The Project Gutenberg EBook of Bijou, by Gyp

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Title: Bijou

Author: Gyp

Release Date: May 14, 2012 [EBook #39694]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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_Bijou_




_BIJOU_

_Par_

_GYP_

[Illustration: colophon]

_Nelson
diteurs
189, rue Saint-Jacques
Paris_

_Calmann-Lvy
diteurs
3, rue Auber
Paris_

_A

MONSIEUR ALBERT AUBLET_




BIJOU




I


La marquise de Bracieux travaillait pour ses pauvres; elle piqua dans la
pelote de laine bourrue son gros crochet d'caille blonde et, posant la
pelote sur ses genoux, leva la tte vers son petit-neveu Jean de Blaye:

--Jean?... qu'est-ce que tu regardes donc de si intressant?... tu es l
 t'craser le nez contre la vitre, absolument comme quand tu tais
petit... et insupportable...

Jean de Blaye redressa brusquement le front, qu'il appuyait aux carreaux
de la baie, et rpondit avec un peu d'hsitation:

--Moi?... mais rien, ma tante!... rien du tout!...

--Rien du tout?... Eh bien, tu regardes rien du tout avec beaucoup
d'attention!...

--Ne le croyez pas, grand'mre!...--dit madame de Rueille de sa belle
voix grave--il espre toujours voir paratre un fiacre au tournant de
l'avenue...

La marquise demanda:

--Est-ce qu'il attend quelqu'un?...

M. de Rueille expliqua en riant:

--Non!... mais un fiacre... mme un fiacre de Pont-sur-Loire, lui
rappellerait Paris!... c'est une taquinerie de Bertrade...

Jean murmura, sans bouger:

--Oh!... je ne tiens pas tant que a  me rappeler Paris!...

Madame de Rueille le considra avec tonnement, et, se tournant vers sa
grand'mre:

--On dirait presque qu'il est sincre?...

--Sincre, mais absorb!...--fit la marquise.

Et, s'adressant  un jeune abb qui jouait au loto avec les petits de
Rueille, elle demanda:

--Monsieur l'abb, dites-nous donc s'il se passe sur la terrasse quelque
chose d'intressant?...

L'abb, assis le dos  la grande baie, regarda derrire lui par-dessus
son paule, et rpondit aussitt:

--Je ne vois pas la moindre chose intressante, madame la marquise...

--Pas la moindre...--affirma Jean.

Et, quittant la fentre, il vint s'asseoir sur un divan. Un des petits
de Rueille, ngligeant ses cartons de loto, et laissant l'abb rpter
les numros avec une inaltrable patience, s'tait juch sur une chaise,
et, grimaant, semblait faire par la fentre, des signaux  quelqu'un.

La grand'mre intrigue demanda:

--A qui donc, petit Marcel, fais-tu ces horribles grimaces?...

--A Bijou,--dit l'enfant;--elle est l... qui cueille des fleurs...

--Est-ce qu'il y a longtemps qu'elle est l?...

Ce fut l'abb qui rpondit:

--Il y a dix minutes ou un quart d'heure, madame la marquise...

--Et vous trouvez que Bijou n'est pas une chose intressante 
regarder?...--s'cria la vieille femme en riant--vous tes difficile,
monsieur l'abb!...

L'abb Courteil, trs nouveau venu dans la maison, et incroyablement
timide, rougit de son rabat  la racine de ses cheveux d'un blond ple,
et balbutia, effar:

--Mon Dieu, madame la marquise... je croyais qu'en demandant s'il se
passait sur la terrasse quelque chose d'intressant... vous vouliez dire
quelque chose de... d'extraordinaire... et je ne pensais pas que la
prsence de mademoiselle Bij... de mademoiselle Denyse, veux-je dire...
qui tous les jours,  cette heure, cueille  cette place des fleurs pour
ses corbeilles... pt tre considre comme...

La phrase se termina de faon inintelligible, tandis que l'abb, l'air
perdu, continuait  remuer les numros dans un sac.

--Ce pauvre abb!...--dit trs bas Bertrade de Rueille,--vous
l'ahurissez, grand'mre!...

--Mais non!... mais non!... je ne l'ahuris pas!... tu exagres, ma
petite!...

Et aprs une minute de rflexion, madame de Bracieux reprit:

--Il est donc aveugle, ce garon!...

--Quel garon?...

--Ton abb, parbleu!... il fait des rponses stupides!...

--Mais, grand'mre...

--Jamais, vois-tu, je ne croirai qu'un homme peut regarder Bijou
trifouiller dans les fleurs, et ne pas trouver a une chose
intressante!... jamais!...

--Un homme... oui... mais l'abb n'est pas prcisment un homme...

--Ah! qu'est-ce donc, s'il te plat?...

--Dame... un prtre n'est pas...

--C'est pas un homme pour faire des btises!... non!... du moins, j'aime
 le croire!... mais a a des yeux, un prtre, quand le diable y
serait!... tu m'accorderas bien que si a n'a pas des yeux d'homme, a a
au moins des yeux de femme?... lui permets-tu,  ton abb, d'avoir des
yeux de femme?...

--Mais, grand'mre, je lui permets d'avoir les yeux qu'il voudra...

--C'est heureux!... Eh bien, une femme qui regarde Bijou s'aperoit
qu'elle est dlicieuse  regarder... pourquoi un abb ne s'en
apercevrait-il pas?...

--Vous ne l'aimez pas, ce pauvre abb!...

--Oh! moi, tu sais... je trouve que les prtres, c'est fait pour les
glises et pas pour les maisons!... cette rserve faite, j'aime ton abb
autant que les autres abbs!... je l'aime... ngativement... je le
respecte...

Bertrade se mit  rire, et dit de sa voix caressante:

--Il n'y parat gure!... vous le bousculez tout le temps!...

--Je le bouscule... comme je vous bouscule tous...

--Oui... mais nous... nous y sommes habitus... tandis que lui...

--Bon! je ne le bousculerai plus!... je me surveillerai!... mais tu ne
t'imagines pas  quel point a me gnera!... moi qui aime tant avoir mon
franc parler!... une drle d'ide que tu as eue l, de prendre un abb
pour tes enfants!...

--C'est Paul... il tenait beaucoup  ce que l'ducation des enfants ft
faite par un prtre... au moins au dbut... il est trs religieux...

--Mais moi aussi, je suis trs religieuse!... et c'est pour a que je
n'aurais jamais un prtre comme prcepteur... Oui!... si c'est un homme
intelligent, vous dtournez au profit de un, ou de deux, ou de plusieurs
enfants--mais enfin d'un petit nombre--une intelligence dont l'emploi
indiqu et la destination vritable taient de diriger un troupeau... de
pardonner, d'instruire, de soulager des cratures, qui, pour la plupart,
sont plus intressantes que nous!... si c'est un imbcile, il se livre 
une consciencieuse dformation du petit tre qui lui est confi... et,
dans l'un ou l'autre cas, vous tes responsables du mal que vous faites,
ou du bien que vous empchez de faire... Tiens!... laisse-moi regarder
Bijou!... a m'amusera plus que de parler de ton abb!...

Et la marquise dsigna sa petite-fille qui entrait, semblable  une
vivante corbeille de fleurs.

Denyse de Courtaix, surnomme Bijou, tait une merveilleuse petite
crature, svelte et fine, et pourtant capitonne de fossettes, avec de
grands yeux violets profonds et limpides; un nez droit,  peine relev
du bout; une bouche toute petite, trs rouge, aux coins gaiement
retrousss, laissant paratre les dents courtes, d'un blanc laiteux. Les
cheveux, souples et soyeux, taient de ce blond cendr, aujourd'hui
presque perdu. Les oreilles, toutes petites, avaient des reflets de
nacre rose. Ces mmes reflets se retrouvaient non seulement sur les
joues, mais sur le front, sur le cou, sur les mains. Ils clairaient
d'une grande lueur rose la peau tout entire. Les sourcils barraient
d'une trs fine ligne, presque noire et  peine interrompue, le front
intelligent et pur. Seuls, ils indiquaient que ce frle et joli petit
tre pouvait bien avoir une volont. Bijou, qui paraissait avoir quinze
ou seize ans, tait depuis huit jours majeure; mais de toute sa
personne, parfaite et menue, s'envolait un parfum d'enfance et de
candeur. Sa grce, cependant, trs pntrante, trs subtile, tait bien
celle d'une femme, et ce contraste rendait Bijou troublante et rare.
Telle quelle, elle affolait les hommes, plaisait aux femmes, et se
faisait adorer de tous.

Ds qu'elle entra dans le hall, toute rose dans le nuage de mousseline
rose de sa robe, avec, suspendu  son cou par des rubans roses aussi,
une sorte d'ventaire dbordant de roses, tous l'entourrent, heureux
de la gaiet qui entrait avec elle dans la grande pice, un peu vide
avant sa venue.

Paul de Rueille, qui jouait au billard avec son beau-frre Henry de
Bracieux, vint demander une rose de la corbeille, tandis qu'Henry, le
suivant, en prenait une sans la demander. Les petits de Rueille,
abandonnant l'abb qui continuait  annoncer d'un ton monotone les
numros du loto, s'lancrent d'une glissade vers la jeune fille, 
laquelle ils s'accrochrent tous deux. Leur mre les rappela:

--Mais laissez donc Bijou tranquille, mes enfants!... vous
l'assommez!...

--Robert!... Marcel!... venez donc ici,--dit l'abb qui se leva.

Bijou protesta:

--Mais non... laissez-les donc!... ils me font plaisir!...

Elle ta de son cou la corbeille, et allait la poser sur le billard,
lorsqu'elle s'arrta soudain.

--Ah!... non!... il faut respecter les carambolages!...

Henry de Bracieux murmura, presque attendri:

--Est-elle gentille!... elle pense  tout!...

--Viens m'embrasser, Bijou!...--demanda la marquise.

Denyse venait de placer sa corbeille sur un divan. Elle y choisit une
rose largement panouie, et courut vers sa grand'mre, qu'elle embrassa
plusieurs fois de suite, avec des clineries d'enfant. Puis, offrant sa
rose:

--C'est la plus belle!...

Elle parlait un peu haut, un peu dans la tte, peut-tre, mais la voix
tait jeune et claire, et l'articulation d'une admirable nettet.

--Tu n'as pas vu Pierrot?...--demanda la marquise.

--Pierrot?...--fit Bijou qui sembla chercher dans son souvenir,--mais
si, je l'ai vu!... il est mme venu un instant m'aider  cueillir mes
fleurs... et puis, il est all rejoindre son pre, qui est  tirer des
lapins dans le petit bois...

--J'aurais d m'en douter... il ne fait rien de rien, cet enfant-l!...

--Mais, grand'mre, il est en vacances!...

--En vacances, tant que tu voudras!... il n'en est pas moins vrai que si
on lui a donn un rptiteur, c'est apparemment pour qu'il travaille...

--Mais il faut bien qu'il se repose de temps en temps, ce pauvre
Pierrot!... et son rptiteur aussi!...

--Ils ne font que a!... Enfin!... si mon frre le sait... et que a lui
convienne!...

--a lui convient aujourd'hui, toujours!... car c'est lui qui leur a dit
d'aller le retrouver au bois...

--Qui leur a dit?...

Et la vieille femme demanda, narquoisement:

--Ah!... il cueillait aussi des roses, le rptiteur?...

--Oui...--fit Denyse, avec son beau sourire candide, sans remarquer
l'intonation moqueuse de sa grand'mre,--il cueillait aussi des
roses...

La marquise rpliqua, en dsignant un grand jeune homme qui entrait:

--a l'amusait probablement plus que de tirer des lapins... car s'il est
all rejoindre ton oncle au bois, il n'est pas rest longtemps avec
lui!...

--Tiens!... non!...--fit Bijou tonne.

Quittant sa grand'mre, elle alla au-devant du jeune homme:

--Est-ce que vous n'avez pas retrouv mon oncle, monsieur Giraud?...

Il devint trs rouge.

--Si, mademoiselle... si!... nous avons trs bien retrouv M. de
Jonzac... seulement, moi... j'ai d rentrer... pour corriger les devoirs
de Pierre...

Voulant expliquer, sans doute, son entre dans le hall, il continua,
avec un peu d'embarras:

--Et... je venais voir si je n'avais pas oubli ici mes livres... je
croyais... mais je ne les vois pas...

Comme il sortait, sans cesser de regarder Bijou, la marquise, l'air
indulgent et amus, le rappela:

--Vous ne restez pas  fumer ici, monsieur Giraud?... la correction de
ces devoirs est-elle donc si presse?...

--Non, madame!...--dit vivement le rptiteur, qui revint sur ses
pas;--elle n'est pas presse du tout!...

La vieille femme se pencha vers madame de Rueille, qui, silencieuse,
travaillait  une admirable tapisserie, et lui dit en souriant,

--Il n'est pas comme l'abb, celui-l!...

Bertrade releva sa jolie tte et rpondit, srieuse:

--Non!...

--Tu as l'air de le plaindre?...

--Tant que je peux!...

--Et pourquoi?...

--Parce que ce gentil garon, arriv gai comme un pinson il y a quinze
jours, et qui s'est fait aimer de nous tous, partira d'ici triste et
malheureux... avec du chagrin ou de la rancune plein le coeur...

--Oh!... tu pousses toujours les choses au noir!... il trouve Bijou un
amour... il l'admire... il se plat auprs d'elle... et puis voil!...

--Vous savez bien, grand'mre, que Bijou est adorable... et si attirante
que tous s'y prennent...

La marquise montra son petit-neveu de Blaye, qui, depuis qu'il avait
quitt la fentre, semblait tranger  tout ce qui se passait autour de
lui, et dit, presque rageuse:

--Tous?... non pas tous!... regarde Jean!... il est aussi aveugle que
l'abb!...

La figure impassible, immobile dans son grand fauteuil, Jean de Blaye
semblait rver, les yeux au loin. La jeune femme le regarda et rpondit:

--J'ai peur que, lui, ne soit un faux aveugle!...

--Ah bah!--fit madame de Bracieux, ravie--tu crois que Bijou pourrait
intresser Jean?... assez pour l'enlever, au moins pour un temps,  ses
cocottes,  ses chevaux,  ses thtres,  sa vie stupide?... tu le
crois?...

--Je le crois!...

--Depuis quand?...

--Depuis tout  l'heure!... quand il nous a dit avec une telle
conviction qu'il ne tenait pas tant que a  se rappeler Paris! j'ai
senti qu'il disait vrai... alors, je me suis demand ce qui avait pu le
lui faire oublier, j'ai cherch... et j'ai trouv...

--Bijou?...

--Justement!...

--Tant mieux si cela est!... mais  moi, a ne m'en a pas l'air!... il
ne s'occupe pas d'elle!...

--Quand on le voit, non!...

--Il parat triste... proccup...

--On le serait  moins!... il ne fait pas  moiti les choses. Jean!...
si il aime--j'entends pour tout de bon--il aimera violemment... et s'il
aime violemment Bijou, ou s'il s'aperoit qu'il va l'aimer, il n'y a l
rien qui doive le rjouir... il ne peut pas--quelque envie qu'il en
ait--pouser Bijou, n'est-ce pas?... non seulement il est son cousin,
mais encore il n'a pas la fortune qu'il faudrait...

--Il a cinq cent mille francs environ... Bijou en a deux cents, auxquels
j'en ajoute cent... a fait trois cents... total,  eux deux, huit cent
mille francs...

--Eh bien, voyez-vous Bijou avec vingt-quatre mille francs de rente?...

--Non!... je sais bien que, elle, trouverait a trs suffisant... elle
fait--on dit toujours a, mais, cette fois, c'est vrai--ses robes
elle-mme... elle est industrieuse et adroite... elle s'entend 
merveille  tenir une maison, c'est elle qui, depuis quatre ans, dirige
tout ici et  Paris... mais c'est moi qui ne pourrais pas me faire 
l'ide de lui voir une existence mdiocre... et elle l'aurait en
plein!... Pourvu, mon Dieu! qu'elle n'aille pas se mettre  aimer
Jean!...

--Oh!... je ne pense pas!...

--C'est qu'il est charmant, l'animal!... et, parat-il, trs aim?...

--Trs!... mais Bijou est si adule, si entoure, si adore, qu'elle n'a
pas beaucoup le loisir d'aimer elle-mme!...

--Et puis, elle est si enfant!...

Et la marquise regarda sa petite-fille avec une infinie tendresse.

Debout prs du billard, Bijou observait la partie, et taquinait en riant
les joueurs. A quelques pas d'elle, le jeune professeur immobile la
contemplait l'oeil extasi. Tout  coup, Jean de Blaye se leva
brusquement, l'air agac, et se dirigea vers la porte qui conduisait au
perron.

--Attends!...--cria Denyse,--attends que je te donne une rose!...

Elle s'approcha de la corbeille, et y prit une rose jaune,  peine
entr'ouverte, qu'elle vint passer  la boutonnire de son cousin.

--L!...--fit-elle en reculant, l'air heureux,--tu es trs beau comme
a!...

Puis, allant au rptiteur, elle dit, dlicieusement chatte et souple:

--Monsieur Giraud, voulez-vous aussi un bouton de rose?...

Et comme, interdit, tremblant presque, le jeune homme cherchait, sans y
parvenir,  placer la fleur, elle la lui enleva d'un mouvement trs
doux:

--Vous ne savez pas!... laissez-moi arranger a, voulez-vous?...

Il tait si grand qu'elle fut force, pour atteindre sa boutonnire, de
se dresser sur la pointe des pieds. Elle glissa alors la fleur
lentement, avec un soin extrme; et quand ce fut fait, elle affirma,
aimable et souriante, en tapotant le revers luisant de la pauvre
jaquette qui n'avait plus ni forme ni couleur:

--A la bonne heure!... comme a, c'est tout plein joli!...

Les yeux brillants de tendresse, la marquise la contemplait. Elle dit 
Bertrade, qui elle aussi, semblait admirer Bijou:

--Hein?... est-elle assez gentille?...

Madame de Rueille regarda le jeune rptiteur, qui restait plant, tout
ple, au milieu du hall, et rpondit avec tristesse:

--Pauvre garon!...

--Encore!... Ah a! dcidment, il t'intresse beaucoup, monsieur
Giraud!...

--Beaucoup!... j'aime les dlicats et les tristes... moi qui suis une
gaie!...

--Oh!... une gaie!... si on veut!... tu disais tout  l'heure que Jean
tait un faux aveugle... eh bien, toi, tu es une fausse gaie... une gaie
quand il y a quelqu'un qui te regarde...

Sans rpondre, la jeune femme montra Bijou.

--C'est une vraie gaie, celle-l!... n'est-ce pas, grand'mre?...

Bijou, aprs avoir distribu des fleurs aux enfants, disait  l'abb
Courteil:

--Vous aussi, monsieur l'abb, je veux vous fleurir!... tenez!... dites
un peu qu'elle n'est pas belle, cette rose?... ah!... pour une belle
rose, c'est une belle rose!...

Et elle lui tendait une rose norme, tale et paisse, qui ressemblait
 un chou.

L'abb s'tait lev sans lcher le sac qui contenait les numros du
loto, et il reculait effar, balbutiant:

--Mademoiselle... cette fleur est superbe... seulement... je ne saurais
o la mettre... les boutonnires de ma soutane sont toutes petites...
jamais la queue n'y entrera... je vous suis reconnaissant,
mademoiselle... je suis trs touch... je... mais il n'y a pas de
place... il...

Elle rpondit en riant:

--Il y en a dans votre ceinture de la place, monsieur l'abb!... l!...
tenez!... on dirait qu'elle est faite pour a!...

De trs loin, elle planta la longue queue de la fleur entre la ceinture
et la soutane de l'abb, qui remercia, saluant gauchement:

--Je vous remercie, mademoiselle, de votre bont... je suis touch...
trs touch...

La rose,  chaque mouvement, basculait dans la ceinture trop lche. Elle
remuait drlement, avec des petits ressauts ridicules, se dtachant sur
la soutane qui s'enroulait en vis au corps maigre de l'abb.

Quand elle eut fleuri tout le monde, Bijou dclara:

--A prsent, je vais arranger mes corbeilles!...

--O a?...--demanda M. de Rueille.

--Mais  la salle  manger, au salon, dans le vestibule, ici, partout...

Plusieurs voix dirent:

--Nous allons vous aider!...

-Ah! mais non!... au lieu de m'aider vous me drangeriez beaucoup!...

Elle reprit sa corbeille et sortit, gaie et rose, dans l'envolement de
ses jupes roses comme elle. Et quand elle eut disparu, un voile de
tristesse s'tendit sur la grande pice. Personne ne parlait plus. On
n'entendait que le choc des billes et le bruissement des numros que
l'abb agitait toujours rgulirement, apportant en cela comme en tout,
de la mthode. A la fin, Henry de Bracieux dit:

--Grand'mre, vous ne devriez jamais permettre  Bijou de nous lcher
comme a!...  Bracieux surtout, parce que,  Paris a va encore!...
mais ici, quand, elle nous lche, nous sommes perdus!... c'est le rayon
qui claire toute la maison!...

La marquise haussa les paules.

--Tu dis des btises!... tu oublies que prochainement Bijou nous
lchera--comme tu le dis si lgamment--d'une faon dfinitive...

--Comment!... elle va se marier?...

--Dame... je l'espre!...

--Vous avez quelqu'un en vue?...--demanda M. de Rueille, mcontent.

--Non, pas du tout!... mais enfin, ce quelqu'un peut se prsenter d'un
jour  l'autre... non pas ici, bien entendu... il n'y a, dans le pays,
rien qui puisse convenir  Bijou... mais il est probable qu' Paris, cet
hiver...

Henry de Bracieux, un beau garon de vingt-cinq ans qui ressemblait
beaucoup  sa soeur Bertrade, coutait, les sourcils rapprochs, le
visage srieux. Il manqua un carambolage facile, et, comme son
beau-frre s'en tonnait:

--Ah zut!... il fait trop chaud pour jouer au billard!... je vais dormir
dans le hamac!...

Sa soeur le regarda sortir et murmura  l'oreille de la marquise:

--Lui aussi!...

La vieille femme rpliqua, avec un peu d'humeur:

--Bijou ne peut pourtant pas pouser toute la famille!... Et puis,
taisons-nous... la voil!...

Et effet, la silhouette fine de la jeune fille apparaissait dans la
porte qui ouvrait sur le perron. Sans entrer, elle demanda:

--Combien de personnes  dner jeudi, grand'mre?...

--Dame!... je n'ai pas fait le compte... il y a les La Balue...

--a fait quatre...

--Les Juzencourt...

--Six...

--Le petit Berns...

--Sept...

--Madame de Nzel...

--Huit...

--C'est tout!...

--Et dix que nous sommes de fondation, a fait dix-huit... on peut tre
vingt... voulez-vous inviter les Dubuisson, grand'mre?... a me fera
bien plaisir d'avoir Jeanne...

--Je ne demande pas mieux... je vais leur crire...

--C'est pas la peine... il faut que j'aille  Pont-sur-Loire pour les
commissions, je les inviterai...

--Comment, mon pauvre petit!... tu vas aller en ville par cette
chaleur?...

--Il faut bien s'occuper du dner!... c'est aujourd'hui mardi... et
puis, j'ai  parler  la mre Rafut pour lui demander des journes... je
n'ai pas de robes... il va y avoir les courses... des bals...

--Oh!...--fit la marquise avec ennui--tu vas encore avoir ici cette
affreuse vieille!...

--C'est une si brave femme!... et elle travaille si bien!...

--Possible!... mais elle marque terriblement mal!...

--Oh! grand'mre... c'est vrai... qu'elle n'est pas jolie... elle est
vieille et pauvre, la mre Rafut... et a n'embellit pas, la vieillesse
et la pauvret!... mais elle m'est si commode!... et elle est si
heureuse, elle que ses actrices paient trs mal ou pas du tout, d'tre
ici bien paye, bien nourrie, et bien traite...

Elle tait debout derrire le fauteuil de madame de Bracieux. Elle
ajouta, cline, en lui entourant le cou de ses jolis bras roses:

--C'est une charit, grand'mre!... et une charit que vous faites, non
seulement  la mre Rafut, mais  moi...

La marquise rpondit:

--Prends-la, ton affreuse bonne femme!... prends-la tant que tu
voudras!...

--Alors, au revoir...  tantt!...

--Comment vas-tu l-bas? avec la victoria?

--Non... avec la charrette... j'irai plus vite avec la charrette, je
vais en vingt-cinq minutes.

--Et tu vas conduire?...

--Mais oui, grand'mre...

--Par ce soleil?... tu auras une insolation!...

M. de Rueille proposa:

--Voulez-vous que je vous conduise, moi, Bijou?... j'ai du tabac 
acheter... et de la poudre... et deux cannes  pche, pour remplacer
celles que Pierrot a casses... je serai bien aise d'aller en ville...

--Et moi enchante que vous m'y conduisiez...

--Quand partons-nous?...

--Tout de suite, s'il vous plat?...

Comme ils sortaient, la marquise leur cria:

--Prenez garde aux accidents!... n'allez pas trop vite dans les
ctes!...

Et Bijou rpondit en riant:

--Soyez tranquille, grand'mre, je ne m'emballe jamais!...




II


Le soir, comme ils traversaient en voiture Pont-sur-Loire pour rentrer 
Bracieux, M. de Rueille dit  Denyse:

--Eh bien, vous savez, mon petit Bijou... avec vous, on ne passe pas
inaperu!... ah! non!...

Elle regarda les passants, qui se retournaient vers elle avec une
curiosit intense, et rpondit:

--C'est ma robe rose qui...

--Non... ce n'est pas votre robe, c'est vous-mme!...

Elle demanda, ses grands yeux violets encore largis:

--Moi?... pourquoi, moi?...

--Oh!... petit Bijou!... a n'est pas gentil de finasser avec le vieux
cousin!...

L'air stupfait de plus en plus, elle questionna:

--Je finasse?...

--Dame!... a m'en a l'air!... il n'est pas possible que vous ne sachiez
pas  quel point vous tes jolie?... d'abord, vous avez des yeux...
ensuite, on vous le dit assez pour que...

--On me le dit?... qui a?...

--Mais tout le monde!... mme moi, qui suis presque votre oncle... et
presque un homme respectable...

--Presque mon oncle, non!... attendu que Bertrade est ma cousine
germaine... et quant  presque respectable...

Elle s'arrta un instant, et conclut en riant:

--Vous vous flattez!...

--Hlas non!... je vais avoir quarante-deux ans...

Elle le regarda, l'air surpris:

--Ah bah!... vous n'en avez pas l'air!...

--Merci!... Tenez!... voyez-vous tous ces indignes qui vous
dvisagent?... je vous affirme, Bijou, que quand je viens faire les
commissions tout seul, ils ne me regardent pas avec cette avidit...

--Moi, je vous dis que c'est ce rose qui les tonne!...

--Pourquoi les tonnerait-il?... ils y sont habitus, puisque vous venez
souvent  Pont-sur-Loire, et que vous tes toujours en rose...

Depuis qu'elle avait quitt le deuil de ses parents, morts quatre ans
auparavant, Denyse avait adopt le rose comme unique couleur de robe.
C'tait, disait-elle, parce que sa grand'mre l'aimait mieux ainsi
habille. Dans tous les cas, le rose, un rose trs doux, trs mourant,
sorte de feuille de rose effeuille et plie, qu'elle portait toujours
et qui tait presque exactement du ton dlicat de sa peau, lui allait 
ravir. Quand le temps tait froid ou mauvais, elle mettait de longs
manteaux foncs qui la cachaient toute, et lorsqu'elle sortait, rose et
frache comme une fleur, de cette enveloppe sombre, elle clairait tout
 l'entour d'elle. Ses robes taient en batiste, en mousseline, en
laine, en toffes relativement peu chres. Tout au plus si elle se
permettait un petit taffetas ou un foulard. Et quelle simplicit de
forme!... toujours les mmes petites blouses fronces, les mmes jupes
plates; jamais le moindre ornement;  peine l'hiver, un tout petit
passepoil de fourrure.

Elle dit, semblant rflchir:

--C'est vrai!... je suis toujours en rose!... vous trouvez a mal?...

--Mal?... moi!... Eh! grand Dieu!... je trouve a ravissant!... je vous
rpte, Bijou, que si je n'tais pas un vieux monsieur... je vous ferais
tout le temps la cour!...

--Vous n'tes pas un vieux monsieur!...

--Remerci!... Si vous ne trouvez pas que je sois un tout  fait vieux
monsieur... ce qui est, en effet, discutable... du moins, je suis un
monsieur mari...

--C'est vrai!... et c'est tant mieux pour vous!... car rien n'est bte
et ennuyeux comme les gens qui font la cour...

--Alors, vous devez trouver terriblement de gens btes et ennuyeux!...

--Pourquoi?...

--Parce que tout le monde vous la fait plus ou moins, la cour?...

--Mais non!... Songez donc!... j'ai t isole comme une sauvage,
moi!... quand papa et maman vivaient, toujours malades, j'tais enferme
comme eux... sans voir personne... et il y a  peine quatre ans que
j'habite chez grand'mre o je vois du monde...

--Ah! oui!... et  gogo!... c'est le cas de le dire!...

--On croirait que a vous dplat?...

Elle regarda Rueille de ct, les yeux luisants entre les paupires 
demi closes, tandis qu'il rpondait, devenant malgr lui un peu nerveux:

--Me dplaire?... et pourquoi?... est-ce que quelque chose me regarde
dans votre vie?... ai-je donc voix au chapitre en ce qui vous
concerne?...

--Ce qui veut dire que si vous aviez voix au chapitre?...

--Eh!... il est, certes, bien des changements, bien des rformes que je
ferais... que je conseillerais, veux-je dire...

--Par exemple?...

--Par exemple, je ne vous permettrais pas, si j'tais  la place de
grand'mre, d'tre aussi gentille, aussi accueillante pour tous... je
voudrais vous garder pour moi un peu plus... vous empcher de donner 
des trangers une aussi grande part de vous-mme...

Elle dit, l'air pensif, triste presque:

--Oui... vous avez peut-tre raison!...

--D'autant plus raison que nous vous avons  nous pour si peu de
temps!...

Les grands yeux nafs et bons se posrent sur Paul de Rueille, qui
reprit:

--Vous vous marierez bientt?... vous nous quitterez?...

Bijou se mit  rire:

--Comme vous y allez!... il n'est pas question de mariage pour moi, que
je sache?...

--En fait, non!... du moins, je ne le crois pas!... mais en principe, il
n'est question que de a!... et grand'mre ne pense pas  autre chose...

--Ah! bien!... je ne suis pas comme elle!... car je n'y pense gure,
moi!...

Elle ajouta, devenue srieuse tout  coup:

--Il est d'ailleurs problmatique, mon mariage!...

--Problmatique?...

--Mon Dieu, oui!... d'abord, je veux que celui qui m'pousera m'aime...

--Ben, soyez tranquille!... vous n'aurez pas de peine  trouver a!...

Elle acheva, et sa voix claire se fit presque grave:

--Je veux aussi l'aimer...

--Vous l'aimerez... on aime toujours son mari... pour commencer!--fit
tourdiment Rueille, qui s'arrta court, trouvant que pour commencer
tait inutile.

Mais Bijou n'avait pas compris, ni mme entendu, car elle demanda:

--Qu'est-ce que vous dites?...

--Je dis... qu'il sera heureux!...

--Qui?...

--Celui que vous aimerez!...

--Je l'espre!... je ferai tout ce qu'il faudra pour a!...

M. de Rueille semblait agac, irritable, grognon. Il dit, comme s'il et
voulu dcourager Denyse de son rve:

--Oui... mais si vous ne le rencontrez pas, celui-l?...

--Eh bien, je coifferai sainte Catherine, voil tout!... mais je ne vois
pas pourquoi je ne le rencontrerais pas!... je ne dsire pas
l'impossible, aprs tout!...

Blagueur, un peu agressif, il rpliqua:

--Est-il indiscret de vous demander ce que vous dsirez?...

--Oh! pas indiscret le moins du monde!... car je ne puis vous rpondre
que ce que je vous ai rpondu dj: Je veux l'aimer! tout
bonnement!... je ne tiens pas  l'argent... je ne comprends pas, je
n'admire pas l'argent!...

Elle se tourna vers son cousin, et conclut, le regardant bien en face:

--Ainsi, tenez!... je ferais trs bien un mariage comme Bertrade!...

Il balbutia:

--Avec un autre mari?...

Gentille, simple, sans le moindre embarras, elle dit, toute rieuse:

--Mais non!... mais non!... je trouve le mari trs bien!...

M. de Rueille ne rpondit pas. Il se sentait mu malgr lui  cette
pense que Bijou aurait pu l'aimer. Il trouvait l'air du soir
dlicieux, et jamais le soleil couchant, qui flambait s'enfonant
lentement dans la Loire, ne lui avait sembl plus lumineux. La petite
charrette tait si troite, qu' chaque oscillation de la voiture il
frlait de son coude le bras de la jeune fille, tandis que les fins
cheveux blonds envols du grand chapeau de paille balayaient sa joue
qu'il sentait devenir brlante.

Bijou s'aperut de sa proccupation. Elle dit en riant.

--Il me semble que vous n'coutez pas beaucoup la description de mon
idal?...

--Mais si!...

--Mais non!...  propos!... avons-nous bien fait toutes les
commissions?...

Elle prit dans sa poche une longue liste qu'elle se mit  relire:

    Glace.
    Petits fours.
    Fruits.
    Poisson.
    Les Dubuisson.
    Parler au boucher.
    Gaze rose.
    Mre Rafut.
    Chapeau.
    Livres de Pierrot.
    Cartouches d'Henry (16).

M. de Rueille, qui regardait la liste, demanda:

--Comment?... Henry vous a charge de rapporter des cartouches... au
lieu de m'en charger, moi?...

--Oui!... l'avant-dernire fois, vous les avez oublies!... la dernire,
vous lui avez rapport des cartouches de 12, et il a un 16!... alors, il
a mieux aim...

--Je comprends a!... mais on abuse de vous!... et les enfants aussi ont
abus... Ballon de Marcel... Crayons de Robert... il n'y a que Fred
qui ne vous ait pas donn de commissions... mais il ne faut pas
dsesprer... il n'a que trois ans!... ce sera pour l'anne
prochaine!...

--Il ne m'a pas donn de commissions, mais je lui ai rapport des
images... _le Chat bott_... il adore les chats, a l'amusera!...

--Que vous tes dlicieuse!...

--Dlicieuse?... est-ce assez dire?... vous ne pourriez pas trouver
quelque chose d'un peu plus logieux?... voyons, en cherchant bien?...

Elle continuait  parcourir des yeux sa liste.

Paul de Rueille indiqua du manche de son fouet une ligne crite au
crayon et demanda:

--Qu'est-ce que c'est que a?... Dire  grand'mre pour la
Norinire?...

--C'est les Juzencourt que j'ai rencontrs... et qui m'ont bien
recommand de dire  grand'mre que la Norinire va tre habite...

--Ah!... Clagny a vendu?...

--Non... c'est lui qui revient... il parat qu'il viendra tous les
ts!...

--Ah! tant mieux!... a va faire bien plaisir  grand'mre!...

--Oui... elle l'aime beaucoup!... je ne le connais pas, M. de Clagny,
mais j'ai entendu bien souvent parler de lui...

--Vous ne vous rappelez pas l'avoir vu autrefois?...

--Mais non!...

--C'est lui pourtant qui a t votre parrain!...

--Vous rvez!... c'est l'oncle Alexis, mon parrain!...

--L'oncle Jonzac est le parrain de Denyse, mais c'est M. de Clagny qui
est le parrain de Bijou... oui!... c'est lui qui, quand vous tiez
petite, disait en parlant de vous: le Bijou... le nom vous allait si
bien qu'il vous est rest...

--Vous ne trouvez pas que c'est un peu ridicule de m'appeler Bijou, 
prsent que je suis vieille?...

--Vous avez l'air d'avoir quatorze ans!... et vous aurez toujours cet
air-l... je vous le promets!...

--Vous vous aventurez peut-tre un peu?...

Elle le regarda en riant. Lui aussi la regardait, sans pouvoir se
dtacher du joli visage frais tourn vers lui. Et, comme il ne faisait
aucune attention au chemin de traverse qui tait trs mauvais, la roue
droite se prit dans une ornire et la petite charrette pencha
brusquement, jetant sur lui Denyse, qui se raccrocha de toutes ses
forces  son bras. Ils restrent un instant balancs, puis la roue
sortit tant bien que mal du trou profond o elle tait serre, et le
cheval reprit son train rapide.

--Ouf!...--dit Bijou, qui riait de tout son coeur--j'ai bien cru que
nous versions!...

Il rpondit, srieux:

--Il ne s'en est gure fallu!...

Elle desserra ses petits doigts, qui s'incrustaient dans l'paule de son
cousin, et demanda:

--Est-ce bien fini?... vous n'allez pas recommencer, au moins?...

M. de Rueille la contemplait sans rpondre, distrait, l'air troubl.
Elle reprit:

--Mais au lieu de me regarder, regardez donc devant vous!... nous allons
retomber encore dans une ornire... vous allez voir a!...

Il murmura:

--Mais non!... mais non!...

Il parlait comme dans un rve. Bijou dit:

--Je parie que nous allons tre en retard pour le dner... et vous savez
que grand'mre n'aime pas bien a!...

Rueille caressa de son fouet l'paule du poney, qui bondit, secouant
violemment la petite voiture, et partit  une allure folle.

Cette fois, Bijou parut stupfaite:

--Ah ?...--questionna-t-elle--qu'est-ce que vous avez donc
aujourd'hui?... tout  l'heure, vous manquez nous verser!...  prsent
vous touchez Colonel avec votre fouet, alors qu'il ne faudrait pas mme
lui laisser deviner que vous en avez un, et vous nous faites
emballer?...

Elle ajouta, voyant que le cheval se calmait:

--... Ou  peu prs!... vous n'tes pas dans votre assiette...

Il rpondit machinalement:

--Non!... je ne suis pas dans mon assiette!...

Au premier bond du poney, Denyse avait repris le bras de M. de Rueille.
Non qu'elle et peur le moins du monde, mais parce que, assise sur la
banquette trop haute pour elle, elle n'avait aucun aplomb et essayait de
s'accrocher  quelque chose de solide. Sans quitter le bras o elle
s'tait suspendue, elle demanda avec intrt, se penchant vers son
cousin:

--Pas dans votre assiette?... qu'est-ce que vous avez?... vous tes
malade?...

--Malade... non!... c'est--dire... pas prcisment!...

--Comment, pas prcisment?... Ah! il ne faut pas l'tre, malade!...
nous avons  travailler  la revue, ce soir!... si vous ne vous y mettez
pas tous, et tout de bon... elle ne sera jamais finie pour le bal des
courses!...

--Je m'en fiche un peu, de la revue... et... je...  votre place...

Il s'arrta, embarrass. Bijou demanda:

--Quoi?... qu'est-ce?... vous alliez dire quelque chose?...

Il balbutia, cherchant ses mots:

--Oui... en effet!... je voulais vous dire que le dessin qu'a fait Jean
pour votre... pour le costume d'Hb...

--Eh bien?...

--Eh bien!... il est infiniment trop dshabill, ce costume!...

--Mais il n'est pas dshabill du tout!...

--Allons donc!... est-ce qu'une femme comme vous, une jeune fille, doit
se montrer ainsi presque nue?... mais c'est honteux!...

Bijou regarda d'un air ahuri Paul de Rueille, et, lui riant au nez:

--Oh!... que vous tes drle!... vous avez absolument l'air d'un mari
jaloux!...

Il balbutia, vex et mal  l'aise:

--Jaloux?... je n'ai pas  tre jaloux... je...

--Sans doute!... mais sans tre jaloux, vous ne voulez pas, vous, les
hommes, qu'une femme semble jolie, ou gracieuse, ou amusante,  un autre
que vous-mme?...

--Mais... en admettant que ce soit... c'est assez naturel!...

--Vous trouvez a?... Eh bien, une femme, au contraire, est heureuse du
succs des hommes qu'elle aime bien!... il lui plat de les voir
plaire...

--Turlututu!... vous ne savez pas ce que vous dites, petit Bijou!...
vous avez de ces choses une inexprience... dlicieuse...
heureusement!....

Elle demanda, en ouvrant trs grands ses doux yeux candides:

--Pourquoi heureusement?...

--Parce que...

Il s'arrta court. Bijou reprit, en lui pinant le bras:

--Mais dites?... dites donc?...

Il rpondit, visiblement gn, essayant de secouer l'treinte de la
solide petite main:

--Ce serait trop compliqu!...

Bijou rougit:

--Trop compliqu?... voil encore une de ces dfaites que je dteste!...
pourquoi ne pas vouloir expliquer votre pense?...

Il dit, avec une sorte d'effroi:

--Expliquer ma pense?... oh! non!...

--Non?... c'est pas gentil!...

Ils restrent un instant sans parler. Elle, souriante et tranquille;
lui, srieux et troubl. Au moment o la voiture entrait dans l'avenue,
Bijou se tourna vers M. de Rueille, et le touchant, trs doucement cette
fois, de sa main fine, elle lui dit d'une voix pntrante, qui acheva de
le remplir d'moi:

--Puisque a vous dplat si fort, je ne mettrai pas ce costume!... nous
en ferons dessiner un autre  Jean...

Il saisit la main qui s'appuyait  son bras et la serra contre ses
lvres avec une tendresse presque brutale.

Bijou ne parut pas remarquer cet emportement. Elle dit seulement, en
retirant sa main, tandis qu' travers ses cils glissait une trange
lueur:

--Prenez garde  la grille!... vous savez que le tournant est raide...
vous n'tes pas en veine aujourd'hui!...

Puis elle se mit  rassembler avec calme tous ses petits paquets, et,
jusqu'au chteau, demeura silencieuse et affaire.

Le premier coup du dner sonnait. Bijou monta en courant chez elle, et,
dix minutes aprs, elle entrait au salon toute pomponne, dans une
frache robe de chiffon feuille de rose, avec,  l'paule, un gros
paquet de roses pompon.

--Comment!... te voil dj!...--fit madame de Rueille avec
admiration--je parie que ce lambin de Paul n'est pas prt?...

La marquise demanda:

--Tu as fait toutes tes commissions?...

--Oui, grand'mre... et j'en ai une pour vous, de commission!... les
Juzencourt m'ont charge de vous dire que M. de Clagny revient habiter
la Norinire... et qu'il y reviendra tous les ans...

--Oh!...--fit madame de Bracieux, l'air vraiment heureux;--oh!... a me
fait une grande joie... je n'esprais pas le voir revenir jamais ici!...

Bijou demanda:

--Pourquoi?...

--Parce que... il a eu dans ce pays un trs gros chagrin...  un ge o
les impressions pnibles ne s'effacent plus....

--Quel ge, ma tante?...--dit Jean de Blaye, un peu narquois.

--Quarante-huit ans!... tu seras,  cet ge, moins blagueur
qu'aujourd'hui, mon garon!... et tu y arriveras plus vite que tu ne
penses...

Il rpondit en souriant:

--Tant mieux!... a doit tre l'ge idal!... l'ge o le coeur
s'endort...

La marquise dit, maligne, en regardant son neveu:

--Il s'endort quelquefois plus tt!...

Jean haussa les paules:

--Oui... mais il se rveille!... ou il peut se rveiller... on n'est pas
tranquille!... tandis qu' quarante-huit ans...

--Tu crois a?... il y a douze ans que mon vieil ami Clagny avait
quarante-huit ans... il en a donc aujourd'hui soixante... eh bien, je
parie que son coeur ne s'est jamais endormi!... jamais, tu
m'entends?...

Et elle ajouta, plus bas, pour n'tre pas entendue de Bijou qui causait
avec Bertrade:

--Le coeur ni le reste!...

Jean se mit  rire.

--Bigre!... mais c'est un phnomne, votre ami!... il gagnerait,  se
montrer, beaucoup d'argent!...

--Il n'a pas besoin de a!...

--Il est riche?...

--Dgotamment!...

--Mais encore?...

--Quatre cent mille livres de rente... tu ne trouves pas a gentil?...

Il dit, sans enthousiasme:

--Si... videmment, c'est gentil!... pour quelqu'un qui n'a rien vol...

Puis il demanda:

--Qu'est-ce que ce gros chagrin qu'il a eu?...

--Je te dirai a quand Bijou ne sera pas l...

Bijou, pourtant, ne devait rien entendre. Elle jouait avec Pierrot qui
venait d'entrer. Elle lui refaisait sa raie. Pierrot, un grand gamin de
dix-sept ans, vigoureux, mais grandi trop vite, avec de longs pieds et
de longues mains, et un front tourment d'invraisemblables bosses, se
faisait tout petit, pour que la jeune fille pt atteindre ses cheveux
embroussaills et ternes. Il avait le cou tendu, le regard vague, l'air
heureux sous l'effleurement des petites pattes adroites.

Madame de Bracieux vit que Bijou tait  cent lieues, et,  demi-voix,
elle raconta  son neveu la banale aventure d'amour qui avait, en
quelque sorte, interrompu la vie de son vieil ami.

Tout  coup, Denyse revint vers la marquise:

--Grand-mre!... j'oubliais!... les Dubuisson ne peuvent pas venir dner
jeudi, mais M. Dubuisson amnera Jeanne vendredi et nous la laissera
huit jours...

--Alors nous ne sommes plus que dix-huit  dner?...

--Nous sommes toujours vingt!... parce que j'ai vu les Tourville, et je
les ai invits de votre part... j'ai pens que...

--Tu as trs bien fait!...

--Oh!--dit Bertrade--les Tourville en mme temps que les Juzencourt!...
c'est pour le coup que nous les entendrons, les histoires de Guillaume
le Conqurant et de Charles le Tmraire!...

Bijou s'cria en riant:

--a vaut mieux!... comme a, nous les entendrons en une seule fois, au
moins!...

Au moment o on annonait le dner, M. de Rueille entra, l'air
proccup, les yeux brillants. Silencieux il s'assit  table, et y
demeura sans parler.




III


Dans le hall, Bijou, aide de Pierrot, servait le caf. Tout  coup,
elle s'lana  la poursuite de Paul de Rueille, qui venait de sortir du
salon et descendait l'escalier de la terrasse.

--Eh bien?... Eh bien?... o allez-vous donc?...

Il rpondit sans s'arrter:

--Mais... me promener un peu... et respirer, si c'est possible par cette
chaleur...

Dj Bijou l'avait rejoint:

--Ah! mais non!... et la revue?... il faut venir travailler!...

--J'ai mal  la tte...

--a vous gurira!... il faut venir absolument... nous n'avons plus que
trois jours!...

--Mais...--fit Rueille agac--je ne vous suis pas indispensable...

--Ah bah!... c'est vous qui crivez!...

--Sous la dicte!... il n'est pas ncessaire d'tre un malin pour faire
a...

--Si!... nous sommes habitus  vous!...

Elle tait sur une marche au-dessus de lui. Elle s'inclina, et, lui
passant ses bras autour du cou, elle supplia, cline:

--Mon petit Paul!... venez, pour me faire plaisir!... vous seriez si
gentil... si gentil!...

M. de Rueille dnoua d'un mouvement sec les doux bras frais qui
l'enveloppaient, frlant son visage, et rpondit, d'une voix qui
s'enrouait:

--C'est bon!... c'est bon!... j'y vais!...

La jeune fille recula, et il vit dans la nuit claire briller ses grands
yeux surpris. Timidement, elle dit:

--Comme vous tes bourru!... qu'est-ce que vous avez?...

Il ne rpondit pas; elle insista:

--Vous ne voulez pas me le dire?...

--Ah! non!...--fit-il schement.

Et, remontant, il entra dans le salon, o Bijou entra derrire lui, en
disant  Bertrade:

--Je ne sais pas ce qu'il a, ton mari!... il est comme un crin!

Madame de Rueille regarda Paul. Le visage un peu tir, l'air nerveux, il
affectait de causer et de rire bruyamment avec le rptiteur qui, lui,
restait ferm et silencieux. Et aprs avoir regard elle rpondit,
inquite un peu de trouver son mari bizarre:

--Il a srement quelque chose, mais je ne sais pas quoi!

Dj Bijou, reprise de son ide, expliquait:

--Figurez-vous!... Paul voulait aller se promener, au lieu de
travailler!... Ah! a n'a pas t tout seul pour le ramener!...

Rsign, M. de Rueille venait de s'asseoir devant une table Empire 
dessus de marbre. Il prit le manuscrit, l'ouvrit  la page commence et
dit, en trempant dans l'encre une longue plume d'oie:

--Quand vous voudrez?...

M. de Jonzac demanda:

--Mais d'abord, o en tes-vous?...

--A la scne III du second acte...

--Encore?...--fit Bijou, tonne.

--Toujours, hlas!...

La marquise conclut:

--Mes petits enfants, vous n'aurez jamais fini!...

--Mais si, mais si, grand'mre!...--dit gaiement Bijou--vous allez voir
comme nous allons faire du beau travail!... Voyons?... nous disons la
troisime scne du deuxime acte... c'est quand le pote symboliste se
dfend des accusations... plutt malveillantes... portes contre lui par
Vnus...

Personne ne disant rien, M. de Rueille demanda:

--Et alors?

Bijou expliqua:

--Alors,  mon ide, il faudrait l un petit couplet... qu'est-ce que tu
en dis, Jean?...

L'air absorb, la tte renverse contre le dossier d'une grande bergre,
Jean de Blaye, qui rvassait, n'entendit pas la question.

Bijou cria:

--Est-ce que tu dors?...

Il se tourna vers elle, demandant:

--C'est  moi que tu parles?...

--Mon Dieu, oui! j'ai cet honneur!... je te demande si un couplet ne
ferait pas bien l?... un couplet sur un air connu?...

Il rpondit, distrait:

--Si... trs bien!...

--Ben, fais-le!...

Jean bondit:

--Que je le fasse, moi!... pourquoi moi?...

--Parce que c'est toujours toi qui les fais...

Jean protesta:

--En voil, une raison!... c'est justement pour a que c'est le tour des
autres!... tu n'as qu' faire travailler Henry, ou l'oncle Alexis... ou
M. Giraud... ou mme Pierrot!...

--Pourquoi mme?...--demanda Pierrot vex, je les ferais peut-tre
aussi bien que toi, tu sais, les couplets!...

--Fais-les donc!... moi, j'en ai assez!...

--Jean?...--dit Bijou suppliante,--ne nous laisse pas en plan... je t'en
prie?...

Elle marchait vers lui, tendant son museau rose, les lvres avances
dans une petite moue implorante et drlette. M. de Rueille avait vu le
mouvement. Il se leva brusquement, et, l'arrtant au passage:

--Mais il les fera, vos couplets!... il ne demande que a... allez donc
vous asseoir!...

Denyse restait plante au milieu du hall, surprise de cette sortie
singulire. A la fin elle rpliqua:

--Mais c'est  vous d'aller vous asseoir!... pourquoi quittez-vous votre
table?...

--Ah!... je n'ai pas le droit de la quitter sans permission?...

--Jean?...--recommena Bijou,--voyons, Jean?...

De nouveau, M. de Rueille s'interposa. Il dit, d'un ton coupant:

--Pourquoi ne pas vous mettre  genoux devant lui?...

--Oh!... mon Dieu!... je ne demande pas mieux, si a peut le dcider!...

Elle s'lanait vers son cousin, mais Rueille la saisit par le bras,
disant rageusement:

--Allons donc!... c'est ridicule!...

Elle balbutia, le regardant d'un air stupfait:

--C'est vous qui tes ridicule!...

Il rpondit, la voix dure:

--Oui... c'est convenu!... c'est moi qui dois aller m'asseoir!... c'est
moi qui suis ridicule!... c'est moi qui suis tout ce que je ne devrais
pas tre et qui fais tout ce que je ne devrais pas faire...

Madame de Bracieux demanda:

--Qu'est-ce qu'il y a donc, mes enfants?...

M. de Jonzac expliqua, en dbourrant sa pipe qu'il tapota soigneusement
contre un meuble pour en faire tomber la cendre:

--C'est, Dieu me pardonne! Paul qui se dispute avec Bijou!...

--Avec Bijou?...--fit la vieille femme, au comble de l'tonnement.

Et madame de Rueille rpta, en abandonnant le journal qu'elle lisait:

--Paul qui se dispute avec Bijou!... pas possible!...

L'abb Courteil affirma, scandalis:

--Mais si!... M. le comte a grond mademoiselle Denyse!...

--Arrive ici, Bijou!...--dit la marquise.

La jeune fille vint en courant se pelotonner sur un coussin aux pieds de
sa grand'mre, tandis que M. de Rueille s'approchait de Jean, et lui
disait  demi-voix:

--Tu devrais empcher Bijou d'avoir avec toi ces faons!...

--Quelles faons?... ah ! tu rves?...

--Je ne rve pas le moins du monde... Denyse a vingt ans, aprs tout!...

Le jeune homme rectifia:

--Vingt et un...

--C'est encore mieux!... elle devrait avoir plus de tenue...

--La pauvre petite!... elle a une tenue parfaite!...

Il ajouta en regardant son cousin:

--Je ne sais vraiment pas sur quelle herbe tu as march?...

M. de Rueille murmura, un peu embarrass:

--J'ai tort... naturellement, j'ai tort!...

--Absolument!...--dit schement Blaye, qui se leva.

En le voyant, Bijou quitta la marquise, et, s'lanant vers lui:

--Ah! mais!... tu ne vas pas t'en aller!... grand'mre!... dfendez-lui
de nous abandonner!...

--Voyons, Jean?...--fit la marquise  moiti aimable,  moiti
grondeuse,--ne sois donc pas taquin comme a!...

Le jeune homme se rassit et prit un air navr, en disant:

--La voil, la campagne!... le repos!... les vacances!... on travaille
comme des ngres!... on fait des revues!... des revues avec des
couplets!... on se couche rgulirement  deux heures du matin... c'est
ce qu'on appelle se mettre au vert!...

Pierrot semblait couter avec recueillement. Il dit, narquois:

--Continue, vieillard, tu m'intresses!...

Et comme Bijou riait, Jean, l'air vex, se tourna vers Pierrot:

--Tu as bien de l'esprit, mon petit!...

La voix de madame de Bracieux s'leva:

--Mes enfants, vous tes insupportables!...

Elle les regardait, surprise, se demandant quel vent de bataille avait
souffl soudain, ne comprenant rien  ces grincheries,  ces attitudes
hostiles qu'elle remarquait pour la premire fois. Et, de nouveau, elle
appela Bijou, qui semblait questionner tout le monde de ses doux yeux
tout pleins d'tonnement:

--Sais-tu ce qu'ils ont, toi?...

Elle rpondit, nave et curieuse:

--Je ne m'en doute pas, grand'mre!

La marquise continua:

--Tu ne vois pas les ttes qu'ils font?...

--Je vois les ttes, mais je ne sais pas pourquoi ils les font... si
c'est  cause de la revue, laissons-la!... je ne voudrais pas, sous
prtexte que cette revue m'amuse, m'amuse normment... ennuyer tout le
monde...

M. de Rueille cria:

--Travaille-t-on, oui ou non?... j'en ai assez, moi, d'tre l 
attendre comme un imbcile!...

--O en est-on?...--demanda Jean, d'un air qui signifiait: Puisqu'il le
faut, allons-y!...

Rueille rpondit:

--On te l'a dj dit, o on en est!... on te l'a dj dit deux fois!...

Bijou expliqua gentiment:

--C'est le pote symboliste qui doit rpondre  Vnus...

--Ah!... parfaitement!... j'y suis!... elle l'accuse d'un tas de
choses... et tu veux qu'il se dfende...

--Dans un couplet...

--J'entends bien!... o vas-tu?...

--Je vais...--dit Bijou qui traversa le salon--m'asseoir  ct de M.
Giraud... il ne me taquinera pas, lui!...

Le rptiteur rougit et se fit tout petit sur le divan o il tait
assis. Denyse se glissa prs de lui, et dclara:

--Nous coutons!...

Jean tortillait un crayon et un petit papier, il demanda:

--Quelle est la rplique de Vnus?...

Comme M. de Rueille, distrait, regardait un papillon de nuit qui volait
autour de la lampe pose devant lui, plusieurs voix rptrent 
tue-tte:

--Quelle est la rplique de Vnus?...

Il lut, ahuri, en se bouchant les oreilles:

--Tu sais que je n'en crois pas un mot!...

--Efface!... dit Jean, et mets: Je n'en crois rien de rien, tu
sais!... Et maintenant, le Symboliste rpond:

          L'me d'un symboliste,
    Madame, est un coffret mlancolique d'amthyste
          A serrure de diamant.
      Il suffit de savoir l'ouvrir et la comprendre,
      Et le trsor clos illumine la chambre,
      Et sourit la tristesse aux lvres des amants!

M. de Rueille demanda:

--C'est drle, a?...

--Mon Dieu!...--dit Jean nerv,--je ne dis pas que ce soit un pur
chef-d'oeuvre!... Bijou demande un couplet... je lui fais son couplet
comme je peux... je ne t'empche pas d'en faire un autre qui soit
mieux!...

--Sur quel air...--dit Bijou,--va-t-on chanter a?...

--Ah! oui... c'est vrai, il faut un air!... quel air?...

Rueille conseilla:

--Mettez: Air: _J'en guette un petit de mon ge_.

--a va?...

--Quoi, a va?...

--Cet air-l?...

--J'en sais rien!... je ne le connais pas!...

--Alors pourquoi dis-tu de le prendre?...

--Parce que c'est un air que je vois souvent indiqu... _J'en guette un
petit de mon ge!_... j'ai a dans l'oeil... il y a un tas de
couplets dessus...

--Mais...--fit observer Bijou,--les vers du symboliste sont plus longs
que a... le second surtout!... on ne pourra jamais les chanter sur cet
air-l!... ni sur aucun autre...

--Tiens oui!... je n'y pensais pas!...

--Heureusement!...--dit Pierrot tout fier. Bijou pense  tout!...

Jean reprit:

--On cherchera l'air tout  l'heure!... continuons, continuons...
autrement, nous n'en finirons jamais!... Qui est-ce qui est en scne
pour l'instant?...

Comme M. de Rueille mchonnait son porte-plume en regardant Bijou, et ne
semblait pas entendre, il cria:

--Paul... es-tu l, ou es-tu sorti?...

--Je suis l!...

--Ah!... bon!... alors, veux-tu me faire la grce de me dire quels sont
les personnages en scne?...

--Attends!... je cherche!...

--Comment?...--dit Bijou,--vous tes oblig de chercher pour le
savoir?...

--Vous ne pensez pas, je prsume, que je sais par coeur toutes les
petites insanits qu'il plat  chacun de me dicter...

--Je les sais bien, moi!...

Et se tournant vers Jean de Blaye, elle expliqua:

--Il y a en scne: Vnus, le Symboliste, Thomas Vireloque et
l'Opportuniste... nous avions dit hier qu'aprs la prsentation du
Symboliste  Vnus, nous ferions entrer madame de Stal...

--Eh bien, faisons-la entrer tout de suite...

Rueille demanda:

--Avez-vous trouv quelqu'un pour madame de Stal?... jusqu' prsent,
personne ne voulait la jouer...

--Non...--dit Bijou,--tantt, j'ai encore demand  madame de
Juzencourt... elle refuse avec nergie... et, si Bertrade refuse
aussi...

La jeune femme rpondit, trs douce:

--Bertrade refuse absolument...

--C'est pas gentil!...

L'oncle Jonzac demanda:

--Est-ce qu'elle est indispensable, madame de Stal?...

--Tout  fait indispensable!...--fit Bijou avec conviction--il faut
absolument trouver un moyen de...

Et tout  coup, illumine, elle s'cria, joyeuse:

--Mais Henry peut trs bien la jouer, madame de Stal!... il n'a presque
pas de moustaches...

--Moi?...--fit Bracieux saisi,--moi, jouer madame de Stal?...

--Elle tait plutt hommasse!... a ira trs bien!...

--Mais!... bon sang!... je ne veux pas me montrer aux gens que je
connais avec une robe dcollete, un turban, et un gros ventre!... ce
serait hideux!...

--Pas du tout!... Ah! voyons!... tu ne vas pas te faire prier, je
pense?...

--Et faire tout rater par ta mauvaise volont!...--ajouta Pierrot d'un
air digne.

Henry se retourna vers lui:

--Ma mauvaise volont?... on voit bien que tu n'es pas  ma place!...
mais, au fait... tu pourrais bien y tre,  ma place?...

Comme Pierrot faisait un petit geste d'effroi, il continua:

--Pourquoi donc n'y serais-tu pas?... tu as encore moins de moustaches
que moi!...

--Oui... mais je suis trop gringalet,--dclara sournoisement
Pierrot.--Madame de Stal, c'tait une femme plutt puissante...

--Gringalet?... toi, l'athlte?...

Jean de Blaye frappa le parquet avec une queue de billard, pour rclamer
le silence:

--Nous chercherons qui jouera madame de Stal quand nous aurons d'abord
trouv ce qu'elle a  dire... Donc elle entre... tu n'cris pas,
Paul?...

--Qu'est-ce que tu veux que j'crive?...

--Eh bien, cris: _Madame de Stal. Elle entre par..._ ah! au fait,
par o entre-t-elle?...

--J'ai mis _par le fond_... quand on ne me dit rien, je mets toujours
_par le fond_...

--Bon!... alors laissons _par le fond_...

     MADAME DE STAL, _ Thomas Vireloque_.

     --Je suis madame de Stal...

     THOMAS VIRELOQUE.

     --S'y 'ous plat?...

     MADAME DE STAL.

     --Je suis madame de Stal!...

     VNUS.

     --Ta parole?...

     L'OPPORTUNISTE.

     --C'est trs curieux!... je vous prenais pour un Turc...

     LE SYMBOLISTE.

     --Moi, je...

    --Attends un instant...--fit M. de Rueille, je me suis tromp...

    --Comment a?...

    --Comment a?... comme on se trompe parbleu!... j'tais
     distrait!...

    --C'est vrai!...--dit Bijou,--je ne sais pas ce que vous
     avez,--mais vous tes joliment distrait, ce soir!...

Sans rpondre, Rueille crasa sur le papier sa plume qui cria
plaintivement. Jean demanda:

--Qu'est-ce que tu fais donc?...

--J'efface!...

--Quoi?...

--J'ai rpt quatre fois les mmes rpliques...

Bijou et Blaye se levrent et vinrent regarder le travail de M. de
Rueille.

La jeune fille lut:

     MADAME DE STAL.

     --Je suis madame de Stal.

     THOMAS VIRELOQUE.

     --S'y 'ous plat?...

     MADAME DE STAL.

     --Je suis madame de Stal...

     THOMAS VIRELOQUE.

     --S'y 'ous plat?...

     MADAME DE STAL.

     --Je suis madame de Stal...

    --Oui,--dit-elle,--il faut effacer a!...

     Mais Jean protesta en riant:

    --Laissez donc, au contraire!... on croira que Maeterlinck a
     collabor... a sera trs chic!...

--Si on allait se reposer,--proposa M. de Jonzac;--Paul dort  moiti...
c'est pour a qu'il crit trois fois de suite la mme chose sans s'en
apercevoir... M. l'abb dort tout  fait... et quant  moi... je grille
d'en faire autant...

--Oh!...--dit Bijou,--il est  peine une heure!...

--Eh bien, mais il me semble que,  la campagne... qu'en dites-vous,
monsieur Giraud?...

Le jeune professeur rpondit, sans quitter des yeux Bijou:

--Oh! moi, monsieur, je passerais ici toute la nuit sans avoir
sommeil!...

La marquise se leva.

--Mes petits enfants, votre oncle a raison... il faut aller se
coucher!... Bijou!... tu veilleras  ce que les livres que vous avez
pris dans la bibliothque y soient remis...

--Oui, grand'mre... je vais les remettre moi-mme...

Tous sortaient du hall, sauf Bijou. M. de Rueille demanda:

--Voulez-vous que je reste avec vous?... a ira plus vite?...

--Non!... vous ne connaissez rien  la bibliothque... vous
embrouilleriez tout... il faut quelqu'un qui sache o logent les
livres...

Et, s'adressant au rptiteur, qui sortait le dernier, elle lui dit,
trs gentille, cherchant, semblait-il,  se faire pardonner une
indiscrtion grande:

--Monsieur Giraud?... est-ce que vous voudriez bien ranger les livres
avec moi?...

Le jeune homme s'arrta, heureux au point de ne pouvoir parler. Comme il
restait plant  la mme place, elle lui indiqua la porte ouverte:

--Fermez la porte, voulez-vous?... et maintenant, prenez Molire... moi
je prends Aristophane... parfait!... nous reviendrons chercher le
reste...

Tout en portant les livres elle babillait, semblant ne pas s'adresser 
son compagnon, mais seulement penser tout haut.

--Pourquoi est-ce que Jean cherche dans Aristophane... alors qu'il
s'agit de faire parler Thomas Vireloque et madame de Stal?...

Puis, brusquement, elle demanda:

--Croyez-vous qu'elle sera amusante, notre revue?...

--Mais oui, mademoiselle...

--Pourquoi ne dites-vous jamais rien?... vous devriez y travailler
aussi!...

--Mon Dieu, mademoiselle... je ne suis pas trs au courant... la
politique et les racontars mondains sont pour moi lettres closes... et
je ne vois pas trop...

--Et puis, vous aimez probablement mieux tre un simple spectateur?...

--J'aurai, hlas! le regret de n'tre mme pas cela...

Elle demanda, stupfaite:

--Comment?... vous ne verrez pas notre revue?...

--Non, mademoiselle...

--Mais pourquoi?...

Il rpondit, avec un embarras affreux:

--Oh!... pour un motif trs ridicule...

--Lequel?...

--Mademoiselle... je...

--Je vous en prie... dites pourquoi?...

Elle se penchait vers lui, gracieuse et souple, et le parfum envol de
ses cheveux montait au visage du jeune homme, le plongeant dans une
sorte d'nervante torpeur.

A la fin, elle dit, presque tristement:

--Pourquoi ne voulez-vous pas me parler?... est-ce que je ne suis pas un
peu votre amie?...

Il balbutia:

--Oh!... mademoiselle!... je... je ne peux pas assister  cette
soire... parce que... vous allez voir que c'est trs prosaque... parce
que je n'ai pas d'habit...

--Mais vous avez bien le temps de le faire venir, votre habit!...
d'ailleurs, il vous le faut dj pour jeudi... il y a un dner, jeudi...

Giraud rougit violemment:

--Mais, mademoiselle, je ne peux faire venir d'habit ni pour jeudi ni
pour plus tard... puisque je n'en ai pas...

--Pas du tout?...

--Pas du tout!...

--Voyons!... c'est une farce?...

--Hlas, non, mademoiselle!... je n'ai pas d'habit...

Il ajouta avec un sourire infiniment triste:

--Et il y a beaucoup de pauvres diables comme moi qui sont dans le mme
cas!...

--Oh!...--dit Bijou, qui saisit d'un mouvement brusque la main du
professeur,--que je vous demande pardon!... comme je suis mauvaise et
tourdie, n'est-ce pas?... vous allez me dtester?...

Elle lui serrait la main d'une lente pression qui le pntrait tout
entier. Affol, il balbutia:

--Vous dtester?... mais je vous adore!... je vous adore!...

Bijou le regarda, l'air effar, avec une tendre expression au fond de
ses yeux voils d'un brouillard de larmes, puis elle dit, la voix
change:

--Allez-vous-en!... et ne dites plus a!... ne le dites plus jamais,
jamais!...

Au seuil de la porte, il se retourna et vit que Bijou, assise sur le
divan, sanglotait le visage enfoui dans les coussins. Il voulut revenir
vers elle, mais il n'osa pas; et, sans plus rien dire, il sortit.




IV


Bijou, qui d'habitude trottait le matin dans le parc et dans la maison,
ne parut qu'aprs le premier coup de cloche annonant le djeuner.
Pierrot, inquiet, s'lana au-devant d'elle pour la questionner avant
mme qu'elle et dit bonjour  la marquise et  l'oncle Alexis. Il
voulait savoir pourquoi il ne l'avait pas vue comme  l'ordinaire  la
vacherie, o, chaque jour, elle s'occupait des fromages. Pourquoi,
puisqu'elle n'tait pas monte  cheval, n'tait-elle pas venue?...

--Comment sais-tu,--demanda Bijou, que je ne suis pas monte 
cheval?...

--Parce que Patatras tait  l'curie... j'y suis all voir...

Elle dit en riant:

--Alors, tu me surveilles?...

Pierrot rougit.

--a n'est pas surveiller... et puis, il n'y a pas que moi!... nous
tions nous deux M. Giraud...

--Quel franais! Seigneur!... quel franais!--fit M. de Jonzac, l'air
navr.

--Bah!... s'il y avait du monde... je ferais attention  parler plus
chiquement... mais comme il n'y a que nous!...

Il se tourna vers Bijou:

--C'est vrai, va!... il tait aussi tonn que moi, M. Giraud!... il
rptait tout le temps: Chaque jour on voit mademoiselle Denyse courir
partout... il faut qu'elle soit malade!... Alors moi, je disais: Oh!
pour a non!... a ne doit pas tre a!... le Bijou n'est jamais
malade!... Voyez-vous, monsieur Giraud, que j'avais raison?...

--Non... tu avais tort!... j'tais... non pas tout  fait malade... mais
fatigue... mal en train... je viens de me lever...

Elle marcha vers le professeur, qui s'appuyait au chambranle d'une
fentre, si fort qu'il semblait s'y vouloir creuser une niche avec son
dos, et, lui tendant la main, elle continua:

--Et je remercie monsieur Giraud d'avoir si gentiment pens  moi...

Tout ple, visiblement troubl, le jeune homme osa toucher  peine la
petite main douce qui se posait dans la sienne avec confiance et
abandon; mais il parut heureux d'un bon accueil qu'il n'esprait
certainement plus retrouver jamais.

--Mademoiselle...--balbutia-t-il, pris d'une vague envie de s'enfuir ou
de pleurer,--mademoiselle... je ne me suis pas permis, croyez-le, de...
faire ces remarques.

--Eh bien, vous avez eu tort!... il faut tout se permettre avec le
Bijou... comme dit Pierrot...

Et, tout de suite elle demanda, subitement proccupe, l'air absorb:

--Est-ce qu'on a travaill  la revue, ce matin?

--Travaill?...--fit Pierrot convaincu,--travailler sans toi?... ah!
fichtre non!... c'est assez de piocher quand tu es l, sans encore le
faire en ton absence!... Ah! non!... elle serait mauvaise, celle-l!...
nous en avons soup, de la revue!... moi surtout!... qui suis oblig de
travailler encore au reste...

Bijou se mit  rire:

--Tu ne crains pas de te fatiguer en travaillant tant que a?...

--S'il continue, au train dont il va,--dit M. de Jonzac,--il ne passera
pas son baccalaurat... n'est-ce pas, monsieur Giraud?...

--Je le crains, monsieur, je le crains!--rpondit doucement le
professeur--Pierrot est trs intelligent... mais si tourdi, si
distrait... depuis notre arrive ici, surtout!...

Pierrot se rcria:

--Pas plus que vous toujours, que je suis distrait, monsieur Giraud!...
c'est vrai!... je ne sais pas ce que vous avez... vous tes en voyage
tout le temps!... vous ne bouquinez pas comme avant... et mme avec les
_math_, on dirait que a ne biche plus!... vous ne faites plus rien...
que vous occuper de moi... et des vers dans les coins...

--Vous faites des vers, monsieur Giraud?... demanda madame de Rueille
qui entrait, suivie de Jean et d'Henry.

--Mon Dieu... madame...--bredouilla le pauvre garon, qui ne savait o
se fourrer ni que dire--j'en fais... sans en faire...

--Vous en faites de charmants!...--dit Jean.

Et comme le jeune homme tonn le regardait, il reprit:

--Oui... vous faites de trs jolis vers... que vous perdez... c'est le
petit Marcel qui a trouv ceux-ci... et me les a donns...

Il offrait  Giraud, en souriant, un papier pli, o l'criture tait
invisible.

--Voyons?...--fit Bijou en allongeant la main.

--Mademoiselle!--cria le rptiteur, qui s'lana,
effar,--mademoiselle!... je vous en prie!...

Puis il ajouta, voulant expliquer la violence de son intervention:

--Ce sont de trs mauvais vers!... souffrez que je les cache... je vous
en montrerai d'autres... qui seront plus dignes d'tre montrs...

Bijou restait la main tendue, la pose attentive, l'air ingnu. Elle
supplia:

--Je t'en prie, montre ceux-l tout de mme?... a n'empchera pas M.
Giraud d'en refaire d'autres que nous verrons aussi...

Mais Jean rpondit, en remettant le papier au rptiteur perdu:

--Je ne peux pas te montrer une lettre,--car c'est en quelque sorte une
lettre--qui appartient  son auteur...

--Je vous remercie...--balbutia Giraud tout dcontenanc--je vous
remercie, monsieur...

Et il fit disparatre dans sa poche l'inquitant petit papier.

--Pierrot!...--appela la marquise--donne-moi La Bruyre... tu sais o il
est?...

--Qui a?...--demanda le gamin en clignant de l'oeil.

--La Bruyre?...

--Vous allez voir...--dit M. de Jonzac en regardant son fils d'un air
dsol--qu'il ne sait pas ce que c'est que La Bruyre!...

Pierrot protesta avec nergie:

--Si, je sais ce que c'est!... la preuve... c'est un dos bleu!...

La vieille marquise demanda:

--Un quoi?...

--Un dos bleu, ma tante...

M. Giraud intervint:

--Expliquez  madame votre tante que vous avez la fcheuse manie de
dsigner les livres par la couleur de leur reliure plutt que par leur
titre...

--Parbleu!...--fit M. de Jonzac indign,--il n'en ouvre jamais un
seul!... il est d'une ignorance!... quand je pense qu'il va avoir
dix-sept ans!...

--Ce pauvre Pierrot!...--dit Bijou compatissante,--il n'est pas si
ignorant que a!...

Et, comme son oncle ne rpondait rien, elle ajouta:

--Et puis, il est si gentil!... et il se porte si bien!...

M. de Jonzac rpondit:

--Oh! quant  a!... il craque de sant... et a le rend encore plus
insupportable... mais pas plus intelligent... on s'est plaint du
surmenage intellectuel, on a dit qu'il abrutissait les enfants... et on
lui a substitu le surmenage physique qui les abrutit bien davantage
encore!...

--Voil--dit Bertrade--mon oncle parti en guerre... je suis d'ailleurs
de son avis... et a ne me rjouit pas du tout de penser que mes enfants
augmenteront peut-tre,  un moment donn, le nombre des jeunes brutes
que nous voyons autour de nous...

--Mais...--dit Henry de Bracieux,--il y a, parmi les jeunes, et les trs
jeunes, beaucoup d'intellectuels... j'en connais...

Jean de Blaye rpondit:

--Moi aussi, j'en connais... mais ce ne sont pas,  mon sens, des
intellectuels... ce sont...

Une cloche sonna longuement, et la marquise se leva en disant:

--Allons djeuner, mes enfants!... Jean finira  table sa petite
dfinition...

Jean rpondit en riant:

--Je n'y tiens pas, ma tante!...

--J'y tiens, moi!... je ne suis plus dans le train, comme vous dites...
et il ne me dplat pas d'tre renseigne sur certaines choses que
j'ignore totalement...

S'asseyant  table, elle continua:

--Alors, ceux qui ne sont pas des intellectuels, sont...

--Oh!...--fit Jean--les explications, ce n'est pas mon affaire!...

--C'est gal!... va toujours!...

--Ceux qui ne sont pas des intellectuels pour tout de bon, sont des
maladifs... des faux maladifs pour commencer, qui finissent par devenir
des vrais... ils sont insupportablement poseurs, et fminins, et
dtraqus... et tout ce qu'on peut tre!... ils ont une originalit
voulue et impersonnelle...

--Enfin, comment appelles-tu a?...

--Je ne sais pas trop!... des compliqus... tenez, le petit La Balue est
un type trs pur de compliqu... vous pouvez l'tudier...

--C'est une ide qui ne m'est jamais venue!... mais il y a, dans la
petite gnration, autre chose que les compliqus?...

--Oui... il y a les jeunes athltes...

--Spcimen, Pierrot!...--dit Henry de Bracieux.

La marquise se tourna vers son petit-fils:

--Pas de personnalits!... Continue ton petit discours, Jean...

--J'aimerais mieux manger tranquillement mon oeuf, ma tante!...

--Nous en tions aux jeunes athltes?...

--Eh bien, si les compliqus sont un peu coeurants, les athltes sont
embtants  crier!... La boxe, et le _football_, et la bicyclette, et
les matchs, et les records... tout a prend dans leurs conversations,
et, ce qui est plus fcheux, dans leur vie, une importance gigantesque
et unique...  leurs yeux, un homme de valeur est celui qui donne le
plus fort coup de poing, ou fournit la plus grande somme de rsistance
ou de vigueur... ils n'ont d'admiration que pour un seul tre au monde:
le Champion!... avec un grand C...

--Et, entre les athltes et les compliqus?...

--Rien... ou des exceptions si rares, qu'elles sont l uniquement pour
confirmer la rgle... il n'est, bien entendu, question ici que de la
petite gnration, de la dernire... de celle de Pierrot...

--Laisse-le donc tranquille, ce pauvre Pierrot!...--dit Bijou--vous tes
l tous  le prendre  partie...

--Parce qu'il est encore temps de redresser son petit individu, qui, si
on le laisse faire, tournera prochainement au plus dplorable gtisme...

M. de Jonzac affirma:

--Jean a raison!... il peut se permettre de donner des conseils 
Pierrot... et mme aux autres, car il est  la fois un intellectuel et
un sportif...

Madame de Bracieux regarda son neveu avec bienveillance et conclut:

--Ton oncle a raison, mon garon, tu es le plus russi de la famille...

Elle vit que Bijou semblait examiner curieusement son cousin, et reprit:

--Je ne parle ici que des hommes, naturellement!...

Pierrot se pencha vers Denyse, assise  ct de lui, et lui dit tout
bas, avec une reconnaissance passionne:

--Tu es bonne de me dfendre toujours... aussi, je t'aime, va, toi!...
plus qu'eux tous...

Elle rpondit, souriante, maternelle presque:

--C'est trs mal!... tu dois aimer mon oncle... et aussi grand'mre
beaucoup plus que moi...

--a, d'abord, c'est pas prouv!... et puis c'est pas a que je voulais
dire... je voulais dire que je t'aime, moi, plus qu'ils ne t'aiment eux
tous... et pourtant, il y en a qui t'aiment bien, va!... ainsi, Paul,
tiens!... Paul de Rueille... ben, je suis sr qu'il t'aime plus que
Bertrade... plus que ses mmes... plus que le bon Dieu, plus que
tout!...

--Mais tais-toi donc!...--fit Bijou effare, regardant si personne
n'avait entendu.

--T'inquite pas!... ils sont occups  bcher... ils ne s'occupent pas
de nous... C'est vrai, ce que je te dis, tu sais!... et Jean, donc!...
et Henry!... et m'sieu Giraud!... il n'y a gure que l'abb Courteil qui
ne te suit pas dans les coins... et encore...

--Mais tu divagues!... comment peux-tu te figurer...

--Je ne me figure pas... je vois!... et je vois, parce que a
m'embte!...

La voix de M. de Jonzac s'leva:

--Mais non!... je suis convaincu qu'il ne se doute mme pas que Renan
existe... il ne sait rien... rien de rien...

Toujours doux et conciliant, le professeur rpondait:

--Mais si... pour Renan, prcisment, je sais qu'il doit le connatre...
il y a trois ou quatre jours, j'ai eu l'occasion de le lui citer comme
l'auteur de _l'Origine du langage_...

--Eh bien, je parierais qu'il ne se souvient mme pas de son nom...

Et M. de Jonzac appela:

--Pierrot!...

Le petit, absorb par sa conversation avec Bijou, ne se doutait pas
qu'il ft question de lui. En s'entendant appeler, il tourna la tte,
vaguement inquiet.

--Pierrot...--demanda M. de Jonzac,--qu'est-ce que c'est que Renan?...

--Allons! bon!--dit Pierrot  Bijou--v'l les interrogatoires qui
recommencent!... Renan?... qu'est-ce que a peut bien tre que
celui-l?...

Et, comme son pre rptait: Tu ne sais pas ce que c'est que Renan?...
il rpondit:

--Non, papa!...

--Comment?...--demanda Giraud surpris,--mais ces jours-ci encore, nous
avons parl de lui...

--De lui?...--fit Pierrot abasourdi;--moi, j'ai parl de cet
homme-l?...

--Mais oui... voyons?... rappelez vos souvenirs... je vous ai cit un de
ses ouvrages?...

Bijou, qui, tout  l'heure n'coutait que d'une oreille ce que lui
racontait Pierrot, et suivait de l'autre la conversation, se souvint et,
le nez dans son assiette, absorbe en apparence par les fraises qu'elle
roulait dans du sucre, elle lui souffla, bas, trs bas:

--_L'Origine du langage_...

--Voyons, cherchez bien?...--rptait le professeur,--je vous ai cit
un livre de M. Renan... lequel?...

Pierrot rpondit rsolument:

--_Le Langage des fleurs_...

--A la bonne heure!--dit Bertrade ravie, avec Pierrot, on peut toujours
s'attendre  quelque chose de joyeux!...

M. de Jonzac, malgr son envie de rire, dclara, l'air pinc:

--Moi, je ne trouve pas a drle!...

Trs rouge, Pierrot se tourna vers Bijou:

--Toi, au moins, tu ne ris pas!... tu es bonne, toi!...

On sortait de table; il l'entrana sur le perron et lui dit, suppliant:

--Laisse-moi aller avec toi donner le vert  Patatras?...

--Mais il faut avant a que je serve le caf...

--Pour une fois, Bertrade le servira bien, voyons? et moi, je ne veux
pas rentrer au salon... on me demanderait encore le nom de quelque
chose...

Denyse prit dans une remise la corbeille o tait prpare la botte de
trfle qu'elle portait chaque jour  son cheval, et se dirigea vers
l'curie, suivie de Pierrot qui rptait faisant presque douce sa grosse
voix:

--Tu es si gentille, Bijou!... et jolie, si tu savais!...

En traversant l'alle qui menait aux curies, il montra M. de Rueille et
Jean de Blaye qui s'avanaient en causant, et dit:

--Tiens!... comme tu n'y tais pas, ils n'ont pas fait long feu au
salon, les cousins!...

Denyse allait au-devant d'eux; il la retint brusquement:

--Non!... je t'en prie!... ils ne dcolleront plus!... et je ne t'aurai
pas  moi tout seul! c'est une telle veine que j'ai d'tre avec toi un
instant sans monsieur Giraud!... il est toujours  me marcher sur les
talons... quand je vais de ton ct, surtout!...

Bijou regardait attentivement les deux hommes qui venaient  elle sans
la voir, trs absorbs. Et, entre ses paupires un peu lourdes, glissait
cette petite lueur qui donnait parfois une si singulire acuit  son
regard habituellement voil. Elle rpondit, en entrant dans l'curie:

--Soit!... allons sans eux porter  Patatras son herbe...

M. de Rueille marchait les yeux fixs sur le sable de l'alle. Il leva
la tte en entendant la porte qui s'ouvrait. Jean de Blaye indiqua
l'curie et dit:

--Tiens!... il est l, le motif de la gne que je sens  prsent dans
tes moindres paroles, de l'espce de petite animosit que tu as contre
moi?...

Affectant de plaisanter, Rueille rpondit:

--Vraiment?... et c'est?...

--Bijou, parbleu!... Ah!... ne me dis pas non!... crois-tu que je n'ai
pas suivi heure par heure ce qui se passait en toi?...

--a devait tre bien intressant?...

--Ne blague donc pas!... tu n'en as gure envie!... j'ai vu le moment
o tu as commenc  admirer inconsciemment Bijou... plus qu'on n'admire
une bonne petite cousine qu'on aime bien... c'tait le soir du Grand
Prix... chez l'oncle Alexis... quand elle a chant... Tu ne dis rien?...

--Je t'coute... va toujours!...

--Quand nous nous sommes trouvs tous ensemble  Bracieux, ne nous
quittant pas... quand tu as vcu toutes les minutes des longues journes
 ct de Bijou, ton... disons ton admiration... a augment,
naturellement... depuis hier, depuis votre voyage  Pont-sur-Loire, elle
est  l'tat aigu... est-ce vrai?...

--Eh bien, c'est vrai!...

--a ne m'tonne pas!... mais explique-moi une chose?... une chose qui
m'tonne, celle-l!...

--Quelle est cette chose?...

--Pourquoi est-ce  moi que tu sembles en vouloir particulirement?...
pourquoi  moi plutt qu' ton beau-frre, ou au petit La Balue, ou au
rptiteur de Pierrot, ou  Pierrot lui-mme?...

--Dame! Henry est presque de l'ge de Bijou... il a t lev avec elle,
et elle le considre comme un frre, exactement... le petit La Balue est
un grotesque... le rptiteur, un pauvre diable qui ne compte pas... et
Pierrot, un gosse... tandis que toi...

--Tandis que moi?...

--Toi, tu es de ceux qu'on aime... et tu le sais bien... et je vois...
je sens, je devine que c'est toi que Bijou aimera...

--Moi?... allons donc!... elle ne daigne pas faire la plus lgre
attention  moi!... je ne suis  ses yeux que le monsieur qui lui dresse
un cheval, la promne en bateau, ou fait des couplets pour sa revue....

--Enfin, tu existes plus que les autres, toujours!...

--Et pourquoi donc a?... il te plat de trouver le petit La Balue un
grotesque, mais tout le monde n'est pas de ton avis!... quant  Giraud,
il est charmant!...

--Oui, mais il est Giraud!...

--Et puis aprs?... qu'est-ce que a fait, a?...

--Beaucoup!... c'est--dire, rien du tout pour certaines femmes... tout
pour d'autres... et Bijou est des autres...

--Eh!... qu'est-ce que tu en sais?...

--Je l'tudie depuis longtemps dj, sans avoir l'air...

--Tu l'tudies... mais tu ne la connais pas!...

--Peut-tre?...

--Je sais bien qui, si j'tais  sa place, je choisirais parmi tant
d'amoureux...

--a se chante!... dans les _Noces de Jeannette_...

--Tu ne m'empcheras pas de suivre ma petite ide, va!... parmi tant
d'amoureux, s'il me fallait choisir, c'est certainement Giraud que je
prendrais...

--Une femme choisirait Giraud... parce qu'il est joli garon... mais une
jeune fille?... une jeune fille,--qui ne connat en fait de noce, que la
vraie, celle qu'on fait  l'glise,--ne le choisira pas... jamais!...

--Alors tu n'en veux pas  Giraud, parce que, selon toi, il n'est pas
pousable... partant, pas  redouter?...

--Prcisment!...

--Eh bien?... et moi, mon pauv'vieux?... crois-tu donc que je sois
pousable, moi?... me vois-tu, avec mes malheureux quatre cent mille
francs, m'essayant  faire le bonheur de Bijou?... non, mais vois-tu
a?... l'appartement de trois mille, les lampes  ptrole, et le feu au
charbon?... ce serait dlicieux!....

--Pourtant tu l'aimes?...

--Permets... je ne t'ai pas dit que j'aimais Bijou!... je n'en sais
rien!... tout ce que je sais, c'est que je la dsire passionnment... et
que, ne pouvant pas l'pouser, je suis trs malheureux...

--Et tu crois qu'elle ne t'aime pas?...

--Pas le moins de monde!... elle n'a d'ailleurs jamais cherch  me
donner le change... Bonjour Bonsoir!... il fait beau!... tel est le
palpitant dialogue qui se renouvelle chaque jour entre nous... Alors, tu
vois, tu as tort de m'en vouloir?...

--Je te demande pardon, mon pauvre Jean, mais je croyais tellement que
tu tais grand favori!...

M. de Rueille s'interrompit, tendant l'oreille:

--Tiens!...--fit-il,--la voil!...

Bijou sortait de l'curie, toujours suivie de Pierrot. Elle vint
gentiment aux deux hommes, les examinant de son mme air calme et
souriant, et demanda:

--Qu'est-ce que vous avez donc tous les deux?... vous avez l'air tout
chose!...




V


Bijou arrangeait dans la salle  manger les surtouts de fleurs du dner,
tandis que, dans l'office, les domestiques frottaient les grands plats
d'argent qui reluisaient violemment. Le matre d'htel dit  un valet de
pied:

--Enfile ton habit!... v'l une voiture qui monte l'avenue au pas... Oh!
t'as le temps!... elle est loin!...

Regardant  la fentre, le valet de pied demanda:

--Qui est-ce, cette voiture-l? on ne connat pas a... c'est rudement
attel, toujours!...

--a pourrait bien tre le monsieur de la Norinire... monsieur le comte
de Clagny?...

--Mtin!... c'est chiquement tenu!...

--Oh!... il a de quoi!...

--Il a des rentes?...

--Que c'en est une horreur!... dans les quatre cent mille...

--Tu le connais donc?...

--Ma femme a t fille de cuisine chez lui, avant qu'elle soit ma
femme... un bon matre... toujours aimable et pas pour deux sous
regardant... C'est gal... tu feras bien de te mettre en route... si tu
veux arriver au perron avant lui!...

Depuis un instant Bijou, qui manquait de fleurs, tait sortie en courant
et, traversant d'un bond l'alle, avait saut au milieu d'une grande
corbeille de roses, o elle coupait impitoyablement. Elle tait si
absorbe qu'elle n'entendit pas une voiture entrer dans l'alle qui
contournait la pelouse, ni mme s'arrter devant le perron.

Lorsque enfin elle releva la tte, elle vit debout  deux pas d'elle, un
grand monsieur qui la regardait extasi. C'est que Bijou, avec sa robe
de toile  larges rayures roses et son petit tablier  bavette, garni de
valenciennes, tait vraiment jolie  voir, fourrageant  pleins bras
dans les fleurs.

Quand elle se vit ainsi regarde, sa peau de rose-th se teinta d'une
nuance plus vive, tandis qu'elle restait interdite et trouble, en face
du monsieur qui continuait  la contempler sans rien dire.

C'tait un homme de cinquante-cinq  soixante ans, grand, mince,
distingu, lgant, et de tournure trs jeune. Sa figure, intelligente
et fine, tait jeune aussi d'expression, bien qu'un peu triste. Comme
Bijou, toujours immobile, semblait hsitante et inquite, il s'approcha,
et, saluant, dit d'une voix trs douce:

--Mademoiselle!... pardon!... n'tes-vous pas Denyse de Courtaix?...

Bijou planta bien droit son candide regard dans les yeux curieusement
fixs sur elle, et rpondit, toute souriante:

--Oui!... et vous?... vous tes monsieur de Clagny, n'est-ce pas?

--Comment le savez-vous?...

Denyse venait de sauter de la corbeille dans l'alle. Elle dit, heureuse
et abandonne, sans rpondre directement  la question:

--Oh!... que grand'mre va tre contente de vous voir, monsieur!... et
l'oncle Alexis, donc!... depuis qu'on sait que vous revenez habiter le
pays, on ne parle que de vous!... Allons bien vite voir grand'mre!...

Elle fila devant lui, souple, onduleuse, traversant les larges pices de
cette allure glissante qui tait un de ses grands charmes. La marquise
n'tait pas dans le salon o elle se tenait habituellement. Bijou sonna
et donna l'ordre de l'avertir. Puis elle vint se camper en face de M. de
Clagny, et, l'examinant avec attention:

--Paul de Rueille avait tout de mme raison, quand il disait que je vous
avais vu dans le temps! je vous reconnais!...

Elle enfona plus avant son regard clair dans les yeux du comte, et
rpta, pensive:

--Je vous reconnais trs bien!...

Il dit:

--Moi, j'avoue en toute sincrit que si je vous avais rencontre
ailleurs qu' Bracieux, je ne vous aurais pas reconnue... vous tes
tellement grandie, et surtout tellement embellie que, sauf les beaux
yeux de pervenche qui n'ont pas chang, il ne reste rien du bb
d'autrefois...

--Il reste le nom que vous lui avez donn...

Il demanda, surpris:

--Le nom?... quel nom?...

--Bijou!... vous ne vous souvenez plus?... il parat que c'est vous qui
m'appeliez comme a!...

--C'est vrai!... vous tiez pour moi une petite chose fragile, adorable
et rare... un bijou enfin!... un bijou exquis... Alors, on a continu 
vous appeler ainsi?... a vous va, d'ailleurs,  merveille!...

--Je ne trouve pas!... j'ai peur que a ne soit un peu ridicule d'tre
encore Bijou  vingt et un ans... car j'ai vingt et un ans,
monsieur...

--Est-ce possible?...

--Trs possible!... dans quatre ans, je coifferai sainte Catherine!...

Le comte regarda Bijou avec une admiration qu'il ne cherchait pas 
dissimuler, et rpondit, convaincu:

--Vous?... ah! jamais de la vie, par exemple!...

Madame de Bracieux entrait, les mains tendues, l'air ravi:

--Que je suis contente de vous voir!...

Comme Denyse faisait un mouvement pour sortir, elle la retint, demandant
 Clagny toujours merveill:

--Je vois que Bijou s'est prsente toute seule!... Comment la
trouvez-vous, dites, ma petite-fille?...

Et, sans lui laisser le temps de rpondre, elle reprit vivement:

--C'est bien le bijou que vous aviez admir autrefois, allez!... le
vrai bijou!... pas celui en toc... comme disent mes petits-fils...

--Mademoiselle Denyse est ravissante...

--Denyse--que vous me ferez le plaisir de ne pas appeler
mademoiselle--est une bonne petite fille, obissante et dvoue, qui
claire de sa gaiet ma vieille maison, triste avant sa venue...

--Comment se fait-il que je n'aie jamais vu mademoiselle Denyse?...

--Mademoiselle?... encore!...

--Que je n'aie jamais vu Bijou  Paris?... je vais si rgulirement 
votre jour...

--Oui, mais vous venez de bonne heure,  l'heure o elle n'y est pas...
et comme vous n'avez jamais, depuis seize ans, voulu dner avec nous...

--Je ne dne nulle part, vous le savez bien!... mais vous ne m'avez
jamais parl de Bijou... jamais donn de ses nouvelles...

--Parce que vous ne m'en avez jamais demand.

--Je l'avais oubli, moi, ce petit tre  peine entrevu... et pourtant,
tout  l'heure, en voyant merger d'un parterre de roses une dlicieuse
jeune fille, je n'ai pas eu la moindre hsitation... n'est-ce pas,
mademoiselle?...

Se reprenant, il dit en riant:

--N'est-ce pas, Bijou?...

--C'est vrai!... M. de Clagny m'a demand tout de suite si je n'tais
pas Denyse de Courtaix... moi... j'avais su tout de suite aussi qui il
tait... j'ai tant entendu parler de lui que je le connaissais en
rve... et... c'est trs drle...

Elle s'arrta, regardant longuement le comte, et ajouta:

--Je le connaissais en rve tel qu'il est en ralit...

Clagny dit avec une sorte de tristesse enjoue:

--Un trs vieux monsieur...

Bijou rpondit, sincre:

--Non!... un monsieur trs joli!...

Puis, brusquement:

--Et l'oncle Alexis, qui n'est pas encore l!... on a beau sonner  tour
de bras la cloche, il n'arrive pas!... je vais le chercher!...

Elle sortait en courant, la marquise la rappela:

--Attends un instant!... tu feras mettre un couvert de plus... vous
dnez avec nous, Clagny?

--Oui, si vous n'avez personne...

--Si... j'ai prcisment du monde... des amis  vous...

--Je suis un vieil ours qui ne dne pas mme avec ses amis... et puis,
dans ce costume...

--Il est trs bien, votre costume!... d'ailleurs, on a le temps d'aller
 la Norinire chercher votre habit, si vous y tenez?...

--J'y tiens... si je reste?...

Bijou s'approcha, cline:

--Vous restez... et savez-vous ce qui serait trs, trs gentil? ce
serait de rester comme a... sans habit...

--Pourquoi, si a l'ennuie de dner sans s'habiller, insistes-tu,
Bijou?...--demanda la marquise.

--Parce que, grand'mre, si M. de Clagny dne sans s'habiller, M. Giraud
pourra dner aussi... tandis que, autrement, il dnera tout seul dans sa
chambre....

--Qu'est-ce que tu nous chantes?...

--C'est bien simple... M. Giraud n'a pas d'habit... pas du tout!... je
l'ai su... par hasard... il a dit tout  l'heure  Baptiste qu'il tait
souffrant et qu'il ne quitterait pas sa chambre ce soir... alors... si
M. de Clagny voulait rester comme il est... vous comprenez... il
pourrait, lui aussi...

--Tu es un bon Bijou, va!...--dit madame de Bracieux mue,--tu penses 
tout le monde... tu n'es occupe qu' faire plaisir  chacun...

Denyse ne l'coutait pas. Elle attendait le consentement du comte. A la
fin, il demanda:

--a vous ferait bien, bien plaisir, qu'il dne  table, monsieur
Giraud?...

--Oui...

--Eh bien, il sera fait comme vous le voulez... A prsent, dites-moi?...
qu'est-ce que c'est que ce monsieur que je ne connais pas, et pour
l'amour de qui j'accepte de paratre un homme mal lev?...

--C'est le rptiteur de Pierrot!...

--Ah! et qu'est-ce que c'est que Pierrot?...

--Le fils d'Alexis...--dit en riant madame de Bracieux.

--Alors, le dieu auquel on me sacrifie est M. Giraud, rptiteur de
Pierrot de Jonzac... et honor de la protection de mademoiselle
Bijou?... je vous remercie, j'aime  tre fix!...

--Mais...--fit Denyse qui tait devenue trs rouge--je ne protge pas du
tout M. Giraud... je...

--Ne vous dfendez pas!... je sais quel peut tre le rle jou par un
pauvre rptiteur... qui n'a pas d'habit... dans la vie d'une belle
petite demoiselle telle que vous... c'est un rle sacrifi... il
reprsente assez exactement ce qu'on appelle un seigneur sans
importance...

--Vous ne savez pas--dit la marquise, ds que Denyse fut sortie-- quel
point cette enfant est dlicieusement bonne!... ce garon auquel elle
s'intresse... et qui est d'ailleurs charmant... est trait par elle
exactement sur le mme pied que les hommes les plus lgants, les plus
cots, c'est une perle, Bijou!... vous verrez a!...

--Je le verrai peut-tre trop!...

--Comment, trop?...

--Eh oui!... je suis un emball, moi, vous savez?... j'ai un vieux
imbcile de coeur qui bat aux champs  la moindre alerte... et que je
ne peux plus faire taire ensuite...

--Mais Bijou est ma petite-fille, mon pauvre ami!...

--Eh bien, qu'est-ce que a fait?...

--a fait qu'elle pourrait tre la vtre!...

--Je le sais parbleu bien!... mais tout a, c'est du raisonnement... et
les coeurs jeunes raisonnent peu ou mal...

--Et alors?...

--Alors,--dit M. de Clagny s'efforant de rire,--je plaisantais,
naturellement!...

       *       *       *       *       *

Bijou avait travers la cour d'honneur. La chaleur tait trs grande.
Les paons, poss sur un tronc d'arbre abattu, semblaient stupides et
ridicules; les chiens tendus sur le flanc, les pattes allonges,
haletaient sous les rayons ardents sans pour cela chercher l'ombre.
Personne n'tait dehors  cette heure torride, sauf Pierrot qui, en
costume de coutil blanc, et coiff d'un grand chapeau de paille se
promenait dans le quinconce de marronniers.

Denyse monta en courant l'escalier et entra en coup de vent dans la
salle d'tudes; mais sur le seuil elle s'arrta court, l'air troubl. M.
Giraud, assis  une table, s'tait lev brusquement en la voyant
paratre. Elle balbutia:

--Oh!... pardon!... je voulais parler  Pierrot!... je croyais qu'il
tait ici... et que vous faisiez votre promenade...

Trs dcontenanc, le jeune professeur rpondit, cherchant les mots qui
ne venaient pas:

--Non, mademoiselle... non!... moi je suis l!... c'est au contraire
Pierrot qui est sorti... mais... si vous vouliez... si je pouvais lui
dire ce que... car... vous aviez probablement quelque chose  lui
dire?...

Il perdait compltement la tte en la voyant si jolie, avec son teint si
doucement ros malgr l'horrible chaleur, et ses grands yeux changeants
poss sur lui trs doucement. Elle dit, avec un peu d'embarras:

--Oui... certainement, j'avais  parler  Pierrot... mais  lui-mme...
bien que j'aie  lui parler d'une chose qui vous concerne.... il vaut
mieux...

Giraud interrompit, l'air inquiet:

--Qui me concerne?... moi?... mais je ne sais en vrit... je me demande
ce...

L'ide lui venait que peut-tre elle allait lui dire qu'aprs ce qui
s'tait pass l'avant-veille, il ne pouvait pas demeurer  Bracieux plus
longtemps. Et il s'affolait en pensant que non seulement il lui faudrait
quitter Bijou, mais encore tre sans place pendant ces deux mois o il
croyait sa vie assure et facile.

La jeune fille le regardait, souriante et bonne. A la fin, elle
rpondit:

--C'est que c'est assez difficile  dire...  l'intress...

--Mais alors... Pierrot...

--Oh!... Pierrot, qui n'est pas, je le reconnais, un habile diplomate,
aurait su tout de mme s'y prendre mieux que moi pour vous annoncer...

--Pour m'annoncer?

--Que vous dnez avec nous ce soir!... la migraine, voyez-vous, c'est
une excuse bonne pour les femmes... tout au plus!...

--Mais, mademoiselle... sans penser mme  l'ennui... trs grand
pourtant... que j'aurais de n'tre pas ce soir dans la mme tenue que
les autres... il ne serait pas convenable... pour vos invits...

--Oui... vous avez peut-tre raison... ce ne serait pas convenable si
vous tiez le seul pas habill... mais il y aura M. de Clagny, dans le
costume o il est venu faire une visite... alors, vous comprenez...

--Mademoiselle... M. de Clagny, que j'ai aperu tout  l'heure  son
arrive, est un vieillard... comme tel, il peut se permettre bien des
choses que moi... dans ma situation surtout... je ne...

--Vous?... vous allez obir  grand'mre, comme un petit enfant bien
sage... car c'est grand'mre qui m'envoie, vous savez?...

--Ah!...--murmura le jeune homme dsappoint--c'est madame votre
grand'mre!... j'esprais que c'tait vous qui... mais vous devez m'en
vouloir, c'est vrai!...

Elle demanda, surprise:

--Vous en vouloir?... pourquoi?...

--Mais... parce que... vous savez bien... l'autre soir, quand, malgr
moi, je...

Le gai visage de Bijou s'assombrit, et elle dit, devenue grave:

--Je croyais qu'il ne serait plus question de a jamais?... je veux que
vous oubliiez ce que vous m'avez dit...

Elle resta une seconde immobile, pensive, et ajouta d'une voie
assourdie:

--Je veux surtout l'oublier, moi!...

Ses paupires s'taient abaisses, ses cils battaient trs vite, mettant
sur les joues roses, toutes ptries de lumire, une ombre bizarre.

Giraud alla vers elle, mu, anxieux, et, dans un balbutiement, il
demanda:

--Est-ce que c'est vrai, ce que vous venez de dire?... est-ce que vous
vous souvenez encore de cet instant o j'ai t fou?... est-ce que vous
y pensez... sans colre?...

Elle rpondit, en appuyant sur lui son beau regard bleu.

--J'y pense sans colre...

Et, si bas qu'il l'entendit  peine, elle murmura:

--Mais j'y pense toujours!...

Puis, changeant brusquement de visage:

--C'est vous qui allez oublier, maintenant?... oublier tout de suite ce
que je n'aurais jamais d vous dire?... je vous en prie?... faites a
pour moi?...

--Oublier?... comment voulez-vous que moi, j'oublie?... vous savez bien
que c'est impossible!...

Elle affirma:

--Il le faut, pourtant!... oui... vous vous direz que vous avez... que
nous avons fait un rve... un rve trs lumineux et trs doux... de ceux
dont on s'veille heureux, troubl... avec, en quelque sorte, une vision
de choses jolies et disparues, impossibles  dfinir... est-ce que vous
n'en avez jamais fait de ces rves-l?... on ne peut, quel que soit
l'effort de la pense, se les rappeler... mais on les aime...

Sa voix faite de caresses bouleversait le jeune homme. Il s'tait
machinalement rassis  la place qu'il venait de quitter, et, sans
rpondre, le visage lev vers Bijou, il pleurait.

Elle s'approcha et dit, suppliante:

--Vous pleurez?... si vous saviez quel chagrin j'ai de vous voir
pleurer!...

Presque brusque, elle conclut:

--Et, si a peut vous consoler, dites-vous que j'en ai aussi, du
chagrin...

Il demanda, bloui de bonheur:

--Est-ce possible?...

Denyse ne rpondit pas. Elle venait d'apercevoir sur la table, une
lettre que Giraud achevait au moment o elle entrait.

Il dit, suivant son regard:

--J'crivais  mon frre... et, au lieu de lui raconter mon lve, mes
occupations, et tout ce  quoi doit se borner ma vie... je ne lui
parlais que de vous!...

Elle rpondit, posant son doigt ros sur la signature:

--Je regardais votre nom... Fred!... c'est un nom que j'aime!... je l'ai
donn  mon filleul... le dernier des enfants de Bertrade...

Elle sembla regarder au loin par la fentre ouverte, et rpta
doucement:

--Fred!...

Puis, elle passa sur son front sa main fine, et dit, marchant vers la
porte:

--Et le dner!... mes corbeilles!... les menus qui ne sont pas
crits!... et il est cinq heures!...

Comme le pauvre garon restait stupide, sans bouger, elle demanda:

--C'est convenu pour ce soir, n'est-ce pas?... je fais mettre votre
couvert...

Il rpondit, vaguement rappel  lui-mme:

--Au milieu de tous les habits... je ferai un effet dplorable...

--Mais non... mais non!... d'ailleurs... il n'y aura pas que des
habits!... il y a d'abord M. de Clagny en redingote... et puis, M. de
Berns, qui a peur de rencontrer le gnral de Barfleur, est toujours en
uniforme... M. l'abb a sa soutane...

Elle conclut en riant:

--a en fait dj trois qui ne seront pas en habit!...

       *       *       *       *       *

Comme elle sortait de la salle d'tudes, elle se jeta contre Henry de
Bracieux qui venait  elle dans le corridor. Il demanda, surpris:

--Tiens!... qu'est-ce que tu fais l?...

--Et toi?...

--Moi, je rentre dans ma chambre...

--Moi, je sors de chez Pierrot...

--Il est dans le jardin, Pierrot!...

--Je ne le savais pas... et j'avais quelque chose  lui dire...

Il demanda, souponneux, agressif presque:

--A lui... ou  M. Giraud?...

Sans paratre remarquer l'attitude singulire de son cousin, elle
rpondit, docile:

--A lui... pour le redire  M. Giraud... et comme il n'tait pas l...

--C'est  Giraud que tu as...

--Fait la commission de grand'mre... oui...

L'air candide, elle ajouta:

--Pourquoi donc a t'intresse-t-il tant que j'aie fait cette commission
 l'un plutt qu' l'autre?...

Il rpondit, plaisantant avec un peu d'embarras:

--Parce que je suis curieux, probablement?... et la preuve que je suis
curieux, c'est que j'ai envie de savoir quelle tait cette
commission?...

--Grand'mre m'avait charge de dire  M. Giraud... qui n'a pas
d'habit...

--Pas d'habit, Giraud?...

--Non!...

--Pas d'habit du tout?...

--Tiens!... tu dis absolument comme moi!... non... pas d'habit du
tout!... il avait prvenu qu'il ne dnerait pas... alors, comme M. de
Clagny reste  dner, et qu'il est en redingote, j'allais en avertir
Pierrot, afin qu'il le dise  M. Giraud... as-tu compris?...

--Oui...--fit Henry,--trs bien!... mais Jean, qui est un homme chic, ne
voyage jamais sans un jeu d'habits... il en a au moins trois ici... il
lui en prtera bien un... ils sont exactement de la mme taille...

--a serait gentil!...

--Oh!... il ne demandera pas mieux!... Giraud est un charmant garon...
que nous aimerions tous, si...

Il s'arrta court et Bijou demanda:

--Si quoi?...

--Rien!... je vais arranger cette affaire-l...  l'ge du pre Clagny,
il est indiffrent d'tre bien ou mal...  l'ge de Giraud, c'est autre
chose, je suis sr qu'il souffrirait beaucoup de se croire ridicule...
surtout...

--Surtout?...

--Surtout devant toi!...

Bijou haussa les paules, et s'loigna en courant dans le long
corridor.




VI


Quoiqu'elle se ft occupe du couvert, des fleurs, du service et des
menus, Bijou fut prte la premire.

Portant dans ses bras une norme gerbe de roses, elle entra au salon 
l'instant prcis o la marquise venait de monter chez elle pour
s'habiller.

Trs occupe d'arranger ses fleurs sur une console, elle ne vit pas M.
de Clagny qui la regardait de tous ses yeux, tandis qu'elle allait et
venait, avec de jolis mouvements d'oiseau qui volte avant de se poser.

A la fin, il demanda, et sa voix fit tressaillir Denyse:

--Bien sr, elle arrive de Paris tout droit, cette jolie toilette?...

--Ah!...--fit Bijou effare,--vous m'avez fait presque peur!...

Puis, venant au comte, elle dit, en tapotant gentiment sa lgre robe,
de gaze  peine rose:

--Cette jolie toilette n'arrive pas de Paris... elle a t fabrique 
Bracieux, prs Pont-sur-Loire...

Vraiment tonn, le comte demanda:

--Ah bah!... par qui?...

--Par Denyse ici prsente... et par une vieille ouvrire, habilleuse au
thtre,...

Il s'tait lev, et, maintenant, tournait autour de la jeune fille avec
une admiration presque craintive. Elle tait si jolie, mergeant de
cette vapeur rose, qui semblait toucher  peine son petit corps
merveilleux, et d'o sortaient ses paules teintes, elles aussi, de la
singulire lueur rose qui faisait unique sa peau si fine, si
dlicatement veloute. Et M. de Clagny trouvait que Bijou tait, non
seulement jolie  ravir, mais tonnamment troublante avec sa bouche trs
gourmande et ses yeux trs candides.

De toute sa personne s'exhalait un parfum de sensualit extrme, mais
dans son regard si pur se lisait une dconcertante navet.

Et, tandis qu'il l'examinait curieusement, Bijou se disait que le vieil
ami de grand'mre tait beaucoup plus jeune qu'elle ne se le figurait.

Ce grand homme, rest svelte, avait vraiment tout  fait bon air, avec
ses cheveux trs blancs aux tempes et ses moustaches blondes, grisonnant
 peine. Ses yeux bruns regardaient avec douceur, et sa bouche moqueuse,
un peu mchante par instants, montrait dans le sourire des dents
blanches et pointues, de vraies dents de jeune chien qui clairaient
singulirement le visage.

Le silence devenait embarrassant. A la fin, Bijou dit:

--Grand'mre n'est pas encore descendue?... je pensais la trouver
ici?...

--Elle sortait pour aller s'habiller au moment mme o vous tes
entre...

--Elle ne sera jamais prte!...

M. de Clagny regarda sa montre:

--Mais le dner est  huit heures... elle a tout le temps!... il n'est
pas sept heures et demie...

--Oh!...--fit Denyse avec regret--si j'avais su, je ne me serais pas
dpche tant!... j'avais une peur d'tre en retard!...

--C'est moi qui suis content que vous vous soyez presse!... je vais
pouvoir causer avec vous un petit instant!...

Elle dit en riant:

--Une bonne demi-heure... au moins! car ici personne n'est en avance,
jamais... pas plus les invits que les gens de la maison...

--A propos d'invits... racontez-moi donc avec qui je vais dner?...
votre grand'mre m'a dit: Vous dnerez avec des amis  vous... Or, des
amis, je ne dois plus en avoir beaucoup depuis douze ans que je ne suis
venu dans le pays... les habitants se sont probablement renouvels?...

--Pas tant que a!... voyons?... vous dnerez avec les Tourville...

--Les Tourville?... ils ne sont pas encore morts!...

--Ceux avec qui vous allez dner sont vivants... ils avaient des parents
qui sont morts...

--Ah!...  la bonne heure!... alors, le petit Tourville est mari?...

--Depuis deux ans!...

--Il tait vilain!... est-ce qu'il a fait un beau mariage?...

--a dpend!... il a pous mademoiselle Chaillot, une demoiselle de la
Bourse...

--Comment?... une demoiselle de la Bourse?...

--Oui... le pre travaille  la Bourse, je crois!... il est trs, trs
riche...

--Est-ce que c'est Chaillot, le banquier?...

--Peut-tre bien!... je ne m'en suis jamais informe!... ils ont
restaur Tourville... c'est superbe!... et ils reoivent tout le
temps...

--Est-ce que madame de Tourville est jolie?...

--Vous allez la voir... elle est trs aimable... et trs intelligente,
dit-on... moi, je ne m'en suis pas aperue...

Et, comme M. de Clagny souriait, elle ajouta vivement:

--Parce que je la connais trs peu...

Il demanda:

--Et, avec les Tourville, qu'y a-t-il?...

--M. de Berns...

--Le petit Hubert?... le dragon?...

--Lui-mme...

--C'est le fils de bons amis  moi... et gentil comme un coeur... vous
ne trouvez pas?...

--Quoi?...

--Que Hubert de Berns est gentil?...

--Oh!... je le connais si peu!... il m'a sembl... comment dirai-je?...
incolore... oui incolore...

--Parce que vous l'intimidez, probablement?... je comprends a,
d'ailleurs!...

Elle dit en riant:

--Je vous intimide, peut-tre?...

Trs srieux, il rpondit:

--Beaucoup!...

--Oh!--fit-elle stupfaite,--est-ce possible?...

--C'est trs possible... et cela est!... rien d'tonnant, puisque vous
intimidez un vieux comme moi,  ce que vous intimidiez le petit
Hubert...

--Le petit Hubert?... il a six pieds!...

--Oui... mais il a vingt-six ans... et pour moi il est toujours le petit
Hubert... Enfin! convenez au moins qu'il est joli garon?...

--Je ne sais pas!...

--Allez-vous me dire que vous ne l'avez pas regard?...

--Je l'ai regard... mais, en ce qui concerne M. de Berns, je suis trs
mauvais juge...

--Pourquoi a?...

--Parce que je dteste les petits jeunes gens!...

--A vingt-six ans on n'est plus un petit jeune homme?...

--C'est possible!... mais  cet ge-l on n'existe pas pour moi...

--Ah bah!... et  quel ge commence-t-on  exister pour vous?...

Elle se mit  rire.

--Trs tard!...

Puis, changeant de ton:

--Je suis contente que vous connaissiez M. de Berns, parce que, au
moins, vous ne vous assommerez pas trop ce soir...

--Ah!... il parat que je ne dois pas compter sur les autres invits
pour m'amuser?

--Oh! non!... les autres, c'est d'abord les La Balue...

--Cristi!... ils sont terrifiants!... et leurs enfants?... ils doivent
commencer  grandir?...

--Ils ont mme fini!... Louis a vingt-trois ans, et Gisle vingt-deux...

--Comment sont ils?...

--Lui pose pour l'coeurement gnral... il n'a plus ni faim, ni soif,
ni sommeil... il n'aime rien, tout l'ennuie... et c'est pas vrai, vous
savez!... il ne manque pas un bal, et sa soeur raconte qu'il se relve
la nuit pour manger en cachette... et puis il fait des vers ridicules...
de la peinture comme les vers... et de la musique!... quelle musique!...

--Et la jeune fille?...

--Elle est aussi masculine que son frre est fminin.... chasse beaucoup
 tir et  courre... rve d'avoir un quipage pour pouvoir servir le
cerf elle-mme... et d'pouser un officier...

--Elle doit s'occuper d'Hubert?...

--Qui a, Hubert?...

--Le petit Berns...

--Ah! oui!... non!... je ne crois pas!... dans tous les cas, il ne
s'occupe pas du tout d'elle!...

--Parce qu'il s'occupe de vous... comme tous les autres, n'est-ce
pas?...

--Pas le moins du monde!...

M. de Clagny haussa les paules:

--Allons donc!... je vois a d'ici!...

--Il ne me reste plus  vous prsenter que trois convives,--reprit
Bijou, cherchant videmment  changer la conversation:--les Juzencourt,
un mnage dans le train qui a achet les Pins... et une de leurs amies,
qui est venue passer un mois chez eux... une petite veuve dlicieuse...
la vicomtesse de Nzel...

--Tiens!...--dit le comte, qui fit un mouvement brusque,--madame de
Nzel?... Jean de Blaye est donc ici?...

Denyse ouvrit largement ses beaux yeux clairs et rpondit, surprise:

--Oui... Jean est ici... mais... quel rapport?...

--Aucun... aucun...--affirma vivement M. de Clagny.

Et, aprs un silence, il demanda:

--Toujours jolie, madame de Nzel?...

--Trs jolie...

--Autant que vous?...

Bijou sourit:

--Pourquoi vous moquez-vous de moi?... je sais trs bien que je ne suis
pas jolie...

--A mon tour, mon cher petit Bijou, je vous demande pourquoi vous vous
moquez d'un vieil ami... qui vous admire de toutes ses forces... et qui
n'est pas le seul, hlas!...

--Pourquoi, hlas!...

--Mais parce que... quand on admire ou quand on aime... on voudrait tre
seul  admirer ou  aimer... l'amiti est goste et jalouse...

Elle demanda, l'air joyeux:

--Et depuis... voyons?... combien?... trois heures, depuis trois heures
que nous nous connaissons... vous avez dj de l'amiti pour moi?...

M. de Clagny rpondit, srieux, mu presque:

--Beaucoup!...

--Tant mieux!... parce que, voyez-vous, moi aussi je vous aime
beaucoup!... oh! mais beaucoup, beaucoup!...

Et, comme si elle se parlait  elle-mme, elle ajouta:

--Je m'tais fait de vous une ide trs diffrente... je m'attendais 
vous trouver tout autre...

Il dit, tristement:

--Plus jeune?...

--Au contraire!... on vous reprsentait comme un ami de mon
grand-pre... grand'mre disait toujours mon vieil ami Clagny...
alors, vous comprenez... quand je vous ai vu, j'ai t saisie...

--Pourquoi?...

--Parce que vous m'avez fait l'effet d'avoir... je ne sais pas trop...
quarante-cinq ans, peut-tre?... enfin... quelque chose comme Paul de
Rueille... et puis... vous tes trs beau... et moi, j'aime beaucoup
qu'on soit beau...

--C'est votre cousin de Blaye qui est beau!...

Elle sembla chercher dans sa mmoire:

--Jean?... est-il si beau que a?... il ne me fait pas cet effet-l...
vous savez... quand on vit ensemble, on finit par ne plus se voir!...

--Je suis bien sr qu'il vous voit, lui!...

--Que non!... on ne me voit pas tant que vous croyez!... on m'aime bien
parce que je me suis trouve toute seule  dix-sept ans... alors, quand
grand'mre m'a prise, comme un pauvre petit chien perdu, pour me
rapporter chez elle, tous se sont intresss  moi et m'ont fait bon
accueil... je suis devenue le Bijou qu'on lve et qu'on gte... auquel
on passe tout... et qui ne fait que sa volont...

--Et ce qu'il a raison, le Bijou!... il n'y a que a de bon dans la
vie... faire sa volont!... quand on le peut...

Elle dit, parlant sans mme paratre s'apercevoir qu'elle parlait:

--On le peut toujours!...

Puis, courant  la baie, elle cria:

--Allons, bon!... les Tourville!... et grand'mre qui n'est pas encore
descendue!...

Elle s'lana au-devant d'une dame qui s'avanait, vtue d'une toilette
cossue. Elle tait suivie d'un monsieur, de physique vulgaire, de
maintien gourm,  l'air infiniment snob.

Bijou prsenta: Le comte de Clagny... le comte de Tourville...

Puis, comme la marquise entrait, encore belle dans le nuage de dentelle
qui l'enveloppait, elle retourna causer avec M. de Clagny.

--Eh bien,--demanda-t-elle,--comment les trouvez-vous, les Tourville?...

--Je les trouve mal!... mais c'est Henry de Bracieux que j'ai trouv
embelli... il n'est pas encore aussi bien que son cousin, mais a
viendra peut-tre...

--Aussi bien que quel cousin?...

--Que Blaye.

--Encore!... Ah ! vous y tenez,  la beaut de Jean!...

--Mon Dieu, beaut n'est peut-tre pas le mot... mais il est charmant...
si vous le permettez?...

--Je le permets...

--A propos!... dites-moi donc qui est ce trs gentil garon que j'ai
rencontr tantt au bas de l'avenue?...

--Dame!... je ne sais pas!...  moins que ce ne soit le rptiteur de
Pierrot... mais... il n'est pas si gentil que vous dites...

M. de Clagny tendit la main et dit:

--Le voil!...

--Ah!...--fit Bijou tonne,--c'est bien a!...

Elle tait stupfaite, et de l'admiration exprime par le comte, et de
la transformation opre par l'habit de Jean.

Dans ce vtement bien coup, qui lui allait  merveille, le jeune
professeur semblait  l'aise, presque lgant.

Et Henry s'approchant de Denyse, demanda, en indiquant Giraud:

--Hein?... ai-je eu une riche ide?... vois-tu la diffrence?... non...
mais, la vois-tu?...

Et comme elle ne rpondait pas assez vite  son gr, il ajouta:

--Je parie que non?... les femmes ne savent pas voir ces choses-l...
quand il s'agit des hommes!...

Les invits arrivaient tous. D'abord les La Balue, imperturbables,
ridicules  crier, chacun dans son genre, mais si heureux, si pleinement
admiratifs et satisfaits de leurs personnes, qu'on et regrett vraiment
de les dtromper.

Puis Hubert de Berns, qui vint comme Bijou le prvoyait, en tenue,
promenant autour du salon un regard plongeant, inquiet de rencontrer ce
qu'il avait coutume d'appeler: une bobine de grosse lgume...

Les Juzencourt entrrent les derniers, amenant madame de Nzel, une trs
jolie femme, dlicieusement habille, toute fine et souple, d'une
souplesse de crole, avec un teint de jasmin et des cheveux soyeux et
lourds, d'un noir intense.

Bijou, qui la regardait curieusement, comme si elle ne l'et jamais vue
auparavant, dit  M. de Clagny:

--Elle est vraiment bien jolie, madame de Nzel!...

Il rpondit, distrait, dvorant des yeux Bijou:

--Elle a surtout de la race... et puis, c'est une vraie femme... qui
doit vibrer  souhait...

La jeune fille demanda, clignant de l'oeil et contractant un peu ses
sourcils, comme si elle faisait un effort pour comprendre:

--Qui doit quoi faire?...

--Rien!...--dit le comte, ennuy,--je ne sais plus du tout ce que je
disais!...

--Bijou!...--appela tout  coup la marquise, madame de Juzencourt
demande  voir les enfants... va les chercher!... tu permets,
Bertrade?... et vous aussi, monsieur l'abb?...

M. de Clagny eut un mouvement de contrarit en se voyant spar de
Denyse. Il ne pouvait dj plus, lui semblait-il, se passer d'elle.

Elle revint trs vite, suivie de Marcel et de Robert, et tenant par la
main un superbe bb de quatre ans, qui souriait aimable et confiant.
Elle le prsenta, toute fire de lui.

--Voil mon filleul! il est dlicieux, n'est-ce pas?... et beau!... et
bon!... un amour!...

--Elle est tellement gentille pour cet enfant,--dit madame de
Rueille,--elle s'en occupe sans cesse... c'est elle qui lui apprend 
lire...

--Dj!...--fit M. de Clagny, d'un ton de reproche,--on lui apprend dj
 lire?...

--Bijou lui apprend bien d'autres choses!... n'est-ce pas,
Bijou?--demanda la marquise,--tu lui apprends aussi l'histoire sainte, 
ton lve?... il y a deux jours, il m'a racont Mose... il le savait
trs bien...

--Ah! par exemple!...--fit le comte, narquois, je voudrais voir a!...
malheureux mioche, va!...

Gracieuse et tendre, Bijou s'agenouilla devant le bb. En entendant
parler de raconter son histoire, le pauvre moutard tourna vers elle un
visage suppliant. Elle dit:

--Raconte, Fred!...

Docile, l'air grognon, le petit leva les yeux sur sa marraine.

--Raconte Mose!... tu le sais trs bien!...

--Eh bien--dit Fred d'une voix rsolue, on l'a mis dans un petit panier,
l'petit Mose... et on a mis l'panier sur le Nil...

Il s'arrta, le front mouill de sueur. Bijou dit:

--Et puis, qu'est-ce qui est arriv?...

--J'sais pas!--fit brivement le petit,--j'sais plus!... j'sais plus,
j'te dis... dis-le, toi, c'qui est arriv?...

--Allons!... voyons?... c'est un parti pris de ne pas rpondre?...

Il dit, clin:

--J't'en prie?... ne m'force pas?...

Mais Denyse s'entta:

--Si!... il est arriv quelque chose, quand Mose descendait le Nil...
quoi?... qu'est-ce qui est arriv?...

Il chercha un instant, la figure contracte, les yeux ferms, et, au
moment o l'on n'esprait plus rien, il cria, heureux de sa trouvaille:

--L'Chat bott, qui est venu!... et qui a cri: Au secours!... c'est
monsieur le marquis de Carabas qui se noie!...

--Voil,--fit en riant Bertrade,--l'inconvnient de lui apprendre tant
de belles choses  la fois!...

Et M. de Rueille ajouta:

--Denyse lui a donn, il y a deux jours, un mirobolant _Chat bott_ que
nous avons rapport de Pont-sur-Loire... et qui a d faire  Mose un
tort considrable...

Bijou se tourna vers son cousin et demanda, l'air tonn:

--Denyse!... depuis quand m'appelez-vous Denyse!...

--Mais...--rpondit Rueille--je ne sais pas... a m'arrive
quelquefois...

--Jamais!... alors je croyais que vous tiez fch!...

Puis, s'inclinant vers son filleul, elle le prit dans ses bras, et dit
en riant:

--Mon pauvre petit Fred!... nous n'avons pas eu de succs,  nous
deux!...

Giraud, en ce moment debout derrire elle, la regardait avec admiration.
Elle serra davantage contre elle l'enfant qui lui souriait, et murmura
d'une voix devenue caressante:

--Fred!... mon Fred chri!... je t'aime tant, si tu savais!...

En entendant prononcer son nom avec cette tendresse, le jeune professeur
avait frissonn et retenu  grand'peine le mouvement qui le jetait vers
Denyse. Et il tait devenu si ple, son visage se tirait si
singulirement, que Pierrot, peu observateur pourtant et peu perspicace
quand il ne s'agissait pas de Bijou, demanda:

--Qu'est-ce que vous avez donc, monsieur Giraud?... vous tes tout
drle!... est-ce que vous tes malade?...

Denyse se retourna brusquement, et questionna, avec intrt:

--Vous tes malade, monsieur Giraud?...

--Moi!... mais pas du tout, mademoiselle!... je ne sais pas o Pierrot
prend a!...

--Dame!...--fit le gamin, convaincu--regardez-vous?... vous avez une de
ces ttes!... du reste, depuis trois ou quatre jours, a ne va pas!...
vous devez avoir quelque chose que vous ne savez pas?...

--Je vous assure,--balbutia le pauvre garon au supplice,--je vous
assure que je n'ai rien du tout...

M. de Clagny s'tait approch. Il regarda avec envie le petit Fred,
blotti contre la frache paule de Bijou, et dit:

--Il est superbe, votre filleul!...

--Oui, n'est-ce pas?... et il m'adore!...

On annonait le dner. Elle donna  l'Anglaise, qui tait entre, le
bb qui s'endormait dj. Debout devant elle, l'air maussade, le petit
La Balue prsentait l'angle aigu de son bras. Elle y passa difficilement
sa main et, rsigne, s'assit entre lui et M. Giraud, qui, fou de
bonheur de se trouver prs d'elle, se sentait plus que jamais
dcontenanc et maladroit.

Sa timidit dj grande augmentait. Il n'osait littralement pas dire un
mot, et se dsesprait de se sentir ridicule. Il n'tait plus seulement
amoureux de Denyse, de sa beaut, de sa grce, de son charme si grand,
il la vnrait  prsent pour sa bont qu'il jugeait infinie. Matre
d'tudes dans un lyce, il avait un jour murmur d'vasifs mots d'amour
 la fille du proviseur, et il se souvenait, non sans effroi, du
mprisant courroux avec lequel la jeune bourgeoise lui avait reproch
d'oser lever sur elle ses yeux de simple pion! A cette fille riche,
belle, de grande maison, il avait dit franchement, crment, qu'il
l'adorait, et pour lui rpondre elle n'avait eu que d'affectueuses et
douces paroles, qui dcourageaient sans blesser. Et puis, il
s'attristait sur lui-mme, croyant bien que sa vie traverse par cet
amour impossible, tait trouble pour toujours.

Comment esprer, aprs avoir connu et aim une femme comme mademoiselle
de Courtaix, pouvoir aimer jamais la femme qu'il serait  mme
d'pouser? Et le pauvre garon qui, trois semaines plus tt, rvait
parfois d'un petit intrieur propret, tenu par une femme frache,
insignifiante et modeste, se voyait  prsent condamn  perptuit au
garni coeurant dans lequel il crverait quelque jour entour des
photographies de Bijou, arraches  grand'peine  Pierrot.

Au dbut du dner, Denyse parla peu. Elle regardait d'un air distrait la
table, et dcouvrait ces mille riens si amusants pour qui sait voir.
Madame de Bracieux avait  sa droite M. de La Balue, qu'elle ngligeait
pour son vieil ami Clagny plac  sa gauche, avec qui elle ne cessait
gure de causer. M. de Jonzac, assis en face de sa soeur, entre madame
de la Balue et madame de Tourville, semblait modrment s'amuser, non
plus que madame de Nzel qui, l'air un peu triste, rpondait
distraitement  ses voisins Henry de Bracieux et M. de Rueille, et
regardait souvent dans la direction de Jean de Blaye plac  l'autre
bout de la table, entre madame de Juzencourt et mademoiselle de La
Balue. Lui, paraissait ne pas s'occuper du tout de madame de Nzel, et
plusieurs fois les yeux de Bijou rencontrrent les siens. Comme si cette
rencontre l'et gne, elle se tourna vers le petit La Balue, et,
devenue soudain aimable, se mit  causer avec animation. Alors, le
regard un peu inquiet de Jean se posa tout  fait sur elle et ne la
quitta plus.




VII


Il faisait au salon aprs le dner une chaleur accablante. Madame de
Bracieux dit:

--Vous savez... ceux qui ne craignent pas l'humidit du soir peuvent
aller sur la terrasse ou dans le jardin...

Gisle de La Balue, une grande et grosse fille, btie sur le modle des
statues de la place de la Concorde et affectant volontiers des allures
libres et garonnires, s'lana lourdement dehors en criant:

--Qui m'aime me suive!...

Poliment, Hubert de Berns la suivit.

Rueille, Henry de Bracieux, Pierrot et M. Giraud se tournrent comme un
seul homme vers Denyse, et Pierrot demanda:

--Viens-tu, Bijou?...

Elle vit Jean de Blaye, qui sortait en causant avec madame de Nzel, et
rpondit:

--Tout  l'heure... je vous rejoindrai... je vais voir si les enfants
sont couchs...

--Mademoiselle,--proposa l'abb,--je puis vous viter cette peine?...

--Non... merci, monsieur l'abb... mais vous savez, quand je n'ai pas
embrass Fred, je ne suis pas contente...

Elle sortit par la porte oppose  la terrasse et M. de Clagny dit  la
marquise:

--Votre petite-fille est dcidment la plus charmante enfant qu'on
puisse voir!...

Et il ajouta, l'air chagrin:

--C'est quand on rencontre des femmes comme a qu'on regrette d'tre
vieux!...

--J'avoue--fit madame de Bracieux en riant--que, mme jeune, vous ne
seriez pas le mari que je rve pour Bijou!...

--Et pourquoi donc a, s'il vous plat?...

--Mais parce que vous tes... vous tiez, du moins, un peu... comment
dire?... un peu large de coeur...

--Large de coeur!... Eh, oui, parbleu!... je l'tais!... mais c'est la
faute de celles qui ne savaient pas me garder!... je vous assure qu'avec
une femme comme Bijou, je n'aurais pas t ce que vous appelez large de
coeur...

--Bah! fit madame de Bracieux incrdule, est-ce qu'on sait jamais?...

En sortant du salon, Bijou traversa le vestibule, et, au lieu de monter
le grand escalier qui conduisait chez les enfants, elle souleva la
vieille tapisserie  verdures qui masquait la porte de l'office. Au
moment d'ouvrir cette porte, elle revint dcrocher dans le vestibule une
longue mante sombre, une mante de pcheuse de Berck, qu'elle avait
coutume de mettre quand il pleuvait. Elle s'en enveloppa rapidement et
entra dans l'office o il faisait absolument nuit. Des cuisines
arrivaient, criardes, les voix des domestiques qui dnaient bruyamment.
Denyse s'approcha de la fentre ouverte, puis, ramassant ses jupes, elle
monta sur une chaise, enjamba la fentre, et, lgre, s'lana dans le
jardin. L, elle hsita un instant. La terrasse se dtachait, claire
par les salons. Sous le quinconce, elle distinguait dans l'ombre la
lueur rouge des cigares. Tout  coup, elle releva le capuchon de sa
mante et, prenant un parti, s'engagea en courant dans l'alle sombre qui
menait  l'avenue.

Pendant ce temps, ses amoureux attendaient sur la terrasse qu'elle vnt
les rejoindre comme elle l'avait promis, et la grosse Gisle s'efforait
en vain d'organiser une partie de cachette. Les hommes manquaient
d'entrain; madame de Tourville craignait d'abmer sa robe; et madame de
Juzencourt se promenait avec Jean de Blaye et madame de Nzel. Bientt
elle revint seule; et comme, tenace, mademoiselle de La Balue voulait
l'entraner  jouer, elle refusa avec nergie. Elle n'allait certes pas
courir, quand elle avait dj beaucoup trop chaud en marchant: elle
avait d quitter Thrse de Nzel et M. de Blaye... elle n'en pouvait
plus!...

Rests seuls, Jean et madame de Nzel avaient continu leur promenade.
Elle, simple, achevant la conversation commence; lui, proccup et
inquiet. A la fin, n'y tenant plus, il demanda:

--Pourquoi ne me faites-vous pas de reproches?... pourquoi ne me
dites-vous pas toutes les choses mauvaises que vous pensez de moi?...

Elle rpondit, trs douce:

--Parce que je n'ai pas de reproches  vous faire... parce que je ne
pense pas de vous des choses mauvaises...

--Alors, c'est que vous ne m'aimez plus?...

Elle dit, d'un accent tellement douloureux qu'il en fut boulevers:

--Je ne vous aime plus?... moi!...

Il se sentait si profondment aim qu'il recula  l'ide de l'affreuse
peine qu'il allait causer s'il tait sincre. Et, affectueusement, il
s'effora de mentir:

--Oui,--dit-il, improvisant difficilement une excuse  laquelle il
n'avait pas song, vous avez d croire que je ne pensais pas  vous?...
depuis quinze jours que vous tes aux Pins, je ne vous ai pas encore
fait signe... c'est que... trouver un gte  Pont-sur-Loire est
difficile pour moi qui suis trs connu... et j'ai craint que... et
puis... pour vous aussi... pour venir en ville...

Comme elle restait silencieuse, il demanda:

--Pourquoi ne me rpondez-vous pas?...

--Pourquoi?... parce que vous me dites prcisment le contraire de ce
que vous m'avez dit en me demandant d'accepter l'invitation des
Juzencourt...

Il questionna, embarrass:

--Qu'est-ce que je vous ai dit?...

--Que nous voir  Pont-sur-Loire tait chose facile... que vous aviez
une petite maison, tout prs de la gare, laisse  votre disposition par
un ami absent... un officier en cong... que, moi, j'irais en ville
comme je voudrais, qu'il y avait deux trains montants et deux trains
descendants, entre midi et sept heures, des Pins  Pont-sur-Loire... et
que je serais trs libre, attendu que jamais Juzencourt ni sa femme ne
sortaient autrement que pour faire des visites dans les chteaux, ou
suivre les _rallye-papers_... et j'ai vu ds le lendemain de mon arrive
que vos renseignements taient exacts...

--Oui... mais c'est mon ami qui est revenu plus tt...

--Ah! mon pauvre Jean!... au lieu de me faire tous ces mensonges, vous
feriez bien mieux de me dire la vrit...

--Et la vrit, selon vous, c'est que je ne vous aime plus?...

--Oui... c'est une partie de la vrit...

Il demanda, inquiet:

--Et... le reste?...

--C'est que vous aimez mademoiselle de Courtaix... ah!... ne dites pas
non!... c'est si clair!...

Elle ajouta, aprs un instant de silence:

--Et si naturel!...

--Est-ce que vous me pardonnez?...

--Je n'ai pas  vous pardonner... je ne vous ai rien demand, jamais...
jamais vous ne m'avez rien promis... quand je vous ai connu, je n'tais
pas encore veuve... et vous avez d avoir de moi l'opinion svre...
qu'a presque toujours un homme de la femme qui se donne  lui...

--Mais je vous jure...

--Ne jurez pas!... vous avez d'autant mieux d l'avoir, cette opinion,
que je n'ai pas jug devoir vous raconter ce qu'avait t jusque-l ma
vie... vous avez pu croire que je trompais, sans le moindre remords, un
mari peut-tre affectueux et bon...

--Je n'ai rien cru du tout... sinon que je vous adorais...

Anxieux, il bgaya:

--Et... et vous n'allez plus vouloir m'aimer?...

Elle dit, stupfaite de tant d'gosme ingnu:

--Ainsi... vous souhaitez que je continue  vous aimer?...

--Si je le souhaite?... mais qu'est-ce que je deviendrai sans vous!...
vous qui tes toute ma vie!

Et comme elle reculait, effare:

--Ah !... qu'est-ce que vous avez donc suppos?... que j'allais
pouser Bijou, peut-tre?...

--Mais oui...

Il allait lui expliquer pourquoi il ne pouvait pas pouser sa cousine,
mais il pensa que l'impossibilit matrielle rendrait blessant son
retour  madame de Nzel qu'il aimait tendrement, et il dit:

--Je n'ai pour Bijou qu'un entranement passager et violent... que
voulez-vous!... il est impossible de vivre auprs d'elle sans tre gris
de sa beaut, affol par sa coquetterie inconsciente et nave... pendant
ces quinze jours j'ai t fou... je le suis encore!... mais en vous
revoyant ce soir, j'ai bien senti que c'est vous seule que j'aime, vous
seule  qui j'appartiens...

Il attira contre son paule le visage ple de madame de Nzel, et,
s'inclinant, posa ses lvres sur la jolie bouche frache qui se donnait.

Comme la jeune femme se blottissait perdument dans ses bras, il lui dit
d'une voix caressante et chaude:

--Est-ce que je peux aimer... comme je t'aime... cette enfant que je
n'ai jamais touche du bout des doigts?...

Et, serrant contre lui le corps souple qu'il sentait frmir, il reprit:

--Pardonnez, vous qui tes bonne!... car si j'ai pch, c'est en pense
seulement...

Elle rpondit:

--Je vous aime... rentrons vite!... on va trouver que notre promenade se
prolonge beaucoup!...

En les apercevant, madame de Juzencourt, assise sur la terrasse, leur
cria:

--Comment!... vous avez march tout ce temps?...

Au mme moment, M. de Rueille disait  Bijou, qui venait d'apparatre
dans l'encadrement d'une fentre:

--C'est comme a que vous tes venue nous rejoindre?... c'est gentil!...

Elle rpondit, se dcidant  sortir sur le perron:

--Je n'ai pas pu revenir plus tt!...

Et plus bas, elle ajouta, s'approchant de son cousin:

--J'avais  m'occuper du th... des glaces... etc... etc... il ne faut
pas m'en vouloir...

Pierrot dit, en extase:

--T'en vouloir?... est-ce qu'on peut t'en vouloir,  toi?...

Bijou ne rpondit pas. Distraite, elle regardait Hubert de Berns qui
causait avec Bertrade, et elle s'tonnait de le trouver pour elle si
froid. Certes, il tait poli, aimable mme, mais aimable et poli
seulement, et elle n'tait pas accoutume  tant de modration.

M. de Clagny se montra  une fentre et appela:

--Mademoiselle Bijou!... votre grand'mre vous demande...

Denyse s'envola, dans un froufrou de jupes, sans mme rpondre au petit
La Balue qui lui disait, en lui montrant Henry de Bracieux, dont la
silhouette se dtachait en pleine lumire:

--Il est bien beau, Henry, n'est-ce pas?...

--Bijou,--dit la marquise,--tu vas chanter quelque chose...

Trs ennuye, elle supplia:

--Oh!... grand'mre, je vous en prie!...

Mais madame de Bracieux insista:

--C'est M. de Clagny qui dsire t'entendre...

--Alors, je veux bien!--fit gentiment Bijou, sans prendre garde que
cette faon de consentir n'tait pas trs gracieuse pour les autres
invits de sa grand'mre.

Elle alla prendre sur le piano une guitare, passa par-dessus sa tte le
ruban rose qui servait  la fixer et dit, en revenant se planter au
milieu du demi-cercle form par les fauteuils:

--Je vais m'accompagner  la guitare... j'aime mieux a, c'est plus bon
enfant...

Puis, se tournant vers M. de Clagny:

--Qu'est ce que vous voulez que je vous chante? aimez-vous les vieilles
chansons?...

Et tout de suite elle commena la chanson du _Petit Soldat_:

    Je me suis engag
    Pour l'amour d'une blonde...

Elle avait une jolie voix juste, dont elle se servait adroitement. Et
elle chanta avec une plaintive douceur le rcit touchant du petit soldat
qui veut qu'on mette son coeur dans une serviette blanche...

Le salon s'tait rempli ds que Bijou avait commenc  chanter. Et les
physionomies taient vraiment amusantes  voir. Jean coutait, nerveux,
tirant sa moustache blonde qui criait entre ses doigts. M. de Rueille,
nerv par cet air dolent, agac de voir tous ces gens qui admiraient
Denyse, faisait les cent pas  l'autre bout du salon, affectant de ne
pas entendre.

Pierrot, la bouche ouverte, regardait de toutes ses forces. Le petit La
Balue, accoud  une console, dans une pose contracte et ridicule,
fixait sur la jeune fille ses yeux ternes, qu'il s'efforait de rendre
magntiques, avec une insistance tellement effronte que Henry de
Bracieux se sentait une tonnante envie de l'aller gifler. Et l'abb
Courteil lui-mme, empoign, mu, carquillait les yeux et respirait
bruyamment. Seul, Hubert de Berns coutait avec une attention polie,
mais relativement indiffrente.

Les femmes, sauf peut-tre Gisle de La Balue, admiraient sincrement
Bijou. Madame de Nzel coutait, les yeux tristes et le sourire plein de
bont. Quant  M. de Clagny, tout ce qu'il y avait en lui de sensibilit
et de tendresse semblait s'lancer vers cet tre dlicat et joli. Ses
yeux, tout chargs de caresses, enveloppaient  la fois le dlicieux
visage, les petits doigts roses qui couraient sur les cordes, et la
taille souple de Bijou. Et lorsque, ayant fini de chanter, elle vint 
lui, sans se soucier des compliments qui pleuvaient sur elle, demandant,
gentiment cline: a ne vous a pas trop ennuy?... il fut un instant
sans rpondre. Une motion l'tranglait. A la fin, il dit:

--Je vous la redemanderai souvent, cette chanson!... oui... je viendrai
vous voir... et vous me chanterez le _Petit Soldat_... vous voudrez
bien?...

Un dsir le prenait d'entendre chanter Bijou pour lui, pour lui tout
seul, sans partager sa voix et son charme avec tous ces gens qu'il avait
en horreur.

Elle rpondit, l'air heureux:

--Vous viendrez tant que vous voudrez, et je vous chanterai tout ce que
vous voudrez...

Puis, d'une glissade, elle fila vers Jean de Blaye, isol  un bout du
salon:

--a t'ennuie, toi, quand je chante, n'est-ce pas?...

Il dit, surpris de la question, surpris aussi que Bijou s'occupt de
lui,

--Mais non!... pourquoi?...

--Parce que je te voyais tout  l'heure... tu tirais tes moustaches
d'un air furieux... et tu avais l'air de t'ennuyer... ah!... ce que tu
en avais l'air!...

--Une ide que tu te fais!...

--Que non!... je ne me fais jamais d'ides, comme tu dis, quand il
s'agit de ceux que j'aime!... je suis trs clairvoyante, au contraire...
Pourquoi fronces-tu les sourcils?...

--Mais je ne fronce pas les sourcils...

--Si!... et on dirait que a t'ennuie aussi, ce que je viens de te
dire?...

--Qu'est-ce que tu viens de me dire?...

--Que je suis clairvoyante?... et a t'ennuie parce que tu as peur que
je ne voie qu'il y a quelque chose?...

Trs troubl, il demanda:

--Quelque chose?... quoi?...

--Quoi?... je n'en sais rien!... mais srement tu as quelque chose... tu
n'es plus du tout le mme depuis... tiens, depuis que nous sommes 
Bracieux,  peu prs...

Il dit, cherchant  plaisanter:

--Vraiment?... je suis si chang?... et le plus curieux, c'est que je ne
me doute pas de ce changement...

Bijou haussa ses jolies paules.

--Ne cherche donc pas  me rouler, mon pauvre Jean!... je te connais
trop bien, vois-tu?... oui... tu es chang!... tu es devenu peu  peu
brusque, inquiet, proccup... Tiens!... veux-tu que je te dise...

Assise, assez loin d'eux, madame de Nzel les regardait de son mme air
doucement rsign et triste. L'oeil violet de Bijou coula de son ct,
luisant entre les cils touffus, et elle acheva:

--Tu aimes quelqu'un qui ne t'aime pas!...

Jean de Blaye rougit violemment:

--Tu ne sais ce que tu dis!...

--Alors pourquoi rougis-tu?... Oh!... que tu es orgueilleux!... a te
vexe que j'aie devin a!...

Aprs un silence, elle ajouta:

--Est-ce que tu le lui as dit?...

--Si j'ai dit quoi?...  qui?... mais tu es folle, mon pauvre Bijou!...

--A mad...

Elle s'arrta, le visage tourn vers madame de Nzel, et reprit:

--A celle que tu aimes... lui as-tu dit que tu l'aimais?...

Il murmura d'une voix assourdie:

--Non!...

--Tu n'oses pas?... pourquoi?... j'entends tout le temps grand'mre,
Bertrade et Paul... et l'oncle Alexis... rpter que tu es de ceux qu'on
aime... elle aussi t'aimerait... et elle t'pouserait bien, va!...

Elle s'inclina, lui effleurant presque l'oreille de son souffle, sans se
soucier de l'effet produit par cette familiarit, et proposa:

--Dis donc?... si tu voulais?... je lui parlerais bien, moi!... et je
suis sre de sa rponse...

Jean se leva d'un mouvement brusque, et, saisissant la main de Bijou:

--Qu'est-ce que tu dis?...

--Je dis qu'elle t'aimera... si elle ne t'aime pas dj...

Il balbutia, effar:

--Mais de qui parles-tu?... de qui?...

L'air hsitant et ingnu, elle rpondit, si bas qu'il entendit  peine
le commencement de la phrase:

--Je parle de...

--Bijou!...--cria Pierrot qui les spara brusquement,--grand'mre te
fait dire qu'on oublie le th!...

Et, regardant leurs figures animes, il demanda:

--Tiens!... vous tes rouges comme des guignes! c'est vrai qu'on cuit
ici!...

Denyse s'loignait en courant, il dit encore:

--On croyait, de l-bas, que vous vous disputiez?...

Jean rpondit, pour rpondre quelque chose:

--Ah!... on croyait a!...

--Oui... surtout grand'mre qui le croyait!... c'est mme pour a
qu'elle m'a envoy chercher Bijou pour le th!... tu me promets qu'elle
n'a pas de chagrin, Bijou?...

--Et quel chagrin veux-tu qu'elle ait, mon bonhomme?...

Souriant, il ajouta:

--Qui donc crois-tu qui se chargerait de lui en faire, du chagrin?... la
situation dans la maison ne serait pas drle pour celui-l!...

Le petit rpondit avec une animation extrme:

--C'est qu'elle est si gentille!... et si bonne!... je l'adore, moi!...
et Paul aussi!... et Henry!... et M. Giraud!... et les mmes de
Bertrade!... et l'abb!... et tout le monde!... jusqu'au petit La Balue
qui la gobe, lui qui ne gobe personne!... oui... il lui a racont je ne
sais quoi dans un coin aprs le dner... et pendant qu'elle chantait,
donc!... as-tu vu ces yeux cuits qu'il faisait?... non, mais les as-tu
vus?...

--Mais tais-toi donc!...--fit Jean agac,--tu es fatigant, si tu savais,
mon petit Pierrot!...

Bijou rentrait dans le salon, Henry de Bracieux la saisit au passage.

--Dis-moi donc--demanda-t-il avec humeur--ce que La Balue te racontait
de si intressant tantt?...

--O a?...

--Ici... aprs le dner?...

--Ici?... rpta Bijou qui sembla chercher, aprs le dner?... tiens,
justement, il me parlait de toi!...

--De moi?...

--Oui... de toi!... il te trouve beau, beau!... mais il trouve aussi que
tu ne sais pas mettre en valeur ta beaut...

--As-tu fini de te moquer de moi?...

--Mais je t'assure que je ne me moque pas le moins du monde... il m'a
mme recommand de te dire de mettre, au lieu de tes affreux cols
casss--c'est lui qui parle, tu sais?--des cols... ah! comment donc
dj?... des cols Van Dyck... qui ne cacheront pas ton cou... oui... il
parat que tu as un cou superbe... et des attaches!... et des dents!...
je voudrais que tu puisses l'entendre faire les honneurs de ton
physique...

--De mon physique...  moi?...

--Oui... tu croyais peut-tre que c'tait du mien qu'il me parlait?...
pas du tout!... il m'a dit, d'ailleurs, qu'il allait te dire tout a
dans des vers!... pas les cols Van Dyck, mais le reste...

--Il est idiot, cet tre-l!...

--Oh!.. mon Dieu... il est insignifiant!...

--Tu es tellement bonne, toi!... tu ne bches jamais personne...
attention, le voil qui emballe, le clan La Balue!...

Et, joyeux, Henry cria  demi-voix:

--Hip!... Hip!... Hurrah!!!

M. de la Balue, qui revenait du vestibule portant un lot de manteaux, le
regarda avec tonnement. Et dans le hall, une petite scne de famille
eut lieu.

Le bonhomme voulait absolument forcer sa femme et sa fille 
s'envelopper la tte dans des tricots sordides pour viter un
refroidissement. A la fin, il cda.

Bijou, en disant au revoir  madame de Nzel, lui tendit sa petite main
et lui planta si droit dans les yeux son beau regard ingnument curieux,
que la jeune femme se dtourna, gne par la persistance de ce regard
singulier. Il lui semblait que cette enfant avait dcouvert le secret de
sa vie, et de cela elle souffrait atrocement. Mais la grce de Bijou
tait si grande, sa puissance attractive si forte, que Madame de Nzel
ne sentait au fond de son coeur que de l'affection pour la dlicieuse
petite crature qui lui volait inconsciemment son bonheur.

       *       *       *       *       *

--Ouf!...--fit joyeusement Denyse en rentrant dans le salon o il ne
restait plus que M. de Clagny et la famille,--il est minuit et demi,
vous savez!... ils taient visss tous... j'ai cru qu'ils voulaient ne
plus nous quitter jamais!...

--La famille de La Balue n'est pas belle!... dit l'abb.

La jeune fille protesta:

--Mais ils ne sont pas si laids!... il faut s'y habituer... tout est
l!...

--Le petit La Balue est horrible!--fit madame de Bracieux,--et puis il a
quelque chose de visqueux... quand on lui donne la main, c'est comme si
on touchait une anguille...

--Et la jeune fille donc!--dit Pierrot--fi!... elle a des petits yeux de
cochon!... et Louis aussi a des petits yeux!...

--Ils sont trs gentils tout de mme!...--fit Bijou conciliante.

Madame de Bracieux ajouta:

--Et d'excellente maison!... ils descendent de La Balue... du
cardinal... du vrai...

--Mon Dieu!--fit doucement Bijou,--il vaudrait peut-tre mieux pour
Gisle ne pas descendre de la cage de fer... et avoir les yeux plus
grands... mais enfin, puisque c'est comme a!...

M. de Clagny se mit  rire et dit, cherchant son chapeau, gar dans un
coin:

--Il faut un certain aplomb pour sortir d'un salon comme celui-ci... on
sent  quel point on sera pluch!...

--N'ayez pas peur!--affirma Bijou,--on ne vous pluchera pas, vous!...
vous pourriez cependant supporter l'pluchage, mais je vous promets
que vous ne serez pas pluch!... me croyez-vous?...

Le comte rpondit en serrant affectueusement les petites mains tendues
vers lui:

--Je vous crois!...




VIII


Se penchant par la fentre, Pierrot cria:

--Tu montes  cheval, Bijou?...

Denyse, qui traversait la cour, indiqua de la main sa jupe d'amazone:

--Tu penses que, par cette chaleur, je ne m'amuserais pas  me promener
avec une robe de drap, si je ne montais pas  cheval...

--O vas-tu?...

--Pourquoi?...

--Pour que nous allions au-devant de toi, nous deux M. Giraud,  onze
heures!...

Derrire Pierrot se montrait la tte du professeur. Bijou rpondit:

--Je vais aux Borderettes faire une commission  Lavenue.

Puis, apercevant Giraud, elle dit gentiment:

--Bonjour!...  tout  l'heure, alors?...

Patatras attendait  l'ombre. Le vieux cocher qui accompagnait toujours
Bijou la mit  cheval, puis monta  son tour, se disposant  suivre. En
le voyant, Pierrot cria encore:

--Comment se fait-il que pas un des cousins ne monte avec toi?...

--Je ne leur ai pas dit que je sortais...

--Ah!--fit-il avec regret,--si j'tais libre, moi!... comme j'irais avec
toi!...

Elle se retourna sur sa selle, d'un mouvement souple qui indiquait que
rien ne la serrait ni ne la gnait, et rpondit en riant:

--Je ne te le dirais pas non plus!...

Ds que Bijou eut pass la grille, elle mit au galop Patatras, que les
mouches ennuyaient. Elle allait dans l'air chaud, au-devant du soleil
qui lui arrivait en face, couvrant de rayons brlants son joli visage
qui ne rougissait pas. Elle ne s'arrta qu' l'entre du sentier qui
menait aux Borderettes, descendant presque  pic et sem de pierres
roulantes. Au fond de la petite valle, trs verte en dpit de la
scheresse, la ferme se dressait toute blanche, couronne de briques,
avec l'aspect d'un joujou trs neuf.

Quand elle fut au bas du raidillon, Bijou tira de sa poche une petite
glace, et arrangea son voile et les mches folles qui voltigeaient
autour de ses oreilles et de son cou. Elle cueillit dans la haie une
touffe de fleurs de mrier qu'elle mit  son corsage, chiffonna
gentiment le mouchoir garni de valenciennes qui sortait de la petite
poche de ct, et reprenant le galop, vint s'arrter devant l'entre de
la ferme.

Une voix enroue appela:

--C'est-y qu'vous tes l, mat' Lavenue?...

Et un petit valet sortit de la maison en disant:

--Y n'm'entend point que j'crs!... j'vas l'querri...

Un instant aprs, un grand homme de trente-cinq ans, maigre, blond, un
peu vot, trs pur type de paysan normand, apparut soufflant, suant, et
si rouge qu'il tournait positivement au violet.

--Oh!...--fit-il, cherchant  reprendre sa respiration,--c'est vous,
mad'moiselle Denyse!... c'est donc vous!...

Elle dit en souriant:

--Mais oui, monsieur Lavenue, c'est moi!...

Il demanda, s'avanant la main tendue:

--C'est-y point qu'vous voulez descendre?...

--Non... merci!... je viens seulement vous faire une commission de la
part de grand'mre... c'est pour le djeuner de la Confirmation... c'est
lundi prochain... mais vous devez savoir a, vous qui tes maire?...

--Oui... j'le sais!...

--Eh bien, grand'mre voudrait avoir ce jour-l de trs belles pches...
de trs belles poires... enfin, beaucoup de belles choses qui poussent
dans le potager des Borderettes...

--On vous portera tout a, mademoiselle Denyse!... Madame la marquise
peut t' tranquille... a sera bi choisi...

Puis, voyant que la jeune fille faisait tourner son cheval, il dit, la
regardant avec une admiration en quelque sorte hbte:

--C'est-y qu'vous r'partez dj?... vous n'voulez-t'y point vous
rafrachir un brin?... un bol d'lait?... qu'c'est qu'vous aimez tant
l'bon lait!...

Il ajouta, persuasif, en prenant la bride de Patatras:

--a fera r'poser un brin aussi le ch'va... qu'c'est qu'il a bi
chaud...

Le langage de mat' Lavenue amusait toujours Bijou. Ce grand diable de
Normand, migr en Touraine depuis plus de dix ans, n'avait rien perdu
de son accent primitif.

C'tait madame de Bracieux qui, mcontente des fermiers tourangeaux,
avait eu l'ide de cette greffe. Jamais Charlemagne Lavenue n'avait
fraternis avec les gens du pays. Il tait craint et admir de ces
hommes simples et maladroits, qui le voyaient s'enrichir  la place mme
o d'autres s'taient ruins. Il avait peu  peu, en faisant venir du
monde de chez lui, transform les Borderettes en petite Normandie, et
telle tait sa force qu'il tait arriv, lui, intrus,  se faire lire
maire de Bracieux, sautant  pieds joints par-dessus les anciens
notables.

Voyant que Denyse ne rpondait pas, il la prit par la taille et la posa
 terre en disant:

--Vous voulez bi... s'pas?...

Puis, donnant le cheval  tenir au cocher, il indiqua la porte en
s'effaant pour faire passer Bijou. Tout de suite, elle dit, l'air
aimable:

--C'est gentil, chez vous, monsieur Lavenue!... est-ce que je
connaissais dj cette pice-ci?... non?... je ne crois pas?...

--Vous la connaissiez, mad'moiselle... seulement, c'est qu'on a
r'blanchi... alors, comprenez, a change!...

Elle reprit, en souriant:

--Quand vous serez mari, a sera tout  fait bien...

Mat' Lavenue, qui regardait goulment Bijou, releva sa tte hrisse,
la secoua, et dit avec un peu d'hsitation:

--Je n'peux point m'dcider  donner un'matresse  la ferme... pa'ce
que j'en trouve point eun' qui m'aille...

Et aprs un instant de silence, il acheva:

--... Dans celles qu'c'est que j'pourrais avoir!...

--Pourquoi donc a?... toutes les jeunes filles de Bracieux, et de
Combes, et de tous les villages autour des Borderettes, vous
pouseraient, monsieur Lavenue!... et il y en a de trs jolies...

Il rpondit, tout rouge, en tortillonnant l'norme casquette  ponts
qu'il ne quittait jamais quelle que ft la saison:

--J'les trouve point comme a!...

--Vous tes difficile!... vous ne trouvez pas Catherine Lebour jolie?...

--Non, mad'moiselle Denyse...

--Et Josphine Lacaille?...

--Non, mad'moiselle Denyse...

--Et Louise Pature?...

--Non, mad'moiselle...

Elle se mit  rire:

--Alors, aucune femme ne vous plat?...

--Si... tout d'mme... y en a eune...

Elle demanda, attachant sur le paysan son beau regard ingnu:

--Laquelle?...

Lavenue devint plus rouge encore, et, se baissant d'un mouvement gauche
pour ramasser sa casquette qu'il venait de laisser tomber, il balbutia:

--J'peux point l'dire... c'est point eun' femme pour moi!...

Bijou n'entendit pas sa rponse. La taille cambre, la tte renverse,
elle buvait lentement un second bol de lait. Et le fermier qui se
relevait resta un instant immobile, les yeux largis, contemplant cette
crature fragile avec une admiration craintive et ahurie, tandis qu'
son visage montaient des bouffes chaudes qui l'touffaient.

Et comme Bijou, qui avait fini de boire, l'examinait en souriant, il
dit, essuyant du dos de sa main son front o perlaient d'normes gouttes
de sueur:

--Nom de nom, qu'y fait chaud!...

--Je vous remercie, monsieur Lavenue,--fit Denyse qui se leva,--votre
lait tait exquis...

Il demanda, l'air malheureux:

--Et comme a, c'est-y qu'c'est qu'vous partez dj?...

--Comment dj?... mais il y a au moins un quart d'heure que je suis
chez vous!...

Il balbutia:

--Y n'm'a point paru long, c'quart d'heure-l!...

Et, d'une voix trs basse:

--J'vous r'mercie bien, mad'moiselle Denyse, d'l'honneur qu'c'est
qu'vous m'avez fait... j'l'oublierai point... bi sr!......

Bijou avait, en se levant, fait tomber le petit bouquet de son corsage.
Comme elle regardait vers la porte pour voir si les chevaux taient l,
le paysan, d'un mouvement rampant, allongea vers le sol son grand corps
noueux, et s'empara des fleurs qu'il fit rapidement disparatre dans
l'ouverture de sa blouse.

Le domestique allait mettre pied  terre pour aider Denyse  remonter 
cheval; elle lui fit signe de ne pas bouger:

--Monsieur Lavenue me remettra bien  cheval... il est trs fort...

Elle avanait son pied, prte  le poser dans la main du fermier, mais
il ne lui en laissa pas le temps. La saisissant des deux mains par la
taille, il l'appuya un instant contre lui, et la posa bien au milieu de
la selle. Elle dit, stupfaite:

--Ah bien!... quand je le disais, que vous tiez fort!... comment
avez-vous pu me poser comme a  bout de bras sur mon cheval qui est si
grand?...

Puis, comme il restait sans parler, les yeux voils, respirant avec
effort, elle conclut:

--L!... vous voyez!... c'tait trop lourd!... vous tes tout
essouffl...

Sans lui laisser le temps de rpondre, elle partit en disant:

--Au revoir!... et encore merci!...

Au moment de sortir de la cour, elle se retourna pour crier au fermier
rest piqu  la mme place, immobile, les bras ballants:

--N'oubliez pas les pches et les poires de grand'mre, monsieur
Lavenue!...

Puis elle regarda sa montre. Il tait onze heures cinq. Elle avait le
temps de rentrer sans se presser. Il fallait laisser  M. Giraud et 
Pierrot le temps de venir au-devant d'elle, la rcration ne commenait
qu' onze heures. En traversant un village, elle cueillit  une grosse
touffe de clmatite qui retombait par-dessus le mur du cimetire, un
bouquet pour remplacer celui qu'elle avait perdu. Puis, quand elle se
retrouva seule dans la campagne, elle prit de nouveau la petite glace et
bouriffa gentiment ses cheveux qui,  prsent, ne frisaient plus assez,
aplatis par la chaleur. A onze heures et demie, ne voyant pas arriver
ceux qu'elle attendait, un peu d'impatience lui vint et elle mit au
galop Patatras qui, trs veule, s'arrtait voulant  toute force brouter
les haies. Soudain son joli visage joyeux prit une expression srieuse,
presque triste. A ce moment, elle tait dans un petit pr qui longeait
le bois. Une voix cria:

--H!... Bijou!... c'est comme a que tu nous brles!...

Elle s'arrta court, l'air surpris, et revint sur ses pas. Pierrot et M.
Giraud, tendus  l'ombre, se levaient, laissant dans l'herbe foule la
marque de leurs corps.

--Comment... c'est dj vous!...--dit-elle,--je ne croyais pas vous
rencontrer si loin!...  quelle heure tes-vous donc partis?...

Pierrot rpondit:

--Un peu avant l'heure...

Et, malicieux, il ajouta, en louchant sur son professeur.

--M'sieu Giraud a t un amour!... il a lch un peu plus tt... sans
que je sois oblig de beaucoup le prier... et  prsent, si nous voulons
tre  Bracieux  midi, nous pouvons nous tirer les pattes!...

Ils marchaient  ct de Bijou. Elle demanda, s'adressant  Giraud:

--tes-vous remis de votre soire d'hier?...

--Remis?...--fit le jeune professeur,--pourquoi remis?...

--Parce que vous n'avez pas d vous amuser!... M. de Tourville et M. de
Juzencourt vous ont successivement bloqu dans les coins pour vous
raconter, l'un que Charles de Tourville s'tait embarqu avec Guillaume
le Conqurant en 1066, l'autre qu'un Juzencourt avait, en 1477, combattu
Charles le Tmraire sous les murs de Nancy... est-ce vrai?...

--Trs vrai!... et M. de Juzencourt a ajout qu'il n'y avait dans sa
famille que du sang bleu... je n'ai pas bien compris pourquoi il me
racontait a!...

--Pour vous montrer que, tracs nettement depuis 1477 seulement, mais
sans la moindre msalliance, les Juzencourt sont plus respectables que
les Tourville...

--Ah!...

--Oui... M. de Tourville a pous une demoiselle trs bien, mais qui
s'appelle Chaillot et dont le pre est  la Bourse... vous voyez
que--ct Tourville--si c'est plus ancien, c'est moins pur!... vous
faisiez une si bonne figure, en coutant tout a!... j'aurais bien ri si
vous n'aviez pas eu l'air si malheureux!...

--a n'tait pas l'embtement caus par les racontars Tourville et
Juzencourt qui lui donnait cet air l,--fit observer Pierrot:--depuis
quelque temps, il est toujours comme a, mme avec moi... et je te
promets que pourtant je ne l'accable pas de racontars sur Charles le
Tmraire ni sur Guillaume le Conqurant!...

Bijou dit en riant:

--J'en suis convaincue!...

Pierrot protesta:

--Mon Dieu!... c'est pas l'embarras, j'pourrais bien... mais zut!...

--Zut... encore?...--fit d'un ton de reproche le jeune rptiteur
ennuy,--vous savez que M. de Jonzac dteste cette faon de parler... il
voudrait vous voir plus chti... plus correct de langage...

--Bah!... s'il causait avec mes camarades, il en entendrait bien
d'autres, papa... et il s'y ferait tout de suite!... c'est toujours
comme a!... affaire d'entranement!...

--Je ne vois pas trs bien,--dit Bijou,--l'oncle Alexis s'entranant 
causer avec tes camarades!...

Tout en parlant elle s'arrta, indiquant quelque chose sous bois:

--Oh!... le beau sorbier!... est-il rouge!... comme c'est joli, ces
grappes!...

--En veux-tu, du sorbier?...--proposa Pierrot.

--Je veux bien!... il est si beau!...

Le gamin entra dans le taillis. On entendit craquer les branches qu'il
brisait sur son passage, et, bientt la tte rouge de l'arbre oscilla,
balance, s'abaissant et se relevant en de brusques secousses.

Bijou, la tte incline, le regard perdu, semblait rver, oublieuse de
ce qui se passait autour d'elle. La voix de Pierrot criant: Faut-il en
cueillir beaucoup?... la fit tressaillir.

Timidement, Giraud, qui caressait avec douceur l'paule de Patatras,
demanda:

--Vous n'avez aucun ennui, mademoiselle?...

--Moi?... mais non!... pourquoi?...

--Parce que vous paraissez un peu diffrente de vous-mme... un peu
triste...

Elle dit, avec un sourire forc:

--Triste?... moi?...

--Oui... tout  l'heure, quand vous avez pass devant nous sans nous
voir, vous paraissiez triste, trs triste... et maintenant encore...

--Tout  l'heure... c'est possible... oui... je n'tais pas gaie... mais
 prsent, je n'ai aucune raison de ne pas l'tre... au contraire!... je
me sens si bien ici... dans cette prairie de velours... sous ce beau
soleil que j'aime tant!...

Elle acheva, sans s'occuper du jeune homme, parlant comme dans un rve:

--Oui, je suis bien!... je voudrais rester ainsi toujours... toujours...

Elle posa contre ses lvres fraches le petit bouquet de clmatite avec
lequel elle jouait depuis une minute, puis elle le remit  son corsage,
sans voir la main que Giraud tendait passionnment vers les pauvres
petites fleurs fanes dj.

Pierrot sortait du fourr, portant une norme botte de sorbier. Bijou,
qui avait repris sa mine souriante, le remercia:

--Tu es gentil, mon Pierrot!... d'autant plus que tu vas avoir la peine
de porter a pendant encore un kilomtre...

--Bah!... pour te faire plaisir, je ferais des choses bien plus
embtantes!...

--Tu es un bon Pierrot!...

--C'est pas que je suis bon...

Il s'approcha plus encore, frlant le cheval, et acheva trs bas:

--C'est que je t'aime!...

Bijou ne rpondit pas.

Au bout d'un instant, Pierrot reprit:

--Ce que tu as bien chant, hier soir!... s'pas m'sieu Giraud?...

--Merveilleusement!--dit le professeur--et quelle jolie voix!... si
pure!... si frache!... Ah! je comprends maintenant ce que je ne
comprenais pas hier!...

--Quoi donc?...

--La puissance infinie de la voix!... oui, avant de vous avoir entendue,
j'ignorais... ce que je connais bien  prsent!... vous chanterez
encore, n'est-ce pas, mademoiselle?... quand je pense que, depuis trois
semaines que je suis au chteau je n'avais pas encore eu le bonheur
de...

--Je vous donnerai ce bonheur-l tant que vous voudrez!...

Elle plaisantait maintenant. La petite crature de rve de tout 
l'heure tait redevenue Bijou.

En approchant du chteau, elle mit sa main au-dessus de ses yeux et dit:

--Qu'est-ce qu'il y a donc?... le perron a l'air noir de monde...

Pierrot rpondit avec humeur:

--Parbleu!... c'est eux tous qui te guettent!... voil Paul... voil
Henry... et m'sieu l'Abb!... et l'oncle Alexis!... et Bertrade!...
Tiens!... qu'est-ce que c'est que a?... tu as raison... il y a d'autres
gens... Ah!... c'est le pre Dubuisson... et Jeanne... et puis il y a
encore un monsieur que je ne connais pas!... un monsieur tout en noir...
ben! faut qu'il soit frileux pour venir  la campagne en noir par une
chaleur pareille!...

Bijou dit:

--C'est peut-tre M. Spiegel... le fianc de Jeanne?... on devait nous
l'amener...

--Oui... a doit tre a!... dis donc?... il n'a pas l'aspect folichon,
le fianc de ta Jeanne!... elle non plus, d'ailleurs!...

Bijou s'tait retourne pour voir ce que devenait Giraud qui ne disait
plus rien. Il suivait la jeune fille l'adorant comme une idole. A ce
moment, tandis que Pierrot trs occup regardait dans la direction du
chteau, le petit bouquet de clmatites se dtacha du corsage, et vint
rouler aux pieds du professeur. Vivement il le ramassa et le glissa dans
son portefeuille, aprs l'avoir bais avec une sorte de dvotion
passionne.

Derrire lui silencieux et correct, le vieux cocher se mit  rire.




IX


M. Dubuisson, que les tudiants appelaient le pre Dubuisson, tait le
recteur de l'acadmie. Il avait amen sa fille  Bracieux, o elle
devait passer une semaine avec Bijou. Le fianc de Jeanne, un jeune
professeur nouvellement nomm  la facult de Pont-sur-Loire, les avait
accompagns.

--Comme tu dois avoir chaud, mon Bijou! cria la marquise apparaissant 
une fentre.

Denyse rpondit, en s'appuyant sur la main de M. de Rueille pour
descendre de cheval:

--Mais non grand'mre!... c'est M. Giraud et Pierrot qui ont chaud!...
moi, je suis trs bien...

Elle embrassa Jeanne de tout son coeur, dit bonjour  M. Dubuisson,
et, l'air indcis, se tourna vers le professeur, qui la contemplait
bouche be.

--Bijou!... c'est monsieur Spiegel!...--fit mademoiselle Dubuisson.

D'un joli geste, trs gracieux, trs prenant, Bijou tendit au jeune
homme sa patte fine en disant:

--Nous sommes dj de vieux amis!...

Puis, elle murmura  l'oreille de Jeanne:

--Il est charmant, tu sais, tout  fait charmant!...

M. Spiegel entendit-il cette apprciation aimable, ou est-ce par hasard
qu'il devint, au mme instant d'une rougeur intense?

--Va vite te changer, Bijou!--commanda la marquise.

--Mais, grand'mre, je n'ai pas chaud!... vrai de vrai!...

--Viens ici!... que je voie a?...

Docile, Bijou vint se camper devant madame de Bracieux, et, se baissant,
elle tendit son dos, trs habitue  ces vrifications hyginiques.

--Eh bien, grand'mre?...--demanda-t-elle quand la marquise retira sa
main, qu'elle avait introduite entre le col de la chemise et la
peau,--eh bien!... quand je vous le disais?...

--C'est, ma foi, vrai!--grommela madame de Bracieux,--elle n'a pas
chaud!... c'est incomprhensible!... alors, reste comme a, si tu
veux!...

Elle fit pirouetter devant elle sa petite-fille et affirma, satisfaite:

--Tu es, d'ailleurs, trs bien!... a va joliment, ces petits habits de
piqu blanc!...

--a va  Bijou!...--dit Bertrade,--parce que, avec sa peau, tout va...
mais  la plupart des femmes, ces petits habits anglais vont au
contraire bien mal...

L'abb Courteil regarda la jupe noire, la veste blanche, et Bijou
elle-mme, et conclut:

--Dans tous les cas, c'est ravissant, ce blanc et ce noir!...
mademoiselle Denyse a l'air d'une grande hirondelle...

--Eh! eh!...--fit la marquise, en toisant l'abb avec
bienveillance,--c'est gentil, cette comparaison!...

Pendant que tout le monde s'occupait d'elle, Bijou, trs aimable,
causait, sans plus entendre ce qu'on disait avec M. Spiegel, un peu
isol au milieu de tous.

C'tait un jeune homme  l'air grave et doux, gourm presque, si la
gat de ses yeux n'et corrig la svrit de la bouche et l'austrit
du maintien. Assez grand et trs svelte, il s'habillait de vtements
sombres, bien coups. D'ensemble, M. Spiegel donnait un peu l'impression
d'un jeune clergyman lgant. Fascin, bloui par la beaut et la grce
de Bijou, il fixait sur elle des yeux pleins d'une extase tonne,
tandis qu'elle l'examinait  la drobe, surprise de voir que le fianc
de Jeanne tait aussi russi.

Le djeuner parut long. Tous les htes de la marquise s'observaient
mutuellement, les uns proccups et silencieux, les autres plus
loquaces, mais singulirement proccups aussi.

Madame de Bracieux assistait, sans y rien comprendre,  ce changement
d'attitudes,  cette sorte de transformation qui s'accomplissait depuis
quelques jours. Elle ne reconnaissait plus le petit monde qu'auparavant
elle dirigeait si facilement  son gr.

Seuls, M. Spiegel et Bijou, placs l'un prs de l'autre, causaient avec
l'animation de ceux qui parlent non pas seulement pour dire quelque
chose, mais parce qu'ils ont quelque chose  dire.

Plusieurs fois Jeanne Dubuisson, assise  la droite de M. Spiegel, se
tourna vers lui avec une petite flamme dans son regard bleu si bon. Elle
songeait, chagrine, que bien certainement son fianc prenait  regarder
Bijou plus de plaisir qu' la regarder elle-mme. Et une tristesse lui
vint  l'ide que jamais il n'avait pos sur elle des yeux aussi
expressifs que ceux qu'il attachait en ce moment sur Bijou.

Jeanne, qui avait dix-neuf ans, paraissait beaucoup plus ge que
Denyse, bien qu'elle ft un peu du mme modle. Les cheveux, blonds
comme ceux de Bijou, taient moins cendrs, moins brillants, mais plus
pais; les yeux d'un bleu moins rare; les dents aussi blanches, mais
moins bien ranges; la peau moins clatante; les attaches moins fines.
Bijou, toute petite, mettait pour se grandir des talons trop hauts.
Jeanne, assez grande, ne portait que des talons anglais trs bas. Tandis
que l'une tait en quelque sorte un blouissement, l'autre passait
presque inaperue, jolie surtout du trs grand charme qui venait de son
exquise bont.

Aprs le djeuner, Bijou emmena tout de suite Jeanne dans le parc. Elle
l'avait  peine revue depuis que son mariage tait dcid.

--Pourquoi--demanda-t-elle--m'avais-tu dit d'un air tranquille que M.
Spiegel tait bien?...

--Mais--fit mademoiselle Dubuisson--parce que je le trouve tel... est-ce
que toi, tu ne...

--Ne fais donc pas la bte!... tu sais parfaitement qu'il est mieux que
bien...

--Mais...

--Oui... d'aprs la description que tu m'avais faite de lui, je
m'attendais  trouver un bon petit jeune homme, l'air bien sage, mme un
peu pion... et au lieu de a, tu nous amnes un monsieur charmant!... on
prvient... on ne fait pas de ces surprises-l!...

Et, sans laisser  Jeanne le temps de rpondre:

--O l'as-tu connu?...

--Ce printemps...  Pques... quand nous sommes alls  Bordeaux chez ma
tante...

--Et a s'est dcid tout de suite!...

--Non... mais je l'ai aim tout de suite...

--Oui... tu es une tendre, toi!...

--Et j'ai bien vu que lui aimait beaucoup, beaucoup,  se trouver avec
moi...

--Et puis?...

--Et puis... nous sommes partis... moi, le coeur trs gros,
naturellement!... je croyais que je m'tais trompe... qu'il ne pensait
pas du tout  moi....

--Tu ne m'as rien dit de tout a!...

--Non... d'abord je me figurais que c'tait fini... ensuite,  personne,
pas mme  toi, je n'aurais voulu parler de ces choses... il me semble
que, quand on aime tant, il ne faut parler de son amour qu' soi-mme...
c'est la seule chance que l'on ait d'tre vraiment compris...

--Alors,--demanda Bijou en riant,--tu supposes que je n'entends rien 
l'amour?...

--A l'amour tel que je le comprends?... non!... tu es trop jolie, toi,
vois-tu, trop fte, trop adore, pour pouvoir, comme moi, isoler ton
coeur dans une affection immense... et unique...

Bijou soupira et dit avec tristesse:

--a doit tre si bon, pourtant, d'aimer comme a!...

--Dame!... a te serait facile!... ton cousin de Blaye t'adore!...
oh!... ne proteste pas!... a saute aux yeux!... je l'ai vu 
l'instant...

--Tu rves!...--fit Bijou, l'air abasourdi.

--Que non!... il t'aime, il t'aime  la folie... et il me semble trs
digne d'tre aim, celui-l!...

--Au lieu de dire des btises, achve-moi plutt l'histoire de ton
mariage... Nous disions que quand tu avais quitt Bordeaux, tu croyais
que c'tait fini?... aprs?...

--Aprs, il y a quinze jours, la chaire de philosophie s'est trouve
vacante... et papa a appris avec tonnement que M. Spiegel y tait
nomm... il m'a dit: C'est une disgrce... Pont-sur-Loire ne vaut pas
Bordeaux!... et puis, pas du tout... ce n'tait pas une disgrce...

--C'est lui-mme qui avait sollicit son changement?...

--Juste!... et lundi dernier, il arrivait  la maison avec sa mre, qui
me demandait  papa.

--Comment est-elle, sa mre?...

--Trs bien... encore belle... mais l'air trs svre... un peu dur...

--Ne fais pas attention... toutes les protestantes ont cet air-l!...

--Comment sais-tu qu'elle est protestante?...

--Parce que je suppose qu'elle a la mme religion que son fils...

--Qui est-ce qui t'a dit que M. Spiegel est protestant?...

--Personne... je m'en suis bien aperue toute seule... a n'a pas t
long, va!...

--Mais comment peux-tu savoir...

--Je ne sais rien... mais je sais tout de mme!... c'est trs heureux
d'pouser un protestant!... ils sont plus srieux, plus rflchis, plus
fidles...

--Oui... peut-tre... mais sa mre parat, je te l'ai dit, trs svre,
trs... et elle habitera avec nous!...

--Eh bien, tant mieux!... n'est-ce pas une scurit d'avoir avec soi une
mre un peu austre? c'est, d'abord, un porte-respect...

--Je crois que je n'ai besoin de personne pour me faire respecter... et,
dans tous les cas, il me semble que, comme porte-respect, le mari est...

--Rien du tout!... rien! rien!... les parents c'est tout autre chose...
et moi, j'ai t leve dans le culte des parents... dans cette croyance
que leur prsence porte non seulement respect, mais bonheur au foyer...

--Eh! je crois a aussi... pour papa!... mais madame Spiegel est une
trangre, pour moi, en somme... et je lui en veux un peu de venir
troubler l'intimit dont j'aurais t si heureuse...

--Tu te diras qu'elle est la mre de ton mari, qu'il l'aime, et que tu
dois l'aimer pour l'amour de lui...

--Tu as raison!... Que je voudrais te ressembler, mon Bijou!... tu es
tellement meilleure que moi!...

--Je suis un ange, c'est convenu!...

--Tu plaisantes... mais, c'est joliment vrai, va!...

--Dis-moi?... a ne va pas t'attrister de quitter ton fianc pendant
cette semaine que tu veux bien me donner?...

--Non... d'ailleurs, il viendra me voir avec papa... si ta grand'mre le
permet... et puis, il va passer quelques jours  Paris...

--Et moi qui te promne comme une tourdie que je suis... sans penser
que ce malheureux garon se dsole certainement de ton absence!...
Rentrons, veux-tu?...

--Je veux bien!...

Bijou laissa couler entre ses cils friss un regard luisant, et demanda,
l'air indiffrent:

--Explique-moi donc quel... incident peut t'avoir donn cette ide
bizarre que Jean de Blaye m'aime?...

--La faon dont il te regardait pendant le djeuner... et aussi son
agacement quand, ce matin, nous t'attendions sur le perron, et qu'il t'a
vue arriver avec le petit Jonzac et son rptiteur...

--Tu as trop d'imagination!...

--Non... je suis sre qu'il t'aime... et beaucoup!... et toi?...

--Moi?...

--Oui... tu ne l'aimes pas, toi?...

--Non... pas comme tu l'entends, du moins!... c'est mon cousin... je
l'aime comme on aime un cousin trs gentil... mais qu'on connat trop
pour l'aimer autrement...

--C'est dommage!...

--Pourquoi?...

--Parce qu'il me semble que tu serais heureuse avec lui...

Bijou secoua la tte:

--Je ne crois pas!... il me faut un mari plus srieux que Jean...

--Plus srieux?... mais il a trente-quatre ou trente-cinq ans, M. de
Blaye!...

--Qu'est-ce que a fait?... il n'est pas srieux, tu sais?... pas du
tout!...

--Ah!... je ne savais pas!...

--Moi, je veux un mari qui n'aime que moi!...

--Jolie et sduisante comme tu l'es, tu peux tre bien tranquille!...

Bijou s'arrta au milieu de l'alle, et, indiquant l'avenue:

--Est-ce que ce n'est pas une voiture, l-bas?...

--Oui, parfaitement...

--Une voiture comment?... moi je ne vois rien... je suis tellement
myope!...

--Un phaton  deux chevaux... et un monsieur que je ne connais pas qui
conduit...

--C'est bien a!...

Et, comme Jeanne faisait un mouvement:

--C'est de M. de Clagny... un ami de grand'mre... le propritaire de la
Norinire.

--Ah!... ce monsieur si riche!...

--Si riche?... crois-tu qu'il soit si riche?... je n'ai pas entendu dire
un mot de a!...

--Mais si!... une fortune norme... toute en terres...

Bijou n'coutait plus. Elle avait cueilli une pquerette qui
s'panouissait dans l'herbe, courbant au-dessus de l'alle sa petite
tte craintive, et, distraite, elle l'effeuillait.

--Eh bien?... demanda Jeanne en souriant, combien t'aime-t-il?...

Bijou releva sa jolie tte et dit, surprise.

--Qui a?...

--Celui pour qui tu interrogeais cette marguerite?...

--Je ne sais pas!... je ne l'interrogeais pour personne...

--Et qu'est-ce qu'elle t'a rpondu?...

--Passionnment...

--Eh bien, elle a rpondu pour tout le monde...

En montant derrire sa petite amie les marches du perron, Jeanne ajouta:

--C'est vrai!... tout le monde t'aime!... et tu le mrites bien, va!...

Quand les deux jeunes filles entrrent dans le hall, les visages un peu
endormis se rveillrent subitement. Henry de Bracieux murmura un:
Enfin!... c'est pas malheureux!... qui le fit regarder de travers par
sa grand'mre, tandis que M. de Clagny venait, en courant presque,
au-devant de Bijou.

Elle dit, gentille:

--A la bonne heure!... c'est aimable d'tre revenu comme a tout de
suite nous voir!...

--Trop aimable!... vous allez en avoir de moi par-dessus la tte?...

Elle rpondit, toute souriante:

--Jamais!...

Puis, prenant Jeanne par la main, elle la prsenta:

--Jeanne Dubuisson... ma meilleure amie... que je vais perdre, car elle
se marie!...

--Mais...--fit la jeune fille toute chagrine--pourquoi dis-tu a,
Bijou?... tu sais trs bien que, marie ou pas, je serai toujours ton
amie...

--Oui... on dit a... mais a n'est plus la mme chose!... quand on est
marie, on n'est ni aux parents, ni aux amis... on est  son mari... 
lui tout seul...

M. de Clagny dit,  demi-voix:

--Que c'est beau, les illusions!...

Brusquement, Bijou se tourna vers lui, demandant:

--Qu'est-ce que vous dites?...

--Une btise!...

--Non... j'ai compris que vous vous moquiez de moi... parfaitement!...
vous avez beau secouer la tte, je le sais bien tout de mme que vous
vous moquez de moi... et c'est parce que j'ai dit que, quand on est
marie, on n'est plus qu'au mari!... Eh bien, a peut tre trs
ridicule, mais c'est mon avis... et je parie bien que c'est aussi celui
de M. Spiegel?...

Le jeune homme s'inclina en souriant sans rpondre.

Bijou dit, s'adressant toujours au comte:

--Vous l'a-t-on prsent, monsieur Spiegel?... non?... alors, je rpare
cet oubli... monsieur Spiegel, le fianc de Jeanne... qui n'ose pas
soutenir que j'ai raison parce qu'il n'est pas en force... c'est
vrai!... il n'y a ici que lui de mari... ou presque...

--Eh bien, et Paul?...--fit la marquise en riant.

--Paul!... Ah! oui!... c'est vrai!... je ne pensais plus  lui!...
Enfin, les gens pas maris dominent... Henry, Pierrot, M. l'abb, M.
Giraud, Jean... Tiens!... qu'est-ce qu'il a donc, Jean?... il a une
drle de figure!...

Jean de Blaye, assis dans un fauteuil de bambou, les yeux  demi ferms,
la tte appuye sur sa main, paraissait sommeiller. Il rpondit:

--J'ai mal  la tte!...

Et comme elle insistait, le questionnant pour savoir comment cela tait
venu, il s'cria, bourru:

--Eh bien! quoi? c'est la migraine!... est-ce qu'on sait comment a
vient?... a vient comme a peut, mais a vient!...

Bijou tait passe derrire le fauteuil o se reposait son cousin. Elle
reprit, sans se laisser dcourager par sa brusquerie, en regardant son
visage pli, ses traits tirs, ses yeux largement cerns:

--Il faut que tu aies trs, trs mal pour avoir une mine pareille!... et
pour avouer surtout que tu as quelque chose, toi qui poses toujours pour
l'homme fort... Mon pauvre Jean!... je voudrais tant te savoir mieux!...

Elle s'inclina, et posant doucement ses lvres sur les paupires
meurtries du jeune homme, les y tint appuyes assez longtemps.

Jean de Blaye devint trs ple, puis trs rouge, et, se levant d'un
mouvement violent:

--Tu m'as fait peur!...--dit-il l'air gn, le regard incertain,--c'est
stupide!... mais je ne te voyais pas... et alors... a m'a surpris...

M. de Clagny s'tait lev, lui aussi, avec une sorte de colre, en
voyant Bijou embrasser son cousin. Comprenant  quel point tait
ridicule son motion jalouse, il se rassit et dit, goguenard:

--Si ce remde-l n'agit pas... c'est que la maladie de Blaye est
incurable!...

M. de Rueille regarda avec envie Jean qui sortait du salon, et,
s'adressant  Bijou d'une voix qui s'enrouait:

--Quand j'ai la migraine... et a m'arrive souvent, hlas!... vous tes
moins compatissante...

M. Giraud restait ptrifi sur la petite chaise basse o il tait assis.
Les yeux fixs  terre, les lvres serres, il semblait n'avoir rien vu.

Pierrot, lui, s'cria franchement:

--En a-t-il une veine, cet animal de Jean!...

--Sans doute... sans doute...--rpondit l'abb Courteil avec
conviction,--mais il a tout de mme bien mal  la tte, le pauvre
monsieur!... je connais a, moi, la migraine!...

La marquise se pencha  l'oreille de Bertrade, et lui dit en examinant
Bijou de ct:

--Est-elle assez dlicieuse, cette petite!... et bonne, et enfant
surtout!... a-t-elle assez simplement embrass ce nigaud de Jean... 
qui a a fait peur!...

--Oh! peur!... il tait troubl, le pauvre garon!... et il a voulu
expliquer son trouble, voil tout!...

--Crois-tu?... avec lui on ne sait jamais!...

--Vous n'avez pas vu qu'il est parti tout de suite... sans mme dire
adieu  M. Dubuisson et  M. Spiegel qui s'en vont?...

La marquise se tourna vers les deux hommes, qui s'approchaient pour la
saluer:

--Puisque nous gardons votre Jeanne, j'espre que vous viendrez la voir
souvent?...

Bijou demanda, s'adressant  son amie:

--Bien vrai, a ne t'ennuie pas de rester  Bracieux?... je ne t'en
voudrais pas de prfrer  moi ton fianc, tu sais?...

--Spiegel est oblig d'aller passer quelques jours  Paris,--dit M.
Dubuisson,-- son retour, je viendrai avec lui chercher Jeanne...

       *       *       *       *       *

En quittant le salon quelques instants plus tt, Jean de Blaye
prouvait un douloureux malaise. L'innocent baiser de Bijou, ce baiser
donn si franchement devant tout le monde, l'avait boulevers,
rveillant brusquement l'amour qu'il voulait endormir sous les tendres
caresses de madame de Nzel.

La veille, il disait  la jeune femme qui se serrait toute frmissante
contre lui: Est-ce que je peux aimer... comme je t'aime, cette enfant
que je n'ai jamais touche du bout des doigts?... A ce moment-l, il se
sentait repris peu  peu par les sensations passionnes et profondes que
son amour pour Bijou ne pouvait pas lui donner. Et voil que, tout 
coup, au lendemain mme du jour o il esprait l'oubli, o il
s'expliquait-- peu prs calme--la cause de cet oubli, cette cause
disparaissait, faisant place  un trouble trs grand, qui le laissait
sans force pour la lutte. Ses dsirs, en se transformant,
s'augmentaient, tandis que la tendre et ple image de la matresse tant
aime s'loignait, pour ne plus revenir, croyait-il. Il comprenait qu'il
ne devait pas essayer plus longtemps de conserver l'amour de madame de
Nzel, alors qu'il ne pouvait plus lui donner le sien. Et en pensant 
cette affection si forte, o venait aux jours mauvais s'abriter son
coeur, il pleura. Depuis quatre ans la jeune femme lui abandonnait
toute sa vie, toute son me, tout ce qu'il y avait en elle de dlicat et
de charmant. Et pendant que la tante de Bracieux, l'oncle Alexis, et les
Rueille, et toute sa famille, le croyaient occup  faire la noce, il
vivait d'une vie trs ignore et trs douce, organise dans l'ombre, 
ct de la vie extrieure que chacun connaissait et critiquait. C'tait
 ce bonheur paisible et chaud qu'il fallait renoncer! Et pourquoi?...
Allait-il se dcider  dire  Bijou son amour?... et, mme en admettant
qu'elle ne repousst pas cet amour, tait-il en situation d'pouser ce
merveilleux bibelot cr pour un cadre luxueux? Bien des fois dj il y
avait song, et toujours il s'tait dit que ce serait une absurde folie.
Et puis, jamais Bijou ne l'aimerait assez pour accepter cette mdiocrit
tranquille.

Comme il avait promis  madame de Nzel d'aller le lendemain 
Pont-sur-Loire, il lui crivit un mot pour s'excuser. En cachetant sa
lettre, il pensa: Elle ne croira pas au prtexte que je lui donne...
mais elle comprendra... et c'est fini!...

Et, soudain, il se sentit seul, trs seul. Il eut la perception
singulirement nette de la vie qui allait ds lors tre la sienne, et il
frissonna douloureusement.

Pendant qu'il ressassait dans sa pauvre tte brise toutes ces
tristesses, Bijou, en installant Jeanne Dubuisson, affirmait:

--Tu rves, je te dis... tu rves!... il m'aime bien... comme on aime sa
cousine... ou mme sa soeur...

--Non!... il n'y avait qu' regarder sa tte quand il est sorti du
salon!... il tait boulevers!... je suis sre qu'il l'est encore...

--Veux-tu pas que j'aille le lui demander?... mais au fait, il est sept
heures?... nous n'avons que le temps de nous habiller... je reviendrai
te prendre aprs le premier coup du dner!...

Quand Bijou, trs simple toujours, mais mise  ravir, sortit de sa
chambre, le grand corridor du premier tait obscur et silencieux. Chacun
chez soi s'habillait pour le soir. Les domestiques avaient ferm les
persiennes et n'avaient pas encore allum les lampes.

Jean, qui sortait de chez lui, distingua  quelques pas dans l'ombre une
silhouette blanche qu'il se hta de rejoindre.

Bijou demanda:

--C'est toi, Jean?...

--Oui... c'est moi!... et j'aurais un mot  te dire...

--Quelque chose de pas trop long?... le premier coup est sonn!...

--Quelque chose de trs court... mais que je prfre n'tre entendu que
de toi...

--Veux-tu que nous entrions chez toi ou chez moi?...

--Chez toi, puisque nous sommes  ta porte...

Bijou ouvrit et, quand Blaye fut entr, elle dit,

--Attends... ne remue pas... pour pas que tu te cognes... j'allume...

Il l'arrta par le bras:

--Pas la peine d'avoir de la lumire... je sais parler sans y voir!...
d'ailleurs a ne sera pas long... je veux te dire, mon Bijou... que ce
que tu as fait... tu sais bien, tantt?...

Elle parut chercher:

--Tantt?... qu'est-ce que j'ai donc fait?...

--Tu m'as gentiment, oh! bien gentiment embrass... mais tu es trop
grande pour faire a... quand il y a du monde...

Elle demanda en riant:

--Et quand il n'y a personne... est-ce que je peux, dis?...

Avant qu'il et le temps de rpondre, elle le saisit par les paules et
tendit vers lui ses lvres. Il abaissait au mme instant sa tte, et le
baiser lui effleura la bouche. Bijou fit entendre une sorte de plainte
caressante et craintive qui l'mut profondment. Dcid  parler, cette
fois, il voulut attirer  lui la jeune fille, mais elle repoussa les
mains qui cherchaient  la retenir, s'lana hors de la chambre, et, au
frlement rapide de sa robe contre la muraille, il comprit qu'elle
s'enfuyait.




X


Le lendemain, la mre Rafut arriva. Bijou comptait la conserver une
semaine. Elle fut trs dsappointe quand la vieille ouvrire lui
annona qu'elle ne pouvait donner que cinq journes. Le 1er
septembre, le thtre rouvrait, et elle devait reprendre ses fonctions
d'habilleuse. Alors Jeanne proposa de travailler un peu aux robes, et
Bijou accepta.

--C'est une excellente ide!...  deux, nous ne nous ennuierons pas!...
nous causerons sans nous occuper de la mre Rafut...

Et, le jour mme, pendant que la marquise et madame de Rueille taient 
faire ce que Jean de Blaye appelait une tourne de visites, elles
s'installrent dans l'atelier de Bijou transform en salle de couture,
et se mirent  tailler et  coudre en bavardant  ct de la vieille
ouvrire. A un moment, Bijou demanda:

--Iras-tu au bal des courses?...

--Oui,--dit Jeanne:--il parat que, comme je suis fiance, a n'est pas
trs correct... mais j'irai tout de mme parce que Franz dsire me voir
en toilette du soir... et aussi valser avec moi... il valse trs bien,
tu sais?...

--Lui qui a l'air si austre!... Alors, dcidment, a ne te fait rien
d'pouser un protestant?...

--Rien du tout!... je suis, sans tre dvote, une catholique trs
convaincue... il est, sans tre dvot, un fervent protestant... chacun
de nous tient  sa religion et n'en voudrait pas changer, mais l'un n'a
nullement l'ide de convertir l'autre...

Comme Bijou ne rpondait rien, elle ajouta:

--Il ne me dplat pas d'avoir un mari protestant... je t'avoue mme
que...  certains points de vue... a me tranquillise... oui!... c'est
vrai, ce que tu me disais hier... les protestants ont sur la famille...
et aussi sur la fidlit, des ides... des principes plus arrts que
les catholiques...

--Oui!... Dis-moi?... quelle robe mettras-tu au bal des courses?...

--Je ne sais encore!... je n'en ai pas!...

--Comment?... et la blanche  petits bouquets?...

--Papa ne la trouve pas assez bien!... c'est chez les Tourville, le bal
des courses, cette anne!... ce sera trs lgant!...

--Oh! a, oui!...

--Nous ne les connaissons pas du tout... c'est la premire fois que nous
allons  Tourville... si j'tais fagote, a ne serait pas aimable pour
ta grand'mre qui nous a fait inviter... alors, papa m'a dit de faire
faire une robe... et il m'a donn cinquante francs...

--Qu'est-ce que tu vas faire faire?

--Je n'en sais rien... conseille-moi, veux-tu?...

Depuis un instant, Bijou semblait profondment rflchir. Elle dit:

--Si tu voulais, nous pourrions tre pareilles toutes les deux?... a
serait tout plein gentil!...

--Comment est ta robe?...

--Elle n'est pas encore, elle sera!... rose, bien entendu... en crpe...
toute simple, des jupes droites... coupes comme les jupes des
danseuses... pour ne pas alourdir par un ourlet... trois jupes
superposes, de la mme longueur, bien entendu... trois, a fait
suffisamment vaporeux... plus, a engonce!... et faisant de gros godets
ronds... un petit corsage fronc, tout simple... des petits ballons avec
des flots de rubans et une ceinture de ruban noue derrire avec des
longues coques et de longs pans... du ruban large comme la main, pas
plus...

--a sera joli...

--Et a t'ira  merveille...

--Mais...--demanda Jeanne un peu craintivement--a ne t'ennuiera pas que
je sois pareille  toi?...

--a me fera plaisir, au contraire!... veux-tu que nous fassions ta robe
ici?... je te l'essaierai... comme a, nous serons sres qu'elle ira...

--Que tu es gentille!... tant d'autres,  ta place, ne se soucieraient
que d'elles-mmes!...

--Dis donc?... si tu crivais pour qu'on envoie demain du crpe?...

Elle ajouta en riant:

--M. de Berns, qui me demandait hier soir si je n'avais pas de
commissions pour Pont-sur-Loire... j'aurais d lui donner celle-l!...

--Il aurait t un peu emptr!...

--Pourquoi?... a n'est pas difficile d'acheter du crpe rose avec un
chantillon...

La mre Rafut, qui jusque-l avait cousu activement, sans dire un mot,
tirant sans relche son aiguille d'un petit mouvement court et
prcipit, releva son visage plissot comme une vieille pomme, et dit:

--Et mme sans!...

--Sans quoi?...--demanda Bijou.

--Sans chantillon... Ah! que non, qu'y n'serait pas emptr!... c'est
toujours lui qui choisit les robes  mademoiselle Lisette Renaud...

--Lisette Renaud, la chanteuse?...--questionna Jeanne avec vivacit,
tandis que Denyse, trs absorbe par son travail, ne parut pas avoir
entendu.

La mre Rafut rpondit:

--Non, mademoiselle, la dugazon...

--C'est bien ce que je voulais dire!... Ah!... M. de Berns la
connat?...

La vieille ouvrire sourit:

--J'vous crois, qu'y la connat!... y a plus de dix-huit mois qu'a
dure!... et on peut dire qu'y a pas un plus gentil p'tit mnage qu'eux
deux!...

--Ah!...--fit Jeanne intresse--elle est si jolie, Lisette Renaud!...
je l'ai vue dans _Mignon_... et aussi dans les _Dragons de Villars_...

La mre Rafut appuya:

--Oh! que oui!... qu'elle est jolie!... et sage donc!... faut voir!...

--Sage?...--dit mademoiselle Dubuisson, mais...

--Ah! oui!... pour sr que c'est pas une demoiselle comme vous!... mais
elle tait sage, sage tout  fait quand elle a connu M. de Berns... et
depuis, elle n'a jamais seulement regard quelqu'un!... lui non plus,
d'ailleurs!... qu'il est d'une fidlit qu'c'en est touchant!...
Pourtant, gentil comme il est, c'est pas les agaceries qui lui manquent,
vous pensez bien!... mme les dames de la premire socit qui lui
courent aprs... et les dames d'officiers!... et la prfte donc, qui
n'demanderait pas mieux!... Ah ouiche!... y leur fiche pas un coup
d'oeil... y n'regarde qu'sa p'tite Lisette... mais faut voir comment
qu'c'est qu'y la r'garde!... bien sr que s'il tait seulement officier
suprieur, y l'pouserait tout d'suite... et qu'il aurait bien
raison!...

--Jeanne!...--appela Bijou--voil le premier coup du djeuner!...

Et, quand elles furent sorties, elle dit, d'un ton trs doux o se
devinait  peine le reproche:

--Pourquoi laisses-tu la mre Rafut te raconter des histoires que tu ne
dois pas entendre?...

La jeune fille rougit, et rpondit, trouble:

--Mon Dieu!... elle n'tait pas bien mchante, son histoire!... et
puis... mme en admettant qu'elle le soit... comment veux-tu que je
l'empche de la raconter?...

--Oh!... c'est bien simple!... il n'y a qu' ne pas rpondre ni
couter... tu verras si elle ne se taira pas?...

--Oui... tu as raison!...

Et, passant son bras autour des paules de Bijou, Jeanne l'embrassa en
disant:

--Tu as toujours raison!... moi, vois-tu, avec mon air srieux, je suis
bien plus tourdie que toi!... et plus faible aussi!... je ne sais pas
rsister  ce qui m'amuse...

--Et a t'amusait?...

--Beaucoup!...

--Grand Dieu!... qu'est-ce qui peut t'amuser l-dedans?...

--Dame!... je ne sais pas trop!... je suis curieuse, d'abord!... et
observatrice aussi... alors, cette histoire m'expliquait prcisment des
remarques que j'avais faites...

--Quand a?...

--Mais... depuis quatre ou cinq mois... depuis que je sors un peu...

--Quelles remarques as-tu faites?...

--J'ai remarqu que M. de Berns ne faisait la cour  aucune femme...
qu'il n'en regardait aucune... qu'il tait  peine aimable... mme avec
les plus jolies... et la preuve, c'est que, mme avec toi, il n'a pas
essay de flirter, je parie?...

Bijou rpondit en riant:

--Oh!... pas du tout!... mais, de ce qu'il n'a pas essay de flirter
avec moi, il n'en faut pas conclure que, avec d'autres...

--Non!... la mre Rafut doit avoir raison!... et, au fond, a ne
m'tonne pas, cette histoire!... tu n'as pas ide  quel point elle est
dlicieuse, Lisette Renaud!... quelque chose dans ton genre... elle est
cependant beaucoup plus grande que toi... et moins blonde... mais elle a
des yeux merveilleux!... et une charmante taille souple... presque aussi
souple que la tienne!... enfin, je comprends que, quand on l'aime on
doit l'aimer beaucoup... avec a, du talent et une jolie voix... un
contralto... je suis sre qu'elle te plairait!...

--Je ne crois pas!...

--Pourquoi?...

--Je n'aime pas les femmes qui jouent la comdie... qui la jouent bien,
du moins... a indique une sorte de duplicit!...

--Je ne crois pas!... a indique une facilit d'assimilation... une
sensibilit grande... mais pas de la duplicit...

--Que veux-tu?... je ne vois pas a de la mme faon!... ce qui
n'empche que, exceptionnellement, mademoiselle... comment
s'appelle-t-elle?...

--Lisette Renaud...

--Mademoiselle Lisette Renaud est peut-tre une charmante personne...
quant  moi, je ne demande qu' le croire... pour M. de Berns...

--Tu ne l'aimes pas beaucoup, n'est-ce pas, M. de Berns?...

--Pourquoi?... il m'est indiffrent... et il me parat quelconque...

--Oh! non!... je le vois assez souvent  Pont-sur-Loire... il est trs
intelligent, trs gentil... et puis, trs bien physiquement... tu ne
trouves pas?...

--Je te dirai que je n'ai jamais fait grande attention au physique de M.
de Berns...

Et Bijou ajouta en riant:

--La premire fois que je le verrai, je le regarderai de tous mes
yeux... et je tcherai de dcouvrir toutes ses perfections... pour faire
plaisir  M. de Clagny...

--Tu l'aimes bien, celui-l!...

--Oh! a! oui, par exemple!...

--Je m'en suis aperue tout de suite... depuis que je suis arrive, tu
ne m'as parl que de lui... et hier, quand il est venu, tu tais
ravie...

--Oui!... il est si bon!... si aimable pour moi!...

--Mais tout le monde est aimable pour toi... tout le monde t'adore...

--Tout le monde est beaucoup trop bon et trop bienveillant pour moi...
je le sais bien!... mais M. de Clagny est encore meilleur que les
autres... je ne le connais que depuis trois jours et je ne peux plus me
passer de lui!... quand je le vois, je suis gaie, heureuse... et je
voudrais qu'il ft toujours l!... tiens!... je voudrais avoir un pre
ou un oncle comme lui!... Est-ce que tu ne trouves pas qu'il produit
cette impression-l?...

--Oh!... moi, il me serait impossible de me supposer un autre pre que
papa!... tel qu'il est, je l'adore!... il parat peut-tre trs
ordinaire aux autres gens, papa, mais c'est papa!... je trouve tout de
mme M. de Clagny trs bien... et il a d tre charmant!...

--Moi, je trouve qu'il l'est encore!...

Les deux jeunes filles arrivaient dans le vestibule. Jeanne s'approcha
du perron.

--Quelle chaleur!...--dit-elle.

Puis, mettant sa main au-dessus de ses yeux, elle regarda dans l'avenue,
et reprit:

--Tiens!... un mail!... qui est-ce qui peut venir en mail?...

--M. de Clagny, naturellement!...--cria joyeusement Bijou qui s'lana
dehors;--il avait dit  grand'mre que, s'il pouvait, il viendrait lui
demander  djeuner...

--Et il a pu!...--fit aigrement M. de Rueille, qui sortait du hall;--on
le voit beaucoup depuis trois jours, M. de Clagny!...

Et, plus aigrement encore, il ajouta:

--Il faut croire que nous lui plaisons!...

La vue des chevaux qui s'arrtaient devant le perron le dsarma, et il
dit, avec admiration:

--Mtin!... quels chevaux!... et joliment mens!... il n'y a pas  dire,
il a la ligne, le bonhomme!...

       *       *       *       *       *

Aprs le djeuner, Pierrot dclara qu'il avait mal au pied. C'est au
bout des doigts que a lui faisait mal... il ne savait pas ce que
c'tait...

--Je le sais bien, moi,--dit Jean de Blaye:--c'est qu'il a des
chaussures trop courtes...

--Trop courtes?...--fit M. de Jonzac,--mais c'est impossible!...

Aprs un instant de rflexion, il ajouta avec effroi:

--A moins que ses pieds n'aient encore grandi!...

Jean se mit  rire.

--C'est probablement ce qu'ils ont fait!... dans tous les cas, ses
doigts sont retrousss du bout et regrimps les uns sur les autres, j'en
suis sr!... il n'y a qu' regarder ses pieds pour s'en rendre compte...
il y a partout des bosses... a ressemble  des sacs de noix!...

M. de Jonzac rpondit:

--Je vais lui faire acheter aujourd'hui des chaussures...

--Je crois, mon oncle, qu'il vaudrait mieux l'envoyer prendre mesure 
Pont-sur-Loire... il doit y avoir un cordonnier possible...

Madame de Bracieux dit:

--M. l'abb y va justement tantt pour porter une lettre  l'vch, et
savoir la rponse... il pourrait l'emmener?

--Alors...--fit Bijou,--on prendrait l'omnibus et Jeanne et moi nous
irions aussi... nous avons des courses  faire...

--Lesquelles?...--demanda la marquise.

--Mais du crpe, d'abord!... du crpe pour Jeanne... et puis, des
crayons et des couleurs qui me manquent... enfin, un tas de choses!...

M. de Clagny proposa:

--Voulez-vous que je vous emmne tous?... j'ai affaire  trois heures 
Pont-sur-Loire chez un notaire... vous ferez vos courses et je vous
ramnerai... c'est mon chemin pour rentrer  la Norinire...

--Oh! quel bonheur!...--fit Bijou ravie;--moi qui n'ai jamais t en
mail!... vous voulez bien, grand'mre?...

Madame de Bracieux semblait hsiter, elle dit:

--C'est que,  Pont-sur-Loire, mon Bijou, vous allez faire l-dessus un
effet fabuleux... et, pour des jeunes filles... enfin, j'ai peur qu'on
ne trouve pas a correct...

Bijou se rcria:

--Oh! grand'mre!... pas correct!... avec M. de Clagny?...

--Oui, avec moi!...--appuya le comte, dont le visage s'tait brusquement
attrist,--il n'y a pas de danger... je ne suis pas compromettant,
moi!...

Madame de Bracieux rpondit, sincre:

--videmment, non!... mais on est si mchant  Pont-sur-Loire...

--Oh! grand'mre!--supplia Bijou,--ne nous privez pas d'un plaisir
auquel vous ne voyez, vous, aucun mal,  cause des gens de
Pont-sur-Loire dont vous vous souciez si peu!...

--Tu as raison!... allez donc, mes enfants, puisque a vous amuse, et
qu'il n'y a, comme tu le dis trs bien, aucun mal  se distraire ainsi.

--Est-ce qu'il y a une toute petite place pour moi?...--demanda Rueille.

--Pour vous, et pour d'autres encore--rpondit M. de Clagny:--nous ne
sommes que six, jusqu' prsent...

La marquise se tourna vers Bertrade:

--Dis donc, si tu y allais, toi... pour surveiller les petites?...

Madame de Rueille dit, en regardant son mari, qui baissa les yeux et
sembla contempler attentivement le parquet:

--Paul les surveillera trs bien!...

Bijou s'avana:

--Je demande qu'on ne parte pas avant trois heures... parce que voici M.
Sylvestre qui vient me donner ma leon d'accompagnement... il monte
l'avenue...

La marquise regarda par la fentre et dit:

--Le malheureux!... il arrive  pied, par cette horrible chaleur?...

--Il arrive toujours  pied, grand'mre!...

--Cinq kilomtres, ce n'est pas norme!... fit Henry de Bracieux.

Bijou se tourna vers lui:

--Pour toi, qui les fais en voiture, non!...

--Bah!...  la chasse, on en fait bien d'autres!...

--Mais on s'amuse,  la chasse!... c'est tout diffrent! je sais bien
que moi, si j'osais, je le ferais chaque fois reconduire en voiture, M.
Sylvestre...

--Si vous le voulez, nous le reconduirons aujourd'hui?...--dit M. de
Clagny.

--Je crois bien que je le veux!... vous tes trs bon de m'offrir a!...
parce que, vous savez, il n'est pas joli, joli, mon professeur
d'accompagnement!... et il n'ornera pas votre mail!...

--Croyez-vous que je me soucie de a?... je ne suis pas snob, Bijou!...
pas snob du tout!...

--Mais...--dit Jean de Blaye,--il n'est pas si mal, ce garon!... il a
des yeux dlicieux!... des yeux d'une limpidit et d'une douceur
extraordinaires...

Bijou rpondit en riant:

--Je n'ai pas remarqu a... mais quand mme ce serait, a ne se voit
pas beaucoup sur le haut d'un mail, des yeux!... et il est drlement
habill... avec des vtements trop troits et qui plaquent... et des
grands cheveux qui plaquent aussi... il a un faux air de noy!...

Un domestique annona:

--Monsieur Sylvestre est l...

Madame de Bracieux demanda:

--A-t-on prvenu Josphine?...

--Oui, madame la marquise... Josphine est chez mademoiselle...

Jeanne Dubuisson se levait, mais Bijou dit:

--Non... ne viens pas! quand je sens quelqu'un l, quelqu'un d'autre que
Josphine, je ne fais rien de bon!...

Au moment de sortir, elle ajouta:

--A trois heures, j'arrive avec mon chapeau... et M. Sylvestre...

Quand Bijou entra dans sa chambre, Josphine, la vieille gouvernante qui
avait lev deux gnrations de Bracieux, travaillait prs de la
fentre, tandis que, dans le petit salon voisin, le musicien installait
le pupitre et tirait le violon de sa bote.

A la vue de la jeune fille, ses yeux trs bleus s'clairrent encore,
devenant infiniment ples dans son visage color. C'tait un garon de
vingt-huit ans, trs maigre, trs gauche et assez misrablement vtu,
mais dont la physionomie intressait par on ne savait quoi de tourment
et de sympathique.

--Comme vous avez chaud, monsieur Sylvestre!--dit Bijou qui lui tendit
la main--et on ne vous a pas encore apport  boire!...

Allant vers la porte de sa chambre, elle appela:

--Josphine!... veux-tu dire qu'on apporte... quoi, au fait?...
qu'est-ce que vous prendrez, monsieur Sylvestre?... de la bire, de la
limonade, du vin, quoi?... je ne me souviens jamais!...

--Si vous le voulez bien, de la limonade... mais vous tes trop bonne,
mademoiselle, de vous occuper ainsi de...

Denyse l'interrompit:

--J'ai oubli de rapporter de Pont-sur-Loire la musique que vous m'aviez
dit de prendre!... vous allez me gronder...

Il rpondit, d'un ton effar:

--Oh!... mademoiselle, vous gronder!... moi!...

--Oui... vous!... si vous ne me grondez pas, vous avez tort!...
voyons?... qu'est-ce que nous jouons?... Ah!... j'oubliais!... je vais
vous demander de vous mettre d'abord au piano... et de m'accompagner
une bte de romance que j'apprends...

--Quelle romance?...

--_Ay Chiquita!..._ c'est grotesque, n'est-ce pas?... mais nous avons un
vieil ami qui adore a... et qui m'a demand de le lui chanter...

--Mon Dieu!... _Ay Chiquita..._ a n'est pas autrement grotesque... a
est devenu rengaine, voil tout!...

Il ajouta, en regardant la musique:

--Ah!... vous le chantez dans un ton lev... je me disais aussi...

--Oui!... je le chante en haut... c'est encore plus vilain!... Dieu!...
que je voudrais avoir une voix grave!... c'est si beau, les voix
graves!... seulement il n'y en a pas!...

--Elles sont rares, mais il y en a...

Bijou secoua la tte...

--Je n'en ai jamais entendu...

--Eh bien, vous pourriez en entendre une...

--O donc?...

--Au thtre de Pont-sur-Loire, tout simplement... oui... mademoiselle
Lisette Renaud... une jeune chanteuse de beaucoup de talent... et trs
jolie, ce qui ne gte rien...

--Elle a une belle voix?...

--Trs belle!... je l'entends, en moyenne, trois fois par semaine, sans
compter les rptitions avec orchestre... eh bien! je ne m'en lasse
jamais...

--Ah!... est-ce qu'elle chanterait dans une soire, savez-vous?...

--Mais certainement... elle chante quelquefois  Pont-sur-Loire...

--Je demanderai  grand'mre de la faire venir... o demeure-t-elle?...

--Rue Rabelais... je ne sais plus le numro... mais elle est connue...

Aprs un silence, le musicien demanda:

--Pourquoi ne viendriez-vous pas l'entendre au thtre?... cela vous
intresserait bien plus...

--Grand'mre ne voudrait jamais!...

--Je sais bien qu' Pont-sur-Loire la socit ne va pas au thtre...
c'est mal vu... mais il y a pourtant des circonstances... ainsi tenez...
dans quinze jours, il y a une reprsentation pour les blesss...
organise par les Dames de France... tout le monde ira...

--Et on jouera des choses convenables?...

--Oh!... un opra-comique quelconque... et des morceaux quelconques
aussi... seulement je suis sr que Lisette Renaud sera au programme...
et souvent!... c'est ce que nous avons de mieux au thtre...

--Vous ne buvez pas, monsieur Sylvestre?...

Bijou s'approcha du plateau qu'on venait d'apporter, et, servant le
jeune homme, lui tendit gentiment un verre qui s'embuait au contact de
la boisson glace, en disant:

--Vous n'avez plus trop chaud pour boire, au moins?... c'est si froid,
cette limonade!...

Il prit le verre d'une main qui tremblait un peu et resta le bras
allong, la bouche entr'ouverte, regardant Denyse avec une admiration
passionne.

Alors elle dit en souriant:

--Monsieur Sylvestre, voil que vous tes encore sorti!...

Le teint dj rouge du jeune homme se colora plus violemment encore; il
avala son verre d'un trait et, se prcipitant au piano:

--Commenons, mademoiselle!... commenons!...

Et il joua la ritournelle trs courte de la romance en hsitant un peu,
comme si ses doigts refusaient d'agir. C'tait si visible que Denyse lui
demanda:

--Qu'est-ce que vous avez?... vous n'tes pas en forme, aujourd'hui?...

--Mon Dieu, mademoiselle, je... il fait si chaud!...

Un peu myope et ne se servant jamais de lorgnon, elle se penchait
au-dessus de lui pour lire, et parfois effleurait de son buste la joue
et les cheveux du musicien dont le trouble augmentait. Ses yeux se
voilaient, ses doigts mous glissaient  ct des touches, et Bijou
rpta, surprise:

--Positivement, vous n'tes pas en forme!...

--Je vous demande infiniment pardon, mademoiselle... je... je ne sais
pas ce que j'ai...

Elle dit en riant:

--Moi non plus, je ne le sais pas!...

Et, comme il quittait le piano, elle le fit se rasseoir.

--Non!... si vous le voulez bien, j'tudierai encore deux ou trois
vieilles chansons?...

Et elle recommena  dchiffrer, s'inclinant pour mieux voir, tandis
que, ple  prsent, les mains moites et les oreilles bourdonnantes, le
pauvre garon la suivait tant bien que mal.

Quand l'heure fut passe, Bijou alla prendre son chapeau dans sa
chambre, et revint le mettre devant la glace du petit salon.

Et comme, au lieu de rentrer son violon dans sa bote, M. Sylvestre la
regardait lever les bras et cambrer sa taille onduleuse en un gracieux
mouvement, elle lui dit:

--Dpchez-vous!... nous vous emmenons  Pont-sur-Loire... ou plutt M.
de Clagny, un de nos amis, vous emmne sur son mail...

Voyant qu'il ne comprenait pas, elle reprit:

--Une grande voiture... o l'on peut tenir beaucoup de monde...

Il demanda, perdu:

--Et vous y serez?...

--Et j'y serai... oui, monsieur Sylvestre...

De sa bote, il avait tir un bouquet de myosotis et de roses de haie
qui inclinaient leurs petites ttes dj fanes. Il le tendit timidement
 Bijou...

--En venant, mademoiselle... je... je me suis permis de cueillir ces
fleurs pour vous...

Elle les prit, et aprs les avoir respires longuement, les passa dans
sa ceinture en disant:

--Je vous remercie d'avoir pens  moi!...

Il descendit, suivant pas  pas Bijou, heureux, oubliant sa misre. Et
lorsqu'il apparut sautillant derrire elle, sa bote  violon  la main,
M. de Clagny dit  Jean de Blaye:

--C'est vrai qu'il a une bonne tte, le musicien!...

Le mail venait d'arriver au perron; la marquise appela:

--Bijou!... j'ai une commission  te donner!... tu iras chez Pellerin,
le libraire et tu lui demanderas... tiens, non, au fait!... envoie-moi
Pierrot...

--Pierrot!--dit Denyse, qui revint dans le vestibule,--grand'mre te
demande...

Le petit fit la grimace:

--Je parie que c'est pour une commission?... et les commissions, c'est
pas mon fort!...

Et tandis que Bijou et les autres grimpaient sur le mail, il alla
trouver madame de Bracieux:

--Vous m'appelez, ma tante?...

--Oui... tu iras chez Pellerin... sais-tu ce que c'est que Pellerin?...

--Le libraire?...

--Oui... tu lui demanderas de ma part un roman de Dumas qui s'appelle
_le Btard de Maulon_... Pourquoi me regardes-tu avec cet air ahuri?...

--Parce que je ne vous ai jamais vu lire de romans... et que...

--Tu ne me verras pas non plus lire celui-l!... c'est pour le cur
auquel je l'ai promis... il adore Dumas et il ne connat pas _le Btard
de Maulon_... tu retiendras bien le titre?

--Oui, ma tante...

--Tu es sr?... tu ne veux pas que je te l'crive?

--Pas la peine...

--Tu l'oublieras?...

--Pas de danger!.....

Il s'lana tte baisse sur le mail, crasa plusieurs pieds, manqua de
dfoncer la bote  violon de M. Sylvestre, et s'excusa en disant:

--Ah! mon Dieu!... j'ai chahut le petit cercueil!...




XI


Leve toujours la premire, Bijou descendait vers sept heures et faisait
 l'office et  la laiterie son tour de matresse de maison.

Sauf Pierrot, qui circulait quelquefois, les yeux bouffis de sommeil,
dans les corridors, elle ne rencontrait jamais personne, et elle fut
trs tonne ce matin-l de se heurter  M. de Rueille, qui sortait de
la bibliothque un livre  la main. De tous les habitants de Bracieux,
il tait le plus paresseux; aussi demanda-t-elle en riant:

--Comment!... Vous avez dj fini de dormir?...

--C'est--dire que je n'ai pas commenc!...

--Ah bah!...

--Non... et comme j'avais lu tous mes bouquins de l-haut, je suis venu
en prendre un autre pour achever ma nuit...

Bijou montra le soleil qui entrait  flots par la fentre ouverte:

--Votre nuit?...

--Oh!... pour moi, sauf en cas de chasse ou de dpart quelconque, il
fait nuit jusqu' dix heures au moins!...

--Et vous allez vous recoucher?...

--A l'instant mme...

--Mais c'est fou!...

--C'est au contraire trs sage... d'autant plus que, quand on n'est pas
de bonne humeur, ce qu'on a de mieux  faire, c'est de se terrer...

--Vous n'tes pas de bonne humeur?...

--Non!...

--Et pourquoi a?...

Paul de Rueille hsita un instant et rpondit:

--Je n'en sais rien...

--Le fait est--dit en riant Bijou--qu'hier, pendant notre course 
Pont-sur-Loire, vous n'avez pas t trs aimable...

--C'est votre faute!...

--Ma faute!...  moi?...

--A vous...

--Mais comment a?...

--Je vous le dirai si a vous plat...

--a me plat... mais pas maintenant... parce qu'on m'attend  la
laiterie...

Il demanda, l'air inquiet:

--Qui a?...

Sans remarquer cette inquitude, Bijou rpondit:

--La femme des vaches...

M. de Rueille rpliqua, un peu pointu:

--Allez vite, en ce cas!... je ne voudrais pas que la femme des vaches
attendt  cause de moi...

Denyse proposa:

--Vous devriez venir voir les fromages?...

--C'est a qui doit tre gai!... Non!... vrai!... vous n'avez pas peur
que je m'amuse trop, dites, mon petit Bijou?...

--Vous vous amuserez toujours autant que dans votre lit!...  relire
quelque vieux bouquin que vous devez savoir par coeur?... oh!... vous
le savez par coeur, j'en suis sre!... il n'y a dans la bibliothque
que des classiques ou des vieux rossignols... depuis que je suis l, il
n'entre plus un livre, ni rue de l'Universit, ni  Bracieux, tellement
grand'mre a peur que je ne fourre dedans mon nez... et elle a bien
tort, grand'mre, d'avoir peur de a!... jamais je n'ouvrirais un livre
qu'on m'aurait dfendu d'ouvrir, jamais!...

--Grand'mre craint toujours que vous ne fassiez ce que ferait une autre
jeune fille!... vous tes une si surprenante exception, Bijou!...

--Oui, je suis une exception, un ange, tout ce que vous voudrez... mais
venez avec moi, ou laissez-moi m'en aller, voulez-vous?... je n'aime pas
 me faire attendre...

M. de Rueille posa son livre sur une console et dit:

--Mon Dieu!... je veux bien aller avec vous!...

Il suivit sans parler Bijou qui trottinait devant lui. Elle tait si
gentille, allant et venant  travers les grands seaux pleins de lait,
son chapeau de paille enroul de dentelle plant  la diable sur ses
cheveux blonds; son petit peignoir de batiste rose relev trs haut, par
une grande pingle de nourrice en argent.

Quand elle eut vrifi, ordonn, dispos toutes choses sans plus
s'occuper de son cousin que s'il n'existait pas, alors seulement elle se
tourna vers lui, souriante:

--Et maintenant... s'il vous plat que nous allions nous promener, je
suis  vos ordres...

Elle tourna dans une des alles qui menaient aux avenues, et ajouta:

--Je vous coute...

--Vous m'coutez?... qu'est-ce que vous voulez que je vous dise?...

--Je croyais que vous deviez me raconter pourquoi vous tiez hier de si
mauvaise humeur... vous disiez que c'tait par ma faute...

Il rpondit, embarrass:

--C'est que... vous aviez eu... enfin, vos faons, votre manire
d'tre... n'taient pas du tout ce qu'elles sont habituellement... ni ce
qu'elles devaient tre!...

--Ah!... qu'est-ce que j'ai donc fait?...

--Mais, d'abord, vous avez mis une insistance... singulire  faire
monter avec nous Berns sur le mail, lorsque nous l'avons rencontr...
Pourquoi cette insistance?...

--Dame!... il est assez naturel, quand on rencontre quelqu'un  pied...
 un kilomtre de l'endroit o l'on va soi-mme en voiture, de lui
offrir de l'emmener... c'est le contraire, il me semble, qui serait
singulier!...

--Soit!... mais alors, c'tait M. de Clagny qui devait offrir une place
dans sa voiture...

--Il n'y pensait pas!...

--Ou bien il ne se souciait pas de le faire!... vous lui avez forc la
main...

--Allons donc!... il adore M. de Berns!... l'autre jour, il a pass
une demi-heure  me chanter sur tous les tons ses louanges...

--Ah!... c'est probablement ce qui vous a rendu si aimable pour lui?...

--Ai-je t si aimable?...

--Certes!... d'habitude, vous ne lui accordez pas la plus lgre
attention, au petit Berns... et hier, vous n'aviez d'yeux que pour
lui...

--Je ne m'en suis pas aperue...

--En vrit?... alors, vous tes la seule!... c'tait  ce point que je
me suis demand si ce n'tait pas tout bonnement avec l'ide de me
tourmenter que vous faisiez a!...

Bijou leva sur M. de Rueille son beau regard lumineux et demanda:

--Pour vous tourmenter?... et en quoi cela peut-il vous tourmenter que
je sois aimable pour M. de Berns?...

--En quoi?...--balbutia M. de Rueille trs gn,--mais je viens de vous
le dire... je ne suis pas... nous ne sommes pas habitus  vous voir
faire ainsi des frais... pour un jeune homme, surtout!... Non... c'est
vrai... j'tais stupfait... je le suis encore...

Elle dit, gentiment:

--Et moi je suis dsole de vous avoir contrari... oui... je vous
assure... vous comprenez, je n'avais jamais regard beaucoup M. de
Berns... je voulais voir si toutes les jolies choses que M. de Clagny
m'en avait dites taient exactes... alors, je m'occupais de lui... vous
me pardonnez?...

Sans rpondre, M. de Rueille reprit:

--Avec Clagny, vous avez aussi une faon d'tre choquante!... il est
vieux, c'est convenu!... mais enfin, il n'est pas encore assez croulant
pour autoriser de telles liberts...

--Qu'est-ce que vous appelez des liberts?...

--Tantt vous avez l'air de l'admirer, d'tre en extase devant lui...
tantt vous le clinez ridiculement comme hier...

--Hier?... j'ai clin M. de Clagny?... moi?...

--Vous!...

--Mais  quel propos?...

--Quand vous vouliez  toute force passer en mail dans la rue
Rabelais... et du diable si je sais pourquoi, par exemple!... c'est bien
la plus sale rue qui soit!... sans compter que vous pouviez nous faire
casser le cou... oui... parfaitement!... c'tait dangereux comme tout,
cette fantaisie!... le petit Berns lui-mme, qui est pourtant un des
plus jolis imprudents que je connaisse, a essay de vous dissuader de
passer par l...

Entre les cils de Bijou courut la petite lueur bizarre qui clairait
parfois ses yeux, et elle dit en souriant:

--C'est vrai... il tait enrag pour empcher de passer par la rue
Rabelais, M. de Berns!... on aurait cru qu'il avait peur de quelque
chose?...

--Il avait peur de se dmolir, parbleu!... comme moi... comme l'abb...
comme Pierrot lui-mme... et je ne comprends pas comment le pre Clagny
a cd  votre caprice... car il tait responsable de la petite
Dubuisson, de Pierrot, et de vous... pour ne pas parler de nous
autres!...

--Avez-vous fini de me gronder?...

--Je ne vous gronde pas...

--Ah! par exemple!... faisons la paix, voulez-vous?...

Se dressant sur la pointe des pieds et tendant vers lui son petit bec
frais, elle demanda:

--Embrassez-moi?...

Il recula brusquement.

--Oh!--fit Bijou stupfaite et attriste,--oh!... vous ne voulez pas?...

Il dit, mal  l'aise, cherchant les mots qui ne venaient pas:

--Je ne veux pas... je ne veux pas?... pas ici... c'est ridicule!... je
ne comprends pas que vous ne trouviez pas a ridicule!...

Secouant sa tte bouriffe, elle fit voler les bouclettes de son front
et rpondit, trs douce:

--Non... je ne trouve pas a ridicule du tout!...

Puis, au lieu de continuer sa promenade, elle rebroussa chemin et rentra
sans plus parler.

       *       *       *       *       *

En arrivant dans sa chambre, M. de Rueille y trouva sa femme qui
l'attendait en lisant une lettre qu'elle lui tendit:

--Voici la lettre que je viens de recevoir du docteur Brice... je
trouvais que Marcel n'tait pas trs bien depuis quelque temps...

--Pas trs bien, Marcel?... cet enfant qui mange et boit plus que moi,
dort comme un sabot, et pousse comme un champignon?... Ah! elle est
forte celle-l!... et quelle maladie lui dcouvre-t-il, cet excellent
Brice?...

--Aucune...

--C'est encore heureux!...

--Mais il lui ordonne la mer...

--La mer?...  ce gosse qui crve de sant, au point d'en tre
insupportable?...

--Voyez ce qu'il dit...

M. de Rueille murmura:

--Voyons ce qu'il dit?...

Et, rsign, il commena la lecture de la lettre, trs longue, dans
laquelle le docteur indiquait la mer comme le meilleur remde aux petits
troubles nerveux que ressentait l'enfant.

Et il rpta, narquois:

--Alors... il ressent des troubles nerveux, Marcel?... et pour ces
troubles, dont personne, sauf vous, ne s'aperoit, nous quitterions
Bracieux, o cet enfant s'panouit dans un air exquis,--son air natal,
en somme,--et nous irions camper sur quelque plage stupide?... Ah!
non!... vous avez parfois des ides malheureuses!...

Encore crisp de son explication avec Bijou, mu  la pense de ne plus
la voir, il parlait sec et essayait de rire, d'un rire qui sonnait faux.

Bertrade le regarda:

--Je n'ai pas voulu--fit-elle doucement--vous dire tout de suite la
vrit... j'esprais que vous la devineriez... vous ne la devinez pas un
peu?...

Il rpondit, vaguement inquiet:

--Non... pas du tout!...

--Eh bien... vous aviez raison tout  l'heure... non seulement Marcel,
ainsi que ses frres, est mieux  Bracieux que partout ailleurs, mais
encore il n'est pas malade...

Comme M. de Rueille taisait un mouvement, elle continua paisiblement,

--C'est son pre qui est malade... qui a besoin de changer d'air... et
qui en changera...

Il balbutia:

--En vrit, je ne sais ce que vous voulez dire?...

Nettement, elle rpondit:

--Je dis qu'il faut que vous quittiez Bracieux pour quelque temps...
tenez-vous  ce que je dise aussi pourquoi?...

--J'y tiens!...

--Vous avez tort!... vous savez que jamais je ne me suis occupe de ce
que vous faites ou ne faites pas... le jour o il vous a plu de vous
distraire, j'ai accept, sans protester, toutes vos... distractions...

Il dit, convaincu:

--Je sais que vous avez toujours t une femme indulgente et bonne... et
je vous en suis trs reconnaissant...

--Il n'y a pas de quoi!... je n'ai eu,  tre ce que j'ai t, aucun
mrite... Ce qu'on appelle la trahison d'un mari me semble une trs
petite chose pour un bien grand mot!...  moins d'tre un saint... ou un
infirme...--et je n'eusse souhait pouser ni l'un ni l'autre...--un
mari est toujours expos  ces accidents-l... peut-tre vous sont-ils
arrivs plus souvent qu'il n'et fallu... je n'en sais rien...

--Mais je vous assure...

Il s'arrta, ne sachant que dire, et Bertrade reprit en souriant:

--Qu'est-ce que vous m'assurez?... je vous assure, moi, que je vous
parle sans aigreur et sans rancune de toutes ces choses... et que je ne
vous en aurais jamais parl si je ne vous voyais pas aujourd'hui trs
imprudent... je sais bien que vous tes un brave garon... et que Bijou
ne court aucun danger... mais je sais aussi  quel point elle est...
affolante... et je vois que, aprs ce pauvre petit Giraud, vous tes le
plus srieusement affol...

--Eh bien! c'est vrai... je suis affol!... mais, comme vous le dites
vous-mme, il n'y a aucun danger... et, que je parte ou que je reste, a
ne changera rien...

--Si!... en restant vous deviendrez srement ridicule... et probablement
malheureux... je vous parle en amie... allons-nous-en, croyez-moi!...

--Mais quand nous reviendrions... dans deux mois... car nous
reviendrions, n'est-ce pas, dans deux mois, au plus tard... les choses
en seraient exactement au mme point...

Elle rpondit tourdiment:

--Non... a sera tout diffrent!... dans deux mois elle sera marie...
ou presque...

--Marie!...--fit M. de Rueille abasourdi, marie!... Jean l'pouse?...

--Mais non... Jean ne l'pouse pas!... encore un, celui-l, qui ferait
bien de filer!...

--Alors... si ce n'est pas Jean... je ne vois pas... ce n'est pas Henry,
je prsume?...

--Non plus... Henry comprend bien qu'il ne peut pas, avec ce qu'il a,
pouser Bijou...

--Alors qui est-ce?... qui?...

--Mais ce n'est personne... de prcis...

--Vous avez parl, au contraire, comme si vous affirmiez une chose
prcise... vous avez dit: Dans deux mois, elle sera marie... ou
presque... Qu'entendiez-vous par l?... pourquoi ne voulez-vous pas le
dire?... on vous l'a dfendu?... c'est une confidence?...

--Non... c'est... une supposition... je vous promets que ce n'est que
a...

--Et cette supposition, vous ne voulez pas me la dire?...

--Non...

Aprs un silence, elle reprit:

--J'ai montr  grand'mre la lettre du docteur... notre dpart lui fait
beaucoup de peine... elle adore les enfants!... et puis, elle aime que
Bracieux soit trs meubl...

--Et elle a coup dans les troubles nerveux de Marcel, grand'mre?... a
m'tonne d'elle, qui est si fine!...

--Si elle n'y a pas coup, comme vous dites, du moins elle me l'a
laiss croire...  tout  l'heure... je vais m'habiller pour le
djeuner...

M. de Rueille s'approcha de sa femme et demanda timidement:

--Vous m'en voulez?...

--Moi?... et pourquoi vous en voudrais-je de ce que vous ne pouvez pas
empcher?... vous tes dans la mme situation que Jean... que M.
Giraud... qu'Henry... que le professeur d'accompagnement... que
Pierrot... et que tous ceux que nous ignorons... sans parler de l'abb,
qui,  prsent, apparat toujours dans le voisinage de Bijou...

--Oh!...

--Parfaitement!... seulement, lui, il est inconscient... il subit, sans
savoir ni pourquoi ni comment, le charme que subissent tous ceux qui
s'approchent de Bijou... je suis bien sre que lui aussi va tre chagrin
du dpart... sans parvenir  s'expliquer prcisment la cause de son
chagrin... Tenez!... on sonne... je ne vais pas tre prte!...
allez-vous-en!...

       *       *       *       *       *

--Pierrot!--demanda la marquise aprs le djeuner, quand tout le monde
fut runi dans le hall,--tu ne m'as pas donn mon livre, hier?...

Pierrot, qui causait avec Bijou, se retourna effar:

--Quel livre, ma tante?...

--Le roman de Dumas... pour le cur...

--Ah! bon!... je n'y pensais dj plus!...

--Tu as oubli la commission?...

--Pas du tout!... seulement Pellerin ne l'avait pas!...

--Oh!... lui qui a toujours tout ce qu'on veut!...

--Ben, pas a!... et, bien mieux... il n'a pas l'air de connatre ce
livre-l!...

--Allons donc!...

--Mais non!... et il est ttu, le mtin!... il ne voulait absolument pas
que a ft du pre... Machin... comment donc dj?...

--Dumas!...

--Dumas... c'est bien a!... et il rptait tout le temps: Je connais
mon Dumas, peut-tre bien!... et jamais ce livre-l n'a t de lui!...
enfin, il m'a promis de le chercher tout de mme et de l'envoyer s'il le
trouve...

--Voici,--dit M. de Rueille qui triait le courrier arriv pendant le
djeuner,--une lettre qui vient de votre libraire, grand'mre... sans
doute il n'a rien trouv...

--Ouvrez-la, Paul, voulez-vous?...

Rueille dplia la lettre et lut:

     Madame la marquise,

     Il est impossible de trouver le livre que monsieur votre neveu
     demande.

     Dsireux de vous satisfaire, nous avons fait chercher chez nos
     principaux confrres et mme envoy une dpche  Paris, mais on
     nous rpond que _le Bton de M. Molard_ n'existe pas et n'a jamais
     exist en librairie.

--_Le Bton de M. Molard?_--interrogea la marquise qui ne comprenait
pas,--qu'est-ce que c'est que a?...

Et, tout  coup, elle s'cria, abasourdie:

--Ah!... _Le Bton de M. Molard_, c'est _le Btard de Maulon_... en
langage de Pierrot!... j'avais raison de vouloir crire le titre... il
n'a pas voulu!...

M. de Jonzac leva vers le ciel un regard plor et dit,  moiti riant,
 moiti pointu:

--Il est indcrottable, cet animal!...

Trs rouge, Pierrot rpondit, vex:

--On est comme on peut!... et d'abord j'tais abruti hier!... nous
avions manqu verser en entrant  Pont-sur-Loire...

--Verser?... demanda madame de Bracieux, verser?... et comment a?...

--Parce que Bijou a eu l'ide saugrenue de passer en mail dans la rue
Rabelais... et que M. de Clagny y a pass, le vieux fou!...

--Eh! l!--fit la marquise--veux-tu, s'il te plat, parler plus
respectueusement de mon vieil ami Clagny!...

--Il n'a gure de plomb dans la tte, pour son ge, votre vieil ami!...
il pouvait nous tuer!... sans compter que nous en avons fait, du potin,
dans la rue Rabelais!... le mail raclait les trottoirs... les gosses
couraient sous le ventre des chevaux... la trompette faisait arriver des
petites femmes  toutes les fentres, qui poussaient des petits cris...
c'tait pas embtant, d'ailleurs!... il y en avait des trs jolies...
s'pas, Paul?...

Comme M. de Rueille, l'air proccup, ne rpondait pas, il se tourna
vers l'abb:

--S'pas, m'sieu l'abb?...

L'abb Courteil rpondit, sincre:

--Je ne sais pas... je n'ai pas remarqu...

Pierrot ne se tint pas pour battu:

--Ben! Bijou les a remarques, elle pour sr!... car ce qu'elle les
dvisageait!... et avec des petits pistolets d'yeux brillants...

--Moi?--fit Bijou dont le fin visage se colora brusquement,--moi?...
mais tu rves!... je n'ai rien vu!... j'avais bien trop peur!...

La marquise demanda:

--Peur de quoi?...

--Mais de verser, grand'mre!... Pierrot a raison... nous avons manqu
verser...

--Il a raison aussi quand il dit que tu avais une ide saugrenue d'aller
en voiture  quatre chevaux dans cette malheureuse petite rue... comment
t'a-t-elle pouss, cette ide-l?...

Bijou regarda Jeanne Dubuisson, qui, trs rouge aussi, les yeux fixs 
terre, coutait la discussion sans y prendre part, et rpondit:

--Mon Dieu!... je ne sais vraiment plus!... je crois que M. de Clagny
racontait que ses chevaux taient mis au bouton... qu'il les ferait
tourner dans une assiette... alors, comme la rue Rabelais est un peu
troite et tortueuse, j'ai dit: Je parie que vous ne passez pas rue
Rabelais...

Pierrot protesta:

--C'est pas a du tout!... tu as dit: Passons donc par la rue
Rabelais, a m'amusera de voir a!... et comme il hsitait... car faut
lui rendre cette justice qu'il a hsit... tu as insist tant que tu as
pu...

--Mais--fit M. de Jonzac, voyant que Denyse paraissait agace,--quel
intrt veux-tu que ta cousine ait eu  passer l plutt qu'ailleurs?...

Pierrot rpondit, perplexe:

--Je me l'demande!...

Puis, sautant sur une autre ide:

--Par exemple, un qui n'avait pas l'air content de passer l, c'est M.
de Berns!... je ne sais pas pourquoi... mais il faisait une tte!...
Seigneur!... quelle tte!...

Henry de Bracieux se mit  rire et dit:

--Je le sais bien, moi, pourquoi il faisait une tte, ce pauvre
Berns!... il avait peur d'tre grond...

--Grond?...--demanda navement Bijou, qui ouvrait tout grands ses yeux
clairs, tandis que le joli visage habituellement si tranquille de la
petite Dubuisson s'empourprait de nouveau,--grond?... pourquoi?...

Et, comme le silence se faisait profond et embarrassant, elle proposa:

--Veux-tu venir faire un tour, Jeanne?...

--Je vais avec vous!...--dclara Pierrot.

Mais Bijou l'carta de la main:

--Non... nous sommes trs bien comme a... tu nous gnerais!...

Et, descendant les marches du perron, elle dit  Jeanne, qui la suivait
un peu effare:

--Je sais bien pourquoi tu as eu l'air dconcert comme a!... c'est que
tu t'es souvenue de cette histoire d'une actrice... dont j'ai oubli le
nom... et que M. de Berns connat... moi, je ne me rappelais rien...
alors, j'tais bien tranquille!... vois-tu que j'avais raison, quand je
te disais que tu avais tort d'couter les histoires de la mre Rafut?...

Jeanne rpondit, pensive:

--Je te l'ai dit dj... tu as toujours raison!...

       *       *       *       *       *

Aprs le dpart de Bijou, les hommes avaient peu  peu quitt le salon.

Ds qu'elle fut seule avec madame de Rueille, la marquise demanda:

--Dis-moi, Bertrade?... Paul faisait une drle de tte,  djeuner...

Ne voulant ni approuver ni mentir, la jeune femme rpondit:

--Trouvez-vous?...

--Je trouve!... et toi aussi!... et, en vous regardant tous les deux,
une ide m'est venue...

--Voyons cette ide?...

--C'est que mon petit Marcel n'est pas plus malade que moi... et que la
lettre que tu m'as montre ce matin n'est qu'un prtexte pour emmener
d'ici ton mari... est-ce vrai?...

Trop franche pour nier, elle dit:

--C'est vrai!...

--Alors... tu es jalouse?... et jalouse de Bijou?...

--Pas jalouse... oh! pas du tout!... mais inquite...

--De Bijou?...

Elle secoua sa belle tte srieuse:

--Non... de Paul.

--Vraiment!... tu ne crains pas pour sa vertu, j'imagine?...

--Vous devez savoir que je ne me suis jamais occupe de ce que vous
appelez sa vertu...

--Eh bien, alors?...

--Alors, je crains pour son repos... et il ne me plat pas non plus
qu'il devienne compltement ridicule...

--Tu penses bien, ma pauvre Bertrade, que je me suis aperue depuis pas
mal de temps dj que ton mari est fru de Bijou... comme les autres...
car ils le sont tous, les autres!... et j'ai remarqu ces jours-ci que
ton abb lui-mme avait perdu un peu de sa belle indiffrence... tu ne
crois pas?...

--C'est bien possible!...

--N'est-ce pas?... je suis sre qu'il vit un peu moins batement dans la
paix du Seigneur, l'abb?...

--Et a ne vous dplat pas, grand'mre, avouez-le?...

--Mon Dieu!...  l'tat de trouble bnin, a m'est gal... mais je ne
voudrais pas que cela ft aigu, tu comprends la nuance?...

--Non... parce que je plains toujours ceux qui prouvent ces
troubles-l!... mme bnins, je les trouve inquitants et douloureux...

--Tu vois les choses plus en noir que moi!... dans tous les cas, je
trouve que c'est un remde bien excessif et bien maladroit d'emmener
Paul... il est parfaitement correct... personne ne souponne la
vrit... except toi et moi...

--Et tous les autres!...

--Crois-tu?...

--J'en suis sre...

--Soit!... c'est sans importance... et, pourvu que Bijou ne se doute de
rien...

--................

--Pourquoi ne rponds-tu pas?...

--Parce que je ne suis pas de votre avis, grand'mre... et que vous
n'aimez pas beaucoup a!... surtout quand il s'agit de Bijou...

--Qu'est-ce que tu veux dire?...

--Ce que j'ai dit, pas autre chose...

--Alors, selon toi, Bijou s'est aperue de...

--Ds le premier jour...

--Et quand cela serait... elle n'y peut rien!... D'ailleurs, quel danger
court-elle?...

--Aucun...

--Paul est un honnte garon...

--Sans doute... et quand mme il ne serait pas ce qu'il est, Bijou
serait encore protge par bien d'autres raisons...

--Lesquelles?...

--Mais d'abord, son indiffrence!... Paul lui fait, je crois, autant
d'impression qu'un meuble.

--Ensuite?...

--Ensuite?... mais... mais c'est tout!...

--Tu as dit: bien d'autres raisons... tu m'en donnes une, voyons les
autres?...

Madame de Rueille reprit, embarrasse:

--Mais non... c'tait une faon de parler...

--Allons donc!... tu mens mal, ma pauvre Bertrade... je parie que je
sais ce que tu penses?

--Je ne le crois pas!...

--Tu vas voir!... tu penses qu'une des raisons pour lesquelles Bijou ne
fera jamais attention  Paul, c'est...

--Qu'il est mari...

--Oui, bien entendu... mais tu penses aussi, j'en suis sre, que Bijou
est occupe de quelqu'un?...

--...............

--Ah!... tu vois!... tu ne rponds rien!... oui... tu crois, comme ton
mari, qui me l'a dit il y a deux jours, qu'elle est folle du petit
Giraud?...

--Oh! grand'mre!... en voil une supposition invraisemblable!...
d'abord, Bijou n'est et ne sera jamais folle de personne...

--Qu'est-ce que tu veux dire?...

--Qu'elle se mariera raisonnablement, paisiblement, comme elle fait
toutes choses...

--Mais quand a?...

--Quand a?... dame!... je ne sais pas au juste... bientt, je pense...

--Alors, tu dis a en l'air?... tu parles d'un avenir encore vague?...

Madame de Rueille rpondit en souriant:

--L'avenir est toujours vague, grand'mre!...




XII


Pendant une semaine, on ne s'occupa gure que des rptitions de la
petite revue qui devait tre joue le lendemain des courses. Les La
Balue, les Juzencourt et madame de Nzel vinrent  Bracieux presque
chaque jour, et aussi M. de Clagny, qui s'intressait normment aux
rptitions. Il servait de souffleur quand Giraud, qui avait accept ce
poste, tait occup, et il semblait ravi pourvu qu'il vt jouer Bijou.

Le pre Dubuisson et M. Spiegel taient venus dner plusieurs fois, et
Denyse, sous le prtexte de l'amener plus souvent prs de sa fiance,
avait dcid le jeune professeur  apprendre un tout petit rle, dans
lequel il tait excrable. Jeanne s'en apercevait-elle?... Elle
s'attristait visiblement depuis quelques jours. Son humeur toujours
gale semblait varier, et son pre, stupfait de lui voir  chaque
instant, sans motif apparent, des larmes plein les yeux, prtendait
qu'elle couvait srement une maladie.

Les Rueille n'avaient pas quitt Bracieux. Bertrade--qui sentait tout le
monde contre elle--s'tait rsigne, abandonnant la partie et suivant
docilement le mouvement mondain o on l'entranait.

Le petit Berns vint un soir pour inviter la marquise et ses htes 
suivre un rallye-paper organis par le rgiment. Lui, devait faire la
bte. On construisait de superbes obstacles; jamais, dans la fort, on
n'aurait couru un si beau rallye-paper.

Tout de suite, Bijou dcida sa grand'mre  la laisser suivre  cheval.
M. de Rueille et Jean de Blaye rpondaient qu'il ne lui arriverait rien.
Elle tait, d'ailleurs, comme presque tous ceux qui montent bien 
cheval, trs prudente, ne s'exposant pas inutilement et sachant viter
les accidents.

Madame de Bracieux avait retenu Hubert de Berns  dner. Le soir, elle
dit  Bertrade, en lui montrant Denyse qui causait avec lui:

--C'est singulier!... il me semble que Bijou n'est plus du tout la mme
avec ce petit bonhomme!... autrefois, elle lui accordait  peine un
salut distrait;  prsent, on croirait presque qu'elle le gobe, pour
parler votre langage lgant?...

Et la marquise rpta, intrigue:

--Elle a tout  fait chang sa faon d'tre avec lui!...

Madame de Rueille rpondit:

--Lui aussi, il a chang sa faon d'tre avec elle!...

--N'est-ce pas?... les premires fois qu'il est venu  Bracieux, j'ai
t frappe de sa froideur pour cet amour d'enfant que tout le monde
adore... il tait avec elle simplement poli...

--Aujourd'hui il n'est pas encore trs emball, mais il y a un progrs
considrable... il se prpare  suivre le sentier battu par les
autres...

La marquise demanda, en regardant madame de Rueille:

--Est-ce que, dernirement, quand tu me parlais du mariage de Bijou...
tu avais une ide de derrire la tte?...

Sans rpondre, Bertrade rpta la question:

--Une ide de derrire la tte?...

--Oui... est-ce que, par exemple, tu pensais que Bijou aime ce petit
Berns?...

--Je vous ai dit ce jour-l, grand'mre, que je crois que Bijou n'aime,
n'a aim, et n'aimera jamais personne...

--Si tu m'avais dit a... comme tu me le dis en ce moment... j'aurais
certainement protest... il est impossible,  mon sens, de se tromper
d'une faon plus complte que tu ne le fais... n'aimer personne?...
Bijou!... alors que nul n'a besoin autant qu'elle de caresses et
d'affection...

--Elle a besoin de caresses et d'affection... oui... c'est entendu!...
c'est--dire qu'elle a besoin qu'on la caresse et qu'on l'aime... mais
non pas de caresser et d'aimer...

--Autrement dit, c'est une nature, sche, goste?...--demanda la
marquise dont la voix se durcit tout  coup;--en vrit, Bertrade, tu
en veux  Bijou de son charme... tu lui en veux de ce que personne ne
peut rsister  ce charme infini... et, au lieu de t'en prendre  Paul,
qui est le vrai coupable, tu accuses cette petite mchamment...

Trs douce, madame de Rueille rpondit:

--Je n'accuse pas Bijou plus que Paul, grand'mre... je les accuse
d'autant moins que je ne crois pas beaucoup au libre arbitre, moi!...
oui... je vous indigne en vous avouant a, je le vois bien... vous
trouvez que je blasphme, n'est-ce pas?... et pourtant, Dieu sait si a
rend indulgent, le genre de rflexions auxquelles je me livre
parfois!...

M. de Clagny s'approchait, il demanda:

--Qu'est-ce que vous complotez donc toutes les deux dans ce petit
coin?...

--Rien!...--fit madame de Bracieux,--nous regardions Bijou qui me parat
en train d'apprivoiser votre petit ami Berns...

Le comte se retourna, inquiet:

--Apprivoiser?... qu'entendez-vous par l?...

--Dame! ce que tout le monde entend!... il y a huit jours, quand ce
garon a dn ici avec nous, il avait l'air gel!... eh bien, je crois
que le dgel approche...

--Bah!--s'cria M. de Clagny dont le visage se rassrna
subitement,--j'oubliais qu'il a une liaison... une liaison qui
l'enchante...  tel point qu'il veut pouser, ce qui enchante moins son
pre, comme bien vous pensez?...

Il ajouta, distrait:

--Oh!... de ce ct-l, je suis bien tranquille!...

--Tranquille?...--interrogea madame de Bracieux tonne;--pourquoi
tranquille?... vous ne voudriez pas que Bijou poust M. de Berns?...
pourquoi?...

Il balbutia, embarrass:

--Mais parce que... elle est si jeune...

--Comment, si jeune!... mais elle a plus que l'ge de se marier... elle
aura vingt-deux ans au mois de novembre, Bijou!...

--Alors, c'est Hubert qui est trop jeune pour elle!... c'est un
gamin!...

--J'aimerais certainement mieux lui voir pouser un homme un peu plus
srieux, mais enfin, si celui-l lui plaisait?... il a un beau nom, une
belle fortune... pourquoi pas lui autant qu'un autre?...

M. de Clagny demanda, anxieux:

--Est-ce que, vraiment, vous croyez qu'il plat  Bijou?...

--Je n'en sais rien, dit la marquise en riant, mais qu'est-ce que a
peut bien vous faire,  vous?... je comprends encore que Jean ou Henry
s'inquite, mais vous?...

Comme il ne disait rien, elle reprit:

--C'est l'histoire du chien du jardinier... il ne mange pas la soupe,
mais il ne veut pas non plus que les autres la mangent... tel est votre
cas, mon pauvre ami... car enfin vous n'avez pas l'ide d'pouser Bijou,
je prsume?...

Il rpondit, en plaisantant, mais son visage devint soucieux:

--Oh! moi, vous savez, j'aurais trs bien cette ide-l!... mais c'est
elle qui ne l'aurait pas... alors, a revient au mme!...

Bijou arrivait, glissant de son pas souple, suivie du petit Berns qui
affirmait, l'air contrari:

--Je ne peux pas, mademoiselle... je vous assure que je ne peux pas
quitter mes camarades ce jour-l...

--Mais si!... n'est-ce pas, grand'mre,--demanda gament Denyse,--il
faut que M. de Berns vienne dner  Bracieux le jour du
rallye-paper?... c'est lui qui fait la bte, et l'hallali sera,
parat-il, aux Cinq-Tranches... c'est  un kilomtre d'ici, tout au
plus...

Madame de Bracieux examina avec une bienveillance attentive le petit
officier et rpondit:

--Mais certainement, il faut qu'il vienne dner  Bracieux... il nous
fera plaisir  tous...

--Vous tes mille fois bonne, madame, de vouloir bien de moi... mais
j'expliquais  mademoiselle de Courtaix que ce jour-l... aprs le
rallye-paper que le rgiment offre aux habitants du pays, j'ai pris
l'engagement de dner avec plusieurs de mes camarades...

Il ajouta, en regardant malgr lui Bijou:

--Et je le regrette... plus que je ne puis le dire!...

Pirouettant sur ses hauts talons, Denyse s'envolait dj  l'autre bout
du hall. Elle fut mal reue par Pierrot, qui lui dit, avec amertume:

--Tu nous as salement lchs, tu sais!...

Et comme M. de Jonzac, qui, tout en jouant au billard avec l'abb,
coutait d'une oreille les conversations, voulait protester contre cette
faon de formuler un reproche d'ailleurs juste en soi, Pierrot rpondit,
convaincu:

--C'est vrai!... j'suis pas pour deux sous puriste!... n'empche que ce
que je dis est vrai... et que les autres le disaient aussi, tout 
l'heure!... y avait pas que moi!...

--Mademoiselle...--fit Giraud qui regardait dehors par la grande
baie,--vous disiez hier que vous aimiez les toiles filantes?... Eh
bien, jamais je n'en ai vu autant que ce soir...

--Vraiment?...--dit Denyse qui alla s'accouder prs du rptiteur--il y
en a tant que a?...

Elle se pencha:

--Qu'est-ce donc, l,  gauche?... je vois quelque chose de blanc sur la
terrasse...

--C'est mademoiselle Dubuisson qui se promne avec son pre et M.
Spiegel...

--Ah!... si nous allions les rejoindre... voulez-vous?...

Giraud s'lana, heureux de se promener avec Bijou par cette belle nuit
toile, et ils sortirent ensemble.

Ds qu'ils furent sur la terrasse, elle demanda:

--Au fait, ne croyez-vous pas que c'est indiscret... et que nous allons
les gner en troublant un entretien de famille?... promenons-nous sous
les marronniers... ils nous rejoindront s'ils le veulent...

Elle descendit l'escalier de marbre et entra dans la nuit profonde sous
le quinconce de marronniers. Le jeune homme la suivait pas  pas, le
coeur bondissant, fou de bonheur, mais inquiet de lui-mme. Ils
marchrent quelque temps sans parler. A la fin Bijou dit, levant la tte
pour apercevoir entre les arbres un coin de ciel:

--Ce n'est pas d'ici que nous les verrons beaucoup filer, les
toiles!...

Giraud rpondit, dsireux de ne pas quitter ce coin sombre o il se
sentait si prs d'elle:

--Mais si... tout de mme... on peut les voir... tenez... en voici
une... l'avez-vous vue?...

--Mal!... et pas assez longtemps pour souhaiter quelque chose...

--Souhaiter quelque chose?... quoi?...

--Mais n'importe quoi... Comment?... vous ne savez pas que quand on voit
filer une toile, il faut former un voeu?...

--Non... je ne savais pas!... et... il se ralise, ce voeu?...

--On le dit...

--Avez-vous, mademoiselle, un voeu tout prt, pour ne pas tre, cette
fois, prise au dpourvu?...

--Oui, certes, j'en ai un!... mais il est irralisable...

--Ah!... je n'ose pas vous demander...

Elle dit doucement:

--Je voudrais tre tout autre que je ne suis!... oui... une jeune fille
trs jolie... de condition trs simple... qui pourrait vivre loin du
monde... pouser qui elle voudrait... tre, en un mot, heureuse  sa
faon, sans souci des prjugs et des conventions sociales...

Il demanda d'une voix qui tremblait:

--Pourquoi voudriez-vous cela?...

--Pour avoir le droit d'aimer qui m'aime... c'est--dire d'aimer
hautement... sans me cacher...

Elle ajouta trs bas:

--Sans me blmer en moi-mme...

Elle marchait prs de lui, si prs que leurs paules se frlaient 
chaque pas. Giraud, boulevers, balbutia:

--Vous dites a... comme si... comme si vous aimiez quelqu'un?...

Il devina qu'elle tournait vers lui son visage, mais elle ne rpondit
pas.

A ce moment, une chouette perche tout prs d'eux, dans la profondeur
noire des arbres, poussa un cri douloureux et inquiet qui effraya Bijou.
Elle se jeta de ct, bousculant Giraud, qui la reut dans ses bras.

Et quand les doux cheveux parfums lui effleurrent les lvres, il
devint fou, oublia tout ce qui le sparait de la jeune fille, et, la
serrant perdument contre lui, il murmura:

--Denyse!...

Elle le laissa faire sans se dfendre, mais lorsqu'il dnoua ses bras,
elle dit, d'une voix plaintive et tendre:

--Oh!... que c'est mal, ce que vous avez fait!... que c'est mal!...

Elle cacha dans ses mains son visage, et il entendit qu'elle pleurait.

Il essaya de lui parler et voulut s'agenouiller devant elle, mais elle
le repoussa:

--Non!... allez-vous-en!... il faut que l'on vous voie l-bas... moi je
rentrerai tout  l'heure... quand je serai un peu remise...

Comme il allait rentrer directement par la terrasse, elle le rappela:

--Pas par l!... faites le tour par l'tang... n'ayez pas l'air de
revenir d'ici...

--Laissez-moi vous demander encore pardon!... permettez-moi de baiser
vos petites mains que j'adore?...

Elle rpondit, comme si elle avait peur d'elle-mme:

--Allez-vous-en!... allez-vous-en!...

Avant de tourner dans l'alle qui conduisait  l'tang, Giraud s'arrta,
cherchant  apercevoir une dernire fois la tache claire que faisait
dans la nuit la robe de Denyse. Et il entendit qu'elle pleurait
toujours.

       *       *       *       *       *

--Est-ce toi, Bijou?...--demanda Jean de Blaye, s'avanant dans
l'obscurit profonde.

La jeune fille se redressa:

--Qui est-ce qui est l?...

--Moi... Jean!... comment?... tu ne me fais pas l'honneur de connatre
ma voix!... qu'est-ce que tu fais donc l... dans ce noir?...

--Je me promne...

--Toute seule?...

--J'tais sortie pour me promener avec les Dubuisson, mais j'ai pens
qu'il valait mieux ne pas les troubler... et je suis venue ici... toute
seule...

--a doit te changer un peu, hein?... qu'est-ce que tu peux bien faire
quand tu es seule?...

--Je rflchis...

--Oh!... quel gros mot!...

--Je rve, si tu veux?...

--Ah bah!... en voil une chose que je n'aurais pas cru!... ils ne doit
pas ressembler  un rve ordinaire, ton rve?...

--Parce que?...

--Parce que les rves sont habituellement incohrents, cahots, baroques
et invraisemblables...

--Eh bien?...

--Eh bien, tes rves,  toi, doivent tre admirablement quilibrs,
pondrs... ils doivent te ressembler...

--Je te remercie...

--De quoi?...

--Dame!... des aimables choses que tu me dis...

--Oh!... elles ne sont pas aimables... elles sont vraies... je ne suis
pas ici, d'ailleurs, pour te dire d'aimables choses, mais des choses
graves...

--Graves?...

--Oui... je suis charg de remplir prs de toi une mission... de parler,
de mon mieux, au nom de quelqu'un qui n'a pas os parler lui-mme...

--Qui est ce quelqu'un?...

--Henry... il m'a pri de savoir si tu l'autorises  demander 
grand'mre ta main?...

Elle dit, et son accent exprimait la stupeur:

--Ma main?... Henry?...

--Est-ce donc si prodigieux?...

--Dame, oui!... Henry!... c'est comme si c'tait mon frre, Henry!...

--Enfin, a ne l'est pas!... par consquent ne nous occupons pas de lui
comme frre, mais comme prtendant... Qu'est-ce que tu rponds?...

--Je rponds: Pourquoi Henry s'adresse-t-il  moi d'abord?... Au lieu
de me demander la permission de parler  grand'mre, c'est  grand'mre
qu'il devait demander la permission de me parler...

--Hein?... quand je le disais, que tu tais un petit tre admirablement
pondr et correct... et tout ce qui s'ensuit!...

--C'est mal d'tre comme a?...

--Eh! non! ce n'est pas mal!... au contraire!... seulement c'est...
dconcertant... Dis-moi, maintenant que j'ai commis cette faute de te
parler d'abord  toi, vas-tu me rpondre?... ou faut-il que je remette
les choses en tat, en m'adressant  grand'mre, qui s'adressera 
toi... etc... etc...

--Non... je te rpondrai...

--Alors, laisse-moi terminer mon petit boniment?... Le comte Henry de
Bracieux, n le 22 janvier 1870, a, pour toute fortune jusqu' la mort
de grand'mre, six cent mille francs, qui rapportent environ...

--Oh!... pas la peine de me raconter les choses d'argent, va!...
d'abord, elles n'existent pas pour moi... ensuite, comme je ne veux pas
pouser Henry, il est inutile de me dire tout a!...

--Ah! tu ne veux pas l'pouser!... pourquoi?...

--Pour plusieurs raisons... la meilleure, c'est que je le connais
trop...

--Elle n'est pas trs flatteuse, cette raison-l!...

--Je veux dire... ce que je te disais tout  l'heure... c'est que vivant
comme j'ai vcu auprs d'Henry depuis plus de quatre ans, je le
considre comme mon frre...

Jean de Blaye demanda, d'un ton qu'il s'efforait de rendre indiffrent:

--Alors, moi, tu me considres aussi comme ton frre?...

--Toi!... oh! pas du tout!... tu as trente-cinq ans au moins!...

--Non... trente-trois...

--Ah!... seulement!... ben, c'est gal!... tu ne me fais pas l'effet
d'un frre, toi!...

Elle rflchit un instant et acheva, tandis qu'il attendait avec une
sorte de vague espoir:

--Tu me fais plutt l'effet d'un oncle...

--Ah!...--fit Jean vex,--c'est dlicieux!...

Elle reprit, gentille:

--a te contrarie que je te dise a?...

--Oh!... pas du tout!... a me fait plaisir, au contraire!...  la bonne
heure!... au moins, avec toi, on est tout de suite fix... et puis... si
on a des illusions, elles ne font pas long feu...

--Tu avais des illusions?... quelles illusions?...

--Aucune...

--Si... j'entends a  ta voix... elle est aigre, coupante, irrite...

Elle se serra contre lui et demanda, cline:

--Dis-moi pourquoi tu es devenu tout  coup mchant?...

Il se recula et rpondit:

--Parce que, quand on n'est pas trs bon et qu'on a du chagrin, alors on
devient mchant, c'est fatal!...

--Et tu as du chagrin?...

--Oui...

--Beaucoup?...

--Mais... assez comme a, je te remercie!...

--Mon pauvre Jean!... a ne va donc pas comme tu veux?...

--Quoi?... de quoi parles-tu?...

--De... tu sais bien?... je te l'ai dit, l'autre soir!...

Il rpondit, s'nervant peu  peu:

--Encore!... ah a! tu es folle!...

--Comment?...--fit Bijou,--tu n'aimes pas madame de Nzel?...

Il balbutia, embarrass:

--Madame de Nzel est une charmante femme... une excellente amie que
j'aime beaucoup... beaucoup... mais pas comme tu crois...

--Ah!... tant pis!... elle est veuve, elle est riche... c'tait bien ton
affaire!... Alors, tu en aimes une autre?...

--Oui...

--Une autre que tu ne peux pas pouser?...

--Prcisment!...

--Pourquoi?... elle n'est pas assez riche?...

--Oh!... si! elle n'aurait rien du tout que a me serait bien gal...
c'est moi qui ne suis pas assez riche pour elle... et puis, elle ne
voudrait pas de moi!...

--Tu n'en sais rien?... tu devrais lui dire que tu l'aimes...

--Crois-tu?...

--videmment... essaie toujours!...

--Eh bien, Bijou, je t'aime comme un imbcile, comme un malheureux qui
n'espre rien... et qui n'ose mme rien demander...

Elle s'arrta court, et dit, l'air navr:

--Tu m'aimes!... toi?... toi?...

--Oui... et toi?... tu me dtestes, n'est-ce pas?...

--Oh! Jean!... peux-tu dire de pareilles choses?... tu sais bien que je
t'aime, au contraire... pas comme tu le voudrais... pas comme je le
voudrais moi-mme... mais bien tout de mme, bien...

Elle s'appuya  son paule, le forant  s'arrter, et, rapidement, lui
passa la main sur les yeux.

--Oh!--fit-elle dsole,--tu pleures!... et c'est  cause de moi?...
Jean!... Jean!... je ne veux pas que tu pleures, entends-tu?...

Il prit la petite main qui courait sur son visage et y posa un long et
chaud baiser.

Puis, repoussant doucement Bijou qui s'attachait  lui, il s'loigna
trs vite.




XIII


--Alors, dcidment, tu veux t'en aller?... demanda Bijou, chagrine, 
Jeanne Dubuisson qui pliait des robes dans le tiroir d'une longue malle
d'osier.

La jeune fille, trs absorbe, rpondit sans lever la tte:

--Oui... il y a trs longtemps que je suis ici... ce serait indiscret,
tu comprends?...

--Tu sais bien que non!... et il tait presque dcid que tu restais
jusqu' lundi... et puis... tout  coup, tu as chang d'avis...
qu'est-ce qu'il y a?...

--Mais rien... qu'est-ce que tu veux qu'il y ait?...

--Si je le savais, je ne te le demanderais pas... voyons?... qu'est-ce
que a peut bien tre?... tu n'as pas l'air de t'ennuyer?...

--Oh!... Bijou!... comment veux-tu que je m'ennuie?...

--Dame!... a se pourrait!... et pourtant, tu vois ton fianc presque
autant que si tu tais  Pont-sur-Loire...

--Oh! non!...

--Oh! si!... faisons le compte, veux-tu?... M. Spiegel a pass  Paris
samedi, dimanche et lundi... mardi, il est venu avec M. Dubuisson dner
ici... mercredi, il est venu tout seul... jeudi, il a aval le djeuner
de la Confirmation, le malheureux!... vendredi, il a dn... et tous ces
jours-l nous avons rpt la revue avant ou aprs le dner, ce qui fait
qu'il ne t'a pas quitte...

Jeanne rpondit, avec effort:

--C'est vrai!... mais s'il ne m'a pas quitte... il ne s'est gure
souci de moi...

--Comment a?...

--Comment?... Oh!... c'est bien simple!... il ne s'est occup que de
toi... il n'a parl qu' toi...

--A moi?...

--Oui...  toi... tiens! j'aime mieux te l'avouer, mon Bijou... je suis
jalouse... jalouse affreusement...

Denyse demanda, l'air effar:

--Jalouse de qui?... de moi?...

Mademoiselle Dubuisson fit signe que oui. Puis elle acheva, tandis que
des larmes lui montaient aux yeux:

--Je te demande pardon de te dire a... je vois bien que je te fais de
la peine... mais il valait mieux, n'est-ce pas, dire la vrit, que te
laisser souponner des choses fausses... tu ne m'en veux pas?...

--Non... pas du tout!...

Elle ajouta tristement:

--C'est toi qui dois m'en vouloir?... mais tu te trompes, je
t'assure... M. Spiegel, qui est trs poli, s'est occup de moi parce que
je suis la petite-fille de grand'mre qui le reoit... pas pour autre
chose...

--Il s'est occup de toi pour la raison qui fait que tous s'en
occupent... parce que tu es adorable... et tu le sais bien!...

--Mais non, je...

--Il tait bien certain qu'il subirait ton charme comme tous les autres
le subissent... c'est moi qui ai t une sotte de ne pas prvoir ce qui
arriverait... j'ai trop compt sur son affection... j'ai cru qu'il
m'aimait comme je l'aime... je me suis trompe, voil tout!...

--Alors... je ne te verrai plus?... tu vas viter toutes les occasions
de te rapprocher de moi...

--Non... ainsi, nous allons passer la journe d'aujourd'hui ensemble au
rallye-paper...

--Comme vous serez en voiture et moi  cheval, je ne vous gnerai pas
beaucoup!...

Bijou resta silencieuse un instant, puis elle demanda, inquite:

--Tu ne crois pas, au moins... que c'est de ma faute, ce qui est
arriv?...

--Non,--dit Jeanne,--je ne crois rien sinon que tu es une jeune fille
ravissante et que je suis une jeune fille ordinaire... je t'en prie, mon
Bijou, ne te fais pas de chagrin!...

--Je serais si malheureuse de ne plus te voir!...

--Mais tu me verras!... aprs-demain, je reviens  Bracieux pour la
revue... il le faut bien, puisque nous jouons, M. Spiegel et moi!...

--Pourquoi dis-tu M. Spiegel?... pourquoi ne dis-tu pas Franz comme
toujours?... tu lui en veux?...

--Samedi,--continua Jeanne sans rpondre  la question de Bijou,--nous
nous verrons aux courses... dimanche, aux courses encore et, le soir, au
bal chez les Tourville... tu vois que nous n'allons gure nous
quitter...

Bijou rpondit, l'air attrist:

--C'est gal!... a ne sera plus comme quand tu demeures ici... et
puis... je sens bien que tu pars avec une arrire-pense...

La femme de chambre entra:

--Madame la marquise demande mademoiselle Denyse au salon...

--Au salon?...  cette heure-ci?--fit Bijou, surprise.

--C'est M. le comte de Clagny qui est l...

--Ah! bien!... dites que j'y vais tout de suite...

Se tournant vers mademoiselle Dubuisson, elle proposa:

--Viens avec moi?...

--Non, je veux finir ma malle qu'on doit envoyer  Pont-sur-Loire aprs
le djeuner...

Un quart d'heure plus tard, Bijou revenait, sautant de joie:

--Tu ne sais pas!... nous allons encore passer la soire ensemble
aujourd'hui!...

--O a?...

--Devine?...

--Je ne sais pas trop... au thtre?...

--Juste!... comment as-tu devin a?...

--Parce que tu as dit et rpt sur tous les tons devant M. de Clagny
que tu avais envie d'aller  cette reprsentation des Dames de France...
je suppose qu'il t'a apport une loge?...

--Deux loges!... oui, figure-toi! deux belles grandes avant-scnes de
six places chacune!... alors nous avons tout de suite arrang avec ton
pre que vous veniez... M. Spiegel aussi, bien entendu... parce que
j'oubliais de te dire... ils sont l, ton pre et M. Spiegel!... c'est
M. de Clagny qui les a amens...

--Mais,--rpondit Jeanne,-- trois nous allons vous gner...

--Puisque je te dis qu'il y a douze places, voyons!... Grand'mre et
moi, a fait deux... et vous trois, a fait cinq... il reste sept
places... et personne ne veut venir...

--Les Rueille?...

--Paul... mais pas Bertrade... a fait six!... ni Jean ni Henry ne
viennent... l'oncle Alexis non plus... et Pierrot est puni!... il y a M.
de Clagny... et je compte offrir une place  M. Giraud... a fait que
nous sommes huit en tout...

Mademoiselle Dubuisson ne disant rien, elle reprit:

--Tu ne te soucies pas de passer cette soire avec nous... ou plutt
avec moi... alors tu cherches un prtexte?...

--Mais non!... je ne cherche rien... d'ailleurs, puisque c'est convenu
avec papa...

--Oui... c'est convenu!... j'avais aussi invit M. de Berns... mais il
prtend qu'il ne peut pas... qu'il va avec des camarades...

--O l'as-tu donc vu, M. de Berns?...

--Au salon,  l'instant... Ah! c'est vrai! tu ne sais pas?... il vient
d'apporter l'invitation de M. Giraud... Jean lui avait crit pour la lui
demander... parce que M. Giraud avait envie d'aller au rallye-paper...
et, comme c'est un goter offert par les officiers, grand'mre est
tellement timore qu'elle ne voulait pas l'emmener sans invitation...

--Alors, il djeune aussi, M. de Berns?...

--Non... il est reparti... c'est lui qui fait la bte... et le
rendez-vous est  trois heures au carrefour du Roy... c'est tout prs
pour nous... mais pour ceux qui vont de Pont-sur-Loire, c'est encore une
trotte...

--A quelle heure partons-nous?...

--A deux heures et demie les voitures...  deux heures un quart les
cavaliers... Dis donc?... j'ai envie de m'habiller avant le djeuner,
pour ne plus avoir  y penser...

--Tu as encore une demi-heure...

--Toi qui es prte.... viens donc avec moi pendant ce temps-l?...

Jeanne suivit docilement Bijou, qui dtalait en chantant  travers les
corridors.

--Tu es toujours gaie,--dit-elle,--mais je te trouve ce matin
particulirement joyeuse... qu'est-ce que tu as?...

--Mais rien!... je me rjouis du rallye... du thtre!... je trouve
qu'il fait beau... que le ciel est bleu, les fleurs fraches, et qu'il
est dlicieux de vivre, mais c'est tout!...

--C'est dj quelque chose!...

--Assieds-toi?...--fit Bijou, qui poussa mademoiselle Dubuisson dans une
grande bergre Louis XVI.

La jeune fille s'assit, regardant la chambre toute rose, tendue, murs et
plafond, en cretonne d'un rose ple sur lequel couraient de larges
pavots blancs. Les meubles Louis XVI taient en bois laqu rose. Partout
des fleurs dans des vases de cristal de formes tourmentes et bizarres.
Dans l'air une dlicieuse odeur incertaine et pntrante, une sorte de
mlange de chypre, d'iris et de foin coup.

Jeanne aspira ce parfum qu'elle aimait, et demanda:

--Qu'est-ce que tu mets dans ta chambre qui la fait sentir ainsi?...

Bijou rpondit, humant de toutes ses forces l'air autour d'elle:

--a sent quelque chose?... je ne sens rien, moi!... et dans tous les
cas, je ne mets rien...

--Oh!...--fit Jeanne stupfaite,--mais c'est incroyable! comment...
vraiment, tu ne mets rien?...

--Absolument rien...

Denyse allait et venait dans la chambre, se dvtant peu  peu. Puis,
elle passa une chemise d'homme,  col trs haut, glissa ses jolies
jambes dans une culotte de drap blanc et, s'asseyant sur son lit, mit
ses bottes: de souples bottes de cuir jaune qui moulaient ses pieds
exquis.

--Veux-tu que je t'aide  passer ta jupe?... offrit Jeanne.

Puis, surprise, elle demanda:

--Et ton corset?...

--Je n'en mets pas...

--Mais... tu en mets toujours un?...

Une vague rougeur monta aux joues de Denyse, et elle rpondit:

--Oui... mais, aujourd'hui, je suis fatigue.

--Tu ne crains pas de dformer ton habit rouge qui est si joli?... il va
si bien!... et les baleines seront toutes gondoles par la pression...
rien ne dforme une robe comme de la mettre sans corset...

--J'aime mieux tre  mon aise et dformer mon habit rouge, tu
comprends?...

Regardant de tous ses yeux Bijou, qui, debout devant une psych,
achevait de mettre son habit, Jeanne murmura:

--Va-t-il assez bien, cet habit?... il plaque!... on jurerait qu'il est
peint sur toi!... c'est la perfection mme!... Aprs a... tu as une
taille tellement jolie!...

Denyse tait maintenant trs occupe  piquer une perle dans le plastron
de sa cravate blanche. La pointe de l'pingle se cassa avec un bruit
sec.

--Oh!--fit Jeanne, c'est dommage!...

Bijou rpondit:

--Bah!... elle tait en toc ma perle!... si je gagne une discrtion  M.
de Berns, je lui demanderai une pingle solide...

Elle ajouta en riant:

--Et pas chre!... pour que a n'ait pas l'air d'un cadeau...

--Tu as pari avec M. de Berns?...

--Oui...

--Et tu as pari une discrtion?...

--Oui... c'est mal?...

--Mal?... non!... mais c'est bizarre!...

--Tiens!... tu es comme grand'mre!... elle tait scandalise,
grand'mre!...

--Dame!... et qu'est-ce que vous avez pari, M. de Berns et toi?...

--Moi, qu'il y aurait au moins _un_ accident au rallye-paper, lui, qu'il
n'y en aurait pas un seul.

--Mais... c'est bien possible!...

--Non!... a n'est pas bien possible!... il y en a toujours!... ce
serait le premier rallye sans accident... note bien qu'il n'est question
ici que de la chute... de la simple chute bon enfant... on tombe, mais
on se ramasse... je ne veux pas prdire que quelqu'un se tuera, tu
m'entends?...

--Ne va pas tomber, toi, au moins?...

--Oh! moi!...--dit Bijou, les yeux luisants de gat,--il n'y a pas de
danger!... Patatras n'a jamais t mieux sur ses pattes!... Passe-moi
donc les ciseaux qui sont  ct de toi, veux-tu?...

Jeanne demanda, en tendant les ciseaux:

--Qu'est-ce que tu vas faire?...

--Oter les baleines de mon corsage... tu as raison... sans corset elles
se plieraient... demain on les reglissera dans les rubans, et tout sera
dit...

Elle enleva rapidement son habit rouge, retira les cinq baleines et, le
remettant, s'cria, toute joyeuse:

--Dieu! que je suis  mon aise!... c'est dlicieux!...

Jeanne la regarda avec admiration:

--a ne fait pas un pli!... faut-il que tu aies une taille, tout de
mme!...

       *       *       *       *       *

Lorsque,  deux heures un quart, exacte comme toujours, Bijou parut sur
le perron, elle y trouva Henry de Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot;
mais M. de Rueille n'tait pas encore descendu.

Les chevaux, qui attendaient depuis un instant dj, se tourmentaient,
ennuys par les mouches; seul, Patatras, parfaitement calme, cassait la
noisette en regardant paisiblement autour de lui.

Bertrade ouvrit une fentre et dit:

--N'attendez pas Paul... il commence  s'habiller... il vous
rejoindra...

--Veux-tu que nous partions, Bijou?...--proposa Jean.

Elle rpondit, perplexe:

--J'ai presque envie de vous laisser partir sans moi?... vos trois
chevaux se dmnent comme des enrags... ils vont exciter Patatras, qui
ne demande qu' tre tranquille... Partez toujours!... je vous
retrouverai l-bas... rien ne m'agace comme de monter un cheval qui tire
 pleins bras... et c'est ce qui m'arriverait srement si je partais
avec vous...

--Alors,--demanda Henry, l'air grincheux,--tu attends Paul?...

Bijou indiqua les voitures qui sortaient de la cour des curies.

--Non... je vais escorter grand'mre...

--C'est a--dit Jean de Blaye--qui va animer ton cheval!...

--Mais non!... je le connais, peut-tre, mon cheval?... Eh bien, tout ce
que je vous demande, c'est de vous en aller et de ne pas vous occuper de
moi...

--Tu es charmante!...--fit Pierrot, qui se dirigea vers son poney.

Et, s'adressant aux autres, il ajouta, majestueux et vex:

--Laissons-la, puisqu'elle ne veut pas venir avec nous!...

Jean, qui montait  cheval, rpondit,  moiti riant,  moiti fch:

--Je crois que c'est en effet le seul parti  prendre...

Comme ils disparaissaient tous les trois au tournant de l'alle, M. de
Clagny sortit du vestibule. Il venait voir si son mail tait bien
attel et fut stupfait de trouver l Bijou.

--Comme vous tes gentille avec cet habit rouge!--dit-il
bloui;--habituellement le rouge plit... vous, il vous rend, si c'est
possible, encore plus rose!...

Quand il apprit que la jeune fille accompagnait les voitures jusqu'au
rendez-vous, il fut tout  fait heureux.

La marquise arrivait, suivie de tout son monde. Elle monta dans le
landau avec les Dubuisson et M. Spiegel. M. de Clagny prit sur son mail
madame de Rueille, les enfants, l'abb Courteil, M. de Jonzac et M.
Giraud, tellement hypnotis par Bijou,--qui attendait  cheval, prte 
partir,--qu'il faillit dgringoler du mail au lieu de s'y asseoir.

Et l'on se mit en route sous un soleil ardent. M. de Clagny, beaucoup
plus occup de Denyse que des quatre chevaux qu'il conduisait, la
regardait trotter devant lui, prs de la voiture de la marquise.

C'tait la premire fois qu'il la voyait  cheval, et elle lui semblait
incomparablement jolie et lgante. Tandis qu'il la considrait avec une
attention singulire, la voix de madame de Bracieux s'leva, partant du
landau:

--Quel horrible chaleur, mon Bijou!... je n'aime pas  te voir ainsi au
plein soleil...

Denyse se retourna, toute rose:

--Mais moi non plus, grand'mre, je n'aime pas m'y voir!...

Elle rflchit un instant et acheva:

--Aussi... quand tout  l'heure nous retrouverons Jean, Henry et
Pierrot, je vous abandonnerai...

--Crois-tu que nous les retrouverons?...

--Oh! srement!... ils suivent, sous bois, presque la mme route que
nous suivons en voiture... ils sont  douze ou quinze mtres de nous...
je les ai entendus dj... ds que je les verrai, je vous lche!...

M. de Clagny appela Bijou pour lui faire mille recommandations. Il
fallait, dans le taillis, se mfier beaucoup des branches... le matin
mme, il avait manqu tre enlev de sa selle en galopant sous bois...
et aussi prendre garde aux trous des terriers... c'en tait plein... et
ne pas sauter en peloton, jamais!... passer en tte ou rester en
queue...

Elle coutait ces conseils en souriant, avec une dfrence affectueuse
et aimable. A la fin, il conclut:

--Que vous tes bonne, Bijou, de ne pas envoyer promener le vieil ami
qui vous rase!...

A ce moment,  deux cents mtres environ devant les voitures, un
cavalier traversa la route et entra dans la fort. Le comte reprit:

--Ah!... voil Berns qui jette ses papiers!... il a pris le vrai
systme, qui est de faire d'abord le parcours en sens inverse en jetant
les papiers... aprs, on n'a plus qu' filer sans s'occuper de rien...
Quelle heure est-il?...

--Trois heures moins vingt,--dit Bertrade, en regardant sa montre,--nous
allons arriver au rendez-vous beaucoup trop tt...

M. de Clagny mit ses chevaux au pas. Bijou avait rejoint le landau et
causait avec Jeanne. Tout  coup, elle pencha la tte, comme pour
couter, et s'cria:

--Ah!... les voil!... je les entends!...

--Qui donc?...--demanda la marquise.

--Eh bien, eux!... ils sont l... je vais les retrouver... Au revoir,
grand'mre!...

Elle passa le foss de la route, et, s'arrtant, cria en envoyant un
baiser  Jeanne:

--Au revoir, toi!...

Mais le landau tait dj loin, et le mail passait. Giraud, assis 
l'arrire avec Pierrot et les enfants, regardait seul dans la direction
de Bijou, et ce fut lui qui reut le doux adieu qu'elle adressait  son
amie.

--tes-vous sre de les retrouver?...--demanda le comte en se retournant
sur son sige.

Elle rpondit, en indiquant le bois:

--Mais les voil  dix pas... je viens de voir Henry...

Et elle disparut dans le fourr, pendant que M. de Clagny la suivait
d'un oeil anxieux...

Ds qu'elle eut trouv un sentier, Bijou se mit au galop, filant droit,
l'oreille au guet, le regard perant au loin devant elle l'obscurit du
bois.

Et tout  coup, elle fit un brusque crochet et entra assez avant dans
le taillis, o elle resta, empchant de son mieux Patatras de faire
craquer sous ses pieds les branches mortes.

Dans le sentier qu'elle venait d'abandonner arrivaient Henry de
Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot. Presque  la hauteur de l'endroit o
se cachait Denyse, ils s'arrtrent pour attendre un cheval qu'on
entendait galoper tout prs de l. Et M. de Rueille parut. Henry
demanda:

--Qu'est-ce que tu faisais donc?... il y a dix minutes que nous t'avons
vu au bas du chemin des Belles-Feuilles?...

Sans rpondre, M. de Rueille dit, inquiet:

--O est Bijou?...

Pierrot rpondit, mprisant:

--Elle nous a lchs pour aller avec les voitures!...

--Ah!...--fit Rueille, dsappoint.

Et, se tournant vers son beau-frre:

--Ce que j'ai fait?... je me suis arrt un instant pour dire bonjour 
Berns qui tait avec sa petite chanteuse... elle est venue en fiacre,
dans un coin o personne ne peut la souponner, rien que pour entrevoir
Berns pendant trois minutes... ils ne peuvent pas tre une journe sans
se voir!... elle est d'ailleurs bien jolie, cette petite!...

--Oui!...--dit Jean de Blaye,--et gentille comme un amour... et bien
leve...

--Moi, je ne l'avais jamais tant vue!...

Pierrot proposa:

--A prsent que votre cheval a souffl, Paul, nous ferons bien de nous
mettre en route si nous ne voulons pas manquer le lancer?...

--Oui,--fit M. de Rueille qui se remit en marche,--mais nous avons bien
le temps!... Berns est derrire moi...

Ds qu'ils se furent loigns, Bijou rentra dans le sentier. Son teint
avait un extraordinaire clat, et ses yeux luisaient de l'intense flamme
bleue qui parfois rendait gnant son regard habituellement si doux.

       *       *       *       *       *

Hubert de Berns tait rest, aprs le dpart de M. de Rueille,  causer
encore un instant avec Lisette Renaud.

--Alors, c'est convenu?...--demanda la petite chanteuse,--malgr ton
dner, tu viendras de bonne heure au thtre?...

--Oui...

--Tu resteras dans ma loge, probablement?...

--Non... il faut que j'aille dans la salle...

--Tiens!... toi qui as _la Vivandire_ en horreur... et je comprends a,
d'ailleurs... tu vas encore la revoir une fois?...

Quand Bijou avait invit Berns  venir dans la loge de sa grand'mre,
il avait refus, sachant bien que Lisette aurait beaucoup de chagrin de
l'y voir. Mademoiselle de Courtaix tait trs connue  Pont-sur-Loire,
et trs admire des femmes du monde ou du demi-monde qui copiaient ses
toilettes et enviaient son charme, auquel, disait-on, personne ne
rsistait. Depuis quelques jours, le petit lieutenant s'apercevait
qu'il subissait, lui aussi, ce charme.

Son amour pour Lisette, jusqu'ici l'avait dfendu. Il aimait de tout son
coeur la petite crature fidle et dvoue qui, depuis prs de deux
ans, lui donnait toute sa vie, sans accepter autre chose que des fleurs
ou des souvenirs sans valeur. Lisette, qui gagnait huit cents francs par
mois au thtre de Pont-sur-Loire, avait nettement dclar qu'elle
entendait ne recevoir aucun cadeau srieux, et toute insistance l'et
froisse ou loigne de lui. Mais il aimait peut-tre plus encore l'me
dlicate et le coeur exquis de la jeune femme que sa beaut trs pure:
une beaut pntrante et rare, mais sans clat, prs de laquelle il se
sentait heureux d'un bonheur trs repos et trs doux. Et, depuis qu'il
faisait attention  Bijou,--qu'il n'avait gure jusqu'ici regarde,--il
ressentait un trouble dont il ne s'expliquait pas la violence. En vain
se rptait-il que Lisette, avec ses grands yeux si bons, sa peau fine
et frache, ses dents clatantes et son corps lgant et beau, tait
plus jolie que mademoiselle de Courtaix, c'taient les yeux pervenche,
les cheveux friss et les lvres friandes de Bijou qui appelaient, lui
semblait-il, les tendres caresses, les baisers fous.

Lisette, sans deviner encore que son bonheur tait menac, sentait
pourtant une inquitude s'emparer d'elle et attrister son coeur. Elle
ne pouvait pas comprendre pourquoi Berns rpondit schement  sa
question:

--J'irai revoir _la Vivandire_, parce que... pour refuser une place
qu'on m'offrait dans une loge... j'ai t forc de dire que j'avais
promis d'aller au thtre avec des camarades...

--Ah!... qui est-ce qui t'avait offert une place?...

--Une vieille dame que tu ne connais pas... madame de Bracieux... te
voil bien avance, n'est-ce pas?...

Elle rpondit, triste, sans bien savoir pourquoi:

--Madame de Bracieux... c'est la grand'mre de mademoiselle de
Courtaix...

Surpris, il demanda:

--Comment sais-tu a?...

--Mais... comme tout le monde le sait  Pont-sur-Loire...

--En attendant...--fit-il agac,--je vais manquer le rendez-vous,
moi!...

--Va!...--dit Lisette avec regret,--amuse-toi bien... et  ce soir!...

--A ce soir!...

Au moment d'entrer dans le bois, il cria, se retournant sur sa selle:

--Surtout, prends garde qu'on ne te voie!... ne va pas du ct des
voitures!...

Puis, s'engageant dans le sentier que tout  l'heure suivait Bijou, il
mit son cheval  un bon galop de chasse pour rattraper le temps perdu.
Tout  coup, il s'arrta, cherchant  distinguer quelque chose au loin.

Tiens!...--pensa-t-il,--un cheval sans cavalier!... il y a dj un
monsieur qui s'est fait dposer...

Comme il approchait, il vit que le cheval avait une selle de femme et il
poussa un cri en apercevant Bijou couche sur le dos, dans l'herbe, 
droite du sentier. Un de ses bras tait tendu en croix, l'autre
s'allongeait le long d'elle. Elle avait les yeux ferms et les lvres
entr'ouvertes. Berns sauta  terre et attacha son cheval; puis, prenant
dans ses bras Denyse, il essaya de l'adosser  un arbre.

Mais lorsqu'il vit rouler inerte sur son paule la tte de la jeune
fille, il attira contre lui sa taille souple et fut stupfait de la
sentir absolument libre, sans corset ni ceinture d'aucune sorte... Et
son trouble devint si grand qu'il se pencha vers elle, et couvrit de
baisers les jolis cheveux friss en rptant malgr lui:

--Bijou!... mon Bijou!... entendez-moi, voulez-vous?... rpondez-moi!...
je vous en prie?... je suis si malheureux de vous voir ainsi!...

Au bout de deux ou trois minutes, Denyse poussa un soupir trs doux, et,
lentement, ouvrit les yeux.

A la vue de Berns, son visage srieux devint souriant:

--Ah....--murmura-t-elle,--est-ce assez bte, cette chute!...

Il demanda:

--Comment tes-vous tombe?...

--Je ne sais pas!... mon cheval a mis le pied dans un trou, je crois...

--Oh!... et vous avez fait panache?...

Elle rpondit en riant:

--Vous l'avez dit!...

--Vous tes-vous fait mal?...

--Pas le moins du monde!...

Et elle ajouta, pensive:

--C'est gentil  vous de vous occuper de moi... d'autant plus gentil que
vous ne m'aimez gure, je crois?...

Hubert de Berns devint rouge comme une tomate:

--Oh!... mademoiselle!... pouvez-vous croire que...

--Je crois que... oui, parfaitement!...

Il demanda, effar:

--Mais, au moins, dites-moi ce qui peut vous faire penser une telle
chose?...

--Oh!... tout et rien!... ce serait trop long  expliquer... tenez, ce
matin, par exemple... quand je vous ai pri de venir au thtre avec
nous... vous aviez l'air tout boulevers et vous avez refus... ah! mais
l, bien!... joliment bien!... pourquoi?...

--Mais, mademoiselle, je... je vous assure...

--Vous voyez!... vous ne trouvez pas un mot  rpondre... pas mme une
excuse banale...

Secouant ses cheveux, qui envelopprent en se droulant la joue et
l'paule du jeune homme, elle dit, toute rieuse, sans cesser de
s'appuyer  lui comme  un fauteuil:

--a m'est d'ailleurs gal... car, que vous le vouliez ou non, vous y
viendrez avec nous, au thtre!... vous ne pouvez plus refuser...

--Mais...

--Il n'y a pas de mais!... je vous demande a pour ma discrtion?...

--Votre discrtion?

--Dame!... est-ce que nous n'avons pas pari... moi, qu'il y aurait un
accident parce qu'il y en a toujours... vous, qu'il n'y en aurait
pas?...

--Oui... Eh bien?...

--Eh bien... mais, je pense qu'en voil un, d'accident?... vous ne le
trouvez pas suffisant?... qu'est-ce qu'il vous faut donc?...

Il balbutia:

--C'est vrai!... je suis idiot!... c'est que j'ai eu tellement peur, si
vous saviez!...

Elle le regardait, l'air trs doux, et cette douceur le ravissait. Elle
lui tendit la main en disant:

--Merci encore de m'avoir si bien soigne... et maintenant,
allez-vous-en bien vite...

--Pouvez-vous remonter  cheval?...

--Pas tout de suite... je sens une sorte de courbature, une lassitude
trs grande... Non!... vous allez dire  M. de Clagny de venir avec sa
voiture... il me ramnera... ne lui dites pas a tout haut... je ne veux
pas que grand'mre sache rien...

Comme Hubert de Berns retenait sous ses lvres la petite main de Bijou,
elle dit, agace:

--Allez donc vite!... expliquez-lui bien de laisser son mail sur la
route,  M. de Clagny... et dites-lui qu'il me trouvera sous bois... en
bordure du chemin... l prcisment o je l'ai quitt tout  l'heure...
Voulez-vous aussi, avant de vous en aller, attacher Patatras  un
arbre?... merci!...

Elle lui lana son plus tendre regard, et demanda une dernire fois:

--C'est bien convenu, n'est-ce pas, pour ce soir?...

Il rpondit:

--C'est bien convenu...

Ds qu'il eut disparu, elle se recoucha exactement dans la position o
l'avait trouve Berns.

Peu aprs, le roulement d'une voiture branla la route, et M. de Clagny,
descendant de son mail, entra dans le sentier. A la vue de Bijou, il
poussa un douloureux cri, et courant  elle, la prit dans ses bras,
anxieux, angoiss, demandant:

--Bijou!... mon amour!... mon ador petit Bijou!...

Et, comme Berns, il ajouta:

--Entends-moi, mon Bijou!... rponds-moi, je t'en supplie!...

Il lui caressait les cheveux de ses lvres; il la serrait de toutes ses
forces entre ses bras.

A la fin, elle ouvrit les yeux, regarda le comte de son beau regard
candide et, se blottissant troitement contre lui, murmura, semblant se
rendormir...

--Je vous aime tant!... et je suis si bien l, si vous saviez!... si, si
bien!... j'y voudrais rester toujours!...




XIV


--Entrez!...--cria Bijou.

Debout devant une glace, elle brossait lentement ses jolis cheveux qui
frisaient  mesure que la brosse passait sur eux, et imprgnaient l'air
de leur dlicat parfum.

Le domestique dit:

--C'est monsieur le comte de Clagny qui vient prendre des nouvelles de
mademoiselle...

--De mes nouvelles?...

--A cause de la chute de mademoiselle...

--Ah!... je n'y pensais plus!...

Et, allant  la fentre, elle demanda:

--Il est en voiture?...

--Monsieur le comte est venu  cheval, mais il est au salon...

--Ah! bon!... alors je vais descendre!...

Ds que le domestique fut sorti, Bijou changea rapidement de peignoir.
Elle mit des mules de chevreau rose, qui rendaient dlicieusement drles
ses petits pieds; et, ses cheveux flottant sur la collerette plisse de
sa longue robe sans taille, elle courut rejoindre M. de Clagny.

En la voyant entrer, le comte se leva vivement. Il avait les traits
tirs, le visage fatigu et triste.

Bijou dit, en lui tendant ses mains qu'il baisa:

--Comme vous tes bon de vous tre drang pour moi de si bonne
heure!... il est  peine huit heures!... vous avez d partir de la
Norinire joliment tt!...

--Ne nous occupons pas de moi... et dites-moi plutt comment vous
allez?...

--Mais je vais  merveille!... vous avez bien vu hier que j'ai suivi le
rallye-paper comme si je n'tais pas tombe avant?... et que le soir au
thtre je n'avais pas l'air malade?...

--Non... pas prcisment malade... mais je vous ai trouve, au thtre,
un peu bruyante, un peu fbrile...

Et, tristement, il ajouta:

--Je vous ai d'ailleurs peu et mal vue... vous ne vous tes gure
occupe que d'Hubert de Berns, et vous avez beaucoup dlaiss votre
vieil ami...

Elle se leva, et allant  lui, cline:

--Oh!... comment pouvez-vous croire...

--Je n'ai pas cru, hlas!... j'ai vu!... et je ne vous le reproche pas,
ma pauvre petite!... la jeunesse va vers la jeunesse... c'est si
naturel!...

--Mais non!...--dit Bijou avec sincrit, mais pas du tout!... je n'aime
pas tant que a la jeunesse en gnral... et je ne peux pas souffrir les
petits jeunes gens de l'ge de M. de Berns en particulier...

--Oui... je me souviens que vous m'avez dj dit a!... vous me l'avez
dit la premire fois que je vous ai vue... ici mme, lorsque nous
attendions ensemble les invits avant le dner...

Denyse se mit  rire:

--Vous avez de la mmoire!...

--Toujours... quand il s'agit de vous!...

Et d'une voix qui tremblait un peu, il demanda:

--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit hier?...

--Hier?...

--Oui... hier... quand je vous tenais dans mes bras, blottie comme un
petit oiseau frileux?...

Elle dit, semblant chercher, ouvrant tout grands ses yeux qui, en ce
moment, ressemblaient  des violettes ples:

--Non... je ne sais pas!... je ne sais plus!... j'tais un peu abrutie
de ma culbute, vous comprenez?...

Et, comme M. de Clagny restait sans parler:

--Voyons?... qu'est-ce que j'ai donc dit de si intressant?...

Il rpta lentement, en regardant avec attention Bijou qui l'coutait
l'air amus, la bouche entr'ouverte:

--Vous avez dit: Je suis si bien, si vous saviez! je voudrais rester
toujours ainsi...

--Je ne me rappelle pas avoir dit a!... mais, dans tous les cas, j'ai
bien fait de le dire, parce que c'tait trs vrai, vous savez?...

Il attira Bijou  lui et demanda:

--Est-ce que, vraiment, a ne vous... effaroucherait pas de me voir
comme a de prs toujours?...

--Mais non, a ne m'effaroucherait pas!... oh! pas du tout!...

--Bien vrai?...

--Bien vrai!... mais pourquoi me demandez-vous a?...

--Pour rien... Savez-vous si votre grand'mre est leve?...

--Elle ne se lve pas avant huit heures et demie ou neuf heures, surtout
quand elle se couche tard comme cette nuit... il tait presque deux
heures quand nous sommes rentrs?...

--Et vous tes aussi frache, aussi jolie que si vous aviez dormi toute
la nuit... Dites-moi, je voudrais bien la voir, votre grand'mre?...

--Vous avez  lui parler  elle-mme... ou bien c'est quelque chose que
je peux lui dire de votre part?...

--Non... j'ai  lui parler  elle-mme...

--C'est que, elle va probablement vous faire attendre un brin... comme
on dit ici...

--Eh bien, j'attendrai...

Bijou regardait avec tonnement M. de Clagny, qui faisait les cent pas 
travers la grande pice, et, curieuse, elle dit:

--Qu'est-ce que vous avez?... car vous avez quelque chose, bien sr!...

--Mais non!...

--Mais si!... vous allez... vous venez!... Tenez!.., un jour j'ai vu
Paul de Rueille qui allait et venait comme a...

--Moi aussi, je l'ai vu!... c'tait le soir du dner La Balue,
Juzencourt et Cie... pendant que vous chantiez...

--Pas du tout!... c'est un jour o il avait un duel ridicule... et il ne
savait pas s'il devait le dire ou ne pas le dire  Bertrade...

--Et... qu'est-ce qu'il a fait?...

--Je crois qu'il n'a rien dit...

--Eh bien, il avait plus d'estomac que moi!...

Bijou dit imptueusement:

--Vous avez un duel?...

--Un duel, si on veut... et ridicule,  coup sr!... un duel contre
l'impossible!... vous ne pouvez pas comprendre a, mon pauvre cher petit
Bijou!...

--Et vous croyez que grand'mre le comprendra mieux que moi?...

--Je ne sais pas!... dans tous les cas, elle m'coutera... et elle me
plaindra...

--Mais moi aussi... je vous couterais et je vous plaindrais...

Il dit, et son visage exprimait une vraie souffrance:

--Je ne veux pas tre plaint par vous!...

--Vous ne m'aimez donc pas?...

M. de Clagny fit un mouvement, puis, s'arrtant, il dit avec un calme
que dmentaient le trouble de ses yeux et l'enrouement de sa voix:

--Si... je vous aime... je vous aime beaucoup!...

Prenant son chapeau qu'il avait pos sur un meuble, il se dirigea
rapidement vers la porte qui donnait sur la terrasse, en disant:

--Je vais attendre dans le parc que votre grand'mre soit prte  me
recevoir...

Mais ds qu'il vit que Bijou avait quitt le salon, il rentra et s'assit
dans une pose affaisse, subitement vieilli par quelque douloureuse
proccupation.

La marquise ne se fit pas longtemps attendre. Elle dit en entrant, toute
souriante:

--Vous tes joliment matinal, Clagny!...

Puis, apercevant le visage boulevers de son vieil ami, elle demanda,
inquite:

--Ah! mon Dieu!... qu'est-ce qu'il vous est arriv?...

--Un malheur...

--Dites!...

--C'est pour a prcisment que je viens de si bonne heure... Vous
souvenez-vous que lorsque je suis venu ici pour la premire fois... il y
a quinze jours... comme j'admirais Bijou, vous m'avez rappel qu'elle
tait votre petite-fille et qu'elle pourrait tre la mienne?...

--Oui!...

--Je vous ai rpondu que je le savais bien... mais que, tout a, c'tait
du raisonnement... et que les coeurs jeunes raisonnaient peu ou mal...

--Parfaitement!... eh bien?...

--Eh bien, aujourd'hui, j'aime Bijou!... je l'aime de toutes mes
forces...

--Patatras!...

--Ah!... vous tes consolante, vous!...

--Dame!... mon pauvre ami!... que voulez-vous que je vous dise!... vous
n'esprez pas pouser Bijou, n'est-ce pas?...

Il rpondit, les yeux pleins de larmes, la parole trangle:

--Non... je ne l'espre pas!... et pourtant je vous supplie de dire 
votre petite-fille ce que je viens de vous avouer,  vous... j'ai
cinquante-neuf ans... six cent mille francs de rente... je ne suis ni
mchant ni rpugnant... et je l'adore... comme jamais un autre ne
l'adorera...

--Mais songez donc que vous avez...

--Trente-huit ans de plus qu'elle... c'est pour moi surtout que cette
diffrence est chose redoutable... oui... je le sais... et j'accepte
tous les dangers d'une telle disproportion...

--Mais elle?...

--Elle?... elle se prononcera pour ou contre moi... elle a vingt et un
ans... ce n'est plus une enfant... elle sait ce qu'elle fait...

--N'empche que j'ai, moi aussi, une responsabilit, et que...

--Ah!... vous voyez!... vous avez peur qu'elle consente...

--Peur?... en vrit, non!... je suis convaincue que cette petite
crature idale a de celui qu'elle rve pour son mari une vision toute
diffrente de vous...

--Et si, par hasard... oh! notez bien que je ne l'espre pas... vous
vous trompiez?... qu'est-ce que vous feriez?...

--Qu'est-ce que vous voudriez que je fasse?...

--Rien... et je crains prcisment que vous n'usiez de votre influence
sur Bijou...

--Non... je lui ferai les observations que je crois devoir lui faire...
rien de plus...

--Alors, vous allez lui parler?...

--Oui...

--Voulez-vous que je vienne tantt?...

--Ah! non!... donnez-moi jusqu' demain... je ne lui parlerai
probablement que ce soir... mais, au fait!... a ne vous empche pas de
venir dner si a vous plat?... c'est pour le... pour la rponse, que
je vous remettais  demain...

--Si elle refuse... je partirai...

--Pour o?...

--Est-ce que je sais?... ma vie sera finie... j'irai crever dans un
vieux coin...

--Vous raisonniez dj comme a il y a douze ans!... et vous voil
aujourd'hui, je ne dirai pas plus jeune...

La marquise s'arrta et reprit en souriant:

--Et pourquoi ne le dirais-je pas?... vous me paraissez plus jeune que
dans ce temps-l... vous tes surprenant, mon ami, on vous donnerait
quarante-cinq ans!...

--Si c'tait vrai, ce que vous dites?...

--a l'est!... je vous assure!... mais a n'empche pas que vous en avez
tout de mme cinquante-neuf...

M. de Clagny se leva.

--Adieu!...--fit-il,-- demain...

Il ajouta, avec un sourire navr:

--Ou  ce soir!... oui... quand arrivera la fin de la journe, je serai
pris d'un violent dsir de la revoir... et je viendrai... comme
avant-hier... comme jeudi... comme tous les jours...

Il saisit la main de madame de Bracieux et la serra nerveusement en
murmurant:

--Au nom de notre si vieille amiti... je vous en prie... soyez-moi
bonne?...

       *       *       *       *       *

Pendant tout le djeuner, la marquise parut proccupe, et,  plusieurs
reprises, M. de Jonzac demanda  sa soeur:

--Qu'est-ce qu'il y a donc?... tu as tes papillons noirs?...

Jean de Blaye dit:

--Ma tante a d se coucher trs tard... je vous ai entendus rentrer...
il devait tre deux heures...

Et, s'adressant  Bijou:

--Eh bien, t'es-tu amuse?... tait-ce joli?...

--Charmant!...--fit distraitement la jeune fille.

--Cette petite Lisette Renaud est vraiment dlicieuse!...--dit M. de
Rueille;--elle a de grands beaux yeux tristes!... elle vous a plu aussi,
n'est-ce pas, grand'mre?...

--Oui...--rpondit madame de Bracieux, elle est sduisante au possible
et elle a une admirable voix!... j'ai t stupfaite de trouver a 
Pont-sur-Loire... stupfaite aussi de l'lgance de la salle... il y
avait beaucoup de jolies femmes bien habilles...

--Presque toutes en rose!--s'cria Denyse,--j'ai remarqu a!...

M. de Rueille dit:

--a, c'est  cause de vous!... les dames de Pont-sur-Loire vous voient
toujours en rose... et comme vous tes pour elles le dernier cri...
elles se mettent en rose aussi...

Voyant que Bijou avait l'air surpris, il demanda:

--Est-ce qu'elle n'est pas claire, ma petite explication?...

Elle rpondit en riant:

--Elle est claire... mais fantaisiste!... personne, mon pauvre Paul, ne
fait attention  moi...

Comme madame de Rueille se tournait vers elle, elle la prit  partie:

--Qu'est-ce que tu en penses, Bertrade?...

--Je pense que tu es beaucoup trop modeste...

--Oh! oui!...--dit Giraud, qui enveloppa la jeune fille d'un regard
pntr d'admiration,--mademoiselle Denyse est trop modeste!... hier,
toute la salle avait les yeux sur elle... et la chanteuse elle-mme ne
cessait pas de...

Bijou l'interrompit vivement:

--Vous rvez, monsieur Giraud!... Je n'ai pas remarqu qu'on s'occupt
de notre loge... mais quand mme cela serait, il ne s'ensuit pas
ncessairement que ce soit moi qui...

--videmment!...--fit Henry de Bracieux, gouailleur,--c'est grand'mre
qui intressait si fort les indignes!...

--Non!... mais a pouvait tre Jeanne Dubuisson!...

--C'est vrai!... elle n'est pas connue  Pont-sur-Loire, la petite
Dubuisson!... sa vue doit videmment faire sensation!...

Bijou haussa les paules.

--Vous savez tous que j'ai horreur qu'on s'occupe de moi... et vous me
dites tout le temps des choses pour me taquiner....

Pierrot s'cria:

--Si tu as horreur de faire de l'effet, la grosse Gisle de La Balue
n'est pas la mme chose, va!... en v'l une qui changerait bien avec
toi!... Hier, au goter du rallye... elle tait l qui tournait autour
de tout le monde comme une grosse mouche... mme que Berns l'a envoye
promener.

--Il est gentil, ce petit Berns!...--dit la marquise,--je l'ai vu
pendant toute cette soire d'hier, et il m'a plu beaucoup... il est
simple... bien lev... pas bte...

Jean de Blaye vit que Bijou faisait une moue indiffrente, et il
demanda:

--Tu n'as pas l'air d'tre de l'avis de grand'mre?...

--Oh!... mon Dieu! si!...

--Tu manques d'enthousiasme, avoue-le?...

--Mais je l'avoue...

La marquise se tourna vers sa petite-fille.

--Ah!... et qu'est-ce que tu lui reproches?...

--Mais rien, grand'mre!... rien!... je le trouve comme tout le
monde... et en le voyant, je ne pousse pas des cris d'admiration...
voil tout!...

--Je crois,--dit M. de Rueille,--que celui qui vous fera pousser des
cris d'admiration est encore  natre!... vous tes trs bonne, trs
indulgente... vous trouvez tout le monde ngativement bien... mais,
effectivement, c'est une autre affaire...

--Vous exagrez!...

--J'exagre?... Eh bien, citez-moi donc un homme... un seul, que vous
trouviez vraiment  votre gr?...

--Mais... M. de Clagny, par exemple!...

La marquise demanda:

--Tu le trouves bien... tu le trouves bien... mais comment?... pas pour
l'pouser, je prsume?...

Bijou rpondit en riant:

--Ah! non!... pas pour l'pouser!...

On sortait de table. Jean de Blaye dit:

--Quelqu'un a-t-il des commissions pour Pont-sur-Loire?...

--Tiens!...--fit Bijou surprise,--tu vas  Pont-sur-Loire, comme a,
tout seul?... qu'est-ce que tu peux bien aller y faire?...

--Ce que j'y vais faire?...--rpondit-il un peu troubl--des
commissions...

--Veux-tu m'emmener?...

--T'emmener?... mais...

Depuis le soir o il avait avou  Bijou qu'il l'aimait, il vitait
toutes les occasions de se trouver seul prs d'elle. Quant  elle, sa
faon d'tre avec lui et avec Henry de Bracieux ne s'tait modifie en
rien. Elle restait aussi libre, aussi cordiale qu'avant de leur avoir
refus sa main, et semblait oublier mme qu'ils l'eussent demande.

Elle dit, l'air tonn:

--Mais quoi?... tu ne veux pas m'emmener?...

Mal  l'aise, apprhendant le tte--tte et n'osant pas devant tous
refuser d'emmener Bijou, il rpondit, affectant de plaisanter:

--Mais si!... je suis, au contraire, trs flatt de l'honneur que tu
veux bien me faire!...

--A la bonne heure!... tu es gentil!...

--Je suis charmant!... mais il faut que tu aies, en plus de moi,
quelqu'un pour t'accompagner, parce que, moi, j'ai des affaires...

--Oh!...--fit Denyse d'un ton chagrin,--tu ne veux pas me garder avec
toi l-bas?...

Madame de Bracieux intervint:

--Mais, mon Bijou, vous ne pouvez, dans aucun cas, vous en aller comme
a tous les deux!... Jean a beau tre ton cousin germain, a ne se fait
pas, ces choses-l!... il faut que vous emmeniez la vieille Josphine...
et encore, c'est convenable tout juste!...

Aprs un silence, la marquise reprit:

--Mais, qu'est-ce que tu y feras,  Pont-sur-Loire?...

--Des courses, grand'mre... vous oubliez qu'il y en a toujours pour la
maison, des courses!... et puis, j'irai voir Jeanne... c'est justement
le jour o M. Spiegel est pris tout le temps... je ne les empcherai pas
de roucouler!...

M. de Jonzac dit:

--Ils ne m'ont pas l'air de roucouler beaucoup!... je les regardais hier
pendant le rallye-paper... ou je me trompe fort, ou a ne bat que d'une
aile, ce mariage-l!...

--Pourquoi croyez-vous a, oncle Alexis?... demanda Bijou, l'air
inquiet.

--Parce que je trouve la petite triste et le professeur indiffrent!...
tu n'as pas remarqu a?...

Elle rpondit:

--Non!... je ne remarque pas grand'chose, moi!...

       *       *       *       *       *

De Bracieux  Pont-sur-Loire, Bijou et Jean furent silencieux.

En ville, ils croisrent, prs de la gare, madame de Nzel qui arrivait
des Pins par le train de deux heures et demie. En la voyant, Bijou fit
un mouvement et ses lvres remurent comme si elle allait parler, mais
elle se contenta de glisser vers son cousin un regard luisant et doux.
Jean, maladroit et troubl, avait eu l'air de ne pas voir la jeune
femme, qui, au lieu d'aller vers le centre de la ville, tournait dans
une ruelle trace au milieu de terrains vagues et de jardins.

En descendant de voiture avec la vieille Josphine  la porte des
Dubuisson, Bijou demanda:

--O te retrouverai-je?... et  quelle heure?...

--A l'htel... je dirai d'atteler pour six heures, si a te va?...

Elle dit, tonne:

--Six heures!... bien, tu en as des courses!... trois heures et demie
de courses... dans Pont-sur-Loire!...

Impatient, et voulant avant tout viter l'innocente enqute de Bijou,
Jean lui offrit de partir plus tt, mais elle refusa:

--Non... pourquoi a?... je suis enchante de rester longtemps avec
Jeanne, moi!...

Mademoiselle Dubuisson tait chez elle. Denyse lui trouva la mine
attriste et les yeux battus. Elle demanda:

--Qu'est-ce qu'il y a encore?... est-ce que a ne va pas?...

--Pas trs bien...

--Est-ce que... ton fianc?...

--Toujours le mme...

--Ce qui veut dire?...

--Que je le trouve devenu un peu bien calme... mais il y a autre chose
qui m'a secoue ce matin...

--Quoi?...

--Oh!... un vnement qui ne me touche en rien... mais qui m'a fait de
la peine tout de mme...

Et, vitant de regarder Bijou, elle continua:

--Tu sais bien... Lisette Renaud?...

--Oui... Eh bien?...

--Eh bien... elle est morte ce matin!...

--Morte?... de quoi?...

Jeanne dit, trs bas:

--On croit qu'elle s'est tue:

--Comment a?...

--Avec de la morphine... tu sais, on n'a pas beaucoup parl de a devant
moi... mais j'ai compris que c'est  la suite d'une explication qu'elle
a eue avec M. de Berns...

--Quand?...

--Hier aprs le thtre... ou ce matin... papa et M. Spiegel ont parl
de a  djeuner, mais vaguement...  mots couverts...

--C'est affreusement triste!... et je comprends que tu aies t
impressionne...

--Oui, n'est-ce pas?... d'autant plus que, pour l'instant, les chagrins
d'amour me touchent beaucoup...

Elle ajouta, avec un sourire dsol:

--Et pour cause!...

Bijou dit, d'un ton de regret:

--Cette pauvre petite chanteuse!... moi, par got, je n'aime pas
beaucoup les femmes de thtre... mais celle-l paraissait gentille et
chantait vraiment bien!... c'est dommage!... et M. de Berns doit tre
bien malheureux!...

Jeanne demanda, toujours sans regarder Denyse:

--Crois-tu que l'on soit si malheureux de faire souffrir?... moi, je ne
le pense pas!... les inconscients font souffrir sans le savoir... les
autres font souffrir parce que a les amuse... ni ceux-ci ni ceux-l ne
doivent avoir de remords...

Comme elle restait pensive, le regard perdu, Bijou lui passa doucement
la main devant les yeux:

--Ne pense plus  ces choses tristes, ma Jeanne! ta peine ne changera
rien  un fait accompli... et tu te fais inutilement du mal!... Allons!
parlons de la revue, de chiffons... de n'importe quoi... Ah!...  propos
de chiffons, ta robe va-t-elle enfin?...

--Elle va... mais elle me va mal!...

--Pas possible!...

--Trs naturel, au contraire!... je n'ai pas ton teint, moi!... je suis
plus ple que toi... et ce rose me plit encore... et puis je suis
presque maigre... alors, ce petit corsage fronc qui habille si
coquettement ce que ton oncle appelle tes rondeurs, me fait, moi, un
peu trop planche... c'est d'ailleurs sans importance!...

--Comment, sans importance?...

--Oui!... vois-tu, mon Bijou, qu'elle soit bien ou mal habille, la
mdiocrit que je suis passe toujours inaperue  ct de la beaut que
tu es...

Bijou dit, en levant les yeux au ciel, d'un air  moiti srieux, 
moiti blagueur:

--Tu es en train de divaguer compltement, ma pauvre chrie!...

Puis, changeant brusquement de ton:

--A quelle heure iras-tu aux courses demain?...

--Je ne sais pas... c'est papa qui a d dcider a avec M. Spiegel...
Ah!... dis donc?... irez-vous de bonne heure au bal des Tourville?... je
voudrais bien ne pas y arriver avant toi...

Denyse regarda sa montre:

--Il faut que je me sauve!... on veut,  la maison, des gardnias pour
les boutonnires... je ne sais pas o en trouver... on m'a parl d'un
jardinier... dans les environs de la gare...

--De la gare?... je ne vois que des marachers, mais pas de
fleuristes...

--Si... il parat que c'est dans cette ruelle... tu sais,  droite du
quai?...

--La venelle des Lilas... je sais bien ce que tu veux dire... mais il
n'y a l que des jardins potagers, des terrains  vendre et quelques
petites maisons... que les officiers louent parce que c'est prs du
quartier...

Bijou se leva.

--Enfin, dit-elle, je vais toujours chercher de ce ct-l!...

       *       *       *       *       *

Denyse fut la premire  l'htel. Jean de Blaye arriva un peu en retard,
l'air triste et le visage dfait.

Madame de Nzel tait venue au rendez-vous qu'il lui avait donn, mais
seulement pour lui rendre une libert dont il n'avait plus que faire, et
qu'il n'avait pas os refuser. Et, malheureux, mcontents l'un de
l'autre, ils avaient d rester longtemps enferms dans la petite maison,
parce que Bijou, escorte de la vieille Josphine, avait rd dans la
ruelle dserte pendant une partie de l'aprs-midi. Elle allait et
venait, le nez en l'air, semblant chercher une trace, avec une
insistance que Jean ne s'expliquait pas et qui l'inquitait beaucoup.
Elle avait peut-tre vu,  trois heures, lorsqu'ils traversaient en
voiture la place de la gare, madame de Nzel qui entrait dans la
venelle des Lilas. Et, dans ce cas, avait-elle voulu s'assurer de ce
qu'elle souponnait? tait-elle donc retorse et curieuse, cette Denyse
qu'il aimait tant, et qui venait de dmolir, sans le savoir, toute sa
vie?...

Il s'excusa de son retard et fit monter en voiture Bijou qui lui
affirmait gentiment qu'il arrivait  l'heure. Au moment mme o il
cherchait un moyen de la questionner, elle dit:

--Tu sais!... vous aurez vos gardnias pour demain!... mais 'a t
difficile, va!... j'ai couru pour eux tout Pont-sur-Loire une partie de
la journe... on m'a envoye dans des petites rues impossibles... o je
me suis perdue... et o je n'ai rien trouv...

Heureux de voir clater l'innocence de Bijou, Jean s'cria malgr lui:

--Ah!... c'est donc pour a que tu es all traner dans la venelle des
Lilas?...

Elle posa sur lui ses grands yeux surpris et demanda:

--Comment sais-tu a?... tu m'as vue?...

Il rpondit vivement:

--Pas moi!... un de mes amis...

--Qui donc?... est-ce que je le connais, ton ami?...

--Je ne pense pas!... c'est un officier du rgiment de Berns... Ah!...
si tu savais!... la pauvre petite chanteuse que tu as entendue hier
soir?... Eh bien, elle s'est tue!...

Bijou dit, d'un ton qui enrayait toute espce de conversation sur ce
sujet:

--Oui... je le sais!... c'est bien dommage!...

C'tait si digne, si net, que Jean se reprocha presque d'avoir parl de
cette histoire un peu scabreuse; mais Bijou n'tait plus une petite
fille, que diable!... elle allait avoir vingt-deux ans!...

       *       *       *       *       *

A quatre heures, M. de Clagny tait arriv  Bracieux, le coeur
battant  la pense de revoir Bijou, et de la revoir libre et abandonne
comme chaque jour, puisqu'elle ignorerait encore sa demande. Il fut trs
dsappoint d'apprendre qu'elle tait  Pont-sur-Loire et qu'elle y
tait avec Jean. Et comme il demandait  la marquise de lui dire
franchement ce qu'elle augurait de sa dmarche auprs de la jeune fille,
elle lui rpondit qu'elle n'osait mme plus parler, Denyse leur ayant
dclar  tous, le matin mme, qu' elle trouvait M. de Clagny
charmant... mais pas pour l'pouser.

Il reut le choc sans trop faiblir, et insista pour que Bijou ft
instruite le soir de sa demande. Elle aurait jusqu'au lendemain pour
rflchir, c'tait ce qu'il voulait.

Denyse et Jean rentrrent juste  l'heure du dner. Quand ils
descendirent de leur chambre, on tait  table et chacun parlait de la
mort de la pauvre Lisette Renaud. M. de Rueille tait all se promener 
cheval; il avait rencontr des officiers qui faisaient du service en
campagne, et qui, bien entendu, lui avaient racont l'histoire.

--C'est affreux!...--fit Bertrade,--de penser que cette petite s'est
tue!... elle tait si gentille et si jeune!...

Giraud dit, d'une voix trange qui rsonna dans la grande salle 
manger:

--C'est justement parce qu'on est jeune qu'il faut se tuer quand on est
malheureux... on aurait trop longtemps  souffrir!...




XV


La marquise n'avait pas voulu parler  Bijou le soir. Elle craignait de
troubler sa nuit, et ce fut le lendemain matin seulement qu'elle la
fit appeler chez elle.

La jeune fille arriva toute gaie et fit une petite moue dsappointe
quand sa grand'mre lui annona qu'elle avait des choses trs srieuses
 lui dire.

--Il s'agit, commena madame de Bracieux,--d'un de mes bons amis, qui
est aussi le tien...

Bijou l'interrompit:

--M. de Clagny?...

--Oui... M. de Clagny... tu as d t'apercevoir qu'il t'aime beaucoup,
n'est-ce pas?...

--Je l'aime beaucoup aussi... beaucoup!...

--Parfaitement... mais toi, tu l'aimes comme un pre... ou un oncle
charmant... et lui ne t'aime pas comme une fille... ou comme une
nice... enfin... tu vas tre bien tonne...

Elle demanda, craintive:

--tonne de quoi?...

--De... il veut t'pouser... l!...

Bijou murmura, l'air stupfait:

--Lui aussi?...

--Comment lui aussi?...--fit la marquise, stupfaite  son tour,--qui
donc veut t'pouser, que tu dis: Lui aussi?...

Denyse rougit.

--J'aurais d vous raconter a plus tt, grand'mre,--dit-elle en
s'asseyant sur un tabouret aux pieds de madame de Bracieux,--mais nous
sommes si en l'air, tous ces jours-ci, avec les rallyes, le thtre, les
courses et les bals, que je n'ai pas trouv un instant... a n'avait
d'ailleurs pas grand intrt!...

--Ah!... tu trouves a, toi?...

--Dame!... puisque je n'ai envie d'pouser ni l'un ni l'autre...

--Mais qui?... qui?... de qui parles-tu?...

--D'Henry et de Jean... oui... Jean a d'abord parl pour Henry... qui
l'avait, parat-il, charg de savoir si je l'autorisais  vous demander
ma main... J'ai rpondu que c'tait  vous et pas  moi qu'il devait
s'adresser...

--Tu es un vrai Bijou, toi!...

--Mais que a n'avait aucune importance, puisque je ne voulais pas
l'pouser...

--Il n'a pas assez de fortune pour toi!...

--a, je n'en sais rien!... et puis, a m'est bien gal!... mais Henry
ne me plairait pas du tout comme mari... je le connais trop!...

--Ah!... et Jean?...

--Jean non plus ne me plairait pas comme mari!... c'est ce que je lui ai
dit quand, aprs avoir vu que je refusais Henry, il a repris l'affaire
pour son propre compte...

--Ils vont bien, mes petits-enfants!... je m'explique  prsent
pourquoi, depuis plusieurs jours, ils font des ttes  porter le diable
en terre!...

Et, aprs un silence, la marquise conclut:

--Je connais maintenant ta rponse  mon pauvre Clagny...

--Comment la connaissez-vous?...

--Parce que, si tu ne veux pas de tes cousins, qui sont, chacun dans son
genre, des tres trs russis, il est peu probable que tu veuilles du
vieil ami de ta grand'mre...

--Lui aussi, il est russi!...

--C'est vrai!... mais il a prs de soixante ans!...

--Il n'en a pas l'air!...

--Mais il les a!...

--Je le sais!... ce qui n'empche que je n'aurais pas plus de rpugnance
 l'pouser qu' pouser Jean ou Henry...

--Tu ne sais pas ce que c'est que le mariage... tu ne peux pas
comprendre...

Bijou ferma  demi ses beaux yeux clairs:

--Si!--fit-elle lentement,--je comprends trs bien, grand'mre!...

--Tout a ne me dit pas ce que je dois rpondre  Clagny?...

--Il va venir aujourd'hui?...

--Il va venir tout  l'heure...

Elle fit un mouvement, puis, aprs un instant de rflexion, elle dit:

--Vous lui rpondrez, grand'mre, que je suis trs touche, trs flatte
qu'il ait bien voulu penser  moi... mais que je n'ai pas envie de me
marier encore...

Elle ajouta, appuyant sa tte sur les genoux de la marquise:

--Parce que je suis trop bien ici avec vous...

--Mon Bijou!... mon Bijou chri!...--murmura madame de Bracieux,
embrassant le joli visage tendu vers elle,--tu sais que tu es toute ma
joie, mais tu ne pourras pas non plus rester toujours auprs de ta
vieille grand'mre... je ne te dis pas a pour t'engager  faire un
mariage qui serait fou...

Denyse leva les yeux vers la marquise et demanda:

--Fou?... pourquoi, fou?...

--Parce que Clagny a trente-huit ans de plus que toi... qu'il sera tout
 fait  bas quand tu battras ton plein... et que... ce genre de mariage
a des inconvnients qui... que... enfin, tu serais la premire  les
reconnatre!..

Bijou s'tait leve en entendant une voiture s'arrter devant le perron.

Elle regarda par la fentre, et se sauva en disant:

--Le voil!...

       *       *       *       *       *

Pendant le djeuner, madame de Bracieux annona, d'un air indiffrent:

--Clagny part... il est venu me dire adieu ce matin...

Bijou dressa la tte, et Jean de Blaye dit:

--Il part?... Tiens!... il avait pourtant l'air de prendre racine dans
le pays!...

--Oh!...--fit M. de Rueille,--les racines du pre Clagny ne sont jamais
bien profondes...

Bijou se tourna vers sa grand'mre:

--Quand part-il?...--demanda-t-elle inquite.

--Mais... tout de suite... demain, je crois!... du reste, nous le
verrons ce soir  Tourville... il ira au bal pour rencontrer tous ceux 
qui il veut dire adieu...

--Et il ne va pas aux courses?...

--Non... il fait ses malles!...

--Et notre revue, demain?...--s'cria Denyse navre--il m'avait tant
promis de venir la voir!...

La marquise regarda sa petite-fille, et pensa que dcidment, mme avec
un coeur exquis, la jeunesse est sans piti.

L'entre de Bijou au bal des Tourville fut un vritable triomphe. Elle
tait, dans cette robe de crpe rose qui se confondait avec sa peau,
infiniment jolie et rare.

--Regardez donc la petite Dubuisson,--dit Louis de La Balue  M. de
Juzencourt,--elle a cherch  ressembler  mademoiselle de Courtaix...
elle a exactement copi sa toilette... et voyez de quoi elle a l'air?...
de sa femme de chambre... tout au plus...  quoi a tient-il?...

M. de Juzencourt rpondit avec un rire pais:

--C'est que, si le contenant est pareil, le contenu ne l'est pas!...
Est-ce qu'elle ne se marie pas, la petite Dubuisson?...

--Si... elle pouse un jeune huguenot qui doit tre quelque part dans
quelque coin... Ah!... non... il n'est pas dans un coin... le voil qui
papillonne comme les autres autour de Bijou...

Juzencourt demanda:

--Et vous?... vous ne papillonnez pas?...

--Moi?... j'pouserais bien, moi!... parce que il faut un jour ou
l'autre se marier... sans a, les parents crient...  cause du nom, vous
savez?... mais papillonner?... ah! ma foi non!... a ne me chante
pas!...

Et, d'un pas tranant, il se dirigea vers Henry de Bracieux, auquel il
dit, la voix et le regard voils:

--Quelle chaleur, n'est-ce pas?... vous avez de la chance de ne pas
rougir... vous avez d'ailleurs une de ces peaux!... c'est vrai!... vous
avez l'air d'un hercule... et malgr a, la peau est d'une couleur... et
d'un grain!...

Comme il se penchait vers lui, l'air attendri, Henry lui cria, de sa
grosse voix sonore et pleine:

--Ah!... vous m'embtez avec ma peau!...

Et laissant le petit La Balue plant au milieu du salon, il alla
retrouver Jean de Blaye, qui, de loin, regardait mlancoliquement Bijou
s'embrouiller dans les danses pour lesquelles se prsentaient  la fois
six danseurs.

Quand M. de Clagny s'approcha voulant saluer Denyse, elle lui dit, sans
mme rpondre  son salut:

--Grand'mre m'a dit que vous alliez partir... je suis sre que c'est 
cause de moi?...

Il fit signe que oui. Alors, elle lui prit le bras, et, l'entranant
dans un salon presque dsert:

--Je vous en prie?...--supplia-t-elle,--je vous en prie... ne partez
pas!...

Il rpondit, trs mu:

--Je vous en prie  mon tour, Bijou, ne me demandez pas l'impossible...
je n'ai pas su rester prs de vous sans devenir aussi fou que les
autres... j'ai rv... comme rvent les fous!...  prsent que tout est
fini, il faut que je tche de redevenir sage et d'oublier mon rve... et
pour a, il faut que je m'en aille loin... trs loin...

Elle demanda:

--Vous aviez cru que... que je dirais oui?...

--Je vous voyais avec moi si bonne... si dlicieusement gentille et
confiante... que j'avais espr... mon Dieu, oui!... que peut-tre vous
vous laisseriez aimer...

Elle dit, songeuse:

--Alors... c'est ma faute si vous avez espr a?...

--Ce n'est pas votre faute... c'est la mienne... on espre ce qu'on
dsire...

--Si!... je suis sre que j'ai t avec vous telle que je n'aurais pas
d tre?...

Ses yeux se remplirent de larmes et elle murmura, humble presque:

--Je vous demande pardon...

--Bijou!...--s'cria M. de Clagny affol, mon Bijou!... c'est moi qui
dois vous demander pardon de vous avoir un instant attriste...

--Eh bien, soyez bon... ne partez pas?... pas demain, du moins?...
promettez-moi que vous viendrez demain  Bracieux voir jouer la
revue?... Oh!... ne me dites pas non!... et aprs... je vous parlerai...
mieux que ce soir...

Elle ajouta, en posant sur lui son regard lumineux:

--Vous ne regretterez pas d'tre venu!...

Puis, arrtant Jean de Blaye qui passait, elle demanda cline:

--Veux-tu me faire valser, dis?... tu valses si bien!...

Et, s'appuyant  son paule, elle disparut au nez de Pierrot qui
accourait pour rclamer sa valse.

--Laisse donc ta cousine tranquille!...--fit M. de Jonzac, qui, assis
sur un divan, regardait danser,--tu es beaucoup trop jeune pour inviter
des jeunes filles... des vraies jeunes filles comme Bijou...

--Ah!...  quel ge est-ce que je les inviterai?... c'est pas non plus
au tien, j'imagine!...

--Tu as vraiment des faons de parler!...

--Dis donc, p'pa?... pourquoi Jean et Henry disent-ils que le petit La
Balue marque de plus en plus mal?...

--Le petit La Balue?... mais je ne sais pas...

--Ils ont dit qu'il se peinturlurait...

--C'est vrai!...

--Et qu'il marquait de plus en plus mal?... pourquoi?...

--Si tu as si envie de savoir pourquoi... tu n'as qu' le demander  tes
cousins... ils te le diront...

--Ils ne veulent pas!... je le leur ai demand... et Jean m'a rpondu:
Fiche-nous la paix!... Est-ce qu'on va bientt s'en aller?...

--S'en aller?... mais ta cousine danse certainement le cotillon...

--C'est moi qui ai t bte de venir ici, au lieu de rester avec M.
Giraud et M. l'abb!...

--Tiens... au fait!... pourquoi n'est-il pas venu, M. Giraud?... Bijou
avait demand une invitation pour lui...

--Oui... mais il n'a pas voulu!... il est triste, triste, depuis quelque
temps... il ne mange pas... il ne dort pas non plus!... au lieu de se
coucher, il s'en va se promener toute la nuit au bord de la Loire...

--Tu ne sais pas ce qu'il a?...

--Je crois qu'il a Bijou...

--Comment, il a Bijou?...

--Oui... comme Jean... comme Henry, comme Paul... tu vois bien p'pa,
qu'ils sont tous  courir aprs elle, s'pas?... sans parler du pre
Clagny qui ne compte plus...

Il s'arrta un instant, et acheva, l'air attrist:

--Et de moi, qui ne compte pas encore...

--Tu exagres beaucoup tout a!--dit M. de Jonzac, trs convaincu que
son fils voyait juste, mais n'en voulant pas convenir,--Bijou est
certainement trs jolie, et il n'est pas surprenant que...

Pierrot l'interrompit vivement:

--C'est pas seulement jolie qu'elle est!... c'est bonne, et
intelligente, et gaie, et tout!... on a rudement raison de l'aimer,
allez, p'pa!... et si j'avais seulement vingt-cinq ans!...

--Si tu avais vingt-cinq ans, mon pauvre bonhomme, elle t'enverrait
promener comme les autres...

Pierrot rpondit philosophe, mais chagrin tout de mme:

--C'est bien possible!...

Et, montrant Bijou qui, debout au milieu du salon, causait avec Jeanne
Dubuisson:

--Est-elle assez jolie, hein, p'pa!... regarde-la... elle est habille
absolument comme Jeanne... leurs robes sont pareilles point sur point,
comme dit la mre Rafut... je suis sr que si on les mlangeait quand
elles ne sont pas dedans, on ne pourrait plus les dmler aprs... et
comme a... sur leur dos... a ne se ressemble pas!... crois-tu que je
peux me risquer  l'inviter, dis, p'pa, Jeanne Dubuisson?...

--Ma foi, oui!... elle est assez bonne fille pour accepter!...

Elle accepta, en effet, et s'loigna au bras de Pierrot. Alors, M.
Spiegel vint  Denyse et l'invita pour la valse qui commenait, mais
elle fit non de la tte, en disant:

--Je suis si fatigue, si vous saviez!...

Il insista:

--Rien qu'un tout petit tour, voulez-vous?... je n'ai pas, depuis le
commencement de la soire, pu obtenir une pauvre valse de vous...

--Non... je vous en prie!... je voudrais me reposer... je...

Et, prenant tout  coup son parti:

--Eh bien, non!... je sens que je mens trs mal!... je ne suis pas
fatigue du tout... mais je ne veux pas valser avec vous, parce que...

--Parce que?...

--Parce que j'ai peur de faire de la peine  Jeanne, l!...

Il rpta, surpris:

--De la peine  Jeanne, pourquoi?...

--a a l'air trs vaniteux ce que je vais vous dire l... mais il faut
que je vous le dise tout de mme... eh bien, je crois que Jeanne vous
adore...  tel point qu'elle est jalouse de qui vous approche... ou vous
parle... ou vous voit, mme!...

Mcontent, les sourcils relevs, son doux visage subitement durci, M.
Spiegel demanda:

--Elle vous l'a dit?...

Bijou rpondit, avec l'empressement gn et maladroit de quelqu'un qui
se voit oblig de mentir:

--Mais non... mais non!... c'est moi qui ai devin a!... moi toute
seule... j'aime tant Jeanne, voyez-vous!... je sais tout ce qui se passe
en elle... et je serais si malheureuse de lui causer un chagrin... ou
mme l'ombre d'une inquitude... comprenez-vous ce que je vous dis
l?...

--Je comprends que vous tes un ange de bont, mademoiselle... et qu'ils
ont raison, ceux qui vous aiment!...

Bijou, les yeux  terre, la respiration un peu oppresse, le teint
subitement color, les narines agites d'un imperceptible battement,
coutait sans rpondre le jeune professeur.

Alors il passa son bras autour d'elle, saisit la petite main souple
qu'elle lui abandonna, et l'entrana au milieu des valseurs.

M. Spiegel valsait  ravir  trois temps, et Bijou adorait la valse.
Toute rose, les yeux  demi ferms, les lvres entr'ouvertes sur ses
petites dents clatantes, la taille cambre contre le bras du jeune
homme, elle tourna tant que l'orchestre joua. Plusieurs fois elle passa
sans la voir prs de la pauvre Jeanne cahote par Pierrot, qui lui
sautait sur les pieds ou la cognait perdument  un meuble quelconque.

Et lorsque, entre temps, Jeanne s'arrtait pour reprendre haleine,
Pierrot lui parlait avec volubilit de sports ignors d'elle absolument.

--Voyez-vous,--disait-il en avanant firement son pied norme et son
formidable genou,--je suis un mdiocre danseur, mais un trs bon joueur
de _football_... L'quipe de notre lyce viendra cet hiver courir un
match avec l'quipe de Pont-sur-Loire... vous devriez voir a... a
sera trs chic!... moi, je joue arrire... vous verriez quels beaux
plaquages!...

Comme Jeanne, sans rpondre, suivait d'un oeil inquiet son fianc qui
passait et repassait devant elle, heureux d'emporter Bijou dans ce
tournoiement rapide et doux, il demanda:

--Je vous ennuie?... voulez-vous que nous repartions?...

--Non!...--dit-elle, la voix change,--je me sens un peu mal  l'aise...
j'ai trop chaud!... voulez-vous me conduire auprs de papa qui joue
l-bas... je voudrais m'en aller!...

Tandis qu'ils allaient retrouver le paisible M. Dubuisson, Bijou
arrtait M. Spiegel  ct de l'orchestre et lui disait en riant:

--Mais vous tes donc enrag!... il faut souffler un peu, pourtant!...
d'ailleurs, voil la valse qui finit...

Elle regarda les quatre malheureux musiciens, piteux  voir, avec leurs
habits graisseux, leurs chemises fripes et leurs fronts ruisselants, et
tout  coup, s'cria:

--Ah!... monsieur Sylvestre!... bonsoir, monsieur Sylvestre!... Ah!
bien!... si je m'attendais  vous voir!...

Le pauvre garon releva brusquement la tte et balbutia, en fixant sur
Bijou ses yeux d'un bleu tendre, o se lisait une dtresse infinie:

--Je ne m'attendais pas non plus  tre vu, mademoiselle!...




XVI


Couche  cinq heures du matin, Bijou dormit deux heures, et lorsqu'elle
entra dans la matine chez la marquise, elle tait frache et repose
comme aprs une longue nuit.

--Grand'mre,--dit-elle,--j'ai beaucoup rflchi depuis hier...

--A quoi?...

--A ce que vous m'avez dit pour M. de Clagny...

--Ah!...--fit madame de Bracieux, ennuye de voir revenir cette affaire
qu'elle croyait enterre.

Un peu goste comme presque tous les vieillards, elle jugeait inutile
de s'occuper des choses pnibles et attristantes autrement que pour les
liquider.

--J'ai rflchi...--continua Bijou,--et puis... cette nuit au bal j'ai
vu M. de Clagny...

La marquise demanda, un peu inquite:

--Et... le rsultat de ces rflexions et de cette entrevue?...

--C'est que j'ai chang d'avis...

--Qu'est-ce que tu dis?...

--Je dis que, avec votre permission, j'pouserai M. de Clagny...

--Allons donc!... tu ne feras pas a?...

--Et pourquoi?...

--Parce que ce serait de la folie!...

--Mais non, grand'mre... ce sera de la sagesse, au contraire... si je
ne l'pousais pas, jamais plus, de toute ma vie, je n'aurais un instant
de tranquillit...

--Parce que?...

--Parce que je l'ai vu profondment, horriblement malheureux...

--videmment... mais a passera!...

--Non... a ne passerait pas!... et, je vous l'ai dit, j'aime M. de
Clagny plus que je n'ai jamais aim personne... except vous... alors,
la pense de le savoir malheureux par moi... et peut-tre un peu par ma
faute... me serait odieuse... et me rendrait malheureuse... beaucoup
plus encore que lui...

--Mais tu le serais bien davantage, si tu l'pousais!... coute, mon
Bijou, tu ne sais rien de la vie... ni du mariage... j'ai eu le tort
peut-tre de t'lever trop rigidement... de te laisser lire et entendre
trop peu de chose... il est des devoirs, des obligations que le mariage
impose, et que tu ignores... et ces devoirs, il faut que tu les
connaisses avant de te lancer dans la terrible aventure o tu veux
courir...

--Non...--fit Bijou en arrtant d'un geste madame de Bracieux qui
voulait parler,--ne me dites rien, grand'mre... je n'ignore ni les
responsabilits que j'accepte, ni les devoirs que je devrai remplir...
et je suis dcide... dcide irrvocablement  devenir la femme de M.
de Clagny que j'aime tendrement...

Et comme la marquise faisait un mouvement pour protester, elle appuya:

--Oui, tendrement... et la preuve, c'est que la pense de l'pouser ne
m'effraie pas... tandis que l'ide d'pouser les autres me causait une
sorte de rpulsion...

Elle s'agenouilla devant la marquise:

--Dites que vous consentez, grand'mre?... dites-le, je vous en prie?...

--Tu as bientt vingt-deux ans... je ne peux pas te gouverner comme une
petite fille... donc, je consens... mais sans enthousiasme, je te le
promets!... et je te supplie de rflchir encore, mon Bijou?... tu vas,
pousse par ton bon coeur, par ton exquise piti, faire une
irrparable btise...

--Je n'ai plus besoin de rflchir... je n'ai fait que a depuis hier...
et je sais que l seulement je trouverai le bonheur, ou, du moins, ce
qui y ressemble le plus... Ne dites rien  personne, n'est-ce pas,
grand'mre?...

--Ah!... Seigneur!... tu peux tre tranquille!... si tu crois que je
suis presse d'aller apprendre ce mariage-l!... de contempler les mines
effares et ahuries des uns et des autres, tu te trompes, ma chrie!...

--Ne dites surtout rien  M. de Clagny... je me rjouis tant de lui
parler ce soir!...

--Mais il m'a dit qu'il ne viendrait pas!...

--Il m'a promis,  moi, de venir...

Elle ajouta, en tendant  sa grand'mre son gai visage:

--Et maintenant, il faut que j'aille m'occuper des dcors... et de la
rampe qui ne s'allume pas... et de mon costume qui n'est pas fini...

La marquise prit dans ses belles mains restes blanches et lisses la
tte de Bijou et rpondit en l'embrassant:

--Va!... et fasse le ciel que nous ne regrettions pas, toi, ta trop
grande bont, et moi, ma trop grande faiblesse...

       *       *       *       *       *

Les Dubuisson et M. Spiegel avaient promis de venir  quatre heures. On
devait rpter encore une scne qui ne marchait pas. Bijou, occupe 
cueillir des fleurs, alla au-devant du fiacre qui les amenait, et fut
surprise d'en voir descendre Jeanne et son pre seulement. Elle demanda:

--Qu'est-ce que vous avez fait de M. Spiegel?...

Ce fut M. Dubuisson qui rpondit, l'air embarrass:

--Il vient... il vient avec votre cousin de Rueille, qui tait 
Pont-sur-Loire et lui a offert de l'amener...

Jeanne dit, en prenant le bras de Bijou:

--Ne drange pas ta grand'mre... papa n'entre pas maintenant... il a
son cours  prparer... et il va faire a en se promenant dans le
parc...

Et, ds que M. Dubuisson se fut loign, elle reprit:

--Si M. Spiegel et moi nous n'avions pas des rles dans la revue, et si
nous n'avions pas eu peur de faire manquer tout, nous ne serions pas
venus...

Bijou dit, tonne:

--Vous ne seriez pas venus!... et pourquoi donc a?...

--Parce que nous sommes dans une situation trs fausse et ridicule...

--Vous?...

--Oui... nous!... notre mariage est dmoli!...

--Dmoli?...--rpta Bijou consterne,--dmoli!... et pourquoi?...

Jeanne rpondit, l'air trs calme, mais les yeux voils:

--Parce que j'avais la certitude qu'il m'aimait peu ou pas... alors je
lui ai dit ce matin que je ne me sentais pas la force d'accepter la vie
de souffrance que j'entrevoyais... et je lui ai rendu sa parole...

--Mon Dieu!... est-ce possible?... tu as fait a!... et tu ne regrettes
rien?...

--Rien!... je suis trs malheureuse, mais plus tranquille...

Bijou la regarda au fond des yeux et demanda:

--Et c'est... c'est  cause de moi, n'est-ce pas?...  cause de
l'attitude que prenait avec moi M. Spiegel que tu as rompu?...

Jeanne fit oui de la tte. Denyse reprit:

--Alors, tu as vraiment cru que ton fianc me faisait la cour?...

--Qu'il te faisait la cour... non pas, peut-tre... mais que,
certainement, il t'aimait...

--Et puis?...

--Comment, et puis?...

--Oui...  quoi a le menait-il?...

--Mais...  souffrir... et, qui sait...  esprer!...

--Esprer... m'pouser?...

--Non!... oui... je ne sais pas!... esprer vaguement je ne sais quoi...

--Et tu crois que je vais supporter cette pense que je fais... oh! bien
involontairement, ton malheur?...

--Il n'est pas en ton pouvoir de changer ce qui est...

Bijou parut rflchir:

--Si je me mariais?...--demanda-t-elle brusquement.

Et, cachant son visage dans ses mains, elle dit d'une voix entrecoupe:

--M. de Clagny veut m'pouser...

--M. de Clagny!...--fit Jeanne stupfaite,--mais il a soixante ans, M.
de Clagny!...

--J'avais dis non... je vais dire oui...

--Tu es folle!...

--Pas le moins du monde!... je suis pratique... le remde est peut-tre
un peu dur... mais que veux-tu?... je t'aime, ma Jeanne, et la pense de
te voir du chagrin me fait horreur!...

--Je t'assure que, mme si tu pousais M. de Clagny, je n'pouserais
pas, moi, M. Spiegel... il m'a dit tantt des choses qui m'ont t
pnibles... et que, quoi que je fasse, je n'oublierai pas...

--Des choses pnibles?...  quel sujet?...

--Au sujet de ma jalousie... il m'a dit que c'tait ridicule... et
pourtant, je ne me plaignais de rien!...  lui, je l'ai dissimule de
mon mieux, ma jalousie!... seulement, cette nuit,  ce bal, j'ai t
souffrante... j'ai demand  papa de m'emmener... il a t mcontent...
il a cru que je boudais...

--Tout a s'oubliera!...

--Non!... tu vois, Bijou, que tu ferais pour rien la pire des folies en
pousant un vieillard...

--Un vieillard!... c'est drle!... il ne me fait pas du tout l'effet
d'un vieillard, M. de Clagny!... j'aimerais mieux certainement pouser
un homme plus jeune... et qui me plairait tout  fait... mais enfin...

Jeanne passa son bras autour des paules de Bijou, et, l'embrassant:

--Tu l'attendras paisiblement, celui qui doit te plaire tout 
fait!... tu as bien le temps!...

--Non... je suis dcide!... tout ce que tu ferais  prsent serait
inutile... tu as beau dire... quand la cause de votre petite brouille
aura disparu, la brouille disparatra de mme... tiens, embrasse-moi
encore... et dis-moi que tu m'aimes!

--Eh bien?...--demanda Jean de Blaye qui arrivait avec M.
Spiegel,--est-on prt?... rptons-nous?...

Depuis quelques jours, il devenait nerveux, agit, ayant besoin de
s'tourdir, cherchant  s'empcher de penser.

Denyse rpondit trs calme, en essuyant rapidement ses yeux:

--Mais oui... on est prt... on n'attendait plus que vous!...

Et gracieuse et simple, elle tendit  M. Spiegel sa petite main qu'il
baisa en disant:

--Vous n'tes pas trop fatigue d'avoir veill si tard, mademoiselle?...

Il ajouta, regardant involontairement le teint un peu jauni de
mademoiselle Dubuisson:

--Vous tes encore plus frache qu'hier!...

Jeanne s'approcha de Bijou et, dsignant le professeur, lui dit, avec
une douleur intense au fond de ses doux yeux:

--Tu vois!... ton remde serait inutile... il est incurable!...

       *       *       *       *       *

La petite revue fut joue devant un public nombreux et amus.

Bijou tait si jolie dans son costume d'Hb, si virginale et si pure,
si dlicieuse  regarder que, lorsqu'elle voulut aller, aprs la pice,
mettre une robe de bal, tous la supplirent de rester telle qu'elle
tait.

Comme elle se sauvait dans un petit salon pour viter les compliments
des invits, elle fut arrte par M. de Rueille, qui lui dit d'un ton
pointu:

--C'est a, le costume qui devait tre trs correct!... ce costume que,
pour me faire plaisir, vous deviez demander  Jean de changer?...

Jean arrivait avec Henry de Bracieux et Pierrot, il l'interpella
schement:

--Mes compliments!... tu t'entends  dshabiller les jolies femmes,
toi!... seulement,  ta place, quand il s'agit des femmes et surtout des
jeunes filles de ma famille, j'aurais le crayon plus... respectueux...

Jean rpondit, aprs avoir regard Bijou:

--Je ne sais pas ce qui te prend!... il est correct et gentil, ce
costume!...

Bijou intervint:

--D'ailleurs,--dit-elle paisiblement,--il n'y a que trois personnes qui
aient le droit de s'en occuper, de mon costume!... grand'mre... moi...
ou mon mari...

--Si tu en avais un?...

--Oui... eh bien, je vais en avoir un!...

Jean de Blaye haussa les paules, incrdule.

Bijou reprit:

--Je t'assure que c'est vrai!... je me marie...

--Avec qui?...--demanda M. de Rueille, inquiet.

Pierrot dit:

--Ah! la bonne blague!...

--Qui pouses-tu?--demanda Henry de Bracieux,--qui?...

Elle rpondit, narquoise, en prenant le bras de M. de Clagny qui
entrait:

--Je vais le dire  M. de Clagny...

Se tournant vers lui, elle ajouta:

--Seulement, nous irons dehors!... on touffe l-dedans!...

Pierrot murmura, suivant des yeux le peplum ros de Bijou:

--Ce qu'elle est esthtique ce soir!... c'est M. Giraud qui doit la
trouver pure!... lui qui dit qu'elle n'est pas faite pour les costumes
modernes...

--Tiens!... au fait!... o est-il donc, Giraud?--demanda Jean de
Blaye,--il a disparu aprs le dner... et on ne l'a plus revu!...

Pierrot expliqua qu'il avait d aller se promener sur le bord de la
Loire, comme il le faisait presque chaque soir. Il devenait de plus en
plus singulier: avec des crises aigus de gat et de mlancolie.

Ce matin encore, il tait sorti de la salle d'tudes pour aller chez
madame de Bracieux qui le faisait appeler pour traduire une lettre
anglaise... et puis, il tait revenu assez longtemps aprs, expliquant
qu'il n'avait pas os frapper parce qu'il entendait la marquise qui
causait avec mademoiselle Denyse. Et  partir de ce moment-l, il
n'avait plus dit un mot.

--O diable est-il pass?...--demanda Jean.

Et Pierrot nasilla, imitant les camelots du boulevard:

--O est le Bulgare?... cherchez le Bulgare!...

       *       *       *       *       *

Quand elle fut seule avec M. de Clagny sous les grands arbres, Bijou
dit, trs douce:

--Je suis rentre, ce matin, malheureuse de vous avoir fait du
chagrin... j'ai pens que, peut-tre, j'avais t avec vous trop
affectueuse, trop abandonne... que je vous avais fait croire... ce qui
n'est pas?... Est-ce vrai?...

--C'est vrai!... alors, vous n'avez pas du tout d'affection pour moi?...

--Vous savez bien que si!...

--Je veux dire que vous m'aimez comme... comme on aime un vieux parent
quelconque?...

--Mieux que a!...

--Enfin... vous ne m'aimez pas assez... pour... m'aimer comme mari?...

--Je n'en sais rien!... je m'explique mal ce que j'prouve pour vous!...
d'abord, je vous trouve trs beau... et trs charmant aussi... et puis,
je me sens, quand vous tes l, enveloppe de tendresse et de douceur...
il me semble que je respire plus librement, que je suis plus gaie, plus
heureuse... et jamais, jamais, je n'avais encore prouv a!...

Trs mu de ce qu'elle disait, inquiet aussi de ce qu'elle allait dire,
le comte serra contre lui sans rpondre le bras de Bijou.

Elle reprit:

--Alors, j'ai pens que, comme je vous aimais plus que je n'avais encore
aim personne, et que, d'autre part, je ne me consolerais jamais de vous
avoir caus un grand chagrin... le mieux tait de vous pouser...

M. de Clagny s'arrta court, et demanda, la voix trangle:

--Alors... vous consentez?...

--Oui...

Il balbutia:

--Ma chrie!... ma chrie!...

--Je l'ai dit ce matin  grand'mre,--continua Bijou,--et je dois vous
avouer qu'elle n'a pas t trs contente... elle a fait tout ce qu'elle
a pu pour me faire changer d'avis...

--Je comprends a!...

--Elle trouve que c'est fou, pour vous comme pour moi, de se marier
lorsqu'il y a une telle disproportion d'ge... et puis... elle ne me l'a
pas dit, mais j'ai bien vu que quelque chose la proccupe, qui me
proccupe, moi,  un degr beaucoup moindre...

--Et c'est...

--La disproportion de fortune... oui... il parat que vous tes
horriblement riche... grand'mre me l'a dit hier quand elle m'a appris
que vous demandiez ma main...

--Qu'est-ce que a fait, mon Bijou, que je sois un peu plus ou un peu
moins riche?...

--a fait beaucoup!... avec les ides de grand'mre surtout!... Oh!...
non pas qu'elle trouve humiliant pour moi d'tre pouse sans rien...
car je n'ai rien en comparaison de ce que vous avez!... non! elle
considre, que le mariage est une association ou un change de valeurs:
Donne-moi d'quoi qu't'as... j'te donnerai d'quoi qu'j'ai... disent les
gens d'ici... Vous avez, vous, votre nom qui est beau, et votre argent
qui est considrable... j'ai, moi, mon nom qui est aussi assez coquet,
et ma jeunesse qui compte bien pour quelque chose...

--Eh bien! alors?... en quoi la disproportion de nos fortunes
gne-t-elle votre grand'mre?...

--Ah! voil!... elle m'adore, grand'mre, et elle calcule que j'ai
trente-huit ans de moins que vous... que vous pouvez mourir avant moi...
et que, aprs avoir vcu pendant des annes dans un trs grand luxe...
aprs m'tre habitue  un bien-tre excessif, que j'ignore jusqu'ici...
je me trouverai trs gne et trs malheureuse  l'ge o l'on ne
recommence plus sa vie... et o l'on souffre des mauvaises habitudes
qu'on ne sait plus perdre...

--Vous sentez bien, mon ador Bijou, que tout ce que je possde est et
sera  vous... mon testament est fait dj... qui vous donne tout...
mme si vous ne devenez pas ma femme...

--Bah!... elle dit qu'un testament... a se dchire!...

--Si votre grand'mre le prfre, je vous assurerai tout par contrat de
mariage?...

Bijou se mit  rire:

--Alors, elle s'imaginera que nous divorcerons... et que le divorce
dtruit les choses faites...

--Et si je reconnais au contrat que vous apportez la moiti de ce que je
possde... et si je vous donne encore le reste en m'en rservant
seulement l'usufruit?...

Bijou secoua la tte, et nouant, dans un mouvement tout plein de cline
tendresse, ses jolis bras frais autour de cou de M. de Clagny, elle lui
dit:

--Je ne veux de vous que du bonheur... et je suis sre que vous m'en
donnerez beaucoup... j'espre bien que vous vivrez trs, trs
longtemps... et il m'importera peu, quand je serai vieille, de me
retrouver pauvre... relativement?...

Il rpondit, en couvrant de baisers affols le visage et les cheveux de
Denyse:

--Et moi, je ne vivrais plus  la pense que la mort peut me prendre
sans que l'avenir, tel que je le veux pour vous, soit assur...

Elle murmura:

--Ne parlez pas de toutes ces choses!... je veux croire que je ne vous
quitterai plus jamais, jamais!...

Cherchant  voir dans la nuit les yeux de Bijou, il demanda, anxieux:

--Est-ce que vous pourrez m'aimer un peu... comme je vous aime?...

Sans rpondre, elle lui tendit ses lvres, et,  ce moment, un bruit de
voix les fit se sparer brusquement. A quelques mtres d'eux, plusieurs
personnes parlaient bas, et l'on entendait des pas pesants et cadencs.
Il semblait que l, tout prs, on portait un fardeau trs lourd. Dans
l'obscurit, des lueurs passrent, et M. de Clagny dit:

--C'est singulier!... on dirait qu'il est arriv quelque chose?...

Mais Bijou, qui s'tait arrte, inquite, le coeur battant  coups
presss, frappe, elle aussi, de la bizarrerie de ce cortge, rpondit
paisiblement, en retenant le comte par le bras:

--Mais non!... ce sont des gens qui rentrent  la ferme... dans ce
moment-ci, on les emploie au chteau pendant la journe, et, quand ils
ont mang, ils s'en retournent chez eux...

--Il me semblait, au contraire, que les lanternes allaient vers le
chteau?...

Elle avait repris son bras, et de nouveau il frissonnait de bonheur, se
serrant perdument contre la jolie crature qui venait de se promettre 
lui.

Ils revinrent lentement, par les avenues, et croisrent plusieurs
voitures qui emmenaient les invits.

Bijou dit, surprise:

--Tiens!... on s'en va dj!... et le cotillon?... est-ce qu'il est bien
tard?...

Comme ils arrivaient au perron, ils rencontrrent les La Balue qui
allaient monter en voiture. Denyse demanda:

--Comment?... vous partez?... pourquoi?

M. de La Balue bafouilla quelques inintelligibles paroles, tandis que sa
fille et son fils secouaient avec des mines attristes les mains de
Bijou.

Et M. de Clagny, commenant  s'inquiter, dit  son tour:

--Ils ont de drles de ttes!... Ah ! qu'est-ce qu'il y a donc?...

Dans le vestibule, qu'une large trane d'eau sillonnait, des
domestiques traversaient rapides et effars, et Pierrot parut, les yeux
gros de larmes et les mains pleines de fleurs.

Madame de Rueille le suivait, portant aussi des fleurs.

Bijou s'arrta, interdite; mais M. de Clagny courut  la jeune femme et
demanda:

--Qu'est-ce qui est arriv?...

Bertrade rpondit:

--M. Giraud s'est noy... on vient de le rapporter... c'est le meunier
qui l'a retrouv prs de l'cluse...

Et comme Pierrot la regardait, constern, agitant dsesprment les
fleurs au bout de ses longs bras, elle ajouta, la voix dure:

--Oui... je sais bien... grand'mre avait dfendu de le dire devant
Bijou... mais moi, je veux qu'elle le sache!...




XVII


Comme elle attendait, sur le seuil de la petite glise, l'oncle Alexis
qui descendait de voiture, Bijou se retourna, et, repoussant d'un coup
de talon sa trane de satin blanc, ramenant devant son visage les plis
de son voile, elle coula sur la foule bariole qui se pressait devant le
portail ce regard luisant qui savait si bien voir.

Elle aperut tout d'abord la haute silhouette de Jean de Blaye qui
s'avanait, indiffrent et las, causant avec M. de Rueille un peu
nerveux. Henry de Bracieux, l'air agac, coutait distraitement la
marquise qui donnait des ordres aux cochers. Pierrot avait pinc dans
une portire un des pans de son habit trop court, et on voyait ses
grandes mains gantes de blanc manoeuvrer avec maladresse, sans
parvenir  le dgager.

L'air honteux et press, un norme rouleau de musique  la main, M.
Sylvestre s'engouffrait tte baisse dans l'escalier de la tribune, et
l'abb Courteil, flanqu de ses deux lves, passait, affair, en
vitant de regarder dans la direction de Bijou.

Jeanne Dubuisson, un peu maigrie, attendait  ct de son pre que la
foule lui permt d'entrer. Derrire les belles dames et les beaux
messieurs venus de Pont-sur-Loire et des chteaux voisins, au milieu des
paysans de Bracieux, ses larges paules carres et son teint rouge se
dtachant sur le fondu bleu du ciel, Charlemagne Lavenue arrivait 
longues enjambes dans ses habits des grands jours. Et tandis que les
yeux baisss elle semblait ne rien voir, sous le soleil clatant qui
illuminait le pays pour son mariage, Bijou gotait pleinement la joie de
vivre, d'tre jolie et d'tre aime.

L'oncle Alexis, qui arrondissait son bras en disant: Quand tu
voudras?... la tira de son extase. Gracieuse et souple, elle se mit en
marche au son de l'orgue qui ronflait.

Un cocher de fiacre, entr dans l'glise pour regarder la noce,
s'cria en voyant passer Bijou:

--Nom d'un chien!... c'qu'elle est chouette, la marie!...

A quoi un valet de la ferme  mat' Lavenue rpondit, avec conviction:

--Est-ce pas?... Eh bi, l'est core meilleure qu'alle n'est
chouette!!!...

FIN

IMPRIMERIE NELSON, DIMBOURG, COSSE. PRINTED IN GREAT BRITAIN.

_Nelson
diteurs
189, rue Saint-Jacques
Paris_

_Calmann-Lvy
diteurs
3, rue Auber
Paris_






End of the Project Gutenberg EBook of Bijou, by Gyp

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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