Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0043, 23 Dcembre 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0043, 23 Dcembre 1843

Author: Various

Release Date: June 2, 2012 [EBook #39901]

Language: French

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L'Illustration, No. 0043, 23 Dcembre 1843

L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.

        N  43. Vol. II.--SAMEDI 23 DECEMBRE 1843
        Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
        pour l'tranger    --     10    --        20        --   40



SOMMAIRE.

Casimir Delavigne. Notice biographique et littraire. _Portrait de
Casimir Delavigne_.--Courrier de Paris.--Thtres. _Portrait de
Marie-Joseph Chnier_. Thtre-Franais: _Une scne de Tibre_.
Cirque-Olympique: _Dernire scne du Vengeur; la Mer calme et la Mer
agite_, caricatures. Thtre-Italien: _Une scne de Il
Fantasma_.--L'Horloge qui chante, nouvelle, par Albert Aubert. (Suite et
fin).--Histoire de la Semaine. _Ouverture du cours de M. Raoul-Rochette;
Portrait du duc de Nassau_.--Algrie. Arrive de M. le duc d'Aumale 
Constantine. _Une Gravure_.--Le Procd Rouillet. _Six
gravures_.--Publications Illustres. Les faits mmorables de l'histoire
de France. _Une Gravure_. Aventures de Tom Pouce. _Dix Gravures_. La
Chine ouverte. _Deux Gravures_. Impressions de voyage de M. Boniface.
_Dix Gravures_.--Annonces.--Modes. Bijouterie. _Cinq
Gravures._--Caricature.--Rbus.



[Illustration.]

Casimir Delavigne

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTRAIRE.

        Notre arme au cercueil eut mon premier hommage...
        ... Pote et Franais, j'aime  vanter la France;
        Qu'elle accepte en tribut des prissables fleurs.
        Malheureux de ses maux et fier de ses victoires,
        Je dpose  ses pieds ma joie et mes douleurs;
          J'ai des chants pour toutes ses gloires,
          Et des larmes pour ses douleurs. 

Ainsi chantait, aux premiers jours de la Restauration, le jeune auteur
des _Messniennes_; ainsi, en ces heures de deuil national, le pote, 
peine g de vingt-trois ans, prenait le pieux engagement de consacrer
sa lyre  la patrie, que tant d'autres avaient renie publiquement;  la
France, que l'tranger occupait encore! Noble serment, que le pote ne
trahit jamais! foi patriotique qui fut par lui religieusement garde!
Aprs avoir pleur les malheurs de l'invasion, aprs avoir rchauff de
ses vers gnreux l'amour de la patrie, qui semblait se mourir dans tous
les coeurs; aprs avoir chant les vieilles gloires nationales, c'est
encore au nom de la France, au nom de la libert, que M. Delavigne
clbre et _Parthnope_ rvolte contre L'tranger, et l'hroque
soulvement des Hellnes. Napolon meurt sur son rocher, le pote chante
Napolon; lord Byron va chercher une tombe glorieuse  Missolonghi, le
pote chante lord Byron. Plus tard paratront encore sept autres
Messniennes, et toujours reviendront ces mots sacrs de libert et de
patrie; toujours le porte s'inspirera des gnreux sentiments, des
nobles indignations qui avaient arrach de son coeur la premire et la
plus belle de ses hymnes, le Chant funbre de Waterloo! Enfin, c'est 
lui encore qu'appartiendra la gloire de fournir une autre Marseillaise
aux vainqueurs de Juillet. Ainsi fut noblement remplie la tche que le
pote s'tait impose aux premiers jours de sa jeunesse, et auteur des
_Messniennes_ put dire avec un modeste orgueil:

                              ..........Cette libert
        Qui sduit ma raison  sa mle beaut,
        Que ma muse poursuit de son ardent hommage,
        Et dont mes fleurs d'un jour ont couronn l'image. (1).

[Note 1: ptre  M. de Lamartine.]

Que d'autres, venus plus tard, aient donc par des strophes plus
clatantes, par des accents plus potiques, enlev  M. Delavigne le
prix de la lyre, nul ne pourra se vanter d'avoir mieux fait battre les
coeurs, nul ne pourra se parer d'une gloire plus pure, nul ne pourra
dire mieux que lui: _Exegi monumentum!_ Et la France n'oubliera point
ces chants qu'elle seule inspira; et, quand l'illustre pote vient de
descendre dans la tombe, sa plus belle, sa plus glorieuse pitaphe
demeure encore: Ci-gt l'auteur des _Messniennes!_

Oui, la France a perdu un noble coeur, une me sincre, un esprit
honnte et gnreux. Sont-ce l aujourd'hui des pertes aisment
rparables? et sommes-nous assez riches en pareilles vertus pour ne
point regretter amrement ceux qui les possdaient et qui viennent 
mourir? Rendons au moins cette justice  notre pays, que la mort de M.
Delavigne a t marque par la douleur publique, et que si quelques-uns,
de son vivant, furent svres pour le pote, le regret universel atteste
aujourd'hui l'estime sincre que tous avaient pour son beau talent et
son noble caractre!

Rappelons en quelques mots l'histoire de cette vie glorieuse, que
prmaturment la mort vient du trancher, en la maturit du talent et la
force du gnie.--Jean-Franois-Casimir Delavigne naquit au Havre, en
avril 1795; son pre, honorable ngociant, avait acquis quelque fortune
dans le commerce de la porcelaine. L'enfance du pote, comme celle de
Boileau, n'offre rien de remarquable; le jeune Casimir, non plus
qu'autrefois le jeune Nicolas, n'tait rien moins qu'un _enfant
sublime!_ et comme le pre de Despraux assurait d'avance que son fils
Nicolas ne dirait jamais de mal de personne, ainsi le pre de M.
Delavigne disait un jour  l'auteur futur de _Louis XI_: Toi, mon
pauvre Casimir, tu continueras mon commerce de faence.--Que
deviennent donc tous ces gnies de douze ans? demandait Johnson; et
d'Alembert ne flicitait-il pas Boileau d'avoir t le contraire de _ces
petits prodiges_, qui souvent sont  peine des hommes ordinaires,
esprits avorts, que la nature abandonne comme si elle ne se sentait pas
la force de les achever.

Cependant, le jeune Delavigne, clips par ses frres, ne tarda pas 
les surpasser  son tour. lve brillant du Lyce Napolon, il faisait
sa rhtorique en 1811 lorsque naquit le roi de Rome; l'enthousiasme
public chauffa sa verve potique, et il composa un dithyrambe dont
l'empereur se montra satisfait. Plusieurs autres essais potiques
signalrent, ds le collge, la veine naissante du jeune Delavigne, et 
dix-huit ans il avait dj tent l'pope et la tragdie de rigueur. Ces
bauches ne se recommandaient gure que par une puret de versification,
assez, commune d'ailleurs dans l'cole de Delille, alors
florissante.--Des revers de fortune avaient frapp le pre de M.
Delavigne, et, au sortir du collge, le jeune pote se vit contraint
d'accepter un emploi administratif.--1815 arrive: la France est vaincue,
asservie; le coeur du pote se gonfle amrement: _facit indignatio
versus!_ et les trois premires messniennes rendent aussitt le nom de
Delavigne cher  tous les Franais. En mme temps sont crites _les
Vpres siciliennes_, o semble vibrer encore la gnreuse colre,
l'indignation patriotique qui avaient dj retenti dans les chants
lyriques de l'auteur. Deux ans une lecture est sollicite au
Thtre-Franais, et enfin obtenue. Le comit reoit la pice,  cette
petite condition seulement, dit un biographe, que l'auteur n'exigerait
jamais qu'elle ft joue; une actrice, qui faisait partie du comit, la
rejeta mme sans condition, en dclarant qu'_il y aurait inconvenance 
mettre le mot_ vpres _sur une affiche de thtre, et que, pour sa part,
elle ne souffrirait jamais ce scandale_.

M. Delavigne rentre chez lui indign, et, en trois mois, il crit sa
pice des Comdiens, dont les malicieuses pigrammes devaient le venger
un jour de messieurs les socitaires.--A quelque temps de l, l'Odon
renaissait de ses cendres (1819), et Picard, le nouveau directeur de ce
thtre, demanda les _Vpres siciliennes_  l'auteur refus. Le succs
fut prodigieux, et le pote, redemand  grands cris, se vit tran de
vive force sur la scne, o il fut salu par des applaudissements
incroyables; la pice eut trois cents reprsentations conscutives, dont
les cent premires versrent 400,000 fr. dans la caisse du
thtre.--L'anne suivante _les Comdiens_ furent jous sur la mme
scne, et le succs du cette nouvelle pice vengea suffisamment l'auteur
des injustes ddains de la Comdie-Franaise. Dj _le Paria_ tait
achev, et au mois de dcembre 1821, cette tragdie fut reprsente 
l'Odon: le pote, pour crire sa nouvelle pice, avait consult tous
les livres qui traitaient de l'Orient; il avait longtemps tudi
Bernardin de Saint-Pierre, Tavernier et Raynal. On reconnat l
l'crivain sincre qui prit plus tard pour texte de son discours de
rception  l'Acadmie: _De l'influence de la conscience en
littrature._ Et certainement, jusqu' la fin de sa vie, M. Delavigne
s'est montr fidle  ce principe d'honntet littraire, si mconnu de
nos jours.

Cette tragdie du _Paria_, qui venait confirmer et couronner d'une
manire brillante des succs dj si nombreux, semblait devoir ouvrir 
l'auteur les portes de l'Acadmie. Il se mit deux fois sur les rangs; la
premire fois on lui prfra M. l'vque d'Hermopolis; la seconde fois,
M. l'archevque de Paris; ses amis l'engageaient  se prsenter encore
une fois il s'y refusa, craignant, disait-il en riant, qu'on ne lui
oppost le pape (2).

[Note 2: _Biographie de M. Casimir Delavigne_, par un HOMME DE BIEN,
page 21.]

A cette poque M. C. Delavigne, bibliothcaire  la Chancellerie, se vit
frapp d'une brutale destitution par le ministre Villle. La presse
prit hautement le parti du pote, et le duc d'Orlans crivit  M.
Delavigne, pour lui proposer une place de bibliothcaire au
Palais-Royal. La lettre se terminait par ces mots, galement honorables
pour le prince et pour le pote; Le tonnerre est tomb sur votre
maison; je vous offre un appartement dans la mienne. M. Delavigne
accepta cette place, si gracieusement offerte, et conut des lors un
sincre attachement pour son protecteur. Plus tard,  l'occasion du
sacre de Charles X, la maison du roi offrit au pote une pension de
l,200 livres, qu'il refusa.

Cependant le Thtre-Franais, auquel M. Delavigne n'avait point tenu
rancune, reprsentait avec un grand succs la comdie de _l'cole des
vieillards_ (1823); Talma, pour la premire fois, avait consenti  jouer
un rle de comdie; il cra le rle de Danville auprs de mademoiselle
Mars, qui remplissait celui d'Hortense.--Le triomphe fut tes que
l'Acadmie se vit bien force d'ouvrir ses portes au pote; il obtint
vingt-neuf suffrages sur trente(1825). Son discours de rception,
prononc au mois de juillet de la mme anne, prsente une sorte de
profession de foi littraire. L'auteur, dj proccup par les
nouveauts qui se faisaient jour, et songeant ds lors  fondre en un
seul les deux systmes potiques, se dclare pour _l'audace rgle par
la raison;_ mots remarquables, qui doivent clairer la critique dans
l'apprciation qu'elle fera du thtre et des odes de M. Delavigne. La
tragdie de _Louis XI_ tait commence; les laborieuses recherches
auxquelles l'auteur se livra pour composer cette nouvelle pice
altrrent sa sant: il s'embarqua pour l'Italie  bord de _la Madone_,
et  son retour (1827), il publia les sept nouvelles _Messniennes_, qui
n'eurent point le succs des premires.--L'anne suivante, _la princesse
Aurlie_ n'obtint au Thtre-Franais qu'un succs d'estime; la presse
se montra gnralement hostile  cette nouvelle comdie, qui ne demeure
pas moins, comme _la Popularit_, un des meilleurs ouvrages de M.
Delavigne.--Enfin, fauteur des _Vpres siciliennes_, abandonnant la voie
purement classique qu'il avait jusqu'alors suivie, sembla obir au
mouvement littraire de l'poque en composant ces pices mixtes, qui ne
sont proprement ni des drames ni des tragdies. _Marino Faliero_, jou 
la Porte-Saint-Martin en 1829; Louis XI, au Thtre-Franais en 1832;
_les Enfants d'douard_, au mme thtre, l'anne suivante, puis _Don
Juan d'Autriche_ (1835); _une Famille sous Luther_ (mme date); _La
Popularit_ (1838) et _la Fille, du Cid_, marqurent les diffrents pas
que fit M. Delavigne dans cette nouvelle route dramatique. Le succs
couronna presque toujours les tentatives du pote, et celles d'entre ces
pices qui ne restrent point  la scne obtinrent du moins un succs de
lecture incontestable.

Nous aurons achev cette biographie, monotone peut-tre parce qu'elle
n'offre qu'un enchanement de triomphes, si nous ajoutons que M.
Delavigne, depuis longtemps malade et presque condamn par les mdecins,
poursuivait sans relche l'accomplissement de ses nouveaux projets
littraires. Le travail tait devenu toute sa vie, et, sur son lit de
mort, le pote travaillait encore, composant sans doute un nouveau
chef-d'oeuvre, dont malheureusement rien ne nous restera; car M.
Delavigne avait, dit-on, l'habitude de faire ses pices tout entires en
son cerveau avant d'en crire le premier vers. Singulire puissance
d'esprit, qui ne pouvait tre branle par les souffrances les plus
aigus! _Don Juan d'Autriche_, cette comdie si vive et si gaie, fut
compose au plus fort d'une maladie nerveuse, qui inspirait  la famille
du pote de mortelles inquitudes.

M. Casimir Delavigne est mort  Lyon, dans la nuit du 11 au 12 dcembre;
il se rendait  Montpellier, esprant trouver, sous le ciel du Midi, un
adoucissement  ses continuelles souffrances. Sa femme et son fils ont
reu son dernier soupir.--Les restes mortels du grand pote ont t
ramens  Paris pour y recevoir les derniers honneurs.

Et maintenant, puisque dj la postrit est commence pour M.
Delavigne, nous sera-t-il permis de joindre  cet loge funbre quelques
mots de critique littraire, pour essayer de marquer prcisment la
place qu'a occupe l'auteur des _Messniennes_ et de _Louis XI_ parmi
les potes contemporains, et de distinguer le rle particulier qu'il fui
appel  remplir dans cette grande tourmente potique, dans ce conflit
violent des systmes ennemis, dans cet antagonisme acharn de la vieille
el de la _jeune_ posie? Un homme seul, de nos jours, fut assez heureux
ou assez grand pour demeurer tout  fait neutre entre les deux partis
rivaux, et se voir honor  la fois par les romantiques et par les
classiques. Ce pote, c'est Branger.

M. Delavigne ambitionnait aussi cette neutralit glorieuse; mais, pour y
arriver, il prit une mauvaise route: il se fit conciliateur. Or, Molire
nous a appris que l'on ne gagne rien de bon  empcher les gens de se
battre. Les tentatives conciliatrices de M. Delavigne n'eurent donc
d'autre effet que de lui rendre hostiles et l'un et l'autre camp.

Un homme s'est rencontr en Allemagne assez fort, assez audacieux pour
tailler cette synthse littraire et la raliser en apparence.
L'tonnant gnie de Goethe, en des oeuvres immortelles, enferma la
pense potique des anciens et celle des modernes, et,  force d'art, il
parvint  se crer cette langue prodigieuse qui s'inspire  la fois de
Sophocle et de Shakspere, du Virgile et de Dante. Mais, dans ce
merveilleux travail, le pote s'effaa sous l'artiste. L'Allemagne
elle-mme appela tous ses chefs-d'oeuvre des _statues_, et condamna son
plus beau gnie par le surnom qu'elle lui donna de _grand paen_. Ce que
Goethe n'avait pu faire, tait-il rserv  Delavigne de l'accomplir?
L'auteur de _Louis XI_ devait-il esprer cette gloire suprme, rserve
sans doute aux potes  venir, de fondre en une posie souveraine les
deux gnies jusqu'alors opposs des classiques et des romantiques?--La
premire qualit qui ft ncessaire pour oprer une semblable liaison,
c'tait videmment un don presque divin d'invention une double
imagination de fond et de forme. Or,--ses admirateurs eux-mmes en
conviennent,--M. Delavigne ne fut pas moins qu'un inventeur. Au lieu
d'imaginer de son propre chef, il se reposait volontiers de ce soin sur
Shakspere ou Byron, et se contentait de se tailler un pourpoint dans
ces manteaux de rois. Quant au style, l'auteur des _Messniennes_ tait
essentiellement conservateur; ses propres paroles en font foi: Plein de
respect pour les matres qui ont illustr notre scne par tant de
chefs-d'oeuvre, je regarde comme _un dpt sacr_ cette langue belle et
flexible qu'ils nous ont lgue. (_Prface de Marino Faliero._)

M. Delavigne avait t lev et nourri dans le classicisme le plus pur,
le plus absolu, je veux dire le classicisme imprial. Il avait grandi
dans l'admiration _passionne_ de Delille et de Ducis; et  les regarder
de prs les _Messniennes_ ne sont-elles pas crites dans la langue du
_pome des Jardins_, comme les _Vpres Siciliennes_ dans celle
d'_Othello_ et du _Roi Lear?_ M. Delavigne, comme toute l'cole
_impriale_, fut d'abord et avant tout un homme d'esprit, un
littrateur _bien lev_, un versificateur _attique_, de ceux-l que
chrissait du prfrence le bonhomme Andrieux.--Que ces mots d'ailleurs
n'aillent pas tre pris, en mauvaise part. Pour peu que l'on soit
familier avec l'esprit de notre littrature classique, ou accordera que
l'inspiration du bon ton et de la convenance a rgn presque uniquement
dans les vers et la prose de nos deux grands sicles. De l cette fleur
d'urbanit, ce parfum d'exquise politesse qui rendirent les lettres
franaises chres  toutes les cours europennes. Tous nos crivains
classiques furent gens de bonne compagnie, et leur plus digne
reprsentant, c'est le comte de Buffon, mettant, pour crire, ses
manchettes de dentelle.--Or, ce fut l le mrite singulier de M.
Delavigne, de demeurer le fidle et dernier reprsentant de la
convenance polie et discrte, en ces temps d'anomalies souvent
monstrueuses et de licences, pour la plupart, impertinences. Homme
d'esprit  ct d'hommes passionns, il conserva, dans son style comme
dans ses crations, le respect constant de ces limites chaque jour
violes. Peut-tre pcha-t-il par dfaut, mais non par excs; et, en
somme, le monument qu'il a lev garde une rare dignit, qui ne sera pas
son moindre titre aux yeux de l'avenir.

Cependant, on ne peut le nier, malgr cette ducation, cette seconde
nature classique, qui dsormais ne pouvait point se refaire, M.
Delavigne, me avidement ouverte  toutes les motions du jour,  tous
les sentiments gnreux qui remuaient la France, ne demeura pas
insensible  ce souffle potique qui s'levait tout  coup, et gonflait
les voiles des jeunes potes. Assis dans son esquif classique (Voyez
l'ptre  M. de Lamartine: Sous nos deux pavillons nous voguons
spars.), l'auteur dus _Messniennes_ osa livrer, aussi lui, sa voile
au vent inconnu; mais il ne se hasarda pas sur cette mer nouvelle assez
loin pour perdre de vue les rivages accoutums.

Il semble que M. Delavigne, au lieu d'adopter par antipathie les
nouveauts littraires, les ait comme subies  son corps dfendant. Il y
a dans ses innovations une telle timidit, une telle rserve, que le
pote parat faire un sacrifice  la mode du temps, prenant la cocarde
romantique, mais restant au fond du coeur fidle  ses premires muses.
Regardez Louis XI, les Enfants d'douard, Marino Faliero; l'enveloppe
est  demi romantique, mais le fond demeure classique; le style
s'enrichit de quelques couleurs nouvelles, mais il est toujours tissu
sur la trame lgante et quelque peu lche de Delille et de Ducis. M.
Planche disait, trop svrement sans doute, mais avec quelque justice:
On prtend que M. Delavigne a travaill  son _Louis XI_ quatorze ans.
Je ne m'tonne pas que sa tragdie rflchisse toutes les rvolutions qui
se sont accomplies au sein de la posie dramatique, qu'il y ait dans son
pome un peu de tout, une imitation de toutes les manires..... M.
Delavigne n'est ni de ce sicle, ni du sicle pass, ni du sicle
prcdent. Je dfie le plus habile de surprendre une parent, si
lointaine qu'elle soit, entre M. Delavigne et les choses ou ses hommes
de ce temps-ci. _Les Enfants d'douard_ m'ont sembl une gageure
d'emprunter  toutes les querelles,  tous les systmes, ce qu'ils ont
d'inoffensif et de superficiel.

Il faut bien, en effet, le reconnatre: n'ayant pas le don d'initiative,
qui et t ncessaire pour jouer ce grand rle de mdiateur entre les
deux coles, et subissant, par conscience peut-tre, les innovations
potiques, M. Delavigne ne put atteindre le but sublime qu'il se
proposait, c'est--dire de fonder, par la runion et la fusion pacifique
des principes ennemis, cette grande cole littraire qui semble tre
promise aux destines futures de notre pays. Et il arriva, chose
trange, qu'au lieu de prendre les devants, l'auteur de _Louis XI_
rtrogradait plutt. Sa posie mixte, son inspiration mle et confuse,
pour ainsi dire, semblent en effet former comme une sorte de transition
entre l'cole impriale, qui se mourait, et l'cole romantique, qui
naissait pour lui succder. Si donc M. Delavigne tait apparu aux
derniers jours du dix-huitime sicle, avant les _Natchez_ et _les
Martyrs_, il et tenu  cette poque une place minence, jou un rle
salutaire, rempli une mission fconde. Mais, pote transitoire, alors
que MM. Lamartine et Hugo avaient dcid dj le grand mouvement
potique, il lui fut seulement rserv d'initier la masse, toujours
retardataire, aux nouvelles ides qui triomphaient dj dans les rgions
plus hautes. De l, sans limite, les grands succs populaires de M.
Delavigne; et c'est en ce sens qu'il fait entendre ces dures paroles de
M. Plauche: L'esprit, l'imagination et le style de M. Delavigne sont 
la taille du plus grand nombre.

Jusqu'ici nous n'avons apprci que la valeur _relative_, pour ainsi
dire de M. Delavigne; il nous fallait bien juger le pote au vis--vis
de ses contemporains, puisqu'il avait prtendu lui-mme servir de lien
entre les partis apposs de son temps.--Si, maintenant, nous
considrons absolument les oeuvres de M. Delavigne, non-n'aurons qu'
rpter les louanges lgitimes que chacun a dj donns au talent
ingnieux,  l'esprit lgant, au style toujours pur et choisi de
l'auteur des _Messniennes_. Mais nous vanterons surtout cette
conscience potique, cette honntet littraire, qui ne se rencontrent
plus de nos jours, et qui respirent dans toutes les oeuvres de M.
Delavigne. Jamais il ne fit trafic de sa muse, jamais il ne trempa dans
ces basses pratiques, familires  nos crivains les plus en renom;
jamais enfin le pote ne cessa d'tre un honnte homme. Aussi son nom
conservait-il auprs du public tout son premier crdit, et ses plus
minces productions taient accueillies avec l'estime respectueuse que
l'on devait  l'auteur. M. Delavigne, d'ailleurs, trouva en sa probit
littraire la rcompense qu'elle mritait; il fui presque le seul de nos
auteurs fameux qui ne vit point dcrotre, avant l'ge, son talent et
son gnie; jusqu'au dernier moment, il se prserva de la limite des
oeuvres indignes, et jamais peut-tre ne s'est-il lev plus haut, comme
crivain, que dans sa comdie de _la Popularit_, compose si longtemps
aprs ses premiers chefs-d'oeuvre.

Donnons donc un nouveau regret  cet homme minent, si tt enlev aux
lettres et  la patrie. Personne, hlas! parmi la gnration nouvelle,
ne se levant pour remplacer ceux qui s'teignent, la mort de chaque
grand pote doit sembler deux fois douloureuse, et par la perte d'un
beau gnie, et par le vide qu'elle laisse aprs elle, et qui ne sera
point combl.

Les obsques de M. Casimir Delavigne ont eu lieu mercredi, 21 dcembre.
Toutes les classes de la socit avaient des reprsentants  cette
triste solennit; ou valuait  plus de six mille le nombre des
assistants. Les notabilits littraires, artistiques et politiques
s'taient particulirement empresses de venir rendre ce dernier devoir
 l'illustre pote.

Le deuil tait conduit par le fils du dfunt, et par MM. Germain et
Fortun Delavigne.

L'Acadmie Franaise, la commission des auteurs dramatiques et la
Comdie-Franaise, assistaient en corps aux obsques.--Le roi et le duc
de Nemours avaient envoy leurs voitures.

Des discours ont t prononcs sur la tombe de M. Delavigne par MM.
Montalivet, Victor Hugo, Frdric Souli, Tissot, ancien professeur de
M. Delavigne, Samson et Lonard Chodsko: celui-ci parlait au nom de la
nation polonaise.

Une souscription va, dit-on, tre ouverte pour lever un monument au
grand porte que la France a perdu. Les thtres, et d'abord la
Comdie-Franaise, contribueraient par des reprsentations  cette
oeuvre nationale.



Courrier de Paris

Ces derniers jours ont t attrists par plus d'une mort; je ne parle
pas des morts vulgaires: celles-l suivent leurs cours habituel et
s'accomplissent sans bruit. Je veux parler des morts qui emportent un
homme d'esprit ou de talent, interrompent tout  coup celui-ci au milieu
d'un bon mot, celui-l dans la mditation d'une oeuvre importante, et
obtiennent dans le journal du lendemain les honneurs de l'article
ncrologique. Ainsi nous avons  regretter Casimir Delavigne, mort
illustre! Presqu'en mme temps que le noble pote, un autre homme
mourait, qui n'tait qu'un homme intelligent, d'humeur originale et
plaisante; mais il avait pouss si loin la singularit et la verve
folle, qu'il tait arriv par l  une vritable clbrit, du moins
dans le monde o il vivait et dans le cercle de ses nombreux
amis.--Casimir Delavigne a droit  une place  part,  un hommage
srieux, complet,  l'abri de tout voisinage et tout mlange; cette
place particulire, _l'Illustration_ l'a rserve au pote.--Quant 
Wollis, l'autre mort, ce n'est pas un de ces fiers enfants de la Muse,
un de ces bardes inspirs dont on n'approche qu'avec respect et qui
demandent un sanctuaire; on peut donc placer ici Wollis sans faon, et
lui faire un simple signe d'adieu. Certes, l'ombre de ce gros,
intressant et joyeux philosophe ne se fchera point d'tre ainsi
traite sans plus, de crmonie; il n'est pas possible que Wollis soit
plus exigeant sur le _dcorum_ aprs sa mort que de son vivant: Wollis
tait certainement l'adversaire le plus dclar de toute pompe et de
toute tiquette.

Tant qu'il a vcut, il fut avocat. Dieu seul aujourd'hui sait ce que
Wollis est maintenait!! Mais le n'tait pas un de ces avocats jaunes,
roides, tiques, amaigris par les vieux rves et le Digeste; il avait la
panse ronde les joues dodues et fleuries, la lvre pleine d'apptit,
l'oeil au champagne. Comme, aprs tout, les dieux et les rois sont
soumis  de rudes preuves dans la succession des rsolutions et des
mtamorphoses religieuses et politiques, on aurait pu croire,  voir
notre Wollis, que c'tait le dieu Bacchus ou le roi de Cocagne que la
charte du paganisme ou l'tablissement du systme reprsentatif avaient
oblig de se rfugier sous la toge, et de se faire inscrire au tableau
des avocats prs la Cour Royale de Paris.

Il tait de la philosophie picurienne de feu tienne Bquet, le
prdcesseur de M. Jules Janin au _Journal des Dbats_, et pratiquait la
religion de matre Adam:

        Aussitt que la lumire
        Vient redorer nos coteaux.
        Je commence ma carrire
        Par visiter mes tonneaux.

Wollis plaidait souvent. On coutait avec plaisir sa parole vive,
spirituelle, fine... et frquemment trempe de chambertin et d'al,
_generosa plena Baccho_, suivant l'expression d'Horace. Comme orateur,
Wollis se couronna de pampres encore plus que de lauriers.

Tous ses confrres l'aimaient,--la tendresse est rare entre
avocats,--ils l'aimaient pour sa rondeur, la facilit de ses moeurs, sa
gaiet, ses saillies, pour les mots piquants et comiques qu'il semait 
pleines mains avec une verve intarissable. Les graves prsidents
eux-mmes ne pouvaient s'empcher de temprer leur rigidit d'un
sourire, en voyant Wollis prendre place  la barre.--Wollis fut un des
fondateurs de la _Gazette des Tribunaux_: il excellait dans le
compte-rendu pathtique ou burlesque; le drame, la comdie, la parade
judiciaires avaient en lui un historiographe pittoresque qu'on
remplacera difficilement.

Il a fini par une attaque d'apoplexie,--comme il devait finir.--La
veille, il s'arrosait encore amplement et plaidait pour une pauvre femme
dont il obtenait l'acquittement. C'tait mourir  peu prs comme il
avait vcu, entre un verre et une Cour d'assises. Du reste, Wollis ne
regrette pas la vie, on peut en tre sur. Il tait d'avance trop bien
prpar  toutes les fortunes; et puis, le sicle commenait  lui
sembler assez maussade.

        Aimant la vie et les couplets,
        Nos pres taient gais et frais.
            On change de coutume:
        Nos jeunes gens au teint blafard
        Sont joyeux comme un corbillard.
        Amis, voil, oui c'est bien l.
            C'est cela qui m'enrhume!

Tous ces gens-l, sont insipides, disait-il deux jours avant sa fin; il
est temps que j'aille un peu m'gayer chez les morts!--O Wollis!
peux-tu nous dire si en effet l'autre monde est plus gai que celui-ci?

Paris n'est pas encore remis de la surprise mle d'effroi que lui a
cause l'assassinat de la malheureuse veuve Senpart. Jamais
l'Ambigu-Comique, dont le mari de cette pauvre vieille femme a t
longtemps directeur, n'a offert, dans ses plus noirs mlodrames, un
crime plus singulirement horrible que ce crime commis en plein jour,
avec une audace et un sang-froid pouvantables. Ou sait que l'assassin
se nomme Ducros; il est g de vingt et un ans et appartient  une
honorable famille de Toulouse. Ducros tait venu perfectionner  Paris
ses tudes de pharmacie, disent les journaux. Quel perfectionnement!
Trois jours aprs son arrive il tranglait madame veuve Senpart et la
volait. Ducros a la voix douce, les manires douces, le regard doux. On
peut dire,--qu'on me pardonne cet humble assemblage de mots,--qu'il
assassinait son monde avec politesse. Au moment o il sortait
d'trangler sa victime, tandis qu'elle tait palpitante et rlant
encore, quelqu'un le vit, le chapeau  la main, s'inclinant sur le seuil
de la porte, dans l'attitude d'un homme qui se dfend contre un excs de
prvenance: Non, madame, disait-il, ne vous drangez pas; rentrez chez
vous, je vous en supplie; je ne souffrirai pas que vous me reconduisiez
plus loin. Il parlait ainsi pour donner le change et faire attester au
besoin, si ou l'accusait, qu' l'instant o il avait quitt la veuve
Senpart, elle vivait encore, puisqu'elle voulait  toute force le
reconduire jusque sur le palier.

On a racont comment, aprs le meurtre, il tait all chez M. Senpart
fils, auquel il tait particulirement, recommand par d'honorables
habitants de Toulouse, et comment il se rendait chez une nice de sa
victime au moment o il fut reconnu et arrt; mais voici un fait qui
n'a pas t publi. Deux jours avant le crime, M. Senpart fils, voulant
faire honneur  ces lettres de recommandations, invita Ducros  dner.
Ducros vint: on dna bien et gaiement; l'homme qui devait bientt
trangler la mre reut de la main confiante du fils le vin et le pain
de l'hospitalit. Le dner fini, M. Senpart s'excusa, pour raison
d'affaires, d'tre oblig de sortir: Eh bien, dit Ducros, je finirai la
soire avec madame.--M. Senpart, rcemment mari, n'habitait pas avec
sa mre.--D'abord il fut sur le point de cder  la proposition de
Ducros; puis, toute rflexion faite, il fit comprendre  son hte qu'il
ne serait pas convenable de sa part de rester toute une soire seul avec
une jeune femme qui le voyait et le recevait pour la premire fois.
Cette insinuation parut vivement contrarier Ducros. Il se retira
cependant en disant: J'irai au spectacle! II alla en effet au thtre
des Varits, o il se divertit beaucoup  voir Bourr et _Le Gamin de
Paris_.

La jeune dame Senpart raconte avec terreur ce dner, et l'insistance
que mit Ducros  vouloir rester prs d'elle pendant l'absence de M.
Senpart. L'horrible catastrophe qui suivit cette soire, certaines
marques d'impatience, certains regards rapides et inquiets, qui
n'avaient alors aucun sens pour madame Senpart, et qu'elle explique
aujourd'hui, peuvent faire souponner que Ducros aurait tent ce soir-l
contre la bru le crime qu'il accomplit le surlendemain sur la
belle-mre.

On annonce l'arrive  Paris de l'ex-rgent Espartero. L'ordre est
arriv de lui prparer un appartement  l'htel Meurice. Espartero
s'ennuie  Londres; le spleen le gagne; ses mdecins lui ont conseill
Paris. Il faut donc compter sur Espartero, et le mettre un nombre des
curiosits de cet hiver. Mais qu'il s'y attende: quand on l'aura vu une
fois manger un bifteck au Caf de Paris prendre sa demi-tasse chez
Torloni, et jouer sa partie de whist au Cercle des trangers, tout sera
dit, personne ne le regardera plus. Zurbano durerait un peu plus
longtemps; mais Zurbano ne viendra pas; il s'est fait dfinitivement
ermite, et habite, suivant les correspondances de Madrid, un petit
village des environs de Valence, o il a ouvert un dbit de cigarettes.
_O vanitas vanitatum!_

Quelque chose fait plus de bruit que la prochaine arrive d'Espartero.
Ce quelque chose vaut bien la peine en effet qu'on s'en occupe.--Ah! de
grce, dites-nous ce quelque chose?--M. Berryer va convoler en secondes
noces. Si nous nous mariions, vous, moi ou mon voisin, l'affaire ne
ferait pas le moindre bruit;  peine si le bedeau de la paroisse s'en
douterait. Mais M. Berryer, diable! prenons garde; toutes les cloches de
la vieille monarchie vont carillonner. M. Berryer tait veuf depuis 
peu prs un an. Veuf, il pouse une veuve, madame de Sommariva. Feu M.
de Sommariva tait, comme ou sait, un grand amateur des beaux-arts; sa
galerie de tableaux et de sculpture passait pour une des plus riches
qu'un simple particulier et jamais possdes. Elle a t vendue
publiquement aprs sa mort. Quoi qu'il en soit, M. Berryer, en prenant
possession de l'htel de Sommariva, y trouvera bien encore quelque
statue de Dmosthne ou de Cicron pour lui tenir compagnie.

Puisque nous voici  parler de statues, parlons de la statue qu'il est
question d'lever  Rossini dans le foyer de l'Opra. Nous ne sommes pas
pour les statues qu'on dresse aux gens de leur vivant; c'est leur donner
de l'encensoir dans le nez; cela fait mal. Ce n'est pas que nous
contestions la gloire du Rossini ni son gnie; si quelqu'un a droit  la
statue lyrique, c'est lui assurment; il y a droit au mme titre que
Gluck et Mozart. Mais si nous rendons cet honneur  l'auteur de
_Guillaume-Tell_ et du _Barbier_, gare! nous sommes perdus! Les statues
vont nous craser; chaque croque-note voudra avoir sa statue. Sous savez
de quels effrayants amours-propres sont dous les petits hommes de ce
temps-ci: il n'y en a pas un qui ne se croie l'gal d'un colosse.
Allons! vite, sculpteur, taille-moi en marbre, coule-moi en bronze, je
veux avoir ma statue! Rossini a bien la sienne! Et en effet, les voici
dj qui s'ameutent; depuis que le bruit est rpandu qu'un comit
d'artistes s'est form pour aviser au moyen de mettre Rossini en statue,
ils se rcrient et rclament; le dernier numro de la _Gazette musicale_
leur sert d'interprte. Une statue  Rossini, fi donc! vous vous
trompez! Il n'y a dans le monde que moi qui mrite une statue.
Oubliez-vous donc mes barcarolles, dit celui-ci; et mes nocturnes,
ajoute cet autre; et mes chansonnettes, s'crie l'un, et mes petites
opras-comiques, fulmine l'autre. Si bien, au train dont vont les
choses, que Rossini court risque de ne pas avoir sa statue; mais, en
revanche, nous pourrions bien voir sur le pidestal M. de Flottow ou M.
Pilati.

Mademoiselle Plessis vient de se hasarder avec succs dans le rle
d'Elmire de _Tartufe_. Ce rle tait un de ceux que mademoiselle Mars
aimait et qu'elle jouait souvent; ce n'est pas, qu'il soit brillant,
mais il est correct, sage, modr, d'un grand got; il faut un art
exquis pour y russir et lui conserver sa dcence spirituelle et son
aimable honntet. Mademoiselle Mars y excellait; mademoiselle Plessis
n'a pas t mademoiselle Mars, mais elle s'est mise en route pour y
arriver. Quelle charmante Elmire, d'ailleurs! quels yeux! quelle
jeunesse panouie! et que monsieur Tartufe est bien l! en pleine
tentation! On remarque cependant, non sans quelque regret, que
mademoiselle Plessis, depuis quelque temps, tombe dans le srieux.
L'autre jour, elle tait quakeresse dans l'_Eve_, de M. Gozlan; le
lendemain, chanoinesse dans la _Tutrice_, de M. Scribe; et la voici la
sage et prudente Elmire. C'est un bien grave office pour votre belle
jeunesse, mademoiselle, et vous commencez de bonne heure  entrer en
sagesse. Quel grand mal, si vous tiez, Climne un peu plus longtemps;
Elmire vient toujours assez tt, et vraiment vous n'tes pas faite pour
tre chanoinesse, et quakeresse encore moins! Dans vingt ans, suit, on
vous le passerait!

Nous avons quitt tout  l'heure Rossini un peu brusquement; voici une
anecdote qui nous ramne  lui: il en est le hros. La scne se passe 
Paris, pendant la dernire visite que l'illustre maestro a bien voulu
faire  la moderne Babylone. Rossini vient de recevoir chez lui un de
nos pianistes les plus excentriques et les plus chevels; Voulez-vous
que je vous joue quelque chose de ma faon? dit notre homme. Rossini de
s'en dfendre; il a divorc avec la musique, et ne veut plus entendre
une note. Mais le pianiste insiste; le pianiste est tenace de sa nature,
le pianiste chevel surtout; il s'installe donc, et fait courir ses
doigts sur les touches sonores,  et l, avec une fureur  tous crins.
Aprs une demi-heure d'ouragan, il se lve ple et inond de sueur: Eh
bien! dit-il  Rossini, comment trouvez-vous cela? Le maestro garde le
silence; Comment trouvez-vous cela? mio carissimo? rpte le pianiste
avec insistance et d'un air triomphant.--Je trouve, rpond Rossini avec
sa railleuse bonhomie, je trouve cela tonnant; vous tes plus fort que
Dieu: Dieu avait fait le monde, vous venez de faire le chaos!

Il est question de mettre un impt sur les voitures de luxe et sur les
chiens,  l'imitation de l'Angleterre; cela fera aboyer beaucoup de
gens, les portires surtout et les vieilles filles.

M. Alexandre Dumas continue son commerce; il vient de prsenter au
Thtre-Franais une nouvelle comdie cinq actes et en prose, _Une
conspiration sous Louis XV_, le tout sans prjudice d'une autre comdie
en cinq actes reue au mme thtre, et d'un drame non moins en cinq
actes, Lord Danbiki, que l'Odon annonce pour la semaine prochaine. M.
Dumas a des drames et des comdies plein ses poches; il ne tire pas son
mouchoir ou sa tabatire sans en faire tomber deux ou trois  chaque
fois: les passants marchent dessus.

Le sultan a fait mander en France un professeur de langue franaise et
de gographie. Un des lves les plus distingus de l'cole Normale
vient de partir pour donner des leons . Sa Majest turque. O ombres de
Soliman et de Selim, qu'allez-vous dire? Avant un an peut-tre votre
hritier lira couramment Voltaire, le _Contrat social_ et les _Lettres
persanes_. Par Mahomet! o allons-nous?



Thtres.

_Tibre_, tragdie de MARIE-JOSEPH CHNIER (THTRE-FRANAIS).--_le
Vengeur_ (CIRQUE-OLYMPIQUE).

Proscrit par la censure impriale, le _Tibre_ de Chnier tait depuis
vingt ans rfugi dans les oeuvres du pote. L'interdit enfin vient
d'tre lev, et _Tibre_ a pris possession de la scne. Toutes ces
nergiques beauts que la tragdie recle, beauts jusqu'ici rserves
seulement  la curiosit du lecteur, le parterre vient de les
reconnatre  la lueur de la rampe, et de les saluer de ses bravos. Le
succs public a confirm le succs de la lecture solitaire.

[Illustration: Portrait de Marie-Joseph Chnier.]

Comme le titre l'indique, le sujet de l'ouvrage de Chnier est la
peinture du caractre de Tibre. Le pote prend le terrible et tortueux
empereur au moment de la mort de Germanicus, son fils adoptif; toute
cette hroque et fatale histoire de Germanicus a t trace, ou le
sait, par la main de Tacite en traits imprissables. L'tude de Chnier
n'est pas indigne de la vigoureuse peinture de l'historien. Tibre a
empoisonn Germanicus par la main de Pison, ou du moins, suivant
Chnier. Pison a connu les prparatifs du crime et ne l'a point empch.
Maintenant tout est dit: Germanicus est mort; il ne reste plus que la
fire douleur d'Agrippine sa veuve, et le remords tardif de Pison. Tous
deux viennent  Rome, et arrivent en mme temps. Agrippine portant dans
son sein les cendres de son poux, comme dit Tacite. Agrippine veut
poursuivre Pison; de son ct, Pison est dtermin  se dfendre; il
compte d'ailleurs sur l'appui de Tibre, son secret complice.

Telle est donc la position de Tibre: il faut qu'il feigne de pleurer
Germanicus avec Agrippine, et de s'associer  sa vengeance, cependant
qu'il mnage Pison, dont il craint les rvlations et le dsespoir. La
tragdie s'engage sur cette situation  double race. C'est un jeu de
bascule perptuelle que joue Tibre; de l'exposition au dnoment
s'efforant de pleurer Germanicus d'un oeil, si on peut se servir d'une
expression si bourgeoise, en un sujet se terrible, et de l'autre; oeil
dsignant  Sjan Agrippine et Pison, qui le gnent tous deux, et dont
il veut se dfaire en mme temps.

[Illustration: Thtre-Franais.--Tibre, acte 11, scne II. Agrippine,
accompagne de ses enfant, accuse Pison dans le snat en prsence de
Tibre.]

Le mensonge, la ruse, l'hypocrisie, toute l'habilet tortueuse et
souterraine de l'me de Tibre est mise en oeuvre dans cette lutte
difficile: tantt il flatte la douleur d'Agrippine, tantt il mnage
Pison; une autre fois il cherche  corrompre, par la sduction du
pouvoir, Cnius, le fils de Pison, le jeune Cnius, qui a conserv la
vertu des vieux Romains dans ce temps de bassesses et de vices.

Mais Tibre a beau faire, Agrippine et Pison finissent par lire dans la
nuit de son me: l'une y dcouvre la fausset de sa piti menteuse;
l'autre, le secret de l'abandon que le tyran fait de lui et de la ruine
qu'il lui prpare. Le ressentiment et le remords lvent alors le
coupable Pison jusqu'au courage d'une expiation publique: il dclarera
son crime en plein snat,  la face de Rome, et il nommera son complice,
c'est--dire Tibre lui-mme, voil ce qu'il annonce au tyran, voil ce
qu'il promet  son fils Cnius; mais Tibre a dit un mot  Sjan, et ce,
mot suffit. Tandis que le snat et Tibre, et Cnius, et Agrippine sont
en prsence, attendant Pison, Sjan vient dire que Pison s'est donn une
mort volontaire; une mort volontaire annonce par Sjan! vous sentez ce
que cela veut dire; on devine que Tibre a pass par l. Il ne reste 
Cnius que le poignard de son pre, et il s'en sert pour chapper  la
tyrannie:

Il est temps du placer Tibre au rang des dieux.

[Illustration: Cirque-Olympique.--Dernire scne du _Vengeur_: le navire
disparat sous les flots.]

Cette tragdie est d'un ton constamment nergique et grave; la pense a
de la force, le style une concision et une fermet peu commune. On a
remarqu surtout quatre belles scnes: l'arrive d'Agrippine, suivie de
ses deux fils et prsentant au snat l'urne de Germanicus en demandant
vengeance, l'entrevue de Tibre et de Pison, o Pison dclare qu'il est
rsolu  dvoiler le terrible secret qui les lie; l'aveu qu'il fait de
son crime  son fils Cnius, et enfin le dnoment de la tragdie, o
Cnius, frappant Tibre d'anathme, se poignarde.

Ligier s'est fait remarquer dans le rle de Tibre par des tudes
habiles et tout  fait dans le caractre du personnage; mademoiselle
Araldi, malgr son inexprience, Guyon, malgr ses cris, et Geoffroy
mritent bien aussi quelques loges.

--Le nom de Marie-Joseph Chnier est sorti honor et glorieux de
l'preuve.

Tout le monde connat le dvouement hroque du _Vengeur_; c'est un des
plus beaux, faits du nos annales maritimes. Le glorieux vnement
s'accomplit le 28 mai 1791. _Le Vengeur_, spar de la flotte commande
par Villaret-Joyeuse, qui soutenait contre les Anglais un combat
terrible; _le Vengeur_, environn de forces suprieures, dsempar,
cribl de boulets, faisant eau de toutes parts, aprs avoir repouss
deux fois l'abordage; _le Vengeur_ refuse de se rendre; et quand l'heure
est venue, quand les canons, arrivs  fleur d'eau, sont prs de
disparatre, _le Vengeur_ lance aux Anglais une dernire et terrible
borde; puis, tandis que l'quipage crie: _Vive la France! vive la
Rpublique_, le vaisseau disparat lentement dans les flots avec ses
combattant hroques.

              Voyez ce drapeau tricolore
        Qu'lve en prissant leur courage indompt,
        Sous le flot qui les couvre entendez-vous encore
              Ce cri:  _Vive le Libert!_

Telle est la sublime action que le Cirque-Olympique vient de mettre en
scne avec la conscience patriotique et l'tonnante vrit qui
caractrisent les reprsentations de ce thtre militaire.

La mer vue par un clair de lune, la lutte acharne et la disparition du
_Vengeur_ sont deux tableaux d'une grande beaut. Cela meut, cela donne
le frisson, et l'imitation est si heureuse que, les nuages de poudre et
les bordes de canon aidant, on pourrait croire qu'on a vraiment affaire
 un Ocan furieux.

Il ne faudrait pas trop s'y fier cependant; cet Ocan est un Ocan pour
rire, et puisque le jour de l'an approche, nous allons livrer  nos
lecteurs, en guise d'trennes, le secret de cette mer ou tranquille ou
furieuse.

Pour avoir une mer, au Cirque-Olympique,  l'Opra ou ailleurs, vous
prenez d'abord une vaste toile; sous cette toile vous jetez une douzaine
de figurants mles ou femelles, le sexe n'y fait rien, la mer n'y
regarde, pas de si prs. Cela fait, vous avez votre Ocan au grand
complet. Dsirez-vous une mer orageuse? Le chef d'orchestre, se dmne
comme un diable et agite son archet en guise de trident; la musique
aussitt imite le mugissement des flots. A ce signal, nos figurants se
mettent  l'oeuvre: l'un se lve, l'autre se baisse; la toile suit le
mouvement onduleux, et figure ainsi, par cette oscillation de haut en
bas, un roulis parfait et une tempte de premire qualit.

tes-vous las des orages? vous plat-il de glisser tranquillement, sur
une onde tranquille? Le chef d'orchestre s'incline, baisse la tte comme
un Neptune vaincu, les violons jouent en _decrescendo_ et les flots
obissants se jettent  plat ventre...

            Eh! vogue ma nacelle!
        Doux zphyr, sois-moi fidle!
            Nous toucherons au port!

Le mtier de flot est rude; aussi les traite-t-on en consquence: dans
les temps calmes, chaque flot recuit cinquante centimes par tte; si on
leur demande, une tempte, ils obtiennent une haute paie d'un franc. Je
ne parle pas des petites vagues qui sont des enfants de coulisses...
Ceux l ont pour appointements des coups de pied o vous savez bien;
dans la canicule, l'tat de flot est particulirement insupportable, ils
sont en nage. Un jour, M. Franconi surprit, au milieu de la tempte,
trois des plus gros flots qui buvaient une bouteille de bire. Il leur
en fit un reproche: Que voulez-vous, monsieur, lui rpondit le premier
flot, nous mourions de soif!

[Illustration: Le calme de la mer.]

[Illustration: La mer agite.]



THTRE ITALIEN.

_Il Fantasma (Le Fantme)_, opra en trois actes, musique de M.
PERSIANI.

[Illustration: _Il Fantasma._]

Cet ouvrage est la traduction, on plutt l'imitation d'un mlodrame de
M. Mlesville qui eut jadis un grand succs  la Gat. Il tait orn, 
cette poque, de dcorations fort belles, dont M. Daguerre, si je ne me
trompe, tait l'auteur Il eut pendant quelques mois, un grand
retentissement; puis il quitta Paris, et fit son tour de France; puis il
passa les monts. Une fois en Italie, il adopta, en mlodrame avis qu'il
tait, le costume et les usages du pays; il se fit _libretto_ et les
compositeurs lui firent fte; M. Carafa le revtit  Milan, d'une belle
partition pleine de charmants motifs et de nobles harmonies. Qu'tait-il
devenu depuis lors? Je l'ignore. Il s'tait apparemment retir du monde.
M. Persiani l'a rencontr je ne sais o, et vient de le rhabiller  la
dernire mode. M. Persiani et son fantme, l'un portant l'autre, ont t
bien accueillis par le public.

Ce fantme habite le chteau de Scylla. Le lecteur sait trop bien sa
gographie et sa mythologie pour que je lui dise o est Scylla. Mais
Scylla a subi d'tonnantes transformations avec les annes. Aprs
n'avoir t bien longtemps qu'un aride rocher, une affreuse caverne,
hante par ce monstre bruyant et vorace dont les anciens nous ont laiss
de si pouvantables descriptions, Scylla est devenu un chteau
magnifique, ceint de hautes murailles et de fosss profonds, et dfendu
par des donjons menaants. A l'abri de ces remparts inexpugnables
s'lvent des btiments de la plus riche architecture, qui renferment
des appartements splendides.

C'est l que notre fantme a lu domicile. Pendant le jour, personne ne
l'aperoit; pendant la nuit, il erre  pas lents  travers les longs
corridors et les vastes cours du chteau, et sa promenade nocturne
aboutit toujours au mme point:  la porte de la chapelle. C'est l que
le duc Ansaldo a t rcemment assassin. Les autres habitants du
chteau ont conclu de l que le fantme est l'ombre du dfunt qui vient
demander vengeance.

De qui demande-t-il vengeance? quel est son assassin? L est la
difficult.

Le duc Ernest, frre du mort, prtend que c'est Adolphe; et Roger,
l'cuyer du duc Ernest, assure qu'il en a la preuve, et qu'il est en
mesure de l'allger. Je ne puis nier que les apparences ne soient,
jusqu' un certain point, de leur ct. Adolphe aimait Herminie, la
fille du due Ansaldo. Il l'a demande en mariage; Ansaldo lui a rpondu
qu'il tait un impertinent, et lui a intim l'ordre de sortir
immdiatement de sa prsence; en langage vulgaire, il l'a mis  la
porte. Est-il donc si invraisemblable qu'Adolphe se soit veng de cet
affront? Une circonstance grave dpose d'ailleurs contre lui: le duc,
quand on l'a trouv, avait le corps travers par une grande pe, que
tout le monde a reconnu pour celle du jeune chevalier. On l'a cherch:
il avait disparu, D'une commune voix, il a t dclar coupable, et l'on
a mis sa tte  prix. Malheur  lui s'il reparat! On a affich, dans
toute l'tendue du domaine de Scylla, cette inscription menaante, qui
fait d'ailleurs beaucoup d'honneur au talent potique des huissiers de
la Calabre.

        L'empio Adolfo, uccisor del duca Ansaldo
             Se in Calabria si cela,
        Morte avra chi occultar osa il ribaldo,
             Premio chi lo rivela.

En attendant, le duc Ernest ne nglige rien pour faire tourner  son
profit les malheurs de sa famille. Herminie ne peut plus dcemment
songer  pouser l'assassin de son pre. Pourquoi n'pouserait-elle pas
son cousin Hermann? Par ce mariage, le fief passerait de la branche
ane  la branche cadette, ce qui serait pour lui, Ernest, une grande
consolation. Herminie, aprs quelques faons, s'y rsigne. C'est une
fille bien leve, pleine de courage et de bons sentiments. Mais, 
fortune ennemie! comme elle se dispose  marcher  l'autel, Adolphe
parat tout  coup, et lui rappelle sa promesse, en jurant ses grands
dieux qu'il n'est point coupable, et que, si l'on s'obstine  l'accuser,
il est prt  purger sa contumace. Ou le saisit, on l'enchane, et il
parat bientt devant le tribunal.

Ce tribunal est assez trangement compos, et d'ailleurs il suit une
procdure qui ne serait de mise dans aucun pays civilis. C'est le duc
qui accuse, et c'est le duc qui condamne. Il lui en cote pourtant de
prononcer la sentence de mort. Il s'arrte, il hsite, il prend sa tte
 deux mains, et, comme ses assesseurs lui demandent s'il a la migraine,
il leur rpond navement: _Lasciatemi in preda al mio terror_.
L-dessus, tous ensemble prennent la parole  la fois, et chantent un
bel _adagio_. Quand l'_adagio_ est fini, la terreur du duc se trouve
dissipe, et il condamne Adolphe sans misricorde. Voil un beau
procd, et d'invention toute neuve! Ne devrait-il pas s'en servir de
temps en temps  l'endroit de messieurs les jurs, qui, lorsqu'on leur
prsente un fils qui a coup son pre en dix-sept morceaux, dclarent
qu'il y a des _circonstances attnuantes?_ Que ne leur fait-on chanter
pralablement un _adagio_ pour calmer leurs apprhensions?

Voil Adolphe bien prs de sa fin, et c'est dommage, car Adolphe est un
beau jeune homme, fort lgamment tourn, porteur d'une magnifique
chevelure noire, et dou d'une des plus charmantes voix de tnor que
l'on puisse entendre... Rassurez-vous, lecteur pitoyable; n'ayez aucune
crainte, sensible lectrice; le ciel veille sur l'innocence, et Adolphe
est innocent.

La nuit vient, et le fantme recommence sa promenade habituelle. Le
voyez-vous, envelopp d'un vaste manteau, qui glisse  pas silencieux
derrire ces sveltes colonnes? Il s'approche: le voil devant vous; le
reconnaissez-vous  prsent? O surprise! ce n'est point un mort, mais un
vivant! ce n'est point Ansaldo, c'est Ernest lui-mme! Ernest est
somnambule, et le mystre est pntr. Il n'est pas seulement
somnambule, il est somniloque. Il ouvre la bouche, et que dit-il? Il
exprime loquemment le remords qui le tourmente, et l'horreur que ses
crimes lui inspirent. C'est lui qui a tu son frre, et il dcrit toutes
les circonstances de l'attentat. Or, il n'est pas seul: sa nice, son
fils, Rodolphe, et vingt autres tmoins l'entourent et psent ses
paroles. Que devient-il  son rveil? Il veut se poignarder, mais on
retient son bras. Arrte! les remords t'ont assez puni. Prions tous
ensemble le Dieu tout-puissant; puisse-t-il te pardonner, et rendre la
paix  ton me!

Voil ce qu'on lui chante en choeur, et le plus harmonieusement du
monde. Aprs quoi chacun va se coucher, et les spectateurs en font
autant.

Si cette histoire n'est pas trs-amusante; elle est du moins
trs-morale, et c'est beaucoup. Et puis, comptez-vous pour rien la
musique de M. Persiani et le chant de madame Persiani?

Il y a dans la partition des morceaux fort agrables:--une tarentelle,
chante en choeur par les paysans calabrais, qui a paru
trs-piquante;--un air  trois temps, o le compositeur a runi comme 
plaisir des difficults de vocalisation qui eussent fait reculer tout
autre cantatrice que madame Persiani;--un morceau d'ensemble dialogu,
dont la forme a paru assez originale;--plusieurs duos qui renferment des
phrases charmantes. On y trouve aussi quelques morceaux assez mal btis,
je dois en convenir, et dont l'instrumentation pourrait tre plus pleine
et plus riche; on y trouve des cris, du bruit, et assez d'clats de
trombones et de coups de grosse caisse et de cymbales pour branler les
tympan le plus durs et les plus racornis. L'auteur enfin a voulu
satisfaire tous les gots, et il parat avoir compltement russi dans
cette difficile entreprise. On l'a appel deux fois sur la scne  la
premire reprsentation et deux fois encore  la seconde. Il s'est prt
le plus complaisamment du monde  cette fantaisie du parterre. Il a
vaincu, il a triomph... Je ne jouerai pas le rle de ces soldats
romains qui suivaient le char du triomphateur en parodiant ses exploits
et en chansonnant sa gloire. J'applaudis de mes deux mains  son succs,
et je m'associe  son bonheur.



L'Horloge qui chante.

NOUVELLE AMRICAINE.

(Suite et fin.--Voir page 216.)

Tout allait bien jusque-l; les deux amants se croyaient au comble de
leurs voeux; mais le Ciel, qui se plat  prouver les bons coeurs, leur
rservait un chagrin bien amer. Ce lendemain, si beau dans leur espoir,
devait tre le plus triste jour de leur vie.--On se rappelle que le
mchant Samuel n'tait point rentr le soir dans la maison paternelle;
tout le jour il avait fait la dbauche, et,  la tombe de la nuit, il
tait all errer dans la campagne, pour dissiper son ivresse. Il marcha,
ainsi  l'aventure, dans les tnbres, jusqu' ce que, ne pouvant plus
se soutenir, il se laissa tomber sous le premier arbre venu, pour y
cuver don vin--Le sort voulut que cet arbre lt prcisment le peuplier
des deux rossignols.--Peu  peu Samuel, engourdi sur la terre, sentit la
fracheur de la unit dissiper les fumes de son ivresse. Dj il
commenait  reprendre sa raison, lorsqu'il entendit au-dessus de sa
tte deux voix connues qui achevrent de l'veiller! c'tait la voix de
Daniel et celle de sa soeur. Samuel dressa l'oreille, surprit le secret
des deux amants, entendit chanter l'horloge, et ne perdit pas un mot du
plan qui avait t concert pour le lendemain. Sa colre tait au comble
de voir sa soeur aimer ce _nez-bleu_, cet esclave, comme il l'appelait;
mais la violence ne lui aurait servi de rien; il dissimula et conut
dans son coeur un noir projet, qui devait djouer les heureuses
esprances de Louise et de Daniel. Il rentra de bonne heure en compagnie
d'un homme de mauvaise mine, et alla se renfermer avec lui dans sa
chambre. Tous ses amis avaient cet air-l, et personne ne prit garde 
sa nouvelle connaissance.

Le soleil s'tait lev radieux; Daniel en conut un heureux prsage; il
donna, un dernier coup d'oeil  son horloge, en graissa les principaux
ressorts, la monta avec soin, et la renferma prcieusement dans son
armoire; puis il descendit  la boutique. Son matre tait dj lev,
debout sur le seuil de la porte, les deux mains dans ses goussets, il
prenait le soleil du matin, et avait un air de bonne humeur qu'on ne lui
avait pas vu depuis longtemps. Daniel se sentit tout heureux de cette
bonne disposition du matre, et il lui demanda respectueusement des
nouvelles de ses yeux.--Ce qui redoubla le contentement intrieur de
l'horloger, en lui fournissant une occasion lgitime de se plaindre; et,
comme il tait en train de causer, il se mit  s'attendrir sur la
condition commune des horlogers, dont la vue finit toujours par
s'affaiblir,  la suite de leurs travaux imperceptibles: Mnage ta vue,
nez bleu! mnage ta vue! Tu es bon ouvrier, tu pourras faire quelque
chose, mais souviens-toi que les yeux ne sont pas de fer. Le disant, le
matre tenait familirement l'apprenti par un des boutons de sa veste.
Faveur inoue! Louise remerciait Dieu d'avoir amolli le coeur de son
pre.

Quand onze heures furent sonnes, le matre monta dans sa chambre, comme
il tail accoutum de faire tous les jours  la mme heure. La plus
grande joie du vieil horloger, depuis qu'il ne pouvait plus travailler,
tait de monter lui-mme toutes les horloges de sa maison, et d'en
rgler le mouvement  une seconde prs; il avait dans sa chambre 
coucher une collection d'horloges de France, qu'il soignait
particulirement et chrissait plus que ses propres coucous. A
l'entendre, lorsque ces horloges arrivrent de France, elles taient
toutes dtraques, et il n'et voulu les vendre en cet tat qu'aux
ennemis de l'Union; mais, depuis qu'il les surveillait, leur mouvement
tait devenu rgulier et constant,  faire envie au soleil. Or,
disait-il, quel est le vritable artiste, de celui qui construit
sottement une machine, ou de celui qui rgle les fonctions de cette
machine et en corrige les rouages indisciplins? Tous les jours donc il
passait une heure entire  voir marcher d'un pas harmonieux et cadenc
ces nombreuses horloges: et, quand elles sonnaient l'heure toutes  la
fois, il les comparait  un rgiment de soldats qui portent arme tous du
mme coup, et connue un seul homme. Il ne manquait jamais l'heure de
midi, qui lui faisait savourer douze fois son triomphe.

Ds qu'il fut mont, Daniel, plein de confiance, alla en toute hte
chercher son horloge; il eut quelque peine  ouvrir l'armoire o il
l'avait renferme; la clef tournait difficilement dans la serrure; mais
il n'avait pas le temps d'y prendre garde. Il saisit sa prcieuse
machine et descendit les escaliers quatre  quatre. Arriv devant la
porte du matre, il leva le loquet sans hsitation et entra.--Onze
heures et demie allaient sonner aux horloges franaises. Saunders, qui
tendait dj l'oreille, fit signe brusquement  l'apprenti de s'arrter
et de se tenir coi. Daniel demeura sur le seuil; les horloges sonnrent
la demie ensemble et d'un seul son. Un sourire superbe clairait la
physionomie du vieux Saunders. Tout  coup, plus de trois secondes aprs
les autres, se fit honteusement entendre une demi-heure retardataire.
L'horloger plit, et tout furieux; C'est le Turc! s'criait-il; encore
le Turc, toujours le Turc! L'imbcile! le butor! je le reconnais bien,
et il montrait le poing  une belle horloge de jaspe, surmonte d'un
magnifique Turc en or. La colre de Saunders tait effroyable, et se
rpandait en injures. Dire que je le rarrange tous les jours, ce
gredin de Turc! oui, tous les jours, ce chien d'infidle! Quel est donc
l'ne de Franais qui a pu fabriquer une aussi ignoble patraque?... Ils
appellent cela de l'horlogerie, de l'autre ct de l'eau!... Va,
bltre, je te vendrai au rabais, si tu commues... toujours en
retard! Et se tournant vers Daniel, qui l'coutait la bouche bante:
Que me veux-tu, imbcile? que tiens-tu l sottement entre tes mains?
Daniel trembla il de tout son corps, comme s'il eut t lui-mme le
coupable Turc pris en flagrant retard; et il eut bien voulu se sauver,
voyant le beau temps et la bonne humeur du matin ainsi tourns en orage
et en fureur; mais il n'tait plus temps de songer  la retraite.
Voyons, parleras-tu, bent? s'cria le patron d'une voix de tonnerre.
Daniel jugea que l'heure des rsolutions extrmes tait arrive; et,
appelant Dieu  son aide, il dit d'une voix  peu prs assure: Matre,
j'ai  vous parler de choses graves! Saunders ouvrit de grands yeux, et
regarda Daniel de la tte aux pieds. Je suis bon ouvrier, reprit
Daniel, sans se dconcerter de ce terrible regard; c'est vous qui me
l'avez dit ce matin; et me voici en ge de m'tablir.--Tu n'as pas le
sou, interrompit le matre.--C'est vrai; mais je sait travailler, et je
travaillerai.--Eh bien! va-t'en aux diables! tablis-toi o tu voudras,
le monde est grand; mais je te prviens que je ne t'avancerai pas un
demi-schelling.--Matre, je n'ai point envie de vous quitter.--Ouais!
que veux-tu dire?--Matre... j'aime votre, fille, et votre fille
m'aime. Saunders ple de colre, saisit une chaise; mais dj Daniel,
dposant son horloge sur la table, avait saisi le bras du vieillard
d'une faon nergique, qui ne souffrait point la rsistance,
coutez-moi, M. Saunders; vous tes le matre, et moi l'ouvrier; mais
je suis un honnte homme, et vous n'avez pas le droit de me maltraiter.
Je ne viens point, comme un vagabond sans sou ni maille, vont demander
la main de votre fille; j'apporte ma dot: la voici; et il montrait son
horloge.--Ce coucou? dit ironiquement l'horloger.--Ce n'est point un
coucou, mais un rossignol, une horloge qui chante, et mieux encore que
celle de l'tranger que vous appeliez un sorcier. Midi va sonner, vous
entendrez, ma musique; aprs cela, vous dciderez. Daniel lcha le bras
de son patron, et vint tout ple s'asseoir auprs de son horloge.
Saunders croyait rver.

Cependant, Samuel Saunders descendait  la boutique, et reconduisait
jusqu' la porte son vilain compagnon; une mauvaise joie tait peinte
sur sa figure, et son rire saccad n'annonait rien de bon. Louise se
trouvait seule alors dans la boutique, et baissait les yeux pour ne
point rencontrer les regards mchants de son frre. Samuel ricana
quelque temps, debout devant elle, puis il la prit rudement par la main:
Viens l-haut, lui dit-il; midi va sonner; et il la trana de force
jusqu' la chambre de leur pre.

A la vue de Samuel qui riait, et de la pauvre Louise toute tremblante,
Daniel sentit un froid mortel pntrer dans son coeur, Ah! te voil,
bonne fille! s'cria le vieux Saunders d'un air menaant. Daniel se mit
entre Louise et son pre, et sa figure tait si dtermine que le
vieillard recula. Samuel s'tait assis dans un coin de la chambre, riait
mchamment dans sa barbe rousse, et sifflotait suivant sa coutume.

Midi! s'cria Daniel. Les horloges de France frapprent leur premier
coup. Elle est en retard ta machine, dit froidement le vieil horloger.
Il n'avait pas fini ces mots, qu'un bruit rauque se fit entendre, comme
si l'on eut tourn une vieille crcelle, ou fait crier une corde sur une
poulie rouille. Le pauvre Daniel poussa un cri d'angoisse, et Louise
vint tomber sur une chaise,  demi morte. Samuel clatait de rire; le
vieux Saunders s'lana sur l'horloge de Daniel, la jeta  terre, la
brisa en mille pices d'un coup de pied, et poussa rudement Daniel par
les paules, en le chargeant d'injures grossires. Le pauvre garon
tait tellement stupfait, qu'il se trouva dans la rue sans savoir
comment. Samuel se frottait les mains pendant cette belle excution; il
donna aussi, lui, un coup de pied dans les dbris de la machine, il
sortit.

Louise se trouva seule alors dans la chambre de son pre; et telle tait
la douleur qui l'oppressait, qu'elle ne pouvait pleurer; enfin, elle
s'agenouilla sur le carreau, et se mit pieusement en devoir de
recueillir les morceaux de l'horloge brise. La premire, pice qui
tomba sous sa main fut une petite roue d'argent, que Daniel avait mis
deux grandes nuits  faire, et qui devait faire mouvoir les principales
cordes du clavier de l'horloge.--Toutes les dents de cette roue avaient
t coupes: et la trace de la mchancet tait si visible, qu'on ne
pouvait conserver aucun doute sur la mutilation de l'horloge. Le premier
mouvement de Louise fut pour courir montrer  son pre cette pice
accusatrice, et dnoncer le coupable. Mais le coupable tait
certainement Samuel son mchant rire seul le prouvait, et Louise
connaissait son pre pour juste autant que svre. Pour une action si
noire, il et maudit son mauvais fils, il l'et chass, frapp peut-tre
de sa main; et Samuel, dans sa fureur, aurait-il respect l'auteur de
ses jours? Non! ce n'taient point l les auspices sous lesquels Louise
devait s'unir  celui qu'elle aimait.

Louise enveloppa soigneusement la roue mutile et la fit tenir au pauvre
Daniel, avec ces simples mots: Mon frre est le coupable! Je n'ai rien
dit  mon pre. Adieu! je ne vous oublierai pas. Le lendemain, les
pluies arrivrent et les deux rossignols du peuplier s'envolrent.
Samuel fit entrer chez son pre,  la place de Daniel, le vilain homme
qu'il avait amen dj, il tait un ivrogne et un brutal de son espce,
ancien ouvrier horloger, chass pour vol de chez son premier matre; il
avait fait la connaissance de Samuel  la taverne, et le jeune Saunders
le paya pour venir dtruire l'horloge de Daniel. Une mauvaise action
tait une bonne aubaine pour ce mchant homme, et il avait mis toute son
adresse  couper les dents de la petite roue d'argent sans dranger les
rouages ordinaires, afin que la confusion du pauvre apprenti ft plus
complte. Samuel prsenta son nouvel ami  Louise, en lui disant que
c'tait l le beau-frre de son choix et celui qu'il souhaitait.

Cependant Daniel l'exil s'tait retir Louisville. Il avait, en
pleurant, cont sou infortune au bon M. Clarke, qui mit tout en oeuvre
pour le consoler, et lui trouva un emploi honorable. Daniel scha ses
larmes, mais son coeur tait toujours malade; il refit peu  peu, de ses
nouvelles conomies, son horloge  musique, et, comme il tait guid par
les avis de l'organiste, il russit bien mieux encore que la premire
fois; l'ancienne machine n'tait qu'un chardonneret auprs de la
nouvelle. Daniel n'avait d'autre bonheur que d'entendre la chanson de
son horloge, qui le faisait toujours fondre en larmes; tous ses loisirs,
tout son argent, taient employs par lui  embellir ce monument de son
amour et de ses regrets. Ainsi, il voulut que le cadran ft surmont
d'une branche d'argent sur laquelle tait perch un rossignol d'or, le
bec ouvert, la gorge gonfle et les ailes frmissantes.

Toute une anne se passa de la sorte. Elle m'oublie! se disait Daniel.
Un jour enfin il reut une lettre portant le timbre de Cleveland. Il n'y
avait que deux lignes dans cette lettre:

Mon pre a perdu la vue  la suite d'une longue maladie. Mon frre et
le nouvel apprenti se sont enfuis avec tout l'argent de la maison.
Revenez. LOUISE.

Daniel prit aussitt cong de ses bons amis de Louisville, et partit,
emportant dans son sac sa nouvelle horloge. Lorsqu'il fut  l'entre de
Cleveland, une femme, qui tait assise sur un banc de pierre et avait la
tte enveloppe dans une mante brune, s'approcha de lui: Je suis venue
au-devant de vous, lui dit-elle; je savais que vous arriveriez
aujourd'hui. Louise tait bien change; ses joues avaient t creuses
par les larmes, et son regard tait si triste, que Daniel sentit son
coeur prt  se fendre. Ecoutez, dit Louise d'une voix brve, en
prenant le bras de Daniel, vous rentrez  la maison sous le nom de
Patrick; vous venez, de New-York, souvenez-vous-en. Ne parlez pas ou
changez votre voix; mon pre ne doit pas vous reconnatre. Puis, aprs
un moment de silence, elle ajouta: Vous n'aurez pas grand peine  vous
taire; notre maison est silencieuse comme la tombe; mon pre passe des
semaines entires sans ouvrir la bouche. Ils arrivrent  la maison;
Louise prsenta le nouvel apprenti, envoy, disait-elle, par un de
leurs amis de New-York.--C'est bien, rpondit le vieil aveugle. Daniel
ne souffla pas un mot et se mit  travailler.

La pauvre maison ressemblait  la demeure d'un mort; les outils taient
dj rouilles et toutes les horloges arrtes. Depuis que Saunders avait
perdu la vue, il avait dfendu  sa fille de remonter les pendules, que
personne ne rglait plus, et qui passaient toute la journe  sonner
l'une aprs l'autre. Priv de ses horloges, le vieillard n'avait plus
deux mois  vivre.

Daniel, au bout de quelques jours, eut remis tout en ordre; il visita
les horloges de France l'une aprs l'autre, rpara leur sonnerie sans
que l'aveugle s'en doutt, et les tint toutes prtes  marcher au
premier jour. Louise le secondait de son mieux, mais elle tait toujours
triste, et Daniel n'osait lui parler de sa nouvelle machine, de peur de
rveiller en elle de douloureux souvenirs. Enfin, un jour, le vieillard
tant sorti de sa chambre, o taient les pendules de France, Daniel se
hta de les remonter, pour qu'elles pussent sonner midi, dont l'heure
approchait; puis il courut chercher son horloge et la plaa sur la
chemine, o elle brillait de tout son clat, avec sa branche d'argent
et son rossignol d'or.

Le vieillard rentra appuy sur l'paule de sa fille. Toutes les horloges
frapprent  l'unisson le premier coup de midi, puis le second, puis le
troisime. Le vieillard poussa un grand cri. Les douze coups sonnrent
ensemble. Toutes! s'cria l'aveugle; toutes!... jusqu' ce gredin de
Turc!... Il tait prt  s'vanouir de joie.

Mais voici que l'horloge  musique mise au retard de quelques secondes
par Daniel, se prend  chanter comme une perdue: Tio, tio, tio, zo,
zo, zo, etc. Ce fut au tour de Louise de pousser un cri. Qu'est-ce
cela? dit Saunders merveill.--C'est l'horloge du rossignol, rpondit
Daniel sans contrefaire sa voix.--Daniel! s'cria le vieillard. Daniel
tait  ses genoux, et Louise avec lui. Le pauvre aveugle les embrassait
tous les deux  les touffer, et pleurait sur leur tte...

Mais comment avais-tu donc fait ton compte pour manquer ta premire
horloge? demanda le vieillard. Louise mit son doigt sur sa bouche en
regardant Daniel. Bah! rpondit gaiement celui-ci; j'avais oubli de
mettre des dents  ma roue principale... Rien que cela, s'il vous plat!
Si je vous avais consult, matre, je n'aurais pas commis cette bvue.
--Tais-toi donc, flatteur! dit en soupirant le vieil horloger, tu es
plus habile que ton matre! Je n'avais jamais pu mater ce gredin de
Turc!

ALBERT AUBERT



Histoire de la Semaine.

La France, cette fois, n'a rien  envier aux pays trangers, partout le
mme calme plat, la mme absence d'vnements; et les journaux du dehors
ne nous ont apport sur la Grce, l'Amrique, l'Angleterre et l'Irlande,
que des nouvelles insignifiantes et la paraphrase des faits que nous
avons dj enregistrs.

Chez nous, ou s'est  peine occup du passage du porte-feuille de M.
Teste aux mains de M. Dumon. Ce changement n'a mu que les compagnies
qui s'organisent pour obtenir des concessions de chemins de fer; mais 
la Chambre, dans les causeries qui, en attendant l'ouverture, se
tiennent  la Bibliothque, on n'y a vu aucune modification probable
dans l'esprit du cabinet, et ce changement a t envisag comme la
substitution pure et simple d'un orateur un peu froid, mais lgant,
clair et abondant,  un avocat qui n'avait pas l'oreille de la Chambre,
et pour lequel la tribune et le scrutin avaient souvent des rigueurs. M.
Teste pourra tre mieux plac  la Cour de cassation, o il entre comme
prsident de chambre. Nomm en mme temps  la Chambre des Pairs, il
trouvera au Luxembourg une tribune qui voit rarement des flots agits
couvrir de leur bruit la voix qui cherche  s'y faire entendre. C'est
une double retraite. La dernire a suffi seule  l'ambition timide de M.
Hippolyte Passy. Une reine d'Espagne, la seconde femme de Philippe V,
voulut,  son arrive dans la Pninsule, se dfaire de la princesse des
Ursins qui remplissait,  la cour de Madrid, les fonctions de
_camerera-mayor_. Au moment mme o, pour la premire lois, la princesse
se prsentait devant elle; au moment o elle ouvrait la bouche pour
saluer et complimenter la reine, Elisabeth Farnse l'accueillit par ces
foudroyantes paroles: Vous m'avez manqu de respect! Vainement la
princesse voulut-elle se justifier: la reine la chassa de sa prsence,
et donna l'ordre de la conduire immdiatement hors du royaume. C'tait
au mois de dcembre et parmi froid rigoureux. Madame des Ursins, en habit
de cour, sans femmes, sans suite, sans vtements, sans provisions, fut
jete dans un carrosse escort de gardes, et conduite ainsi, sans repos,
jusqu' la frontire. Voil ce qu'on lit dans Saint-Simon et dans
Ducros, et ce qui prouve qu'il n'y a de nouveau en Espagne comme
ailleurs que ce qui a vieilli--Quoi qu'il en soit, les interminables
dbats de la Chambre des Dputs se continuent, et les orateurs des deux
partis font des discours qui enjambent suivent d'une sance sur l'autre.
La commission charge de faire un rapport sur la proposition de mise en
accusation du ministre destitu, est compose, en grande majorit, de
dputs favorables  celui-ci. Le parti contraire en est aux dmentis et
aux provocations de duel entre les siens. L'ancien ministre Serrano, qui
avait d'abord abandonn M. Olozaga, vient d'accuser, en prsence, de la
Chambre, M. Gonzals Bravo de mensonge. Les chefs du parti qui se dit
modr se sont mis en mouvement pour empcher cette scne d'avoir des
suites sanglantes et pour touffer l'affaire.--Les corts ont expdi 
Paris MM. Dohozo et Ros de Olano, pour prier la reine Christine de
rentrer  Madrid, et pour lui rendre la tutelle de la princesse Louise
Ferdinande, sa seconde fille, dont elle a t dpouille en 1811. C'est
une double rparation que son parti triomphant offre  l'ex-rgente.--Il
en est une qui a t rsolue galement, et qui ne peut manquer de
produire beaucoup d'effet en Catalogne. Le trop clbre baron de Meer,
que ses actes de cruaut avaient fait regarder comme mis au ban de tous
les partis, vient d'tre nomm de nouveau capitaine-gnral de la
Catalogne. Il est peu probable que cette nouvelle dtermine Ametter 
rendre  discrtion la forteresse de Figuires, devant laquelle la lutte
est plus acharne que jamais, Prim lui-mme trouvera le choix au moins
singulier; quant  la population de Barcelone, il n'est pas de nature 
la rallier par l'affection quand elle vient d'tre soumise par les
armes.

Le Parlement anglais s'assemblera le 1er fvrier prochain pour
l'expdition des affaires. Le ministre pourra entrevoir  cette poque
la tournure que devra prendre dfinitivement le procs d'O'Connel et de
ses coaccuss, qui commencera toujours le 1er janvier et durera un fort
longtemps.--M. le duc de Lvis, attach  la personne de M. le duc de
Bordeaux, a crit de Londres,  la _Gazette de France_, pour dmentir le
bruit mis par elle en circulation, que le cabinet de Saint-James avait
fait signifier au prince voyageur une invitation de dpart.

Des nouvelles de Mossoul, transmises par des lettres de Constantinople,
du 22 novembre, annoncent un nouveau massacre des Nestoriens chrtiens
par les Turcs. Plus de deux cents de ces malheureux ont t tus.--Les
feuilles allemandes annoncent que la fameuse affaire du coup de feu,
rel ou prtendu, de Posen, qui aurait t tir sur une voiture de
l'empereur de Russie ou plutt de la suite de ce monarque, peut tre
considre comme entirement abandonne. Le directeur de la police, M.
Duncker, qui s'tait rendu sur les lieux pour diriger l'enqute et
l'instruction s'il y avait lieu, est rentr  Berlin.--Quant aux
journaux belges, ils nous apprennent que le prince royal, duc de
Brabant, qui aura neuf ans accomplis le 9 avril prochain, fera, dans le
courant de cette anne, sa premire communion et sera promu au grade de
colonel. C'est, comme on le voit, un enfant prcoce. Puisse-t-il
nanmoins vivre longtemps!

Une vie accidente et remplie est celle du comte de Nassau, ex-roi de
Hollande, qui vient de mourir  Berlin d'une attaque d'apoplexie
foudroyante. Guillaume-Frdric, qui rgna sous le titre de Guillaume
Ier, tait n  La Haye le 21 aot 1772, et avait ainsi atteint sa
soixante-onzime anne. Il tait fils de Guillaume V, prince
d'Orange-Nassau, stathouder hrditaire, et d'une princesse de Prusse. A
l'poque de la Rvolution de France, des patriotes hollandais,
mcontents des empitements successifs du stathouder sur les anciennes
liberts bataves, qui s'taient rfugis  Paris, firent entendre leurs
dolances, et fournirent  la Convention nationale une occasion de
dclarer la guerre au stathouder. Bientt aprs Dumouriez avait tabli
son quartier gnral dans le Brabant. Dans la lutte de rsistance,
Guillaume dploya un courage personnel, un talent militaire, une
aptitude stratgique, qui furent remarqus. Aprs des chances diverses,
il fut oblig de fuir devant Pichegru et de s'embarquer avec son pre 
Scheveningue, le 18 janvier 1795, poursuivi par la population que le
drapeau tricolore et les mots _libert_ et _galit_ avaient lectrise.
Il fit, pour rentrer en Hollande, plusieurs vaines tentatives, promena
son exil en Angleterre, puis en Prusse, o il perdit son pre en 1806.
Napolon lui fit offrir d'entrer dans la confdration du Rhin; il
refusa, et vit confisquer sa souverainet. Il prit du service dans les
armes allies, se vit confier le commandement d'une division, fut fait
prisonnier aprs la bataille d'Ina, puis, remis en libert, alla
modestement vivre  Berlin. Les grandes guerres qui suivirent
rveillrent son ardeur; il assistait comme volontaire  la bataille de
Wagram. Plus tard, aprs celle de Leipsick, des symptmes de
mcontentement s'tant manifests en Hollande contre l'ordre nouveau et
ayant fini par amener une insurrection, le 29 novembre 1813, Guillaume
vint aborder dans ce mme port de Scheveningue, tmoin de sa fuite
dix-neuf annes auparavant. Les hues s'taient changes en cris
d'allgresse que rendait plus vive encore la promesse d'une
constitution. Enfin le congrs de Vienne dcrta l'adjonction de la
Belgique  la Hollande, et, le 16 mars 1815. Guillaume fut proclam roi
des Pays-Bas. Pendant les quinze premires annes de son rgne il ne sut
rien faire pour rendre ultime l'union officielle des deux tats. La
commotion de 1830 amena leur dchirement, et de cette poque  1838,
Guillaume s'obstina et puisa les finances de la Hollande  vouloir
reconqurir les provinces qui s'taient formes en royaume de Belgique.
Pour qui a observ ce caractre opinitre jusqu' un enttement presque
invincible, il est ais de, comprendre tout ce qu'il dut souffrir quand
il lui fallut se soumettre enfin  la dcision de la majorit de la
confrence de Londres. Cette ncessit, la perte qu'il avait faite, en
1837 de la reine,  laquelle il tait fort attach, les dsagrments que
lui attira un second mariage qu'il contracta avec une comtesse belge et
catholique, madame d'Oultremont, alliance qui blessait toutes les
susceptibilits nerlandaises; le dsordre financier; l'irritation des
tats-Gnraux, la demande d'une rvision, dans le sens libral, de la
loi fondamentale, tout l'amena  prendre une dtermination qui causa
nanmoins une grande surprise: il abdiqua. L'irritation des Hollandais
survcut  son rgne, et force lui fut de renoncer au sjour de sa
patrie pour celui de Berlin. Mais la Hollande lui tait nanmoins
toujours chre, il s'effora de reconqurir la popularit qu'il avait
perdue par la fondation de nombreux tablissements de bienfaisance dots
par lui, d'glises et d'coles destines au culte protestant; et en
dernier lieu, huit jours avant sa mort, il avait offert de venir au
secours du trsor nerlandais obr, en abandonnant des crances jusqu'
concurrence de 4  5 millions de florins, et en s'intressant pour 10
millions dans un emprunt  conclure. Une des conditions principales
qu'il y mettait, c'tait son exemption d'impts pendant sa vie.
L'vnement est venu prouver, mais un peu trop tt, que le march aurait
t bon  conclure. Financier fort, habile, Guillaume avait su rtablir
sa fortune particulire, fortement entame par les vnements
politiques; il avait la passion des grandes conceptions industrielles et
commerciales. Il laisse, dit-on, 177 millions de florins (le florin vaut
2 fr. 16 centimes). Cinq  six millions formeront, avec une grande
proprit foncire, le douaire de sa veuve; le, surplus sera partag en
deux moitis, dont l'une revient, au roi actuel de Hollande, et dont
l'autre choit au prince Frdric et  la princesse Marianne, femme du
prince Albert de Prusse, fille de Guillaume, dont les malheurs
domestiques n'ont pas t un des chagrins les moins cuisante qui aient
attrist les dernires annes de la vie du comte de Nassau.

Des lettres de Mayence et la _Gazette de Cologne_ annoncent que M. de
Haber,  l'occasion duquel eut lieu un duel qui a eu tant de
retentissement, entre M. le baron de Goeler et M. de Verefkin, qui y
succombrent, vient d'tre amen lui-mme  se battre avec un ami du
baron de Goder, M. Sarachaga. La seconde rencontre a eu une fin
sanglante comme la premire. Aprs quatre coups de pistolet tirs de
part et d'autre, M. Sarachaga est tomb mort, frapp d'une balle dans la
poitrine. Un prjug religieux a donn naissance  toute cette affaire,
 laquelle un double duel est venu prter un pouvantable clat. Y
a-t-il donc en Allemagne des gens qui veuillent faire revivre les temps
barbares?

C'est toujours en Sude qu'il faut revenir quand on veut trouver des
juges ingnieux et une justice originale. Nous parlions il y a quelque
temps d'un apothicaire de Stockholm, judiciairement autoris  fabriquer
du vin de Champagne. Aujourd'hui voici un marchand d'eau-de-vie que le
tribunal de la mme ville dclare le pre Mathews de la Sude, parce
qu'il a le soin de mettre de l'eau dans la liqueur qu'il dbite. Le
parquet s'tait avis de le poursuivre: mais le prvenu a plaid, et les
juges ont proclam que, dans l'tat actuel des choses du peuple, c'est
lui faire un grand bien que de le priver des occasions de s'enivrer.
Combien,  ce prix, Herey renferme de bienfaiteurs de l'humanit, sans
s'en douter!--Toutefois nous trouvons infiniment plus innocente la
manire dont un honnte Amricain vient de faire fortune. Nous laissons
parler les journaux des tats-Unis: Un nomm Dominique Von Malden,
d'Halifax (Nouvelle-cosse), reut dernirement l'avis qu'il hritait de
170,000 livres sterl. de revenu par an, d'un de ses parents mort en
Europe. M. Von Malden est ouvrier; lorsqu'il reut cette heureuse
nouvelle, il tait occup  jeter, avec une pelle, une voiture de
houille dans sa cave. C'est un exercice que nous ne saurions trop
recommander  ceux de nos lecteurs qui peuvent tenir  faire une grande
fortune.

En faisant quelques rparations dans une des caves de l'Htel-de-Ville
de Bourg, on a trouv quatre pierres qui ont bien leur valeur
_historique_. Ces pierres viennent d'un petit monument lev aprs la
mort de Marat, et en son honneur, sur la place d'armes et en face de la
porte principale de l'glise Notre-Dame. L'une du ces pierres porte ces
mots graves en lettres d'or: _Ici les sans-culottes ont rendu justice
aux vertus de Marat_. Les autres pierres portent les inscriptions
suivantes; _A Marat, l'ami du peuple. Les vertus chries des
rpublicains sont la probit, la justice et l'humanit.--Marat, l'ami du
peuple, assassin par les ennemis du peuple_. Quand arrivrent les jours
de raction, cette pyramide fut dmolie et transporte sur la place de
la Grenette; plus tard on se servit de ses dbris pour lever, mais sur
de plus grandes proportions, la pyramide consacre  Joubert, que l'on
voit encore sur la place de ce nom.

--Au-dessus de l'entablement de l'Htel de Cluny, du ct de la cour,
est une balustrade en pierre, cisele avec une dlicatesse et un fini
d'excution admirables. Cette balustrade tait pltre. Les ouvriers
sont occups  dtruire cet horrible emptement, et  mettre  jour
cette espce de bande de dentelle en pierre. Lorsque l'htel Cluny aura
t restaur, ce sera un bel difice historique. Il ne nous reste plus
du Moyen-Age  Paris que trois htels: l'htel de Sens, l'htel Soubise
et l'htel Cluny.--Tous les journaux ont annonc que M. Fontaine,
architecte de la Liste civile, traversant, un de ces derniers jours, la
cour du Louvre pour se rendre de l'htel d'Angevillers aux Tuileries, a
mis le pied dans un des nombreux trous que prsente le pav de cette
cour, et est tomb sur le ct. Ce qu'ils n'ont pas ajout, c'est que M.
Fontaine, qui avait su prcdemment viter les trous du pav de M. de
Rambuteau, a dit en se relevant; Ou n'est jamais trahi que par les
siens.

[Illustration: Cours de M. Raoul-Rochette, ouvert le 19 dcembre,  la
Bibliothque Royale.]

M. Raoul Rochette a ouvert  la Bibliothque du roi, mardi dernier, son
cours d'archologie. Les rangs de l'auditoire taient serrs, et de
nombreux applaudissements se sont fait entendre  la fin de cette
premire leon; nous disons  la lin, car les usages des auditeurs des
cours du la bibliothque sont aussi diffrents des usages du Collge de
France ou de la Facult, que les lieux qui les reoivent les uns et les
autres sont dissemblables. Que M. Saint-Marc Girardin ou que M. Ouinet
traverse la salle pour monter  sa chaire, l'auditoire rang dans
l'amphithtre salue son entre par des bravos. A la Bibliothque, pas
d'amphithtre pour l'auditoire, une porte secrte, et pas de bravos
pour le professeur. Mais si cette disposition ne porte pas tout d'abord
 un enthousiasme de parterre, elle n'interdit nullement une approbation
sentie, et M. Raoul Rochette l'a prouv mardi,  la fin de sa leon.
Sans son cours, il doit faire connatre les phases diverses de
l'archologie grecque. Il a trs-nettement pos, dans cette premire
leon, les divisions qu'il croit devoir tablir et qu'il se propose de
suivre. Par l'archologie grecque, on est convenu d'entendre toutes les
oeuvres que l'art grec a enfantes, non-seulement dans la Grce
elle-mme, qui n'en est pas le berceau, mais dans l'Asie-Mineure, dans
l'Italie mridionale et dans la Sicile. Des oeuvres d'architecture, il
ne nous reste que des difices publics, et surtout des difices sacrs,
dont la masse a rsist plus ou moins aux ravages du temps. En
sculpture, le bois, le marbre, la pierre, les mtaux, nous ont conserv
quelques travaux. La numismatique est, de toutes les branches de la mme
division, celle qui nous a lgu les plus nombreux et les plus prcieux
souvenirs. La peinture, qui n'arriva que la dernire, n'a jamais jou
dans l'antiquit le rle, important qu'elle remplit chez nous; elle a
laiss peu de traces, et il serait difficile d'en trouver ailleurs que
sur quelques vases antiques. M. Raoul Rochette a annonc qu'il
montrerait la gradation et la dcadence de ces trois branches de
l'art.--L'Acadmie des Sciences avait  pourvoir au remplacement, dans
la section de mcanique, de M. Coriolis, dont nous avons annonc la
mort. Les concurrents taient nombreux, et chacun d'eux avait des
patrons dvous. Il a fallu trois tours de scrutin pour obtenir un
rsultat, et M. Morin est sorti vainqueur de cette dernire preuve.

[Illustration: Portrait du comte de Nassau, ex-roi de Hollande.]

La France a perdu Casimir Delavigne. Elle lui doit de longs regrets, et
_l'Illustration_ une notice spciale qu'elle lui consacre aujourd'hui
mme.--M. Julien Gu, qui s'tait fait un nom comme peintre de
dcorations, et qui avait su le conserver comme peintre de genre, vient
de mourir  l'ge de cinquante-quatre ans. Il exposa aux derniers Salons
_le Calvaire_ et _le Jugement dernier_, ouvrages d'un bel effet et
largement composs. Il tait n  Bordeaux.--Le barreau de Paris vient
de rendre les derniers devoirs  M. Wollis, dont l'oraison funbre
revenait naturellement au _Courrier de Paris_.



Algrie.

ARRIVE A CONSTANTINE DE M. LE DUC D'AUMALE, COMMANDANT SUPRIEUR DE LA
PROVINCE.

Parti de Paris le 11 octobre pour aller prendre le commandement
suprieur de la province de Constantine, en passant d'abord par
l'Italie, M. le duc d'Aumale a successivement visit Turin, Gnes,
Livourne, Florence, Rome, Naples et Malte, et est arriv dans la nuit du
20 au 21 novembre  Alger sur la frgate  vapeur l'_Asmode_. Le prince
a t reu avec les honneurs prescrits par le titre 5 du dcret du 21
messidor an XII. Il y a eu, immdiatement aprs, rception au palais du
gouvernement. Son sjour dans la capitale de nos possessions africaines
a t marqu par un banquet que lui a offert, le 21, la population
civile d'Alger dans les salons de l'Htel de la Rgence. A ce banquet
assistaient les principales autorits civiles et militaires de la cit.
Parmi les nombreux toasts ports dans cette runion, nous croyons devoir
citer quelques paroles d'un discours de M. le gouverneur-gnral, comme
l'expression de ses vues personnelles sur la colonisation de l'Algrie:

L'arme ne peut tre rduite, sans qu'au pralable on ait cr une
force attache au sol, qui puisse remplacer les troupes permanentes,
qu'on supprimera. Cette force,  mon avis, vous ne pouvez la trouver
suffisante que dans l'tablissement de colonies militaires, en avant de
la colonisation civile. Voil, messieurs, suivant moi, o est la base de
votre avenir. Songez-y bien, vous tes en face d'un peuple belliqueux et
fortement constitu pour la guerre. Pour jouer vis--vis d'une telle
nation le rle de peuple dominateur, il faut qu'au moins une partie de
votre population soit constitue militairement, mieux encore que les
indignes.

[Illustration: Arrive du duc d'Aumale  Constantine.]

M. le duc d'Aumale, reparti d'Alger le 28 novembre, est arriv 
Philippeville dans la nuit du 30. Le 2 dcembre, il s'est mis en route
pour Constantine, escort par la gendarmerie et les spahis jusqu'au camp
d'El-Arrouch, o la cavalerie de Constantine, et les principaux kaids de
la province,  la tte de leurs goums, taient venus le recevoir. S. A.
R. a fait son entre  Constantine le 4 dcembre  une heure de
l'aprs-midi. Ds neuf heures du matin, le lieutenant-gnral
Baraguey-d'Hilliers tait sorti de la ville, accompagn des autorits
civiles et d'un brillant tat-major pour aller au-devant du prince. Le
cheikh el-Arab, Bou-Azis-ben-Ganah, le khalifah Ali et les kads des
plus importantes tribus du Sahel, s'taient jointes, au gnral, avec
une multitude innombrable de cavaliers, et formaient un magnifique
collge. L'allgresse la plus vive rgnait au milieu de la population
indigne: malgr l'incertitude du temps, elle tait accourue presque
tout entire  la rencontre du _fils du sultan_, et elle s'tait
rpandue sur les bords de la route en spirale qui conduit du gu du
Rhummel au sommet du rocher.

Au moment o le prince franchissait la porte de la brche, un ballon aux
couleurs nationales fut lanc dans les airs; les cris de joie
retentirent et se mlrent pendant longtemps aux fanfares militaires et
au bruit du canon.

M. le duc d'Aumale a reu, aussitt son arrive, les visites de corps et
les dputations du commerce europen et de la population indigne. Le
soir, toutes les maisons europennes et les boutiques des marchands
indignes taient illumines. Un feu d'artifice a t tir sur le
Koudiat-Aly.



Le Procd Rouillet.

[Illustration: Dessin excut d'aprs nature par M. Rouillet, au moyen
du procd par lui invent.]

_L'Illustration_ avait dj signal  ses lecteurs le procd de M.
Rouillet: dans son numro du 8 avril 1843, elle avait donn un dessin
excut suivant cette mthode. A cette poque, ce procd tait un
secret, maintenant il est connu du public, et l'auteur de cet article,
ayant eu l'avantage d'en faire usage plusieurs fois, peut, avec
connaissance de cause, en exposer au public les principaux avantages.
Ils ont d'ailleurs t rsums d'une manire fort claire par M. Lassus,
rapporteur de la commission charge par le ministre de l'intrieur
d'examiner les principaux rsultats obtenus  l'aide de ce procd. Ils
sont tels que, grce  lui, la plupart des difficults matrielles du
dessin linaire sont vaincues entirement ou considrablement diminues.
La femme portant un enfant, qui est en tte de cet article, a t
esquisse  l'aide de ce procd, et la vrit nave de la pose est une
nouvelle preuve de l'exactitude des contours obtenus par ce moyen.

DESCRIPTION DE L'APPAREIL.

Il consiste en un cadre ou chssis de bois sur lequel ou a tendu une
toffe transparente. Le tissu de fil et de coton connu sous le nom de
_tarlatane_ est celui que l'auteur prfre. Il faut que l'toffe soit
galement tendue et colle sur les bords du cadre avec de la
colle-forte. Ce chssis sera fix sur un chevalet ou sur un montant
vertical bien solides et bien fixes.

[Illustration.]

On attache ensuite au dossier d'une chaise une rgle en bois ou une
forte latte portant une carte ou un morceau de bois perc d'un trou
circulaire de cinq millimtres de diamtre environ et appel oculaire.
Si l'on place cette chaise  une certaine distance du cadre et de
manire  ce que le centre de figure du cadre et celui de l'oculaire
soient sensiblement sur une mme ligne horizontale, on verra  travers
la gaze les contours des objets placs au-del du cadre. Alors, arm
d'un fusain taill trs-fin, on pourra suivre leurs contours et calquer
ainsi la nature.

[Illustration: Un homme dessinant d'aprs le procd Rouillet.]

CONSEILS UTILES.

Pour russir, plusieurs prcautions sont indispensables.

1 Le dessinateur fermera un oeil et regardera avec l'autre  travers
l'oculaire, en appuyant son front contre la latte.

2 Il faut que pendant tout le cours de l'opration, l'oculaire et par
consquent la chaise qui le porte, le chevalet et la personne ou l'objet
que l'on dessine, restent parfaitement immobiles.

3 Avant de commencer le dessin, on s'assurera que l'objet que l'on veut
reproduire est en pleine, lumire, de manire  ce que ses contours
parfaitement nets et tranchs soient vus _distinctement_  travers la
gaze. Pour obtenir cette nettet de contours, on aura recours  une
foule de petits artifices que l'usage enseigne; ainsi les objets blancs
seront placs devant un fond noir. Pour que les contours du collet d'un
habit ou d'un mantelet puissent tre nettement aperus  travers le
tissu, on placera dessous des feuilles de papier blanc; en un mot, on
fera en sorte que tous les contours soient parfaitement distincts. Avec
de l'habitude, on arrive aussi  reconnatre les contours avec l'oeil
qui ne regarde pas  travers l'oculaire, et lorsque cet oeil en a saisi
la configuration, celui qui regarde  travers l'oculaire les comprend
aussitt.

4 Quand on dessine une personne, ou doit s'assurer constamment les
contours de l'esquisse concident avec ceux de la personne. Ainsi je
suppose que l'on ait dj trac un profil, savoir: le front, le nez, la
bouche et le menton, on ne commencera pas l'oeil avant de s'tre assur
que le front et le nez du modle concident avec le contour de
l'esquisse. De mme, avant de; commencer l'oreille, on examinera si
l'oeil dessin recouvre exactement celui du modle. Ds que ces contours
ne concident plus par suite d'un lger dplacement de la personne qui
pose, on l'invite  avancer ou reculer de manire  s'encadrer de
nouveau exactement dans l'esquisse; alors on continue, le dessin. Pour
obtenir l'immobilit, il est bon que la personne suit assise et la tte
appuye contre le dossier d'un fauteuil.

5 Le fusain sera taill trs-fin; on appuiera trs-peu, en ayant soin
de le tenir de faon  ce qu'il ne soit pas perpendiculaire au plan de
l'toffe, mais inclin  ce plan. En tournant le fusain entre ses doigts
 mesure que l'on dessine, on aiguisera sans cesse sa pointe, et un
obtiendra un trait fin et dli.

6 Il est essentiel de finir toujours compltement la partie du modle
que l'on dessine, afin de n'avoir plus  y revenir, sans cela ou oublie
certains dtails qu'il serait plus difficile d'intercaler ensuite.

7 Le dessin termin, on constatera une dernire fois que les contours
de l'esquisse concident tous avec ceux de l'objet rel; puis l'oil
quittera l'oculaire, et, sans rien dplacer, ou regardera le dessin que
l'on vient de finir, pour s'assurer qu'aucun dtail n'a t oubli.

Si tout a t fidlement reproduit, peintre et modle peuvent changer de
place et de position; sinon, le modle restant toujours immobile, le
dessinateur replace son oeil  l'ouverture de l'oculaire et dessine le
contour oubli. Pour russir, il faut suivre scrupuleusement, navement,
les contours que l'on voit, quelque bizarres qu'ils paraissent. Ceux qui
savent dessiner doivent oublier leur savoir s'ils veulent reproduire ce
qui est, et non pas ce qu'ils croient voir.

MANIRE DE REPORTER LE DESSIN SUR LE PAPIER.

Il s'agit maintenant de reporter sur le papier l'esquisse qui se trouve
sur la tarlatane. Rien de plus ais: on place le chssis sur une feuille
de papier blanc ou sur une toile; puis, appuyant avec les doigts de la
main gauche sur l'toffe, on l'applique exactement sur le papier, et
avec une pingle tenue de la main droite, on soulev le tissu de
quelques millimtres sur un certain nombres de points uniformment
rpandus sur l'esquisse, et distants environ de quatre centimtres l'un
de l'autre. On retire le chssis, et l'on reconnat que ces chocs lgers
ont projet la poussire du fusain qui avait traverse la gaze sur le
papier sous-jacent. On peut ainsi avoir deux ou trois preuves, et
avoir, en retournant le cadre, des figures o la gauche se trouve 
droite et _vice versa_. L'empreinte de l'esquisse peut encore s'obtenir
en frottant l'toffe avec un linge fin pendant qu'on la tient applique
sur le papier, ou bien en repassant avec le fusain sur tous les traits
de l'esquisse.

Pour conserver le dessin au fusain sur le papier, il y a plusieurs
procds: ou bien l'on enduit le papier d'une couche d'huile  sa partie
postrieure, ou bien on le passe dans du lait; on peut aussi repasser
sur le trait au fusain avec un crayon noir ou de mine de plomb.

Le mme chssis et la mme toffe peuvent servir pendant trs-longtemps;
car il suffit, pour effacer compltement le fusain sur la tarlatane, de
la frotter lgrement avec une peau de gant.

RDUCTION DES OBJETS.

L'appareil que nous venons de dcrire nous donne le moyen du rduire les
objets dans toutes les proportions voulues; ainsi tout le monde comprend
que le dessin sera d'autant plus petit relativement  l'objet, que
celui-ci ou l'oeil du dessinateur seront plus loigns du cadre, et
_vice versa_. Pour faire un portrait d'une grandeur dtermine, il
suffit de marquer sur l'toile, au moyen de deux points, la hauteur que
l'on veut donner au portrait; puis, en rapprochant ou loignant le cadre
du modle ou de l'oeil, on finira par les placer  une distance telle
l'un de l'autre, que le sommet de la tte et le dessous du menton
concideront avec les deux traits marqus sur la toile. Ces rductions
ont une limite qu'il est difficile de dpasser, parce que si le modle
est trop loign les contours deviennent indistincts, et le trait du
fusain n'est pas assez dli pour exprimer nettement les contours
d'objets trop petits. Toutefois, on peut rduire les objets dont les
contours deviennent indistincts  de grandes distances par un artifice
trs-simple. Il consiste  dessiner d'abord l'objet  la distance o ses
couleurs sont parfaitement accuss, puis  reporter ce dessin sur une
feuille de papier, et copier ensuite ce dessin avec l'appareil en le
rduisant dans les proposions demandes. Nanmoins il est vident que le
procd de M. Rouillet se prte peu  la reproduction des petits objets,
mais beaucoup mieux  ceux de grandes ou de moyennes dimensions.

GRANDISSEMENT DES OBJETS.

Pour simplifier l'exposition du procd, je suppose que l'un veuille
faire le dessin d'une statuette double de sa grandeur. On dessinera
d'abord cette statuette sur le chssis d'aprs le procd ordinaire et
dans une proportion quelconque, prfrant celle o le dessin prsentera
la plus grande nettet; puis on marquera sur une grande toile, ou sur un
plan vertical quelconque, deux points de repre dont la distance
verticale soit double de la hauteur de la statue. Cela fait, on placera
le chssis devant la grande toile, et derrire le chssis on mettra une
lampe  mche plate de faon  ce que le plan de la mche soit
perpendiculaire  celui du chssis. On baissera cette lampe jusqu' ce
que la flamme se rduise  un point lumineux. Alors les rayons de
lumire traversant le chssis claireront la grande toile; main partout
o le fusain aura marqu sur la tarlatane, la lumire ne la traversera
point, et par consquent l'ombre des traits se projettera sur la toile
sous forme de lignes noires qu'il suffira de suivre avec un crayon
quelconque, en s'effaant de manire  ne pas intercepter la lumire.
Pour que la grandeur du dessin soit le double de celle de la statue, il
suffira de faire varier la distance du chssis de la toile et de la
lampe au chssis, jusqu' ce que l'ombre du sommet de la tte et celle
des pieds de la figure, concident avec les deux points de repre. La
distance verticale de ces deux points tant double de la hauteur de la
statue, il est vident que le dessin sur la toile sera une fois plus
grand que la statue que l'on avait prise pour modle.

M. Lassus, rapporteur de la commission qui a examin le procd de M.
Rouillet, a perfectionn la lampe employe pour le grossissement des
objets. Pour que l'ombre porte sur la toile soit nette, pour qu'il n'y
ait point de pnombre, il faut que la flamme soit rduite  un point
lumineux, il place donc la flamme de la lampe au foyer d'un miroir
mtallique concave en forme d'ellipsode de rvolution A B C, qui fait
converger tous les rayons vers un orifice trs-troit D,  travers
lequel ils s'chappent, et qui peut tre considr comme un point
lumineux; on voit, en comparant les deux flches places devant ce
point, comment le grandissement a lieu. La plus petite reprsente un
objet dessin sur la tarlatane; la plus grande est l'ombre amplifie de
l'objet.

[Illustration.]

Le grandissement jusqu'au quintuple s'obtient sans que les ombres des
traits s'largissent. Au del, les contours deviennent vagues et les
ombres s'affaiblissent. On aura toujours soin de suivre avec le crayon
l'axe du trait et non le bord extrieur ou intrieur des ombres. Le
grandissement des objets est un grand service rendu aux peintres en
gnral et aux peintres d'histoire en particulier. Ils pourront ainsi
grandir leurs esquisses dans une proportion quelconque, et ne perdront
plus des heures prcieuses  mesurer la grandeur relative des parties
ainsi amplifies.

Pour obtenir un grandissement mdiocre, M. Rouillet conseille un procd
fort simple: il consiste  placer  une petite distance du chssis sur
lequel se trouve le dessin un papier transparent bien tendu. La flamme
tant derrire le chssis, l'ombre de l'esquisse se projette sur le
papier et on en suit les contours que l'on aperoit en se mettant
derrire le papier tendu. Ainsi, dans la premire mthode, le
dessinateur se place entre le chssis et le papier ou la toile; dans la
seconde, il se place derrire le papier.

DESSIN OMBR.

Le procd de M. Rouillet permet non-seulement de calquer le contour des
objets, mais encore d'obtenir des effets d'ombre et de lumire. Les
ombres ayant souvent des couleurs parfaitement tranchs, on conoit
qu'on puisse suivre facilement les contours de ces ombres. Mais en se
servant de crayon noir et blanc ou de pastels, on peut aussi reproduire
ces ombres sur l'toffe transparente, leur donner l'intensit qu'elles
ont dans la nature et marquer leurs dcroissements successifs. Si on
reporte ce dessin sur un papier de couleur, alors il ressemble
singulirement  une gravure au pointill. La trame de l'toffe fait un
petit travail en carreaux trs-dlicat, fort agrable  l'oeil, et dont
ou essaierait vainement d'imiter le fini et la rgularit. Les dessins
ombrs exigent de l'habitude, et ne sauraient tre faits du premier coup
par des personnes trangres aux arts du dessin. Sous ce point de vue,
il y a videmment des essais  faire et des amliorations  esprer.

Les applications du procd de M. Rouillet, que nous venons d'exposer,
sont les plus usuelles; les peintres et les amateurs de dessin en feront
un frquent usage. Celles dont nous allons parler, et qui sont peut-tre
plus ingnieuses encore, profiteront surtout aux architectes et aux
mcaniciens. Elles ont un mrite scientifique et sont une curieuse
application des principes de la gomtrie: elles prouvent combien la
science est fconde en rsultats lorsque l'on sait dduire toutes les
consquences des principes qu'elle a poss. Toutefois, dans cet expos,
nous n'oublierons pas que nous parlons  des gens du monde et non pas 
des gomtres; nous tcherons d'tre clairs, dussions-nous sacrifier
quelquefois la rigueur mathmatique  cette ncessit.

MANIRE DE COPIER EN PERSPECTIVE DES PEINTURES PEINTES SUR DES SURFACES
BRISES OU COURBES.

Le chssis sur lequel ou tend la tarlatane peut avoir toutes les formes
imaginable; par consquent le dessinateur est en tat de copier
non-seulement des objets rels ou des figures peintes sur un plan tel
que la toile d'un tableau ordinaire, mais aussi des figures dessines
sur deux plans qui se coupent sous un angle quelconque. Imaginons qu'on
veuille copier les peintures  fresque qui occupent l'angle d'un clotre
d'Italie, vues  une certaine distance et d'un point dtermin. Le
dessinateur prend deux chssis qui font entre un angle gal  celui des
deux murs, et il donne  ses deux chssis une longueur proportionnelle 
celle des deux murs. Si l'un des deux murs a 5 mtres de long et l'autre
3 mtres le chssis correspondant aura par exemple 5 dcimtres et
l'autre 3 dcimtres. Il en sera de mme pour la hauteur. On voit que le
problme se rduit  ceci: que le chssis soit une figure _semblable_ 
celle du mur. L'appareil ainsi dispos, le dessinateur calque les
contours qu'il voit, et, comme il les voit en perspective, son dessin
sera en perspective lui-mme, et il fera un tableau semblable  celui de
l'angle du clotre vu du point ou il s'est plac.

Imaginons maintenant que les fresques aient t peintes sur une surface
courbe quelconque, une portion de cylindre, de sphre, ou bien une
surface ellipsode ou parabolique; il suffira de mme de donner au
chssis une courbure semblable, en le construisant avec des baguettes
flexibles, puis on dessinera comme  l'ordinaire. On vite ainsi une
difficult immense qui existait autrefois: c'est celle de transporter
sur un plan une peinture existant sur une surface courbe.

Mais cet avantage n'est pas le seul, car l'toffe transparente, tant
spare du chssis courbe qui la portait, redevient un plan, et l'on
obtient ainsi je redressement des images. On peut aussi appliquer sur
l'appareil tout mont le papier ou la toile destins  recevoir la
contre-preuve; puis on les enlve, on efface leur courbure, et l'on a
ainsi sur un plan la copie de cette peinture qui se trouvait sur une
surface courbe. Un dessin fait sur un chssis ayant la forme d'une
portion de cylindre peut tre dcalqu en le faisant rouler sur une
feuille de papier qui reoit l'empreinte. C'est le procd employ pour
imprimer les toiles peintes.

PROJECTION DES OBJETS SUR UN PLAN VERTICAL.

La projection d'un corps sur un plan vertical, c'est la figure forme
par les pieds des perpendiculaires abaisses de chacun des points du
corps sur ce plan. Ainsi, la projection d'un cube est un carr si l'une
de ses faces est parallle au plan; celle d'un cne ou d'une pyramide
dont l'axe est vertical est un triangle. Dans l'architecture, on
reprsente souvent des faades ou des portons d'difice projetes ainsi
sur un plan vertical. Ce travail tant excessivement long, car il
fallait mesurer l'une aprs l'autre les lignes principales de l'difice,
et reporter ensuite sur le papier des lignes d'une longueur
proportionnelle. L'effet de cette projection est de placer le point de
vue  l'infini, et de dtruire ainsi les illusions de la perspective
linaire.

[Illustration.]

Imaginons une muraille CG et le bas AB d'une porte entr'ouverte; l'oeil
du dessinateur est en V. Si l'on dessine le bas de la porte AB sur le
chssis plac verticalement et paralllement au mur CG, la ligne AB
dessine sur l'toffe ne sera pas horizontale connue elle l'est dans la
nature; elle fera un angle avec les traverses du chssis qui sont
horizontales; c'est un effet de la perspective rsultant de ce que le
point B est plus loign de l'oeil V que le point A; ou, en d'autres
termes, parce que le rapport entre la distance de l'oeil au chssis et
les distances de l'oeil au point A et au point B n'est point le mme.
Supposons, par exemple, que la distance V a" de l'oeil au chssis soit
le tiers de la distance VA de l'oeil au point A, la distance VB sera
_plus petite_ que le tiers de la distance VB, puisque B est plus loign
que A. Mais si nous pouvions faire en sorte que le rapport entre la
distance a" de l'oeil au chssis et celle de l'oeil  _chacun_ des
points de la ligne AB restt constant, alors la ligue AB horizontale
dans la nature, serait reprsente par une ligne _horizontale_ sur le
chssis. Cette condition est facile  raliser; il suffit pour cela de
faire mouvoir le chssis vertical paralllement  lui-mme dans deux
coulisses ou sur des galets  mesure que l'on tracera la ligne AB. en
laissant la main suivre son mouvement initial, qui se fait
instinctivement dans une direction horizontale; alors l'on aura sur le
chssis la ligne a" B' qui sera parallle  la ligne AB et horizontale
connue elle.

Cette ligne a' B' n'est autre chose que la ligne homologue de la ligne
a" B, projection de Ab sur le plan vertical du mur CG. Le rapporteur a
perfectionn ce procd en ceci, qu'un contre-poids P ramne le chssis
de sa seconde position LM, qu'il occupe quand le crayon calque le point
B,  la position N K qu'il occupait au commencement de l'opration quand
il calquait le point A. On peut se faire une ide du procd en faisant
tenir le chssis verticalement sur une table, de manire  ce qu'il soit
parallle au plan d'un mur CG dont se dtache une porte entr'ouverte
dont le bas est AB. Une autre personne tient lgrement le cadre, et en
le poussant devant soi avec le fusain,  mesure que l'on suit la ligue
AB, on s'assure que l'on a trac une ligne horizontale. Il est essentiel
que le chssis reste toujours vertical tout en se mouvant.

On peut aussi matrialiser ce procd par une image sensible; imaginons
que la ligne AB soit reprsente par un fil dont l'extrmit A soit
tenue en contact avec la face postrieure de l'toffe, et dont
l'extrmit B soit aussi fixe. Il est essentiel que la longueur de ce
fil soit proportionnelle  la distance relative du chssis et de la
porte  l'oeil du dessinateur; en mme temps ce fil devra tre parallle
 la ligne AB, et par consquent _oblique_ au plan de l'toffe. Les
choses tant ainsi disposes, si l'on pousse le chssis devant soi, le
lit dchirera l'toffe, mais cette dchirure sera une ligne horizontale,
et de plus parallle aux traverses du chssis. Pour rsumer tout en une
seule phrase qui sera comprise des personnes inities  la gomtrie, on
dessine sur le plan du chssis une image _semblable_  celle de l'objet
rel projet sur un plan parallle  celui du chssis, ou d'une manire
plus abrge, on _projette_ sur le plan du chssis une image semblable 
celle de l'objet rel.

Nous n'insisterons pas plus longtemps sur cette ingnieuse application
du procd de M. Rouillet. Les architectes, les gomtres et les
ingnieurs comprendront tout ce qu'elle renferme d'applications utiles.
Nous terminerons en numrant les conditions ncessaires  la solution
du problme, telles que M. Lassus les a nonces dans son rapport.

1 Le paralllisme du chssis avec le plan sur lequel on projette
l'objet, et l'existence d'un plan horizontal sur lequel les objets
seraient poss.

2 Il est ncessaire que les objets situs sur les diffrents plans dont
ou cherche la projection puissent tre runis par des lignes droites et
perceptibles du point de vue donn. Il serait impossible, en effet,
d'obtenir exactement la projection d'une colonne ou de toute autre
surface courbe dont la forme relle n'est point apprciable d'un seul
point de vue.

3 Il est enfin indispensable que le mouvement du chssis en avant et en
arrire et le mouvement de la main qui dessine se combinent exactement.
Quant  cette dernire condition du problme, nous pensons qu'elle peut
tre remplie par la bonne excution de l'appareil.

Le trace en projection obtenu au moyen de l'appareil de M. Rouillet
offrirait encore un avantage qu'il importe de signaler. Les figures
dessines sur le chssis tant _semblables_ aux figures relles des
objets, il suffirait de placer une mesure entre le chssis et l'objet,
paralllement  ce chssis, pour connatre les dimensions de l'objet et
tablir en mme temps l'chelle des dessins obtenus.

HISTORIQUE.

Ce n'est point le hasard qui a conduit M. Rouillet  imaginer son
procd. Professeur de dessin, il songeait sans cesse aux moyens de
faciliter cette tude  ses lves. Il gmissait, comme tous les vrais
artistes, de cette cruelle ncessit de faire copier pendant des annes
entires des yeux, des bouches et des oreilles pour arriver, en dernire
analyse,  reproduire mcaniquement, d'abord un dessin, puis une tte,
enfin une acadmie. Il comprit bientt que toute la difficult tait
dans l'ensemble et les proportions, et que l'homme le mieux dou pour
les arts plastiques tait souvent arrt pendant de longues annes par
des difficults matrielles, vaincues souvent avec plus de facilit par
un individu sans intelligence et sans posie. Il pensa qu'en imaginant
un procde mcanique pour vaincre les difficults mcaniques du dessin,
il rendrait service  l'art vritable, qui n'est point la reproduction
servile de ce qui est, mais la reprsentation de ce qui devrait tre.
Son premier mouvement fut de soumettre son procd  l'Acadmie des
Beaux-Arts. Une commission fut nomme pour examiner ses rsultats. On
soumit l'inventeur aux preuves les plus varies; il tint toutes ses
promesses. Les commissaires taient merveills de l'exactitude du
dessin et de la perspective; chacun le flicitait. Mais quand on sut que
son intention formelle tait de faire jouir le public de sa dcouverte,
le secrtaire de la commission, obissant  cet esprit rtrograde qui
est le mauvais gnie des Acadmies, crivit au ministre de ne pas
encourager une invention qui _enlevait  l'art une partir de ses
difficults_. Le parti des _borns_ raisonne toujours de mme en fait de
peinture comme on fait de politique; il confond les procds matriels
de l'art avec l'art vritable, de mme qu'il confond la prosprit
matrielle d'une nation avec sa grandeur relle.

[Illustration.]

M. Rouillet ne fut pas dcourag; il en appela au ministre _mieux
inform_. M. Duchatel ne considra pas l'opinion de messieurs de
l'Acadmie comme devant lui tracer irrvocablement sa ligne de conduite
et nomma une seconde commission compose de MM. Allaux, Cav, Lon
Coignet, Mandrin, Lassus, Lenormand, Lesueur, Mrime et Vilet. Ce choix
tait heureux: en joignant des peintres  des archologues et  des
architectes, on runissait les reprsentants de toutes les branches de
l'art auxquelles le procd pouvait s'appliquer utilement. Cette
commission se livra  un long et minutieux examen. Le procd fut soumis
 toutes les preuves imaginables; on reconnut ses avantages, on signala
les perfectionnements dont il tait susceptible, et la conclusion du
rapport de cette nouvelle commission fut que le ministre devait
encourager une invention destine  rendre des services rels  l'art et
 la science. Le ministre jugea comme la commission et accorda  M.
Rouillet une pension viagre de 1200 fr. par an, afin que le public
entrt en possession de ses procds.

L'on a dit qu' l'aide de l'toffe transparente tendue sur un chssis,
tout le monde saurait galement bien dessiner. C'est une erreur.
L'individu qui n'a jamais appris le dessin pourra reproduire le contour
d'un objet et obtenir un calque fidle; mais on reconnatra toujours une
main inexprimente  l'incertitude du trait et au peu de fermet des
contours. Toutefois,  l'aide de cette esquisse, un peintre pourra
peindre le portrait d'une personne qu'il n'aura jamais vue, ou dessiner
un difice dont un voyageur lui rapportera le croquis fidle. Mais le
dessinateur seul sera en tat de faire les ombres, ou d'indiquer, par
l'accentuation des traits, les parties saillantes on rentrantes. Pour
l'artiste, le procd Rouillet est un gain de temps immense: en un
instant il fixe sur la toile des attitudes difficiles, des raccourcis,
des effets de lumire passagers; il grandit srement ses figures dans
une proportion dtermine; en un mot, les difficults matrielles tant
cartes, il consacre tout son temps, toutes ses forces,  la
composition, l'expression et la couleur; il se livre avec scurit 
l'inspiration, sr de n'tre pas arrt par des calculs arides de
proportions. Les dessinateurs peuvent voir avec dplaisir la
vulgarisation de ce procd; les peintres s'applaudiront de ce nouveau
moyen de multiplier leurs oeuvres et de leur donner un plus haut degr
de perfection. Croit-on que les artistes si expressifs de l'cole
florentine ou les grands coloristes vnitiens se fussent proccups de
l'apparition d'un semblable moyen? Le procd Rouillet apprendra-t-il 
donner  la Vierge les expressions sublimes et varies que Fra Angelico,
le Prugin et Raphal, ont su crer tour  tour? Est-ce avec un fusain
et sur une tarlatane que vous rendrez la couleur du Titien ou de
Rembrandt? Saurez-vous  l'aide de cette machine composer un tableau
comme Paul Vronse, Andr del Sarto ou Fra Bartolomeo? Selon nous, le
procd dont nous parlons fera rentrer l'art dans sa vritable voie,
parce que la pense de l'artiste dominera dans son oeuvre. L'imitation
servile tant sans difficults, elle deviendra sans objet. Les formes de
convention ne seront plus acceptes, parce que les yeux de tous se
seront accoutums  l'imitation des formes relles. On se rapprochera de
la nature tout en l'idalisant: on sera vrai tout en reproduisant le
beau; et la peinture retrouvera peut-tre ces grandes traditions du
seizime sicle o l'art s'est lev si haut, qu'il semble se reposer
encore de cet effort gigantesque.

Ch. M.



Publications illustres.

_Faits mmorables de l'Histoire de France_, par M. MICHELANT, prcds
d'une introduction de M. A. SGUR, et illustrs de 120 tableaux de M.
VICTOR ADAM.(2)

[Note 2: Un vol. grand in-8. Paris, 1844. Didier. 15 fr.]

M. Victor Adam conut un jour l'heureuse pense de composer 120 tableaux
sur les faits les plus mmorables de l'histoire de France, depuis la
lutte de sainte Genevive et d'Attila jusqu'aux adieux de Fontainebleau.
Pour donner une ide  nos lecteurs de la manire dont il a excut ce
travail, nous mettrons sous leurs yeux un de ses dessins reprsentant
_l'entrevue de Franois 1er et de Henri VIII au camp du Drap-d'Or._ Les
120 tableaux achevs et gravs sur bois par nos meilleurs artistes, un
jeune crivain de talent se chargea de les expliquer avec un texte
lgant et concis. Telle est l'histoire de ce beau volume, qui pouvait
avoir et qui a une vritable importance artistique et littraire, et
qui, aussi intressant  lire qu' regarder, prendra rang cependant
parmi les plus utiles ouvrages illustrs que l'anne 1843 aura vus
natre tout exprs pour les jeunes pensionnaires des deux sexes.

_Nouvelles et seules vritables aventures de Tom Pouce_, imites de
l'anglais, par P. J. STAHL, 150 vignettes par BERTAL (2).

[Note 2: Un vol. in-18. Hetzel. 3 fr.]

La typographie et la gravure ont fait, depuis vingt annes, de
merveilleux progrs. Quand nous tions enfants, on nous donnait comme
trennes quelques gros volumes in-l2 en papier gris, mal imprims, et
orns--les diteurs avaient l'audace de l'annoncer--de rares images dont
la gravure tait aussi grossire que le dessin en tait incorrect et
ridicule; du style, je n'en parle pas, et pour cause. Si ces deux arts,
qui semblent destins dsormais  se prter un secours mutuel,
continuent  se perfectionner, l'imagination la plus vive et la plus
ingnieuse essaierait vainement de se reprsenter ds aujourd'hui les
tonnantes publications illustres que nos petits-enfants auront le
bonheur d'offrir  leur jeune postrit, le premier jour de l'an de
grce 1900.

Concevez-vous, en effet, un petit volume mieux crit, mieux imprim et
mieux illustr que les _Nouvelles et seules vritables aventures de Tom
Pouce_? Tom Pouce, ou _Tom Thumb_ en anglais, est, personne ne l'ignore,
le petit Poucet de l'Angleterre. Il jouit, chez nos voisins d'outre-mer,
d'une rputation digne de ses infortunes, de ses talents et de ses
vertus.

[Illustration.]

La France entire prouvait depuis longtemps le besoin de connatre
l'histoire vritable de ce grand petit homme britannique dont elle avait
tant de fois entendu prononcer le nom. Grces en soient rendues  MM.
Stahl et Bertal, ses dsirs vont tre satisfaits. Sous ce rapport, comme
sous tant d'autres, elle n'a plus rien  envier  sa riche et fire
rivale. Maintenant, Tom Thumb a deux patries.

Je ne vous rvlerai pas, quant  moi, les Secrets de sa naissance;
sachez seulement que sa mre avait souhaite un enfant, ne fut-il pas
plus grand que le doigt.

[Illustration.]

Je vous le montrerai tout d'abord dans son berceau, un sabot neuf, au
fond duquel on avait mis un peu de ouate bien douce et bien chaude, pour
qu'il pt y dormir tout  son aise. Ce fut dans ce sabot qu'il grandit,
ou plutt qu'il ne grandit pas. Mais si sa taille resta la mme, son
intelligence fut si prcoce que ses parents ne souhaitrent jamais qu'il
ft plus grand.

Ds son bas ge, il se montra fort sage; sa mre le grondait rarement,
et encore tait-ce bien doucement.

[Illustration.]

Il apprit de bonne heure  lire et  crire. On eut quelque peine, il
est vrai,  lui trouver une plume assez petite pour qu'il put s'en
servir; enfin ou en vint  bout. Un jour, pendant qu'il crivait un
compliment  sa maman, une puce vint l'attaquer. Il se vit oblig de
dgainer, car il avait une pe, et de tenir son ennemi en respect
jusqu' ce que sa bonne mre accourt  son secours.

[Illustration.]

[Illustration.]

Pendant ses rcrations, il s'amusait souvent  contempler un papillon
sur une rose.--Mais, hlas! il devint, connue beaucoup d'enfants envieux
et gourmand, et il paya cher ces dfauts.--On verra dans son histoire
comment il tomba au milieu d'un pudding, puis au fond du gosier d'un

[Illustration.]

meunier, puis dans le ventre d'un poisson, et par quelle srie
d'aventures il arriva enfin  la cour du roi Arthur, o il vcut
longtemps, tantt favori, tantt prisonnier. La fortune ne corrompit
point son coeur.--Il vint mourir aux lieux o il tait n. Protg par
une fe puissante, il obtint sa libert, et un jour il apporta  ses
nous parents, qui le croyaient mort,

[Cinq illustrations.]

un louis d'or dont il avait eu le courage de se charger. Quand M. et
madame Pouce furent revenus de leur tonnement, leur bon et illustre
fils leur raconta ses aventures, que je ne saurais trop vous engager 
lire et  donner en cadeau  tous les petits enfants de votre
connaissance.

[Illustration.]

_La Chine ouverte_, aventures d'un Fan Kouei dans le pays de Tsin, texte
par OLD NICK, gravures par AUGUSTE BORGET (3).

[Note 3: Cinquante livraisons  30 centimes.--Paris 1844. _Fournier_.
--Trois livraisons sont en vente.]

Ce titre a quelque chose d'effrayant... pour la Chine. Le grand empereur
dont _l'Illustration_ a rcemment publi un portrait si ressemblant ne
pourra plus dsormais empcher les Barbares de dpasser la ligne de ses
frontires. De quelle utilit lui sont maintenant sa grande muraille et
ses 100,000 sentinelles tartares? MM. Old Nick et Auguste Borget nous
ouvrent  deux battants toutes les portes de son vaste royaume. Une
grande invasion se prpare. A cette immense et incroyable histoire, une
partie de la population de Paris s'est prcipite.... rue Saint-Benot,
7, chez M. Fournier, o se distribuent, au faible pris de 15 fr., les
billets d'admission au Cleste-Empire. Dj les faubourgs, s'agitent et
la province se met en marche. Avant la fin de l'anne qui n'est pas
encore commence, dix millions de Franais auront pntr dans le
Cleste-Empire, sous la conduite de MM. Old Nick et Auguste Borget.

[Illustration.]

O trouverait-on d'ailleurs deux guides plus aimables, plus srs et plus
instruits? Le spirituel critique du _National_, l'habile rdacteur de la
la _Revue Britannique_, l'ingnieux auteur des _Petites Misres de la
vie humaine_, a fait ses preuves; vous le connaissez tous. Quant  son
collaborateur, M Auguste Borget, jet par une tempte sur les rivages de
la Chine, il a pass six mois  Macao et en divers villages du littoral;
il a rapport de ce voyage des collections, des dessins qui ont fait 
Paris l'admiration de tous les amateurs, et dont

[Illustration.]

MM. Rittner et Goupil ont publi une partie sous le titre de: _la Chine
et les Chinois_, enfin, il a expos aux salons de 1842 et 1843 des
tableaux que sa majest le roi Louis-Philippe s'est empress d'acheter,
pour en orner les plus belles salles de son palais de Neuilly.--Ne
sont-ce pas l des garanties suffisantes? N'avons-nous pas le droit de
vous recommander, avant mme qu'il ait paru, le livre illustr que
publieront par livraisons hebdomadaires, en 1844, MM. Old Nick et A.
Borget. En outre, leur intelligent diteur ne mrite-t-il pas pleine et
entire confiance, et ne devons-nous pas croire ce que dit son
prospectus: Ni les titres, ni les manuscrits, ni les renseignements
personnels n'auront manqu, par consquent,  la composition d'un volume
qui, sous une forme lgre, rsumera une masse norme de document
srieux. Marco Polo, Mendoa, le pre Alexandre, Spizelius, Kircher, les
Missionnaires, de Guignes, Harrow. Staunton, Clarke Abel, Timbowski,
Abel Rmusat, Davis, Stanislas Julien, Ad. Barrot, Downing, Kidd,
Gutzlaff, lord Jocelyn, et les rdacteurs du _Chinese Repository_, en
auront tourn chacun quelques pages; l'auteur les leur restitue comme il
le doit. L'diteur,  son tour, promet que de tous ces livres, dont
quelques-uns sont bien vieux, sortira un livre vraiment nouveau.

Peut-tre jugera-t-on que la Chine ouverte, la Chine renouvele, ajoute
 un travail de ce genre tout l'attrait d'une publication de
circonstance; mais, avant comme aprs la paix de Nan-King, l'_Anacharsis
chinois_ tait  faire. C'est ce qui va tre tent..

Comme spcimen des gravits de ce curieux ouvrage, nous donnons le
portrait d'un [illisible] et le vue extrieure d'un [illisible]--Que nos
abonns ne nous demande aucun renseignements sur les habitants et les
chinoiseries que nous leur reprsentons, nous leur rpondrons La chine
est ouverte, allez vous embarquer rue Saint-Benot, n 7. Le voyage sera
long (il durera cinquante semaines), mais peu coteux (trente centimes
par semaine), aussi agrable qu'instructif (MM. Old Nick et A. Borget
tiendront toutes leurs promesses), sr (M. Fournier a-t-il jamais laiss
un ouvrage inachev?), et, chose trange, vous le ferez entirement sans
quitter votre fauteuil, votre maison, votre femme et vos enfants. A de
telles conditions, qui ne partirait.... pour la Chine _ouverte_?

_Impressions de voyage de M. Boniface_, par CHAM (4).

[Note 4: Album.--Paris, Paulin. 3 fr.]

Qu'est-ce donc que M. Boniface, qu'il s'imagine avoir le droit de nous
faire raconter par M. Cham, au crayon et  la plume, _ses excursions sur
terre et sur mer, sur la tte et sur le nez_, etc., le _tout ml de
bosses et color de bleus et de noirs?_ M. Boniface, puisqu'il faut
l'avouer, est un proche parent de MM. Vieuxbois, Jabot et Crpin,
d'heureuse mmoire. Comme eux, il ne saurait prtendre  la rputation
d'un Adonis perscut par la mauvaise fortune qui les a tourments; il
joue constamment un rle moiti triste, moiti plaisant dans une longue
srie d'incroyables aventures; enfin,  l'instar de. M. Vieuxbois, il
trane toujours aprs lui un chien _fabuleux_. Pour le moment, M.
Boniface ne se prsente  nous qu'en qualit de rfractaire de la 4e
compagnie du 3e bataillon de la 10e lgion. Comme moi et comme vous
peut-tre, cher lecteur, il a une horreur instinctive pour le service de
la garde nationale; il fait plus: non content d'avoir tressailli dans
son lit en recevant un billet de garde, ainsi que vous pouvez en

[Illustration.]

juger, il a rsolu de s'affranchir de ce joug odieux, il s'exile
temporairement, il part pour la _perfide Albion_, avec son chien.--Je
ne vous raconterai pas toutes les petites misres qui l'accablent
pendant son voyage de Paris  Boulogne, il s'en console en admirant, par
les fentres du coup, les belles campagnes de la Picardie.

[Illustration]

Pendant qu'il se livre  ce doux plaisir, une jeune villageoise lui
offre galamment, au bout d'un bton, un bouquet g de deux mois 
peine.

[Illustration.]

La crainte d'tre asphyxi par les parfums enivrant de ces fleurs des
bois, et du perdre son meilleur oeil, lui fait retirer sa tte. Mais, 
fatalit! la jeune, et jolie villageoise, en retirant son bton retire
le chien de M. Boniface qu'elle a accroch par l'oreille.

[Illustration.]

A peine dbarqu  Boulogne, M, Boniface et son chien reoivent deux
malles sur le dos, et se trouvent sollicits en

[Illustration.]

sens divers par plusieurs hteliers d'aller habiter leurs htels.

[Illustration.]

Ils se htent de fuir cette ville trop hospitalire et s'embarquent pour
Douvres  bord du bateau  vapeur _le Sauteur_. Mais, hlas! jamais la
mer n'a puni avec une cruaut plus atroce un

[Illustration.] [Illustration.]

garde de la lgion et son malheureux chien. Plus de trente dessins sont
consacrs  la reprsentation de l'affreux supplice inflig aux deux
coupable par l'lment vengeur. Le btiment s'avance vers Douvres d'_un
air si pench_, qu' sa vue seule on comprendra les horribles douleurs
prouves pendant la traverse par M. Boniface, son chien et ses
compagnons d'infortune;

M. Boniface surtout s'abandonne  des contorsions dont son historien
retrace les accidents varis avec une fidlit  vous donner le mal de
mer. Il perdit mme la prsence d'esprit dont la nature l'avait dou, et
s'tant assis imprudemment sur une voile, il se trouve un moment hiss
par le fond de son pantalon au sommet le plus lev du mat le plus haut
du navire.

[Illustration.]

Heureusement, _le Sauteur_ avanait toujours, et il jeta l'ancre dans le
port de Douvres,  la grande curiosit des naturels.

[Illustration.]

Ici s'arrtent nos rvlations.--Gardes nationaux accomplis, qui tes
toujours aussi fidles  votre compagnie qu' votre compagne,
dsirez-vous savoir  quelles pouvantables tortures M. Boniface fut
condamn  Londres pour avoir refus de monter sa garde  Paris,
achetez le petit album que vient de publier M. Cham, et vous passerez,
je vous le jure, un joyeux quart d'heure. Le gouvernement devrait, en
vrit, souscrire  80.000 exemplaires, et faire distribuer les
_impressions de voyage_ de l'infortun rfractaire de la 4e du 3e de la
10e  tous ses camarades. Il pourrait ensuite fermer l'_htel des
Haricots_, supprimer les conseils de discipline, et abroger les
dispositions pnales de la loi sur la milice citoyenne. Tous les
rcalcitrants iraient se jeter, comme le timide et repentant M. Boniface
(voir ci-dessus mme colonne), aux pieds de leur sergent-major; et si,
comme M. Boniface, ils ne mritaient pas d'tre levs au rang de
caporal, ils deviendraient au moins des gardes nationaux modles.

[Illustration.]



Modes.--Bijouterie.

Les armoiries ont reparu depuis quelque temps sur les panneaux de
voiture et sur les cartes de visite. On aime les titres, tout en ayant
l'air de les ddaigner, et le peuple le plus frivole de la terre partage
cette faiblesse avec d'autres nations et mme avec les plus srieuses du
monde, les Amricains! Ces derniers n'ont pas de titres, mais,
entendez-les, ils pourraient tous en avoir; leur grand-pre, aeul,
tait comte, baron, etc.

On aime les titres, on s'en fait gloire, et maintenant on s'en pare plus
que jamais. Les femmes de l'aristocratie ne pouvant avoir des robes de
velours, de gaze ou de satin, faites d'une manire qui tablisse ligne
ligne de dmarcation entre elles et les bourgeoises, se font faire des
bijoux, que nous nommerons armories.

Ainsi ce peigne, d'un travail lgant, est armori de deux cussons
accols; il runit deux noblesses: c'est un peigne de mariage.

[Illustration.]

Dans un bal, lorsqu'on verra ce bracelet au bras d'une dame, on saura du
suite quel litre donner  la femme qui le porte, car la couronne de
baron s'y montre, malgr toutes les coquetteries dont l'orfvre a brod
le thme.

[Illustration.]

Ici, c'est un lion passant; il est entour de petits dtails d'un joli
travail. Nous supposons, par la grande simplicit de cette pingle, que
la pense de la maison Morel, de laquelle sortent tous ces charmants
bijoux, a t d'y attacher  volont des ornements qui garnissent le
devant du corsage.

[Illustration.]

La couronne de marquis, plus lgante de forme que celle de baron,
offrait un champ plus vaste aux ornements; aussi nous n'hsiterons pas 
proclamer ce bracelet suprieur en tous points.

Le porte-cigare est devenu indispensable: il remplace la bonbonnire de
nos grands-pres. Est-ce un tort? Je dirai oui, car la bonbonnire
prouvait des habitudes de socit et des moeurs lgantes, et le cigare
prouve le contraire.

Nous serons plus indulgents pour la tte de cravache, parce que nous
n'avons pas  ce sujet de comparaison fielleuse  faire. En tous temps,
il y a eu des Nemrods de bonne compagnie et de brillants cavaliers.
Cette tte de cravache nous montre qu'aujourd'hui le luxe des dtails
n'est point nglig; la tte de chien qui la termine est la vraie
armoirie du chasseur.

Nous finirons en faisant remarquer la grande simplicit de l'pingle, ce
qui nous semble de fort bon got et en parfaite harmonie avec les
costumes de notre poque.

[Illustration: Bijouterie.--Epingles, Porte-Cigare et Cravache.]

[Illustration: Caricature.--Un garde national contrari.]



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS. Agamemnon, gnral des Grecs, fut
assassin pendant son sommeil.

[Illustration: Nouveau rbus.]








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1843, by Various

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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