  craindre de M. le marquis de
Pourrires? les vagues terreurs qu'elle n'avait cess de manifester et
les ingalits d'humeur qui en taient la suite, disparatraient pour ne
plus revenir.

--J'espre, dit-elle  son amie, que tu n'prouveras plus, maintenant
que tu es certaine que cet homme, dont ton imagination avait fait une
espce de croque-mitaine, est presque un grand seigneur, de ces folles
terreurs qui te rendaient si malheureuse.

--J'tais folle en effet, rpondit la comtesse en souriant,  son amie,
j'tais vritablement folle. J'y tais bien, moi, dans cet ignoble
cabaret, il n'est donc pas extraordinaire qu'il s'y soit trouv aussi.

Matho, coutait les deux femmes et ne disait rien.

--Bon! s'cria Laure, voil maintenant que tu passes d'une extrmit 
l'autre; tu tais, il est vrai, dans ce cabaret, mais c'est un accident
qui t'y avait amene; tu ne t'tais pas dguise pour y venir, tandis
que ce marquis, qui,  ce qu'il parat, y tait trs  son aise, tait,
nous as-tu dit, vtu d'un costume que l'on n'a pas l'habitude de porter
dans les salons.

--C'est vrai, mon Dieu! rpondit la comtesse, c'est vrai. Mais dites-moi
donc quelque chose, docteur; avez-vous vu cet homme? que vous a-t-il
dit?

--J'ai vu en effet monsieur le marquis de Pourrires, et s'il faut
croire ce qu'il m'a dit, sa prsence o vous l'avez rencontr et son
dguisement seraient parfaitement justifis. Mais rien n'atteste la
vrit de ses paroles.

--Mais enfin, que vous a-t-il dit?

--Oh! mon Dieu! madame, de ces choses que l'on trouve toujours dans son
imagination lorsque l'on veut justifier une action quivoque, en
supposant que ce soit une action de cette nature que l'on ait
l'intention de justifier.

--Ainsi, docteur, vous croyez que ce marquis est un homme dont il faut
se mfier?

--Il est toujours bon, madame la comtesse, de n'accorder sa confiance
qu'aux gens que l'on connat parfaitement. Mais je vous fais l une
recommandation inutile, vous avez trop de sagesse pour ne pas savoir ce
que vous avez  faire.

--Savez-vous, dit Laure, que vous n'tes ni l'un ni l'autre amusant. Eh!
que nous fait, aprs tout, ma chre Lucie, ce qu'est ou ce que n'est pas
ce marquis de Pourrires? Nous savons que ce n'est ni un voleur ni un
assassin; cela doit nous suffire, n'est-il pas vrai?

--Je suis de votre avis, mademoiselle.

Cette rponse du docteur Matho mit fin  la conversation dont jusqu'
ce moment le marquis de Pourrires avait t le sujet; et la comtesse
qui avait reu, la veille une lettre d'Eugnie de Mirbel qui la
remerciait de ce qu'elle avait fait pour elle et la priait de venir la
voir, demanda au docteur des nouvelles de son amie. Celui-ci lui apprit
que cette jeune femme, grce aux soins qu'il avait t  mme de lui
faire donner, tait, sinon rtablie, du moins tout  fait hors de
danger, et que le plus vif de ses dsirs, tait celui de voir l'amie 
laquelle elle devait le bien-tre dont elle jouissait en ce moment. La
comtesse ne souffrait plus de la blessure qu'elle s'tait faite quelques
jours auparavant, et le ciel annonait une belle journe... Lucie
proposa  Laure de venir avec elle chez Eugnie de Mirbel.

Laure s'empressa d'accepter la proposition, elle se faisait une fte de
revoir celle qui pendant le peu de temps qu'elles avaient pass ensemble
dans le pensionnat, o toutes les deux elles avaient t leves, avait
t une de ses plus chres amies. Lucie sonna et ordonna  Paolo de
faire atteler.

Le docteur prit cong des dames afin de leur laisser le temps de
procder  leur toilette et sortit aprs avoir promis  la comtesse de
Neuville de lui rendre visite le lendemain.

Moins d'une demi heure aprs s'tre quittes, Lucie et Laure se
retrouvrent dans le salon habilles et prtes  partir. La comtesse et
son amie n'taient pas, on le voit, de ces femmes qui passent  leur
toilette la plus grande partie de leur temps, de ces femmes en un mot,
qui s'habillent le matin, babillent toute la journe et se dshabillent
le soir; et cependant, aimables lectrices, elles n'taient ni moins
belles, ni moins bien pares que la plus jolie et la plus pimpante
d'entre vous; c'est que ce n'est ni le luxe, ni le temps qu'elle emploie
 sa toilette qui ajoutent des attraits  ceux que possde dj une
jolie femme; en effet, et-elle le port de la Diane chasseresse et les
traits de la Vnus de Milo, elle ne sera aprs tout qu'une crature fort
ordinaire si elle ne sait pas disposer avec got ses ajustements, et si
elle ne possde pas cette gracieuse coquetterie, apanage inn de nos
aimables Parisiennes, coquetterie, qui se laisse deviner sans jamais se
laisser apercevoir.

Matho avait lou pour Eugnie de Mirbel, dans une assez jolie maison
bourgeoise de la rue Riboutt un petit appartement qu'il avait fait
garnir de meubles trs-simples, mais s'il n'avait pas cru devoir
entourer la pauvre femme des mille recherches luxueuses de la vie
lgante, il avait voulu, se conformant du reste aux intentions de la
comtesse de Neuville, qu'il ne lui manqut rien de tout ce qui pouvait
servir  lui faire oublier les cruelles preuves qu'elle venait de
supporter, aussi Eugnie de Mirbel, couche, au sortir du galetas dans
lequel nous l'avons vue, dans un bon lit garni de draps fins et blancs
et de moelleuses couvertures, et place dans un appartement gay par un
bon feu, avait prouv une sensation de bien-tre inexprimable, et cette
sensation avait plus contribu peut-tre que les mdicaments ordonns
par le docteur  lui faire recouvrer la vigueur et la sant.

Lorsque Lucie et Laure arrivrent chez elle, elle tait assise dans un
bon fauteuil  la Voltaire qu'elle avait fait approcher du feu, et la
bonne vieille femme dont elle n'avait pas voulu se sparer, la grondait
de ce qu'elle avait absolument voulu se lever.

Ce n'tait plus la femme qu'elle avait vue dans le galetas de la rue de
la Tannerie que Lucie avait devant les yeux; Eugnie tait toujours il
est vrai extrmement ple, mais ses beaux cheveux noirs taient arrangs
avec soin, ses yeux avaient repris leur translucidit et les cercles
noirs qui les entouraient prcdemment commenaient  disparatre.

--Tu veux imiter Dieu, dit Eugnie de Mirbel  la comtesse de Neuville,
tu fais le bien et on ne te voit pas.

Elle voulut se lever pour embrasser son amie, Lucie la fora de rester
assise, et aprs l'avoir embrasse plusieurs fois et l'avoir prpare 
la visite qu'elle allait recevoir, elle fit avancer Laure qui, jusqu'
ce moment, tait reste dans la pice d'entre.

Eugnie reconnut de suite Laure que cependant elle n'avait pas vue
depuis sa sortie du pensionnat.

--Je suis bien heureuse, dit-elle, de retrouver  la fois mes deux plus
chres amies.

--Nous sommes plus heureuses que toi, ma chre Eugnie, rpondit la
comtesse, puisque c'est  nous que le ciel a bien voulu fournir
l'occasion de faire un peu de bien  une personne que nous chrissons
toutes deux et de toute notre me.

--Mes chres amies! dit Eugnie de Mirbel qui pressait avec force contre
sa poitrine Lucie et Laure qui s'taient prcipites entre ses bras, et,
durant quelques minutes, ces trois charmantes femmes confondirent leurs
embrassements.

Les cris d'un enfant les arrachrent  cette douce treinte, Eugnie
courut au berceau de sa fille, qui tait plac  la tte de son lit;
elle prit l'enfant entre ses bras et l'apporta en rougissant  Lucie de
Neuville.

--Elle te doit la vie, dit-elle, ne veux-tu pas l'embrasser.

Lucie prit l'enfant qu'elle couvrit de baisers, tandis que Laure, qui
avait lev les barbes du bonnet de dentelle qui couvrait sa petite tte,
ne pouvait se lasser de la regarder.

De naves exclamations traduisaient  chaque instant sa vive admiration.

--Que tu es heureuse d'avoir une aussi jolie petite fille, dit-elle
enfin.

--Asseyons-nous et causons, dit la comtesse, qui voulait viter 
Eugnie la ncessit de rpondre  la nave remarque de Laure, il y a si
longtemps que nous ne nous sommes vues que nous devons avoir beaucoup de
choses  nous dire.

Lucie remit  la vieille femme, pour qu'elle la replat dans son
berceau, la petite fille qui s'tait endormie entre ses bras, et les
trois amies prirent place devant le bon feu qui flambait dans la
chemine.

Lucie dsirait connatre afin d'y remdier, si cela tait possible, les
vnements qui avaient prcipit son amie dans l'abme d'o elle venait
de la tirer, mais elle ne voulait pas lui demander des confidences que
celle-ci, par reconnaissance peut-tre, se croirait oblige de lui
faire; elle crut que le meilleur moyen de provoquer sa confiance tait
de lui accorder la sienne. Elle raconta donc  Eugnie les vnements
bien simples de sa vie depuis sa sortie du pensionnat, la mort de son
pre, suivie bientt de son mariage avec le colonel comte de Neuville,
bien qu'il ft beaucoup plus g qu'elle, et le dpart rcent de
celui-ci pour l'Algrie.

--Je ne puis rien vous raconter, dit Laure lorsque Lucie et achev son
rcit, ma vie, encore moins incidente que celle de Lucie, ne peut
vraiment fournir le sujet d'une narration:

J'ai pass mes premires annes  Lagny, une jolie petite ville de la
Brie, clbre par sa fontaine et les moeurs peu courtoises de ses
habitants qui jettent dans la susdite fontaine ceux qui leur demandent
combien vaut l'orge sans avoir la main dans le sac. Je n'ai quitt cette
ville que pour entrer au pensionnat au moment o tu en sortais, ma chre
Eugnie. Mon ducation termine, je suis alle, avec la permission d'un
oncle que j'aime infiniment, bien que je ne l'aie jamais vu, demeurer
avec Lucie. Je passe mon temps  lire,  dessiner, je fais de la
musique, je vais au bal; je suis en un mot aussi heureuse qu'il est
possible de l'tre, car je ne m'ennuie que lorsque Lucie est triste, ce
qui depuis quelques jours lui arrive plus souvent que je ne le voudrais.

Eugnie avait pris les mains de ses deux amies, qu'elle serrait
affectueusement entre les siennes.

--Il faut, dit-elle, que je vous raconte ce qui m'est arriv depuis que
je ne vous ai vues; c'est une bien triste histoire que la mienne et dont
tu connais dj le dnoment, continua-t-elle en s'adressant  Lucie de
Neuville.

Celle-ci embrassa tendrement Eugnie, qui, aprs quelques instants de
silence, continua en ces termes:

Je n'avais pas encore douze ans lorsque je perdis, mon pre, qui avait
t le plus intime ami du tien, ma chre Lucie, et ma mre qui le suivit
de prs dans la tombe. Mes parents, par suite de fausses spculations
commerciales et de la faillite des personnes auxquelles ils avaient
confi des sommes considrables, avaient perdu leur fortune lorsqu'ils
moururent, de sorte que la mort vint  point pour leur pargner les
tourments, compagnons insparables de la pauvret. Je ne sais ce que je
serais devenue si une soeur ane de ma mre, qui avait toujours habit
la province, n'tait pas accourue  Paris  la nouvelle de l'affreux
malheur qui venait de me frapper et ne s'tait pas charge de moi.

J'apportais avec moi dans la maison de cette estimable femme le malheur
qui,  dater de cette poque, ne devait pas cesser de me poursuivre.

Ma tante voulant me faire donner une ducation digne de ma naissance,
me plaa, deux ans environ aprs m'avoir recueillie, dans le pensionnat
o nous avons t leves. Je ne sais si vous vous rappelez le caractre
que j'avais alors...

--Tu tais doue, dit Lucie, du plus heureux caractre qui se puisse
imaginer, tu riais sans cesse, et lorsque l'une de nous tait triste
c'tait toujours toi qui trouvais le moyen de l'gayer; mais cela ne
dura pas longtemps, peu de temps aprs ton arrive au pensionnat tu
changeas tout  coup de caractre.

--Vous vous rappelez sans doute, continua Eugnie de Mirbel, une de nos
sous-matresses, une assez belle personne, dont nous admirions toutes
les beaux yeux, bleus et les magnifiques cheveux noirs, tout en nous
moquant quelquefois de son air rveur et mlancolique?

--Madame Delaunay? dit Laure.

Prcisment, cette femme, qui avait, dit-on, prouv de grands
malheurs, et qui avait perdu son mari peu de temps aprs son mariage,
avait t admise dans notre pensionnat sur la recommandation d'une dame
anglaise prs de laquelle elle tait reste assez longtemps, afin de
commencer l'ducation d'une jeune fille que l'on venait d'envoyer dans
l'Inde pour y rejoindre son pre. Je fus, vous le savez, pendant un
certain laps de temps, la premire  me moquer des airs langoureux de
madame Delaunay, qui n'ouvrait jamais la bouche que pour pousser de
profonds soupirs, et qui nous disait sans cesse que sa naissance lui
avait permis d'esprer un sort plus heureux que ne l'tait le sien  ce
moment; mais  la fin, l'inaltrable douceur de madame Delaunay, qui
n'opposait  toutes nos innocentes railleries de folles jeunes filles,
que le silence et cette inconcevable inertie devant laquelle s'moussent
les pointes les plus acres me dsarmrent, et je devins, toute jeune
que j'tais, sa plus intime amie.

Madame Delaunay employait tout le temps dont elle pouvait disposer, 
lire des romans qu'elle se procurait facilement et qu'elle savait, avec
une adresse infinie, drober aux regards de notre bonne matresse qui
tait, vous le savez, une ennemie dclare de ces sortes de livres. Vous
avez dj devin ce qui arriva: elle m'en prta quelques-uns que je lus
avec avidit; puis d'autres, puis encore d'autres.

J'ai malheureusement reu de la nature une imagination assez
impressionnable; aussi ces lectures ne tardrent pas  porter leurs
fruits ordinaires. Je perdis une  une toutes les qualits qui m'avaient
fait aimer de mes compagnes. Plus de folles saillies, plus de ces
joyeuses reparties qui vous faisaient tant rire; je ne voulais plus
prendre part  vos jeux; j'tais devenue, en un mot, un reflet de madame
Delaunay: je vivais dans un monde cr par mon imagination, et peupl
des hros et des hrones des livres que j'avais lus. A l'heure qu'il
est je rirais bien volontiers des folles ides qui traversaient sans
cesse,  cette poque, mon imagination, si la suite ne m'avait pas
appris que les ides de nos premires annes, sont destines  exercer
sur les premiers vnements importants de notre vie, une influence soit
heureuse soit fatale.

Ma tante possdait, au moment o elle me prit chez elle, une fortune
qui, sans tre considrable, lui permettait de vivre assez
honorablement; mais dsirant me voir occuper un jour dans le monde une
position brillante, position que je ne pouvais acqurir que par un riche
mariage, ma bonne tante voulut augmenter sa fortune afin d'tre  mme
de me donner une grosse dot lorsque j'aurais atteint l'ge de me marier.

Il lui arriva ce qui devait ncessairement arriver  une femme sans
exprience aucune des affaires, lance tout  coup sur le terrain
brlant des spculations. Les gens auxquels elle avait accord sa
confiance la tromprent sans prouver le moindre scrupule: les uns lui
firent acheter fort cher des actions industrielles qui n'taient
seulement pas cotes  la bourse; les autres lui firent prter de
l'argent  de grands personnages qui ne sont pairs de France ou dputs
qu'afin de ne pas payer leurs dettes, si bien qu'un jour la pauvre femme
qui croyait avoir au moins doubl sa fortune, qui btissait pour moi les
plus magnifiques chteaux en Espagne, et qui dormait tranquille sur un
monceau d'actions de tous les formats et de toutes les couleurs, se
rveilla ruine ou  peu prs: il lui restait environ deux mille francs
de revenu.

Ses moyens ne lui permettant plus de payer le prix assez lev de ma
pension, elle fut force de me faire quitter le pensionnat avant que mon
ducation ft acheve. Ce fut avec plaisir que vous m'avez vu partir,
mes chres amies, car je vous avais laiss croire que je vous quittais
pour pouser je ne sais plus quel grand personnage, dont je vous avais
trac un portrait qui ressemblait plus au hros fantastique du dernier
roman que j'avais lu qu' un personnage rel.

Etait-ce par orgueil ou seulement pour mentir que je vous faisais un
semblable conte? ce n'tait ni pour l'un ni pour l'autre motif; mais les
romans donnent  ceux qui en lisent beaucoup, avant que l'exprience
n'ait mri leur esprit, une ide si fausse du monde et de ceux qui
l'habitent, qu'ils ne peuvent que difficilement se dterminer  croire 
l'amiti de ceux qui les entourent, lorsque cette amiti ne se traduit
pas en transports ridicules et en dmonstrations exagres; je ne
croyais donc pas  votre amiti qui cependant, et la suite l'a prouv,
tait aussi relle qu'elle tait calme; c'est pour cela que je ne vous
fis pas connatre l'affreux malheur qui venait de frapper ma bonne
tante.

Je ne me sparai pas sans peine de madame Delaunay,  laquelle j'avais
accord la confiance que je vous avais refuse, et ce ne fut qu'aprs
qu'elle m'et fait la promesse de venir souvent me voir que je pus
m'arracher de ses bras pour suivre ma tante qui m'attendait dans
l'appartement de notre matresse.

Ma tante avait accept sans se plaindre le coup affreux qui venait de
la frapper, et de suite elle s'tait rsigne  la vie plus que modeste
qui devait tre la ntre  l'avenir. Ce ne fut donc pas dans
l'appartement assez somptueux qu'elle avait habit jusqu' ce moment
qu'elle me conduisit, mais bien dans une retraite perdue dans un des
plus populeux quartiers de la capitale (lorsque l'on veut se cacher,
c'est au milieu de la foule qu'il faut aller vivre), retraite
excessivement simple et tout  fait conforme  l'tat prcaire de notre
fortune, mais dans laquelle cependant rien de ce qui pouvait contribuer
 me faire trouver moins monotone la vie que nous allions mener n'avait
t oubli. Ma tante, qui pour augmenter le petit capital qui lui
restait, s'tait dbarrasse de tous les objets ayant une certaine
valeur, qui garnissaient l'appartement qu'elle occupait prcdemment,
avait prcieusement conserv tout ce qui m'appartenait personnellement;
ainsi je retrouvai dans notre modeste hermitage, et rangs avec soin
dans une petite pice absolument, semblable  celle qu'ailleurs j'avais
pompeusement dcore du titre de boudoir, tous les objets que j'aimais:
mes livres, mon chevalet, ma palette et mes pinceaux, mes albums, ma
musique et un magnifique piano d'Erard aussi bon qu'il tait beau, et
sur le sort duquel je n'avais pas cess de trembler.

Ma bonne tante jouissait de ma surprise, et des larmes de joie
coulaient le long de ses joues vnrables.

-Tu le vois, mon enfant, me dit-elle, on peut, bien que l'on soit
pauvre, se procurer encore quelques instants de bonheur.

Je me prcipitai entre ses bras qu'elle avait ouverts pour me recevoir,
et pendant quelques instants, nous nous tnmes troitement embrasses.

--Ecoute, mon enfant, me dit ma tante, lorsque nous nous fmes
arraches  cette douce treinte, c'est parce que j'ai voulu te faire
bien riche, qu'aujourd'hui nous sommes pauvres toutes les deux; il ne
faut donc pas m'en vouloir; il ne me reste, ma chre Eugnie, que deux
mille francs de revenu, c'est bien peu! cependant si nous avons de
l'conomie, mille  douze cents francs chaque anne pourront nous
suffire, de sorte qu'au bout d'une dixaine d'annes, nous nous
trouverons  la tte d'un petit capital, qui sera ta dot; tu es belle,
tu as de l'esprit, tu as reu une bonne ducation, tu seras toujours
sage, je n'en doute pas; eh bien! il ne faut pas dsesprer de l'avenir,
tu rencontreras infailliblement, si tu conserves ces prcieuses
qualits, un honnte homme qui voudra possder tout cela, qui te rendra
heureuse et dont tu feras le bonheur: et que la retraite dans laquelle
nous allons vivre ne t'pouvante pas; si bien cache que soit la
violette, son parfum la dcle et on finit par la dcouvrir. Il en est
de mme des femmes, on ne nglige que celles qui ne mritent pas d'tre
recherches.

Ma bonne tante ne me parlait ainsi, sans doute, que pour me donner de
l'esprance et du courage; quoi qu'il en ft, j'tais tout  fait de son
avis; mais ce qu'elle n'attendait que du temps, d'une conduite uniforme
et peut-tre bien, seulement de la bont de Dieu. Je l'attendais moi,
soit du hasard, soit de mon mrite personnel, les livres que j'avais lus
m'avaient tourn la tte  ce point, j'avais l'imagination tellement
remplie de rois qui avaient pous des bergres, de grands seigneurs qui
avaient sollicit  genoux la main de pauvres ouvrires, et j'accordais
 ma petite personne une si haute valeur, qu'il me paraissait en effet
impossible que le monde pt m'oublier dans ma retraite.

Cependant les jours se passaient, et comme je n'avais plus ni le temps
ni la possibilit de me gter  la fois le coeur et l'esprit, mon
caractre ne tarda pas  reprendre son assiette ordinaire, je redevins
aussi gaie que je l'tais lors de mon arrive au pensionnat, et avec ma
gaiet, je recouvrai mes brillantes couleurs de jeune fille que, si vous
vous en souvenez, je commenais  perdre lorsque je vous quittai; je
m'occupais des soins de notre petit mnage; je peignais; je faisais de
la musique, et le soir je lisais  ma bonne tante quelques passages de
nos bons auteurs. Ma vie, vous le voyez, n'tait pas trs-incidente: ma
tante, que son grand ge rendait valtudinaire, ne pouvait sortir que
trs-rarement, aussi lorsqu'elle se trouvait un peu plus vigoureuse
qu'elle ne l'tait habituellement et qu'une belle journe nous
permettait d'aller passer quelques heures, soit aux Tuileries, soit au
Luxembourg; ces deux jardins taient situs  une distance presque gale
de notre domicile; j'tais aussi joyeuse qu'une jeune marie qui trouve
dans sa corbeille un cachemire on un crin qu'elle n'esprait pas.
Cependant je n'tais pas malheureuse, tant il est vrai que la srnit
de l'esprit et la quitude de l'me peuvent nous tenir lieu de tous les
biens qui nous manquent.

Il y avait prs de six mois que j'avais quitt le pensionnat, et je
n'avais pas encore entendu parler de madame Delaunay, qui, ainsi que je
l'ai appris plus tard, en avait t renvoye peu de temps aprs ma
sortie, sans doute parce que notre digne matresse avait fini par
s'apercevoir qu'elle n'tait pas doue d'un caractre  la hauteur de la
mission qui lui avait t confie.

J'avais t d'abord assez cruellement blesse de l'abandon de cette
femme, mais comme en dfinitive je n'avais pas pour elle cet attachement
que les personnes vraiment dignes savent seules nous inspirer, je
l'avais totalement oublie, lorsqu'un matin elle se prsenta chez nous.

Une visite, quelle qu'elle fut, tait pour ma tante que le malheur
n'avait pas rendue misanthrope, et pour moi qu'elle venait distraire
quelques instants, un heureux vnement, vnement bien rare dans notre
vie, car depuis que nous tions pauvres, personne ne venait plus nous
voir, nous accueillmes donc madame Delaunay avec le plus vif
empressement, elle s'excusa de ce qu'elle n'tait pas venue plus tt me
voir, en me disant qu'aussitt sa sortie du pensionnat qu'elle n'avait
quitt, disait-elle, que parce que sa sant ne lui permettait plus de
supporter les fatigues de la profession d'institutrice, fatigues bien
lgres, cependant, elle tait tombe malade et avait t force de
garder le lit pendant un laps de temps fort long.

Nous causmes assez longtemps; madame Delaunay nous apprit tout ce qui
lui tait arriv depuis la mort de ses parents qu'elle avait perdus
lorsqu'elle n'tait encore qu'une enfant, c'tait une bien longue et
bien lamentable histoire, qui ressemblait un peu  tout ce que j'avais
lu, et je crois vraiment maintenant que madame Delaunay s'appropriait
les aventures de l'hrone d'un de ces romans in-12, imprims sur papier
 sucre, dits jadis par le fameux Pigoreau, et que l'on ne rencontre
plus,  l'heure qu'il est, que sur les derniers rayons d'un de ces
antiques cabinets de lecture perdus dans les limbes d'un chef-lieu de
canton. Cette histoire, cependant, pleine d'vnements extraordinaires,
de complications mystrieuses, de reconnaissances imprvues, et dont le
dnoment tait encore un mystre, m'intressa beaucoup, et grandit
tellement aux yeux de ma tante, celle qui la racontait (qui comme vous
le pensez bien, s'y tait mnag un rle qui devait donner la plus haute
ide de son caractre), que la pauvre femme qui ne pouvait croire qu'il
existe des gens qui trouvent  mentir, un plaisir inexplicable, fit 
madame Delaunay les plus vives instances, afin de l'engager  venir nous
voir le plus souvent qu'elle le pourrait.

Madame Delaunay revint plusieurs fois chez nous, et bientt elle fut
notre plus fidle commensale; ma tante recevait ses visites avec le plus
vif plaisir. Madame Delaunay, malgr les travers de son caractre, avait
l'esprit cultiv et causait assez agrablement; et puis, ainsi que je
vous l'ai dj dit, ma tante tant valtudinaire ne pouvait sortir que
trs-rarement, de sorte que j'tais aussi force de rester confine  la
maison  l'ge o l'on a tant besoin de prendre un peu d'exercice et de
respirer au grand air. Madame Delaunay, par la position qu'elle avait
occupe et ses relations antrieures avec moi devait lui inspirer assez
de confiance pour qu'elle me permt de sortir quelquefois avec elle,
c'est ce qu'elle fit avec le plus vif empressement.

J'allais donc assez souvent me promener accompagne de madame Delaunay,
soit aux Tuileries, soit au Luxembourg, soit au jardin du roi, mais plus
souvent aux Tuileries qu'ailleurs; car ma compagne, malgr ses ides
romanesques, aimait le monde et les lieux o on le trouve, tandis que
moi je prfrais les lieux silencieux et les ombrages pais.

Lorsque le temps tait beau nous prenions avec nous quelques petits
ouvrages de femme et nous allions nous asseoir sous les grands
marronniers des Tuileries, o souvent nous restions plusieurs heures
avant de songer  nous retirer. Quelquefois, je voyais passer devant
moi, couvertes de riches habits, appuyes sur le bras de l'homme
qu'elles avaient pris pour mari, et suivies d'un valet, quelques-unes de
mes camarades de pension, mais pas une ne s'avisa de reconnatre la
jeune fille simplement vtue qui travaillait avec tant d'activit, pas
une ne lui adressa une lgre inclination de tte; elles me croyaient
sans doute beaucoup plus pauvre que je ne l'tais en effet.

Un jour, madame Delaunay arriva chez nous trs-richement pare, elle
tait coiffe d'un chapeau trs-frais de la _bonne faiseuse_, enveloppe
dans un assez beau cachemire; sa robe avait t taille dans une toffe
de soie moire magnifique. Nous lui fmes nos compliments au sujet de
cette brillante toilette qui nous paraissait assez insolite, car nous
savions que les moyens pcuniaires de cette femme, taient trs-borns.
Je ne sais si elle devina quelles taient nos penses, car son premier
soin fut de nous faire connatre la source d'o lui venaient toutes ces
richesses. Elle nous dit qu'un de ses frres, qui avait acquis aux Indes
orientales une fortune trs-considrable, venait d'arriver  Paris, et
qu'il voulait qu'elle partaget avec lui tout ce qu'il possdait; puis
elle fit l'loge du noble caractre de ce frre, et,  l'appui de ce
qu'elle avanait, elle nous montra plusieurs billets de banque.

Rien ne nous autorisait  douter de ce qu'elle avanait; ma tante
voulut bien me permettre de sortir avec elle; elle voulait, disait-elle,
faire plusieurs acquisitions, et ce serait pour moi une distraction que
de parcourir les divers magasins qu'elle allait visiter.

Nous nous mmes en route. Ne voulant pas faire contraste, je m'tais
compose des dbris de mon ancienne splendeur une toilette peut-tre
plus simple, mais assurment de bien meilleur got que celle de mon
amie. Nous nous arrtmes, ainsi que cela avait t convenu, chez
plusieurs marchands; mon amie acheta plusieurs petits objets, et me
fora d'accepter quelques bagatelles que je reus avec plaisir, car je
ne voyais pas sans prouver une bien douce motion, que la fortune
n'avait pas chang le coeur de mon amie.

Il n'tait pas encore deux heures lorsque nous emes achev de faire
toutes nos emplettes, et bien que le froid ft assez vif, le temps tait
magnifique et anim par un beau soleil d'hiver. Madame Delaunay me dit
que si je voulais l'accompagner, nous irions faire un tour aux
Tuileries. Je n'avais aucune raison de m'opposer  ce dsir; seulement,
je lui fis observer que notre voiture tait pleine des acquisitions que
nous venions de faire, et qu'il fallait absolument nous en
dbarrasser.--Qu' cela ne tienne, me rpondit-elle, je vais envoyer
tout ceci chez toi par notre cocher, qui remettra en mme temps un petit
mot  ta tante, afin qu'elle ne soit pas surprise de notre longue
absence, et nous irons  pied jusqu'aux Tuileries. Il fut fait ainsi
qu'il avait t dit.

Nous tions arrives  l'extrmit de l'alle des Tuileries qui longe
la terrasse des Feuillants, et nous allions retourner sur nos pas,
lorsque nous fmes abordes par un monsieur dj g et dcor de
plusieurs ordres.

--Ma foi, ma chre Cllie, dit-il en s'adressant  madame Delaunay
aprs m'avoir adress un salut parfaitement conforme aux lois de la
bonne compagnie, je ne croyais pas avoir le plaisir de te rencontrer ici
et en aussi charmante compagnie. Il m'adressa un nouveau salut auquel je
ne rpondis que par une lgre inclination de tte.

--C'est mon frre, me dit madame Delaunay. N'est-ce pas qu'il est bien?

Je ne remarquai pas la singularit de cette question; seulement je
n'tais pas de l'avis de mon amie.

Je ne sais si vous tes comme moi; mais rien au monde ne me parat plus
ridicule et plus affligeant en mme temps que de voir un vieillard
affecter le ton et les manires d'un jeune homme; je crois que de beaux
cheveux blancs et les profonds sillons que le temps creuse sur un visage
vnrable, sont la seule parure qui convienne  la vieillesse. L'homme
qui venait de nous aborder devait donc, seulement par l'aspect de sa
personne, m'inspirer une rpugnance invincible.

Cet homme avait videmment pass son dixime lustre; et cependant il
tait aussi rigoureusement busqu, gant, et peronn que le plus
farouche des lions de la loge infernale. Un camlia blanc, d'une
dimension fabuleuse, ornait une des boutonnires de son habit et il
maniait avec une vivacit toute juvnile un superbe jonc surmont d'une
grosse pomme d'or cisele avec soin.

Supposez une figurine du Journal des modes,  laquelle vous donnerez un
vieux visage que n'ont pu rajeunir ni les talents de l'pileuse, ni
l'usage immodr de tous les liniments et de tous les cosmtiques
imaginables, et vous aurez devant les yeux le portrait exact du frre de
madame Delaunay.

Aprs une promenade assez longue, durant laquelle il ne cessa de louer
et ma beaut et mon esprit, bien que ma mine renfrogne et le mutisme
presque complet que j'observais eussent d lui donner une bien pauvre
ide et de l'une et de l'autre, il nous proposa de nous mener dner chez
un traiteur; du reste cette proposition nous fut faite dans les termes
les plus convenables.

--Il y a si longtemps, me dit-il, que je n'ai vu ma bonne soeur, que je
dois naturellement saisir toutes les occasions qui se prsentent de
passer quelques instants prs d'elle, et vous me rendrez un vritable
service en ne l'empchant pas d'accepter la proposition que je viens de
vous faire.

Et comme par politesse, et bien certaine d'avance que madame Delaunay
n'accepterait pas cette proposition, je laissai  cette dernire le soin
de nous excuser.

--Je ne vois pas pourquoi, me dit-elle, nous n'accepterions pas la
gracieuse invitation de mon frre; nous nous presserons un peu, de sorte
que ta tante n'aura pas le temps d'tre inquite.

J'tais prise  un pige que je m'tais tendu moi-mme; cependant
j'hsitais; mais mon amie joignit ses instances  celles de son frre;
je fus en un mot, pour ainsi dire force d'accepter; du reste les choses
se passrent trs-convenablement; nous nous pressmes un peu et notre
Amphitryon, qui paraissait comprendre que je devais tre impatiente de
me retirer, n'essaya pas de nous retenir; je lui sus bon gr de sa
discrtion ainsi que de son extrme politesse, et  la fin du repas il
me paraissait un peu moins ridicule que lorsque nous nous tions mis 
table.

Nous tions alors en carnaval. Des jeunes gens placs  une table
voisine de celle que nous occupions, parlaient entre eux du dernier bal
masqu auquel ils avaient assist.

--Tu n'es jamais alle au bal masqu? me dit madame Delaunay.

--Jamais, lui rpondis-je; et il est probable que ce ne sera pas de
sitt que je pourrai y aller. J'en suis bien fche, continuai-je, sans
attacher  mes paroles plus d'importance qu'elles n'en mritaient, j'en
suis vraiment bien fche: j'ai souvent entendu dire que rien au monde
n'tait plus amusant qu'un bal masqu.

--C'est bien vrai, me rpondit madame Delaunay. J'y suis alle
quelquefois, accompagne de mon mari, et j'y ai pris beaucoup de
plaisir.

Et elle se mit  me faire du bal masqu une peinture bien capable de
tourner une tte de jeune fille, elle me fit de la salle de l'Opra, un
jour de bal, une description qui la faisait ressembler  un palais des
_Mille et une Nuits_. Ce n'tait,  l'entendre, que girandoles et
guirlandes de lumires, dont les feux se rflchissaient dans d'immenses
glaces et dans les dorures des panneaux et des lambris; on n'y marchait
que sur les plus magnifiques tapis; et chaque marche d'escalier, chaque
vestibule taient garnis de caisses lgantes, renfermant les fleurs les
plus rares et les plus odorifrantes. Et puis c'tait cet immense
orchestre de plusieurs centaines de musiciens distingus, qui
obissaient, comme un seul homme,  la baguette du Napolon du
quadrille, de l'illustre Musard; c'tait cet orchestre qu'il fallait
entendre! Celui du Conservatoire n'tait absolument rien en comparaison.
Et puis c'tait cette immense varit de riches et brillants costumes
emprunts  toutes les poques et  toutes les contres qu'il fallait
voir: la dame chtelaine du quatorzime sicle, appuye sur le bras d'un
garde franaise du rgne de Louis XV; le chevalier du temps des
croisades, courtisant une merveilleuse du Directoire, prs d'un soldat
de la rpublique qui causait dans un coin avec un dominicain, tandis que
des dominos blancs noirs, roses, bleus, de toutes les couleurs,
mystrieux fantmes, se glissaient  travers les divers groupes et
prenaient part  tous les plaisirs du bal sans que personne pt les
reconnatre.

Le frre de madame Delaunay crut devoir ajouter quelques traits au
tableau dj si brillant que venait de faire sa soeur.

--La sainte alliance des peuples, dit-il, n'existe vraiment qu'au bal
masqu. Franais et Anglais, Italiens et Autrichiens, Polonais et
Russes, Belges et Hollandais, Grecs et Turcs, vivent ensemble en bonne
intelligence dans la salle de l'Opra; aussi, lorsque tous ces hommes
vtus de costumes si pittoresques et d'aspects si divers se sont runis
pour le galop final, et qu'ils passent rapides comme un torrent qui a
rompu ses digues, devant les dominos qui se sont rfugis dans les
loges du rez-de-chausse, on croit voir l'Europe rconcilie courir vers
un meilleur avenir.

Vous avez remarqu, mes chres amies, que madame Delaunay et son frre
avaient toujours soin de placer dans un des coins du tableau qu'ils
mettaient devant mes yeux, plusieurs dominos, personnages mystrieux qui
pouvaient tout voir et tout entendre sans tre remarqus. Ils voulaient
sans doute en me montrant la possibilit de ma prsence au bal de
l'Opra, me donner l'envie d'y aller; si telle tait en effet leur
intention, leur russite fut complte.

--C'est jeudi prochain qu'aura lieu le dernier bal dit madame Delaunay,
et il sera, dit-on, plus brillant que tous ceux qui l'ont prcd. Je
voudrais bien pouvoir y aller...

--Et moi aussi, dis-je  mon tour.

Je dois le dire, lorsque j'exprimais aussi formellement ce dsir, je ne
pensais pas que l'accomplissement en ft possible.

Le frre de mon amie se chargea de me prouver que je m'tais trompe.

--Mais puisque vous dsirez toutes deux assister  ce bal, rien ne vous
empche, ce me semble, de vous procurer ce plaisir, et je serais
trs-volontiers le cavalier de ma bonne soeur et celui de sa charmante
amie.

--Au fait? dit madame Delaunay, qui m'adressa un regard dont je compris
parfaitement l'intention.

--Ma tante ne voudra jamais me permettre de passer une nuit au bal,
rpondis-je.

Et malgr tous les efforts que je fis pour le retenir, un profond
soupir s'chappa de ma poitrine.

--C'est vrai, dit mon amie, ta tante ne voudra pas te permettre
d'aller  ce bal o nous nous serions tant amuses.

Je rpondis  mon amie que n'tant pas force de subordonner sa volont
 celle d'une autre personne, rien ne s'opposait, puisqu'elle en avait
envie et que son frre voulait bien lui servir de cavalier,  ce qu'elle
allt  ce bal.

--Vous me raconterez, lui dis-je, tout ce que vous aurez vu, et ce sera
absolument comme si j'y avais t.

Madame Delaunay me rpondit qu'elle m'aimait trop pour se dterminer 
prendre sans moi un aussi vif plaisir, plaisir qui, du reste, n'en
serait plus un pour elle si je ne le partageais pas.

J'tais fort touche de l'attachement et de la vive amiti que me
tmoignait mon amie; mais aux regrets que j'prouvais en songeant que je
ne pourrais voir les choses merveilleuses dont on venait de me faire de
si ravissantes peintures, se joignirent ceux bien plus vifs, je vous
l'atteste, que m'inspirait la rsolution qu'elle avait prise de ne point
aller sans moi au bal masqu.

La conversation que je viens de vous rapporter avait eu lieu dans une
voiture de place qui nous avait pris  la porte du traiteur chez lequel
nous avions dn et amens prs de la demeure de ma tante, le frre de
mon amie nous avait quittes peu d'instants auparavant, et madame
Delaunay m'avait prie de ne point parler de lui  ma tante, elle
craignait, me dit-elle, que celle-ci ne nous blmt de ce que nous
tions alles dner avec lui. J'essayai d'abord de vaincre ses scrupules
qui me paraissaient exagrs, mais voyant  la fin que je ne pouvais y
parvenir et ne croyant rien devoir refuser  une personne qui me
tmoignait tant d'amiti, je lui promis tout ce qu'elle voulut, de sorte
que lorsque nous fmes arrives chez ma tante, je fus force de
confirmer l'histoire qu'elle lui fit pour justifier notre longue
absence, histoire qui, du reste, obtint un plein succs; ma bonne tante
tait si loigne de me croire capable de lui faire un mensonge, qu'elle
m'aurait cru sans difficult si je lui avais dit  minuit que le soleil
brillait d'un vif clat.

Lorsque madame Delaunay nous quitta aprs nous avoir promis sa visite
pour le lendemain, je fis  ma tante sa lecture quotidienne qui se
prolongea jusqu' prs de dix heures du soir; lorsque nous nous
quittmes pour aller prendre le repos dont nous avions besoin, ma tante,
ainsi qu'elle en avait l'habitude, m'embrassa sur le front et me
souhaita une bonne nuit; j'avais sur le coeur le mensonge que je venais
de lui faire et je fus sur le point de le lui avouer, je ne sais quel
dmon retint sur mes lvres l'aveu tout prt  s'en chapper; sans doute
mon mauvais ange, qui pour me rcompenser de ce que je lui avais obi,
envoya les songes les plus riants colorer mon sommeil: je rvais que
j'tais au bal de l'Opra, dans cette salle magnifique dont mon amie et
son frre m'avaient fait une si pompeuse description, et que de ce
formidable orchestre dirig par l'illustre Musard, s'chappaient des
torrents d'harmonie, qui mettaient en mouvement la foule diapre des
dbardeurs, des titis, et des postillons de Longjumeau.

Le lendemain, madame Delaunay vint djeuner avec nous, le temps tait
trop mauvais pour que nous pussions songer  sortir, de sorte qu'il fut
convenu qu'elle passerait avec nous la journe tout entire. Vers une
heure, ma tante qui se sentait lgrement indispose se retira et me
laissa seule avec mon amie.

--Eh bien! me dit-elle, as-tu pens au bal masqu de jeudi? quant  moi
j'en ai rv toute la nuit.

--Moi de mme, lui rpondis-je.

--Si tu le voulais, ajouta-t-elle, nous pourrions aller  ce bal.

--Mais comment?

--Ecoute, ma chre amie, je t'aime trop, tu le sais, pour te donner de
mauvais conseils, aussi je suis persuade que tu n'interprteras pas mal
ce que je vais te dire. Nos grands parents auxquels l'ge a donn le
besoin du repos, ne veulent pas comprendre que lorsque l'on est jeune on
a besoin de se remuer, de changer d'air, que l'on est avide de tout voir
et de tout connatre; il ne faut pas leur en vouloir, ils subissent la
loi commune que nous subirons  notre tour; mais serions-nous bien
coupables, je te le demande, si sans blesser en rien les convenances,
sans heurter de front leurs prjugs qui en dfinitive prennent leur
source dans la tendresse qu'ils nous portent, puisque ce n'est que pour
nous mettre  l'abri des dangers qu'ils ont courus, qu'ils veulent nous
interdire une foule de jouissances innocentes, serions-nous bien
coupables, dis-je, si nous nous servions un peu de notre libre arbitre?

Je vous l'ai avou, j'avais lu, grce  madame Delaunay, une foule de
romans dont quelques-uns n'taient pas sans doute l'expression d'une
morale bien pure. Cependant je ne compris absolument rien  l'exorde du
discours entortill qu'elle venait de commencer: des livres que j'avais
lus, les faits seuls m'avaient frappe; mon esprit, grce  Dieu,
n'avait pas t assez subtil pour en dduire des consquences.

--Je ne vous comprends pas dis-je,  madame Delaunay.

Elle me regarda d'un air profondment tonn, elle ne pouvait croire
sans doute que les semences jetes dans mon esprit, eussent port si peu
de fruits.

--Ma pauvre amie! me dit-elle.

L'air de profonde commisration avec lequel elle pronona ces mots, me
blessa plus que vous ne pouvez vous l'imaginer; j'avais l'amour-propre
de croire que j'tais doue d'un esprit au moins gal  celui de mon
ancienne sous-matresse et c'tait elle qui me parlait avec ce ton de
ddaigneuse supriorit, aussi ce fut presque avec le ton de la colre,
que je l'invitai  s'expliquer catgoriquement.

--Eh bien! j'aime mieux cela, dit-elle, veux-tu venir au bal de
l'Opra.

--Je le voudrais, mais je ne le puis pas, ma tante ne voudra pas me le
permettre.

--Eh bien! viens-y sans la permission de ta tante.

--Mais comment?

J'en prends Dieu  tmoin, lorsque je faisais cette question je n'avais
pas l'intention qu'elle paraissait indiquer, j'obissais seulement  un
dfaut dont nous sommes toutes plus ou moins affliges,  la curiosit;
je voulais seulement savoir quels taient les moyens que madame Delaunay
comptait employer afin de me faire aller au bal sans que ma tante en st
rien.

Voici ce que madame Delaunay rpondit  cette question que je lui avais
faite: Comment?

--La porte de la maison que vous habitez n'est ferme qu'aprs minuit,
et ouverte le matin  la pointe du jour, et le nombre des locataires qui
y rsident est si considrable, que le portier ne s'occupe ni de ceux
qui entrent, ni de ceux qui sortent. Je demanderai  ta tante la
permission de te conduire au spectacle, permission qu'elle ne me
refusera pas, j'en suis certaine, nous irons chez moi, o tu trouveras
un costume ou un domino  ton choix; mon frre nous conduira au bal, et
aprs y avoir pass la nuit nous reviendrons chez moi; tu quitteras ton
costume et tu t'en retourneras  pied chez toi, o tu pourras tre
rentre et couche avant que ta tante ne soit leve, et elle ne se sera
aperu de rien, puisqu'elle se couche invariablement  dix heures au
plus tard, et qu'ainsi que tu me l'as dit plusieurs fois toi-mme, elle
dort d'un si profond sommeil que rien ne la rveille avant son heure
habituelle.

Les choses pouvaient, en effet, se passer ainsi, et je l'avoue  ma
honte, lorsqu'une fois je fus bien persuade qu'il tait possible que
j'allasse au bal sans que ma tante en st rien, je promis  mon amie
tout ce qu'elle exigea de moi.

Je ne vous rapporterai pas les mille raisonnements que je me fis durant
les quelques jours qui prcdrent ce jeudi que je ne voyais pas venir
sans prouver un certain effroi, pour justifier la faute que j'allais
commettre. J'tais sur une pente fatale, je le sentais et je ne pouvais
me retenir; j'obissais  je ne sais quelle influence qui me poussait 
faire une action que je blmais tout en me prparant  la commettre et
lorsque je sortis avec madame Delaunay, aprs que ma tante m'et donn
la permission de l'accompagner au spectacle, je me rappelai ces pauvres
petits oiseaux dont les regards ont rencontr ceux du basilic, et qui
vont tout pantelants et tranant de l'aile, obissant nous ne savons 
quelle puissance fascinatrice, se jeter dans la gueule du monstre qui
doit les dvorer.

J'tais  moiti folle lorsque j'arrivai chez madame Delaunay, qui
occupait rue Notre-Dame-de-Lorette un assez joli petit appartement;
aussi au lieu de me cacher sous un domino, ainsi que j'en avais
l'intention, j'endossai, sans trop savoir ce que je faisais, un lgant
costume de paysanne milanaise. Mon amie avait choisi je ne sais plus
quel costume d'homme, cela me parut une inconvenance grave; je le lui
dis, elle me rpondit en riant: qu'en temps de carnaval tout tait
permis, qu'un costume d'homme tait beaucoup moins gnant qu'un costume
de femme, et que du reste elle n'avait adopt celui que je lui voyais,
qu'afin de pouvoir me faire danser.

--Comment, lui dis-je, est-ce que vous comptez danser?

--Mais bien certainement, me rpondit-elle, crois-tu par hasard que je
vais au bal pour me croiser les jambes?

J'tais profondment tonne; en quittant les habits de son sexe,
madame Delaunay avait totalement chang de ton et de manires, et elle
essayait un pas qui devait,  ce qu'elle m'assurait, la faire proclamer
la reine du bal, lorsque la sonnette violemment agite, annona une
visite.

Quand notre conscience n'est pas nette le moindre bruit qui nous
surprend  l'improviste, impressionne dsagrablement nos nerfs. Je fis
un saut sur le sige que j'occupais.

--Qui donc sonne? m'criai-je.

--Eh! parbleu, ce sont nos cavaliers, rpondit madame Delaunay, mon
frre et un de ses amis.

Elle alla ouvrir, et son frre entra accompagn d'un autre individu
dont la figure me dplut tout d'abord; mon amie saisit son frre par le
milieu du corps, et malgr les efforts qu'il fit pour se dgager, il
fallut qu'il se rsignt  faire, en galopant, deux fois le tour de la
chambre; son ami riait aux clats.

--C'est charmant! c'est charmant, s'cria-t-il, tandis que l'autre
rparait devant une glace le dsordre de sa toilette, vous tes encore
un charmant cavalier, et je suis persuad que si vous vouliez danser,
vous sduiriez les plus jolies femmes du bal.

--Vous croyez, M. le chevalier de Saint-Firmin, dit le frre de mon
amie, qui videmment tait de trs-mauvaise humeur, je suis donc encore
suivant vous, trs-capable de faire l'amour?

--D'honneur! j'en suis persuad.

--Eh bien! voyez comme souvent les plus prcieuses qualits sont
inutiles.

--Inutiles?

--Sans doute, qu'ai-je en effet besoin de faire l'amour puisque j'ai 
mon service des gens qui se chargent de me le procurer tout fait.

Je ne vous rapporte ces paroles, qu'alors j'entendais sans les
comprendre, que pour vous donner la mesure du caractre des gens entre
les mains desquels j'tais tombe.

--Cessez, je vous prie, messieurs, dit madame Delaunay; je suis fche,
monsieur mon frre, de vous avoir fait galoper; allons, voyons ne boudez
plus, offrez votre main  mon amie et partons, il est temps.

Le frre de mon amie s'approcha de moi, et, aprs m'avoir adress
quelques paroles polies, il me prit la main; nous partmes.

Quelques minutes aprs nous tions au bal de l'Opra.

Je ressemblais plus  une victime que l'on conduit au supplice qu' une
jeune fille dont le plus ardent dsir vient d'tre ralis; je tremblais
de tous mes membres, des sueurs froides me couraient par tout le corps
et mon masque me brlait le visage. Nous n'avions pas fait trois pas
dans la salle que je fus force de m'arrter.

--Qu'avez-vous donc? me dit mon cavalier.

--Rien, rien, lui rpondis-je, mais je me sentais plir sous mon
masque, et ce n'tait que grce  des efforts suprmes, que je parvenais
 ne pas m'vanouir.

Madame Delaunay s'approcha de moi.

--Je souffre, lui dis-je, je voudrais bien m'en aller.

--Ce ne sera rien, le passage subit du froid au chaud, a seul caus
cette lgre indisposition, nous allons nous placer dans une loge, o
nous resterons jusqu' ce que tu te sois familiarise avec le bruit et
le tumulte qui rgnent ici.

Le chevalier nous conduisit dans une loge du premier rang, qui avait
t retenue pour nous.

Le vertige qui obscurcissait mes yeux se dissipa peu  peu, et je pus
jeter quelques regards sur les objets dont j'tais environne; la salle
offrait vraiment un coup d'oeil ferique, et pour cette fois, il se
trouva que mon imagination tait reste au-dessous de la ralit. Je
suivais avec intrt les ondulations de cette foule nuance de mille
couleurs clatantes, qui tantt groupe dans un des coins de la salle,
laissait autour d'elle un vaste espace vide; tantt s'parpillant sans
ordre, ressemblait  un essaim d'abeilles qui vient de prendre sa vole,
et lorsque les longs anneaux du galop qui terminait chaque contredanse
passaient rapides devant mes yeux, j'prouvais un vague dsir de
prendre une part active aux amusements de tous ces gens, dont les
visages paraissaient anims par l'expression de la plus vive gaiet et
du plus parfait contentement, et je me rappelais involontairement ces
rondes de willis dont il est parl dans les chroniques, auxquelles il
faut ncessairement prendre part lorsque par hasard on en est
spectateur.

Mme Delaunay dansait presque dans la loge, et  chaque minute elle
me demandait si je me trouvais mieux.

Un ouf prolong s'chappa de sa poitrine, lorsque enfin je lui rpondis
affirmativement:

--Alors allons danser, me dit-elle.

Je l'avoue  ma honte, je ne fis de rsistance que ce qu'il en fallait
pour ne point laisser croire que j'obissais avec plaisir, et ce ne fut
que lorsque je fus brise, rompue, anantie, plus peut-tre par les
motions diverses que je venais d'prouver, que par la fatigue, que je
quittai la partie. Mon costume si frais, si coquet, lors de mon entre
au bal, tait fripp[spelling: > frip] et tout couvert de poussire;
mes cheveux dfriss tombaient en mches ingales le long de mes joues
marbres de lgres traces rouges; une glace du foyer devant laquelle je
m'tais place pour essuyer mon visage, m'avait rvl cet affreux tat
de ma personne, je me fis peur  moi-mme.

Il tait alors un peu plus de trois heures.

--Ma tante verra que je suis alle au bal, m'criai-je.

--Que tu es enfant, me dit madame Delaunay, lorsque tu te seras baign
le visage dans l'eau frache, et que tu auras dormi une heure, il ne
restera plus rien de ces lgres traces de fatigue. Quoi qu'il en soit,
allons souper, je meurs de faim, et toi?

Je dis  mon amie que je n'avais besoin de rien, et que nous ferions
bien de nous retirer  l'instant mme; elle me fit observer, pour
vaincre mes scrupules, que je ne pouvais rentrer chez moi,  moins
d'tre remarque, avant huit heures du matin; que refuser, ce serait
dsobliger son frre qui tait trs-susceptible, et qu'elle avait le
plus grand intrt  mnager; enfin, elle me parla tant et si bien, que
je me laissai conduire au caf Anglais.

Le plus dlicieux souper nous fut servi dans un des cabinets de cet
tablissement. Je pris seulement un potage, madame Delaunay au
contraire, gota de tous les mets qui furent placs devant nous; quant
aux deux hommes, ils vidaient avec une telle rapidit des flacons de
vins fins, que j'en tais effraye sans savoir pourquoi.

Madame Delaunay tait place  table prs du chevalier, j'avais  ct
de moi le frre de mon amie.

Le vin qu'ils avaient bu avait mis ces deux hommes de belle humeur, et
depuis quelques instants ils changeaient entre eux, en me regardant,
des regards d'intelligence dont l'expression commenait  m'inquiter;
le chevalier avait allum un cigare, et bien que l'odeur du tabac
m'incommodt rellement, je n'osais pas me plaindre. Le frre de mon
amie rapprochait son sige du mien, il vantait ma beaut et mes grces;
puis il prenait mes mains qu'il serrait entre les siennes, et qu'il
couvrait de baisers. Je plissais, je rougissais, j'tais au supplice;
et madame Delaunay, que j'implorais du regard, riait aux clats et me
disait que tout tait permis pendant une nuit de carnaval.

--A preuve, dit le chevalier, qui dposa sur les lvres de mon amie, un
vigoureux baiser.

Je crus que madame Delaunay allait manifester d'une manire clatante
le mcontentement que suivant moi elle devait prouver et qu'enfin nous
allions pouvoir nous retirer: cette esprance ne se ralisa pas; elle
invita au contraire son frre  suivre l'exemple que venait de lui
donner le chevalier.

Je ne puis trouver de termes assez nergiques pour vous peindre
l'indignation que je ressentis, lorsque le visage rid et pltr de
cette vieille caricature s'approcha du mien; je devinai tout  coup que
cet homme n'tait pas le frre de celle qui se disait mon amie, et
quelles taient les intentions de ces trois ignobles personnages; ce fut
un clair qui me traversa l'esprit, une rvlation du ciel qui ne voulut
pas permettre leur triomphe. Je me levai si brusquement, que le sige
que j'occupais fut renvers, j'avais le feu au visage et mes yeux, je le
sentais, devaient lancer des clairs.

--Vous tes tous des infmes! m'criai-je d'une voix rendue tremblante
par l'motion et la colre; et profitant avec adresse de la stupeur des
personnages auxquels je venais d'adresser cette virulente apostrophe,
j'ouvris brusquement la porte du cabinet et je descendis rapidement un
petit escalier qui se trouva devant moi et qui me conduisit sur le
boulevard.

Je ne savais o j'allais, mon seul dsir tait d'chapper  madame
Delaunay et  ses complices; aussi,  peine arrive sur la voie
publique, je me mis  courir devant moi sans m'inquiter du lieu o
j'arriverais; mais je n'avais pas fait dix pas sur le boulevard, que
j'entendis derrire moi la voix du chevalier qui me criait d'arrter; je
ne sais quelle folle terreur s'empara de tout mon tre, mais je me jetai
entre les bras d'un jeune homme qui se trouva par hasard devant moi, en
m'criant: Monsieur! monsieur! je vous en prie, protgez-moi.

Ce jeune homme jeta le cigare qu'il fumait, lorsque je l'avais abord.

--Ne craignez rien, mademoiselle, me dit-il, ne craignez rien; quels
que soient les misrables qui vous poursuivent, ils ne vous manqueront
pas, je vous en donne l'assurance, tant qu'il me restera un peu de force
pour vous dfendre.

A ce moment le chevalier arrivait prs de nous.

--Etes-vous folle? me dit-il, tandis que je me serrais contre celui qui
venait de me promettre sa protection; tes-vous folle! nous quitter si
brusquement en nous disant des injures, parce que le frre de votre amie
s'est permis une innocente plaisanterie.

--Taisez-vous, rpondis-je  cet homme qui me dplaisait encore plus
peut-tre que le prtendu frre de madame Delaunay, et n'appelez plus
mon amie cette femme qui m'a indignement trompe.

Le chevalier se mit  rire aux clats.

--Je comprends, s'cria-t-il lorsque cet accs d'hilarit fut pass,
(il voulait sans doute donner de moi,  celui qui me protgeait, une
ide qui le dtermint  m'abandonner,) je comprends parfaitement,
Monsieur a plus que nous le talent de vous plaire et vous voulez rester
avec lui; mais il n'en sera pas ainsi, je vous en donne ma parole
d'honneur; c'est de votre plein gr que vous tes venue avec nous, et
morbleu! vous y resterez.

Jusqu'alors mon protecteur n'avait rien dit et son silence commenait 
m'inquiter. Le chevalier avait-il atteint le but qu'il se proposait et
allais-je retomber entre les mains de mes perscuteurs? La crainte du
danger me donna de nouvelles forces, je ne voulais pas qu'il ft dit que
j'avais succomb sans me dfendre.

--Monsieur! monsieur! m'criai-je en serrant avec force le bras de
jeune homme, ne le croyez pas; et sans lui laisser le temps de me
rpondre, je lui dis en quelques mots comment j'avais t amene  aller
au bal de l'Opra et pourquoi j'tais venue implorer sa protection.

--Fariboles, que tout cela, s'cria le chevalier de Saint-Firmin, pures
fariboles; venez charmante odalisque, nous avons command du punch,
venez en prendre votre part, et il avanait sa main pour me saisir.

Je poussai des cris perants.

--Arrire, monsieur, dit mon protecteur d'une voix clatante, arrire.
Et comme le frle et chtif chevalier s'tait plac devant nous et
paraissait dispos  nous disputer le passage, il le repoussa si
rudement qu'il l'envoya rouler  dix pas devant lui.

Celui-ci se releva tout meurtri.--Monsieur, vous me rendrez raison de
cette offense, dit-il d'une voix piteuse.

--Allons, allons, monsieur le limonadier factice, je vous ai reconnu
malgr vos lunettes, lui dit le jeune homme de l'air le plus ddaigneux,
ne vous mettez pas en colre, retournez dans votre bouge, reprenez votre
costume et vos moustaches grises, et faites prparer pour vos acteurs
pygmes les rafrachissements dont ils doivent avoir besoin aprs avoir
dans la polka, vous savez bien que les gens qui se respectent ne se
battent pas avec vous; mais comme au portrait que mademoiselle vient de
m'en tracer, j'ai devin que votre compagnon, en tout ceci, n'est autre
que monsieur le comte de ***, dont vous tes le proxnte ordinaire,
vous pouvez lui dire de ma part que je suis tout  son service. Vrai
Dieu! ce sera faire une bonne action que de dbarrasser la socit de ce
vieux reprsentant des moeurs de la rgence.

Je tremblais de tous mes membres, car je venais d'apercevoir parmi les
quelques personnes rassembles autour de nous celui dont mon protecteur
parlait avec tant de mpris.

--Rpteriez-vous devant la personne dont vous parlez, ce que vous
venez de dire, dit le comte de ***?

--Sans doute, rpondit le jeune homme, ce que je viens de dire et bien
d'autres choses encore: par exemple, que les vieillards, les vieillards,
entendez-vous monsieur le comte, qui se teignent les cheveux et qui se
peignent la visage pour ressembler  de jeunes hommes, doivent tre
traits comme s'ils taient jeunes en effet; que quels que soient la
position que l'on occupe dans le monde, le titre que l'on ait reu de
ses aeux, les dcorations dont on puisse se parer, on ne mrite que le
mpris des honntes gens lorsque l'on ne se sert de tous ces privilges
que pour porter le trouble et le dshonneur dans les familles.

--Monsieur! monsieur! savez-vous bien que je suis le comte de ***, dit
celui qui venait d'tre si vivement apostroph en plissant sous son
rouge.

--Eh! croyez-vous, par hasard, que je ne le savais pas, repartit mon
protecteur; allez, allez, digne rejeton des rous de la rgence et des
beaux fils du Directoire, allez laver votre visage et les taches de boue
qui couvrent votre cusson, laissez  ce qui vous reste de cheveux le
temps de reprendre sa couleur naturelle, vous viendrez ensuite me
demander rparation si vous le jugez convenable; allez, M. le comte de
***, quoique vous fassiez tout ce qu'il est possible de faire afin de
passer pour un jeune homme, j'ai piti de votre grand ge.

--Vous me donnerez votre nom, monsieur, vous me le donnerez.

--Eh bien, soit: voici ma carte, puisque vous l'exigez, demain matin je
serai  votre disposition.

--Aujourd'hui, aujourd'hui mme, hurlait le comte de ***, qui voulait
s'opposer  notre passage.

--Non, pas aujourd'hui, lui rpondit mon protecteur; j'ai besoin des
heures qui vont suivre pour rparer le mal que vous avez fait messieurs,
continua-t-il en s'adressant  ceux qui nous entouraient, contenez, je
vous prie, ce vieil nergumne, je serais vraiment fch d'tre forc de
lui faire subir un traitement semblable  celui que je viens d'infliger
 son digne compagnon.

La foule a des instincts gnreux auxquels ce n'est jamais en vain
qu'on s'adresse; celle qui nous entourait tait en grande partie
compose de jeunes gens qui avaient pass une partie de la nuit au bal,
et qui, des divers tablissements o ils soupaient, avaient t attirs
sur le boulevard par mes cris et par les clats de voix du chevalier,
dbardeurs, gardes franaises, pirates et postillons se donnrent la
main et se mirent  danser autour du pauvre comte de ***, dont nous
entendmes encore les cris de rage et les imprcations furibondes aprs
l'avoir perdu de vue.

--Mon Dieu! monsieur, dis-je  mon protecteur lorsque nous nous
trouvmes seuls sur le boulevard, voil que vous allez tre forc de
vous battre, et c'est pour moi; oh! j'en mourrai.

--Rassurez-vous, mademoiselle, je vous assure que je ne crains pas les
rsultats d'une rencontre avec M. le comte de ***; mais occupons-nous
de vous. O dsirez-vous que je vous conduise?

Cette question si simple et si naturelle me rappela toute l'horreur de
ma position que j'avais un instant oublie pour ne songer qu'aux
dangers, qu' cause de moi, mon protecteur allait courir; ainsi j'allais
tre force de rentrer chez ma tante vtue de ce costume qui me
paraissait plus lourd qu'un manteau de plomb. La pauvre femme, j'en
tais bien sre, allait me pardonner la faute que j'avais commise, mais
que penseraient de moi ceux qui allaient me voir rentrer seule et si
singulirement accoutre; ma rputation allait tre perdue, c'tait le
seul bien que je possdais au monde, et cependant la faute que j'avais
commise tait en quelque sorte excusable.

Je dis au jeune homme tout cela; il m'couta avec beaucoup d'attention.
Il parut comprendre la triste position dans laquelle je me trouvais, et
comme je lui avais dit quel tait le plan que j'avais form avec madame
Delaunay, afin de rentrer sans tre aperue, il me dit que c'tait le
seul raisonnable et que je ne devais pas l'abandonner.

--Mais, lui rpondis-je, mes habits sont rests chez madame Delaunay,
et je ne puis, aprs ce qui vient de se passer, aller les y chercher.

--Pourquoi non; maintenant que le caractre de cette femme vous est
connu, vous ne devez plus la craindre; du reste, je vais vous
accompagner chez elle, o elle doit tre rentre maintenant, et il ne
vous arrivera rien, je vous en rponds, quand bien mme nous y
trouverions le comte de *** et son digne compagnon.

Le parti que me proposait le jeune homme tait le seul raisonnable, je
le sentais bien, cependant j'eus besoin de faire de grands efforts avant
de pouvoir me dterminer  le prendre, et ce ne fut pas sans prouver
une bien vive rpugnance que je me dterminai  suivre chez madame
Delaunay mon gnreux protecteur.

Je marchais contre le jeune homme qui, pour me garantir du froid, qui
tait excessivement vif, m'avait enveloppe de son manteau. Ma fuite du
caf Anglais avait t si prcipite que j'y avais oubli ma pelisse. Ce
n'tait qu' de longs intervalles que nous changions quelques rares
monosyllabes; je rflchissais  la position fcheuse dans laquelle je
me trouvais par suite d'une imprudence, et je me disais que ce qui
venait de m'arriver me servirait de leon pour l'avenir; je ne savais
pas, hlas! que je courais en ce moment un danger beaucoup plus grand
que tous ceux auxquels je venais d'chapper: chaque fois que je levais
les yeux, je rencontrais ceux de mon protecteur, alors je baissais bien
vite la tte; lui, de son ct, ne me disait rien, mais il guidait mes
pas avec une touchante sollicitude, et il ramenait sur moi les plis de
son manteau que le souffle de la brise en avait cart.

Du lieu o nous nous trouvions lorsque nous avions pris la rsolution
d'aller chez madame Delaunay au domicile de celle-ci, le trajet n'tait
pas considrable, aussi fut-il franchi en peu de temps.

--Madame est chez elle, elle vient de rentrer  l'instant mme, nous
dit le concierge de madame Delaunay. C'est que sans doute mademoiselle
l'aura perdue dans le bal, qu'elle n'est pas rentre avec elle; c'est
donc cela que madame paraissait si contrarie lorsqu'elle est rentre et
qu'elle a oubli de me remettre l'amende qu'il est d'usage de payer aux
concierges lorsqu'on rentre aprs _mnuit_.

Les commentaires que faisait ce cerbre, sur un vnement en dfinitive
trs-naturel, et les conjectures qu'il paraissait vouloir en tirer, me
donnaient la mesure de ce que je devais craindre pour mon compte, si je
ne parvenais pas  rentrer sans que l'on s'apert de mon escapade.
Aussi je bnis cent fois intrieurement celui qui m'avait inspir l'ide
de venir prendre mes habits o je les avais laisss.

Mon protecteur remit une pice de cinq francs au concierge, qui rentra
dans sa loge aussi content qu'un chien auquel on vient de jeter un os.
Nous montmes.

Madame Delaunay n'avait pas encore quitt son costume lorsqu'elle vint
nous ouvrir; elle plit lgrement lorsqu'elle vit la personne dont
j'tais accompagne, et elle faillit laisser tomber sur le parquet le
flambeau qu'elle tenait  la main; cependant lorsque nous fmes entrs,
et que la porte fut ferme, elle essaya de se justifier.

--Ne perdez pas de temps en paroles inutiles, lui dit mon protecteur;
je vous connais, madame Delaunay, vous le savez bien, et pour que vous
ne puissiez vous rhabiliter aux yeux de mademoiselle, j'aurai soin de
lui raconter ce que je sais de votre histoire.

--A votre aise, mon cher,  votre aise, racontez-lui tout ce que vous
voudrez; mais je vous engage  passer certains faits, ou du moins  les
bien gazer si vous ne voulez pas forcer les chastes oreilles de cette
pudique crature  entendre de singulires choses.

L'effronterie de cette ignoble femme me faisait mal au coeur.

--Je voudrais dj tre loin d'ici, dis-je au jeune homme  voix basse.

--Je comprends le dgot que vous devez prouver, me rpondit-il, sans
seulement prendre la peine de baisser la voix; mais rassurez-vous, nous
ne resterons pas longtemps ici; passez, si vous le voulez bien, dans la
pice voisine; madame Delaunay voudra bien rester dans celle-ci, afin de
me tenir compagnie.

--Vous tes un cornichon, mon cher, dit encore madame Delaunay; je
croyais, moi, que vous alliez lui servir de femme de chambre.

Cet outrage que je mritais si peu, me fit, quoiqu'il me ft adress
par une personne mprisable, verser des larmes amres.

--Assez, madame, s'cria mon protecteur, en s'avanant vers madame
Delaunay avec une violence qui me fit trembler pour celle-ci; assez.
Allez, mademoiselle, continua-t-il en s'adressant  moi, quittez ce
costume, et que les quolibets de cette crature ne vous affligent pas,
il faut bien lui laisser la satisfaction d'exhaler la rage qui la
suffoque depuis qu'elle est dmasque.

J'employai  changer de costume beaucoup plus de temps que je ne
l'avais suppos; il me fallait  chaque instant rompre mille cordons et
lacets que j'avais ensuite infiniment de peine  rattacher, et, pour
tout au monde, je n'aurais pas appel madame Delaunay  mon aide. Je
crois que si j'avais t force de choisir, j'aurais mieux aim avoir
recours  ce jeune homme qui venait de m'accorder une si gnreuse
protection.

Le jour commenait  paratre, lorsque enfin je fus prte, et bien
qu'il y et loin du domicile de madame Delaunay  celui de ma tante,
j'avais encore devant moi plus de temps qu'il ne m'en fallait pour
arriver  l'heure convenable; nous sortmes cependant de suite, j'aimais
mieux tre dans la rue que dans l'appartement o j'tais, et je crois
vraiment que pour son propre compte, mon compagnon, tait de mon avis.

Il s'tait, en entrant chez madame Delaunay, dbarrass de son manteau,
et comme il le remettait sur ses paules au moment o nous allions
sortir, je vis  la boutonnire de son habit le ruban rouge de la
Lgion-d'Honneur. Cela me fit plaisir: un pareil signe, suivant moi, ne
devait appartenir qu' un homme digne de le porter, et lorsque je
faisais cette rflexion, je ne me rappelais plus que la poitrine du
comte de *** (et je savais ce qu'il fallait penser de cet individu),
tait couverte de dcorations. J'tais donc dispose, lorsque nous nous
mmes en route,  accorder toute ma confiance  mon jeune protecteur,
aussi lorsque nous arrivmes au lieu o il devait me quitter, il savait
tout ce qui m'tait arriv depuis ma sortie du pensionnat jusqu'au jour
o nous tions arrivs.

Lui de son ct ne m'avait pas tmoign moins de confiance, il m'avait
dit son nom que je trouvai charmant, Edmond de Bourgerel; il m'avait
appris qu'il tait capitaine au 1er rgiment des chasseurs d'Afrique,
et que ce n'tait que par hasard qu'il se trouvait  Paris o il tait
venu passer un cong de convalescence de six mois qu'il avait obtenu 
la suite d'une assez grave blessure.

--Promettez-moi lui dis-je au moment o nous allions nous sparer,
promettez-moi de ne pas vous battre avec le comte de ***.

--Je ne puis, me rpondit-il, vous faire une promesse positive  ce
sujet, mais je m'engage  faire tout ce qui dpendra de moi pour viter
cette malheureuse affaire, et en cela j'obirai autant  mes propres
dsirs qu' vos ordres; je vous avoue que j'aimerais mieux charger un
goum d'Arabes  la tte de mon escadron, que de me mesurer avec ce
vieillard qui veut absolument passer pour un jeune homme.

Cette dernire remarque me fit faire une rflexion que j'aurais pu
faire beaucoup plus tt, si mon esprit plus tranquille m'avait permis de
saisir le sens des paroles qui s'taient dites autour de moi.

--Mais vous connaissez donc, dis-je  mon protecteur, les trois
personnes avec lesquelles j'tais cette nuit?

--Depuis longtemps, mademoiselle, mais j'aurai de nouveau je l'espre,
le bonheur de vous voir, et alors je vous dirai tout ce que je sais sur
le compte de ces trois individus.--Adieu, mademoiselle.

Et comme j'ouvrais la bouche pour le remercier.

--Ne me dites rien, ajouta-t-il, j'ai prouv trop de plaisir  vous
obliger pour que vous ayez des remercments  m'adresser.

Il ne passait  ce moment personne dans la rue, le jeune homme saisit
ma main qu'il porta  ses lvres, puis il me quitta.

Je rentrai chez moi sans avoir t remarque, et quelques minutes
aprs, j'tais couche et profondment endormie; et il ne faut pas que
cela vous tonne, les lois de la nature, voyez-vous, sont toutes
imprieuses et ce n'est que dans les romans de la clbre Anne Radcliff
que l'on rencontre des hrones qui ne se mettent jamais  table et qui
passent toutes les nuits  parcourir les souterrains qui, de la tour du
nord, conduisent  celle du midi, sans avoir besoin de se reposer le
jour.

Ce fut ma bonne tante qui m'veilla.

--Il est prs de midi, me dit-elle, lorsque mes yeux furent ouverts, et
voyant que tu ne te levais pas, j'ai cru un moment que tu tais
indispose, mais je vois avec plaisir qu'il n'en est rien; tu vas te
lever, n'est-ce pas? le djeuner est prt.

Nous remes le mme jour de madame Delaunay une lettre qui nous
apprenait que, partant en voyage avec son frre, elle serait pendant
quelque temps prive du plaisir de nous voir. Je devinai de suite que
c'tait mon protecteur qui avait engag ou forc cette femme  crire
cette lettre, afin que la brusque cessation de ses visites ne part pas
extraordinaire  ma tante; elle me fit plaisir, car elle me prouvait
qu'il n'avait rien nglig de ce qui pouvait assurer ma tranquillit, et
elle me donnait l'assurance qu'il s'intressait  moi.

Plusieurs jours, plusieurs semaines se passrent, et il est probable
que j'aurais oubli les vnements que je viens de vous raconter, si
l'image de mon protecteur n'avait pas t sans cesse prsente  mes yeux
pour me les rappeler; car il faut que je vous le dise, cet homme, que je
n'avais vu qu'une fois, je l'aimais, je l'aimais de toutes les
puissances de mon me, et maintenant encore, je ne puis retenir les
pleurs que m'arrache son souvenir.

En effet, les yeux de la pauvre Eugnie de Mirbel taient baigns de
larmes.

--Ma pauvre amie, lui dit la bonne comtesse de Neuville, qui avait pris
une de ses mains dans les siennes, il ne faut pas dsesprer de
l'avenir; si le ciel a permis  tant de souffrances de venir
t'accabler, c'est que sans doute il te rserve des jours heureux.

--Eh! sans doute, ajouta Laure, le beau temps vient toujours aprs
l'orage; Dieu ne voudra pas que tu sois la seule exception  une rgle
gnrale.

--Si l'amour t'a failli, reprit Lucie, il te reste l'amiti, et l'on
peut compter sur ce sentiment-l, lorsque ce sont des gens comme nous
qui l'prouvent l'un pour l'autre.

--Je le sais mes bonnes amies, je le sais et croyez-le bien, si ce qu'
Dieu ne plaise l'une de vous a jamais besoin d'Eugnie de Mirbel, il ne
sera pas ncessaire lorsqu'elle viendra rclamer ses services de lui
rappeler pour les obtenir ce que vous avez fait pour elle.

Aprs un silence de quelques minutes, Eugnie de Mirbel qui avait essuy
ses yeux, continua en ces termes:

--J'aimais donc ce jeune homme, et cela ne doit pas vous tonner; il
tait jeune; sans tre ce que dans le monde on appelle un beau garon,
il tait dou d'une de ces physionomies pleines de distinction qui
plaisent au premier aspect, sans doute parce qu'une sorte d'intuition
nous dit qu'elles annoncent une belle me. Il m'tait apparu dans les
circonstances les plus propres  impressionner vivement une organisation
semblable  la mienne, c'en tait assez, n'est-ce pas? pour agir  la
fois sur le coeur et sur l'esprit d'une pauvre jeune fille  laquelle
personne n'avait jamais fait attention, dont le coeur renfermait des
trsors d'affection qui ne demandaient qu' s'pancher au dehors et dont
la lecture des romans avait tout  fait dsorganis l'imagination.

Vous n'avez sans doute pas oubli qu'en me quittant, monsieur Edmond de
Bourgerel m'avait dit qu'il voulait me revoir; aussi confiante en cette
promesse, j'tais bien certaine que dans un avenir plus ou moins
loign, je le reverrais; j'tais seulement impatiente de ce qu'il ne se
pressait pas davantage, et pourtant, lorsque je le revis, l'motion que
j'prouvai fut si grande que mon trouble, la rougeur subite qui me monta
au visage, auraient infailliblement dvoil l'tat secret de mon me 
des yeux seulement un peu plus clairvoyants que ceux de ma bonne tante.

Pour l'intelligence des vnements qui vont suivre, il faut que je vous
dcrive en quelques mots les lieux que nous habitions.

Il existe dans Paris un assez grand nombre de constructions assez
semblables  des ruches d'abeilles, et qui renferment dans leur sein une
population au moins aussi considrable que celle d'un chef-lieu de
canton, voire mme d'un chef-lieu d'arrondissement; population compose
absolument des mmes lments que celle de la ville: aristocratie,
bourgeoisie, plbe; lments qui vivent, naissent et meurent sous le
mme toit sans jamais se confondre, qui se voient sans se parler, sont
insensibles aux souffrances les uns des autres, qui se craignent et se
jalousent. La maison que j'habitais  cette poque, avec ma tante, est
une de ces singulires constructions; elle est situe faubourg
Saint-Denis, n 56. Cette maison qui est compose de cinq corps de
btiment levs d'autant d'tages et ayant chacun une cour, renferme un
spcimen de toutes les espces qui composent la population parisienne;
la noblesse beaucoup moins justifiable que celle qu'elle ne parviendra
pas  remplacer, mais en revanche, beaucoup plus rogue et beaucoup
moins spirituelle), les arts, les lettres, le commerce et l'industrie
ont envoy l leurs reprsentants, qui y vivent cte  cte assez
paisiblement, sans s'inquiter le moins du monde des misres, des vertus
et des vices qui grouillent au-dessus de leurs ttes dans les mansardes
du dernier tage.

Je suppose que le propritaire de cette immense maison s'tant veill
un matin l'esprit un peu plus lucide qu' l'ordinaire, s'est demand,
aprs avoir lu son journal, le _Journal des Dbats_ probablement, quels
moyens il pourrait employer pour augmenter, de quelques centaines de
francs, les valeurs locatives de sa proprit, qu'aprs avoir cherch
longtemps, il se sera rappel qu'il y a sur la cime des hautes montagnes
de la Suisse des habitations que l'on nomme des chalets, et qu'alors il
aura fait venir un charpentier auquel il aura dit, en lui montrant la
plus vaste de ses cinq cours: Btissez-moi ici, vis--vis l'un de
l'autre, deux chalets suisses, et qu'il n'y manque rien.

Le charpentier qui ne savait pas plus ce que c'tait qu'un chalet que
celui qui lui en demandait deux, se sera cependant mis de suite 
l'oeuvre, et peu de jours aprs, (rien ne fait aller plus vite un
entrepreneur parisien que la certitude d'tre pay comptant), il aura
port au propritaire les cls de deux petites maisons en bois, qui ne
ressemblent pas plus  des chalets qu' tout autre chose. Le
propritaire, aprs les avoir examines avec soin, aura dclar qu'il
tait trs-satisfait, et il aura donn l'ordre  son concierge de pendre
au-dessus de la porte cochre de la proprit un criteau portant ces
quatre mots: _Chalets  louer prsentement_.

Comprenez-vous? _chalets  louer!_ Ainsi, sans quitter Paris, on va
pouvoir habiter une maison semblable  celles dont les romanciers et les
touristes nous ont fait de si pittoresques descriptions. La spculation
du propritaire devait infailliblement russir, et elle russit en
effet. L'criteau qui annonait aux bons Parisiens qu'il y avait, au
centre du quartier le plus populeux de leur ville, des chalets, et que
ces chalets taient  louer, avait au moment o il venait d'tre pos,
frapp les yeux de ma tante qui cherchait un logement conforme  sa
nouvelle fortune; elle tait entre par curiosit, et comme aprs tout,
ces habitations, destines  une seule famille, n'taient ni plus ni
moins incommodes que d'autres, elle loua celle des deux qui tait
expose au soleil.

Ainsi que je vous l'ai dit, quelques mois s'taient couls et je
n'avais pas encore entendu parler de monsieur Edmond de Bourgerel que
cependant j'attendais toujours; tous les efforts que j'avais faits pour
arracher son image de ma pense n'avaient fait que l'y graver plus
profondment. J'avais donc  la fin accept l'amour que j'prouvais pour
lui, comme un fait accompli; et j'esprais, quoi? je n'en sais rien;
j'esprais, je ne puis vous dire autre chose.

Les beaux jours taient revenus, le cep de vigne que notre propritaire
avait fait planter devant notre habitation, afin de lui donner un air
champtre, venait de se garnir de larges feuilles vertes, et j'allais
pouvoir cultiver les quelques fleurs d'un petit parterre que je m'tais
mnag devant l'unique fentre de ma chambre de jeune fille.

J'tais un matin occupe  monder les branches d'un rosier du Bengale,
lorsqu'une fentre du chalet situ vis--vis de celui que nous
habitions, et parallle  celle devant laquelle j'tais place, fut
doucement ouverte; je levai machinalement la tte, monsieur Edmond de
Bourgerel tait  cette fentre.

La surprise, l'motion me firent jeter un cri perant. Monsieur Edmond
posa un doigt sur ses lvres sans doute pour me recommander le silence,
et se retira derrire les rideaux de son appartement; il tait temps, ma
bonne tante accourait tout effare, et me demandait ce qui avait
provoqu le cri qu'elle venait d'entendre.

--Oh! rien, lui dis-je, une norme araigne.

--Enfant, me rpondit-elle en riant, n'avais-tu pas peur qu'elle te
manget?

Et aprs m'avoir embrass, elle me quitta pour aller s'occuper des
soins de notre petit mnage; j'avais envie de la suivre, mais une force
irrsistible me retint  la place o j'tais.

Aussitt que ma tante fut partie, M. de Bourgerel reparut  sa fentre,
il tait extrmement ple, et il portait le bras droit en charpe; ses
signes me firent parfaitement comprendre que ce n'tait que parce qu'il
avait t bless, que je ne l'avais pas vu plus tt, et comme sans doute
il lut dans mes regards que je souffrais de ses souffrances, il retira
vivement son bras du foulard qui l'enveloppait, et il le remua en tous
sens, afin de me prouver qu'il tait parfaitement guri, puis il se mit
 son piano, et joua avec assez d'expression pour m'arracher des larmes,
l'air dlicieux de Marie Malibran: _Bonheur de se revoir aprs dix ans
d'absence._

--Le chalet d'en face est habit, me dit ma tante  l'heure du dner,
par un bon musicien; vraiment il jouait ce matin l'air de cette jolie
romance que tu chantes si souvent, tu sais: _Bonheur de se revoir_,
l'as-tu entendu?

Je me sentis rougir et plir successivement, et ce ne fut qu'aprs
avoir hsit longtemps, que je balbutiai cette sotte rponse: Mais je ne
sais, je crois que je n'ai pas entendu.

Si ma tante avait lev sur moi ses yeux  ce moment fixs sur l'ouvrage
qu'elle tenait entre ses mains, mon trouble, bien certainement, lui
aurait appris qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire.

Joue-moi un petit air, me dit-elle, aprs un silence de quelques
minutes, car elle n'avait mme pas song  relever l'trange rponse que
je venais de lui faire. Ce que me demandait ma tante me contrariait
infiniment, notre voisin allait croire sans doute que je voulais
correspondre avec lui, et cependant je ne pouvais ni ne voulais refuser
ma tante, mais afin de prouver  monsieur de Bourgerel que je ne jouais
que pour me distraire, et que je ne pensais seulement pas  lui,
j'attaquai les premires notes de la plus folle contredanse que je pus
me rappeler, mais sans que j'y pensasse, je ralentis insensiblement la
mesure, et de transition en transition, j'arrivai  terminer par l'air
qu'il avait excut le matin: _Bonheur de se revoir_.

--C'est charmant, me dit ma tante en m'embrassant, ce que tu viens de
jouer, nous vaut une rponse de notre voisin qui tient sans doute  nous
prouver qu'il n'est pas moins bon musicien que toi.

En effet, les premires mesures de l'air de la _reine de Chypre_:
_Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate_, vinrent frapper nos
oreilles.

C'tait une dclaration, je le compris parfaitement, et je n'en fus
pas fche; j'avais plus d'une fois, durant la journe qui venait de
s'couler, interrog mon coeur, et toujours il m'avait fait la mme
rponse; j'aimais monsieur de Bourgerel, je l'aimais comme nous autres
femmes nous ne devons aimer qu'une fois, je ne devais donc pas tre
fche de ce que lui aussi m'aimait. Le lendemain matin, lorsque
j'ouvris ma fentre pour soigner les fleurs de mon petit parterre, il
tait dj  la sienne; aprs m'avoir fait un salut respectueux auquel
je rpondis par une lgre inclination de tte, il me montra une lettre
et ses signes me firent comprendre qu'elle m'tait destine; je fis un
signe ngatif, il parut afflig, mais il n'insista pas.

Le lendemain, il se plaa dans le fond de son appartement, et droula
devant mes yeux une longue pancarte de papier, sur laquelle il avait
crit ces mots en caractres assez gros pour tre lus facilement.

Je vous en prie, acceptez la lettre, elle renferme les renseignements
que je vous ai promis sur les personnes en question.

Je me rappelai alors que monsieur de Bourgerel m'avait dit qu'il
m'apprendrait ce qu'taient en ralit et madame Delaunay et les deux
individus avec lesquels j'avais t au bal de l'Opra; je pouvais donc
sans laisser  mon protecteur le droit de mal penser de moi, accepter la
lettre qu'il m'offrait, et qui, j'en tais bien sre, devait contenir
autre chose que ce qu'il m'annonait; je lui fis un signe de tte
affirmatif, il me fit alors comprendre que le soir mme, je trouverais
la lettre entre les branches touffues de mon rosier du Bengale, puis il
se retira.

Est-il ncessaire que je vous dise que j'attendis avec la plus vive
impatience que la nuit fut venue, je ne le pense pas; le soir, ainsi que
cela avait t convenu, je trouvai la lettre  l'endroit indiqu, et
vous l'avez devin, mon premier soin, lorsque je fus seule dans ma
chambre, fut de la dcacheter et de la lire.

Cette lettre, la voici: Arrive  cet endroit de son rcit, Eugnie
prit dans sa poche un petit portefeuille dont elle tira une lettre use
 ses plis,  force d'avoir t lue, qu'elle donna  Lucie de Neuville.

Voici ce que contenait cette lettre que la comtesse lut  haute voix,
tandis qu'Eugnie de Mirbel qui paraissait ensevelie dans de profondes
et tristes rflexions, tenait son visage cach entre ses deux mains.

     Mademoiselle,

     Vous n'avez sans doute pas oubli qu'au moment o je vous quittai,
     je vous promis de vous faire connatre quelles taient les
     personnes avec lesquelles vous vous trouviez, lorsque je fus assez
     heureux pour vous rendre un lger service; je me serais depuis
     longtemps acquitt de cette promesse, si cela m'avait t possible;
     mais bless lgrement  la suite d'une rencontre, je fus
     transport chez moi d'o j'esprais pouvoir sortir bientt,
     malheureusement il n'en fut pas ainsi, je fus attaqu du ttanos,
     et pendant plus de trois mois je fus entre la vie et la mort,
     totalement priv de connaissance, et ce n'est que grce aux soins
     assidus du bon docteur Matho, auquel je conserve une
     reconnaissance ternelle, que je recouvrai la vie et la sant; je
     ne suis guri que depuis moins de huit jours et je viens
     aujourd'hui m'acquitter de la promesse que je vous ai faite.

     Je ne pense pas que vous ayez revu madame Delaunay. Cette femme
     chez laquelle je retournai aussitt aprs vous avoir quitte, et
     que je forai d'crire  madame votre tante une lettre qu'elle a d
     recevoir, devrait craindre que je ne ralisasse la menace que je
     lui avais faite de mettre l'autorit dans la confidence de sa
     conduite, si elle cherchait  vous revoir. Cependant, il est bon
     que vous sachiez ce qu'elle est; on doit, chaque fois que l'on
     rencontre de pareils tres, leur arracher le masque qui leur couvre
     le visage; une fois dmasqus, ils ne sont plus  craindre.

Ici, Edmond de Bourgerel apprenait  Eugnie de Mirbel ce que le lecteur
a sans doute dj devin; c'est--dire que madame Delaunay n'tait rien
autre chose qu'une intrigante de la plus vile espce, qui ne s'tait
fait admettre dans le pensionnat d'o elle avait t ignominieusement
chasse aussitt qu'elle avait t connue, qu' l'aide de fausses
recommandations, qu'elle tait la pourvoyeuse en titre de plusieurs
riches libertins, et que le comte de ***, l'un d'eux, lui avait donn
une somme considrable pour qu'elle lui livrt Eugnie de Mirbel, ce
qu'elle avait tent de faire sans pouvoir y russir, que le chevalier de
Saint-Firmin tait le digne amant de cette femme, et qu'il la favorisait
autant que cela lui tait possible, sans doute parce qu'il partageait
les bnfices de son infme commerce.

       *       *       *       *       *

Maintenant (continuait Edmond de Bourgerel, aprs le paragraphe dont
nous venons de donner la substance  nos lecteurs) je devrais m'arrter
et clore cette lettre en vous disant que vous pourrez, dans tous les
vnements de votre vie, compter sur l'affection et le dvouement que
mritent vos grces et votre heureux caractre, mais je ne le puis.

Depuis que je vous ai vue, mademoiselle, avant et depuis la maladie que
je viens de faire et mme pendant les courts instants de rpit que me
laissaient les plus cruelles souffrances, j'ai bien souvent interrog
mon coeur, et toujours il m'a rpondu que je vous aimais, et que l'amour
si vif que vous m'aviez inspir ne devait finir qu'avec ma vie.
Accueillerez-vous favorablement cet aveu? je n'ose le croire; ce serait
pour moi plus de bonheur qu'il n'est permis  un mortel d'en esprer:
cependant ne me supposez pas des vues qui ne sont pas les miennes, car
je ne me suis dtermin  vous crire cette lettre que pour solliciter
de l'indulgence que vous ne refuserez peut-tre pas  celui qui rend la
plus complte justice  vos minentes qualits, la permission de me
prsenter chez madame votre tante,  laquelle j'ai l'intention de
demander votre main.

Je lui donnerai, mademoiselle, sur ma famille et sur ma position dans
le monde, tous les dtails qu'elle pourra dsirer, et ces dtails seront
de telle nature que j'ose croire que si votre volont ne vient pas y
faire obstacle, rien ne s'opposera  la ralisation de mon plus vif
dsir, mais vous comprendrez que je ne puis, sans laisser supposer 
votre tante que je vous connais dj, me prsenter de suite chez elle,
il faut, du moins je le crois, avant que je risque cette dmarche, dont
je ne veux pas compromettre le succs, qu'elle ait eu le temps de me
remarquer et que j'aie pu conqurir ses bonnes grces; enfin, il faut
que des relations de bon voisinage prcdent la demande que je veux lui
adresser. Vous dciderez, mademoiselle, de ce que je dois faire, quels
que soient du reste les ordres que vous jugiez convenable de me donner,
ils seront, je vous en donne l'assurance, excuts  la lettre; mais, je
vous en prie, ne m'enlevez pas un espoir sans lequel je ne peux vivre,
et laissez-moi, jusqu' ce qu'il me soit permis de vous entretenir,
m'enivrer de vos regards et que quelquefois votre voix se mle aux
accords mlodieux que vous savez tirer de votre, piano.

Rpondez-moi, mademoiselle; dites-moi si je dois craindre ou esprer;
demain matin,  la naissance du jour, je chercherai une lettre sous les
rameaux de votre rosier du Bengale; l'y trouverai-je?

--Ceci, je le crois, a t crit par un honnte homme, dit Lucie aprs
avoir achev la lecture de la lettre d'Edmond de Bourgerel; point de
phrases entortilles, point de dclamations, point de pathos
sentimental...

--N'est-ce pas, rpondit Eugnie; comment se fait-il donc alors... Mais
n'anticipons pas sur les vnements, aussi bien je n'ai plus que peu de
chose  vous dire.

La lecture de cette lettre, je dois l'avouer, me causa le plus vif
plaisir; ce n'est pas sans prouver une bien vive satisfaction que l'on
acquiert la certitude que l'on est aim de ceux que l'on aime; j'aurais
d sans doute la porter  ma tante, lui faire la confidence des
vnements qui avaient prcd sa rception et rgler ma conduite sur
les conseils de son exprience; mais fait-on toujours ce que l'on doit
faire? surtout lorsque l'on agit sous l'impression d'un sentiment dans
lequel se rsument toutes nos facults et que, comme moi, on a la tte
assez pleine d'aventures merveilleuses, pour que rien n'ait plus le
privilge de nous tonner.

Voici ce que je rpondis  monsieur Edmond de Bourgerel:

Je regrette beaucoup, monsieur, d'tre la cause des maux qui vous ont
accabl; j'ai compris, bien que vous ne m'en ayez rien dit, que c'tait
avec le comte de *** qu'avait eu lien la rencontre  la suite de
laquelle vous avez reu la blessure qui a amen l'attaque de ttanos,
qui vous a fait tant souffrir; daignez le croire, monsieur, jamais, le
souvenir de ce que vous avez fait pour moi ne s'effacera de ma mmoire.

Je crois tout ce que vous me dites, votre conduite ne m'a pas laiss le
droit de douter de vos paroles; aussi, je ne crains pas de vous avouer
que je vous verrai, sans en prouver la moindre peine, vous adresser 
ma tante; je crois comme vous, pour pargner une peine  cette
respectable femme, que nous devons lui cacher la faute grave que j'ai
commise; il faut, en effet, attendre un peu de temps avant de faire
votre demande; du reste, monsieur, vous savez mieux que moi ce qu'il est
convenable de faire.

Et je signai.

A peine le jour commenait-il  poindre, que monsieur Edmond de
Bourgerel sortit mystrieusement de chez lui, franchit lestement
l'espace qui sparait nos deux chalets, et vint prendre la lettre que
j'avais dpose pour lui,  la place indique; il la porta  ses lvres
et l'embrassa  plusieurs reprises; avait-il devin que j'tais derrire
les vitres, et les baisers qu'il donnait  la lettre taient-ils en
ralit destins  celle qui l'avait crite? Je le crois.

Je n'avais pas dit  monsieur Edmond de Bourgerel, qu'ainsi qu'il me le
demandait, je lui chanterais quelques-unes des romances de mon
rpertoire; cependant je saisis le premier moment que me laissrent les
soins de notre mnage, (l'exigut de notre revenu ne nous permettant
pas d'entretenir une domestique), pour me mettre  mon piano; mais
qu'allais-je chanter, je n'en savais vraiment rien; je pris l'album de
Losa Puget, dtermine  chanter la romance qui me tomberait sous les
yeux; aprs l'avoir ouvert au hasard, le hasard a quelquefois de bien
singuliers caprices; l'album ouvert, il fallait, si je voulais rester
fidle  l'engagement que j'avais pris avec moi-mme, il fallait,
dis-je, chanter la romance qui commence ainsi:

    Le nom de celui que j'aime!

J'hsitai quelques instants, devais-je chanter cette romance? non, sans
doute me disait ma raison; chante, chante, me disait mon coeur, il sera
bien heureux de t'entendre. Hlas! lorsque la raison et le coeur sont aux
prises, ce n'est pas toujours la raison qui reste la matresse du champ
de bataille.

Les dernires paroles de la romance de Losa Puget taient  peine
sorties de ma bouche, que les sons du piano, de monsieur de Bourgerel,
m'annoncrent qu'il allait me rpondre; des prludes joyeux destins
sans doute  me tmoigner la satisfaction qu'il prouvait, prcdrent
le morceau qu'il chanta; il tait emprunt  un opra-comique du vieux
rpertoire, dont le titre m'chappe, et commence ainsi:

    Oh! bonheur extrme,
    Enfin elle m'aime.

Nous nous entendions parfaitement.

L'histoire de nos amours ressemble  celle de tous les amours; longues
heures passes l'un  ct de l'autre, pendant lesquelles on ne se dit
rien, bien que l'on ait mille choses  se dire lorsque arrive le moment
de se sparer; regards furtifs changs dans l'ombre, douce pression
d'une main que l'on croit rencontrer par hasard, et qui presque toujours
n'a t mise  la place o elle s'est laiss prendre que parce qu'on
savait qu'on viendrait l'y chercher; serments de s'aimer toujours,
oublis souvent, hlas! aussitt qu'ils ont t faits. Laissez-moi donc
arriver de suite  l'poque o Edmond de Bourgerel, que ma tante avait
d'abord reu comme un voisin avec lequel on pouvait entretenir des
relations agrables, lui fit faire par un parent loign, le seul qui
lui restt, la demande formelle de ma main, qui lui fut accorde, les
renseignements obtenus sur son compte ayant donn  ma tante la
certitude qu'il possdait toutes les qualits qui peuvent assurer le
bonheur d'une pouse.

Nos bans allaient tre publis, lorsque ma tante reut, d'un notaire de
Pronne, qu'elle avait charg d'oprer la vente d'une petite proprit
qu'elle possdait aux environs de cette ville, et dont le prix devait
former une partie de ma dot (ma bonne tante, malgr tout ce qu'avait pu
lui dire Edmond, avait absolument voulu se dpouiller en ma faveur), une
lettre qui lui disait que si elle voulait se rendre elle-mme sur les
lieux, il la mettrait en rapport avec une personne qui avait envie
d'acheter cette proprit, dont la vente n'avait pas encore t
annonce, et qu'il tait probable qu'elle en obtiendrait, en traitant
avec cette personne, quelques mille francs de plus; mais le notaire
ajoutait que sa prsence tait absolument ncessaire, attendu que la
ralisation de ce march tait subordonne  de certaines conditions
qu'elle ne comprendrait bien que s'il lui tait donn de les lui
expliquer de vive voix. S'il ne s'tait agi que de ses intrts, ma
tante bien certainement ne se fut pas drange; mais c'tait de moi
qu'il tait question, et pour moi il n'y avait rien que ne ft prte 
faire cette bonne parente; d'ailleurs, me dit-elle, lorsque craignant
qu'un dplacement ne ft nuisible  sa sant, toujours faible et
chancelante, je l'engageais  ne point se dranger, Pronne n'est pas si
loign de Paris qu'on n'en puisse facilement revenir, et c'est tout au
plus si je serai absente huit jours. Le voyage fut donc rsolu.

M. Edmond de Bourgerel, avait absolument voulu venir avec moi
accompagner ma tante  la diligence.

--Je pars tranquille, me dit-elle en montant en voiture, en me montrant
mon futur mari qui s'tait loign de quelques pas afin de nous laisser
la libert de causer  notre aise, je suis certaine que ta conduite sera
digne du nom que tu portes, et que tu n'oublieras pas que noblesse
oblige. C'tait la premire fois que ma tante me parlait de la noblesse
de notre famille, et je fus aussi surprise que profondment touche de
l'accent solennel dont elle sut revtir ces paroles si simples; noblesse
oblige!--Certes ma bonne tante, lui rpondis-je, certes noblesse oblige,
soyez tranquille, je ne l'oublierai pas.--J'en suis certaine, mon
enfant, reprit-elle aprs m'avoir embrasse une dernire fois, et puis
d'ailleurs tu n'auras pas  combattre, lui aussi est noble, noble de nom
et de coeur, il se montrera digne de la confiance que je veux bien lui
accorder.

Ma tante salua de la main Edmond de Bourgerel, qui s'inclina
respectueusement, et la voiture partit au galop.

Fatale confiance, funeste erreur d'un coeur gnreux. Hlas! Hlas! ma
pauvre tante, vous ne deviez plus revoir votre nice que fltrie et
dshonore!

Est-ce  dire que M. de Bourgerel se montra tout  fait indigne de la
confiance qu'on lui avait tmoign, qu'il employa pour me sduire cette
ignoble science des rous de notre poque, non! je ne puis pour excuser
 vos yeux la faute que j'ai commise, lui prter des torts qu'il n'a
pas, ne me croyez pas cependant plus coupable que je ne le suis en
effet, j'aurais d sans doute tre plus forte que je ne fus, j'aurais d
me dfendre et la dfense, j'en suis encore convaincue  l'heure qu'il
est, et t facile, mais est-ce ma faute  moi si je suis faible,
est-il toujours possible de se dfendre, lorsque l'on aime celui qui
vous attaque? coutez et jugez-moi.

Ma tante tait partie depuis deux jours; la huitime heure du soir
allait sonner, lorsqu'une vieille dame, amie de ma tante, vint pour lui
rendre visite; cette dame savait que je devais pouser M. de Bourgerel
que plusieurs fois elle avait rencontr chez nous, celui-ci l'ayant vu
entrer de la fentre de son chalet, me demanda la permission de venir
faire un peu de musique avec moi, n'tant pas seule je ne crus pas
devoir le refuser. Il vint donc et je me mis  mon piano, mais j'avais 
peine commenc, que la vieille dame se leva prcipitamment du sige
qu'elle occupait et nous montrant le ciel qui tait charg de nuages
noirs et pais, nous dit: que voulant tre rentre chez elle avant que
l'orage qui se prparait n'clatt, elle allait nous quitter  l'instant
mme; tous nos efforts pour la retenir ayant t inutiles, nous fmes
forcs de la laisser partir, de sorte que je restai seule avec Edmond,
j'aurais d le renvoyer de suite, mais je voyais qu'il tait si heureux
d'tre auprs de moi, moi-mme j'tais si heureuse d'tre prs de lui,
que je me dis que je pouvais bien sans qu'il y et un grand mal  cela,
lui permettre de rester quelques instants encore; j'allais cependant lui
dire de se retirer, que tout  coup des bouffes de vent qui emportrent
avec elles toutes les fleurs qui garnissaient ma fentre et les
grondements lointains du tonnerre, nous annoncrent que l'orage que nous
attendions depuis longtemps dj, allait enfin clater.

J'ai toujours eu une peur extrme de l'orage; vous vous rappelez sans
doute mes folles terreurs d'autrefois lorsque le tonnerre grondait dans
le lointain et que l'clair sillonnait la nue? vous devez vous souvenir
que dans ces moments-l j'avais en quelque sorte la tte perdue, que je
courais a et l; qu'il n'y avait pas de coin obscur dans lequel je
n'essayait de me cacher;  l'poque dont je vous parle, l'ge m'avait
rendu un peu plus raisonnable, mais cependant si mes frayeurs ne se
traduisaient plus en dmonstrations aussi exagres, pour tre
contenues, elles n'en taient pas moins violentes, du reste vous vous en
souvenez sans doute, l'orage dont je vous parle tait bien capable
d'inspirer  de plus rsolues que moi la plus vive terreur. Et d'abord
cet orage avait t annonc par un violent ouragan, qui, dans sa course
rapide renversait, brisait, faisait tourbillonner tout ce que s'opposait
 son passage, mes pauvres fleurs avaient t arraches de la caisse qui
les contenait; leurs dbris jonchaient la cour, et  chaque instant nous
entendions le bruit que produisait la chute sur le sol des vitres et
des ardoises. Le ciel tait noir, noir c'est le mot, mais  chaque
instant la lueur blafarde des clairs perait le sombre manteau qui
couvrait l'atmosphre et donnait une teinte sinistre  tous les objets
dont j'tais environne, puis c'tait le tonnerre tantt sourd et
lointain, tantt clatant comme le son d'un tam-tam et puis la pluie qui
tombant par lames avait fait de notre cour une sorte de lac; je
plissais  chaque clair, et malgr les efforts que faisait pour me
calmer M. de Bourgerel, qu'alors je ne songeais plus  renvoyer (je
crois vraiment que je serais morte de frayeurs si j'avais t force de
rester seule par un temps pareil), chaque fois que le bruit clatant du
tonnerre venait frapper mes oreilles, je sautais sur ma chaise et je me
cachais le visage entre mes mains. M. de Bourgerel avait insensiblement
rapproch son sige du mien, nous tions plongs dans la plus profonde
obscurit, l'orage nous avait surpris  la tombe de la nuit et j'avais
bien trop peur pour aller chercher dans une pice voisine ce qu'il
fallait pour clairer celle dans laquelle nous nous trouvions, et la
pluie tombait toujours, le tonnerre grondait  des intervalles plus
rapprochs et les clairs se succdaient plus blafards et plus
frquents; mais depuis que j'tais auprs de M. de Bourgerel, j'avais un
peu moins peur; je ne sais quelle voix intrieure me disait que prs de
lui je n'avais rien  craindre. Tout  coup la pluie tomba avec une
nouvelle violence, le ciel sembla s'entr'ouvrir pour livrer passage  un
clair auquel ne pouvait tre compars aucun de ceux qui l'avaient
prcd, et le tonnerre renversa le fate d'une chemine qui tomba dans
la cour avec un bruit pouvantable; je poussai un cri perant, et je me
jetai dans les bras de M. de Bourgerel. Il passa son bras autour de ma
taille et me serra avec force contre sa poitrine, son visage tait prs
du mien, ses lvres se posrent sur les miennes; je ne sais ce que
j'prouvais, mais la frayeur m'avait en quelque sorte enlev l'usage de
toutes mes facults, le trouble, l'motion. Je crois que c'est  ce
moment que je perdis l'usage de mes sens, car c'est en vain que
j'interroge ma mmoire, je ne me rappelle rien, rien; seulement lorsque,
grce aux soins de M. de Bourgerel, qui tait all chercher chez lui un
flacon de vinaigre des quatre voleurs, qu'il me faisait respirer, je
revins  moi, il ne pleuvait plus, les nuages noirs qui nous cachaient
le ciel quelques instants auparavant avaient disparu et la vote azure
tait parseme de brillantes toiles; mais, moi... moi, j'tais perdue,
dshonore.

J'tais ple, chevele, mes yeux regardaient sans voir; j'entendais
sans les comprendre les paroles que m'adressait M. de Bourgerel;
seulement, lorsque la fivre dvorante qui faisait claquer mes dents
l'une contre l'autre me laissait quelques secondes de rpit, un clair
lucide traversait mon esprit et me laissait voir la profondeur de
l'abme dans lequel je m'tais plonge. Mon amant fut oblig de me
dlacer et de me porter sur mon lit; je le laissai faire sans opposer la
moindre rsistance ni l'aider en rien; j'avais perdu la conscience de
mon individualit; je n'tais plus une femme, j'tais une chose qui
souffrait et  cette chose il ne restait pas mme assez de force pour se
plaindre.

Hlas! pourquoi ne suis-je pas morte? tais-je donc fatalement destine
 vider jusqu' la lie la coupe d'amertume  laquelle je venais de
mouiller mes lvres?

J'tais dans un si pitoyable tat, que monsieur de Bourgerel fut oblig
de passer la nuit auprs de moi, et ce ne fut que le lendemain matin
assez tard que je fus  peu prs en tat d'couter avec calme tout ce
qu'il me dit pour me consoler. Il me renouvela ses protestations d'un
amour ternel; nous tions coupables sans doute; mais aprs tout, la
faute que nous avions commise et dont je ne devais pas craindre les
consquences, puisque nous tions destins l'un  l'autre, tait-elle
aussi grande que je me l'imaginais, et avions-nous fait autre chose que
glisser sur la pente irrsistible qui nous entranait l'un vers l'autre?
Enfin tous les sophismes que les hommes savent trouver dans leur esprit
lorsqu'ils leur faut justifier les fautes qu'ils ont commises ou celles
qu'ils nous ont fait commettre.

On croit facilement ce que l'on espre; les paroles de mon amant
calmrent peu  peu les tourments de mon esprit et de mon coeur, et deux
jours aprs la fatale soire dont je viens de vous parler, j'tais, non
pas tranquille, on ne l'est jamais lorsque l'on ne peut, sans redouter
la rponse qu'elle vous fera, interroger sa conscience; mais rassure,
je n'avais en effet aucune raison de douter de la parole de mon amant.

Lorsque ma tante revint, elle remarqua d'abord l'extrme pleur de mon
visage, que je mis sur le compte de la peur que m'avait caus
l'effroyable orage qui s'tait dchan sur Paris quelques jours
auparavant; ma tante, que les heureux rsultats du voyage qu'elle venait
de faire avaient mise en gaiet, me plaisanta un peu  propos de ce
qu'elle appelait mes sottes frayeurs, puis il ne fut plus question de
rien.

M. de Bourgerel qui avait besoin pour se marier de la permission du
ministre de la guerre, venait enfin de l'obtenir, ainsi qu'une
prolongation de son cong de convalescence qu'il avait sollicite en
mme temps. Il accourut tout joyeux nous annoncer cette bonne nouvelle,
et comme nous avions  notre disposition depuis dj longtemps toutes
les autres pices ncessaires, ds le lendemain, nos premiers bans
furent publis. Mon amant obissant, soit  l'impulsion que je lui
donnais, soit  son coeur (je ne puis aprs ce qui s'est pass
m'expliquer la nature du sentiment qui le faisait agir), et dont
l'impatience pouvait du reste paratre toute naturelle, avait manifest
 ma tante l'intention d'abrger, autant que cela serait possible, les
formalits prliminaires de notre mariage; mais la digne femme qui
voulait que les choses se fissent dans les rgles n'avait pas voulu y
consentir. Eh! bon Dieu! avait-elle rpondu  ses supplications,
auxquelles, comme bien vous le pensez, j'aurais voulu pour tout au monde
qu'il me ft possible de joindre les miennes, n'avez-vous pas, jeunes
comme vous l'tes, le temps d'attendre un peu? j'attends bien, moi, qui
suis beaucoup plus vieille que vous et aussi impatiente de vous voir
heureux que vous pouvez l'tre de le devenir; mais voyez-vous, il est de
ces convenances que l'on ne brave pas sans que tt ou tard il en rsulte
un mal; je ne veux pas, moi, que l'on croie dans le monde que je suis
presse de marier ma nice.

Nous fmes forcs de nous rsigner.

Cependant les jours s'coulaient et  mesure que le but auquel
tendaient tous mes voeux se rapprochaient de moi, ma scurit devenait
plus grande; l'empressement de mon amant ne s'tait pas dmenti un seul
instant, et si par hasard il voyait un sombre nuage passer rapide sur
mon front, il savait faire natre une occasion de me parler en secret,
et il trouvait dans son coeur pour me rassurer d'loquentes paroles.

Je comptais les jours  mesure qu'ils s'coulaient, et je crois qu'il
n'est pas ncessaire de vous dire qu'ils me paraissaient d'une longueur
extrme, enfin par une belle journe du mois de juin on m'apporta une
jolie corbeille de satin blanc qui contenait ces mille colifichets
donns  la jeune fille et qui ne doivent servir qu' la femme; chaque
objet tait la traduction d'une pense dlicate, ou d'une gracieuse
attention; mon amant avait prvenu tous mes dsirs, devin tous mes
gots; les toffes taient celles que j'aurais choisies, le chle tait
de la couleur que j'aimais: je passai plusieurs heures, les plus
dlicieuses de ma vie,  examiner l'un aprs l'autre, ces objets que je
ne touchais qu'avec une sorte de vnration, et cependant il n'y avait
dans ma corbeille, ni cachemire de l'Inde, ni pierreries tincelantes;
la fortune modeste de M. de Bourgerel ne lui permettait pas
l'acquisition de ces coteuses superfluits; un beau chle franais, une
modeste parure de perles taient les pices les plus prcieuses de ma
corbeille: mais le got le plus pur, la plus parfaite entente de ce qui
est convenable, avaient prsid au choix de toutes ces choses qui me
paraissaient, du reste, cent fois prfrables aux plus riches trsors de
Golconde et Visapour.

La nuit vint, et je pus me dire en me couchant, c'est demain.

Et cependant j'avais eu le coeur gros toute la soire, et lorsque je fus
seule dans ma chambre, quelques larmes que je ne cherchais plus 
retenir, se frayrent un passage et tombrent lentement le long de mes
joues ples; c'est que mon amant n'tait pas venu ainsi qu'il en avait
l'habitude, nous rendre compte le soir de ce qu'il avait fait durant la
journe et que je ne pouvais m'expliquer que par un malheur dont il
aurait t la victime, cette absence la veille d'un jour semblable 
celui que devait clairer le soleil du lendemain.

Je pris la rsolution d'attendre son retour assise prs de ma fentre.

Une heure, deux heures se passrent, et il ne revint pas. J'tais
accable de fatigue et je me pris  songer que si je ne prenais pas
quelques instants de repos, j'aurais pour la crmonie du lendemain, une
singulire physionomie; cette rflexion me dtermina  me coucher, mais
malgr tous mes efforts, malgr les raisonnements que je me fis 
moi-mme pour trouver une raison qui m'expliqut l'absence de mon amant,
je ne pus parvenir  m'endormir avant la naissance du jour. Ainsi qu'il
arrive souvent, aprs que toutes nos forces se sont puises dans une
lutte ingale, je dormis d'un sommeil de plomb et je ne me rveillai que
lorsque les rayons du plus beau soleil qui se puisse imaginer, vinrent
caresser mon chevet; je me jetai  bas de mon lit, et je courus  ma
fentre. Hlas! je devinai  l'aspect de celle de mon amant, dont la
veille j'avais remarqu jusqu'aux plus petits plis des rideaux, qu'il
n'tait pas rentr chez lui.

La journe se passa sans qu'il repart; les personnes qui devaient tre
tmoins de notre union, celles que ma tante avait invites, aussi bien
que celles qui avaient t invites par lui, arrivrent successivement;
personne ne put nous donner de ses nouvelles, et  toutes il fallut
raconter ce qui nous arrivait. Quelle journe, suivie de jours plus
affreux encore!

Nos efforts, pour dcouvrir ce qu'tait devenu monsieur de Bourgerel,
demeurrent sans rsultats, ce fut en vain que nous nous adressmes aux
diverses personnes qui le connaissaient, au ministre de la guerre, au
parent qui avait fait pour lui la demande de ma main  ma tante,
personne n'en savait plus que nous sur son compte; sa disparition, pour
tout le monde comme pour nous, tait un problme insoluble, une nigme
sans mot.

Je tombai malade, et pendant un mois je fus entre la vie et la mort; ma
bonne tante me soigna avec le dvouement qu'elle m'avait toujours
tmoign, et grce  ses soins, et peut-tre aussi grce  la bont de
ma constitution et  mon extrme jeunesse, je recouvrai la sant; mais
ce ne fut que pour acqurir la certitude d'un malheur plus effroyable
encore que tous, ceux qui m'avaient accabl: je m'aperus  des signes
non quivoques que j'allais devenir mre.

Tant que je pus cacher mon tat aux yeux peu clairvoyants de ma tante,
je fus assez tranquille; je puisais du courage dans l'excs mme de mon
malheur. Dieu ne voudra pas, me disais-je, que je meure si jeune; car je
mourrai bien certainement si jamais je suis force de mettre ma tante
dans la confidence de la faute que j'ai commise. Et cette pense, et
l'habitude que je pris insensiblement de considrer la mort comme un
refuge assur contre les ventualits de ma position, permirent 
l'esprance, cette divinit bienfaisante qui veille constamment  notre
chevet, de se glisser dans mon coeur; et chaque soir en me couchant je me
disais, aprs avoir examin les rapides progrs de ma grossesse: Il
reviendra demain.

Mais hlas! il ne revenait pas!

Enfin le moment arriva o il n'allait plus m'tre possible de cacher
mon tat. La gne que dj j'tais oblige de m'imposer me mettait  la
torture, et plus d'une fois j'avais cru remarquer que les yeux de ma
tante se fixaient sur moi avec une curieuse attention: j'tais folle, je
n'entendais pas les questions qui m'taient adresses, ou si je les
entendais, j'y rpondais tout de travers. Ma tante, que mon tat
inquitait horriblement, parlait de faire venir l'habile mdecin qui
m'avait donn des soins durant la maladie que j'avais faite peu de temps
auparavant. C'tait l ce que je voulais viter  tout prix: ce mdecin
allait infailliblement s'apercevoir de mon tat, et alors que
deviendrais-je? comment supporter les regards irrits de ma tante? Je
vous le dis, j'tais devenue folle. Au lieu d'aller me jeter aux pieds
de ma tante et de lui avouer ma faute, au lieu de pleurer sur son sein,
o bien certainement j'aurais trouv un refuge, je pris la rsolution de
fuir, et cette rsolution je l'excutai peu de jours aprs l'avoir
forme.

Je pris quelques bijoux, quelques hardes, et un matin, tandis que ma
tante reposait encore, je sortis de cette maison o j'avais t  la
fois si heureuse et si malheureuse. Je ne savais o porter mes pas, mais
je marchais, je marchais; je n'avais qu'un but, qu'un dsir, celui de
cacher ma honte  tous les yeux.

Je ne sais quel chemin je pris pour arriver au coin de la rue
Saint-Lazare et de celle de la Chausse-d'Antin, o puise par la
rapidit de ma course je fus force de m'arrter pour reprendre haleine.

J'tais appuye contre une borne depuis quelques minutes, lorsque je
vis venir  moi ton mari, ma chre Lucie, qui, sans doute, venait de
sortir de chez lui; il s'aperut, je le crois, de la position dans
laquelle je me trouvais: je n'avais pas, presse par le temps, pris
avant de sortir mes prcautions ordinaires; le petit paquet que je
portais sous mon bras, ma pleur extrme, mon trouble, ma fuite
prcipite au moment o il s'approchait de moi, probablement pour
m'interroger, toutes ces circonstances runies l'instruisirent
compltement, car un peu plus tard, lorsque je me prsentai chez toi
pour implorer tes secours, il me fut impossible de t'aborder.

--Continue, ma chre Eugnie, dit  ce moment Lucie de Neuville. Je te
dirai, lorsque tu auras achev ton rcit, quelles raisons dterminrent
M. de Neuville  me dfendre de te recevoir, on t'a calomnie auprs de
lui, ma pauvre amie.

--Mais qui donc, grand Dieu! s'cria Eugnie de Mirbel, je n'ai jamais
fait de mal  personne.

--Ce n'est pas une raison, il existe malheureusement des gens qui nous
prennent en haine, par cela seul qu'ils n'ont pu nous faire tout le mal
qu'ils projetaient; mais continue, je te donnerai tout  l'heure
l'explication de ce que je viens d'avancer.

--Je n'ai plus que peu de choses  te dire, continua Eugnie de Mirbel;
j'allai me loger dans un modeste htel garni o j'attendis, en
cherchant du travail sans pouvoir en trouver, l'poque de ma dlivrance
qui n'tait pas trs-loigne. Je donnai enfin le jour  l'innocente
crature qui repose dans ce berceau, mais je ne pouvais encore me lever
du lit de douleur sur lequel j'tais dj rest cloue assez longtemps,
lorsque je m'aperus que mes faibles ressources taient puises et
qu'il ne me restait rien, rien au monde, et la matresse de l'htel
garni me disait chaque jour que si je ne pouvais la payer, elle serait
force de me renvoyer; ce fut alors qu'une brave femme, que j'avais
prise sur l'indication de mon htelire pour me soigner durant ma
maladie, touche de mon extrme misre, prenant en piti ma jeunesse,
mon profond dsespoir, me fit, bien qu'elle ft presque aussi pauvre que
moi, transporter chez elle; et son dvouement depuis lors ne s'est pas
dmenti un seul instant. J'tais malade, elle me soigna; il me fallait
des mdicaments, elle vendit, pour me les procurer, le peu d'objets
ayant quelque valeur qu'elle possdait; et lorsque je voulais opposer
des bornes  son extrme bienfaisance: Laissez, laissez, mademoiselle,
me disait-elle, Dieu nous a mis sur la terre pour nous aider les uns les
autres, et pour nous aimer comme des frres; ce que je fais pour vous
aujourd'hui, vous me le rendrez plus tard, et si vous ne le pouvez
jamais, ce qu' Dieu ne plaise, eh bien, il m'en sera tenu compte
l-haut.

Mais enfin, il arriva un moment o les ressources de cette femme
estimable furent puises comme l'avaient t les miennes, ce fut alors
que je me dterminai  t'crire, et ce fut elle qui se chargea de porter
la lettre qui t'a engage  venir  mon secours; tu sais le reste, et je
crois qu'il est inutile que je te renouvelle les tmoignages d'une
reconnaissance dont tu dois tre assure. Explique-moi maintenant ce que
tu me disais tout  l'heure?

--Monsieur de Neuville est dou du plus noble et du meilleur coeur,
aussi n'est-ce pas sans motifs qu'il se dtermina  prendre la mesure
extrme qui t'a tant afflige; mais voil ce qui arriva: Ainsi que tu
l'as dit, il allait s'approcher de toi pour te parler, lorsque tu pris
la fuite; afflig de cette brusque disparition, il continua sa course;
un hasard fatal voulut que ce jour mme, contre son habitude, il entrt,
ayant trs-chaud, dans un caf adoss  un thtre de fantasmagorie et
de jeunes comdiens, situ dans un passage voisin du boulevard, pour y
prendre une limonade; plusieurs personnes, dont faisait partie le matre
de l'tablissement, qui n'est autre sans doute que ce chevalier de
Saint-Firmin si rudement apostroph par M. de Bourgerel, occupaient une
table voisine de celle  laquelle il s'tait plac, et ton nom ayant
frapp son oreille, il couta ce qu'elles disaient. Le matre du caf
racontait le duel qui avait eu lieu entre le comte de D*** et M. de
Bourgerel, et il s'exprimait sur ton compte en des termes qui lui
avaient t inspirs sans doute par sa digne matresse, madame Delaunay;
cette conversation entendue  la suite de la rencontre qu'il avait faite
quelques heures auparavant, donna de toi, ainsi que tu dois bien le
penser, une singulire opinion  M. de Neuville, et ce fut sous le coup
de cette impression qu'il dfendit  nos gens de te laisser arriver
jusqu' moi, si par hasard tu te prsentais  l'htel.

--Mon Dieu, mon Dieu! s'cria Eugnie en se cachant le visage entre ses
mains, suis-je assez malheureuse, mais qu'ai-je donc fait  cet homme
pour qu'il ne craigne pas de traner ainsi mon nom dans la boue?

--Allons, ma chre Eugnie, rassure-toi, tout ceci finira bientt, s'il
plat  Dieu; j'ai dj crit  M. de Neuville, et je suis certaine
d'avance qu'il te rendra justice lorsqu'il saura, qu'aprs tout, tu es
plus malheureuse que coupable.

--Dieu le veuille; car si je devais tre un sujet de trouble entre toi
et ton mari, s'il allait te blmer de ce que tu as fait pour moi, j'en
mourrais de dsespoir.

--Ne crains rien, quelque chose me dit que tes malheurs sont passs,
mais pour qu'ils ne reviennent pas, il nous reste encore beaucoup de
choses  faire. Eugnie, il faut revoir ta tante.

--Oh! jamais! jamais!  moins que ce ne soit M. de Bourgerel qui me
conduise  ses pieds.

--M. de Bourgerel, s'il n'est pas mort, reviendra, car rien dans sa
conduite envers toi n'indique qu'il ait eu l'intention de t'abandonner;
mais as-tu bien song, ma chre Eugnie, aux cruels tourments,  la
mortelle inquitude qu'a d prouver l'estimable femme qui t'aime tant,
depuis prs d'une anne qu'elle ne sait ce que tu es devenue?

--Elle me croit morte, sans doute, et j'aime mieux qu'elle ait cette
ide que de me savoir dshonore.

--Sois raisonnable, mon amie, il y a toujours dans le coeur de ceux qui
nous aiment, des trsors d'indulgence, et ils sont toujours prts 
cacher sous leur manteau les fautes que nous avons pu commettre; de
reste, je verrai d'abord ta tante, et ce ne sera qu'aprs l'avoir
dispose  t'accueillir avec indulgence, que je l'amnerai prs de toi,
car il faut que toutes les personnes de notre monde ignorent ce qui
t'est arriv; aussi tu resteras ici, o, grce aux talents que tu
possdes, tu pourras facilement te crer une position indpendante.

Ce ne fut qu'aprs de longues instances que Lucie, et Laure qui avait
joint ses prires  celles de son amie, parvinrent  dterminer Eugnie
 revoir sa tante; la pauvre femme ne pouvait se rsoudre  paratre
devant elle aprs la faute qu'elle avait commise; mais enfin, vaincue
par les touchantes exhortations de ses deux amies, elle les laissa
libres de faire, pour assurer sa tranquillit, (nous ne disons pas son
bonheur, elle n'esprait plus de jours heureux depuis qu'elle avait
perdu l'espoir de revoir M. de Bourgerel), tout ce qu'elles croiraient
raisonnable; et ce ne fut qu'aprs l'avoir tendrement embrasse et lui
avoir de nouveau donn l'assurance d'un meilleur avenir, que Lucie et
Laure, qui voulaient aller dner chez la marquise de Villerbanne, se
dterminrent  la quitter.

La vieille marquise de Villerbanne gronda beaucoup sa nice de ce
qu'elle tait reste si longtemps sans lui rendre visite, Lucie s'excusa
du mieux qu'il lui fut possible, et la marquise, lorsqu'elle lui eut
fait la promesse d'assister avec son amie,  sa prochaine soire,
recouvra toute sa bonne humeur.

--Nous aurons, lui dit-elle, quelques nouveaux visages, notamment un
gentilhomme dont j'ai beaucoup connu le pre pendant l'migration, et
que l'on dit tre un charmant cavalier; nous verrons si celui-l ira
aussi augmenter le nombre de ceux qui te font la cour.

Lucie, pousse par un indfinissable sentiment de curiosit, allait
demander  sa tante le nom de ce cavalier, dont elle lui faisait un si
pompeux loge; mais un domestique, tant venu annoncer  la compagnie
runie dans le salon que le dner tait servi, elle fut force de donner
sa main  un de ses admirateurs, et de remettre la question qu'elle
voulait faire  un moment plus opportun.

Aprs le dner, les visites se succdrent avec une telle rapidit que
Lucie ne put trouver un moment pour entretenir en particulier la
marquise de Villerbanne, de sorte que sa curiosit n'ayant pas t
satisfaite, et quelle peine plus cruelle peut prouver une fille d'Eve?
elle tait d'assez mauvaise humeur lorsqu'elle rentra chez elle.

Sa femme de chambre lui remit une lettre qu'un commissionnaire inconnu
avait apporte, et qu'il n'avait laisse qu'aprs avoir bien recommand
de ne la remettre qu' elle-mme. Lucie brisa le cachet de cette lettre
qui tait du docteur Matho et qui contenait ce qui suit:

     Madame la comtesse,

     Les vnements de ma vie sont tels (et cependant croyez-le bien,
     je suis en ralit plus malheureux que coupable), que par suite de
     la rencontre que j'ai faite de l'homme qui porte le nom de marquis
     de Pourrires, je suis forc de quitter la France pour n'y plus
     revenir ma fortune, que, dans la prvision d'un vnement qui se
     ralise aujourd'hui, j'avais toujours tenue disponible, est
     mdiocre, mais elle suffit  mes voeux, et je vais, dans une
     retraite connue de Dieu seul, oublier les hommes, le mal qu'ils
     m'ont fait, et tcher de me faire oublier moi-mme. Lorsque vous
     recevrez cette lettre, je serai dj loin de vous, et bientt
     l'immensit des mers aura mis entre la France et moi une barrire
     difficile  franchir. Mais j'ai voulu, comme vous tes la seule
     personne au monde  laquelle je m'intresse, vous donner un avis
     que je vous prie  deux genoux de vouloir prendre en
     considration.

     Je ne sais si je me trompe, (fasse le ciel qu'il en soit ainsi),
     mais j'ai cru m'apercevoir que le marquis de Pourrires, que
     cependant vous n'avez va qu'une fois, vous inspirait cet intrt,
     prcurseur ordinaire d'un sentiment plus tendre; excusez-moi,
     madame, si je m'exprime avec aussi peu de mnagement, mais je n'ai
     pas le temps de chercher mes phrases, et je crois que la
     circonstance est assez grave pour me justifier.

     Vous rencontrerez probablement monsieur le marquis de Pourrires
     dans le monde, cela est infaillible, car si l'occasion ne se
     prsentait pas d'elle-mme, cet homme, bien qu'il m'ait donn
     l'assurance du contraire, cet homme, dis-je, saurait la faire
     natre. Eh bien! madame la comtesse, si je ne me trompe pas, et je
     crois ne pas me tromper, au nom de ce que vous avez de plus cher au
     monde, pour votre tranquillit et pour votre bonheur  venir,
     vitez ses regards, vitez de lui parler; fuyez, fuyez les lieux o
     vous pourriez le rencontrer, touffez  sa naissance un sentiment
     qui, si vous n'y prenez garde, fera le malheur de votre vie
     entire; fuyez le marquis de Pourrires, cet homme que je connais
     bien, (car les malheurs de ma vie m'ont donn le triste privilge
     de pouvoir juger les hommes); cet homme est plus dangereux que vous
     ne pouvez le penser.

     Il faudrait, pour vous dduire les raisons qui m'engagent  vous
     parler ainsi, que je vous racontasse toute l'histoire de ma vie, et
     pour cela le temps me manque, la chaise de poste qui doit me
     conduire hors du royaume de France m'attend dans la cour de ma
     maison. Lorsque je serai arriv au but du long voyage que je vais
     entreprendre, ce rcit, que je ne puis vous faire aujourd'hui, je
     vous l'enverrai, et si maintenant cette lettre vous parat
     inconsquente, lorsque vous connatrez la vie du malheureux docteur
     Matho, et le rle qu'y joue celui qui,  tort ou  raison, se fait
     appeler le marquis de Pourrires, vous trouverez, j'en suis
     d'avance convaincu, qu'en vous l'crivant je n'ai fait que
     m'acquitter d'un devoir qui m'tait impos par l'intrt si vif que
     je vous porte.

     Adieu, madame la comtesse; je vous laisse prvenue et dfendue par
     vos vertus, qui ne vous feront pas faute, si malgr les voeux bien
     sincres que ne cessera de faire pour votre bonheur, celui qui sait
     le mieux rendre justice  vos minentes qualits, vous vous
     trouviez en pril.

     J'espre tre arriv dans moins de trois mois au but de mon
     voyage, et mon premier soin sera de vous adresser une lettre, qui
     vous expliquera celle-ci, et que vous trouverez  Paris, poste
     restante, aux initiales C. D. N.

Lucie, aprs avoir lu cette lettre, sonna avec violence sa femme de
chambre, qui se prsenta tout effare dans la chambre  coucher de sa
matresse. La pauvre fille qui n'tait pas habitue  d'aussi brusques
appels, croyait qu'il tait arriv malheur  la comtesse, ou que le feu
tait  l'htel.

--Dites  mademoiselle de Beaumont de venir me parler, lui dit Lucie
d'une voix brve, et saccade.

--Mademoiselle est couche et dort sans doute depuis longtemps, rpondit
la femme de chambre; cependant, si madame la comtesse le veut
absolument, j'irai l'veiller.

--Non, c'est inutile.

Et comme la femme de chambre attendait qu'il plt  sa matresse de lui
donner des ordres.

--Vous pouvez vous retirer, lui dit brusquement Lucie; je n'ai besoin de
rien.

Madame, bien sr, vient de recevoir une bien mauvaise nouvelle, se dit
la femme de chambre en se retirant.

Lucie ne se coucha qu'aprs avoir relu plusieurs fois la lettre du
docteur Matho; son sommeil fut agit et plein de songes bizarres au
milieu desquels lui apparaissait toujours la physionomie du marquis de
Pourrires, tantt riante et gracieuse, tantt sombre et terrible.

Les premires lueurs du jour doraient  peine l'horizon, lorsque lasse
d'attendre en vain le sommeil rparateur qui s'obstinait  la fuir, elle
se jeta  bas de sa couche, se vtit  la hte d'un peignoir de
mousseline blanche, et monta chez son amie qui dormait encore
profondment.




III.--Un complot renouvel des Grecs.


Ainsi que nous venons de le dire, Laure dormait encore profondment. Sa
respiration gale, ses lvres roses qui semblaient s'tre entr'ouvertes
pour sourire et qui laissaient entrevoir un double rang de petites
perles de la plus blouissante blancheur, annonaient ce sommeil si
calme et si rparateur qui n'appartient qu' ceux d'entre nous dont
l'me ne s'est pas encore brl les ailes au souffle dvorant des
passions et qui n'est traverse que par des songes sortis par la porte
d'ivoire; songes d'enfants, songes couleur de roses, qui ne laissent
dans la mmoire que des souvenirs agrables qui font regretter le
sommeil.

Lucie s'tait arrte  quelques pas du lit de son amie, qu'elle ne
pouvait se rsoudre  veiller. Pourquoi, se disait-elle, mon sommeil
n'est-il plus aussi calme que celui de cette innocente enfant? Pourquoi
l'image de cet homme, que je n'ai vu qu'une fois, est-elle venue cette
nuit se placer sans cesse devant mes yeux? Est-ce que par hasard le
docteur Matho aurait raison? et serait-il vrai que l'intrt de
curiosit que cet homme m'a tout d'abord inspir est l'indice prcurseur
d'un sentiment plus tendre? Oh! non, cela est impossible. Je suis
l'pouse d'un homme que j'aime autant que je le respecte; je ne veux, je
ne dois penser  qui que ce soit au monde...

Aprs tre reste quelques minutes ensevelie dans de profondes et
tristes rflexions, la comtesse parut vouloir chasser les sombres
penses qui traversaient son esprit; elle s'avana sur la pointe des
pieds jusque vers le lit de Laure et dposa un baiser sur le front blanc
et pur de la jeune fille; celle-ci rveille par cette caresse, se
frotta d'abord les yeux, et lorsqu'elle eut reconnue son amie, elle lui
passa ses deux bras autour du cou, et l'attirant vers elle, elle lui
rendit avec usure la douce caresse qu'elle venait d'en recevoir.

Ces deux femmes ainsi enlaces, l'une brune, l'autre blonde, mais jeunes
et belles toutes deux, rappelaient, en formant le plus dlicieux groupe
qu'il soit possible d'imaginer, Mina et Brenda, les deux charmantes
soeurs de la ballade allemande; et pour les peindre, l'artiste le plus
exigeant les aurait laisses l o elles se trouvaient, dans une
gracieuse et frache chambre de jeune fille, claire par les joyeux
rayons d'un beau soleil, toute pleine de fleurs rares et de ces mille
riens qui nous font rver lorsqu'il nous est donn de les apercevoir,
parce que nous devinons  l'clat de leurs couleurs,  la dlicatesse de
leurs formes,  une multitude de signes qui se sentent, bien qu'ils ne
puissent pas s'exprimer, qu'ils appartiennent  une jolie femme.

--Comment! dj leve? dit Laure aprs avoir regard  une pendule de
marbre blanc place sur la chemine, entre deux coupes d'agate destines
 recevoir ses bijoux.

--C'est que j'ai beaucoup de choses  te raconter, ma chre Laure,
rpondit Lucie.

--Je parie que tu veux encore me parler de cet ennuyeux marquis de
Pourrires. Lucie, Lucie, je suis dispose  croire que ce n'est pas
seulement la curiosit qui vous fait vous intresser  cet homme.

--Tu es folle, s'cria la comtesse, qui sentit le rouge lui monter au
visage lorsqu'elle entendit son amie lui dire  peu prs ce que venait
de lui crire le docteur Matho; cependant elle rpta: tu es folle.

--Pas si folle, reprit Laure, et la preuve, c'est que tu rougis de te
voir devine.

Laure tait bien loin d'attacher  ses paroles l'importance qu'elle
paraissait vouloir y mettre; elle ne voulait que rire un instant aux
dpens de son amie: aussi fut-elle singulirement tonne lorsqu'elle la
vit se jeter entre ses bras en pleurant  chaudes larmes, et qu'elle
l'entendit lui dire d'une voix entrecoupe par les sanglots: Mon Dieu,
mon Dieu! serait-ce vrai?

--Lucie, qu'as-tu donc, grand Dieu! s'cria Laure vritablement alarme;
mais je t'assure que je ne voulais pas t'affliger; calme-toi, je t'en
supplie.

Et la jeune fille cherchait par ses caresses  rendre  son amie le
calme qu'elle paraissait avoir perdu.

--Voyons, dis-moi ce que tu as sur le coeur; ce n'est pas pour rien que
tu es venue d'aussi bonne heure dans ma chambre; parle, ma chre Lucie,
je t'coute.

La comtesse avait peu  peu recouvr du sang-froid.

--C'est parce que j'tais furieuse de te voir des ides semblables 
celles qui sont exprimes dans cette lettre, que je me suis tant
afflige, dit-elle en donnant  Laure la lettre du docteur Matho; mais
mon chagrin s'en est all aussi vite qu'il tait venu, continua-t-elle
en essayant de sourire.

--Ceci est beaucoup plus grave que je ne le pensais, rpondit Laure
aprs avoir attentivement lu la lettre crite par Matho, et je vois que
tu avais raison de considrer la rencontre de ce marquis de Pourrires
comme un vnement malheureux. Comment! notre bon docteur est forc de
quitter la France parce qu'il s'est retrouv en face de cet homme?
Lucie, Lucie, le docteur Matho est un homme d'honneur, il faut suivre
les conseils qu'il te donne; s'il t'a crit une semblable lettre, c'est
qu'il avait ses raisons pour cela.

--Mais cependant cette fuite prcipite indique que si l'un de ces deux
hommes a quelque chose  craindre, ce n'est pas le marquis de
Pourrires...

--C'est vrai; cependant je te le rpte, la lettre du docteur parat
n'avoir t crite que dans ton intrt, suis donc les conseils qu'elle
te donne. A mon tour, Lucie, je vais croire aux pressentiments; fuis le
marquis de Pourrires, vite les lieux dans lesquels tu pourrais le
rencontrer.

--Mais le puis-je? cet homme est trs-rpandu dans le monde, et je dois
ncessairement le rencontrer tt ou tard dans un des salons o nous
sommes admises.

--Tu as oubli, sans doute, que depuis le dpart de ton mari pour
l'Algrie, tu ne vas que chez la marquise de Villerbanne, et qu'il n'est
pas probable que ce soit chez elle que tu le rencontres.

--Tu te trompes; tu te souviens sans doute que ma tante nous a dit que
l'on devait lui prsenter, lors de sa prochaine soire, un cavalier dont
elle avait beaucoup connu le pre pendant l'migration?

--Eh bien!

--Je suis certaine que ce cavalier dont je n'ai pu demander le nom,
n'est autre que le marquis de Pourrires.

--Quelle ide!

--Tu verras si je me trompe.

--Mais en admettant qu'il en soit ainsi, tu peux, il me semble, ne lui
parler que si tu y es absolument force, et ne le recevoir qu'avec assez
de froideur pour lui enlever l'envie de se rapprocher de toi; rien ne
nous dit d'ailleurs qu'il sera bien empress de te parler.

--Je le dsire, et bien sincrement.

--Du reste ma chre Lucie, je n'ai pas besoin de te dire quelle est la
conduite que tu dois suivre, en admettant mme, ce que je ne puis ni ne
veux faire, que le docteur Matho ne se soit pas tromp. Le souvenir de
ce que tu dois de bonheur  l'affection si vraie de M. de Neuville, de
soins pour la conservation de la puret du nom que tu portes te dfendra
suffisamment.

Lucie serra avec force son amie contre sa poitrine:

--Tu es plus raisonnable que moi, lui dit-elle aprs l'avoir tendrement
embrasse, et cependant tu es beaucoup plus jeune.

--Oh! beaucoup plus jeune, rpondit Laure, cela te plat  dire, trois
ou quatre annes de moins, je crois, voyez-vous quelle norme
diffrence! Mais laissons toutes ces folies, je ne vois dans tout ceci
qu'une seule chose qui doive nous affliger, c'est le dpart de ce bon
docteur Matho, que pour ma part je regrette infiniment.

--Nous saurons plus tard quelles sont les raisons qui l'ont forc 
quitter si prcipitamment Paris, et la brillante position qu'il s'y
tait faite.

--Je souhaite bien sincrement qu'elles ne soient pas de nature  lui
interdire tout espoir de retour.

Aprs avoir caus quelques instants encore du sujet qui les occupait,
Lucie et Laure se rappelrent en mme temps qu'elles devaient ce jour
mme rendre une visite  la tante d'Eugnie de Mirbel, qu'elles
voulaient essayer de rconcilier avec sa nice. Elles se sparrent afin
de procder  leur toilette, et aprs le djeuner elles montrent en
voiture et se firent conduire rue du Faubourg-Saint-Denis, 56.

Madame de Saint-Preuil, ainsi se nommait la tante d'Eugnie de Mirbel,
avait depuis la brusque disparition de sa nice, dont elle n'avait connu
que plus tard le motif, vu s'augmenter les maux dont elle tait
afflige; aussi, l'affaiblissement de ses facults physiques tait tel
que ce ne fut pas sans peine que la comtesse de Neuville et Laure de
Beaumont, qui avaient eu plusieurs fois l'occasion de la voir avant la
catastrophe qui l'avait prive d'une partie de sa fortune, parvinrent 
s'en faire reconnatre.

--Je me suis souvenue, lui dit Lucie, aprs les compliments d'usage
entre gens bien ns, qui se revoient aprs une longue absence, que mon
pre avait eu l'honneur d'tre de vos amis, et j'ai voulu vous prier
d'agrer les hommages de sa fille; croyez, madame, que depuis longtemps
dj je me serais acquitte de ce devoir, mais ce n'est qu'hier qu'une
personne, que je suis surprise de ne pas voir auprs de vous, et que
j'ai rencontre par hasard, m'a indiqu votre demeure.

La comtesse prvoyait bien, et c'tait pour amener cette question
qu'elle s'tait exprime ainsi, que madame de Saint-Preuil lui
demanderait quelle tait la personne dont elle entendait parler. Ce fut
en effet ce qui arriva.

--Et quelle est cette personne, dit madame, de Saint-Preuil?

--Mais Eugnie, mon amie de pension, ne le savez-vous pas? rpondit
madame de Neuville, qui cherchait  deviner sur les traits de la bonne
vieille femme, l'effet que devait produire le nom qu'elle venait de
prononcer.

Madame de Saint-Preuil fut tellement saisie qu'elle demeura quelques
instants avant de pouvoir articuler une parole; mais un clair de joie
vint illuminer ses traits fltris par la douleur, et elle s'cria:

--Ma nice! vous avez vu ma pauvre nice? oh! je vous en prie, madame la
comtesse, conduisez-moi auprs de cette ingrate enfant, ce n'est
qu'aprs l'avoir longtemps presse contre mon coeur, que je la gronderai
de ce qu'elle a mieux aim fuir que de confier ses peines  sa seconde
mre.

Eugnie tait pardonne, la comtesse n'avait donc plus besoin de
dissimuler davantage; elle raconta alors  madame de Saint-Preuil tout
ce qui tait arriv  son amie depuis qu'elle avait quitt la maison de
sa tante jusqu'au moment actuel.

--Pauvre Eugnie, elle a d bien souffrir, dit la bonne madame de
Saint-Preuil aprs avoir attentivement cout ce rcit, et que je vous
remercie madame la comtesse de ce que vous avez bien voulu faire pour
elle; mais partons de suite, de grce, je brle du dsir de l'embrasser,
je sens que la joie m'a rendu toutes mes forces, et puis j'ai de bonnes
nouvelles  lui annoncer,  cette chre enfant.

La comtesse ne pouvait ni ne voulait rsister  d'aussi touchantes
prires; aide de Laure, elle soutint jusqu' sa voiture madame de
Saint-Preuil, qui n'avait mme pas pris le temps de changer de toilette,
et elle donna l'ordre  son cocher de les conduire chez Eugnie de
Mirbel.

Durant le trajet trs-court qui spare le faubourg Saint-Denis de la rue
Ribout, o demeurait Eugnie, madame de Saint-Preuil raconta en peu de
mots  la comtesse de Neuville et  son amie les vnements qui avaient
suivi la fuite d'Eugnie.

La destine de celle-ci et t tout autre si elle tait reste chez sa
tante seulement un jour de plus; en effet, pendant la soire du jour qui
suivit celui qu'elle avait choisi pour fuir, Edmond de Bourgerel qui (le
lecteur sans doute l'a dj devin) n'avait jamais eu l'intention de
l'abandonner, arriva chez madame de Saint-Preuil au moment o celle-ci,
qui, ainsi que nous venons de le dire, ne savait  quel motif attribuer
la disparition de sa nice, tait plonge dans le plus profond
dsespoir.

Voici ce qui tait arriv  Edmond de Bourgerel.

Nous avons entendu madame de Neuville dire  Eugnie de Mirbel qu'il
existait malheureusement des gens qui vouaient une haine implacable 
ceux auxquels ils n'avaient pu faire tout le mal qu'ils projetaient. La
jolie comtesse disait alors une grande vrit  l'appui de laquelle elle
aurait pu citer, si elle les avait connus, les vnements arrivs 
Edmond de Bourgerel.

Le comte de D*** tait un homme de la trempe de ceux dont nous venons de
parler; aussi, ce vieux dbauch, furieux de ce que ce jeune homme tait
venu empcher la russite du projet dont Eugnie de Mirbel devait tre
la victime, et de ce qu'il en avait reu en change d'une gratignure,
dont il ignorait les suites funestes, une blessure assez considrable,
avait-il jur qu'Edmond lui payerait tt ou tard les affronts qu'il en
avait reus; mais que pouvait-il faire  ce jeune homme qui, ainsi qu'il
en avait eu la preuve, tait trs-capable de se dfendre, et quel moyen
devait-il employer pour le perdre? Le comte de D*** n'en savait rien,
cependant il ne se dcouragea pas.

Le comte de D***, bien qu'il ft le dernier rejeton d'une trs-ancienne
et trs-noble famille, n'tait rien autre chose que le chef ignor d'une
des mille polices occultes qui sont charges de veiller au salut du char
de l'Etat (style de l'ancien _Constitutionnel_), ce qui n'empche pas le
susdit char d'tre quelquefois passablement embourb. Hlas! oui, le
dernier descendant d'une famille dont la noblesse datait du temps de
Charlemagne, celui dont les aeux avaient combattu en Palestine, puisait
 pleines mains dans la caisse des fonds secrets, et malheureusement il
n'tait pas le seul; nous connaissons plus d'un gentilhomme de noble
souche, plus d'une aimable comtesse du faubourg Saint-Germain, qui se
font payer fort cher, par la police, les services qu'ils lui rendent.

Le comte de D***, raisonnant du reste comme tous les mouchards prsents,
passs et  venir, se dit, lorsque la pense de nuire  Edmond de
Bourgerel lui vint  l'esprit, que si l'on cherchait bien dans la vie
intime du premier homme venu, on devait y trouver au moins une action
qui, si elle n'tait pas coupable, pouvait, soit en tant prsente sous
un certain jour, soit tant accompagne de quelques faits vrais ou
supposs, avoir les apparences de la culpabilit; ayant ainsi raisonn,
le comte de D*** fit venir devant lui un de ses estafiers, et aprs lui
avoir promis la plus mirifique des gratifications, il le chargea
d'_clairer_, style du mtier, toutes les dmarches de M. de Bourgerel,
dont il devait chaque soir lui rendre compte.

L'estafier partit plein d'ardeur pour s'acquitter de la mission qui
venait de lui tre confie. Malheureusement pour lui, dame Nature, qui
n'est pas toujours prodigue de ses dons, l'avait gratifi d'un visage
qui ne pouvait appartenir qu' un homme de sa profession et qui ne
pouvait tre oubli une fois qu'il avait t vu, de sorte que vers le
soir du premier jour, Edmond, qui voyait sur ses talons, au moment o il
allait rentrer chez lui, la mme ignoble face qu'il y avait remarque le
matin lorsqu'il en tait sorti, alla droit  elle et lui demanda ce
qu'elle dsirait;  cette question formule en termes qui n'admettaient
qu'une rponse catgorique, l'estafier ne sut que rpondre, et M. de
Bourgerel qui n'tait pas, ainsi que nos lecteurs ont dj pu s'en
apercevoir, dou d'une patience vanglique, le prenant pour un de ces
industriels famliques qui cultivent avec assez de succs la montre et
le foulard, crut devoir faire faire  sa canne une assez longue
promenade sur ses paules.

Le comte de D***, aprs avoir adress  son estafier les reproches que
mritait sa maladresse, envoya chercher, pour lui confier la mission
dont n'avait pu s'acquitter celui qu'il venait d'en charger, le plus
madr de ses satellites; celui-ci n'tait gure moins laid que
l'estafier dont nous venons de parler, mais il tait si petit et si
grle, il savait si bien se glisser, sans se laisser apercevoir, par la
plus petite ouverture, que ses collgues, rendant justice  ses talents,
l'avaient surnomm _Passe-Partout_.

--Ecoutez, Passe-Partout, lui dit le comte de D***, aprs avoir expliqu
 ce digne personnage ce qu'il avait  faire, je vous charge d'une
mission dlicate; mais vous vous en montrerez digne ainsi que de la
magnifique rcompense qui vous sera donne si vous savez viter une
msaventure semblable  celle qui est avenue  votre collgue; allez, et
souvenez-vous que c'est un coupable qu'il me faut.

Passe-Partout,  partir de ce moment, s'attacha aux pas d'Edmond de
Bourgerel; partout o il allait, il allait; et chaque soir, il rendait
compte  son noble patron des dmarches quotidiennes du jeune homme; le
comte mettait, aprs l'avoir lu, chaque rapport dans un carton  ce
destin, et le lendemain un homme dou d'un physique et vtu d'un
costume appropris au rle qu'il devait jouer, tait charg de chercher
le mot de l'nigme dont Passe-Partout la veille avait propos la
solution.

Les premires dmarches de ces mystrieux explorateurs n'apprirent au
comte que des choses parfaitement insignifiantes, et dont, malgr toute
sa bonne volont, il lui tait impossible de tirer parti. Ainsi Edmond,
qui  ce moment ne pensait qu' se marier, ne s'occupait d'autre chose
que de monter sa maison; et n'avait de relations qu'avec des marchands
de meubles, tapissiers, et autres individus de cette sorte, et sitt
qu'il le pouvait, il rentrait chez lui, o,  la grande satisfaction de
Passe-Partout, qui avait tabli son observatoire dans la boutique d'un
marchand de vins, situe vis--vis de la porte cochre de la maison
qu'il habitait, il passait la plus grande partie de son temps.

Le comte lass de chercher, sans pouvoir la trouver, l'occasion de nuire
 son ennemi, allait donner l'ordre  ses _mouches_ de cesser leurs
dmarches, lorsque l'une d'elles lui remit un rapport qui lui arracha
une exclamation qui exprimait  la fois la surprise et la satisfaction.

Le comte donna  l'agent qui venait de lui remettre ce rapport une
gratification proportionne au rang qu'il occupait dans la hirarchie
policire, et comme ce rang n'tait pas trs-lev, la gratification
tait des plus exigus; cependant le mouchard s'en montra satisfait, il
se hta d'aller chez le marchand de vin le plus voisin, o il absorba
une telle quantit de liquide et fit tant d'aimables folies, qu'il ne
dut qu' sa qualit d'employ du gouvernement la faveur de ne pas aller
coucher  la salle Saint-Martin.

Le comte, de son ct, vtu d'un costume qui avait emprunt quelque
chose de sombre  la gravit de la circonstance, et muni du fameux
rapport qu'il avait, aprs l'avoir corrig et considrablement
augment, transcrit de sa plus belle criture sur une feuille de papier
Tellire, d'une blancheur clatante, fit atteler les chevaux  son
carrosse, et se fit conduire chez une Excellence, qu'il arracha aux
douceurs d'un entretien secret avec une jolie solliciteuse.

L'Excellence tait d'assez mauvaise humeur lorsqu'elle entra dans le
salon o l'attendait le comte de D***, et il y avait bien de quoi, si
vraiment c'est un crime irrmissible que de dranger l'honnte homme qui
dne, c'en est un bien plus grand que celui de venir, visiteur importun,
arracher  ses graves mditations, l'homme d'Etat qui, du fond de son
cabinet, veille au salut de l'empire.

L'Excellence donc tait de trs-mauvaise humeur, et la rception qu'elle
fit au comte de D*** s'en ressentit.

--Ah! vous voil, M. le comte de D***, lui dit-elle, vous arrivez
vraiment dans un moment bien inopportun; je travaillais lorsqu'on est
venu me dire que vous tiez l, et que ce que vous aviez  me
communiquer ne pouvait pas souffrir le moindre retard. Voyons, de quoi
s'agit-il? et soyez bref, j'ai hte d'aller me remettre au travail.

--Monseigneur, reprit le comte de D*** (si nos lecteurs nous font
observer que nous commettons ici un _lapsus lingu_, attendu que depuis
plusieurs annes le monseigneur n'appartient, en France, qu'aux princes
de la famille rgnante, nous leur rpondrons que jamais Excellence, ne
s'est fche de ce qu'on la monseigneurisait), en s'inclinant aussi bas
que le lui permettait le corset dans lequel il avait emprisonn son
buste, je sais que tous vos moments sont consacrs au service du roi, et
que vous vous occupez sans cesse du bonheur de la France, c'est pour
cela que j'ai pris la respectueuse libert d'insister pour qu'on vous
dranget; car, quelque grave que soit le sujet dont vous vous occupiez,
il l'est moins, je ne crains pas de le dire, que celui qui m'amne prs
de vous.

--Ce dbut solennel m'annonce en effet quelque chose, rpondit
l'Excellence qui venait, en soupirant, de prendre le parti d'couter
jusqu'au bout le comte de D***. Veuillez, monsieur le comte, prendre la
peine de vous asseoir, je vous coute.

L'Excellence tait assise dans une vaste bergre, le comte de D*** prit
un sige plus modeste, et lorsque l'huissier de service se fut, sur un
signe de son matre, retir du salon, il commena ainsi:

--Monseigneur, nous marchons sur un volcan.

--Je sais cela depuis longtemps, rpondit l'Excellence.

--Vous savez aussi que toutes les passions mauvaises battent en brche
chaque jour toutes nos institutions, et qu'il n'est si haute position
qui ne soit journellement attaque par elles.

--Passons, passons, je vous prie, je sais encore cela, je ne suis pas
plus que mes collgues  l'abri des attaques des folliculaires des
divers partis qui nous font la guerre; mais, grce  Dieu, leurs
bordes, leurs coups d'pingles et leurs bigarrures ne m'empchent pas
de dormir.

--La situation grave, excessivement grave dans laquelle nous nous
trouvons, fait un devoir  tous les honntes gens de servir par tous les
moyens en leur pouvoir une administration qui comprend aussi bien que le
fait celle  la tte de laquelle vous tes plac, les besoins du pays;
c'est seulement pour cela, monseigneur, que je me suis dtermin  vous
offrir mon concours.

--Que vous ne refusiez pas  mon prdcesseur, et que probablement vous
accorderez  mon successeur s'il veut y mettre le prix. Mais passons, je
vous prie. Vous avez, m'avez-vous fait dire, quelque chose de
trs-important  me communiquer, et jusqu' prsent vous ne m'avez
entretenu que de fariboles...

--Ces prambules taient ncessaires, car je tiens essentiellement  ce
que vous soyez bien convaincu que ce n'est point l'amour d'un vil mtal
qui dtermine un homme comme moi  vous rendre quelques services.

--Nous savons, M. le comte, que vous tes le plus parfait modle de
dsintressement; mais faites-moi connatre, je vous en prie, le sujet
qui vous a amen prs de moi.

--Eh bien, monseigneur, les jours du roi sont menacs.

--L'Excellence, qui jusqu' ce moment n'avait prt qu'une trs-lgre
attention aux discours du comte de D***,  l'audition des dernires
paroles qu'il venait de prononcer, se leva brusquement de son sige:

--Ceci est trs-grave, M. le comte; mais tes-vous bien sr de ce que
vous avancez?

--Trs-sr, monseigneur, et ce n'est pas sans peine, je vous en donne
l'assurance, que je me vois forc d'apprendre  votre Excellence que le
chef du complot dont infailliblement notre monarque aurait t la
victime si nous ne l'avions dcouvert, est un jeune officier de notre
valeureuse arme d'Afrique, actuellement  Paris, en cong de
convalescence.

--Et quel est le nom de cet officier?

--Edmond de Bourgerel.

--Mais ce nom est celui d'un des plus braves officiers de notre arme
d'Afrique, et je ne puis croire...

--Si monseigneur veut bien jeter un regard sur le rapport que voici,
tous ses doutes seront levs.

L'Excellence prit le rapport que lui tendait le comte de D***. Voici en
quels termes tait conue cette pice, qui, malgr les corrections,
interpolations, suppressions et augmentations du comte de D***, avait
cependant conserv quelques signes de sa crapuleuse origine; on pouvait,
aprs en avoir fait une lecture attentive, deviner qu'elle avait t
crite avec une plume de dindon mal taille, sur la table la plus
boiteuse d'un cabaret borgne, entre un litre  16 et les os
consciencieusement rongs d'une livre de ctelettes de porc  la sauce
piquante[503].

--J'tais ce matin avec Passe-Partout.....

--Qu'est-ce que ce Passe-Partout? demanda l'Excellence, aprs avoir
regard la dernire page du rapport, qui tait sign Bon-OEil, et de qui
tenez-vous ceci?

--Passe-Partout est un charmant jeune homme qui a dissip la fortune que
lui avait laisse son pre. Son nom est un des plus illustres de la
priode impriale. Bon-OEil est le fils unique d'un gentilhomme de la
basse Normandie, qui s'est trouv compromis lors des derniers
vnements de la Vende. Ces deux hommes servent bien, mais ils cotent
fort cher.

J'tais avec Passe-Partout ce matin, au lieu et  l'heure indiqus,
afin de voir sortir de chez lui l'individu signal (monsieur Edmond de
Bourgerel, capitaine au premier rgiment des chasseurs d'Afrique). Nous
n'attendmes pas longtemps. Vers dix heures il sortit. Aprs avoir t
de nouveau chez les trois marchands qui vous ont t signals dans les
rapports prcdents, il se rendit sur le boulevard des Italiens, et
pendant environ une heure il se promena devant le passage de l'Opra en
fumant un cigare. Nous conjecturmes qu'il attendait l quelqu'un; et
effectivement nous ne nous trompions pas, car au moment o sans doute,
impatient d'attendre, il allait se retirer, il fut abord par un
individu que sa physionomie et son costume nous ont de suite fait
reconnatre pour un ennemi du gouvernement; il tait en effet coiff
d'un chapeau gris et porteur d'une chevelure trs-longue et d'une barbe
paisse qui lui descendait jusque sur la poitrine.

Aprs avoir caus quelques instants sur le boulevard, ils se sparrent
aprs s'tre serrs la main et prirent chacun une direction oppose.
Suivant les instructions que j'avais reues, je quittai Passe-Partout et
je me mis sur les traces de l'individu dont je viens de vous signaler
l'aspect anarchique.

Il se rendit d'abord dans une maison de la rue Lepelletier o il resta
quelques minutes et dont il sortit accompagn d'un individu qui avait
l'air un peu moins conspirateur que lui, mais qui cependant ne doit pas
tre un ami du gouvernement, car il portait un oeillet rouge  sa
boutonnire. De la rue Lepelletier, ces deux individus allrent rue de
la Chausse-d'Antin, et s'arrtrent au caf qui fait le coin de la rue
Neuve-des-Mathurins, o ils prirent un troisime conspirateur qui les y
attendait. (Ce n'est pas sans raison que je dis conspirateur, ainsi que
va vous le prouver la suite de ce rapport.)

De la rue de la Chausse-d'Antin,  celle Fontaine-Saint-Georges, il
n'y a pas loin; aussi ils ne mirent pas beaucoup de temps pour arriver
devant la maison qui porte sur cette rue le numro 20, et dans laquelle
ils entrrent tous trois. Aprs avoir attendu environ une heure devant
cette maison dans laquelle je vis entrer l'homme du faubourg Saint-Denis
et plusieurs individus de mauvaise mine, n'en voyant sortir personne, et
ne doutant plus que ce ne ft l qu'tait le sige de la conspiration,
Passe-Partout, qui tait venu sur les pas de l'homme du faubourg
Saint-Denis, me dit que nous ferions bien de nous introduire, si nous le
pouvions, dans la maison en question et que peut-tre nous pourrions
entendre quelque chose de bon  savoir. Comme il n'y a pas de concierge
dans cette maison, nous nous dterminmes, au risque de passer pour ce
que nous ne sommes pas  y entrer, et aprs avoir suivi une assez longue
alle qui nous conduisit dans une espce de jardin, nous arrivmes prs
d'un petit corps de btiment dans lequel, selon toute apparence, les
conspirateurs devaient tre runis.

Nous ne nous tions pas tromps; ils taient en effet dans une pice du
rez-de-chausse de ce corps de btiment, et comme les fentres en
taient ouvertes (sans doute  cause de la grande chaleur qu'il
faisait), une bonne partie de leurs paroles pouvait arriver jusqu'
nous.

Nous nous plames le mieux que cela nous fut possible pour couter, et
voici  peu prs ce que nous entendmes.

--Ainsi, tu ne veux rien changer  ton plan, dit l'un deux.

--Non, rpondit celui auquel on venait de s'adresser et qu' sa voix
nous reconnmes pour tre celui du faubourg Saint-Denis, mon plan est
sage, parfaitement conu.

--Mais songe donc que faire tuer le roi au milieu de ses gardes, c'est
mettre le chef de la conjuration dans un pril dont on pourra trouver
extraordinaire qu'il parvienne  se tirer.

--Mais pourquoi? dit un autre. Lorsqu'il frappera le tyran, il sera
vtu de son uniforme, de sorte qu'il y aura ncessairement un moment
d'hsitation parmi les soldats qui n'oseront de suite porter la main sur
un de leurs chefs, ce qui donnera le temps d'agir aux autres conjurs.

--C'est gal; frapper le roi au milieu de son escorte, c'est scabreux.

--Laisse donc. La proclamation qui est pleine de belles priodes
enlvera le public; et puis si je change cela, il me faudra changer bien
d'autres choses encore, et ma foi! je n'ai pas le temps; laissons donc
les choses comme elles sont.

--Eh bien! va comme il est dit; du reste, tu peux compter que nous te
donnerons tous, au moment du danger, un fameux coup de main.

Les deux agents du comte, aprs avoir expliqu  leur noble patron
comment ayant t forcs de quitter prcipitamment le lieu o ils se
trouvaient pour chapper aux regards des conspirateurs qui s'taient
rpandus dans le jardin, terminaient leur rapport en sollicitant la
rcompense  laquelle leur donnait droit la merveilleuse dcouverte
qu'ils venaient de faire.

--Eh bien! monseigneur, dit le comte de D*** lorsque l'Excellence eut
achev la lecture de ce qui prcde.

--Ceci est en effet trs-grave, et je crois que nous ne saurions trop
nous presser d'agir; il faut ds aujourd'hui faire arrter tous les
conjurs.

--Mais nous ne le pouvons; un seul nous est connu c'est le sieur Edmond
de Bourgerel. Il rsulte des renseignements que j'ai fait prendre, que
la maison dans laquelle a eu lieu la runion  la suite de laquelle les
conjurs sont convenus de leurs faits, est habite par un artiste qui
depuis plus de six mois voyage en Suisse et qui parat tout  fait
tranger  la conspiration. C'est un de ses amis  qui il a confi la
garde de son logement, qui le fait servir aux conciliabules, et
malheureusement on n'a pu savoir le nom de cet homme.

--Mais comment faire alors? s'cria l'Excellence en se frappant le front
d'un air dsespr.

Je pense, rpondit le comte D***, que le meilleur moyen est de faire
arrter secrtement le capitaine Edmond de Bourgerel, que l'on tiendra
au plus rigoureux secret jusqu' ce qu'il ait fait connatre ses
complices.

--Je suis de votre avis, monsieur le comte, et je vais de suite donner
des ordres en consquence.

L'Excellence, en effet, se plaa devant un bureau, et crivit une
missive qu'elle fit porter  l'instant mme et un bon d'une somme assez
rondelette que le comte de D*** s'empressa d'aller se faire payer.

Le lendemain, le pauvre Edmond de Bourgerel, qui conspirait en effet,
mais seulement contre les rgles de la potique d'Aristote, fut happ
dans la rue par une escouade nombreuse de porte-triques, commande par
l'illustrissime Passe-Partout; jet dans un fiacre, conduit  la
prfecture de police et dpos dans une petite pice obscure, o on le
laissa plusieurs jours avant de venir l'interroger.

Le malheureux jeune homme ne savait  quoi attribuer son arrestation, il
tait bien loin de supposer que c'tait parce qu'il avait runi
plusieurs de ses amis, afin de leur lire un drame, qui, selon lui,
devait damer le pion  tous ceux des grands faiseurs, qu'il se trouvait
renferm dans une _tour obscure_.

Il lui fut enfin permis de se dfendre. Lorsqu'on lui fit connatre les
motifs qui avaient provoqus son arrestation, ce qu'on fut forc de
faire, par l'excellente raison que, ne sachant rien, il ne pouvait rien
dire; l'immense clat de rire qu'il ne put retenir, malgr le chagrin
qu'il prouvait de se sentir dtenu depuis si longtemps pour un aussi
futile motif, dconcerta quelque peu son interrogateur, dont la
stupfaction fut porte  son comble lorsque Edmond lui eut fait
connatre l'objet dont on s'tait occup  la runion de la rue
Fontaine-Saint-Georges.

Ce n'est pas sans peine que l'on se dtermine  lcher les fils au bout
desquels on esprait pouvoir attacher un bon petit complot, susceptible
de fournir la matire ncessaire  la confection d'une quantit
raisonnable de rapports, actes d'accusation, rquisitoires et autres
pices d'loquence; aussi il fallut qu'avant d'tre mis en libert,
Edmond de Bourgerel ft entendre tous ses prtendus complices.

Lorsqu'il fut prouv, dmontr, avr qu'il n'tait coupable que d'un
drame en cinq actes et onze tableaux, on le mit poliment dehors en lui
demandant pardon de la libert grande, aprs toutefois lui avoir fait
observer que si au lieu de vouloir marcher sur les traces des Hugo et
des Dumas, il s'tait born  tudier la thorie du service en campagne
et le trait des fortifications de Vauban, le malheur dont il se
plaignait ne lui serait pas arriv.

C'tait lui dire en termes polis, qu'il devait s'estimer trs-heureux
d'en tre quitte  si bon march. Edmond comprit parfaitement cela, et,
bien qu'il et pass plus de deux mois en prison, dont un et demi au
plus rigoureux secret, il se tut et fit bien.

Son premier soin en sortant de prison, fut de chercher Eugnie, car il
savait quel tait le motif qui avait dtermin la malheureuse jeune
fille  fuir de chez sa tante; mais toutes les dmarches qu'il put
faire, toutes celles que fit madame de Saint-Preuil,  laquelle il avait
cru devoir confier; (en assumant sur sa tte une faute que les grands
parents sont toujours disposs  pardonner, lorsqu'on offre de la
rparer), ce qui s'tait pass pendant le voyage de Pronne, toutes ces
dmarches, disons-nous, avaient t inutiles; madame de Saint-Preuil et
Edmond de Bourgerel n'attendaient plus que de la bont de Dieu le retour
de celle qu'ils chrissaient tous deux  des titres diffrents, lorsque
le jeune officier reut du ministre de la guerre l'ordre de rejoindre
son rgiment.

Il ne partit qu'aprs avoir bien recommand  madame de Saint-Preuil de
lui crire aussitt que le hasard lui aurait fait retrouver Eugnie, lui
promettant que son premier soin serait d'accourir  Paris, quand mme il
se verrait forc de donner sa dmission.

Tout ce que nous venons de raconter succinctement  nos lecteurs,
madame de Saint-Preuil, qui dj l'avait dit  madame de Neuville, la
rpta  sa nice avec infiniment plus de dtails.

Nous n'essayerons pas de peindre la joie d'Eugnie de Mirbel, lorsque sa
tante, aprs lui avoir accord son pardon, lui et donn l'assurance
qu'elle pouvait encore esprer des jours heureux. Nous dirons seulement
que la comtesse de Neuville et Laure de Beaumont taient aussi heureuses
que l'tait leur amie, qui ne pouvait se lasser de les embrasser, et qui
ne les quittait que pour retourner prs de sa tante  laquelle le
contentement paraissait avoir rendu la sant, et qui avait pris entre
ses bras sa petite nice,  laquelle elle prodiguait les plus touchantes
caresses.

Lucie et Laure devinrent que la bonne madame de Saint-Preuil et Eugnie
de Mirbel, devaient avoir beaucoup de choses  se dire; elles se
retirrent, heureuses d'avoir opr un rapprochement dont le rsultat
devait tre le bonheur de leur amie.




IV.--Rencontre.


Le salon de madame la marquise de Villerbanne, ainsi que nous l'avons
dit ailleurs, tait un terrain neutre sur lequel se rencontraient
souvent les reprsentants le plus distingus des opinions religieuses,
politiques ou littraires, qui se partagent le monde; mais l ils
taient forcs de vivre en bonne intelligence et de se rappeler sans
cesse qu'avant d'tre de telle communion, de telle opinion on de telle
cole, ils devaient tre hommes du monde, et qu'ils ne devaient pas au
grand dplaisir des dames et de ceux qu'une profession de foi, une
dissertation sur le dernier projet de loi et une querelle littraire
renouvele de Vadius et de Trissotin, ne sduisent que mdiocrement,
transformer en une arne le salon d'une femme qui voulait, avant tout,
que l'on s'amust chez elle.

Que l'on ne croie pas cependant que l'on ne devait, chez madame de
Villerbanne, s'occuper que de futilits; cette dame, bien que dj ge,
tait trop du sicle pour qu'il en ft ainsi: elle permettait la
discussion, pourvu qu'elle ft calme et de nature  intresser ceux qui
n'y prenaient point part; elle tolrait mme le combat, lorsque les
combattants ne se servaient que d'armes courtoises, et que les
spectateurs, ou plutt les auditeurs, ne devaient pas attraper de
blessures; aussi le salon de madame de Villerbanne tait-il
trs-recherch, car les lieux semblables sont rares, et lorsqu'ils
existent, tout le monde leur rend justice, quoique bien peu de personnes
se montrent dignes d'y tre longtemps admises.

Ces derniers mots demandent une explication que nous allons nous
empresser de donner  nos lecteurs, afin que ceux d'entre eux, auxquels
leur fortune permet de recevoir, puissent user, si bon leur semble, de
la recette employe par madame de Villerbanne pour se composer une
socit agrable.

On tait trs-facilement admis chez la marquise de Villerbanne; cette
dame recevait avec cette grce, cette affabilit qui n'appartiennent
qu' un trs-petit nombre de personnes, tous ceux qui lui taient
prsents, et il n'est pas ncessaire de dire qu'on ne lui prsentait
que des gens que leur nom et leur position dans le monde rendaient
dignes de cet honneur. Mais la marquise avait adopt une rgle dont
elle ne se dpartait qu'en faveur de se intimes, c'est--dire qu'une
prsentation chez elle, ne donnait le droit  celui qui l'avait obtenue
de se prsenter de nouveau, que si pralablement une lettre d'invitation
lui avait t adresse: tout le monde savait cela, et chacun se
soumettait  cette rgle, que les lus trouvaient fort sage, et dont
ceux qui n'avaient pas t favoriss songeaient seuls  se plaindre.

Si maintenant, suivant notre habitude, nous essayons de donner  nos
lecteurs une ide du salon de la marquise de Villerbanne, nous dirons
que c'tait une de ces vastes pices comme il n'en existe plus que dans
les htels du faubourg Saint-Germain et de la place Royale, dans
lesquelles on respire  l'aise; qu'il tait orn de panneaux en bois de
chne sculpt, ce qui, suivant nous, vaut infiniment mieux que toutes
les moulures en carton-pte rcemment mises  la mode; et de grandes et
belles glaces, vritables chefs-d'oeuvre des manufactures royales,
surmontes, ainsi que le dessus des portes, de mdaillons entours de
guirlandes en bois dor, sur lesquels un lve de Boucher avait peint
les plus gracieuses bergeries qu'il soit possible d'imaginer. Nous
dirons encore que la chemine en marbre vert de mer, tait d'une
capacit assez vaste pour qu'il ft possible  plus de dix personnes de
se placer devant sans se gner, lorsque l'on tait en petit comit, et
que sur cette chemine on avait pos une magnifique pendule de Boule
qui, toute vieille qu'elle tait, valait bien les chefs-d'oeuvre modernes
des Denire et des Thomire.

Nous savons que madame de Villerbanne, aprs avoir un peu grond Lucie
de ce qu'elle tait reste un certain laps de temps sans aller la voir,
lui avait fait promettre d'assister  une fte qu'elle allait
incessamment donner  toutes les personnes admises ordinairement chez
elle.

Cette fte devait tre trs-brillante, car la marquise, dont le salon
tait, cette anne, rest ouvert un peu plus tard que les annes
prcdentes, voulait clore dignement la saison d'hiver, et donner  ceux
qui devaient y assister l'envie d'en voir souvent de semblables; elle
n'avait donc rien nglig de tout ce qui pouvait ajouter quelque chose 
l'attrait dj si grand dont tait dou son salon. Ainsi elle avait
voulu que les artistes les plus distingus vinssent l'embellir de leurs
talents, et tous ceux auxquels elle s'tait adresse lui avaient promis
leur concours avec empressement; car ils savaient tous que, bien qu'ils
dussent recevoir chez la marquise de Villerbanne le juste tribut que les
gens riches doivent payer  ceux qui veulent bien les amuser quelques
instants, cette noble dame, comme du reste presque tous ceux de la
classe  laquelle elle appartenait, tait trop de son sicle pour leur
refuser les gards qui sont dus en toute circonstance  des talents
minents, possds souvent par des hommes dous du plus noble caractre,
et que chez elle ils seraient traits sur le pied de la plus parfaite
galit.

Prions ici nos lecteurs de nous permettre une petite observation.
Beaucoup d'entre eux ont t  mme, sans doute, de remarquer que ce
n'tait pas les gens qui avaient le plus de naissance, qui, dans les
relations ordinaires de la vie, apportaient le plus de morgue et de
sotte fiert, et qu'un confident du tlgraphe, un prince de la banque,
un loup-cervier, comme on voudra le nommer, tait souvent trs-insolent
(notons en passant, qu'ainsi que nous l'avons dj dit plusieurs fois,
il n'y a point de rgles sans exceptions), tandis qu'un noble descendant
des Montmorency ou des Rohan, tait au contraire infiniment poli. Cette
diffrence d'tre a d singulirement tonner ceux d'entre eux qui,
levs  l'cole du vieux libralisme se sont nourris de la lecture de
l'antique _Constitutionnel_ qui, entre choses curieuses, a d leur
apprendre que tous ceux qui portaient un noble nom taient des
vieillards poudrs  blanc et coiffs  l'oiseau royal, ou des
douairires portant mouches et vertugadins, toujours prts  jeter au
visage de ceux qui, n'ayant pas le bonheur d'tre de noble race, taient
admis devant eux les pithtes de manant et de malotru.

Lucie de Neuville aurait bien voulu se dispenser d'assister  la fte de
madame de Villerbanne, car, ainsi que nous l'avons dit, elle tait
persuade que la personne dont sa tante lui avait parl sans paratre du
reste y attacher une bien grande importance, n'tait autre que le
marquis de Pourrires, et ce qu'elle craignait par-dessus, tout, c'tait
de se trouver vis--vis de cet homme qu'elle craignait dj avant
d'avoir reu la lettre du docteur Matho, et auquel cependant, par une
de ces inexplicables bizarreries du coeur humain qui chappent 
l'analyse, elle ne pouvait s'empcher de s'intresser.

Mais tous les petits moyens qu'elle employa pour se soustraire 
l'obligation qui lui tait impose, chourent successivement devant la
volont de sa tante, volont  laquelle, du reste, elle ne pouvait
ouvertement rsister, et devant les prires de Laure, qui, toute
raisonnable qu'elle tait, ne se serait pas vue sans prouver une bien
grande contrarit, prive du plaisir qu'elle se promettait de prendre
au dernier bal de la saison.

Et maintenant entrons dans le salon de l'htel de Neuville, o nous
allons trouver Lucie et Laure qui ont mis la dernire main  leur
toilette, et qui attendent pour partir qu'on vienne les prvenir que les
chevaux sont  la voiture.

Les deux femmes sont mises  peu prs de la mme manire; elles ont
toutes deux une robe de crpe blanc, un dessous en satin de mme
couleur; seulement, tandis que Laure n'a par sa tte que de quelques
fleurs qui, toutes fraches qu'elles sont, le sont encore moins qu'elle,
et orn son cou d'un simple collier de perles, Lucie  laquelle sa
position de femme marie permet un plus grand luxe, est pare des plus
beaux diamants du monde.

--On dirait vraiment que nous sommes les deux soeurs, dit Laure, qui
avait amen Lucie devant la grande glace place au-dessous de la
chemine.

--Mais ne le sommes-nous pas? rpondit la comtesse.

--C'est vrai, nous nous aimons autant que si nous tions du mme sang,
et pour ma part, je suis bien certaine qu'il en sera toujours ainsi.

--Chre Laure!

--Mais conois-tu quelque chose  cela! ajouta Laure qui venait de jeter
les yeux sur la pendule, il est plus de dix heures, et ce maudit Paolo
ne vient pas nous dire que les chevaux sont attels.

Et comme elle allongeait la main vers la sonnette, Lucie l'arrta et lui
dit:

--Tu es donc bien presse d'aller  ce bal?

Mais sans doute, rpondit Laure; c'est le dernier de la saison, et il
sera, dit-on, trs-brillant. Mais toi-mme, n'es-tu pas charme de
trouver une occasion de te distraire un peu?

--Je t'avoue que si je n'avais pas eu la crainte de mcontenter ma bonne
tante, et que si j'avais pu me dterminer  te priver d'un plaisir
auquel tu parais beaucoup tenir, je serais aujourd'hui reste chez moi;
car je crains toujours que cet individu dont ma tante m'a parl, ne soit
le marquis de Pourrires.

--Lucie, Lucie, dit Laure, vous savez qu'il a t convenu entre nous que
vous ne parleriez plus de cet individu dont vous vous occupez beaucoup
trop.

--Tu as raison; mais si cependant l'vnement vient me prouver que mes
pressentiments taient fonds, que faudra-t-il que je fasse?

--Eh! mon Dieu! ne point parler  ce marquis,  moins que tu n'y sois
absolument force, et dans ce cas tu n'ignores pas qu'il est une
certaine manire de prouver aux gens qu'ils nous sont dsagrables, sans
qu'il soit ncessaire de manquer aux lois de la bonne compagnie.

--Je suivrai ton conseil, ma chre Laure.

La conversation des deux amies fut  ce moment interrompue par Paolo qui
vint leur annoncer que la voiture tait prte.

--Mais pourquoi donc a-t-on attendu si longtemps? dit Laure au vieux
domestique qui priait sa matresse de vouloir bien excuser ses gens de
ce qu'ils avaient t forcs de la faire attendre.

Paolo lui rpondit que l'on s'tait aperu, au moment d'atteler, qu'il
manquait un crou  un des essieux de la voiture, et que la rparation
de ce petit accident avait demand un peu de temps.

--C'est peut-tre un prsage, dit Lucie en souriant, qui sait!

--Ah bah! dit Laure, impatiente de partir, je me rappelle avoir lu que
Csar, malgr un prsage que les augures regardaient comme mauvais,
passa le Rubicon et qu'il gagna la bataille. Serais-tu, par hasard,
moins courageuse que ce hros de la vieille Rome?

--Passons donc le Rubicon, rpondit Lucie de Neuville, en jetant sur ses
paules un magnifique cachemire; je vais te montrer le chemin.

Laure prit ses gants, son bouquet et son ventail, et suivit Lucie qui
dj tait sortie du salon.

L'entre de la comtesse de Neuville et de son amie dans le salon de la
marquise de Villerbanne excita une certaine rumeur; elles taient toutes
deux si jolies et si bien pares. Aussi, lorsque aprs avoir prsent
leurs hommages  la matresse de la maison, elles se furent places au
milieu d'un groupe de jeunes et jolies femmes, charmant parterre dont
elles taient sans contredit les plus belles fleurs, elles se virent de
suite entoures d'une cour empresse de rendre hommage  leurs aimables
qualits, cour fort bien compose, vraiment, et parmi ceux qui en
faisaient partie on pouvait remarquer plus d'un rpublicain farouche qui
se montrait tout aussi bon courtisan que les autres, tant il est vrai
que la beaut et les grces constituent une puissance qui n'a  redouter
qu'un seul ennemi, le temps, hlas! qui ne respecte rien.

Lucie, en entrant dans le salon, avait jet sur tous ceux qui s'y
trouvaient un rapide regard, et ce regard lui avait suffi pour
reconnatre que celui qu'elle craignait tant de rencontrer n'y tait
pas; Laure avait rpondu  un signe qu'elle lui avait adress par un
lger mouvement d'paules qui pouvait se traduire ainsi: Tu vois bien,
ma pauvre amie, que trs-souvent les pressentiments sont menteurs; puis
elle avait accept l'invitation d'un jeune diplomate, qui tait venu la
prendre  la place qu'elle occupait entre son amie et une assez jolie
petite personne qui, elle aussi, n'avait pas tard  tre invite, de
sorte que Lucie demeura, lorsque les premires mesures de l'orchestre se
firent entendre, entoure seulement d'un cercle d'hommes qui oubliaient
prs d'elle et la danse et les tables de bouillotte.

Elle rpondait avec sa grce et sa prsence d'esprit ordinaires aux
nombreux compliments qui lui taient adresss, cependant ce n'tait pas
ce qu'on lui disait qu'elle coutait, c'tait la voix, du valet charg
de proclamer le nom des invits  mesure qu'ils se prsentaient, et qui
arrivait claire et distincte  son oreille, malgr le murmure confus
occasionn par les sons de l'orchestre, le bruit des pas des danseurs
qui glissaient sur le parquet, et celui des conversations particulires.

--M. le vicomte de Lussan, dit le valet, M. le marquis de Pourrires.


FIN DU CINQUIME VOLUME.




LES VRAIS MYSTRES DE PARIS.




LES

VRAIS MYSTRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME SIXIME.

[Illustration: colophon]

BRUXELLES,

ALPH. LEBGUE ET SACR FILS,

IMPRIMEURS-DITEURS.

1844




LES VRAIS

Mystres de Paris




I.--Les trois pachas.


La comtesse se leva brusquement de son sige, afin de voir si l'homme
qui venait de se faire annoncer tait bien celui qu'elle connaissait;
ses pressentiments ne l'avaient pas trompe: c'tait lui! le vicomte de
Lussan, que plusieurs fois dj elle avait rencontr chez sa tante, le
prcdait, et ils traversaient tous deux le salon afin d'arriver prs de
la marquise de Villerbanne.

Le vicomte prsenta le marquis de Pourrires qui fut parfaitement
accueilli, et qui, aprs tre demeur quelques instants prs de la
marquise, alla se mler aux divers groupes qui entouraient les danseurs.

Lucie tait si affreusement ple qu'un des hommes dont elle tait
entoure crut devoir lui demander si elle se trouvait indispose.

--Mais non, rpondit-elle en balbutiant, car elle venait de s'apercevoir
que l'on avait remarqu le brusque mouvement qu'elle avait fait lorsque
le marquis tait entr dans le salon, et elle craignait que l'on ne
devint la cause qui l'avait provoqu.

--Madame est devenue tout  coup tellement ple que j'ai craint un
moment que la grande chaleur qu'il fait ici...

--En effet, je ne sais ce que j'prouve, ajouta Lucie qui ne pouvait,
malgr ses efforts, recouvrer son sang-froid, mais je ne serais pas
fche de respirer quelques instants au grand air.

Le cavalier auquel elle parlait s'empressa de lui offrir son bras qui
fut accept et il la conduisit dans la chambre de madame de Villerbanne,
o elle voulut rester seule quelques instants.

Laure qui, nous devons le dire, aimait infiniment la danse, n'avait pas
remarqu la disparition de son amie; elle coutait les compliments que
lui dbitait son cavalier, jeune diplomate allemand, dont les longs
cheveux blonds et les regards mlancoliques la faisaient beaucoup rire.

Salvador et le vicomte de Lussan, pour causer plus  leur aise, venaient
de se retirer dans l'embrasure d'une croise.

--Vous voyez, cher marquis, disait le vicomte de Lussan, que je me suis
fidlement acquitt de la promesse que je vous ai faite.

--Je vous remercie, cher vicomte; mais je ne vois pas la dame de mes
penses, est-ce qu'elle ne serait pas encore arrive?

--La jolie comtesse de Neuville vient d'entrer dans la chambre de madame
de Villerbanne, elle ne va pas sans doute tarder  revenir. Savez-vous,
marquis, qu'il faut que j'aie pour vous une bien vive amiti, pour vous
sacrifier l'esprance de faire une aussi jolie conqute.

--Croyez bien que je n'oublierai pas... mais la jeune amie de la
comtesse est, m'avez-vous dit, charmante, pourquoi ne tentez-vous
pas?... savez-vous que ce serait charmant si...

--Je n'ai pas le bonheur de plaire  mademoiselle Laure de Beaumont;
j'ai dans plusieurs fois dj avec elle, et je me suis de suite aperu
que je perdrais mon temps prs d'elle.

--Cela est fort extraordinaire.

--N'est-ce pas? mais le monde est plein de choses extraordinaires, et
n'en est-ce pas une que de nous voir, vous et moi, dans le salon le plus
honnte de Paris?

--Pourquoi? ne possdons-nous pas tout ce qu'il faut pour tre admis
ici, de l'esprit, de la fortune, de la naissance.

--Oh! de la naissance, je suis, il est vrai, le dernier rejeton d'une
ancienne maison bretonne, mais votre noblesse, marquis, est-elle bien
authentique?

--Comment! que voulez-vous dire?

--Tenez, il faut que je vous ouvre mon me tout entire, promettez-moi
cependant de ne point vous fcher.

--Au point o nous en sommes, nous pouvons je crois tout nous dire.

--Eh bien! j'ai dans l'ide que votre histoire ressemble beaucoup 
celles du faux Martinguerre...

Eh! ne vous fchez pas, marquis, ajouta le vicomte de Lussan, voyant que
le feu montait au visage de son ami, je n'ai pas, je vous assure,
l'intention de vous offenser, je voulais seulement vous faire remarquer
que je me suis aperu que de blond que vous tiez lorsque je vous vis
pour la premire fois, vous tiez devenu brun.

Un grand mouvement qui se fit dans le salon, empcha Salvador de
rpondre au vicomte de Lussan. La contredanse venait d'tre acheve et
tout le monde se rapprochait du piano prs duquel un vieux chevalier de
Saint-Louis venait de conduire une jeune et jolie femme.

Les yeux et les joues de cette femme, doue d'une taille au-dessus de la
moyenne, et d'une rare lgance, avaient tant d'clat et de fracheur,
son teint tait d'une blancheur si diaphane et si rose, son front si
pur et si gracieux, les contours de son visage si moelleux et si suaves,
qu'on ne pouvait gure la voir sans laisser chapper une exclamation
admirative.

--Dieu! la jolie personne, s'cria Salvador.

--Ne la reconnaissez-vous pas, dit le vicomte de Lussan?

--Si fait, rpondit Salvador, c'est une artiste du plus grand mrite;
mais je ne l'avais encore vue qu' la scne, et j'avoue qu'elle gagne
infiniment  tre vue de prs.

Le plus profond silence rgnait dans le salon, lorsque la cantatrice
attaqua les premires mesures du grand air de _la Reine de Chypre_.
L'tendue et la puret de sa voix taient vraiment remarquables; aussi
lorsqu'elle eut achev, elle fut couverte d'une triple salve
d'applaudissements.

--Vraiment, dit Salvador, si la comtesse de Neuville ne rgnait pas sur
mon coeur en souveraine absolue, je crois que j'irais augmenter le nombre
des admirateurs de cette charmante femme.

--Et la la, _my dear_, ne vous enflammez pas, je vous prie, la place est
prise et bien garde.

--Eh bien! j'en suis fch, parole d'honneur!

--Allons, je vois que pour vous empcher d'aller vous compromettre, il
faut que je vous raconte en quelques mots l'histoire de cette admirable
cantatrice.

--Je vous coute, cher vicomte, je vous coute.

--Comme il n'y a point de bonne histoire sans titre, je donnerai  cette
que je vais vous conter celui de _chanteur_ et _chanteuse_.

--Ah! trs-bien, dit Salvador, qui avait remarqu que le vicomte avait
appuy sur ce mot _chanteur_; d'une faon toute particulire.

--Ils taient trois frres, continua le vicomte de Lussan, espce de
trinit malfaisante qui pendant longues annes choisit le faubourg
Saint-Germain pour le thtre de ses exploits.

Je ne vous dirai par leur vritable nom, qu'il vous suffise de savoir
qu'on les appelait vulgairement les trois _pachas_.

Aprs les travaux de la journe, laborieux travaux de _cadet_[504] et
de _carouble_[505], ils s'abattaient, semblables  trois vautours, sur
le Palais-Royal, et se rfugiaient plus particulirement dans la rue
Jeannisson, qui s'appelait alors la rue des Boucheries, et qui n'tait
gure habite que par des prtresses de Vnus cloacine.

C'tait le bon temps des Reppins, des Chevelot, des Molire, des
Alexandre Leblond et autres gens de mme toffe qui sont devenus ce
qu'il a pl  Dieu d'en faire.

Les trois _pachas_ avaient, ainsi que cela arrive souvent, une mre
aussi honorable que ses fils l'taient peu, et une soeur, frle enfant
qu'un got prononc pour la musique faisait dj remarquer.

Un jour, l'heure marque  la prefecture de police sonna pour deux de
ces dvorants, que la cour d'assises de Paris envoya augmenter le nombre
des commensaux de _Brest_.

Il en restait un, moins redoutable que les deux autres; il quitta
bientt l'industrie un peu trop chanceuse des fausses cls pour
reprendre son ancien tat de maon; c'tait un grand pas. Ce fut dans
l'exercice de ces fonctions que ses _coteries_ lui dcernrent un jour,
d'un commun accord et  la suite du couronnement d'un btiment, le
glorieux surnom de P....-Vinaigre.

P....-Vinaigre donc maonnait le plus paisiblement du monde, vivant
avec sa vieille mre et faisant mme, chose remarquable et bien digne
d'loges, donner des leons de musique  sa soeur dont les dispositions
croissaient avec l'ge.

Mais hlas! il faut croire qu'en l'entendant chanter il prouva, lui,
le besoin de faire _chanter_ les autres, et il se mit dans la formidable
brigade des _chanteurs_ en renom de l'poque, S.... dit Lagrille, C....
dit Pistolet, T..... dit l'Arnache, L..... dit la Bte--Chagrin et
A.... dit Monfame.

Un beau jour, il n'y a pas longtemps de cela, P....-Vinaigre fut dirig
sur Poissy _pour y dployer sa voix_ pendant deux ans.

Depuis, sa vie ne fut plus qu'une chanson continuelle, tantt avec des
cordes hautes, tantt avec des cordes basses.

Sa soeur avait prospr. Un noble artiste que Duprez, malgr son immense
talent, n'a pu parvenir  nous faire oublier, lui avait tendu la main,
et grce a son appui et  ses leons, elle avait acquis une partie des
qualits qu'elle possde aujourd'hui.

Enfin, elle dbuta sur une de nos premires scnes lyriques un jour o,
par parenthse, son frre tait conduit  la prfecture de police.

Elle russit.

Maintenant, sur les _trois pachas_, un est mort, l'autre est encore au
bagne de Brest, P....-Vinaigre, condamn  deux ans de surveillance,
gche du pltre  Vernon en Normandie, et sa soeur, qui reoit chaque
soir les ovations et les frntiques applaudissements d'un public
idoltre, n'est autre que la charmante personne dont infailliblement
vous seriez devenu amoureux si je ne vous avais racont cette histoire.

--Mais quelle conclusion en tirez-vous de cette histoire?

--Et quelle conclusion voulez-vous que j'en tire, si ce n'est celle-ci:
que dans les arts comme dans toute autre carrire, il n'est point
d'obstacles que l'on ne finisse par surmonter lorsque l'on a la vocation
et que l'on ne manque pas de persvrance.

A ce moment, les sons de l'orchestre annoncrent une nouvelle
contredanse; Laure, qui avait t reconduite  sa place par le jeune
diplomate allemand, promenait ses regards autour d'elle, et paraissait
tonne de ne pas voir Lucie dans le salon.

--Je vous laisse, cher marquis, dit  son ami le vicomte de Lussan, je
vais inviter mademoiselle de Beaumont, peut-tre bien qu'il me sera
possible de la faire revenir de ses prventions contre moi.

--Allez, vicomte, allez, je vais faire des voeux pour vous; mais, pour ma
part, je suis trs-contrari de ne pas voir madame de Neuville.

Au moment o Salvador achevait ces mots, Lucie tout  fait remise,
rentrait dans le salon conduite par la marquise de Villerbanne, qui
tait alle la chercher dans sa chambre; ne voyant pas Laure  sa place,
(celle-ci dansait dj avec le vicomte de Lussan); elle s'assit prs de
sa tante et du vieux chevalier de Saint-Louis, qui avait servi de
cavalier  la cantatrice pour la conduire au piano.

Ce vieux chevalier de Saint-Louis tait un des meilleurs et des plus
anciens amis de la marquise de Villerbanne, qui avait pris l'habitude de
le consulter chaque fois qu'elle avait  prendre une dtermination
importante; et elle considrait comme telle celle d'accorder  une
nouvelle personne l'entre de son salon. Lorsqu'elle tait alle
chercher sa nice, elle lui parlait du marquis de Pourrires, elle
reprit le mme sujet de conversation aussitt qu'elle fut revenue  sa
place.

--Ainsi, dit-elle, je puis en toute assurance inviter de nouveau ce
marquis de Pourrires; c'est un galant homme, de moeurs irrprochables,
aimable, spirituel, homme du monde enfin?

--J'ai dj eu l'honneur de vous dire, madame la marquise, qu'il tait
le portrait vivant de son pre, que j'ai beaucoup connu pendant
l'migration.

--Puisqu'il en est ainsi, rpondit la marquise, il deviendra, s'il le
dsire, un des habitus de mon cercle intime. J'ai aussi connu  la mme
poque feu M. de Pourrires, et puisque son fils lui ressemble...

--Il a commis cependant une faute grave et que le vieux marquis, bien
certainement, ne lui aurait pas pardonn, reprit le chevalier.

Lucie tait tout oreilles.

--Et quelle faute, mon Dieu! dit la marquise.

--Il s'est ralli...

--Chevalier! chevalier, ne parlons pas politique, vous tes exclusif, et
je ne le suis pas.

Lucie tait satisfaite d'entendre des gens auxquels elle accordait la
plus grande confiance s'exprimer sur le compte du marquis de Pourrires
en des termes si favorables. A ce moment, Laure fut ramene prs d'elle
par le vicomte de Lussan.

--Eh bien! ma chre Laure, dit la comtesse  son amie lorsque le
vicomte, aprs avoir chang quelques paroles avec elles, les eut
quittes pour aller rejoindre Salvador qui lui avait fait signe de venir
lui parler, mes pressentiments se sont raliss; il est ici.

--Vraiment?

--Il a t prsent  ma tante par le vicomte de Lussan.

--Et est-il venu te parler?

--Pas encore; je crois mme qu'il ne s'est pas aperu que j'tais ici.

--N'est-ce pas lui qui maintenant cause, en nous regardant, avec le
vicomte de Lussan?

Lucie leva les yeux et fit  Laure un signe affirmatif.

--Comment le trouves-tu? dit-elle aprs quelques instants de silence.

--Mais pas mal, rpondit Laure; il est dou d'une physionomie
distingue, sa toilette est irrprochable et les habitudes de son corps
annoncent un homme de bonne compagnie; mais il y a dans son regard une
expression de duret et de ruse indfinissable; en rsum, cet homme l
me dplat encore plus que le vicomte de Lussan.

Lucie tait si visiblement contrarie de ce que venait de lui dire son
amie, que Laure remarqua sur son visage l'expression de son
mcontentement.

--Mon Dieu, Lucie, dit-elle, il ne faut pas que ce que je viens de dire
te fche.

Lucie allait rpondre, lorsqu'elle fut aborde par le marquis de
Pourrires qui la pria de lui accorder la premire contredanse.

Lucie allait refuser, allguant pour excuse sa lgre indisposition;
mais Laure lui ayant fait signe d'accepter et le marquis lui ayant dit 
voix basse qu'il lui devait l'explication de sa prsence dans le lieu o
il l'avait rencontre pour la premire fois, elle se rsigna et prit en
tremblant la main du marquis.

Laure, dj fatigue, resta  sa place, o le jeune diplomate allemand
vint lui tenir compagnie.

Historien fidle des faits et gestes de nos hros, nous devons dire que
la comtesse de Neuville, malgr la dtermination qu'elle avait prise
d'viter tout contact avec un homme, qu'une lettre crite par une
personne  laquelle elle avait l'habitude d'accorder une certaine
confiance, lui avait signal comme un tre dangereux, avait attendu avec
une certaine impatience l'invitation qui venait de lui tre faite; elle
s'tait dit que le marquis la rencontrant, aprs ce qui s'tait pass
entre eux, dans un salon o il venait d'tre prsent, c'tait d'elle
qu'il devait solliciter la permission d'y rester; elle tait du reste
curieuse de savoir ce qu'il tait all faire dans l'ignoble cabaret de
la rue de la Tannerie, soit parce que, bien qu'elle ne voult pas en
convenir avec elle-mme, elle s'intressait  lui, soit seulement parce
que le fait tait assez extraordinaire pour piquer vivement sa
curiosit. Aussi, il est probable qu'elle aurait accept l'invitation du
marquis quand bien mme son amie aurait cherch  l'en dtourner.

Nous rapporterons la conversation de Salvador et de la comtesse de
Neuville; conversation tenue  voix basse, et interrompue souvent par
les dplacements qu'exigeaient les diffrentes figures de la
contredanse.

Ce fut Salvador qui prit le premier la parole.

--Je bnis le ciel, madame, dit-il, de ce que mes prvisions se sont
sitt ralises et de ce qu'il m'est permis aujourd'hui de vous prier de
vouloir bien me pardonner.

--Mais, je n'ai rien  vous pardonner, monsieur, rpondit la comtesse de
Neuville; ce n'tait pas  moi que vous vous adressiez et vous ne
pouviez supposer qu'un accident avait conduit une femme du monde dans la
maison o vous vous trouviez.

--C'est vrai, madame, et je suis charm de m'tre trouv au milieu de
cette troupe de bandits, puisqu'il m'a t possible de vous rendre un
lger service.

La comtesse leva les yeux sur Salvador; elle tait profondment tonne
de ce qu'il osait aborder la question d'une manire aussi franche. Il
parlait de sa prsence dans ce mauvais lieu, au milieu d'une troupe de
bandits, d'une manire si dgage et comme d'une chose si naturelle,
qu'elle ne savait plus ce qu'elle devait penser et qu'elle se trouvait
en quelque force de lui adresser des remercments; car aprs tout,
l'offense, ainsi qu'elle venait d'en convenir, ne s'adressait pas 
elle; et c'tait bien elle qu'il avait empche d'tre vole, et  qui
il avait renvoy le carnet et les deux billets de banque de mille
francs.

Il fallait donc qu'elle le remercit.

--Je suis prte  reconnatre, monsieur, dit-elle, que c'est vous qui
avez empch un des bandits parmi lesquels vous vous trouviez de me
voler mon collier, et je vous remercie de ce que vous avez bien voulu me
renvoyer le carnet tomb par hasard entre vos mains.

Ce n'tait pas sans intention que Lucie avait fait cette rponse qui
renfermait la menace indirecte de ne point cacher la rencontre qu'elle
avait faite; s'il craint quelque chose, s'tait-elle dit; s'il ne me
prie pas de garder le silence, je verrai au moins sur son visage les
traces d'une motion quelconque.

L'intention de Lucie n'avait pas chapp  Salvador; aussi, il ne laissa
pas paratre sur son visage la plus lgre trace d'motion.

--Si je ne me rappelais combien votre frayeur a t grande, dit-il, je
serais vraiment tent de rire du singulier aspect que je devais avoir
couvert du costume que je portais alors.

Lucie devinait que le marquis ne lui disait ce qui prcde que parce
qu'il voulait lui expliquer sa prsence dans le lieu o elle l'avait
rencontr; elle tait donc enfin arrive au but qu'elle voulait
atteindre, sa curiosit allait tre satisfaite; eh bien!  ce moment
elle ne pouvait se dterminer  couter le marquis, c'tait presque une
confidence qu'il voulait lui faire, devait-elle l'entendre?

Salvador ne lui laissa pas le temps de faire de plus longues rflexions;
s'il n'avait pas plus tt abord franchement la question, c'est qu'il
cherchait, depuis qu'il tait entr dans le salon de la marquise de
Villerbanne, la fable qu'il raconterait pour justifier aux yeux de la
comtesse sa prsence chez la Sans-Refus et son costume de marinier.
Cette fable il venait de la trouver.

--Je vous dois, madame la comtesse, dit-il en donnant  ses traits et 
sa voix l'expression d'une gravit qui annonait qu'il attachait  ce
qu'il allait dire une certaine importance, je vous dois l'explication
d'un fait bien simple en lui-mme, mais qui cependant pourrait tre
interprt contre moi d'une manire dfavorable. Comme il est probable
que j'aurai souvent l'occasion de vous rencontrer dans le monde,
ajouta-t-il en souriant, je ne veux pas vous laisser supposer que je
suis un des hommes que l'on rencontre habituellement dans le bouge de la
rue de la Tannerie.

--Ah! monsieur! dit Lucie qui, depuis qu'elle causait avec le marquis de
Pourrires, tait tout  fait rassure et s'tonnait de ce qu'elle avait
pu craindre un seul instant un homme aussi bien pos dans le monde, et
qui s'exprimait avec autant de distinction.

--La personne qui est venue chez moi, dit le marquis, a d vous
apprendre quelle tait ma position?

--En effet, monsieur, rpondit Lucie toute tremblante et presque en
balbutiant, car cette question venait de lui rappeler la lettre du
docteur Matho, qu'elle avait tout  fait oublie.

--Ce trouble subit n'chappa pas aux yeux clairvoyants de Salvador.

--Le docteur aurait-il parl? se dit-il. Non, il ne l'a pu sans se
compromettre lui-mme; et s'il en tait ainsi, cette femme,  l'heure
qu'il est, ne danserait pas avec moi.

Salvador alors raconta  Lucie, une histoire assez bien imagine, et qui
justifiait compltement sa prsence chez la Sans-Refus. Nos lecteurs
connatront cette histoire lorsque nous retrouverons chez elle la
comtesse de Neuville, que nous allons quitter quelques instants pour
nous occuper un peu de Servigny, que depuis dj longtemps nous avons
perdu de vue.




II.--Servigny.


Nous dirons plus tard ce qui arriva  Servigny, disions-nous dans notre
premier volume,  la fin du chapitre intitul: _l'Evasion_. Le moment
est venu de tenir notre promesse.

Servigny donc, que nous avons vu spectateur impassible du combat livr
par Roman et Salvador aux gendarmes du Beausset, profita du dsordre
occasionn par cette scne, pour se soustraire au plus vite  l'action
de ceux de ces gendarmes qui auraient t tents de le poursuivre. Il se
jeta au pas de course dans un champ d'oliviers qui bordait le chemin, et
cela sans connatre, ni mme s'inquiter de la direction qu'il suivait.
Stimul par la crainte de se voir arrter et reconduire au bagne, et
ensuite par celle non moins grande de rencontrer ses deux camarades
d'vasion, d'tre en quelque sorte forc de devenir leur complice, ou du
moins d'tre jug comme tel partout o il aurait t oblig de les
accompagner, ces diverses considrations avaient dcupl son courage et
sa vigueur.

Cependant la pluie continuait  tomber, le temps tait sombre, nul bruit
ne se faisait entendre qui pt l'inquiter; tout semblait runi pour
favoriser les projets de Servigny. Dsirant donc s'loigner le plus
possible du thtre o un crime venait de s'accomplir, il courait avec
une prcipitation telle, qu'ayant heurt une pierre avec les pieds, il
fit une chute si violente, qu'il fut prcipit  six pas de l dans un
ruisseau dont le lit tait jonch de cailloux et de racines d'arbres. Le
choc fut tellement rude, qu'il en perdit tout  fait connaissance, et
qu'il resta assez longtemps dans cet tat. Toutefois, la fracheur du
filet d'eau qui coulait au fond du ruisseau, ne tarda pas  le faire
revenir de son vanouissement. Son premier soin fut de s'assurer si ses
membres taient encore au grand complet: aprs s'tre tir les bras et
les jambes, il eut la satisfaction de constater qu'il n'existait aucune
fracture, mais il souffrait horriblement  la tte,  la poitrine et aux
coudes, parties du corps qui avaient t si violemment mises en contact
avec les fragments de rochers et les racines sur lesquels il tait
tomb. Le sang lui ruisselait de tous cts, principalement de la tte,
o il existait une dchirure large et bante; les autres blessures
taient moins graves, mais la douleur n'en tait pas moins intense,
notamment aux coudes, dont l'extrme sensibilit est connue. Sorti enfin
de ce malheureux ruisseau, et ne sachant quel moyen employer pour
arrter le sang qui continuait  couler avec abondance, il prit le parti
de dchirer sa chemise, d'en faire des compresses, et de les appliquer
sur ses blessures. Ce moyen lui ayant  peu prs russi, il ne tarda pas
 continuer sa route du mieux possible, quoique toujours sans direction
arrte.

Rien de plus triste que la position de Servigny en ce moment; seul,
bless, sans argent, errant  l'aventure dans un pays absolument inconnu
de lui, couvert de l'infme livre du bagne qui devait le faire
reconnatre et arrter par le premier individu qui le rencontrerait, et
qui serait tent par l'appt des cent francs de prime que l'on accorde
pour la capture d'un forat: toutes ces rflexions augmentaient ses
craintes et son dsespoir. Le sang qu'il avait perdu en diminuant ses
forces, avait altr son courage, il fut oblig de se reposer sur un de
ces blocs de rochers que l'on rencontre frquemment sur le sol de ces
contres; mais le repos, en calmant ses esprits, excits jusqu'au plus
haut paroxysme, par suite des divers incidents que nous venons de
raconter, ne lui fit que mieux apercevoir toute l'horreur de sa
position.

Il se lve avec prcipitation: A quoi bon lutter contre un funeste
destin, s'crie-t-il? toutes mes prcautions sont inutiles, aucune
prudence humaine, ne peut empcher que je ne sois arrt et reconduit au
bagne, je serai condamn  trois ans d'augmentation de peine, plac dans
la salle des suspects, confondu avec l'cume des sclrats qui peuplent
ce sjour du crime. Quelle cruelle perspective! Etre  jamais perdu sans
avoir  me reprocher une action qui puisse justifier les rigueurs dont
je suis l'objet: Sort dplorable! tout est perdu pour moi, honneur,
avenir!... Ah!... plutt mourir que d'tre reconduit dans cet enfer! Il
n'y a que des lches et des sclrats qui puissent accepter une pareille
ignominie!

--Il faut en finir, Dieu me pardonnera!...

Servigny se jette  genoux et prie avec une grande ferveur. Aprs avoir
termin sa prire, il se lve avec rsolution, rassemble les lambeaux de
sa chemise, en fait une corde pour mettre fin  ses souffrances. Il
travaille avec tant d'action et en mme temps avec tant de sang-froid 
ces tristes prparatifs, que ceux qui auraient pu l'examiner en ce
moment n'auraient jamais pu supposer qu'il prparait l'instrument de son
supplice. Enfin tout est prt: il cherche un lieu propre  l'excution
de son fatal projet, mais aucun des arbres qui l'entourent, jeunes et
faibles oliviers, ne prsente la force et la hauteur convenables. Cette
circonstance ne le dconcerte point: sa dtermination est
irrvocablement prise, il trouvera plus loin ce qu'il ne peut rencontrer
ici. L'espoir de terminer promptement tous ses maux lui rend une
nouvelle nergie. Aprs avoir chemin prs d'une heure sans rencontrer
ce qu'il cherche, il aperoit enfin un petit bois dont les arbres
touffus lui font esprer leur funeste concours, mais il en tait spar
par un torrent que les eaux pluviales de la nuit avaient
considrablement grossi. Dtermin qu'il est  ne cder devant aucun
obstacle, il tente de franchir celui-ci. En l'examinant de plus prs, il
s'aperoit que le courant est plus rapide que profond; il descend dans
le lit du torrent en se cramponnant aux anfractuosits de rochers qui en
tapissent les bords; il remonte de l'autre ct en s'aidant des mmes
prcautions. Enfin, le voil prs du but, il touche, selon lui,  la
terre promise, ses souffrances vont finir! l'arbre est choisi; tout est
prpar, la corde est attache!... Mais au moment suprme, il croit
devoir adresser une dernire prire  l'Etre immense et ternel de qui
il attend son pardon!...

Tout  coup, une rflexion le frappe: c'est de se dbarrasser de tous
ses vtements. Si je reste couvert de la livre du crime, se dit-il, je
n'inspirerai aucune compassion  ceux qui trouveront mon cadavre,
personne n'aura piti du malheureux galrien, que l'on croira un grand
coupable. Si au contraire, je suis nu, en voyant les blessures dont je
suis couvert, mon corps sera recueilli avec quelques gards; on
supposera probablement qu'aprs avoir t dpouill, des brigands ont
voulu, par un raffinement de cruaut, me faire subir ce genre de mort,
pour faire croire  un suicide. En mourant dans cet tat, j'ai du moins
la consolation que ma position restera ignore; et qui sait? peut-tre
que quelque me charitable me fera donner une honnte spulture. En
disant ces mots, il se dpouille des vtements infimes qui lui restent,
il les prcipite dans le torrent qui les entrane dans sa course rapide.

Rien ne l'empchait donc plus d'excuter son funeste projet; il allait
mme se passer la corde au cou, lorsque le son d'une cloche peu
lointaine se fait entendre. Il coute: c'tait minuit qui sonnait.
Frapp de ces sons qui lui rappellent tout  la fois les souvenirs
religieux, les vertus, le bonheur d'un autre ge, hlas! si fugitifs
pour lui, un autre ordre d'ides s'empare de ses esprits. Il imagine que
la voix de la cloche est un avertissement d'en haut qui le rappelle aux
devoirs sacrs que la religion impose  ses fidles sectateurs. Soudain
ses sens se calment; la terrible vrit lui apparat dans tout son
jour: il voit et il dteste le crime horrible qu'il allait commettre en
attentant lui-mme  ses jours. O mon Dieu! s'crie-t-il, ma chane est
lourde, mais j'aurai la force de la porter jusqu'au moment o ta bont
infinie daignera en allger le poids! Ayant ainsi accept un nouveau
pacte avec la vie et les souffrances, il arrache la corde et la jette
dans le mme torrent qui dj avait entran au loin le reste de ses
vtements.

La nouvelle rsolution que Servigny venait de prendre, en lui rendant la
srnit de l'me, ne pouvait attnuer que bien faiblement les douleurs
atroces auxquelles il tait en proie. Extnu de faim, de froid et de
fatigue, son sang perdu en abondance, la fivre qui l'garait et que
tant de causes avaient allume dans ses sens, tout contribuait 
teindre dans cet homme nagure si courageux et si fier, toutes les
ides grandes et gnreuses pour le livrer tout entier aux seuls et vils
instincts de la conservation matrielle.

Il prend donc la rsolution de se diriger vers l'glise dont il sait
n'tre pas bien loign. En ce moment, la pluie avait cess; le ciel
moins obscur lui permet de distinguer la flche du clocher, faiblement,
mais enfin assez pour donner une direction  ses pas jusqu'ici
incertains et chancelants. Aprs quelques minutes de marche, il se
trouve devant une maison que la clart dbile et passagre de la lune
lui permet de distinguer. Une croix, signe toujours vnr des chrtiens
malheureux, surmonte la porte, et tout indique que c'est le presbytre.
Il hsite: il ne sait s'il doit frapper et implorer du secours. Son tat
complet de nudit, les blessures dont il est couvert, tout lui fait
craindre d'pouvanter l'homme respectable dont il vient interrompre le
repos, et d'en tre repouss. Ensuite, comment viter les soupons? Et,
s'il chappe  ceux-ci, comment ne pas veiller la sollicitude du maire
et celle de tant d'autres autorits toujours prtes  se ruer sur le
malheur? Comment crer une fable assez vraisemblable pour intresser 
sa position, pour lui gagner tous les coeurs? Comment rpondre  cette
multitude de questions que chacun va lui adresser? Son anxit est au
comble: il se sent dfaillir!...

Cependant, par un instinct machinal, il s'empare du marteau, il se
dcide  frapper:

--Le sort en est jet, que Dieu me protge, dit-il.

Deux minutes s'taient  peine coules, qu'une voix d'homme, partie de
l'intrieur, se fait entendre et lui demande, en patois provenal, 
travers un petit grillage pratiqu dans la porte:

--Qui frappe  cette heure avance de la nuit, et que dsire-t-on de
moi?

--Ah! monsieur le cur, de grce! Je suis entirement nu, bless,
mourant de faim, de froid et de fatigue, rpond Servigny: j'implore vos
secours!

--Attendez, mon ami, lui dit le bon cur, je vois votre pitoyable tat;
attendez deux minutes, je vais vous ouvrir.

Il revient bientt avec la cl et une lanterne  la main; il ouvre la
porte et s'empresse de jeter un manteau sur les paules de Servigny:
puis le regardant plus attentivement:

--Dieu du ciel! s'crie-t-il, vous tes sans doute une des victimes des
brigands qui infestent la fort de Cuges?

Puis, sans attendre la rponse de Servigny:

--Suivez-moi, lui dit-il, il n'y a pas un instant  perdre!

Il le conduit dans une petite salle  manger o rgne l'ordre et la
propret. Il sonne son monde, et en un clin d'oeil, un homme et une
femme, Sylvain et Marguerite, dj gs tous deux, mais d'un extrieur
qui commande la confiance, s'empressent d'accourir auprs de leur matre
vnr; il se fait apporter la bote aux mdicaments qu'il tient
toujours abondamment fournie, et  ses frais, pour venir au secours des
malheureux; il demande de l'eau chaude, du linge. On approche le bless
prs d'un feu petillant que les domestiques ont eu soin d'allumer. Le
vnrable pasteur se met en devoir d'examiner et de panser les blessures
de Servigny. Celles des coudes, quoique graves, n'taient pas
inquitantes; mais celle de la tte pouvait avoir des suites fort
dangereuses. Elles furent toutes panses par le respectable cur avec
l'adresse d'un chirurgien habile. Ces soins prliminaires une fois
remplis, il fait donner un bouillon au malade; et, lorsque ce dernier
est bien rchauff, il donne ordre de lui passer une chemise et de le
coucher. On place Servigny dans la pice o couchait le domestique.
Avant de se sparer du bon cur, il voulait lui raconter la longue srie
de ses infortunes et surtout la manire dont il avait t si maltrait
peu d'heures auparavant; mais le bon cur l'en empcha, en lui
recommandant d'observer le plus rigoureux silence pour ne pas aggraver
la fivre  laquelle il tait en proie.

Cette prescription tait loin d'tre du got du bon homme Sylvain, qui,
outre qu'il aurait pu,  bon droit, passer pour le plus grand bavard de
France et de Navarre, tait bien la curiosit incarne. A ce double
titre, il grillait d'impatience de se faire raconter les circonstances
merveilleuses, selon lui, qui avaient rduit un homme jeune et fort 
venir se rfugier la nuit, entirement nu, au presbytre de son matre.
Il s'approche donc doucement du lit de son hte, et d'une voix qu'il
rend la plus engageante possible:

--Ah! mon bon monsieur, lui dit-il, quels infmes sclrats! comme ils
vous ont trait! Veuillez donc me raconter les diverses circonstances de
cet vnement; je veux que ds l'aube du jour tout le village en soit
inform, et que chacun devienne votre vengeur. Nous nous armerons tous
de fourches, de faux; nous fouillerons toute la contre, et par la mort!
si nous trouvons les misrables, nous les amneront pieds et poings
lis! Je suis tellement indign, vous m'inspirez une si vritable
compassion, que je vais mettre des cordes dans mes poches, et, par la
mort! ce sera moi qui les garrotterai! Combien taient-ils, les gueux?
taient-ils arms? avaient-ils des figures bien farouches, bien
rbarbatives? Tant mieux, par la mort! ils verront que le vieux Sylvain
n'y va pas de main morte; oui, Sylvain, qui depuis quarante-deux ans
porte la hallebarde avec honneur et gloire, dans l'glise du bon et
brave Saint-Marsault[506], par la mort! j'en ai fait trembler bien
d'autres.

--Brave Sylvain, rpond le malheureux Servigny, tourdi de cette longue
tirade, je vous remercie d'pouser si chaudement ma cause; mais il m'est
impossible de vous satisfaire en ce moment. Outre que ce serait une
grave inconvenance que de dsobir  votre excellent matre, mes forces
ne me permettent pas de rpondre  votre empressement. Veuillez donc
m'excuser, et permettez-moi de prendre un peu de repos.

--Bien, bien, mon bon ami, je vois combien vous souffrez; je vais vous
laisser dormir tout  votre aise... Cependant, j'y rflchis et je pense
que si vous vouliez me raconter les choses  voix basse, cela ne vous
fatiguerait pas. Je vous jure que je n'en parlerai demain matin qu'au
matre d'cole,  grand Guillaume, le garde champtre,  la femme du
premier marguillier et  celle de l'picier du coin. Ce sont tous mes
amis, et on peut compter sur leur discrtion comme sur la mienne. Ils
viendront vous voir demain matin, oui-da! et je veux que la marguillire
vous apporte du lait et des oeufs frais lorsque vous serez convalescent,
ce qui j'espre ne sera pas long; car, Dieu merci, je m'y connais. Ce
que vous avez se rduit  fort peu de chose; et, tenez, je suis sr
qu'aussitt que vous vous serez ouvert  moi, vous vous sentirez tout
soulag!

--Encore une fois, brave Sylvain, cela m'est impossible, absolument
impossible ce soir. Veuillez me laisser reposer.

--Diable d'homme, se dit Sylvain, en grommelant entre ses dents, on a
bien de la peine  le faire parler. a m'a l'air suspect et mme
furieusement suspect. Tous ces taciturnes ont  coup sr quelque chose
sur la conscience, car j'ai toujours remarqu que l'honnte homme est
ordinairement gnreux et abondant dans ses paroles. C'est tout de mme
vexant pour moi, et je puis bien dire que voil la premire fois qu'il
arrive quelque chose d'extraordinaire dans le pays et que je me couche
sans le savoir. Maudit sournois, va! tu peux bien compter que les poules
de la marguillire ne pondront pas pour toi, et quant  son lait, il ne
te tournera pas sur l'estomac! Va, je te dteste, et pour te le prouver,
je jure que je ne te dirai plus rien.

Sylvain ayant enfin termin son monologue, et voyant que son malade
tait endormi, prit le parti de se recoucher. Mais impressionnable comme
tous les curieux dont la fibre sensible vient d'tre violemment agite,
il eut bien de la peine  s'endormir. Il s'tait d'ailleurs recouch
avec la tte si pleine de scnes de brigands, qu'il ne tarda pas 
tomber dans un tat d'hallucination que trahissait l'agitation et de ses
draps et de sa couverture.

En ce moment, et par une concidence que la position de Servigny
explique assez naturellement, altr qu'il tait par les ardeurs d'une
fivre dvorante, il demande  boire. Il appelle:

--Sylvain! Sylvain?

Sylvain, toujours en proie  la mme hallucination, effray d'entendre
si prs de lui une voix trangre, croit avoir toute une lgion de
brigands  ses trousses.

--Ah! mon Dieu! au secours s'cria-t-il. _Confiteor Deo..._  la garde!
 la garde!... _in nomine Patris, et Filii_... _mea culp, mea maxim
culp_... M. le cur! Marguerite! Grand Guillaume!  moi!... _in manus
tuas domine_... au secours! on m'assassine! ah! messieurs ne me tuez
pas, je suis un pauvre homme! grce! grce!

Bref, Sylvain fait un tel vacarme et de tels efforts, qu'puis il tombe
et roule  ct de son lit!

M. le cur, justement effray des cris de son domestique, accourt et
trouve le pauvre Sylvain plus mort que vif. M. le cur interroge
Servigny, qui le met en peu de mots au courant de ce qui vient de se
passer; alors le bon cur revient  Sylvain, il l'appelle: Sylvain!
Sylvain! es-tu bless ou mort? voyons parle; est-ce que tu ne me
reconnais pas?

Sylvain ouvre enfin les yeux: sont-ils partis, dit-il? Ah! M. le cur,
quels brigands, quelles figures! ils taient plus de dix! mais c'est
surtout le grand boiteux qui m'a fait le plus de peur!... Dieu de Dieu!
quel sabre et quelles moustaches! N'importe, je l'ai bien reconnu, le
gueux; mais patience, j'aurai ma revanche...

--Mon bon ami, lui dit le cur avec douceur, tu es en ce moment victime
de l'erreur de tes sens. Vois donc, tout est calme ici except toi.
Toutes les portes, toutes les fentres sont fermes, comment veux-tu que
des brigands se soient introduits dans ta chambre o il n'y a rien 
prendre, et que ton voisin ne les ait pas vu en mme temps que toi!
Reviens de ton illusion, calme tes esprits et couche-toi; je vais
prendre mes pistolets et veiller  la porte; tu peux dormir tranquille
le reste de la nuit. C'en est bien assez pour une fois.

Cette courte, mais grave allocution du bon cur, produisit tout son
effet sur le faible et superstitieux Sylvain, qui, accoutum d'ailleurs
 une grande docilit envers un si bon matre, accueillait toutes ses
paroles comme des oracles. Tout rentra dans le calme, et M. le cur alla
achever le reste de la nuit dans son appartement.

Vers les sept heures, le bon cur tant venu pour avoir des nouvelles de
son malade; Sylvain, qui tait veill, rpondit qu'il dormait.

--Non, mon pre, je ne dors plus, dit  son tour Servigny, je me sens
mme beaucoup mieux depuis que vous m'avez accueilli dans votre sainte
maison, et que je suis devenu l'objet de vos soins clairs. Je ne
saurais mieux vous en tmoigner ma reconnaissance, ajouta-t-il, qu'en
vous priant de vouloir bien m'entendre en confession.

Touch autant que surpris des sentiments religieux de l'tranger, le bon
cur s'empressa d'acquiescer  sa demande. Sur un signe de lui, le
domestique se retira, et lorsqu'ils furent seuls, Servigny se laissa
couler  bas de son lit et vint se prosterner aux pieds du vnrable
ecclsiastique qui, le retenant, lui ordonna de rester au lit; mais
Servigny insista.

--Non, mon pre, dit-il, c'est  vos pieds que doit rester un si grand
pcheur; daignez m'couter.

Pendant plus d'une heure le malheureux Servigny resta ainsi prostern
devant le vnrable cur, sans que celui-ci l'interrompit une seule
fois. Lorsqu'il eut enfin termin le rcit de tout ce que nous
connaissons, le cur lui ordonna de se coucher et de l'couter:

--Tout ce que vous venez de me confier, mon cher enfant, lui dit-il,
excite en moi le plus vif intrt. Si, comme j'aime  me le persuader,
vous m'avez dit la vrit, je vous promets aide et protection. Si, au
contraire, vous m'avez tromp, je suivrai ce que la charit me prescrit
 votre gard; je vous gurirai et aussitt aprs, je vous renverrai de
chez moi. Vous ne devez rien esprer de plus.

--Je ne vous ai pas tromp, j'en suis incapable,  mon pre! daignez
vous en assurer; tout ce que je vous ai dit est vrai, exactement vrai.

--Cela suffit; soyez tranquille et comptez sur moi, rpondit le bon
cur.

Sorti de la chambre de Servigny, il appelle Sylvain et Marguerite:

--Mes enfants, leur dit-il, tout le monde doit ignorer ce qui s'est
pass ici cette nuit. Il s'agit de rparer tout  la fois un grand
malheur et une grande injustice,  laquelle vous vous associeriez si
vous vous permettiez une indiscrtion coupable. Promettez-moi donc par
notre saint patron, que vous garderez un inviolable secret.

--Je le jure par saint Marsault, dit Marguerite.

--Et moi aussi, dit Silvain, avec un empressement qui surprit le cur,
car il savait que la discrtion n'tait pas la vertu dominante de son
domestique. Quoi qu'il en soit, jamais serment ne fut mieux tenu, tant
le bonhomme Sylvain redoutait les plaisanteries dont il n'aurait pas
manqu d'tre l'objet  cause de l'apparition du grand boiteux qu'il
avait si bien reconnu dans le cours de cette mme nuit.

Le secret fut donc religieusement gard de part et d'autre, et  dater
de ce moment, non-seulement Sylvain n'adressa plus de questions au
malade, mais encore il redoubla d'attentions et semblait avoir conu une
sorte de respect pour lui.

Servigny entour de soins et des consolations du bon cur, et, en son
absence, de Sylvain et de Marguerite, gui le choyaient  l'envi, ne
tarda pas  recouvrer la sant. M. le cur voulant s'assurer de la
vrit des rvlations de son protg, crivit partout o il pourrait
recueillir des renseignements; les rponses qu'on lui fit taient toutes
en faveur de Servigny; il en tait enchant. Enfin, lorsqu'il eut reu
la lettre du procureur gnral d'Aix, il fit venir Servigny dans son
cabinet et lui adressa ces mots:

--Vous m'avez dit la vrit: j'ai la conviction que vous n'tes coupable
que d'une grande lgret. Je vous ai promis de vous sauver, je veux
vous tenir parole. Voici un passe-port au moyen duquel vous pouvez
passer aux Indes orientales; votre passage est pay. Veuillez accepter
ces deux cents francs pour vous aider en arrivant, et fiez-vous  la
Providence. Vous trouverez dans cette malle quelques hardes, des livres,
et  peu prs tout ce dont un jeune homme peut avoir besoin dans votre
position.

Servigny fut si sensible  ce noble procd qu'il ne put remercier son
bienfaiteur qu'en versant un torrent de larmes. Oui, rpta le bon cur,
j'ai trouv le moyen de vous faire passer aux Indes orientales; je vous
ai recommand  un homme de bien, capitaine d'un navire qui vous
transportera dans ces riches contres. Rendez-vous utile  bord; j'ai la
certitude que par votre bonne conduite et votre ducation, il vous sera
facile de vous y placer et de vous y procurer une heureuse existence.

Nous ne suivrons pas Servigny dans sa traverse: tout ce qu'il importe
de savoir, c'est qu'elle fut heureuse.

Il n'entre pas non plus dans notre plan d'imiter certains faiseurs de
romans, dont l'rudition parasite s'entoure de cartes et de collections
de voyages pour faire de pompeuses descriptions de pays et de
productions qu'ils n'ont jamais vus. Toutefois, et autant pour ne pas
tre tax d'impuissance sous ce rapport, que pour bien identifier le
lecteur avec les nouvelles pripties qui attendent notre hros dans ces
lointaines contres, nous allons esquisser rapidement et  l'aide de nos
souvenirs, les principaux traits qui les distinguent des ntres.

De toutes les parties du monde, l'Asie est la plus remarquable par son
tendue, par le nombre de ses habitants, par l'importance de ses
souvenirs historiques. Il faudrait des livres entiers pour dcrire les
superbes rgions qui se dveloppent au sud de l'Imalaya, de celles que
de vnrables traditions ont rendues si clbres le long de l'Euphrate,
du Tigre, du Jourdain et de la Mditerrane, comme aussi des rgions
bien plus vastes qui s'tendent au sud et  l'est du grand plateau de
l'Asie centrale. Ces rgions magnifiques ont t depuis l'aurore de
l'histoire, le but des expditions de tous les plus grands conqurants,
et c'est de l que nous sont venues, en partie, nos religions, nos
sciences et notre civilisation.

Le ct intellectuel de ces peuples offre un phnomne qu'il est
peut-tre rserv  la phrnologie seule d'expliquer d'une manire
lucide. En effet, on compte dans cette partie du monde prs de trente
dialectes diffrents crits et parls, et malgr cela on ne peut pas
dire qu'ils aient une littrature. Si comme on le prtend, le volume de
la tte indique une capacit intellectuelle correspondante, ne faut-il
pas en conclure que l'absence de littrature est une suite du peu de
dveloppement de l'encphale de ces peuples, dont la tte est
gnralement d'un tiers moins grosse que celle des Europens?

Les systmes religieux n'y sont pas en moins grand nombre que les
langues, et on peut assurer  bon droit que l'Asie est le domaine des
fables, des rveries sans objet, des imaginations fantastiques. Aussi,
quelles tonnantes variations, quelle dplorable diversit
n'observe-t-on pas dans la manire dont la raison humaine, prive de
guides et livre  ses seules inspirations, a satisfait  ce premier
besoin des socits antiques, la religion! Si le judasme et le
christianisme sont ns en Asie, s'il est peu de vrits qui aient t
enseignes dans cette partie du monde, on peu dire en revanche qu'il est
aussi peu d'extravagances qui n'y aient t en honneur, ou qui n'y aient
pris naissance. La superstition des sabens, le culte du feu et des
autres lments, l'islamisme, le polythisme des brahmanes, celui des
boudhistes et des sectateurs du grand lama, le culte du ciel et des
anctres, celui des esprits et des dmons, et tant de sectes secondaires
ou peu connues, enchrissant l'une sur l'autre en fait de dogmes
insenss et mme atroces, donnent une faible ide de l'tonnante varit
qu'offrent les croyances religieuses des Asiatiques. Observez que nous
ne mettons pas en ligne de compte les diffrentes sectes que la
domination anglaise y a importes, pour ne pas surcharger le tableau
d'un _tohu-bohu_ religieux, dont aucun autre pays du monde n'offre
l'exemple.

Inutile de dire que cette multitude de sectes, jointes aux moeurs, aux
coutumes antiques, aux ides reues et aux erreurs mme, sont pour le
pouvoir autant d'entraves plus embarrassantes que les stipulations
crites, et dont il ne pourrait se dlivrer qu'en s'exposant  prir par
la violence mme. Dans tout le reste, le despotisme est d'autant plus
intolrable, que si le prince cesse de lever le bras, s'il ne peut
anantir  l'instant mme ceux qui exercent les premiers emplois, et qui
souvent substituent leur propre tyrannie  la sienne, tout est perdu;
car le ressort du gouvernement, qui est la crainte, n'existant plus, le
peuple n'a plus de garanties, il n'a plus que des oppresseurs. Enfin, on
ne peut parler sans frmir des gouvernements monstrueux de cette partie
du monde.

Quant aux moeurs, rien de plus effmin, de plus corrompu; et c'est sans
doute  cause du climat, car on a observ que le fils de l'Europen ne
tarde pas  y perdre le courage hrditaire de ses pres. D'un autre
ct, les femmes y passent leur vie dans la nonchalance, l'oisivet et
la mollesse, tant occupes tout le jour ou  se faire frotter le corps
par de jeunes esclaves, ce qui est une de leurs grandes volupts, ou 
fumer le tabac du pays, qui est si doux que l'on peut en faire usage du
matin au soir. Les moins vicieuses s'appliquent  des ouvrages 
l'aiguille qu'elles font trs-bien. L'adultre y est puni de mort, ce
qui n'empche pas que dans certaines de ces contres, quand les femmes
rencontrent un homme, elles le saisissent et le menacent de le dnoncer
 leur mari s'il les mprise. Elles se glissent dans le lit d'un homme,
le rveillent, et s'il les refuse, elles le menacent de se laisser
prendre sur le fait, ce qui ne laisse  celui-ci que l'alternative de
l'accomplissement de leurs dsirs, ou une mort affreuse invitable.

Enfin, et bien que la polygamie y soit pousse jusqu' ses dernires
consquences, nous ajouterons que les hommes, pour tendre le cercle de
leurs volupts, n'ont pas craint d'outrager la nature!

Le sujet que nous traitons nous ramne maintenant  une courte notice
sur la ville de Bnars, pour laquelle Servigny avait pris passage,
aprs quoi nous continuerons notre rcit sans interruption.

Bnars, btie sur les bords du Gange, et que l'on peut regarder comme
la mtropole ecclsiastique ou la Rome de l'Inde, est extrmement grande
et peuple; on y compte environ six cent cinquante mille habitants. Elle
est depuis un temps immmorial le sige principal de la littrature
brahmanique, et rpute sainte par excellence. Les maisons sont
trs-hautes, aucune n'a moins de deux tages; la plupart en ont trois,
et d'autres, en assez grand nombre, cinq et six, en gnral richement
dcors. Le nombre des temples est trs-considrable; la plupart sont
fort petits, disposs comme des niches dans les angles des rues et sous
l'abri de quelque grande maison. Plusieurs sont entirement couverts de
fleurs, d'animaux, de branches de palmiers, sculpts avec une lgance
et un fini admirables. Les habitants dcorent les parties les plus en
vue de leurs maisons de camaeux peints des plus vives couleurs, et qui
reprsentent des hommes, des femmes, des taureaux, des lphants, des
dieux, des desses, avec leurs formes et attributs divers. Des taureaux
de tous les ges, consacrs  Siva, apprivoiss et familiers comme le
chien domestique, circulent librement dans les rues, tandis que des
groupes de singes, consacrs  Hanoumm, grimpent sur le toits des
maisons ou des temples, ou volent impunment dans les boutiques des
fruitiers et des ptissiers. La haute renomme de saintet dont jouit
cette ville, y attire, de toutes les parties de l'Inde, un grand nombre
de plerins et de mendiants.

Nous avons dit que c'tait pour Bnars que Servigny avait pris passage.
Arriv dans un pays si nouveau pour lui, et o il n'avait aucune
recommandation, il chercha d'abord  utiliser ses connaissances; mais
l, comme partout, il est difficile d'inspirer confiance  ceux qui
disposent de la fortune. Les habitants y sont mme gnralement hostiles
aux trangers, qu'ils considrent comme autant d'tres parasites qui
viennent s'enrichir  leurs dpens, ou comme des criminels qui ont fui
leur patrie sans doute pour se soustraire aux atteintes de la justice.
D'un autre ct, ils ont t si souvent tromps par des aventuriers
qu'ils avaient accueillis, et auxquels ils avaient procur de bons
emplois; si souvent ils avaient vu l'hospitalit viole, leurs femmes
sduites, leurs filles et leurs richesses enleves, qu'un sentiment
lgitime de rpulsion ne leur tait que trop permis.

Ces actes d'ingratitude, malheureusement trop souvent renouvels,
avaient donc ferm toutes les portes aux Europens qui, comme Servigny,
cherchaient leur existence dans la carrire des emplois ou du travail;
il tait mme trs-difficile, pour ne pas dire impossible, de se faire
admettre dans une maison  quelque titre que ce ft, mme pour l'emploi
le plus infime. Servigny ne possdait que le peu d'argent qu'il tenait
de l'extrme charit du bon cur, et cela ne pouvait le mener bien loin:
pour comble de malheur, il tomba malade, et en trs-peu de temps il se
trouva absolument sans ressources. Dans cette extrmit, il fut
contraint de travailler comme un simple journalier, encore n'obtenait-il
pas toujours de l'occupation, tant il tait encore faible et peu
accoutum  ce genre de travail. Ce qu'il gagnait suffisait  peine pour
lui procurer les aliments grossiers les plus indispensables  la vie.

Enfin, aprs trois ou quatre mois de sjour, d'efforts et de
persvrance de toute espce, il tait parvenu  se rendre utile. Un
contre-matre qui avait eu souvent occasion de l'employer, l'avait
remarqu et lui avait tmoign de l'intrt; il le chargea de tenir note
des travaux qui s'excutaient dans une fabrique de chles qui
appartenait  un riche _nabab_[507], au service duquel il tait.
Servigny s'acquitta avec exactitude et talent de la mission qui lui
tait confie, et son suprieur en tait satisfait; mais le mauvais
destin qui le poursuivait, ne permit pas qu'il restt longtemps dans une
position o du moins il tait  l'abri du besoin. Un ouvrier, originaire
du pays et que Servigny avait remplac dans la confiance du
contre-matre, avait conu contre lui un sentiment de jalousie tel, que
de concert avec quelques-uns de ses camarades, il rsolut la perte ce
jeune homme. Pour y parvenir plus srement, ils firent agir, en secret
auprs du nabab qui, ne pouvant tout voir, ne manqua pas d'accueillir
ces faux rapports. D'ailleurs, la trame avait t si adroitement ourdie,
les preuves paraissaient si videntes, si bien combines contre l'un et
contre l'autre, que tous deux furent renvoys sans tre entendus.
L'intendant du nabab qui ne pouvait souffrir les trangers, et
principalement les Franais, parce qu'un voyageur de cette nation lui
avait rcemment enlev sa femme, qu'il idoltrait, et en mme temps la
majeure partie de sa fortune, ne contribua pas peu  la dcision si
funeste qui replongeait Servigny dans la misre.

Par suite de ce renvoi, Servigny se trouva donc plus malheureux que
jamais, car ses ennemis s'empressrent de le publier et d'y ajouter
toutes les petites perfidies dont leur conduite prcdente n'tait que
le prlude.

Le contre-matre s'empressa de quitter le pays. Quant au malheureux
Servigny, tous les coeurs et toutes les portes lui taient ferms, tant
la prvention agissait fortement contre lui. On tait d'autant mieux
convaincu de sa culpabilit, que le nabab, chez lequel il avait t
employ, tait gnralement connu comme un homme bon, sensible,
gnreux, aimant  pardonner. On excusait d'autant moins l'offense, que
l'offens mritait de l'tre. Enfin, et encore bien que Servigny ft
dans la plus grande dtresse, qu'il passt souvent jusqu' deux ou trois
jours manquant de la nourriture la plus essentielle, il ne pouvait se
rsoudre  recourir  la charit publique; plutt que de tomber si bas,
il prfra vivre du produit fort ventuel de commissions dont on le
chargeait, de ports de lettres et de paquets. Encore combien de fois
Servigny ne se prit-il pas  regretter la vie du bagne! L, au moins, il
trouvait parmi ses compagnons quelques coeurs compatissants pour charmer
son infortune, tandis qu'ici, libre, il est l'objet du mpris de tous.
N'est-ce pas l le comble de l'opprobre?

Aussi, pour se soustraire  tant d'humiliations, il ne manquait pas,
toutes les fois qu'il le pouvait, d'aller s'enfoncer au sein des vastes
forts qui avoisinent la ville de Bnars. L, oubli de tous et
s'isolant du reste de l'univers, les productions de la nature si
luxuriantes, si magnifiques dans cette terre privilgie en donnant un
autre cours  ses ides, devenaient pour lui l'objet de profondes
mditations. En effet, qui aurait pu contempler, froid et impassible,
l'immense baobab, gant des forts, vrai colosse vgtal dont le tronc
acquiert jusqu' vingt-cinq pieds de diamtre! Il faut, dit-on, des
milliers d'annes pour que cet arbre parvienne  ce monstrueux
dveloppement. Ce tronc immense, couronn d'un grand nombre de branches
tales horizontalement, remarquables par leur grosseur, et plus encore
par leur longueur qui est de cinquante  soixante pieds, ne l'est pas
moins par ses racines qui sillonnent le sol en tous sens jusqu' une
distance de cent cinquante  cent soixante pieds. Viennent ensuite le
catalpa, dont le tronc est peu gracieux, mais dont l'ample feuillage et
les belles fleurs d'un blanc ponctu de pourpre, font un si bel effet,
le nopal, le dattier, le beau marronnier, aujourd'hui si rpandu en
Europe; le daphn indica, dont l'odeur suave parfume l'atmosphre; le
manguier, le goyavier, le durion, et surtout le mangouste dont les
fruits sont si dlicieux; en un mot, cette vgtation qui dploie tout
le luxe et la majest qu'elle offre ordinairement sous les climats des
tropiques, lorsqu'elle est seconde par les agents les plus puissants,
comme la nature du sol et l'humidit.

Servigny s'arrachait avec peine du sein de ces vastes forts, o, selon
l'expression d'un ancien, il n'tait jamais moins seul que quand il
tait seul. Il ne revenait  Bnars qu'autant que la ncessit de
renouveler ses provisions l'y obligeait; mais aussitt qu'il avait
satisfait  cette loi imprieuse de toute existence, il retournait  sa
chre solitude.

Il avait dcouvert un endroit qu'il affectionnait principalement et o
il se livrait plus que partout ailleurs,  ses mlancoliques rveries;
c'tait un petit rocher escarp et  pic, un de ces accidents abrupts
d'un sol si fcond en heureux contrastes. Un bouquet d'arbrisseaux
odorants couronnait la crte de ce rocher, et l, non-seulement, il
pouvait mditer sans craindre la dent des animaux froces, mais encore
il lui semblait qu'il aurait pu y braver un nouveau dluge. Toutefois il
avait eu bien de la peine  gravir cet endroit escarp; mais  force de
le contourner en tout sens, il avait dcouvert une petite source dont
les eaux fraches et limpides avaient donn naissance  des plantes
grimpantes dont il s'tait aid lors de sa premire ascension, et dont
il continuait  s'aider toutes les fois qu'il voulait la renouveler.

Au premier aspect, rien de plus sauvage que cet endroit isol. Cependant
en y regardant avec attention, certain arrangement dans les fragments de
rochers qui tapissaient le lit de la source dont nous avons parl, des
vestiges de pieux plants a et l, lui donnrent  croire que des
habitations avaient pu y exister  une poque plus ou moins recule.
Cette remarque l'encouragea  se livrer  une exploration plus
approfondie, et  considrer ces vestiges comme des jalons qui avaient
t placs l dans un dessein qu'il ne pouvait encore parfaitement
s'expliquer. Aprs avoir march d'obstacles en obstacles, fouillant et
sondant partout les interstices d'un gazon pais qui recouvrait la cime
du piton, les traces d'un ancien sentier, en partie caches par les
ronces et les broussailles, le confirmrent dans l'opinion que cet
troit plateau avait t autrefois habit, mais que les constructions
taient devenues la proie des flammes. Il tait dans l'enthousiasme
d'une dcouverte qui, depuis un grand nombre de sicles, peut-tre,
avait chappe  tous ceux qui avaient visit cette partie recule de la
fort. Du sommet de ce rocher il dcouvrait un pays immense; mille
penses diverses venaient tour  tour l'y assaillir; peut-tre que
nouveau Robinson, il lui tait rserv de redonner la vie  ces dbris
d'une civilisation teinte par la faux du temps ou par la fureur des
partis; mais pour recommencer Robinson, il lui manquait un Vendredi, et
o trouver un si fidle compagnon dans une contre qui le traitait en
vritable paria.

Enfin il se retira en prenant toutes les prcautions possibles pour
retrouver son chemin. Revenu  la ville chez la vieille bonne femme qui
lui donnait asile, moyennant une lgre rtribution, il s'endormit berc
par des songes qui, tous, se rattachaient au projet qu'il avait conu
depuis si longtemps de s'tablir sur la cime de son rocher; il s'y
voyait entour de toutes les commodits, de toutes les jouissances de la
vie. Malheureusement le rveil venait trop tt le rappeler  la triste
ralit.

Nanmoins, et bien qu'il ne pt encore se rendre un compte positif de ce
que deviendrait sa dcouverte, il ne cessait de s'en occuper. Mais y
lever des constructions sans outils: impossible! s'y dfendre sans
armes: impossible encore! il pense donc, avant tout,  faire quelques
conomies au moyen desquelles il puisse aller s'y installer avec une
certaine provision de vivres, seul moyen de donner quelque suite  son
entreprise. Quand il a russi dans ce projet, il emprunte  son htesse
tous les outils dont elle peut disposer: une hache, une bche, une houe,
un pic, une vieille lance  demi brise. Il veut commencer par explorer
le sol jusqu' une certaine profondeur; plus tard, et selon
l'occurrence, il donnera  ses travaux un caractre plus grandiose.

Parti avec ces instruments qu'il transporte sur les lieux  plusieurs
reprises, ainsi que ses provisions de bouche, il ne tarde pas  se
mettre  la besogne. Les plantes rampantes une fois arraches du sol, il
acquiert la preuve que des cabanes avaient t incendies, il retrouve
mme des ossements humains  demi consums, ainsi que des fragments
d'animaux que ses connaissances en palontologie lui firent reconnatre
pour avoir appartenu aux races ovine et bovine. Mais son enthousiasme
fut au comble lorsque aprs avoir approfondi les excavations il trouva
un fossile qui se rattachait par tous ses caractres au mgatherium,
animal vertbr reconstruit par notre clbre Cuvier, et dont la race a
disparu de notre globe depuis sa dernire rvolution. Il n'en fallut pas
davantage pour persuader  Servigny que ce rocher, depuis si longtemps
ddaign, mconnu, avait t le thtre de scnes galement curieuses 
tudier par le naturaliste et le gologue. Toutefois press d'arriver 
des rsultats dont l'actualit se faisait vivement sentir, il rserva 
d'autres temps la suite de ses investigations scientifiques. Pour le
moment, il cherchait  se crer un abri contre l'intemprie des saisons
et qui le garantt en mme temps contre la dent des animaux froces, si
redoutables dans ces contres.

Il y avait dj quelque temps qu'il travaillait  l'excution de son
projet, lorsque un jour, et au moment qu'il s'y attendait le moins, son
attention fut vivement excite par le bruit de pas prcipits; c'tait
un homme ple, dfait, couvert de sang, qui cherchait  chapper aux
poursuites d'un tigre de la plus grande espce qui le suivait de prs.
Ce malheureux homme n'avait pour se dfendre contre son redoutable
adversaire que le canon d'un fusil dont la crosse avait disparu dans la
lutte qui venait d'avoir lieu entre eux: il avait galement perdu son
couteau de chasse dont il ne lui restait plus que le fourreau et le
ceinturon. Le tigre tait bless et cumant de rage: il allait
indubitablement atteindre son ennemi et l'immoler! Servigny effray
lui-mme, se lve prcipitamment, s'arme de sa pique, et se met sur la
dfensive. L'inconnu surpris s'arrte  cet aspect inattendu, le tigre
lui-mme semble hsiter; mais le temps est prcieux, et bien que le
costume de Servigny inspire peu de confiance  l'tranger, il n'hsite
pas  se runir  lui pour combattre l'horrible monstre.

--Ne craignez rien, s'crie Servigny qui voit son trouble; ne craignez
rien, quoique pauvre je suis honnte homme, et je sais quels devoirs
votre position m'impose!

Pendant ce peu de temps, l'animal avait repris des forces et semblait
chercher des yeux sur lequel de ses adversaires il se jetterait le
premier; mais nos deux combattants s'taient retranchs  l'entre d'une
cavit qui, en protgeant leurs derrires, rendait leur dfense plus
facile et en mme temps plus formidable.

Tout  coup, la fureur du tigre ne connat plus de bornes, il se
prcipite avec la rapidit d'un trait sur ses ennemis; il les attaque
tour  tour, les pousse, les presse: mais, par une suite de son instinct
froce, c'est toujours l'inconnu qu'il poursuit avec le plus
d'acharnement. Tous deux multiplient en vain leurs coups, il leur
chappe en bondissant, ou par des feintes qui les font consumer en
efforts vains. Servigny ne manque pas de sang-froid; il fait d'ailleurs
un usage habile des forces et de l'adresse que nous lui connaissons:
l'inconnu au contraire ne tarde pas  tre puis par le sang qu'il a
perdu depuis le commencement de cette lutte. Il est saisi et renvers
par le redoutable animal: Servigny est lui-mme bless  la cuisse en
voulant dgager l'tranger. Une lutte seul  seul s'engage alors entre
Servigny et le tigre redoutable. Vainement Servigny, d'un premier coup,
lui fait-il une profonde blessure dans le flanc, l'animai se retire et
se rue avec furie contre son adversaire: celui-ci, la lance en arrt,
l'attend de pied ferme, et par un nouveau coup adress  la tte lui
crve un oeil: mais plus ses blessures se multiplient plus sa rage
s'accrot!

Cette diversion avait permis  l'inconnu de se relever; il s'tait arm
de la hache de Servigny qui, par un hasard heureux, s'tait trouve  sa
porte, et voulait, en rentrant dans la lutte, partager ses prils; mais
ses coups se ressentaient de sa dfaillance, et ne portaient que
faiblement. Enfin, tourdi, puis, l'animal tombe sur le sol qu'il
teint de son sang noir et fumant. Nos deux combattants croient sa mort
certaine; mais au moment o ils se prcipitent pour l'achever, d'un bond
imptueux il se relve et se jette sur l'inconnu avec une nouvelle rage.
C'en tait fait de lui si le danger n'avait exalt au dernier point le
courage de Servigny. Runissant donc tous ses efforts et joignant la
force  l'adresse, il plonge sa lance dans la poitrine de l'animal et la
lui enfonce tout entire dans le corps.

L'animal affaibli conserve encore un reste de vigueur et de rage; il
cherche de la gueule  arracher l'instrument de son supplice: vains
efforts! il s'en prend alors  lui-mme, il se roule, il se tord, et,
dans sa fureur aveugle, il se prcipite sur les pierres qui tapissent
l'arne, qu'il mord et qu'il rougit de sa gueule ensanglante!...

L'heure fatale avait sonn pour lui: il fait bien entendre encore
quelques rugissements furieux, que rptent avec fracas les chos de la
fort; mais ils s'affaiblissent  mesure que ses forces s'puisent avec
son sang; un rle terrible succde; il rend enfin le dernier soupir.

Nos deux combattants en croient  peine leurs yeux; ce n'est qu'aprs
avoir retourn le monstre, ds lors immobile, qu'ils sont bien
convaincus de leur victoire. Aprs un instant de repos et de silence
pour calmer leurs sens, l'inconnu se lve, se prcipite dans les bras de
Servigny, l'treint avec la plus vive motion, et le proclame son
librateur.

--Je vous dois la vie, dit-il; qui que vous soyez, comptez sur les
effets de ma reconnaissance.

Servigny s'empresse de le remercier, et remarquant qu'il tait
extrmement faible et souffrant des suites de ce combat, il lui fit
avaler quelques gouttes de tafia qui lui restaient de ses provisions. Ce
cordial lui rendit quelque nergie et lui permit de seconder Servigny
qui oubliait ses propres blessures pour ne s'occuper que des siennes.

Ce n'est pas que Servigny n'et aussi prouv les effets de la dent
redoutable de leur ennemi; mais, il tait moins dangereusement bless
que l'tranger. Celui-ci avait reu plusieurs morsures graves et
profondes, qui le faisaient horriblement souffrir, et l'empchaient
pour ainsi dire de se mouvoir. Servigny, aprs l'avoir en partie
dshabill, bassina ses plaies avec quelques gouttes de tafia qui
redoublrent momentanment ses souffrances; mais il ne tarda pas  en
prouver un grand soulagement. La manire heureuse et pleine de
convenance avec laquelle Servigny prodiguait ses soins  l'tranger,
donnaient  celui-ci l'envie de connatre cet homme envoy du ciel pour
le tirer si  propos du plus grand pril qu'il et jamais couru; mais ce
n'tait ni le lieu, ni le moment de lui adresser des questions.

L'inconnu, soutenu par Servigny, eut beaucoup de peine  descendre de la
plate-forme du rocher dont les parties les moins inclines prsentaient
de srieuses difficults aux hommes mmes les plus ingambes. Descendus
enfin tous deux sans accident, ils se dirigeaient lentement vers la
ville au travers de la fort; mais les forces de l'inconnu ne tardrent
pas  le trahir; il s'vanouit! Tous les efforts de Servigny pour le
ranimer furent inutiles. Que faire dans cette occasion? il tait dj
tard et mme nuit close depuis longtemps. Fatigu et bless lui-mme,
aurait-il la force de porter celui  qui il venait de sauver la vie, et
 qui il fallait la sauver une seconde fois pour complter son noble
dvouement?... Son anxit tait au comble! A chaque instant il
craignait de voir expirer dans ses bras son malheureux compagnon; mais
pouvait-il l'abandonner dans cet tat pour aller chercher des secours 
la ville, qui, hlas! tait encore loigne de plus d'une lieue? Sa
rsolution, son courage, s'accrurent avec le pril; il soulve
adroitement le corps de l'tranger, le charge sur ses paules, et,
malgr les vives souffrances qu'il prouve de ses blessures, il
s'achemine vers la ville d'un pas ferme et assur, glorieux de son
prcieux fardeau.

Dj il n'en tait plus qu' quelques centaines de toises, lorsque tout
 coup il se trouve entour d'une faible escouade d'hommes arms,
compose de cipayes[508], charge du service de nuit. On l'arrte, on le
prend pour un voleur, on veut mme le maltraiter: mais sur l'observation
du chef de la patrouille, on le conduit devant le magistrat prpos au
service de sret. L, Servigny dpose son fardeau; mais  peine ces
hommes l'eurent-ils examin que tous s'crient: c'est l'honorable sir
Lambton qui est parti ce matin pour aller  la chasse dans la fort. Que
lui est-il donc arriv? Alors Servigny raconte succinctement les
diffrentes circonstances que nous venons de faire connatre, et chacun
de le fliciter de sa noble conduite. On s'empresse de faire venir un
brancard, on y place le bless et on le porte avec tous les mnagements
possibles  Beauchamp, maison de campagne qu'il possdait  peu de
distance de l. Des mdecins sont immdiatement appels, et nos deux
blesss tour  tour soigns et panss. Sir Lambton restant toujours
vanoui, le mdecin pratiqua avec succs une abondante saigne: il
rouvre enfin les yeux, et des signes non quivoques tmoignent qu'il a
recouvr l'usage de ses sens. Toutefois, et sans pouvoir encore
articuler un mot, ses regards semblent indiquer qu'il cherche quelqu'un.
La parole lui est enfin rendue, et le premier usage qu'il en fait est de
demander o est l'tranger? o est son sauveur? On lui dit qu'il est
dans un appartement voisin; mais sur un signe qu'il fait, un lit est
dress  ct du sien, Servigny y est transport. Sir Lambton lui prend
les mains, les couvre de baisers, lui adresse les remercments les plus
expansifs, les plus affectueux; il veut l'avoir prs de lui et ne plus
s'en sparer. De douces larmes inondent son visage, enfin il semble que
pour lui seul la reconnaissance est la mmoire du coeur!

La gurison de Servigny fit des progrs tellement rapides, qu'au bout de
huit jours il pouvait se lever une heure ou deux chaque jour. Mais celle
de sir Lambton fut plus lente  obtenir. Deux mdecins taient
constamment  ses cts pour examiner les progrs de la maladie, qui
enfin cda aux secours de l'art, au point qu'au bout d'un mois, il tait
tout  fait hors de danger et Servigny parfaitement rtabli. Ce fut
alors, que press de questions, ce dernier raconta  sir Lambton toutes
ses aventures (moins toutefois sa condamnation). Lorsqu'il en fut  la
circonstance de son entre dans une fabrique de chles et  celle de son
renvoi sous le soupon d'avoir, de concert avec le contre-matre, vol
le chef de l'tablissement.

--Ciel! s'cria sir Lambton; c'est vous brave et gnreux jeune homme
que l'on a trait ainsi, et c'est moi, cruel! qui vous ai fait subir un
pareil traitement! Non, vous n'tiez point coupable, j'ai t
indignement tromp; un voleur est incapable d'aussi nobles sentiments!

Servigny ne pouvait revenir de sa surprise; mais quand il se fut rappel
qu'il n'avait jamais connu que le contre-matre et l'intendant de la
fabrique de chles o il avait t employ; qu'il n'avait jamais ni vu,
ni mme entendu nommer le propritaire de l'tablissement, tout ce qui
lui paraissait d'abord obscur dans l'exclamation de sir Lambton lui fut
enfin expliqu. Il retrouvait en lui un bon et gnreux matre, et, pour
comble de bonheur, il lui avait sauv la vie!

--Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible, dit un
jour sir Lambton  Servigny, car enfin, si, clair sur les manoeuvres
qui ont amen votre renvoi de mon tablissement, j'en avais puni les
lches auteurs, il est certain que je ne vous aurais pas rencontr si 
propos pour me sauver de la dent et des griffes de ce diable de tigre
dont le souvenir me fait encore dresser les cheveux d'horreur!

--C'est pourtant vrai, rpond Servigny, et c'est une nouvelle preuve de
la bizarrerie de mon destin que de devoir  ce froce animal l'occasion
de me justifier de ma conduite passe, et d'obtenir enfin l'assurance
d'une protection que mes longs et fidles services n'auraient peut-tre
jamais pu me faire acqurir.




III.--La maison des voleurs.


Sur la route de Normandie, entre Neuilly et Nanterre, il existe une
maison d'assez chtive apparence, portant le n 2.

Cette maison est la premire du village de Nanterre dont elle est
loigne de quelques portes de fusil.

Au-dessus de la porte d'entre de cette maison est plac un tableau, sur
lequel un mule des Charlet et des Bellanger a peint un cuirassier, un
hussard et un lancier de l'arme impriale, avec ces mots: Aux trois
Frres.

Nos lecteurs ont pu voir une enseigne semblable au-dessus de la porte
d'un marchand de vins dont l'tablissement est situ  Paris,  l'entre
de la rue Beauregard, prs la porte Saint-Denis; c'est que la maison
dont nous parlons appartient au sieur Favre, un vieux de la vieille, qui
sert Bacchus aprs avoir servi Mars avec honneur et gloire, et n'est
autre chose qu'une succursale champtre de la maison de Paris.

Si, dsirant visiter la maison en question, vous priez un habitant du
pays de vous indiquer le cabaret des Trois frres, il est possible qu'il
ne sache que vous rpondre, mais si vous lui demandez la Maison des
Voleurs, il vous indiquera de suite le plus court chemin pour vous y
rendre.

N'allez pas croire cependant que le cabaret des Trois Frres, ou plutt
la Maison des Voleurs, puisque c'est sous ce nom que cet tablissement
est gnralement connu, est un de ces lieux devant lesquels il faut
passer sans s'arrter; la Maison des Voleurs est un cabaret honnte,
tenu par un cabaretier honnte homme, et frquente seulement par
d'honntes ivrognes: d'o lui vient donc le nom quelque peu sinistre que
nous lui connaissons?

C'est que nagure cette maison qui servit de retraite au fameux Capahut,
chef de la bande de chauffeurs et d'assassins qui dsolaient, en l'an
III et l'an IV de la rpublique, les environs de Paris[509], tait
encore, il y a quelques annes, habite par un assassin clbre et sa
famille, dont l'auteur de ce livre a parl dans ses Mmoires; cet homme,
qui a reu sur la place publique de Rouen la juste punition de ses
crimes, avait fait de la maison actuellement tenue par le sieur Favre un
digne pendant de l'auberge de Peyrabeille de sinistre mmoire; malheur
alors au voyageur qui entrait  l'auberge du Bienvenu, il n'en sortait
que mort, si son extrieur promettait  la bande d'assassins dirige par
Cornu, dit le Pre tranquille, un butin considrable.

La manire de procder de ces assassins tait fort simple et devait
infailliblement russir, surtout envers des gens qui ne se mfiaient de
rien.

Toutes les chambres de l'auberge du Bienvenu, meubles fort simplement,
taient garnies de lits trs-propres et assez bons pour que les
voyageurs y trouvassent promptement le repos que les fatigues de la
journe leur avaient rendu ncessaire. A la tte de ces lits se trouvait
un panneau mobile qui se renversait du dehors en dedans, et qui pouvait
d'autant mieux chapper aux regards des voyageurs, qu'il tait  moiti
cach par les rideaux du lit; lorsque le voyageur tait endormi, ce
panneau tait mystrieusement ouvert par les assassins qui le
renversaient sur leur victime, de sorte qu'elle se trouvait touffe
sans avoir pu pousser un seul cri, ni opposer la moindre rsistance: le
cadavre, dpouill de tout ce qui pouvait le faire reconnatre, tait
port au loin par le chef de famille, qui avait une carriole
spcialement destine  cet usage, et dont les nombreuses courses ne
pouvaient paratre suspectes, puisqu'il exerait, rellement, la
profession de marchand colporteur.

A l'poque o se passrent les principaux vnements de cette histoire,
les propritaires assassins de l'auberge du Bienvenu jouissaient dans le
pays de la meilleure rputation. On vantait,  la ronde, la probit et
la bonhomie du pre, qualits rares chez un marchand colporteur; la
dvotion de la mre, l'ardeur laborieuse des deux filles, l'activit du
fils, et il en fut ainsi, jusqu'au jour o la police, mise enfin sur les
traces de ce nid d'assassins par un crime commis dans les environs de
Versailles, vint un beau matin, au grand tonnement des habitants de
Neuilly, Nanterre et lieux circonvoisins, saisir toute cette niche de
sclrats qui, ainsi que nous venons de le dire, expirent leurs
nombreux crimes sur la place du march de Versailles.

De l le nom de Maison des Voleurs rest  la proprit dans laquelle le
sieur Favre exerce honorablement son commerce[510].

C'est dans cette maison,  l'poque o elle tait encore habite par les
individus dont nous venons de parler, que nous allons introduire le
lecteur.

Dans la salle basse de l'une de ces bicoques  usage de
cabarets-auberges, que l'on rencontre si frquemment, jetes comme des
accidents, sur les routes qui avoisinent la capitale et qui servent de
caravansrail  la tourbe des voyageurs, trois femmes,  la clart
incertaine d'une lampe de forme sculaire, taient occupes  prparer
le repas du soir. La pice o elles taient servait tout  la fois de
cuisine et de salle  manger; tout y tait propre et dans l'ordre le
plus parfait; les fourneaux, sur lesquels taient quelques casseroles
dont les manations chatouillaient agrablement l'organe olfactif,
taient tenus avec un soin qui n'avait pas peu contribu  mettre
l'htel du Bienvenu en rputation auprs des maquignons, marchands de
boeufs, rouliers, saltimbanques, et autres gens du mme acabit, tous
grands mangeurs par nature et grands bavards par profession.

Les trois femmes en question taient assises autour d'une petite table
basse, place dans un coin recul de cette pice, dont la propret ne le
cdait en rien aux cuisines les plus belles et les mieux tenues de la
Hollande. La plus ge pouvait avoir de 40  42 ans; elle tait grande
et vigoureusement constitue, d'une figure rgulire et frache; ses
yeux taient bleus, orns de cils noirs longs et soyeux, son nez
lgrement retrouss, sa bouche petite, orne de lvres minces et roses
du plus bel effet; sa taille fine et bien prise, une poitrine large dont
les contours saillants reposaient agrablement le rayon visuel sans
jamais alarmer la dcence, compltait un ensemble qui tait celui d'une
fort agrable femme. Sa mise tait celle d'une aubergiste des environs
de Rouen, ou plutt de la basse Normandie, quoique la coiffure semblt
indiquer le pays de Caux.

Prs d'elle,  sa droite, tait une fille de 22 ans, d'une constitution
robuste quoique maigre; sa figure rgulire, sa bouche vermeille,
qu'embellissaient trente-deux perles d'une admirable blancheur, son
teint brun fortement bistr, ses yeux noirs surmonts de deux arcs pais
de mme couleur, ses cheveux d'bne, tout en elle accusait une nergie
qui n'est point le partage habituel de son sexe.

Enfin, la troisime, qui tait  gauche, paraissait ge de 18 ans
environ: elle avait les cheveux d'un blond ardent, une figure longue et
maigre, o les taches de rousseur trnaient dans tout leur clat. Ses
yeux taient,  la vrit, grands, beaux et vifs, mais en revanche, la
bouche, qu'elle avait horriblement grande, taient absolument dpourvue
de dents. Ses formes anguleuses et dcharnes, ses pieds larges et
difformes, ses mains fortes et osseuses, tout l'ensemble de sa personne
rappelait involontairement les sorcires de Macbeth, ou plutt celle de
Teniers dans son bizarre tableau de la Tentation de saint Antoine.

Ce trio fminin travaillait avec beaucoup d'action et en silence, ce qui
n'est gure dans les habitudes du sexe: mais le violent orage qui venait
d'clater avait suspendu tous les caquets, jet l'effroi dans tous les
esprits. Ce silence fut tout  coup interrompu par le coucou d'une
pendule en bois, place dans un coin de la pice.

--Dj neuf heures et demie, dit la mre, et personne encore! Dieu ne
permettra pas, sans doute, que nous fassions encore chou blanc cette
nuit. Voil six jours que nous n'avons trenn!

--Cela est assez tonnant dit la brune, tous les _nierts_[511] qui sont
venus _pioncer icigo_[512] taient dans la _raffale_[513]: c'est un vrai
guignon!

--M'est avis, dit la rouge, que vous avez manqu le bon, l'autre
_sorgue_[514].

Quoi, le _birbe_[515] qui avait l'air de faire la _manche_[516] dans les
_garnaffes_[517] et les _pips_[518]?

_Gy_[519], il avait la _cergole_[520] autour du _bauge_[521], elle
n'tait pas  _jeun_[522], je l'ai bien _remouche_[523]!

Pourquoi ne l'avoir pas _bonni_[524] au _dabe_[525]?

En ce moment la lueur d'un clair se rpand dans la partie sombre de la
pice,--Tiens, l'orage n'est pas fini dit la mre!--Aussitt un violent
coup de tonnerre se fait entendre.

--En v'l du temps, dit la rouge: il n'est pas propre  nous amener de
la pratique!

--Qui sait, dit l'ane? Te souviens-tu de _l'orphelin_[526] qui par
conomie voyageait  pied, et qui est venu souper et coucher ici? il
tait gras le poulet hein?

--Amen.

Un nouveau coup de tonnerre avait presque branl la maison:--Sainte
mre de Dieu, dit la mre en faisant le signe de la croix, ayez piti de
nous! Notre-Dame de Bon Secours, protgez-nous! Disant cela, elle
ouvrit une armoire, en tira une bouteille et une petite branche de buis
bnit, puis en aspergea la pice ainsi que ses filles, en rptant 
haute voix les litanies de la sainte Vierge.

L'orage s'tant enfin apais peu  peu, ces trois femmes se replacrent
auprs de la petite table, et la conversation reprit son cours.

--Si nous n'avons rien fait  la _taule_[527] dit la mre, il faut
esprer que l'ouvrage de la _chique_[528] de Colombe aura t _maquill_
sans _regout_[529]; le temps a d favoriser le _dabe_[530] et  l'heure
qu'il est _l'entonne_[531] est _roustie_[532].

--Je ne sais pourquoi, rpondit la brune, je n'ai pas la mme ide que
vous, _daronne_[533]: la nuit dernire j'ai rv de _greffiers_[534]
c'est signe de _renaud_[535].

--Est-ce que tu _coupes_[536] dans les rves toi? dit la rousse.
Quoiqu'a peut faire des rves? _nibergue[537]!_

--_Prtez loche_[538] dit la mre, _j'entrave cribler_[539].

--Tiens, c'est vrai: c'est le _clipet_[540] d'un homme!

--J'vas y aller voir, et j'vous dirai de quoi qui s'agit, dit la grande
brune.

Prends le _vingt-deux_[541] en cas de malheur, dit la mre.

La brune ne tarda pas  venir annoncer qu'un homme, un cheval et un
cabriolet taient tombs dans une des cuvettes de la route, et que le
voyageur tait pris sous la capote du cabriolet de manire  ne pouvoir
sortir.

--C'est Dieu qui nous l'envoie, s'cria la mre! Vite une lanterne,
courons au secours de ce pauvre homme!

--Oui, dit la rouge, allons au secours de ce brave homme, et tchons de
le ramener coucher  l'htel du Bienvenu.

Elles partirent toutes trois, et parvenues au lieu o l'accident tait
arriv, elles eurent bientt dcharnag le cheval qui se releva avec
peine; il leur fut alors facile de dgager le voyageur et de le retirer
du cabriolet. Il tait moulu et couvert de contusions par tout le corps
principalement  la tte. Enfin, il fut amen dans la maison. On fit
bien vite du feu pour scher ses vtements, qui taient imprgns d'eau,
de sang et de boue; et pour le rchauffer, car il tait transi de froid.

--Dieu soit bni dit la mre, vous voil sauv!--Marguerite va vite
chercher les habits des dimanches de ton pre, et nous ferons changer ce
brave monsieur qui est tremp comme une soupe. Puisque nous avons eu le
temps de le _rchapper_ il ne faut pas laisser notre bonne oeuvre
incomplte.

--Oui, madame, rpondit le voyageur, sans vous je serais mort touff
sous la capote de mon cabriolet. Je vous dois la vie; mais je vous prie
de croire que je saurai reconnatre votre belle conduite. Puis, comme
frapp d'une rminiscence, il s'cria:--Ah! mon Dieu! ma bonne dame,
j'ai oubli de prendre dans le cabriolet un petit coffret qui tait 
mes pieds et qui renferme des choses bien prcieuses.

--De l'or? peut-tre, rpondit la mre.

--Non pas de l'or, mais l'quivalent: des valeurs de banque au porteur.

Marguerite qui, en ce moment, apportait les habits de son pre, fut
charge de la commission avec sa soeur. Pendant l'absence de ces deux
filles, Servigny, (le malencontreux voyageur qui venait d'entrer 
l'auberge du Bienvenu n'tait autre que notre hros), changea de
vtements, et les siens furent placs devant un grand feu afin de les
scher.

Les deux soeurs ne tardrent pas  rentrer, portant le petit coffret qui,
relativement  son volume, tait fort pesant. Servigny parut satisfait
de le revoir en sa possession; il le plaa prs de lui, prit un verre
d'eau-de-vie qu'on lui offrait, et aprs que ses plaies furent laves et
bassines de l'eau de Boule de Nancy, il se sentit soulag; alors il
s'informa de son cheval et de son cabriolet, on lui rpondit que
Jean-Louis, le garon d'curie, avait tant et si bien fait qu'il avait
ramen l'un et l'autre; que le cheval tait couronn aux deux genoux,
que les brancards du cabriolet taient casss, la capote enfonce, mais
que tout cela ne serait rien et se rparerait facilement.

Servigny tait rest vtu des habits du matre de la maison tandis que
les siens schaient; et pour mieux tmoigner combien il tait sensible
aux bons procds que ses htes avaient eus pour lui, il devint
communicatif bien au del des bornes de toute prudence. Entre autres
choses, Servigny leur dit qu'il arrivait de l'Inde pour acheter une
grande proprit  Paris et une maison de campagne dans les environs. En
ce moment, l'horloge sonna onze heures; l'htesse ayant remarqu que
notre voyageur paraissait avoir oubli les vnements de la soire et
repris toute sa srnit, lui proposa de prendre un bouillon et de
manger un des petits poulets  la casserole dont le fumet lui montait si
agrablement au nez, lorsque entra Jean-Louis qui venait prendre les
ordres de Servigny; il lui demanda s'il ne conviendrait pas de faire
venir immdiatement le vtrinaire pour donner des soins  son cheval,
et le charron pour rparer le cabriolet.

--Faites venir l'un et l'autre, dit Servigny; je m'en rapporte  vous;
mais rien ne presse quant  prsent.

Jean-Louis qui n'tait autre que le fils de l'aubergiste du Bienvenu, se
retira; mais il revint bientt sous le prtexte de demander de la
chandelle pour sa lanterne. Il se pencha  l'oreille de sa mre, et
croyant bien n'tre pas compris, il lui dit  mi-voix, mais assez haut
pour tre entendu de Servigny:

--Il y a eu du _renaud  l'affaire de la chique, elle est maronne, le
dabe est revenu_[542].

Servigny, qui avait parfaitement compris ces termes d'argot, eut peine a
rprimer un mouvement de surprise et de crainte.

--Seul et sans armes, quelle dfense opposerai-je, se dit-il, aux
adroits coquins dans le repaire desquels je suis tomb? Il est donc
crit que c'est ma dernire nuit!...

Toutefois, il ne laissa rien apercevoir des impressions qu'il venait
d'prouver et ne tarda pas  reprendre tout son aplomb. Il demanda donc,
avec le plus grand sang-froid,  la matresse de l'auberge, si elle
avait soup. Sur sa rponse ngative, il l'invita  lui faire
_l'honneur_ de souper avec lui, ainsi que ses _demoiselles_. Il agissait
ainsi dans la crainte que, s'il mangeait seul, on ne lui ft prendre
quelque boisson narcotique sans qu'il s'en doutt. La mre et les
filles, aprs quelques minauderies, ne purent se dispenser d'accepter,
et tous se mirent  table. Servigny en fit les honneurs avec cette grce
et ces attentions polies qui distinguent l'homme du monde, et qui dans
ces circonstances lui taient plus particulirement ncessaires pour
observer les desseins de ses commensales. Mais tout se passa pour le
mieux, et il ne remarqua absolument rien qui pt troubler sa
tranquillit.

Lorsque vers minuit le souper fut fini, la mre donna ordre  ses filles
de prparer le lit de l'tranger et de le bassiner avec du sucre en
poudre dans la bassinoire, ce qui fut ponctuellement excut. Pendant
tous ces prparatifs, la matresse de l'htel du Bienvenu causait avec
Servigny de ce ton de bonne mre de famille si propre  inspirer la
confiance et l'abandon; le mot religion tait frquemment rpt; enfin,
tout dans sa conversation tait de nature  inspirer la plus grande
scurit  notre voyageur, qui se disait en lui-mme:

--On prtend que les yeux sont le miroir de l'me si cette rgle est
vraie, celle de l'aubergiste doit tre excellente, car sa figure, tout
 la fois respectable et belle, commande la confiance.

Il n'tait donc pas loign en ce moment de lui accorder la sienne,
malgr les termes d'argot qui avaient veill sa susceptibilit,
lorsqu'il entendit distinctement faire l'_aron_[543] et prononcer ces
mots:

--Du _maigre_[544], il y a un _messire_[545]!

Alors, plus de doute, il tait dans un repaire de voleurs!... Il fut un
moment indcis sur le parti qu'il lui restait  prendre; mais comme
c'tait un homme de rsolution, il se roidit contre les vnements.

--S'il m'est impossible, dit-il, d'chapper au poignard de ces brigands,
je leur vendrai chrement ma vie.

Il dissimula donc adroitement ce qu'il prouvait, comprenant bien qu'au
premier soupon c'en serait fait de lui. Enfin, il fut conduit dans sa
chambre par la mre, qui lui indiqua l'endroit o il trouverait toutes
les choses dont il pourrait avoir besoin. Elle lui souhaita le bon soir
et une bonne nuit avec un air de bont capable de dtourner les soupons
de l'homme le plus dfiant.

Cependant,  peine tait-elle sortie que Servigny prte l'oreille; il
entend qu'on parle  voix basse, mais il ne peut rien distinguer. Il
fait le tour de chambre dont il remarque la propret. Une commode, un
bahut, un lit  rideaux, garni de draps propres et rpandant une odeur
de lessive parfume d'iris, un christ en pltre sur la chemine,
quelques tableaux de pit, un bnitier  la tte du lit; tout l'invite
 la confiance et au repos. Toutefois, il ne peut rien comprendre 
tout ce qu'il a vu et entendu: en effet, comment concilier tant de pit
avec le langage du crime; il se perd en conjectures. La chambre dans
laquelle il est mont par un escalier de meunier, n'tait claire que
par un chssis  tabatire assez lev; mais il pouvait l'atteindre en
plaant une chaise sur la commode, surmonte de ses tiroirs. Une fois
cet chafaudage tabli au-dessous de ce chssis, il lui fut facile de
l'ouvrir et de se hisser sur le toit; mais comment descendre; il se
trouvait  plus de trente pieds du sol! Il importe de dire qu'aprs
avoir entendu les termes d'argot qui l'avaient tant pouvant, il avait
pris dans le coin de la chemine, et sans qu'on s'en apert, une forte
serpette, avec laquelle il esprait se dfendre s'il tait attaqu,
comme cela n'tait que trop probable. Aprs avoir suffisamment explor
les lieux, il rsolut de tout tenter pour se sauver d'une position
semblable. Avec les draps du lit, il fabriqua une corde avec laquelle il
put franchir la distance qui le sparait du sol; et dans la crainte
d'tre aperu par quelque ouverture, il teignit sa lumire, sauf 
terminer ses prparatifs au clair de la lune qui donnait par la lucarne
en question. Pendant qu'il travaille  sa dlivrance, voyons ce qui se
passe dans la salle o nous avons laiss les autres personnages de cette
histoire.

Autour de la grande table sont assis cinq individus dont les types
divers sont bons  signaler. Le premier, qui est le mari de l'htesse du
Bienvenu, a un air de supriorit remarquable sur les autres; son
maintien est grave, son costume est celui des marchands colporteurs de
la basse Normandie; il a cinquante ans. Sa taille leve, sa corpulence,
ses mains fortes et larges, indiquent un homme dou d'une grande
vigueur. Il s'exprime lentement comme la plupart des habitants de sa
province, et avec cet accent qui en est le cachet particulier. Il parat
prsider le conseil que l'on tient; sa femme est prs de lui et ses deux
filles  l'autre extrmit de la table.

A gauche du pre de Blaise le-Petit Christ, comme l'appellent les gens
du pays et les habitus de la maison, se trouve son fils, Jean-Louis,
dont les yeux, la figure, les gestes, et toutes les habitudes du corps,
rvlent l'me atroce. Ce camlon, vu hors de son rle habituel, a
l'air d'un idiot qui n'a d'autre instinct que de satisfaire aux besoins
de la brute; mais aux yeux de l'observateur, il sue le sang et le crime
par tous les pores.

Prs de lui se trouve un homme de trente-six ans, grand et fortement
bti, vtu en marchand de salade; son accent bas-normand indique son
origine; il a le sourire strotyp sur les lvres, et l'air tout  fait
bonhomme. Enfin,  le voir il semblerait, comme on dit vulgairement,
qu'on pourrait lui donner le bon Dieu sans confession.

De l'autre ct est un homme petit et trapu, aux cheveux noirs, crpus
et crasseux, sa tournure est celle d'un chaudronnier ambulant. De sa
bouche, constamment remplie d'une norme chique, dcoule un liquide
infect qui n'a de nom dans aucune langue, et les manations qu'il exhale
rendent son voisinage redoutable. Il a un oeil raill et la figure
horriblement marque de petite vrole; en un mot, c'est l'tre le plus
repoussant que l'on puisse imaginer.

Enfin,  ct de ce monstre, est un jeune homme de dix-huit  vingt ans,
encore imberbe, vtu en garon meunier; sa figure candide, que le crime
n'a pas encore fltrie, forme un contraste frappant avec celle de son
voisin. On s'tonne de voir tant de douceur et de bont apparentes dans
une telle runion; on dirait un ange au milieu des suppts de Lucifer!

Blaise le Petit Christ prend la parole; il dplore qu'une circonstance
fortuite l'ait forc d'amener coucher deux _pantres_,[546] dans la
maison. C'tait deux hommes qu'il avait rencontrs sur la route de
Colombe et qu'il connaissait pour des _truqueurs_[547], mais qui ne le
connaissaient que comme un honnte marchand colporteur.

--Vous savez, mes bons amis, dit-il, qu'il faut _goupiner_[548] avec
prudence, et procder par ordre afin de ne pas devenir _malade_[549].
Une occasion extraordinaire se prsente; vous avez entendu ma femme et
mes deux _momignardes_[550] vous _bonnir_[551] que le _ngriot_[552]
tait _gras_, qu'il _plombait_[553]; il faut tomber sur ce
_mauricaud_[554]; et selon moi, ce n'est pas la chose du monde la plus
facile. Les _deux truqueurs de combrouse_ nous entendront, si on
_rebatit le sinve_[555]; si au contraire nous achetons leur silence,
c'est nous exposer  des inconvnients graves. Dans l'autre cas, que
faire?

--Les _buter_[556] tous, s'crirent en mme temps la mre et le jeune
homme imberbe, c'est le seul moyen de s'assurer de leur discrtion. Vous
savez que les _parrains_[557] sont dangereux.

--_Buter_[558] est l'expdient dont nous nous servons habituellement,
dit Blaise le Petit Christ; mais la conscience ne vous dit-elle pas que
c'est un crime atroce que de tuer son prochain, lors surtout qu'il ne
possde pas une obole. Ceux-ci sont de pauvres diables qui nous
embarrasseront autant et plus que s'ils avaient t productifs. Je vous
assure qu'il me rpugne de verser le _raisin_[559] de ces deux
_truqueurs_.

La fille rouge, qui s'appelait _Pacifique_, prenant  son tour la
parole, dit  son pre:

--On voit bien que vous venez de la _priant_[560], car vous
_bigotez_[561]! A quoi bon tous ces _boniments_[562]? _J'escarperais_
dix _truqueurs_ pour _affurer_ le _ngriot_[563] en question.

--Ma _frangine_[564] a raison, dit la soeur, il faut tout _refoidir_[565]
pour s'emparer de tout.

Toute la bande tant enfin d'accord pour _escarper_[566] les trois
malheureux, on fit monter Marguerite, surnomme la Vierge-Noire, pour
aller aux coutes.

Au bout de quelques instants elle descendit et leur dit que les deux
_truqueurs_ causaient encore, mais qu'on n'entendait aucun bruit chez le
voyageur.

--Un peu de patience, ajouta-t-elle, il n'est pas encore deux heures du
matin.

On se mit  boire la goutte pour passer le temps, et lorsque le moment
fut venu, on distribua les rles: Le pre, la Vierge-Noire et le
meunier, se chargrent de l'tranger; les autres furent chargs
d'expdier les deux coureurs de foire.

Enfin deux heures sonnrent. Quand on se fut assur par une nouvelle
vrification que les deux malheureux _truqueurs_ dormaient profondment,
et que probablement il en tait de mme du voyageur, les brigands se
dirigrent sans bruit du ct o ils devaient oprer. _Pacifique_ monta
sur un arbre, qui existe encore et qui porte, aujourd'hui comme alors,
le numro 93, qui dominait la maison, pour faire le guet, et  son
signal les brigands devaient frapper; mais ayant entendu quelque bruit,
elle crut devoir diffrer un instant. Cependant les brigands taient 
leur poste; leur impatience, la soif du meurtre et de l'or, les rendait
horribles  voir! Un signe, et les portes disposes  la tte de chaque
lit taient ouvertes, les dossiers mobiles s'abaissaient et c'en tait
fait de la vie des trois infortuns, qui du sommeil passaient  la mort;
mais _Pacifique_, dont l'oreille tait sre autant que les yeux,
entendit de nouveau le mme bruit; c'tait un homme qui filait le long
des murs du jardin, l'obscurit ne lui avait pas permis de distinguer
avec plus de prcision. Inquite, elle descend de son observatoire et
court rendre compte  ses complices de ce qu'elle a vu.

Jean-Louis allume sa lanterne et sort au plus vite pour vrifier 
l'extrieur d'o vient l'alarme, lorsque arriv au mur de gauche du
jardin, il voit la corde fabrique par Servigny. Il ne comprend pas
d'abord ce que cela signifie, mais son pre, qui le suit, devine
aisment que l'homme et le coffret ont disparu. Pour mieux s'en assurer,
il monte  la chambre qu'il avait occup; il veut en ouvrir la porte,
mais elle est barricade. Il appelle ses complices, ceux-ci l'aident 
forcer l'entre et  repousser les meubles  l'aide desquels le voyageur
s'tait retranch; mais personne: l'oiseau tait envol!

--Voil une fuite bien inconcevable, dirent-ils. Quels motifs, ou plutt
quels soupons a-t-il eus pour prendre un tel parti, au risque de se
rompre le cou?

Les bandits formaient mille conjectures, chacun mettait une opinion
diffrente.

--Ah bah! dit Blaise le Petit Christ, c'est probablement un
_friquet_[567] qui a conu le projet de voir de ses propres yeux ce qui
se passe ici: ainsi c'est partie remise. Quoi qu'il en soit,
ajouta-t-il, nous n'avons pas de temps  perdre; enlevez le _gr_[568],
le _pot_[569] et les _frusquins_ du _sinve_, qui s'est _esgar_[570]
avec les miens, le reste me regarde.

Il fit dtacher la corde, la brla, puis ayant dit quelques mots 
l'oreille de sa femme:

--Partez, vous autres, je vous donne rendez-vous au Vert-Galant, prs
Livry, o je vais vous suivre. En changeant de direction nous verrons
venir les vnements.

L-dessus ils partirent. Les trois femmes restrent dans leur
tablissement en attendant le mot de cette nigme.




IV.--Un malheur complet.


Malgr les instances de madame de Villerbanne, Lucie, aussitt que
Salvador l'eut reconduite  sa place, voulut absolument se retirer; elle
fit donc demander sa voiture et, quelques instants aprs, elle tait
dans sa chambre  coucher o Laure, qui voulait savoir ce qui s'tait
pass entre elle et le marquis de Pourrires, l'avait suivie.

Lucie tait triste, proccupe, et lorsque sa femme de chambre se
retira, aprs l'avoir dshabille, au lieu de faire part  son amie,
ainsi qu'elle en avait l'habitude, de ses impressions de la soire, elle
garda le plus profond silence. Laure, qui d'aprs ce qui s'tait pass
avait cru qu'elle trouverait son amie tout  fait rassure, ne savait 
quoi attribuer cet tat de demi-prostration, aussi ce ne fut qu'aprs
avoir hsit quelques instants, qu'elle se dtermina  lui demander la
cause de l'abattement dans lequel elle la voyait.

--Mais je n'ai rien, je te l'assure, lui rpondit Lucie aprs quelques
minutes d'hsitation, je suis seulement quelque peu indispose.

--Est-ce l tout? reprit Laure qui devinait que Lucie, pour la premire
fois de sa vie, voulait lui cacher quelque chose.

--Sans doute.

--Tu ne me dis pas quels ont t les rsultats de ta longue conversation
avec le marquis de Pourrires.

--Que veux-tu que je te dise? Quoique, ainsi que tu l'as remarqu, nous
ayons caus assez longtemps, nous n'avons vraiment parl que de choses
insignifiantes.

--Comment il ne t'a pas dit pourquoi il se trouvait habill comme un
ouvrier des ports dans cette maison de la rue de la Tannerie? cela me
parat assez tonnant!

--Mais si vraiment, et si nous avions eu un peu plus de perspicacit,
nous aurions tout de suite pu nous expliquer un fait qui ne va plus te
paratre extraordinaire; nous sommes en carnaval, ma chre Laure!

--Eh bien?

--Comment, tu ne devines pas que le marquis qui s'tait dguis pour
aller  un bal de souscription, donn chaque anne par un marchand de
cuirs, dont tous les journaux parlent sous le nom de _Chicard_, a voulu
profiter de cette occasion unique pour visiter tous les tablissements
publics de Paris, qui offrent des physionomies curieuses  tudier.

--Ah! rpondit Laure d'un air profondment tonn.

L'excuse allgue par le marquis de Pourrires, et que Lucie ne songeait
pas  rvoquer en doute, lui paraissait tant soit peu invraisemblable,
elle ne voulut pas cependant dire  son amie ce qu'elle en pensait.
Lucie tait tranquille, elle ne paraissait plus rien craindre et Laure
qui ne pouvait deviner ce qui se passait dans le coeur de la comtesse
n'en demandait pas davantage; elle se retira donc aprs avoir
tendrement embrass sa compagne,  laquelle elle souhaita une heureuse
nuit toute remplie de songes agrables.

Reste seule, Lucie prit dans une lgante petite bote en bois de
palissandre, orne d'incrustation, plusieurs lettres runies en paquet,
et se plaa pour les lire devant le bon feu qui, grce  la prvoyante
sollicitude de sa femme de chambre, flambait dans l'tre... Ces lettres
taient celles qui lui avaient t adresses par son mari depuis qu'il
tait en Algrie.

Lucie n'acheva pas la lecture de la premire qui lui tomba sous la main;
c'tait vainement qu'elle cherchait  chasser loin d'elle les
proccupations qui obscurcissaient son esprit, elle ne pouvait donner un
sens aux caractres tracs sur la feuille de papier qu'elle avait devant
les yeux, ses penses taient ailleurs; elle posa le paquet de lettres
sur la tablette de la chemine.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'cria-t-elle avec l'accent de la plus
douloureuse anxit, pourquoi avez-vous voulu que je rencontrasse cet
homme?

Cette exclamation de la malheureuse comtesse de Neuville vient de trahir
l'tat de son coeur.

Il n'tait que trop vrai, elle aimait Salvador, et cela ne doit pas
tonner. Ainsi que nous l'avons dj dit, cet homme possdait toutes les
aimables qualits qui constituent un homme du meilleur monde: des traits
d'une distinction parfaite, un organe flatteur et des formes lgantes.
Et puis il y avait dans la manire dont il lui tait apparu, quelque
chose d'imprvu qui l'avait sduit. Sa physionomie tait, aux yeux de
Lucie, entoure d'une certaine aurole mystrieuse, qui devait vivement
intresser une femme doue d'une assez vive imagination, et dont le coeur
n'avait pas encore parl (il ne faut pas donner le nom d'amour 
l'affection mle de respect que le colonel de Neuville avait inspir 
sa femme); et chacun sait que de l'intrt  l'amour il n'y a pas loin.

--Hlas! hlas! continua Lucie, il est donc vrai, j'aime cet homme! Que
deviendrai-je si je ne puis parvenir  touffer cette funeste passion?
mais j'y parviendrai avec l'aide de Dieu; le souvenir de ce que je dois
de bonheur  l'homme estimable dont je porte le nom, viendra  mon
secours dans la lutte pnible que je vais avoir  soutenir contre
moi-mme, et dont, je l'espre, je sortirai victorieuse.

Ds que Lucie se fut rendu un compte exact de l'tat de son coeur, elle
se trouva beaucoup plus tranquille, elle reprit les lettres de son mari,
que cette fois elle put lire sans que des penses trangres au sujet
qui l'occupait vinssent la distraire.

--Oui, certes, se disait-elle chaque fois qu'une phrase, un mot,
expressions senties de la vive tendresse que lui portait monsieur de
Neuville, venaient saisir son esprit; oui, certes, je saurai remplir
tous les devoirs qui me sont imposs! ce ne sera pas  une ingrate que
ces tmoignages d'affection auront t adresss!

Lucie, on le voit, ne ressemblait pas  cette nouvelle espce de femmes
vaporeuses et incomprises, mises  la mode par les romans de l'poque,
qui, sitt qu'elles ont une passion au coeur, s'en vont accompagnes de
celui qui a su leur inspirer la susdite passion, errer, au clair de la
lune, sur le bord des lacs bleus, et qui trouvent dans leur tte,
lorsqu'elles ont succomb sans avoir combattu, une foule de diatribes
plus ou moins loquentes contre les vices sociaux qui suivant elles ont
provoqu leur chute; elle savait qu'elle devait combattre de toutes ses
forces le sentiment qui,  son insu, s'tait gliss dans son coeur,
qu'elle devait conserver pur et sans tache le nom qu'elle avait reu de
son poux; elle avait mesur l'tendue de ses devoirs, et depuis qu'elle
s'tait dit qu'elle saurait les accomplir, elle tait redevenue plus
tranquille. Dcidment, la comtesse de Neuville, bien que nous l'ayons
faite jeune, aimable, spirituelle et jolie, tait une femme
trs-prosaque, et qui, nous le craignons, ne paratra que mdiocrement
intressante  ceux de nos lecteurs qui n'aiment que les passions
cheveles et les femmes _idem_.

Nous laisserons s'couler plusieurs semaines durant lesquelles il
n'arriva rien d'intressant  ceux de nos hros dont nous nous occupons
actuellement.

Les beaux jours avaient chass l'hiver et son sombre cortge de pluie,
de neige et de glace, et M. de Neuville, que Lucie croyait voir arriver
au commencement du printemps, lui avait au contraire crit qu'il tait
probable qu'il passerait encore au moins une anne en Afrique. Il ne
pouvait, disait-il dans sa lettre, quitter le poste qui lui avait t
confi lorsque la guerre, que l'on avait cru  peu prs termine, venait
de recommencer avec une nouvelle fureur, et au moment o, pour
rcompenser les services qu'il avait rendus pendant la dernire
campagne, le roi venait de le nommer marchal de camp. Lucie tait donc
menace d'un t assez triste,  moins pourtant qu'elle ne dtermint sa
tante  aller passer la belle saison au chteau de Villerbanne.

Ce n'tait que trs-difficilement que la vieille marquise se dterminait
 quitter Paris, dont elle prfrait le sjour, mme pendant l't, 
celui de la plus belle campagne du monde.

--A Paris, rpondait la marquise  ceux de ses amis qui s'tonnaient de
la rencontrer encore  la ville lorsque toutes les personnes de son
cercle avaient pris leur vole vers les champs,  Paris, il y a toujours
quelque chose de nouveau  voir, tandis qu' la campagne, ce sont
constamment les mmes arbres, les mmes eaux que l'on a devant les yeux;
les ombrages frais et mystrieux, les clairs ruisseaux, le chant du
rossignol par une belle nuit d't, tout cela fait rver, et  mon ge
la rverie est dangereuse pour la sant, elle rappelle que nous n'avons
que quelques pas  faire avant d'arriver  la tombe.

Ce n'est pas parce que nous sommes du mme avis que madame de
Villerbanne, que nous rapportons ce qu'elle disait  ceux de ses amis
qui l'engageaient  visiter son habitation, nous voulons seulement
prouver que ce ne fut pas sans peine que Lucie la dtermina  quitter un
sjour qu'elle aimait, pour aller s'enterrer (ce fut l'expression dont
elle se servit lorsque, vaincue par les pressantes sollicitations de sa
nice, elle lui annona, en souriant, qu'elle tait prte  partir) dans
un vieux manoir qui datait du temps de la premire croisade.

Et maintenant, disons pourquoi Lucie qui, dans tout autre circonstance,
se serait fait une loi en mme temps qu'un plaisir de conformer ses
dsirs  ceux de sa bonne vieille parente, l'avait en quelque sorte
force de faire ce qu'elle dsirait.

Pour se conformer  la rsolution qu'elle avait prise, Lucie devait
viter toutes les occasions de rencontrer le marquis de Pourrires, et
c'est ce qu'il lui tait difficile de faire,  moins qu'elle ne se
rsignt  ne point sortir de sa maison, car le marquis tait
trs-rpandu; elle l'avait plusieurs fois rencontr dans diffrents
salons, et chaque fois qu'elle sortait pour aller  la promenade, il
venait, accompagn du vicomte de Lussan, qui faisait  Laure une cour
assidue, (ce qui dplaisait fort  la nave jeune fille), caracoler  la
portire de sa voiture.

Si Salvador avait fait  madame de Neuville l'aveu des sentiments
qu'elle paraissait lui avoir inspirs, elle aurait pu sans doute lui
tmoigner son mcontentement d'une manire qui lui aurait enlev
l'esprance de voir russir ses tentatives; mais il n'en tait pas
ainsi. Le marquis se montrait empress, galant, sans jamais cesser
d'tre parfaitement convenable; il laissait  ses yeux le soin
d'exprimer ce que sa bouche n'osait dire, de sorte que les lois de la
bonne compagnie imposaient  Lucie l'obligation d'agrer des hommages
qu'elle ne pouvait refuser sans avoir l'air de se douter de leur
vritable caractre.

Ce n'tait donc que pour fuir Salvador que la comtesse de Neuville
s'tait dtermine, au moment o elle avait acquis la certitude que
l'absence de son mari devait se prolonger,  aller passer toute la belle
saison  la campagne de madame de Villerbanne; elle ne se doutait pas,
hlas! que ce n'est pas aux champs,  l'ombre des vieux chnes, sur les
bords du ruisseau qui coule en murmurant entre deux rives fleuries,
qu'il faut aller chercher le remde aux maux que l'on prouve lorsque
l'on a dans le coeur un amour que l'on veut absolument en arracher.

Il ne restera bientt plus en France de chteaux semblables  celui de
la famille de Villerbanne, le marteau des spculateurs achve chaque
jour l'ouvrage commenc par les dmolisseurs de notre premire
rvolution, et c'est vraiment grand dommage; car ce ne sont pas les
chtives constructions de notre poque qui nous feront oublier ces
vastes et magnifiques demeures, qui nous paraissent avoir t bties par
et pour des gants; aussi, lorsque nos prgrinations nous conduisent
devant un de ces manoirs auxquels on peut appliquer ce vers de Delille:

    Sa masse indestructible a fatigu le temps.

Ce n'est pas sans prouver un bien vif plaisir que nous nous dcouvrons
devant ce vieux reprsentant de sicles, qui, soit dit en passant,
valaient au moins le ntre.

Saluons donc le vieux chteau de Villerbanne, dont nous venons
d'apercevoir les hautes murailles grises perces de fentres en ogives,
et les deux tourelles surmontes de girouettes criardes, au bout de
cette longue avenue de chnes sculaires. Aprs avoir admir ce bel
difice, qui est situ sur les bords de la Seine, entre
Montereau-Faut-l'Yonne et Sens, et qui domine le paysage le plus
pittoresque, le plus anim qu'il soit possible d'imaginer, nous
comprendrons difficilement d'abord, que la marquise prfre le sjour de
son htel  celui de cette antique demeure de ses nobles aeux; mais si
nous voulons bien rflchir quelques instants, l'antipathie de la
vieille dame nous paratra toute naturelle: le chteau n'est plus ce
qu'il tait encore lorsqu'elle fut force de quitter la France; ses
fosss ont t combls, une grille est  la place du pont-levis, lev
jadis chaque soir  la tombe de la nuit; il a fallu remplacer les vieux
vitraux armoris de la chapelle; les livres de la bibliothque et les
portraits de famille qui garnissaient la grande galerie et la salle
d'armes, ont servi  alimenter un immense bcher autour duquel ont dans
de stupides paysans; aussi la vue de son chteau lui rappelait-elle
toujours de tristes souvenirs, et il avait fallu toute l'amiti qu'elle
portait  sa nice, pour la dterminer  venir encore une fois s'y
renfermer plusieurs mois.

Lucie et Laure aimaient infiniment la campagne; aussi tait-ce avec
plaisir qu'elles s'taient mises en route pour le chteau de
Villerbanne, qu'elles habitaient depuis environ un mois, lorsque la
marquise, qui cherchait tous les moyens d'tre agrable  ses deux
commensales, leur demanda un matin, aprs le djeuner, si la vie de
recluses qu'elles menaient ne commenait pas  les ennuyer un peu.

--Mais, non, chre tante, rpondit Lucie: n'avons-nous pas ici tout ce
qui peut charmer notre vie: de beaux ombrages, des livres, de la
musique, tout ce qu'il faut pour peindre, et des sites charmants 
tudier?

--Ah! voil beaucoup de choses, sans doute; mais ne trouvez-vous pas
qu'il est fort ennuyeux de faire de la musique seulement pour les chos
d'alentour, et de ne pouvoir montrer  personne les jolis dessins que
l'on a faits?

--Sans doute, dit Laure en soupirant; mais il faut bien savoir se passer
de ce que l'on n'a pas; ce chteau est si loign de Paris, qu'il est
probable que nous n'y recevrons pas de visites!

--Allons, allons, ne vous dsesprez pas, dit la marquise de Villerbanne
en frappant un petit coup sur les joues roses de Laure, ne vous
dsesprez pas, je vous mnage une surprise dont vous ne serez pas
mcontente.

La marquise malgr les instances de Lucie et de Laure dont ce qu'elle
venait de dire avait veill la curiosit, ne voulut pas s'expliquer
plus clairement; elle quitta les deux amies en les engageant  prendre
patience.

--Quelle est donc cette surprise que ma tante nous mnage? dit Lucie
lorsqu'elle fut seule avec Laure.

--Mais, ne le devines-tu pas? rpondit celle-ci; madame de Villerbanne,
malgr l'amiti qu'elle nous porte, s'ennuie d'tre seule avec nous, et
cela se conoit: elle ne peut pas comme nous aller, venir, courir dans
les champs, dans le parc, aller  la ferme; aussi, je parie qu'elle veut
donner ici quelques ftes brillantes, afin d'y faire venir sa socit de
Paris.

--Crois-tu cela? s'cria Lucie de l'air le plus alarm qu'il soit
possible d'imaginer.

Laure ne put s'empcher de sourire.

--Eh! bon Dieu! dit-elle, tu as vraiment tort de t'alarmer; il est
certain que ni M. le marquis de Pourrires, ni M. le vicomte de Lussan,
ne seront invits; on ne reoit,  la campagne, que ses amis intimes et
ses voisins, et ces messieurs ne sont grce  Dieu, que de simples
connaissances de ta tante.

--C'est que je ne puis souffrir ce marquis de Pourrires, et si je
savais devoir le rencontrer ici, je partirais de suite pour Paris.

Lucie, on le voit, n'avait pas confi  son amie le vritable tat de
son coeur; elle avait, au contraire, en affectant une aversion qu'elle
tait bien loin de ressentir et que Laure trouvait toute naturelle,
cherch  dtruire les soupons auxquels la lettre de Matho et sa
conduite, pendant et aprs la soire chez madame de Villerbanne,
avaient primitivement donn naissance.

--C'est comme moi, lui rpondit Laure, je ne dteste personne au monde
que ce marquis.

--Il parat alors, dit Lucie en faisant un effort pour sourire (car ce
n'tait pas sans prouver une bien vive peine qu'elle voyait sa plus
chre amie manifester une telle aversion au sujet de l'homme qu'elle
aimait), il parat que M. le vicomte de Lussan a enfin conquis tes
bonnes grces?

--J'oubliais celui-l, s'cria Laure; je le dteste autant que son ami,
et s'il devait venir ici, je serais la premire  te prier de partir;
mais il n'y a pas de danger.

Les deux amies avaient chang les quelques phrases qui prcdent, en se
promenant dans la partie la plus touffue du parc o elles s'taient
rendues aprs avoir quitt madame de Villerbanne. Comme pour rentrer au
chteau elles passaient devant une petite porte qui s'ouvrait sur la
route de Montereau  Sens, elles rencontrrent Paolo, que la comtesse
avait amen avec elle  Villerbanne, et qui rentrait en ce moment.

L'expression de la joie la plus vive brillait sur le visage du bon
serviteur, qui se rangea respectueusement pour laisser passer les deux
dames.

--Vous paraissez bien joyeux, Paolo, lui dit Lucie qui aimait beaucoup
ce fidle domestique qui avait, ainsi que nous l'avons dit, servi son
pre pendant plusieurs annes avec autant de zle qu'il la servait
elle-mme; est-il possible de savoir ce qui vous cause tant de
satisfaction?

--Je suis bien reconnaissant de ce que madame la comtesse vent bien
s'intresser  moi, rpondit Paolo, et son extrme bont va me donner
la hardiesse de solliciter une faveur.

--Ah! vous voulez me demander quelque chose, Paolo? eh bien! parlez, mon
ami, et si je puis vous satisfaire, soyez persuad que je ne vous
refuserai pas.

--Madame la comtesse est vraiment trop bonne; mais je n'ose...

--Allons, ne craignez rien, Paolo; parlez, je vous coute.

--Madame la comtesse me demandait tout  l'heure pourquoi je paraissais
si joyeux? pour rpondre  la question de madame, je lui dirai que,
comme je me promenais aux environs du chteau, j'ai fait la rencontre
d'un compatriote qui a servi dans le mme rgiment que moi que je
n'avais pas vu depuis plusieurs annes, et qui est maintenant au service
du propritaire d'un des chteaux voisins; il m'a fait la proposition
d'entrer chez son matre, qui a justement besoin d'un domestique. Madame
la comtesse a sans doute devin que j'ai d'abord refus cette
proposition, on ne quitte jamais de son plein gr d'aussi bons matres
que ceux que j'ai l'honneur de servir; mais il m'a fait observer qu'il
ne me faisait cette proposition que parce que des affaires appelaient
son matre en Savoie, o il devait sjourner environ une anne, et que
c'tait, pour moi, une occasion unique de revoir le pays; de sorte, que
je me suis dit que si madame la comtesse voulait bien m'accorder un
cong d'une anne...

--Vous seriez charm de revoir vos montagnes et vos belles valles?

--Eh bien! oui, madame la comtesse, c'est avec le plus vif plaisir que
je ferais ce voyage si je ne devais tre que provisoirement remplac
dans votre maison; mais si les choses ne pouvaient pas s'arranger
ainsi, je n'irais que plus tard revoir nos montagnes et ma famille.

--Eh bien! mon bon Paolo, je vous accorde le cong que vous sollicitez,
et je vous promets que vous serez le bienvenu  l'htel lorsque vous y
reviendrez. Allez donc retrouver votre ami et faites tout  votre aise
les prparatifs de votre dpart.

--Ah! merci, madame la comtesse, s'cria Paolo dont des larmes de joie
humectaient les paupires; mon Dieu! mon Dieu! que vous tes bonne.

Et sans attendre une rponse  ces exclamations, le brave garon sortit
par la petite porte par laquelle il venait d'entrer et se mit  courir
le long de la route de Sens.

--Je suis charme d'avoir pu faire quelque chose pour ce digne homme,
dit Lucie qui avait suivi des yeux son fidle domestique. Je suis bien
certaine que je n'ai pas oblig un ingrat.

--Je suis de ton avis, rpondit Laure, Paolo est un de ces rares
serviteurs qui honorent la livre qu'ils portent.

Les sons loigns de la cloche qui annonait le dner, rappelrent aux
deux amies qu'il fallait qu'elles se htassent de rentrer au chteau, si
elles ne voulaient pas laisser  la marquise de Villerbanne le temps de
s'impatienter.

--Mais arrivez donc! leur dit la bonne dame lorsqu'elles entrrent dans
le salon; j'ai vraiment cru un instant que nous serions forcs de dner
sans vous.

Madame de Villerbanne n'tait pas seule; un homme fort g, mais dont
les annes n'avaient pu parvenir  courber sa haute taille, tait assis
prs d'elle; il se leva pour aller au devant des deux jeunes amies, et
saisissant Lucie par la taille, il dposa sur son front un vigoureux
baiser.

Ce vieillard tait dou d'une de ces bonnes et franches figures
militaires qui inspirent tout d'abord la confiance; de sorte que Lucie,
bien qu'un peu tonne de cette brusque attaque ne songea pas  se
fcher; elle se plaignit seulement de ce que les moustaches de ce galant
cavalier l'avaient quelque peu pique.

--Elles sont en effet un peu rudes, rpondit le vieillard; mais
rassurez-vous, madame la comtesse, une autre fois, je n'appuierai pas
aussi fort.

--Une autre fois, dit Lucie, qui devinait qu'elle avait devant les yeux
une personne qu'elle devait connatre, mais dont les traits chappaient
 son souvenir; vous comptez donc, monsieur, m'embrasser encore.

--Mais sans doute, et j'espre bien, morbleu! que vous ne serez pas plus
cruelle qu'autrefois et que vous me rendrez mes baisers.

--Ah! par exemple! s'cria Lucie en regardant sa tante, que sa
perplexit paraissait amuser beaucoup.

--Comment, Lucie, dit  la fin madame de Villerbanne, tu ne reconnais
pas monsieur...

--Attendez, chre tante, attendez un instant..... monsieur le gnral,
comte de Morengy!

--Je savais bien, moi, qu'elle me connatrait, s'cria le vieux gnral.
Madame la comtesse, vous avez une mmoire meilleure que la mienne; car
je crois que je ne vous aurais pas reconnue, si madame la marquise ne
m'avait pas trac votre portrait; mais il faut dire que vous n'tiez
encore qu'une enfant lorsque je vins faire mes adieux  monsieur votre
pre, avant de me mettre en voyage. La femme a tenu ce que promettait
la jeune fille, continua le gnral en s'adressant  madame de
Villerbanne.

--N'est-ce pas, gnral? rpondit la marquise; eh bien! elle est aussi
bonne que belle, ajouta-t-elle, aprs avoir embrass Lucie, que ces
loges rendaient toute confuse.

Monsieur de Morengy adressa  Laure quelques paroles gracieuses, et la
compagnie passa dans la salle  manger, o grce aux talents du Vatel de
madame de Villerbanne, le plus dlicieux dner avait t servi.

Le gnral comte de Morengy, tait, malgr son grand ge, un joyeux et
spirituel convive; aussi, le dner fut-il beaucoup plus gai qu'il ne
l'tait d'habitude.

--Je suis vraiment charme, cher gnral, dit madame de Villerbanne,
lorsque aprs le dner la compagnie se trouva runie pour prendre le
caf, de ce que le hasard nous a fait voisins de campagne.

--Vous tes vritablement trop bonne, madame la marquise, rpondit
monsieur de Morengy, le plaisir est tout de mon ct; aussi, je regrette
beaucoup que des affaires importantes me forcent  entreprendre un
voyage en Savoie, qui va me tenir loign de vous pendant au moins une
anne.

--C'est donc vous, gnral, qui m'enlevez le plus fidle de mes
serviteurs, dit la comtesse de Neuville.

--Comment, madame, ce garon a pu se dterminer  quitter votre service.
Je lui en veux de cela, et si je ne l'avais pas envoy en avant afin de
me faire prparer mes relais, je ne l'emmnerais pas en Savoie.

--Ce serait, gnral, vous priver pendant votre voyage des soins
affectueux d'un bon et loyal serviteur.

--Je ferai ce que vous me dites, et je suis d'avance persuad que je
m'en trouverai bien.

La soire tait dj avance, lorsque le comte de Morengy quitta le
chteau de Villerbanne, aprs avoir promis  la vieille marquise et 
ses deux charmantes compagnes qu'il viendrait les visiter tous les
jours, jusqu' son dpart pour la Savoie.

Le gnral et la marquise avaient chang en se quittant, un sourire et
des regards d'intelligence que Lucie remarqua, et dont elle demanda
l'explication  sa tante.

--Ah! voil, rpondit madame de Villerbanne, qui ne rsistait qu'avec
peine aux sollicitations et aux clineries de Lucie qui voulait
absolument savoir ce qui avait donn lieu aux regards d'intelligence
changs entre sa tante et le comte Morengy. On a bien raison de dire
qu'il n'y a rien au monde d'aussi curieux qu'une fille d'Eve; sachez
donc, ma chre nice, puisque vous ne voulez pas me laisser le plaisir
de vous surprendre, que grce au gnral, qui a runi  son chteau une
nombreuse socit, il va m'tre possible de vous donner ici d'aussi
belles ftes que si nous tions  Paris.

--Je l'avais devin! s'cria Laure en sautant de joie; et on dansera,
n'est-ce pas, madame la marquise.

--Et on dansera, mon enfant.

Le lendemain, en effet, une arme d'ouvriers, dirigs par le comte de
Morengy, qui avait accept avec empressement le poste d'ordonnateur de
la fte que voulait donner la marquise et qui s'acquittait de ces
fonctions avec une ardeur toute juvnile, envahit le chteau de
Villerbanne. Ils eurent bientt fait du vieux manoir une sorte de palais
enchant.

--Eh bien! mesdames, disait le soir le vieux gnral, tes-vous
contentes de moi?

--Trs-contentes en vrit, M. le comte, rpondit la marquise. Et c'est
pour aprs-demain?

--Oui, madame, pour aprs-demain; et voici mon programme que je soumets
 votre apprciation: D'abord, dner dans la salle d'armes du chteau,
transforme pour cette fois en salle _banqueter_; illumination gnrale
du jardin et du parc; ascension d'un arostat; danse, feu d'artifice; et
dpart  la pointe du jour de votre trs-humble serviteur, qu'une chaise
de poste viendra prendre chez vous.

--C'est donc bien dcid, vous partez?

--Je ne puis remettre mon voyage; mais mon absence ne sera pas
ternelle, et je compte  mon retour acheter un htel voisin du vtre.

Nous n'essayerons pas de dcrire la fte dont le gnral vient de nous
faire connatre le programme; nous dirons seulement que les choses
avaient t admirablement faites, et que tout s'y passa convenablement.

Cependant, ni Lucie ni Laure ne devaient prendre  cette fte, donne
uniquement pour elles, le plaisir qu'elles se promettaient.

Si nos lecteurs veulent bien nous accompagner dans la partie la plus
recule du parc du chteau, et suivre quelques instants la comtesse de
Neuville et son amie, ils sauront quelles sont les causes qui ont amen
sur leurs visages les nuages qui assombrissent leurs jolis traits.

--Eh bien! Laure, dit la comtesse, lorsque les sons de l'orchestre
n'arrivrent plus  leurs oreilles que comme un cho loign se
confondant avec le murmure de la brise qui agitait doucement le
feuillage des vieux arbres, eh bien! que dis-tu de cela?

--Mais c'est une fatalit! rpondit Laure, suis-je donc condamne 
rencontrer partout cet odieux vicomte de Lussan?

--Qui trane toujours avec lui le marquis de Pourrires, que je puis
voir sans me rappeler aussitt cet affreux cabaret de la Tannerie.

--Mais s'il en est ainsi, s'cria Laure, pourquoi donc lui parles-tu, 
ce marquis, avec autant d'affabilit que tu le fais?

Il y avait dans l'accent de Laure, lorsqu'elle adressa cette question 
son amie, une intention qui n'chappa pas  la comtesse; pour tout au
monde, Lucie n'aurait pas voulu laisser deviner l'tat secret de son
coeur.

--Mais puis-je agir autrement? se hta-t-elle de rpondre, ma tante aime
beaucoup M. de Pourrires; elle a t charme de ce qu'il faisait partie
de la socit amene ici par M. de Morengy, et je crois vraiment que si
je ne lui faisais pas bon visage, j'indisposerais contre moi madame de
Villerbanne.

--Ainsi, c'est seulement la crainte de dsobliger madame Villerbanne qui
t'engage  couter cet homme, ainsi que tu viens de le faire, pendant
des heures entires,  lui sourire lorsqu'il te regarde,  ne danser
qu'avec lui, car ce soir tu n'as dans qu'avec lui?

--Oh! Laure, j'ai dans aussi avec M. Winkelmann.

--Le diplomate allemand, qui me fait la cour et qui ressemble  une
ballade de Goethe, celui-l ne compte pas.

--Mais enfin, si, ainsi que tu le supposes, je tmoigne  M. de
Pourrires un si vif intrt, ce n'est pas sans motifs, et puisque tu
parais dispose  douter de celui que j'avoue, quels sont ceux que tu me
supposes?

--Est-ce que je sais, moi; je suis seulement certaine que tu n'as pas
pour le marquis de Pourrires une haine semblable  celle que j'ai voue
au vicomte de Lussan.

--Bon Dieu! Laure, s'cria Lucie presque effraye, tant son amie avait
mis d'nergie  prononcer ces derniers mots, je ne t'ai jamais entendue
parler ainsi; il y a longtemps que nous connaissons le vicomte de
Lussan, et c'est aujourd'hui seulement que tu exprimes avec autant de
violence la haine qu'il t'inspire; en vrit, cela est extraordinaire.

--C'est vrai, rpondit Laure, je suis tonne moi-mme d'prouver autant
d'aversion pour ces deux hommes; car avant de les avoir vus, je croyais
qu'il me serait impossible de har quelqu'un, mme ceux qui m'auraient
fait du mal: mais c'est en vain que je veux m'en dfendre; lorsque je
les vois j'prouve ce sentiment qui nous fait reculer, bien que nous
sachions que nous n'avons rien  craindre, lorsque nous rencontrons un
animal immonde.

--Ainsi, pensait Lucie, qui avait cout Laure, dont le visage,
ordinairement ple, tait color des plus vives couleurs, je perdrais
l'affection de ma plus chre amie, si elle venait  deviner que j'aime
celui de ces deux hommes qu'elle dteste le plus. Mon Dieu! mon Dieu!
suis-je assez malheureuse!

A ce moment, Laure qui marchait devant la comtesse, semblable  une
colombe que la vue d'un oiseau de proie vient d'effrayer, se rapprocha
d'elle et lui dit  voix basse:

--Ils viennent de ce ct, nous allons les rencontrer au dtour de cette
alle, si nous continuons  suivre ce sentier; retournons sur nos pas,
je t'en supplie!

--Mais le pouvons-nous? nous aurions l'air de les craindre, et puis ce
serait faire  ces messieurs une impolitesse que rien ne justifie.

--Ils penseront de moi ce qu'ils voudront, rpondit Laure  ces justes
observations de son amie.

Et avant que celle-ci pt s'opposer  son dessein, elle se sauva en
courant et disparut bientt sous les grands arbres du parc.

Lucie fut aborde par Salvador au moment o elle allait peut-tre imiter
son amie. Le marquis tait seul, le vicomte de Lussan, qui avait
remarqu la fuite de Laure, venait de quitter son ami afin de lui
mnager un tte--tte avec la comtesse de Neuville.

Lucie, chaque fois qu'elle rencontrait le marquis de Pourrires, tait
pendant quelques instants sous le coup d'une impression pnible 
laquelle donnait naissance le souvenir de l'vnement fcheux qui le lui
avait fait connatre; mais cela n'avait pas plus de dure qu'un clair;
 peine avait-elle chang avec lui quelques paroles qu'elle se laissait
captiver par le timbre harmonieux de sa voix et les charmes d'un esprit
qu'elle tait trs-capable de comprendre.

Ces nuances diverses n'avaient pas chapp  Salvador, qui tait dou de
cette perspicacit que possdent presque tous ceux qu'une pratique
constante du crime oblige  observer tout ce qui se passe autour d'eux;
il avait donc devin,  ces mille diagnostics qui n'ont pas de
signification pour les yeux peu clairvoyants, mais qui se laissent
facilement saisir par un observateur attentif, que la comtesse de
Neuville l'aimait, et que tous les efforts qu'elle faisait pour arracher
de son coeur la passion qui s'y tait glisse  son insu seraient
inutiles. Cependant, il ne lui avait pas encore fait l'aveu de ses
sentiments, la crainte de perdre, en l'pouvantant, le terrain qu'il
avait eu tant de peine  conqurir l'avait toujours retenu; mais au
moment o nous sommes arrivs, il croyait son pouvoir assis sur des
bases assez solides pour n'avoir plus  redouter une dfaite s'il lui
plaisait de commencer les hostilits. Il avait donc abord la comtesse,
dtermin  profiter de l'occasion qui se prsentait de l'entretenir
sans tmoins, occasion que depuis longtemps il cherchait sans pouvoir la
saisir.

Mais ses prvisions furent trompes. Aprs avoir employ tout les lieux
communs qui prcdent ordinairement une dclaration d'amour adresse 
une femme que sa position dans le monde, son esprit et son caractre ne
permettent pas de traiter cavalirement, il laissa s'chapper de ses
lvres l'aveu qui y tait suspendu, il se trouva beaucoup moins avanc
qu'il n'tait auparavant.

--Je veux bien croire, monsieur le marquis, lui rpondit Lucie, que ce
n'est que parce que vous avez oubli que vous parliez  la comtesse de
Neuville, que vous m'avez adress de tels discours, aussi j'ai
l'esprance que vous ne recommencerez pas de semblables tentatives; s'il
en tait autrement, je serais force d'avertir madame de Villerbanne, et
je vous avoue que ce ne serait pas sans peine que je me verrais oblige
de faire une semblable dmarche.

Cela dit, Lucie quitta Salvador pour aller rejoindre Laure, qu'elle
trouva se promenant avec de Morengy.

Salvador, qui, nous devons le dire, ne s'attendait pas  une aussi rude
rception, n'avait pas trouv une parole pour rpondre  la comtesse de
Neuville.

Il fut arrach  cette espce de stupeur par de bruyants clats de rire;
c'tait le vicomte de Lussan, qui, cach derrire le tronc d'un vieux
chne, avait entendu la dclaration de Salvador et la rponse qui venait
d'y tre faite.

--Touchez l, marquis, s'cria-t-il en prsentant sa main  Salvador,
nous pouvons, morbleu! nous donner la main; vous n'avez pas t mieux
trait par la comtesse de Neuville que je ne l'ai t par sa jeune amie;
repousss avec perte, mon fal, il faut, si nous ne voulons imiter ces
preux chevaliers qui soupiraient trente ans avant de pouvoir embrasser
le bout des doigts de leur belle, que nous portions ailleurs nos
hommages.

--Cela vous est bien facile  dire,  vous qui ne faites la cour 
mademoiselle de Beaumont que pour vous distraire et par esprit
d'imitation; mais moi, c'est bien diffrent: j'aime madame de Neuville,
je l'aime vritablement.

--Vraiment, marquis?

--Mais c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

--Comment! vous avez encore de ces sortes de faiblesses? en vrit, vous
m'tonnez normment.

--Oh! mais, je russirai! s'cria Salvador; je ne veux pas laisser 
cette femme le droit de se moquer de moi.

--Bravo! morbleu, bravo! il n'y a que les lches qui se laissent rebuter
par les obstacles qu'ils rencontrent sur leur chemin. J'aime  vous voir
cette noble rsolution, et je suis prt  reconnatre que vous tes un
digne gentilhomme; d'ailleurs, mon cher, cette femme vous aime, et ce
n'est que pour l'acquit de sa conscience qu'elle vient de vous traiter
si rudement.

--Le croyez-vous?

--J'en suis sr. Oh! vous tes plus heureux que moi! ce n'est point
seulement parce qu'elle est vertueuse, que mademoiselle de Beaumont
cherche par tous les moyens possibles  viter ma prsence, cette jeune
fille me dteste.

--Je vous plains, cher ami.

--Je vous remercie beaucoup; je dois cependant vous avouer que les
ddains de mademoiselle de Beaumont, m'affligent beaucoup moins que les
infidlits de Coralie.

--Vous n'avez donc pas encore quitt cette danseuse?

--Hlas! non, j'y suis habitu. Mais laissons cela et rejoignons la
compagnie, une plus longue absence pourrait tre remarque.

Salvador chercha vainement Lucie prs de laquelle il voulait excuser sa
conduite; la comtesse prtextant une indisposition subite, s'tait
retire dans son appartement accompagne de son amie, aprs avoir fait
ses adieux au Comte de Morengy, qui, ainsi que nous l'avons dit, devait
se mettre en route pour la Savoie  la pointe du jour.

Salvador, le vicomte de Lussan, la marquise de Villerbanne et plusieurs
autres personnes, accompagnrent le gnral jusqu' sa chaise de poste.

--Je vous laisse, dit-il  la marquise en lui prsentant les deux amis,
deux charmants cavaliers pour charmer votre solitude. Ces messieurs, si
vous voulez bien les recevoir, bniront, j'en suis certain, le hasard
qui me force de les quitter si brusquement, aprs les avoir invits 
passer chez moi toute la belle saison.

La marquise autant pour plaire  son vieil ami que pour augmenter le
personnel des commensaux de son chteau, ayant joint ses instances 
celles du gnral, il fut convenu que le marquis de Pourrires et le
vicomte de Lussan, que le dpart de M. de Morengy laissaient, ainsi
qu'ils le disaient en riant, sans asile, viendraient s'installer chez
elle, o ils passeraient une quinzaine de jours.

Salvador comptait mettre  profit ce laps de temps, durant lequel il lui
serait possible de rencontrer souvent Lucie seule; mais ses esprances
ne devaient pas encore se raliser, car sitt que la comtesse et
connaissance de cet arrangement, elle se dtermina  quitter le chteau
de Villerbanne, pour revenir  Paris.

Il fallait un prtexte pour justifier ce dpart prcipit, Lucie le
trouva en disant  sa tante qu'elle craignait que l'indisposition dont
elle s'tait plaint la veille, ne dgnrt en une maladie srieuse, et
que les soins de son mdecin ordinaire lui taient absolument
ncessaires. La marquise qui savait quelle confiance accordait Lucie au
docteur Matho, et qui ignorait encore le dpart de celui-ci, trouva son
dsir tout naturel et fut la premire  l'engager  ne point diffrer
son dpart.

Salvador ne fut pas la dupe de cette comdie, mais il fut forc de
ronger son frein et de se rsigner, ainsi que le vicomte de Lussan, 
tenir compagnie  la marquise de Villerbanne. Son supplice cependant ne
fut pas long; ce n'tait que par politesse pour lui, que la vieille dame
tait reste  son chteau aprs le dpart de sa nice. Aussi ds que
ses htes manifestrent le dsir de revenir  Paris, elle leur dit
qu'elle voulait aussi retourner dans la capitale, de sorte que peu de
jours aprs les vnements que nous venons de rapporter, elle tait
rinstalle dans son htel de la place Royale qu'elle se promettait bien
de ne pas quitter l'anne suivante.

Sa premire visite le lendemain de son retour  Paris, tait destine 
sa nice qu'elle n'avait pas fait prvenir de son arrive et  laquelle
elle voulait causer une agrable surprise. Elle, ne s'attendait pas,
hlas! aux tristes nouvelles qu'elle allait apprendre  l'htel de
Neuville.

--Madame a donn l'ordre de ne lui annoncer personne, lui dit la femme
de chambre de Lucie  laquelle elle s'adressa afin d'tre introduite
prs de sa nice; mais cet ordre ne peut concerner madame la marquise,
que madame croyait  la campagne, et  laquelle elle a crit ce matin
afin de la prier de venir de suite la trouver, aussi je vais vous
annoncer. Ah! ma pauvre matresse elle a bien besoin de consolations,
s'cria, fondant en larmes, la pauvre fille en sortant du salon.

--Ah! venez ma bonne tante, venez pleurer avec moi, s'cria Lucie en se
prcipitant entre les bras de madame de Villerbanne.

La comtesse tait affreusement ple, ses cheveux taient en dsordre,
ses yeux taient rouges et les larmes avaient creus de profonds sillons
le long de ses joues; elle tait couverte d'habits de deuil, la plus
profonde tristesse tait empreinte sur le visage de Laure, qui tait
entre dans le salon  la suite de son amie.

--Il est mort! dit la marquise de Villerbanne, en se laissant tomber sur
un divan.

Lucie pour toute rponse lui prsenta une lettre.

Voici ce qu'elle contenait:

     Madame,

     Ce n'est pas sans prouver la plus profonde douleur, que je me
     vois forc de vous annoncer que votre mari, M. le marchal de camp
     comte de Neuville, est mort glorieusement pour son pays.

     Les rapports de M. le lieutenant gnral, commandant l'arme
     d'occupation d'Afrique, qui seront incessamment rendus publics vous
     apprendront tous les dtails de ce malheureux vnement.

     Vous perdez, madame, un poux qui vous est cher, la patrie et le
     roi perdent un fidle et courageux serviteur. La douleur que
     doivent inspirer de pareils sentiments est si naturelle, que je ne
     veux pas essayer de vous consoler.

     Daignez, etc.,

     Pour M. le marchal,

     ministre de la guerre.

La marquise de Villerbanne avait lu cette lettre  haute voix.
Lorsqu'elle l'et acheve, elle laissa tomber son visage sur un des
coussins du divan, Lucie et Laure qui s'taient places prs d'elle
pleuraient silencieusement, il tait facile de deviner que la plus
vieille de ces trois femmes, tait celle qui souffrait le plus, et
qu'elle n'tait pas destine  supporter le coup affreux qui venait de
la frapper. En effet, le comte de Neuville, fils d'une soeur morte sur
l'chafaud en 1793, tait le seul parent qui restait  madame de
Villerbanne, qui jamais n'avait eu le bonheur d'tre mre, et qui avait
vu prir sous la hache rvolutionnaire et sur les champs de bataille de
l'empire tous ceux qui lui taient chers, et il lui manquait au moment
o elle comptait sur lui pour fermer les yeux, et avec lui descendait
dans la nuit des tombeaux, un des plus illustres noms de la vieille
monarchie franaise; cette dernire douleur devait donc combler la
mesure, la marquise de Villerbanne devait prouver le sort de ces vieux
chnes qui se rompent enfin aprs avoir support le choc de plusieurs
orages.

Lorsque aprs tre reste longtemps dans la mme position, elle leva
enfin la tte, il y avait sur son ple visage une si poignante
expression de profond dcouragement et d'amre tristesse, ses cheveux
blancs en dsordre et ses yeux qui n'avaient pas vers une seule larme,
annonaient une si morne douleur que les deux jeunes femmes oublirent
un instant leurs propres peines pour essayer de la consoler.

La marquise les repoussa doucement.

--Pleurez, mes enfants, leur dit-elle, pleurez; les larmes qu'on ne
rpand pas, retombent sur le coeur et le brlent.

--Ma bonne tante s'cria Lucie en sanglotant, et qui avait devin, sans
que celle-ci et eu besoin de les lui exprimer, les sombres penses de
la vieille femme, il ne faut pas que vous mouriez.

--Je voudrais vivre, mon enfant, je voudrais vivre pour toi, pauvre ange
qui va rester seule sur cette terre de douleurs; mais cela ne me sera
pas possible, ce n'est pas  mon ge que l'on peut supporter de
semblables coups. La marquise de Villerbanne, en achevant ces mots, se
leva, et aprs avoir embrass Lucie et Laure, elle sortit du salon.

Le lendemain elle tait morte.

Nous n'essayerons pas de peindre la douleur de la comtesse de Neuville,
lorsqu'elle reut cette triste nouvelle; nous dirons seulement qu'elle
fut profonde et que ce ne fut que grce aux soins affectueux qui lui
furent prodigus par Laure et Eugnie de Mirbel, qui tait accourue prs
d'elle  la premire nouvelle de ses malheurs, qu'elle parvint  se
rattacher  la vie.

Peu de temps aprs la mort de M. de Neuville et de madame de
Villerbanne, Lucie, qui malgr les instances de Laure n'avait pas voulu
mettre le pied hors de son htel, et qui avait refus de recevoir tous
ceux qui s'taient prsents chez elle afin de lui faire leurs
compliments de condolance, fut prvenue, par Laure, qu'un des aides de
camp de son mari, qui venait d'arriver de l'Algrie, sollicitait la
faveur de lui tre prsent; c'tait entre ses bras, disait-il, que
monsieur de Neuville avait rendu le dernier soupir, et il venait,
suivant l'ordre qu'il en avait reu de son gnral, rendre compte  sa
veuve, de ses derniers instants.

Lucie retint Laure prs d'elle et donna l'ordre d'introduire cet
officier.

--Il fallait, madame, lui dit-il aprs l'avoir salue avec toutes les
marques du plus profond respect, que je sois pouss par un aussi
puissant motif que celui qui m'amne prs de vous, pour me donner
l'audace de venir troubler une douleur aussi lgitime que la vtre.

--Parlez-moi de mon poux, dit Lucie d'une voix entrecoupe de sanglots;
c'est entre vos bras qu'il a rendu son me  Dieu. Que vous a-t-il dit,
monsieur? parlez, parlez, je vous en supplie.

--Hlas! madame, la mort ne lui a pas laiss le temps de vous crire
ainsi qu'il en avait l'intention; il n'a pu que me charger de venir vous
rpter ses dernires paroles, et mon premier soin, en arrivant  Paris,
a t celui de m'acquitter de la pnible et douloureuse mission qu'il a
bien voulu me confier.

--Parlez, monsieur.

--Ce sont les dernires paroles de votre poux que je vais vous rpter,
madame la comtesse; je n'y ajoute rien, je vous en donne l'assurance.

Et comme l'officier remarquait l'tonnement que causait  madame de
Neuville, le prambule dont il avait cru devoir faire prcder ce qu'il
avait  lui dire, il ajouta:

--Mon Dieu, madame, ce n'est pas sans raison que je m'exprime ainsi, et
vous le comprendrez lorsque je vous aurai rpt ce que m'a dit mon
gnral.

Monsieur de Bourgerel, me dit-il...

--Monsieur de Bourgerel! s'crirent en mme temps Lucie et Laure; vous
vous nommez monsieur de Bourgerel?

--Oui, mesdames, rpondit l'officier qui paraissait profondment tonn;
vous connaissez mon nom?

--Continuez, monsieur; je dois, avant de rpondre  la question que vous
venez de m'adresser, connatre les dernires paroles de monsieur de
Neuville.

--Je vous obis, madame la comtesse. Voici donc ce que me dit mon
gnral, lorsque aid de ses autres officiers d'ordonnance, je l'eus
fait porter  l'ambulance.

Monsieur de Bourgerel, j'aurais bien voulu crire  ma femme, car j'ai
beaucoup de choses  lui dire; mais la mort ne m'en laissera pas le
temps; coutez-moi donc, et promettez-moi qu'aussitt votre retour 
Paris, vous irez lui rpter ce que je vais vous dire.

--Mon gnral savait qu'ayant donn ma dmission, je devais partir sous
peu de jours; je lui fis la promesse qu'il me demandait, et il continua
en ces termes:

Vous direz  ma chre Lucie, que je meurs plein de reconnaissance du
bonheur que j'ai prouv depuis que je suis son poux, et que s'il est
permis  ceux qui ne sont plus, de s'occuper encore de ceux qui restent
ici-bas, je prierai sans cesse l'arbitre souverain de nos destines
d'assurer son bonheur, et j'approuve d'avance tout ce qu'elle croira
devoir faire pour tre heureuse. Vous lui direz encore que c'est vous
que j'ai choisi pour lui porter mes dernires paroles, parce que j'ai
voulu m'associer, autant que cela m'tait possible,  la bonne action
qu'elle veut faire en assurant votre bonheur.

--Le gnral n'en put dire davantage, madame la comtesse, la mort,
l'affreuse mort vint saisir sa proie, de sorte que je me trouve forc de
vous demander l'explication de ses derniers mots.

Les faits qui prcdent, pour ne point paratre extraordinaires  nos
lecteurs, ont besoin d'tre expliqus. C'est ce que nous allons faire le
plus succinctement possible.

Lucie, aussitt aprs avoir fait la rencontre d'Eugnie de Mirbel, avait
crit  son poux afin de lui apprendre ce qu'elle avait fait pour son
amie; mais elle n'avait pu d'abord lui apprendre le nom du pre de
l'enfant d'Eugnie, qu'elle n'avait connu que lorsque celle-ci lui et
racont son histoire. Ce ne fut qu'aprs avoir opr le raccommodement
de son amie et de sa tante, qu'elle crivit une nouvelle lettre  son
mari dans laquelle, aprs lui avoir donn tous les dtails qu'il tait
ncessaire qu'il st, elle le priait de faire rechercher l'officier
dont elle lui disait le nom, et d'employer prs de lui l'influence que
devait lui donner son grade et son caractre, afin de l'engager 
rparer le mal qu'il avait fait.

Cette lettre, monsieur de Neuville ne l'avait reue que la veille du
combat o il devait perdre la vie. L'officier, dont sa femme lui
parlait, tait justement son aide de camp; mais il l'avait charg, deux
jours auparavant, d'une mission qui devait le tenir loign jusqu'au
lendemain matin; de sorte que le gnral dt remettre pour aprs le
combat, dont on faisait dj les prparatifs lorsqu'il arriva,
l'entretien qu'il se proposait d'avoir avec lui.

La mort l'empcha d'accomplir ce dessein; il ne put, ainsi que nous
venons de le voir, que charger Edmond de Bourgerel, d'aller trouver sa
femme, laissant  celle-ci le soin d'achever l'oeuvre qu'elle avait si
dignement commence.

Si maintenant nous ajoutons que les lettres crites  Edmond de
Bourgerel quelques jours plus tard par Eugnie de Mirbel et madame de
Saint-Preuil, arrivaient en Afrique lorsqu'il arrivait  Paris, o sa
premire visite avait t pour madame de Neuville, on ne sera plus
tonn de ce que les paroles du gnral lui avaient paru assez
extraordinaires.

Ce fut donc Lucie de Neuville qui apprit  ce jeune homme tout ce qui
tait arriv  celle qu'il aimait, depuis qu'elle avait quitt la maison
de sa tante pour s'pargner la douleur d'avouer  cette respectable
femme la faute qu'elle avait commise.

Edmond ne pouvait se lasser de remercier la bonne comtesse, il pressait
ses mains et celles de Laure entre les siennes; Lucie n'avait pas voulu
lui laisser ignorer la part que son amie avait prise dans la bonne
action dont il la flicitait.

--Ah! mesdames, disait il aux deux amies, combien je vous remercie, et
que je me trouve heureux de ce que la mort, que j'ai si souvent cherche
sur les champs de bataille, n'a pas voulu de moi. Croyez-le bien,
l'image d'Eugnie n'a jamais cess d'tre prsente  mes yeux! je
n'avais, au milieu des dangers incessants de la fatale campagne que nous
venons de faire, qu'un seul dsir, une seule pense, la retrouver; et ce
n'est que parce que je voulais la chercher moi-mme que j'ai donn ma
dmission et que je suis accouru  Paris aussitt que cela m'a t
possible.

La visite d'Edmond de Bourgerel devait tre pour la comtesse de Neuville
un vnement heureux; car elle devait, en forant celle-ci de s'occuper
de son amie, l'arracher, pour quelques instants du moins,  la sombre
douleur par laquelle elle se laissait abattre. Laure comprit cela. Il
fallait donc qu'elle essayt de la tirer de l'espce de torpeur dans
laquelle elle tait plonge.

--Vous allez sans doute, dit la jeune fille  Edmond de Bourgerel,
courir de suite chez Eugnie, car vous devez tre impatient de lui faire
oublier tous les maux qu'elle a soufferts.

Et comme Edmond lui rpondait affirmativement.

--Mais ne craignez-vous pas, ajouta-t-elle, que la surprise et la joie
ne provoquent une rvolution qui pourrait lui devenir fatale?

--Vous avez raison, mademoiselle, je verrai d'abord madame de
Saint-Preuil.

--Mais cette bonne dame a autant, et plus peut-tre qu'Eugnie, besoin
de mnagements.

--Comment faire alors? je n'ai qu'un seul parent auquel je puisse
confier la mission d'aller prparer ces dames  recevoir ma visite, et
je sais que maintenant il est absent de Paris.

--Si Lucie n'tait pas, en ce moment, absorbe par la douleur, dit Laure
en baissant la voix, mais assez haut cependant pour tre entendue par
son amie, je lui proposerais de venir avec moi chez Eugnie, ce serait
le moyen convenable; mais elle ne voudra pas y consentir.

--Pourquoi non, mon amie? dit Lucie, touche par le profond soupir que
M. de Bourgerel venait de laisser s'chapper de sa poitrine; pourquoi
non? la douleur ne m'a pas rendue goste, et je crois que je ne puis
mieux honorer la mmoire de ceux qui ne sont plus qu'en cherchant 
faire un peu de bien  ceux qui restent. Je vais accompagner chez notre
amie M. de Bourgerel.

Elle sonna et donna l'ordre au domestique qui se prsenta de faire
atteler.

--Ah! madame, lui dit Edmond, qui avait saisi sa main pour la couvrir de
baisers, vous tes un ange du ciel! Dieu, je l'espre, vous
rcompensera.

Un triste sourire vint effleurer les lvres de Lucie, elle ne doutait
pas de la bont du Crateur, mais l'esprance, cette divinit
bienfaisante que nous trouvons toujours prs de nous pour nous consoler
lorsque nous souffrons, avait dploy ses ailes et s'tait envole loin
d'elle. Devait-elle revenir? c'est ce que l'avenir nous apprendra.

Lucie ne mit pas beaucoup de temps  rparer le dsordre de sa toilette;
elle ne songeait plus, hlas!  sa parure; aussi lorsqu'elle redescendit
au salon o taient demeurs Laure et Edmond de Bourgerel, le valet de
chambre n'tait pas encore venu annoncer que la voiture tait prte.
Elle prit alors une part active  la conversation, qui pendant sa courte
absence, s'tait tablie entre Edmond et Laure. Laure avait voulu que le
jeune officier lui ft connatre toutes les circonstances qui avaient
accompagn la mort de M. de Neuville. Edmond confirma tout ce que les
bulletins de l'arme d'Afrique avaient dj appris  Lucie. M. de
Neuville tait mort glorieusement sur la brche, et c'tait en voulant
lui faire un rempart de son corps, qu'Edmond de Bourgerel avait reu la
lgre blessure qui le forait de porter un de ses bras en charpe.
Lucie paya  la mmoire de son poux un nouveau tribut de larmes; et les
chevaux tant attels, on partit.

Lucie et Laure montrent d'abord chez Eugnie, qu'elles trouvrent
occupe  peindre des fleurs sur un cran; la jeune femme n'avait pas eu
de peine  trouver les moyens de se crer une industrie capable de lui
procurer une existence  peu prs honorable; car, ainsi que nous croyons
l'avoir dj dit, elle possdait un remarquable talent de peintre de
fleurs, et sa jolie figure, ses grces modestes et touchantes avaient
intress tous ceux auxquels elle s'tait adresse, et chacun  l'envi
s'tait empress de lui donner du travail. Htons-nous cependant
d'ajouter, afin que nos lecteurs ne nous accusent pas de manquer de
vraisemblance, que les dignes marchands de brillantes bagatelles, au
service desquels elle avait mis son gracieux talent, s'taient bientt
aperus de son inexprience, et qu'ils n'avaient pas nglig l'occasion
de se procurer des oeuvres d'artiste au prix qu'ils payaient
ordinairement pour des enluminures: le commerce avant tout.

Eugnie, lorsque Lucie et Laure entrrent dans son modeste logement,
jeta loin d'elle sa palette et ses pinceaux, et courut au-devant de ses
deux amies, qu'elle serra tour  tour entre ses bras.

--Merci d'tre venues me voir, leur dit-elle, merci! la juste douleur
que tu prouves, ma chre Lucie, ne t'a pas fait oublier que tu avais
ici une sincre amie qui y compatit, et qui, elle aussi, est bien
malheureuse.

--Hlas! ma chre Eugnie, si je ne savais que bientt tu seras aussi
heureuse que tu es malheureuse maintenant, je croirais que nous n'avons
t mises ici bas que pour souffrir, car mes malheurs, hlas! sont
irrparables.

--Je n'espre plus, rpondit d'une voix sombre Eugnie de Mirbel; il n'a
pas rpondu aux lettres que nous lui avons adresses; il est mort ou il
m'a oublie. Ah! si l'innocente crature  laquelle j'ai donn le jour
ne m'attachait  la vie, je me verrais sans peine descendre dans la
tombe.

--Eugnie! Eugnie! il ne faut pas te dsesprer, dit Laure, nous avons
vu ce matin un officier de l'arme d'Afrique, qui nous a annonc la
prochaine arrive  Paris de M. de Bourgerel; il ne le prcdait, nous
a-t-il dit, que de quelques postes, de sorte qu'il est possible que
demain, aujourd'hui peut-tre, il se prsente devant toi; car nous
savons qu'il ne t'a pas oublie, et que c'est  toi qu'est destine sa
premire visite.

--Laure, au nom du ciel! tu ne me trompes point, n'est-ce pas? oh! ce
serait affreux! Mais qui donc vous appris tout ce que tu viens de me
dire? il n'est pas probable qu'Edmond ait confi  un tranger des
secrets....

--Nous avons amene avec nous la personne dont Laure vient de te parler,
rpondit Lucie, elle est en bas dans notre voiture; veux-tu que nous lui
fassions dire de monter?

--Oh! oui! un ami d'Edmond; qui sans doute est charg de m'annoncer son
retour!... puisque vous l'avez amen avec vous, c'est avec plaisir que
je le recevrai.

Eugnie allait donner  sa vieille bonne l'ordre de descendre, Laure
l'arrta:

--Eugnie, lui dit-elle, rassemble toutes tes forces tu vas en avoir
besoin pour recevoir cette personne; tu la connais!

--Eugnie, ajouta la comtesse qui avait remarqu que son amie,
commenant  se douter que la personne dont on lui parlait n'tait autre
qu'Edmond de Bourgerel, tait devenue affreusement ple, ma bonne
Eugnie, sois aussi calme pour tre heureuse que je le suis aprs les
affreux malheurs qui viennent de m'assaillir.

--Ah! qu'il vienne! qu'il vienne! s'cria Eugnie, les yeux baigns de
larmes, il n'y a plus de danger! je pleure!...

La bonne vieille, que nos lecteurs connaissent dj, n'avait pas
attendu, pour descendre, les ordres de sa matresse, et quelques minutes
aprs, Edmond serrait entre ses bras la fidle amante dont un concours
de fatales circonstances l'avait tenu loign si longtemps.

Edmond ne pouvait se lasser d'embrasser tour  tour son amante et sa
fille, qu'Eugnie avait mise entre ses bras.

Lucie et Laure attendaient patiemment que les premiers transports de ces
deux tendres amants tant passs, ils trouvassent le temps de leur
adresser quelques paroles; le spectacle de leur bonheur leur faisait du
bien; la pense d'y avoir contribu tait un baume rparateur qui
contribuait  cicatriser les plaies saignantes du coeur de Lucie.

Edmond, plus fort qu'Eugnie, se rapprocha le premier de la comtesse de
Neuville.

--Croyez, madame, lui dit-il, que je n'oublierai jamais ce que vous avez
fait pour elle; je me souviendrai toujours que vous vous tes arrach
aux justes proccupations de votre douleur pour vous occuper de nous.
Ah! madame, madame! vous tes bien la digne femme de mon brave gnral.

--Ne me remerciez pas, rpondit Lucie, depuis que j'ai la certitude que
les peines de ma bonne Eugnie sont arrives  leur terme, je me trouve
un peu moins malheureuse; mais n'oubliez pas, M. de Bourgerel, qu'il est
une autre personne qui attend votre retour avec la plus vive impatience
et chez laquelle je veux aussi vous conduire.

--La bonne madame de Saint-Preuil: ah! je regrette de l'avoir oublie
aussi longtemps, dit Edmond de Bourgerel, mais ne suis-je pas excusable?
ajouta-t-il en regardant Eugnie avec des yeux pleins de tendresse.

Celle-ci qui avait jet un chle sur ses paules, tait dj prte 
partir, et quelques instants aprs ils taient tous arrivs chez madame
de Saint-Preuil.

--Je ne viens pas, madame, dit Edmond en pliant les genoux devant la
vieille dame que les trois jeunes femme avaient prcdemment prpare,
implorer un pardon que dj vous avez eu la bont de m'accorder, je
viens seulement vous prier d'embrasser l'poux de votre nice et vous
donner l'assurance que tous mes jours seront consacrs  vous faire
oublier les peines que j'ai pu vous causer.

Une scne  peu prs semblable  celle qui venait de se passer chez
Eugnie de Mirbel, se passa alors chez madame de Saint-Preuil, o Lucie
et Laure laissrent monsieur de Bourgerel.

Nos lecteurs ont devin qu'Edmond aprs avoir rgularis sa position
d'officier dmissionnaire pousa Eugnie de Mirbel. La position
particulire de ces deux jeunes gens, leur imposait la loi de donner 
leur union le moins de publicit possible: ils se marirent donc sans
clat, accompagns seulement des tmoins indispensables et d'un petit
nombre d'amis dont ils n'avaient pas  redouter les commentaires
disgracieux et les malignes pigrammes. Aprs la crmonie religieuse,
les jeunes poux s'approchrent de Lucie et de Laure.

--Nous allons, leur dit Edmond de Bourgerel, nous retirer dans une
petite proprit que je possde  Saint-Lonard, joli petit village des
environs de Senlis; notre fortune ne nous permet pas de vivre
convenablement  Paris, et madame de Saint-Preuil consent pour nous
suivre  quitter le chalet suisse qu'elle habite. Pouvons-nous esprer,
mesdames, que vous voudrez bien quelquefois venir visiter notre modeste
ermitage? vous n'y trouverez pas sans doute le luxe et le confort
auxquels vous tes habitues, mais vous y rencontrerez toujours des
coeurs francs et dvous.

--Et cela vaut mieux que tout le reste, rpondit Lucie en tendant sa
main  Edmond qui la serra affectueusement dans les siennes aprs
l'avoir baise plusieurs fois, je ne refuse pas la proposition que vous
me faites, M. de Bourgerel, aussitt que je le pourrai, j'irai vous
retrouver et je resterai longtemps prs de vous, je vous en donne
l'assurance: le spectacle du bonheur dont vous allez jouir, me fera
quelquefois oublier mes peines.

Edmond, avant son mariage, avait mis fin  toutes les affaires qui
auraient pu le retenir  Paris, aussi une voiture de voyage attendait 
la porte de l'glise madame de Saint-Preuil et les deux jeunes poux;
madame de Neuville voulut absolument les voir partir.

--Soyez heureux, leur dit-elle lorsque les chevaux s'branlrent, soyez
heureux! et pensez quelquefois aux amies que vous laissez  Paris.

--Toujours, toujours! rpondit Eugnie de Mirbel en agitant son
mouchoir, adieu Lucie, adieu Laure, ou plutt au revoir.

La voiture avait disparu sous le nuage de poussire qu'elle soulevait
derrire elle.

--Ah! ma chre Laure, dit Lucie qui se jeta entre les bras de son amie
ds qu'elles furent remontes en voiture, maintenant que tous ceux qui
m'aimaient sont morts ou partis, que deviendrais-je si tu allais me
quitter?




V.--Un amour fatal.


La comtesse de Neuville trouva en rentrant  son htel, une lettre qui
portait le cachet armori du marquis de Pourrires, elle la montra 
Laure.

--Que peut me vouloir cet homme, dit-elle en dcachetant la lettre,
aurait-il par hasard l'audace de me parler d'amour dans un pareil
moment?

--Je ne le pense pas, rpondit Laure, le marquis de Pourrires, je ne
puis lui refuser cette qualit, est homme de bonne compagnie, et je ne
crois pas qu'il ose parler d'amour  une veuve sur les cendres encore
chaudes de son mari.

--Lis, dit Lucie aprs avoir parcouru la courte missive de Salvador, qui
tait conue en ces termes:

     Madame,

     Les journaux m'ont appris l'affreux malheur qui vient de vous
     frapper, croyez que je prends une bien vive part  la juste douleur
     que vous devez prouver, et daignez agrer avec l'assurance du
     dvouement le plus dsintress, celle du profond respect avec
     lequel j'ai l'honneur d'tre,

     Madame la comtesse, etc.

--C'est une simple lettre de condolance semblable  toutes celles que
tu as dj reues et que tu n'as pas pris la peine de dcacheter, dit
Laure aprs avoir lu.

--Je lui sais gr de ne pas m'avoir crit autre chose, rpondit Lucie.

Avec la lettre du marquis de Pourrires on en avait remis plusieurs
autres  la comtesse, ainsi que les listes journalires des personnes
qui taient venues se faire inscrire chez elle depuis la mort de son
mari.

Tandis qu'elle lisait les lettres qui ressemblaient toutes par le fond
et par la forme  celle de Salvador, Laure parcourait les listes, un nom
la frappa sur celle de la veille.

--Connais-tu cela? dit-elle.

--Paul Fval, rpondit la comtesse, aprs quelques instants de
rflexion, ce nom m'est tout  fait inconnu; c'est sans doute celui
d'une personne que nous aurons rencontre quelquefois dans le monde.

--C'est singulier, j'ai un vague souvenir d'avoir entendu dj prononcer
ce nom. Ah! j'y suis! ce nom est celui d'une vieille dame qui habitait,
 Lagny, la maison voisine de la ntre. Est-ce que ce serait son fils
qui serait venu nous voir? il faut que je m'en assure.

Laure sonna et donna l'ordre de faire monter le concierge.

--Vous rappelez-vous, lui dit-elle en lui montrant sa liste sur laquelle
se trouvait le nom qui paraissait si vivement l'occuper, la personne qui
a crit ceci?

--Oui, Mademoiselle, rpondit le concierge, aprs avoir rassembl ses
souvenirs; je me rappelle mme que c'est vous que ce monsieur a
demande, et ce n'est que parce qu'il a appris notre malheur par
d'autres personnes qui se trouvaient en mme temps que lui dans mon
logement, qu'il s'est inscrit sur la liste; vous devez trouver dans la
correspondance sa carte qu'il m'a charg de vous remettre en vous priant
de vouloir bien le recevoir demain; il a, m'a-t-il dit, des choses
trs-importantes  vous communiquer de la part d'une personne qui vous
est chre.

--Je suis sre maintenant, dit Laure  Lucie aprs avoir fait signe au
concierge qu'il pouvait se retirer, que ce monsieur est le fils ou le
neveu, je ne sais plus lequel, de notre vieille voisine de Lagny, et
qu'il vient me parler de la part de mon oncle; car mon oncle et toi,
vous tes les seules personnes au monde qui me soient chres et qui
s'intressent  moi.

--Cette visite, qui parat te causer une si vive joie, m'attriste, je ne
sais pourquoi, rpondit la comtesse, quelque chose me dit que nous
allons tre forces de nous sparer.

--Allons donc, voil dj plusieurs fois que mon oncle me fait annoncer
que bientt j'aurai le plaisir de le voir, et ses promesses ne se
ralisent jamais. Je crois, moi, que je suis destine  ne jamais me
marier et  vieillir  tes cts.

Le lendemain, la personne que Laure attendait avec une certaine
impatience, se prsenta  l'htel de Neuville. Des ordres ayant t
donns en consquence, elle fut introduite de suite prs des deux dames
qui attendaient sa visite dans le salon.

C'tait un homme g d'un peu plus de trente ans, dou d'une taille
avantageuse et d'une physionomie intressante et agrable, bien qu'un
peu srieuse; sa mise,  la fois lgante et simple, annonait un homme
de bonne compagnie.

Aprs avoir salu les deux dames avec toutes les marques du plus profond
respect, il remit une lettre  Laure.

--C'est de mon oncle, dit la jeune fille aprs avoir regard la
suscription, et elle s'empressa de la dcacheter.

Le jeune homme, tandis qu'elle lisait, ne pouvait en dtacher ses
regards; c'est qu'en effet, la jolie personne qu'en ce moment il avait
devant les yeux lui rappelait une gracieuse enfant dont, depuis quelque
temps, il cherchait  rassembler, pour en former un tout, les traits
pars dans sa mmoire.

--Ma pauvre amie, dit Laure aprs avoir achev la lecture de la lettre
qu'elle remit  Lucie, tes pressentiments ne t'avaient pas trompe;
nous allons tre bientt forces de nous sparer; mais ne te dsole pas,
ajouta-t-elle de suite, car elle avait remarqu que des larmes roulaient
sous les paupires de son amie, je ne quitte pas Paris. Nous nous
verrons souvent; tous les jours, mme.

--Sir Lambton nous parle de vous en des termes si honorables, dit Lucie,
qui  son tour avait achev la lecture de la lettre apporte par Paul
Fval (qui n'tait autre, nos lecteurs l'ont dj devin, que Servigny),
que nous ne saurions mieux lui tmoigner l'affection que nous lui
portons qu'en vous en accordant une part. Ainsi, nous vous prions,
monsieur, de vouloir bien accepter, jusqu' l'arrive de sir Lambton 
Paris, un logement  l'htel.

Paul Fval, nous conserverons jusqu' nouvel ordre,  notre hros, ce
nom qui tait celui de sa mre, rpondit comme il le devait  l'accueil
empress de la comtesse de Neuville, dont cependant il n'accepta pas la
gracieuse proposition; il allgua pour justifier son refus les
nombreuses absences qu'il allait tre forc de faire, sir Lambton
l'ayant charg  la fois de monter sa maison  Paris, o il avait
l'intention de se fixer, et de faire pour lui l'acquisition d'une
proprit situe aux environs de la capitale.

--Mais, bien que je doive refuser, afin de ne point me rendre importun,
l'offre gracieuse que vous avez la bont de me faire, continua Paul
Fval en s'adressant  la comtesse, je serai plus d'une fois, madame,
forc de mettre votre bonne volont  l'preuve; sir Lambton m'ayant
expressment recommand de ne rien faire qui ne soit du got de sa chre
nice, j'ose esprer que vous voudrez bien quelquefois me servir de
guide; car je ne dois pas vous le dissimuler, le sjour assez long que
je viens de faire dans l'Inde m'a rendu quelque peu tranger aux
habitudes de la fashion parisienne.

--Je ferai pour ma chre Laure, rpondit la comtesse, tout ce qui pourra
lui tre agrable; mais vous aurez une triste compagne de vos
excursions.

--En effet, madame, j'ai appris en arrivant en France la mort de
monsieur le gnral comte de Neuville. La perte d'un aussi brave
militaire est une vritable calamit; mais la pense que tous ceux qui
aiment leur pays s'associent  votre douleur, doit tre pour vous une
source puissante de consolations.

--J'ai accept avec rsignation les croix que le Seigneur a bien voulu
m'envoyer; elles sont cependant bien lourdes  porter, car je perds  la
fois un poux que j'aimais, la seule parente qui me restait, et ma plus
chre amie.

--Mais, Lucie, tu n'y penses pas; on dirait vraiment que je vais aller
habiter les antipodes. Tu n'as donc pas compris que mon oncle a
l'intention de se fixer  Paris?

--Je crois, en effet, madame la comtesse, ajouta Paul Fval, que c'est 
tort que vous vous alarmez. Sir Lambton, bien qu'il ne vous connaisse
que de rputation, vous aime, madame, presque autant qu'il aime sa
nice; et lorsque vous connatrez ce digne gentilhomme, il ne vous sera
pas possible de lui refuser votre amiti. C'est donc un ami que le ciel
vous envoie pour vous aider  supporter la perte de ceux qui ne sont
plus.

--Que la volont de Dieu soit faite! j'accepterai, quels qu'ils soient,
ses dcrets avec reconnaissance.

Pendant tout le temps que les trois personnes rassembles dans le salon
de l'htel de Neuville, avaient mis  changer les paroles que nous
venons de rapporter, Paul Fval, chaque fois qu'il le pouvait sans
inconvenance, avait attentivement examin Laure qui, de son ct,
pendant qu'il causait avec madame de Neuville, l'avait plusieurs fois
regard en dessous. Ce mange n'avait pas chapp  Lucie.

Presque toutes les femmes possdent la merveilleuse facult de se
comprendre entre elles sans avoir besoin de se parler; un geste, un
signe presque imperceptible qu'elles changent rapidement, leur
apprennent quelquefois ce que nous ne pourrions exprimer qu' l'aide
d'assez longs discours; ainsi, un simple clignement d'oeil, auquel elle
avait rpondu par un lger mouvement d'paules, avait appris  Lucie que
son amie croyait reconnatre, dans le jeune homme qui tait devant
elles, celui dont elle lui avait parl la veille, qu'elle dsirait
savoir si elle ne se trompait pas, mais qu'elle n'osait l'interroger.

Lucie ne savait rien refuser  Laure.

--Votre nom, monsieur, dit-elle  Paul Fval, ne nous est pas inconnu,
et hier, lorsque nous l'avons vu sur la liste des personnes qui se sont
inscrites chez moi, nous comptions recevoir aujourd'hui la visite d'une
personne que mon amie connaissait dj.

--Mon Dieu! madame, si c'est un hasard, il est bien singulier; car le
nom de mademoiselle m'a rappel celui d'une compagne de mes jeunes
annes, qui doit avoir maintenant l'ge et les traits gracieux de
mademoiselle.

--Plus de doute! s'cria Laure aprs avoir entendu la rponse de Paul
Fval; vous tes de Lagny?

--Oui, mademoiselle.

--C'est bien cela; c'est dans cette ville que j'ai pass une bonne
partie de mon enfance. La maison de votre mre tait voisine de celle
que j'habitais avec ma tante; c'est vous qui me promeniez dans le jardin
de votre maison; et puis, vous me faisiez des cocotes et de beaux
pantins qui remuaient les yeux et la langue d'une manire si comique,
qu'ils me faisaient mourir de rire; j'tais toute petite alors, mais
j'ai bonne mmoire, voyez-vous.

--Et vous avez tenu tout ce que vous promettiez  cette poque.

--C'est vrai, rpondit Laure que le plaisir qu'elle prouvait, en se
rappelant les souvenirs de ses jeunes annes, empchait de s'apercevoir
qu'elle se faisait un compliment  elle-mme. Vous rappelez-vous combien
j'tais folle et rieuse, combien j'tais contente lorsque vous me
faisiez prsent d'un nid de chardonnerets ou de linots, qu'au risque de
vous rompre le cou, vous tiez all chercher pour moi, au fate d'un des
vieux arbres qui bornent la Marne.

--Vous me rappelez, mademoiselle, l'poque la plus heureuse de ma vie.
Pourquoi, hlas! a-t-elle t suivie de jours si malheureux?

--Puisque mon bon oncle vous a charg d'acheter pour lui une proprit
o sans doute nous irons souvent, il faut la choisir  Lagny on dans les
environs; je serais vraiment heureuse de revoir les lieux o s'est
passe mon enfance.

Paul Fval, qui avait cout avec le plus vif plaisir les naves
rminiscences de la jeune fille, lui rpondit qu'en faisant tout ce qui
pouvait lui tre agrable, il ne ferait que se conformer aux ordres
qu'il avait reus de sir Lambton, qu'elle pouvait tre certaine que ds
le lendemain il se mettrait en campagne afin d'explorer les environs de
Lagny; et que s'il trouvait de ce ct une proprit convenable, il
viendrait avant de conclure, l'inviter  la visiter; puis il ajouta que
sir Lambton l'ayant aussi charg d'acheter un htel  Paris, il serait
bien aise de savoir quel quartier elle dsirait habiter.

--Mais, je veux, si cela est possible, que de mes fentres on puisse
voir celles de ma bonne Lucie, lui rpondit Laure.

--Je voudrais, mademoiselle, avoir  ma disposition la lampe d'Aladin,
vos souhaits seraient exaucs aussitt que forms; mais je possde, 
dfaut de cette lampe merveilleuse, deux talismans  l'aide desquels on
peut surmonter bien des obstacles.

--Et quels sont donc ces deux talismans?

--Beaucoup de bonne volont et beaucoup d'argent.

--Ah a! mais mon oncle est donc bien riche?

--Beaucoup plus riche que vous ne pouvez vous l'imaginer; mais jamais
fortune brillante ne fut place dans de plus dignes mains. Sir Lambton
fait de la sienne le plus noble usage; il a compris qu'elle n'tait
entre ses mains qu'un dpt dont les malheureux devaient avoir leur
part; aussi, tous les jours, il sche de nouvelles larmes, toutes les
heures de sa vie sont marques par une bonne action. Ah! Mademoiselle,
que vous tes heureuse de lui appartenir, si tous les heureux de la
terre ressemblaient  votre oncle, personne assurment ne songerait  se
plaindre d'tre pauvre.

Il y avait tant d'motion dans la voix de Paul Fval lorsqu'il pronona
les quelques paroles qui prcdent, il tait si facile de deviner que
ce qu'il disait tait l'expression sincre de sa pense, que les deux
femmes ne purent s'empcher d'tre profondment attendries.

--C'est bien, monsieur, c'est bien, lui dit Lucie en lui tendant la
main, le ciel rcompense sir Lambton de tout le bien qu'il fait
puisqu'il lui a accord un ami qui sait si bien apprcier les minentes
qualits qu'il possde.

Il faut croire que les mes d'lite se devinent  la premire entrevue,
puisque Paul Fval, bien que depuis les malheurs qui lui taient
arrivs, il ft devenu quelque peu misanthrope, se trouvait si  l'aise
prs des deux aimables femmes qui venaient de le recevoir avec tant
d'affabilit; leur conversation lui paraissait si charmante, qu'il lui
semblait qu'il les connaissait depuis dj longtemps et qu'il ne
songeait pas plus  les quitter qu'elles de leur ct ne pensaient  le
congdier. Aussi, ce ne fut pas sans prouver une bien vive surprise,
qu'il entendit un valet de chambre qui venait d'entrer dans le salon
annoncer que le dner tait servi; il tait depuis plus de trois heures
chez la comtesse de Neuville.

Il se leva de suite pour prendre cong.

--Les heures, mesdames, se passent auprs de vous sans qu'on s'en
aperoive, dit-il; aussi j'ai l'esprance que vous voudrez bien tre
indulgentes et me pardonner la longueur dmesure de ma premire visite.

--Pourquoi nous quitter dj? rpondit Lucie, dnez avec nous, si rien
ne vous appelle ailleurs; vous reprsentez ici sir Lambton, et je suis
persuade qu'il ne me refuserait pas si je lui faisais la prire que je
vous adresse en ce moment.

--Restez, M. Fval, ajouta Laure, nous parlerons de Lagny et des
souvenirs du temps, pass, ne voulez-vous pas?

Paul Fval ne pouvait rsister  d'aussi gracieuses instances: il
accepta, heureux de pouvoir passer quelques heures encore prs de Laure,
vers laquelle il se sentait attir par un sentiment d'une nature bien
diffrente de celui que jadis il avait prouv pour Silvia.

Paul Fval employa les jours qui suivirent  parcourir les environs de
Paris, afin de chercher une proprit telle que la dsirait celle qu'il
aimait dj, ce qui ne lui fut pas difficile; car, ainsi qu'il l'avait
dit dans la conversation, il pouvait disposer d'un talisman presque
aussi puissant que celui d'Aladin, de beaucoup d'or.

Laure prouvait une bien vive joie de ce qu'elle allait enfin voir un
parent que jusqu' ce jour elle n'avait connu que par les bienfaits dont
il l'avait accable; mais cette joie tait mitige par la peine que lui
causait la ncessit de se sparer de son amie, peine d'autant plus vive
qu'elle s'tait aperue que la tristesse de Lucie augmentait d'intensit
 mesure que l'poque de l'arrive  Paris de sir Lambton approchait.

Lucie sans doute s'affligeait de ce que son amie allait tre force de
la quitter; mais la sombre tristesse  laquelle elle tait en proie
tait encore provoque par d'autres motifs. Le lecteur n'a pas oubli
que dans la lettre qu'il lui avait crite, le docteur Matho lui avait
fait la promesse de lui envoyer sous peu de temps l'explication
dtaille des motifs qui l'avaient engag  lui adresser sa premire
ptre, plusieurs mois s'taient couls; et Lucie, qui avait envoy
souvent  la poste, n'y avait pas trouv cette lettre qu'elle attendait
et qui devait, du moins elle le croyait, mettre un terme  la cruelle
perplexit  laquelle elle tait en proie; voil principalement pourquoi
elle tait triste, et cette tristesse paratra toute naturelle lorsque
nous aurons fait connatre les motifs qui lui faisaient attendre avec
autant d'impatience la lettre promise par le docteur Matho.

Salvador, aprs avoir appris la mort du gnral comte de Neuville et
celle de la marquise de Villerbanne, s'tait dit que ce serait un coup
de matre et qui assurerait  la fois sa position dans le monde et sa
fortune branle par les rudes assauts que lui portaient journellement
ses prodigalits et les pertes continuelles de Roman, que d'pouser
madame de Neuville; aussi ce qui peut-tre n'tait d'abord qu'un caprice
qui se serait pass, faute de pouvoir se satisfaire, tait devenu un
projet  la russite duquel il avait pris la rsolution de consacrer
tout ce qu'il possdait de capacits et de persvrance, et la lettre de
condolance que nous avons mise sous les yeux de nos lecteurs tait la
premire scne de la comdie qu'il se proposait de jouer pour arriver au
but qu'il voulait atteindre.

Lucie n'avait pas rpondu  cette lettre, c'tait une imprudence; elle
aurait d l'accueillir comme une simple marque de l'intrt que sa
position devait ncessairement inspirer  tous ceux qui la
connaissaient, et lui faire une de ces rponses banales qui ne
signifient absolument rien, mais qui cependant sont exiges par les lois
qui rgissent la bonne compagnie: ne pas rpondre au marquis de
Pourrires aprs ce qui s'tait pass entre elle et lui, c'tait
accorder  la lettre qu'il avait crite une importance qu'elle n'avait
pas, c'tait en quelque sorte lui donner le droit de penser qu'elle le
redoutait assez pour ne pas vouloir conserver avec lui la moindre
relation, ce fut du moins ce que pensa Salvador, et il agit en
consquence.

D'autres lettres suivirent celle-ci, lettres beaucoup plus longues, mais
dans lesquelles cependant il ne lui parlait que d'elle et de la part
qu'il prenait aux malheurs qui venaient de la frapper. Ces lettres
taient empreintes d'une si touchante sensibilit, le marquis de
Pourrires y parlait avec tant de vnration de la bonne marquise de
Villerbanne qui, disait-il, avait t la plus chre amie de son pre, il
tait si facile de deviner, bien qu'il n'en dit rien, qu'il aimait la
personne  laquelle il les adressait, que Lucie, prdispose peut-tre
par l pense de l'isolement dont elle tait menace,  accueillir avec
une certaine indulgence ceux qui lui tmoignaient de l'attachement, lui
rpondit quelques mots affectueux.

Quelqu'un de moins adroit que Salvador se serait empress, sans doute,
aprs avoir obtenu un pareil rsultat, de solliciter la faveur d'tre
admis  l'htel de Neuville; il ne se rendit pas coupable d'une pareille
maladresse: il s'tait dit que la comtesse tait un oiseau sauvage qu'il
fallait apprivoiser peu  peu avant de tenter de le saisir, et il
agissait en consquence.

Il rpondit  la premire lettre qu'il reut de la comtesse, que, forc
d'aller visiter ses proprits, il serait forc de se priver du plaisir
de correspondre avec elle pendant quelques jours: c'tait presque un
trait qu'il concluait avec elle, une sorte d'engagement qu'il lui
faisait prendre  son insu; cela tonna bien quelque peu la comtesse de
Neuville, mais comme en dfinitive, les termes du billet de Salvador
taient on ne peut plus convenables, elle n'accorda  cette phase de ses
relations avec le marquis de Pourrires qu'une trs-lgre attention.

L'absence de Salvador, qui, ne voulant pas courir le risque d'tre
surpris en flagrant dlit de mensonge, tait all chasser chez un de ses
amis, se prolongea plusieurs semaines, et plus d'une fois, pendant ce
laps de temps, Lucie, dispose par le profond isolement dans lequel elle
vivait depuis la mort de son mari  favorablement accueillir tout ce qui
pouvait rompre quelque peu la monotonie habituelle de son existence,
dsira recevoir une lettre du marquis de Pourrires; enfin il en vint
une. Salvador rendait compte  la comtesse de Neuville des rsultats de
son voyage, il lui parlait de ses proprits, de leur situation, des
amliorations qu'il avait l'intention d'apporter  la culture de ses
terres, du revenu qu'elles produisaient; puis, venant  lui, il lui
disait qu'il faisait des dmarches afin d'obtenir une recette gnrale,
et qu'il esprait qu'elles seraient couronnes de succs.

Cette lettre, dont le but, ainsi que l'avait espr Salvador, chappa 
Lucie, amusa beaucoup la comtesse de Neuville et amena la rponse sur
laquelle avait compt en l'crivant le marquis de Pourrires. Lucie lui
rpondit qu'il avait cru sans doute crire  son notaire ou  son homme
d'affaires, et qu'elle ne devinait pas pourquoi, si vraiment sa lettre
n'tait point le rsultat d'une erreur ou d'une proccupation
inexplicable, il lui envoyait un compte aussi exact de ses revenus. Elle
terminait en le flicitant de ce que sa fortune tait aussi brillante et
aussi solidement assise, et par des voeux pour la russite de ses
projets.

Voici ce que rpondit Salvador  la dernire lettre de la comtesse de
Neuville:

     Madame la Comtesse,

     Ce n'est que parce qu'elle devait amener la rponse que vous venez
     de me faire que je me suis dtermin  vous crire la lettre qui
     vous a si grandement tonne. Puissiez-vous accueillir celle-ci
     avec autant d'indulgence que vous en avez tmoign  toutes celles
     qui l'ont prcdes.

     Vous me dites, madame la comtesse, en terminant la lettre que je
     viens de recevoir, que vous faites des voeux pour la russite de
     _tous_ mes projets; si, aprs avoir lu ceci, vous ne rtractez pas
     ces aimables paroles, je serais sans contredit le plus heureux des
     mortels; mais je n'ai, je vous l'avoue, que bien peu d'espoir; quoi
     qu'il en soit, comme c'est de vous que dpend l'accomplissement de
     mon voeu le plus cher, je me dtermine, au risque de ce qui pourra
     en arriver,  vous crire cette lettre que peut-tre vous jetterez
     de ct sans en achever la lecture, ds que vous aurez port vos
     yeux sur le paragraphe suivant:

     Je vous aime, madame la comtesse! Avant de vous avoir rencontre,
     j'tais tout dispos  rvoquer en doute cette maxime de Labruyre:
     _l'amour nat  la premire vue_, mais je suis forc de reconnatre
     aujourd'hui, que le clbre moraliste ne se trompait pas lorsqu'il
     crivait ceci, car l'amour que vous m'avez inspir et qui, je le
     sens bien, ne finira qu'avec ma vie, a pris naissance le jour mme
     o nous nous rencontrmes pour la premire fois.

     Cet amour, dont j'osais vous faire l'aveu chez madame de
     Villerbanne, aveu que vous avez repouss comme vous le deviez 
     cette poque et qui va peut-tre lever aujourd'hui entre vous et
     moi une barrire insurmontable (car je ne veux pas chercher  la
     faute que j'ai commise une excuse que je ne trouverais que dans la
     violence du sentiment que vous m'avez inspir, et cette excuse, je
     le sens bien, vous ne voudriez pas l'admettre), cet amour, dis-je,
     j'ai vainement tent de l'arracher de mon coeur; soins superflus,
     peines inutiles, c'est en vain que j'ai cherch des distractions
     dans le monde, c'est en vain que j'ai demand  l'tude un remde 
     mes maux. Au milieu du cercle le plus brillant et le plus anim
     comme dans le silence du cabinet une gracieuse image tait toujours
     prsente devant mes yeux: c'tait la vtre, madame. J'ai donc t
     forc aprs avoir puis toutes mes forces dans la lutte, de me
     rsigner  souffrir silencieusement, si vous ne daignez laisser
     tomber sur moi un regard de commisration.

     La mort de M. le comte de Neuville que je suis, daignez en tre
     persuade, le premier  dplorer, et celle de madame le marquise de
     Villerbanne, vous laissent, madame la comtesse, isole au milieu du
     monde (je sais que vous avez eu le malheur de perdre tous vos
     parents); c'est une bien triste situation que celle d'un tre,
     quels que soient d'ailleurs sa fortune et sa position dans le
     monde, qui n'a pas pour parcourir le rude sentier de la vie, un
     bras dvou sur lequel il puisse s'appuyer; je puis vous parler
     ainsi, madame la comtesse, car ma position est identiquement
     semblable  la vtre; comme  vous l'impitoyable mort m'a enlev
     tous ceux qui m'taient chers; comme vous je suis seul au monde,
     j'ai des amis, sans doute, qui n'en a pas? mais est-il bien prudent
     de compter sur l'affection de simples amis, et n'est-il pas naturel
     qu'ils nous abandonnent lorsque les liens du sang ou de l'amour les
     appellent loin de nous?

Salvador connaissait la vive amiti qui unissait Lucie et Laure, et ce
n'tait pas sans intention qu'il avait crit cette phrase; il voulait,
en laissant entrevoir la possibilit d'une sparation entre elle et son
amie, l'effrayer davantage sur l'isolement dans lequel, le cas chant,
elle se trouverait, ce qui devait, suivant lui, la disposer  ne pas lui
refuser sans examen la demande qu'il venait lui faire. Ses prvisions,
ainsi que la suite le prouvera, ne l'avaient pas tromp; il tait du
reste servi par le hasard, cette bizarre divinit qui semble
quelquefois, en favorisant les entreprises les plus coupables ou les
plus folles, tenir  nous prouver que les potes ne nous ont pas tromp
en nous disant qu'elle tait aveugle, car ce fut justement peu de temps
aprs l'arrive  Paris de Paul Fval et sa premire visite  l'htel de
Neuville, que la comtesse reut la lettre dont nous allons donner la
suite  nos lecteurs.

Vous ne voudrez pas, madame la comtesse, vous ensevelir dans une
obscure retraite, lorsque vous possdez toutes les aimables et
brillantes qualits qui doivent faire l'ornement de votre monde, ce
serait d'ailleurs manquer  la mission qui vous est impose: puisque
Dieu, en rappelant  lui l'homme estimable que vous venez de perdre, n'a
pas voulu que vous puissiez lui consacrer vos jours, c'est que dans sa
justice il rservait  un autre le bonheur de vous possder.

Vous avez devin, madame la comtesse, que je viens solliciter  deux
genoux l'honneur de devenir votre poux. Je n'ai point, certes, la
prtention de remplacer celui que vous avez perdu; je ne puis vous
offrir un nom illustr sur tous les champs de bataille de l'empire...
(Nous ferons en passant remarquer  nos lecteurs que ces louanges, si
gnreusement accordes  M. de Neuville, devaient, tout en flattant
l'amour-propre de Lucie, lui rappeler que l'poux qu'elle venait de
perdre, tait beaucoup plus g qu'elle, et amener une comparaison qui
ne pouvait qu'tre avantageuse  celui qui s'offrait.) Mais tel qu'il
est, mon nom est honorable, c'est celui d'une des plus anciennes
familles du midi de la France, et je sens que l'envie de vous plaire, si
vous tiez ambitieuse, me rendrait capable de l'entourer d'autant de
lustre qu'il en avait jadis.

Je ne vous dirai rien de ma fortune, la lettre que celle-ci est
destine  expliquer vous a appris  ce sujet tout ce qu'il tait
ncessaire que vous sachiez, et vous avez pu voir que, sans tre
colossale, ma fortune est au moins fort raisonnable. Pardonnez-moi,
madame la comtesse, si je me laisse  mon insu entraner sur un terrain
que je ne voulais pas aborder, mais nous vivons dans une socit si
singulirement organise, qu'il est bon quelquefois de faire observer
que ce n'est pas l'intrt qui rgle les mouvements de notre coeur. Je
voudrais, certes, que vous fussiez pauvre pour avoir le plaisir de vous
enrichir; mais puisqu'il n'en est pas ainsi, je suis heureux de ce que
le ciel a bien voulu m'accorder assez de biens pour qu'il ne soit pas
possible de supposer que je veuille obtenir autre chose que ce que je
sollicite, votre main,  laquelle, si vous me l'accordez, vous joindrez
bientt le don de votre coeur, car alors vous serez  mme d'apprcier
tout ce que le mien vous rserve d'affection vritable et de tendresse
dvoue.

Ne me rpondez pas de suite, madame la comtesse, prenez le temps de
rflchir; quel que soit votre arrt, qu'il me soit ou non favorable, il
ne changera rien aux sentiments d'affection que vous a vou celui...
etc., etc.

Cette lettre, dont Salvador avait pes avec soin tous les termes, et qui
avait t reue dans un moment favorable, produisit sur l'esprit de la
comtesse de Neuville une certaine impression. Aprs l'avoir lue avec la
plus srieuse attention, elle se demanda si elle devait refuser, sans
examen, l'offre que lui faisait, en des termes si convenables, le
marquis de Pourrires.

Aprs avoir jet un coup d'oeil sur l'avenir qui se droulait devant
elle, elle se vit descendant dans la tombe sans laisser de regrets 
personne, aprs une vieillesse passe dans la tristesse et dans
l'isolement. Laure l'aimait sans doute, son amiti lui tait prcieuse,
mais Laure, jeune, belle, riche, devait ncessairement, et dans un
avenir trs-prochain, se marier; alors elle aurait des enfants, une
famille  laquelle elle serait force de se consacrer. Mais elle aussi
possdait toutes les qualits qui promettaient  son amie une si belle
destine! devait-elle donc, nouvelle Arthmise, tre dshrite de
toutes les joies, parce qu'elle avait perdu un poux qu'elle avait aim
sans doute, et qui tait digne de l'tre, mais pour lequel cependant
elle n'avait jamais prouv ce sentiment exclusif qui fait qu'une autre
image ne peut jamais remplacer celui qui n'est plus? Non, sans doute.

Un homme, possesseur d'un nom honorable, d'une fortune au moins gale 
la sienne, dont tout le monde parlait avec loges et qui paraissait lui
avoir vou une affection vritable, se prsentait  elle et lui disait:
Comme vous, je suis seul au monde, donnons-nous la main et
appuyons-nous l'un sur l'autre pour traverser le rude sentier de le
vie. Et cet homme, elle l'aimait, c'est en vain qu'elle cherchait  se
le dissimuler; elle l'aimait de toutes ses forces, de toute son me;
devait elle le refuser?

La conclusion des raisonnements qui prcdent n'est pas difficile 
deviner. La malheureuse comtesse de Neuville envoya au marquis de
Pourrires une lettre, qui, bien qu'elle ne renfermt pas un
acquiescement complet  ses voeux, pouvait cependant lui laisser
concevoir l'esprance qu'ils ne tarderaient pas  tre raliss.

Aprs avoir reu cette lettre, Salvador sollicita la permission de venir
quelquefois prsenter ses hommages  madame le comtesse de Neuville.

Lucie n'avait pas fait  son amie la confidence des vnements qui
venaient de se passer, et cela se conoit. Laure, chaque fois que le nom
du marquis de Pourrires tait prononc devant elle, l'accompagnait de
quelques sanglantes pigrammes, indices trop certains de la haine que,
sans savoir pourquoi, elle avait vou  ce personnage, ainsi qu' son
ami, le vicomte de Lussan; de sorte que Lucie, assez timide pour ne pas
oser dfendre un homme qu'elle aimait, lorsqu'on l'attaquait sans raison
devant elle, n'aurait pas, pour tout au monde, voulu que l'on st  quel
point elle en tait arrive avec lui, et qu'elle se surprenait
quelquefois  dsirer l'arrive de sir Lambton, qui, en la sparant de
Laure, devait lui laisser la libert d'agir  sa guise. Elle rpondit
donc  Salvador qu'elle ne pouvait, quant  prsent, lui accorder la
faveur qu'il demandait; qu'elle voulait, avant de le recevoir, laisser
se passer encore un peu de temps, mais qu'il pouvait tre certain que
ds que son salon serait ouvert, le nom du marquis de Pourrires
figurerait sur la liste de ses invitations.

Elle venait de remettre cette dernire lettre au domestique charg de la
porter  son adresse, et elle cherchait dans un petit coffret, dans
lequel elle avait l'habitude de serrer sa correspondance, une lettre
reue depuis longtemps et  laquelle elle voulait rpondre lorsque celle
qui lui avait t crite par le docteur Matho, et qu'elle avait
totalement oublie, lui tomba sous la main.

Une rvolution soudaine s'opra dans les ides de Lucie,  la vue de
cette lettre.

--Mon Dieu! mon Dieu! se dit-elle, si les rvlations qu'il veut me
faire allaient rendre cette union impossible! oh! ce serait un
effroyable malheur et auquel certainement je ne survivrais pas.

Et comme il y avait dj longtemps que le docteur tait absent, et que,
quelque loign que ft le lieu choisi pour sa rsidence, la lettre
qu'il avait promise devait avoir eu le temps d'en arriver, Lucie envoya
de suite  la poste demander s'il ne s'y trouvait pas une lettre portant
pour suscription les initiales C. D. N.

Le domestique revint avec une rponse ngative. Lucie le renvoya  des
intervalles plus ou moins rapprochs, et toujours la rponse fut la
mme. Cette lettre  laquelle elle attachait une grande importance,
prcisment peut-tre parce qu'elle ignorait ce qu'elle devait contenir,
cette lettre qui devait lui faire connatre l'homme qu'elle n'tait pas
loigne de choisir pour poux, cette lettre, elle n'arrivait pas. Le
docteur tait-il mort? l'avait-il oublie, ou sa lettre n'avait-elle t
crite que pour l'engager  fuir un homme qu'elle tait dispose 
aimer? De ces trois suppositions, la dernire tait celle que Lucie
admettait le plus volontiers, bien que le caractre grave du docteur la
rendt peu probable; mais elle aimait le marquis de Pourrires, et il y
a dj longtemps que l'on a dit pour la premire fois, et avec raison
que lorsque l'on aime on ne raisonne pas.

L'acquisition de la proprit prs de la petite ville de Lagny, que
Lucie et Laure taient alles visiter et qui avait paru charmante 
cette dernire, ainsi que celle d'un htel voisin de celui occup par la
comtesse de Neuville, avaient ncessit une infinit de dmarches; de
sorte, qu' son grand regret, Paul Fval n'avait pu faire que de rares
apparitions chez la comtesse; mais il se consolait en pensant que
bientt il allait vivre sous le mme toit que Laure et qu'alors il
pourrait la voir et lui parler  tous les instants du jour. Est-ce 
dire que dj il aimait cette jeune fille et qu'il songeait  s'en faire
aimer? vraiment non; il obissait seulement  ce sentiment si naturel
qui n'est pas encore de l'amour, mais qui lui ressemble beaucoup et qui
fait que sans but, sans esprance (la position de Paul Fval prs de sir
Lambton et ses fatals antcdents, lui dfendaient d'oser seulement
penser  celle qu'il avait aime lorsqu'elle n'tait encore qu'une
enfant), on aime  se rapprocher d'une femme aimable et jolie.

Paul Fval, qui tenait  s'acquitter consciencieusement des diverses
missions qui lui avaient t confies par sir Lambton, avait dploy
tant de zle, il avait si utilement employ son temps, que l'htel tait
meubl, les domestiques  leur poste, les chevaux  l'curie et les
voitures sous les remises, lorsqu'il reut de son gnreux protecteur
une lettre qui l'invitait  venir au-devant de lui jusqu' Vernon o il
s'tait arrt chez un de ses vieux serviteurs, attendu, disait-il,
qu'il ne voulait pas faire son entre  Paris sans avoir prs de lui son
plus fidle ami.

Paul Fval, aprs avoir t porter  Laure une lettre, incluse dans la
sienne, se mit immdiatement en route. Il portait avec lui une somme
assez forte en or que sir Lambton l'avait charg de prendre chez son
banquier et de lui apporter; et pour aller plus vite, il avait fait
atteler le plus vigoureux cheval des curies  un lger cabriolet qu'il
conduisait lui-mme, n'ayant pas voulu pour une route qu'il comptait
faire tout d'un trait s'embarrasser d'un domestique.

Sa visite  l'htel de Neuville, o il avait t invit  dner, l'avait
retenu assez longtemps, de sorte qu'il tait dj tard lorsqu'il se mit
en route. Cependant il arriva  bon port et beaucoup plus tt qu'il ne
l'avait espr, bien qu'accompagn d'une assez forte pluie.

Ce ne fut pas sans prouver une certaine motion qu'il passa devant
l'auberge du Bienvenu, o sa vie, peu de jours auparavant, avait couru
un aussi grand danger.

La petite maison, faiblement claire  l'intrieur, tait calme et
silencieuse.

--Qui sait, se dit Paul Fval, si dans ce moment ils n'assassinent pas,
pour le dpouiller, quelque malheureux voyageur.

--Le mauvais temps ne vous  donc pas empch de vous mettre en route,
dit sir Lambton lorsqu'il vit entrer Paul Fval dans le modeste
appartement qu'il occupait chez l'habitant de Vernon; c'est bien,
j'aime, morbleu! que l'on soit exact. M'avez-vous apport ce que je vous
ai demand?

--J'ai, ainsi que vous me l'avez ordonn, renferm dans une bote
lgante cinq cents napolons tout neufs que je vous apporte.

Sir Lambton ouvrit la petite caisse que Paul Fval venait de lui
remettre, et dans laquelle les napolons taient renferms dans un
double fond recouvert par un ncessaire de femme, garni de toutes ses
pices; c'est bien cela, dit-il aprs s'tre assur que Paul Fval
s'tait rigoureusement conform  ses instructions, c'est bien cela.
J'ai voulu, ajouta-t-il, m'arrter quelques jours ici avant de me fixer
 Paris, o je savais qu'habitait un homme qui a trouv l'occasion, il y
a longtemps, de me rendre un important service, et je suis vraiment
arriv  propos: ce brave homme, qui n'a pas t assez heureux pour
faire fortune, marie sa fille,  laquelle il ne peut donner de dot; j'ai
voulu, moi, doter la demoiselle; c'est une manire comme une autre de
reconnatre les services que m'a rendus le pre, qui, tout pauvre qu'il
est, est fier comme un hidalgo espagnol et qui n'a jamais rien voulu
accepter; mais il va tre bien attrap. Je donne devant lui, et
seulement quelques minutes avant de monter en voiture, ma petite bote 
la demoiselle qui sera charme de recevoir un aussi beau ncessaire,
lorsqu'ils dcouvriront la cachette du double fond, je serai loin; et
s'ils viennent m'en parler, je leur dirai que je ne sais ce qu'ils
veulent me dire.

Sir Lambton, on le voit, tait un de ces hommes rares, qui font le bien
seulement pour le plaisir qu'ils prouvent  le faire, et qui se
soucient fort peu des loges et des remercments que peuvent leur valoir
leurs bonnes actions; ajoutons cependant, afin que l'on ne nous accuse
pas d'avoir mis en scne un de ces enrichis du nouveau monde, uss
jusqu' la corde, comme il s'en rencontre dans une infinit de
vaudevilles et de mlodrames, qu'il n'avait pas l'habitude de jeter des
bourses pleines d'or au nez de tous ceux qu'il rencontrait, et que s'il
donnait dix mille francs  la fille de son hte pour lui servir de dot,
c'est que le service que le pre lui avait rendu pouvait justifier une
pareille gnrosit. Si maintenant l'on vient nous dire qu'il n'y a pas
grand mrite  reconnatre un service, et que beaucoup d'autres  la
place de sir Lambton auraient fait ce qu'il venait de faire, nous
rpondrons que c'est possible, mais que nous n'en croyons rien; la
reconnaissance tant, suivant nous, la plus rare de toutes les vertus;
au reste, nous ne voulons pas ici numrer toutes les qualits de sir
Lambton, que les vnements qui vont suivre feront suffisamment
connatre, et aprs avoir dit que le cadeau qu'il destinait  la fille
de son hte fut accept comme une de ces brillantes bagatelles qu'il est
d'usage d'offrir aux jeunes maris. Nous nous placerons prs de lui sur
la banquette du cabriolet qui l'amne  Paris, et aprs avoir cout sa
conversation avec Paul Fval, nous la rapporterons  nos lecteurs.

--Eh bien! mon ami, dit-il, lorsque le cabriolet eut dpass les
dernires maisons de Vernon et qu'il roula sur la belle route de
Normandie, vous avez vu ma chre petite nice. Est-elle vraiment aussi
jolie que me l'a crit plusieurs fois ce pauvre comte de Neuville?

--Quels que soient les loges que vous ait faite monsieur le comte de
Neuville des charmes de mademoiselle de Beaumont, rpondit Paul Fval,
il sera, j'en suis certain, rest au-dessous de la vrit; il est
impossible de peindre une aussi charmante crature.

--Diable! diable! reprit en riant sir Lambton, vous m'inquitez, mon
cher Fval; il faut de bien belles cages pour garder un aussi bel
oiseau. Celles que vous avez choisies sont-elles bien convenables.

--Je me suis conform  vos ordres; je n'ai rien fait sans avoir
pralablement consult mademoiselle de Beaumont; et comme elle est,
ainsi que son amie qui a bien voulu m'aider de ses conseils, doue du
got le plus sr et du tact le plus dlicat, je pense que vous serez
content.

--Ainsi, notre htel  Paris?

--Est charmant et dlicieusement meubl.

--Notre maison des champs?

--Est un joli petit chteau, situ  quelques lieues de Paris, tout prs
de Lagny, jolie petite ville du dpartement de Seine-et-Marne, o
mademoiselle de Beaumont a t leve.

--Mais, si je ne me trompe, vous tes aussi de Lagny?

--Il est vrai, et le hasard a voulu que je retrouvasse en mademoiselle
de Beaumont une jeune fille que j'ai connue lorsqu'elle n'tait encore
qu'une enfant et moi un trs-jeune homme.

--Vraiment, et vous vous tes reconnus de suite?

--La maison habite  Lagny par mademoiselle de Beaumont tait voisine
de celle de ma mre, et son nom tait rest dans ma mmoire; ce n'est
que ce souvenir qui m'a aid  reconnatre votre nice car les annes
ont fait de la gracieuse enfant une si admirable jeune fille...

--Que je prvois qu'il faudra bientt que je me rsolve  m'en sparer,
rpondit sir Lambton en regardant attentivement Paul Fval; les
pouseurs, j'en suis certain, vont se prsenter en foule  l'htel
Lambton; et comme je n'ai pas l'intention de condamner ma nice 
conserver le feu sacr, il faudra bien que j'accorde sa main 
quelqu'un.

Paul Fval ne put entendre ces mots sans prouver une certaine motion,
il pt cependant rpondre de l'air le plus naturel du monde, qu'il tait
certain que mademoiselle de Beaumont ferait un choix digne d'elle, et
qui assurerait son bonheur.

Sir Lambton, ainsi que le lecteur sans doute l'a dj devin, mrissait
des projets auxquels il n'aurait pas facilement renonc, et ne
s'attendait pas  une rponse aussi naturelle que celle qui venait de
lui tre faite; nous devons dire qu'il avait espr voir poindre
quelques sombres nuages sur le front de Paul Fval. Ayant t, grce 
la fermet du pauvre jeune homme, du dans ses esprances, il fut
pendant quelques minutes d'assez mauvaise humeur, et ce fut assez
brusquement qu'il dit  son compagnon de voyage, lorsqu'il voulut bien
renouer la conversation:

--Vous ne seriez donc pas fch de danser  la noce de ma nice.

L'intention qui avait dict cette question et t saisie par une
intelligence bien infrieure  celle dont tait dou celui auquel elle
tait adresse; elle n'chappa donc pas  Paul Fval. Tout son sang
reflua vers son coeur, lorsqu'il vit  quel brillant avenir il lui tait
permis de prtendre; la main d'une femme jeune, aimable, jolie et riche,
lui tait pour ainsi dire offerte,  lui, pauvre paria, qui ne possdait
rien au monde; et cette femme, il l'aimait, il venait  l'instant mme
d'en acqurir la certitude, les paroles de sir Lambton venaient de lui
rvler l'tat de son coeur; c'tait trop de bonheur o plutt c'tait
trop de malheur; car, aprs avoir jet un coup d'oeil sur les vnements
de sa vie passe, il se dit que cette femme qu'il aimait, dont, il tait
certain, il serait parvenu  se faire aimer; que cette femme, dont si
gnreusement son digne protecteur venait de lui permettre d'esprer la
main, ne pouvait tre  lui, car il ne pouvait pas mme lui donner ce
que possdent les plus pauvres, un nom pur et sans tache. Devait-il,
pour rcompenser la gnreuse confiance de sir Lambton, associer  sa
destine si incertaine, dont le plus petit vnement pouvait rompre si
violemment le cours, celle d'une jeune fille devant laquelle s'ouvrait
le plus brillant avenir et dont tous les jours devaient tre fils d'or
et de soie? Oh! non, l'honneur lui imposait des devoirs dont il saurait
se montrer digne; mais comment refouler sans cesse au fond de son coeur
les sentiments qui venaient d'y prendre naissance.

N'y a-t-il pas dans la vie de ces instants durant lesquels on n'est plus
le matre de sa volont? et ne devait-il pas les redouter, lui, que sa
destine appelait  vivre prs de Laure! Que devait-il donc faire?
partir, quitter son bienfaiteur, abandonner la position qu'il s'tait
faite prs de sir Lambton, au risque mme de passer pour un ingrat. Le
sacrifice tait grand sans doute; mais Dieu, qui lui avait donn la
force de supporter les cruelles preuves de sa vie passe lui
accorderait encore celle de l'accomplir.

Telles taient les penses de notre hros, tandis que sir Lambton,
charm d'avoir trouv le moyen de le mettre pour ainsi dire au pied du
mur, attendait, en se caressant le menton qu'il voult bien lui
rpondre; mais tonn  la fin du mutisme de son compagnon de voyage.

--Vous ne me rpondez pas, Fval? lui dit-il; je vous ai demand si vous
seriez bien aise de danser aux noces de ma nice.

La rsolution de Paul Fval tait prise, lorsque pour la deuxime fois,
sir Lambton lui adressa cette question:

--Je crois, rpondit-il, que je n'aurai pas ce plaisir; j'ai beaucoup
rflchi depuis que je suis arriv en France; je me suis dit que le
repos n'tait pas fait pour un homme de mon ge; aussi, j'ai pris la
rsolution de vous prier de me laisser retourner dans l'Inde.

--Vous n'avez gure de fixit dans les ides, mon cher Fval, rpondit
sir Lambton, je voulais, vous ne l'avez pas oubli, vous abandonner une
de mes plantations, vous avez cependant refus cette offre pour me
suivre  Paris.

--Je ne pouvais me rsoudre  vous abandonner.

--Est-ce  dire, morbleu! que ce que vous ne pouviez faire il y a
quelques mois, vous le feriez aujourd'hui sans peine. Ah! les hommes!
les hommes!

--Sir Lambton, s'cria Paul Fval que le doute que l'exclamation de son
protecteur semblait indiquer, avait plus afflig qu'il n'est possible de
se l'imaginer, vous ne me croyez pas capable d'une pareille
ingratitude?

--Je ne crois rien, rpondit sir Lambton; mais comme je ne puis
attribuer un motif raisonnable  cette brusque envie de courir le monde
qui vient de vous prendre, j'ai l'honneur de vous dire que si vous tenez
 conserver mon amiti, vous resterez prs de moi, ainsi que cela a t
convenu.

Paul Fval tait-il rellement fch de ce que sir Lambton venait de
repousser si brusquement le dsir qu'il venait de manifester? nous ne le
pensons pas; quoi qu'il en soit, il ne crut pas devoir insister.

--Vous le savez, sir Lambton, dit-il, vos moindres dsirs sont des
ordres pour moi.

--C'est trs-bien, mon jeune ami, c'est trs-bien, et pour vous
rcompenser de ce que vous voulez bien faire mes volonts, je vous
promets que lorsque ma nice sera marie, nous irons tous trois visiter
la Suisse et l'Italie, deux belles contres bien prfrables  l'Inde,
o l'on ne va que pour faire fortune.

Sir Lambton, on le voit, ne voulait pas renoncer au projet qu'il avait
form.

--Mon Dieu! mon Dieu! se disait Paul Fval, inspirez-moi et que dois-je
faire pour me montrer digne des bonts de cet excellent homme?

--Conseillez-moi, dit sir Lambton, devons-nous nous arrter chez nous ou
aller de suite chez madame de Neuville? Je penche vers ce dernier parti,
je vous l'avoue, et c'est celui que j'adopterai si vous n'y voyez pas
d'inconvnients. Je crois que la comtesse voudra bien excuser la
modestie de notre costume de voyage en faveur d'une impatience qui, je
le prsume, lui paratra toute naturelle.

--Madame la comtesse de Neuville est une femme charmante; elle n'est ni
coquette, ni manire, et elle trouvera tout naturel que vous ayez t
impatient d'embrasser votre nice.

--En ce cas, allons chez elle.

Quelques minutes aprs, le cabriolet entrait dans la cour de l'htel de
Neuville, au moment o en sortait un lgant tilbury conduit par un
cavalier de bonne mine, qui portait  sa boutonnire, le ruban de la
Lgion d'honneur.

Les yeux de Paul Fval s'taient par hasard ports sur cet individu, au
moment o il se baissait pour donner quelques ordres  son groom.

--C'est singulier, se dit notre hros, il me semble que j'ai vu cet
individu quelque part?

Et un sombre nuage passa sur son front.

Le bruit avait attir Lucie et Laure  celles des fentres du salon qui
donnaient sur la cour.

--C'est mon oncle, s'tait crie Laure qui avait de suite reconnu Paul
Fval, malgr une casquette dont la visire lui tombait sur les yeux;
c'est mon oncle, je vais au-devant de lui.

--Et la jeune fille s'tait de suite mise  courir. Lucie avait suivie
son amie, de sorte que les deux dames taient sous le pristyle, lorsque
sir Lambton et Paul Fval descendirent de voiture.

Sir Lambton aurait t peut-tre bien embarrass pour deviner laquelle
de ces charmantes cratures tait sa nice, si les vtements noirs de
Lucie ne lui eussent rendu toute mprise impossible. Il prit la main de
la comtesse qu'il serra affectueusement dans les siennes, puis il ouvrit
ses deux bras  Laure qui se prcipita sur son sein.

--Je vous remercie bien, madame la comtesse, dit-il  Lucie d'un ton
pntr, je vous remercie bien des bons soins et de l'amiti que vous
avez bien voulu accorder  l'enfant de ma pauvre soeur qui, sans vous et
t force de passer les plus belles annes de sa jeunesse dans un
triste pensionnat, et j'ai l'esprance que lorsque vous le connatrez,
vous voudrez compter Mitchell Lambton au nombre de vos amis.

--Je vous connais dj, sir Lambton, rpondit gracieusement Lucie; un de
nos meilleurs crivains  dit que le style tait tout l'homme, et j'ai
lu avec le plus vif plaisir toutes les lettres que vous avez crites 
mon amie; aussi, mon amiti vous est-elle acquise depuis longtemps dj;
mais ne vous contraignez pas; embrassez votre nice, sir Lambton,
rparez le temps perdu.

--Je profite de votre permission, madame la comtesse.

--Elle ressemble  ma pauvre soeur, dit-il aprs avoir longtemps tenu
Laure embrasse, ce sont les mmes traits, le mme sourire; mais elle
sera plus heureuse, je l'espre, ajouta-t-il en adressant  Paul Fval
un regard qui pouvait se traduire ainsi: c'est vous que je charge
d'assurer son bonheur.

Laure, qui avait suivi les regards de son oncle, rencontra ceux de Paul
Fval et rougit prodigieusement. Avait-elle donc devin ses penses?
c'est probable; il est de ces choses que les jeunes filles devinent sans
qu'on ait besoin de les leur dire.

Les dames avaient conduit sir Lambton et Paul Fval dans le salon, et la
conversation s'tant prolonge assez longtemps, il tait tard lorsque
nos personnages songrent  se retirer.

--Je vais vous enlever ma nice, dit sir Lambton  la comtesse de
Neuville; je veux recevoir ds demain votre visite et il faut bien que
j'aie quelqu'un pour vous faire les honneurs de mon htel.

Le dsir de sir Lambton tait si naturel, que la comtesse de Neuville,
malgr la peine que lui faisait prouver la ncessit de se sparer de
son amie, n'essaya pas la plus lgre objection. Laure, de son ct,
n'osa pas mettre obstacle au premier dsir d'un parent auquel elle
devait tout.

--Nous ne nous sparons pas, dit-elle  Lucie avant de la quitter, car
l'espace qu'il nous faudra maintenant franchir pour aller l'une vers
l'autre est trop petit pour tre compt pour quelque chose. Ainsi, 
revoir, ma chre Lucie,  demain.

--Au revoir,  demain, rpta la comtesse, qui ne retenait pas sans
peine les larmes qui roulaient sous ses paupires et qui se frayrent un
libre cours lorsqu'elle se trouva seule dans sa chambre  coucher; 
demain.

Plusieurs heures se passrent avant qu'elle songet  se coucher. Seule!
seule! se disait-elle chaque fois qu'un bruit loign venait l'arracher
 l'espce de torpeur dans laquelle elle paraissait plonge! seule! Ah!
l'on a bien raison de dire que ce ne sont pas seulement les richesses
qui constituent le bonheur. Tout  coup elle se leva prcipitamment,
elle ouvrit son secrtaire dans lequel elle prit tout ce qu'il fallait
pour crire.

Au moment de faire une dmarche dont devait dpendre le sort de sa vie
tout entire, elle hsita, mais seulement quelques minutes.

--Le sort en est jet, dit-elle aprs quelques instants de rflexion,
que ma destine s'accomplisse. Je n'ai jamais fait de mal  personne,
Dieu qui m'a mis cet amour dans le coeur, ne voudra pas sans doute que
je sois malheureuse.

Lucie crivit rapidement quelques mots qu'elle cacheta, puis elle se
coucha, mais ce ne fut qu' la pointe du jour qu'elle parvint 
s'endormir.

La lettre qu'elle avait crite, et qu'elle donna l'ordre  sa femme de
chambre de faire de suite porter  son adresse, tait destine 
Salvador et voici ce qu'elle contenait:

     M. le marquis.

     Venez de suite, j'ai besoin de vous parler, et si vous pouvez
     rpondre d'une manire satisfaisante aux questions que je veux vous
     adresser, je ne vous dfendrai plus d'esprer. Je vous attends  10
     heures.

     LUCIE DE NEUVILLE.

--Enfin! se dit Salvador aprs avoir lu ces quelques mots; enfin ce
n'est pas sans peine qu'elle s'est dcide, mais quelles sont ces
questions qu'elle veut m'adresser et auxquelles il faut que je rponde
d'une manire satisfaisante pour qu'il me soit permis d'esprer? Que le
diable m'emporte si je le sais; mais qu'importe, on tchera, belle
comtesse, de vous satisfaire.

A l'heure indique, Salvador se faisait annoncer chez la comtesse de
Neuville et il tait introduit dans le salon on Lucie l'attendait.

--Je me suis empress, lui dit-il, aprs l'avoir salue avec toutes les
marques du plus profond respect, de me rendre  vos ordres.

--Je vous remercie, M. le marquis, rpondit la comtesse, veuillez vous
asseoir et daignez m'couter avec la plus srieuse attention.

--Nous allons  ce qu'il parat, entamer une question capitale, pensa
Salvador, que l'air presque solennel de la comtesse de Neuville tonnait
singulirement: attention, et quoi qu'il arrive, ne laissons pas un seul
des muscles de notre visage trahir les motions que nous pourrions
prouver.

--Je vais, M. le marquis, continua Lucie aprs s'tre recueillie
quelques instants, vous parler avec une extrme franchise. Puis-je
esprer et voulez-vous me promettre que vous voudrez bien suivre
l'exemple que je vais vous donner.

Salvador fit  Lucie la promesse qu'elle lui demandait, promesse qu'il
accompagna de toutes les protestations imaginables.

--Je ne veux pas, dit la comtesse, vous rappeler l'vnement qui a amen
notre connaissance. J'ai d croire, aprs vous avoir rencontr chez
madame la marquise de Villerbanne,  l'explication que vous m'avez
donne de votre prsence dans cette taverne de la rue de la Tannerie,
que j'aurais dnonce  la police, si je n'avais pas craint d'tre
force d'y justifier ma prsence; je n'avais donc d'autres raisons
lorsque je repoussais l'aveu que vous me ftes, de vos sentiments, (aveu
que je dois croire sincre, puisque vous le renouvelez aujourd'hui en
l'accompagnant de la demande de ma main), que celles qui m'taient
dictes par les devoirs qui m'taient imposs. Ce que je viens de vous
dire, M. le marquis, vous permet de supposer que je ne suis pas loigne
de vous accorder ce que vous voulez bien considrer comme une faveur.

--Ah! madame la comtesse, s'cria Salvador; (et  ce moment, tout
sclrat qu'il tait, il ne jouait pas la comdie; car il est de ces
instants durant lesquels toutes les natures, mme les plus perverties,
se laissent amollir) que de bonts dont je ne suis pas digne, et par
quels tmoignages d'affection et de reconnaissance pourrai-je
reconnatre la grce insigne que vous voulez bien m'accorder?

--Je ne vous demande rien autre que ce que vous venez de me promettre.

--Alors il me sera facile de vous satisfaire.

--Je le dsire, M. le marquis, je le dsire bien sincrement:--vous vous
rappelez sans doute que dsirant savoir quelle tait la personne qui
m'avait renvoy le carnet que j'avais perdu dans la rue de la Tannerie,
j'envoyai chez vous.

Salvador devinant de suite qu'il avait t desservi dans l'esprit de
Lucie par le docteur Matho, ne lui laissa pas le temps d'achever la
phrase qu'elle avait commence.

--Le docteur Matho, dit-il, je me rappelle parfaitement cette
circonstance, j'ai mme t assez tonn de ce que vous aviez charg un
pareil homme d'une mission aussi dlicate.

Lucie regarda Salvador, sa physionomie tait calme, il ne paraissait pas
redouter les suites d'un entretien dont le commencement aurait d
l'inquiter s'il avait eu quelque chose  redouter, elle continua:

--Quelques jours aprs la visite qu'il vous rendit afin de m'obliger, le
docteur Matho quittait la France, abandonnant une belle clientle, la
position presque brillante qu'il avait acquise et voici la lettre qu'il
m'crivait avant de se mettre en route.

Lucie remit  Salvador la lettre du docteur Matho, que le lecteur
connat dj et elle l'invita  la lire.

Il fit ce que dsirait la comtesse et celle-ci, qui l'examinait
trs-attentivement, ne remarqua pas sur son visage la plus lgre trace
d'motion.

--Je ne vous aurais jamais parl de cette lettre, dit Lucie lorsque
Salvador en eut achev la lecture, si le docteur Matho m'avait adress
celle qu'il me promettait lorsqu'il m'crivait celle-ci et qui
probablement aurait renferm, s'il y a lieu, l'nonciation de quelques
faits prcis; mais il n'en a pas t ainsi, de sorte qu'aujourd'hui je
me trouve,  moins que je ne me dtermine  rompre avec vous, force de
vous demander une explication que vous devez, si je ne me trompe, tre
impatient de me donner.

--Vous ne vous trompez pas, madame la comtesse, je ne dois ni ne veux,
lorsque je sollicite l'insigne bonheur de vous nommer mon pouse et que
vous voulez bien me laisser concevoir l'esprance que mes voeux seront
exaucs, laisser subsister le moindre nuage dans votre esprit. Je vais
donc vous donner de cette lettre une explication qui, je le crois, ne
vous laissera rien  dsirer.

--Parlez, M. le marquis, je dsire bien sincrement qu'il en soit ainsi,
et je suis prte  vous couter avec la plus srieuse attention.

--Je ne veux pas chercher  vous le dissimuler, dit Salvador aprs
s'tre recueilli quelques instants, je connais depuis longtemps le
docteur Matho et je ne suis pas tonn de ce qu'il vous a adress une
lettre semblable  celle-ci; mais il est un fait, madame la comtesse,
qui n'aurait pas manqu de vous frapper, si vous aviez bien voulu
prendre la peine de rflchir quelques instants.

--Et lequel?

--La fuite prcipite du docteur, ds que par suite d'un vnement
qu'il ne pouvait prvoir, je me suis trouv instruit de son sjour 
Paris, ce fait seul ne devait-il pas vous prouver que cet homme avait
des raisons pour me craindre et qu'il pouvait tre intress  me nuire
et de cette rflexion,  la pense qu'on ne doit pas accorder une grande
confiance  des calomnies intresses, il n'y a pas loin.

Aprs ce petit prambule, qui ne laissa pas de faire sur l'esprit de
Lucie une certaine impression, Salvador, aprs lui avoir fait observer
que le docteur tait si bien convaincu d'avance du peu de confiance que
l'on devait accorder  ses allgations, qu'il avait cru devoir lui
promettre, pour leur donner plus de poids, une lettre qui devait,
suivant lui, les corroborer, lettre qu'elle n'avait pas reue et qu'elle
ne recevrait point, par la raison toute simple que le docteur Matho
savait fort bien que lui, le marquis de Pourrires pourrait facilement
rduire  nant toutes les calomnies qu'il lui plaisait d'inventer, et
qu'il aimait mieux la laisser sous le coup de vagues imputations qui
permettaient  son imagination de lui prter tous les crimes
imaginables, lui raconta une histoire dans laquelle il eut le soin de se
rserver le plus beau rle qu'il soit possible d'imaginer, et de
prsenter le docteur Matho sous les couleurs les plus odieuses, le
hasard, lui dit-il, l'avait rendu le tmoin d'un crime commis par ce
dernier  l'tranger plusieurs annes auparavant, et dont il avait d
provoquer la punition; mais le docteur avait su chapper par la fuite au
chtiment qui lui tait rserv et il n'avait pas entendu parler de lui
jusqu'au moment o il s'tait prsent  son htel charg de la mission
qui lui avait t confie par la comtesse de Neuville. Je dois vous
dire, madame la comtesse, ajouta Salvador, qu' l'poque dont je vous
parle, voulant cacher  ma famille, avec laquelle quelques escapades de
jeunesse que j'ai cruellement expies, puisque mon pauvre pre est mort
sans que je sois auprs de lui pour recevoir ses derniers embrassements
(ici Salvador, pour donner plus de force  son discours, fit une courte
pause durant laquelle il porta son mouchoir  ses yeux); les divers
lieux que j'habitais, je voyageais sous un nom qui n'tait pas le mien,
vous comprendriez difficilement sans cela que le docteur se ft prsent
 l'htel du marquis de Pourrires, sachant que c'tait moi qu'il devait
y rencontrer.

Lorsque cet homme, qui ne me reconnut pas d'abord, m'eut apprit l'objet
de sa visite, je fus, ainsi que je viens de vous le dire normment
tonn de ce qu'il paraissait possder toute la confiance d'une femme
dont tout le monde parlait dans les termes les plus favorables; mais mon
tonnement cessa lorsque je me rappelai que ce sont les plus sclrats
qui savent le mieux conserver toutes les apparences de la plus austre
vertu. Alors, madame, je l'avoue, je tremblai pour vous; et, comme dj
vous m'inspiriez le plus vif intrt, je me fis connatre  Matho qui,
grce  l'obscurit de la pice o je l'avais reu ou  tout autre
cause, ne m'avait pas encore reconnu, et je lui dis que s'il ne cessait
 l'instant mme toutes relations avec vous si mme il ne quittait
promptement la France, je le ferais connatre  l'autorit: ce misrable
alors me dit qu'il avait expi par ses remords le crime qu'il avait
commis, et il me supplia  genoux de ne point le perdre; je fus assez
faible pour lui promettre de ne rien dire, et j'aurais tenu cette
promesse si je ne m'tais trouv aujourd'hui forc de rompre le silence
afin de me dfendre.

Le docteur Matho, jugeant sans doute les autres d'aprs lui-mme, a cru
que je lui manquerais de parole, et c'est  cette crainte qu'il faut
attribuer sa fuite, qui ressemble assez  celle des Parthes, car c'est
en fuyant qu'il a cherch  faire  son ennemi une blessure, qui grce 
Dieu, n'est pas trs-dangereuse.

Salvador avait dbit tout ce qui prcde d'un ton si naturel, d'une
voix si calme, il avait su donner tant de vraisemblance  l'histoire
qu'il avait fabrique pour justifier ses relations antrieures avec le
docteur Matho, et puis d'ailleurs nous sommes tous, hommes ou femmes,
si disposs  croire les paroles qui sortent des lvres de ceux que nous
aimons, qu'aprs l'avoir cout, il ne resta plus  la comtesse de
Neuville, qui lui avait accord la plus bienveillante attention, le
moindre doute dans l'esprit; elle tait seulement afflige de ce qu'elle
avait pendant assez longtemps accord toute sa confiance  un homme qui
en tait aussi peu digne que le docteur Matho.

--Eh, mon Dieu! madame la comtesse, lui rpondit Salvador  qui elle
venait de faire part de ce qu'elle pensait, aprs lui avoir donn
l'assurance qu'elle ne conservait pas contre lui la moindre prvention,
je vous l'ai dj dit et je vous le rpte, personne ne sait mieux que
les plus profonds sclrats conserver toutes les apparences de la vertu;
celui dont la conscience est pure ne calcule pas ordinairement la porte
de ses actions, il ne croit pas, ce qui cependant arrive quelquefois,
qu'il soit possible d'interprter dfavorablement les dmarches en
ralit les plus innocentes; croyez-vous par hasard que si j'avais
devin (ce que n'aurait pas manqu de faire un homme de la trempe de
celui dont nous parlons) toutes les suppositions fcheuses auxquelles
pouvait donner naissance le dsir de satisfaire une vaine curiosit,
vous m'auriez rencontr dans le bouge infme de la rue de la Tannerie?

--Oh! ne me parlez pas de cela, je vous prie, dit Lucie: je crois encore
vous voir couvert de cet ignoble costume qui, je vous l'assure, ne vous
allait pas aussi bien que celui que vous portez habituellement; je crois
encore entendre les affreuses paroles que vous avez prononces lorsque
vous vous tes approch de moi.

--Ce jour, dont vous voulez effacer le souvenir de votre mmoire, sera
cependant, madame la comtesse, le plus beau jour de ma vie, si vous
voulez bien ne pas m'enlever l'espoir que vous m'avez permis de
concevoir?

--Je ne veux rien vous promettre, dit Lucie en accompagnant ces paroles
du plus gracieux sourire, mais si cela peut vous faire plaisir, je vous
rpterai ce que j'ai eu ce matin l'honneur de vous crire, je ne vous
dfends pas d'esprer.

En achevant ces mots, elle tendit  Salvador sa jolie petite main que le
bandit porta  ses lvres.

--Je ne veux pas, madame la comtesse, dit-il, en prolongeant
indfiniment cette visite abuser de la faveur que vous avez bien voulu
m'accorder, je vais donc me retirer; mais ne me sera-t-il pas permis de
venir quelquefois vous prsenter mes hommages?

--M. le marquis, vous faites en ce moment de la diplomatie, et vraiment
cela n'est pas bien.

--Je ne comprends pas, madame la comtesse.

--Dites que vous ne voulez pas comprendre et je vous croirai: n'tes
vous pas venu hier me faire une visite que j'ai reue avec infiniment de
plaisir?

Salvador embrassa, avec plus d'ardeur encore qu'il venait de le faire,
la main de Lucie, car la rponse qu'elle venait de lui faire quivalait
 une autorisation expresse de se prsenter quand il le jugerait
convenable  l'htel de Neuville.




VI.--Un digne prtre.


Salvador, lorsqu'il rentra  son htel, y trouva le vicomte de Lussan
qui venait d'engager avec Roman une discussion qui, sans tre orageuse,
paraissait cependant trs-anime.

--Vous arrivez fort  propos, lui dit le vicomte, pour m'accorder ce que
me refuse absolument notre digne ami, que je ne croyais pas capable d'un
pareil procd  mon gard.

--Mais qu'est-ce donc, rpondit Salvador, qui avait cru remarquer sur le
visage de Roman la trace d'un certain embarras dont il tait bien aise
d'avoir l'explication.

--Voici le fait, cher marquis, ajouta de Lussan: J'ai absolument besoin
de cinq mille francs, et comme ma caisse est malheureusement veuve de
mon dernier cu, je suis venu tout naturellement vous prier de me prter
cette bagatelle; ne vous trouvant pas, je me suis adress  notre ami,
eh bien! le croiriez-vous? il m'a refus.

--Mais je vous dis, morbleu! que je n'ai plus d'argent, s'cria Roman.

--Est-ce que vraiment, dit Salvador, tu aurais dj perdu tout ce que
t'ont rapport les dernires affaires que nous avons faites?

--Eh! qu'y a-t-il donc l de si tonnant? monsieur de Lussan, qui a
touch presque autant que moi, se trouve bien aujourd'hui sans le sou;
ses chevaux, ses chiens et sa danseuse lui ont enlev une somme au moins
gale  celle que j'ai perdue, grce aux refaits de trente et un et aux
zros rouges et noirs; chacun prend son plaisir o il le trouve.

--Triste plaisir, dit Salvador, que celui qui ne laisse pas  l'insens
qui veut absolument se le procurer, la satisfaction d'obliger un ami;
mais ne vous mettez pas en peine, monsieur le vicomte, je vais vous
remettre la petite somme dont vous avez besoin.

Roman, qui depuis quelques instants se promenait dans l'appartement en
sifflant l'air devenu populaire: _Tu n'auras pas ma rose_, sortit de
l'appartement.

Salvador prit dans sa poche une petite cl et ouvrit le tiroir d'un
meuble dans lequel il avait l'habitude de renfermer son argent.

Le tiroir tait vide.

Nous n'essayerons pas de dcrire la stupfaction qui se peignit sur sa
physionomie.

--Vol! dit-il, vol! moi!

Le vicomte, voyant le marquis rester immobile devant le tiroir dont ses
yeux interrogeaient machinalement la profondeur, s'approcha de lui:

--Mais qu'avez-vous donc, cher marquis? lui dit-il, car l'exclamation de
Salvador n'tait pas arrive jusqu' lui.

Personne n'est plus sensible  un vol qu'un voleur; on en a vu plus
d'une fois ne pas craindre de se faire arrter, afin de se procurer la
douce satisfaction de faire punir judiciairement celui de leurs
complices qui s'tait rendu coupable  leur gard d'une soustraction
frauduleuse. Nous prions donc nos lecteurs de ne pas tre tonns de
l'indignation  laquelle va se livrer le malheureux Salvador.

--Je suis vol, rpondit-il  la question du vicomte de Lussan, vol
comme dans un bois. J'avais dans ce tiroir dix-sept mille francs en
billets de banque et cinquante napolons doubles; eh bien! ils ne m'ont
rien laiss, les brigands!...

--Et vous pouvez ajouter que le vol a t commis par des gens qui s'y
connaissaient, s'cria le vicomte de Lussan, qui avait enlev la serrure
et l'avait examine avec l'oeil exerc d'un connaisseur. Les fausses cls
dont on s'est servi ont t fabriques de main de matre, car elles
n'ont laiss sur les garnitures que des traces  peine visibles.

--Mais c'est une infamie! s'cria Salvador lorsqu'il fut enfin sorti de
l'tat de torpeur dans lequel il avait t plong par la dcouverte du
vol dont il venait d'tre la victime; c'est une vritable infamie! mais
je vais de suite aller dposer ma plainte chez le commissaire de police
de mon quartier, et, s'il plat  Dieu, les audacieux auteurs de ce
crime seront punis comme ils le mritent.

--Mais qui accuserez-vous? my dear, dit le vicomte de Lussan, que la
dconvenue de Salvador amusait singulirement.

--Mais si je savais qui je dois accuser, croyez-vous par hasard que
j'aurais besoin, pour punir le coupable, d'aller mettre la police dans
la confidence de mes affaires?

--Est-ce que vraiment vous avez l'intention de vous plaindre?

--Mais, sans doute.

--Allons donc, vous tes fou, cher marquis.

--Je suis fou! je suis fou! parce que je ne veux pas me laisser voler
sans me plaindre.

--Mais, cher marquis, il ne vous arrive aujourd'hui que ce qui, grce 
vous, est arriv dj  plusieurs autres.

--Oh! c'est bien diffrent.

--Je ne savais pas cela; mais puisque vous tes bien dcid  faire
arrter le coupable, je vais de suite aller prvenir Roman de se sauver.

--Comment? que voulez-vous dire? est-ce que vous supposez que Roman?...

--Sans doute, c'est lui et non pas un autre qui a fait le coup.
M'avez-vous pas remarqu son air embarrass et sa disparition subite
lorsque vous avez dclar vouloir me prter la somme dont j'avais
besoin?

--Le misrable! voyez, cher vicomte, quelles actions coupables peut nous
faire commettre une passion aussi imprieuse que celle du jeu, voler un
camarade!

--Un complice, c'est vraiment abominable! mais puisque le fait est
accompli, il faut en prendre votre parti.

--Oh! je ne lui pardonnerai jamais cela! voler un ami!

--Un complice! est-ce que l'on a des amis lorsque l'on exerce une
profession semblable  la ntre? mais laissons cela et parlons d'autre
chose. Comment vont vos affaires avec madame de Neuville?

Cette question fit oublier  Salvador le malheur qui venait de lui
arriver.

--Au fait, se dit-il, je puis bien supporter sans me plaindre une perte
qui, en ralit, n'est rien pour moi, puisque je suis certain d'pouser
une femme que j'aime et dont la fortune est considrable.

Mais se rappelant ce que venait de lui dire le vicomte de Lussan, il lui
rpondit qu'il n'tait gure plus heureux prs de madame de Neuville,
que lui-mme ne l'avait t prs de Laure de Beaumont.

--Ah! rpondit le vicomte de l'air le plus indiffrent, je ne vous
adressais cette question que parce que je vous ai vu sortir hier de
l'htel de cette dame.

--Il parat, pensa Salvador, que ce diable d'homme est partout; mais que
m'importe, ce n'est pas lui qui pourra empcher la russite de mes
projets; il n'a du reste aucun intrt  me nuire.

--Je vais aller demander de l'argent au pre Juste, dit le vicomte, il
faudra bien que ce vieil Arabe consente  m'obliger. Venez-vous avec
moi, marquis?

--Je le veux bien; si vous pouvez me faire prter quelques billets de
mille francs par cet usurier, vous m'aurez rendu un vritable service.
Je vais crire  mon notaire de Pourrires de m'envoyer de l'argent;
mais il faut attendre qu'il arrive, et je suis littralement sans le
sou, ce misrable Roman m'a enlev tout ce que je possdais.

--Il vous reste de belles et bonnes proprits; vous avez, comme on dit,
des racines dans le sol. Ah! vous tes beaucoup plus heureux que moi; je
n'ai qu'une liasse de vieux parchemins, et ce que peut me rapporter une
industrie qui ne trouve que rarement l'occasion de s'exercer.

--Ferai-je mettre les chevaux? dit Salvador.

--Non, rpondit le vicomte, le temps est superbe, nous ferons, si vous
le voulez, cette course  pied, et nous irons ensuite dner au caf
Anglais. Le chagrin, je le prsume, ne vous a pas enlev l'apptit?

--Non, certes, je suis au contraire dispos  faire honneur  un
excellent repas.

Salvador et le vicomte de Lussan sortirent ensemble: comme ils
traversaient la place de la Concorde, pour se rendre sur le quai, ils se
trouvrent en face de Roman, qui causait prs la grille de l'oblisque,
avec un individu dont ils ne purent voir la physionomie, attendu qu'il
leur tournait le dos. Le vicomte de Lussan remarqua seulement qu'il
tait dou d'une taille au moins gale  la sienne et d'une carrure qui
annonait une vigueur peu commune.

--Voil un gaillard solidement bti, dit-il  Salvador en lui faisant
remarquer le compagnon de Roman, qui  ce moment quittait ce dernier qui
demeurait immobile  la mme place, semblable  la femme de Loth,
lorsqu'elle et t change en statue de sel.

--Ah! double tratre! s'cria Salvador qui avait quitt le bras du
vicomte pour arriver plus vite prs de Roman, si tu ne me rends pas mon
argent, je te fais un mauvais parti.

--Allons, allons, rpondit Roman sans paratre beaucoup mu de la colre
de Salvador, calme-toi, mon ami, tu me retiendras ces dix-sept mille
francs lorsque nous toucherons notre revenu.

Salvador fit la grimace, la ncessit de partager avec Roman le revenu
des terres de Pourrires, commenait  lui paratre dure; cependant il
ne dit plus rien.

--Dbarrasse-toi du vicomte de Lussan! continua Roman, il faut que je te
parle au sujet de la rencontre que je viens de faire de l'homme avec
lequel je causais tout  l'heure.

--Est-ce important?

--Trs-important.

Salvador alla vers le vicomte de Lussan qui, par discrtion, s'tait
arrt  quelques pas de distance:

--Roman, lui dit-il, vient de m'expliquer de la manire la plus
satisfaisante, la disparition de mes dix-sept mille francs qu'il va du
reste me remettre  l'instant mme. Allez donc sans moi chez le pre
Juste, vous me retrouverez au caf Anglais; si vous ne faites pas
affaire avec l'usurier, je vous prterai ce soir la somme dont vous avez
besoin.

Le vicomte continua seul son chemin, et Salvador vint retrouver Roman,
qui tait toujours prs la grille de l'oblisque.

--Es-ce que tu as l'intention de prendre racine  cette place? lui dit
Salvador.

--Je suis si tonn, que j'en ai presque perdu l'usage de mes jambes.

--Voyons, de quoi s'agit-il? quelle est la cause de ce prodigieux
tonnement?

--Tu n'as pas reconnu l'homme avec lequel je causais tout  l'heure?

--Mais, butor, je n'ai pu voir sa physionomie, puisqu'il me tournait le
dos; j'ai seulement remarqu qu'il tait assez bien bti.

--Eh bien! cet homme est le mme qui a donn une si belle _floppe_[571]
au vieux Lartifaille, pendant que nous tions au bagne de Toulon.

--Tu me parles d'un fait dont je n'ai point conserv le moindre
souvenir.

--Mais c'est que celui qui a _ross_ le vieux Lartifaille, n'est autre
que le compagnon de notre _cavale_.

--Servigny!

--Lui-mme; nous nous sommes trouvs nez  nez en traversant la place de
la Concorde.

--Comment diable est-il parvenu  se tirer d'affaire? Si mes souvenirs
sont fidles, nous l'avons laiss sur la route,  quelques lieues
seulement de Toulon, sans le sou et couvert du costume de forat.

--C'est ce qu'il n'a pas voulu me dire.

--Il a parbleu bien fait. Lui aurais-tu racont, s'il t'en avait demand
le rcit, les vnements qui ont fait de nous ce que nous sommes
aujourd'hui?

--Non, sans doute, mais je ne l'aurais pas reu avec autant de rudesse
qu'il m'en a tmoigne.

--Somme toute, devons-nous craindre les rsultats de cette rencontre?

--Je n'en sais vraiment rien, voici du reste, comment les choses se sont
passes:--Comme je viens de te le dire, nous nous sommes trouvs nez 
nez en traversant cette place et je crois que nous avons t aussi
prompts l'un que l'autre  nous reconnatre; j'ai cependant t le
premier  lui souhaiter le bonjour, en l'appelant par son nom.

--Tu as eu tort, il tait beaucoup plus simple, puisqu'il ne te parlait
pas, de continuer ton chemin.

--Sans doute, mais je me suis rappel que ce _fagot_[572] n'tait qu'un
_homme de lettres_[573], et comme ces _nierts_[574] ne brillent pas par
_l'atout_[575], j'ai voulu me procurer un instant de _rigolade_[576],
j'ai cru qu'en se voyant _reconnobr_[577], il allait avoir le
_traque_[578]; eh bien! pas du tout, je vais te rpter mot  mot le
petit discours qu'il m'a adress:--Bonjour, monsieur Duchemin, m'a-t-il
dit, je suis charm de ce que vous n'tes pas retourn l-bas et j'aime
 croire, qu'ainsi que moi, vous tes devenu un honnte homme. Si vous
tiez malheureux, je m'empresserais de vous offrir quelques secours;
mais l'lgance de votre costume, les bijoux qui vous couvrent, et plus
que tout cela, l'air de parfait contentement dont est empreinte votre
physionomie, me disent que vous n'avez besoin de rien; je voudrais qu'il
me ft possible de vous voir souvent; vous tes, je ne l'ai pas oubli,
un homme de trs-bonne compagnie et vous avez infiniment d'esprit, mais
vous devez comprendre que votre prsence me rappellerait des souvenirs
que je veux absolument effacer de ma mmoire. Ainsi donc, quels que
soient les lieux dans lesquels nous nous rencontrions,  l'avenir, nous
ne devons pas nous connatre. Votre nom ne sortira jamais de ma bouche,
tchez galement de ne jamais prononcer le mien. Si je m'adressais  un
homme moins raisonnable que vous, je lui dirais que je suis dtermin 
tout risquer pour conserver la position que je me suis faite, et que
j'ai, Dieu merci, bec et ongles pour me dfendre; mais il est inutile,
avec vous, de se servir d'un pareil langage. Adieu donc, monsieur
Duchemin, je vous souhaite toutes sortes de prosprits.

--En achevant ce petit discours, auquel je dois l'avouer, je ne
m'attendais pas, il m'a quitt sans attendre ma rponse et sans
seulement prendre la peine de me saluer.

--Ce Servigny me parat un homme rsolu et que nous ferons bien de
mnager, si par hasard nous le rencontrons dans le monde, il ne t'a rien
demand que de raisonnable.

--Ainsi, tu crois que nous n'avons rien  craindre?

--Je le crois.

--C'est qu'il me parlait d'un ton si calme, il paraissait si sr de lui,
que j'ai cru un instant qu'il tait de la _boutique_[579].

--Mon pauvre Roman, je vois avec plus de peine que tu ne peux te
l'imaginer, que tes facults baissent considrablement. Depuis quelques
temps tu vois partout des agents de police, tu ne rves que gendarmes,
arrestations, condamnations et excutions; et lorsque tu es en proie 
ces hallucinations, ta physionomie, autrefois si joyeuse et si placide,
pourrait seule indiquer,  l'observateur le moins exerc, que tu as sur
la conscience plus d'un gros pch; il faut prendre garde  cela, mon
ami.

--Mais tu rves, je crois?

--Non, je ne rve pas, malheureusement.

--Ainsi, tu crois que j'ai des remords, moi, Roman?

--Je ne dis pas cela, mais voici ce qui arrive: lorsque tu as perdu, et
tu perds malheureusement plus souvent que tu ne gagnes, tu fais monter
dans ton appartement une bouteille de rhum, que tu bois quelquefois tout
entire afin de t'tourdir; ce n'est jamais impunment que l'on se livre
 de semblables excs, et tu subis aujourd'hui les consquences de ta
conduite.

--C'est vrai, mille diables, c'est vrai, que faire?

--Il faudrait ne plus jouer et t'abstenir de boire; mais cela ne te sera
plus possible, maintenant l'toffe a pris son pli.

--Ecoute, Salvador, dcidment je veux me corriger; si je n'avais pas
d'argent, je ne jouerais pas; et je ne bois, ainsi que tu viens de me le
dire, qu'afin de m'tourdir. Eh bien! ne me donne plus rien lorsque tu
toucheras nos revenus.

--Mais, malheureux, si je ne te donne pas d'argent, tu m'en voleras? Ah!
quelle plaie, quelle plaie, qu'un homme comme toi. Roman, il faut
absolument que nous nous sparions?

--Jamais! nous avons vcu ensemble, c'est ensemble que nous avons commis
les crimes qui nous ont fait ce que nous sommes; nous mourrons ensemble,
 moins cependant que l'un de nous deux ne soit, avant l'autre, emport
par une bonne maladie.

--Que le diable t'en envoie une, qui me dbarrasse de toi! pensa
Salvador, qui rpondit assez brusquement  son ami, qu'il faudrait
cependant bien qu'ils se sparassent, s'il ne voulait pas changer de
conduite.

Roman et Salvador, tout en causant, taient arrivs sur le boulevard. Ce
dernier qui voulait, dans le cas on le vicomte de Lussan n'aurait pu
obtenir de l'usurier Juste ce qu'il tait all lui demander, tre en
mesure de lui remettre la somme qu'il lui avait promise, entra chez un
marchand de jouets d'enfants, qui avait joint au commerce des poupes et
toupies d'Allemagne, les professions beaucoup plus lucratives,
d'escompteur et d'usurier. C'est  ce marchand de jouets d'enfants que
l'on attribue le trait suivant:

Ce digne industriel venait de prter mille francs  un jeune homme de
famille, qui ne devait les lui rendre que dans deux ans; il s'tait
montr assez raisonnable, c'est--dire qu'il s'tait content de
l'intrt qu'il prenait ordinairement  ses meilleures pratiques,
vingt-cinq pour cent par an, l'intrt en dedans suivant la coutume de
ces messieurs, et qu'il avait bien voulu ne point forcer le malheureux
jeune homme  faire l'acquisition de quelques douzaines de poupes et de
polichinelles.

Il venait donc de remettre au jeune homme qui tait parti charm d'avoir
rencontr un aussi honnte homme, cinq belles piles d'cus compose
chacune de vingt pices de cinq francs toutes neuves, lorsque sa femme,
qui avait t tmoin de la ngociation qu'il venait de terminer, lui dit
de sa voix la plus douce:

--Tu viens de faire, je crois, une assez bonne affaire?

--Mais oui, mais oui, rpondit le marchand de jouets, le jeune homme est
bon, malheureusement le billet sera pay  chance, de sorte qu'il n'y
aura rien  gagner sur les frais; mais c'est gal, c'est de l'argent
bien plac.

--Il me semble pourtant, reprit la femme, que si tu l'avais voulu, cette
affaire aurait pu te rapporter davantage.

--Mais en prtant ces mille francs pour quatre ans au lieu de les prter
pour deux; comme tu retiens l'intrt, tu n'aurais eu rien  donner.

Le marchand de jouets prit sa femme entre ses bras et la tint longtemps
serre contre son coeur.

Touchante union de deux coeurs faits pour s'entendre.

Salvador obtint sans peine ce qu'il dsirait de ce vertueux industriel,
qui savait trs-bien que le marquis de Pourrires tait un des plus
riches propritaires du dpartement du Var et que ce n'tait que parce
qu'il ne voulait pas prendre la peine de chercher ailleurs ce dont il
avait besoin, qu'il s'adressait  lui. Htons-nous de dire, pour rendre
hommage  sa probit, qu'il accordait  ce noble client des conditions
toutes spciales, il ne lui prenait que six pour cent... par trimestre!

Lorsque Salvador sortit de chez le marchand de jouets, vainement il
chercha Roman sur le boulevard; celui-ci, qui avait retrouv dans la
poche de son gilet quelques pices d'or qu'il croyait avoir perdues la
veille, avait suivi dans un tripot le comte palatin du saint-empire
romain, qu'il venait de rencontrer par hasard.

--Puisse-t-il ne jamais revenir, se disait Salvador en traversant le
boulevard pour se rendre au caf Anglais, il faut absolument que je
trouve un moyen de me dbarrasser de cet homme qui me ruinera si je n'y
prends garde, il le faut absolument.

Nous laisserons, si nos lecteurs veulent bien nous le permettre,
Salvador et le vicomte de Lussan fter au caf Anglais des filets de
perdrix rouges sauts aux truffes, arross d'excellent vin de Chambertin
et nous irons retrouver Paul Fval ou plutt Servigny qui se promne
dans la plus sombre alle du jardin des Tuileries.

La rencontre qu'il vient de faire, l'a sans doute vivement impressionn,
car sa physionomie est triste, il se promne  grands pas, il laisse
s'chapper de sa poitrine de sourdes exclamations et quelquefois il
s'arrte et parat rflchir profondment.

--Que faire, grand Dieu! se dit-il, et comment sortir de l'impasse dans
laquelle je suis engag, dois-je laisser ignorer  mon gnreux
protecteur les vnements de ma vie passe et associer  mon sort une
femme que ses attraits, sa fortune appellent  la plus heureuse
destine. Oh! non, la rencontre que je viens de faire est un
avertissement du ciel, qui a voulu me prouver que le plus lger souffle
pouvait renverser un difice bti sur le sable. Puis il recommence sa
promenade  pas prcipits, puis il s'arrte pour rflchir de nouveau.
Tout  coup il se frappe le front, et les nuages qui le couvraient se
dissipent.

--Ah! c'est le ciel qui m'inspire, dit-il presque  haute voix, je vais
aller trouver l'homme gnreux qui m'a tendu la main lorsque j'tais
plong dans un abme dont je n'esprais plus sortir, le digne pasteur
qui pratique si bien les maximes de son divin matre, il me dira ce que
je dois faire; quels que soient les conseils qu'il me donne, je les
suivrai, quelque soient les sacrifices qu'il m'impose, je les
accomplirai, j'en prends Dieu  tmoin.

Cette rsolution une fois prise, Servigny beaucoup plus calme qu'il ne
l'tait quelques instants auparavant, sortit du jardin des Tuileries et
franchit rapidement l'espace qui spare le palais de nos rois de la rue
de la Sourdire, o il entra dans une maison de modeste, mais d'honnte
apparence.

Voici quels taient les vnements qui amenaient Servigny chez le
vnrable ecclsiastique qui habitait cette petite maison.

Aprs avoir employ toute la matine de ce jour  visiter en dtail sa
nouvelle habitation, et lorsque Laure fut sortie pour se rendre chez
madame de Neuville, (si nos lecteurs veulent bien se rappeler que sir
Lambton tait Anglais, et que les moeurs de son pays laissent aux jeunes
filles la facult de sortir seules quand elles le dsirent, il ne seront
pas tonns de ce que le digne gentilhomme, qui voulait du reste ne rien
laisser dsirer  sa nice, n'avait pas attendu pour l'inviter  aller
chez son amie, qu'elle lui en demandt la permission), sir Lambton avait
invit Servigny  le suivre dans son cabinet, il voulait lui dit-il, lui
parler de choses trs importantes.

Servigny prit un sige et se disposa  couter son protecteur, qui,
aprs s'tre recueilli quelques instants, commena ainsi:

--Vous m'avez, mon cher Fval, rendu une multitude de services; aprs
m'avoir sauv la vie au pril de la vtre, vous m'avez consacr
plusieurs des belles annes de votre jeunesse durant lesquelles, grce 
votre activit,  votre intelligence,  votre probit surtout, ma
fortune s'est considrablement augmente; vous voudriez, sans doute me
rpondre, car je sais combien vous tes dsintress, que je vous ai
gnreusement pay et que par consquent je ne vous dois rien, vous
seriez dans l'erreur; il est de ces choses que tous les trsors de
l'Inde ne suffiraient pas  payer, d'abord parce qu'elles sont d'un prix
inapprciable, et ensuite parce qu'elles se donnent et ne se vendent
pas, c'est l'amiti, le dvouement et vous m'avez donn des preuves de
l'un et de l'autre, puisque vous avez refus pour me suivre,
l'tablissement que je voulais vous donner, qui constituait  lui seul
une fortune dj considrable, qu'il vous et t trs-facile,
d'augmenter encore en peu de temps.

--Je veux vous rcompenser cependant, que dois-je donc faire pour cela?

--Vous ne me devez aucune rcompense, sir Lambton, rpondit Servigny, et
rien je vous assure ne manque  mon bonheur. J'ai trouv prs de vous
une position honorable et qui suffit  me voeux, mon seul dsir est de
m'en montrer toujours digne et de la conserver.

--Mais cela ne se peut, quels que soient les gards que je vous
tmoigne, le monde que je vais tre forc de frquenter, car je ne veux
pas condamner ma nice  la vie d'une recluse, ne voudra jamais voir en
vous que mon secrtaire, et cela ne peut ni ne doit me convenir; l'homme
qui m'a sauv la vie, qui, par son travail a augment ma fortune, aux
yeux de tout le monde comme aux miens, doit tre mon gal, mon ami.

--Vous vous exagrez beaucoup, sir Lambton, la valeur des services que
j'ai t assez heureux pour vous rendre; en vous sauvant la vie,
lorsqu'au surplus la mienne tait aussi bien expose que la votre, et
qu'en combattant pour vous je combattais pour moi, je n'ai fait que ce
que vous auriez fait vous mme  ma place; si j'ai pu pendant le temps
que j'ai t plac  la tte de vos tablissements contribuer  la
prosprit, je ne faisais que m'acquitter du devoir qui m'tait impos
par la nature du contrat qui me liait  vous; vous m'aviez pris sans me
connatre, lorsque mon tat d'extrme misre devait vous inspirer des
soupons que personne n'aurait jamais song  blmer, pas mme moi qui
en aurais t la victime, car il est malheureusement dans la vie de ces
positions qu'il faut avoir traverses pour les concevoir. Je devais
donc, autant par reconnaissance que pour ne pas vous dgoter de
l'envie d'obliger, m'appliquer  vous prouver que vous aviez eu raison
de me bien juger.

--Fval, vous tes un noble jeune homme, et ce que vous venez de me
dire, me prouve que j'ai raison de vouloir vous attacher  moi par des
liens indissolubles.

--Ah! sir Lambton, s'cria Servigny d'une voix brise par l'motion, ne
me laissez pas entrevoir un bonheur auquel je ne puis prtendre; en vous
vouant toute mon amiti, en vous servant avec zle, je n'ai fait que mon
devoir, vous ne me devez rien, rien absolument, laissez-moi donc comme
je suis, ou plutt laissez-moi partir.

--Vous tes fou, mon cher ami, rpondit sir Lambton en souriant, car il
croyait que Servigny ne manifestait le dsir de retourner dans l'Inde,
qu'afin d'aller y acqurir une fortune, qui lui permt, au retour,
d'aspirer  la main de Laure; vous tes fou, on n'acquiert pas en
quelques annes une fortune semblable  celle que vous souhaitez en ce
moment, mais on peut fort bien s'en passer, lorsqu'un brave gentilhomme
comme moi, vous dit en vous serrant la main: vous voulez n'avoir fait
que votre devoir, eh bien! soit, mais les hommes qui s'acquittent ainsi
que vous, de tous les devoirs qui leur sont imposs, sont si rares 
l'poque o nous vivons, qu'il est de toute justice qu'en attendant la
rcompense que le ciel leur rserve, ils aient un peu de bonheur
ici-bas. Pour qu'il en soit ainsi, j'ai une nice, jeune, aimable, jolie
et assez riche pour que vous n'ayez pas besoin de l'tre, que vous aimez
j'en suis sr, que vous rendrez heureuse, car vous possdez toutes les
qualits qu'il faut pour cela, et dont, si je ne me trompe, il ne vous
sera pas difficile de vous faire aimer; eh bien! je vous offre la main
de cette aimable enfant.

Sir Lambton s'arrta afin d'attendre la rponse de Servigny; celui-ci
tait si troubl, qu'il ne sut d'abord que rpondre  son gnreux
protecteur, un nuage couvrait ses yeux, son coeur battait  rompre sa
poitrine, il parvint cependant  rassembler ses ides.

--Sir Lambton, dit-il aprs avoir port  ses lvres la main du bon
gentilhomme, mon gnreux protecteur, je ne veux pas chercher  vous le
dissimuler, j'aime mademoiselle de Beaumont; mais dois-je accepter une
proposition qui ne vous est inspire que par un sentiment de
reconnaissance exagre. Mademoiselle de Beaumont est riche, je suis
pauvre, je ne possde au monde que l'amiti que vous voulez bien me
tmoigner, elle est noble, je ne puis lui offrir qu'un nom obscur.

--Mon cher Fval, l'tablissement que je voulais vous donner et que vous
avez refus pour ne point me quitter, vaut douze mille livres sterling;
vous allez de suite, si vous ne voulez pas me laisser croire que
l'orgueil vous domine, accepter cette somme en bons billets de la banque
de France, un homme qui possde un peu plus de dix mille francs de
rente, est assez riche pour prtendre  la main d'une princesse russe ou
de la fille d'un nabab; voil donc vos objections leves du ct de la
fortune, quant  ce qui regarde la noblesse, vous possdez celle du coeur
et des sentiments, et celle-l vaut bien l'autre.

Et comme Servigny, ne sachant ce qu'il devait rpondre aux arguments
serrs de sir Lambton, gardait le silence, sir Lambton se leva et ajouta
aprs lui avoir serr la main:

--Je vous laisse, mon cher Fval; rappelez-vous qu'en me disant que vous
aimiez ma nice, et je ne vous aurais pas cru si vous m'aviez dit le
contraire, vous vous tes enlev le seul motif raisonnable que vous
pouviez allguer pour viter de faire ce que je dsire; vous me rendrez
rponse demain et nous nous occuperons de suite des dmarches
ncessaires. J'aime que les choses se terminent aussitt qu'elles ont
t dcides.

Servigny se trouvait dans une position singulire; il fallait ou qu'il
acceptt la proposition de sir Lambton, car il s'tait, en convenant de
l'amour qu'il prouvait pour Laure, enlev, ainsi du reste que l'avait
fort bien remarqu son protecteur, le seul motif raisonnable de refuser
sa main; ou qu'il se rsignt  faire l'aveu de sa position de forat
vad, et cet aveu, il est facile de le concevoir, lui cotait
infiniment; peut-tre lui ferait-il perdre l'estime de sir Lambton. Et
Laure, Laure, que penserait-elle de lui? il voulait bien, pour ne pas
associer cette heureuse jeune fille  sa destine dont l'vnement le
plus insignifiant en apparence pouvait brusquement changer le cours,
renoncer  l'espoir de la possder, il voulait bien la fuir; mais il ne
pouvait se faire  l'ide de devenir pour elle un objet de mpris et de
dgot; et serait-il autre chose, lorsqu'elle saurait qu'il avait
partag la couche et le pain de ces tres hideux? qu'elle devait se
reprsenter plus dgrads encore qu'ils ne le sont en ralit, qu'il
avait t accoupl  un de ces tres ignobles; pourrait-elle croire
qu'il ne s'tait pas souill  leur contact, qu'il n'avait pas gagn
quelques-uns de leurs vices?

Pour chapper  la cruelle perplexit  laquelle il tait en proie, il
tait sorti de l'htel de sir Lambton, pour aller se promener dans
l'alle du jardin des Tuileries, o nous l'avons retrouv.

Comme il traversait la place de la Concorde, il avait rencontr Roman,
(qu'il ne connaissait que sous le nom de Duchemin.) Le lecteur sait
comment il avait reu son ancien camarade de chane; il se serait
peut-tre montr un peu moins svre envers un homme dont il ne
connaissait pas les antcdents et auquel, aprs tout, il devait
peut-tre de la reconnaissance; (car c'tait  lui, nos lecteurs sans
doute ne l'ont pas oubli, qu'il devait sa libert), s'il l'avait
rencontr dans un autre moment; mais tout ce qui pouvait lui rappeler
cette poque fatale de sa vie, devait alors lui tre si importun, qu'il
ne faut pas trop s'tonner de la rudesse qu'il tmoigna au compagnon de
Salvador.

Un vieux domestique lui avait ouvert la porte de la petite maison, dans
laquelle nous venons de le voir entrer, et l'avait introduit dans une
petite pice du rez-de-chausse qui servait  la fois d'antichambre et
de salle  manger.

Cette pice, plus que simplement meuble, n'tait remarquable que par
son extrme propret.

--Ainsi, dit Servigny aprs avoir accept le sige que le vieux
domestique venait de lui offrir, vous tes certain que M. l'abb Reuzet
va rentrer dans quelques instants?

--Trs-certain, monsieur, M. l'abb ne dne jamais en ville et cinq
heures vont sonner dans quelques minutes.

--En ce cas, j'attendrai; j'ai absolument besoin de parler  votre
matre, que je connais depuis longtemps et que je n'ai pas encore eu le
bonheur de rencontrer depuis que je suis  Paris, bien que je sois venu
plusieurs fois.

--Nous avons t passer quelques jours  la campagne,  la suite d'une
maladie assez grave que vient de faire monsieur l'abb; c'est sans doute
pendant notre absence que monsieur sera venu?

--C'est probable, brave Silvain; mais monsieur l'abb Reuzet, je
l'espre, est maintenant tout  fait rtabli?

--Oh! oui, monsieur, rpondit le domestique d'un air effar, mon matre
est maintenant tout  fait rtabli; mais je crois que monsieur vient de
prononcer mon nom?

--Eh bien! est-ce que cela vous tonne?

--Mais, sans doute, monsieur, cela m'tonne beaucoup; vous me
connaissez, tandis, que moi je n'ai pas celui de vous connatre.

--Vous n'tes pas dou, brave Silvain, d'une excellente mmoire.

--Pardonnez-moi, monsieur, je possde une excellente mmoire; mais c'est
en vain que je cherche  me rappeler vos traits...

--Comment! Silvain, vous avez oubli le malheureux voyageur qui, il y a
quelques annes, vint bless, mourant de faim, frapper pendant une nuit
d'orage  la porte du presbytre de Saint-Marsault, et auquel votre
respectable matre prodigua les soins les plus empresss, soins auxquels
vous avez bien voulu joindre les vtres, ce que le voyageur n'a pas
oubli.

Servigny mit dans la main de Silvain une dizaine de napolons; le brave
domestique, qui jamais n'avait os rver seulement la possession d'une
somme aussi considrable, ne savait quels termes employer pour lui
tmoigner sa reconnaissance.

--Ah! monsieur! disait-il, c'est trop, c'est beaucoup trop; je ne sais
si je dois, sans en avoir obtenu la permission de monsieur l'abb,
accepter une aussi forte somme.

--Ne craignez rien, brave Silvain, acceptez ce petit prsent, je
parlerai  votre matre, si cela peut vous faire plaisir, car ce n'est
pas  cette bagatelle que je veux borner les tmoignages de ma
reconnaissance.

--Vous tes trop bon, monsieur, et je suis bien aise de vous revoir
aujourd'hui aussi heureux que vous tiez malheureux lorsque vous tes
venu chez nous pour la premire fois. Mais c'est monsieur l'abb qui va
tre content de vous voir! il ne vous a pas oubli, allez; chaque fois
que vous lui envoyez une somme pour ses pauvres, il nous lisait,  la
bonne Madeleine (elle n'est plus, la pauvre femme!) et  moi, quelques
passages de vos lettres qui venaient de bien loin,  ce qu'il parat,
car il fallait payer prs de cinq francs pour les recevoir; et il nous
disait qu'il ne fallait jamais laisser s'chapper l'occasion d'obliger
son semblable, attendu qu'un bienfait n'est jamais perdu.

Les tintements de la sonnette place  la porte d'entre ne laissrent
pas au vieux domestique le temps d'en dire davantage:

--Voil monsieur l'abb, s'cria-t-il.

Et il s'empressa d'aller ouvrir.

C'tait en effet l'abb Reuzet.

Ce digne prtre tait jeune encore, mais l'tude et les mditations
avaient blanchi presque tous ses cheveux, l'austrit de sa physionomie,
du reste remarquablement belle, indiquait un homme qui tait sorti
vainqueur des combats qu'il avait livrs  ses passions, mais non sans
avoir reu quelques blessures; cependant  la placidit de ses regards
qui semblaient caresser tous ceux sur lesquels ils s'arrtaient, on
devinait que c'tait un coeur d'or qui battait dans sa poitrine, et
qu'il saurait, le cas chant, trouver des paroles pour calmer toutes
les souffrances, du courage pour en donner aux faibles, une marche
assure pour soutenir les pas chancelants de ceux qui auraient t prts
 succomber.

Il reconnut de suite Servigny, auquel il tendit une main que notre hros
serra affectueusement dans les siennes.

--Je suis charm de vous revoir, lui dit-il, vos lettres m'ont appris
que Dieu avait bien voulu accueillir favorablement les prires que je
n'ai cess de lui adresser pour votre bonheur; recevez donc mes
flicitations en mme temps que mes remercments pour les nombreuses
aumnes que vous avez bien voulu m'adresser, elles ont servi, suivant
votre intention,  soulager des infortunes immrites.

--Merci, merci, rpondit Servigny, mon premier soin en arrivant  Paris
a t de me prsenter chez vous, mais vous tiez absent.

--Dieu, pour prouver son serviteur, lui avait envoy une maladie
cruelle; mais aujourd'hui je suis parfaitement guri, je crois mme que
je vais, ce qui ne m'est pas arriv depuis bien longtemps, faire honneur
au modeste repas que le bon Silvain va nous servir  l'instant mme, si
vous voulez bien le partager.

Servigny, qui voulait causer longuement avec l'abb Reuzet, s'empressa
d'accepter la gracieuse invitation qu'il venait de lui faire.

Aprs le repas, qui, bien que simple, n'tait pas cependant celui d'un
pre du dsert ou d'un trappiste, car le digne abb Reuzet croyait, et
nous sommes tout disposs  penser qu'il n'avait pas tort, que si Dieu
a couvert la terre d'aliments sains et agrables, c'est pour que ses
serviteurs en fassent usage, et que la mise en pratique de la morale de
son divin Fils lui est infiniment plus agrable que les jenes exagrs
et les macrations, l'abb et son hte passrent dans un petit salon
aussi simplement meubl, mais aussi propre que la salle  manger, pour y
prendre le caf.

L'abb Reuzet, qui  quelques mots que lui avait dit Servigny pendant le
dner, avait devin que son hte dsirait l'entretenir en particulier
congdia Silvain.

--Les lettres que vous avez reues, dit Servigny  l'abb Reuzet, vous
ont appris tout ce qui m'tait arriv jusqu'au moment o sir Lambton,
compltement guri des blessures reues en combattant le froce animal
qui avait mis en danger ses jours et les miens, voulut bien me confier
un poste qui me mt  mme de lui tre utile et de lui prouver que
j'tais digne de son estime. Si les services imposent des devoirs
d'obligation  ceux qui les reoivent, ils en exigent de dlicatesse
chez ceux qui les ont rendus; aussi, je tchais de m'acquitter de tous
les devoirs qui m'taient imposs, de manire  ne point faire regretter
 sir Lambton la confiance qu'il avait bien voulu me tmoigner, et il
faut croire que je russis compltement, puisque, peu de temps aprs, il
me chargea de la direction de son principal tablissement, l'un des plus
considrables de ces riches contres.

Voici, en substance, ce que Servigny raconta  l'abb Reuzet, qui
l'coutait avec une attention soutenue:

Aprs quelques temps de gestion, sir Lambton remarqua que des conomies
considrables avaient t faites, et qu' l'aide de mthodes
abrviatives, introduites par Servigny, les produits de la fabrique
taient plus abondants et plus soigns. D'un autre ct, les ouvriers,
mieux guids dans l'emploi de leur temps, avaient prouv une grande
amlioration dans leur position, tant par l'accroissement des salaires,
que par les soins affectueux et vraiment paternels que Servigny avait
pour eux.

Il avait compris, tout d'abord, que les bons matres font les bons
ouvriers, et sans autre systme, il avait obtenu les plus heureux
rsultats. En un mot, il avait su se concilier l'amiti et le bon
vouloir de tous; aussi; tait-il chri du matre, qui se reposait de
tout sur lui, et le considrait comme un autre lui-mme.

Le retour de Servigny  une meilleure fortune, ne lui avait pas fait
oublier la pauvre vieille qui lui avait donn asile dans ses jours
d'adversit: Il allait souvent la voir, et ne manquait jamais de lui
porter des consolations et des secours. C'tait une malheureuse
Irlandaise, dont le mari avait t massacr et dpouill dans une
expdition des troupes Anglaises contre les Afghans. Reste seule, sans
fortune, sans appui, elle vivait du faible produit de son travail, dont
une stricte conomie lui permettait de consacrer une part au soulagement
des malheureux; conduite pieuse dans laquelle Servigny l'aidait de sa
bourse, autant qu'il pouvait le faire, sans blesser sa dlicatesse.

Il y avait dj longtemps que cet tat de choses durait, lorsque sir
Lambton prit la rsolution de quitter l'Inde et d'aller en France, vivre
heureux au milieu d'un peuple qu'il n'avait jamais cess d'aimer, et
dont la gloire, quoique travestie par la haine anglaise, avait fait
souvent battre son coeur!

Dans ces circonstances, il se dcida  vendre ses proprits. Toutefois,
avant d'en venir l, il proposa  Servigny de lui laisser la suite de
ses affaires. Touch jusqu'aux larmes, d'un si gnreux procd,
Servigny le remercia en ces termes:

--J'tais profondment malheureux. Une circonstance, que je ne veux
point rappeler, vous a dtermin  m'accorder votre confiance; plus
tard, vous m'avez combl de vos bienfaits. Que pourrais-je dsirer autre
chose que de rester toute ma vie prs de vous,  moins cependant que
vous n'ayez quelque motif d'agir autrement! Dans le cas contraire,
permettez-moi de continuer  vous consacrer ce qui me reste de jeunesse
et de forces pour m'acquitter de la reconnaissance que je vous dois, et
qui durera autant que ma vie.

Sir Lambton ne put rsister  cette dernire preuve d'attachement: Il se
prcipita dans les bras de Servigny, le tint longtemps press sur son
coeur, et,  compter de ce moment, il fut convenu qu'on ne se quitterait
plus, et que le retour en France ne sparerait pas les deux amis.

Servigny ne voulut pas quitter le pays sans revoir la bonne vieille que
nous connaissons dj et qu'il avait trouve si secourable  une autre
poque; il voulait lui laisser un dernier gage de souvenir et de
reconnaissance.

Un matin qu'il s'y tait rendu dans ce dessein, il la trouva l'air
triste et fatigu; il lui en demanda la cause. Mais, au lieu de lui
rpondre, elle posa mystrieusement le doigt sur la bouche, tout en lui
indiquant d'un geste sa chambre  coucher.

--Que voulez-vous dire? lui dit-il  voix basse.

--Une femme, une Franaise, encore jeune et belle, lui rpondu la
vieille, repose dans cet appartement; chut!

Puis, l'attirant au dehors de la maison et l'ayant invit  s'asseoir
sur un banc qui tait prs de la porte; elle lui raconta en ces termes
les circonstances qui avaient amen l'inconnue chez elle:

--Avant-hier, vers la brune, dit-elle, je revenais de chez ce vieil
Anglais que vous connaissez. Je traversais le petit bois qui domine la
montagne, lorsque parvenue  l'extrmit la plus rapproche de la ville,
je crus entendre des gmissements partir de l'paisseur du fourr. Je
m'arrte, j'coute: le silence le plus absolu rgnait autour de moi. Je
crus d'abord m'tre trompe; mais  peine avais-je fait quelques pas que
le mme bruit frappe de nouveau mes oreilles. M'tant arrte une
seconde fois, une voix plaintive se fit entendre distinctement 
quelques pas de moi. Je m'approche: Qui que vous soyez, m'criai-je 
haute voix, indiquez-moi o vous tes, je vous porterai secours. Point
de rponse. Je renouvelle mon interpellation, je prte l'oreille, je ne
tarde pas  acqurir la preuve qu'une crature humaine gisait prs de
moi, et que l'tat de souffrance o elle se trouvait, lui avait seul
fait pousser les gmissements que j'avais entendus.

La nuit devenait fort obscure. Malgr cela, je cherche, j'appelle. Je
ne reois aucune rponse, aucun mouvement n'indique la direction dans
laquelle je dois m'engager pour arriver  l'infortune qui dj
m'inspire tant d'intrt. Pour surcrot de tourment, le ciel couvert
d'pais nuages, l'air absorbant de l'atmosphre, menacent d'un violent
orage. N'entendant plus rien, j'allais abandonner mes recherches et
continuer mon chemin, lorsque tout  coup les clairs sillonnent la nue,
le tonnerre gronde avec furie, la pluie tombe  torrents. Je m'arrte de
nouveau, domine par l'ide de secourir, s'il est possible, l'tre
malheureux qui gt  quelques pas de moi; mais je n'entends rien,
absolument rien. Force alors par le mauvais temps, et aussi peut-tre
un peu par la crainte, je quitte cette scne d'horreur pour rentrer chez
moi. Il tait minuit lorsque j'y arrivai, fatigue, harasse, trempe
jusqu'aux os. Je me jetai  la hte sur mon lit; mais impossible de
fermer l'oeil, tant j'tais agite! Il me semblait encore entendre les
accents plaintifs de cette voix vibrant  peine  travers le feuillage,
le vent et la pluie. Que de reproches ne m'adressai-je pas sur ma
pusillanimit, mon peu de persvrance? Je l'aurais sauv, me disais-je!
Si je reste, c'en est fait, je serai cause de sa mort!...

Cependant l'orage avait cess; mais le jour ne venait pas au gr de mon
impatience. Enfin, extnu de fatigue, l'imprieuse nature l'emporte, je
cde au sommeil. Mais un songe affreux ne tarde pas  m'veiller en
sursaut, haletante et couverte de sueur. J'avais vu, dans ce songe
d'normes serpents dvorer un corps humain, dont les cris dchirants
faisaient tressaillir mon me! Je me lve  la hte dcide  retourner
sur les lieux, esprant cette fois parvenir, s'il en tait temps encore,
 sauver le malheureux que je me reprochais d'avoir si lchement
abandonn.

Toutefois, pour ne manquer le but de cette nouvelle excursion, je crus
devoir veiller mon voisin, le pre William, en le priant de
m'accompagner jusqu' l'endroit o gisait la malheureuse victime que je
voulais  tout prix secourir. Il s'y prta de bonne grce. Arrivs au
bosquet, nous nous mmes en recherches pendant assez longtemps, lorsque
tout  coup le pre William s'cria d'une voix altre:

--Par ici, venez, venez vite!

Je cours de son ct: quel triste spectacle s'offre alors  mes yeux!
Une femme, jeune encore, d'une figure belle, mais ple comme la mort,
gisait sans mouvement au fond d'un trou assez profond.

--Elle est morte! m'criai-je.

--Je ne le crains que trop, rpond le pre William; mais nous ne
pouvons pas  nous deux la sortir de l. Je vais chercher du monde et je
reviens.

A peine un quart d'heure s'tait-il coul que William reparut avec
quelques hommes de bonne volont, qui avaient bien voulu l'aider dans
cette bonne oeuvre; d'autres taient alls chercher un mdecin qui ne
tarda pas  arriver sur les lieux.

On descend dans le trou, et on en tire avec soin et prcaution la
malheureuse jeune femme qui paraissait exister encore. On la dpose sur
un brancard de branches d'arbres fait  la hte; le mdecin l'examina
avec la plus scrupuleuse attention; elle tait glace!... Il ordonna de
faire du feu et de la rchauffer; mais elle tait toujours dans le mme
tat. C'est  peine si quelques rares et lentes pulsations la
distinguaient d'un cadavre! Le docteur paraissait mme croire que tout
secours tait inutile. Mais je le suppliai de redoubler d'attention et
de soins; il me semblait que les parties infrieures tait moins
rigides, moins froides; il ne tarda pas  tre de mon avis. Il ordonna
alors de la porter de suite chez moi, o elle fut place dans mon lit,
rchauffe par degrs, puis enfin saigne. Ces premiers soins une fois
remplis, il lui administra deux cuilleres d'une potion qui parut la
ranimer. Enfin, elle ouvre les yeux; mais trop faible pour soutenir,
l'clat de la lumire, elle les referme aussitt. Le docteur prescrivit
alors de la tenir chaudement, et de redoubler le cordial dont l'emploi
avait dj produit de si heureux rsultats; puis il se retira en
promettant de venir la revoir dans le jour.

Elle a pass la journe et la nuit dans mon lit. Pendant ce temps-l le
docteur est venu la voir cinq ou six fois. A ses dernires visites il me
donna l'espoir de la sauver; mais jusqu'ici, elle n'a ni ouvert les
yeux, ni pouss la moindre plainte: elle est entirement immobile.
Cependant, une douce chaleur parcourt son corps, son sang est rappel 
la circulation; enfin, la vie matrielle lui est rendue, et tout annonce
que les prvisions du docteur se raliseront. Voici ses habits, je les
ai fait scher, et quoiqu'en mauvais tat, la finesse des tissus, celle
de son linge, tout en elle semble annoncer une personne qui a connu des
jours plus heureux.

Lorsque la bonne vieille eut termin son rcit, dans lequel il semblait
qu'elle voult attnuer tout ce qui la concernait, Servigny lui adressa
les plus vives flicitations sur sa belle conduite; il prit une bourse
remplie de guines, l'offrit  la bonne vieille, et la fora de
l'accepter afin de subvenir aux soins et aux dpenses que sa gnreuse
sensibilit lui avaient imposs. Aprs quoi, il se retira, promettant de
ne pas partir sans la revoir et lui dire un dernier adieu.

Rentr chez sir Lambton, il continua de rgler toutes les affaires; et
quand enfin tout fut prt pour le voyage de France, il se rendit prs de
la bonne vieille, ainsi qu'il le lui avait promis quinze jours
auparavant. Il la trouva occupe de quelques travaux domestiques; prs
d'elle tait assise une jeune femme d'une pleur extrme que faisait
encore ressortir ses longs cheveux noirs et ses beaux yeux de la mme
couleur. Elle paraissait avoir t d'une beaut remarquable; mais elle
tait si faible, si abattue, qu' peine pouvait-elle se soutenir sur le
sige o elle tait assise, contrairement aux ordres du docteur qui
avait prescrit de la laisser couche sur une chaise longue. Aprs
l'avoir salue, Servigny continua de converser avec la vieille
Irlandaise,  laquelle lui aussi devait la vie. Celle-ci le questionna
sur le pays o il allait habiter. Il lui rpondit que le btiment sur
lequel il allait s'embarquer avec sir Lambton et sa suite devait les
ramener en France, et les dbarquer au Havre; que de l il irait 
Marseille...

--Marseille! s'cria la malade: Marseille, c'est ma patrie! puis elle
retomba accable sur sa chaise.

Lorsqu'elle eut repris l'usage de ses sens, elle s'cria de nouveau:

--Marseille! Marseille, c'est mon pays! c'est dans cette ville que doit
tre ma famille, si elle existe encore, malgr tous les tourments que je
lui ai causs; de grce, monsieur, si vous allez dans la ville qui m'a
va natre, soyez assez bon pour voir ma famille et lui dire la position
o je me trouve en ce moment, c'est--dire bourrele de remords et un
pied dans la tombe!... Je mourrai heureuse si vous me promettez de voir
mes parents et de remettre cet anneau au marquis de Pourrires, dont ma
famille vous donnera l'adresse. Attendez! voici quelque chose de plus
prcieux encore:

Elle tira alors de son sein une petite bote en caille garnie en or, en
disant:

--C'est tout ce qui me reste de ma prosprit passe! Cette
boteccontient l'acte de naissance de mon fils. Hlas! je l'ai lchement
abandonn ainsi que son malheureux pre!...

En ce moment un torrent de larmes inondait son visage, elle ne put
continuer, tant ces souvenirs lui causaient d'motion.

Servigny et la vieille dame la voyant prs de dfaillir, s'empressrent
par leurs soins et leurs consolations  la calmer,  la ranimer.
Servigny lui assura qu'il verrait sa famille, ainsi que son fils et le
pre de cet enfant; qu'elle pouvait compter sur lui pour ce dont elle le
chargerait. Elle parut se remettre un peu et remercia ses deux
bienfaiteurs du tendre intrt qu'ils lui portaient. Elle ajouta que
trop fatigue en ce moment, elle priait Servigny de revenir plus tard,
qu'elle prparait pour le jour de son dpart les notes qu'elle lui
destinait.

A quelques jours de l, Servigny retourna voir cette infortune: il la
trouva un peu mieux. Elle lui remit toutes les notes dont il pouvait
avoir besoin pour faire les dmarches qu'elle avait rclames de lui, et
le pria instamment de vouloir bien l'instruire de tout ce qu'il
apprendrait dans ses intrts:

--J'aurai la force de vivre, ajouta-t-elle, jusqu' ce que je sache si
j'ai encore des parents, des amis, et surtout si mon fils existe encore.
Cette certitude me ferait oublier tous mes malheurs, toutes mes
souffrances.

Servigny lui assura de nouveau qu'elle pouvait compter sur lui, et, au
risque d'tre indiscret, il se permit de l'interroger sur son sort, sur
les circonstances qui l'avaient rduit  l'tat de dnment dans lequel
elle se trouvait.

Ces questions lui firent rpandre un torrent de larmes.

--Hlas! dit-elle  Servigny, quand vous connatrez mes aventures, je
serai l'objet de votre mpris, ainsi que de cette bonne dame dont le
gnreux dvouement m'a sauv la vie. Mais je n'ai rien  vous refuser.

Alors elle raconta ce que nous savons dj de son histoire; sa fuite
avec un Anglais qui,  son tour, l'avait abandonne presque sans
ressources aprs l'avoir amene dans l'Inde.

--Depuis lors, ajouta-t-elle, j'ai ouvert les yeux sur ma position, mes
fautes, mon infme conduite. Combien je me repens en ce moment d'avoir
quitt l'homme qui m'aimait, qui m'avait comble de bienfaits, pour le
trahir par la plus noire ingratitude! Et mon fils, quel remords
n'prouv-je point de l'avoir laiss  des mains trangres, sans m'tre
jamais proccupe de son sort! Tout cela m'avait inspir un profond
dgot de la vie, il me semblait qu'une voix puissante, mais intrieure,
me criait sans cesse: Tu es une mauvaise mre! A la suite de ces
diverses circonstances, poursuivie par d'affreux pressentiments, mon
courage m'a abandonne, je suis tombe malade, tout ce que je possdais,
argent, effets, bijoux, tout a t sacrifi au rtablissement de ma
sant. A peine convalescente, les personnes qui m'avaient recueillie
sachant qu'il ne me restait aucune ressource, me signifirent de choisir
un autre asile; deux jours plus tard elles m'auraient impitoyablement
jete  la porte.

En proie au plus violent dsespoir, j'avais dirig mes pas au hasard,
dcide  marcher jusqu'au moment o trahie par mes forces je tomberais
d'inanition. C'est du reste ce qui ne tarda pas  arriver. Je marchai
tant et si loin, que je m'garai dans le petit bois qui est auprs de la
ville; je ne m'arrtai qu' la nuit close, et enfin m'tant assise au
pied d'un arbre je m'y endormis. Mon sommeil fut assez paisible jusqu'au
lendemain, et lorsque je m'veillai le soleil tait dj assez avanc
dans sa carrire; mais quoique j'eusse pass la nuit tout entire dans
un repos que je n'avais pas got depuis longtemps, je n'en tais pas
moins en proie aux plus affreux tourments. La faiblesse o j'tais,
l'absence d'aliments rparateurs, tout contribuait  me plonger dans les
plus sombres ides; il me semblait tre poursuivie par ces bizarres
fantmes que cre l'imagination en dlire. En un mot, tout contribuait 
me faire persister dans la rsolution de mourir.

Toutefois, l'ide de la mort, l'ide de mettre un terme aux angoisses
du coeur, et  cette foule de plaies et de douleurs,  cette masse de
chair qui est nous, fait de nous tous des poltrons; tout s'arrte et se
dcolore devant la ple lueur de cette pense[580]. Je me soulevai donc
et retrouvai en moi de nouvelles forces; mais bien dcide  mourir de
faim, si j'envisageai encore la vie, ce fut pour me rjouir de la fin de
mes maux. Enfin parvenue au dernier terme de la faiblesse et du dlire,
je sentais, je voyais la nuit approcher; mais indiffrente  tout, que
m'importait la nuit quand j'aspirais le nant!... Tout  coup ma
paupire s'appesantit, se ferme, je tombe puise sur le gazon!...

Si j'en juge par l'agitation de mon sommeil, je demeurai longtemps en
cet tat, car je fus assaillie par cette foule de songes terribles et
bizarres qu'enfante un cerveau dbilit. Tantt il me semblait tomber
dans d'affreux prcipices et rouler au sein d'eaux noires et infectes
qui m'entranaient au centre de la terre; tantt que de hideux serpents
me dchiraient de leur dent envenime!...

Enfin, que vous dirai-je? depuis ce moment, jusqu' celui o je me suis
trouve chez la bonne Irlandaise, je n'ai eu d'autre sentiment de mon
existence que par la perception de tous les tourments de l'enfer!...
C'est  Dieu et  vous, bonne et respectable dame, que je dois la vie;
puiss-je en faire un meilleur usage que par le pass!

Tenez, dit-elle en s'adressant  Servigny: voici les papiers qui vous
mettront  mme d'avoir des nouvelles de mon malheureux fils. Daignez
encore une fois me promettre de vous occuper de lui  votre arrive en
France et de m'informer du rsultat de vos dmarches.

--Vous pouvez compter sur moi, rpondit Servigny; je vous jure que je
verrai le fils et le pre.

--Le pre que j'ai si indignement trahi, dit la dame; il aura peut-tre
abandonn le fils pour se venger de la perfidie de la mre!

--Cela n'est pas probable, rpliqua Servigny; un homme tel que le
marquis de Pourrires ne pourrait commettre une telle injustice.

--Alexis tait si jeune, il m'aimait tant, dit la dame, que ma fuite a
d le dsesprer, il aura maudit la mre et l'enfant!

--De grce, calmez-vous, madame! celui qui se repent de bonne foi est
plus loin du mal que celui qui ne le connut jamais. Du reste, j'ai
meilleure opinion de M. de Pourrires; je me rserve de le voir et de
rallumer dans son me tous les sentiments d'un pre, si contre toute
attente, il avait pu jamais les oublier.

--Que d'obligations je vous aurai, cher monsieur; si je dsire vivre
encore c'est pour avoir le temps de vous bnir.

Le moment de se sparer tant venu, Servigny embrassa ces deux dames et
les quitta en promettant de leur crire. Jamais sparation ne fut plus
touchante; la jeune femme versait des larmes en abondance; quant  la
vieille Irlandaise, il semblait qu'on lui arracht un fils tendre et
chri, tant elle tait inconsolable de prendre en Servigny un ami, un
protecteur aussi gnreux que dlicat. Enfin, il fallut se quitter.

Peu de jours aprs, Servigny apprit que la pauvre femme tait morte en
le bnissant.


FIN DU SIXIME VOLUME.




LES VRAIS MYSTRES DE PARIS.




LES

VRAIS MYSTRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME SEPTIME.

[Illustration: colophon]

BRUXELLES,

ALPH. LEBGUE ET SACR FILS,

IMPRIMEURS-DITEURS.

1844




Les Vrais

Mystres de Paris.




I.--Le dpart.


Sir Lambton, possesseur de richesses considrables honorablement
acquises, s'embarqua avec Servigny. Pendant la traverse qui fut on ne
peut plus heureuse, il ne cessait de parler de sa nice, qu'il n'avait
vue que dans son enfance. Les lettres qu'il avait reues de cette jeune
fille avaient captiv toutes ses affections; il brlait d'impatience de
la revoir, sans cesse il relisait sa correspondance avec une nouvelle
satisfaction, et il la faisait lire  Servigny qui la trouvait
charmante. La navet du style, la puret des sentiments qui y taient
exprims, tout tait empreint de ce cachet qui rvle les mes d'lite.
Enfin aprs soixante-seize jours d'une navigation qu'aucun accident
n'tait venu interrompre, ils dbarqurent heureusement au Havre.

Sir Lambton, qui avait des affaires importantes  rgler en ce port et
ensuite dans celui de Marseille, chargea Servigny de se rendre  Paris
pour prparer tout ce qui tait ncessaire  son installation. Il lui
laissa carte blanche pour l'achat d'un htel dans un quartier lgant et
tranquille, ainsi que d'une jolie maison de campagne dans les environs.
Il devait, en arrivant  Paris, trouver prt tout ce dont il avait
besoin, et s'en rapportait entirement au fidle,  l'intelligent
Servigny, qu'il regardait, avec raison, comme son meilleur ami.

Aprs avoir reu les ordres et les diverses commissions de sir Lambton,
et muni de lettres de crdit sur les premiers banquiers de la capitale
pour des sommes considrables, le dpart de Servigny fut fix au
lendemain; toutefois, avant de se rendre  Paris, il demanda  son
protecteur la permission d'aller voir une vieille tante qui habitait
Mantes; c'tait la seule parente qui lui restt.

--Faites comme vous voudrez, lui dit sir Lambton, pourvu que d'ici deux
mois je trouve tout dispos pour me recevoir, je suis content.

Les choses ainsi arrtes, Servigny se dirigea sur le village de
Saint-Marsault pour aller se jeter aux pieds du bon cur qui l'avait si
gnreusement sauv, ainsi que nous l'avons vu au commencement de cette
histoire. L, il apprit que ce digne ecclsiastique tait depuis
quelques temps  Paris, vicaire d'une des paroisses de la capitale. Il
alla rendre visite au successeur de l'homme de Dieu et sans lui rien
confier des faits que nous connaissons, il le chargea de dire quelques
messes et de distribuer d'abondantes aumnes aux pauvres du village; il
tait heureux de pouvoir faire un peu de bien l o il avait t si
malheureux, puis il se remit en route pour Paris.

Arriv  Sens et log  l'htel de l'Ecu, il acheta un excellent
cabriolet et un trs-beau cheval que l'on vendait par autorit de
justice; il profita avec empressement de cette occasion, sachant qu'il
aurait trs-prochainement besoin de l'un et de l'autre pour faire ses
courses  Paris et dans les environs.

Rendu  Mantes, il descendit  l'htel du Cheval blanc, et de suite il
s'informa de sa tante. Il apprit qu'elle tait morte depuis quelques
mois seulement, aprs avoir fait un testament en faveur d'un parent
loign. Servigny ne voulut rien changer aux dernires volonts de sa
bonne tante; il quitta Mantes le lendemain,  la pointe du jour, pour
revenir  Paris; il lui tardait de voir son sauveur, l'ancien cur de
Saint-Marsault. Le temps tait pluvieux, mais vers midi il fut assez
beau, en sorte qu'il fit cette route assez agrablement, aprs avoir
dn  Poissy. En passant  Saint-Germain, il crut devoir s'arrter
quelques instants chez un notaire, afin de prendre des renseignements
sur les proprits  vendre dans les environs. On lui en indiqua
plusieurs, mais, informations prises, elles ne pouvaient convenir; alors
il se dirigea sur Nanterre, et il tait presque nuit lorsqu'il arriva;
mais de l  Paris, la route n'est pas longue, et il crut pouvoir
prendre son temps. Il fit donc rafrachir son cheval chez Gillet, et
aprs avoir donn quelques sous  cet aveugle, qui vient jouer un air
de flte aux voyageurs, et qui, dit-on, a gagn  ce mtier de bons
biens au soleil, il sauta dans son cabriolet, se proposant de monter au
pas la cte qui se trouve en sortant du pays; lorsque tout  coup il
s'aperoit que le ciel se couvre et que les clairs sillonnent la nue 
de longs intervalles. Il continue son chemin, esprant que cet orage se
dissipera; mais au mme instant le tonnerre gronde avec furie, les
clairs se croisent et forment mille gerbes dans l'air, les dtonations
que rptent et multiplient les chos de la valle deviennent
effrayantes; malgr cela, Servigny continue intrpidement sa route: il
tait mme arriv  mi chemin de Nanterre  Neuilly, lorsqu'un clair
suivi d'un coup de tonnerre pouvantable, fait cabrer et ruer le cheval;
il s'abat, comme frapp de la foudre, il se relve, mais pouvant par
la terreur qu'il vient d'prouver; il recule et se prcipite avec le
cabriolet dans une cuvette assez profonde qui borde la route, et d'o il
ne peut sortir!...

Les brancards taient casss, le cheval sous le cabriolet, et Servigny,
enseveli sous la capote brise et aplatie, faisait de vains efforts pour
sortir de cette position!

La lecture du premier chapitre de ce volume a appris  nos lecteurs ce
qui,  partir de ce moment, est arriv  notre hros.

--Voil, dit Servigny lorsqu'il et achev le rcit que l'on vient de
lire, tous les vnements de ma vie que je n'avais pu encore vous faire
connatre; je n'ai pass sous silence qu'une seule circonstance dont je
vous parlerai lorsque vous m'aurez dit ce que je dois faire; quant  la
malheureuse femme dont je viens de vous raconter l'histoire, je
m'acquitterai de la mission qu'elle a bien voulu me confier, et, pour
cela, je n'attendrai pas que le hasard m'en fournisse l'occasion.
J'crirai  Genve, afin de savoir o est maintenant le jeune Fortun,
et sitt que je connatrai le lieu de sa rsidence, je lui porterai les
paroles dernires de son infortune mre et la boucle de cheveux qu'elle
m'a remise pour lui.

--C'est bien, mon fils, c'est bien, rpondit l'abb Reuzet, je n'en
attendais pas moins de vous; vous devez, en effet, vous acquitter de la
mission qui vous a t confie par cette malheureuse femme; en
accomplissant le dernier voeu d'une pcheresse qui s'est repenti,  ses
derniers moments, d'une mre qui regrettait de ne s'tre pas acquitt de
ses devoirs, vous vous rendrez agrable  Dieu, car le bien que l'on
fait sans espoir de rcompense, il le voit, et il s'en rappellera au
jour du jugement, lorsque nos fautes et nos bonnes actions seront peses
dans une balance.

Servigny, aprs avoir de nouveau donn  l'abb Reuzet l'assurance qu'il
s'acquitterait de la mission qui lui avait t confie par Jazetta, lui
demanda ce qu'il devait faire, relativement  ce qui lui tait arriv 
l'auberge isole du Bienvenu.

--Je voudrais, dit-il, faire connatre  l'autorit ce qui se passe dans
cette infme maison et quels sont les gens qui la tiennent; mais le
puis-je sans me compromettre? L'un des hommes que j'ai vus, et qui
serait infailliblement arrt par suite de sa dnonciation, tait en
mme temps que moi au bagne de Toulon et il ne manquerait pas de me
dnoncer; et vous devinez quelles seraient les consquences de cette
reconnaissance?

--Vous ne pouvez cependant, mon ami, laisser subsister ce repaire
d'assassins; ce n'est pas sans dessein que la Providence, qui vous y a
conduite, a permis que vous puissiez vous en chapper: il faut
absolument que l'autorit en soit avertie et de suite, car chaque jour
de retard, cote peut-tre la vie  un infortun voyageur. Mais,
cependant, il faut viter que vous puissiez devenir la victime de la
bonne action que vous allez faire.

--Quels moyens employer pour qu'il en soit ainsi? Je serais
ncessairement mis en prsence de tous les individus qui frquentent
l'auberge du Bienvenu; eh bien! n'est-il pas possible que parmi eux, il
s'en trouve quelques-uns qui aient t mes compagnons pendant mon sjour
au bagne de Toulon, et que mes traits soient rests gravs dans leur
mmoire.

--Il me semble, dit l'abb Reuzet aprs avoir rflchi quelques
instants, qu'une dnonciation anonyme, bien dtaille, adresse  la
prfecture de police, remplirait suffisamment notre but, car elle
amnerait ncessairement une visite dans cette auberge, dans laquelle il
est impossible que l'on ne trouve pas quelque chose qui puisse fixer les
doutes de la justice. Mais non, nous ne pouvons mme pas employer ce
moyen; votre cabriolet et votre cheval, qui sont rests  l'auberge du
Bienvenu, pourraient servir  vous faire reconnatre, s'ils tombaient
entre les mains de la police.

--Oh! je ne crains pas cela, le cabriolet n'est pas de fabrique
franaise et le cheval a t achet avec plusieurs autres; ces objets ne
peuvent donc mettre sur mes traces; aussi, vais-je de suite suivre votre
conseil et adresser  l'autorit une dnonciation, dans laquelle je
donnerai des dtails si prcis, qu'il faudra bien que l'on y ajoute
foi.

--Il faut maintenant, ajouta Servigny, que vous me serviez de guide dans
une circonstance grave et dont dpend le bonheur de ma vie; voici ce
dont il s'agit.

Servigny alors, raconta  l'abb Reuzet tout ce qui venait de se passer
entre lui et sir Lambton et l'offre que celui-ci venait de lui faire, de
la main de sa nice.

--Et sans doute, dit le bon prtre, vous aimez cette jeune fille?

--Oh! oui, rpondit Servigny, je l'aime; et cet amour, daignez en tre
convaincu, ne ressemble pas  la passion qu'avait su m'inspirer cette
cantatrice du thtre de Marseille dont je vous ai parl, passion dont
les suites ont t si fatales. J'ai vou  mademoiselle de Beaumont, une
affection aussi pure qu'elle est dsintresse, je sens qu'il me sera
facile de la rendre heureuse si elle devient mon pouse; mais cependant,
si vous me dites que je ne dois pas associer ma vie  la vie si pure de
cette charmante enfant, je serai assez fort pour renoncer  l'avenir
heureux qui m'est offert et que j'ai mrit. Je ne crains pas de vous
dire cela, mon digne ami, car vous connaissez toute ma vie, vous savez
tout ce qu'il m'a fallu d'efforts pour conqurir la position que je
possde aujourd'hui.

--Ecoutez, mon ami, dit l'abb Reuzet, vous tes bien dtermin,
n'est-ce pas,  ne point vous arrter dans la route que vous avez
choisie? Vous voulez, quoi qu'il puisse arriver, conserver l'estime de
l'homme gnreux qui veut vous confier le soin d'assurer le bonheur de
sa nice?

Servigny fit un signe affirmatif, et l'abb continua en ces termes:

--Eh bien! mon ami, il faut lui faire connatre tous les vnements de
votre vie, que vous lui avez cachs jusqu' ce jour; si aprs que vous
lui aurez fait cette confidence, il ne renonce pas  ses desseins, et il
n'est pas impossible qu'il en soit ainsi; car, si le chtiment que les
hommes vous ont inflig tait svre, la faute que vous avez commise
n'est en ralit qu'une tourderie de jeunesse; vous pourrez alors
accepter sans crainte la main de la femme que vous aimez, aprs,
toutefois, que vous lui aurez fait la mme confidence que vous aurez
faite  son oncle.

--A elle! mon ami, il faudra que je lui dise que j'ai tran et port
l'ignoble livre du bagne?

--Il le faudra! Croyez-moi, si vous devez devenir l'poux de cette jeune
fille, ne laissez pas  un hasard, qui probablement ne se prsentera
pas, mais qui cependant est possible, le soin de lui apprendre un fait
qui lui paratra beaucoup moins norme, si c'est par vous qu'elle
l'apprend.

--Oh! jamais, jamais je ne pourrais me rsoudre  donner  Laure le
droit de me mpriser; j'aime mieux fuir sans rien dire, lui laisser
ignorer, ainsi qu' sir Lambton, ce que je serai devenu.

--Vous ne devez pas vous conduire ainsi, et vous ne le ferez pas; car
vous vous rappelez que sir Lambton vous est attach et que votre fuite,
en l'affligeant, pourrait lui permettre de croire que vous tes un
ingrat.

Servigny concevait bien que dans la position singulire o il se
trouvait plac, il n'avait d'autre parti  prendre que celui qui lui
tait indiqu par l'abb Reuzet; il ne pouvait cependant se rsoudre 
l'adopter; il voulait bien, ainsi que nous l'avons dj dit, renoncer 
Laure, fuir loin, d'elle, s'il le fallait il voulait bien instruire sir
Lambton, non pas seulement parce que quelque chose lui disait qu'il
trouverait en lui un juge indulgent, mais encore, parce que l'honneur
lui faisait un devoir de cette ncessit; mais c'tait tout ce qu'il se
sentait capable de faire,  moins d'efforts surhumains. Il le dit 
l'abb Reuzet.

--Eh bien! lui dit le prtre, ces efforts surhumains, il faut les faire,
et croyez-moi, vous en serez rcompens; on gagne toujours quelque chose
 faire son devoir. Que pourriez-vous dire  votre femme, si le hasard
venant  lui apprendre ce que vous lui auriez cach, elle vous
reprochait de l'avoir trompe? Auriez-vous le droit de vous plaindre si,
s'autorisant de votre exemple, elle vous trompait  son tour? Dites-moi,
votre bonheur ne serait-il pas beaucoup plus grand si, aprs avoir
cout la confidence que vous allez lui faire, Laure vous tendait la
main et vous disait que malgr vos malheurs, elle consent  devenir
votre pouse?

--Oh! certes, car ce serait l une vritable preuve d'amour et de
dvouement, que je saurais reconnatre en la rendant aussi heureuse
qu'il est possible de l'tre ici-bas; mais cela ne peut arriver; cette
pure jeune fille ne consentira jamais  unir sa destine  celle d'un
forat vad.

--Les femmes sont capables, lorsqu'elles aiment, de tous les
dvouements. Ne dsesprez donc pas de votre destine; Dieu, qui jusqu'
ce jour vous a si manifestement protg, ne vous abandonnera pas tant
que vous marcherez dans ses voies. _Fais ce que tu dois, avienne que
pourra_; vous devez, mon ami, puisque vous voulez faire oublier la faute
que vous avez commise, avoir sans cesse cette maxime prsente  la
mmoire.

--Je ferai ce que vous me dites de faire, dit Servigny aprs quelques
instants de rflexion,

--J'tais sr, s'cria le bon abb Reuzet, que vous possdiez toutes les
vertus d'un galant homme, mais puisque maintenant vous tes bien dcid,
je veux vous rendre moins rude que vous ne la supposez, la tche qui
vous est impose; il est de ces aveux, je le sais, qui sont pnibles 
faire, et ceux que vous devez  sir Lambton sont de cette nature; je
crois que l'indulgence de cet excellent homme, vous les rendra aussi
faciles que possible; je ne veux pas cependant que vous soyez le tmoin
de l'tonnement que ncessairement il manifestera lorsqu'il apprendra ce
que, jusqu' ce jour, il a ignor. Voici donc quelle sera votre
conduite: demain matin sir Lambton, qui me parat passablement
impatient, ne manquera pas de vous demander une rponse, vous lui
rpondrez que l'offre qu'il a faite comble tous vos voeux, mais que vous
ne pouvez l'accepter avant qu'il ne m'ait vu et vous le prierez de venir
de suite chez moi; si, comme je le prsume, ce que je lui apprendrai ne
le fait pas changer de rsolution, je lui demanderai la permission de
voir mademoiselle de Beaumont, qui, j'en suis convaincu, vous conservera
son estime, si aprs m'avoir entendu, elle vous enlve son amour.
Croyez-vous mon ami que nous puissions mieux faire? et veuillez me
charger du soin d'tre votre interprte.

Servigny prit la main de l'abb Reuzet et la serra avec force entre les
siennes.

--Vous tes un digne serviteur de Dieu, lui dit-il, j'approuve d'avance
ce que vous ferez, et si je dois renoncer  l'amiti de sir Lambton et 
l'amour de Laure c'est prs de vous, mon digne ami, que je viendrai
chercher des consolations que vous ne me refuserez pas.

La conversation entre l'abb Reuzet et Servigny se serait sans doute
prolonge beaucoup plus longtemps, si le vieux Silvain, aprs avoir
discrtement frapp  la porte du salon, n'tait pas entr afin de
prvenir son matre que M. le vicomte de Lussan dsirait lui parler.

--Je suis forc, dit l'abb, de vous congdier pour recevoir ce
gentilhomme, au revoir, mon cher Servigny, ayez bon espoir, je vous le
rpte, Dieu n'abandonne pas ceux qui marchent dans ses voies.

--Que sa volont soit faite, rpondit Servigny, acceptez ceci pour vos
pauvres, ajouta-t-il en glissant un billet de banque dans la main de
l'abb Reuzet, je regrette beaucoup de ne pouvoir faire plus en ce
moment, mais l'envoi que je viens de faire au procureur du roi d'Aix,
pour indemniser le juif Josu de l'argent qu'involontairement je lui ai
fait perdre, m'a tout  fait mis  sec, une autre fois je serai plus
gnreux.

--Merci, mon ami, merci pour moi,  qui vous procurez le plaisir de
faire un peu de bien, et merci pour mes pauvres, dont les prires vous
porteront bonheur.

--A propos, j'ai remis  votre bon Silvain une lgre marque de ma
reconnaissance qu'il n'a voulu accepter qu' la condition que vous lui
permettriez de la conserver.

L'abb Reuzet donna un petit soufflet sur la joue du vieux domestique
qui attendait prs de la porte du salon l'ordre de faire entrer le
vicomte de Lussan.

--Vous le voyez, mon ami, lui dit-il, un bienfait n'est jamais perdu,
puisque vous recevez aujourd'hui la rcompense des soins que vous avez
donns il y a dj longtemps,  un pauvre bless, gardez cet argent et
faites-en bon usage... Faites entrer maintenant M. le vicomte de Lussan.

Silvain s'empressa d'obir.

--Veuillez prendre un sige, M. le comte, dit l'abb Reuzet, qui voulut
absolument conduire Servigny jusqu' la porte de son modeste logement,
je suis  vous  l'instant mme.

--Ne vous gnez pas, M. l'abb rpondit le vicomte, ne vous gnez pas,
rien ne me presse.

--Que diable peut venir faire ici, se dit-il, lorsqu'il fut seul dans le
salon, cet homme que j'ai vu causer ce matin avec le digne intendant de
mon noble ami, le marquis de Pourrires.




II.--Deux unions.


Si nos lecteurs ne sont pas las de nous suivre, nous les prierons
d'entrer avec nous dans la petite glise de Guermantes, petit village du
dpartement de Seine-et-Marne, situ  quelques portes de fusil de
Lagny, et remarquable seulement par les belles maisons de campagne, dont
les jardins ont t, pour la plupart, dessins par Lentre.

Il n'est pas encore huit heures du matin, les ples rayons du soleil
d'hiver ne sont pas encore parvenus  percer les nuages pais qui
chargent l'atmosphre; le froid est vif, la neige couvre les champs
d'alentour et les rameaux dpouills des quelques vieux arbres plants
devant le portail de l'glise, qui cependant est ouverte et orne comme
pour un jour de fte. Nous saurons, si nous voulons bien prendre la
peine d'couter les paroles qu'changent entre eux les quelques paysans
rassembls devant le matre-autel, pour quelle crmonie la petite
glise de Guermantes dploie  une heure aussi inusite toutes les
richesses de sa sacristie.

--En v'l une drle d'ide, dit  sa voisine une grosse villageoise  la
physionomie rjouie, qui s'est leve  la pointe du jour afin d'arriver
la premire  l'glise, choisir pour se marier une mchante glise de
rien de tout, lorsque l'on pourrait sans se gner, avoir le matre-autel
de c'te glise de Paris, que j'sommes alls voir avec mon homme, une
glise superbe, ma chre, toute dore, avec des peintures presque aussi
belles que celles du jardin Turc, et ousque a sent bon comme tout.

--C'est une nouvelle mode, les bourgeois venions comme a se marier dans
les glises des villages, soit disant pour chapper aux _opportunits_,
mais j' crois pas que c'est pour a moi, c'est ben plutt parce que a
leur zy cote meilleur march, c'est si cancres ces riches.

Le nez pointu, les lvres minces et les yeux de chauve-souris de la
femme qui venait de s'exprimer ainsi, annonaient un de ces tres
malheureusement organiss dont le plus vif plaisir est celui de mdire
de leur prochain. Ceux de nos lecteurs qui sont assez nafs pour croire
que les villageois sont tels que les a peints ce bon capitaine de
dragons, qui se nommait M. de Florian, lorsque nous leur aurons appris
que ceux qui avaient choisi pour se marier la petite glise du village
de Guermantes avaient remis au maire du susdit village une somme assez
forte pour les pauvres de la commune, croiront sans doute que les
mchancets de la femme aux yeux de chauve-souris, vont tre
dsapprouves par ses auditeurs: erreur! profonde erreur; elles seront
au contraire accueillies par un murmure approbateur qui l'engagera  ne
pas s'arrter en aussi beau chemin; et cependant les plus mdisants
seront les premiers  se rendre sous le porche lorsque les jeunes maris
sortiront de l'glise, afin de les saluer et d'attrapper une _trenne_,
c'est--dire une pice de monnaie quelconque. Il est bon d'apprendre 
ceux de nos lecteurs qui ne le savent pas, que des villageois,
quelquefois fort  leur aise, reoivent sans scrupule une aumne
lorsqu'on veut bien la leur donner.

Ainsi que nous venons de le dire, l'auditoire de la femme aux yeux de
chauve-souris tait dispos  bien accueillir toutes les mchancets
qu'elle voudrait bien dbiter.

--Aprs, continua-t-elle, charme de la bienveillante attention que ses
auditeurs voulaient bien lui accorder, vous me direz que l'on a
quelquefois des raisons pour ne point vouloir se marier au vu et au su
de ses pareils; par exemple, quand une demoiselle a eu des malheurs, et
que le mari ne l'pouse que pour sa dot.

--A-t-elle de l'esprit cette mre Pitroux, dit un gros joufflu, le coq
du village, en riant btement, elle sait tout ce qui se passe, que
j'vous dis.

--Un peu que j'sais ben des choses, et que si j'voulions parler
j'pourrions vous en apprendre de belles sur le compte de c'te belle
marie, de son pouseur et d'ce rougeau d'Anglais, qu'est soi-disant son
oncle; mais je m'tais, j'n'ai pas oubli qu' son dernier prne
monsieur le cur nous a dit qu'il ne fallait pas mdire de son prochain.

La vieille sorcire ne se taisait que parce qu'elle ne savait absolument
rien, et que son instinct de mchante femme lui disait qu'elle en avait
assez dit pour donner matire  toutes les conjectures.

--M'est avis, dit le gros joufflu, que l'Anglais n'est pas plus l'oncle
de la marie que je n'suis le neveu de M. le cur, et que c'est pour se
dbarrasser d'elle qu'il la repasse avec une bonne dot au jeune homme
qui va l'pouser.

--Un bel homme tout d'mme, rpondit la femme qui avait parl la
premire, et qui, compare aux autres villageoises, tait une excellente
femme; et qui va pouser un beau brin de jeune fille! On peut dire d'eux
tout ce qu'on voudra, a ne les empchera pas de faire un joli couple.

--C'est--dire, reprit le gros joufflu, trs-vex sans doute de ce
qu'une femme se permettait de trouver bien un autre homme que lui,
l'homme n'est pas dj si bien, il est trop grand.

--Tu dis a parce que tu es petit, mon garon.

--On est ce qu'on est, mame Catois, a n'empche pas qu'on ne changerait
pas de figure avec tous ces farauds de Paris, qui ne viennent dans nos
villages que pour nous humilier.

--Vous me faites suer avec toutes vos mdisances, s'cria la bonne
madame Catois; tenez, puisqu'il faut que j'vous le dise, vous n'avez pas
plus de reconnaissance que des _crocodrilles_. Lorsqu'il n'y avait
personne au chteau, vous disiez tous les jours: Ah! y faudrait pour le
bien du village que c'te proprit fusse habite par des gens riches. Eh
ben! il est venu des riches, et des bons, qui ont fait du bien  tous
les pauvres de la commune, et qui viennent encore,  l'occasion de leur
mariage, de remettre pour eux,  not' maire, une bonne grosse somme; eh
ben! parce qu'ils veulent se marier ici, v'l que vous vous mettez  les
dchirer ni pu ni moins que s'il vous devaient queque chose. Fi! fi,
vous devriez tre honteux.

Nous devons, historien fidle, dire  nos lecteurs que la verte
admonition de madame Catois fut beaucoup moins bien accueillie que les
mdisances de la mre Pitroux, et qu'elle et t probablement force de
changer de place pour se soustraire aux bourrades si l'entre dans
l'glise des jeunes maris et de leurs amis n'tait venu distraire
l'attention gnrale.

--Est-ce que je me trompais, dit la Pitroux, c'est-y pas un mariage
secret, pisqu'i n'ont invit personne  la crmonie et qui n'ont avec
eux que leurs tmoins, ces deux Anglais qui viennent on ne sait d'o, le
pre Robertin, le notaire de Lagny, et son gendre, l'huissier, qui ont
l'air tout fiers de ce que le rougeaud a bien voulu les choisir pour
rpondre de sa nice; et ce cur de Paris, qui doit officier  la place
de not' bon pasteur, qui n'ont probablement pas trouv assez bon pour
eux.

On a sans doute dj devin que le mariage qui mettait ainsi en moi
toutes les mauvaises langues de Guermantes, tait celui de notre hros,
qui pousait la charmante Laure de Beaumont. Aprs la crmonie, que le
digne abb Reuzet avait voulu clbrer lui-mme, les deux jeunes poux,
accompagns de sir Lambton, devaient monter dans une chaise de poste qui
les attendait  la porte de l'glise, et aller passer  Florence, sous
le beau ciel du grand-duch de Toscane, le restant de l'hiver avant de
se fixer dfinitivement  Paris.

--Adieu, mes enfants, dit l'abb Reuzet  Servigny et  Laure, au moment
o ils allaient monter en voiture, adieu! vous serez heureux, car vous
avez fait chacun votre devoir; mais si quelques malheurs imprvus
venaient vous frapper, si Dieu voulait encore vous prouver, priez avec
confiance notre divin Rdempteur, vous puiserez dans la prire des
forces pour surmonter les obstacles, et de la rsignation pour supporter
les maux que vous ne pourriez viter.

Tandis que l'abb Reuzet parlait ainsi aux deux jeunes gens qui lui
prtaient toute l'attention que mritait son noble caractre, sir
Lambton, entour d'un cercle infranchissable, vidait sa bourse entre les
mains du bedeau, du sacristain, des enfants de choeur et des pauvres de
la commune. Lorsqu'il n'eut plus rien  leur donner, tous ces
solliciteurs s'cartrent, et il rejoignit la voiture dans laquelle
Servigny et Laure avaient dj pris place.

--Nous nous verrons, monsieur, dit-il  l'abb Reuzet en lui secouant la
main d'une manire qui fit faire une lgre grimace au bon prtre, je ne
suis pas de votre religion, mais cela, vous l'avez pu voir, ne m'empche
pas d'tre un assez bon diable, et je suis prt  reconnatre que c'est
une excellente religion que celle qui est prche par des ministres tels
que vous. Adieu, monsieur l'abb, venez souvent  notre htel lorsque
nous serons de retour  Paris, tout le monde y gagnera, nous d'abord et
les pauvres ensuite, car  chacune de vos visites je vous remettrai de
quoi continuer l'oeuvre si gnreusement commence par ce brave
garon-l.

En achevant ces derniers mots, sir Lambton avait frapp sur l'paule de
Servigny qui ne put s'empcher de rougir.

--Ah! ah! mon cher ami, ajouta sir Lambton qui remarqua l'air embarrass
et la rougeur qui couvrait le visage de notre hros, est-ce que par
hasard vous tes fch de ce que monsieur l'abb Reuzet m'a mis dans la
confidence de vos secrets; cela ne serait pas bien, maintenant que nous
sommes de la mme famille, nous ne devons rien avoir de cach l'un pour
l'autre.

--Un secret, dit Laure, je veux le connatre.

--Monsieur votre mari vous le fera sans doute connatre, rpondit l'abb
Reuzet.

--Oui, ma fille, ajouta sir Lambton, tu le connatras ce secret, et tu
gronderas fort ton mari de ce qu'il nous l'a cach si longtemps.

Aprs quelques paroles obligeantes adresses au cur de Guermantes, qui
tait venu rejoindre l'abb Reuzet, sir Lambton, Laure et Servigny
partirent, emportant les bndictions des deux vnrables
ecclsiastiques auxquels se joignirent les acclamations de tous ceux
entre les mains desquels sir Lambton avait vid sa bourse.

--C'est d'braves gens tout d'mme, dit le gros Joufflu  la Pitroux; ils
ont donn gros  nos pauvres.

--Beau mrite, rpondit la vieille, que d'donner queuques cus lorsqu'on
est riche comme des crsus; c'est une frime pour nous jeter de la poudre
aux yeux, pour qu'on s'aperoive pas de c'qui s'en sauvent comme a
aussitt aprs leux mariage.

--H! dites donc la Pitroux, dit une commre en frappant sur l'paule de
la vieille aux yeux de chauve-souris, v'nez-vous  la maison commune?
on dit comme a que not'maire va faire le partage de c'qu'ont donn ces
bourgeois qui veniont de se marier, et qui reviendra au moins vingt
francs  chaque ncessiteux.

--V'l que j'y vas, mon enfant, dit la Pitroux, v'l que j'y vas.

Et la vieille sorcire sortit de l'glise.

--Eh ben! Claude, qu tu dis d'a, dit la Catois au paysan joufflu,
crois-tu que c'est brave d'aller prendre l'argent des gens qu'on vient
de dchirer?

--Eh ben! s'ils l'ont donn c'te argent, c'est que a leur convenait;
faudrait-t'y pas pour avoir le droit d'en prendre sa part, s'priver du
plaisir de rire un tantinet aux dpens de tous ces riches.

O moeurs pures des champs! aimable candeur villageoise, que vous tes
donc sduisantes dans les idylles, les romans de M. de Florian, et les
opras-comiques.

Trois mois environ aprs le mariage de Servigny et de Laure, une
crmonie semblable rassemblait, dans l'glise dore sur tranche de
Notre-Dame de Lorette, une compagnie beaucoup plus nombreuse que cette
que nous venons de laisser dans la petite glise du village de
Guermantes. Cette compagnie habille de velours et de soie, parfume de
patchouli et d'eau de Portugal, s'exprimait avec infiniment plus
d'lgance que ceux que nous venons d'entendre parler. Faut-il en
conclure qu'elle valait mieux? Nous n'en savons vraiment rien. Les
villageois de Guermantes assommaient tout simplement ceux dont ils
s'occupaient; les gens comme il faut, rassembls dans l'glise
Notre-Dame de Lorette, pour nous servir d'une expression emprunte au
joyeux cur de Meudon, _gorgillaient bien doulcettement les gens avec
de gentils petits coustelets_. Nous laissons  nos lecteurs le soin de
dcider quelle est la meilleure de ces deux manires de tuer les gens;
nous les prierons seulement de remarquer que les gens comme il faut se
dchirent les uns les autres, tandis que les villageois ne calomnient
que ceux que le hasard de la naissance ou la fortune a placs au-dessus
d'eux, ce qui tendrait  prouver que les premiers ne mdisent que pour
tuer le temps; tandis que les seconds, vritables loups qui ne se
mangent pas entre eux, calomnient parce qu'ils sont grossiers, envieux
et mchants.

Le rvrend pre Lemoine, de la compagnie de Jsus, qui a crit un petit
trait[581] destin  rendre facile aux gens du monde l'exercice de
toutes les pratiques de la religion; s'il revenait ici-bas et qu'on le
conduisit dans l'glise Notre-Dame de Lorette, il pourrait facilement
croire, en voyant un semblable temple, que les maximes de son livre sont
gnralement adoptes. Nous ne sommes, pour notre part, jamais entr
dans une de nos vieilles basiliques sans nous sentir dispos  lever
notre me vers notre Crateur; nous ne restons pas froids dans les
modestes temples de nos villages; mois lorsque nous nous trouvons 
Notre-Dame de Lorette, ce qui nous arrive toutes les fois qu'Alexis
Dupont veut bien quitter l'Acadmie royale de musique pour venir y faire
entendre sa belle voix aux fidles, nous coutons trs-volontiers le
prdicateur  la mode, nous applaudissons chaleureusement l'artiste
distingu qui chante si bien les hymnes sacrs; mais nous avons beau
nous battre les flancs pour rallumer dans notre coeur quelques tincelles
de ferveur religieuse, cela nous est impossible; c'est qu'en effet,
l'glise Notre-Dame de Lorette ressemble plus aux boudoirs des jolies
pcheresses qui habitent le quartier dans lequel elle est situe, qu'
un temple consacr au culte de celui qui est mort sur la croix pour nous
sauver. Rien de mieux peint que cette jolie bonbonnire; mais rien
assurment de moins grandiose, de moins mystrieux, qui parle moins au
coeur et  l'imagination de la grandeur et des mrites du Crateur.

C'est sans doute pour cela que les diverses personnes que la crmonie
qu'on allait y clbrer y avait attires, s'abordaient, se saluaient et
causaient avec autant d'abandon que si elles s'taient rencontres dans
un salon.

--Eh! bonjour donc, mon cher de Lussan, je suis vraiment charm de vous
rencontrer.

--Croyez, mon cher de Prval, que j'ai infiniment de plaisir  vous
voir.

Et le vicomte serra affectueusement la main parfaitement gante que lui
tendit de Prval.

--Je veux bien vous croire, cher vicomte, permettez-moi cependant de
vous faire observer que vous devenez excessivement rare.

--Que voulez-vous, je me range, j'ai envie de faire une fin, d'imiter
mon ami de Pourrires; de me marier.

--Vraiment! eh mais! si vous trouviez ainsi que lui chaussure  votre
pied, vous n'auriez peut-tre pas tort.

--J'avais jet les yeux sur l'aimable amie de la jolie comtesse de
Neuville, et il est probable que je serais parvenu  m'en faire aimer,
si son oncle n'avait pas amen avec lui, des Indes orientales, je ne
sais quel aventurier qui m'a coup l'herbe sous le pied.

--Voil qui est fcheux,

--Oh! je suis, je vous l'assure, parfaitement consol; une occasion
perdue peut facilement se retrouver.

--Surtout, lorsque comme vous, on possde une foule d'aimables qualits,
une grande fortune et un nom illustre.

--Flatteur, vous savez bien que je ne possde de plus que vous qu'une
seule chose, le nom que m'ont transmis mes aeux.

--C'est peu de chose.

--Quel blasphme, M. de Prval; mais si vous prisez si peu la noblesse,
pourquoi donc avez-vous accol au vtre une particule nobiliaire?

--Eh! que sais-je; pour jeter de la poudre aux yeux des sots.

--Brisons, je vous prie.

--Vous n'avez pas cru, cher vicomte, que je voulais vous offenser?

Le vicomte, visiblement contrari, fit quelques pas dans l'glise avant
de rpondre  Prval, qui marchait  ses cts et qui paraissait dsol
d'avoir pu dplaire  celui qu'il avait pris l'habitude de considrer
comme son matre.

--Les nouveaux maris se font bien attendre, dit timidement de Prval,
pour donner un autre tour  la conversation.

Le vicomte de Lussan, touch du repentir manifest par l'humble
contenance de Prval, voulut bien lui rpondre:

--C'est bon genre, dit-il, il n'y a que les rois et les porteurs d'eau
qui arrivent  l'heure.

--Il parat que monsieur le marquis de Pourrires a tout  fait oubli
la jolie marquise de Roselly?

--Je n'en rpondrais pas; Silvia est une de ces femmes qui ne s'oublient
pas facilement, n'est-il pas vrai, monsieur de Prval?

--Je vous donne ma parole, que je n'y pense que pour me rappeler que
c'est une femme trs-dangereuse.

--Je vous crois. Il parat que le gaillard qu'elle avait choisi pour se
dbarrasser de vous, n'y allait pas de main morte; j'ai racont cette
histoire au marquis de Pourrires, elle l'a fait beaucoup rire.

--Je suis charm d'avoir prt  rire  ce noble personnage; je ne
souhaite pas cependant qu'il retrouve _Cleste Comtois_.

--Eh! pourquoi donc?

--Parce que je suis persuad que cette femme doit tre funeste  tous
ceux qui se trouvent en relations avec elle.

--Vous pourriez bien avoir raison; le pre Juste m'a racont certaine
histoire dont je la suppose l'hrone!...

--Quelle est donc cette histoire?...

--Vous tes beaucoup trop curieux, mon cher; allez, si vous dsirez la
connatre, prier le pre Juste de vous la raconter, peut-tre qu'il
voudra bien vous faire ce plaisir.

Le vicomte de Lussan et de Prval, furent  ce moment abords par un
assez laid vieillard qui portait  sa boutonnire le ruban de la Lgion
d'honneur.

--Eh! bonjour, M. de Prval, dit-il au compagnon du vicomte de Lussan,
vous allez, puisque je vous rencontre ici, me dire de qui l'on va
clbrer l'union.

--Quel est ce monsieur? dit  voix basse le vicomte de Lussan  M. de
Prval.

--Monsieur le chevalier Fontaine, le pre nominal de la belle marquise
de Roselly, lui rpondit son ami.

Et comme le chevalier Fontaine attendait une rponse  la question qu'il
venait de lui adresser:

--Ne savez-vous pas, continua-t-il, que monsieur le marquis de
Pourrires pouse la veuve du gnral comte de Neuville?

--Une union bien assortie, rpondit le chevalier Fontaine, les deux
conjoints sont riches.

Les personnes invites  la crmonie, arrivaient  la suite les unes
des autres, de sorte que lorsque les poux et leur amis arrivrent 
leur tour, l'glise tait dj remplie. Le vieux chevalier de
Saint-Louis que nous avons vu dj chez madame de Villerbanne, donnait
la main  Lucie.

La physionomie de Salvador tait resplendissante d'orgueil; il adressa
au vicomte de Lussan, en passant devant lui, un lger signe de tte
protecteur, qui pouvait se traduire ainsi: Vous voyez, mon cher ami, que
je sais surmonter tous les obstacles, et que ce que je veux je
l'obtiens.

--Ouais! se dit le vicomte, est-ce que par hasard mon excellent ami
oublierait dj que c'est presque  moi qu'il doit ce qu'il obtient
aujourd'hui! Il faudra voir, morbleu! il faudra voir...

Lucie n'tait pas triste; et cependant une certaine apprhension pouvait
se lire sur sa jolie figure. Mais, lorsqu'elle jetait ses regards sur
son mari, elle croyait lire tant d'amour dans ses yeux, que les lgers
nuages qui couvraient son front se dissipaient aussitt.

Nous ne rapporterons pas tous les dtails de la crmonie qui consacra
devant Dieu une union dj contracte devant les hommes. Nos lecteurs
savent ce qu'est une messe de mariage; nous leur dirons seulement que,
comme le marquis de Pourrires avait remis une somme assez considrable
 la fabrique, l'glise avait revtu pour lui ses plus beaux atours;
elle avait tal au grand jour tous les trsors de la sacristie: les
carreaux de velours  franges d'or, le pole de satin  franges
d'argent, les chandeliers les plus lourds et les mieux cisels; elle
avait par ses chantres de leurs plus belles chapes, son suisse de son
uniforme le plus resplendissant, dbarbouill ses enfants de choeur et
convi le meilleur de ses organistes.

Aprs la crmonie, les amis de Lucie et du marquis de Pourrires, parmi
lesquels on pouvait remarquer une foule de personnages distingus,
vinrent adresser leurs flicitations aux jeunes poux et les prier
d'agrer les voeux qu'ils faisaient pour leur bonheur, voeux striles,
hlas! et qui ne devaient pas tre exaucs.

Salvador se conformant  la mode anglaise, adopte maintenant par
presque tous les gens de bonne compagnie, avait manifest  sa femme le
dsir d'aller aussitt aprs son mariage, passer la belle saison dans
ses terres. Lucie n'avait pas cru devoir s'opposer  ce dsir qu'elle
avait trouv tout naturel; de sorte qu'il avait t convenu qu'aussitt
aprs la crmonie religieuse, on partirait pour le chteau de
Pourrires, o on passerait la lune de miel.

La crmonie religieuse tait termine et les nouveaux poux allaient
bientt sortir de la sacristie, lorsqu'une femme d'une beaut
remarquable, mais affreusement ple et plus que pauvrement vtue, entra
dans l'glise; elle se plaa au premier rang, en ayant soin de se tenir
parmi les personnes qui attendaient, ranges en haie, le long des deux
cts de la nef, la sortie des nouveaux poux qu'elles voulaient voir
monter en voiture. Lorsque Salvador, qui donnait la main  Lucie, passa
triomphalement prs d'elle; elle poussa un lger cri qui lui fit tourner
la tte de son ct, de sorte que ses regards, qui brillaient d'un feu
sombre, rencontrrent les siens.

Les traits du marquis, lorsqu'il et vu cette femme, se couvrirent d'une
mortelle pleur, et vraiment il y avait bien de quoi; elle lui
apparaissait comme le spectre de Banco au _Festin de Macbeth_; et son
trouble fut si vident que Lucie le remarqua et lui demanda ce qu'il
avait? il attribua son trouble et sa pleur  une indisposition subite
cause par l'motion et la chaleur, et que le grand air suffirait pour
dissiper; et il se hta de regagner sa voiture rpondant  peine aux
compliments et aux flicitations des nombreux amis qui se pressaient
autour de lui; seulement, lorsque le vicomte de Lussan s'approcha  son
tour, il lui dit quelques mots  voix basse.

Le vicomte de Lussan parut trs-tonn, il salua la comtesse et rentra
dans l'glise.

Il avait  peine fait quelques pas lorsqu'il fut abord par de Prval.

--Devinez qui je viens de rencontrer ici? lui dit son ami.

--Eh! le sais-je, rpondit le vicomte.

--Eh bien! je viens de me trouver face  face avec la belle Cleste
Comtois, Silvia, marquise de Roselly, comme vous voudrez l'appeler. Oh!
je l'ai bien reconnue, malgr l'extrme pleur qui couvre son visage et
qui semble annoncer qu'elle vient de supporter une longue maladie, et
les pauvres vtements dont elle est couverte.

--O est-elle? dit le vicomte, il faut que je lui parle, il le faut
absolument.

--Ma foi, mon cher ami, je ne puis vous satisfaire, je me suis sauv
aussitt que je l'ai vue. Je me suis imagin qu'elle n'tait ici que
pour jouer un mauvais tour  quelqu'un comme ce quelqu'un pourrait tre
moi aussi bien qu'un autre, ma foi!... Je puis cependant vous assurer
qu'elle est encore dans l'glise.

Le vicomte de Lussan, outr de la poltronnerie de son ami de Prval, le
quitta sans lui rpondre, et se mit  explorer l'glise en tous sens.
L'glise de Notre-Dame de Lorette n'est pas bien grande, et l'oeil peut
sans peine en embrasser toutes les parties; il n'eut donc pas beaucoup
de peine  trouver celle qu'il cherchait.

--Comme je ne me souciais pas de m'exposer  rencontrer quelqu'un dans
ce misrable quipage, lui dit Silvia, je suis reste dans ce coin o je
savais bien que vous finiriez par me dcouvrir.

--Mais par quel fcheux hasard, madame la marquise, vous trouvez-vous en
un si pitoyable tat, et qu'tes-vous devenue depuis plus d'une anne?

--Oh! c'est toute une histoire qu'il serait beaucoup trop long pour vous
raconter ici; il vous a sans doute pri de vous occuper un peu de moi.

--Sans nul doute; ah! que n'tes-vous venue quelques jours plus tt...

--Je suis venue aussitt que je l'ai pu: ainsi le marquis de Pourrires
est mari?

--Il vous croyait morte, madame la marquise.

--Et il tait impatient de se consoler; c'est trs-bien, c'est trs-bien
en vrit, la femme qu'il vient d'pouser est vritablement fort jolie?

--Eh! madame, si vous aviez t l, il est probable qu'il aurait refus
Vnus en personne.

--Le croyez-vous?

--J'en suis persuad; mais vous connaissez le vieux proverbe: les
absents ont tort.

--Le proverbe dit vrai, mais les absents reviennent quelquefois et alors
ils ont raison.

--Je ne vous comprends pas, mais je suis  vos ordres, venez-vous?

--Nous attendrons si vous voulez bien le permettre, quelques instants,
je vois encore dans l'glise beaucoup de personnes que je connais.

Le ton sec et tranchant de Silvia avait lgrement indispos le vicomte
de Lussan; cependant il lui obit et resta prs d'elle, bravant les
regards des curieux qui ne pouvaient concevoir qu'un aussi lgant
personnage se tint ainsi en public avec une femme si misrablement
vtue, il subissait sans s'en douter l'influence que cette singulire
femme exerait sur tous ceux qui la connaissaient, cependant il ne lui
parlait pas.

--Vous ne me dites rien, M. le vicomte, dit Silvia aprs quelques
instants d'un silence qui paraissait l'ennuyer infiniment.

--Je n'ai rien  vous dire, madame, rpondit le vicomte, si ce n'est que
maintenant l'glise est presque dserte et que nous ferions bien de
profiter de ce moment pour nous retirer.

--Partons donc, M. le vicomte, je suis prte  vous suivre.

Silvia passa son bras sous celui du vicomte qui rougit jusqu'aux yeux,
mais qui n'osa la refuser. Puis il la fit monter dans son cabriolet, se
plaa  ct d'elle et fouetta vigoureusement son cheval, impatient
d'chapper aux regards des quelques curieux retardataires rassembls 
l'entre de l'glise.

Nous profiterons du temps que doivent passer  Florence Servigny, Laure
et sir Lambton, et  Pourrires, Salvador et Lucie,  laquelle,  notre
regret, il ne nous est plus permis de donner le nom de comtesse de
Neuville, pour apprendre  nos lecteurs les vnements qui avaient
prcd les deux unions qu'ils viennent de voir se conclure.

Servigny aprs avoir quitt l'abb Reuzet, rentra  l'htel de sir
Lambton beaucoup plus calme qu'il ne l'tait lorsqu'il en tait sorti,
la rsolution qu'il venait de prendre avait mis fin  la cruelle
perplexit  laquelle il tait en proie, et comme, ainsi qu'il a t
facile de s'en apercevoir par le rcit des vnements qui prcdent, il
tait dou d'une force de caractre remarquable, il en attendait le
rsultat avec calme, bien dtermin du reste  l'accepter quel qu'il
ft.

Le lendemain matin aprs le djeuner, sir Lambton, ainsi qu'il s'y
attendait, le pria de le suivre dans son cabinet, et lorsqu'ils y furent
seuls, il lui demanda une rponse  la proposition qu'il lui avait faite
la veille.

--Vous avez d penser, mon gnreux protecteur, lui rpondit Servigny,
aprs s'tre recueilli quelques instants, que si je n'avais pas accept
de suite, et avec le plus vif empressement, une proposition aussi
honorable que celle que vous avez bien voulu me faire, mon hsitation
tait provoque par de bien puissants motifs; car je n'ai pas cherch 
vous dissimuler que j'aimais votre nice de toutes les puissances de mon
me, et je crois vous avoir donn assez de preuves de l'attachement que
je vous ai vou, pour que vous ne puissiez douter du prix infini que je
dois mettre  votre alliance.

--Mais ces motifs, mon cher Fval, vous devez, si vous avez en moi
quelque confiance, me les faire connatre.

--Je le sais, sir Lambton, mais j'ai pens que vous voudriez bien
m'pargner la triste ncessit de vous faire des aveux qui vont
peut-tre me faire perdre, sinon votre amiti, du moins votre estime. Un
vnrable ecclsiastique attach  l'glise Saint-Roch, M. l'abb
Reuzet, connat tous les secrets de ma vie, allez le trouver, mon digne
protecteur, il vous dira tout ce que je regrette de ne pas avoir la
force de vous dire moi-mme, et si, ce que je n'ose esprer, aprs
l'avoir cout vous daignez seulement me conserver auprs de vous, je
m'estimerai encore trop heureux.

--Je vais aller voir cet ecclsiastique, rpondit sir Lambton, que l'air
profondment mu de Servigny avait touch autant qu'il est possible de
l'tre, je ne sais ce qu'il va m'apprendre, peut-tre attachez-vous
beaucoup trop d'importance  un vnement en ralit insignifiant. Le
secret qu'il va me confier est-il donc de nature  empcher la
ralisation d'un projet auquel j'attache un prix infini? quoi qu'il en
soit, mon cher Fval, soyez persuad que je n'oublierai jamais les
services importants que vous m'avez rendus.

--Je le sais, sir Lambton, je le sais, dit Servigny, mais allez de suite
trouver l'abb Reuzet. Je suis maintenant impatient de vous savoir
instruit de tout ce qui me regarde.

Sir Lambton serra la main de Servigny sans lui rpondre, et sortit 
pied pour se rendre chez l'abb Reuzet, dont notre hros lui avait
indiqu la demeure.

L'abb Reuzet, ainsi qu'il l'avait promis la veille  Servigny,
attendait la visite du gentilhomme Anglais, qui fut introduit de suite
prs de lui.

Sir Lambton remarqua d'abord l'extrme simplicit et la grande propret
de l'ameublement du logement occup par l'abb Reuzet; cela le prvint
en sa faveur et le disposa  l'couter favorablement. Il se dit, que si
ce prtre qui possdait, il le savait, une fortune raisonnable 
laquelle il pouvait joindre les moluments attribus  ses fonctions et
le produit de plusieurs ouvrages remarquables dont il tait l'auteur,
savait se contenter d'un intrieur aussi modeste; c'est qu'il trouvait
plus de plaisir  rpandre des bienfaits sur ceux de ses semblables qui,
lorsqu'ils souffraient, venaient s'adresser  lui, qu' s'entourer des
mille recherches du luxe et du confortable.

L'abb Reuzet congdia Silvain qui avait introduit sir Lambton dans son
cabinet, et aprs avoir fait accepter un sige au bon gentilhomme il lui
parla ainsi:

--Je sais, monsieur, quel est le motif qui vous amne prs de moi; vous
dsirez connatre les raisons qui ont fait, en quelque sorte, refuser
par M. Paul Fval, une offre qui l'et combl de joie, s'il lui et t
permis de l'accepter. Ces motifs, monsieur, sont de telle nature, que ce
jeune homme, plutt que de vous les faire connatre, voulait vous fuir;
et cependant je dois me hter d'ajouter, pour ne pas vous laisser plus
longtemps sous le coup d'une impression fcheuse, que dans mon me et
conscience, mon ami, je suis fier de pouvoir donner ce titre  M. Paul
Fval, est en ralit plus malheureux que coupable.

--Continuez, M. l'abb, continuez, je vous en prie, s'cria sir Lambton.
Je suis plus heureux que vous ne pouvez vous l'imaginer, de vous
entendre parler ainsi. Je ne suis pas, ainsi que vous, revtu d'un
caractre qui m'oblige  l'indulgence; mais je crois que votre coeur et
le mien sont dignes de se comprendre!...

Et sir Lambton, avec une franchise toute britannique, saisit la main de
l'abb Reuzet qu'il serra avec force dans la sienne.

--La personne dont nous nous entretenons, continua l'abb, ne se nomme
pas Fval, son vritable nom est celui de Servigny; mais elle pouvait,
sans nuire  personne, prendre celui sous lequel vous l'avez connu
jusqu' ce jour, car ce nom de Fval, est celui de sa mre qui est morte
depuis longtemps.

Le nom de Servigny, sir Lambton, a t fltri devant les hommes; mais je
ne crains pas de le dire, il a, depuis longtemps, reconquis devant Dieu
sa puret primitive!...

L'abb Reuzet, aprs s'tre recueilli quelques instants, raconta  sir
Lambton, tous les vnements de la vie de Servigny, que nos lecteurs
connaissent dj.

Lorsqu'il et achev, sir Lambton, qui l'avait cout avec la plus
srieuse attention et sans l'interrompre une seule fois, lui serra de
nouveau la main, et lui dit d'une voix mue:

--Si les faits sont tels que vous venez de me les raconter, et je n'en
doute pas, puisque vous en tes le garant, Servigny est vritablement
plus malheureux que coupable. Il a cependant, un tort grave  mes yeux,
celui de ne pas m'avoir accord une confiance dont j'tais digne; mais
je lui pardonne bien volontiers, et ce que vous venez de m'apprendre ne
change rien  mes projets.

--C'est bien! monsieur! c'est bien, rpondit l'abb au bon gentilhomme,
je n'en attendais pas moins de votre noble caractre; mais je dois,
autant pour remplir compltement la mission dont je suis charg que
pour m'acquitter des devoirs que mon caractre m'impose, vous faire
quelques observations que vous voudrez bien, je l'espre, accueillir
avec indulgence.

--Parlez, M. l'abb, parlez, je suis prt  vous couter.

--Vous ne devez pas vous dissimuler, sir Lambton, la position de
Servigny; il n'est, aprs tout, qu'un vad du bagne de Toulon, que
l'vnement le plus insignifiant en apparence peut trahir, dont la
destine peut tre brise au premier moment. Irez-vous associer
l'existence de votre nice  une existence aussi prcaire? Et si telle
est, en effet, votre intention, ne croyez-vous pas qu'il est de votre
devoir de lui apprendre les vnements de la vie passe de celui que
vous lui destinez pour poux:

Sir Lambton, aprs avoir rflchi quelques instants, rpondit ainsi?...

--J'apprcie, M. l'abb, le motif qui vous engage  me faire ces
observations, auxquelles je vais tcher de vous rpondre: Servigny n'a
t conduit au bagne que par suite d'un vnement unique dans sa vie; il
est entr sans antcdents, et du reste, il est rest peu de temps; il
n'est donc pas connu des gens dont le mtier est de chercher ceux qui se
trouvent dans une position semblable  la sienne; vous me direz qu'il
peut tre reconnu par quelques-uns de ses compagnons d'infortune; mais
il n'est pas probable qu'il en rencontre dans le monde o nous allons
vivre. Je pourrais facilement, grce aux nombreuses influences que je
puis faire agir en sa faveur obtenir sa grce s'il survenait quelque
fcheuse aventure; mais jusque l, je crois que nous ferons bien de
rester dans la position o nous sommes, n'tes-vous pas de mon avis?

--Sans doute; si vos intentions sont toujours les mmes; il faut mieux
viter de fournir au monde, qui n'est pas comme vous exempt de prjugs,
l'occasion de juger des faits, que bien certainement, il n'apprcierait
pas  leur juste valeur.

--Je crois, comme vous, que ma nice doit savoir tout ce qui regarde
celui qui doit tre son poux; c'est vous, M. l'abb, que je charge de
l'instruire. Dites-lui que je verrais avec plaisir son union avec
Servigny, parce que je suis convaincu que ce jeune homme est
trs-capable de la rendre heureuse; mais que cependant je la laisse
entirement libre de ses volonts.

--Je verrai, aujourd'hui mme, mademoiselle de Beaumont, dit l'abb
Reuzet; et maintenant, monsieur, que vous savez  peu prs tout ce qui
concerne mon ami, je ne crains pas de vous le dire, je souhaite bien
vivement que votre nice ne s'oppose pas  l'union que vous projetez;
union qui, je l'espre, sera aussi heureuse que possible.

--Oui, monsieur l'abb, cette union sera heureuse; c'est parce que j'en
suis persuad, que je dsire qu'elle s'accomplisse.

La conversation, entre l'abb Reuzet et sir Lambton, se prolongea
longtemps encore. Ce dernier coutait avec intrt tout ce que lui
disait le digne prtre, qui de son ct, prouvait un vif plaisir 
prouver par des faits, que celui auquel il avait tendu la main au moment
o il tait abandonn de tout le monde, s'tait montr digne de ses
bienfaits, et que ce n'tait que grce  ses vertus et  son courage,
qu'il tait parvenu  reconqurir sa place dans la socit.

--Oui, sir Lambton, disait-il au bon gentilhomme; oui, Servigny ou
plutt Paul Fval, car nous conserverons, si vous le voulez bien, ce
nom  notre ami, est tout  fait digne de ce que vous voulez faire pour
lui, et pour vous en donner une preuve nouvelle, je vais vous apprendre
un secret que sa modestie, sans doute, vous a toujours cach. Vous avez,
depuis qu'il est attach  votre personne, gnreusement rmunr les
services qu'il a pu vous rendre. Eh bien! savez-vous  quoi il a employ
la plus grande partie des magnifiques appointements que vous lui
accordez?

Sir Lambton ayant fait un signe ngatif, l'abb Reuzet ouvrit un des
tiroirs du bureau devant lequel il tait plac pour y prendre un paquet
de lettres, il en tira quelques-unes qu'il remit  sir Lambton.

Ce ne fut pas sans prouver une bien vive motion, que le bon
gentilhomme en acheva la lecture.

--Bon jeune homme, dit-il; et quelquefois je me suis demand, ne le
voyant prendre part  aucune de ces spculations qui se prsentent si
souvent dans les contres que nous habitons, et grces auxquelles tant
de gens parviennent  s'enrichir en peu de temps, ce qu'il pouvait faire
de son argent.

--Oui, sir Lambton, voil ce que faisait, ce que fait encore votre
protg. Quels que soient les motifs qui puissent me servir d'excuse,
me disait-il dans la premire des lettres que vous venez de lire, je ne
puis accuser les hommes de m'avoir injustement condamn, je dois donc,
autant pour tre  mme de leur prouver, le cas chant, que je ne suis
pas tout  fait indigne d'indulgence, que pour remercier Dieu de la
bienveillante protection qu'il a bien voulu m'accorder, consacrer  de
bonnes oeuvres, la plus grande partie de ce que je possde. Qui sait ce
que je serais devenu,  quelles fcheuses extrmits le dsespoir et la
misre m'auraient pouss, si vous ne m'aviez tendu une main secourable,
fourni les moyens de passer dans l'Inde et si, plus tard, je n'avais pas
rencontr le gnreux sir Lambton! Employez-donc, mon digne ami, la
somme que je vous envoie et toutes celles que par la suite j'espre
pouvoir vous faire parvenir,  secourir des infortunes analogues  la
mienne; ce que vous avez fait pour moi, m'est un sr garant que vous
comprendrez mes intentions, que je n'ai pas besoin de vous expliquer
davantage.

--Je me suis, je le crois, continua l'abb Reuzet, dignement acquitt de
la mission dont mon ami a bien voulu me charger. Je n'ai pas toujours
attendu pour le servir, que les infortuns, qu'il voulait secourir,
s'adressassent  moi; souvent je les ai cherchs, et aujourd'hui s'il ne
possde par les biens de ce monde, il est riche de ses bonnes actions
dont, quoi qu'il arrive, Dieu lui tiendra compte. Grce  lui, des
infortuns que la misre avait pousss au dsespoir, se sont arrts sur
la route qui les conduisait  leur perte; des larmes amres, que
l'injustice ou l'erreur des hommes faisaient couler, ont t sches.
Ah! sir Lambton, malgr les observations que je vous faisais il n'y a
qu'un instant, vous n'avez pas cru devoir renoncer  vos projets; c'est
Dieu, sans doute, qui, touch des prires qui lui sont journellement
adresses par tant d'infortuns, en faveur d'un bienfaiteur inconnu,
vous a affermi dans votre rsolution.

--Je veux, monsieur l'abb Reuzet, m'associer aux bonnes oeuvres de notre
ami; c'est vous dire qu'il sera toujours de ma famille.

Sir Lambton se leva; et aprs avoir recommand  l'abb Reuzet de voir
sa nice ce jour mme, ainsi du reste que cela avait t convenu, il
prit cong du digne prtre qu'il considrait dj comme un ami, bien
qu'il ne le connt que depuis quelques instants; mais avant de le
quitter, il remarqua Silvain qui marchait devant lui afin de lui ouvrir
la porte. C'est sans doute, dit-il  l'abb Reuzet, le bon serviteur
dont vous venez de me parler, et auquel notre ami Fval a fait une si
furieuse peur lorsqu'il se prsenta chez vous en si pitoyable tat.
L'abb ayant fait un signe affirmatif: Permettez-moi, ajouta-t-il, de
lui offrir une gratification que sans doute il voudra bien accepter.
Et, sans attendre une rponse, sir Lambton glissa, dans la main du bon
domestique, plusieurs pices d'or en lui disant d'aller boire  sa
sant.

L'abb Reuzet, fidle  la promesse qu'il avait faite  sir Lambton, se
prsenta, dans l'aprs-dne de ce mme jour,  l'htel du riche
gentilhomme Anglais, et fit demander mademoiselle Laure de Beaumont,
qu'il voulait, disait-il, entretenir en particulier. La jeune fille
tait seule avec son oncle lorsqu'on lui annona cette visite.

--Je ne connais pas cet ecclsiastique, lui dit-elle, et je ne sais si
je dois?...

--Je crois que tu peux recevoir ce digne prtre, lui rpondit sir
Lambton; je vais, du reste, vous laisser le champ libre, j'ai quelques
lettres  crire. Si aprs l'entretien que tu vas avoir avec monsieur
l'abb Reuzet, tu veux me parler, tu me trouveras dans mon cabinet.

Sir Lambton quitta le salon et quelques minutes aprs l'abb y entra.

Nous ne rapporterons pas l'entretien de Laure de Beaumont et de l'abb
Reuzet, qui fut  peu prs semblable  celui qui avait eu lieu quelques
heures auparavant chez le digne serviteur de Dieu dont nos lecteurs
doivent apprcier le noble caractre.

L'abb Reuzet raconta  la jeune fille tout ce qu'il avait racont  sir
Lambton, il lui cacha cependant le motif qui avait fait commettre 
Servigny la faute si svrement punie, il crut qu'il tait au moins
inutile d'apprendre  cette jeune fille que le coeur de celui qui
peut-tre serait son poux, avait jadis battu pour une autre femme;
personne, nous le croyons, ne songera  blmer le bon abb de cette
petite restriction qu'il ne se permettait du reste que dans une
excellente intention, et parce qu'il savait, quelque peu expert qu'il
ft en ces matires, que les femmes, lorsqu'elles aiment, sont jalouses,
mme du pass de celui auquel elles ont donn leur coeur.

--Monsieur l'abb, dit Laure lorsque le prtre eut achev la confidence
qu'il tait venu lui faire, je dois rapporter  mon oncle tout ce que
vous venez de me dire.

Et sans attendre une rponse, elle sortit du salon pour aller retrouver
sir Lambton, qui, ainsi qu'il le lui avait promis, l'attendait dans son
cabinet.

Elle se jeta dans les bras de son oncle, et ses larmes, qu'elle avait
contenues  grand'peine tant qu'avait dur le rcit qu'elle venait
d'entendre, se frayrent un passage et coulrent avec abondance.

--Calme-toi, lui dit sir Lambton, calme-toi chre enfant, je ne veux
pas, sois en convaincue, te contraindre  pouser mon protg.

L'abb Reuzet, afin de laisser  la jeune fille son libre arbitre, ne
lui avait pas dit que la dmarche qu'il faisait prs d'elle tait
autorise par sir Lambton.

Laure laissa tomber sur son oncle des regards tonns, et un sourire
semblable  ces rayons de soleil qui brillent quelquefois au milieu de
l'orage, vint clairer sa physionomie.

--Mais mon oncle, rpondit-elle, je ne pleurais que parce que je croyais
qu'aprs ce que je venais d'apprendre, mon mariage avec monsieur Paul
Fval tait devenu impossible.

--Dieu soit lou, il n'en est rien, s'cria sir Lambton qui embrassa sa
nice avec effusion, Servigny, malgr les malheurs de sa vie, est digne
de moi, digne de toi; tu l'pouseras puisque tu ne crains pas d'associer
ta vie  la sienne, et si Dieu est juste, nous serons tous heureux, car
nous aurons tous fait notre devoir. Essuie tes yeux maintenant, et
allons retrouver au salon le bon abb Reuzet que tu as, je crois, quitt
bien brusquement.

Tandis que Laure tait dans le cabinet de son oncle, Servigny, absent
depuis le matin, tait entr dans le salon; en y trouvant son ami, il
avait de suite devin qu'en ce moment on s'occupait de sa destine.
L'air soucieux du bon abb, quelque peu tonn de la brusque disparition
de Laure, ne lui prsageait rien de bon.

--Eh bien? dit-il  son ami.

--Ils savent tout, rpondit l'abb Reuzet, sir Lambton a accueilli,
aussi bien qu'il tait possible de l'esprer, la confidence que je lui
ai faite...

--Et Laure, s'cria Servigny, vous ne me parlez pas de Laure?...

--Mon ami, rassemblez tout votre courage, je crois, sans cependant en
tre sr, que vous allez en avoir besoin.

Une affreuse pleur couvrit tout  coup le visage de Servigny, cependant
il rpondit d'une voix calme:

--Cela devait tre, elle devait me repousser. Oh! je souhaite que celui
qui sera son poux la rende aussi heureuse que j'aurais pu le faire.

L'entre dans le salon de sir Lambton et de sa nice, l'empcha d'en
dire davantage; le gentilhomme alla vers lui et lui prit la main.

--Je sais tout, lui dit-il..... Servigny, embrassez votre femme, ma
nice veut bien vous accorder sa main.

Servigny croyait rver, il fallut, pour qu'il se dtermint  embrasser
les joues fraches et roses de celle qu'il aimait, que sir Lambton le
pousst vers elle.

Il voulut ensuite se jeter aux genoux de son gnreux protecteur et de
la jeune fille, qu' partir de ce moment il pouvait considrer comme sa
fiance; mais sir Lambton ne lui en laissa pas le temps:

--Sur mon coeur! sur mon coeur, lui dit-il.

Et comme Servigny ouvrait la bouche pour lui tmoigner sa
reconnaissance:

--Le pass est un songe que nous devons tous oublier, continua-t-il, et
le parti le plus sage que nous puissions prendre pour qu'il en soit
ainsi, c'est de ne jamais en parler, entendez-vous, monsieur Paul Fval?

Sir Lambton, ainsi du reste que l'on a pu s'en apercevoir, aimait assez
que ses projets fussent excuts aussitt que conus; aussi ds le
lendemain du jour o se passrent les vnements que nous venons de
rapporter, il fallut que Servigny s'occupt de se procurer toutes les
pices sans lesquelles il ne pouvait se marier, ce qui ne lui fut pas
trs-difficile, malgr l'extrme rserve qu'en raison de sa position il
tait forc de s'imposer.

Des renseignements pris pralablement  Lagny par un homme adroit, et
sur la fidlit duquel il tait permis de compter, lui ayant appris que
le bruit de sa condamnation, qui du reste n'avait pas eu de
retentissement, malgr les circonstances assez singulires qui l'avaient
accompagne, n'tait pas venu jusqu' sa ville natale; il prit son
courage  deux mains et se transporta  Lagny, et aprs qu'il se fut
fait reconnatre, il obtint sans difficult toutes les pices qui lui
taient ncessaires, c'est--dire son acte de naissance, ceux de ses
pre et mre, etc., etc.

Ds que Servigny se fut procur ces diverses pices, sir Lambton,
Servigny et Laure allrent ....., o ils devaient rester jusqu' la
conclusion du mariage.

Sir Lambton avait voulu que le mariage se ft  la campagne, afin
d'viter les commentaires de la socit parisienne, promptement,
secrtement, sans prvenir personne, et ce n'avait t qu' force
d'instances que Laure avait obtenu la permission de prvenir son amie,
qui lui rpondit qu'elle faisait les voeux les plus ardents pour son
bonheur, et qu'elle esprait, de son ct, lui apprendre sous peu de
temps une nouvelle qui l'tonnerait beaucoup.

Laure se doutait bien de ce que serait la nouvelle que son amie comptait
lui apprendre plus tard; elle avait plusieurs fois rencontr chez elle
le marquis de Pourrires, et dj l'on disait dans le monde que la
comtesse de Neuville attendait avec une certaine impatience la fin de
l'anne consacre. Presse qu'elle tait de serrer de nouveau les liens
de l'hymne, cela du reste n'tonnait personne, on trouvait tout
naturel que Lucie, marie fort jeune  un homme beaucoup plus g
qu'elle, et auquel elle n'avait pu par consquent accorder qu'une
affection en quelque sorte filiale, poust, puisque le sort avait voulu
qu'elle redevnt libre, un homme qu'elle pourrait aimer d'amour, et qui,
du reste, paraissait  tout le monde tout  fait digne de la possder.

Laure tait la seule qui ne partaget pas l'avis de tout le monde; elle
n'avait pu vaincre l'antipathie que lui inspirait le marquis de
Pourrires; c'tait en vain qu'elle se disait que cet homme, trs-joli
cavalier du reste, possdait, en ralit, toutes les qualits qui
pouvaient assurer le bonheur de la femme qui le choisissait pour poux;
elle ne voyait pas, sans prouver un vif sentiment de peine, son amie
dtermine  lui accorder sa main; elle tait gne, contrainte,
lorsqu'elle se trouvait prs de lui, aussi n'allait-elle chez Lucie que
beaucoup moins souvent qu'elle ne l'aurait fait si elle n'avait pas eu
la crainte de l'y rencontrer.

Aucuns vnements qui mritent la peine d'tre rapports ne prcdrent
le mariage de Laure et de Servigny, qui, ainsi que nous l'avons vu, fut
clbr ....., et consacr par le bon abb Reuzet, qui avait voulu
donner aux jeunes poux cette preuve de la vive amiti qu'il leur
portait. Personne n'avait t invit  assister  la crmonie
religieuse, on s'tait born  envoyer la veille des lettres de faire
part.

Trois mois plus tard, celui de Lucie de Neuville et du marquis de
Pourrires fut, ainsi que nous le savons dj, clbr avec pompe 
l'glise Notre-Dame de Lorette. Toute l'lite de la socit parisienne
avait t convie  cette crmonie. Lucie, qui regrettait beaucoup que
son amie, en ce moment  Florence, ne ft pas prs d'elle  cet instant
solennel, fut conduite  l'autel par le vieux chevalier de Saint-Louis,
que nous avons rencontr chez la marquise de Villerbanne; ce digne
homme, qui pendant l'migration avait t l'ami intime du vieux marquis
de Pourrires, voyait avec plaisir son fils pouser une femme 
laquelle, parce qu'il savait apprcier les brillantes qualits de son
coeur et de son esprit, il avait vou une affection vraiment paternelle.




III.--Un coup d'oeil en arrire.


--O me conduisez-vous, dit Silvia lorsque le cheval eut fait quelques
pas.

--Oh! parbleu, chez moi, rpondit le vicomte de Lussan, o vous resterez
jusqu' ce que je vous aie trouv un logement convenable.

Silvia ne rpondit pas de suite, ce ne fut qu'aprs avoir rflchi
quelques instants, qu'elle dit au vicomte qu'elle prfrait tre mene
dans un htel garni.

--Mais vous ne pouvez vous prsenter nulle part faite comme vous l'tes
en ce moment, s'cria de Lussan.

--Je le sais bien, dit Silvia, mais il y a moyen de s'arranger; vous
allez d'abord me conduire dans un htel garni modeste, o vous arrterez
et payerez pour moi une petite chambre, un cabinet mme, cela sera plus
conforme  l'tat prsent de ma toilette, vous irez ensuite m'acheter
tout ce qui m'est ncessaire et lorsque je serai convenablement vtue,
vous me conduirez soit  l'htel de Londres, soit  celui des Princes,
o je resterai jusqu' ce que ma maison soit remonte.

Le vicomte de Lussan se conforma aux dsirs de Silvia; et comme  Paris
il est facile de se procurer tout ce qu'on dsire lorsque l'on ne mnage
pas l'argent, quelques jours aprs, la marquise de Roselly, compltement
quipe, tait installe dans un des plus luxueux appartements de
l'htel des Princes et recevait les hommages des princes russes, des
lords anglais et des barons allemands, locataires ordinaires de cet
htel.

Le lendemain matin, le vicomte de Lussan vint rendre visite  la
marquise de Roselly, Silvia pria l'ami de Salvador de djeuner avec
elle, mais elle eut l'air de ne pas comprendre les questions dtournes
du vicomte de Lussan qui, nous devons le dire, aurait t bien aise de
savoir ce qui lui tait arriv depuis sa disparition et qui cependant
fut forc de se retirer aussi ignorant qu'il l'tait lorsqu'il tait
venu.

Quelques lignes nous suffiront pour apprendre  nos lecteurs ce qui
tait arriv  Silvia du moment o elle fut frappe par Beppo sur le
pont au Change, jusqu' celui o nous sommes arrivs.

La blessure qui lui avait t faite, tait excessivement grave, et aprs
l'avoir examine, les mdecins entre les mains desquels elle fut d'abord
remise, dclarrent qu'elle tait mortelle et que rien ne pouvait la
sauver; mais le docteur Matho chef du service dans lequel elle avait
t place, et qui l'examina  son tour le lendemain matin, ne fut pas
de cet avis, et ne craignit pas d'assurer qu'il tait encore possible de
la gurir; il prescrivit en consquence tout ce que suivant lui il y
avait  faire, et comme tous ceux qui taient placs sous ses ordres
respectaient autant sa science que son caractre, ses prescriptions
furent si ponctuellement excutes, qu'au bout de quelques jours l'tat
de la malade s'tait sensiblement amlior et qu'enfin il fut notoire
pour tout le monde qu'elle ne perdrait pas la vie.

Mais si Silvia ne devait pas perdre la vie, elle tait menace de
conserver jusqu' la fin de ses jours une infirmit qui devait la lui
rendre bien cruelle. La frayeur qu'elle avait prouve au moment o elle
avait rencontr Beppo, les souffrances qu'elle venait de supporter, la
cruelle incertitude dans laquelle elle se trouvait plonge, toutes ces
causes runies avaient si fortement agi sur son systme nerveux,
tellement branl son organisme qu'elle avait perdu l'usage de la
parole.

De semblables phnomnes, quelque extraordinaires qu'ils puissent
paratre, sont beaucoup moins rares qu'on ne le pense gnralement dans
des cas pareils, et malheureusement la science est encore force de se
borner  les constater, impuissante qu'elle est  y apporter quelque
remde; on a seulement remarqu que des causes ayant quelque analogie
avec celles qui les avaient fait natre, pouvaient les faire
disparatre.

Silvia avait donc perdu l'usage de la parole, et les mdecins qu'elle ne
pouvait interroger que par signes, et que sa merveilleuse beaut
intressait vivement, ne pouvaient que l'engager  se rsigner.

Elle avait t pendant prs de trois mois entre la vie et la mort, dans
un tat complet de prostration, en un mot tout  fait hors d'tat de
rpondre aux nombreuses questions qu'on lui avait adresses. Voyant
qu'il tait impossible de lui arracher des renseignements de nature 
mettre sur les traces de son assassin, qui, jusqu' ce moment avait su
chapper  toutes les recherches; la police, force d'obir  la
mdecine, avait consenti d'abord  la laisser en repos; mais lorsqu'elle
fut convalescente, elle revint s'installer  son chevet et recommena
ses interrogations.

La mdecine avait prvenu la police que celle qu'elle voulait interroger
tait muette; mais cela ne dcouragea pas la noble dame, qui demanda 
Silvia si elle savait crire.

Celle-ci qui s'tait trac une rgle de conduite dont elle ne voulait
pas se dpartir, rpondit par signes qu'elle ne comprenait pas.

--Vous ne comprenez pas le franais? lui dit l'espce de magistrat
charg de l'interroger, de quel pays tes-vous?

Silvia regarda celui qui parlait ainsi, puis elle lui tourna le dos.

Elle regretta beaucoup en ce moment de ne pouvoir dire  ce brave homme
qu'elle le priait de faire venir un interprte, attendu qu'elle tait
muette et qu'elle ne comprenait que l'italien, ce que probablement il
aurait fait sans y entendre malice.

L'irrvrence de Silvia le choqua, bien qu'il ne st  quoi l'attribuer.
Cependant aprs s'tre gratt le front pendant quelques minutes, il se
dit que c'tait peut-tre parce qu'elle ne comprenait point le franais
qu'elle ne lui rpondait pas, et comme il tait le plus fort polyglotte
de la rue de Jrusalem, il lui adressa la parole en allemand.

Silvia ne fit pas le plus lger mouvement.

En anglais.

En espagnol.

En patois flamand.

Mme silence.

Le pauvre homme tait au bout de son rouleau, il se rappela heureusement
quelques mots italiens, qu'il se hta de prononcer.

Silvia se retourna et lui fit entendre par signes qu'elle comprenait
parfaitement.

--Elle parle italien! s'cria le brave homme enthousiasm, elle parle
italien! J'tais bien sr que nous finirions par nous comprendre,
continua-t-il en s'adressant  ceux qui entouraient le lit de la malade.

--Vous voulez dire, lui fit observer un de ses estafiers, qu'elle
comprend l'italien? Vous n'avez sans doute pas oubli qu'elle est
muette?

--C'est vrai, elle est muette, je l'avais oubli. Mais c'est gal, il y
a encore moyen de s'entendre. Savez-vous crire? dit-il  Silvia.

La malade fit un signe ngatif.

--Elle ne sait pas crire; c'est dsagrable. Connaissez-vous l'homme
qui vous a frapp?

Nouveau signe ngatif.

--Ah!...

--Si signora Italiana?

Signe affirmatif.

--Di Roma?

Signe ngatif.

--Di Firenze?

Signe ngatif.

--Di Livorno?

Signe affirmatif.

--Savez-vous lire?

Signe ngatif.

--Elle ne sait ni lire ni crire, et elle est muette! s'crie le
magistrat d'un air  la fois dsespr et dcourag, nous ne pourrons
jamais savoir ni son nom, ni ce qu'elle tait venue faire en France, ni
pourquoi elle tait vtue d'un costume d'homme... C'est  en perdre la
tte!

Le magistrat aurait peut-tre prolong plus longtemps cet interrogatoire
qui ne lui apprenait rien de ce qu'il voulait savoir; mais le mdecin
lui ayant fait observer que la malade paraissait trs-fatigue, il
voulut bien se retirer.

Des scnes  peu prs semblables  celle que nous venons de rapporter se
renouvelrent  divers intervalles. Silvia continua d'affirmer qu'elle
tait de Livourne, qu'elle ne connaissait pas l'homme qui l'avait
frappe. Ce furent du reste les seules choses qu'il fut possible de lui
arracher  toutes les demandes conjecturales qu'on lui adressait sur les
causes de son voyage en France et de son dguisement en homme; elle se
bornait  rpondre par des signes ngatifs, qui dsespraient ses
interrogateurs.

Les motifs qui la faisaient agir ne sont pas difficiles  deviner.

Elle aurait bien voulu pouvoir se venger de Beppo; mais pouvait-elle
sans se compromettre elle-mme, dnoncer l'ex-pcheur? Ne devait-elle
pas craindre que cet homme, dont elle venait d'tre mise  mme
d'apprcier la sauvage nergie, une fois arrt, ne chercht 
l'entraner avec lui dans l'abme? ce qui lui serait facile, s'il se
dterminait  raconter aux magistrats ce qu'il savait de sa vie, et puis
une fois que dame justice, excessivement curieuse de sa nature, aurait
mis le nez dans ses affaires, il tait presque certain qu'elle
dcouvrirait une foule de choses qu'elle voulait absolument laisser
ignorer; ainsi, on pouvait savoir que la noble marquise de Roselly,
ex-premire chanteuse du grand thtre de Marseille, n'tait autre que
Dsire-Cleste Comtois, leve sous un faux nom,  l'institution de la
Lgion d'honneur; alors il faudrait dire adieu (et c'tait le moindre
des malheurs qu'elle devait craindre),  la position qu'elle avait
occupe dans le monde et qu'elle esprait bien reconqurir. On pouvait
savoir qu'elle avait beaucoup connu  Marseille le juif Josu, si
misrablement assassin  Paris, et de conjectures en conjectures,
d'investigations en investigations, dcouvrir que c'tait en sortant de
chez elle qu'il avait t assassin; et de cette dcouverte,  celle de
la vrit, il n'y avait pas loin; tandis qu'avec le systme qu'elle
avait adopt, elle n'avait absolument rien  craindre. Lorsque aprs
l'avoir bien interroge, on serait enfin convaincu qu'il tait
impossible de percer le voile dont le hasard et non sa volont
paraissait vouloir envelopper sa destine, comme en dfinitive on
n'avait rien  lui reprocher, comme on ne pouvait lui faire un crime du
coup de poignard qu'elle avait reu, il tait probable qu'on la
laisserait libre de porter ses pas o elle le dsirerait. Il ne
s'agissait donc que de prendre patience, et Silvia tait une de ces
cratures qui, bien persuades que le temps est un grand matre, savent
se dire  propos: que tout vient  point  qui sait attendre et qui
agissent en consquence.

Ce que nous venons de dire, nous dispense d'expliquer  nos lecteurs les
raisons  peu prs semblables qui l'empchrent d'crire  Salvador ce
qui lui tait arriv.

Lorsque Silvia fut tout  fait rtablie, l'autorit, qui n'avait pas
encore perdu l'espoir d'en obtenir quelques curieuses rvlations, la
fit enlever de l'hospice o elle avait t consigne et transporter
dans une prison. Comme elle avait compris que le meilleur moyen,
d'intresser  elle ceux de qui dpendait son sort, tait de se
soumettre sans murmurer  toutes leurs volonts; elle se borna,
lorsqu'on lui annona cette nouvelle,  croiser ses mains sur sa
poitrine et  lever les yeux vers le ciel, en signe de rsignation.

Pendant prs de cinq mois, qu'elle passa en prison avant d'tre rendue 
la libert, elle ne se dmentit pas un seul instant; elle travaillait
avec ardeur et sa douceur tait inaltrable. Enfin, elle manoeuvra si
bien, qu'elle intressa l'aumnier de la prison, qui fit d'actives
dmarches afin de lui faire rendre la libert.

Ces dmarches allaient tre couronnes de succs et Silvia attendait
chaque jour l'ordre de sa mise en libert, lorsqu'il lui arriva un
vnement heureux pour elle, bien qu'il prolonget sa captivit de
quelques jours et qu'il mit ses jours en danger.

Elle tait  la fois si belle et si douce; il y avait tant de
distinction dans ses manires, que le directeur de la prison n'avait pas
voulu qu'elle ft confondue avec les autres prisonnires. A cet effet,
il lui avait assign une cellule isole qui faisait partie d'un petit
btiment dans lequel on serrait le bois destin au chauffage de la
prison; elle tait chaque soir enferme dans cette cellule que l'on
ouvrait le matin afin de lui laisser la facult de se promener par toute
la maison, tant que durait la journe.

Silvia avait reu le matin la visite du bon ecclsiastique qui
s'intressait  elle, et elle s'tait endormie heureuse de savoir que
bientt elle serait mise en libert, lorsque vers le milieu de la nuit,
elle fut rveille par les cris de ses compagnes de captivit, et les
exclamations des employs de la prison qui couraient  travers les cours
et les corridors de la prison; une fume paisse remplissait sa cellule,
et  travers les barreaux de sa fentre, elle put voir les flammes
dvorer la partie du btiment o tait renferm le bois.

Encore quelques minutes, et ces flammes allaient l'atteindre, et
personne ne venait  son secours; les gardiens, occups  contenir les
prisonnires qu'ils avaient t forcs de faire sortir de leurs dortoirs
et qui poussaient des cris effroyables, bien qu'elles fussent  l'abri
de tout danger, paraissaient l'avoir tout  fait oublie. Sa frayeur fut
si vive, qu'une rvolution subite s'opra dans tout son tre et qu'elle
pt pousser des cris perants, suivis bientt de cette exclamation: Au
secours! au secours!...

Elle avait recouvr la parole!

Les cris de Silvia ne furent pas, heureusement pour elle, entendus des
employs de la prison, qui se trouvaient dans la cour; mais ils
attirrent l'attention d'un pompier, qui, debout, la hache  la main,
sur une solive embrase, travaillait avec ardeur  isoler l'incendie; ce
brave militaire, sans penser aux nombreux dangers qu'il allait
affronter, s'lance sur le toit du btiment dont faisait partie la
cellule habite par Silvia; les flammes, la fume, rien ne l'arrte, il
arrive prs de la cellule; Silvia, presque touffe par la fume, tait
tombe vanouie sur sa modeste couchette. Le brave pompier, qui voit
derrire lui l'incendie faire de rapides progrs, n'hsite pas: il
frappe  coups redoubls sur les barreaux qui garnissent la fentre de
la cellule; il en descelle un, puis deux; enfin, il parvient  entrer
dans la cellule de la malheureuse prisonnire, qu'il prend entre ses
bras, et malgr les flammes et la fume, qui ont redoubl d'intensit
pendant les quelques minutes qui viennent de s'couler, il reprend le
chemin qu'il vient de parcourir, et  l'aide d'une chelle que lui
tendent ses camarades, il arrive enfin dans la cour, o il dpose la
femme qu'il vient de sauver au moment o le toit du btiment incendi
s'affaisse et tombe.

Tout cela avait demand pour se passer, moins de temps qu'il ne nous en
a fallu pour le raconter. Le pompier avait dpos Silvia dans un coin
isol de la cour, et press de retourner o son devoir l'appelait, il
l'avait quitte sans plus s'occuper d'elle, de sorte qu'elle tait seule
lorsqu'elle reprit l'usage de ses sens.

Nous laissons  nos lecteurs le soin d'apprcier combien fut grande la
joie qu'elle prouva lorsqu'elle fut tout  fait revenue  elle! elle
venait d'chapper  un effroyable danger,  la mort la plus cruelle, et
elle avait recouvr l'usage de la parole!

Mais qu'allait-elle faire de cette prcieuse facult? devait-elle s'en
servir ou la cacher avec soin? Aprs avoir rflchi quelques instants,
elle prit ce dernier parti, et c'tait en effet le plus sage; on avait
perdu l'espoir d'en obtenir quelque chose, puisque l'on tait presque
dcid  lui rendre la libert, et quelque confiance qu'elle et dans la
finesse de son esprit, elle n'tait pas bien certaine de rpondre d'une
manire satisfaisante aux nouvelles questions qu'on ne manquerait pas de
lui adresser, si l'on venait  apprendre qu'elle n'tait plus muette.

Mais, tout  coup, elle se rappela qu'avant de tomber vanouie sur le
lit, elle avait pouss des cris perants et demand du secours; ou ces
cris avaient t entendus, puisque l'on tait venu l'arracher  la mort
ou elle ne devait sa dlivrance qu'au hasard, qui avait rappel  l'un
des employs de la prison qu'il y avait dans une cellule isole une
malheureuse prisonnire qu'il ne fallait pas laisser prir. Dans le
premier cas, elle devait parler avant mme que l'on songet 
l'interroger, afin de ne point laisser souponner qu'elle avait intrt
 cacher quelque chose; dans le second, son intrt bien entendu,
exigeait qu'elle continut de garder le silence, sa perplexit tait
grande, et elle ne savait  quoi se rsoudre; mais le hasard vint  son
secours.

Les pompiers, aids des employs de la prison, taient enfin parvenus 
se rendre matres du feu, qu'ils avaient compltement isol, et ils se
disposaient  faire jouer les pompes afin d'teindre le foyer de
l'incendie. Le pompier qui avait sauv Silvia vint par hasard dans le
coin isol de la cour o il l'avait dpose, et dont elle n'avait pas
song  bouger,  la ple lueur de l'incendie, il remarqua l'extrme
beaut de la femme qui lui devait la vie.

Il fut intrieurement flatt d'avoir sauv une aussi belle crature, et
il s'arrta prs d'elle.

--Vous devez, lui dit-il, une fameuse chandelle au bon Dieu, qui a bien
voulu permettre  vos cris d'arriver jusqu' moi; si je ne m'tais pas
trouv par hasard  quelques pas de la fentre de votre donjon, 
l'heure qu'il est, vous ne seriez plus de ce monde; car, du diable si
tous ceux qui se trouvaient dans la cour vous auraient entendus.

Silvia promena ses regards autour d'elle, et ne se dtermina  rpondre
 son librateur qu'aprs avoir acquis la certitude que personne ne
pouvait l'entendre, et que tout le monde tait trop occup pour que l'on
songet  la remarquer.

--Comment; lui dit-elle, vous avez t le seul  m'entendre! mes cris ne
sont arrivs qu' vous!

--Oh! mon Dieu oui, rpondit le pompier, et j'en suis maintenant bien
aise; je suis charm, en vrit, de n'avoir eu besoin de personne pour
sauver une femme aussi jolie que vous.

--Je regrette de ne pouvoir vous tmoigner ma reconnaissance autrement
que par des remercments.

--Mais c'est tout ce qu'il faut, s'cria le brave pompier; sauver les
gens qui se brlent, mais c'est une des obligations de l'tat.

--Noble tat que celui qui oblige ceux qui l'exercent  sacrifier 
chaque instant leur vie pour sauver celle de leur semblable.

Il y avait tant de dignit dans la voix et dans l'aspect de Silvia,
lorsqu'elle pronona ces quelques paroles, que le brave pompier demeura
tout interdit devant elle.

--Excusez, madame, dit-il enfin... excusez, je ne savais pas... Mais je
reste l  causer avec vous et l'ouvrage n'est pas termin.

--Allez, rpondit Silvia, allez o le devoir vous appelle, je ne vous
oublierai pas.

Le soldat alla se runir aux travailleurs. Silvia, du coin o elle tait
blottie, le vit manoeuvrer une pompe avec ardeur, et se retirer avec ses
camarades lorsque l'incendie fut teint.

Il n'avait parl  aucun des employs de la prison, personne ne savait
donc ce qui lui tait arriv.

Il lui fallait bien du courage pour jouer le rle qu'elle venait de
s'imposer; ce courage, elle l'eut: continuellement sur ses gardes, elle
ne laissa pas souponner un seul instant qu'elle pouvait  l'heure
qu'il tait rpondre, si elle le voulait, aux questions que quelquefois
on lui adressait.

Sa persvrance fut enfin rcompense, les dmarches du bon
ecclsiastique furent couronnes de succs, et un beau matin les portes
de la prison furent ouvertes devant Silvia. Le bon prtre lui avait
remis une petite somme qu'il avait recueillie pour elle parmi plusieurs
personnes charitables, et qui tait destine  subvenir aux frais du
long voyage qu'elle allait soi-disant entreprendre, car elle avait fait
comprendre que son intention tait de retourner  Livourne, et le
directeur de la prison, voulant contribuer  la bonne action de
l'aumnier, lui avait fait prsent du pauvre costume qu'elle portait
lorsque nous l'avons vu apparatre dans l'glise Notre-Dame de Lorette.

Elle aurait pu, si elle l'avait voulu, se procurer un costume un peu
moins pauvre, car la somme que lui avait remise le digne aumnier de la
prison, sans tre considrable, tait suffisante; mais elle avait
prfr garder celui-ci, qui la rendait presque mconnaissable.

Elle alla directement de la prison  l'avenue Chteaubriand, o, comme
nous le savons, tait situ le petit htel qu'elle habitait lorsqu'elle
avait t enleve par Beppo; elle voulait savoir, en prenant des
renseignements chez les voisins, ce qu'taient devenus sa maison, ses
gens. Htons-nous de dire qu'elle ne craignait pas d'tre reconnue,
attendu que pendant le temps de sa prosprit, elle ne sortait que
rarement  pied, et que les souffrances physiques et les peines morales
qu'elle venait d'prouver avaient notablement chang sa physionomie.

Les personnes auxquelles elle s'adressa, sous le prtexte d'obtenir
l'adresse de la marquise de Roselly, lui apprirent ce que nos lecteurs
savent dj, qu'aprs l'avoir attendu plusieurs jours, ses gens avaient
t prvenir la police de cette bizarre disparition, qu'on l'avait
activement cherche, mais que toutes les recherches ayant t inutiles,
les scells avaient t mis sur tout ce qu'elle possdait, et qu'aprs
un certain temps, ses meubles, chevaux, quipages avaient t vendus par
les soins de l'administration, et que le produit de la vente avait t
dpos  la caisse des consignations pour lui tre remis, dans le cas
peu probable o elle viendrait le rclamer; du reste, on croyait
gnralement qu'elle avait t assassine, et on ne savait ce qu'taient
devenus ses gens, qui s'taient disperss peu de temps aprs sa
disparition.

--Je n'ai rien  craindre de ce ct, se dit Silvia aprs avoir quitt
la bavarde picire qui venait de lui donner ces renseignements qu'elle
avait, du reste, accompagns de commentaires assez peu bienveillants
pour la marquise de Roselly, qu'elle dtestait, par la raison toute
simple que ce n'tait pas chez elle que se fournissait cette dame; je
n'ai absolument rien  craindre. Allons maintenant chez le marquis de
Pourrires.

La demeure de Salvador n'tait pas loigne de l'htel nagure habit
par Silvia; aussi, malgr sa faiblesse, il ne lui fallait que peu de
temps pour s'y rendre, il tait alors environ onze heure du matin.

La porte cochre de l'htel tait ouverte  deux battants et la cour
tait remplie de brillants quipages. Silvia, tenant son mouchoir devant
sa figure, dans la crainte d'tre reconnue par quelques-uns des gens du
marquis, s'approcha de la cour; elle remarqua alors devant le pristyle
une voiture toute neuve, attele de deux superbes chevaux blancs. Les
armes qui ornaient les panneaux de cette voiture lui apprirent qu'elle
appartenait au marquis de Pourrires, le cocher, le chasseur et les
laquais avaient revtu des livres toutes neuves; ils avaient des gants
blancs et d'normes bouquets  leurs boutonnires.

--C'est singulier, se dit Silvia; est-ce que par hasard il se marie?

Elle demeura quelques instants ensevelie dans de profondes et tristes
rflexions, qui toutes se terminaient ainsi: Comment faire et quels
moyens employer pour empcher ce mariage?

Elle fut arrache  ses rflexions, par des cris de gare! vingt fois
rpts, et elle fut oblige de se ranger prcipitamment contre la
muraille, pour viter d'tre renverse par la voiture du marquis de
Pourrires qui passa rapide devant elle, suivie de toutes celles qui,
deux minutes auparavant, emplissaient la cour de l'htel.

Silvia, aprs avoir essuy son front sur lequel roulaient de grosses
gouttes de sueur, s'approcha du suisse de l'htel, nouveau serviteur
qu'elle ne connaissait pas, occup en ce moment  fermer la porte
cochre.

--Votre matre va donc se marier? lui dit-elle de sa plus douce voix,
car elle craignait que cet important personnage fier de sa livre toute
neuve et resplendissante d'or, ne voulut pas condescendre  causer
quelques instants avec une femme jolie,  la vrit, mais plus que
pauvrement vtue.

Le nouveau suisse du marquis de Pourrires, soit parce qu'il tait un
peu moins brutal que ses confrres, soit parce qu'il se laissa
attendrir par l'clat des beaux yeux de la femme qui venait de lui
adresser la parole, voulut bien lui rpondre:

--Oh! le mariage est dj fait, dit-il d'une voix presque douce. M. le
maire, pour faire honneur aux nouveaux poux, a bien voulu se dranger
pour eux...

Une nuage passa devant les yeux de Silvia.

--A quoi bon se dsoler, se dit-elle aprs un instant de silence, c'est
un fait accompli; mais je me vengerai.

--Dites donc, dit avec un accent provenal trs-prononc, le suisse, qui
avait remarqu le trouble subit de Silvia; on dirait vraiment que vous
tes fche de ce que vous venez d'apprendre?

--Moi! rpondit Silvia qui avait recouvr tout son sang-froid, je suis
au contraire charme de ce que M. le marquis de Pourrires, qui  ce que
l'on dit est un trs-charitable gentilhomme, pouse aujourd'hui une
aussi aimable et aussi jolie femme que... Tiens j'ai oubli le nom de
son pouse.

--Madame la comtesse de Neuville, la veuve du fameux gnral; rien que
a, dit le suisse en se frottant les mains d'un air de profonde
satisfaction.

--Et savez-vous o doit se faire la crmonie religieuse?

--A Notre-Dame de Lorette. Oh! ce sera superbe; et si je n'tais pas
forc de garder l'htel o il n'y a personne, j'irais voir cela.

--Eh bien! je vais aller  Notre-Dame de Lorette, et si vous voulez me
promettre de donner  M. Lebrun aussitt qu'il sera rentr, une lettre
que j'crirai aprs la crmonie, je viendrai vous raconter tout ce qui
se sera pass  l'glise.

--Je vous verrais revenir avec infiniment de plaisir ma jolie dame; mais
je ne pourrais, malgr l'envie que j'ai de vous tre agrable, vous
rendre le petit service que vous me demandez. M. Lebrun est parti depuis
plus de huit jours pour la terre de M. le marquis, o les nouveaux
maris doivent aller passer la belle saison; ils partiront aussitt
aprs la crmonie, sans mme rentrer  l'htel; une mode anglaise.

Silvia ayant obtenu du suisse tout ce qu'elle dsirait en obtenir, le
quitta aprs lui avoir promis de revenir. Le brave homme rentra dans son
logement en se frottant les mains, croyant que l'clat de sa livre
neuve avait sduit la jolie femme avec laquelle il venait de
s'entretenir.

A quelques pas de l'htel de Pourrires, Silvia monta dans un cabriolet
de place qui la mena  l'glise Notre-Dame de Lorette.

--Je tcherai, se dit-elle plus d'une fois durant le trajet, de faire
une lune rousse de leur lune de miel; et s'il plat au diable, je
russirai.

Nos lecteurs savent le reste.




IV.--Le chteau de Pourrires.


Le soleil vient de se lever, la rose brille encore en perles
tincelantes sur les feuilles des arbres sculaires du parc de
Pourrires. Roman se promne en sifflotant le long de la barrire
naturelle, que forme au parc du chteau de Pourrires le ravin dans
lequel le malheureux Ambroise a trouv la mort.

Roman n'a plus cette physionomie pleine et colore que nous lui
connaissons. Les lignes jadis pures de son visage, sont tourmentes; ses
joues pendantes, sont ples; de nombreuses rides sillonnent son front;
ce ne sont pas les remords qui ont caus de tels ravages; mais bien le
jeu et l'ivrognerie; car ses yeux ont conserv leur expression ordinaire
d'insouciance, et ses lvres, qui se relvent un peu  chaque
commissure, n'ont pas perdu leur expression sardonique.

Roman se promenait depuis quelques minutes seulement, lorsqu'il vit
Salvador s'avancer vers lui.

Leur conversation nous apprendra quel motif les runissait de si grand
matin dans cette partie recule du parc.

Roman fit quelques pas au-devant de son ami, il lui prsenta sa main que
Salvador refusa de serrer dans les siennes.

--A ton aise, dit-il,  ton aise.

Et il recommena sa promenade.

Les yeux bleus de Salvador lanaient des clairs, sa dmarche tait
brusque et saccade; il tait facile de voir qu'il tait en proie  une
violente colre, colre longtemps contenue et qui allait enfin clater.

--Voyons, lui dit Roman, est-ce seulement pour me faire assister au
lever de l'aurore, spectacle chri de tous les hommes vertueux, s'il
faut en croire la chanson de dfunt M. Bouilly, que tu m'as pri de me
trouver ce matin dans cette partie isole du parc?

--Le moment est mal choisi pour plaisanter, rpondit Salvador; ainsi,
fais-moi grce, je t'en prie, de tes sottes citations, que je ne suis
pas d'humeur  couter.

--Ah! diable! eh bien! puisqu'il en est ainsi, parlons srieusement! Que
me veux-tu?

--Je veux que tu me donnes l'explication de la scne scandaleuse qui
s'est passe ici pendant mon absence.

--Et que veux-tu que je te dise! j'avais bu, il faut le croire, quelques
verres de juranon de trop; je riais dans le salon, avec une des femmes
de ta noble pouse, qui  ce moment est entre et m'a donn l'ordre de
sortir, d'un ton auquel je n'ai pas t habitu depuis que je suis au
service du marquis de Pourrires. (Roman, pour prononcer ces derniers
mots, donna  sa voix une inflexion sardonique qui n'chappa pas 
Salvador.) Je me suis emport, et j'ai envoy madame la marquise  la
promenade, peut-tre un peu moins poliment que je ne l'aurais d, voil
tout.

--Voil tout! voil tout! en vrit je t'admire. Et sais-tu quels sont
les rsultats de ta conduite? Ma femme exige, et je vais tre forc de
lui obir, que je te renvoie  l'instant mme.

--Tu diras  ta femme que ce qu'elle exige est impossible; elle criera
peut-tre un peu, mais lorsqu'elle sera bien convaincue que ses cris
sont inutiles, elle prendra son parti et ne pensera plus  rien.

Salvador ne rpondit pas  ce petit discours que son ami avait prononc
du ton le plus leste et le plus dgag qu'il soit possible d'imaginer;
il continua  se promener  grands pas. Roman, que son obsit empchait
de le suivre, s'tait assis sur un tronc d'arbre et attendait patiemment
qu'il voult bien revenir prs de lui.

--Il le faut, se disait Salvador en continuant sa promenade  pas
prcipits; il le faut absolument; car, maintenant, il ne changera pas;
mais quels moyens employer!

Il revint prs de Roman:

--Ecoute, lui dit-il, tu dois comprendre qu'aprs ce qui s'est pass, il
faut absolument que tu quittes le chteau?

--Mais je ne demande pas mieux, rpondit Roman; donne-moi un peu
d'argent, et je pars aujourd'hui mme pour Paris, o tu me retrouveras,
je te le promets, tout  fait corrig.

--Je le dsire; mais je n'y compte pas, reprit Salvador, qui prit dans
son portefeuille trois billets de mille francs qu'il remit  son ami. Ne
les joue pas, ajouta-t-il; car, je te donne ma parole, que je ne t'en
donnerai pas d'autres, d'ici  trois mois au moins; tu as maintenant
dissip plus que la moiti de ce qui te revenait; ainsi, tu n'as plus
rien  exiger.

--C'est bon, c'est bon, sermonneur; je sais que tu es un excellent
garon, incapable de laisser dans l'embarras ton plus cher ami, si par
hasard il s'y trouvait. Je vais de suite te dbarrasser de ma prsence
qui, je le vois, t'importune en ce moment. Tu es encore sous l'influence
de la lune de miel, mais cela se passera, mon trs-cher, cela se
passera.

Roman, aprs avoir serr la main de Salvador, se dirigea vers l'avenue
du parc qui conduisait au chteau, en sifflant l'air de la marche des
Tatares, que selon toute apparence, il affectionnait beaucoup.

Nos lecteurs, nous en sommes  peu prs certains, ont dj devin
quelles taient les ides qui germaient dans la tte de Salvador, que
Roman vient de laisser seul prs le ravin du parc, et qui n'a pas
interrompu l'exercice assez fatigant auquel il se livre depuis dj
longtemps.

Ils ont devin que cet homme qui a conquis, grce  ses crimes et au
hasard qui a toujours favoris toutes ses entreprises, un nom honorable,
parmi les plus honorables, une position leve, une fortune
considrable, que cet homme, qui vient d'pouser une femme que les plus
riches et les plus nobles lui envient, veut conserver tout cela; et que,
comme il a vu que s'il laissait vivre auprs de lui un homme dont le jeu
et l'ivrognerie avaient presque annihil les facults, cela ne lui tait
pas possible; il a pris la rsolution de se dbarrasser de son complice.

Mais comment se dbarrasserait-il de cet homme, que tant de liens
mystrieux attachaient  lui? Voudrait-il consentir  s'expatrier et, en
supposant mme qu'il le voult, son absence assurerait-elle sa
tranquillit? Ne pouvait-il pas, de loin comme de prs lui imposer des
lois auxquelles il serait forc de se soumettre.

De prs, Roman tait moins  craindre pour Salvador, que de loin; car,
il y avait entre eux une effroyable solidarit; de la sret de l'un,
dpendait celle de l'autre; mais l'loignement rompait cette solidarit,
seule garantie des sclrats entre eux.

Il ne fallait donc pas que Roman s'loignt; et cependant, Salvador,
bien convaincu que les vices de son ami ou plutt de son complice, ne
feraient qu'augmenter avec l'ge, tait bien dtermin  ne point en
supporter plus longtemps les consquences.

Salvador s'tait dj dit tout ce qui prcde, lorsque sa femme lui
raconta l'odieuse scne qui avait provoque l'entrevue dans le parc, 
laquelle nous venons d'assister.

Alors, mais seulement alors, Salvador osa envisager la conclusion
ncessaire des penses dont nous venons d'analyser la substance.

Il se dit, en termes positifs, que la mort de Roman pouvait seule
assurer son bonheur et sa tranquillit, et la mort de Roman fut 
l'instant rsolue.

Il n'tait rest dans la partie solitaire du parc, o l'avait laiss
celui dont il venait de jurer la mort, que pour chercher  son aise les
moyens de lui arracher la vie sans courir le risque de se compromettre.

Ainsi, cet homme, qui depuis plus de vingt ans tait son compagnon de
tous les instants; cet homme, auquel il venait de serrer la main; cet
homme, en un mot, qui lui avait donn et auquel  son tour il avait
donn de nombreuses preuves de dvouement, il l'allait tuer sans
prouver plus de piti que l'on en a pour l'animal immonde que l'on est
forc d'craser du pied. Il ne faut pas, cher lecteur, que cela vous
tonne; Salvador se disposait  agir comme aurait agi, ou tout au moins
comme aurait dsir agir, tout autre individu plac dans les mmes
conditions; comme aurait agi Roman lui-mme, s'il se ft trouv  sa
place; tant il est vrai que les sentiments affectueux ne sont
vritables; n'ont de valeur et de dure qu'autant qu'ils sont bass sur
l'estime rciproque de ceux qui les prouvent.

Nous savons fort bien que cette opinion, que nous mettons comme un fait
positif, pourrait tre dmentie par une grande quantit d'exemples, et
qu'il serait facile,  ceux de nos lecteurs qui ont compuls les annales
judiciaires, de nous citer une foule de criminels qui ont donn  leurs
complices de nombreuses preuves d'amiti, qui ont de mme sacrifi leur
vie pour sauver la leur; mais quelque nombreux que soient les faits, ils
le sont beaucoup moins, heureusement (c'est  dessein que nous disons
heureusement), que les faits contraires.

Et puis, si l'on veut bien se donner la peine d'examiner avec attention
le caractre des individus qui ont fourni ou qui fourniront  l'avenir
ces exemples, on sera bientt convaincu qu'au lieu de combattre
l'opinion que nous venons d'mettre, les faits auxquels nous faisons
allusion ne peuvent servir, au contraire, qu' lui donner une nouvelle
force.

En effet, ou a vu souvent des criminels sacrifier tout, leur libert,
leur vie mme,  un complice pour lequel ils paraissaient prouver une
vive amiti; mais on a pu, en mme temps, remarquer que les individus
qui donnaient ces preuves de dvouement; taient presque toujours des
hommes tout  fait dpourvus d'intelligence, n'ayant d'une crature
humaine, que l'enveloppe; tandis qu'au contraire, ceux en faveur
desquels ils se sacrifiaient, se faisaient remarquer, soit par la
finesse, soit par la culture de leur esprit.

Si nos lecteurs veulent bien se rappeler que nous leur avons dit dj
que les malfaiteurs se laissaient trs-facilement dominer par ceux
d'entre eux qui possdent une certaine dose d'intelligence, ils
n'accorderont plus, sans doute, le nom d'amiti au sentiment qui fait
agir les individus dont nous parlons, sentiment irrflchi, assez
semblable  celui qu'prouvent les chiens pour leurs matres, les btes
froces pour ceux qui sont parvenus  les dompter.

Une certaine communaut d'intrts, peut donc bien, pendant un laps de
temps, plus au moins attacher l'un  l'autre, des individus dous, ainsi
que l'taient Salvador et Roman, d'une intelligence  peu prs gale;
mais lorsque ces intrts cessent d'tre semblables, il y a lutte
aussitt, et cette lutte n'est ordinairement termine que par la perte
totale de l'un des deux, quelquefois mme par celle des deux  la fois.

Dans la lutte qui venait de s'engager entre Salvador et Roman, ce
dernier, entirement domin par la passion du jeu, aveugl par
l'insouciance ordinaire de son caractre et auquel l'ge et les liqueurs
fortes dont, pour se consoler de ses pertes journalires, il faisait un
usage immodr, devait ncessairement succomber.

Salvador n'avait pas de plan arrt, lorsqu'il avait engag son complice
 retourner  Paris; il ne voulait qu'loigner du chteau la victime
qu'il tait bien dtermin  sacrifier  sa tranquillit; il pensait,
avec raison, qu'il trouverait l, plus facilement que partout ailleurs,
l'occasion de commettre avec scurit, et de couvrir d'un voile pais,
le nouveau crime qu'il mditait.

Nous ne voulons certes pas justifier Salvador, dont l'odieux caractre
n'est que trop connu de nos lecteurs, nous devons cependant dire que ce
n'tait qu'aprs s'tre livr de nombreux combats et avoir hsit
longtemps, qu'il s'tait dtermin  sacrifier son complice, nous
ajouterons mme (car cela prouvera qu'une fois que dans la carrire du
crime on a dpass certaines limites, il n'est plus possible de
s'arrter), qu'il ne se rsolvait  commettre un nouveau crime, que
parce qu'il avait acquis la certitude que tant que son complice serait
prs de lui il serait forc de marcher en avant sur la route qu'il avait
suivie jusqu' ce jour et qu'il voulait absolument quitter.

Disons encore que le mariage qu'il venait de faire avait exalt son
orgueil, et que les manires sans faon de Roman, qu'il avait pris
l'habitude de ne considrer que comme le premier de ses serviteurs, le
blessaient horriblement.

Roman n'avait accept avec empressement la proposition de quitter le
chteau de Pourrires que parce que la vie que l'on y menait l'ennuyait
passablement, car bless plus qu'il ne le laissait paratre, par les
manires hautaines et la morgue de son complice, il ne lui aurait pas
fait cette concession, si sa volont avait le moins du monde contrari
ses dsirs: quoiqu'il en soit, il partit ainsi qu'il l'avait dit, le
jour mme, et grce  la merveilleuse clrit des chaises de
l'administration des postes, cinq jours aprs l'entretien que nous
venons de rapporter, il tait install  l'htel de Pourrires.

Le jour mme o Roman arrivait  Paris, Salvador recevait au chteau de
Pourrires la lettre suivante:

     Monsieur le marquis de Pourrires,

     Si jamais je vous trompe, m'avez-vous dit un jour  la suite d'une
     assez violente querelle, durant laquelle j'avais manifest le dsir
     de vous quitter, dsir auquel vous avez cru devoir vous opposer, si
     jamais je vous trompe, vous aurez acquis le droit de vous venger!
     Je ne sais encore si vous m'avez tromp, mais je sais fort bien que
     vous venez d'pouser madame la comtesse Lucie de Neuville, que vous
     aimez beaucoup  ce qu'on assure: que vous ayez pous cette femme
     pour donner  votre position dans le monde un nouveau relief, pour
     que sa dot vnt augmenter votre fortune, je le conois facilement,
     et je ne songe pas  m'en plaindre; mais que vous l'aimiez lorsque
     je suis l, lorsque je n'ai pas cess de vous aimer, lorsque c'est
     en quelque sorte  cause de vous que j'ai support pendant plus
     d'une anne des souffrances sous le poids desquelles une femme
     moins forte que je ne le suis, aurait cent fois succomb, voil ce
     que je ne souffrirais pas, voil ce que je regarderais comme une
     tromperie, c'est de cela croyez-moi bien que je me vengerai; je
     sais fort bien que votre perte entranerait la mienne, mais je
     crois que vous avez assez de perspicacit, et que par consquent
     vous connaissez trop bien mon caractre, pour ne pas croire que
     cette considration pourrait me faire hsiter seulement une minute.

     Je veux donc (entendez-vous bien, je veux) que vous me disiez
     quelles sont les raisons qui vous ont dtermin  pouser la
     comtesse de Neuville, je veux que vous me donniez l'assurance que
     je n'ai pas perdu la place que je dois occuper ternellement dans
     votre coeur, je veux que vos actions me prouvent la sincrit de vos
     paroles.

     Je sais que je vous dois le rcit de ce qui m'est arriv depuis
     que nous avons t spars; ce rcit je vous le ferai lorsque vous
     aurez rpondu  cette lettre, et il vous prouvera, je l'espre, que
     j'ai le droit de vous parler comme je le fais maintenant.

     Rpondez-moi de suite  l'htel des Princes, o je suis loge
     maintenant; grce  votre ami, le vicomte de Lussan, dont je suis
     trs-contente; de suite entendez-vous, car je suis trs-peu
     patiente, vous le savez, et quelquefois l'impatience fait commettre
     une foule d'imprudences dont on se repent lorsqu'il n'est plus
     temps de les rparer.

     Toute  vous,

     SILVIA.

Salvador s'attendait  recevoir de Silvia une lettre  peu prs
semblable  celle que nous venons de mettre sous les yeux de nos
lecteurs, celle-ci ne l'tonna donc pas, mais comme il savait sa
matresse trs-capable de mettre  excution les menaces qu'elle ne
craignait pas de lui faire, il crut qu'il devait lui crire de suite et
de manire  la contenter.

     Voici donc ce qu'il lui rpondit:

     Votre lettre m'a beaucoup tonn; comment c'est vous qui me faites
     des menaces, c'est vous qui osez me demander compte de mes actions;
     cependant comme j'aime  croire que le rcit que vous me promettez,
     me prouvera que vous avez le droit de me parler comme vous le
     faites, je veux bien vous rpondre.

     Roman qui est en ce moment  Paris, vous dira quelles sont les
     raisons qui m'ont dtermin  prendre pour femme la comtesse de
     Neuville, que je n'ai pouse, vous croyant morte ou du moins
     infidle, (et pouvais-je croire autre chose?) que pour donner un
     nouveau relief  ma position dans le monde et pour augmenter ma
     fortune de sa dot; je ne veux pas dire, que si vous n'tiez pas
     revenue, je ne me serai pas laiss sduire par les aimables
     qualits qu'elle possde, vous ne me croiriez pas et vous auriez
     raison; mais il est une femme qui me paratra toujours prfrable 
     toutes les cratures de son sexe, et cette femme-l, c'est vous!
     vous le savez bien.

     Mais je veux, (entendez-vous bien, je _veux_), qu'elle me dise
     quels sont les vnements qui l'ont retenue loin de moi pendant
     plus d'une anne, et il faut pour que je lui reconnaisse les droits
     qu'elle s'arroge, peut-tre un peu trop prmaturment, que les
     explications qu'elle doit me donner, soient assez claires et assez
     catgoriques, pour ne me laisser aucun doute dans l'esprit.

     Je crois, Silvia, que vous avez assez de perspicacit pour bien
     connatre mon caractre, et que par consquent vous ne devez pas
     croire que les menaces que vous me faites, puissent m'pouvanter;
     je suis, vous le savez, l'homme du monde qui accepte avec le plus
     de rsignation, les faits accomplis, je ne vous recommanderai donc,
     ni la patience, ni la prudence, vous tes parfaitement libre d'agir
     de la manire qui vous paratra la plus convenable.

     Tout  vous,

     A. DE POURRIRES.

Salvador n'envoya cette lettre  Silvia, qu'aprs en avoir adresse une
autre  Roman, dans laquelle il lui traait la conduite qu'il devait
tenir vis--vis de sa matresse; il savait que son complice, aussi
intress que lui  ne point mcontenter la marquise de Roselly, qu'il
craignait malgr le ton assur qu'il affectait dans sa lettre, le
servirait fidlement malgr les germes de mcontentement qui existaient
entre eux.

Comme nous ne voulons pas faire voyager nos lecteurs, de Paris, o se
trouvent en ce moment Silvia et Roman, au chteau de Pourrires, o nous
avons laisss Lucie et Salvador, pour de l, les conduire dans la
capitale du grand duch de Toscane, o se sont rendus aussitt aprs
leur mariage Laure et Servigny, accompagns de sir Lambton, nous
mettrons sous leurs yeux leur correspondance, qui leur apprendra tous
les vnements qui doivent se passer jusqu'au moment o nous les
retrouverons tous  Paris.

S'il est vrai, ainsi que l'a dit Buffon, que le style est tout l'homme,
cette correspondance qui vient  l'instant mme d'tre remise entre nos
mains et qui formera la matire du chapitre suivant, fera connatre le
caractre des principaux personnages de cette histoire.

Nous rptons avant d'aller plus loin, ce que nous avons dj dit
plusieurs fois, cette histoire est vraie, vraie dans son ensemble et
dans tous ses dtails, tous les personnages qui y jouent un rle, sont
rels, plusieurs mme vivent encore; nous avons seulement chang les
noms de quelques-uns d'entre eux, (il tait inutile de prendre cette
prcaution vis--vis de ceux dont le nom tait en quelque sorte devenu
historique, et Salvador et Roman taient de ceux-l), et pour tre
convaincu de la vrit de ce que nous avanons ici, il ne s'agit que de
consulter les annales de la prfecture de police et des tribunaux
criminels.

Nous n'insistons sur ce fait, que parce que nous savons que les lecteurs
sont gnralement peu disposs  croire les auteurs, lorsque ces
derniers affirment la vrit des faits qu'ils racontent, et que nous
tenons  ce que l'on ne nous conteste pas le seul mrite que possde
peut-tre ce livre: celui d'tre vrai.




V.--Correspondance.


_Lucie de Pourrires  madame Fval._

     Du chteau de Pourrires.

     J'ai pous, ma chre Laure, cet homme dont je m'tais fait
     d'abord une sorte de croque-mitaine, et que toi-mme beaucoup plus
     raisonnable que moi, (je me plais  le reconnatre), tu ne pouvais
     pas souffrir; je ne t'apprends pas quelque chose de nouveau, tu as
     reu sans doute  Florence, o je crois que vous voulez vous fixer,
     puisque vous n'annoncez pas l'intention de revenir en France, la
     lettre que je t'ai crite pour te faire part de la rsolution que
     je venais de prendre, aprs avoir consult tous mes amis, et
     notamment M. de Kerandec, ce bon chevalier de Saint-Louis, que tu
     as rencontr plusieurs fois chez madame de Villerbanne; tous m'ont
     fait l'loge du marquis de Pourrires, tous m'ont dit que je ne
     pouvais faire un meilleur choix, et ma foi je me suis dcide.

     Eh bien! ma chre Laure, je suis aujourd'hui on ne peut plus
     satisfaite de n'avoir pas impos silence au penchant qui
     m'entranait vers celui qui est devenu mon poux; M. de Pourrires
     est dou du meilleur coeur et du plus noble caractre qu'il soit
     possible d'imaginer; il m'aime autant que je l'aime, il ne s'occupe
     que de moi et il ne laisse chapper aucune occasion de me donner de
     nouvelles preuves de l'affection qu'il m'a voue.

     Il m'a dernirement sacrifi, sans hsiter un seul instant, un
     vieux serviteur de sa famille, qui m'avait manqu de respect, j'ai
     voulu intercder en faveur de ce malheureux, qui ne s'tait rendu
     coupable que parce qu'il tait ivre, mais mon mari ne me l'a pas
     permis: Si Lebrun m'avait manqu, m'a-t-il rpondu, lorsque je lui
     demandai la grce de cet homme, je pardonnerais peut-tre en faveur
     de ses anciens et bons services, mais je ne puis tolrer une
     offense qui vous est faite; il faut que nos gens sachent que je ne
     suis pas d'humeur  les laisser s'carter une seule minute du
     respect qu'ils vous doivent; tout ce que je puis faire en faveur de
     Lebrun, c'est de le garder  mon service, mais il habitera Paris
     lorsque nous serons ici, et il viendra  Pourrires lorsque nous
     retournerons  Paris, c'est du reste un honnte serviteur, et qui
     sera aussi utile  l'avenir qu'il l'a t jusqu' prsent.

     J'ai d ne plus m'occuper de cette sotte affaire, et le soir mme,
     l'intendant de M. de Pourrires, bien morign, je le suppose, est
     parti pour Paris, o il restera jusqu' ce que nous y retournions.

     Je ne te rapporte ce petit vnement, ma chre Laure, que pour
     donner la mesure des gards que M. de Pourrires me tmoigne et des
     soins dont il m'entoure, et pour te prouver en mme temps qu'il est
     tout  fait digne de l'amiti que tu lui accorderas, si tu n'es pas
     une ingrate, car bien qu'il te connaisse  peine, il t'aime
     infiniment, et chaque fois que je lui parle de toi, il manifeste le
     dsir de te voir bientt revenir en France. Il veut, dit-il, faire
     de ton mari son plus intime ami, ce sera,  ce qu'il assure, le
     meilleur moyen de te possder souvent chez nous; se trompe-t-il?...

     Rponds-moi, ma chre Laure, dis-moi beaucoup de choses; tout ce
     qui t'intresse, m'intresse, il ne faut pas que nos nouvelles
     positions nous fassent oublier l'amiti que nous avons l'une pour
     l'autre. Il y a dans mon coeur de la place pour l'amour et pour
     l'amiti. Es-tu comme moi? si je n'avais pas la crainte de
     t'affliger, je dirais que non, car tu n'as pas encore rpondu  la
     premire lettre que je t'ai crite.

     J'ai reu des nouvelles d'Eugnie de Mirbel ou plutt de madame de
     Bourgerel, son mari et aussi un noble coeur, sa fille devient tous
     les jours plus jolie, madame de Saint-Preuil se porte bien, elle
     est heureuse.

     Mon mari,  qui je ne veux pas laisser lire cette lettre,
     n'insiste pas, mais il veut absolument y joindre quelque chose, je
     ne crois pas devoir m'opposer  ce dsir.

     Adieu, ma bonne Laure, ou plutt  bientt, crois  l'amiti
     constante de

     LUCIE DE POURRIRES.

Au bas de la dernire page de cette lettre, Salvador a crit ces
quelques mots:

     Je n'ai eu que rarement, madame, le bonheur de vous voir, je n'ai
     cependant oubli ni vos grces, ni votre esprit, je n'ose vous
     prier de vouloir bien m'accorder une petite part de l'amiti que
     vous avez voue tout entire  ma femme, mais j'ai l'esprance que
     vous voudrez bien quelquefois me permettre de l'accompagner,
     lorsqu'elle ira vous visiter. Je suis impatient de connatre M.
     Fval, persuad que je suis que l'homme auquel vous avez bien voulu
     accorder votre main, est tout  fait digne de l'amiti de tous les
     honntes gens, veuillez, je vous prie, lui prsenter mes hommages.

     Daignez agrer, madame, l'assurance du profond respect, avec
     lequel je suis,

     Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

     A. DE POURRIRES.

     _Silvia au marquis de Pourrires._

     Paris.

     J'ai vu Lebrun. Nos lecteurs savent que Silvia appelait ainsi
     Roman; le vicomte de Lussan, l'ayant entendu nommer au festin donn
     chez Lemardelay par Alexis de Pourrires, tait le seul des amis de
     Salvador qui connt son vritable nom. Et je suis  peu prs
     satisfaite de ce qu'il m'a dit, vous avez, m'a-t-il dit, t
     trs-afflig de ma perte, et ce n'est qu'aprs m'avoir longtemps
     cherche et fait chercher, que vous vous tes dtermin  pouser
     la comtesse de Neuville.

     Je vous le rpte, ce n'est point de votre mariage, qui, je le
     crois sans peine, pouvait seul rparer les brches faites  votre
     fortune par l'inconduite de votre intendant, que je songerai  me
     plaindre, s'il ne me fait pas perdre votre affection.

     Est-ce que vous ne pouvez pas vous dbarrasser du bon M. Lebrun,
     est-il absolument ncessaire que vous gardiez prs de vous cet
     homme, qui, si je dois croire ce que m'en a dit le vicomte de
     Lussan, perd tous les jours au jeu des sommes considrables, qu'il
     ne peut prendre que dans votre caisse.

     Je sais bien qu'il connat une foule de choses et que c'est
     probablement pour cela que vous lui laissez faire  peu prs tout
     ce qu'il veut, mais il me semble qu'il existe des remdes pour
     gurir tous les maux, et que dans la position ou vous vous trouvez,
     l'emploi mme des plus nergiques ne doit pas vous pouvanter.

     Si par hasard vous aviez l'intention de vous gurir, vous pourriez
     compter sur moi, je serais heureuse de trouver l'occasion de vous
     donner une nouvelle preuve de dvouement.

     Le vicomte de Lussan m'a dit que vous tiez parti avec le dessein
     de passer toute la belle saison au chteau de Pourrires, comme
     sans doute vous avez annonc ce dessein  votre femme, et qu'un
     changement subit de dtermination pourrait lui paratre
     extraordinaire et lui faire croire que ses charmes ont perdu le
     pouvoir de vous retenir prs d'elle, ne changez rien  vos projets;
     j'attendrai pour vous servir que vous soyez de retour  Paris; vous
     voyez que je suis de composition facile. Aussi j'ai l'esprance que
     vous me tiendrez compte plus tard de mon extrme mansutude.

     Je dois, maintenant que la paix est  peu prs faite entre nous,
     vous raconter tout ce qui vient de m'arriver, vous allez lire une
     bien singulire histoire, et que peut-tre vous ne voudriez pas
     croire si elle n'tait pour ainsi dire de notorit publique[582].

     Silvia raconte ici  Salvador des vnements que nos lecteurs
     connaissent dj, c'est--dire tout ce qui lui est arriv depuis
     son enlvement par Beppo, au moment o elle sortait de chez elle
     pour aller chez la devineresse de la rue des Vignes  Chaillot,
     jusqu'au moment o elle lui apparut dans l'glise Notre-Dame de
     Lorette.

     Si maintenant, continue-t-elle aprs avoir achev ce rcit, vous
     me demandez ce que c'est que ce Beppo, qui m'a si audacieusement
     enleve en plein jour,  deux pas de mon domicile, je vous
     rpondrai que cet homme est celui que j'avais charg de punir
     l'outrecuidance de M. de Prval, ceci demande peut-tre une
     explication que je vous donnerai lorsque nous serons runis.

     Le rcit que je viens de vous faire vous a prouv, je l'espre,
     que je n'avais absolument rien  me reprocher, et que j'avais le
     droit de vous parler comme je l'ai fait dans ma premire lettre.

     Adieu, mon ami, crivez-moi souvent, vos lettres me consoleront de
     votre absence.

     Tout  vous,

     SILVIA.

     _P. S._ Vous avez dj devin que ma bourse est dans le plus
     piteux tat qu'il soit possible d'imaginer, ayez donc la bont de
     m'envoyer de suite quelques billets de mille francs, je resterai 
     l'htel des Princes jusqu' ce que vous soyez  Paris, nous ne
     songerons  remonter ma maison que lorsque vous serez de retour.

     _Le marquis de Pourrires  la marquise de Roselly._

     Du chteau de Pourrires.

     Je viens de recevoir votre lettre, ma chre Silvia, et
     l'empressement que je mets  vous rpondre vous donnera la mesure
     du plaisir qu'elle m'a fait prouver.

     Je suis aussi satisfait qu'il est possible de l'tre, des
     explications que vous avez bien voulu me donner, et je reconnais
     sans peine que vous n'avez absolument rien  vous reprocher et que
     vous aviez le droit de me parler comme vous l'avez fait.

     Je resterai, puisque vous voulez bien me le permettre, jusqu' la
     fin de l't au chteau de Pourrires.

     Nous parlerons lorsque je serai de retour  Paris, du _bon_ M.
     Lebrun; ce que vous me dites de cet excellent serviteur me prouve
     que nous nous entendons parfaitement sans avoir besoin de nous
     adresser de longs discours, et que les souffrances que vous venez
     d'prouver ne vous ont pas fait perdre une seule de vos brillantes
     qualits.

     Je vous envoie dix mille francs en un mandat sur M. Mathieu
     Durand, banquier  Paris, ne mnagez pas l'argent, je puis, Dieu
     merci, sans me gner, subvenir largement  tous vos besoins, et si
     je puis me gurir de la maladie dont je suis attaqu, je pense
     qu'il en sera toujours de mme.

     Votre maison sera remonte lors de mon retour  Paris, et avec
     plus de luxe qu'elle ne l'tait, vous savez sans doute qu'une somme
     assez considrable, produite par la vente de tous les objets vous
     appartenant, qui garnissaient votre htel de l'avenue
     Chteaubriand, est dpose  la caisse des consignations, il est
     peut-tre possible de recouvrer cette somme, nous y aviserons.

     N'y aurait-il pas moyen de se dbarrasser de ce Beppo, qui me
     parat un homme fort dangereux?

     Adieu, ma chre Silvia, comptez toujours sur l'affection et
     l'entier dvouement de votre fidle amant.

     A. DE POURRIRES.

--Ainsi, se dit Salvador aprs avoir cachet cette lettre, il faudra,
lorsque je me serai dbarrass de Roman, que je satisfasse tous les
caprices de cette femme dont maintenant je n'ai que faire. Il n'en sera
pas ainsi, madame la marquise de Roselly; je me servirai de vous,
puisque vous m'offrez votre concours; et ma foi, aprs... Mais de
combien de victimes se composera la sanglante hcatombe que je dois
sacrifier  ma sret?

Salvador demeura quelques instants la tte cache entre ses mains; puis
il sonna, et ordonna au domestique qui se prsenta, d'aller mettre  la
poste la lettre qu'il venait d'crire.

     _Laure Fval,  la marquise de Pourrires._

     Florence.

     Tes deux lettres, ma chre Lucie, viennent de m'tre remises  la
     fois; elles taient arrives avant nous  Florence, car nous nous
     sommes arrts dans plusieurs villes d'Italie:  Gnes,  Milan, 
     Venise, avant d'arriver  Florence; mais comme nous avions crit
     dans cette dernire ville pour retenir nos logements, on les a
     conserves pour me les remettre.

     Je t'ai un peu nglige, j'en conviens; je suis certaine,
     cependant, que tu n'as pas cru un seul instant que je t'avais
     oublie.

     Ainsi, te voil marie; tu as pous cet homme qui te faisait tant
     peur; je n'avais donc pas tort, lorsque je te disais que tu
     t'occupais trop de lui pour qu'il te ft indiffrent.

     Je suis charme de ce que tu es heureuse; cela, du reste, ne
     m'tonne pas; tu es si belle, si bonne, si aimable, que quand bien
     mme M. le marquis de Pourrires ne possderait pas une seule des
     qualits que tout le monde lui accorde, il lui serait impossible de
     ne pas t'aimer; et je crois qu'il est impossible de rendre
     malheureux ceux que l'on aime. J'ai souvent entendu dire, il est
     vrai, qu'il existait des gens si malheureusement organiss, qu'ils
     ne pouvaient aimer personne; mais je ne crois pas cela, et quand
     bien mme cela serait, M. le marquis de Pourrires n'est pas de ces
     gens-l.

     Je suis aussi heureuse que toi, ma chre Lucie; et tous les jours
     je bnis le ciel de ce qu'il a bien voulu associer ma destine 
     celle de l'homme estimable qui est devenu mon poux. Mon mari a t
     bien malheureux, ma chre Lucie; un jour, peut-tre, il me sera
     permis de te raconter son histoire, et je suis d'avance persuade,
     que tu me diras que ma constante tude doit tre celle de chercher
      lui faire oublier les peines de ses premires annes.

     Tu as tort de me rappeler ce que je te disais autrefois de M. le
     marquis de Pourrires; c'taient des folies de jeune fille que rien
     ne justifiait et auxquelles tu as eu le bon esprit de ne pas
     attacher plus d'importance qu'elles n'en mritaient. J'accorderais
     bien volontiers,  l'homme qui fait le bonheur de ma plus chre
     amie, une bonne part dans mon estime et dans mon amiti; mais si
     par hasard il changeait de conduite, oh! alors, ce serait entre
     nous une guerre acharne, et je serais brave, s'il s'agissait de te
     dfendre.

     Je ne te parlerai pas des villes de l'Italie, que nous avons dj
     visites; les livres de nos touristes t'ont appris beaucoup plus de
     belles choses que je ne suis capable de t'en crire; et puis,
     quoique je trouve trs-beau tout ce que nous avons dj vu, tout
     cela, vois-tu, ne vaut pas notre bonne vieille France que l'on
     regrette ds qu'on l'a perdue de vue, et que l'on revoit toujours
     avec plaisir; si cependant il nous arrive quelques aventures, avant
     notre retour  Paris, je n'oublierai pas de te les raconter.

     Nous devons visiter Rome et sa campagne, la Savoie, la Suisse;
     nous arrter quelques jours  Genve, et puis rentrer en France;
     toutes ces courses ne nous prendront pas plus de deux mois, de
     sorte que nous serons  Paris vers la fin de l't; nous resterons
     l jusque vers le milieu de l'automne, j'espre bien que tu
     viendras nous y voir.

     Mon bon oncle me charge de dposer deux gros baisers sur chacune
     de tes deux joues, et je m'acquitte de la commission, sans en
     demander la permission  M. le marquis de Pourrires qui, je
     l'espre bien, ne s'avisera pas d'tre jaloux.

     Mon mari crit, par le mme courrier,  M. le marquis de
     Pourrires; sans doute pour le remercier des choses aimables qu'il
     a bien voulu lui adresser.

     J'ai crit  madame de Bourgerel; je n'ai pas besoin de te dire
     que je suis aussi contente que toi de la savoir heureuse.

     A bientt, ma chre Lucie, je suis impatiente de te presser sur
     mon coeur.

     Ton amie,

     LAURE FVAL.

_M. Paul Fval  M. le marquis de Pourrires._

Florence.

M. le marquis,

Ma femme m'a fait lire les quelques mots que vous lui avez adresss; je
suis, vous devez le croire, excessivement sensible  votre extrme
politesse et je suis charm de ce que le hasard me fournit l'occasion de
vous prouver ma reconnaissance.

Servigny raconte ici la rencontre qu'il a faite dans l'Inde de Jazetta,
et les circonstances qui ont accompagn la mort de cette malheureuse
femme.

Je vous envoie, M. le marquis, les objets qu'elle me confia au moment
de rendre son me  Dieu, afin que je vous les remisse, si par hasard
je vous rencontrais; vous recevrez, j'en suis convaincu, avec une
douloureuse satisfaction, ces objets qui vous rappelleront une femme
dont vous avez eu bien  vous plaindre; mais dont les longues
souffrances ont rachet les fautes et qui est morte pleine de repentir
et de rsignation.

Cette infortune, M. le marquis, est morte avec la crainte que ses
fautes ne vous aient dtermin  abandonner son fils; elle se trompait,
sans doute, et je suis persuad que vous avez toujours t, pour le
jeune Fortun, un pre aussi tendre qu'indulgent.

Si vous voulez bien me le permettre M. le marquis, et dans le cas o
votre fils serait encore dans cette ville, je verrai, en passant 
Genve, cet enfant qui doit tre maintenant presque un homme; j'ai
promis  sa mre mourante de lui porter ses dernires paroles, et je
voudrais qu'il me ft permis d'accomplir ce dernier voeu d'une femme
coupable, il est vrai, mais bien malheureuse.

Les liens qui vous attachent  la meilleure amie de ma femme, me
donnent l'espoir, M. le marquis, que vous voudrez bien m'accorder votre
estime d'abord, et plus tard votre amiti; je tcherai, du reste, de me
montrer digne de l'une et de l'autre.

Daignez agrer, M. le marquis, l'assurance de la parfaite considration
avec laquelle j'ai l'honneur d'tre,

Votre trs-humble et trs-obissant

serviteur,

PAUL FVAL.

La situation se complique, dit Salvador aprs avoir lu cette lettre. Du
diable, si je croyais jamais entendre parler de Jazetta et de son fils
infortun; il est du reste fort heureux pour moi que la mre soit morte
et que le fils qui, peut-tre, est encore de ce monde, ignore le nom
qu'il a le droit de porter[583]. Montrons-nous donc  la fois, puisque
cela ne me cotera rien et ne peut me compromettre, homme sensible et
excellent pre.

Je crois vraiment que ce M. Paul Fval qui me parat un trs-brave homme
aurait ramen en France la pauvre Jazetta, si elle n'tait pas morte si
 propos.

Aprs ce petit monologue, Salvador crivit la lettre servante qu'il
envoya de suite  Servigny.

     _Le marquis de Pourrires  M. Paul Fval._

     Du chteau de Pourrires.

     Monsieur,

     J'ai reu votre aimable lettre et les prcieuses reliques qui
     l'accompagnaient. J'ai baign de mes larmes le mdaillon et la
     boucle de cheveux bruns qui m'ont rappel une femme que j'ai tant
     aime et que je regretterais peut-tre encore malgr son
     ingratitude, si l'ange qui a bien voulu m'accorder sa main ne me
     l'avait fait oublier.

     Ce que je viens de vous dire, vous a surabondamment prouv,
     monsieur, qu'il ne reste de place dans mon coeur que pour la piti
     que doivent inspirer  toutes les mes sensibles des infortunes
     aussi grandes que celles qui ont accables la malheureuse Jazetta,
     qu'elles soient ou non mrites.

     Vous me dites que Jazetta est morte avec la crainte que les torts
     que je pouvais lui reprocher ne m'eussent dtermin  abandonner
     notre enfant; cela m'tonne, monsieur, et il faut, puisque aprs
     tout cela est, que les malheurs qu'elle a prouvs avant de mourir,
     aient donn  son esprit une bien fcheuse opinion des hommes en
     gnral, pour que, me connaissant comme elle me connaissait, elle
     m'ait pu croire un seul instant capable d'une aussi mauvaise
     action.

     Si Dieu l'avait permis, monsieur, je n'aurais jamais cess d'tre
     pour le malheureux Fortun le pre le plus tendre et le plus
     dvou, malheureusement il n'en a pas t ainsi.

     (Salvador racontait ici tout ce que nos lecteurs connaissent dj
     des aventures du jeune Fortun, et il terminait ce rcit en faisant
     observer que quand bien mme il aurait voulu abandonner cet enfant,
     cela ne lui aurait pas t possible, attendu qu'il lui avait donn
     son nom que tt ou tard, il l'esprait, un dcret de la Providence
     viendrait lui rendre.)

     Je vous aurais permis de grand coeur d'aller embrasser mon fils
     (continue-t-il, aprs ce passage de sa lettre), cependant, puisque
     vous avez l'intention de passer par Genve avant de rentrer en
     France, je vous prierai de voir dans cette ville toutes les
     personnes qui pourraient vous donner quelques renseignements de
     nature  nous mettre sur les traces de mon infortun fils; je suis
     d'avance convaincu que toutes les dmarches que vous pourrez faire
     seront inutiles, car j'ai dj fait, je crois, tout ce qu'il tait
     possible de faire en semblable occurrence, mais Dieu est si bon et
     le hasard est si grand.

     J'espre, M. Fval que vous voudrez bien, lors de votre retour en
     France, honorer de votre prsence le vieux manoir de Pourrires,
     nous tcherions, ma femme et moi, de vous en rendre le sjour
     agrable, nous avons ici une socit agrable, de beaux sites, de
     belles ruines, et si vous aimez la chasse, je puis vous promettre
     une ample moisson de gibier.

     Veuillez, je vous prie, me rappeler au souvenir de madame Fval,
     et prier sir Lambton de vouloir bien vous accompagner  Pourrires.

     Daignez agrer, monsieur, l'assurance des sentiments affectueux
     avec lesquels, je suis,

     Votre trs-humble et trs-obissant

     serviteur,

     A. DE POURRIRES.

     _Roman  Salvador._

     Paris.

     Mon cher ami,

     Le malheur ne se lasse pas de me poursuivre; j'ai perdu les trois
     billets de mille francs que tu m'as remis lorsque je suis parti de
     Pourrires, et quelques autres que j'ai emprunts  ce bon vicomte
     de Lussan qui vient de faire, j'en suis certain, une excellente
     affaire, car il a renouvel son mobilier, chang ses chevaux et ses
     quipages.

     Je suis donc absolument sans le sou; tu comprends que je ne puis
     rester dans une pareille pnurie, et je suis convaincu que tu vas
     de suite m'envoyer une bonne petite somme.

     Ton ami,

     ROMAN.

     _Salvador  Roman._

     Du chteau de Pourrires.

     Tu t'es grossirement tromp, mon cher ami, je ne t'enverrai pas
     la bonne petite somme que tu me demandes, et cela par la raison
     toute simple que je suis absolument dans la mme position que toi,
     c'est--dire sans argent, et que pour t'en envoyer il faudrait que
     j'en empruntasse, ce que je ne puis faire dans ce moment.

     Il faut que la passion du jeu et l'ivrognerie t'aient rendu
     stupide, puisque, m'crivant pour me demander de l'argent, que tu
     iras porter sur le tapis vert de quelque tripot clandestin,
     aussitt que tu l'auras reu, tu ne saisis pas cette occasion de me
     parler d'une foule de choses qui m'intressent infiniment, tu le
     sais bien; tu as vu la marquise de Roselly, que fait-elle? que
     dit-elle? as-tu vu les hommes de l-bas? as-tu quelque chose en
     vue? il faut absolument que tu trouves un moyen quelconque de
     remplir notre coffre-fort, puisque tu sais si bien le mettre  sec;
     je viens, je crois, de faire une assez belle affaire, signale-toi 
     ton tour; j'ai maintenant le droit de te retourner les reproches
     que tu me faisais lorsque le chagrin que me causait la disparition
     de Silvia m'avait rendu tout  fait incapable de travailler.
     Cependant sois prudent, trs-prudent, excessivement prudent, ne
     fais rien surtout avant de m'avoir consult, ne vas pas oublier
     que, grce aux deux funestes passions qui te dominent, tu n'as plus
     maintenant ce coup d'oeil exerc et cette rare intrpidit, qui
     faisaient autrefois de toi un homme prcieux.

     Maintenant, parlons raisonnablement, comme je ne veux pas te
     laisser absolument dpourvu d'argent, je t'envoie cinq cents
     francs,  la fin de chaque mois je t'enverrai ou je te remettrai
     une pareille somme; six mille francs par an, c'est je crois un
     revenu fort honnte, surtout pour un homme qui a fait la sottise de
     perdre au jeu plus de quatre cent mille francs, en quelques annes,
     et je pense que si tu veux bien le rappeler que tu as perdu au del
     de ce qui te revenait dans la succession d'Alexis, et de ce que
     nous ont rapport les diverses affaires que nous avons faites, tu
     seras assez raisonnable pour ne pas exiger davantage.

     Adieu, mon cher Roman, sois raisonnable, c'est ce que je te
     souhaite.

     Ton ami,

     SALVADOR.

Tous les mots qui composaient cette lettre, avaient t tracs entre les
lignes d'une lettre insignifiante, avec de l'encre sympathique et ne
devaient apparatre qu'aprs avoir t approchs du feu; Salvador et
Roman, dans la crainte que leurs lettres ne s'garassent  la poste, ou
qu'elles ne fussent perdues, ne ngligeaient jamais cette prcaution,
assez commune du reste, chez les gens de leur trempe.

     _Roman  Salvador._

     Paris.

     Monsieur le marquis,

     Je viens de perdre les cinq cents francs que vous aviez bien voulu
     m'envoyer, et j'ai t si confus, si dsespr d'avoir commis cette
     nouvelle faute, que je suis de suite rentr chez moi afin de cacher
      tous les yeux mon triste visage et que pour me consoler j'ai
     aval sans coup frir une bouteille entire de votre excellent
     rhum.

     La divine liqueur de la Jamaque a opr dans mon esprit une telle
     rvolution, que je ne me trouve plus maintenant aussi coupable que
     je me le paraissais tout  l'heure, que dis-je, je me trouve mme
     tellement Innocent, que je suis presque tonn que tu ne m'aies pas
     envoy, au lieu de morale, dont je ne me soucie gure, la robe
     blanche, symbole d'innocence que revtaient les jeunes lvites
     avant de procder aux sacrifices.

     Ah a! mon cher ami, je crois vraiment que tu te moques de moi,
     j'ai, dis-tu, perdu tout ce qui me revenait dans l'hritage
     d'Alexis de Pourrires, et ma part dans les diverses affaires que
     nous avons faites, tu as peut-tre raison, je n'ai point pris la
     peine de calculer, mais tu es, je le crois, possesseur d'une
     fortune assez considrable, et de cette fortune la moiti
     m'appartient, tu n'avais peut-tre pas pens  cela.

     Aie donc l'extrme bont de m'envoyer de l'argent chaque fois que
     t'en demanderai, si tu veux que je ne cesse pas d'tre,

     Ton meilleur ami,

     ROMAN. #/

     _Salvador  Roman._

     Du chteau de Pourrires.

     La fortune  laquelle tu fais allusion est celle de ma femme et
     non la mienne, je ne puis, ni ne veux en faire le sacrifice, pour
     te mettre  mme de satisfaire ta folle passion.

     Je t'enverrai cinq cents francs, et pas plus.

     SALVADOR.

     _Roman  Salvador._

     Paris.

     A ton aise, garde ton argent, puisque tu ne veux pas en sacrifier
     une petite partie pour obliger ton ami, je n'en ai d'ailleurs pas
     besoin, j'ai trouv le moyen de m'en procurer beaucoup sans me
     compromettre, tant pis pour celui aux dpens de qui l'affaire sera
     faite.

     Tout  toi,

     ROMAN.

     _La marquise de Roselly au marquis de Pourrires._

     Paris.

     Mon cher Alexis, savez-vous bien que le bon M. Lebrun joue en ce
     moment un jeu d'enfer, et qu'il perd chaque soir des sommes
     normes, le vicomte de Lussan me disait il n'y a qu'un instant,
     qu'hier il avait perdu au moins cinquante mille francs.

     Si le bon M. Lebrun avait fait seul une affaire qui lui et
     procur des sommes aussi considrables que celles dont il dispose
     maintenant, nous le saurions, car les journaux qui sont depuis
     quelque temps d'une monotonie dsesprante, nous en auraient parl,
     l'argent qu'il joue et perd ne peut donc tre qu' vous, peut-tre
     le lui avez-vous confi pour un emploi quelconque, peut-tre vous
     l'a-t-il drob; du reste, maintenant que vous tes averti, vous
     vous conduirez comme vous le jugerez convenable.

     Je dsire bien vous revoir, mon cher Alexis, htez donc votre
     retour  Paris.

     SILVIA.

     _Le marquis de Pourrires  la marquise de Roselly._

     Du chteau de Pourrires.

     Je vous remercie bien, ma chre Silvia, de l'avis que vous avez
     bien voulu me donner, quoiqu'il me soit parfaitement inutile,
     l'argent que M. Lebrun joue et perd en ce moment ne m'appartient
     pas, il se l'est procur, je ne sais comment, mais ce n'est pas
     dans ma caisse qu'il l'a pris.

     Amusez-vous bien, et croyez que si vous avez hte de me revoir, je
     ne suis pas moins impatient de pouvoir vous serrer dans mes bras,
     mais les devoirs conjugaux...

     Je quitterai Pourrires  la fin du mois prochain, peut-tre
     avant.


     _M. Paul Fval  M. le marquis de Pourrires._

     Genve.

     M. le marquis,

     Aussitt notre arrive  Genve je me suis occup de chercher
     toutes les personnes en tat de me donner quelques renseignements
     de nature  me mettre sur les traces de votre malheureux fils; j'ai
     vu le successeur du bon pre Humbert,  l'htel de l'Ecu, messieurs
     Fazy Pasteur et Piachaut, ainsi que l'ancien bourgmestre de la
     ville et les divers membres du tribunal devant lequel le pauvre
     Fortun, faussement accus d'avoir assassin celui qui avait pris
     soin de ses jeunes annes, a t forc de comparatre, et j'ai
     aujourd'hui la douleur de vous annoncer que toutes mes dmarches
     ont t inutiles, toutes ces personnes ne m'ont appris que ce que
     je savais dj.

     Excit par le dsir de vous tre agrable, et jaloux de
     m'acquitter dignement de la mission qui m'a t confie par la
     malheureuse Jazetta, j'ai fait publier par toute la ville que je
     donnerais une bonne rcompense  tous ceux qui pourraient me
     procurer quelques renseignements sur le jeune Fortun. Comme le
     crime dont ce malheureux jeune homme a t accus, avait eu
     beaucoup de retentissement, j'esprais que peut-tre quelques
     personnes l'auraient rencontr lorsqu'il tait sorti de la ville
     pour n'y plus revenir, et que allches par l'espoir d'obtenir la
     rcompense promise, elles viendraient me dire de quel ct il avait
     port ses pas.

     Mon esprance n'a pas t due, peu de jours aprs la publication
     de l'avis que j'avais fait insrer dans les journaux, un paysan des
     environs est venu me trouver et m'apprit que le jeune Fortun,
     avait t recueilli lors de son dpart pour Genve, par une famille
     de saltimbanques, dont le chef se nomme de Riberpr: cet homme que
     la curiosit avait engag  assister au jugement de votre fils l'a
     parfaitement reconnu, et c'est de lui-mme qu'il a appris que ne
     sachant plus que faire, puisque tous les habitants de la ville dans
     laquelle il avait t lev le repoussaient durement, malgr son
     innocence, il s'tait dtermin  courir le monde avec ces
     saltimbanques.

     Les renseignements que j'ai immdiatement fait prendre m'ont donn
     la certitude que les faits avancs par cet homme pouvaient tre
     vrais, il y avait effectivement  Genve lors du jugement de
     Fortun, une famille de saltimbanques dont le chef se nommait de
     Riberpr. Nous possdons donc, M. le marquis, un premier jalon, et
     peut-tre que si nous parvenons  dcouvrir la famille de Riberpr,
     ce qui ne me parat pas impossible, il nous sera facile de savoir
     ce qu'est devenu votre fils, dans le cas probable o il ne serait
     pas avec elle.

     J'aurais trs-volontiers continu ces recherches, mais le
     malheureux Fortun dont tous les habitants de Genve qui ont
     conserv son souvenir, se plaisent (maintenant que son innocence a
     t dmontre d'une manire clatante),  louer l'extrme douceur
     et l'intelligence, a un pre auquel je n'ai pas voulu enlever la
     satisfaction de tenter lui-mme tout ce qu'il tait humainement
     possible de faire pour qu'il soit rendu  sa tendresse.

     Je dsire bien sincrement, M. le marquis, que les dmarches que
     vous allez faire soient couronnes de succs, il me serait doux
     d'apprendre qu'un malheureux jeune homme auquel je m'intresse,
     bien que je ne le connaisse pas, a enfin recouvr le nom et la
     position qui lui appartiennent.

     Je ne puis accepter l'offre gracieuse que vous me faites, d'aller
     passer un certain temps au chteau de Pourrires: lorsque nous
     avons quitt la France, mon estimable oncle, sir Lambton, a invit
     deux de ses compatriotes,  venir passer le reste de la belle
     saison  sa terre, et il faut qu'il s'y trouve, ainsi que ma femme,
      l'poque indique, afin de les dignement recevoir; quant  moi,
     diverses affaires d'intrt m'obligeront  faire, avant de rentrer
     en France, o selon toute probabilit je ne serai qu'au
     commencement de l'hiver, un voyage en Angleterre; croyez cependant,
     M. le marquis, que je ne renonce pas  l'avantage de faire avec
     vous plus ample connaissance. L'hiver nous retrouvera tous  Paris,
     et j'ai l'esprance que j'aurai alors souvent le plaisir de vous
     rencontrer.

     Ma femme me charge de vous dire de sa part mille choses aimables,
     et c'est avec le plus vif empressement que je m'acquitte de cette
     commission.

     J'ai l'honneur d'tre, M. le marquis,

     votre tout dvou serviteur,

     PAUL FVAL.

     _Laure Fval  Lucie de Pourrires._

     Genve.

     Il vient de m'arriver, ma chre Lucie, une aventure que je ne puis
     rsister au dsir de te raconter, car je suis persuade qu'elle
     l'intressera.

     Les environs de Genve (les crits de nos modernes touristes ont
     d t'apprendre cela), sont les plus pittoresques du monde, les plus
     riches en beaux sites, en curiosits naturelles. Parmi ces
     curiosits il en est une surtout que tous les voyageurs
     s'empressent d'aller visiter, autant peut-tre parce qu'on raconte
      son sujet une assez bizarre chronique, que parce qu'elle est
     vritablement remarquable; c'est une grotte ou plutt un ermitage
     compos de plusieurs pices dont une sert de chapelle: entirement
     taill dans le roc vif, cet ermitage est, dit-on, l'ouvrage d'un
     seul homme, qui a employ plus de trente annes de sa vie 
     l'achever; si ce que l'on dit est vrai, et je ne suis pas loigne
     de le croire (car une oeuvre semblable  celle de cet ermitage ne
     peut tre que le rsultat de l'exaltation religieuse ou d'un
     caprice inexplicable), ce qu'il a fallu  cet homme de force et de
     persvrance, est vraiment inimaginable; car tu ne supposes pas, je
     l'espre, que je crois  la chronique dont je parlais tout 
     l'heure, qui rapporte que l'dificateur de l'ermitage, voyant qu'il
     ne pouvait achever seul son oeuvre, prit en dsespoir de cause le
     parti de se faire aider par le diable.

     Pour te faire une ide de cet ermitage, ma chre Lucie, il faut
     que tu te figures un immense bloc de granit dans lequel on aurait
     taill ton htel de la rue Saint-Lazare, par exemple; (j'exagre
     peut-tre un peu, l'ermitage des environs de Genve est beaucoup
     moins grand que ta demeure), en commenant par la baie de porte qui
     serait la seule partie visible du dehors, et poursuivant ainsi de
     manire  ce que l'difice, malgr la perfection de ses formes
     intrieures, ne ft en dfinitive qu'un trou artistement fait.

     Curieuse comme je le suis, je ne pouvais manquer d'prouver le
     dsir de visiter une aussi singulire chose, et mon bon oncle qui
     ne sait rien me refuser, fit demander, aussitt que je lui en
     manifestai le dsir, des chevaux et un guide pour nous conduire 
     l'ermitage en question. Je ne te parle pas de mon mari, qui vient
     d'tre envoy en Angleterre par mon oncle, afin de faire vendre
     quelques proprits que sir Lambton possde dans le comt de
     Sussex, proprits qu'il ne veut pas conserver, attendu qu'il ne
     veut plus quitter la France.

     La route, aux approches de l'ermitage, est extrmement troite et
     trace entre une suite interminable de ravins et de prcipices;
     aussi les curieux, lorsqu'ils approchent de cette retraite, ont-ils
     l'habitude de descendre de leur monture, afin de faire  pied le
     reste du trajet.

     J'allais, conformment  l'usage, quitter mon cheval, lorsque tout
      coup cette maudite bte pousse je ne sais par quel diable,
     m'emporta avec la rapidit de l'clair, sur la partie du chemin
     borde de prcipices dont je viens de te parler; j'allais
     infailliblement prir, ainsi que mon oncle qui s'tait lanc  ma
     poursuite au triple galop de son cheval, afin d'arrter le mien,
     lorsqu'un homme sortit tout  coup d'une touffe d'arbres qui
     bordaient la route et s'lana  la tte de mon cheval, qu'aprs
     beaucoup d'efforts, il parvint  matriser; mon oncle, matre de sa
     monture, l'avait arrte ds qu'il fut certain que je n'tais plus
     en danger.

     Tu as devin, ma bonne Lucie, que la frayeur que j'avais prouve
      la vue des prcipices dans lesquels je pouvais tre engloutie 
     la moindre dviation de mon cheval, fit que je m'vanouis ds que
     je me sentis  peu prs hors de danger. Lorsque je recouvrai
     l'usage de mes sens, j'tais dans l'ermitage, o j'avais t
     transporte par mon oncle aid de notre guide, et mon sauveur me
     prodiguait les soins les plus empresss.

     Mon sauveur, ma chre Lucie, n'tait autre, (tu vas tre bien
     tonne), que notre bon docteur Matho: juge si je fus contente,
     j'aurais seulement remerci comme je le devais un inconnu, je ne
     pus m'empcher de sauter au cou et d'embrasser plusieurs fois
     l'homme qui venait de me sauver la vie, et comme mon oncle
     paraissait tonn de cet excs de reconnaissance:

     --Monsieur, dis-je en lui dsignant mon sauveur, n'est point un
     inconnu pour moi; et je lui appris que je connaissais depuis
     longtemps le docteur Matho, qui avait exerc son art  Paris.

     Mon oncle, tu le sais, est trs-dmonstratif, il serra  plusieurs
     reprises la main du docteur, et il voulut absolument qu'il djeunt
     avec nous, le docteur, malgr sa rserve habituelle, ne put se
     dispenser d'accepter cette invitation.

     Aprs avoir visit l'ermitage dans tous ses dtails, nous talmes
     sur le gazon les provisions dont nous avions eu le soin de charger
     notre guide, et nous fmes le repas le plus agrable qu'il soit
     possible d'imaginer.

     La chaleur tait extrme, et mon oncle, qui a contract dans
     l'Inde l'habitude de faire la _sieste_ aprs le repas du matin,
     s'endormit au pied d'un des vieux arbres plants devant l'entre de
     l'ermitage. Je profitai de cet instant de libert pour demander au
     docteur quels taient les motifs qui l'avaient engag  quitter si
     prcipitamment notre bonne ville de Paris.

     --Madame la comtesse de Neuville, qui n'a pas de secrets pour
     vous, me rpondit-il, vous a sans doute montr la lettre que j'ai
     eu l'honneur de lui crire, cette lettre et celle qui l'a suivie,
     ont d vous apprendre ce que vous dsirez savoir.

     --Lucie m'a effectivement fait voir la premire lettre que vous
     lui avez crite, rpondis-je; quant  celle qui devait la suivre
     et que vous m'assurez lui avoir adresse, elle l'a vainement
     attendue.

     --Cette lettre, alors, se sera gare  la poste, ajouta le
     docteur; j'en serai quitte pour en crire une seconde  madame la
     comtesse de Neuville.

     --Dites  madame la marquise de Pourrires: mon amie s'est
     dtermine  pouser l'homme dont vous lui parliez en des termes si
     dfavorables, sans doute parce que vous ne le connaissiez pas.

     --Est-ce bien possible! s'cria le docteur en se cachant le visage
     entre les mains; est-ce bien possible!

     Une de tes dernires lettres, que j'avais par hasard dans ma
     poche, me servit  convaincre le docteur de la vrit de ce que je
     venais de lui dire.

     --Vous n'aurez pas besoin d'crire  Lucie, lui dis-je aprs lui
     avoir laiss le temps de lire ta lettre, dites-moi ce que vous
     vouliez lui apprendre, et je lui rpterai.

     --La marquise de Pourrires ne doit pas savoir ce que j'aurais pu
     apprendre  la comtesse de Neuville; dites seulement  votre amie,
     que dans la profonde retraite o je vais m'ensevelir, je ne
     cesserai de prier Dieu pour elle.

     Et le docteur se retira aprs m'avoir fait ses adieux et sans
     vouloir me permettre d'veiller mon oncle; de sorte que je ne sais
     ni ce qu'il voulait t'apprendre, ni o il serait possible de le
     retrouver.

     Je suis assez dispose  croire que le cerveau de notre bon
     docteur est tant soit peu drang.

     Je ne t'ai rapport ce petit vnement, ma chre Lucie, qu'afin de
     t'enlever une esprance que, j'en sais sre, tu n'avais pas
     abandonne; et si tu es raisonnable, tu trouveras que je viens de
     te rendre un important service. Tu es heureuse; as-tu besoin de
     savoir autre chose? Le bonheur est une chose si rare, ici-bas, que
     je crois que nous devons l'accepter avec empressement tel qu'il se
     prsente, et que ce serait folie de nous enqurir des causes qui
     nous le procurent et de celles qui peuvent nous le faire perdre.

     J'aurai bientt, ma chre Lucie, le plaisir de te presser sur mon
     coeur. Genve est la dernire ville o nous devions nous arrter
     avant de rentrer en France, et il est probable que dans une
     quinzaine de jours nous serons  Paris, o tu viendras nous voir,
     je l'espre.

     A revoir et tout  toi,

     Ton amie, LAURE FVAL.

Le lendemain du jour o Lucie reut cette lettre, Salvador reut de
Paris celle qui suit:

     _Juste, banquier,  Paris,  monsieur le marquis de Pourrires;_

     Paris.

     Monsieur le marquis,

     Je ne prendrais pas la libert de vous crire, si je ne
     connaissais l'amiti que vous portez  votre intendant, monsieur
     Lebrun; car je sais fort bien que je n'ai pas le droit de vous
     rclamer la moindre chose; mais des personnes estimables qui
     connaissent l'extrme bont de votre coeur, et notamment monsieur le
     vicomte de Lussan, m'ayant donn l'assurance que vous feriez tout
     ce qu'il est possible de faire pour tirer monsieur Lebrun de la
     position fcheuse dans laquelle il se trouve par sa faute, je me
     suis dtermin  vous adresser cette lettre.

     J'ai donc, monsieur le marquis, l'honneur de vous prvenir, que si
     d'ici  dix jours, (je vous laisse, vous le voyez, tout le temps de
     vous rendre  Paris) je n'ai pas reu votre visite, je me verrai
     forc de dposer au parquet de monsieur le procureur du roi, une
     plainte en faux contre monsieur Lebrun,  laquelle plainte seront
     jointes quatre lettres de change montant ensemble  la somme de
     cent mille francs que je n'ai escomptes que parce qu'elles
     portaient une signature faussement attribue par monsieur Lebrun, 
     monsieur le marquis de Pourrires.

     J'ai l'esprance que vous voudrez bien pargner  votre intendant
     les funestes rsultats d'une plainte en faux, et prendre en
     considration la position d'un malheureux capitaliste qui ne se
     trouve aujourd'hui victime, que parce qu'il a cru pouvoir accorder
     toute sa confiance  un homme que vous honoriez de la vtre.

     J'ai l'honneur d'tre, avec le plus profond respect,

     Monsieur le marquis,

     Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

     JUSTE.

--Le sort en est jet, s'cria Salvador aprs avoir froiss entre ses
mains la lettre de Juste, il faut que tout cela finisse, et de suite; ce
misrable Roman a dj trop vcu.

Salvador, aprs avoir donn l'ordre  ses gens d'atteler les chevaux 
la voiture qui devait le conduire jusqu' Aix, o il comptait prendre la
poste, alla trouver sa femme afin de lui annoncer son dpart.

Lucie, qui venait d'achever la lecture de la lettre de Laure que nous
avons plus haut mise sous les yeux de nos lecteurs, tait un peu triste.
Elle se leva cependant de la chaise longue sur laquelle elle tait
assise, afin d'aller au-devant de son mari.

Salvador l'embrassa sur le front.

--Je viens, lui dit-il, de recevoir une lettre qui m'apprend que je suis
en danger de perdre une somme assez considrable; ma prsence sur les
lieux o mes intrts sont compromis, pourra peut-tre conjurer le
malheur qui me menace; je viens donc vous prier de vouloir bien me
permettre de vous laisser seule ici quelques jours.

--Partez, lui rpondit Lucie, je vais prier Dieu de favoriser votre
entreprise.

--Je suis, puisque telle est votre intention, certain de russir, reprit
Salvador. Les prires d'un ange tel que vous ne peuvent manquer d'tre
exauces.

Quelques heures aprs, les vigoureux chevaux de l'administration des
postes, emportaient Salvador sur la route de Paris.




VI.--Le crime puni par le crime.


Nous devons  nos lecteurs le rcit des vnements qui prcdrent
l'envoi par Juste,  Salvador, de la dernire lettre que nous venons de
mettre sous leurs yeux.

Roman, bien convaincu aprs avoir lu la lettre de Salvador, que son ami
ne lui enverrait pas d'argent de suite, chercha les moyens de s'en
procurer; le misrable, semblable du reste  tous ceux qui se laissent
dominer par la funeste passion du jeu, tait malade tout le jour,
lorsqu'il n'avait pas l'espoir de passer sa soire devant un tapis vert
qu'il pourrait couvrir d'or.

Aprs avoir longtemps et inutilement cherch, il entendit un jour,
pendant qu'il se promenait sur le boulevard des Italiens, prononcer prs
de lui, le nom de Juste, par deux jeunes gens qui se plaignaient d'avoir
t vols par cet usurier.

--Il y a bien de l'or chez ce vieil arabe, se dit Roman, bien des
billets de banque, bien des bijoux, est-il donc impossible de lui
enlever tout ou du moins une bonne partie de ses richesses?

Et il continue son chemin en rflchissant; tout  coup il s'arrta, et
se frappa le front aprs avoir jet dans l'air une joyeuse exclamation.

--Je suis, parbleu! bien sot, s'cria-t-il, de n'avoir pas plus tt
pens  cela; ah! ah! mons Salvador, vous ne voulez pas me donner de
bonne volont quelques misrables billets de mille francs, eh bien, cher
ami, vous m'en donnerez de force une grande quantit, et ceux-l, je le
crois, vous coteront cher; c'est cela morbleu! c'est cela, il y a vingt
 parier contre un que je russirai; du reste qui ne risque rien, n'a
rien, et puisque je veux avoir quelque chose, il faut que je risque
beaucoup.

Roman aprs s'tre dit ce que nous venons de rapporter, monta dans un
cabriolet de rgie, et se fit conduire rue Saint-Dominique d'Enfer.

Rien n'tait chang ni  l'extrieur ni  l'intrieur de la demeure du
vieil usurier. Le Terre-Neuve tait toujours dans la cour de
l'habitation, aussi vigoureux, aussi hargneux que par le pass,
paraissant n'attendre qu'un signe de son matre pour se jeter sur ceux
que l'usurier voudrait faire dvorer.

Juste introduisit Roman dans la pice qui lui servait de cabinet, et
aprs l'avoir invit  s'asseoir et s'tre retranch dans son fort, il
se mit sans plus de faons  achever son djeuner, compos, comme de
coutume d'une jatte de lait et d'un morceau de pain bis.

--Vous ne me reconnaissez pas, dit Roman qui ne savait trop de quelle
manire il devait commencer la conversation.

--Je vous demande bien pardon, monsieur, lui rpondit Juste, sans
seulement prendre la peine de lever ses petits yeux vert de mer, je vous
ai parfaitement reconnu, vous tiez ainsi que moi, un des convives du
banquet donn chez Lemardelay, par M. de Courtivon.

--Vous tes, M. Juste, dou  ce qu'il parat d'une excellente mmoire.

--On le dit; mais pardon, vous tes sans doute venu chez moi, afin de me
proposer une affaire?

--Vous l'avez dit, je suis venu chez vous afin de vous proposer une
affaire, une excellente affaire.

--Vrai! eh bien, s'il en est ainsi, nous pourrons facilement nous
entendre, je saisis avec empressement toutes les occasions de gagner
quelques sous qui se prsentent  moi; parlez, monsieur, je suis prt 
vous accorder toute l'attention dont je suis capable.

--Vous connaissez madame la marquise de Roselly?

Juste prit sur un des rayons du petit bureau de bois noir devant lequel
il tait assis, un assez gros registre couvert de parchemin, et dont
tous les feuillets taient noircis de bizarres hiroglyphes, classs par
ordre alphabtiques, il l'ouvrit  la lettre _R_.

--Je ne connais pas la dame dont vous venez de me parler, dit-il, aprs
avoir parcouru plusieurs feuillets.

--C'est singulier, vous lui avez cependant achet une assez grande
quantit de pierreries, celles du comte Colordo.

Juste regarda Roman, il voulait lire dans ses yeux le but des questions
qu'il lui adressait, le visage de Roman tait impassible.

--Je ne connais pas cette dame, rpta-t-il.

--Connaissez-vous alors M. le marquis de Pourrires?

--M. le marquis de Pourrires, dit-il, aprs avoir ouvert le registre
couvert de parchemin  la lettre _P_; je le connais beaucoup de
rputation, il a fait quelques affaires avec un de mes confrres, qui
tient sur le boulevard, un magasin de jouets d'enfants, ce confrre est
trs-content de lui; du reste, M. le marquis de Pourrires est
trs-riche par lui-mme et sa fortune est augmente depuis son mariage;
on peut sans se compromettre, lui escompter deux ou trois cents mille
francs.

--Ainsi, vous donneriez deux cents mille francs contre des lettres de
change du marquis de Pourrires?

--Si M. le marquis m'offrait un intrt raisonnable et une premire
hypothque sur ses proprits, nous pourrions nous entendre; mais est-ce
une affaire ordinaire, que vous voulez me proposer?

--Non, rpondit Roman, c'est au contraire une affaire
trs-extraordinaire.

--Expliquez-vous, mon cher monsieur, je ne dteste pas les affaires
extraordinaires.

--Vous tes discret?

--Question inutile, vous ne seriez pas venu, si d'avance vous n'aviez
pas t persuad de mon extrme discrtion.

--Voici de quoi il s'agit: Je suis l'intendant, l'ami ou plutt le
complice de M. le marquis de Pourrires; je sais tant de choses, que je
suis persuad que mon matre, mon ami, mon complice, comme vous voudrez
l'appeler, donnerait sans hsiter toute sa fortune, pour viter de me
voir comparatre devant une cour d'assises; car il sait qu'il n'y a
personne au monde qui soit plus bavard qu'un accus. Eh bien! si vous
voulez me compter seulement soixante-dix mille francs, je vous signerai
du nom du marquis de Pourrires, cent mille francs de lettres de change;
cela vous va-t-il?

Juste rflchit quelques instants.

--Je ne puis, dit-il, vous donner aujourd'hui une rponse positive,
revenez me voir demain, nous causerons et je crois que l'affaire pourra
s'arranger.

Roman quitta Juste beaucoup plus joyeux qu'il ne l'tait lorsqu'il tait
entr dans la tanire de l'usurier, outre le plaisir qu'il prouvait en
pensant que le lendemain il pourrait satisfaire sa passion favorite, il
tait charm de faire pice  Salvador.

Le lendemain matin l'usurier Juste endossa l'habit que nous lui
connaissons, se coiffa de son classique tricorne, et aprs avoir lch
son Terre-Neuve dans la cour de son habitation dont il ferma
soigneusement la porte, il se rendit chez le vicomte de Lussan.

--Quel bon vent vous amne, lui dit le noble gentilhomme breton;
venez-vous me demander  djeuner.

--Nous djeunerons, puisque vous voulez bien m'inviter, rpondit Juste,
puis ensuite vous me donnerez quelques conseils que je vous payerai
cinq mille francs s'ils me conviennent.

Le vicomte de Lussan sonna, et donna l'ordre  son valet de chambre
d'apporter dans sa chambre  coucher tout ce qu'il fallait pour djeuner
confortablement.

--Je vous coute, M. Juste, dit-il  l'usurier lorsqu'ils furent tous
deux placs devant un guridon de bois d'acajou, sur lequel se
trouvaient une poularde du Mans, un pt de Chartres, quelques fruits
magnifiques et plusieurs bouteilles d'excellent vin.

Juste raconta au vicomte de Lussan ce qui lui tait arriv la veille, et
lui demanda s'il devait accepter la proposition de Lebrun.

--Si vous ne m'aviez pas promis cinq mille francs, je vous dirais de ne
point faire cette affaire dont, en dfinitive, mon ami de Pourrires
sera la seule victime, mais comme vous vous tes montr gnreux, je
veux tre vrai: vous pouvez sans crainte, si la solvabilit du marquis
de Pourrires vous parat suffisante, escompter les lettres de change
que vous propose Lebrun.

Le vicomte, afin de prouver  l'usurier qu'il pouvait en toute sret
suivre le conseil qu'il venait de lui donner, et sans doute aussi afin
de gagner les cinq mille francs promis, lui raconta tout ce qu'il savait
de Salvador et de Roman.

--C'est charmant, s'cria le bon M. Juste, c'est charmant; comment ce
sont ces messieurs qui ont envoy dans l'autre monde mon confrre Josu?
la mort de ce juif m'a t trop avantageuse pour que je ne m'empresse
pas d'obliger un de ceux auxquels je la dois. Adieu, M. le vicomte, vous
aurez les cinq mille francs, je vous, le promets.

Juste, aprs avoir pris cong du vicomte de Lussan retourna de suite
chez lui; il venait seulement de rentrer lorsque Roman sonna  sa porte.

Pour l'introduire dans son cabinet, l'usurier, auquel les confidences du
vicomte avaient appris ce dont il tait capable, prit encore plus de
prcautions que la veille.

--Je veux bien, lui dit-il, faire ce que vous me demandez, mais comme
l'opration que vous m'avez propose est purement alatoire, je vous
donnerai seulement cinquante mille francs. Cela vous convient-il?

--Cinquante mille francs, rpondit Roman, c'est peu.

--Mes chances de perte sont aussi nombreuses, si ce n'est plus, que mes
chances de gain.

--J'accepte les cinquante mille francs, M. Juste.

--Veuillez, en ce cas, me souscrire les lettres de change.

Roman eut bientt fait ce que dsirait Juste; l'usurier prit les lettres
de change et sortit du cabinet, aprs une absence de quelques minutes,
il rentra, et remit  Roman les cinquante billets de banque que celui-ci
attendait avec la plus vive impatience.

--N'oubliez pas, dit l'usurier  son client lorsque ce dernier fut sur
le point de mettre le pied dans la rue, que ces lettres de change seront
dposes au parquet de M. le procureur du roi, si elles ne sont pas
payes  leur chance; vous avez deux mois devant vous.

--Je tcherai de bien employer ces deux mois, rpondit Roman; ce sont
peut-tre les deux seuls qui me restent.

Le soir mme, Roman, jaloux ainsi qu'il l'avait dit, de bien employer
son temps, tait install devant une table de jeu, et le sort, sans
doute pour que sa chute prochaine lui part plus cruelle, lui faisait
gagner une somme assez considrable.

Les lettres qui forment la matire du chapitre prcdent, nous ont
appris que la fortune cessa bientt de le favoriser. Aprs des
alternatives de perte et de gain, il survint une dgringolade
irrsistible qui fut couronne, vers l'poque de l'chance des lettres
de change, par la perte de trente mille francs, annonce  Salvador par
Silvia.

Roman, aprs cette perte, rentra  l'htel de Pourrires. Il tait
presque fou. Ses yeux, dont le blanc tait sillonn de petits filets
sanguinolents, sortaient  moiti de leur orbite; l'expression de ses
traits, empreints d'une pleur cadavreuse, tait telle que le suisse,
qui avait pris une lampe pour venir lui ouvrir, recula pouvant, et lui
demanda s'il se trouvait indispos et s'il avait besoin de quelque
chose.

--Je n'ai besoin de rien, imbcile, lui rpondit Roman, qui se retira
dans sa chambre, o, suivant sa coutume, il se fit apporter une
bouteille de rhum qu'il but tout entire avant de se mettre au lit.

Le lendemain il tait si faible qu'il fut forc de rester couch.

Salvador, avant d'arriver  Paris, s'tait arrt  Melun,  l'htel de
la Galre, o il avait laiss sa chaise de poste et il avait pris, pour
se rendre  Paris, la voiture publique qui part  quatre heures de cette
ville. Ce n'tait que dans deux jours que l'usurier Juste devait
raliser la menace qu'il lui avait faite, et ces deux jours, Salvador
voulait bien les employer.

--Que dois-je faire? se dit-il lorsqu'il fut seul dans les rues de la
capitale, Roman une fois mort, et il mourra, s'cria-t-il, en grinant
des dents et en caressant la pointe acre d'un tire-point renferm dans
la poche de son habit, je ne puis tre forc de payer les lettres de
change remises  Juste par ce misrable; mais qui me dit que pour
dterminer cet infme usurier  lui donner de l'argent, Roman, abruti
par l'usage immodr des liqueurs fortes, aveugl par son infernale
passion, ne lui a pas fait quelques confidences dont il pourrait se
servir; qui me dit que je ne serai pas inquit au sujet de la mort de
Roman si je refuse de payer cet usurier qui remuera ciel et terre afin
de trouver les moyens de me compromettre, quel ddale et comment en
sortir!

Je payerai, il le faut, se dit encore Salvador, aprs quelques minutes
de rflexion, heureux, bien heureux d'en tre quitte  aussi bon march.

Lorsque la nuit fut tout  fait venue, Salvador jeta sur ses paules le
large manteau que jusqu' ce moment, il avait port sous son bras, il
rabaissa sur ses yeux les larges bords du chapeau dont il tait coiff,
et se dirigea vers la rue de Courcelle.

L'atmosphre tait lourde et le ciel sombre; Salvador alla se poster 
quelques pas de sa demeure. Cach sous une porte cochre, il pouvait
voir, sans en tre vu, tous ceux qui entraient  l'htel ou qui
sortaient.

Il tait depuis environ une heure au poste qu'il avait choisi, lorsque
Roman sortit; le malheureux marchait en chancelant. Il tait ivre. Il
passa prs de Salvador sans le remarquer. Celui-ci lui laissa faire
quelques pas, puis il se mit sur ses traces. Roman, dont le grand air
paraissait avoir augment l'ivresse, chancelait de plus en plus et se
heurtait  tous les passants; cependant il marchait assez rapidement, il
arriva enfin dans la rue Richelieu, et entra dans une assez belle
maison, voisine du boulevard.

Roman, nos lecteurs l'ont sans doute dj devin, avait pris tout ce qui
lui restait, et, malgr son extrme faiblesse, il allait dans le tripot
clandestin o il passait toutes ses soires, tenter une dernire fois la
fortune.

Salvador ne l'avait pas perdu de vue, envelopp dans son manteau, et les
yeux cachs par son chapeau  larges bords, il se promenait sur le
trottoir qui fait face  la maison dans laquelle tait entr Roman; les
boutiquiers riverains de ce trottoir et les gracieuses phalnes qui s'y
promnent chaque soir, le remarqurent d'abord; mais lorsque les uns et
les autres se furent dit que cet homme mystrieux attendait sans doute
la venue de sa belle, ils n'y firent plus attention.

Il tait plus d'une heure du matin, lorsque Roman sortit de la maison
devant laquelle son complice l'attendait toujours. La lueur projete par
le bec de gaz plac au-dessus de la porte cochre permit  Salvador de
remarquer que son visage tait extrmement color.

Il fit quelques pas sur le boulevard, alors presque dsert...

--Faut-il une voiture, l, mon bourgeois? lui dit un cocher de
cabriolet, prs duquel il s'tait arrt par hasard.

Salvador tressaillit.

--Il est sauv s'il prend une voiture! se dit-il.

Roman hsita quelques instants, puis il se remit en route sans rpondre
au cocher.

--Enfin! se dit Salvador, Dieu soit lou.

Il agrafa son manteau qu'il jeta derrire ses paules, afin de laisser 
ses bras la facult d'agir en libert, et il prit le tire-point, dans la
poche de ct de son habit.

La lame en tait forte et la pointe acre.

Salvador traversa le boulevard; il ne voulait frapper son complice que
lorsqu'il serait engag dans une des rues assez dsertes qui avoisinent
l'htel de Pourrires.

La marche de Roman tait brusque et saccade; il s'arrtait souvent et
de sourdes exclamations, d'clatants blasphmes s'chappaient de sa
poitrine. A la hauteur de la rue Caumartin, il brisa sa canne contre une
des bornes du boulevard.

Salvador suivait tous ses mouvements avec attention.

La rue de Courcelle, o est situ l'htel de Pourrires, n'tait pas 
l'poque o se passrent les faits que nous avons voulu raconter,
claire par le gaz de la compagnie Anglaise; et les rverbres qui,
suivant leur coutume avaient compt sur la blonde Phoeb, (qui avait
justement choisi cette nuit-l pour aller rendre visite  Endymion),
s'taient teints depuis longtemps, lorsque Roman s'y engagea, elle
tait donc parfaitement sombre.

Salvador ne laissa  son complice que le temps d'y faire quelques pas.
Semblable  la panthre qui se jette, prompte comme l'clair, au milieu
d'un troupeau de buffles, choisit une proie dans le flanc de laquelle
elle enfonce ses ongles de fer et qu'elle ne quitte que lorsqu'elle est
tendue prive de vie sur le sable, il se prcipita sur Roman qu'il
saisit par le cou afin de ne pas lui laisser la facult d'appeler  son
secours.

L'abus des liqueurs fortes avait tellement affaibli le misrable, qu'il
ne lui restait plus rien de son ancienne vigueur; il fit cependant, pour
se dfendre, quelques efforts; mais Salvador le contint facilement, et
il lui plongea,  trois reprises, son tire-point dans le coeur.

Lorsque Salvador cessa de le tenir, il tomba lourdement sur le pav.

Il tait mort.

--Et d'un, dit Salvador aprs l'avoir dpouill de ses bijoux et de son
portefeuille, on croira que ce sont des voleurs qui se sont rendus
coupables de ce meurtre. Qui pourrait dire, dit-il d'une voix sourde,
que c'est le marquis de Pourrires qui a tu cet homme?

--Moi! dit une voix de femme au-dessus de l'assassin.

Salvador leva la tte, et  la fentre d'un appartement situ 
l'entre-sol d'une petite maison, devant laquelle tait tomb son
complice, il vit se dessiner dans l'ombre les formes d'une femme.

--Chut! lui dit-elle  voix basse, je vais descendre vous ouvrir.

Salvador avait reconnu la voix de Silvia.

Quelques minutes aprs, elle ouvrait mystrieusement la porte de sa
maison, dans laquelle elle introduisait Salvador.

La fille de la Sans-Refus, tait vtue seulement d'un lgant peignoir
de mousseline blanche garni de dentelles; ses pieds, petits et mignons,
taient emprisonns dans des mules de satin rose, dignes de chausser
Cendrillon; ses longues boucles de cheveux noirs, encadraient son visage
encore un peu ple.

Silvia et Salvador venaient d'entrer dans la chambre, d'o
l'ex-cantatrice avait vu ce qui venait de se passer dans la rue.

--Par quel hasard vous trouvez-vous ici? lui dit Salvador; je vous
croyais  l'htel des Princes?

Silvia, avant de rpondre  son amant, ferma les volets de la croise,
puis elle sonna.

A cet appel, une grande et forte jeune fille se prsenta  l'entre de
la chambre.

--Marie, lui dit Silvia, M. le Marquis de Pourrires va passer ici le
reste de la nuit. Vous allez donc, ma fille, vous enfermer dans votre
chambre, dont vous ne sortirez que demain matin, lorsque je vous
appellerai, lorsque je vous appellerai, entendez-vous, Marie?

--Oui, madame, rpondit la servante; je ne sortirai de ma chambre que
lorsque vous m'appellerez, j'ai bien compris.

--C'est bien, mon enfant.

La servante se retira.

--Il faut tout prvoir, dit Silvia en souriant lorsqu'elle fut seule
avec Salvador, si par hasard il vous prenait la fantaisie de me traiter
de la mme manire que ce pauvre M. Lebrun, cette fille resterait aprs
moi!

--Ah! quelle pense, s'cria Salvador en se mordant les lvres.

--Osez dire, lui rpondit Silvia en le regardant en face, que l'ide de
vous dbarrasser de moi ne s'est jamais prsente  votre esprit?... Du
reste, je ne vous en veux pas, continua-t-elle aprs quelques instants
de silence; la mme pense me serait peut-tre venue, si j'avais t 
votre place; vous ne pouvez pas lire dans mon coeur, vous ne pouvez pas
deviner tout ce qu'il renferme, pour vous, de dvouement et de
sentiments affectueux.

Il y avait dans la voix de Silvia, lorsqu'elle pronona ces mots, un tel
accent de tendresse, que Salvador, qui venait de tuer celui que depuis
prs de vingt ans il avait pris l'habitude de nommer son ami, fut
presque mu.

--Si je vous gne, ajouta Silvia, si l'un de nous deux est de trop sur
la terre, ne craignez pas de manifester votre volont; dites un mot, un
seul mot, j'ai assez de courage pour mourir, pourvu que ce ne soit pas
votre main qui tranche le fil de mes jours.

--Mais je ne veux pas que tu meures! s'cria Salvador; tu es la seule
femme au monde que je puisse aimer.

--N'est-ce pas, rpondit Silvia en se prcipitant entre les bras de son
amant, qui la serra avec force contre sa poitrine.

L'artificieuse crature venait de reconqurir l'empire, que pendant si
longtemps elle avait exerc sur Salvador.

Le bruit des pas mesurs d'une patrouille, rappela aux deux assassins
(Silvia, tmoin impassible du meurtre que venait de commettre son amant,
ne doit-elle pas tre considre comme sa complice)? ce qui venait de se
passer. Ils s'approchrent tous deux de la fentre. Les soldats qui
composaient la patrouille s'taient arrts prs du cadavre; les paroles
qu'ils prononaient arrivaient claires et distinctes aux oreilles de
Salvador et de sa matresse.

--Il est mort, dit un des soldats.

--Bien mort, rpondit un autre.

--Tout ce qu'il y a de plus mort, ajouta un troisime.

--Le rsultat prouve que vous avez frapp d'une main bien assure, dit
Silvia?

Salvador serra, en souriant, la main de sa matresse.

--Ecoutons, lui dit-il.

--Que faut-il faire? dit un des soldats.

--Conscrit! rpondit d'une voix brve le caporal, il faut aller chercher
le commissaire de police.

--On va venir lever le cadavre, dit Salvador.

--A leur aise, rpondit Silvia.

Les deux assassins quittrent la place qu'ils occupaient prs de la
fentre, et vinrent s'asseoir l'un prs de l'autre sur un divan.

--Vous n'avez pas rpondu  la question que je vous ai adresse, lorsque
je suis entr ici, dit Salvador aprs avoir serr les deux mains de
Silvia entre les siennes.

--Vous m'avez demand, je crois, pourquoi j'avais quitt l'htel des
Princes, pour venir habiter cette maison?

Salvador fit un signe affirmatif.

Silvia, aprs s'tre recueillie quelques instants, raconta  son amant
que quelques paroles changes entre lui et celui qui venait d'tre tu,
paroles qu'elle avait saisies au passage, lui avaient appris que le bon
H. Lebrun qui prenait sans faon de l'argent dans la caisse de son
matre, n'tait pas un intendant ordinaire; que le vicomte de Lussan lui
ayant appris, il y avait dj quelque temps, que Lebrun jouait et
perdait des sommes considrables, elle s'tait empresse de prvenir le
marquis de Pourrires, mais que la rponse qu'elle avait reue  la
lettre qu'elle lui avait adresse, ne l'avait pas satisfaite, et que
bien certaine que l'argent que perdait Lebrun, avec tant de laisser
aller, n'tait pas le produit d'une affaire, elle avait voulu savoir ce
qu'il faisait, afin d'crire encore  son amant, s'il se prsentait
quelques faits nouveaux. Pour arriver au but qu'elle voulait atteindre,
elle n'avait pas trouv de meilleur moyen que celui de venir se loger
prs de l'htel de Pourrires; elle n'avait pas pour cela abandonn son
logement de l'htel des Princes, qu'elle occupait toujours; son logement
de la rue de Courcelle, n'tait qu'un observatoire, en venant s'y
installer suivant sa coutume de tous les jours, elle avait reconnu
Salvador, malgr tous les soins qu'il avait pris pour se rendre
mconnaissable; elle s'tait de suite doute qu'il ne se tenait ainsi
cach, que parce qu'il avait en tte quelques projets dont le bon M.
Lebrun devait tre la victime. Charme de voir enfin son amant prendre
une dtermination nergique, elle tait venue pleine de joie se mettre 
sa fentre d'o elle avait vu, sans tre aperue, tout ce qui s'tait
pass, cache qu'elle tait par les volets seulement entr'ouverts.

Le marquis de Pourrires savait le reste.

--Vous tes, dit Salvador lorsque Silvia eut achev le rcit dont nous
venons de donner la substance  nos lecteurs, une bien ruse crature;
et je suis maintenant persuad qu'il est beaucoup plus avantageux de
vous avoir avec soi, que contre soi.

--Je suis heureuse de ce que vous voulez bien penser ainsi, rpondit
Silvia; c'est me donner la certitude que nous ne nous sparerons jamais.

Du bruit dans la rue, veilla de nouveau l'attention de Salvador et de
Silvia; ils voulaient voir ce qui allait se passer, aprs avoir teint
la lumire qui les clairait, ils s'approchrent de la fentre.

Le commissaire de police venait d'arriver.

Cet estimable fonctionnaire paraissait trs-contrari de ce que son
premier sommeil avait t si brusquement interrompu, et plus press
d'aller rejoindre sa couche nuptiale que de verbaliser.

Il se pencha cependant sur le cadavre de Roman, qu'il examina  la lueur
d'un falot, port par un des soldats de la patrouille.

--Cet homme, qui parat appartenir aux classes distingues de la
socit, a t dpouill de son argent et de ses bijoux, dit-il; les
assassins n'ont pas laiss sur lui un seul papier qui puisse servir  le
faire connatre, il faut le porter  la Morgue.

Les soldats formrent avec leurs fusils une sorte de brancard, sur
lequel ils placrent le cadavre du misrable Roman, et suivirent le
commissaire de police.

Bientt le bruit cadenc de leurs pas se perdit dans le lointain.

--Bon voyage, M. Lebrun, dit Silvia; j'espre bien ne jamais vous
revoir, pas mme dans l'autre monde, ajouta-t-elle; car j'aime  croire
que notre mort est le dernier acte d'un drame qui n'a pas d'pilogue.

--Possible, rpondit Salvador, trs-possible, chre amie; mais le
contraire aussi est possible et s'il en est ainsi, nous aurons, vous et
moi, lorsque nous paratrons devant lui, un fameux compte  rendre au
_mec des mecs_[584]... mais je tombe de sommeil.

Il se laissa tomber sur le divan...




VII.--Complications.


Le lendemain vers les dix heures du matin, la servante de Silvia sortit
de sa chambre  la voix de sa matresse, et alla chercher une voiture de
place dans laquelle Salvador, dbarrass de son ample manteau, monta,
accompagn de Silvia qu'il conduisit  l'htel des Princes, il se fit
ensuite mener  l'embarcadre du chemin de fer d'Orlans, qui le
conduisit  Corbeil, d'o il lui fut facile de gagner Melun  l'aide des
correspondances.

Il reprit dans cette dernire ville, la chaise de poste laisse 
l'htel de la Galre et revint de suite  Paris.

Ses domestiques, savaient dj que l'on avait relev pendant la nuit,
dans la rue de Courcelle, le cadavre d'un homme assassin, mais aucun
d'eux ne se doutait que ce cadavre tait celui de l'intendant de leur
matre.

--M. Lebrun est-il ici, demanda Salvador  celui qui l'avait accompagn
dans sa chambre  coucher.

Pris ainsi  l'improviste, le domestique hsita quelques instants.

--Voulez-vous me rpondre? ajouta Salvador.

--M. Lebrun est sorti avant hier au soir  dix heures, et il n'est pas
encore rentr  l'htel, rpondit le domestique.

--C'est bien, vous pouvez vous retirer, donnez au cocher l'ordre de
faire mettre les chevaux au landau.

Rest seul, Salvador changea de costume, et lorsqu'il supposa que
l'ordre qu'il venait de donner avait t excut, il descendit, et se
fit conduire rue Saint-Dominique d'Enfer.

Il se rendait chez Juste.

L'usurier accabla le marquis de Pourrires d'une fonte de politesses.

--J'tais bien sr, s'cria-t-il, que M. le marquis ne voudrait pas me
voir victime de la confiance que j'ai tmoign  son intendant.

Salvador coupa court  ces dmonstrations exagres, dont il n'tait pas
la dupe.

--Je suis venu ici, dit-il  l'usurier, pour tcher de m'entendre avec
vous, relativement au payement de ces malheureuses lettres de change, et
non pour couter vos dolances, parlons donc d'affaires si vous le
voulez bien.

--Que votre volont soit faite, M. le marquis.

--Vous avez escompt  Lebrun, cent mille francs de fausses lettres de
change, combien faut-il vous compter pour rentrer en possession de ces
titres?

--Mais pas plus de cent mille francs.

--Vous plaisantez sans doute?

--Je ne plaisante jamais lorsqu'il s'agit d'argent; je n'ai d'ailleurs
retenu  M. Lebrun, qu'un trs-lger intrt, je ne puis donc quelle que
soit mon envie de vous obliger, faire le plus lger sacrifice.

--Vous risquez alors de perdre tout; je laisserai Lebrun subir les
consquences de sa faute.

--Vous en tes le matre, M. le marquis, vous en tes le matre.

--Voyons, M. Juste, montrez-vous digne du nom que vous portez; soixante
mille francs?

--Impossible!

--Soixante et dix?

--Impossible!

--Quatre-vingt?

--Impossible!... Je vous diminuerai dix mille francs seulement, mais je
ne consens  cette concession, qu' la condition que vous me ferez la
promesse de ne vous adresser qu' moi, lorsque vous dsirerez vendre
quelques objets de grande valeur.

Salvador avait affaire  un homme aussi tenace qu'il l'tait lui-mme,
et il tait en quelque sorte sous sa dpendance, il fut donc forc de
subir sa loi.

--Je me rsigne, dit-il  Juste, mais comme vous devez savoir que,
quelque considrable que soit la fortune que l'on possde, on n'a pas
toujours quatre-vingt-dix mille francs  sa disposition, j'espre que
vous voudrez bien me donner le temps de rassembler cette somme?

--Tout le temps que vous voudrez, M. le marquis, tout le temps que vous
voudrez, quinze jours, un mois mme; seulement, vous me souscrirez
pareille somme de lettres de change et vous me consentirez une
hypothque sur vos biens.

--Je ferai tout ce que vous voudrez, M. Juste.

--Je suis charm, M. le marquis, de ce que vous voulez bien vous montrer
raisonnable, je vous remettrai demain chez votre notaire, les lettres de
change souscrites par votre intendant.

--Soit,  demain dix heures, chez matre Chardon, notaire.

Juste reconduisit le marquis jusqu' la porte de son habitation.

Lorsque Salvador fut dans la rue et qu'il et ferm sur lui sa porte,
Juste ouvrit le guichet grill qui y tait pratiqu, il colla derrire
sa face ride et parchemine.

--M. de Pourrires, M. le marquis, s'cria-t-il.

Salvador qui allait monter en voiture se retourna.

--N'oubliez pas, je vous prie, lui dit le vieil usurier, de prsenter
mes hommages  madame la marquise de Roselly.

Salvador voulait demander  l'usurier l'explication de ces dernires
paroles, mais Juste, sans plus de faons, lui ferma le guichet sur le
nez.

--Je ne m'tais pas tromp, se dit Salvador, ce misrable usurier n'a
donn de l'argent  Roman que parce que celui-ci lui a fait quelques
confidences, ces deux misrables se sont entendus pour me dpouiller.

Au dtour de la rue Saint-Dominique-d'Enfer, le tilbury du vicomte de
Lussan croisa le landau de Salvador; le noble gentilhomme, qui avait
dict  Juste la lettre que celui-ci avait adresse au marquis de
Pourrires, tant bien persuad que son ami ne voudrait laisser 
personne le droit d'outrager la mmoire du malheureux intendant, allait
toucher les cinq mille francs qui lui avaient t promis.

--Voulez-vous, dit-il  Salvador, m'attendre quelques minutes; je vais
emprunter de l'argent au vieil arabe qui demeure dans cette rue, comme
j'ai de bons gages  lui laisser entre les mains, il me remettra de
suite ce qu'il me faut; nous renverrons nos quipages et nous irons
faire un tour dans le jardin du Luxembourg avant de djeuner; j'ai 
vous apprendre une nouvelle qui vous tonnera beaucoup.

--Allez, rpondit Salvador, vous me retrouverez dans l'alle de
l'Ouest.

Salvador renvoya sa voiture et alla attendre le vicomte de Lussan au
lieu indiqu; celui-ci, ainsi qu'il l'avait promis, ne fut absent que
quelques minutes.

--Vous voil donc de retour  Paris? dit-il  son ami, j'en suis
vraiment charm, votre absence commenait  me faire faute; vous n'allez
pas, je l'espre, retourner  Pourrires.

--Je resterai  Paris, puisque j'y suis; je vais aujourd'hui mme crire
 ma femme de venir m'y retrouver.

--Ce cher marquis, je suis, croyez-le bien, trs-heureux de votre
bonheur.

Salvador, aprs avoir rpondu comme il le devait  ces tmoignages
d'amiti, rappela au vicomte de Lussan qu'il venait de lui faire la
promesse de lui apprendre une nouvelle qui devait, avait-il dit,
beaucoup l'tonner.

--Ce pauvre Roman, dit le vicomte d'un ton afflig que dmentait
l'expression sardonique de son visage, quelle triste fin!

--Qu'est-il donc arriv  Roman? rpondit Salvador; je ne suis arriv
que ce matin et je ne l'ai pas encore vu, il n'avait pas pass la nuit 
l'htel.

--Ne savez-vous pas qu'un homme a t assassin cette nuit dans la rue
de Courcelle?

--Si fait; mais qu'y a-t-il de commun, je vous prie, entre cet homme
assassin et Roman, est-ce que par hasard Roman?...

--Oh! non, heureusement; Roman est au contraire l'homme assassin.

--Vous plaisantez?

--Du tout. Ayant lu ce matin dans un de mes journaux le rcit de cet
vnement et le signalement de la victime, et ces dtails ayant piqu
ma curiosit, je suis all de suite  la Morgue et j'ai parfaitement
reconnu le cadavre du pauvre Roman.

--Je vais alors faire ma dclaration  la police, et donner des ordres
afin que le corps de mon pauvre ami soit rclam et que les honneurs
funbres lui soient rendus.

--C'est bien, mon ami, c'est bien.

--Allons djeuner, dit Salvador; la promenade que nous venons de faire
m'a donn de l'apptit, et je crois que nous ne rendrons pas la vie 
Roman en nous condamnant  mourir d'inanition.

--Parfaitement raisonn, cher marquis, parfaitement raisonn.

Salvador et le vicomte de Lussan se rendirent chez Desmares, o ils se
firent servir un excellent djeuner.

--Voulez-vous, dit au dessert le vicomte de Lussan, que je vous parle
avec franchise?

--Vous m'obligerez, lui rpondit Salvador.

--Eh bien, je crois que vous connaissiez avant moi la mort de notre ami.

--Que voulez-vous dire?

--Vous m'avez parfaitement compris; si du reste ce que je pense est
vrai, je vous approuve, il y a dj longtemps que vous auriez d vous
dbarrasser d'un homme dont les dtestables habitudes vous auraient tt
ou tard compromis et qui se servait de votre fortune comme si elle et
t  lui.

--Ce cher vicomte, il a toujours le petit mot pour rire, dit Salvador en
quittant la table.

Les deux amis se sparrent en sortant de chez Desmares, et Salvador
rentra de suite chez lui.

Il s'enferma dans son cabinet et s'assit devant son bureau, sur lequel
il plaa plusieurs liasses de papier qu'il examina successivement avec
beaucoup d'attention; ce travail l'occupa plusieurs heures.

--Il ne me restera, lorsque j'aurai pay l'usurier Juste, dit-il aprs
l'avoir achev, que dix mille francs de rente et le bien de ma femme qui
peut rapporter vingt-cinq mille francs environ; trente-cinq mille francs
par anne, c'est bien peu...

Je ne puis dcidment, continua-t-il aprs quelques instants de
rflexion, me contenter d'un aussi mince revenu; le train du vicomte de
Lussan, qui ne possde mme pas la vieille tour ruine qui servait
d'habitation  ses nobles aeux, est presque aussi considrable que le
mien... Je ne puis donc encore cesser de _travailler_; j'ai des charges,
des charges lourdes et nombreuses; ma maison  soutenir, celle de Silvia
 monter de nouveau; je ne puis, sans compromettre l'honneur du nom que
je porte, retrancher la moindre chose de mon train...

Le monologue de Salvador vient d'apprendre  nos lecteurs que cet homme,
bien loin de renoncer  sa criminelle industrie, mditait au contraire
de nouveaux crimes; il devait du reste en tre ainsi, l'impunit dont il
avait toujours joui l'avait enhardi  ce point qu'il ne pouvait croire
qu'il arriverait un jour o la socit lui demanderait un compte svre
de tous les crimes qu'il avait commis.

Il se replaa devant son bureau, qu'il avait quitt pour se promener
dans son cabinet et crivit  Lucie la lettre suivante:

     _Le marquis de Pourrires  la marquise de Pourrires._

     Paris.

     Ma chre Lucie,

     J'ai termin aussi heureusement que cela tait possible la
     malheureuse affaire qui m'a oblig de quitter Pourrires bien avant
     l'poque que nous avions fixe d'un commun accord; mais ce n'est
     pas tout, d'autres affaires me sont survenues  l'improviste, de
     sorte qu'il m'est maintenant impossible d'aller vous retrouver; je
     ne puis cependant supporter plus longtemps votre absence, et comme
     je vous sais aussi bonne que vous tes belle, j'ai l'esprance que
     vous voudrez bien, aussitt que vous aurez reu cette lettre (qui,
     je l'espre, vous trouvera fort ennuye), vous mettre en route pour
     Paris, o je vous attends avec la plus vive impatience.

     Je vous prie d'observer, ma chre Lucie, que ce n'est pas un
     ordre, mais une prire que je vous adresse; si la campagne avait de
     tels charmes  vos yeux, que vous ne puissiez vous rsoudre  l
     quitter encore, je vous laisse entirement libre de ne faire que
     votre volont.

     Mille baisers, et croyez  l'amour ternel de votre heureux poux,

     A. DE POURRIRES.

     _Laure Fval  Lucie de Pourrires._

     Guermantes, prs Lagny.

     Nous avons achev, ma chre Lucie, nos prgrinations  travers
     l'Italie et la Suisse, et je suis,  l'heure qu'il est, installe
     avec mon bon oncle, dans le joli petit chteau que nous possdons 
     Guermantes, prs Lagny.

     Je m'empresse de t'annoncer cette bonne nouvelle.

     Mon mari est toujours en Angleterre, il vient de nous crire que
     les affaires qui ont ncessit sa prsence dans ce pays, l'y
     retiendront encore au moins un mois, ne viendras-tu pas consoler un
     peu une pauvre veuve? mon bon oncle me charge de te dire qu'il ira
     te chercher si tu ne viens pas promptement, et comme il est
     trs-capable de faire tout ce qu'il dit, j'ai l'esprance que tu
     voudras bien lui pargner la peine de faire un voyage de plus de
     deux cents lieues.

     Nous serions flatts, je n'ai pas besoin de te le dire, de
     recevoir avec toi M. le marquis de Pourrires.

     A bientt, ma bonne Lucie,  bientt, n'est-ce pas? Ne prends pas
     seulement le temps de me rpondre, accours, j'ai hte de serrer sur
     mon coeur ma plus ancienne et ma meilleure amie.

     LAURE FVAL.

Cette dernire lettre fut remise  Lucie en mme temps que celle qui
prcde. La jolie marquise de Pourrires, bien certaine que son mari ne
lui refuserait pas la permission d'aller passer le restant de la belle
saison prs de son amie, qu'elle tait impatiente de revoir, se
dtermina sans prouver de bien vifs regrets  quitter le vieux chteau
de Pourrires; elle crivit donc  son mari, que conformment  son
dsir elle allait de suite se mettre en route et qu'elle serait  Paris
presque en mme temps que sa lettre.

Salvador pour la recevoir avait entirement renouvel son ameublement et
ses quipages, et fait dcorer son htel avec plus de luxe qu'il ne
l'tait auparavant.

--La demeure que vous allez habiter vous parat-elle convenable? dit-il
 sa femme aprs lui avoir fait admirer les mille recherches luxueuses
rassembles dans son htel.

Lucie ne remercia pas son mari, mais elle posa sa jolie tte sur son
sein et lui serra affectueusement la main.

Salvador dposa un baiser sur le front de sa femme.

Elle ne me refusera pas ce que je veux lui demander, se dit-il.

Les deux poux taient  ce moment dans la chambre  coucher destine 
Lucie, prs d'une petite porte devant laquelle Salvador s'tait arrt 
dessein.

--Je vous ai mnag une dernire surprise, dit-il.

--Qu'est-ce donc, rpondit Lucie en souriant; je ne puis, aprs ce que
je viens d'admirer, tre tonne de quelque chose.

Salvador tira de sa poche une cl avec laquelle il ouvrit la mystrieuse
petite porte, et il introduisit Lucie dans une pice absolument
semblable  celle qui lui servait de boudoir  l'htel de Neuville,
c'tait la mme tenture, fond lilas sem de fleurs et d'oiseaux
fantastiques, les mmes passements verts attachs par des rosaces
argentes, les mmes stores adapts  des fentres disposes de la mme
manire, les mmes meubles, rien ne manquait.

--Ah! c'est charmant, s'cria Lucie.

--N'attachez pas plus de prix qu'elle n'en mrite,  cette lgre
prvenance, rpondit Salvador, croyez seulement que je suis heureux
d'avoir pu faire une chose qui vous est agrable.

Salvador consacra les premiers jours qui suivirent l'arrive de Lucie 
Paris,  visiter celles des personnes qui avaient assist  la
clbration de son mariage, qui n'avaient pas quitt la capitale, puis
ensuite il mena sa femme au bois, aux concerts qui venaient de
commencer, partout enfin, o son extrme beaut, la grce parfaite de
ses manires, devaient tre remarques, peut-tre n'aimait-il pas Lucie,
mais les nombreux hommages qu'on lui adressait, flattaient son
amour-propre; il tait glorieux de pouvoir se dire: cette femme si
belle, si gracieuse, si pure, cette femme que vous accablez d'hommages,
dont vous mendiez tous un sourire, un regard, elle est  moi,  moi que
vous livreriez  vos bourreaux si vous connaissiez les vnements de ma
vie; elle m'aime, cette femme, tandis que moi je ne suis attir vers
elle que parce qu'elle est belle.

Salvador, tout entier au plaisir que lui procurait la satisfaction de
son orgueil, avait presque oubli Silvia lorsqu'il reut la lettre
suivante:

     _La marquise de Roselly au marquis de Pourrires._

     Paris.

     Cher marquis,

     Je ne veux pas vous ordonner de rendre votre femme malheureuse, je
     ne veux mme pas vous prier de l'aimer un peu moins que vous ne le
     faites, ce serait peut-tre vous demander l'impossible, madame de
     Pourrires, que j'ai eu l'honneur de rencontrer plusieurs fois au
     bois, est trs-belle, plus belle que moi, et je conois qu'il
     serait difficile de ne pas rendre  ses attraits la justice qui
     leur est due; mais si je veux bien, quant  prsent, borner mes
     dsirs  n'occuper dans votre coeur que la seconde place, vous
     seriez, cher marquis, le plus injuste des hommes, si vous ne veniez
     pas quelquefois me prouver que vous ne m'avez pas tout  fait
     oublie.

     Si vous saviez, cher Alexis, combien je m'ennuie, combien je suis
     malheureuse, lorsque plusieurs jours se sont passs sans qu'il
     m'ait t permis de vous voir, vous auriez piti de la pauvre
     Silvia, et vous ne la ngligeriez pas autant que vous le faites.
     Avez-vous oubli qu'il y a dans un coin de ce Paris que vous
     parcourez tous les jours, accompagn de votre heureuse pouse, une
     pauvre femme qui vous aime,  laquelle votre abandon cause
     d'horribles souffrances, et qui mourra bientt si vous ne venez la
     consoler un peu?

     Je ne puis le croire.

     Venez, mon cher Alexis, venez; ne me laissez pas plus longtemps en
     proie au sombre dsespoir qui m'agite, et qui peut-tre me
     dterminerait  prendre un parti extrme?

     J'ai l'esprance, cher Alexis, que je recevrai votre visite, soit
     aujourd'hui, soit demain au plus tard, c'est pour cela que je
     signe.

     Votre dvoue et fidle amie,

     SILVIA.

Silvia se moque de moi, se dit Salvador, aprs avoir lu cette lettre,
dont le style ressemblait plus  celui d'une simple et nave jeune
fille, qu' celui ordinairement employ par la marquise de Roselly, elle
se moque de moi, c'est sr; mais les derniers paragraphes de sa lettre
renferment une menace qu'elle serait peut-tre assez folle pour
raliser; allons donc chez elle, puisque je ne puis faire autrement. Ah!
que ne suis-je dbarrass de cette femme.

Que les dernires paroles de Salvador n'tonnent pas trop nos lecteurs,
la prsence de Lucie avait quelque peu branl les fondements d'un
empire dont, du reste, l'artificieuse Silvia devait facilement ressaisir
le sceptre.

Silvia, place devant son piano, chantait en s'accompagnant, un air de
bravoure emprunt au nouvel opra italien, lorsque Salvador entra chez
elle; elle jetait au vent les gammes les plus fabuleuses, les fioritures
les plus merveilleuses, sans paratre plus s'en soucier que des couacs
criards que laisse chapper la clarinette d'un aveugle.

Elle avait recouvr les brillantes couleurs de son visage, et la
toilette qu'elle avait choisie donnait  ses attraits un tel relief, que
Winkelmann lui-mme aurait t embarrass, s'il avait t forc de dire
laquelle de Lucie ou de Silvia tait la plus belle.

--Il y a encore une fortune dans ce larynx, dit-elle en posant son doigt
sur son cou admirablement model et plus blanc que l'albtre.

--Pourquoi alors ne vous remettez-vous pas au thtre, rpondit
Salvador.

--Le voulez-vous, s'cria Silvia, en lanant  son amant un regard de
vipre, le voulez-vous? Je crois, en effet, que c'est le parti le plus
sage que je puisse prendre, je trouverais facilement, si je remonte sur
les planches, des gens qui m'aimeront plus que vous ne m'aimez, et qui
ne me laisseront pas dans un htel garni, si leur fortune leur permet de
me donner une autre habitation.

Ce que venait de dire l'ex-cantatrice avait laiss entrevoir  Salvador
la possibilit de perdre une femme qu'il aimait, non-seulement parce
qu'elle tait aussi belle qu'il est possible de l'tre, mais encore,
parce qu'elle le connaissait, et que devant elle il n'tait pas oblig
de se contraindre. Quelques minutes auparavant, il s'tait plaint de ce
qu'il ne pouvait s'en dbarrasser, et si, au moment o nous sommes
arrivs, quelqu'un avait voulu la lui enlever, il ne l'aurait cde que
s'il n'avait pu faire autrement, le genre humain est plein de ces
bizarres contradictions. Les destines de Salvador et de Silvia taient
unies ensemble par des liens indissolubles, Salvador pouvait, il est
vrai, tuer un jour sa matresse, mais il tait certain qu'il la
regretterait le lendemain. Silvia, doue d'une perspicacit rare, savait
cela, et c'tait peut-tre parce qu'il en tait ainsi, qu'elle
conservait un amant contre lequel elle tait, en quelque sorte, force
de dfendre sa vie.

--Vous tes folle, Silvia, s'cria Salvador, vous tes folle, ma parole
d'honneur!

--Non, je ne suis pas folle, rpondit Silvia, je suis seulement bien
aise de vous dire que je ne veux pas tre plus longtemps votre dupe.

--Mais, qu'avez-vous, et quel sujet a fait natre cette colre, vous
ai-je refus quelque chose, parlez qu'exigez-vous? Vous savez bien que
s'il m'est possible de vous satisfaire, je ne vous refuserai pas.

--Eh! je me soucie bien moi de tout ce que vous pouvez me donner,
croyez-vous par hasard, que si je voulais, je n'aurais pas demain tout
ce qui me manque  cette heure.

--Eh! bon Dieu! j'en suis persuad; je n'ai jamais dout de vos
capacits; mais vous ne me dites pas quel est le sujet qui a fait natre
cette sainte colre, et qui a provoqu la lettre ridicule que je viens
de recevoir?

--Vous me le demandez! s'cria Silvia, en proie  une exaltation qui
croissait d'instants en instants; vous me le demandez! mais vous avez
donc cru un instant que je consentirais  me laisser ngliger pour une
autre femme! non, non, M. le marquis de Pourrires, il n'en sera pas
ainsi, j'en atteste le ciel.

Ce ne fut pas sans peine que Salvador parvint  faire comprendre  sa
matresse que sa position dans le monde l'obligeait  de certains
mnagements qu'il ne pouvait ngliger sans s'exposer  tre montr au
doigt. La vue de Lucie, peut-tre, ainsi qu'elle l'avait dit, plus belle
qu'elle ne l'tait elle-mme, car il y avait sur ses traits une
expression sereine due  une conscience pure, qui manquait aux siens,
avait fait natre dans son coeur un sentiment qu'elle n'avait jamais
prouv, la jalousie.

--Je ferai  l'avenir tout ce que vous dsirez, dit Silvia, aprs avoir
cout le discours assez long que Salvador lui dbita; mais je veux
auparavant que, pendant quinze jours, vous me promeniez dans Paris; que
vous me meniez au bois, aux concerts, partout, enfin, o vous avez men
votre femme; je suis lasse,  la fin, de mener la vie d'une recluse, je
ne suis pas sortie d'une prison pour entrer dans une autre, et cet
appartement, dont je ne sors presque jamais, est-il autre chose?

--Mais ce que vous me demandez est impossible, rpondit Salvador; que
dirait le monde pour lequel les relations qui jadis ont exist entre
nous ne sont pas un mystre, que dirait ma femme?

--Je me soucie fort peu et du monde et de votre femme; le monde a
beaucoup d'gards pour tous ceux qui blouissent ses regards; quant 
votre femme, vous pouvez l'envoyer d'o elle vient.

--Soyez raisonnable, Silvia, ne me demandez pas ce que je ne puis vous
accorder.

--Mais, en vrit, je ne conois pas que vous puissiez me refuser la
faveur que je vous demande; nous prierons M. le vicomte de Lussan de
nous accompagner, sa prsence sauvera les apparences. Du reste, vous
trouverez ou non ma volont draisonnable, absurde mme, il faudra bien
que vous vous y soumettiez.

--Mais avez-vous oubli, s'cria Salvador, emport par une colre que
depuis quelques instants il ne contenait qu' grand'peine, avez-vous
oubli que je puis vous briser comme un verre?

--Eh bien! tuez-moi, si telle est votre volont, j'aime mieux tre morte
que de penser que vous m'oubliez prs d'une autre femme; mais, je vous
en avertis, votre mort suivra de prs la mienne. Je vois de loin, M. le
marquis, et pour qu'il en soit ainsi, j'ai pris la prcaution de dposer
chez un notaire un testament qui, s'il tait ouvert, pourrait bien vous
compromettre.

--Vous avez fait cela?

--Eh pourquoi non? qu'est-ce que cela peut vous faire, si vraiment vous
m'aimez autant que je vous aime?

--Votre amour, infernale crature, est celui d'une bte fauve.

--N'est-ce pas celui qui vous convient, et voudriez-vous, par hasard,
que nous allassions tous deux une houlette  la main, nous adorer bien
tranquillement sous l'ombrage?

L'ide de se voir, ainsi que sa matresse, accoutr comme les bergers de
M. de Florian et disant des phbus sous les vieux arbres d'une verte
prairie, parut si comique  Salvador, qu'il ne put s'empcher de rire
aux clats.

Silvia l'imita.

--Voyons, dit-elle, lorsque cet accs d'hilarit fut pass, soyez
raisonnable, vous pouvez bien, aprs toutes les preuves de dvouement
que je vous ai donnes, me donner  votre tour celle que j'exige de
vous.

--Je ferai tout ce que vous voudrez, rpondit Salvador, il arrivera, ce
qu'il plaira au diable.

--A la bonne heure! s'cria Silvia; j'tais bien sre qu'aprs avoir un
peu cri, vous finiriez par faire tout ce que je voudrais; mais, puisque
j'ai remport la victoire, je veux tre un vainqueur gnreux. Je sais,
non cher Alexis, que vous devez mnager les justes susceptibilits du
monde dans lequel vous vivez, et que vous ne pouvez faire ce que je ne
vous demandais tout  l'heure qu'afin de m'assurer que j'avais encore un
peu d'empire sur vous; je ne vous demande plus maintenant qu'une seule
chose, venez souvent me voir, consacrez-moi autant de temps que vous en
consacrerez  votre femme et je serai contente, je n'ai jamais voulu,
croyez-le bien, vous forcer  mettre le public dans la confidence de nos
amours.

Salvador s'attendait si peu  voir Silvia faire aux exigences du monde
le sacrifice d'une seule de ses volonts, qu'il crut d'abord qu'elle
voulait se moquer de lui, et que cette feinte condescendance cachait un
pige qu'il ne pouvait apercevoir; il fallut pour qu'il ft persuad
qu'elle avait parl sincrement qu'elle lui rptt plusieurs fois ce
qu'elle venait de dire...

Salvador et Silvia ne se sparrent qu'aprs s'tre jur que rien de ce
qui pouvait arriver ne leur ferait oublier ce qu'ils se devaient, et en
apparence et en ralit enchants l'un de l'autre.

Le visage de Salvador tait radieux lorsqu'il rentra chez lui; Lucie qui
voulait le prier de lui accorder une faveur  l'obtention de laquelle
elle tenait infiniment, fut intrieurement charme de le voir d'aussi
bonne humeur.

Tandis que Salvador tait chez sa matresse, Lucie avait reu une lettre
de son amie; Laure lui disait qu'elle avait appris son retour  Paris,
et qu'elle tait extrmement fche de ce qu'elle n'tait pas encore
venue la voir. Il ne faut pas, disait Laure en achevant sa lettre, que
l'amour te fasse oublier l'amiti; viens, je t'en prie, passer quelques
jours prs d'une amie que tu ngliges plus que tu ne le devrais et qui
t'en voudrait si elle ne t'aimait pas autant.

Lucie avait t touche des justes reproches de son amie, et c'tait la
permission d'aller passer quelques jours auprs d'elle, qu'elle voulait
solliciter de son mari.

--Je vais, lui dit-elle, semblable aux chtelaines du temps pass, vous
prier de m'octroyer un don?

--Quel qu'il soit, noble dame, rpondit Salvador, il vous est accord
d'avance.

Lucie mit entre les mains de Salvador, la lettre qu'elle venait de
recevoir.

--Savez-vous, noble dame, que si vous ne m'aviez pas fait donner ma
parole, je vous refuserais peut-tre ce que vous me demandez; ce n'est
pas sans prouver une bien vive peine, que je consentirai  me sparer
de vous.

--Vous pouvez, ajouta timidement Lucie, si vos affaires ne vous
retiennent pas  Paris, m'accompagner chez mon amie; elle m'a dit
plusieurs fois, que son oncle, sir Lambton, un trs-digne gentilhomme,
vous recevrait avec le plus vif plaisir.

--Je trouve trs-naturel le dsir que vous prouvez, et je suis un
chevalier trop courtois pour m'opposer  ce que vous le satisfassiez.
Allez donc ma chre Lucie, voir votre amie, restez prs d'elle aussi
longtemps que vous le voudrez, je serai heureux si vous vous trouvez
heureuse, et si l'amiti ne vous fait pas oublier l'amour que j'ai pour
vous; je regrette beaucoup que des affaires m'empchent de vous
accompagner, mais vous m'excuserez auprs de sir Lambton, et vous lui
direz que je prendrai sur mes occupations, le temps d'aller souvent vous
visiter tous.

--Puisque vous voulez bien me permettre d'aller voir mon amie, je
partirai demain si vous le jugez convenable.

--Vos volonts sont les miennes, ma chre Lucie.

Salvador, nos lecteurs l'ont dj devin, tait charm de ce que sa
femme, au moment o il cherchait les moyens de se dbarrasser d'elle
pendant quelques jours qu'il voulait consacrer tout entiers  Silvia,
lui avait demand la permission de s'absenter; Lucie, de son ct, tait
charme de la grce avec laquelle son mari lui avait accord ce qu'elle
dsirait, et elle s'occupait avec gaiet de rassembler mille petits
objets pars dans le salon, qu'elle voulait emporter avec elle  la
campagne, lorsque le vicomte de Lussan se fit annoncer.

--Je vous laisse avec M. le vicomte de Lussan, dit-elle  son mari aprs
avoir adress au gentilhomme breton une gracieuse rvrence; vous savez
que j'ai aujourd'hui beaucoup de choses  faire.

--Ne vous gnez pas, ma chre amie, lui rpondit Salvador aprs l'avoir
embrasse sur le front, M. le vicomte voudra bien vous excuser.

Lucie sortit du salon et laissa seuls Salvador et le vicomte de Lussan.

Ce dernier ferma lui-mme toutes les portes du salon, puis il prit un
fauteuil et vint se placer prs de Salvador qui s'tait assis sur un
divan.

--Avez-vous besoin d'argent, cher marquis?

--On a toujours besoin d'argent, cher vicomte, et je ne crains pas de
vous avouer qu'en ce moment je suis horriblement gn.

--Voulez-vous faire avec moi une affaire qui pourra, si elle russit,
nous rapporter  chacun prs de cent mille francs.

--De semblables affaires ne se refusent pas, de quoi s'agit il?

--D'enlever d'un chteau, habit seulement par un vieillard, une jeune
fille et quelques domestiques, une quantit raisonnable de lingots d'or,
que Juste nous achtera deux cent mille francs.

--Les risques?

--Peu nombreux.

--Qu'importe! aprs tout, qui ne risque rien n'a rien.

--J'aime  vous entendre parler ainsi, et je suis tellement persuad de
la vrit de ce que vous venez de dire, que cette fois, comme je veux
recevoir ma part entire du gteau, je ne me bornerai pas au rle
d'indicateur; je prendrai une part active  l'expdition.

--C'est trs-bien; mais quels seront nos moyens d'excution? qui doit
nous donner les indications ncessaires? par qui serons-nous aids?

--Si vous acceptez, je vous apprendrai en route, tout ce qu'il est
ncessaire que vous sachiez; je dois, du reste, vous dire que persuad
que vous consentiriez  tre des ntres, j'ai dj tout dispos.

--Trs-bien! comptez sur moi; quand nous mettons-nous en campagne?

--A l'instant mme; allez embrasser votre femme,

--Comment?  l'instant?

--C'est absolument ncessaire, il faut qu'aujourd'hui mme nous soyons 
huit lieues de Paris.

--C'est bien.

Salvador alla retrouver sa femme dans sa chambre  coucher; Lucie aide
d'une de ses femmes qu'elle voulait emmener, plaait avec soin dans des
cartons et de grandes caisses, divers objets de toilette qu'elle voulait
emporter avec elle.

--Je suis charm, lui dit Salvador, que vous partiez demain pour la
campagne, car j'aurais t forc de vous laisser seule; le vicomte de
Lussan vient de m'apprendre une nouvelle qui m'oblige de m'absenter
pendant quelques jours.

--Ce n'est pas au moins une mauvaise nouvelle qui ncessite ce prompt
dpart?

--Elle n'est pas du moins assez mauvaise pour vous empcher de vous
divertir si vous en trouvez l'occasion; j'ai des capitaux engags dans
diverses entreprises, plusieurs de ces entreprises sont bonnes,
quelques-unes sont mauvaises, et je m'occupe en ce moment de faire
rentrer ceux de ces capitaux qui sont mal engags, voil tout.

Ce n'tait que parce qu'il voulait faire pressentir  sa femme des
pertes possibles que Salvador donnait, au voyage qu'il allait
entreprendre, le motif qu'il venait d'noncer; mais comme ce qu'il
venait de dire n'tait que le premier jalon plant sur la route qu'il
voulait parcourir avant d'arriver au but qu'il voulait atteindre, il ne
quitta Lucie qu'aprs l'avoir tranquillise.

Il retrouva dans le salon le vicomte de Lussan et sortit avec lui.




VIII.--Catastrophe.


A quelques portes de fusil de Lagny, sur le chemin vicinal qui conduit
de cette ville  Guermantes, il existe une auberge isole, frquente
seulement par les routiers, par les voyageurs dont la bourse n'est pas
assez bien garnie pour qu'ils se permettent d'aller demander
l'hospitalit au propritaire de l'_Ours_, le meilleur htel (peut-tre
parce qu'il est le seul) de Lagny.

Nous trouverons, dans la salle principale de cette auberge, grande pice
qui sert  la fois de cuisine, de salon de runion et de salle  manger,
un personnage que nos lecteurs connaissent dj, Vernier les bas bleus.

Il est presque nuit, et malgr l'extrme chaleur de la saison, des
sarments et des parements de fagots brlent dans la vaste chemine sous
le manteau de laquelle Vernier les bas bleus a pris place.

Le bandit est vtu d'un costume complet de roulier, sa blouse neuve de
toile bleue est enjolive d'un triple rang de broderies de diverses
couleurs; ses jambes sont couvertes de longues gutres de peau, et son
chapeau de feutre cir, est orn d'une profusion de rubans roses, verts,
jaunes, de toutes les couleurs.

Une grosse servante, doue d'une physionomie ronde et colore, et
d'appas formidables, rcure dans un coin les assiettes d'tain et les
cuivres, ornements brillants d'un vaste dressoir plac vis--vis de la
chemine; cette servante et Vernier les bas bleus sont seuls dans la
salle, les autres habitants de l'auberge se sont assis sur les deux
bancs de pierre placs devant la porte afin de respirer l'air frais de
la soire.

Lorsque la grosse servante cesse un instant, afin de reprendre haleine,
de frotter vigoureusement les plats et les casseroles qu'elle s'est
charge de faire reluire, elle jette des regards d'intrt sur Vernier
les bas bleus, qui alors se rapproche du feu et laisse de sourds
gmissements s'chapper de sa poitrine.

Nous n'avons pas encore dit  nos lecteurs que Vernier les bas bleus est
un trs-bel homme qu'il est dou d'une physionomie pleine et colore,
orne d'une magnifique paire de favoris noirs, bien capable de tourner
la tte d'une servante d'auberge.

Un gmissement plus fort et mieux accentu que tous ceux qui l'avaient
prcd, fit brusquement lever la tte  la grosse fille; elle laissa
tomber  terre le chiffon imprgn de sablon et le plat d'tain qu'en ce
moment elle tenait entre ses mains.

--a ne va donc pas mieux? dit-elle  Vernier les bas bleus.

--a va plus mal, au contraire, ma bonne demoiselle, rpondit le
bandit.

--Voulez-vous queuque chose? reprit la servante, intrieurement flatte
de s'entendre appeler mademoiselle.

--Je vous remercie bien, a se calme.

--Pourquoi qu'vous avez voulu vous lever? lorsqu'on est malade il faut
rester au lit.

--J'avais froid, et j'ai pens qu'un air de feu me ferait un peu de
bien.

--Faut convenir que vous n'avez gure de chance tout d'mme, tre comme
a forc de vous arrter en route au retour de vot'premier voyage; les
rubans que vous avez mis  vot'chapeau ne vous ont pas port bonheur.

--Ah! bah! le malheur n'est pas grand; puisque j'ai pu mener mes
marchandises  bon port et que j'suis  vide  c'te heure. Et puis! vous
me croirez si vous voulez, continua Vernier les bas bleus en regardant
tendrement la grosse servante, vrai, je ne suis pas fch d'tre comme
a subitement tomb malade dans vot'auberge, puisque a m'a procur le
plaisir de faire vot'connaissance.

--Vous tes bien honnte tout d'mme, monsieur... Comment donc qu'on
vous appelle?

--Jrme Carr; pour vous servir si j'en tais capable, ma belle
demoiselle.

--Allons, v'l que vous faites le galant  c'te heure; a va donc mieux?

--Beaucoup mieux, le feu m'a fait du bien, et j'crois que je pourrai me
mettre en route cette nuit ou demain dans la journe.

--a ne serait peut-tre pas prudent.

--Ah! bah! au petit bonheur, je n'ai pas envie de rester garon, et pour
me marier il faut que je m'amasse des gros sous. J'ai t'y tort?

--Je ne dis pas cela, monsieur Jrme, mais faut avant tout conserver
vot'sant.

--Vous tes une bonne fille, mademoiselle Madeleine, et si vous
vouliez...

--Nous parlerons de cela plus tard, enjoleux, dit la grosse servante,
pourpre de satisfaction.

L'arrive devant la porte de l'auberge d'un cabriolet, d'o descendirent
deux lgants personnages, autour desquels s'empressaient tous les
habitants de l'auberge, mit fin  la conversation de Vernier les bas
bleus, et de la servante.

Les deux nouveaux venus changrent un rapide regard avec Vernier les
bas bleus, qui reprit sous le manteau de la chemine la place qu'il
venait de quitter pour se rapprocher de la servante.

Nos lecteurs ont devin, et ils ne sont pas tromps, que les nouveaux
personnages qui viennent d'entrer dans l'auberge o nous avons rencontr
Vernier les bas bleus, ne sont autres que Salvador et le vicomte de
Lussan, et que ce n'est pas le hasard qui vient de faire rencontrer ces
trois bandits.

--Faites boire notre cheval et donnez-lui de l'avoine, dit Salvador.

L'aubergiste et son garon d'curie sortirent.

--J'ai une soif de tous les diables, dit le Vicomte  la matresse de
l'auberge. Voulez-vous, madame, avoir l'extrme complaisance de nous
servir une bouteille de votre meilleur vin.

La femme de l'aubergiste alluma une chandelle et descendit  la cave.

Il ne restait plus dans la salle que la grosse servante qui s'tait
remis  sa besogne et qui ne pouvait se lasser de regarder les nouveaux
venus.

La pauvre fille n'avait jamais vu chez ses matres d'aussi beaux
messieurs.

--Mademoiselle Madeleine, dit Vernier les bas bleus d'une voix piteuse,
voulez-vous avoir la complaisance d'aller prendre dans la poche de ma
veste qui est reste sur mon lit, un petit paquet que vous m'apporterez.

La grosse fille, charme de pouvoir faire quelque chose pour monsieur
Jrme Carr, quitta prcipitamment sa besogne et grimpa aussi lestement
que le lui permettait la rotondit plus que raisonnable de sa personne,
les quelques marches d'une chelle de meunier qui conduisait  l'tage
suprieur.

--C'est bien, dit le vicomte de Lussan  Vernier les bas bleus
lorsqu'ils se trouvrent seuls tous trois dans la salle, vous tes 
votre poste.

--Et je puis y rester sans donner naissance au plus lger soupon
jusqu' la nuit prochaine si cela est ncessaire, tchez cependant que
l'affaire se fasse cette nuit.

--Il n'y faut pas penser, ce sera pour demain.

--A votre aise, j'en serai quitte pour me chauffer un jour de plus, je
ne crains rien, mes papiers sont en rgle, le brigadier de gendarmerie
qui les a examins doit m'apporter ce soir la recette d'un remde propre
 gurir la fivre que je me suis donne, et je fais la cour  la
servante, qui me cacherait sous ses jupons, s'il devait m'arriver
quelque chose de dsagrable.

--Trs-bien, ainsi c'est convenu, vous serez  l'endroit indiqu avec
votre chariot, dans la nuit de demain  aprs demain,  deux heures
prcises du matin.

--C'est convenu, je serais exact.

--Et de notre ct nous serons exacts  vous payer ce qui vous a t
promis; dix mille francs si nous russissons, mille francs que voil en
cas de non-succs.

--Merci, vous pouvez compter sur moi.

--A demain, deux heures du matin.

--A demain, deux heures du matin.

L'aubergiste, sa femme, son garon et Madeleine, rentrrent  la fois
dans la salle.

--Voil du vin, messieurs, dit la femme de l'aubergiste, et du bon, je
m'en vante.

--Nous n'en doutons pas, madame, rpondit le vicomte de Lussan, mais
nous en serons beaucoup plus srs aprs l'avoir got.

Et sans faire plus de faons, il se plaa avec Salvador  l'un des coins
de la grande table, meuble principal de la salle dans laquelle ils se
trouvaient.

La servante n'avait pas trouv dans la poche de Vernier les bas bleus le
petit paquet qu'il l'avait envoy y chercher.

--C'est que je l'aurai gar, rpondit le bandit, pour mettre fin  ses
dolances.

Lorsque le cheval attel au cabriolet qui avait amen Salvador et Lussan
fut suffisamment repu, les deux amis prirent cong; aprs qu'ils eurent
chang avec Vernier les bas bleus un imperceptible coup d'oeil, Salvador
tira de sa poche deux pices de cinq francs qu'il jeta sur la table.

--Le reste, s'il y en a, sera pour cette bonne grosse mre, dit-il en
frappant lgrement le visage rouge et joufflu de Madeleine.

--Voil des bourgeois bien dangereux, dit Vernier les bas bleus lorsque
Salvador et le vicomte de Lussan furent partis.

--C'est si riche, rpondit l'aubergiste.

Le vicomte de Lussan et Salvador, emports par un vigoureux cheval,
franchirent en peu de temps l'espace qui spare de Lagny l'auberge o
nous avons laiss Vernier les bas bleus; arrivs dans cette ville, ils
descendirent  l'htel de l'_Ours_.

Partis prcipitamment de Paris, et ne s'tant arrts en route que pour
dire quelques mots  Vernier les bas bleus, ils taient en proie  une
faim dvorante; aussi leur premier soin fut de se faire servir un
excellent repas.

--M'expliquerez-vous, cher vicomte, dit Salvador lorsque les premiers
plats furent expdis, quelle est l'affaire que nous allons faire, et de
quelle manire nous allons procder.

--Je ne puis, mon ami, vous dire autre chose que ce que vous savez dj,
rpondit le vicomte, mais voici quelqu'un qui pourra vous satisfaire
compltement, ajouta-t-il en dsignant un nouveau personnage qui entrait
 ce moment dans la salle o ils s'taient fait servir.

Ce nouveau personnage tait un petit vieillard vtu d'un habit noisette,
d'une culotte de ratine noire, d'un gilet de piqu blanc, il avait des
bas de coton bleu, de forts souliers  larges boucles d'argent, et tait
coiff d'un tricorne.

--M. Juste, s'cria Salvador.

--Lui-mme, rpondit le vicomte de Lussan, c'est  ce brave et digne M.
Juste, que nous devons la bonne fortune qui nous arrive aujourd'hui.

L'usurier, en entrant dans la salle avait salu les deux amis comme s'il
ne les connaissait pas, et s'tait plac prs d'eux afin de se faire
servir  dner ou plutt  souper.

Nos lecteurs savent qu'il n'y a dans la salle  manger de la plupart des
htelleries de Province, qu'une seule grande table qui sert  tout le
monde; ils savent aussi que nulle part on ne peut causer plus  l'aise
que dans la salle  manger d'un htel de petit ville, lorsque les heures
du dpart et de l'arrive des voitures publiques sont passes.

--Vous arrivez  propos, M. Juste, dit le vicomte de Lussan; voil plus
d'une heure que M. le marquis de Pourrires me tourmente, afin que je
lui apprenne des choses que, jusqu' prsent, vous tes le seul 
savoir.

--Je vais avoir l'honneur de satisfaire la lgitime curiosit de M. le
marquis, M. de Lussan.

Voici les faits, il est bon que vous n'en ignoriez aucun, afin d'agir en
consquence.

Personne plus que moi n'aime  obliger ses amis. M. le vicomte de
Lussan,  qui j'ai pu rendre quelques lgers services, est l pour me
dmentir, si ce que j'avance n'est pas vrai. J'aurais pu rclamer, au
besoin, le tmoignage du malheureux M. Lebrun, si le fer d'un assassin
n'avait pas prmaturment mis fin  ses jours.

--Passons, monsieur Juste, passons, je sais que vous tes un trs-galant
homme, et mon ami de Pourrires veut bien me croire sur parole, n'est-il
pas vrai, marquis?

Salvador fit un signe affirmatif.

--Je vous disais donc, continua Juste, que personne plus que moi
n'aimait  obliger ses amis; cela tant, vous devinez que je saisis avec
empressement toutes les occasions qui se prsentent, de leur tre
agrable.

Il y a de cela quelques jours, un riche gentilhomme anglais, qui habite
la France depuis peu de temps, se prsenta chez moi et me dit qu'il
venait de recevoir, de son correspondant d'Amsterdam, une lettre qui lui
apprenait que la plus grande partie d'un envoi de lingots d'or et
d'argent, qui allait m'tre fait par le dit correspondant qui est aussi
le mien, lui tait destine; il venait me prier de lui envoyer ces
lingots, aussitt qu'ils me seraient parvenus,  sa maison de campagne,
situe ici prs; je lui promis de faire ce qu'il dsirait, et comme la
valeur des objets que je devais lui remettre tait fort considrable, je
lui dis que je dsirais, pour mettre ma responsabilit  couvert, les
lui porter moi-mme au lieu indiqu, afin d'en recevoir une dcharge; je
pensais dj  vous, M. le vicomte.

L'Anglais, un trs-digne gentilhomme, ma foi! approuva fort ma prudence
et me dit qu'il me recevrait avec plaisir  sa maison de campagne.

Les lingots me sont arrivs il y a deux jours, et, de suite, j'ai fait
charger sur une voiture ceux qui ne m'appartenaient pas, et aprs avoir
fait prvenir M. le vicomte de Lussan de ce qu'il avait  faire, je me
suis empress de les apporter moi-mme  leur lgitime propritaire.

Il s'agit maintenant de s'approprier adroitement ces lingots, que je
m'engage  vous payer deux cent mille francs.

--Mais vous ne nous dites pas, s'cria Salvador, quels moyens nous
devons employer pour cela.

--Patience! un peu de patience, je vous prie, tout vient  point  qui
sait attendre; vous avez devin que je ne voulais porter moi-mme les
lingots, qu'afin de savoir dans quel endroit ils seraient placs et
d'tudier les lieux; il me reste  vous faire part de mes observations.

Les lingots ont t dposs dans un petit cabinet contigu  une chambre
 coucher qui fait partie d'un pavillon en aile; cette pice, ainsi du
reste que tout le pavillon, est, quant  prsent, inhabite; les
lingots, renferms dans plusieurs petites caisses, sont placs prs
d'une commode et ont t recouverts d'un vieux tapis; on peut facilement
s'introduire,  l'aide d'escalade, dans la chambre du pavillon, dont les
fentres sont ouvertes sur la grande route; si la porte du cabinet est
ferme, ce qui est probable, il vous sera facile de l'ouvrir  l'aide
des merveilleux instruments dont, sans doute, vous avez eu soin de vous
munir.

Il n'y a pas de chien de garde dans la maison. Les gens chez lesquels
vous allez _travailler_[585] ne devraient pas habiter la campagne privs
d'un aussi fidle serviteur. L'homme que vous venez de voir et auquel M.
le vicomte de Lussan a procur un quipage complet de roulier,
transportera la _camelotte_[586] au pavillon de Choisy-le-Roi, chez M.
de Pourrires; c'est l o j'en prendrai livraison; le reste me regarde.

--La russite de cette affaire ne me parat pas impossible, dit Salvador
aprs avoir attentivement cout Juste, mais il faut en prvoir les
suites; et d'abord est-il bien certain que Vernier, lorsqu'il aura  sa
disposition les susdits lingots, ne cherchera pas  nous frustrer de
tout ou partie de ce qui nous appartiendra?

--Vernier ne sachant pas quelle est l'importance du vol, puisque les
lingots sont en caisse, sera content de la somme assez ronde que nous
voulons bien lui allouer; nous pouvons donc, jusqu' un certain point,
compter sur lui; rien, au surplus, ne nous empchera de le suivre de
loin jusqu' ce qu'il soit arriv  Choisy.

--Voici, pour le reste, comment nous devons procder, ajouta le vicomte
de Lussan: nous passerons la journe de demain  visiter les environs de
cette ville, sous le prtexte de chercher une proprit  vendre; notre
prsence ici sera donc justifie sans que nous soyons forcs de dcliner
nos noms; nous quitterons cette auberge  dix heures du soir, et nous
attendrons, en nous promenant, que le moment d'agir soit venu; nous
remettrons  M. Juste, que nous trouverons  l'heure indique, prs de
la maison en question, notre cabriolet qu'il conduira  petits pas sur
la route de Paris, une fois l'affaire faite, il nous sera facile de le
rattraper, et, s'il plat  Dieu, nous rentrerons dans notre bonne
ville,  la naissance du jour, un peu plus riches que nous ne le sommes
maintenant.

Remarquez je vous prie, cher marquis, qu' moins d'tre pris en flagrant
dlit, et ce cas chant (je pense que vous savez comme moi ce que vous
avez  faire), nous ne risquons absolument rien; les gendarmes,
lorsqu'ils rencontrent des gens comme nous, des gentilshommes riches et
bien poss dans le monde, un capitaliste qui possde assez d'or pour
remplir le tonneau des Danades, se contentent de les saluer.

--Allons c'est bien, dit Salvador, si le plan est aussi bien excut
qu'il a t bien conu, la russite est infaillible.

--Et maintenant, rpondit le vicomte de Lussan, ne parlons plus de
l'affaire qui nous amne ici.

Juste, Salvador et le vicomte de Lussan, aprs la conversation que nous
venons de rapporter, achevrent fort tranquillement de souper, et se
retirrent chacun dans l'appartement qui leur avait t prpar.

Le vicomte et Salvador avaient demand une chambre  deux lits.

--Savez-vous cher vicomte, dit Salvador lorsqu'il se trouva seul avec
son ami, que ce M. Juste est vraiment un homme prcieux.

--Trs-prcieux, marquis, c'est pour cela que je serais dsol s'il lui
arrivait malheur.

--Il est bien riche?

--Trs-riche, excessivement riche, mme, mais je suis persuad qu'il se
laisserait hacher en morceaux ou scier entre deux planches, plutt que
de dire en quel lien de sa maison il a cach les immenses richesses
qu'il possde, et qu'une fois qu'on se serait dbarrass de lui et de
son terre-neuve, sur lequel, soit dit en passant, il parat beaucoup
trop compter, il faudrait dmolir sa maison de fond en comble afin de
dcouvrir la caisse qui renferme ses trsors.

--Bonsoir, vicomte; je suis si fatigu que je vais, je crois, dormir du
sommeil du juste.

--Bonsoir, marquis, ne rvez pas de ce pauvre Roman.

--Ah! bah! fit Salvador qui essaya, mais en vain, de comprimer un norme
billement.

Salvador et le vicomte passrent, ainsi qu'ils en taient convenus, la
journe du lendemain  parcourir les environs de la petite ville de
Lagny-sur-Marne, sous le prtexte de chercher une proprit  leur
convenance.

L'hte de l'Ours, bloui par la recherche de leur costume et leurs
manires aristocratiques, avait absolument voulu leur servir de guide;
le vicomte de Lussan n'avait pas cru devoir refuser des offres de
services si gracieusement faites. Grce  l'obligeance de son hte,
Salvador et lui avaient t introduits chez plusieurs propritaires des
environs de Lagny, et ils avaient pu, grce encore  la faconde
inpuisable de leur cicerone, recueillir une foule de renseignements
dont ils se promirent de se servir  l'occasion; on a devin que lorsque
le soir arriva, ils n'avaient pas trouv ce qu'ils paraissaient
chercher; ils avaient cependant visit une grande quantit de
proprits, mais les unes taient trop considrables, les autres ne
l'taient pas assez.

Ils rentrrent  l'htel de l'Ours  la nuit tombante, et, aprs avoir
fait honneur  un excellent repas qu'ils voulurent absolument faire
partager  leur hte, ils firent atteler le cheval  leur cabriolet et
partirent.

Deux heures sonnaient  l'horloge communale du petit village de
Guermantes lorsqu'ils arrivrent prs de la maison qu'ils devaient
dvaliser. La nuit tait calme et silencieuse, seulement,  de rares
intervalles, on entendait retentir les aboiements du chien de garde de
quelque ferme loigne; Vernier les bas bleus, vtu du costume qu'il
portait la veille, et conduisant un chariot attel de deux bons chevaux
normands qu'il avait fait arrter  quelques pas de la maison,
attendait, assis depuis quelques minutes sur le revers d'un foss, la
venue de ses complices. Salvador et le vicomte de Lussan passrent
devant lui aprs lui avoir adress un signe d'intelligence, et suivirent
la grande route jusqu' ce qu'ils rencontrassent Juste qui cheminait
paisiblement: ils lui remirent leur cabriolet aprs avoir tir du coffre
ce qui leur tait ncessaire, deux blouses bleues dont ils se vtirent
immdiatement, des armes, des fausses cls et une chelle de cordes
trs-artistement travaille, puis ils retournrent sur leurs pas, aprs
avoir recommand  l'usurier de n'aller qu'assez doucement pour qu'ils
pussent facilement le rattraper.

La maison dans laquelle ils devaient trouver les richesses qu'ils
convoitaient tait aussi calme et aussi silencieuse que la campagne au
milieu de laquelle elle tait situe; il n'apparaissait aucune lumire 
l'intrieur, le moment tait favorable pour agir.

--Ah a! ne perdons pas de temps, dit le vicomte de Lussan, ne nous
laissons pas surprendre par le jour.

--Ce serait trs-maladroit, rpondit Salvador.

--Quel est celui de nous deux qui va le premier tenter l'aventure?

--Eh! parbleu! ce sera moi; je suis plus habitu que vous  ces sortes
d'expditions.

--Allez donc, et que Dieu vous protge.

Salvador jeta avec beaucoup d'adresse l'chelle de cordes sur le balcon
de la fentre par laquelle il devait s'introduire dans la maison, et
lorsqu'il se ft assur qu'elle tait solidement accroche, il commena,
avec toute l'agilit d'un cureuil, sa prilleuse ascension.

Le vicomte de Lussan tait au pied de la muraille, prt  s'lever dans
l'air aussitt que Salvador serait entr dans la maison.

Vernier les bas bleus avait quitt la place qu'il occupait, et se
promenait sur la route en fumant sa pipe.

Salvador, aprs avoir franchi l'espace qui le sparait de la fentre, se
dressa sur l'appui, et  l'aide d'un diamant enchss dans une bague
chevalire qu'il portait au doigt, il enleva sans bruit la plus grande
partie d'un carreau, il passa ensuite son bras par l'ouverture qu'il
avait faite, et ouvrit facilement la fentre.

Il s'lana dans l'appartement.

Comme il le croyait inhabit, il marcha sans crainte vers la porte qui,
si les indications donnes par l'usurier Juste taient exactes,
conduisait au cabinet dans lequel les lingots devaient tre dposs.

Le craquement de ses bottes sur le parquet et le ptillement de
l'allumette chimique avec laquelle il alluma une bougie, dont il avait
eu soin de se munir, rveillrent deux femmes couches dans deux lits
parallles placs dans une alcve, qui faisait face  la fentre par
laquelle il s'tait introduit.

Ces deux femmes, effrayes de voir dans leur chambre un homme dont
l'extrieur n'tait rien moins que rassurant (nos lecteurs n'ont pas
oubli que Salvador avait mis une blouse par-dessus ses habits),
poussrent des cris perants, et, cdant  un mouvement machinal elles
se jetrent toutes deux dans la ruelle de leurs lits.

--Taisez-vous morbleu! s'cria Salvador, taisez-vous ou vous tes
mortes! Et comme les deux femmes, en proie  une agitation fivreuse qui
ne leur laissait pas le libre usage de leurs facults, ne cessaient de
crier, il prit dans la poche de son habit le tire-point dont il s'tait
servi contre Roman, et s'lana vers elles pour les frapper.

--Dieu, mon mari!

--Ma femme!

--Le marquis de Pourrires!

Ces trois exclamations partirent en mme temps, les deux femmes sur
lesquelles Salvador venait de lever un fer homicide, n'taient autres,
en effet, que la pauvre Lucie et son amie Laure.

--Monsieur, monsieur, s'cria Lucie, ne nous tuez pas, nous ne dirons
rien, je vous le promets.

La pauvre femme tait plus ple qu'un cadavre, et elle ne pouvait
dtacher ses yeux de son mari, dont le singulier accoutrement
n'annonait que trop clairement les criminels desseins.

Laure s'tait retranche derrire son lit et tremblait de tous ses
membres: elle ne disait rien.

La scne qui prcde s'tait passe en moins de temps qu'il ne nous en a
fallu pour la raconter.

Salvador s'lana vers la fentre, le vicomte de Lussan avait entendu
les cris pousss par les deux femmes, prsumant qu'ils pouvaient tre
entendus des autres habitants de la maison et les attirer sur le lieu de
la scne, et ne voulant pas laisser son ami supporter seul les chances
d'une lutte ingale, il gravissait les degrs de l'chelle de corde, il
s'aidait d'une main, de l'autre il tenait ses deux magnifiques
Kukenreiters.

--_Cavalez-vous_, dit Salvador  ses deux complices, _l'affaire est
marronne_[587]. Je vous rejoins dans quelques minutes.

Sans demander de plus longues explications, le vicomte descendit les
degrs de l'chelle de corde. Vernier les bas bleus se plaa  la tte
de ses chevaux, qui se mirent en route ds qu'ils eurent entendu les
claquements rpts de son fouet.

Salvador revint prs des deux femmes qui taient restes  la mme
place, ptrifies d'tonnement, et qui n'avaient pas eu encore la force
d'changer une seule parole.

--Je ne veux pas, madame, dit-il, en s'adressant  Lucie, chercher 
vous dissimuler le motif qui m'avait amen dans cette maison, o, du
reste, je ne croyais pas vous rencontrer; ce serait inutile: le
dguisement dont je suis couvert, la manire inusite dont je me suis
introduit dans cet appartement, vous ont dj appris quel tait mon
dessein; je suis en mme temps fch et satisfait de ce qui vient
d'arriver, je suis fch de vous avoir caus une frayeur qui, je le
crains bien sera funeste  votre sant, et d'avoir perdu  la fois votre
estime et votre amiti, auxquelles, je dois le reconnatre, je n'ai plus
aucun droit, je suis satisfait de ce que votre prsence m'a arrt sur
le bord d'un abme, dans lequel de funestes conseils allaient me
prcipiter. Lorsque vous connatrez les raisons de ma conduite, je vous
paratrai sans doute beaucoup moins coupable que je ne vous le parais en
ce moment j'ai donc l'esprance que vous voudrez bien, ainsi que votre
amie, ne parler  personne de ce qui vient de se passer.

J'aurai, du reste, demain, l'honneur de me prsenter chez sir Lambton.

Salvador ne laissa pas aux deux femmes stupfaites d'tonnement, le
temps de lui rpondre, ds qu'il et achev le petit discours que nous
venons de rapporter, il sortit par la fentre comme il tait entr.

Il rejoignit l'usurier Juste et le vicomte de Lussan, qui conduisaient
doucement le cabriolet sur la route de Paris.

Vernier les bas bleus, conduisant son chariot, avait suivi une autre
direction.

Nous laisserons pour un instant ces trois bandits, pour retourner prs
de Lucie et de Laure.

Salvador n'avait jet qu'un coup d'oeil superficiel sur la lettre que sa
femme lui avait donne  lire lorsqu'elle lui avait demand la
permission d'aller passer quelques jours prs de son amie, et le vicomte
de Lussan tant venu, ainsi qu'on a vu, le prendre  l'improviste pour
l'emmener avec lui, il n'avait pas song  demander  sa femme o tait
situe la campagne de sir Lambton; on a vu que l'usurier et le vicomte,
soit  dessein, soit par hasard, avaient vit de prononcer le nom de la
personne qu'il s'agissait de dvaliser, de sorte que rien n'avait pu
donner l'veil  Salvador; son apparition dans la chambre occupe par sa
femme et Laure, ne doit donc pas paratre tonnante.

Lucie, ainsi que cela avait t convenu, tait partie le lendemain du
dpart de son mari avec le vicomte de Lussan, et elle tait arrive de
bonne heure  la campagne de sir Lambton; le bon gentilhomme l'avait
reue avec infiniment d'affabilit, et autant peut-tre pour satisfaire
sa petite vanit de propritaire et d'homme riche, que pour lui faire
agrablement passer la journe, il avait absolument voulu lui faire
admirer toutes les merveilles rassembles  grands frais dans sa maison
de campagne, de sorte, que Lucie et Laure qui voulaient se communiquer
une foule de ces petits secrets que les femmes, en gnral, et
particulirement les nouvelles maries, ne laissent jamais tomber dans
l'oreille des profanes, n'avaient pu trouver, durant toute la journe,
un moment pour s'entretenir en secret, la prsence continuelle de sir
Lambton qui, cependant, faisait tout ce qu'il pouvait afin de leur tre
agrable, avait d'abord contrari quelque peu les deux amies; mais elles
n'avaient pas tard  en prendre leur parti et elles se promirent de se
ddommager amplement lorsque sonnerait l'heure de la retraite, c'est
pour cela que Laure fit dresser un lit pour elle dans la chambre du
pavillon, que l'on avait dispose pour Lucie.


FIN DU SEPTIME VOLUME.




LES VRAIS MYSTRES DE PARIS.




LES

VRAIS MYSTRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME HUITIME.

[Illustration: colophon]

BRUXELLES,

ALPH. LEBGUE ET SACR FILS,

IMPRIMEURS-DITEURS.

1844




LES VRAIS

Mystres de Paris.




I.--Catastrophe. (Suite.)


Lucie et Laure se retirrent de bonne heure; elles avaient tant de
choses  se dire! Lucie surtout tait impatiente d'apprendre  son amie
une nouvelle dont le matin mme elle avait eu la rvlation, et qu'elle
se faisait une fte d'apprendre  son mari lors de sa premire visite
chez le bon sir Lambton.

Lucie allait tre mre.

Aprs avoir longtemps caus, les deux amies, vaincues par le sommeil,
s'endormirent heureuses d'tre l'une prs de l'autre.

Nos lecteurs savent quel fut leur rveil.

Restes seules, Lucie et Laure demeurrent assez longtemps sans se
parler.

Lucie, la tte cache entre ses mains, ses beaux cheveux noirs pars sur
ses paules nues, pleurait  se briser la poitrine.

Laure, assise sur une chaise longue,  quelques pas d'elle, la regardait
en silence et des larmes coulaient le long de ses joues plies par la
terreur. La clart mystrieuse de la lune clairait seule cette triste
scne.

Laure se leva pniblement de son sige et s'approcha de son amie abme
dans la douleur, et qui paraissait n'avoir conserv que pour souffrir le
peu de force qui lui restait; elle l'embrassa sur le front.

--Pauvre, pauvre amie! dit-elle.

Lucie leva sur Laure ses yeux baigns de larmes.

--Je ne te fais donc pas horreur, dit-elle  son amie.

--Et pourquoi, grand Dieu! m'inspirerais-tu de l'horreur? s'cria Laure
qui prit Lucie entre ses bras et la serra avec force contre sa poitrine;
dois-je te punir d'une faute qui n'est pas la tienne, et l'amiti qui
nous lie est-elle si peu solide qu'elle doive tre brise au premier
choc?

--Oh! non, rpondit Lucie; je ne veux pas que tu cesses de m'aimer, ton
amiti est maintenant le seul bien qui me reste.

--Et elle ne te fera pas faute, je te le promets.

Les protestations de Laure calmrent quelque peu Lucie; la pauvre femme
se trouvait un peu moins malheureuse de savoir qu'elle pouvait compter
sur l'amiti dvoue et dsintresse de la compagne de ses jeunes
annes.

La glace une fois brise, Laure fit tout ce qu'il tait possible de
faire en semblable occasion pour apporter un peu de soulagement  la
douleur si vive de son amie. Malgr la secrte antipathie qu'elle
prouvait pour le marquis de Pourrires, elle croyait qu'il avait dit la
vrit lorsqu'il s'tait vu dcouvert; elle fit donc observer  Lucie
que quelque grave que ft le crime de son mari, elle ne devait pas
dsesprer de l'avenir.

--Qui sait, continua-t-elle, si un jour tu ne devras pas bnir la
Providence de ce qui vient de t'arriver aujourd'hui; ton mari vient de
te dire, et je crois qu'il disait vrai que ta prsence l'avait arrt
sur le bord de l'abme dans lequel il allait se laisser entraner. Eh
bien! il t'aime, tu lui parleras, et il est permis d'esprer que
lorsqu'il saura que bientt tu seras mre, il voudra conserver pur  son
enfant le nom qu'il a reu de ses anctres.

--Je dsire bien vivement, ma chre Laure, que tes prvisions se
ralisent, mais je ne l'espre pas. Mon mari, vois-tu, n'est pas ce
qu'il parat tre, il y a dans la vie de cet homme, j'en suis maintenant
certaine, quelque fatal secret que j'apprendrai tt ou tard. Pourquoi,
grand Dieu! n'ai-je pas suivi les conseils du docteur Matho.

--Tu as fait, ma bonne Lucie, ce que tu devais faire, tu ne pouvais
ajouter foi  une lettre qui n'nonait aucuns faits positifs, lorsque
surtout celui qui avait crit cette lettre laissait, par sa fuite, 
toutes les accusations le droit de se produire.

Lucie coutait attentivement, mais ses larmes ne cessaient pas de couler
le long de ses joues ples.

--Laure, ma bonne Laure! s'cria-t-elle enfin, combien je suis
reconnaissante des efforts que tu fais pour me consoler; mais ils sont
inutiles. Unie pour toujours  un voleur!...  un assassin peut-tre!...
ah! j'en mourrai...

--Lucie, Lucie, dit Laure d'une voix solennelle, as-tu donc oubli que
tu vas devenir mre.

--C'est vrai, grand Dieu! rpondit Lucie; c'est vrai, qui donc, si je
mourais, prendrait soin de l'innocente crature que je porte dans mon
sein?

--C'est bien, mon amie, ajouta Laure, Dieu, sois-en sre, ne voudra pas
que tu sois ternellement malheureuse.

La jeune femme, lorsqu'elle prononait ces simples paroles, paraissait
si convaincue de ce qu'elle avanait, sa voix tait si mue,
l'expression de son regard, lev vers le ciel, annonait une telle
confiance, que la pauvre Lucie se sentit quelque peu console.

--Je te crois, dit-elle  son amie, j'ai besoin de te croire.

--Il faut, lui rpondit Laure, que tout le monde ignore ce qui s'est
pass ici cette nuit, et pour viter que la pleur de nos visages ne
donne sujet  mon oncle de nous adresser des questions auxquelles nous
ne saurions que rpondre, il faut que nous nous rsolvions  prendre
quelques instants de repos. Voyons, Lucie, couche-toi, je vais m'occuper
de faire disparatre les traces du passage de M. de Pourrires.

Laure acheva de briser la vitre par laquelle Salvador s'tait introduit
dans la chambre, et tira  elle l'chelle de corde qui tait reste
accroche au balcon; elle porta ensuite sur le lit la pauvre Lucie, qui,
du reste, se laissait faire comme une enfant.

Ainsi que cela arrive souvent  ceux qui viennent d'prouver un violent
chagrin, un sommeil de plomb vint bientt clore les paupires des deux
amies, qui ne s'veillrent que lorsque la matine tait dj avance.

--Si tu avais prvu ce qui t'attendait ici, dit sir Lambton  sa nice,
aprs avoir affectueusement salu Lucie, tu ne te serais pas leve aussi
tard.

Laure mit sur le compte d'une lgre indisposition la paresse
inaccoutume,  propos de laquelle son oncle lui faisait la guerre.

Le bon sir Lambton remarqua alors l'extrme pleur et les traits
fatigus des deux jeunes amies.

--Mais vous tes toutes les deux malades, s'cria-t-il; je vais de suite
envoyer chercher le mdecin.

--C'est inutile, mon bon oncle, rpondit Laure, je vous assure que c'est
inutile; dites-nous plutt quelle est la personne qui va djeuner avec
nous?

Les quelques paroles qui prcdent taient changes dans la salle 
manger, et Laure faisait observer  son oncle qu'il y avait cinq
couverts sur la table qui venait d'tre dresse pour le djeuner.

--Tu n'as pas devin? lui dit sir Lambton.

--Mon mari! s'cria Laure, et un clair de joie vint tout  coup
illuminer sa charmante physionomie.

--Lui-mme, dit Servigny, qui, pour obir  sir Lambton, qui avait voulu
mnager  sa nice une surprise agrable, s'tait jusqu' ce moment tenu
cach dans un petit cabinet attenant  la salle  manger.

Le bon jeune homme prit sa femme entre ses bras et la serra avec force
contre sa poitrine, avant de songer  prsenter ses hommages  la
marquise de Pourrires.

--Heureuse Laure! dit tout bas Lucie  l'pouse de Servigny.

--Oui, je suis heureuse, lui rpondit Laure, cependant l'apprhension
d'un malheur possible vient sans cesse empoisonner mes jours et troubler
mes nuits; hlas! ma pauvre amie, nous avons tous, pauvres cratures que
nous sommes, une bien lourde croix  porter.

--Toi aussi... ma bonne Laure... est-ce que ton mari?....

Paul est le plus parfait modle de toutes les bonnes qualits et
cependant..... Je te dirai un secret que je t'ai cach jusqu' ce jour,
parce que je ne voulais pas te donner un sujet d'affliction, et tu
verras que tu n'es pas la seule  plaindre.

Les deux femmes ne purent en dire davantage, sir Lambton, et Servigny,
qui s'taient retirs pour causer dans l'embrasure d'une fentre,
s'approchrent d'elles et les invitrent  prendre leur place  table.

Le djeuner ne fut pas triste. Les plus heureux rsultats avaient
couronn le voyage en Angleterre que Servigny venait d'achever; aussi
sir Lambton tait-il trs-satisfait, et il faisait tous les efforts
imaginables pour gayer les deux amies, qui, de leur ct, ne voulant
pas laisser supposer qu'il existait entre elles un secret qu'elles
voulaient absolument cacher, dissimulaient, autant du moins qu'elles le
pouvaient, la tristesse  laquelle elles taient en proie.

Peu de jours aprs l'arrive de Servigny, Lucie reut une lettre de son
mari, qui l'avertissait que le lendemain il se prsenterait chez sir
Lambton.

--J'ai cru devoir, disait-il, vous annoncer cette visite (que je ne
ferais pas si ma ngligence ne devait pas sembler extraordinaire  sir
Lambton), afin de vous laisser le temps de prvenir votre amie et pour
que ma prsence, qui, je le sens, doit, aprs ce qui s'est pass, vous
impressionner dsagrablement, ne vous surprt pas  l'improviste.

Le premier soin de Lucie, aprs avoir reu cette lettre, fut de prvenir
son amie et de lui demander ce qu'elle devait faire en semblable
occurrence.

--Il ne faut pas, lui rpondit Laure, te montrer trop rigoureuse, la
lettre qu'il vient de t'crire prouve qu'il comprend toute l'normit de
son crime, puisqu'il ne cherche pas  s'excuser, et celui qui est humble
est bien prs de se repentir, s'il ne se repent dj.

--Je ferai ce que tu me conseilles, ma chre Laure, je lui parlerai et
j'espre que Dieu voudra bien m'accorder le don de la persuasion.

Le lendemain, en effet, Salvador, ainsi qu'il l'avait annonc  sa
femme, se prsenta chez sir Lambton.

Servigny, qu'une affaire de peu d'importance avait appel  Lagny, tait
absent en ce moment.

Sir Lambton fit  Salvador l'accueil le plus empress, et voulut lui
arracher la promesse de passer au moins deux ou trois jours  sa
campagne.

Salvador se trouvait dans une position assez embarrassante, il ne savait
quelles raisons allguer pour refuser sir Lambton, et la crainte de
dsobliger Laure  laquelle sa prsence, aprs ce qui s'tait pass
quelques jours auparavant, devait inspirer l'pouvante, l'empchait
d'accepter la gracieuse invitation du bon gentilhomme.

--Vous ne me donnez pas de bonnes raisons, M. le marquis, dit  la fin
sir Lambton visiblement contrari des refus persvrants de son hte,
vous resterez, si vous ne voulez pas me laisser croire que ma compagnie
n'a pas le bonheur de vous plaire.

Salvador jeta sur Laure et sur sa femme un regard suppliant.

Les deux jeunes femmes le prirent en piti.

--Restez, M. le marquis, lui dit Laure aprs avoir serr entre les
siennes les deux mains de son amie; restez, ne refusez pas  mon oncle
une faveur  laquelle il parat tant tenir.

--Je sais trop, madame, ce que je vous dois pour ne pas vous obir,
rpondit Salvador aprs s'tre respectueusement inclin.

--Que vous tes heureuse! s'cria joyeusement sir Lambton en s'adressant
aux deux amies, que vous tes heureuses d'tre femmes et jolies, on ne
sait rien vous refuser.

Sir Lambton, jaloux de bien recevoir le mari de la plus chre amie de sa
nice, et dsireux de donner au marquis de Pourrires un splendide
chantillon de l'hospitalit britannique, laissa seuls un instant
Salvador et les deux femmes, afin d'aller donner des ordres en
consquence.

Salvador voulut mettre  profit cet instant de libert.

--Ah! mesdames, dit-il en donnant  sa voix une expression pntre; ah!
mesdames, combien votre bont est grande! et comment pourrai-je vous
faire oublier?...

Laure ne lui laissa pas le temps d'achever la phrase qu'il venait de
commencer.

--Ne parlons pas de ce qui s'est pass, lui dit-elle avec dignit, ce
n'est pas M. le marquis de Pourrires qui a lev sur nos ttes le fer
d'un assassin; nous avons eu affaire  un misrable fou, qui, nous
aimons  le croire, a recouvr la raison.

--M. le marquis de Pourrires, dit sir Lambton en rentrant dans le salon
o il avait laiss Salvador et les deux femmes, suivi de Servigny qui
venait d'arriver au chteau, j'ai l'honneur de vous prsenter mon neveu.

Salvador s'empressa de quitter le sige sur lequel il tait assis, et
s'inclina devant Servigny, qui lui rendit son salut.

Lorsqu'ils se trouvrent face  face, ces deux hommes reculrent
simultanment en arrire, comme s'ils avaient tous deux march sur une
vipre.

Ils s'taient reconnus.

Les brusques mouvements de Servigny et de Salvador, n'avaient chapp ni
aux deux femmes ni  sir Lambton, les deux femmes ne dirent rien, mais
sir Lambton qui n'avait pas pour se taire les mmes raisons qu'elles,
leur demanda s'ils se connaissaient.

Un instant leur avait suffi pour se remettre.

Salvador rpondit le premier avec beaucoup de sang-froid.

--Je vois aujourd'hui pour la premire fois M. Paul Fval, mais je vous
l'avoue, votre neveu ressemble tellement  un gentilhomme Italien avec
lequel je m'tais li lors d'un sjour que je fis  Venise il y a
quelques annes, que je n'ai pu retenir un premier mouvement de surprise
bien naturelle, du reste, car le gentilhomme en question est mort depuis
longtemps.

Cette explication, que Servigny ne crut pas devoir dmentir de suite,
parut toute naturel  sir Lambton, qui n'avait, du reste, attach aucune
importance  la question qu'il venait de faire.

Il n'en tait pas de mme des deux femmes.

--Ils se connaissent, ma pauvre amie, dit Lucie  Laure en lui serrant
la main avec force; ils se connaissent. Ah! je suis encore plus
malheureuse que je ne le croyais!

Laure, afin de lui donner le courage de supporter sa triste position,
avait dit  son amie quels taient les antcdents de son mari et Lucie
venait de deviner en quel lieu son poux et celui de son amie avaient pu
se connatre.

Servigny, inquiet plus qu'on ne saurait se l'imaginer, d'avoir rencontr
chez l'oncle de sa femme, un homme dont il avait t  mme d'apprcier
les moeurs et le caractre, tait impatient d'avoir avec lui une
conversation qui ft de nature  lui apprendre ce qu'il en devait
craindre, il pria donc sa femme  laquelle il ne cachait rien de ce qui
l'intressait, de faire tout ce qui lui serait possible, afin qu'il
restt seul avec le marquis de Pourrires.

--Je vous ferai connatre ce soir, lui dit-il, les raisons qui
m'engagent  vous prier de me rendre ce service.

--Je les devine, lui rpondit Laure, aprs lui avoir serr la main, et
je vais vous obir.

--Mon bon oncle, dit-elle  sir Lambton, lorsque la compagnie eut
savour d'excellent caf, vers dans des tasses de vermeil
dlicieusement ciseles, vous allez, si vous le voulez bien, nous mener
mon amie et moi promener dans la campagne, on dit, et l'on a raison,
qu'il ne faut pas se gner  la campagne, ces messieurs, qui, s'ils ne
veulent pas sortir de leur ct, ont  leur disposition un excellent
billard, voudront bien, j'en suis sre, nous permettre de les laisser
seuls quelques instants.

--Mais, objecta sir Lambton, qui ne concevait rien  la fantaisie
manifeste par sa nice, il me semble que puisque vous avez l'envie de
vous promener, nous pourrions faire atteler et sortir tous ensemble.

--Non, mon bon petit oncle, nous sortirons  pied si vous le voulez
bien, et nous laisserons ici ces messieurs, que je ne veux pas mettre
dans le secret de ce que nous allons faire.

Sir Lambton, habitu  faire toutes les volonts de sa nice, qu'il
traitait en vritable enfant gte, prit sa canne, son chapeau, et aprs
avoir pri le marquis de Pourrires d'agrer ses excuses, il sortit
accompagn des deux femmes.

Salvador et Servigny taient  peu prs aussi embarrasss l'un que
l'autre, Salvador surtout, qui avait devin que Laure n'avait tant
insist pour sortir accompagne de son oncle et de Lucie, qu'afin de le
laisser seul avec son mari, ce fut lui cependant qui se dtermina le
premier  prendre la parole.

--Je crois, monsieur, dit-il  Servigny, qu'il est inutile que nous
dissimulions plus longtemps, nous nous sommes reconnus...

--Il est vrai, monsieur, rpondit Servigny, et je vous avoue que je ne
m'attendais pas  vous rencontrer ici.

--Mon tonnement n'a pas t moins grand que le vtre; est-ce bien vous?
vous que nous dmes abandonner en si piteux tat aprs le combat que
nous fmes forcs de livrer aux gendarmes de la brigade du Beausset, que
je trouve aujourd'hui l'poux d'une femme charmante, et non moins riche
 ce qu'on assure qu'elle n'est belle.

--Permettez-moi de vous faire observer,  mon tour, que je n'ai pas
moins que vous le droit d'tre grandement tonn de vous rencontrer ici
porteur d'un nom qui sans doute n'est pas le vtre, et possesseur de
richesses dont la source n'est probablement pas lgitime.

--Ces doutes m'offensent, dit Salvador d'un ton piqu, et je crois
qu'ils seraient un peu mieux placs dans une autre bouche que la vtre,
je puis, M. Servigny, vous prouver par des titres authentiques, que mon
nom et mes richesses sont l'hritage de mes aeux; M. Fval peut-tre
aurait infiniment de peine  tablir la gnalogie des Fval.

--Le ton peu convenable que vous prenez pour rpondre  des observations
qui devraient vous paratre toutes naturelles, pourrait m'engager,
prenez-y garde,  prendre un parti violent qui, je dois en convenir,
nous prcipiterait tous deux dans un abme sans fond; mais soyez en
convaincu, je ne reculerais pas devant ce que je regarderais comme
l'accomplissement d'un devoir.

--La menace est presque toujours l'arme des lches, dit Salvador.

--Monsieur! s'cria Servigny.

--Laissez-moi achever, continua Salvador; vous pouvez, il est vrai, me
faire beaucoup de mal, mais, ainsi que je viens de vous le dire, la
menace est l'arme des lches, et je crois assez vous connatre pour tre
certain que vous ne voudrez pas vous en servir. Vous succomberiez
infailliblement si une lutte s'engageait entre nous, car il me serait
facile d'tablir un alibi incontestable du jour de ma naissance 
celui-ci, tandis que sur un mot de moi au respectable sir Lambton, vous
seriez, malgr les liens qui vous attachent  ce digne gentilhomme,
chass ignominieusement d'ici.

--Vous tes dans l'erreur: sir Lambton et ma femme savent, grce  Dieu,
qui je suis; je bnis le ciel de n'avoir pas voulu tromper mon gnreux
bienfaiteur; on sait que Paul Fval, n'est autre que le malheureux
Servigny, on sait quelles sont les circonstances qui m'ont prcipit
dans l'abme d'o je suis parvenu  sortir  force de courage et de
persvrance.

Ce que Servigny venait de dire  Salvador causa, on doit bien le penser,
un profond tonnement  ce dernier; il se trouvait, pour ainsi dire, 
la discrtion du mari de Laure. Il pouvait, il est vrai, esprer que
Laure, cdant aux prires qui sans doute lui seraient faites par son
amie, ne mettrait pas son poux dans la confidence de ce qui s'tait
pass il y avait quelques jours. Il crut donc devoir, pour conjurer
autant que possible le danger qui le menaait, changer  la fois de ton
et de langage.

--Votre langage, dit-il  Servigny, aprs s'tre promen quelques
instants de long en large dans l'appartement, est celui d'un homme
d'honneur, d'un homme qui dplore les erreurs, quelles qu'elles soient,
de sa jeunesse, qui veut, par tous les moyens possibles, faire oublier 
la socit et oublier lui-mme qu'il a jadis port la _casaque du
forat_; j'approuve infiniment votre conduite, et je veux bien croire
que vous avez les intentions les plus pures, les sentiments les plus
nobles; mais, s'il en est ainsi, si vraiment vous vous tes purifi 
l'cole du malheur, serez-vous assez injuste pour croire que vous tes
le seul qui ait t capable de revenir au bien, aprs une vie d'erreurs
et de dsordres?

--Que Dieu me pardonne, si jamais une semblable pense a t la mienne,
mais un pressentiment que je ne puis vaincre, la tristesse de madame de
Pourrires qui semble annoncer qu'elle n'est pas aussi heureuse qu'elle
devrait l'tre, tout cela me fait croire que Salvador et Duchemin que
j'ai rencontr  Paris il y a quelque temps, sont incorrigibles ou  peu
prs.

--Duchemin est mort, rpondit Salvador; quand  Salvador, comme il ne
veut pas laisser dans votre esprit la moindre impression fcheuse, il
dsire vous raconter tous les vnements de sa vie passe, et il espre
que le rcit qu'il va vous faire vous donnera de lui une opinion moins
dfavorable. Etes-vous dispos  l'couter?

Servigny, curieux de savoir quelles taient les raisons qui allaient
tre allgues par Salvador pour justifier les fautes ou plutt les
crimes de sa vie passe, fit un signe affirmatif.

Salvador prit un air de componction, et aprs s'tre recueilli quelques
instants, il raconta  Servigny une histoire  peu prs semblable 
celle qu'il avait fabrique pour le docteur Matho, histoire assez
vraisemblable, si nos lecteurs s'en souviennent, que Servigny plus que
tout autre individu devait facilement croire, et qui se termina par ces
paroles: Vous voyez, M. Servigny, par mon exemple, par le vtre mme,
qu'aprs avoir commis de grandes fautes il est encore permis de rentrer
dans la bonne voie.

La bonne et franche nature de Servigny le rendait incapable de croire
qu'il ft possible  une crature humaine de feindre avec autant
d'habilet et de hardiesse que le faisait Salvador, des sentiments qui
ne seraient pas les siens, aussi aprs avoir attentivement cout le
marquis de Pourrires, il lui tendit la main et lui dit: Je vous crois,
M. de Pourrires, (ce nom est dsormais le seul que vous entendrez
sortir de ma bouche); j'ai besoin de vous croire; le bonheur de ma femme
est aussi ncessaire au mien que l'air que je respire, et je sais
qu'elle serait malheureuse si son amie l'tait.

--Croyez-bien, M. Fval, que je ferai pour assurer le bonheur de madame
de Pourrires, et par contre celui de votre aimable pouse, tout ce qui
dpendra de moi; mais laissons, je vous prie, pour un instant, ce sujet
de conversation qui me rappelle ainsi qu' vous de tristes souvenirs, et
parlez-moi de ce que vous avez fait pour moi  Genve; puis-je en effet
conserver l'espoir de retrouver les traces de mon malheureux fils?

Servigny rpta  Salvador, avec infiniment plus de dtails, ce que la
lettre que nous avons mise sous leurs yeux a dj appris  nos lecteurs.
Je crois, dit-il en achevant, que ce n'est que trs-difficilement que
vous arriverez au but que vous voulez atteindre, mais cependant la
ralisation de votre dsir ne me parat pas impossible; le saltimbanque
de Riberpr (si vous parvenez  le trouver), pourra sans doute vous dire
de quel ct votre fils a port ses pas aprs l'avoir quitt, et, en
marchant ainsi de jalons en jalons, vous arriverez, s'il plat  Dieu,
au lieu o il se trouve maintenant.

--Que le Ciel vous entende. C'est, croyez-le bien, le voeu le plus cher 
mon coeur, rpondit Salvador, je n'ai pas besoin de vous recommander le
silence, ajouta-t-il, je ne veux apprendre  madame de Pourrires
l'existence de mon fils, que si je parviens  le dcouvrir.

Le dsir, manifest par Salvador, tait trop naturel pour que Servigny
ne lui fit pas la promesse de se taire.

La conversation entre ces deux hommes fut interrompue par le retour des
dames et de sir Lambton.

La physionomie pleine et colore du bon gentilhomme tait rayonnante de
joie.

--Vous avez fait  ce qu'il parat, lui dit Salvador, une excellente
promenade.

--Excellente, en effet, rpondit sir Lambton, et  l'heure qu'il est je
suis vraiment honteux d'avoir fait autant de faons pour sortir; c'tait
pour nous associer  une bonne action, que ma chre petite nice voulait
absolument emmener avec elle madame de Pourrires et moi; il s'agissait
de porter des secours  une malheureuse famille ruine par un incendie,
et dont le chef est en ce moment assez gravement malade.

Le fait nonc par sir Lambton tait vrai dans tous ses dtails.
Quelques paysans avaient signal  la charit inpuisable de Laure,
l'infortune dont sir Lambton venait de parler, la jeune femme avait
saisi l'occasion d'entraner son oncle et son amie chez les pauvres gens
que le feu et la maladie venaient de rduire  la misre, et les avait
tenus prs d'eux autant de temps qu'il en avait fallu  son mari pour
causer avec M. de Pourrires; cela ne lui avait pas t difficile, sir
Lambton et Lucie taient ainsi qu'elle dous chacun d'un coeur d'or, et
ils ne laissaient jamais chapper l'occasion de soulager une infortune
lorsqu'elle leur paraissait digne d'inspirer de la piti.

--Madame Fval, nous l'esprons, voudra bien nous permettre de faire
aussi quelque chose pour ses protgs, dit Salvador.

Sir Lambton ne laissa pas  sa nice, d'ailleurs assez tonne de ce
que son mari acceptait par son silence une communaut quelconque avec le
marquis de Pourrires, le temps de rpondre.

--Vous arrivez trop tard, monsieur, dit-il; les braves gens que nous
avons secourus ont maintenant  peu prs tout ce qu'il leur faut, leur
modeste demeure sera rdifie, leurs semences seront remplaces, et ils
peuvent sans crainte attendre que le chef de la famille puisse de
nouveau se livrer aux rudes travaux qui les faisaient vivre; faire plus
pour eux, ce serait leur apprendre  ne plus compter sur eux-mmes, si
par hasard de nouveaux malheurs venaient les frapper, et enlever 
d'autres pauvres gens ce qui leur appartient lgitimement; il faut tout
faire ici-bas avec discrtion, mme le bien; le mal souvent est  ct
des meilleures choses, mes chers amis, et dpasser le but, ce n'est pas
l'atteindre.

Il n'y avait rien  rpondre  d'aussi sages paroles, aussi n'y fut-il
rien rpondu.

Comme l'heure de se retirer n'tait pas encore arrive, Salvador proposa
 Sir Lambton de faire avec lui une partie de billard.

--Cela, dit-il, nous aidera  tuer le temps, qui, du reste, ne nous
semblera pas long, si ces dames veulent bien tre les juges de la lice.

Sir Lambton, comme la plupart de ses compatriotes, aimait passionnment
tous les jeux d'adresse, il s'empressa donc d'accepter la proposition du
marquis de Pourrires.

Salvador tait de premire force au _noble jeu de billard_, pour nous
servir de l'expression adopte par les adeptes; aussi il vainquit sans
peine le bon gentilhomme, bien que celui-ci ft loin d'tre une
_mazette_ (toujours pour nous servir, de l'expression des adeptes).

Sir Lambton n'tait pas habitu  se voir ainsi pelot, et comme il
tait naturellement assez vif, la mauvaise humeur que depuis quelque
temps il prouvait intrieurement ne tarda pas  se manifester.

--Les joueurs, quels que soient d'ailleurs leurs vices ou leurs vertus,
sont tous les mmes, se dit Salvador, ce n'est pas tant la perte de leur
argent, que les blessures que la perte fait  leur amour-propre qui leur
fait perdre la raison lorsqu'ils se livrent au dmon du jeu. Voil un
homme raisonnable et vertueux dans toute l'acception du mot, auquel je
gagnerais, si je le voulais, une somme considrable.

Pourquoi ne le ferais-je pas, se dit-il, aprs un carambolage
magnifique.

Sir Lambton, transport de fureur, jeta si violemment sa queue sur le
parquet qu'elle se brisa en plusieurs morceaux.

Salvador posa doucement la sienne sur le billard.

--Je crois, dit-il  son adversaire, que vous n'tes pas en ce moment
matre de vos moyens, nous ferions peut-tre bien de nous en tenir l?

--Du tout, du tout! s'cria sir Lambton; si vous ne continuez pas la
partie, je croirai que vous vous tes formalis du petit mouvement de
colre que je viens de me permettre.

--Au fait, c'est une ide se dit Salvador en reprenant sa queue, je ne
savais que dire  ma femme; en me donnant le seul dfaut que je ne
possde pas, j'aurai trouv la meilleure de toutes les excuses.

Servigny et les deux femmes s'taient retirs depuis longtemps, de sorte
que Salvador, sir Lambton et un domestique, charg de marquer leurs
points, taient seuls dans la salle de billard.

--Intressons la partie, dit Salvador, vous aurez peut-tre un peu plus
de sang-froid lorsque vous aurez votre bourse  dfendre.

--Soit, rpondit sir Lambton. Que voulez-vous jouer?

--Mais peu de chose: cinq cents francs en trente points, par exemple.

--Va pour cinq cents francs.

Sir Lambton prit au rtelier une nouvelle queue qu'il frotta
soigneusement de blanc, et les parties recommencrent.

La courte interruption qui venait d'avoir lieu avait laiss  la
mauvaise humeur de sir Lambton le temps de se dissiper; aussi,  partir
de ce moment, il joua avec beaucoup plus de sang-froid qu'il ne l'avait
fait jusqu'alors, et il trouva plus d'une fois l'occasion de signaler
son adresse par des coups merveilleux.

Salvador qui voulait perdre une somme importante (nos lecteurs sans
doute ne lui supposaient pas cette intention), mnageait  son
adversaire des coups dont celui-ci ne manquait pas de profiter, mais il
avait soin de diriger son jeu avec assez d'adresse pour ne pas laisser
deviner  sir Lambton que s'il perdait, c'est qu'il le voulait bien. La
victoire vivement dispute ne paraissait que plus agrable au bon
gentilhomme qui, enivr par les succs et charm de battre  son tour
celui qui venait de le si bien battre, accablait le marquis de
Pourrires sous le poids des railleries.

Salvador perdit en assez peu de temps une somme de trois mille francs.

--Vous tes dcidment beaucoup plus fort que moi, dit-il en prenant
dans son portefeuille trois billets de banque qu'il remit  sir Lambton;
c'est en vain que je lutterais plus longtemps avec vous, je m'avoue
vaincu.

--En ce cas, cessons la partie, rpondit sir Lambton, et allons nous
coucher; la victoire que je viens de remporter est vraiment la plus
glorieuse qu'il soit possible d'imaginer.

Salvador et sir Lambton se sparrent charms l'un et l'autre d'avoir
atteint le but qu'ils se proposaient. Sir Lambton avait voulu gagner,
seulement parce que son amour-propre (les hommes les plus sages ont de
ces petites faiblesses), ne s'avouait qu'avec peine qu'il tait possible
de jouer mieux que lui au billard; Salvador avait voulu perdre parce
qu'il avait en tte un dessein, que ce qui suit va faire connatre.

Lucie, bien certaine que son mari viendrait lui rendre visite avant de
se retirer dans l'appartement qui lui avait t prpar, ne s'tait pas
couche, elle lisait en l'attendant.

--Je vous attendais, monsieur, lui dit-elle lorsqu'il entra dans sa
chambre, veuillez prendre un sige.

Salvador obit sans rpondre.

--Etes-vous, monsieur, dispos  m'couter et  me prter toute votre
attention? continua Lucie aprs quelques instants de silence.

--J'tais venu, madame, rpondit Salvador, non pour me justifier, je
sais que cela est impossible, mais afin de vous faire connatre les
vnements qui m'ont conduit prs de l'abme dans lequel je serais
infailliblement tomb si votre prsence ne m'avait pas retenu sur ses
bords au moment o j'allais me rendre coupable d'un premier crime; mais
puisque vous avez quelque chose  me dire, j'attendrai pour m'expliquer
que vous ayez achev.

--Ecoutez-moi, monsieur, reprit Lucie d'un ton  la fois tendre et
solennel, je puis, en vous menaant de divulguer ce qui s'est pass,
vous forcer de consentir  une sparation, vous tes bien persuad de
cela, n'est-ce pas?

--Sans nul doute, madame, rpondit Salvador, la volont que les paroles
de Lucie laissaient apercevoir l'inquitait visiblement.

--Rassurez-vous, monsieur, ajouta Lucie, telle n'est pas mon intention:
ma destine, devant Dieu et devant les hommes, a t lie  la vtre, et
je ne crois pas qu'il soit bien de rompre des noeuds consacrs par notre
sainte religion; je resterai donc votre pouse, quoi qu'il arrive; et si
je suis destine  subir de nouvelles preuves, si votre conduite 
venir ne me fait pas oublier votre conduite passe, eh bien! il me sera
tenu compte dans le ciel des peines que j'aurai supportes ici bas.

--Ah! madame, s'cria Salvador, chassez loin de votre esprit ces tristes
penses. J'ai pu, cdant  de perfides conseils, oublier un instant que
je suis le marquis de Pourrires et que j'ai l'honneur d'tre votre
mari, mais, croyez-le bien, mon coeur n'est pas dgrad au point de
n'tre plus capable d'apprcier votre noble caractre.

--S'il en est ainsi, monsieur, il nous est permis d'esprer encore
quelques jours heureux; je suis oublieuse du mal, monsieur, jamais une
parole de moi ne vous rappellera ce qui s'est pass dans cette chambre
il y a quelques jours, mais, au nom du ciel, au nom de ce que vous avez
de plus cher ici-bas, si jamais, ce qu' Dieu ne plaise, vous vous
trouviez tent de nouveau par ceux qui vous ont tent une premire fois,
rappelez-vous que vous avez lev un fer homicide sur une femme qui vous
aime, sur une femme qui va vous rendre pre...

Ces derniers mots furent prononcs d'une voix si dchirante que, malgr
la triple enveloppe dont son coeur tait entour, Salvador se sentit
presque mu.

--Voil ce que je voulais vous dire, monsieur, continua Lucie, vous
allez tre pre, vous n'avez plus seulement  mnager votre propre
honneur; vous tes,  partir de ce moment, le dpositaire de celui de
l'enfant que le ciel vous envoie et auquel vous devez transmettre un nom
pur et sans tache; vous ne l'oublierez pas, n'est-ce pas?

--Non, madame, non, je ne l'oublierai pas.

Il est permis de croire que Salvador tait sincre lorsqu'il faisait
cette promesse que, peut-tre, il aurait tenue si, plus tard, une fatale
influence ne la lui avait fait oublier; il reste toujours dans le coeur
de l'homme, quelque soit le degr de corruption qu'il ait atteint,
quelques cordes qui rsonnent lorsque l'on invoque auprs de lui l'un de
ces nobles sentiments qui semblent avoir t mis dans tous les coeurs
pour rappeler  l'esprit sa cleste origine.

Salvador se leva du sige qu'il occupait, et durant quelques minutes, il
se promena dans la chambre; il avait besoin de rassembler ses ides
quelque peu troubles par la rvlation que Lucie venait de lui faire.

--Il me reste, madame, dit-il enfin, un devoir  remplir, je vais m'en
acquitter. J'ai reu de la nature quelques bonnes qualits, je ne crains
pas de le dire; mais la civilisation a dvelopp, en moi, le germe d'un
vice qui resta longtemps cach, et ce vice, ternit l'clat de toutes les
bonnes qualits dont je puis tre dou. En un mot, madame, je suis
joueur; c'est en rougissant que je vous fais cet aveu. Il n'est pas de
passion dont l'influence soit plus funeste que celle du jeu. Le joueur,
dans les relations ordinaires de la vie, est quelquefois excellent
poux, bon pre, ami dvou; mais ds qu'il s'est plac devant un tapis
vert, sitt qu'il a pris des cartes dans sa main, il oublie femme,
enfant, ami, pour ne songer qu'aux bizarres combinaisons du hasard; si
vous venez lui dire que sa mre se meurt, que sa famille est en proie 
la plus affreuse misre, que son meilleur ami vient d'tre tu, il ne
vous coutera pas; mais parlez lui d'une martingale capable de faire
sauter la banque, de la manire la plus avantageuse de grouper les
chiffres, de celle de neutraliser les chances fatales des zros rouges
et noirs et des refaits de trente et un, il sera tout oreilles. Ce n'est
pas tout: lorsque les moyens de satisfaire sa malheureuse passion
viendront  lui manquer, il risquera tout pour se les procurer, sa vie,
celle de ses proches, son honneur mme. C'est ce qui m'est arriv. Des
spculations malheureuses venaient de m'enlever une partie de ma
fortune, mais ce qui me restait tait plus que suffisant pour me
permettre d'occuper dans le monde la place  laquelle me donne droit le
nom que j'ai reu de mes aeux, lorsque le hasard me conduisit dans un
de ces infmes tripots constamment ouverts, malgr la guerre acharne
que leur fait la police.

L'or et les billets de banque ruisselaient sous mes yeux, une voix,
celle de mon mauvais ange sans doute, me dit  l'oreille, que je
pouvais, en risquant une faible somme, rcuprer en peu de temps ce que
je venais de perdre. J'coutai cette voix infernale, je jouai!
L'excrable dmon, qui prside  nos destines, ne voulant pas qu'une
dception vnt d'abord clairer sa victime, et l'arrter sur le bord de
l'abme permit que je gagnasse. J'tais perdu, perdu sans ressources; 
des sances heureuses, succdrent des sances ngatives remplies par
des alternatives de pertes et de gain; puis, ce furent des sances
malheureuses, durant lesquelles je m'arrachais les cheveux et me
meurtrissais la poitrine, sans seulement m'apercevoir de ce que je
faisais. En un mot, je passai en peu de temps par toutes les phases de
la joie, de l'esprance et du dsespoir.

Salvador s'arrta quelques instants pour reprendre haleine, cet homme
tait un si parfait comdien, que l'expression de son visage tait venue
complter la hideuse peinture qu'il venait de drouler sous les yeux
effrays de sa malheureuse femme. Ses yeux taient hagards, ses joues
ples, ses cheveux, plus noirs que l'bne, se hrissaient sur sa tte.

Lucie sanglotait silencieusement.

Salvador, aprs s'tre frapp le front plusieurs fois, continua en ces
termes:

Un jour, lorsque je voulus prendre de l'or pour aller encore une fois
tenter la fortune, ma caisse se trouva vide; ce fut alors qu'un homme,
dont j'avais fait la connaissance dans une des maisons dont je viens de
vous parler, vint  moi et me proposa de l'aider  accomplir un projet
qu'il mditait; je n'ai pas besoin de vous dire quel tait ce projet.
Cet homme tait dou d'une loquence fatale, je me laissai sduire; vous
savez le reste.

Et maintenant, me croirez-vous, si je vous dis que la crainte d'tre
forc de diminuer quelque peu le luxe dont je m'tais plu  vous
entourer, contribua peut-tre autant que la fatale passion  laquelle
j'tais en proie,  me faire envisager sans effroi le crime dont
maintenant je dplore les consquences? Me croirez-vous, si je vous dis
que c'est parce que je vous aime avec frnsie, parce que je ne pouvais
me rsoudre  vous faire la confidence de ma triste position, que je
suis devenu coupable?

Aprs la scne qui a eu lieu dans cette chambre, je rejoignis mon
complice et je le forai  quitter les environs de cette maison, dans
laquelle il voulait entrer, afin d'accomplir seul son projet. Rentr
chez moi, l'nergie factice qui m'avait soutenu jusque-l, m'abandonna
tout  coup; durant plusieurs jours, je demeurai dans un tat complet de
prostration, tat dont je ne sortis que pour envisager avec horreur la
triste position dans laquelle je m'tais mis par ma faute.

Je fis alors le serment solennel de ne jamais mettre le pied dans une
maison de jeu, de ne jamais m'approcher d'un tapis vert, de ne jamais
toucher une carte, de ne jamais jouer enfin et ce serment, madame, j'y
ai manqu ce soir mme!

Salvador, alors, raconta  Lucie tout ce qui venait de se passer entre
lui et sir Lambton, en donnant  ce fait beaucoup plus d'importance
qu'il n'en avait en ralit.

Mais quand bien mme mes cheveux devraient blanchir sur ma tte, quand
bien mme mes mains devraient se desscher, ce qui m'est arriv ne se
renouvellera plus.

--Je vous ai cout avec la plus srieuse attention, dit Lucie lorsque
Salvador s'arrta, et je ne crains pas de vous le dire, vos paroles
taient empreintes d'une telle expression de vrit, que j'y ajoute une
foi entire; je crois que vous n'avez cd qu' l'entranement d'une
passion irrsistible et  de perfides conseils, je crois, puisque vous
me l'avez dit, que c'est en partie pour moi que vous vous tes rendu
coupable; je crois surtout que vous tiendrez le serment que vous venez
de me faire, mais pour qu'il en soit ainsi, il faut, voyez-vous, prendre
des mesures nergiques, et quelles qu'elles soient, j'ai l'esprance que
vous ne reculerez pas devant la ncessit de les employer.

--Parlez, madame, rpondit Salvador, parlez, je suis prt  vous obir,
que faut-il que je fasse?

--Vous tes, si j'ai bien saisi vos paroles, compltement ruin.

--Non, madame, je ne suis pas, grce  Dieu, rduit  la misre,
seulement une partie de mes revenus est engage, presque toutes mes
proprits sont greves d'hypothques, mais je puis encore prendre des
arrangements avec mes cranciers, et par quelques annes d'conomie
rparer le dsordre de ma fortune.

--Eh bien! c'est ce qu'il faut faire. Je suis certaine de la discrtion
de mon amie, je n'ai pas besoin d'ajouter que jamais pour ma part, je ne
vous adresserai un reproche; vous pouvez donc  partir de ce moment,
jeter sur le pass un voile pais, qui jamais ne sera lev, car c'est de
bon coeur et sans arrire-pense, que je vous pardonne.

Salvador prit une des mains de Lucie qu'il serra affectueusement entre
les siennes en levant ses yeux vers le ciel:

--Cher ange, dit-il d'une voix profondment pntre.

Lucie, touche du profond repentir manifest par son mari, rpondit
peut-tre sans s'en apercevoir  la douce pression de sa main.

--Il y a, dit l'Evangile, continua Lucie, plus de joie dans le ciel pour
un coupable qui vient  rsipiscence, que pour dix justes qui n'ont
jamais pch, c'est sans doute pour cela que Dieu ouvre une si large
voie au repentir; vous allez donc renoncer  toutes les habitudes de
votre vie passe, cela peut-tre, vous sera beaucoup plus facile que
vous ne le croyez. Vous ferez cela pour moi d'abord,  qui vous venez de
le promettre et ensuite parce que vous vous rappellerez que tt ou tard
les mauvaises actions sont punies, et que celles qui chappent par
hasard  la justice des hommes, n'chappent pas  celle de Dieu.

Vous vous rappellerez qu'avec un nom honorable, vous devez transmettre
intacte  votre enfant, la fortune que vous ont laisse vos pres; et
vous ferez pour qu'il en soit ainsi, tout ce que la prudence et
l'exprience vous suggreront; quelles que soient les rsolutions que
vous preniez, comme elles seront honorables, je n'en doute pas, vous
pouvez compter sur un concours actif et dsintress de ma part, et pour
que vous ne puissiez pas douter un seul instant de la sincrit de mes
paroles, je me mets ds  prsent  votre disposition, afin que vous
puissiez dgager vos revenus, dgrever vos proprits et payer vos
cranciers, tout ce que je possde, c'est je crois la chose la plus
presse  faire; car il ne faut pas laisser aux intrts usuraires la
possibilit de nous enlever les conomies que nous pourrons faire sur
nos revenus en vivant retirs et sans faste  la campagne; je prsume,
qu'ainsi que moi, vous serez bien aise d'aller passer quelques annes
soit au chteau de Pourrires, soit ailleurs, je vous laisse
parfaitement libre de choisir  votre gr, le lieu qui doit nous servir
de retraite.

--Tout ce que vous venez de me prescrire, madame, sera excut  la
lettre et ds demain si vous le voulez bien, nous retournerons, 
Pourrires que je regretterais d'avoir quitt pour venir  Paris, si ce
n'tait dans cette ville que j'ai eu le bonheur de rencontrer la plus
indulgente et la meilleure de toutes les femmes.

--Nous partirons demain si vous l'exigez, monsieur, j'aurais cependant
bien voulu passer quelques jours encore prs de mon amie...

--Mais madame ce n'tait qu'afin de vous donner la preuve que je suis
prt  faire toutes vos volonts, que je voulais partir de suite; restez
ici plusieurs jours encore puisque tel est votre dsir.

Salvador aprs avoir encore chang avec sa femme quelques paroles, la
quitta afin de lui laisser la facult de se livrer au repos; nous le
suivrons dans la chambre qui lui avait t prpare, et nous
rapporterons  nos lecteurs le discours qu'il s'adressa  lui-mme,
lorsqu'il se trouva seul.

Son premier soin, en arrivant dans la chambre, fut d'ter son habit
qu'il jeta sur un meuble, en se plaignant de la chaleur; cela fait, il
alluma un cigare et approcha de sa fentre un fauteuil  Voltaire sur
lequel il s'assit.

Le ciel bleu et pur, tait sem de mille toiles brillantes. Le silence
de la nuit n'tait interrompu que par le bruissement du feuillage des
grands arbres qui environnaient la proprit de sir Lambton; doucement
agit par le souffle lger des zphirs, la brise tide et parfume
caressait agrablement les nerfs olfactifs de Salvador.

--Ma foi, se dit-il, en envoyant dans l'air les capricieuses spirales
qui s'chappaient de son cigare; c'est un trs-agrable sjour que celui
de la campagne, j'aime ces toiles brillantes qui tincellent sur l'azur
du ciel, j'aime cette nature calme et silencieuse, les grands arbres au
vert feuillage, les senteurs odorantes de la brise du soir, le chant du
rossignol qui se balance sur la branche flexible, le cri du grillon qui
se cache sous l'herbe, le lger bourdonnement de la demoiselle au
corsage allong, aux longues ailes bleues qui rase timidement la surface
argente d'un lac paisible, j'aime toutes ces mystrieuses harmonies qui
semblent chanter les louanges de leur crateur dans une langue
inconnue...

Eh! eh! s'cria Salvador, aprs avoir dbit la tirade qui prcde d'une
voix emphatique, que l'on vienne  l'heure qu'il est, me dire que la
lecture des romans de l'poque est plutt nuisible qu'utile, je
recevrais bien le paltoquet qui me tiendrait un pareil langage, tout ce
phbus est emprunt, ou  peu prs  la dernire oeuvre d'un de nos plus
clbres bas-bleus, et je suis certain qu'il ferait couler de douces
larmes le long des joues ples de ma trs-vertueuse pouse.

Je devrais peut-tre suivre ses conseils, dire adieu  tous les
enivrements de la vie parisienne, et aller vivre prs d'elle  la
campagne, son exemple me ferait sans doute aimer la vertu. Dieu,
m'a-t-elle dit ouvre une large voie au repentir!... Allons donc! il est
trop tard, aimer la vertu, moi, Salvador, c'est impossible; vivre  la
campagne, loin du bruit, du faste, oh non! non! Il me faut une vie
active, agite, qui ne me laisse pas le temps de penser aux vnements
de ma vie passe.

Il tait tard ou plutt il tait matin, car les premires lueurs du jour
commenaient  dorer l'horizon, lorsque Salvador, aprs avoir achev son
cigare, se jeta sur son lit afin de prendre quelques instants de repos.

Servigny et Laure s'taient retirs dans leur appartement, laissant
Salvador et sir Lambton tout entiers aux parties de billards dont nous
avons rapports les diverses pripties.

Nous avons dit dj que Servigny n'avait pas de secrets pour sa femme,
aussi son premier soin, lorsqu'ils se trouvrent seuls, ft-il de lui
apprendre qu'il ne l'avait pas prie d'emmener sir Lambton et la
marquise de Pourrires, que parce qu'il dsirait rester seul quelques
instants avec le marquis de Pourrires, qu'il avait connu au bagne de
Toulon sous le nom de Salvador.

Servigny instruisit ensuite sa femme de tout ce qui s'tait pass entre
lui et Salvador, pendant le temps qu'ils taient rests ensemble.

--J'aurais peut-tre ajout foi  l'histoire qu'il m'a raconte pour
justifier sa nouvelle position, sans une circonstance qui n'est venue
frapper mon esprit que depuis quelques instants; je me rappelle
parfaitement que le _payot_ Salvador, qui habitait en mme temps que moi
le bagne, avec lequel je me suis vad, avait les cheveux du plus beau
blond qui se puisse imaginer, et ses cheveux sont aujourd'hui aussi
noirs que l'bne, cette diffrence cache assurment un mystre
d'iniquit, que peut-tre, au risque de ce qui pourra m'arriver, je dois
chercher  pntrer.

Laure, il est facile de le penser, prouva un profond tonnement, et un
bien vif chagrin, lorsque son mari lui eut fait cette rvlation; les
antcdents de Salvador lui expliquaient tout  coup, en les colorant
d'une teinte sinistre, une foule de faits qui jusqu' ce moment lui
avaient paru  peu prs insignifiants; la prsence du marquis de
Pourrires dans le bouge de la rue de la Tannerie, la lettre du docteur
Matho, et en dernier lieu la tentative de vol commise quelques jours
auparavant chez sir Lambton, juste au moment o des lingots venaient d'y
tre apports. Cette tentative ne lui parut plus un fait isol, qui,
sans tre excusable, pouvait tre pardonn, en raison du profond
repentir manifest par celui qui s'en tait rendu coupable, elle lui
apparut comme le dernier crime d'un homme, qui probablement en avait
commis un nombre incalculable.

L'aimable et douce Lucie, cette amie qu'elle chrissait comme une soeur
et rvrait comme une mre, tait-elle donc devenue la proie d'un
affreux sclrat? Laure ne pouvait croire que le ciel eut permis un
aussi monstrueux assemblage, mais c'est en vain que son coeur repoussait
une semblable ide, sa raison lui disait qu'elle devait adopter la
triste anomalie que repoussait son coeur, que devait-elle donc faire?
avertir son amie, mais Lucie doue ou plutt afflige d'organes d'une
extrme dlicatesse, et dj  demi brise, serait-elle assez forte pour
supporter un coup aussi affreux? et quand bien mme il en serait ainsi,
Laure connaissait assez le caractre de son amie pour tre persuade
d'avance qu'en lui faisant connatre les antcdents de son mari, elle
briserait son coeur, sans cependant pouvoir la dterminer  adopter le
seul parti que, dans sa position, il tait convenable de prendre, elle
prvoyait la rponse que Lucie lui ferait, si, aprs l'avoir instruite,
elle l'exhortait  abandonner son mari.

--Puisque Dieu a permis mon union avec cet homme, c'est que probablement
cela entrait dans les vues de sa divine sagesse devant laquelle je dois,
quoiqu'il puisse m'arriver, m'incliner en silence; la mort seule doit
dnouer, sur la terre, des noeuds dont il a t pris note dans le ciel.

--Pauvre Lucie! pauvre Lucie! se dit Laure, toi, si pure, si bonne,
tais-tu donc destine  tre si malheureuse? Que dois-je faire, grand
Dieu! pour conjurer les malheurs qui te menacent. Et de grosses larmes
coulaient le long des joues de la jeune femme.

Laure, aprs avoir recouvr un peu de calme, fit part  son mari des
rflexions qu'elle venait de faire. Elle ne crut pas devoir lui laisser
ignorer la tentative de vol commise chez sir Lambton quelques jours
auparavant.

--Je crois, lui rpondit Servigny, que, si tel est, en effet, le
caractre de votre amie, nous devons, quant  prsent, lui laisser
ignorer ce que le hasard vient de nous apprendre. L'instruire; ce
serait, ainsi que vous l'avez pens, mettre ses jours en danger, et, si
elle ne succombait pas, rendre sa vie plus malheureuse encore qu'elle ne
l'est maintenant.

Le marquis de Pourrires, ou plutt Salvador, car je ne puis croire que
cet homme soit le rejeton de la noble famille dont il porte le nom, est,
sans contredit, un homme trs-dangereux, probablement couvert de crimes;
mais si mon sort est, pour ainsi dire, entre ses mains, le sien aussi
m'appartient; et comme grce  Dieu, je suis de force  me dfendre, et
qu'il le sait, je n'ai rien  redouter de lui.

Voici donc, si je ne me trompe, le parti le plus sage que nous puissions
prendre.

Nous ferons tout ce qui nous sera possible pour empcher votre amie de
retourner prs de son mari; il ne faut pas que cette me si pure se
fltrisse au contact d'un homme comme Salvador, et je crois qu'il ne
nous sera pas difficile de la dterminer  rester prs de nous; nous
veillerons  la fois sur sa personne et sur sa fortune, qu'elle ne
voudra pas, je pense, laisser dilapider par son mari, car elle dsirera
sans doute la conserver intacte  son enfant.

Le marquis de Pourrires est bien certainement le chef, ou du moins l'un
des chefs de la bande de malfaiteurs qui, depuis quelque temps,
infestent et dsolent la capitale et ses environs; il recevra tt ou
tard la juste punition de ses crimes; il faut que la malheureuse Lucie
ne soit pas entrane par le naufrage qui doit engloutir  la fois sa
personne et sa fortune; voil le but que nous devons nous proposer et
que nous atteindrons si Dieu veut bien nous aider.

Laure serra son mari entre ses bras lorsqu'il eut achev; la jeune femme
tait heureuse de voir l'poux qu'elle chrissait embrasser si
chaleureusement les intrts de son amie.




II.--Comment un cocher anglais se servit de son fouet.


Silvia, on ne l'a point oubli, habitait toujours l'htel des princes;
Salvador fournissait amplement  tous ses besoins; mais l'altire
crature ayant rencontr, lors de ses excursions journalires dans tous
les lieux o se runit la fashion parisienne, quelques-unes des
personnes qu'elle avait prcdemment vues dans le monde, et ces
personnes lui ayant demand si bientt elle monterait sa maison, que
tous les gens comme il faut regrettaient,  ce qu'elles assuraient;
Silvia se dit qu'elle ne voulait pas rester plus longtemps dans une
maison garnie, lorsque sa rivale (elle avait l'audace d'appeler ainsi la
malheureuse veuve du comte de Neuville) habitait un htel magnifique et
vivait entoure de toutes les recherches du luxe et du confort.

Silvia ne savait ce que c'tait que de retarder l'excution d'une
rsolution prise; elle crivit donc de suite  son amant une lettre
qu'un exprs fut charg de lui porter; elle lui disait que la vie
qu'elle menait lui tait devenue insupportable,  ce point, qu'elle ne
voulait pas qu'elle durt plus longtemps; que les gens senss se
moqueraient d'elle, si, jeune et belle comme elle l'tait, elle se
contentait du sort plus que modeste qu'il voulait bien lui faire, que
s'il ne voulait pas faire quelques sacrifices en sa faveur, c'est--dire
remettre les choses sur leur ancien pied, elle serait force d'accepter
les offres brillantes qui lui taient faites en ce moment par un riche
tranger; que, du reste, comme elle craignait qu'il ne l'oublit s'il
restait trop longtemps prs de sa femme, elle tait bien dtermine 
aller le chercher elle-mme  la campagne de sir Lambton s'il ne
revenait pas avec le messager charg de lui remettre sa lettre.

Salvador n'avait pu dire  sa matresse, puisqu'au moment du dpart de
sa femme il l'ignorait lui-mme, en quel lieu se trouvait la campagne de
sir Lambton; mais Silvia s'tait facilement procur le renseignement
qui lui manquait, en faisant adroitement interroger les domestiques de
l'htel de Fourrires et ceux de sir Lambton.

Salvador, soit qu'il ft bien convaincu que sa matresse tait
trs-capable de faire ce dont elle le menaait, soit qu'il fut bien aise
d'avoir  ses propres yeux un prtexte pour abandonner la position assez
embarrassante qui tait la sienne prs de Lucie et de Laure, prit de
suite son parti et annona son dpart  sir Lambton; mais comme il
prvoyait bien qu'il allait tre forc d'obir aux exigences de Silvia,
et que, pour cela, ainsi que pour payer l'usurier Juste, il lui fallait
de l'argent, il prit la rsolution d'en demander  sa femme.

Il monta donc chez elle avant qu'on ne servit le djeuner.

Lucie tait un peu moins triste qu'elle ne l'tait la veille; elle
venait d'achever sa toilette et se prparait  descendre, lorsque
Salvador, qui lui avait pralablement fait demander la permission de se
prsenter chez elle (permission qui lui avait t accorde sans
difficult, puisqu'une quasi-rconciliation avait eu lieu quelques
heures auparavant entre les deux poux), entra dans sa chambre.

De toutes les passions qui dshonorent la malheureuse espce humaine,
celle du jeu, dont nous avons entendu Salvador faire une si effroyable
peinture, est, sans contredit la plus affreuse, la plus fconde en
funestes rsultats; car on a presque constamment la force de jouer, on
n'a pas toujours celle de boire, de courtiser les belles, etc. Le joueur
est de la nature des polypes, il n'a point de coeur dans sa poitrine. Il
ne connat ni famille ni patrie, il donnerait, s'il le pouvait,
l'univers entier et tout ce qu'il enserre, pour jouer un dernier coup.
Dans les relations ordinaires de la vie, il est ordinairement froid et
monotone; il ne s'meut que lorsqu'il est plac devant un tapis vert et
lorsqu'il voit briller devant ses yeux l'or et les billets de banque
qu'il convoite, lorsque la voix nazillarde du croupier lance dans son
oreille ces mots sacramentels: _Monsieur, faites votre jeu, le jeu est
fait, rien ne va plus_.

Frapp alors d'une commotion lectrique, ses joues s'allument, ses yeux
s'animent, il suit, tout pantelant, les capricieuses volutions de la
boule d'ivoire qui doit dcider de son sort; il attend, la bouche
bante, la carte rouge ou noire qui doit lui apprendre s'il a perdu ou
gagn. Si la chance lui est favorable, de hideux sourires, semblables 
ceux qui doivent clairer le visage des dmons, lorsqu'ils reoivent une
me damne dans leur tnbreux empire, contracteront ses lvres; si, au
contraire, il perd, il rougit ou plit, selon qu'il est sanguin ou
lymphatique; toutes les couleurs de l'arc-en-ciel passent successivement
sur son visage.

Voil en peu de mots ce que c'est qu'un joueur; le portrait n'est pas
flatt, mais il est exact. Eh bien! par une de ces bizarreries du coeur
humain qu'il est  peu prs impossible d'expliquer, le joueur est celui
de tous les hommes qui se laissent dominer par une passion mauvaise,
celui auquel les femmes pardonnent le plus.

Lucie, dans son malheur, se trouvait encore heureuse de ce que le crime
que son mari avait tent de commettre n'tait que la suite d'une gne
occasionne par une passion insurmontable; elle tait heureuse de ce que
le marquis de Pourrires n'tait pas un voleur, et si nous ajoutons
qu'elle croyait aux protestations de repentir qu'il venait de lui faire,
on ne sera plus tonn de sa conduite envers lui.

Salvador, aprs avoir salu sa femme avec toutes les marques du plus
profond respect, lui dit qu'il tait bien dtermin  suivre  la lettre
tous les conseils qu'elle lui avait donns; il venait donc la prier de
vouloir bien l'autoriser  disposer d'une somme de trois cent mille
francs, dpose chez son notaire et qui lui appartenait en propre. Cette
somme, lui dit-il, tait  peu prs suffisante pour dgrever ses
proprits, dgager une partie de ses revenus, et payer ses cranciers
les plus ncessiteux qu'il voulait absolument satisfaire avant de se
retirer dans ses terres; car il tenait  ne point laisser derrire lui
la rputation d'un dbiteur qui s'est soustrait, par la fuite, aux
justes exigences de ceux auxquels il doit.

Cette susceptibilit plut  Lucie, dont le noble caractre comprenait
toutes les dlicatesses.

--Vous ne voulez pas me tromper, n'est-ce pas? dit-elle en jetant sur
son mari un regard que celui-ci soutint avec un visage impassible.

--Ah! madame, s'cria Salvador, pouvez-vous bien me croire capable d'une
pareille infamie? Mais je n'ai pas le droit de me plaindre, ajouta-t-il
aprs quelques instants de silence.

Il donna  sa voix, en prononant ces mots, une intonation si
profondment mue, que Lucie fut convaincue.

Elle ne rpondit rien, mais elle s'approcha d'une petite table sur
laquelle se trouvait dpos tout ce qu'il fallait pour crire, et traa
rapidement ce billet qu'elle remit  Salvador.

Matre Chardon,

Veuillez, je vous prie, remettre  mon mari, monsieur le marquis de
Pourrires, tous les fonds que vous tenez  ma disposition.

La prsente vous servira de dcharge, etc.

--Monsieur Chardon qui vous connat, lui dit-elle, vous remettra sans
difficults tous mes fonds; vous en ferez un bon usage, j'en suis
convaincue, si vous voulez bien vous rappeler que c'est de la fortune de
votre enfant qu'il s'agit.

--Ah! madame, s'cria Salvador, si je ne me montrais pas digne de la
confiance que vous voulez bien me tmoigner je serais le plus misrable
de tous les hommes.

Il prit la main de Lucie qu'il baisa  plusieurs reprises, et descendit
avec elle pour le djeuner.

Salvador, aprs le djeuner, annona  sir Lambton qu'il allait partir
pour Paris  l'instant mme. Sir Lambton essaya de le retenir, mais le
marquis de Pourrires ayant allgu que des affaires fort importantes
l'appelaient  Paris, il n'insista plus, lorsque surtout Salvador lui
eut fait observer que sa femme s'tait dtermine  passer prs de lui
et de sa famille le reste de la belle saison.

La voiture qui l'avait amen chez sir Lambton l'emmena  Paris.

Sa premire visite fut pour Silvia. Il trouva la brillante marquise de
Roselly entoure d'un cercle nombreux d'adorateurs, parmi lesquels se
faisait remarquer, par l'tranget de son costume et la profusion de
bijoux dont il tait couvert, un homme encore jeune, que son teint,
aussi blanc que celui d'une femme, ses grands yeux bleus, fendus en
amande, et ses longs cheveux d'un blond quelque peu hasard, faisaient
de suite reconnatre pour un enfant des contres hyperborennes.

Salvador, qui devina de suite que cet tranger, qui se montrait le plus
empress de tous ceux qui en ce moment entouraient sa matresse, n'tait
autre que celui auquel elle avait fait allusion ne put rprimer quelques
lgers signes de mauvaise humeur, auxquels Silvia ne daigna pas d'abord
accorder la moindre attention; cependant, aprs avoir savour avec une
volupt toute fminine la petite vengeance que le hasard s'tait charg
de lui fournir, Silvia congdia successivement tous ses adorateurs et
demeura seule avec son amant.

--Enfin! s'cria Salvador, ils ont bien fait de partir, j'aurais clat
s'ils taient rests plus longtemps.

Salvador,  tous ses dfauts, joignait celui d'tre jaloux de
l'artificieuse crature dont il subissait l'influence.

--Et pourquoi, s'il vous plat, auriez-vous clat? lui rpondit Silvia.
Vous ne voulez pas, je le suppose, me contester le droit de recevoir
quelques visites pour m'aider  supporter votre absence?

--Mais j'ai devin que ce ridicule Tatare n'est autre que l'tranger
dont vous me parlez dans la lettre que je viens de recevoir, est-il donc
tonnant que sa prsence chez vous, au moment o j'arrive afin de vous
dire qu'il m'est enfin possible de faire ce que vous dsirez, me
paraisse dsagrable.

--Vous tes fou, dit Silvia, aprs avoir adress  Salvador le plus
gracieux sourire qui se puisse imaginer, vous tes fou! Il ne faut pas
croire tout ce que les femmes disent ou crivent. J'accepterai avec
plaisir ce que vous voulez bien faire pour moi, car la vie que je mne
ici n'est vritablement pas supportable; mais, croyez-le-bien, je
n'exigerais rien si votre fortune ne vous permettait pas d'tre
gnreux, si mme vous tiez pauvre, je vous serais aussi fidle et
aussi dvoue que je l'ai t jusqu' prsent.

--Vous tes une enchanteresse, une vritable fe.

Salvador et Silvia consacrrent cette premire journe  chercher un
htel propre  servir d'habitation  la marquise de Roselly; celles qui
suivirent furent consacres  pourvoir la demeure choisie de tout ce qui
pouvait la rendre agrable; cela cota beaucoup d'argent, mais n'empcha
pas, cependant, Salvador de consacrer la presque totalit des trois cent
mille francs qu'il avait pris chez le notaire de sa femme  payer ses
dettes et les diverses sommes qu'il avait empruntes sur les biens de la
maison de Pourrires. Nos lecteurs ont devin que le fruit de nouvelles
rapines commises de complicit avec le vicomte de Lussan, firent les
frais de l'htel de Silvia, de ses ameublements, de ses chevaux et de
ses quipages.

Voici, au moment o nous sommes arrivs, quel tait l'tat de la fortune
dont pouvait disposer Salvador.

Les biens de la maison de Pourrires, ainsi que nous avons eu dj
l'occasion de le dire, rapportaient bon an, mal an, un peu plus de
trente mille francs; les fonds appartenant  Lucie, ayant servi 
teindre toutes les dettes, Salvador pouvait disposer de ce revenu; il
lui restait seulement  payer quatre-vingt-dix mille francs, somme gale
au montant des lettres de change souscrites au profit de l'usurier
Juste; sa position financire malgr les pertes normes faites au jeu
par Roman, et les dpenses considrables qu'il avait faites, tait donc
encore assez belle pour lui permettre de mener une vie agrable, sans
demander des ressources au crime; il n'en tait pas de mme de celle de
Lucie, les trois cent mille francs dont elle avait avec tant d'abandon,
confi l'emploi  son mari, formaient la moiti au moins de sa fortune,
les grands biens du comte de Neuville et de la marquise de Villerbanne
qui taient morts tous deux _ab intestat_, tant retourns  des
collatraux loigns.

Salvador depuis son mariage et le dernier sjour qu'il avait fait 
Pourrires, n'avait pas remis les pieds chez la mre Sans-Refus;
dbarrass de Roman, il avait voulu cesser avec les sclrats de bas
tage qui frquentaient cet infme bouge, des relations qui tt ou tard
l'auraient compromis, mais il n'avait pas pour cela (nous venons de le
dire) abandonn une profession qu'il exerait avec une si merveilleuse
adresse, qu'il en tait arriv  se croire de bonne foi invulnrable, il
s'tait entendu avec le vicomte de Lussan, auquel il n'avait pas eu de
peine  faire comprendre que deux hommes, adroits, rsolus et reus avec
empressement dans la meilleure compagnie, pouvaient faire autant, si ce
n'est plus  eux seuls que toute une bande de malfaiteurs.

Le succs avait justifi les prvisions de Salvador. Les deux associs
avaient successivement vols un pair de France, qui venait de prter son
soixante et dix-neuvime serment; un dput qui venait de prononcer un
magnifique discours en faveur de la concession des lignes de chemin de
fer aux compagnies; un riche banquier qui devait partir le lendemain
pour l'Angleterre; une danseuse de l'Opra, qui avait reu, la veille,
la premire visite d'un prince Russe; ces affaires, il n'est pas
ncessaire de le dire, avaient produit des rsultats aussi magnifiques
qu'il tait permis de les esprer; le pair tait un trs-habile
diplomate, le dput tait loquent, le banquier tait habile, et la
danseuse jolie.

Ds que Salvador eut entre les mains les divers titres qui tablissaient
qu'il avait satisfait ses cranciers, il alla chez sir Lambton afin de
montrer  sa femme, qui lui avait dj crit plusieurs fois, qu'il avait
fait un bon usage des fonds qu'elle lui avait confis.

Sir Lambton le reut avec son affabilit ordinaire, Lucie  laquelle il
dit tout d'abord qu'elle serait contente de lui, et qu'il lui apportait
les preuves qu'il tait corrig, puisque ayant eu une somme considrable
 sa disposition, il n'avait pas mis les pieds dans une maison de jeu,
lui serra la main en signe de contentement; mais Servigny et Laure lui
montrrent un visage si glacial, qu'il devina de suite, que les deux
poux avaient chang des confidences dont le rsultat ne lui avait pas
t avantageux.

Salvador, aprs s'tre entretenu assez longtemps avec sa femme, repartit
aussitt, il ne voulut pas mme dner chez sir Lambton, qui, ayant
remarqu que sa prsence n'tait agrable ni  sa nice ni  Servigny,
ne fit pas de grandes instances pour le retenir.

Le soir, pendant que sir Lambton et Servigny jouaient ensemble au
billard, (le bon gentilhomme aurait beaucoup mieux aim avoir pour
adversaire le marquis de Pourrires qui lui faisait acheter trs-cher
toute ses victoires, tandis qu'il tait forc de rendre des points  son
neveu), Lucie et Laure, assises l'une prs de l'autre dans l'embrasure
d'une fentre ouverte sur le jardin, causaient ensemble  voix basse.

Laure venait de demander  son amie, quel usage son mari avait fait des
fonds qu'elle lui avait confis.

--Un excellent usage, rpondit Lucie, grce  Dieu, cette fois les
tristes pressentiments auxquels tes conseils, dont du reste je reconnais
la sagesse, avaient donn naissance, ne se sont pas raliss; il a tal
sous mes yeux des titres irrcusables et qui prouvent jusqu'
l'vidence, que maintenant tous ses cranciers sont satisfaits; mais
c'est gal, je le reconnais, j'ai t imprudente, je dois veiller
moi-mme sur la fortune de mon enfant.

--Oui mon amie, tu dois veiller toi-mme sur la fortune de ton enfant;
ton mari, je veux bien le croire, s'est corrig, mais tu as le droit
d'exiger quant  prsent toutes les garanties imaginables et ce droit il
ne faut pas l'abandonner encore: ne peut-il pas se laisser entraner de
nouveau par de perfides conseils?

--Ah! Laure, Laure, pourquoi sans cesse me laisser entrevoir la
possibilit de malheurs encore plus grands que ceux qui viennent de me
frapper.

--Parce que je veux que tu sois forte, si, ce qu' Dieu ne plaise, tu
dois tre prouve par de nouvelles souffrances; parce que je veux qu'au
moment du danger, s'il arrive, tu sois capable d'envisager sans frmir,
toute la profondeur du prcipice alors ouvert sous tes pas; parce que je
veux, quoiqu'il avienne, conserver mon amie. Notre vie, ma pauvre amie,
est un vaste ocan parsem d'cueils, nous devons  chaque instant nous
attendre  faire naufrage.

--Laure, tu sais quelque chose que tu ne veux pas m'apprendre.

--Je ne sais rien.

--Ton mari ne t'a rien dit?

--Paul ne connat pas M. de Pourrires, qu'il a vu ici pour la premire
fois.

--Oh! merci, mon Dieu! s'cria Lucie en levant ses mains vers le ciel,
merci; je serais morte si ce que je croyais avait t vrai.

Nous laisserons Lucie achever de passer paisiblement la belle saison 
la campagne de sir Lambton, et nous suivrons Salvador  Paris, o de
grands vnements doivent s'accomplir.

Ainsi que cela arrive presque toujours  la veille de toutes les grandes
catastrophes, la fortune semblait se plaire  favoriser toutes les
entreprises de Salvador et du vicomte de Lussan; aussi, ces deux
personnages roulaient-ils sur l'or et les billets de banque.

Le vicomte de Lussan, ne sachant que faire de ses capitaux, avaient
renouvel l'ameublement et les quipages de la danseuse Coralie, 
laquelle il avait pardonn sa fugue avec le gnral rencontr par Silvia
chez l'usurier Juste.

Salvador, malgr les dpenses normes de sa maison et de celle de
Silvia, avait acquitt les lettres de change, souscrites pour couvrir la
dernire faute de Roman, et pay le restant de ce qu'il devait  divers
cranciers.

Il avait le soin d'crire souvent  Lucie, afin de la tenir au courant
de ce que, soi-disant, il faisait pour mettre de l'ordre dans ses
affaires, et comme toutes les nouvelles qu'il lui transmettait taient
satisfaisantes, la pauvre Lucie, qui dans la profonde retraite o elle
vivait, ignorait ce qui se passait  Paris, recouvrait peu  peu la paix
de l'me, le plus prcieux de tous les biens. Ses lettres, cependant,
demandaient souvent  Salvador si bientt il se dterminerait 
l'emmener  Pourrires, car elle ne pouvait s'empcher de trembler
lorsqu'elle se disait que dans une ville comme Paris, son mari devait 
chaque pas qu'il faisait, trouver une occasion nouvelle de se livrer 
la funeste passion qui l'avait conduit sur le bord d'un abme; mais
Salvador ne faisait que des rponses vasives, lorsqu'elle lui rappelait
la promesse qu'il lui avait faite, il ne pouvait, disait-il, quitter
Paris en ce moment; il voulait, avant d'aller s'ensevelir dans la
retraite, avoir regagn les trois cents mille francs qu'elle lui avait
prts; mais cela serait beaucoup moins long qu'elle ne le supposait; il
ne s'agissait que d'avoir un peu de patience.

Salvador consacrait  Silvia tout le temps qu'il ne passait pas avec le
vicomte de Lussan; il ne voulait pas laisser au prince Russe, qui tait
devenu perdument amoureux de l'ex-cantatrice, la facult d'approcher
d'elle.

Silvia, du reste, savait exploiter adroitement la jalousie de son amant,
lorsqu'elle voulait qu'il lui accordt quelque chose; elle le menaait,
bien qu'intrieurement elle n'et aucune envie de raliser ses menaces,
d'couter le Kalmouk, (c'est ainsi qu'elle appelait le sujet de
l'autocrate de toute les Russies), dont elle savait  propos mettre en
relief les immenses richesses et les brillantes qualits; et Salvador se
trouvait alors trop heureux d'obir.

Salvador et Silvia, accompagns souvent du vicomte de Lussan, allaient
presque chaque jour, trans dans un magnifique quipage qui appartenait
 la marquise de Roselly, parcourir les alles du bois de Boulogne, qui
sont habituellement frquentes par la fashion parisienne.

Salvador tait glorieux de mener partout avec lui, l'orgueilleuse beaut
qui excitait l'admiration gnrale, et Silvia, de son ct, n'tait pas
fche d'taler  tous les yeux, le luxe dont elle tait entoure.

Elle dit cependant un jour  son amant, que les poudreuses alles du
bois de Boulogne commenaient a lui paratre monotones et qu'elle ne
serait pas fche de varier quelque peu ses promenades quotidiennes.

--Mais rien n'est plus facile, lui dit Salvador, notre bonne ville,
grce  Dieu, est entoure de promenades beaucoup plus agrables que le
bois de Boulogne, que la mode, je ne sais pourquoi, a pris sous sa
protection; si vous le voulez bien, nous nous ferons conduire,
aujourd'hui, au bois de Vincennes.

--Va pour le bois de Vincennes, rpondit Silvia, si cette promenade ne
me convient pas, nous verrons les autres ensuite.

Silvia, Salvador et le vicomte de Lussan, montrent en calche et se
firent conduire. Le ciel tait magnifique et de nombreux promeneurs
sillonnaient en tous sens les sombres alles du bois.

--Mais c'est charmant, disait  chaque instant, Silvia,  ses deux
compagnons, c'est charmant; en vrit, il y a ici au moins des arbres et
de l'ombre; nous y reviendrons.

Au dtour d'une alle assez obscure, dans laquelle il s'tait engag
pour obir  sa matresse, le cocher de Silvia fut oblig de s'arrter
afin de ne point craser un homme qui marchait lentement devant la
voiture et qui paraissait enseveli dans de profondes rflexions.

Les cris rpts du cocher, arrachrent enfin cet homme  ses
rflexions; il se rangea prcipitamment sur un des cts de l'alle, et
ses yeux se portrent par hasard sur les personnes qui taient dans la
calche,  laquelle il venait de livrer passage.

--Silvia! s'cria-t-il assez haut pour tre entendu de la marquise de
Roselly et de ses deux compagnons, Silvia!

--Qu'est-ce, dit Salvador, et que vous veut cet homme; le
connaissez-vous?

--Brlez le pav, dit Silvia  son cocher avant de rpondre  Salvador,
brlez le pav.

La marquise de Roselly venait de reconnatre Beppo.

Le cocher, jaloux d'obir  sa matresse, avait vigoureusement fouett
ses chevaux, et la calche roulait rapide comme l'clair le long d'une
des grandes alles du bois.

Salvador et le vicomte de Lussan ne savaient  quoi attribuer la terreur
vidente et la singulire conduite de leur compagne; elle les instruisit
en peu de mots.

Salvador tourna la tte et vit courir derrire la calche l'homme que
Silvia paraissait si fort redouter; il tait loign de vingt pas
environ, sa conduite indiquait suffisamment quelle tait son intention;
il voulait suivre la voiture, afin de connatre le nom et le domicile de
ceux qu'il venait de rencontrer.

Le vicomte de Lussan avait imit le mouvement de Salvador.

--Mais je connais cet homme l, dit-il  voix basse  son compagnon.

--Je le crois parbleu bien! rpondit Salvador; cet homme est celui que
nous avons fait entrer chez la Sans-Refus, lorsqu'il venait
d'assassiner la marquise.

--Diable! diable! mais il ne faut pas que cet individu, qui me parat un
gaillard rsolu, sache qui nous sommes.

La calche roulait toujours avec la mme rapidit, mais l'homme qui
courait derrire paraissait la suivre sans trop de difficult; il en
tait toujours  la mme distance.

--Le drle a des jarrets d'acier, dit le vicomte de Lussan.

--Mais ne me dbarrasserez-vous pas de cet homme? s'cria Silvia en
proie  la plus violente exaspration. Ah! si j'avais autant de force
que je me sens de courage.

--Nous ferions trs-volontiers ce que vous paraissez si vivement
dsirer, belle marquise, rpondit le vicomte, mais le lieu n'est gure
propice, et votre cocher est un tmoin incommode.

--Il y a un moyen, s'cria Salvador. Tu es adroit, continua-t-il en
s'adressant au cocher de Silvia, robuste gaillard, que son teint color
et sa chevelure du plus beau rouge carotte qu'il ft possible de voir,
faisait de suite reconnatre pour un naturel des les Britanniques.

--Trs-adroit, M. le marquis rpondit le cocher.

--Tu sais te servir de ton fouet?

--Aussi bien que vous de votre pe.

--Eh bien! il y a vingt-cinq napolons pour toi, si tu t'en sers de
manire  ter l'envie,  ce malotru, de suivre plus longtemps notre
voiture; tu sais ce que tu as  faire?

--Parfaitement, M. le marquis; vous allez tre content de moi.

--Que diable va-t-il faire? dit le vicomte de Lussan  Salvador.

--Oh! de la bonne besogne, j'en suis convaincu, rpondit celui-ci; un
fouet, entre les mains d'un cocher anglais, est une arme formidable.

Le cocher ralentit insensiblement le pas de ses chevaux, de sorte que
Beppo se trouva bientt  sa porte. L'ex-pcheur ne dit rien  ceux qui
taient dans la calche; mais il continua de courir prs de la voiture,
rglant sa course sur le pas des chevaux et lanant  Silvia, chaque
fois que ses yeux rencontraient les siens, des regards empreints d'une
sombre jalousie.

Le cocher saisit un moment favorable et lui lana un coup de fouet qui,
tombant en pleine figure, traa sur son visage, un sillon bleutre et
sanguinolent.

Beppo, transport de fureur, voulut se jeter  la tte des chevaux et
les saisir par le mors, afin de les forcer de s'arrter; mais le cocher
ne lui laissa pas le temps d'accomplir son dessein; il redoubla ses
coups, dont le dernier enleva un oeil au malheureux pcheur.

Vaincu par la douleur, Beppo tomba en hurlant sur le gazon.

--Faut-il lui passer sur le corps? dit le cocher.

--Non, rpondit Salvador, c'est inutile.

Les cris de Beppo avaient rassembl autour de lui quelques promeneurs,
et Salvador tait impatient d'chapper  l'attention qui, du bless,
devait infailliblement se porter sur la cause de la blessure.

Aiguillonns par de nombreux coups de fouet, les chevaux emportrent la
calche qui disparut derrire un nuage de poussire au moment o ceux
qui d'abord s'taient occups de Beppo, se disposaient  la poursuivre.

Beppo, qui souffrait horriblement, fut d'abord port dans un cabaret
voisin du lieu o il avait t bless; puis, lorsqu'un mdecin de
Vincennes eut pos sur les nombreuses blessures qui sillonnaient son
visage, un premier appareil, il se trouva assez fort pour se faire
conduire au logement de la rue Contrescarpe-Saint-Marcel, qu'il habitait
toujours avec sa mre.

--Je me vengerai, dit-il lorsque la voiture qui l'avait pris au cabaret
dans lequel il avait t pans, passa prs du lieu o il avait t
bless, pour le reconduire  son domicile; je me vengerai, et ma
vengeance sera terrible; j'en fais ici un serment solennel!...




III. Chez la mre Sans-Refus.


La pauvre mre de Beppo, (point n'est besoin de le dire), fut de suite
en proie  la plus violente douleur, lorsque son fils fut apport prs
d'elle, le visage couvert d'affreuses blessures, les vtements en
dsordre, couverts de sang et de poussire.

--Que t'est-il donc arriv, mon cher enfant? lui dit-elle en patois
provenal, car son instinct maternel lui faisait deviner que le piteux
tat dans lequel se trouvait Beppo, tait le rsultat d'une cause
mystrieuse.

--Je vous le dirai plus tard, rpondit l'ex-pcheur. Quand  prsent,
j'ai plus besoin de repos que de faire la conversation.

La pauvre mre rcompensa gnreusement ceux qui avaient aid son fils 
gravir les sept tages qui conduisaient  son logement; puis, aprs
avoir aid Beppo  se mettre au lit, elle le laissa seul dans sa
chambre et alla pleurer dans la sienne.

Soign par un mdecin habile, Beppo recouvra bientt la sant, et moins
de quinze jours aprs l'vnement que nous venons de rapporter, ses
blessures taient compltement cicatrises et il se trouva en tat de
sortir. Il avait seulement  regretter la perte d'un de ses yeux, que la
mche du fouet du cocher Anglais de Silvia, avait enlev de son orbite.

Il n'avait pas dit  sa mre qu'il avait rencontr la marquise de
Roselly et que c'tait  la suite de cette rencontre qu'il avait t mis
dans cet tat. Ne voulant pas donner  cette brave femme de nouveaux
sujets d'alarmes, il avait mieux aim lui donner l'assurance que ses
blessures taient le rsultat d'une querelle  laquelle il s'tait
trouv ml contre son gr.

--Quittons Paris, lui avait dit la bonne femme, retournons dans, notre
belle Provence; je ne serai heureuse que lorsque nous aurons revu, tous
deux, notre modeste demeure, au bord de la mer.

--Nous partirons bientt! lui rpondit Beppo, laissez-moi seulement le
temps de terminer quelques affaires et votre dsir sera satisfait.

La pauvre mre, charme de ce que son fils lui renouvelait une promesse
dj faite plusieurs fois, l'avait embrass et s'tait trouve plus
tranquille.

Beppo, un matin, prit les vtements qu'il avait achets chez Bonnard et
qu'il n'avait encore mis que pour se rendre chez Silvia, et aprs s'en
tre couvert, il pria sa mre d'aller lui chercher une voiture.

--O vas-tu? lui dit la Catalane profondment tonne de cette toilette
inusite? encore chez cette marquise, peut-tre?

--Non, ma mre, non, rpondit-il, je vais faire une dmarche aprs
laquelle, je l'espre, nous pourrons nous mettre en route pour notre
Provence.

--Tu ne me parles pas bien clairement, cruel enfant; mais je te crois;
ce n'est pas ta mre, ta mre qui t'aime tant, que tu voudrais tromper?

--Pauvre femme, dit Beppo, en jetant un triste regard sur sa mre, qui
quittait l'appartement afin de faire ce qu'il dsirait.

--Dent pour dent, oeil pour oeil, disait-il en se regardant dans la glace
qui ornait la chemine, lorsque sa mre vint lui dire que la voiture
qu'il avait demande l'attendait dans la rue.

Il embrassa la bonne femme et sortit.

Il donna l'ordre,  son cocher, de le conduire  la prfecture de
police.

Avant de faire connatre  nos lecteurs ce que l'ex-pcheur Catalan
allait faire  la prfecture de police, nous leur apprendrons, en peu de
mots, ce qui tait arriv  Beppo, du moment o nous l'avons quitt dans
la chambre d'une des pensionnaires de la mre Sans-Refus, jusqu' celui
o nous venons de le voir rencontrer, au bois de Vincennes, la calche
de Silvia.

On n'a pas oubli qu'il pouvait  peine se soutenir lorsqu'il quitta la
chambre de Georgette; aussi son premier soin, en arrivant chez lui,
fut-il de se mettre au lit, o il resta plusieurs jours  peu prs priv
de sentiment, et soign seulement par sa mre dont le dvouement ne se
ralentit pas un seul instant.

La pauvre mre attendit pour interroger son fils que l'tat pitoyable
dans lequel il se trouvait se ft un peu amlior; Beppo ne voulant pas
lui apprendre qu'il venait de se rendre coupable d'un crime, lui dit
qu'il avait, au moment o il sortait de chez Kretz, rencontr la
marquise de Roselly dans un brillant quipage, encore couverte des
vtements d'homme qu'elle portait chez lui, que dsespr de ce que
cette femme, sans laquelle il ne pouvait vivre, s'tait soustraite  son
pouvoir, il s'tait de suite jet  la rivire, si bien dtermin 
mettre fin  ses jours, qu'il avait emprisonn ses bras dans la ceinture
de son pantalon; mais que l'instinct de la conservation ayant t plus
fort que sa volont, il avait, avec beaucoup de peine, gagn le bord, en
se servant, pour nager, seulement de ses jambes. Qu'il avait t ensuite
recueilli par des personnes charitables qui s'taient trouves l fort 
propos pour le secourir, ce qui expliquait ses deux jours d'absence, et
que sa maladie ne devait tre attribue qu'au violent chagrin qu'il
avait prouv et qu'il prouvait encore, et peut-tre aussi  la brusque
rvolution opre dans son organisme par le froid glacial de l'eau.

Sa mre s'tait contente de cette explication toute invraisemblable
qu'elle tait.

Beppo en proie aux plus violents remords, car la nature de cet homme,
malgr les deux crimes qu'il avait commis, n'tait pas tout  fait
corrompue, fut fidle  la rsolution qu'il avait prise. Ds qu'il eut
recouvr l'usage de ses sens, il ne fit rien pour chapper aux
poursuites dont il pouvait tre l'objet. Je subirai mon sort, se
disait-il sans cesse, je ne puis chapper  la punition que j'ai
mrite. L'oeil de Dieu voit les crimes qui chappent aux regards des
hommes, et s'il permet qu'ils demeurent impunis ici-bas, c'est qu'il
leur rserve dans un autre monde une punition plus terrible; que sa
volont soit faite, ce n'est point moi qui chercherai  la combattre.

La maladie de Beppo avait t longue; mais grce  la vigueur de sa
constitution et aux soins affectueux que lui prodigua sa mre, il
recouvra la sant et put reprendre le cours de ses occupations
habituelles.

Il avait pris la rsolution d'oublier Silvia, et il avait eu assez de
force pour ne point chercher  savoir ce qu'elle tait devenue (on n'a
pas oubli qu'il avait appris par Georgette que la blessure qu'il lui
avait faite, laissait aux mdecins, quoiqu'elle ft grave, l'espoir de
la sauver); mais cette rsolution tait au-dessus de ses forces: le
gracieux visage de la marquise de Roselly venait sans cesse troubler
tous ses rves, et souvent, (tandis que pour chasser au loin les tristes
penses qui troublaient sans cesse son esprit, il travaillait avec
ardeur aux filets de dames qu'il fabriquait pour Kretz); il venait se
placer sous ses yeux, tantt riant et gracieux, tantt sombre et
terrible.

Beppo alors jetait loin de lui son ouvrage, et allait se promener dans
la campagne; la vue des arbres, de l'eau, des fleurs, les chants joyeux
des oiseaux, soulageaient quelque peu ses souffrances, et, aprs une
longue course, il rentrait dans sa demeure, non pas gai, mais du moins
beaucoup moins triste qu'il n'en tait sorti.

Sa mre, avait remarqu cela, aussi ds qu'elle voyait quelques nuages
assombrir le visage de son fils, elle l'invitait  prendre le plaisir de
la promenade; de sorte que, ce qui n'arrivait d'abord que par hasard,
devint une habitude de tous les jours.

Beppo se promenait tantt d'un ct, tantt de l'autre; mais il
affectionnait particulirement le bois de Vincennes, beaucoup moins
frquent que les autres promenades des environs de Paris et dans lequel
il trouvait ce qui manque  peu prs partout, l'ombre et la possibilit
de rver.

La vue de Silvia, resplendissante de beaut et de parure, avait en un
instant chang toutes ses rsolutions, et il s'tait mis  courir aprs
la calche, afin de la retrouver lorsqu'il le voudrait. La perte d'un
oeil et des blessures dont il devait conserver les traces toute sa vie
avaient t le rsultat de cette folle quipe.

Beppo quitta la voiture qui l'avait amen  l'entre d'une des rues
troites et obscures qui avoisinent la prfecture de police; aprs avoir
parcouru en tout sens une foule de ruelles sans noms, il se trouva sur
le quai de l'Horloge. Une des portes du lieu dans lequel il se rendait
tait devant lui... Il entra dans une cour ferme par de hautes
murailles;  gauche, un btiment d'un sinistre aspect, aux croises
garnies de barreaux de fer, qui indiquent une prison dans laquelle le
soleil n'a jamais pntr; il suivit cette cour, il arriva dans une
autre o se trouvaient runis plusieurs individus parmi lesquels s'en
trouvaient quelques-uns porteurs de figures qu'on ne voit que sur les
paules des mouchards, des geliers ou des infirmiers, il demanda  l'un
de ces hommes  qui il devait s'adresser pour faire une rvlation; on
lui indiqua du doigt l'entre d'un bureau situ sous une vote assez
sombre. Comme il se dirigeait vers ce bureau, il entendit plusieurs voix
rpter: _c'est un coqueur_. Il entra et demanda  parler au chef; aprs
quelques pourparlers, il fut introduit dans une grande pice mal
claire, meuble seulement de quelques bancs recouverts d'une basane
crasseuse, sur lesquels taient assis plusieurs individus d'assez
mauvaise mine; d'une petite table surmonte d'un pupitre, devant
laquelle tait plac un homme dj g. Les murs de cette pice taient
garnis de rayons sur lesquels reposaient une grande quantit de cartons
pleins de cartes, sur chacune desquelles tait crit le nom d'un
individu ayant en maille  partir avec la justice.

Beppo tait dans l'antichambre de cette mystrieuse puissance nomme la
police, desse aux cent yeux, aux cent bras, qui doit tout voir, tout
entendre, tout prvoir, tout rprimer, qui doit,  toutes les heures du
jour et de la nuit, pntrer dans les plus impures sentines, dans les
cloaques les plus immondes; qui doit couter tout ce qu'on vient lui
dire, et ne doit croire que ce qui est vrai; qui rend service  tout le
monde et dont tout le monde se plaint, et  laquelle pourtant on ne
saurait accorder trop de louanges lorsqu'elle s'acquitte
consciencieusement de la moiti seulement de la tche immense qui lui
est confie.

Beppo, aprs quelques minutes d'attente, fut introduit dans le cabinet
de l'homme charg,  l'poque o se passrent les vnements que nous
racontons  nos lecteurs, de la direction de cette branche importante de
l'dilit parisienne.

--Vous voulez, dit-il  l'ex-pcheur, rendre des services 
l'administration, et vous nous promettez de nous mettre sur la trace des
chefs de la bande de malfaiteurs qui, depuis longtemps dj, dsole la
capitale et les environs?

Beppo rpondit affirmativement.

--Quels sont vos nom, ge, lieu de naissance, profession et domicile?

Beppo rpondit  ces diverses demandes, et mit entre les mains de celui
qui l'interrogeait les papiers dont il avait eu soin de se munir, et qui
tablissaient d'une manire irrfragable la vrit de ses rponses.

--Quel est le motif qui vous fait agir? dit le chef de la police, aprs
avoir attentivement examin les papiers de Beppo.

--La vengeance.

--Vous avez sans doute pris part aux mfaits de ces bandits, et c'est
parce qu'aujourd'hui vous croyez avoir  vous plaindre d'eux que vous
voulez les livrer.

--Vous vous trompez. J'ai commis bien des fautes, peut-tre, mais je
suis un honnte homme.

Le chef sonna, et dit quelques mots  l'oreille de l'homme qui rpondit
 cet appel. Cet homme sortit aussitt, et quelques minutes aprs il
apporta  son matre un des petits cartons placs sur les rayons qui
garnissaient la salle d'attente.

Le chef chercha vainement,  son ordre alphabtique, une carte sur
laquelle le nom de Beppo se trouvt inscrit.

--Qui me dit, ajouta-t-il aprs cette recherche infructueuse, que si
votre offre est agre vous nous servirez fidlement?

--Vous pouvez, si vous ne vous en rapportez pas  moi, me faire
surveiller, je n'ai pas d'ailleurs intrt  vous tromper, puisque c'est
gratuitement que je vous offre mes services. Si je russis, je serai
assez rcompens par le plaisir d'avoir, tout en me vengeant, rendu un
important service  la socit.

--Voil, se dit le chef qui avait accord aux paroles de Beppo la plus
srieuse attention, un indicateur comme on n'en rencontre gure.

--C'est bien! continua-t-il en levant la voix; j'accepte les offres que
vous venez de me faire. Si vous le voulez, et si vous nous servez avec
fidlit, vous serez gnreusement rcompens, mais si votre dmarche
cache un pige, malheur  vous, car c'est  vous qu'il sera fatal.

--Je ne crains rien, et la suite, je l'espre, vous apprendra que l'on
peut se fier  Beppo lorsqu'il a donn sa parole.

--Allez donc, et puisse le ciel favoriser votre entreprise; il est beau,
quoiqu'on dise, de mettre dans l'impossibilit de nuire, ceux qui se
font un jeu de braver toutes les lois qui rgissent la socit.

Beppo sortit du cabinet du chef, aprs lui avoir fait la promesse de
venir souvent lui rendre compte du rsultat des dmarches
qu'immdiatement il allait faire. Il rejoignit au coin de la rue o il
lui avait ordonn de l'attendre, le cabriolet qui l'avait amen, et se
fit conduire chez lui.

Un homme vtu d'une longue redingote bleue, boutonne jusqu'au menton,
le cou emprisonn dans un col de crinoline noire, coiff d'un chapeau 
larges bords qui lui cachait les yeux, et arm d'un jonc plomb qu'il
accrochait souvent  un des boutons de sa redingote, suivait tous les
pas de Beppo, celui-ci le remarqua, mais ne s'en inquita gure, il
n'avait pas l'intention de cacher quelque chose  ceux qu'il voulait
servir.

Rentr chez lui, il quitta les habits lgants qu'il avait mis pour
aller  la prfecture de police, et se livra au travail ainsi qu'il
avait l'habitude de le faire aprs toutes ses promenades; il travailla
avec ardeur jusqu'au moment du dner, qui fut servi par sa mre 
l'heure ordinaire.

--Ma mre, dit-il  la Catalane,  l'issue de ce modeste repas, de tous
les proverbes qui ont cours chez nous, quel est celui qu'un bon Catalan
ne doit jamais oublier?

--Mais je ne sais, rpondit la pauvre femme, qui tremblait de se
souvenir.

--Je vais vous le rappeler, reprit Beppo en montrant  sa mre les
coutures bleutres qui sillonnaient son visage et la pice carre de
taffetas noir qui couvrait le trou sanglant o avait t son oeil: _dent
pour dent, oeil pour oeil_.

--Tu veux te venger malheureux! s'cria la pauvre mre, ah! mon fils est
perdu!

--Je veux me venger, dit Beppo d'une voix sombre, c'est un parti pris;
ceux qui ont donn l'ordre  leur laquais de me traiter comme un chien,
priront comme des chiens, leur sang rpandu sur l'chafaud, lavera la
cruelle injure qu'ils m'ont faite; mais rassurez-vous, bonne mre, quant
 prsent je ne cours aucuns risques, je puis marcher sans crainte vers
le but que je veux atteindre; laissez-moi donc agir  ma guise, ne vous
opposez point  mes alles et venues continuelles,  moins que vous ne
vouliez que je me rsolve  vous quitter.

Et Beppo, sans attendre la rponse de sa mre, qui du reste, connaissant
le caractre indomptable de son fils et effraye par la menace qu'il
venait de lui faire, n'tait pas dispose  hasarder la plus lgre
objection, prit son bonnet de laine brune et son caban, et sortit de
l'appartement.

Il descendit rapidement la rue Saint-Jacques, traversa les deux ponts
qui conduisent sur la rive droite de la Seine et s'engagea dans le
sombre ddale form par les petites rues fangeuses qui avoisinent
l'htel de Ville.

L'homme  la redingote bleue et au chapeau  larges bords, marchait
toujours derrire lui.

Beppo ne trouva pas sans peine la maison dans laquelle il voulait
entrer, ce ne fut qu'aprs avoir parcouru en tous sens les rues
Jean-Pain-Mollet, de la Vennerie et plusieurs autres, qu'il arriva rue
de la Tannerie et s'arrta devant la maison occupe par la mre
Sans-Refus.

Il ne faisait pas encore nuit, une des odalisques de cet ignoble harem,
montrait son oeil  travers l'espace circulaire mnag sur une des vitres
enduites de blanc d'Espagne, qui garnissaient les chssis de la
boutique.

Elle adressa  Beppo un signe provocateur.

Il entra.

La mre Sans-Refus dormait dans le vieux fauteuil plac derrire son
comptoir; ses pensionnaires, diversement groupes, buvaient, fumaient ou
jouaient aux cartes; l'une d'elles, seule  une table, sa tte,
renverse en arrire, tait appuye contre la muraille, sa bouche
entr'ouverte.

C'tait celle que Beppo cherchait, il se plaa prs de la table, et dit
 une femme qui avait quitt ses compagnes lorsqu'il tait entr et qui
depuis lors marchait presque sur ses talons, de lui servir deux verres
d'eau-de-vie.

--Deux _glacis d'lance d'aff_[588]  monsieur: voil, rpondit la fille,
intrieurement trs-vexe de ce que ce n'tait pas  elle que cet
tranger plus proprement vtu que ceux qui frquentaient habituellement
l'tablissement de la mre Sans-Refus, avait jet le mouchoir.

Elle apporta cependant les deux verres d'eau-de-vie demands, et
retourna ensuite prs de ses compagnes.

--Georgette? dit Beppo en secouant lgrement la fille prs de laquelle
il s'tait plac et qu'il croyait endormie, Georgette?

Elle ne rpondit que par un sourd grognement assez semblable  celui de
l'animal immonde dont l'Alcoran interdit la chair  ses sectateurs, et
le mouvement qu'elle fit, ayant drang son peigne, ses longs cheveux
noirs se droulrent sur ses paules et sur son cou.

La malheureuse femme tait ivre-morte.

--Elle est _casquette_[589], mon poulet; dit une des odalisques en riant
aux clats.

--J'attendrai qu'elle ne le soit plus, rpondit Beppo.

Il s'approcha de la mre Sans-Refus, que les clats de rire de sa
pensionnaire venaient d'veiller, et lui mit deux pices de cinq francs
dans la main aprs lui avoir dit quelques mots  l'oreille.

Le son de l'argent tira la vieille mgre de l'espce de torpeur dans
laquelle elle paraissait plonge; elle se leva prcipitamment de son
fauteuil, aprs avoir adress  Beppo une grimace que celui-ci fut libre
de prendre pour un sourire et donna l'ordre  ses pensionnaires de
conduire Georgette dans sa chambre.

--Vous n'allez pas la rejoindre? dit-elle lorsque l'ordre qu'elle venait
de donner fut excut.

--Je resterai ici quelques instants, si vous voulez bien le permettre,
rpondit l'ex-pcheur.

--Comment donc, mais c'est beaucoup d'honneur pour moi et pour ces
dames.

--Vous ne me reconnaissez pas? dit Beppo  la mre Sans-Refus aprs un
silence de quelques instants.

--Quand nous nous serons vus encore une fois, a fera deux, rpondit la
tavernire.

--a fera trois, si vous voulez bien le permettre.

--Impossible, mon bichon, je n'oublie jamais les _balles_[590] que j'ai
dj _remouches_[591] une fois.

--Il parat que ce morceau de taffetas noir et les blessures qui
sillonnent mon visage me rendent mconnaissable; tant mieux, ma foi, je
puis alors passer sans crainte devant les gendarmes et les mouchards.

--Ah a! mais, qui tes-vous donc?

--Comment, vous ne vous rappelez pas un pauvre diable que de braves gens
firent entrer ici il y a un peu plus d'une anne, au moment o il allait
tre pris par ceux qui le poursuivaient, qui tomba malade, auquel
Georgette prodigua des soins si empresss?.....

--Et qui venait d'_escarper une largue camoufle en chne_[592] sur le
pont au Change?

Beppo, qui n'tait pas initi aux mystres du jargon dont se servait
habituellement la mre Sans-Refus, fut oblig de lui faire observer
qu'il ne savait ce qu'elle voulait dire.

--Ah! vous ne _dvidez pas le jars_[593]; tant pis, vous ne pourrez pas
alors causer agrablement avec les amis. Je vous disais donc que le
jeune homme qui fut soign par Georgette  l'poque dont vous parlez,
venait de tuer, sur le pont au Change, une femme dguise en homme.

--C'tait moi.

--Dites donc? il parat que vous avez fait des progrs depuis un an et
demi; Georgette n'a cess de me soutenir qu'au moment de
l'_escarpe_[594] vous tiez un honnte homme.

Beppo regarda en riant la hideuse Sans-Refus.

--J'tais bte, lui dit-il  voix basse.

--_Pantre_[595]; c'est _pantre_ qu'il faut dire.

--_Pantre_ si vous voulez.

--Et maintenant?

--Oh! maintenant, je suis bien chang; j'ai quitt Paris aprs la chose
en question, et j'ai rencontr en province des braves gens auxquels j'ai
t trs-utile et qui m'ont fait gagner beaucoup d'argent (Beppo, en
achevant ces mots, frappa sur ses poches dont le son mtallique charma
les oreilles de la mre Sans-Refus); mais j'ai t forc de quitter, ces
pauvres gens, continua Beppo en donnant  sa voix une expression
lamentable, ils ont eu des malheurs!...

--Je comprends, _enflaqus_[596].

--Vous dites?

--Arrts.

Beppo fit un signe affirmatif.

--Mais comment se fait-il donc que vous n'_entraviez pas bigorne_.....
que, vous ne compreniez pas l'argot?

--Que voulez-vous, je n'ai vcu jusqu' prsent qu'avec de braves gens
de campagne, mais j'ai bonne envie d'apprendre.

--Je n'en doute pas, mon garon, je n'en doute pas, mais, dites-moi,
qu'tes-vous donc venu faire  Paris?

--Lorsque mes compagnons ont t... comment avez-vous dit a?

_Enflaqus[597]._

_Enflaqus_, je me suis dit que puisque mon visage tait devenu
mconnaissable, par suite d'un vnement que je vous raconterai plus
tard, je pouvais sans crainte revenir  Paris o il me serait peut-tre
facile de faire quelques connaissances utiles; et comme j'avais dj
trs-souvent pens  votre maison...

--C'est trs-bien, mon garon, c'est trs-bien, il ne faut jamais
oublier les gens qui nous ont rendu service; vous trouverez ici,
soyez-en sr, tout ce que vous pouvez dsirer.

Beppo, pour achever de gagner les bonnes grces de la mre Sans-Refus,
lui offrit ainsi qu' ses pensionnaires, une tourne de petits verres
d'eau-de-vie qui fut accepte avec le plus vif enthousiasme.

Pendant la longue conversation que nous venons de rapporter, plusieurs
individus que nous connaissons dj, Charles la belle Cravate, le grand
Louis, Cornet tape-dur et plusieurs autres taient entrs dans le bouge
de la mre Sans-Refus, et aprs avoir chang quelques paroles  voix
basse avec la tavernire et jet sur Beppo des regards souponneux, ils
s'taient retirs dans la pice du fond.

--Voulez-vous que je vous prsente aux amis, dit la Sans-Refus, vous en
serez quitte pour leur payer quelques _doubles cholettes de lance
d'aff_[598].

--Vous me ferez plaisir et je payerai tout ce qu'il faudra, rpondit
Beppo qui commenait  deviner le langage ordinaire du lieu dans lequel
il se trouvait.

La mre Sans-Refus prit la main de Beppo et le fit entrer dans
l'arrire-salle que nous connaissons.

--Quque c'est encore que celui-l, dit le grand Louis queuque
_macaron_[599].

--As-tu fini, mauvais _ferlampier_[600]? rpondit la Sans-Refus, c'est
moi, n'est-ce pas? moi, Marie-Madeleine-Colette Comtois, qui suis
capable d'introduire des _macarons_ parmi vous?

--Il faut bien _rigoler_[601] un peu, reprit le grand Louis.

--Il faudrait mieux _travailler_[602] un peu plus et _rigoler_ un peu
moins; mais c'est gal, vous pouvez  c'te _plombe_[603]
_pitancher_[604] tant qu'vous voudrez, c'garon qui vous doit  tous une
fire _camouffle_[605] va _casquer_[606] de quatre _doubles cholettes de
lance d'aff_[607].

Aprs cet exorde, qui disposa les bandits  favorablement accueillir
celui qu'elle leur prsentait, la Sans-Refus rappela aux habitus de son
repaire, l'vnement qui avait conduit chez elle Beppo pour la premire
fois, et leur raconta en peu de mots, l'histoire fabrique par
l'ex-pcheur pour capter sa confiance.

Lorsque les bandits surent que l'homme qui tait devant eux, s'tait
rendu coupable d'un assassinat, et qu'il ne venait se fixer  Paris, que
parce que la bande avec laquelle il avait exploit la province, venait
d'tre disperse, ils s'empressrent tous autour de lui, chacun d'eux
fut jaloux de lui serrer la main, et les quatre litres d'eau-de-vie
annoncs ayant t apports par la Sans-Refus et par Cornet tape-dur,
qui avait conserv chez la tavernire ses fonctions de matre Jacques,
l'enthousiasme atteignit bientt son apoge, et Beppo fut tout d'une
voix proclam membre de l'association, qui se runissait chez
Marie-Madeleine-Colette Comtois dite Sans-Refus.

La nuit tait dj avance lorsqu'il quitta ses nouveaux amis pour aller
rejoindre Georgette, les fumes alcooliques qui quelques heures
auparavant obscurcissaient le cerveau de la malheureuse fille, venaient
de se dissiper, de sorte qu'elle se fit toute gracieuse pour recevoir
Beppo. L'ex-pcheur plaa sur la chemine le chandelier qu'il avait
apport, il tira de la poche de son caban un cigare qu'il alluma, puis
il s'assit dans un mauvais fauteuil, plac  la tte du lit dans lequel
tait couche Georgette. Cette conduite quelque peu extraordinaire
tonna considrablement la fille, mais elle n'osa rien dire.

Beppo, pour se faire reconnatre, fut oblig de rappeler  Georgette
toutes les circonstances qui avaient accompagnes la premire entrevue
qu'il avait eue avec elle.

--Ainsi, dit Georgette, (lorsqu'elle fut bien convaincue que l'homme
qu'elle avait devant les yeux, tait bien le mme que celui qu'elle
avait soign dix-huit mois auparavant), vous tes aujourd'hui forc de
venir chercher un refuge dans cette maison? cela ne m'tonne pas, une
fois que l'on a mis un pied dans le sentier du crime, il faut le suivre
jusqu'au bout.

--Le croyez-vous? rpondit Beppo.

--Hlas! ajouta Georgette, je suis moi-mme une preuve vidente de la
vrit de ce que j'avance.

--Vous vous trompez peut-tre; je crois au contraire, qu'il n'est jamais
trop tard pour revenir au bien, et c'est autant pour vous fournir les
moyens de sortir de l'affreuse position dans laquelle vous tes place,
que pour accomplir un dessein que je vous ferai connatre si vous voulez
me promettre de ne point me trahir, que je suis revenu ici.

Beppo, disait vrai, au moment d'entrer chez la Sans-Refus, il s'tait
rappel la femme qui lui avait prodigu des soins  la fois si
affectueux et si dsintresss, et il avait de suite pris la rsolution
de l'arracher, si cela tait possible, au sort funeste qui paraissait
devoir tre le sien.

Georgette, on le sait, portait  Beppo un trs-vif intrt, elle lui fit
donc sans difficults toutes les promesses qu'il exigea, elle lui offrit
mme de le servir.

Beppo, pour mettre sa bonne volont  l'preuve, la chargea d'pier tout
ce qui se passerait dans la maison de la mre Sans-Refus, pendant son
absence, et de lui en rendre compte, il voulait, disait-il, savoir ce
que pensaient de lui ses nouveaux camarades.

--Il est inutile de chercher  me tromper, lui rpondit Georgette, j'ai
devin quel est votre projet, vous voulez livrer  la police tous ceux
qui frquentent cette maison?

Beppo regretta alors de s'tre exprim avec assez peu de prudence pour
laisser deviner  cette fille la nature de son projet, mais Georgette
ne le laissa pas longtemps dans l'inquitude.

Si tel est, en effet, votre projet, continua-t-elle les yeux tincelants
de colre, oh! je vous servirai de tout mon pouvoir. Je serais heureuse
de rendre  tous ces hommes, que j'ai t force de subir, un peu du mal
qu'ils m'ont fait.

Il y avait dans la voix de Georgette, lorsqu'elle pronona ces mots, un
tel accent de vrit, que Beppo fut convaincu qu'il pouvait ds ce
moment compter sur un auxiliaire dvou.

Il est temps de dire  nos lecteurs comment il se faisait que Beppo
venait chercher chez la mre Sans-Refus les moyens de se venger des deux
hommes qui taient dans la calche de la marquise de Roselly, lors de
l'vnement  la suite duquel il avait t si affreusement dfigur.

On n'a peut-tre pas oubli que Salvador accompagnait Silvia, lorsque
Beppo qui s'tait tabli chez le restaurateur Graziano, afin d'attendre
sa voiture au passage, tait parvenu  dcouvrir sa premire demeure.
Lors de la rencontre au bois de Vincennes, il reconnut de suite cet
homme, dont la physionomie, du reste, tait assez remarquable, pour
rester grave dans une mmoire moins fidle que la sienne.

Transport chez lui  la suite de l'vnement dont nous avons rapport
les dtails, il demeura, ainsi que nous l'avons dit, plus de quinze
jours clou sur son lit et en proie  des souffrances si vives, qu'il ne
pouvait seulement un instant se livrer au sommeil. Tant que durrent ces
cruelles insomnies, l'image de l'un des deux hommes qui accompagnaient
la marquise de Roselly lors de la rencontre au bois de Vincennes, fut
sans cesse devant ses regards, son imagination le lui reprsentait, non
pas tel qu'il l'avait vu dans la calche de l'ex-cantatrice, pimpant,
fris, musqu, peronn et dcor, mais vtu d'un costume et parlant un
langage qui indiquaient des habitudes qui n'taient pas celles des
hommes de bonne compagnie; Beppo chassait vainement cette image qui se
reproduisait sans cesse, avec les mmes contours et les mmes couleurs;
sa mmoire, enfin, fit un suprme effort; alors un clair vint illuminer
son esprit, et il se rappela que les deux compagnons de Silvia n'taient
autres que deux des hommes qui l'avaient fait entrer dans un bouge au
moment o il allait tre saisi par la foule qui le poursuivait, et dont
il avait pu remarquer la physionomie avant de se trouver mal.

De l  conclure que ces deux hommes, qu'il venait de rencontrer dans un
brillant quipage, taient les chefs de la bande de malfaiteurs qui,
ainsi que le lui avait appris Georgette, se runissaient chez la
Sans-Refus, il n'y avait pas beaucoup de chemin  faire.

Voici quel tait le projet de Beppo lorsqu'il tait all faire des
offres de service  la police:

Il avait devin que pour acqurir la confiance des bandits, il n'aurait
qu' leur rappeler et le crime qu'il avait commis et le service qu'ils
lui avaient rendu; et comme il supposait que plusieurs de ces bandits,
si ce n'tait pas tous, savaient quels taient leurs chefs, il esprait
que bientt l'un d'eux les lui ferait connatre. La perte de deux hommes
auxquels Beppo, excit  la fois par la jalousie et la soif de la
vengeance, avait vou une haine gale, (il ne savait pas lequel des deux
tait l'amant de Silvia, et il leur attribuait une mme part dans sa
dernire msaventure), serait le rsultat des rvlations que ne
manqueraient pas de faire ceux des bandits qui seraient pralablement
arrts.

Tel tait le plan conu par l'ex-pcheur, communiqu par lui au chef de
la police, et approuv par celui-ci. Ce plan ne devait russir qu'en
partie: le hasard seul, bien plus grand matre que toutes les prvisions
humaines, devait fournir  Beppo le moyen de parvenir au but qu'il
voulait atteindre.

Quoi qu'il en soit, il conduisit sa barque avec tant de prudence et tant
d'adresse, que peu de jours aprs son introduction parmi les commensaux
ordinaires de la mre Sans-Refus, il tait devenu l'oracle de tous les
sclrats au milieu desquels il vivait. Ces misrables lui avaient fait
la confidence de tous les crimes qu'ils mditaient, et plus d'une fois
ils lui avait fait la proposition de l'intresser  celles de leurs
prilleuses expditions qui devaient tre les plus fructueuses. Mais
Beppo avait su refuser, sans cependant veiller leurs soupons; il leur
avait dit qu'il ne se mettrait  _travailler_[608] (il parlait alors
l'argot aussi bien que le plus madr de la bande), que lorsqu'il ne lui
resterait plus d'argent; qu'il voulait, avant de risquer sa peau, jouir
un peu des agrments de la vie parisienne; les bandits avaient trouv
cette envie d'autant plus naturelle, que, depuis quelque temps, ils
n'taient pas heureux dans leurs entreprises. Plusieurs d'entre eux
avaient t arrts en flagrant dlit et au moment o ils se croyaient
tout  fait hors de danger.

On a devin que c'est aux avis que Beppo (puissamment second par
Georgette, qui le servait avec un zle qui ne se dmentait pas) faisait
parvenir  la police, qu'ils devaient leur arrestation.

--Tu as bien raison de ne pas vouloir _mettre la main  la pte_[609]
dit un jour le grand Louis  l'ex-pcheur, nous sommes malheureux en ce
moment.

--En effet, je suis tout prt  croire que le mtier commence  ne plus
rien valoir.

--Ne m'en parle pas, les plus belles affaires nous glissent entre les
_arguemines_[610]. Et ce n'est pas tout, nos meilleurs _fanandels_[611]
sont presque toujours _paums marons_[612]. Il y a, j'en suis sr, un
_macaron_[613] parmi nous.

--Il faut le _buter_[614].

--Si on le connaissait, a serait dj fait, s'cria le grand Louis en
grinant des dents; mais le brigand ne viendra pas nous dire, c'est moi
qui vous fais tous _enflaquer_[615].

--Qui sait! il arrive quelquefois de si drles de choses.

--Laisse donc, les _railles_[616], les _friquets_[617], les
_cuisiniers_[618], les _macarons_[619], c'est tous des _taffeurs_[620].

Beppo se trouvait seul en ce moment avec le grand Louis, car la
conversation que nous rapportons avait lieu dans la petite cour de la
maison Sans-Refus (nous dirons tout  l'heure pour quel motif le grand
Louis avait amen Beppo en cet endroit); il lui vint l'envie de prouver
au bandit  l'instant mme qu'il se trompait, et qu'il tait
trs-possible d'tre  la fois agent de police et courageux, mais il se
contint.

--Les affaires allaient bien mieux lorsque le grand Richard, Rupin et le
Provenal venaient ici; c'taient des hommes, ceux-l! mais on se
plaignait d'eux, parce qu'ils se rservaient la plus grosse part dans
toutes les affaires qu'ils nous faisaient faire; c'tait juste
cependant, mais on n'est jamais content, ce n'est que lorsqu'on a perdu
ce qu'on avait entre les mains qu'on le regrette.

Ce n'tait pas la premire fois que Beppo entendait prononcer les noms
du grand Richard, de Rupin et du Provenal, et quelque chose lui disait
que deux de ces noms appartenaient aux hommes dont il voulait se venger.
Il n'avait pas voulu, cependant, dans la crainte d'inspirer des soupons
 ses compagnons, leur parler de ces trois hommes, et Georgette, 
laquelle, ainsi du reste qu' ses autres pensionnaires, la mre
Sans-Refus ne laissait rien voir de ce qui pouvait la compromettre,
n'avait rien pu lui apprendre. Aussi le grand Louis lui fournissait-il
en ce moment une occasion qu'il tait bien rsolu  ne point laisser
chapper.

--Mais puisque ces hommes vous taient si utiles, rpondit-il au grand
Louis, pourquoi n'allez-vous pas les prier de revenir parmi vous? vous
en serez quittes pour convenir de vos torts, si vous en avez.

--C'est bien plus facile  dire qu' faire, personne de nous ne sait o
trouver les _rupins_?

--Bath!

--C'est comme je t'le dis; oh! ce sont des _marlous_[621] finis, ils
nous regardaient pour ainsi dire comme leurs _larbins_[622]; mais c'est
gal, ils nous faisaient gagner de la _pice_[623].

Ce que le grand Louis venait de lui dire, prouvait  Beppo, jusqu'
l'vidence, que les deux individus qu'il voulait perdre avaient cess
d'tre en relation avec les habitus du bouge de la mre Sans-Refus, et
que par consquent il lui serait trs-difficile d'atteindre le but qu'il
se proposait, car il ne suffisait pas de dire  ceux qu'il servait, que
ces hommes taient les complices de ceux dont dj il avait procur
l'arrestation, il fallait encore le prouver; cependant, il ne dsespra
pas de russir.

--Ecoute, lui dit le grand Louis aprs un silence de quelques minutes,
tu es un brave garon, n'est-ce pas?

--Je ne t'ai pas donn, je crois, le droit de penser le contraire.

--Eh bien! si tu veux, nous ferons, toi, Charles la belle Cravate et moi
une affaire magnifique, et qui nous rapportera gros, sans qu'il soit
ncessaire de courir le moindre danger.

--Qu'est-ce que c'est?

--Voil! La _daronne_[624] est une _fourgate rupine_[625]; il y a,
_icigo_[626], de quoi faire un _chopin_[627] magnifique; eh bien, je me
suis dit que ce serait pain bnit que de lui _pesciller son auber_[628].

--Sans doute; mais comment faire? La Sans-Refus doit tre
continuellement sur ses gardes.

--J'ai pens  tout.

Le grand Louis s'approcha de l'auge place  l'extrmit de la petite
cour et, aid de Beppo, il la dplaa aprs avoir expliqu  son
compagnon  quoi servait le caveau dont il venait de lui rvler
l'existence; il lui dit que lui et Charles la belle Cravate, munis de
tous les instruments ncessaires, s'y cacheraient le surlendemain, ds
que la nuit serait venue, (le grand Louis retardait de deux jours
l'excution du projet qu'il avait conu, parce qu'il savait qu'on devait
apporter le surlendemain,  la mre Sans-Refus, une grande quantit
d'argenterie et de bijoux vols, dont il voulait s'emparer avec le
reste), et que lorsque les autres habitus de la maison se seraient
retirs, lui Beppo, qui pouvait rester dans la maison sans veiller les
soupons de la mre Sans-Refus, puisqu'il avait pris l'habitude de
passer presque toutes les nuits prs de Georgette, viendrait les aider 
en sortir, aprs avoir enferm les femmes dans leurs chambres. Matres
alors, tous trois, de la maison, il leur serait facile de faire main
basse sur l'or et les bijoux de la mre Sans-Refus qui, se voyant prise
au trbuchet ne songerait pas  opposer la moindre rsistance et
s'estimerait fort heureuse si on voulait bien lui laisser seulement la
vie.

Beppo ne pouvait refuser de prendre part  une expdition dont le succs
tait pour ainsi dire certain; il accepta donc la proposition que
venait de lui faire le grand Louis.

Aprs avoir quitt ce bandit, qui sortit de la maison afin d'aller
prvenir Charles la belle Cravate, Beppo monta dans la chambre de
Georgette. Il donna l'ordre  cette fille,  laquelle il s'intressait
beaucoup et dont il voulait rcompenser le dvouement, de s'habiller et
d'aller l'attendre chez lui, lui promettant d'aller la rejoindre sous
deux on trois jours.

Cette fille tait habitue dj  faire sans se permettre une seule
observation, tout ce qu'exigeait Beppo: elle obit.

Ds que Georgette fut partie, Beppo sortit de la maison Sans-Refus, et
prit, sur le quai de Gvres, un cabriolet qui le conduisit au domicile
du chef de la police.

--C'est trs-bien! lui dit celui-ci, je suis content de vous. Les
mesures que vous indiquez seront prises, et si elles russissent, comme
je n'en doute pas, nous prendrons d'un seul coup de filet tout ce qui
reste de la bande; mais les chefs! les chefs! ce grand Richard, ce
Rupin, ce Provenal, qui roulent, dites-vous, quipage  Paris; ce sont
ceux-l qu'il faudrait tenir.

--Je les dcouvrirai, soyez-en convaincu, rpondit Beppo; je les
dcouvrirai, ou j'y perdrai mon nom!

--Je l'espre; mais je crois que ce sera difficile, si vous n'tes pas
servi par le hasard. Oh! ce sont de russ compres; ceux que nous tenons
dj, ne demandent pas mieux que de faire des rvlations; mais ils ne
savent que ce que dj vous nous avez appris.

--Prenons d'abord tous les soldats, nous nous occuperons ensuite des
chefs, je vous promets que ds que je me serai mis  leurs trousses, il
ne se passera pas beaucoup de temps avant qu'ils ne tombent dans nos
filets.

Beppo pouvait, sans craindre de trop s'avancer, faire une semblable
promesse, car il tait persuad qu'une fois qu'il se serait procur la
nouvelle adresse de la marquise de Roselly, ce qui ne devait pas tre
trs-difficile, il lui serait ais de dcouvrir celle des deux individus
dont il avait jur la perte.

Durant la nuit du lendemain, lorsque la premire heure sonna  l'horloge
de l'htel de ville, la rue de la Tannerie, depuis longtemps dj,
obscure et silencieuse, fut tout  coup envahie par de nombreuses
escouades d'agents de police, de sergents de ville et de gardes
municipaux, des sentinelles auxquelles on avait recommand la plus
grande vigilance, furent places  toutes les issues, sans en excepter
une seule, de la maison Sans-Refus. Ces prcautions prises, un homme que
l'charpe tricolore qui ceignait ses reins faisait reconnatre pour un
commissaire de police, s'approcha de la porte, et aprs avoir frapp
assez fort pour rveiller tous les habitants de la rue, il articula ces
mots que tous ceux qui n'ont pas la conscience trs-nette n'entendent
jamais prononcer sans prouver un certain effroi.

--Au nom de la loi! ouvrez.

La maison Sans-Refus demeura sombre et silencieuse; ce ne fut qu'aprs
une seconde sommation, accompagne cette fois de la menace de faire
enfoncer la porte, que l'on entendit crier les verrous.

La porte fut ouverte, la mre Sans-Refus en toilette de nuit, et tenant
 la main un sale chandelier de fonte, surmont d'un brle-tout de
fer-blanc, parut sur le seuil.

--Est-il Dieu possible! s'cria la vieille, rveiller ainsi de braves
gens au milieu de leur premier sommeil, vous devriez pourtant bien
savoir, depuis le temps que vous faites ici des visites de nuit, que la
maison de Colette Comtois n'est pas un lieu suspect.

--Assurez-vous de cette femme, dit le commissaire de police  un des
agents de police, et sans daigner rpondre  la tavernire, il traversa
la boutique et entra dans l'arrire-salle suivi de tout son monde.

Deux gardes municipaux seulement restrent dans la rue.

--Eh bien, la _daronne_[629], dit  la tavernire l'agent charg de
veiller sur elle, vous ne vous attendiez pas  celle-l n'est-ce pas?
_enflaque_[630], c'est dur.

Au son de cette voix qui ne lui tait pas inconnue, la Sans-Refus prit
vivement le chandelier qu'elle venait de poser sur son comptoir, et
approcha la lumire du visage de l'agent de police.

--Comment, c'est toi Fanfan la Grenouille tu es donc de la
_boutique_[631]  c'te heure.

--Que voulez-vous, il faut bien faire quelque chose pour gagner sa
pauvre vie, j'suis seulement fch que a soit vous la premire personne
que je sois forc de _ligotter_[632].

--Ecoute, Fanfan, avant d'avoir gagn dix mille _balles_[633], il faudra
que t'en mette plus d'un  l'ombre, des _pgres_[634].

--C'est vrai!

--Eh bien, laisse-moi me _cavaler_[635], et je te les _coque_[636] en
_chouettes tailbins d'altque_[637].

--Pas possible!

--Voil les _tailbins_[638].

La Sans-Refus tira de son sein un petit paquet de billets de banque,
qu'elle mit entre les mains de l'agent de police.

--Eh bien, dit-elle?

La tentation tait trop forte, Fanfan la Grenouille mit les billets de
banque dans sa poche aprs les avoir compts et bien examins.

--C'est convenu, rpondit-il.

La Sans-Refus jeta sur ses paules une vieille pelisse reste par hasard
sur son fauteuil, Fanfan la Grenouille ouvrit doucement la porte de la
boutique, devant laquelle se promenaient les deux gardes municipaux
rests dans la rue, et il n'eut besoin pour obtenir la permission de
sortir avec la Sans-Refus, que de leur montrer la carte triangulaire
orne d'un oeil entour de rayons, marque distinctive de ses fonctions.

Fanfan la Grenouille et la Sans-Refus, coururent assez longtemps
ensemble, mais, lorsqu'ils se crurent assez loigns de la rue de la
Tannerie pour n'avoir plus rien  craindre, ils s'arrtrent pour
reprendre haleine, et se sparrent aprs s'tre mutuellement souhait
toutes sortes de prosprits.

Pendant que tout ceci se passait, le commissaire de police, suivi de
tout son monde, tait entr dans l'arrire-salle dans laquelle, ainsi
du reste qu'il s'y attendait, il n'avait trouv personne; il l'avait
traverse, puis, il tait arriv dans la petite cour, et il avait donn
l'ordre  deux de ses hommes de dplacer l'auge.

--Sortez, cria-t-il, lorsque l'ouverture du caveau fut visible  tous
les yeux, sortez si vous ne voulez pas tre enfums comme des jambons.

Les bandits qui s'taient rfugis dans cette retraite, jusqu'alors
impntrable, ds qu'ils avaient entendu les premiers coups frapps  la
porte, taient pris au pige, toute rsistance devenait inutile, il
fallut bien qu'ils se rsignassent.

Aussi honteux que des renards pris par une escouade de poules, ils
gravirent l'un aprs l'autre l'chelle de meunier. A mesure qu'ils
arrivaient dans la petite cour, ils taient lis et remis  un fort
dtachement de gardes municipaux, qui stationnaient dans la petite rue
des Teinturiers.

Robert, Cadet-Vincent, le grand Louis, Cornet tape-dur, Charles la belle
Cravate, dit le commissaire de police, lorsque l'agent qu'il avait
envoy visiter le caveau lui et dit qu'il ne renfermait plus personne,
la capture n'est pas mauvaise; quel est celui-l, ajouta-t-il, en
dsignant Beppo  un de ses agents.

--Celui-l, s'cria le grand Louis, que l'on n'avait pas encore li,
celui-l c'est un _macaron_[639], j'en suis sr.

Et, prompt comme l'clair, il s'lana sur l'ex-pcheur, et lui porta
entre les deux paules un furieux coup de son couteau-poignard.

Beppo tomba sur le sol; le sang sortait  gros bouillons de la profonde
blessure que le grand Louis venait de lui faire.

--Bravo! grand Louis, bravo! s'crirent tous les bandits; mort aux
_macarons_!

Quelques gourmades accompagnes de quelques lgers coups de crosse
imposrent silence  ces misrables.

Le commissaire de police fit transporter Beppo dans une des chambres de
la maison et envoya un des agents chercher un mdecin.

Ce ne fut qu'aprs cet vnement que l'on s'aperut de la disparition de
la mre Sans-Refus et de Fanfan la Grenouille. Malgr l'absence de la
recleuse, une perquisition minutieuse fut faite dans toutes les parties
de la maison, et elle fit dcouvrir une grande quantit d'objets vols
qui furent saisis pour servir plus tard de pices  conviction.

Les pensionnaires de la mre Sans-Refus, dont la police voulait examiner
 son aise la conduite, furent diriges vers l'htellerie que
l'administration tient constamment ouverte pour toutes celles qui leur
ressemblent, rue du faubourg Saint-Denis, 117; il ne resta dans la
maison de la rue de la Tannerie que Beppo et deux agents, chargs  la
fois de le soigner et de veiller sur lui.

Le mdecin mand par le commissaire de police avait dclar que sa
blessure, sans tre dangereuse, le mettait pour le moment hors d'tat
d'tre transport.




IV.--La conciergerie


L'aspect extrieur de la Conciergerie, maison de justice du dpartement
de la Seine, est  peu prs semblable  celui de toutes les prisons: ce
sont, comme toujours, ces murailles formes d'normes pierres de taille,
auxquelles le temps a donn une couleur sombre et verdtre, de petites
fentres dfendues par de forts barreaux, des portes basses et cintres,
garnies de toutes sortes de ferrures, et fermes par de lourds verrous
et d'normes serrures.

L'entre principale, ouverte sur une petite cour dans laquelle sont
remiss les ignobles vhicules, auxquels on a donn le nom de paniers 
salade[640], est dfendue par une porte, ferre, en chne, et une forte
grille. Entre cette porte et cette grille se tient constamment un
surveillant qui ne permet l'entre aux visiteurs qu'aprs avoir
attentivement examin la permission dont ils doivent tre porteurs, et
qu'ils dposent au greffe, o ils la reprennent en sortant. Malgr ces
prcautions minutieuses, prcautions dont l'imprieuse ncessit ne
saurait tre mise en doute, des prisonniers sont quelquefois parvenus 
tromper tous les regards et  reconqurir leur libert. Personne n'a
oubli la merveilleuse vasion de M. de La Valette, qui, grce au
gnreux dvouement de sa noble pouse, parvint  quitter son cachot la
veille mme du jour fix pour son excution.

Aprs avoir descendu douze marches, on se trouve dans une vaste pice
octogone, vote en plein cintre, et d'une hauteur prodigieuse, o se
tiennent ceux des gardiens que leur service n'appelle pas dans
l'intrieur de la maison.

Malgr l'excellent feu que ces messieurs entretiennent en toutes saisons
dans un norme pole (seul meuble qui, avec quelques bancs de bois de
chne, sur lesquels viennent s'asseoir les prisonniers privilgis qui
ont obtenu l'unique faveur de causer librement avec leurs parents et
leurs amis, se trouve garnir cette pice), un froid pntrant, semblable
 un lourd manteau de glace, tombe sur le dos du visiteur ds qu'il a
mis le pied dans cette vaste salle.

Il faut ensuite parcourir un long et sombre corridor dont l'aspect
sinistre est trs-capable d'impressionner dsagrablement l'homme le
moins susceptible d'prouver de ces vagues terreurs dont l'on est saisi
quelquefois sans que l'on puisse se rendre compte des causes qui les ont
fait natre.

Ce corridor pratiqu (ainsi du reste que beaucoup d'autres parties de la
Conciergerie),  quinze pieds environ au-dessous du sol, conduit au
guichet intermdiaire;  droite, un autre corridor un peu mieux clair
que celui dont nous venons de parler, conduit au grand prau des hommes;
 gauche, une grille dfend l'entre du quartier des femmes.

La surveillance de ce quartier est confie aux dames Painpar et Yvose,
il serait  dsirer que toutes les personnes qui occupent des emplois de
la nature de celui qui est confi  ces dames, comprissent aussi bien
qu'elles les devoirs qu'ils imposent.

Du reste, le personnel assez nombreux de la conciergerie, est aussi
satisfaisant que peut l'tre le personnel d'une prison, et cela ne doit
pas tonner: il subit l'influence, il se modle sur l'homme qui est
plac  sa tte. M. le directeur de la conciergerie joint,  toutes les
qualits aimables d'un homme du monde, une bont de coeur apprcie par
tous ceux qui le connaissent, et  laquelle rendent justice ceux mmes
contre lesquels il est quelquefois oblig de svir.

La cour des femmes forme un carr long, au milieu duquel est un parterre
cultiv avec beaucoup de soin, et garni de fleurs et d'arbustes; ces
pauvres plantes, malgr les soins continuels dont on les entoure,
laissent ngligemment tomber sur leurs tiges leurs fleurs dcolores. On
dirait que ce n'est qu' regret qu'elles se rsolvent  s'panouir dans
ce vaste pandmonium de toutes les misres et de tous les crimes;
qu'elles regrettent les joyeux rayons de leur beau soleil qui ne leur
arrivent que briss par les hautes constructions qui dominent de tous
cts la Conciergerie.

A gauche de cette cour est un ouvroir ou chauffoir, dans lequel les
prisonnires travaillent sous l'inspection continuelle d'une gardienne;
puis une vote sombre, formant arcade, sous laquelle elles peuvent se
promener lorsque le temps est pluvieux; des cellules tristes et humides,
mais qui ne sont habites que lorsqu'il y a plnitude dans la prison,
ont leurs croises sous ces arcades.

A droite, au fond de la cour est situe la chapelle qui n'offre aux
regards rien de bien merveilleux, mais devant laquelle cependant on ne
peut passer sans prouver la plus vive motion, car de bien tristes
souvenirs s'y rattachent; la sacristie de cette chapelle servit nagure
de chambre  coucher  l'infortune Marie-Antoinette; elle fut plus tard
habite par la veuve du gnral Beauharnais, mais celle-ci fut plus
heureuse que sa devancire, elle quitta sa prison pour pouser le grand
capitaine qui la fit s'asseoir sur le premier trne du monde.

Proche de la chapelle est la salle des bains; cette pice, qui faisait
partie du dernier appartement octroy  la malheureuse reine de France
par les Brutus de 1793, lui servait  la fois d'antichambre et de salle
 manger.

Le premier tage du btiment clair sur la cour des femmes, auquel on
arrive par un large escalier en pierre de taille, clair seulement par
la lueur ple et tremblottante d'une lampe fumeuse et qui semble avoir
t taille dans le roc, est compose  droite de quelques chambres
destines aux prisonniers privilgis. (Ces chambres sont assez
commodes, quelques-unes ont t dcores par leurs htes avec infiniment
de got. L'une d'elles a t habite par le prince Louis Napolon.) A
gauche des chambres dortoirs destines au commun des martyrs. Ces
chambres, garnies les unes de trois, les autres de quatre lits, sont
tenues constamment dans un tat parfait de propret; les couchers sont
composs d'une paillasse de paille ordinaire, d'un matelas d'assez bonne
laine, d'un traversin, de deux belles et bonnes couvertures, de draps de
toile de bonne qualit, changs tous les mois. Ce coucher est celui de
toutes les maisons d'arrt du dpartement de la Seine (la prfecture de
police excepte, o on ne l'obtient qu'en payant assez cher); o l'on
se trouve le mieux, c'est, dit-on,  la duchesse de Berri que les
prvenus du dpartement de la Seine doivent cet adoucissement  leur
sort, adoucissement qui est refus  tous ceux des autres dpartements
qui n'ont pas le moyen de le payer.

Il fait beau; les dortoirs viennent d'tre ouverts; les femmes dtenues
 la conciergerie sont toutes rassembles dans la cour que nous avons
essay de dcrire; les unes vieilles et presque infirmes se sont assises
sur un banc de bois qu'elles ont plac devant la vote sous laquelle
elles se promnent lorsque le temps est mauvais; elles veulent profiter
de quelques rayons de soleil qui sont venus visiter leur prison;
d'autres, un peu plus ingambes, se promnent lentement en savourant
quelques prises de tabac; cette consolation du prisonnier, que nos
modernes philanthropes, promoteurs enthousiastes de systmes emprunts
aux Anglais et aux Amricains, veulent supprimer, nous ne savons pour
quel motif; d'autres encore toutes jeunes, quelques-unes jolies, jouent
 ce que l'on est convenu de nommer les jeux innocents,  la main
chaude, au colin-maillard, lisent des romans, travaillent ou se livrent
au plaisir de la conversation; si ce n'tait la bigarrure des costumes
presque tous sordides et dpenaills, les quelques physionomies hves et
terreuses sur lesquelles le vice a imprim son ignoble cachet, il serait
presque permis de se croire dans la cour d'un pensionnat lorsque les
jeunes pensionnaires se livrent, sous les yeux svres de leurs
surveillantes,  des distractions qui conviennent  leur ge; car, ainsi
que nous venons de le dire, la plus grande partie des prisonnires sont
jeunes, et plusieurs joignent  la jeunesse une irrprochable beaut ou
une gracieuse gentillesse; mais, pour qu'il en ft ainsi, il faudrait
se boucher les oreilles afin de ne point entendre les paroles qui
sortent de la bouche de ces femmes qui toutes, jeunes et vieilles, ont 
se reprocher quelques crimes.

C'est  dessein que nous disons crimes; nos lecteurs savent sans doute
que la conciergerie n'est l'antichambre que de la cour d'assises; c'est
ailleurs que sont les antichambres des tribunaux de police
correctionnelle.

Nous ne rapporterons pas les discours de ces malheureuses femmes; assez
d'ignobles tableaux ont pass sous les yeux de nos lecteurs et nous ne
craignons pas de le dire, nous ne pouvons nous dterminer  crire
quelque chose qui pourrait enlever  la femme quelques-uns des fleurons
de la couronne dont, grande dame ou grisette, nous nous plaisons  la
parer. Et puis d'ailleurs, avons-nous bien le droit de crier si fort que
nous le faisons contre des crimes que, presque toujours, nous faisons
commettre? contre des vices dont ne seraient pas affliges les pauvres
faibles cratures qui composent la moiti du genre humain, si nous leur
accordions toujours la protection dsintresse  laquelle elles ont
droit et si notre organisation sociale ne forait pas la fille du pauvre
 se prostituer pour vivre; si beaucoup d'entre nous enfin ne s'taient
pas insensiblement habitus  regarder comme des choses destines de
toute ternit  servir  leurs plaisirs et qu'ils peuvent briser sans
remords lorsqu'il en sont las, celles parmi lesquelles se trouvent leurs
mres et leurs soeurs.

La voix retentissante du surveillant prpos  la garde du guichet
intermdiaire, vint tout  coup interrompre la conversation et les jeux
des prisonnires rassembles dans la cour de la conciergerie.

--Adlade Moulin,  l'instruction!

A l'audition de ce nom, une femme assez proprement vtue, que les
maladies plus que l'ge encore avaient rendue faible et valtudinaire,
se leva du banc sur lequel elle tait assise, et s'avana pniblement en
s'appuyant contre la muraille, vers la sortie de la cour qui conduit
directement au guichet intermdiaire.

Une de ses jeunes compagnes d'infortune, touche des efforts qu'elle
tait oblige de faire, courut  elle et la soutint jusqu' ce qu'elle
ft sortie de la cour.

La jeunesse est presque toujours compatissante.

Le guichetier remit la femme Adlade Moulin  un gendarme qui lui fit
parcourir les mille passages souterrains qui unissent ensemble la
conciergerie, la prfecture de police et le palais de justice, pour la
conduire dans l'antichambre d'un juge d'instruction.

Un autre gendarme avait pris, au mme moment, dans une des
_souricires_[641] du palais de justice, un jeune homme g  peine de
vingt ans, qu'il avait amen dans la pice o se trouvait dj la femme
Adlade Moulin.

Ce jeune homme, dou d'une physionomie intressante et empreinte d'une
remarquable expression de douceur, tait extrmement ple; son abondante
chevelure noire, belle encore quoique trs-nglige, le cercle bistr
qui entourait ses yeux, de la mme couleur que ses cheveux, ses membres
amaigris et ses lvres dcolores rvlaient une victime de cette
extrme misre des grandes villes, qui saisit les enfants du peuple 
leur sortie du berceau pour ne les quitter que lorsqu'ils sont descendus
dans la tombe.

Ce jeune homme et la femme Adlade Moulin furent placs par hasard, sur
le mme banc,  ct l'un de l'autre.

Cette femme que la misre et la maladie avait considrablement vieillie,
et qui cherchait  deviner les questions qui allaient lui tre adresses
par le magistrat instructeur afin de se prparer des rponses de nature
 la faire paratre moins coupable qu'elle ne l'tait, ne remarqua pas
d'abord son jeune compagnon d'infortune, mais son attention fut  la fin
attire par une petite toux sche qui s'chappa de la poitrine du jeune
homme, et qui fut suivie d'un lger crachement de sang.

--Vous souffrez, lui dit-elle.

--Oh! ce n'est rien, rpondit le malheureux jeune homme, une lgre
irritation de poitrine, je suis habitu  cela.

La temprature tait humide, et le jeune homme, couvert seulement du
vtement de toile allou aux prisonniers ncessiteux par la munificence
administrative, tremblait de tous ses membres.

--Vous avez froid? ajouta la vieille femme.

--En effet, rpondit le jeune homme, ce vtement est un peu lger pour
le temps qu'il fait, et la salle o je viens de passer plus de trois
heures avant d'tre amen ici est vaste et humide; mais qu'y faire, il
faut bien endurer ce qu'on ne peut empcher, je suis d'ailleurs habitu
 toutes les souffrances.

--Un nouvel accs de toux l'empcha d'en dire davantage.

Les efforts qu'il venait de faire avaient lgrement color ses joues
ples, cette couleur fugace donna  sa physionomie une expression toute
nouvelle; la vieille femme, qui depuis quelques instants l'examinait
attentivement, laissa  la fin une sourde exclamation s'chapper de sa
poitrine.

--Je ne me trompe pas, dit-elle, c'est bien lui! Ah! bni soit Dieu qui
veut bien me fournir l'occasion de rparer aujourd'hui le mal que j'ai
fait autrefois.

--Qu'avez-vous donc, madame? dit  son tour le jeune homme, auquel les
traits fltris de sa voisine rappelaient confusment ceux d'une personne
qu'il avait beaucoup connue autrefois.

--Vous vous nommez Fortun, n'est-ce pas? rpondit la vieille femme.

--Oui, madame.

--Vous avez t lev  Genve?

--Il est vrai; mais pourquoi ces questions?

--Comment, vous ne me reconnaissez pas?

--Si fait! si fait! s'cria le jeune homme, qui tait enfin parvenu 
rassembler ses souvenirs, vous tes madame Moulin, c'est vous qui avez
pris soin de mon enfance, vous tes ma tante.

Le pauvre jeune homme, qui ne savait pas quels justes reproches il avait
le droit d'adresser  la femme Adlade Moulin, ne lui laissa pas le
temps de lui rpondre, il la prit entre ses bras et la tint longtemps
serre contre sa poitrine.

Nous devons maintenant apprendre  nos lecteurs ce qui arriva  Fortun,
 partir du moment o, voyant que malgr son innocence qui venait d'tre
reconnue par un jugement solennel, il tait repouss de tout le monde,
il quitta Genve presque nu et mourant de faim, jusqu' celui o nous
le retrouvons dans l'antichambre d'un juge d'instruction.

Une fois hors de la ville, il prit la premire route qui se trouva
devant lui; il marchait depuis environ un quart d'heure, et les difices
de la ville dans laquelle il avait pass toute sa vie, et qu'il quittait
pour aller il ne savait o, allaient disparatre  l'horizon, lorsqu'il
fit la rencontre d'une troupe de bateleurs dont l'quipage tait si
comique que, malgr la profonde tristesse  laquelle il tait en proie,
il ne put s'empcher de sourire.

Ce cortge d'artistes ambulants tait compos d'une voiture ou plutt
d'une petite charrette recouverte d'une toile, dont le tissu tait si
us qu'elle ressemblait  un crible pos sur des moitis de cerceaux.
Sur chacun des cts de l'espce de vote forme par cette vieille toile
ainsi pose, un mule de Davignon[642] avait crit, avec force fautes
d'orthographe, ces mots en lettres noires et rouges, longues au moins
d'un pied: _L'incomparable de Riberpr et sa famille, premiers acrobates
des souverains des quatre parties du monde connu et inconnu_.

Cette charrette, dans laquelle se faisait voiturer M. de Riberpr, son
pouse, ses deux jeunes demoiselles et toute la troupe qu'il dirigeait,
compose de seize acteurs et actrices, tait tran par un ne, modeste
et patient animal, mais si minable, si pel, si vieux surtout, qu'il
devait tre contemporain de celui sur lequel Notre-Seigneur Jsus-Christ
fit son entre dans Jrusalem; il avait pour auxiliaire un dogue et un
fort danois qui, semblables aux coursiers d'Hippolyte, marchaient l'oeil
morne et la tte baisse.

M. de Riberpr, sa famille et sa troupe qui venaient de donner quelques
reprsentations dans les villages qui environnent Genve, rentraient en
France, o ils espraient faire une ample moisson de lauriers et de gros
sous.

Fortun suivait machinalement, depuis une heure environ, ce grotesque
quipage, lorsque M. de Riberpr descendit de sa voiture qu'il avait
fait arrter sur la lisire d'une belle prairie borde d'arbres vieux et
touffus; il prsenta la main  sa gracieuse pouse et  ses deux
demoiselles; les artistes mles et femelles qui composaient sa troupe
n'eurent besoin de l'aide de personne pour suivre le mouvement, ils
sautrent lestement  terre et, aprs s'tre modestement carts, ils
vinrent s'asseoir en rond prs de leur directeur qui, aprs avoir donn
 l'ne et  ses deux compagnons leur pitance quotidienne, leur servit
un modeste repas, que l'apptit, cet assaisonnement qui donnait de la
saveur  la sauce noire des Lacdmoniens, leur fit trouver dlicieux.

Ce devoir accompli, et laissant  ses pensionnaires la libert de
s'battre dans la prairie, M. de Riberpr s'assit ainsi que sa femme et
ses deux filles sur un petit monticule; madame de Riberpr tala un
vieux torchon sur la verte pelouse, et l'une des demoiselles tira d'un
cabas quelques provisions et deux bouteilles qui devaient servir au
djeuner de la famille.

Fortun, dont l'estomac depuis la veille criait misricorde, ressemblait
beaucoup en ce moment au gastronome sans argent; ses regards suivaient
les morceaux, et lorsqu'il les voyait disparatre, malgr lui un soupir
s'chappait de sa poitrine.

M. de Riberpr remarqua enfin le pauvre diable, dont la mise dlabre et
la mine piteuse indiquaient suffisamment l'tat de complet dnment.

Il donna l'ordre  une de ses demoiselles d'aller l'inviter  venir
partager le dner de la famille.

Cette jeune fille s'avana vers le pauvre Fortun, non pas d'un air
timide et tendre, mais d'un pas grave et majestueux.

Cette gracieuse crature, tait ainsi que sa soeur, vtue d'une robe de
soie abricot, paillete et orne de galons rouges, et coiffe d'un
turban de gaze verte.

--Voulez-vous, dit-elle, djeuner avec nous; c'est de bon coeur que nous
vous faisons cette offre, si elle ne vous dplat pas, acceptez sans
faire de faons.

Fortun, aprs avoir remerci la jeune fille, se plaa prs de madame de
Riberpr, qui lui donna un norme morceau de pain sur lequel elle avait
tendu une espce de hachis, qu'il trouva dlicieux, quelques noix et
deux verres de vin compltrent ce repas, aprs lequel il se trouva un
peu moins triste qu'il ne n'tait lorsqu'il tait  jeun.

M. de Riberpr tait un homme de cinquante ans environ, que sa taille
exigu faisait paratre plus gros qu'il ne l'tait en ralit. (Il
n'avait pas plus de quatre pieds six pouces), ses cheveux et ses
moustaches plus noirs que l'bne, taient aussi luisants qu'une botte
vernie, toutes les couleurs de l'arc en ciel taient reprsentes sur
son visage dont l'expression, cependant, n'tait pas dsagrable, car
elle annonait une de ces bonnes et joyeuses cratures qui vivent au
jour le jour, et qui se disent lorsque surviennent quelques vnements
fcheux: _cent cus de chagrin ne payent pas six francs de
dettes_[643].

Il tait vtu d'un habit vert  larges basques, d'une veste et d'une
culotte de drap carlate couvert de taches de diverses natures, ses bas,
jadis blancs, taient orns de coins jaunes; il y avait  ses souliers
de larges boucles de cuivre dor, il n'avait d'autre coiffure qu'une
perruque  la conseillre, pour le moment accroche  un des brancards
de la charrette.

La physionomie et le costume de sa digne pouse, n'taient ni moins
originaux, ni moins luxueux. Si M. de Riberpr, gros et court,
ressemblait  une outre, madame de Riberpr, en revanche, ressemblait 
un manche  balais: les cheveux de cette dame taient du plus beau rouge
qui se puisse imaginer; sa peau peut-tre avait t jadis de la plus
clatante blancheur, mais,  l'heure qu'il tait, les nombreuses taches
de son, dont elle tait couverte, lui donnaient une teinte caf au lait,
qui dsolait la bonne madame de Riberpr; du reste tous les contours de
sa physionomie, ainsi que ceux de son corps, taient roides et anguleux;
elle tait coiffe d'un feutre  la Henri IV, surmont de deux plumes:
l'une blanche, l'autre rouge, et vtue d'une robe bleu de ciel, orne de
galons de cuivre argent.

Nous ne dirons rien des deux demoiselles dont nous avons dj dcrit le
costume, si ce n'est qu'elles taient aussi jolies que peuvent l'tre
des jeunes filles qui passent presque toute leur vie sur les grandes
routes,  la pluie, au soleil, et qui ne savent  quoi peuvent servir
l'huile antique, le _cold cream_, la bandoline, la pte d'amande et tous
les autres cosmtiques dont nos jolies Parisiennes font une si
prodigieuse consommation.

Lorsque Fortun fut  peu prs rassasi, il raconta sa triste histoire 
M. de Riberpr.

Le digne saltimbanque l'couta avec beaucoup d'attention et toute la
famille versa des larmes au rcit de ses malheurs.

--Et que comptez-vous faire maintenant? dit-il au pauvre diable aprs
avoir interrog du regard sa femme et ses deux filles, qui rpondirent
par un signe affirmatif.

--Je n'en sais vraiment rien, rpondit Fortun, j'espre trouver de
l'ouvrage dans quelque ferme.

--Ecoutez, mon jeune ami, vous tes, je le suppose, un honnte et
laborieux garon et je suis sr que vous tes aussi malheureux qu'il est
possible de l'tre; puisque vous ne savez ni o vous souperez ni o vous
coucherez ce soir, et bien! restez avec nous: vous serez mon contrleur,
mon directeur de la scne et le rgisseur gnral de ma troupe, vous
ferez la _manche_[644], etc, etc... du reste quand il y en a pour
vingt-trois, il y en a pour vingt-quatre.

M. de Riberpr, on le voit, ne ressemblait pas  la plupart des
directeurs de thtre; il ne sparait point ses intrts de ceux de ses
artistes, il rangeait sur la mme ligne sa femme, ses deux filles, l'ne
et les deux mtins qui tranaient la charrette, et les seize chiens
savants qui composaient le personnel de sa troupe.

Fortun se garda bien de refuser une proposition aussi avantageuse que
celle qui venait de lui tre faite par M. de Riberpr; il rpondit qu'il
tait excessivement flatt de la confiance qu'on voulait bien lui
tmoigner, et que M. le directeur pouvait compter sur son zle et sur
son empressement  le servir.

--C'est trs-bien, jeune homme, lui dit avec beaucoup de majest le
digne saltimbanque; c'est trs-bien, vous tes,  partir de ce moment,
un des membres de ma nombreuse famille; lorsque nous ferons bonne chre,
vous ferez comme nous, lorsque nous serons forcs de danser devant le
buffet, ce qui nous arrive quelquefois, il ne faut pas tre trop triste;
les mauvais jours sont presque toujours suivis de jours plus heureux.

En achevant ces mots, M. de Riberpr prit dans la petite charrette une
bouteille de taille raisonnable, revtue d'une chemise d'osier.

--Nous viderons, continua-t-il, cette vieille _rouillarde_[645], pour
clbrer votre admission parmi nous.

Il donna  la bouteille une accolade fraternelle; puis il la remit  son
pouse qui suivit son exemple.

La bouteille n'arriva  Fortun qu'aprs avoir fait le tour du cercle;
elle tait presque vide.

L'eau-de-vie qu'elle contenait ayant mis les convives en belle humeur,
le pre, la mre et les deux filles, entonnrent en choeur ce refrain
d'une des plus jolies chansons de Branger:

    Les gueux, les gueux,
    Sont des gens heureux.
    Ils s'aiment entre eux;
    Vivent les gueux.

Fortun, auquel un excellent repas et quelques gorges d'eau-de-vie
avaient rendu toute sa gaiet, fit chorus avec eux.

Aprs quelques instants donns  la gaiet, M. de Riberpr, ayant fait
observer  sa famille qu'il tait temps de se mettre en route si l'on
voulait arriver avant la nuit au lieu o l'on devait la passer, chacun
se leva, et au signal de leur directeur, les artistes pars dans la
prairie, ayant saut l'un aprs l'autre dans la charrette, la petite
caravane se remit en route.

Fortun resta assez longtemps avec M. de Riberpr, qui le traitait aussi
bien que ses filles.

Le pauvre jeune homme s'acquittait avec intelligence de ses fonctions de
contrleur, de directeur de la scne et de rgisseur gnral. Il
prodiguait aux artistes qui composaient la troupe, des soins si
affectueux que, tous, lui tmoignaient la plus vive amiti.

La famille de M. de Riberpr avait parcouru le Dauphin et presque
toutes les contres mridionales de la France; elle s'tait mme arrte
plusieurs jours  Pourrires, pour donner quelques reprsentations au
chteau, habit en ce moment par Salvador et Roman, (le malheureux fils
d'Alexis de Pourrires, tait bien loin de se douter que c'tait devant
la porte de la demeure de ses anctres qu'il faisait le mtier de
saltimbanque), et elle se disposait  quitter la Provence pour entrer
dans le Lyonnais, lorsque la mort, qui n'pargne personne, frappa tout 
coup son digne chef. Madame de Riberpr qui, quoique laide, sale et
ridicule, tait une excellente femme, et aimait infiniment l'homme avec
lequel elle courait le monde depuis un si grand nombre d'annes, tomba
malade et mourut  l'hpital de Montlimart.

Privs de leurs chefs, Fortun et les deux jeunes filles, furent forcs
de se sparer; la charrette, le vieil ne et les deux mtins, furent
donns pour dix cus  un paysan Provenal, et aprs avoir
fraternellement partag, cette petite somme et donn aux artistes mles
et femelles, la libert de chercher un nouvel engagement, les trois
jeunes gens, qui avaient trouv de l'emploi, se sparrent aprs s'tre
mutuellement souhait toute sorte de prosprits.

Malaga, l'ane et la plus jolie des filles de M. de Riberpr, celle des
deux qui avait tmoign  Fortun la plus vive amiti, s'engagea en
qualit d'cuyre quilibriste, dans la troupe des Bouthor, mules
forains des frres Franconi.

Un vieux marchand de complaintes, _d'Agnus Dei_ et d'images de saintet,
voulut bien se charger de Brigantine, la cadette.

Fortun, moins heureux que ses deux compagnes, fut forc d'entrer au
service du propritaire d'une mnagerie d'animaux froces.

Cet homme avait pris le caractre des btes qu'il faisait voir pour de
l'argent; il tait encore plus grossier que ne le sont ordinairement les
gens de sa profession; brutal, parce qu'il se savait dou d'une force
physique prodigieuse, lorsqu'il tait ivre, et il s'enivrait tous les
jours, il frappait indiffremment ses serviteurs et ses btes, et il se
servait pour corriger les uns et les autres du mme instrument, une
tringle de fer, un peu plus grosse que le petit doigt et termine en
pointe.

Fortun qui, malgr sa vie aventureuse et les haillons dont il tait
couvert, avait conserv un extrieur et des formes distingues,
dplaisait particulirement  cet homme averti, sans doute, par son
instinct grossier, que son valet appartenait  une espce suprieure 
la sienne. Il saisissait donc, avec le plus vif empressement, toutes les
occasions de le maltraiter; il ne lui payait pas ses gages et ne lui
donnait de nourriture que ce qu'il lui en fallait pour l'empcher de
mourir de faim.

Fortun, maltrait tous les jours et forc, pour ainsi dire, de disputer
sa maigre pitance aux lions, aux tigres et aux boas constrictors, resta
cependant prs d'une anne au service du propritaire de la mnagerie;
mais las,  la fin, de souffrir, il signifia  son matre qu'il avait
l'intention de le quitter et lui demanda le payement de ses gages.

Il lui tait d un peu plus d'une soixantaine de francs, et il s'tait
dit que ds qu'il toucherait cette petite somme il se procurerait un
costume un peu plus propre que celui dont il tait couvert, et qu'il se
rendrait  Paris: il esprait trouver, dans une aussi grande ville, les
moyens d'utiliser ses facults et son bon vouloir.

Son matre, pour toute rponse  ses rclamations, saisit la tringle de
fer dont nous venons de parler, et lui en assena sur les paules un si
furieux coup qu'il l'envoya rouler  dix pas devant lui.

Lorsqu'un vase est trop plein, il dborde; le chien le plus doux, si on
le tourmente trop longtemps, se retourne et mord son perscuteur; il en
est de mme de certains hommes, doues d'une douceur inaltrable; on
pourra bien, pendant un certain laps de temps, les rendre impunment
victimes de toutes les mchancets imaginables, mais il arrivera
ncessairement, un moment o lasss de souffrir injustement, ils se
rvolteront, et alors malheur aux perscuteurs, leur colre sera
terrible.

Fortun, aussi prompt que l'clair, se releva; il prit un large coutelas
qui servait  dcouper les viandes destines aux btes froces, puis il
saisit son matre par le cou et il lui appuya sur la poitrine l'arme
dangereuse qu'il avait entre les mains.

--Payez-moi, lui dit-il d'une voix trangle par la colre, payez-moi
tout de suite, si vous ne voulez pas que je vous enfonce ce couteau dans
le coeur.

Les yeux noirs de Fortun lanaient des clairs, son visage tait aussi
ple que celui d'un cadavre.

Le montreur de btes froces tait aussi lche qu'il tait cruel; il
tremblait de tous ses membres et n'essayait mme pas d'chapper  la
furieuse treinte de son jeune domestique.

--Je vais te payer, mon garon, dit-il enfin en bgayant, je vais te
payer.

--Tout de suite, tout de suite; je ne veux pas attendre plus longtemps.

Le montreur de btes prit quatorze pices de cinq francs qu'il remit 
Fortun.

--Est-ce ton compte? lui dit-il.

--Je ne vous en demande pas davantage, rpondit le jeune homme. Il mit
les quatorze pices de cinq francs dans sa poche et sortit
prcipitamment de la baraque couverte en toile, dans laquelle s'tait
passe la scne que nous venons de rapporter.

Quinze jours aprs avoir quitt le montreur de btes, Fortun, qui
s'tait procur  Lyon un costume assez propre, entrait  Paris par la
barrire d'Italie, riche seulement de trois pices de cinq francs et de
beaucoup d'esprance.

Il alla se loger dans le plus modeste htel garni du quartier
Saint-Marcel, et aprs une journe consacre au repos (il venait de
faire  pied environ deux cents lieues), il se mit  chercher de
l'occupation.

C'tait, pour nous servir d'une expression populaire, chercher une
aiguille dans une botte de foin. Qui voudrait se charger d'un jeune
homme dont les membres grles n'annonait pas une grande force, qui ne
savait rien ou presque rien et qui ne pouvait se recommander de
personne; ce fut donc en vain que le pauvre garon alla de porte en
porte, offrant de donner tout son temps en change du plus modique
salaire; on l'avait repouss  Genve parce qu'on ne le connaissait pas.

Fortun ne voyait pas, sans prouver un certain effroi, diminuer
sensiblement son petit pcule; que ferait-il lorsqu'il ne lui resterait
plus rien? volerait-il, demanderait-il l'aumne? ces deux actions lui
inspiraient une rpugnance presque gale.

Un des commensaux du misrable htel garni dans lequel il logeait,
auquel il avait fait la confidence de sa triste position, lui avait
donn le conseil de se faire soldat; Fortun alla trouver le capitaine
de recrutement de la Seine.

M. Gibassier fut forc de le refuser; les mdecins l'avaient trouv
beaucoup trop faible de complexion, et puis, d'ailleurs, il n'tait pas
porteur des pices ncessaires; mais le digne militaire, touch de son
extrme misre et de son dsespoir, lui donna une pice de cinq francs.

--Il y a de bonnes mes ici-bas, se dit Fortun aprs avoir reu cette
aumne qui arrivait fort  propos (il avait dpens la veille ses
derniers sous), ne perdons pas courage, Dieu ne veut pas que je meure de
faim.

Il se remit  chercher de l'occupation.

Un coutelier voulut bien l'occuper trois jours de la semaine,  raison
de deux francs par jour, pour tourner la roue de sa machine  repasser.

Il resta prs de six mois chez ce coutelier, qui, faute d'ouvrage, fut 
la fin forc de le renvoyer.

Fortun, pendant les six mois qui venaient de s'couler, avait acquis
une certaine exprience; son patron lui avait appris, que, dans une
ville comme Paris, un homme intelligent et qui sait se contenter de peu,
peut trouver mille moyens honntes de gagner sa vie; ramasser dans les
rues les vieux bouchons pour les vendre aux fabricants de veilleuses;
suivre les _lions_  la piste et ramasser les cigares qu'ils jettent 
moiti consums, pour en faire des cigarettes qui seront vendues  des
_lions_ d'un ordre infrieur; ouvrir les portires  la porte des
spectacles et des bals; poser, en temps de pluie, une planche sur les
ruisseaux; savonner les chiens; vendre des allumettes chimiques
allemandes, des cahiers de papier  lettre  deux sous; petits mtiers
dont les bnfices, il est vrai, ne sont pas considrables, mais qui,
cependant, nourrissent ceux qui les exercent.

Fortun, sans doute, se serait dtermin  adopter l'une ou l'autre de
ces industries, si, peu de jours aprs sa sortie de chez le coutelier,
il n'tait pas tomb malade.

Le matre de l'htel garni dans lequel il logeait le fit transporter 
l'Htel-Dieu.

Sa maladie fut longue, mais enfin il gurit, et, par une sombre et
froide matine d'automne, on le mit  la porte de l'hospice; le mdecin,
qui la veille avait sign son billet de sortie lui avait recommand de
se vtir bien chaudement, tant que durerait sa convalescence, de boire
un peu de vin de Bordeaux et de ne manger que des aliments sains et
nourrissants, Fortun avait, en effet, bien besoin de tout cela; les
mille privations qu'il supportait depuis si longtemps, l'avaient
tellement affaibli, que, pour marcher, il tait forc de s'appuyer
contre les murailles.

Il mit plus de deux heures  franchir le court espace qui spare
l'Htel-Dieu du modeste htel garni qu'il habitait avant son entre 
l'hpital; il croyait, le pauvre garon, que son hte ne refuserait pas
de le recevoir; son attente fut trompe.

--Votre chambre est loue, mon garon, lui rpondit l'htelier aprs
avoir patiemment cout sa trs-humble supplique, et il ne m'en reste
pas une en ce moment dont je puisse disposer; allez, mon ami, allez, et
que Dieu vous bnisse.

Fortun sortit la mort dans l'me; aprs avoir longtemps march au
hasard, puis de fatigue et de besoin, il tomba sur le trottoir.

Des sergents de ville passrent qui le conduisirent au corps de garde le
plus voisin.

Les soldats partagrent avec lui leur maigre pitance, et le couvrirent
de la capote de bure du factionnaire.

Le lendemain matin, Fortun fut conduit devant un commissaire de police,
auquel il raconta toute son histoire.

Ce commissaire de police l'couta trs-patiemment, et comme de ce qu'il
venait d'entendre il rsultait la preuve que le pauvre diable n'exerait
habituellement ni mtier, ni profession, qu'il n'avait ni domicile, ni
moyens assurs d'existence et que par consquent l'art. 270 du code
pnal ainsi conu: Les vagabonds ou gens sans aveu sont ceux qui n'ont
ni domicile certain, ni moyens de subsistance, et qui n'exercent
habituellement ni mtier, ni profession, pouvait lui tre appliqu, il
chargea deux soldats de le conduire  la prfecture de police. Il tait
depuis deux jours dans cette prison, confondu avec la tourbe infme des
habitus du dpt, lorsqu'il fit la rencontre de la femme Adlade
Moulin dans l'antichambre d'un juge d'instruction.

Nous avons vu qu'il la prit entre ses bras et qu'il la serra longtemps
contre sa poitrine.

--Vous ne m'en voulez donc pas? lui dit-elle.

--Eh! pourquoi vous en voudrais-je? vous ne m'avez abandonn que parce
que vous avez t force de quitter Genve pour viter d'tre mise en
prison, et peut-tre que vous n'tiez pas plus coupable que je ne
l'tais lorsqu'on m'emprisonna pour la premire fois, que je ne le suis
maintenant.

Fortun raconta alors  la femme Moulin tout ce qui lui tait arriv
depuis le jour o il fut recueilli par le bon pre Humbert, dont il ne
pouvait parler sans verser des larmes amres, jusqu' celui o il tait
arriv.

--Pauvre enfant! lui dit la vieille femme, aprs l'avoir cout, vous
avez bien souffert, et c'est moi qui suis la cause premire de tous les
malheurs qui sont venus vous affliger, mais je vais tcher de rparer le
mal que je vous ai fait, et je russirai, je l'espre; ce n'est pas en
vain que Dieu aura permis que nous nous rencontrassions ici.

Un gendarme qui venait chercher Fortun pour le conduire dans le cabinet
de son juge, interrompit cet entretien.

--Prenez ceci, dit la femme Moulin, en mettant deux pices de vingt sous
dans la main du jeune homme, faites-vous donner quelques bouillons, un
peu de bon vin, soignez-vous et esprez.

--Adieu, adieu, ma bonne tante, rpondit Fortun, qui ne comprenait pas
grand'chose aux discours de la femme Moulin; hlas! peut-tre qu'il ne
me sera plus permis de vous revoir.

--Esprez, rpta la femme Moulin.

Fortun fut forc de suivre dans le sombre couloir qui conduit aux
cabinets de messieurs les juges d'instruction le gendarme charg de le
conduire.

Peu de temps aprs, un autre gendarme vint chercher la femme Moulin, qui
fut  son tour conduite dans le cabinet d'un magistrat instructeur.




V.--Un coin du voile se dchire.


Salvador venait d'achever sa toilette, et il allait sortir pour se
rendre chez Silvia, lorsque son valet de chambre lui apporta une lettre
qui venait d'tre dpose chez le concierge de l'htel, auquel on avait
fait la recommandation de la remettre  l'instant mme  M. le marquis
de Pourrires.

Comme cette lettre tait orne du cachet d'un de messieurs les juges
d'instruction de la Seine, Salvador s'empressa de l'ouvrir. Voici ce
qu'elle contenait:

     Monsieur le marquis,

     Veuillez prendre la peine de passer de suite  mon cabinet; j'ai 
     vous faire une communication qui, je dois le croire, vous comblera
     de joie.

     J'ai l'honneur, etc.

Ceci, se dit Salvador aprs avoir lu, ne ressemble pas  un mandat de
comparution; je crois que je puis sans me compromettre me rendre 
l'invitation de cet estimable juge... La communication me comblera
peut-tre de joie... Je n'y comprends rien; si c'tait un pige?... Ce
n'est pas probable; et puis, aprs tout, au bout le bout.

Salvador sonna.

--La voiture! dit-il au valet qui se prsenta  cet appel.

--Les chevaux sont attels, rpondit le domestique.

Salvador descendit et donna l'ordre au cocher anglais de Silvia, qu'il
avait pris  son service depuis l'aventure du bois de Vincennes, de le
conduire au palais de justice.

Il fut de suite introduit dans le cabinet du juge d'instruction qui
l'avait fait demander; ce magistrat se leva pour le recevoir et lui
prsenta un fauteuil.

--Dcidment, se dit Salvador aprs avoir rpondu comme il le devait aux
politesses du digne magistrat, dcidment je n'ai rien  craindre.

Il y avait dans le cabinet, outre le juge et Salvador, une vieille
femme, assise sur une modeste chaise de paille et un grand et robuste
gendarme charg de veiller sur elle.

--Connaissez-vous monsieur? dit le juge  la vieille femme, lorsque
Salvador se fut assis.

--Je n'ai jamais vu monsieur, rpondit la vieille femme, je ne puis donc
avoir l'honneur de le connatre.

Le juge, videmment, ne s'attendait pas  cette rponse, qui parut
l'tonner beaucoup.

--Et vous, monsieur, dit-il  Salvador, connaissez-vous cette femme?

Salvador regarda attentivement la vieille femme qui paraissait aussi
tonne que le juge.

--Je ne l'ai jamais vue, rpondit-il.

--C'est singulier, dit le juge en se grattant le front. Monsieur est le
marquis Alexis de Pourrires; continua-t-il en s'adressant  la vieille.

La femme Moulin se leva de sa chaise avec tant de prcipitation, que le
gendarme, croyant sans doute qu'elle voulait s'vader, alla se placer
devant la porte.

Elle s'approcha de Salvador, qu'elle examina avec beaucoup d'attention.

--Monsieur n'est pas le marquis Alexis de Pourrires! dit-elle, lorsque
cet examen fut termin. Il y a, entre les traits de monsieur et ceux du
marquis Alexis de Pourrires, une certaine analogie, qui peut tromper au
premier coup d'oeil; mais c'est tout; monsieur est plus grand et plus
fortement constitu, ses yeux sont bleus, ceux du marquis sont noirs.

Ces dernires paroles, de la femme Moulin, firent natre une lgre
pleur sur le visage de Salvador. Cette pleur, le juge pouvait l'avoir
remarque. Salvador, qui croyait la position dans laquelle il se
trouvait, beaucoup plus prilleuse qu'elle ne l'tait en ralit, voulut
qu'il ft possible de l'attribuer  la colre.

--Que signifie cette ridicule comdie? s'cria-t-il en s'adressant au
juge, et que me veut cette femme que je ne connais pas et que je n'ai
pas l'envie de connatre?

--Calmez-vous, M. le marquis, rpondit le magistrat, calmez-vous, je
vous en prie; je vais vous donner l'explication de ce qui vient de se
passer. Voudrez-vous bien rpondre  quelques questions que je vais
avoir l'honneur de vous adresser?

--Je suis prt  vous obir.

--Vous avez confi, pour l'lever,  une femme Adlade Moulin, de
Genve, un fils naturel, reconnu par vous, que vous aviez eu de la
demoiselle _Jazetta Louiset_, ne  Marseille, et fille d'un matre
d'armes de cette ville?

Salvador n'eut pas besoin d'en entendre davantage pour deviner que la
vieille femme, qui venait de refuser de le reconnatre, n'tait autre
que la femme Moulin, de Genve, et que c'tait parce qu'on avait
retrouv le jeune Fortun, que le juge d'instruction l'avait fait
demander; les termes de la lettre qu'il lui avait crite, ne lui
laissaient aucun doute  cet gard.

--Ah! si j'avais su, se dit-il, j'aurais de suite reconnu cette femme;
j'aurais serr contre mon coeur le jeune Fortun, qui attend sans doute,
dans une pice voisine, le moment d'entrer en scne, et tout aurait t
dit; mais je me suis trop avanc pour retourner en arrire.

--Il est vrai, monsieur, dit-il au juge, lorsque je revins en France,
aprs de nombreux voyages, j'appris que la femme  laquelle j'avais
accord ma confiance, s'en tait montre indigne, qu'elle n'avait pas
fait donner  mon fils l'ducation qu'il devait recevoir, que
contrairement  mes ordres elle lui avait laiss ignorer le nom qu'il
devait porter un jour, et qu'enfin, force de quitter la ville de
Genve, pour se soustraire aux justes poursuites des magistrats, elle
avait abandonn mon malheureux fils. Ce sont les magistrats municipaux
de la ville de Genve qui m'ont appris tout ce que je viens de vous
dire.

Vous savez sans doute le reste: comment mon fils, ayant t injustement
accus du meurtre de l'homme bienfaisant qui avait pris soin de son
enfance, fut forc de quitter Genve.

Le magistrat fit un signe affirmatif.

--Je n'ai pas cess, continua Salvador, de faire, pour dcouvrir les
traces du pauvre Fortun, tout ce qu'il tait possible de faire.
Dernirement encore, une personne de mes amis tait  Genve, et je la
priai de tenter encore quelques dmarches; voici ce qu'elle me rpondit:

Salvador avait justement sur lui une des lettres que Servigny lui avait
adresses de Genve; c'tait celle par laquelle le mari de Laure lui
apprenait que Fortun, a sa sortie de Genve, s'tait joint  la troupe
d'acrobates et de chiens savants de M. de Riberp; il la remit au
magistrat, qui la lut avec beaucoup d'attention.

--C'est singulier, dit ce digne homme, s'il tait permis d'ajouter foi
aux discours de cette femme, je croirais que le jeune homme qui, d'aprs
ce qu'elle lui a dit, prtend tre votre fils, l'est en ralit; car,
ils paraissent tous deux parfaitement instruits des particularits qui
concernent la femme Moulin de Genve et le jeune Fortun.

--Monsieur! n'est pas le marquis Alexis de Pourrires, rpta la femme
Moulin.

--Taisez-vous, malheureuse, s'cria le juge; n'augmentez pas vos torts
en soutenant avec acharnement une pareille absurdit, songez qu'une
punition svre!

--Monsieur! Monsieur! reprit la femme Moulin, ne me condamnez pas sans
m'entendre; tout ceci est couvert d'un voile mystrieux, que vous
parviendrez  dchirer avec l'aide de Dieu. Voici une lettre du marquis
de Pourrires, que j'ai conserve par hasard, c'est dj un commencement
de preuve.

Le juge prit la lettre, qu'il remit, aprs l'avoir examine, entre les
mains de Salvador.

--C'est effectivement moi qui ait crit cette lettre, dit celui-ci.

--Eh bien, monsieur, s'cria Adlade Moulin, crivez quelques lignes
que vous soumettrez  M. le juge, il verra si je lui en impose, lorsque
je lui dis que vous n'tes pas le marquis Alexis de Pourrires.

Salvador, sans attendre que le juge joignt un ordre  la demande de la
femme Moulin, prit une plume et du papier, et transcrivit les premires
lignes et la signature de la lettre qu'on venait de lui remettre.

Il y avait entre l'criture et la signature des deux pices une telle
identit, que tous ceux qui ne savaient pas que Salvador tait, ainsi
que nous l'avons dj dit, un trs-habile faussaire et qu'il s'tait
appliqu  contrefaire l'criture d'Alexis de Pourrires, devaient
ncessairement croire qu'elles avaient t traces par la mme main.

--Reconduisez cette femme, dit le juge au gendarme, aprs avoir examin
la pice de comparaison.

--Monsieur, dit la malheureuse femme, vous n'avez pas fait encore tout
ce qu'il faut faire, songez que dans cette affaire, ce n'est point de
moi qu'il s'agit, mais de l'avenir d'un malheureux jeune homme qui a
dj beaucoup souffert.

--C'est bien, madame, c'est bien, rpondit le juge. Je sais quels sont
mes devoirs.

La femme Moulin, force de suivre son conducteur, sortit du cabinet et
laissa seuls Salvador et le juge.

--Ce qui vient de se passer m'tonne au dernier point, quel peut tre le
but de cette femme en cherchant  se faire passer pour celle dont, par
un hasard singulier, elle porte le nom?

--Mais celui d'extorquer une rcompense, en faisant passer un imposteur
pour le fils que je n'ai pas cess de regretter.

--Dtrompez-vous, monsieur le marquis, le jeune homme, j'en suis
certain, n'est point un imposteur. J'ai interrog ce malheureux, toutes
ses rponses m'ont paru tre l'expression de la vrit.

--Ah! monsieur, si l'esprance que vos discours me permettent de
concevoir, se ralise, je serai le plus heureux des mortels.

--Elle se ralisera, monsieur le marquis, quelque chose me dit que vous
avez retrouv le fils que vous regrettez si vivement.

--Ne ngligez rien, monsieur, n'pargnez ni les soins, ni l'argent, s'il
devient ncessaire d'en dpenser.

--Soyez tranquille, monsieur le marquis, je sais quelle est la tche qui
m'est impose, et je saurai m'en montrer digne, j'crirai  Genve, je
ferai mme, si cela devient ncessaire, venir  Paris des personnes qui
ont t  mme de connatre le jeune Fortun et la femme Moulin et je
suis persuad d'avance, que le rsultat des investigations auxquelles je
vais me livrer sera celui que nous esprons, vous et moi; vous pourrez
alors en toute sret serrer entre vos bras le fils que, jusqu' ce
jour, vous avez cru perdu  jamais, et la femme que vous venez de voir,
et dont je vous l'avoue, la conduite me parat inexplicable, sera ou
justifie ou dmasque.

--Je souhaite bien vivement, monsieur, que vos prvisions se ralisent.

--Elles se raliseront, monsieur le marquis, elles se raliseront,
gardez-vous d'en douter.

--Puisqu'il en est ainsi, monsieur, permettez-moi de dposer entre vos
mains cette petite somme (Salvador prit dans son portefeuille un billet
de cinq cents francs, qu'il posa sur le bureau du juge). Je dsire que
le jeune homme dont vous venez de me parler, et qui peut tre est mon
fils, ne manque de rien.

--Votre dsir est trop naturel, pour qu'il ne soit pas exauc, je
donnerai des ordres en consquence.

--Ce sera, monsieur, me rendre un important service; mais vous ne m'avez
pas dit quelle tait la faute pour laquelle on retenait ce malheureux en
prison, se serait-il, hlas! rendu indigne du nom, qu'il est, selon
toute apparence, destin  porter.

--Rassurez-vous, monsieur le marquis, ce jeune homme, quel qu'il soit,
est tout  fait digne de vous appartenir.

--Ah! vous me rendez la vie, je craignais, je l'avoue, de me voir forc
de regretter d'avoir retrouv un fils que je pleure depuis si longtemps.

Aprs avoir chang encore quelques paroles avec le juge d'instruction,
Salvador sortit du cabinet de ce brave et digne magistrat. Sa voiture
l'attendait au pied du grand escalier du palais.

Le cocher tait absent, il avait confi la garde de ses chevaux au
chasseur, de sorte que Salvador fut oblig de l'attendre quelques
minutes.

Il le vit sortir en courant, d'un cabaret situ sur la place du palais
de justice, en face de l'escalier qui conduit  la salle des Pas-Perdus.

--Que signifie ceci! dit-il au cocher, qui paraissait avoir bu le
contenu de plus d'une bouteille, vous me mettez dans la ncessit de
vous attendre.

--Ne me grondez pas, monsieur le marquis, rpondit le cocher d'un ton
qui annonait qu'il tait sr de lui-mme, je viens de vous rendre,
sans que cela paraisse, un fameux service.

--Oh! a c'est vrai, ajouta le chasseur, jaloux de venir en aide  son
camarade qu'il avait, sans doute, et  plusieurs reprises, remplac au
cabaret.

--C'est bien, messieurs les drles, dit Salvador que ce petit vnement,
aprs ce qui venait de lui arriver, intriguait passablement, vous me
donnerez l'explication de votre conduite lorsque nous serons rentrs 
l'htel.

Nous dirons ce qui s'tait pass dans la cour du palais de justice
pendant le temps que Salvador tait dans le cabinet du juge
d'instruction.

Le cocher anglais tait descendu de son sige, et il se promenait avec
son camarade le chasseur prs de la voiture confie  sa garde,
lorsqu'il fut abord par un homme proprement vtu, dont l'oeil droit
tait cach sous un bandeau de taffetas noir; cet homme le saisit par le
bras, et la pression fut tellement forte, que le cocher, bien qu'il ft
vigoureux, ne se formalisa pas de cette manire assez cavalire
d'aborder les gens; il avait devin qu'il avait rencontr un gaillard
trs-capable de lui tenir tte.

--Vous ne me reconnaissez pas! dit cet homme  l'automdon du marquis de
Pourrires.

--Je ne vous connais pas, rpondit le cocher.

Il mentait, il avait parfaitement reconnu l'homme qui venait de
l'aborder, c'tait celui auquel, quelques mois auparavant il avait, pour
gagner une prime de vingt-cinq louis, enlev un oeil  l'aide de son
fouet.

--C'est possible, dit Beppo; vous allez cependant me suivre chez le
commissaire de police.

La blessure de Beppo, que nous avons laiss sous la garde de deux
agents de police dans la maison de la mre Sans-Refus, aprs l'vasion
de cette femme et l'arrestation des bandits qui frquentaient
habituellement son bouge, s'tant trouve beaucoup moins dangereuse
qu'on ne l'avait cru d'abord, il avait pu, aprs quelques jours, tre
transport dans un hospice, il n'avait pas voulu, craignant d'inquiter
sa mre, qu'on le ment chez lui; il avait crit  cette brave femme
qu'il venait de commencer un voyage qui le retiendrait hors de Paris
quelques mois; il lui recommandait en mme temps de prendre le plus
grand soin de Georgette,  laquelle, disait-il, il s'intressait
vivement.

La bonne femme devait d'autant plus volontiers se conformer  ses
intentions relativement  cette fille, que la bont de son coeur la
portait naturellement  faire tout ce qui tait bien; et qu'elle croyait
( tort), que son fils prouvait pour cette fille un amour qui lui
ferait oublier celui que lui avait inspir la marquise de Roselly.

Grce aux soins qui lui furent prodigus par les clbres mdecins
chargs du service de l'hpital dans lequel il avait t transport, il
fut guri en moins de temps qu'il ne l'esprait lui-mme. Le couteau du
grand Louis avait gliss sur l'pine dorsale, et avait seulement
profondment entam l'une des deux omoplates.

Lorsqu'il eut recouvr la sant, il fut conduit devant son patron,
auquel il crut devoir se plaindre de l'espce d'arrestation qu'il avait
t oblig de subir. Celui-ci lui fit observer que ce n'tait que dans
son intrt et afin de ne pas le _brler_[646] que l'on avait pris la
mesure dont il se plaignait, et il lui demanda si malgr ce qui s'tait
pass, il avait conserv l'espoir de mettre entre les mains de la
justice les chefs de la bande dont, grce  lui, on avait pu prendre
presque tous les soldats. Beppo rpondit qu'il accomplirait la tche
qu'il s'tait impose, et son patron, aprs lui avoir donn les louanges
que mritaient son zle et son dvouement, et offert une rcompense
pcuniaire qu'il refusa, lui permit de se retirer.

Son premier soin, ds qu'il fut libre, fut de se rendre chez sa mre; la
bonne femme, grce  la lettre qu'il lui avait crite, n'avait pas trop
souffert pendant son absence, qui n'avait pas, du reste, t aussi
longue qu'il l'avait annonce; elle lui prodigua les tmoignages de la
plus vive tendresse et lui prsenta Georgette, dont Beppo,  son grand
tonnement, ne lui parlait pas.

Il n'y avait pas plus de deux mois que cette malheureuse fille avait
quitt l'atmosphre empeste dans laquelle elle avait presque toujours
vcu, et cependant elle n'tait dj plus la mme que celle que nous
avons vue, ivre d'eau-de-vie, dans le bouge de la rue de la Tannerie.

Elle tait simplement, mais proprement vtue; ses beaux cheveux noirs
taient arrangs avec soin, ses yeux, qui n'taient plus entours de ce
cercle bistre, indice certain d'une vie dsordonne, avaient en partie
perdu leur expression hardie; ses joues, nagure ples, commenaient 
se colorer.

Beppo l'embrassa sur le front.

--Je vous remercie, lui dit-il  voix basse, de tous les services que
vous m'avez rendus, et surtout d'avoir t discrte. C'est bien,
continua-t-il en levant la voix c'est bien, je suis content de vous,
restez toujours prs de ma mre, ma chre Georgette; vous tes jeune,
l'avenir vous rserve, je l'espre, des jours heureux, et si je meurs
avant elle, ce qui, aprs tout, est possible, vous la consolerez,
n'est-ce pas?

--Quelle ide! s'cria la Catalane; toi, mourir? mais tu n'y penses pas,
tu es jeune, tu es fort.

Georgette, qui avait  peu prs devin quelles taient en ce moment les
penses de Beppo, ne dit rien. Ce n'tait pas sans peine qu'elle
parvenait  retenir les larmes qui roulaient sous ses paupires.

--Il faut s'attendre  tout, ma pauvre mre, rpondit Beppo, il arrive
ici-bas de si singuliers vnements.

--Beppo! mon cher fils! tu me caches quelque chose; tu ne m'as pas
encore fait connatre les raisons pour lesquelles tu t'absentais si
souvent...

--Rassurez-vous, ma mre, dit Beppo aprs s'tre pass la main sur le
front, rassurez-vous, j'aurai bientt, je l'espre, accompli la tche
que je me suis impose, et alors nous retournerons en Provence; je ne
puis, quant  prsent, vous en dire davantage, vitez donc de
m'interroger; car, pour m'pargner la peine de rpondre  vos questions,
je me verrais forc de ne reparatre ici que lorsque je serai dispos 
tout vous dire.

--Hlas! mon Dieu! s'cria la pauvre mre en levant ses deux mains vers
le ciel, protgez mon pauvre enfant, s'il est encore digne de votre
divine misricorde.

--Oh! vous pouvez prier pour moi, ma mre, ce que je veux faire est
bien.

--Tu ne me trompes pas!

--Non, ma mre, non, je vous en donne l'assurance.

--Alors, mon fils, que la volont de Dieu soit faite; viens ici aussi
souvent que cela te sera possible, je te promets de ne jamais
t'interroger.

Beppo embrassa de nouveau sa mre et Georgette, qu'il quitta aprs leur
avoir fait la promesse de revenir bientt leur rendre visite. Ce fut en
sortant de chez lui qu'il fit la rencontre du cocher de Salvador qu'il
voulut conduire chez un commissaire de police.

--Allons, dit Beppo, laissez  votre camarade le soin de garder votre
voiture, et suivez-moi de bonne volont; vous devez tre convaincu que
je suis assez fort pour vous traner si vous ne m'obissez pas.

Ce misrable commena  trembler de tous ses membres  l'audition de
cette menace; il devinait qu'une fois qu'il serait entre les mains de la
justice, son matre l'abandonnerait si le crime qu'il avait commis
venait  tre prouv, et il tait forc de reconnatre qu'il mritait
une punition rigoureuse.

--Voyons, rpondit-il, car il voulait absolument se retirer de la
fcheuse position dans laquelle il se trouvait plac, voyons, il y a
peut-tre moyen de s'arranger; vous me paraissez un brave jeune homme,
vous ne devez pas vouloir la mort du pcheur, entrons chez le marchand
de vins, nous causerons, et si nous ne nous arrangeons pas, eh bien! je
vous suivrai o vous voudrez.

--Au fait, se dit Beppo, ce n'est pas  ce pauvre diable, qui n'a fait
aprs tout qu'obir aux ordres de son matre, que j'en veux.

Il entra donc dans le cabaret dont nous avons vu sortir l'automdon.

Il n'avait d'autre but, on l'a dj devin, que d'apprendre le nom de la
personne  laquelle appartenait le cocher qui l'avait si rudement
trait, et qui n'tait autre, il en tait persuad, que l'un des trois
hommes, dont il avait entendu parler si souvent chez la mre Sans-Refus,
sous les noms du grand Richard, de Rupin et du Provenal. On nous fera
peut-tre observer que Beppo, qui savait le nom de Silvia, pouvait
facilement dcouvrir sa demeure, et, par suite, celle des individus dont
il voulait se venger. A cette juste observation, nous rpondrons que la
demeure de Silvia, nouvellement rinstalle  Paris, n'tant connue ni 
la poste, ni ailleurs, toutes les dmarches faites par Beppo, jusqu'
l'poque  laquelle nous sommes arrivs avaient t inutiles. Il aurait
pu, sans doute, en se faisant aider par les mille limiers de la police,
que l'on aurait mis volontiers  sa disposition, arriver srement  son
but; mais c'tait l justement ce qu'il voulait viter, nous n'avons pas
besoin de dire pour quelles raisons.

--Qu'avez-vous  me dire? demanda-t-il au cocher, lorsqu'ils furent tous
deux installs dans un cabinet particulier ayant entre eux une bouteille
de vin cachet que ce dernier avait fait demander. Le cocher de Salvador
tait un rus compre qui avait devin de suite que ce n'tait pas
seulement pour empcher un homme de courir aprs sa voiture que son
matre lui avait donn l'ordre de s'en dbarrasser  quelque prix que ce
ft, et au risque de ce qui pourrait en arriver.

--Ecoutez, dit-il  Beppo, je veux bien, puisque nous sommes seuls, vous
avouer que c'est moi qui vous ai fait, quoique sans intention, la
blessure qui vous a priv d'un de vos yeux.

--Que vous avouiez ou que vous niez, peu m'importe! J'ai eu le soin de
prendre l'adresse des personnes que le hasard a rendu tmoins de
l'accident, et ces personnes, j'en suis certain, vous reconnatront.

--C'est possible; mais ce n'est pas, quand  prsent, de cela qu'il
s'agit; vous devez bien penser que ce n'est pas de mon propre mouvement
que je vous ai si bien arrang. Si j'avais t le matre, je vous aurais
laiss courir derrire ma voiture tant que vous auriez voulu sans
seulement y prendre garde; mais il n'en tait pas ainsi, je ne vous ai
frapp que pour obir aux ordres de mon matre, et, soit dit entre nous,
pour gagner vingt-cinq napolons qu'il m'a bel et bien compts lorsque
nous sommes rentrs  l'htel.

--Misrable! s'cria Beppo,  la fin rvolt par tant d'impudence.

--Eh! bon Dieu, je ne suis pas aussi coupable que vous le pensez,
rpondit le cocher, nous devons, nous autres, domestiques de bonne
maison, faire tout ce qu'exigent nos matres si nous voulons conserver
nos places.

Vous devez, s'il y en a, connatre les raisons qui ont engag mon matre
 agir ainsi qu'il l'a fait, et en tout tat de cause je crois qu'il
vous serait plus avantageux de vous adresser  lui qu' moi; voyez-le,
exigez de lui une somme proportionne au dommage qu'il vous a caus; il
ne vous la refusera pas, car je suis certain qu'il ne serait pas flatt
de voir cette affaire aller devant les tribunaux, auxquels, pour me
disculper, je serais bien forc de dire la vrit tout entire.

--Croyez-vous, en effet, votre matre capable de me donner une bonne
somme? Est-il riche?

--S'il est riche! on roule chez lui sur l'or et sur l'argent.

--Ah! ah!

--Croyez-moi, suivez le conseil que je vous donne, vous vous en
trouverez bien. Si, par hasard, vous n'tiez pas content de lui, vous
pourrez faire plus tard ce que vous voulez faire aujourd'hui.

--Qui me dit que si je vous laisse aller, il me sera possible de vous
retrouver plus tard, vous pouvez quitter le service de votre matre, la
France mme.

Cette objection,  laquelle cependant il devait s'attendre, embarrassa
quelque peu le cocher, il ne trouva plus que des prires dans son
imagination.

--Ne me perdez pas, dit-il  Beppo, je suis certain, vous dis-je, que
vous n'aurez pas  vous plaindre de la gnrosit de mon matre; voyons,
laissez-moi aller, et je vais vous remettre les cinq cents francs que
j'ai reus.

--Ecoutez, rpondit Beppo, je vous laisserai la libert et de plus votre
argent si vous me promettez de rpondre avec sincrit aux questions que
je vais vous adresser.

Le cocher, on l'a dj devin, fit toutes les promesses qu'exigea Beppo.

--Quel est le nom de votre matre? demanda ce dernier.

--De Pourrires, rpondit le cocher, et pour prouver  celui qui
l'interrogeait qu'il ne mentait pas, il exhiba son livret.

--O demeure-t-il?

--Rue de Courcelle, faubourg Saint-Honor.

--Quelles taient les personnes qui taient avec lui, dans la voiture,
le jour de l'accident?

--Madame la marquise de Roselly et M. le vicomte de Lussan.

--O demeure la marquise de Roselly?

--Alle des Veuves, Champs-Elyses.

--Et le vicomte de Lussan?

--Rue de Varennes.

Beppo venait d'apprendre  peu prs tout ce qu'il dsirait savoir.

--Je ne vous retiens plus, dit-il au cocher, mais rappelez-vous que si
ce que je dsire ne m'est pas accord, je saurai vous retrouver.

--Je n'en doute pas, rpondit le cocher, mais je ne crains rien, M. le
marquis est excessivement riche et trs-gnreux.

Beppo aurait d recommander au cocher, qui probablement lui aurait obi,
de ne parler  son matre ni de la rencontre qu'il venait de faire, ni
de ce qui s'tait pass entre eux; mais il ne prit point cette
prcaution, (on ne s'avise jamais de tout); cette ngligence, jointe 
quelques autres circonstances dont une est dj connue de nos lecteurs,
devait retarder la russite de ses projets.




VI--Fuite.


La calche de Salvador roulait rapide le long de la grande avenue des
Champs-Elyses, et pour seulement la suivre de loin, le cocher d'un
cabriolet de rgie tait forc de fouetter vigoureusement le cheval,
assez bon cependant, attel  son vhicule, ce que du reste il faisait
sans peine, dsireux qu'il tait de gagner la rcompense promise par
celui qu'il conduisait.

Il est presque inutile de dire que ce cabriolet de rgie avait t lou
par Beppo qui avait voulu acqurir la certitude que les renseignements
qu'il venait de se procurer taient exacts.

Salvador, tendu sur les coussins moelleux de sa calche, fumait un
cigare dont la fume se perdait dans l'air en flocons bleutres.

--Mon difice tremble sur sa base, se disait-il, il serait peut-tre
sage de mettre entre moi et ceux qui veulent absolument s'occuper de mes
affaires, un espace difficile  franchir.

La calche s'arrta devant une lgante maison de l'alle des Veuves;
Beppo, bien certain alors que le cocher du marquis de Pourrires ne
l'avait pas tromp, donna l'ordre au sien de le conduire  la Prfecture
de police.

Toute la maison habite par Silvia (c'tait chez elle que s'tait fait
conduire Salvador, qui voulait oublier quelques instants la vive
inquitude  laquelle avait donn naissance ce qui venait de se passer
chez le juge d'instruction), tait sens dessus dessous; le concierge
avait abandonn son logement, les autres domestiques couraient  et l
comme des gens privs de sens.

--Ah! monsieur, dit une camriste  Salvador lorsqu'elle le vit entrer
dans l'antichambre, quel affreux malheur! madame la marquise...

--Qu'est-il donc arriv  madame la marquise? s'cria Salvador.

--Entrez, M. le marquis rpondit la camriste, madame sera bien aise de
vous voir; elle a dj envoy deux fois chez vous.

La camriste prcda Salvador qui entra dans la chambre de Silvia.

La marquise de Roselly tait tendue sur une chaise longue, ses
vtements taient en dsordre, ses cheveux, ses sourcils et ses cils
avaient t brls; le feu avait trac sur son visage, sur son cou, sur
ses bras des sillons profonds et sanglants. Lorsque Salvador entra, un
chirurgien tait occup  poser des bandelettes sur ses nombreuses
plaies.

--J'ai du courage, monsieur, lui disait Silvia d'une voix rude et
saccade; j'ai du courage, vous dis-je! rpondez-moi donc avec
sincrit: je resterai, n'est-il pas vrai, horriblement dfigure?

--Je n'ai que l'espoir de vous empcher de perdre la vue, rpondit le
chirurgien, les traces du cruel vnement dont vous avez t la victime,
doivent rester graves sur votre visage.

--Maldiction! s'cria Silvia qui se leva de sa chaise malgr les
efforts du chirurgien, et s'approcha d'une glace. Maldiction! plus de
cheveux plus de sourcils, le visage couvert d'abominables cicatrices;
ah! je suis horrible.

--Qu'est-il donc arriv? dit Salvador au chirurgien.

--Un de ces vnements malheureusement trop communs, rpondit celui-ci;
madame la marquise qui venait de cacheter une lettre, avait laiss prs
d'elle la bougie dont elle venait de se servir, les fentres taient
ouvertes, le vent fait voltiger prs de la flamme, une des pattes du
bonnet de tulle dont elle tait coiffe, elle s'enflamme, le feu se
propage, madame la marquise perd la tte, vous devinez le reste. Elle
aurait probablement perdu la vie, si ses gens, attirs par ses cris,
n'taient pas venus  son secours.

Silvia qui dans son trouble n'avait pas remarqu Salvador, s'tait
rejete dans sa chaise longue; elle demeura quelques instants immobile,
et ne sortit de cette espce de torpeur, que pour demander si le marquis
de Pourrires tait enfin arriv.

--Je suis ici, madame la marquise, lui dit Salvador.

--Que ne le disiez-vous? s'cria Silvia d'une voix altre et qui
annonait qu'une violente colre grondait dans son sein.

--Retirez-vous tous, laissez-moi seule avec monsieur, dit-elle aprs
quelques instants de silence.

Les domestiques et le chirurgien s'empressrent d'obir  cet ordre. Le
chirurgien sortit de l'appartement en haussant les paules; cette femme
qui ne trouvait dans son coeur au moment o elle venait d'tre la victime
d'un effroyable malheur, que des maldictions, ne lui inspirait pas la
moindre piti.

--Eh bien! dit Silvia lorsqu'elle se trouva seule avec Salvador.

--C'est un bien grand malheur que celui qui vient de vous arriver, mais
soyez-en sre, il ne changera rien aux sentiments que vous m'avez
inspirs.

--Je ne vous crois pas, vous ne voudrez pas traner partout avec vous
une femme horriblement dfigure, vous ne m'aimiez que parce que j'tais
belle.

--La douleur vous rend injuste, ma chre Silvia, mais je crois que le
moment est mal choisi pour nous quereller; des affaires pressantes
m'appellent chez moi, je reviendrai prs de vous lorsque vous serez un
peu plus calme.

--Vous voudriez dj tre bien loin de moi, n'est-ce pas? allez, M. le
marquis, allez, je ne veux pas vous retenir plus longtemps, lorsque
j'aurai besoin de vous voir, je saurai bien vous faire venir.

--Ecoutez-moi, Silvia, je suis las  la fin, de ne vous voir ouvrir la
bouche que pour entendre des menaces...

--Que je raliserai, soyez en sr, si vous me donnez le droit de me
plaindre de vous, je n'ai plus rien  perdre maintenant.

--Je vous le rpte, le moment est mal choisi pour nous quereller; je
vous laisse donc; demain, dans quelques jours, vous souffrirez un peu
moins, je l'espre, et il est probable que vous serez plus raisonnable;
si vous dsirez me voir, vous pouvez me faire demander.

Salvador n'attendit pas la rponse de Silvia pour sortir de chez elle.

--Voil, se dit-il lorsqu'il fut install dans la calche, un concours
de fcheuses circonstances, et ce drle qui vient,  ce qu'il prtend,
de me rendre un important service. Qu'est-ce encore que cela?

La calche tait arrive  la hauteur de l'arc de triomphe de l'Etoile;
Salvador donna  son cocher l'ordre de s'arrter: descendez de votre
sige, lui dit-il, et venez me donner l'explication de ce que vous
m'avez dit dans la cour du palais de justice, surtout soyez bref.

Le cocher s'empressa d'obir, il s'approcha d'une portire et raconta 
son matre ce qui s'tait pass entre lui et Beppo.

--C'est bien, rpondit Salvador aprs l'avoir cout avec beaucoup
d'attention, vous avez bien fait de promettre  ce drle, qu'on lui
payerait son oeil plus mme qu'il ne valait. Je n'aurais pas cru, se
dit-il lorsque le cocher fut remont sur son sige, que cet homme se
serait content d'un peu d'argent, il faut croire qu'il ne nous a pas
reconnus.

Aprs quelques tours dans la grande alle des Champs-Elyses, Salvador
rentra chez lui.

--Madame la marquise vient d'arriver de la campagne, lui dit son valet
de chambre qui tait venu l'aider  descendre de voiture, et elle prie
monsieur, de vouloir bien prendre la peine de passer chez elle.

--Ma chre pouse arrive bien mal  propos, se dit Salvador; et
proccup de tout ce qui venait de lui arriver, il mit dans sa poche,
sans la lire, une lettre que son valet de chambre venait de lui
remettre.

Il passa de suite dans l'appartement de Lucie.

--Je n'esprais pas, lui dit-il, le bonheur qui m'arrive aujourd'hui.
Vous avez donc bien voulu, madame, vous rappeler que votre poux devait
prouver le dsir de vous revoir.

Le reproche indirect que ces paroles paraissaient renfermer tonna
singulirement la pauvre Lucie.

--Je ne vous comprends pas, rpondit-elle: je suis il est vrai, reste
assez longtemps prs de mon amie, mais a n'a t que parce que je
voulais vous laisser la libert de terminer les affaires qui vous
retiennent encore  Paris; si j'avais prvu que vous prouviez le dsir
de m'avoir prs de vous, depuis longtemps dj je serais revenue.

--Pardonnez-moi, madame, je suis tellement contrari que je suis
peut-tre injuste.

--Oh! oui, bien injuste; demeurer prs d'un mois sans m'crire; j'tais
inquite; je pouvais croire qu'il vous tait arriv quelque chose; mais
vous venez de me dire que vous tiez vivement contrari; qu'est-ce
encore?

--Oh! rien, ou du moins peu de chose; quelques affaires que je ne puis
arranger aussi vite que je le voudrais, de sorte que nous ne pourrons
partir pour Pourrires que dans quelque temps.

--Il faut bien souffrir ce que l'on ne peut empcher; du reste, le
retard dont vous vous plaignez n'en est pas un dans ce moment; je ne
pourrais, en l'tat o je suis, supporter les fatigues d'un long voyage,
car celui que je viens de faire m'a pour ainsi dire brise.

--C'est vrai, mon Dieu, vous tes ple, vos traits sont fatigus et moi
qui vous retiens; reposez-vous, ma chre Lucie, demain, je l'espre,
vous serez beaucoup mieux, et alors je vous dirai quel a t l'emploi de
mon temps pendant votre longue absence.

--Je suis fatigue, il est vrai, mais je ne suis pas malade; je suis, je
vous l'assure, trs en tat de vous couter.

--Non, non, j'ai  vous parler de chiffres, de mille choses arides qui
en ce moment vous rompraient la tte; demain... Je vais vous envoyer vos
femmes.

Salvador, bien aise de remettre au lendemain une explication  laquelle
il n'tait pas prpar, s'empressa de sortir de l'appartement de sa
femme.

--Il est bon, se disait Lucie, qui le voyant marcher sur la pointe de
ses pieds afin de ne pas faire de bruit, tait singulirement touche de
cette extrme prvenance, il est bon!

Pauvre crature abuse!

Lorsqu'il fut dans son appartement, Salvador se rappela la lettre qui
lui avait t remise par son valet de chambre lorsqu'il tait descendu
de voiture; il la prit dans sa proche, alors seulement il remarqua la
forme insolite de son enveloppe, la grossiret du papier sur lequel
elle tait crite et la mauvaise orthographe de sa suscription.

--Je ne reois pas souvent de pareilles missives, dit-il aprs l'avoir
dcachete; est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle que celle-ci va
m'apprendre?

Voici ce que contenait cette lettre:

     Mon cher Rupin,

     Le _dabe_[647] Juste  qui je _coque_[648] cette
     _babillarde_[649], me fait la promesse qu'il te la fera tenir.

     Tu m'as tant fait _affurer d'auber_[650], et tu t'es toujours si
     _chouettement_[651] conduit envers _mzigue_[652], que je ne veux
     pas ngliger l'occasion de te rendre un important service.

     Tu as sans doute appris que par une _chouette sorgue_[653] la
     _rousse_[654] est _aboule_[655]  la _taule_[656], et que comme un
     _macaron_[657] avait _mang le morceau_ sur _nouzailles_[658] et
     _bonni_[659] le _truc_[660] de la _planque_[661], tous les
     _fanandels_[662] avaient t _servis_[663]. Grce  l'obligeance
     d'un vieux _fagot_[664] qui s'tait fait _raille_[665] pour
     _morfiller_[666] et auquel j'ai _coll dix mille balles_[667] dans
     _l'arguemine_[668], j'ai pu me _cavaler_[669], et,  c'te
     _plombe_[670], je suis si bien _planque_[671], que je ne crains ni
     _cognes_[672], ni _griviers_[673], ni _railles_[674], ni
     _quart-d'oeil_[675], ni _gerbiers_[676].

     Je voudrais bien que tous les _chouettes zigues_[677] qui m'ont
     fait _affurer du pze_[678] puissent en dire autant;
     malheureusement il n'en est pas ainsi, et j'ai bien le
     _taffetas_[679] d'entendre dire bientt que tous ceux qui
     _rigolent_[680] encore  _Pantin_[681] viennent d'tre fourrs dans
     l'_tas de pierres_[682], car il est probable que ceux qui viennent
     d'tre _servis_[683] vont se _mettre  table_[684] et _manger sur
     l'orgue_ de leurs _fanandels_[685]. Les _pgres_[686]  c'te heure
     n'ont plus de probit.

     C'est pourtant toi, mon pauvre Rupin, qui est la cause de tout a.
     Voici comment:

     Tu n'as pas oubli c't'_escarpe_[687] qui, aprs avoir voulu
     _buter_[688] une _largue_[689] sur le pont au Change, se jeta  la
     _lance_[690] pour chapper  la poursuite de l'_abadis_[691] et que
     tu fis _enquiller_[692] chez _mzigue_[693] au moment o il allait
     tre _paum_[694]; eh bien! mon garon, c'est  ce gueux-l que
     nous devons tous nos malheurs. Il y a quelque temps qu'il vint me
     trouver, il me conta un tas de _boniments_[695]; il me dit qu'il
     venait de _travailler_[696] en _cambrouze_[697] avec des
     _ouvriers_[698] qui venaient de _tomber malades_[699], qu'il tait
     parvenu  se _cavaler_[700] et qu'il voulait _goupiner_[701] 
     _Pantin_[702]; il fit si bien que je lui accordai toute ma
     confiance, je le prsentai aux amis, enfin, je le traitai comme
     s'il avait t mon _mme_[703].

     Eh bien! sainte _daronne du mec des mecs_[704], c'tait un
     _raille_[705].

     C'est un _fanandel_[706] de Fanfan la Grenouille, Poil-aux-Lvres,
     un vieux _pgre_[707] qui est de la _boutique_[708], qui m'a appris
     tout cela; il a mme ajout que l'on disait  la _cicogne_[709] que
     Beppo (c'est le nom du _macaron_[710]) avait jur qu'il ne se
     rsiderait que lorsqu'il serait parvenu  mettre entre les mains
     des _gerbiers_[711] le grand Richard, le Provenal, et toi.

     Tu feras mon garon, de l'avis que je viens de te donner, l'usage
     que tu voudras, si tu es aussi bien cach que je le suis, tu peux
     rester  _Pantin_[712], mais s'il n'en est pas ainsi, je te
     conseille de filer au plus vite, car il parat que ce Beppo, tout
     _rousse_[713] qu'il est, est un solide luron, et que c'est plutt
     parce qu'il t'en veut, que pour gagner de l'argent qu'il s'est mis
      faire _servir_[714] les amis.

     Adieu, mon cher Rupin, tu n'entendras probablement plus parler de
     moi, car je vis toute seule comme un vieux loup, et pour mieux
     cacher mon jeu, je me suis fait dvote, je vais mme  confesse.
     C'est drle, n'est-ce pas? Eh bien, tu ne me croiras pas, et pour
     tant c'est vrai, mon confesseur est un si brave homme, il parle si
     bien de toutes les _loffitudes_[715] de la religion, que j'ai
     quelquefois l'envie de prendre au srieux tout ce qu'il me dit, et
     de lui faire une vraie confession, afin d'obtenir une bonne
     absolution. Du reste, j'ai _rengraci_[716], je n'ai pas envie de
     finir mes jours au _collge_[717], ce qui pourrait bien m'arriver,
     si je me laissais prendre.

     Ah! si j'avais tant seulement auprs de moi ma pauvre petite
     Nichon.

     Adieu encore une fois, mon cher Rupin! rappelle-toi quelquefois,

     _Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite_

     _Sans-Refus._

Vieille folle! se dit Salvador, aprs avoir achev la lecture de cette
lettre qu'il dchira en mille petits morceaux qui furent jets au vent;
vieille folle! si je savais o te trouver, je te porterais l'adresse de
ta fille, car je serais  l'heure qu'il est bien aise d'tre dbarrass
d'elle.

La lettre qu'il venait de recevoir fit faire  Salvador des rflexions
srieuses et dont nos lecteurs ont dj sans doute prvu le rsultat.

Si le marquis de Pourrires ne quitte pas aujourd'hui son htel, se
disait-il, il est probable que demain matin il sera arrt, puis on le
confrontera avec tous ceux qui sont dj en prison, et de ces
confrontations, et de mille autres circonstances qu'il est impossible de
prvoir, il est  peu prs certain qu'il rsultera la preuve que le
susdit marquis est tout simplement un _pgre de la haute_[718]. Mais,
supposons un instant que j'chappe  ce premier danger, l'affaire du
jeune Fortun n'est-elle pas grosse d'une foule d'orages? je ne puis
dcidment tenir tte aux dangers qui me menacent, il ne me reste qu'un
seul parti  prendre, celui de fuir pendant qu'il en est temps encore,
et de laisser s'arranger comme ils l'entendront, les gens qui vont
rester derrire moi...

Mais Silvia, elle est bien laide maintenant... puis-je me charger d'une
femme dont le visage, couvert d'horribles plaies, attirerait sur moi
tous les regards? oh non! Je vais l'avertir de se tenir sur ses gardes,
c'est tout ce que je puis faire pour elle.

Salvador crivit ces quelques mots qu'il fit de suite porter  la
marquise de Roselly.

     Ma chre Silvia,

     Un grand danger me menace, je suis forc de fuir, tchez d'en
     faire autant; nous nous retrouverons probablement plus tard. Adieu.

     A. DE P.

...Oh! destin voil de tes coups, quitter un si bel htel, de si bonnes
terres, de si magnifiques chevaux, c'est dur, mais qu'y faire?... La
France, aprs tout, n'est pas le seul pays dans lequel il soit possible
de vivre et de se procurer tout ce que je vais perdre, lorsque, comme
moi, on possde tout ce qu'il faut pour russir dans le monde, les
dehors d'un homme distingu, de l'audace et une conscience peu
scrupuleuse.

Salvador tait un de ces hommes qui, ds qu'ils ont pris une
dtermination l'excutent, qualit prcieuse et qui n'est
malheureusement possde que par un trs-petit nombre d'individus. Il
sonna; son valet de chambre rpondit de suite  cet appel.

--Vous allez de suite, dit-il, conduire Cerbre  mon pavillon de
Choisy-le-Roi, ne le fatiguez pas surtout, je veux que demain,  la
naissance du jour, il soit en tat de se mettre en route.

Salvador, aprs avoir successivement donn  tous ceux de ses
domestiques, dont la prsence pouvait le gner, des ordres qui devaient
les tenir loigns de l'htel pendant plus de temps qu'il ne lui en
fallait pour l'excution de ses projets, prit dans sa garde-robe un
portemanteau de voyage, qui avait appartenu  Roman, dans lequel il put
faire entrer toute l'argenterie de la maison et tous ses bijoux; ce soin
pris, il passa chez sa femme.

Lucie, que le petit voyage qu'elle venait de faire avait extrmement
fatigue, s'tait mise au lit ds que Salvador tait sorti de son
appartement. Elle dormait profondment. Les derniers rayons du soleil,
amortis par les rideaux de soie pourpre qui garnissaient les fentres de
sa chambre  coucher, tombaient d'aplomb sur son joli visage, qu'il
fallait chercher au milieu d'un flot de dentelles, ravissant tableau
auquel Salvador ne daigna seulement pas accorder un regard, press qu'il
tait d'accomplir le dessein qui l'avait amen chez Lucie.

Il traversa la chambre  coucher, en marchant sur la pointe de ses
pieds, et entra dans la petite pice dcore et meuble comme celle qui
existait nagure  l'htel de Neuville, et qui servait  Lucie de
boudoir et de cabinet de travail.

Il s'arrta devant un petit meuble dans lequel sa malheureuse femme
avait l'habitude de renfermer ce qu'elle possdait de plus prcieux, il
tait ferm, mais ce lger obstacle n'arrta pas Salvador, qui avait eu
le soin de se munir d'un petit trousseau de fausses cls.

Le petit meuble fut ouvert, il renfermait tous les bijoux de Lucie, une
parure de rubis et d'opales, prsent de madame de Villerbanne, une autre
de perles, offerte par M. de Neuville, peu de temps avant son dpart
pour l'Algrie, un collier d'assez beaux diamants qui avait appartenu 
sa mre, quelques belles meraudes, un saphir mont en broche, deux
beaux cames antiques formant bracelet, une petite montre, chef-d'oeuvre
inapprciable de Breguet, entoure de pierres prcieuses de diverses
couleurs.

Tous ces bijoux taient renferms dans plusieurs petites botes de
maroquin. Salvador les mit ple-mle dans les diverses poches de son
habit, puis il remit avec soin chaque bote  sa place, et referma le
meuble.

Lucie venait de s'veiller lorsqu'il sortit de la pice dans laquelle il
venait de commettre ce vol, le plus infme peut-tre de tous ceux qu'il
avait commis jusqu' ce jour.

--Comment? dit-elle  son mari, vous tiez dans ma chambre.

--Je voulais vous demander si vous vous trouviez un peu mieux; mais
lorsque je suis entr, vous dormiez d'un si bon coeur que je n'ai pas eu
le courage de vous veiller; je suis alors entr dans votre boudoir, o
je suis rest  lire jusqu' prsent.

Lucie tait bien loin de prvoir que son mari, au moment o il lui
prodiguait les tmoignages de la plus vive tendresse, se disposait 
l'abandonner et qu'il venait de commettre un crime dont elle tait la
victime; elle crut donc devoir le remercier de sa sollicitude, et comme
il tait dj tard et qu'elle voulait se lever pour dner, elle le pria
de la laisser seule un instant.

--Je suis dsol de ne pouvoir vous tenir compagnie, lui rpondit
Salvador; mais, ne sachant pas que j'aurais aujourd'hui le bonheur de
vous possder, j'ai pris un engagement auquel je ne puis manquer.

--A ce soir, en ce cas, dit Lucie en prsentant sa main  son mari.

Salvador prit la main de la femme qu'il venait de dpouiller et la serra
affectueusement entre les siennes.

--A ce soir, dit-il  Lucie,  ce soir.

Laure, on le voit, se conformant  la dtermination qu'elle avait prise
de concert avec son mari, n'avait pas appris  son amie ce qu'elle
savait sur le compte de Salvador.

Celui-ci, ds qu'il fut sorti de l'appartement de sa femme, envoya un
domestique chercher une voiture de place, dans laquelle il fit porter
son portemanteau. Il quitta cette voiture, rue Saint-Dominique-d'Enfer,
 la porte de l'usurier Juste, auquel il vendit tout ce qu'il avait
apport avec lui.

Le vieil arabe, sachant que son client tait forc de s'expatrier, se
montra un peu plus raisonnable qu'il ne l'tait ordinairement; il voulut
bien se contenter d'un bnfice probable de vingt-cinq pour cent. Il
remit donc  Salvador une somme de trente mille francs en billets de
banque; cette somme, avec ce qu'il possdait dj d'argent comptant,
formait un total d'environ cinquante mille francs.

Il faisait tout  fait nuit lorsque Salvador sortit de la maison de
l'usurier; un cabriolet de place, qu'il prit prs la grille du
Luxembourg, le conduisit a l'embarcadre du chemin de fer de Paris 
Orlans.

Quelques minutes, aprs, il arrivait  Choisy-le-Roi, et s'enfermait
dans le pavillon des Gardes; il envoya  l'auberge le domestique qui
avait amen le cheval, en lui donnant ordre de l'y attendre jusqu'au
lendemain midi; il voulait qu'il ne retournt  Paris que lorsque
lui-mme aurait depuis longtemps dj quitt Choisy-le-Roi.

Salvador, dans la prvision d'un malheur possible, faisait dposer entre
ses mains, par ses domestiques, les divers papiers dont ils taient
porteurs; il passa une partie de la nuit  prparer pour son usage tous
ceux qui lui taient ncessaires; il lava un passe-port, un acte de
naissance, un certificat de libration, il remplit ensuite ces actes
d'indications applicables  sa personne; nous devons ajouter que ces
diverses oprations furent faites avec un tel soin et une si
merveilleuse adresse, que les pices falsifies auraient support
victorieusement l'examen de l'oeil le plus exerc.

A la naissance du jour, il renferma dans son portemanteau ce qu'il
trouva au pavillon de linge et d'habits; il sella son cheval et glissa
dans ses fontes une paire d'excellents pistolets; il avait coup sa
barbe, ses moustaches et ses favoris, et s'tait couvert d'habillements
beaucoup plus simples que ceux qu'il portait la veille.

Il se mit en route.

--Le marquis de Pourrires n'existe plus, se dit-il lorsqu'il eut laiss
derrire lui le pavillon qu'il venait de quitter, le diable protgera
sans doute Louis Rousseau, commis voyageur de la maison Biot et
compagnie, de Marseille; il doit bien cela  un de ses futurs htes.




VII.--Priptie.


Il fait nuit, le ciel est sombre, un brouillard pais enveloppe
l'atmosphre, une pluie fine et pntrante tombe depuis plusieurs
heures, le vent dj froid, se fraye un passage  travers les rameaux
presque dpouills des grands arbres du bois de Bougeaux.

Dans un fourr de ce bois, voisin de la grande route, sont rassembls
quatre individus de mauvaise mine, ils sont assis ou couchs sur un amas
de feuilles sches, et parfaitement  l'abri de la pluie; car les
branches des arbres qui composent le fourr, entrelaces les unes dans
les autres, forment au-dessus de leurs ttes, une sorte de toit qu'ils
ont rendu impntrable, en talant dessus, plusieurs de ces limousines
dont se servent les rouliers et les marchands colporteurs.

Nous engagerons ceux de nos lecteurs qui dsireraient connatre la
physionomie et le costume de ces quatre individus,  relire le premier
chapitre du cinquime volume de cet ouvrage. Ces individus sont, en
effet, les habitants mles de la _maison des voleurs_; leur conversation
que, par suite de cet heureux privilge que possdent tous les
romanciers, (nous ne voulons pas faire une exception, mme en faveur de
M. mile Marco de Saint-Hilaire, qui raconte si bien  ses lecteurs ce
que Napolon disait lorsqu'il tait tout seul), nous pouvons couter,
sans courir le moindre risque, nous apprendra une foule de choses qu'il
est ncessaire que nous sachions.

--Il commence  faire _vert_[719], dit Jean-Louis, le fils de Blaise le
Petit-Christ, dit _Sans-Piti_.

--C'est vrai, tout de mme, rpondit le jeune homme imberbe, qui portait
un costume de garon meunier lorsque nous le rencontrmes pour la
premire fois, dans la _maison des voleurs_; si vous le voulez, nous
allons nous la _donner_[720]. Nous serions mieux, je crois, devant un
_chouette rifle_[721], que dans ce _sabri_[722] o il fait plus noir que
dans la _taule du raboin_[723].

--Va comme il est dit, ajouta en se levant le grand Bas-Normand.

--Voil comme vous tes tous, tas de propres  rien, s'cria l'affreux
chaudronnier ambulant, vous n'avez point tant seulement la patience
d'attendre un brin, il vous faut de la besogne toute mche n'est-ce
pas?

--Si encore on avait l'espoir de faire queuque chose, rpondit le
meunier, on attendrait sans _renauder_[724].

--Nous ne rencontrerons pas seulement un _ferlampier_[725] sur la
_trime_[726], reprit le Bas-Normand, il fait un temps  ne pas mettre un
_cogne_[727] dehors.

Jean-Louis, dont l'observation intempestive avait provoqu toutes ces
observations, s'tait tendu sur le tas de feuilles sches qui lui
servait de sige et avait pris le parti de s'endormir.

--Faites comme Jean-Louis, dit le chaudronnier, _pioncez_[728] si vous
vous ennuyez; mais puisque le _mec_[729] nous a donn l'ordre de
l'attendre ici, nous devons lui obir.

--Eh ben! on lui obira, v'l tout, nous verrons ce que a nous
rapportera, rpondit le Bas-Normand.

--Peut-tre plus que vous ne pensez, mes enfants, dit en entrant dans le
fourr qui servait de retraite aux quatre bandits, un homme dont les
vtements ruisselants d'eau et le visage color annonaient qu'il venait
de faire une longue course.

--C'tait Blaise le Petit-Christ, dit Sans-Piti.

--Il va passer tout  l'heure par ici, continua-t-il, un _pilier de
paquetin_[730], qui _trimarde  gaye_[731], qu'il ne faut pas manquer.
J'tais avec lui  la dne au _tapis_[732] de la Grange-la-Prvte,
lorsque les _cognes_[733] sont venus lui demander ses _escraches_[734],
et j'ai remarqu que son _ployant_[735] tait plein de _tailbins
d'altque_[736]. J'ai pris les devants pendant qu'il faisait ferrer son
_gr_[737], il ne peut tarder.

--Eh ben! s'cria d'un air triomphant le chaudronnier, si le
_chopin_[738] est _chouette_[739],  qui le devrez-vous?

--A toi, parbleu! rpondit Jean-Louis qui mettait de nouvelles capsules
 des pistolets qu'il venait de sortir de sa poche.

--Pour peu que le _pilier de pacquelin_ ne nous fasse pas faux bond,
ajouta le meunier.

--Il n'y a pas de danger, reprit Blaise le Petit-Christ, il veut
absolument arriver ce soir  Melun, et pour se rendre dans cette ville
il n'y a pas d'autre chemin que celui-ci.

--Bravo! _mec_[740], bravo! s'cria le Bas-Normand, faisons-lui son
affaire et _renquillons  la taule, je cane la pgrenne_[741] et j'ai
hte de me trouver devant un _chouette rifle_[742].

--Hlas! mes pauvres enfants, rpondit Blaise le Petit-Christ d'un air
profondment afflig, lorsque nous aurons _maquill_[743] cette affaire
et partag le _chopin_[744], il faudra que nous nous sparions
peut-tre pour un bout de temps; le _cond_[745] de Nanterre et un
_quart-d'oeil_[746], suivis d'un _trpe_[747] de _cuisiniers_[748], sont
_abouls_[749] ce _matois_[750]  la _taule_[751]; ma pauvre
_largue_[752], Pacifique et la Vierge-Noire, ont t _servies_[753] et
conduites dans le _castuc de versigot_[754], l'on a tabli une
_souricire_[755] au _tapis_[756] du Bienvenu; avez-vous envie d'aller
vous fourrer dedans?

--Non parbleu! dirent  la fois les quatre bandits.

--En v'l un de malheur, ajouta Jean-Louis, si la _daronne_[757] et les
_frangines_[758] allaient se _mettre  table_[759].

--Il n'y a pas de danger, ma _largue_ m'a trop _ la bonne_[760], et mes
_gozelines_[761] ont t trop bien leves, pour qu'une pareille infamie
soit  redouter; du reste nous ne sommes pas encore si _malades_[762]
que nous ne puissions en revenir; on n'aura rien trouv  la
_taule_[763] qui soit de nature  nous compromettre, et pour peu que des
_parrains_[764] ne viennent pas leur _coquer_ un _redoublement de
fivre_[765], ma _largue_[766] et mes _gozelines_ se tireront de ce
mauvais pas.

--En ce cas elles sont de la _fte_[767], dit Jean-Louis, il n'y aura
pas de _parrains_[768], puisque nous avons pris la louable habitude de
_refroidir_[769] tous ceux que nous _grinchissons_[770].

--Il ne faut jurer de rien; je crois que nous avons t _donns_[771]
par le _chne_[772] qui s'est _esgar_[773] de chez _nouzailles_[774]
avec mes _frusquins_[775] et qui nous a laiss le _pot_[776] et le
_gaye_[777], dont nous avons eu tant de peine  nous dbarrasser.

Blaise le Petit-Christ ne se trompait pas, c'tait, en effet,  Servigny
qu'tait due l'arrestation de la femme et des deux filles de ce
sclrat. Peu de temps aprs l'entretien qu'il avait eu avec l'abb
Reuzet, il avait adress  la police une relation dtaille de tout ce
qui lui tait arriv dans l'auberge du Bienvenu; qu'il terminait en
disant, que bien qu'il ne la signt pas, on ne devait pas moins la
prendre en considration, attendu qu'il n'omettait cette formalit que
parce qu'il tait sur le point de faire un voyage qu'il ne pouvait
remettre, que du reste une perquisition dans cette auberge amnerait
probablement la dcouverte du cheval et du cabriolet qu'il avait t
forc d'y abandonner (il en donnait une description exacte et
minutieuse), ce qui prouverait qu'il n'allguait que des faits vrais.
Cette dnonciation provoqua une premire descente de la police 
l'auberge du Bienvenu, mais, comme ainsi qu'on l'a vu, le premier soin
de Blaise le Petit-Christ lorsqu'il s'tait aperu que celui qu'il
prenait pour un agent de police tait parvenu  se sauver, avait t
celui de faire disparatre le cheval et le cabriolet; on n'avait pas
trouv dans cette auberge, signale comme un repaire de malfaiteurs, un
seul objet qui ft de nature  compromettre ses habitants qui
jouissaient d'ailleurs d'une si bonne rputation que l'on n'avait pas
os les arrter, n'ayant aprs tout contre eux qu'une dnonciation
anonyme qui pouvait tre attribue  la haine cache d'un ennemi.

Un fait cependant enlevait  cette conjecture la plus grande partie de
ses probabilits; les habitants de l'auberge du Bienvenu pouvaient, il
est vrai, avoir un ou plusieurs ennemis (qui n'en a pas), mais ces
ennemis devaient, comme eux, appartenir aux classes populaires et la
dnonciation qui les concernait tait crite avec tant de soin et en de
si bons termes, elle tait accompagne de considrations d'un ordre si
lev, qu'elle tait videmment l'oeuvre d'une personne ayant reu une
brillante ducation; de l  conclure que cette personne appartenait 
la meilleure compagnie, il n'y avait pas loin, c'est ce que l'on fit; et
pour mnager  la fois tous les intrts il fut dcid que l'auberge du
Bienvenu serait surveille avec le plus grand soin, et que l'on
n'agirait que si quelques faits nouveaux survenaient.

Cette dtermination tait sage, malheureusement un accident qui ne
pouvait tre prvu empcha d'abord les bons rsultats qu'elle devait
produire.

On ne trouve, en France, que trs-peu d'honntes gens qui se rsolvent 
servir la police; (c'est pourtant, suivant nous, une belle mission
lorsqu'elle est consciencieusement excute, que celle qui consiste 
mettre dans l'impossibilit de nuire  leurs concitoyens les hommes qui
bravent ouvertement les lois primordiales qui rgissent toutes les
socits civilises); elle est donc force d'accorder sa confiance 
des gens pour la plupart trs-peu scrupuleux (il est bien entendu que
nous ne parlons ici que des individus qui occupent les derniers degrs
de l'chelle); ces gens-l servent bien tant qu'ils y trouvent leur
compte, mais comme grce aux sots prjugs auxquels nous obissons tous
sans nous en douter, leur mtier ne leur rapporte ni considration, ni
grand profit, ils ne lui sont pas attachs, et lorsque l'occasion de
faire ce qu'ils nomment une bonne affaire, se prsente, ils ne la
laissent pas s'chapper; aussi des transactions semblables  celle
survenue entre Fanfan la Grenouille et la mre Sans-Refus, sont beaucoup
moins rares qu'on ne le suppose; on a donc presque toujours tort lorsque
l'on accuse la police d'impritie ou de ngligence; il serait beaucoup
plus juste peut-tre de dire qu'elle a t trompe par les agents
auxquels elle avait accord sa confiance.

Blaise le Petit-Christ traversait le village de Nanterre pour se rendre
chez lui, lorsqu'il fut abord par un individu, porteur d'une de ces
physionomies caractristiques qui indiquent de suite  l'oeil de
l'observateur la profession de celui auquel elles appartiennent.

--Vous ne me remettez pas? dit cet individu au Petit-Christ.

--Si fait, parbleu! rpondit Blaise qui venait de reconnatre un des
hommes avec lesquels il avait travaill lorsqu'il ne s'occupait encore
que de contrebande, qu'es-tu donc venu chercher par ici?

--Vous.

--Moi?

--Vous-mme. Ecoutez, pre Blaise, _collez_[778] moi cinquante
_balles_[779], et je vous _coque_[780] une _mdecine flambante_[781].

--_Coque la mdecine_, et si elle est si _chouette_[782], eh bien! on
verra.

--Pas d'a Lisette, _casquez_[783] d'abord. Je vous connais, vous tes
_marlou_[784], mais je suis _pass singe_[785].

Le Petit-Christ tira de dessous sa blouse un sac de peau attach  son
cou par une forte lanire, dans lequel il prit dix pices de cinq
francs, qu'il remit  l'homme qui venait de l'aborder.

--Je suis de la _cuisine_[786], lui dit cet homme aprs avoir empoch
les cinquante francs; et sans doute pour donner plus de poids  ses
paroles, il tira de sa poche une carte coupe triangulairement et sur
laquelle tait imprim un oeil entour de rayons.

--Est-ce cela que tu voulais m'apprendre? je le savais.

--C'est possible; mais ce que vous ne savez pas, c'est que je ne suis
ici, avec plusieurs de mes camarades, qu'afin de voir tout ce qui se
passera aujourd'hui et les jours suivants dans une certaine auberge, 
l'enseigne du _Bienvenu_, dans laquelle,  ce qu'on dit l-bas, vous
_maquillez_[787] un tas d'_trucs_[788] assez drles.

--Il y a de si mchantes gens... mon pauvre vieux.

--Que vous soyez ou non calomni, je m'en bats l'oeil; vous tes averti,
je suis pay, le reste vous regarde. Adieu, pre Blaise.

--Adieu, mon garon.

Le Petit-Christ fit son profit de l'avis qu'il venait de recevoir;
aussi, pendant un laps de temps assez long, l'auberge du Bienvenu fut,
de toutes celles du pays, la plus sre et la mieux tenue. On a devin
que Blaise, moyennant quelques cus, achetait chaque jour  son ancien
camarade la communication des rapports qui le concernaient, et que,
lorsque la surveillance cessa, il fut de suite averti.

Il recommena alors ses abominables pratiques.

Servigny, bien certain que, grce  la rvlation adresse par lui  la
police, les assassins avaient t mis dans l'impossibilit de nuire, ne
s'occupa plus de cette affaire. Ce ne fut que peu de jours avant les
vnements que nous venons de rapporter, que passant par hasard en
calche devant la _maison des voleurs_, il reconnut, assises devant la
porte principale, la mre et ses deux filles, Pacifique et la
Vierge-Noire.

--Ou ma lettre n'a pas t reue, ou on n'en a pas fait de cas parce
qu'elle tait anonyme, et peut-tre que ces sclrats, encourags par
l'impunit, sacrifient tous les jours  leur cupidit de nouvelles
victimes; il faut absolument qu'un pareil tat de choses cesse, et cesse
 l'instant mme.

Il alla trouver l'abb Reuzet, afin de lui demander conseil.

--Je ne serai tranquille, lui dit-il, que lorsque ces sclrats auront
t mis dans l'impossibilit de sacrifier de nouvelles victimes; il me
semble que je suis le complice de tous les crimes qu'ils commettent,
cela est si vrai que, si vous ne pouvez m'indiquer un autre moyen, je
suis bien dtermin quoi qu'il puisse m'arriver  me prsenter moi-mme
 la police qui alors sera bien force d'agir.

Le prtre qui avait attentivement cout Servigny, lui serra la main, et
se leva du sige sur lequel il tait assis.

--J'ai trouv un moyen, dit-il, un excellent moyen, je suis mme tonn
de ne pas y avoir pens plus tt.

Il ne voulut pas en dire davantage  Servigny, qu'il quitta de suite,
pour se rendre  la prfecture de police.

L'abb Reuzet, tait un de ces dignes prtres comme il en existe encore
un nombre beaucoup plus considrable qu'on ne le croit gnralement,
dont la rputation est base sur une vie si pure, sur une si grande
quantit de nobles actions que les plus incrdules les croient,
lorsqu'ils veulent bien se donner la peine d'affirmer un fait quel qu'il
soit.

Dame police n'est pas trs-crdule de sa nature, et vraiment cela est
fort heureux pour elle, on lui raconte bnvolement tant et de si
singulires histoires. Cependant ds que l'abb Reuzet lui eut donn
l'assurance que la dnonciation qu'elle avait d recevoir peu de temps
auparavant, dnonciation dont l'auteur, forat vad, ne pouvait se
faire connatre, ne contenait que des faits vrais, elle ouvrit les yeux
et les oreilles, et il fut rsolu que l'auberge du Bienvenu, serait de
nouveau mise  l'index.

Il s'agissait d'tre enfin fix sur la valeur morale des habitans mles
et femelles de l'auberge du Bienvenu, de savoir d'o ils venaient, ce
qu'ils faisaient, de remarquer tout ce qui se passait chez eux et de
veiller s'il y avait lieu sur la vie des voyageurs qu'ils hbergeraient.
Cette mission difficile fut confie  un homme adroit et rsolu, aux
yeux duquel on fit luire l'espoir d'obtenir une trs-belle rcompense,
c'tait le meilleur moyen de l'engager  ne rien ngliger de ce qui
pouvait assurer la russite de son entreprise.

Cet homme qui avait blanchi sous le harnais, ressemblait assez  ce
brave rat, dont parle quelque part le bon La Fontaine: nous ne savons
s'il avait perdu quelque chose  la bataille, mais nous pouvons assurer
qu'il avait en rserve plus d'un tour dans son bissac. Il choisit
quelques auxiliaires vertueux puis il se procura un costume
demi-bourgeois, demi-paysan, et  la tombe de la nuit, il entra 
l'auberge du _Bienvenu_, et, aprs avoir dpos sur une table le bton
de cornouiller orn d'une lanire de cuir dont il tait arm et une
sacoche qui rendit un son mtallique, qui fit tressaillir tous les nerfs
auditifs de la femme et des deux filles de Blaise le Petit-Christ, il
demanda si on pouvait disposer en sa faveur, d'un bon souper et surtout
d'un bon lit; madame Blaise, toujours affable et prvenante, lui
rpondit, ainsi du reste qu'il s'y attendait, que tout ce que renfermait
la maison tait  ses ordres.

--Vous me rendez un important service, ma chre Dame, rpondit l'agent
de police, je craignais d'tre forc d'aller jusqu' Nanterre, ce qui
m'aurait infiniment contrari, car j'ai fait aujourd'hui une assez
longue route, et je vous avoue que je suis trs-fatigu.

--Il y a de plus belles auberges que la ntre dans le pays, rpondit
madame Blaise, mais il n'y en a pas de plus propres et o les voyageurs
soient plus en sret et mieux traits.

--Je n'en doute pas, madame, aussi, je vous prierai de vouloir bien me
serrer cette sacoche qui renferme deux mille francs que j'ai apports
avec moi pour payer partie du prix d'une petite proprit dont je viens
de faire l'acquisition ici prs.

Madame Blaise prit la sacoche et la renferma dans le bas d'une armoire
dont elle offrit la cl au voyageur.

--Gardez cette cl, madame, rpondit-il, elle est aussi bien entre vos
mains que dans les miennes.

Aprs ce petit incident, le voyageur ayant manifest l'intention de se
retirer quelques instants dans la chambre qui lui tait destine, madame
Blaise, qui s'occupait des prparatifs du souper, donna l'ordre  l'une
de ses filles de l'y conduire; celle-ci, aprs l'avoir install et lui
avoir dit que l'on viendrait le prvenir lorsque le souper serait prt,
descendit l'chelle de meunier qui, de la salle commune de l'auberge du
_Bienvenu_, conduisait aux chambres destines aux voyageurs, et vint
rejoindre sa mre et sa soeur.

--Je crois, leur dit-elle, que nous tenons le bon, le _flacul_[789] est
plein de _bille_[790]: deux mille _balles_[791], a ne se trouve pas
tous les _luisants_[792] sous les _arpions_[793] d'un _gaye_[794]
n'est-ce pas?

--Malheureusement, rpondit la mre; mais il faudra les rendre, ces deux
milles _balles_.

--Les rendre, ajouta _Pacifique_, eh! pourquoi a, s'il vous plat?

--Tu as donc oubli que le _dabe_[795] qui est all _balader_[796] sur
la _trime_[797] avec les _fanandels_[798], ne _renquillera_[799] pas
cette _sorgue_[800], et qu'en _dcarant_[801] il nous a recommand la
plus grande prudence, et puis d'ailleurs ce _niert_[802] parat avoir de
l'_atout_[803], et c'est tout au plus si  nous trois nous pourrions lui
faire son affaire.

Laissez-donc, dit la Vierge-Noire, nous le ferons _picter_[804]  la
_refaite de sorgue_[805], et lorsqu'il _pioncera chenument_[806], nous
en ferons ce que nous voudrons.

--C'est possible, rpondit la mre, mais la _falourde engourdie_[807]?

--Eh bien, nous la garderons  la _taule_[808] jusqu' l'arrive du
_dabe_[809]. Hein? Il serait un peu content, ce pauvre _birbe_[810], si
 son retour nous pouvions lui _coller les deux mille balles dans
l'arguemine_[811].

--Certes, ajouta Pacifique, d'autant plus que nous avons perdu pas mal
de temps, et que depuis que nous nous sommes remis  _escarper les
mzires_[812], il ne nous en est pas tomb sous la _poigne_[813] un
aussi _chouette_[814] que celui-ci.

--Voyons _daronne_[815], laissez-vous tenter, dit la Vierge-Noire d'une
voix cline, l'occasion est bonne et puis voyez-vous il ne faut pas
jeter  ses _paturons_[816] le bien que le _mec_ des _mecs_[817] nous
envoie.

--Il faut bien faire ce que vous voulez, mes _momignardes_[818],
rpondit madame Blaise, allons, c'est dit, on _rebtira_[819] le
_sinve_[820]; il faut esprer que la _daronne_ du _grand Aure_[821] nous
protgera; mais la _refaite_[822] est prte, il faut mettre la
_carante_[823] et aller dire au _pantre_[824] de descendre.

Tandis que la conversation que nous venons de rapporter avait eu lieu
dans la salle  manger, entre madame Blaise et ses filles, l'agent de
police renferm dans sa chambre, n'avait pas perdu son temps; il avait
d'abord examin avec soin les deux issues par lesquelles des assassins
pouvaient s'introduire dans la pice qu'il occupait, la porte et les
deux fentres; la porte, garnie de deux forts verrous pouvait tre
ferme en dedans; les fentres, assez leves au-dessus du sol, taient
toutes les deux garnies de forts barreaux.

--Jusqu' prsent, je ne vois ici rien de bien suspect, s'tait-il dit
aprs cet examen pralable, le voyageur enferm dans cette chambre peut
se croire avec raison parfaitement en sret; ils n'entrent pas
cependant par la serrure, ce n'est que dans l'Evangile que l'on voit des
chameaux passer par le trou d'une aiguille.

Cette judicieuse rflexion engagea l'agent  poursuivre le cours de ses
recherches, il prit un pistolet dans une des poches de son pantalon, et
il se servit de la crosse pour sonder les murailles.

Il eut bientt dcouvert le secret du dossier mobile du lit, alors tout
lui fut expliqu.

--Eh! eh! se dit-il, mais ceci me parat fort ingnieux, et surtout
trs-philanthropique, le voyageur  l'aide de ce procd, doit passer
sans trop souffrir, du sommeil  la mort, l'industrie fait vraiment tous
les jours de nouveaux progrs.

L'agent avait  peine achev son examen et replac chaque chose  sa
place, que la Vierge-Noire vint le prvenir que le souper tait prt.

--Je vais alors y faire honneur, rpondit-il, si surtout vous
voulez-bien me faire le plaisir de le partager avec moi.

L'agent trouva dans la salle  manger une table couverte d'une nappe
bien blanche, sur laquelle on avait dj dpos un plat, dont le fumet
annonait un ragot dlicieux.

--C'est trs-charitable, se dit encore l'agent, ces braves gens ne
veulent pas que l'on commence le grand voyage avant d'tre parfaitement
lest. Mais ne nous laissons pas amollir par les dlices de Capoue, et
surtout prions cette digne femme et ses deux aimables filles de m'aider
 expdier ce souper, dont je ne prendrai ma part, que si elles veulent
bien le partager avec moi, il faut tre prudent.

L'invitation de l'agent fut accepte avec empressement, de sorte qu'il
but et mangea sans prouver la crainte qu'un soporifique se trouvt ml
aux mets qu'il allait savourer.

Pendant le souper, les aimables htesses de _Trotignon_ (ainsi se
nommait l'agent de police), lui versaient du vin  plein verre, il vit
de suite quel tait le but qu'elles voulaient atteindre, mais comme il
se savait capable de boire le contenu d'un tonneau, sans en tre plus
mu, il n'eut pas besoin de se tenir sur ses gardes, seulement, aprs
avoir fait honneur  quelques petits verres d'excellente eau-de-vie, il
crut devoir simuler une sorte de demi-ivresse; enfin, il joua si bien
son rle, que les trois femmes, lorsqu'il quitta la table, regardaient
l'affaire comme aux trois quarts faite.

Aprs le souper, il alluma une pipe qu'il alla fumer sur le pas de la
porte, des gens qu'il connaissait bien se promenaient de long en large
sur la route, il leur fit quelques signes auxquels ils rpondirent d'une
manire satisfaisante, bien certain alors qu'il serait secouru au moment
du danger, l'agent rentra  l'auberge du Bienvenu, et manifesta le dsir
d'aller se coucher, dsir qu'on s'empressa de le mettre  mme de
satisfaire.

Ds qu'il fut dans sa chambre, il fit avec ses draps et une des
couvertures, un mannequin qu'il mit dans le lit  la place qu'il devait
occuper, puis il ta sa redingote et son gilet qu'il posa avec soin sur
une chaise, de manire  ce qu'ils fussent vus des assassins s'il leur
prenait la fantaisie de regarder par le trou de la serrure, et
conservant seulement son pantalon et sa chaussure, et chaque main arme
d'un pistolet, il se plaa dans la ruelle du lit, et attendit les yeux
fixs sur le panneau mobile destin  retomber sur lui.

Madame Blaise, Pacifique et la Vierge-Noire, lorsqu'elles supposrent
que le voyageur tait profondment endormi, vinrent se placer derrire
le dossier mobile du lit dans lequel elles croyaient qu'il tait couch
depuis longtemps, des ronflements aussi retentissants que les sons d'une
contre-basse, leur apprirent bientt que leurs prvisions ne les avaient
pas trompes.

--Il _pionce_[825], dit la Vierge-Noire, il est temps.

Pacifique lcha le ressort retenant le dossier mobile qui s'abaissa
rapidement sur le lit.

--Il est  nous, s'cria la Vierge-Noire.

--Pas encore! _escarpes_[826], s'cria l'agent, qui, ne pouvant supposer
qu'il tait assailli seulement par les trois femmes, dchargea un de ses
pistolets sur le groupe, que l'obscurit ne lui permettait que
d'entrevoir.

La balle atteignit Pacifique, et lui brisa le bras droit, la malheureuse
tomba dans le corridor en poussant des cris pouvantables.

Au mme instant des clameurs se firent entendre du dehors, la porte
extrieure cda sous les efforts redoubls de plusieurs hommes qui
envahirent la maison.

--Ce sont des _friquets_[827]! s'cria madame Blaise, lorsque le lieu de
la scne fut clair par une torche qu'un des agents venait d'allumer,
nous sommes _servies_[828].

--Vous l'avez dit, mes mignonnes, rpondit l'agent, mais o sont donc
les mles? continua-t-il, tonn de ne trouver que les trois femmes
devant lui.

--Vous ne les tenez pas encore, mauvais _railles_[829], rpondit
Pacifique, qu'un des agents avait releve et place sur une chaise.

Les trois femmes furent lies avec soin, et les agents commencrent dans
toute la maison une perquisition qui n'amena aucun rsultat, par la
raison toute simple que Blaise le Petit-Christ et ses quatre compagnons
taient en ce moment en campagne.

A la naissance du jour, le commissaire de police de Nanterre, qui avait
t prvenu la veille, arriva  l'auberge du Bienvenu, et fit conduire
madame Blaise et ses deux filles dans les prisons de Versailles.

La nouvelle de cette arrestation se rpandit avec la rapidit de
l'clair, Blaise le Petit-Christ l'apprit  son tour, pendant qu'il se
trouvait  l'auberge dans laquelle il avait rencontr le voyageur qu'il
se disposait  attaquer, au moment o nous avons interrompu notre rcit,
pour raconter  nos lecteurs les faits qui prcdent; mais, comme il ne
connaissait pas les circonstances qui avaient accompagnes la capture
de sa femme et de ses deux filles, il pouvait croire que ses rsultats
ne seraient pas aussi fcheux pour elles qu'ils devaient l'tre.

Retournons maintenant prs de lui et de ses compagnons.

Les assassins, malgr la pluie qui n'a pas cess de tomber, ont quitt
le fourr dans lequel ils taient  l'abri, et se sont mis en embuscade
sur la lisire de la route qui est borde de grands arbres, derrire
lesquels ils se tiennent cachs. La nuit est noire le vent souffle avec
violence.

--Quel temps, quel fichu temps, dit  voix basse le Chaudronnier, _le
pilier de pacquelin_[830] ne viendra pas.

--Il viendra, j'en suis sr, rpondit Blaise le Petit-Christ, puisque je
vous dis que lorsque j'ai quitt le _tapis_[831] il allait achever sa
_refaite de sorgue_[832], et qu'il venait de donner l'ordre de seller
son _gaye_[833], mais silence, j'entends je crois quelque chose.

En effet, aprs avoir prt l'oreille quelques minutes, les assassins
entendirent distinctement, dans le lointain, le bruit des pas d'un
cheval.

--C'est lui! dit Blaise le Petit-Christ, c'est lui: du _maigre_[834]!

Quelques instants aprs, un voyageur passait devant les bandits; il
tait envelopp dans un large manteau  manches, qui couvrait la croupe
de son cheval; mais il l'avait dispos de telle manire que tous ses
mouvements taient libres.

Blaise le Petit-Christ, qui n'avait pas oubli qu'il devait donner
l'exemple  ses hommes, s'lana le premier  la tte de son cheval; il
fut immdiatement suivi de tous les autres.

--Ta bourse ou ta peau, dit-il au voyageur.

--Mes amis, rpondit celui-ci, si mes compagnons n'taient pas rests en
arrire, je vous aurais probablement fait la mme demande; ainsi rien 
faire avec moi, je suis un garon.

--Garon ou non, excute-toi de bonne grce; tu as de l'or, il nous le
faut.

--_Rengraciez_ alors[835], mauvais _escarpes de grand trime_[836]; ma
_filoche_[837] vous passera devant le _naze_[838].

--Ah! tu _dvides le jars_[839] pour nous faire croire que tu es un
_pgre_[840]; a aurait peut-tre pris autrefois, reprit _Blaise_; mais
aujourd'hui, pas moyen; les plus _rupins_[841], depuis qu'on a imprim
des dictionnaires d'argot, _entravent bigorne_[842] comme
_nouzailles_[843]. Allons, allons, la _filoche_[844] et le
_ployant_[845].

Le voyageur avait pu prendre un pistolet dans ses fontes; il le dirigea
sur Blaise le Petit-Christ, qui tenait toujours son cheval par le mors;
mais un mouvement de l'animal en changea la direction et la balle alla
frapper le Chaudronnier qui tomba sur le sol.

--Ah! c'est comme cela! s'cria Blaise le Petit-Christ,  mort, alors,
Jean-Louis, dit-il  voix basse  son fils qui se trouvait prs de lui;
_fauche les guibes du gaye_[846].

Le voyageur, qui avait dj essuy plusieurs coups de feu dont il
n'avait pas t atteint, s'tait arm d'un second pistolet; mais le
cheval, tenu par le mors, ne cessait pas de caracoler, de sorte qu'il
n'tait pas matre de diriger ses coups, cependant, comme il voulait
absolument se dbarrasser de son plus dangereux ennemi, il se pencha sur
le cou de sa monture et dchargea son pistolet. Blaise le Petit-Christ
fit un brusque mouvement de ct, mais la balle l'ayant atteint au bras,
il fut forc de lcher prise; au mme instant le cheval tomba et
entrana son matre dans sa chute.

Jean-Louis, pour obir aux ordres de son pre, s'tait gliss derrire
le noble animal et saisissant un moment favorable, il lui avait, 
l'aide d'un couteau serpette, coup deux des jarrets.

Le voyageur, dsarm et presque touff sous le poids de son cheval, ne
pouvait faire un seul mouvement. Le meunier s'approcha et lui dchargea
ses deux pistolets dans la poitrine, tandis que Blaise, qui n'tait que
trs-lgrement bless, prenait dans ses poches son portefeuille et tout
l'argent qu'elles contenaient.

--Il y a _gras_[847], mes enfants, dit-il, il y a _gras_; allons, en
_trime_[848], nous _faderons_[849] au plus prochain _tapis_[850].

--Et le Chaudronnier, est-ce que nous allons le laisser l? fit observer
le Bas-Normand.

Blaise le Petit-Christ s'approcha du Chaudronnier tendu sur la route 
ct du voyageur.

--Il est mort, dit-il en le poussant du pied.

--Mais non, rpondit le Meunier, qui  son tour s'tait approch du
misrable et avait pos une de ses mains sur la poitrine, son
_palpitant_ fait encore _tictac_[851].

--Il doit tre mort, ajouta Blaise.

Et il dchargea un de ses pistolets, dont il n'avait pas trouv
l'occasion de faire usage, dans la tte du malheureux Chaudronnier.

--Ah! _dabe[852]!_ s'cria Jean-Louis, tandis que les deux autres
assassins se regardaient d'un air constern, ne sachant trop ce qu'ils
devaient penser de ce qui venait de se passer.

_Loffes_[853], leur dit Blaise le Petit-Christ, s'il n'tait pas mort,
il n'en valait gure mieux; pouvions-nous nous charger de lui et
fallait-il le laisser sur le _trime_[854]? Ne savez-vous donc pas qu'il
n'y a personne de plus bavard qu'un _chne affranchi_[855] qui voit la
_carline_[856] en face.

--C'est vrai tout d'mme, dit le Bas-Normand, j'approuve le _mec_[857].

--Je le crois bien, rpondit Blaise le Petit-Christ, je le crois parbleu
bien; et puis notre _fade_[858]  chacun se trouve augment d'un
cinquime.

--Tiens, tiens, tiens, ajouta le Meunier je n'avais pas pens  cela.

--Allons, _mmes_[859], assez _jaspin_[860]; en _trime_[861].

Les quatre assassins se couvrirent des limousines qu'ils avaient
laisses dans le fourr, et s'enfoncrent dans la partie la plus paisse
du bois, laissant sur la route le cadavre du voyageur et celui de leur
compagnon.

Quelques heures aprs, des gendarmes qui faisaient patrouille passrent
sur la route o les faits que nous venons de raconter s'taient
accomplis; le jour commenait  poindre; ils remarqurent les deux
cadavres, descendirent de cheval et s'en approchrent.

Le Chaudronnier tait mort, mais le voyageur respirait encore.

L'aspect des lieux, les costumes si diffrents des deux hommes tendus
devant eux, les nombreuses traces de pas imprimes sur le sol, la nature
de la blessure du cheval, apprirent aux gendarmes ce qui venait de se
passer; ils devinrent sans peine que l'homme qui respirait encore tait
un malheureux voyageur qui avait t attaqu par des malfaiteurs, et qui
avait succomb aprs s'tre vigoureusement dfendu et avoir mis hors de
combat un de ses adversaires; ils le relevrent avec soin et le
portrent jusqu' la premire maison qu'ils trouvrent sur la route;
arrivs l, ils se firent donner une charrette, et le voyageur, tendu
sur quelques bottes de foin et couvert de plusieurs manteaux, fut
transport  leur rsidence. Le cadavre du Chaudronnier avait t plac
en travers sur le derrire de la voiture, afin qu'il ne frappt pas les
yeux du voyageur, si par hasard ce dernier reprenait ses sens avant
d'tre arriv  destination.

L'entre de ce lugubre cortge  Melun, mit cette petite ville en
rvolution; tous les habitants devant lesquels il fut oblig de passer
pour se rendre  la caserne de la gendarmerie, interrogeaient les
gendarmes qui furent obligs de rpter au moins cent fois le mme
rcit; la cour de la caserne tait envahie par la foule des curieux
lorsque la charrette y entra, et ce ne fut qu' grande peine que les
gendarmes (qui en province sont beaucoup plus polis et infiniment moins
svres que leurs confrres du dpartement de la Seine, nous ne parlons
pas de messieurs les gardes municipaux), parvinrent enfin  mnager un
espace libre autour de la charrette; le substitut du procureur du Roi et
le commissaire de police, avertis par la clameur publique, taient dj
 la caserne, accompagns d'un mdecin. Ce dernier donna l'ordre de
transporter le bless dans une des chambres de la caserne, o il avait
prpar tout ce qu'il fallait pour panser ses blessures.

--Sainte mre de Dieu! s'cria un vieillard  cheveux blancs, lorsque
les gendarmes qui portaient le voyageur passrent devant lui, sainte
mre de Dieu, c'est-t'y bien possible!

--Qu'y a-t-il donc, pre Coquardon, dit une jeune fille, est-ce que vous
connaissez ce malheureux voyageur?

--Certainement que je le connais. Ah quel affreux malheur; un si brave
homme!

--Mais, qui est-ce donc?

--Un riche seigneur de Paris, qui vient souvent, pendant l't, passer
quelques jours dans notre pays.

--Vous savez son nom, dit le commissaire de police, qui avait entendu
une bonne partie des exclamations arraches par la surprise au bon pre
Coquardon.

--Oui, mon procureur, rpondit le brave homme, c'est M. le marquis de
Pourrires.

Le commissaire de police invita le pre Coquardon  entrer dans la pice
o l'on avait transport le bless; le bon homme ne se fit pas rpter
cet ordre, charm qu'il tait d'apprendre de premire main  la suite de
quel vnement M. le marquis de Pourrires se trouvait dans un aussi
dplorable tat.

Ds que l'on eut appris que le bless tait un homme riche et de
qualit, le substitut donna des ordres en consquence; aussi Salvador
fut-il transport dans la plus belle chambre de la caserne, celle du
marchal des logis; et couch dans un lit que l'on eut soin de garnir
des matelas les plus mollets et des draps les plus fins qu'il fut
possible de se procurer.

Les blessures de Salvador taient beaucoup moins dangereuses que leur
aspect ne permettait de le supposer; par un heureux hasard, les balles,
au lieu de traverser la poitrine, avaient gliss le long des ctes, de
sorte que les chairs seulement se trouvaient attaques; son long
vanouissement, provoqu seulement par l'norme quantit de sang qu'il
avait perdu, devait donc cesser ds que les soins ncessaires lui
seraient prodigus, c'est ce qui arriva.

Lorsqu'il reprit ses sens et qu'il se vit entour de plusieurs
personnes, parmi lesquelles il y en avait quelques-unes vtues de
l'uniforme de la gendarmerie royale, il prouva, il n'est pas difficile
de le concevoir, une sensation fort pnible; mais il se remit bientt,
et aprs avoir demand  boire, il attendit patiemment pour y rpondre,
les questions que l'on n'allait pas manquer de lui adresser.

Le mdecin s'tait empress de satisfaire le besoin qu'il avait exprim,
et le commissaire de police, reconnaissable  son charpe tricolore, lui
avait soulev la tte afin de l'aider; ces soins rassurrent un peu
Salvador.

--Allons, se dit-il, tout n'est point dsespr, je me tirerai je crois
de ce mauvais pas.

Le substitut lui ayant demand s'il se sentait assez de force pour
rpondre  quelques questions, il fit un signe affirmatif; on lui apprit
alors comment il avait t ramass sur la grande route et apport dans
le lieu o il se trouvait, et on lui demanda le rcit de ce qui s'tait
pralablement pass.

Salvador n'avait pas de raisons pour raconter les faits autrement qu'ils
s'taient passs, il fit donc un rcit exact et circonstanci de ce qui
venait de lui arriver. Lorsqu'il eut achev, le substitut le pria de
vouloir bien signer sa dclaration, ce qu'il fit sans difficult.

--Louis Rousseau! s'cria le substitut stupfait d'tonnement.

--Oui, monsieur, rpondit Salvador, il n'y a rien l, je crois, de fort
extraordinaire. Louis Rousseau, commis voyageur de la maison Biot et
compagnie, de Marseille.

--C'est singulier, dit le substitut, approchez, brave homme,
continua-t-il en s'adressant au pre Coquardon qui tait rest 
l'entre de la pice avec les autres spectateurs de cette scne,
approchez.

Le pre Coquardon s'empressa d'obir  cette invitation.

--Vous connaissez monsieur, lui dit le substitut.

--Si je le connais, mon procureur, rpondit Coquardon, un brave seigneur
du bon Dieu, aussi riche que le roi (ici, le pre Coquardon, fidle 
son habitude de profond respect pour la royaut, ta le bonnet de laine
qui couvrait ses cheveux blancs), mais qui fait le meilleur usage de ses
richesses; certainement que je le connais, et je suis bien marri, soyez
en sr, de le voir dans cet tat.

--Je ne connais pas cet homme, dit Salvador qui, effectivement, n'avait
jamais remarqu le pre Coquardon.

--C'est bien possible, M. le marquis, vous autres grands seigneurs, vous
n'avez pas le temps de faire attention  des petites gens comme nous
autres; mais a n'empche pas que j'sois prt  dire  ces messieurs que
vous tes ben le plus humain et le plus charitable de tous les gros de
Choisy-le-Roi.

--Dites-nous le nom de monsieur, s'cria le substitut que les
circonlocutions du pre Coquardon commenaient  ennuyer, cela vaudra
beaucoup mieux.

--Eh! pardine, j'vous l'on dj dit, c'est M. le marquis de Pourrires,
rpondit le bonhomme.

--C'est singulier, rpta le substitut.

--Trs-singulier, en effet, ajouta le commissaire de police.

--Il y a l-dessous un mystre qu'il serait peut-tre bon de pntrer,
dit  voix basse le mdecin.

--Je me suis fourr dans une impasse, se dit Salvador qui avait entendu
les quelques paroles changes entre les deux fonctionnaires publics et
le docteur, comment en sortir?... Que le diable emporte ce vieux
beltre!...

Il se retourna dans son lit, et lorsque le substitut revint prs de lui
pour l'interroger encore, il lui dit qu'il ne se sentait pas assez de
forces pour lui rpondre, et qu'il le priait de vouloir bien donner des
ordres afin qu'il restt seul quelques heures. Demain, ajouta-t-il, je
vous expliquerai ce qui vous parat extraordinaire.

Il voulait se procurer le temps de rflchir.

Le substitut ne crut pas devoir refuser de satisfaire le dsir exprim
par le bless, que rien, du reste, n'accusait encore positivement, et
puis M. le marquis de Pourrires tait un de ces hommes qu'il ne fallait
pas s'exposer  mcontenter,  moins que ce ne ft  bon escient.

Il se retire donc suivi de tous ceux qui taient entrs avec lui dans
l'appartement.

Nous avons laiss Beppo se faisant conduire  la prfecture de police;
nous le retrouverons dans le cabinet de son patron, auquel il raconte
les vnements qui viennent de se passer.

--Ainsi, lui dit le chef de la police aprs l'avoir cout, vous tes
bien certain que le marquis de Pourrires et le vicomte de Lussan ne
sont autres que ceux auxquels les rvlations donnent les noms de
Rupin, du grand Richard ou du Provenal?...

--Aussi certain qu'il est possible de l'tre.

--Songez que vous prenez la responsabilit d'un fait grave; le marquis
de Pourrires et le vicomte de Lussan sont des personnages considrables
que l'on ne peut arrter sans tre bien certain de ne point se tromper.

--Je comprends parfaitement cela; mais il y a, je crois, un moyen de
vous faire partager ma conviction.

--Et ce moyen, quel est-il?

--Trs-simple, en vrit. Que l'un des rvlateurs, accompagn d'un
nombre d'agents suffisant pour que son vasion ne soit pas  craindre,
attende aux environs de sa demeure, soit du marquis de Pourrires, soit
du vicomte de Lussan, la sortie ou l'entre de l'un de ces deux
personnages. Si, ainsi que j'en suis certain, je ne me trompe pas, ils
seront l'un et l'autre infailliblement reconnus.

--Je crois, en effet, que cette mesure pralable est absolument
ncessaire, et je vais donner des ordres pour que demain matin le grand
Louis soit tenu  votre disposition.

--Comment, le grand Louis est un des rvlateurs?

--Eh! bon Dieu, oui; cet homme, qui criait si fort contre ceux que les
gens de sa sorte nomment des _macarons_[862], s'est un des _premiers mis
 table_[863]: c'est toujours comme cela. Mais vous ne voudrez peut-tre
pas vous trouver avec lui.

--J'ai pardonn de bon coeur  ce misrable le coup de couteau qu'il m'a
donn: ainsi je me trouverai avec lui si cela est ncessaire.

Le lendemain matin,  la naissance du jour, Beppo et le grand Louis,
accompagns d'un certain nombre d'agents commands par le chef de la
police, qui avait trouv l'affaire assez importante pour n'en confier 
personne la direction, taient  la porte de la maison habite par le
vicomte de Lussan. Leur faction dura plusieurs heures. Le noble
personnage qu'ils attendaient n'avait pas l'habitude de se lever matin.
Ce ne fut que lorsque sonna une heure que le vicomte de Lussan sortit de
sa demeure. Comme toujours, sa toilette tait irrprochable; et le large
camlia blanc qui ornait la boutonnire de son habit, tmoignait de ses
opinions politiques.

--C'est le grand Richard! s'cria le grand Louis: excusez, quel genre!
faut qu'il nous aie fait un peu l'_esgard_[864] pour tre si
_flambant_[865].

Le chef de la police se tourna vers Beppo.

--C'est le vicomte de Lussan, lui dit  voix basse l'ex-pcheur.

Le chef de la police descendit de la voiture dans laquelle il tait avec
Beppo et le grand Louis, il laissa ce dernier sous la garde de deux
robustes agents; et, suivi du premier, il s'avana vers le vicomte de
Lussan, qui marchait en chantonnant sur le trottoir de la rue de
Varennes. Les agents suivaient  distance, prts  prter main-forte 
leur chef, s'il en tait besoin.

Celui-ci aborda le vicomte de Lussan avec beaucoup de politesse; il
tenait son chapeau  la main; sa contenance tait humble.

--J'ai l'honneur, dit-il, de parler  M. le vicomte de Lussan?

--Oui, mon ami, rpondit le vicomte, quelque peu tonn. Que puis-je
pour votre service?

--Me suivre  la prfecture de police, M. le vicomte. M. le procureur du
roi vient de dcerner contre vous un mandat d'amener que je suis charg
d'excuter. J'aime  croire, ajouta-t-il, que vous ne me forcerez pas 
employer la violence; vous allez vous excuter de bonne grce.

--Comment donc! rpondit le vicomte; je suis, en vrit, trop heureux de
pouvoir faire, quelque chose qui vous soit agrable. Menez-moi, puisque
M. le procureur du roi le dsire,  la prfecture de police.

Le chef de la police fit un signe, et ses agents, qui s'taient
insensiblement approchs, s'avancrent vers le vicomte.

--N'approchez pas, manants! s'cria-t-il, en faisant un saut en arrire;
le premier qui fait un pas vers moi, je le brle.

Et il prsentait aux agents stupfaits les canons de ses kukenreiters,
qu'il avait tirs de sa poche.

Les agents n'osaient s'approcher du vicomte, qui paraissait
trs-dtermin  raliser la menace qu'il venait de faire, et qui
probablement serait parvenu  s'chapper, si Beppo ne s'tait pas lanc
sur lui.

--Vous l'avez voulu, mon cher ami, dit tranquillement de Lussan.

Et il dirigea sur Beppo, qui lui tenait le bras gauche et qui appelait
vainement les agents  son aide, le canon du pistolet qu'il tenait  la
main droite.

Le malheureux tomba sur le pav, le cervelle horriblement fracasse.

Cette affreuse scne avait rassembl une foule immense dans la rue de
Varennes. Les agents, semblables  une meute qui tient accul dans sa
bauge un redoutable sanglier, entouraient tous le vicomte de Lussan;
mais la triste fin de Beppo les avait tellement effrays, qu'ils
n'osaient faire un pas en avant.

Le vicomte de Lussan les tint quelques instants en respect; et aprs
avoir jet un coup d'oeil sur le cercle infranchissable qui s'tait
insensiblement form autour de lui:

--Je pourrais en tuer encore un, dit-il, mais cela ne me servirait 
rien. Allons, mes chers amis, continua-t-il, aprs avoir jet  terre le
second des pistolets dont il s'tait arm, faites votre mtier; je n'ai
pas voulu qu'il ft dit qu'un gentilhomme breton s'tait rendu sans
combattre, voil tout.

Les agents se jetrent tous  la fois sur le vicomte, qui, en moins de
temps qu'il ne nous en faut pour le dire, fut garrott et jet dans une
voiture de place qui le conduisit  la prfecture de police.

Ce qui venait de se passer avait donn la certitude au chef de police
que le marquis de Pourrires tait bien certainement un individu de la
mme trempe que celui qui venait d'tre arrt: il crut donc devoir se
diriger de suite vers l'htel de la rue de Courcelles. La clameur
publique pouvait en peu d'instants porter  la connaissance du marquis
la nouvelle de l'arrestation de son complice; et si cela arrivait, il ne
manquerait pas de se mettre  l'abri: il n'y avait donc pas de temps 
perdre.

Le chef de la police fit prvenir un commissaire de police; et,
accompagn de ce magistrat, il se rendit  l'htel de Pourrires.

--Madame la marquise! madame la marquise! s'cria une des camristes de
Lucie, en entrant dans la chambre  coucher de la malheureuse femme,
l'htel vient d'tre envahi par une foule d'agents et de gardes conduits
par un commissaire de police; ils viennent  ce qu'ils disent, pour
arrter M. le marquis.

--Que me dites-vous l? s'cria Lucie; des agents de police, un
commissaire! qu'est-ce que cela veut dire, grand Dieu!

Et sans attendre la rponse de sa femme de chambre, elle se jeta  bas
de son lit. Elle avait eu  peine le temps de passer un peignoir et de
couvrir ses paules d'un grand chle que sa camriste venait de lui
donner, lorsque le commissaire de police, suivi de plusieurs hommes dont
les physionomies communes et quelque peu rbarbatives lui causrent une
frayeur mortelle, entra dans sa chambre.

Ce magistrat ainsi que le chef de la police taient de ces hommes qui
savent allier la juste svrit que commandent souvent des fonctions
pnibles aux gards dus  la faiblesse et au malheur. Le commissaire de
police savait que Lucie, lorsqu'elle avait pous le marquis de
Pourrires, tait la veuve d'un gnral estim, et, du reste, la
rputation de cette aimable femme tait si bien tablie dans le monde
que la pense de la rendre solidaire des crimes imputs  son mari ne
serait mme pas venue  un sauvage; ce ne fut donc qu'aprs avoir
employ tous les mnagements possibles qu'il apprit  la pauvre Lucie
quelle tait la mission dont il tait charg.

--Vos gens, madame, viennent de m'apprendre que M. le marquis de
Pourrires tait en ce moment absent de Paris: je regrette beaucoup
qu'il en soit ainsi, car je suis certain qu'il se serait facilement
justifi, mais malgr son absence je suis forc de faire ici une
perquisition rigoureuse,  laquelle vous allez tre contrainte
d'assister.

--Faites votre devoir, monsieur, rpondit Lucie; je n'ai ni le droit ni
la volont de m'y opposer. Oh! mon Dieu! mon Dieu! continua-t-elle en
cachant son visage entre ses mains, tais-je donc destine  supporter
un si effroyable malheur!

--Calmez-vous, madame, ajouta le commissaire de police, que les larmes
et l'extrme pleur de la pauvre Lucie touchaient infiniment; si M. le
marquis de Pourrires est coupable, ce qu' Dieu ne plaise, la veuve du
gnral comte de Neuville trouvera dans le monde des amis qui lui feront
oublier un poux indigne d'elle.

Le commissaire de police, dou d'une dlicatesse que Lucie sut apprcier
malgr l'extrme douleur  laquelle elle tait en proie, ne visita son
appartement que trs-superficiellement; il saisit cependant quelques
papiers, puis aprs avoir pri la pauvre femme d'agrer l'expression de
ses regrets, il la quitta en recommandant  ses femmes de chambre de
veiller sur elle avec le plus grand soin.

Tous les papiers du marquis de Pourrires, lettres, quittances, comptes
furent saisis pour tre examins ultrieurement. Cette opration faite,
le commissaire de police allait se retirer, lorsqu'un des agents amena
dans le salon o il se trouvait un individu qui venait d'entrer 
l'htel et qui demandait  parler  madame la marquise de Pourrires.

Cet individu tait couvert d'un costume de voyage, et ses bottes
poudreuses annonaient qu'il descendait de cheval. Les agents, prsumant
qu'il pourrait peut-tre donner des nouvelles du marquis de Pourrires,
avaient absolument voulu l'amener devant leur chef.

--Mais je vous dis, rptait cet individu, que je ne connais pas M. le
marquis de Pourrires, que je ne l'ai jamais vu, que je ne connais et ne
veux parler qu' madame la marquise.

--Voyons, mon ami, dit le commissaire de police, rpondez  mes
questions. Comment vous nommez-vous?

--Paolo.

--Vous tes au service de M. de Pourrires?

--J'ai longtemps servi M. le gnral comte de Neuville, et j'ai quitt
le service de sa veuve pour entrer  celui de M. le gnral comte de
Morengy qui vient d'arriver  Paris, et qui m'a charg de remettre une
lettre  madame la marquise de Pourrires.

Le commissaire de police, pour interroger Paolo, s'tait assis devant un
petit guridon que les agents avaient approch du mur; au-dessus de ce
guridon tait un portrait en pied de Salvador.

Paolo, tout en rpondant aux questions du commissaire de police, ne
pouvait dtacher ses yeux de ce portrait. Le magistrat s'aperut de
cette circonstance.

--Vous connaissez la personne dont voici le portrait? dit-il  Paolo.

--Je le crois, M. le commissaire, rpondit le vieux serviteur de la
pauvre Lucie; ce portrait, si je ne me trompe, est celui de M. le
vicomte de Ltang.

--C'est singulier, dit le commissaire au chef de la police.

Celui-ci fit un signe qui indiquait qu'en effet cette circonstance lui
paraissait extraordinaire.

--Parlez-nous un peu du vicomte de Ltang, continua le commissaire de
police, et soyez vrai surtout; vous ne devez rien cacher  la justice.

--Je ne demande pas mieux que de vous dire tout ce que je sais de
relatif  ce personnage, s'cria Paolo, en montrant le poing au
portrait, si surtout cela peut contribuer  le faire pendre.

Paolo raconta alors que, tandis qu'il tait au service de monsieur
Carmagnola, riche banquier de Turin, une tentative de vol avait t
commise dans la maison de son matre, et qu'en voulant s'opposer  la
fuite d'un des voleurs qui n'tait autre que le vicomte de Ltang, jeune
seigneur franais, il avait reu une blessure qui avait mis ses jours en
danger.

Le commissaire prit bonne note de ce que venait de lui apprendre Paolo,
et comme rien ne le retenait plus  l'htel, il partit laissant  ce
fidle serviteur la facult d'aller prsenter ses hommages  son
ancienne matresse.

Les domestiques de l'htel avaient entendu l'histoire raconte par Paolo
au commissaire de police, et comme ils savaient fort bien que le
portrait qui l'avait provoque tait celui de leur matre, l'un d'eux
s'tait empress d'aller la raconter  l'une des femmes qui taient
restes prs de Lucie; celle-ci n'avait pas manqu de la rpter  sa
matresse, de sorte que la malheureuse femme savait dj que son mari
tait probablement un voleur et un assassin lorsque Paolo fut admis
devant elle.

Paolo, ainsi qu'il l'avait dit au commissaire de police, tait charg de
remettre  Lucie, une lettre du gnral comte de Morengy qui, ayant
appris en rentrant en France, le mariage de la veuve du gnral de
Neuville, avec le marquis de Pourrires, avait voulu ds le premier jour
de son arrive  Paris, lui adresser ses flicitations.

--Dites  votre matre, dit Lucie  Paolo, aprs avoir pris connaissance
de la lettre du comte de Morengy, que je suis sensible  l'intrt qu'il
me tmoigne, et que j'aurai l'honneur de lui rpondre; et comme elle
faisait un signe pour congdier l'honnte serviteur.

--Madame la marquise, dit-il, n'a pas oubli, sans doute, qu'elle m'a
fait la promesse de me reprendre  son service?

--Mon pauvre Paolo, rpondit Lucie, je n'ai plus besoin, hlas! de
serviteurs, je suis pauvre maintenant.

--Cela ne fait rien, madame, c'est justement lorsque l'on est en proie
au malheur, que l'on a besoin de serviteurs dvous, et j'ose dire que
madame la marquise n'en trouvera pas qui le soient plus que moi.

--C'est bien, bon Paolo, c'est bien, je suis heureuse d'acqurir
aujourd'hui la certitude d'un dvouement que cependant je ne puis
accepter; retournez prs de votre nouveau matre, mon cher Paolo; je ne
puis emmener personne dans la profonde retraite o je vais m'ensevelir,
mais soyez certain que si la rgle que je viens de m'imposer pouvait
souffrir une seule exception ce serait en votre faveur qu'elle serait
faite.

Paolo se retira aprs avoir obtenu de son ancienne matresse, la faveur
de lui baiser la main.

Lorsqu'elle fut seule, Lucie entra dans la pice qui lui servait de
cabinet de travail, elle se plaa devant le petit meuble dans lequel
elle avait l'habitude de serrer ses bijoux, et crivit les trois lettres
qui suivent:

     _Lucie au gnral comte de Morengy._

     Paris.

     Paolo vient de me remettre la lettre que vous avez bien voulu
     m'adresser, mon respectable ami; et c'est le coeur gros et les yeux
     baigns de larmes, que je m'empresse de vous rpondre. Les journaux
     vous apprendront probablement demain la cause du violent chagrin
     auquel je suis en proie, et vous plaindrez la pauvre Lucie, qui
     mritait peut-tre un meilleur sort.

     Je suis bien sensible  l'intrt que vous voulez bien me
     tmoigner, et charme de ce que les rsultats du voyage que vous
     venez d'achever ont t tels que vous les espriez.

     Adieu, mon respectable ami, vous ne verrez probablement plus la
     pauvre Lucie, mais soyez certain qu'elle conservera toujours le
     souvenir de vos bonts et qu'elle ne vous oubliera pas dans ses
     prires.

     _Lucie  Laure Fval._

     Paris.

     J'ai t ce matin rveille par un commissaire de police, qui est
     entr dans ma chambre  coucher, suivi de plusieurs exempts; il
     venait pour arrter mon mari, que l'on accuse d'tre l'un des chefs
     de la bande de malfaiteurs qui depuis longtemps dj dsole la
     capitale; il m'a dit que le vicomte de Lussan venait  l'instant
     mme d'tre arrt et conduit  la prfecture de police; la mme
     accusation pse sur lui. Le vicomte de Lussan ne s'est laiss
     prendre qu'aprs avoir tu un des hommes chargs de l'arrter; on
     n'a pu saisir mon mari qui a quitt l'htel hier soir et qui,  ce
     que vient de m'apprendre un de nos domestiques, a pass la nuit 
     Choisy-le Roi, dans le pavillon des gardes, qu'il a d quitter ce
     matin mme pour se mettre en voyage. Je dois supposer qu'un avis
     secret l'avait averti du danger qui le menaait.

     Ce n'est pas tout encore, au moment o le commissaire de police,
     qui avait saisi tous les papiers de M. de Pourrires, allait se
     retirer, mon ancien domestique, Paolo, s'est prsent  l'htel; il
     tait charg de me remettre une lettre de son nouveau matre M. le
     gnral comte de Morengy; le commissaire de police crut devoir
     l'interroger... (Lucie ici racontait  Laure, l'vnement auquel
     avait donn lieu le portrait de Salvador.)

     Tu le vois, ma chre Laure, la mesure de mes malheurs est comble;
     mais sois tranquille, tu conserveras ton amie. Je n'ai pas oubli
     que je vais tre mre, et que je dois vivre pour l'innocente
     crature que je porte dans mon sein. J'ai l'intention de quitter
     Paris; je ne puis habiter une ville dans laquelle le nom que je
     porte sera demain publiquement dshonor; j'irai prs de notre amie
     Eugnie, je suis certaine qu'elle et son mari me recevront avec
     empressement, ce sont de nobles coeurs.

     Nous nous reverrons, ma chre Laure, nous nous reverrons, sois-en
     convaincue, je ne mourrai pas; je suis beaucoup plus calme depuis
     que je suis  mme de mesurer toute l'tendue de mon malheur, que
     je ne l'tais lorsque je te quittai; je veux maintenant tcher
     d'oublier que ma destine est lie  celle d'un homme qui s'est,
     s'il faut croire la clameur publique, rendu coupable de tous les
     crimes; je veux, dis-je, tcher d'oublier que cet homme je l'ai
     aim, que peut-tre, hlas! je l'aime encore.

     Adieu, ma chre Laure, adieu, ma bonne et fidle amie, je
     quitterai Paris ds demain. Je t'crirai de nouveau lorsque je
     serai installe prs d'Eugnie, adieu.

     Ton amie,

     LUCIE.

     _Lucie  madame de Bourgerel._

     Paris.

     Ma chre Eugnie,

     Si jamais, ce qu' Dieu ne plaise, l'une de vous se trouve
     malheureuse, qu'elle vienne frapper  ma porte, et pour me trouver
     prte  l'obliger, elle n'aura pas besoin de me rappeler ce
     qu'aujourd'hui elle vient de faire pour moi. Voil, si j'ai bonne
     mmoire, ce que tu nous dis,  Laure et  moi, lorsque nous fmes
     assez heureuses pour venir  ton aide. Je ne croyais pas alors que
     je serais bientt oblige de te rappeler ta promesse. (Lucie
     racontait ici ce qui venait de lui arriver, puis elle continuait en
     ces termes:)

     Maintenant que tu sais quels sont mes malheurs, il faut que je
     t'apprenne de quelle nature est le service que je rclame de ton
     amiti. Je vais quitter Paris pour n'y plus jamais revenir; _je ne
     puis ni ne veux habiter une ville dans laquelle le nom que je porte
     sera ds demain publiquement dshonor_, et c'est prs de toi que
     je me suis dtermine  me fixer. Je ne te demande pas si tu
     voudras bien me recevoir, je suis si sre de ta rponse, que ma
     lettre ne me prcdera que de quelques heures.

     A bientt, ma chre Eugnie, je ne te dis rien pour M. de
     Bourgerel, que je verrai aprs-demain, et qui, j'en suis sre,
     recevra avec empressement une malheureuse femme, qui n'aura d'autre
     tort  ses yeux que celui d'avoir quitt le nom de son ancien
     gnral pour prendre celui de:

     LUCIE DE POURRIRES.

Lucie, aprs avoir crit ces trois lettres, ouvrit le petit meuble
devant lequel elle s'tait place, qui renfermait tout ce qui tait
ncessaire pour les cacheter, elle voulait se servir d'un cachet en
malachite, garni d'or, qui portait seulement les initiales de sa
famille, car le nom de Pourrires lui inspirait une horreur
insurmontable; la bote dans laquelle elle croyait trouver ce cachet, et
qui devait contenir en outre plusieurs autres bijoux tait vide; elle en
ouvrit prcipitamment plusieurs autres, vides de mme! elle devina de
suite que c'tait son mari qui, press de se drober par la fuite au
danger qui le menaait, et voulant sans doute augmenter ses ressources,
avait enlev tous ses bijoux.

Le rouge lui monta au visage.

--C'est infme! s'cria-t-elle, et il me serrait la main au moment o il
venait de commettre une aussi lche action. Ah! que Dieu soit lou,
continua-t-elle aprs quelques instants de rflexion, maintenant je
mprise cet homme, je ne l'aimerai pas longtemps.

Elle ouvrit la lettre destine  Laure et y ajouta le _post-scriptum_
suivant:

Je suis, ma chre Laure, un peu plus pauvre que je ne le croyais tout 
l'heure: je viens de m'apercevoir que mon mari, avant de fuir, m'avait
vol tous mes bijoux. Je les regrette sans doute, mes pauvres bijoux, et
surtout un collier que je tenais de ma mre; mais ces regrets, si vifs
qu'ils soient, ne m'empchent pas de bnir le ciel qui vient de me
donner la certitude que mon mari tait un homme encore plus mprisable
que la plupart des gens qui lui ressemblent, et qu'il jouait une infme
comdie, lorsqu'il cherchait  me faire croire qu'il m'aimait. Tu le
sais, nous sommes toujours disposes  excuser les fautes, les crimes
mme de ceux qui nous aiment, tandis que c'est  peine si ceux que nous
mprisons nous inspirait de la piti.

Aprs avoir cachet les trois lettres que nous venons de mettre sous les
yeux de nos lecteurs, Lucie prpara plusieurs caisses qu'elle envoya 
la voiture de Senlis, ces caisses contenaient tout ce qu'elle dsirait
emporter avec elle  la campagne, ses habits, son linge, sa musique, ses
livres et ses pinceaux, elle n'oublia pas un magnifique piano d'Erard,
prsent de monsieur de Neuville, qu'elle confia  un habile emballeur
qui se chargea de le lui faire parvenir. Cela fait, elle congdia les
domestiques qu'elle paya gnreusement. (Pour remplir cette obligation,
elle avait t force d'envoyer chercher de l'argent chez son notaire,
matre Chardon, car Salvador n'avait pas laiss dans l'htel une seule
pice de cinq francs.) Elle garda seulement la plus jeune de ses femmes,
qui paraissait l'aimer infiniment, et qui consentit avec joie  suivre
sa bonne matresse dans la retraite isole qu'elle venait de choisir
pour rsidence.

Le lendemain matin, Lucie, suivie de la femme de chambre qu'elle avait
garde, sortit de l'htel de Pourrires dans lequel elle ne voulait plus
rentrer, pour se rendre chez matre Chardon, auquel elle laissa une
procuration, avec la mission de dfendre ses intrts, mission dont cet
estimable officier ministriel se chargea avec plaisir, et qu'il tait
tout  fait digne de remplir; aprs cette dmarche, elle monta dans le
coup de la voiture de Senlis, et le mme jour  la tombe de la nuit,
elle arrivait  Saint-Lonard, village o tait situe la proprit
habite par Eugnie, madame de Saint-Preuil et Edmond de Bourgerel.

Eugnie et son mari avaient prpar, pour la recevoir, le logement le
plus agrable de leur maison, dans ce logement, meubl avec une lgante
simplicit, Eugnie avait dispos avec la plus touchante sollicitude,
tous les objets que Lucie aimait, de belles et rares fleurs dans de
magnifiques vases du Japon, de jolies aquarelles, quelques chinoiseries.
Accompagne d'Edmond, elle conduisit son amie dans cette charmante
retraite.

--Tu ne seras pas trop mal ici, lui dit-elle, nous avons, du reste,
arrang tout aussi bien que cela nous a t possible.

--Et vous trouverez prs de nous, madame, ajouta Edmond de Bourgerel, de
bons et vritables amis qui chercheront sans cesse les moyens de vous
faire oublier que c'est le malheur qui vous a conduite prs d'eux.

--Mes bons amis, dit Lucie, qui prit  la fois les mains d'Eugnie et
celles d'Edmond, qu'elle serra entre les siennes, mes bons amis, je suis
vraiment touche des preuves d'amiti que vous voulez bien me
tmoigner, mais ce n'est pas assez, il faut que vous ajoutiez encore un
nouveau service  tous ceux que vous venez de me rendre.

--Parle, ma chre Lucie, parle, rpondit Eugnie, sois sre que nous ne
sommes pas disposs  te refuser quelque chose.

Edmond joignit ses protestations  celles de sa femme.

--Ce qui vient de m'arriver, ajouta Lucie, est un rve pnible que je
veux tcher d'oublier; car je veux vivre pour la malheureuse crature 
laquelle je vais donner le jour, et qui n'aura, hlas, ici-bas, d'autre
soutien que sa mre, mais cela me serait impossible, si je me rappelais
sans cesse que ma destine est unie  celle de l'homme dont je suis
condamne  porter le nom; voici donc ce que je rclame plus de la bont
de votre coeur que de votre obligeance, Laure, sa famille, et mon
notaire, matre Chardon, sont les seules personnes au monde, qui
connaissent quel est le lieu que j'ai choisi pour retraite, c'est  eux
que seront remises toutes les lettres qui me seront adresses. M.
Chardon a bien voulu se charger de me les envoyer ici. Eh bien! ces
lettres, je veux que vous les lisiez avant de me les remettre, et que
vous reteniez toutes celles dans lesquelles il serait question des
derniers vnements de ma vie,  moins qu'il ne soit absolument
ncessaire de faire le contraire; si des vnements nouveaux surgissent,
M. de Bourgerel voudra bien, je l'espre, m'aider de ses conseils.

Eugnie et Edmond de Bourgerel, firent  Lucie la promesse qu'elle
exigeait.

La soire tait dj avance, lorsque Lucie se retira dans son
appartement. Point n'est besoin de dire que son sommeil fut agit et
tourment par des rves pnibles qui retraaient  son imagination tous
les tristes vnements qui venaient de s'accomplir. Il lui semblait que
son mari tait entran par une foule de fantmes vers un chafaud dont
les formes confuses se perdaient  l'horizon; il faisait de vains
efforts pour se soustraire  l'treinte furibonde de ces fantmes qui
formaient autour de lui un cercle infranchissable, et  mesure qu'il
s'approchait de l'chafaud, les formes du funeste instrument devenaient
plus distinctes, et Lucie reconnaissait en frmissant l'horrible
guillotine, puis tout disparaissait et elle se trouvait dans un salon o
elle rencontrait toutes les personnes qu'elle connaissait; elles ne lui
parlaient pas, seulement lorsqu'elles passaient devant elle, elle tait
dsigne  ceux qu'elle ne connaissait pas, et des voix qui
ressemblaient  des clats de rire criaient  ses oreilles; c'est la
femme du marquis de Pourrires, elle a aim cet homme, un voleur, un
assassin de profession!

--Un voleur, un assassin de profession, s'cria Lucie en se rveillant,
est-il bien possible? Mais, hlas! la rvlation faite par Paolo permet
d'accorder une certaine crance  cette dernire supposition. Faites,
grand Dieu! que cet homme me devienne bientt aussi indiffrent que le
premier venu des individus de sa sorte.

Dieu devait exaucer les prires de la pauvre Lucie; pendant longtemps
elle conserva dans son sein le germe d'une douleur qui l'aurait
infailliblement entrane dans la tombe, si ses amis inquiets de la voir
toujours triste et silencieuse ne lui avaient pas sans cesse rappel
qu'elle se devait  ceux qui l'aimaient. Mais enfin, et aprs de longues
souffrances, et grce aux soins empresss d'Eugnie et d'Edmond, qui
pendant fort longtemps lui cachrent tous les vnements qui se
passrent hors du cercle restreint dans lequel elle vivait, elle
recouvra un peu de calme.

Quelque temps aprs son installation chez madame de Bourgerel, Edmond
qui se conformait rigoureusement au dsir qu'elle avait exprim lui
remit dcachete une nouvelle lettre de Laure qui dj lui avait crit
plusieurs fois.

Cette lettre tait conue en ces termes:

     _Laure Fval  Lucie._

     Guermantes, prs Lagny.

     Ma chre Lucie,

     Je viens de recevoir une lettre d'Eugnie, ce qu'elle m'apprend,
     m'a combl de joie, car je craignais, je te l'avoue, que tu ne te
     laissasses abattre par la douleur; bni soit donc Dieu, qui t'a
     donn la force de supporter avec courage de bien cruelles
     blessures, mon mari et surtout sir Lambton (qui t'aime autant que
     si tu tais sa fille, et auquel il n'a pas t possible de cacher
     les cruels vnements qui viennent de se passer), partagent ma
     joie, et ils esprent, ainsi que moi, que la divine Providence ne
     t'a si cruellement prouve, que parce qu'elle te rserve un avenir
     exempt d'orages.

     Je devine quels sont les motifs qui t'ont dtermine  accorder 
     Eugnie une prfrence dont j'ai bien envie de me montrer jalouse;
     ces motifs, ma chre Lucie, je ne les approuve pas, mais je les
     respecte, je n'ai donc pas la force de t'adresser des reproches que
     tu ne mriteras que si Eugnie et son mari ne te rendent pas aussi
     heureuse que tu mrites de l'tre; mais cela n'est pas  craindre,
     M. et madame de Bourgerel, sont de ces gens que l'on est heureux de
     pouvoir compter parmi ses amis, et avec ces gens-l les dceptions
     ne sont pas  craindre.

     J'ai manifest le dsir de passer l'hiver  Guermantes, et comme
     tout ce qui peut me faire plaisir est adopt avec transport par mon
     mari et par mon oncle, il a de suite t convenu que nous ne
     quitterions notre habitation que l'anne prochaine. Ne crois pas,
     ma bonne Lucie, que c'est seulement parce que j'aime passionnment
     la campagne que j'ai voulu que nous restassions  Guermantes, mais
     je ne veux rien te dire de plus quant  prsent, qu'il te suffise
     de savoir que je te mnage une surprise agrable.

     Il existe malheureusement des gens qui, lorsqu'ils souffrent,
     voudraient voir tous ceux qui les entourent souffrir encore plus
     qu'eux, ils prtendent que le spectacle des peines d'autrui, les
     aide  supporter leurs chagrins. Je ne sais si je me trompe, mais
     il me semble que ces gens-l sont trs-malheureusement organiss,
     car pour ma part, je crois que si j'tais plonge dans
     l'affliction, le meilleur moyen que l'on pourrait employer pour me
     consoler, serait de m'apprendre qu'il vient d'arriver quelque chose
     d'heureux  l'une des personnes que j'aime. C'est parce que je
     crois que tu es comme moi, que je vais t'apprendre une nouvelle
     qui, j'en suis certaine, va te causer infiniment de plaisir.

     Le plus intime ami de mon mari, est un vnrable ecclsiastique
     attach  la paroisse Saint-Roch, dont, sans doute, on a vant plus
     d'une fois, devant toi, les talents et le noble caractre; car
     chacun se plat  rendre  M. l'abb Reuzet la justice qui lui est
     due. Des vnements qu'il serait trop long de te raconter, avaient
     appris  ce digne prtre quelle tait la position de mon mari, et
     plus d'une fois il avait d calmer mes alarmes, qui malgr ses
     efforts se renouvelaient sans cesse.

     L'abb Reuzet avait devin, malgr les efforts que je faisais pour
     cacher  ceux que j'aime les peines que j'prouvais, que j'tais
     malheureuse, et, en effet, il ne se trompait pas. Je ne vivais
     point lorsque mon mari n'tait pas prs de moi, lorsqu'il tait 
     la maison, chaque fois que l'on frappait  notre porte, je me
     disais que peut-tre le retentissement du marteau m'annonait la
     visite des gens chargs de l'arrter. L'abb Reuzet ne me dit rien,
     il ne voulait pas me laisser concevoir une esprance qui peut-tre
     ne se raliserait pas, mais il alla voir toutes les personnes qui
     estiment son caractre et ses talents (et le nombre de ces
     personnes est considrable, et parmi elles, il s'en trouve
     plusieurs qui sont places trs-haut dans la hirarchie sociale),
     il arracha  leur indiffrence la promesse d'appuyer
     chaleureusement une demande qu'il voulait adresser au roi; cet
     homme qui ne ferait peut-tre pas une dmarche pour obtenir le
     chapeau de cardinal, trana sa soutane dans les antichambres de
     tous les ministres; enfin, il russit, et hier il accourait tout
     joyeux nous apprendre que le roi venait d'accorder  mon mari grce
     pleine et entire. Te dire ce qu'il a fallu  ce bon prtre de
     patience et d'ardeur, pour obtenir une faveur aussi grande que
     celle qu'il sollicitait pour une personne dont il ne voulait faire
     connatre le nom qu'aprs avoir obtenu une promesse formelle, me
     serait impossible; l'abb Reuzet qui est dou d'une modestie gale
      ses autres vertus, n'a point voulu nous donner de dtails.

     A l'heure qu'il est, ma chre Lucie, mon mari est libre, je ne
     souffre plus lorsque je le vois sortir; s'il est absent quelques
     heures de plus que je ne le croyais, j'attends son retour avec
     patience, si par hasard un tranger le regarde, je ne suis plus
     alarme, je le vois passer sans trembler devant les gendarmes de
     notre rsidence. Je suis enfin aussi heureuse qu'il est possible de
     l'tre, lorsque l'on sait que sa meilleure amie souffre des peines
     cruelles.

     Adieu, ma chre Lucie, n'oublie pas ta fidle amie, n'oublie pas
     surtout qu'elle te mnage une surprise agrable.

     LAURE FVAL.

--Singulires destines! dit Lucie aprs avoir achev la lecture de
cette lettre, mon mari et celui de mon amie partent ensemble du mme
lieu et en suivant chacun des chemins diffrents, ils arrivent au mme
but; mais celui qui a toujours suivi les voies droites garde ce qu'il a
conquis, tandis que l'autre... quelle chute affreuse... Ah! je tremble
d'y penser... Dieu est juste!...

La grossesse de Lucie tait dj assez avance, lorsqu'elle quitta
Paris, pour venir prs d'Eugnie, aussi, peu de temps aprs son arrive
 Saint-Lonard, et tandis que des vnements que nous rapporterons dans
les chapitres suivants, se passaient  Paris, elle fut prise par les
premires douleurs de l'enfantement.

L'amiti que portaient Eugnie et son mari  leur malheureuse amie ne se
dmentit pas dans cette pnible circonstance; ils lui prodigurent 
l'envi, l'un et l'autre, les soins les plus empresss. La couche de
Lucie fut laborieuse; le meilleur mdecin de Senlis que l'on avait fait
venir prs d'elle, craignit plus d'une fois qu'elle ne perdt la vie,
mais elle fut enfin dlivre.

Lorsqu'elle reprit ses sens, elle chercha prs d'elle l'innocente
crature qui venait de natre sous de bien tristes auspices, tonne de
ne point l'y trouver, elle jeta les yeux sur le berceau, que par
prvision on avait plac prs de son lit, il tait vide.

--Mon enfant, dit-elle, d'une voix faible, donnez-moi mon enfant, ne me
sera-t-il pas permis de l'embrasser?

Eugnie qui tait assise  la tte de son lit se pencha vers elle et
l'embrassa sur le front.

--Du courage, mon amie, dit-elle, du courage.

--Mon Dieu! s'cria Lucie, qu'est-il donc arriv?

--Ton enfant.

--Eh bien?

--Du courage ma pauvre amie, tu vas en avoir besoin, hlas!

--Il est mort.

--Il est vrai!

Lucie ne rpondit rien, elle laissa retomber sa tte sur l'oreiller, et
des larmes amres coulrent le long de ses joues dcolores.

--Je suis bien malheureuse, dit-elle, aprs quelques instants de
silence, et comme Eugnie cherchait  la consoler. Ah! ma pauvre amie,
continua-t-elle d'une voix brise, tu ne peux comprendre tout ce qu'il y
a de douleurs dans le coeur d'une mre qui est force de regarder comme
un vnement heureux la mort de son premier n.


FIN DU HUITIME VOLUME.




LES VRAIS MYSTRES DE PARIS.




LES

VRAIS MYSTRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME NEUVIME.

[Illustration: colophon]

BRUXELLES,

ALPH. LEBGUE ET SACR FILS,

IMPRIMEURS-DITEURS.

1844




LES VRAIS

Mystres de Paris.




I.--Instruction.


Salvador tait depuis deux jours  Melun. Il maudissait le hasard qui
avait amen prs de lui le paysan qui l'avait reconnu, et comme malgr
tous les efforts de sa fertile imagination, il n'tait pas encore
parvenu  fabriquer une histoire de nature  justifier la position dans
laquelle il se trouvait plac, lorsque le substitut revint prs de lui,
il refusa de rpondre  ses questions, allguant qu'il tait encore
beaucoup trop faible pour supporter les fatigues d'un interrogatoire.

Le substitut envelopp dans une robe de chambre  ramages, les pieds
dans des babouches brodes qu'il devait  l'amiti de la femme du
sous-prfet, cherchait en savourant une tasse de chocolat le motif qui
avait pu dterminer un aussi noble personnage que M. le marquis de
Pourrires  prendre un nom roturier et la qualit de commis-voyageur,
lorsque sa servante lui apporta son journal; le premier article qui lui
tomba sous les yeux tait intitul: _Une bande de voleurs.--Arrestation
d'un noble personnage souponn d'en tre le chef.--Circonstances
extraordinaires._

Nous rapporterons en entier cet article, qui lorsqu'il parut, produisit
une sensation telle, qu'elle fit, pour un moment, diversion aux graves
proccupations politiques de l'poque; voici en quels termes il tait
rdig:

Il s'est pass tant de choses extraordinaires depuis le commencement de
ce sicle, que rien de ce qui arrive maintenant n'a le privilge de nous
tonner; nous croyons cependant que le rcit des vnements que nous
allons raconter  nos lecteurs les fera sortir pour un moment de leur
indiffrence habituelle, et qu'aprs nous avoir lus, ils n'attendront
pas, sans prouver une certaine impatience, le procs auquel ces
vnements ne peuvent manquer de donner naissance.

Depuis longtemps dj, des vols, des assassinats mme, commis avec une
audace et une adresse pour ainsi dire inconcevables, venaient  chaque
instant pouvanter la population parisienne; de plus, les circonstances
qui souvent accompagnaient la perptration de ces crimes, la qualit des
personnes qui en taient les victimes, faisaient conjecturer que ceux
qui les commettaient taient nombreux et qu'ils avaient conserv des
relations dans la meilleure compagnie.

La police cependant ne restait pas oisive; elle visitait souvent les
lieux suspects de la capitale; ses plus adroits agents taient
constamment en campagne; mais elle n'obtenait que des rsultats
insignifiants, ceux qu'elle dsirait tant rencontrer, Protes
insaisissables, savaient se soustraire  toutes les recherches; chaque
fois que la police croyait tenir un fil de nature  la guider, ce fil se
rompait avant qu'il et t possible de s'en servir; ainsi, par exemple,
les pierres prcieuses voles au comte italien Colordo, et celles
voles au joaillier Loiseau, furent retrouves les premires, chez un
juif d'Amsterdam, les secondes chez un de ces brocanteurs de la cit de
Londres, auxquels les Anglais ont donn le nom de lombards; mais ces
individus, sur lesquels l'autorit franaise n'avait pas d'action, ne
purent ou plutt ne voulurent pas faire connatre les personnes
auxquelles ils les avaient achetes.

On avait presque perdu l'espoir de mettre la main sur ces audacieux
malfaiteurs, lorsque dernirement un individu se prsenta devant le chef
de la police de sret, et lui offrit ses services, promettant, s'il les
acceptait de mettre bientt entre les mains de la justice les chefs et
les bandits qui composaient la bande dont les dprdations dsolaient la
capitale; les offres de cet homme, qui s'exprimait convenablement, qui
paraissait  la fois intelligent, rsolu, et ce qui est plus
extraordinaire, qui fit de suite, et sans hsitation, connatre son nom
et son domicile, furent acceptes avec le plus vif empressement.

Peu de temps aprs, et grce aux indications fournies par cet homme, on
arrtait dans une cachette pratique dans la partie la plus recule
d'une maison suspecte de la rue de la Tannerie, plusieurs individus
connus pour des voleurs et des assassins de profession que l'on
cherchait depuis longtemps sans pouvoir les dcouvrir. Quelques-uns
d'entre eux voulurent bien faire des rvlations, desquelles on pouvait
conclure ceci, que pendant fort longtemps les individus arrts rue de
la Tannerie avaient t dirigs par trois hommes qu'ils ne connaissaient
que sous les noms de Rupin, du grand Richard, et du Provenal; qu'ils
n'taient, pour ainsi dire, que les valets de ces trois individus
mystrieux qui leur donnaient en argent une partie de la valeur des
objets vols, vendus ensuite  un riche recleur, que les rvlateurs ne
pouvaient faire connatre, attendu qu'il n'tait connu que de la nomme
Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite Sans-Refus, matresse de la maison
dans laquelle ils avaient t arrts.

Cette femme s'tait chappe, grce  la coupable complaisance d'un des
agents qui accompagnaient le commissaire de police charg de l'opration
qui avait amen l'arrestation de tous ces malfaiteurs; la police perdait
donc encore une fois le fil conducteur qui pouvait la mettre sur la
trace des hommes dangereux qu'elle voulait absolument dcouvrir.

L'individu auquel on devait la capture que l'on venait de faire, avait
t bless assez grivement par un des bandits furieux sans doute
d'avoir t pris pour dupe; lorsqu'il et recouvr la sant, il vint
annoncer au chef de la police de sret qu'il avait enfin dcouvert
quels taient les individus qui se faisaient appeler Rupin, le grand
Richard et le Provenal.

(Le journaliste racontait ici les diverses circonstances qui avaient
accompagn l'arrestation du vicomte de Lussan, la mort de Beppo, la
visite faite  l'htel de Pourrires, la circonstance relative au
portrait, puis il continuait ainsi):

Ainsi, la dclaration de ce domestique, dont la bonne foi ne pouvait
tre mise en doute, venait d'apprendre que le marquis de Pourrires
avait,  une poque o il se faisait nommer le vicomte de Ltang, commis
 Turin, une tentative de vol suivie d'une tentative d'assassinat sur la
personne du nomm Paolo, domestique du banquier Carmagnola, et
rapproche de nouvelles lumires que le hasard fit arriver  la justice,
elle permettait de supposer que le nomm Rupin (ne sachant quel nom
donner  cet individu, nous lui conserverons celui sous lequel il est
connu de ses complices), n'avait pas plus le droit aujourd'hui de porter
le nom du marquis de Pourrires, qu'il ne l'avait eu jadis de se parer
de celui de vicomte de Ltang.

(Ici, le rcit de ce qui s'tait pass prcdemment, relativement 
Fortun et  la femme Adlade Moulin.)

La femme Adlade Moulin, continuait le journaliste aprs avoir fait le
rcit de ces vnements que nos lecteurs connaissent dj, n'tait pas
digne d'inspirer une grande confiance; cette femme qui a dj subi
plusieurs condamnations Correctionnelles, est en ce moment dtenue  la
conciergerie, comme accuse de faux en criture de commerce; aussi,
entre ses allgations et celles du marquis de Pourrires, il n'y avait
pas  hsiter; aussi, ce ne fut que parce qu'il portait un vif intrt
au jeune homme, que la femme Adlade Moulin prtend tre le fils du
marquis Alexis de Pourrires, que le juge d'instruction auquel elle a
fait les rvlations qui concernent ce jeune homme, s'tait dtermin 
crire  Genve afin d'obtenir des magistrats municipaux de cette ville
des renseignements de nature  clairer sa conscience; mais les
vnements qui viennent de surgir ont totalement chang sa manire de
voir; il est maintenant bien convaincu que la femme Adlade Moulin, en
ce moment dtenue  la Conciergerie, est bien la mme que celle  qui
fut confie la mission de prendre soin du fils du marquis Alexis de
Pourrires, et que l'homme qui porte actuellement ce nom n'est qu'un
imposteur qui s'est empar, probablement  l'aide d'un crime, d'un nom
et d'une fortune qui ne lui appartiennent pas.

Nous ne craignons pas de dire que nous partageons l'avis de cet
honorable magistrat, et que nous faisons des voeux sincres pour que les
efforts que sans doute il va faire pour arriver  la dcouverte de la
vrit, soient couronns du plus heureux succs.

Les papiers saisis chez le marquis de Pourrires ou plutt chez l'homme
qui porte ce nom, ont t examins avec le plus grand soin; cet examen a
rvl des faits graves, que nous ferions connatre  nos lecteurs si
nous n'avions pas la crainte de nuire  l'action de la justice.

Le vicomte de Lussan (on ne peut du moins contester sa noblesse  cet
homme qui est en ralit le dernier rejeton d'une des plus illustres
familles de la Bretagne), est fort tranquille; il parat ne point
redouter les rsultats de la position dans laquelle il se trouve plac;
il traite ses gardiens avec une morgue tout  fait aristocratique, et se
plaint  chaque instant de ce qu'on n'a pas pour lui les gards qui sont
dus  un homme de sa qualit.

Le substitut, aprs avoir lu cet article, crivit  Paris, afin de
prvenir la justice de cette ville que le hasard ayant mis entre ses
mains l'homme qui se faisait appeler le marquis de Pourrires, il tenait
cet homme  sa disposition.

Il reut immdiatement l'ordre de faire transporter de suite  Paris,
sous bonne escorte, son prisonnier, si toutefois il tait en tat de
supporter les fatigues du voyage.

Les blessures de Salvador taient, ainsi que nous l'avons dj dit,
beaucoup moins dangereuses qu'on ne l'avait cru d'abord; aussi les
mdecins dclarrent-ils qu'il tait trs-transportable si l'on voulait
bien prendre certaines prcautions.

--Je suis perdu! se dit Salvador, lorsqu'un huissier aprs lui avoir
remis la copie d'un mandat d'amener dcern par un des juges
d'instruction de la Seine, lui signifia que le lendemain matin il serait
conduit  Paris; je suis perdu ou  peu prs! Ah! bah! continua-t-il
aprs quelques instants de rflexion, on ne peut, aprs tout, me
reprocher que quelques peccadilles qui sont encore bien loin d'tre
prouves; allons, allons, si le vicomte de Lussan, si Silvia qui doivent
tre arrts, se montrent aussi discrets que je le serai, je pourrai
peut-tre me tirer, ainsi qu'eux, de ce mauvais pas.

Des ordres avaient t donns au directeur de la Conciergerie pour que
Salvador ft mis au secret le plus rigoureux; il fut en consquence
dpos, ds son arrive  Paris, dans une des cellules du btiment des
femmes.

Il passa prs de deux mois dans cette cellule avant d'tre compltement
guri. Il n'avait reu pendant ce long espace de temps, d'autres visites
que celles des gardiens qui lui apportaient sa pitance quotidienne, et
du mdecin qui pansait ses blessures. Aussi, lorsque l'on vint le
chercher pour le conduire devant le magistrat instructeur, il prouva un
vif sentiment de plaisir.

Nous avons nglig de dire que les bandits commands par Blaise le
Petit-Christ, s'taient contents de lui enlever son portefeuille et sa
bourse, qui contenait une somme assez forte en or, et qu'ils lui avaient
laiss son portemanteau qui renfermait, outre une quantit raisonnable
de linge et d'habits, environ cinq cents francs en argent destins 
subvenir aux premiers frais de la route. Comme on n'avait pas cru devoir
saisir ce portemanteau, tout ce qu'il contenait avait t dpos au
greffe; il n'avait donc manqu de rien depuis qu'il tait en prison.
Aussi, il fit pour se rendre devant le magistrat instructeur, une
toilette soigne et il suivit gaiement le gendarme charg de le
conduire.

L'instruction avait t confie au juge qui l'avait fait demander peu de
temps auparavant, relativement  Fortun. Ce magistrat tait un de ces
hommes froids, qui ne laissent jamais paratre sur leur visage la trace
des motions qu'ils prouvent, qui saisissent au premier coup d'oeil tous
les dtails d'une affaire, qui ne laissent rien chapper, dont la
mmoire est prodigieuse, et qui savent tirer un parti avantageux de la
circonstance en apparence la plus indiffrente; il tait en un mot dou
de toutes les qualits qu'il fallait possder pour tre en tat de tenir
tte  un homme aussi rus que Salvador.

Nous rapporterons assez longuement les phases diverses de cette
instruction qui devait successivement amener la dcouverte de tous les
crimes commis par Salvador.

--Votre nom? demanda le juge lorsque Salvador se fut assis sur le sige
qui lui tait destin.

--Alexis, marquis de Pourrires, n au chteau de Pourrires,
dpartement du Var, arrondissement de Brignoles.

--Vous tes,  ce que vous assurez, le marquis Alexis de Pourrires? Je
dois vous prvenir que vous serez forc de prouver que ces noms et ce
titre, que l'on a l'intention de vous contester, vous appartiennent
rellement; si vous n'tes pas ce que vous paraissez tre, un aveu
sincre disposerait peut-tre la justice  vous traiter avec une
indulgence dont en ce cas, vous auriez probablement extrmement besoin.

--Je ne sais, monsieur, dans quel but vous me faites cette observation;
mais je suis, grce  Dieu, en tat de prouver, lorsque cela sera
ncessaire, que je suis bien le fils unique de M. le marquis Hector de
Pourrires, capitaine  l'arme des princes...

--C'est bien. Je vous devais l'avertissement que je viens de vous
donner. Rpondez maintenant aux questions que je vais vous adresser:

--Vous avez t arrt dans le bois de Bougeaux par des bandits qui vous
ont dpouill de tout ce que vous possdiez, et laiss pour mort sur la
route?

--Il est vrai.

--Vous avez t relev par une patrouille de gendarmerie et port 
Melun?

--C'est encore vrai.

--Lorsque, grce aux soins qui vous ont t donns, vous avez eu
recouvr l'usage de vos facults, vous avez t interrog par M. le
substitut du procureur du roi de cette ville; vous avez rapport  ce
magistrat les diverses circonstances de l'attentat dont vous avez t
la victime, circonstances, je dois le dire, dont des faits ultrieurs
sont venus dmontrer la rigoureuse exactitude; cependant, lorsqu'il a
fallu signer votre dclaration, vous avez pris le nom de Louis Rousseau,
commis voyageur de la maison Biot et compagnie, de Marseille. Pourquoi
cela?

--Je ne voulais pas, dans la crainte de causer de trop vives inquitudes
 ma femme et  mes amis, qu'ils apprissent par d'autres que par moi,
l'vnement dont je venais d'tre la victime; j'avais l'intention
d'apprendre plus tard  M. le substitut du procureur du roi quel tait
mon vritable nom.

--N'tait-ce pas plutt, parce qu'ayant t averti que des poursuites
allaient tre diriges contre vous, vous vouliez cacher le nom sous
lequel vous tes connu, que vous preniez celui de Louis Rousseau?

--Il vous est loisible, monsieur, de me supposer une intention  la
convenance de l'accusation.

--Mais, si telle n'tait pas votre intention, pourquoi tiez-vous
porteur d'un passe-port au nom de Louis Rousseau?

--Je ne me suis pas servi d'un passe-port au nom de Louis Rousseau! dit
Salvador, qui savait fort bien que ceux qui l'avaient dpouill avaient
enlev son portefeuille et tout ce qu'il contenait.

--Le voici, rpondit le juge d'instruction, et il montrait  Salvador le
passe-port qu'il avait prpar  Choisy-le-Roi pendant la nuit qui
prcda son dpart. Le reconnaissez-vous?

Salvador refusa de rpondre.

--Vous auriez tort de nier l'vidence, reprit le juge. Ce passe-port a
t saisi sur un homme rcemment arrt  Compigne, au moment o il
tentait de s'introduire dans une glise dont il voulait voler les vases
sacrs. Cet homme est convenu qu'il faisait partie de la bande du nomm
Blaise, dit le Petit-Christ, par laquelle vous avez t attaqu, et que
c'tait  un voyageur dont il a donn le signalement qui s'applique
parfaitement  votre personne, qu'il avait vol ce passe-port.
Qu'avez-vous  rpondre?

--Rien, quant  prsent.

--C'est bien. Vous savez sans doute quels sont les crimes dont on vous
accuse?

--On peut, monsieur, m'accuser d'tre l'auteur d'une infinit de crimes;
mais comme je ne me rappelle pas en avoir commis un seul, je me vois
forc de confesser mon ignorance.

--Je vais vous l'apprendre: Depuis longtemps une bande de malfaiteurs
dsolait la capitale; tous les jours un nouveau crime venait pouvanter
la population parisienne. Eh bien! l'on prtend que les chefs de cette
bande n'taient autres que vous, le vicomte de Lussan, et un troisime
individu connu seulement sous le nom du Provenal.

--Ah! on prtend cela? Eh bien monsieur, c'est ce qu'il faudra prouver,
et je crois que ce sera trs-difficile.

--Moins peut-tre que vous ne le pensez. Connaissez-vous le vicomte de
Lussan?

--Beaucoup; M. de Lussan est un de mes meilleurs amis.

--Connaissez-vous la nomme Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite
Sans-Refus?

--Je n'ai jamais entendu parler de cette femme.

--Vous n'tes jamais all dans une maison suspecte de la rue de la
Tannerie, n. 31?

--Jamais.

--C'tait cependant chez cette femme que se runissait la bande dont on
vous accuse d'tre ou d'avoir t un des chefs?

--Je ne connais pas plus les hommes qui composaient cette bande, que je
ne connais le lieu o ils se runissaient.

--Connaissez-vous l'individu connu sous le nom du Provenal?

--Je ne sais de qui vous voulez parler.

--Cet individu ne serait-il pas le mme que le nomm Lebrun, votre
intendant?

--Je ne le pense pas; je ne puis cependant nier absolument un fait que
j'ignore; mon intendant tait  peu prs matre de tout son temps; je ne
sais  quoi il l'employait lorsqu'il n'tait pas  l'htel, et aprs
tout, en admettant comme possible qu'il se soit li avec une bande de
malfaiteurs, suis-je responsable de ses actes?

--Aviez-vous sujet de vous plaindre du nomm Lebrun?

--Non, M. Lebrun tait un excellent serviteur.

--Il sera cependant tabli que cet homme qui tait,  ce que vous
assurez, un excellent serviteur, tait joueur, qu'il passait toutes ses
soires dans un tripot clandestin de la rue Richelieu.

--Vous m'apprenez un fait que j'ai ignor jusqu' ce jour.

--Peut-tre!

Le juge prit dans une volumineuse collection de pices place devant
lui, une lettre que Salvador reconnut de suite pour une de celles que
Silvia lui avait adresses pendant le temps qu'il habitait le chteau
de Pourrires avec sa femme. Il avait l'habitude de brler toutes
celles des lettres qu'il recevait qui taient de nature  le
compromettre, mais il avait fait une exception en faveur de celle que le
juge tenait entre ses mains, qui pouvait, dans le cas o il aurait eu 
se plaindre de Silvia, lui servir  la perdre.

--Vous connaissez, dit le juge, la marquise de Roselly?

--Tout Paris sait que depuis longtemps je suis li avec cette dame.

--Voici une lettre crite par la marquise et qui vous est adresse,
lettre que vous avez reue, puisque c'est chez vous qu'elle a t
trouve, et qui prouve surabondamment que vous saviez fort bien que le
nomm Lebrun jouait et perdait souvent des sommes considrables.

--Eh! mon Dieu, monsieur, je n'avais pas cru qu'il ft bien ncessaire
de vous apprendre que ce malheureux tait en effet un joueur effrn.

--Cet homme a t assassin dans la nuit du 10 au 11 septembre dernier,
ainsi que le constate le procs-verbal du commissaire de police qui a
relev le cadavre, et votre propre dclaration faite le surlendemain
devant le mme commissaire de police.

--D'accord.

--On prtend que c'est vous qui, pour vous dbarrasser de cet homme,
qui, ainsi que je viens de vous le dire, jouait et perdait des sommes
considrables qu'il ne pouvait prendre que dans votre caisse, l'avez
assassin.

--Je ferai  cette nouvelle accusation la rponse que j'ai faite  celle
que vous formuliez tout  l'heure: il faudra prouver.

--C'est ce que nous allons tenter de faire; reconnaissez-vous ces
objets?

Le juge montrait  Salvador un petit carnet en caille orn
d'incrustations en or, qui avait appartenu  Roman, et une tabatire de
platine; Salvador reconnut parfaitement ces deux objets, mais ne sachant
quel parti on en pouvait tirer contre lui, il crut ne pas devoir en
convenir.

--Je ne les ai jamais vus, rpondit-il.

--Ces objets appartenaient  votre intendant.

--C'est possible.

--Ils ont t saisis chez vous.

--Qu'est-ce que cela prouve?

Le juge ouvrit le carnet et il en tira une de ces cartes partages en
colonnes horizontales surmontes de lettres rouges et noires, sur
lesquelles les joueurs marquent,  l'aide d'une pingle, les phases
diverses du jeu; cette carte, sur laquelle tait indique une srie de
vingt et une noires suivie d'intermittences, ainsi du reste que
plusieurs autres renfermes dans le carnet, portait crite de la main de
Roman la date du jour o elle avait servi, 10 septembre.

--Ce carnet, continua le juge, tait, ainsi que cette tabatire, entre
les mains de la victime peu d'heures avant sa mort, des tmoins l'ont
dclar, et cette date crite de la main de Lebrun, vient donner une
force singulire  leurs dclarations; qu'avez-vous  rpondre?

--Rien.

--Mais vous oubliez, sans doute, que c'est chez vous, dans votre
appartement, que ces objets ont t saisis et qu'ils ne peuvent y avoir
t apports que par l'assassin.

--C'est possible; mais je ne suis arriv  Paris que dans la journe qui
suivit la nuit durant laquelle l'assassinat fut commis; cela sera
attest au besoin par tous mes domestiques.

--A mon tour, je vous dirai c'est possible, mais des renseignements ont
t pris et voici ce qu'ils ont appris: Vous tes parti de Pourrires
pour vous rendre  Paris, mais au lieu de vous y rendre directement,
vous vous tes arrt  Melun o vous tes descendu  l'htel de la
Galre; vous avez quitt cette ville le 10 septembre, aprs un sjour de
quelques heures, et le lendemain, 11, vous y tes revenu afin de prendre
votre chaise de poste que vous aviez laisse  l'htel; c'est
effectivement dans la journe du 11 que vous tes arriv chez vous; mais
il reste une nuit, celle du 10 au 11, pendant laquelle on ne sait ce que
vous tes devenu, et c'est pendant cette nuit que le nomm Lebrun a t
assassin; ces diverses circonstances sont graves.

--Trs-graves, en effet, mais pas assez cependant pour qu'il soit permis
de me croire l'auteur d'un crime que je n'avais aucun intrt 
commettre.

--Mais vous aviez, au contraire, un immense intrt  le commettre ce
crime, si, comme on le prtend, votre intendant vous volait pour se
procurer les moyens de satisfaire sa fatale passion.

--En vrit, monsieur, vous tirez de faits, en ralit insignifiants,
des consquences bien rigoureuses; ne pouvais-je, si j'avais eu  me
plaindre de mon intendant, le renvoyer, le livrer mme  la justice?

--Mais si, comme on le prtend, ce Lebrun n'tait autre que l'individu
connu sous le nom du Provenal, vous ne pouviez, puisqu'il tait votre
complice, ni le renvoyer ni le livrer  la justice.

--Mais il n'est pas plus prouv, je crois, que ce malheureux tait celui
que vous dsignez sous le nom du Provenal, qu'il ne sera prouv que je
ne suis pas le marquis Alexis de Pourrires.

Le juge tira le cordon de sonnette plac prs de lui et dit quelques
mots  l'oreille du garon de bureau qui se prsenta  cet appel; cet
homme sortit, et, quelques minutes aprs, il apporta dans le cabinet du
juge une petite caisse en bois blanc qu'il dposa sur une table; des
gendarmes faisaient, en mme temps entrer deux individus bien connus de
Salvador.

C'taient le grand Louis et Charles la belle Cravate.

--Connaissez-vous ces deux hommes? dit le juge  Salvador lorsque les
deux bandits furent placs.

--Je les vois aujourd'hui pour la premire fois, rpondit-il.

--Ah! Rupin, s'cria le grand Louis, tu renies les amis, ce n'est pas
bien.

--Puisque j'te dis, ajouta Charles la belle Cravate, qu'il fera le fier
jusqu' la guillotine.

--Ainsi, dit le juge en s'adressant au grand Louis auquel il dsigna
Salvador, vous connaissez monsieur?

--Parfaitement, monsieur, c'est Rupin.

Charles la belle Cravate, interrog  son tour, fit une rponse
semblable.

--Vous ne le connaissez que sous le nom de Rupin?

--Seulement sous ce nom, M. le juge, rpondit le grand Louis, mais je
sais que Rupin est un gros personnage, un malin, qu'il est riche; ah!
s'il n'avait pas, aid de ses deux amis, le grand Richard et le
Provenal, envoy dans l'autre monde Dlicat, Coco-Desbraises et Rolet
le mauvais gueux, c'est ceux-l qui vous en auraient appris de belles;
ils avaient dcouvert le pot aux roses de ces messieurs, mais a leur
z'y a cot la vie  ces pauvres diables.

--Nous parlerons plus tard de cette affaire, dit le juge, qui donna
l'ordre  son greffier d'ouvrir la caisse de bois blanc que le garon de
bureau venait d'apporter.

Le greffier obit, il ouvrit la caisse et en tira un masque en cire,
qu'il remit au juge.

Le juge enleva les papiers de soie dont il tait envelopp et le montra
 Salvador.

--Roman! s'cria celui-ci, en jetant sa tte en arrire, le masque tait
si ressemblant qu'il avait cru d'abord que c'tait la tte de son
complice que l'on venait de placer devant lui, et la frayeur qu'il avait
prouve, lui avait arrach une exclamation dont il comprit toute
l'imprudence, lorsqu'il entendit le juge dire  son greffier:

--Ecrivez, qu'ayant montr  l'accus le masque en cire de l'homme
assassin rue de Courcelles, dans la nuit du 10 au 11 septembre dernier,
il a prouv un violent mouvement de surprise, et qu'il s'est cri:
Roman! ce qui permet de supposer que ce nom est celui de l'individu
connu jusqu' prsent sous celui de Lebrun.

Le masque fut ensuite montr au grand Louis et  Charles la belle
Cravate.

C'est le portrait du Provenal! s'crirent-ils tous deux, il est bien
ressemblant.

Aprs cet incident, le juge recommena  interroger Salvador.

--Vous le voyez, lui dit-il, ces deux individus qui ne sont autre chose,
ils en conviennent, que des voleurs de profession, vous reconnaissent
parfaitement.

--Mais, moi, je ne les connais pas, et comme la profession qu'ils
exercent, n'est pas, je le suppose, un titre  la confiance, je crois
qu'entre leur affirmation et ma ngation, il ne doit pas tre permis
d'hsiter.

--Si vraiment vous n'tes pas celui qu'ils nomment Rupin, si vraiment
vous n'tes jamais all dans la maison Sans-Refus,  quel motif
attribuez-vous la reconnaissance formelle de ces deux hommes.

--Eh! que sais-je,  l'envie de se rendre importants peut-tre; si vous
voulez me permettre d'adresser quelques questions  l'un ou  l'autre de
ces deux misrables, je crois qu'il me sera possible de vous prouver
qu'ils ne sont que des imposteurs.

Ayant obtenu du juge la permission qu'il demandait, Salvador s'adressa
au grand Louis.

--Vous me connaissez? dit-il  ce bandit.

--Pardine, rpondit grand Louis, je suis pay pour a, je sens encore
sur mes paules les coups de canne que vous m'avez donns.

--J'tais avec le grand Richard, le Provenal l'un des chefs de la bande
qui se runissait chez cette femme,  laquelle vous avez donn le nom de
la Sans-Refus?

--Mais, certainement, mme que si vous n'aviez pas cess de venir chez
nous, nous ne serions peut-tre pas dans l'embarras ousque nous sommes.

--Ainsi, j'tais un de vos chefs, j'allais  une poque plus ou moins
loigne, vous visiter dans votre tanire, je volais avec vous?

--Pardi, c'est prouv n'est-ce pas la belle Cravate?

--C'est prouv rpondit Charles, il faudra qu'il paye, le Rupin, et plus
cher qu'au march encore.

--Puisqu'il en est ainsi, ajouta Salvador, parmi la multitude de vols
dont vous tes accuss, il en est au moins un auquel vous pourrez
prouver que j'ai coopr. Lorsque vous aurez fait cette preuve, je
confesserai que je suis votre complice, mais jusque-l, continua-t-il,
en s'adressant au juge, il me sera permis de m'tonner que le tmoignage
de semblables misrables puisse atteindre un homme comme moi.

A cette sortie, sur l'effet de laquelle Salvador comptait beaucoup, le
juge rpondit que l'on ne pouvait encore formuler contre lui une
accusation de vol, qu'il n'y avait contre lui que des prsomptions  ce
sujet, mais que comme il tait prouv jusqu' l'vidence, qu'il tait
all plusieurs fois dguis chez la Sans-Refus, il tait permis de
supposer qu'il avait pris une part active aux dprdations commises par
les bandits qui l'accusaient, soit en les aidant de sa personne ou de
ses conseils, soit en leur faisant acheter les objets vols par la mre
Sans-Refus.

--Mais, monsieur, s'cria Salvador, vivement contrari de ce que sa
sortie n'avait pas produit l'effet qu'il en attendait, lorsque j'affirme
que je ne suis jamais all dans cette maison, et que je n'ai contre moi
que le tmoignage de misrables semblables  ceux-ci, je dois tre cru!

--Malheureusement pour vous, des preuves crites, que vous ne songerez
pas  contester puisque c'est de vous qu'elles manent, viennent se
joindre au tmoignage de ces misrables.

--Je ne vous comprends pas, monsieur, rpondit Salvador.

Le juge prit dans la liasse de papiers une lettre qu'il remit 
Salvador, qui plit en la reconnaissant.

Cette lettre tait celle qu'il avait crite  Lucie en lui renvoyant le
carnet qu'elle avait perdu chez la mre Sans-Refus.

--Madame de Pourrires a t interroge, dit le juge, et malgr le dsir
bien naturel qu'elle avait de ne pas vous compromettre, elle a t
force de faire connatre  la justice les vnements qui ont prcd
votre mariage avec elle; c'est dans la maison de la Sans-Refus o elle
se trouvait par suite d'un vnement dont elle nous a rapport tous les
dtails, qu'elle vous rencontra pour la premire fois; nous direz-vous,
comme  cette malheureuse femme, que vous n'tiez all dans cette maison
que pour tudier les moeurs excentriques de la capitale?

--Monsieur, rpondit Salvador, l'interrogatoire que vous me faites subir
dure depuis dj fort longtemps; je suis et vous-mme vous devez tre
trs-fatigu; l'tat de faiblesse dans lequel je me trouve par suite de
mes blessures, me force de vous prier de remettre la suite de cet
interrogatoire  demain ou au jour qui vous paratra le plus convenable.

Le juge ne crut pas devoir refuser Salvador qui, en effet, paraissait
trs-fatigu; il donna, en consquence, aux gendarmes qui l'avaient
amen, l'ordre de le reconduire en prison, aprs l'avoir averti de se
tenir prt pour le surlendemain, et lui avoir dit que son premier
interrogatoire roulerait sur ce triple assassinat qu'on l'accusait
d'avoir commis de complicit avec le vicomte de Lussan et le Provenal
sur la personne des nomms Dlicat, Desbraises, dit Coco, et Rolet, dit
le mauvais gueux.

--Je suis beaucoup plus malade que je ne le croyais, se dit Salvador
lorsqu'il se trouva seul dans la cellule qu'il occupait  la
Conciergerie, et il se jeta sur son lit o il demeura assez longtemps la
tte cache entre ses mains; en effet, il n'avait encore subi qu'une
seule preuve, et il ne pouvait se dissimuler que la justice tenait
entre ses mains le fil qui devait la conduire  la dcouverte de tous
les crimes qu'il avait commis: il tait dj  peu prs prouv qu'il
tait l'auteur de l'assassinat dont Roman avait t la victime, et sa
prsence chez la mre Sans-Refus qu'il ne pouvait songer  nier plus
longtemps et qu'il ne pourrait expliquer, devait permettre d'ajouter une
foi entire aux dclarations des bandits qui prtendaient qu'il avait
coopr aux mfaits dont ils s'taient rendus coupables.

--Ma tte vacille sur mes paules, continua-t-il lorsqu'il se releva,
tombera-t-elle? Ma foi, je n'en sais rien; il s'agit, quant  prsent,
de la dfendre avec adresse et courage. Ce n'est que lorsque je serai
dans la fatale charrette qu'il me sera permis de me dsoler.

Salvador en tait l de son monologue, lorsque le gardien, qui lui
apportait habituellement la maigre pitance alloue par la munificence
administrative  chaque prisonnier, entra dans sa cellule.

--Je suis si content du rsultat de mon premier interrogatoire, lui
dit-il, que je veux le clbrer par une petite fte; ayez donc la bont
de m'apporter quelques mets dlicats, une bouteille de bon vin et du
caf, si cela est possible; vous demanderez de l'argent au greffe.

Le gardien, auquel la bonne mine et le costume lgant que Salvador
conservait dans sa prison en imposaient, se hta d'excuter l'ordre
qu'il venait de recevoir; Salvador, charm de varier un peu l'uniformit
de son ordinaire, mangea avec apptit une aile de chapon et quelques
ctelettes  la Soubise; il but une bouteille de vieux mcon et une
demi-tasse d'excellent caf, et la nuit tant venue, il se coucha et
dormit paisiblement jusqu'au lendemain matin.

Le surlendemain, il fut de nouveau conduit dans le cabinet du juge
d'instruction; le grand Louis et Charles la belle Cravate taient dj
dans le cabinet du magistrat instructeur.

--Vos relations avec les individus qui frquentaient la maison de la
nomme Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite Sans-Refus, dit le juge
aprs la lecture de la formule d'ouverture du procs-verbal
d'interrogatoire, sont maintenant un fait tabli; non-seulement par le
tmoignage de madame de Pourrires, auquel nous accordons la plus grande
confiance, mais encore par des preuves crites que vous ne pouvez
rvoquer en doute, _puisque c'est de vous qu'elles manent_.

Salvador fit une rponse affirmative dont le juge fit prendre note.

--Ainsi, vous convenez que, plusieurs fois, vous vous tes rendu dguis
dans cette maison, et que vous avez pris part aux vols nombreux commis
par ces hommes.

--Distinguons, monsieur. Je conviens, en effet, que je suis all
plusieurs fois dguis dans la maison de la Sans-Refus, mais je nie
positivement avoir jamais pris part aux mfaits dont sont accuss ces
individus; des motifs que je ne puis, quant  prsent, faire connatre 
la justice, mais qui n'ont rien que d'honorables, exigeaient
imprieusement ma prsence dans cette maison; mais, je le rpte, je
n'ai pris part  aucun vol, je n'ai commis aucune mauvaise action, et je
ne crains pas de le dire, il sera impossible de prouver le contraire de
ce que j'avance.

--On aura, pour la dclaration que vous venez de faire, tels gards que
de droit. Je dois cependant vous faire observer, que pour qu'il ft
permis d'y ajouter foi, il faudrait que vous vous dterminassiez  faire
connatre les motifs qui,  ce que vous prtendez, exigeaient votre
prsence dans la maison de la Sans-Refus.

--Ce que vous me demandez est impossible.

Le juge, aprs cet incident, interrogea Salvador sur les faits qui
avaient prcd, accompagn et suivi la mort de Dlicat, de Coco
Desbraises et de Rolet le mauvais gueux; nos lecteurs se rappellent que
les cadavres de ces trois misrables, aprs avoir t dfigurs par le
grand Louis, qui exerait la profession de boucher avant d'avoir adopt
celle de voleur, avaient t mis dans des futailles vides, lesquelles
avaient t jetes dans la Seine; ils n'ont pas oubli non plus que
Coco-Desbraises et Dlicat, n'ayant rien trouv  voler dans le pavillon
de Choisy-le-Roi, o ils s'taient introduits, ce dernier, malgr les
reprsentations de son camarade qui lui faisait observer que ces objets
pourraient les faire connatre, voulut absolument s'emparer d'une
redingote et d'un pantalon oublis dans une remise; ces vtements
appartenaient  un domestique de Salvador qui, lorsqu'il ne les retrouva
plus  la place o il se rappelait les avoir laisss, alla faire au
maire de Choisy-le-Roi la dclaration du vol commis  son prjudice; ce
vol tait d'une importance trop minime pour que l'on s'occupt d'en
rechercher les auteurs; on se borna donc  prendre note de la
dclaration.

Quelque temps aprs, les tonneaux qui contenaient les trois cadavres
furent retirs de l'eau; la vue de ces cadavres couverts de nombreuses
blessures et horriblement mutils, excita une horreur gnrale, et la
police fit tout ce qu'elle put d'abord pour savoir quelles taient les
victimes et ensuite pour dcouvrir les assassins.

Les vtements des victimes furent examins avec le plus grand soin; il
fut reconnu que ceux dont taient couverts deux des cadavres taient de
ces objets de confection qui se vendent chez tous les fripiers et qui
ont le mme cachet, de sorte qu'il est  peu prs impossible de deviner
le lieu d'o ils sortent; on remarqua seulement le pantalon et la
redingote que portaient le troisime; ces vtements encore en assez bon
tat, taient assez bien faits; et les boutons du pantalon portaient
l'adresse du tailleur qui l'avait fourni; on fit venir cet homme, auquel
on prsenta ce vtement qu'il reconnut de suite, et il indiqua la
personne  laquelle il l'avait vendu; cette personne tait le domestique
de Salvador, qui avait, peu de temps auparavant, fait  la mairie de
Choisy-le-Roi la dclaration du vol commis  son prjudice; comme la
redingote et le pantalon taient beaucoup trop grands pour Dlicat, il
tait probable qu'ils ne les avait pas achets; de l  conclure que
l'homme dont on venait de trouver le cadavre tait l'auteur du vol
commis  Choisy-le-Roi, il n'y avait pas loin: c'est ce que l'on fit.
Cette affaire,  part cette dcouverte qui n'apprenait rien de ce qu'il
et t ncessaire de savoir, resta pour la police une nigme dont les
rvlations du grand Louis et de Charles la belle Cravate lui donnrent
plus tard le mot.

--Ce que je viens de vous apprendre, dit le juge  Salvador aprs lui
avoir fait connatre les faits que nous venons de rapporter, explique
l'intrt que vous aviez  vous dfaire de ces trois hommes; vous ne
pouviez laisser vivre des individus qui avaient dcouvert quelle tait
la position que vous occupiez dans le monde, qui voulaient vous mettre 
contribution, et qui, s'il faut en croire les dclarations des
rvlateurs, manifestaient hautement l'intention de vous faire connatre
 la justice si vous refusiez de satisfaire  leurs exigences.

Salvador, aux interpellations si prcises du juge, ne pouvait opposer
que des dngations qui, il ne le sentait que trop bien, ne pouvaient
pas dtruire des prsomptions aussi fortes que celles qui s'levaient
contre lui; il tait effray de la multitude de circonstances imprvues
dont la Providence paraissait n'avoir permis la runion que pour le
perdre.

--Vous avez dclar dans votre prcdent interrogatoire, continua le
juge, aprs avoir accord  Salvador, qui les avait demands, quelques
instants pour se remettre, que vous connaissiez trs-particulirement la
marquise de Roselly, vous avez mme ajout que tout Paris savait que
vous tiez li avec cette dame.

--O veut-il en venir? se dit Salvador; est-ce que par hasard Silvia,
ngligeant l'avis que je lui ai fait remettre, se serait laiss arrter,
et, s'il en est ainsi, est-elle assez niaise pour s'tre dtermine 
faire des rvlations; ou bien est-ce le vicomte de Lussan?... allons
donc! ni Silvia ni de Lussan ne sont capables de cela.

--Rpondez  la question que je viens de vous adresser, dit le juge;
connaissez-vous la marquise de Roselly?

--Oui, monsieur.

--A quelle poque et en quel lieu avez-vous fait la connaissance de
cette dame?

--Je connais depuis plus de trois ans madame la marquise de Roselly;
c'est  Lyon que je la vis pour la premire fois.

--Trs-bien; madame de Roselly, lorsqu'elle tait premire chanteuse au
grand thtre de Marseille, recevait trs-souvent chez elle un usurier
juif nomm Josu?

--Je l'ignore.

--C'est possible; mais vous connaissiez ce juif?

--En effet; je me trouvai, peu de temps aprs ma sortie de la maison
paternelle, mis en rapport avec le juif Josu de Marseille; cet homme me
prta, en diverses fois, des sommes qui formrent avec les intrts un
total trs-considrable; lorsque je rentrai en France, aprs la mort de
mon pre, je le payai et tout fut dit; ce ne fut mme pas moi qui rglai
et soldai mes comptes avec le juif Josu, je chargeai de ce soin mon
intendant.

--M. Lebrun?

--Lui-mme, et je dois ajouter que je fus trs-satisfait de la manire
dont il s'acquitta de cette mission. Puisque mes papiers ont t saisis,
vous devez avoir entre les mains les quittances de Josu?

--Les voici; avez-vous vu le juif Josu depuis votre retour en France?

--Non, monsieur.

--Vous ne l'avez jamais rencontr chez la marquise de Roselly?

--Jamais.

--Saviez-vous, avant que je ne vous l'apprisse, que cette dame recevait
souvent Josu chez elle?

--Je l'ignorais.

--Vous en tes bien sr.

--Trs-sr, en vrit.

--Vous tes cependant accus d'avoir, de complicit avec la nomme
Catherine Fontaine, dite Silvia, veuve du marquis de Roselly,
ex-premire chanteuse au grand thtre de Marseille, commis un
assassinat suivi de vol sur la personne du nomm Josu; qu'avez-vous 
rpondre?

Les premires questions avaient prpar Salvador  l'accusation que l'on
venait de formuler contre lui, il put donc rpondre, avec assez de
tranquillit, au juge qui rptait sa dernire question:

--Qu'avez-vous  rpondre?

--Que je ne suis pas plus coupable de ce crime que de tout ceux dont on
m'accuse.

Nous devons  nos lecteurs le rcit des faits qui mirent la justice sur
les traces des assassins du malheureux Josu. Pour qu'ils les
comprennent facilement, il est ncessaire que nous leur rappelions les
principales circonstances qui accompagnrent la perptration de ce
crime, qu'ils n'ont peut-tre pas prsentes  la mmoire.

Lorsque Josu, sorti  moiti ivre de chez Silvia, qui l'avait fait
souper avec elle, eut dpass de quelques mtres le pont de la Concorde,
Roman s'lana sur lui et lui jeta autour du cou, pour l'trangler, un
foulard roul en corde. Salvador, pendant ce temps, arrachait le
scapulaire suspendu au cou de la victime, qui contenait les billets de
banque dont ils voulaient s'emparer. La victime morte et dpouille, ils
jetrent son cadavre dans la Seine, puis il firent  la hte un paquet
des blouses, des larges pantalons de toile qu'ils portaient par-dessus
leurs vtements, et le jetrent de mme  la rivire, aprs avoir pris
le soin d'y introduire quelques pierres, afin de le faire aller au fond;
mais leur prcipitation avait t telle, que le paquet se dfit avant
d'avoir touch l'eau, et que les effets qu'il contenait suivirent le
cours du fleuve. Une des blouses, celle que portait Salvador, s'arrta
en mme temps que le cadavre du malheureux Josu, contre un des lots du
Roi, et le hasard voulut qu'elle s'entortillt tellement aprs le
cadavre, que les mariniers qui le relevrent crurent qu'elle avait
appartenu  la victime. Les questions adresses  Salvador feront
connatre  nos lecteurs les faits qui devaient rsulter de cet
vnement en apparence insignifiant.

--La mort du juif Josu, dit le juge, aprs avoir patiemment cout les
protestations d'innocence de Salvador, fut d'abord attribue  un
suicide; mais l'examen de son cadavre fit dcouvrir autour de son cou
des marques videntes de strangulation. On dut alors faire des
recherches pour dcouvrir les assassins: ces recherches ne produisirent
rien; le cadavre fut rendu  la famille, qui le fit inhumer, et la
justice des hommes, impuissante pour le moment, dut remettre  celle de
Dieu le soin de l'clairer: elle ne lui fit pas dfaut.

--Je vous avoue, monsieur, que je suis curieux de savoir quels sont les
moyens employs par la justice de Dieu pour me faire paratre coupable
d'un crime que je n'ai pas commis?

--Vous allez les connatre.

Le juge fit un signe  son greffier, qui dit quelques mots  voix basse
au garon de bureau, qui apporta au bout de quelques instants un porte
manteau dans le cabinet.

--Vous connaissez ce porte manteau? dit le juge.

--Sans doute, c'est le mien, rpondit Salvador.

--Tout ce qu'il renferme vous appartient?

--Voyons, se dit Salvador, qu'ai-je mis dans ce porte manteau? puis-je
sans inconvnient reconnatre tout ce qu'il renferme?

Le garon de bureau avait tal sur une table tout les objets que
renfermait le porte manteau, des habits, du linge, un ncessaire de
toilette.

--Je puis sans crainte reconnatre tout cela, se dit-il encore.

Et comme le juge rptait la question qu'il venait de lui adresser, il
rpondit:

--Oui, monsieur, je reconnais ces objets; je pourrais, si vous l'exigez,
en prouver la lgitime possession.

--Mme celle de ces mouchoirs?

Le juge montrait  Salvador plusieurs mouchoirs de toile blanche de
fabrique anglaise, marqus des lettres A. P., surmonts d'une couronne
de marquis, portant chacun un numro, et entours de petits filets
rouges et bleus.

--Cela ne me sera pas plus difficile que pour le reste, rpondit en
riant Salvador. Je les ai achets chez Chapron,  la Sublime Porte, peu
de temps aprs mon premier sjour  Pourrires; mais je ne pense pas que
l'on m'accuse de les avoir vols: cela serait vraiment trop comique.

--Combien en avez-vous achet?

--Douze.

--Il en manque deux.

--En voici un.

Salvador tira machinalement son mouchoir de sa poche; le garon de
bureau le prit et le remit au juge.

--Il manque encore le numro 7: dit celui-ci, qu'en avez-vous fait?

--Et le sais-je? s'cria Salvador, impatient de ne pas pouvoir, malgr
tous les efforts de son imagination, deviner le but que voulait
atteindre le magistrat instructeur; je l'ai perdu probablement.

--En quel lieu? Rpondez  cette question; elle est peut-tre beaucoup
plus importante que vous ne le pensez.

--Je ne le puis, monsieur. S'il manque un de ces mouchoirs, c'est que je
l'ai perdu ou qu'on me l'a vol: je ne puis vous en dire plus.

Le juge tira d'un des tiroirs de son bureau un mouchoir absolument
semblable aux autres, mais souill de boue.

--Voil, je crois, dit-il, celui qui manque  votre collection: vous le
voyez, la marque est la mme, et il porte le numro 7; eh bien!
savez-vous o il a t trouv? dans la poche de ct de la blouse
entortille aprs le cadavre du malheureux Josu, ce qui permet de
croire que cette blouse appartenait  son assassin.

--Eh! bon Dieu! monsieur, cela prouve tout au plus que celui qui a
trouv ou qui m'a vol ce mouchoir, est peut-tre l'auteur du crime dont
on m'accuse aujourd'hui; et si l'on n'a point d'autres preuves contre
moi...

--Malheureusement pour vous il en existe d'autres. Les journaux ont
rendu compte de votre arrestation, et ont fait connatre,  leurs
lecteurs les divers crimes dont vous tiez accus: un de ces journaux
est all trouver  Metz, o elle s'est retire, la soeur du juif Josu,
au moment mme o elle cherchait un renseignement sur un livre qui
servait  son frre, pour prendre note des courses qu'il avait  faire;
et sur ce livre, qu'elle nous a envoy aprs l'avoir fait lgaliser par
les autorits de la ville qu'elle habite, on lit cette mention: 13 mai
chez madame de Roselly, o je dois rencontrer le marquis de Pourrires,
et porter avec moi les deux cent mille francs que je dois lui prter.
Et c'est le 14 mai que l'on a retrouv dans la Seine le cadavre du juif.
Depuis que l'on a ce registre, on a fait des recherches: on a retrouv
deux des anciens domestiques de la marquise de Roselly; et il rsulte de
leurs dclarations que, le 13 mai, le juif Josu s'est en effet rendu
chez cette dame, qu'il y a soup, et qu'il n'en est sorti qu' onze
heures et demie du soir. C'est donc en sortant de chez elle qu'il a t
assassin? qu'avez-vous  rpondre?

--Il est possible, monsieur, que le malheureux Josu ait t assassin
en sortant de chez la marquise de Roselly, si en effet il se rendait
chez cette dame, qui demeurait  l'poque  laquelle se rapporte ce
malheur, dans un des quartiers les plus dserts de la capitale; mais
accuser d'un aussi horrible crime cette femme, dont tout le monde vante
la douceur et l'amabilit, m'accuser d'tre son complice, et tayer une
semblable accusation seulement sur des prsomptions, c'est,
permettez-moi de le dire, btir sur le sable un bien vaste difice.

--Vous pouvez ne pas accorder aux prsomptions qui se runissent contre
vous une grande valeur; quoi qu'il en soit, vous aurez  rendre compte
de l'emploi de votre temps, pendant la nuit du 13 au 14 mai.

Le juge donna l'ordre aux gendarmes de reconduire Salvador en prison.
Dans un des couloirs souterrains, qui du palais de justice conduisent 
la Conciergerie. Salvador et ses compagnons furent rencontrs par le
chef de la police, qui accompagnait un prisonnier que deux gendarmes
conduisaient devant un juge d'instruction.

Le chef de la police, dou  ce qu'il parat d'un excellent coup d'oeil,
reconnut de suite Salvador. Nos lecteurs se rappellent que lors de la
disparition de Silvia, qui venait d'tre enleve par Beppo, il avait
rendu une visite  ce fonctionnaire.

--Eh bien! monsieur le marquis de Pourrires, dit le chef de la police 
Salvador; vous le voyez, nous avons dcouvert les assassins du juif
Josu; mais je dois le dire, je ne me doutais pas, lorsque vous tes
venu  mon bureau, que j'avais devant moi un de ceux que je faisais
chercher si inutilement.

--Alexis de Pourrires accus d'un assassinat, s'cria le prisonnier
qu'accompagnait le chef de la police; allons donc, ce n'est pas
possible.

Cette exclamation donna l'veil au chef de la police, qui ordonna aux
gendarmes de laisser le prisonnier s'approcher de Salvador.

--C'est si possible, que cela est, dit le chef de la police au
prisonnier. Prsentez vos hommages  M. le marquis de Pourrires,
puisque vous le connaissez.

Le prisonnier s'approcha de Salvador, qu'il regarda attentivement.

--Je ne me trompe pas, s'cria-t-il; c'est Aymard, c'est le Vicomte de
Ltang, c'est Salvador.

--Bravo! Ronquetti, s'cria le chef de la police transport de joie;
bravo! digne duc de Modne; vous venez de faire une dcouverte dont il
vous sera tenu compte en bon lieu. Puis il continua son chemin, suivi du
prisonnier.

Salvador rentra accabl dans sa cellule.

La rencontre qu'il venait de faire devait singulirement abrger la
tche de ceux qui tenaient  prouver qu'il n'tait pas le marquis Alexis
de Pourrires. Comme il avait t prvenu que l'on avait l'intention de
lui contester cette qualit, il avait rserv toutes les ressources de
son imagination pour le moment du combat; et comme il tait parfaitement
instruit de toutes les particularits de la vie de celui dont il avait
pris le nom aprs lui avoir arrach la vie, comme  toutes les questions
qui lui seraient adresses, il pouvait opposer cette rponse: mais qui
suis-je donc si je ne suis pas le marquis de Pourrires? Comme il
imitait  s'y mprendre l'criture d'Alexis, il ne dsesprait pas de
sortir victorieux de la lutte qui s'engagerait  ce sujet; mais la
rencontre de Ronquetti, dispos ainsi qu'il venait d'en donner la preuve
 faire des rvlations, de Ronquetti qui avait particulirement connu
Alexis de Pourrires, dont il avait t pendant longtemps le compagnon,
qui connaissait Silvia, qui avait connu Roman, tait un de ces
vnements imprvus auxquels on ne sait rien opposer, et qui, semblables
 des coups de foudre, renversent l'difice le plus solidement tabli.

Salvador ne tarda pas  prouver les effets de la rencontre qu'il avait
faite; d'abord il ne fut plus aussi souvent demand  l'instruction; il
conjectura que s'il en tait ainsi, c'est que son juge avait besoin
d'un peu de temps pour runir les lments nouveaux que lui
fournissaient les rvlations de Ronquetti; il ne se trompait pas, ainsi
qu'il le vit bientt.

Lorsqu'on le fit demander de nouveau dans le cabinet du juge
d'instruction, il y trouva une nombreuse runion. Outre Ronquetti, il
s'y trouvait deux hommes dj gs et misrablement vtus, une vieille
femme  la physionomie basane, vtue du costume adopt par les
paysannes des contres mridionales de la France, deux domestiques en
livre que Salvador reconnut pour ceux qui taient au service de Silvia
 l'poque o le juif Josu fut assassin, le chef de la police et un de
ses agents, Paolo, la femme Adlade Moulin, et plusieurs autres
individus que la suite fera suffisamment connatre.

L'entre dans le cabinet, de Salvador et des deux gendarmes chargs de
veiller sur lui, fut salue par des rumeurs qui cessrent sur un signe
du juge.

Le juge fit un signe aux deux hommes qui accompagnaient la vieille femme
basane et vtue du costume des paysannes du midi.

Ces trois personnes sortirent du groupe dans lequel elles taient
confondues, et sur l'ordre du juge elles se placrent devant Salvador.

--Connaissez-vous monsieur? dit le juge, en dsignant Salvador au plus
g des deux hommes, qui fit  cette question une rponse ngative: la
mme question fut adresse  l'autre homme et  la vieille femme
basane, et une rponse semblable fut faite.

--Il est vident, se dit Salvador, que si je suis le marquis Alexis de
Pourrires, je dois connatre ces trois individus, mais qui sont-ils? Ne
disons ni oui ni non, c'est le meilleur moyen de ne pas nous
compromettre.

--La physionomie de ces braves gens ne m'est pas tout  fait inconnue,
rpondit-il  la demande du juge, je crois bien que je ne les vois pas
aujourd'hui pour la premire fois, mais je ne me rappelle ni leur nom ni
en quel lieu je me suis dj rencontr avec eux.

--Si vous tes, en effet, le marquis Alexis de Pourrires, vous ne devez
pas, vous ne pouvez pas avoir oubli ces gens que vous auriez alors
beaucoup connus, voyons, rappelez vos souvenirs.

--Mes souvenirs me font faute, monsieur, je ne puis donner un nom ni 
ces deux hommes ni  cette femme, cependant, je vous le rpte, je crois
les reconnatre.

De nouvelles interpellations furent adresses aux trois personnes que
Salvador prtendait reconnatre, bien qu'il ne st quels noms il devait
leur donner, elles affirmrent de nouveau qu'elles ne le connaissaient
pas.

--Ainsi, leur dit le juge d'instruction, vous affirmez que l'homme qui
est devant vous n'est pas le marquis Alexis de Pourrires.

--Oui, M. le juge, rpondit le plus g des deux hommes qui ne fut pas
dmenti par ses deux compagnons.

--Signez votre dclaration.

L'homme g, son compagnon et la vieille femme basane, signrent, et,
avertis par le juge qu'ils pouvaient se retirer, ils sortirent du
cabinet.

--Il est assez trange, dit le juge  Salvador lorsqu'ils furent sortis,
que votre mmoire ne vous rappelle pas les noms du pre et de la tante
de la mre du jeune Fortun.

--Louiset, s'cria Salvador.

--Vous l'avez dit, ce sont Louiset et sa soeur qui viennent de sortir
d'ici, et le juge montra  Salvador au bas des procs-verbaux, la
signature de ces deux individus.

--Allons, se dit Salvador, je me suis assez heureusement tir de ce
mauvais pas, je puis maintenant, sans crainte, reconnatre le grand-pre
de mon fils.

--Vous m'avez mis sur la voie, continua-t-il, et maintenant, je
reconnais parfaitement Louiset le matre d'armes, qui m'a donn mes
premires leons d'escrime, ainsi que sa soeur.

--S'il en est ainsi, vous devez vous rappeler de mme l'homme qui tait
avec eux.

Salvador ne put faire  cette question une rponse satisfaisante; il
tait, en effet, assez difficile qu'il reconnut un individu qu'il
n'avait jamais vu, dont jamais il n'avait entendu parler. L'homme dont
lui parlait le magistrat instructeur, n'tait autre que le prvt de
salle du matre d'armes Louiset, qui avait beaucoup connu Alexis de
Pourrires,  l'poque o ce malheureux jeune homme, pour faire  son
aise la cour  Jazetta, frquentait assidment la salle du pre de cette
fille.

--Il est au moins singulier, continua le juge, que les parents de la
mre d'un enfant que vous avez reconnu, avec lesquels vous avez vcu
longtemps, ne puissent o ne veulent pas vous reconnatre! A quel motif
attribuez-vous leur mauvaise volont?

--Je ne sais, peut-tre  la haine que leur a inspir ma conduite envers
leur fille, que j'ai abandonne aprs l'avoir sduite.

--Mais, je dois vous faire observer que vous vous attribuez envers
Jazetta Louiset, des torts que vous n'avez pas eus, nous savons que ce
n'est pas vous qui avez abandonn cette fille, que c'est elle, au
contraire, qui vous a quitt  Genve, pour suivre aux Indes orientales
un officier anglais; nous ferons prendre note de votre rponse et de
notre observation. Femme Adlade Moulin, approchez; vous persistez 
soutenir que l'homme qui est devant vous, n'est pas celui qui se faisait
appeler  Genve le comte de Courtivon, et qui vous confia pour
l'lever, un enfant du sexe masculin qu'il reconnut, et auquel il donna
le nom de Fortun de Pourrires?

--Oui, monsieur, il y a cependant entre les traits de monsieur, et ceux
du marquis Alexis de Pourrires, une certaine analogie qui peut tromper
au premier aspect, mais je le rpte, les yeux du pre de Fortun
taient noirs, ceux de monsieur sont bleus, le premier tait moins
fortement constitu que le second, l'expression de ses traits tait plus
douce.

--Vous entendez, dit le juge  Salvador, persistez-vous  soutenir que
cette femme n'est point celle  laquelle vous confites votre fils?

--Oui, monsieur, cette femme est guide sans doute par un intrt que
j'ignore, mais il est certain qu'elle en impose.

--Ah! monsieur, s'cria la femme Adlade Moulin, en s'adressant au
juge, et les yeux baigns de larmes, vous savez maintenant quel est le
motif qui me fait agir, et si mes vues sont intresses.

--Femme Adlade Moulin, rpondit le magistrat instructeur, calmez-vous,
nous savons que vous n'tes guide en ce moment que par l'envie de
rparer une grande faute, et soyez-en convaincue, il vous sera tenu
compte de votre conduite; des tmoignages irrcusables, continua-t-il,
en s'adressant  Salvador, ont prouv que cette femme est bien la femme
Adlade Moulin,  laquelle un jeune enfant fut confi par un
gentilhomme franais; des personnes honorables qui habitaient Genve en
mme temps qu'elle, ont positivement dclar qu'elles la
reconnaissaient; ces personnes seront entendues. Qu'avez-vous 
rpondre?

--Rien, monsieur, je m'en rfre  mes rponses prcdentes.

--Ainsi, vous persistez  soutenir que vous tes le marquis Alexis de
Pourrires?

--Certainement, je ne puis renoncer  un nom et  un titre qui
m'appartiennent.

--Ce sont prcisment ce nom et ce titre que l'on vous conteste, et je
vous avertis que vous tes accus d'avoir, pour vous en emparer,
assassin leur lgitime possesseur, et que l'on croit tre  mme de
vous prouver que vous tes rellement l'auteur de ce crime.

Une pleur livide couvrit le visage de Salvador, lorsqu'il entendit
formuler contre lui cette nouvelle accusation d'une manire si positive;
malgr les charges accablantes qui, depuis l'instruction de son affaire,
se runissaient chaque jour, il avait conserv un faible espoir non pas,
nous devons le dire, de voir l'impunit couronner ses crimes, mais au
moins d'chapper  la mort; mais s'il tait prouv qu'il tait l'auteur
de la mort d'Alexis de Pourrires, si les horribles circonstances qui
avaient accompagn ce crime venaient  tre connues, il faudrait qu'il
renont  cet espoir, et c'tait cette pense qui avait amen sur son
visage les ples couleurs d'un linceul.

--Vous plissez? lui dit le juge.

Cette observation lui rendit une bonne partie de son sang-froid, on
pouvait bien lui prouver qu'il n'tait pas le marquis Alexis de
Pourrires, on pouvait mme prouver qu'il n'tait autre que le forat
Salvador; mais l'assassinat d'Alexis de Pourrires, cela tait
impossible, trop de prcautions avaient t prises pour commettre ce
crime.

--Oui, monsieur, rpondit-il  l'observation du juge, oui, monsieur, je
plis, mais c'est d'indignation.

--Faites avancer le prisonnier Ronquetti surnomm le duc de Modne, dit
le juge  un gendarme qui s'empressa d'obir: connaissez-vous cet homme,
continua-t-il en s'adressant  Salvador?

--Parfaitement; cet homme, je l'avoue  ma honte, a t mon compagnon de
voyage pendant plusieurs annes, mon ami le plus intime; nous avons
parcouru ensemble, l'Angleterre, la Suisse, l'Italie, la Hollande et
plusieurs autres contres.

--Eh bien! dit le juge  Ronquetti, qu'avez-vous  rpondre  ces
allgations?

--Qu'elles sont vraies et qu'elles ne le sont pas, rpondit le faux duc
de Modne; cette rponse peut d'abord paratre extraordinaire et
cependant elle est toute naturelle, les allgations de l'accus seraient
vraies, si elles sortaient de la bouche du marquis Alexis de Pourrires,
dont, en effet, j'ai t l'ami et le compagnon de voyage pendant fort
longtemps; mais sorties de la sienne, elles sont fausses en tout point,
et ne prouvent qu'une seule chose, que Salvador, Aymard, le vicomte de
Ltang, comme on voudra l'appeler, est trs-bien instruit de tout ce qui
regarde le pauvre Alexis.

Pour varier un peu la forme de notre rcit, nous mettrons sous les yeux
de nos lecteurs une lettre crite par Ronquetti au juge d'instruction,
le lendemain du jour o il rencontra Salvador, dans un des couloirs
obscurs qui du palais de justice conduisent  la Conciergerie; aprs
avoir lu cette lettre, nos lecteurs devineront sans peine quelles furent
les questions adresses  Salvador et les rponses faites  ces
questions, questions et rponses que par consquent nous serons
dispenss de rapporter.

     _Ronquetti dit le duc de Modne  M*** juge d'instruction._

     Monsieur.

     J'ai rencontr hier, dans un des couloirs de la prfecture, qui
     conduisent du palais de justice  la Conciergerie (ici Ronquetti
     racontait les circonstances qui avaient accompagn la rencontre
     qu'il avait faite)... Plus, parce que j'ai l'envie de rendre  la
     socit un important service, que parce que le chef de la police
     m'a donn l'assurance que l'on me saurait un gr infini de tout ce
     que je pourrai faire pour aider la justice  dcouvrir les crimes
     nombreux de cet homme, qui se pare d'un nom qui n'est pas le sien
     et qu'il ne doit sans doute qu' un crime pouvantable, je me suis
     dtermin  vous crire cette lettre, afin de vous donner des
     renseignements que vous auriez vainement demands  tout autre qu'
     moi.

     J'ai t trs-li avec le marquis Alexis de Pourrires dont je fis
     la connaissance, il y a plusieurs annes, aux eaux de Baden-Baden;
     j'ai t son ami le plus intime, son compagnon de voyage, nous
     avons parcouru ensemble les principales contres de l'Europe, de
     sorte, que quand bien mme je ne connatrais pas celui qui s'est
     empar de son nom et de sa fortune, je pourrais affirmer sans
     crainte que cet homme est un imposteur.

     Du reste, si ce que l'on me dit est vrai, l'opinion de la justice
     est dj fixe sur son compte. Quoi qu'il en soit, j'espre
     qu'aprs avoir lu cette lettre, il ne restera pas un seul doute
     dans votre esprit, si surtout vous voulez bien faire constater la
     vrit des faits que je vais avoir l'honneur de vous signaler.

     J'ai commis beaucoup de fautes depuis que je cours le monde en
     aventurier, mais celle de toutes ces fautes que je me reproche avec
     le plus d'amertume, est justement celle dont la justice des hommes
     ne m'a jamais demand compte.

     Le marquis de Pourrires venait de recevoir d'un juif de
     Marseille, nomm Josu, avec lequel il tait en relation, une assez
     forte somme; comme j'avais eu la veille du jour o il la reut, une
     altercation assez vive avec lui, je la lui volai, et je le quittai,
     le laissant  Bruxelles  peu prs sans le sou. Je vins  Paris;
     mais comme j'avais dj  cette poque des raisons pour viter les
     regards de la police, je crus devoir me faire un visage qu'elle ne
     connatrait pas, en consquence, je teignis mes cheveux, ma barbe
     et mes favoris, je me basanai le teint que j'ai naturellement
     blanc, je changeai toutes les habitudes de mon corps, en un mot, je
     me grimai si bien qu'il tait impossible de me reconnatre. Las de
     la vie aventureuse que je menais depuis plusieurs annes, (j'ai t
     tour  tour soldat, comdien, homme de lettres, escroc, etc.), et
     voulant utiliser la somme assez ronde que je possdais, et que je
     devais au vol que j'avais commis au prjudice de mon ami Alexis de
     Pourrires, je fondai dans un des plus beaux quartiers de Paris, un
     caf que je fis dcorer avec tout le luxe que l'on exige dans ces
     sortes d'tablissements, et ayant pourvu mon comptoir d'une jeune
     et jolie femme, j'attendis la fortune.

     La fortune ne vint pas, mais en revanche mon tablissement (je
     dois croire que les fripons sont dous d'une puissance attractive
     assez semblable  celle de l'aimant), devint, en peu de temps, le
     rendez-vous de tout ce que la capitale renferme de _grecs_ de
     _faiseurs_ et de _chevaliers d'industrie_, mais j'tais si bien
     dguis que pas un de ceux que j'avais prcdemment connus, et ils
     taient en grand nombre, ne me reconnut. Je vis un jour entrer dans
     mon tablissement celui que j'avais si indignement tromp, ce fut
     mme  moi qu'il demanda ce qu'il voulait qu'on lui servt. Allons,
     allons, me dis-je, lorsque les palpitations de coeur auxquelles sa
     prsence avaient donn naissance furent passes, allons je suis
     tout  fait mconnaissable, puisque celui-ci ne me reconnat pas;
     cette conviction me donna une telle confiance, que je fus assez
     audacieux pour faire la conversation avec Alexis de Pourrires, il
     faut croire que ce malheureux jeune homme me trouva de son got,
     puisqu'il revint plusieurs fois chez moi, et qu'il fit la
     connaissance de la plupart des personnes qui frquentaient mon
     tablissement.

     Un jour... (Ronquetti racontait ici comment Salvador et Roman,
     qu'il connaissait dj pour s'tre rencontr avec eux aux poques
     o Salvador faisait, sous le nom d'Aymard, ses premires armes 
     Valenciennes, o il volait une jeune veuve devenue amoureuse de
     lui;  Turin o, sous celui du vicomte de Ltang, il avait tent de
     voler le banquier Carmagnola;  Draguignan o il volait le
     receveur gnral du Var, avaient fait la connaissance du marquis
     Alexis de Pourrires, il rappelait les circonstances de la partie
     engage entre ce dernier et lui Ronquetti, et le banquet donn chez
     Lemardelay, auquel il avait assist, ainsi que la plupart des
     habitus de son tablissement, puis il continuait en ces termes.)

     Comme Alexis de Pourrires ou plutt le comte de Courtivon (il
     avait pris ce nom pour chapper aux recherches que sa famille avait
     fait faire pour le retrouver lorsqu'il tait parti de Marseille,
     emmenant avec lui la femme du matre d'armes Louiset, et il l'avait
     conserv par habitude), nous avait annonc son prochain dpart et
     que le banquet qu'il nous avait offert n'tait qu'un dner d'adieu;
     nous crmes ne le voyant plus reparatre, qu'il avait ralis son
     projet et qu'il vivait tranquille dans ses proprits, ainsi que
     plusieurs fois il en avait manifest l'intention. Mais, maintenant
     que je retrouve un homme dont j'ai t  mme plusieurs fois
     d'apprcier le caractre, en possession de son nom et de sa
     fortune, je suis persuad qu'Alexis de Pourrires a t la victime
     de la confiance qu'il aura tmoigne  cet homme et  son digne
     compagnon; je suis persuad, en un mot, qu'il aura t assassin
     par ces deux individus.

     Les rsultats indiquent l'intrt qu'ils avaient  commettre le
     crime dont je les accuse et qu'il sera peut-tre possible de
     prouver, si les investigations ncessaires sont faites avec soin;
     voici, du reste, les jalons que je suis en mesure d'indiquer  la
     police, pour la diriger dans ses premires recherches, et il est
     probable que ces jalons, ainsi que cela arrive presque toujours,
     lui en feront dcouvrir d'autres.

     Alexis de Pourrires tait un peu moins grand, un peu moins fort
     que Salvador; ses yeux taient noirs, ceux de Salvador sont bleus;
     il est extraordinaire que cette diffrence n'ait t encore
     remarque par personne[866]. Alexis tait brun, ses cheveux taient
     du plus beau noir qui se puisse imaginer; ceux de Salvador,
     galement trs-beaux, sont naturellement blonds; s'ils sont noirs
     aujourd'hui, c'est qu'ils ont t teints; la chimie doit possder
     les moyens de constater ce fait.

     Alexis de Pourrires, lorsqu'il fit la connaissance de Salvador et
     de Roman, logeait rue Joubert, 25; il occupait dans cette maison un
     logement meubl, qui lui tait lou par une vieille dame dont le
     logement tait situ au-dessus du sien; il doit tre facile de
     retrouver cette dame, dont je regrette de ne pouvoir indiquer le
     nom.

     Si Salvador soutenait qu'il n'est point l'homme que je vous
     signale, qu'il n'est point lui, s'il peut m'tre permis de
     m'exprimer ainsi, il serait facile de le confondre en lui rappelant
     qu'il est n  Toulouse, o ses parents taient tablis marchands
     de nouveauts et de merceries; son sjour  Valenciennes,  Turin,
      Draguignan, puis, enfin, au bagne de Toulon, o on lui avait
     confi les fonctions de payot, et d'o il s'est vad, en compagnie
     de Roman, qui avait t condamn sous le nom de Duchemin.

     Le chef de la police m'a appris que Salvador tait accus d'avoir
     commis un assassinat, suivi de vol, sur la personne du juif Josu,
     et que la nomme Catherine Fontaine, marquise de Roselly,
     ex-premire chanteuse du grand thtre de Marseille, tait
     considre comme sa complice; je ne puis vous donner des
     renseignements relativement  ce crime; je dois seulement vous dire
     que je ne serais pas tonn si les prvisions de la justice se
     trouvaient pleinement justifies.

     J'ai beaucoup connu Catherine Fontaine ou plutt, la marquise de
     Roselly, puisqu'il est vrai qu'un gentilhomme vnitien fut assez
     fou pour l'pouser, et je dois ajouter que cette femme malgr tous
     les charmes de sa personne et de son esprit, est capable de
     commettre tous les crimes.

     Je la rencontrai pour la premire fois aux les d'Hyres; elle
     venait d'abandonner son premier amant, un chevalier d'industrie,
     nomm Prval, qui a ajout  son nom roturier une particule
     nobiliaire. Son extrme beaut, la tournure originale de son
     esprit, me sduisirent, et je lui prsentai des hommages qui ne
     furent pas repousss. Je jouais  cette poque un rle de grand
     seigneur et j'avais assez d'or dans ma bourse pour qu'il ft
     possible de prendre au srieux mon surnom de duc de Modne.

     Catherine Fontaine tait doue d'une voix admirable, d'une beaut
     sans gale, et d'une mmoire prodigieuse; elle avait reu une
     excellente ducation; il n'en faut pas tant pour russir dans la
     carrire dramatique. Je lui fis la proposition de la faire entrer
     au grand thtre de Marseille, dont je connaissais
     trs-particulirement le directeur; elle accepta cette proposition
     avec le plus vif empressement.

     Je me voyais dj l'heureux poux d'une cantatrice renomme,
     profession fort agrable et fort recherche de nos jeunes _lions_,
     sans doute parce qu'elle n'oblige le mari qui l'accepte et qui
     peut, grce aux magnifiques revenus hypothqus sur le larynx de
     madame, mener bonne et joyeuse vie, qu' savoir fermer  propos les
     yeux; mais mes esprances furent dues, Catherine Fontaine,
     lorsqu'elle se vit le pied dans l'trier, oublia les nombreux
     services que je venais de lui rendre (j'ai nglig de vous dire,
     que, lorsque je la rencontrai, elle tait  peu prs dans la
     misre), et me chassa avec aussi peu de faons que si j'avais t
     un mauvais domestique.

     Ne croyez cependant pas, monsieur, que c'est parce que j'ai le
     droit de lui reprocher sa conduite  mon gard, que je vous disais
     tout  l'heure que je la croyais capable de tous les crimes. Je
     n'obis pas en ce moment  des motifs personnels, je n'ai d'autre
     but que celui d'clairer la justice. Au reste, envoyez  Marseille,
     o elle a laiss les plus dplorables souvenirs, une commission
     rogatoire, et je suis persuad que toutes les personnes qui seront
     interroges sur son compte, s'exprimeront en des termes non moins
     nergiques que ceux dont je viens de me servir.

     Je ne puis, monsieur, vous en dire davantage; je dsire bien
     sincrement que les renseignements que je viens de vous fournir,
     puissent aider  la manifestation de la vrit, et qu'ils engagent
     ceux de qui dpend mon sort  venir,  me tmoigner une indulgence
     dont je saurai, je vous en donne l'assurance, me rendre digne par
     ma conduite  venir.

     J'ai l'honneur d'tre, avec le plus profond respect,

     RONQUETTI, dit _le duc de Modne_,

     En ce moment dtenu  Sainte-Plagie, o il subit une
     condamnation de deux annes de prison, pour banqueroute simple.

Cette lettre, ainsi que nous l'avons dj dit, abrgea singulirement la
tche confie au magistrat instructeur que nous avons mis en scne; une
fois que l'on sut quel tait l'homme qui avait pris le nom et la qualit
de marquis de Pourrires, il devint facile de lui prouver qu'il n'tait
qu'un imposteur. Des commissions rogatoires furent envoyes  Toulouse,
 Valenciennes,  Turin,  Draguignan, au commissariat du bagne de
Toulon, et tous les renseignements qui en furent la suite vinrent
successivement justifier les allgations du duc de Modne.

Une fois qu'il fut bien tabli que l'homme que l'on tenait en prison
n'tait autre que le forat vad Salvador, le squestre fut mis sur les
biens de la maison de Pourrires, qui devaient tre rendus, aprs le
jugement, au jeune Fortun, seul hritier connu du marquis Alexis de
Pourrires; et l'on s'occupa de rechercher les moyens dont s'taient
servis Salvador et son complice Roman, pour se dbarrasser de
l'infortun, que le premier de ces deux sclrats voulait remplacer.

Ainsi que l'avait dit Ronquetti, les jalons qu'il indiquait en firent
dcouvrir d'autres qui amenrent enfin la dcouverte de la vrit.

On chercha d'abord la femme qui avait lou au comte de Courtivon
l'appartement meubl de la rue Joubert; cette femme, que l'on dcouvrit
sans peine, se rappela de suite un locataire qui avait disparu de chez
elle, en lui laissant tous ses effets, bien qu'il ne lui dt rien; elle
n'avait pas fait  la police la dclaration de la disparition de ce
locataire, parce que n'tant pas,  l'poque o il habitait chez elle,
autorise  loger en garni, elle avait craint d'tre mise  l'amende.
Elle rpondit aux justes reproches qui lui furent adresss, qu'elle
tait une honnte femme, qu'elle n'avait jamais eu la pense de
s'approprier les effets laisss chez elle par le comte de Courtivon,
effets qu'elle avait conservs avec le plus grand soin et qu'elle tait
en mesure de reprsenter; on lui donna l'ordre, qu'elle s'empressa
d'excuter, d'apporter ces effets, qui furent soumis  une visite
rigoureuse. Dans la poche d'un gilet de piqu blanc, souill de
plusieurs taches de vin, ce qui fit prsumer que ce gilet pouvait bien
tre celui qu'Alexis de Pourrires portait le jour o eut lieu, chez
Lemardelay, le fameux banquet dont, grce  Ronquetti, on connaissait
tous les dtails, on trouva une carte de visite au nom du comte de
Courtivon, sur le dos de laquelle il avait crit ces mots: rue
Notre-Dame-des-Victoires, htel des Pays-Bas, Casimir de Feuillade,
chambre numro 20; cette carte et les divers effets qui avaient
appartenu au comte de Courtivon, furent saisis pour servir, si cela
devenait ncessaire, de pices  conviction.

En sortant de la rue Joubert on se rendit rue Notre-Dame-des-Victoires 
l'htel des Pays-Bas; de l'inspection du livre de police de cet htel,
tenu par hasard avec beaucoup d'ordre, il rsulta la preuve qu' une
poque qui concidait avec celle de la disparition du comte de
Courtivon, deux individus qui se faisaient appeler messieurs de
Feuillade, y avaient log un peu plus de quinze jours et qu'ils
occupaient ensemble la chambre n 20.

Le matre de l'htel des Pays-Bas, dou  ce qu'il parat d'une
excellente mmoire, traa de ces deux individus qu'il avait remarqus
parce qu'ils taient ses compatriotes, un portrait qui ne pouvait
s'appliquer qu' Salvador et  Roman.

On montra  cet homme le masque en cire de Roman, il le reconnut sans
hsiter un seul instant.

--La physionomie sur laquelle on a moul ce masque, dit-il, appartenait
au plus g des deux messieurs de Feuillade.

Voulant rendre l'preuve plus dcisive, on le manda au palais de justice
un jour o Salvador tait men  l'instruction avec plusieurs autres
dtenus, il le reconnut parmi les individus dont il tait entour, il
fit seulement observer qu'il ne comprenait pas comment de blond qu'il
tait, il tait devenu aussi brun.

Ce matre d'htel garni tait devenu pour l'accusation un tmoin
prcieux; on le pria de rassembler ses souvenirs et de rendre compte 
la justice de tous les faits concernant les deux individus qui avaient
log chez lui, qui pourraient lui revenir  la mmoire: d'abord il ne se
rappela rien, la conduite de ses deux locataires avait t, pendant le
peu de temps qu'ils taient rests chez lui,  peu prs semblable 
celle de tout le monde, ils sortaient le matin et rentraient le soir,
cependant aprs avoir longtemps cherch, il se souvint qu'un matin le
plus g avait donn l'ordre  un des garons de l'htel, d'aller lui
chercher un cabriolet de place et que ce cabriolet, aprs l'avoir pris 
l'htel, l'avait conduit chez un marchand de couleurs voisin.

Ce marchand de couleurs interrog  son tour, dclara qu'il se rappelait
parfaitement qu'un individu,  peu prs semblable d'aspect  celui qu'on
lui dpeignait, tait venu chez lui vers l'poque indique, et qu'il
lui avait achet plusieurs litres d'essence de trbenthine, contenus
dans une de ces grosses cruches de grs auxquelles on a donn le nom de
dame-jeanne; il avait fait transporter cette cruche et ce qu'elle
contenait dans son cabriolet, puis il tait parti: le marchand de
couleurs n'en savait pas davantage.

Quel besoin un homme qui paraissait n'habiter Paris que momentanment,
pouvait-il avoir d'une quantit aussi considrable d'essence de
trbenthine que celle qui avait t achete par Roman? cette
acquisition cachait peut-tre un mystre qu'il tait de l'intrt de la
justice de pntrer? on voulut tre fix sur ce point et le chef de la
police fut charg de trouver le cocher du cabriolet qui avait pris Roman
 l'htel des Pays-Bas, pour le mener chez le marchand de couleurs; le
cocher fut retrouv, il rpondit aux questions qui lui furent adresses,
qu'il avait conduit l'homme qui avait achet chez un marchand de
couleurs de la rue Notre-Dame des Victoires, une grosse cruche pleine
d'un liquide dont il ne pouvait dire le nom, jusqu' la grille du parc
du Raincy, qu'arriv l, cet homme avait pris sa cruche et l'avait
quitt aprs l'avoir gnreusement pay.

Cette dernire dclaration fut pour le chef de la police de sret,
auquel elle fut communique, un vritable trait de lumire; il se
rappela qu' une poque qui concidait avec celle de la disparition du
comte de Courtivon, qui n'tait autre, il n'tait plus permis d'en
douter, que le marquis Alexis de Pourrires, (les lettres adresses 
Alexis sous ce nom que l'on avait saisies chez Salvador, qui les
conservait prcieusement, par la raison toute simple qu'elles devaient
servir  constater son identit, si par hasard elle tait conteste, ne
laissaient du reste aucun doute  cet gard); on avait dcouvert dans la
partie la plus isole du parc du Raincy, sous un amas de branchages et
de feuilles sches, les restes informes d'un cadavre dont les ossements
taient entirement calcins.

Il se fit reprsenter les rapports auxquels avait donn lieu cette
singulire dcouverte, les hommes de l'art qui avaient t chargs de
constater l'tat dans lequel se trouvait le cadavre, aprs avoir dclar
qu'il tait tout  fait mconnaissable, prtendaient que le feu avait
t aliment: soit par des essences, soit par d'autres matires
inflammables, et en effet l'tat des lieux justifiait leurs allgations,
lee feuillage des arbres environnant  demi brl prouvait que le feu
avait t trs-considrable.

Cette dcouverte avait provoqu de la part de la police des recherches
nombreuses qui demeurrent sans rsultats; on ne put jamais savoir si un
crime avait t commis, ou si l'on ne devait dplorer qu'un suicide
accompagn de circonstances extraordinaires; cependant dans la prvision
que le hasard pourrait peut-tre plus tard fournir de nouveaux indices,
on avait, aprs avoir fait donner la spulture aux tristes restes du
cadavre, recueilli avec soin tous les objets qui avaient rsist 
l'action du feu; parmi ces objets que l'on avait conserv avec soin, se
trouvait une petite cl destine, selon toute apparence,  ouvrir un
meuble de forme moderne; la forme de cette cl tait assez remarquable,
pour qu'elle ft facilement reconnue; elle tait fore,  trfle,
l'entre et la tige taient en acier, l'anneau, cisel avec assez de
soin, tait en cuivre.

On retourna chez la vieille dame de la rue Joubert qui avait log le
comte de Courtivon pendant son sjour  Paris, on lui demanda si les
meubles qui garnissaient l'appartement qu'il avait occup, taient
toujours les mmes, elle rpondit affirmativement. La cl trouve parmi
les dbris humains du parc du Raincy, fut essaye et il se trouva
qu'elle ouvrait une commode pour laquelle la vieille dame se rappela
qu'elle avait t force d'en faire fabriquer une peu de temps aprs la
disparition de son locataire.

Il n'tait plus douteux que Salvador et Roman, lis avec l'infortun
Alexis de Pourrires, l'avaient sous un prtexte quelconque, entran
dans le parc du Raincy, o ils l'avaient assassin, et qu'ensuite ils
s'taient,  l'aide de ses cls que sans doute ils avaient prises,
puisqu'on ne les avait pas retrouves, introduits dans son domicile pour
s'emparer de ses papiers, ce qu'ils avaient pu faire sans tre
remarqus, grce  la disposition des lieux; nos lecteurs n'ont pas
oubli que la maison dans laquelle habitait Alexis de Pourrires, tait
compose de deux corps de logis, l'un sur la rue, l'autre sur un jardin
qui les sparait, que l'appartement du marquis tait situ au troisime
tage du premier, et la loge du concierge  l'entre sol du second.

Avant d'tre reconduit dans sa cellule, Salvador fut confront avec le
matre de l'htel des Pays-Bas, qui le reconnut parfaitement pour tre
le mme individu qui avait log chez lui  une poque indique par son
livre de police, sous le nom de Casimir de Feuillade, il fit seulement
remarquer de nouveau que ses cheveux, de blonds qu'ils taient, taient
devenus noirs.

--En effet, fit observer le chef de la police, tous les tmoins
s'accordent  dire que le forat Salvador avait les cheveux blonds, et
comme suivant nous, il est maintenant tabli que l'homme qui persiste 
conserver le nom du marquis Alexis de Pourrires, n'est autre que cet
individu, nous croyons que la couleur de ses cheveux pourrait bien
n'tre due qu'aux prodiges rcents de la chimie, ne serait-il pas
possible de s'en assurer?

--Trs-possible, rpondit le juge, nous avons fait venir devant nous,
pour que cela ft fait, un trs-habile chimiste; approchez, M. Arnault,
examinez les cheveux de l'accus, et dites-nous si c'est  l'art ou  la
nature qu'ils doivent leur couleur.

--Le chimiste s'approcha de Salvador: Je n'ai pas besoin, dit-il,
d'examiner les cheveux de l'accus pour m'apercevoir qu'ils ont t
teints, vous pouvez voir comme moi qu'ils sont blonds  leur naissance,
parce que sans doute l'accus depuis qu'il est dtenu n'a pu pratiquer
une opration qui demande  tre renouvele au fur et  mesure de la
croissance des cheveux.

Le fait dnonc par le chimiste fut constat par un procs-verbal.

Le juge fit ensuite avancer Paolo: Regardez bien l'accus, lui dit-il,
figurez-vous que ses cheveux sont blonds au lieu d'tre noirs, et
dites-nous si vous le reconnaissez?

--Parfaitement, monsieur, rpondit le bon domestique, je regrette
beaucoup d'tre forc d'accuser le mari de mon excellente matresse,
mais je dois la vrit  la justice. Monsieur est bien la personne qui
fut connue  Turin sous le nom du vicomte de Ltang; c'est monsieur qui
m'a frapp d'un coup de poignard dont la marque est encore visible sur
ma poitrine, parce que je voulais l'arrter au moment o il venait de
commettre une tentative de vol chez M. Carmagnola, que je servais 
cette poque; je dois ajouter que monsieur tait accompagn d'un homme
plus g que lui, que l'on croyait son prcepteur, qui se faisait
appeler M. Duchemin et qui ressemblait beaucoup au masque de cire que
vous venez de montrer au matre de l'htel des Pays-Bas, mais comme je
n'ai pas vu ce dernier aussi souvent que M. le vicomte de Ltang, je ne
suis pas,  son gard, aussi sr de ma mmoire.

--Vous le voyez, dit le juge  Salvador, lorsque Paolo eut achev sa
dposition; l'accusation possde  l'heure qu'il est plus d'lments
qu'il ne lui en faut pour vous confondre, vous ne devez donc pas avoir
conserv l'espoir d'chapper  la justice des hommes; mais ne
croyez-vous pas qu'un aveu sincre de tous les crimes que vous avez
commis, aveu qui rendrait plus facile l'accomplissement de la tche
impose aux magistrats, serait le meilleur moyen de flchir celle de
Dieu.

--J'apprcie, monsieur, l'excellente intention qui vous engage 
m'adresser un semblable discours, et je vous remercie beaucoup de ce que
vous voulez bien m'engager  penser  mon salut, dont je vous l'avoue,
je n'ai pas en ce moment l'envie de m'occuper, car je ne me crois pas en
aussi grand danger que vous le pensez; je suis innocent, monsieur, et
j'ai l'esprance que mes juges, malgr les nombreuses prsomptions qui
s'lvent contre moi, me rendront la justice qui m'est due: du reste, je
dois vous prvenir que ne trouvant pas prs de vous l'impartialit qui
doit, en toute occasion, caractriser un magistrat instructeur, j'ai
pris la rsolution de ne plus rpondre aux questions qu'il vous plaira
de m'adresser.

Le juge ne crut pas devoir prendre la peine de rpondre  la
protestation de Salvador, dont cependant il fit prendre note. Cet homme
souill d'une multitude de crimes, commis tous dans le but d'assouvir
une cupidit insatiable, et accompagns de circonstances qui dcelaient
la cruaut la plus froide, lui inspirait  la fois trop de dgot et
trop de mpris, pour qu'il attacht une importance quelconque 
l'accusation qu'il venait de formuler contre lui.

Il donna l'ordre de le reconduire dans sa cellule, charm de ne plus
avoir  s'en occuper que pour rdiger le rapport qui devait tre soumis
 la chambre des mises en accusation.

Peu de temps aprs Salvador et le vicomte de Lussan comparaissaient
devant la cour d'assises de la Seine.

L'acte d'accusation rappelait tous les crimes commis par ces misrables;
d'abord ceux commis de complicit par Salvador et Roman.

La tentative de vol commise  Turin chez le banquier Carmagnola,  une
poque o Salvador se faisait appeler le vicomte de Ltang, suivie d'une
tentative de meurtre sur la personne de Paolo.

L'assassinat du brigadier de la gendarmerie du Beausset,  la suite de
l'vasion du bagne de Toulon.

L'affiliation  la bande des frres Bisson de Trets, dont les
dprdations avaient dsol les dpartements du Var et du Rhne  une
poque correspondante  celle pendant laquelle ils en avaient fait
partie.

L'assassinat du marquis Alexis de Pourrires pour s'emparer de son nom
et de sa fortune, ce  quoi ils avaient russi.

Celui du juif Josu, assassinat suivi du vol d'une somme de deux cent
mille francs. Catherine Fontaine, veuve du marquis de Roselly, tait
accuse d'tre complice de ce crime, dont elle devait avoir favoris
l'excution en attirant et retenant chez elle la victime jusqu'au moment
propice pour le commettre.

Celui des nomms Dlicat, Rolet le mauvais Gueux et Desbraises dit Coco.
Le vicomte de Lussan, Grand-Louis, Charles la belle Cravate et Vernier
les Bas-Bleus taient accuss d'avoir pris part  ce dernier crime.

De Lussan tait accus, ainsi que Salvador, d'avoir fait partie d'une
association de malfaiteurs et d'avoir pris part, soit en aidant ses
complices de sa personne, soit en leur donnant des conseils, soit en
leur faisant acheter les objets vols par la fille
Marie-Madeleine-Comtois dite Sans-Refus,  une infinit de vols.

Le noble vicomte avait encore  rpondre du meurtre commis avec
prmditation sur la personne du nomm Beppo.

La mort pargnait  ce dernier la honte d'tre forc de s'asseoir sur
les bancs de la Cour d'assises,  ct de ceux qu'il avait fait prendre,
car les rvlations des bandits arrts chez la Sans-Refus avaient
appris qu'il s'tait rendu coupable d'une tentative de meurtre sur
Prval  Hyres, et sur la marquise de Roselly, et avaient donn  la
police le mot d'une nigme qui l'avait intrigue longtemps.

Enfin, l'acte d'accusation reprochait  Salvador et  Silvia
l'assassinat commis sur la personne de Roman, et au premier seulement,
d'avoir fabriqu un faux passe-port et d'en avoir fait usage.

Salvador, le vicomte de Lussan, le Grand Louis, Charles la belle Cravate
et les autres bandits arrts rue de la Tannerie, comparaissaient seuls
devant leurs juges; on avait en vain cherch la marquise de Roselly, la
Sans-Refus et Vernier les bas Bleus.

Les dbats furent longs et anims, l'attente des jolies dames qui vont
demander des motions aux sombres drames qui se jouent devant la cour
d'assises ne fut pas trompe, elles trouvrent seulement que celui dans
lequel Salvador et le vicomte de Lussan jouaient les principaux rles
manquait d'imprvu; en effet, l'instruction avait t faite avec tant de
soin, elle avait recueilli un si grand nombre d'lments propres  aider
l'accusation, que ds le premier jour, le rsultat fut prvu. Aussi,
lorsque les jurs apportrent en sortant de la salle de leurs
dlibrations une rponse affirmative  toutes les questions qui leur
avaient t poses, cela n'tonna personne.

Salvador, le vicomte de Lussan et la marquise de Roselly (cette dernire
par contumace) furent condamns  la peine de mort.

La Sans-Refus et Vernier les bas bleus absents, le grand Louis et
Charles la belle Cravate furent condamns aux travaux forcs 
perptuit.

Les autres bandits furent punis plus ou moins svrement. Cornet Tape
dur, Robert et Cadet-Vincent furent les moins maltraits.




II.--vasion.


Lorsque le prsident, aprs avoir lu les articles du code pnal
applicables  Salvador et au vicomte de Lussan eut prononc la peine de
mort contre ces deux sclrats, le dernier arrangea son jabot et ses
manchettes avec autant de grce et d'aisance que s'il s'tait trouv
dans la loge de sa danseuse, il passa sa main droite entre les longues
boucles de sa magnifique chevelure, et aprs avoir salu le tribunal,
les jurs et l'auditoire, il suivit le gendarme charg de veiller sur
lui. Salvador tait peut-tre un peu moins rassur que son complice, il
fit cependant bonne contenance.

--Eh bien! mon trs-cher, dit le vicomte de Lussan  Salvador en
descendant les escaliers qui, de la cour d'assises conduisent  la
Conciergerie, que dites-vous, de cela?

    Belle conclusion et digne de l'exorde,

n'est-il pas vrai?

--Que voulez-vous, vicomte, nous avons perdu la partie; la Grve est le
champ de bataille sur lequel doivent se terminer les exploits des gens
qui nous ressemblent, nous subissons la loi commune, nous aurions par
consquent mauvaise grce  nous plaindre.

--Il n'est pas moins vrai qu'il est fort dsagrable de mourir lorsque
comme nous on est encore jeune et dou d'une sant capable de dfier les
meilleurs mdecins, mais comme l'a fort bien dit un honorable, c'est un
fait accompli.

--N'en parlons plus, alors.

Salvador et de Lussan ne restrent que quelques minutes  la
Conciergerie, une carriole ou plutt un panier  salade, (pour conserver
 ces ignobles vhicules le nom sous lequel ils sont gnralement
connus), les attendait pour les conduire  Bictre.

Le directeur de cette prison les reut avec cette politesse que l'on a
l'habitude de tmoigner  tous les condamns  mort, et de suite il
donna les ordres pour qu'ils fussent placs au corridor numro 1,
derrire, du btiment neuf.

--De grce, monsieur, dit de Lussan lorsque le directeur eut donn cet
ordre, soyez assez bon, si cela est possible, pour nous faire placer sur
le devant, afin que nous puissions nous distraire, et surtout dans un
vieux btiment, car dans un neuf nous serions forcs d'essuyer les
pltres, ce qui est trs-malsain  ce qu'on assure; je ne me soucie
point, pour ma part, de contracter des douleurs rhumatismales et je
crois que mon ami est de mon avis.

--Soyez sans inquitude, M. le vicomte, rpondit le directeur qui
trouvait assez singulire la crainte manifeste par un homme qui avait
dj un pied dans la tombe, le btiment neuf n'est pas achev d'hier, il
existe depuis plus de soixante et dix ans; je puis donc vous donner
l'assurance que vous n'y contracterez pas de douleurs rhumatismales.

--S'il en est ainsi, reprit le vicomte, donnez, je vous prie, l'ordre de
nous conduire dans nos appartements, je suis un peu fatigu...

--Ils sont prts vos appartements, dit un guichetier qui venait
d'arriver, mais avant qu'on vous y conduise, il faut que vous vous
_dsenfrusquiniez_[867] pour le _rapiot_[868], allons mon homme,
dpchez-vous.

--Je ne vous comprends pas, parlez, si vous voulez que l'on vous
rponde, un langage intelligible.

Le greffier mit fin  ce colloque, qui serait probablement devenu
trs-orageux, en expliquant au noble Breton ce que l'on exigeait de lui.

--Tous ceux qui se trouvent dans votre position, lui dit-il, doivent,
en entrant ici, tre rigoureusement fouills, il faut ensuite qu'ils
quittent leurs habits pour prendre ceux de la maison et qu'ils endossent
la camisole.

--Il ne s'agit que de s'entendre, rpondit le vicomte, je veux bien me
soumettre  une rgle gnrale, mais comme je n'ai pas t condamn 
supporter les insolences et les familiarits d'un pareil manant,
continua-t-il en dsignant le guichetier, j'ai l'honneur de vous
prvenir que je ne les tolrerais pas si elles se renouvellent.

Lorsque leur toilette de prisonnier fut acheve, on fit descendre au
vicomte de Lussan et  Salvador, qui n'avait pu couter sans rire les
singulires boutades de son complice, environ trente marches en pierres
de taille et aprs avoir parcouru plusieurs passages vots, clairs
seulement par la lueur ple et tremblotante de quelques lampes fumeuses,
ils se trouvrent dans le corridor des cellules nommes _cachots
blancs_, sans doute parce qu'elles sont un peu moins obscures et un peu
plus commodes que les cachots dits de sret, qui ne servent plus depuis
dj longtemps.

Ils furent placs sparment, mais assez prs l'un de l'autre pour
pouvoir converser facilement; ils ne craignaient pas de mettre dans la
confidence de leurs discours, les vtrans de faction devant les petites
fentres qui laissaient arriver un peu de jour dans leurs cellules,
attendu qu'ils connaissaient tous deux la langue du Tasse et de
l'Arioste et que c'tait celle dont ils se servaient aprs s'tre assur
par une question adroitement pose qu'elle tait trangre  leur
gardien.

--Eh bien? M. le marquis, dit de Lussan aprs avoir examin le cachot
qui devait, selon toute apparence, tre sa dernire demeure, comment
trouvez-vous le logement qui vient de nous tre octroy?

--Il n'est pas, je dois en convenir, meubl avec autant de luxe que ceux
dans lesquels nous habitions prcdemment, mais tel qu'il se trouve, je
m'en contenterais si cette maudite camisole ne tenait pas mes mains
captives.

--Je dois en convenir, ce vtement est vritablement trs-incommode, il
doit  la longue devenir un supplice.

--Oh! mon Dieu! on s'y habitue comme  tout; vous ne l'aurez pas port
quinze jours que vous n'y penserez plus.

--Quinze jours! vous tes fou, cher marquis.

--Eh pourquoi donc? s'il vous plat.

--Parce que je crois que vous avez l'intention de vous pourvoir en
cassation.

--Telle est en effet mon intention, n'est-ce point aussi la vtre?

--Que Dieu me prserve de commettre une pareille lchet, le vin est
tir, il faut le boire, le plus tt sera le mieux.

--Puisqu'il en est ainsi, nous boirons ce nectar aussitt que nous le
pourrons; mais quoi qu'il arrive, nous devons nous attendre  rester ici
au moins quarante jours, il avient trs-souvent que dans l'espoir que
l'ennui et la solitude amneront les prisonniers  faire des
rvlations, le procureur gnral interjette appel.

--Mais en effet, cher ci-devant, vous devez connatre cette maison et
ses usages; convenez-en cher marquis, vous m'avez tromp de la plus
indigne manire; j'ai cru longtemps que vous tiez un gentilhomme de
bonne maison, si j'avais su que vous tiez un forat vad, je n'aurais
certes pas accept les vingt-cinq mille francs que vous m'avez remis
lors de notre premire entrevue, ma liaison avec vous a tach mon
cusson.

--En vrit, vicomte, vos singulires susceptibilits me font pouffer de
rire, la justice vient de vous prouver que tous les hommes sont gaux
devant elle; vos nombreux quartiers de noblesse n'ont pas empch les
juges de vous faire un sort semblable au mien, et il est probable qu'il
n'empcheront pas matre Samson de faire son devoir; du reste mon cher
de Lussan, croyez-moi, je mourrai aussi noblement que vous, je me suis
assez frott  la noblesse pour avoir contract quelques-unes de ses
habitudes.

--Il est vrai; sur ce, cher marquis, je vais prier Dieu qu'il vous garde
et prendre quelques instants de repos, je suis vraiment trs-fatigu.

--Bonsoir alors, vicomte.

--Bonne nuit, marquis.

Le lendemain, le vicomte de Lussan fit demander l'aumnier, le
respectable abb Monts, qu'il avait vu plusieurs fois  la Conciergerie
et dont il avait beaucoup got la conversation. On s'tonnera sans
doute de ce qu'un homme semblable au vicomte de Lussan, se montrait si
empress de remplir ses devoirs de chrtien, mais  une poque o il est
de bon ton de s'associer au mouvement de recrudescence religieuse qui se
manifeste d'une manire si bruyante, il avait cru devoir s'inscrire avec
ostentation parmi les no-catholiques les plus prononcs; peut-tre,
d'ailleurs, partageait-il sur ces matires l'opinion de Montesquieu qui
a dit quelque part: Que la dvotion trouve, pour faire de mauvaises
actions, des raisons qu'un simple honnte homme ne saurait trouver.

Le digne aumnier s'empressa de se rendre  l'invitation du vicomte,
qui, n'ayant pas l'intention de se pourvoir en cassation, croyait devoir
se hter de se mettre en tat de grce; l'aumnier lui apprit alors que
le procureur gnral avait interjet appel, et qu'ainsi il devait
s'attendre  vivre encore au moins quarante jours; il ajouta que ce
dlai pouvait avoir un rsultat satisfaisant, que dans des cas
semblables, le roi examinait les pices de la procdure et que souvent
il accordait une commutation de peine.

--Une commutation de peine! s'cria le vicomte de Lussan, une
commutation de peine! et en vertu de quel droit un roi peut-il changer
la nature d'une peine? M'envoyer dans un bagne, moi, le vicomte de
Lussan, me confondre avec de misrables voleurs qui appartiennent pour
la plupart  la lie du peuple: si une pareille faveur m'tait accorde,
je la refuserais, soyez-en convaincu; je suis condamn, respect  la
chose juge, qu'on m'excute.

Salvador, qui avait obtenu la permission d'assister  l'entretien qui
avait lieu entre le vicomte et l'aumnier, tait de l'avis de son
complice, et ces deux sclrats prirent le prtre, lorsqu'il les
quitta, de vouloir bien faire quelques dmarches afin que l'arrt qui
les concernait ft immdiatement excut.

On a devin que les recommandations de Salvador et du vicomte de Lussan
furent parfaitement inutiles; on ne pouvait pour plaire  ces deux
misrables, droger  des usages tablis.

De Lussan et Salvador taient depuis huit jours  Bictre, lorsqu'un
matin ce dernier veilla son complice pour lui dire qu'il venait de
faire un rve qui lui annonait une libert prochaine et assure.

Le vicomte ne put s'empcher de rire aux dpens de la superstition de
celui qu'il n'appelait plus que monsieur le ci-devant, depuis qu'un
jugement solennel l'avait dpouill de son titre et de sa fortune.

--Il ne s'agit pas de rire, monsieur le vicomte de Lussan rpondit
Salvador, il faut croire; les rves, je n'en puis douter, sont des
rvlations de ce qui doit nous arriver; je vous assure que si seulement
vous voulez prendre l'engagement de rpondre par ces mots: _Je ferai
tout ce que vous voudrez_, nous serons libres bientt.

--_Je ferai tout ce que vous voudrez_, cher ci-devant, ce sera un moyen
comme un autre de passer le temps.

--Je puis alors compter sur vous?

--J'ai dj eu l'honneur de vous dire que _je ferai tout ce que vous
voudrez_.

--Trs-bien alors.

Le mme jour, Salvador ayant fait prier le directeur de venir le voir,
il lui demanda ce qu'il fallait pour crire; ds qu'il et en sa
possession ce qu'il dsirait, il crivit une longue lettre adresse au
procureur gnral, qu'il ne voulut pas laisser lire  son complice.

--Votre rle est purement passif, lui dit-il, vous devez, suivant nos
conventions, vous borner  excuter mes ordres.

--C'est vrai, cher ci-devant, c'est vrai, _je ferai tout ce que vous
voudrez_.

Plusieurs jours aprs l'envoi de la lettre adresse au procureur
gnral, Salvador fut demand au greffe; lorsqu'il revint prs de son
complice, il lui apprit qu'il venait de procurer  la police
l'arrestation d'une douzaine au moins d'individus couverts de crimes, et
qu'il tait probable que, le jour mme, ils seraient transfrs tous
deux  la Force, attendu qu'il avait eu l'adresse de se faire impliquer
avec lui dans de nouvelles affaires capitales.

--M. de Pourrires n'a pas pens un seul instant, dit le vicomte de
Lussan avec beaucoup de majest, que je me ferais dlateur pour obtenir
ma libert?

--Eh! je n'ai rien pens du tout, s'cria Salvador,  la fin impatient
des susceptibilits de son complice, il s'agissait de nous faire
transfrer  la Force, et j'ai employ le seul moyen qu'il y et pour
cela; mais laissez-moi agir et ne vous inquitez de rien, vous n'aurez
dans tout ceci qu' dire: _Amen_.

--Trs-bien alors, et, s'il en est besoin, comptez sur un bras solide et
sur un courage qui ne faiblira pas au moment du danger.

L'attente de Salvador ne fut pas trompe;  la tombe de la nuit, la
carriole vint chercher les deux complices; un officier de paix prpos
aux transfrements occupait le sige de devant de ce vhicule; derrire
lequel, selon l'usage, galopaient deux gendarmes.

Les compagnons de voyage de Salvador et du vicomte de Lussan, gens de
sac et de corde, prts  tout risquer pour reconqurir leur libert,
adoptrent avec enthousiasme le projet qui leur fut soumis en peu de
mots, et ils s'empressrent de dbarrasser les deux complices des
entraves qui les empchaient d'agir.

Salvador avait donn au garon de service qui faisait son lit et celui
du vicomte de Lussan, (vieux forat qui avait conserv les bonnes
traditions), quelques pices d'or que depuis qu'il savait sa
condamnation certaine il tenait en rserve pour s'en servir en cas de
besoin. En change de ces derniers dbris de sa prosprit passe, ce
garon de service lui avait remis une pince de fer d'environ dix-huit
pouces de long et une forte vrille,  l'aide desquelles il put enlever
une des planches qui formaient le fond du panier  salade.

Salvador et de Lussan, en leur qualit d'inventeurs du plan d'vasion,
avaient obtenu de leurs compagnons de voyage le privilge de passer les
premiers par l'ouverture qui serait faite[869]; ds que la planche fut
enleve, ils se disposrent  en user, mais l'ouverture tait si troite
que, pour tre certains de ne pas s'y trouver engags, ils furent forcs
de se mettre presque nus, c'est--dire de ne garder sur eux que leurs
chemises et leurs pantalons; ils se laissrent enfin choir sur la route,
et se mirent  courir vers la Seine, qu'ils traversrent  la nage,  la
hauteur du chteau de Bercy, tandis que les gendarmes qui escortaient le
panier  salade, et qui ne savaient o donner de la tte, couraient
aprs ceux des autres prisonniers qui avaient suivi l'exemple qu'ils
venaient de donner.

Ils suivirent le cours de la Seine pour joindre la barrire de Bercy.
Comme il faisait tout  fait nuit lorsqu'ils entrrent dans Paris, la
singularit de leur costume ne fut pas remarque.

--Eh bien, vicomte? dit Salvador  son compagnon lorsque la barrire fut
franchie.

--Eh bien, marquis?

--Nous voil libres, mais qu'allons-nous devenir?

--Eh! parbleu, allons chez le pre Juste; il faudra bien que ce vieux
sclrat nous fournisse les moyens de sortir de l'affreuse position dans
laquelle nous nous trouvons.

--C'est dit, allons chez le pre Juste, et s'il ne se montre pas
accommodant...

--Nous le mettrons  la raison, cher marquis.

Salvador et de Lussan taient extnus de fatigue; ils ne mirent
cependant que peu de temps  franchir l'espace assez long qui spare la
barrire de Bercy de la rue Saint-Dominique-d'Enfer.

Ils frapprent et sonnrent plusieurs fois  la porte de la maison
habite par le vieil usurier, qui demeura sombre et silencieuse.

--Le pre Juste,  ce qu'il parat, s'est dfait de son chien, dit
Salvador.

--Je crois plutt, rpondit le vicomte, que Dieu a dbarrass la terre
de ce vieil intrigant, car il ne sort jamais le soir, et  moins qu'il
ne soit mort, il doit entendre le bruit infernal que depuis plus d'une
heure nous faisons  sa porte.

Une vieille habitante de la maison voisine, lasse sans doute d'entendre
le bruit que faisaient Salvador et de Lussan, mit la tte  sa fentre
et interpella les deux amis.

--Que voulez-vous, leur dit-elle, pourquoi frappez-vous si tard et si
fort  la porte d'une maison inhabite?

--Pardonnez-nous, madame, rpondit de Lussan, nous dsirons parler  M.
Juste, banquier.

--M. Juste le banquier? vous avez choisi une singulire heure et un
singulier costume pour venir chez un banquier.

--Nous sommes voisins, reprit Salvador, et nous sommes sortis en
nglig.

--Votre nglig n'est gure de mise par le temps qu'il fait; dix degrs
de froid et en chemise, excusez; mais puisque vous tes voisins, comment
donc se fait-il que vous ne sachiez pas que M. Juste est mort depuis
longtemps.

--M. Juste est mort, s'cria de Lussan, il ne nous manquait plus que
cela.

--Oui, il est mort; son chien qu'il avait habitu  se jeter sur tous
ceux qui entraient chez lui, s'est  la fin jet sur lui et l'a dvor
bel et bien; on dit qu'il tait devenu enrag parce que son matre tait
si avare qu'il ne lui donnait pas assez  manger.

--Oh! quel affreux malheur!

--Un malheur, c'est au contraire bien heureux pour ce vieux gueux de
Juste; s'il n'tait pas mort il serait  l'heure qu'il est dans les
cabanons de Bictre avec ses deux amis, deux nobles coquins, comte et
marquis chefs de bande, que j'irai voir excuter samedi; mais bien le
bonsoir, messieurs les je ne sais quoi; si vous tes de la clique du
pre Juste, vous pouvez aller pleurer sur sa tombe, il est enterr 
_Mont-Parnasse_.

La vieille ferma sa fentre, laissant Salvador et de Lussan aussi
surpris qu'effrays de la mort pouvantable de l'usurier Juste.

--Il ne nous reste qu'une ressource, dit de Lussan  Salvador,
lorsqu'ils se furent loigns de la maison nagure habite par
l'usurier; il nous faut faire une tentative prs de Coralie.

--Nous aurions tort, je crois, de beaucoup compter sur cette femme qui
ne vous a pas seulement donn signe de vie pendant tout le temps que
nous sommes rests en prison.

--Que sait-on, peut-tre qu'en nous voyant nus et sans pain, elle voudra
bien nous donner quelques pices d'or.

--Je crois plutt qu'elle nous fera chasser par ses gens si elle ne nous
fait pas arrter.

--Il n'y a pas de danger. Coralie, quoique jeune aimable, jolie et
riche, est d'une avarice extrme, elle n'a  son service qu'une seule
femme de chambre dont nous viendrions facilement  bout si elle avait de
mauvaises intentions.

--Allons donc tenter l'aventure, il faudra bien qu'elle s'excute...

--J'allais vous le dire.

Il y avait loin de la rue Saint Dominique-d'Enfer  celle Tronchet, o
demeurait la danseuse Coralie; cependant de Lussan et Salvador,
aiguillonns par la faim, le froid et le dsespoir, se mirent
courageusement en route.

Onze heures venaient de sonner, la nuit tait sombre: les deux
aventuriers, qui cherchaient  viter la rencontre des patrouilles,
marchaient silencieusement dans l'ombre. Arrivs dans une petite rue
voisine du pont Saint-Michel, des clameurs, profres par une multitude
de voix vinrent tout  coup frapper leurs oreilles.

--Arrtez! arrtez! au voleur!  l'assassin!...

Et la rue fut envahie par plusieurs hommes qui poursuivaient un individu
qui, grce  des jarrets d'acier, gagnait  chaque instant un espace de
terrain considrable.

Pour viter la rencontre des poursuivants, parmi lesquels pouvaient
fort bien se trouver quelques suppts de dame police, Salvador et de
Lussan se jetrent brusquement dans la rue Poupe. Ils n'avaient pas
fait vingt pas dans cette rue, qu'un homme tomba pour ainsi dire entre
leurs bras.

--Laissez-moi passer, leur dit-il, je suis un malheureux dserteur.

Salvador et de Lussan reconnurent de suite Vernier les bas bleus. Les
divers crochets qu'il venait de faire avaient fait perdre ses traces 
ceux qui le poursuivaient, et il croyait avoir fait naufrage au port
lorsqu' son tour il reconnut les deux aventuriers.

--Rupin, le grand Richard, s'cria-t-il, il parat alors que ce ne sera
pas pour samedi?

--Nous l'esprons bien, dit de Lussan, si surtout tu veux nous procurer
de quoi souper et un asile pour cette nuit.

--Je puis vous conduire chez moi, rpondit Vernier les bas bleus, le
local n'est pas beau, mais tel qu'il est je vous l'offre et de bon coeur.
Vous m'avez fait gagner de l'argent lorsque vous tiez _rupins_, il est
bien juste que je fasse aujourd'hui quelque chose pour vous.

Lorsque l'on a faim et froid, lorsqu'on n'a pas un lieu pour se reposer,
on saisit, sans hsiter, la premire branche qui se prsente. Aussi
Salvador et de Lussan s'empressrent-ils d'accepter l'offre de Vernier
les bas bleus; ils n'avaient d'ailleurs rien  craindre de cet homme
dont la position n'tait gure meilleure que la leur, puisque, condamn
par contumace aux travaux forcs  perptuit, il ne pouvait faire une
dmarche pour les livrer sans compromettre sa propre libert.

Vernier les bas bleus occupait, dans une maison dlabre et sans portier
de la rue du Four-Saint-Hilaire, un galetas situ au septime tage,
meubl d'un lit sur lequel se carraient les deux plus minces matelas et
quelques vieilles couvertures; d'une table boiteuse, d'un bas de buffet,
de deux chaises dpailles, et clair seulement par un chssis 
tabatire.

--Voil le gte, dit-il  ses htes en les introduisant dans cet affreux
grenier; il n'est pas beau, mais il est sr.

--C'est tout ce qu'il nous faut pour aujourd'hui, rpondit de Lussan;
demain il fera jour, et, s'il plat  Dieu, nous trouverons bien les
moyens de nous en procurer un meilleur.

--Ah a! vous qui n'avez probablement dans le _bauge_[870] que la
_mouise_[871] de _Tunebe_[872], vous devez _canner la pgrenne_[873].

--Nous mangerions trs-volontiers un morceau, rpondit Salvador.
N'est-il pas vrai vicomte?

De Lussan, qui s'tait jet sur le lit, fit un signe affirmatif.

--Je vais alors, dit Vernier les bas bleus, chercher _deux doubles
cholettes de picton_[874], du _tarton savonn_[875] et un jambonneau, a
vous va-t-il?

--Allez, mon cher, achetez ce que vous voudrez, nous saurons, si Dieu
nous prte vie, reconnatre plus tard ce que vous faites aujourd'hui
pour nous; mais si vous voulez que votre hospitalit me soit agrable,
ne me parlez plus argot. A quoi bon se servir d'un langage bas et
ignoble que tout le monde comprend maintenant?

--On vous obira; j'ai trop envie d'tre de _mche_[876]...

--Encore!...

--De moiti; je me laisse emporter par la force de l'habitude. Je disais
donc que j'ai trop envie d'tre de moiti dans les affaires que dj
sans doute vous avez en vue, pour faire quelque chose qui vous soit
dsagrable.

Le pain, le jambonneau et le vin, offerts par Vernier les bas bleus,
furent expdis en quelques minutes.

--Ceci ne vaut ni les salmis de filets de perdreaux aux truffes, ni le
vin de Chambertin, dit de Lussan; mais a se laisse manger et parat
fort bon lorsqu'on a faim.

--Vous avez raison, rpondit Salvador; c'est le besoin qu'on en a qui
donne du prix aux choses les plus ordinaires; aussi, comme nous sommes
extnus de fatigue, et que nous avons un extrme besoin de sommeil, je
suis persuad que nous trouverons dlicieuse la couche modeste de notre
ami Vernier.

Les trois bandits se couchrent l'un prs de l'autre sur le lit, qui,
fort heureusement pour eux, se trouva d'une largeur plus qu'ordinaire,
et bientt on n'entendit plus, dans le galetas de la rue du
Four-Saint-Hilaire, que le bruit calme et mesur de leur respiration.

Ils s'veillrent  la naissance du jour. Vernier les bas bleus, qui
avait voulu mnager  ses htes une surprise agrable, posa sur la table
boiteuse une chopine d'eau-de-vie achete la veille, et les trois
complices, ayant allum chacun une pipe charge de caporal, tinrent
conseil.

Salvador, de Lussan et Vernier les bas bleus ne possdaient pas  eux
trois la valeur de trois pices de cinq francs, et, cependant, il
fallait aux deux premiers des vtements quels qu'ils fussent, et les
moyens de se dguiser, s'ils ne voulaient pas se rsoudre  rester
confins dans le galetas de leur hte.

--Je vais crire  Coralie, dit le vicomte, notre ami Vernier portera ma
lettre.

--Faites, cher vicomte. Ah! si je savais o se trouve en ce moment ma
femme, nous n'aurions pas besoin de nous adresser  cette danseuse.

--Mais, vous ne le savez pas, ainsi il est inutile d'en parler.

Le vicomte de Lussan crivit  Coralie une lettre bien pathtique, bien
touchante, que Vernier, ainsi que cela venait d'tre convenu, se chargea
de porter.

Il arriva chez Coralie avant dix heures du matin, madame n'tait pas
encore leve, il fut donc forc de remettre la missive dont il tait
porteur  la femme de chambre, qui voulut bien, prenant en considration
ses instantes prires, la remettre  l'instant mme  sa matresse.

Elle revint prs de Vernier qui l'attendait dans l'antichambre, au bout
de quelques minutes,  son air pinc,  l'expression quelque peu
hautaine de ses yeux, le bandit devina qu'elle ne lui apportait pas une
bonne nouvelle.

Il ne se trompait pas.

--Madame, lui dit-elle, ne connat pas la personne qui lui demande
l'aumne, elle vous prie de lui rendre cette lettre qu'elle ne veut pas
conserver.

Vernier fut oblig de se retirer. Lorsqu'il sortit de chez Coralie, la
rue Tronchet tait pleine d'une foule de colporteurs de canards, qui
criaient  tue-tte, _la relation exacte et dtaille de l'vasion
miraculeuse, aprs leur condamnation  mort, de deux particuliers
trs-connus dans Paris, grande rcompense  ceux qui les feront
arrter_; Vernier les bas bleus acheta, moyennant cinq centimes, ce
monstrueux canard, qu'il fit voir  ses htes lorsqu'il rentra chez lui.

--Il parat que l'on tient normment  faire une _tronche_[877] de
votre _sorbonne_[878], dit Vernier les bas bleus, lorsque Salvador et de
Lussan eurent achev la lecture du canard; puisqu'on offre une grande
rcompense  celui qui vous fera _faucher le colas_[879], c'est flatteur
pour vous.

--Oui, mais c'est un peu inquitant rpondit de Lussan, en regardant
fixement Vernier les bas bleus, l'espoir d'obtenir cette grande
rcompense peut engager  nous trahir des gens auxquels nous aurions
accord toute notre confiance.

--Il n'est que trop vrai, ajouta Salvador.

--H! les _Rupins_... ce n'est pas pour moi que vous dites a, n'est-ce
pas? J'suis un _grinche_[880], un _escarpe_[881], tout ce que vous
voudrez; je _buterais_[882] le Pre ternel pour _affurer une
tune_[883]; mais je suis un honnte homme, trahir des amis, jamais?

Salvador et de Lussan, intrieurement charms de voir Vernier rejeter si
loin de lui et avec une indignation si nergiquement exprime, la pense
d'une action semblable  celle qu'ils avaient paru le croire capable de
commettre, s'empressrent de le calmer.

--Ecoutez, mes amis, leur dit-il, maintenant, hlas! presque tous les
_pgres_ sont d'infmes coquins, et pour vous il s'agit de la
_sorbonne_[884] que l'on ne perd qu'une fois; vous ne sauriez donc
prendre trop de prcautions. Eh bien! si vous le voulez, pendant tout le
temps que vous resterez ici, je ne sortirai pas, je n'crirai pas; l'un
de vous prendra mes habits pour _aller au vague_[885] et l'autre restera
avec moi, a fait que vous serez tranquilles.

--Tu sortiras, tu rentreras, tu criras, rpondit le vicomte de Lussan 
Vernier les bas bleus, nous nous fions  toi, et nous sommes persuads
que notre confiance est bien place, mais nous allons visiter ta
garde-robe, dans laquelle nous trouverons peut-tre de quoi nous vtir.

Vernier les bas bleus tait plus riche qu'il ne le croyait lui-mme; le
vicomte de Lussan trouva dans un bas de buffet, deux pantalons en assez
bon tat, une blouse neuve et une redingote encore propre. Il donna 
Salvador la redingote et le meilleur des deux pantalons.

--C'est parce que j'ai l'intention de vous faire jouer ce soir un rle
important, dans une comdie nouvelle, que je vous permets de vous faire
aussi beau que vous le serez, lorsque vous aurez endoss ces habits,
dit-il  son complice.

--Je devine quel est votre projet, vous voulez reprendre en gros 
Coralie ce que vous lui avez donn en dtail.

--Vous l'avez dit.

--a se trouve bien, j'ai justement pris l'empreinte de la serrure, dit
Vernier, et il montra aux deux amis une carte sur laquelle l'entre de
la serrure de Coralie tait parfaitement imprime[886].

--C'est trs-bien vu, mais de quelle manire nous y prendrons-nous pour
russir.

--Laisse-moi faire, tout ira bien, et ce soir, je vous en rponds, nous
aurons de l'or, beaucoup d'or, et notre ami Vernier qui nous donnera un
coup de main en aura une bonne part.

--Sont-ils adroits ces rupins! s'cria Vernier les bas bleus, qui
croyait dj tenir les pices d'or dont le vicomte de Lussan promettait
une si ample moisson.

Ce dernier s'tait plac devant la table et dessinait avec beaucoup de
soin le _fac-simile_ d'une cl.

--Vous tes, dit-il  Salvador, expert en l'art du serrurier,
pouvez-vous faire une cl absolument semblable  celle dont voici le
portrait, je me suis dj assur qu'il y avait ici tout ce qu'il
fallait pour cela.

--Parfaitement, rpondit Salvador.

--En ce cas  l'oeuvre, je vous expliquerai mon plan pendant que vous
travaillerez.

Salvador, dou d'une dextrit sans gale n'eut besoin que de quelques
heures de travail pour fabriquer une cl, dont le vicomte de Lussan se
montra trs-satisfait.

Les trois bandits passrent  deviser joyeusement,  boire et  manger
(Vernier les bas bleus avait un compte ouvert chez le marchand de vin et
le charcutier), le reste de la journe.

Lorsque le soir fut venu, ils s'armrent chacun d'un couteau-poignard
(ils taient tous les trois bien dtermins  ne point, en cas de
malheur, se laisser prendre vivants), et se mirent en route pour la rue
Tronchet.

Salvador et Vernier les bas bleus entrrent chez un marchand de vin, de
Lussan alla se mettre en observation vis--vis la porte cochre de la
maison habite par Coralie.

Il tait  son poste depuis environ une demi-heure, lorsqu'il vit sortir
la danseuse, il la suivit de loin et la vit entrer  l'Opra. Bien
certain alors qu'elle ne rentrerait pas chez elle de la soire, il
revint trouver ses camarades.

--Elle est sortie, leur dit-il; il ne s'agit plus maintenant que
d'loigner la servante. A vous, Vernier, songez que si vous ne
russissez pas, nous serons forcs d'employer les grands moyens, et j'en
serais vraiment fch, cette servante est une fort bonne et fort jolie
fille.

Vernier, suivant les instructions qu'il avait pralablement reues,
prit sa course, et donna l'ordre  un cocher de fiacre qu'il prit sur la
place la plus voisine de l'Opra, de se rendre au domicile de Coralie,
et de remettre au concierge de la maison un billet que celui-ci ferait
tenir  la personne  laquelle il tait destin.

Il n'tait pas  craindre que la femme de chambre s'apert que le
billet n'avait pas t crit par sa matresse. Coralie dont l'ducation
avait t quelque peu nglige, se servait habituellement de
secrtaires.

Le cocher, gnreusement pay d'avance, s'acquitta de la mission qui
venait de lui tre confie; il remit le billet au concierge et attendit.

Le concierge, suivant la louable habitude de ses confrres, n'avait pas
manqu de lire le billet, qui, du reste n'tait pas cachet.

--Vite, vite, mademoiselle Hlne, dit-il  la femme de chambre de
Coralie, mademoiselle Desrivires vient de se fouler le pied en entrant
en scne, elle vous demande avec son chle orange; il y a en bas un
fiacre pour vous emmener et v'l un billet qu'elle a donn au cocher
pour vous le remettre.

--Je vous remercie bien, M. Fouch, rpondit la femme de chambre aprs
avoir lu le billet, qui ne renfermait autre chose que ce que le portier
venait de lui apprendre; je vais de suite aller trouver ma matresse. Et
comme le concierge tait mont par l'escalier de service, elle descendit
un tage afin de l'clairer.

Quelques minutes aprs, la servante portant sous son bras le chle
orange de sa matresse, montait dans le fiacre qui l'attendait  la
porte.

--Aller d'ici  l'Opra, expliquer sa venue  sa matresse, puis
revenir, dit de Lussan, nous avons au moins trois quarts d'heure devant
nous; c'est plus qu'il ne faut. A vous, marquis. Il y a de la lumire
chez le docteur Delamarre, qui demeure au-dessous de Coralie, dites au
concierge que vous allez chez lui? N'oubliez pas de jeter un coup d'oeil
sur les deux coupes d'agate places sur la chemine de la chambre 
coucher. Coralie y laisse souvent des bijoux prcieux. L'argent est dans
une armoire  glace place dans la chambre  coucher, qu'il vous sera
facile d'ouvrir: vous avez ce qu'il faut pour cela?

--J'ai remis mes _halnes_[887]  Rupin, dit Vernier les bas bleus.

Salvador entra dans la maison; il y resta plus longtemps que ses
complices ne s'y attendaient.

--Il lui est peut-tre arriv quelque chose, disait Vernier les bas
bleus  de Lussan.

--Cela n'est pas probable, rpondit celui-ci, s'il en tait ainsi, nous
aurions entendu du bruit.

L'arrive de Salvador vint  point pour mettre fin  l'anxit de ses
complices.

--Eh bien! lui dit de Lussan.

--L'affaire n'est pas mauvaise, rpondit-il, mais htons-nous de fuir.
Je crois que j'ai t remarqu par le concierge.

Les trois complices franchirent rapidement l'espace qui spare la rue
Tronchet de celle du Four-Saint-Hilaire. Lorsqu'ils furent arrivs dans
le galetas de Vernier les bas bleus, Salvador dposa sur la table tout
ce qu'il avait vol chez Coralie.

--Quatre mille _balles_[888] en or, trois mille balles de bijoux 
vendre au _fourgat_[889], s'cria Vernier les bas bleus, nous allons
joliment faire _pallas_[890].

--As-tu un recleur  ta disposition? lui demanda de Lussan.

--Je crois bien, Louis l'Aventurier, qui demeure  la Sorbonne; il
m'achtera tout ce que je voudrai.

--Garde alors les bijoux pour ta part, et laisse-nous l'argent, cela te
va-t-il?

--Trs-bien! Vous tes plus gnreux que je ne le pensais.

--Soupons alors et couchons-nous; nous nous sparerons demain matin.

Les trois bandits firent honneur  un excellent poulet et  quelques
autres comestibles qu'ils avaient achets rue Dauphine, puis aprs ils
s'endormirent.

Le lendemain matin, ainsi que cela avait t convenu la veille, ils se
sparrent.




III.--La dame au voile vert.


Le rcit des faits qui prcdent a appris  nos lecteurs que c'tait
principalement parmi ses connaissances que le vicomte de Lussan, auquel
un nom recommandable faisait ouvrir les portes des salons de la
meilleure compagnie, choisissait ses victimes. On a vu que d'abord il se
borna  donner  Salvador et  Roman des instructions de nature 
faciliter l'excution des vols que ceux-ci se chargeaient d'excuter ou
de faire excuter, et que ce n'est que plus tard, peu de temps aprs la
mort du dernier, et lorsque Salvador eut pris la rsolution de ne plus
retourner chez la Sans-Refus, qu'il se dtermina  payer de sa personne.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous devons prier nos lecteurs
de faire avec nous quelques pas en arrire.

Nous disions tout  l'heure que le vicomte de Lussan s'tait fait
inscrire au rang des nouveaux catholiques les plus prononcs, ce n'tait
pas seulement parce que _la dvotion trouve pour faire de mauvaises
actions des raisons qu'un simple honnte homme ne saurait trouver_,
qu'il avait pris ce parti; il savait que l'on est gnralement dispos 
accorder une grande confiance  ceux qui, tout en vivant dans le monde,
s'acquittent avec exactitude de leurs devoirs religieux, et la dvotion
tait un masque dont il savait  propos se servir, et qui lui avait
facilit l'accs des salons de plusieurs nobles douairires qui ne
surent que lorsqu'un jugement solennel eut appris  tout le monde que le
vicomte de Lussan, malgr l'anciennet de son blason, n'tait rien autre
chose qu'un insigne bandit, qu'il ne faut pas toujours se fier aux
apparence.

Quoi qu'il en soit, le vicomte avait pour confesseur un vnrable
prtre, attach  l'glise de Saint-Roch, et il avait tellement eu l'art
de s'insinuer dans sa confiance, que trs-souvent ce digne
ecclsiastique l'invitait  dner.

Lorsqu'il fut arrt, rue de Varennes,  quelques pas de son domicile,
le vicomte tait sorti de chez lui pour se rendre chez ce prtre que,
depuis quelque temps, il visitait trs-souvent.

Le rcit des faits qui suivent apprendra  nos lecteurs quel tait le
but de ces visites.

Un jour, tandis que le vicomte et le bon prtre taient  table, tte 
tte, on annona  M. l'abb la visite d'une vieille femme presque
aveugle, dont la figure tait cache par un ample voile vert. Elle
venait remettre,  ce dernier, une petite somme d'argent pour faire dire
des messes et un anniversaire pour les trpasss. L'abb voulait se
lever pour aller recevoir la pieuse bonne femme dans une autre pice;
mais Lussan lui dit de ne pas se gner pour lui et, mme, le pria de la
faire entrer. Le domestique l'ayant introduite, elle remit au vicaire
une somme de quatre-vingts francs. Lussan, en observateur curieux et
avide de tirer parti de tout, remarqua que cette femme tait fort ge,
couverte de vtements sordides et dgotants; elle portait un de ces
chapeaux ballons d'une forme tout  fait mirobolante, de couleur jadis
noire, mais aujourd'hui fauve et rougetre, qui, accompagn d'un immense
garde-vue en taffetas vert, produisait cet ensemble drlatique qui
caractrise les tireuses de cartes de bas tage. Enfin, toute la mise de
la vieille dvote annonait la plus grande misre; et, pour comble, elle
avait bien de la peine  se conduire, tant sa vue paraissait faible et
obtuse.

Lorsqu'elle fut sortie, le vicomte fit part au bon vicaire de toutes ses
remarques, et lui tmoigna l'tonnement o il tait de voir donner
quatre-vingts francs par une femme dont le costume accusait un si
complet dnment. Celui-ci lui rpondit qu'il ne fallait pas toujours
s'en rapporter aux apparences, et que loin que cette bonne femme ft
dans la misre, elle tait au contraire riche et mme fort riche;
qu'elle faisait beaucoup de bien aux pauvres de la paroisse; en un mot,
qu'il tait  regretter que les gens de sa sorte fussent en aussi petit
nombre.

--S'il en est ainsi, dit de Lussan, vous conviendrez, mon cher abb, que
c'est bien le cas de dire o la fortune va-t-elle se nicher! car la
bonne femme est d'un aspect bien dgotant. Pour moi, il me semble que
l'amour de Dieu et du prochain, la dvotion, la charit mme, n'excluent
pas la propret; et, je vous l'avoue franchement, j'ai peine  croire 
la fortune de cette femme, cela me parat inconciliable avec l'tat de
dlabrement o elle est. Je crois plutt qu'elle n'est que l'instrument
de personnes pieuses qui veulent rester inconnues, et qui, en rcompense
des petits services qu'elle leur rend, lui procurent des moyens
d'existence.

--Vous tes dans l'erreur M. le vicomte, rpondit le vicaire; elle est
riche, et quand je parle ainsi, c'est que je le sais. Je puis mme
d'autant mieux vous l'assurer que j'ai vu, ce qui s'appelle de mes
propres yeux, vu, tout ce qui compose sa fortune, dans les circonstances
que je vais vous citer:

Il n'y a pas plus de deux mois que cette femme vint pour la premire
fois me charger de dire quelques messes pour le repos de l'me de ses
pre et mre, dcds il y a longtemps; elle me remit, en outre,
quarante francs pour les indigents et autant pour l'glise. Ses visites
se renouvelrent plusieurs fois et toujours elle se montrait aussi
gnreuse. Je ne pouvais comprendre d'o, ni comment, lui venaient les
sommes dont elle disposait, tant sa misre apparente faisait contraste
avec ses oeuvres de charit; mais je ne tardai pas  tre au fait de
cette espce de mystre.

Il y a de cela quinze jours au plus, elle vint me prier de vouloir bien
passer chez elle pour me faire une confidence importante, confidence
que, disait-elle, elle ne pouvait me faire ailleurs que dans son
appartement. Je vous avoue que cette invitation me parut si
extraordinaire de sa part, que pendant trois ou quatre jours j'hsitai 
m'y rendre; mais enfin, aprs y avoir bien rflchi, je crus devoir lui
donner cette satisfaction.

Arriv  sa demeure, l'aspect ridicule du concierge, ses questions
insolites, et ensuite celles non moins extraordinaires de son pouse,
firent natre en moi de singulires ides. Quoi qu'il en soit, aprs
avoir subi un interrogatoire en rgle, je fus conduit par le cerbre
femelle, chez la dame au voile vert. Aprs avoir frapp d'une certaine
manire, un guichet s'ouvrit, je dclinai mon nom:

--Ah! c'est vous, M. le vicaire, me dit la vieille, entrez, je vous
prie.

Alors elle ouvrit deux serrures fermes  plusieurs tours; puis, lorsque
je fus entr, elle les refermera avec un soin et une prcaution qui
piqurent vivement ma curiosit, sans toutefois que j'en prouvasse la
moindre crainte. Je fus alors introduit dans un rez-de-chausse, compos
de plusieurs pices en dsordre, et aussi malpropres que la matresse de
la maison. La dame, aprs s'tre excuse sur son grand ge et ses
infirmits, de me recevoir si peu convenablement, prit la parole en ces
termes:

--M. le vicaire, vous tes un homme en qui j'ai la plus grande
confiance, et je vais immdiatement vous en donner la preuve: Je suis
vieille et assez riche; je possde en or, argent, billets de banque et
bijoux, environ deux cent mille francs; j'ai, en outre, une rente de
cinq mille francs au porteur, inscrite sur le grand livre. Je n'ai sur
la terre qu'une seule personne qui me touche par les liens du sang,
c'est ma fille; mais depuis longtemps je n'ai entendu parler d'elle,
j'ignore absolument sa destine. Elle excepte, je n'ai ni parents, et
il faut bien le dire, ni amis. Dieu peut d'un instant  l'autre me
rappeler  lui, et toutes mes richesses seraient  peu prs perdues si
je venais  mourir sans indiquer l'endroit o elles sont renfermes. Je
ne puis mieux m'adresser qu' vous, M. le vicaire, pour rvler un
secret de cette nature. Je vais donc indiquer o tous ces objets sont
cachs, et je vous autorise, aprs ma mort,  en disposer du mieux que
vous l'entendrez, sauf la rserve que je vous ferai connatre tout 
l'heure. Voici un crit cachet qui renferme  cet gard mes volonts
formelles; veuillez vous en constituer le dpositaire pour ne l'ouvrir
qu'aprs ma mort.

Surpris de ce langage, et n'ayant jamais voulu m'immiscer dans les
affaires mondaines, que je connais fort peu, je voulus en dcliner un si
rare tmoignage de confiance; la vieille dame ne voulut accepter aucune
excuse; elle pria, pressa avec tant d'instances, qu'enfin j'acceptai.
Alors elle m'engagea  passer dans sa chambre  coucher, et, aprs avoir
tir son lit hors de l'alcve, elle leva une tapisserie et me fit voir
une petite porte artistement pratique dans le mur. Elle l'ouvrit, et
retira de cette cachette une jolie bote en bne, garnie en argent
cisel, portant des armoiries et une couronne ducale. Cette bote
contenait de l'or en grande quantit, des billets de banque, des
diamants, et des inscriptions de rentes au porteur. Bref, je pus me
convaincre qu'elle renfermait au moins trois cents mille francs en
valeurs relles.

--Voil tout ce que je possde, dit la vieille. Si la personne nomme
dans mon testament existe encore, poursuivit-elle, et que par sa
conduite elle soit digne de mes bienfaits, vous partagerez ma succession
avec elle. Dans le cas contraire, tout est  vous pour en faire de
bonnes oeuvres. Telle est,  digne et respectable ministre du Seigneur,
ma dernire volont; que celle de Dieu soit faite en toutes choses!

Quelques observations que je fisse de nouveau pour la dtourner du
dessein o elle tait  mon gard, elle ne voulut rien entendre, et,
aprs avoir replac la cassette dans l'armoire pratique dans le mur,
elle en referma la porte, et exigea encore une fois que je lui promisse
d'excuter ponctuellement ses intentions. En considration du bien qui
pouvait en rsulter pour les pauvres, je crus devoir m'y engager
non-seulement sans restriction, mais encore de manire  mriter
l'approbation du monde et de mes suprieurs. Du reste, vous me
connaissez assez, M. le vicomte, pour tre convaincu que je
m'acquitterai avec zle et exactitude de ce mandat important.

Maintenant, s'il m'est permis de vous dire mon opinion sur cette femme,
je pense que son intention est de rparer aprs sa mort les torts d'une
vie passe dans le dsordre et peut-tre mme dans le crime. Ce qui me
le fait croire, c'est que son langage, qui n'est pas trs-pur, est celui
d'une femme du peuple, que le manque d'ducation n'a pas d rendre
difficile sur les moyens de faire fortune.

Il est encore une autre raison qui donne  l'opinion que je viens
d'exprimer une certaine force, et cette raison la voici:

Je dois croire sincre la dvotion de cette femme, ses bonnes oeuvres en
sont un tmoignage suffisant; eh bien! quoiqu'elle coute avec beaucoup
de recueillement les exhortations religieuses que j'ai cru devoir lui
adresser, bien qu'elle assiste  tous les offices, elle n'a pas encore
voulu se confesser.

--Je ne suis pas encore prte, a-t-elle dit lorsque je l'ai engage 
s'approcher du tribunal de la pnitence; plus tard, monsieur l'abb, je
n'ose pas encore vous rvler les fautes nombreuses, les crimes mmes de
ma vie passe, mais je me repens, soyez-en sr.

Je n'ai pas cru devoir insister, les choses en sont l.

Pendant ce rcit, le vicomte tait tout yeux et tout oreilles, il avait
peine  contenir la joie intrieure qu'il prouvait, et dj mme il
combinait les moyens de s'emparer du trsor de la vieille. A la vrit,
l'abb n'avait pas indiqu l'adresse de la dame au voile vert, mais dans
tout le reste, il s'tait montr d'une indiscrtion que le nom seul du
vicomte et la pit sincre qu'il lui supposait, peuvent seuls faire
excuser. Quoi qu'il en soit, avec des hommes de la trempe de Lussan,
l'absence d'un renseignement de cette nature n'tait pas un grand
obstacle; il savait que le service command par la vieille devait avoir
lieu le lendemain, et qu'elle devait y assister; cela lui suffisait. En
effet, il se rendit  Saint-Roch, et mme il tait tellement press d'y
arriver, qu'il se trouva  l'glise une heure trop tt. Enfin, la
vieille qu'il attendait avec tant d'impatience arriva. Elle n'avait pas
ce jour-l son insparable voile vert, mais un voile noir fort pais,
qui donnait  sa figure et  tout le reste de sa personne une teinte des
plus lugubres: elle s'agenouilla et pria longtemps avec une ferveur
telle que le service tait fini depuis plus d'une heure qu'absorbe
dans sa prire, elle ne songeait pas  quitter l'glise. Le vicomte qui
avait l'intention de la suivre  sa sortie, afin de dcouvrir sa
demeure, enrageait de toute son me d'tre forc de l'imiter et de
simuler une dvotion qui tait loin de son coeur; car Dieu sait les
sinistres projets qu'il mditait en ce moment. Enfin, aprs avoir t
faire de nombreuses rvrences et gnuflexions devant toutes les
chapelles, la vieille dame prit de l'eau bnite et sortit. Tout cela fut
encore fort long  cause de la difficult qu'elle prouvait  se
conduire, et qui la faisait presque trbucher  chaque pas dans les
chaises; mais enfin une fois sortie, et suivant les murs avec
prcaution, elle ne tarda pas  rentrer chez elle, rue Thrse, numro
25.

De Lussan, adroit et intelligent, comme nous le connaissons, s'assura
que c'tait bien l qu'elle demeurait; puis il se retira, et remit  un
autre jour les investigations dont il pouvait avoir besoin pour mettre
ses projets  excution. Il ne dormit pas de toute la nuit tant
l'impatience, le dsir de s'emparer du trsor de la vieille femme au
voile vert avaient exalt ses esprits. A peine fit-il jour le lendemain,
qu'il se mit en course pour prendre des renseignements dans le quartier
de la vieille dame; il apprit qu'elle y tait connue sous le nom de la
dame au voile vert, ou de l'aveugle. Du reste, on ne savait rien de
prcis sur son compte, chacun faisait une histoire  sa manire: les uns
disaient qu'elle tirait les cartes, les autres, que c'tait quelque
vieille pcheresse qui, par esprit de pnitence, se livrait aux brocards
de la multitude. Enfin, d'autres ajoutaient que s'il voulait connatre
plus particulirement cette femme, qui tait une nigme pour tout le
monde, il fallait qu'il s'adresst au pre Fleurus et  son pouse,
concierges du numro 25, qui paraissaient les seuls qui fussent dans la
confidence mystrieuse; que toutefois il serait aussi possible que
l'picier en face lui donnt galement quelques renseignements utiles.

L'picier, adroitement interpell par le vicomte, rpondit que cette
dame n'tait pas sa pratique, et qu'il ne savait absolument rien sur son
compte; mais il ajouta que sa voisine la mre Grignac, la fruitire,
pourrait le satisfaire: C'est la plus fameuse bavarde de Paris, dit-il,
il ne faudra pas de grands efforts pour que vous obteniez d'elle tout ce
que vous dsirez savoir. De Lussan remercia l'picier _fait homme_, et
en deux pas il fut chez la mre Grignac.

Il lui fallut tout son sang-froid pour ne pas clater de rire au nez de
l'norme fruitire! Imaginez-vous une masse de chair informe, des
membres aussi mal taills que mal attachs, une taille aussi haute que
large; une figure joufflue, carre, diapre de rouge, de blanc, de bleu,
etc.,  et l recouverte d'une couche paisse de poussire de charbon;
un nez en pied de marmite, c'est--dire gros, court, bourgeonn et
vritable succursale de l'entrept des tabacs; des yeux horriblement
louches, raills et cireux; une bouche orne de trente-deux dents
incontestablement blanches, mais appartenant plutt  l'ordre des
ruminants qu' l'espce humaine; des lvres paisses et retrousses;
enfin une vritable caricature. Mais ce qui compltait cet tre, idal
du grotesque et des bizarreries de la nature, c'tait des vtements en
drap grossier, luisants de graisse, et dont la faon tait en harmonie
avec la matire; sa coiffure tait compose d'un foulard jaune orange,
mais si sale que la couleur en tait devenue tout  fait problmatique.
Somme toute, un Sancho Pana femelle, dont l'ensemble tait aussi
repoussant que hideux  voir.

De Lussan, avec cette exquise politesse qu'il apportait en toute chose,
principalement avec les petits afin de leur en imposer plus facilement,
s'adressa, le chapeau  la main,  la futaille organise dont nous
venons d'esquisser le vridique portrait.

--Est-ce  madame de Grignac, lui dit-il, que j'ai l'honneur de parler?

--Ou..... oui, _mossieu_, lui rpondit-elle, avec un accent charabias
trs-prononc, tout en avalant le reste de son caf et s'essuyant la
bouche avec le bas d'un tablier sale et crott: oui, _mossieu_, pour
vous servir.

--Mon Dieu, madame de Grignac, pardonnez si je vous drange pour un
objet tranger  votre commerce. Je voudrais avoir, mais sous le sceau
du secret, quelques renseignements sur l'une de vos voisines qui est
aussi, je crois, l'une de vos pratiques.

--Une de mes _praquites_, que vous dites? mais j'en ai _guiablement_ des
_praquites_, et des bonnes encore! De laquelle que vous voulez parler,
mon bon _mossieu_?

--Avant de vous la nommer je veux savoir si vous garderez le secret?

--Le _checret_... _fich'tra!_ la mrre Grrignac est connue dans le
quartier pour la discrtion mme, fich'tra! et il n'y a pas une me au
monde qui puisse dire que je suis une mauvaise langue, allez! Moi,
bavarde,  quoi bon, s'il vous plat? A quoi me servirait de vous dire
que la _merchire_ est entretenue par le boulanger du coin, qui vend son
pain  faux poids pour lui donner des robes de _choie_, et qu' son
tour la _merchire_ elle donne des culottes et des cravates au fils du
pre Gublin, concierge du n 13. Puis, que le traiteur va faire
_banqueroute_ parce que son _banquetier_, qu'est brouill avec madame la
traiteuse, ne veut plus lui donner d'argent. Et puis, que l'picier de
_vis-j-vis_ n'a rien dans sa boutique; que les pains de sucre sont en
carton, ainsi que les paquets de bougies et de chandelles; que les
botes sont vides et les bocaux pleins d'eaux de toutes les couleurs
pour blouir la _praquite_ et les passants. Eh! mon doux Jsus!  quoi
bon parler de _chela_, est-ce que _chela_ me regarde et vous aussi? pour
moi je dteste la mdisance; allez, mon bon _mossieu_, vous devez voir
que je ne suis pas une mauvaise langue, et que je n'aime pas de
m'occuper des affaires de mes _voigins_...

Pendant que la fruitire dbitait cette infernale kirielle, le vicomte
avait peine  se contenir; vingt fois il lui prit envie d'envoyer  tous
les diables ce vieux magot qui, tout en disant qu'elle ne voulait pas se
mler des affaires de ses voisins, les dchirait tous sans piti; mais
l'intrt qu'il avait de connatre la femme au voile vert, lui fit
prendre son mal en patience.

--Enfin, reprit l'imperturbable fruitire, quoi donc que vous me
demandiez tout  l'heure? je ne m'en rappelle dj plus.

--Je vous demandais, madame de Grignac, si vous connaissiez, ici aprs,
au n 25, une respectable dame qui porte habituellement un voile vert et
qui parat presque aveugle?

--Ah! ah! j'y suis, j'y suis! rpliqua la Grignac: _c'hest c'te_ vieille
maligne qui fait l'aveugle pour tromper Dieu et le diable! si je la
connais, je le crois bien fich'tra! _c'hest_ une vieille _chorchire_
qui a autant de vices que d'cus!

--Pourriez-vous, ma bonne madame de Grignac, me dire son nom, d'o elle
vient, ce qu'elle fait, enfin me donner quelques dtails prcis sur ses
habitudes?

--Son nom, je ne le sais pas, ni personne. D'o _qu'alle vient_? elle
vient certainement du sabbat! d'o voulez-vous donc que _cha_ vienne un
vieux loup-garou pareil?

--Pardon, ma bonne dame, mais on m'a dit qu'elle tait compatissante,
charitable!...

--Oui, _cha c'hest vrai_ qu'on dit tout _chela_, mais personne ne le
sait au juste; m'est avis  moi que _c'hest_ une vieille _chorchire_,
une vieille donneuse de sort, qui ne fait rien sans consulter _Luchifer_
avec _qui qu'elle_ est enferme du matin au soir; aussi personne n'entre
jamais chez elle, c'est pire que dans une prison. Allez, _mossieu_, il y
a quelque chose l-dessous, et bien sr qu'elle a fait un pacte avec le
malin et qu'elle lui  vendu son me, car un soir que je lui portais un
demi-quarteron de beurre, j'ai vu le diable comme je vous vois.

--Vraiment, ma bonne madame de Grignac, vous en tes bien digne, et je
vous crois. Mais tchez donc de me mettre un peu au courant de
l'histoire de cette vieille sorcire, j'y suis plus intress que vous
ne pensez.

--Je veux bien vous _chatisfaire_, mais surtout n'allez pas lui rpter
ce que je vais vous dire, car elle me jetterait un _chort_, et que
deviendrait la mrrre Grrignac si on lui jetait un _chort_, vous me le
promettez n'est-ce pas? alors coutez-moi bien:

Il n'y a pas plus de trois mois que la vieille _elle_ est tombe _ichi_
 ct comme une bombe, sans que l'on sache si elle venait du _chiel_ ou
de l'enfer. En arrivant dans le quartier, elle loua l'appartement o
elle est, au rez-de-chausse, toutes les fentres en taient grilles,
mais non contente de cela elle en fit doubler les volets en fer, ainsi
que la porte principale, dans laquelle elle fit pratiquer un guichet;
cette porte est ferme de trois ou quatre _cherrures de churet_, et
elle ne l'ouvre jamais  personne. Quand elle sort pour aller  la messe
ou au salut, le pre Fleurus, son concierge, garde la porte  vue; notre
saint-pre le pape lui-mme ne pourrait pas y entrer. Allez, _mossieu_,
je suis bien _chure_ de ce que je dis, _c'hest_ une vieille _chorchire_
qui fait de la fausse monnaie pendant la nuit: il y en a mme qui disent
qu'elle a la poule noire!!! Mais, mon doux Jsus, je tremble en vous
disant tout cela; surtout qu'elle ne sache jamais que je vous ai parl
d'elle, car elle serait capable de me changer en chien ou en chvre, et,
qui sait? peut-tre mme en poulet d'Inde!

--Soyez tranquille, madame de Grignac, je suis homme discret, et
d'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai plus d'intrt que vous  me
taire. Maintenant, s'il m'est permis de vous faire une observation, je
vous dirai que vos craintes me paraissent par trop exagres, et que
loin que cette femme ait autant de pouvoir que vous lui en supposez,
elle me parat au contraire fort malheureuse et avoir bien de la peine 
vivre.

--De la peine  vivre, quand on a la poule noire, et qui _gnia_ qu'
faire tourner le tamis pour avoir de l'argent? on voit bien que vous
n'entendez pas ces choses-l comme moi, _mossieu_, et puis d'ailleurs
_c'hest_ qu'_alle_ a encore des rentes _voyagres_.

--Oui, on dit tout cela, mais on n'en sait rien, rpliqua le vicomte:
pour moi, je crois qu'elle est dans la misre jusque par-dessus la tte!

--Si elle tait si pauvre, reprit la mre Grignac avec scheresse,
pourquoi prendrait-elle tant de prcautions pour empcher le monde
d'entrer chez elle? Allez, _mossieu_, bien _chur_ elle a un trsor, et
un fameux encore! Le pre Fleurus et sa femme _ils chavent_ tout
_chela_, mais ce sont de fins matois, vous auriez beau les questionner,
ils ne vous diraient rien.

--Ainsi, bonne madame Grignac, vous croyez qu'elle a de l'argent et mme
beaucoup?

--Tiens, _c'hte_ malice! _c'hest_-y donc si difficile d'avoir un trsor
quand on est _chorchire_: J'suis _chure_ qu'elle a des _milards_!!!

--D'aprs les dtails que vous venez de me donner, ma chre bonne dame,
je ne pense pas que cette dame soit celle que ma famille recherche et
dont la tte est drange. Au surplus, je vais m'informer auprs du pre
Fleurus et de sa femme, si cette dame est la comtesse de Gipavas, dont
malheureusement le cerveau est dtraqu depuis quelque temps.

--Ah! ah! ah! ah! une comtesse! merci, _j'chors_ d'en prendre! _c'hest_
une drle de comtesse celle-l, qui va au _chabbat_ toutes les nuits
avec _Luchifer_!

--Adieu, madame Grignac, jusqu'au revoir dit Lussan, en poussant avec
affectation une pice d'or sur son comptoir.

--Adieu, adieu, _mossieu_. Mais, me fait-il rire avec sa comtesse! c'est
la comtesse _Progerpine_ sans doute, et elle est noble de la fabrique du
diable!--_C'hest_ gal, il est bien comme il faut ce _mossieu_, et je
n'ai pas trop perdu mon temps  jacasser avec lui, ajouta-t-elle, en
ramassant la pice d'or: voil un _petit chou_ comme on les aime dans
mon pays?

Pendant que la mre Grignac continuait  marronner entre ses dents,
Lussan tait all droit  la maison n 25; il en examine avec soin, mais
rapidement l'extrieur, car plus il approche du but, et plus il apporte
de circonspection dans ses dmarches. Il entre d'abord dans la cour,
revient sur ses pas, et entre dans la loge du concierge, situe sous la
porte  gauche, et o par hasard il ne se trouvait personne en ce
moment. Il est bon de dire que la porte de la loge est surmonte de
cette inscription en lettres de six pouces de haut: _Adressez-vous 
monsieur le concierge S. V. P._ et qu' ct on lit, sur une ardoise
attache prs de la croise, cette autre inscription trace en plus
petits caractres:

SCURIT. DISCRTION.

_Le citoyen Fleurus et madame son pouse font les mnages dans la
maison seulement._

Diable, dit Lussan, voici des rpublicains qui ne se prodiguent pas!
Enfin, matre pour un instant de la loge, il la parcourt rapidement des
yeux, et fait ses petites remarques. Il la trouve d'une propret
irrprochable et passablement meuble: une pendule  colonnes en bois de
citronnier, avec vases assortis garnis de fleurs; quelques gravures,
dont une reprsentant la bataille de Fontenoy, et pour pendant, celle de
Fleurus qui avait eu l'honneur de donner son nom  l'intrpide gardien
de la maison. Une paire de fleurets en croix, des gants de buffle et un
plastron, le tout formant trophe, tmoignent de son culte pour les jeux
de Mars et de Bellone. Au-dessous de ces instruments de mort, est un
petit cadre en bois noir, renfermant le cong de rforme du nomm
Jean-Chrysostme Gringilliard, natif de Gaudiempr en Artois, matre en
fait d'armes. En ce moment le vicomte est interrompu dans sa lecture par
l'arrive d'un homme d'environ soixante-huit ans, d'une taille de cinq
pieds huit pouces environ, maigre, mais d'une constitution athltique,
coiff d'un bonnet de police orn d'une grenade, qu'il porte crnement
sur l'oreille droite, cravat militairement; au total, propre et ce
qu'on appelle tir  quatre pingles; mais le vieux brave,  la suite
d'une blessure, avait en la main gauche ampute. En voyant le vicomte,
il saisit son bonnet de police, le lve, tend le bras, et d'un geste
gracieusement calqu sur ceux du tlgraphe, il salue en trois temps
avec gravit.

--Pardon et excuse, mon _coronel_, dit-il au vicomte; quoique vous
dsirez? Ce disant, il replaa son bonnet de police avec ces mouvements
automatiques qui caractrisent le vieux grognard.

--C'est moi, mon brave, dit le vicomte, qui vous demande pardon d'tre
entr chez vous en votre absence. Je suis d'autant plus charm de vous
rencontrer que je dsire causer avec vous.

--J'en suis _t'enchant_, rpond l'intrpide Janitor; vous n'avez sans
doute pas l'honneur de me connatre, mais c'est _z'gal_: un ancien
_curassier_, c'est solide _z'au_ poste. Parlez mon _coronel_!

--Il s'agit, citoyen Fleurus...

--Tiens! vous savez donc mon nom, interrompt le citoyen? D'o donc
q'vous venez pour savoir que j'suis le citoyen Fleurus?

--Vous le saurez plus tard, dit le vicomte. Il s'agit pour l'instant,
citoyen Fleurus de me rendre un service: c'est de me donner quelques
renseignements sur la dame qui demeure chez vous et qui porte presque
toujours un voile vert.

--Ah! vous voulez dire madame l'_alolyme_, madame l'_incomito_, comme
qui l'appelle dans la maison: je suis  vos ordres; mais si vous voulez
me permettre d'appeler Philippine Craperel, ou pour mieux dire, mon
pouse, madame Fleurus, c'est z'elle qui peut z'avoir celui de vous
satisfaire; elle a t'une langue dore, et parle comme les aristocrates
de _Colblance_, enfin c'est une _frilosophe_!

--Ne drangez pas madame, je vous en prie, dit le vicomte.

Mais sans s'arrter  cette prire, notre homme donne un coup de
sifflet, et deux minutes aprs, entre dans la loge une femme de belle
taille, droite et roide comme un chalas, ge de soixante 
soixante-cinq ans environ. Sa mise, qui parat dater de la fin du rgne
de Louis XV, est d'une propret peu commune: sa tte est encaisse dans
une coiffure en dentelle  carcasse plisse, elle porte un caraco 
manches courtes et dos fronc, le jupon de dessus est retrouss avec
grce dans les fentes des poches, et laisse voir celui de dessous, qui
est en belle calmande  grandes rayes; elle est chausse de mules en
maroquin vert  hauts talons, et sa jambe que rehausse l'clat d'un bas
fin et d'une irrprochable blancheur, laisse apercevoir des contours qui
ne sont pas sans charme. Enfin, l'ensemble de son costume, et son
maintien, avaient ce genre d'lgance que nos pres admiraient chez les
soubrettes de bonne maison, il y a trois quarts de sicle. Du reste,
madame Fleurus avait d tre belle, car ses traits quoiqu'un peu
fltris par l'ge, taient encore fort bien.

En voyant le vicomte dans la loge, elle lui fit une profonde et
gracieuse rvrence; puis aprs l'avoir pri de l'excuser de ce qu'elle
l'avait fait attendre, elle lui offrit une chaise, en rclamant son
indulgence pour son mari, qui avait eu l'impolitesse de le laisser
debout.

--Je suis confus de vos bonts, madame, dit le vicomte, et je vous...

--Dis donc, madame, interrompit matre Gringilliard, ce _mossieur_ a
t'un service  te demander une _confinence_  te faire.

M. Fleurus, dit aigrement madame son pouse, il me semble que vous
n'auriez pas d vous permettre d'interrompre monsieur. Ensuite, est-ce
qu'il ne vous serait pas possible de vous dfaire de cette manire de
parler, de ces _liaisons dangereuses_ qui sont l'cueil de votre langue
 chaque instant? On voit bien, mon ami, que vous avez servi dans les
cuirassiers!...

--Un peu, mon neveu, j'm'en flatte, rpliqua vivement le pre Fleurus,
en se redressant et en posant devant sa femme. J'ai servi avec honneur
et gloire, j'ai t't bless en servant la rpublique une _invisible_ et
_intarissable_,  preuve qu'en v'l les marques, ajouta-t-il en montrant
son moignon.

--C'est vrai, dit le vicomte, cela vous honore et je vous en flicite de
tout mon coeur. Vous tes un bon Franais!

--Y a gros  parier, qu'j'en suis t'un de bon Franais; mais _gnia_ pas
de quoi faire tant de bruit quand on a fait son devoir! J'avais jur de
vivre libre ou de mourir en franc rpublicain, ce n'est pas ma faute si
la rpublique _s'est prie_ avant moi!...

--Oui, reprit madame Gringilliard, dont les opinions ne sympathisaient
pas avec celles de son mari, la rpublique vous a joliment rcompens;
elle vous a laiss la libert..... de tirer toute votre vie le cordon
d'une main.

--Et vous donc, madame la ci-devant? ququ'a vous a donc rapport
d'avoir zt  _Colblance_ avec Pitt et Cobourg, et avec tous vos
aristocrates? Vous y avez appris  faire la rvrence,  parler du
franais qu'est un tas de _blagues_ o je ne comprends rien; faut-y pas
faire tant d'embarras pour a!

--Taisez-vous, vieille crote! sachez que j'ai appris  vivre dans le
grand monde, moi, et que je ne serais pas dplace dans un salon; tandis
que vous, vous vous en feriez chasser par la grossiret de votre
langage et de vos manires populacires!

--J'suis du peuple! c'est vrai, mais du peuple souverain, madame
Fleurus! Tchez  l'avenir d'en parler avec respect du peuple souverain,
entendez-vous? Un soldat rpublicain n'a que faire de science pour se
battre, et je soutiens qu'entre ses mains un bancal vaut mieux que
toutes vos _grand'mres_ et toutes vos _rhitouriques_, qui sont autant
d'inventions d'un tas de faignants! Du fer et du pain, mille cartouches,
c'est assez pour aller  la gloire! Je parle sans _illusions_, moi; et
qu'importe que vous _saviez_ vous tirer d'affaire dans un salon, lorsque
votre position vous force de rester  la porte avec votre digne poux?

--Le savoir aura toujours son prix, dit madame Fleurus, avec son air
pinc, et je vois avec peine, mon cher mari, que vous ne soyez pas
comptent pour trancher la question. Quant  votre rpublique, je l'ai
en horreur  cause de tout le mal qu'elle a fait: elle a tout dtruit,
religion, morale, royaut lgitime!... Hlas! prions et craignons Dieu,
car tout bon et misricordieux qu'il est il se lassera, et peut-tre le
jour n'est pas loin o il punira les hommes d'avoir port une main
parricide et sacrilge sur le trne et l'autel!

--Pardon, continua madame Fleurus, en s'adressant au vicomte, pardon
d'avoir pouss si loin cette discussion en votre prsence; mais mon mari
a beau dire et beau faire, je n'oublierai jamais tout ce que je dois 
la noblesse!

--Respect  l'opinion de chacun, madame Fleurus, dit le vicomte, mme 
celle de votre mari, quoique par le privilge de ma naissance je doive
me ranger  la vtre. En effet, et quoiqu'il n'entre pas dans mes
habitudes de tirer vanit de ce qui n'est qu'un jeu de la destine, je
vous apprendrai avec bonheur que je suis n gentilhomme!

--Je l'aurais devin, monsieur, dit madame Fleurus, en prenant son ton
le plus aimable, je l'aurais devin  vos manires polies, qui sont
l'apanage des gens de qualit.--Enfin, ajouta-t-elle, veuillez me dire
en quoi je puis vous servir?

--Voici, madame, le motif qui m'amne chez vous:

Je suis originaire de la Flandre franaise; ma famille rside 
Saint-Sylvestre-Cappel, et je me nomme le marquis de Woolblek. Lors de
la dernire rvolution, ma grand'mre a perdu la tte, et, il y a
environ un an qu'elle s'est enfuie du chteau, emportant une somme de
quatre  cinq mille francs. Je suis  sa recherche, et, d'aprs des
renseignements prcis que l'on m'a fournis rcemment, j'ai lieu de
croire que c'est dans cette maison qu'elle s'est retire, et o elle est
connue sous le nom de la dame au voile vert.

--Je regrette d'avoir  dtruire vos esprances, M. le marquis, dit
madame Fleurus, mais la dame dont vous parlez habite ici depuis deux
ans, elle ne peut donc tre votre parente.

Madame Fleurus mentait lorsqu'elle disait que la dame au voile vert
habitait depuis deux ans la maison confie  la garde de son poux. De
Lussan le savait bien, mais il ne pouvait lui laisser voir qu'il tait
instruit de ce qu'il paraissait vouloir apprendre; la portire,
d'ailleurs, ne faisait, suivant toutes les probabilits, qu'obir aux
instructions qu'elle avait reues.

--En effet, rpliqua de Lussan, un peu dconcert, s'il est vrai qu'il y
ait deux ans que cette dame est votre locataire, elle ne peut tre celle
que je cherche. Vous excuserez donc, madame, une dmarche qui, comme
vous le voyez, tait fonde sur une curiosit fort naturelle. Toutefois,
ce qui avait le plus contribu  me faire ajouter foi aux renseignements
que l'on m'avait donns, c'est que la dame que vous avez chez vous
passe, dans le voisinage, pour folle, ce qui lui donne un grand air de
ressemblance avec ma malheureuse grand'mre.

--Hlas! M. le marquis, rpondit madame Fleurus, le monde est bien sot,
bien mchant! on traite cette dame de folle parce qu'elle ne voit
personne et qu'elle est assidue  l'glise; mais la vrit est qu'elle
n'est pas folle du tout, je puis vous l'attester.

--Ah! bah! dit matre Fleurus, si elle n'est pas folle, c'est bien
_d'hasard_. Quoi donc qu'elle va faire tous les jours du matin jusqu'au
soir avec ses calotins, si elle n'est pas folle?

--M. Fleurus, lui rpondit sa femme, il me semble que vous devriez
parler avec plus de politesse, d'une dame qui vous fait vivre, et d'une
classe d'individus qui ont droit au respect de tous.

--De quoi qui m'fait vivre? Si je l'y garde son magot, n'est-y pas juste
qu m'paye? Et quant  tous vos _glisiers_, quoi que je tiens d'eux,
donc moi? Je ne connais que les curs de la rpublique, les
_thophilou-en-troupe_!...

--Elle a donc de la fortune, la dame au voile vert? ajouta de Lussan.

--A cet gard, je n'ai point de rponse  faire  M. le marquis, dit
madame Fleurus. Je ne me suis jamais permis d'adresser  cette dame la
moindre question sur sa position, parce que les affaires de nos
locataires ne me regardent pas, et M. le marquis est trop bien lev
pour provoquer une indiscrtion.

--Vous vous mprenez sur le but de ma question, rpondit le vicomte un
peu piqu; je n'ai nul motif d'tre curieux de ces sortes de choses, et
si je vous ai demand si cette dame avait de la fortune, c'est tout
machinalement, et surtout sans l'intention de vous faire manquer  vos
devoirs.

Le vicomte vit bien qu'il n'y avait rien  esprer, ni de cette vieille
caricature, ni de son imbcile de mari: d'ailleurs il suffisait de les
voir un instant pour tre persuad que, pour que la vieille et conserv
son bon sens, jamais elle n'aurait choisi de pareils confidents. Il prit
donc le parti de laisser croire qu'il n'avait prouv aucune contrarit
de la manire dont la prcieuse concierge lui avait ferm la bouche, et,
quoique peu satisfait du rsultat de son enqute, il en savait du moins
assez pour dresser d'autres batteries qui le missent  mme de venir 
bout de ses desseins. Il se retira donc en comblant les Fleurus de
politesses et de salutations.

Nous connaissons trop de Lussan comme homme de rsolution pour croire
qu'il se rebute devant les obstacles, et qu'il se tienne pour battu par
la puissance d'inertie des Fleurus. Il prouva bien quelques regrets
d'avoir si mal russi d'abord auprs de ces cerbres; mais l'espoir
d'tre plus heureux une autre fois releva son courage. Deux cent mille
francs en or, argent, diamants, en billets de banque, cent mille francs,
en rentes au porteur. Quelle immense proie! se disait-il; la
laisserai-je donc chapper? Vrai supplice de Tantale, j'y touche, je ne
puis... mais non, duss-je y prir, il faut absolument que j'en vienne 
bout!

On pense bien que ds le jour mme de l'entretien qu'il avait eu avec le
vicaire de Saint-Roch, et par suite duquel il avait t instruit de tout
ce qui se rattachait  la dame au voile vert, de Lussan n'avait pas
manqu d'en rendre compte  son ami Salvador. Tous deux s'taient
ingnis  qui mieux mieux pour mettre la vigilance des Fleurus en
dfaut; mais la btise du mari, plus redoutable encore que l'esprit et
l'astuce de la femme, avait dconcert tous leurs projets. Vainement ils
leur avaient lch missaires, sur missaires le pre Fleurus, en
esclave docile de sa femme, qu'il regardait comme un oracle, les
renvoyait  celle-ci et ne rpondait jamais autre chose que:
Adressez-vous _t mame_ Fleurus, moi j'ignore la chose de _mame
l'Alolyme_. Quant  madame Fleurus, leve avec les grands, au milieu de
ce monde tout confit en menteries, feint, fard et dangereux, elle
possdait au suprme degr l'art de dissimuler, et aprs une heure
d'entretien avec elle, on se trouvait tout tonn de ce que ses phrases
filandreuses n'avaient pas fait faire un pas  la question.

Il fallait don renoncer  cette importante affaire qui promettait un si
beau rsultat: c'est  quoi ne pouvaient se rsoudre ni de Lussan, ni
Salvador, et ils cherchaient tous les moyens d'arriver au but qu'ils
voulaient absolument atteindre, lorsqu'ils furent arrts tous deux.




IV.--Suite du prcdent.


Les exigences de notre rcit nous forcent  conduire nos lecteurs dans
un lieu que nous ne nommerons pas; mais que la courte description que
nous allons essayer d'en faire fera suffisamment connatre.

De la boutique d'une maison sise dans une des petites rues qui
dbouchent sur le boulevard Bonne-Nouvelle, on a fait un petit salon,
tapiss seulement d'un papier rouge commun. Ce salon (puisque salon il y
a), est meubl seulement d'une grande table ronde, couverte d'un tapis
vert, d'un canap en velours d'Utrecht jaune, et de quelques chaises en
cerisier couvertes en crin, quelques mauvaises lithographies dans des
cadres dors sont appendues aux murs, une pendule d'albtre et deux
vases de porcelaine dore, dans lesquels se prlassent deux grosses
touffes de fleurs artificielles ornent la chemine.

Un bon feu brle dans l'tre, et rpand dans le salon une douce chaleur
qui parat rjouir fort ceux qui s'y trouvent.

D'abord six femmes encore jeunes et  peu prs jolies, dcolletes,
vtues seulement, bien que la temprature soit froide et qu'elles
soient forces de sortir de quart d'heure en quart d'heure, de robes de
soie assez lgres, de couleurs claires; ensuite deux hommes dont la
physionomie ressemble  celle de tout le monde, si ce n'est qu'elle est
plus belle que celles que l'on rencontre ordinairement. L'un de ces
hommes est vtu d'une redingote et d'un pantalon bleus assez propres;
l'autre, d'un pantalon de velours ctel et d'une blouse de chasse de
toile grise presque neuve.

Nous venons de dire que la physionomie de ces deux hommes tait plus
belle que celles que l'on rencontre ordinairement; nous devons ajouter,
cependant, que celui qui est vtu d'une redingote porte des lunettes
vertes qui font un assez vilain effet, et que l'autre a l'oeil droit
couvert d'un bandeau de taffetas noir. Tels qu'ils sont, cependant, ces
messieurs paraissent plaire infiniment aux habitantes du lieu dans
lequel ils se trouvent, qui toutes,  l'exception d'une fort jolie brune
qui est assise  l'cart et ne parat pas s'occuper de ce qui se passe
autour d'elle, leur prodiguent une foule de petits soins et de gracieux
sourires.

Nos lecteurs comprendront l'empressement et l'amabilit de ces dames,
lorsque nous leur aurons dit que les deux messieurs ont command un
norme bol d'eau-de-vie brle qu'une servante vient d'apporter tout
enflamme sur la table.

--Allons, Flamant, versez du punch  ces dames; dit  son compagnon
l'homme aux lunettes vertes.

--Trs-volontiers, mon cher Albert, rpondit Flamant, qui prit avec une
grce toute particulire la cuiller  potage digne accompagnement d'un
punch servi dans un saladier, et qui remplit jusqu'aux bords les verres
destins aux dames.

--Eh bien! Elisabeth, dit une de ces dernires  la jolie brune assise 
l'cart, tu ne viens donc pas prendre un verre de punch?

--Je n'ai pas soif, rpondit Elisabeth d'une voix brve.

--Viens donc, bte, il est bon, et ces messieurs disent que quand il n'y
en aura plus il y en aura encore.

Elisabeth ne prit seulement pas la peine de lever la tte pour regarder
celle qui l'interpellait.

--Laisse-la donc, dit une des femmes  celle qui venait de parler, ne
sais-tu pas que lorsqu'elle s'est fourr quelque chose dans la tte, il
n'y a pas moyen de la faire changer d'ide?

--Ah! il n'y a pas moyen de me faire changer d'ide! s'cria Elisabeth
en se levant brusquement du sige qu'elle occupait. Eh bien! c'est ce
qui vous trompe, j'en vais boire du punch et plus que vous encore; et
joignant l'effet aux paroles, Elisabeth prit l'un aprs l'autre
plusieurs verres et les vida chacun d'un seul trait.

--Cette malheureuse est folle, dit  voix basse Flamant  celle des
femmes qui se trouvait prs de lui.

--Un peu, rpondit la fille, mais c'est gal, c'est une bonne camarade,
et ses accs ne durent pas longtemps.

--Et on la garde ici?

--Elle est jeune, elle est jolie, n'est-ce pas tout ce qu'il faut?

Pendant que Flamant et la fille changeaient ensemble les quelques
paroles qui prcdent, Elisabeth, qui tait reste debout prs de la
table, s'approcha doucement d'Albert; elle s'assit sur ses genoux et
aprs lui avoir adress le plus gracieux sourire qui se puisse
imaginer, elle lui demanda une petite somme que celui-ci s'empressa de
lui donner. Lorsqu'elle et obtenu ce qu'elle dsirait, elle sortit en
courant du salon.

La femme qui causait avec Flamant avait remarqu ce qui venait de se
passer.

--Vous lui avez donn de l'argent? dit-elle  Albert.

--Oh! peu de chose, rpondit-il, mais que signifie tout ceci?

--Raconte  ces messieurs l'histoire d'Elisabeth Neveux, dit une des
femmes, a les amusera, c'est plus drle qu'un mlodrame de la Gaiet.

--Je ne demande pas mieux si a peut leur faire plaisir.

--Contez, charmante, rpondit Flamant  cette question indirecte,
contez, vous parlez si bien que nous vous couterons avec infiniment de
plaisir, n'est-il pas vrai, cher Albert?

Celui-ci fit un signe affirmatif.

--Je commence alors, dit la fille aprs avoir aval un verre de punch.

--Nous t'coutons:

Elisabeth Neveux appartient  une famille d'honntes cultivateurs de la
Lorraine, elle est ne  Lacroix-Dieu, un joli petit village des
environs de Lunville; Elisabeth avait si souvent entendu parler de
Paris, les gens de son village, que le hasard avait conduits dans la
grande ville, faisaient un si beau rcit des choses merveilleuses que
l'on y voyait, qu'elle mourait d'envie d'y venir  son tour; aussi,
lorsqu'elle eut atteint ses dix-huit ans, elle pria son pre de la
laisser partir et le bon homme qui ne savait rien refuser  sa fille,
la conduisit un beau jour  la diligence, et la vit partir sans
inquitude, parce qu'il savait qu'elle serait reue  sa descente de la
voiture par l'an de la famille qui tait depuis longtemps  Paris, o
il exerait la profession d'ouvrier serrurier. Elisabeth alla donc en
arrivant  Paris loger chez son frre, et pendant quelque temps sa
conduite fut irrprochable. Tout te monde vantait sa sagesse et sa
modestie en mme temps que sa beaut; malheureusement son frre, qui
cherchait  lui procurer toutes les distractions que lui permettait sa
fortune, la conduisit un soir  un petit bal de la rue Saint-Antoine,
que l'on appelle le bal des Acacias. A ce bal elle fit la rencontre d'un
beau jeune homme; ce beau jeune homme lui fit la cour, et ma foi il lui
arriva ce qui est arriv  plus d'une jeune fille, elle se laissa
sduire, et un soir son frre l'attendit vainement pour souper. Elle
tait partie avec le jeune homme en question.

Pierre Neveux, le frre d'Elisabeth, chercha longtemps sa soeur sans
pouvoir la trouver; ce ne fut que par hasard qu'il apprit longtemps
aprs qu'elle habitait sous le nom madame _Lion_...

--De madame Lion? dit Flamant.

--Est-ce que vous connaissez l'amant d'Elisabeth? rpondit la
narratrice: c'tait un voleur.

--Je n'ai pas de pareilles connaissances, mais je sais en partie le
reste de l'histoire de votre compagne. Son frre se prsenta un jour
chez elle, rue des Lions-Saint-Paul, elle venait d'avoir une violente
altercation avec son amant qui tait rentr ivre, accompagn d'un de ses
pareils, nomm, je crois, Maladetta, Pierre Neveux voulut prendre le
parti de sa soeur, que les deux voleurs se permettaient de maltraiter
devant lui; ces derniers essayrent de le malmener  son tour, et ma
foi, comme il tait dou d'une force herculenne et qu'il tenait  la
main un de ces forts marteaux dont se servent habituellement les gens de
son tat, il tua les deux bandits et ensuite s'esquiva; ce sont les
journaux du temps qui m'ont appris ce que je viens de vous dire, quant
au reste je l'ignore.

--Voil ce qui arriva ensuite: Elisabeth fut arrte. Diverses
circonstances ayant fait supposer qu'elle savait quel tait l'assassin,
on voulait qu'elle le ft connatre  la justice, c'est ce qu'elle ne
voulait pas faire; elle ne pouvait se rsoudre  dnoncer son frre, son
frre qui ne s'tait rendu coupable que parce qu'il avait voulu la
dfendre; aussi elle resta longtemps en prison, elle ne fut mise en
libert que lorsque l'on fut parvenu  s'emparer de Pierre Neveux. Le
malheureux ouvrier fut traduit en cour d'assises et condamn  dix ans
de travaux forcs; Elisabeth fut tellement afflige d'tre la cause de
la condamnation de son frre, qu'elle perdit compltement la raison.
Elle fut mise  la Salptrire; les clbres docteurs attachs  cet
tablissement lui rendirent  peu prs la raison aprs un traitement
d'une anne; elle fut alors mise dans la rue, il faisait froid, elle
tait  peine couverte de quelques mauvais vtements, elle avait faim.
Elle ne pouvait, aprs ce qui s'tait pass, penser  retourner dans sa
famille: que pouvait elle faire? Elle entra ici, mais il faut croire que
le mtier ne lui convient pas, car depuis quelque temps sa tte s'est
drange de nouveau. Souvent elle est triste, elle ne dit rien 
personne, quelquefois elle est d'une gaiet folle, alors elle boit outre
mesure, sans doute pour s'tourdir, mais quelles que soient les
proccupations qui l'agitent, qu'elle soit triste ou gaie, elle
n'oublie jamais que son malheureux frre est au bagne de Toulon, qu'il
souffre et qu'elle est la cause de ses malheurs; elle met de ct tout
l'argent qu'elle peut se procurer, et lorsqu'elle est parvenue  amasser
une petite somme, elle l'adresse  Pierre Neveux, qui ne sait pas ce que
fait sa soeur. Comme ces envois se sont renouvels et se renouvellent
assez souvent, il est probable que ce pauvre garon, qui  ce que l'on
assure se conduit parfaitement bien, trouvera en sortant du bagne une
somme qui lui facilitera les moyens de fonder un petit tablissement;
mais il ne trouvera pas sa soeur, les mdecins disent qu'elle porte dans
son sein le germe d'une maladie mortelle et que c'est tout au plus si
elle a encore deux ans  vivre, et ce n'est que dans six que Pierre
Neveux sera mis en libert.

La narration fut interrompue par l'entre dans le salon d'un homme, dont
le brillant costume arracha  toutes les femmes des exclamations
admiratives. Il tait vtu d'un superbe paletot sauce poulette, d'un
pantalon bleu hati, une chane d'or dcrivait de nombreux contours sur
son gilet de velours noir, son cou tait emprisonn dans une cravate de
satin rouge, il tait coiff d'un chapeau  longs poils, chauss de
bottes vernies, et il tenait  la main un magnifique jonc  pomme d'or;
tout cela tait neuf.

--Vous vous tes bien amuss mes gaillards, tandis que je m'chinais 
courir, dit-il  Flamant et  Albert; mais a m'est gal, tout est
arrang pour le mieux, et je vais avoir mon tour. Du punch!
s'cria-t-il, en frappant  coups redoubls sur la table, du punch!

--La matresse du lieu accourut tout effare, et demanda d'une voix
revche, pourquoi l'on faisait un tel tapage dans une maison honnte.

--Parce que nous voulons du punch, et du soign, rpondit le
fashionable, en jetant ngligemment deux pices d'or sur le tapis vert
qui couvrait la table.

La vue de l'or calma subitement la vieille mgre; ses traits renfrogns
se rassrnrent.

--On va vous servir, mon poulet, dit-elle, on va vous servir, un peu de
patience, causez avec ces dames en attendant.

Le fashionable se jeta ngligemment sur le canap de velours d'Utrecht.

--Il est  moiti ivre, dit Albert  son compagnon.

--Cela ne m'tonne pas, ds que ces misrables ont quelques pices d'or
 leur disposition, voil l'usage qu'ils en font.

--Je ne lui en voudrai pas, s'il s'est acquitt avec intelligence des
diverses missions dont nous l'avons charg.

--C'est ce qu'il faudrait savoir.

Flamant et Albert s'taient retirs  l'extrmit du salon, pour
changer les quelques paroles qui prcdent; ils firent signe au
fashionable de venir les y trouver.

Celui-ci qui avait pralablement demand aux dames si la fume du tabac
ne les incommodait pas, et qui avait obtenu une rponse conforme  ses
dsirs, tira de sa poche une pipe de terre culotte, qu'il alluma avant
de s'approcher d'eux.

--Voyons, mon cher Vernier, lui dit Albert (nos lecteurs ont dj devin
que cet individu n'tait autre que Salvador, et que celui que jusqu'
prsent nous avons appel Flamant tait le vicomte de Lussan), vous tes
quelque peu gai, mais vous tes en tat de nous couter et de nous
rpondre, n'est-ce pas?

--A mort, j'ai bu _quelques glacis de lance d'aff_[891]; mais je suis
aussi sain d'esprit que de corps, et ce n'est pas peu dire, le coffre
est bon, tonnerre!

--Dites-nous alors ce que vous avez fait depuis ce matin?

--Trs-volontiers, et vous allez voir que j'ai bon pied bon oeil; en vous
quittant, je suis all trouver Louis l'Aventurier, il m'a donn, ainsi
que je m'y attendais, _trois mille balles_[892] des bijoux de la
danseuse, et il m'a de plus _renfrusquin_[893].

--Ensuite?

--Ensuite, comme je savais que vous n'auriez pas, dans la maison o je
vous avais pri de m'attendre, le temps de vous ennuyer, je suis all
djeuner copieusement.

--Ensuite?

--J'ai pris un cabriolet, et je suis all retrouver Louis l'Aventurier
qui m'attendait chez un marchand de vins de la cour Saint-Martin, nous
nous sommes de suite mis en campagne, et aprs avoir longtemps cherch,
nous avons enfin trouv dans une maison isole et sans portier, de la
rue de l'Ouest, ce qu'il vous fallait: un petit appartement compos de
deux pices et d'une cuisine. L'appartement a t lou par Louis
l'Aventurier qui a donn son nom et son adresse, soi-disant pour deux
parents qui arrivent ce soir ou demain matin de la province;
l'appartement a t meubl de suite, on y a apport des malles pleines
de linge et d'habits de sorte que vous pouvez y arriver les deux mains
dans vos poches, sans inspirer le moindre soupon,  l'heure qu'il est
il est prt  vous recevoir, et j'ose dire que vous y serez en sret;
voici votre cl et le passe-partout; pour que vous ne vous trompiez pas,
j'ai crit sur la porte le nouveau nom de Rupin.

--Et Louis l'Aventurier ne sait pas pour qui il a lou cet appartement?

--Il sait seulement qu'il doit tre habit par deux _grinches_[894] qui
viennent de s'vader de l-bas, il a donn les nouveaux noms que vous
avez adopts et tout a t dit. Louis l'Aventurier fait tout ce qu'on
veut lorsqu'on le paye bien, aujourd'hui cependant il s'est montr bon
_zigue_[895], il ne m'a pris que mille francs pour le tout.

--Nous allons te les remettre.

--Je n'en veux pas, il me reste deux mille francs, c'est assez pour
attendre, en menant joyeuse vie, une nouvelle affaire.

--Nous n'en ferons plus qu'une  Paris, mon cher Vernier, mais celle-l
sera bonne, je t'en rponds.

--Celle de la dame au voile vert dont vous parliez ce matin avec Rupin?

--Tu l'as dit.

--Elle demeure toujours rue Thrse, 25, je m'en suis assur.

--Russirons-nous? dit Salvador, qui avait jusque-l cout, sans y
prendre part, les propos changs entre Vernier les bas bleus et le
vicomte de Lussan.

--Il le faudra bien, mon cher Albert, dussions-nous pour entrer chez
cette vieille mgre, passer par le trou de la serrure; nous ne pouvons
avec la misrable somme que nous possdons songer  passer  l'tranger.

--Vous l'avez dit, nous risquerons le tout pour le tout, et si nous
chouons, on ne nous prendra pas vivants.

--Cela coule de source; je ne me soucie pas pour ma part de retourner 
Bictre, cette maison me dplat horriblement, on y traite un
gentilhomme absolument comme le dernier des manants.

--Et je suis des vtres? ajouta Vernier.

--C'est convenu, nous nous mettrons  l'oeuvre ds que notre ami aura
fabriqu les papiers qui nous sont ncessaires pour quitter la France.

La conversation des trois bandits fut interrompue, par l'entre dans le
salon d'une bonne qui portait un vase d'une plus grande capacit que
celui qui venait d'tre servi et plein jusqu'aux bords, d'un punch
flamboyant; elle tait suivie par la matresse du lieu, qui posa sur la
table deux assiettes de porcelaine, sur lesquelles se prlassaient
quelques douzaines de biscuits de Reims.

La bonne qui n'avait pas remarqu les trois hommes qui causaient
ensemble  l'extrmit du salon, allait se retirer, aprs avoir pos sur
la table le vase dont elle tait charge; elle en fut empche par une
des femmes.

--Reste avec nous, Cleste, lui dit cette femme, tu boiras un verre de
punch et tu nous chanteras quelque chose.

--Je n'ai pas le temps, rpondit Cleste, c'est aujourd'hui mon jour de
sortie; ce n'est que parce que j'avais oubli quelque chose que je suis
rentre; je vais ressortir.

--Je t'en prie, ma bonne Cleste, reprit la femme qui venait de parler,
chante-nous quelque chose.

--Je ne vous chanterai rien; vous avez de douces paroles dans la bouche
lorsque vous voulez obtenir quelque chose, et vous vous moquez de ma
laideur, vous m'appelez la _mouchique_[896], lorsque vous avez obtenu ce
que vous dsiriez; je ne vous chanterai rien.

--Messieurs, messieurs, joignez-vous  ces dames dit la matresse du
lieu, priez Cleste de chanter; vous n'en serez pas fchs, elle chante
 ravir, et en musique encore.

De Lussan, toujours excessivement poli, crut devoir adresser quelques
mots  la femme dont on vantait avec tant d'emphase le talent musical.

Cleste regarda le vicomte avec tant de fixit que celui-ci en fut
presque troubl, et l'effroyable laideur de cette femme lui fit faire un
pas en arrire.

--Je n'ai rien  refuser  d'aussi gracieuses invitations, rpondit
Cleste, et, sans plus se faire prier elle attaqua les premires mesures
du grand air de la _Reine de Chypre_.

--C'est la marquise de Roselly, dit de Lussan  Salvador, tandis qu'elle
chantait.

--Il n'est que trop vrai, rpondit celui-ci, et je crois qu'elle nous a
reconnus.

--Que faire?

--Attendre, nous ne risquons rien; elle n'a pas sujet de se plaindre de
nous et sa position n'est gure meilleure que la ntre, nous n'avons
donc rien  redouter.

Salvador ne se trompait pas, Silvia les avait reconnus. Tandis que les
autres femmes et Vernier les bas biens, merveills, l'applaudissaient
avec fureur, elle s'approcha des deux amis et leur dit  voix basse:

--M. le marquis de Pourrires et M. le vicomte de Lussan sont-ils
contents de la chanteuse?

--Pas d'imprudence, ma chre Silvia, lui rpondit Salvador, suivez-nous
lorsque nous sortirons d'ici, mais ne nous abordez que lorsque nous
serons arrivs chez nous.

--C'est bien; mais n'esprez pas m'chapper, j'aurai l'oeil sur vous.

Lorsque minuit sonna, Salvador et de Lussan manifestrent l'intention de
quitter les aimables habitantes du lieu quelque peu suspect dans lequel
ils se trouvaient; toutes les instances qu'on fit pour les retenir
furent inutiles.

--Nous vous embarrassons depuis assez longtemps, dirent-ils  la
matresse du lieu, une sance de douze heures nous parat suffisante
pour une premire visite, mais nous vous laissons notre ami pour vous
consoler de notre absence, c'est un joyeux compagnon dont vous serez
satisfaite.

Vernier les bas bleus avait en effet dclar  ses deux compagnons qu'il
se trouvait en trop bonne compagnie pour quitter la place avant le
lendemain matin.

Salvador et de Lussan arrivrent sans encombre  leur nouveau domicile;
Silvia, qui, ainsi que cela avait t convenu, les avait suivi sans leur
parler, entra avec eux.

Silvia ne pouvait savoir mauvais gr  Salvador, que les vnements
s'taient chargs de justifier  ses yeux, de ce qu'il l'avait
abandonne au moment o le sort venait de la frapper si cruellement;
elle ne lui fit donc aucun reproche et parut trs-joyeuse de ce qu'il
avait pu se soustraire  la triste fin qui lui tait destine; elle lui
expliqua comment, aprs avoir reu le petit billet qu'il lui avait
adress au moment o il se disposait  quitter Paris, elle s'tait
empresse de quitter sa demeure, emportant avec elle ce qu'elle
possdait de plus prcieux. De chez elle, elle s'tait fait conduire
dans une maison de sant o elle s'tait fait passer pour une dame
italienne, ce qui lui avait t facile, attendu qu'elle connaissait
parfaitement la langue du pays dont elle se disait native. Elle tait
reste dans cette maison assez longtemps, mais ses ressources tant 
peu prs puises, elle avait t force d'en sortir. Elle avait d'abord
essay d'utiliser ses connaissances musicales, mais cela ne lui avait
pas t possible, attendu que sa figure tait devenue si affreuse
qu'elle pouvantait ses jeunes lves; enfin, de chute en chute et ne
sachant de quel bois faire flche, elle tait tombe, aprs avoir
vainement cherch sa mre, dans la maison o il venait de la rencontrer.

Silvia, Salvador et de Lussan furent veills le lendemain matin par
Vernier les bas bleus, qui entra chez eux suivi de deux garons
restaurateurs qui apportaient tout ce qu'il fallait pour faire un
somptueux djeuner; quelques mots lui expliqurent la prsence de
Silvia.

--Elle n'est pas belle la particulire, dit-il, mais c'est gal si le
_bcheur_[897] n'a pas menti, c'est une luronne et je suis bien aise
qu'elle soit avec nous, si surtout elle plat  Rupin.

--Elle ne me plat pas, rpondit Salvador, mais je la supporte; il le
faut bien.

--Eh bien, alors, reprit Vernier les bas bleus, pourquoi ne pas s'en
dbarrasser; et il fit un geste significatif, traduction fidle de sa
pense.

--Par exemple, s'cria de Lussan, une compagne d'infortune!

--Et qui, aprs tout, peut nous tre utile, ajouta Salvador.

--A table! dit Silvia qui venait d'achever de mettre le couvert et qui
n'avait pas entendu les paroles changes entre les trois complices, 
table!...

Ils s'empressrent tous d'obir  cette invitation, et ils firent
honneur aux vins fins et aux mets dlicats apports par Vernier les bas
bleus.

Plusieurs jours se passrent ainsi; grce  l'obligeance intresse de
Louis l'Aventurier et au talent de faussaire de Salvador, les membres de
cette socit de bandits taient tous munis de passe-ports en rgle; il
ne leur manquait plus que de l'argent pour tre en mesure de quitter la
France, ainsi qu'ils en avaient l'intention. Celui qu'ils avaient vol 
la danseuse Coralie commenant  s'puiser, il tait donc temps de
penser  la dame au voile vert.

De nouvelles dmarches furent faites, mais les obstacles devant lesquels
avaient chou les ruses prcdemment mises en oeuvre existaient
toujours; comment les surmonter?

Salvador et de Lussan s'taient plaint  plusieurs reprises devant
Silvia des difficults insurmontables que prsentait cette entreprise et
de la ncessit o ils seraient de l'abandonner, et toujours elle avait
paru indiffrente  leurs soucis. Mais enfin, vaincue par leurs
dolances, et voyant qu'ils avaient puis sans succs tous les moyens,
toutes les ressources, jalouse de leur montrer sa supriorit, elle leur
rappela la part qu'elle avait prise  l'affaire du pre Josu, et elle
leur jura qu'elle viendrait  bout de celle-ci.

--Oui, messieurs, ajouta-t-elle, en s'exaltant, je russirai si vous me
promettez de suivre docilement mon plan; vous reconnatrez encore une
fois que rien ne rsiste  l'imagination et au gnie d'une femme doue
d'une volont forte. En disant ces mots, ses yeux brillent d'un clat
sinistre; l'inspiration satanique dont elle vient de recevoir la
commotion perce  la surface!

Salvador et de Lussan, confiants dans une parole qui ne leur a jamais
manqu, partagent l'enthousiasme de Silvia; ils la pressent tour  tour
dans leurs bras, et, malgr l'horreur que doivent inspirer ses traits,
ils la proclament la premire femme du monde!

--Demain matin, dit-elle, je me mettrai  l'oeuvre; tenez-vous prts  me
seconder.

Cette promesse porte leur joie au comble: ils puisent les formules
adulatrices; l'encens brle devant l'horrible divinit! Mais enfin,
quand leurs sens sont un peu plus calmes, de Lussan, dont le caractre
souponneux s'ouvre difficilement  la confiance, ne veut pas se livrer
en aveugle aux entreprises de l'artificieuse Silvia.

--Au nom du ciel, lui dit-il, je vous en conjure, dites-nous quels sont
les moyens que vous comptez employer pour russir; je brle d'impatience
d'tre initi  ce secret important.

--Ecoutez-moi, dit Silvia avec emphase et du ton d'une sybille qu'agite
un fanatisme sacr: l'impuissance de vos conceptions, le secours que
vous tes forc d'implorer d'une femme prive des avantages naturels de
son sexe, tout m'annonce que vous touchez  une dcadence prochaine.
Vous avez jusqu'ici vcu dans une position brillante, grce  quelques
expditions heureuses auxquelles j'ai pris une assez grande part; mais,
rappelez-vous le bien, une longue suite de hasards est une chane fatale
dont le prolongement amne ncessairement le malheur. Une catastrophe me
parat donc certaine, invitable, et vous y succomberez; car, dans la
carrire du crime, malheur  qui s'arrte ou regarde en arrire! Quant 
moi, j'espre d'autant mieux chapper  l'adversit que c'est dans mon
propre malheur que je veux puiser les chances de russite. En un mot,
c'est sur ma laideur, oui, sur cette figure, jadis si belle, aujourd'hui
si horrible, que repose le succs de cette dernire entreprise. A une
autre poque, je dus mon bonheur  la rgularit de mes traits; eh bien!
je veux dompter la nature, et que la laideur mme me serve  vaincre les
obstacles devant lesquels vous tes venus vous briser. Je bnis donc mon
destin, tout affreux qu'il est, puisqu'il m'est permis encore une fois
de vous guider dans la carrire...

A demain l'attaque!

Le lendemain matin, Silvia fut exacte. Elle dveloppa son plan, dans
tous ses dtails,  ses complices. Ils le trouvrent si adroitement
conu qu'ils l'applaudirent  plusieurs reprises.

--Trouvez-vous, leur dit-elle,  Saint-Roch,  neuf heures, vous jugerez
par vous-mmes si mon dguisement n'inspire aucun soupon, et, en mme
temps, de l'effet que ma prsence produira sur la femme au voile vert.

A l'heure indique, les deux bandits taient au poste. La vieille dame
ne tarda pas  arriver; elle alla se placer  quelques pas du
confessionnal qui se trouve prs de la chapelle de la Vierge. Au bout de
quelques instants, ils virent arriver une autre femme couverte de
vtements en lambeaux, et dont les couleurs primitives, effaces,
macules, indiquaient nanmoins par leurs vestiges, que celle qui les
portait avait t dans l'aisance; c'tait Silvia, mais, sous cet
accoutrement, elle tait mconnaissable. Sans regarder autour d'elle,
elle se plaa sur les marches du tribunal de la pnitence, et tira d'un
petit cabas qu'elle portait, un livre de prires qui, par un reste de
fermoir en vermeil, indiquait avoir t orn avec luxe, mais, du reste
vritable bouquin, et sale comme tout le reste du costume de la
pnitente; elle l'ouvrit et se mit  prier avec une grande ferveur
apparente. La messe finie, elle ne parut pas songer  se retirer, mais,
au contraire, elle entama une autre srie de prires dans lesquelles
elle paraissait compltement absorbe. La dame au voile vert tait
reste priant, sur sa chaise, prs de l, un chapelet  la main. Tout 
coup elle le laissa tomber et se baissa pour le ramasser; mais la
faiblesse de sa vue la faisait ttonner  droite et  gauche, sans le
retrouver d'abord. Silvia voyant son embarras, se baisse, le ramasse, et
le prsente  la vieille dame. Celle-ci lui adressa mille remercments,
qu'elle termine en lui disant:

--Dieu vous bnira, ma chre dame, puisque vous compatissez aux
souffrances des affligs!...

--Grand merci de vos souhaits, vnrable dame, rpondit Silvia, j'en ai
grand besoin, car je suis bien malheureuse!

--Persvrez dans la voie sainte o vous tes, ma fille; confiez-vous en
Dieu, il ne vous abandonnera jamais.

--C'est aussi ce que je veux faire, rpondit Silvia, et c'est pour me
donner la force de supporter les coups de l'adversit que je viens me
jeter aux pieds du vicaire de cette paroisse, que l'on m'a indiqu comme
un homme aussi bon que pieux et charitable. Je veux lui faire l'aveu de
mes fautes et m'entourer de ses conseils, car le malheur m'a perscute
avec tant d'acharnement, que souvent l'ide me prend de mettre fin  mon
existence. Je l'aurais mme dj fait, si je n'avais t retenue par un
reste des sentiments religieux qui vivent encore dans mon me.

--Ah! ciel! que me dites-vous? rpliqua la vieille; Dieu vous prserve
d'une telle pense, ce serait courir  votre damnation ternelle! Vous
ferez bien de voir le digne vicaire dont le confessionnal est dans cette
chapelle; je compte d'autant plus sur l'efficacit de ses consolations,
que j'en ai prouv moi-mme toute la puissance depuis qu'il me les
prodigue.

--J'y compte aussi, madame, dit Silvia; mais quand on manque de tout et
que l'on meurt de faim, que faut-il faire?

--Quoi! vous seriez rduite  cette affreuse ncessit, dit la vieille;
tenez, prenez ce peu de monnaie; voici aussi un petit pain que j'avais
achet pour moi, mangez-le.

Silvia se prcipita sur les mains sales et dcharnes de sa
bienfaitrice, les pressa, les baigna de ses larmes, et en un clin d'oeil
elle eut aval le pain.

--Dieu vous rcompensera, dit-elle  la vieille, vous m'avez sauv la
vie!

--Mais, lui rpliqua celle-ci, vous tes encore jeune, qui donc vous
empche de travailler?

--Hlas! dit Silvia, depuis que j'ai eu le malheur d'avoir la figure
brle, je ne puis obtenir d'ouvrage, tant on me trouve laide! Tenez,
voyez-vous mme.

En disant ces mots, elle leva un mauvais voile qui lui couvrait le
visage; la vieille s'tant approche de plus prs,  cause du mauvais
tat de sa vue, recula de surprise et d'horreur en voyant cette
monstrueuse figure.

Enfin, pour ne pas trop la dsoler, elle lui dit froidement:--il est
vrai que yeux ont t bien maltraits, mais vous n'avez pas cess d'tre
un membre de la grande famille, et il faut que vous viviez. Si vous
voulez venir ici tous les jours, je vous donnerai douze sols pour vivre,
en attendant mieux. Je vous le rpte, soyez confiante en la Providence,
elle ne vous abandonnera pas.

--Oh! merci, bonne et respectable dame, merci de vos secours inesprs;
je les accepte avec joie, ainsi que vos sages conseils.

La dame au voile vert s'tant retire en ce moment, Salvador et de
Lussan la suivirent.

Pendant ce temps-l, Silvia tait reste  l'glise, attendant le
vicaire pour se confesser: il ne tarda pas  venir, et la voyant
agenouille dans ce pieux dessein, d'un geste il l'invita  prendre
place au confessionnal. Silvia s'approcha, et aprs avoir rcit son
_confiteor_, elle commena l'aveu de ses fautes sur lesquelles elle
s'tendit largement; puis, prenant sa voix la plus douce, la plus
insinuante, elle se mit  raconter une histoire si lamentable, et avec
un tel accent de vrit, qu'elle fit verser des larmes au digne et trop
crdule ecclsiastique qui l'coutait attentivement. Bref, en peu
d'instants, la perfide crature avait su se rendre intressante, et
convaincu son confesseur de ses malheurs imaginaires. Le digne homme en
fut tellement touch qu'il lui remit quelques pices de monnaie en lui
promettant sa protection. Enfin, elle se retira; mais ayant aperu de
Lussan et Salvador, qui depuis quelques instants taient rentrs dans
l'glise, et avaient t tmoins de ses manoeuvres hypocrites, elle leur
remit une adresse ainsi conue:

Mademoiselle Aime Dufresne, rue Maubue n 13, chambre 37, au
sixime.

Dans la soire, Salvador et de Lussan, trs modestement vtus, se
rendirent  cette adresse, ils trouvrent Silvia dans un misrable
galetas dont Gresset semble avoir dessin le plan et l'ameublement,
quand il a dit dans sa _Chartreuse_:

    Une lucarne mal vitre,
    Prs d'une gouttire livre
    A d'interminables sabbats,
    O l'universit des chats,
    A minuit en robe fourre
    Vient tenir ses bruyants tats;
    Une table mi-dmembre,
    Prs du plus humble des grabats;
    Six brins de paille dlabre,
    Tresss sur de vieux chalas:
    Voil les meubles dlicats,
    Dont la Chartreuse est dcore,
    Et que les frres de Bore,
    Bouleversent avec fracas!

En voyant arriver ses complices, Silvia plaa sur une table estropie un
excellent poulet et une bouteille de bordeaux vieux, qu'elle tenait 
ct d'elle. Ensuite, elle se leva pour offrir un escabeau  M. le
vicomte et un tabouret au marquis, puis elle prit place sur le bord du
lit. Vous voyez, messieurs, dit-elle, que la ci-devant marquise de
Roselly sait se conformer aux circonstances: elle veut russir, elle
russira. Cette journe m'a vue faire beaucoup de chemin, ajouta-t-elle,
je suis tonne de tant de succs. Croiriez-vous que la dame au voile
vert s'intresse dj  moi? D'un autre ct, mon confesseur qui me fait
l'effet d'un excellent homme, d'un parfait chrtien, m'a promis sa
protection; vous voyez que tout va bien, et que j'ai quelque raison de
dire que l'avenir est  moi. Soyez donc tranquilles, messieurs; si j'ai
perdu mes charmes, j'ai beaucoup acquis en intelligence, et d'ailleurs
j'ai t  bonne cole.

--Mais, o tout cela nous conduira-t-il? demanda Salvador; car, enfin,
nous voil dans une position intolrable! Il y a de quoi tomber malade
rien qu' voir cet affreux taudis: quel sera le rsultat de tant de
privations?

--Le rsultat, vous en pouvez douter? c'est le trsor de la vieille au
voile vert!

--Que le ciel vous entende, dit de Lussan! Et nous, qu'avons-nous 
faire?

--Vous recevrez tous les jours un bulletin qui vous indiquera la marche
 suivre, rpondit-elle. Au surplus, nous nous reverrons, mais jamais
ici, o je me suis loge avec les cinq francs que m'a donns le vicaire.
Il est probable qu'il fera prendre des renseignements sur mon compte,
s'il a rellement l'intention de me protger; ds lors, j'ai certaines
prcautions  prendre.

--Vous pouvez compter sur sa promesse, dit le vicomte; l'abb Reuzet?
est le plus franc des hommes, le plus digne ecclsiastique que je
connaisse: il est mon confesseur depuis longtemps.

--Votre confesseur, s'cria Silvia! il faut qu'il ait les manches larges
alors, ou qu'il ait le pouvoir d'absoudre les cas rservs?...

--Eh! mon Dieu, qu'importe! dit de Lussan, nous n'allons pas discuter
ici une thse religieuse. M. l'abb Royer est mon confesseur ordinaire,
et tout bonnement pour satisfaire  la mode du jour, rien de plus. C'est
un trs-digne prtre qui aime  faire le bien, et qui ne suppose jamais
le mal. C'est du reste chez lui et par lui, que j'ai connu la dame au
voile vert; aussi, suis-je bien convaincu qu'il ne m'en a point impos
dans les dtails qu'il m'a donns  ce sujet.

Quinze jours se passrent en visites de Silvia au vicaire, et en
assiduits de toute espce  l'glise. La dame au voile vert y
rencontrait chaque jour sa protge, elle lui apportait les restes de
ses repas et quelque monnaie pour l'aider dans ses autres dpenses.
Enfin, Silvia dans ses divers rapports avec l'un et avec l'autre, joua
si bien son rle, que le vicaire crut devoir engager la dame au voile
vert  la prendre chez elle. A votre ge, lui dit-il, il est imprudent
de vivre seule; prenez cette infortune avec vous, vous attirerez sur
vous les bndictions du Seigneur!

La vieille accueillit cette proposition, et, ds le lendemain, la fille
de la Sans-Refus tait installe chez la dame au voile vert.

Les complaisances, les petits soins de cette Syrne captrent bientt
toute la confiance de la vieille pcheresse. Tous les soirs elle lui
faisait la lecture, et puisait dans la fertilit de son imagination,
tous les moyens de la distraire. Enfin, il y avait dj quinze jours
qu'elles vivaient ensemble, lorsque la vieille, qui prenait un intrt
croissant  sa protge, lui demanda de lui raconter ses malheurs
passs; Silvia qui avait prvu cette demande, n'avait pas manqu de
composer une fable qui devait intresser la dame au voile vert; voici
donc brivement ce qu'elle lui raconta:

Je suis ne  Orlans de parents honntes, mais peu fortuns: mon pre
tait matre menuisier. Comme j'tais doue de quelque beaut, je devins
son idole, et il me fit donner une ducation brillante et bien au-dessus
de son tat et de sa position. Ainsi, loin de se borner  l'enseignement
ordinaire du pensionnat de la clbre madame de Saint-Prix, il me fit
donner des matres de peinture, de dclamation, de musique, d'quitation
et de danse: j'excellais surtout sur le piano que je touchais, j'ose le
dire, dans la perfection.

Il n'en fallait pas tant, dans une ville de province, pour m'attirer de
nombreux adorateurs, et, ce qui n'y contribua pas peu, c'est que
malheureusement pour moi, nous demeurions  ct de l'htel o logeaient
la plupart des officiers de la garnison. Ma beaut, dont je puis parler
aujourd'hui sans vanit; l'clat de ma voix, et les sons harmonieux que
je tirais de mon piano, ne tardrent pas  me faire remarquer par un
jeune lieutenant de hussards, modle accompli de grces et de
perfections. Que vous dirai-je? sduite, aveugle par une passion que la
fougue de l'ge et le peu de discernement de mes parents ne m'avaient
pas appris  rprimer, sduite encore par la promesse fallacieuse qu'il
m'avait faite de m'pouser, une belle nuit j'abandonnai ma famille pour
suivre le lieutenant Saint-Denis.

Quand je dis fallacieuse, peut-tre l'accus-je  tort, car je crois
bien que ses intentions taient honorables et qu'il m'aurait pouse;
mais un accident affreux, terrible, vint donner une tout autre issue 
notre liaison, et crer un obstacle presque invincible  la ralisation
de ses projets et des miens.

Un soir,  la suite d'un souper chez le lieutenant-colonel du rgiment,
on avait fait un punch _monstre_. Le vase qui le contenait tait assez
prs de moi, et nous clairait tous de sa flamme joyeuse, lorsque je ne
sais  quelle occasion je tournai et baissai rapidement la tte vers un
des convives. Par une fatalit tout  fait inconcevable, une de mes
anglaises que je portais alors fort longues, trempa dans le liquide
enflamm; en une seconde, mes cheveux, imprgns de parfum, formrent un
vaste incendie auquel j'aurais moi-mme succomb, si ce mme voisin
n'avait eu la prsence d'esprit d'ter rapidement sa redingote et de me
la jeter sur la tte! Il parvint par ce moyen  teindre le feu, mais il
tait trop tard, j'tais dfigure pour toujours!... Je fus conduite
dans une maison de sant; mais quand, aprs un traitement de six
semaines, mon amant eut acquis la certitude que le mal tait
irrparable, il m'abandonna; et lorsque enfin je fus en tat de sortir,
j'appris que son rgiment tait parti pour Paris!...

Le jugeant d'aprs mon coeur, je m'y rendis pour le voir, mais il refusa
obstinment tout rapprochement avec moi. Eclaire alors, mais trop tard,
sur mon malheur, je fus me loger dans un garni. Je cherchai de l'ouvrage
de tous cts, et je ne manquai pas de vanter  outrance mon habilet,
mais vainement; mon extrme laideur me faisait refuser partout.
Dsespre, j'allais mettre fin  mes jours, ou mourir de faim, lorsque
Dieu m'inspira la pense d'aller  Saint-Roch, o j'eus le bonheur de
vous rencontrer; vous savez le reste... Sans vous, madame, je le dis
hautement, je n'existerais plus, vous avez t pour moi une seconde
Providence? J'espre maintenant que vous me connaissez tout entire,
vous daignerez me continuer vos bonts, et serez assez gnreuse pour me
garder prs de vous. Je vous promets de vous donner chaque jour des
preuves non quivoques de mon dvouement et de mon attachement sans
bornes; enfin, je vous aimerai comme une mre tendre et vnre. Oui,
madame, je sens que mon coeur est pntr pour vous de reconnaissance et
d'amour; vous avez t si bonne, si compatissante pour moi, objet
d'horreur pour tous, que je ne vous demande d'autre faveur que de rester
prs de vous, vous ferez tout ce que vous voudrez de moi et pour moi. Et
si, d'aprs le cours ordinaire des choses, Dieu vous rappelle  lui
avant moi, je veux vous rendre pieusement les derniers soins, les
suprmes devoirs; chaque jour j'arroserai votre tombe de mes larmes, et
mon deuil n'aura d'autre terme que ma vie.

L'astucieuse Silvia voyant que ses discours faisaient impression sur la
vieille, continua encore longtemps sur le mme ton, et elle finit par y
mettre tant de naturel et de pathtique, que son auditrice, transporte,
se jeta  son cou en versant des larmes, et lui dit: Oui, vous serez ma
fille! vous remplacerez celle que le sort m'a ravie, ou qui, peut-tre,
oublieuse de ses devoirs, m'abandonne depuis si longtemps  mon triste
destin. Puisque vous voulez bien m'assurer de votre attachement sincre
et dsintress, comptez sur moi, je ne vous abandonnerai jamais!

--Que ces paroles sont agrables  mon coeur, dit Silvia transporte de
joie, c'est en ce moment que j'prouve combien la reconnaissance est un
doux fardeau pour les mes pures!...

Cette scne et ces discours prpars depuis longtemps par Silvia, la
mirent tout  fait sur un bon pied dans la maison. A compter de ce jour,
elle fut charge des soins du mnage et prit une part plus intime aux
affaires de la vieille, sans toutefois que celle-ci la laisst jamais
seule  la maison, ni lui confit aucune de ses cls. Enfin, par sa
causerie toujours intressante et spirituelle, par ses prvenances
incessantes, Silvia avait tellement subjugu la dame au voile vert, que
celle-ci ne pouvait se passer d'elle. L'intimit tait parvenue  un tel
point qu'un soir Silvia, lui chantant une romance de cette voix frache
et suave, qui nagure lui avait mrit tant de suffrages adulateurs.

--Vous chantez admirablement, mon enfant, dit la vieille qui avait
cout Silvia avec ravissement.

--Si j'avais un piano, ce serait bien plus agrable, on ne peut bien
chanter sans accompagnement.

--C'est un clavecin que vous voulez dire, n'est-ce pas, mon enfant?

--Piano ou clavecin, mais si vous aimez cet instrument, dit Silvia, je
puis vous satisfaire sans qu'il vous en cote rien, car j'en ai un chez
mon pauvre pre. Si vous voulez me permettre de lui crire, et ensuite
me promettre de faire ajouter  ma lettre quelques mots de
recommandation par notre excellent vicaire, je suis persuade que mon
pre daignera me pardonner et m'enverra mon piano. O combien alors je
serai heureuse prs de vous, chre madame! dj vous vous tes faite 
ma figure, en me donnant les moyens de vous procurer d'agrables
distractions, de charmer votre vieillesse, il me sera bien doux de
penser que nous ne nous quitterons jamais.

--Je n'avais pas besoin de cette dernire preuve de dvouement, rpondit
la vieille; je suis prte  faire tout ce qui peut vous faire plaisir.

Silvia, enchante de voir que son plan russissait  merveille, crivit
le lendemain  son prtendu pre une lettre ainsi conue:

     Mon cher et trs-honor pre,

     C'est  vos pieds et inonde de mes larmes, que je me prosterne!
     Fille coupable, une passion aveugle, insense, m'a fait trahir tous
     mes devoirs envers Dieu, envers vous, envers le monde! Hlas!
     pourquoi ai-je cd aux perfides insinuations d'un misrable
     sducteur qui avait jur ma perte? pourquoi ai-je abandonn le
     meilleur des pres pour me jeter dans la voie du crime?..... Ne me
     maudissez pas  mon pre! le ciel m'a assez punie; n'ajoutez pas au
     fardeau de mes infortunes!

     Oui, mon tendre pre, j'ai t bien coupable; mais je dteste
     aujourd'hui mon ingratitude. Mon repentir et mes larmes me font
     esprer que vous jetterez un regard de compassion sur votre
     malheureuse fille, et que vous daignerez lui pardonner. Ce n'est
     plus, hlas! cette fille qui faisait nagure la joie et l'orgueil
     de votre coeur; cette beaut, ces grces dont j'tais si fire, un
     accident affreux me les a ravies et m'a rendue l'horreur de tous
     ceux que j'approche! Plonge dans la misre, par suite de cette
     funeste catastrophe, abandonne de tous mes amis, et n'ayant
     d'autre ressource que mon travail pour subsister, le croirez-vous,
      mon pre, votre fille infortune s'est vue repousse par tous,
     comme un objet d'pouvante et dgot! Je serais donc morte de
     dsespoir et de faim si le Seigneur ne m'avait prise en piti, et
     ne m'avait donn la pense d'aller me jeter aux pieds d'un digne
     prtre qui a daign me tendre une main secourable. Sans lui, sans
     monsieur l'abb Reuzet, je serais certainement morte de faim; mais
     cet homme de Dieu m'a place chez une vieille et respectable dame
     qui m'a prise en affection, et qui promet de me garder prs d'elle,
     malgr l'tat horrible de ma figure. Cette dame,  cause de son
     grand ge, a besoin de distractions et montre beaucoup de plaisir 
     m'entendre chanter; mais, comme elle n'est pas musicienne, il n'y a
     pas de piano chez elle, et je suis force de chanter sans
     accompagnement. Oserai-je vous prier de m'envoyer le mien? ce
     serait pour moi un moyen de plus de plaire  ma bonne protectrice,
     dont les procds sont au-dessus de tout loge. De grce, excellent
     et gnreux pre, ne refusez pas ma prire, je vous le demande 
     genoux: ne me traitez pas selon mes torts, mais comme une fille
     d'autant plus chre qu'elle s'offre  vos yeux purifie par le
     repentir et les larmes.

     Je suis, avec le plus profond respect, mon trs-cher et
     trs-honor pre,

     Votre fille,

     AIME DUFRESNE.

     _P. S._ Vous adresserez mon piano, dans une caisse solide;  M.
     Fleurus, rue Thrse, 25,  Paris.

     A la suite de cette lettre se trouvaient ces quelques mots de
     l'abb Reuzet:

     Monsieur,

     Si la recommandation d'un homme vou au culte du Seigneur et ami
     des malheureux peut vous toucher, je puis vous assurer que votre
     fille est digne, par son repentir, de toute votre indulgence et de
     toute votre affection. Elle est place prs d'une dame aussi pieuse
     que respectable, et qui lui laissera probablement de quoi vivre,
     sinon richement, au moins d'une manire honorable. Du reste, tout
     ce qu'elle vous mande est parfaitement exact. Je vous engage donc 
     lui envoyer son piano qui lui est ncessaire, non dans des vues
     mondaines, mais pour procurer quelques distractions  sa
     bienfaitrice.

     J'ai l'honneur d'tre, monsieur,

     Votre trs-humble serviteur,

     L'abb REUZET.

Une rponse favorable du pre ne se fit pas longtemps attendre; elle
tait adresse  M. l'abb Royer et ainsi conue:

     Monsieur l'abb,

     J'ai l'honneur de vous remercier de la bont que vous avez eue de
     vous intresser  ma fille et de la tirer de la malheureuse
     position o elle se trouvait, par suite des garements de la fatale
     imprudence de sa jeunesse. Sa lettre m'a fait verser des larmes
     bien amres, mais, en prsence du tmoignage d'un homme de bien qui
     prche et pratique tout  la fois les maximes de l'Evangile, je ne
     puis oublier que je suis pre et je lui pardonne.

     Ma fille me demande son piano dans le but de procurer quelques
     moments agrables  sa matresse, je ne puis le lui refuser.
     Veuillez donc tre assez bon, M. l'abb, pour lui dire qu'elle le
     recevra trs-incessamment, et parfaitement emball,  l'adresse de
     M. Fleurus, rue Thrse, numro 25.

     J'ose esprer, M. l'abb, que vous ne laisserez pas votre bonne
     oeuvre incomplte, et que ma fille trouvera toujours prs de vous
     cette protection claire et ces bons conseils qui l'ont enfin fait
     rentrer dans les vues du Seigneur.

     Recevez, M. l'abb, avec l'expression de ma vive et sincre
     reconnaissance, les salutations respectueuses de

     Votre trs-humble serviteur,

     FRANOIS DUFRESNE,

     Menuisier, rue Jeanne-d'Arc,  Orlans.

On a devin que cette lettre avait t pense et crite par Salvador et
de Lussan, que le chemin de fer avait depuis quelques jours transports
 Orlans o ils avaient pris un logement sous le nom de Franois
Dufresne.

L'abb Royer s'empressa de communiquer cette rponse  Silvia: elle en
fut si joyeuse qu'elle sauta au cou de la vieille dame et l'accabla de
caresses. Celle-ci, de son ct, n'en tait pas moins ravie; il lui
semblait qu'une nouvelle re allait s'ouvrir pour elle, et que les sons
magiques de l'instrument tant dsir devaient la rajeunir et lui rendre
la beaut et les grces du bel ge!

Enfin, au bout de quelques jours, le piano arriva.

A la vue de la caisse qui le contenait, la vieille s'cria:

--Dieu! qu'il est grand, votre clavecin!

--Et lourd! dirent les deux vigoureux commissionnaires qui l'avaient
apport.

--Oh! oui, il est lourd, dit Silvia, car c'est un piano  queue et  six
octaves, de la fabrique de Pleyel; c'est ce qu'il a fait de plus solide
et de plus riche!

--Il parat que l'expditeur est un homme avis tout de mme, dit le
pre Fleurus, car il l'a fait emballer dans une caisse joliment solide,
et  deux serrures encore!

--Tiens, c'est vrai, dit Silvia: je reconnais bien mon pre  l'excs de
ses prcautions.

La vieille paraissait examiner tout cela avec une espce de
satisfaction; mais ce qui l'embarrassait c'tait de trouver une place
pour loger l'norme caisse sans tout bouleverser dans son appartement.
Ne pourrait-on pas sortir le clavecin de la bote, dit-elle, il
tiendrait moins de place, et on l'entrerait plus facilement.

--C'est vrai, dit le citoyen Fleurus, s'il y a _t'une_ cl, on peut
_z'ouvrir ilmdiatement_ tout de suite.

--Taisez-vous, monsieur le cuirassier, dit madame Fleurus, il faut donc
que vous mliez votre musique partout:

    Le trop parler, monsieur, souvent nous est contraire;
    Pour garder le silence il faut savoir se taire!

--Est-elle cocasse _mame_ mon pouse! Va, j'ai le chic en fait
d'instrument, moi _qu'ai tt_ trois mois trompette dans les
_curassiers_. Allons mes amis, donnez-moi la cl, je vous ferai voir
l'truc pour dballer un _craversin_.

--Les cls? qui les a, les cls? dit l'un des commissaires  son
camarade: est-ce toi, fiston? ousque tu les a fiches les cls?

--Tiens, rpondit l'autre, tu sais bien que je les ai donnes  Pierrot.
Il est capable de les avoir emports chez le pre Moulard, l _ous_
qu'il loge  Charonne!

L'un de ces commissionnaires, il n'est peut-tre pas ncessaire de le
dire, n'tait autre que Vernier les bas bleus, revtu ainsi qu'un de ses
camarades (qui bien entendu ne connaissait pas le mot de l'nigme et qui
avait consenti, moyennant une somme de deux cents francs,  jouer le
rle qui lui tait impos), du costume complet des enfants du Cantal.

Pendant le colloque des deux commissionnaires, matre Fleurus avait t
chercher un gros marteau et un ciseau, et dj il se mettait en devoir
de forcer les serrures; mais Silvia se jeta sur lui en lui disant:

--Qu'allez-vous faire! malheureux vandale? vous allez briser mon piano,
le dsaccorder pour toujours, et peut-tre m'en donner pour deux cents
francs de rparations! De grce, madame, continua-t-elle en s'adressant
 la vieille, ordonnez que l'on attende  demain; ce brave homme
(indiquant l'un des commissionnaires), apportera la cl. Du reste, il
faut un luthier pour dballer mon piano sans accident, et je ne pense
pas qu'il y ait le moindre inconvnient  l'entrer jusqu' demain dans
la premire pice. Il faut le placer l, dit-elle en indiquant la place
o elle voulait l'avoir.

La vieille ne s'y tant pas oppose, la caisse fut place  l'endroit
indiqu par Silvia, et tout le monde se retira satisfait, except
pourtant le citoyen Fleurus, qui marmottait entre ses dents:

--En _v'l z'une de couleurrr_ qui l'y ont monte _z_ la vieille, c'est
pour avoir un deuxime pour boire, les _faignants_, qui l'y rapporteront
les cls demain!

Il tait bien trois heures de l'aprs-midi lorsque tout ceci fut
termin. Peu de temps aprs, la vieille et Silvia se mirent  dner, et
on pense bien qu'il ne fut question que du piano.

--Dieu, qu'il est grand! disait la vieille, je n'en ai jamais vu de
cette dimension. Puis elle se levait et tournait  chaque instant autour
de la caisse, l'examinait en tous sens, ajoutant: Voil une bote qui
est bien faite, je n'en ai jamais vu de pareille.

--Mon pre l'aura faite exprs, dit Silvia: c'est un homme qui ne fait
que du solide en toutes choses.

La vieille s'en approcha encore une fois, l'examina de nouveau avec
attention, puis la frappa de l'extrmit des doigts.

--Tiens, dit-elle, il me semble que j'ai entendu _quque_ chose
_grouiller_?

--Ce n'est rien, dit Silvia, c'est la vibration qui produit cet effet.

--_Quque_ c'est _q'la_ vibration? demanda la vieille.

Silvia eut assez de peine  lui faire comprendre l'effet de vibration
qu'elle avait entendu, car comme nous l'avons dit, la vieille tait
d'une intelligence fort obtuse, et la science des Nol et Chapsal et des
Bescherelles tait pour elle lettre close. Enfin, elle fut rassure par
la dmonstration que lui en fit Silvia en frappant sur un verre de
cristal:

--Nous allons finir de dner, ma bonne mre, dit Silvia, puis ensuite je
vous lirai le deuxime volume de l'ouvrage que nous avons commenc.

--Si tu avais un autre livre  me lire, rpondit la vieille, je n'en
serais pas fche, car celui-ci me fait faire des rves qui me font
peur. L'autre nuit, j'ai rv que tous les voleurs de la Fort-Noire
s'taient introduits et cachs chez moi pendant que je priais Dieu 
l'glise, et que la nuit ils nous avaient coup le cou  toutes les
deux.

--Ah bah! tous songes sont mensonges, ma chre maman; il ne faut jamais
croire  ces btises-l.

--T'as ben raison, va! les rves, c'est des histoires comme dit le
proverbe.

--Tenez, reprit Silvia, si vous le voulez, je vous lirai les fables de
Florian!

--Ah! oui, c'est gentil tout d'mme ces histoires-l! C'est des fables
qui ne sont pas vraies, n'est-ce pas?... N'importe, j'les aime bien tout
d'mme!--Tiens, il me semble que la caisse craque?

--Oui, c'est vrai, vous ne vous trompez pas, chre maman, la caisse a
craqu; mais c'est l'effet du bois qui a chang d'atmosphre.

--Tiens, c'est du nouveau _l'arme aux sphres_! a fait donc craquer le
bois? Ah! mon Dieu, v'l qui craque encore plus fort! c'est comme mon
buffet, qui craque si fort la nuit qu'il m'a veille plusieurs fois.

--Ce n'est rien, ce n'est rien, dit Silvia; tous les meubles sont sujets
 cela lorsqu'ils ne sont pas parfaitement en quilibre. Ne nous
occupons plus de cela, lisons Florian.

La vieille devint attentive  la lecture de Silvia, mais de temps en
temps elle faisait des remarques qui n'taient certainement jamais
venues  l'esprit d'aucun commentateur; elles taient d'une navet 
faire pouffer de rire, et il ne fallait rien moins que la grande
proccupation o se trouvait Silvia, pour ne pas lui clater au nez.

Enfin neuf heures sonnrent; la vieille se disposa  se coucher, mais
lorsqu'elle voulut fermer la porte de sa chambre  double tour, comme
elle en avait l'habitude, elle s'aperut que la caisse tait place de
manire  l'en empcher; force fut donc pour elle de se mettre au lit et
de laisser les choses dans l'tat o elles taient; car  elles deux
elles n'taient pas assez fortes pour remuer la caisse, ni la changer de
place. Aprs l'avoir embrasse et lui avoir souhait le bonsoir, Silvia
se retira dans sa chambre.

Laissons-les l'une et l'autre; nous ne tarderons pas  apprendre comment
elles ont pass la nuit.




V.--Drame.


Nous avons laiss la dame au voile vert et sa compagne retires chacune
dans son appartement, pour chercher dans un sommeil rparateur le repos
du corps, l'oubli des peines de la journe et l'illusion sur celles qui
souvent l'attendent le lendemain!... Quelques heures se sont coules;
pntrons dans cet intrieur et voyons ce qui s'y passe.

La vieille est ensevelie dans le plus profond sommeil; Silvia, l'oreille
attentive, vient  pas de loup et pieds nus s'en assurer. Quelle est
donc la cause d'une telle sollicitude? est-ce l'intrt que lui inspire
la dame qui l'a recueillie avec tant de confiance et tant de bont?
craint-elle qu'une indisposition subite, un affreux cauchemar, ou
quelque autre cause, ne vienne interrompre son repos? Non, ce ne sont
pas ces nobles sentiments qui la tiennent veille, Silvia en est
incapable. Ce qui la tient veille, c'est la pense du crime, c'est la
soif de l'or, c'est celle du sang!!! Elle a jur la mort de sa
bienfaitrice, elle vient s'assurer si le moment de frapper est
arriv!...

La chambre o repose la vieille n'est claire que par la faible lumire
d'une veilleuse; Silvia approche, elle plonge un indicible regard sur la
victime:

--Elle dort, dit-elle; elle dort, mais c'est pour ne plus se rveiller!

Puis revenant prcipitamment dans la pice voisine, elle ouvre la
caisse, il en sort deux hommes. Salvador et de Lussan!...

Enferms depuis plus de six heures dans cette espce de cercueil, ils en
sortent briss et presque asphyxis; mais grce  un verre d'eau-de-vie
que leur administre Silvia, ils ne tardent pas  se remettre et 
retrouver l'nergie farouche et sanguinaire qu'exige l'accomplissement
de leurs desseins.

Prts  frapper, ils n'attendent que le signal de leur complice.
Celle-ci retourne auprs de la vieille, qui dort toujours du plus
profond sommeil...

Silvia appelle et guide du geste les deux assassins!...

Rapides comme la pense, ils se prcipitent sur la malheureuse vieille,
et l'tranglent sans qu'elle puisse pousser un gmissement!!!

--C'est fait! dit de Lussan.

--Oui, rpond Salvador! cette _marraine_[898] l ne viendra pas _me
tenir sur les fonts baptismaux_[899].

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

Sur la demande de Salvador, Silvia apporta une lumire; il voulait
s'assurer si la vieille tait bien morte; il l'approche de sa figure:

--Dieu de Dieu! s'crie-t-il, c'est la mre Sans-Refus!

--Ma mre! dit Silvia: quoi! j'ai fait assassiner ma mre!...

--Comment? c'est la Sans-Refus, dit  son tour de Lussan: voil une
aventure diabolique!...

Salvador et de Lussan s'entre-regardaient sans mot dire, l'oeil fixe, et
comme atterrs par cette dcouverte!

--Ah bah! dit Silvia,  qui un si grand crime n'avait pas arrach une
larme; _c'est un fait accompli_, il faut en subir les consquences.
Aprs tout, c'est une manire d'hriter tout comme une autre; un peu
plus tt, un peu plus tard, la succession ne pouvait manquer de nous
venir.

--C'est vrai, dit Salvador, Silvia a raison.

Et ces trois monstres se serrrent alors la main en signe
d'acquiescement et de flicitation.

--Ne perdons pas un temps prcieux, dit de Lussan; procdons  la
recherche de la cachette indique par mon cher confesseur.

En un instant ils eurent dcouvert la cachette que l'abb Royer avait si
indiscrtement indique, et s'emparrent de tout ce qu'elle
contenait!...

Trois heures du matin sonnaient comme finissait cette sanglante
expdition; mais pour sortir de l sans bruit, il fallait user
d'adresse.

A cinq heures et un quart, le pre Fleurus, en homme vigilant, arriva
dans la cour pour commencer son service quotidien. Fidle  ses vieilles
habitudes et gai comme un pinson, il sifflotait l'air de la
_Carmagnole_ et du _a ira_, comme aux belles journes de 93. Lorsque
le jour fut venu tout  fait, Silvia l'appela par le petit guichet, et
le pria d'aller de suite lui acheter un peu de fleurs d'oranger pour sa
matresse qui, disait-elle, tait incommode.

--A quoi q'c'est bon, vot'fleur d'orange? rpondit-il: _faurrait_ ben
mieux lui faire prendre une bonne goutte de Paul-Niquet[900] ou de 107
ans!

--Non, non, citoyen Fleurus, c'est de la fleur d'oranger qu'il lui faut.
Allez vite; tenez, voici de l'argent, vous garderez de quoi boire un
verre de vin blanc pour votre peine.

--Vous tes ben bonne, mamzelle; mais je ne puis laisser la maison seule
en ce moment: on ne sait ce qui peut arriver, l'ennemi est quq'fois
plus prs qu'on ne pense. J'reste donc  mon poste,  moins que mame
Fleurus ne vienne me relever; mais il n'est pas encore six heures, et ce
n'est gure qu' neuf qu'elle se lve et descend dans la cour, quand
elle sera arrive je serai tout  vot' service.

--Ce vieil imbcile est capable de nous faire prendre comme dans une
souricire, dit Lussan.

--Si vous le faisiez entrer, dit tout bas Salvador  Silvia, nous
aurions bientt la cl des champs.

--Excellente ide, dit Silvia.

Elle revient au guichet, appelle pre Fleurus et lui dit que sa
matresse dsire lui parler et le prie de vouloir bien entrer un instant
chez elle.

--Ah! pour a, dit le rbarbatif portier, je suis t' vos ordres.

Puis comme Silvia avait toutes les cls, elle lui ouvrit la porte, les
deux brigands restrent cachs derrire. Quand le pre Fleurus fut entr
dans la premire pice, Silvia lui dit qu'elle avait besoin d'un
chaudron qui se trouvait sur un rayon trs-lev dans la cuisine, et le
pria de vouloir bien le lui donner. Notre cuirassier sans dfiance,
entre dans la cuisine, monte sur une chaise; mais au mme moment la
porte est referme sur lui  double tour, les trois complices
disparaissent avec la rapidit de l'clair!...

Le brave citoyen tout bahi, tait loin de supposer le vritable motif
de son emprisonnement; il ne s'en affectait mme pas le moins du monde,
car il supposait que c'tait une mauvaise plaisanterie que lui faisait
Silvia pour se venger du refus qu'il lui avait fait un instant
auparavant. Il en riait donc d'assez bon coeur; mais quand il vit que
cela se prolongeait par trop longtemps, il appela:

--Aime, Aime, ouvrez-moi donc! J'vous promets qu'une aut' fois j'serai
_pus genti_. Voyons, ouvrez-moi vite, car _mame_ Fleurus me grondera si
ma cour n'est pas t'en tat de _proprit_ quand elle va descendre!
Aime, Aime! Tiens, pas de rponse!... Attends, attends va, petite
farceuse, tu me payeras a, je vas t'avoir bientt fait d'_ouvert_ la
cage!

En effet, moiti riant, moiti grommelant, en moins de cinq minutes il
eut dviss la serrure; mais une fois sorti, il eut beau chercher il ne
vit personne.

--Diable, diable, dit-il, en v'l une svre de farce quoiqu'a
_siguenifie_?

Il cherche de nouveau, il appelle: personne ne rpond. Alors, voyant que
la chambre de la vieille est ouverte, il entre: quel spectacle! Tout y
est dans le plus grand dsordre, le lit est au milieu de l'appartement
et ne renferme plus qu'un cadavre!!!

--Savoyard de sort, dit-il: en v'l zune de _catatrofe_[901]; qu'est-ce
que va dire _mame_ Fleurus? Mon Dieu, mon Dieu! tout est perdu, le
diable est dans la maison!

Ce disant, il revient dans la premire pice, jette les yeux sur la
caisse ouverte, point de piano. Seulement il y voit deux places
artistement disposes et rembourres, et les empreintes rcentes dont
elles conservent les traces en indiquent l'usage. Plus de doute, les
assassins ont t introduits dans cette caisse par Aime et elle a
disparu avec eux!

--Au voleur!  l'assassin! crie le malheureux portier: A moi, au
secours!...

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

La police se livra  de longues et minutieuses recherches, mais vaines
prcautions, l'heure fatale n'avait pas encore sonn pour ces trois
sclrats!

Le jour qui suivit celui o l'assassinat de la malheureuse Sans-Refus
fut consomm, Salvador s'veilla avec le soleil, et arracha de Lussan et
Vernier les bas bleus au sommeil. (Ce dernier avait pass la nuit dans
le logement de la rue de l'Ouest.) Silvia dormait encore paisiblement.
Salvador mena ses deux complices dans la pice voisine de la chambre 
coucher.

--Nous n'avons pas de temps  perdre, leur dit-il; la police va mettre
tous ses agents en campagne, et comme malheureusement la figure de
Silvia est plus que remarquable, il est probable que nous serons
dcouverts si nous restons ici: il nous faut donc quitter ce logement.

--Quittons-le donc et mettons-nous en route, rpondit le vicomte de
Lussan, nous avons de l'or, des papiers en rgle...

--Nous ne pouvons en ce moment penser  nous mettre en route. Je pense
que nous devons laisser s'couler un peu de temps et nous confiner dans
quelque obscure retraite.

--Nous ferons, cher marquis, tout ce que vous jugerez convenable; vous
tes aujourd'hui la sagesse et la prudence elles-mmes.

--Je suis bien aise que vous me rendiez cette justice; car vous ne
songerez pas alors  blmer la cruelle ncessit qui nous force 
abandonner notre amie.

--Comment abandonner la marquise, celle  qui nous devons le succs qui
vient de couronner notre dernire entreprise? Ah! marquis!...

--Songez, vicomte, que la malheureuse Silvia est,  l'heure qu'il est,
si laide, si reconnaissable surtout, que le premier individu peut fort
bien dire en la voyant passer: Voil la femme qui a introduit les
assassins chez la vieille de la rue Thrse.

--C'est vrai, s'cria Vernier les bas bleus, je me range  l'avis de
Rupin.

--Laissons alors  la marquise, ajouta de Lussan, le quart de ce que
nous possdons.

--A quoi bon, reprit Salvador, le sort de la malheureuse est fix: elle
sera prise avant qu'il ne se soit coul trois jours, ajouta-t-il d'une
voix piteuse; est-il donc ncessaire qu'une partie de ce que nous avons
eu tant de peine  gagner tombe entre les mains de la justice?

Au fait, reprit Vernier les bas bleus, je n'en vois pas la ncessit.

Le rsultat de la conversation qui prcde n'est pas difficile 
deviner. Les trois bandits partirent, emportant l'or, les bijoux et les
billets de banque vols  la mre Sans-Refus; ce ne fut que, presss par
les instances du vicomte de Lussan, qu'ils se dterminrent  laisser
sur la commode deux billets de banque de mille francs.

--C'est autant de perdu, avait dit Salvador en se dterminant  obir 
son complice: elle sera arrte lorsqu'elle voudra les changer.

Nous n'essayerons pas de peindre la rage qui s'empara de Silvia,
lorsqu'elle eut acquis la certitude qu'elle avait t abandonne par son
amant.

--Je devais m'y attendre, s'cria-t-elle en proie  la plus sombre
fureur. Je devais m'y attendre, il ne m'aimait que parce que j'tais
belle; mais je me vengerai.

Le hasard, ou plutt la Providence qui voulait que les crimes des
sclrats dont elle dsirait se venger fussent punis, se chargea de la
servir.

Plusieurs jours s'taient passs depuis la disparition de Lussan, de
Salvador et de Vernier les bas bleus, et Silvia dsesprait de parvenir
 les dcouvrir, lorsqu'un soir elle vit ce dernier qui se dirigeait
vers les cabriolets qui stationnent sur la place des Victoires; il
marchait en chancelant, son teint tait allum, en un mot, il tait
ivre.

--Aux Batignolles, rue des Dames, n 13, dit-il au cocher dont il avait
choisi le vhicule.

--Enfin! se dit Silvia qui avait entendu ces mots, je le tiens, j'en
suis sre; mais pour que ma vengeance soit complte, il faut qu'ils
sachent que c'est  moi qu'ils devront leur perte.

Silvia, rflchissant aux moyens qu'elle devait employer pour arriver au
but de ses dsirs, allait gagner la retraite qu'elle avait choisie aprs
avoir abandonn le logement de la rue de l'Ouest, lorsqu'elle se trouva
en face d'un homme qu'elle connaissait depuis longtemps.

C'tait Ronquetti, dit le duc de Modne.

Comme elle avait suivi avec assiduit le compte rendu par les journaux
des dbats qui avaient amen la condamnation de son amant et de ses
complices, elle savait le rle qu'y avait jou cet homme qui, pour
rcompense des rvlations qu'il avait faites avait obtenu la remise du
restant de sa peine, et tait entr au service de la police  laquelle
il savait se rendre trs-utile.

Elle l'aborda rsolment.

--Vous tes Ronquetti, le duc de Modne? lui dit-elle.

--Pour vous servir si j'en suis capable, belle dame.

Silvia tait assez lgamment costume: un voile pais couvrait son
visage, et l'lgance de sa taille justifiait de reste le compliment que
venait de lui adresser son ancien amant.

--Vous tes mouchard? ajouta-t-elle.

Ronquetti voulut se fcher.

--Ne vous mettez pas en colre, lui dit Silvia; nous n'avons pas de
temps  perdre en paroles inutiles: bornez-vous  rpondre  ma
question. Vous tes mouchard?

--Je suis mouchard, vous l'avez dit.

--Vous ne me reconnaissez pas?

Silvia entrana Ronquetti sous un rverbre et leva son voile.

Ronquetti recula pouvant.

--Je n'ai pas cet honneur, rpondit-il.

--Je suis Silvia la cantatrice, ou plutt la marquise de Roselly.

--Ah bah! en ce cas, ma chre amie, je vous arrte au nom de la loi;
vous avez  rgler un petit compte avec M. le procureur du roi.

--Je sais cela.

--Vous tes,  ce qu'il parat, lasse de vivre. Au fait, je comprends
cela, votre visage...

--Brisons, je vous prie. Je puis vous donner Salvador, de Lussan et
Vernier les bas bleus.

--Oh! faites cela, ma chre Silvia, et je vous promets que vous n'aurez
pas sujet de vous plaindre de moi.

--Je le ferai, mais  une condition.

--Quelle qu'elle soit, elle vous sera accorde si toutefois elle est
possible.

--Je veux tre prsente  l'arrestation de ces trois hommes.

--N'est-ce que cela? Accord, accord, je vous le garantis.

Le lendemain, de grand matin, une nombreuse escouade d'agents de police
envahissait une petite maison isole de la rue des Dames, aux
Batignolles, et pntrait dans un appartement o elle trouvait les trois
bandits que jusqu'alors elle avait vainement cherchs.

Salvador, de Lussan et Vernier se conformant  la dtermination qu'ils
avaient prise de ne pas se laisser arrter vivants, firent une
vigoureuse rsistance; ils turent deux des agents chargs d'oprer leur
arrestation; la police, elle aussi, a ses champs de bataille, mais il
fallut enfin qu'ils cdassent au nombre. Salvador, bless au bras, de
Lussan, qui avait reu une balle dans la jambe, Vernier horriblement
maltrait, ne pouvaient plus faire de rsistance, on se jeta sur eux,
ils furent garrotts et tout fut dit.

Lorsqu'ils se trouvrent dans l'impossibilit de nuire, Silvia, qui
jusqu' ce moment, s'tait tenue  l'cart, s'approcha d'eux.

--C'est  moi que vous devez votre arrestation, dit-elle; je suis bien
venge, n'est-il pas vrai?

--Furie, s'cria Salvador, dbarrasse-moi de ton odieuse prsence.

--Ne vous mettez pas en colre, cher marquis, dit de Lussan, nous
n'avons que ce que nous mritons, il faut le reconnatre; nous ne
devions pas abandonner notre amie.

--Elle montera  la _butte_[902] avec nous, notre amie, dit Vernier les
bas bleus, a sera drle.

--J'chapperai  l'chafaud, dit Silvia  Salvador, adieu, M. le marquis
de Pourrires.

Elle porta  ses lvres un petit flacon qui contenait de l'acide
prussique, et tomba sur le carreau comme frappe de la foudre.

--Elle est alle retenir nos places l-haut, dit Vernier les bas bleus,
bon voyage.

Salvador voulut s'emparer du flacon dont Silvia venait de se servir,
mais il en fut empch par les agents de police.

Les trois complices furent de suite conduits  la Conciergerie, et des
ordres furent donns pour qu'ils fussent gards  vue; le nouveau procs
qu'il fallut leur faire ne fut pas long; on n'avait en quelque sorte
qu' constater leur identit, et d'ailleurs, ils ne songrent pas 
nier le nouveau crime dont ils s'taient rendus coupables depuis leur
vasion.

Enfin, le soleil qui devait clairer le jour o ils allaient recevoir la
juste rcompense due  leurs crimes se leva.

De Lussan, ds le matin, s'tait fait couper les cheveux aussi courts
que possible; il avait arrach lui-mme le collet de sa chemise, enfin,
sa _toilette_ tait faite.

--Vous le voyez, matre, dit-il au bourreau lorsque ce fonctionnaire
s'approcha de lui; je suis prt pour la crmonie, vous n'aurez donc pas
besoin de poser votre main sur moi.

Aprs avoir achev sa toilette, de Lussan, excellent catholique, comme
on sait, se confessa et communia avec une dignit et un recueillement
trs-remarquables; aprs avoir rempli tous ses devoirs, il fut gai et
plaisant comme toujours; il envisageait la mort sans effroi.

Salvador qui, d'abord, avait voulu faire le frondeur, qui avait repouss
les consolations de la religion, ne put rsister aux exhortations du
vnrable aumnier des prisons et  l'exemple de son complice, qui
parvint  le dcider  finir en chrtien, ce qu'il fit en effet.

Ce sclrat se confessa avec une abondance et une sincrit de coeur que
l'on dut croire vritables; il fit mme l'aveu d'un crime dont les
hommes ne lui avaient pas demand compte, il confessa l'assassinat
commis sur la personne du malheureux serviteur de la maison de
Pourrires, d'Ambroise, qui, ainsi qu'on se le rappelle, trouva une mort
cruelle dans les ravins qui bordent le parc du vieux chteau, et aprs
avoir reu l'absolution, il reprit sa gaiet naturelle, et, de ce
moment  quatre heures, il causa avec le bon prtre et son complice,
avec une lucidit et une aisance vritablement remarquables.

Le repentir manifest par ces deux hommes, qui moururent avec un courage
calme et sans forfanterie, fut-il sincre ou ne fut-il qu'une dernire
comdie joue par eux pour se divertir aux dpens de ceux qui
regrettaient de voir se terminer sur l'chafaud une carrire qui aurait
pu tre brillante s'ils avaient bien employ les nombreuses facults
dont ils taient dous? c'est un secret entre Dieu et eux.

A Dieu seul le privilge de lire dans les coeurs.




Epilogue.


Et maintenant, le lecteur va sans doute vouloir que nous lui apprenions
ce que devinrent, aprs les vnements que nous venons de rapporter,
ceux des personnages de cette histoire, dont nous n'avons pas parl dans
les derniers chapitres qu'il vient de lire. Nous allons donc, avant de
prendre cong de lui, satisfaire un dsir que nous aurions t bien
fch de ne point entendre manifester.

A quelques portes de fusil de Senlis, bien loin de la grande route, au
milieu d'une belle prairie, seme de bouquets d'arbres, il existe un
joli petit village, nomm Saint-Lonard;  quelques pas de ce village
est un noble et vieux chteau que ses nouveaux propritaires viennent de
faire rparer, et dans lequel ils ont runi tout ce qui peut contribuer
 faire chrir la vie des champs: des livres, des tableaux, de la
musique. Non loin du chteau,  l'entre du village de Saint-Lonard,
est une jolie maison bourgeoise, dont la faade est orne de quelques
pieds de vigne vierge. Le chteau est habit par sir Lambton, Laure et
son mari, la maison sert de retraite  Edmond de Bourgerel  sa femme,
et  Lucie. La bonne madame de Saint-Preuil est morte entre les bras de
ses enfants, heureuse de laisser sa chre nice unie  un homme
estimable.

Laure ne pouvait se rsoudre  vivre loin de son amie, qui, ainsi qu'on
l'a vu, ne s'tait rfugie chez Eugnie, que parce qu'elle avait devin
que sir Lambton ne voudrait pas qu'elle s'apert que sa fortune n'tait
plus ce qu'elle avait t, a voulu que son oncle vendt la proprit de
Guermantes, et qu'il vnt se fixer  Saint-Lonard, et comme ses dsirs
n'ont jamais cess d'tre des ordres, sir Lambton et Servigny se sont
empresss de lui obir.

La plus troite amiti unit Servigny et Edmond de Bourgerel, dous tous
deux du plus noble caractre; Edmond, est de plus, un infatigable joueur
de billard, ce qui plat fort  sir Lambton, qui achve tranquillement
sa vie, entour d'tres vertueux, et de trois beaux et joyeux enfants,
qui bientt ne lui laisseront pas le temps de regretter la vieille
Angleterre.

Deux de ces enfants appartiennent  Laure et  Servigny, le troisime
est celui d'Edmond et d'Eugnie. Il y a tout lieu de croire qu'ils ne
feront pas mentir le vieux proverbe: _tel pre tel fils_, ils paraissent
dous des plus aimables qualits du coeur et de l'esprit, qualits qui,
grce  l'excellente ducation qu'ils reoivent, deviendront avec l'ge
des vertus solides...

Le bon abb Reuzet visite souvent la petite colonie, qui vit heureuse 
Saint-Lonard, il amne quelquefois avec lui un jeune avocat de ses
parents, qui a dj conquis une certaine rputation; ce jeune homme n'a
pu voir, sans l'aimer, la douce Lucie, et nous croyons bien que cette
femme ne le voit pas sans prouver un certain plaisir. Si jamais il
devient l'poux de Lucie, nous sommes certain qu'il lui fera oublier
toutes les peines qu'elle a supportes.

La mre de Beppo, aprs la mort de son fils, est retourne en Provence,
elle a emmene Georgette avec elle; cette bonne femme a revu avec
plaisir ses compatriotes, le ciel bleu de la belle Provence, et les
grves sablonneuses de la Mditerrane; nous croyons cependant qu'elle
ne vivra pas longtemps; mais les soins affectueux de Georgette qui est
devenue une trs-honnte fille, et qui pousera probablement un pcheur
qui ne lui demandera pas un compte trop svre de son pass, adouciront
ses derniers instants.

Paolo est encore au service du gnral comte de Morengy, qui s'est fix
en Savoie, dans une jolie villa, prs de la valle de Chamouny; le
gnral comte de Morengy, n'a fait que passer sous les yeux de nos
lecteurs, nous leur dirons peut-tre plus tard les raisons qui
dterminrent ce brave militaire  quitter sa patrie, que cependant il
aimait autant que nous aimons notre dernire matresse.

Matho terminera ses jours  l'abbaye de la Meilleraye, frre Eugne
(c'est le nom de religion du docteur Matho), est de tous les trappistes
celui qui s'est impos les pnitences les plus rudes. Dieu, nous aimons
 le croire, daignera laisser tomber un regard de commisration sur ce
pauvre pcheur, qui trouvera dans un monde meilleur, le repos qu'il n'a
pu rencontrer ici-bas.

Les individus que nous avons souvent rencontrs chez la mre Sans-Refus,
Charles la belle Cravate, grand Louis, Cornet tape dur, Robert,
Cadet-Vincent, Mimi, Lenain, Dejean la main d'or, petit Crpine,
Biscuit, Lasaline, et les autres, ont reu la punition due  leurs
crimes, les uns sont dans les maisons centrales, les autres sont au
bagne o ils termineront probablement leur existence. Le grand Louis et
Charles la belle Cravate, on le sait dj, sont du nombre de ces
derniers, ces deux misrables ont t condamns aux travaux forcs 
perptuit.

Cadet Filoux, Coco-Lardouche et Cadet l'Artsien, ces trois vnrables
reprsentants de l'ancienne _pgre_, sont morts en regrettant les us et
coutumes du temps pass, c'est dire qu'ils sont morts en tat
d'impnitence finale. Messire Satan a d, lorsqu'ils sont arrivs dans
sont tnbreux sjour, leur faire une bien magnifique rception.

Fanfan la Grenouille, de voleur devenu agent de police, n'a pas su faire
un bon usage des dix mille francs que la mre Sans-Refus lui donna, afin
qu'il favorist son vasion. Aprs avoir dpens cette somme en folles
orgies, Fanfan la Grenouille se trouva un beau matin sans ressources sur
le pav du roi. Force lui fut alors de reprendre son ancien mtier; mais
comme il avait pendant une longue oisivet,  peu prs perdu la plupart
de ses facults, il se laissa prendre la main dans le sac, et il alla
rejoindre en prison tous ceux qu'il y avait fait entrer, triste retour
des choses d'ici-bas!

Vernier les bas bleus, pris ainsi qu'on l'a vu avec Salvador et de
Lussan, les a accompagn sur l'chafaud. Ce misrable n'a pas suivi
l'exemple de ses complices, il est mort ainsi qu'il avait vcu.

De Prval prit un peu tard la rsolution de vivre dsormais en honnte
homme; il rassembla tous ses capitaux, qu'il convertit en inscription de
rentes sur l'Etat, et il se trouva  la tte d'un revenu d'environ cinq
mille francs, c'tait plus qu'il n'en fallait pour mener bonne et
joyeuse vie dans une petite ville de province, et telle tait, en effet,
l'intention de Prval; mais le diable qui ne veut pas que ses faux
fassent souche d'honntes gens, lui rservait un tour de sa faon: de
Prval rentrant chez lui  une heure avance de la nuit, la veille du
jour qui devait clairer son dpart de Paris, se trouva par hasard
devant un malheureux auquel il avait gagn,  l'cart, une somme
trs-considrable; cet individu avait achet quelques heures auparavant
une paire de pistolets, avec lesquels il voulait se faire sauter la
cervelle, ils taient tout chargs, et il se rendait aux Champs-Elyses,
afin de se tuer  son aise, lorsqu'il rencontra de Prval; la vue de
celui qu'il accusait, non sans raison, de sa ruine, alluma dans son sein
une furieuse colre, et comme, lorsque l'on est bien dtermin  se
tuer, on ne craint gure les suites d'une action dsespre, il
dchargea l'un de ses deux pistolets dans la poitrine du pauvre de
Prval.

--Tu ne voleras plus personne, dit-il lorsque le malheureux _grec_ tomba
 ses pieds.

A la naissance du jour, deux cadavres furent relevs, l'un rue Monsigny,
derrire la salle Ventadour, l'autre aux Champs-Elyses.

--Nous vous raconterons notre histoire une autre fois, dirent en mme
temps Mina et la Lorette, avant de quitter le marquis de Pourrires et
ses deux amis. Ces mots, qui terminent le premier chapitre de notre
second volume, promettaient  nos lecteurs les histoires de deux jolies
femmes. Ces histoires, nous ne les avons pas donnes, par la raison
toute simple qu'aprs en avoir pris connaissance, nous avons trouv
qu'elles ressemblaient tant  celle de Flicit Beauperthuis, qu'elles
auraient fait double emploi avec elle; jeunes filles sages et naves que
la sduction lance sur un chemin qui n'est pas celui de la vertu, voil
le fond; la forme seule diffre. Cependant, comme peut-tre quelques-uns
de nos lecteurs dsirent savoir quel est actuellement le sort de Mina et
de la Lorette (nous avons trac de ces deux femmes un portrait qui, nous
le croyons, justifie leur curiosit), nous les instruirons en peu de
mots.

Mina est toujours belle; un prince valaque est amoureux d'elle, et comme
la courtisane, en ce moment follement prise d'un mauvais sujet qui la
bat et qui la quittera lorsqu'il l'aura ruine, ne veut pas prter
l'oreille aux tendres discours du noble Slave, il est prsumable que,
plus tard, elle sera princesse; quant  la Lorette, elle vient de se
retirer du monde; elle a pous un riche ngociant de province, auquel
elle a fait croire qu'elle tait trs-vertueuse; elle habite
actuellement une petite ville dont tous les habitants vantent la dignit
de ses manires et la puret de ses moeurs.

Nous venons de nommer Flicit Beauperthuis; cette pauvre fille, plus
malheureuse que coupable, est morte dernirement  l'hpital de la
Charit. Son corps fut, suivant l'usage, port  la salle de
dissection; on nous a dit que lorsque le drap qui la couvrait fut lev,
un ancien chirurgien-major de rgiment, nomm depuis peu de temps chef
de l'un des services de l'hpital de la Charit, se trouva presque mal
et qu'il sortit de la salle en se cachant le visage entre ses mains, ce
qui fit beaucoup rire messieurs les tudiants qui se trouvaient l.

Ces messieurs,  ce qu'il parat, retrouvent trs-souvent sur les tables
de marbre de l'amphithtre, les malheureux objets de leurs passagres
amours.

Coralie, la danseuse, malgr le vol commis  son prjudice par de Lussan
et ses complices, est toujours la plus dlicieuse crature qui se puisse
imaginer; elle ruine ses adorateurs, c'est vrai, mais elle ne les trompe
pas; elle ne promet  personne un amour qu'elle est incapable de donner:
elle vend des sourires, des oeillades et de doux propos, et c'est
peut-tre parce qu'elle offre de rendre l'argent  ceux qui ne
trouveraient par la marchandise de bonne qualit, qu'elle ne manque
jamais d'acheteurs; elle dit,  qui veut l'entendre, qu'elle quittera le
thtre lorsqu'elle possdera cinquante mille livres de rente, et que,
si elle n'pouse pas un diplomate, elle se fera dvote et gardienne si
vigilante des bonnes moeurs, qu'elle chassera de chez elle celles de ses
servantes qui ne sauront pas rsister aux doux propos des lovelaces de
l'antichambre.

Un affreux singe tient dans le coeur de Maxime la place occupe jadis par
l'infortune Miss; les lions de la loge infernale commencent  trouver
les gots de cette jeune fille un peu trop excentriques, mais Maxime ne
s'inquite pas plus de leurs discours, qu'un poisson d'une pomme; Maxime
est si jolie, et il y a toujours  Paris un si grand nombre de riches
trangers.

Le pre de Maxime est toujours frotteur; il boit souvent la goutte avec
le fils de la fameuse baronne que nous avons rencontre  Baden-Baden.

Cette dernire, qu'un procureur du roi malappris vient de faire
condamner  quelques annes de prison, n'en sortira que pour faire de
nouvelles dupes; elle dit souvent  ceux qui lui rendent visite, qu'elle
aura encore un riche appartement, des domestiques vtus de splendides
livres, de beaux chevaux, et de magnifiques quipages; nous croyons que
la baronne s'abuse trangement, et que ses beaux jours se sont enfuis
pour ne plus revenir; la mre des niais n'est pas morte, vous l'avez
dit, madame, et vous ne vous trompez pas; mais il faut laisser  ses
nouveaux enfants le temps de devenir grands avant de pouvoir les
tromper, et grce  Dieu vous tes maintenant beaucoup trop vieille pour
attendre.

Le pote chevelu n'est plus maintenant un pote incompris; il vient de
publier le pome pique qu'il avait l'intention de ddier au grand-duc
de Bade; ce pome, convenablement chauff par la grande et la petite
presse, a obtenu un succs pyramidal; aussi son auteur a t dcor par
tous les souverains de l'Europe et des autres parties du monde; les
libraires l'attendent  sa porte pour lui demander la faveur d'diter un
des ouvrages encore ensevelis dans les limbes de son cerveau; il sera de
l'Acadmie avant Branger, qui ne sera rien, pas mme acadmicien.

Le noble duc et le comte tranger dont il raconta les infortunes
conjugales  Roman pendant le court sjour que ce dernier fit 
Baden-Baden, sont aujourd'hui ce qu'ils taient jadis, ce qu'ils seront
toujours, maris et contents; mais qu'importe, comme l'a fort bien dit
le bon Lafontaine, qu'il faut toujours citer lorsqu'il s'agit des maris
malheureux:

    Quand on le sait, c'est peu de chose,
    Quand on l'ignore, ce n'est rien.

Le comte de *** exerce toujours l'honorable mtier que vous savez, il
sert sous les ordres du noble personnage grce auquel Edmond de
Bourgerel expia par plusieurs mois de captivit le crime norme d'avoir
crit un mauvais drame; si vous passez prs de lui, cher lecteur (nous
avons trac de cet homme un portrait si ressemblant qu'il vous sera
facile de le reconnatre), si, disons-nous, vous passez prs de lui,
rappelez-vous cette chanson de Branger:

       Parlons bas,
    Ici prs j'ai vu judas.

Passe-Partout et son camarade (il ne faut oublier personne) sont
toujours de fines et adroites mouches, ils iront loin... s'ils ne sont
pas pendus.

Madame Delaunay est  la tte d'un de ces tablissements qui n'ont point
de nom dans le langage des honntes gens.

Le docteur Delamarre vend aux femmes trompes des conseils qui le
conduiront tt au tard devant la cour d'assises. Cette prdiction de la
danseuse Coralie s'est ralise, l'infortun docteur vient d'tre
condamn  plusieurs annes de prison par la cour d'assises de la Seine.
L'poux de la jeune Agns, dont nos lecteurs se rappellent sans doute
l'histoire, le pre nominal de ses enfants, lui envoie des secours.

Le gnral de la milice citoyenne, qui faisait de si beaux prsents  la
danseuse Coralie, forc de quitter Paris pour se soustraire aux
poursuites de ses nombreux cranciers, se rfugia sur les terres de
l'Eglise; le nom qu'il porte, clbre en Italie, lui a valu un accueil
favorable, il est maintenant un des meilleurs officiers de l'arme
papale; nos lecteurs savent sans doute que les soldats de notre
trs-saint-pre, ne montent plus la garde avec un parapluie.

            _Pulchra Laverna_
    _Da mihi fallere, da justem sanctum que videri_
    _Noctem peccatis et fraudibus objicere nubem._

Nos lecteurs savent dj que le digne ecclsiastique, qui ne rcitait
jamais d'autre prire que celle-ci, est actuellement vque, mais ce
qu'ils ne savent pas, ce que nous sommes heureux de pouvoir leur
apprendre, c'est que ce saint personnage est un des plus fougueux
champions de l'ultramontanisme, et qu'il tonne souvent en chaire contre
la corruption et l'esprit irrligieux du sicle; on dit que ses sermons
et ses mandements ressemblent aux homlies de l'archevque de Grenade,
mais, ce sont des mchants qui se permettent de semblables discours, et,
pour notre part, nous ne voulons pas les croire.

Les mchants disent encore bien d'autres choses; ainsi, par exemple, ils
assurent que si les deux honorables qui assistaient au banquet donn
chez Lemardelay par Alexis de Pourrires s'occupaient un peu plus de
leurs propres affaires et ngligeaient tout  fait celles du pays, leurs
cranciers seraient contents et que le pays ne s'en trouverait pas plus
mal, faut-il les croire? Nous n'en savons vraiment rien.

La graine de niais de l'Anglais et du marchand de bonnets de coton ne
trouve plus d'acheteurs, les annonces mirobolantes et les prospectus
mirifiques du grant de commandit ne trompent plus personne.

M. Roulin est devenu un honnte ngociant; des choses aussi
extraordinaires que celle-l arrivent quelquefois.

Le pre des Lzards, l'infortun Rigobert, tromp par la plupart des
nombreux vauriens qu'il avait rchauffs dans son sein, a t oblig de
fermer sa boutique; que vont devenir les malheureux reptiles qui
trouvaient chez lui les moyens de changer de peau  si peu de frais?

N'oublions pas un avou qui fit condamner une de ses anciennes
matresses, coupable seulement de s'tre rappele les leons qu'il lui
avait donnes jadis, et un avocat qui apprit  un jeune voleur que la
toge n'abrite pas toujours des gens irrprochables, le premier est
chevalier de la Lgion d'honneur, directeur du bureau de charit de son
arrondissement, il est ligible, il a des chances pour arriver  la
chambre lective; le second, grce  une faconde inpuisable, est devenu
l'un des aigles du barreau moderne; il sera riche un jour et pousera
une hritire.

Et le comte palatin du saint-empire romain, et son insparable ami? le
premier a quitt Paris pour viter d'tre men o l'on vient d'envoyer
le second, c'est--dire dans une des villes maritimes du midi de la
France; on dit mme que des rets sont tendus  toutes les entres de
notre bonne ville pour le prendre comme dans un traquenard, s'il tentait
d'y revenir.

Les biens de la maison de Pourrires, auxquels Salvador a fait une
brche considrable, ont t remis au fils du malheureux Alexis, mais il
est probable que cet infortun jeune homme n'en jouira pas longtemps;
les malheurs et les privations de toute espce qui ont assailli ses
jeunes annes ont ruin sa sant; il ne s'abuse pas sur son sort, il a
dj fait son testament, dans lequel la femme Moulin (qui a rpar,
autant du moins qu'elle l'a pu, le mal qu'elle lui avait fait) les deux
filles de M. de Riberpr, Malaga et Brigantine et les membres de la
famille Louiset n'ont pas t oublis.

Fortun a joint  son testament un codicille qui commence ainsi:

Une femme estimable a port pendant quelque temps le nom honorable qui
bientt va s'teindre avec moi, n'ayant pas d'hritiers du sang, et
pouvant, sans faire de tort  personne, sans blesser aucuns droits
acquis, disposer comme je l'entends de la fortune qui m'est chue en
partage, j'institue pour ma lgataire unique, universelle,  la charge
par elle d'acquitter les legs particuliers noncs en mon testament: la
dame Lucie, ne de Casteval, veuve en premires noces de M. le gnral
comte de Neuville, etc., etc.

En rparant autant que je puis le faire une injustice du sort envers
une femme aussi estimable que l'est la veuve du gnral comte de
Neuville, je crois faire une action agrable  la fois et aux hommes et
 Dieu.

Et maintenant, cher lecteur, que nous sommes arriv au bout d'une assez
longue carrire, nous vous rappellerons ce que nous vous avons dit au
deuxime volume de cet ouvrage que, lorsque nous nous sommes dtermin 
l'crire, nous voulions prouver ceci: Que les fautes les plus lgres
ont presque toujours des suites dplorables, qu'il n'y a point de crime,
quelque bien combin qu'il soit, quelque pais que soient les voiles
dont il s'enveloppe, qui chappe  la punition qui lui est due, que
souvent les crimes sont punis l'un par l'autre, que les consquences de
toutes les liaisons qui ne sont pas fondes sur la vertu, sont toujours
dplorables, qu'il n'est pas de chutes dont on ne puisse se relever,
lorsque l'on a du courage...

Si par l'accueil qu'il fera  notre ouvrage le lecteur nous prouve que,
par le rcit des aventures de Flicit Beauperthuis, d'Elisabeth Neveux,
de Salvador et Roman, de Silvia et de Servigny, nous avons atteint le
but que nous nous tions propos, nous nous tiendrons satisfait, car
nous aurons alors la conviction d'avoir crit un livre utile. Quoi qu'il
en soit, comme la tche que nous nous tions impose tait peut-tre
au-dessus de nos forces, nous terminons par la formule qui clt toutes
les comdies de l'immortel Calderon.

Excusez les fautes de l'auteur.

[Illustration: FIN]

       *       *       *       *       *


NOTES:

[1] Maison.

[2] Entrer.

[3] Nom gnrique de tous les instruments dont se servent les voleurs.

[4] Corde.

[5] Redingote.

[6] J'ai une lanterne sourde, des allumettes et des fausses cls dans
les poches de ma redingote.

[7] Froid.

[8] Du courage.

[9] Le vol.

[10] Matin.

[11] Acheter des habits au Temple.

[12] Je me donnerai.

[13] Neuve.

[14] Soierie.

[15] A cheval.

[16] Des cadenas aux fentres.

[17] D'entrer.

[18] Porte.

[19] Ouvrir.

[20] Prtons l'oreille.

[21] Rien.

[22] Donne la chandelle.

[23] La maison est riche.

[24] Beaucoup  prendre.

[25] Pris sur le fait.

[26] Cachons-nous.

[27] Des couteaux.

[28] Hommes.

[29] Cacher.

[30] Lit.

[31] Les tuer.

[32] Des hommes comme il faut.

[33] Langue.

[34] Revient.

[35] Orfvre.

[36] Nous.

[37] Donn sa part.

[38] Oui.

[39] Dix mille francs en billets de banque.

[40] Les billets n'ont pas de nom.

[41] Voyons cette marchandise.

[42] Entends-tu.

[43] Comme ils parlent argot.

[44] Des voleurs.

[45] Des voleurs.

[46] Du grand genre.

[47] Vol.

[48] Regarde.

[49] Boucles d'oreilles.

[50] Bagues.

[51] Epingles.

[52] Chanes.

[53] Diamants sur papier.

[54] Francs.

[55] Les fausses cls ouvraient bien.

[56] La marchandise.

[57] La cachette.

[58] Nous vendrons plus tard au recleur.

[59] Qu'ils partent.

[60] A la cachette de ces riches.

[61] Liard.

[62] Le diable.

[63] La marchandise de l'orfvre qu'ils ont vol.

[64] J'en perds la tte.

[65] Fouiller.

[66] Marchandise

[67] Rien.

[68] Camarade.

[69] Mettre le feu dans la maison.

[70] Voleurs.

[71] Voleurs.

[72] Bons voleurs.

[73] Richards.

[74] Voler.

[75] Mouchards.

[76] Btise.

[77] Mouchards.

[78] Bisque.

[79] Les regarder.

[80] Cach.

[81] Marchandise.

[82] Si riche.

[83] Aux galres.

[84] C'est tre fou.

[85] Des vols de cinquante mille francs  vendre au recleur.

[86] Un vol.

[87] Te manger le coeur.

[88] Paris.

[89] Plus peur du froid.

[90] Culotte.

[91] Redingote.

[92] Epaules.

[93] Voleurs d'objets de peu d'importance, de mouchoirs, etc.

[94] Connatre et favoriser les ruses des voleurs.

[95] La police.

[96] Le voleur qui a dj subi quelques condamnations.

[97] Bienvenue.

[98] Vol.

[99] Taisez-vous, ou faites silence.

[100] Ecoutez.

[101] Minuit sonne  la ville, l'instant du dpart.

[102] Voleurs de poches.

[103] Fouillerez dans les poches.

[104] Entre.

[105] Sortie.

[106] Sans crainte vous mler dans la foule.

[107] Agents de police.

[108] Des voleurs avaient donn ce surnom  un agent de police assez
adroit, qui ordinairement en arrtait deux  la fois.

[109] Signal pour avertir un complice de cesser, qu'il est en danger
d'tre pris.

[110] Prend sur le fait.

[111] Voil vos billets d'entre, dguisez-vous avec des lunettes.

[112] Au hasard.

[113] Les boutiques bonnes  tre enfonces.

[114] Noms de certains instruments de voleurs effractionnaires.

[115] Voleurs, qui avec un mouchoir attrapent un passant par le cou, le
portent ainsi sur les paules pendant qu'un camarade s'occupe  le
dvaliser de manire  le laisser quelquefois nu et sans vie sur la voie
publique.

Lorsque la victime est morte, ce qui arrive souvent, les _charrieurs 
la mcanique_ jettent le cadavre dans le canal; car c'est ordinairement
dans ses environs qu'ils exercent leur horrible industrie.

[116] Saisir  l'improviste.

[117] Voiture.

[118] Voleurs qui attaquent les ivrognes tombs ivres morts sur la voie
publique.

[119] Enfants.

[120] Manteaux.

[121] Tromperie, mauvaise foi.

[122] Riche.

[123] Cl.

[124] Il y aura du butin cette nuit.

[125] Domestiques.

[126] Aller voler.

[127] Forcez les boutiques et les chambres.

[128] Assassinez les bourgeois et les jetez  la rivire, mais apportez
ici l'argent, les montres, l'argenterie, les marchandises; je vendrai le
tout et je prendrai double part pour moi.

[129] Faire la part  ces donneurs d'affaires qui ne travaillent que de
la langue, ils nous donnent des vols  faire qui ne sont pas mauvais,
mais pour notre manire, nous trouvons en nous promenant ce qu'il nous
faut.

[130] Les matres.

[131] Condamner  vie ou  mort.

[132] Jouer si gros jeu.

[133] Mprisent.

[134] De hardiesse.

[135] Vous ne donneriez rien  ces faiseurs d'embarras.

[136] Des poltrons.

[137] Vous ne diriez pas de pareilles sottises si vous les aviez vus
voler.

[138] Assassineraient.

[139] Prendre.

[140] En mdire.

[141] Tuer.

[142] Discours.

[143] Me prter la main.

[144] Est-ce de bonne foi.

[145] Vol.

[146] Danger.

[147] Suivra.

[148] Logent.

[149] Cachette.

[150] Sortir.

[151] Assassinera.

[152] Tus.

[153] Entrera.

[154] Assassiner.

[155] Voler.

[156] Volez.

[157] Un voleur nomm Capahut, qui a dsol fort longtemps les environs
de Paris, et qui a termin sa carrire sur l'chafaud, avait l'habitude
de ne jamais voyager qu' cheval. Lorsqu'il revenait du _travail_ (de
voler) et qu'il tait accompagn d'un de ses complices, malheur 
celui-ci si les partages taient faits. Lorsque Capahut et son complice
taient arrivs dans un lieu cart, le premier laissait tomber quelque
chose sur la route, puis il piquait son cheval de manire  le faire
caracoler; au moment o il voulait descendre, son camarade se baissait
pour lui viter cette peine, Capahut saisissait alors un pistolet, et
son complice avait cess de vivre.

[158] Tuer.

[159] Taisez-vous, on frappe  la porte.

[160] Est-elle belle la dame.

[161] Boucles d'oreilles.

[162] Chane ou collier.

[163] Quel beau manteau sur ses paules.

[164] Vue.

[165] Camarades.

[166] Vole d'autorit.

[167] Rien.

[168] Fermer la boutique.

[169] Silence.

[170] Je lui couperai le cou.

[171] Un verre d'eau-de-vie.

[172] Qu'elle est bien la femme.

[173] Que de voir une femme du grand genre dans la maison (_tapis_ est
ici employ pour maison).

[174] On ne rencontre pas la _calge_ sur la voie publique, elle n'est
pas cependant une femme honnte, ses appas sont la marchandise qu'elle
dbite; mais elle vend trs-cher ce que ses pareilles, d'un tage
infrieur, livrent  un prix modr, sa toilette est plus frache, ses
manires plus polies, mais ses moeurs sont les mmes.

[175] Entrez dans la cachette, la patrouille arrive ici.

[176] Association de voleurs distingus.

[177] Voleur distingu.

[178] Se trouve sous le coup d'une condamnation.

[179] Guinguette mal fame  la Courtille.

[180] Maison du mme genre  la place Maubert. Nous aurons occasion de
parler de cette maison, qui est une des plus hideuses plaies de la
capitale.

[181] Le vol dans les poches.

[182] Le vol  l'intrieur et  l'talage des boutiques.

[183] Voleurs effractionnaires qui se servent de pinces, de fausses
cls, etc.

[184] Voleurs qui s'introduisent par les fentres et  l'aide
d'escalade, dans les appartements qu'ils ont l'intention de dvaliser.

[185] Les roulottiers sont ceux qui volent les malles, valises, etc.,
places sur les voitures publiques et autres.

[186] Tout le monde connat l'histoire du nomm Cognard, forat
plusieurs fois vad du bagne. Cognard tait si bien en cour, qu' Gand,
le duc de Berri le prsenta lui-mme  Louis XVIII, qui attacha sur la
poitrine du prtendu comte de Pontis de Sainte-Hlne, sa propre croix
de Saint-Louis.

Guy de Chambreuil tait un individu de mme toffe.

Ces deux individus n'taient pas les seuls qui,  la mme poque,
occupaient des places  la cour, nous citerons parmi plusieurs autres
dont les noms nous chappent, les nomms: de Fnlon, qui prtendait
appartenir  la mme famille que l'illustre auteur de _Tlmaque_. Cet
individu, qui avait t dtenu sept annes  Bictre, tait gentilhomme
de la chambre; Jalade, faussaire libr, aprs avoir subi huit annes de
travaux forcs, feutier en chef; Morel, vad du bagne de Brest, employ
au secrtariat des commandements du roi; Stvenot, aussi vad du mme
bagne, colonel d'un rgiment de ligne; Mngaut, dit de Maugenest, qui
aprs avoir subi quatre ou cinq condamnations, s'tait fait pote de
cour, et qui chantait les Bourbons aprs avoir chant la rpublique et
l'empire.

[187] Du sang.

[188] Beaucoup.

[189] Assassin de profession.

[190] Axiome des voleurs isralites dont le sens est trop clair pour
qu'il soit ncessaire d'en donner la traduction.

[191] Lit de camp.

[192] Les bons voleurs.

[193] Matelas.

[194] La salle du bagne de Toulon qui porte ce numro, est consacre aux
forats les plus dangereux.

[195] Au travail.

[196] L'insolent.

[197] Un chrtien.

[198] Forat.

[199] Que je te tue.

[200] Je le tuerai.

[201] Homme.

[202] Poltron.

[203] Un faussaire.

[204] Fasse dcouvrir un projet d'vasion.

[205] Du courage et feu sur les gendarmes ou nous sommes pris.

[206] Bourreau.

[207] Escrocs qui, lorsqu'ils jouent, savent corriger la fortune.

[208] Voleurs qui font contribuer un individu en le menaant de mettre
le public ou l'autorit dans la confidence de sa turpitude.

[209] Une runion de fripons.

[210] Signal que fait un compre  celui qui tient les cartes, afin de
lui indiquer le jeu de son adversaire.

[211] La dupe a beaucoup d'argent.

[212] Le tromper.

[213] Mon vritable nom n'est pas plus compromis que mon nom suppos.

[214] Anciens lves du collge de Sainte-Barbe.

[215] Historique.

[216] Belle Laverna, donne-moi les moyens de tromper, de passer pour un
homme de bien; couvre d'un nuage pais, d'une nuit obscure mes secrtes
friponneries.

[217] On appelle ainsi les deuxime et troisime dimanches de carme, ce
nom leur vient du premier mot de _l'introt_ de chaque dimanche. Voyez
Mathieu Laensberg, consultez mme au besoin le bedeau de votre paroisse.

[218] Historique.

[219] Historique.

[220] Historique.

[221] Historique.

[222] Laide.

[223] Une femme qui rapporterait beaucoup d'argent.

[224] Les filles publiques nomment ainsi les registres sur lesquels on
inscrit leur nom.

[225] En 1816 on dcouvrit  Batignolles-Monceaux, dans un fond qui
existait o se trouve actuellement la mairie, des cendres et des dbris
de branchages et de feuilles sches qui avaient d tre disposs en
forme de lit, et sur lesquels se trouvaient les restes informes d'un
cadavre; le lit avait t tout  fait consum, et il ne restait plus du
cadavre que des ossements entirement calcins. On trouva parmi ces
tristes restes, deux lames de rasoirs, quelques boutons de mtal et une
boucle de pantalon. La tte du cadavre tait tout  fait mconnaissable.

Les hommes de l'art prtendirent que le feu avait t aliment, soit par
des essences, soit par d'autres matires inflammables, et, en effet, il
avait t si considrable que le feuillage des arbres environnants tait
 demi brl.

Cette dcouverte provoqua de la part de la police des recherches
nombreuses qui demeurrent sans rsultats; on ne put jamais savoir si un
crime avait t commis, ou si l'on ne devait dplorer qu'un suicide
commis dans des circonstances extraordinaires; quoi qu'il en soit, on ne
put jamais trouver le mot de cette nigme.

[226] Assassinat.

[227] Presque tous les malfaiteurs, voleurs ou assassins de profession,
sont excessivement superstitieux, ainsi ils croient aux songes, aux
prsages,  l'influence des jours; beaucoup ne voleront pas un vendredi,
ou si en sortant de leur gte ils ont rencontr un prtre, ou s'ils ont
renvers une salire; mais s'ils trouvent un morceau de fer, ils seront
audacieux et entreprenants.

[228] Celui qui s'est fait du jeu un mtier et qui, lorsqu'il joue,
friponne son adversaire.

[229] Maison o l'on se runit pour jouer et pour exploiter des joueurs
inexpriments.

[230] Indicateurs de vols.

[231] Voleur.

[232] Voleur qui dvalise les appartements  l'aide de fausses cls.

[233] Le vol.

[234] Fripon charg de dcouvrir des dupes.

[235] Dcouvrir.

[236] Costum.

[237] Tout le monde sait que le nom de rat et de raton ont t donns
aux dames du corps de ballet de l'Acadmie royale de musique.

[238] De tous les mots qui composent le vocabulaire des malfaiteurs,
celui-ci est peut-tre celui qui rend de la manire la moins complte
l'ide qu'il veut exprimer.

[239] Source principale de Baden.

[240] Reconnu pour ce qu'il tait.

[241] Historique.

[242] On se rappelle qu'il y a quelques annes les matines dansantes de
madame d'Appony avaient obtenu la plus grande vogue.

[243] Il existe effectivement au bois de Boulogne une alle qui porte ce
nom, un criteau l'indique aux promeneurs.

[244] Voleurs.

[245] Voler de nouveau.

[246] Les personnages que nous mettons en scne ne sont pas tous des
personnages invents; et si quelques-uns d'entre eux paraissent un peu
trop excentriques: ce n'est pas nous qu'il faudra accuser. Ainsi, par
exemple, le vieillard dont nous parlons en ce moment est un personnage
trs-rel, que ceux de nos lecteurs qui ont visit les bons pauvres de
Bictre ont sans doute remarqu; il est en ralit g de
quatre-vingt-quatre ans; il a, ainsi que nous le disons, pass les deux
tiers de cette longue existence dans les bagnes et dans les maisons
centrales; et cependant,  l'heure qu'il est, il possde encore toutes
ses facults, et il est plus vigoureux que beaucoup d'hommes moins gs
que lui, et dont tous les jours se sont couls au milieu de toutes les
aisances de la vie.

Le nom que nous lui donnons n'est pas le sien: il appartient  un homme
qui rendit des services  la police, aprs avoir exerc longtemps la
profession de voleur. Etre voleur, et se nommer _Cadet Filoux_! il faut
en convenir, les jeux du hasard sont quelquefois bien bizarres!

[247] Mauvais lieu.

[248] Camarades.

[249] Argent.

[250] Vendre au recleur.

[251] Lieux o se runissent les malfaiteurs.

[252] Celui qui, dans l'exercice de la profession de voleur, n'a jamais
trahi ses camarades. C'est le plus bel loge qu'un voleur puisse faire
d'un camarade.

[253] Fameuse recleuse qui habitait, il y a quelques annes, la rue de
Grenelle-Saint-Honor, et qui exera pendant un laps de temps
trs-considrable sans se laisser prendre sur le fait. Sa physionomie,
qui avait quelque ressemblance avec une tte de mort, lui avait valu le
surnom sous lequel elle tait gnralement connue.

[254] Marchand d'habits et recleur qui habitait  la mme poque le
quartier de la Sorbonne. Il se nommait Lesage, et les voleurs, je ne
sais pour quelles raisons, l'avaient surnomm la Pomme-Rouge. Il est
mort au bagne.

[255] Recleur trs-connu du march Saint-Martin. Son surnom lui venait
de ce qu'il puisait dans un pot l'argent avec lequel il payait ses
acquisitions. Les voleurs, qui ne respectent rien, s'emparrent un beau
jour du pot et de tout ce qu'il contenait. Le malheureux recleur ne put
supporter un aussi pouvantable malheur. Il mourut de dsespoir.

[256] Morts.

[257] Parlent pas.

[258] Bien avant qu'il ne ft question en France de Roberts Burck et des
rsurrectionnistes d'Edimbourg, des sclrats dont les noms sont souvent
cits dans les annales de la police, les nomms _Nifflet_, _Casque_,
_Filoufi_, _Postillon_, _Lorgneb_, _Lasonde_, _Brasseur_ et _Barbaro_,
faisaient mtier de voler les cadavres rcemment inhums, pour les
vendre aux chirurgiens et aux tudiants en mdecine. Mais fort souvent,
en enlevant la nuit dans les cimetires ces cadavres, ils enlevaient un
vieillard  la place d'un adolescent, un sujet masculin pour un fminin;
alors leurs clients ne voulaient plus leur payer le prix convenu: de l
des mcomptes pour ces sclrats qui ne touchaient que deux ou trois
pices de cinq francs, lorsqu'ils comptaient sur une somme beaucoup plus
forte.

Alors ils se mirent, afin de pouvoir servir leur clientle  souhait, 
trangler la premire personne, telle qu'on la dsirait, qu'ils
rencontraient la nuit dans la rue. Ce fut  cette poque que fut invent
le _charriage  la mcanique_. Ils avaient double chance: la premire,
la dpouille de la victime; la seconde, la vente de son cadavre.

[259] Dnoncer.

[260] Cachette, lieu de rendez-vous ignor.

[261] Signal.

[262] Voir pour les notes indiques par les lettres A, B, etc.,  la fin
du volume.

[263] Agent de la police de sret, qui ne reoit pas une solde fixe,
mais seulement une gratification proportionne  l'importance et 
l'utilit des renseignements qu'il donne, ou des captures qu'il fait
faire.

[264] Agent de sret reconnu et avou par la police.

[265] Voleurs.

[266] Dnonciateur.

[267] Gardiens.

[268] Mouchard.

[269] Un nomm Clrambourg fut assassin au bal des Ngres, guinguette
mal fame des Champs-Elyses, pour avoir empch la fille Louison,
surnomme la _blagueuse_, avec laquelle il vivait, de porter des secours
 son amant, le nomm _Lartifaille_, condamn  vingt-quatre ans de fers

[270] Ne dnonaient pas leurs camarades.

[271] Vol.

[272] Peur.

[273] Celui avec lequel on avait commis un ou plusieurs vols.

[274] La place publique.

[275] Dnoncer.

[276] Camarades.

[277] Courage.

[278] Mouchards.

[279] Voleur.

[280] Pris sur le fait, en flagrant dlit.

[281] Il dnonce ses camarades.

[282] De lieux o un voleur puisse trouver un asile et des ressources en
cas de besoin.

[283] De la maison centrale.

[284] Du bagne.

[285] De prison.

[286] Entrez dans la cachette.

[287] Provenant de vols et dmarqus.

[288] Pot de faence brune pouvant contenir un ou deux litres de vin.

[289] Voleurs.

[290] Assassins.

[291] La mre Rousselle, cordonnire de la rue de la Vannerie, chez
laquelle se fournissaient autrefois tous les voleurs. Les souliers qui
sortaient des magasins de la mre Rousselle taient
trs-reconnaissables, et la valeur morale de la clientle de cette
cordonnire tait si bien apprcie, qu'un juge interrogateur, attach
au petit parquet, M. Limodin, avait pris l'habitude d'envoyer de suite
en prison tous ceux qui taient amens devant lui, ayant aux pieds des
souliers de la mre Rousselle.

[292] La mre.

[293] Camarades.

[294] Ne remue pas tant la langue, malheureux.

[295] Manger mon souper.

[296] La police.

[297] La cachette.

[298] Bien mis.

[299] De chemises sur les paules.

[300] Nu ou presque nu, comme des nageurs.

[301] Habits en mauvais tat.

[302] Aux pieds des savates perces,

[303] Souper.

[304] Voleur misrable, d'objets de peu d'importance.

[305] Mangeras.

[306] Vin.

[307] Pain.

[308] Viande.

[309] Nez.

[310] Bavardez.

[311] Du bruit, du tapage.

[312] Ferme la boutique.

[313] Table.

[314] Condamn  mourir sur la roue.

[315] Crier.

[316] Dnoncer leurs camarades.

[317] Voleur.

[318] Poltron.

[319] Bon.

[320] Mtier.

[321] Prison.

[322] Bagne.

[323] La guillotine.

[324] Ne disait pas tout ce qu'il sait.

[325] Mouchards.

[326] Juges.

[327] L'avocat du roi.

[328] Tratres, dnonciateurs.

[329] Le grand et le petit Chtelet.

[330] Cette punition tait inflige au patient, entre les deux guichets
de la prison, considr comme lieu de libert.

[331] Enfant.

[332] Fouet.

[333] La marque.

[334] Galres.

[335] Prisons.

[336] Bton.

[337] Tous ces noms sont ceux de voleurs clbres.

[338] Voleurs.

[339] L'assassinat.

[340] Nom d'une certaine catgorie de voleurs isralites, qui savent
vendre trs-cher une croix d'ordre, garnie de pierreries fausses.

[341] Des marchands de paroles absurdes, de btises.

[342] Voleur.

[343] Prison.

[344] Qui vous apprennent toutes les ruses du mtier de voleur, qui vous
enlvent tous vos scrupules, en un mot, qui font d'un honnte homme un
coquin.

[345] Condamns aux travaux forcs  perptuit ou  mort.

[346] Travailler.

[347] Voir la note page 45, note 3, tome 1er.

[348] J'ai toujours de l'argent dans mes poches, montre d'or, chanes,
bagues et beaux habits.

[349] Travailler rudement du matin  la nuit pour gagner cinquante sous
par jour que de voler.

[350] Je travaille.

[351] Un ngre.

[352] En tat d'ivresse.

[353] Du bourgeois.

[354] Des camarades.

[355] Sur le banc des assises et condamn.

[356] Vol.

[357] Francs.

[358] Banquier.

[359] Vieux.

[360] Receleuse.

[361] Ne lui mettaient pas quelque pices d'or dans la poche.

[362] De mourir de faim.

[363] Voleurs du grand genre.

[364] Fait de l'embarras.

[365] Mourir.

[366] Sa vie.

[367] La peur.

[368] Soldats.

[369] Gendarmes.

[370] Mouchards.

[371] Et des juges.

[372] Matin.

[373] Dormira.

[374] Nuit.

[375] Lit.

[376] Frapper.

[377] Porte.

[378] Le coeur.

[379] Gagn.

[380] Travaillant.

[381] Des diables.

[382] Voleurs.

[383] Si mauvais.

[384] Honntes gens.

[385] Prends.

[386] Argent.

[387] La surveillance.

[388] Les mots de la langue usuelle qui accompagnent ceux du langage
argotique donnent souvent  ces derniers une signification complexe;
ainsi ici _affranchir_ est mis pour _lorsque j'ai commis mon premier
vol, puis un deuxime_.

[389] Historique, rigoureusement historique.

[390] Volait pas.

[391] De niais.

[392] Forat.

[393] Voleur.

[394] Cesser de voler, devenir honnte homme.

[395] Voleurs.

[396] Travailler.

[397] La maison connue sous le nom des _Quatre Billards_ ou du _Caveau_,
est situe sur le boulevard du Temple.

Des apprentis qui ont quitt leur matre aprs leur avoir drob des
sommes quelquefois considrables, des domestiques chasss de leur place,
des ouvriers qui tout en ayant l'air de chercher du travail prient le
ciel de n'en pas trouver, des voleurs de profession et des prostitues
du dernier tage, en un mot, tous les lments dont se compose la plus
hideuse crapule, sont les habitus ordinaires de cet tablissement dont
l'existence n'est sans doute tolre que parce que la police y trouve
souvent l'occasion d'y faire d'importantes captures; malheur au
provincial qui par hasard entre dans ce repaire, pour peu qu'il soit
joueur, il n'en sortira que compltement dpouill de tout ce qu'il
possdait d'argent; bienheureux s'il n'y laisse pas sa montre et sa
redingote; et qu'il ne s'avise pas de se plaindre, les habitus de cette
maison, qui ne sont pas endurants, lui feraient un mauvais parti, et les
voisins dont il rclamerait l'assistance, lui rpondraient qu'il ne lui
est arriv que ce qu'il mritait, et que lorsqu'on ne veut pas courir le
risque d'tre mordu par les loups, il ne faut pas aller o ils se
trouvent.

[398] Petits voleurs.

[399] Voleurs du grand genre.

[400] La receleuse.

[401] Commissaire de police.

[402] Prfecture de police.

[403] Vagabond.

[404] A la Force.

[405] Voleur.

[406] Bon voleur.

[407] L, de bonne foi, vieux.

[408] Qu'on s'est mis  voler.

[409] Honnte homme.

[410] Condamn  cinq annes de fers pour un vol avec effraction dans
une maison habite.

[411] Travaux forcs.

[412] Ses papiers de forat libr.

[413] Sa surveillance.

[414] Vieux.

[415] Jugement.

[416] Ville.

[417] Village de la Normandie.

[418] Devenir honnte homme.

[419] Paris.

[420] Que je vole pour manger.

[421] Forat libr.

[422] Les honntes gens.

[423] Le tratre, le dnonciateur.

[424] Dnonc, fait connatre pour ce qu'il tait.

[425] Vieux.

[426] Vous ne me reconnaissez pas.

[427] Vieux.

[428] Venez boire un verre de vin.

[429] Marchand de vin.

[430] Bouteille.

[431] Btises.

[432] Mort.

[433] Dieu.

[434] Des chiens.

[435] Dvot.

[436] La peur.

[437] En enfer.

[438] Le diable.

[439] Le faire rtir.

[440] De mourir.

[441] Petit voleur.

[442] Voleur du grand genre.

[443] Malin.

[444] Vieux.

[445] Vieux.

[446] Vin.

[447] Remarqu la vieille.

[448] Orfvre.

[449] Prendre d'autorit.

[450] Vol.

[451] Femme qui achte aux voleurs.

[452] Tuer.

[453] Tuer.

[454] Entrer.

[455] Une foule de domestiques du diable.

[456] Donnaient pas dix billets de banque de mille francs, vous les
dnonceriez.

[457] Niais, nigaud.

[458] Tte. La _sorbonne_, dans le langage des individus semblables 
ceux qui sont mis en scne dans ce chapitre, est la tte qui pense, qui
mdite; la _tronche_ est la tte lorsque le bourreau l'a spare du
tronc. Nous croyons qu'il serait difficile d'exprimer d'une manire  la
fois plus concise et plus nergique, deux ides aussi dissemblables.

[459] Promne  la campagne.

[460] Jours.

[461] Moiti.

[462] Tromper.

[463] Couteau.

[464] Coeur.

[465] Tuer.

[466] Assassiner.

[467] Mauvais camarade.

[468] Tuer.

[469] Silence, taisez-vous.

[470] Tuons.

[471] Tuerons.

[472] La receleuse.

[473] Fouillerons.

[474] Beaucoup  prendre.

[475] Maison.

[476] Couteaux.

[477] Misrables.

[478] Brle.

[479] L'heure.

[480] Du dpart.

[481] Cadavres.

[482] Mourir.

[483] Vendaient.

[484] Vendre.

[485] Dfigurer.

[486] Reconnus.

[487] Malin.

[488] Mouchards.

[489] Nom.

[490] Vin.

[491] Camarades.

[492] Jetterons.

[493] Eau.

[494] Trous.

[495] Nuit.

[496] Les femmes ne sont pas revenues  la maison, la recleuse dort
dans son comptoir.

[497] Homme.

[498] Rue.

[499] Corde.

[500] Jette.

[501] Reviens.

[502] Foule.

[503] Nous croyons cette note parfaitement inutile, cependant nous la
plaons ici; car nous ne voulons pas que nos amis s'amusent  chercher
dans nos crits ce qu'ils n'y trouveraient pas; nous nous servons aprs
beaucoup d'autres d'une anecdote dramatique, rapporte par les frres
Parfaict dans leur _Histoire du Thtre-Franais_, et dont l'abb
Pellegrin, auteur dramatique dont on ne parle plus, est le hros, nous
l'habillons d'un costume  la mode, voil tout.

[504] Instrument de voleurs qui sert  briser les portes.

[505] Fausse cl.

[506] Saint Marsault jouit d'une rputation colossale dans nos provinces
du midi. Entre autres prires qu'on lui adresse, voici celle des paysans
limousins, qui nous a paru originale. Monsiour saint Marsao, nostra bon
fondateur, preya pour nous Nostra Seigneur, qu'il nous veuille bien
garda nostra raba, nostra castagna, nostra fama, alleluia!--N. B. La
_raba_ est une espce de navet-rave qu'ils aiment beaucoup, et dont ils
se nourrissent sans se donner la peine de le faire cuire: c'est ce qui
fait qu'on les appelle Mche-rabes, ou Raphanophages. Lorsqu'ils en ont
le corps plein, leur voisinage n'est pas sans inconvnient (pour nous
servir de l'expression du clbre M. Aymes): tmoin Rabelais, liv. II,
chap. VI; o Pentagruel parlant de l'colier Limosin qui s'tait
_conchi_ pendant que ce gant l'avait tenu  la gorge: Au diable le
Mche-Rabes tant il pue, dit-il.

[507] Les nababs taient les gouverneurs hrditaires des provinces de
l'empire du Grand Mogol, et par extension on donne ce sobriquet 
l'Anglais qui fait fortune aux Indes, et qui revient en Angleterre riche
des vices acquis par l'exercice d'un long despotisme et une existence
goste et sensuelle.

[508] Cipayes, nom que l'on donne aux soldats indiens au service de
l'Angleterre.

[509] _Capahut_ et ses complices terminrent sur la place de Grve leur
excrable carrire, en l'an IV de la rpublique.

Nous ferons remarquer  nos lecteurs un fait dont la raison nous
chappe, c'est que les repaires qui existaient il y a 50 ans et plus,
sont encore aujourd'hui ce qu'ils taient alors, c'est--dire des lieux
de runion de malfaiteurs, il semble qu'il existe dans ces lieux une
attraction qui amne les gnrations nouvelles sur le terrain brlant
qui a englouti leurs devanciers.

A la bande du pre _Cornu_, succda dans la maison des voleurs celle de
Blaise _le petit Christ_ dit Sans Piti, dont les crimes pouvantrent
longtemps les dpartements de la Seine et de Seine-et-Oise.

[510] Historique.

[511] Hommes.

[512] Coucher.

[513] Misre.

[514] Nuit.

[515] Vieux.

[516] Mendier.

[517] Fermes.

[518] Chteaux.

[519] Oui.

[520] Ceinture.

[521] Ventre.

[522] Vide.

[523] Vue.

[524] Dit.

[525] Pre.

[526] Orfvre.

[527] Maison.

[528] Eglise.

[529] Fait sans rsultats fcheux.

[530] Pre.

[531] Eglise.

[532] Dvalise.

[533] Mre.

[534] Chats.

[535] De danger.

[536] Donne.

[537] Rien.

[538] Ecoutez.

[539] J'entends crier.

[540] La voix.

[541] Le couteau.

[542] Il y a eu du pril, le vol de l'glise est manqu, le pre est
revenu.

[543] Signal.

[544] De la prudence.

[545] Un homme bon  dvaliser.

[546] Hommes.

[547] Hommes exerant toutes les professions illicites auxquels on ne
peut se fier.

[548] Travailler.

[549] Suspect ou tre mis en prison.

[550] Petites filles.

[551] Dire.

[552] Coffret.

[553] Pesait beaucoup.

[554] Coffret.

[555] Les deux coureurs de campagne nous entendront si on tue l'homme en
question.

[556] Tuer.

[557] Tmoins.

[558] Tuer.

[559] Sang.

[560] Eglise.

[561] Faites le dvot, l'homme timor.

[562] Discours.

[563] J'assassinerais dix individus pour prendre le coffret.

[564] Ma soeur.

[565] Tuer.

[566] Assassiner.

[567] Un agent de police.

[568] Cheval.

[569] Cabriolet.

[570] Et les habits de l'homme qui s'est sauv.

[571] Ce que vulgairement on nomme une _pile_ ou une _danse_.

[572] Forat.

[573] Faussaire.

[574] Hommes.

[575] Courage.

[576] Gaiet.

[577] Reconnu.

[578] Peur.

[579] De la police.

[580] Shakspeare, monologue d'Hamlet.

[581] _De la dvotion aise._

[582] Nos lecteurs n'ont pas oubli que les journaux du temps rendirent
compte de l'attentat dont Silvia faillit tre la victime, et des
vnements qui suivirent.

[583] On se rappelle que la femme Moulin,  laquelle avait t confi le
jeune Fortun, voulant s'approprier les sommes que lui envoyait Alexis
de Pourrires, avait laiss ignorer  cet enfant, qu'elle avait fait
passer pour le fils d'une soeur morte pauvre, le secret de sa naissance.

[584] Dieu.

[585] Voler.

[586] Le fruit du vol.

[587] Sauvez-vous, l'affaire est manque.

[588] Deux verres d'eau-de-vie.

[589] Ivre.

[590] Figures.

[591] Vues.

[592] De tuer une femme dguise en homme.

[593] Vous ne parlez pas l'argot.

[594] Assassinat.

[595] Niais, honnte homme.

[596] Arrts.

[597] Arrts.

[598] Quelques litres d'eau-de-vie.

[599] Tratre.

[600] Misrable.

[601] Rire.

[602] Voler.

[603] Heure.

[604] Boire.

[605] Chandelle.

[606] Payer.

[607] Litres d'eau-de-vie.

[608] Voler.

[609] Voler.

[610] Mains.

[611] Camarades

[612] Pris sur le fait.

[613] Tratre.

[614] Tuer.

[615] Arrter.

[616] Mouchards.

[617] Agents de police.

[618] Dnonciateurs.

[619] Tratres.

[620] Lches.

[621] Malins.

[622] Domestiques.

[623] De l'argent.

[624] La mre.

[625] Riche recleuse.

[626] Ici.

[627] Vol.

[628] Prendre son argent.

[629] Mre.

[630] Arrte.

[631] De la police.

[632] Lier.

[633] Francs.

[634] Voleurs.

[635] Me sauver.

[636] Donne.

[637] Beaux billets de banque.

[638] Billets.

[639] Tratre.

[640] La premire des voitures qui portent ce nom fut construite  Lyon
pour amener  Paris un voleur clbre nomm _Josas_.

Cette voiture, ainsi que celles que l'on construisit sur son modle
tait en osier, de l le nom de panier  salade.

[641] On appelle ainsi de vaste pices souterraines dont on peut voir
les fentres garnies d'normes barreaux de fer sur le quai de l'Horloge,
et dans lesquelles les prvenus extraits des diverses prisons de la
capitale sont dposs pour attendre le moment de paratre devant le
magistrat instructeur.

[642] Peintre en lettres trs-renomm.

[643] Axiome des saltimbanques et des bateleurs.

[644] Vous demanderez, aux spectateurs de nos exercices, de quoi acheter
des bonbons  la troupe.

[645] Bouteille.

[646] Le faire connatre pour ce qu'il tait.

[647] Pre.

[648] Donne.

[649] Lettre.

[650] Gagner de l'argent.

[651] Bien.

[652] Moi.

[653] Belle nuit.

[654] Police.

[655] Venue.

[656] Maison.

[657] Tratre.

[658] Nous avait dnoncs.

[659] Fait connatre.

[660] Secret.

[661] Cachette.

[662] Camarades.

[663] Arrts.

[664] Forat.

[665] Mouchard.

[666] Manger.

[667] Donn dix mille francs.

[668] Main.

[669] Sauver.

[670] A cette heure.

[671] Cache.

[672] Gendarmes.

[673] Soldats.

[674] Mouchards.

[675] Commissaire de police.

[676] Juges.

[677] Bons enfants.

[678] Gagner de l'argent.

[679] Peur.

[680] S'amusent.

[681] Paris.

[682] Prison.

[683] Arrts.

[684] Faire des rvlations.

[685] Dnoncer leurs camarades.

[686] Voleurs.

[687] Assassin.

[688] Tuer.

[689] Femme.

[690] Eau.

[691] Foule.

[692] Entrer.

[693] Moi.

[694] Pris.

[695] Contes.

[696] Voler.

[697] Campagne.

[698] Voleur.

[699] D'tre arrts.

[700] Sauver.

[701] Voler.

[702] Paris.

[703] Enfant.

[704] Mre de Dieu.

[705] Mouchard.

[706] Camarade.

[707] Voleur.

[708] Police.

[709] Prfecture de police.

[710] Tratre.

[711] Juges.

[712] Paris.

[713] Mouchard.

[714] Arrter.

[715] Btises.

[716] Je suis devenue honnte.

[717] En prison.

[718] Voleur du grand genre.

[719] Froid.

[720] Partir.

[721] Bon feu.

[722] Bois.

[723] La maison du diable.

[724] Se plaindre.

[725] Misrable.

[726] Route.

[727] Gendarme.

[728] Dormez.

[729] Matre.

[730] Commis voyageur.

[731] Voyage  cheval.

[732] A l'auberge.

[733] Gendarmes.

[734] Papiers de sret.

[735] Portefeuille.

[736] Billets de banque.

[737] Cheval.

[738] Vol.

[739] Bon.

[740] Matre.

[741] Rentrons  la maison, je meurs de faim.

[742] Un bon feu.

[743] Fait.

[744] Vol.

[745] Le maire.

[746] Commissaire de Police.

[747] D'une foule.

[748] Agents de police.

[749] Venus.

[750] Matin.

[751] Maison.

[752] Femme.

[753] Arrtes.

[754] La prison de Versailles.

[755] Lorsqu'elle suppose qu'une maison sert de retraite  des
malfaiteurs, ou qu'elle appartient  un recleur, la police y tablit
plusieurs agents qui sont chargs d'arrter tous ceux des individus qui
s'y prsentent dont les allures suspectes peuvent justifier cette
mesure, c'est ce qu'on appelle _tablir une souricire_. Cette ruse que
tous les voleurs connaissent, russit cependant presque toujours, il ne
vient que rarement  celui qui va visiter un ami ou vendre  un recleur
l'objet, quel qu'il soit, qu'il vient de voler, la pense de prendre
pralablement quelques renseignements dans les environs, les malfaiteurs
sont, grce  Dieu, les gens les plus imprvoyants qu'ils soit possible
d'imaginer.

[756] A l'auberge.

[757] Mre.

[758] Soeurs.

[759] Faire des rvlations.

[760] M'aime trop.

[761] Filles.

[762] Compromis.

[763] Maison.

[764] Tmoins.

[765] Donner de nouvelles forces  l'accusation qui pse sur elles.

[766] Femme.

[767] Hors de pril. Ainsi que nous l'avons dj dit, les divers mots
qui composent le jargon argotique empruntent souvent un sens aux mots de
la langue usuelle qui les prcdent ou qui les suivent.

[768] Tmoins.

[769] Tuer.

[770] Volons.

[771] Dnoncs.

[772] Homme.

[773] Sauv.

[774] Nous.

[775] Habits.

[776] Cabriolet.

[777] Cheval.

[778] Donnez.

[779] Francs.

[780] donne.

[781] Un bon conseil, un avis salutaire.

[782] Bonne.

[783] Payez.

[784] Malin.

[785] Trs-malin.

[786] De la police.

[787] Faites.

[788] D'affaires quivoques.

[789] La sacoche.

[790] Argent.

[791] Francs.

[792] Jours.

[793] Pieds.

[794] Cheval.

[795] Pre.

[796] Se promener.

[797] Route.

[798] Camarades.

[799] Rentrera.

[800] Nuit.

[801] Parlant.

[802] Homme.

[803] Du courage.

[804] Boire.

[805] Souper.

[806] Dormira bien.

[807] Le cadavre.

[808] A la maison.

[809] Pre.

[810] Vieux.

[811] Lui mettre les deux mille francs dans la main.

[812] Assassiner: mzire est un terme de mpris appliqu par les
voleurs et les assassins  tous ceux qui n'exercent pas leur profession.

[813] Sous la main,  notre disposition.

[814] Bon.

[815] Mre.

[816] Pieds.

[817] Dieu.

[818] Mes filles, mes enfants.

[819] Assassinera.

[820] Niais.

[821] La Sainte-Vierge, la mre de Dieu.

[822] Le souper.

[823] La table.

[824] Le niais, l'imbcile.

[825] Il dort.

[826] Assassins.

[827] Agents de police.

[828] Arrtes.

[829] Mouchards.

[830] Commis voyageur.

[831] L'auberge.

[832] Son souper.

[833] Cheval.

[834] Silence.

[835] Cessez.

[836] Assassins de grand chemin.

[837] Bourse.

[838] Nez.

[839] Tu parles l'argot.

[840] Voleur.

[841] Riches.

[842] Parlent l'argot.

[843] Nous.

[844] Bourse.

[845] Portefeuille.

[846] Coupe les jarrets du cheval.

[847] Il y a beaucoup.

[848] En route.

[849] Nous partagerons.

[850] Auberge.

[851] Son coeur bat encore.

[852] Pre.

[853] Imbciles.

[854] Route.

[855] Homme du mtier.

[856] La mort.

[857] Dieu.

[858] Part.

[859] Enfants.

[860] Parl.

[861] En route.

[862] Tratre.

[863] A t un des premiers  faire des rvlations.

[864] De tort, qu'il nous ait tromps.

[865] Bien mis.

[866] _Ronquetti_ ne sait pas, au moment o il crit, que la femme
Adlade Moulin a dj signal la diffrence dont il parle.

[867] Dshabilliez.

[868] La visite.

[869] Il est d'usage lorsqu'il se fait une vasion par un trou, d'y
laisser passer les premiers les condamns aux plus fortes peines, et
ainsi de suite.

[870] Ventre.

[871] Soupe.

[872] Bictre.

[873] Mourir de faim.

[874] Deux litres de vin.

[875] Pain blanc.

[876] De moiti.

[877] Tte coupe.

[878] Tte.

[879] Couper le cou.

[880] Voleur.

[881] Assassin.

[882] Tuerais.

[883] Gagner cinq francs.

[884] Tte.

[885] Voler.

[886] Les voleurs ne se servent plus de cire pour prendre l'empreinte
d'une serrure, mais d'une carte pralablement mouille, qui remplit
parfaitement leur but et qui peut plus facilement disparatre en cas de
malheur.

[887] Mes outils.

[888] Francs.

[889] Recleur.

[890] Afficher du luxe.

[891] Verres d'eau-de-vie.

[892] Francs.

[893] Rhabill.

[894] Voleurs.

[895] Bon enfant.

[896] Laide.

[897] L'avocat du roi ou le procureur gnral.

[898] Tmoin.

[899] Dposer contre moi.

[900] Eau-de-vie commune provenant du trois-six ou esprit-de-vin.

[901] Il veut dire catastrophe.

[902] L'chafaud.








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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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