The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 12), by 
Alphonse de Lamartine

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license


Title: Cours Familier de Littrature (Volume 12)
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: June 2, 2012 [EBook #39885]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE ***




Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)





[Notes au lecteur de ce fichier digital:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.

Page 109: Le mot "saie" a t ajout dans la phrase "Vtu, en effet,
d'une saie gauloise de diverses", le mot imprim n'tant pas lisible.]




                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE




                    TOME DOUZIME.




                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                        1861


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                          XII


Paris.--Typographie: Firmin Didot frres, imprimeurs de l'Institut et
de la Marine, rue Jacob, 56.




LXVIIe ENTRETIEN

J.-J. ROUSSEAU.

SON FAUX CONTRAT SOCIAL ET LE VRAI CONTRAT SOCIAL.

TROISIME PARTIE.


I

Finissons-en avec les thories imaginaires de ces lgislateurs des
rves, qui, en plaant le but hors de porte parce qu'il est hors de
la vrit, consument le peuple en vains efforts pour l'atteindre, font
perdre le temps  l'humanit, finissent par l'irriter de son
impuissance et par la jeter dans des fureurs suicides, au lieu de la
guider sous le doigt de Dieu vers des amliorations salutaires 
l'avenir des socits.

Rousseau et ses disciples en politique n'ont pas jet au peuple moins
de fausses dfinitions de la libert politique que de l'galit
sociale.

Qu'est-ce que la libert, selon ces hommes qui ne dfinissent jamais,
afin de pouvoir tromper toujours l'esprit des peuples?

La libert de J.-J. Rousseau, c'est le droit de se gouverner soi-mme,
sans considration de la libert d'autrui, dans une association dont
on revendique pour soi tous les bnfices sans en accepter les
charges.

C'est--dire que cette libert est la souveraine injustice; c'est la
libert abusive des _quakers_, qui veulent que la socit arme les
dfende, mais qui refusent de s'armer eux-mmes pour dfendre leur sol
et leurs frres. En un mot, c'est l'anarchie dans l'individu rclamant
l'ordre dans la nation. Voil la libert sans limites et sans
rciprocit des sectaires de Rousseau.

Qu'est-ce au contraire que la libert? Selon nous, mtaphysiquement
parlant, cette libert bien dfinie, c'est la rvolte naturelle de
l'gosme individuel contre la volont gnrale de la socit ou de
la nation. Or, si cette rvolte de la nature irrflchie, de l'gosme
individuel dont ces philosophes font un prtendu droit dans ce qu'ils
appellent _les droits de l'homme_, existait, la socit cesserait 
l'instant d'exister, car la socit ne se maintient que par la
toute-puissance et la toute lgitimit de la volont gnrale sur la
volont goste de l'individu. Cette rvolte instinctive de l'gosme
individuel qu'on appelle la libert sans limites est donc un crime et
une anarchie. Ce droit est le droit de prir soi-mme en faisant prir
l'tat.

Cette libert au fond n'est donc qu'un vain mot; le sauvage seul peut
dire: Je suis libre, mais  condition d'tre sauvage et d'tre seul,
c'est--dire esclave de sa misre et des lments.

Non, la libert de J.-J. Rousseau et de ses mules n'existe pas; c'est
le nom d'une chose qui ne peut pas tre, une fiction  l'aide de
laquelle on trompe l'ignorance des peuples et on justifie la rvolte
de l'individu contre l'ensemble social.

Le vrai nom de la socit, c'est commandement et obissance.

Commandement dans l'tat, qu'il soit monarchie ou rpublique.

Obissance dans l'individu, qu'il soit sujet ou citoyen.

Or, entre ces deux noms sacramentels de toute socit politique,
_commandement_ et _obissance_, trouvez-moi place pour le nom de
_libert_. Il n'y en a pas, ou bien il n'y en a pas d'autre que le mot
par lequel je vous l'ai dfinie tout  l'heure: rvolte de l'gosme
individuel contre la volont de l'ensemble.

Ne parlons donc plus de libert dans le sens que Rousseau et sa secte
de 1791, et mme la secte de Lafayette en 1792, et la secte
parlementaire de 1830, et la secte radicale des polmistes de 1848,
l'ont entendue. Ce sens s'est vanoui ds qu'on a voulu le toucher du
doigt.


II

La seule chose que l'on puisse appeler, encore improprement, de ce
nom, par habitude plus que par logique, c'est la petite part d'gosme
individuel que le commandement social de l'tat (monarchie ou
rpublique) puisse ngliger sans inconvnient dans l'obissance
obligatoire de chacun  la volont de tous. Cette petite part n'est
pas mme un droit, selon l'expression de Lafayette, le philosophe de
l'meute: _L'insurrection est le plus saint des devoirs._

Cette part de libert n'est pas possde, elle est concde et
rvocable par la socit, rpublicaine ou monarchique, qui la laisse 
l'individu politique.

C'est une frontire indcise entre l'ordre social et l'anarchie
individuelle que le commandement laisse  l'obissance; terrain vague,
o le commandement n'a pas besoin de s'exercer, et o l'obissance
peut dsobir sans porter atteinte  l'tat, c'est--dire  l'intrt
de tous.

Mais encore ce qu'on appelle libert n'est que tolrance de la socit
gnrale, et le commandement social peut l'enchaner ou la restreindre
selon les ncessits, les lieux, les temps, les circonstances, si les
ncessits, les lieux, les temps, les circonstances exigent que tout
soit commandement et obissance, et obissance partout et en tout dans
la socit absolue. Je vous dfie de nier ces faits et ces principes,
si vous rflchissez  la nature de la socit politique.

O donc est ce qu'on appelle libert? Et pourquoi tant parler d'une
chose qui n'existe que dans les mots?


III

Mais comme il faut cependant se servir de la langue reue, il y a une
autre chose qu'on nomme trs-mal  propos libert.

Cette chose, qui n'est nullement la libert, mais qui est dignit
morale dans le jeu du commandement et de l'obissance dont se compose
tout gouvernement, c'est la participation plus ou moins grande que
chaque individu, esclave, sujet ou citoyen, apporte  la formation du
gouvernement et des lois; c'est le concours plus ou moins complet,
plus ou moins direct de beaucoup ou de toutes les volonts
individuelles dans la volont gnrale,  laquelle on donne le droit
du commandement et le devoir d'obissance.

Le plus ou le moins de cette participation formelle du peuple  son
gouvernement est ce qu'on nomme trs-improprement libert. C'est bien
plus que libert, c'est commandement, commandement sur soi-mme et sur
les autres.

Ce commandement, sous le despotisme, est attribu  un seul, sous les
autocraties  une caste, sous les thocraties  un sacerdoce
souverain, sous les rpubliques  une lite lective de citoyens et de
magistrats, sous les dmocraties absolues  la multitude, sous les
dmagogies, comme  Athnes,  des tribuns privilgis, et renverss
par les faveurs mobiles de la plbe sur la place publique. Les plus
populaires de ces gouvernements ne ralisent pas plus de libert que
les autres; ils commandent et ils obissent  des titres diffrents,
mais ils commandent l'obissance avec la mme obligation d'obir; dans
aucun il n'y a place pour ce qu'on appelle libert dans la langue de
J.-J. Rousseau et des publicistes modernes, c'est--dire pour
l'gosme individuel contre le dvouement et contre l'intrt gnral.
S'il y avait libert dans cette acception du mot, il n'y aurait plus
gouvernement ni socit; il y aurait anarchie, rvolte de chacun et de
tous contre tous. Ce mot de libert ainsi compris est donc un
sophisme: la libert de chacun serait l'esclavage de tous.


IV

Mais si on entend par ce mot de libert la participation d'un plus
grand nombre de sujets ou de citoyens au gouvernement, soit par la
pense exprime au moyen de la presse ou dans les conseils, soit dans
les lections, soit dans les dlibrations, soit dans les magistrats,
aucun doute alors que cet exercice du commandement social attribu par
les constitutions au peuple, ne soit, quand le peuple en est capable
par ses vertus et par ses lumires, une excellente condition de
progrs moral, de dignit et de grandeur humaine.

Obir  soi-mme, c'est la vertu; obir aux autres, c'est la
servitude. Qui peut douter que le commandement, quand il est moral, ne
soit suprieur  l'obissance, quand elle est servile? Et qui peut
nier ainsi que, plus il y a de force raisonne dans le commandement,
et d'assentiment dvou dans l'obissance, plus il y a perfection dans
le gouvernement? Faisons donc peu de cas de ce qu'on appelle libert
goste dans le sens que J.-J. Rousseau attribue  ce mot, faisons-en
beaucoup de ce qu'il y a de participation volontaire du peuple au
commandement social; moins il y a de cette rvolte individuelle dans
l'individu soi-disant libre, plus il est libre en effet, car il ne
veut alors que ce qu'il doit vouloir, et il n'obit qu' ce qu'il veut
dans l'intrt de tous, qui est en ralit son premier intrt.


V

Mais est-ce donc en vertu d'un misrable contrat impossible mme 
concevoir (car pour contracter il faut tre, et avant d'tre la
prtendue association locale n'_tait_ pas, ou elle n'_tait_ qu'en
penchant et en germe dans les instincts naturels de l'homme), est-ce
donc en vertu d'une misrable convention que la socit s'est
constitue en gouvernement? Est-ce en vertu d'un vil intrt purement
matriel et dans le but seulement d'un plus grand bien physique, que
ce contrat purement brutal a t rv, dlibr, sign, et qu'il a pu
se maintenir en se perfectionnant d'ge en ge? Est-ce ainsi qu'il est
devenu droit, qu'il est devenu devoir, et qu'il a pu appeler Dieu et
les hommes  le protger,  le dfendre,  le venger contre les
atteintes que l'gosme individuel, la rvolte des intrts
particuliers, l'injustice personnelle, l'ambition, l'usurpation, la
ruse, la violence, l'impit des conqurants, la spoliation du plus
fort, la tyrannie du plus sclrat peuvent lui porter tous les jours?
videmment non.

La faim et la soif, la satisfaction charnelle des besoins physiques,
la part plus ou moins grosse de grain ou de chair dans cette crche
humaine o ce btail humain broute sa gerbe ou dvore sa ration de
sang des animaux, la lutte incessante de force brutale contre force
brutale, force mesure, non  la justice divine, mais  l'quilibre
arithmtique entre les convoitises et les rsistances de l'individu 
l'individu, de nation  nation, toutes ces clauses notaries par de
prtendus lgislateurs constituants, toutes ces garanties nominales
des hommes contractants contre des hommes sans cesse intresss 
violer ou  dchirer le contrat social, tout cela n'a ni sacrement,
ni sanction, ni raison d'tre, ni raison de durer, ni raison
d'autorit, ni raison d'obissance, ni raison de respect, ni raison de
commandement; tout le monde peut dire tous les jours: Je n'accepte pas
ce contrat chimrique impos au faible par le fort, ou je ne l'accepte
que de force, c'est--dire par la plus vile des sujtions. Dans ce
systme, la socit n'est qu'un vice, le plus lche des vices, la
peur!

Mais o est le devoir? Mais o est la vertu? Mais o est la divinit
de l'ordre social? Mais o est la dignit de l'espce humaine dans ce
troupeau d'esclaves involontaires qui n'obissent que sous la verge de
fer de la ncessit, ou ne se rvoltent pas que parce qu'ils ont peur
de se rvolter?

C'est l cependant exactement la conclusion formelle de J.-J. Rousseau
que nous vous avons cite tout  l'heure: Tout homme qui peut secouer
le joug sans danger a le droit de le faire. C'est aussi la conclusion
de la Fayette copie de Rousseau: L'insurrection est le plus saint
des devoirs.

Est-ce une socit qu'une runion d'hommes fonde sur ces deux axiomes
parfaitement logiques dans le systme de ce contrat, axiomes dont le
premier avilit toute nation qui ne secoue pas tous les jours le joug
social, et dont le second ensanglante tous les jours la socit?
Socit de boue ou socit de sang, voil le contrat de J.-J.
Rousseau; les thories matrialistes de la philosophie de l'intrt ne
peuvent aboutir qu' la proclamation de droits aussi anti-sociaux, le
droit de tuer ou le droit de mourir.

Les thories spiritualistes de la socit, qui sont les ntres,
aboutissent au commandement et  l'obissance, qui sont, dans ceux qui
commandent comme dans ceux qui obissent, des devoirs, c'est--dire
des liberts individuelles volontairement sacrifies  la souverainet
gnrale dans ceux qui obissent, et des autorits morales
lgitimement exerces dans ceux qui commandent.

Vos thories de socit rpondent aux corps, les ntres rpondent 
l'me de la socit. Vous supposez un contrat rvocable  chaque
respiration de l'individu; nous voyons, nous, dans la socit, une
religion politique qui ennoblit  la fois le commandement et
l'obissance. Cette religion politique sanctifie la socit politique
en lui donnant pour autorit suprme la souverainet de la nature,
c'est--dire la souverainet de Dieu, auteur et lgislateur des
instincts qui forcent l'homme  tre sociable.

Cette souverainet de Dieu ou de la nature a promulgu ses lois
sociales par les instincts de tout homme venant  la vie.

Le premier de ces instincts, d'abord physique, lui commande de se
rapprocher de sa mre sous peine de mort; il cre la famille, cette
sainte unit de l'ordre social.

L'instinct de la mre et du pre, celui-l tout moral, l'instinct de
la compassion et de la bont, leur commande de soigner, d'allaiter,
d'lever l'enfant; il cre la continuit de l'espce, il dpasse dj
la loi d'gosme de l'individu, il devient sans le savoir dvouement
spiritualiste.

L'instinct de la justice apprend  l'enfant  chrir sa mre et son
pre, il devient devoir; c'est dj l'me qui se rvle, ce n'est plus
de l'instinct seulement.

L'instinct de l'amour crateur emporte l'homme et la femme l'un vers
l'autre; mais, une fois l'enfant conu, ce mme instinct, devenu
paternit, porte les deux tres gnrateurs  perptuer leur union
dans l'intrt de l'enfant, ce troisime tre qui les confond et les
runit par une union permanente et sainte, sanctionne par les autres
hommes et par Dieu. Le mariage, sous une forme ou sous une autre,
selon les lieux ou les temps, ce n'est plus l'instinct de l'amour
seulement, c'est le devoir rciproque, spiritualisme qui d'un attrait
fait un lien. De l les lois sur la gnration pure de l'espce, sur
l'autorit paternelle, sur la pit filiale; instincts changs en
devoirs de tous les cts; spiritualisme de cette trinit plus morale
que charnelle; sollicitude pour l'enfant, assistance dans l'ge mr,
tendresse et culte pour la vieillesse, le plus doux des devoirs, la
justice en action, la reconnaissance, mille vertus en un seul devoir!

L'instinct dit  ce groupe humain  peine form: Runis-toi 
d'autres groupes pareils pour te protger contre les lments comme
corps, contre les agressions et les injustices des hommes iniques et
forts, comme tre moral et libre. De l l'association fonde alors
sur la rciprocit des services: tu me sers, je te sers; tu me
dfends, je te dfends; tes ennemis sont mes ennemis; tes amis sont
mes amis. Voil la socit lmentaire, elle n'est plus vil intrt
seulement, elle est dj rciprocit, c'est--dire mutualit,
rciprocit qui n'est que la justice des actes, moralit, devoir,
vertu.

Un autre instinct porte d'autres groupes  s'unir, pour tre plus
solides, aux premiers groupes.

La nation se fonde; elle fconde une terre, elle sme, elle moissonne,
elle btit, elle multiplie; elle se choisit une place permanente au
soleil, elle se dit: Il fait bon l, nous avons besoin que cette
place fconde et fconde soit  nous, et non  d'autres, pour y
nourrir ceux qui descendront de nous; nos sueurs ont animalis de nous
cette terre, il y a parent dsormais entre elle et nous; marquons-la
de notre nom, de notre droit de priorit.

 l'instant voil la possession accidentelle et passagre qui se
transforme en fait, en droit, en permanence, en patriotisme moral
enfin.

Spiritualisme, moralit, vertu. Le devoir de dfendre la patrie, de
vivre et de mourir au besoin pour elle, pour ceux mme qui ne sont pas
encore ns, dignifie, sanctifie en passion dsintresse, en
dvouement sublime, en sacrifice mritoire, en vertu glorieuse sur la
terre, en mrite immortel dans la patrie future, ce devoir
patriotique.


VI

La nation fonde et dfendue, un instinct qui s'largit la pousse  se
civiliser chaque jour davantage. Elle sent la ncessit de l'autorit
politique qui donne  tous ces instincts pars l'unit de volont par
laquelle chacun a la force de tous, et tous ont le droit de chacun.
C'est ce qu'on appelle gouvernement. Les formes de ce gouvernement
sont aussi diverses que les ges des peuples, les lieux, les temps,
les caractres de ces groupes humains forms en nations.

L'autorit drive de la nature y repose d'abord dans le pre, ou
patriarche, par droit d'antiquit; l'hrdit la consacre dans le fils
aprs le pre.

Elle s'tend de l aux vieillards de la tribu, supposs les plus sages
par droit d'exprience: c'est l'origine des snats, _seniores_, qui
assistent, clairent, limitent le pouvoir patriarcal et souverain.

Le pouvoir aristocratique s'y constitue: gouvernement de castes.

L'autorit concentre y devient facilement injuste et oppressive; le
peuple y demande sa place et l'obtient: gouvernement pondr,
monarchie, aristocratie, dmocratie, trinit d'Aristote, gouvernements
modernes des trois pouvoirs diversement reprsents.

L'autorit conquise sur la monarchie et sur l'aristocratie par le
nombre seul, par la dmocratie absolue, c'est la souverainet de la
multitude, sans pondration, sans fixit, sans corps modrateur; elle
dgnre bientt en oppression mutuelle et en anarchie: gouvernement
condamn par l'instinct de la hirarchie lgale, qui est la loi de
tout ce qui dure, la loi de tout ce qui commande et de tout ce qui
obit sur la terre.


VII

L'instinct de justice absolue et celui de hirarchie ncessaire,
combins lgalement ensemble, fondent et maintiennent les rpubliques
 plusieurs pouvoirs; elles sont agites, mais le mouvement mme y
prvient longtemps la corruption, la tyrannie, la dcadence.

Elles supposent plus de spiritualisme, plus de devoir, plus de vertu
dans le peuple que les autres gouvernements; c'est ce qui fait
qu'elles sont l'idal des peuples et des sages.

Elles ont l'unique et immense mrite d'lever l'me, les lumires, et
le sentiment de justice du peuple,  la hauteur de sa souverainet.

Mais si le peuple ne possde ni assez de lumires ni assez de vertus,
il n'y faut pas penser encore, ou bien il n'y faut plus penser du
tout: un brillant esclavage militaire, de la gloire, et point de
libert, suffit  ce peuple; on peut l'blouir, on ne peut l'clairer.
Ses vertus sont toutes soldatesques: des dictatures et des victoires,
voil tout ce qu'il lui faut. Le spiritualisme, c'est--dire le
sentiment moral de ce qu'il doit  Dieu, aux autres peuples et 
lui-mme, y baisse  mesure que la fausse gloire y resplendit
davantage. Il marche  la tyrannie chez lui-mme en allant porter sa
propre tyrannie dans le monde; bientt il ne saura plus o retrouver
le principe de l'autorit des gouvernements lgitimes, c'est--dire
naturels, de la socit politique, trop vieux et trop irrespectueux
pour le gouvernement patriarcal, trop galitaire pour le gouvernement
des castes, trop sceptique pour le gouvernement thocratique, trop
ardent en nouveauts pour le gouvernement des coutumes et des
dynasties, trop agit pour le gouvernement constitutionnel et
l'quilibre des pouvoirs, trop turbulent pour le gouvernement des
rpubliques, et trop impie envers ses propres droits pour les dfendre
soit contre l'oppression d'en haut, soit contre l'oppression d'en bas.
Peuple du vent et du mouvement perptuel, emport  tous les abmes
par le tourbillon mme qu'il cre et acclre sans cesse en lui et
autour de lui!

Peuple de beaux instincts, mais de peu de moralit politique, toujours
ivre de lui-mme, enivrant les autres peuples de son gnie et de son
exemple; mais ne tenant pas plus  ses vrits qu' ses rves, et cr
pour lancer le monde, plutt que pour le diriger vers le bien.

 de tels peuples le gouvernement du hasard! Ils ne savent ni fonder
ni conserver, ils ne savent que dtruire et changer sur la terre; ils
sont le vent qui balaye le pass. Qu'ils balayent donc le monde
politique: ils sont le balai de la Providence, comme Attila fut le
flau de Dieu.


VIII

De toutes ces natures de gouvernement inspires  l'humanit par cette
souverainet de la nature qui parle dans nos instincts, aucun ne nous
semble plus voisin de la perfection que le gouvernement cr ou
rform par le lgislateur rationnel de l'extrme Orient, le divin
philosophe politique Confutze, dans cet empire de la Chine, plus
vaste que l'Europe, plus antique que notre antiquit, plus peupl que
deux de nos continents, plus sage que nos jeunes sagesses.

Confucius rsume en lui toutes les lumires, toutes les vertus et
toutes les expriences du vieux monde indien; il rsume, de plus,
selon toute apparence, le vieux univers antdiluvien, si les
rvlations, les monuments et les traditions antdiluviennes vivent
encore dans la mmoire des hommes. Confucius semble avoir t
illumin divinement par un reflet, par un crpuscule de cette divine
rvlation sociale qui prcda le sicle des grandes eaux. Ministre de
cette souverainet de la nature dont on retrouve le texte syllabe par
syllabe dans nos instincts natifs, Confucius institue dans sa
lgislation, et ensuite dans le gouvernement, toutes les lois et
toutes les formes politiques qui drivent de notre nature physique et
de notre nature morale; spiritualisme et loi civile, politique et
vertu, temps et ternit, religion et civisme, ne sont pour lui qu'un
mme mot. Aussi voyez comme cela civilise, comme cela dure, comme cela
multiplie la vie et l'ordre dans l'espce humaine!  l'exception des
arts barbares de la guerre qu'un excs de philosophie fait tomber en
mpris et en dsutude chez ses disciples, voyez la population: cette
contre-preuve de la bonne administration: quatre cents millions
d'hommes traversant en ordre et en unit vingt-cinq sicles; jamais
l'esprit lgislatif a-t-il cr et rgi une telle masse humaine en une
seule nation? C'est une impit  l'Europe d'aller briser  coups de
canon anglais cette merveilleuse Babel d'une seule langue en Orient.
tudiez ce gouvernement et rougissez de ces assauts que vous donnez 
ces palais et  ces temples de la civilisation primitive, toute
spiritualiste, au nom d'une civilisation de trafic, d'or et de plomb.
Analysez le gouvernement de Confucius: vous y retrouvez tout l'homme
moral et toute la politique de la nature dans le mcanisme accompli du
gouvernement.


IX

Le gouvernement paternel demeure dans le monarque une hrdit
inviolable, personnifiant l'autorit divine, invisible dans
l'abstraction visible de la nation souveraine et immortelle,
spiritualisme monarchique qui consacre le commandement et qui moralise
l'obissance. Point de force sans droit, voil la monarchie de
Confucius.

L'aristocratie intellectuelle et morale dans le conseil de l'empire,
spiritualisme raisonn qui signifie: point de souverainet sans
lumire.

La dmocratie complte dans les mandarins de tout ordre choisis dans
toutes les classes par l'lection dans les examens publics, ce qui
veut dire galit de tous, mais  condition de capacit constate par
tous, et de vertu reconnue par tous.

Gradation ascendante et descendante dans les rangs et les fonctions
des magistrats chargs de l'administration de la justice ou de
l'administration des intrts populaires de l'empire; spiritualisme
qui personnifie la conscience et la providence dans une hirarchie
sans laquelle il n'y a ni autorit distributive, ni ordre, ni
stabilit dans les institutions.

L'ubiquit de l'autorit monarchique, partout prsente et partout
active, dans le dernier hameau comme dans la premire capitale de
province: spiritualisme de la prsence et de l'intervention souveraine
dans tous les rapports de l'homme avec l'homme pour lgitimer tous les
actes de la vie civile.

Autorit paternelle absolue, mais surveille dans la famille pour que
le commandement y soit respect, et que l'obissance y soit
religieuse: spiritualisme lgal qui fait du pre un magistrat de la
nature, et qui fait du fils un sujet du sentiment!

Culte des anctres perptuant la mmoire et sanctifiant la filiation
humaine en reportant sans cesse l'humanit  sa source par la
reconnaissance: spiritualisme filial, qui va rechercher la vie pour la
bnir et la tradition pour la vnrer.

Anoblissement des pres par les actes hroques ou vertueux des
enfants, dans les gnrations les plus recules: spiritualisme profond
dans ce lgislateur qui personnifie la solidarit de race, la
responsabilit paternelle, le rmunrateur filial dans l'unit morale
de la famille, continuit de l'tre moral descendant et remontant du
pre  Dieu, du pre aux fils, des fils aux pres, et qui rend la
vertu aussi hrditaire de bas en haut que de haut en bas! Quel plus
beau dogme! Quel plus fort lien entre les gnrations, mortelles par
les annes, immortelles par leurs vertus!

Et ainsi de suite. Pas un dogme lgislatif qui ne soit un dogme
spiritualiste; pas une prescription sociale qui n'ait Dieu  sa base
et Dieu  son sommet; pas une institution civile qui ne soit calque
sur un devoir moral; la chane des devoirs moraux relie partout
l'individu  la socit et la socit  l'individu; la loi n'est
qu'un commentaire de la nature.

Concluons: je suis contre J.-J. Rousseau pour Confucius, malgr la
prtendue loi du progrs indfini, progrs drisoire qui descend
souvent, au lieu de monter, du spiritualisme social de Confucius au
matrialisme goste du _Contrat social_.


X

Le vrai _contrat social_ n'a pas t dlibr entre des hordes
humaines faisant la mtaphysique des prtendus droits de l'homme, et
la thorie des socits avant l'existence de la socit.

La socit n'est pas d'invention humaine, mais d'inspiration divine.

Dieu l'a dpose dans les instincts des premiers-ns de la terre
appels hommes, et mme dans les instincts organiques des animaux.
Elle est ne toute faite, et chacun de nos instincts contenait en
germe une loi; une loi, non pas seulement physique, donnant pour but 
la socit politique la satisfaction brutale des besoins du corps,
mais une loi morale et religieuse, donnant  la socit civile un but
intellectuel, moral et divin de civilisation des mes, c'est--dire de
vertu et de divinisation de notre tre par des devoirs rciproques
dcouverts et accomplis.

Voil la fin de la socit politique, voil le plan de Dieu, voil
l'oeuvre de la lgislation, voil la dignit de l'homme; voil le
spectacle que la Divinit cratrice se donne  elle-mme, depuis
qu'elle a daign crer l'homme jusqu' la consommation des temps.

Ce serait un pauvre spectacle, aux yeux de cette adorable Divinit, de
qui tout mane et  qui tout aboutit, de cette me universelle qui
n'est qu'me, c'est--dire intelligence, volont, force et perfection,
que le spectacle de populations plus ou moins nombreuses broutant la
terre dans un ordre plus ou moins rgulier, comme celui du troupeau
devant le chien, sans autre fin que de se partager plus ou moins
quitablement l'herbe qui nourrit leur race, jusqu'au jour o leurs
cadavres iront engraisser  leur tour le fumier vivant tir du fumier
mort, et destin  devenir  son tour un autre fumier!

Voil cependant le _Contrat social_ de J.-J. Rousseau; voil les
_droits de l'homme_! Ce sont aussi les droits du pourceau d'picure.
Si l'galit alimentaire de Platon, de J.-J. Rousseau, des
conomistes, des tribuns du peuple, des dmagogues de 1793, des
saint-simoniens de 1820, des fouriristes de 1830, des socialistes de
1840, des communistes de 1848, n'a pas d'autres utopies  prsenter
aux socits modernes, en vrit, de si vils et de si grossiers
intrts valent-ils la strile agitation des utopistes qui les
inventent, des populations proltaires qui les rvent, des
lgislateurs qui les pulvrisent? Des rteliers toujours pleins, dans
cette vaste table de l'humanit, changent-ils la nature de cette bte
de somme plus ou moins repue qu'ils appellent la socit humaine?
Leurs droits de l'homme se psent-ils donc  la livre, ou se
mesurent-ils  la ration? Grasse ou maigre, une telle socit en
serait-elle moins une socit de brutes? On a piti de telles utopies,
piti de tels _contrats sociaux_, piti de telles dgradations de
notre nature!

Le vrai _contrat social_ ne s'appelle pas droit, il s'appelle devoir;
il n'a pas t scell entre l'homme et l'homme, il a t scell entre
l'homme et Dieu.

Le vritable _contrat social_ n'a pas pour but seulement le corps de
l'homme, il a pour but aussi et surtout l'me humaine, il est
spiritualiste plus que matriel; car le corps ne vit qu'un jour de
pain, et l'esprit vit ternellement de vrit, de devoir et de vertu.
Voil pourquoi la doctrine qui ne fait que proclamer les droits de
l'homme est courte et fausse, et ne peut aboutir qu' la rvolte
perptuelle, doctrine insense, _Contrat social_; voil pourquoi toute
socit qui se fonde sur le devoir est vraie, durable, toujours
perfectible, et aboutit directement  Dieu, c'est--dire  la
perfection et  l'ternit.


XI

Devoir d'adoration envers le Crateur, qui a daign tirer l'tre du
nant pour sa gloire; devoir qui oblige l'homme  se conformer en tout
aux volonts du souverain lgislateur, volonts manifestes  l'homme
par ses instincts; organe de la vritable souverainet de la nature;
devoir facile, satisfait par son accomplissement, mme quand il est
douloureux aux sens; devoir qui donne  l'homme obissant  son
souverain Matre cette joie lyrique de la vie et de la conscience,
joie de la vie et de la conscience qui clate dans tout tre vivant
comme un cantique de la terre, et que tous les tres vivants, depuis
l'insecte, l'oiseau, jusqu' l'homme, entonnent en choeur au soleil
levant comme une respiration en Dieu!

Devoir de l'poux et de l'pouse, qui, au lieu de s'accoupler comme
des brutes, se lient par un lien moral ensemble pour spiritualiser
leur union, souvent pnible, au bnfice de l'enfant, n d'un
instinct, mais vivant d'un devoir.

Devoir du pre et de la mre de protger, d'lever, de moraliser
l'enfant par un dvouement qui s'immole  sa postrit.

Devoir du fils, qui, au lieu de se sparer selon J.-J. Rousseau, ds
qu'il n'a plus besoin de tutelle physique, adhre par justice et
reconnaissance au sein qui l'a nourri,  la main qui le protge dans
sa faiblesse, et leur rend ce culte filial, image du culte que tout
tre man doit  tout tre dont il mane.

Devoir de cette trinit humaine: le pre, la mre, les enfants, de se
grouper dans une unit dfensive de tendresse et de mutualit sainte
qu'on appelle famille, premire patrie des coeurs qui impose le
premier patriotisme du sang, et qui sanctifie la source de l'me comme
la source de la population.

Devoir du commandement adouci par l'amour dans le pre, pour que
l'ordre, qui ne peut se fonder sans hirarchie, du moment que les
volonts peuvent se heurter entre des tres ncessairement ingaux,
pour que cet ordre, disons-nous, se fonde sur une autorit et sur une
subordination incontestes; autorit et subordination qui sont un
phnomne social, nullement physique, mais tout moral.

Devoir de l'obissance dans les enfants, mme quand ils sont devenus,
par le nombre et par la force, plus forts que le pre et la mre;
devoir d'autant plus moral, d'autant plus spiritualiste, d'autant plus
vertueux, qu'il est volontaire, et que la force matrielle dans les
enfants se soumet plus saintement  la force spiritualiste dans le
pre.

Devoir de ce premier groupe de la famille de reconnatre et de
respecter, dans les autres groupes semblables  elle, le mme droit
divin de vivre et de multiplier sur la terre, domaine commun de la
race humaine; de ne point la tuer, de ne point lui drober sa place au
soleil et au festin nourricier du sillon; mais de reconnatre,
d'assister, d'aimer les autres hommes ses semblables, et de leur
appliquer cet instinct tout spiritualiste et tout moral de la justice
lgislative incre, qui invente et qui sanctionne toute socit par
une force morale mille fois plus forte que la force lgislative, la
conscience, et dont toute violation est crime, dont toute observation
est vertu!

Devoir de donner la vie de chacun pour la dfense et le salut de tous
dans cette socit de familles associes devenues patries par cette
loi spiritualiste du dvouement si contraire  la loi de l'gosme des
lgislateurs athes; devoir du sacrifice de la vie mme  ceux de ses
semblables qui ne sont pas encore ns; devoir surnaturel que les
hommes appellent hrosme, et que Dieu appelle saintet!

Voyez comme vous tes dj loin de la socit utilitaire et du contrat
social de la chair avec la chair de J.-J. Rousseau, et des droits de
l'homme! Voyez comme le spiritualisme social se dgage dj de la
matire, et comme le vritable contrat social de la nature se
spiritualise et se divinise en dcouvrant, non pas dans le corps
humain, mais dans l'me humaine, l'origine, le titre, l'objet, et la
fin de la socit politique!

Un devoir social, au lieu d'un droit brutal, sort de chacun des
instincts primitifs de l'homme social,  mesure qu'il a besoin de lois
plus nombreuses et plus morales pour ses rapports plus multiplis avec
les autres hommes; au lieu d'tre un droit, chacune de ces lois
s'appelle un devoir.

Devoir de l'ordre qui lui fait personnifier l'autorit _divine_ de la
nature, ici dans une monarchie, ici dans une rpublique, ici dans une
magistrature lective, ici dans des pouvoirs hrditaires, ici dans
ces diffrentes forces combines, mais toutes imposant un mme devoir
de commander et d'obir pour le bien de tous, sauf la tyrannie et
l'usurpation de l'ambition et du crime dans un seul ou dans le nombre,
qui sont la violation de la loi spiritualiste et du devoir, punie par
l'anarchie et la servitude.

Devoir d'obir aux lois promulgues par l'autorit lgislative mme
quand ces lois nous commandent de mourir pour la socit civile ou
politique!

Devoir d'accomplir en conscience toutes les prescriptions du
gouvernement de la nation  mesure que le gouvernement charg du droit
de commander par tous et pour tous, a besoin de promulguer des lois
nouvelles pour des besoins nouveaux de la socit personnifie en lui.


XII

Quel que soit le rang que l'on occupe dans la hirarchie sociale,
devoir de respecter dans tous ses semblables en haut l'autorit,
ingalit lgale, en bas la dignit de l'me de tous, galit divine.

Partout la fraternit en action imposant aux forts la tutelle des
faibles, aux riches la responsabilit des pauvres par l'assistance,
obligatoire quoique volontaire, du travail et de la charit.

L'numration de tous ces devoirs sociaux dont le _Contrat social_
selon l'esprit a fait des devoirs ne finirait pas; je m'arrte.

Je m'engagerais  parcourir ainsi avec vous, un  un, tous les
instincts en apparence les plus physiques de l'homme venant en ce
monde, et de vous amener  dcouvrir avec une vidence solaire, dans
chacun de ces instincts lmentaires, la source, le titre divin, la
rvlation irrfutable du vrai contrat social: souverainet divine
manifeste par la souverainet de la nature, et imposant aux hommes de
tous les ges et de tous les pays le contrat social de la moralit et
de la vertu, la politique du devoir au lieu de la politique du droit,
le gouvernement pour l'me au lieu du gouvernement pour les besoins,
le progrs aboutissant  l'immortalit et  Dieu par la vertu au lieu
du progrs partant de la chair et aboutissant  la chair.

Le droit de l'homme est bien plus haut plac; ce n'est pas seulement
le droit  l'galit et  sa part de vie ici-bas, c'est le droit  la
vertu et  sa part d'immortalit dans l'immortalit de la race, qui
n'est mortelle qu'ici-bas.

Voil le _contrat social_ du spiritualisme. Les publicistes qui
donnent des dfinitions orgueilleuses et abjectes du droit de l'homme,
n'ont oubli que ceux-l: le droit d'accomplir des devoirs, le droit
d'tre vertueux, le droit d'tre immortel.

Relevons nos fronts trop humilis: nous valons mieux que cela.


XIII

Cessons de rechercher le faux principe de la socit politique dans la
souverainet des trnes, despotisme; dans la souverainet des castes,
aristocratie; dans la souverainet du peuple, anarchie et tyrannie 
la fois. Ce ne sont ni les despotes, ni les aristocrates, ni les
dmocrates, qui ont cr le divin phnomne de la socit politique;
ce ne sont ni les dynasties, ni les thocraties, ni les autocraties,
ni les dmocraties, qui peuvent sanctifier en elles le titre au
commandement humain, divin, aristocratique ou populaire,  la
souverainet,  l'organisation,  la conservation, au perfectionnement
de la socit politique. La socit politique est organique, elle nat
avec l'homme, elle a sa rvlation dans nos instincts, elle procde
d'une seule souverainet, la souverainet de notre nature. Elle n'a
pas pour objet seulement la perptuation de l'espce humaine par la
vile satisfaction des besoins du corps humain sur cette terre; mais
elle a pour but surhumain la grandeur et la glorification de l'me
humaine par la vertu.

Le travail de l'homme terrestre pour le pain du jour, c'est la vertu
du corps humain; le travail de la socit politique en vue de Dieu et
de l'immortalit, c'est la vertu de l'me humaine.

Ce double travail, galement ncessaire, quoique ingalement rtribu,
Dieu l'exige de l'homme comme tre corporel, et de la socit
politique comme tre moral.

Et pourquoi l'exige-t-il?

Parce que la socit politique ne se compose pas seulement de corps
qui produisent, qui consomment, qui vivent et qui meurent ensevelis
dans le sillon qui les a nourris; mais parce que la socit morale se
compose avant tout d'une me immortelle dont la destine immortelle
est de rendre gloire  son Crateur en se perfectionnant et en se
sanctifiant ternellement devant lui.

Les sens corporels rvlent forcment  l'homme les besoins corporels
que la socit civile l'aide  satisfaire ici-bas.

La conscience, ce sens invisible, mais absolu, de la vertu et de la
moralit, rvle aussi forcment  l'homme intellectuel les besoins de
son me pour satisfaire  ses aspirations divines de perfectionnement
moral et d'immortalit. La socit politique ne peut pas, sans
s'avilir, se borner  aider l'homme  vivre dans son corps: elle doit
l'aider surtout  perfectionner son me,  renatre plus parfait par
une vie plus sainte,  vivre de devoirs et  revivre ternellement de
flicit.

Voil pourquoi toute loi qui n'est pas vertu n'est pas loi. Dieu ne
sanctionne que ce qui est divin. Il n'y a point de souverainet dans
la force, le commandement est tyrannique et l'obissance est lchet;
ce _contrat social_ entre l'iniquit et la servitude, mme quand il
produit l'ordre apparent, n'est que le dsordre suprme. Dieu ne peut
tre appel en tmoignage pour le ratifier; la moiti meilleure de ce
qui fait l'homme y manque: son me n'y est pas! c'est la socit
politique de la hache et du billot. Le _Contrat social_ de J.-J.
Rousseau mne directement  ces emblmes; le commandement est le
crime, et l'obissance est la mort.

Honte et excration sur un tel _contrat social_! honte parce qu'il
est servile, excration parce qu'il est odieux.


XIV

Et piti aussi, parce qu'il est sophisme et qu'il borne la socit
politique  une sorte d'association commerciale pour cette courte vie,
o le gouvernement, purement mcanique et industriel, n'a qu'
surveiller les parts de subsistances et de bien-tre entre des hommes
qui ne vivent qu' demi et qui meurent tout entiers. De ces deux
moitis de l'homme, ils ont, dans leur acte de socit, oubli la
principale: l'ME, et sa destine immortelle et infinie.

Combien le vritable _contrat social_ est suprieur, en vrits et en
dignit morale,  ce pacte de la chair avec les sens!


XV

Ce pacte de la socit vraie, le voici: Dieu a cr l'homme corps et
me,  la fois; Corps, pour s'exercer ici-bas comme un apprenti de la
vie terrestre  la vie cleste, qui sera dgage des sens et des
temps.

Il a donn  l'homme, en le crant, les instincts inns qui le forcent
 vivre en socit politique, parce que la socit politique est le
moyen de perfectionner l'individu en largissant sa sphre par la
famille, l'tat, l'humanit, cette trinit de devoirs.

Ce perfectionnement de l'homme par la socit civile et politique
s'accomplit, pour le corps, par le dveloppement des industries
matrielles, des moyens, des forces, des dcouvertes qui ont la vie
terrestre pour fin. C'est la civilisation des sens, beau phnomne,
mais phnomne court comme le temps, born comme l'espace, fini comme
la poussire organise, prissable comme la mort.

Il a donn  l'homme une me pour communiquer par la pense avec Dieu,
son crateur, et pour perfectionner cette me par la vertu, travail
surhumain de l'humanit mortelle dont la vie immortelle est le salaire
dans un temps qui ne finit pas, c'est--dire dans l'ternit
rmunratrice.

La socit politique et civile est le milieu compos de devoirs
mutuels dans lequel l'homme trouve  exercer son me militante et
perfectible  cette vertu dont la socit vit, mais dont le mrite ne
finit pas ici-bas; c'est la civilisation spiritualiste de l'me
humaine.

Le _contrat social_ matrialiste de J.-J. Rousseau et de ses disciples
ne promet  l'humanit que des biens matriels et quelques souffrances
gales pour tous, des luttes pour ou contre une souverainet sans
cesse impose par les tyrans, sans cesse reconquise par les peuples;
des droits qui ne reposent que sur des rvoltes de tous contre tous,
et qui ne sont contre-signes qu'avec du sang, des mtiers ou des arts
tout manuels; des lois toutes galitaires pour consoler au moins le
malheur de chacun par le niveau du malheur commun, puis la mort
ensevelissant une socit de poussire vivante dans une poussire
morte. Voil tout: est-ce l beaucoup plus que le nant? Le bonheur de
vivre vaut-il, pour une pareille socit, la peine de mourir?


XVI

Notre _contrat social_,  nous, le _contrat social_ spiritualiste, au
contraire, celui qui cherche son titre en Dieu, qui s'incline devant
la souverainet de la nature, celui qui ne se reconnat d'autre droit
que dans ce titre magnifique, et plus noble que toutes les noblesses,
de fils de Dieu, gal par sa filiation et par son hritage  tous ses
frres de la cration, celui qui ne croit pas que tout son hritage
soit sur ce petit globe de boue, celui qui ne pense pas que l'empire
de quelques millions d'insectes sur leur fourmilire, renversant ou
btissant d'autres fourmilires, soit le but d'une me plus vaste que
l'espace, et que Dieu seul peut contenir ou rassasier; celui qui
croit, au contraire,  l'efficacit de la moindre vertu exerce envers
la moindre des cratures en vue de plaire  son Crateur, celui qui
place tous les droits de l'homme en socit dans ses devoirs accomplis
envers ses frres; celui qui sait que la socit humaine, civile et
politique, ne peut vivre, durer, se perfectionner en justice, en
galit, en dure, que par le dvouement volontaire de chacun  tous,
dvouement du pre au fils, de la femme  l'poux, du fils au pre,
des enfants  la famille, de la famille  l'tat, du sujet au prince,
du citoyen  la rpublique, du magistrat  la patrie, du riche au
pauvre, du pauvre au riche, du soldat au pays, de tout ce qui obit 
tout ce qui commande, de tout ce qui commande  tout ce qui obit, et,
plus haut encore que cet ordre visible, celui qui conforme, autant
qu'il le doit et qu'il le peut, sa volont religieuse  cet ordre
invisible,  ce principe surhumain que la Divinit (quel que soit son
nom dans la langue humaine) a grav dans le code, dans la conscience,
table de la loi suprme; celui qui sait que, sous cette lgislation
des devoirs volontaires qu'on nomme avec raison _force_ ou _vertu_, il
n'y a ni Platon, ni J.-J. Rousseau, ni chimres, ni violences, ni
tyrannies, ni multitudes, ni satellites, ni armes, ni bourreaux qui
puissent faire prvaloir la socit purement matrialiste sur la
socit spiritualiste, o le commandement est divin, o l'abstention
est vertu; ce contrat social est, disons-nous, indpendamment de ce
qu'il est plus vrai, mille fois plus digne du lgitime orgueil, du
saint orgueil de la race humaine: car il croit fermement (et il a
raison de croire) que le contrat social qui commence sur la terre par
des individus isols, sans dfense contre les lments, par des
hordes, par des tribus, par des rpubliques, par des empires, par des
rvolutions qui brisent ou qui restaurent des nations, n'est ni toute
la fin, ni toute la destine probable de la civilisation divine, ni
toute la pense du Crateur, ni tout le plan infini de Dieu dans sa
cration de l'homme en socit.

Car il croit que Dieu n'a pas born  ces phnomnes d'agglomration,
de rvolution, de progrs matriel, de dcadence, de dissolution et de
disparition, les destines de cette noble catgorie d'tres appels
hommes; que ces tres ne sont pas borns dans tous leurs
dveloppements par la tombe; mais que le vrai contrat social, celui
dont l'me de l'humanit est l'lment, celui dont la vertu est le
mobile, celui dont le devoir est la lgislation, celui dont Dieu
lui-mme est le souverain, le spectateur et la rcompense, que ce
contrat social, interrompu ici  chaque gnration par la mort, ne se
rsilie pas dans la poussire de ce globe.

Au contraire, il se renoue, se recompose et se dveloppe indfiniment
plus haut de vertu en vertu, de saintet en saintet, de grandeur en
grandeur, dans une socit toujours croissante et toujours
multipliante, pour multiplier les adorations par les adorateurs, les
forces par les facults, les vertus par les oeuvres, dans cette
chelle ascendante par laquelle monta le Jacob symbolique, et qui
rapproche du Dieu de vie ses hirarchiques crations!

En un mot, le vrai contrat social, au lieu de donner pour fin  la
socit mortelle la mort, donne pour fin  la socit spiritualiste
sur la terre le sacrifice, et pour fin  la socit divinise aprs la
vie l'immortalit!

Voil ma foi politique.

                                                            LAMARTINE.

_P. S._ La trop grande tendue que j'ai t oblig de donner 
l'Entretien prcdent me force  restreindre celui-ci et  m'arrter
l de peur de fatiguer le lecteur de mtaphysique sociale. Je
reviendrai dans un an sur ces aberrations de J.-J. Rousseau,
philosophe social. Quant  sa philosophie religieuse, dont la
profession de foi du _Vicaire savoyard_ est le sublime portique, c'est
une des plus loquentes protestations contre l'athisme ou
l'irrligion qui ait jamais t crite par une main d'homme. Quand
nous traiterons de la philosophie (ce que nous ferons l'anne
prochaine), nous reviendrons sur ce bel exorde de religion dite
naturelle. J.-J. Rousseau s'lve, dans cette contemplation lyrique de
la Divinit et de la morale, mille fois au-dessus des philosophes
impies ou matrialistes du dix-huitime sicle. Le christianisme mme
lui doit ici de la reconnaissance, car, s'il est dans quelques parties
incrdule sur la lettre de ses dogmes, il est croyant  sa saintet.
C'est une aurore borale de l'vangile: il ne le voit pas, mais il le
rpercute. C'est la raison vanglise.


XVII

Par une circonstance bien trange, pendant que je m'entretenais avec
vous des erreurs politiques et des essais thologiques de J.-J.
Rousseau dans l'_mile_, un livre paraissait, un des livres que les
_curieux_ de littrature et de philosophie accueillent comme une bonne
fortune de bibliothque, parce qu'il leur rvle comme en confidence
les secrets du mtier de la littrature.

Ce livre, par un homme de pense libre, d'instruction varie, de got
sr, de recherches patientes, M. Sayous, est intitul: _le
Dix-huitime Sicle  l'tranger._

C'est une histoire coloniale de l'esprit franais dans toute l'Europe,
pendant que l'esprit franais rayonnait de Paris sur le monde quelques
annes avant qu'il ft explosion par la rvolution franaise. M.
Sayous est l, pour le dire sans l'offenser, un statisticien moral, un
fureteur de gnie piant et dcouvrant le beau et le bon dans tous ces
recoins de l'Europe o de petits cnacles littraires, franais de
langue et d'esprit, depuis Copenhague, Ptersbourg, Berlin, Dresde,
jusqu' Lausanne, Coppet, Ferney, Genve (il aurait pu y ajouter Turin
et Chambry, colonie des deux frres de Maistre, l'un naturel et
arcadien, l'autre emphatique et olympien), devaient bientt appeler
l'attention sur leur nom et sur leurs oeuvres.

M. Sayous donc furte avec beaucoup de loyaut et beaucoup de bonheur
ces dcouvertes dans tous ces recoins du monde franais, et nous fait
des portraits fins, vrais, originaux, critiques de toutes ces figures
d'hommes et de femmes qui gravitaient en ce temps-l dans la sphre
de l'esprit franais, de la langue franaise et de la philosophie
franaise.

Or savez-vous ce qu'il dcouvre trs-inopinment pour nous,  Genve,
en recherchant les sources de J.-J. Rousseau, car toute grande
individualit a ses sources? Il dcouvre une femme, une jeune fille,
une belle sibylle des Alpes, une thologienne de vingt ans, une
prophtesse de raison et d'instruction qui prophtise  demi-voix et
qui prophtise quoi? La profession de foi du _Vicaire savoyard_.
C'tait dans l'air. Rousseau l'coute, il retient; il s'inspire, et il
crit. Qui se serait dout de cette grie cache dans les grottes du
lac Lman, derrire ce philosophe misanthrope de la rue Pltrire, 
Paris?

Or voici tout le mystre:

Il y avait  Genve une de ces familles cosmopolites qui apportent,
partout o elles vivent, un caractre et une physionomie multiples,
saillants, originaux comme l'empreinte des diffrentes contres o ces
familles ont eu leurs haltes et leur origine. C'tait la famille si
connue des Huber. Sortis de la noblesse fodale du Tyrol, illustres
dans la chevalerie tudesque de la Souabe, ils taient devenus
patriciens de Berne, et s'taient allis  Rome avec la maison
princire des Ludovisi, dmembre en branches parses entre
Schaffouse, Lyon, Genve.

Cette famille, de gnies divers, avait acquis aussi divers genres de
clbrits. La littrature lgre, la philosophie clectique, les
sciences naturelles, les arts, la socit intime avec Voltaire,
Rousseau, plus tard avec les de Maistre de Savoie, avec madame de
Stal, avaient encore illustr les Huber. Les mmoires du temps
rappellent  toutes les pages leur nom  propos de leur familiarit
avec les grandes figures de Genve, de Paris, de Berlin, de Londres,
de Coppet; ils taient chez eux partout par droit de bienvenue, de bon
got, d'intimit avec les clbrits europennes. Un de leurs
descendants, hritier de leur naturalisation universelle, le colonel
Huber,  la fois homme de guerre, homme de lettres volontaire,
diplomate dans l'occasion, pote quand il se souvient de ses Alpes,
romancier quand il se rappelle madame de Montolieu ou madame de Stal,
habite encore aujourd'hui tantt Paris, tantt une dlicieuse retraite
philosophique au bord de ce lac Lman, site prfr de cette famille.


XVIII

Or, de cette famille nomade et fconde en toutes espces
d'originalits inattendues, tait ne  Lyon, en 1695, Marie Huber. 
l'ge de dix-huit ans elle avait  Lyon la clbrit des yeux, la
beaut. Tout lui souriait du ct du monde: elle dtourna son me et
ne voulut regarder que du ct du ciel. Elle renona au mariage pour
garder toutes ses penses  Dieu. L'abb Pernetti, l'historien des
clbrits de Lyon, raconte que le peuple de cette ville l'appelait la
Sainte.

La solitude rendit son esprit indpendant, effet ordinaire et naturel
d'une mditation solitaire.  trente-six ans elle prit la plume et
elle crivit ses penses sur le sujet qui occupait le plus sa vie, la
religion. Elle crut reconnatre que ce qui cartait le plus d'mes
religieuses de la pratique de tel ou tel culte, c'taient le nombre et
la littralit des dogmes. Elle rsolut, non de les nier, mais de les
tourner, et de montrer une voie gnrale de salut, qui ft marcher au
ciel par toutes les voies; elle n'cartait pas le christianisme, elle
l'ouvrait plus large  plus de fidles; elle considrait le Christ
comme l'Homme-Dieu qui, participant  toute la nature humaine pour la
rhabiliter en lui, fut affranchi de tout ce que l'humanit a de
vicieux, rdempteur dont l'humanit aurait pu se passer si elle avait
conserv sa puret originelle et la religion naturelle bien grave
dans sa conscience. Elle entreprenait donc, conformment  cette ide,
de faire luire de nouveau cette saintet primitive et naturelle dans
les coeurs de tous les hommes.

Ce fut l, dit M. Sayous son biographe, l'objet de son livre intitul
_la Religion essentielle  tous les hommes_, livre dont Voltaire eut
connaissance et dont il parle avec estime, livre qui fut communiqu 
J.-J. Rousseau, et dont, selon M. Sayous, il tira la doctrine
suprieure et conciliatrice de sa profession de foi du _Vicaire
savoyard_.

Ce serait ainsi qu'une femme inspire, une sainte Thrse d'une
religion pacifique et unanime, aurait  son insu laiss dans l'me du
philosophe sceptique et mobile de Genve la pense de ce christianisme
primitivement rvl par la conscience, encore sans ombre, 
l'humanit, et destin  rconcilier toutes les morales, tous les
schismes et tous les cultes de l'esprit dans une lumire, dans une
adoration et dans une charit communes.

Nous n'affirmons pas cette filiation de la profession de foi de J.-J.
Rousseau; nous la donnons comme une de ces curiosits littraires qui
ont de la vraisemblance plus qu'elles n'ont de certitude. Mais le
gnie  ttons de J.-J. Rousseau, flottant  cette poque entre le
christianisme rform, le catholicisme adopt, puis rpudi, le
calvinisme de son enfance profess de nouveau, l'illuminisme
germanique effleur, et le scepticisme philosophique si voisin de
l'athisme, longtemps frquent  Paris dans l'intimit de Diderot, de
d'Holbach, de Grimm, pouvait fort bien se rfugier, pour son repos,
dans cet clectisme chrtien de mademoiselle Huber qui donnait
satisfaction aux diverses aspirations de sa nature, et qui lui servait
de thme pour cet hymne magnifique de Platon des Alpes connu sous le
nom de profession de foi du _Vicaire savoyard_. Les calvinistes de
Genve ne s'levrent pas avec moins de fureur contre le trait de
paix que leur offrait mademoiselle Huber, que contre le symbole
pacificateur que leur proposait J.-J. Rousseau. Les deux livres eurent
les mmes ennemis; car les schismes en religion n'ont pas seulement
besoin de croire, ils ont besoin de combattre; les pacificateurs sont
les premiers perscuts en religion comme en politique. L'vangile
dit: Heureux les pacifiques! le monde dit: Malheur aux modrs!

J.-J. Rousseau, dans ce livre, fut un Girondin de la philosophie.

                                                            LAMARTINE.




LXVIIIe ENTRETIEN.

TACITE.

PREMIRE PARTIE.


I

L'histoire est de tous les genres de littrature celui qui supporte le
plus la mdiocrit de l'crivain, d'abord parce que l'intrt y est
dans le fait plus encore que dans le style: le fait ou le rcit se
suffit, pour ainsi dire,  lui-mme.

Ensuite, parce que les vnements que l'histoire raconte ont par
eux-mmes un attrait de curiosit, un intrt, pour nous exprimer
autrement, qui empche le lecteur de faire attention  l'insuffisance
ou  la mdiocrit du style. La curiosit est trs-indulgente, pourvu
que l'histoire soit raconte.

Aussi les bibliothques sont-elles pleines d'histoires mdiocres,
triviales, sans gnie, sans philosophie, sans politique, sans couleur,
sans pathtique, sans moralit, crites par des annalistes de tous les
pays; enregistreurs de dates, de nomenclatures, de faits, ils tiennent
la chronologie du monde, l'tat civil des nations.

On les lit cependant: car, bien qu'ils ne fassent rien sentir et rien
juger, incapables qu'ils sont eux-mmes de sentir et de juger, ils
font connatre. Ce sont les vieillards loquaces de la famille humaine
dont parle Homre; on s'attroupe autour d'eux pour les entendre
conter: mais pour eux, comme pour leurs lecteurs, l'histoire n'est
que de la chronique.


II

Les vritables historiens sont trs-rares au contraire, et, pour tout
dire, plus rares peut-tre que les grands potes; plus rares
certainement que les grands hommes d'action.

Cette parcimonie de la nature  crer les grands historiens s'explique
d'elle-mme, quand on y rflchit, par le nombre, la diversit et la
supriorit des dons naturels et des dons acquis ncessaires pour
crire une histoire digne de ce nom.

Ces dons, ou ces conditions ncessaires pour former un historien
immortel, sont presque impossibles  runir dans un mme homme.


III

D'abord, il faut qu'il soit n pote, c'est--dire sensible,
coloriste, loquent de nature; car comment ferait-il sentir dans son
style ce qu'il n'aura pas senti lui-mme?

Comment colorerait-il de nuances convenables ses portraits et ses
tableaux, si, au lieu de palette dans l'imagination, il n'a qu'un peu
d'encre au bout de sa plume?

Comment ferait-il parler ses acteurs, s'il ne sait pas lui-mme
parler?

Dire, c'est crer. Que crera-t-il, s'il ne sait dire?

Il faut ensuite qu'il soit philosophe, c'est--dire qu'il ne se borne
pas  la surface des faits, mais qu'il les creuse et qu'il les
interroge pour leur faire rendre le sens cach qui est en eux, ou la
sagesse des choses humaines; car les vnements ne sont pas une vaine
accumulation de faits et de personnages, passant devant les yeux de
Dieu et devant les yeux des hommes, sans autre langage que ce fracas
du temps, qui roule tumultueusement dans son cours les religions, les
institutions et les empires.

Ces vnements, bien vus, bien couts, bien compris, ont un langage
parfaitement intelligible qui s'appelle l'exprience, la leon, la
moralit, la sagesse, la philosophie des choses. Il faut que
l'historien, profondment sage, comprenne ce langage des vnements
pour l'interprter aux autres hommes.

Un vritable historien n'est qu'un traducteur, mais c'est le
traducteur des desseins de Dieu. Il dchiffre les hiroglyphes de la
Providence.


IV

Il faut qu'il soit honnte homme, c'est--dire probe d'esprit,
sincre, vridique: car, s'il trompe, ou s'il dissimule, ou s'il
invente, ou s'il ment, plus d'histoire; il n'est plus que le faussaire
des actes de Dieu.

Il faut qu'il soit moraliste, sinon de coeur, au moins d'esprit: car,
s'il caresse les perversits dont l'histoire est pleine, s'il donne
toujours raison  la fortune, s'il exalte le vainqueur coupable et
qu'il crase le vaincu innocent, s'il foule aux pieds les victimes,
s'il ajoute la sanction de sa propre immoralit et l'autorit de son
amnistie  tous les scandales d'iniquit qui attristent les annales
des peuples, l'historien n'est plus un juge; c'est un complice abject
ou intress de la fortune, qui montre sans cesse le droit viol par
la force, et la vertu djoue par le succs.

Un tel historien corrompt plus la moralit de son sicle que tous les
crimes heureux ne la corrompent: car on se dfie des criminels, on ne
se dfie pas de l'historien. Son absolution est pire que le forfait
lui-mme: c'est le forfait rtrospectif, le forfait de sang-froid, le
meurtre de la conscience publique, seul refuge que la fortune
triomphante laisse ici-bas  la justice et  la vertu! Le criminel ne
viole la justice que pendant un temps: l'historien du succs la viole,
autant qu'il est en lui, pendant toute la postrit.

On a dress des peines contre ceux qui commettent les crimes, on
devrait en formuler de pires contre ceux qui les excusent et qui les
glorifient. Ils sont les sclrats du lendemain, plus coupables que
les sclrats de la veille. Ils justifient l'iniquit: c'est plus
atroce que de la commettre.


V

Il faut que l'historien soit homme d'tat: car l'histoire est pleine
de politique, et s'il n'a pas l'intelligence de la politique, cette
bonne conduite de la vie applique en grand aux nations, aux socits,
aux empires, il crira au hasard des rcits pleins d'ignorance, de
contre-sens et de non-sens.

Il faut qu'il ait pratiqu lui-mme les conseils, les assembles, les
ngociations, les dlibrations, les affaires publiques, afin d'avoir
observ de ses propres yeux le jeu des passions, des intrts, des
ambitions, des intrigues, des caractres, des vertus ou des
perversits qui s'agitent dans les cours, dans les camps, dans les
comices, dans la place publique.

Nul ne connat les hommes par thorie: pour les connatre, il faut
les toucher; on ne les touche que dans la mle.

Un historien qui n'aura vcu que dans les bibliothques fera des
livres, mais jamais une histoire; ses personnages seront des rles,
jamais des hommes.


VI

Enfin, il faut que l'historien soit arriv  la vieillesse, ou du
moins  cette maturit des annes qui donne, avec le sang-froid de la
pense, le dsintressement de l'ambition, ce loisir studieux o
l'crivain se renferme dans la solitude de son me pour recueillir,
avant sa mort, les vnements de son temps, les expriences, les
jugements qu'il veut lguer  la postrit.

On voit,  ces principales conditions d'un historien parfait, combien
il est rare que toutes ces conditions se trouvent runies dans un
mme homme, et combien peu de chefs-d'oeuvre historiques doivent
exister et surnager sur cet ocan d'annales ou de chroniques qui
encombrent les archives des nations.

Ajoutons que ces chefs-d'oeuvre mmes ne sont pas absolus, mais
relatifs  l'tat social et  l'ge plus ou moins avanc des peuples
pour lesquels l'historien a crit son histoire.


VII

Les peuples enfants veulent des rcits merveilleux, mais sans
critique, comme ceux d'Hrodote.

Les peuples superstitieux veulent des fables, comme celles des livres
thogoniques de l'Orient.

Les peuples barbares veulent des martyrologes, comme ceux des
Scandinaves.

Les peuples chevaleresques veulent des aventures, comme celles du Cid
ou de Roland.

Les peuples corrompus veulent des crimes politiques admirs et
justifis, comme ils le sont dans l'histoire de Machiavel.

Les peuples artistes veulent des harangues et des rflexions, comme
celles de Thucydide.

Les peuples avilis veulent des obscnits, comme celles de Sutone.

Les peuples mrs et touchant  la dcadence veulent des portraits
peints en traits de sang, des retours vers la vertu antique, des
larmes amres sur la corruption prsente, des sentences brves, mais
succulentes, jaillissant de l'vnement comme le cri des choses, enfin
une philosophie  la fois plaintive et amre, qui consterne et qui
relve l'me par l'honnte et douloureux contraste entre l'image de la
vertu antique et le dsespoir de la libert perdue!

Dans ce genre d'histoire parfait, l'historien n'est plus seulement un
annaliste: il est citoyen, il est moraliste, il est politique, il est
pote, il est peintre, il est lgislateur, il est apologiste, il est
satiriste, il est homme d'tat, il est juge, il est instituteur des
nations, il est _Tacite_. L'histoire ne monte pas plus haut: elle est
alors le grand pome pique de la vrit.


VIII

Pour l'poque du monde o nous vivons, Tacite est videmment l'Homre,
le Platon et le Cicron de l'histoire. Une de ses pages retrace toute
une priode d'annes; une de ses peintures ressuscite toute une vie;
une de ses maximes fait rflchir tout un jour.

Rome entire, avec ses grandeurs et ses bassesses, avec sa libert et
sa servitude, avec ses noblesses et ses abjections, avec ses vertus et
ses forfaits, s'est rsume dans ce seul homme.

Il a tout vu, tout senti, tout sond, tout pes, tout aim, tout ha,
tout peint, tout conclu. C'est le monde romain, ou plutt c'est le
monde humain de son temps, hlas! et de tous les temps, contract dans
la main puissante d'un homme, et rendant, sous la pression de cette
main, son suc, son sens, sa gloire, ses vices, sa honte, ses larmes,
son sang, par tous les pores.


IX

Aussi celui qui a lu Tacite a compris le monde: Tacite est le Newton
de l'histoire. Il a dvoil la machine humaine depuis le premier
rouage jusqu'au dernier; il a mont et dmont le mcanisme des
empires, et mis  nu tous les ressorts qui font mouvoir la sublime ou
dplorable humanit.

On ne peut lui reprocher qu'une chose: un excs de brivet dans le
rcit. Mais cette brivet aussi est une force: celui qui comprend
d'un coup d'oeil explique d'un mot. La brivet est une vertu de la
langue, car la langue n'est qu'un signe. La plus parfaite des langues
serait celle qui contiendrait le monde dans un mot.

Tacite est l'abrviateur de l'oeuvre de Dieu; il n'crit pas, il note:
mais chaque note ouvre un horizon sans borne  la pense. Les
intelligences lentes ou faibles doivent renoncer  le lire: il n'crit
que pour ses pairs. C'est le pain des forts, c'est l'historien des
hommes d'tat, des philosophes, des sages, des potes; il lui faut,
comme  Bossuet, un auditoire de rois de l'intelligence: c'est sa
gloire.

J'ai essay souvent, dans mes notes de jeunesse, de me rendre compte 
moi-mme des impressions que je recevais de cet historien selon mon
coeur. J'en extrais ici quelques fragments et j'en ai refait un tout,
en jalonnant ma route de ses plus beaux tronons de style, comme on
reconstruit une ville dtruite dans le dsert, en marchant d'un dbris
 un dbris et d'un monument  l'autre,  travers la poussire des
grandes choses qu'on foule aux pieds.


X

Huit cent vingt annes d'existence ont puis la vitalit de Rome.
Rome vieillit; car, malgr les illusions toujours dues et toujours
renaissantes des utopistes, les nations vieillissent comme l'homme,
unit mortelle dont elles parcourent toutes les phases avec plus de
lenteur, mais avec la mme vicissitude de naissance, de jeunesse, de
maturit, de caducit et de mort.

L'empire a dvor la rpublique; l'arme a subjugu les lois; la
corruption,  son tour, a avili l'arme; la sdition donne et retire
le trne et la vie  des favoris prtoriens d'un camp et d'un jour.
Nron, le dernier des empereurs du sang de Csar, a pri, excr des
uns, regrett par les autres; car les vices et les crimes eux-mmes
ont leur parti dans les populaces et dans les casernes. On pleure, 
Rome et  Lyon, ce bon Nron qui incendiait la capitale pour la
rebtir, qui gorgeait sa mre, mais qui amusait la plbe. Le vieux
Galba, proclam empereur par les lgions, s'avance et tend la main
vers le sceptre.

coutons Tacite, c'est ainsi qu'il commence son premier livre:


XI

J'entreprends une oeuvre riche en vicissitudes, atroce en batailles,
dchire en sditions, sinistre mme dans la paix:

Quatre empereurs tranchs successivement par le glaive, trois guerres
civiles, plusieurs guerres extrieures, quelques autres tout  la fois
civiles et trangres;

Nos armes, prospres en Orient, malheureuses en Occident; l'Illyrie
trouble, les Gaules mobiles, la Grande-Bretagne conquise et perdue
presque au mme moment; les races suves et sarmates se ruant contre
nous; les Daces illustrs par des dfaites et par des victoires
alternatives; l'Italie elle-mme afflige de calamits nouvelles ou
renouveles des calamits dj prouves par elle dans la srie des
sicles prcdents; des villes englouties ou secoues par les
tremblements de terre sur les confins de la fertile Campanie; Rome
dvaste par les flammes; nos plus anciens temples consums; le Capitole
lui-mme incendi par la main de ses concitoyens; nos saintes crmonies
profanes; des adultres souillant nos plus grandes familles; les les
de la mer pleines d'exils; ses cueils ensanglants de meurtres; des
atrocits plus sanguinaires encore dans le sein de nos villes; noblesse,
dignits, acceptes ou refuses, imputes  crime; le supplice devenu le
prix invitable de toute vertu; l'mulation entre les dlateurs,
non-seulement pour le prix, mais pour l'horreur de leurs forfaits;
ceux-ci revtus comme dpouilles des consulats et des sacerdoces,
ceux-l de l'administration et de la puissance de l'tat dans les
provinces, afin qu'elles supportassent tout de leur violence et de leur
rapacit; les esclaves corrompus contre leurs matres, les affranchis
contre leurs patrons, et ceux  qui il manquait des ennemis pour les
perdre, perdus par la trahison de leurs amis.


XII

Toutefois le sicle n'est pas assez tari de toute vertu pour ne pas
fournir encore de grands exemples:

Des mres accompagnant leurs fils poursuivis, dans leur fuite; des
femmes s'exilant volontairement avec leurs maris; des proches
courageux; des gendres dvous; la fidlit des serviteurs rsistant
mme aux tortures; des hommes illustres bravant les dernires
extrmits de l'infortune; l'indigence elle-mme hroquement
supporte; des sorties volontaires de la vie comparables aux morts les
plus loues de nos anctres.

Outre ces nombreuses vicissitudes des choses humaines, des prodiges
effrayants dans le ciel et sur la terre, les avertissements de la
foudre, les prsages des vnements futurs, prsages heureux,
sinistres, ambigus, vidents tour  tour.

Jamais, en effet, calamits plus terribles et augures plus menaants
ne tmoignrent au peuple romain que les Dieux ne veillaient plus  sa
scurit, mais  leur vengeance.


XIII

Aprs avoir frapp ainsi l'esprit de ses lecteurs de l'impression dont
il est frapp lui-mme, Tacite entre d'un pas rapide, mais sr, dans
son rcit par le tableau du lendemain de la mort de Nron. Il laisse
transpirer, plutt qu'il ne le tmoigne, son mpris intrieur contre
un peuple assez vil pour regretter son tyran:

La vile multitude, dit-il, celle qui assige le cirque et les
thtres gratuits, et la lie des esclaves, et tous ceux qui, ayant
dvor leur patrimoine, vivaient des honteuses munificences de Nron,
se montraient tristes et avides de nouvelles.

Les soldats, voyant qu'ils ne recevaient pas de gratifications de
Galba pour rcompenser leur dfection involontaire et force  Nron,
et prvoyant que la paix ne leur fournirait pas autant que la guerre
d'occasions d'avancements et de rcompenses, penchaient vers la
sdition. Ils accusaient dj la vieillesse et la parcimonie de Galba.

On rappelait un mot de lui, honnte pour la rpublique, dangereux
pour lui-mme: Je choisis mes soldats, je ne les achte pas.

L'ge mme de Galba tait un texte de drision et d'impopularit pour
ceux qui taient accoutums  la jeunesse de Nron, et qui, suivant
le prjug du vulgaire, ne jugeaient de leur matre qu' la beaut et
 la grce du corps. Telles taient  Rome, ajoute-t-il, les
dispositions d'esprit de cette immense multitude.

Il fait ensuite le tableau des provinces, des lgions, le portrait des
principaux gnraux qui les commandent.

En Espagne, Cluvius Rufus; dans les Gaules, un successeur peu
populaire de Vindex; en Allemagne, Verginius, encore indcis entre les
regrets de Nron et l'adhsion  Galba; sur le Rhin, un vieillard
goutteux, impotent, sans ascendant sur ses troupes; dans l'Orient
encore immobile, Mucien, commandant de la Syrie et de quatre lgions.


XIV

Le portrait de Mucien, trac en quelques lignes, prsage du premier
coup d'oeil  l'empire des agitations,  Galba des comptiteurs:

Homme, dit Tacite en parlant de Mucien, dj aussi clbre par ses
succs que par ses disgrces; jeune, il avait ambitieusement caress
des amitis illustres; bientt, ayant dissip ses richesses, il glissa
dans le besoin.

Suspectant l'inimiti de Claude contre lui, il se confina dans le
fond de l'Asie, aussi prs de l'exil qu'il le fut plus tard de
l'empire; mlange de luxure, d'intrigue, de popularit, d'insolence,
de bonnes et de mauvaises habilets; excessif de plaisirs dans le
loisir, d'activit dans l'action, sa vie publique mritait des loges,
sa vie prive de la honte. Puissant en influence et en sduction sur
ses subordonns, sur ses proches, sur ses collgues; homme  qui il
tait plus facile de dcerner l'empire par son crdit que de l'obtenir
pour lui-mme.

En Jude, Vespasien et son fils Titus commandaient trois lgions; ils
taient pleins de dfrence pour Mucien, leur collgue le plus
rapproch, et se concertaient entirement avec lui.


XV

Tout  coup un bruit se rpand dans Rome. On murmure  demi-voix que
les lgions de Germanie se sont souleves et ont proclam empereur
leur commandant Vitellius.

Galba, pour prvenir le seul reproche qu'on fait  son rgne, celui de
manquer d'un successeur, se hte d'adopter un jeune Romain de haute
noblesse et de grande esprance, Pison. Pison rappelait par ses vertus
l'antique rpublique. Son adoption tait un retour  la libert et aux
moeurs. Galba le prend par la main en prsence du snat et du peuple:

Auguste chercha un successeur dans sa famille, lui dit-il; moi, je le
prends dans la rpublique, non que je manque de parents ou de
compagnons d'armes, mais pour prouver que je n'ai point brigu
l'empire par ambition. Cet acte dmontrera  tous que je n'ai
consult, en te choisissant, ni mes propres convenances, ni mme les
tiennes.

Tu as un frre, ton gal en noblesse, ton suprieur par l'ge, digne
en tout de la haute fortune o je t'appelle, si tu n'en tais plus
digne encore toi-mme.

Tu es parvenu  cet ge o l'on a dj chapp aux passions de la
jeunesse; ta vie est telle que tu n'as aucune indulgence  demander
pour ton pass. Tu n'as encore support que des fortunes adverses: les
prosprits sont des tentations trop stimulantes pour notre me, parce
que les adversits nous apprennent  flchir et que le bonheur nous
corrompt.

La fidlit, la sincrit, l'attachement, ces premiers biens de
l'honnte homme, conserve-les avec une gale constance. On essayera de
les altrer en toi par l'obsquiosit. L'adulation, les caresses,
l'intrt personnel, le poison le plus corrupteur de la vritable
affection, vont bientt t'entourer.

Aujourd'hui, toi et moi, nous nous parlons avec la plus entire
franchise; mais les autres s'adressent plus  notre puissance qu'
nous-mmes, car persuader  un prince ce qu'il doit faire est une
grande tche: une approbation servile ne prouve aucune affection.

Si l'immense corps de l'tat pouvait subsister et se pondrer seul et
sans modrateur, j'tais digne peut-tre de recommencer les temps et
les institutions de la rpublique; mais nous en sommes  cette
ncessit, que dj mon ge avanc ne peut plus rien promettre au
peuple romain qu'un bon successeur, et ta jeunesse rien autre qu'un
bon matre  l'empire.

Sous Tibre, sous Caus, sous Claude, nous fmes comme le patrimoine
d'une seule famille; aujourd'hui,  la place de la libert, nous
aurons du moins l'lection de nos matres.

La maison des Jules Csar et des Claude tant teinte, l'adoption
dcouvrira avec intelligence le meilleur des Romains pour succder 
l'empire. Descendre ou natre des princes est un hasard qui ne nous
rend digne d'aucune estime; dans l'adoption, le choix est entier et le
jugement libre, et, si l'on veut bien choisir, l'opinion publique vous
claire.

Que Nron soit toujours devant tes yeux, lui qui, superbe de sa
longue srie d'aeux dans les Csars, ne fut pas renvers par Vindex
avec une seule province sans armes, ni par moi avec une seule lgion,
mais par sa frocit et par sa luxure, qui le prcipitrent du fate
des grandeurs publiques.

Il n'y avait point cependant jusque-l d'exemple d'un empereur
dpos.

Nous, au contraire, que l'estime publique et les armes ont ports 
l'empire, quels que soient nos services, nous y serons poursuivis par
la jalousie.

Toutefois ne t'tonne pas si, dans cette commotion soudaine de tout
l'univers, deux lgions ne sont pas encore rentres dans l'obissance.
Moi-mme, qui te parle, je ne suis pas parvenu encore  la scurit;
mais, une fois que je t'aurai adopt, je cesserai de paratre trop
vieux, seul reproche qu'on objecte  ma puissance.

Nron ne cessera pas d'tre regrett par les pervers; c'est  toi,
c'est  moi de gouverner avec tant d'intgrit qu'il ne soit pas du
moins regrett des gens de bien.

Ce n'est pas l'heure de te fatiguer de plus longs avis; tout est dit,
tout est fait, si j'ai bien choisi!

Souviens-toi que tu vas commander ici  des hommes aussi incapables
de supporter une entire libert qu'une entire servitude.

L'invention d'une telle loquence dans l'historien ne suppose-t-elle
pas dans Tacite toutes les qualits d'homme d'tat, de philosophe, de
politique consomm, de vieillard expriment des choses et des
caractres, et enfin d'orateur d'tat, qualits que l'historien prte
au vieux Galba?


XVI

On se perd quand on analyse ce sublime discours d'empire dans les
profondeurs de raison, de pntration, de prvoyance, de connaissance
du coeur humain et de l'opinion des diffrentes classes du peuple
qu'il rvle chez le vieux Galba.

Quel autre homme qu'un homme rompu aux affaires publiques, un tmoin
des croulements de Rome, un publiciste, un moraliste, un orateur, un
vieillard, pouvait le penser et pouvait l'crire?

tez une seule de ces conditions d'ge, d'exprience, de pratique des
comices et des cours, d'tude des lettres antiques, d'lvation
au-dessus des partialits des temps, de puissance de tout comprendre,
mme la vertu, et ce discours n'existerait pas.

C'est le rsum d'une longue vie publique dans une haute intelligence
touchant aux limites de la vie, et jugeant le pass, le prsent,
l'avenir, avec le calme du soir et le sublime dsintressement du
lendemain.

Mais poursuivons l'tude, et, aprs avoir vu le sage et le politique,
voyons le peintre.


XVII

Pison accepte sans joie, mais sans faiblesse, non comme on accepte une
ambition, mais comme on accepte un devoir.

Il se rend au camp avec Galba, puis au snat, pour se faire
reconnatre hritier de l'empire.

Les soldats, refroidis par la parcimonie de Galba, qui les traite en
citoyens, non en mercenaires, murmurent sourdement; le snat prouve
ou feint d'prouver de l'enthousiasme: mais les rumeurs de la
rbellion des lgions de Germanie et de la marche de Vitellius sur
l'Italie s'accroissent dans Rome. La restitution au trsor public des
sommes perues par les favoris de Nron aigrit les esprits dans le
camp et dans la plbe.

Un homme populaire par ses intrigues, candidat du vice, comme Pison
tait candidat de l'honntet, Othon, sent chanceler le pouvoir entre
les lgions qui s'avancent d'Allemagne, et Galba, qui ddaigne de
saisir Rome par ses corruptions. Il se fait faire une feinte violence
par une meute de populace et de soldats qui le portent au camp, hors
des murs, en apparence malgr lui. L, vingt-trois soldats le saluent
empereur, et vont tenter avec Othon la fidlit des lgions indcises.


XVIII

Le bruit de cette meute se rpand dans le palais de Galba. Pison, son
fils adoptif, veut opposer sa popularit d'estime  la popularit
dmagogique d'Othon; il rassemble les troupes de garde au palais et
les harangue:

Camarades, leur dit Pison, il n'y a pas encore six jours qu'ignorant
ce que nous drobe l'avenir, et ne sachant s'il fallait dsirer ou
redouter davantage ce nom d'hritier de Galba, j'ai t adjoint par
lui  l'empire.

Par cet acte, les destines de la patrie et celles de notre maison
ont t places dans vos mains. Ne croyez pas, je vous le jure par le
nom que je porte, ne croyez pas que je tremble ici pour moi-mme (pour
moi, qui, prouv dj par la mauvaise fortune, sais qu'il y a autant
 craindre de la prosprit); non! je vous parle en ce moment au nom
de Galba, devenu mon pre, du snat et de l'empire, que je reprsente
devant vous.

Nous sommes placs dans cette alternative, ou de prir aujourd'hui,
si cela est ncessaire  la patrie, ou, ce qui ne serait pas moins
funeste, de vaincre en faisant prir des concitoyens.

Nous avions pour consolation, dans ces derniers vnements de Rome,
que la capitale n'avait pas t ensanglante et que le pouvoir avait
pass sans choc d'une main dans une autre.

Par mon adoption, il semblait aussi avoir t pourvu  ce que, mme
aprs Galba, il ne pt y avoir de guerre civile  Rome pour l'empire.

Je ne me vanterai pas ici de la noblesse de mon origine ni de
l'irrprochabilit de ma vie. Qu'est-il besoin de parler de vertu
quand il s'agit de se comparer  un Othon? Ses vices, qui sont  ses
yeux le seul titre de gloire, ont renvers l'empire, mme quand il
tait la crature et l'ami de l'empereur.

Serait-ce par son maintien, sa dmarche, sa parure effmine, qu'il
briguerait et mriterait l'empire? Ils se trompent, ceux qui croient
que son luxe sera de la libralit: il saura dissiper, jamais donner.
Il ne rve que prostitution, dbauches et orgies de femmes; il pense
que ce sont l les privilges de la souverainet, privilges qui lui
assurent pour lui seul la satisfaction de ses caprices et de ses
excs, et qui ne laisseront aux autres que la rougeur et l'infamie.
Jamais pouvoir acquis par le crime ne fut exerc honntement.

Galba a t promu  l'empire par le consentement de l'univers, et moi
par votre consentement.

Si la rpublique, le snat, le peuple, ne sont plus aujourd'hui que
de vains noms, votre honneur,  vous, camarades, est intress du
moins  ce que les plus vils des hommes ne vous donnent pas des
empereurs!

On a vu des exemples de lgions rvoltes contre leurs gnraux; mais
votre fidlit et votre renomme,  vous, sont restes jusqu' ce jour
sans souillure. C'est Nron qui vous a manqu, ce n'est pas vous qui
avez manqu  Nron!

Eh quoi! vingt-trois transfuges et dserteurs,  qui l'on ne
permettrait pas de nommer un centurion ou un tribun des soldats,
nommeraient impunment un empereur! Vous admettriez cet exemple, et
vous vous approprieriez leur crime en le tolrant par votre inaction!
Cette licence passera bientt de Rome dans les provinces, et, si nous
sommes, Galba et moi, les victimes de ce forfait, vous le serez, vous,
des consquences de ces guerres civiles. L'assassinat de vos empereurs
ne vous sera pas plus pay que nous ne payerons, nous, votre
innocence, et nous vous donnons, en rcompense de votre fidlit,
autant que les autres vous promettent pour prix du crime.


XIX

Ce discours d'honnte homme meut les cohortes de garde au palais. Les
officiers partent pour aller retenir dans leur devoir les diffrents
corps caserns dans la ville; mais les partisans d'Othon les ont
prvenus. La dfection est gnrale; quelques chefs sont tus par
leurs soldats, d'autres repousss, le plus grand nombre entrans. La
licence de Nron plaide dans leur me contre la svrit de Galba. Les
troupes corrompues aiment leurs corrupteurs. Othon ravive la
popularit de Nron, dont il fut le complice.


XX

Galba, presque abandonn dans le palais avec une poigne de gardes et
de serviteurs, hsite un moment s'il y dfiera l'assaut des prtoriens
ou s'il ira au camp disputer l'empire  Othon. Danger pour danger, il
prfre le plus honorable; il se prpare  marcher au camp: Pison l'y
devance.


XXI

Pendant cette hsitation, un bruit se rpand dans la ville qu'Othon a
t massacr par les prtoriens dans le camp.  ce bruit, le peuple,
les snateurs, les courtisans, la plbe, qui avaient dj fui le
palais, refluent avec la fortune autour de Galba.


XXII

Tacite peint en satiriste consomm les jactances et le faux
enthousiasme des hommes intresss que la peur avait dissips, que la
peur ramne. Chacun veut avoir sa part de fidlit et d'hrosme: il
y en a qui vont jusqu' affirmer qu'Othon a t perc par leur main.
L'impassible Galba sourit de piti et demande  un de ces prtendus
meurtriers _qui lui a donn ordre de tuer Othon_.


XXIII

Ce bruit tait faux. Tacite raconte la sdition des prtoriens  la
vue d'Othon, en homme qui a vu les motions populaires et les
dfections soldatesques.

On croit relire,  l'homme prs, l'entre de Napolon  Grenoble au
retour de l'le d'Elbe. Citons cette page, que nous avons lue tant de
fois nous-mme vivante sur les pavs de nos places publiques:

Les dispositions dans le camp n'taient dj plus douteuses, et la
passion en faveur d'Othon tait dj si furieuse que les soldats, non
contents de le couvrir de leurs corps et de leurs armes, le portent,
au milieu des aigles des lgions, sur un tertre o s'levait, quelques
moments avant, la statue d'or de Galba, et l'entourent de leurs
tendards. Il n'tait possible ni aux tribuns ni aux centurions d'en
approcher; le simple soldat recommandait  ses camarades de se dfier
de ses officiers; tout retentissait de clameurs, de tumulte, de
vocifrations changes entre les groupes, non pas seulement, comme
dans une multitude, de vocifrations inactives, mais,  chaque nouveau
groupe de soldats qui se prsentaient, on leur prenait les mains, on
les enlaait d'un cercle d'pes nues, on les poussait vers Othon, on
les provoquait  lui prter le serment, on les prconisait l'un 
l'autre, tantt l'empereur aux soldats, tantt les soldats 
l'empereur.

Othon ne cessait pas, de son ct, d'tendre les mains vers eux,
d'adresser des hommages  cette multitude et de lui jeter des baisers,
se dgradant jusqu' la bassesse pour se relever  la domination!


XXIV

Il harangue avec astuce les soldats; on court aux armes, on marche
confusment vers la ville.

Une charge de cavalerie balaye le forum de la multitude, qui voulait
maintenant dfendre Galba.

Le porte-drapeau de la cohorte, au milieu de laquelle marchait le
vieillard, l'abaisse devant les cavaliers d'Othon.  ce signal de la
trahison ou de la peur, la cohorte, jusque-l fidle, fraternise avec
les sditieux.

 ct du lac Curtius, dit Tacite, le tremblement des porteurs de
Galba le fait tomber de sa litire et rouler  terre. On assure qu'il
tendit courageusement la gorge aux meurtriers, en leur disant d'agir
et de frapper, si c'tait pour l'avantage de la rpublique.

Peu importaient ses paroles  ses assassins.

Le nom de celui qui le frappa n'est pas suffisamment constat. Les
soldats froces et cruels dchirrent en lambeaux ses bras et ses
jambes, mme aprs que sa tte eut t spare du tronc.

Pison, bless, qui revenait du camp des prtoriens, se rfugie dans la
chambre d'un esclave fidle; mais, bientt dcouvert, il est tran
sur le seuil et gorg par les soldats d'Othon.

Sa tte, celle de Galba, celle de Vinius, leur lieutenant, sont
portes au bout des piques, au milieu des enseignes des lgions,
auprs des aigles.


XXV

Vous auriez cru voir, ajoute aussitt Tacite, un autre snat, un
autre peuple. Tous se prcipitent, rivalisant de vitesse et
d'empressement, vocifrant contre Galba, clbrant la justice des
soldats, baisant la main d'Othon. Plus les dmonstrations sont
fausses, plus ils les redoublent.

Tout se fit ensuite au gr des soldats. Chaque lgion envoie un quart
de ses lgionnaires imposer ou saccager la ville et les campagnes,
avec licence de tout faire, pourvu qu'elle rapportt sa part de
pillage  ses chefs, et, aprs cette alternative de licence, de
dbauches et de misre, chaque soldat rentrait  son corps, indigent,
oisif et lche, de vaillant qu'il avait t.

Enfin, une succession d'orgies et de dnment les prcipitait dans
les sditions et dans les factions militaires, de l dans les guerres
civiles.

Le corps de Galba, longtemps abandonn et devenu le jouet des
profanateurs, pendant les tnbres, fut enfin enseveli par les soins
d'Argius, un de ses anciens esclaves, dans les jardins d'un domaine
priv que possdait Galba. Sa tte, mutile et attache  une pique
par les vivandiers et les valets d'arme devant le tombeau de
Patrobius, affranchi de Nron, puni par Galba, fut recueillie le jour
suivant et runie aux cendres de son corps dj brl.

Quelle tragdie! Et comment n'a-t-elle pas inspir un
Corneille?--C'est que le sujet dpasse le gnie!


XXVI

Pendant que la sdition militaire fait un empereur  Rome, Tacite
nous transporte aussitt en Germanie, o la sdition militaire en fait
surgir un autre dans Vitellius, pour venger Galba.

Valens et Ccina, ses lieutenants, descendent des Alpes en Italie.
Vitellius, engourdi par la torpeur du vin et de la table, ivre ds le
milieu du jour, les suit lentement, laissant tout faire pour lui  ses
soldats.

Othon ngocie avec son comptiteur; il lui offre tout ce qui peut
sduire un homme plus avide de jouissances oisives que de pouvoir.
Vitellius feint d'couter ces propositions, puis les deux rivaux
s'envoient mutuellement des assassins aprs les ambassadeurs. Ces
assassins, dcouverts, expient leur mission par la mort.

Othon sent enfin la ncessit de rtablir la discipline dans les
troupes de Rome et de rprimer l'anarchie; il parle aux prtoriens le
langage de la raison et de la svrit:


XXVII

Il est des choses dans le gouvernement, leur dit-il, que le soldat
doit savoir; il en est d'autres qu'il doit ignorer.

L'autorit des chefs, la rigueur de la discipline, exigent que les
centurions, les tribuns militaires eux-mmes, excutent, sans les
examiner, les ordres qu'on leur donne.

S'il tait permis  chacun de ceux qui reoivent des ordres de
s'informer des motifs et de les discuter, l'empire lui-mme prirait
avec le principe ncessaire de l'obissance.

Vous n'avez manqu  la subordination que dans mon intrt; mais,
dans ces incursions, dans ces tnbres, dans cette confusion de
toutes choses, les occasions contre moi-mme peuvent tre offertes 
mes ennemis. L'arme la plus redoutable dans l'action est celle qui
est la plus soumise avant la guerre.  vous les armes et le courage! 
moi le conseil et la direction de votre valeur! Que jamais arme ne
connaisse ces cris que vous avez profrs contre le snat!

Quoi! le snat, la tte de l'empire, le lustre de toutes nos
provinces, demander des supplices contre ses membres!  Dieux! ces
Germains, que Vitellius pousse contre Rome, ne l'auront pas os
eux-mmes; et vous, enfants privilgis de l'Italie, vous, jeunesse
vraiment romaine, vous demanderiez le sang et le massacre d'un corps
dont la splendeur et la gloire font toute notre supriorit sur la
bassesse et l'obscurit des Vitelliens.

Vitellius a une certaine apparence d'arme avec lui, mais le snat
est avec nous. C'est par l que de notre ct est la rpublique, et
contre nous les ennemis de la rpublique.

Croyez-vous donc que cette ville si majestueuse existe seulement
dans ces maisons, ces toits, ces monceaux de pierres? Ces choses
muettes et inanimes peuvent aussi bien se dtruire que se relever.

L'ternit de l'tat, le repos des peuples, votre salut  tous, et le
mien, rsident dans l'intgrit du snat, qui affermit tout. De mme
que ce corps, institu sous les auspices des Dieux par le pre et le
fondateur de Rome, ce corps, continu et immuable depuis nos rois
jusqu' nos Csars, nous a t transmis par nos anctres, de mme nous
devons le transmettre  nos descendants; car c'est de vous qu'manent
vos snateurs romains, et c'est de vos snateurs qu'manent vos
princes.


XXVIII

Ce discours assoupit plus qu'il ne calma Rome.


XXIX

Le tableau trac ici par Tacite de l'agitation sourde de la ville, de
l'oppression latente des soldats, de l'ambigut du snat, tremblant
de trop peu faire pour Othon, de trop faire contre Vitellius, est
l'tude la plus caractristique d'un observateur de l'espce humaine.
C'est le Molire grave et politique des peuples en rvolution; le
peuple romain pose, non-seulement devant son peintre, mais devant son
juge.

                                                            LAMARTINE.




LXIXe ENTRETIEN.

TACITE.

DEUXIME PARTIE.


I

Continuons:

Othon part avec l'arme et avec une partie de l'aristocratie de Rome
et des pouvoirs constitus, pour aller au-devant de Vitellius, aux
confins de l'Italie, vers les Gaules.

C'est la premire fois que Rome se dplace ainsi, dit Tacite: car,
depuis le divin Auguste, le peuple romain avait combattu au loin pour
l'ambition ou la gloire d'un seul homme; sous Tibre et sous Caligula,
on n'avait eu  gmir que des calamits de la paix; la rvolte de
Scribonianus contre Claude avait t dcouverte et touffe au mme
instant; c'taient des murmures et des paroles qui avaient expuls
Nron, plutt que les armes. Aujourd'hui des lgions et des flottes,
et, ce qu'on avait vu plus rarement encore, les prtoriens et les
soldats, gardiens de la ville, marchaient au combat.


II

Selon l'admirable conomie de ses rcits, ordonns comme des pomes,
Tacite profite de la lenteur d'Othon dans sa marche vers les Gaules
pour reporter les regards de son lecteur vers une autre rgion de
l'empire o se noue un autre drame militaire pour un troisime
dnouement dj prvu. Il revient  Vespasien,  Mucien,  leurs sept
lgions rparties en Jude et en Syrie.

Ces lgions apprennent que celles de Rome et de Germanie vont
s'entrechoquer pour dcider  qui des deux armes reviendra le
bnfice de donner un matre  l'empire; elles s'indignent qu'on en
dispose ainsi sans leur aveu; elles mditent de s'en saisir pour un de
leurs gnraux, pendant qu'on le dispute pour d'autres.

Vespasien, et Mucien son collgue, rsolurent d'attendre que les deux
partis de Vitellius et d'Othon, affaiblis par leur lutte, laissassent
l'ambition plus libre et le succs plus certain  des armes et  des
noms encore entiers.

Ici Tacite reprend le rcit de la guerre civile, aprs avoir ainsi
montr en Orient le germe d'un autre rgne.


III

Othon, suivi des corps d'lite, d'claireurs, des cohortes et des
vtrans du prtoire, nerf des armes impriales, et des nombreuses
lgions de marine, s'avance jusqu'au pied des Alpes, au-devant du
lieutenant de Vitellius, Ccina.

La marche d'Othon, dit Tacite, n'tait ni ralentie ni amollie par le
luxe; mais Othon, revtu d'une cuirasse de fer,  pied, marchant
devant les aigles, souill de poussire, les cheveux en dsordre,
contrastait par son apparence avec son ancienne rputation de
mollesse.

Ccina, de son ct, comme s'il avait laiss sur l'autre revers des
Alpes la licence et la frocit de son caractre, s'avanait en Italie
avec une arme irrprochable dans sa discipline. Les colonies et les
municipalits romaines qu'il traversait en entrant en Italie lui
reprochaient seulement son orgueil. Vtu, en effet, d'une saie
gauloise de diverses couleurs et de braies, vtement tranger, il
osait donner audience ainsi  des citoyens en toges.

On ne pouvait tolrer non plus que sa femme Salonina, quoique
innocemment, le suivt monte sur un cheval magnifique, enharnach de
pourpre. Telle est la nature humaine, que l'on considre d'un regard
malveillant la rcente fortune d'autrui. On n'exige de personne autant
de modestie que de ceux qui taient nagure nos gaux. Cependant
Valens fait sa jonction avec Ccina.


IV

Un conseil de guerre, tenu en prsence d'Othon, o l'on dlibre sur
la bataille  donner ou  ajourner, fournit  l'historien l'occasion
d'une magnifique numration des forces de l'empire. Othon se dcide 
laisser livrer la bataille par ses lieutenants, et  se tenir lui-mme
 l'cart en rserve, comme la dernire majest du peuple romain.

Il se retire  quelque distance avec sa garde. De ce moment sa cause
est perdue. Ses troupes, en effet, perdent une premire bataille. Ce
qui lui reste de lgions chancelle dans sa fidlit.

Les ngociations s'tablissent entre les deux camps; on se demande
pour qui et pourquoi on va verser tant de sang romain par des mains
romaines. Cependant les gnraux d'Othon le conjurent de tenter encore
la fortune. Ici l'ambitieux usurpateur du trne change tout  coup de
rle, d'esprit, de langage, par une de ces rvolutions d'esprit qui
dconcertent souvent l'histoire. Othon devient le plus rsign des
philosophes et le plus dsintress des citoyens. Ses paroles,
admirablement reproduites par Tacite, sont dignes de Snque, son
ancien matre:


V

Exposer  la mort tant de courage et tant de fidlit, dit-il  ses
troupes qui lui demandent encore le combat, est un sacrifice bien
au-dessus du prix de ma propre vie. Plus vous me montrez de chances de
succs, s'il me convenait de vivre, plus beau et plus mritoire, 
moi, me sera-t-il de mourir!

Nous nous sommes souvent prouvs, la fortune et moi. Ne comptez pas
le temps que j'aurais  rgner: il est d'autant plus difficile de
jouir avec modration de la puissance souveraine, que cette puissance
doit avoir moins de dure pour nous.

La guerre civile n'est venue que de Vitellius, et, si nous avons
combattu par les armes pour l'empire, le crime en est  lui seul.
C'est  moi du moins qu'on devra ce bienfait, de n'avoir combattu
qu'une fois: c'est par l que la postrit estimera Othon.

Que Vitellius retrouve  Rome son frre, son pouse, ses enfants:
quant  moi, je n'ai besoin ni d'tre consol, ni d'tre veng.
D'autres auront possd l'empire plus longtemps, aucun ne l'aura
rsign avec plus de stocisme.

Est-ce que je souffrirai que, pour ma cause, tant de belle jeunesse
romaine, tant de braves armes, gorges de nouveau les unes par les
autres, soient enleves  la rpublique? Que votre affection me suive
au tombeau, comme si vous aviez en effet combattu et pri pour moi;
mais survivez-moi, et ne retardons pas plus longtemps, moi, votre
salut, vous, mon sacrifice.

Parler plus longuement  nos derniers moments serait un signe de
lchet. La meilleure preuve que je puisse vous donner de la libert
rflchie de ma rsolution, c'est que je ne me plains de personne; car
maudire les Dieux ou accuser les hommes, c'est le signe d'un homme qui
rpugne  mourir et qui voudrait vivre encore.

Quelle grandeur de civisme, mme dans ses vices, tale ce peuple
romain! Othon tait un criminel, mais il tait Romain; il parle comme
Socrate, il meurt comme un martyr.


VI

Aprs cette magnifique et courte allocution,  laquelle la brve et
mle concision de la langue latine prte un accent d'inflexibilit et
de supriorit d'me qu'aucune loquence ne surpasse, Tacite raconte
les derniers soucis d'Othon pour ceux qui devaient lui survivre.


VII

Il employait, pour les rsoudre  vivre, l'autorit sur les jeunes
gens, les supplications avec les vieillards; serein de visage,
intrpide d'accent, se refusant les larmes intempestives.

Il faisait fournir des barques et des canots  ceux qui voulaient
fuir; il anantissait les lettres et les notes qui auraient pu servir
de tmoignage du zle qu'on avait montr pour lui, des injures qu'on
avait profres contre Vitellius; il distribuait des gratifications
avec mesure, et nullement comme un homme qui n'a rien  mnager aprs
lui; ensuite il s'appliqua  consoler le fils de son frre, Salvius
Coccianus, enfant en bas ge, qui tremblait et qui pleurait, louant
sa tendresse, gourmandant son effroi, l'assurant que le vainqueur ne
serait pas assez barbare pour refuser la grce de ce neveu,  lui, qui
avait conserv  Rome toute la famille de Vitellius, et qui allait,
par la promptitude de sa propre mort, mriter la clmence de ce rival:
car ce n'tait point, ajoutait-il, dans une extrmit dsespre, mais
 la tte d'une arme demandant  combattre, qu'il pargnait
volontairement  la rpublique une calamit nouvelle; qu'il avait
assez de renomme pour lui-mme, assez d'illustration pour ses
descendants; que le premier, aprs les Jules, les Claude, les Servius,
il avait port l'empire dans une nouvelle famille; que son neveu
devait donc accepter la vie avec une noble assurance, sans oublier
jamais qu'Othon fut son oncle, et cependant sans trop s'en souvenir.


VIII

Aprs ces soins donns aux autres, il prit quelques moments de repos.

Dj son esprit ne s'occupait plus que des suprmes penses, quand un
tumulte soudain vint lui rappeler la consternation et l'anarchie des
soldats; ils menaaient de mort ceux qui voulaient partir.

Othon, aprs avoir svrement gourmand et rprim les sditieux,
revint recevoir les adieux de ses amis et s'assurer qu'ils pussent se
retirer avec scurit.  la chute du jour, il but de l'eau glace pour
apaiser sa soif; ensuite il se fit apporter deux glaives, et, aprs
les avoir examins tous les deux, il en plaa un sous sa tte. Aprs
s'tre assur du dpart de ses amis, il passa une nuit tranquille, et
l'on dit mme sans insomnie...

 la premire heure du jour, il se laissa tomber sur le glaive. Aux
gmissements du mourant, ses esclaves, ses affranchis et Plotius,
prfet du prtoire, entrrent: il tait mort d'un seul coup.


IX

On hta ses funrailles; il l'avait recommand avec instance, de peur
que sa tte coupe ne devnt le jouet des vainqueurs.

Les cohortes prtoriennes portrent son corps avec des loges et des
larmes, baisant  l'envi sa blessure et ses mains. Quelques-uns des
soldats se turent sur son bcher; ce ne fut ni par crainte, ni par
remords, mais par une certaine mulation d'honneur et d'attachement 
leur empereur.

Ce genre de mort fut imit ensuite par d'autres soldats de ses
troupes  Bdriac,  Plaisance, et dans d'autres camps.

On lui leva un tombeau modeste, pour qu'il ft durable.

Quelle vertu, non, jamais assez contemple par l'histoire!


X

Rome et le snat prviennent par leurs versatilits les voeux de
Vitellius. Il est salu empereur; on relve, pour lui complaire, les
statues de Nron. La Syrie et la Jude le reconnaissent.

Cependant, dit Tacite, il tressaillait au nom de Vespasien, qui tait
dj dans les vagues rumeurs du peuple. Rassur un moment sur les
dispositions de ce gnral, ajoute Tacite, Vitellius et son arme, se
croyant sans comptiteur, se vautraient  Rome dans tous les excs de
cruaut, de pillage et de dbauche dont ils avaient rapport
l'habitude de leur long sjour chez les barbares.


XI

Pendant ces dsordres, Vespasien, mri par l'ge et par sa sollicitude
pour ses deux fils, dlibre avec lui-mme s'il cdera au voeu de ses
lgions, qui le provoquent  l'ambition du pouvoir suprme.

Quel jour, se disait-il, que celui o il livrerait au hasard le fruit
de ses combats, ses soixante-deux ans, et deux fils encore si jeunes!

Il y a un repentir et un retour aux penses qui ne sortent pas de la
sphre de la vie prive, et on peut y livrer impunment plus ou moins
de soi-mme  la fortune; mais pour ceux qui tendent  l'empire, il
n'y a point de milieu entre le fate et l'abme!


XII

Quelle langue et quelle pntration dans le coeur des choses et des
hommes!

Montrez-moi un historien de cette trempe dans les auteurs modernes,
ft-ce Bossuet!


XIII

Mucien, que Vespasien pouvait rencontrer comme rival en Syrie,
puisqu'il y commandait plus de lgions que lui, le convie lui-mme 
tout oser. Mucien veut bien consentir au second rang, pourvu que le
premier soit occup par un chef moins ignoble que Vitellius.

Le discours qu'il adresse  Vespasien pour le dcider  briguer
l'empire, est un cours de politique  l'usage des ambitieux, aussi
habile en sductions du pouvoir que le discours d'Othon est magnanime
de dsintressement et de philosophie.

Tacite lit dans les conseils des ambitieux comme dans l'me des sages
rassasis du monde.


XIV

Je me place, dans ma pense, au-dessus de Vitellius, dit Mucien  son
collgue, mais je te place au-dessus de moi.

Il serait peu sens,  moi, de ne pas cder l'empire  celui dont
j'adopterais le fils pour successeur (Titus), si je rgnais moi-mme;
d'ailleurs notre scurit mme te commande d'accepter. Notre vie, en
effet, court maintenant moins de risque dans la guerre ouverte que
dans la paix, car ceux qui dlibrent sur la rbellion sont dj
rebelles!

Vespasien, encore indcis, est proclam malgr lui par les lgions de
Jude, de Syrie, d'gypte; celles des bords de l'Adriatique, de
l'Espagne, de la basse Italie suivent successivement l'exemple des
lgions d'Orient.

Vitellius n'tait pas encore  Rome, que dj l'empire lui chappait
de tous cts.


XV

Son arme, de cent vingt mille hommes,  moiti Germains et Gaulois,
tait appesantie par une multitude de snateurs, de populace, de
bouffons, de comdiens, d'histrions, de gladiateurs, de conducteurs de
chars, familiers habituels de Vitellius; son entre  Rome rappelait
les triomphes de Bacchus.

Quatre mois d'orgies dshonorent et usent son rgne; ses troupes
s'amollissent dans la licence et dans les insubordinations d'une
capitale.

La proclamation de Vespasien, longtemps cache  l'Italie, y clate
enfin.

Ccina,  qui Vitellius doit l'empire, sort de Rome avec une arme
pour aller combattre Mucien et Vespasien en Dalmatie; mais Ccina,
tout en embrassant Vitellius avant son dpart, mdite ou rve dj sa
dfection.

Les sditions travaillent l'arme; la flotte abandonne la cause de
Vitellius. Ccina insurge lui-mme son camp pour Vespasien.

Bientt le remords saisit ses soldats; ils enchanent leur corrupteur
et rtablissent les images de Vitellius. Envelopps dans Crmone par
les lgions des lieutenants de Vespasien, les soldats de Vitellius
capitulent, brisent les fers de Ccina, et conjurent ce tratre de
les protger maintenant contre la vengeance de l'arme ennemie.


XVI

L'Italie entire se dcompose; l'arme de Vespasien s'avance jusqu'
Narni,  trois journes de Rome sans rencontrer d'autres ennemis
qu'une populace recrute  la hte par Vitellius. Cette multitude se
disperse au premier choc. Les gnraux de Vespasien font offrir des
conditions favorables  Vitellius, s'il veut abdiquer l'empire qui
s'croule; il penche vers ce parti.


XVII

Les avis courageux, dit Tacite, n'avaient point d'accs dans son
oreille; son esprit s'croulait sous les soucis et les angoisses. Il
craignait qu'une lutte plus obstine ne rendt le vainqueur plus
inexorable. Il avait une mre affaisse par les annes, qui toutefois,
par une mort opportune, chappa, peu de jours avant, au spectacle de
la catastrophe de sa maison, n'ayant gagn elle-mme  la souverainet
de son fils que des chagrins et une estime gnrale.


XVIII

Le 15 des calendes de janvier,  la nouvelle de la dfection des
lgions et des cohortes  Narni, Vitellius sort de son palais, vtu de
deuil et entour de sa famille plore; on portait prs de lui, dans
une petite litire, son fils en bas ge comme dans une pompe funbre.
Les paroles du peuple,  l'aspect de ce cortge, taient
dcourageantes et intempestives; les soldats restaient dans un silence
menaant.

Nul cependant n'tait assez insensible aux vicissitudes des choses
humaines pour ne pas s'mouvoir  ce spectacle. Le souverain des
Romains, si peu de temps auparavant, le matre de l'univers,
abandonnant le sige de sa puissance, sortait de l'empire,  travers
son peuple, au milieu de sa capitale.

Jamais on n'avait rien contempl, jamais rien entendu de comparable.

Une conjuration soudaine avait assailli le dictateur Jules Csar; des
embches caches avaient fait trbucher Caligula; les tnbres de la
nuit et une maison de campagne obscure avaient abrit la fuite de
Nron; Pison et Galba taient tombs comme sur un champ de bataille;
Vitellius, au contraire dans une assemble publique, au milieu de ses
propres soldats, en prsence mme des femmes, parla en termes brefs et
convenables  la tristesse prsente de sa situation.


XIX

Il dit qu'il se retirait par sollicitude pour la paix publique et
pour le salut de l'tat. Il demanda qu'on lui conservt un souvenir,
qu'on prt en piti son pre, sa femme et l'ge innocent de ses
enfants. Puis, levant son fils dans ses bras tendus vers la foule, et
le recommandant tantt  chacun en particulier, tantt  tous, et
interrompu par ses propres sanglots, il dtache son pe de sa
ceinture et la remet au consul prsent, Ccilius Simplex, en
tmoignage du droit de vie et de mort qu'il abdiquait sur les
citoyens.

Le consul ayant refus de la recevoir, et les spectateurs l'engageant
 la dposer, avec les marques du pouvoir imprial, dans le temple de
la Concorde, il se dirigea vers la maison de son frre. Mais une
clameur plus obstine s'oppose  ce qu'il aille demander asile  des
pnates privs, et le rappelle forcment au palais. Tout autre chemin
lui tant ferm, et n'ayant d'ouvert devant lui que la voie Sacre,
qui y mne, il rentre dans son palais.


XX

Pendant la nuit, des rixes sanglantes s'lvent entre les partisans de
Vitellius et ceux de Vespasien. Vitellius, impuissant, ne peut ni
prvenir, ni seconder ces mouvements dsordonns du peuple et des
soldats.

Le matin, ses troupes attaquent, malgr lui, le snateur Sabinus, chef
du parti de Vespasien, barricad dans le Capitole; le Capitole est
incendi avec les statues des dieux et des hros, changes par les
combattants en armes dfensives ou agressives.

Ici, l'histoire de Tacite prend tour  tour l'accent de l'lgie
sacre et celui de l'imprcation:

Et quelle cause nous armait? s'crie l'historien, quelle tait la
compensation d'une si grande ruine?

tait-ce pour la patrie que nous combattions? Le vieux roi de Rome,
Tarquin, avait consacr ce temple pour obtenir la protection des Dieux
dans la guerre contre les Sabins; il en avait jet les fondements,
plutt dans la vue de notre future grandeur, que dans les proportions
encore si modiques du peuple romain; ensuite Servius Tullius, avec le
concours de nos allis, et Tarquin le Superbe, avec les dpouilles de
Suessa, avaient construit ses murailles; mais la gloire d'lever ce
chef-d'oeuvre tait rserve  la libert.


XXI

Les Vitelliens, vainqueurs au Capitole, gorgent les partisans de
Vespasien, surpris dans le temple.

Ils combattent ensuite dans les faubourgs contre les lgions de Narni
qui cernent la ville.

L'assaut donn  Rome et le combat de rues des deux partis sont
peints par Tacite en traits de plume qui dcouvrent l'abme de
corruption d'un peuple vieilli remu dans sa fange.

Le peuple, dit-il, assistait en spectateur aux coups des combattants,
et, comme dans les jeux du cirque, il les animait tour  tour de ses
acclamations et de ses battements de mains.

Si un des deux partis venait  plier, si les vaincus se cachaient
dans les boutiques, ou se glissaient dans quelques maisons, la
populace s'ameutait pour qu'on les jett dehors et qu'on les gorget,
afin de s'emparer de leurs dpouilles; car, tandis que le soldat
s'acharnait  tuer, le bas peuple s'acharnait au pillage.


XXII

Horrible et difforme tait l'aspect de la ville: ici des meurtres et
des blessures; l des tavernes et des bains; ici des ruisseaux de sang
et des monceaux de cadavres; l des courtisanes et des hommes
prostitus comme elles; tout ce qu'il y a de dbauches dans la riche
oisivet de la paix, tout ce qu'il y a de forfaits dans la plus
implacable victoire; en sorte que vous eussiez cru voir la mme ville
se dchirer et se dbaucher  la fois.


XXIII

Dj, dans deux circonstances, sous Sylla et sous Cinna, des armes
s'taient combattues dans les murs de Rome; il n'y avait pas eu alors
moins d'acharnement, mais il y avait cette fois une plus inhumaine
insouciance, tellement que les plaisirs mmes n'y furent pas
interrompus un seul instant. C'tait comme un surcrot de volupt
ajout  des ftes publiques: on exultait, on se dlectait.
Indiffrents  la victoire ou  la dfaite des partis, on semblait se
rjouir des malheurs publics.

Rome force, Vitellius, s'chappant par les derrires du palais, se
fait transporter en litire au mont Aventin,  la maison de sa femme,
et on le dpose dans une chambre retire de la maison.


XXIV

Il esprait, en restant cach le reste du jour dans cette retraite,
pouvoir se rfugier la nuit  Terracine, auprs des cohortes et de son
frre. Mais bientt, par cette mobilit de rsolution, effet de la
peur, qui fait que, parmi les choses qu'on redoute, celles qu'on a
sous les yeux paraissent toujours plus redoutables, il revient
furtivement dans son palais, qu'il trouve vide et dsert, car tous
ses serviteurs taient disperss ou s'vadaient pour viter sa
rencontre.

La solitude et le silence du lieu le glacent d'effroi; il entr'ouvre
des portes, il recule pouvant du vide des appartements; fatigu
d'errer misrablement ainsi, le tribun militaire, Julius Placidus, le
trane hors du sale rduit o il est dcouvert, ses deux mains lies
derrire le dos, ses habits dchirs: spectacle ignoble!

On le pousse hors du palais. Beaucoup l'insultaient, aucun ne versait
une larme sur son sort: l'ignominie du dnoment avait dtruit toute
compassion dans la foule. Un soldat germain, s'lanant vers lui,
l'atteignit d'un coup de son pe, soit par colre, soit plutt pour
le drober  tant de drisions et d'outrages, soit en cherchant 
frapper le tribun; l'arme trancha l'oreille du tribun, et le soldat
fut  l'instant massacr.


XXV

Vitellius, forc de relever la tte, par la pointe des pes qu'on
lui plaait sous le menton, tait contraint, tantt de prsenter son
visage aux insultes, tantt de regarder ses propres statues
s'croulant sous ses yeux, tantt la tribune aux harangues et la place
o l'on avait tu Galba.

Aprs cela, on le poussa vers les gmonies, o l'on avait expos
rcemment le cadavre de Julius Sabinus. On n'entendit de lui qu'un
seul mot, qui attestait encore un reste de fiert dans son me,
lorsqu'aux insultes du tribun militaire il rpondit:--Et cependant
j'ai t ton empereur!--Il tombe enfin perc de coups, et la populace
l'outrage aprs sa mort avec la mme lchet qu'elle l'avait ador
vivant.

Vitellius mort, la guerre avait plutt cess que la paix n'avait
commenc dans Rome.


XXVI

Ici une horrible peinture du massacre et des proscriptions
soldatesques aprs la victoire des soldats de Vespasien.

Le snat, dispers pendant la bataille, rentre dans Rome et ne
marchande pas son adhsion. Il dcerne le consulat  Vespasien et 
son fils Titus; il donne, en les attendant, la prture et le pouvoir
consulaire  Domitien, autre fils de Vespasien, prsent  Rome  la
rvolution qui va couronner son pre. Ensuite, dit Tacite, on pensa
aux Dieux; on voulut bien convenir de rdifier le Capitole.


XXVII

Ici, avec un art de composition qui fait contraster la plus pure vertu
avec la plus infme corruption du temps, et qui repose l'esprit lass
de tant de turpitudes, Tacite fait apparatre tout  coup dans le
snat un grand citoyen, un dbris de l'antiquit dans l'infamie
moderne, Helvidius Priscus; il se complat  retracer l'homme et le
discours.

Ce portrait n'est pas seulement d'un grand peintre, il est d'un grand
moraliste.

Le buste d'un homme de bien rhabilite tout un corps avili, et rend
quelque gnreuse mulation  toute une poque de dcadence. C'est
dans ce portrait surtout qu'il faut tudier les vritables opinions de
Tacite: on se caractrise par ses amitis; on se juge par les
jugements qu'on porte sur les autres.

Relisons:


XXVIII

Helvidius Priscus tait n  Terracine.

Jeune, il avait appliqu son esprit suprieur aux plus hautes tudes,
non, comme le plus grand nombre, pour parer une molle oisivet d'une
rputation clatante, mais pour se dvouer  la rpublique avec une
me affermie contre toutes les vicissitudes du sort.

Il avait choisi pour matres de philosophie ces sages qui estiment
que le seul bien est l'honnte, le seul mal le vice, et qui ne
comptent la noblesse, la puissance, et tout ce qui est en dehors de
l'me, ni parmi les vrais biens, ni parmi les vrais maux.

Choisi pour gendre par Thrasa, de toutes les vertus de son
beau-pre, il n'en rechercha aucune autant que l'amour de la libert.

Citoyen, snateur, poux, gendre, ami, il tait gal  tous les
devoirs de la vie, ddaigneux des richesses, passionn pour la
justice, inaccessible  la crainte.

Quelques-uns lui reprochaient d'tre trop avide de gloire, dernire
faiblesse, en effet, dont les plus sages se dpouillent aprs toutes
les autres.

Exil avec son beau-pre, il tait rentr  Rome sous Galba, pour y
dfendre Thrasa.

La dlibration du snat sur le parti  prendre aprs la mort de
Vitellius le rappelle  la tribune. Il voulait qu'au lieu de tirer au
sort les dputs qu'on enverrait  Vespasien pour lui dcerner
l'empire, on lui envoyt des dputs choisis au mrite et aux
opinions, parmi les hommes les plus vertueux du snat, afin,
disait-il, que ce choix indiqut  ce prince ceux qu'il devait
estimer, ceux qu'il devait loigner, car, ajoutait-il, il n'y a pas
de meilleurs instruments d'un bon gouvernement que des hommes de
bien.


XXIX

Tacite, aprs une longue et splendide digression sur la guerre de
Civilis en Germanie, revient  Rome.

Le jour, dit-il, o Domitien entra au snat, il parla en peu de mots
de l'absence de son pre et de son frre, et de sa propre jeunesse.

Son extrieur tait gracieux, et la rougeur de son visage semblait un
symptme de timidit modeste.


XXX

Le snat, rassur par la prsence d'un fils de Vespasien, se livre
devant lui  un de ces clats de reprsailles qui signalent la fin
d'une proscription, le commencement d'une autre.

L'invective, dans Tacite, n'est pas moins vengeresse que son jugement
n'est impartial dans le rcit:

Un misrable, nomm Rgulus, frre de Messala, a brigu sous Nron le
rle de dlateur; il a perdu, par ses dlations, d'illustres familles,
il s'est engraiss de leurs dpouilles.

Messala, innocent des crimes de son frre, implore pour le coupable
la gnrosit du snat.

Montanus, orateur foudroyant, s'indigne et se lve. Il reproche 
Rgulus d'avoir donn, aprs le meurtre de Galba, de l'argent 
l'assassin du vertueux Pison, et d'avoir demand la tte coupe de
Pison pour la dchirer de ses morsures.

 cela du moins, lui dit Montanus avec ironie, tu ne fus point
contraint par Nron; ce n'taient ni tes dignits ni ta vie que tu
rachetais par ces frocits gratuites.

On peut tolrer, en les mprisant, les excuses de ceux qui aiment
mieux perdre les autres que de s'exposer eux-mmes; mais toi, l'exil
de ton pre, le partage de ses biens entre ses cranciers, ta
jeunesse, encore inhabile aux fonctions publiques, assuraient ta
scurit. Nron, mort, n'avait rien  exiger de toi; tu n'avais,
toi-mme, rien  craindre de lui.

Ce fut la dbauche du sang et l'apptit des dpouilles qui poussrent
ton gnie, ignor et inexpriment encore des justifications que tu
cherches aujourd'hui,  t'assouvir de ce carnage illustre.

Dans ces funrailles de la rpublique, aprs avoir arrach les
dpouilles consulaires, gratifi de sept millions de sesterces,
resplendissant des insignes du sacerdoce, tu prcipitais dans une mme
ruine des enfants innocents, des vieillards illustres, des femmes
vnres; tu gourmandais la modration de Nron, parce qu'il se
fatiguait, lui et ses dlateurs,  poursuivre ses victimes de famille
en famille, tandis qu'il pouvait, selon toi, anantir d'un seul mot le
snat tout entier.

Conservez prcieusement, snateurs, conservez un homme de conseil si
expditif, afin que chaque gnration se forme  de tels exemples, et
que, comme nos vieillards imitent Crispus, nos jeunes gens apprennent
 imiter Rgulus. Le crime trouve des imitateurs, mme quand il
succombe; que sera-ce s'il est absous et florissant?

Et cet homme que nous n'osons pas poursuivre parce qu'il a t
seulement questeur, voyons-le un jour prteur et consul!

Pensez-vous donc que Nron ait t le dernier des tyrans?

Ils avaient cru ainsi, ceux qui survcurent  Tibre,  Caligula, et
cependant il s'en est lev un plus invraisemblable et plus atroce.

Nous ne craignons pas Vespasien; son ge, son caractre modr, nous
rassurent: mais les exemples durent plus longtemps que les caractres.

Nous nous endormons, snateurs, et dj nous ne sommes plus ce snat
qui, aprs le supplice de Nron, poursuivait nergiquement, d'aprs
les traditions de nos pres, les dlateurs et les instruments de la
tyrannie. Souvenez-vous qu'aprs la chute d'un mchant prince, le jour
le plus heureux, c'est le premier.


XXXI

Ici Tacite peint la tribune comme il peint le champ de bataille. On
voit la mle des orateurs dans les assembles, on entend les
apostrophes et les insultes.

Montanus est approuv par un applaudissement immense. L'intgre
Helvidius Priscus veut profiter de ce mouvement d'indignation pour
craser aussi Marcellus, un dlateur signal par son nom dans
l'invective de Montanus. Marcellus sent le sol s'enfoncer sous ses
pas; il s'vade avec Crispus du snat, et, adressant  l'orateur qui
l'en chasse un ironique adieu:

Nous sortons, lui dit-il, Helvidius, et nous t'abandonnons ton snat,
 toi. Rgnes-y, puisque tu oses y rgner en prsence de Csar!


XXXII

Les deux complices, dit Tacite, galement frapps, supportaient les
opprobres avec une physionomie diffrente: Marcellus, la menace dans
les yeux; Crispus, un faux sourire sur les lvres.

Bientt ils furent ramens par leurs partisans. La lutte s'engagea
entre les deux partis: d'un ct les hommes de bien, plus nombreux; de
l'autre les mchants, plus agressifs, quoique en petit nombre. Ils
clatrent en invectives acharnes les uns contre les autres; ce jour
entier fut consum en harangues et en discorde.


XXXIII

Mais le snat, aprs avoir voulu ressaisir la libert, cda au premier
obstacle. Mucien, le lieutenant de Vespasien, harangua les snateurs
d'un ton o l'autorit affectait la forme de la prire. Il svit
seulement contre quelques hommes abandonns par tous les partis, 
cause de l'normit de leurs forfaits; il pargna les dlateurs.

On rendit l'impunit aux perscuteurs, on fit des funrailles
publiques aux illustres victimes. Grands tmoignages, conclut
l'historien, de l'instabilit des choses humaines, qui mle et confond
les sommets et les prcipices de la fortune!


XXXIV

Du snat, Tacite transporte le rcit dans les Gaules et en Jude.

Les moeurs des peuples qu'il dcrit interrompent habilement le rcit
des tragdies romaines, et reposent l'me pour la prparer  de
nouvelles motions.

Le sige de Jrusalem par Titus, fils de Vespasien, prend, sous la
plume de l'historien, la solennit et pour ainsi dire le deuil des
grandes funrailles. Les prodiges et les superstitions d'un peuple
thocratique s'y mlent au carnage,  la famine,  l'incendie. Les
portes du temple s'ouvrirent d'elles-mmes, raconte Tacite, et on
entendit une voix, plus forte que toute voix humaine, dire: LES DIEUX
S'EN VONT.


XXXV

Ici, la page est dchire, et le livre des histoires, interrompu par
la mort de Rome, attend sous quelques monceaux de cendres qu'un
heureux hasard rende la parole  la plus grande voix de
l'antiquit . . . . . . . . . .


XXXVI

Les _Annales_ de Tacite sont de la mme main, mais d'une main plus
magistrale encore et plus ferme. On croit sentir plus de loisir dans
le travail; les temps aussi sont plus dramatiques; le passage de la
rpublique  l'empire est plus rcent, la tyrannie est plus neuve, les
hypocrisies, les forfaits plus effronts, les avilissements plus bas.
L'homme est donn en spectacle, en scandale, en drision  l'homme.
L'historien se venge en racontant; c'est _Nmsis_ qui crit sous le
manteau d'un philosophe.

Quant au peintre, il a les mmes couleurs: de la bile et du sang.

On remonte avec l'auteur  Nron.


XXXVII

Quelle tragdie feinte de pote est comparable  ce quatorzime livre
des _Annales_ o Nron, en proie aux trois plus fortes passions de
l'homme, l'amour, l'ambition de rgner et la peur d'tre prvenu dans
le crime, se prcipite, les yeux ferms, dans le parricide pour y
trouver  la fois sa matresse, le trne et la vie?

Il aimait Poppe, et il voulait  tout prix l'pouser, contre les vues
d'Agrippine, sa mre. Burrhus et Snque, ses deux prcepteurs, le
faisaient rougir de sa subordination  cette mre, qui lui disputait
la ralit du pouvoir imprial.

Il tremblait d'tre dpos par les intrigues de cette femme, qui se
repentait de l'avoir lev par l'adoption de Claude.

Agrippine, tantt gourmandant son fils, tantt le corrompant, pour le
dominer, par des complaisances qui faisaient suspecter jusqu'
l'inceste, s'agitait comme sous le pressentiment de sa perte.


XXXVIII

Nron vitait depuis quelque temps, dit Tacite, de se trouver seul
avec elle. Quand elle parlait de s'loigner pour aller se retirer dans
ses jardins de Tusculum ou dans ses champs d'Antium, il l'encourageait
 chercher ces loisirs.

 la fin, quelque loigne qu'elle ft, harass de son image, il
rsolut de s'en affranchir par le meurtre, indcis seulement sur le
moyen: le fer, le poison ou quelque autre mort.

Il inclina d'abord vers le poison; mais, si on le donnait  la table
de l'empereur, on ne pouvait viter de rveiller le souvenir du genre
de mort de Britannicus, et il paraissait difficile de corrompre les
esclaves d'une femme  qui l'habitude de commettre le crime avait
appris  se prserver de telles embches. D'ailleurs elle-mme, par
l'usage du contre-poison, avait prmuni sa vie contre ce genre de
mort. Quant au meurtre et au glaive, comment cacher la main, ou
comment trouver un excuteur assez dvou pour ne pas faillir 
l'ordre d'accomplir un forfait si clatant?

L'affranchi Anictus offrit son ingnieux ministre; commandant de la
flotte de Misne, prcepteur de Nron enfant, il tait odieux 
Agrippine, et anim contre elle de la haine qu'elle lui portait.

Il proposa donc  Nron de construire un navire dont une partie,
s'entr'ouvrant tout  coup en pleine mer, engloutirait Agrippine sans
soupon de pige. Rien de si hasardeux que la mer, et, si Agrippine
avait disparu dans un naufrage, qui serait jamais assez injuste pour
imputer  un crime l'oeuvre accomplie par les vents ou les flots?
L'empereur consacrerait  sa mre, aprs sa mort un temple, des
autels, et toutes les autres ostentations de la pit d'un fils.

L'invention plut; elle tait mme servie par l'poque de l'anne.
Nron clbrait alors  Baes les ftes des vingt jours.


XXXIX

Il y attire sa mre, disant avec affectation qu'il fallait savoir
supporter les mcontentements des auteurs de ses jours, et touffer
les griefs, afin d'bruiter ainsi l'ide d'une rconciliation, et
qu'Agrippine y crt avec cette crdulit facile aux choses qui les
flatte, disposition naturelle aux femmes.

Nron s'avance jusque sur la grve,  la rencontre de sa mre qui
venait d'Antium, la prend par la main, la serre dans ses bras, et la
conduit  Baules; c'est le nom de la maison de dlices qui s'lve
entre le promontoire de Misne et le golfe de Baes, form par une
inflexion de la mer.

Le navire destin  Agrippine, plus somptueusement dcor que tous
les autres, se faisait remarquer au milieu de la flotte, comme si
Nron avait voulu prparer cet honneur de plus  sa mre; car elle
avait l'habitude de se promener en trirme et de se servir, pour ses
navigations, des rameurs de la flotte.

En ce moment, on l'avait invite  un long festin afin que la nuit
ajoutt encore son ombre au secret du crime.


XL

On croit gnralement qu'il y avait eu un rvlateur, ou
qu'Agrippine, avertie du pril, mais hsitant  y croire, s'tait
rendue  Baes en litire. Mais l, les tendres caresses de son fils,
qui l'avait reue avec tant d'empressement et qui l'avait fait asseoir
au-dessus de lui-mme dans la salle du festin, avaient dissip de son
coeur toute inquitude: car, par d'intarissables discours, tantt
empreints d'une familiarit purile, tantt mls de ces retours de
gravit qui semblent associer les choses srieuses aux badinages,
Nron prolongea le festin.

 son dpart, il la reconduisit jusqu'au rivage, couvrant des plus
tendres baisers les yeux et le sein d'Agrippine, soit pour achever la
dissimulation, soit que le dernier aspect de sa mre, qui allait
prir, attendrt son me toute froce qu'elle tait.

Les Dieux, comme pour mieux illuminer et convaincre le forfait, lui
prtrent une nuit resplendissante d'toiles, et assoupie par le
calme complet de la mer.


XLI

Le navire, sur lequel Agrippine n'avait auprs d'elle que deux
personnes de sa familiarit, n'tait pas encore bien loign de la
rive: l'une des deux, Crprius Gallus, se tenait debout  ct du
gouvernail; l'autre, Acronia, accoude sur les pieds du lit de repos
de sa matresse,  demi couche, l'entretenait avec congratulation du
retour de son fils et de sa tendresse qu'elle lui rendait tout
entire, lorsqu' un signal donn, le plafond de la chambre s'croula
tout  coup sous le poids du plomb dont il tait alourdi.

Crprius, touff, expira sur l'heure; Agrippine et Acronia
survcurent, protges par les colonnes du lit, assez solides pour
porter le poids de l'croulement.

Le navire nanmoins ne s'abmait pas encore, au milieu du trouble de
ceux qui le montaient, et parce que le plus grand nombre d'entre eux,
ignorant le crime, s'efforaient de l'empcher de sombrer.

On ordonna alors aux rameurs de se porter tous du mme ct pour le
faire submerger sous leur poids; mais ils ne se prtrent pas tous
assez promptement  cet ordre soudain, et une partie d'entre eux,
faisant contre-poids, ralentit l'inclinaison et la submersion du
navire.

Cependant Acronia, assez mal inspire pour crier qu'elle est
Agrippine et qu'on sauve la mre de l'empereur, est crase  coups de
crocs et de fers de rames et de tous les agrs qui tombent sous la
main des meurtriers. Agrippine, muette, et par ce silence mme
mconnue, ne reoit qu'une blessure  l'paule, et, nageant vers la
cte au-devant de petites barques qui la recueillirent, est conduite
dans le lac Lucrin, d'o elle se fait reporter  sa maison de
campagne.


XLII

L, repassant dans son esprit les lettres astucieuses qui l'ont
attire, les honneurs que lui a prodigus l'empereur, la proximit du
rivage, la submersion sans cause du navire, qui n'a t ni inclin par
aucun vent, ni jet sur aucun cueil, mais qui s'est croul par le
pont comme par une machination prpare  terre; remarquant de plus le
meurtre d'Acronia et s'apercevant de sa propre blessure, elle conclut
que le seul moyen pour elle d'chapper  l'embche est de paratre ne
l'avoir pas souponne.

Elle envoie son affranchi Agrinus annoncer  son fils que, par la
protection des Dieux et par l'heureuse fortune de l'empereur, elle
vient d'chapper  un grave accident, et le conjurer en mme temps,
malgr l'motion que va lui causer le pril de sa mre, de vouloir
bien diffrer sa visite, ayant elle-mme, pour le moment, besoin d'un
repos absolu. Puis, avec une scurit affecte, elle applique un
appareil sur sa blessure et des fomentations sur son corps.

Elle ordonne de chercher le testament d'Acronia et de faire
l'inventaire de ses biens, cela seulement sans dissimulation.


XLIII

Cependant,  Nron, qui attendait avec anxit les messagers chargs
de lui annoncer l'excution de la trame, on apprend qu'Agrippine,
atteinte seulement d'une lgre blessure, est sauve, mais avec assez
d'indices sinistres pour qu'elle ne pt douter de l'intention et de
l'auteur du complot.

 cette nouvelle, ananti par la peur, il croit dj la voir accourir
prompte  la vengeance, soit en armant ses esclaves, soit en
enflammant l'indignation de l'arme, soit en talant devant le snat
et le peuple son naufrage, sa blessure, ses amis immols. Quel refuge
lui reste-t-il contre elle dans cette extrmit,  moins que Burrhus
et Snque n'avisent et ne lui prtent le concours de leur
exprience?

Remarquez qu' ct de tous les tyrans il y a un sophiste. Combien y
en a-t-il  ct du tyran des tyrans, la multitude! Lisez la
_terreur_: elle dure dix-neuf mois.

Snque et Burrhus avaient t mands par Nron  la premire
nouvelle, instruits ou non avant, on l'ignore (quel mot sinistre!).
Les deux sophistes restrent longtemps muets tous les deux, soit de
peur de dconseiller vainement une chose rsolue, soit qu'ils fussent
convaincus que les choses en taient descendues  cette extrmit que,
si Agrippine n'tait pas prvenue dans sa vengeance, il ne restait 
Nron qu' prir.


XLIV

Enfin Snque, toujours plus soudain dans ses avis, regarde Burrhus
et lui demande si l'on peut commander le meurtre aux soldats.

Burrhus lui rpond que les prtoriens sont trop attachs  toute la
famille des Csars, et surtout  la mmoire de Germanicus, pour oser
se porter  aucun attentat contre sa fille; que c'tait  Anictus
d'accomplir ce qu'il avait promis.

Celui-ci, sans hsitation et sans dlai, assume et rclame la
responsabilit du crime.  ces paroles, Nron s'crie que de ce jour
seulement on lui donne vritablement l'empire, et qu'il doit ce
prsent  un affranchi! Qu'Anictus aille donc, qu'il se hte, et
qu'il conduise avec lui les plus rsolus  accomplir ses ordres!

Anictus, inform, en sortant, de l'arrive d'Agrinus envoy par
Agrippine au palais, conoit  l'instant le plan d'un nouveau drame.

Pendant qu'Agrinus s'acquitte du message dont Agrippine l'a charg,
Anictus fait glisser un glaive  ses pieds, puis, comme s'il l'et
surpris sur le fait d'un assassinat, il ordonne qu'on le charge de
chanes, afin de pouvoir rpandre qu'Agrippine avait tram le meurtre
de l'empereur, et que, de honte de voir son crime dcouvert, elle
s'est elle-mme donn la mort.


XLV

Cependant, au bruit du pril auquel venait d'chapper Agrippine,
comme si son naufrage n'et t qu'un hasard, chacun tait accouru
vers le rivage. Les uns gravissaient le sommet des mles, les autres
s'lanaient dans des esquifs, ceux-l s'avanaient dans la mer aussi
loin que la hauteur des vagues le permettait, ceux-ci tendaient leurs
mains comme pour recueillir les naufrags; tout le rivage retentissait
de lamentations, de voeux adresss au ciel, des clameurs de ceux qui
demandaient diverses choses et des rponses  ceux qui rpondaient
confusment  ces cris.

Une multitude immense tait accourue avec des lumires, et, quand on
sut qu'Agrippine tait sauve, cette foule s'agitait et se groupait
pour se fliciter mutuellement, quand l'aspect d'une troupe d'hommes
arms, marchant dans une attitude menaante, la dispersa de tous
cts.


XLVI

Anictus, ayant investi la maison de campagne de sentinelles, et
bris la porte, arrte tous les esclaves qui s'offrent  lui jusqu'
ce qu'il touche  la chambre  coucher d'Agrippine.

Un petit nombre de serviteurs taient rests aux abords de
l'appartement; tous les autres s'taient disperss sous la terreur des
soldats qui foraient les portes.

Une faible lampe et une seule esclave veillaient dans sa chambre.


XLVII

Agrippine s'alarmait de plus en plus de ce que personne, pas mme son
messager Agrinus, ne venait de la part de son fils. L'aspect tout 
coup change autour d'elle; sa solitude, trouble par des tumultes
soudains, semblait lui annoncer les derniers malheurs; enfin, sa
dernire esclave s'enfuyant:--Et toi aussi, tu m'abandonnes? lui
dit-elle. En disant ces mots, elle aperoit Anictus, suivi du
commandant de trirme Herculius et du centurion de marine
Oloaritus.--Si tu viens pour me voir, lui dit-elle, retourne et dis 
mon fils que je suis rtablie; si c'est pour accomplir un forfait.....
Mais non! jamais je ne le croirai de mon fils; non, il n'a pas
command le parricide!


XLVIII

Les excuteurs entourent son lit; le commandant de la trirme la
frappe le premier  la tte d'un coup de massue. Le centurion, tirant
son pe pour l'achever, elle dcouvre elle-mme ses flancs, et, les
prsentant au glaive: Frappe au ventre, crie-t-elle au meurtrier, et,
perce de nombreuses blessures, elle expire.


XLIX

Ces circonstances sont avres. Que Nron ensuite ait contempl sa
mre morte, et qu'il ait lou les formes de son corps, il y en a qui
l'affirment, il y en a qui le nient.

Agrippine fut brle la mme nuit sur un lit de festin, sans autre
apprt que pour les plus vulgaires funrailles, et, pendant toute la
dure du rgne de Nron, on n'leva pas le moindre monticule de terre,
et on n'entoura pas mme d'un mur le lieu o les cendres de sa mre
taient rpandues.

Depuis, par la pit de ses serviteurs, ce lieu fut recouvert d'un
petit tombeau, au bord du chemin qui mne  Misne, non loin de cette
maison de campagne du dictateur Csar, qui voit d'en haut les golfes 
ses pieds.


L

Un affranchi d'Agrippine, Mnester, se pera de son pe sur son
bcher allum: on ne sait pas si ce fut par tendresse pour elle ou par
terreur d'une funeste fin.

Agrippine avait, longtemps avant l'vnement, prvu et mpris son
genre de mort, car, ayant interrog les devins de Chalde sur son fils
Nron, alors enfant, les Chaldens lui avaient rpondu qu'il pourrait
rgner, mais qu'il tuerait sa mre:--Soit, dit-elle, qu'il me tue,
pourvu qu'il rgne!


LI

Mais,  peine le crime tait-il accompli, que Nron en comprit la
grandeur.

Tout le reste de la nuit, tantt plong dans le silence, tantt se
levant en sursaut d'effroi, et sentant dfaillir sa raison, il
tremblait de voir reparatre la lumire comme devant clairer son
supplice.

Les centurions et les tribuns militaires,  l'instigation de Burrhus,
furent les premiers qui relevrent ses esprits par leurs adulations,
le prenant par la main et le flicitant d'avoir chapp  un pril si
minent et prvenu le crime de sa mre. Ensuite ses courtisans
coururent aux temples, et, l'exemple une fois donn, les villes
voisines de la Campanie attestrent  l'envi leur joie par des
adresses  l'empereur, et par des victimes immoles en actions de
grces aux Dieux.

Quant  lui, par une dissimulation contraire, triste et comme afflig
de son propre salut, il affectait de verser des larmes sur la mort de
sa mre; mais, comme la physionomie des lieux ne change pas  volont
comme la physionomie des hommes, que l'aspect pnible de cette mer et
de ce rivage importunait ses regards, et qu'on entendait de plus,
disait-on, sous les collines de Baes le son d'une trompette et des
gmissements de deuil autour du tombeau de sa mre, il se rfugia 
Naples, et il adressa de l des lettres au snat.


LII

Ces lettres disaient qu'Agrinus, affranchi et confident intime
d'Agrippine, avait t surpris le fer  la main pour l'assassiner;
qu'Agrippine s'tait fait justice  elle-mme en se punissant de la
mme mort qu'elle avait trame contre lui. Il ajoutait,  cette
accusation, des crimes rappels depuis contre sa mmoire: qu'elle
avait brigu l'association  l'empire, qu'elle aspirait  faire prter
le serment des prtoriens  une femme, et de faire subir au snat et
au peuple romain cette humiliation; que, due dans ses complots,
aigrie contre le snat, l'arme, le peuple, elle avait dissuad son
fils de faire les gratifications et les largesses publiques, et ourdi
des trames pour perdre les Romains les plus illustres.

Combien n'avait-il pas fallu d'efforts  son fils pour l'empcher de
pntrer dans le conseil, et de venir rpondre elle-mme aux
ambassadeurs des nations trangres.

Sa mort a t une providence du peuple romain, ajoutait Nron, car il
l'attribuait toujours  un naufrage. Mais que ce naufrage et t
fortuit, quel homme et t assez crdule pour le croire? Ou qu'
peine chappe  un tel naufrage, une femme et envoy un seul
affranchi, avec un seul glaive  la main, pour combattre les armes et
les flottes du matre du monde?

Aussi l'opinion publique cherchait-elle le coupable, non pas tout
dj dans Nron, dont l'atrocit surpassait d'avance toute indignation
et toute plainte, mais dans Snque, rdacteur d'un message qui
n'tait que l'aveu d'un tel forfait.

Cependant, par une monstrueuse mulation des snateurs, on vota des
prires publiques dans tous les sanctuaires, des jeux annuels, des
ftes  Minerve, en commmoration du jour o le prtendu complot
d'Agrippine avait t prvenu, et le jour de la naissance d'Agrippine
fut mis au nombre des jours nfastes.


LIII

Ptus Thrasa, qui avait l'habitude de fltrir les bassesses
ordinaires de son silence, ou de les laisser passer avec un bref et
ddaigneux consentement, sortit alors du snat, se vouant ainsi
lui-mme au dernier pril, sans donner aux autres le courage de la
libert. . . . . . . . . . .


LIV

Quelle condition du beau dans l'histoire manque dans ce rcit de
Tacite?

Est-ce la peinture?

Voyez la description si sobre du lieu de la scne, du crpuscule sur
les collines de Misne, de cette nuit splendide o les astres
brillent, o les flots dorment pour fournir aux hommes et aux Dieux
des tmoins plus irrcusables contre Nron.


LV

Est-ce de la posie?

Voyez le tableau de cette femme couche sur le lit de repos de sa
galre, avec sa confidente accoude sur ses pieds, qui l'entretient de
son bonheur, au moment o les assassins solds par son fils font
crouler la mort sur sa tte, et chavirer la barque triomphale pour
l'engloutir.

Voyez, pendant qu'Agrippine blesse nage vers la cte, le tumulte de
toute cette multitude qui sort de toutes les maisons avec des
torches, qui s'appelle, qui se rpond en cris inintelligibles, qui
tend les mains, qui s'avance jusque dans les flots pour recueillir la
nageuse dans les tnbres.


LVI

Est-ce de la passion?

Voyez le dlire de l'amour de Nron pour Poppe, et ces soupons
d'inceste jets dans l'ombre pour prparer l'esprit du lecteur  tous
les genres de forfaits.


LVII

Est-ce le drame?

Voyez l'assassin qui sourit pour donner confiance  sa victime, qui
s'avance  sa rencontre, qui l'embrasse sur les yeux et sur le sein.

Voyez cette mre qui s'inquite et qui se rassure, qui sort heureuse
du long festin de rconciliation, et qui monte avec une amie
tranquillement sur la barque pour jouir du spectacle de sa dernire
nuit.

Voyez renatre son anxit involontaire  la rflexion des tranges
circonstances de ce naufrage en plein calme des vents et des flots.

Voyez son silence prudent quand les matelots l'appellent.

Voyez son tonnement quand aucun message ne revient du palais aprs la
nouvelle de son danger et de son salut.

Voyez son isolement dans cette chambre, claire d'une seule lampe
avec une seule esclave.

Voyez au mme instant, dans le palais voisin, la criminelle angoisse
du fils qui tremble d'avoir encouru le chtiment sans avoir mme le
bnfice du crime.

Voyez le dpart muet d'Anictus avec sa bande d'assassins.

Voyez la foule qui s'carte, le glaive du centurion lev sur le lit;
coutez le dernier mot, le seul mot, le mot qui clate et qui rsume:
_Ventrem feri!_ Frappe au ventre; ce ventre criminel est justement
puni, puisqu'il a enfant Nron!


LVIII

Enfin, voyez ces funrailles prcipites, ce lit de festin chang en
bcher funbre; cette pince de cendre, qui fut tout  l'heure
Agrippine, laisse sur la place, au vent et  la pluie, sans que la
terreur des assassins y jette seulement un peu de terre.


LIX

Est-ce la politique?

Voyez le conseil convoqu  la hte dans l'appartement de l'empereur
pour aviser  l'extrmit du pril, au moment o le fils se croit
menac par la mre.

Voyez ces deux prtendus hommes d'tat consomms, Burrhus et Snque,
n'ayant peut-tre pas conseill le premier crime, mais croyant trouver
dans l'urgence du danger public la ncessit du second.

Voyez cette honte de deux hommes soi-disant vertueux, contraints de
dlibrer sur la ncessit d'un parricide.

Voyez leur long silence.

Voyez le plus habile des deux, Snque, sommant son collgue de parler
le premier.

Voyez ce collgue, rejetant le fardeau sur Snque, et ludant la
rponse par un renseignement sur l'esprit des troupes trop attaches 
la race de Germanicus.


LX

Voyez enfin l'impatience de l'affranchi qui se propose rsolument pour
l'excution et pour le prix du meurtre, et la reconnaissance de Nron,
tir par ce hardi sclrat d'embarras et d'angoisses, et qui s'crie:
Je ne rgne que d'aujourd'hui, et c'est  Anictus que je dois
l'empire.


LXI

Est-ce la vertu enfin, la moralit, la fltrissure, qui manquent dans
ce rcit de Tacite?

Voyez la premire nuit du coupable aprs le crime, sa terreur de la
lumire qui va renatre, son horreur pour les lieux, scne de son
forfait, pour cette physionomie de la terre et de la mer _qui ne
change pas comme le visage des hommes_, et qui le force  se sauver 
Naples.


LXII

Voyez enfin l'embarras de l'explication qu'il charge Snque de
donner par lettre au snat, puis la bassesse des prtoriens qui le
flicitent les premiers, toujours prts  prostituer l'pe, pourvu
que l'pe rgne; puis la vilit des snateurs, qui feignent de croire
 l'impossible pour avoir le prtexte de congratuler; puis, dans un
coin, la figure muette ou indigne du seul honnte homme, de Thrasa,
qui sort du snat, sachant bien  quoi il s'expose, et n'esprant rien
de l'exemple pour la libert, mais faisant seul rougir Nron, Burrhus,
Snque, et toute l'arme, et tout le snat, et tout le peuple, parce
qu'il reprsente  lui tout seul plus que l'empire, l'arme, le snat,
le peuple, c'est--dire la conscience, la vertu, la postrit.


LXIII

S'il y avait par sicle un Tacite, l'histoire suffirait pour faire la
leon, l'exemple, la justice au genre humain. Mais il n'y en a qu'un
depuis qu'on crit les annales des peuples, et, en considrant la
prodigieuse rencontre de facults diverses que la nature et la socit
doivent faire concorder dans un mme homme pour faire un Tacite, il
n'est pas probable qu'il y en ait deux.

Contentons-nous donc d'un seul: il tient lieu de mille, et replaons
son livre  sa place,  ct d'Homre; car ces deux hommes sont les
deux plus grands potes du monde coul: Homre, le pote de
l'imagination; Tacite, le pote de la vrit.

                                                            LAMARTINE.

_P. S._ Ces deux Entretiens sont un peu courts, parce que quelques-uns
de ceux qui les prcdent sont un peu trop longs pour le volume de
1861. Je vais finir l'anne 1861 par une _Revue_.

J'y travaille.

Deux hommes remarquables sont morts avant le temps dans ces derniers
mois.

Je commencerai l'anne 1862 par _trois Entretiens_ critiqus, et mme
injuris par anticipation dans le journal _la Presse_; ils sont
intituls: _Critique de l'histoire des Girondins, par l'auteur des
Girondins,  vingt-cinq ans de distance._

On verra que je n'apostasie rien que l'erreur dans laquelle je suis
une ou deux fois tomb, et quelques expressions mal sonnantes ou mal
interprtes par mes nombreux lecteurs; que j'ai mri mes ides sur
les conditions naturelles du pouvoir; que j'ai profit de l'exprience
et des temps, mais que je suis aprs ce que j'tais avant, l'homme qui
se corrige des moyens sans se dtourner du but: la libert par
l'honntet, le gouvernement spiritualiste.

Les hommes qui m'invectivent d'avance au nom du progrs, ne croient
pas sans doute que la _terreur_ soit progressive, et que l'immoralit
des moyens et la violence de la vrit qu'ils prconisent aujourd'hui
au profit de leur cause, soient plus vertueux dans les mains du
jacobinisme que dans celles de l'_inquisition_! Ce sont les
_inquisiteurs_ de l'indpendance politique; ils veulent mettre
l'uniforme des _carbonari_  la libre pense.

Ils ne mritent pas la libert, ceux qui ne respectent pas la
conscience.--Deux poids et deux mesures, est-ce la justice?--Les
_Camille Desmoulins_ sont de tous les temps; ils allument le bcher,
et ils sont consums par la flamme quand le vent change.

Pardonnons-leur et ne les imitons pas; laissons-leur ainsi le temps de
se repentir. Nul n'a le droit d'tre _libre_ s'il n'a pas t
tolrant.

Nous ne disons pas cela pour le _Sicle_, journal dont nous diffrons
sur la confdration de l'Italie, prfrable, selon nous,  l'unit
_force_, _chimrique_ et _prcaire_, de la pninsule. Un de ses
rdacteurs nous accuse de _palinodie_ pour cette opinion; qu'il nous
lise: nous n'avons jamais pens, crit, agi au sujet de l'Italie que
dans le sens d'une _confdration_ unifie par _une dite nationale
des tats unis italiens_, reconnue et garantie par toute l'Europe.

Y a-t-il _palinodie_ de professer aprs, ce que l'on professait avant?
Le mot est malheureux; mais le spirituel rdacteur ne nous condamne
_pas  mort_, et cette erreur de fait de sa part n'enlve rien de
l'estime et de la reconnaissance que nous portons  la rdaction d'un
journal libral partout ailleurs qu'en Italie, pierre d'attente de la
libert, et qui mrite que la libert l'attende  son tour.

                                                            LAMARTINE.




LXXe ENTRETIEN.


La critique est une grande et importante partie de toute littrature;
quand elle touche simplement  la forme d'un livre, elle est toutefois
secondaire.--Question de grammaire, question de got; les esprits
striles seuls s'y adonnent; elle dnigre beaucoup, elle ne produit
rien.--Sous ce rapport, il faut la laisser aux esprits mticuleux et
jaloux, qui se consolent de leur impuissance en montrant les
imperfections des oeuvres d'autrui.

Mais il y a une plus haute critique qui touche  la morale et qui
est, pour ainsi dire, la conscience du genre humain; c'est celle qui
s'attache  l'histoire et qui, au lieu d'tre une grave controverse de
mots, est une svre correction de principes.

C'est de cette seconde nature de critique dont j'ai voulu donner sur
moi-mme un exemple aujourd'hui dans cet Entretien et que j'insre
dans mes oeuvres compltes.

Tous mes lecteurs se souviennent que j'ai crit, en 1847, un livre
qu'il ne m'appartient pas de juger littrairement; livre qui
produisit, lors de son apparition, un effet tellement universel que
les critiques du temps ne purent le comparer qu'au mouvement de
curiosit de l'_mile_ de J.-J. Rousseau, ou du _Gnie du
christianisme_ de Chateaubriand. C'tait le gnie de la rvolution
franaise en action dans une histoire; c'tait en mme temps le drame
du sicle.  peine les presses de Paris, de Bruxelles, de Londres, de
Madrid, suffirent-elles  en multiplier les exemplaires et les
traductions pour l'impatience des lecteurs. Si j'avais t susceptible
d'ivresse d'amour-propre d'crivain, je me serais cru plus qu'un
homme; mais ds cette poque je connaissais l'_engouement_, et je ne
me fiais pas  ma popularit d'historien. J'attendis vingt ans les
retours de sang-froid; ils vinrent avec les retours d'accusation, les
uns mrits, les autres, selon moi, injustes.

On m'accuse d'avoir fait la rvolution de 1848, en rhabilitant les
principes honntes de la rvolution de 1789, tout en fltrissant
impitoyablement les crimes de 1793. C'tait vrai, et je suis loin de
m'en repentir.

Je n'avais pas song  faire une rvolution, mais  clairer d'un jour
vridique celle que nos pres avaient faite ou avaient subie il y a
plus d'un demi-sicle. Quand j'y aurais song, y a-t-il un livre
capable de soulever une nation de quarante millions d'hommes et de les
faire courir aux armes quand ils se sentent lgalement et bien
gouverns? Est-ce que quelques pages de rcit pourraient jamais
contenir assez de feu pour rpandre l'incendie dans l'Europe? Non, ce
qui a fait la rvolution de 1848, c'est la rvolution de 1830, c'est
la coalition parlementaire de 1846, ce sont les banquets agitateurs
de 1847.

J'tais et je voulais tre tranger  ces trois mesures de
renversement du parti orlaniste, qui, aprs avoir inaugur sur un
faux principe le trne du duc d'Orlans, voulait l'asservir
parlementairement  ses caprices et  ses ambitions, et, pour
l'asservir, voulait agiter la bourgeoisie jusqu' la fivre. La
rvolution de 1848 fut le suicide de ce parti. Qu'il n'accuse pas les
autres, et qu'il ne s'en prenne qu' lui de sa ruine.

Bien que parfaitement tranger aux manoeuvres coupables de la
coalition orlaniste, lgitimiste, rpublicaine de 1847, la popularit
que m'avaient donne quinze ans d'attente et l'_Histoire des
Girondins_ fit tomber cette monarchie, non par mes bras, mais dans mes
bras. Je fus l'hritier des fautes de la coalition et des fautes de la
maison d'Orlans.

Je fis la rpublique; la France l'accepta comme un rempart contre la
terreur; puis elle l'abandonna par inconstance et par faiblesse. Alors
on retourna contre le livre des Girondins, et les coaliss de 1847 me
dirent: C'est toi qui l'as faite!--La rpublique, c'est ton
livre!--C'tait mon livre, en effet, qui ne l'avait pas faite, mais
qui l'avait rendue possible en la rendant innocente. Il est certain
que, sans le livre des Girondins, la rvolution du 24 fvrier tait la
terreur.--Voil tout le vrai de ces accusations, voil tout mon crime.

Aujourd'hui je le rimprime dans mes oeuvres compltes, ce livre, tel
qu'il fut publi en 1847.

Mais vingt ans ont pass; je ne me prtends pas impeccable; je ne me
crois ni sans erreur, ni sans faiblesse; ces faiblesses ou ces erreurs
de jugement sur la rvolution de 1789, je les avoue, je les dplore,
je les signale moi-mme dans le commentaire refroidi qui suit pas 
pas cette histoire, et je les publie en entier dans mes oeuvres
compltes, comme un correctif, comme un dsaveu partiel de quelques
apprciations errones du livre.

Je m'y accuse moi-mme de quelques erreurs et de quelques sophismes.
Je n'accuse nullement la rvolution comme tendance, je l'accuse comme
moyen. Ce n'est point un acte de contrition, c'est un acte de
conscience: on en jugera. Je crois devoir publier, non en entier,
mais en partie essentielle, ce commentaire des Girondins dans mes
_Entretiens littraires_, pour lui donner ainsi une publicit plus
tendue, plus juste, plus mritoire et quelquefois plus svre. Pour
que le temps nous fasse grce, faisons-nous justice: nous y gagnerons
tous.

                                                            LAMARTINE.




CRITIQUE

DE

L'HISTOIRE DES GIRONDINS.


I

Les Persans, nos ans en sagesse comme en annes, regardent la
vieillesse comme un don cleste qui permet  l'esprit de thsauriser
plus d'intelligence et plus de vrits. Les cheveux blanchis leur
paraissent un symptme de maturit: ils ont exprim cette opinion dans
un proverbe. Les proverbes, en Orient, sont les mdailles des langues.
Aprs avoir t monnaie des peuples, les proverbes se retrouvent dans
les dcombres des nations, et se conservent dans leur mmoire comme
des axiomes qu'on ne discute plus.  un proverbe, point de rplique;
on dirait qu'un dieu a parl l; en un mot, on incline la tte, on
accepte sur parole et on se tait.

Or ce proverbe des Persans, qui fut vraisemblablement dj proverbe
avant Zoroastre, le voici:

_Agrandissement d'annes, largissement d'intelligence;_

C'est--dire, plus vous avez de temps pour voir les choses humaines,
et mieux vous les comprenez. Autrement dit,  mrite gal, les hommes
mrs ont plus de sagesse que les jeunes gens. C'est tellement banal
qu'on rougit de le discuter. L'ge n'a-t-il pas eu de tout temps
l'autorit de la prsomption de sagesse? A-t-on jamais vu une seule
nation (except les _Abdritains_, peuple fou qui voulait rire) mettre
sa jeunesse dans son snat, demander leurs lumires  ceux qui n'ont
rien appris, et leur exprience  ceux qui n'ont pas encore vcu!

Non, ce bal masqu de barbes grises allant recevoir les leons des
imberbes, comme disait Henri IV, serait la nature renverse. Que
deviendrait le respect, ce grand auxiliaire moral des gouvernements?
Que deviendrait la socit politique, enfance ternelle qui
condamnerait les peuples  une ternelle tourderie? Si le pass
n'enseignait pas l'avenir,  quoi bon la mmoire? Le monde
recommencerait tous les jours, et cette succession de folies de
jeunesse ne serait qu'une succession de catastrophes dans l'histoire
des nations.

L'exprience est donc quelque chose, et les annes apportent cette
exprience aux esprits sincres. Voil l'explication et la
justification du proverbe persan: _Agrandissement d'annes,
largissement d'intelligence._ La vie est une leon, et toute leon
doit profiter  celui  qui Dieu l'accorde.


II

Or, en France, o l'on parle si bien, mais o l'on pense trop vite; en
France, o les paradoxes courants prennent si souvent la place des
vrits acquises, les partis arrirs ou avancs ont adopt depuis
quelques annes un proverbe tout contraire, le proverbe du
contre-sens, le proverbe du sophisme. Le sens de ce proverbe est
celui-ci: celui qui change d'opinion a tort; celui qui reoit les
leons de la vie et qui en profite pour rectifier ou modifier sa
pense est un grand coupable. Malheur et mpris aux esprits
progressifs qui s'amliorent, qui se rectifient, qui se corrigent
eux-mmes en vivant! Ils sont prsums intresss, versatiles,
adulateurs du temps qui court, apostats de leur tradition et
d'eux-mmes. Honneur et respect aux incorrigibles! Confiance exclusive
aux esprits ptrifis et aux caractres ttus qui, lorsqu'ils ont une
fois profr une erreur ou une sottise, ne s'en ddisent jamais et
veulent mourir, comme disait Chateaubriand, ce grand oracle du respect
humain dans ce sicle, non pas conformes  la vrit, mais conformes
 eux-mmes.


III

J'avoue que je n'ai jamais compris le sens de cet axiome de
l'obstination des partis, quels qu'ils soient, en France: Tu ne
changeras pas.

Tu ne changeras pas, c'est--dire tu vivras des jours sans nombre, tu
verras des ides justes prendre la place de prjugs absurdes, des
trnes s'crouler sur des fondements vermoulus, des castes s'effacer
devant des nations, des gouvernements lgitimes se fonder sur les
devoirs rciproques des hommes en socit de services et de dfense
mutuels, des dmagogues surgir comme les vices incarns de la
multitude, irriter les passions du peuple, les pousser jusqu'au
dlire, jusqu'au meurtre, s'armer de ces fureurs populaires pour
prendre la hache au lieu de sceptre et pour promener, sur ce peuple
lui-mme, ce niveau de fer qui trouve toujours une tte plus haute que
son envie; tu verras le sang le plus pur ou le plus sclrat couler 
torrents dans les rues de tes villes; tu verras les partis populaires
puiss cder au parti soldatesque, premire forme de la tyrannie; tu
verras un soldat popularis par la victoire prendre  la fois la place
de la libert, du trne et du peuple par un coup de main; tu le verras
provoquer le monde pour le vaincre, changer l'Europe en un champ de
bataille annuel, faucher priodiquement les gnrations nouvelles,
plus vite que la nature ne les fait natre, pour son ambition, en
sorte que les vieillards se demandaient s'il y aurait encore une
jeunesse et si Dieu ne faisait plus natre les gnrations que pour
mourir  vingt ans au signe de ces pourvoyeurs de la gloire.

Tu verras tomber ce gouvernement, en rendant par sa chute la vie  la
jeunesse de son peuple; et, prodige de dmence, tu verras aprs trente
ans les peuples difier ce consommateur de peuples et lui faire un
titre de rgne du plus grand abus de sang humain qui ait jamais t
fait, depuis Csar, en Occident!

Tu auras vu envahir deux fois la patrie par le reflux invitable de
l'Europe sur ce nid d'aigles qu'on appelle la France, o le
conqurant, conquis  son tour, allait devenir la proie de sa proie.

Tu auras vu que la gloire n'est qu'une fume de sang humain qui monte
au ciel, il est vrai, en fascinant les yeux myopes des peuples, mais
qui y monte pour dfier sa justice et pour provoquer sa vengeance.

Tu auras vu des rois lgitimes, hritiers d'un juste dcapit,
rappels de l'exil au trne, rapporter la paix, la libert, la
libration du territoire; adopter ce qu'il y avait de juste dans la
rvolution; rtablir la souverainet reprsentative du peuple; faire
prosprer leur pays sous la sauvegarde de tous les droits
quitablement pondrs; y faire fleurir l'loquence de la tribune et
de la presse, cette royaut de l'intelligence de niveau avec la
royaut du sang; prsider du haut d'un trne populaire  une vritable
renaissance de tous les arts de l'esprit, de toutes les industries de
la paix; tu les auras vus, frapps par les armes mmes qu'ils avaient
remises  la nation, odieusement accuss des dsastres que leur
prsence venait rparer, et chasss du trne, d'exil en exil, par
l'ingratitude de la libert.


IV

Tu auras vu un schisme de famille s'emparer de ce trne par voie de
popularit fonde sur un mauvais souvenir, hrdit qui ne devait pas
tre un crime dans les fils innocents des fautes du pre, mais qui ne
devait pas tre non plus un titre  la couronne tombe avec la tte
d'un martyr de la royaut.

Tu auras vu tomber  son tour, presque sans secousse, ce roi mal assis
sur les dbris de sa maison, par la versatilit d'un peuple qui ne
sait ni har ni aimer longtemps.

Tu auras vu la France remise debout par l'effort de citoyens
dsintresss, appele, sans acception de parti ou de caste,  se
gouverner elle-mme, s'lever pendant quelques mois  une magnanime
modration et  une lgalit volontaire, chercher en soi-mme les
conditions de la libert, sauver l'ordre, la vie des citoyens, la paix
du monde, puis abdiquer dplorablement son propre rgne et prfrer
la gloire d'un nom dynastique  sa propre dynastie rpublicaine, trop
fatigante pour sa faiblesse; semblable  ces souverains dtrns de
nos premires races qui, laissant les ciseaux du moine dpouiller
leurs fronts chevelus, regardaient du fond d'un clotre rgner  leur
place l'lu du camp ou le maire du palais.

Tu auras vu ces mmes multitudes, qui saluaient l'croulement des
trnes, saluer de leurs acclamations la restauration des trnes; tu
auras vu les tribuns les plus dmagogues se transformer en courtisans
les plus dvous, sous prtexte de couronner le peuple en couronnant
l'arme. L'arme, peuple en effet, peuple hroque sur les champs de
bataille, peuple qui sauve la patrie en uniforme, mais qui marche 
tous les tambours, pour ou contre tous les droits du peuple lui-mme,
pourvu que la gloire militaire lui dore toutes les causes et lui
compte au mme taux toutes les journes dans des tats de services qui
vont du 18 brumaire  Marengo, d'Austerlitz  Waterloo, de Waterloo 
Alger, d'Alger  l'acclamation de la rpublique, de l'acclamation de
la rpublique au 2 dcembre, du 2 dcembre  Solferino, de Solferino
qui sait o.

Tu auras vu tout cela; tu auras appris pendant un demi-sicle ce que
valent les principes les plus contradictoires de gouvernement; tu
auras partag le fanatisme presque unanime de 1789 pour la
rgnration d'un royaume sous l'initiative si bien intentionne d'un
roi philosophe et magnanime, qui se dpouillait lui-mme de son
sceptre pour donner ce sceptre  son peuple; tu auras partag trois
ans aprs l'indignation et le remords de la nation contre
l'ingratitude de ce peuple conduisant en pompe son bienfaiteur
couronn  l'chafaud et enseignant ainsi  l'histoire que la vertu
est un crime et que le premier devoir d'un roi, c'est de rgner.


V

Tu auras partag l'excration du monde contre ces terroristes de la
premire rpublique, livrant tous les jours une ration de sang humain
 leurs sides, et croyant qu'on btit des monuments de libert sur
des fondations de cadavres.

Tu auras partag l'enthousiasme imprvoyant des armes affames de
gloire et des citoyens affams d'ordre pour un empire sorti des camps
pour expirer sur le sol deux fois conquis de la patrie.

Tu auras accueilli le retour des hritiers de Louis XVI comme une
providence, et tu les auras bannis, quelques annes aprs, comme des
criminels d'tat.

Tu auras eu des hymnes pour une monarchie, dite de Juillet, fonde sur
toutes les violations du droit monarchique, et tu auras eu des hues
contre elle le lendemain de sa chute.


VI

Tu auras eu des aspirations romaines pour une rpublique lgale et
pacifique, rconciliant dans une concorde unanime toutes les classes
prtes  s'entre-dchirer! Tu auras t ivre de scurit et de joie en
voyant cette rpublique, qui se craignait elle-mme, abolir
courageusement la peine de mort le lendemain de son avnement imprvu,
de peur d'abuser jamais des armes que tous les rgimes s'taient
transmises jusque-l les uns aux autres pour immoler leurs ennemis; tu
auras frmi d'esprance en voyant cette dmocratie philosophique
dclarer la paix au monde tonn; tu auras eu le dlire de
l'admiration en voyant quelques citoyens obis par le peuple et
presss par d'innombrables prtoriens de la multitude de perptuer
leur dictature; tu les auras vus, au contraire, appeler la nation
entire  se lever debout dans ses comices afin de remettre plus vite
cette dictature  la nation reprsentant cette lgitimit des
interrgnes; et quand la nation, releve par la main de ces hommes de
sauvetage, aura repris son aplomb et son sang-froid, tu n'auras eu
pour ces citoyens, victimes missaires de leur dvouement, que des
calomnies, des mpris, des outrages, des abandons, pour dcourager les
abngations futures, et pour montrer  l'avenir qu'on ne sauve sa
patrie qu' la condition de se perdre soi-mme: mauvais exemple qui ne
profitera pas  la nation.


VII

Tu auras vu tout cela!

Et l'on voudrait que tu fusses rest le mme, sans incrdulit quand
tout trompe, sans variation quand tout varie, sans modification quand
tout change, sans branlement quand tout tombe, sans exprience quand
tout enseigne autour de toi! Royaliste en 89, Jacobin modr en 1790,
Girondin en 1791, terroriste en 1793, thermidorien ractionnaire en
1795, bonapartiste en 1798, consulaire, imprialiste en 1805,
bourbonien lgitimiste en 1815, orlaniste en 1830, rpublicain en
1848, napolonien en 1850, imprialiste en 1852, et aujourd'hui, que
sais-je? agitateur de l'Europe  peine calme, vocateur de guerres en
Occident et en Orient, auxiliaire de l'ambition d'un roi des Alpes
pour monopoliser les rpubliques, les trnes et les tiares en Italie;
dupe de l'Angleterre monopolisant  son tour les mers, les montagnes
et les pninsules par la main d'un roi, vice-roi des temptes!


VIII

Quoi! vivre si longtemps ne t'aurait servi qu' cela! Tu ne saurais
pas aujourd'hui que les plus belles philosophies n'ont que des jours
d'explosion et des annes de fume, fume  travers laquelle on ne
reconnat plus rien que des dcombres; que les peuples, comme des
banqueroutiers de la vrit, ne tiennent jamais ce qu'ils promettent;
que les princes les meilleurs ne recueillent que l'assassinat, comme
Henri IV, ou le martyre, comme Louis XVI; que les rformateurs les
plus bienfaisants ont pour ennemis les utopistes les plus absurdes;
que les gouvernements hrditaires subissent les drisions de la
nature, qui ne sanctionne pas toujours l'hrdit du gnie ou des
vertus; que les gouvernements parlementaires subissent la domination
de l'intrigue, la fascination du talent, l'aristocratie de l'avocat,
qui prte sa voix  toutes les causes pourvu que l'on applaudisse, et
qui est aux assembles ce que la caste militaire est aux despotes,
pourvu qu'ils les payent en grades et en gloire; que les gouvernements
absolus font porter  tous la responsabilit des fautes d'une seule
tte; que les gouvernements  trois pouvoirs sont souvent la lutte de
trois factions organises qui consument le temps des peuples en vaines
querelles, qui n'ont d'autre mrite que d'empcher les grands maux,
mais d'empcher aussi les grandes amliorations, et qui finissent par
des Gracques ou par des Csars, ces hritiers naturels des anarchies
ou des servitudes; que les rpubliques sont la convocation du peuple
entier au jour d'croulement de toute chose pour tout soutenir, le
tocsin du salut commun dans l'incendie des rvolutions qui menace de
consumer l'difice social; mais que si ces rpubliques sauvent tout,
elles ne fondent rien,  moins d'une lumire qui n'claire pas souvent
le fond des masses, d'une capacit qui manque encore au peuple, et
d'une vertu publique qui manque plus encore aux classes
gouvernementales.


IX

Que vous ayez eu toutes ces nobles illusions du royalisme, des
gouvernements  une tte, des gouvernements  trois ttes, des
gouvernements de parole, des dictatures ou des rpubliques dans votre
jeunesse, sur la foi des thories toujours sduisantes comme les
mirages de l'esprit humain, cela est naturel, honorable mme, aux
diffrentes phases d'une vie qui pense. Les thories sont les beaux
songes des hommes de bien; il est glorieux d'tre successivement
tromp par elles; ces dceptions sont les douleurs sans doute, mais
non les remords de l'esprit. Et l'on veut qu'aprs soixante annes
d'preuves de toutes ces natures de gouvernement, vous vous imposiez
la loi de croire ce que vous ne croyez plus, de dire ce que vous ne
pensez plus, d'affecter par vanit de constance dans vos opinions une
opinitret de mauvaise foi dans des doctrines qui vous ont menti,
du, tromp tant de fois!

C'est l une ostentation de fausse sagesse qui n'est que la rpugnance
de l'orgueil humain  confesser sa faiblesse, ou bien ce n'est qu'une
improbit d'esprit donnant au monde une fausse monnaie de conviction
pour acheter  ce prix l'estime du vulgaire, qui s'attache  ces
immutabilits d'attitude comme  des preuves de force, tandis qu'elles
ne sont le plus souvent que des impuissances de l'esprit ou des
fanfaronnades du caractre.

Je dirai plus, ces immutabilits d'opinion sont une offense  Celui
qui a fait de la vie un enseignement  tous les ges, un refus de
prter l'oreille, l'esprit, le coeur  Celui qui nous claire par
l'exprience, depuis le premier jour o l'homme pense et doute
jusqu'au jour o il cesse de penser et de douter. De toutes les heures
de la vie, chacune est charge de nous apporter une vrit; aucune de
ces heures ne vient  nous les mains vides, et c'est peut-tre la
dernire heure d'une longue vie qui vous apporte la vrit la plus
prcieuse en rcompense de votre sincrit  la rechercher et de votre
patience  l'attendre.


X

En rsum, la vie est une leon que le temps est charg de donner 
l'homme en lui faisant peler, syllabe par syllabe, les vnements.

Celui qui n'a pas chang n'a pas vcu, puisqu'il n'a rien appris.

Celui qui prtend avoir tout su le premier jour est un homme qui
n'avait ni raison de natre, ni raison de vivre, ni raison de mourir,
car il n'avait rien  apprendre en naissant.

Il n'avait rien appris en vivant, il mourait sans emporter ou sans
laisser aprs lui sur la terre le moindre profit de la vie: thorie de
l'immobilit qui fait de l'homme immuable la _crature du temps
perdu_.

Une telle thorie insulte  la fois l'homme et Dieu. N'insistons pas:
changer, c'est vivre; vivre, c'est changer.

La vie n'est pas semblable  ces fontaines d'Auvergne, pleines de
sdiments impurs, qui ptrifient ce qu'on leur jette, et qui, au lieu
d'une fleur ou d'un fruit, vous rendent une pierre. La vie est un
courant qui mne  la vrit, c'est--dire au bien. Le temps sait
tout; et nous ne pouvons savoir quelque chose qu'en l'associant  nos
ignorances et en lui demandant ses secrets.


XI

Il est donc non-seulement permis de changer en vivant, mais c'est un
devoir de conscience. Bien entendu que cette thorie du changement
s'applique  l'esprit, mais non au coeur; que le changement doit tre
dsintress et non vnal; que tout changement qui consiste 
abandonner une cause vaincue parce qu'elle est vaincue est une
lchet; que tout changement qui consiste  s'allier  une cause
victorieuse parce qu'elle est victorieuse est une abjection de
caractre; que changer par ambition, c'est une suspicion lgitime de
vice; que changer par cupidit de fortune, est une vnalit du coeur
qui dshonore la vrit mme; que changer d'amis quand la fortune les
trahit, est une versatilit d'affection qui prouve la courtisanerie de
l'me. Mais que changer d'opinion sans abandonner ses sentiments
personnels, ni les vaincus, ni les malheureux, ni les faibles; changer
 ses dpens en s'exposant sciemment, au contraire, aux dnigrements
d'intentions, aux colres du respect humain, au mpris des partis et
aux souffrances de considration qui suivent ordinairement ces progrs
des hommes sincres dans ce qu'ils croient la route des amliorations
morales et des vrits progressives, c'est souffrir pour la cause du
bien, c'est le martyre d'esprit pour la vrit, martyre que les hommes
aggravent par leur fiel et par leur vinaigre, mais que la vrit
rcompense par les jouissances de la conscience.

Mme quand le martyre s'est tromp de cause, il ne s'est pas tromp
de vertu!


XII

Je pense ainsi, et voil pourquoi je ne me reproche point d'avoir
chang quelquefois, dans le cours de mes annes, d'opinions ou de
marche dans les situations diverses o se sont trouvs notre pays et
notre temps. Je me reprocherais plutt de n'avoir pas assez chang,
c'est--dire de n'avoir pas assez profit du temps que Dieu m'a laiss
vivre pour me transformer davantage encore; d'avoir peut-tre trop
sacrifi aux convenances, aux situations antcdentes, au respect
humain,  toutes ces considrations personnelles qui empchent de se
dmentir plus franchement de ce qu'on a dit tourdiment sur la foi
d'autrui dans son ge d'ignorance: toutes choses qui sont louables au
point de vue du monde, mais qui sont mprisables au point de vue de
Dieu; freins timides qui retardent la marche de la pense d'un sicle
par la difficult d'avouer que le vieil homme est mort en vous, qu'on
est un nouvel homme, et par le dsir naturel, mais coupable, de
concilier vaniteusement en vous l'homme d'hier et l'homme
d'aujourd'hui.

Dire: Je me suis tromp, c'est le prosternement de l'orgueil, et cet
orgueil, cependant, il faut le fouler aux pieds, si l'on veut tre
honnte homme jusqu' la moelle, et mriter l'indulgence du juge
futur, en acceptant les svrits et les humiliations du juge prsent.

Et voil pourquoi je changerais encore sans hsitation si je venais 
dcouvrir que mes opinions actuelles sont des erreurs, et qu'il y a
des routes nouvellement dcouvertes dans lesquelles la marche est plus
sre, le sol plus solide et les vertus sociales plus mres et plus
abondantes pour l'humanit.


XIII

Est-il donc tonnant que pensant ainsi et qu'ayant le sentiment, je
dirai presque le remords, de quelques erreurs de jugement commises par
moi dans l'apprciation des actes et des hommes de la premire
Rvolution franaise (_Histoire des Girondins_), est-il tonnant,
dis-je, que je relise svrement ce livre (qui fut un vnement, j'en
conviens, et qui vit encore d'une forte vie  l'heure o je parle), et
que je prsente aujourd'hui le curieux phnomne d'un crivain
critique aprs avoir t historien, et qui juge  vingt ans de
distance, en pleine maturit, le livre crit par lui-mme  une autre
poque de son sicle et sous d'autres impressions de son esprit? Un
seul exemple de cette critique de soi-mme a t donn en France dans
l'opuscule intitul: _Rousseau juge de Jean-Jacques._ Mais si je n'ai
pas reu de la nature le style et l'loquence de J.-J. Rousseau, je
n'ai pas reu non plus sa froce personnalit; et si le lecteur a
quelque excs  craindre de ma plume dans ce jugement sur moi-mme, ce
n'est pas,  coup sr, l'excs d'orgueil; ce serait plutt l'excs de
svrit. La vie m'a appris  tre modeste, et les vnements publics,
comme les vnements privs, qui m'ont cras sans m'aplatir, ne me
laissent de mes oeuvres ou de mes actes qu'une fire humiliation
devant les hommes et une humble humilit devant Dieu.

L'humiliation, c'est la peine; l'humilit, c'est la leon!


XIV

Or, quel tait l'tat des choses en France, et quelles taient mes
propres dispositions d'esprit en 1846, quand j'crivis cette histoire?

L'esprit de la France tait trs-troubl, trs-peu propre par
consquent  jeter un regard d'ensemble et surtout un regard impartial
sur la Rvolution franaise, trs-peu propre aussi  porter un
jugement sain et dfinitif sur les hommes qui avaient t, en bien ou
en mal, les grands acteurs de cette rvolution.

M. Thiers, dont on ne m'accusera pas de dnigrer les grandes oeuvres
historiques (voyez mes Entretiens sur _l'Histoire de l'Empire_, que
j'ai appele, le premier, _le livre du sicle_), M. Thiers n'tait pas
encore ce qu'il est; l'ge et la vie publique pleine de bon sens, de
fautes expies, de leons terribles, n'avaient pas donn encore  son
esprit ce sens de la moralit ou de l'immoralit des vnements et des
caractres qui est la vertu de l'histoire. Il crivait au point de vue
du succs, non au point de vue de la morale. Il venait d'crire ainsi
sans profondeur, sans philosophie, sans justice, une histoire de la
Rvolution qui n'tait qu'une adulation  la Rvolution elle-mme. On
avait fait  ce livre, trs-superficiel selon moi, une vogue de
circonstance et une popularit de parti. Plus j'ai tudi les faits,
les hommes, les vnements de la Rvolution franaise, plus ce livre a
baiss dans mon esprit; mais _habent sua fata libelli_. Cette histoire
amnistiait les erreurs, les tyrannies, les svices mme de la
Rvolution; elle faisait remonter la colre et le mpris de la nation
jusque sur les victimes. Son mrite tait prcisment d'tre fausse.
Il fallait des passions et non des principes  la dmocratie; elle
avait trouv un jeune homme de talent, elle lui dit: Fais mon
portrait, mais flatte-moi, et dfigure mes ennemis, je te nommerai
peintre du peuple.

Du ct oppos, les historiens de la Rvolution dans le parti
royaliste, religieux, aristocratique, n'avaient crit sous le nom
d'histoire que le martyrologe des victimes de 1791  1794; ils avaient
barbouill de sang tous les principes les plus saints et les plus
innocents de la philosophie rvolutionnaire du dix-huitime sicle.
Parce que Danton, Marat, Robespierre, avaient t des meurtriers, il
semblait,  les lire, que la libert modre, l'galit devant la loi,
la tolrance devant Dieu, la reprsentation de toutes les classes, de
tous les droits, de tous les intrts devant les institutions, taient
des dlires ou des crimes. De telles histoires, pamphlets de la
dmocratie ou pamphlets de l'aristocratie, n'taient propres qu'
terniser la guerre civile des esprits entre les enfants d'un mme
peuple.


XV

Une grande histoire est un grand jugement dans ces procs d'opinions.
Ce jugement manquait  la France; c'tait une bonne oeuvre que
d'essayer de le porter selon mes faibles forces. J'y pensais depuis
longtemps. J'avais deux mobiles.

Le premier, tout moral, c'tait de dmontrer historiquement au peuple,
et surtout aux hommes d'tat, que le crime politique, populaire,
dmocratique ou aristocratique, dshonorait ou perdait fatalement
toutes les causes qui croyaient pouvoir se servir pour leur succs de
cette arme  deux tranchants;

Que la Providence tait aussi logique que la conscience;

Que les vnements ne pardonnaient pas plus que Dieu l'emploi des
moyens criminels, mme pour les causes les plus lgitimes, et qu'en
commentant avec clairvoyance la Rvolution franaise, le plus vaste et
le plus confus des vnements modernes, on trouverait toujours
infailliblement un excs pour cause d'un revers, et un crime pour
cause d'une catastrophe.

En un mot, je voulais, comme le veut la Providence, que l'histoire ft
un cours de morale et que l'honntet des moyens ft la lgitimit des
innovations.

Un tel livre et t le code en action de la politique; mais il
fallait une main divine pour l'crire: je n'tais qu'un homme de bonne
volont.

Le second mobile qui me sollicitait intrieurement  crire cette
histoire  la fois dramatique et critique de la Rvolution franaise,
tait, je l'avoue, un mobile humain, une ambition d'artiste, une soif
de gloire d'crivain toute semblable  la pense d'un peintre qui
entreprend une page historique ou un portrait, et qui n'a pas pour
objet seulement de faire ressemblant, mais de faire beau, afin que
dans le tableau ou dans le portrait on ne voie pas uniquement
l'intrt du sujet, mais qu'on voie aussi le gnie du pinceau et la
gloire du peintre. Ici, je m'excuse, et il faut m'excuser: _Homo sum._


XVI

Bien jeune encore et lorsque mes premiers succs littraires m'avaient
donn le pressentiment d'une carrire aussi complte, que mes modestes
facults d'_amateur_ plutt que d'artiste me permettaient de former un
plan de vie plus ou moins illustre, je m'tais dit et j'avais dit bien
souvent  mes amis de jeunesse: Si Dieu me seconde, j'emploierai les
annes qu'il daignera m'accorder  trois grandes choses qui sont,
selon moi, les trois missions de l'homme d'lite ici-bas. (J'aurais
d dire les trois vanits, maintenant que toutes ces vanits sont
mortes en moi et que je les expie par autant d'humiliations sur la
terre, afin qu'elles me soient pardonnes l-haut.)

J'emploierai donc, disais-je  ces amis, ma premire jeunesse  la
posie, cette rose de l'aurore au lever d'un sentiment dans l'me
matinale; je ferai des vers, parce que les vers, langue indcise entre
ciel et terre, moiti songe moiti ralit, moiti musique moiti
pense, sont l'idiome de l'esprance qui colore le matin de la vie, de
l'amour qui enivre, du bonheur qui enchante, de la douleur qui pleure,
de l'enthousiasme qui prie.

Quand j'aurai chant en moi-mme et pour quelques mes musicales
comme la mienne, qui vaporent ainsi le trop-plein de leur calice
avant l'heure des grands soleils, je passerai ma plume rveuse 
d'autres plus jeunes et plus vritablement dous que moi; je
chercherai dans les vnements passs ou contemporains un sujet
d'histoire, le plus vaste, le plus philosophique, le plus dramatique,
le plus tragique de tous les sujets que je pourrai trouver dans le
temps, et j'crirai en prose, plus solide et plus usuelle, cette
histoire, dans le style qui se rapprochera le plus, selon mes forces,
du style mtallique, nerveux, profond, pittoresque, palpitant de
sensibilit, plein de sens, clatant d'images, palpable de relief,
sobre mais chaud de couleurs, jamais dclamatoire et toujours pens;
autant dire, si je le peux, dans le style de _Tacite_; de _Tacite_, ce
philosophe, ce pote, ce sculpteur, ce peintre, cet homme d'tat des
historiens, homme plus grand que l'homme, toujours au niveau de ce
qu'il raconte, toujours suprieur  ce qu'il juge, porte-voix de la
Providence qui n'affaiblit pas l'accent de la conscience dont il est
l'organe, qui ne laisse aucune vertu au-dessus de son admiration,
aucun forfait au-dessous de sa colre; Tacite, le grand justicier du
monde romain, qui supple seul la vengeance des dieux, quand cette
justice dort!

Quand j'aurai crit ce livre d'histoire, complment de ma clbrit
littraire de jeunesse, si j'ai le hasard de conqurir cette double
clbrit du pote et de l'historien, je jetterai de nouveau la plume,
la plume, aprs tout, hochet du talent, instrument trop insuffisant et
trop spculatif de la pense; la plume, qui n'est rien devant l'pe.
J'entrerai rsolment dans l'action, et je consacrerai les annes de
ma maturit  la guerre, vritable vocation de ma nature, qui aime 
jouer, avec la mort et la gloire, ces grandes parties dont les
vaincus sont des victimes, dont les vainqueurs sont des hros.

Et si la guerre, que je prfre  tout, me manque, je monterai aux
tribunes, ces champs de bataille de l'esprit humain o l'on ne meurt
pas moins de ses blessures au coeur que l'on ne meurt ailleurs du feu
et du fer; et je tcherai de me munir, quoique tardivement,
d'loquence, cette action parle qui confond dans Dmosthne, dans
Cicron, dans Mirabeau, dans Vergniaud, dans Chatham, la littrature
et la politique, l'homme du discours et l'homme d'tat, deux
immortalits en une.

Enfin, s'il m'est accord de survivre aux rvolutions, aux guerres
civiles, aux poignards des sicaires, des Catilina, des Clodius, des
Octave, des Antoine de mon temps, et de vieillir couch sur mes
propres dcombres, bris de coeur, mais sain d'esprit, j'emploierai
ces dernires annes de grce  l'oeuvre finale de toute intelligence,
 la contemplation et l'invocation de mon Crateur; je ferai, comme
Cicron, le livre ternellement  faire, _De natura deorum_; je
mlerai mon grain d'encens  l'encens des sicles.


XVII

Voil quels taient mes plans de jeunesse.

Ce n'taient pas les plans de Dieu.

L'orgueil y avait trop de part pour qu'ils fussent ratifis par ce que
les anciens nommaient la destine, et par cette puissance
incorruptible que nous nommons Providence.

Tout a tourn autrement que je ne l'avais orgueilleusement conu dans
mes puriles ambitions d'avenir. En posie, je n'ai t qu'une main
novice qui fait rendre par un attouchement lger quelques accords  un
instrument  cordes dont le doigt n'est pas une vraie science, mais
une inhabile improvisation de l'me.

En ambition militaire, l'occasion m'a manqu; j'ai vcu dans un temps
de paix; il n'y avait guerre que d'ides.

En loquence politique, je suis arriv trop tard aux tribunes dites
parlementaires, pour dvelopper les forces relles de l'loquence
raisonne et passionne que je sentais vritablement rugir en moi
comme des lions musels entre les barreaux d'une mnagerie.

De plus, ma fausse situation dans les chambres de 1830  1848 ne me
laissait pas la libert de mes mouvements; je n'tais d'aucun parti
actif, et, par consquent, j'tais en suspicion lgitime  tous les
partis.

L'clectisme, qui est l'attitude de la vrit dans les philosophes,
est la faiblesse des hommes d'tat dans les temps de passion.

Sorti de la Restauration avec d'amers regrets de sa chute, adversaire
de coeur de la royaut de 1830, ennemi trop honnte cependant pour
m'allier avec les factions, ou lgitimistes, ou rvolutionnaires, qui
conspiraient la ruine de cette royaut sans avoir  offrir  sa place
qu'une anarchie au pays, je vivais dans le vague et je parlais sans
chos. La tribune n'tait vritablement pour moi qu'un exercice
semblable  celui de Dmosthne sur le bord de la mer. Il parlait aux
flots qui touffaient sa voix, et moi aux partis qui cherchaient 
touffer la mienne. La France seule en entendait quelques
retentissements dans les journaux indpendants, et voyait crotre
autour de mon nom une lente popularit qui devait lui tre utile un
jour.


XVIII

Mon action politique ne commena que dans une grande tempte imprvue,
le jour mme d'une chute soudaine de la royaut de Juillet, dj en
fuite avant d'avoir eu le temps de combattre.

Ce jour-l je fus roi d'une heure, c'est vrai. Plac, par mon
indpendance des partis, entre tous les partis, les rpublicains se
jetrent  moi par inquitude de leur triomphe; les royalistes, par
peur de leur dfaite; les lgitimistes, par le sentiment de leur
inopportunit et de leur impuissance dans cet anantissement du trne;
le peuple surtout, par l'intrt de salut public et par ce besoin d'un
chef qui parle plus haut que toutes les thories dans les prils
extrmes des tremblements de tous les foyers.

Ce n'tait pas un gouvernement qu'il fallait crer  la minute, il
n'en aurait pas dur deux. C'tait un sauvetage qu'il fallait
organiser sous le nom de rpublique. J'eus le sentiment de cette
vrit.

Au lieu de suivre en hsitant un mouvement dsordonn qui allait mener
de convulsions en convulsions dsormais irrsistibles aux derniers
abmes, je fis rsolument la rpublique; je la fis seul, quoi qu'on
vous en dise; j'en assume seul la responsabilit; je nommai seul les
chefs les plus en vue et les plus populaires qui pouvaient lui
apporter l'autorit des diffrentes factions auxquelles ils
appartenaient; je me nommai moi-mme, parce que je n'appartenais 
aucune, et parce que, soutenu par le peuple, seul je pouvais tre
arbitre dans ce conseil souverain du gouvernement. La France fut
admirable de sagesse et d'hrosme, on ne le dira jamais assez. Folle
la veille, lche le lendemain, elle fut pendant les quatre mois du
danger au niveau d'elle-mme; la rpublique, contre laquelle elle
vocifre tant depuis, fut son salut. Un homme d'tat renvers, mais
qui s'leva lui-mme en ce moment  la hauteur d'un vrai patriotisme,
M. Thiers, en trouva sur l'heure la vraie formule. Gardons la
rpublique, car c'est le gouvernement qui nous divise le moins. C'est
la pense que j'avais exprime autrement en entrant le jour mme 
l'htel de ville, ces Tuileries du peuple.


XIX

M. Dupin, dans un volume rcent, renouvelle encore contre moi cette
accusation irrflchie de n'avoir pas proclam la rgence, la rgence
d'une femme intressante sans doute, mais d'une femme exclue du
gouvernement par la loi que le parti d'Orlans venait de se faire 
lui-mme; rgence aussi illgale par consquent que la rpublique, une
rgence dj tombe dans la rue et ramene,  travers la rvolution
et l'arme immobiles,  la porte d'une Chambre dissoute de fait.

Et au nom de quoi aurais-je proclam cette rgence des Orlanistes,
moi qui n'avais jamais voulu adhrer au gouvernement, schisme de
famille, de 1830; moi qui lui avais renvoy toutes mes places
diplomatiques pour ne pas le servir; moi qui m'tais respectueusement
refus  tout rapport avec cette royaut, par scrupule de fidlit 
mes souvenirs! En vrit, M. Dupin et les Orlanistes auraient bien
ri, le lendemain, d'un lgitimiste de coeur refaisant aprs coup une
seconde rvolution de 1830, et rinstallant une seconde monarchie
d'Orlans, pour l'attaquer le surlendemain!

Et quand j'aurais tent ce contre-sens  moi-mme, l'aurais-je pu
accomplir avec l'ombre de succs un peu durable? O taient le peuple,
l'arme, les chambres, les ministres, pour sanctionner et soutenir
cette rgence de hasard sortie d'une insurrection contre la royaut de
Juillet, aventure dans une aventure, illgalit dans une illgalit,
rvolution de 1830 dans une rvolution de 1830, belle-fille contre le
beau-pre, petit-fils contre l'aeul, belle-soeur contre le
beau-frre, neveu contre les oncles, chaos dans un chaos!

Et puisque M. Dupin et les rvolutionnaires orlanistes de 1830
pensent qu'une rgence tait si facile et si simple  faire, et 
faire durer huit jours seulement, que ne la faisaient-ils eux-mmes?
Qui les gnait?

Certes, c'tait  eux, orlanistes, et non  moi, adversaire de la
royaut illgitime d'Orlans, de se charger de ce rle; logique en
eux, il tait absurde en moi. M. Dupin n'y a pas pens. Si l'empire
qu'il sert aujourd'hui, comme il a servi la lgitimit, la royaut de
juillet, la rpublique, avec un zle qui ne faiblit jamais et avec un
talent qui grandit toujours; si, dis-je, l'empire venait  chanceler
dans une journe de fvrier quelconque, que penserait M. Dupin d'un
rpublicain, d'un lgitimiste, d'un orlaniste qui viendrait sur le
champ de mort de l'empire croul, quoi faire? Proclamer un empire de
branche cadette et factieuse? cela ne serait pas moins ridicule que le
rle que M. Dupin et ses amis me reprochent de n'avoir pas pris le 24
fvrier! En vrit, si je l'avais pris, ce rle, je ne saurais pas
aujourd'hui o cacher ma honte. Il faut respecter et protger le
malheur d'une dynastie qui s'croule sur son faux principe, c'est ce
que nous avons fait; mais il ne faut pas relever un faux principe
tomb pour servir de base au trne d'une veuve qu'on admire et d'un
enfant qu'on plaint. Une veuve n'a pas besoin d'une rgence pour se
consoler d'un spulcre, et un enfant, pour tre heureux, n'a pas
besoin pour hochet d'un sceptre drob  un aeul dans l'escamotage
d'une demi-rvolution.


XX

Telles taient, ds l'anne 1844, mes dispositions d'esprit  l'gard
de la royaut pseudo-rpublicaine et pseudo-dynastique de la famille
d'Orlans. Je l'aurais vnre partout ailleurs que sur un trne; par
tradition de famille, du ct de ma mre, je lui devais plus que du
respect, je lui devais de la reconnaissance. Cette auguste maison
avait eu des patronages, des bienveillances, des gnrosits
princires pour ma famille maternelle. La mre de ma mre tait
sous-gouvernante de ces enfants, des princes du sang et de la fille du
vnrable duc de Penthivre. Le roi Louis-Philippe et ses frres
avaient t, avant l'poque de madame de Genlis, levs par ma
grand'mre; un de mes proches parents tait son intendant des
finances. Aprs la terreur, la duchesse d'Orlans, relgue en
Espagne, avait pri ma grand'mre d'aller chercher madame Adlade
d'Orlans, sa fille, en Suisse, et de la lui ramener en Espagne. La
mission de confiance avait t remplie. Aprs 1814, ma mre avait
retrouv dans Louis-Philippe et dans madame Adlade, sa soeur, des
souvenirs d'enfance et d'ducation communs qui les disposaient 
toutes les bonts pour la fille de leur gouvernante. J'avais l'honneur
d'en tre reu avec distinction dans mon adolescence. La protection du
prince et de sa soeur ne me fut nanmoins d'aucun secours, soit dans
la carrire littraire, o l'on n'est protg que par son talent, si
on en a; soit dans la carrire militaire, o je servais, dans les
gardes-nobles de Louis XVIII, une cause trs-oppose au parti
politique dj dessin du duc d'Orlans; soit dans la carrire
diplomatique, o je servis fidlement la politique de la lgitimit
jusqu' sa chute. D'ailleurs, mon pre, le chevalier de Lamartine,
ancien et loyal officier de cavalerie dans le rgiment Dauphin au
moment de la Rvolution, ses frres, royalistes comme lui, quoique
constitutionnels de 1789, m'auraient vu avec rpugnance devenir le
client de la maison d'Orlans. Elle portait  leurs yeux, quoique
innocente des antcdents, la responsabilit du prince complice de
1793, puni d'un vote fatal par la hache du mme bourreau.


XXI

Il faut le dire, les opinions politiques sont dans le sang: tel pre,
tel fils.

Jamais ce mot ne fut plus gnralement vrai que dans les temps de
vicissitudes soit religieuses, soit nationales, soit dynastiques.
J'avais suc le royalisme loyal et traditionnel pour les Bourbons,
frres, enfants ou neveux du vertueux Louis XVI, avec le lait; je
n'aimais pas la maison d'Orlans. Sa popularit rvolutionnaire me
paraissait une rcompense inique d'une participation contre nature du
chef de cette maison  l'ingratitude du peuple franais envers le plus
innocent et le plus dvou des rois, et au meurtre de ce roi sur
l'chafaud de 1793. Ce que ce peuple aujourd'hui semblait aimer dans
le nouveau duc d'Orlans, il faut l'avouer, c'tait le fils du 21
janvier. Cela rvoltait en moi ma conscience de royaliste et d'honnte
homme. Sans avoir de haine, j'avais de l'humeur contre la popularit
du duc d'Orlans; elle semblait outrager la justice et la Providence;
les caresses trop subalternes et trop significatives,  sa rentre de
l'migration, aux survivants de 1791 et aux gnraux bonapartistes de
1815 et de l'le d'Elbe, achevaient de me dsaffectionner de cette
branche de la dynastie. Ces cajoleries et ces sourires d'intelligence
aux ennemis de la Restauration, quand on tait restaur soi-mme et
combl de richesses, de faveurs, d'honneurs, par cette Restauration si
clmente au pass, si gnreusement imprudente pour l'avenir, tout
cela, comme dit Tacite, _mal odorait si prs du trne_. Je voyais
encore quelquefois par dfrence et assez familirement le duc
d'Orlans; il me traitait avec distinction; il m'entretint mme avec
un rare talent d'locution une fois trs-longuement de politique
trangre, sans craindre de dnigrer ouvertement la diplomatie du
gouvernement de Charles X, et d'exposer hardiment et savamment la
politique trangre qu'il dessinerait pour son gouvernement, s'il
tait roi. Mais, tout en se livrant avec une apparente confiance  des
panchements tmraires dans la bouche d'un premier prince du sang, il
comblait de toutes ses faveurs, de toutes ses caresses d'intimit les
gnraux, les pamphltaires et les orateurs de la faction bonapartiste
ou de la faction dmagogique survivants du 20 mars 1815 ou de 1791.

Hritier du trne sans doute, mais se posant surtout en hritier
ventuel et prsomptif des factions contre sa famille;

Honnte homme dans l'acception prive de ce mot, mais non honnte
parent, comme les vnements ne l'ont que trop dmontr depuis.

Malgr mon respect pour son rang et malgr mon apprciation trs-haute
de son esprit politique, cette attitude ambidextre m'inspirait plus
d'loignement que d'attrait pour ce prince.

Ce fut le motif qui m'empcha de solliciter de lui la moindre
intervention de son crdit auprs des ministres de la Restauration
pour mon avancement dans mon humble carrire diplomatique; il m'et
sembl peu loyal de me servir du crdit d'un prince du sang dont les
opinions me rpugnaient, pour m'avancer dans un parti royaliste
prdestin  combattre ses intrigues; ce n'tait pas l de la bonne
guerre; je restai donc simplement ce que je devais tre dans mes
relations de convenance avec cette auguste maison, autrefois
protectrice de ma famille, sans empressement, mais sans hostilit,
respectueux en dehors, mais dsapprobateur en dedans, poli, mais
rserv, honorant la personne du prince, mais adversaire de son
parti.

Une circonstance accidentelle nous brouilla ouvertement pendant
quelques mois, et une rparation, firement exige par moi, nous
raccommoda; voici comment:


XXII

J'avais crit, sans aucune provocation de la cour de Charles X, un
petit pome politique, libral et royaliste, intitul _le Sacre_.

On le trouvera, si on daigne le relire, tel qu'il fut imprim alors,
dans mes _Oeuvres compltes_, imprimes aujourd'hui. J'y avais insr,
avec bonne intention pour la maison d'Orlans, mais avec maladresse
vidente, quelques vers qui faisaient allusion au vote rgicide de
Philippe-galit et  la noble rsipiscence de ses fils qui lavait
glorieusement cette tache sur l'cusson du pre.

Je n'avais fait confidence de ces vers  personne; j'tais  cent
vingt lieues de Paris; l'imprimeur seul  qui j'avais adress le
manuscrit du pome connaissait ces vers.

J'ignore comment le prince, trs-attentif apparemment  ce qui pouvait
toucher  son nom dans la presse, en eut communication.

Sa colre clata en termes mal contenus; il chargea un de mes proches
parents, prsident de son conseil, M. Henrion de Pansey, de m'crire
que ces vers l'avaient afflig, et qu'il me suppliait de les effacer
par les justes gards que je devais  sa maison. Ma mre, qui vivait
encore  cette poque, appuya par ses larmes la prire du duc
d'Orlans. Je n'hsitai pas: les vers et la requte du prince taient
secrets, il n'y avait aucune vile complaisance  moi de sacrifier, aux
susceptibilits d'un prince que je n'avais pas eu l'intention de
blesser, quelques mauvais vers de circonstance qu'il me priait
d'effacer par la voix toute-puissante de ma mre. Je m'empressai
d'crire  mon diteur dans ce sens, et de lui envoyer une _variante_
qui faisait disparatre toute allusion  ce fcheux souvenir.

Tout paraissait donc fini. Mais le prince avait dans les journaux
ennemis des Bourbons des confidents trop informs et des
serviteurs trop complaisants de ses colres. Un article irrit
du _Constitutionnel_, journal anticip de l'usurpation future,
parut le lendemain du jour o j'avais reu la prire du prince
et o j'y avais convenablement condescendu.

Cet article me prsentait comme un insulteur de la maison d'Orlans,
charg par la monarchie des Bourbons de raviver  son profit les
souvenirs sinistres de 1793. Cet article tait aussi calomnieux de
fond que de forme; car Charles X tait si loin de m'avoir provoqu 
crire le _Chant du Sacre_, qu'il se rcria violemment,  l'apparition
de ce pome, sur le langage trs-libral que je lui prtais dans le
dialogue.

Son ministre de la maison du roi lui ayant mis sous les yeux mon
pome, au milieu des nombreux crits en vers ou en prose dont on
voulait rcompenser les auteurs par quelque faveur de cour, et mon nom
ayant t ainsi prononc devant le roi: Ah! pour celui-ci, rpondit
Charles X, ne m'en parlez pas, il me fait dire trop de sottises!
Charles X appelait de ce nom tous les sentiments populaires qu'on lui
prtait pour attester son attachement  la charte librale de Louis
XVIII et tout le pacte moderne de la monarchie et de la libert.

Le mme courrier m'apportait une lettre de M. de Pansey, prsident du
conseil du duc d'Orlans, sur un ton diffrent de celui de la prire 
laquelle j'avais accd. Dites  M. de Lamartine, me faisait crire
le prince, que, s'il persiste  insrer ce passage dans son pome, il
saura ce que c'est que le ressentiment du premier prince du sang.


XXIII

 la lecture de l'article du _Constitutionnel_, et surtout  la
lecture de cette injonction comminatoire du prsident du conseil du
duc d'Orlans, je sentis que ma concession de la veille serait une
lchet, et que, si j'avais d au duc d'Orlans et aux larmes de ma
mre d'obtemprer  l'instant  une demande secrte, je me devais 
moi-mme de rvoquer ma concession confidentielle, et de maintenir
contre une menace ce que j'avais effac devant une prire, du moment
surtout o la publicit injurieuse du _Constitutionnel_, qui ne
pouvait venir que du Palais-Royal, avait mis le public dans la
confidence.

Je me htai donc de rvoquer, courrier par courrier, l'autorisation de
supprimer les vers concds, et j'crivis au prince les motifs qui me
faisaient une loi de lui dsobir,  moins de lui sacrifier mon
caractre et mon honneur.

 mon retour  Paris, je crus devoir m'abstenir de le voir, malgr de
pressantes et nombreuses avances de sa part pour provoquer mon retour
au Palais-Royal; je m'y refusai obstinment pendant plusieurs mois,
croyant  mon tour que je pouvais me sentir offens par le ton et par
la divulgation de sa menace.  la fin, une ngociation, conduite au
nom du prince par madame la comtesse de Dolomieu, premire dame
d'honneur de la duchesse d'Orlans, aboutit  une rconciliation
complte et  un djeuner de famille au Palais-Royal auquel je fus
convi, pendant l't de 1829.

La fte mmorable que le duc d'Orlans donna  cette mme poque au
roi de Naples fut une autre occasion de rapprochement. J'y fus pri
par le duc d'Orlans, j'y assistai; mais l'heure de la rvolution y
sonna pendant la fte par les tumultes populaires et par l'incendie
des chaises du jardin sous les fentres et sous les yeux du roi.

J'tais dans la salle du banquet, non encore ouverte au public, tout
prs de Charles X, lorsque l'incendie scandaleux fut allum comme une
illumination anticipe  la rvolution orlaniste, et je vis ses
premires lueurs se reflter sur le front confiant mais attrist de
Charles X. J'tais navr.

Le duc d'Orlans, pendant toute cette fte, me traita avec une
froideur publique et affecte presque offensante. Cette froideur
contrastait trop avec sa familiarit intime depuis notre
rconciliation pour qu'elle ne ft pas remarque par mon coup d'oeil.

J'y vis une intention marque de s'loigner de moi royaliste, devant
ses amis bonapartistes et rvolutionnaires, et je compris trop bien
son intention pour ne pas m'loigner moi-mme et sans retour de sa
maison.


XXIV

La rvolution de 1830 clata en effet quelques semaines aprs cette
fte. Je n'tais pas en France, je n'en eus pas les motions sur
place, j'en eus les tristesses rflchies; elles furent en moi
profondes, elles le sont toujours. Je compris que la France perdait
tourdiment la seule et peut-tre la dernire occasion de rconcilier
le pass monarchique et l'avenir libral dans une maison royale dont
un membre pouvait errer, mais dont la dynastie, innocente d'une erreur
snile, et respecte dans un enfant lgitime de la France, pouvait
imprimer  la fois  nos destines nationales et politiques la
solidit des traditions et la vigueur des nouveauts. C'tait la
lgitimit du sceptre, oui; mais c'tait aussi la lgitimit de la
rvolution fixe  ses principes vrais et lgitimes.

Cette occasion de sagesse perdue, le cble me paraissait rompu, le
vaisseau en drive, la France livre au hasard de tous les vents, la
rvolution compromise par ses excs, la royaut engage contre les
royalistes, des rgnes courts, des partis au lieu de nation, des
rpubliques prcaires, des dictatures militaires comme celles qui
prcdrent la dcomposition csarienne de la constitution romaine
sous les Gracques, les Marius, les Sylla; enfin une oscillation
dsordonne qui brise les institutions politiques et qui donne le
vertige aux nations, au lieu du mouvement rgulateur qui maintient la
vie et qui la modre. Ces pressentiments ne m'ont point tromp
jusqu'ici (sauf l'empire, violent d'origine, mais que sa modration
dans la force fait vivre); la monarchie illgitime du duc d'Orlans ne
devait pas avoir mme la dure de la vie d'un homme dj avanc en
ge: elle tait morte avant son fondateur.


XXV

Bien que je fusse jeune au moment o Charles X s'croulait, et bien
que l'ardeur de mon sang ft fermenter puissamment en moi l'ambition
patriotique de prendre une part platonique aux affaires de mon pays,
je ne consultai pas cette ambition, trs-excusable  mon ge; je
consultai l'honneur, c'est--dire cette dlicatesse de sentiment,
peut-tre plus chevaleresque que civique, qui semblait commander  un
royaliste de naissance de tomber avec son roi qui tombe, de porter le
deuil de sa cause vaincue, et de ne pas passer avec la fortune du camp
du vaincu au camp du vainqueur.

Je donnai donc volontairement et avec insistance ma dmission de mes
fonctions diplomatiques, malgr les instances du ministre du nouveau
roi pour m'engager  poursuivre ma carrire, m'offrant mme de
l'largir et de l'agrandir devant moi.

Ces instances du nouveau gouvernement furent si vives, que M. Mol,
ministre alors des affaires trangres, se refusa premptoirement 
remettre ma dmission au roi,  moins que je n'crivisse au roi
lui-mme une lettre explicative de mes motifs.

M. Mol se chargea de remettre ma dmission et ma lettre au roi
lui-mme.

J'crivis en consquence cette lettre en termes convenables, mais
rsolus, au roi.

M. Mol la lui remit en plein conseil. Le roi la lut en silence, puis,
la passant  M. Laffitte: Lisez, lui dit-il, voil une dmission
convenablement et noblement donne! M. Laffitte lut  haute voix la
lettre  ses collgues; ils en coutrent la lecture avec des marques
d'assentiment unanime. Qu'on appelle mon fils, dit le roi. Le duc
d'Orlans entra. Tiens, dit le roi  son fils, voil une lettre et
une dmission honorablement offertes; lis cela. Puis, se tournant
vers M. Mol: Dites  M. de Lamartine de ma part que j'accepte en la
regrettant sa dmission, mais que cela ne changera rien  mes
sentiments  son gard, et que je le prie de venir me voir comme
avant la rvolution.

C'est M. Mol, chez qui je dnais ce jour-l, qui me transmit
littralement ces dtails  la sortie du conseil, et qui m'engagea
fortement  aller voir le roi.

Je n'en ferai rien, rpondis-je  M. Mol. Dites au roi que je ne
puis pas compromettre mon honneur de royaliste en allant au
Palais-Royal ou aux Tuileries; je n'irais que pour lui confirmer de
vive voix mon refus de ses faveurs, et le public, en m'y voyant
entrer, croirait que j'y vais pour solliciter ces mmes faveurs. On
pourrait prendre une politesse pour une adhsion  son gouvernement;
je dois respectueusement m'abstenir de paratre o je ne veux ni
complimenter ni servir.

Je partis le lendemain pour l'Angleterre.


XXVI

L'intgre vieillard M. Dupont (de l'Eure), type d'honneur
dmocratique, qui tait ministre  cette poque, m'a bien souvent
rappel cette lettre et cette dmission, qui l'avaient frapp, pendant
que nous tions ensemble, et dans un mme esprit de rsistance aux
excs populaires,  la tte de la rpublique, en 1848. Il s'tonnait,
en se rappelant les circonstances intimes dont il avait t tmoin,
des calomnies doctrinaires et orlanistes qui faisaient de moi un
courtisan mcontent, renversant une monarchie qui ne lui avait pas
ouvert ses rangs pour donner carrire  son ambition. Et voil comment
les pamphltaires crivent l'histoire! Croyez maintenant  ces
contre-vrits des partis qu'on appelle l'histoire! Quant  moi,
depuis que j'ai vu l'histoire vraie derrire les rideaux, et que je
lis l'histoire travestie dans les rcits contemporains, je n'en crois
plus un seul mot; c'est plutt le rceptacle de toutes les
contre-vrits. J'en donnerai d'tranges exemples, en ce qui concerne
les vnements et les hommes de 1848, dans mes _Mmoires politiques_.
En fait, d'loge ou d'accusation qu'on a fait admettre comme des
vrits reues  l'gard de certains hommes que les partis voulaient
perdre ou grandir par intrt ou par ignorance, le public aura 
dplacer dans ses niches bien des statues et  faire rparation  bien
d'autres. Subir en silence pendant de longues annes ces fausses
popularits et ces fausses dpopularits pour le bien de son pays,
c'est un des supplices tes plus mritoires, mais les plus pnibles
pour les survivants des rvolutions. On dit: la vrit viendra tt ou
tard. Je n'en sais rien; mais, quand elle viendra, je crains bien
qu'elle trouve sa place prise par les prjugs historiques, et que
l'opinion trompe ne continue  prendre les idoles de l'intrigue
audacieuse pour les hros modestes du salut de la patrie.

Quoi qu'il en soit,  mon retour de Londres, je me prsentai hardiment
comme candidat indpendant, mais ami de l'ordre, aux lecteurs du
dpartement du Nord.

J'chouai de peu de voix.

J'aurais soutenu rsolument la politique pacifiante et conservatrice
de Casimir Prier; je n'aimais pas l'homme, mais j'aimais son courage.
Aprs avoir saccad le trne, il se cramponnait et il se buttait d'un
pied intrpide contre l'entranement anarchique qui poussait la
France  tous les excs; il mourut  la peine, mais son cercueil
arrta son pays.

Il mrite certainement la statue que les pays justes lvent  ceux
qui les sauvent par un hroque repentir, aprs les avoir compromis
par de tmraires agitations.


XXVII

Du dans mon dsir de monter derrire Casimir Prier sur la brche,
pour y dfendre, non la royaut orlaniste, mais la socit europenne
assaillie par les partis de la guerre universelle et par les partis de
la turbulence anarchique au dedans, je m'absentai pendant deux ans,
pour tromper, par de grands voyages dans l'Orient, mon impatience
d'action sans emploi possible dans mon pays.

 mon retour, je me trouvai nomm dput du Nord par les lecteurs de
Dunkerque, de Berghes et d'Hondschoote, qui s'taient souvenus de moi
pendant mon absence, grce  ma soeur et  mon beau-frre, habitant ce
cher pays et aux amis indpendants qui m'avaient protg contre
l'oubli dans cette terre de la vraie libert.

J'entrai  la chambre, libre comme l'air de cette mer du Nord qui
souffle o il veut, sans craindre les cueils, mais sans y pousser.

Ma situation tait trs-embarrassante, et je fus presque tent de me
repentir d'avoir affront la tribune sans appui dans aucun des partis
qui lui donnaient l'cho, la popularit et l'autorit dans le pays.

Le parti de la royaut orlaniste? Je ne voulais pas par honneur m'y
affilier; je voulais lui garder mes rancunes dcentes de royaliste
tomb avec les regrets de 1830; l'attitude me semblait oblige, le nom
d'apostat du malheur m'et dshonor  mes propres yeux.

Le parti des lgitimistes, fourvoy dans toutes les impasses et dans
toutes les coalitions contre nature par des chefs loquents mais sans
vues?... Il m'tait impossible de m'y rallier. La direction que ces
hommes de tribune lui imprimaient tait le contre-sens le plus
flagrant  la nature de ce grand et noble parti; il devait, selon
moi, reprsenter avec une digne gravit ce qu'il tait lui-mme dans
le pays, c'est--dire le pass ralli au prsent par la force des
choses et par la raison des esprits, l'aristocratie des souvenirs, la
chevalerie des sentiments, le dsintressement du patriotisme, la
libralit des sacrifices, le patronage intelligent et moral du
peuple, le gnie des campagnes, l'alliance antique et intime du
chteau et de la chaumire, la religion serviable  la misre par la
charit de l'opulente noblesse rurale, les intrts de l'agriculture,
l'honneur de l'arme fire des noms militaires antiques confondus avec
les noms militaires nouveaux, une abstention complte des emplois et
des faveurs de cour, une brigue honnte et utile de tous les services
gratuits que le citoyen peut offrir  sa patrie pour que le civisme de
ces hautes classes devint insensiblement la base de leur nouvelle
illustration, un esprit d'ordre surtout qui ne marchandt jamais ses
services contre les factions turbulentes qui portaient le trouble dans
la rue, qui prchaient la guerre pour la guerre au dehors, qui
faisaient de la tribune et de la presse deux foyers d'agitation
ultra-rvolutionnaires, donnant  toute journe parlementaire des
accs de fivre avec redoublement au pays; voil la position que ce
grand parti devait prendre selon moi, celui de conservateur,
indpendant du gouvernement, commenant par conqurir l'estime et
finissant par exercer une influence mrite sur le peuple des
campagnes, sur les lections, sur le journalisme, sur les chambres;
parti ne voulant rien de la dynastie illgitime pour lui-mme, mais
lui imposant tout et mme l'abdication dans ses mains, par son
ascendant sur la nation rconcilie avec ses aristocraties
propritaires du sol, par son alliance avec la bourgeoisie ascendante,
suzeraine des capitaux qui nourrissent les proltaires, et enfin par
son utilit aux proltaires, que l'ordre seul vivifie et que le
dsordre affame en un jour.

C'est ainsi que j'avais compris, aprs la rvolution de 1830, le rle
qu'un orateur homme d'tat et qu'un chef parlementaire (intelligent
des grandes crises) aurait dessin au parti lgitimiste dans le
parlement, dans l'arme, dans le journalisme, dans les lections, dans
les campagnes et dans la rue. tre ce que l'on est, voil la premire
force des vrais partis. La nature est la premire des politiques. Une
restauration de monarchie d'Henri V tait possible ainsi, et seulement
ainsi; il fallait se restaurer soi-mme par l'estime du pays avant de
songer  une restauration d'Henri V par l'loquence.


XXVIII

La direction imprime par un grand orateur de causes prives,
illustrant mais illusionnant le parti qui l'applaudissait, fut,  mon
sens, prcisment le contraire de cette haute politique.

Courir aux succs de tribune au lieu des grands rsultats d'opinion,
jeter quelques imprcations retentissantes au parti du gouvernement,
embarrasser les ministres dans toutes les questions, se coaliser avec
tous les partis de la guerre ou de l'anarchie dans la chambre; se
faire applaudir par les factions au lieu de se faire estimer par la
nation propritaire et conservatrice; branler, hors de saison, un
gouvernement mal assis, mais qui couvrait momentanment au moins les
intrts les plus sacrs de l'ordre et de la paix; menacer sans cesse
de faire crouler cette tente tricolore sur la tte de ceux qui s'y
taient abrits; jouer le rle d'agitateur au nom des royalistes
conservateurs, de tribun populaire au nom des aristocraties, de
provocateur de l'Europe au nom d'un pays si intress  la paix; se
coaliser tour  tour avec tous les lments de perturbation qui
fermentaient dans la chambre et dans la rue; harceler le pilote au
milieu des cueils et prendre ainsi la responsabilit des naufrages
aux yeux d'un pays qui voulait  tout prix tre sauv; former des
alliances avec tel ministre ambitieux, pour l'aider  donner l'assaut
 tel autre ministre; renverser en commun un ministre, sans vouloir
soutenir l'autre, et recommencer le lendemain avec tous les
assaillants le mme jeu contre le cabinet qu'on avait inaugur la
veille; tre, en un mot, un instrument de dsorganisation perptuelle,
se prtant  tous les rivaux de pouvoir pour renverser leurs
concurrents et triompher subalternement sur des dcombres de
gouvernement; danger pour tous, secours pour personne; _condottiere_
de tribune toujours prt  l'assaut, mais infidle  la victoire;
faire du parti lgitimiste un appoint de toutes les minorits, mme de
la minorit dmagogique dans le parlement: voil, selon moi, la
direction ou plutt voil l'aberration imprime  ce parti, moelle de
la France, qui rduisait les royalistes  ce triste rle d'tre  la
fois has par la dmocratie pour leur supriorit sociale, has par
les conservateurs industriels pour leur action subversive de tout
gouvernement, has par les proltaires honntes pour leur
participation  tous les dsordres qui tuent le travail et tarissent
la vie avec le salaire. Le gnie de l'homme d'tat manquait, selon mes
ides politiques,  cette parole. Capable d'orner son parti par ses
succs de tribune et par son honntet, incapable de le soutenir par
ses conseils. Si l'histoire recueille un jour les discours de cet
orateur, si glorieux par son loquence, on s'tonnera bien de ne pas
trouver un seul discours de gouvernement en quinze ans dans la bouche
du chef naturel des conservateurs en France.

Aussi  quel degr de contradiction avec sa nature et par consquent
de nullit d'influence dans le pays, le parti lgitimiste se
trouva-t-il  la fin de cette campagne de quinze ans, par la fausse
stratgie de ses guides politiques! Certes, si ce grand parti avait eu
une autre attitude pendant les quinze ans que la Providence lui
accorda pour se reconstituer, il et apparu  la France avec une bien
autre importance en 1848, et le nom de sa dynastie, restaur par le
temps et prononc dans la tempte, aurait eu des millions d'chos dans
le suffrage universel. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas mme fait
entendre dans ce moment suprme, ce nom? C'est que la fausse direction
imprime  ce parti lui avait coup le chemin.

Chose tonnante! on n'en parla mme pas.

Certes, ce grand parti n'avait pas disparu, mais il avait perdu le
terrain naturel sur lequel il pouvait manoeuvrer, combattre, et sauver
la France. Il fut forc de laisser la rpublique la sauver  sa place,
et quand le sauvetage par la rpublique fut accompli, le parti des
Bourbons vota la monarchie sous le nom de Bonaparte. L'loquence ne
sauve que les orateurs, la bonne direction seule sauve les dynasties.

Malheur aussi aux partis politiques vaincus qui sont encore assez
riches pour payer des flatteurs! Ils en trouvent dans la presse, ils
en trouvent  la tribune; et ces flatteurs les mnent  leur perte.
Telle tait la situation du parti royaliste aprs 1830. Ce parti, en
se faisant faction rvolutionnaire, avait perdu sa nature nationale;
le pays alarm, qui avait besoin de se rallier  quelque chose de
solide, ne le trouvant plus  sa place, se ralliait  la monarchie
bonapartiste! Je puis m'en tonner, mais m'en affliger, non! De tous
les changements de religion, le pire est un schisme! Je n'aime pas le
bonapartisme, mais je le prfre encore  l'orlanisme. L'un est un
parti fort comme un prjug populaire, l'autre est un parti
d'quivoques qui prte le flanc  tous les partis rsolus.


XXIX

Il m'tait impossible d'accepter, pour le parti lgitimiste libral
mais loyal dont je sortais, le rle d'auxiliaire de mauvaise foi des
factions dmagogiques dans la chambre et dans la presse; cette
tactique ne rpugnait pas moins  ma loyaut qu' mon bon sens. Je
sentais trop qu' ce jeu de thtre, sans autre but que des
applaudissements de parterre, les lgitimistes perdaient l'honneur et
ne gagnaient aucune popularit srieuse dans le fond du pays. J'aimais
mieux tre seul et attrist sur mon banc dsert, que de m'enrler sous
ce drapeau bigarr de jacobinisme menaant et de lgitimit mcontente
pour harceler un gouvernement antipathique mais ncessaire.


XXX

Il y avait un autre parti: le parti La Fayette. Ce parti s'tait
laiss trs-volontairement escamoter la rpublique; il en portait le
drapeau, mais il en avait peur; il affectait d'avoir t dupe, mais
au fond il avait t plus complice que dupe du duc d'Orlans.
Royaliste conditionnel le jour de l'vnement au Palais-Royal et 
l'htel de ville, rpublicain d'attitude aprs coup afin de regagner
un peu de popularit dans les factions extrmes, ce parti,
reprsent par cinq ou six orateurs populaires dans la chambre et
par autant de journaux dans la rue, demandait  grands cris des
institutions ultra-dmocratiques, des proscriptions contre les
royalistes au dedans et la guerre universelle de propagande au
dehors. C'taient les grognards de 1792 et de l'le d'Elbe conjurs
contre la royaut qu'ils venaient d'acclamer quelques mois
auparavant. Il n'y avait, pour un jeune royaliste tel que moi et
pour un homme de gouvernement quand mme, aucune conscience, aucune
dcence, aucun honneur  se jeter dans ce parti comme dans un asile
de vaincu cherch parmi les vainqueurs de 1830. Je n'eus pas mme 
dlibrer. O allez-vous vous asseoir dans cette chambre? me
demandrent mes amis  mon arrive  Paris.--Au plafond,
rpondis-je, car je ne vois de place politique pour moi dans aucun
de ces partis.


XXXI

Je m'assis en effet au sommet de la droite, sur un banc entirement
isol, regardant d'en haut les luttes, et trop impatient cependant de
m'y mler. J'aurais d rester en silence, sur cette hauteur, attendant
les occasions s'il en survenait; j'aurais mieux fait mille fois; mais
le caractre prvaut toujours sur la raison dans les natures actives.
Le mien m'entranait  l'action, mme hors de propos; attendre
n'tait pas mon temprament. D'ailleurs je voulais m'exercer 
l'loquence parle,  laquelle je me sentais appel par l'abondance et
la force des penses qui fermentaient en moi,  chaque discussion que
j'entendais d'en haut s'agiter en bas dans la chambre. J'tais comme
un de ces instruments  fibres suspendus  la muraille d'une salle de
musique, qui vibrent  l'unisson, sans qu'un archet touche leurs
cordes, au seul bruit de l'orchestre o ces instruments n'ont pas leur
partition crite dans le concert.

Je croyais de plus, dans mon ignorance des assembles, qu'il suffisait
de monter plein de penses, de passions et de raison  la tribune,
pour y trouver, dans l'inspiration du marbre et du bois, des paroles
capables de dominer ou d'enthousiasmer l'auditoire; je voulais en
faire l'preuve le plus tt possible, prendre la tribune d'assaut, et
fixer mon rang dans l'loquence, puisque je ne pouvais pas encore
fixer ma politique dans les partis.


XXXII

Je cherchai donc dans cette situation difficile les questions
_neutres_, pour ainsi dire, telles que les questions d'affaires
trangres, de finances, d'humanit, de moralit, d'institutions
bienfaisantes pour les classes laborieuses, d'conomie politique, de
libert du commerce, d'industrie, de charit, et je pris la parole au
milieu d'une trs-vive attention publique dans quelques-unes de ces
discussions.

Cette malheureuse prvention de posie que je tranais ds cette
poque aprs moi, comme un lambeau de pourpre qu'un roi de thtre
trane en descendant de la scne dans la foule bahie d'une place
publique, me causait un immense embarras. J'aurais voulu m'en
dpouiller  tout prix. Le vulgaire, trop jaloux de sa nature pour
reconnatre deux facults dans un mme homme, me jetait sans cesse 
la face cette accusation hbte de posie. Qu'y rpondre? J'tais
incontestablement coupable de quelques vers plus ou moins heureux de
jeunesse qui s'taient fixs dans la mmoire et qui accolaient  mon
nom cette pithte flatteuse en littrature, injurieuse en politique,
 laquelle je n'avais rien  rpliquer qu'un haussement d'paules,
mais qu'il m'a fallu subir toute ma vie et jusqu' aujourd'hui, comme
la proscription de Platon de la rpublique. Platon, le plus chimrique
des rhteurs en politique, excluait les potes de son utopie, parce
qu'ils sont les plus clairvoyants des hommes; l'envie parlait par sa
bouche. Homre, dont la posie divine n'est que le bon sens en relief,
illustr par le gnie du langage et de la couleur, aurait videmment
bien gouvern plus de peuples que les rveries prosaques de Platon
n'en auraient corrompu et anarchis.


XXXIII

Cependant, malgr ces dnigrements envieux qui me faisaient couter
avec bien des signes de rpugnance, je ne fus pas trop mal accueilli
dans mes premires tentatives oratoires par le public du dehors.
J'appris laborieusement  improviser; moins je parlais de mmoire,
plus j'tais heureux dans mes rpliques. On m'accusait seulement de me
tenir trop dans les thories et dans les nuages, de ne pas descendre
assez vers la chambre, de l'lever avec moi au lieu de m'abaisser avec
elle, de ne prendre aucun parti vif et passionn dans les questions
ministrielles, de ne donner aucun gage  la monarchie d'Orlans, dont
je me tenais soigneusement cart, ni au parti conservateur, auquel je
restais suspect tout en dfendant souvent sa cause, ni au parti de
l'opposition radicale, dont je combattais la turbulence et les
anarchies, ni au parti lgitimiste, que je respectais dans son
malheur, mais que je n'approuvais pas dans ses coalitions malsantes
avec l'esprit de dsordre, de mauvaise foi et de dmolition; en un
mot, de me montrer trop homme de gouvernement dans mon indpendance et
trop homme d'indpendance dans mon opposition.


XXXIV

Ces reproches taient fonds, j'en sentais moi-mme tous les
inconvnients et tous les dboires; mon impatience de caractre et mon
bouillonnement de verve oratoire en souffraient cruellement, mais j'y
tais condamn par la fausse position d'un adversaire de la royaut
d'Orlans dans une assemble d'orlanistes et d'un ennemi de
l'anarchie dans une opposition radicale. Tout le monde croyait que
c'tait chez moi faute de caractre et d'nergie, que je ne saurais
jamais prendre un parti, et que, par consquent, je ne serais bon ni
 moi ni aux autres. La chambre et les journaux se trompaient aussi
sur moi, sans qu'il ft ni opportun ni possible  moi de les
dtromper. Toute ma force comprime consistait donc  attendre; il
m'en fallait cent fois plus pour attendre que pour agir. Je faisais
l'_heure_, comme disent les Italiens, dans leur potique et populaire
langage, _far l'ora_: user le temps. J'avais le pressentiment que
l'heure si lente  couler sonnerait enfin, et que les vices d'origine
de la monarchie d'Orlans amneraient tt ou tard une de ces crises o
les hommes de rserve qui ne sont rien la veille deviennent les hommes
ncessaires du lendemain.

Quand on se destine  ce rle de rserve, de ressource suprme, de
salut pour tous les partis au jour des croulements, qu'a-t-on 
faire?  plaire et  dplaire tour  tour  tous les partis, 
conqurir peu  peu l'estime froide et la confiance ventuelle du
pays,  donner de temps en temps quelque preuve de rsolution et de
talent dans les assembles, puis  rentrer applaudi dans son silence
et dans son inaction, comme un soldat assis qui fourbit son arme,
afin que le pays se dise: J'ai un bon combattant de plus dans
l'occasion, j'ai un nom en rserve dans ma mmoire.

J'tais arriv  ce demi-succs. On ne me comprenait pas, mais on
commenait  me souponner d'une utilit future dans les vnements
que le temps amne avec lui.

Le roi surtout ne s'y trompait pas. Un mot de lui  un de ses
confidents, M. Vatout, mot qui me fut rapport par cet ami de la cour,
ne me laissa pas douter des vues du prince sur moi, si j'avais
consenti  briguer ou  accepter seulement sa confiance. Pourquoi,
dit un jour  ce prince un des dputs orlanistes admis dans les
soires de la famille royale, pourquoi n'offrez-vous pas un ministre
 M. de Lamartine, qui vous dfend quelquefois si gratuitement  la
tribune?--Non, non, rpondit le roi, ne m'en parlez pas encore, son
temps viendra; je ne veux pas l'user avant l'heure: M. de Lamartine,
ce n'est pas un ministre, c'est un ministre.

Le roi et sa soeur, qui se souvenaient du patronage de leur auguste
maison sur ma famille et sur ma mre, ne doutaient pas de mon
empressement  les servir dans une si haute position, aussitt qu'ils
feraient un appel dcisif  mon ambition satisfaite. C'tait au moment
o les premiers dmembrements du parti doctrinaire et orlaniste
commenaient  s'oprer dans les chambres et  faire chercher, hors
des rangs compactes de ce parti dj divis, des ministres qui ne
reprsentaient que des interrgnes et qui ne duraient qu'un jour.


XXXV

Le roi, trs-clairvoyant sur les consquences de cette guerre civile
entre ses amis, me fit prier  plusieurs reprises par un ami commun de
venir causer secrtement avec lui de la gravit des circonstances. Je
rpugnais  cette confrence, qui pouvait faire mal interprter par
tous les partis mes relations dlicates et confidentielles avec la
cour. Je consultai l'oracle des hautes penses et des hautes
convenances, M. Royer-Collard. Son rle rserv et sa situation de
conservateur dsintress dans l'assemble taient prcisment les
mmes que les miens. Que feriez-vous, lui dis-je, et que me
conseillez-vous de faire?--Ce que je ferais moi-mme, me rpondit-il
sans hsiter: j'irais, j'couterais, je donnerais sincrement les
conseils qui me paratraient les meilleurs. On les doit au chef de son
pays, pour son pays et non pour lui-mme. Je ne rserverais que ma
personne, qui ne m'appartient pas, puisqu'elle appartient  la cause
de la dynastie lgitime et de la libert conservatrice.--J'irai donc,
lui dis-je. Et j'y allai.

J'ai racont (voir le _Conseiller du peuple_), dans une rponse aux
ignares calomnies de M. Croker, pamphltaire officieux de
Louis-Philippe  Londres depuis son exil  Claremont, les
circonstances et les paroles changes entre le roi et moi dans ce
premier entretien aux Tuileries. Le roi vivait encore; il pouvait me
dmentir si j'avais dnatur l'entretien: il n'en fit rien. C'tait un
roi aigri sans doute par le malheur, mais c'tait un honnte homme. Il
laissa son ami M. Croker cras par mon dmenti  ses mensongres
accusations d'ambition mcontente, cause, disait-il, de ma conduite en
1848.


XXXVI

Je ne reviendrai pas sur ce rcit de ma premire confrence avec le
roi. Ce qu'il suffit de savoir, c'est qu'elle fut pressante jusqu'au
pathtique du ct du roi; loyale, respectueuse, mais inflexible de
mon ct; qu'il me droula pendant trois heures les circonstances
attnuantes de son acceptation de la couronne en 1830; les concessions
ncessaires  l'opinion qui l'avaient forc de se jeter entre les
mains de tels ou tels ministres, ncessits dsagrables pour l'homme,
indispensables pour la couronne; les divisions d'amour-propre qui
dcomposaient ses ministres, la pression contraire de ces ministres
ambitieux sur son gouvernement, l'inconciliabilit de leurs
prtentions dans les conseils, le danger de leurs brigues dans les
chambres, le danger aussi grand de dcrditer la couronne en la
confiant  des ministres subalternes que ne couvrait rien, pas mme
leur insuffisance, aux yeux du pays; enfin sa rsolution de se rejeter
tout entier sur les hommes de patriotisme, de gouvernement et de
talent, qui avaient appartenu au royalisme d'avant 1830, de faire de
la monarchie avec des monarchistes, et de la conservation avec des
conservateurs;  ce titre, il me conjura d'abdiquer mes rpugnances 
servir la monarchie sous un nouveau monarque,  me rallier hautement 
sa maison et  sa cause, devenue la cause de l'ordre en Europe, et 
servir de noyau  un ministre dans cet esprit de rapatriement des
royalistes par sa dynastie.

J'ajoute qu'il me parla avec une loquence raisonne et suprme dont
je ne le croyais pas susceptible, qu'il leva cette loquence du
dgot jusqu'au pathtique; qu'il s'attendrit lui-mme jusqu'
l'motion qui mouillait ses yeux; qu'il serrait mes genoux entre ses
genoux avec ce geste familier et pressant d'un homme qui veut
conqurir un autre homme; que je restai moi-mme souvent sans rplique
 ses instances; que mes refus persistants et mes efforts pour me
lever de ma chaise et pour me retirer de sa prsence ne le
dcouragrent pas de me retenir et de recommencer ses instances; qu'il
renvoya deux ou trois fois ses aides de camp, et, entre autres,
l'excellent comte d'Houdetot, qui entr'ouvrait la porte pour lui
annoncer tels ou tels survenants et mme les ministres; qu'en sortant,
pour aller prsider un moment le conseil, il m'enferma  clef dans la
salle d'audience, me conjurant en souriant de ne pas profiter de son
absence pour m'vader, et de rflchir jusqu' son retour; qu'il
revint bientt aprs reprendre l'entretien o il l'avait laiss, et
qu'enfin, de guerre lasse: Eh bien, me dit-il, ne vous ai-je donc pas
convaincu?--Votre Majest, rpondis-je avec une vraie douleur de ne
pouvoir cder, m'a vivement mu, m'a convaincu de son loquence; elle
serait aussi leve  la tribune que sur son trne; mais l'admiration
n'est pas de la conversion, et je la supplie de trouver bon que je
sorte de sa prsence comme j'y suis entr, nullement hostile, mais
libre de tout lien avec sa dynastie.

Il lcha le bouton de mon habit, qu'il tenait encore, avec un
mouvement saccad de mcontentement visible sur ses traits, et je
sortis triste mais rsolu de sa prsence.


XXXVII

La coalition parlementaire, manoeuvre dloyale qui ne pouvait aboutir
qu' la chute du trne d'Orlans, sap maintenant par les chefs
orlanistes,  la dception des lgitimistes et des libraux coaliss,
avec des vues contraires, dans un acharnement commun contre la royaut
de 1830, forma alors autour du trne une circonvallation de plus en
plus resserre, o le roi, menac  la fois par ses complices de
juillet et par ses ennemis avous, allait tre touff entre cinq ou
six intrigues de parlement, de presse et de trahisons presque
domestiques, qui prsageaient  tout oeil clairvoyant une chute sinon
prochaine, du moins invitable.

Ce prince en ce moment faisait piti mme  ses ennemis. Un parlement
sditieux, ameut contre lui par ses propres ministres, lui portait
les dfis les plus insolents et les coups les plus mortels. Quelque
parti qu'il essayt de prendre, il tait perdu. S'adressait-il  l'un
de ses anciens ministres pour lui remettre le gouvernement, il
trouvait devant lui un autre ministre, rival du premier, qui devenait
plus acharn  la cure d'un pouvoir dont il tait exclu. Lui
proposait-on de se partager ce pouvoir, chacun d'eux le voulait seul
et le voulait tout entier. Le roi allait-il vers les lgitimistes, il
les trouvait inexorables. Allait-il aux rpublicains, il les trouvait
incompatibles avec une royaut, mme d'expdient, qu'ils n'avaient
adopte en 1830 qu' la condition de la honnir et de la dsarmer.
Allait-il au centre, il n'y trouvait plus qu'un troupeau sans chef,
dpourvu de ces supriorits oratoires qui groupent les partis  leur
voix, centre prompt  voter, incapable de gouverner, vide d'hommes
politiques, foule qui soutient tout par discipline et qui laisse tout
crouler par incapacit de gnie et de volont. Enfin le roi
cherchait-il un tiers parti dans les chambres, il ne rencontrait que
quelques hommes honntes et diserts de second ordre, appoint
inconsistant de grands partis, convoitant le pouvoir sans avoir
l'audace d'y prtendre ni l'nergie de le saisir dans la tempte.
Cette priode de gouvernement parlementaire tait de nature  dgoter
des rgimes mixtes de gouvernement; ce n'tait qu'une oscillation sur
l'abme avant d'y tomber. Jamais scandale aussi humiliant pour le
caractre des hommes d'tat ne fut donn au monde politique. Les
fondateurs de cette royaut, descendus dans les rangs de ses
agresseurs, leur rvlaient les cts faibles, qu'ils connaissaient
mieux que personne, et guidaient les colonnes des coaliss
lgitimistes, libraux, radicaux, se lassant de cette _couronne 
condition_ qu'ils bafouaient, aprs l'avoir conseille et exploite
pendant douze ans.

L'ambition ressemblait tellement  la trahison, qu'on ne pouvait
discerner, en les regardant agir et parler, s'ils combattaient pour
s'emparer du ministre ou pour livrer la couronne elle-mme  la
drision du peuple.

Ces coaliss faisaient leurs conditions tout haut  la tribune.

Je me souviens des scnes, des accents, des physionomies, des gestes,
qui jetaient presque tous les jours une lumire vritablement sinistre
sur les fissures volcaniques de ces mes de feu dissimules sous des
visages stoques.

Un mot surtout me frappa par la signification de l'homme qui le
pronona, et par le geste, l'accent et le regard d'intelligence avec
lesquels cet homme d'tat affirma sa rsolution et sa fureur.

Le jeune orateur rpublicain Garnier-Pags, ravi mais tonn
d'entendre un ancien ministre du roi de juillet profrer les doctrines
les plus envenimes et les menaces les plus acerbes contre la
couronne, se leva d'enthousiasme de son banc radical,  l'extrmit
gauche de l'assemble, pour crier bravo au ministre conservateur
dpays dans l'anarchie. Oui, bravo, bravo, rpta debout le
rpublicain encore incrdule; mais nous suivrez-vous jusqu'au bout
dans cette voie ou vous nous devancez  cette tribune?--Oui, jusqu'au
bout, rpondit le ministre dfi par cette interrogation, jusqu'au
bout! Et il appuya sa rsolution d'un regard et d'une main qui
convainquirent le parti radical et glacrent d'effroi la majorit.

Or, le _bout_, c'tait videmment, dans l'esprit de Garnier-Pags, le
renversement du trne et la rpublique. L'entendez-vous? dis-je 
voix basse  mon voisin, et combien y a-t-il de distance d'un discours
semblable  un dtrnement? Comptez les pas d'un 20 juin  un 10
aot.--Ce discours, ce geste, cette pleur, cet accent de haine, me
rpondit mon voisin, qui vit encore, me rajeunissent de cinquante ans.
J'ai vu Danton!

Et ce ministre n'tait pas M. Thiers!


XXXVIII

C'est alors que le roi appela M. Mol pour rallier les centres et
livrer le dernier combat contre la coalition. M. Mol, homme rompu aux
crises de gouvernement, avait par son nom, par sa fortune, par sa
haute lgance personnelle, plus de _dcorum_ monarchique que de
dvouement aux trois monarchies qu'il avait servies dans sa jeunesse.
Il dcorait une monarchie, plus qu'il n'tait capable de la soutenir
ou de la relever. Il n'avait ni l'loquence ni la passion des deux
ministres dfectionnaires de la couronne, qu'il avait  combattre  la
tribune et dans la presse. Mais, comme il n'avait trahi personne, il
les dominait du front par l'estime qu'on lui portait mme dans les
rangs de l'opposition coalise.

Je le connaissais de longue date, pour l'avoir rencontr dans la
socit politique de madame de Montcalm, soeur du duc de Richelieu. Je
n'avais ni communaut d'opinions, ni aucun lien d'ides avec lui;
j'avais simplement du got pour sa personne. La dignit et la grce se
confondaient sur son beau visage; c'tait la sduction de
l'aristocratie compatible avec la libert moderne. Sa situation si
difficile au ministre devant le parti radical, devant le parti
lgitimiste et devant le parti des deux ministres dfectionnaires et
acharns, m'intressait. Seul contre tous, c'est un beau rle quand on
a la raison avec soi. J'tais si chevaleresquement indign de la
dloyaut de la coalition, que je rsolus de la combattre par probit
politique seule, et de dfendre le ministre et la couronne en
volontaire, comme on dfend sur un grand chemin, sans le connatre, un
homme attaqu par devant et par derrire par des agresseurs conjurs,
ou comme on court  un incendie pour porter de l'eau, sans avoir aucun
intrt dans l'difice qui brle.

Je le fis avec vigueur et avec succs, ne voulant aucun prix de mes
secours que la gloire et le patriotisme satisfaits. J'entrai
rsolment dans la lice, j'y combattis corps  corps les deux habiles
et loquents ministres dfectionnaires de la couronne; la victoire me
resta toujours, sinon dans le scrutin, du moins dans l'opinion. Le
public apprit  connatre mon nom. Le parti conservateur s'attacha 
moi comme  une esprance.

Le roi, tonn de se voir secouru par un orateur indpendant de qui il
n'avait rien  attendre et qui ne voulait rien de la cour, fut
profondment touch de cette intervention volontaire, qu'il prit sans
doute pour du dvouement. M. Mol et ses collgues cherchrent
comment ils pouvaient me rcompenser de tant de services. Le public,
inintelligent de mes vrais mobiles, crut btement que j'tais pass de
mon isolement dans les rangs du parti conservateur orlaniste. Je ne
laissai pas longtemps planer sur moi cette fausse interprtation de ma
conduite. Dans des runions des centres, chez M. Delessert, on se
demanda devant moi comment on pouvait me payer mon dvouement en
honneurs ou en pouvoirs. Je me levai, et, dans un discours
stnographi le soir et imprim le lendemain, je dis catgoriquement
aux deux cent vingt dputs qui m'ouvraient leurs rangs et leurs
coeurs: Ne me comptez pas avec vous, je n'y suis que par occasion, et
comme auxiliaire libre qui vous dfend contre une coalition perverse
et anarchique; le jour o cette coalition sera vaincue, je me
retirerai de vos rangs pour rentrer dans mon indpendance et peut-tre
dans une opposition loyale contre vous-mmes. Votre estime est tout ce
que je voulais mriter. Je la perdrais justement si je vous laissais
croire que je partage vos principes et votre attachement  la dynastie
de 1830. Ce n'est pas le roi de 1830 que je dfends, c'est la royaut
constitutionnelle indignement attaque dans les conditions de son
indpendance. Je ne dois pas m'engager avec cette royaut et avec vous
par une reconnaissance quelconque des honneurs et des pouvoirs que
vous voulez bien m'offrir. Sauvons ensemble la constitution
parlementaire, et restons ensuite, vous ce que vous tes, et moi ce
que je suis. Ce discours existe; on peut le relire  sa date. On
pensait alors  m'offrir la prsidence de la chambre; je n'en voulais
pas.


XXXIX

M. Dupin, dans le quatrime volume de ses _Mmoires_, vritables
archives des choses et des hommes de ce temps, se trompe
involontairement, je n'en doute pas, sur mes vues et sur mon caractre
dans cette circonstance. Il me suppose l'ambition, trs-avouable si je
l'avais eue, de la prsidence, et il attribue au dboire que j'aurais
eu de ne pas russir dans cette candidature mon ressentiment contre
le roi et contre la majorit, que j'avais accuss d'ingratitude pour
leur rsistance  mon ambition.

Les _Mmoires_ de M. Dupin sont ici compltement dans l'erreur. Le
discours chez M. Delessert subsiste et atteste que je mis moi-mme une
barrire entre la majorit reconnaissante et moi, et que je ne
consentis  briguer ni ministre, ni prsidence.  quelques sarcasmes
prs qui chappaient  la verve pigrammatique de M. Dupin comme des
rminiscences de la jovialit gauloise dans un snat de Rome, M. Dupin
avait t nomm par la nature prsident perptuel d'un snat franais.
On ne pouvait que se subalterniser en lui succdant. C'tait sa place.
L'lectricit de son gnie, l'ubiquit de son attention, le poids
crasant de son apostrophe, l'universalit de ses connaissances, le
coup mortel de ses reparties et jusqu'au tocsin de sa sonnette
impatiente de dsordre comme son esprit, commandaient l'ordre aux
tumultes et le silence aux vocifrations; c'tait le _quos ego_ de
Virgile incarn dans ce Cicron de fauteuil. Je n'avais aucune de ces
aptitudes. Je ne voulais pas surtout neutraliser ma pense ou ma
parole dans ce rle neutre qui fait de l'homme un mcanisme impartial
de discussion. Combattre, oui; prsider, non. touffer mon opinion
sous mon rle, ce n'tait pas ma nature. Je n'y pensai jamais;
j'apportais trop de penses dans le grand procs politique du temps,
pour me rduire au rle d'arbitre des discussions.


XL

Aprs cette longue lutte de M. Mol et du parti conservateur contre
les deux ministres devenus chefs de faction, et contre les passions
ameutes que ces deux _assembleurs de nuages_ grouprent dans la
chambre et dans la presse contre la couronne qu'ils avaient eux-mmes
forge en 1830, M. Mol succomba  une ou deux voix de minorit.

C'est l que je vis pour la premire fois combien les vritables
hommes d'tat taient rares. Certes, le roi tait un habile noueur
d'intrigues, un manoeuvrier consomm des partis dans l'opposition et
sur le trne; certes M. Mol tait un homme d'esprit, rompu par l'ge
et par l'exprience aux rsolutions de gouvernement, aux statistiques
de chambres, aux tactiques d'lections, aux bascules d'opinion dans un
pays aussi mobile et aussi inattendu que la France. Eh bien! ces deux
hommes consomms creusrent en une nuit, tte  tte, de leurs propres
mains, l'abme qui allait les engloutir invitablement tous les deux;
et sept ou huit ministres, capables chacun de bonne administration et
de bon conseil, ne trouvrent ni une parole ni un geste pour se jeter
rsolument entre le roi et le prcipice ouvert devant lui.

Voici une anecdote qui n'a pas t encore connue de l'histoire, et qui
claire d'un jour sinistre le prcipice o la monarchie de Juillet
allait se jeter, elle et son trne. J'y fus le principal tmoin et le
principal acteur. Personne, except M. de Montalivet, n'en peut parler
plus vridiquement. Voici le fait:

Le lendemain, de trs-grand matin, du jour o le ministre
conservateur tomba en presque minorit dans la chambre, je reus un
mot de M. Mol. Le premier ministre me priait confidentiellement de me
rendre chez lui,  huit heures, non au ministre, mais dans son htel
de famille de la rue de la Ville-l'vque, pour assister
officieusement  une confrence secrte des ministres sur le parti 
conseiller  la couronne dans la dcision urgente que le vote de la
veille imposait au roi et  ses conseillers responsables.

Faut-il se retirer devant le vote de l'Assemble? Faut-il la braver,
la dissoudre, et en appeler au pays dans une lection gnrale?


XLI

Je me rendis au rendez-vous chez M. Mol. J'y trouvai les ministres
runis.

Nous vous avons convoqu, me dit M. Mol, comme un des dfenseurs les
plus signals des droits de la couronne et du gouvernement, pour
assister aux dbats intimes sur la rsolution qu'il s'agit de prendre
et pour nous clairer de votre opinion sur les graves circonstances o
nous nous trouvons.

La discussion s'ouvrit. Elle fut solennelle, profonde, pathtique. Il
s'agissait du sort de la monarchie, il ne fallait pas se tromper. Une
erreur de jugement tait la ruine d'un gouvernement et peut-tre une
anarchie de la France et une combustion de l'Europe.

Le premier ministre posa la question; il prit la bravade pour le
courage, il se posa en homme ferme qui accepte le combat avec
l'opinion, qui ne cde rien au temps et aux circonstances, et qui ne
veut tomber qu'avec la monarchie.

Cette harangue du premier ministre avait un ct si spcieux, si fier
et si chevaleresque, qu'elle subjugua tous les autres ministres, et
que les uns, par des discours aussi rsolus, les autres, par un
silence approbateur, applaudirent  cette nergie et votrent
unanimement pour la dissolution immdiate de la chambre et pour un
appel au pays contre les odieuses manoeuvres de la coalition,
manoeuvres qui rvoltaient les honntes gens et qui rvolteraient, on
n'en doutait pas, les lecteurs, qui ne pouvaient pas manquer de
donner raison  la couronne indignement attaque dans ses prrogatives
constitutionnelles, de destituer de leur mandat les dputs complices
de l'ambition tribunitienne des deux ministres qui avaient group
autour d'eux tous les ennemis de leur propre royaut, et de renvoyer 
leur place des hommes d'ordre et de consolidation.


XLII

J'tais au coin de la chemine, muet et constern de la rsolution,
selon moi si fatale, conseille ou accepte par tous; mais je n'tais
que tmoin sans responsabilit officielle dans le dbat; mon visage
seul, triste et dsapprobateur malgr moi, montrait sans doute que la
rsolution de dissoudre la chambre en ce moment m'inspirait un trop
juste effroi. On me regardait. Aprs avoir attendu quelque temps que
je prisse  mon tour la parole, et voyant que je continuais  me
taire, M. Mol m'apostropha enfin avec un ton de reproche: Mais
enfin, dit-il, qu'en pense M. de Lamartine? Nous ne l'avons pas appel
pour assister seulement comme un de nos amis  ce dbat, mais surtout
pour couter ses impressions personnelles sur le parti  prendre et
pour nous clairer de son opinion; nous le supplions donc de nous dire
nettement sa pense.

--Ma pense, rpondis-je en me levant et en prenant le marbre de la
chemine pour le marbre de la tribune, je ne vous la disais pas et je
dsirais ne pas avoir  vous la dire, parce qu'elle est sinistre
d'aprs la rsolution que je vois dj toute prise dans ce conseil de
gouvernement.

On se rcria, on me demanda de m'expliquer; je le fis franchement,
longuement, nergiquement, sans mnagement pour l'avis des membres du
cabinet que je venais d'entendre. Le fond de mon discours tait
celui-ci:


XLIII

La France est un pays susceptible et passionn d'opposition, qu'il ne
faut jamais dfier de rien, mme du suicide. Elle est capable de se
prcipiter elle-mme de la _roche Tarpienne_, pour prouver  un
gouvernement qui la dfie qu'elle est indomptable et libre. Voil son
caractre, prouv par vingt actes de fiert plus semblables  la folie
qu'au civisme.

Ce caractre bien connu de l'opinion publique en France, qu'allez-vous
faire en lui renvoyant ses reprsentants de la coalition, hommes sans
doute trs-gars et trs-coupables en ce moment, mais que vous allez
mettre sous la sauvegarde de ceux qui les ont envoys comme des
victimes de leur dvouement au peuple et de leur rsistance au
despotisme de la couronne et de votre ressentiment  vous? Vous allez
dcupler leur popularit de mauvais aloi et en faire une popularit
civique, popularit de vengeance contre la couronne et de ressentiment
irrflchi contre vous-mmes. Vous les renvoyez trs-embarrasss de
leur victoire d'hier; on vous les renverra triomphants d'un second
mandat; ce mandat sera presque une rvolution. La question qui n'est
aujourd'hui que ministrielle sera monarchique  leur retour dans la
chambre; elle n'est pose aujourd'hui qu'entre vous et deux ministres,
elle sera pose bientt entre le roi et le peuple; c'est une lutte
corps  corps o le roi et le peuple seront vaincus tout  la fois.
Votre loyaut vous commande de vous sacrifier pour sauver au roi et au
peuple une pareille preuve. Sacrifiez-vous  l'instant.

Et ce sacrifice du pouvoir que vous reprsentez sera-t-il long?
Sera-t-il dfinitif? Aura-t-il pour la monarchie le danger que vous
lui supposez? Nullement.  peine aurez-vous port tout  l'heure votre
dmission au roi pour obir respectueusement  la lettre de la
constitution qui commande au ministre de se retirer au premier signal
de la volont des chambres, que le pays, indign de la dloyaut de
vos adversaires et effray du vide que votre retraite va faire dans le
gouvernement, se retournera tout entier contre la coalition
victorieuse et lui demandera compte de sa victoire.

Or, quel compte la coalition peut-elle lui rendre de ses motifs en
vous renversant? Quel ministre homogne ou seulement possible
prsentera-t-elle  la nation et au roi? Quel concert de vues et
d'hommes peut-on tablir entre les chefs, tous antipathiques les uns
aux autres, de cette incroyable agglomration d'assaillants qui, en
vous donnant l'assaut, ont tous un but et un drapeau diffrents?
Comment les rpublicains donneront-ils la main aux lgitimistes?
Comment les lgitimistes prteront-ils leurs votes implacables aux
doctrinaires, conduits par un ministre de 1830, auteur de leur ruine
et proscripteur de leur dynastie? Comment ce ministre lui-mme,
remont au gouvernement par la brche qu'il a ouverte, se
rconciliera-t-il avec ces autres ministres du centre gauche, dont la
popularit ne repose que sur son antipathie contre les doctrinaires
et sur les haines contre les Bourbons de 1815? Comment les radicaux de
l'extrme gauche se feront-ils royalistes par complaisance pour ce
jeune Gracque qui a pris les marches d'un trne pour tribune de ses
pigrammes contre son roi? Quel lien ralliera ces hommes et ces
groupes entre eux le jour o, leur hostilit satisfaite, le pays et le
roi leur demanderont de leur prsenter un ministre et une majorit?
C'est l l'preuve de l'immoralit et de la perversit des coalitions,
c'est que leur seule oeuvre est de saper et de ruiner un gouvernement,
sans pouvoir en difier mme l'ombre avec les dbris de ce qu'elles
renversent. Ennemis entre eux, vainqueurs par une haine aveugle, ils
ne peuvent le lendemain que s'entre-dchirer, dclarer leur
impuissance de rien reconstruire, et menacer par cette impuissance le
pays d'un long interrgne ou d'une ternelle anarchie.

C'est l la situation de ces cinq ou six chefs de parti qui viennent,
malheureusement pour eux, de triompher de vous, sans pouvoir vous
remplacer. Il ne leur manquait que cette victoire pour les convaincre
aux yeux du pays d'immoralit et de nant dans leur ligue. Htez-vous
de leur remettre la place vide, de les dfier de former un ministre
et de construire, soit spars, soit runis, une majorit qui les
supporte seulement un jour. Ils essayeront vingt combinaisons sans en
trouver une.

Une collection de minorits n'est pas une majorit. Cette vrit, sur
laquelle le pays a pu se faire illusion pendant la bataille, clatera
 ses yeux ds demain.

L'interrgne de tout ministre durera, au grand dommage de la France,
au grand effroi des bons citoyens, jusqu' ce que les factions de la
rue prennent la place des partis parlementaires et que les meutes
proclament  coups de canon la ncessit de reconstituer un pouvoir.

Ce pouvoir dmontr introuvable dans la chambre parmi les ligueurs qui
vous ont renverss, le pays demandera lui-mme  grands cris au roi de
dissoudre cette assemble, cause de son anarchie. Le roi dissoudra
alors, par la main de quelques ministres transitoires. Les lecteurs
indigns laisseront sur le carreau un grand nombre de ces ligueurs
convaincus de _nuisance_, et renverront en masse des hommes de bien,
dcids  vous soutenir. Vous remonterez par la main de la nation
elle-mme au pouvoir dont les factions vous ont prcipits, les
majorits loyales et patriotiques se disputeront l'honneur de vous
soutenir; la monarchie sera sauve par les manoeuvres mmes de la
coalition qui la menaait, et tout sera fait constitutionnellement par
l'opinion elle-mme, sans qu'on puisse accuser ni vous, ni la royaut,
d'avoir rsist une heure  l'esprit ou  la lettre de la
constitution.

Que si, au contraire, vous conseillez au roi de dissoudre aujourd'hui
la chambre, le pays, dfi, ou croyant l'tre, par la couronne,
formera dans les lections la mme majorit future que les ambitions
ou les factions viennent de former dans la chambre; il renverra au roi
tout ce qu'il trouvera sous sa main de plus hostile  la couronne et 
vous. La royaut, dfie  son tour par cette chambre envenime contre
elle, voudra cder ou voudra lutter pour la libert du choix de ses
ministres. Si elle cde, elle passera sous le joug des ministres
ligueurs qui lui seront imposs par la nouvelle chambre, et alors ces
maires du palais lui imposeront leur politique de guerre  l'tranger
et d'agitation au dedans; la royaut restera humilie et responsable
par son trne des actes de son ministre. Si elle rsiste, elle sera
conduite  des dissolutions incessantes ou  des coups d'tat
ncessaires; les dissolutions l'useront, les coups d'tat
l'engloutiront, la lutte entre la nation et la couronne commencera;
vous en savez les suites. Je n'achve pas, mais je vous dclare en
conscience que, bien qu'tranger et voulant rester tranger
personnellement  la cause de la dynastie qui reprsente en ce moment
la royaut, je sors d'ici l'esprit pouvant pour mon pays des
consquences de la rsolution que vous venez de prendre. Une
rvolution  courte chance m'apparat  travers ces actes de dfi 
la France. Si vous portez ce conseil au roi et si le roi signe, la
dynastie d'Orlans a rgn en France!


XLIV

Mon discours, vritablement et  mon insu prophtique, et dont je ne
donne ici que la substance, avait produit sur tous les ministres, 
l'exception de M. Mol, prsident du conseil, un effet infiniment plus
pathtique que je ne m'y attendais. Je voyais les fronts se plisser,
les physionomies se tendre, les yeux s'assombrir, les visages plir,
le doute et la consternation se succder sur les traits. M. Mol seul
se promenait d'un pas saccad dans son cabinet et allait frapper du
doigt la vitre de ses fentres, comme un homme qui s'impatiente et qui
cherche  se distraire de l'obsession de ses penses, tmoignant un
mcontentement trs-mal contenu de mes arguments. Les autres
semblaient, au contraire, convaincus; nul ne faisait un geste pour me
rpliquer.

Enfin le ministre favori, mais honnte homme, qui passait pour avoir
l'influence d'un dvouement prouv sur le roi, M. de Montalivet, prit
la parole, avec le geste et le ton d'un homme sincre qui revient sans
fausse pudeur sur l'avis qu'il a imprudemment adopt, et qui ne rougit
pas de se dmentir, pour sauver sa cause aux dpens de son
amour-propre.

Messieurs, dit-il, j'avoue que j'ai t mu jusqu'au renversement de
mes propres penses par les raisons toutes neuves et, selon moi,
toutes-puissantes, que M. de Lamartine vient de nous faire apparatre.
Je passe  son opinion, et, quoique le parti de la dissolution ait
paru jusqu'ici avoir l'unanimit de nos esprits, je demande qu'on
revienne sur la rsolution prise, et que nous discutions de nouveau
une rsolution si grave avant de la prsenter au roi.


XLV

Tous les autres ministres prsents,  l'exception toujours de M.
Mol, firent un signe d'assentiment aux paroles de M. de Montalivet et
parurent prts  se ranger avec lui du ct de ma politique. On allait
recommencer l'preuve et voter selon les conclusions de mon discours,
quand M. Mol, s'avanant au milieu de la chambre avec la figure
bouleverse par l'embarras de sa situation, tendit la main vers ses
collgues comme pour prvenir la reprise de la discussion, et s'cria:
Arrtez, messieurs. Toute discussion est dsormais inutile. Il faut
que je vous avoue un parti pris, que j'aurais d peut-tre vous
dclarer avant de vous runir. Le roi, sur mon avis, a sign cette
nuit la dissolution de la chambre!

Un murmure d'tonnement et de douleur courut  cette nouvelle
inattendue sur toutes les lvres.

 quoi bon nous consulter, puisqu'il est trop tard pour modifier la
pense du roi et du cabinet? dirent d'un ton de reproche les
collgues un peu humilis de M. Mol. Chacun se leva et se retira
plein de doutes. Je me retirai moi-mme avec le pressentiment
tragique d'une rvolution que je ne dsirais nullement pour mon pays;
je prfrais, en bon Franais, un rgne dsagrable  une anarchie.

Je n'ai jamais vu sans effroi se briser gratuitement un gouvernement
dont les dbris crasent toujours quelque chose dans leur chute. Je
rentrai chez moi profondment attrist.

La dissolution fut connue dans la journe. Tout ce que j'avais
pressenti se ralisa littralement en quelques semaines: la coalition,
renvoye devant ses juges, les lecteurs, triompha partout; elle
imposa au roi le ministre de M. Thiers, qui mena la France  deux
doigts d'une guerre universelle,  propos d'un pacha d'gypte rvolt
contre son matre, cause de guerre aussi absurde que celle qu'on a
invente aujourd'hui pour satisfaire la fantaisie d'un roi des Alpes
qui veut rgner  Florence,  Naples,  Palerme,  Venise,  Rome,
sans avoir ni droit ni force pour s'y maintenir sans la France. Tout
allait se bouleverser en Europe, quand j'attaquai seul, avec l'nergie
d'un dsespoir patriotique, le ministre de M. Thiers, dans des
lettres politiques qui furent le tocsin de l'incendie europen dans le
journal _la Presse_.

Reproduites dans les trois cents journaux de Paris et des
dpartements, ces lettres rallirent, la veille de la session, une
majorit gare, muette, mais patriotique, qui renversa M. Thiers,
dj embarrass et repentant de sa tmrit. Il s'arrta. En
s'arrtant, il prserva l'Europe d'une guerre insense.

Le ministre, son rival, qui avait consenti  servir,  Londres, la
politique de guerre et qui n'avait servi qu' se rendre acceptable au
roi pour remplacer M. Thiers, se hta d'accourir pour se saisir de ce
gouvernement dsorient. On ne comprenait gure pourquoi l'un tombait,
pourquoi l'autre s'levait. Ils avaient renvers ensemble;  quel
titre le dmolisseur de la veille se prsentait-il comme le
conservateur du lendemain? Mais  titre d'ambition et de talent. La
majorit se reconstitua sous la main de cet homme d'tat et le suivit,
malheureusement pour la couronne, jusqu' la catastrophe qu'il ne sut
ni prvoir, ni conjurer, ni dompter.

Sa ruine fut celle de la monarchie, double expiation de 1830 et de la
coalition. Ne sommes-nous pas tous les expiateurs de nos passions? Qui
de nous n'a pas une justice dans ses malheurs, et un repentir dans ses
jactances d'infaillibilit?

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au mois de dcembre et en janvier prochain._)

P. S. Une partie de la jeunesse franaise ayant rdig et publi une
protestation contre une phrase d'une pice o j'tais nomm, cette
protestation ayant t mentionne dans le journal l'_Opinion
nationale_, et M. Gozlan ayant eu la dlicatesse de venir dsavouer
toute intention malveillante contre moi dans ce journal, voici la
lettre que j'ai cru devoir adresser aux reprsentants de cette noble
jeunesse.


     MONSIEUR,

L'_Opinion nationale_, que je remercie dans ses bonnes paroles, ainsi
que monsieur Gozlan, m'arrive seulement aujourd'hui; c'est ce qui a
retard ma rponse.

Je n'ai pas le droit d'tre susceptible; je ne me suis pas senti
insult cette fois, ni dans le mot, ni dans l'intention de l'auteur.
Il n'a certainement pas voulu, lui, homme de lettres, fltrir aucune
disgrce, ni dshonorer la lutte du travail pour l'honneur.
D'ailleurs, nous ne sommes plus au temps o les _Nues_ d'Aristophane
tuaient Socrate; il n'a pas plus song  imiter Aristophane, que moi 
m'assimiler  Socrate. Le parterre de Paris vaut mieux aussi que le
parterre d'Athnes: vous en tes la preuve, vous et vos jeunes amis,
puisque la fausse apparence seulement d'une raillerie mal comprise m'a
valu, de la part de cette jeunesse si dlicate et si gnreuse, une
protestation qui honore son coeur et relve le mien!

Dites-lui, Monsieur, combien j'y suis sensible. Si jamais j'avais
besoin de chercher des vengeurs de ce _rire  contre sens_, qui se
trompe de but et qui s'attache au revers, je sais o je les
trouverais! La jeunesse a le sens du juste.

Agrez, Monsieur, pour vous et pour elle, l'expression de ma
reconnaissance et celle de ma haute considration.

                                                           LAMARTINE.

3 novembre 1861.

       *       *       *       *       *

Les bruits _faux_ relatifs  ma sant et mon incapacit de continuer
l'dition de mes _Oeuvres_ et de mes _Entretiens_, s'tant prolongs
d'chos en chos dans toutes les provinces, me forcent  rclamer de
nouveau avec nergie et persistance. Aucune indisposition de moi n'a
donn mme prtexte  ce bruit malfaisant ou perfide. Je me porte
bien, et, de plus, j'aurai termin dans huit jours tous les travaux
ncessits pour tous les ouvrages que j'ai promis  mes souscripteurs,
et dont ma mort mme n'interromprait pas les livraisons assures.




LXXIe ENTRETIEN.


Un grand bruit, un grand tonnement, une grande impression dans le
public lisant, ont accueilli le 70e Entretien. On m'avait souvent
accus d'avance d'une lche palinodie historique. On aurait t
heureux de me la voir commettre: il est si doux de dshonorer un
ennemi! Combien n'est-il pas plus doux de le voir se dshonorer
lui-mme? On a t tromp. Je n'ai rpudi ni la saine rvolution de
1789, ni la rpublique ncessaire de 1848. J'ai dit et je redis: Si
nous tions dans les mmes crises, entre un trne subitement croul,
et un peuple prt  tomber ou en anarchie ou en fureur, je la referais
encore! Je ne m'en accuse pas, je m'en glorifie; il y a de ces
inspirations qui jaillissent d'une seule voix, mais qui sont le cri du
peuple et le salut du moment. Tout le monde rpta ce cri de bonne
foi, parce que la rflexion ratifia ce que l'audace inspire avait os
proposer  la nation chancelant sur le vide et prte  y tomber.

Quant aux vrais principes d'une rpublique unanime appelant toutes les
classes et tous les citoyens sans exception  apporter, par le suffrage
universel, leur part juste de souverainet naturelle dans une premire
assemble, pour que cette premire assemble dictatoriale rgularist
 loisir les degrs divers de ce suffrage universel, pour que la
souverainet brutale du nombre, quilibre par la souverainet morale
de la lumire et de la raison, donnt la majorit au droit gnral qui
fait de l'intelligence une condition de tout droit humain; je ne les
rpudie pas davantage. Si la seconde assemble et t aussi sense,
aussi patriotique, aussi bien inspire que la premire, ce noble
gouvernement de soi-mme par soi-mme pouvait durer.

Les coups d'tat ont besoin de prtexte, la ridicule Montagne de 1849
le fournit au pouvoir excutif; elle fit peur  la France d'elle-mme,
la France s'enfuit dans une dictature: que la responsabilit de
l'occasion perdue retombe  jamais sur ceux qui donnent ces paniques
aux peuples, et qui montrent les spoliations et les terreurs comme
perspective de la libert!--_La peur inventa les dieux_, a dit le
pote: la peur inventa les matres des peuples, dit avec plus de
raison l'homme d'tat. Qu'on daigne relire dans mes _Oeuvres
compltes_ le dernier avis du _Conseiller du peuple_, que je me
permettais de donner aux rpublicains provocateurs de l'assemble,
huit jours avant le coup d'tat qui releva un trne, on verra que j'en
avais le pressentiment et la tristesse anticips. Les vrais auteurs
de ces coups d'tat sont ceux qui les rendent possibles et quelquefois
invitables.

Puisque ce premier chapitre sur la critique littraire des _Girondins_
par l'auteur des _Girondins_ lui-mme,  vingt ans de distance, a eu
pour mes lecteurs un intrt littraire et politique que je ne
prvoyais pas, continuons, et donnons-leur, pendant ces deux
Entretiens encore, la suite de ces explications. Ils y verront par
quelles sries d'vnements et de dgot de la monarchie d'Orlans et
du gouvernement  suffrage restreint dit parlementaire, je fus induit
 composer cette _Histoire des Girondins_ si violemment et souvent si
injustement accuse, et dans quel esprit je la juge, je la justifie ou
je la condamne aujourd'hui o l'ge qui apaise tout et o la mort qui
n'a plus d'ambition sur la terre laissent parler la conscience de
l'crivain et de l'homme politique, comme la postrit parlera de lui
si elle daigne en parler, car nos oeuvres et nos livres meurent
souvent avant nous.

Voici o j'en tais rest de cette _Critique_ dans le 70e Entretien:
reprenons ce que je disais des partis parlementaires que l'on semble
tant regretter.

Mais quel est donc votre gouvernement? me dira-t-on.

Le gouvernement alternatif, rpondrai-je; le gouvernement
parlementaire quand on veut penser, le gouvernement dictatorial quand
on veut agir, le gouvernement mixte quand on veut  la fois agir et
dlibrer.

Pourvu que ce gouvernement du suffrage universel mane de tous les
citoyens capables, et ne laisse  aucune classe l'oppression des
castes sur les mes, pourvu que ce gouvernement soit l'expression de
la justice, qu'importe sa forme, si cette forme est opportune et si
elle rpond aux besoins de conservation ou de progrs dans la nation?
Les vnements le disent assez, la perfection idale d'un gouvernement
est le rve qui les fait tous tomber, sans parvenir  rien de
meilleur. Le vrai cri du temps c'est un _gouvernement tel quel_; le
temps le changera quand il changera lui-mme de ncessit et de
mission. Le temps n'est-il pas la logique de Dieu?

Esprons donc, sans trop croire  nos esprances, et voyons comment le
dgot du gouvernement parlementaire, quand il rgnait sur nous, me
conduisait  dsirer le gouvernement de tous, au lieu du gouvernement
des aristocrates de tribune.

                                                            LAMARTINE.




CRITIQUE

DE

L'HISTOIRE DES GIRONDINS.

(DEUXIME PARTIE.)


I

Toutes ces alliances de partis antipathiques, toutes ces audaces de
dfection dans les favoris de la couronne, toutes ces pressions
dloyales sur la royaut que chacun voulait dominer sous prtexte de
la servir, toutes ces trahisons aprs la victoire, toutes ces
faiblesses du parlement devant les passions des hommes qui
l'ameutaient pour le compromettre dans leurs brigues, toutes ces
simonies de l'intrt public devant les cupidits individuelles du
pouvoir, toutes ces agitations sans but, qui faisaient bouillonner
sans cesse la France et qui la remplissaient de haines, de factions,
de passions, au lieu de la calmer et de l'occuper de ses intrts
urgents et permanents, me dgotaient prodigieusement, je l'avoue, de
ce qu'on appelle le rgime parlementaire.

Si c'tait pour arriver  ce gouvernement de vaines paroles et
d'odieuses intrigues qu'on avait travers la mer de sang de 1793, le
carnage militaire de quinze ans d'empire, la raction arme de
l'Europe contre la France en 1814, le retour du despotisme soldatesque
de l'le d'Elbe en 1815, l'expulsion de trois dynasties en un jour de
1830 et les dix ans de dynastie agitatrice en 1840; en vrit, le
rsultat de tant d'efforts pour arriver  diviser la France en deux
camps, comme les _verts_ et les _bleus_ du Bas-Empire 
Constantinople, entre des ministres, racoleurs de factions, coureurs
de majorit au but des portefeuilles dans le _stade_ de la rue de
Bourgogne  Paris, en vrit, me disais-je, ce rsultat de tant
d'vnements n'en vaut ni le temps perdu, ni le sang vers, ni la
grande motion des esprits en 1789 par la pense du dix-huitime
sicle, ni la grande convulsion de la Rvolution franaise en 1791. Il
faut que le vrai sens de cette rvolution ait t perdu en route et
dans son histoire. Ne serait-il pas possible de retrouver ce sens vrai
de la Rvolution franaise en remontant  son origine et  ses
premiers organes, d'en dgager la juste signification des passions et
des crimes  travers lesquels elle a perdu son caractre et son but,
et de rappeler ainsi la France de 1840  la philosophie sociale et
politique dont elle fut l'aptre et la victime pour devenir, quoi?
l'enjeu de quelques rhteurs au jeu strile de la tribune et des
feuilles publiques jetes tous les matins au feu des animosits
civiles, pour alimenter les vaines factions de cour et de rue qui ne
produisent que fume ou lueurs sinistres dans l'esprit des masses
dcourages? Un sicle a-t-il t donn aux hommes si intelligents et
si nergiques de notre patrie pour en faire un si misrable usage? Je
touche  peine  ma pleine maturit; j'ai vu de mes yeux d'enfant la
premire rpublique sans la comprendre et sans me souvenir d'autre
chose que des sanglots qu'elle faisait retentir dans les familles
dcimes par les prisons ou les chafauds; j'ai vu l'empire sans
entendre autre chose que les pas des armes allant se faire mitrailler
sur tous les champs de bataille de l'Europe, et les chants de victoire
mls au deuil de toutes ces familles du peuple qui payaient ces
victoires du sang prodigu de leurs enfants; j'ai vu l'Europe arme
venir deux fois, sur les traces de nos armes envahissantes, envahir 
son tour notre capitale; j'ai vu les Bourbons rentrer avec la paix
humiliante mais ncessaire  Paris et y retrouver la guerre des partis
contre eux au lieu de la guerre trangre teinte sous leurs pas; j'ai
vu Louis XVIII tenter la rconciliation gnrale, dans le contrat de
sa charte entre la monarchie et la libert; je l'ai vu manoeuvrer avec
longanimit et sagesse au milieu de ces temptes de parlement et
d'lection qui ne lui pardonnaient qu' la condition de mourir; j'ai
vu Charles X, pourchass par la meute des partis parlementaires, ne
trouver de refuge que dans un coup d'tat dsespr qui fut  la fois
sa faute et sa punition.

Je vois maintenant un prince rvolutionnaire demander grce tour 
tour aux royalistes d'tre un fils de la Convention, aux rpublicains
d'tre un roi sur un trne, aux trangers d'tre l'lu d'une
insurrection, aux bonapartistes d'tre un Bourbon,  la dmocratie
d'tre un petit-neveu de Louis XIV,  l'aristocratie d'tre l'lu
d'une dmocratie; je le vois forc de faire effacer ses armoiries sur
les portes de son palais, comme un crime de sa naissance envers un
peuple qui ne veut plus d'anctres; forc de donner  sa nice, dans
les cachots de Blaye, la question de la pudeur sacre de la femme, de
constater le flagrant dlit de son sexe pour dconsidrer, par-devant
tmoins, ses partisans; supplice que l'antiquit n'avait pas invent
et qu'un parti acharn contre la royaut exige d'elle comme une
concession  l'ignobilit de sa haine. Je le vois chercher  ttons
ses ministres parmi les complices de son avnement en 1830, et ne
trouver en eux que des dvouements conditionnels, des intelligences
avec ses ennemis dans le parlement ou dans la presse. Et enfin je vois
des transfuges du pouvoir de 1830,  la tte de toutes les colonnes
d'opposition, fomenter dans toute la France une agitation fivreuse
qui commence par des banquets et qui finira invitablement par des
sditions. Est-ce l le gouvernement parlementaire? ou n'est-ce pas
plutt une petite anarchie d'_Oeil-de-Boeuf_, qui joue aux rvolutions
de salle  manger, les fentres ouvertes, et qui finira par appeler le
peuple  faire invasion dans les festins,  renverser les tables et 
remplacer les convives? Ces saturnales d'opposition coalise  table
me rpugnaient par leur mauvaise foi comme par leur danger, et je me
refusai nergiquement  y prendre part. Je dis hautement les motifs de
mon abstention dans une lettre aux journaux qui sera rimprime dans
ce recueil. On verra que je ne m'enrlai jamais alors, quoi qu'on en
ait dit depuis, dans les rangs de cette coalition malsante qui
voulait secouer tout sans rien remplacer.


II

Mais les scandales de ce gouvernement inexpriment, qu'on appelait le
gouvernement parlementaire, me convainquirent que le pouvoir vraiment
national et populaire n'tait plus l; qu'aucune des dynasties rivales
tombes, retombes, retombant encore, ne pouvait le reconstituer
solidement en elle; que l'aristocratie y avait renonc implicitement
en donnant un mandat d'loquence, une procuration d'opinion, au lieu
de combattre de sa personne dans ces comptitions d'influence, de
popularit et de trne; que cette classe moyenne exclusive,
intresse, adule,  qui ses exploitateurs recommandaient de
s'adjuger  elle-mme le nom et les prtentions d'une aristocratie de
second tage, n'tait ni assez antique, ni assez enracine, ni assez
large, ni assez populaire, pour affecter le privilge d'un
gouvernement national; qu'elle n'avait rien de permanent, de
chevaleresque, de prestigieux, except ses industries et ses
commerces, aussi mobiles que ses convoitises de monopoles financiers:
jalouse en haut, jalouse en bas, menaante et menace de toutes
parts; que le dernier mot de la Rvolution franaise ne pouvait tre
cette petite oligarchie groupe par la peur et par l'orgueil autour
d'un roi d'expdient; que cela allait crouler aux premires lueurs de
l'incendie parlementaire allum par ceux-l mme qui l'avaient si mal
teint en 1830; qu'il fallait pourvoir d'avance aux catastrophes
invitables de ce gouvernement dj dmoli dans l'opinion des masses,
en donnant  ces masses envahissantes une histoire vraie de la
Rvolution qu'elles auraient bientt  reprendre en sous-oeuvre, afin
qu'elles ne s'garassent pas de nouveau sans plan et sans sagesse dans
les dmences et dans les crimes qui avaient perdu jusqu'au nom de
cette Rvolution.

Il faut, dis-je  mes amis, confidents de ma pense, il faut crire
pour ce peuple, dans une histoire impartiale, morale et pathtique 
la fois, le commentaire vivant de sa premire rvolution, un Machiavel
franais, non dans l'esprit du Machiavel italien, mais dans l'esprit
d'un Tacite moderne; il faut prouver, par tous les faits de cette
rvolution, qu'en histoire, comme en morale, chaque crime, mme
heureux un jour, est suivi le lendemain d'une vritable expiation; que
les peuples, comme les individus, sont tenus de faire honntement les
choses honntes; que le but ne justifie pas les moyens, comme le
prtendent les sclrats de thorie ou les fanatiques de libert
illimite et de dmagogie populacire; que les plus justes principes
prissent par l'iniquit des actes; que la conscience ne subit pas
d'interrgnes; que la Providence est toujours l pour la venger, et
que, si la Rvolution de 1793 a noy les plus belles penses
philosophiques dans le sang, c'est qu'elle est tombe des lvres des
philosophes dans les mains des tribuns, et des mains des tribuns dans
les mains des Sylla et des Csar, lavant le sang dans le sang, et
restaurant facilement la tyrannie, que les socits prfrent
justement aux crimes. Une histoire crite dans cet esprit sera pour
le peuple une haute leon de moralit rvolutionnaire, utile 
l'instruire et  le contenir la veille d'une prochaine rvolution.

Voil le but moral que je me proposais en pensant d'avance  ce
commentaire en action du crime et de la vertu dans la politique
populaire. Je voulais faire un code en action de la rpublique future,
si, comme je n'en doutais dj plus gure, une rpublique, au moins
temporaire, devait recevoir prochainement de la nation et de la
socit franaises le mandat de la ncessit, le devoir de sauver la
patrie aprs l'croulement de sa monarchie d'expdient sur la tte de
ses auteurs; que la prochaine rpublique ft au moins _girondine_ au
lieu d'tre _jacobine_.

Voil toute la pense de mon livre!


III

J'avoue qu'un sentiment plus vain, un mobile profane de gloire
personnelle, se mlait dans ma pense  ce sentiment tout moral de
prparer les masses  rpudier les immoralits, les iniquits, les
crimes, la guerre mme, qui avaient souill le nom du peuple dans la
premire rpublique. Ce sentiment tait purement littraire.

Je voulais essayer mon talent, encore douteux pour moi-mme, dans une
grande oeuvre en prose; l'histoire me paraissait et me parat encore
la premire des tragdies, le plus difficile des drames, le
chef-d'oeuvre de l'intelligence humaine, la posie du vrai. Je voulais
tre, si cela m'tait possible, le dramaturge du plus vaste vnement
des temps modernes, le Thucydide d'une autre Athnes, le Tacite d'une
autre Rome, le Machiavel d'une autre Italie: je m'en sentais
imaginairement la force en moi; le lyrisme pieux et lgiaque de ma
premire jeunesse s'tait promptement transform en moi, comme
autrefois dans Solon, en une vigueur de rflexion politique qui me
passionnait pour les sujets historiques plus que pour les pomes du
coeur et de la pense. Mes fleurs tombaient et je croyais les sentir
remplaces par des fruits d'intelligence. Je me trompais; mais
l'orgueil n'excuse-t-il pas un peu en nous ces flatteries
involontaires de l'imagination? On se croit capable de ce qu'on rve,
et ce que je rvais n'tait-il pas en effet le plus beau drame
historique des temps connus? La France elle-mme, actrice et thtre
de ce grand drame, n'avait-elle pas rv plus beau qu'elle?

Une grande pense, un code de la raison, saisit un peuple intelligent,
enthousiaste, aventureux, la France.

Il s'agit de la rnovation presque complte du monde religieux, moral
et politique.

Balayer de la scne le moyen ge et installer  sa place un ge de
justice, de logique, de vrit, de libert, de fraternit, conu d'une
seule pice et jet d'un seul jet;

En religion, conserver la belle morale et la sainte pit chrtienne,
en dtrnant les intolrances;

En politique, supprimer les fodalits oppressives des peuples, pour
les admettre aux droits de famille nationale, et leur laisser la
facult de grandir au niveau de leur droit, de leur travail, de leur
activit libre;

En lgislation, supprimer les privilges iniques pour inaugurer les
lois communes  tous et  tous utiles;

En magistrature, remplacer l'hrdit, principe accidentel et brutal
d'autorit, par la capacit, principe intelligent, moral et rationnel;

En autorit lgislative, remplacer la volont d'un seul par la
dlibration publique des supriorits lues, reprsentant les
lumires et les intrts gnraux du peuple tout entier;

Enfin, en pouvoir excutif, respecter la monarchie, exception unique 
la loi de capacit, pour reprsenter la dure ternelle d'une autorit
sans rivale, sans clipse, sans interrgne; honorer cette majest 
perptuit de la nation, mais la dsarmer de tout arbitraire, et n'en
faire que la majestueuse personnification de la perptuit du peuple:
voil la vritable Rvolution franaise, voil le plan des architectes
sages et loquents des deux sicles.


IV

Ces dogmes,  peine contredits par quelques intresss des classes
thocratiques et des classes aristocratiques en bien petit nombre,
sont acclams comme une rvlation aux tats gnraux, en prsence
d'un roi qui les applaudit lui-mme gnreusement aprs les avoir
provoqus. Les privilges se nivellent d'eux-mmes, la tolrance des
cultes fait justice  toutes les consciences, les grands se
sacrifient, le peuple s'exalte, les vrits encore en thorie pleuvent
de chaque bouche au milieu d'une ivresse qui semble unanime; on dirait
l'explosion d'une rvlation civile, clatant de son propre clat dans
toutes les mes et pulvrisant d'vidence tous les obstacles  la
rformation des institutions du moyen ge.

Mais  des vrits si neuves il faut un monde neuf aussi pour les
accueillir et pour s'y conformer sans hsitation, sans froissement,
sans partialit, sans rcrimination dans les dpossds de l'erreur,
sans excs et sans violence dans les nouveaux venus  la libert.

Ici les passions descendent dans la lice  la place des thories. Le
roi, modrateur bien intentionn de la rvolution, est mconnu par les
uns et par les autres dans ses actes et dans ses intentions; les
grands lui reprochent sa faiblesse pour les novateurs, les novateurs
sa partialit pour les grands; le peuple l'enveloppe de ses soupons,
bientt de ses menaces, puis de ses fureurs. Le prince appelle ses
troupes pour dfendre le peu de majest royale qui lui reste; le
peuple irrit corrompt les troupes et donne de nouveaux assauts au roi
jusque dans son palais.

Un dictateur de popularit s'lve sur le flot mouvant de cette
multitude d'une capitale. Ce dictateur subit lui-mme toutes les lois
de cette multitude au lieu d'en dicter; sa prsence lgalise toutes
les violences du peuple envers la cour; caressant envers le peuple,
poli avec le roi. Ce prince arrach  son palais de Versailles
devient le triomphe de la captivit royale. Les Tuileries deviennent
la prison dcente de la royaut. Le roi tente de s'chapper, on l'y
ramne; La Fayette ne peut plus tre que le gelier national de la
couronne.

Cette royaut suspendue sur la tte du roi passe  l'Assemble
constituante; une constitution rgne mtaphysiquement  sa place;
l'Assemble constituante rend un trne presque aboli  ce fantme de
roi captif.

Louis XVI dteste la constitution et l'observe cependant, pour
convaincre la nation de son impraticabilit, et pour la faire rviser
par ceux mmes qui l'ont faite. Tout le royaume est en feu, sans roi,
sans loi, sans rpression possible des dsordres d'une anarchie.

La guerre trangre parat une heureuse diversion aux hommes d'tat;
on impute au roi ses premiers revers. Une seconde Assemble est nomme
par la France sous l'empire de la terreur et de la fureur. Tous les
hommes minents et sages de l'Assemble constituante en sont
malheureusement exclus par une volontaire abdication de leur mandat.
Mirabeau lui-mme, s'il et encore vcu, n'aurait pu siger dans le
conseil de la Rvolution pur de tous ses talents.

Les hommes secondaires n'apportent dans cette Assemble que des
mandats de violence; ils assigent le roi d'exigences et
d'humiliations. Le club des Jacobins rgne par ses tribuns sur le
peuple; le peuple rgne par ses agitateurs  l'htel de ville dans la
commune de Paris. Les Girondins, au ministre et dans l'Assemble,
psent tantt sur l'Assemble par leur loquence, tantt sur le roi
par leur popularit; ils essayent le rle de modrateurs de la
Rvolution. Les Jacobins et la commune soulvent contre eux la
multitude.

Moiti complices, moiti contraints, les Girondins cdent, le 20 juin
et le 10 aot, aux grandes sditions o le trne tombe sous leurs
yeux. Ils proclament complaisamment la dchance et la captivit du
roi qu'ils auraient voulu conserver pour personnifier en lui un ordre
lgal. Une Convention nationale, forme de tous les partis extrmes,
est appele  leur place par le tocsin du 10 aot; des tribuns
forcens de la commune de Paris veulent les intimider par les
massacres de septembre. Les Girondins rejettent cette fois avec
horreur et indignation ce sang des assassinats dont ils ne veulent 
aucun prix leur part. Danton leur offre encore la paix, s'ils
consentent  ne plus reprocher ces forfaits  leurs auteurs. Vergniaud
noblement refuse d'amnistier jamais le crime. On leur pose alors, pour
les embarrasser, la terrible question du jugement et du supplice du
roi. Complices s'ils acceptent, suspects de royaut s'ils refusent,
ils commencent par refuser; ils prparent par des discours sublimes la
dfense du roi menac, puis ils cdent, non par lchet, mais par une
trs-fausse et trs-criminelle politique de parti, qui croit sauver
des milliers de ttes en en concdant une  la rpublique.

Cette tte auguste et innocente livre entrane leurs propres ttes.
On les immole coupables, au lieu de les immoler vertueux. La terreur
rgne deux ans sur leurs cadavres; c'est une de ces priodes de la vie
d'un peuple sur lesquelles aucun voile, jet comme un linceul, ne peut
cacher le sang des milliers de victimes. Les bourreaux eux-mmes
finissent de tuer, non par remords, mais par lassitude. Le crime
aussi a ses dfaillances.

Robespierre, qui a eu le fatal honneur de donner son nom  cette
sinistre poque, est choisi par ses complices pour couvrir de son nom
les holocaustes et les responsabilits de tous. Il tombe par la main
de tous et paye pour tous au 9 thermidor et devant la postrit.

L'opinion, lgre, inique et intresse, amnistie ses complices et ses
adulateurs. La Rvolution, enivre de ce sang comme une bacchante, ne
sait plus ce qu'elle veut ni ce qu'elle fait. Elle marche au hasard 
sa propre destruction et passe des bourreaux aux victimes, des
intrigants aux idologues, des idologues aux soldats, des soldats aux
dictateurs, des dictateurs aux despotes. Sa pense se brouille dans sa
tte et la plus grande pense des sicles aboutit  la guerre et  la
servitude. On croit voir les Gracques, les Marins et les Sylla aboutir
aux Csars. Paris et Rome se ressemblent; les temps rptent les
temps, et la France, pour avoir laiss ses efforts vers la rforme du
monde politique dgnrer en convulsions dmagogiques, ne se retrouve
plus de force pour faire de sa libert, modre par la rgle, un
gouvernement. Entre l'chafaud des tribuns du peuple et les
baonnettes des dictateurs il n'y a plus que le choix du fer immolant
ou asservissant les citoyens.


V

Quelle leon morale et quel sujet pathtique d'histoire par un
crivain qui voulait instruire le peuple en moralisant la libert!

Je n'hsitai plus  choisir ce drame moderne  ce point central et
culminant de la Rvolution, o l'on voit encore la beaut des
principes et o l'on aperoit dj l'horreur des excs. Ce point,
c'est l'chafaud des Girondins. J'y montai en esprit, pour prendre de
l mon _panorama_ historique.

Rien ne me gnait dans ma situation politique parlementaire soit
envers le gouvernement, soit envers l'opposition lgitimiste, soit
envers l'opposition semi-rpublicaine. Je recueillais dans cette
entire libert d'esprit le fruit de mon indpendance d'engagement
avec tous les pouvoirs et tous les partis. Je pouvais donc dire ce qui
me semblait la vrit  tous. Dgag par la catastrophe de 1830 non de
l'affection et des respects que je portais  la royaut des Bourbons
lgitimes exils, mais dgag par la fausse attitude des lgitimistes
dans la chambre de toute solidarit avec eux, except de la solidarit
d'origine commune; dgag de la royaut d'Orlans, dont je ne
conspirais pas la chute, mais dont je ne plaignais pas les dangers et
les expiations; plus dgag encore des coalitions anarchiques que les
aristocrates, les dmocrates, les lgitimistes, nouaient dans le
parlement, rien ne m'empchait d'crire de la Rvolution une histoire
qui pt froisser, offenser, irriter mme par son impartialit toutes
ces opinions et profiter au besoin  la moralisation future d'une
seconde rpublique que j'entrevoyais dans l'ombre du lointain, comme
une dernire ressource du gouvernement en France, aprs la chute,
certaine selon moi, de la royaut d'Orlans.

Je le rpte, mes traditions de famille m'avaient fait une seconde
nature de mon attachement  la royaut sculaire de la France, aux
vertus si mal rcompenses de l'honnte Louis XVI, aux malheurs de sa
race,  la haute et sage modration de Louis XVIII, ce roi
conciliateur de la royaut et de la libert par la charte, mme au
caractre chevaleresque de Charles X, tomb dans une faute, mais
laissant aprs lui un enfant de la couronne innocent par son ge du
coup d'tat qui lui avait enlev sa patrie.

Cette royaut des expiations tant impossible  rtablir, la royaut
des conspirations tant impossible pour moi  aimer et  servir, cette
coalition immorale et dloyale dans le parlement tant impossible 
honorer, incapable de fonder, capable seulement de dtruire, je
n'avais plus de devoir et de lien qu'avec la politique abstraite,
idale, personnelle qui pouvait seule  un jour donn recruter, au
profit des principes sainement et honntement progressifs, les
opinions d'un peuple prt  retomber dans l'anarchie.

Ces principes, qui taient ceux de la vraie philosophie politique de
l'Assemble constituante, ceux que les Mirabeau, les Barnave, les
Clermont-Tonnerre, les Lally-Tollendal, les Bailly, les Mounier, les
Montmorency, les Cazals, les Vergniaud, avaient si magnifiquement
dbattus ou formuls dans leur loquence de raison, me passionnaient
encore  distance et me paraissaient le but dpass, mais le but idal
de la Rvolution, auquel il fallait ramener le peuple par l'opinion
avant de l'y ramener un jour par le fait, si les vnements
chappaient  l'ambitieuse et intrigante faction de la fausse
rvolution et de la royaut d'expdient de 1830.

Le livre des _Girondins_ tait donc  mes yeux non pas un levier pour
soulever et prcipiter un trne, mais une pierre d'attente pour
remplacer un difice croul dans ces ventualits de gouvernements
qui seraient appels par le hasard  remplacer le gouvernement
menaant et menac de 1830.

La rpublique se prsentait sans doute  mon esprit, mais elle s'y
prsentait comme une possibilit improbable plutt que comme un but
arrt ou mme dsirable encore; seulement je voulais, dans le cas o
la nation se rfugierait, aprs le renversement du trne d'Orlans,
dans la rpublique, qu'une histoire consciencieusement svre de la
premire rpublique et prmuni le peuple franais contre les
mauvaises passions, les illusions, les fanatismes, les crimes et les
terreurs qui avaient perverti, frocis et ruin la premire fois le
rgne du peuple. Je n'avais dans l'esprit aucune des chimres
socialistes de Platon, de Jean-Jacques Rousseau, de Mably, de
Robespierre, de Saint-Just, qui mnent le peuple droit au crime par la
fureur qui succde aux dceptions, et qui tuent bourreaux et victimes
par la guerre anticivique de la proprit qui refuse tout et du
proltariat qui anantit tout.


VI

La rvolution vraie, selon moi, ne s'exprimait que par trois
principes ou plutt par trois _tendances_ lgitimes, rsultat de mes
tudes et de mes rflexions sur la vraie nature et sur les vrais
dogmes de la rnovation franaise.

Ces trois tendances de l'esprit de la nouvelle civilisation inaugure
sur les ruines de la civilisation fodale, taient celles-ci:

Dplacement, mais nullement destruction du principe d'autorit,
c'est--dire, au lieu du despotisme des rois, des cours, des
sacerdoces dominants, l'autorit raisonne, mais absolue ensuite et
irrsistible de la volont reprsente du peuple tout entier, confie
 un roi hrditaire ou  des autorits lectives. En un mot, une
autorit trs-concentre, trs-forte, trs-obie, ncessaire  la
rpression des passions individuelles ou des factions collectives.
L'ordre libre, mais l'ordre trs-prdominant sur ce qu'on appelle la
libert. Car l'autorit est la premire ncessit de la socit; la
libert n'en est que la dignit individuelle.

La seconde de ces tendances, c'est la libert religieuse, longtemps
efface des constitutions civiles de l'Europe, et devant, selon moi,
reprendre sa place naturelle, c'est--dire la premire place, dans
les indpendances de l'me et par l'indpendance des cultes desservis
par eux-mmes, avec indemnit pralable des tablissements et des
individus consacrs antrieurement au culte de l'tat. C'est la plus
difficile des liberts  tablir consciencieusement, mais c'est la
plus sainte et la plus favorable  l'action religieuse sur les
socits dont l'me est toujours une foi libre.

La troisime de ces tendances, c'est la concorde organique entre les
classes riches ou pauvres de la socit par des institutions qui les
rapprochent et qui leur inspirent non cette fraternit dclamatoire et
mtaphysique qui ne consiste qu'en galit et en communaut de biens
impraticables et contre nature, mais par des actes efficaces de
patronage et de clientle entre la proprit du capital et la
proprit du travail, entre le propritaire et le proltaire, entre le
sol et le bras, proprits aussi sacres l'une que l'autre et dont
l'une ne peut subsister sans l'autre. Dans ce but, je voulais que les
classes laborieuses eussent, par un vote proportionn  leur droit de
vivre, une part consultative dans la reprsentation trop privilgie
des classes propritaires ou industrielles; je voulais, comme en
Angleterre, un impt de bienfaisance sur le revenu, non pas un impt
progressif qui dcime le travail en dcimant le capital, mais un impt
proportionnel qui oblige la classe riche  une charit lgale qui met
du coeur et de la vertu dans les lois.


VII

Toutes ces tendances exigeaient videmment, pour tre graduellement
obies, un largissement immense du rgime lectoral, troit,
privilgi, et par consquent dangereux  un jour donn pour la
socit elle-mme, qui ne vit que de justice et qui meurt toujours de
privilge.

Ces lois taient certainement rpublicaines dans le sens moral du mot,
mais elles n'taient nullement antimonarchiques dans le sens
politique. Les institutions rpublicainement spiritualistes peuvent
avoir une tte monarchique, sans pour cela cesser d'tre populaires.

Une fois les ides progressives admises en pratique dans le
gouvernement d'une socit bien faite, la monarchie peut tre avec
logique et avec avantage le lien de ce faisceau d'ides.

J'tais loin de le mconnatre. Aussi je ne me dclarai point
rpublicain, mais populaire, et dans un discours prononc  un banquet
clbre qui me fut donn  Mcon par les dlgus de trois ou quatre
provinces runies (banquet _littraire_ qu'il ne faut pas confondre
avec les banquets politiques organiss par la coalition
parlementaire), dans ce discours, dis-je, qui fit tressaillir la
France par la hardiesse des ides et de l'accent, je conclus  dompter
la monarchie par la force de l'opinion, et non  la dtruire. Ce fut
un vigoureux conseil, ce ne fut point une menace. On peut le relire
dans mes _Oeuvres compltes_. Les journaux de toutes les nuances en
France et en Europe le reproduisirent et lui donnrent, par leurs
commentaires, le retentissement d'une chute anticipe du trne
d'Orlans dans les esprits. Ce n'tait pas mon intention. Je le
rectifiai mme dans mon propre dpartement par une lettre nergique
contre les banquets parlementaires de la coalition, auxquels je
refusai de m'unir.

Mais, libre dsormais de tout mnagement envers le ministre de M.
Mol, remplac par un ministre de manoeuvre, pris dans la dfection
d'une partie des coaliss, je montai  la tribune, et pour la premire
fois je dclarai que j'entrais dans l'opposition.


VIII

L'opposition m'applaudit  outrance; le parti conservateur s'tonna et
s'affligea, sans toutefois m'injurier.

Seulement on attribua gnralement cette dclaration d'hostilit
loyale au gouvernement  la rancune personnelle d'une ambition
trompe, qui se venge en renversant ce qu'elle a protg la veille.
Cela tait bien faux; car le roi venait pour la seconde fois de me
demander une entrevue secrte; j'y avais consenti par pure dfrence
respectueuse pour nos anciennes relations. Il m'avait tout offert,
avec des instances qui rendaient le refus difficile  un coeur touch
de ses embarras; j'avais tout refus. Son principal ministre  cette
poque, qui sait mieux que personne _une partie_ de la vrit sur
cette entrevue et sur les avances du roi, les a dmenties rcemment,
dit-on, en les mettant sur le compte de mon imagination. Le roi
lui-mme, du fond de sa tombe, dans ses rvlations posthumes,
dmentira, plus pertinemment que moi, son ministre. Aucun roi n'a tant
crit.

Mais remontons de quelques mois, au moment o, en crivant les
_Girondins_, je faisais ce discours pique, cette discussion en rcit
qui devait produire et qui produisit une motion plus grande et plus
durable que cent discours de tribune.


IX

J'ai dit dans quel esprit et dans quelle indpendance complte
d'opinion politique j'avais rsolu d'crire cette histoire. Je
m'enveloppai,  la campagne entre les sessions et  Paris entre les
sances, de tous les documents imprims, manuscrits, vivants, qui
survivaient  cette mmorable poque. Ils taient nombreux,
volumineux, sincres; flatts de ce qu'une main libre cherchait dans
leurs portefeuilles ou dans leur mmoire l'impartiale lumire qui ne
luit qu'aprs que les partis sont morts et que les ressentiments sont
teints. J'avais rsolu avant tout d'tre vridique envers et contre
tous, et au besoin envers moi-mme; je ne ngligeai rien pour tre
bien inform. Quant au style, je ne m'en occupai pas; j'tais sr que
les vnements eux-mmes m'inspireraient, malgr mon peu d'habitude
de la prose, la clart, l'ordre, la lumire, le naturel et mme la
seule loquence de l'histoire, la sensibilit communicative qui mle
du coeur au rcit. J'tais n pathtique; je n'avais qu' me laisser
aller  ma nature. Sentir m'tait ais, savoir tait plus difficile;
j'y mis tous mes soins.

Voici, entre mille autres, un exemple de l'attention scrupuleuse et
infatigable que j'apportai dans mon travail  tre intressant force
d'tre vrai. Dans tout ce qu'on me contestera sur la vracit des
moindres dtails de ce long rcit en sept volumes, je suis prt 
donner des preuves par tmoignages aussi irrcusables que celles que
je vais produire en rponse  M. de Cassagnac, qui calomnie
innocemment mon exactitude en histoire. La vracit, c'est la probit
de l'histoire. Mentir  la postrit, c'est mentir  Dieu; car
l'histoire est divine.


X

Un crivain qui frappe juste, mais qui frappe souvent trop fort, 
cause de la vigueur mme de son talent, M. de Cassagnac, vient
d'crire  son tour un livre sur les Girondins. Il m'accuse d'avoir
non falsifi, mais invent la fable de la mort et du banquet des
Girondins la veille de leur supplice. Ce dernier souper des victimes
m'avait paru  moi-mme si improbable et si dramatique, que j'avais
trouv l  l'histoire un faux air de pome ou de roman, et que
j'avais rsolu de le rvoquer en doute ou de le rduire aux
proportions les plus prosaques de l'histoire. Cependant, de ce qu'une
chose est dramatiquement pittoresque et pathtique il ne s'ensuit pas
qu'elle soit fausse. Je voulus m'clairer consciencieusement avant de
la rapporter.

J'avais entendu parler d'un ecclsiastique, nomm l'abb Lambert,
prtre asserment, ami de plusieurs Girondins, qui avait communiqu
avec eux dans leur prison et assist  leurs derniers moments jusqu'
l'heure du supplice. Je pris les informations les plus patientes et
les plus prcises sur cet ecclsiastique et sur ce qu'il tait devenu
aprs le 31 mai 1793. J'appris qu'il vivait encore, qu'il s'tait
rconcili avec l'glise au temps des rtractations, et qu'il tait,
depuis longues annes, cur de la commune de Bessancourt, dans le
dpartement de Seine-et-Oise. Je lui crivis pour lui demander si les
circonstances de sa participation aux vnements du 31 mai taient
vraies, et si, dans le cas o ce bruit aurait quelque fondement, il
voudrait bien consentir  me recevoir et  me donner sur la mort de
ses amis les informations utiles  l'histoire. Il me rpondit avec
beaucoup de bont qu'il tait tonn que son nom, depuis si longtemps
gar et enseveli dans le coin de terre o il desservait une humble
paroisse, ft parvenu jusqu' moi; que, son ge et ses infirmits
l'empchant de se dplacer lui-mme, il me recevrait dans son pauvre
presbytre et me dirait tout ce que sa mmoire lui rappelait de ces
tragiques vnements.

Je pris la poste, accompagn d'un jeune homme de Mcon, devenu depuis
mon collgue  l'Assemble constituante de 1848, que je ne crois pas
devoir nommer ici sans son autorisation, mais qui attesterait, je n'en
doute pas, ce voyage et cette enqute avec moi  Bessancourt.


XI

Le cur de Bessancourt, encore vert et comme prsent  tout ce pass,
nous donna tous les renseignements dsirs sur les derniers jours, sur
les diverses dispositions d'esprit, sur les conversations des
condamns. Nous crivions les scnes, les portraits, les paroles, 
mesure que ses souvenirs, provoqus par nos questions, se retrouvaient
et se droulaient dans la mmoire du vieillard: c'taient comme les
notes du tableau historique et vridique que je me proposais de
composer d'ensemble  mon retour. Une journe suffit  peine 
recueillir ce tmoignage du seul et dernier tmoin de ce grand drame.
L'interrogatoire du cur de Bessancourt ne fut interrompu que par le
djeuner et le dner que nous prmes  sa table frugale. Nous le
quittmes le soir, pleins de reconnaissance pour son accueil et pleins
des souvenirs vivants que nous emportions de ses entretiens.

Peu de temps aprs, je repartis de Paris pour Bessancourt, afin de
complter et d'claircir quelques autres circonstances du rcit
restes obscures dans mon esprit. J'tais accompagn cette fois par un
homme de lettres, confident de mes travaux et devenu lui-mme
l'minent historien d'une autre poque de notre histoire. Sa parole ne
me manquerait pas au besoin pour dissiper les doutes de M. de
Cassagnac. Ce second voyage de Bessancourt et les renseignements
minutieux de l'abb Lambert compltrent ma conviction. Je n'eus qu'
rdiger ses tmoignages. Il est sans doute possible qu'aprs un si
long laps de temps le cur de Bessancourt ait commis quelques
inadvertances de noms, de dates, de dtails sur des personnages si
nombreux alors dans les prisons et sur leurs rles respectifs dans ce
drame pathtique de leur dernire heure; mais il est impossible  qui
a entendu ce modeste et sincre tmoin de ces scnes de rvoquer en
doute sa vracit. Il n'avait jamais song jusque-l  se faire un
mrite de ce hasard qui l'avait li  cette poque avec les Girondins;
il parlait peu; il n'crivait rien. Je pense qu'il n'aimait pas 
reporter la pense de ses paroissiens sur sa qualit de prtre
asserment et constitutionnel dans sa jeunesse, et qu'il tait plus
importun qu'empress d'tre cit en tmoignage sur ces vnements qui
lui rappelaient une faute d'orthodoxie sacerdotale, expie depuis par
sa rtractation.

Si ces tmoignages de la consciencieuse minutie de mes recherches sur
les moindres circonstances historiques de mon _Histoire des Girondins_
ne suffisaient pas pour difier l'crivain qui m'attribue l'invention
de cette prtendue _fable_, voici  ce sujet une lettre d'un des
principaux habitants de Bessancourt, qui m'arrive aujourd'hui, avec
l'autorisation de la reproduire:

Monsieur,

Je n'ai pas besoin de remonter plus loin dans mes souvenirs pour
attester que le vnrable abb Lambert a t, pendant de longues
annes (depuis 1816 jusqu'en 1847, anne de sa mort), cur de
Bessancourt (Seine-et-Oise); que cet ecclsiastique a toujours pass
dans la commune pour avoir t l'ami des Girondins et le pieux
consolateur de quelques-uns d'entre eux la veille de leur supplice, en
1793; et que vous tes venu, accompagn d'un de vos amis ou collgues
dont le nom m'chappe, passer de longues heures chez M. le cur
Lambert dans son presbytre de Bessancourt, pour recueillir
personnellement, de la bouche de ce vieillard, tous les dtails que
vous rapportez dans votre _Histoire des Girondins_. C'est l,
Monsieur, que j'eus l'honneur de vous connatre, d'assister  vos
entretiens  la table de M. le cur Lambert, et de vous recevoir dans
ma maison de Bessancourt dans l'intervalle de ces entretiens.

Beaucoup d'habitants du village ont conserv comme moi le souvenir de
cette enqute et la certifieraient au besoin.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considration la plus
distingue.

                                                            N. NALIN.

Bessancourt, le 9 juillet 1861.


XII

Voil donc quatre tmoignages d'hommes encore vivants qui,
indpendamment des tmoignages crits, ne laissent aucun doute sur la
ralit des scnes solennelles et des paroles mmorables qui
prcdrent le supplice des Girondins; sauf ces lgendes plus ou moins
exactes, plus ou moins amplifies, qui ne sont point du fait de
l'historien, mais du peuple, espce d'atmosphre ambiante de
l'imagination populaire qui enveloppe toujours les grands vnements,
comme elle enveloppe dans la nature les grands horizons.

Le critique se trompe galement en niant l'emprisonnement provisoire,
mais assez long, des principaux Girondins dans la prison des Carmes de
la rue de Vaugirard avant leur captivit  la Conciergerie. Il se
trompe par consquent en m'attribuant la supposition arbitraire des
inscriptions murales des chambres hautes des Carmes aux Girondins
dtenus dans ces chambres. Je les ai releves moi-mme sur ces murs
blanchis  la chaux, o sans doute on peut les vrifier encore. Je
n'ai donn que comme conjecture vraisemblable, mais nullement
certaine, l'attribution de telle de ces inscriptions  tel ou tel de
ces prisonniers. Ce n'est point l de l'histoire, mais de la
conjecture morale qui n'a aucune valeur positivement historique, mais
qui ne fut jamais interdite aux historiens non pour falsifier, mais
pour vivifier leur rcit.

C'est ce mme scrupule de vracit, quelle que ft la peine prise pour
en consulter les sources par des voyages ou par des recherches parmi
les familles des principaux acteurs du drame rvolutionnaire, dont on
retrouvera les preuves toutes les fois qu'on voudra, comme M. de
Cassagnac, contester l'exactitude de telle ou telle page de
l'_Histoire des Girondins_.


XIII

Indpendamment des documents imprims ou manuscrits recueillis avec
tant de soin et de prodigalit dans l'immense et lumineux recueil de
MM. Buchez et Roux, qui a t mon manuel historique, toujours ouvert
sur ma table pendant les deux annes consacres par moi  crire cette
histoire, je n'ai pas nglig une seule information verbale possible 
obtenir des parents ou des amis des personnages, mme odieux, dont
j'avais  sonder la vie publique ou la vie intime. C'est en approchant
de l'homme tmoin des vnements qu'on approche le plus prs de la
vrit des actes et des caractres. L'histoire, qui n'est que surface
de loin, n'est vridique que dans l'intimit. L'acteur disparat,
l'homme se rvle, l'histoire devient nue comme la vrit.

C'est ainsi que j'ai approch bien prs Danton; Danton, le seul homme
d'tat de la rvolution aprs Mirabeau, le Jupiter Tonnant de ces
orages, le tribun dont on sentait le coeur convulsif palpiter de
remords anticips jusque dans les clats de voix qui lanaient la peur
pour faire fuir les victimes au lieu de les frapper, l'homme qui
aurait t le grand factieux des vrits modernes s'il avait eu le
courage de ne pas concder le crime pour arme de la libert.

La seconde femme de Danton, qu'il avait pouse  l'ge de quinze ans,
vivait  l'poque o j'crivais les _Girondins_, et vit, je crois,
encore aujourd'hui. Elle porte un nom respectable qui cache le nom
trop mmorable de son premier mari. Elle fut retrouve par moi; elle
consentit  dchirer en ma faveur le voile de veuve et le linceul de
ses jeunes souvenirs; elle m'envoya son fils d'un second lit, jeune
homme d'un nom sans tache, d'un rang lev, d'un coeur filial, d'une
conversation aussi discrte qu'instructive. Je connus par lui tous les
secrets de nature et d'intimit sur le caractre, sur la vie
intrieure, sur les sentiments privs, sur la sparation dernire,
sur la mort tragique d'un de ces hommes  deux aspects, terribles au
dehors, _placables_ au dedans. C'est sur ce vrai modle, sorti de
l'ombre du rideau du lit conjugal, que j'ai model le buste de Danton.


XIV

Ai-je excus un seul de ses crimes inexcusables, les massacres de
septembre[1] et la concession de la tte du roi au 21 janvier? Non.
Attnuer l'horreur du crime, c'est le partager gratuitement; l'excuse
mme est pire que le crime, car c'est le crime sans la passion qui le
fait commettre, c'est le crime  froid.

[Note 1: Je ne crois plus que Danton ait voulu les massacres de
septembre. Je dois le dire, la commune mme de Paris ne les voulut
pas; elle les adopta aprs coup pour les arrter. Manuel faillit prir
en tentant de dsarmer les gorgeurs; Danton, tout audacieux qu'il
tait, n'osa pas les dsavouer. C'est un crime sans pre!]

Mais j'ai fait connatre le vrai coupable, le popularisme jusqu'au
sang, et j'ai montr le vrai Danton, noy dans un forfait dont il se
repent, en cherchant vainement  regagner le bord de l'innocence,
qu'on ne regagne jamais qu'au ciel, par le repentir et par
l'expiation.

C'est ainsi que, voulant restituer  Robespierre son vrai caractre
historique de fanatisme systmatique et convaincu, d'aberration
politique et sociale au commencement et de frocit dsespre  la
fin, je recherchai avec soin pendant tout un hiver,  Paris, les
moindres fils encore subsistants qui pouvaient se rattacher  cette
figure, et dire non la vrit convenue, mais la vrit vraie et
occulte sur ce tribun, prcipit de sa dictature le 9 thermidor,
journe dont Bonaparte, qui avait connu et frquent ce tyran du
comit de salut public, disait  Sainte-Hlne que: c'tait un procs
jug, mais non instruit. Mot trs-hardi, mais trs-vrai.


XV

J'appris par hasard qu'une des filles du menuisier Duplay, de la rue
Saint-Honor, existait encore, sous le nom de madame Lebas, dans la
rue de Tournon; qu'elle tait la tradition vivante de cette famille
qui avait donn  Robespierre une si longue et si intime hospitalit
dans son intrieur, depuis son arrive  Paris, pour siger 
l'Assemble constituante, jusqu' sa mort, dans laquelle il avait
entran Duplay, sa femme et une partie de la famille Duplay.

Je parvins  me faire introduire chez madame Lebas, ce tmoin naf et
passionn de vie intime de Robespierre, cette protestation vivante et
ardente contre les calomnies (car on calomnie mme le crime) des
historiens de la Rvolution.

Je trouvai dans madame Lebas une femme de la Bible aprs la
dispersion des tribus  Babylone, retire du commerce des vivants dans
le haut tage d'un appartement modique, conversant avec ses souvenirs,
entoure des portraits de sa famille dcime au 18 fructidor, de ses
soeurs dont Robespierre avait d pouser la plus belle, de Robespierre
lui-mme dans tous ces costumes lgants dont il s'enorgueillissait de
prsenter le contraste sur sa personne avec la veste, le bonnet rouge,
les sabots, signes sordides, flatteries ignobles des Jacobins 
l'galit et  la misre des populaces. Un magnifique portrait au
pastel, de grandeur naturelle, de Saint-Just, ce Barbaroux des
terroristes, cet Antinos des Jacobins, s'talait dans un cadre d'or
poudreux contre la muraille entre les rideaux du lit et la porte,
objet d'un culte de souvenir de jeune fille pour le plus sduisant des
disciples du tribun de la mort.

La jeune fille tait devenue femme, mre, veuve; elle avait vieilli
d'annes et de visage, sans rappeler par ses traits aucune beaut
passe, mais sans aucun signe de vieillesse ou de caducit. Une pense
fixe, triste, mais nullement dconcerte, donnait  ses traits une
sorte de ptrification lapidaire dans une seule ide et dans un mme
sentiment, ide abstraite, sentiment ferme, mais nullement svre.

Elle m'accueillit avec scurit, prvenue qu'elle tait par le pote
Branger que je n'tais point de sa religion politique, que je ne
venais ni pour la flatter ni pour la trahir, mais uniquement pour
m'instruire et pour entendre ses tmoignages sur le temps, sur les
choses, sur les hommes qu'elle avait traverss, connus, frquents de
si prs dans cette intimit quotidienne o les hommes les plus
comdiens en public oublient de se masquer, selon leurs rles, devant
les tmoins domestiques de toutes les heures secrtes de leur vie.

Je lui rptai ce que lui avait dit  ce sujet Branger: Je ne me
prsente point  vous, lui dis-je, comme un partisan de la terreur et
comme un rhabilitateur de la mmoire que vous cultivez.  Dieu ne
plaise! Fils de royaliste, royaliste moi-mme de naissance, de
tradition, d'ducation, pendant mes jeunes annes, si Robespierre
n'tait pas mort, mon pre n'aurait pas vcu, et toute ma famille
aurait t victime de son systme de rnovation de la France par
l'extermination. Mais je veux porter dans l'histoire publique
l'honntet de la conscience prive, peindre les acteurs non avec les
traits du prjug et de la vengeance, mais avec leurs propres traits.
On doit justice mme  ce que l'on rprouve, et, s'il y a une vertu
mle par hasard au crime dans un homme justement abhorr de ses
ennemis ou de ses victimes, il ne faut point nier cet amalgame
monstrueux, mais souvent rel; il faut sparer, avec une sincrit
loyale, cette vertu du crime, et dire  l'histoire: Ceci tait vertu,
ceci tait crime; et ceci, crime et vertu, tait l'homme. Voil dans
quel esprit de rpulsion instinctive contre votre idole et
d'impartialit historique dans l'histoire je viens recueillir vos
souvenirs. Accordez-les-moi ou refusez-les-moi, selon l'ide que vous
vous ferez de moi-mme; je respecterai galement votre confiance et
votre silence, je reviendrai ou je m'loignerai sans retour.

Madame Lebas fut plus sensible  cette franchise qu'elle ne l'aurait
t  une adulation intresse de ses sentiments. Elle m'accorda un
libre accs dans sa retraite et me laissa feuilleter  mon aise, et
page par page, sa mmoire prsente, intarissable et passionne sur
tous les dtails intrieurs ou extrieurs de la vie prive et de la
vie publique de Robespierre. Tout ce que j'ai rapport dans les
_Girondins_ sur la vie asctique, retire, laborieuse, chaste et pour
ainsi dire abstraite de l'idole des Jacobins et du peuple, est
textuellement la conversation de madame Lebas. Le style et les
rflexions seuls sont de moi.


XVI

Saint-Just aussi jouait un grand rle dans cette mmoire. Je crois que
la jeune fille de l'entrepreneur Duplay, hte de Robespierre, avait eu
la pense de devenir l'pouse du jeune et beau proconsul, fanatique
side de ce Mahomet d'entresol, quand la rvolution que Robespierre
croyait accomplir serait enfin close par cette bergerie plbienne et
sentimentale que Saint-Just et son matre croyaient tablir  la place
des ingalits niveles et des chafauds abolis.

Car, au fond, c'tait l leur pense. On la retrouve dans tous leurs
papiers secrets et dans toutes leurs conversations  portes fermes, 
la table de la mre de mesdemoiselles Duplay. Toutes les fois que le
nom de Saint-Just revenait dans nos entretiens, l'accent
s'amollissait, la physionomie s'attendrissait visiblement dans madame
Lebas, et un regard d'enthousiasme rtrospectif s'levait du portrait
vers le plafond, comme un reproche muet au ciel d'avoir tranch
quelque douce perspective, par la hache de 1794, avec cette tte
d'ange exterminateur sur le buste d'un proscripteur de vingt-sept ans.


XVII

Je retrouvai avec plus de peine encore une autre source d'informations
sur Danton dans M. de Saint-Albin, dont le vaste htel de la rue du
Temple tait un vrai muse de la Terreur. Il y avait chapp lui-mme
en changeant de nom. Mais ses informations avaient des rticences qui
ne permettaient pas de croire  la complte impartialit du confident
de Danton. Il ne fallait lui demander que les figures.

J'en dcouvris une autre bien plus sre, bien plus prcise et bien
plus originale dans Souberbielle, vieux et fidle _terroriste_, rest
jusqu' quatre-vingts ans fanatique de Robespierre comme au jour de la
proclamation de l'tre suprme, et ne cessant pas de dplorer le 9
thermidor et le supplice du tribun-pontife, comme l'holocauste de la
vertu.

Souberbielle, qui demeurait presque invisible dans le quartier de la
place Royale, avec une vieille servante, me recevait au chevet de son
lit avec une joie mal dguise, comme un mourant reoit un lgataire
pour lui confier avant la mort ses chers souvenirs. Il paraissait
vivre dans l'aisance, quoique dans la solitude. Son appartement, au
premier tage d'une maison dcente, tait en dsordre, mais c'tait un
dsordre de ngligence; les meubles s'y entassaient sur les meubles,
les tableaux sur les tableaux, les toffes sur les toffes: on et dit
un encan.

Il avait t un des confidents les plus initis dans les penses et
dans les actes politiques du chef du comit de salut public.
Robespierre l'avait nomm mdecin en chef et en mme temps agent
principal de sa confiance  cette _cole de Mars_, corps de jeunes
janissaires personnels de Robespierre, logs au Champ de Mars, qui
gardaient de loin la Convention et veillaient surtout sur Robespierre
lui-mme, prts  voler  son secours dans le cas o ses collgues,
fatigus de sa domination, viendraient  lui livrer combat dans
l'Assemble ou dans la capitale. Souberbielle savait tous ses secrets
et partageait, mme  quarante ans de distance, tout le fanatisme de
son matre pour les grandes penses populaires et _vertueuses_ qu'il
lui supposait encore.

Cette apothose de Robespierre tait dure pour moi  supporter. Dans
ses accs d'enthousiasme, le sang chaud et mridional de Souberbielle,
qui se portait  son front, lui donnait une figure sibyllique
d'inspir de l'chafaud; ses cheveux blancs se hrissaient avec le
frmissement de l'exaltation sur sa tte, et les reflets rouges de ses
rideaux de lit cramoisis, transpercs par le soleil du matin et se
rpercutant sur ce lit de vieillard, semblaient filtrer non de la
lueur, mais une teinte de sang. Il n'tait pas froce, mais encore
ivre de l'ivresse des champs de bataille du 9 thermidor, o
Robespierre, qui n'avait pas voulu combattre, avait prfr mourir
dsarm. Cela tait juste. Le crime a quelquefois des martyrs, jamais
de hros.

C'est  ce soin minutieux et consciencieux de rechercher la vrit aux
sources prives les plus rapproches des acteurs, et par consquent
les plus naturellement partiales pour eux, que j'ai d le reproche non
pas d'avoir flatt, mais trop minutieusement reproduit les portraits
les plus odieux des hommes les plus rprouvs parmi les tribuns
sanguinaires du comit de salut public, et surtout de Robespierre,
cette personnification de la Terreur. Non pas cependant qu'on m'ait
attribu aucune complicit de doctrines avec cet homme chimrique
d'institutions, philosophe d'chafaud, impassible de meurtre, sans
cruaut comme sans piti dans le coeur, s'il avait un coeur,
immolateur par systme de tout ce qui rsistait au froid dlire d'un
impossible nivellement sous le niveau de fer de sa guillotine. Le
jugement final port par moi dans les _Girondins_ sur cet homme, sur
ses systmes et sur ses actes, est trop implacable de svrit pour
qu'on puisse m'imputer aucune complicit d'ides ou aucune intention
d'attnuation de ses _immanits_, juste horreur des sicles. Mais
l'imagination des lecteurs voit toujours le crime ou la vertu d'une
seule pice; elle s'irrite quand on lui montre dans un monstre une
parcelle de vertu, et dans un homme de bien un atome de faiblesse. La
moindre justice dans l'historien lui parat une complicit, la moindre
quit est  ses yeux une connivence.


XVIII

De plus, et ici je me frappe la poitrine, le public a eu un peu raison
contre moi. On a trouv que le pinceau de l'historien caressait trop
les dtails intimes de cette figure, et que ce soin mme du pinceau
accusait une certaine indulgence coupable ou malsante pour le modle.
Ainsi la philosophie asctique du dput d'Arras, la tnacit froide
de ses ides d'abord fneloniennes, la patience de ses utopies 
attendre l'heure des applications, au milieu des premiers murmures de
l'Assemble constituante contre ses chimres dmagogiques, son
obstination  acqurir par un travail ingrat l'loquence qui lui
manquait  l'origine et qu'il finit par conqurir  force de veilles,
sa pauvret volontaire, sa vie d'artisan dans une maison d'artisan, sa
sobrit, sa squestration absolue du monde des plaisirs ou des
intrigues, en sorte qu'il ne sortait de son entresol, au dessus d'un
atelier, que pour apparatre aux deux tribunes du peuple: tous ces
dtails vrais du portrait de Robespierre, dtails sur lesquels j'ai
trop insist, d'aprs madame Lebas, n'taient que de la fidlit et
ont paru de la faveur.

Moi, un terroriste! On l'a bien vu, quand, port un moment, par le
hasard de ma vie et des vnements,  la place mme o Robespierre
avait reu le coup de pistolet vengeur du sang qu'il avait demand et
qu'il demandait encore, mon premier acte politique a t de proposer
au gouvernement de la seconde rpublique, qui partageait mon
impatience d'humanit, de porter le dcret d'abolition de la peine de
mort en politique, et de dsarmer, en nous dsarmant, le peuple de
l'arme des supplices, qui dshonore toutes les causes populaires quand
elle ne les tue pas. C'tait un commentaire en action sans doute assez
explicite, et j'oserai dire en ce moment, assez dvou, de ma
prtendue apothose de Robespierre.

Mais je n'en avais pas eu moins tort, comme historien, d'avoir donn
prtexte  ce reproche, non par mon coeur, mais par mon pinceau. Ces
sortes de figures sinistres doivent rester dans l'ombre des tableaux;
la lumire les jette trop en avant sur la scne. Il faut de l'horreur
autour des bourreaux, pour qu'il y ait plus d'clat autour des
victimes. Un coup de pinceau, comme un coup de hache, avec une couleur
de sang, voil tout.

                                                            LAMARTINE.




LXXIIe ENTRETIEN.

CRITIQUE

DE

L'HISTOIRE DES GIRONDINS.

(TROISIME PARTIE.)


I

Encore une fois, c'est l une faute de conception et presque de
moralit dans l'_Histoire des Girondins_. J'en demande pardon comme
artiste, mais certes pas comme homme politique. La fidlit du
portrait n'est pas la complicit du peintre.

Quand, dans le moyen ge de Rome papale, la belle et infortune Cinci
devint complice de la mort d'un tyran fodal, froce et incestueux,
qui tait son pre, et quand la juste inflexibilit du pape refusa la
grce d'une coupable, grce que toute l'Italie demandait  cause de la
fatalit, de l'innocence et de la beaut de la victime, un peintre
illustre saisit son pinceau et retraa, pendant qu'elle marchait 
l'chafaud, la figure anglique et la pleur livide de la _Cinci_; ce
portrait rendit  la condamne une vie immortelle. Qui jamais accusa
le peintre du parricide de son modle?


II

Cela dit quant  la vracit et  la sincrit de l'histoire, un mot
du style. Le style tant ce qu'on appelle le talent, et le talent
tant la partie d'un livre o se rfugie l'amour-propre de l'auteur,
il serait malsant et immodeste  moi d'en parler; j'aurais voulu en
avoir davantage pour populariser et immortaliser les rcits, les
leons et les moralits de ces mmorables vnements.

L'homme a beau se guinder, il ne peut ajouter une ligne  sa taille;
il est ce qu'il est. Je n'ai pas mis de prtention dans mon style, j'y
ai mis un peu plus d'attention que dans mes autres crits, en vers ou
en prose, parce que mes autres crits, surtout en prose, ne
s'adressaient qu'au temps, et que l'histoire s'adresse  la postrit.
Je respectais plus la postrit que mon temps. Mais le caractre de
mon style, tant le mouvement, la chaleur et l'improvisation, ne
comporte pas ces perfections lgantes et ce poli des surfaces qui,
dans les styles vraiment classiques, sont l'oeuvre du temps. Dans
l'ordre matriel, comme dans l'ordre littraire, tout ce qui est poli
est froid. Voyez le marbre. Je ne suis pas de marbre, je suis
d'argile, je le reconnais. C'est donc au public et non  moi de
caractriser le style des _Girondins_. Je ferai ici une simple
observation sur la critique qui a t faite le plus souvent de mon
style historique par des historiens mes mules ou mes rivaux. C'est
l'abondance et la minutieuse exactitude des portraits de mes
personnages historiques. Si c'est un dfaut, j'en conviens; mais j'en
conviens sans m'en accuser et sans m'en repentir. Voici pourquoi:


III

Je n'ai jamais eu d'autre rhtorique et d'autre critique que mon
plaisir. Faire l'histoire comme j'aime  la lire, voil tout mon
systme d'crivain. Or les portraits physiques et biographiques des
personnages me charment et m'instruisent dans Thucydide, dans Tacite,
dans Machiavel, dans Saint-Simon, dans tous les grands historiens
anciens ou modernes. L'homme m'explique l'vnement, le visage
m'explique l'homme, les traits me rvlent le caractre, la vie
prive me dvoile les motifs souvent cachs de la vie publique.

Peut-tre ce got pour les portraits tient-il en moi  mon imagination
plastique et pittoresque, qui a besoin de se reprsenter fortement la
physionomie des choses et des hommes pendant qu'elle lit le rcit des
vnements o ces hommes sont en scne dans le livre. C'est possible;
mais j'ai toujours cru que la peinture n'tait pas un dfaut dans ces
tableaux crits qu'on appelle la grande histoire. Un nom seul ne me
peint rien, ce n'est qu'une abstraction compose de quelques syllabes.
J'ai en dgot les historiens abstraits; ils veillent ma curiosit,
ils ne la satisfont pas.

Plutarque pensait videmment comme moi, mais il plaait le portrait
aprs l'homme. Je n'ai jamais compris pourquoi les historiens
franais, anglais, italiens, espagnols, ont imit Plutarque en cela;
cela m'a toujours paru bizarre et absurde. Car quel est l'objet du
portrait historique? C'est videmment d'appeler et de fixer
l'attention et l'intrt sur la figure d'un personnage que l'on va
voir entrer en scne et agir sous vos yeux. C'est donc, selon la
logique, le moment o il faut dire au lecteur: Voil quel tait ce
personnage, voil d'o il venait, voil comment il tait sorti de
l'obscurit, voil dans quelles dispositions de famille, de corps,
d'esprit, de passion il arrivait pour participer  l'vnement. On
comprend alors, ds qu'il apparat, ds qu'il parle, ds qu'il agit,
ses premiers mots et ses moindres actes; on a le pressentiment de sa
prsence et de son importance dans le drame, on le regarde, on le
reconnat, on s'incorpore, pour ainsi dire, d'avance avec lui. C'est
donc avant le rle et non aprs la mort du personnage qu'il faut,
selon moi, le portrait; ce n'est pas quand il est mort ou retir pour
jamais de la scne. Ce qu'il faut alors au lecteur, ce n'est pas le
portrait, c'est le jugement historique et moral sur le rle hroque
ou odieux de cet homme, c'est l'pitaphe lapidaire de son nom. Je
crois donc que ces historiens antiques ou ces historiens routiniers
modernes qui ont imit Plutarque en plaant le portrait  la fin au
lieu de le placer au commencement, se sont tromps de place dans leur
systme historique; je le crois d'autant plus que ce n'est pas ainsi
que procde la nature, cette grande logicienne, cette grande
rhtoricienne de l'cole de Dieu.

Quand la nature veut nous intresser  un vnement o figure un homme
ou une femme quelconque, que fait-elle? Elle commence par nous montrer
la place o cet vnement va se passer, un site, un paysage, une
ville, une maison, un palais, un temple, un champ de bataille, une
assemble publique, un peuple en bullition ou en silence, ml ou
attentif  un vnement: puis elle nous montre un personnage qui
arrive sur cette scne pour y figurer au premier plan, son visage, son
attitude, sa dmarche, sa physionomie calme ou convulsive, son costume
mme et jusqu' l'ombre que son corps projette  ct ou derrire lui
sur la place ou sur la foule au milieu de laquelle il apparat. Voil
le procd de la nature. D'abord le lieu, puis l'homme, puis les
accessoires, les indices de l'vnement qui va se passer. Quand la
nature a jet ainsi le site et l'homme dans les yeux du spectateur, et
que ces yeux ont eu le temps de bien regarder et de bien se figurer le
personnage qui doit parler ou agir, elle le fait se mouvoir, elle le
fait parler ou agir, elle le fait commettre des actes de vertu, de
politique, ou des forfaits d'ambition  travers l'vnement qui se
droule. On suit le personnage, on le pressent, on le devine, on se
passionne pour ou contre lui, selon qu'on participe soi-mme par
l'admiration ou par l'horreur  l'hrosme, au fanatisme, au crime ou
 la vertu de l'homme historique; on vit de sa vie ou l'on meurt de sa
mort par l'imagination mue pour ou contre lui; il disparat, et
l'historien alors reparat lui; et, semblable au choeur antique, cet
historien prend la parole, prononce un jugement moral, court, nerveux,
impartial, favorable ou implacable sur le personnage qu'il vient de
reprsenter  vos yeux. Voil comment procde la nature. Le style
doit-il procder autrement? videmment non; le mode naturel est le
mode logique. La nature est le Quintilien des bons esprits; faisons
comme elle, et nous serons srs de frapper l'oeil, de satisfaire
l'esprit et de toucher le coeur.


IV

C'est ainsi que j'ai raisonn, c'est ainsi que j'ai essay d'crire,
c'est ainsi que j'ai t amen  faire beaucoup de portraits et 
placer ces figures avant l'action, comme sur la scne on prsente
l'acteur avant le rle, et non pas le rle avant l'acteur, contre-sens
 la logique de la nature dont Plutarque a donn l'exemple aux pdants
de l'histoire.

Ai-je bien ou mal fait d'imiter la nature au lieu d'imiter Plutarque
ou Rollin? Ce n'est pas  moi de le dire. Encore une fois, mon livre
est plein de dfauts; mais, malgr ces dfauts, c'est de tous les
livres historiques publis en Europe depuis Jean-Jacques Rousseau,
dans la fivre d'engouement qui saisit l'Europe  l'apparition de la
_Nouvelle Hlose_, c'est celui de tous les livres srieux qui a t
le plus vite et le plus persvramment dvor par la curiosit
publique depuis son apparition; c'est celui qu'on a accus bien  tort
d'avoir assez branl les esprits en France et en Europe pour avoir
fait une rvolution en France et huit ou dix rvolutions en Europe.

J'ai prononc le mot d'engouement tout  l'heure, pour expliquer le
succs de la _Nouvelle Hlose_ de Jean-Jacques Rousseau au moment de
son apparition; mais remarquez qu'on ne peut expliquer par ce mot
d'engouement le succs des _Girondins_, car l'engouement ne dure pas
vingt ans sans rmission et mme sans dgot contre un livre; or les
ditions de l'_Histoire des Girondins_ se succdent depuis vingt ans
sous la presse de Paris, de Londres, de la Belgique, sans que la
prodigieuse consommation de ce livre se soit abaisse d'un chiffre ou
ralentie d'un jour en France et en Europe. (Consultez  cet gard les
libraires.) Donc le mode de composition et de style que j'ai employ 
ce livre avait, au milieu de mille imperfections et de mille
insuffisances de talent, au moins cet intrt d aux portraits mmes
que mes mules en histoire me reprochent.

J'ajoute encore, et je dois ajouter, que, par un acharnement extrme
et injuste, la faction orlaniste, la faction dmagogique et le haut
parti lgitimiste[2] ont fait de concert tout ce qu'ils ont pu pour
dcrditer ce livre, et qu'ils n'y sont pas parvenus; le mme nombre
d'exemplaires leur glisse tous les ans entre les doigts et se rpand
dans toutes les bibliothques du globe. Cela ne prouve pas que ce
livre a du style, mais cela fait prsumer qu'il a de la vie. La vie
aussi est un style; c'est le coeur des livres: tant que ce coeur bat,
le livre n'est pas mort, et il continue  faire battre le coeur de
ceux qui le lisent des mmes sentiments qui animent l'auteur en
l'crivant. J'admets donc que le livre est faiblement crit; mais son
succs prodigieux et continu me permet de croire qu'il est, malgr ses
imperfections, encore vivant et sympathique.

[Note 2: Le croira-t-on quand je serai mort et quand on verra, 
toutes les pages de ma vie, mes sacrifices, mes fidlits d'honoration
 ses princes exils, mes partialits de coeur, mes gards de plume
pour ce parti de ma jeunesse; le croira-t-on que c'est par ce parti,
par ses organes, par ses courtisans, que j'ai t le plus insult 
l'aide de tactiques indignes, qui livrent un ami dont on n'a rien 
craindre, pour flatter, qui? des ennemis implacables dont on n'a rien
 esprer! c'est--dire les ministres de Louis-Philippe qui vous ont
jets hors du trne et du territoire en 1830. Vous n'avez pas assez de
prvenances pour ces hommes du parti d'Orlans, vous n'avez pas assez
de ddain et d'injures pour celui qui, en 1830 et depuis, a souffert
pour vous le stoque martyre de l'honneur.]


V

Un autre caractre qui me frappe en le relisant moi-mme aujourd'hui,
et qui fait, je n'en doute pas, une grande partie de son intrt,
c'est que les hommes y sont beaucoup plus en scne que les choses.
J'ai personnifi partout les vnements dans les acteurs; c'est le
moyen d'tre toujours intressant, car les hommes vivent et les choses
sont mortes, les hommes ont un coeur et les choses n'en ont pas, les
choses sont abstraites et les hommes sont rels. tez du livre une
centaine d'hommes principaux qui animent tout de leur me, qui
passionnent tout de leurs passions, et le livre n'existerait plus.
C'est ainsi qu'ayant  reprsenter ds le dbut la Rvolution qui va
s'ouvrir, je choisis un homme, Mirabeau, et je personnifie en lui
toute la Rvolution. Sa biographie, plus romanesque qu'un roman,
attache tout de suite le lecteur, par toutes les curiosits de
l'esprit et par toutes les motions de l'me, au drame dont ce grand
acteur va remuer la scne.


VI

J'entreprends d'crire l'histoire d'un petit nombre d'hommes qui,
jets par la Providence au centre du plus grand drame des temps
modernes, rsument en eux les ides, les passions, les vertus, les
fautes d'une poque, et dont la vie et la politique, formant, pour
ainsi dire, le noeud de la Rvolution franaise, sont tranches du
mme coup que les destines de leur pays.

Cette histoire pleine de sang et de larmes est pleine aussi
d'enseignements pour les peuples. Jamais peut-tre autant de tragiques
vnements ne furent presss dans un espace de temps aussi court;
jamais non plus cette corrlation mystrieuse qui existe entre les
actes et leurs consquences ne se droula avec plus de rapidit.
Jamais les faiblesses n'engendrrent plus vite les fautes, les fautes
les crimes, les crimes le chtiment. Cette justice rmunratoire que
Dieu a place dans nos actes mmes comme une conscience plus sainte
que la fatalit des anciens ne se manifesta jamais avec plus
d'vidence; jamais la loi morale ne se rendit  elle-mme un plus
clatant tmoignage et ne se vengea plus impitoyablement. En sorte que
le simple rcit de ces deux annes est le plus lumineux commentaire de
toute une grande rvolution, et que le sang rpandu  flots n'y crie
pas seulement terreur et piti, mais leon et exemple aux hommes.
C'est dans cet esprit que je veux les raconter.

L'impartialit de l'histoire n'est pas celle du miroir qui reflte
seulement les objets, c'est celle du juge qui voit, qui coute et qui
prononce. Des annales ne sont pas de l'histoire: pour qu'elle mrite
ce nom, il lui faut une conscience; car elle devient plus tard celle
du genre humain. Le rcit vivifi par l'imagination, rflchi et jug
par la sagesse, voil l'histoire telle que les anciens l'entendaient,
et telle que je voudrais moi-mme, si Dieu daignait guider ma plume,
en laisser un fragment  mon pays.


VII

Mirabeau venait de mourir. L'instinct du peuple le portait  se
presser en foule autour de la maison de son tribun, comme pour
demander encore des inspirations  son cercueil; mais Mirabeau vivant
lui-mme n'en aurait plus eu  donner. Son gnie avait pli devant
celui de la Rvolution; entran  un prcipice invitable par le char
mme qu'il avait lanc, il se cramponnait en vain  la tribune. Les
derniers mmoires qu'il adressait au roi, et que l'armoire de fer nous
a livrs avec le secret de sa vnalit, tmoignent de l'affaissement
et du dcouragement de son intelligence. Ses conseils sont versatiles,
incohrents, presque purils. Tantt il arrtera la Rvolution avec un
grain de sable. Tantt il place le salut de la monarchie dans une
proclamation de la couronne et dans une crmonie royale propre 
populariser le roi. Tantt il veut acheter les applaudissements des
tribunes et croit que la nation lui sera vendue avec eux. La petitesse
des moyens de salut contraste avec l'immensit croissante des prils.
Le dsordre est dans ses ides. On sent qu'il a eu la main force par
les passions qu'il a souleves, et que, ne pouvant plus les diriger,
il les trahit, mais sans pouvoir les perdre. Ce grand agitateur n'est
plus qu'un courtisan effray qui se rfugie sous le trne, et qui,
balbutiant encore les mots terribles de nation et de libert, qui
sont dans son rle, a dj contract dans son me toute la petitesse
et toute la vanit des penses de cour. Le gnie fait piti quand on
le voit aux prises avec l'impossible. Mirabeau tait le plus fort des
hommes de son temps; mais le plus grand des hommes se dbattant contre
un lment en fureur ne parat plus qu'un insens. La chute n'est
majestueuse que quand on tombe avec sa vertu.


VIII

Lisez son portrait politique  la suite de son portrait physique et
moral; l'homme personnifie immdiatement en lui non-seulement la
pense, mais, hlas! aussi les passions et les immoralits que toute
rvolution fait bouillonner dans toutes ces vastes commotions
humaines.

Ds son entre dans l'Assemble nationale, il la remplit; il y est
lui seul le peuple entier. Ses gestes sont des ordres, ses motions
sont des coups d'tat. Il se met de niveau avec le trne. La noblesse
se sent vaincue par cette force sortie de son sein. Le clerg, qui est
peuple, et qui veut remettre la dmocratie dans l'glise, lui prte sa
force pour faire crouler la double aristocratie de la noblesse et des
vques. Tout tombe en quelques mois de ce qui avait t bti et
ciment par les sicles. Mirabeau se reconnat seul au milieu de ces
dbris. Son rle de tribun cesse. Celui de l'homme d'tat commence. Il
y est plus grand encore que dans le premier. L o tout le monde
ttonne, il touche juste, il marche droit. La Rvolution dans sa tte
n'est plus une colre, c'est un plan. La philosophie du dix-huitime
sicle, modre par la prudence du politique, dcoule toute formule
de ses lvres. Son loquence, imprative comme la loi, n'est plus que
le talent de passionner la raison. Sa parole allume et claire tout.
Presque seul ds ce moment, il a le courage de rester seul. Il brave
l'envie, la haine et les murmures, appuy sur le sentiment de sa
supriorit. Il congdie avec ddain les passions qui l'ont suivi
jusque-l. Il ne veut plus d'elles le jour o sa cause n'en a plus
besoin; il ne parle plus aux hommes qu'au nom de son gnie. Ce titre
lui suffit pour tre obi. L'assentiment que trouve la vrit dans les
mes est sa puissance. Sa force lui revient par le contre-coup. Il
s'lve entre tous les partis et au-dessus d'eux. Tous le dtestent,
parce qu'il les domine; et tous le convoitent, parce qu'il peut les
perdre ou les servir. Il ne se donne  aucun, il ngocie avec tous; il
pose, impassible sur l'lment tumultueux de cette Assemble, les
bases de la constitution rforme: lgislation, finances, diplomatie,
guerre, religion, conomie politique, balance des pouvoirs, il aborde
et il tranche toutes les questions, non en utopiste, mais en
politique. La solution qu'il apporte est toujours la moyenne exacte
entre l'idal et la pratique. Il met la raison  la porte des moeurs,
et les institutions en rapport avec les habitudes. Il veut un trne
pour appuyer la dmocratie, il veut la libert dans les chambres, et
la volont de la nation, une et irrsistible, dans le gouvernement. Le
caractre de son gnie, tant dfini et tant mconnu, est encore moins
l'audace que la justesse. Il a sous la majest de l'expression
l'infaillibilit du bon sens. Ses vices mmes ne peuvent prvaloir sur
la nettet et sur la sincrit de son intelligence. Au pied de la
tribune, c'est un homme sans pudeur et sans vertu;  la tribune, c'est
un honnte homme. Livr  ses dportements privs, marchand par les
puissances trangres, vendu  la cour pour satisfaire ses gots
dispendieux, il garde dans ce trafic honteux de son caractre
l'incorruptibilit de son gnie. De toutes les forces d'un grand homme
sur son sicle, il ne lui manque que l'honntet. Le peuple n'est pas
une religion pour lui, c'est un instrument; son dieu,  lui, c'est la
gloire; sa foi, c'est la postrit; sa conscience n'est que dans son
esprit; le fanatisme de son ide est tout humain; le froid
matrialisme de son sicle enlve  son me le mobile, la force et le
but des choses imprissables. Il meurt en disant: Enveloppez-moi de
parfums et couronnez-moi de fleurs pour entrer dans le sommeil
ternel. Il est tout du temps; il n'imprime  son oeuvre rien
d'infini.


IX

Ici, je laisse respirer le lecteur et je caractrise l'esprit de la
Rvolution. Cette caractrisation est pleine d'erreurs, elle est
lyrique plus que politique. J'y remarque surtout des thories sociales
du _Contrat social_ de Jean-Jacques Rousseau; il faut lire ces pages
avec une extrme prcaution de jugement. J'ai lu depuis ce _Contrat
social_ de Jean-Jacques Rousseau que je vantais alors sur parole; j'en
ai publi dernirement l'analyse et la critique raisonnes
(_Entretiens littraires_, n. 65  67). J'engage mes lecteurs  les
lire; on y verra combien j'ai chang d'impression sur ce faux prophte
d'une libert anarchique, d'une libert sans limites, d'une galit
impraticable. L'histoire et l'exprience m'ont mri l'esprit; ce n'est
nullement une rpudiation de principes, c'est un progrs. La socit
libre moins que la socit tyrannique ne peut se fonder sur des
mensonges. Le _Contrat social_ de Jean-Jacques Rousseau et les _Droits
de l'homme_ de La Fayette, proclams en 1789, sont un catalogue de
contre-vrits politiques. Ni l'un ni l'autre de ces apologistes des
droits de l'homme en socit ne comprenaient la porte de ce qu'ils
crivaient; du moins, ils n'en prvoyaient pas les consquences. Le
peuple votait d'enthousiasme, quoi? le nant. Combien il serait beau
aujourd'hui d'crire ces vrais droits de l'homme par la main d'un
Aristote, d'un Bacon, d'un Montesquieu, d'un Mirabeau! Car Mirabeau ne
donne jamais dans ces mtaphysiques de Jean-Jacques Rousseau; il les
laisse jeter au peuple comme des osselets, mais il s'en moque toujours
les portes fermes. S'il n'avait pas la vertu de la probit politique,
il avait le gnie des ralits.


X

Le portrait de Louis XVI est vrai, il est respectueux pour le malheur
de sa situation.

Voyez ce dernier trait:

Dans la situation de Louis XVI, et quand on se demande quel est le
conseil qui aurait pu le sauver, on cherche et on ne trouve pas. Il y
a des circonstances qui enlacent tous les mouvements d'un homme dans
un tel pige que, quelque direction qu'il prenne, il tombe dans la
fatalit de ses fautes ou dans celle de ses vertus. Louis XVI en tait
l. Toute la dpopularisation de la royaut en France, toutes les
fautes des administrations prcdentes, tous les vices des rois,
toutes les hontes des cours, tous les griefs du peuple, avaient pour
ainsi dire abouti sur sa tte et marqu son front innocent pour
l'expiation de plusieurs sicles. Les poques de rnovation ont leurs
sacrifices. Quand elles veulent renouveler une institution qui ne leur
va plus, elles entassent sur l'homme en qui cette institution se
personnifie tout l'odieux et toute la condamnation de l'institution
elle-mme; elles font de cet homme une victime qu'elles immolent au
temps: Louis XVI tait cette victime innocente, mais charge de toutes
les iniquits des trnes, et qui devait tre immole en chtiment de
la royaut. Voil le roi.


XI

On m'a beaucoup reproch le portrait de la reine; lisez pourtant. Quel
peintre, mme madame Lebrun, a port plus de grce et plus
d'attendrissement sur cette figure?

Cette jeune reine semblait avoir t cre par la nature pour attirer
 jamais l'intrt et la piti des sicles sur un de ces drames d'tat
qui ne sont pas complets quand les infortunes d'une femme ne les
achvent pas. Fille de Marie-Thrse, elle avait commenc sa vie dans
les orages de la monarchie autrichienne. Elle tait soeur de ces
enfants que l'impratrice tenait par la main quand elle se prsenta en
suppliante devant les fidles Hongrois, et que ces troupes
s'crirent: Mourons pour notre roi Marie-Thrse! Sa fille aussi
avait le coeur d'un roi.  son arrive en France, sa beaut avait
bloui le royaume: cette beaut tait dans tout son clat. Elle tait
grande, lance, souple: une vritable fille du Tyrol. Les deux
enfants qu'elle avait donns au trne, loin de la fltrir, ajoutaient
 l'impression de sa personne ce caractre de majest maternelle qui
sied si bien  la mre d'une nation. Le pressentiment de ses malheurs,
le souvenir des scnes tragiques de Versailles, les inquitudes de
chaque jour, plissaient seulement un peu sa premire fracheur. La
dignit naturelle de son port n'enlevait rien  la grce de ses
mouvements; son cou, bien dtach des paules, avait ces magnifiques
inflexions qui donnent tant d'expression aux attitudes. On sentait la
femme sous la reine, la tendresse du coeur sous la majest du port.
Ses cheveux blond-cendr taient longs et soyeux; son front haut et un
peu bomb venait se joindre aux tempes par ces courbes qui donnent
tant de dlicatesse et tant de sensibilit  ce sige de la pense ou
de l'me chez les femmes; les yeux de ce bleu clair qui rappelle le
ciel du Nord ou l'eau du Danube; le nez aquilin, les narines bien
ouvertes et lgrement renfles, o les motions palpitaient, signe du
courage; une bouche grande, des dents clatantes, des lvres
autrichiennes, c'est--dire saillantes et dcoupes; le tour du visage
ovale, la physionomie mobile, expressive, passionne; sur l'ensemble
de ces traits, cet clat qui ne se peut dcrire, qui jaillit du
regard, de l'ombre, des reflets du visage, qui l'enveloppe d'un
rayonnement semblable  la vapeur chaude et colore o nagent les
objets frapps du soleil: dernire expression de la beaut qui lui
donne l'idal, qui la rend vivante et qui la change en attrait. Avec
tous ces charmes, une me altre d'attachement, un coeur facile 
mouvoir, mais ne demandant qu' se fixer; un sourire pensif et
intelligent qui n'avait rien de banal; des intimits, des
prfrences, parce qu'elle se sentait digne d'amitis. Voil
Marie-Antoinette comme femme. C'tait assez pour faire la flicit
d'un homme et l'ornement d'une cour.

Pour inspirer un roi indcis et pour faire le salut d'un tat dans
des circonstances difficiles, il fallait plus: il fallait le gnie du
gouvernement; la reine ne l'avait pas. Rien n'avait pu la prparer au
maniement des forces dsordonnes qui s'agitaient autour d'elle; le
malheur ne lui avait pas donn le temps de la rflexion. Accueillie
avec enivrement par une cour orgueilleuse et une nation ardente, elle
avait d croire  l'ternit de ces sentiments. Elle s'tait endormie
dans les dissipations de Trianon. Elle avait entendu les premiers
bouillonnements de la tempte sans croire au danger; elle s'tait fie
 l'amour qu'elle inspirait et qu'elle se sentait dans le coeur. La
cour tait devenue exigeante, la nation hostile. Instrument des
intrigues de la cour sur le coeur du roi, elle avait d'abord favoris,
puis combattu toutes les rformes qui pouvaient prvenir ou ajourner
les crises. Sa politique n'tait que de l'engouement, son systme
n'tait que son abandon alternatif  tous ceux qui lui promettaient le
salut du roi.


XII

Tout cela est parfaitement indulgent quoique parfaitement historique;
ce qui suit l'est galement:

On en vint  la redouter dans le parti de la Rvolution. On est
prompt  calomnier ce qu'on craint. On la peignait dans d'odieux
pamphlets sous les traits d'une Messaline; les bruits les plus infmes
circulaient; les anecdotes les plus controuves furent rpandues. Le
coeur d'une femme, ft-elle reine, a droit  l'inviolabilit; ses
sentiments ne deviennent de l'histoire que quand ils clatent en
publicit.

Voil ce qui fit clater contre moi un cri de profanation de l'image
de la reine qui retentit encore. J'avais deux torts, en effet, que je
ne cherche point  excuser: le premier, c'tait de porter, quoique
dans une intention trs-innocente et mme trs-attnuante, le jour
non pas de l'vidence, mais de la conjecture sur l'intrieur d'une
femme qui ne doit compte qu' Dieu et  son mari de la nature de ses
intimits et de ses prdilections, intimits et prdilections que
l'historien doit toujours prsumer irrprochables; le second, c'tait
de m'tre servi du mot _pudeur_ au lieu du mot _convenance_ dans la
dernire phrase de ce paragraphe. Je l'avais mis trs-innocemment; il
caractrisait dans ma pense les accusations que je ne voulais pas
rappeler. Mais, l'histoire tant  mes yeux toujours un peu
monumentale, toutes les fois qu'il se prsente  ma plume de ces mots
signifiant la mme chose, je choisis de prfrence le mot le plus
classique, le mot  tymologie latine. J'avais fait l ce que je fais
toujours, j'avais pris le mot latin _pudeur_ au lieu du mot moderne
_rserve_ ou _convenance_. On affecta de croire que j'avais voulu par
ce mot donner un caractre d'impudicit  la conduite de la reine.
Rien n'tait plus loin de ma pense. Je changeai le mot ds que je
m'aperus de sa mauvaise interprtation  la seconde dition; mais il
tait trop tard pour la susceptibilit des royalistes du parti de la
reine. Je ne les accuse pas  mon tour d'avoir pris un _lapsus_ de
plume pour une profanation sacrilge. Je reconnais que j'avais t,
non pas coupable, mais tmraire et malheureux dans ce regard jet sur
l'intrieur de cette jeune reine. Rien n'autorise  lui imputer un
tort de conduite dans ses devoirs d'pouse, de mre et d'amie. Mais,
quant  son influence versatile et selon moi funeste sur les conseils
de son mari, je persiste, sur la foi de ses amis eux-mmes, _unanimes_
 dplorer son influence en ce sens,  lui attribuer bien
involontairement les consquences les plus tragiques de ces conseils
contradictoires donns au roi. Ce n'tait pas sa faute, sans doute,
mais ce fut son malheur; sa tte charmante mais sans exprience
n'avait rien du gnie viril de gouvernement que demandait une telle
poque. Qu'on lise _sans exception_ tous les mmoires de ses plus
intimes courtisans de Versailles ou de Trianon, publis avant et
depuis les _Girondins_, on se convaincra qu' cet gard ils sont tous
plus svres mme que l'histoire sur l'action politique de la reine;
et qu'on lise dans les _Girondins_ les pages du cinquime volume
consacres par moi aux malheurs et au supplice de cette princesse,
dont l'apothose, juste alors, eut pour pidestal un cachot et un
chafaud, certes on ne m'accusera plus d'avoir voulu ternir cette
sublime ascension de la victime. J'en ai pour preuve l'indulgente
justice et la constante faveur de jugement que sa fille dvoue,
madame la duchesse d'Angoulme, en France comme dans l'exil, conserva
jusqu' sa mort  mon nom. Sous la svrit peut-tre exagre de
l'historien de sa mre, cette princesse se plut  reconnatre le coeur
toujours mu et toujours respectueux du peintre des malheurs de sa
maison royale, le _Van Dyck_ de ces autres Stuarts. J'en suis rest
reconnaissant jusqu' ce jour aussi, et cependant il faut ajouter que
madame la duchesse d'Angoulme ne connaissait de moi que mes ouvrages
et mon refus de servir une autre royaut que la sienne aprs 1830.
Elle ne se souvenait pas du jeune royaliste inconnu de 1815 qui
gardait la porte de son palais ou qui escortait  cheval la fuite
nocturne de son oncle sur la route de la Belgique; mais elle lisait
dans les _Girondins_ le 10 aot, la tour du Temple, le 21 janvier, le
cachot de la Conciergerie, le martyre royal de sa mre disculpe et
sanctifie par les larmes de l'Europe, et le peintre qui avait dvers
tant d'horreur sur ces supplices, tant de piti sur ces victimes, ne
lui apparaissait pas comme un sacrilge, mais comme un vengeur.

Cependant, je le rpte, moins indulgent que cette princesse envers
moi-mme, je me reproche amrement d'avoir employ une expression
malheureuse, quoique promptement efface, en parlant d'une reine
enivre de jeunesse, de beaut, de puissance, d'adulations, et qui
devait tre plus tard l'ternelle victime et l'ternel remords de la
Rvolution.


XIII

Aprs ce portrait de la cour, viennent ceux de l'Assemble: on les a
lus; Robespierre vient le dernier. On a vu que je me reproche
justement aussi d'avoir donn en apparence, comme artiste, trop de
vernis  ce portrait. Qu'on en lise cependant le dbut: on y sent
d'avance l'inflexibilit du jugement dfinitif.

Dans l'ombre encore, et derrire les chefs de l'Assemble nationale,
un homme presque inconnu commenait  se mouvoir, agit d'une pense
inquite qui semblait lui interdire le silence et le repos; il tentait
en toute occasion la parole, et s'attaquait indiffremment  tous les
orateurs, mme  Mirabeau. Prcipit de la tribune, il y remontait le
lendemain; humili par les sarcasmes, touff par les murmures,
dsavou par tous les partis, disparaissant entre les grands athltes
qui fixaient l'attention publique, il tait sans cesse vaincu, jamais
lass. On et dit qu'un gnie intime et prophtique lui rvlait
d'avance la vanit de tous ces talents, la toute-puissance de la
volont et de la patience, et qu'une voix entendue de lui seul lui
disait: Ces hommes qui te mprisent t'appartiennent; tous les dtours
de cette Rvolution qui ne veut pas te voir viendront aboutir  toi,
car tu t'es plac sur sa route comme l'invitable excs auquel
aboutit toute impulsion! Cet homme, c'tait Robespierre.

Il y a des abmes qu'on n'ose pas sonder et des caractres qu'on ne
veut pas approfondir, de peur d'y trouver trop de tnbres et trop
d'horreur; mais l'histoire, qui a l'oeil impassible du temps, ne doit
pas s'arrter  ces terreurs; elle doit comprendre ce qu'elle se
charge de raconter.

Ici je ne m'excuse pas, je me justifie. L'accusation d'avoir flatt
Robespierre est la calomnie qui a le plus contrist mon coeur.

M'accusera-t-on aussi d'avoir flatt le club des Jacobins, levier de
Robespierre? Qu'on lise.


XIV

Le club dominant tait celui des Jacobins; ce club tait la
centralisation de l'anarchie; aussitt qu'une volont puissante et
passionne remue une nation, cette volont commune rapproche les
hommes, l'individualisme cesse et l'association lgale ou illgale
organise la passion publique. De toutes les passions du peuple, celle
qu'on y flattait le plus, c'tait la haine; on le rendait ombrageux
pour l'asservir. Convaincu que tout conspirait contre lui, roi, reine,
cour, ministres, le peuple se jetait avec dsespoir entre les bras de
ses dfenseurs; le plus loquent  ses yeux tait celui qui
manifestait le plus de crainte; il avait soif de dnonciations, on les
lui prodiguait. C'tait ainsi que Barnave, les Lameth, puis Danton,
Brissot, Camille Desmoulins, Ption, Robespierre, avaient conquis leur
autorit sur le peuple; ces noms avaient mont avec sa colre; ils
entretenaient cette colre pour rester  leur sommet. La
reprsentation nationale n'avait que les lois, le club avait le
peuple, la sdition et mme l'arme.

Hlas! tout tait aveugle alors, except la Rvolution elle-mme
(c'est--dire la rforme et la reconstitution civile, moins ses abus,
ses erreurs et ses vices).

Si chacun des partis ou des hommes mls ds le premier jour  ces
grands vnements et pris leur vertu au lieu de leur passion pour
rgle de leurs actes, tous ces dsastres, qui les crasrent, eussent
t sauvs  eux et  leur patrie. Si le roi et t ferme et
intelligent, si le clerg et t dsintress des choses temporelles,
si l'aristocratie et t juste, si le peuple et t modr, si
Mirabeau et t intgre, si La Fayette et t dcid, si Robespierre
et t humain, la Rvolution se serait droule, majestueuse et calme
comme une pense divine, sur la France et de l sur l'Europe; elle se
serait installe comme une philosophie dans les faits, dans les lois,
dans les cultes.

Il devait en tre autrement. La pense la plus sainte, la plus juste
et la plus pieuse, quand elle passe par l'imparfaite humanit, n'en
sort qu'en lambeaux et en sang. Ceux mme qui l'ont conue ne la
reconnaissent plus et la dsavouent. Mais il n'est pas donn au crime
lui-mme de dgrader la vrit; elle survit  tout, mme  ses
victimes. Le sang qui souille les hommes ne tache pas l'ide, et,
malgr les gosmes qui l'avilissent, les lchets qui l'entravent,
les forfaits qui la dshonorent, la Rvolution souille se purifie, se
reconnat, triomphe et triomphera.

Le seul devoir de l'crivain honnte tait donc de dfinir cette
Rvolution, de ne point la laisser confondre comme on le fait tous les
jours, aujourd'hui plus que jamais, avec les excs, les iniquits, les
spoliations, les chafauds qui la souillrent. C'est ce que
l'_Histoire des Girondins_ fait, on le reconnatra  toutes ses pages.
Ce livre est mon tmoin. Il a quelques faux principes; il n'a pas une
excuse pour une goutte de sang, aucun dmagogue n'y est flatt.


XV

Les portraits de Camille Desmoulins, de Marat et autres sont des
stigmates. Voyez comment ce singe et ce tigre de la Terreur y sont
peints; et cependant, si l'opinion publique a eu quelque faiblesse,
mme parmi les crivains royalistes de ce temps, c'est pour Camille
Desmoulins, cet enfant gt de la faveur publique.

Les _Discours de la Lanterne aux Parisiens_, transforms plus tard
dans les _Rvolutions de France et de Brabant_, taient l'oeuvre de
Camille Desmoulins. Ce jeune tudiant, qui s'tait improvis
publiciste, sur une chaise du jardin du Palais-Royal, aux premiers
mouvements populaires du mois de juillet 1789, avait conserv dans son
style, souvent admirable, quelque chose de son premier rle. C'tait
le gnie sarcastique de Voltaire descendu du salon sur les trteaux.
Nul ne personnifiait mieux en lui la foule que Camille Desmoulins.
C'tait la foule avec ses mouvements inattendus et tumultueux, sa
mobilit, son inconsquence, ses fureurs interrompues par le rire ou
soudainement changes en attendrissement et en piti pour les victimes
mmes qu'elle immolait. Un homme  la fois si ardent et si lger,
trivial et si inspir, si indcis entre le sang et les larmes, si prt
 lapider ce qu'il venait de difier dans son enthousiasme, devait
avoir sur un peuple en rvolution d'autant plus d'empire qu'il lui
ressemblait davantage. Son rle, c'tait sa nature. Il n'tait pas
seulement le singe du peuple, il tait le peuple lui-mme. Son
journal, colport le soir dans les lieux publics et cri avec des
sarcasmes dans les rues, n'a pas t balay avec ces immondices du
jour. Il est rest et il restera comme une Satyre Menippe trempe de
sang. C'est le refrain populaire qui menait le peuple aux plus grands
mouvements, et qui s'teignait souvent dans le sifflement de la corde
de la lanterne ou dans le coup de hache de la guillotine. Camille
Desmoulins tait l'enfant cruel de la Rvolution. Marat en tait la
rage; il avait les soubresauts de la brute dans la pense, et les
grincements dans le style. Son journal, _l'Ami du peuple_, suait le
sang  chaque ligne.


XVI

L'accusation d'avoir prsent le parti tour  tour ambitieux et faible
des Girondins pour un parti idal de la Rvolution n'est pas moins
errone. Voyez leur entre en scne, en 1791, aprs la proclamation de
la constitution:

L'Assemble tait presse de ressaisir la passion publique, qu'un
attendrissement passager lui enlevait. Elle rougissait dj de sa
modration d'un jour, et cherchait  semer de nouveaux ombrages entre
le trne et la nation. Un parti nombreux dans son sein voulait pousser
les choses  leurs consquences et tendre la situation jusqu' ce
qu'elle se rompt. Ce parti avait besoin pour cela d'agitation; le
calme ne convenait pas  ses desseins. Il avait des ambitions
au-dessus de ses talents, ardentes comme sa jeunesse, impatientes
comme sa soif de situation.

L'Assemble constituante, compose d'hommes mrs, assis dans l'tat,
classs dans la hirarchie sociale, n'avait eu que l'ambition des
ides de la libert et de la gloire; l'Assemble nouvelle avait celle
du bruit, de la fortune et du pouvoir. Forme d'hommes obscurs,
pauvres et inconnus, elle aspirait  conqurir tout ce qui lui
manquait.

Ce dernier parti, dont Brissot tait le publiciste, Ption la
popularit, Vergniaud le gnie, les Girondins le corps, entrait en
scne avec l'audace et l'unit d'une conjuration. C'tait une
bourgeoisie triomphante, envieuse, remuante, loquente, l'aristocratie
du talent, voulant conqurir et exploiter  elle seule la libert, le
pouvoir et le peuple. L'Assemble se composait par portions ingales
de trois lments: les constitutionnels, parti de la libert et de la
monarchie modre; les Girondins, parti du mouvement continu jusqu'
ce que la Rvolution tombt dans leurs mains; les Jacobins, parti du
peuple et d'une impitoyable utopie. Le premier, transaction et
transition; le second, audace et intrigue; le troisime, fanatisme et
dvouement. De ces deux derniers partis, le plus hostile au roi
n'tait pas le parti jacobin. L'aristocratie et le clerg dtruits, ce
parti ne rpugnait pas au trne; il avait  un haut degr l'instinct
de l'unit du pouvoir. Ce n'est pas lui qui demanda le premier la
guerre et qui pronona le premier le mot de rpublique; mais il
pronona le premier et souvent le mot dictature; le mot rpublique
appartient  Brissot et aux Girondins. Si les Girondins,  leur
avnement  l'Assemble, s'taient joints au parti constitutionnel
pour sauver la constitution en la modrant, et la Rvolution en ne la
poussant pas  la guerre, ils auraient sauv leur parti et maintenu le
trne. L'honntet, qui manquait  leur chef, manqua  leur conduite:
l'intrigue les entrana. Ils se firent les agitateurs d'une assemble
dont ils pouvaient tre les hommes d'tat. Ils n'avaient pas la foi 
la rpublique, ils en simulrent la conviction. En rvolution, les
rles sincres sont les seuls rles habiles. Il est beau de mourir
victime de sa foi, il est triste de mourir dupe de son ambition.

Est-ce l un apologiste ou un juge? Parlerais-je aujourd'hui plus
svrement?


XVII

En ce qui concerne  cette date la constitution civile du clerg,
sorte de concordat populaire, aussi illogique et aussi oppressif qu'un
concordat royal, je n'ai rien  rtracter de mon jugement; ce fut une
des grandes fautes de la Rvolution; en matire de conscience, son
salut et son devoir taient dans un peuple libre et dans une glise
libre, se mouvant librement et respectueusement dans deux sphres
indpendantes, la sphre civique et la sphre religieuse. Bien que je
ne me dissimule rien des difficults de cette sparation des deux
autorits, elle triomphera un jour; la religion en sera plus pure et
plus efficace, plus morale, la conscience plus fire d'elle-mme,
l'tat plus irresponsable des fureurs ou des perscutions des pouvoirs
humains.

Le portrait de Vergniaud se dessine dans la question de l'migration.
Le droit de tout faire, except ce qui attente  la patrie, est son
principe; il est aussi celui du bon sens. Seulement la confiscation
des biens de l'migr, droit qui punit les enfants et la famille de la
faute d'un pre, dont ils sont innocents et pour lequel ils sont
frapps dans leur existence, est un faux principe en quit comme en
politique.


XVIII

Vergniaud, n  Limoges et avocat  Bordeaux, n'avait alors que
trente-trois ans. Le mouvement l'avait saisi et emport tout jeune.
Ses traits majestueux et calmes annonaient le sentiment de sa
puissance. Aucune tension ne les contractait. La facilit, cette
grce du gnie, assouplissait tout en lui, talent, caractre,
attitude. Une certaine nonchalance annonait qu'il s'oubliait aisment
lui-mme, sr de se retrouver avec toute sa force au moment o il
aurait besoin de se recueillir. Son front tait serein, son regard
assur, sa bouche grave et un peu triste; les penses svres de
l'antiquit se fondaient dans sa physionomie avec les sourires et
l'insouciance de la premire jeunesse. On l'aimait familirement au
pied de la tribune. On s'tonnait de l'admirer et de le respecter ds
qu'il y montait. Son premier regard, son premier mot mettait une
distance entre l'homme et l'orateur. C'tait un instrument
d'enthousiasme qui ne prenait sa valeur et sa place que dans
l'inspiration. Cette inspiration, servie par une voix grave et par une
locution intarissable, s'tait nourrie des plus purs souvenirs de la
tribune antique. Sa phrase avait les images et l'harmonie des plus
beaux vers. S'il n'avait pas t l'orateur d'une dmocratie, il en et
t le philosophe et le pote. Son gnie tout populaire lui dfendait
de descendre au langage du peuple, mme en le flattant. Il n'avait
que des passions nobles comme son langage. Il adorait la Rvolution
comme une philosophie sublime qui devait ennoblir la nation tout
entire sans faire d'autres victimes que les prjugs et les
tyrannies. Il avait des doctrines et point de haines, des soifs de
gloire et point d'ambitions. Le pouvoir mme lui semblait quelque
chose de trop rel, de trop vulgaire pour y prtendre. Il le
ddaignait pour lui-mme, et ne le briguait que pour ses ides. La
gloire et la postrit taient les deux seuls buts de sa pense. Il ne
montait  la tribune que pour les voir de plus haut; plus tard il ne
vit qu'elles du haut de l'chafaud, et il s'lana dans l'avenir,
jeune, beau, immortel dans la mmoire de la France, avec tout son
enthousiasme et quelques taches dj laves dans son gnreux sang.
Tel tait l'homme que la nature avait donn aux Girondins pour chef.
Il ne daigna pas l'tre, bien qu'il et l'me et les vues d'un homme
d'tat; trop insouciant pour un chef de parti, trop grand pour tre le
second de personne. Il fut Vergniaud. Plus glorieux qu'utile  ses
amis, il ne voulut pas les conduire; il les immortalisa.


XIX

En relisant aujourd'hui le jugement que je portais alors sur
l'Assemble constituante  sa dernire sance, j'y trouve plusieurs
loges plus lyriques que justes, et que je ne ratifierais pas de
sang-froid aujourd'hui. Voici le texte, voici les corrections:

L'Assemble constituante avait abdiqu dans une tempte.

Cette Assemble avait t la plus imposante runion d'hommes qui et
jamais reprsent non pas la France, mais le genre humain. Ce fut en
effet le concile oecumnique de la raison et de la philosophie
modernes. La nature semblait avoir cr exprs, et les diffrents
ordres de la socit avoir mis en rserve pour cette oeuvre, les
gnies, les caractres et mme les vices les plus propres  donner 
ce foyer des lumires du temps la grandeur, l'clat et le mouvement
d'un incendie destin  consumer les dbris d'une vieille socit, et
 en clairer une nouvelle. Il y avait des sages comme Bailly et
Mounier, des penseurs comme Sieys, des factieux comme Barnave, des
hommes d'tat comme Talleyrand, des hommes poques comme Mirabeau, des
hommes principes comme Robespierre. Chaque cause y tait personnifie
par ce qu'un parti avait de plus haut ou de plus tranch. Les victimes
aussi y taient illustres. Cazals, Malouet, Maury, faisaient retentir
en clats de douleur et d'loquence les chutes successives du trne,
de l'aristocratie et du clerg. Ce foyer actif de la pense d'un
sicle fut nourri, pendant toute sa dure, par le vent des plus
continuels orages politiques. Pendant qu'on dlibrait dedans, le
peuple agissait dehors et frappait aux portes. Ces vingt-six mois de
conseils ne furent qu'une sdition non interrompue.  peine une
institution s'tait-elle croule  la tribune, que la nation la
dblayait pour faire place  l'institution nouvelle. La colre du
peuple n'tait que son impatience des obstacles, son dlire n'tait
que sa raison passionne. Jusque dans ses fureurs, c'tait toujours
une vrit qui l'agitait. Les tribuns ne l'aveuglaient qu'en
l'blouissant. Ce fut le caractre unique de cette Assemble, que
cette passion pour un idal qu'elle se sentait invinciblement pousse
 accomplir. Acte de foi perptuel dans la raison et dans la justice;
sainte fureur du bien qui la possdait et qui la faisait se dvouer
elle-mme  son oeuvre, comme ce statuaire qui, voyant le feu du
fourneau o il fondait son bronze prt  s'teindre, jeta ses meubles,
le lit de ses enfants, et enfin jusqu' sa maison dans le foyer,
consentant  prir pour que son oeuvre ne prt pas.

C'est pour cela que la rvolution qu'a faite l'Assemble constituante
est devenue une date de l'esprit humain, et non pas seulement un
vnement de l'histoire d'un peuple. Les hommes de cette Assemble
n'taient pas des Franais, c'taient des hommes universels. On les
mconnat et on les rapetisse quand on n'y voit que des prtres, des
aristocrates, des plbiens, des sujets fidles, des factieux ou des
dmagogues. Ils taient et ils se sentaient eux-mmes mieux que cela:
des ouvriers de Dieu, appels par lui  restaurer la raison sociale de
l'humanit, et  rasseoir le droit et la justice par tout l'univers.
Aucun d'eux, except les opposants  la rvolution, ne renfermait sa
pense dans les limites de la France. La dclaration des droits de
l'homme le prouve. C'tait le dcalogue du genre humain dans toutes
les langues. La Rvolution moderne appelait les Gentils comme les
Juifs au partage de la lumire et au rgne de la fraternit.


XX

Aussi n'y eut-il pas un de ses aptres qui ne proclamt la paix entre
les peuples. Mirabeau, La Fayette, Robespierre lui-mme, effacrent la
guerre du symbole qu'ils prsentaient  la nation. Ce furent les
factieux et les ambitieux qui la demandrent plus tard; ce ne furent
pas les grands rvolutionnaires. Quand la guerre clata, la
Rvolution avait dgnr. L'Assemble constituante se serait bien
garde de placer aux frontires de la France les bornes de ses vrits
et de renfermer l'me sympathique de la Rvolution franaise dans un
troit patriotisme. La patrie de ses dogmes tait le globe. La France
n'tait que l'atelier o elle travaillait pour tous les peuples.
Respectueuse et indiffrente  la question des territoires nationaux,
ds son premier mot elle s'interdit les conqutes. Elle ne se
rservait que la proprit, ou plutt l'invention des vrits
gnrales qu'elle mettait en lumire. Universelle comme l'humanit,
elle n'eut pas l'gosme de s'isoler. Elle voulut donner et non
drober. Elle voulut se rpandre par le droit et non par la force.
Essentiellement spiritualiste, elle n'affecta d'autre empire pour la
France que l'empire volontaire de l'imitation sur l'esprit humain.

Son oeuvre tait prodigieuse, ses moyens nuls; tout ce que
l'enthousiasme lui inspire, l'Assemble l'entreprend et l'achve, sans
roi, sans chef militaire, sans dictateur, sans arme, sans autre force
que la conviction. Seule au milieu d'un peuple tonn, d'une arme
dissoute, d'une aristocratie migre, d'un clerg dpouill, d'une
cour hostile, d'une ville sditieuse, de l'Europe en armes, elle fit
ce qu'elle avait rsolu: tant la volont est la vritable puissance
d'un peuple, tant la vrit est l'irrsistible auxiliaire des hommes
qui s'agitent pour elle! Si jamais l'inspiration fut visible dans le
prophte ou dans le lgislateur antique, on peut dire que l'Assemble
constituante eut deux annes d'inspiration continue. La France fut
l'inspire de la civilisation.

Je dis aujourd'hui:

Cet hymne dpasse en admiration la porte de l'Assemble constituante.
Le mot d'_homme principe_, qui s'applique  Robespierre, est un
scandale de mot qui peut faire douter de mes principes  moi-mme.
Est-ce que le fanatisme est une lumire? est-ce que le sophisme est
une vrit? est-ce que le sang est un apostolat? Il est vrai qu' ce
moment Robespierre n'en avait pas encore vers, et qu'il avait plaid
au contraire contre la peine de mort. C'est ce qui m'excuse de l'avoir
qualifi ainsi  ce moment de la Rvolution o il tait encore
loquent. Mais, comme la vie tout entire d'un homme le rsume 
toutes les dates de sa vie dans la qualification qu'un historien lui
donne, ma plume a t tourdie, sinon coupable, en donnant alors 
Robespierre une qualification  double interprtation, capable de
fausser l'esprit de la jeunesse sur ce _Marius_ civil, sur ce
proscripteur-bourreau de la Rvolution. Je m'en repens, et je
l'efface.


XXI

De la situation dgrade du roi au moment o la constitution de 1791
tait proclame, o sa puissance n'existait plus, et o sa
responsabilit pesait tous les jours sur sa tte, j'en conclus qu'il
et mieux valu alors pour le roi dgrad et pour la nation exigeante
proclamer une rpublique ou une dictature de la nation qui aurait
laiss le roi  l'cart et en rserve pendant les essais d'application
des principes populaires nouveaux. Je le crois encore, Louis XVI eut
tort d'accepter une couronne qui n'tait plus qu'une hache suspendue
sur sa tte par les factions prtes  se servir de lui,  le
dshonorer, puis le frapper. La nation eut tort de ne pas retirer 
elle le pouvoir tout entier, puisqu'elle en rejetait la responsabilit
sur un fantme de roi... Le roi et sa famille n'auraient pas pri, la
nation n'aurait eu  accuser qu'elle-mme de ses convulsions, la
rpublique constitutionnelle se serait tablie sans 10 aot, sans
massacres de septembre, sans 21 janvier, sans _terreur_; ou bien la
France, convaincue de l'impuissance de la rpublique, aurait rappel 
un trne conserv intact Louis XVI et sa malheureuse famille,  la
charge de maintenir les lois civiles sagement rformes en 1789.

Ce que j'ai dit l dans le septime livre des _Girondins_, je le redis
 vingt ans de distance, aprs deux restaurations, une monarchie
schismatique de 1830, une rpublique de salut commun, qui n'a ni vers
une goutte de sang, ni proscrit, ni spoli personne, et aprs une
restauration dynastique d'une monarchie napolonienne qu'il ne
m'appartient ni de caractriser ici, ni de louer, ni d'accuser de mon
point de vue d'historien, puisque mon point de vue est celui de la
seconde rpublique. Mais je dirai toujours qu'une franche rpublique
sans proscripteurs et sans proscrits vaut mieux pour un peuple en
rvolution qu'une fausse monarchie enchane et assassine par les
factions de 1791.

Lisez ici l'explication de ma pense historique. Elle est hardie, mais
je la crois plus vraie en 1791 que la timide circonspection des
Girondins.

S'il y et eu dans l'Assemble constituante plus d'hommes d'tat que
de philosophes, elle aurait senti qu'un tat intermdiaire tait
impossible sous la tutelle d'un roi  demi dtrn. On ne remet pas
aux vaincus la garde et l'administration des conqutes. Agir comme
elle agit, c'tait pousser fatalement le roi ou  la trahison ou 
l'chafaud. Un parti absolu est le seul parti sr dans les grandes
crises. Le gnie est de savoir prendre ces partis extrmes  leur
minute. Disons-le hardiment, l'histoire  distance le dira un jour
comme nous: il vint un moment o l'Assemble constituante avait le
droit de choisir entre la monarchie et la rpublique, et o elle
devait choisir la rpublique. L taient le salut de la Rvolution et
sa lgitimit. En manquant de rsolution elle manqua de prudence.

Mais, dit-on avec Barnave, la France est monarchique par sa
gographie comme par son caractre, et le dbat s'lve  l'instant
dans les esprits entre la monarchie et la rpublique. Entendons-nous:

La gographie n'est d'aucun parti: Rome et Carthage n'avaient point
de frontires, Gnes et Venise n'avaient point de territoires. Ce
n'est pas le sol qui dtermine la nature des constitutions des
peuples, c'est le temps. L'objection gographique de Barnave est
tombe un an aprs, devant les prodiges de la France en 1792. Elle a
montr si une rpublique manquait d'unit et de centralisation pour
dfendre une nationalit continentale. Les flots et les montagnes sont
les frontires des faibles; les hommes sont les frontires des
peuples.


XXII

Laissons donc la gographie! Ce ne sont pas les gomtres qui
crivent les constitutions sociales, ce sont les hommes d'tat.

Or les nations ont deux grands instincts qui leur rvlent la forme
qu'elles ont  prendre, selon l'heure de la vie nationale  laquelle
elles sont parvenues: l'instinct de leur conservation et l'instinct de
leur croissance. Agir ou se reposer, marcher ou s'asseoir, sont deux
actes entirement diffrents, qui ncessitent chez l'homme des
attitudes entirement diverses. Il en est de mme pour les nations. La
monarchie ou la rpublique correspondent exactement chez un peuple aux
ncessits de ces deux tats opposs: le repos ou l'action. Nous
entendons ici ces deux mots de repos et d'action dans leur acception
la plus absolue; car il y a aussi repos dans les rpubliques et action
sous les monarchies.

S'agit-il de se conserver, de se reproduire, de se dvelopper dans
cette espce de vgtation lente et insensible que les peuples ont
comme les grands vgtaux; s'agit-il de se maintenir en harmonie avec
le milieu europen, de garder ses lois et ses moeurs, de prserver ses
traditions, de perptuer les opinions et les cultes, de garantir les
proprits et le bien-tre, de prvenir les troubles, les agitations,
les factions: la monarchie est videmment plus propre  cette fonction
qu'aucun autre tat de socit. Elle protge en bas la scurit
qu'elle veut pour elle-mme en haut. Elle est l'ordre par gosme et
par essence. L'ordre est sa vie, la tradition est son dogme, la nation
est son hritage, la religion est son allie, les aristocraties sont
ses barrires contre les invasions du peuple. Il faut qu'elle conserve
tout cela ou qu'elle prisse. C'est le gouvernement de la prudence,
parce que c'est celui de la plus grande responsabilit. Un empire est
l'enjeu du monarque. Le trne est partout un gage d'immobilit. Quand
on est plac si haut, on craint tout branlement, car on n'a qu'
perdre ou qu' tomber.

Quand une nation a donc sa place sur un territoire suffisant, ses
lois consenties, ses intrts fixs, ses croyances consacres, son
culte en vigueur, ses classes sociales gradues, son administration
organise, elle est monarchique, en dpit des mers, des fleuves, des
montagnes. Elle abdique, et elle charge la monarchie de prvoir, de
vouloir et d'agir pour elle. C'est le plus parfait des gouvernements
pour cette fonction. Il s'appelle des deux noms de la socit
elle-mme: _unit_ et _hrdit_.


XXIII

Un peuple, au contraire, est-il  une de ces poques o il faut agir
dans toute l'intensit de ses forces pour oprer en lui ou en dehors
de lui une de ces transformations organiques qui sont aussi
ncessaires aux peuples que le courant est ncessaire aux fleuves, ou
que l'explosion est ncessaire aux forces comprimes, la rpublique
est la forme oblige et fatale d'une nation  un pareil moment.  une
action soudaine, irrsistible, convulsive du corps social, il faut les
bras et la volont de tous. Le peuple devient foule, et se porte sans
ordre au danger. Lui seul peut suffire  la crise. Quel autre bras que
celui du peuple tout entier pourrait remuer ce qu'il a  remuer?
dplacer ce qu'il veut dtruire? installer ce qu'il veut fonder? La
monarchie y briserait mille fois son sceptre. Il faut un levier
capable de soulever trente millions de volonts. Ce levier, la nation
seule le possde. Elle est elle-mme la force motrice, le point
d'appui et le levier.

On ne peut pas demander alors  la loi d'agir contre la loi,  la
tradition d'agir contre la tradition,  l'ordre tabli d'agir contre
l'ordre tabli. Ce serait demander la force  la faiblesse et le
suicide  la vie. Et d'ailleurs on demanderait en vain au pouvoir
monarchique d'accomplir ces changements, o souvent tout prit, et le
roi avant tout le monde. Une telle action est le contre-sens de la
monarchie: comment le voudrait-elle?

Demander  un roi de dtruire l'empire d'une religion qui le sacre,
de dpouiller de ses richesses un clerg qui les possde au mme titre
divin auquel lui-mme possde le royaume, d'abaisser une aristocratie
qui est le degr lev de son trne, de bouleverser des hirarchies
sociales dont il est le couronnement, de saper des lois dont il est la
plus haute, ce serait demander aux votes d'un difice d'en saper le
fondement. Le roi ne le pourrait ni ne le voudrait. En renversant
ainsi tout ce qui lui sert d'appui, il sent qu'il porterait sur le
vide. Il jouerait son trne et sa dynastie. Il est responsable par sa
race. Il est prudent par nature et temporisateur par ncessit. Il
faut qu'il complaise, qu'il mnage, qu'il patiente, qu'il transige
avec tous les intrts constitus. Il est le roi du culte, de
l'aristocratie, des lois, des moeurs, des abus et des erreurs de
l'empire. Les vices mmes de la constitution font souvent partie de sa
force. Les menacer, c'est se perdre. Il peut les har, il ne peut les
attaquer.

 de semblables crises la rpublique seule peut suffire. Les nations
le sentent et s'y prcipitent comme au salut. La volont publique
devient le gouvernement. Elle carte les timides, elle cherche les
audacieux; elle appelle tout le monde  l'oeuvre, elle essaye, elle
emploie, elle rejette toutes les forces, tous les dvouements, tous
les hrosmes. C'est la foule au gouvernail.

                                                            LAMARTINE.





End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume
12), by Alphonse de Lamartine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE ***

***** This file should be named 39885-8.txt or 39885-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/9/8/8/39885/

Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
