Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0042, 16 Dcembre 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0042, 16 Dcembre 1843

Author: Various

Release Date: May 28, 2012 [EBook #39836]

Language: French

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L'Illustration, No. 0042, 16 Dcembre 1843

        L'ILLUSTRATION,
        JOURNAL UNIVERSEL

        N 42. Vol. II.--SAMEDI 16 DECEMBRE 1843.
        Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mais, 17 fr.--Un an, 32 fr.
        pour l'tranger      --   10         --   20       --    40



SOMMAIRE

Histoire de la Semaine. _Portrait de M. Nothomb; tat actuel des
btiments de la fabrique incendie  Rouen; Portrait de M. Tyrrell._
--Courrier de Paris, _L'Acropdestre; Foyer de la Danse, 
l'Opra_.--Ouverture des Cours de l'cole Polytechnique. _Costumes des
lves de l'cole Polytechnique; Porte de l'cole; Cour intrieure de
l'cole; Salle de Dessin,  l'cole_.--Rvolutions du Mexique. _Portrait
de don Lucas Alaman_. (Suite et fin.)--L'Horloge qui chante, nouvelle,
par Albert Aubert.--Les Enfants Trouvs. _Quatre
Gravures_.--Correspondance.--Voyages en Zigzag, par M, Topffer. _Quinze
Gravures_.--Annonces.--Modes. _Une Gravure_. Amusement des
Sciences.--Rbus.



Histoire de la Semaine.

L'histoire de la semaine ne dcouvre  l'intrieur aucun fait de quelque
importance. Dans les dpartements, les nouvellistes vivent sur les
vnements locaux;  Rouen, on va visiter les ruines qu'a faites un
incendie considrable, qui, comme tous ceux qui clatent dans cette
ville aux rues troites et aux maisons vermoulues, a menac de rduire
tout un quartier en cendres;  Saint-Etienne, on suit avec sollicitude
l'enqute commence sur un accident arriv sur le chemin de fer et caus
par une malveillance qui pouvait faire de nombreuses victimes. A Paris,
on regarde le tlgraphe se mouvoir et on lit avec curiosit les
comptes-rendus des sances lgislatives de Madrid, d'Athnes et de
Bruxelles, en attendant qu'on puisse assister  celles du palais
Bourbon.

[Illustration: M. Nothomb, ministre de l'intrieur, en Belgique.]

A Bruxelles donc, dans la Chambre des Dputs, la question des rapports
commerciaux entre la France et la Belgique a t souleve par M.
Castiau, un des nouveaux dputs du Hainaut. Il a fait ressortir ce
qu'il y avait eu d'impolitique et d'injuste de gratifier l'Allemagne
d'avantages dont la France avait pay assez chrement la jouissance par
les concessions qu'elle avait faites, pour qu'on ne les transportt pas
 une autre nation sans compensation aucune, sans espoir mme d'en
obtenir,  titre purement gratuit et uniquement, en quelque sorte, pour
donner  la France le droit d'accuser la diplomatie belge de dloyaut
et de duplicit. Nous n'aggravons ni n'affaiblissons le reproche: nous
reproduisons les termes mmes dans lesquels il a t formul. Le
ministre de l'intrieur, M. Nothomb, a cherch  y rpondre; mais ce
ministre, dont nous ne contestons pas l'habilet, cet orateur dont nous
reconnaissons le talent, n'est pas arriv  justifier la mesure
incrimine. Le dialogue qui s'est engag entre M. Castiau et lui  la
tribune a mme prouv que ce n'tait pas la justesse du reproche que M.
Nothomb esprait combattre avec succs, mais plutt son opportunit.
Vos paroles sont imprudentes, a dit M. le ministre de l'intrieur.--Il
n'y a jamais d'imprudence  dire la vrit.--Si fait, a rpliqu M.
Nothomb, dont l'aveu est bon  enregistrer.

[Illustration: tat actuel des btiments de la fabrique incendie 
Rouen, le mardi 28 novembre.]

A Madrid, l'intrigue se complique de plus en plus, et il est toujours
difficile de bien comprendre les dpches tlgraphiques avant que les
correspondances et les journaux en soient venus donner le commentaire.
M. Gonzals Bravo a rempli la mission que la reine lui avait confie de
composer un cabinet. Le gnral Mazarredo, le marquis de Pena-Florida,
M. Mayans et M. Portillo ont t nomms ministres de la guerre, de
l'intrieur, de la justice et de la marine. Tous sont  la dvotion du
gnral Narvaez. Il n'a pas encore t dispos du portefeuille des
finances. Le jury a fort bien senti que la lutte ne pouvait tre entre
un journal et M. Olozaga, et le _Heraldo_ contre lequel l'ex-Ministre
avait port plainte le premier jour o la fable des violences qu'il
avait exerces contre la reine fut mise un circulation, le _Heraldo_ n'a
pas t mis en accusation, parce que l'accusation a t reproduite
partout et doit se juger ailleurs qu'en Cour d'assises. Les explications
de M. Olozaga ont produit beaucoup d'impression sur la Chambre; aussi
a-t-elle, pour l'lection des deux vice-prsidents du congrs appels 
remplacer MM. Gonzals Bravo et Mazarredo, devenus ministres, donn la
majorit aux amis du ministre rvoqu; MM. Madoz et Canica ont t
nomms, le premier par 70 voix contre 75, le second par 77 voix contre
73. C'est aprs ces rsultats de scrutin que le tlgraphe nous a appris
qu'une proposition de mise en accusation de M. Olozaga, prsente par
sept dputs, avait t prise en considration par 81 voix contre 66. Il
y a dans ce dplacement apparent et brusque de la majorit quelque chose
d'inexplicable avant que les termes de la proposition nous soient
connus, et qu'on nous ait dit si nul progressiste n'a voulu on votant
pour sa prise en considration, amener l'intrigue  l'preuve d'un dbat
public. L'motion populaire a t vive  Madrid, et des coups de feu ont
t tirs par la troupe sur le peuple. Il nous parat difficile de
croire au bruit qu'on a fait courir  Paris des prparatifs de dpart
de la reine Christine pour l'Espagne. Personne ne doit tre tent d'y
aller en ce moment. Puisse la crise actuelle ne pas ncessiter au
contraire dans la Pninsule des migrations nouvelles!

--A Athnes l'assemble nationale se livre  la vrification des
pouvoirs. Aprs cette opration, elle s'occupera de la Constitution. On
entrevoit un germe de division. Une fraction extrme, mais en faible
minorit, demande le systme d'une Chambre unique. La majorit,  la
vrit, est bien prononce pour le systme de deux Chambres; mais elle
se subdivise elle-mme en une fraction qui vont abandonner au roi la
nomination des snateurs et c'est la plus faible; une autre qui voudrait
la rserver  la nation ou  la Chambre des Dputs, et une troisime
qui veut y faire participer tout  la fois, et pour moiti, le roi et la
nation. Les ambassadeurs trangers ont dclar ne vouloir se mler en
rien des affaires intrieures.

--Le congrs des tats-Unis a d ouvrir sa session le 4 dcembre. On dit
que le prsident Tyler, voulant rpondre par un coup d'tat  certaines
intrigues de l'Angleterre, aura propos dans son message d'admettre le
Texas dans l'Union amricaine. Ce bruit a acquis une assez grande
consistance. Toutefois, il rgne depuis quelque temps une si grande
incertitude dans toutes les nouvelles qui nous viennent d'Amrique,
qu'il est prudent d'attendre des faits positifs. Il est constant du
reste que le Texas, le territoire d'Orgon, l'esclavage, le tarif et le
droit de visite paraissent devoir tre longtemps encore des causes
permanentes d'hostilit entre les deux nations.--La _Gazette des Postes_
de Francfort nous a appris par sa correspondance ce Saint-Ptersbourg
que, dans les premiers jours de septembre, un combat sanglant a eu lieu
entre les Avares et les troupes russes. Les Avares habitent la partie
septentrionale du Lesgnistan. Ils avaient attaqu un village ami. Le
colonel Weselowski se rendit immdiatement sur les lieux; mais l'ennemi
comptait de huit  dix mille hommes. Les Russes taient infrieurs en
nombre; cependant ils se battirent avec courage. Ils ont perdu mille
hommes; on croit mme que le colonel est rest sur le champ de bataille.
La _Gazette d'Augsbourg_ parle galement d'un rude chec que les Russes
auraient prouv dans le Daghestan, o une division russe aurait t
attaque  l'improviste et mise un droute par les montagnards
circassiens.--A la Nouvelle-Zlande des collisions sanglantes ont eu
lieu entre les Anglais et les naturels de Cloudy-Bay. Des nouvelles
rcentes annoncent que la plupart des principaux rsidents anglais ont
trouv la mort dans les combats successifs qu'ils ont eus  soutenir
contre les insulaires.--A la Havane a clat galement une rvolte d'un
certain nombre de ngres. Des lanciers espagnols et des colons ont
march contre eux. Les rvolts ont eu une cinquantaine de morts; on
leur a fait soixante-sept prisonniers; le reste a pris la fuite. Ces
soulvements deviennent de plus en plus frquents, et demandent qu'on y
rflchisse. Beaucoup de lettres on t publies cette semaine 
l'occasion du sjour  Londres de M. le duc de Bordeaux et de ses
rceptions. On a vu paratre les ptres de ceux qui croyaient avoir 
expliquer pourquoi ils avaient tard  s'y rendre, et de ceux qui ne s'y
rendent pas du tout. Ou a lu aussi une lettre du prince, portant pour
suscription _ M. de Chateaubriand_ mais qui, bien plus probablement,
tait adresse  la France. C'est toutefois Chateaubriand qui y a
rpondu, et, comme toujours, il a parl de son pays en homme qui a
concouru  sa gloire, et de la libert en crivain qui a su parfois la
servir. Cette correspondance demeurera comme document historique. On
annonce du reste que le ministre anglais aurait fait signifier  M. le
duc de Bordeaux l'ordre de quitter l'Angleterre. N'oublions pas une
lettre adresse par l'organe du _Sun_ aux partisans du duc de Bordeaux,
et renfermant un dfi en forme que leur adresse M. le comte Grignan de
Labarre. Vous croyez, leur dit-il, rendre hommage au toi de France dans
la personne du petit-fils de Charles X; eh bien! vous tes dans
l'erreur. Le fils de l'infortun Louis XVI est vivant, il est maintenant
en prison pour dettes: c'est M. le duc de Normandie, expuls de France
au moment o il allait dmontrer ses droits, reconnus par le duc de
Berri lui-mme au moment de sa mort. En consquence M. le comte de
Grignan de Labarre propose aux _chefs de la noblesse franaise_ runis
en ce moment  Londres de se former en cour d'enqute sous la prsidence
de M. le duc de Bordeaux, afin de rsoudre la question depuis si
longtemps pendante de l'existence du dauphin de France, S'il ne s'agt,
dit-il, que d'une imposture grossire, comme on a os le soutenir, elle
sera solennellement confondue. Si le duc de Normandie est rellement ce
qu'il prtend tre, le duc de Bordeaux est trop loyal pour ne pas rendre
lui-mme hommage  son souverain lgitime. Le dfi, comme on le voit,
est nettement pos; mais nous n'avons pas appris encore qu'il ait t
accept. Un certain nombre de lecteurs anglais paraissent cependant
l'avoir pris au srieux.--Cela a fait presque autant de bruit  Londres
qu'une explosion qui a eu lieu dans le quartier de Clerkenwell, par
suite de fuites survenues  des conduits de gaz traversant un gout. Au
dire du _Times_, plus du quarante maisons auraient srieusement
souffert; des faades entires auraient t branles, des marchandises,
des meubles dplacs, briss et jets  et l; d'normes grilles de fer
lances  plus du trente mtres; des pavs, des dalles en quelque sorte
dracins et projets au loin  des distances considrables; mais, parmi
bonheur providentiel, personne n'a pri au milieu de ce dsastre, qui un
instant a pu faire croire  une secousse volcanique. L'enqute faite 
ce sujet tablit que l'explosion a eu lieu dans un grand gout commun,
et qu'elle a t dtermine par un morceau de papier allum qu'un fumeur
avait laiss tomber par la grille de l'gout.

O'Connell a obtenu, ce qui tait si important pour lui, de n'tre jug
que par le jury de 1844, dont la liste est dresse sous l'active
surveillance des repealers. En attendant le jour de sa comparution, il
est all prsider  Limerick un grand banquet en l'honneur de M.
O'Brien, qui s'est ralli  la cause du rappel. Le librateur a dclar
qu'on lui avait offert de renoncer aux poursuites ou de ne pas faire
excuter la condamnation qui pourrait tre prononce, s'il voulait
abandonner le rappel. Ai-je besoin de dire, s'est-il cri, que j'ai
repouss cette proposition? Non, non, tant qu'il me restera un souffle
de vie, je ne transigerai pas sur la cause du repeal. Tant que je
vivrai, je soutiendrai que l'Irlande a le droit d'avoir son Parlement;
et si l'on me jette en prison, eh bien! j'aurai encore ma plume pour
communiquer mes penses  mes concitoyens..... Malgr l'intervention et
les prventions officielles, la paix subsiste; la paix donc, voil mon
ordre! la paix, voil ma prire! la paix toujours, et l'Irlande sera
libre.--La mort vient de frapper un des conculps du grand agitateur.
Le rvrend M. Tyrrell, prtre de l'glise catholique d'Irlande,
renvoy, ainsi qu'O'Connell, devant le jury, a t enlev  ses
paroissiens et  ses juges. C'tait un nomme qu'entourait l'estime
publique, et dont la prsence dans l'association avait d attirer bon
nombre d'adhsions. Son portrait est donn par plusieurs feuilles
anglaises d'aprs lesquelles nous le reproduisons.

[Illustration: M. Tyrrell, coaccus d'O'Connell, dcd.]

On a dress l'tat civil des souverains de l'Europe et fix l'ge qu'ils
auront au 1er janvier prochain. Le roi de Sude aura 80 ans; le pape, 78
ans, le roi des Franais, 70 ans; le roi de Wurtemberg, 62 ans; le roi
de Bavire, 57 ans; le roi de Danemark, 57 ans; le roi des Belges, 51
ans; l'empereur d'Autriche, 50 ans; le roi de Prusse, 50 ans; l'empereur
de Russie, 47 ans; le roi de Saxe, 16 ans; le roi de Sardaigne, 15 ans;
le roi de Naples, 31 ans; le roi des Grecs, 26 ans; la reine de
Portugal, 25 ans; la reine d'Angleterre, 21 ans; le sultan. 20 ans;
enfin Isabelle d'Espagne, 13 ans.--Les reliques de Charlemagne, qui
comptent  peu prs autant de sicles que l'innocente Isabelle a
d'annes, et que nous avions dit avoir t gares et retrouves dans la
cathdrale d'Aix-la-Chapelle, donnent lieu aujourd'hui  une rclamation
rectificative qui n'est pas sans intrt. Suivant cette, version
nouvelle, ces reliques n'ont jamais t gares dans la basilique, qui
les honore comme celles d'un fondateur et d'un saint. On a toujours su
qu'elles taient conserves dans la grande chsse d'argent dor qui a
t videmment faite pour les recevoir, et que la tradition attribue,
sans que l'archologie s'y oppose,  Frdric Barberousse, le grand
admirateur de Charlemagne et le grand bienfaiteur de sa basilique. Il ne
s'agissait donc nullement de trouver l'auguste dpouille, mais de
constater son tat et d'tudier sur toutes ses faces le monument qui la
protgeait, admirable morceau d'orfvrerie romane couvert de
bas-reliefs, de gravures, d'maux et d'inscriptions dont une partie
reste habituellement cache contre la muraille. M. Arthur Martin,
l'auteur, avec M. Cabier, de la _Monographie de Bourges_, se proposant
de faire connatre par une nouvelle publication le trsor
d'Aix-la-Chapelle, obtint sans peine de la bienveillance du chapitre la
faveur insigne de faire descendre la pesante chsse du lieu lev on
elle tait place, et le privilge plus grand encore de la faire ouvrir.
Il fallut quelques heures de recherches pour dcouvrir, pour trouver le
systme de sa construction: on reconnut enfin les joints des portes sous
les plaques de mtal qui couvrent les versants du toit, et l'on n'eut
plus que quelques clous  enlever pour dcouvrir l'intrieur. Il ne
renfermait qu'un seul corps, bien que, d'aprs la tradition et les
historiens du quinzime sicle, Frdric et enseveli les reliques de
saint Lopard avec celles de Charlemagne. Le squelette tait  peu prs
entier, et les ossements qui manquaient taient prcisment ceux une
l'on vnre  part depuis plusieurs sicles dans la mme glise. On sait
en effet que le chapitre et la ville d'Aix-la-Chapelle ont toujours t
tellement jaloux de leur possession, qu'ils en ont refus des parcelles
et  des rois de France et  des empereurs. Ces ossements supposent une
stature leve: la fmur est de 52 centimtres.--Auprs des ossements se
trouvaient une feuille de parchemin et deux riches toffes. A la vue du
parchemin, l'on avait espr rencontrer quelque prcieux document
historique; mais cette pice n'tait date que de la fin du quinzime
sicle, et constatait seulement que les os de l'avant-bras avait t
extrait de la chsse par le chapitre pour tre offert  la vnration
publique dans un bras d'argent dor donn par Louis XI. L'une des
toffes, tissue en soie, semblait appartenir au quinzime sicle;
l'autre, de soie et de fil, prsentait dans toute sa pompe
l'ornementation du douzime. Un circonstance de grand intrt pour
l'archologie fut la dcouverte, sur cette dernire toffe, d'une
inscription grecque faisant partie du tissu. Ou a su par l que ce
magnifique travail, que l'on eut pu croire un produit de la fusion du
byzantin, du latin et de l'arabe, qui s'oprait en Sicile et dans la
grande Grce  la fin du douzime sicle, provenait directement des
manufactures impriales de Constantinople. Les deux toffes, aprs avoir
t calques, ont de nouveau recouvert la dpouille du grand homme; un
nouveau procs-verbal a t dpos  ct de celui du quinzime sicle,
et la chsse, referme, a repris sa place accoutume sur le haut rayon
o les innombrables visiteurs du trsor devront, comme auparavant, se
contenter d'entrevoir une partie de ses merveilles.--Nous avions promis
de faire connatre le jugement qui serait dfinitivement port sur le
coeur trouv  la Sainte-Chapelle. Mais la discussion s'est, cette
semaine, continue entre M. Taylor et M. Letronne, l'un plaidant pour
saint Louis, l'autre contre, et elle ne parat pas toucher encore  sa
conclusion.--On a plac au Louvre, au milieu de la salle dite de Henri
IV, contenant les agates, les maux, les vases prcieux, etc., sur un
pidestal en marbre vert, un grand bassin entirement couvert de
ciselures reprsentant une multitude de sujets et timbr aux armes
fleurdelises. C'est le bassin qui tait  la Sainte-Chapelle de
Vincennes, et qui a servi aux baptmes de Philippe Auguste et du comte
de Paris.--De glorieux restes encore plus dignes de nos respects, ce
sont les vieux soldats qui forment l'effectif du l'htel royal des
Invalides. On vient de publier un tat de ces braves dans lequel on
trouve 11 chevaliers de Saint-Louis, 208 membres de la Lgion-d'Honneur,
10 militaires privs des deux jambes, 5 de deux bras, 180 aveugles, 365
privs d'une jambe, 255 d'un bras, 151 affligs de blessures diverses.
Il y a dans le nombre 667 vieillards gs de plus de soixante-dix ans.

Les journaux allemands ont eu cette semaine une annonce qui a obtenu un
grand succs et une large publicit. Ils nous ont appris qu'un souper 
la viande de cheval, qui a eu lieu le 17 novembre  Koenigbade, prs de
Stuttgard, avait runi plus de cent cinquante personnes de toutes les
conditions de la ville et des environs. Le service consistait en potage
au riz, en viande sale et en cheval  la mode. Tous les convives oui
t d'accord sur ce point, que la viande tait non seulement tendre et
d'un got agrable, mais qu'on ne pouvait la distinguer du boeuf, et que
la soupe au bouillon de cheval tait agrable et sans aucun got
particulier. Ce qui prouve que le prjug contre ces mets tait
trs-faible et qu'il a disparu promptement, c'est que tous les plats
n'ont pas tard  tre consomms, et qu'il a fallu en prparer d'autres
pour les convives retardataires. On a aussi exprim le dsir de se
runir prochainement pour un autre repas du mme genre.--De leur ct,
tous les journaux de Paris ont reu, avec invitation de l'insrer, la
note suivante: Un ancien officier, qui a t sept fois maire d'une
grande commune, se trouvant,  dfaut de fortune, dans l'impossibilit
de tirer parti d'un immeuble qui, dans d'autres mains, pourrait tre
l'origine d'une fortune colossale, dsirerait aliner les belles ruines
de l'antique chteau de la Perrire, situ sur la rive gauche de la
rivire de Bram, dans la commune d'Oradour-Saint-Genest,  dix
kilomtres de la ville du Dorat, arrondissement de Bellac. Au seizme
sicle, sous le rgne de Franois Ier, et du temps du chevalier Bayard,
ce chteau, d'aprs la tradition, appartenait au conntable de Bourbon,
comte de la Marche, qui y faisait battre monnaie. Il y a, assure-t-on, 
la suite des caves, de vastes souterrains dans lesquels le prince avait
dpos d'immenses trsors; on porte sans y comprendre les objets d'art
et d'antiquit,  plus de quatre-vingt millions les valeurs contenues
dans des tonnes qui furent aperues, par un effet du hasard, il y a
environ cent vingt-cinq ans,  travers une norme grille de fer,
laquelle ne put tre enleve, parce que la mauvaise qualit de l'air
empcha de conserver la lumire; ce qui fit dire aux crdules villageois
qui se trouvaient l: que le diable s'tait empar du trsor, et qu'il
fallait y renoncer. Tout cela est racont journellement par les vieux
habitants du voisinage qui l'avaient entendu dire  leurs
pres.--Actuellement les fouilles et les recherches pourraient tre
faites avantageusement par une socit ou un homme riche.--Le
propritaire, n'tant pas en position d'en faire les frais, offre de
vendre le fonds moyennant cinquante mille francs et la centime partie
de ce qui aura t trouv. S'adresser, franco,  Me Lesterpt, notaire 
Darnac (Haute-Vienne). MM. les directeurs des journaux, de toutes les
opinions, sont pris de vouloir bien reproduire, _gratuitement_,
l'article ci-dessus, et lui donner la plus grande publicit. Ceux qui
auront cette obligeance feront une bonne oeuvre, car il est de l'intrt
public que des capitaux considrables ne demeurent pas plus longtemps
enfouis. C'est donc une bonne oeuvre que nous venons de faire, et qui
nous donne au prix Monthyon des droits sans partage, les journalistes
quotidiens ayant probablement voulu faire leur profit particulier d'un
avis aussi important.

M. Feuillet, membre libre de l'Acadmie des Sciences morales et
publiques, et conservateur de la Bibliothque de l'Institut, vient de
mourir  l'ge de soixante-quinze ans. C'tait un homme d'une instruction
tendue, qui s'tait concili l'affection et l'estime de tous les
savants, avec lesquels il tait depuis si longtemps en rapports
quotidiens.--Nous avons lu dans plusieurs feuilles qu'un neveu de
Lavoisier, une des gloires de la France, venait de mourir  Bictre. On
ne nous a pas dit s'il fallait le reprocher au pays, et si c'tait un
injuste abandon qui avait fait franchir  ce malheureux la porte de ce
triste sjour.

_L'album_ et le _keepsake_ triomphent; le renouvellement de l'anne est
la saison de leurs victoires et conqutes. Dans quinze jours, le boudoir
et le salon taleront leur rcolte de _keepsakes_ et d'_albums_ pour
1844 ngligemment abandonns sur le marbre de la chemine, sur la table
de palissandre, sur l'acajou, sur le velours: agrables refuges pour le
dsoeuvrement de la soire, jouets brillants qui empchent la satit et
l'ennui; les charmantes fantaisies de Grandville et de Tony Jobannot,
les douces romances de Losa Puget et de Labarre sont d'un merveilleux
secours pour rompre la monotonie d'un long tte--tte, ou ranimer une
conversation qui se meurt d'inanition.--Vous tes  bout de paroles,
vous vous sentez la bouche sche et le cerveau malade; cette crise de
nerfs qui s'appelle un billement vous saisit  la mchoire et  la
gorge; que devenir et que faire? Si vous restez court, vous passez pour
un sot, et pour un manant si vous cdez  la crise nerveuse: l'_album_
et le _keepsake_ viennent heureusement  votre aide et vous sauvent de
ce double affront. Oh! quel charmant livre! dites-vous en vous levant;
quel dlicieux recueil de romances! Et vous allez droit au bienheureux
spcifique; tandis que vous en parcourez les pages une  une, vous
reprenez haleine, la salive vous revient, et, si peu que vous soyez un
billeur exerc vous glissez adroitement votre billement entre deux
feuillets.--Il ne faut donc pas s'tonner du grand nombre de _keepsakes_
et d'_albums_ que le 1er de l'an consomme; l'trenne, comme on voit, en
est utile et agrable.--A tout commencement d'anne, on doit s'attendre
 tre visit, pendant douze mois, par une quantit d'ennuys,
d'ennuyeux et de niais; il est sage de se prcautionner et de faire ses
provisions: l'_album_ distrait ces gens-l, et le _keepsake_ leur donne
une contenance.

L'occasion est bonne: je pourrais vous recommander des _albums_ et des
_keepsakes_ par douzaines; il en pleut de toutes les couleurs, tous plus
ou moins satins, velouts, illustrs et dors sur tranche; mais dans
cette multitude, j'ai une prfrence que je vais vous confier
ingnument; de tous ces _albums_, c'est l'_album_ de Frdric Brat que
j'aime le mieux; ma premire raison, c'est que Frdric Brat est mon
ami; vous me pourriez dispenser d'en donner une autre, mais je suis
homme de conscience: si Frdric Brat n'tait qu'un bon compagnon, je
le darderais pour moi seul; mais vraiment il a du got, de l'esprit, du
coeur, et je suis assez gnreux pour vous en faire part. Prenez donc le
nouvel _album_ de Brat, prenez-le, croyez-moi: vous y trouverez tout ce
que je vous annonce l, de tendres mlodies, des chants nafs et
spirituels. Frdric Brat n'est pas de ces gens qui font grand talage
d'une science souvent strile; il chante avec ses motions, et aussi
meut-il souvent ou fait-il sourire. Pote et compositeur tout  la
fois, Brat crit la rime et la note de la mme plume; de tous ses
gracieux enfants, lui seul est le pre, musique et paroles.--Mais quelle
simplicit de vous parler ainsi de Frdric Brat! comme si vous ne
connaissiez pas mieux que moi l'auteur de la douce romance: _Je vais
revoir ma Normandie!_ qu'on a tant chante et que vous chantez peut-tre
encore au moment o je vous parle. Heureux Brat! qui se recommande si
bien lui-mme!

Nous reprsentons, page 211, des demoiselles qui ne se contenteraient
certainement pas d'une romance de Brat pour leurs paves du jour de
l'an: ce sont ces demoiselles de l'Opra, surtout ces demoiselles de la
danse, espce mdiocrement bucolique de sa nature, et fort peu dispose
 regretter le lait pur, le simple galoubet et les pturages de sa
Normandie. Le cachemire, entre nous, le divan aux moelleux coussins, et
le Champagne glac, leur semblent d'une qualit prfrable. Amaryllis et
Tityre n'ont pas lu domicile dans les coulisses de l'Acadmie royale de
Musique, et ne font pas encore partie du corps des ballets.

Que viendraient-ils chercher, je vous le demande, l'un avec sa blanche
brebis, l'autre avec sa flte champtre, au milieu de ces jambes lgres
et de ces coeurs fragiles? Figurez-vous Mlibe entrant au foyer de la
danse, dans ce foyer tout plein de sourires faciles, de regards
indulgents, de pieds mutins et de mains tourdies, dans ce damn foyer
que vous avez l sous les yeux.

La toile vient de se baisser; nous sommes au moment de l'entr'acte.
C'est l'heure o le _lion_ se met en chasse; s'lanant de l'orchestre
et de l'avant-scne dans les coulisses, il y rde un instant, flaire 
droite et  gauche, et gagne le loyer de la danse; le foyer de la danse
est son antre prfr. L, le lion secoue firement sa crinire, aiguise
ses griffes, se met en arrt et attend sa proie.

En ce moment le lion, ainsi que vous le pouvez voir, est dans son quart
d'heure de repos et d'humanit; il ne mord pas, il roucoule comme s'il
tait une modeste colombe.--Sur le premier plan, vous voyez un lion d'un
ge mr, dans l'altitude mlancolique du bipde qui se sent devenir
vieux; plus loin, trois lionceaux debout, se confondant en douceurs et
en politesses pour une des gazelles de l'endroit; ce sont des lions 
peine mancips, des lions  leur premier coup de dent, si j'en crois
leur mine respectueuse et guinde; la gazelle s'en aperoit et les
coute d'un air lgrement maussade; la gazelle n'aime pas les lions
conscrits. Parlez-moi du lion qui est l-bas, assis ngligemment sur un
canap, les pattes croises; celui-l est un beau jeune lion rompu aux
armes; j'en atteste cet air pench, ce sourire satisfait et victorieux.
Cependant, au fond de l'autre, lion et gazelles se cherchent et se
confondent; c'est un bruit ml de rugissements et de soupirs. Les
propos y sont lestes comme cette pri, cette sylphide ou cette wili au
jupon court qui s'lance, bondit, et provoque le parquet de son pied
agaant... mais, hlas! le foyer des danseuses a beaucoup dgnr
depuis que le prince russe y est devenu rare, et que l'ambassadeur a
fait place au commis banquier et au matre clerc!

Passons de l'entrechat au poignard, de Terpsychore  Melpomne (vieux
style). Or, Melpomne est un peu console; aprs six semaines d'abandon,
elle a retrouv sa chre Rachel, son trsor, son orgueil. Qu'tiez-vous
devenue,  Roxane? Pourquoi nous dlaisser, Hermione? Sans vous,
Camille, que faire? Chimne, si vous nous quittez ainsi, que dira
Rodrigue?

N'accusez ni Roxane, ni Hermione, ni Camille, ni Chimne de dsertion et
d'infidlit; le mal les avait vaincues. Au lieu du diadme d'or et du
manteau de pourpre, ces belles reines, ces princesses passionnes
avaient pris la camisole et le bonnet de malade; Curiace et Bajazet,
Rodrigue et Pyrrhus ne les visitaient plus que sous un habit de mdecin.
Adieu, jalousies et tendres fureurs! adieu, rimes brlantes! Phdre,
voyons votre pouls! Eryphile, suivez cette ordonnance! qu'on apprte
cette tisane pour Esther!

Mais enfin voici mademoiselle Rachel debout, grce au ciel! Aprs cette
longue maladie, il tait prudent de ne pas se jeter, pour premier essai,
dans l'emportement des ardeurs tragiques; ainsi mademoiselle Rachel a
commenc par la douce et simple Monime: Phdre, Roxane, Hermione,
exigent toute la vigueur d'un talent plein de sant; Monime convient 
une convalescente: c'est la continuation d'un rgime adoucissant.

Elle s'est donc montre un peu ple encore, un peu chancelante; on a pu
entrevoir les traces de la souffrance au milieu mme des plus heureux
lans de son inspiration; le parterre s'est mu de cette pleur et de
cette faiblesse de Monime; que pouvait-il faire? Lui administrer le seul
spcifique qu'il possde, les _vivt_, et les applaudissements, et il ne
s'en est point montr avare. Mademoiselle Rachel aura bientt recouvr
la force et la sant, si toutefois les bravos sont un remde souverain.

A peine est-elle revenue, que les potes se tournent vers elle comme
vers leur unique espoir et leur refuge; plus d'un frappe  sa porte, une
tragdie  la main: mademoiselle Rachel leur sourit et les accueille,
mais elle, n'a encore choisi personne; les tragdies infortunes
attendent sur le seuil qu'elle dise  l'une ou l'autre: C'est toi que
je prfre! Cependant, le bruit court que la jeune souveraine commence
 ressentir une curiosit et un penchant secret pour une certaine
_Catherine II_, que le comit du Thtre-Franais vient de recevoir avec
tous les honneurs dus  une impratrice de toutes les Russies, et  une
telle, impratrice. L'auteur est M. Romand,  qui la scne franaise
doit dj un drame plein d'imagination et d'intrt, _le Bourgeois de
Gand_; le talent du pote et le nom de l'hrone expliquent aisment le
dsir qu'prouve, dit-on, mademoiselle Rache! de se mesurer avec
Catherine et l'empire russe. Aux grands talents, les hautes entreprises!

On avait annonc que les _Btons Flottants_ ne se hasarderaient pas sur
l'ocan du parterre. L'auteur, bless de l'indiscrtion qui avait
prmaturment livr son nom au vent et  l'orage, avait firement retir
ses _Btons_, voil du moins ce qu'on racontait; mais M. Liadires a
dmenti ce bruit par une lettre catgorique. _Les Btons_ ne sont pas
retirs, ils ne sont qu'ajourns; M. Liadires attend que la grande
rumeur qui s'est faite  propos de... btons soit un peu apaise; il
dsire que sa comdie fasse son entre en public avec modestie et en
temps utile. Ces loges prmaturs, cette admiration imprudemment
proclame, ont inquit M. Liadires; il veut donner  sa comdie le
temps de faire oublier, par quelques mois d'abstinence et de retraite,
cette ovation de prneurs, qui pourraient bien,  l'heure qu'il est,
compromettre le succs rel, celui que M. Liadires compte demander
dfinitivement au public, son juge naturel. Jusque-l _les Btons_ de M.
Liadires continueront  flotter entre l'arrt admiratif du comit de
lecture et l'arrt que tt ou tard le parterre doit rendre.

A dfaut de M. Liadires, on nous donnera M. Bayard et son _Mnage
parisien_; M. Bayard n'tait connu jusqu'ici que par une veine fconde
de vaudevilliste; le thtre du Palais-Royal et le Gymnase attestent,
depuis vingt ans, que si M. Scribe pouvait avoir un rival, c'est dans M.
Bayard qu'il le trouverait; mais on se lasse de tout: l'auteur du _Gamin
de Paris_ s'est donc lass de moduler depuis si longtemps le mme air
sur ses lgers pipeaux. _Paulo majora canamus_, s'est-il cri un matin
en s'veillant; et quelques mois aprs, il offrait  MM. les comdiens
du roi une comdie en cinq actes et en vers, ni plus ni moins, _le
Mnage parisien!_ Avant un mois, nous saurons si M. Bayard a fait
sagement de quitter pour la comdie le vaudeville, ses premires et
longues amours, et si ce divorce a produit un bon mnage.

Les plerins de Belgrave-square sont dfinitivement revenus au bercail;
les dernires nouvelles d'Angleterre annoncent que M. le duc de Bordeaux
lui-mme ne tardera pas  quitter Londres; M. Berner a donn le signal
de la rentre en France, puis, aprs M. Berryer, M. de Chateaubriand;
les autres devaient naturellement suivre ces deux noms fameux, pour le
retour comme au dpart. Parmi les revenants, on cite M. le marquis de
P....., qui passe pour un des fidles de la petite cour de
Belgrave-square; cependant il ne faudrait pas trop s'y fier. M. le
marquis, si l'on en croit les langues indiscrtes, ressemble  la
chauve-souris de la fable, oiseau ou souris, suivant les circonstances,
tenant pour le roi ou la ligue. Voici un trait  l'appui de cette
ressemblance.

On raconte qu'en effet M. le marquis s'est rendu  Londres il y a
quelque temps;  peine arriv, il sollicita la faveur d'tre prsent 
M. le duc de Bordeaux; son dsir fut bientt satisfait: ds le
lendemain, M. le marquis eut l'honneur de saluer le prince et de lui
offrir son dvouement et sa fidlit. Jusque-l, rien de mieux; mais
nous n'avons vu que la souris; voici l'oiseau qui dploie ses ailes.

En sortant de Belgrave-square M. le marquis s'inscrivit  l'htel de M.
le comte de Saint-Aulaire, ambassadeur de S. M. Louis-Philippe. Le
lendemain, il rendit visite  Son Excellence, et la pria de vouloir bien
le prsenter  M. le duc de Nemours, alors en Angleterre. M. de
Saint-Aulaire, assure-t-on, exprima au marquis son tonnement de le voir
aller ainsi le mme jour de la branche ane  la branche cadette. Le
marquis rpondit ingnument qu'il croyait prudent de se prparer  tout
vnement; M. le marquis de P.... est de l'espce de ces oiseaux
sauteurs qui voltigent de branche en branche.

Au besoin il remplirait l'emploi d'_acropdestre_ au profit de M. de
Bordeaux ou de M. de Nemours, selon la couleur du ciel blanc ou
tricolore; mais je doute, tout souple et tout agile qu'il est, que notre
marquis pt en remontrer  l'_acropdestre_ dont je vous offre ici
l'image dessine d'aprs nature; le modle fait ses merveilleux
exercices au Cirque-Olympique.

[Illustration: l'Acropdestre.]

Jusqu'ici on a cru que les pieds taient faits pour marcher, et pas pour
autre chose; erreur! Les pieds sont destins  jouer  la balle, au
bilboquet et autres fantaisies. M. Ducornet avait dj attaqu les mains
dans leur amour-propre et dans leur position sociale, en peignant avec
son pied. Chaque salon nous offre tableau du pied de M. Ducornet. M.
Richard, l'_acropdestre_, ne fera pas moins de tort  la rputation des
mains que M. Ducornet. Quand on a vu M. Richard, on prend ses mains et
ses bras en piti, et l'on se dit: A quoi cela sert-il?

M. Richard se couche sur un canap, les jambes en l'air; aprs quoi, il
prend dans ses pieds un long balancier d'une pesanteur de quarante
livres. Vous avez vu des jongleurs indiens faisant pirouetter avec leurs
mains de petits btons blancs autour de leur tte; avec leurs mains? la
belle affaire! c'est avec ses pieds que M. Richard fait aller et venir
son pesant balancier, comme une plume lgre; il tourne, il glisse, il
s'envole, il retombe; il voltige dans tous les sens, il excute mille
volutions capricieuses; puis, tout  coup, l'_acropdestre_, le
retenant dans la paume de son talon, lui imprime un mouvement de
rotation prodigieux; le plus habile btonniste n'en ferait pas autant
avec ses mains; cela n'empche pas M. Richard de marcher sur ses pieds
une minute aprs, comme vous et moi; d'o il est tout simple de conclure
que les mains sont une superfluit, et qu'on ferait bien de les
supprimer  l'avenir. Quelle conomie de paires de gants.

[Illustration: Foyer de la danse,  l'Opra.]

Madame de B... est revenue de son voyage d'Italie; elle a pass six mois
 Florence; la fashion parisienne est ravie du retour de madame de B...,
et la fashion a raison: madame de B... est une des plus jolies et des
plus spirituelles femmes de Paris. Aussi son salon est-il des plus
recherchs; on se dispute le plaisir d'y tre admis; c'est  qui pourra
y entrer; et une fois entr, on a de la peine  sortir: madame de B...
est si aimable! Elle aime tout le monde, y compris elle-mme; il est si
naturel de commencer par soi! Un jour, madame de B... se mirait dans sa
psych avec une complaisance toute affectueuse; quelqu'un qui s'tait
gliss l, sans en tre vu, l'entendit s'crier; Ma foi, je
m'pouserais volontiers!

Il y a eu, l'autre jour, un magnifique dner chez M. Salvi, tnor du
Thtre-Italien; la littrature et les arts s'y sont mesurs la
fourchette  la main; le dner a eu la dure d'un opra en cinq actes;
les duos de champagne, les quatuors de truffes, les choeurs de romance
et de johannisberg se sont succd dans un accord partait; Meyer-Beer et
Donizetti, placs face  face, conduisaient l'orchestre.



Ouverture des Cours de l'cole Polytechnique.

L'cole Polytechnique a t fonde en frimaire an III (dcembre 1794),
sur le modle, au plusieurs points, de l'ancienne cole de Mzires,
d'aprs le plan et les ides de l'ingnieur Lamblardie et du savant
Monge, qui furent appuys vivement, dans le Comit de salut public, par
Carnot et Prieur (de la Cte-d'Or), tous deux lves de Monge, 
Mzires.

[Illustration: Costumes des lves de l'cole Polytechnique.]

L'illustre Fourcroy fut charg du rapport: son travail est digne de sa
science et de sa rputation. On vota la fondation de l'cole, et
Lamblardie en fut le premier directeur.

On confia le soin de former le cabinet de physique  Barruel; celui de
recueillir les modles pour le dessin d'imitation  Neveu; celui de
rassembler les dessins et modles d'architecture  Lesage, assist de
Lomet et Ballard; celui de fonder le laboratoire de chimie  Carny, etc.

La commission des travaux publics dsigna, pour y tablir l'cole,
quelques dpendances du palais Bourbon, telles que les curies, les
remises, la salle de spectacle et l'orangerie. Lamblardie et Gasser
eurent la direction des travaux jugs indispensables pour approprier ces
localits  leur nouvelle destination. Chacun s'acquitta avec zle,
promptitude et succs des travaux qu'on lui avait confis. Il est 
regretter que le dsir d'arriver vite au but ait rendu le gouvernement
d'alors peu scrupuleux sur les moyens de se procurer les objets
ncessaires. On mit bien  contribution les proprits de l'tat, mais
on ne respecta pas toujours les proprits des particuliers. Le
sentiment pnible excit par de pareils souvenirs, dit M. Fourey, auteur
d'une bonne histoire de l'cole, est  peine adouci par la pense qu'en
cette occasion ce fut la science, la patrie, et non la cupidit, qui
profita de ces tristes dpouilles.

On ne tarda pas  rgler par des lois les conditions d'entre et de
sortie, les cours, l'administration, les examens, les avantages rservs
aux lves, etc. Des amliorations partielles ont t successivement
introduites, mais le plan gnral est rest le mme.

La premire ouverture des cours ordinaires eut lieu le 21 mai 1795, et
Lagrange ajouta beaucoup  cette solennit en y faisant sa premire
leon en prsence de la totalit des lves et des instituteurs
eux-mmes, qui s'empressrent de se ranger parmi ses auditeurs.

La translation de l'cole Polytechnique dans les btiments du collge de
Navarre, o elle est encore, s'effectua le 11 novembre 1805. Il a fallu
d'assez grands frais pour approprier ces anciens btiments de leur
nouvelle destination. L'htel du gnral-gouverneur de l'cole, o sont
aussi les appartements du colonel-sous-gouverneur, ceux du directeur des
tudes, les bureaux de l'administration, etc., est d'une construction
rcente; la porte d'entre des lves, dont nous donnons le dessin, a
t btie, il y a seulement quelques annes, par M. Ballard, architecte
de l'cole. De nombreuses critiques,  notre avis fort justes, ont t
faites de ce travail. La statue de Minerve, applique  la clef de
vote, est du plus mauvais effet; les mdaillons de Bertholet, de
Lagrange, de Monge, de Laplace, de Fourcroy, ont t confis  des mains
inhabiles.

La rentre a eu lieu, cette anne, le mercredi 15 novembre; et la
nouvelle promotion, compose de 166 lves, est l'une des plus
nombreuses qu'on ait vues depuis longtemps. C'est un grand jour pour
tous ces jeunes gens studieux, qui ont eu besoin de tant de courage et
de tant de persvrance pour arriver  ce point qui doit leur procurer
une position honorable dans le monde, et qui leur donne le titre d'lve
de l'cole Polytechnique dont ils s'honoreront toute leur vie.

Parmi ces 166, il en est 24 au moins qui sont sans doute anims d'une
joie plus vive. La fortune ne les a pas fait natre dans des familles en
tat de leur ouvrir une carrire; ils ont su, par leur intelligence et
leurs travaux, se conqurir les faveurs du gouvernement, qui leur a
concd des bourses ou des demi-bourses dont il dispose. De ces
concessions gratuites, huit sont distribues par le ministre de
l'intrieur, quatre par le ministre de la marine, et douze par le
ministre de la guerre. Honneur au grand peuple qui sait ainsi encourager
le mrite ds la jeunesse! honneur surtout  ces enfants studieux qui
attirent sur eux la faveur publique! Nul ne peut obtenir une place
gratuite ou demi-gratuite s'il ne fait partie des deux premiers tiers de
la liste gnrale d'admission. Tous les gouvernements, depuis la
fondation de l'cole, l'ont couverte d'une protection plus on moins
claire, mais toujours puissante. Le peuple la protge  sa manire, en
tmoignant aux lves son admiration et ses sympathies. L'infortun duc
d'Orlans, qui avait suivi les cours en qualit de _stante_ (externe),
aimait l'cole et payait mme chaque anne la pension de quelques lves
pauvres. Les lves ne manquent jamais de placer leur carrire sous la
protection d'une charit mutuelle; des fonds sont faits par les lves
pour acquitter la pension de quelques camarades pauvres que leur mrite
a fait admettre, mais que le peu de fortune de leurs familles
empcherait de rester  l'cole. Les lves ne connaissent pas leurs
pensionnaires; c'est un secret entre ceux-ci et deux caissiers choisis
parmi eux dans la masse. Le secret est toujours fidlement gard. Il est
arriv dans ces derniers temps qu'un officier adopt ainsi par ses
camarades, a conomis sur ses trs-faibles appointements pendant douze
ou quinze annes, la somme qu'on avait dpense pour lui, et l'a remise
aux deux caisses sans se faire connatre, pour qu'elle servit  la
pension d'un lve comme lui sans fortune. C'est une imitation de la
fameuse pice d'or de Franklin, qui mrite de trouver  son tour des
imitateurs. Avec quel saisissement et quel noble orgueil les lves se
prsentent pour la premire fois  l'cole! C'est le but qu'ils ont sous
les yeux depuis leur enfance; c'est l ce qui leur a donn le courage
ncessaire pour vaincre les normes difficults d'tudes longues et
srieuses. En parcourant le programme d'admission, on s'tonne que des
jeunes gens puissent se livrer  des travaux si graves et si divers; et
ce qui rehausse l'honneur du succs, c'est qu'on voit, par la liste des
concurrents, que deux sur trois succombent dans des examens de jour en
jour plus difficiles.

Il n'est pas besoin de dire que la direction des tudes et les cours de
l'cole Polytechnique ont toujours t confis  l'lite des savants. Il
suffira de nommer, parmi ceux qui ne sont plus, les Monge, les Lagrange,
les Fourcroy, les Laplace, les Malus, les Prony, les Poisson, les
Ampre, les Bertholet, les Petit, les Dulong, les Regnaud, les Andrieux,
etc. Les professeurs actuels sont dignes de leurs devanciers, dont ils
ont t les plus brillants lves.

[Illustration: Porte de l'cole Polytechnique.]

[Illustration: Cour intrieure de l'cole Polytechnique.]

[Illustration: Salle de Dessin,  l'cole Polytechnique.]

De vastes amphithtres, de beaux laboratoires, des cabinets curieux,
une riche bibliothque, fournissent aux jeunes gens tous les moyens de
s'instruire, et d'habiles rptiteurs servent d'utiles intermdiaires
entre les laborieux lves et leurs savants professeurs.

On ne dessine  l'cole que le soir. La salle, qui faisait partie d'une
ancienne chapelle, et dont nous donnons un croquis, est parfaitement
dispose pour dessiner  la lumire. Une des proccupations des lves
qui entrent est celle du triple uniforme, si lgant et si populaire. On
ne se sent vritablement lve que quand on a ceint l'pe et port le
petit chapeau historique. C est comme la conscration extrieure, et il
semble bien naturel que la brillante jeunesse de l'cole s'y montre
sensible et soit fire d'un costume qu'ont revtu tant d'hommes
illustres, et qui s'est fait honorablement remarquer dans plusieurs
circonstances glorieuses, notamment en 1814,  l'affaire de la barrire
du Trne, et en 1830, aux journes de Juillet.

Aussitt que l'uniforme est prt, et cela n'arrive jamais assez vite au
gr des nouveaux, une revue solennelle dans la grande cour de l'cole
est passe par le gnral, accompagn de son tat-major. La mme revue
se renouvelle de temps en temps dans le cours de l'anne. C'est, avec
l'uniforme, et, en quelques cas fort rares, les honneurs de l'Abbaye, 
peu prs tout ce qui reste de militaire dans cette cole, qui a eu
longtemps des exercices, des fusils et mme des pices de canon.

Il existe nanmoins encore des grades parmi les lves. Ces grades
s'obtiennent selon le rang de chacun: les deux premiers de chaque
promotion sont sergents-majors, les douze qui suivent, sergents. Il peut
y en avoir un nombre plus considrable quand les salles sont plus
nombreuses. Les sergents-majors et sergents portent des signes
distinctifs analogues  ceux du mme grade dans l'arme. Ces
sous-officiers sont les intermdiaires naturels entre l'autorit et les
lves. Ils perdent leur grade s'ils perdent leur rang dans la
promotion. Cette mthode entretient l'mulation, et tourne au profit des
tudes.

Il en est de mme de ce qui se passe  la sortie: les premiers
choisissent dans toutes les places mises  la disposition de l'cole.
Les carrires prfres changent et varient selon les temps. Sous
l'Empire, les lves choisissaient les carrires militaires
prfrablement aux carrires civiles; aujourd'hui c'est le contraire.
Voici, en gnral, l'ordre des choix qu'on remarque actuellement: mines,
Ponts et Chausses, constructions maritimes, tat-major, gnie
militaire, artillerie, marine, artillerie de marine, tabacs. Cet ordre
est parfois interverti; mais c'est une exception  la rgle, qu'il faut
attribuer  des convenances personnelles ou a des gots particuliers.

Il est deux catgories d'lves malheureux dont nous devons dire
quelques mots: 1 ceux qui, sortis dans les derniers rangs et trouvant
toutes les positions prises, n'emportent de l'cole que le titre
honorable d'lve et un utile brevet de capacit; 2 ceux qui, sans une
excuse suffisante, comme, maladies, etc., n'ayant pas satisfait aux
exigences des examens de fin de premire anne et de sortie, ne sont
jugs dignes ni du titre d'lve, ni du brevet de capacit. Le nom
pittoresque que l'cole donne  ces derniers, et qui leur reste, est
celui de _fruits secs_.

Il y aurait peut-tre un curieux chapitre  faire sur la vie intime des
lves, sur leur esprit, leurs jeux caractristiques, les _absorptions_
frquentes, les rares _bascules_, la fte du jour de l'an, o les
_nouveaux_ cessent d'tre conscrits et ne sont pas encore _anciens_, la
position de _problmes insolubles_, le _bal des fruits secs_ avant les
derniers examens, etc., etc. Mais ce n'est point par ce petit ct de la
vie des lves de l'cole qu'il faut les juger, pas plus qu'on ne juge
les artistes par les plaisanteries de l'atelier. L'tude constante, la
discipline svre, le travail assidu, la dignit personnelle, la
conduite rgulire, voil le bon, le grand rle de la vie des lves.
C'est par l qu'ils arrivent, en cultivant leur intelligence, en se
formant aux solides vertus sociales,  soutenir dignement la rputation
de cette brillante et fconde cole Polytechnique que l'Empereur, dans
son style nergique, nommait _sa Poule aux oeufs d'or_.



Rvolutions du Mexique.

(Voir, sur Santa-Anna, t. 1er, pages 337 et 403; sur Bustamante, t. II,
pages 81 et 123; suite et fin.--V. page 226)

D. LUCAS ALAMAN.

Alaman entra au ministre des relations extrieures avec l'ide
fortement arrte de faire marcher de pair la rforme politique et
financire; l'excution de la seconde devait lui fournir les moyens
d'oprer la premire, et, pour y parvenir, il ne s'agissait que
d'appeler aux emplois les hommes les plus probes. Telle tait la
corruption apparente, qu'il semblait impossible de pouvoir les trouver.
S'il n'en trouva pas en effet un nombre suffisant en qui la capacit se
joignit  la probit, il sut du moins, en utilisant ceux qu'il
rencontra, rprimer les concessions des employs qu'il maintint, par ce
moyen, la contrebande fut comprime, le trsor vit ses coffres se
remplir du produit des droits qui, avant lui, ne servaient qu' enrichir
les administrateurs des douanes; et les troupes, bien payes, bien
habilles, purent devenir un appui pour le gouvernement. Les dpenses ne
dpassant plus les recettes, l'conomie prsida aux dpenses du trsor,
confi au ministre Maugino; en un mot, sous l'administration d'Alaman,
le Mexique se vit organis en vritable gouvernement, et ce fut lu
premire fois depuis l'Indpendance.

[Illustration: Dom Lucas Alaman.]

Le brigandage des grandes routes, du moins entre Vera-Cruz et Mexico,
subit le mme sort que la contrebande. Des dtachements de cavalerie
vinrent occuper les principaux repaires; quelques voleurs signals par
leurs exploits furent trangls _(garrotados)_ ou fusills; les autres
suspendirent aux murs de leur maison leur carabine et leur lacet jusqu'
des temps plus prospres, tandis que la contrebande, traque 
Vera-Cruz, s'allait rfugier  Tuxpam. Les voyageurs purent circuler
sans crainte que quelque rencontre, fcheuse ajoutai une croix de plus
aux croix de meurtres des chemins, et les douaniers prposs au
dchargement des navires s'armrent, bien  contre-coeur, d'une
incorruptible svrit.

Des perturbateurs politiques restaient encore  chtier, et, dans leur
tat permanent de rcidive, leur chtiment ne devait tre rien moins que
la mort. Malheureusement pour la tranquillit future du Mexique, un
homme de cabinet avait  lutter contre des gnraux; il est vrai que cet
homme avait pour lui l'argent ncessaire pour les atteindre partout o
leur cri de guerre retentissait. Santa-Anna tait en tte; mais,  cette
poque, sa vie inactive dans son _hacienda de Manga de Clavo_ fut son
salut, car l'oeil d'Alaman tait ouvert sur lui, prt  faire un signe
pour le faire arrter. Les plages brlantes de l'ocan Pacifique furent,
comme on l'a vu, d'un faible secours pour Guerrero, qu'on fusillait 
_Puerto-Escondido_ en 1831; Codallos et Victoria partagrent le mme
sort sans que le premier pt tre sauv par son frre, alors gouverneur
de Mexico, et sans que la qualit de frre de l'ancien prsident de la
rpublique, D. Guadalupe Victoria, pt servir de sauvegarde au second. A
propos de Guerrero et de Picaluga, qui le vendit, nous devons rectifier
ici une inexactitude dont nous avons t involontairement coupables. Des
renseignements authentiques nous apprennent d'abord que la somme qui lui
lui compte, inscrite de la main mme d'Alaman sur les registres de la
trsorerie, fut de deux cent mille francs, et en second lieu que
Picaluga n'est point mort. On le raya de la liste des citoyens gnois,
et aprs s'tre fait rengat de sa religion, comme il l'avait t de son
honneur il alla porter son infamie au service de Mahomet. Tels taient
les importants changements qui avaient eu lieu au Mexique dans le cours
des annes 1830 et 1831.

De ce moment commena pour le pays une re nouvelle. Jusqu'alors il
n'tait arriv qu'au second degr de civilisation, c'est--dire que ses
ressources ne consistaient que dans l'agriculture et la vente des
bestiaux. Alaman voulut mettre le peuple qu'il gouvernait au niveau des
peuples d'Europe, en le faisant manufacturier, industriel. L'industrie
ne fleurit qu'au sein de la paix, et la paix tait faite. Cette grande
question si ncessaire  la prosprit nationale avait t apprcie et
mrement pese par Alaman.

La nature, qui s'est complu  doter le Mexique de trois climats
diffrents, brlant, tide et froid (par comparaison), qui adonn aux
terres de ces trois latitudes une fertilit inpuisable, un ciel
toujours pur, des chanes de montagnes du haut desquelles les eaux
pluviales font rouler l'or dans les plaines, o l'argent est plus commun
que la houille; la nature, qui a circonscrit entre deux ocans son
immense territoire, qui l'a rendu propre  toutes les cultures, a oubli
de lui donner des fleuves navigables. Elle a aussi tellement accident
le sol qu'on ne peut prvoir comment les chemins de fer pourront le
traverser; en un mot, le Mexique est priv des voies de communications
naturelles qui ont t donnes comme compensations aux pays moins
favoriss. La question industrielle est donc pour lui plus vitale encore
que pour tout autre, puisqu'il ne peut exporter ses matires premires
jusqu'au littoral de ses deux mers.

Sur la demande du prsident du conseil Alaman, pour encourager les
essais d'industrie, une partie des fonds provenant des droits de douanes
fut applique sous le nom de banque de secours _(banco de avio)_ a des
prts aux diverses industries du coton, du fer, de la soie, de la laine
et du papier. Une autre partie de ces fonds tait destine galement 
l'achat en Europe des machines ncessaires qu'il livrait gratis aux
manufacturiers. Ce fut  cette poque qu'il en vint quelques-uns de
France, qu'Alaman accueillit comme les autres, et mieux que n'auraient
pu le faire supposer son antipathie pour nous et la froideur avec
laquelle il accueillit notre rvolution de Juillet, son parti
reprsentant l'aristocratie au Mexique. Cependant, comme il n'avait, en
vue que le bien de son pays, il ne fut pas exclusif, ainsi que nous
l'avons dj dit. L'industrie allait donc prendre son essor, la paix
tait rtablie, les arsenaux taient garnis de munitions, les droits de
douanes rgulirement perus, les chemins rpars, entretenus, purgs
des bandes qui les infestaient; un seul homme encore debout menaait de
jeter au milieu de ce calme gnral une pe toujours au service de ses
caprices, et au moment mme o les mesures allaient tre prises pour
faire expier  Santa-Anna ses perturbations passes, le rvolution de
Vera-Cruz (V. Santa-Anna) clata; celui-ci s'empara des fonds que la
sage prvoyance d'Alaman avait amasss  Vera-Cruz: (2,500,000 fr.) et
qui malheureusement servirent  renverser l'homme le plus ncessaire 
la prosprit du Mexique, en levant celui qui fut toujours le plus
acharn  sa ruine.

Dans la lutte qui s'engagea entre le gnral Santa-Anna et le
gouvernement, et dont on a vu le rsultat, en janvier 1832, ce fut en
vain qu'Alaman donna aux gnraux qu'il employa les instructions les
plus prcises, de l'argent, des troupes aguerries, leur impritie fit
chouer tous les plans qu'il avait tracs dans la mditation du cabinet.
Le ministre de la guerre, le gnral Facio, ne fut pas plus heureux;
Alaman ne put monter  cheval pour rparer leurs fautes, et aprs la
capitulation faite par Bustamante, il disparut subitement de la scne
politique, sans que personne pt savoir o il s'tait rfugi, ni quel
mystrieux asile le mettait  l'abri de l'animadversion du parti
victorieux.....................

Quinze mois aprs, pendant la prsidence de Santa-Anna, qui n'ignorait
cependant pas les projets avorts d'Alaman  son gard, celui-ci reparut
dans Mexico aussi inopinment qu'il l'avait quitt. Tout ce qu'on put
savoir, c'est que, craignant pour sa vie,  tort ou  raison, il avait
t s'enfermer dans un couvent qui lui avait prt l'ombre et le silence
de son clotre. Ce fut dans cette retraite inaccessible qu'il laissa
s'amortir le ressentiment des passions politiques, et le secret fut si
bien gard qu'un ignore encore aujourd'hui le couvent qui lui servit
d'asile. Isol compltement des affaires publiques jusqu'en 1837, il
recommena  y prendre part quand Bustamante devint prsident pour la
seconde fois. Nous devons dire ici que Alaman obtint dans cette lection
le plus de voix aprs Bustamante, et qu'il ne s'en fallut que de peu
qu'il ne ft nomm prsident lui-mme. Son habilet ordinaire sut du
reste, dans le partage de l'autorit, lui rserver la plus large part,
et, l'on peut citer comme modle du genre la position suprme qu'il eut
le talent de se crer.

La constitution centrale, dite constitution de Tagle, du nom du snateur
qui en avait propos le plan, avait cr, comme troisime pouvoir, un
consul du gouvernement (_consejo de gobierno_), et lui avait assign de
singulires attributions. Ce conseil avait, entre autres droits, celui
de donner son opinion sur toutes les lois proposes par les Chambres
avant que le prsident n'y donnt sa sanction pour les dcider. Il avait
encore la facult d'examiner les lois, soit qu'elles fussent discutes
et adoptes par les Chambres, soit qu'elles fussent prsentes aux
Chambres par le prsident ou ses ministres, et de prendre comme eux
l'initiative en cas de besoin. Ses discussions, en outre, taient
secrtes, et rien ne transpirait au dehors de ce qui s'y tait pass. La
prsidence de ce Conseil d'tat fut offerte  Alaman, qui trouva ce
poste trop en vidence encore, et qui fit nommer le gnral Moran  sa
place, en se rservant pour lui la vice-prsidence. Il fut prsident de
fait, et par l'influence qu'il avait sur le gnral, et par la mauvaise
sant de ce dernier, qui lui permettait rarement d'assister aux
dlibrations. Il rsulta donc de tout ceci qu'Alaman, qui se rappelait
encore avec effroi l'insomnie de ses nuits et l'agitation de ses jours
quand il tait ministre responsable, se trouvait sans responsabilit
aucune par le secret des discussions, libre de prendre telle mesure qui
lui plairait, et investi d'une autorit plus influente dans le
gouvernement que les ministres eux-mmes, qui avaient tout le dgot,
toute la responsabilit des affaires. Ce coup d'clat fut la lin de la
carrire politique d'Alaman, qui se vit encore, en 1840, arrach par les
turbulences de Santa-Anna  la position leve qu'il occupait, la
constitution ayant t anantie, et le _consejo de gobierno_
naturellement dissous lors de l'abdication du prsident Bustamante.

Lorsque Santa-Anna reconquit pour la seconde fois l'autorit suprme
dans Mexico, encore encombr des dbris de quelques-uns de ses plus
beaux monuments, les bons citoyens durent su voiler le visage;
Bustamante s'en vint demander  l'Italie dchue des consolations au
malheur de son pays, Alaman ne put se dissimuler que de bien longtempa
il ne devait plus y jouer de rle public, et il rsolut de raliser par
lui-mme l'ide de la grande cration industrielle qu'il avait cherch 
encourager par le _banco de avio_. Il tablit donc  Orizava, ville de
l'tat de Vera-Cruz, un immense atelier de filature et de tissage de
coton. Cet tablissement, situ dans un pays dlicieux et fertile, le
plus avanc dans la culture de la matire premire qu'on voulait
utiliser, put, au bout de quelque temps, par l'lgance de sa
construction, par le luxe de ses machines, par l'importance de ses
produits, rivaliser avec les fabriques les plus remarquables d'Europe.
Cette nouvelle industrie, cre  grands frais, avait malheureusement
pour rivale, presque vis--vis de son berceau,  une distance qu'une
golette bonne voilire peut franchir en deux jours,  la
Nouvelle-Orlans en un mot, une industrie semblable, mais forte, mais
puissante, et qui, par le travail des esclaves, l'anciennet de ses
ateliers, pouvait livrer ses produits  un prix infiniment plus bas. Le
petit port de Tuxpam, alternativement ferm et rouvert, dans lequel la
contrebande, expulse de Vera-Cruz par Alaman, s'tait  diverses
reprises rfugie, offrait, par sa position, un excitant irrsistible au
dsir d'importer au Mexique ces produits des tats-Unis, les toiles de
coton, unique vtement du peuple mexicain. Ce n'tait pas asses pour
protger les premiers pas de l'industrie cotonnire  Orizava d'avoir
prohib l'importation de ses produits, le gouvernement devait encore
tablir sur toute la cte du golfe une ligne formidable de douaniers. Il
n'en fut rien. Le gouvernement de Santa-Anna, semblable au prodigue et
au dissipateur qui a dilapid un riche hritage, un semblable encore au
riche malais qui contracte des emprunts onreux, fruits de son
dsordre, tolrait encore parfois le commerce interlope, selon les
offres qui lui taient faites.

Tuxpam alors, comme un volcan mal teint, vomissant sur le littoral des
milliers de ballots de _mantas_, que des muletiers aposts enlevaient
pendant la nuit, tandis que les golettes qui les avaient apportes ne
paraissaient dj plus  l'horizon que comme une bande d'oiseaux qui
s'envolent.

Le rsultat de cette tolrance coupable fut de placer, tant  Mexico
qu' Orizava et partout, les industriels dcourags dans une situation
dsastreuse; la filature d'Orizava fut la premire  ressentir les
cruels effets de celle concurrence des tats-Unis, et cette socit,
dont Alaman tait le chef, fut oblige de suspendre le paiement de
nombreux effets mis en circulation pour effectuer les capitaux
ncessaires  son exploitation. Cette somme s'levait  1,200,000
piastres, soit 7,000,000 de francs. La faillite d'Alaman jeta la
consternation dans le commerce mexicain, et les journaux d'Europe s'en
proccuprent en lui donnant le nom du Cockenil amricain. Il supporta
cette position fcheuse avec un sang-froid et une indiffrence qui
furent loin de lui faire honneur dans l'esprit public. Les arrangements
furent dsastreux pour les cranciers, et la cession de ses biens une
fois faite, Alaman ne s'occupa plus de cette affaire.

Il n'est plus aujourd'hui que simple administrateur des biens du duc de
Monteleone. Santa-Anna, qui, comme nous l'avons dit, n'ignore pas
qu'Alaman l'et fait fusiller sans piti s'il avait pu mettre la main
sur lui aux jours de sa puissance, n'a gard, avec sa bnignit
accoutume, aucun ressentiment de ses terribles intentions; il le
consulte mme souvent, et il n'y aurait rien de bien tonnant  ce que,
par ses conseils, il ait procd aux incroyables mesures fiscales qu'il
vient de prendre, et qui sont le prlude d'une expulsion gnrale des
trangers, des Franais surtout.

En terminant, disons qu'on ne peut s'empcher de reconnatre dans
l'homme dont nous avons esquiss la vie  grands traits, des talents
politiques de premier ordre, une capacit d'homme d'tat peu ordinaire,
une incroyable activit au travail. Ou doit regretter pour lui que la
nature ne l'ait pas jet dans un moule plus hroque, ou qu'elle ne
l'ait pas fait natre au moins dans une socit plus civilise, o la
force du corps ne fasse pas pour ainsi dire tout le mrite; il aurait
pu, au besoin, excuter, les armes  la main, ses savantes combinaisons
de cabinet, et le Mexique n'en serait pas aujourd'hui rduit  l'tat de
caducit prcoce o il est tomb. Au reste, le principal dfaut du parti
qu'Alaman reprsentait a t de n'avoir pu trouver un gnral capable de
commander avec fruit les forces militaires mises  sa disposition, et
cette pnurie d'hommes de guerre a t bien fatale au pays. La politique
d'Alaman ne s'est jamais distingue par sa droiture, et l'on ne peut
manquer, en comparant avec sa conduite dans les affaires commerciales,
de faire la rflexion que l'improbit publique marche plus souvent qu'on
ne pense de front avec l'improbit prive.



L'Horloge qui chante.

NOUVELLE AMRICAINE.

Le pauvre Daniel s'en revenait d'un pied leste et le coeur content; un
mois auparavant on l'avait vu partir du logis tout habill de ses
horloges en bois, qu'il portait, par-devant et par-derrire, sur la
poitrine et sur les paules. Ainsi charg Daniel avait parcouru l'tat
de l'Ohio tout entier, et il n'tait si mince bourgade qui n'et entendu
sa petite chanson accoutume, qu'il chantait d'une voix claire et
joyeuse:

Cuckoo! cuckoo! Voici les horloges, les bonnes horloges, qui ne
s'arrtent ni le jour ni la nuit, et qui chantent mieux que le coucou
dans les bois! Cuckoo! cuckoo!

La tourne de Daniel avait t heureuse: il s'tait dfait  bon compte
de toutes ses horloges, et un riche presbytrien lui avait achet le
grand cadran  rayons d'or que, depuis trois ans, il portait tout
resplendissant au milieu de sa poitrine, sans avoir pu trouver encore 
qui le vendre.

Au dtour de la route parurent, entre les arbres, les premires maisons
de la ville de Cleveland; Daniel fit une halte, secoua la poussire de
ses souliers, rajusta sa pauvre toilette, et reprit ensuite son chemin
d'un pas moins press qu'auparavant. A mesure qu'il avanait dans la
ville, sa marche se ralentissait encore, et au lieu d'aller le front
haut, comme tout  l'heure, il tenait le nez baiss vers la terre;
enfin, il arriva sur la grande place, toute borde de chnes verts. La
nuit commenait  tomber; dj les boutiques taient claires, et,
entre toutes ces lumires, brillaient par excellence les quinquets de
matre Saunders, l'horloger, qui tenait boutique _au char d'Apollon_.
Daniel, retenant son haleine, touffant le bruit de ses pas, s'avana
vers ce beau magasin, le plus riche sans contredit de tout Cleveland, et
vint coller sa figure aux carreaux de l'une des fentres.

Matre Saunders tait vastement assis dans son grand fauteuil de cuir
noir, les mains croises sur son large abdomen; doucement absorb dans
la tranquille affaire de sa digestion, il tenait ses regards fixs, tout
droit devant lui, sur une grande pendule de bois, qui ornait le fond de
sa boutique, et servait de rgulatrice  toutes les montres de
Cleveland. Saunders vnrait sa vieille pendule comme la plus belle
pice d'horlogerie qui fut sortie de ses savantes mains; c'tait pour
lui une occupation toute paternelle que de suivre de l'oeil l'admirable
marche des deux aiguilles dores, et vous l'auriez vu alors imprimer
machinalement  sa tte grise un petit battement rgulier, correspondant
 celui du balancier de la pendule.--Assise  ct de l'horloger, sa
fille Louise filait au rouet; elle courbait la tte d'un air pensif, et
les boucles de ses cheveux blonds couvraient presque entirement ses
joues vermeilles.

Daniel demeurait toujours immobile aux carreaux. Enfin la jeune fille
leva la tte, et, ses yeux rencontrant ceux de Daniel, qui taient fixs
sur elle, Louise fit un petit cri touff: Daniel! En mme temps une
vive rougeur vint colorer son visage. Dj, s'cria matre Saunders, en
se levant; dj de retour, _le nez bleu!_ (Il n'appelait jamais
autrement son apprenti,  cause qu'il tait originaire de la
Nouvelle-cosse; et, comme on sait, les habitants de ce pays ont t
surnomms _les nez bleus_ par leurs voisins de l'Union). Daniel avait
ouvert la porte de la boutique et tait entr. Quoi! toutes vendues?
fit matre Saunders avec un gros rire, en retournant brusquement Daniel
par devant et par derrire; toutes... jusqu'au _soleil_! (c'tait le
cadran  rayons d'or). Dieu a bni mon voyage, rpondit Daniel, qui
tait pieux; en mme temps il tira de sa blouse une grosse sacoche toute
ronde d'cus, et la dposa sur le comptoir. Les yeux de l'horloger
ptillrent, et prenant la sacoche d'une main, il tendit l'autre 
Daniel, lui disant: Touche l, mon garon; tu es un brave _nez bleu!_
Cependant Louise, qui avait vu de grosses gouttes de sueur rouler sur le
front hl de Daniel, courait dans l'arrire-boutique, et dj revenait
avec un grand verre tout plein de _mint-julip_ (eau de menthe), la
boisson favorite des Amricains. Elle posa sans rien dire le verre sur
le comptoir, tout prs de Daniel, dont les yeux ne perdaient pas un seul
de ses mouvements. L'horloger avait dj saisi la plume; il dressait ses
comptes; Louise s'tait remise  son rouet, et, avec un doux sourire,
elle faisait signe  Daniel de prendre le verre qu'elle avait plac prs
de lui; mais Daniel, tout en rpondant aux questions multiplies de son
matre, ne songeait qu' regarder Louise qui lui souriait.

En cet instant entra avec fracas dans la boutique Samuel Saunders, le
fils du matre; il venait du club, o il s'tait si chaudement disput
que la sueur ruisselait encore sur son front. Il entra sans saluer ni
son pre ni sa soeur, sans dire un mot  Daniel, saisit le verre que
Louise avait pos sur le comptoir, l'avala d'un trait, et monta en
sifflant  sa chambre. Samuel tait un mauvais garon, qui mprisait son
pre et l'horlogerie; il n'avait jamais voulu rien apprendre, si ce
n'est quelques lambeaux de discours des orateurs nationaux, qu' peine
g de dix ans, il dclamait avec fureur dans son cole. Une partie de
ses journes se passait  parler, ou plutt  crier dans les clubs et
les _remuements de pit_ (assembles religieuses); le reste de son
temps tait employ  fumer,  boire ou  jouer. Son pre l'avait
plusieurs fois menac de le chasser de chez lui et de le dshriter;
mais Samuel n'en continuait pas moins son train de vie accoutum; et
nagure encore il venait de combler la mesure, en abandonnant
publiquement la communion de son pre, qui tait universitaire, pour
entrer dans la secte remuante des korkornaites. Le seul sentiment noble
qui fut dans son coeur, c'tait le patriotisme, mais le patriotisme tel
qu'on l'inspire aux enfants des coles amricaines, c'est--dire une
jalousie nationale, plus amre et plus hautaine encore que celle des
Anglais; et sans cesse, dans ses discours, Samuel avait  la bouche les
phrases vaniteuses qui remplissent les romans et les pomes de son pays;
par exemple: Les tats-Unis sont le plus beau pays du monde... Nous
perfectionnons, nous! nous avons perfectionn la nature humaine...
L'Amricain des tats-Unis a du fond, de la vitesse, de l'apparence; vif
comme le renard, souple comme l'anguille, fin comme la belette, il
clipse la cration, _il vaut l'argent monnay_; et mille autres
glorioles semblables.--Samuel dtestait l'apprenti de son pre, parce
qu'il tait un _nez bleu_, et que les _nez bleus_ n'taient pas des
hommes  ses yeux; il frmissait de rage en voyant s'asseoir  la table
de citoyens libres cet esclave chapp des fers de la Nouvelle-cosse,
et il ne lui pargnait ni les mauvais traitements ni les injures. Daniel
supportait tout cela avec douceur, et, rendant le bien pour le mal, il
joignait toujours ses prires  celles de Louise, pour apaiser la colre
de matre Saunders, sans cesse excite par l'ivrognerie, la paresse et
le libertinage de son mauvais fils.

Quand les comptes eurent t rgls, matre Saunders renferma son argent
d'un air satisfait; et, tmoignant  Daniel un intrt inaccoutum, il
l'engagea  aller prendre le repos dont il devait avoir grand besoin, et
lui souhaita le bonsoir d'une faon presque affectueuse.

Daniel prouva un vif sentiment de bonheur en revoyant sa petite chambre
 rideaux blancs. Pendant son absence, une main amie avait arros soir
et matin les rosiers qui fleurissaient sur sa fentre, et soigneusement
garni de mouron frais et de massepain la cage du petit chardonneret
rouge et noir. Daniel courut ouvrir la croise, qui donnait sur le beau
lac Eri, et, comme dj la lune s'levait, il entendit, sur un des
peupliers de la rive, chanter le rossignol. Son motion fut si vive
qu'il chancela et fut oblig de s'asseoir.

Daniel et Louise s'aimaient depuis longtemps: mais Daniel ne possdait
rien au monde, et il n'osait dcouvrir au matre l'amour qu'il avait
pour sa fille. Tout le jour, les deux amants pouvaient  peine se voir
et se parler; mais ds que le soir tait venu, Daniel ouvrait sa
croise, et toujours,  la mme heure, Louise ouvrait aussi la sienne,
pour respirer la fracheur du lac. Les deux fentres se touchaient
presque. Longtemps Daniel n'avait os adresser la parole  sa voisine;
mais enfin un rossignol vint, l't, s'tablir sur l'un des peupliers de
la rive, et comme il chantait le soir,  l'heure mme o les deux amants
se mettaient  leurs fentres, la conversation s'engagea en coutant et
en louant le merveilleux chanteur. Peu  peu taient ensuite venues les
confidences, les demi-aveux, puis les projets d'avenir, et Louise avait
en cachette brod pour Daniel une jolie bourse verte o tous deux ils
mettaient leurs petites conomies, destines, dans leur pense, aux
premiers frais de leur mnage futur.

Cependant les jours et les mois s'taient couls sans que Daniel ost
faire  son matre la solennelle demande. La haine que Samuel lui
portait, et plus encore l'abord dur et svre du matre, intimidaient
ses meilleures rsolutions. Louise devenait triste et pensive, et
souvent ses yeux taient pleins de larmes qu'elle essuyait  la drobe,
mais que Daniel voyait bien. Par bonheur vint  passer dans la ville un
horloger ambulant, qui portait sur son dos des horloges  musique. Des
horloges  musique! Avait-on ou jamais parler  Cleveland d'un pareil
prodige? Quel soufflet sur la joue des pauvres coucous de bois, qui
n'avaient dans le gosier que deux tristes notes, toujours les mmes! M.
Saunders se piquait d'avoir plus qu'aucun homme vivant recul les
limites de l'horlogerie; aussi refusa-t-il d'abord de croire  ces
nouvelles merveilles de l'art; mais il entendit de ses oreilles chanter
les heures de l'tranger; et alors, anim d'un beau zle, il prit ses
outils, s'enferma dans sa chambre, tailla, coupa, fabriqua rouages et
mcaniques; mais il eut beau faire, ses horloges  musique chantaient
tout au plus comme un tournebroche. Il en fut malade de dpit, et
dclara  qui voulut l'entendre que l'tranger qu'on avait vu tait tout
au moins un sorcier.

Daniel eut une ide audacieuse, et le soir,  la fentre, il confia son
projet  Louise, qui l'approuva de tout son coeur. Le rossignol leur
avait si souvent et si bien chant sa chanson, que tous les deux la
savaient par coeur d'un bout  l'autre. Daniel disait mme  Louise que,
pendant son travail ou ses voyages, ds qu'il venait  penser  elle,
aussitt la chanson du rossignol retentissait doucement au fond de son
coeur. Daniel, bon ouvrier en horlogerie, entreprit donc de mettre cette
bonne petite chanson dans une horloge. Matre Saunders, disait-il, est
trop bon horloger pour me rien refuser, si je puis raliser le
chef-d'oeuvre. Aussitt Daniel se mit  l'ouvrage; mais il s'aperut
bientt qu'une connaissance prcieuse lui manquait: il ne savait pas la
musique; Louise, ne la savait pas davantage. Que faire? Aprs maintes
dlibrations, il fut rsolu entre les deux amants que Daniel, lors de
sa prochaine tourne, pousserait jusqu' Louisville, et irait s'adresser
 M Clarke, le plus fameux organiste de tout l'Ohio, grand musicien,
s'il fallait en croire la renomme, et pass matre dans son art.

Le soir donc de son retour, le pauvre Daniel tait accoud sur sa
fentre,  peine remis de sa vive motion que lui avait fait prouver la
chanson du rossignol ami; il attendait Louise, et, cependant,
s'attendrissait  regarder le beau lac envelopp dans les sombres
clarts de la nuit.--Enfin la fentre voisine s'ouvrit. Eh bien?
demanda Louise avec anxit.--Elle tendait  Daniel sa petite main
blanche; et lui, pour la baiser, avanait tout son corps en dehors de la
fentre, au risque de se prcipiter. Eh bien! Daniel..... reprit
Louise, M. Clarke?...--Je l'ai vu, je l'ai vu! Louise, que Dieu
m'assiste, et l'horloge chantera. Louise fit un cri de joie, et voulut
que Daniel lui racontt en dtail sa fameuse entrevue avec l'organiste.
Figurez-vous, Louise, un grand homme sec et jaune, envelopp dans une
robe de chambre  ramages rouges, avec de grandes mains blanches et des
manchettes de dentelle. J'avanais ou plutt je demeurais sur le seuil,
tournant mon bonnet entre mes mains et me confondant en saints. Que
voulez-vous de moi, mon garon? me dit M. Clarke avec bont. Je
m'enhardis, et j'entrai tout  fait. Il me fit asseoir et me renouvela
sa question obligeante. Alors je pensai  vous, Louise, et je pris mon
courage  deux mains. Monsieur, lui dis-je effrontment, je voudrais
faire une horloge qui chantt le mme air que le rossignol. Il sourit,
et je baissai le nez en rougissant. Mais M, Clarke est un trs-brave
homme qui ne voudrait faire de peine  personne, et, me voyant ainsi
confus, il me demanda doucement qui m'avait mis en tte cette ide. Je
n'hsitai pas, et lui contai toute notre histoire. Il parait que mon
rcit l'intressa, car il me serra la main  plusieurs reprises, me
disant: Continuez, mon ami, continuez; je n'aime rien tant au monde que
les bons coeurs. Ah! Louise, s'il vous connaissait!--Aprs? dit
Louise.--Quand j'eus achev de conter, M. Clarke secoua la tte: Mon
pauvre Daniel, me dit-il, sais-tu bien ce que tu as entrepris? Tu ne le
doutes vraiment pas de ce que c'est que le chant du rossignol; les plus
grands musiciens ont pu  peine le noter. Crois-moi, choisis plutt tel
autre oiseau que tu voudras, la fauvette, le pinson. Mais moi, je ne
voulus pas dmordre du rossignol, parce que c'est celui-l que vous
aimez le mieux. J'y mettrai dix ans s'il le faut, rpondis-je  M.
Clarke; Louise m'attendra bien... Dites-moi seulement de quelle manire
il faut que je m'y prenne. Alors M. Clarke me conduisit dans son
cabinet de travail, ouvrit ses gros livres, et me lut tout ce que les
savants ont crit sur le chant du rossignol. L'un d'eux a compt dans ce
chant vingt-quatre couplets diffrents, sans parler des variations
(1).--Ah mon Dieu! s'cria Louise.--Ce n'est rien encore, reprit Daniel:
un autre savant a remarqu que le rossignol se servait de seize entres
et conclusions diffrentes, pendant que les notes intermdiaires taient
varies  l'infini (2).--Daniel, dit Louise, il faut choisir un autre
oiseau.--Oh! non, rpondit Daniel, maintenant je suis sur de celui-l.
Ecoutez encore. M. Clarke se mit  me chanter lui-mme le chant du
rossignol, et vraiment, Louise, en toute autre occasion, il m'et donn
grande envie de rire. Voici comme il chantait... N'allez pas vous moquer
au moins de ce bon M. Clarke.

Tio, tio, tio, tio. Zo zo zo zo zo zo zo zo zo zo zo zo zirrhading.
He ze ze ze ze ze ze ze ze zo ze ze ze ze ze ze ze hudgehoi. Hi gai gai
gai gai gai gai gai gai gai gai gai couior dzio dzio pi (3).

[Note 1: Cette observation est de Bechstein.]

[Note 2: C'est l'honorable Daines Barrington qui a fait ce calcul; il
avait tudi pendant trois ans le chant d'un rossignol.--Barrington a
tabli une table pour comparer le mrite respectif des oiseaux
chanteurs, en prenant 20 pour le point de perfection. Voici comment il a
valu le chant du rossignol: _moelleux_, 19; _allegro-presto_, 11;
_notes plaintives_, 19; _tendue_, 19; _excution_, 19.]

[Note 3: Ce chant appartient aussi  l'honorable Daines Barrington.]

Voyez si j'ai bonne mmoire. Oh! jamais ces notes-l ne me sortiront de
la tte.--Aprs m'avoir lu toutes ces belles choses et bien d'autres
encore, M. Clarke me mena chez un ouvrier habile  faire des instruments
de musique, et tous les deux employrent la journe  me montrer comment
on s'y prenait pour tendre les cordes, faire les soufflets, accorder les
notes, etc., etc. Je demeurai ainsi trois jours en apprentissage 
Louisville, et comme, grce  Dieu, je ne suis pas maladroit de mes
mains, j'eus bientt russi, avec l'aide de M. Clarke et de son ouvrier,
 faire une sorte, de petite serinette qui chantait tant bien que mal:
tio, tio, tio, et le reste. Maintenant il faut que je transporte le
mcanisme dans une horloge. M. Clarke m'a embrass en partant, et m'a
remis un papier tout plein de notes de musique et de recommandations
mcaniques; de plus, il veut bien que je lui crive quand je serai
embarrass.--Je commence demain la machine.

Louise fit un grand soupir. Daniel! si vous n'alliez pas russir!--Bon,
je recommencerai; j'crirai  M. Clarke; et puis n'ai-je pas sur le
peuplier le meilleur de tous les modles, un plus grand musicien que M.
Clarke lui-mme? C'est  lui que je m'adresserai de prfrence quand je
serai embarrass... Ah! par exemple, je dois vous prvenir, Louise, que
cela nous ruinera. Il y a des cordes d'argent, des roues d'argent, que
sais-je! J'avais grand'peur que M. Clarke ne voult des roues en
or.--Ah! dit Louise, que le bon Dieu est donc riche, lui qui a fait tant
de rossignols! Puis elle courut  son tiroir, y prit la petite bourse
verte et la donna  Daniel en lui disant: Bonsoir, Daniel; je vais
prier Dieu pour que le rossignol ne quitte pas notre peuplier.

Ds le lendemain, comme il l'avait dit, Daniel entreprit son
chef-d'oeuvre; il tait tout plein d'ardeur et sentait crotre son
courage  mesure que l'excution de l'horloge lui rvlait de plus
grandes difficults. Plus d'une fois il dfit ce qu'il avait fait, plus
d'une fois il dtruisit en un instant le travail de plusieurs jours ou
plutt de plusieurs nuits; car, durant la journe, Daniel avait peu de
moments  lui. Le vieux Saunders, comme il arrive souvent aux horlogers,
tait atteint d'une maladie d'yeux qui l'empchait de travailler, et il
se reposait sur son apprenti de tous les fins ouvrages d'horlogerie.
Pendant le jour, Daniel travaillait donc pour son matre, et il ne
s'pargnait gure, suivant sa coutume. La vue de Louise, silencieusement
assise au fond de la boutique, enchantait d'ailleurs son travail,
quoiqu'elle lui rappelt aussi l'oeuvre inacheve d'o dpendait le
bonheur de toute leur vie, et lui fit regretter peut-tre chaque moment
perdu  une besogne trangre. Daniel n'osait gure regarder Louise, car
le vieux Saunders, inoccup et plus chagrin chaque jour, demeurait l et
lui reprochait tous les instants on il prenait haleine. Par bonheur
Louise trouvait toujours moyen, en allant et venant de ct et d'autre,
de s'approcher de l'tabli de Daniel, et alors elle fredonnait le plus
bas qu'elle pouvait:

Tio, tio, tio, tio,

ou bien:

Hi gai gai gai gai gai gai gai gai gai gai gai couior dzio dzio pi,

et Daniel oubliait toutes ses peines.--Un jour le matre entendit le
refrain de sa fille, et il lui dit d'un ton dur et presque colre:
Quelle diable de chanson chantes-tu donc l? Louise plit, se
dconcerta et ne sut que rpondre; ce qui la fit traitet de sotte par
son pre.

Le soir, sitt la boutique ferme, Daniel montait bien vite  sa petite
chambre, et, tout en coutant le rossignol, il poussait l'oeuvre de
toutes ses forces. Quand il tait embarrass pour une note ou pour un
accord, il allait  sa fentre consulter Louise, qui depuis quelque
temps avait beaucoup rflchi sur la musique du rossignol, et en aurait
remontr  M. Clarke lui-mme.--Le Ciel semblait d'ailleurs bnir et
favoriser les deux amants; l't se prolongeait au del de toute
esprance; le rossignol chantait toujours, et si bien, que ses chansons
avaient fini par attirer sur son peuplier un autre petit musicien de son
espce, en sorte que, jusqu'au matin, c'taient des roulades  n'en plus
finir, des cadences continuelles, un assaut de notes perles et de
gammes brillantes. L'un n'avait pas fini que l'autre reprenait dj de
plus belle, comme si tous les deux eussent voulu chanter  en mourir!

Enfin, aprs une dernire nuit passe tout entire  l'ouvrage,
l'horloge fut finie; elle chantait! Quand Louise descendit, le matin, 
la boutique, Daniel tourna vers elle un visage rayonnant, et se mit 
chanter tout doucement:

Tio, tio, tio, etc.,

sans se lasser, jusqu' ce que son matre, impatient, se fut cri:
Auras-tu bientt fini ta chanson de _nez bleu?_ Mais bien certainement
Daniel chanta encore, derrire ses lvres, toute la journe:

Tio, tio, tio...

Jamais soire ne fut si longue  venir au gr des deux amants. Pour
surcrot d'impatience, ce jour-l, Samuel Saunders ne rentra point  son
heure accoutume, et son pre, qui l'attendait, ne voulut fermer sa
boutique que bien avant dans la soire. Enfin, comme Samuel ne rentrait
pas, le matre donna en grondant le signal de la retraite. Aussitt
Daniel escalada les escaliers, et apporta sur sa fentre la prcieuse
horloge. Elle devait chanter  minuit, et minuit approchait. Penche 
sa fentre, Louise attendait toute tremblante l'heure fatale. Sr de son
oeuvre, Daniel riait, triomphait, parlait  Louise de leur prochaine
union; il repassait toutes les peines qu'il avait prises pour construire
son horloge, et enorgueillissait en pensant qu'il n'avait pas eu besoin
d'crire une seule fois  M. Clarke, si ce n'est pour le remercier de
ses bons avis, et lui annoncer les excellente fruits qu'ils avaient
ports.

Tout  coup le carillon de minuit sonna au clocher de l'glise. Louise
fit un cri d'effroi, et le coeur de Daniel se serra malgr lui; mais
aussitt l'horloge se mit  chanter, et elle n'avait pas encore fini que
les deux rossignols du peuplier continuaient avec elle la chanson
commence: Louise pleurait de joie, et Daniel embrassait son
horloge.--Le reste de la nuit fut employ  dlibrer sur ce qui restait
 faire. Il ne fallait pas perdre de temps; l'on dcida  l'unanimit
que le lendemain,  midi, Daniel porterait l'horloge  matre Saunders,
et lui demanderait la main de sa fille, sans autre formalit. Puisque
l'horloge chantait, Daniel pouvait bien traiter d'gal  gal avec son
patron.

Albert Aubert.

(La fin  un prochain numro.)



Les Enfants Trouvs.

[Illustration: Dortoir  l'hospice des Enfants Trouvsde Paris.]

Vers le milieu du seizime sicle, la population de Paris toujours
croissante, le nombre considrable de pauvres, et aussi d'individus
engags dans les ordres religieux, avaient multipli les cas d'abandon
d'enfants nouveaux-ns dans une si effrayante progression qu'on regarda
comme indispensable de consacrer exclusivement un tablissement 
recevoir ces pauvres cratures. En 1552, l'hpital de la Trinit,
jusque-l occup par les comdiens appels Confrres de la Passion, fut
affect  cette destination. Il fut ordonn que les seigneurs
hauts-justiciers, qui,  Paris, taient tous ecclsiastiques,
pourvoiraient aux frais de cette maison, et le Parlement, par un arrt
de cette mme anne, dtermina de la manire suivante le contingent de
chacun d'eux:

L'vque de Paris, 150 livres;--le chapitre de Notre-Dame, 360;--l'abb
de Saint-Denis, 24;--l'abb de Saint-Germain-des-Prs, 120;--l'abb de
Saint-Victor, 84;--l'abb de Saint-Magloire, 20;--l'abb de
Sainte-Genevive, 32;--l'abb de Tiron, 4;--l'abbesse de Montmartre,
4;--le grand-prieur de France (ordre de Malte), 80;-le prieur de
Saint-Martin-des-Champs, 60;--le prieur de Notre-Dame-des-Champs, 8;--le
chapitre de Saint-Marcel, 8;--le prieur de Saint-Denis-de-la-Chartre,
8;--le chapitre de Saint-Mri, 16;--et celui de
Saint-Benoit-le-Bien-Tourn, 12;--total: 960 livres.

La somme, mme pour le temps, n'tait ni suffisante pour sa destination,
ni bien lourde pour les imposs. Toutefois, ils rclamrent contre cet
arrt; et, par un faux expos, obtinrent que la cause fut voque au
grand-conseil du roi. L'avocat-gnral qui,  l'audience du 4 juin 1554,
dfendit la dcision, dit, en parlant de ces seigneurs ecclsiastiques;
Ils ont si grande aisance que, quand ils contribueraient de leurs
deniers en telle affaire, ils en rapporteraient fruit au double, ou
l'criture est fausse... Il y cans des chanoines de l'glise de Paris
_dont les enfants sont chanoines_, et se dlient de la justice pour les
faveurs, Ces chanoines, qui prenaient soin de leurs enfants, puisqu'ils
en faisaient des chanoines, trouvaient injuste qu'on leur fit supporter
la charge des enfants des autres; toujours est-il qu'ils finirent par
succomber, et que l'entretien des enfants trouvs demeura  leur compte.

En 1570, l'tablissement fut transfr de l'hpital de la Trinit dans
une maison situe dans la Cit, sur le part de Saint-Landry, et affecte
 cette destination nouvelle par le chapitre de Notre-Dame. Elle reut
le nom de _la Maison de la Couche_. Voulant se faire aider dans son
entretien, le chapitre et l'vque firent placer dans l'intrieur de
Notre-Dame un vaste berceau pour y mettre quelques-uns de ces enfants,
et provoquer ainsi la libralit publique. Mais soit qu'elle ne rpondit
pas  leur appel, soit que ses dons reussent une autre destination, les
pauvres enfants taient fort mal soigns. Postrieurement, en 1656, une
dame veuve, touche de leur malheureux tat, se chargea d'en recevoir
autant que pourrait en contenir sa demeure, voisine de la maison de la
Couche. Ce zle trs-louable ne fut pas second par une gale
persvrance. La mre adoptive de ces orphelins s'en remit aux soins de
servantes, qui, lasses de la peine qu'il leur fallait prendre, firent
trafic de ces tres malheureux, et en vendirent  bureau ouvert  des
mendiants qui leur torturaient les membres pour mouvoir la sensibilit
publique,  des nourrices qui voulaient se dbarrasser d'un lait souvent
corrompu ou substituer, pour tromper les parents, un enfant tranger 
un nourrisson mort; elles en vendaient enfin  des magiciens pour des
oprations absurdes et souvent homicides. Le prix de ces enfants ne
dpassait jamais vingt sous, et quand cette denre humaine devenait plus
abondante que les demandes, la Seine et les gouts recevaient le
trop-plein de la maison. En 1638, un homme, dont la bienfaisance a
sanctifi et immortalis le nom, Vincent de Paule, qui tait all la
visiter, revint peindre  des femmes riches et charitables, qui le
secondaient dans ses bonnes oeuvres, l'affreux spectacle qui s'tait
offert  ses veux. Elles s'occuprent aussitt du sort de ces petits
malheureux; mais, ne pouvant les sauver tous, elles en tirrent douze au
sort, pour lesquels elles lourent une petite maison  la porte
Saint-Victor. Le commerce des servantes put se continuera l'aide des
autres avec d'autant plus de libert que leur matresse tait morte.

Il ne suffisait pas  Vincent de Paule d'avoir attach son nom  une
ide gnreuse, il tenait  lui faire porter tous ses fruits. Le tirage
au sort n'avait que bien incompltement rpondu  ses vues; les secours
taient insuffisants pour faire plus, et la charit de ces femmes
reculait devant l'normit des sacrifices que leur imposerait
l'ducation de tous les enfants abandonns. L'heure critique tait donc
venue pour eux. Le saint homme convoqua expressment les dames de
l'oeuvre  une dernire assemble gnrale, en 1640, les prvenant
qu'elle avait pour but de dcider si l'on abandonnerait ou non le projet
d'institution des Enfants Trouvs. Or sus, mesdames, leur dit-il, la
compassion et la charit vous ont fait adopter ces petites cratures
pour vos enfants; vous avez t leurs mres selon la grce, depuis que
leurs mres selon la nature les ont abandonns. Voyez maintenant si vous
voulez aussi les abandonner; cessez d'tre leurs mres pour devenir 
prsent leurs juges. Leur vie et leur mort sont entre vos mains. Il est
temps de prononcer leur arrt, et de savoir si vous ne voulez plus avoir
de misricorde pour eux. Ils vivront si vous continuez d'en prendre un
soin charitable, et au contraire, ils mourront et priront
infailliblement si vous les abandonnez.

Ces loquentes paroles atteignirent leur but; les larmes coulrent, de
formels engagements se prirent, et le salut des pauvres enfants fut
rsolu. On dcida qu'il ne serait plus fait de choix parmi les enfants 
lever. Vincent de Paule voulut assurer davantage encore son succs, en
veillant la sollicitude du roi. Il obtint plusieurs secours successifs
de Louis XIII, qui accompagna l'ordonnancement de ce qu'il lui donna en
1642, de lettres patentes o on lisait: Ayant t inform par des
personnes de grande pit que le peu de soin qui a t apport jusqu'
prsent  la nourriture et entretnement des enfants trouvs exposs
dans notre bonne ville et faubourgs de Paris, a t non seulement cause
que, depuis plusieurs annes, il serait presque impossible d'en trouver
un bien petit nombre qui ait t garanti de la mort, mais encore que
l'on a su qu'il en avait t vendu pour tre supposs et servir 
d'autres mauvais effets, ce qui aurait port plusieurs dames officires
de l'hpital de la Charit, de l'Htel-Dieu, de prendre soin de ces
enfants, et y auraient travaill avec tant de zle et de charitable
affection, qu'il s'en lve  prsent un grand nombre; et voulant les
assister autant qu'il nous est possible en l'tat prsent de nos
affaires, nous avons dlaiss auxdits enfants trouvs, etc. Les dons de
Louis XII s'taient monts  4,000 livres de rente. En 1644, lu reine sa
veuve, rgente de Louis XIV, dclara, au nom de celui-ci, qu'imitant la
pit et la charit du feu roi, qui sont vertus vraiment royales, le roi
ajoute  ce premier on un autre don annuel de 8,000 livres de rente.
Elle se rjouit en mme temps de ce que, grces aux secours donns
jusqu'alors et aux aumnes des particuliers, la plus grande partie des
enfants trouvs ont t depuis levs, et que PLUS DE QUATRE CENTS sont
vivants.

[Illustration: Voitures servant au transport des nourrices des enfants
trouvs.]

L'oeuvre s'tait galement vu accorder les btiments de Bictre; mais
l'air de cette maison fut regard comme d'une vivacit mortelle pour de
nouveaux-ns, et elle obtint de transfrer ses enfants dans une maison
vis--vis Saint-Lazare, o les soeurs de la Charit furent charges de
les soigner. Le Parlement, par arrt du 3 mai 1667, confirm par le
Conseil d'tat le 10 novembre 1668, ordonna que les seigneurs
hauts-justiciers de Paris seraient tenus de paver annuellement  cette
maison une somme de 15,000 livres. Cette ressource nouvelle mit les
administrateurs  mme de se procurer un emplacement plus commode. Ils
firent l'acquisition d'un grand terrain avec maisons situ dans le
faubourg Saint-Antoine, et y construisirent un vaste btiment. Plus
tard, pour avoir en mme temps un lieu plus central pour les dpts, ils
lourent dans la Cit trois petites maisons qui appartenaient 
l'Htel-Dieu. En 1670, des lettres patentes de Louis XIV dclarrent la
maison des Enfants Trouvs l'un des hpitaux de Paris, et ce qui n'avait
jusque-l t qu'une oeuvre prive devint ainsi une institution
publique. Depuis lors l'tablissement a reu de notables amliorations
et pris des dveloppements progressifs. Les maisons loues prs le
parvis Notre-Dame tirent place, en 1747, au btiment qui sert
aujourd'hui de bureau central  l'administration des hpitaux, et qui
fut consacre aux enfants trouvs, jusqu' ce que, postrieurement, leur
tablissement, ft transport rues d'Enfer et de la Bourbe, o il est
aujourd'hui.

[Illustration: Collier des enfants trouvs.]

L'administration des hospices possde et elle a publi le tableau du
nombre annuel d'enfants dposs dans l'tablissement depuis 1640 jusqu'
nos jours. Nous ne le reproduirons point en entier, mais nous en ferons
connatre la progression et nous en signalerons quelques poques. En
1640, anne de la dtermination gnreuse que fit enfin adopter Vincent
de Paule, on en retira de la maison de la Couche et des mains des
servantes dont nous avons parl un certain nombre, qui, joint aux dpts
de l'anne, forma un chiffre de 372. En 1641, les entres furent de 229;
en 1650, 393; en 1660, 491; en 1671 (anne qui suivit l'rection de
l'oeuvre en institution publique), 738; en 1678, 1,006; en 1694, 3,788.
Le chiffre dcrut considrablement ensuite, et ne se releva de nouveau
jusqu' cette hauteur qu' cinquante-six ans de l, en 1750, o les
rceptions se montrent  3,789. Le rgne de Louis XV leur fit, vers la
fin, atteindre des nombres dont elles n'avaient jamais approch, et dont
elles se sont toujours tenues assez loin depuis. En 1770, on reut 6,918
enfants, 7,156 en 1771, 7,079 en 1772. Le nombre dcrut ensuite, ne fut
jamais plus bas que sous la Rpublique, o il varia de 3,122  4,589, et
s'leva, sous l'Empire, par suite de rtablissement d'un tour par
arrondissement dcrt en 1811. En 1810, il avait t de 4,502; il fut
de 5, 152 l'anne suivante. Sous la Restauration, le chiffre le plus
lev fut 5,497, en 1828. En 1837, anne dans les derniers mois de
laquelle commencrent  tre prises les mesures qui rendent aujourd'hui
le secret des dpts presque impossible, il descendit  4,644. En 1839,
il dcrut jusqu'. 3,182; en 1841, dernire anne dont nous ayons
l'tat, il ne s'est pas lev au del de 3,698.

Ces mesures nouvelles, nous aurons  les apprcier dans un article o il
nous sera possible galement d'examiner la question des enfants trouvs
au point de vue moral et administratif. Aujourd'hui c'est l'historique
de l'tablissement de Paris que nous avons voulu tracer, et nous venons
de le faire; ce sont quelques dtails sur les rceptions et
l'administration des enfants que nous voulions donner, et il nous reste
 les consigner ici.

L'hospice des Enfants Trouvs reoit tous les enfants exposs ou
abandonns gs de moins de deux ans; au-dessus de cet ge, ils sont
dirigs sur l'hospice des orphelins. Du reste, en 1841, sur 3,698
enfants reus, 227 seulement n'taient pas nouvellement ns.

[Illustration: Costumes des enfants trouvs.]

Ds qu'un en Tant est apport  l'hospice, qu'il y vienne par la voie du
tour, qui,  proprement parler, n'existe plus aujourd'hui, ou qu'il y
soit transport par les soins d'un commissaire de police, comme ayant
t prsent  son bureau, ou relev sur la voie publique, on dresse,
sur un registre spcial, un acte dtaill de son admission, o se trouve
consign son acte de naissance, s'il en a un, ou,  dfaut, les
renseignements qu'on a recueillis sur lui, sur le lieu et l'heure o on
l'a trouv, et les signes qui peuvent servir  le faire reconnatre par
ses pre et mre, si jamais plus tard ils se prsentent pour le
rclamer, en remplissant d'ailleurs les formalits voulues. Ce
procs-verbal dress, on lave ces enfants, on les pse, et l'exprience
a dmontr que bien peu de ceux qui n'atteignent pas le poids de six
livres peuvent tre levs. Des salles, qu'on nomme _crches_, sont
garnies de berceaux spars les uns des autres. L, jour et nuit, des
berceuses et des nourrices, sous les ordres de surveillantes, attendent
les pauvres cratures dlaisses par leurs mres. Plus tard, le plus
grand nombre d'entre eux sont envoys en nourrice  la campagne. Ceux
dont la sant exige des soins mdicaux sont levs dans
l'tablissement.--La mortalit des enfants trouvs jusqu' l'ge de
douze ans est effrayante. En 1704, sur ceux qui avaient t reus dans
l'anne mme, elle fut de 60 sur 100; en 1775, elle s'leva  85 sur
100; en 1821, elle fut de 74; et de 1816  1837, c'est--dire pendant
vingt-deux ans, la moyenne, sur tous les enfants reus et suivis jusqu'
l'ge de douze ans, a t de plus des trois quarts, 76 sur 100. Or, les
tables de la mortalit en France font connatre que sur 100 enfants 40
succombent avant cet ge de douze ans; la mortalit des enfants trouvs
 Paris a donc dpass la moyenne de mortalit de tous les enfants en
France, de 50 pour 100. Ce qui a pu servir  bien fixer son chiffre rel
et  n'tre point abus par les nourrices de campagne qui, pour
continuer  recevoir leur salaire de l'administration, substituaient
antrieurement d'autres nourrissons  ceux qu'elles avaient reus
d'elle, quand ces pauvres cratures taient venues  mourir, c'est un
collier qui est scell au cou des enfants par une plaque de plomb, et
attach par des cordons, rouges pour les filles, bleus pour les garons.
Aucun enfant ne monte dans la voiture des nourrices sans que ce signe de
reconnaissance, qui n'est pas sans inconvnients, nous le dirons, mais
qui n'offre pas celui de pouvoir tre enlev sans que l'administration
s'en aperoive, soit suspendu au cou de son nouveau pensionnaire. On
substitue aujourd'hui au collier des boucles d'oreille galement
scelles: c'est une amlioration.

Les orphelins, qui ne sont qu'une division des enfants trouvs, portent
un costume uniforme, qui se compose, pour les garons, d'un pantalon en
drap marron et d'une veste semblable, avec collet en drap bleu; pour les
filles, d'une robe d'toffe bleue, d'un tablier, et d'un homme noir avec
une petite dentelle pareille.

C'est sous cette livre de l'abandon, ou souvent, dans un dpartement
loign, o l'enfant a t mis en nourrice, et confi  un agriculteur,
qu'il faut l'aller chercher, quand sa famille indigente a ramass la
somme ncessaire pour le retirer, et a justifi de la possibilit de lui
procurer du travail et des moyens d'existence. Oh! dans ce cas, quand
c'est vraiment la misre, la misre seule, qui a port une pauvre mre 
loigner d'elle son enfant, il a beau n'avoir jamais entendu sa voix, il
nous semble nanmoins qu'au bonheur de cette femme, en le retrouvant, il
doit la deviner et en quelque sorte la reconnatre. Mais quand c'est le
vice qui a conseill cet loignement, et quand un calcul d'intrt ou un
caprice vient le faire cesser, quelle motion attendez-vous de cet
enfant que vous avez sans piti vou au malheur?

Le 16 novembre 1717, un commissaire de police dit Chtelet, Jean Lebas,
passait devant l'glise de Saint-Jean-le-Rond, tout prs de Notre-Dame;
il n'tait que six heures du matin: l'air tait froid et humide, et un
brouillard pais laissait  peine percer les premiers rayons du jour.
Quelques femmes et des ouvriers attroups paraissaient considrer
attentivement quelque chose, et parlaient entre eux avec vivacit. Le
commissaire de police approcha, et bientt entendit les vagissements d'un
nouveau-n, qui avait t expos sur la seconde marche de
Sain-Jean-le-Rond. L'enfant avait t soigneusement envelopp, et la
recherche des vtements qui l'entouraient annonait l'opulence de ses
parents; aussi une, vive indignation se faisait-elle remarquer dans le
groupe. La mauvaise mre! disait une marchande  la halle; elle est
riche et elle abandonne son enfant!--On devrait bien la mettre en prison
pour sa vie, si la justice venait  la dcouvrir, disait une laitire.
Le commissaire fit l'office de sa charge, prit l'enfant dans ses bras et
se disposa  le transporter aux Enfants Trouvs. Ne l'emportez pas,
s'cria la femme d'un vitrier du voisinage; la pauvre crature mourra
dans votre hpital; je n'ai pas d'enfants, il m'en servira. Ce
nouveau-n paraissait, en effet, n'avoir que quelques heures  vivre
tant il tait ple, froid et chtif, aussi le commissaire laissa-t-il
faire la femme, du vitrier, il lui abandonna l'enfant, aprs avoir pris
note exacte des signes de reconnaissance qui avaient t dposs auprs
de lui. Cette femme tait pauvre, bien pauvre, mais elle avait un coeur
excellent, et se prit de la tendresse la plus vive pour le petit
infortun qu'elle avait sauv, et qui bientt l'aima comme il et aim
sa mre. Quelques jours  peine s'taient couls, lorsqu'un inconnu
entra chez elle, et lui remit le titre d'une pension de 1,200 livres de
rente destine  l'ducation de l'enfant, et constitue sur sa tte.
Toutes les recherches tentes pour dcouvrir les parents furent sans
rsultat, et ce mystre demeura impntrable. Mais plus tard, quand les
bons soins de sa mre adoptive eurent rendu la vie  cet infortun;
quand ses jeunes dispositions l'eurent fait distinguer par ses matres;
quand, dveloppes par l'tude, elles l'eurent mis  mme de n'avoir
plus rien  apprendre au collge, l'enfant trouv rentra chez sa
bienfaitrice, dans la modeste demeure de laquelle il continua  habiter,
alors mme que le nombre et le mrite de ses crits l'eurent lev au
comble des honneurs auxquels un homme de lettres puisse arriver, et lui
eurent conquis une clbrit europenne.--Il y avait, en ce temps-l,
une soeur du cardinal-archevque de Lyon, femme d'esprit et jolie femme,
menant du front la galanterie et les affaires, et  laquelle ses
liaisons avec le rgent et le cardinal Dubois avaient assur une
puissante influence et une clatante renomme: c'tait la mre de
l'enfant trouv. Lorsque celui-ci fut devenu un homme illustre, la
tendresse de sa mre, si longtemps endormie, commena  se rveiller.
Elle tmoigna le dsir de voir son fils; mais on eut grande peine 
l'amener  une entrevue avec elle, et il ne cda aux plus pressantes
instances qu'en mettant pour condition expresse qu'il srait accompagn
par sa mre d'adoption. Le jour de la visite: est convenu; la grande
dame attend, son fils arrive; mais lorsque madame de Tencin (c'tait
elle) s'avance en ouvrant les bras, d'Alembert (c'tait lui) s'crie, les
yeux en pleurs; _Vous n'tes pas ma mre! Je n'en connais qu'une: c'est
la vitrire!_

_(La fin  un prochain numro.)_



Correspondance.

Nous recevons de M. le bibliophile Jacob la lettre suivante en rponse 
un article du numro 41 de _l'Illustration_, sur le Catalogue de M. de
Soleinne. Nous faisons suivre cette rponse de quelques observations de
M. T., auteur de cet article.

_A M. le Rdacteur en chef de_L'ILLUSTRATION.

Monsieur,

_L'Illustration_ a publi, dans son avant-dernier numro, un article au
moins trange sur le Catalogue de la bibliothque dramatique de M. de
Soleinne, Catalogue dont j'ai fait paratre le premier volume, en
gmissant comme un vrai bibliophile d'tre en quelque sorte complice de
la vente de cette admirable bibliothque.

Les personnes qui voudront bien recourir au Catalogue si rudement
attaqu y trouveront, je l'espre, de quoi le dfendre contre de
pareilles attaques. Ce Catalogue, que nous tions loin de croire
irrprochable avant que M. T. l'et examin sans y signaler aucune
erreur relle, renferme deux ou trois mille notes littraires et
bibliographiques que les juges les plus comptents, M. Brunet, l'auteur
du _Manuel du Libraire_, M. Wallkenner, le savant diteur de La
Fontaine, M. de Monmerqu, M. Brunet de Bordeaux, etc., ont daign
honorer de leur suffrage.

Ordinairement, un catalogue de livres ne prsente que des titres plus ou
moins complets, plus ou moins logiquement classs; j'ai voulu faire
plus:  la description fidle et minutieuse des ouvrages, j'ai ajoute
des jugements, des observations, des dissertations, tout ce qui est du
ressort de la bibliographie raisonne. Voil sans doute mon crime aux
yeux de M. T. Ce n'tait pas une raison suffisante pour tronquer mes
phrases, pour en dnaturer le sens, pour me faire jouer tout  tour,
dans ce Catalogue, le rle de Tartufe et relui de La Palisse.

J'ai dcouvert un autographe de Molire,--cela est incontestable; mais
je me suis donn la peine de le dmontrer dans une note de cent
cinquante lignes, o j'ai accumul toutes les preuves historiques qui
viennent  l'appui de l'authenticit de cette dcouverte. Aprs quoi,
j'ai pu m'crier avec une sorte de triomphe: VOICI DONC ENFIN UN
AUTOGRAPHE DE MOLIRE! C'est l un vnement littraire qui mrite bien
d'tre imprim en grandes majuscules.

J'ai cru reconnatre le style de Molire dans une pastorale, _Mtisse_
dont l'auteur est ignor et qui ne parat pas mme avoir de mise au
jour;--mais j'ai cit quelques passages de cette pastorale  l'appui
d'une opinion qui n'a pas d'autre base que l'identit du style avec
celui de Molire. L'homme se rvle par ses actions, l'crivain par son
style. J'en prends  tmoin M. T.

J'ai souvent hsit entre deux on trois auteurs contemporains qui se
sont offerts  mon esprit, lorsqu'il s'agissait de trouver le vritable
pre d'un ouvrage anonyme.--Cette hsitation entre plusieurs auteurs se
reproduit sans cesse dans la recherche des anonymes. Certains ouvrages
n'ont-il pas t attribus  dix auteurs diffrents? Pourquoi vouloir me
forcer  opter entre eux? Que sais-je? Qu'en savez-vous?

Je m'en rfre, quelquefois  l'avis de mon lecteur, et j'ai l'air de
l'inviter  prononcer pour moi.--En effet, je n'ai d compter que sur
des lecteurs clairs, instruits et surtout impartiaux.

Je ne cite pas toujours le livre et la page du livre o je puise un
fait, un renseignement. De l ces formules vagues: Je crois avoir lu...
N'avons-nous pas lu quelque part?...--Je confesse que je ne me rappelle
pas,  point nomm, tous les livres que j'ai lus, et d'ailleurs, en
rdigeant un catalogue, mme avec soin, j'aurais t quelquefois dans
l'impossibilit de courir aprs le volume qui fournissait une citation
ou une autorit  ma mmoire. J'oublie souvent, Dieu merci! mes propres
ouvrages; ne puis-je parfois oublier ceux des autres?

Je n'ai pas dit, page 19: Cette traduction doit tre de Nicolas Oresme
ou de Christine de Pisan ou d'un autre, ce qui serait une niaiserie,
j'en conviens; mais j'ai dit moins navement: Cette traduction en prose
du _Thrence franais_ doit tre de Nicolas Oresme ou de Christine de
Pisan ou d'un autre _contemporain du roi Charles V, qui avait fait faire
cette traduction comme celle de Tite-Live_. Je n'ai pas dit davantage:
On peut croire que l'diteur tait Barbazan ou quelque autre, mais
j'ai dit ce que je dirais encore, ne vous dplaise Ou peut croire que
l'diteur tait Barbazan ou quelque autre _qui aurait eu communication
du texte reu par de Beauchamps ou par La Monnoye._ Je devrais
peut-tre me rsigner  prendre les ridicules que l'on me prt: on a
bien fait du brave et hroque La Palisse, mort  Pavie, chevalier sans
peur et sans reproche, le naf et burlesque La Palisse de la chanson.

Quant  l'erreur qui existe; dans la prface, o j'ai confondu le
Monsieur, comte de Provence, du rgne de Louis XVI, avec le Monsieur,
comte d'Artois, du rgne de Louis XVIII, je passe condamnation sur ce
point; mais je n'avais pas attendu l'article de M. T. pour corriger
cette erreur,  l'aide d'un carton. J'eusse t plus reconnaissant, si
M. T, m'avait procur les lments d'un bon errata, qui est encore 
imprimer.

M. T. m'a seulement appris que, depuis l'avnement d'un nouveau
commissaire royal auprs de la Comdie-Franaise  la place de M. le
baron Taylor, les archive du thtre avaient t classes. C'est une
heureuse nouvelle, et nous flicitons. M. l'archiviste, ft-ce le
signataire de l'article auquel je rponds. Mais ce classement des
archives n'infirme pas le paragraphe de la prface qui a surtout mu la
bile de M. T. Lorsque M. le baron Taylor, cet ardent rgnrateur de
notre scne franaise, eut remis ses pouvoirs de commissaire royal
auprs du Thtre-Franais, il y eut, DIT-ON (ET NOUS AIMONS  CROIRE
QUE CES BRUITS SONT FAUX OU EXAGRS), une sorte de pillage dans les
papiers et la bibliothque de ce thtre, qu'on avait respects depuis
cent cinquante ans, et M. de Soleinne APPRIT que des registres de la
Thorillire, des lettres de Lekain et de mademoiselle Clairon, etc.,
avaient t vendus par un brocanteur  la porte de la
Comdie-Franaise. Tant que dura l'administration de M. le baron
Taylor, qui a rendu les plus grands services  la scne franaise, o il
fit monter la jeune cole, en offrant  ses tudes la tragdie de Talma
et la comdie de mademoiselle Mars, tant que dura cette administration
noble, gnreuse et intelligente, les archives du thtre furent
intactes: il est vrai qu'elles n'taient pas encore classes. Je n'ai
accuse personne en disant que des lettres de Lekain et de mademoiselle
Clairon tombrent alors dans les mains des amateurs d'autographes.
Est-ce que des spoliations du mme genre n'ont pas eu lieu  diffrentes
poques dans les archives du royaume, dans celles du dpt de la guerre?
Les archives du Thtre-Franais sont-elles plus sacres pour les
voleurs d'autographes? L'auteur de l'article veut-il se faire caution
que rien n'a t dtourn dans ces archives?

Enfin, M. T., semble me rendre responsable de ce que M. de Soleinne n'a
pas laiss de testament; il s'tonne fort que les hritiers ne supplent
pas  l'absence de ce testament et ne fassent point  l'tat l'abandon
d'une bibliothque qui a cot 500,000 fr. et dont l'tat, insouciant, a
refus de s'assurer la proprit  un prix bien infrieur. M. de
Soleinne serait mort de chagrin plutt que d'apoplexie, s'il avait prvu
que sa bibliothque dut tre vendue aux enchres et disperse. Est-ce l
un motif suffisant pour que des hritiers renoncent de gaiet de coeur 
la meilleure part de leur hritage? Je regrette, en vrit, que l'auteur
de l'article ne soit pas le lgataire universel de M. de Soleinne: il
eut probablement donn la bibliothque au Thtre-Franais. Le
Thtre-Franais lui saura gr de l'intention.

Pour moi, qui ne suis malheureusement point assez riche pour faire un
tel don, moi qui ai vendu ma chre bibliothque historique  l'encan,
laquelle aurait fait si belle figure dans les galeries de Versailles, je
ne puis que m'affliger du sort probable des livres recueillis avec tant
de persvrance par M. de Soleinne: c'est moi qui organise leur
dispersion et leur perte. Le mdecin, croyez-le, pleure quelquefois son
malade qu'il voit mourir; le fossoyeur mme peut aussi pleurer en
creusant la fosse de son ami. Que n'ai-je pas fait pour sauver la
bibliothque de M. de Soleinne, pour obtenir que la munificence
nationale lui ouvrit un asile dans un tablissement public! J'ai pri,
j'ai suppli, j'ai cri au sacrilge: j'ai mme essaya d'intresser les
souverains trangers  la conservation de ce vaste dpt dramatique.
Hlas! jusqu' prsent, je n'ai pas mieux russi que les hritiers, qui
s'taient mus avant moi de la destruction de ce monument unique lev
par M. de Soleinne  la gloire du Thtre. Cependant j'espre encore,
puisque la vente n'est pas commence.

J'ai fait, du moins, ce qu'il m'tait permis de faire: un Catalogue
dtaill, en 3 volumes in-8, qui compltera la _Bibliothque_ du
Thtre-Franais, du duc de La Vallire, et qui sera certainement plus
utile que le catalogue de Pont-de-Vesle. Le mauvais vouloir de M. Y.
n'empchera pas que mon dialogue ne soit dsormais la seule
bibliographie du Thtre. M. T. aurait mieux fait de tourner ses
maldictions contre les gouvernements qui ont en mains le salut de la
bibliothque de M. de Soleinne et qui la condamnent  prir. S'il se
proccupe de la destine de cette bibliothque, s'il aime les livres, il
l'et prouv en faisant cause commune avec nous, qui souhaitons
ardemment de pouvoir raliser le voeu de M. de Soleinne.

Vous penserez maintenant, monsieur, que je ne suis pas habile dans l'art
de _dpister_ les anonymes, puisque je n'ai point devin celui de
l'article que je dclare injuste, lger et mal fond sous tous les
rapports. Certes, je ne reconnatrai jamais dans cet article le
commentateur d'une fort bonne dition des oeuvres de Molire, l'diteur
de la Revue _rtrospective_, cet excellent recueil dont les curieux de
l'histoire et de la littrature rclament la continuation, l'auteur
d'une _Vie de Molire_ pleine de recherches, de saine critique et de
bonne foi littraire.

Agrez, monsieur, etc.

PAUL JACOB, bibliophile.



M. T. aurait bien mauvaise grce, aprs le paragraphe qui termine cette
lettre, et dans lequel la bienveillance devient dithyrambique, 
renouveler ses critiques et  venir dire aux bibliographes qui ont
rpondu  l'envoi du _Catalogue_, en crivant  son auteur que

               La chute en est jolie, amoureuse, admirable,

 venir leur dire:

              Quoi? vous avez le front de trouver cela beau!

M. T. tient donc le mrite du _Catalogue_ pour constant, et il garderait
le silence s'il n'avait  se dfendre  son tour, non pas d'avoir port
un jugement _au moins trange_ c'est l'pithte qu'il avait lui-mme
donne au livre, et qu'on lui retourne; les lecteurs jugeront qui la
mrite mais d'avoir fait un article _injuste, lger et mal fond sous
tous les rapports._

M. T. ne se croit pas _injuste_ pour avoir prfr au systme de
suppositions vagues et de dsignations indtermines du bibliophile
Jacob la prcision de M. Brunet et celle de M. Barbier. Il croit qu'en
bibliographie, dans le cas o l'on se dit  soi-mme: _Que sais-je?_ le
mieux est de ne rien dire; il croit que dire que l'auteur d'une
traduction doit tre ou Oresme, ou Christine de Pisan, _ou quelque autre
contemporain du roi Charles Ier_, qui a eu des millions de
contemporains, c'est parler pour ne rien nous apprendre. Il croit enfin
qu'il n'y a nulle raison pour substituer ce nouveau mode de
bibliographie, que l'auteur du _Catalogue_ appelle raisonn,  l'ancien,
qu'il appellera, lui, raisonnable.

M. T. ne se croit pas _lger_ pour avoir dit que les archives du
Thtre-Franais sont aujourd'hui plus compltes que sous
l'administration prcdente, puisqu'on a pris le soin d'y faire rentrer
ce qui en tait sorti depuis quinze ans. La lgret est  porter une
accusation grave sans prendre le moins du monde la peine de vrifier si
elle est fonde, et de croire qu'il suffit de l'admettre et de l'mettre
comme un _on dit_. M. T. n'a point  se porter caution que rien n'a t
pris; c'est  celui qui publie une accusation  prouver qu'il est en
droit de le faire. M. T. n'est point et il n'a jamais demand  tre
archiviste du Thtre-Franais ni d'aucun autre tablissement public;
mais il dit ce qu'il sait et ne dit que cela.

M. T. ne croit pas avoir t _mal fond sous tous les rapports_  se
rire du dsespoir de comdie prt aux hritiers de M. de Soleinne. Ils
vendent sa bibliothque: ils sont dans leur droit; mais, au nom du ciel!
pas de grimaces! Un demande  M. T. ce qu'il eut fait  leur place.--Il
et mis, quelque parti qu'il et pris, ses paroles d'accord avec ses
actions.

Oui, sans doute, ce _Catalogue_ sera dsormais la seule bibliographie du
thtre. Honneur en soit rendu  M. de Soleinne! La transcription pure
et simple des titres de tous les volumes, de toutes les brochures que ce
bibliophile persvrant et consciencieux a runis, constituera le plus
complet et le plus utile indicateur de tous les ouvrages de la
littrature dramatique.

A son tour, et en terminant, M. T. dira au Bibliophile Jacob: Vous
aime, les livres, la bibliographie, qui semble aride  tant de
travailleurs, a de l'attrait pour vous. Vous tes actif, laborieux,
persvrant; entreprenez quelque grand labeur. La _Bibliothque
Historique_ de Lelong et de Fontenelle est  refaire. Mettez-vous 
l'oeuvre, mais mettez-vous-y en renonant  faire de vos notes un
questionnaire pour votre lecteur; ne faites de notes que quand vous
aurez quelque chose  dire. Et vous aurez fait une oeuvre srieuse, une
oeuvre utile, et nous serons le premier  l'applaudir.

T.



_A M. le Directeur de_ _L'Illustration_

Mon cher monsieur,

Je n'aime pas les _errata_. Ils prouvent que l'auteur d'un article a eu
la faiblesse de le relire, et, en second lieu, qu'il y attache une
certaine importance; le public trouve cela d'assez mauvais got.

Nanmoins je ne puis rester sous le coup des absurdits qu'une
transpositions de _paquets_ m'a fait commettre, et dont mes initiales me
rendent responsable.

(On appelle _paquets_, en style d'imprimeur, chaque fragment de
l'preuve qui passe sous les yeux de l'crivain.)

Pour que mon chapitre sur les thtres de Londres soit  peu prs
intelligible, il faudrait:

1 tablir une phrase place  la colonne 3 de la page 228,
immdiatement aprs la ligne 38. Il y tait question d'un vaudeville
imite de Grand-Papa Gurin, et qui a pour titre anglais: _Grand-Father
Whitehead_;

2 Suivre tout naturellement l'alina parfaitement inintelligible sans
cela, qui commence par ces mois: _Farren y rendait  merveille_, et le
reste mme page, mme colonne, ligne 39;

3 Lire ensuite jusqu' la fin. Mais alors, on reviendra page 228,
colonne 6, ligne 10; et il faudra commencer ainsi le portrait de
Bartley: _Ce gros garon_;

4 Par suite de ces changements, l'article finit  ces mots: _O hymen! 
hymenne!_ lesquels tant en latin ne doivent point s'orthographier: O
hymen  hymne!

Moyennant ce petit travail, qui ne demande pas plus de vingt
minutes,--avec beaucoup de bonne volont,--le lecteur aura la
satisfaction de savoir ce que j'ai prtendu lui dire. Puisse-t-il se
trouver pay de sa peine!

Son serviteur et le vtre,

O. N.



Voyages en Zigzag (1).

Il y a cinq mois  peine (2), lors de l'apparition des premires
livraisons des _Voyages en Zigzag_, nous avons dit, en prdisant son
succs futur, o, comment et pourquoi ce beau livre avait pris
naissance. Un professeur de Genve, dj clbre comme crivain et comme
dessinateur, l'auteur des _Nouvelles genevoises_, et des _Albums
Vieux-Bois_, _Crpin_ et _Jabot_, faisait chaque anne, avec quinze ou
vingt de ses lves, une excursion pdestre dans les Alpes de la Savoie
et de la Suisse. Chemin faisant, il notait  la plume et au crayon; en
d'autres termes, il racontait et il esquissait, _currente calamo_, avec
autant de simplicit que d'esprit, toutes les impressions de la journe.
Au retour, le journal commun, rdig par le chef de l'expdition, tait
autographi tel qu'il avait t crit et dessin, sans correction
aucune, et distribu entre tous les membres de la petite caravane. Mais
bien qu'ils n'eussent t dans l'origine destins qu' vingt ou trente
lecteurs, les _Voyages en Zigzag_ mritaient, sous tous les rapports,
d'exciter la juste admiration d'un public beaucoup plus nombreux. A
peine imprims, les nouveaux albums taient avidement recherchs par
tous les amateurs qui avaient eu le bonheur de lire et de vrifier sur
les lieux la spirituelle fidlit de leurs rcits et de leurs peintures.
De Genve, leur rputation se rpandit bientt en France, en Angleterre,
en Allemagne, en Italie et mme dans l'autre monde, o quelques jeunes
disciples du _matre_ l'avaient importe.--Enfin une heureuse nouvelle
accompagna les rcits des triomphes de M. Topffer dans les deux
hmisphres. M. Dubochet se dcidait  runir tous ces albums en un
volume et  les diter avec tout le luxe et tous le soin qu'il apporte
d'habitude dans les publications illustres.

[Note 1: 1 vol. grand in-8, orn de plus de 100 gravures, Paris, 1843.
Dubochet, 16 francs.].

[Note 2: Voir l'Illustration du 1er juillet 1843, n 18, t. I.]

[Illustration.]

Aujourd'hui, d'ailleurs, nous voulons seulement vous faire admirer
l'_artiste_! l'crivain aura son tour une autre fois. Nous lui
demanderons, pour vous seul, une de ces nouvelles qu'il raconte si bien,
et qu'il ne nous refusera pas, nous en sommes sur d'avance. Maintenant,
jetez seulement un coup d'oeil sur les dessins que nous allons vous
montrer, et dites-nous si l'ingnieux crateur de MM. Vieux-Bois, Jabot
et Crpin ne fait pas avec la mme supriorit les paysages et les
portraits que les caricatures.

[Illustration.]

Voyez d'abord la _bourse commune_ (cette bourse qui fournit aux dpenses
de la caravane). Aprs avoir eu une triste fin au mois de septembre
1839, elle s'est refaite dans une retraite conomique; puis, un matin,
elle vient rendre une visite  M. Topffer. Ayant persvr dans son
rgime pendant plusieurs mois, elle se trouve avoir grossi au point d'en
tre trangle dans son corsage et  l'troit dans sa robe, dont
quelques mailles faisaient mine de vouloir sauter prochainement.
Effraye de son tat et honteuse de son obsit, la bonne dame venait
implorer l'assistance de M. Topffer. Celui-ci lui promit aussitt de la
gurir au moyen de beaucoup d'exercice et de quelques saignes.

Si grandes qu'elles aient t, nos esprances ne seront point trompes.
Nous avions toujours cru  un grand succs, et la ralit a dpass
encore toutes nos prvisions. Nous l'avouons hautement, nous admirons
avec un vif et sincre enthousiasme le double talent de M. Topffer. Son
langage, comme, il le dit lui-mme, n'est pas toujours selon l'Acadmie,
il adopte avec une trop grande facilit certaines expressions qu'on peut
trouver trop familires; ce que ses diteurs appellent des termes
improviss, des dnominations locales et les traces d'un argot de voyage
issu tout naturellement du retour annuel des mmes impressions, des
mmes besoins, des mmes habitudes. D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas,
ces relations crites en courant heure par heure, telles que chacun les
faisait peut-tre en plaisantant, ne devaient tre lues d'abord que des
voyageurs auxquels leurs excentricits elles-mmes rappelant de joyeux
souvenirs, offraient des charmes tout particuliers. Cette forme un peu
trange n'a-t-elle pas d'ailleurs son mrite? 'Trouve-t-on beaucoup de
livres aussi simples? aussi vrais? Et puis, que d'observations fines et
piquantes on y rencontre  chaque page! que de rflexions profondes
parfois! que de mots charmants! que de sensibilit! que de gaiet!

Nous voudrions pouvoir justifier ces loges par quelques citations; mais
les bornes qui nous sont imposes nous interdisent cette jouissance.
Vous mfiez-vous de notre got passionn, cher lecteur, achetez les
_Voyages en Zigzag_, lisez-les, et si vous ne partagez pas notre
opinion, si vous n'tes pas tour  tour gay ou attendri, c'est  vous
seul, et non  M. Topffer, que vous devrez-vous en prendre.

C'est ce qui donne lieu  un nouveau voyage, en effet, si d'une part les
montagnes sont favorables  qui veut prendre de l'exercice, d'autre
part, pour une bourse qui veut tre saigne, il n'est rien lui qu'un
plerinage en Suisse.

A peine parti, on rencontre des originaux bons  dessiner.

Voici d'abord un jeune crtin qui porte, sa canne en tambour-major.

[Illustration.]

Des musiciens ambulants.

[Illustration.]

Un attelage de voiturin italien: cochers, voiturins, haridelles, sont
dignes les uns des autres; uss, efflanqus, malpropres; empltre sur
l'oeil, jambes entortilles, boulons, mcaniques et ficelles. Ce n'est
que dans les pays de plaines que l'on rencontre ces restes de chevaux,
trop dbiles pour tirer, trop cassants pour retenir, mais suffisants
encore pour trottiller des deux cts d'un timon. Du reste, diaphanes,
incolores, sans yeux, sans jambes, sans poil ni queue, la maladie ne
sait par quel bout les prendre... et ils font sans mal ni douleurs des
douze heures par jour pendant douze jours de suite...

[Illustration.]

Un touriste qui a achet trois chiens de Terre-Neuve.

[Illustration.]

Un jsuite promenant un tout petit collge de cinq Aliborons; on dirait
un grand ptre qui mne cinq agnelets le long du foss.

[Illustration.]

Enfin, un ballet italien--de toute magnificence, dit M. Topffer: nous
voyons l des Romains et des Romaines de quoi en tre saturs pour
longtemps. Virginius a des convulsions, et Appius des piques
d'entrailles. L'un et l'autre se dmnent comme des possds, et les
Romains et les Romaines aussi, ce qui se trouve vouloir dire le trait
d'histoire qu'on sait.

[Illustration]

Mais M. Topffer n'est pas un _caricaturiste quand mme_, qu'on nous
permette cette expression. Il ne recherche pas le grotesque et le laid;
il ne se plat point  l'exagrer; il les montre tels qu'il les a vus;
en outre il ne se moque,--et c'est l selon nous un grand mrite,--que
de ce qui est rellement ridicule; jamais il n'abuse ni de sa plume ni
de son crayon pour nous faire rire aux dpens de ses semblables, qui lui
ont sembl dignes d'estime et de piti; parfois, au contraire, il nous
reprsente avec une vrit pleine de charmes la simplicit nave des
honntes habitants des Alpes. Rencontre-t-il un beau type
caractristique, il s'empresse de le dessiner. Voit-il, comme acteur et
comme spectateur un de ces dlicieux tableaux que sa petite caravane
compose  chaque instant du jour dans ses courses ou dans ses haltes,
immdiatement il nous en offre une reprsentation exacte.

Rien de plus frais, de plus paisible, de plus helvtique, que tout ce
vallon d'Underwald, surtout dans un moment o un beau soleil succdant 
la pluie dore les rochers et fait resplendir les pelouses, A peine
rencontrons-nous quelques naturels, mme dans les villages, mme dans la
capitale, o nous ne trouvons  acheter que du pain et des prunes; ce
sont les seules friandises mises en vente dans les deux seules boutiques
de l'unique rue.

[Illustration.]

Connue nous passons devant une chaumire, les sons d'une guitare
frappent notre oreille. C'est un gros homme en blouse qui accorde son
instrument. M. Topffer le prie de nous chanter quelque air. Pas moi,
dit-il, mais ma servante, si vous ne lui faites pas trop peur. Toute la
caravane s'tend sur le gazon, et bientt parait une jeune fille
extrmement timide, qui s'assied devant le seuil, et qui chante pour
obir  son matre bien plus que pour complaire  l'illustre
socit.--Sa voix est agrable et d'une justesse parfaite; la scne est
pittoresque, le plaisir inattendu; en sorte que nous passons l une de
ces douces heures qu'on ne peut pas plus faire natre qu'on ne peut les
oublier. Toutefois, la chose dplat  un gros barbichon de chien qui
grogne dans sa toison, et s'obstine dans des accompagnements bilieux.
De l'Underwald passons dans le Valais.

[Illustration.]

C'est encore une halte; mais les acteurs qui y jouent le rle principal,
plus nombreux d'ailleurs, ne ressemblait en rien  ceux que nous venons
de voir.--Il s'agit cette fois de la jeune population d'un village
valaisan que M. Topffer vient d'ensucrer, et dont la joie enfantine
gale l'tonnement. Comme paysagiste, M. Topffer ne reconnat peut-tre
aucun matre. Ses croquis, qu'un de nos plus habiles dessinateurs
franais, M. Karl Girardet, _a mis sur bois_ avec tant de got et de
bonheur, ont surtout le mrite d'tre aussi _vrais_ que possible. De
grands tableaux ne reprsenteraient pas mieux les belles scnes de la
nature dans les Alpes. Voici d'abord les _roches et la porte d'Annibal_
 Donas, dans le val d'Aoste.

[Illustration.]

Puis une vue du lac Majeur prise  Fariolo, car M. Topffer passe souvent
les Alpes, il descend dans les planes de la Lombardie, il visite Milan;
une fois mme il s'est aventur jusqu' Venise. Un tel voyage  pied
avec de si petites jambes, s'criera quelque lecteur pouvant, c'tait
une entreprise colossale. Rassurez-vous me timore, tout alla pour le

[Illustration.]

mieux dans la meilleure des caravanes possibles, et ici comme dans les
autres circonstances de la vie, cette pense, A la garde de Dieu, fait,
dit M. Topffer, la scurit et le courage du coeur; elle nous inspira je
ne sais quelle pacifique confiance qui fut un temprament contre
l'inquitude qui rend gauche, ou contre la prsomption qui rend
tmraire. Le voyage  Venise se termina donc aussi heureusement que
les prcdents, et M. Topffer en rapporta de charmants dessins; nous en
donnerons pour preuve l'effet de lune suivant sur le grand Canal.

[Illustration.]

Quand on a pass les Alpes, il faut les repasser. Quant  nous, nous
choisirons de prfrence la route du Saint-Gothard, car elle est aussi
sre et commode qu'elle est belle.

Au sortir du dfil qui termine la premire monte, on dcouvre tout 
coup de l l'effet d'un spectacle des plus curieux: c'est la route, dont
les contours infinis se dveloppent en serpentant jusqu'au sommet de la
montagne.

[Illustration.]

Les zigzags sont briss et pars; ils s'chafaudent les uns sur les
autres; et, jusqu' la dernire sommit, on aperoit des fragments du
collier des bouterones. Nous demeurons l en admiration devant
l'industrieuse audace des hommes en gnral, mais surtout des hommes
libres, des hommes d'Uri, de ce petit canton qui a su faire avec ses
minces ressources un ouvrage aussi beau que celui du Simplon, ce
chef-d'oeuvre si vant, si admir, si clbr et si lithographie. La
renomme n'est souvent qu'une vieille folle sans quit.

[Illustration.]

[Illustration.]

Mais on ne trouve pas partout des belles routes de voitures; et souvent
la caravane se voit oblige de traverser un pas difficile et un bout de
sentier en corniche large de quatre semelles, inclin sur un prcipice 
pic, et appuy contre un rocher qui surplombe. Grce  Dieu et  M.
Topffer, le danger est heureusement vit, et tous les touristes
arrivent sains et saufs  Genve; la bourse commune seule est malade.
Nous esprons, quant  nous qu'elle se refera plusieurs fois encore, et
qu'un jour ou l'autre, M. Topffer ajoutera un second volume  celui dont
nous sommes aujourd'hui l'heureux possesseur.

Somme toute, les _Voyages en Zigzag_ forment le livre le plus agrable 
lire et  regarder, le plus moral, le plus richement illustr que la
librairie franaise ait offert cette anne aux amateurs des cadeaux du
premier jour de l'an, vulgairement appels trennes,--bientt nous
dirons pourquoi;--mais il a une place marque d'avance  un double
titre, c'est--dire comme texte et comme gravures, dans toutes les
bibliothques d'lite.



Modes.

[Illustration.]

Ce n'est plus seulement  l'Opra et aux Italiens que nous pouvons aller
chercher des lgantes toilettes; les salons sont enfin ouverts. De tous
cts et partout nous ne voyons que velours, satin, gaze, fleurs et
bijoux, tout le charmant cortge des ftes et de la mode.

La temprature printanire, qui a dur quelques jours, avait fait
loigner les fourrures; mais voil ce beau luxe de l'hiver qui reparat:
les petits manteaux cazavecka se garnissent tous de martre ou d'hermine,
et, en attendant les grands froids, on cache ses mains dans ses manches,
qui sont aussi bordes de fourrures. On fait beaucoup de cazavecka en
satin garni d'un piqu pour sortie, de bals et spectacles.

Les capuchons dont on se couvre la tte en attendant sa voilure se font
assez coquettement; ce n'est plus une enveloppe disgracieuse qui faisait
d'une jolie femme une laide sibylle; c'est un capuchon garni de dentelle
encadrant le visage, voilant sans les radier cependant, de beaux yeux
qui brillent  travers les fins rseaux de sa garniture. On fait aussi
porr la ville des manteaux orns de velours; en voici un modle,
trs-distingu. Au reste, le velours est toujours beaucoup employ: nous
le voyons dans les garnitures de robes et de manteaux; dans les costumes
d'hommes nous le retrouvons en gilet et en revers aux collets et aux
manches de paletots.

On fait pour toilettes du matin de trs-jolies robes de drap brod en
soutache et, avec ces robes, on porte un mantelet galement en drap
brod, lequel peut ensuite se mettre avec tous les costumes ngligs.

Du portera encore les robes de bal faites en tunique. L'anne dernire
on avait fait infructueusement l'essai de deux jupes de diffrentes
couleurs, car de semblables modes tiennent plus du bal costum que de la
vraie toilette des salons. Ce qui est fort bien port, ce sont les
tuniques blanches rattaches par des fleurs naturelles; des tuniques en
tulle ou en crpe rose, avec des bouquets de fines roses  feuillages de
velours places aux manches, au corsage et sur les jupes.

Une jolie toilette de ville se compose d'une robe en satin pkin ray
gros bleu et noir, orne de deux volants en dentelle noire poss  plat;
d'un chapeau de velours pingle blanc, dcor d'une plume, et d'un
cazavecka en velours noir, bord de martre zibeline;--ou bien encore,
d'une robe en moire glace, orne de velours pos en tablier, le corsage
juste, avec un revers en velours pareil; un chapeau en velours violet,
garni de dentelle noire, et un pardessus un levantine, avec un grand
collet piqu  l'aiguille.



SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS L'AVANT-DERNIER NUMRO.

I. L'opration qu'on appelle _donner_, au jeu de piquet, revient 
distribuer 52 cartes en quatre groupes, deux de chacun 12 cartes, qui
sont pris respectivement par chaque joueur, et deux autres groupes, l'un
de 5, l'autre de 3 cartes, qui forment ensemble _le talon_. Le nombre
des combinaisons auxquelles peut donner lieu cette distribution en
quatre groupes partiels est le quotient de la division de deux nombres
trs-grands qui sont gaux, savoir: le dividende, au produit de tous les
nombres entiers conscutifs, depuis 1 jusqu' 32; le diviseur, au
produit des carrs des nombres entiers conscutifs, depuis 1 jusqu' 12,
par le produit ses nombres 1, 2, 3, 4, 5 et 1, 2, 3.

Tout calcul fait, le quotient se trouve gal 

1 592 814 947 068 800.

A cause de l'normit de ce nombre, et vu la date assigne  l'invention
des cartes  jouer, on s'assure par des calculs bien simples qu'il s'en
faut de beaucoup que les cartes aient pu tre donnes au jeu de piquet
de toutes les manires possibles. D'ailleurs, comme les mmes sries de
cartes, qui ne diffrent que par un changement de _couleur_, ont la mme
valeur au jeu de piquet, on peut regarder comme identiques les
distributions qui ne diffrent que par une permutation entre les
couleurs; ce qui rduit considrablement le nombre des combinaisons
distinctes.

II. On sait que notre Chambre des Dputs est compose de 459 membres
que le sort rpartit en 9 bureaux, chacun de 51 membres. Le nombre, des
distributions possibles a pour expression le quotient de deux nombres
qui sont gaux, savoir: le dividende au produit de tous les nombres
entiers conscutifs, depuis 1 jusqu' 459; le diviseur au produit des
carrs de tous les nombres entiers conscutifs, depuis 1 jusqu' 51.

Le calcul de ce quotient, par les procds de l'arithmtique ordinaire
srait une opration impraticable ou d'une excessive longueur. Avec
certaines tables calcules spcialement pour cet objet, on trouve que,
les premiers chiffres sur la gauche, qui expriment les plus hautes
units, sont 288 672..., et que le nombre cherch doit avoir 429
chiffres  la partie entire. Il tombe donc entre

278 692 suivi de 423 zros,

et

278 692 suivi aussi de 423 zros.

Nota. Les problmes I et II, ainsi que leurs solutions, ont t extraits
de l'excellent ouvrage intitule: _Exposition de la Thorie des chances
et des probabilits_, par M. Cournot.

III. Le problme propos se dcompose en trois questions partielles,
savoir:

1 Reconnatre la fraude. Pour cela, il suffit de transposer les poids.
Si les balances sont fausses et prpares de telle sorte qu'elles
paraissent justes tant charges de poids ingaux, tout aussi bien que
vides, leur fausset sera manifeste par la simple transposition du
poids et de la marchandise qui se font quilibre dans les deux bassins.
On verra la marchandise enleve alors par le poids qu'on croyait tre le
sien.

2 Le principe sur lequel ces balances sont fondes est connu sous le
nom de _principe du levier_, et consiste en ce que les forces parallles
appliques aux deux bras d'un levier mobile autour d'un point d'appui,
doivent tre en raison inverse des distances de leur point d'application
au point d'appui, pour se faire quilibre.

Cela pos, pour fabriquer des balances fausses, on a du prendre d'abord
des bras de flau ingaux en longueur, mais on les a pris aussi
ingalement pesants, de telle sorte qu'ils se fassent quilibre autour
de l'axe de suspension. On bien encore, s'ils sont galement pesants, on
leur donne une forme diffrente, de sorte que le centre de gravit du
bras le plus long soit  la mme distance de l'axe du flau que le
centre de gravit du flau le plus court.

Ensuite on a muni les extrmits de ces deux bras du flau de bassins
dont les poids sont aussi en raison inverse des longueurs des deux
liras. Ainsi, ces deux bras tant supposs, l'un de 30 l'autre de 322
centimtres de longueur, il faudrait que si le bassin adapt au bras de
32 centimtres pse 80 grammes, le bassin du bras de 32 seulement
pest 75.

A chaque pese qu'on ferait avec cette balance, en mettant le poids dans
le bassin le plus pesant et la marchandise dans l'autre, l'acheteur
serait tromp d'un seizime. Mais nous avons indiqu le moyen de
dcouvrir la fraude.

3 Pour se faire donner un poids exact, il y a un procd trs-simple
qui russit infailliblement, quel que soit l'tat de la balance.

quilibrez d'abord la marchandise place dans un des bassins avec de la
grenaille de plomb ou de fer, avec une matire quelconque que vous
mettrez dans l'autre bassin. Enlevez ensuite la marchandise, et
remplacez-la par un poids qui fasse quilibre  la grenaille que vous
avez laisse  la place o vous l'aviez mise. Ce poids sera exactement
celui que l'on cherche. On connatra donc le poids de sa marchandise
avec une exactitude qui ne dpendra plus aucunement de celle de la
balance, mais seulement de celle des poids.

Cette mthode, si simple  concevoir, qui parat se prsenter si
naturellement  l'esprit, n'a t imagine que vers la fin du sicle
dernier, par notre illustre navigateur et physicien Borda. Elle est
connue sous le nom de _Mthode des doubles peses_. Pour apprcier ce
qu'une dcouverte, en apparence si modeste, peut avoir d'importance, il
suffira de dire qu'elle a rendu les plus grands services pour la
dtermination du systme mtrique des poids et mesures, et qu'elle en
rend encore tous les jours dans les laboratoires des physiciens et des
chimistes.

Avant de la connatre, on procdait ainsi: on plaait alternativement la
substance  peser dans l'un et l'autre bassin; on cherchait les poids
qui y faisaient quilibre et on prenait la racine carre de leur
produit.--Ainsi, l'un des deux poids tant de 80 grammes, l'autre de 90,
et la racine du produit de 80 par 90 tant de 84, 83, on en concluait
que le vritable poids tait de 84 grammes 83 centigrammes.



NOUVELLES QUESTIONS  RSOUDRE.

I. Les mmes choses tant poses que dans le premier problme ci-dessus,
on demande le nombre des combinaisons o les quatre as se trouvent  la
fois dans l'un des paquets de douze cartes.

II. On demande de rgler la mise des joueurs au jeu du _franc-carreau_.

III. Adapter  on puits un appareil propre  monter l'eau, dispos de
telle sorte que l'on n'ait jamais  vaincre que le poids de l'eau que
l'on monte, et la rsistance des frottements.



Rbus

EXPLICATION DU DERNIER RBUS Une rcompense honnte au rapporteur de
chien.

[Illustration: Nouveau rbus.]








End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0042, 16 Dcembre
1843, by Various

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